diff options
| author | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2026-03-10 14:51:15 -0700 |
|---|---|---|
| committer | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2026-03-10 14:51:15 -0700 |
| commit | 33c7d2244c37aaf8bf5146be0dc88d0004168c7d (patch) | |
| tree | 149216c884530438ddee25536ff4abf4505437ad | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 78165-0.txt | 4966 | ||||
| -rw-r--r-- | 78165-h/78165-h.htm | 5710 | ||||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 112055 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-015.jpg | bin | 0 -> 91334 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-036.jpg | bin | 0 -> 94314 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-040.jpg | bin | 0 -> 117075 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-054.jpg | bin | 0 -> 121752 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-068.jpg | bin | 0 -> 126575 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-069.jpg | bin | 0 -> 25133 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-072.jpg | bin | 0 -> 98941 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-075.jpg | bin | 0 -> 72389 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-076.jpg | bin | 0 -> 104973 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-078.jpg | bin | 0 -> 56614 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-092.jpg | bin | 0 -> 117332 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-094.jpg | bin | 0 -> 38110 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-098.jpg | bin | 0 -> 100531 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-102.jpg | bin | 0 -> 112864 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-104.jpg | bin | 0 -> 112735 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-108.jpg | bin | 0 -> 75671 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-112.jpg | bin | 0 -> 96437 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-116.jpg | bin | 0 -> 53022 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-118.jpg | bin | 0 -> 116599 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-124.jpg | bin | 0 -> 134676 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-136.jpg | bin | 0 -> 118869 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-138.jpg | bin | 0 -> 108888 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-142.jpg | bin | 0 -> 100359 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-143.jpg | bin | 0 -> 117255 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-151.jpg | bin | 0 -> 61973 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-160.jpg | bin | 0 -> 123606 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-170.jpg | bin | 0 -> 182277 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-179.jpg | bin | 0 -> 135868 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-181.jpg | bin | 0 -> 121690 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 78165-h/images/illu-200.jpg | bin | 0 -> 51743 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
36 files changed, 10692 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/78165-0.txt b/78165-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7a8474d --- /dev/null +++ b/78165-0.txt @@ -0,0 +1,4966 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78165 *** + + + + + BIBLIOTHÈQUE DES ÉCOLES ET DES FAMILLES + + MARCO POLO + SON TEMPS ET SES VOYAGES + + PAR + PAUL VIDAL-LABLACHE + MAITRE DE CONFÉRENCES A L’ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE + + PARIS + LIBRAIRIE HACHETTE et Cie + 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + + 1880 + + Droits de propriété et de traduction réservés + + + + +PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2. + + + + +INTRODUCTION + + + + +I + +MESSER MILIONE + + +En 1295 trois voyageurs d’aspect singulier arrivèrent à Venise. L’un +d’eux était un homme dans la force de l’âge, les autres touchaient à la +vieillesse. Leurs visages bronzés, leurs vêtements de coupe bizarre, +quelque chose d’étrange dans leur air et leurs manières, les désignaient +à la curiosité. On eût dit des revenants d’un autre temps; car +lorsqu’ils employaient dans leur langage le dialecte local de Venise, +ils se servaient de tournures d’autrefois, d’expressions surannées, +comme des gens privés depuis longtemps de tout commerce avec leurs +compatriotes. + +Les deux plus âgés, deux frères, s’appelaient l’un Nicolo, l’autre +Maffeo (ou Mathieu) Polo. Leur compagnon plus jeune, celui qui devait +rendre illustre le nom de la famille, était Marco, fils de Nicolo. Cette +famille, déjà ancienne à Venise, y tenait honorablement sa place dans +les rangs de cette laborieuse aristocratie qui partageait son activité +entre le commerce et la politique. Elle avait donné des magistrats au +grand Conseil de la république, et son inscription au Livre d’or rendait +témoignage de sa noblesse. Mais depuis deux ou trois générations la +destinée en avait dispersé les membres. Tandis que les uns restaient +dans leur patrie, les autres allaient tenter fortune en Orient, cette +carrière alors grandement ouverte aux ambitions de Venise. Ils avaient +tendu la voile au vent qui poussait de ce côté les fils de Saint-Marc. +Où ce vent les avait-il entraînés? C’est ce que personne, ni de leurs +parents ni de leurs amis, ne pouvait dire. Aussi, quand les trois +voyageurs se présentèrent dans la maison qui portait leur nom et +qu’occupaient les membres de leur famille, ils eurent peine à se faire +reconnaître. Ces absents qu’on croyait morts et qui reparaissaient à +l’improviste sous un accoutrement tartare, éprouvèrent à leur retour le +sort d’Ulysse. Ce ne fut pas sans difficulté qu’ils triomphèrent de +l’incrédulité de leurs proches. + +Bien longtemps après on se souvenait encore à Venise de la sensation +causée par cette arrivée et l’on en faisait de curieux récits. A peine +installés dans leur demeure, ils préparèrent, disait-on, une grande fête +à laquelle furent conviés les amis de leur famille. L’heure venue, ils +parurent dans la salle du festin revêtus de longues robes traînantes en +satin cramoisi, telles que les grands seigneurs d’alors en portaient +dans l’intérieur de leurs palais. A peine les invités sont-ils assis, +que, se dépouillant de leurs robes, ils ordonnent aux serviteurs de les +déchirer et d’en partager les pièces; ils en revêtent d’autres en étoffe +damassée. Après le premier service celles-ci sont à leur tour coupées et +distribuées, et les trois héros de la fête reparaissent en robes de +velours. La même cérémonie se répète encore au dessert; et cette fois +seulement ils se présentent en habits de ville, comme étaient vêtus les +convives. Ceux-ci se montraient fort divertis de cette mise en scène, +mais une nouvelle surprise les attendait. Quand les serviteurs, la nappe +enlevée, se furent retirés de la salle, Marco Polo se leva de table et +alla chercher dans une pièce voisine les vêtements grossiers qu’ils +portaient à leur arrivée. Les coutures en sont déchirées à coups de +canifs, et voilà qu’à l’admiration générale il s’en échappe en nombre +incroyable des émeraudes, rubis, saphirs, diamants, pierres précieuses +de toute espèce. C’était les trésors qu’ils rapportaient des pays +lointains, une véritable fortune, en un menu format qui permettait de la +dissimuler aisément dans les plis de l’étoffe. + +On comprend que la société vénitienne ne tint pas longtemps rigueur à de +si riches et magnifiques personnages. D’ailleurs les Vénitiens étaient +un peuple curieux, s’intéressant par nécessité comme par goût aux +relations de voyages. Dans ces grandes cités commerçantes et maritimes +il semble que l’horizon soit plus vaste, l’esprit se préoccupe +naturellement des contrées éloignées avec lesquelles la vie quotidienne +le met en rapport et des contrées plus éloignées encore qu’il entrevoit +au delà. La curiosité trouvait amplement à se satisfaire auprès de nos +voyageurs. Comme tous ceux qui ont beaucoup vu et beaucoup parcouru, ils +aimaient à faire part de leurs souvenirs. C’est avec plaisir qu’ils +faisaient les honneurs à leurs hôtes des collections d’objets rares +qu’ils avaient rapportées de leurs voyages. Ils avaient réussi, à ce +qu’il paraît, à amener jusqu’à Venise des yacks, les premiers animaux de +ce genre qu’on ait vus en Europe. On admirait le fin duvet, les poils +longs et soyeux dont la nature a revêtu ces singulières bêtes, comme +pour les accommoder au climat des hauts plateaux qu’elles habitent. Les +jeunes gens de la ville trouvaient chez Marco Polo un accueil toujours +affable et courtois. Il répondait de bonne grâce à toutes les questions +qu’on lui adressait; et comme il était conteur agréable, on ne manquait +pas de le provoquer au récit des merveilles qu’il avait vues. + +Il y avait dans ses récits un mot qui revenait souvent. Lorsqu’il +voulait exprimer la richesse de celui qui avait été son hôte et son +bienfaiteur, Kubilaï-khan, souverain mongol de la Chine, c’était par +quantité de millions qu’il estimait ses revenus, par millions qu’il +comptait les recettes de ses différentes provinces, par millions les +habitants des principales villes de son empire. On était sûr d’avance, à +chaque entretien avec lui, que le mot de million allait revenir. Un jour +quelque plaisant de Venise s’avisa de le désigner par un sobriquet qui +fit fortune: _Messer Milione_ (monsieur Million). Le surnom devint +rapidement populaire, sans avoir d’ailleurs rien de malveillant pour sa +personne, car il entra pour ainsi dire dans son état civil. On a trouvé +sur les registres du grand Conseil une pièce où ses noms et qualités +sont officiellement rédigés ainsi: _Le noble homme Marco Polo Milione_. +Près de deux siècles après sa mort, la maison qu’il avait habitée était +couramment désignée sous le nom de _Corte del Milione_. Il semble même +que le grand voyageur dut à ce sobriquet de devenir un personnage +légendaire. On raconte que parmi les exhibitions burlesques du carnaval +vénitien, où l’on évoquait les célébrités plus ou moins fabuleuses du +temps passé, il y eut pendant fort longtemps un personnage chargé de +représenter Messer Milione. Dernière forme de gloire, qui ne lui manqua +point! + +[Illustration: YACK DOMESTIQUE.] + +Parmi ses auditeurs, plusieurs évidemment sentaient s’éveiller parfois +leur incrédulité ou leurs scrupules. Ces récits les transportaient si +loin des régions et des sociétés qui leur étaient familières, qu’on ne +peut s’étonner de la réserve avec laquelle se livrait leur confiance. La +véracité des voyageurs n’a pas toujours été à l’abri de tout reproche, +et maintes fois Marco Polo fut doucement sollicité de convenir qu’il +pouvait y avoir au moins quelque exagération dans ses récits. Mais il +s’en défendait avec force. Il ajoutait alors: «Je ne dis même pas la +moitié de tout ce que j’ai vu!» Aujourd’hui, mieux placés que ses +contemporains pour discerner la vérité de sa relation, nous savons que +pour cette fois ce n’étaient pas les incrédules qui avaient raison. + + + + +II + +LE LIVRE DE MARCO POLO + + +Les récits de Marco Polo n’auraient pas tardé à tomber dans l’oubli, +s’ils n’avaient été consignés de son vivant dans un livre. De notre +temps il y a peu de voyageurs dont le premier soin au retour, comme la +préoccupation au départ, ne soit de publier la relation de leur voyage. +Mais au XIIIe siècle les moyens de publicité faisaient grandement +défaut, et la pensée d’écrire son voyage ne se présentait pas aussi +naturellement à l’esprit. Bien des récits intéressants sans nul doute +nous ont ainsi échappé, et tel eût été peut-être le sort des aventures +de Marco Polo. Homme d’action avant tout, il ne pratiquait pas le métier +d’écrivain et ne se croyait peut-être pas assez bon clerc pour en +affronter les difficultés. S’il aimait à raconter les merveilles qu’il +avait vues, rien n’indique qu’il ait d’abord songé à les rédiger par +écrit. C’est une circonstance particulière qui fit de lui un auteur. + +Il y avait alors une grande inimitié entre la république de Venise et +celle de Gênes. Les deux rivales, que la jalousie commerciale excitait +l’une contre l’autre, donnaient à toute la Méditerranée le spectacle de +leurs querelles. Leurs flottes ne se rencontraient nulle part sans se +combattre. Dans les villes où Génois et Vénitiens habitaient ensemble +éclataient des rixes continuelles. On venait de voir à Constantinople +les Génois établis dans le faubourg de Péra se lever d’un commun accord, +et sous les yeux de l’empereur latin, aussi impuissant dans sa capitale +que sur ses frontières, venger par un massacre général une récente +injure qui leur avait été infligée par leurs rivaux. Dans cette lutte +furieuse Venise n’avait pas toujours l’avantage. En 1294 elle avait +perdu une bataille navale près d’Alexandrette. + +Trois ans s’étaient écoulés depuis le retour de Marco Polo, quand on +apprit tout à coup à Venise qu’une flotte ennemie, ayant pénétré dans +l’Adriatique, s’avançait audacieusement pour insulter jusque dans ses +propres eaux la ville de Saint-Marc. On arma en toute hâte, et parmi les +citoyens chargés d’équiper et de commander une galère se trouva notre +voyageur. L’escadre vénitienne, sous la conduite d’André Dandolo, +rencontra l’ennemi à la hauteur de l’île de Curzola, près des côtes de +Dalmatie. C’était un Doria, nom illustre dans les annales de Gênes, qui +commandait les Génois. La bataille, qui se livra le 8 septembre 1298, +fut un désastre pour Venise. Marco Polo, fait prisonnier avec un grand +nombre de ses compatriotes, fut conduit en captivité à Gênes. + +C’est là que, dans les loisirs d’une prison qui devait durer un an, il +fit connaissance avec un homme dont la profession était celle d’écrivain +et qui avait composé plusieurs ouvrages littéraires. Il se nommait +Rusticien et était originaire de Pise. Comme son compagnon de captivité, +il avait été probablement victime des malheurs de la guerre; car la +vieille et glorieuse cité à laquelle il appartenait venait aussi de +succomber, bien plus complètement que Venise, sous les coups de la +marine génoise. C’était l’époque où un dicton significatif courait en +Italie: «Qui veut voir Pise aille à Gênes!» L’élite des citoyens de Pise +y était retenue en captivité. Lorsque, quelques années après, leur +patrie acheta leur délivrance, ce fut au prix de son abaissement +définitif. Elle languit désormais et devint bientôt ce qu’elle est +encore: «Pise la morte». + +Rusticien, bien des fois confident des récits de son compagnon, eut le +mérite de lui faire comprendre qu’un écrit seul pourrait en fixer le +souvenir. Il s’offrit à être son secrétaire et il rédigea sous sa dictée +le livre qui nous est parvenu: moins un récit de voyage, à vrai dire, +qu’une ample description où se déroule dans un ordre géographique tout +ce qu’il a vu et appris. Figurons-nous donc ces deux hommes, que le +hasard des évènements a rapprochés, vivant l’un à côté de l’autre +pendant un an dans une prison étrangère. Le grand voyageur évoque les +souvenirs dont sa fertile mémoire est peuplée. Échappant à la triste +réalité, il parcourt de nouveau en esprit les montagnes, les grands +fleuves, les déserts, les lointaines contrées à travers lesquelles il a +chevauché. Il se rappelle son arrivée à la cour de celui qui tenait +alors le plus vaste empire du monde, le grand khan des Mongols; il +revoit sa capitale, l’immense cité de Cambaluc, et tant d’autres qu’il a +visitées, étudiées avec curiosité pendant les vingt-six années de sa vie +aventureuse. L’autre écoute et écrit. Il suit avec curiosité la marche +des souvenirs qui se déroulent devant lui. Il s’applaudit au fond du +cœur d’être le confident chargé de faire connaître au monde ces grandes +merveilles. Il ne dissimule pas son admiration pour son compagnon: «Car, +dit-il dans le prologue, depuis Adam notre premier père, il n’y eut +jamais homme qui en sût autant sur les diverses parties du monde, comme +messire Marco Polo. Et ce serait grand dommage s’il n’avait fait mettre +en écrit ce qu’il avait vu et entendu, pour que les autres hommes le +sachent par ce livre.» + +C’est ici le cas de noter une particularité intéressante. La rédaction +dont Rusticien de Pise fut l’auteur, la première qui fit connaître à +l’Europe les voyages de Marco Polo, fut écrite en français. On se +demande pourquoi deux Italiens choisirent notre langue de préférence à +la leur ou même au latin, d’usage alors si général. Cette anomalie +s’explique par la faveur dont le français à cette époque était l’objet, +surtout dans les classes aristocratiques. Jamais le français n’a été +relativement plus répandu qu’au XIIIe siècle. Il régnait encore à la +cour et dans la haute société d’Angleterre depuis la conquête normande. +On le parlait à la cour de Constantinople depuis que la quatrième +croisade, au commencement du siècle, y avait établi Baudoin de Flandre, +chef d’une dynastie dont les jours, il est vrai, étaient désormais +comptés. En Grèce florissait aussi la langue que des maisons de +Bourgogne et de Champagne avaient introduite dans les principautés, +duchés ou baronnies fondées par elles sur ce sol classique. C’était +enfin le parler de France qui avait servi de langage officiel au royaume +chrétien de Jérusalem, création de Godefroy de Bouillon, dont le dernier +débris venait en 1291 de tomber sous les coups des mamelouks d’Égypte. +Aussi les auteurs et les lettrés étrangers qui se piquaient de bon ton +se servaient-ils volontiers de notre langue. Rusticien, qui avait déjà +publié des ouvrages en cet idiome, se décida sans doute à l’employer +encore, parce que, suivant le mot de Brunetto Latini, son compatriote et +contemporain, il le jugea «délectable et plus commun à toutes gens». + +Le succès donna raison à Rusticien. Il fut rapide, car en peu d’années +le livre de Marco Polo fut traduit en latin, en plusieurs dialectes +italiens et même réédité en français. Ce nombre d’éditions, remarquable +pour l’époque, prouve à quel point la vogue s’empara de ces récits; et +les changements que l’on remarque de l’une à l’autre montrent comment +l’auteur fut encouragé par le succès à fouiller davantage dans ses +souvenirs. Enfin, un siècle et demi plus tard, un compatriote de Polo, +nommé Ramusio, recueillit les traditions qui couraient encore sur ce +personnage dans sa ville natale, et avec leur aide il rédigea une +biographie et donna une réédition augmentée où se mêlent à quelques +inexactitudes une foule de détails curieux. Ainsi furent réunis les +matériaux qui permettent d’étudier aujourd’hui cette grande figure du +XIIIe siècle. + +Mais avant de raconter la vie et les voyages du célèbre Vénitien (sa +biographie se résume presque entièrement dans ses voyages), il faut +remonter un peu plus haut. Son histoire ne doit pas être traitée comme +une de ces aventures extraordinaires que rien ne prépare et que rien ne +suit. L’isoler ainsi serait en altérer le caractère, en ignorer la +signification. Un mouvement important de découvertes marqua le XIIIe +siècle, et si Marco Polo devint un grand voyageur, c’est qu’il vécut +dans un siècle de voyages. Au moment où il venait au monde à Venise +(1254), des Européens avaient déjà parcouru sur une vaste étendue ce +continent asiatique où il devait pénétrer plus loin que personne. Il +faut jeter au moins un coup d’œil rapide sur ces expéditions +précédentes, si nous voulons comprendre les circonstances dans +lesquelles s’accomplit la sienne. + + + + +MARCO POLO + +SON TEMPS ET SES VOYAGES + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +LES VOYAGES ANTÉRIEURS + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE PORT DE SOLDAIE ET L’EMPIRE MONGOL. + + +Sur la côte orientale de la Crimée, dans cette partie favorisée de la +péninsule qui présente, entre des collines rocailleuses où croît la +vigne, quelques abris sûrs aux vaisseaux, il y avait vers le milieu du +XIIIe siècle un port dont l’importance grandissait chaque jour. C’est +celui qu’on nommait alors Soldaie ou Soudak. Là se trouvait pour le +moment le principal entrepôt du commerce de la _mer Majeure_ où mer +Noire. Soldaie entretenait des relations très actives avec Sinope, à +l’extrémité septentrionale de la côte opposée, et recevait d’elle les +toiles, les étoffes de coton, les draps de soie et les épices +aromatisées, que les caravanes y conduisaient régulièrement de +l’intérieur de l’Asie. En échange les marchands de Sinope +s’approvisionnaient à Soldaie de fourrures précieuses, dépouilles des +zibelines, martres, hermines et autres animaux qui peuplaient les +immenses forêts de la Russie, et que les gens du pays amenaient à la +côte par voie de roulage. Le commerce des esclaves mâles ou femelles, +genre de trafic dont la mer Noire a été jusqu’à nos jours un des foyers +les plus actifs, était aussi une des occupations lucratives des +habitants. Non loin de là une foule de navires cinglaient vers les +plages où étaient exposés les poissons salés venus des inépuisables +pêcheries du Don. C’était enfin une ville active et populeuse, animée +par un va-et-vient continuel qui donnait à sa population l’aspect le +plus bigarré. Le fond en était grec; mais des Tartares, Comans, Russes +et autres races encore s’y rencontraient avec des marchands italiens de +Constantinople ou des Turcs musulmans venus d’Asie Mineure. Il y avait +pourtant dans cette Babel de langues et de religions un lien commun qui +unissait tous les habitants de Soldaie, l’amour du gain. Tandis qu’en +Syrie et en Égypte la guerre allumée entre chrétiens et Sarrasins +troublait à chaque instant la sécurité des transactions, le commerce +avait trouvé dans cette espèce de marché international un terrain +neutre: à Soldaie il n’était plus question de croisade. + +On ne se douterait pas aujourd’hui, à l’aspect de la petite ville qui +sous le nom de Soudak végète à cette place, de l’importance qu’a eue ce +coin de terre. Une forteresse et quelques fragments de murailles sont +tout ce qui reste de son passé. Cette plage, recherchée pour la douceur +de son climat, s’anime un moment pendant la belle saison, car c’est +comme station de bains de mer que Soudak poursuit sa modeste existence; +mais les navires ont oublié sa route, et le commerce de l’Orient ne +vient plus s’y rencontrer avec celui du Nord. La prépondérance qu’avait +jadis exercée Cherson (près de la moderne Sébastopol), après s’être +fixée pour un siècle environ à Soldaie, passa ensuite à Caffa, sa +voisine et sa rivale. Celle-ci, après avoir longtemps jeté, sous +l’autorité de Gênes, un vif éclat, fut à son tour détruite par les +invasions turques, et pour trois siècles ces côtes de Crimée, si +fréquentées dans l’antiquité, comme au moyen âge, furent délaissées par +les voies commerciales. Elles se réveillent aujourd’hui, mais sans +prétendre à la signification qu’elles ont eue jadis. En effet c’est par +Soldaie que se nouèrent au XIIIe siècle les relations entre l’Europe et +l’extrême Orient, et quand Soldaie fut tombée en décadence, c’est par +Caffa ou par la Tana, ville située à l’extrémité septentrionale de la +mer d’Azof, qu’elles se poursuivirent pendant environ un siècle. + +En 1239 était survenu un évènement dont les conséquences ne tournèrent +pas, comme on pouvait le craindre, au désavantage de Soldaie. La ville +était tombée au pouvoir des Mongols ou Tartares, nom sous lequel +l’Europe désignait de préférence ces farouches conquérants. C’était +l’époque où sur l’Occident se précipitaient du fond de l’Asie centrale +les hordes que le génie de Gengis-khan avait groupées dans une +formidable agglomération. Ses fils et ses petits-fils avaient suivi sa +carrière de conquêtes. L’un de ces derniers, nommé Batou, venait de +promener la destruction en Russie, saccageant les villes saintes de +Moscou et de Kiev, massacrant des populations, et prêt en apparence à +infliger le même sort à l’Allemagne et à la chrétienté tout entière. +Toute l’Europe avait tremblé au bruit de ces exploits, plus sinistres +encore que ceux des Hongrois ou des Bulgares des temps passés. On s’y +racontait qu’au sac de Moscou deux cent soixante-dix mille oreilles +avaient été amoncelées en tas comme preuve du massacre ordonné par le +vainqueur. Si générale avait été la frayeur, qu’à la suite des litanies +on ajouta, dit-on, un nouveau verset: «Des Tartares, Seigneur, +préservez-nous!» + +Mais Soldaie n’eut à souffrir rien de semblable de ses nouveaux maîtres. +Elle leur parut de bonne prise, précieuse à ménager pour les revenus +qu’elle pouvait fournir. Les provinces russes où ils s’étaient montrés +destructeurs impitoyables n’étaient pas de celles qu’ils comptaient +garder: Soldaie au contraire fit partie de leur empire. Ils ne s’y +établirent pas, il est vrai; ils lui laissèrent même non seulement son +évêque grec, mais aussi ses autorités indigènes. Ils se contentèrent +d’exiger un tribut que les capitaines de la cité devaient chaque année +porter en personne à la cour du souverain tartare. Moyennant cette +redevance, les habitants purent s’administrer à leur guise, trafiquer en +sûreté et attirer chez eux le commerce lointain. + +La transformation politique de l’Asie depuis les conquêtes mongoles fut +en définitive propice au développement des relations commerciales. Des +guerres de Gengis-khan (mort en 1227) et de ses successeurs était né le +plus vaste empire que le monde ait jamais vu; car il comprenait la +majeure partie du continent asiatique et s’avançait même en Europe. De +la mer Noire à la mer de Chine, du Volga au golfe Persique, le pays +obéissait aux Mongols. A la vérité cet empire fut divisé après la mort +de Gengis en quatre États où ses fils, puis ses petits-fils se +succédèrent. Le premier de ces États comprenait le pays qui avait servi +de berceau à la puissance mongole, la Mongolie propre, plus une partie +de la Chine: il était gouverné par «le chef de tous les Tartares du +monde», le grand khan. Une autre branche de la dynastie avait le siège +de sa puissance en Dzoungarie, s’étendait au sud jusqu’à l’Oxus, +occupant ainsi la plupart des territoires de l’Asie centrale soumis +aujourd’hui aux Russes. Un troisième État s’étendait, depuis le lac +d’Aral jusqu’aux bouches du Danube, à travers toute la Russie +méridionale: c’était celui «des Tartares du ponant». Enfin la Perse et +peu à peu presque toute l’Asie occidentale tombèrent en partage à un +quatrième État mongol dit «des Tartares du levant», par opposition à +ceux du Volga. + +Ces divers États d’origine commune devaient bientôt entrer en lutte les +uns avec les autres. Mais au milieu du XIIIe siècle ils formaient encore +une fédération unie sous un chef reconnu comme le principal héritier de +Gengis, le grand khan. Sa suzeraineté s’exerçait réellement sur les +autres États mongols. On continuait à ne battre monnaie qu’en son nom. +Une lettre, un ordre scellé de son sceau obtenait respect et obéissance +dans toute l’Asie soumise aux Mongols. Une autorité forte maintenait +partout la sûreté des communications nécessaires pour les rapports des +divers membres de cette vaste fédération d’empires. Des messagers +allaient et venaient d’une cour à l’autre. C’était en un mot un +spectacle que jamais auparavant l’Asie n’avait offert. Jamais cette +terre des grandes agglomérations politiques n’en avait vu d’aussi vaste +ni de mieux disciplinée. Jamais la circulation n’y avait été aussi sûre +sur une immense étendue. + +Ces circonstances politiques eurent une grande influence sur le +développement des relations entre l’Orient et l’Occident. On peut dire +que c’est à Soldaie, favorablement placée pour servir de lien entre les +Tartares du Volga et l’Europe, que ce mouvement prit naissance. + +Les relations se développèrent peu à peu, car la familiarité ne pouvait +être prompte à s’établir entre ces féroces dévastateurs et l’Europe, +qu’ils avaient fait trembler; mais quand leur mouvement offensif parut +arrêté, on chercha en Europe à connaître ces peuples extraordinaires. +Quelle était leur religion? Quel parti suivraient-ils dans le grand duel +qui mettait aux prises chrétiens et musulmans? Il se trouvait que +ceux-ci avaient essuyé déjà en Asie leur hostilité et allaient la sentir +plus terrible encore. Le temps n’était pas loin où des pyramides de +têtes humaines allaient s’amonceler sur les décombres d’Alep et de +Damas, où la secte fanatique de l’islam qui avait fait de l’assassinat +politique et religieux son mot d’ordre, allait être écrasée dans son +repaire, où Bagdad, la Rome musulmane, serait conquise et saccagée par +les Mongols. Cette hostilité contre un ennemi commun donna lieu à des +échanges d’envoyés, de Tartares à chrétiens et de chrétiens à Tartares. +Elle fit naître chez le pape Innocent IV et chez le roi de France, saint +Louis, le désir d’entrer en relations avec ces peuples que Dieu avait +suscités peut-être pour servir à leur insu la cause des croisades. + +Tout était si obscur pour l’Europe dans cette révolution qui, partie des +plus lointaines profondeurs de l’Orient, venait de bouleverser et de +transformer l’Asie, qu’on se demandait si les Mongols n’étaient pas +chrétiens. Des bruits, des rapports plus ou moins authentiques venus +surtout d’Arménie, avaient fait croire à beaucoup de personnes qu’ils +l’étaient. En réalité ces nomades des steppes ne connaissaient pas plus +le christianisme que l’islam. Les sentiments de haine religieuse leur +étaient à cette époque entièrement étrangers. Mais cette neutralité +paraissait peu naturelle aux Européens d’alors. Aussi un des effets des +conquêtes mongoles fut-il de réveiller avec une nouvelle force en +Occident une tradition singulière qui s’y était répandue depuis environ +un siècle. Le bruit avait couru alors qu’il se trouvait, au delà de la +partie de l’Asie occupée par les infidèles, un grand État chrétien dont +le monarque s’appelait prêtre Jean. Aux exploits dont les musulmans +étaient victimes on crut reconnaître le bras de l’allié annoncé. Les +récits intéressés des chrétiens nestoriens, secte alors assez répandue +en Asie, favorisèrent cette illusion. Sur la foi de vagues témoignages, +les imaginations échauffées ne doutèrent plus des prétendues sympathies +des Mongols pour les chrétiens. Quand les voyageurs européens +commencèrent à pénétrer dans leur pays, ce fut avec la préoccupation et +l’espoir d’y trouver le prêtre Jean. Nous aurons à voir quelle série de +déceptions engendra cette recherche; mais, fable ou vérité, ces rumeurs +avaient de quoi solliciter l’intérêt des politiques du temps. Si le +prêtre Jean échappait aux poursuites, du moins était-il utile de +connaître les nouveaux maîtres de l’Asie, et si les Mongols n’étaient +pas chrétiens, on pouvait du moins espérer de les convertir. + +Alors commença une suite de missions moitié diplomatiques, moitié +religieuses, auprès des différents princes mongols. En 1246 un moine +franciscain dont la relation, parvenue jusqu’à nous, a une grande +valeur, Plano Carpini, dépêché par le pape, pénétra jusqu’au fond de la +Mongolie et visita le grand khan dans son palais d’été, à une journée de +marche de Caracorum. Deux ans après des messagers tartares vinrent +trouver à Chypre le roi saint Louis, et celui-ci envoya auprès de leur +souverain un religieux nommé frère André. Enfin, au mois de mai 1253 un +franciscain envoyé encore par saint Louis, roi de France, arriva de +Constantinople au port de Soldaie avec l’intention de s’engager dans le +pays des Tartares. + +Ce moine s’appelait Guillaume de Rubrouck. Ce nom, qu’on écrit parfois à +tort Rubruquis, était celui d’un village flamand, aujourd’hui une des +communes du canton de Cassel, arrondissement d’Hazebrouck, dans notre +département du Nord. A Soldaie il s’entendit avec les autorités et +consacra quelques jours aux préparatifs de son voyage. Il se procura +quatre chariots couverts, «pareils à ceux avec lesquels les Russes +transportent leurs fourrures,» quelques chevaux de selle, et la +caravane, composée de huit personnes, se mit en route. Rubrouck ne se +proposait en ce moment que d’atteindre la cour du souverain tartare le +plus voisin; mais les circonstances en décidèrent autrement, et son +voyage, que nous allons résumer, fut un des plus remarquables dont le +récit nous ait été conservé. + + + + +CHAPITRE II + +LES PEUPLES DES STEPPES. + + +«Après avoir quitté Soldaie, nous rencontrâmes au bout de trois jours +les Tartares, et il me sembla que j’entrais dans un autre monde.» Telle +fut l’impression de Rubrouck à la vue du premier campement tartare. Le +monde dans lequel il s’engageait ainsi était le pays des steppes, +domaine de la vie pastorale et nomade. Pour longtemps il avait dit adieu +aux villes, aux champs cultivés, à tout ce qui pouvait lui rappeler sa +patrie. Les Tartares, curieux de connaître ces nouveaux venus, les +entourèrent à cheval et se mirent à les assaillir de questions. Leur +importunité fut bien des fois à charge à nos voyageurs; car, en +véritables enfants, ils demandaient tout ce qu’ils voyaient, et leur +appétit n’était pas moins insatiable que leur curiosité. Cependant ils +ne dérobèrent rien, et se chargèrent de guider la caravane auprès du +chef le plus voisin. Celui-ci était un personnage important, apparenté à +la famille régnante. La quantité de ses chariots couverts de maisons +faisait l’effet d’une ville roulante, dont l’approche s’annonçait par de +grands troupeaux paissant presque en liberté. Il reçut l’envoyé du roi +de France assis sur un lit, une sorte de guitare à la main. Sa femme +était près de lui. «En la voyant, nous crûmes en vérité qu’on lui avait +coupé le nez; elle ressemblait à un singe,» dit Rubrouck, qui sans doute +se trouvait pour la première fois en face d’une beauté du type kalmouk +ou mongol. + +Le moine expliqua l’objet de son voyage: il demandait à être conduit +auprès de Sartach, arrière-petit-fils de Gengis-khan, exerçant au nom de +son père Batou le gouvernement des postes avancés de l’empire tartare +sur le Don. Son maître le roi de France, ayant entendu dire que ce +prince était chrétien, l’avait chargé de lui remettre un message. + +Rubrouck avait reçu pour cet officier une lettre de recommandation de +l’empereur de Constantinople. Écrite en grec, elle ne put être +déchiffrée par le chef tartare, et notre envoyé dut attendre, pour se +mettre en route, le retour de la traduction demandée en toute hâte à +Soldaie. Il s’achemina vers le nord et arriva bientôt à l’isthme de +Pérékop, par lequel la Crimée se rattache au continent, au bord de +marais salants dont l’exploitation fort active était une importante +source de revenus pour le maître du pays. L’aspect des préposés aux +gabelles tartares n’excitait pas une impression favorable: «Misérables +gens qui semblaient couverts de lèpre, et qu’on avait placés là pour +percevoir le tribut du sel!» Après cette station, seul vestige qui +rappelât l’existence d’une autorité dans ces déserts, recommençait la +solitude des steppes. Couchant sous le ciel ou sous leurs chariots, nos +voyageurs suivirent vers l’est, ou plutôt le nord-est, une direction +parallèle à la mer d’Azof. Ils traversaient des plaines monotones où ni +forêt, ni montagne, ni rocher n’arrêtait le regard, où pendant plus +d’une semaine ne s’offrait aucune âme vivante. Pas d’arbres, mais +partout de l’herbe en abondance; de loin en loin quelques flaques d’eau +ravinant la plaine, et çà et là, seuls accidents qui rompissent +l’uniformité de l’horizon, ces tertres artificiels très nombreux en +Russie, où on les désigne sous le nom de _kourganes_, et que Rubrouck +appelle tombeaux des Comans. Il n’est pas de voyageur qui, traversant à +son tour ces solitudes herbeuses n’ait été frappé comme lui de ces +monuments mystérieux dont la silhouette, de fort loin visible, se +dessine seule entre la terre et le ciel. + +C’est ainsi qu’ils arrivèrent au Tanaïs (Don), «fleuve qui sépare l’Asie +de l’Europe, comme le fleuve de l’Égypte sépare l’Asie de l’Afrique»; +ainsi le répète Rubrouck d’après les manuels de géographie qu’on +étudiait de son temps. Au point où ils l’atteignirent, le fleuve n’était +distant que de dix journées de marche du Volga. L’autorité tartare avait +récemment établi à cet endroit une station de bateliers recrutés dans la +population russe du voisinage et chargés de faire passer les officiers +ou ambassadeurs qui se rendaient vers les campements du Volga. Les +marchands usaient aussi du passage, mais moyennant un fort tribut. «On +nous transporta d’abord, puis nos chariots, en attachant les barques les +unes aux autres et en posant une roue dans l’une et une roue dans +l’autre... Le fleuve est aussi large que la Seine à Paris.» + +Le campement de Sartach était à quelques journées au delà. A peine +arrivé, Rubrouck se mit en devoir de lui présenter les lettres dont il +était porteur. Mais l’audience d’un descendant de Gengis-khan ne +s’obtenait pas sans formalités. L’envoyé de saint Louis s’adressa à +l’officier chargé de l’introduction des ambassadeurs et lui remit, pour +se concilier sa faveur, une corbeille de biscuits et une bouteille de +vin muscat. Ce chambellan tartare avait des idées arrêtées sur la +situation politique de l’Europe. «Quel est, demanda-t-il à Rubrouck, le +plus grand seigneur parmi les Francs?--L’empereur, répond celui-ci, s’il +occupait son empire sans contestation.--Non, réplique alors le Tartare, +c’est le roi de France.» + +Guillaume de Rubrouck se crut sans doute à ce moment arrivé au terme de +son voyage. Les instructions de son maître ne lui assignaient pas +d’autre but, et leur objet se bornait, du moins en apparence, à +solliciter une autorisation de séjour auprès de Sartach. Quand, revêtus +de leurs plus beaux ornements sacerdotaux, le moine, son compagnon et +son clerc se présentèrent devant le prince mongol, il leur témoigna une +vive curiosité. Il examina attentivement tous les détails de leur +costume et prit plaisir à feuilleter avec sa femme un psautier enluminé +dont la reine de France avait fait cadeau à son ambassadeur. Mais, après +avoir pris connaissance des lettres royales, il déclara qu’il ne pouvait +rien décider sans l’avis de son père: c’est auprès de lui qu’il fallait +se rendre. + +Assez désabusé sur le prétendu christianisme de Sartach, notre envoyé +dut continuer sa route et atteignit après trois jours le Volga. Il vit +avec admiration ce beau fleuve, quatre fois plus large, écrit-il, que la +Seine à Paris. Un passage y était organisé, comme sur le Don: création +récente et nouvelle preuve du soin avec lequel les gouvernants tartares +assuraient les communications de leur empire. C’était l’époque de +l’année où Batou? et sa cour établissaient leur résidence périodique au +milieu des grands pâturages qui bordent la rive orientale du fleuve. Les +voyageurs aperçurent donc bientôt la _horde_, c’est-à-dire le campement +du chef, occupant le centre d’une multitude de chariots établis à droite +et à gauche. Une profonde surprise s’empara d’eux au spectacle de ces +rangées de maisons roulantes qui ressemblaient à une grande ville pleine +de peuple, s’étendant en longueur jusqu’à trois ou quatre lieues. Vraie +capitale des steppes, cette _horde_ en abritait le farouche dominateur, +celui dont le nom faisait trembler la Russie et l’Europe, et qui n’était +cependant le chef que «des Tartares du ponant». + +La réception se fit avec un grand appareil. Lorsque avait lieu une de +ces cérémonies, auxquelles un grand nombre d’assistants étaient conviés, +on dressait une tente ronde surmontée d’une sorte de coupole recouverte +de feutre et de tapis, semblable en un mot, sauf la grandeur des +dimensions et la richesse des ornements, aux _iourtes_ dans lesquelles +habitent aujourd’hui les Turcomans ou les Kirghizes. Près de l’entrée +s’étalait un bahut chargé de vases d’or et d’argent garnis de pierres +précieuses, avec une provision de _koumi_, boisson nationale des +Mongols. L’assistance se composait d’hommes et de femmes, celles-ci en +moins grand nombre il est vrai; mais leur présence indique combien à +cette époque l’usage musulman de la réclusion des femmes était étranger +aux Tartares. Enfin le prince trônait sur un siège d’or élevé sur trois +marches. Une dame, ce jour-là, était assise à son côté. + +[Illustration: UNE TENTE TURCOMANE.] + +C’est devant cette tente que, dès le lendemain du jour de leur arrivée, +parurent les envoyés du roi de France. On les retint d’abord à la porte, +revêtus de leurs habits religieux, pieds nus et la tête découverte; puis +ils furent introduits au milieu de la salle. «Nous restâmes debout le +temps de réciter le _Miserere_, et tous les assistants gardaient un +profond silence.» + +Invité enfin à parler, Guillaume de Rubrouck plia un genou; mais sur un +signe du prince il dut plier les deux. «Alors, pensant que je priais +Dieu, puisque j’étais à deux genoux, je commençai ainsi: Seigneur, nous +prions Dieu de vous donner les biens terrestres, et ensuite ceux du +ciel, parce que sans ceux-ci les autres ne sont rien.» Il écoutait très +attentivement, et j’ajoutai: «Vous savez certainement que vous +n’obtiendrez pas les biens célestes si vous ne devenez chrétien.» A ces +mots il sourit légèrement, et tous les Mongols frappèrent des mains en +se moquant de nous.»--Cependant l’audience finit mieux qu’elle n’avait +commencé. Batou questionna son hôte sur les motifs de l’expédition +entreprise en Terre sainte alors par saint Louis. Enfin, comme une +grande marque de faveur, il lui fit donner du lait à boire et lui permit +de s’asseoir. Rubrouck put sortir un instant après, emportant +apparemment de cette entrevue la même impression que ces ambassadeurs de +l’empire romain auxquels Attila donna audience dans ses campements des +bords du Danube. + +La démarche de saint Louis parut à Batou un incident assez important +pour être porté à la connaissance du chef souverain de l’empire. Les +membres de la dynastie de Gengis, encore fidèles à la loi hiérarchique, +n’agissaient que de concert dans les circonstances qu’ils jugeaient +graves. Aussi dès le lendemain notre envoyé reçut avis de s’apprêter à +se rendre, avec un seul compagnon et un interprète, auprès du grand +khan. Quelques jours après le fils d’un _millénaire_ (colonel) mongol +vint le trouver et lui dit: «Je dois vous conduire auprès de +Mangou-khan. Il faut quatre mois pour y aller, et il fait si froid +là-bas que la gelée fend les pierres et les arbres. Voyez si vous pouvez +supporter le voyage.--J’espère, répondit simplement Rubrouck, qu’avec la +grâce de Dieu nous supporterons ce que supportent les autres hommes.» On +leur apporta le lendemain un équipement à la tartare, et le 16 septembre +1253 ils commencèrent un nouveau voyage qui allait les conduire au fond +de l’Asie. + +Avant d’y suivre Guillaume de Rubrouck, arrêtons-nous pour observer avec +lui les usages des peuples qu’il visitait. Sa description est un tableau +de la vie nomade telle que l’ont toujours pratiquée les habitants des +steppes. Pour l’entretien de leurs nombreux troupeaux ils se +transportent d’un lieu déterminé de pâturage à un autre, suivant les +saisons. Leurs demeures, dont la charpente ne se compose que d’un +treillis de baguettes entrecroisées, sont hissées sur des chariots et se +mettent en marche avec eux. La chair et le lait de leurs troupeaux +suffisent aux besoins de leur cuisine; en été même leur nourriture +exclusive est le _koumi_, lait de jument fermenté. Une grande quantité +de ce lait est recueillie dans une outre immense, puis battue avec une +pièce de bois pendant plusieurs jours. Quand la fermentation du liquide +est suffisante, ils le boivent ou en font provision. Cette boisson +tonique et nourrissante est encore aujourd’hui pour l’habitant des +steppes, comme le vin pour nous, le thé pour le Chinois ou le Tibétain, +une condition de santé et de force. Lorsque Rubrouck en goûta pour la +première fois, «il tressaillit d’horreur»; mais ensuite ce breuvage +picotant lui fit l’effet de «certains vins de Champagne. Il réjouit le +cœur, mais il égare les têtes faibles.» + +Hommes et femmes mènent une vie active. Outre le soin des troupeaux, qui +est l’occupation commune, les hommes fabriquent les armes ou les harnais +dont ils ont besoin; la confection des vêtements et des chaussures, +celle des tapis et des coffres, qui sont le luxe de la tente, regarde +spécialement les femmes. La polygamie est admise, mais en fait les +riches seuls peuvent user de ce droit. La femme n’apporte point de dot à +son époux; c’est celui-ci qui l’achète à ses parents. Dans le cérémonial +du mariage figuraient certains usages rappelant les pratiques barbares +des sociétés primitives. Quand, dit notre voyageur, le père de la jeune +fille et le futur époux sont tombés d’accord, le père offre un banquet, +tandis que la jeune fille court se cacher chez ses plus proches parents. +Alors le père dit: Voilà ma fille, elle est à toi, tu peux t’en emparer +partout où tu la trouveras. Le fiancé se met en quête avec ses amis, et +quand il l’a trouvée, il la saisit et la conduit par force dans sa +demeure.--Ces brusques préliminaires ne nuisaient pas, à ce qu’il +semble, à la bonne union du ménage. Du moins Marco Polo rend-il le +meilleur témoignage des épouses tartares: il les dit dévouées à leurs +maris et même habituées à vivre entre elles dans un accord inaltérable! + +La justice est simple et expéditive: peine de mort pour l’homicide ou +l’adultère, bastonnade pour le voleur. Les instincts religieux du +Tartare sont satisfaits par l’observance de quelques pratiques. Avant de +boire il n’oubliera pas de verser à terre une partie du liquide. Il se +gardera de mettre le pied sur le seuil de la maison; le compagnon de +Rubrouck faillit une fois payer de sa vie une infraction de ce genre. +Dans chaque demeure sont fixées à des places déterminées quelques +statuettes en feutre figurant le couple divin entouré de ses enfants, +qui veille à la sécurité du foyer: il faut avant le repas honorer par +une aspersion ces idoles, suivant l’ordre hiérarchique des personnes +qu’elles représentent. Les morts reçoivent certains honneurs: on dépose +sur le tombeau des aliments pour que le défunt ne manque de rien, et +l’on suspend tout autour à des perches des peaux de cheval. Mais le +grand souci du Tartare est de connaître l’avenir. Le mode le plus usité, +au dire de Rubrouck, est la divination par l’omoplate d’un mouton. On +place l’os sur le feu, et au bout d’un instant le devin observe les +fentes que la combustion a produites. Si les fissures sont dans le sens +de la longueur, le présage est favorable; dans le cas contraire il faut +se garder de rien entreprendre. Ce genre d’oracle est en usage chez les +Turcomans de nos jours. On l’a même observé chez les Grecs modernes, +auxquels cette coutume des steppes a été très probablement transmise par +la conquête turque. + +[Illustration: CAVALIERS MONGOLS.] + +Ainsi religion, justice, vie sociale, tout ce qui constitue le +patrimoine moral d’une race se réduisait chez ces peuples à la forme la +plus élémentaire. Le Tartare des steppes ne connaît pas d’autre horizon. +Rubrouck raconte que, lorsqu’il essayait d’expliquer à ses hôtes mongols +ce que c’est que la mer, il ne parvenait pas à se faire comprendre. +Étrangers au reste du monde, ne trouvant sur des espaces immenses que +des peuples semblables à eux, ils ne sont pas stimulés par la variété +des conditions d’existence. Ils n’ont pas plus d’idées que de besoins. +Il est vrai que dans cette simplicité est aussi le secret de leur force. +Pour une chasse ou pour une expédition guerrière, le cavalier, non moins +sobre que sa monture, franchit des distances immenses. «Quand ils +partent en campagne, dira Marco Polo, chacun n’emporte que deux outres +de cuir pour le lait et un petit pot de terre pour la viande. Et si la +presse est grande, ils chevauchent bien dix journées sans manger de la +viande ni faire du feu.» Sous la main d’un organisateur de génie, ces +qualités essentiellement militaires étaient devenues un instrument de +domination et de conquête. Gengis-khan, «un homme de grand sens et de +grande prouesse,» créa l’organisation hiérarchique, imposa la discipline +de fer qui fit de ces hordes une des forces les plus redoutables que le +monde eût vues. Du général au soldat le châtiment, sévère et immédiat, +n’épargnait personne. + +Rubrouck familiarisa le moyen âge avec ces peuples, occupants naturels +de l’espace immense qui sépare les civilisations de l’Europe et de la +Chine. Sa description rappelle souvent celle qu’Hérodote a tracée des +Scythes. En effet ces peuples ne changent guère; leur existence semble +régie par d’inflexibles nécessités de climat. Tant qu’ils restent +fidèles à leurs steppes natives, quel progrès pourrait les arracher à +leur simplicité d’habitudes ou les troubler dans leur paresse d’esprit? +Maintenant encore les Kirghizes, Kalmouks, Turcomans, sans parler des +Mongols eux-mêmes, représentent, sous divers noms et sous d’autres +étiquettes religieuses, les Tartares du XIIIe siècle. + +Au contraire, lorsque par quelque concours de circonstances ils ont été +implantés au milieu des populations sédentaires et civilisées, on les a +toujours vus se fondre promptement dans ce milieu nouveau. C’est ce qui +arriva après Gengis-khan. Ceux qui avaient porté à l’islam les coups les +plus rudes ne tardèrent pas à devenir musulmans, une fois établis en +Perse: ce sol qu’ils ont bouleversé a oublié leur nom. Fixés en Chine, +ils se convertirent à sa religion et à ses mœurs. Quand Marco Polo put +comparer les Mongols des steppes et ceux de la Chine, il remarqua le +changement profond qu’avaient éprouvé ces derniers, et pour lequel +suffit la courte période qu’embrasse ce récit. Cette transformation des +nomades était inévitable. Leur état social, inséparable du milieu dans +lequel il s’était formé, restait sans application à leur condition +nouvelle. Ils flottaient à l’aventure comme déracinés, jusqu’à ce que +l’influence des civilisations étrangères, auxquelles ils n’avaient rien +à opposer de leur propre fond, eût raison d’eux et les absorbât. + + + + +CHAPITRE III + +RUBROUCK A CARACORUM. + + +Rubrouck et son collègue, accompagnés seulement d’un interprète et du +seigneur mongol qui leur servait de guide, mirent douze jours à franchir +la distance entre le Volga et le Jaïk, ancien nom du fleuve Oural; puis, +pendant un mois, ils ne cessèrent pas de voyager à grandes journées vers +l’est. La distance qu’ils parcouraient ainsi chaque jour était comme de +Paris à Orléans (environ 120 kilomètres), quelquefois davantage. Ils +traversaient un pays généralement plat, entrecoupé de déserts, dépourvu +d’arbres, sauf au bord des rares cours d’eau, et devaient s’accommoder +comme combustible de quelques broussailles. Tel est en effet l’aspect +des steppes kirghizes qui s’étendent au nord de la mer Caspienne et du +lac d’Aral. Notre voyageur constata ainsi que la Caspienne était fermée +au nord et que sa prétendue communication avec l’Océan glacial était une +chimère. Comme, à son retour, il se dirigea parallèlement à la côte +occidentale, complétant ainsi le circuit que son prédécesseur, frère +André, avait déjà accompli par le sud et par l’est, il put affirmer en +toute certitude que cette mer était entourée de tous côtés par les +terres. Il y avait longtemps que cette vérité géographique avait été +attestée par Hérodote; mais après lui l’opinion contraire avait prévalu, +et continua à faire foi jusqu’à ce que Rubrouck lui opposât sa propre +expérience. Désormais du moins la découverte était acquise. + +Le 31 octobre ils tournèrent au sud, dans la direction de hautes +montagnes. A mesure qu’ils en approchaient, le paysage changeait +d’aspect: de nombreux ruisseaux sillonnaient la plaine; partout +s’étendaient les cultures; c’était un jardin succédant à la steppe. Un +fleuve important sortait des montagnes et, se ramifiant à travers les +campagnes qu’il fécondait par ses irrigations, finissait par se perdre +dans une lagune. Le long de cette lisière fertile bordant le pied des +hauteurs, s’élevaient des villes populeuses; déjà moins nombreuses il +est vrai qu’auparavant, car la domination des Tartares s’était signalée +par des destructions de villes, et partout où régnait ce peuple nomade, +les terrains de pâturage ne cessaient d’empiéter au dépens du domaine +agricole. Cependant Rubrouck cite les villes de Talas, d’Esquius, +surtout de Caïlac, comme des centres encore importants de commerce et de +population. Il y constata avec surprise l’usage de la langue persane, +qui, si loin de la Perse proprement dite, s’y maintenait, comme elle se +maintient encore aujourd’hui dans les principales villes de l’Asie +centrale. Ce tableau, quoique très sommaire, du pays et de ses +habitants, se rapporte avec une remarquable exactitude aux descriptions +actuelles que nous devons aux Russes sur cette partie de l’Asie où ils +dominent. On peut, sur les cartes modernes de l’Asie centrale, suivre +approximativement le rapide itinéraire de notre voyageur. Il correspond +à peu près à la route stratégique que le gouvernement russe a fait +construire pour relier ses possessions du Turkestan à la Sibérie +occidentale. Rubrouck longea le versant septentrional de la chaîne +aujourd’hui appelée, du nom du czar actuel, chaîne Alexandre. Il +traversa le fleuve Ili, principal affluent du lac Balkach, dont il +entendit parler, mais qu’il ne vit point. L’importante ville de Caïlac, +où il fit une halte de quelques jours, paraît correspondre à celle de +Kopal, une des principales étapes de la grande voie moderne entre +Tachkend et Sémipalatinsk. Elle commande l’entrée de la Dzoungarie, +cette dépression comprise entre le système des monts Altaï au nord et +des monts Célestes au sud, qui a toujours servi d’issue principale vers +l’intérieur de l’Asie. + +La caravane se remit en route le 30 novembre dans une direction +est-nord-est. La saison devenait de plus en plus rigoureuse, le pays +plus accidenté et plus désert. Après avoir longé un lac d’eau saumâtre +et traversé une chaîne escarpée, la petite troupe commença à hâter le +pas et à doubler les étapes. Sauf les relais placés de distance en +distance pour héberger les messagers officiels et les ambassadeurs, +aucune habitation ne se montrait, tout vestige d’établissements humains +avait disparu. Les détails, pour cette dernière partie du trajet, font +presque défaut. Nous apprenons seulement qu’après bien des fatigues nos +voyageurs arrivèrent, le 26 décembre, dans une plaine vaste et unie +comme la mer. Là se trouvait le campement alors occupé par Mangou, le +grand khan des Mongols. + +Le séjour de l’envoyé du roi de France auprès du petit-fils de +Gengis-khan dura plusieurs mois, et pendant ce temps l’intelligent +observateur put à loisir graver dans sa mémoire l’aspect de cette cour +nomade. Dans un site exposé à toutes les rigueurs d’un climat excessif +rebelle à l’agriculture, approprié tout au plus à la vie errante de +tribus pauvres et clairsemées, un des plus bizarres accidents de +l’histoire avait placé la résidence du souverain qui pour le moment +pouvait se vanter avec quelque raison d’être le plus puissant de +l’univers. La ville de Caracorum, dont il existe de misérables restes +près de la source de l’Orchon, affluent du lac Baïkal, était le lieu des +représentations officielles, un rendez-vous où se réunissaient à +l’occasion les assemblées de l’aristocratie mongole. Le souverain n’y +résidait pas, et se contentait ordinairement d’y passer deux fois par +an; mais il se tenait à proximité. C’est à son campement temporaire, ou +sa _horde_, qu’affluaient les ambassadeurs. Aux confins du désert de +Gobi, le messager de saint Louis s’y rencontra avec les ambassadeurs du +khalife de Bagdad contre lequel s’amassait en ce moment un terrible +orage, ceux du sultan de Turquie, ceux d’un souverain de l’Inde et ceux +de l’empereur grec de Nicée. De temps en temps arrivaient, pour porter +le tribut ou rendre hommage, quelques émissaires de ces peuplades de +chasseurs qui errent aux extrémités de la Sibérie orientale ou qui +vivent dans les îles glacées de la mer d’Okhotsk. + +La figure de Mangou-khan, singulier mélange de grossièreté et d’astuce, +se détache sur un fond encore tout barbare. Il avait alors quarante-cinq +ans; ses traits accusaient sans aucun adoucissement le type mongol. +Lorsque le moine franciscain eut avec lui sa première entrevue, «il nous +demanda d’abord, dit-il, ce que nous voulions boire. Je répondis: +«Seigneur, nous ne sommes pas des hommes qui cherchons le plaisir dans +la boisson; tout ce qui vous plaira nous convient.» Il nous fit alors +verser d’une boisson faite de riz dont je bus quelques gouttes par +politesse. Ensuite le khan se fit apporter des faucons et d’autres +oiseaux, les mit sur le poing et s’amusa à les regarder. Enfin, après un +long intervalle, il nous ordonna de parler.» L’entretien n’alla pas loin +ce jour-là, car l’interprète était ivre et Rubrouck crut s’apercevoir +que Mangou lui-même était quelque peu chancelant. Plusieurs entrevues +eurent lieu dans la suite, et plus d’une fois le moine, admis en +présence du souverain, le trouva armé d’une omoplate brûlée et la +regardant attentivement. Une police soupçonneuse et sévère veillait +autour du grand khan. Nul n’était introduit sans avoir été préalablement +fouillé. Une fois même Rubrouck et son compagnon subirent un +interrogatoire en règle; car on avait rapporté à Mangou que quarante +émissaires du Vieux de la Montagne, chef de la secte des Assassins, +étaient partis sous divers déguisements pour attenter à sa vie. + +Les conférences ne pouvaient guère aboutir à un résultat. L’unique +préoccupation du Mongol était d’obtenir de ce Français soit un mot, soit +une demande précise de secours, qui eussent été interprétés comme une +marque de soumission et d’hommage. Les instructions de Rubrouck ne +portaient rien de pareil, et, se retranchant sur le terrain de la +propagande religieuse, il se défendait avec soin de toute parole de +nature à compromettre l’honneur de son souverain. Dès lors sa présence +cessa d’offrir un grand intérêt à Mangou-khan. Dans les questions +religieuses celui-ci s’accommodait fort bien d’une sorte de neutralité, +d’ailleurs tolérante, entre les moines chrétiens, les musulmans et les +prêtres bouddhistes, qui vivaient autour de lui et profitaient également +de ses libéralités. Quand il tenait cour plénière, «les prêtres +chrétiens venaient en grand appareil, priaient pour lui et bénissaient +sa coupe. Puis les prêtres sarrasins arrivent, et font de même. Enfin se +présentent les prêtres idolâtres, qui font la même chose.» Cependant +quelques-unes des femmes de Mangou avaient embrassé le christianisme; et +lui-même se montrait parfois dans les cérémonies célébrées à certains +jours par ses prêtres nestoriens. Bizarres cérémonies, dont Rubrouck +nous a laissé le peu édifiant tableau! Elles commençaient par des +chants, se continuaient par des distributions de cadeaux faites par la +première femme du grand khan, et se terminaient par un repas auquel tous +prenaient part et où les princesses de sang royal aussi bien que les +ministres du culte laissaient leur raison. + +Si Rubrouck avait nourri des illusions sur l’utilité de son apostolat, +elles furent bientôt détruites à l’aspect de cette cour des steppes avec +ces légions de mendiants, devins et parasites de toute espèce. Mais il +eut la surprise de rencontres très inattendues. Une femme de Metz, +nommée Paquette, vint un jour le trouver et lui raconta qu’elle avait +été prise en Hongrie, et, après des souffrances inouïes, attachée enfin +au service d’une des femmes du khan. Maintenant sa condition était +bonne; elle avait épousé un charpentier russe dont elle avait plusieurs +enfants. D’autres Européens se trouvaient à Caracorum ou à la cour. +Paquette lui apprit que dans cette ville vivait un orfèvre nommé +Guillaume Boucher, originaire de Paris, et dont le frère était établi +sur le grand Pont. + +C’est en effet par maître Guillaume que fut accueilli Rubrouck quand il +se rendit, le dimanche des Rameaux, à Caracorum. L’histoire de ce +compatriote était fertile en péripéties. Fait prisonnier à Belgrade par +un des frères de Mangou, il avait été emmené au fond de la Mongolie. +Bientôt ses talents le firent apprécier de ses nouveaux maîtres, et la +munificence du khan lui permit de vivre à l’aise à Caracorum, avec sa +femme, une Hongroise originaire de Lorraine. C’était vraiment un artiste +habile, et l’énumération que donne Rubrouck de ses principaux ouvrages +montre la variété de ses aptitudes: une belle croix d’argent à la mode +de France, une image de la Vierge avec des figures sculptées sur les +panneaux; un oratoire richement orné de peintures. Comment s’étonner que +le département des beaux-arts à la cour de Mangou-khan soit devenu son +domaine? Il exécuta sur son ordre, pour décorer le palais de ses +réceptions solennelles à Caracorum, une pièce des plus compliquées, +véritable chef-d’œuvre où il mit toute la virtuosité de son art. Il +s’agissait d’une fontaine destinée à verser diverses liqueurs dans les +grands repas auxquels présidait le souverain. Maître Guillaume figura un +grand arbre d’argent avec des feuilles et des fruits, au pied duquel +quatre lions du même métal vomissaient du lait de jument. Il enlaça +autour du tronc quatre serpents dorés de la gueule desquels +jaillissaient des liqueurs différentes. Un ange armé d’une trompette +surmontait le merveilleux édifice. Il y avait même, dans une cavité +pratiquée à l’intérieur de l’arbre, un mécanisme au milieu duquel un +homme caché imprimait un mouvement au bras de l’ange et parvenait à +tirer de la trompette des sons éclatants. Ce fut sans nul doute la +merveille de Caracorum; et l’orfèvrerie parisienne du temps de saint +Louis remportait, comme on voit, d’assez beaux triomphes aux confins de +la Sibérie et de la Chine. + +La ville de Caracorum était entourée d’une muraille de terre percée de +quatre portes. Malgré sa situation ingrate, le voisinage de la cour et +l’affluence des ambassadeurs y attiraient beaucoup de marchands. On y +voyait une église chrétienne, deux mosquées et une douzaine de temples +consacrés aux idoles de diverses nations. Elle se composait de deux +quartiers, l’un habité par les musulmans, l’autre par des gens du Catai, +c’est-à-dire des Chinois. Jamais encore ceux-ci n’avaient été décrits +par un Européen. «Ils sont, dit Rubrouck, de petite taille et nasillent +en parlant. Comme tous les Orientaux, ils ont en général de petits yeux. +Ils sont très bons ouvriers en toutes sortes d’arts.» Cette colonie +chinoise exerçait à Caracorum les petits métiers dont cette race +laborieuse s’est fait aujourd’hui une sorte de monopole dans la plupart +des grandes villes, depuis Singapour jusqu’à San-Francisco. Tels +étaient, avec quelques Allemands ou Hongrois, les éléments de cette +population que des causes factices retenaient seules en ce pays désolé. +«En somme, écrit Rubrouck à saint Louis, toute la ville ne vaut pas le +bourg de Saint-Denis, et le monastère de Saint-Denis vaut deux fois plus +que ce palais.» + +Cependant le mois de juin 1254 était arrivé: craignant d’être surpris en +route par la mauvaise saison, Rubrouck demanda l’autorisation de partir. +Il ne voulut point se charger, comme le lui proposait Mangou, de guider +des ambassadeurs mongols en Europe; mais il emporta une lettre du grand +khan pour le roi de France. C’était une de ces missives arrogantes comme +Attila se plaisait à en écrire. Mangou envoyait au «chef des Francs son +ordre», c’est-à-dire une sommation d’avoir à lui rendre hommage par voie +d’ambassade. «Que si vous résistiez en disant: Notre terre est loin, nos +montagnes sont hautes, notre mer est grande, et que, animé de ces +pensées, vous nous déclariez la guerre, le Dieu éternel sait que nous +savons ce que nous pouvons, lui qui rend facile ce qui est difficile et +qui rapproche ce qui est éloigné!» Muni de cette lettre, le franciscain +quitta Caracorum au commencement de juillet, laissant auprès de maître +Guillaume son compagnon, un moine italien qui n’eut plus la force de le +suivre. Il refit rapidement jusqu’au Volga la route qu’il avait déjà +parcourue. De là, franchissant le pas de Derbent à l’extrémité orientale +du Caucase, il gagna l’Arménie et traversa l’Asie Mineure pour +s’embarquer au port de Laïas. Au mois d’août 1255, après un voyage de +deux ans et demi, il revoyait la Syrie, où, ignorant les évènements qui +avaient signalé la croisade, il croyait encore trouver le roi de France. + +Il revenait assez désabusé sur les espérances que la chrétienté avait +placées dans les Tartares. Il avait vu le pays du prêtre Jean: ce +souverain légendaire n’était de son vivant, disait-il, qu’un petit chef +de tribus nomades au sud des monts Allai. «Les nestoriens, +remarquait-il, exagèrent tout et font grand bruit de rien. C’est ainsi +que s’est répandue la grande renommée du prêtre Jean, et cependant j’ai +traversé ses pâturages, et personne ne le connaissait, excepté quelques +nestoriens.» Mais, quelle qu’ait été l’inutilité politique et religieuse +de cette mission, elle nous a valu un précieux document géographique. La +relation qu’il adressa à saint Louis, écrite sur un ton de simplicité, +de bonhomie même qui n’est pas sans charme, se recommande par des +qualités sérieuses d’observation. La valeur de ses renseignements fut +appréciée de son temps par des géographes tels que Vincent de Beauvais +et Roger Bacon. Rubrouck, profitant des communications établies par les +Mongols, avait pénétré jusqu’au cœur de leur pays. Au delà il avait +entendu parler du Catai et reconnu que cette contrée était la même que +les anciens appelaient Sérique ou pays de la soie. Là s’étaient arrêtées +ses connaissances sur la Chine; mais la route qu’il avait suivie devait, +par le cours des choses, y conduire nécessairement ses successeurs. + + + + +CHAPITRE IV + +NICOLO ET MAFFEO POLO. + + +Lorsque Rubrouck s’enfonça dans l’intérieur de l’Asie, ces contrées +n’étaient pas encore visitées par le commerce européen. Au siècle +suivant les rapports entre les Européens et la Chine sont au contraire +assez réguliers pour que des caravanes de marchands italiens se rendent +fréquemment de la Crimée à Pékin. Comment s’accomplit ce changement? +C’est sans aucun doute à l’initiative hardie des voyageurs occidentaux, +favorisés par les circonstances politiques dans lesquelles se trouvait +l’Asie, qu’il faut faire honneur de ce résultat. Malheureusement +l’histoire de ces relations lointaines, qui durèrent près d’un siècle +mais ne parvinrent pas à se perpétuer, est loin d’être bien connue. Avec +le voyage qui vient d’être retracé, celui de Plano Carpini et quelques +autres qui seront cités plus bas, il n’y a que les voyages des membres +de la famille Polo dont le récit nous soit parvenu avec les caractères +d’une parfaite authenticité. Ils sont d’ailleurs si intéressants par +eux-mêmes et marqués par tant d’incidents curieux, qu’ils méritent +amplement la popularité dont ils n’ont jamais cessé de jouir. + +On connaît déjà cette famille vénitienne. L’un de ses membres dirigeait, +comme beaucoup de ses concitoyens, une maison de commerce à +Constantinople. En 1254 ses deux plus jeunes frères, Nicolo et Maffeo +Polo, vinrent l’y rejoindre. Ils y restèrent jusqu’en 1260: à cette +époque, désireux sans doute d’étendre leurs opérations, ils partirent +pour Soldaie. Cette ville développait rapidement les avantages de sa +position. Les Vénitiens commençaient à s’y porter pour disputer aux +Grecs les profits du commerce dont elle était le foyer et en faire un +des points actifs de leur exploitation générale de l’Orient. Leur nombre +et leur importance s’accrut bientôt assez pour que la république de +Saint-Marc y déléguât un consul chargé de veiller à ses intérêts. La +famille Polo fut une des premières à entrer dans ce mouvement. Son +installation à Soldaie fut durable, car elle y possédait encore des +immeubles vers la fin du siècle. Parmi les premiers Vénitiens qu’attira +vers cette ville la perspective d’entreprises nouvelles se trouvèrent +Nicolo et Maffeo Polo. + +Mais pour eux Soldaie n’était qu’une étape, un point de départ pour +l’inconnu. Alors dans la force de l’âge, ils avaient le tempérament +héroïque et aventureux qui distinguait les citoyens de ces grandes +républiques marchandes. Ces négociants de Gênes et de Venise étaient des +hommes entreprenants, habitués aux affaires lointaines, pleins de +confiance dans les ressources de leur diplomatie naturelle et +parfaitement capables d’ailleurs de faire en toute occasion «belle et +honnête contenance», suivant l’expression d’un des leurs, Balducci +Pegolotti, dans le portrait qu’il trace du marchand tel qu’il doit être. +Que se passa-t-il dans l’esprit des deux frères quand ils se virent à +Soldaie? Sans doute la perspective des profits que promettait un marché +nouveau entra de moitié avec l’amour des aventures dans leur décision. +Ils exerçaient le commerce d’orfèvre et avaient apporté avec eux un +assortiment de joyaux: excellent moyen de plaire aux princes qu’ils se +proposaient de visiter. Il ne semble pas que leurs délibérations aient +été longues. L’année de leur arrivée à Soldaie fut aussi celle de leur +départ. Marco Polo, qui plus tard recueillit de leur bouche le récit de +cet événement, se borne à dire qu’après s’être consultés il leur sembla +bon d’aller plus avant. + +[Illustration: TRAINEAUX TIRÉS PAR DES ATTELAGES DE CHIENS.] + +Ils se rendirent auprès du prince qui avait succédé à Batou dans le +commandement des Tartares campés aux bords du Volga. C’était Barca, son +frère, «prince libéral et courtois,» dont la réputation s’étendait sans +doute jusqu’à Soldaie. Nos deux Vénitiens eurent garde d’arriver auprès +de lui les mains vides. Les cadeaux aux grands personnages font partie +de l’étiquette orientale, et l’on voit dans le récit de Rubrouck que les +explications du moine, alléguant pour s’affranchir de la contribution +attendue ses vœux de pauvreté, ne parvenaient qu’à satisfaire à demi les +puissants seigneurs dont il était l’hôte. Mieux avisés, les Polo +commencèrent par faire hommage à Barca de tous les joyaux qu’ils avaient +apportés. En prince magnanime, il leur en rendit deux fois la valeur, et +dès ce moment les Vénitiens, attachés à sa cour ambulante, suivirent +pendant douze mois les pérégrinations du chef tartare. Ils virent ainsi +Sarai, la ville nouvelle qui s’élevait alors non loin de l’embouchure du +Volga et qui devait devenir célèbre plus tard comme une des principales +étapes pour les marchands européens se rendant en Chine. Ils remontèrent +le fleuve jusqu’à Bolgara, dont les ruines s’étendent près de la ville +actuelle de Kasan. Aux confins des immenses forêts qui couvraient alors +non seulement le nord, mais presque tout le centre de la Russie, c’était +un grand marché de peaux et de fourrures dont les produits se +répandaient dans tous les bazars d’Orient. Pendant l’hiver, quand la +neige glacée rendait les communications faciles, les négociants de +Bolgara partaient en traîneaux tirés par des attelages de chiens pour se +rendre auprès des campements de chasseurs et acheter directement les +précieuses fourrures. Cette sombre lisière de forêts qui couvre encore, +depuis Arkangel jusqu’aux bords de la Léna, le nord de l’ancien +continent, était alors un monde à peu près entièrement inconnu. Par une +réminiscence d’antiques traditions on l’appelait le pays de la Nuit, la +province d’Obscurité: c’est ce dernier nom qu’il porte dans le livre de +Marco Polo. + +Il était plus facile d’entrer chez les Tartares que d’en sortir. Les +Polo se trouvaient depuis un an auprès de Barca, lorsque la guerre +éclata entre ce prince et son cousin, le souverain des Tartares du +levant, établis en Perse. Barca eut le dessous; sa défaite fut le signal +d’un moment d’anarchie pendant lequel la sécurité des communications fut +interrompue entre le Volga et la mer Noire. Ne pouvant retourner en +arrière, nos voyageurs se décidèrent à aller en avant. La ville de +Bokara, par la position qu’elle occupe au croisement des principales +voies de l’Asie centrale, a toujours été un grand centre commercial en +relation avec le Volga comme avec l’Inde et la Perse. Les cuirs de +Bolgara, les fourrures du nord étaient régulièrement dirigés vers cet +important marché. Les frères Polo se joignirent sans doute à quelque +caravane en partance pour Bokara. Jamais un marchand latin ne s’était +encore montré dans cette ville. Malheureusement, une fois arrivés, ils +ne purent «ni aller avant, ni retourner arrière, de sorte qu’ils +demeurèrent en ladite cité trois ans». + +Ils se trouvaient donc arrêtés dans une sorte d’impasse, lorsqu’une +circonstance heureuse mit enfin un terme à leurs tâtonnements et à leurs +incertitudes. Bokara était sur le passage des envoyés qui allaient et +venaient entre la cour tartare de Perse et celle de Mongolie. Un jour +des ambassadeurs qui se rendaient auprès du grand khan entendirent +parler de ces Occidentaux, dont la présence était un objet de curiosité. +Connaissant les sentiments de leur maître, ils leur proposèrent de les +accompagner à sa cour. «Soyez sûrs, dirent-ils, que, si vous voulez +venir jusqu’à lui, il vous verra volontiers et vous fera grand honneur +et grand bien. En notre compagnie vous voyagerez sans danger.» Jamais +proposition ne vint plus à propos. Ce nom du grand khan réveilla +l’ardeur des deux Vénitiens. En lui se résumait la grandeur de l’empire +mongol. Par la seule vertu de ce nom cessait comme par enchantement +l’attente sans issue dans laquelle ils languissaient. Ils entraient dès +ce moment en possession du fil conducteur qui devait les guider, eux +d’abord, Marco Polo ensuite, dans le cours de leur carrière. + +Ils chevauchèrent pendant un an entier vers le nord-est. C’est tout ce +que nous savons sur leur itinéraire. La longueur du trajet fait supposer +qu’ils durent rejoindre au nord la route par laquelle les officiers +mongols avaient déjà guidé Rubrouck. + +Il y avait onze ans environ que le franciscain avait quitté la cour du +grand khan: de grands changements s’étaient accomplis dans cet +intervalle. La mort de Mangou (1259) en avait été le signal. Son frère +Kubilaï, appelé à l’âge de quarante-quatre ans à lui succéder, avait +passé comme général ou comme gouverneur la plus grande partie de sa vie +en Chine. Grâce à lui la conquête mongole, restreinte pendant longtemps +à la partie septentrionale de cette vaste contrée, s’était +progressivement avancée vers le sud. Une fois sur le trône, il +poursuivit avec ardeur l’achèvement de son œuvre et, le premier de sa +race, s’appliqua à prendre pied dans le pays conquis. L’administration +de cet incomparable domaine devint la principale affaire de sa vie. Tant +que la domination mongole n’embrassait que les provinces du nord, elle +avait pu sans trop d’inconvénient conserver à Caracorum son centre +d’action. L’extension des conquêtes rendit un changement nécessaire, et +Kubilaï abandonna la triste capitale des premiers successeurs de Gengis. + +Il choisit pour siège du gouvernement une ville qui avait déjà servi de +résidence à d’anciennes dynasties chinoises, la célèbre Cambaluc, qui +n’est autre que Pékin aujourd’hui. De cette ville placée à proximité de +la Mongolie sa surveillance pouvait s’exercer à la fois sur les deux +moitiés de son empire. Dans ce changement de capitale s’exprimait une +importante révolution. C’était l’adieu à la vie des steppes, à la vie +rude et grossière des ancêtres. Le centre de gravité penchait +définitivement vers la Chine, et le khan des Mongols se transformait en +empereur chinois. + +Les ambassadeurs tartares avaient bien auguré des sentiments de leur +maître en promettant bon accueil aux deux Vénitiens; ils étaient les +premiers Latins qui parvinssent jusqu’à lui, et depuis longtemps il +avait le désir d’en connaître. Kubilaï devait à son commerce avec la +société la plus civilisée de l’Orient une culture d’esprit qui manquait +tout à fait à ses prédécesseurs. Le peu qu’il pouvait savoir de l’Europe +lui avait inspiré une idée favorable de sa civilisation, et c’est avec +une intelligente curiosité qu’il cherchait l’occasion de s’en enquérir. + +Admis en sa présence, les nouveaux venus virent un homme de taille +moyenne, à la forte stature, mais que sa vie active avait préservé +d’excès d’embonpoint. Son teint était blanc et vermeil, ses yeux noirs, +sa personne imposante. Il adressa aux deux étrangers une foule de +questions dans lesquelles se marquaient les préoccupations habituelles +de son esprit. «Il leur demanda premièrement des empereurs, et comment +ils maintiennent leur seigneurie et leur terre en justice; et comment +ils vont en bataille, et de toutes leurs affaires. Et après leur demanda +des rois, des princes et des autres barons.» Voilà des détails dont +Mangou, son frère et prédécesseur, ne se souciait guère! Enfin il en +vint au pape et à l’Église et se fit instruire de toutes les coutumes +des Latins. + +Ces questions s’adressaient à des personnes capables d’y répondre. S’il +y avait quelque part une ville où affluaient les informations précises +sur les hommes et les choses de l’Occident, c’était bien Venise. +L’étendue de ses relations commerciales et politiques la mettait en +contact avec tous les peuples de la chrétienté et rendait l’esprit de +ses citoyens singulièrement propre à saisir les variétés de chacun. +Nulle part on ne savait mieux et on n’observait avec plus de finesse. La +société vénitienne, dont le souvenir s’associe à un magnifique +développement des arts, passait déjà pour une des plus élégantes de +l’Occident, et des hommes sortis de ses rangs, comme les Polo, +appartenaient certainement par leur culture et leurs manières à l’élite +des Européens d’alors. Cela explique l’effet de leur présence sur ce +souverain oriental chez lequel s’était éveillé l’instinct de la +civilisation. Dans les entretiens qu’il eut avec eux, l’image vaguement +entrevue de cette société hiérarchique de l’Europe féodale prit une +forme plus nette à son esprit; il put se rendre compte des rapports qui +en unissaient les membres et démêler, sous le confus assemblage de noms +que lui avait transmis la renommée, des différences et des traits de +caractère. Le christianisme occidental lui apparut sous un autre jour +que le culte abâtardi que pratiquait sous ses yeux le triste clergé +nestorien. Enfin les récits de ses nouveaux hôtes donnèrent ample +matière à ses réflexions; mais plus encore que de leurs récits il fut +frappé de leurs personnes. Ce type d’Européen poli et bien né, qui se +révélait à lui pour la première fois, le séduisit vivement. + +C’est alors que naquit en lui le désir de nouer des relations régulières +avec l’Occident, et il ne tarda pas à s’en ouvrir aux deux Vénitiens que +la fortune lui avait envoyés. Ce n’était pas une chose nouvelle que +l’envoi d’ambassadeurs mongols auprès de princes chrétiens; mais ce qui +était assurément nouveau et remarquable, c’est la nature de la mission +qu’avait en vue Kubilaï. Il proposa aux Polo de se rendre en son nom, +avec un seigneur tartare pour compagnon, auprès du pape. Dès qu’ils +eurent consenti, il fit rédiger une lettre dont la teneur peut se +résumer ainsi: «Il mandait à l’Apostole que, s’il lui voulait envoyer +jusqu’à cent sages hommes de notre loi chrétienne, qui sussent les sept +arts, qui sussent bien disputer et montrer clairement aux idolâtres, par +force de raisons, comment la loi du Christ était la meilleure, et que +toutes les autres lois sont mauvaises et fausses, s’ils prouvaient cela, +lui et tous ses sujets deviendraient chrétiens et hommes de l’Église.» + +Les termes de cette demande montraient bien le fond de sa pensée. On +entendait alors par les _sept arts_ l’ensemble des sciences qu’un homme +vraiment instruit devait connaître, à savoir la grammaire, la logique, +la rhétorique, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie. +Kubilaï demandait des missionnaires instruits et différents des prêtres +nestoriens qui l’entouraient. Avec le christianisme c’était la science +de l’Europe qu’il pensait à introduire chez les Mongols. Cette tentative +s’accordait avec ses préoccupations de gouvernement. Désireux d’élever +ses grossiers compatriotes au niveau des peuples qu’ils avaient à +gouverner, il se tournait vers des contrées que la distinction de ses +nouveaux hôtes lui montrait sous leur meilleur jour. Assurément nous +jugeons aujourd’hui que le succès de ce projet était peu probable. La +pente naturelle des choses devait l’emporter et rallier finalement +Kubilaï et son peuple au bouddhisme, qui était la religion de la +majorité de ses sujets chinois. Cependant ces sympathies pour le +christianisme ne furent pas tout à fait sans conséquences, comme on le +verra dans la suite. + +Les deux Polo entrèrent avec ardeur dans les vues du souverain mongol et +ne s’épargnèrent pas pour en préparer l’accomplissement. Outre le +message destiné à l’Apostole, Kubilaï les chargea de lui rapporter «de +l’huile de la lampe qui brûle sur le sépulcre de Notre Seigneur en +Jérusalem». Ils se remirent en route à travers l’Asie. Avant leur +départ, par une faveur insigne, le grand khan leur donna une tablette +d’or dite table de commandement, sorte de passeport qui assurait à ses +possesseurs, dans tous les pays sur lesquels s’étendait sa domination, +un droit de réquisition de vivres, chevaux, escorte et toutes choses +nécessaires. Ils voyagèrent donc avec un caractère officiel, et partout +ils furent servis et honorés. Tel était l’effet de ce nom qui tenait une +partie de la terre en crainte! Cependant le voyage fut pénible. Les +neiges, les pluies, les inondations les arrêtèrent plusieurs fois. Leur +compagnon, le seigneur mongol, tomba malade et dut être laissé en route. +Ce n’était pas vers la mer Noire, mais vers la Méditerranée qu’ils se +dirigeaient: ils n’y arrivèrent qu’au bout de trois ans. Mais leur +ardeur n’était pas épuisée, et ils gardaient confiance dans le succès de +leur mission. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +LES VOYAGES DE MARCO POLO + + + + +CHAPITRE PREMIER + +MARCO POLO. + + +Arrivés à Laïas, port de la Petite-Arménie, dans le golfe +d’Alexandrette, nos voyageurs apprirent des nouvelles fâcheuses pour la +négociation dont ils étaient chargés: le pape Clément IV était mort +depuis le 29 novembre 1268. Ils allèrent trouver à Saint-Jean d’Acre le +légat, qui prit grand intérêt à leur message, mais les invita à +s’abstenir de toute démarche et à prendre patience jusqu’à l’élection +d’un nouveau pape. «Ils virent bien que le légat avait raison, et ils se +dirent: En attendant que l’on fasse un pape, nous pourrions bien aller à +Venise pour voir nos hôtels.» Ils s’embarquèrent pour Négrepont et de là +parvinrent par mer à Venise. Nicolo trouva que sa femme était morte; +mais son fils Marco, qui venait de naître au moment de son départ, avait +atteint sa quinzième année. Il allait désormais être associé aux +pérégrinations de son père et de son oncle, et c’est ici qu’entre en +scène celui qui devait devenir le plus grand voyageur du moyen âge. + +Malheureusement cet interrègne pontifical fut le plus long dont +l’histoire se souvienne. Les cardinaux réunis à Viterbe ne parvenaient +pas à s’entendre. Les mois se passaient, et aucune décision ne sortait +du palais où se tenait enfermé le conclave. Un cardinal plaisant parla +de faire enlever la toiture de l’édifice, sous prétexte de permettre à +l’Esprit-Saint de s’introduire plus librement auprès des membres du +sacré collège. Après deux ans d’attente, nos Vénitiens perdirent +patience. Par un scrupule honorable ils craignirent qu’un retard trop +prolongé n’inspirât à Kubilaï des doutes sur la sûreté de leur parole, +et, accompagnés de Marco, ils repartirent de Venise pour la Terre +sainte. Là ils purent du moins, conformément à la demande de Kubilaï, se +rendre à Jérusalem et se procurer de l’huile de la lampe du saint +sépulcre. Puis ils retournèrent à Acre et dirent au légat: «Puisque nous +ne voyons pas qu’Apostole soit fait, nous voulons retourner auprès du +grand khan, car trop avons déjà attendu.» Le légat, après y avoir +consenti, fit faire des lettres à remettre au grand khan, qui +témoignaient comment les deux frères étaient bien venus pour accomplir +son commandement, «mais, pour ce qu’Apostole n’y avait, ne l’avaient pu +faire». + +Munis de cette attestation, ils s’embarquèrent pour Laïas et se +disposaient à s’enfoncer dans l’intérieur, quand la nouvelle si +longtemps attendue les arrêta. Le pape était nommé. Le nom qui, le 1er +septembre 1271, avait enfin réuni le nombre nécessaire de suffrages, +était celui du cardinal Tébaldo de Plaisance, précisément le légat qui +résidait à Acre et qui s’était intéressé à la mission des frères Polo. +Il se hâta de les rappeler, et ceux-ci revinrent à Acre sur une galère +mise à leur disposition par le roi d’Arménie. Ils y reçurent moult +grands honneurs; mais, au lieu de cent docteurs que demandait le grand +khan, il ne se trouva que deux frères prêcheurs pour entreprendre le +voyage. C’étaient «les plus savants clercs du temps»; mais il paraît que +leur hardiesse n’égalait pas leur science. A peine avaient-ils dépassé +Laïas de quelques marches vers l’intérieur, qu’une invasion du sultan +des mamelouks d’Égypte vint porter le ravage dans les pays qu’ils +traversaient. Nos voyageurs furent en grande aventure d’être tués ou +pris, «de sorte que, quand les deux frères prêcheurs virent cela, ils +eurent grand peur d’aller avant. Ils donnèrent à messire Nicolas et +messire Maffe toutes les chartres et tous les privilèges qu’ils avaient» +et retournèrent à leur couvent. Pauvre dénouement d’une entreprise qui +méritait d’inspirer de meilleurs courages! + +Privés de leurs compagnons, nos Vénitiens n’en poursuivirent pas moins +leur route vers le souverain qui les attendait et vers les pays pleins +de promesses qu’ils avaient entrevus. L’histoire de leurs voyages +s’enrichit désormais d’une telle abondance de renseignements, qu’elle +devient presque un tableau de l’Asie au XIIIe siècle; car avec eux +chemine cette fois un observateur curieux et infatigable, dans la +personne de ce jeune homme de quinze ans qu’ils ont associé à leur +aventure. + +Marco Polo venait ainsi de quitter presque enfant sa ville natale, qu’il +ne devait revoir qu’homme mûr. A quinze ans son esprit était plus riche +de dons naturels que de connaissances acquises. Mais à défaut de +l’enseignement des livres, que sa vie errante ne lui laissa guère le +loisir de fréquenter, il étudia dans le grand livre du monde. Son +intelligence se développa, s’aiguisa au milieu même du monde nouveau +qu’il devait décrire. C’est à l’âge où les impressions ont toute leur +fraîcheur, la curiosité toute son ardeur, la mémoire toute sa force, que +les routes de l’Asie s’ouvrirent devant lui depuis la Méditerranée +jusqu’à l’extrême Orient. Quelle variété, quelle nouveauté de spectacles +propres à passionner cette heureuse intelligence! C’est par le nombre +prodigieux des observations qu’il a faites ou des renseignements qu’il a +recueillis que se montre la fermentation de son esprit sous l’influence +de cette vie excitante qui passionna sa jeunesse; car autrement, dans la +relation qui résume ses voyages, il est loin de prodiguer les +confidences de ses impressions personnelles, et l’on aurait bientôt +compté les passages où il parle de lui-même. Habitués que nous sommes +aux relations des voyageurs modernes, cette sobriété nous cause quelque +surprise et assurément du regret. Mais, à y regarder de près, on +retrouve sous le ton impersonnel du récit la finesse d’observation, +l’indépendance et la fermeté du jugement, l’esprit pratique qui +distinguaient le jeune Vénitien. Une figure s’en dégage, comme dans une +ancienne fresque un peu effacée. + + + + +CHAPITRE II + +LES VOIES DE L’ASIE OCCIDENTALE. + + +La ville de Laïas, d’où partirent nos voyageurs, était à cette époque un +des principaux entrepôts de la Méditerranée orientale. Elle appartenait +à un petit royaume où les restes de la nationalité arménienne +maintenaient encore leur indépendance et qui occupait entre la Syrie et +l’Asie Mineure la contrée appelée par les anciens Cilicie. Les chrétiens +d’Occident trouvaient dans cet État un allié naturel contre les sultans +mamelouks, qui, maîtres de l’Égypte et de la plus grande partie de la +Syrie, fermaient partout ailleurs les avenues de l’Orient. Investis de +nombreux privilèges, les négociants de Gênes, Venise et autres pays +affluaient à Laïas et échangeaient leurs marchandises contre les épices, +les draps de soie et d’or apportés de l’intérieur. Une forteresse ruinée +avec quelques huttes misérables marque l’emplacement où fleurit jadis +cette ville morte du golfe d’Alexandrette. C’est là qu’au XIIIe siècle +aboutissaient les convois forcés d’éviter le territoire musulman. Laïas +était le point de départ des voies qui conduisaient à Trébizonde ou à +Tauris, et le royaume de Petite-Arménie servait de lien entre l’Europe +chrétienne et les pays soumis aux Mongols. Ce coin de terre sans cesse +menacé, vaillamment défendu, jouait un rôle qu’il n’a plus retrouvé +depuis, d’intermédiaire entre l’Orient et l’Occident. + +Surprise par une de ces fréquentes alertes qui désolaient les +populations de ces pays frontières, la petite troupe échappa au danger +et parvint, diminuée de nombre, aux confins de la Turcomanie. C’était le +nom que portait l’intérieur de la contrée depuis que de nombreuses +tribus turques venues de l’Asie centrale y avaient élu domicile. Ces +ancêtres des Osmanlis vivaient à la bonne et vieille manière turque dans +les steppes herbeuses qui couvrent les plateaux: «Gens simples, qui +demeurent en montagnes et en landes, là où ils trouvent bonne pasture.» +Le jeune voyageur fut frappé de la variété des éléments qui composaient +la population. A côté des Turcs restés pasteurs et à demi nomades, les +villes et les bourgades fortifiées étaient occupées par des habitants +grecs ou arméniens qui avaient conservé la tradition des belles +industries d’autrefois. C’est de leurs mains que sortaient les draps de +soie de diverses couleurs, les fins et beaux tapis. Les principales +villes étaient encore celles qu’avait connues l’antiquité: Conie +(Iconium), Césarée, Savast, forme à peine altérée de Sébaste, la ville +d’Auguste. Nos Vénitiens visitèrent sans aucun doute au moins cette +dernière cité. Située en effet sur la route ordinairement suivie par les +marchands, elle marquait le point où ceux qui voulaient gagner les ports +de la mer Noire se séparaient de ceux qui se dirigeaient vers Tauris. + +C’est vers Tauris que cheminèrent nos voyageurs. Ils s’engagèrent sur +les hauts et tristes plateaux de la Grande-Arménie. Ce pays, comme le +précédent, était soumis à l’autorité des Tartares du levant et faisait +partie de l’empire mongol. Chaque été, quand ces terres élevées se +couvraient d’herbages, la cavalerie tartare venait y camper en masse; +mais elle se retirait aux approches de l’hiver, à cause des froids +excessifs dont cette saison est le signal. La population, entièrement +arménienne, passait alors comme aujourd’hui pour une des plus +industrieuses de l’Orient. + +[Illustration: LE MONT ARARAT.] + +La petite troupe, après avoir dépassé Erzingan, siège d’un archevêque, +Arsion (Erzeroum), passa dans le voisinage d’une haute montagne célèbre +dans les traditions arméniennes. Marco Polo ne cite pas son nom; mais il +n’est pas douteux qu’il ait en vue la cime colossale, de 5150 mètres de +haut, que les Européens appellent à tort l’Ararat. Rubrouck, qui à son +retour parcourut la contrée, eut connaissance du nom ancien et +véritable, aujourd’hui encore en usage parmi les habitants du pays: +Massis. On raconta au sujet de cette montagne la même légende aux deux +voyageurs. Elle est, leur dit-on, tellement chargée de neige, que +personne n’a jamais pu réussir à en faire l’ascension. La neige n’y fond +jamais, et de nouvelles couches ne cessent pas de s’ajouter aux +anciennes. Si l’on parvenait au faîte, on y trouverait l’arche de Noé +qui repose sur le sommet. Un jour, ajoute Rubrouck, un moine essaya avec +tant de persévérance d’atteindre la cime mystérieuse, qu’un ange lui +apparut et lui remit un fragment du bois de l’arche en lui disant de ne +plus se tourmenter. La précieuse relique fut rapportée par le moine à +son couvent. On montre en effet de nos jours, dans le célèbre monastère +d’Etchmiadzine, le fragment de l’arche et l’on raconte encore la même +histoire aux voyageurs. Aujourd’hui cependant le sommet de l’Ararat a +livré son secret, et ni le professeur Parrot en septembre 1829, ni ceux +qui lui ont succédé, n’ont trouvé l’arche biblique à la place indiquée. +Mais si l’Ararat d’Arménie a perdu le monument dont les dessinateurs de +cartes au moyen âge n’oubliaient jamais de couronner sa tête, il y a +encore maintenant, jusque dans l’Asie centrale, un certain nombre de +cimes inexplorées qui prétendent au même honneur et qui ont aussi leur +arche de Noé. + +[Illustration: LE MONT ARARAT SURMONTÉ DE L’ARCHE DE NOÉ DANS LA CARTE +CATALANE.] + +L’Arménie a toujours été par excellence un pays de passage. Tandis que +nos voyageurs la traversaient de l’ouest à l’est pour se rendre en +Perse, ils recueillirent des renseignements sur les contrées qui la +bornent au nord et au sud. Au nord c’était le petit royaume chrétien de +Géorgie, qui avait reconnu la suzeraineté tartare et surveillait les +avenues du Caucase. On arrivait par là au passage qui se trouve à +l’extrémité orientale de la chaîne et que Polo, comme Rubrouck, appelle +la Porte de Fer. C’était une porte fortifiée au centre de la ville de +Derbent, qui occupait l’étroit défilé entre le Caucase et la mer +Caspienne. Ainsi la décrit Rubrouck, qui la traversa, tandis que Polo +n’en parle que par ouï-dire. Au moyen âge le nom d’Alexandre remplissait +encore tout l’Orient, et l’on s’imaginait, sur la foi de traditions +apocryphes, que le grand Macédonien avait élevé lui-même la tour et les +remparts qui couvraient les abords de cette position stratégique, «afin +d’empêcher les pâtres du désert d’entrer dans les villes et les terres +cultivées». (Rubrouck.) + +Au sud de l’Arménie se développait la vallée du Tigre, qui, toutes les +fois que les circonstances politiques n’y ont pas mis obstacle, est +devenue une des grandes voies commerciales du monde. + +La conquête tartare venait à cette époque de l’arracher aux musulmans et +de l’ouvrir au commerce européen. Par Mossoul et Bagdad on gagnait le +golfe Persique, où le commerce de l’Inde entretenait l’activité de +plusieurs entrepôts. L’un d’eux était Kisi, dans un îlot appelé +aujourd’hui Keich; l’autre était Ormuzd, où nos voyageurs devaient +arriver par une autre route. + +A Mossoul et à Bagdad florissaient de riches industries dont la trace +subsiste encore dans notre langue, comme un souvenir de leur antique +renom et de relations aujourd’hui perdues. La première fabriquait des +tissus de soie appelés _mosolins_, d’où est venu le mot de mousseline; +de Bagdad ou _Baudas_ venaient les étoffes de brocart connues sous le +nom de baldaquins. Dans toute l’Asie occidentale se répandaient les +_mosolins_, mot sous lequel étaient désignés à la fois les marchands et +les marchandises de ces contrées, et c’est avec eux que les négociants +occidentaux avaient affaire. Quel triste contraste offre l’état présent +de ces contrées avec ces récits d’autrefois! + +Treize ans auparavant «Baudas la grant cité» était la capitale de +l’empire des khalifes et servait de résidence à celui que Polo appelle +le pape des Sarrasins. Mais une mémorable catastrophe l’avait frappée en +1258. Houlagou, frère de Kubilaï-khan, s’en était emparé, et, s’il faut +en croire des relations peut-être exagérées, 800 000 personnes avaient +péri dans le massacre qui suivit l’assaut. On voit cependant que son +importance commerciale survécut à son écrasement politique. Quand Polo +parcourut l’Orient, le retentissement de la catastrophe durait encore. +On en faisait des récits, comme jadis dans les mêmes contrées, au temps +d’Hérodote, on racontait au voyageur grec les circonstances de la chute +de Crésus et des grands empires qui venaient de s’écrouler dans l’Asie +occidentale. La mort du dernier khalife avait surtout frappé les +imaginations. Quand la ville fut prise, «le vainqueur, disait-on, trouva +au khalife une tour toute pleine d’or et d’argent et d’autres trésors. +C’était la plus grande quantité ensemble qu’on eût oncques vue. Il en +eut grande merveille et fit venir le khalife auprès de lui: «Khalife, +dis-moi, pourquoi avais-tu amassé si grand trésor? Qu’en devais-tu +faire? Ne savais-tu pas que j’étais ton ennemi et que je venais sur toi +avec si grande armée pour te déshériter? Pourquoi ne donnais-tu pas ton +avoir aux chevaliers et aux soldats pour te défendre, toi et la cité?» +Et le khalife ne sut que répondre et ne dit rien. «Eh bien, khalife, +reprit-il, puisque je vois que tu aimas tant le trésor, je te le veux +donner à manger.» Il le fit prendre et mettre dans la tour du trésor, et +commanda que nulle chose ne lui fût donnée à manger ni à boire, et lui +dit: «Maintenant, khalife, mange de ton trésor tant que tu voudras, +puisqu’il te plaisait tant; car jamais tu ne mangeras autre chose que de +ce trésor.» Il demeura enfermé quatre jours et mourut. Et il eût mieux +valu qu’il eût partagé son trésor aux hommes qui l’eussent défendu, que +d’être pris, déshérité et mort, comme il fut.» + +[Illustration: ITINÉRAIRES DE RUBROUCK DES FRÈRES POLO et voyages de +Marco Polo] + +La capitale du vainqueur de Bagdad, maître d’un empire qui comprenait +l’Asie Mineure, la Mésopotamie et la Perse, était Tauris. C’est à cette +ville, terme ordinaire des marchands occidentaux partis de Laïas, que +parvinrent, après avoir franchi l’Arménie, Marco Polo et ses compagnons. +Tauris occupe entre les contrées les plus riches de l’Asie antérieure +une position centrale; aussi y voyait-on des marchandises venues de +l’Inde, de Bagdad, d’Ormuzd et de maints autres lieux. Toutes les +denrées que les Vénitiens n’obtenaient à Alexandrie qu’en se soumettant +aux exactions et aux taxes exorbitantes imposées par les mamelouks, on +les trouvait à Tauris depuis que les routes de l’Asie étaient libres; et +il était bien connu des négociants d’Europe qu’elles y arrivaient en +meilleur état et de qualité supérieure. C’était une cité où les +marchands faisaient de bonnes affaires. La population indigène, attachée +à l’islam, se montrait assez malveillante pour les chrétiens; mais cela +n’empêchait pas que toutes les variétés du christianisme oriental ne s’y +rencontrassent avec des chrétiens d’Occident. Parmi ces derniers les +Génois tenaient la tête. Depuis quelques années ce peuple énergique +marchait avec un vigoureux esprit d’initiative à la conquête commerciale +de l’Orient. Marco Polo en cite une curieuse preuve. Les Génois venaient +tout récemment de transporter des vaisseaux et d’établir une navigation +dans la mer de Ghilan. C’est la Caspienne qu’il désigne ainsi, du nom du +pays qui la borde au sud et d’où l’on tirait à cette époque la soie dite +généralement _soie ghèle_. Ainsi dans l’espace de peu d’années on peut +mesurer le progrès accompli. Avant Rubrouck on ne sait pas si la +Caspienne est une mer fermée: moins de vingt ans après elle est +sillonnée par des navires génois; et si l’on consulte les cartes marines +ou portulans du XIVe siècle, on voit que les côtes en sont connues dans +le plus grand détail. Tel était l’élan qui entraînait dans cette +direction le commerce, et avec lui les découvertes géographiques. + +De Tauris à Cambaluc la voie la plus directe était sans contredit celle +de l’intérieur de l’Asie, celle qu’avaient suivie en sens contraire les +frères Polo quand ils s’étaient rendus de la Chine aux bords de la +Méditerranée. Il semble pourtant que nos voyageurs essayèrent cette fois +de prendre une autre route. C’est vers le port d’Ormuzd qu’ils se +dirigèrent, avec l’intention de s’y embarquer pour l’Inde et la Chine. +Il y avait entre Tauris et le golfe Persique une voie fréquentée par le +commerce; car, outre le mouvement d’importation dont il a été question, +la Perse était le point de départ d’un important trafic de ces belles +races de chevaux qui déjà avaient leur réputation dans l’antiquité. On +les amenait à Ormuzd pour les vendre à des marchands qui les revendaient +ensuite dans l’Inde. L’autorité tartare veillait à la sécurité des +caravanes, pas assez cependant pour qu’elles fussent entièrement à +l’abri des attaques des Kurdes ou autres populations mal famées qui les +guettaient au passage. Aussi les marchands ne s’engageaient qu’en troupe +armée dans ces routes suspectes; et les trois Vénitiens durent se +joindre à une expédition de ce genre pour voyager entre Tauris et +Ormuzd. + +La Perse, qui pour Marco Polo ne commence qu’au delà de la province de +Tauris, est une des parties de l’Asie antérieure qu’il a le mieux +observées et décrites. Suivant son habitude, il interrogeait les gens du +pays et se faisait conter les traditions qui avaient cours parmi eux. Il +passa par Saba, ancienne ville déchue aujourd’hui au rang de village, et +y vit les sépulcres où étaient, lui dit-on, ensevelis les trois rois +mages, Gaspar, Melchior et Balthazar. Marco aurait bien voulu apprendre +quelque chose sur le compte de ces vénérables personnages, mais les +habitants de la ville ne surent rien répondre à ses questions. Un peu +plus loin cependant, dans un lieu qu’il appelle le château des +adorateurs du feu, ses demandes obtinrent plus de succès. Il y avait là +un groupe d’habitants qui, restés fidèles à l’ancienne religion +nationale, avaient conservé aussi le souvenir des vieilles légendes. On +lui fit un long récit qui n’aurait pour nous qu’un intérêt médiocre, +s’il n’était empreint dans plusieurs détails de ce sentiment de +vénération pour le feu qui est le trait caractéristique de la religion +des parsis. Les mages reçurent, lui dit-on, de l’enfant qu’ils avaient +adoré une boîte dans laquelle, l’ayant ouverte, ils trouvèrent une +pierre. Ils la jettent avec dédain dans un puits; mais aussitôt il en +jaillit une flamme, et les mages, frappés de respect, recueillent ce feu +et l’emportent dans leur pays.--Ceux qui parlèrent ainsi à Marco Polo +étaient les derniers fidèles d’une religion qui avait réuni des millions +d’hommes, qui avait dominé en Asie avec les Darius et les Cyrus, et à +l’origine de laquelle l’ancienne Perse attachait le grand nom de +Zoroastre. Elle ne vit plus aujourd’hui que dans ses livres saints, +qu’ont interprétés les savants modernes. Extirpée par les persécutions +musulmanes, elle a disparu à peu près de la surface du globe, et ne +conserve encore quelques adeptes qu’à Bombay chez un petit nombre de +familles expatriées, ou bien en Perse dans ce même coin reculé où les +rencontra notre voyageur. + +[Illustration: LES ROIS MAGES (CARTE CATALANE).] + +Quant aux rois mages, ils durent au récit de Marco Polo droit de cité au +nombre des personnages que les cartes du temps prirent l’habitude de +représenter, et nous trouvons leur image en compagnie du prêtre Jean, du +grand khan, de l’arche de Noé, et autres figures empruntées pour la +plupart aux descriptions du célèbre Vénitien. + +[Illustration: ANES SAUVAGES.] + +Continuant leur route, ils arrivèrent à Zazdi; c’est la ville que nous +nommons Yezd. On y fabriquait des étoffes de soie que les marchands +colportaient au loin. La nature des lieux qu’ils parcoururent après +cette étape attira vivement la curiosité de Marco. Jusqu’aux confins de +la province de Kerman on chevauche, dit-il, sept à huit jours tout en +plaine, sans rencontrer plus de trois lieux habités pour loger. Mais il +y a de belles chasses: perdrix, faisans et autres oiseaux abondent, et +leur poursuite est la grande distraction des marchands qui par là +cheminent. Il vit, comme Xénophon dans les steppes de la Mésopotamie, +des troupeaux d’ânes sauvages et fut frappé de la beauté de ces animaux. +Cette abondance de gibier, cette solitude et cette uniformité d’horizon +purent lui donner un avant-goût des spectacles qui l’attendaient dans +l’Asie centrale. Il se trouvait alors, sans s’en rendre compte, à plus +de mille mètres au-dessus du niveau de la mer, sur un de ces plateaux à +perte de vue qui sillonnent dans la direction du nord-ouest au sud-est +une grande partie de la surface de l’Iran. Quelques rangées de +montagnes, si éloignées et si effacées le plus souvent que le Vénitien +n’en parle pas, le séparent à l’est du grand désert qui occupe le centre +de la Perse. Il est visible, d’après l’impression que retrace le récit +du voyageur, que son passage eut lieu dans la belle saison après l’éveil +de la nature végétale. Ces hauts lieux s’animent alors et prennent un +certain charme; mais, à en croire les rares voyageurs qui de nos jours +ont visité ces contrées, tout autre est l’impression de celui qui +parcourt en décembre ces solitudes pierreuses fouettées par un vent +glacial, semblables aux _despoblados_ des plateaux castillans. + +A Kerman Marco Polo eut le spectacle d’une grande cité industrielle de +l’Orient. La fabrication des armes, épées, harnachements, occupait une +partie de la population. «Quant aux dames et demoiselles, elles brodent +avec infiniment d’adresse et d’élégance, sur des tissus de soie de +toutes couleurs, des bêtes, oiseaux, fleurs et images de mille +manières.» Ainsi le jeune Vénitien assista avec intérêt au travail de +ces ateliers d’où sortent les tapis et les châles, pour lesquels, par +une heureuse et rare exception, Kerman a conservé son antique renommée. +Il y a peu d’années un officier attaché à une mission anglaise envoyée +en Perse, le major Smith, eut l’occasion, comme Polo, de visiter un des +ateliers de Kerman, et nous donne quelques détails sur l’organisation et +les procédés du travail. Il vit trois salles dans chacune desquelles +travaillaient des hommes et de jeunes garçons au nombre de soixante-dix +environ. Chaque métier était dirigé par un homme ayant deux enfants à +ses côtés. Les modèles très compliqués des dessins qu’il s’agit de +reproduire sur l’étoffe sont, dit-il, appris par cœur, non d’après des +représentations peintes accompagnées d’explications écrites, mais +simplement d’après un vieux texte manuscrit. Il faut souvent plus de six +mois pour apprendre ainsi un modèle; mais une fois dans la tête il ne +s’oublie plus. Ce ne sont plus des femmes, comme au temps de Marco Polo, +mais des enfants de sept à huit ans qu’on emploie à ces ouvrages. +Travail pénible et malsain, comme l’attestaient les corps amaigris, les +visages hâves que le major Smith vit passer sous ses yeux. Mais les +produits sont d’une rare magnificence, et les châles de Kerman +rivalisent sinon en finesse, du moins en éclat, avec ceux de Cachemire. + +[Illustration: ITINÉRAIRE DE MARCO POLO vers Ormuzd] + +Cette ville de Kerman, qu’à peine cinq ou six voyageurs européens ont +visitée dans ce siècle, domine une contrée populeuse et riante à travers +laquelle nos Vénitiens chevauchèrent pendant sept jours. «Et il faisait +très bon chevaucher.» Puis ils arrivèrent à une haute chaîne de +montagnes. + +Ici en effet commença pour eux la série d’ascensions et de descentes +nécessaire pour passer des hauts plateaux qui couvrent l’intérieur de la +Perse aux terres basses qui en forment la côte. Cet ensemble majestueux +de plateaux, de montagnes, de plaines qui domine le golfe Persique, +s’abaisse par une succession de gradins, et pour aller d’un étage à +l’autre il faut généralement franchir une chaîne intermédiaire qui les +sépare. Quelques-unes de ces chaînes atteignent une grande élévation, +comme l’indique, à défaut de mesures précises, leur aspect. Ce n’est pas +sans surprise en effet que, du rivage brûlant du golfe Persique, l’on +voit se dérouler à l’horizon une ligne de pics neigeux qu’un des +officiers de la mission anglaise ne craint pas de comparer au panorama +alpestre qu’on aperçoit de Berne. Nos voyageurs eurent donc à franchir +une multiple barrière. Avant de commencer la descente ils durent d’abord +s’élever le long des rampes qui couronnent l’extrémité du plateau. Ils +franchirent un col très élevé; car malgré la saison ils y éprouvèrent un +si grand froid, qu’à peine à force de vêtements était-il possible de +s’en garantir. + +Ils descendirent ensuite pendant deux jours le long de pentes très +fertiles où se montraient de nombreuses traces d’anciens villages, mais +qui n’étaient plus fréquentées que par les pâtres et leurs troupeaux. +Alors s’ouvrit devant eux une vaste plaine. C’était comme l’étage moyen +du système; mais déjà cette plaine offrait un sensible contraste avec +les plateaux d’où ils venaient. Marco Polo, qui dans toute cette partie +de son itinéraire note avec une grande précision les aspects successifs +de la contrée, y ressentit ce qu’un voyageur au sortir des frimas +alpestres éprouve parmi les enchantements des lacs italiens. Avec un +ciel plus chaud se montraient de toutes parts des formes végétales +nouvelles. A sa vue s’étalaient des dattiers, des bananiers, des arbres +qu’on ne trouve pas dans les pays froids, et dont le port et l’aspect +impriment un caractère spécial aux paysages voisins des tropiques. +D’autres animaux s’offrirent aussi pour la première fois à sa curiosité. +Il y vit des moutons à grosse queue, «grands comme des ânes,» espèce +particulière à l’Arabie et à l’Égypte. Il y rencontra le bœuf _zébu_ de +l’Inde, qui a entre les épaules une bosse ronde et qui lui parut un des +plus beaux animaux qu’on puisse voir. La plaine portait le nom de +_Reobarles_, terme qui paraît signifier en persan pays arrosé; un de ces +jardins sur lesquels l’art essentiellement national en Perse des +irrigations avait répandu ses bienfaits. + +Mais il y avait une ombre au tableau. En traversant cette contrée, Marco +Polo observa que les villes et les villages se renfermaient derrière de +hautes murailles: il apprit bientôt à ses dépens l’utilité de la +précaution. Aucune partie de la route n’était plus exposée au +brigandage. Il s’était formé, d’un ramassis d’aventuriers laissés par +les expéditions tartares, des bandes organisées assez semblables à ces +grandes compagnies qui un siècle plus tard désolèrent la France, ou à +ces _Pindarries_ qui de nos jours, dans l’Inde centrale, tinrent en +échec pendant plusieurs années les armées anglaises. Sous le nom de +_Karaunas_ une véritable armée de brigands, comptant jusqu’à 10 000 +cavaliers et quelquefois plus, désolait les plus riches contrées de la +Perse méridionale. Leurs opérations ne se bornaient pas à de maigres +profits sur quelques caravanes: c’étaient de vastes coups de filet où +main basse était faite sur la population du pays entier. + +Quand ils veulent courir et piller le pays, dit Marco, ils font, par +leurs enchantements de diables, tout le jour devenir obscur; si bien +qu’à peine voit-on son compagnon près de soi. Il se produit en effet +dans ces contrées un phénomène météorologique, que l’on a constaté aussi +dans les régions sèches qui se trouvent dans l’Inde occidentale. Vers le +lever du soleil une sorte de brouillard sec, sans aucune trace de vapeur +d’eau, sans aucun dépôt humide, se répand graduellement et enveloppe le +paysage. L’obscurité qui en résulte, dit un témoin oculaire, est celle +d’un brouillard ordinaire de Londres; un cavalier devient invisible à +quelques pas. Le voile ne se dissipe ordinairement qu’à la fin de la +journée. + +C’étaient ces journées que les Karaunas choisissaient pour leurs +méfaits. Avec l’instinct du pirate et du contrebandier ils savaient +reconnaître les signes précurseurs du phénomène, et n’étaient pas fâchés +de faire croire qu’il était le produit de leurs artifices. Connaissant +d’avance le pays, ils se déployaient sur une immense ligne, laissant +entre chaque cavalier un faible intervalle, de façon à balayer toute la +plaine. Hommes, femmes, animaux, tout ce qui n’était pas à l’abri de +murailles, passait en leurs mains. Les vieillards étaient égorgés, le +reste vendu comme esclave. La population vivait dans une perpétuelle +alarme, comme aujourd’hui les malheureux habitants de la frontière +septentrionale de la Perse exposés aux razzias des Turcomans. + +Marco Polo, surpris dans ces parages suspects par une de ces journées à +embûches, faillit être victime des Karaunas. Grâce à Dieu, dit-il, il +s’échappa en se réfugiant dans un village qui se trouva à sa portée. +Mais de la compagnie dont il faisait partie sept personnes seulement +réussirent à se sauver. + +Après cinq jours de marche la troupe, bien réduite, s’engagea dans les +défilés de la dernière rampe d’escarpements qui sépare la plaine de +Reobarles des terres basses de la côte. Mauvais et dangereux passage où +il y a beaucoup de méchantes gens et de voleurs! Cependant elle arriva +sans être inquiétée dans la plaine d’Ormuzd, où deux journées de marche +la séparaient du port. Marco traversa des oasis ombragées de dattiers, +où une multitude d’oiseaux magnifiques, inconnus dans nos contrées, +frappèrent sa vue. Le port d’Ormuzd n’était point comme aujourd’hui dans +une île, mais sur le continent qui lui fait face. Ce pays était connu au +loin sous le nom de Cremesor, forme un peu altérée de _Garmsir_, qui +veut dire terres chaudes. Sauf les côtes de la mer Rouge, il n’y a +peut-être pas sur la terre de fournaise plus ardente que ce littoral. +Marco raconte que, lorsque des déserts voisins souffle un certain vent +qui s’élève plusieurs fois pendant l’été, on n’a d’autre ressource que +de se tenir dans l’eau jusqu’au cou. C’est ainsi que font parfois les +Européens en Guinée. Ces vents du désert, semblables au _kamsin_ +d’Égypte ou au _sirocco_ d’Algérie, sont chargés de miasmes qui se +glissent comme un poison dans l’organisme. Pendant le séjour des Polo +une expédition considérable, égarée dans les déserts qui avoisinent +Ormuzd et surprise par un ouragan, périt asphyxiée; et la décomposition +des corps fut si rapide, que les habitants accourus aussitôt par crainte +de la peste pour enterrer les victimes durent enfouir lambeaux par +lambeaux leurs restes méconnaissables. + +Ormuzd n’en était pas moins un des grands ports du monde, enrichi, comme +Aden et Alexandrie, par le commerce de l’Inde. De l’Inde arrivaient les +épices, pierreries, étoffes précieuses, dents d’éléphants. En échange on +envoyait des chevaux: ceux-ci, mal nourris et peu aptes à supporter le +climat de l’Inde, y périssaient en grand nombre, de sorte que cette +exportation toujours à renouveler faisait la fortune des marchands +persans ou arabes. Les navires dont se servait de temps immémorial le +commerce arabe étaient néanmoins très mauvais et impuissants dans les +gros temps. Faute de fer, les pièces étaient assujetties avec des +chevilles de bois et liées ensemble par des filaments de cocotier. C’est +grand péril d’aller dans ces nefs, dit Polo, car il en périt beaucoup. +Voilà un de ces renseignements qui expliquent comment plus tard les +Portugais, apparaissant dans ces mers avec un solide appareil naval, +eurent si peu de peine à venir à bout de ces esquifs dont la +construction n’avait probablement pas varié depuis le temps de Salomon. +On sait qu’Ormuzd, tombé en 1515 entre les mains des Portugais, fut un +des postes d’où ils dominèrent les mers de l’Inde. + +Nos voyageurs venaient donc de parcourir dans toute sa longueur la voie +commerciale qui liait la Méditerranée à l’océan Indien. Ils avaient +projeté de prendre à Ormuzd la route de mer; mais des circonstances sur +lesquelles nous ne sommes pas éclairés contrarièrent leur dessein. Ils +regagnèrent Kerman et s’engagèrent ensuite «par moult ennuyeuse voie» +dans les déserts du centre de la Perse. Ces solitudes sont encore en +partie inconnues aux Européens. Ils gagnèrent la «grande et noble ville +de Balch», où à côté de beaux restes d’antiquités ils virent les ruines +que venaient, en 1220, d’y amonceler les Mongols. Cette ville marquait +la frontière de l’État tartare de Perse; au delà commençait celui de +l’Asie centrale, gouverné par une autre branche de la famille de +Gengis-khan. + + + + +CHAPITRE III + +PAMIR. + + +Si, au lieu d’adopter pour son livre la forme d’une description de +l’Asie, Marco Polo avait écrit une relation de voyage, il nous +apprendrait sans doute ici pourquoi de Balch nos Vénitiens ne se +dirigèrent pas vers Samarcande ou vers Bokara pour gagner la route +ordinaire de la Chine, celle qu’avaient déjà suivie, au nord des monts +Célestes, son père et son oncle. C’est probablement la nécessité qui +leur imposa un autre itinéraire. Marco nous apprend qu’à cette époque +Samarcande était au pouvoir d’un prince parent, mais ennemi de +Kubilaï-khan: Kaïdou, c’était son nom, resta en effet toute sa vie en +hostilité ou en guerre ouverte contre son suzerain. Maître d’une partie +de l’Asie centrale, il interceptait la ligne ordinaire des +communications entre la Perse et la Chine. Nos voyageurs jugèrent sans +doute imprudent de s’engager dans son territoire. C’est peut-être en +prévision de cet obstacle qu’ils avaient tenté de prendre la mer; c’est +à cause de lui maintenant que, arrivés au pied des montagnes où se +forment l’Oxus (Amou-Daria), l’Iaxarte (Sir-Daria) et leurs affluents, +ils se décidèrent à franchir la barrière au lieu de la tourner. + +La contrée dans laquelle Marco Polo va nous servir de guide est encore +aujourd’hui une des moins accessibles de l’Asie. Bien peu de voyageurs +européens ont pu impunément s’aventurer dans les vallées qui entre +l’Oxus et l’Indus s’échelonnent sur les pentes des plateaux les plus +élevés du monde. Elles ont de tout temps servi de boulevards à de rudes +populations au pied desquelles passaient les invasions, les atteignant +quelquefois, mais sans détruire leur indépendance. Le peu que l’on +connaît de ces tribus isolées de l’humanité ne sert qu’à faire +soupçonner quel intérêt offriraient à l’étude leurs types, leurs mœurs, +leurs formes sociales et religieuses. A peine peut-on citer, pour la +route suivie par Marco Polo, trois Européens qui l’aient décrite au +moins en partie. Parmi eux se trouve un Français, le général Ferrier, au +service de la Perse, qui en 1845 visita Balch et s’avança à l’est +jusqu’à la ville de Koulm. Les deux autres sont des officiers de l’armée +anglaise de l’Inde. Burnes, en 1832, partit de Caboul, passa par Balch +et pénétra jusqu’à Koundouz, frayant la voie à son successeur le +lieutenant Wood, qui six ans après, dans un mémorable voyage qui apporta +un précieux commentaire à celui du Vénitien, découvrit une des sources +principales de l’Oxus. + +Revenons à nos voyageurs. L’image de désolation qui les avait frappés à +Balch, ne cessait pas au sortir de la ville. Pendant douze jours de +marche entre est-nord-est, ils ne trouvèrent que solitude. Le brigandage +avait suivi la guerre, et pour échapper aux mauvaises gens et aux +razzias la population s’était enfuie dans les postes fortifiés des +montagnes. Histoire dont la répétition trop fréquente en Asie, et nulle +part plus qu’en Perse, explique pourquoi tant d’espaces couverts de +traces d’édifices, débris d’aqueducs, restes de canaux, vestiges d’une +grande et puissante activité, sont aujourd’hui des déserts qu’aucune +force humaine ne pourrait faire revivre. + +La scène changea vers Talikan, place située à l’est de Koundouz. C’était +un grand marché de grains, au sud duquel se trouvaient des mines de sel +gemme où l’on venait s’approvisionner à plus de trente journées à la +ronde. Les populations montagnardes du voisinage venaient y chercher +cette denrée de première nécessité, dont la présence ne manque jamais de +provoquer un courant commercial. Aux plaines abandonnées succédèrent les +pentes couvertes de vignes, d’arbres fruitiers, habitées par une +population nombreuse dont les villes et les bourgs fortifiés +s’apercevaient sur les sommets. Malheureusement l’état moral des +habitants ne répondait pas à l’agrément du paysage. Nos Vénitiens se +trouvèrent parmi de rudes montagnards, grands chasseurs, vêtus seulement +de peaux de bêtes. Quoique musulmans de nom, ils vivaient à peu près +comme des infidèles ou _kafirs_, terme par lequel les rigides sectateurs +de l’islam désignent les habitants restés encore païens de quelques +vallées voisines. Ils buvaient du vin, et par malheur l’ivrognerie +n’était que leur moindre vice. Sans dire qu’il ait personnellement couru +des dangers chez eux, Marco Polo parle de leur férocité et de leur +penchant au meurtre. + +Après six jours de marche l’expédition arriva dans une vallée plus +haute, appelée alors comme aujourd’hui Badakchan. Défendu par d’étroits +et sauvages défilés, couronné de hauteurs où, comme nos châteaux +féodaux, se retranchaient les villages, habité par des chasseurs très +habiles au maniement de l’arc, le pays pouvait braver toute invasion. +Cette nature alpestre et grandiose avait pourtant son charme, auquel le +jeune Vénitien ne fut pas insensible. A ce moment du voyage il fut +surpris par une maladie causée sans doute par l’extrême fatigue, et il +dut suspendre sa route pendant près d’une année. Pour rétablir sa +constitution il eut recours au moyen qu’emploient aujourd’hui les +Européens pour se défendre contre le climat de l’Inde. Quand la saison +devient brûlante et insupportable dans les plaines du Gange, la colonie +européenne émigre en masse et va chercher la fraîcheur dans les riantes +petites villes, désignées sous le titre mérité de _sanatoria_, qui +s’élèvent à 1500 ou 2000 mètres sur les pentes des Himalayas. C’est +ainsi que le jeune voyageur, d’après l’exemple des gens du pays, alla +vivre quelque temps sur les montagnes qui entourent la vallée, et dut à +l’air pur et vivifiant qu’il y respira sa complète guérison. «Ces +montagnes, dit-il, sont si hautes, qu’il faut bien une grande journée, +du matin jusqu’au soir, pour parvenir au sommet. On se trouve alors sur +un plateau étendu, avec une grande abondance d’arbres et de prairies, et +de riches sources d’une eau claire et limpide qui se précipite de roche +en roche. Dans ces ruisseaux foisonnent les truites et beaucoup d’autres +poissons. L’air est si pur dans ces régions, le séjour y est si salubre, +que lorsque les gens qui habitent en bas dans les villes, vallées ou +plaines, se sentent atteints par une fièvre ou quelque autre mal, ils ne +perdent pas de temps: vite ils se rendent aux montagnes, et au bout de +deux ou trois jours ils recouvrent entièrement la santé par l’excellence +de cet air. Messire Marco en fit l’expérience, etc.» Cette fois, par +exception, notre héros, dont les descriptions sont d’ordinaire si +laconiques, semble s’être complu dans le souvenir de ce bienfaisant +paysage qui fut pour lui la santé. Il y ressentit les impressions dont +une convalescence double le charme. Cette halte au sein d’une riante +nature qui semblerait empruntée par l’Asie centrale à notre Suisse, le +plaisir d’y sentir ses forces se ranimer et revivre, cette brève étape +dans une vie de course et d’aventures, tout cela semble avoir laissé +dans son esprit un de ces souvenirs qui sont l’intime jouissance du +voyageur. + +Il entendit d’assez singulières histoires dans le séjour qu’il fit en ce +pays. Il était gouverné par une dynastie héréditaire dont tous les +membres, lui dit-on, descendaient du roi Alexandre et de la fille du roi +Daire (Darius), qui était sire du grandissime royaume de Perse. Et tous +ces rois s’appellent en sarrasinois _Zulcarnein_, qui veut dire en +français Alexandre.--Ce mot, qui appartient à la langue arabe, signifie +réellement l’homme aux deux cornes; et c’est en effet l’expression par +laquelle Mahomet désigne dans le Coran le célèbre Macédonien. On suppose +que c’est la figure cornue de Jupiter Ammon représenté sur ses monnaies, +qui a donné naissance à cette étrange dénomination. Quant à la tradition +elle-même, si extraordinaire que paraisse sa présence dans un pays où +Alexandre n’a jamais pénétré, elle n’y est pas moins extrêmement +répandue encore de nos jours. Ce que rapporte Marco Polo, Burnes et Wood +l’ont aussi entendu. Ils ont vu, dans les cantons les plus reculés de +ces montagnes, de petits chefs alléguant sérieusement leurs prétentions +à la même origine. Ce titre confère à ceux qui le possèdent ou qui s’en +emparent un prestige qui contribue à accroître sans cesse la prétendue +postérité d’Alexandre. Il est en quelque sorte l’attribut de l’autorité +légitime, et comme une formule de droit divin à l’usage des populations +de ces contrées. + +Ce n’était pas seulement Alexandre, mais aussi son cheval qui avait sa +légende. Il n’y avait pas longtemps, à l’époque du passage des trois +Vénitiens, que l’on possédait encore dans ce pays de Badakchan une race +de chevaux descendant du renommé Bucéphale. Tous avaient de naissance +une marque particulière au front. Malheureusement cette intéressante +lignée prit fin par mort violente. Elle se trouvait tout entière en la +possession d’un oncle d’un roi de Badakchan. Celui-ci exprima le désir +d’en obtenir un; mais, ayant essuyé un refus, il se vengea en faisant +périr son oncle. Pour se venger à son tour, la veuve de cet oncle +détruisit la race jusqu’au dernier. Et voilà comment Marco Polo ne put +voir les rejetons du plus noble animal dont se soit occupée l’histoire. + +Ces récits, qui semblent porter l’empreinte de l’imagination arabe, +frappaient d’autant plus notre Vénitien que, comme la plupart des gens +de son temps, il était familier avec le roman si populaire alors +d’Alexandre. C’est le seul livre qu’il cite une fois ou deux dans sa +relation, et il eût été probablement en peine d’en citer beaucoup +d’autres. Le héros du roman ressemblait peu à celui de l’histoire, mais +ses aventures extraordinaires défrayaient les imaginations. Passant à +travers les contrées où vivait encore son souvenir, où la crédulité +populaire attachait à tout ce qui la frappait le nom d’Alexandre, comme +elle fait ailleurs le nom de César, le jeune voyageur recueillait et +provoquait sur ce sujet les récits. On lui avait raconté à Balch qu’en +cette ville avaient eu lieu les épousailles du roi de Macédoine et de la +fille de Darius, rapport qui, sans être plus vrai que les autres, +pouvait passer du moins pour un souvenir obscur du passage du +conquérant. + +Ce long arrêt permit à Marco Polo d’obtenir des renseignements sur les +contrées plus ou moins voisines. C’est ainsi qu’il entendit parler de la +célèbre vallée de Cachemire. Plus près il visita peut-être les mines de +lapis-lazuli, dont la réputation s’étendait jusqu’en Chine et qui sont +encore exploitées. Il les décrit, ainsi que celles de rubis qui se +trouvent dans les montagnes de Schignan, nom qui s’est conservé, comme +la plupart de ceux qu’il cite en ces pays. + +Lorsque enfin le temps fut venu de se remettre en route, nos voyageurs +atteignirent une vallée assez peuplée, dans laquelle coulait un fleuve +dont ils remontèrent le cours. C’était l’Oxus, qu’ils apercevaient pour +la première fois, car les vallées qu’ils avaient traversées déjà étaient +celles de ses tributaires de gauche. Le grand fleuve, qui dans cette +partie du cours supérieur porte le nom de Panja, allait désormais les +guider jusqu’à la région mystérieuse de ses sources. Un dernier petit +État, appelé comme aujourd’hui Vacan, occupait l’extrémité habitable de +la vallée. Puis l’on s’enfonçait en d’âpres solitudes, on allait pendant +trois jours continuellement en montagnes, «et l’on monte tant, que l’on +dit que c’est le plus haut lieu du monde». + +Nous voici arrivés avec Polo au seuil de la région, à peu près inconnue +il y a quelques années, célèbre aujourd’hui sous le nom de Pamir. Ce +qu’on désigne ainsi, c’est un vaste ensemble de plateaux parsemés de +lacs, sillonnés de hauteurs, par lequel la puissante chaîne des +Himalayas se soude au nord au système des monts Célestes. Les rares +voyageurs qui dans ces derniers temps et autrefois ont traversé cette +contrée désolée, avaient recueilli de la bouche des pâtres kirghizes, +qui la hantent pendant la belle saison, ce nom de Pamir. Il signifie +pour eux non un désert dans le sens absolu, mais un lieu abandonné, +susceptible en certains cas de population. Il s’applique à un certain +nombre de sites propres à servir de pâturages d’été, à titre de nom +générique, accompagné d’un autre qui les désigne plus spécialement. Il +n’y a donc pas en réalité un seul Pamir, mais plusieurs. Néanmoins +l’usage s’est établi en Europe d’appliquer ce terme à la masse entière +du plateau. + +[Illustration: ITINÉRAIRE DE MARCO POLO SUR LE PLATEAU DU PAMIR entre +Balch et Kachgar] + +Sa largeur est très considérable. Marco Polo mit, à ce qu’il semble, +près de deux mois à traverser dans une direction est-nord-est ces hautes +terres qui se maintiennent uniformément au niveau des sommets de nos +Alpes. Cette durée, quoique un peu longue, n’est pas très supérieure à +celle du voyage accompli de décembre 1868 à février 1869 par un indigène +au service de l’Angleterre, du Badakchan à Kachgar. Cet homme, appelé +Mirza, un de ces explorateurs que l’état-major anglo-indien envoyait, +après les avoir dressés, dans les parages dangereux pour un Européen, +est le premier qui ait traversé le plateau en faisant des observations +scientifiques. Grâce à lui et plus tard aux membres de la mission +anglaise envoyée à Kachgar en 1874, nous connaissons aujourd’hui la +partie méridionale du Pamir. Celle du nord a été et est encore le +théâtre d’importantes reconnaissances accomplies par les Russes. Ainsi +se dissipe le voile qui enveloppait naguère cette partie du voyage de +Marco Polo. Ce que nous retrouvons en effet dans sa description, ce +n’est pas la simple chaîne de montagnes que par hypothèse représentaient +autrefois nos cartes, c’est la colossale barrière qui se soutient +pendant plusieurs centaines de kilomètres et qui, dans l’histoire de +l’Asie, semble la limite que n’ont pu dépasser la domination et +l’influence chinoises. + +Quand nos voyageurs eurent gravi le talus occidental du plateau, ils +s’avancèrent sur un terrain uni où courait un beau fleuve issu d’un lac +entre deux montagnes. «Là se trouvent les meilleurs pâturages du monde, +si bien qu’une jument maigre deviendrait grasse en moins de dix jours. +Il y a grande abondance de tout gibier; entre autres beaucoup de moutons +sauvages qui sont très grands, car ils ont des cornes qui sont bien +longues de six paumes (environ un mètre et demi). Avec ces cornes les +pasteurs font des écuelles pour manger. Ils en font aussi des clôtures à +l’abri desquelles ils demeurent la nuit à cause des bêtes sauvages.» On +raconta à messire Marco que les loups étaient nombreux et tuaient +beaucoup de ces grands moutons. Aussi trouve-t-on quantité de leurs +ossements et de leurs cornes. On les amasse en grand tas le long des +sentiers, de façon à guider les voyageurs quand la neige couvre le sol. + +«Et par ce plateau on chevauche bien douze journées, et il s’appelle +Pamir. Et dans toutes ces douze journées il n’y a nulle habitation, nul +herbage, rien que désert: si bien que les voyageurs sont forcés de +prendre avec eux tout ce qui leur est nécessaire. + +[Illustration: CORNES DE L’OVIS POLI.] + +«On n’y voit voler aucun oiseau, à cause de la hauteur et du froid qui +règne. Et même je vous certifie que, à cause de ce grand froid, le feu +brille avec moins de clarté et qu’il donne moins de chaleur qu’en autres +lieux, et les aliments ne s’y peuvent pas si bien cuire. + +«Si maintenant vous continuez votre route par est-nord-est, vous voyagez +bien quarante journées toujours par montagnes et par côtes, par vallées +traversées de maintes rivières et par déserts. Dans tout ce trajet il +n’y a ni habitation ni herbage; mais les voyageurs doivent porter tout +ce qui est nécessaire. La contrée est appelée Belor. Les gens demeurent +très haut dans les montagnes. Ils sont idolâtres, très sauvages, ne +vivent que de chasse, et leurs vêtements sont de peaux de bêtes. C’est +en vérité une mauvaise engeance.» + +Dans cette page remarquable à plusieurs titres on aura noté sans doute +l’observation qui se rapporte à la flamme. Le phénomène qu’il constate, +sans qu’il lui soit possible il est vrai d’en démêler la vraie cause, +est un de ceux que l’observation scientifique a signalés plusieurs fois +de nos jours dans les hautes altitudes. En juillet 1788 le savant +génevois Horace de Saussure se rendit avec son fils au col du Géant, +situé dans le massif du mont Blanc, à 3500 mètres de hauteur, et s’y +installa pour un mois. Parmi les incommodités d’un pareil séjour +supportées avec résignation pour l’honneur de la science, le courageux +naturaliste signale surtout la difficulté d’allumer du feu. «Le charbon, +dit-il, ne brûlait dans cet air rare que d’une manière languissante, et +à force d’être animé par le soufflet.» Un autre observateur plus +illustre encore, Alexandre de Humboldt, déclare avoir éprouvé à la même +altitude des phénomènes analogues. Lorsqu’au commencement de ce siècle +il voyageait dans les Andes de l’Amérique du Sud, il lui arrivait +souvent de voir, au foyer allumé pour le campement, la flamme +«s’éparpiller, sautiller». La rareté progressive de l’oxygène dans l’air +et la diminution de la pression atmosphérique à ces grandes hauteurs +expliquent de pareilles singularités. Il n’est pas rare même que +l’organisme en soit affecté, et qu’à ces niveaux où il n’est pas +accoutumé à vivre, l’homme éprouve ce qu’on a appelé le mal de montagne. +Depuis que s’est développée de nos jours la noble passion des montagnes, +et que les recherches précises que Saussure a eu l’honneur d’inaugurer +dans les Alpes ont trouvé des imitateurs, on a rassemblé bien des +observations curieuses sur cette étrange nature des cimes, qui +déconcerte les sens par des phénomènes inattendus. N’est-il pas +remarquable d’y trouver une preuve de la précision et de l’exactitude +que notre ancien voyageur apportait dans ses récits? Les faits qui le +frappèrent n’étaient pas de ceux que la physique de son temps lui permît +d’expliquer ou de prévoir: on n’apprécie que mieux l’instinct qui lui en +fit sentir la valeur. + +Le fleuve que suivirent nos voyageurs est, avons-nous dit, l’Oxus. Mais +sur le plateau même l’Oxus ou Panja se forme par la réunion de deux +cours d’eau coulant à peu près parallèlement de l’est vers l’ouest. Tous +deux viennent d’une steppe où se trouvent des lacs, et que les indigènes +nomment Pamir. Quelle branche remonta Marco Polo et quel Pamir fut +traversé par lui? Il est difficile de le déterminer. La branche la plus +septentrionale est celle que suivit Wood dans son célèbre voyage de +1838. C’est le long du cours d’eau méridional que chemina au contraire, +en 1868, l’explorateur indigène Mirza, dont il a été question. + +La route la plus septentrionale, celle de Wood, semble mieux s’accorder +avec la direction suivie par nos voyageurs. Lorsque l’officier anglais, +en quête de la source de l’Oxus, s’avançait à travers cette région +mystérieuse, son esprit était plein, comme sa relation l’atteste, du +souvenir de Marco Polo. Chaque pas lui rappelait son prédécesseur. +«Pendant trop longtemps, écrit-il, ce livre n’a pas obtenu toute +l’attention qu’il méritait.» Il trouvait beaucoup de ressemblance entre +les spectacles qui passaient sous ses yeux et la description de l’ancien +voyageur. C’était pourtant au cœur de l’hiver que Wood accomplissait son +expédition, et un épais manteau de neige couvrait le haut pays. Au +moment où il s’approchait du but, il raconte qu’une partie de son +escorte, vaincue par la fatigue, refusa de le suivre: Wood continua avec +les autres à se frayer une voie à travers des champs de neige à perte de +vue. Depuis longtemps toute trace humaine avait disparu. Cependant une +construction grossière, recouverte de cornes de moutons sauvages et +presque entièrement ensevelie sous la neige, frappa leurs regards: +c’était une tombe kirghize. Deux des guides s’arrêtèrent pour prier, et +le voyageur même se sentit ému. «Le silence de la scène, l’aspect +sauvage et glacé du paysage, l’absence de toute nature animée à +l’exception de notre petite troupe, n’étaient pas sans faire impression +sur un esprit réfléchi.» + +Peu de temps après, le 19 février 1838 à cinq heures de l’après-midi, +l’expédition, franchissant un dernier pli de terrain, mettait le pied +sur le _toit du monde_. C’est le nom que les indigènes donnent à la +partie du plateau qui en est le faîte et d’où les eaux se séparent pour +couler vers le lac d’Aral ou vers les solitudes de l’Asie centrale. Là +s’étendait, sur une longueur de 22 kilomètres environ et une largeur de +1600 mètres, un lac en forme de croissant, à ce moment gelé, auquel +l’officier anglais donna le nom de Victoria: de son extrémité +occidentale sortait le premier ruisseau du grand fleuve. «Partout où nos +regards se portaient, une couche éblouissante de neige couvrait le sol +comme d’un tapis, tandis que le ciel au-dessus de nos têtes était +partout d’une couleur sombre et triste. Des nuages eussent reposé les +yeux, mais il n’y en avait nulle part. Pas un animal vivant. Pas un +oiseau. Le silence régnait tout autour de nous, silence si profond qu’il +oppressait le cœur.» Wood estima, par le point d’ébullition de l’eau, la +hauteur du lac à 4680 mètres au-dessus de la mer: elle ne serait, +d’après un des explorateurs indigènes attachés à la mission anglaise de +1874, que de 4251. A cette hauteur, dit Wood, les sons étaient +affaiblis, la conversation ne pouvait être soutenue longtemps sur un ton +élevé, le moindre effort musculaire était suivi d’un prompt épuisement. +Le pouls battait plus vite. Il vit aussi, perçant les couches profondes +de neige de façon à marquer la route, les cornes recourbées et +gigantesques de cette espèce de mouton qui est particulière à la région +du Pamir, et que la science a désignée par le nom de mouton de Polo, +_Ovis Poli_. + +[Illustration: LE LAC VICTORIA OU SARIKUL.] + +Ainsi se rencontraient devant le même spectacle ces deux voyageurs, +seuls Européens probablement que dans un espace de plusieurs siècles ait +vus le Pamir[1]. L’un exprime ses impressions avec l’accent moderne, +l’autre avec la concision et la simplicité d’autrefois. Nul oiseau non +plus n’animait ces solitudes quand Polo les traversa. Il faut croire que +la saison, sans être aussi avancée qu’au moment de la visite de Wood, +l’était assez déjà pour avoir fait fuir les troupes innombrables +d’oiseaux aquatiques qui fréquentent ces nappes lacustres pendant l’été. +Il y a en effet alors un moment, semblable à l’été si court des hauts +pâturages alpestres, où cette désolation s’anime un peu. Quelques +troupeaux apparaissent; quelques tentes ou _kibitkas_ de Kirghizes +s’installent pour quelques jours aux bords du lac. L’herbe a dans ces +hauts lieux des qualités savoureuses bien connues de tous les peuples +pasteurs. Mais c’est un sourire fugitif; peu à peu le froid, la +stérilité et le silence reprennent leur empire. Les troupeaux +recommencent bientôt à descendre graduellement les pentes; comme eux +s’éloignent les hôtes passagers de ces solitudes situées, suivant +l’expression d’un naïf pèlerin chinois qui les traversait il y a douze +cents ans, «à moitié chemin entre la terre et le ciel». + + [1] Il faut ajouter Bénédict Goëz, jésuite portugais, qui, parti de + l’Inde en 1602, atteignit, après avoir traversé le Pamir, les confins + de la Chine occidentale. Mais on a très peu de renseignements sur son + voyage. + + + + +CHAPITRE IV + +L’ASIE CENTRALE. + + +Après avoir franchi la barrière du Pamir, nos voyageurs trouvèrent, le +long de la lisière irriguée qui en borde le versant oriental, des villes +populeuses et commerçantes. Cascar ou Kachgar fut la première qu’ils +rencontrèrent en débouchant des montagnes. Elle s’offrit à leur vue +entourée d’une ceinture de jardins et de riches cultures, parmi +lesquelles ils remarquèrent la vigne et le coton. Le même aspect +d’abondance les frappa à Yarcand et enfin à Kotan, les deux villes +qu’ils atteignirent ensuite. Longtemps fermées aux Européens, ces cités +reculées de l’Asie centrale n’ont été revues que dans ces dernières +années. Le premier qui pénétra jusqu’à Kachgar, Adolphe de +Schlagintweit, y fut assassiné le 28 août 1857; puis, grâce à +l’établissement éphémère d’un État indépendant dont cette ville était la +capitale, elle eut son importance politique et devint le but +d’ambassades rivales des Anglais et des Russes. Aujourd’hui la guerre +civile désole cette contrée, où la Chine lutte contre les populations +musulmanes pour rétablir son autorité. Quand Polo y passa, le pays était +déjà musulman: l’Islam, franchissant le Pamir, avait remplacé le +bouddhisme, même dans la ville de Kotan, qui avait été jadis un des +principaux foyers d’où le culte de Bouddha s’était propagé en Chine. +Cependant le lien politique avec la Chine n’était pas rompu, car notre +Vénitien dit des peuples de Kachgar et de Kotan: «Ils sont au grand +khan.» Il faudrait donc faire commencer ici l’empire que Kubilaï +gouvernait en propre, s’il n’était plus probable que, grâce à leur +éloignement, ces pays gardaient en fait leur indépendance. + +A Kachgar comme à Kotan nos voyageurs furent frappés de l’esprit +commercial des populations. Le trafic et l’industrie étaient leur seule +occupation, et le métier des armes leur était devenu complètement +étranger. Beaucoup de marchands sortaient de Kachgar pour courir le +monde.--On recueille volontiers ce témoignage, qui caractérise à +merveille les populations urbaines qui occupent les débouchés orientaux +du Pamir. Il y a bien longtemps en effet qu’elles figurent dans +l’histoire du commerce; car leur situation géographique leur assigne un +rôle d’intermédiaire entre la Chine, dont elles forment comme les +avant-postes, et l’Asie occidentale. Elles étaient vaguement connues +dans l’antiquité sous un nom qu’Hérodote, aussi remarquable comme +géographe que comme historien, a appris des négociants grecs de son +temps, celui d’Issédons; et l’on racontait même encore, dans certains +ports de la Propontide et du Pont-Euxin qu’il visita, que, trois ou +quatre siècles auparavant, un grand voyageur, nommé Aristée, avait +pénétré jusque dans leur pays. Le secret de cette importance et de cette +célébrité précoce tenait à ce que ces marchés lointains recevaient pour +les transmettre à l’Occident les denrées chinoises, et un produit +surtout dont les Grecs n’apprirent que plus tard le nom et la vraie +provenance: la soie. Celle-ci était alors exclusivement obtenue en +Chine; là seulement on possédait le ver qui fournit le précieux tissu. +Tant que ce privilège fut conservé, les étoffes de soie, de plus en plus +recherchées par le luxe de la Rome impériale, furent dirigées des +centres de production vers ces marchés, où les agents des négociants +occidentaux venaient les prendre. Peu à peu le nom de _Sérique_, du mot +chinois qui signifie soie, fut appliqué par ceux-ci non seulement au +pays d’origine, mais encore au pays d’échange; et c’est ainsi que pour +les principaux géographes de l’antiquité le pays de la soie commença +immédiatement au delà des passes montagneuses du Pamir, aux lieux mêmes +où se trouvaient maintenant arrivés nos voyageurs. + +[Illustration: VUE DE KACHGAR.] + +Ces anciens marchés avaient donc conservé une partie de leur importance; +mais ils avaient perdu cependant leur principal élément de trafic. Du +moins n’étaient-ils plus l’unique débouché par lequel les soieries se +répandaient dans le monde. Vers une date que l’on fixe environ au VIe +siècle de notre ère, était survenu un de ces faits économiques qui +influent souvent bien plus qu’une bataille sur les destinées de +l’humanité. Un Persan dont les chroniques n’ont pas conservé le nom +réussit, malgré la vigilance des douanes chinoises, à rapporter à +Constantinople des œufs de ver à soie cachés dans un bâton creux. +Suivant un autre historien, c’est à deux moines que revient l’honneur +d’avoir arraché son secret au pays des Sères. La culture de la soie se +propagea peu à peu en Grèce, en Sicile, en Italie et enfin dans une +partie de la France. Elle y devint le principe de cette riche industrie +qui, après avoir longtemps jeté en Italie son principal éclat, a +aujourd’hui son grand foyer à Lyon. Mais cette révolution eut +naturellement aussi pour effet de ralentir et même d’interrompre le +courant commercial qui se portait autrefois de l’Occident vers les +marchés de l’Asie centrale. + +L’antique pays des Issédons n’en restait pas moins, au temps de Marco +Polo, en relations suivies avec la Chine occidentale. Les chemins par +lesquels la propagande bouddhiste s’était dirigée vers le Céleste Empire +servaient toujours au commerce. Deux voies principales s’offraient pour +relier les villes de Kachgar et de Kotan au bassin du Hoang-ho, du +célèbre fleuve Jaune, auprès duquel se trouvent les plus anciennes +capitales et quelques-uns des plus grands marchés de la Chine. L’une +côtoyait le versant méridional des monts Célestes: c’était la route du +nord. L’autre longeait le versant septentrional des monts Kuen-lun: +c’était celle du sud. Toutes deux en effet évitaient le centre de la +dépression où le Tarim, épuisé peu à peu par la sécheresse du climat, se +traîne au milieu des sables, des marécages et des solitudes. + +[Illustration: LE REBORD DU PAMIR, VU DE LA PLAINE ENTRE KACHGAR ET +YARCAND.] + +La route que prirent nos Vénitiens fut celle du sud. Ils disent en effet +avoir traversé des rivières dans le lit desquelles abondaient les jades, +les calcédoines, pierres précieuses dont on ne saurait attribuer la +provenance à une autre chaîne de montagne qu’aux Kuen-lun. Ces pierres +étaient très recherchées par les Chinois. Le jade, appelé par eux _yu_, +faisait l’objet d’un trafic si important, qu’ils avaient donné le nom de +porte du Jade à la porte de la grande muraille par laquelle on se +rendait vers les contrées où il se trouve. C’est le long de la route où +les Chinois allaient encore chercher le jade, où voyageaient jadis les +étoffes de soie destinées aux pays occidentaux, que cheminèrent Marco +Polo et ses compagnons. + +Cette route, incontestablement la plus ancienne que les Chinois aient +suivie dans leurs relations avec l’Occident, offre donc un intérêt +historique. Mais au temps où les Polo s’y engagèrent, elle commençait à +être délaissée. Le commerce préférait de plus en plus la voie du nord. +Nos Vénitiens eurent sans doute leurs raisons de se décider pour la +première. Il semble qu’après eux cet itinéraire n’ait été adopté que par +exception, lorsque la guerre rendait l’autre direction périlleuse. La +description de Marco Polo est donc ici un précieux et dernier témoignage +sur des contrées où déjà les voyageurs se faisaient de plus en plus +rares. + +A quelques journées à l’est de Kotan, Marco traversa un pays où régnait +encore une certaine activité commerciale, et qu’il appelle Pein. Il y +signale une ville assez importante du même nom. En l’absence de tout +renseignement authentique, on ne saurait dire aujourd’hui si elle +existe. Au delà commença le désert de sable, «le sablon» entrecoupé de +lagunes saumâtres, d’eaux amères et mauvaises, et où seulement de +distance en distance se trouvaient quelques puits d’eau potable signalés +d’avance aux voyageurs. Quoique le pays se montrât sous un aspect de +plus en plus inhospitalier, nos Vénitiens y trouvèrent encore une ville +qu’ils appellent Charchan. Il paraît en effet qu’il subsiste encore dans +ces parages sinon une ville, du moins un assez misérable hameau de ce +nom. C’est ce qui résulte des renseignements recueillis auprès des +indigènes par les deux seuls voyageurs qui se soient approchés sur +quelques points de l’itinéraire retracé par Marco Polo. L’un d’eux est +l’anglais Johnson, qui, parti de l’Inde, s’avança en 1865 jusqu’à Kotan. +L’autre est le célèbre explorateur russe colonel Prjéwalski, dont le nom +est attaché aux reconnaissances les plus hardies et les plus fécondes +accomplies de nos jours sur le sol asiatique. En 1876-77 il pénétra par +le nord dans le bassin du Tarim et poussa une pointe jusqu’au delà du +lac Lob. + +Il est impossible d’avoir un doute sur la véritable cause qui a amené la +destruction du pays et l’abandon de la route qui servit jadis de +principale issue à la Chine vers les contrées occidentales. Sous +l’action dominante des vents du nord-est les sables ont graduellement +envahi les territoires où s’élevaient autrefois des États florissants et +ont réduit le domaine agricole à une lisière qui se resserre chaque jour +au pied des montagnes. On sait à quelles préoccupations donna lieu chez +nous au siècle dernier la marche des dunes de Gascogne, que le vent de +la mer faisait lentement avancer vers l’intérieur. L’Asie centrale a +aussi ses sables mouvants, sur lesquels l’action des vents s’exerce avec +d’autant plus de force qu’elle se combine avec un climat d’une +sécheresse extraordinaire. Les souffles impétueux du nord-est poussent +continuellement une poussière dont les molécules presque impalpables +flottent dans l’air et se déposent peu à peu, toujours vers le même +sens, sur le sol. Ce n’est d’abord qu’une légère couche; mais, sans +cesse épaissie, elle se change graduellement en un linceul de sable sous +lequel les cours d’eau tarissent ou expirent en mares stagnantes, devant +lequel les habitants se retirent et abandonnent leurs villes. Le pays +est plein, à ce que rapportent les voyageurs, de traditions et de +légendes attestant, presque toujours comme un effet de la vengeance +divine, l’ensevelissement de cités autrefois prospères. Un détail +recueilli chemin faisant par Marco Polo montre comment la surface meuble +du sol dans ces contrées est sans cesse remaniée par les agents +atmosphériques. «Lorsqu’une troupe armée passe par le pays, les gens +s’enfuient avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bêtes dans +l’intérieur du sablon, à deux ou trois journées, là où ils savent qu’il +se trouve de l’eau, de façon qu’ils y puissent vivre avec leurs bêtes. +Nul ne les peut trouver, parce que le vent couvre aussitôt les voies où +ils sont allés par le sablon.» C’est ainsi que, pendant son séjour à +Kotan, Johnson observait que l’atmosphère était continuellement +imprégnée d’une fine poussière dont le sol et tous les objets portaient +la trace. «Même, dit-il, quand le vent ne soufflait pas, l’air était +tellement rempli de poussière que j’étais forcé en plein midi d’allumer +la lumière pour lire.» + +Ce ne fut cependant qu’après cinq jours de marche à travers le pays de +Charchan que nos voyageurs arrivèrent à l’entrée du «grandissime +désert». Là se trouvait une ville appelée Lob, où ceux qui s’apprêtaient +à entreprendre la traversée du désert faisaient une halte d’une semaine +pour se rafraîchir eux et leurs bêtes et s’approvisionner pour un mois. +Johnson a entendu parler d’un village qui porte encore ce nom. Quant au +lac que l’on désigne ainsi et dans lequel se perdent les eaux affaiblies +du Tarim, nos voyageurs s’en approchèrent sans doute à peu de distance, +mais ils n’en parlent pas. Rien n’égale le tableau de désolation que +nous trace le colonel Prjéwalski des contrées qui avoisinent le lac Lob. +Si peu flatteuses que soient les peintures de Marco Polo, on peut juger +du progrès de la décadence. Le reste de mouvement entretenu encore de +son temps par le passage des voyageurs semble avoir disparu. Quelques +groupes de huttes de roseaux, dans un pays sans arbres, au bord de +lagunes à perte de vue dont les cris des canards et des oies sauvages +troublent à peine le silence, voilà sous quel aspect se présentèrent à +Prjéwalski les villages du lac Lob. Là une triste population, +mélancolique comme l’horizon qui l’entoure, sans force physique et +périodiquement décimée par la petite vérole et la famine, vit de pêche +et de chasse, sans rapports avec le reste du monde, sorte de naufragés +au centre d’un continent. Les liens qui rattachaient ce pays aux +sociétés humaines et à la civilisation se sont rompus. Le désert, +accomplissant silencieusement son œuvre, a détourné les voyageurs: avec +l’isolement la sauvagerie s’est étendue sur la nature et les habitants. + +[Illustration: UNE LAGUNE DANS L’ASIE CENTRALE.] + +Après quelques jours de repos, Marco Polo entra donc dans le Gobi ou +désert. Il déclare avec quelque exagération que son étendue est si +grande, qu’en un an on ne chevaucherait pas d’un bout à l’autre, tandis +qu’il faut un mois pour le traverser dans sa moindre largeur. Évidemment +la route à travers ces monticules et ces vallées de sable, où l’on ne +trouve rien à manger et de loin en loin seulement quelque puits, lui +parut longue: mais il est difficile de croire qu’il ait mis un mois pour +se rendre de Lob à la province chinoise de Tangut. Ce sinistre Gobi +était une région de deuil et d’épouvante dans laquelle on ne s’engageait +pas sans un serrement de cœur. On faisait d’étranges récits des dangers +auxquels y était exposé le voyageur. «Quand l’on chevauche de nuit par +ce désert, s’il advient que quelqu’un reste en arrière et s’écarte de +ses compagnons pour dormir ou pour autre chose, lorsque ensuite il veut +rattraper et atteindre sa compagnie, il entend parler des esprits qui +semblent être ses compagnons. Quelquefois ils l’appellent par son nom et +souvent le font s’égarer en telle manière, qu’il ne peut plus retrouver +ses compagnons. Et de cette manière beaucoup se sont perdus et sont +morts. Par moments le voyageur entendra comme le bruit d’une cavalcade: +il suit le bruit, et quand le jour arrive il voit qu’il a été dupe d’une +illusion, et se trouve en danger. Et je vous dis que même de jour on +entend parler ces esprits. Vous entendez parfois sonner de plusieurs +instruments, et proprement tambours plus que tout autre. Aussi pendant +cette traversée les voyageurs ont l’habitude de se tenir les uns près +des autres. Toutes les bêtes portent des sonnettes au cou pour qu’elles +ne s’égarent.» Un pèlerin chinois qui au VIIe siècle de notre ère +traversait le désert pour se rendre auprès des sanctuaires bouddhiques +de l’Inde, fait aussi, dans sa relation traduite en français par M. +Stanislas Julien, un récit de ces visions et terreurs imaginaires. Des +voix, des illusions produites par la malice des démons l’assaillirent, +dit-il, pendant sa traversée. Le pieux voyageur combattait ces prestiges +en récitant sans relâche les formules de ses livres sacrés.--Il serait +puéril de chercher une explication naturelle d’illusions enfantées par +la peur[2]. Au milieu de ces solitudes où une sorte de danger muet +l’enveloppe de toutes parts, où la plus certaine des morts, par la faim +et la soif, attend le malheureux qui s’égare, l’imagination se trouble +et l’homme devient le jouet de fantômes qu’il crée lui-même. Ces +terreurs du désert prennent corps dans des récits qui se transmettent de +bouche en bouche, pareils aux contes qu’en tous pays ont imaginés les +marins, les montagnards, ceux que leur existence met en contact presque +continuel avec le danger. Plus périlleux encore, plus perfide que la mer +ou la montagne, le désert a toujours inspiré à l’homme une répulsion +mêlée de frayeur. Dans l’antique religion de la Perse il est le repaire +des esprits du mal, de ces légions de démons sans cesse occupés à tramer +des enchantements et des maléfices contre l’homme de bien. + + [2] Les phénomènes de mirage décrits, notamment par Mme de Bourboulon + dans le Gobi, n’ont rien de commun avec la «merveille» rapportée par + Marco Polo. + +Après avoir traversé le désert, nos voyageurs arrivèrent dans une ville +dont le nom, Saciou (c’est-à-dire Cha-tchou), signifie ville du sable, +et qui vient d’être traversée en juillet 1879 par le colonel Prjéwalski. +Ils touchaient maintenant à la Chine propre. Ils se trouvaient en effet +dans la grande province de Tangut (aujourd’hui le Kansu), sorte de +marche militairement organisée par laquelle la Chine surveille les +steppes et les déserts de sa frontière occidentale et qui défend les +abords du bassin du Hoang-ho, l’un des deux grands fleuves du Céleste +Empire. Nos Vénitiens entraient ici dans le domaine de la principale +religion de l’Asie orientale, le bouddhisme. Bien qu’il y eût déjà des +musulmans dans le Tangut, la majorité des habitants était idolâtre, +c’est-à-dire bouddhiste. Il n’y a pas de contraste plus grand que la +sévérité avec laquelle l’islam proscrit les images et la prodigalité +extravagante avec laquelle les multiplie le bouddhisme. Les idoles de +toute taille, de toute forme et de toute matière ne manquèrent pas ici +d’attirer l’attention de Marco. Mais ce qui paraît l’avoir frappé plus +encore, c’est le développement de la vie monastique, trait par lequel +cette religion dut lui rappeler le christianisme. Il vit avec étonnement +ces couvents ou _lamaseries_ qui atteignent souvent les proportions +d’une ville: «grandissimes moûtiers, dit-il, qui sont comme une petite +cité avec plus de deux mille moines». + +Résumons brièvement la dernière partie du voyage. En s’avançant à l’est, +Marco Polo passe à Suctur (aujourd’hui Soutchou), qu’il dépeint comme le +centre du commerce de la rhubarbe. Cette ville a été en 1875 une des +principales étapes du colonel Sosnofski, dans le mémorable voyage que +cet officier russe accomplit alors entre le fleuve Bleu et la Sibérie +occidentale: peut-être marquera-t-elle un jour une station de quelque +voie transcontinentale. Plus loin nos voyageurs visitèrent Campicion +(Kan-tchou), capitale de la province, centre administratif dans lequel +Marco fut plus tard, avec son oncle Maffeo, chargé d’une mission +officielle qui le retint un an dans le pays. Ils inclinèrent ensuite +leur direction vers le nord, afin d’atteindre le Hoang-ho au sommet de +la grande courbe qu’il décrit. La contrée qu’ils traversèrent ainsi +n’est en partie connue que par les voyages des missionnaires français +Huc et Gabet en 1844, et par celui de Prjéwalski en 1872. Au nord du +grand fleuve nos Vénitiens traversèrent le pays de Tanduc; et là Marco +crut à son tour retrouver la lignée du prêtre Jean. On voit en tout cas +par son récit que l’Église nestorienne était encore très puissante dans +ces contrées. Sans nommer expressément la grande muraille de Chine, +qu’il dut franchir ensuite, il mentionne le pays de Gog et Magog, qui +fait penser à la célèbre construction. C’est en effet sous le nom de +rempart de Gog et Magog qu’elle est généralement connue au moyen âge. +Enfin quelques jours de chevauchée conduisirent nos voyageurs à +Chang-tou, résidence d’été de Kubilaï-khan, à peu de distance de +Cambaluc ou Pékin. + +[Illustration: LE REMPART DE GOG ET MAGOG (GRANDE MURAILLE DE CHINE).] + +Ce long voyage était enfin arrivé au terme. Après trois années de +fatigues et d’épreuves, les Polo allaient revoir la cour de leur +bienfaiteur, qui les attendait avec impatience. Ce fut, à ce qu’il +semble, dans l’été de 1274. Si, au moment de rentrer auprès de celui +qu’ils avaient adopté pour maître, nos Vénitiens jetèrent un coup d’œil +en arrière, ce ne fut pas pour songer aux pénibles épreuves qu’ils +avaient subies, mais pour s’applaudir d’avoir pu, privilégiés entre les +hommes, contempler l’infinie variété des spectacles qui avaient passé +sous leurs yeux. Ils avaient traversé dans toute sa largeur, de la +Méditerranée à Pékin, l’immense Asie. Ce continent, dont leurs +contemporains ne soupçonnaient pas les dimensions, avait été parcouru +par eux à trois reprises, et en dernier lieu exploré en détail. En +effet, grâce à Marco Polo, il ne devait pas simplement résulter de ces +longs itinéraires un compte des journées de marche et quelques noms +géographiques, mais une description suivie et méthodique où se manifeste +nettement la nature grandiose et pleine de contrastes de l’Asie, avec +ses déserts, ses vallées, ses montagnes, ses villes, ses voies de +commerce, et jusqu’à ses ruines. + + + + +CHAPITRE V + +LA COUR ET LE GOUVERNEMENT DE KUBILAÏ-KHAN. + + +Dès que Kubilaï-khan avait eu connaissance de l’approche des frères +Polo, il avait envoyé à leur rencontre une escorte qui s’avança jusqu’à +quarante journées et mis à leur disposition les postes et les +hôtelleries impériales. A leur arrivée la réception fut solennelle. «Les +deux frères et Marc s’en allèrent au palais, où ils trouvèrent le +seigneur entouré d’une grande compagnie de barons. Ils s’agenouillèrent +devant lui et se prosternèrent tant qu’ils purent. Le seigneur les fit +relever, et les reçut moult honorablement, et leur fit moult grande joie +et grande fête. Il leur demanda comment ils se portaient, et tout ce qui +s’était passé.--Ils répondirent que tout allait bien puisqu’ils le +trouvaient sain et dispos. Alors ils lui remirent les privilèges et +chartes qu’ils tenaient de l’Apostole, dont il eut grande joie. Puis ils +lui donnèrent la sainte huile du sépulcre: il en fut moult allègre et la +tint à haut prix. + +«Et quand il vit Marc, qui était jeune bachelier, il demanda qui il +était. Sire, dit son père messire Nicolo, il est mon fils et votre +homme.--Qu’il soit le bienvenu, dit le seigneur! Et pourquoi vous en +ferais-je un long récit? Sachez qu’il y eut à la cour moult grande fête +de leur venue.» + +On voit que cette scène était restée gravée jusque dans ses détails dans +la mémoire du «jeune bachelier». Avec sa précocité de jugement il +chercha à se rendre digne de la bienveillance que sa bonne mine avait +éveillée dans l’esprit du maître. Il sut promptement s’approprier les +connaissances nécessaires pour se conduire sur le théâtre où son +extraordinaire destinée l’avait mené. Cette cour de Kubilaï-khan était +encore en Chine une cour d’intrus; outre des Chinois et des Mongols, +encore peu disposés à se confondre, il s’y trouvait beaucoup +d’étrangers, tels que des Persans, beaucoup d’éléments hétérogènes, et +l’on y entendait parler plusieurs langues. En peu de temps Marco se +rendit maître de ces divers langages et «sut de quatre espèces de leurs +écritures». Ces détails montrent non seulement la promptitude, mais la +maturité sérieuse de son intelligence. «Il était sage et prévoyant en +toutes choses, et c’est pour cela que le seigneur lui voulait grand +bien.» + +Voilà donc notre jeune voyageur provisoirement transformé en courtisan. +Sa faveur se dessine; bientôt commencera pour lui une carrière +singulière qui l’initiera aux secrets d’État et aux détails +d’administration. Avant de l’y suivre, profitons des renseignements +qu’il a recueillis sur cette cour et cette capitale où un chef tartare +est assis sur le trône de Chine. + +La situation de la dynastie mongole ressemblait à certains égards à +celle de la dynastie qui régit actuellement le Céleste Empire. Barbare +d’origine, elle s’était élevée par droit de conquête. Mais, tandis que +l’usurpation de la dynastie mandchoue date déjà du XVIIe siècle (1644), +celle des Mongols était encore toute récente. Lorsque Kubilaï choisit +une des plus anciennes capitales de la Chine pour en faire sa résidence, +la _Cité du khan_ (car tel est le sens du mot _Cambaluc_), il commença +par consulter ses «astronomiens», qui lui déclarèrent que la ville se +devait révolter. Alors à côté de l’ancienne ville il en fit construire +une autre séparée seulement par une rivière et força une partie de la +population de s’établir dans la nouvelle enceinte. Il y eut donc +désormais une cité dite tartare et une cité chinoise, deux cités en une +seule, encore aujourd’hui parfaitement distinctes dans la topographie de +Pékin, bien que la ville tartare n’ait plus tout à fait la même étendue +qu’autrefois. La création de Kubilaï portait l’empreinte du génie +guerrier de sa race et manifestait clairement la défiance du maître +envers ses nouveaux sujets. C’était une vaste enceinte rectangulaire +qu’entouraient des murs de terre larges de dix pas à la base et crénelés +au sommet. Douze portes monumentales, trois de chaque côté, y donnaient +accès; au-dessus de chaque porte et à chaque angle de l’enceinte se +trouvait un vaste édifice servant d’arsenal et de dépôt d’armes pour la +garnison. Les rues étaient si droites, qu’on voyait d’un bout à l’autre. +Cette régularité compassée du Versailles tartare paraît n’avoir pas +déplu à Marco Polo. Au milieu de la cité était un «grandissime palais, +avec une grande campane qui sonne la nuit». La tour existe encore. Après +trois coups nul ne devait aller par la ville, sinon pour soigner une +femme en couches ou un malade. Une garde de 1000 soldats à chaque porte +veillait à la police. + +[Illustration: PLAN DE PÉKIN.] + +Il faut, pour comprendre la suite de la description de Polo, se rendre +compte de la disposition actuelle des lieux. Dans ce qu’on appelle la +cité tartare est emboîtée une seconde enceinte également quadrangulaire, +mais plus petite: c’est la ville dite impériale, habitée par les +fonctionnaires et les principaux mandarins. Enfin la ville impériale +elle-même contient une dernière enceinte murée qui est la ville +interdite, séjour réservé au chef du Céleste Empire. + +Ce système de villes concentriques reproduit encore nettement, malgré +quelques remaniements postérieurs, l’ordonnance générale des +constructions de Kubilaï. Au milieu de la cité dont il était le +fondateur il fit élever un palais, ou plutôt un vaste ensemble +d’édifices d’utilité ou d’agrément qu’enfermait une double enceinte. La +première, à l’extérieur, répond dans le plan actuel à la ville +impériale; la seconde, à l’intérieur, à la ville interdite. + +[Illustration: PÉKIN. INTÉRIEUR D’UN BASTION.] + +Ce prétendu palais renfermait à la fois des casernes, des arsenaux, des +parcs, des kiosques et un jardin des plantes. Une grande muraille +rectangulaire et crénelée le signalait à la vue et au respect des +habitants. Elle s’ouvrait au midi par cinq portes et était surmontée de +constructions au nombre de huit à égale distance les unes des autres, +servant de magasins militaires. Chacune avait sa destination propre, +l’une pour les arcs, l’autre pour les selles, l’autre pour les harnais, +etc.; et ce matériel méthodiquement classé représentait tout ce qui +était nécessaire à une armée. Il est certain que le khan pouvait +aisément soutenir un siège contre ses sujets. + +L’intervalle entre les deux remparts concentriques était occupé par un +parc avec de belles prairies et des arbres fruitiers. Des chaussées +pavées pour éviter la boue étaient pratiquées au travers et livrées à la +circulation du public. Dans le parc foisonnaient des animaux de toute +espèce, cerfs, daims, gazelles, bêtes curieuses. Un lac artificiel +nourrissait une infinité de poissons que le sire y avait fait mettre. +Avec les terres enlevées, une colline haute de cent pieds avait été +dressée au nord du palais et entièrement garnie d’arbres toujours verts. +«Quand le sire apprend qu’il y a quelque part de beaux arbres, il les +envoie chercher avec toutes leurs racines et la terre qui est autour et +mettre sur sa montagne. Si grand que soit l’arbre, ses éléphants le +transportent.» Sur le sol de ce monticule était répandue une substance +qui le faisait également paraître vert. Le sommet était couronné par un +kiosque tout vert en dedans comme en dehors, de sorte que la colline +était appelée la colline Verte. Nom bien mérité! dit Polo après avoir +décrit ce chef-d’œuvre du goût chinois. + +Au centre de la seconde enceinte, reproduisant en petit les dispositions +de la précédente, se trouvait enfin la demeure impériale. Elle n’avait +qu’un étage reposant sur un soubassement assez élevé, à la base duquel +régnait une sorte de trottoir en marbre. Au-dessus du soubassement se +développait une galerie servant de promenoir, sorte de loge à +l’italienne, semblerait-il, dont les murs étaient ornés de fresques. Les +peintures offraient à l’œil cet extravagant assemblage de dragons, +bêtes, oiseaux, guerriers, figures de toute sorte où se complaît la +fantaisie chinoise. La toiture de l’édifice était formée de poutres +peintes en vermeil, jaune, bleu, vert et autres couleurs; la charpente +entière, enduite de vernis, resplendissait comme du cristal, de sorte +que de loin l’œil ne pouvait supporter l’effet de ce bariolage +éblouissant. Cette espèce de bavardage de couleurs est encore un trait +bien caractéristique dans la description de Polo. + +Il y avait à l’intérieur une salle destinée aux réceptions publiques qui +pouvait contenir jusqu’à six mille personnes. Puis des appartements où +l’empereur vaquait à ses affaires privées, où se tenaient ses femmes, +son argenterie, son or, ses pierres précieuses. Là personne ne +pénétrait, et Marco Polo n’a rien à en dire. + +Aucun Pharaon de Memphis, aucun César de Rome ou de Byzance ne régnait +avec plus d’éclat, avec une observance plus correcte de l’étiquette que +le petit-fils de Gengis. Il était beau de le voir, le jour anniversaire +de sa naissance, apparaître avec ses vêtements de soie et d’or, entouré +des douze mille «chevaliers» de sa garde, précédé d’un lion qu’on menait +en laisse. Mais la principale fête était celle du premier jour de l’an: +notre guide va nous permettre d’y assister. + +Cette date est encore l’occasion dans toute la Chine de réjouissances +qui durent plusieurs jours. On l’appelait alors la fête blanche, parce +que le grand khan et tous ses sujets se vêtissaient de robes blanches, +couleur de bon augure. Sauf ce détail, qui a changé, comme changent les +modes, tout est encore vrai dans ce tableau: «Les gens se présentent +l’un à l’autre, se donnent l’accolade, se baisent et se font fête, pour +que toute l’année ils aient joie et bonne aventure.» + +Il y avait ce jour-là grande parade à la cour. Cinq mille éléphants +richement caparaçonnés, chargés de la vaisselle impériale, des tapis et +objets précieux qui devaient figurer à la fête, défilaient devant +Kubilaï. Puis l’empereur accueillait dans la grande salle du palais les +vœux des principaux fonctionnaires et des courtisans. Là venaient se +ranger «tous les rois et tous les barons, tous les comtes, ducs et +marquis, chevaliers, astronomes, philosophes, médecins et fauconniers, +et un grand nombre d’autres officiers des pays d’alentour»; multitude +immense dont on aurait pu dire, comme un historien devant le personnel +innombrable de la cour impériale de Constantinople, «aussi nombreuse que +les moucherons dans l’air un soir d’été». Les préséances étaient réglées +d’après la plus stricte hiérarchie. «Chacun s’étant assis à sa place, un +huissier se lève et crie: Inclinez-vous et adorez. Et ils s’inclinent et +mettent leurs fronts à terre; et ils l’adorent comme s’il était Dieu, +par quatre fois. Puis ils vont à un autel richement paré. Là se trouve +une tablette vermeille où est écrit le nom du khan. Ils encensent avec +un bel encensoir d’or cet autel et cette tablette; puis chacun retourne +à sa place.» Alors l’empereur recevait les cadeaux qui lui étaient +apportés de toutes ses provinces et royaumes: perles, pierres +précieuses, étoffes, curiosités de toute sorte, plus de cent mille +chevaux blancs. L’Asie presque entière ne contribuait-elle pas à cet +hommage? + +Un grand repas terminait la cérémonie. Siégeant à une table élevée +au-dessous de laquelle étaient échelonnés les membres de la famille +impériale, de telle sorte que leur tête était «au niveau des pieds du +grand sire», Kubilaï dominait l’assemblée. Les courtisans avec leurs +femmes prenaient part au banquet. «Sachez que ceux qui servent à manger +et à boire à l’empereur sont de grands barons. Ils ont la bouche et le +nez couverts de belles serviettes d’or et de soie, afin que leur haleine +ne vienne pas à atteindre les mets et le breuvage du grand sire. Quand +il va boire, tous les instruments commencent à sonner. Quand il tient la +coupe en main, tous les barons et assistants s’agenouillent et font +signe de grande humilité.» Des exercices de jongleurs et d’escamoteurs, +dans lesquels les Chinois sont depuis longtemps passés maîtres, +égayaient la fête. + +On reconnaît dans ces descriptions l’étiquette méticuleuse et raffinée +de l’ancienne cour chinoise. Les prescriptions en avaient été rédigées, +sur l’ordre de Kubilaï, par deux lettrés dépositaires des vieilles +coutumes. Son adoption faisait partie de la politique du nouveau maître; +c’était un moyen de renouer à son profit la chaîne des traditions, +d’introduire sa dynastie dans cette série majestueuse remontant à plus +de trois mille années. + +Kubilaï ne passait que six mois à Cambaluc, du commencement de septembre +à la fin de février. Le 1er mars commençait la saison des chasses. Il se +rendait alors jusque vers le milieu de mai au bord de la mer, dans un +terrain choisi. Une sorte de ville temporaire s’y dressait pour loger +les barons, les fauconniers au nombre de dix mille, les astronomiens, +dont Kubilaï, fort superstitieux de sa nature, ne se séparait pas. Une +immense tente capable de contenir largement mille personnes lui servait +de salle de réception. + +Les chasses royales d’Assurbanibal ou Sennachérib, que nous représentent +les bas-reliefs assyriens, n’égalaient peut-être pas en magnificence les +spectacles dont Marco Polo parle avec un visible entraînement. Le +sanglier, l’ours, le taureau et l’âne sauvage étaient le gibier; des +léopards, lynx, tigres, transportés sur chariots couverts, étaient +dressés à l’attaque; des aigles également dressés à cet usage +s’élançaient sur le gibier plus timide, daims, chevreaux, même sur les +loups. Les piqueurs formaient une armée de vingt mille hommes, la moitié +en livrée bleue, l’autre en rouge. Partagée en deux détachements chacun +sous la conduite d’un grand veneur, elle battait le pays à l’aide de +chiens jusqu’à une journée de distance, marchant à la rencontre l’une de +l’autre. «Alors nulle bête qui ne soit prise. Et c’est bien belle chose +à voir que leur chasse et la manière des chiens et des chasseurs. Quand +le seigneur chevauche avec ses barons à travers les landes, vous verriez +venir ces grands chiens courants, qui derrière des ours, qui derrière +des cerfs, qui derrière d’autres bêtes, chassant et prenant çà et là +d’un côté et de l’autre; si bien que c’est moult belle chose à voir et +délectable!» Marco Polo a goûté en amateur ce plaisir de roi. + +D’autres fois, paresseusement couché dans une chambre de bambous portée +par quatre éléphants, le grand khan converse avec un groupe de seigneurs +à cheval qui lui tiennent compagnie. Voilà qu’au milieu de la causerie +l’un d’eux s’écrie: «Sire, des grues passent!» Alors, prenant parmi ses +faucons celui qu’il lui plaît, il le lâche: l’oiseau féodal atteint sa +victime, qui tombe presque aussitôt expirante devant lui. + +En adoptant la vie chinoise, Kubilaï n’avait pas entièrement dépouillé +ses habitudes mongoles. Chaque année pendant la durée de la saison +chaude, de la fin de mai à la fin d’août, il allait respirer la +fraîcheur natale et l’air vif des plateaux. A 300 kilomètres au nord de +sa capitale, dans un site que l’abondance des lacs et du gibier +aquatique avait probablement désigné à son choix, il avait fait +construire une ville appelée Ciandu (Chang-Tou), qui lui servait de +résidence d’été. Il y partageait son séjour entre un palais de marbre +entouré de vastes parcs giboyeux et un pavillon de bambous qu’il faisait +dresser pour la circonstance au milieu des bois. C’était un de ces +gracieux édifices comme en offrait, avant le déplorable acte de +vandalisme de l’armée anglo-française en 1860, le célèbre Palais d’Été +des empereurs mandchous aux environs de Pékin. Des colonnettes dorées, +surmontées de dragons dorés leur servant de chapiteaux, soutenaient une +toiture en cannes de bambous vernissées, et, comme si le vent eût menacé +d’emporter la frêle construction, plus de deux cents cordes de soie +l’assujettissaient au sol. Dans ce léger et élégant abri Kubilaï pouvait +encore retrouver la tente sous laquelle son frère Mangou ou son aïeul +Gengis donnaient leurs audiences; et la facilité avec laquelle l’édifice +se laissait démonter et transporter en quelques heures, lui permettait +de se livrer à des réminiscences de la vie nomade. + +[Illustration: UN PARC IMPÉRIAL PRÈS DES FRONTIÈRES DE MONGOLIE.] + +Marco Polo avait l’esprit trop sérieux pour s’en tenir à des +descriptions de fêtes et à l’extérieur du spectacle. Sa curiosité ne +resta point indifférente devant le système de gouvernement qu’il avait +sous les yeux et dont le mécanisme savant était l’ouvrage des siècles. +C’est avec un sentiment d’admiration qu’il a observé non seulement la +machine, mais la main qui la dirigeait. Le nom de Kubilaï reste en effet +attaché à l’un des meilleurs gouvernements que la Chine ait connus. Ce +n’est pas que parfois le Mongol parvenu ne se montrât un peu gauche dans +son nouveau rôle. Sa crédulité et sa complaisance envers la foule des +jongleurs et sorciers qu’il entretenait à sa cour, donnait prise aux +railleries des classes lettrées de la société chinoise. Mais son action +fut en somme bienfaisante. Après les désordres inséparables d’une +conquête, il répara les ressorts, il rendit le mouvement aux rouages de +la machine. La vie administrative de la Chine reprit, grâce à lui, son +train habituel et se remit à fonctionner avec sa régularité séculaire. + +Cette administration était centralisée, sous le contrôle immédiat du +maître, entre les mains d’un collège de hauts fonctionnaires formant une +sorte de ministère. Il se composait de douze «barons» demeurant ensemble +dans un palais très riche à Cambaluc. Les affaires de chaque province +aboutissaient à un bureau spécial. Les ministres nommaient les préfets, +à seule condition de soumettre leur choix à l’approbation impériale. +L’empereur délivrait alors sa tablette d’or, qui était le signe de leur +investiture. Il y avait toute une hiérarchie représentée par des +insignes gradués: tablettes d’or à tête de lion, tablettes d’or à tête +de faucon, d’argent doré, d’argent, etc., hiérarchie semblable à celle +des boutons de cristal, boutons rouges ou bleus, des mandarins de la +Chine actuelle. C’était toujours cette vieille organisation qui se +transmet de dynastie en dynastie malgré les révolutions et les +conquêtes, et qui, dans la décadence présente, gouverne et soutient +encore le Céleste Empire. Elle représente la bureaucratie la plus +ancienne du monde, contemporaine par ses origines de ces scribes et de +ces fonctionnaires des Pharaons depuis longtemps ensevelis avec la +civilisation de l’antique Égypte dans leurs sépultures des bords du Nil. +On a des recueils de pièces officielles chinoises, rapports +ministériels, descriptions statistiques des provinces, qui datent de +2300 ans avant notre ère. + +Un des premiers besoins d’un grand État centralisé est un service de +postes. Il existait depuis longtemps en Chine, et Kubilaï veilla avec +soin à son fonctionnement. La description qu’en fait Marco Polo donne +l’idée d’un système analogue à celui qu’on trouve dans l’ancien empire +perse, plus vaste toutefois et moins imparfait. Cambaluc était devenu +depuis le nouveau règne, comme Rome sous les Césars et Paris dans notre +réseau de chemins de fer, le centre de routes se dirigeant vers les +diverses provinces. Il y avait un double service de messagers, les uns à +cheval, les autres à pied. On avait organisé pour les premiers sur +chaque route, à une distance de 25 milles les uns des autres, des +relais-auberges appelés en mongol _yambs_. Ces relais étaient munis de +chevaux et de harnachements et offraient aux messagers officiels, aux +ambassadeurs, aux personnages autorisés des logements commodes et une +table richement servie. Quelques stations tenaient en réserve jusqu’à +trois cents chevaux. La ville la plus voisine de chaque relais était +tenue de fournir le contingent de chevaux nécessaires, et, s’il y avait +un cours d’eau à traverser, trois ou quatre bateaux toujours prêts. En +cas d’urgence les courriers galopaient de jour et de nuit, autorisés, si +leur cheval était fourbu dans l’intervalle de deux étapes, à démonter le +premier cavalier qu’ils trouvaient en chemin. Quand la route traversait +des déserts, c’était le gouvernement qui pourvoyait à la construction et +à l’entretien des relais, disposés en ce cas avec la même régularité, +mais à de plus grandes distances. C’est ainsi que Gengis-khan avait +étendu à la Mongolie le système des postes chinoises et prolongé +hardiment à travers les steppes et les pays inhabités cette organisation +dont profita, comme nous avons vu, Guillaume de Rubrouck dans son +voyage. + +Pour les messagers à pied on avait échelonné sur chaque route, à trois +milles d’intervalle seulement, de petits forts ou corps de garde +entourés de quelques maisons qui servaient d’habitations aux courriers. +Il y en avait toujours un au moins prêt à partir. Chaque coureur portait +une large ceinture toute garnie de clochettes, de sorte que lorsqu’ils +allaient ils pouvaient être entendus de loin. Aussitôt que le son +parvenait à la station voisine, il avertissait le courrier de service, +qui sans perdre une minute pouvait prendre des mains de son prédécesseur +l’objet du message et la tablette de passe, pour les porter à son tour +pendant les trois milles suivants. Il arrivait ainsi, pendant la belle +saison, qu’un fruit cueilli le matin à Cambaluc parvenait frais, le soir +même, au grand khan dans sa résidence de Chang-tou. Le message se +transmettait de main en main sans interruption, eût dit Hérodote, comme +le flambeau chez les Grecs aux fêtes d’Héphestos. + +Ainsi l’organisation de la poste était réservée au service du prince et +de l’État, et ce n’était sans doute que par exception que les +particuliers étaient admis à en profiter. Il en fut de même chez nous +lorsque beaucoup plus tard, en 1464, Louis XI eut institué ce service +public: les particuliers ne reçurent que par une ordonnance de 1567 le +droit de s’en servir en certains cas et à des conditions déterminées. +Quel était, à l’époque où Marco Polo visitait la Chine, le pays d’Europe +organisé de façon à recevoir avec cette promptitude l’impulsion du +centre aux extrémités? + +Ce n’était pas la seule surprise qui frappa notre observateur. Apprenez, +dit-il à ses contemporains tout préoccupés d’alchimie et de pierre +philosophale, que le grand khan a su parfaitement résoudre à sa manière +«l’arcane», le grand secret de faire de l’or. C’est tout simplement le +papier-monnaie, inconnu à l’Europe, mais depuis longtemps employé en +Chine. Le billet de banque en écorce de mûrier, marqué du sceau +impérial, avait cours forcé dans toutes les provinces chinoises; sa +circulation s’arrêtait hors des limites de la Chine propre. De temps en +temps les vieux billets étaient retirés du cours et échangés moyennant +un droit contre de nouveaux. Le gouvernement cherchait à accaparer pour +lui-même tous les métaux précieux. A leur arrivée dans la capitale les +marchands étrangers devaient aller à la Zèque ou banque impériale et +convertir leur monnaie et même leurs perles ou métaux précieux en papier +d’État. De temps en temps une proclamation invitait les habitants à +porter à la banque tout ce qu’ils avaient d’or, d’argent ou de +pierreries. L’équivalent leur était rendu en papier-monnaie, et «le +Seigneur les payait ainsi de choses qui rien ne lui coûtent». La banque, +ainsi entrée en possession de la principale masse de métaux précieux, en +faisait commerce à son tour, et tout particulier pouvait y acheter de +quoi composer son argenterie ou remplir ses écrins. Ce curieux système, +qui n’est assurément pas irréprochable au point de vue de l’économie +politique, paraît avoir amené des crises financières et de véritables +banqueroutes. Marco Polo n’y trouve qu’à admirer l’ingénieux procédé par +lequel «le grand khan doit avoir et a plus de trésors que personne au +monde». Ce procédé, dans lequel on ne pourrait voir un exemple à suivre, +montre au moins combien la pratique du crédit public était entrée dès +cette époque dans les mœurs financières de la Chine. Mais le crédit est +un instrument de haute civilisation dont le maniement exige des mains +plus prudentes que ne l’étaient celles des descendants de Gengis. + +De tout temps le gouvernement chinois a eu le caractère d’un despotisme +paternel. Kubilaï envoyait partout des émissaires pour s’enquérir de +l’état des récoltes, et si quelque sinistre avait éprouvé les +populations, elles étaient exemptées d’impôts et recevaient au besoin du +blé tiré des greniers publics. En effet, dans les années de fécondité le +gouvernement acquérait et mettait en réserve dans ses greniers de +grandes quantités de grains, provision contre la disette ou la cherté +des subsistances. Peut-être ces établissements de prévoyance +épargnaient-ils aux populations le fléau de ces cruelles famines comme +celle qui dévaste encore depuis deux ans les provinces du nord. Il y +avait encore une organisation de l’assistance publique, soit par des +secours portés à domicile, soit par des distributions quotidiennes à la +porte du palais. Chaque jour il y était distribué à plus de trente mille +personnes un grand pain chaud. + +Çà et là des remarques faites en passant par Polo prennent pour nous un +singulier intérêt. C’est ainsi qu’il a observé que «dans toute la +province de Catay il y a une sorte de pierres noires qu’on extrait des +montagnes et qui brûlent comme du bois. Par toute la province on ne +brûle autre chose. Le bois ne manque pas; mais les pierres brûlent mieux +et coûtent moins cher.» Ce curieux témoignage sur la richesse en houille +de la Chine septentrionale, confirmé par les explorations des voyageurs +de nos jours, n’était pour les contemporains de Polo qu’une singularité +intéressante. Pour nous, qui connaissons les multiples et merveilleux +effets de ce combustible, richesse inestimable pour le pays qui le +possède, nous apprécions mieux que son auteur même l’importance du +renseignement. + +Marco est loin cependant d’avoir enregistré toutes les nouveautés +remarquables dont il a dû être témoin. On sait par exemple que dès cette +époque les Chinois connaissaient certains procédés d’imprimerie. Chaque +année une sorte de calendrier officiel, tiré par les soins du +gouvernement à plusieurs millions d’exemplaires, était vendu à bas prix +et répandu dans le public. Cet usage est encore pratiqué de nos jours. +Or Marco Polo a eu sous les yeux ces exemplaires. Il les décrit, il nous +apprend que, désignés sous le nom de _tacuins_, certains petits +pamphlets que rédigeait le corps officiel des astrologues de Cambaluc +étaient vendus chaque année. Ces savants, au nombre de cinq mille, après +avoir étudié les astres, consignaient dans l’almanach les prédictions du +temps, des évènements calamiteux de l’année, famines, guerres, +révolutions, ajoutant il est vrai, par une précaution que devraient +imiter nos modernes prophètes, qu’il dépendait de Dieu d’en faire plus +ou moins selon son plaisir.--Combien Marco Polo eût-il été bien inspiré +de dire quels procédés étaient employés pour l’impression de ces +exemplaires! Qui sait si cette information transmise en Occident n’y +aurait pas porté ses fruits? + +Quelles que soient ces lacunes, il ne lui en reste pas moins l’honneur +d’avoir révélé le premier à l’Europe la civilisation chinoise. Les Grecs +et les Romains ne l’avaient pas connue. Quelques années auparavant +Rubrouck dit en trois lignes tout ce qu’il sait d’eux. Le voyageur +vénitien, au contraire, a séjourné dix-sept ans en Chine. Il n’a pas +seulement fréquenté la cour de Kubilaï et la ville officielle de +Cambaluc, il a vu les Chinois chez eux, au cœur de leur pays, non +seulement en voyageur, mais en administrateur, en inspecteur officiel. +Il nous reste à le suivre dans ce nouveau rôle. + + + + +CHAPITRE VI + +LA PREMIÈRE MISSION DE MARCO POLO. + + +L’empereur Kubilaï rencontrait de graves difficultés dans la tâche qu’il +avait entreprise. Convertir en gouvernement régulier un pouvoir issu de +la conquête n’est jamais aisé, surtout lorsqu’une si grande inégalité de +culture met les vainqueurs au-dessous des vaincus. Les instruments +faisaient défaut à ses intentions; les hommes manquaient à ses desseins +de gouvernement. Étranger lui-même dans le pays qu’il avait à +administrer, il se méfiait avec quelque raison de la fidélité de ses +sujets chinois, sans pouvoir toujours se reposer sur l’intelligence de +ses compatriotes mongols. Dans son embarras, tout étranger qui lui +paraissait propre à servir ses vues trouvait chez lui bon accueil. En +attendant que les classes instruites et lettrées de la Chine se fussent +sincèrement ralliées au gouvernement mongol, il recrutait son corps de +fonctionnaires civils des éléments les plus divers. On y trouvait, outre +des Chinois et des Mongols, des chrétiens nestoriens, des juifs, des +musulmans venus de Perse; et ce mélange n’était pas toujours sans +inconvénient ni sans danger. + +L’œil du maître embrassait difficilement cette complication d’affaires, +immense et toujours croissante par des conquêtes nouvelles. Sans doute +les moyens matériels d’information étaient, comme nous avons vu, sous sa +main; ses ordres transmis par courriers volaient rapidement aux +extrémités de l’empire, et certes, si quelque trouble éclatait dans la +plus éloignée des provinces, la nouvelle ne s’en faisait pas attendre à +Cambaluc. Mais l’intelligence des agents ne répondait pas à l’excellence +de la machine. Le Mongol savait obéir et se battre; mais s’il s’agissait +d’une de ces affaires délicates comme chaque jour en voyait éclore, le +malheureux empereur ne savait où trouver l’observateur ou le négociateur +avisé qui lui était nécessaire. Quand il lui arrivait de confier une +mission à quelque brave et dévoué Mongol, celui-ci s’en acquittait comme +d’une consigne et rendait compte militairement, sans un mot de plus, de +l’objet strict de sa démarche. Kubilaï aurait demandé davantage; mais +c’était bien vainement que sa mauvaise humeur s’exerçait sur le +malencontreux messager. + +Laissons ici la parole à Marco Polo, car on ne saurait plus finement +exprimer le secret qui fit sa faveur. «Quand le Seigneur vit qu’il était +si sage et de si belle et bonne tournure, il l’envoya en un message en +une terre où il y avait bien six mois de chemin... Or le jeune bachelier +avait su et vu plusieurs fois que le Seigneur envoyait ses messagers par +diverses parties du monde, et quand ils retournaient ils ne lui savaient +dire autre chose que ce pour quoi ils étaient allés. Alors il les +traitait tous de fols et de nices (incapables) et leur disait: +J’aimerais mieux voir les nouvelles et les coutumes des diverses +contrées, que ce pour quoi tu es allé. Car moult prenait plaisir à +entendre étranges choses. Sachant cela, Marco mit beaucoup de soin à +s’informer de toutes diverses choses selon les contrées, afin qu’à son +retour il pût le dire au grand khan.» + +C’est dans cette disposition d’esprit que le jeune Vénitien partit pour +cette première et longue mission. Quel en fut l’objet précis? L’auteur a +omis de le dire, jugeant sans doute que, comme Kubilaï, ses lecteurs +seraient plus curieux de connaître les diverses et étranges choses qu’il +avait vues en route, que «ce pour quoi il était allé». Mais on doit +conclure de ses paroles que la description qui va suivre est le résultat +de notes prises chemin faisant, et l’écho lointain du récit qu’à son +retour il fit entendre au grand khan. + +Il partit de Cambaluc et alla bien, dit-il, quatre mois de journées vers +ponant. Il serait plus exact de dire vers le sud-ouest, car les +provinces qu’il traverse dans la première partie de son voyage, sont +celles que l’on désigne aujourd’hui sous les noms de Chan-si, Chen-si et +Sé-tchouen, qui se succèdent dans cette direction. Elles sont toutes +trois au nombre des plus anciennement constituées et des plus riches de +l’empire. + +Après avoir chevauché pendant dix milles il traverse un pont monumental +qu’il appelle _Pulisangin_, c’est-à-dire, en persan, le pont de pierre. +Il était construit sur un des principaux affluents du Pei-ho, le fleuve +qui arrose la plaine de Pékin. Avec ses parapets de marbre, ses colonnes +qu’ornaient en guise de piédestal et de chapiteau des lions «moult +subtilement entaillés», ses vingt-quatre arches et sa largeur donnant +accès à dix cavaliers de front, ce monument offrait un exemple du luxe +sérieux et utile qui distinguait les beaux temps de la civilisation +chinoise. Il était animé par une circulation très active, car, outre sa +proximité de la capitale, il servait de passage à tout le commerce avec +les provinces de l’ouest et du sud, en d’autres termes avec le Catai et +le Manzi. Les routes du sud et de l’ouest ne bifurquaient qu’au delà de +Pulisangin. C’est à travers une succession presque continue de villes et +de villages où s’offraient partout d’excellentes hôtelleries, au milieu +de jardins, de vignes, de champs cultivés, qu’on arrivait au point de +divergence où le courant commercial qui se portait de Cambaluc aux +extrémités de l’empire se partageait en deux bras principaux. + +Cette image d’opulence et d’activité ne cessa pas d’accompagner le +voyageur lorsque, choisissant la route occidentale, il se dirigea vers +la province de Chan-si, où il entra bientôt. Il la désigne par le nom de +sa capitale, Taian-fu. C’est exactement le nom actuel de cette ville. On +y retrouve la désinence _fu_ ou _fou_, qui signifie chef-lieu; tandis +que les centres administratifs moins importants sont désignés par la +désinence _tchou_, que l’on retrouve dans les diverses éditions de Marco +Polo tantôt sous la forme _ju_, tantôt sous la forme _guy_. Taian-fu +était une cité commerçante et un grand centre pour la fabrication +d’effets militaires. + +Pour passer dans la province voisine, celle de Chen-si ou de Quenzan-fu, +il fallait traverser le grand fleuve de la Chine septentrionale. Les +Chinois le nomment Hoang-ho, c’est-à-dire fleuve Jaune; les Mongols, et +Marco Polo d’après eux, Caramoran, c’est-à-dire fleuve Noir; chacun +interprétant à sa manière l’aspect que donne à ses eaux la masse +d’alluvions dont elles sont chargées. Il n’y avait pas de pont pour le +franchir. Arrivé sur l’autre bord, Marco parcourut pendant dix jours des +plaines populeuses plantées de beaux arbres, surtout de mûriers, et +habitées par une population industrieuse. Cette peinture s’applique aux +campagnes arrosées par le Ouei-ho, affluent du fleuve Jaune. C’est là +qu’aux origines de l’histoire s’est développé le génie agricole de cette +nation, qui regarde l’agriculture comme le fondement de l’État et dont +l’empereur s’honore dans une cérémonie annuelle de mettre lui-même la +main à la charrue. Bientôt notre Vénitien entra dans la grande ville de +Quenzan-fu, plus connue aujourd’hui sous le nom de Singan-fu. Aucune +ville n’est plus célèbre dans l’histoire ancienne de la Chine. Capitale +d’empire déchue au rang de capitale de province, elle conservait le +souvenir des vieilles dynasties et «des grands rois riches et vaillants» +qui y avaient résidé. Marco y trouva l’industrie de la soie très +florissante, comme au temps où sa célébrité se répandait dans le monde +romain sous le titre de métropole des Sères. Pour garder cette place +importante, Kubilaï y avait établi son propre fils. Il résidait dans un +palais voisin de la ville, qui servait de quartier général à la garnison +mongole. + +[Illustration: UN PONT CHINOIS.] + +A trois journées au delà de Quenzan-fu, Polo entra dans une contrée +montagneuse. Il eut à franchir la chaîne qui sert de ligne de partage +entre les eaux qui vont au fleuve Jaune et celles qui se dirigent au sud +vers le fleuve Bleu. Notre voyageur, qui pourtant ne se rebutait guère, +déclare la contrée «moult ennuyeuse à cheminer». D’après un missionnaire +français, l’abbé David, qui en 1872 a traversé cette chaîne dite +Tsing-ling, elle n’est pas inférieure en importance à celle des +Pyrénées. Marco la dépeint comme couverte de grandes forêts, repaires de +fauves redoutables. Malgré la sauvagerie du pays, il y trouva cependant +une succession de villes et de villages et de grandes hôtelleries pour +les voyageurs. C’est qu’en effet depuis plusieurs siècles, pour +faciliter les communications entre le nord et le sud de la Chine, cette +puissante barrière avait été percée par une route stratégique et +commerciale le long de laquelle s’étaient groupées les populations. +Cette route existe encore et n’est pas la seule œuvre de ce genre qui +s’offre en Chine. D’après un éminent voyageur, le baron de Richthofen, +qui l’a suivie et décrite, on peut dire qu’elle égale par la hardiesse +de sa construction ce que le peuple romain nous a laissé de plus +grandiose. + +Marco Polo déboucha ainsi dans les fertiles plaines qu’arrose le Han, un +des principaux affluents du fleuve Bleu. Il les traversa sans les +suivre, et bientôt, après un nouveau trajet de montagnes, il entra dans +le Sé-tchouen. Suivant son habitude, il donne à la province le nom de sa +capitale, Sinda-fu, c’est-à-dire Tchen-tou-fou, grande ville qui, +dit-on, ne compte aujourd’hui pas moins de 800 000 habitants. Là +s’offrit à lui pour la première fois le spectacle de cette activité de +la navigation fluviale qui est un des caractères originaux de la Chine. +Sinda-fu est située au milieu d’un réseau de cours d’eau qui +s’entrecroisent et finissent par se réunir pour former deux grands +affluents navigables du fleuve Bleu. Toutes ces rivières, profondes et +très poissonneuses, serpentaient autour et dans l’intérieur même de la +ville et se prêtaient à une circulation incroyable de bateaux chargés de +marchandises. Au centre de la cité était un pont qui attira la curiosité +de Polo. Il est en pierre, dit-il, et de chaque côté des colonnes de +marbre soutiennent une toiture en bois richement ornée de peintures. +C’était donc un de ces ponts couverts comme il en existe encore de +curieux exemples dans quelques anciennes villes d’Europe, à Lucerne par +exemple. Il était toute la journée animé par le concours des chalands +autour de boutiques en planches qu’on y dressait le matin pour les +enlever le soir; et à l’entrée se trouvait un bureau de péage dont les +recettes allaient grossir le trésor du grand khan. Ne devine-t-on pas, +dans ce petit tableau pris sur le vif, tout un coin pittoresque d’une +ville chinoise au moyen âge? + +[Illustration: UNE ROUTE CHINOISE DANS LA MONTAGNE.] + +A cinq journées de marche de Sinda-fu notre voyageur atteignit la +frontière du Tibet, qui était alors bien plus avancée vers l’est +qu’aujourd’hui. Maintenant encore la langue et les races du Tibet +s’étendent à l’est bien au delà de la limite officielle. Là il quitta la +Chine propre, sans sortir toutefois de l’empire que gouvernait Kubilaï. +La langue changeait, le papier-monnaie cessait d’avoir cours, et en même +temps s’effaçait cette image de civilisation ancienne et raffinée que +retrace la première partie de l’itinéraire. + +Marco ne dut pas faire à son maître une description flattée du Tibet. Ce +pays avait beaucoup souffert de la conquête mongole. Des villages en +ruines, de vastes solitudes infestées de bêtes sauvages, des habitants +«grands larrons» et des coutumes aussi bizarres que choquantes, tels +sont les principaux traits par lesquels Polo caractérise cette contrée +où bien peu d’Européens ont encore pu le suivre. C’est un pays cependant +sur lequel les Chinois ont toujours cherché à étendre leur autorité, car +il abonde en produits précieux ou utiles, sel, poudre d’or, musc, laines +fines. Ces denrées étaient déjà l’objet d’un grand commerce. Marco nous +apprend que de son temps on se servait, au Tibet, de sel comme monnaie +courante: usage encore pratiqué aujourd’hui dans certaines parties de +l’Abyssinie. Il vit d’énormes mâtins, grands, dit-il, comme des ânes, +avec l’aide desquels les Tibétains faisaient la chasse aux animaux +producteurs de musc. Le daim musqué, dont il s’agit ici, est un animal +qui habite la Mongolie aussi bien que le Tibet, et que dans un autre +passage de son livre décrit très exactement Marco Polo. La poche qui +contient le musc se trouve sous le ventre de l’animal. Cette chasse, +pratiquée surtout au lacet, est encore une des occupations favorites des +habitants, comme l’atteste un des rares Européens dont on puisse citer +le témoignage sur le Tibet oriental, le missionnaire Desgodins. + +Marco ne fit que traverser le Tibet à son extrémité. Poursuivant sa +route vers le sud, il atteignit le Brius, nom d’origine tibétaine que +porte le fleuve Bleu dans cette section de son cours. Si dans sa +description il ne restait fidèle à ses habitudes de concision excessive, +il parlerait sans doute ici des gorges formidables et sauvages à travers +lesquelles le fleuve se fraye un passage et qu’il dut franchir pour +arriver au Yunnan. + +Tel est en effet le vrai nom de la province de Caraïan, qu’il signale +ensuite. Cette contrée, sur laquelle l’attention européenne s’est portée +dans ces derniers temps, est une de celles où l’on peut observer le +mieux le mouvement de colonisation par lequel les Chinois se substituent +peu à peu aux habitants primitifs, finalement relégués à l’état de +sauvages dans les montagnes. Aujourd’hui le Yunnan est en majorité +chinois de population et de langue; dans le rapport de Polo, il semble +encore barbare. Ses habitants parlent un langage spécial, moult +difficile à comprendre. Leurs coutumes sont empreintes d’une +superstition et d’une barbarie qui répugnent profondément aux mœurs +chinoises. S’il arrive, dit-il, qu’un homme de belle mine vient à loger +chez un habitant du pays, il risque d’être tué ou empoisonné. Le vol +n’est pas le mobile de cet acte abominable, mais la pensée que la bonne +grâce et la sagesse de la victime resteront à demeure dans la maison où +elle aura péri. Le gouvernement de Kubilaï, représenté par un de ses +fils, s’honorait en luttant par des châtiments sévères contre cet odieux +usage. De tels détails ne doivent pas nous surprendre. Dans ce vaste +amalgame de races qui compose le Céleste Empire, les extrêmes de la +barbarie et de la civilisation se touchent de près, et les contrastes y +sont à peine plus forts que ceux qu’on peut observer entre les peuples +divers qui composent l’empire des tzars. + +Marco visita les deux principales villes du pays. La première, qu’il +appelle Yachy, est Yunnan-fou. En guise de menue monnaie on s’y servait +de coquillages, comme c’est l’usage dans le Soudan et comme on faisait +récemment encore dans l’Inde. La seconde, à dix journées de marche à +l’ouest, était Caraïan, aujourd’hui Tali-fou. Le Vénitien parle +plusieurs fois des lacs qui sont une des beautés de cette contrée +montagneuse. Celui de Caraïan ou Tali-fou est certainement un des plus +beaux. Lorsque, au mois de janvier 1868, par une des plus audacieuses +expéditions qui aient jamais été tentées, Francis Garnier, se séparant +des compagnons avec lesquels il venait de remonter le Mékong, s’aventura +presque seul dans cette contrée alors désolée par la guerre civile et au +pouvoir des rebelles, il ne put se soustraire, en arrivant à Tali-fou, à +un sentiment d’admiration devant le paysage grandiose qui se déroula à +ses yeux. Un cri d’admiration lui échappe, dans cette heure d’angoisse +où entouré d’ennemis, sous le coup de menaces auxquelles il ne pouvait +opposer nulle défense, il arrive en vue de cette ville, qu’il dut +précipitamment quitter au bout de trente-six heures. Le souvenir de +l’héroïque officier français, victime plus tard de son courage, se place +naturellement à côté de celui de Marco Polo dans cette contrée dont il +étudia les ressources et qu’il signala au commerce européen. + +[Illustration: LAC DE TALI-FOU, EXTRÉMITÉ NORD.] + +L’extraction du sel était, au XIIIe siècle comme maintenant, une des +principales industries du pays. «Ils prennent sel, dit Polo, et le font +cuire, et puis le jettent en forme.» C’est le procédé dont furent +témoins nos Français et qu’ils décrivent avec plus de détails. On creuse +des puits pour parvenir jusqu’aux couches souterraines des eaux +imprégnées de sel. Ces eaux sont amenées par des pompes au niveau du sol +et déversées dans des auges qui correspondent chacune à une bassine en +fer placée sur un fourneau et dans laquelle on concentre l’eau salée. Il +faut deux jours de chauffe pour que l’eau, sans cesse renouvelée dans +les bassines, ait moulé dans celles-ci un bloc de sel très dur et très +blanc. + +[Illustration: PUITS SALINS DANS LE YUNNAN.] + +Plus il allait vers l’ouest, plus notre voyageur semblait s’enfoncer +dans la barbarie. Il passa dans un pays appelé des _dents d’or_, ainsi +nommé parce que les habitants s’appliquaient sur les dents un enduit +doré. Les hommes, dans ce singulier pays, «ne font rien qu’aller à la +guerre, chasser et oiseler. Les dames font toutes les choses. Quand +leurs femmes ont enfanté, l’accouchée se lève et va faire son service. +Le mari entre au lit et tient l’enfant avec lui et reste couché pendant +quarante jours, et tous ses amis et parents le viennent voir, et lui +font grande fête. C’est parce que, disent-ils, la mère a enduré grande +peine, et qu’il est juste que l’homme en prenne aussi sa part.» Cet +excentrique usage a égayé les fabliaux de nos pères. Ce qui est encore +plus singulier, c’est que pareille coutume se retrouve chez les peuples +les plus divers. Un explorateur français, le docteur Crevaux, l’a +constatée récemment chez une des peuplades indiennes du bassin de +l’Amazone. S’il faut en croire même Diodore de Sicile, elle était dans +l’antiquité pratiquée en Corse. + +Tout ce pays montagneux qui forme la limite encore mal connue de la +Chine au sud-ouest, apparaît dans le récit du Vénitien comme une sorte +d’Eldorado. L’or s’y échangeait, d’après lui, contre cinq fois son poids +en argent, et les marchands accouraient dans celle contrée pour profiter +de ce troc avantageux. Vrais ou faux, ces récits ont enflammé +l’imagination des lecteurs de Marco Polo. La recherche du pays de l’or +fut le grand aiguillon des découvertes du XVIe siècle. On sait +aujourd’hui que l’or se trouve en effet dans le Yunnan et quelques pays +voisins. Il semble pourtant y être moins abondant que le cuivre. Depuis +plusieurs siècles c’est du Yunnan qu’est tiré tout le métal nécessaire à +la fabrication des sapèques ou monnaie de cuivre du Céleste Empire. + +Marco Polo s’avança plus loin encore. Il pénétra jusque dans la +Birmanie, qu’il appelle le royaume de Mien. Kubilaï était en relations +diplomatiques avec le souverain de ce pays, auquel il essayait d’imposer +sa suzeraineté. Son jeune envoyé se rendit-il jusqu’à la capitale située +sur les bords de l’Iraouaddy? Il est permis d’en douter. Du moins il +entendit parler de ses splendeurs. Là s’élevait une tombe royale +surmontée de deux tours, l’une dorée, l’autre argentée, dont le vent +faisait retentir les «campanelles». Il recueillit des renseignements +jusque sur le pays de Bangala, la province de l’Inde la plus rapprochée +de la Birmanie, et siège actuel de la puissance anglaise en Asie. + +Puis il revint par une route plus orientale que celle qu’il avait suivie +à l’aller. Dans l’état imparfait de nos connaissances sur la partie de +l’empire qui s’étend à l’est du Yunnan, il est difficile de déterminer +exactement son itinéraire. Le territoire qu’il traversa était habité par +des tribus barbares chez lesquelles trafiquaient les marchands chinois. +Ces indigènes habitaient des châteaux et forteresses en grandissimes +montagnes: villages fortifiés comme ceux que décrit l’expédition +française du Mékong. C’est par la province de Cuijiu (Koueï-tcheou) +qu’il rentra enfin dans la Chine propre. + +C’était rentrer dans la civilisation. Nos Français de l’expédition du +Mékong (1866-68) disent quelle émotion ils éprouvèrent lorsque, après +dix-huit mois de marches à travers les sauvages contrées du Laos, ils +saluèrent les toits hospitaliers de la première ville chinoise. +L’analogie autorise à prêter à Marco Polo un sentiment semblable. + +Il revenait auprès de son maître chargé de renseignements, +d’observations dont la quantité et, encore aujourd’hui, l’exactitude +générale nous étonnent. Voici comment il raconte lui-même l’accueil qui +lui fut fait à la suite de cette première mission: + +«Quand Marc fut retourné de sa messagerie, il s’en alla devant le +seigneur et lui dénonça tout le fait pour quoi il était allé et comment +il avait bien achevé toute sa besogne. Puis il lui conta toutes les +nouveautés, et toutes les étranges choses qu’il avait vues et sues, bien +et sagement. Si bien que le Seigneur et tous ceux qui l’entendirent en +furent émerveillés et dirent: «Si ce jeune homme vit, il ne peut faillir +qu’il ne soit homme de grand sens et de grande valeur.» Si bien que pour +cela, à partir de ce moment, il fut appelé messire Marc Pol.» + +C’est alors en effet que l’intelligent envoyé devint un personnage à la +cour de Kubilaï. Il semble après ce grand voyage avoir résidé quelque +temps auprès de la personne de l’empereur. La connaissance des annales +chinoises a révélé le fait curieux qu’un personnage qui porte son nom, +et qui ne peut être que lui-même, avait été à cette époque attaché en +qualité d’assesseur au conseil privé. C’est sans doute à ce titre qu’il +joua un rôle dans une grave affaire dont il a laissé le récit et qui +jette un jour significatif sur la faiblesse intérieure de ce +gouvernement. + +Il y avait à la cour un musulman nommé Ahmed qui avait pris un grand +ascendant sur l’esprit du maître et était devenu une sorte de premier +ministre. Il abusait de son pouvoir pour trafiquer des fonctions +publiques, poursuivre des vengeances personnelles et se livrer à l’insu +de l’empereur à toute sorte d’exactions. A la longue cette conduite eut +les conséquences qu’on devait attendre. Un officier chinois outragé dans +sa famille et dans son honneur fomenta une conspiration dans laquelle +entrèrent plusieurs de ses collègues et compatriotes et les principaux +habitants de Cambaluc. Il fut convenu que le complot éclaterait pendant +la saison de villégiature, où Kubilaï laissait la capitale à la garde de +son premier ministre. Des intelligences avaient été nouées avec les +autres villes chinoises, et à un signal donné devait commencer de proche +en proche un massacre général de tous les hommes qui ont de la barbe. +C’est, dit Polo, parce que les Chinois sont naturellement sans barbe, +tandis que les Tartares, les Sarrasins et les chrétiens la portent. Il +s’agissait donc d’un mouvement national contre tous les étrangers. + +Quand tout fut prêt, les deux chefs de la conjuration entrent de nuit +dans le palais. Vanchu (c’était le nom de l’un d’eux) s’assied sur le +trône, fait allumer devant lui beaucoup de lumières et dépêche à Ahmed, +qui habitait dans la vieille ville, un messager pour lui dire que le +fils aîné du grand khan, Gengis, arrivé à l’improviste, lui ordonne de +se rendre immédiatement au palais. Fort surpris, Ahmed s’empresse +néanmoins d’obéir, et au moment où il passait la porte de la ville +tartare il rencontre un capitaine mongol qui lui dit: «Où allez-vous si +tard?--Auprès de Gengis, qui est arrivé.» Non moins étonné, le Mongol le +suit avec une troupe armée. Ahmed entre dans le palais, et à peine +s’est-il prosterné devant le prétendu prince, sans s’apercevoir de la +fraude, que l’autre chef du complot, l’assaillant par derrière, lui abat +la tête d’un coup de sabre. Alors commence une terrible scène. Le +capitaine mongol, qui s’était arrêté à la porte, s’écrie: «Trahison!» +et, fondant avec ses soldats sur la foule des conjurés, il tue l’un des +chefs, arrête l’autre et publie dans la ville une proclamation menaçant +de mort immédiate tous ceux qui seraient trouvés dans la rue. + +L’énergie de ce capitaine déjoua la conspiration. Quelques exécutions +sommaires eurent raison des principaux complices. Cependant la gravité +de ce mouvement n’échappa point à Kubilaï. Retournant en toute hâte dans +sa capitale, il prescrivit sur les causes de la conjuration une enquête +qu’il ne crut pas pouvoir confier à un autre qu’à Marco Polo. Celui-ci +justifia noblement la confiance du souverain. Il eut l’honnêteté de lui +ouvrir les yeux sur les iniquités dont son indigne favori s’était rendu +si longtemps coupable. Lorsque Kubilaï eut compris combien il avait été +trompé, la colère réveilla en lui le vieux sang mongol. Le cadavre +d’Ahmed, déterré par ses ordres, fut traîné dans les rues et servit de +pâture aux chiens; une partie de sa famille fut mise à mort, et pendant +quelque temps le monarque irrité se départit envers les musulmans de la +tolérance qu’il observait envers toutes les religions. + +Cet épisode montre jusqu’à quel degré Kubilaï poussait la confiance dans +le jeune Vénitien. Elle était bien placée cette fois, et ne tarda pas à +se manifester encore par de nouvelles faveurs. + + + + +CHAPITRE VII + +LE MANZI ET SA CAPITALE. + + +Après avoir été tour à tour agent diplomatique et conseiller privé de +Kubilaï, Marco Polo devint préfet. C’est le titre qui traduit le mieux +les fonctions administratives dont il fut chargé dans la ville +importante de Yanguy, aujourd’hui Yang-tcheou-fou. Yanguy était le +chef-lieu d’un _lou_, circonscription moindre que la province, plus +grande que le département, qui venait d’être instituée par la dynastie +nouvelle. Jamais depuis Polo un Européen n’a rempli de pareilles +fonctions en Chine. Elles étaient d’autant plus délicates, que le pays +venait à peine de passer sous la domination des Mongols. Située au +débouché du grand canal dans le fleuve Bleu, la ville de Yang-tcheou se +trouvait au cœur de la Chine méridionale, dite alors Manzi. Tandis que +le Catai, ou Chine du nord, avait été une des premières conquêtes des +Mongols, le Manzi, qui, depuis plus d’un siècle suivait des destinées +différentes, n’avait subi le même sort que sous le présent règne. Mais, +pour être la dernière, cette conquête n’était pas la moins précieuse. +Parmi les contrées réunies sous le sceptre du grand khan aucune n’était +plus riche; parmi les foyers de la civilisation chinoise, aucun ne +jetait plus d’éclat. C’est spécialement pour cette contrée que semblait +faite l’expression célèbre de _Fleur du milieu_. + +Ce n’était pas sans un profond sentiment d’amertume que les habitants du +Manzi avaient vu la domination mongole se substituer à leur dynastie +nationale, celle des Soungs, qui régnait dans la brillante capitale de +Quinsai. Mais la résistance avait été mal concertée. Un gouvernement +efféminé, sous une régente et un roi enfant, ne pouvait longtemps être +un obstacle pour la vigueur et la vieille expérience des généraux de +Kubilaï. Là aussi une barbarie pleine de sève avait eu raison d’une +civilisation amollie. Çà et là seulement l’offensive mongole avait +rencontré de sérieux obstacles. Une ville entre autres, appelée +Saïan-fou, tenait depuis trois ans en échec tous les efforts des +assiégeants à l’époque du séjour de Marco à Cambaluc. Comme cette +résistance préoccupait vivement Kubilaï, l’esprit ingénieux de ses hôtes +vénitiens vint à son secours. Nicolo et Maffeo se souvinrent assez bien +des procédés auxquels l’art des sièges avait recours en Europe pour +construire des mangonneaux, ou machines à lancer des pierres dont +l’effet fut immédiatement décisif. + +De temps en temps encore quelques incidents manifestaient l’opposition +du sentiment national. Ici un général chinois trahit la confiance de +Kubilaï, se révolte et parvient à se maintenir quelque temps dans la +cité dont il avait la garde. Ailleurs les habitants de la ville enivrent +et égorgent en une nuit tous les soldats de la garnison étrangère. Mais +ces coups de main isolés, ces trahisons vite punies montraient plus de +rancune impuissante que d’énergique résolution chez les vaincus. + +Ils avaient été en somme faibles devant l’ennemi. Leurs richesses, leur +multitude, les raffinements et l’élégance de leur civilisation n’avaient +servi qu’à faciliter leur asservissement. C’est ce qu’exprime à +plusieurs reprises et avec force Marco Polo. «Si ceux de la contrée de +Manzi étaient hommes d’armes, ils conquerraient tout le monde. Mais ils +ne sont que marchands et gens très habiles en tous métiers.» Et +ailleurs: «Sachez qu’il n’y avait en tout ce royaume nul cheval, sachez +qu’ils n’étaient habitués ni aux batailles, ni aux armes, et aux +exercices militaires. Ce pays de Manzi est très fort lieu, car toutes +les cités sont entourées d’eaux très profondes; de sorte que, si les +gens avaient été hommes d’armes, ils ne l’auraient jamais perdu. Mais, +parce qu’ils ne l’étaient pas, ils le perdirent.» Ce sont là de sages +paroles. La prospérité matérielle est un appât qui livre aux invasions +les peuples chez lesquels elle a éteint l’esprit militaire. + +Cette fois du moins, grâce à la modération d’un vainqueur qui avait +répudié les traditions des Gengis et des Houlagou, la prospérité avait +survécu à l’indépendance. D’ailleurs ces contrées, que le fleuve Bleu et +ses affluents fécondent par leurs alluvions, sont si privilégiées, elles +mettent à la disposition de l’homme tant de ressources, tant de voies de +commerce, qu’elles ont bientôt réparé les maux de la guerre. Quels ne +sont pas les ravages qu’une épouvantable guerre civile y a promenés dans +ces dernières années! Sans doute le temps est loin d’avoir effacé encore +les traces de la fureur exterminatrice des rebelles Taïpings. Nankin et +bien d’autres villes sont en ruines. Mais l’activité étouffée sur un +point s’est rallumée sur d’autres. Ce peuple flegmatique ne s’attarde +pas à d’inutiles regrets. Pour peu qu’il reste un coin pour trafiquer, +remuer le sol, le voilà à l’œuvre. Que ce soit l’inondation ou la +guerre, il est prompt à réparer ses pertes. En 1853 le Hoang-ho, si bien +nommé «le souci éternel de la Chine», rompant les digues qui +maintenaient ses eaux à un niveau plus élevé que les plaines de son +cours inférieur, abandonna le lit par lequel il se rendait à la mer pour +reprendre vers le nord un ancien chenal aboutissant au golfe de +Pé-tchi-li. Peu d’années après, dans le lit à peine laissé vide se +multipliaient de florissants villages. Telle est la ténacité laborieuse +de cette race. La guerre est à peine passée, parfois elle dure encore, +que déjà, à côté des villes à terre, les moissons de riz renaissent dans +les plaines, les plantations de thé recommencent à couvrir les pentes +rocailleuses des collines et les lourdes jonques à circuler sur les +rivières. + +[Illustration: LE CANAL IMPÉRIAL OU GRAND CANAL au temps de Marco Polo] + +La conquête mongole, si dévastatrice dans l’Asie occidentale, perdit +bientôt en Chine son caractère de violence. A peine maître du pays, +Kubilaï fit commencer de grands travaux. Le principal eut pour objet +d’assurer à la capitale où il avait fixé le siège de son gouvernement, +une communication par eau avec les riches provinces du sud. La nature a +doté la Chine d’un magnifique réseau fluvial dont l’industrie des +habitants a su de bonne heure tirer parti. Comme en Égypte, en +Babylonie, dans l’Inde, l’art de creuser des canaux s’est développé en +Chine dès une haute antiquité, et nulle part même le trafic aquatique +n’a pris d’aussi vastes proportions que dans ce pays des maisons +flottantes et des populations amphibies. L’œuvre de Kubilaï-khan +consista à relier ensemble en les améliorant les divers tronçons du +système de canaux qui couvrait déjà la Chine; il en raccorda toutes les +parties de façon à créer une ligne navigable, une sorte de _grand +tronc_, comme disent les Anglais, unissant tout le réseau. Ce fut le +Grand Canal, ou Canal impérial. Il se développe du nord au sud, dans un +sens contraire à la direction des fleuves, qui coulent généralement de +l’ouest vers l’est: le fleuve artificiel les combine ainsi en un seul +système. C’est à Tien-tsin, cité populeuse située sur le Peï-ho et qui +sert à la fois de port fluvial et maritime à Pékin, qu’est encore +aujourd’hui sa tête de ligne au nord. Autrefois il se prolongeait sans +interruption vers le sud jusqu’au delà du fleuve Bleu, jusqu’à Quinsai, +la célèbre capitale. Mais l’universelle décadence à laquelle semble +condamné le Céleste Empire a laissé aussi son empreinte sur cette grande +œuvre du passé. Le lit du canal est obstrué en plusieurs endroits, et +les services qu’il rend encore rappellent seulement ce que fut jadis +cette ligne de navigation prolongée sur une distance égale à celle de la +Baltique à la mer Noire. Cependant c’est encore lui qui approvisionne +Pékin. Kubilaï le fit creuser, dit Polo, «parce que du Manzi viennent +les grains qui sont nécessaires pour la cour du grand khan». En 1861 il +arriva que les Taïpings se rendirent maîtres du fleuve Bleu et du +débouché du canal: s’ils n’avaient été délogés, Pékin était menacé de +famine. + +Marco Polo vit le Grand Canal en pleine activité. C’était précisément +dans le centre vital de la Chine, à proximité du confluent du Grand +Canal et du fleuve Bleu, qu’était située la ville dont il eut pendant +trois ans l’administration. Elle dominait le point de croisement où les +convois de grains quittaient le fleuve pour gagner au nord la direction +de Cambaluc. Yang-tcheou a dû toujours une grande importance à cette +situation. La ville et les environs étaient fortement occupés par des +garnisons mongoles qu’y avait prudemment concentrées Kubilaï. + +Sur les bords du canal, qu’il dut maintes fois parcourir, Marco décrit +un grand nombre de villes, et il consacre ses expressions les plus +fortes à dépeindre l’activité du trafic. Le cadre de cette histoire ne +nous permet pas de le suivre dans cette énumération détaillée qui offre +le plus intéressant sujet d’études pour la géographie comparée de la +Chine. A l’ouest de la province montagneuse de Chantoung les habitants +avaient détourné les eaux du Ouen, la principale rivière qui en découle, +«une moitié vers Catai, l’autre vers Manzi,» afin d’alimenter le canal. +C’est à la rencontre du fleuve Caramoran (Hoang-ho) que le canal +quittait le Catai pour entrer dans le Manzi. Le Hoang-ho suivait alors +le cours méridional, auquel il est resté fidèle jusqu’en 1853, et +portait directement ses eaux à la mer Jaune, au lieu de se décharger +dans le golfe de Pé-tchi-li. Le voyageur vénitien vit stationner sur le +fleuve, à une journée environ de l’embouchure, la flotte de guerre +entretenue par Kubilaï pour ses expéditions vers «les îles de l’Inde». +Au sud du Caramoran le canal se prolongeait à travers les dépressions +semées de lacs et de marécages qui occupent l’intervalle entre le cours +inférieur des deux grands fleuves. Son lit était parfois plus élevé que +la plaine adjacente, et de chaque côté il était bordé de chaussées +pavées à l’épreuve de la boue. Ainsi se joignait au transport par eau +l’avantage permanent du transport par terre. De Cambaluc au fleuve Bleu +les gros bateaux naviguaient sans rompre charge. «C’est merveille de +voir les marchandises qui vont et viennent.» Le long de cette principale +artère de la Chine les auberges et les villages se succédaient presque +sans interruption pendant de longues distances. Une progression de +villes populeuses à la fois commerçantes et industrielles étonnait le +voyageur à mesure qu’il s’avançait vers le sud. Le carrefour commercial +où se pressaient Yang-tcheou et plusieurs villes voisines annonçait +enfin le fleuve Bleu. + +Le fleuve Bleu, que Polo appelle le Quian (Kiang) ou fleuve par +excellence, auquel les Chinois donnent dans la partie de son cours +accessible à la marée le nom de Yang-tsé-Kiang ou Fils de l’Océan, est, +sinon le plus grand du monde, du moins le plus grand de la Chine, l’un +des plus beaux et des plus utiles à l’humanité. Nulle part peut-être son +lit n’offre un aspect plus grandiose et plus pittoresque qu’à l’endroit +où débouche le Grand Canal. Il est parsemé d’îlots rocheux aux parois +très escarpées sur lesquels se dressent des chapelles ou des couvents de +religieux bouddhistes. Polo en vit un où habitaient bien «deux cents +frères idolâtres. Et cette abbaye est la métropole de beaucoup d’autres, +comme chez les chrétiens un archevêché.» Ces asiles de recueillement +monastique font un singulier contraste avec l’animation qui les entoure; +et du haut de leurs charmantes retraites les pieux cénobites de l’_Ile +d’or_ ou de l’_Ile d’argent_ pouvaient à toute heure contempler le riche +et vivant panorama du beau fleuve. «Car par ce fleuve vont et viennent +les marchandises des diverses parties du monde.--Et je vous dis que ce +fleuve va si loin, et par tant de contrées, et par tant de terres, et de +cités, qu’en vérité il va et vient par ce fleuve plus de navires et de +riches marchandises qu’il n’en va par tous les fleuves et par toute la +mer des chrétiens. Il ne semble pas un fleuve, mais une mer. Messire +Marc Pol raconte qu’il entendit dire à celui qui percevait les droits de +navigation pour le grand khan, qu’il y passait bien chaque année deux +cent mille nefs, sans celles qui retournent, qui ne comptent point. Il y +a sur ce fleuve plus de deux cents grandes cités, sans les villes et les +châteaux, qui toutes ont navires.» + +Aucun fleuve au monde n’égale en effet celui-là pour le mouvement de la +batellerie. La prodigieuse nouveauté d’un tel spectacle excuserait un +peu d’exagération. Cependant les rapports du Vénitien, à l’époque où le +pays était au plus haut point de prospérité, n’ont rien de plus excessif +que ceux des voyageurs jésuites qui décrivirent la Chine au XVIIe +siècle. L’un d’eux raconte avoir rencontré de si longs convois de bois, +que, mis à la suite, on aurait pu voyager dessus pendant plusieurs +jours. Malgré les ravages récents de la guerre civile, on voit +aujourd’hui à Hankeou, autre carrefour commercial situé au confluent de +la rivière Han, une succession de jonques amarrées sur une longueur de +plus de 7 kilomètres. C’est ainsi que Polo déclare avoir compté une fois +dans un de ces ports fluviaux quinze mille embarcations réunies. Le +fleuve Bleu est en effet la voie naturelle par laquelle le bois, le sel, +le thé, le riz des régions supérieures du bassin sont dirigés vers les +plaines du cours inférieur, vers les plus nombreuses agglomérations +humaines qu’il y ait sur la terre. Son importance, incomparable pour le +commerce intérieur de la Chine, commence à se dessiner aujourd’hui dans +le commerce général du monde. Des steamers directement expédiés +d’Angleterre ou d’Amérique le remontent jusqu’à plus de 400 kilomètres, +comme pour justifier le mot de notre voyageur: «C’est moins un fleuve +qu’une mer.» + +Cependant ce n’était pas sur le fleuve même, mais un peu au sud, sur la +ligne prolongée du canal, que se trouvaient alors les cités populeuses +avec lesquelles aucune ville de ce temps, en Europe, n’aurait pu se +mesurer, et qu’il faut comparer aux grandes métropoles de nos jours, +Londres, New-York ou Paris. Si l’on cherche au XIIIe siècle non +seulement où se trouvaient les plus grandes multitudes agglomérées, mais +où brillait avec le plus d’éclat la vie urbaine avec ses raffinements et +ses élégances, c’est en Chine non loin du fleuve Bleu. Telle était Siguy +(Su-tcheou-fou), qui comptait encore un million d’habitants avant +l’insurrection des Taïpings, et que Polo a vue dans tout son éclat. +L’affluence des hommes distingués qui s’y trouvaient, philosophes et +mires (médecins), contribuait autant que ses riches industries de soie +et draps d’or à sa renommée. Telle était surtout la ville qui gardait +encore son nom de capitale (c’est le sens du mot Quinsai) bien qu’elle +eût perdu l’indépendance, mais qui, plus heureuse que Bagdad, continuait +à prospérer sous ses nouveaux maîtres. + +Cette ville, dont Marco devait rendre le nom si populaire en Occident, +s’appelle aujourd’hui Hang-tcheou-fou. Elle a comme tant d’autres +souffert de l’insurrection des Taïpings, auxquels elle fut arrachée en +1864 par d’Aiguebelle, officier français au service du gouvernement +chinois. Au XIIIe siècle c’était certainement la première ville du +monde. Pendant sa carrière administrative, Polo la visita à diverses +reprises; il y fut plusieurs fois envoyé officiellement pour vérifier +les comptes des recettes provinciales. En outre il consulta un mémoire +statistique que l’impératrice de la dynastie des Soungs avait adressé au +général mongol au moment de la capitulation de la ville. + +C’était une cité aquatique, percée de canaux, entre une rivière et un +lac. Elle avait cent _lis_ de circonférence; le _li_ chinois équivaut à +peu près à 445 mètres: c’était donc un développement supérieur de 10 +kilomètres environ à l’enceinte murée de Paris, qui est, comme on sait, +de 34 kilomètres. Les rues étaient pavées, et à travers le réseau des +canaux qui traversaient les différents quartiers, la circulation était +ménagée par des ponts en pierre assez hauts pour laisser passer les +bateaux, assez larges pour les voitures. Polo en estime le nombre, avec +quelque exagération sans doute, à douze mille. Depuis la conquête ces +ponts servaient aussi de postes stratégiques; chacun d’eux était occupé +par une escouade de dix hommes. + +La partie plus spécialement commerçante de la ville s’étendait à l’est. +Un large canal dérivé de la rivière lui servait de défense à +l’extérieur, et une rue spacieuse la traversait dans toute sa longueur. +De chaque côté de cette avenue se rangeaient des maisons entourées de +jardins, des magasins de commerce. L’affluence était si grande à toute +heure de la journée «que l’on se demandait comment il était possible de +pourvoir à la nourriture d’une telle multitude». Transportons-nous donc +aux marchés publics. Dix vastes places, sans compter d’autres plus +petites, étaient affectées à cet usage et s’emplissaient, chacune trois +jours par semaine, d’une affluence de quarante à cinquante mille +personnes. Faisans, perdrix, volailles, chevreuils, daims, gros et menu +gibier, viandes de boucherie, marée apportée chaque jour de l’océan +voisin ou poissons du lac, «remarquablement gras et savoureux à cause +des immondices de la ville qui s’y déchargeaient,» montagnes de légumes +et de fruits, parmi lesquels d’énormes poires, de délicieuses pêches et +des raisins exquis, tout cet amoncellement, qui fait grand honneur à la +cuisine chinoise d’alors, s’entassait et disparaissait en quelques +heures. S’il est vrai que nulle part on n’est plus frappé de l’énormité +de Paris qu’en voyant aux Halles la pâture quotidienne qui s’accumule +pour rassasier l’appétit du monstre, Marco Polo ne pouvait mieux nous +faire partager l’impression qu’éveilla en lui la métropole chinoise. Le +pourtour de chaque place était garni en outre de magasins où l’on +vendait toutes sortes de denrées, même de la bijouterie. Quelques-unes +de ces boutiques servaient à la vente et à la consommation d’un vin fait +de riz et d’épices, boisson très capiteuse que l’on vendait au détail et +à très bas prix. Il est assez étonnant que Polo ne parle point du thé, +dont l’usage était déjà général en Chine. Des rues désignées comme dans +nos anciennes villes par le genre de métier qui s’y exerçait plus +spécialement, aboutissaient de toutes parts à ces places. Voici la rue +des Physiciens, celle des Astrologues, et bien d’autres encore, où se +pratiquent ostensiblement toute espèce de professions. Enfin au milieu +de ce fourmillement affairé veille l’ordre public: sur chaque place de +marché sont deux édifices, l’un en face de l’autre, où se tiennent des +officiers impériaux pour faire la police et régler les différends. + +Au reste Marco assure que les habitants de Quinsai étaient d’un naturel +doux et pacifique, et que les querelles éclataient rarement. Il ajoute +qu’ils portent une grande loyauté soit dans leurs transactions +commerciales, soit dans leurs fabrications. Ce vieux renom de probité +chinoise est un fait dont on retrouve l’écho dans le peu que nous disent +les anciens sur leurs rapports avec les Sères; il paraît encore +généralement mérité dans l’intérieur du pays, où se sont conservées les +antiques mœurs. + +L’autre moitié de la ville, à l’occident, comprenait les quartiers +élégants. Un grand lac de 13 kilomètres de tour touchait à la cité, et +semble même, d’après les termes qu’emploie notre guide, avoir été +compris dans l’enceinte. «Tout autour de ce lac il y a beaucoup de +palais magnifiques et de riches maisons qui appartiennent aux +gentilshommes de la cité. Il y a aussi beaucoup d’abbayes et d’églises +des idolâtres. Au milieu sont deux îles, et sur chacune un beau palais +qui semble être palais d’empereur. Et quand des personnes de la ville +veulent faire quelque grande fête, elles la font dans ce palais, car +elles y trouvent à leur disposition de la vaisselle, de l’argenterie et +tout ce qui est nécessaire dans des pavillons prêts à les recevoir.» + +C’est sur le commerce et l’industrie que reposait ce luxe. Au centre des +pays producteurs de la soie, Quinsai était une cité travailleuse, un +vaste atelier où se fournissaient les villes voisines. Une nombreuse +population ouvrière classée par métiers enrichissait de son travail une +aristocratie industrielle. «Sachez ni que les maîtres des métiers, qui +sont à la tête de divers ateliers, ni leurs femmes, ne touchent à rien +de leurs mains, mais ils vivent si délicatement et si richement que +s’ils étaient rois et reines.» Vêtus de beaux habits de soie, distingués +par le choix du langage et la politesse des manières, affables envers +les étrangers, ces princes de l’industrie, comme ces princes de Tyr dont +parle le prophète, composaient une brillante société dont le renom +s’étendait au loin. L’élégance et les plaisirs de cette autre Corinthe +étaient passés en proverbe. On disait la «cité du paradis». On tirait +vanité d’y être allé une fois, et l’on désirait y revenir le plus tôt +possible. + +L’après-midi, quand les affaires sont terminées, les rues s’animent de +voitures à six places, longs véhicules garnis de coussins et de +courtines emportant vers les jardins et pavillons de joyeux groupes. Le +lac se peuple de bateaux, sortes de gondoles sur le toit desquelles se +tiennent les mariniers, tandis que le dedans, richement décoré de +claires et gaies couleurs, offre pour dix, quinze et même vingt +personnes la place et tout le mobilier nécessaire à une fête. Les +parties de plaisir glissent sur les eaux entre les îles, et des fenêtres +ménagées à l’intérieur permettent de jouir du spectacle de la grande +ville. Du fond de l’embarcation où il se prélasse en gaie compagnie, le +riche citadin promène ses yeux sur une multitude de palais, de villas, +de pagodes, de monastères et de jardins dont les arbres à verdure sombre +s’étagent sur les collines voisines. + +Parmi ces palais il y en avait un dont l’aspect ne pouvait exciter +désormais que de tristes sentiments dans l’âme des habitants de Quinsai. +C’était celui qui avait servi de résidence à leurs souverains nationaux +et auquel restait attaché le souvenir de l’indépendance perdue. Il se +composait comme celui de Cambaluc d’un assemblage d’édifices, pavillons, +kiosques, étangs, jardins, entouré d’une haute et vaste enceinte +crénelée. Quelques années encore avant la visite de Polo, dans ce palais +«le plus somptueux qui fût au monde», se déployait la magnificence des +Soungs: les parcs étaient remplis de gibier, les étangs de poissons; des +banquets de dix mille personnes réunissaient les invités impériaux. Un +peuple de courtisans, de gardes et de femmes «au nombre de mille +attachées au service du roi» fourmillaient dans les innombrables salles +toutes peintes à or et à diverses couleurs. Où était aujourd’hui ce +passé? Ces rois avaient usé leur énergie dans les fêtes et dans les +plaisirs, et, l’heure du danger venue, quand on avait connu l’approche +de l’armée mongole, le jeune souverain n’avait su que s’enfuir, laissant +à sa mère le soin, non de se défendre, mais de traiter avec le +vainqueur. Telles étaient les réflexions qui assaillaient l’esprit de +Polo en parcourant ces salles envahies par la solitude et toutes pleines +de la tristesse des splendeurs évanouies. Il y était guidé par un riche +marchand de Quinsai, déjà âgé, qui avait vécu dans l’intimité du dernier +roi et connaissait jusque dans les moindres détails les circonstances de +sa vie. Ce témoin de l’ancienne cour se plaisait mélancoliquement à en +évoquer les souvenirs sur les lieux mêmes. Il en entretenait son +compagnon; l’aspect de délabrement partout visible autour d’eux et, dans +les seules parties du palais qu’on eût préservées de l’abandon, la +présence d’un gouverneur mongol, ajoutaient un éloquent commentaire à +ses récits. + +[Illustration: PALAIS D’ÉTÉ, AVANT L’INCENDIE DU 13 OCTOBRE 1860.] + +Le sentiment de sourde hostilité qui animait la population n’était pas +un secret pour Kubilaï; il avait mesuré les précautions au prix qu’il +attachait à sa conquête. Quinsai était une cité «moult bien gardée». Les +douze cents villes dont se composait le Manzi étaient militairement +occupées. Ces garnisons ne se composaient pas exclusivement de Tartares, +des soldats originaires du Catai en formaient la majeure partie: +circonstance qui montre qu’à cette époque les Chinois du Nord étaient +presque des étrangers pour ceux du Sud. + +La police urbaine était très stricte. Chaque quartier avait son corps de +garde, où un veilleur de nuit muni d’une baguette en bois et d’un bassin +en métal annonçait l’heure par le nombre de coups frappés sur son +instrument. Après le couvre-feu, des patrouilles circulaient partout. Si +elles apercevaient quelque part une lumière ou un feu, la porte était +marquée d’un signe, et le lendemain matin le délinquant avait à +s’expliquer devant les magistrats. Toute personne trouvée dans la rue +était arrêtée. Même en cas d’incendie, nul, excepté ceux dont le feu +menaçait la maison, n’avait le droit de sortir. C’était l’état de siège +dans toute sa rigueur. Les incendies éclataient très fréquemment à +Quinsai, car beaucoup de maisons étaient en bois. Il y avait dans la +ville, sur une éminence, une tour au sommet de laquelle un veilleur +donnait l’alarme en frappant à coups redoublés avec un marteau sur une +table en bois. Les postes voisins du point menacé étaient chargés du +sauvetage. Les marchandises étaient mises en sûreté dans des tours en +pierre spécialement construites à cet effet dans chaque quartier, et qui +servaient d’entrepôts publics. + +L’infirme sans ressources que la police recueille dans ses tournées +reçoit asile dans un hôpital. Le vagabond capable de travailler est +obligé de prendre un métier. Tout voyageur, à son entrée dans +l’hôtellerie, doit faire enregistrer ses noms, prénoms et la date de son +arrivée. Le jour et l’heure de chaque naissance sont exactement notés. +Tout citoyen de la ville écrit sur sa porte son nom, celui de sa femme, +de ses enfants, de ses esclaves et même des animaux qu’il entretient. En +cas de mort on efface le nom, en cas de naissance on l’ajoute. Cette +pratique était générale dans le Manzi et le Catai. Ainsi, entre autres +initiatives, les Chinois ont eu celle de la statistique. D’après Polo il +y avait à Quinsai seize cent mille maisons: ce qui indiquerait une +population à peu près égale à celle de Londres. Le trésor public +retirait de la ville et de la riche province dont elle était capitale +«un si démesuré nombre de monnaie, que c’est impossible chose à croire». +Les recettes devaient être en effet très considérables; cependant les +chiffres qu’il donne comme représentant la contribution annuelle de +cette seule province (environ 172 millions de francs, sans compter le +revenu des salines, qui montait à 50 millions), si toutefois ils sont +bien interprétés, paraissent empreints de quelque exagération. C’est +sans doute le cas de répéter avec ses compatriotes: Messer Milione! + +Quinsai était en relation avec la mer par le port voisin de Ganfu, qui +pendant longtemps avait été le plus important de la Chine méridionale. +Au XIIIe siècle il était tombé à un rang secondaire, et les débouchés +maritimes de la Chine, les foyers d’échange avec le commerce indien ou +arabe s’étaient déplacés dans la direction du sud. La province de +Fokien, riche en ports naturels, se prête admirablement à un rôle +maritime. Sa capitale, Fuguy (Fou-tcheou), aujourd’hui siège principal +du commerce du thé, entretenait des relations actives avec l’Inde et le +monde insulaire de l’océan Indien. Cependant le principal entrepôt +maritime du Manzi se trouvait plus au sud, à cinq journées environ. Dans +le détroit de Formose s’ouvre un estuaire rocheux offrant un abri sûr +aux vaisseaux et signalé aujourd’hui par la ville de Thsiouan-tcheou. +C’est la position qu’occupait au XIIIe siècle le célèbre port de Zaïton, +celui dont parlent tous les voyageurs et où débarquaient tous les +étrangers venus de l’Inde ou de l’Asie occidentale. + +Il n’était pas à cette époque de marin malais ou arabe qui ne connût le +nom de Zaïton, peu de négociants, depuis l’archipel de la Sonde jusqu’à +la côte de Malabar, qui ne fussent en relation avec ce marché maritime. +Non seulement dans les mers de Chine, mais jusque dans les parages du +cap Comorin on pouvait voir ses grands navires ou jonques, de forme et +de construction particulières, d’un tonnage supérieur à la plupart des +vaisseaux usités alors dans les mers d’Europe. Surmontées de quatre +mâts, présentant deux étages, pourvues d’un système extrêmement +ingénieux de cloisons étanches, ces jonques de Zaïton montrent à quel +degré les Chinois avaient poussé l’art des constructions navales. Elles +contenaient jusqu’à cinquante ou soixante cabines de passagers et assez +de place pour deux cents hommes d’équipage. Ainsi armé de façon à défier +la piraterie, un navire transportait en un seul voyage une grande +quantité de marchandises. Ces montagnes flottantes, suivant +l’expression d’un géographe arabe, pouvaient sans péril affronter de +longues traversées et chercher au foyer même de production les +marchandises de l’Inde. C’est en effet dans les ports de l’Inde +méridionale que les vaisseaux expédiés du Manzi se rencontraient à cette +époque avec les navires bien inférieurs que le commerce arabe frétait +soit à Aden, soit à Keich ou Ormuzd dans le golfe Persique. + +Jamais l’activité de Zaïton n’avait été plus grande qu’au temps où Marco +Polo se trouvait en Chine. Sous l’impulsion ardente de Kubilaï, la Chine +semblait mettre à se répandre au dehors le même zèle qu’en d’autres +temps à s’enfermer en elle-même. Impatient de se substituer aux +anciennes dynasties dans la plénitude de leurs protectorats réels ou +prétendus, l’ambitieux monarque s’occupait de tous côtés à renouer des +relations avec les pays lointains d’outre-mer. La conquête mongole fut +suivie d’un mouvement d’expansion dont profita Zaïton. Les armements +maritimes, le va-et-vient des ambassades entretenaient une activité +extraordinaire dans cette Alexandrie de l’extrême Orient. + +Pour un Vénitien, le commerce de Zaïton offrait un intérêt particulier. +La prospérité de Venise avait commencé le jour où ses navires, prenant +le chemin d’Alexandrie, en avaient rapporté non seulement le corps de +l’évangéliste saint Marc, mais les denrées de l’Inde, qui par la mer +Rouge parvenaient à la riche métropole du Nil. Ces denrées étaient +surtout les épices, poivre, gingembre, cannelle, produits qui ne se +rencontrent que dans les pays tropicaux et qui sont d’un usage à peu +près universel. Si Venise ne pouvait directement les atteindre à la +source, elle les trouvait du moins dans le grand entrepôt égyptien, et +leur introduction sur les marchés d’Occident était depuis plusieurs +siècles le secret de sa fortune. Mais combien au fond cette fortune +était précaire! Le jeu des évènements qui disposaient de la puissance +politique sur les bords du Nil, risquait à tout moment d’en déranger +l’équilibre. Les mamelouks, alors maîtres de l’Égypte, fermaient +strictement les avenues maritimes de l’Inde et se faisaient chèrement +payer leur monopole. On n’échappait à leurs exigences qu’en affrontant +les lenteurs et les dépenses des voies de terre à travers la Perse. + +Or, ce que Marco Polo vit à Zaïton, c’était le plus grand marché +d’épices qu’il y eût alors au monde. En échange des produits chinois, +parmi lesquels il cite les belles porcelaines, affluaient ceux de l’Inde +et des îles de la Sonde, surtout «les espiceries». Ce que Venise ou +Gènes n’obtenaient qu’au prix de droits exorbitants ou d’énormes frais +de transport abondait à Zaïton. Quel n’était pas, pour les compatriotes +du voyageur, l’intérêt de révélations comme celle-ci: «Et je vous +déclare que pour une nef de poivre qui va à Alexandrie ou ailleurs à +destination des pays chrétiens, il en vient à ce port de Zaïton cent et +plus!» + +Ce n’est pas tout. Loin vers la haute mer Marco Polo entendit parler de +Zipangu, ou pays du soleil levant. C’est par ce nom que les Chinois +désignaient l’île principale de l’archipel japonais, situé en effet à +l’orient de leur pays. Il n’y alla point; car Zipangu échappait aux +atteintes des Mongols, et en 1281, pendant son séjour, une puissante +expédition envoyée par Kubilaï pour soumettre la grande île n’aboutit +qu’à un désastre. Mais il recueillit les récits extraordinaires que l’on +faisait de ce pays, de sa population civilisée et de belles manières, de +ses richesses en pierres précieuses et surtout en or. On racontait que +le palais du roi de Zipangu était tout couvert d’or fin, «en la manière +que nos églises sont couvertes de plomb». Propos exagérés qu’expliquent +l’isolement systématique dans lequel s’enfermaient ces populations +insulaires et la rareté de leurs communications avec la Chine. Nous +savons aujourd’hui qu’il faut beaucoup en rabattre; il y a bien au Japon +quelques mines d’or et d’argent, mais peu considérables. Mais on +n’oublia plus en Europe l’île merveilleuse, la terre de l’or: Zipangu +devint le rêve de tous les voyageurs et aventuriers de mer. Lorsque, +abordant aux îles Bahama, Christophe Colomb vit les anneaux d’or qui +ornaient le nez des indigènes, il crut que Zipangu n’était pas loin et +s’imagina bientôt, par une illusion qui dura jusqu’à sa mort, l’avoir +trouvée dans Haïti, une des grandes Antilles. Quand l’erreur eut été +dissipée, Zipangu n’en continua pas moins à préoccuper les esprits. +Jusqu’en 1543, époque où l’arrivée des Portugais au Japon fixa enfin sa +position, l’île merveilleuse voyagea, au gré de la fantaisie des +faiseurs de cartes, d’un bout à l’autre du Grand Océan. Sans doute la +réalité ne répondit point aux aventureuses espérances que le récit de +Marco Polo avait fait naître; mais en cherchant Zipangu on avait trouvé +le Nouveau-Monde. + +Aucune partie de la relation n’a été plus féconde pour le progrès des +découvertes. Les splendeurs de Quinsai, la prodigieuse activité de +Zaïton, l’auréole légendaire flottant autour de Zipangu, ne s’effacèrent +plus de la mémoire des générations qui lurent ce livre. On regarda +désormais l’extrême Orient comme une sorte de terre promise. Lorsque +deux siècles plus tard d’audacieux navigateurs s’élancèrent sur +l’Atlantique, Colomb en 1492, Jean et Sébastien Cabot cinq ans après, +c’est le but qu’ils se proposaient d’atteindre. Ils se souciaient moins +de découvrir des terres nouvelles, que de «gagner l’Orient par +l’Occident». + + + + +TROISIÈME PARTIE + +LE RETOUR + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE DÉPART DE CHINE. + + +«Ainsi messire Marco demeura pendant dix-sept ans au service de son +maître, allant et venant continuellement, deçà et delà, en messageries +où le seigneur l’envoyait.» On est loin de savoir par le détail toutes +les missions auxquelles il fut employé, et la chronique circonstanciée +de cette carrière aventureuse est impossible à établir. Son esprit de +ressources était à la hauteur de tous les genres d’affaires et de tous +les modes de voyage. Une fois on apprend incidemment qu’une mission l’a +retenu pendant un an avec son oncle dans la province de Tangut, sur les +confins du Catai et de la Mongolie. Une autre fois il va dans l’Inde +comme ambassadeur du grand khan; et, après avoir parcouru des mers +variées, il revient à la cour, contant les diversités qu’il a vues en +route. Ce dernier voyage nous intéresse à plus d’un titre; d’abord par +les descriptions dont il donna les matériaux, puis par l’évènement dont +il fut l’occasion indirecte. + +Cet évènement fut le retour. Nos Vénitiens caressaient maintenant avec +une secrète ardeur ce désir, sans trop savoir comment le satisfaire. Un +hasard assez singulier leur procura, dans la dernière mission de Marco +Polo, l’occasion cherchée. + +Maîtres d’une fortune considérable en or et en joyaux, ils voyaient +désormais se prolonger sans profit leur séjour à des milliers de lieues +de leur patrie. Le père et l’oncle de Marco commençaient à sentir le +poids des années: quelle perspective pour eux que d’entreprendre à un +âge encore plus avancé l’énorme voyage qui leur permettrait de revoir +leur ville natale! D’autres raisons encore, plus délicates, leur +conseillaient de songer au retour. Il fallait bien prévoir le jour où le +souverain auquel ils devaient leur merveilleuse fortune viendrait à +manquer. Les changements de règne en Orient sont toujours des crises +périlleuses; et sans doute les inimitiés jalouses que l’élévation de ces +étrangers avait excitées, ne manqueraient pas alors de se donner +carrière. Or le grand âge de Kubilaï, déjà presque octogénaire, rendait +cette échéance imminente. + +Mais l’autorisation de départ n’était pas aisée à obtenir. Ces habiles +et insinuants Vénitiens, par leurs services, par les distractions qu’ils +savaient lui ménager, s’étaient si bien rendus nécessaires au vieux +monarque, qu’il ne voulait pas renoncer à eux. Plus d’une fois, avec +toutes sortes de ménagements, ils s’étaient ouverts à lui de leur désir, +mais en vain. La résolution de les garder semblait bien arrêtée chez +Kubilaï. Il fut bientôt évident qu’un peu de diplomatie serait +nécessaire pour arriver au but. + +Sur ces entrefaites une ambassade solennelle arriva à la cour du grand +khan. Argoun, petit-neveu de Kubilaï et souverain de l’empire mongol de +Perse, envoya auprès de son parent et suzerain trois «barons» +accompagnés d’une suite nombreuse. Ils étaient chargés, au nom de leur +maître devenu veuf, de demander à Kubilaï une princesse du sang avec +laquelle il put contracter une nouvelle union. Le choix du maître tomba +sur une jeune princesse de dix-sept ans nommée Cogatra, «moult belle +dame et avenante,» qui fut aussitôt agréée par les ambassadeurs +matrimoniaux. Mais il n’était pas facile d’amener la fiancée +à son futur époux. Affronter par terre le trajet de Cambaluc à Tauris +était une entreprise au-dessus des forces d’une jeune personne. Il +paraît cependant que le cortège se mit en route; mais, des guerres +s’étant élevées dans les steppes, l’absence de sécurité força les +ambassadeurs, inquiets pour leur précieux gage, à rebrousser chemin. +Restait la voie de mer. Peu familiers avec elle, ils hésitaient à s’y +engager sans guide. + +[Illustration: Carte d’ensemble des VOYAGES DE MARCO POLO 1271-1295] + +Justement alors Marco Polo, de retour de l’Inde, arriva à la cour. +Quelles avaient été les étapes et le but final de son expédition? C’est +ce qu’on ne peut déterminer avec une entière certitude. On sait qu’il +avait visité la contrée de Ciampa, nom qui désigne une partie de la +Cochinchine située à l’est du territoire occupé aujourd’hui par la +France. Le souverain s’était reconnu vassal du grand khan et avait +promis un tribut annuel de vingt éléphants. Marco avait vu dans sa cour +et au milieu de sa famille ce patriarche des monarques orientaux, dont +les enfants mâles et femelles atteignaient le chiffre de 326. «Et il y +en avait bien 150 en état de porter les armes.» Ensuite, passant le +détroit de Singapour, il avait reconnu la côte septentrionale de l’île +de Sumatra et avait visité dans l’Inde quelques-uns des ports en +relations ordinaires avec le Manzi. Il revenait donc de ce lointain +voyage avec une expérience suffisante des mers, du régime des vents et +de l’état des pays par lesquels il fallait passer. + +Nos Vénitiens n’eurent-ils pas alors avec ces ambassadeurs dans +l’embarras une petite négociation propre à les décider à se rendre +complices de leurs desseins? La chose est vraisemblable, et l’on ne doit +pas s’étonner, si le récit de Marco laisse ce détail discrètement dans +l’ombre. Quoi qu’il en soit, les envoyés se mirent à exprimer un vif +désir de faire voyage avec les trois Latins. A les en croire, ils ne +pourraient se passer de leurs connaissances et de leurs conseils pour la +longue traversée qu’ils avaient en perspective. + +Ils allèrent trouver le grand khan et lui demandèrent en grâce qu’il +envoyât avec eux les trois Latins. Kubilaï ne céda point sans +résistance. Cependant, lorsqu’il eut enfin consenti à se séparer de ses +hôtes, il présida avec sa magnificence accoutumée aux arrangements de +leur départ. Il les fit venir tous trois devant lui et leur donna deux +tables d’or de commandement. Nous connaissons déjà cette marque de +distinction qui leur assurait dans tous ses États droit de passage et de +réquisition pour eux et leur suite. Il fit équiper une flotte de treize +navires de haut rang, chacun avec quatre mâts, quelques-uns portant plus +de 260 hommes d’équipage. L’expédition reçut des vivres pour deux ans. +Elle comprenait, sans compter les mariniers, environ 600 personnes, +parmi lesquelles la suite féminine de la princesse, brillante et +nombreuse compagnie que les Polo avaient la délicate mission de conduire +à bon port. + +Le grand khan les chargea en outre de messages pour l’Apostole, le roi +de France, le roi d’Angleterre, le roi d’Espagne et les autres rois de +la chrétienté. Ainsi sur la fin de sa vie Kubilaï n’avait pas renoncé à +son rêve favori d’entrer en relation avec cet Occident lointain qui +exerçait sur son esprit un si remarquable attrait. Quel fut le sort de +ces lettres? parvinrent-elles à leurs adresses? On regrette d’être +là-dessus sans renseignement. Peut-être dorment-elles ensevelies dans +quelque archive d’État. Après tout, l’heure n’était pas encore arrivée +où ces relations pouvaient devenir durables et fécondes. Le progrès des +temps n’avait pas écarté les obstacles qui tenaient à distance les deux +grandes civilisations situées aux extrémités opposées de l’ancien monde, +et la bonne volonté d’un homme ne pouvait suffire pour rapprocher ce que +l’espace et le cours des évènements tenaient pour longtemps encore +séparé. + +Quand tout fut prêt, les trois Vénitiens prirent congé, dans une +audience d’adieu, du souverain qui les voyait partir avec tant de +regret. S’ils lui devaient beaucoup, l’un d’eux devait du moins payer la +dette en rendant populaire parmi ses contemporains et auprès de la +postérité la figure de Kubilaï-khan. Elle méritait d’échapper à +l’obscurité qui dérobe en partie à nos yeux ces annales de l’extrême +Orient. Cet homme qui, le premier de sa race, avait su se dégager du +milieu barbare où il était né, qui, tour à tour général et homme d’État, +avait institué en pays conquis un gouvernement bienfaisant, ce monarque +magnifique dont l’ardeur un peu inquiète s’inspirait de goûts élevés, +est un des types qui exciteront toujours l’intérêt de l’histoire. +Kubilaï ne devait survivre que deux ans au départ de ses hôtes. La +flotte qui les emportait partit de Zaïton vers le mois de janvier 1292. +Sans doute c’est avec joie qu’après tant d’années ils reprenaient le +chemin de leur lointaine patrie. Comment néanmoins n’auraient-ils pas +éprouvé quelque émotion en s’éloignant pour toujours de ces contrées qui +avaient été pour eux si hospitalières, et à la connaissance desquelles +aucun Européen n’avait été initié avant eux? + + + + +CHAPITRE II + +LES INDES. + + +La flotte qui portait la jeune princesse et nos Vénitiens avait pour +destination le port d’Ormuzd dans le golfe Persique. La traversée ne fut +exempte ni de péripéties ni d’épreuves. Près de deux années devaient se +passer avant que cette dernière odyssée ne prît fin. Il n’est donc pas +temps encore de fermer le livre du voyage, «car il y faut tout le fait +des Indiens, et des grandes choses d’Inde, qui bien sont choses à +raconter, car moult sont merveilleuses». On a vu comment Marco Polo +s’était rendu familier dans une première expédition avec quelques-unes +des contrées maritimes de l’Asie méridionale; ce second voyage accrut et +affermit ses connaissances. La description qu’il en rapporta a surtout +pour nous une valeur historique. Elle nous fait connaître, deux siècles +avant la révolution que produisit l’arrivée des Européens, ce monde +maritime de l’océan Indien, foyer d’un commerce actif auquel +participaient exclusivement les principaux peuples navigateurs de +l’Asie, Chinois, Malais, Indiens et Arabes. Le commerce avait ses voies +régulières, ses étapes connues, ses marchés, parmi lesquels Zaïton dans +les mers de Chine, Aden près de l’entrée de la mer Rouge, représentaient +les anneaux extrêmes de la chaîne. Là s’échangeaient les denrées +tropicales, dont une faible part seulement était à grand peine détournée +vers la Méditerranée, les épices et les aromates, l’indigo, l’encens, +sans compter les perles et les pierres précieuses, et les produits +divers de l’industrie orientale. + +Ces marchés lointains, ces pays dont les productions étranges semblaient +mûries par un autre soleil et imprégnées d’autres climats, tout cela +s’associait dans l’esprit des Européens avec des idées de splendeur et +de richesse et se résumait dans un nom: l’Inde. Il est difficile +d’attacher à ce mot, tel qu’ils l’entendaient, un sens géographique +précis. La contrée que nous désignons spécialement ainsi n’est qu’une +partie de ce que ce nom merveilleux avait pour eux la vertu de +signifier. Ce n’était pas une contrée dans un continent, mais une région +dans le globe; elle se distribuait à ce titre en subdivisions sur les +limites desquelles on était rarement d’accord. Pour Marco Polo il y a +l’Inde mineure, qui semble comprendre ce que nous appelons l’Indo-Chine +en y ajoutant le Bengale. Ensuite l’Inde majeure, «la meilleure Inde qui +soit,» correspond à la péninsule proprement appelée ainsi, jusqu’à +l’ouest au delà des embouchures de l’Indus. Enfin, par une singularité +dont nous n’avons pas à rechercher les causes, c’est à l’Abyssinie, que +du reste il ne vit point, qu’il applique le nom d’Inde moyenne. Encore +ces trois divisions ne comprennent-elles que la partie continentale de +l’Inde. Les îles de l’Inde sont innombrables. Elles parsèment à l’infini +les surfaces de l’Océan, les unes comme les miettes, les autres comme +des fragments énormes de continents submergés. D’après les bons +mariniers, dit Polo, il y en a 12 700, toutes habitées, sans compter +celles qu’on ne sait pas. + +Il fallut plusieurs siècles de découvertes pour substituer à ce chaos +des notions exactes et précises. Quand on lit les récits de ces vieux +voyageurs, on a souvent quelque peine à se replacer à leur point de vue +et à se représenter les contrées, non telles que les montrent +aujourd’hui nos cartes, mais telles qu’ils devaient se les figurer. Ce +n’est pourtant qu’à cette condition qu’on peut comprendre leurs récits +et apprécier la part de nouveauté qui leur revient. + +En quittant le port de Zaïton la flotte entra dans la mer qu’on appelait +mer de Chine. Ce nom, qui se rencontre ici pour la première fois sous la +plume de Marco Polo, était celui par lequel les populations maritimes de +l’archipel malais désignaient le Manzi. C’est à elles que les Portugais, +quand ils s’établirent en 1511 à Malacca, l’empruntèrent, pour +l’appliquer d’abord au Manzi, puis même au Catai, à mesure que +s’étendirent vers le nord leurs découvertes. Les noms ont ainsi leurs +destinées. La navigation était très active sur cette mer au temps de +Polo: fait qui permet de croire que la main de Kubilaï était assez forte +pour tenir en respect la piraterie, fléau toujours renaissant de ces +parages. L’arrivée et le départ des navires étaient assujetties aux lois +invariables que détermine l’alternance des vents périodiques ou +moussons. Ces vents, non moins réguliers dans les parages de la Chine +méridionale qu’aux abords de la côte de Malabar, partagent l’année en +deux saisons. L’un, celui du nord-est, souffle pendant les six mois +d’automne et d’hiver; l’autre, du sud-ouest, règne pendant le reste. +Entre le port de Zaïton et les archipels dits aujourd’hui des +Philippines et des Moluques, les flottes commerciales allaient et +venaient d’après les moussons. Sans employer ce mot d’origine arabe qui +a prévalu dans nos langues, Marco caractérise fort bien l’alternance de +ces vents, lorsqu’il dit: l’un les porte, l’autre les rapporte. + +Quant à l’expédition, elle cingla vers le midi et, après trois mois de +traversée, arriva «à une île appelée Java». Il s’agit ici, non de l’île +qui a conservé ce nom, mais de Java mineure, qui, pour Marco Polo, +représente Sumatra. La traversée avait duré plus longtemps qu’on ne le +désirait. Au mois d’avril on n’a plus que quelques semaines de répit +avant le moment où la mousson du sud-ouest se déclare dans les mers de +l’Inde. Ce n’était pas assez pour gagner Ceylan ou la côte de Malabar +avant que s’établît le régime des vents contraires. Force fut de +relâcher sur un point de la côte septentrionale, dans le royaume de +Samara, et d’y attendre patiemment pendant six mois la fin de la mousson +d’été. L’établissement exigeait des précautions, car le pays n’était pas +sûr. On avait à craindre les coups de main des indigènes, toujours +rôdant dans les forêts et les montagnes de l’intérieur, où ils «vivent +comme bestes et mangent chair d’hommes». Marco Polo, qui, grâce à son +expérience du pays, paraît avoir exercé une sorte de commandement sur la +troupe de deux mille hommes environ dont se composait l’expédition, +organisa les mesures de défense. Il procéda comme Stanley dans son +voyage au milieu des peuplades cannibales du cœur de l’Afrique. Le +campement fut établi entre la mer et de larges fossés qu’on se hâta de +creuser du côté de la terre et derrière lesquels, au moyen des arbres +dont l’île abonde, on éleva quelques retranchements en bois. Puis, quand +les mesures de sûreté furent complètes, on entama des négociations avec +les indigènes. Ceux-ci s’apprivoisèrent peu à peu; et une fois la +confiance établie, ils apportèrent des provisions, on pratiqua des +échanges, et une sorte de marché s’organisa aux approches du camp. Ici +Marco Polo fit connaissance avec les produits alimentaires propres aux +populations des tropiques. Outre les poissons et le riz, qu’on apportait +en abondance, il goûta les noix de cocotiers «moult grosses et bonnes à +manger fraîches», le vin de palmier, c’est-à-dire la liqueur fermentée +que l’on extrait par incision de l’arbre appelé par les botanistes +_Areng saccharifera_. «Sachez qu’ils ont une manière d’arbres, et quand +ils veulent du vin, ils lui tranchent une branche, et adaptent au tronc +un grand pot là où la branche est taillée; et en un jour et une nuit le +pot s’emplit. C’est moult bon à boire. Il y en a du blanc et du rouge. +Les arbres sont semblables à de petits dattiers. Et quand la branche +qu’ils ont taillée ne jette plus de ce vin, ils arrosent d’eau la +racine, et peu après elle recommence à couler.» L’arbre à pain ou +palmier-sagou fut aussi une des surprises du voyageur. «Et je vous +conterai une autre merveille moult grande. Ils ont manière d’arbres qui +font farine, qui est moult bonne à manger.» Cette substance est la +moelle farineuse qu’enveloppent l’écorce et les fibres. Marco rapporta +quelques-uns de ces _pains_ à Venise. + +C’était en effet, même après toutes les diversités qui avaient passé +sous ses yeux, un monde nouveau que ces grandes îles de la Sonde, que la +nature gracieuse ou terrible a embellies de toutes les splendeurs de la +création. La vraie Java, celle qu’il appelle Java majeure et qu’il croit +être la plus grande île du monde, resta en dehors de ses itinéraires. Il +entendit parler de ses richesses par les marins qui la fréquentaient. +Mais il vit et observa attentivement dans sa station forcée une partie +notable de la côte septentrionale de Sumatra. La faune étrange et +puissante de cette contrée, dont l’intérieur est encore aujourd’hui +plein de mystère, trouva en lui un témoin curieux: l’éléphant +gigantesque, le rhinocéros à la carrure épaisse et massive, l’agile et +innombrable tribu des singes de toute taille qui pullulent dans ses +forêts vierges. Il signale une toute petite espèce de singes qu’on +colportait empaillés à l’étranger sous l’étiquette de «petits hommes qui +viennent d’Inde. Mais c’est grand mensonge, car ils ne sont nullement +hommes.» On avait soin, pour augmenter la ressemblance, de raser le +corps de ces bizarres créatures en leur laissant les poils de la barbe. +Enfin il entendit parler vaguement d’êtres plus singuliers encore. Dans +les retraites boisées de l’intérieur, asile ordinaire de l’orang-outang +(nom qui signifie proprement homme des bois), vivent des hommes, lui +dit-on, qui demeurent en montagnes et sont comme gens sauvages. On lui +assura qu’ils étaient ornés d’une queue aussi longue que celle d’un +chien. + +Tandis que l’intérieur de Sumatra était comme aujourd’hui habité par des +indigènes cannibales au dernier échelon de l’humanité, les populations +malaises de la côte, au contact des marchands arabes, commençaient à +passer au mahométisme. Marco Polo constata au moment de son passage les +progrès de cette propagande alors à ses débuts, qui de proche en proche +a gagné tout l’archipel. De son temps elle n’avait pas encore atteint +Java. Aujourd’hui, toujours en marche, elle entame la Nouvelle-Guinée, +où elle compte parmi les populations papoues quelques prosélytes. Car, +si l’histoire de l’Europe nous montre l’islam arrêté de bonne heure dans +ses progrès vers l’occident, vers l’orient au contraire il n’a pas cessé +de s’avancer; il a cheminé soit par la conquête, soit par les relations +commerciales. Ses progrès continuent encore. + +[Illustration: LE PIC D’ADAM.] + +Après cinq mois d’attente la flotte se mit en route pour Ceylan, où +probablement elle relâcha dans la rade petite et sûre de Colombo. Polo +dit que les indigènes gardent une nudité presque complète. Il s’agit +sans doute des populations primitives de l’île, que les invasions ont +peu à peu refoulées vers l’intérieur et dont quelques individus, aussi +misérables d’esprit que de corps, étaient exhibés, lors du récent voyage +du prince de Galles, à la curiosité européenne. La célébrité de cette +île y avait attiré plusieurs ambassades de Kubilaï. Le roi passait pour +posséder le plus gros rubis qui fût au monde, et les plus magnifiques +promesses du grand khan n’avaient pu le décider à s’en défaire. Mais la +gloire de Ceylan, c’était une haute montagne, «si droite et si raide, +que nul ne peut monter dessus, sinon par des chaînes de fer grandes et +grosses». On voit encore aujourd’hui ces chaînes fixées au roc, près du +sommet du pic d’Adam. + +Le pic d’Adam, plus remarquable par sa forme hardie que par sa hauteur +(2300 mètres), est comme l’Ararat, le Sinaï, le Fousi-Yama des Japonais +et d’autres sommets, un lieu très anciennement consacré. De pieuses +légendes en entretiennent le culte. Sur l’escarpement qui le couronne, +les Sarrasins, dit notre voyageur, prétendent que se trouve le sépulcre +d’Adam, notre premier père. Et les idolâtres disent que c’est le +monument du premier idolâtre du monde, qui eut nom Sagamouni. Les uns et +les autres y viennent de très loin en pèlerinage, comme vont les +chrétiens à Saint-Jacques de Compostelle en Galice. Et encore sur la +montagne sont les dents, les cheveux et l’écuelle du saint personnage. +Kubilaï sollicita et, plus heureux que pour le rubis, obtint à grands +frais une partie de ces reliques. Deux dents, quelques cheveux et +l’écuelle de Sagamouni furent reçus en grande pompe à Cambaluc.--Les +détails de la légende ont un peu changé depuis Polo. Aujourd’hui c’est +une prétendue empreinte de pied qui sur ce sommet célèbre représente +pour les musulmans la trace d’Adam, pour les bouddhistes celle du +fondateur de leur culte et pour les Hindous, piqués à leur tour +d’émulation, celle de leur dieu Siva. La légère saillie de roc qui sert +à l’illusion complaisante des dévots a près de 2 mètres de long. + +Plusieurs fois déjà il a été question dans ce récit des bouddhistes. +Marco Polo a rencontré les sectateurs de cette religion depuis la +Mongolie jusqu’à l’Indo-Chine et Ceylan. Il a vu leurs monastères, leur +clergé, leur cérémonial; il s’est amusé de leurs idoles, «les unes à +quatre têtes, d’autres à quatre mains, d’autres à dix, d’autres à mille +mains, et celles-ci sont les plus vénérées». Mais c’est pour la première +fois qu’il parle, comme on vient de voir, du fondateur de cette +religion, Sagamouni, ou plutôt Sakiamouni, auquel il ajoute le mot +Borcam, synonyme en langue mongole du titre indien par lequel ce +personnage est généralement désigné, _Bouddha_, être éclairé ou divin. +C’est à Ceylan, un des principaux foyers du bouddhisme, au pied du pic +d’Adam, que son histoire lui fut racontée, et le récit fit une profonde +impression sur son esprit. + +[Illustration: BONZES OU PRÊTRES BOUDDHISTES.] + +«Il était, lui dit-on, le fils d’un roi grand et riche. Il était de si +sainte vie, qu’il ne voulait jamais entendre aux choses mondaines ni +consentir à être roi. Et quand son père vit qu’il ne voulait être roi ni +prendre part à aucune affaire, il en fut fort affligé. Il essaya de le +tenter par de grandes promesses, lui offrant de remettre toute +l’autorité royale entre ses mains. Mais il n’en voulait rien, et le père +en avait moult grande douleur, d’autant plus qu’il n’avait pas d’autre +fils que lui à qui il pût laisser son royaume après la mort.»--Le vieux +roi ne sait comment vaincre ce dédain de tous les biens que la vie peut +offrir. Il fait construire pour son fils un palais splendide, toutes les +séductions sont prodiguées, sans que cette âme éprise de pureté sorte de +son indifférence, sans qu’aucun éclair de passion terrestre jaillisse en +elle. + +«Il était si sérieux damoiseau, qu’il n’était jamais sorti du palais; et +ainsi il n’avait jamais vu homme mort, ni personne qui ne fût sain de +tous ses membres. Car son père ne permettait à aucun prix qu’un homme +infirme ou âgé parût en sa présence. Or il advint que ce damoiseau +chevauchait un jour par le chemin, et tout à coup il vit un homme mort. +Il en devint tout ébahi, comme celui qui n’avait jamais vu rien de tel. +Il demanda alors à ceux qui étaient avec lui, quelle chose c’était? Et +ils lui dirent que c’était un homme mort. «Comment, fit le fils du roi, +tous les hommes meurent donc?--Oui en vérité,» lui répondent-ils. Le +damoiseau ne dit rien alors et continue à chevaucher tout pensif. Et +après qu’il eut chevauché un bon moment, il trouva un homme très âgé qui +ne pouvait marcher et qui n’avait dents en bouche, mais les avait toutes +perdues par grande vieillesse. Et quand le fils du roi vit ce vieil, il +demanda quelle chose c’était et pourquoi il ne pouvait marcher. Et ceux +qui étaient avec lui lui dirent que c’était par vieillesse qu’il ne +pouvait plus marcher, par vieillesse qu’il avait perdu les dents. Et +quand le fils du roi eut bien entendu du mort et du vieillard, il +retourne à son palais et dit en lui-même qu’il ne demeurera plus dans ce +monde mauvais, mais qu’il ira chercher celui qui ne meurt jamais, et +celui qui l’a créé. + +«Alors il partit secrètement du palais et s’en alla dans les grandes +montagnes, aux lieux les plus inaccessibles. Et là il demeura très +saintement et menait dure vie, observant grande abstinence, tout à fait +comme s’il eût été chrétien. Car s’il l’eût été, il eût été un grand +saint avec Notre Seigneur Jésus-Christ, à la bonne et honnête vie qu’il +mena!» + +Telle est cette belle légende, presque exactement conforme dans ce récit +aux textes anciens en langue sanscrite où l’on peut aujourd’hui la lire. +On remarquera surtout l’hommage rendu à cette idéale figure par ce +chrétien du XIIIe siècle. Il prouve une largeur d’esprit qui ne saurait +surprendre chez un homme qui a tant vu et qui savait si bien observer. +Il y a dans le monde à l’heure présente 350 ou 400 millions d’hommes +pour lesquels la légende et les enseignements du Bouddha sont parole +sacrée. Dominant en Mongolie, au Tibet, au Népal, à Ceylan, dans +l’Indo-Chine, en Chine où il est une des trois religions officielles, au +Japon, le bouddhisme est probablement, de toutes les religions qui se +partagent l’humanité, celle qui compte encore le plus d’adhérents. + +Après ce séjour à Ceylan l’expédition se dirigea vers la péninsule +indienne. Elle reconnut son extrémité méridionale, le cap Comari +(Comorin), «moult sauvage lieu». C’est là que nos voyageurs disent avoir +aperçu de nouveau à l’horizon l’étoile tramontane ou polaire, qu’ils +avaient perdue de vue depuis Sumatra. On peut en conclure qu’ils avaient +navigué directement de Sumatra à Ceylan et de Ceylan au cap Comorin. +Comme il n’est pas probable qu’ils se détournèrent alors de leur route +pour visiter les ports de la côte orientale ou de Coromandel, il est +évident que la description qu’en donne Marco Polo se rapporte aux +souvenirs de son premier voyage. La flotte, après avoir doublé le cap +Comorin, paraît avoir directement cinglé vers l’estuaire d’Ely, près de +la moderne Cananore, sur la côte occidentale ou de Malabar, où quelque +circonstance la força de relâcher. C’est ce que Marco laisse entendre en +signalant entre Comorin et Ely une distance directe de 300 milles. + +Laissons donc un moment à son sort le vaisseau qui ballotte la fiancée +du souverain de la Perse, et voyons ce que Marco Polo nous apprend sur +les parties de l’Inde qu’il eut occasion de visiter, soit à son premier +voyage, soit au second. + +Ce n’est pas la région la plus anciennement civilisée de l’Inde, la +plaine du Gange et les antiques villes qu’arrose ce fleuve, que connut +le Vénitien. Il ne pénétra pas, comme en Chine, dans l’intimité de cette +civilisation vénérable qui a eu son foyer dans le nord de la péninsule, +et qui lui aurait également donné à cette époque le spectacle d’une +grande société pacifique aux prises avec les invasions étrangères. +Toutefois les contrées qu’il décrit ont eu aussi leur signification dans +les destinées historiques de l’Inde. C’est d’une part la grande province +de _Maabar_, c’est-à-dire l’ensemble des États qui occupaient la côte de +Coromandel en se prolongeant jusqu’au cap Comorin au sud; de l’autre, le +pays de _Mélibar_ ou Malabar, qu’il ne faut pas confondre avec le +précédent et dont le nom s’applique encore au moins en partie à la côte +occidentale de la péninsule. Là se trouvaient les seuls ports de l’Inde +qui depuis longtemps entretenaient des relations avec les pays +lointains, des États essentiellement commerçants et maritimes dont les +noms étaient déjà familiers aux géographes de l’antiquité. Pendant une +longue période de son histoire l’Inde ne conserva que par eux un contact +avec le monde extérieur. Ainsi ces côtes méridionales furent les seules +parties de son territoire qui n’échappèrent point à la propagande +chrétienne des premiers siècles. Quand Marco parcourut la province de +Maabar, il vit une petite ville, englobée aujourd’hui dans un faubourg +de Madras, où se trouvait le corps de «Monseigneur saint Thomas». Ce +saint homme venu de l’Occident passait pour avoir évangélisé l’île de +Socotora, encore chrétienne au temps de Polo, musulmane aujourd’hui, et +prêché la foi nouvelle à Malabar et Coromandel. Notre voyageur visita +les communautés chrétiennes groupées autour de ce lieu de pèlerinage. Il +les retrouverait encore, faible minorité fidèle à elle-même, à l’endroit +où il les vit. Sur un nombre de 600 000 chrétiens qui, d’après le +recensement de 1872, représente tout le christianisme indigène de +l’Inde, 500 000 environ habitent la présidence de Madras. + +Parmi les produits qui attiraient le commerce vers les parages +méridionaux de l’Inde, l’un des plus recherchés était les perles. Les +pêcheries se trouvent, dit-il, dans un golfe qui est entre Ceylan et la +terre ferme, où il n’y a que dix à douze pieds d’eau et parfois pas plus +de deux: c’est le golfe de Manaar. Chaque année en avril un certain +nombre de navires frétés par diverses associations de négociants +apparaissaient dans le golfe et s’y tenaient à l’ancre jusqu’à la fin de +mai. Des canots détachés amenaient les compagnies de plongeurs +jusqu’au-dessus des bas-fonds où la présence des huîtres perlières était +signalée. Marco Polo assista sans doute à leurs opérations. «Ces hommes +vont sous eau jusqu’au fond, où il n’y a que quatre à douze pieds d’eau, +et y demeurent tant qu’ils peuvent. Et ils trouvent les coquilles qui +contiennent les perles. Ces coquilles sont faites comme les huîtres. On +trouve dans leur intérieur des perles grosses et menues, car ces perles +sont fichées en la chair de ces coquilles.» La pêche était généralement +abondante; mais il fallait en déduire un dixième à titre de redevance au +roi du pays, et encore un vingtième «pour les hommes qui enchantent les +grands poissons, afin qu’ils ne fassent pas mal aux hommes qui vont sous +l’eau pour trouver les perles». Ces habiles gens en possession du secret +pour écarter les requins étaient les brahmanes. Comme, à ce qu’il +paraît, l’enchantement n’était efficace que pour le jour où il était +prononcé, on voit qu’il était impossible de se passer de leurs services. + +Le port où se concentraient les transactions commerciales de cette +partie du Maabar, était Cail, localité aujourd’hui déchue située à l’est +du cap Comorin à peu de distance de la ville de Tuticorin. C’est là +qu’arrivaient les navires d’Ormuzd, de Keich, d’Aden et de toute +l’Arabie, chargés de chevaux et d’autres marchandises. Le roi, qui +aimait fort les étrangers, était membre d’une dynastie composée de cinq +frères, qui se partageait alors le Maabar. Il allait presque entièrement +nu, comme tous ses sujets, car «sachez qu’en toute cette province il n’y +a ni tailleurs ni couturières». Mais autour de son cou brillait un +collier de saphirs, rubis et émeraudes; trois bracelets d’or entouraient +ses bras; il en avait aussi aux jambes et aux doigts des pieds. «Ce +qu’il porte sur lui d’or, de pierres et de perles vaut plus d’une cité.» +Cette châsse vivante était encore ornée d’un chapelet de cent quatre +perles qui, attaché au collier, pendait sur la poitrine. «Ce nombre de +cent quatre est parce qu’il lui faut chaque jour dire cent quatre fois +la même oraison à ses idoles.» + +N’est-ce pas ainsi qu’on se figure le Zamorin, ce monarque indien qui +accueillit Vasco de Gama à Calicut, et les ancêtres de ces rajahs +hindous dont les harnais et les armes, naguères étalés sous nos yeux à +l’exposition de Paris, nous transportaient en pleine féerie orientale? + +«Quand le roi meurt et qu’on le met au feu pour le brûler selon l’usage, +les fidèles barons attachés à sa personne se jettent au feu avec lui et +se laissent brûler. Car ils disent qu’ils ont été ses compagnons en +cette vie et qu’ils doivent l’être aussi dans l’autre, et lui tenir +compagnie.» Cet usage n’était pas particulier à l’Inde; d’autres peuples +l’ont pratiqué dans l’antiquité. Mais voici une coutume essentiellement +indienne: «Il y a des femmes qui, lorsque leur mari est mort et déposé +sur le bûcher, se brûlent avec lui; et les femmes qui font cela sont +moult louées de tous.» Ces sacrifices volontaires, appelés _suttis_, +sont une des superstitions contre lesquelles le gouvernement anglais de +l’Inde a le plus de peine à lutter. + +Marco Polo remarqua la vénération que les Hindous ont pour le bœuf. +Beaucoup, dit-il, n’en mangeraient pour tout au monde et ne le tueraient +d’aucune manière. On sait que la grande insurrection de 1857 éclata sur +le seul bruit que les cartouches distribuées aux cipayes ou soldats +indigènes étaient enduites de graisse de vache. Il observa toutefois +qu’une certaine classe s’affranchissait de ces scrupules d’abstinence: +remarque parfaitement juste, qui s’applique aux _parias_, ou +_hors-caste_ de la société hindoue. Mais il n’entra pas assez +profondément dans la connaissance du pays pour se rendre compte de ce +système fort compliqué de castes qui enferme la population presque +entière. Il entendit parler des brahmanes; il en vit, portant comme +signe distinctif le cordon brahmanique; mais ses idées sur leur rôle et +leur condition manquent de justesse. Quant aux moines mendiants de +l’Inde, à ces _fakirs_ qu’on y rencontre encore assez communément dans +les foires, les lieux de pèlerinage ou près des sanctuaires renommés, on +les reconnaît aisément quand il parle d’hommes «vivant dans le jeûne et +l’abstinence, couchant sur la terre nue et allant sans vêtements, parce +que, disent-ils, nous vînmes tout nus dans ce monde.» + +La côte occidentale ou de Malabar était le centre du commerce des +épices. Le principal marché se tenait alors à Coilum (aujourd’hui Kollam +ou Quilon); Polo le visita lors de son premier voyage, chargé sans doute +de quelque négociation commerciale et politique par Kubilaï. En effet +les marchands du Manzi, comme ceux d’Arabie, y venaient régulièrement +avec leurs nefs et y faisaient moult grand gain. Tant que durèrent ces +relations, les ambassades chinoises se montrèrent fréquemment à Coilum. +On y cherchait un bois de teinture appelé _brésil_, qui croît dans le +pays comme dans la contrée d’Amérique auquel les Portugais donnèrent ce +nom, le gingembre, même l’indigo, mais surtout le poivre. Ce produit si +important dans l’histoire du commerce ne vient dans l’Inde que sur la +côte de Malabar. «Sachez, dit le Vénitien, que ce sont des arbres +domestiques; on les plante, et on recueille le poivre aux mois de mai, +juin et juillet. C’est en effet après le commencement des pluies que se +fait la première récolte; alors les baies, réunies en grappes, prennent +la teinte rouge qui est le signe de leur maturité. La plante elle-même, +de nature grimpante, est enroulée autour de pieux hauts de dix à douze +pieds, de sorte que les jardins où elle est cultivée, offrent quelque +ressemblance avec nos houblonnières. Après Coilum, principal entrepôt, +le commerce des épices était encore florissant à Ely, enfin à Calicut, +qui plus tard devint le marché prépondérant de Malabar. C’est là que +dans la mémorable journée du 20 mai 1498 mouillèrent les vaisseaux de +Vasco de Gama. Deux cents ans auparavant, Marco Polo, s’adressant à ses +compatriotes, disait: «C’est de ce pays que l’épicerie est exportée soit +vers Manzi, soit vers Aden ou Alexandrie. Mais pour un navire qui va +dans cette dernière direction, il y en a dix qui prennent la +première;--et ceci est moult grand fait.» Il y avait dans cette +révélation répétée avec insistance un conseil indirect que Venise eut +tort de ne pas suivre. Si elle avait devancé les Portugais dans la voie +où ils s’engagèrent plus tard, la révolution qui déplaça les directions +générales du commerce, se serait accomplie à son profit, au lieu d’être +le signal de sa décadence. + +Les grands ports sont par excellence des lieux d’informations +géographiques. Dans ceux du Malabar, Marco Polo recueillit beaucoup de +renseignements, mêlés il est vrai de fables, sur les diverses contrées +entre lesquelles le commerce arabe établissait des relations. Il y +entendit parler non seulement d’Aden, le grand entrepôt interdit aux +chrétiens, d’où les marchandises de l’Inde gagnaient la mer Rouge et par +le désert le Nil et la Méditerranée, mais de l’Abyssinie, le royaume +chrétien où plus tard on crut encore trouver le prêtre Jean, de +Zanzibar, de Madagascar, et même de deux îles appelées «mâle et femelle, +parce qu’en l’une ne demeurent que hommes, et en l’autre que femmes». +Les navires arabes ne s’aventuraient pas au delà de Madagascar. On lui +rapporta qu’il y avait le long de cette île un courant si fort vers le +midi, que ceux qui iraient ne pourraient plus retourner. C’est le +courant de Mozambique, qui est en effet un des plus rapides que l’on +connaisse. + +Cependant la flottille qui ramenait en Perse Marco Polo et ses +compagnons dut pendant les premiers mois de l’année 1293 profiter de la +saison favorable pour continuer son voyage vers le nord le long de la +côte occidentale de la péninsule. Mais encore une fois l’approche de la +mousson d’été la surprit, avant qu’elle eût le temps d’atteindre le +voisinage du golfe Persique, où son influence cesse de se faire sentir. +C’est sans doute à la hauteur de Tana, à l’entrée du golfe où s’élève +aujourd’hui la grande métropole commerciale de Bombay, qu’elle fut +forcée de suspendre sa route. Sur cette côte le moment où la mousson du +sud-ouest s’apprête à remplacer celle d’hiver est un moment très +critique pour la navigation. C’est ce qu’on appelle le renversement de +la mousson; phénomène accompagné d’ordinaire par des orages et parfois +par de redoutables cyclones. A cette époque de l’année toute navigation +était autrefois interrompue; les navires rentraient dans les ports et +s’y tenaient, tant que le vent du sud-ouest se déchaînait avec la +violence qui accompagne et qui suit son établissement. Encore +maintenant, à Bombay, les règlements du port interdisent la sortie à +tous les bateaux indigènes depuis le 25 mai jusqu’à la fin d’août. + +Ces circonstances expliquent la lenteur et les retards du voyage. Tana, +dans l’île Salsette, était à cette époque un port assez commerçant, le +seul qui sur une étendue de 2 à 300 kilomètres offrît un abri sûr et +commode aux navires. Marco Polo montre, par la précision de ses +renseignements sur le pays et ses habitants, qu’il a mis le pied sur +cette partie du littoral indien. Ce fut sans aucun doute une des étapes +de ce dernier voyage. + +Cette longue traversée devait pourtant avoir un terme. La fin de la +mousson d’été, de la saison des orages et des pluies, donna le signal du +départ. C’est dans un des derniers mois de 1293 que la brillante troupe +qui avait quitté près de deux ans auparavant le port de Zaïton, +débarqua, bien diminuée, à celui d’Ormuzd. Bien des compagnons étaient +restés en route: deux des trois barons mongols envoyés en ambassade +étaient morts. Mais les Vénitiens avaient aussi vaillamment échappé aux +périls de la mer qu’à ceux de la terre. Ils abordaient sains et saufs +sur ce rivage d’Ormuzd, qui avait été dix-huit ans auparavant une des +étapes de leurs pérégrinations à travers le monde, et ils avaient la +joie d’avoir heureusement mené à fin leur délicate mission. Car la +princesse Cogatra avait, elle aussi, résisté à toutes les épreuves de ce +périlleux voyage. Elle arrivait dans le territoire de son futur époux +pleine d’affection et de reconnaissance pour les protecteurs qui +n’avaient cessé de veiller sur elle. «Chacun des trois était regardé par +elle comme un père, et elle leur obéissait en conséquence.» + +Malheureusement cet époux n’avait pas attendu la fiancée qui lui était +amenée de si loin. Argoun-khan était mort depuis plus d’un an, quand +l’ambassade nuptiale arriva en Perse. Son frère lui avait succédé sur le +trône. Mais il y avait dans le Koraçan, ou _pays de l’Arbre sec_, un +fils du défunt nommé Gazan: c’est à lui que, sur le conseil du +souverain, fut amenée la princesse mongole. Elle devint sa femme et +reine bientôt après, lorsque Gazan monta à son tour sur le trône. Mais +la pauvre Cogatra ne devait pas jouir longtemps de son élévation, car +elle mourut deux ans après. + +La jeune dame versa des larmes quand les trois Vénitiens, leur mission +terminée, prirent congé d’elle. Elle leur fit donner, suivant l’usage +mongol, quatre tables d’or de commandement. Ils revinrent alors à +Tauris, capitale de l’empire mongol de Perse, où le souverain les reçut +avec honneur. Nos voyageurs, grâce à lui, purent traverser le pays avec +sécurité, disposant de tout sur leur passage et accompagnés d’une +escorte forte parfois de deux cents hommes. + +«Et que vous dirai-je? Quand ils furent partis, ils chevauchèrent tant +que ils vinrent à Trapésonde, et puis vinrent à Constantinoble, et de +Constantinoble à Négrepont, et de Négrepont à Venisse. Et ce fut en l’an +douze-cent-quatre-vingt-quinze de l’incarnation de Crist.» + +CONCLUSION + +La fin de ses voyages ne fut pas pour Marco Polo la fin de ses +aventures. Nous avons déjà raconté celle qui détermina la composition de +son livre. Après un an de captivité à Gênes, il revint en 1299 dans sa +patrie, et désormais sa vie change d’aspect. Il se fixe définitivement +et contracte une union qui le rendit père de trois filles. Son père +mourut avant son oncle Maffeo. Quant à lui, fidèle à sa patrie et à son +foyer, il échappe à l’histoire, qui ne parvient à obtenir sur la +dernière moitié de sa vie que quelques renseignements fugitifs. Son nom +a été retrouvé dans plusieurs actes publics conservés à Venise. Dans +l’une de ces pièces il est cité comme caution; suivant une autre il est +engagé dans un procès contre un agent commercial infidèle; une autre +fois il sollicite une décision sur une question de mur mitoyen. L’ancien +préfet de Yanguy, l’ambassadeur et le conseiller de Kubilaï-khan était +redevenu un riche et paisible patricien de Venise. + +On apprend toutefois avec plaisir qu’il se préoccupait d’améliorer et de +répandre le récit de ses voyages. En 1307 il y avait à Venise un +gentilhomme français, nommé Thibault de Cépoy, qui remplissait une +mission au nom de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. Il fit la +connaissance du célèbre voyageur et reçut de lui en témoignage de bon +souvenir une copie nouvelle et corrigée de sa relation. + +Il mourut en 1324, à l’âge de soixante-dix ans. Son testament, écrit le +9 janvier 1324, quand il était déjà atteint de la maladie qui l’emporta, +existe à la bibliothèque de Saint-Marc de Venise. Cette pièce, dont les +clauses sont nombreuses, institue héritières sa femme et ses filles et +énumère différents legs soit à des hôpitaux et à des couvents, soit aux +confréries et associations dont il était membre. Tout y est réglé avec +la rigueur d’un livre de compte. Un siècle plus tard, en 1417, le nom +des Polo s’éteignit avec le dernier rejeton mâle de la famille. Le +palais lui-même, la _Corte del Milione_, fut dévoré par un incendie à la +fin du XVIe siècle. A la place où il s’élevait fut construit au siècle +suivant un théâtre qui existe encore sous le nom de théâtre Malibran. +Une inscription latine sur une tablette qu’un admirateur de Polo a fait +placer en 1827 entre le théâtre et la _Corte Sabbionera_, consacre ce +souvenir. De l’édifice lui-même tout a disparu, sauf une précieuse +relique: un arceau sculpté dans le goût du XIIIe siècle, avec quelques +fragments moins importants, mais dont la provenance paraît authentique. +Certes ni les monuments, ni les grands souvenirs ne manquent à Venise; +les glorieux débris du passé frappent presque à chaque pas celui qui +visite cette reine déchue de l’Adriatique; il en est peu cependant qui +ouvrent à la pensée un plus vaste horizon que ces faibles restes, +d’apparence insignifiante, qui ont appartenu à la maison du voyageur. + +Le _Livre des merveilles du monde_, ou plus simplement le _Livre de +Marco Polo_ assure à son auteur une des premières places parmi ceux qui +ont contribué à faire connaître à l’homme le globe où il vit. On est +étonné, en lisant sa relation, du nombre de contrées qu’il a visitées et +des distances qu’il lui a été donné de parcourir. Si pourtant le mérite +d’un voyageur ne se mesurait qu’à l’étendue et à la longueur des +voyages, il ne serait pas impossible d’en trouver, même de son temps, +qui lui ont été supérieurs. En 1325 un musulman de Tanger, dans le +Maroc, nommé Ibn-Batouta, partit de sa ville natale, et, pendant une +période d’environ trente années que durèrent ses voyages, parcourut +l’Asie depuis la Mecque jusqu’à Bokara, de Bokara à Calicut, de Calicut +à Zaïton, et, sans compter les bords du Volga et l’Espagne qu’il visita +aussi, pénétra en Afrique jusqu’à Timbouctou, le célèbre marché situé au +sud du Sahara, près des bords du Niger. De pareilles pérégrinations, +parmi celles dont le récit nous est parvenu, dépassent encore tout ce +que Marco Polo a osé. + +Mais il y avait dans le Vénitien non seulement un voyageur intrépide, +avisé, plein de ressources, mais un observateur sagace et méthodique. A +six siècles de distance nous trouvons dans son livre une fidèle image de +l’Asie à cette époque. Elle nous apparaît au sortir de la révolution +accomplie par la conquête mongole, avec ses divisions politiques, ses +principales religions, ses peuples nettement caractérisés. La Chine s’y +révèle à ce moment critique et singulier de son histoire où, en échange +de l’ascendant que sa civilisation exerce sur ses conquérants, elle +semble recevoir d’eux une sève nouvelle, une force d’expansion qu’elle +n’avait pas connue depuis longtemps. Marco Polo a été pour sa part +associé à ce mouvement; cet Européen a joué son rôle, non sans éclat, +dans les évènements politiques qui s’accomplissaient au XIIIe siècle sur +les bords du fleuve Bleu et sur les frontières les plus reculées de +l’empire mongol. + +Parcourant avec lui les routes de l’intérieur de l’Asie, nous +reconnaissons à des traits caractéristiques, à une description sobre +mais bien frappée, la Perse avec ses plateaux, ses déserts, ses étages +de végétation et de climat, l’Asie centrale avec les contrastes de ses +riantes vallées, de ses hautes solitudes et des mers de sable qui +semblent l’isoler du reste du monde. Puis ce sont les steppes mongoles, +les vastes plateaux giboyeux où il nous entraîne à la suite des grandes +chasses de Kubilaï-khan. Suivons toujours notre guide, et nous +visiterons avec lui les grasses plaines où, parmi les fleuves, les +canaux et les marécages, se pressent les villes du Manzi et s’entassent +de vraies fourmilières humaines. Voici enfin les âpres montagnes, +pleines de richesses mystérieuses, qui séparent la Chine de ses voisins +barbares; et pour compléter le tableau, l’Inde et l’archipel de la +Sonde, avec les produits aromatisés et enivrants que la nature y +prodigue et qui sont le secret de leur climat. + +Aussi, à mesure qu’à notre tour nous pénétrons davantage dans la +connaissance de l’Asie, le livre de Polo semble grandir en intérêt. Les +explorations modernes lui servent de commentaires; les voyageurs qui de +nos jours ont parcouru les pays visités par le Vénitien ont été les +premiers et les plus empressés à rappeler vers ses récits l’attention du +public. On ne pourrait assurément imaginer un meilleur témoignage en +faveur des descriptions de Marco Polo. + +On peut dire que nous sommes aujourd’hui mieux en mesure d’apprécier ce +livre que ne l’étaient les générations qui, aux XIVe et XVe siècles, en +firent leur lecture favorite. Le théâtre des explorations de Marco Polo +est suffisamment connu dans son ensemble pour que les indications du +voyageur se coordonnent avec nos propres renseignements; et si plusieurs +parties de la relation restent encore obscures pour nous, l’incertitude +est circonscrite en des limites précises que restreindront peu à peu des +découvertes et des explorations nouvelles. Mais les contemporains du +grand voyageur n’avaient pas les mêmes moyens que nous pour se guider à +travers les nouveautés dont il venait enrichir la science géographique. +Pour fixer à leur place les pays et les peuples dont ils lisaient +l’énumération, il aurait fallu autre chose qu’une vague indication +d’itinéraire et de journées de «chevauchées». Des mesures astronomiques +déterminant la position de ces différentes localités sur la sphère +terrestre eussent été nécessaires. C’est à cette condition qu’une +découverte devient fixe et définitive. Elles manquaient malheureusement, +non par la faute du voyageur, mais de l’imperfection de la science +d’alors. Il ne faut donc pas s’étonner si peu à peu, à partir du moment +où les routes intérieures de l’Asie cessèrent d’être fréquentées par les +Européens, un voile d’obscurité s’étendit sur les découvertes de Marco +Polo, si trop souvent ses indications flottèrent confusément devant les +yeux des faiseurs de cartes et se réduisirent à des noms qu’on ne savait +où placer. + +Cependant le bénéfice de ces belles explorations ne fut pas perdu; et ce +serait une grave erreur que de méconnaître l’influence qu’elles ont +exercée sur le progrès des connaissances géographiques. Sans doute les +récits de Messer Milione rencontrèrent quelques incrédules. Plusieurs ne +virent dans ce livre qu’une lecture amusante, digne d’être classée à +côté des narrations extravagantes d’un prétendu voyageur de ce temps, le +célèbre et peu véridique chevalier de Mandeville. Quelques lecteurs +furent peut-être du même avis que le copiste d’un des manuscrits qui +nous sont parvenus du livre de Marco Polo. Ce scribe de mauvaise humeur +a pris la peine de déclarer en tête de son travail qu’il s’est livré à +cette tâche pour se distraire et passer le temps, mais au fond sans +croire un mot de toutes ces histoires. + +La grande majorité ne jugea point ainsi. Ce qui le prouve, c’est que les +meilleures cartes du XIVe siècle et même des siècles suivants +empruntèrent à la relation vénitienne, comme au répertoire le plus sûr, +les noms dont elles couvrent la partie centrale et orientale de l’Asie. +Il y a à la Bibliothèque nationale de Paris une carte célèbre, composée +en 1375, qu’on appelle carte Catalane, parce qu’elle est rédigée dans +cette langue. Dans cette œuvre très sérieusement étudiée, la plupart des +noms qui se rapportent à l’extrême Orient sont tels que Polo les a +transmis, et il s’en trouve dans le nombre qu’aucun autre que lui n’a +mentionnés. + +On peut donc affirmer que le livre dont il est question contribua à +mettre en lumière deux faits importants et pleins de conséquence. +Auparavant on se figurait volontiers le monde comme se partageant à peu +près également entre l’Europe et l’Afrique d’une part, l’Asie de +l’autre, Jérusalem occupant le centre. Désormais on ne douta plus de la +grande extension du continent asiatique vers l’est. On exagéra même ce +prolongement oriental, du moins par rapport aux dimensions supposées du +globe terrestre; et il devait un jour se trouver un homme qui soutint +que l’orient de l’Asie et l’occident de l’Europe ne devaient pas sur +notre sphère être séparés par un bien long intervalle, et qu’en +gouvernant vers l’occident à travers l’Atlantique, on ne pouvait manquer +d’aborder bientôt au Catai et à Zipangu. Cet homme fut Christophe +Colomb, et son illusion devint le principe de son immortelle découverte. + +Les lecteurs de Polo n’oublièrent pas non plus cette révélation d’une +grande société civilisée, en possession d’immenses richesses, aux +confins orientaux de l’ancien monde. D’autres après Marco Polo +décrivirent ces contrées favorisées; personne ne l’avait fait avant lui. +Ces descriptions portèrent leur fruit. L’idée de trouver accès dans la +partie du monde où se réunissait ce que le concours de la nature et de +l’industrie humaine offre de plus merveilleux, les plus belles villes, +les plus florissants marchés, les perles, les diamants, les parfums, les +aromates, l’or surtout, ce mot qui revient si souvent dans la relation, +devint plus tard un aiguillon puissant pour l’esprit de découvertes. +C’est à l’attrait de cette terre promise qu’obéirent les grands +explorateurs de la fin du XVe siècle. + +Ajoutons néanmoins que ces résultats ne furent pas dus seulement à un +voyageur et à son livre. Si après Marco Polo personne n’avait pénétré en +Chine, visité ce qu’il avait visité, décrit ce qu’il avait décrit, +peut-être son témoignage aurait-il perdu de son crédit et assurément de +son influence. Mais le demi-siècle qui suivit son retour fut un temps de +grands voyages, et si Polo avait eu des prédécesseurs, les successeurs +non plus ne lui manquèrent pas. + +Les appels répétés du souverain mongol de la Chine vers le monde +chrétien de l’Occident ne restèrent pas tout à fait sans réponse. Il +existe des lettres écrites par le pape Nicolas IV «à son très cher fils +Kubilaï». Leur ton indique la familiarité des rapports qui s’étaient +établis entre le grand khan et l’Apostole de Rome, et qui se maintinrent +sous leurs successeurs. L’Église se décida enfin à entrer dans la voie +que semblait, dès le début de son règne, lui tracer Kubilaï. + +Le voyage devant lequel reculaient des missionnaires en 4271 leur devint +familier vingt ans plus tard. + +Marco Polo n’avait pas encore quitté la Chine, quand un franciscain +nommé Jean de Montecorvino, depuis plusieurs années missionnaire en +Perse, reçut de Nicolas IV une lettre qui l’accréditait auprès du grand +khan et s’embarqua à Ormuzd pour se rendre en Chine. C’était en 1291; +mais il fit un long séjour chez les chrétiens de la côte méridionale de +l’Inde, de sorte que son arrivée à Cambaluc n’eut lieu qu’en 1305. +Favorablement accueilli par le successeur de Kubilaï, il fonda dans +cette capitale la première communauté catholique qu’ait connue la Chine. +On vit alors à Pékin des églises, des couvents, des établissements +latins. Le principal édifice s’éleva à côté même et comme sous la +protection du palais impérial; et pendant un séjour qui dura jusqu’à sa +mort (1328), Montecorvino fut, sous le titre d’archevêque, un des +personnages honorés et considérables de Cambaluc. Le pape pourvut +ensuite à son remplacement, car déjà cette lointaine chrétienté avait +reçu un commencement d’organisation. La ville de Zaïton avait été érigée +en évêché suffragant de Cambaluc; plusieurs prélats latins s’y +succédèrent, et de là des missionnaires se répandirent dans les grandes +villes du Manzi. L’un d’eux, Oderic de Pordenone, nous a laissé une +description de Quinsai qui confirme celle de Marco Polo. + +Par les rapports que ces divers religieux adressaient en Europe, une +foule de renseignements ne tardèrent pas à s’y répandre sur le Catai, le +Manzi, et même en général sur l’Asie. En 1307 un abbé de prémontrés, +d’origine arménienne il est vrai, Hayton de Gorigos, écrivit, du fond de +son monastère établi à Poitiers, sans connaître la relation de Marco +Polo, une description de l’Asie qui montre combien dès cette époque les +sources d’information étaient abondantes sur ce continent. + +Lorsque Montecorvino se rendit en Chine, il avait pour compagnon un +marchand italien qui arriva avec lui à Cambaluc et y fit fortune. Les +marchands ne profitèrent pas moins que les missionnaires des facilités +offertes aux Occidentaux. Malheureusement ils écrivaient moins, et nos +renseignements sur cet important épisode de l’histoire du commerce sont +très incomplets. On apprend indirectement qu’en 1326 un groupe de +négociants génois était établi à Zaïton, et que les franciscains avaient +construit dans cette ville un entrepôt pour le commerce européen, signe +évident de relations non pas fortuites, mais plus ou moins régulières. +Peut-être, si les renseignements nous étaient mesurés d’une façon moins +avare, trouverait-on matière à de curieux rapprochements. C’est ainsi +qu’à travers des indications malheureusement trop fugitives se laisse +entrevoir une carrière à quelques égards semblable à celle de nos +aventureux Vénitiens. Il s’agit cette fois d’un Génois, nommé Andalo di +Savignone, que la confiance d’un successeur de Kubilaï charge d’une +mission en Occident, et qui en 1338 refait le voyage de la Crimée au +Catai. On se rendait en Chine soit par la voie de Perse et la mer, soit +par l’intérieur de l’Asie. Un document précieux nous montre que vers +1340 les marchands italiens allaient et venaient librement par caravanes +de Caffa sur la mer Noire ou de la Tana sur la mer d’Azof à Cambaluc et +à Quinsai. Nous avons ce qu’on pourrait appeler le _Guide du voyageur_ +entre la Crimée et la Chine. C’est une notice rédigée à cette époque par +Balducci Pegolotti, employé d’une puissante maison de commerce +florentine et très familier avec les choses du Levant. L’auteur indique, +d’après les renseignements qu’il a recueillis, l’itinéraire, les étapes +principales avec les distances, et donne diverses recommandations +pratiques. On y voit que le voyage durait environ huit mois. La route +était parfaitement sûre, excepté dans les intervalles d’interrègne; la +seule partie du trajet qui offrit parfois quelques dangers, faciles +d’ailleurs à conjurer, était celle de la mer d’Azof au Volga. Arrivés au +Catai, les marchands étaient tenus, comme au temps de Marco Polo, +d’échanger leur numéraire contre les billets de banque du grand khan. +Une des vignettes de la carte Catalane de 1375 représente une de ces +caravanes marchandes faisant la route ordinaire de Crimée en Chine. Des +conducteurs à pied suivent les chameaux chargés des ballots de +marchandises; les négociants sont à cheval et charment par la +conversation ou par le sommeil les ennuis de la route. + +[Illustration: UNE CARAVANE DE MARCHANDS SE RENDANT DE SARAI A QUINSAI, +DANS LA CARTE CATALANE.] + +Il est probable cependant qu’à l’époque où la carte Catalane fut +exécutée ces voyages n’étaient déjà plus qu’un souvenir. Vers le milieu +du XIVe siècle les évènements prirent en Asie une fâcheuse tournure. +Tant que les princes mongols de l’Asie centrale étaient restés fidèles +aux vieilles coutumes qui leur tenaient lieu de religion, sans prendre +parti entre les cultes ennemis qui divisaient l’humanité, il n’y avait +pas eu péril pour les chrétiens sur leur territoire. Mais peu à peu +l’islam les gagna à sa cause, et dès ce moment les Européens virent se +dresser devant eux cette redoutable barrière de fanatisme qui nous ferme +encore une partie de l’Asie et de l’Afrique. Tout rapport enfin devint +impossible quand la Chine à son tour eut rompu avec la dynastie et la +politique mongoles. En 1368 une insurrection nationale chassa les +descendants de Gengis, et, dans la réaction qui suivit la crise, la +Chine rendue à elle-même s’isola avec un redoublement de rigueur. Il ne +fut plus question désormais d’église chrétienne à Pékin, d’entrepôts à +Zaïton, de caravanes européennes à travers l’Asie. On éprouve quelque +surprise à constater de quelle séparation absolue fut suivi ce +rapprochement qui avait duré près d’un siècle. + +La Chine redevint pour deux cents ans un livre entièrement fermé. Quand, +au XVIe siècle, les Européens entrèrent de nouveau, cette fois par mer, +en rapport avec elle, il s’écoula encore assez longtemps avant qu’ils +reconnussent, à travers les noms différents qui s’offraient à eux, la +célèbre contrée décrite autrefois par Marco Polo. + +C’en était fait du grand essor de découvertes qui pendant un siècle +avait entraîné les Européens sur les routes de l’extrême Orient. Ces +lointains horizons s’enveloppèrent encore une fois de brume, comme on +voit, dans les montagnes, des sommets un moment découverts se voiler de +nouveau. Mais la popularité du livre de Polo ne fit que grandir dans cet +intervalle d’obscurité. Toute autre source d’information étant pour +longtemps tarie, c’est par l’intéressant récit du Vénitien que fut +conservé en Europe le souvenir des contrées perdues. Toute une période +de voyages finit par se résumer en son nom, se personnifier en lui. En +réalité Marco Polo n’est pas le seul, mais il est assurément le plus +grand des explorateurs qui, dans la seconde moitié du XIIIe siècle et la +première moitié du siècle suivant, firent connaître le continent +asiatique. Dans l’enchaînement logique des découvertes, l’exploration de +l’Asie prépara celle de l’Amérique. Il faut donc regarder comme un +moment très important dans l’histoire de la connaissance du globe la +période pendant laquelle s’accomplirent ces voyages, et qui nous a +laissé des monuments tels que la relation de Rubrouck et le livre de +Marco Polo. + + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + INTRODUCTION. I.--Messer Milione 5 + II.--Le livre de Marco Polo 6 + + PREMIÈRE PARTIE.--LES VOYAGES ANTÉRIEURS. + + I.--Le port de Soldaie et l’empire mongol 15 + II.--Les peuples des steppes 23 + III.--Rubrouck à Caracorum 35 + IV.--Nicolo et Maffeo Polo 43 + + DEUXIÈME PARTIE.--LES VOYAGES DE MARCO POLO. + + I.--Marco Polo 53 + II.--Les voies de l’Asie occidentale 57 + III.--Pamir 75 + IV.--L’Asie centrale 89 + V.--La cour et le gouvernement de Kubilaï-khan 103 + VI.--La première mission de Marco Polo 121 + VII.--Le Manzi et sa capitale 137 + + TROISIÈME PARTIE.--LE RETOUR. + + I.--Le départ de Chine 157 + II.--Les Indes 163 + + CONCLUSION 181 + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + +PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78165 *** diff --git a/78165-h/78165-h.htm b/78165-h/78165-h.htm new file mode 100644 index 0000000..6ff3dcc --- /dev/null +++ b/78165-h/78165-h.htm @@ -0,0 +1,5710 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> +<meta charset="utf-8"> + <meta name="viewport" content="width=device-width, initial-scale=1"> + <title>Marco Polo, son temps et ses voyages | Project Gutenberg</title> + <link href="images/cover.jpg" rel="icon" type="image/x-cover"> + <style>@media screen { + body { + margin-left: 8%; + margin-right: 8% + } + } +.fss { + font-size: 75%; + } +p { + text-align: justify; + line-height: 1.2em; + text-indent: 1.5em; + margin: 0.3em 0 + } +h1 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 1em 0 + } +h2 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 4em 0 2em 0 + } +h3 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 3em 0 1.5em 0 + } +div.c, p.c { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + text-indent: 0; + margin: 1em 0 + } +.xlarge { + font-size: 150% + } +.small { + font-size: 90% + } +.xsmall { + font-size: 80% + } +small { + font-size: 80%; + letter-spacing: 0.05em + } +.sc { + font-variant: small-caps + } +hr { + width: 20%; + margin: 1em 40% + } +sup { + font-size: smaller; + vertical-align: 30%; + line-height: 1em + } +li { + list-style: none; + text-indent: -1.5em; + padding-left: 1.5em + } +div.flex { + display: flex; + justify-content: center + } +table { + margin: 1em auto + } +td { + vertical-align: top + } +td.c div { + text-align: center + } +td.w2 { + width: 2em; + } +td.top1em { + padding-top: 1em + } +a { + text-decoration: none + } +.footnote { + margin: 1em 0 1em 30%; + font-size: 90% + } +.footnote + .footnote { + margin-top: -0.5em + } +div.gap, p.gap { + margin-top: 2.5em + } +.break, .chapter { + margin-top: 4em + } +img { + max-width: 100% + } +@media screen { + body { + max-width: 40em; + width: 80%; + margin: 0 auto + } + img { + max-height: 700px + } + } +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { + page-break-before: always + } +.top2em { + padding-top: 2em + } +.top4em { + padding-top: 4em + } +.nobreak { + page-break-before: avoid + } +td.r div { + text-align: right + } +td.h { + text-indent: -1.5em; + padding-left: 1.5em + } +td.bot { + vertical-align: bottom; + padding-left: 1em + }</style> + </head> + <body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78165 ***</div> + +<p class="c top2em">BIBLIOTHÈQUE<br> +DES ÉCOLES ET DES FAMILLES</p> + +<h1>MARCO POLO<br> +<span class="xsmall">SON TEMPS ET SES VOYAGES</span></h1> + +<p class="c gap"><span class="xsmall">PAR</span><br> +PAUL VIDAL-LABLACHE<br> +<span class="xsmall">MAITRE DE CONFÉRENCES A L’ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE</span></p> + +<p class="c gap">PARIS<br> +LIBRAIRIE HACHETTE <span class="sc">et</span> C<sup>ie</sup><br> +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79<br> +1880</p> + +<p class="c gap">Droits de propriété et de traduction réservés</p> + +<p class="c top4em xsmall">PARIS. — IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.</p> + +<div class="break"></div> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c005">INTRODUCTION</h2> + +<h3>I<br> +<span class="xsmall">MESSER MILIONE</span></h3> + +<p>En 1295 trois voyageurs d’aspect singulier arrivèrent à +Venise. L’un d’eux était un homme dans la force de l’âge, les +autres touchaient à la vieillesse. Leurs visages bronzés, leurs +vêtements de coupe bizarre, quelque chose d’étrange dans leur +air et leurs manières, les désignaient à la curiosité. On eût dit +des revenants d’un autre temps ; car lorsqu’ils employaient dans +leur langage le dialecte local de Venise, ils se servaient de tournures +d’autrefois, d’expressions surannées, comme des gens +privés depuis longtemps de tout commerce avec leurs compatriotes.</p> + +<p>Les deux plus âgés, deux frères, s’appelaient l’un Nicolo, +l’autre Maffeo (ou Mathieu) Polo. Leur compagnon plus jeune, +celui qui devait rendre illustre le nom de la famille, était Marco, +fils de Nicolo. Cette famille, déjà ancienne à Venise, y tenait +honorablement sa place dans les rangs de cette laborieuse aristocratie +qui partageait son activité entre le commerce et la politique. +Elle avait donné des magistrats au grand Conseil de la +république, et son inscription au Livre d’or rendait témoignage +de sa noblesse. Mais depuis deux ou trois générations la destinée +en avait dispersé les membres. Tandis que les uns restaient +dans leur patrie, les autres allaient tenter fortune en Orient, +cette carrière alors grandement ouverte aux ambitions de +Venise. Ils avaient tendu la voile au vent qui poussait de ce côté +les fils de Saint-Marc. Où ce vent les avait-il entraînés ? C’est ce +que personne, ni de leurs parents ni de leurs amis, ne pouvait +dire. Aussi, quand les trois voyageurs se présentèrent dans la +maison qui portait leur nom et qu’occupaient les membres de +leur famille, ils eurent peine à se faire reconnaître. Ces absents +qu’on croyait morts et qui reparaissaient à l’improviste sous +un accoutrement tartare, éprouvèrent à leur retour le sort +d’Ulysse. Ce ne fut pas sans difficulté qu’ils triomphèrent de +l’incrédulité de leurs proches.</p> + +<p>Bien longtemps après on se souvenait encore à Venise de la +sensation causée par cette arrivée et l’on en faisait de curieux +récits. A peine installés dans leur demeure, ils préparèrent, +disait-on, une grande fête à laquelle furent conviés les amis +de leur famille. L’heure venue, ils parurent dans la salle du +festin revêtus de longues robes traînantes en satin cramoisi, +telles que les grands seigneurs d’alors en portaient dans l’intérieur +de leurs palais. A peine les invités sont-ils assis, que, se +dépouillant de leurs robes, ils ordonnent aux serviteurs de les +déchirer et d’en partager les pièces ; ils en revêtent d’autres en +étoffe damassée. Après le premier service celles-ci sont à leur +tour coupées et distribuées, et les trois héros de la fête reparaissent +en robes de velours. La même cérémonie se répète encore +au dessert ; et cette fois seulement ils se présentent en +habits de ville, comme étaient vêtus les convives. Ceux-ci se +montraient fort divertis de cette mise en scène, mais une nouvelle +surprise les attendait. Quand les serviteurs, la nappe +enlevée, se furent retirés de la salle, Marco Polo se leva de +table et alla chercher dans une pièce voisine les vêtements +grossiers qu’ils portaient à leur arrivée. Les coutures en sont +déchirées à coups de canifs, et voilà qu’à l’admiration générale +il s’en échappe en nombre incroyable des émeraudes, rubis, +saphirs, diamants, pierres précieuses de toute espèce. C’était les +trésors qu’ils rapportaient des pays lointains, une véritable fortune, +en un menu format qui permettait de la dissimuler aisément +dans les plis de l’étoffe.</p> + +<p>On comprend que la société vénitienne ne tint pas longtemps +rigueur à de si riches et magnifiques personnages. D’ailleurs +les Vénitiens étaient un peuple curieux, s’intéressant par nécessité +comme par goût aux relations de voyages. Dans ces +grandes cités commerçantes et maritimes il semble que l’horizon +soit plus vaste, l’esprit se préoccupe naturellement des +contrées éloignées avec lesquelles la vie quotidienne le met en +rapport et des contrées plus éloignées encore qu’il entrevoit +au delà. La curiosité trouvait amplement à se satisfaire auprès +de nos voyageurs. Comme tous ceux qui ont beaucoup vu et +beaucoup parcouru, ils aimaient à faire part de leurs souvenirs. +C’est avec plaisir qu’ils faisaient les honneurs à leurs hôtes des +collections d’objets rares qu’ils avaient rapportées de leurs +voyages. Ils avaient réussi, à ce qu’il paraît, à amener jusqu’à +Venise des yacks, les premiers animaux de ce genre qu’on ait +vus en Europe. On admirait le fin duvet, les poils longs et +soyeux dont la nature a revêtu ces singulières bêtes, comme +pour les accommoder au climat des hauts plateaux qu’elles habitent. +Les jeunes gens de la ville trouvaient chez Marco Polo +un accueil toujours affable et courtois. Il répondait de bonne +grâce à toutes les questions qu’on lui adressait ; et comme il +était conteur agréable, on ne manquait pas de le provoquer au +récit des merveilles qu’il avait vues.</p> + +<p>Il y avait dans ses récits un mot qui revenait souvent. Lorsqu’il +voulait exprimer la richesse de celui qui avait été son hôte +et son bienfaiteur, Kubilaï-khan, souverain mongol de la Chine, +c’était par quantité de millions qu’il estimait ses revenus, par +millions qu’il comptait les recettes de ses différentes provinces, +par millions les habitants des principales villes de son empire. +On était sûr d’avance, à chaque entretien avec lui, que le mot +de million allait revenir. Un jour quelque plaisant de Venise +s’avisa de le désigner par un sobriquet qui fit fortune : <i>Messer +Milione</i> (monsieur Million). Le surnom devint rapidement populaire, +sans avoir d’ailleurs rien de malveillant pour sa personne, +car il entra pour ainsi dire dans son état civil. On a +trouvé sur les registres du grand Conseil une pièce où ses +noms et qualités sont officiellement rédigés ainsi : <i>Le noble +homme Marco Polo Milione</i>. Près de deux siècles après sa mort, +la maison qu’il avait habitée était couramment désignée sous +le nom de <i>Corte del Milione</i>. Il semble même que le grand +voyageur dut à ce sobriquet de devenir un personnage légendaire. +On raconte que parmi les exhibitions burlesques du carnaval +vénitien, où l’on évoquait les célébrités plus ou moins +fabuleuses du temps passé, il y eut pendant fort longtemps un +personnage chargé de représenter Messer Milione. Dernière +forme de gloire, qui ne lui manqua point !</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-015.jpg"><br> +<span class="xsmall">YACK DOMESTIQUE.</span></p> + +<p>Parmi ses auditeurs, plusieurs évidemment sentaient s’éveiller +parfois leur incrédulité ou leurs scrupules. Ces récits les transportaient +si loin des régions et des sociétés qui leur étaient familières, +qu’on ne peut s’étonner de la réserve avec laquelle se +livrait leur confiance. La véracité des voyageurs n’a pas toujours +été à l’abri de tout reproche, et maintes fois Marco Polo fut +doucement sollicité de convenir qu’il pouvait y avoir au moins +quelque exagération dans ses récits. Mais il s’en défendait avec +force. Il ajoutait alors : « Je ne dis même pas la moitié de tout +ce que j’ai vu ! » Aujourd’hui, mieux placés que ses contemporains +pour discerner la vérité de sa relation, nous savons +que pour cette fois ce n’étaient pas les incrédules qui avaient +raison.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c006">II<br> +<span class="xsmall">LE LIVRE DE MARCO POLO</span></h3> + +<p>Les récits de Marco Polo n’auraient pas tardé à tomber dans +l’oubli, s’ils n’avaient été consignés de son vivant dans un livre. +De notre temps il y a peu de voyageurs dont le premier soin +au retour, comme la préoccupation au départ, ne soit de publier +la relation de leur voyage. Mais au <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle les moyens +de publicité faisaient grandement défaut, et la pensée d’écrire +son voyage ne se présentait pas aussi naturellement à l’esprit. +Bien des récits intéressants sans nul doute nous ont ainsi +échappé, et tel eût été peut-être le sort des aventures de Marco +Polo. Homme d’action avant tout, il ne pratiquait pas le métier +d’écrivain et ne se croyait peut-être pas assez bon clerc pour +en affronter les difficultés. S’il aimait à raconter les merveilles +qu’il avait vues, rien n’indique qu’il ait d’abord songé à les +rédiger par écrit. C’est une circonstance particulière qui fit de +lui un auteur.</p> + +<p>Il y avait alors une grande inimitié entre la république de +Venise et celle de Gênes. Les deux rivales, que la jalousie commerciale +excitait l’une contre l’autre, donnaient à toute la Méditerranée +le spectacle de leurs querelles. Leurs flottes ne se +rencontraient nulle part sans se combattre. Dans les villes où +Génois et Vénitiens habitaient ensemble éclataient des rixes +continuelles. On venait de voir à Constantinople les Génois établis +dans le faubourg de Péra se lever d’un commun accord, +et sous les yeux de l’empereur latin, aussi impuissant dans sa +capitale que sur ses frontières, venger par un massacre général +une récente injure qui leur avait été infligée par leurs rivaux. +Dans cette lutte furieuse Venise n’avait pas toujours l’avantage. +En 1294 elle avait perdu une bataille navale près d’Alexandrette.</p> + +<p>Trois ans s’étaient écoulés depuis le retour de Marco Polo, +quand on apprit tout à coup à Venise qu’une flotte ennemie, +ayant pénétré dans l’Adriatique, s’avançait audacieusement +pour insulter jusque dans ses propres eaux la ville de Saint-Marc. +On arma en toute hâte, et parmi les citoyens chargés +d’équiper et de commander une galère se trouva notre voyageur. +L’escadre vénitienne, sous la conduite d’André Dandolo, +rencontra l’ennemi à la hauteur de l’île de Curzola, près des +côtes de Dalmatie. C’était un Doria, nom illustre dans les annales +de Gênes, qui commandait les Génois. La bataille, qui se +livra le 8 septembre 1298, fut un désastre pour Venise. Marco +Polo, fait prisonnier avec un grand nombre de ses compatriotes, +fut conduit en captivité à Gênes.</p> + +<p>C’est là que, dans les loisirs d’une prison qui devait durer un +an, il fit connaissance avec un homme dont la profession était +celle d’écrivain et qui avait composé plusieurs ouvrages littéraires. +Il se nommait Rusticien et était originaire de Pise. +Comme son compagnon de captivité, il avait été probablement +victime des malheurs de la guerre ; car la vieille et glorieuse +cité à laquelle il appartenait venait aussi de succomber, bien +plus complètement que Venise, sous les coups de la marine génoise. +C’était l’époque où un dicton significatif courait en Italie : +« Qui veut voir Pise aille à Gênes ! » L’élite des citoyens de Pise +y était retenue en captivité. Lorsque, quelques années après, +leur patrie acheta leur délivrance, ce fut au prix de son abaissement +définitif. Elle languit désormais et devint bientôt ce +qu’elle est encore : « Pise la morte ».</p> + +<p>Rusticien, bien des fois confident des récits de son compagnon, +eut le mérite de lui faire comprendre qu’un écrit seul +pourrait en fixer le souvenir. Il s’offrit à être son secrétaire et +il rédigea sous sa dictée le livre qui nous est parvenu : moins +un récit de voyage, à vrai dire, qu’une ample description où se +déroule dans un ordre géographique tout ce qu’il a vu et +appris. Figurons-nous donc ces deux hommes, que le hasard +des évènements a rapprochés, vivant l’un à côté de l’autre pendant +un an dans une prison étrangère. Le grand voyageur évoque +les souvenirs dont sa fertile mémoire est peuplée. Échappant +à la triste réalité, il parcourt de nouveau en esprit les +montagnes, les grands fleuves, les déserts, les lointaines contrées +à travers lesquelles il a chevauché. Il se rappelle son +arrivée à la cour de celui qui tenait alors le plus vaste empire +du monde, le grand khan des Mongols ; il revoit sa capitale, +l’immense cité de Cambaluc, et tant d’autres qu’il a visitées, +étudiées avec curiosité pendant les vingt-six années de sa vie +aventureuse. L’autre écoute et écrit. Il suit avec curiosité la +marche des souvenirs qui se déroulent devant lui. Il s’applaudit +au fond du cœur d’être le confident chargé de faire connaître +au monde ces grandes merveilles. Il ne dissimule pas son admiration +pour son compagnon : « Car, dit-il dans le prologue, +depuis Adam notre premier père, il n’y eut jamais homme qui +en sût autant sur les diverses parties du monde, comme messire +Marco Polo. Et ce serait grand dommage s’il n’avait fait +mettre en écrit ce qu’il avait vu et entendu, pour que les autres +hommes le sachent par ce livre. »</p> + +<p>C’est ici le cas de noter une particularité intéressante. La +rédaction dont Rusticien de Pise fut l’auteur, la première qui +fit connaître à l’Europe les voyages de Marco Polo, fut écrite +en français. On se demande pourquoi deux Italiens choisirent +notre langue de préférence à la leur ou même au latin, d’usage +alors si général. Cette anomalie s’explique par la faveur dont le +français à cette époque était l’objet, surtout dans les classes +aristocratiques. Jamais le français n’a été relativement plus répandu +qu’au <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle. Il régnait encore à la cour et dans la +haute société d’Angleterre depuis la conquête normande. On le +parlait à la cour de Constantinople depuis que la quatrième +croisade, au commencement du siècle, y avait établi Baudoin +de Flandre, chef d’une dynastie dont les jours, il est vrai, +étaient désormais comptés. En Grèce florissait aussi la langue +que des maisons de Bourgogne et de Champagne avaient introduite +dans les principautés, duchés ou baronnies fondées par +elles sur ce sol classique. C’était enfin le parler de France qui +avait servi de langage officiel au royaume chrétien de Jérusalem, +création de Godefroy de Bouillon, dont le dernier débris +venait en 1291 de tomber sous les coups des mamelouks d’Égypte. +Aussi les auteurs et les lettrés étrangers qui se piquaient +de bon ton se servaient-ils volontiers de notre langue. Rusticien, +qui avait déjà publié des ouvrages en cet idiome, se décida sans +doute à l’employer encore, parce que, suivant le mot de Brunetto +Latini, son compatriote et contemporain, il le jugea « délectable +et plus commun à toutes gens ».</p> + +<p>Le succès donna raison à Rusticien. Il fut rapide, car en peu +d’années le livre de Marco Polo fut traduit en latin, en plusieurs +dialectes italiens et même réédité en français. Ce nombre +d’éditions, remarquable pour l’époque, prouve à quel point +la vogue s’empara de ces récits ; et les changements que l’on +remarque de l’une à l’autre montrent comment l’auteur fut +encouragé par le succès à fouiller davantage dans ses souvenirs. +Enfin, un siècle et demi plus tard, un compatriote de Polo, +nommé Ramusio, recueillit les traditions qui couraient encore +sur ce personnage dans sa ville natale, et avec leur aide il rédigea +une biographie et donna une réédition augmentée où se +mêlent à quelques inexactitudes une foule de détails curieux. +Ainsi furent réunis les matériaux qui permettent d’étudier aujourd’hui +cette grande figure du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Mais avant de raconter la vie et les voyages du célèbre Vénitien +(sa biographie se résume presque entièrement dans ses +voyages), il faut remonter un peu plus haut. Son histoire ne doit +pas être traitée comme une de ces aventures extraordinaires +que rien ne prépare et que rien ne suit. L’isoler ainsi serait en +altérer le caractère, en ignorer la signification. Un mouvement +important de découvertes marqua le <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle, et si Marco +Polo devint un grand voyageur, c’est qu’il vécut dans un siècle +de voyages. Au moment où il venait au monde à Venise (1254), +des Européens avaient déjà parcouru sur une vaste étendue ce +continent asiatique où il devait pénétrer plus loin que personne. +Il faut jeter au moins un coup d’œil rapide sur ces expéditions +précédentes, si nous voulons comprendre les circonstances dans +lesquelles s’accomplit la sienne.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">MARCO POLO<br> +<span class="xsmall">SON TEMPS ET SES VOYAGES</span> +</p> + +<h2 class="nobreak" id="c015">PREMIÈRE PARTIE<br> +<span class="xsmall">LES VOYAGES ANTÉRIEURS</span></h2> + +<h3 class="nobreak">CHAPITRE PREMIER<br> +<span class="xsmall">LE PORT DE SOLDAIE ET L’EMPIRE MONGOL.</span></h3> + +<p>Sur la côte orientale de la Crimée, dans cette partie favorisée +de la péninsule qui présente, entre des collines rocailleuses +où croît la vigne, quelques abris sûrs aux vaisseaux, il y avait +vers le milieu du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle un port dont l’importance grandissait +chaque jour. C’est celui qu’on nommait alors Soldaie +ou Soudak. Là se trouvait pour le moment le principal entrepôt +du commerce de la <i>mer Majeure</i> où mer Noire. Soldaie +entretenait des relations très actives avec Sinope, à l’extrémité +septentrionale de la côte opposée, et recevait d’elle les toiles, +les étoffes de coton, les draps de soie et les épices aromatisées, +que les caravanes y conduisaient régulièrement de l’intérieur +de l’Asie. En échange les marchands de Sinope s’approvisionnaient +à Soldaie de fourrures précieuses, dépouilles des zibelines, +martres, hermines et autres animaux qui peuplaient les +immenses forêts de la Russie, et que les gens du pays amenaient +à la côte par voie de roulage. Le commerce des esclaves +mâles ou femelles, genre de trafic dont la mer Noire a été jusqu’à +nos jours un des foyers les plus actifs, était aussi une des +occupations lucratives des habitants. Non loin de là une foule +de navires cinglaient vers les plages où étaient exposés les +poissons salés venus des inépuisables pêcheries du Don. C’était +enfin une ville active et populeuse, animée par un va-et-vient +continuel qui donnait à sa population l’aspect le plus +bigarré. Le fond en était grec ; mais des Tartares, Comans, +Russes et autres races encore s’y rencontraient avec des marchands +italiens de Constantinople ou des Turcs musulmans venus +d’Asie Mineure. Il y avait pourtant dans cette Babel de langues +et de religions un lien commun qui unissait tous les habitants +de Soldaie, l’amour du gain. Tandis qu’en Syrie et en Égypte +la guerre allumée entre chrétiens et Sarrasins troublait à +chaque instant la sécurité des transactions, le commerce avait +trouvé dans cette espèce de marché international un terrain +neutre : à Soldaie il n’était plus question de croisade.</p> + +<p>On ne se douterait pas aujourd’hui, à l’aspect de la petite +ville qui sous le nom de Soudak végète à cette place, de l’importance +qu’a eue ce coin de terre. Une forteresse et quelques +fragments de murailles sont tout ce qui reste de son passé. +Cette plage, recherchée pour la douceur de son climat, s’anime +un moment pendant la belle saison, car c’est comme station +de bains de mer que Soudak poursuit sa modeste existence ; +mais les navires ont oublié sa route, et le commerce de l’Orient +ne vient plus s’y rencontrer avec celui du Nord. La prépondérance +qu’avait jadis exercée Cherson (près de la moderne Sébastopol), +après s’être fixée pour un siècle environ à Soldaie, +passa ensuite à Caffa, sa voisine et sa rivale. Celle-ci, après +avoir longtemps jeté, sous l’autorité de Gênes, un vif éclat, fut +à son tour détruite par les invasions turques, et pour trois +siècles ces côtes de Crimée, si fréquentées dans l’antiquité, +comme au moyen âge, furent délaissées par les voies commerciales. +Elles se réveillent aujourd’hui, mais sans prétendre à la +signification qu’elles ont eue jadis. En effet c’est par Soldaie +que se nouèrent au <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle les relations entre l’Europe et +l’extrême Orient, et quand Soldaie fut tombée en décadence, +c’est par Caffa ou par la Tana, ville située à l’extrémité septentrionale +de la mer d’Azof, qu’elles se poursuivirent pendant +environ un siècle.</p> + +<p>En 1239 était survenu un évènement dont les conséquences +ne tournèrent pas, comme on pouvait le craindre, au désavantage +de Soldaie. La ville était tombée au pouvoir des Mongols +ou Tartares, nom sous lequel l’Europe désignait de préférence +ces farouches conquérants. C’était l’époque où sur l’Occident +se précipitaient du fond de l’Asie centrale les hordes que le +génie de Gengis-khan avait groupées dans une formidable agglomération. +Ses fils et ses petits-fils avaient suivi sa carrière de +conquêtes. L’un de ces derniers, nommé Batou, venait de promener +la destruction en Russie, saccageant les villes saintes de +Moscou et de Kiev, massacrant des populations, et prêt en apparence +à infliger le même sort à l’Allemagne et à la chrétienté tout +entière. Toute l’Europe avait tremblé au bruit de ces exploits, +plus sinistres encore que ceux des Hongrois ou des Bulgares +des temps passés. On s’y racontait qu’au sac de Moscou deux +cent soixante-dix mille oreilles avaient été amoncelées en tas +comme preuve du massacre ordonné par le vainqueur. Si générale +avait été la frayeur, qu’à la suite des litanies on ajouta, +dit-on, un nouveau verset : « Des Tartares, Seigneur, préservez-nous ! »</p> + +<p>Mais Soldaie n’eut à souffrir rien de semblable de ses nouveaux +maîtres. Elle leur parut de bonne prise, précieuse à ménager +pour les revenus qu’elle pouvait fournir. Les provinces +russes où ils s’étaient montrés destructeurs impitoyables n’étaient +pas de celles qu’ils comptaient garder : Soldaie au contraire +fit partie de leur empire. Ils ne s’y établirent pas, il est +vrai ; ils lui laissèrent même non seulement son évêque grec, +mais aussi ses autorités indigènes. Ils se contentèrent d’exiger +un tribut que les capitaines de la cité devaient chaque année +porter en personne à la cour du souverain tartare. Moyennant +cette redevance, les habitants purent s’administrer à leur +guise, trafiquer en sûreté et attirer chez eux le commerce lointain.</p> + +<p>La transformation politique de l’Asie depuis les conquêtes +mongoles fut en définitive propice au développement des relations +commerciales. Des guerres de Gengis-khan (mort en 1227) +et de ses successeurs était né le plus vaste empire que le +monde ait jamais vu ; car il comprenait la majeure partie du +continent asiatique et s’avançait même en Europe. De la mer +Noire à la mer de Chine, du Volga au golfe Persique, le pays +obéissait aux Mongols. A la vérité cet empire fut divisé après +la mort de Gengis en quatre États où ses fils, puis ses petits-fils +se succédèrent. Le premier de ces États comprenait le pays +qui avait servi de berceau à la puissance mongole, la Mongolie +propre, plus une partie de la Chine : il était gouverné par +« le chef de tous les Tartares du monde », le grand khan. Une +autre branche de la dynastie avait le siège de sa puissance en +Dzoungarie, s’étendait au sud jusqu’à l’Oxus, occupant ainsi la +plupart des territoires de l’Asie centrale soumis aujourd’hui +aux Russes. Un troisième État s’étendait, depuis le lac d’Aral +jusqu’aux bouches du Danube, à travers toute la Russie méridionale : +c’était celui « des Tartares du ponant ». Enfin la +Perse et peu à peu presque toute l’Asie occidentale tombèrent +en partage à un quatrième État mongol dit « des Tartares du +levant », par opposition à ceux du Volga.</p> + +<p>Ces divers États d’origine commune devaient bientôt entrer +en lutte les uns avec les autres. Mais au milieu du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle +ils formaient encore une fédération unie sous un chef reconnu +comme le principal héritier de Gengis, le grand khan. Sa suzeraineté +s’exerçait réellement sur les autres États mongols. On +continuait à ne battre monnaie qu’en son nom. Une lettre, un +ordre scellé de son sceau obtenait respect et obéissance dans +toute l’Asie soumise aux Mongols. Une autorité forte maintenait +partout la sûreté des communications nécessaires pour les +rapports des divers membres de cette vaste fédération d’empires. +Des messagers allaient et venaient d’une cour à l’autre. +C’était en un mot un spectacle que jamais auparavant l’Asie +n’avait offert. Jamais cette terre des grandes agglomérations +politiques n’en avait vu d’aussi vaste ni de mieux disciplinée. +Jamais la circulation n’y avait été aussi sûre sur une immense +étendue.</p> + +<p>Ces circonstances politiques eurent une grande influence +sur le développement des relations entre l’Orient et l’Occident. +On peut dire que c’est à Soldaie, favorablement placée pour +servir de lien entre les Tartares du Volga et l’Europe, que ce +mouvement prit naissance.</p> + +<p>Les relations se développèrent peu à peu, car la familiarité +ne pouvait être prompte à s’établir entre ces féroces dévastateurs +et l’Europe, qu’ils avaient fait trembler ; mais quand leur +mouvement offensif parut arrêté, on chercha en Europe à connaître +ces peuples extraordinaires. Quelle était leur religion ? +Quel parti suivraient-ils dans le grand duel qui mettait aux +prises chrétiens et musulmans ? Il se trouvait que ceux-ci +avaient essuyé déjà en Asie leur hostilité et allaient la sentir +plus terrible encore. Le temps n’était pas loin où des pyramides +de têtes humaines allaient s’amonceler sur les décombres +d’Alep et de Damas, où la secte fanatique de l’islam qui avait +fait de l’assassinat politique et religieux son mot d’ordre, allait +être écrasée dans son repaire, où Bagdad, la Rome musulmane, +serait conquise et saccagée par les Mongols. Cette hostilité +contre un ennemi commun donna lieu à des échanges d’envoyés, +de Tartares à chrétiens et de chrétiens à Tartares. Elle +fit naître chez le pape Innocent IV et chez le roi de France, +saint Louis, le désir d’entrer en relations avec ces peuples que +Dieu avait suscités peut-être pour servir à leur insu la cause +des croisades.</p> + +<p>Tout était si obscur pour l’Europe dans cette révolution +qui, partie des plus lointaines profondeurs de l’Orient, venait +de bouleverser et de transformer l’Asie, qu’on se demandait +si les Mongols n’étaient pas chrétiens. Des bruits, des rapports +plus ou moins authentiques venus surtout d’Arménie, avaient +fait croire à beaucoup de personnes qu’ils l’étaient. En réalité +ces nomades des steppes ne connaissaient pas plus le christianisme +que l’islam. Les sentiments de haine religieuse leur +étaient à cette époque entièrement étrangers. Mais cette neutralité +paraissait peu naturelle aux Européens d’alors. Aussi +un des effets des conquêtes mongoles fut-il de réveiller avec une +nouvelle force en Occident une tradition singulière qui s’y +était répandue depuis environ un siècle. Le bruit avait couru +alors qu’il se trouvait, au delà de la partie de l’Asie occupée +par les infidèles, un grand État chrétien dont le monarque s’appelait +prêtre Jean. Aux exploits dont les musulmans étaient +victimes on crut reconnaître le bras de l’allié annoncé. Les récits +intéressés des chrétiens nestoriens, secte alors assez répandue +en Asie, favorisèrent cette illusion. Sur la foi de vagues +témoignages, les imaginations échauffées ne doutèrent plus +des prétendues sympathies des Mongols pour les chrétiens. +Quand les voyageurs européens commencèrent à pénétrer dans +leur pays, ce fut avec la préoccupation et l’espoir d’y trouver +le prêtre Jean. Nous aurons à voir quelle série de déceptions +engendra cette recherche ; mais, fable ou vérité, ces rumeurs +avaient de quoi solliciter l’intérêt des politiques du temps. Si +le prêtre Jean échappait aux poursuites, du moins était-il utile +de connaître les nouveaux maîtres de l’Asie, et si les Mongols +n’étaient pas chrétiens, on pouvait du moins espérer de les +convertir.</p> + +<p>Alors commença une suite de missions moitié diplomatiques, +moitié religieuses, auprès des différents princes mongols. En +1246 un moine franciscain dont la relation, parvenue jusqu’à +nous, a une grande valeur, Plano Carpini, dépêché par le pape, +pénétra jusqu’au fond de la Mongolie et visita le grand khan +dans son palais d’été, à une journée de marche de Caracorum. +Deux ans après des messagers tartares vinrent trouver à Chypre +le roi saint Louis, et celui-ci envoya auprès de leur souverain +un religieux nommé frère André. Enfin, au mois de mai 1253 +un franciscain envoyé encore par saint Louis, roi de France, +arriva de Constantinople au port de Soldaie avec l’intention de +s’engager dans le pays des Tartares.</p> + +<p>Ce moine s’appelait Guillaume de Rubrouck. Ce nom, qu’on +écrit parfois à tort Rubruquis, était celui d’un village flamand, +aujourd’hui une des communes du canton de Cassel, arrondissement +d’Hazebrouck, dans notre département du Nord. A Soldaie +il s’entendit avec les autorités et consacra quelques jours +aux préparatifs de son voyage. Il se procura quatre chariots +couverts, « pareils à ceux avec lesquels les Russes transportent +leurs fourrures, » quelques chevaux de selle, et la caravane, +composée de huit personnes, se mit en route. Rubrouck ne se +proposait en ce moment que d’atteindre la cour du souverain +tartare le plus voisin ; mais les circonstances en décidèrent autrement, +et son voyage, que nous allons résumer, fut un des +plus remarquables dont le récit nous ait été conservé.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c023">CHAPITRE II<br> +<span class="xsmall">LES PEUPLES DES STEPPES.</span></h3> + +<p>« Après avoir quitté Soldaie, nous rencontrâmes au bout de +trois jours les Tartares, et il me sembla que j’entrais dans un +autre monde. » Telle fut l’impression de Rubrouck à la vue du +premier campement tartare. Le monde dans lequel il s’engageait +ainsi était le pays des steppes, domaine de la vie pastorale +et nomade. Pour longtemps il avait dit adieu aux villes, aux +champs cultivés, à tout ce qui pouvait lui rappeler sa patrie. +Les Tartares, curieux de connaître ces nouveaux venus, les entourèrent +à cheval et se mirent à les assaillir de questions. +Leur importunité fut bien des fois à charge à nos voyageurs ; +car, en véritables enfants, ils demandaient tout ce qu’ils voyaient, +et leur appétit n’était pas moins insatiable que leur curiosité. +Cependant ils ne dérobèrent rien, et se chargèrent de guider +la caravane auprès du chef le plus voisin. Celui-ci était un personnage +important, apparenté à la famille régnante. La quantité +de ses chariots couverts de maisons faisait l’effet d’une ville +roulante, dont l’approche s’annonçait par de grands troupeaux +paissant presque en liberté. Il reçut l’envoyé du roi de France +assis sur un lit, une sorte de guitare à la main. Sa femme était +près de lui. « En la voyant, nous crûmes en vérité qu’on lui +avait coupé le nez ; elle ressemblait à un singe, » dit Rubrouck, +qui sans doute se trouvait pour la première fois en face d’une +beauté du type kalmouk ou mongol.</p> + +<p>Le moine expliqua l’objet de son voyage : il demandait à +être conduit auprès de Sartach, arrière-petit-fils de Gengis-khan, +exerçant au nom de son père Batou le gouvernement des +postes avancés de l’empire tartare sur le Don. Son maître le +roi de France, ayant entendu dire que ce prince était chrétien, +l’avait chargé de lui remettre un message.</p> + +<p>Rubrouck avait reçu pour cet officier une lettre de recommandation +de l’empereur de Constantinople. Écrite en grec, +elle ne put être déchiffrée par le chef tartare, et notre envoyé +dut attendre, pour se mettre en route, le retour de la traduction +demandée en toute hâte à Soldaie. Il s’achemina vers le +nord et arriva bientôt à l’isthme de Pérékop, par lequel la +Crimée se rattache au continent, au bord de marais salants +dont l’exploitation fort active était une importante source de +revenus pour le maître du pays. L’aspect des préposés aux +gabelles tartares n’excitait pas une impression favorable : « Misérables +gens qui semblaient couverts de lèpre, et qu’on avait +placés là pour percevoir le tribut du sel ! » Après cette station, +seul vestige qui rappelât l’existence d’une autorité dans ces déserts, +recommençait la solitude des steppes. Couchant sous le +ciel ou sous leurs chariots, nos voyageurs suivirent vers l’est, +ou plutôt le nord-est, une direction parallèle à la mer d’Azof. +Ils traversaient des plaines monotones où ni forêt, ni montagne, +ni rocher n’arrêtait le regard, où pendant plus d’une +semaine ne s’offrait aucune âme vivante. Pas d’arbres, mais +partout de l’herbe en abondance ; de loin en loin quelques +flaques d’eau ravinant la plaine, et çà et là, seuls accidents qui +rompissent l’uniformité de l’horizon, ces tertres artificiels très +nombreux en Russie, où on les désigne sous le nom de <i>kourganes</i>, +et que Rubrouck appelle tombeaux des Comans. Il n’est +pas de voyageur qui, traversant à son tour ces solitudes herbeuses +n’ait été frappé comme lui de ces monuments mystérieux +dont la silhouette, de fort loin visible, se dessine seule +entre la terre et le ciel.</p> + +<p>C’est ainsi qu’ils arrivèrent au Tanaïs (Don), « fleuve qui sépare +l’Asie de l’Europe, comme le fleuve de l’Égypte sépare +l’Asie de l’Afrique » ; ainsi le répète Rubrouck d’après les manuels +de géographie qu’on étudiait de son temps. Au point +où ils l’atteignirent, le fleuve n’était distant que de dix journées +de marche du Volga. L’autorité tartare avait récemment établi +à cet endroit une station de bateliers recrutés dans la population +russe du voisinage et chargés de faire passer les officiers +ou ambassadeurs qui se rendaient vers les campements du +Volga. Les marchands usaient aussi du passage, mais moyennant +un fort tribut. « On nous transporta d’abord, puis nos +chariots, en attachant les barques les unes aux autres et en +posant une roue dans l’une et une roue dans l’autre... Le fleuve +est aussi large que la Seine à Paris. »</p> + +<p>Le campement de Sartach était à quelques journées au delà. +A peine arrivé, Rubrouck se mit en devoir de lui présenter +les lettres dont il était porteur. Mais l’audience d’un descendant +de Gengis-khan ne s’obtenait pas sans formalités. L’envoyé de +saint Louis s’adressa à l’officier chargé de l’introduction des +ambassadeurs et lui remit, pour se concilier sa faveur, une corbeille +de biscuits et une bouteille de vin muscat. Ce chambellan +tartare avait des idées arrêtées sur la situation politique de +l’Europe. « Quel est, demanda-t-il à Rubrouck, le plus grand +seigneur parmi les Francs ? — L’empereur, répond celui-ci, s’il +occupait son empire sans contestation. — Non, réplique alors +le Tartare, c’est le roi de France. »</p> + +<p>Guillaume de Rubrouck se crut sans doute à ce moment arrivé +au terme de son voyage. Les instructions de son maître ne +lui assignaient pas d’autre but, et leur objet se bornait, du +moins en apparence, à solliciter une autorisation de séjour auprès +de Sartach. Quand, revêtus de leurs plus beaux ornements +sacerdotaux, le moine, son compagnon et son clerc se présentèrent +devant le prince mongol, il leur témoigna une vive curiosité. +Il examina attentivement tous les détails de leur costume +et prit plaisir à feuilleter avec sa femme un psautier enluminé +dont la reine de France avait fait cadeau à son ambassadeur. +Mais, après avoir pris connaissance des lettres royales, il +déclara qu’il ne pouvait rien décider sans l’avis de son père : +c’est auprès de lui qu’il fallait se rendre.</p> + +<p>Assez désabusé sur le prétendu christianisme de Sartach, +notre envoyé dut continuer sa route et atteignit après trois +jours le Volga. Il vit avec admiration ce beau fleuve, quatre +fois plus large, écrit-il, que la Seine à Paris. Un passage y était +organisé, comme sur le Don : création récente et nouvelle +preuve du soin avec lequel les gouvernants tartares assuraient les +communications de leur empire. C’était l’époque de l’année où +Batou ? et sa cour établissaient leur résidence périodique au milieu +des grands pâturages qui bordent la rive orientale du fleuve. +Les voyageurs aperçurent donc bientôt la <i>horde</i>, c’est-à-dire +le campement du chef, occupant le centre d’une multitude +de chariots établis à droite et à gauche. Une profonde surprise +s’empara d’eux au spectacle de ces rangées de maisons +roulantes qui ressemblaient à une grande ville pleine de peuple, +s’étendant en longueur jusqu’à trois ou quatre lieues. Vraie capitale +des steppes, cette <i>horde</i> en abritait le farouche dominateur, +celui dont le nom faisait trembler la Russie et l’Europe, +et qui n’était cependant le chef que « des Tartares du ponant ».</p> + +<p>La réception se fit avec un grand appareil. Lorsque avait lieu +une de ces cérémonies, auxquelles un grand nombre d’assistants +étaient conviés, on dressait une tente ronde surmontée +d’une sorte de coupole recouverte de feutre et de tapis, semblable +en un mot, sauf la grandeur des dimensions et la +richesse des ornements, aux <i>iourtes</i> dans lesquelles habitent +aujourd’hui les Turcomans ou les Kirghizes. Près de l’entrée +s’étalait un bahut chargé de vases d’or et d’argent garnis de +pierres précieuses, avec une provision de <i>koumi</i>, boisson nationale +des Mongols. L’assistance se composait d’hommes et +de femmes, celles-ci en moins grand nombre il est vrai ; mais +leur présence indique combien à cette époque l’usage musulman +de la réclusion des femmes était étranger aux Tartares. +Enfin le prince trônait sur un siège d’or élevé sur trois marches. +Une dame, ce jour-là, était assise à son côté.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-036.jpg"><br> +<span class="xsmall">UNE TENTE TURCOMANE.</span></p> + +<p>C’est devant cette tente que, dès le lendemain du jour de +leur arrivée, parurent les envoyés du roi de France. On les retint +d’abord à la porte, revêtus de leurs habits religieux, pieds +nus et la tête découverte ; puis ils furent introduits au milieu +de la salle. « Nous restâmes debout le temps de réciter le <i>Miserere</i>, +et tous les assistants gardaient un profond silence. »</p> + +<p>Invité enfin à parler, Guillaume de Rubrouck plia un genou ; +mais sur un signe du prince il dut plier les deux. « Alors, +pensant que je priais Dieu, puisque j’étais à deux genoux, je +commençai ainsi : Seigneur, nous prions Dieu de vous donner +les biens terrestres, et ensuite ceux du ciel, parce que sans +ceux-ci les autres ne sont rien. » Il écoutait très attentivement, +et j’ajoutai : « Vous savez certainement que vous n’obtiendrez +pas les biens célestes si vous ne devenez chrétien. » A ces mots +il sourit légèrement, et tous les Mongols frappèrent des mains +en se moquant de nous. » — Cependant l’audience finit mieux +qu’elle n’avait commencé. Batou questionna son hôte sur les +motifs de l’expédition entreprise en Terre sainte alors par saint +Louis. Enfin, comme une grande marque de faveur, il lui fit +donner du lait à boire et lui permit de s’asseoir. Rubrouck +put sortir un instant après, emportant apparemment de cette +entrevue la même impression que ces ambassadeurs de l’empire +romain auxquels Attila donna audience dans ses campements +des bords du Danube.</p> + +<p>La démarche de saint Louis parut à Batou un incident assez +important pour être porté à la connaissance du chef souverain +de l’empire. Les membres de la dynastie de Gengis, encore +fidèles à la loi hiérarchique, n’agissaient que de concert dans +les circonstances qu’ils jugeaient graves. Aussi dès le lendemain +notre envoyé reçut avis de s’apprêter à se rendre, avec +un seul compagnon et un interprète, auprès du grand khan. +Quelques jours après le fils d’un <i>millénaire</i> (colonel) mongol +vint le trouver et lui dit : « Je dois vous conduire auprès de +Mangou-khan. Il faut quatre mois pour y aller, et il fait si froid +là-bas que la gelée fend les pierres et les arbres. Voyez si vous +pouvez supporter le voyage. — J’espère, répondit simplement +Rubrouck, qu’avec la grâce de Dieu nous supporterons +ce que supportent les autres hommes. » On leur apporta le lendemain +un équipement à la tartare, et le 16 septembre 1253 +ils commencèrent un nouveau voyage qui allait les conduire +au fond de l’Asie.</p> + +<p>Avant d’y suivre Guillaume de Rubrouck, arrêtons-nous pour +observer avec lui les usages des peuples qu’il visitait. Sa description +est un tableau de la vie nomade telle que l’ont toujours +pratiquée les habitants des steppes. Pour l’entretien de leurs +nombreux troupeaux ils se transportent d’un lieu déterminé +de pâturage à un autre, suivant les saisons. Leurs demeures, +dont la charpente ne se compose que d’un treillis de baguettes +entrecroisées, sont hissées sur des chariots et se mettent en +marche avec eux. La chair et le lait de leurs troupeaux suffisent +aux besoins de leur cuisine ; en été même leur nourriture +exclusive est le <i>koumi</i>, lait de jument fermenté. Une grande +quantité de ce lait est recueillie dans une outre immense, puis +battue avec une pièce de bois pendant plusieurs jours. Quand +la fermentation du liquide est suffisante, ils le boivent ou en +font provision. Cette boisson tonique et nourrissante est encore +aujourd’hui pour l’habitant des steppes, comme le vin pour +nous, le thé pour le Chinois ou le Tibétain, une condition de +santé et de force. Lorsque Rubrouck en goûta pour la première +fois, « il tressaillit d’horreur » ; mais ensuite ce breuvage picotant +lui fit l’effet de « certains vins de Champagne. Il réjouit +le cœur, mais il égare les têtes faibles. »</p> + +<p>Hommes et femmes mènent une vie active. Outre le soin des +troupeaux, qui est l’occupation commune, les hommes fabriquent +les armes ou les harnais dont ils ont besoin ; la confection +des vêtements et des chaussures, celle des tapis et des +coffres, qui sont le luxe de la tente, regarde spécialement les +femmes. La polygamie est admise, mais en fait les riches seuls +peuvent user de ce droit. La femme n’apporte point de dot à +son époux ; c’est celui-ci qui l’achète à ses parents. Dans le +cérémonial du mariage figuraient certains usages rappelant les +pratiques barbares des sociétés primitives. Quand, dit notre +voyageur, le père de la jeune fille et le futur époux sont +tombés d’accord, le père offre un banquet, tandis que la jeune +fille court se cacher chez ses plus proches parents. Alors le +père dit : Voilà ma fille, elle est à toi, tu peux t’en emparer +partout où tu la trouveras. Le fiancé se met en quête avec ses +amis, et quand il l’a trouvée, il la saisit et la conduit par +force dans sa demeure. — Ces brusques préliminaires ne nuisaient +pas, à ce qu’il semble, à la bonne union du ménage. +Du moins Marco Polo rend-il le meilleur témoignage des +épouses tartares : il les dit dévouées à leurs maris et même +habituées à vivre entre elles dans un accord inaltérable !</p> + +<p>La justice est simple et expéditive : peine de mort pour +l’homicide ou l’adultère, bastonnade pour le voleur. Les instincts +religieux du Tartare sont satisfaits par l’observance de +quelques pratiques. Avant de boire il n’oubliera pas de verser +à terre une partie du liquide. Il se gardera de mettre le +pied sur le seuil de la maison ; le compagnon de Rubrouck +faillit une fois payer de sa vie une infraction de ce genre. Dans +chaque demeure sont fixées à des places déterminées quelques +statuettes en feutre figurant le couple divin entouré de ses +enfants, qui veille à la sécurité du foyer : il faut avant le repas +honorer par une aspersion ces idoles, suivant l’ordre hiérarchique +des personnes qu’elles représentent. Les morts reçoivent +certains honneurs : on dépose sur le tombeau des aliments +pour que le défunt ne manque de rien, et l’on suspend +tout autour à des perches des peaux de cheval. Mais le grand +souci du Tartare est de connaître l’avenir. Le mode le plus +usité, au dire de Rubrouck, est la divination par l’omoplate +d’un mouton. On place l’os sur le feu, et au bout d’un instant +le devin observe les fentes que la combustion a produites. +Si les fissures sont dans le sens de la longueur, le présage +est favorable ; dans le cas contraire il faut se garder de rien +entreprendre. Ce genre d’oracle est en usage chez les Turcomans +de nos jours. On l’a même observé chez les Grecs modernes, +auxquels cette coutume des steppes a été très probablement +transmise par la conquête turque.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-040.jpg"><br> +<span class="xsmall">CAVALIERS MONGOLS.</span></p> + +<p>Ainsi religion, justice, vie sociale, tout ce qui constitue le +patrimoine moral d’une race se réduisait chez ces peuples à la +forme la plus élémentaire. Le Tartare des steppes ne connaît +pas d’autre horizon. Rubrouck raconte que, lorsqu’il essayait +d’expliquer à ses hôtes mongols ce que c’est que la mer, il ne +parvenait pas à se faire comprendre. Étrangers au reste du +monde, ne trouvant sur des espaces immenses que des peuples +semblables à eux, ils ne sont pas stimulés par la variété des +conditions d’existence. Ils n’ont pas plus d’idées que de besoins. +Il est vrai que dans cette simplicité est aussi le secret de leur +force. Pour une chasse ou pour une expédition guerrière, le +cavalier, non moins sobre que sa monture, franchit des distances +immenses. « Quand ils partent en campagne, dira Marco Polo, +chacun n’emporte que deux outres de cuir pour le lait et un +petit pot de terre pour la viande. Et si la presse est grande, ils +chevauchent bien dix journées sans manger de la viande ni faire +du feu. » Sous la main d’un organisateur de génie, ces qualités +essentiellement militaires étaient devenues un instrument de +domination et de conquête. Gengis-khan, « un homme de grand +sens et de grande prouesse, » créa l’organisation hiérarchique, +imposa la discipline de fer qui fit de ces hordes une des +forces les plus redoutables que le monde eût vues. Du général +au soldat le châtiment, sévère et immédiat, n’épargnait personne.</p> + +<p>Rubrouck familiarisa le moyen âge avec ces peuples, occupants +naturels de l’espace immense qui sépare les civilisations +de l’Europe et de la Chine. Sa description rappelle souvent +celle qu’Hérodote a tracée des Scythes. En effet ces peuples +ne changent guère ; leur existence semble régie par d’inflexibles +nécessités de climat. Tant qu’ils restent fidèles à leurs +steppes natives, quel progrès pourrait les arracher à leur simplicité +d’habitudes ou les troubler dans leur paresse d’esprit ? +Maintenant encore les Kirghizes, Kalmouks, Turcomans, sans +parler des Mongols eux-mêmes, représentent, sous divers +noms et sous d’autres étiquettes religieuses, les Tartares du +<span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Au contraire, lorsque par quelque concours de circonstances +ils ont été implantés au milieu des populations sédentaires et +civilisées, on les a toujours vus se fondre promptement dans +ce milieu nouveau. C’est ce qui arriva après Gengis-khan. +Ceux qui avaient porté à l’islam les coups les plus rudes ne +tardèrent pas à devenir musulmans, une fois établis en Perse : +ce sol qu’ils ont bouleversé a oublié leur nom. Fixés en +Chine, ils se convertirent à sa religion et à ses mœurs. Quand +Marco Polo put comparer les Mongols des steppes et ceux de la +Chine, il remarqua le changement profond qu’avaient éprouvé +ces derniers, et pour lequel suffit la courte période qu’embrasse +ce récit. Cette transformation des nomades était inévitable. +Leur état social, inséparable du milieu dans lequel il +s’était formé, restait sans application à leur condition nouvelle. +Ils flottaient à l’aventure comme déracinés, jusqu’à ce que +l’influence des civilisations étrangères, auxquelles ils n’avaient +rien à opposer de leur propre fond, eût raison d’eux et les +absorbât.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c035">CHAPITRE III<br> +<span class="xsmall">RUBROUCK A CARACORUM.</span></h3> + +<p>Rubrouck et son collègue, accompagnés seulement d’un +interprète et du seigneur mongol qui leur servait de guide, +mirent douze jours à franchir la distance entre le Volga et +le Jaïk, ancien nom du fleuve Oural ; puis, pendant un mois, +ils ne cessèrent pas de voyager à grandes journées vers l’est. +La distance qu’ils parcouraient ainsi chaque jour était comme +de Paris à Orléans (environ 120 kilomètres), quelquefois davantage. +Ils traversaient un pays généralement plat, entrecoupé +de déserts, dépourvu d’arbres, sauf au bord des rares cours +d’eau, et devaient s’accommoder comme combustible de quelques +broussailles. Tel est en effet l’aspect des steppes kirghizes +qui s’étendent au nord de la mer Caspienne et du lac +d’Aral. Notre voyageur constata ainsi que la Caspienne était +fermée au nord et que sa prétendue communication avec +l’Océan glacial était une chimère. Comme, à son retour, il se +dirigea parallèlement à la côte occidentale, complétant ainsi le +circuit que son prédécesseur, frère André, avait déjà accompli +par le sud et par l’est, il put affirmer en toute certitude que +cette mer était entourée de tous côtés par les terres. Il y avait +longtemps que cette vérité géographique avait été attestée par +Hérodote ; mais après lui l’opinion contraire avait prévalu, et +continua à faire foi jusqu’à ce que Rubrouck lui opposât sa +propre expérience. Désormais du moins la découverte était +acquise.</p> + +<p>Le 31 octobre ils tournèrent au sud, dans la direction de +hautes montagnes. A mesure qu’ils en approchaient, le paysage +changeait d’aspect : de nombreux ruisseaux sillonnaient la plaine ; +partout s’étendaient les cultures ; c’était un jardin succédant +à la steppe. Un fleuve important sortait des montagnes et, se +ramifiant à travers les campagnes qu’il fécondait par ses irrigations, +finissait par se perdre dans une lagune. Le long de +cette lisière fertile bordant le pied des hauteurs, s’élevaient +des villes populeuses ; déjà moins nombreuses il est vrai qu’auparavant, +car la domination des Tartares s’était signalée par +des destructions de villes, et partout où régnait ce peuple +nomade, les terrains de pâturage ne cessaient d’empiéter au +dépens du domaine agricole. Cependant Rubrouck cite les +villes de Talas, d’Esquius, surtout de Caïlac, comme des centres +encore importants de commerce et de population. Il y constata +avec surprise l’usage de la langue persane, qui, si loin de la +Perse proprement dite, s’y maintenait, comme elle se maintient +encore aujourd’hui dans les principales villes de l’Asie +centrale. Ce tableau, quoique très sommaire, du pays et +de ses habitants, se rapporte avec une remarquable exactitude +aux descriptions actuelles que nous devons aux Russes +sur cette partie de l’Asie où ils dominent. On peut, sur les +cartes modernes de l’Asie centrale, suivre approximativement +le rapide itinéraire de notre voyageur. Il correspond à peu près +à la route stratégique que le gouvernement russe a fait construire +pour relier ses possessions du Turkestan à la Sibérie +occidentale. Rubrouck longea le versant septentrional de la +chaîne aujourd’hui appelée, du nom du czar actuel, chaîne +Alexandre. Il traversa le fleuve Ili, principal affluent du lac +Balkach, dont il entendit parler, mais qu’il ne vit point. L’importante +ville de Caïlac, où il fit une halte de quelques jours, +paraît correspondre à celle de Kopal, une des principales étapes +de la grande voie moderne entre Tachkend et Sémipalatinsk. +Elle commande l’entrée de la Dzoungarie, cette dépression comprise +entre le système des monts Altaï au nord et des monts +Célestes au sud, qui a toujours servi d’issue principale vers +l’intérieur de l’Asie.</p> + +<p>La caravane se remit en route le 30 novembre dans une +direction est-nord-est. La saison devenait de plus en plus rigoureuse, +le pays plus accidenté et plus désert. Après avoir longé +un lac d’eau saumâtre et traversé une chaîne escarpée, la petite +troupe commença à hâter le pas et à doubler les étapes. +Sauf les relais placés de distance en distance pour héberger les +messagers officiels et les ambassadeurs, aucune habitation ne +se montrait, tout vestige d’établissements humains avait disparu. +Les détails, pour cette dernière partie du trajet, font +presque défaut. Nous apprenons seulement qu’après bien des +fatigues nos voyageurs arrivèrent, le 26 décembre, dans une +plaine vaste et unie comme la mer. Là se trouvait le campement +alors occupé par Mangou, le grand khan des Mongols.</p> + +<p>Le séjour de l’envoyé du roi de France auprès du petit-fils +de Gengis-khan dura plusieurs mois, et pendant ce temps l’intelligent +observateur put à loisir graver dans sa mémoire l’aspect +de cette cour nomade. Dans un site exposé à toutes les rigueurs +d’un climat excessif rebelle à l’agriculture, approprié +tout au plus à la vie errante de tribus pauvres et clairsemées, +un des plus bizarres accidents de l’histoire avait placé la résidence +du souverain qui pour le moment pouvait se vanter avec +quelque raison d’être le plus puissant de l’univers. La ville de +Caracorum, dont il existe de misérables restes près de la source +de l’Orchon, affluent du lac Baïkal, était le lieu des représentations +officielles, un rendez-vous où se réunissaient à l’occasion +les assemblées de l’aristocratie mongole. Le souverain n’y résidait +pas, et se contentait ordinairement d’y passer deux fois +par an ; mais il se tenait à proximité. C’est à son campement +temporaire, ou sa <i>horde</i>, qu’affluaient les ambassadeurs. Aux +confins du désert de Gobi, le messager de saint Louis s’y rencontra +avec les ambassadeurs du khalife de Bagdad contre +lequel s’amassait en ce moment un terrible orage, ceux du +sultan de Turquie, ceux d’un souverain de l’Inde et ceux de +l’empereur grec de Nicée. De temps en temps arrivaient, pour +porter le tribut ou rendre hommage, quelques émissaires de +ces peuplades de chasseurs qui errent aux extrémités de la Sibérie +orientale ou qui vivent dans les îles glacées de la mer +d’Okhotsk.</p> + +<p>La figure de Mangou-khan, singulier mélange de grossièreté +et d’astuce, se détache sur un fond encore tout barbare. Il +avait alors quarante-cinq ans ; ses traits accusaient sans aucun +adoucissement le type mongol. Lorsque le moine franciscain eut +avec lui sa première entrevue, « il nous demanda d’abord, dit-il, +ce que nous voulions boire. Je répondis : « Seigneur, nous +ne sommes pas des hommes qui cherchons le plaisir dans la +boisson ; tout ce qui vous plaira nous convient. » Il nous fit alors +verser d’une boisson faite de riz dont je bus quelques gouttes +par politesse. Ensuite le khan se fit apporter des faucons et +d’autres oiseaux, les mit sur le poing et s’amusa à les regarder. +Enfin, après un long intervalle, il nous ordonna de parler. » +L’entretien n’alla pas loin ce jour-là, car l’interprète était ivre +et Rubrouck crut s’apercevoir que Mangou lui-même était quelque +peu chancelant. Plusieurs entrevues eurent lieu dans la +suite, et plus d’une fois le moine, admis en présence du souverain, +le trouva armé d’une omoplate brûlée et la regardant attentivement. +Une police soupçonneuse et sévère veillait autour +du grand khan. Nul n’était introduit sans avoir été préalablement +fouillé. Une fois même Rubrouck et son compagnon +subirent un interrogatoire en règle ; car on avait rapporté à +Mangou que quarante émissaires du Vieux de la Montagne, chef +de la secte des Assassins, étaient partis sous divers déguisements +pour attenter à sa vie.</p> + +<p>Les conférences ne pouvaient guère aboutir à un résultat. +L’unique préoccupation du Mongol était d’obtenir de ce Français +soit un mot, soit une demande précise de secours, qui eussent +été interprétés comme une marque de soumission et d’hommage. +Les instructions de Rubrouck ne portaient rien de pareil, +et, se retranchant sur le terrain de la propagande religieuse, +il se défendait avec soin de toute parole de nature à +compromettre l’honneur de son souverain. Dès lors sa présence +cessa d’offrir un grand intérêt à Mangou-khan. Dans les questions +religieuses celui-ci s’accommodait fort bien d’une sorte de +neutralité, d’ailleurs tolérante, entre les moines chrétiens, les +musulmans et les prêtres bouddhistes, qui vivaient autour de lui +et profitaient également de ses libéralités. Quand il tenait cour +plénière, « les prêtres chrétiens venaient en grand appareil, +priaient pour lui et bénissaient sa coupe. Puis les prêtres sarrasins +arrivent, et font de même. Enfin se présentent les +prêtres idolâtres, qui font la même chose. » Cependant quelques-unes +des femmes de Mangou avaient embrassé le christianisme ; +et lui-même se montrait parfois dans les cérémonies +célébrées à certains jours par ses prêtres nestoriens. Bizarres +cérémonies, dont Rubrouck nous a laissé le peu édifiant tableau ! +Elles commençaient par des chants, se continuaient par +des distributions de cadeaux faites par la première femme du +grand khan, et se terminaient par un repas auquel tous prenaient +part et où les princesses de sang royal aussi bien que +les ministres du culte laissaient leur raison.</p> + +<p>Si Rubrouck avait nourri des illusions sur l’utilité de son +apostolat, elles furent bientôt détruites à l’aspect de cette cour +des steppes avec ces légions de mendiants, devins et parasites +de toute espèce. Mais il eut la surprise de rencontres très inattendues. +Une femme de Metz, nommée Paquette, vint un jour le +trouver et lui raconta qu’elle avait été prise en Hongrie, et, +après des souffrances inouïes, attachée enfin au service d’une +des femmes du khan. Maintenant sa condition était bonne ; elle +avait épousé un charpentier russe dont elle avait plusieurs enfants. +D’autres Européens se trouvaient à Caracorum ou à la cour. +Paquette lui apprit que dans cette ville vivait un orfèvre nommé +Guillaume Boucher, originaire de Paris, et dont le frère était +établi sur le grand Pont.</p> + +<p>C’est en effet par maître Guillaume que fut accueilli Rubrouck +quand il se rendit, le dimanche des Rameaux, à Caracorum. +L’histoire de ce compatriote était fertile en péripéties. +Fait prisonnier à Belgrade par un des frères de Mangou, il +avait été emmené au fond de la Mongolie. Bientôt ses talents le +firent apprécier de ses nouveaux maîtres, et la munificence du +khan lui permit de vivre à l’aise à Caracorum, avec sa femme, +une Hongroise originaire de Lorraine. C’était vraiment un artiste +habile, et l’énumération que donne Rubrouck de ses principaux +ouvrages montre la variété de ses aptitudes : une belle +croix d’argent à la mode de France, une image de la Vierge +avec des figures sculptées sur les panneaux ; un oratoire richement +orné de peintures. Comment s’étonner que le département +des beaux-arts à la cour de Mangou-khan soit devenu son +domaine ? Il exécuta sur son ordre, pour décorer le palais de +ses réceptions solennelles à Caracorum, une pièce des plus +compliquées, véritable chef-d’œuvre où il mit toute la virtuosité +de son art. Il s’agissait d’une fontaine destinée à verser diverses +liqueurs dans les grands repas auxquels présidait le +souverain. Maître Guillaume figura un grand arbre d’argent +avec des feuilles et des fruits, au pied duquel quatre lions du +même métal vomissaient du lait de jument. Il enlaça autour +du tronc quatre serpents dorés de la gueule desquels jaillissaient +des liqueurs différentes. Un ange armé d’une trompette +surmontait le merveilleux édifice. Il y avait même, dans une +cavité pratiquée à l’intérieur de l’arbre, un mécanisme au +milieu duquel un homme caché imprimait un mouvement au +bras de l’ange et parvenait à tirer de la trompette des sons +éclatants. Ce fut sans nul doute la merveille de Caracorum ; et +l’orfèvrerie parisienne du temps de saint Louis remportait, +comme on voit, d’assez beaux triomphes aux confins de la +Sibérie et de la Chine.</p> + +<p>La ville de Caracorum était entourée d’une muraille de terre +percée de quatre portes. Malgré sa situation ingrate, le voisinage +de la cour et l’affluence des ambassadeurs y attiraient +beaucoup de marchands. On y voyait une église chrétienne, +deux mosquées et une douzaine de temples consacrés aux +idoles de diverses nations. Elle se composait de deux quartiers, +l’un habité par les musulmans, l’autre par des gens du Catai, +c’est-à-dire des Chinois. Jamais encore ceux-ci n’avaient été décrits +par un Européen. « Ils sont, dit Rubrouck, de petite +taille et nasillent en parlant. Comme tous les Orientaux, ils +ont en général de petits yeux. Ils sont très bons ouvriers en +toutes sortes d’arts. » Cette colonie chinoise exerçait à Caracorum +les petits métiers dont cette race laborieuse s’est fait +aujourd’hui une sorte de monopole dans la plupart des grandes +villes, depuis Singapour jusqu’à San-Francisco. Tels étaient, +avec quelques Allemands ou Hongrois, les éléments de cette +population que des causes factices retenaient seules en ce pays +désolé. « En somme, écrit Rubrouck à saint Louis, toute la ville +ne vaut pas le bourg de Saint-Denis, et le monastère de Saint-Denis +vaut deux fois plus que ce palais. »</p> + +<p>Cependant le mois de juin 1254 était arrivé : craignant d’être +surpris en route par la mauvaise saison, Rubrouck demanda +l’autorisation de partir. Il ne voulut point se charger, comme +le lui proposait Mangou, de guider des ambassadeurs mongols +en Europe ; mais il emporta une lettre du grand khan pour le roi +de France. C’était une de ces missives arrogantes comme Attila +se plaisait à en écrire. Mangou envoyait au « chef des Francs +son ordre », c’est-à-dire une sommation d’avoir à lui rendre +hommage par voie d’ambassade. « Que si vous résistiez en disant : +Notre terre est loin, nos montagnes sont hautes, notre +mer est grande, et que, animé de ces pensées, vous nous déclariez +la guerre, le Dieu éternel sait que nous savons ce que nous +pouvons, lui qui rend facile ce qui est difficile et qui rapproche +ce qui est éloigné ! » Muni de cette lettre, le franciscain quitta +Caracorum au commencement de juillet, laissant auprès de +maître Guillaume son compagnon, un moine italien qui n’eut +plus la force de le suivre. Il refit rapidement jusqu’au Volga la +route qu’il avait déjà parcourue. De là, franchissant le pas de +Derbent à l’extrémité orientale du Caucase, il gagna l’Arménie +et traversa l’Asie Mineure pour s’embarquer au port de Laïas. +Au mois d’août 1255, après un voyage de deux ans et demi, il +revoyait la Syrie, où, ignorant les évènements qui avaient signalé +la croisade, il croyait encore trouver le roi de France.</p> + +<p>Il revenait assez désabusé sur les espérances que la chrétienté +avait placées dans les Tartares. Il avait vu le pays du +prêtre Jean : ce souverain légendaire n’était de son vivant, +disait-il, qu’un petit chef de tribus nomades au sud des monts +Allai. « Les nestoriens, remarquait-il, exagèrent tout et font +grand bruit de rien. C’est ainsi que s’est répandue la grande +renommée du prêtre Jean, et cependant j’ai traversé ses pâturages, +et personne ne le connaissait, excepté quelques nestoriens. » +Mais, quelle qu’ait été l’inutilité politique et religieuse +de cette mission, elle nous a valu un précieux document géographique. +La relation qu’il adressa à saint Louis, écrite sur +un ton de simplicité, de bonhomie même qui n’est pas sans +charme, se recommande par des qualités sérieuses d’observation. +La valeur de ses renseignements fut appréciée de son +temps par des géographes tels que Vincent de Beauvais et Roger +Bacon. Rubrouck, profitant des communications établies par +les Mongols, avait pénétré jusqu’au cœur de leur pays. Au delà +il avait entendu parler du Catai et reconnu que cette contrée +était la même que les anciens appelaient Sérique ou pays de la +soie. Là s’étaient arrêtées ses connaissances sur la Chine ; mais +la route qu’il avait suivie devait, par le cours des choses, y conduire +nécessairement ses successeurs.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c043">CHAPITRE IV<br> +<span class="xsmall">NICOLO ET MAFFEO POLO.</span></h3> + +<p>Lorsque Rubrouck s’enfonça dans l’intérieur de l’Asie, ces +contrées n’étaient pas encore visitées par le commerce européen. +Au siècle suivant les rapports entre les Européens et la +Chine sont au contraire assez réguliers pour que des caravanes +de marchands italiens se rendent fréquemment de la Crimée à +Pékin. Comment s’accomplit ce changement ? C’est sans aucun +doute à l’initiative hardie des voyageurs occidentaux, favorisés +par les circonstances politiques dans lesquelles se trouvait +l’Asie, qu’il faut faire honneur de ce résultat. Malheureusement +l’histoire de ces relations lointaines, qui durèrent près d’un +siècle mais ne parvinrent pas à se perpétuer, est loin d’être +bien connue. Avec le voyage qui vient d’être retracé, celui de +Plano Carpini et quelques autres qui seront cités plus bas, il n’y +a que les voyages des membres de la famille Polo dont le récit +nous soit parvenu avec les caractères d’une parfaite authenticité. +Ils sont d’ailleurs si intéressants par eux-mêmes et marqués par +tant d’incidents curieux, qu’ils méritent amplement la popularité +dont ils n’ont jamais cessé de jouir.</p> + +<p>On connaît déjà cette famille vénitienne. L’un de ses membres +dirigeait, comme beaucoup de ses concitoyens, une maison +de commerce à Constantinople. En 1254 ses deux plus jeunes +frères, Nicolo et Maffeo Polo, vinrent l’y rejoindre. Ils y restèrent +jusqu’en 1260 : à cette époque, désireux sans doute d’étendre +leurs opérations, ils partirent pour Soldaie. Cette ville +développait rapidement les avantages de sa position. Les Vénitiens +commençaient à s’y porter pour disputer aux Grecs les +profits du commerce dont elle était le foyer et en faire un des +points actifs de leur exploitation générale de l’Orient. Leur +nombre et leur importance s’accrut bientôt assez pour que la +république de Saint-Marc y déléguât un consul chargé de veiller à +ses intérêts. La famille Polo fut une des premières à entrer dans +ce mouvement. Son installation à Soldaie fut durable, car elle y +possédait encore des immeubles vers la fin du siècle. Parmi les +premiers Vénitiens qu’attira vers cette ville la perspective d’entreprises +nouvelles se trouvèrent Nicolo et Maffeo Polo.</p> + +<p>Mais pour eux Soldaie n’était qu’une étape, un point de départ +pour l’inconnu. Alors dans la force de l’âge, ils avaient le +tempérament héroïque et aventureux qui distinguait les citoyens +de ces grandes républiques marchandes. Ces négociants +de Gênes et de Venise étaient des hommes entreprenants, habitués +aux affaires lointaines, pleins de confiance dans les ressources +de leur diplomatie naturelle et parfaitement capables +d’ailleurs de faire en toute occasion « belle et honnête contenance », +suivant l’expression d’un des leurs, Balducci Pegolotti, +dans le portrait qu’il trace du marchand tel qu’il doit être. Que +se passa-t-il dans l’esprit des deux frères quand ils se virent à +Soldaie ? Sans doute la perspective des profits que promettait +un marché nouveau entra de moitié avec l’amour des aventures +dans leur décision. Ils exerçaient le commerce d’orfèvre et +avaient apporté avec eux un assortiment de joyaux : excellent +moyen de plaire aux princes qu’ils se proposaient de visiter. Il +ne semble pas que leurs délibérations aient été longues. L’année +de leur arrivée à Soldaie fut aussi celle de leur départ. Marco +Polo, qui plus tard recueillit de leur bouche le récit de cet événement, +se borne à dire qu’après s’être consultés il leur sembla +bon d’aller plus avant.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-054.jpg"><br> +<span class="xsmall">TRAINEAUX TIRÉS PAR DES ATTELAGES DE CHIENS.</span></p> + +<p>Ils se rendirent auprès du prince qui avait succédé à Batou +dans le commandement des Tartares campés aux bords du +Volga. C’était Barca, son frère, « prince libéral et courtois, » +dont la réputation s’étendait sans doute jusqu’à Soldaie. Nos +deux Vénitiens eurent garde d’arriver auprès de lui les mains +vides. Les cadeaux aux grands personnages font partie de l’étiquette +orientale, et l’on voit dans le récit de Rubrouck que les +explications du moine, alléguant pour s’affranchir de la contribution +attendue ses vœux de pauvreté, ne parvenaient qu’à +satisfaire à demi les puissants seigneurs dont il était l’hôte. +Mieux avisés, les Polo commencèrent par faire hommage à +Barca de tous les joyaux qu’ils avaient apportés. En prince magnanime, +il leur en rendit deux fois la valeur, et dès ce moment +les Vénitiens, attachés à sa cour ambulante, suivirent pendant +douze mois les pérégrinations du chef tartare. Ils virent ainsi +Sarai, la ville nouvelle qui s’élevait alors non loin de l’embouchure +du Volga et qui devait devenir célèbre plus tard comme +une des principales étapes pour les marchands européens se +rendant en Chine. Ils remontèrent le fleuve jusqu’à Bolgara, +dont les ruines s’étendent près de la ville actuelle de Kasan. Aux +confins des immenses forêts qui couvraient alors non seulement +le nord, mais presque tout le centre de la Russie, c’était un +grand marché de peaux et de fourrures dont les produits se +répandaient dans tous les bazars d’Orient. Pendant l’hiver, +quand la neige glacée rendait les communications faciles, les +négociants de Bolgara partaient en traîneaux tirés par des attelages +de chiens pour se rendre auprès des campements de +chasseurs et acheter directement les précieuses fourrures. +Cette sombre lisière de forêts qui couvre encore, depuis Arkangel +jusqu’aux bords de la Léna, le nord de l’ancien continent, +était alors un monde à peu près entièrement inconnu. Par une +réminiscence d’antiques traditions on l’appelait le pays de la +Nuit, la province d’Obscurité : c’est ce dernier nom qu’il porte +dans le livre de Marco Polo.</p> + +<p>Il était plus facile d’entrer chez les Tartares que d’en sortir. +Les Polo se trouvaient depuis un an auprès de Barca, lorsque +la guerre éclata entre ce prince et son cousin, le souverain des +Tartares du levant, établis en Perse. Barca eut le dessous ; sa défaite +fut le signal d’un moment d’anarchie pendant lequel la +sécurité des communications fut interrompue entre le Volga et +la mer Noire. Ne pouvant retourner en arrière, nos voyageurs +se décidèrent à aller en avant. La ville de Bokara, par la position +qu’elle occupe au croisement des principales voies de l’Asie +centrale, a toujours été un grand centre commercial en relation +avec le Volga comme avec l’Inde et la Perse. Les cuirs de Bolgara, +les fourrures du nord étaient régulièrement dirigés vers +cet important marché. Les frères Polo se joignirent sans doute +à quelque caravane en partance pour Bokara. Jamais un marchand +latin ne s’était encore montré dans cette ville. Malheureusement, +une fois arrivés, ils ne purent « ni aller avant, ni +retourner arrière, de sorte qu’ils demeurèrent en ladite cité +trois ans ».</p> + +<p>Ils se trouvaient donc arrêtés dans une sorte d’impasse, lorsqu’une +circonstance heureuse mit enfin un terme à leurs tâtonnements +et à leurs incertitudes. Bokara était sur le passage des +envoyés qui allaient et venaient entre la cour tartare de Perse +et celle de Mongolie. Un jour des ambassadeurs qui se rendaient +auprès du grand khan entendirent parler de ces Occidentaux, +dont la présence était un objet de curiosité. Connaissant +les sentiments de leur maître, ils leur proposèrent de les +accompagner à sa cour. « Soyez sûrs, dirent-ils, que, si vous +voulez venir jusqu’à lui, il vous verra volontiers et vous fera +grand honneur et grand bien. En notre compagnie vous voyagerez +sans danger. » Jamais proposition ne vint plus à propos. +Ce nom du grand khan réveilla l’ardeur des deux Vénitiens. En +lui se résumait la grandeur de l’empire mongol. Par la seule +vertu de ce nom cessait comme par enchantement l’attente +sans issue dans laquelle ils languissaient. Ils entraient dès ce +moment en possession du fil conducteur qui devait les guider, +eux d’abord, Marco Polo ensuite, dans le cours de leur carrière.</p> + +<p>Ils chevauchèrent pendant un an entier vers le nord-est. +C’est tout ce que nous savons sur leur itinéraire. La longueur du +trajet fait supposer qu’ils durent rejoindre au nord la route +par laquelle les officiers mongols avaient déjà guidé Rubrouck.</p> + +<p>Il y avait onze ans environ que le franciscain avait quitté la +cour du grand khan : de grands changements s’étaient accomplis +dans cet intervalle. La mort de Mangou (1259) en avait été +le signal. Son frère Kubilaï, appelé à l’âge de quarante-quatre +ans à lui succéder, avait passé comme général ou comme gouverneur +la plus grande partie de sa vie en Chine. Grâce à lui +la conquête mongole, restreinte pendant longtemps à la partie +septentrionale de cette vaste contrée, s’était progressivement +avancée vers le sud. Une fois sur le trône, il poursuivit avec +ardeur l’achèvement de son œuvre et, le premier de sa race, +s’appliqua à prendre pied dans le pays conquis. L’administration +de cet incomparable domaine devint la principale affaire +de sa vie. Tant que la domination mongole n’embrassait +que les provinces du nord, elle avait pu sans trop d’inconvénient +conserver à Caracorum son centre d’action. L’extension +des conquêtes rendit un changement nécessaire, et Kubilaï +abandonna la triste capitale des premiers successeurs de Gengis.</p> + +<p>Il choisit pour siège du gouvernement une ville qui avait déjà +servi de résidence à d’anciennes dynasties chinoises, la célèbre +Cambaluc, qui n’est autre que Pékin aujourd’hui. De cette +ville placée à proximité de la Mongolie sa surveillance pouvait +s’exercer à la fois sur les deux moitiés de son empire. Dans ce +changement de capitale s’exprimait une importante révolution. +C’était l’adieu à la vie des steppes, à la vie rude et grossière des +ancêtres. Le centre de gravité penchait définitivement vers la +Chine, et le khan des Mongols se transformait en empereur +chinois.</p> + +<p>Les ambassadeurs tartares avaient bien auguré des sentiments +de leur maître en promettant bon accueil aux deux +Vénitiens ; ils étaient les premiers Latins qui parvinssent jusqu’à +lui, et depuis longtemps il avait le désir d’en connaître. +Kubilaï devait à son commerce avec la société la plus civilisée +de l’Orient une culture d’esprit qui manquait tout à fait à ses +prédécesseurs. Le peu qu’il pouvait savoir de l’Europe lui +avait inspiré une idée favorable de sa civilisation, et c’est avec +une intelligente curiosité qu’il cherchait l’occasion de s’en +enquérir.</p> + +<p>Admis en sa présence, les nouveaux venus virent un homme +de taille moyenne, à la forte stature, mais que sa vie active avait +préservé d’excès d’embonpoint. Son teint était blanc et vermeil, +ses yeux noirs, sa personne imposante. Il adressa aux deux étrangers +une foule de questions dans lesquelles se marquaient les +préoccupations habituelles de son esprit. « Il leur demanda premièrement +des empereurs, et comment ils maintiennent leur +seigneurie et leur terre en justice ; et comment ils vont en bataille, +et de toutes leurs affaires. Et après leur demanda des +rois, des princes et des autres barons. » Voilà des détails dont +Mangou, son frère et prédécesseur, ne se souciait guère ! Enfin +il en vint au pape et à l’Église et se fit instruire de toutes les +coutumes des Latins.</p> + +<p>Ces questions s’adressaient à des personnes capables d’y répondre. +S’il y avait quelque part une ville où affluaient les informations +précises sur les hommes et les choses de l’Occident, +c’était bien Venise. L’étendue de ses relations commerciales et +politiques la mettait en contact avec tous les peuples de la +chrétienté et rendait l’esprit de ses citoyens singulièrement +propre à saisir les variétés de chacun. Nulle part on ne savait +mieux et on n’observait avec plus de finesse. La société vénitienne, +dont le souvenir s’associe à un magnifique développement +des arts, passait déjà pour une des plus élégantes de +l’Occident, et des hommes sortis de ses rangs, comme les Polo, +appartenaient certainement par leur culture et leurs manières +à l’élite des Européens d’alors. Cela explique l’effet de leur +présence sur ce souverain oriental chez lequel s’était éveillé +l’instinct de la civilisation. Dans les entretiens qu’il eut avec +eux, l’image vaguement entrevue de cette société hiérarchique +de l’Europe féodale prit une forme plus nette à son esprit ; il +put se rendre compte des rapports qui en unissaient les +membres et démêler, sous le confus assemblage de noms que +lui avait transmis la renommée, des différences et des traits de +caractère. Le christianisme occidental lui apparut sous un +autre jour que le culte abâtardi que pratiquait sous ses yeux le +triste clergé nestorien. Enfin les récits de ses nouveaux hôtes +donnèrent ample matière à ses réflexions ; mais plus encore +que de leurs récits il fut frappé de leurs personnes. Ce type +d’Européen poli et bien né, qui se révélait à lui pour la première +fois, le séduisit vivement.</p> + +<p>C’est alors que naquit en lui le désir de nouer des relations +régulières avec l’Occident, et il ne tarda pas à s’en ouvrir aux +deux Vénitiens que la fortune lui avait envoyés. Ce n’était pas +une chose nouvelle que l’envoi d’ambassadeurs mongols auprès +de princes chrétiens ; mais ce qui était assurément nouveau et +remarquable, c’est la nature de la mission qu’avait en vue Kubilaï. +Il proposa aux Polo de se rendre en son nom, avec un seigneur +tartare pour compagnon, auprès du pape. Dès qu’ils +eurent consenti, il fit rédiger une lettre dont la teneur peut se +résumer ainsi : « Il mandait à l’Apostole que, s’il lui voulait envoyer +jusqu’à cent sages hommes de notre loi chrétienne, qui +sussent les sept arts, qui sussent bien disputer et montrer clairement +aux idolâtres, par force de raisons, comment la loi du +Christ était la meilleure, et que toutes les autres lois sont mauvaises +et fausses, s’ils prouvaient cela, lui et tous ses sujets +deviendraient chrétiens et hommes de l’Église. »</p> + +<p>Les termes de cette demande montraient bien le fond +de sa pensée. On entendait alors par les <i>sept arts</i> l’ensemble des +sciences qu’un homme vraiment instruit devait connaître, à savoir +la grammaire, la logique, la rhétorique, l’arithmétique, la +géométrie, la musique et l’astronomie. Kubilaï demandait +des missionnaires instruits et différents des prêtres nestoriens +qui l’entouraient. Avec le christianisme c’était la science +de l’Europe qu’il pensait à introduire chez les Mongols. +Cette tentative s’accordait avec ses préoccupations de gouvernement. +Désireux d’élever ses grossiers compatriotes au niveau +des peuples qu’ils avaient à gouverner, il se tournait vers +des contrées que la distinction de ses nouveaux hôtes lui montrait +sous leur meilleur jour. Assurément nous jugeons aujourd’hui +que le succès de ce projet était peu probable. La pente +naturelle des choses devait l’emporter et rallier finalement Kubilaï +et son peuple au bouddhisme, qui était la religion de la +majorité de ses sujets chinois. Cependant ces sympathies pour +le christianisme ne furent pas tout à fait sans conséquences, +comme on le verra dans la suite.</p> + +<p>Les deux Polo entrèrent avec ardeur dans les vues du souverain +mongol et ne s’épargnèrent pas pour en préparer l’accomplissement. +Outre le message destiné à l’Apostole, Kubilaï les +chargea de lui rapporter « de l’huile de la lampe qui brûle sur +le sépulcre de Notre Seigneur en Jérusalem ». Ils se remirent +en route à travers l’Asie. Avant leur départ, par une faveur insigne, +le grand khan leur donna une tablette d’or dite table de +commandement, sorte de passeport qui assurait à ses possesseurs, +dans tous les pays sur lesquels s’étendait sa domination, +un droit de réquisition de vivres, chevaux, escorte et +toutes choses nécessaires. Ils voyagèrent donc avec un caractère +officiel, et partout ils furent servis et honorés. Tel était l’effet +de ce nom qui tenait une partie de la terre en crainte ! Cependant +le voyage fut pénible. Les neiges, les pluies, les inondations +les arrêtèrent plusieurs fois. Leur compagnon, le seigneur +mongol, tomba malade et dut être laissé en route. Ce +n’était pas vers la mer Noire, mais vers la Méditerranée qu’ils +se dirigeaient : ils n’y arrivèrent qu’au bout de trois ans. Mais +leur ardeur n’était pas épuisée, et ils gardaient confiance +dans le succès de leur mission.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c053">DEUXIÈME PARTIE<br> +<span class="xsmall">LES VOYAGES DE MARCO POLO</span></h2> + +<h3 class="nobreak">CHAPITRE PREMIER<br> +<span class="xsmall">MARCO POLO.</span></h3> + +<p>Arrivés à Laïas, port de la Petite-Arménie, dans le golfe d’Alexandrette, +nos voyageurs apprirent des nouvelles fâcheuses +pour la négociation dont ils étaient chargés : le pape Clément IV +était mort depuis le 29 novembre 1268. Ils allèrent trouver à +Saint-Jean d’Acre le légat, qui prit grand intérêt à leur message, +mais les invita à s’abstenir de toute démarche et à prendre patience +jusqu’à l’élection d’un nouveau pape. « Ils virent bien +que le légat avait raison, et ils se dirent : En attendant que l’on +fasse un pape, nous pourrions bien aller à Venise pour voir nos +hôtels. » Ils s’embarquèrent pour Négrepont et de là parvinrent +par mer à Venise. Nicolo trouva que sa femme était morte ; +mais son fils Marco, qui venait de naître au moment de son départ, +avait atteint sa quinzième année. Il allait désormais être +associé aux pérégrinations de son père et de son oncle, et +c’est ici qu’entre en scène celui qui devait devenir le plus grand +voyageur du moyen âge.</p> + +<p>Malheureusement cet interrègne pontifical fut le plus long +dont l’histoire se souvienne. Les cardinaux réunis à Viterbe +ne parvenaient pas à s’entendre. Les mois se passaient, et aucune +décision ne sortait du palais où se tenait enfermé le conclave. +Un cardinal plaisant parla de faire enlever la toiture de l’édifice, +sous prétexte de permettre à l’Esprit-Saint de s’introduire +plus librement auprès des membres du sacré collège. Après +deux ans d’attente, nos Vénitiens perdirent patience. Par un +scrupule honorable ils craignirent qu’un retard trop prolongé +n’inspirât à Kubilaï des doutes sur la sûreté de leur parole, et, +accompagnés de Marco, ils repartirent de Venise pour la Terre +sainte. Là ils purent du moins, conformément à la demande de +Kubilaï, se rendre à Jérusalem et se procurer de l’huile de la +lampe du saint sépulcre. Puis ils retournèrent à Acre et dirent +au légat : « Puisque nous ne voyons pas qu’Apostole soit fait, +nous voulons retourner auprès du grand khan, car trop avons +déjà attendu. » Le légat, après y avoir consenti, fit faire des +lettres à remettre au grand khan, qui témoignaient comment +les deux frères étaient bien venus pour accomplir son commandement, +« mais, pour ce qu’Apostole n’y avait, ne l’avaient pu +faire ».</p> + +<p>Munis de cette attestation, ils s’embarquèrent pour Laïas et +se disposaient à s’enfoncer dans l’intérieur, quand la nouvelle si +longtemps attendue les arrêta. Le pape était nommé. Le nom qui, +le 1<sup>er</sup> septembre 1271, avait enfin réuni le nombre nécessaire +de suffrages, était celui du cardinal Tébaldo de Plaisance, précisément +le légat qui résidait à Acre et qui s’était intéressé à +la mission des frères Polo. Il se hâta de les rappeler, et ceux-ci +revinrent à Acre sur une galère mise à leur disposition par le +roi d’Arménie. Ils y reçurent moult grands honneurs ; mais, au +lieu de cent docteurs que demandait le grand khan, il ne se +trouva que deux frères prêcheurs pour entreprendre le voyage. +C’étaient « les plus savants clercs du temps » ; mais il paraît que +leur hardiesse n’égalait pas leur science. A peine avaient-ils +dépassé Laïas de quelques marches vers l’intérieur, qu’une invasion +du sultan des mamelouks d’Égypte vint porter le ravage +dans les pays qu’ils traversaient. Nos voyageurs furent en +grande aventure d’être tués ou pris, « de sorte que, quand les +deux frères prêcheurs virent cela, ils eurent grand peur d’aller +avant. Ils donnèrent à messire Nicolas et messire Maffe toutes +les chartres et tous les privilèges qu’ils avaient » et retournèrent +à leur couvent. Pauvre dénouement d’une entreprise qui +méritait d’inspirer de meilleurs courages !</p> + +<p>Privés de leurs compagnons, nos Vénitiens n’en poursuivirent +pas moins leur route vers le souverain qui les attendait +et vers les pays pleins de promesses qu’ils avaient entrevus. +L’histoire de leurs voyages s’enrichit désormais d’une telle +abondance de renseignements, qu’elle devient presque un tableau +de l’Asie au <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle ; car avec eux chemine cette fois +un observateur curieux et infatigable, dans la personne de ce +jeune homme de quinze ans qu’ils ont associé à leur aventure.</p> + +<p>Marco Polo venait ainsi de quitter presque enfant sa ville +natale, qu’il ne devait revoir qu’homme mûr. A quinze ans son +esprit était plus riche de dons naturels que de connaissances +acquises. Mais à défaut de l’enseignement des livres, que sa vie +errante ne lui laissa guère le loisir de fréquenter, il étudia dans +le grand livre du monde. Son intelligence se développa, s’aiguisa +au milieu même du monde nouveau qu’il devait décrire. C’est +à l’âge où les impressions ont toute leur fraîcheur, la curiosité +toute son ardeur, la mémoire toute sa force, que les routes de +l’Asie s’ouvrirent devant lui depuis la Méditerranée jusqu’à +l’extrême Orient. Quelle variété, quelle nouveauté de spectacles +propres à passionner cette heureuse intelligence ! C’est par le +nombre prodigieux des observations qu’il a faites ou des renseignements +qu’il a recueillis que se montre la fermentation de +son esprit sous l’influence de cette vie excitante qui passionna +sa jeunesse ; car autrement, dans la relation qui résume ses +voyages, il est loin de prodiguer les confidences de ses impressions +personnelles, et l’on aurait bientôt compté les passages +où il parle de lui-même. Habitués que nous sommes aux relations +des voyageurs modernes, cette sobriété nous cause +quelque surprise et assurément du regret. Mais, à y regarder +de près, on retrouve sous le ton impersonnel du récit la finesse +d’observation, l’indépendance et la fermeté du jugement, l’esprit +pratique qui distinguaient le jeune Vénitien. Une figure s’en +dégage, comme dans une ancienne fresque un peu effacée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c057">CHAPITRE II<br> +<span class="xsmall">LES VOIES DE L’ASIE OCCIDENTALE.</span></h3> + +<p>La ville de Laïas, d’où partirent nos voyageurs, était à cette +époque un des principaux entrepôts de la Méditerranée orientale. +Elle appartenait à un petit royaume où les restes de la +nationalité arménienne maintenaient encore leur indépendance +et qui occupait entre la Syrie et l’Asie Mineure la contrée +appelée par les anciens Cilicie. Les chrétiens d’Occident trouvaient +dans cet État un allié naturel contre les sultans mamelouks, +qui, maîtres de l’Égypte et de la plus grande partie de la +Syrie, fermaient partout ailleurs les avenues de l’Orient. Investis +de nombreux privilèges, les négociants de Gênes, Venise et autres +pays affluaient à Laïas et échangeaient leurs marchandises +contre les épices, les draps de soie et d’or apportés de l’intérieur. +Une forteresse ruinée avec quelques huttes misérables +marque l’emplacement où fleurit jadis cette ville morte du +golfe d’Alexandrette. C’est là qu’au <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle aboutissaient les +convois forcés d’éviter le territoire musulman. Laïas était le +point de départ des voies qui conduisaient à Trébizonde ou à +Tauris, et le royaume de Petite-Arménie servait de lien entre +l’Europe chrétienne et les pays soumis aux Mongols. Ce coin de +terre sans cesse menacé, vaillamment défendu, jouait un rôle +qu’il n’a plus retrouvé depuis, d’intermédiaire entre l’Orient et +l’Occident.</p> + +<p>Surprise par une de ces fréquentes alertes qui désolaient les +populations de ces pays frontières, la petite troupe échappa au +danger et parvint, diminuée de nombre, aux confins de la Turcomanie. +C’était le nom que portait l’intérieur de la contrée depuis +que de nombreuses tribus turques venues de l’Asie centrale +y avaient élu domicile. Ces ancêtres des Osmanlis vivaient +à la bonne et vieille manière turque dans les steppes herbeuses +qui couvrent les plateaux : « Gens simples, qui demeurent en +montagnes et en landes, là où ils trouvent bonne pasture. » +Le jeune voyageur fut frappé de la variété des éléments qui +composaient la population. A côté des Turcs restés pasteurs et +à demi nomades, les villes et les bourgades fortifiées étaient +occupées par des habitants grecs ou arméniens qui avaient conservé +la tradition des belles industries d’autrefois. C’est de +leurs mains que sortaient les draps de soie de diverses couleurs, +les fins et beaux tapis. Les principales villes étaient encore +celles qu’avait connues l’antiquité : Conie (Iconium), Césarée, +Savast, forme à peine altérée de Sébaste, la ville d’Auguste. +Nos Vénitiens visitèrent sans aucun doute au moins cette +dernière cité. Située en effet sur la route ordinairement suivie +par les marchands, elle marquait le point où ceux qui voulaient +gagner les ports de la mer Noire se séparaient de ceux qui se +dirigeaient vers Tauris.</p> + +<p>C’est vers Tauris que cheminèrent nos voyageurs. Ils s’engagèrent +sur les hauts et tristes plateaux de la Grande-Arménie. +Ce pays, comme le précédent, était soumis à l’autorité des Tartares +du levant et faisait partie de l’empire mongol. Chaque été, +quand ces terres élevées se couvraient d’herbages, la cavalerie +tartare venait y camper en masse ; mais elle se retirait aux approches +de l’hiver, à cause des froids excessifs dont cette saison +est le signal. La population, entièrement arménienne, passait +alors comme aujourd’hui pour une des plus industrieuses de +l’Orient.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-068.jpg"><br> +<span class="xsmall">LE MONT ARARAT.</span></p> + +<p>La petite troupe, après avoir dépassé Erzingan, siège d’un +archevêque, Arsion (Erzeroum), passa dans le voisinage d’une +haute montagne célèbre dans les traditions arméniennes. Marco +Polo ne cite pas son nom ; mais il n’est pas douteux qu’il ait en +vue la cime colossale, de 5150 mètres de haut, que les Européens +appellent à tort l’Ararat. Rubrouck, qui à son retour +parcourut la contrée, eut connaissance du nom ancien et véritable, +aujourd’hui encore en usage parmi les habitants du pays : +Massis. On raconta au sujet de cette montagne la même légende +aux deux voyageurs. Elle est, leur dit-on, tellement chargée de +neige, que personne n’a jamais pu réussir à en faire l’ascension. +La neige n’y fond jamais, et de nouvelles couches ne cessent pas +de s’ajouter aux anciennes. Si l’on parvenait au faîte, on y trouverait +l’arche de Noé qui repose sur le sommet. Un jour, ajoute +Rubrouck, un moine essaya avec tant de persévérance d’atteindre +la cime mystérieuse, qu’un ange lui apparut et lui remit +un fragment du bois de l’arche en lui disant de ne plus se +tourmenter. La précieuse relique fut rapportée par le moine à +son couvent. On montre en effet de nos jours, dans le célèbre +monastère d’Etchmiadzine, le fragment de l’arche et l’on raconte +encore la même histoire aux voyageurs. Aujourd’hui cependant +le sommet de l’Ararat a livré son secret, et ni le professeur +Parrot en septembre 1829, ni ceux qui lui ont succédé, +n’ont trouvé l’arche biblique à la place indiquée. Mais si l’Ararat +d’Arménie a perdu le monument dont les dessinateurs +de cartes au moyen âge n’oubliaient jamais de couronner sa +tête, il y a encore maintenant, jusque dans l’Asie centrale, un +certain nombre de cimes inexplorées qui prétendent au même +honneur et qui ont aussi leur arche de Noé.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-069.jpg"><br> +<span class="xsmall">LE MONT ARARAT SURMONTÉ DE L’ARCHE DE NOÉ +DANS LA CARTE CATALANE.</span></p> + +<p>L’Arménie a toujours été par excellence un pays de passage. +Tandis que nos voyageurs la traversaient de l’ouest à l’est pour +se rendre en Perse, ils recueillirent des renseignements sur +les contrées qui la bornent au nord et au sud. Au nord c’était +le petit royaume chrétien de Géorgie, qui avait reconnu la suzeraineté +tartare et surveillait les avenues du Caucase. On arrivait +par là au passage qui se trouve à l’extrémité orientale de +la chaîne et que Polo, comme Rubrouck, appelle la Porte de +Fer. C’était une porte fortifiée au centre de la ville de Derbent, +qui occupait l’étroit défilé entre le Caucase et la mer Caspienne. +Ainsi la décrit Rubrouck, qui la traversa, tandis que Polo n’en +parle que par ouï-dire. Au moyen âge le nom d’Alexandre +remplissait encore tout l’Orient, et l’on s’imaginait, sur la foi +de traditions apocryphes, que le grand Macédonien avait élevé +lui-même la tour et les remparts qui couvraient les abords de +cette position stratégique, « afin d’empêcher les pâtres du désert +d’entrer dans les villes et les terres cultivées ». (Rubrouck.)</p> + +<p>Au sud de l’Arménie se développait la vallée du Tigre, qui, +toutes les fois que les circonstances politiques n’y ont pas mis +obstacle, est devenue une des grandes voies commerciales du +monde.</p> + +<p>La conquête tartare venait à cette époque de l’arracher +aux musulmans et de l’ouvrir au commerce européen. Par +Mossoul et Bagdad on gagnait le golfe Persique, où le commerce +de l’Inde entretenait l’activité de plusieurs entrepôts. L’un +d’eux était Kisi, dans un îlot appelé aujourd’hui Keich ; l’autre +était Ormuzd, où nos voyageurs devaient arriver par une autre +route.</p> + +<p>A Mossoul et à Bagdad florissaient de riches industries +dont la trace subsiste encore dans notre langue, comme un +souvenir de leur antique renom et de relations aujourd’hui +perdues. La première fabriquait des tissus de soie appelés <i>mosolins</i>, +d’où est venu le mot de mousseline ; de Bagdad ou +<i>Baudas</i> venaient les étoffes de brocart connues sous le nom de +baldaquins. Dans toute l’Asie occidentale se répandaient les +<i>mosolins</i>, mot sous lequel étaient désignés à la fois les marchands +et les marchandises de ces contrées, et c’est avec eux +que les négociants occidentaux avaient affaire. Quel triste +contraste offre l’état présent de ces contrées avec ces récits +d’autrefois !</p> + +<p>Treize ans auparavant « Baudas la grant cité » était la capitale +de l’empire des khalifes et servait de résidence à celui que +Polo appelle le pape des Sarrasins. Mais une mémorable catastrophe +l’avait frappée en 1258. Houlagou, frère de Kubilaï-khan, +s’en était emparé, et, s’il faut en croire des relations peut-être +exagérées, 800 000 personnes avaient péri dans le massacre +qui suivit l’assaut. On voit cependant que son importance commerciale +survécut à son écrasement politique. Quand Polo parcourut +l’Orient, le retentissement de la catastrophe durait encore. +On en faisait des récits, comme jadis dans les mêmes +contrées, au temps d’Hérodote, on racontait au voyageur grec +les circonstances de la chute de Crésus et des grands empires qui +venaient de s’écrouler dans l’Asie occidentale. La mort du dernier +khalife avait surtout frappé les imaginations. Quand la ville +fut prise, « le vainqueur, disait-on, trouva au khalife une tour +toute pleine d’or et d’argent et d’autres trésors. C’était la plus +grande quantité ensemble qu’on eût oncques vue. Il en eut +grande merveille et fit venir le khalife auprès de lui : « Khalife, +dis-moi, pourquoi avais-tu amassé si grand trésor ? Qu’en devais-tu +faire ? Ne savais-tu pas que j’étais ton ennemi et que je venais +sur toi avec si grande armée pour te déshériter ? Pourquoi +ne donnais-tu pas ton avoir aux chevaliers et aux soldats pour +te défendre, toi et la cité ? » Et le khalife ne sut que répondre +et ne dit rien. « Eh bien, khalife, reprit-il, puisque je vois que +tu aimas tant le trésor, je te le veux donner à manger. » Il le +fit prendre et mettre dans la tour du trésor, et commanda que +nulle chose ne lui fût donnée à manger ni à boire, et lui dit : +« Maintenant, khalife, mange de ton trésor tant que tu voudras, +puisqu’il te plaisait tant ; car jamais tu ne mangeras autre chose +que de ce trésor. » Il demeura enfermé quatre jours et mourut. +Et il eût mieux valu qu’il eût partagé son trésor aux +hommes qui l’eussent défendu, que d’être pris, déshérité et +mort, comme il fut. »</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-072.jpg"><br> +<span class="xsmall">ITINÉRAIRES DE RUBROUCK +DES FRÈRES POLO +et voyages de Marco Polo.</span></p> + +<p>La capitale du vainqueur de Bagdad, maître d’un empire qui +comprenait l’Asie Mineure, la Mésopotamie et la Perse, était +Tauris. C’est à cette ville, terme ordinaire des marchands occidentaux +partis de Laïas, que parvinrent, après avoir franchi +l’Arménie, Marco Polo et ses compagnons. Tauris occupe entre +les contrées les plus riches de l’Asie antérieure une position centrale ; +aussi y voyait-on des marchandises venues de l’Inde, de +Bagdad, d’Ormuzd et de maints autres lieux. Toutes les denrées +que les Vénitiens n’obtenaient à Alexandrie qu’en se soumettant +aux exactions et aux taxes exorbitantes imposées par les +mamelouks, on les trouvait à Tauris depuis que les routes +de l’Asie étaient libres ; et il était bien connu des négociants +d’Europe qu’elles y arrivaient en meilleur état et de qualité +supérieure. C’était une cité où les marchands faisaient de +bonnes affaires. La population indigène, attachée à l’islam, se +montrait assez malveillante pour les chrétiens ; mais cela n’empêchait +pas que toutes les variétés du christianisme oriental ne +s’y rencontrassent avec des chrétiens d’Occident. Parmi ces +derniers les Génois tenaient la tête. Depuis quelques années ce +peuple énergique marchait avec un vigoureux esprit d’initiative +à la conquête commerciale de l’Orient. Marco Polo en cite une +curieuse preuve. Les Génois venaient tout récemment de transporter +des vaisseaux et d’établir une navigation dans la mer de +Ghilan. C’est la Caspienne qu’il désigne ainsi, du nom du pays +qui la borde au sud et d’où l’on tirait à cette époque la soie +dite généralement <i>soie ghèle</i>. Ainsi dans l’espace de peu +d’années on peut mesurer le progrès accompli. Avant Rubrouck +on ne sait pas si la Caspienne est une mer fermée : moins +de vingt ans après elle est sillonnée par des navires génois ; et +si l’on consulte les cartes marines ou portulans du <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle, +on voit que les côtes en sont connues dans le plus grand détail. +Tel était l’élan qui entraînait dans cette direction le commerce, +et avec lui les découvertes géographiques.</p> + +<p>De Tauris à Cambaluc la voie la plus directe était sans contredit +celle de l’intérieur de l’Asie, celle qu’avaient suivie en sens +contraire les frères Polo quand ils s’étaient rendus de la Chine +aux bords de la Méditerranée. Il semble pourtant que nos voyageurs +essayèrent cette fois de prendre une autre route. C’est vers +le port d’Ormuzd qu’ils se dirigèrent, avec l’intention de s’y +embarquer pour l’Inde et la Chine. Il y avait entre Tauris et le +golfe Persique une voie fréquentée par le commerce ; car, outre +le mouvement d’importation dont il a été question, la Perse était +le point de départ d’un important trafic de ces belles races de +chevaux qui déjà avaient leur réputation dans l’antiquité. On +les amenait à Ormuzd pour les vendre à des marchands qui +les revendaient ensuite dans l’Inde. L’autorité tartare veillait à +la sécurité des caravanes, pas assez cependant pour qu’elles +fussent entièrement à l’abri des attaques des Kurdes ou autres +populations mal famées qui les guettaient au passage. Aussi les +marchands ne s’engageaient qu’en troupe armée dans ces +routes suspectes ; et les trois Vénitiens durent se joindre à une +expédition de ce genre pour voyager entre Tauris et Ormuzd.</p> + +<p>La Perse, qui pour Marco Polo ne commence qu’au delà de +la province de Tauris, est une des parties de l’Asie antérieure +qu’il a le mieux observées et décrites. Suivant son habitude, il +interrogeait les gens du pays et se faisait conter les traditions +qui avaient cours parmi eux. Il passa par Saba, ancienne ville +déchue aujourd’hui au rang de village, et y vit les sépulcres où +étaient, lui dit-on, ensevelis les trois rois mages, Gaspar, Melchior +et Balthazar. Marco aurait bien voulu apprendre quelque +chose sur le compte de ces vénérables personnages, mais les +habitants de la ville ne surent rien répondre à ses questions. +Un peu plus loin cependant, dans un lieu qu’il appelle le château +des adorateurs du feu, ses demandes obtinrent plus de +succès. Il y avait là un groupe d’habitants qui, restés fidèles à +l’ancienne religion nationale, avaient conservé aussi le souvenir +des vieilles légendes. On lui fit un long récit qui n’aurait pour +nous qu’un intérêt médiocre, s’il n’était empreint dans plusieurs +détails de ce sentiment de vénération pour le feu qui +est le trait caractéristique de la religion des parsis. Les mages +reçurent, lui dit-on, de l’enfant qu’ils avaient adoré une boîte +dans laquelle, l’ayant ouverte, ils trouvèrent une pierre. Ils la +jettent avec dédain dans un puits ; mais aussitôt il en jaillit +une flamme, et les mages, frappés de respect, recueillent ce feu +et l’emportent dans leur pays. — Ceux qui parlèrent ainsi à +Marco Polo étaient les derniers fidèles d’une religion qui avait +réuni des millions d’hommes, qui avait dominé en Asie avec les +Darius et les Cyrus, et à l’origine de laquelle l’ancienne Perse +attachait le grand nom de Zoroastre. Elle ne vit plus aujourd’hui +que dans ses livres saints, qu’ont interprétés les savants +modernes. Extirpée par les persécutions musulmanes, elle a +disparu à peu près de la surface du globe, et ne conserve encore +quelques adeptes qu’à Bombay chez un petit nombre de +familles expatriées, ou bien en Perse dans ce même coin reculé +où les rencontra notre voyageur.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-075.jpg"><br> +<span class="xsmall">LES ROIS MAGES (CARTE CATALANE).</span></p> + +<p>Quant aux rois mages, ils durent au récit de Marco Polo droit +de cité au nombre des personnages que les cartes du temps +prirent l’habitude de représenter, et nous trouvons leur image +en compagnie du prêtre Jean, du grand khan, de l’arche de +Noé, et autres figures empruntées pour la plupart aux descriptions +du célèbre Vénitien.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-076.jpg"><br> +<span class="xsmall">ANES SAUVAGES.</span></p> + +<p>Continuant leur route, ils arrivèrent à Zazdi ; c’est la ville +que nous nommons Yezd. On y fabriquait des étoffes de soie +que les marchands colportaient au loin. La nature des lieux +qu’ils parcoururent après cette étape attira vivement la curiosité +de Marco. Jusqu’aux confins de la province de Kerman on +chevauche, dit-il, sept à huit jours tout en plaine, sans rencontrer +plus de trois lieux habités pour loger. Mais il y a de belles +chasses : perdrix, faisans et autres oiseaux abondent, et leur +poursuite est la grande distraction des marchands qui par là +cheminent. Il vit, comme Xénophon dans les steppes de la Mésopotamie, +des troupeaux d’ânes sauvages et fut frappé de la +beauté de ces animaux. Cette abondance de gibier, cette solitude +et cette uniformité d’horizon purent lui donner un avant-goût +des spectacles qui l’attendaient dans l’Asie centrale. Il se +trouvait alors, sans s’en rendre compte, à plus de mille mètres +au-dessus du niveau de la mer, sur un de ces plateaux à perte de +vue qui sillonnent dans la direction du nord-ouest au sud-est une +grande partie de la surface de l’Iran. Quelques rangées de montagnes, +si éloignées et si effacées le plus souvent que le Vénitien +n’en parle pas, le séparent à l’est du grand désert qui occupe +le centre de la Perse. Il est visible, d’après l’impression que +retrace le récit du voyageur, que son passage eut lieu dans la +belle saison après l’éveil de la nature végétale. Ces hauts lieux +s’animent alors et prennent un certain charme ; mais, à en +croire les rares voyageurs qui de nos jours ont visité ces contrées, +tout autre est l’impression de celui qui parcourt en décembre +ces solitudes pierreuses fouettées par un vent glacial, +semblables aux <i>despoblados</i> des plateaux castillans.</p> + +<p>A Kerman Marco Polo eut le spectacle d’une grande cité industrielle +de l’Orient. La fabrication des armes, épées, harnachements, +occupait une partie de la population. « Quant aux +dames et demoiselles, elles brodent avec infiniment d’adresse +et d’élégance, sur des tissus de soie de toutes couleurs, des bêtes, +oiseaux, fleurs et images de mille manières. » Ainsi le jeune +Vénitien assista avec intérêt au travail de ces ateliers d’où +sortent les tapis et les châles, pour lesquels, par une heureuse +et rare exception, Kerman a conservé son antique renommée. +Il y a peu d’années un officier attaché à une mission anglaise +envoyée en Perse, le major Smith, eut l’occasion, comme Polo, +de visiter un des ateliers de Kerman, et nous donne quelques +détails sur l’organisation et +les procédés du travail. Il vit +trois salles dans chacune desquelles +travaillaient des hommes +et de jeunes garçons au +nombre de soixante-dix environ. +Chaque métier était dirigé +par un homme ayant deux +enfants à ses côtés. Les modèles +très compliqués des dessins +qu’il s’agit de reproduire +sur l’étoffe sont, dit-il, appris +par cœur, non d’après des +représentations peintes accompagnées +d’explications +écrites, mais simplement d’après +un vieux texte manuscrit. +Il faut souvent plus de six mois +pour apprendre ainsi un modèle ; mais une fois dans la tête +il ne s’oublie plus. Ce ne sont plus des femmes, comme au +temps de Marco Polo, mais des enfants de sept à huit ans qu’on +emploie à ces ouvrages. Travail pénible et malsain, comme +l’attestaient les corps amaigris, les visages hâves que le major +Smith vit passer sous ses yeux. Mais les produits sont d’une +rare magnificence, et les châles de Kerman rivalisent sinon +en finesse, du moins en éclat, avec ceux de Cachemire.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-078.jpg"><br> +<span class="xsmall">ITINÉRAIRE DE MARCO POLO vers Ormuzd</span></p> + +<p>Cette ville de Kerman, qu’à peine cinq ou six voyageurs européens +ont visitée dans ce siècle, domine une contrée populeuse +et riante à travers laquelle nos Vénitiens chevauchèrent +pendant sept jours. « Et il faisait très bon chevaucher. » Puis +ils arrivèrent à une haute chaîne de montagnes.</p> + +<p>Ici en effet commença pour eux la série d’ascensions et de +descentes nécessaire pour passer des hauts plateaux qui couvrent +l’intérieur de la Perse aux terres basses qui en forment +la côte. Cet ensemble majestueux de plateaux, de montagnes, +de plaines qui domine le golfe Persique, s’abaisse par une +succession de gradins, et pour aller d’un étage à l’autre il faut +généralement franchir une chaîne intermédiaire qui les sépare. +Quelques-unes de ces chaînes atteignent une grande élévation, +comme l’indique, à défaut de mesures précises, leur aspect. +Ce n’est pas sans surprise en effet que, du rivage brûlant du +golfe Persique, l’on voit se dérouler à l’horizon une ligne de +pics neigeux qu’un des officiers de la mission anglaise ne +craint pas de comparer au panorama alpestre qu’on aperçoit +de Berne. Nos voyageurs eurent donc à franchir une multiple +barrière. Avant de commencer la descente ils durent d’abord +s’élever le long des rampes qui couronnent l’extrémité du plateau. +Ils franchirent un col très élevé ; car malgré la saison +ils y éprouvèrent un si grand froid, qu’à peine à force de vêtements +était-il possible de s’en garantir.</p> + +<p>Ils descendirent ensuite pendant deux jours le long de +pentes très fertiles où se montraient de nombreuses traces +d’anciens villages, mais qui n’étaient plus fréquentées que par +les pâtres et leurs troupeaux. Alors s’ouvrit devant eux une +vaste plaine. C’était comme l’étage moyen du système ; mais +déjà cette plaine offrait un sensible contraste avec les plateaux +d’où ils venaient. Marco Polo, qui dans toute cette partie de +son itinéraire note avec une grande précision les aspects successifs +de la contrée, y ressentit ce qu’un voyageur au sortir +des frimas alpestres éprouve parmi les enchantements des +lacs italiens. Avec un ciel plus chaud se montraient de toutes +parts des formes végétales nouvelles. A sa vue s’étalaient des +dattiers, des bananiers, des arbres qu’on ne trouve pas dans +les pays froids, et dont le port et l’aspect impriment un caractère +spécial aux paysages voisins des tropiques. D’autres animaux +s’offrirent aussi pour la première fois à sa curiosité. +Il y vit des moutons à grosse queue, « grands comme des +ânes, » espèce particulière à l’Arabie et à l’Égypte. Il y rencontra +le bœuf <i>zébu</i> de l’Inde, qui a entre les épaules une +bosse ronde et qui lui parut un des plus beaux animaux +qu’on puisse voir. La plaine portait le nom de <i>Reobarles</i>, +terme qui paraît signifier en persan pays arrosé ; un de ces +jardins sur lesquels l’art essentiellement national en Perse des +irrigations avait répandu ses bienfaits.</p> + +<p>Mais il y avait une ombre au tableau. En traversant cette +contrée, Marco Polo observa que les villes et les villages se +renfermaient derrière de hautes murailles : il apprit bientôt à +ses dépens l’utilité de la précaution. Aucune partie de la +route n’était plus exposée au brigandage. Il s’était formé, d’un +ramassis d’aventuriers laissés par les expéditions tartares, +des bandes organisées assez semblables à ces grandes compagnies +qui un siècle plus tard désolèrent la France, ou à ces +<i>Pindarries</i> qui de nos jours, dans l’Inde centrale, tinrent en +échec pendant plusieurs années les armées anglaises. Sous le +nom de <i>Karaunas</i> une véritable armée de brigands, comptant +jusqu’à 10 000 cavaliers et quelquefois plus, désolait les plus +riches contrées de la Perse méridionale. Leurs opérations ne +se bornaient pas à de maigres profits sur quelques caravanes : +c’étaient de vastes coups de filet où main basse était faite +sur la population du pays entier.</p> + +<p>Quand ils veulent courir et piller le pays, dit Marco, ils +font, par leurs enchantements de diables, tout le jour devenir +obscur ; si bien qu’à peine voit-on son compagnon près de soi. +Il se produit en effet dans ces contrées un phénomène météorologique, +que l’on a constaté aussi dans les régions sèches +qui se trouvent dans l’Inde occidentale. Vers le lever du soleil +une sorte de brouillard sec, sans aucune trace de vapeur d’eau, +sans aucun dépôt humide, se répand graduellement et enveloppe +le paysage. L’obscurité qui en résulte, dit un témoin +oculaire, est celle d’un brouillard ordinaire de Londres ; un +cavalier devient invisible à quelques pas. Le voile ne se dissipe +ordinairement qu’à la fin de la journée.</p> + +<p>C’étaient ces journées que les Karaunas choisissaient pour +leurs méfaits. Avec l’instinct du pirate et du contrebandier ils +savaient reconnaître les signes précurseurs du phénomène, et +n’étaient pas fâchés de faire croire qu’il était le produit de +leurs artifices. Connaissant d’avance le pays, ils se déployaient +sur une immense ligne, laissant entre chaque cavalier un faible +intervalle, de façon à balayer toute la plaine. Hommes, femmes, +animaux, tout ce qui n’était pas à l’abri de murailles, passait +en leurs mains. Les vieillards étaient égorgés, le reste vendu +comme esclave. La population vivait dans une perpétuelle +alarme, comme aujourd’hui les malheureux habitants de la +frontière septentrionale de la Perse exposés aux razzias des +Turcomans.</p> + +<p>Marco Polo, surpris dans ces parages suspects par une de +ces journées à embûches, faillit être victime des Karaunas. +Grâce à Dieu, dit-il, il s’échappa en se réfugiant dans un village +qui se trouva à sa portée. Mais de la compagnie dont il faisait +partie sept personnes seulement réussirent à se sauver.</p> + +<p>Après cinq jours de marche la troupe, bien réduite, s’engagea +dans les défilés de la dernière rampe d’escarpements qui sépare +la plaine de Reobarles des terres basses de la côte. Mauvais +et dangereux passage où il y a beaucoup de méchantes +gens et de voleurs ! Cependant elle arriva sans être inquiétée +dans la plaine d’Ormuzd, où deux journées de marche la +séparaient du port. Marco traversa des oasis ombragées de +dattiers, où une multitude d’oiseaux magnifiques, inconnus +dans nos contrées, frappèrent sa vue. Le port d’Ormuzd n’était +point comme aujourd’hui dans une île, mais sur le continent +qui lui fait face. Ce pays était connu au loin sous le nom de +Cremesor, forme un peu altérée de <i>Garmsir</i>, qui veut dire +terres chaudes. Sauf les côtes de la mer Rouge, il n’y a peut-être +pas sur la terre de fournaise plus ardente que ce littoral. +Marco raconte que, lorsque des déserts voisins souffle un certain +vent qui s’élève plusieurs fois pendant l’été, on n’a +d’autre ressource que de se tenir dans l’eau jusqu’au cou. +C’est ainsi que font parfois les Européens en Guinée. Ces +vents du désert, semblables au <i>kamsin</i> d’Égypte ou au <i>sirocco</i> +d’Algérie, sont chargés de miasmes qui se glissent comme +un poison dans l’organisme. Pendant le séjour des Polo une +expédition considérable, égarée dans les déserts qui avoisinent +Ormuzd et surprise par un ouragan, périt asphyxiée ; et +la décomposition des corps fut si rapide, que les habitants +accourus aussitôt par crainte de la peste pour enterrer les +victimes durent enfouir lambeaux par lambeaux leurs restes +méconnaissables.</p> + +<p>Ormuzd n’en était pas moins un des grands ports du monde, +enrichi, comme Aden et Alexandrie, par le commerce de l’Inde. +De l’Inde arrivaient les épices, pierreries, étoffes précieuses, +dents d’éléphants. En échange on envoyait des chevaux : +ceux-ci, mal nourris et peu aptes à supporter le climat de +l’Inde, y périssaient en grand nombre, de sorte que cette exportation +toujours à renouveler faisait la fortune des marchands +persans ou arabes. Les navires dont se servait de temps immémorial +le commerce arabe étaient néanmoins très mauvais et +impuissants dans les gros temps. Faute de fer, les pièces +étaient assujetties avec des chevilles de bois et liées ensemble +par des filaments de cocotier. C’est grand péril d’aller dans +ces nefs, dit Polo, car il en périt beaucoup. Voilà un de +ces renseignements qui expliquent comment plus tard les +Portugais, apparaissant dans ces mers avec un solide appareil +naval, eurent si peu de peine à venir à bout de ces esquifs +dont la construction n’avait probablement pas varié depuis le +temps de Salomon. On sait qu’Ormuzd, tombé en 1515 entre +les mains des Portugais, fut un des postes d’où ils dominèrent +les mers de l’Inde.</p> + +<p>Nos voyageurs venaient donc de parcourir dans toute sa longueur +la voie commerciale qui liait la Méditerranée à l’océan +Indien. Ils avaient projeté de prendre à Ormuzd la route de +mer ; mais des circonstances sur lesquelles nous ne sommes +pas éclairés contrarièrent leur dessein. Ils regagnèrent Kerman +et s’engagèrent ensuite « par moult ennuyeuse voie » +dans les déserts du centre de la Perse. Ces solitudes sont encore +en partie inconnues aux Européens. Ils gagnèrent la +« grande et noble ville de Balch », où à côté de beaux restes +d’antiquités ils virent les ruines que venaient, en 1220, d’y +amonceler les Mongols. Cette ville marquait la frontière de +l’État tartare de Perse ; au delà commençait celui de l’Asie +centrale, gouverné par une autre branche de la famille de +Gengis-khan.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c075">CHAPITRE III<br> +<span class="xsmall">PAMIR.</span></h3> + +<p>Si, au lieu d’adopter pour son livre la forme d’une description +de l’Asie, Marco Polo avait écrit une relation de voyage, il +nous apprendrait sans doute ici pourquoi de Balch nos Vénitiens +ne se dirigèrent pas vers Samarcande ou vers Bokara +pour gagner la route ordinaire de la Chine, celle qu’avaient +déjà suivie, au nord des monts Célestes, son père et son oncle. +C’est probablement la nécessité qui leur imposa un autre itinéraire. +Marco nous apprend qu’à cette époque Samarcande était +au pouvoir d’un prince parent, mais ennemi de Kubilaï-khan : +Kaïdou, c’était son nom, resta en effet toute sa vie en hostilité +ou en guerre ouverte contre son suzerain. Maître d’une partie +de l’Asie centrale, il interceptait la ligne ordinaire des communications +entre la Perse et la Chine. Nos voyageurs jugèrent +sans doute imprudent de s’engager dans son territoire. C’est +peut-être en prévision de cet obstacle qu’ils avaient tenté de +prendre la mer ; c’est à cause de lui maintenant que, arrivés +au pied des montagnes où se forment l’Oxus (Amou-Daria), +l’Iaxarte (Sir-Daria) et leurs affluents, ils se décidèrent à franchir +la barrière au lieu de la tourner.</p> + +<p>La contrée dans laquelle Marco Polo va nous servir de guide +est encore aujourd’hui une des moins accessibles de l’Asie. +Bien peu de voyageurs européens ont pu impunément s’aventurer +dans les vallées qui entre l’Oxus et l’Indus s’échelonnent +sur les pentes des plateaux les plus élevés du monde. Elles ont +de tout temps servi de boulevards à de rudes populations au +pied desquelles passaient les invasions, les atteignant quelquefois, +mais sans détruire leur indépendance. Le peu que l’on +connaît de ces tribus isolées de l’humanité ne sert qu’à faire +soupçonner quel intérêt offriraient à l’étude leurs types, leurs +mœurs, leurs formes sociales et religieuses. A peine peut-on +citer, pour la route suivie par Marco Polo, trois Européens qui +l’aient décrite au moins en partie. Parmi eux se trouve un +Français, le général Ferrier, au service de la Perse, qui en +1845 visita Balch et s’avança à l’est jusqu’à la ville de Koulm. +Les deux autres sont des officiers de l’armée anglaise de l’Inde. +Burnes, en 1832, partit de Caboul, passa par Balch et pénétra +jusqu’à Koundouz, frayant la voie à son successeur le lieutenant +Wood, qui six ans après, dans un mémorable voyage qui +apporta un précieux commentaire à celui du Vénitien, découvrit +une des sources principales de l’Oxus.</p> + +<p>Revenons à nos voyageurs. L’image de désolation qui les +avait frappés à Balch, ne cessait pas au sortir de la ville. Pendant +douze jours de marche entre est-nord-est, ils ne trouvèrent +que solitude. Le brigandage avait suivi la guerre, et pour +échapper aux mauvaises gens et aux razzias la population s’était +enfuie dans les postes fortifiés des montagnes. Histoire dont la +répétition trop fréquente en Asie, et nulle part plus qu’en Perse, +explique pourquoi tant d’espaces couverts de traces d’édifices, +débris d’aqueducs, restes de canaux, vestiges d’une grande et +puissante activité, sont aujourd’hui des déserts qu’aucune +force humaine ne pourrait faire revivre.</p> + +<p>La scène changea vers Talikan, place située à l’est de Koundouz. +C’était un grand marché de grains, au sud duquel se +trouvaient des mines de sel gemme où l’on venait s’approvisionner +à plus de trente journées à la ronde. Les populations +montagnardes du voisinage venaient y chercher cette denrée +de première nécessité, dont la présence ne manque jamais de +provoquer un courant commercial. Aux plaines abandonnées +succédèrent les pentes couvertes de vignes, d’arbres fruitiers, +habitées par une population nombreuse dont les villes et les +bourgs fortifiés s’apercevaient sur les sommets. Malheureusement +l’état moral des habitants ne répondait pas à l’agrément +du paysage. Nos Vénitiens se trouvèrent parmi de rudes montagnards, +grands chasseurs, vêtus seulement de peaux de bêtes. +Quoique musulmans de nom, ils vivaient à peu près comme +des infidèles ou <i>kafirs</i>, terme par lequel les rigides sectateurs +de l’islam désignent les habitants restés encore païens de +quelques vallées voisines. Ils buvaient du vin, et par malheur +l’ivrognerie n’était que leur moindre vice. Sans dire qu’il ait +personnellement couru des dangers chez eux, Marco Polo parle +de leur férocité et de leur penchant au meurtre.</p> + +<p>Après six jours de marche l’expédition arriva dans une vallée +plus haute, appelée alors comme aujourd’hui Badakchan. Défendu +par d’étroits et sauvages défilés, couronné de hauteurs +où, comme nos châteaux féodaux, se retranchaient les villages, +habité par des chasseurs très habiles au maniement de l’arc, le +pays pouvait braver toute invasion. Cette nature alpestre et +grandiose avait pourtant son charme, auquel le jeune Vénitien +ne fut pas insensible. A ce moment du voyage il fut surpris par +une maladie causée sans doute par l’extrême fatigue, et il dut +suspendre sa route pendant près d’une année. Pour rétablir +sa constitution il eut recours au moyen qu’emploient aujourd’hui +les Européens pour se défendre contre le climat de l’Inde. +Quand la saison devient brûlante et insupportable dans les +plaines du Gange, la colonie européenne émigre en masse et +va chercher la fraîcheur dans les riantes petites villes, désignées +sous le titre mérité de <i>sanatoria</i>, qui s’élèvent à 1500 ou 2000 +mètres sur les pentes des Himalayas. C’est ainsi que le jeune +voyageur, d’après l’exemple des gens du pays, alla vivre +quelque temps sur les montagnes qui entourent la vallée, et dut +à l’air pur et vivifiant qu’il y respira sa complète guérison. +« Ces montagnes, dit-il, sont si hautes, qu’il faut bien une grande +journée, du matin jusqu’au soir, pour parvenir au sommet. On +se trouve alors sur un plateau étendu, avec une grande abondance +d’arbres et de prairies, et de riches sources d’une eau +claire et limpide qui se précipite de roche en roche. Dans ces +ruisseaux foisonnent les truites et beaucoup d’autres poissons. +L’air est si pur dans ces régions, le séjour y est si salubre, que +lorsque les gens qui habitent en bas dans les villes, vallées ou +plaines, se sentent atteints par une fièvre ou quelque autre mal, +ils ne perdent pas de temps : vite ils se rendent aux montagnes, +et au bout de deux ou trois jours ils recouvrent entièrement +la santé par l’excellence de cet air. Messire Marco en fit l’expérience, +etc. » Cette fois, par exception, notre héros, dont les +descriptions sont d’ordinaire si laconiques, semble s’être complu +dans le souvenir de ce bienfaisant paysage qui fut pour lui +la santé. Il y ressentit les impressions dont une convalescence +double le charme. Cette halte au sein d’une riante nature qui +semblerait empruntée par l’Asie centrale à notre Suisse, le plaisir +d’y sentir ses forces se ranimer et revivre, cette brève étape +dans une vie de course et d’aventures, tout cela semble avoir +laissé dans son esprit un de ces souvenirs qui sont l’intime +jouissance du voyageur.</p> + +<p>Il entendit d’assez singulières histoires dans le séjour qu’il +fit en ce pays. Il était gouverné par une dynastie héréditaire dont +tous les membres, lui dit-on, descendaient du roi Alexandre +et de la fille du roi Daire (Darius), qui était sire du grandissime +royaume de Perse. Et tous ces rois s’appellent en sarrasinois +<i>Zulcarnein</i>, qui veut dire en français Alexandre. — Ce +mot, qui appartient à la langue arabe, signifie réellement +l’homme aux deux cornes ; et c’est en effet l’expression par laquelle +Mahomet désigne dans le Coran le célèbre Macédonien. +On suppose que c’est la figure cornue de Jupiter Ammon représenté +sur ses monnaies, qui a donné naissance à cette étrange +dénomination. Quant à la tradition elle-même, si extraordinaire +que paraisse sa présence dans un pays où Alexandre n’a jamais +pénétré, elle n’y est pas moins extrêmement répandue encore +de nos jours. Ce que rapporte Marco Polo, Burnes et Wood l’ont +aussi entendu. Ils ont vu, dans les cantons les plus reculés de +ces montagnes, de petits chefs alléguant sérieusement leurs +prétentions à la même origine. Ce titre confère à ceux qui le +possèdent ou qui s’en emparent un prestige qui contribue à +accroître sans cesse la prétendue postérité d’Alexandre. Il est +en quelque sorte l’attribut de l’autorité légitime, et comme une +formule de droit divin à l’usage des populations de ces contrées.</p> + +<p>Ce n’était pas seulement Alexandre, mais aussi son cheval +qui avait sa légende. Il n’y avait pas longtemps, à l’époque du +passage des trois Vénitiens, que l’on possédait encore dans ce +pays de Badakchan une race de chevaux descendant du renommé +Bucéphale. Tous avaient de naissance une marque particulière +au front. Malheureusement cette intéressante lignée prit fin +par mort violente. Elle se trouvait tout entière en la possession +d’un oncle d’un roi de Badakchan. Celui-ci exprima le désir +d’en obtenir un ; mais, ayant essuyé un refus, il se vengea en +faisant périr son oncle. Pour se venger à son tour, la veuve de +cet oncle détruisit la race jusqu’au dernier. Et voilà comment +Marco Polo ne put voir les rejetons du plus noble animal dont +se soit occupée l’histoire.</p> + +<p>Ces récits, qui semblent porter l’empreinte de l’imagination +arabe, frappaient d’autant plus notre Vénitien que, comme +la plupart des gens de son temps, il était familier avec le roman +si populaire alors d’Alexandre. C’est le seul livre qu’il +cite une fois ou deux dans sa relation, et il eût été probablement +en peine d’en citer beaucoup d’autres. Le héros +du roman ressemblait peu à celui de l’histoire, mais ses aventures +extraordinaires défrayaient les imaginations. Passant à +travers les contrées où vivait encore son souvenir, où la crédulité +populaire attachait à tout ce qui la frappait le nom +d’Alexandre, comme elle fait ailleurs le nom de César, le +jeune voyageur recueillait et provoquait sur ce sujet les récits. +On lui avait raconté à Balch qu’en cette ville avaient eu lieu +les épousailles du roi de Macédoine et de la fille de Darius, +rapport qui, sans être plus vrai que les autres, pouvait passer +du moins pour un souvenir obscur du passage du conquérant.</p> + +<p>Ce long arrêt permit à Marco Polo d’obtenir des renseignements +sur les contrées plus ou moins voisines. C’est ainsi +qu’il entendit parler de la célèbre vallée de Cachemire. Plus +près il visita peut-être les mines de lapis-lazuli, dont la réputation +s’étendait jusqu’en Chine et qui sont encore exploitées. +Il les décrit, ainsi que celles de rubis qui se trouvent +dans les montagnes de Schignan, nom qui s’est conservé, +comme la plupart de ceux qu’il cite en ces pays.</p> + +<p>Lorsque enfin le temps fut venu de se remettre en route, nos +voyageurs atteignirent une vallée assez peuplée, dans laquelle +coulait un fleuve dont ils remontèrent le cours. C’était l’Oxus, +qu’ils apercevaient pour la première fois, car les vallées qu’ils +avaient traversées déjà étaient celles de ses tributaires de +gauche. Le grand fleuve, qui dans cette partie du cours supérieur +porte le nom de Panja, allait désormais les guider jusqu’à +la région mystérieuse de ses sources. Un dernier petit +État, appelé comme aujourd’hui Vacan, occupait l’extrémité +habitable de la vallée. Puis l’on s’enfonçait en d’âpres solitudes, +on allait pendant trois jours continuellement en montagnes, +« et l’on monte tant, que l’on dit que c’est le plus haut lieu du +monde ».</p> + +<p>Nous voici arrivés avec Polo au seuil de la région, à peu près +inconnue il y a quelques années, célèbre aujourd’hui sous le +nom de Pamir. Ce qu’on désigne ainsi, c’est un vaste ensemble +de plateaux parsemés de lacs, sillonnés de hauteurs, par lequel +la puissante chaîne des Himalayas se soude au nord au système +des monts Célestes. Les rares voyageurs qui dans ces derniers +temps et autrefois ont traversé cette contrée désolée, avaient +recueilli de la bouche des pâtres kirghizes, qui la hantent pendant +la belle saison, ce nom de Pamir. Il signifie pour eux non +un désert dans le sens absolu, mais un lieu abandonné, susceptible +en certains cas de population. Il s’applique à un certain +nombre de sites propres à servir de pâturages d’été, à +titre de nom générique, accompagné d’un autre qui les désigne +plus spécialement. Il n’y a donc pas en réalité un seul Pamir, +mais plusieurs. Néanmoins l’usage s’est établi en Europe d’appliquer +ce terme à la masse entière du plateau.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-092.jpg"><br> +<span class="xsmall">ITINÉRAIRE DE MARCO POLO +SUR LE PLATEAU DU PAMIR entre Balch et Kachgar</span></p> + +<p>Sa largeur est très considérable. Marco Polo mit, à ce qu’il +semble, près de deux mois à traverser dans une direction est-nord-est +ces hautes terres qui se maintiennent uniformément +au niveau des sommets de nos Alpes. Cette durée, quoique un +peu longue, n’est pas très supérieure à celle du voyage accompli +de décembre 1868 à février 1869 par un indigène au service +de l’Angleterre, du Badakchan à Kachgar. Cet homme, appelé +Mirza, un de ces explorateurs que l’état-major anglo-indien envoyait, +après les avoir dressés, dans les parages dangereux pour +un Européen, est le premier qui ait traversé le plateau en faisant +des observations scientifiques. Grâce à lui et plus tard aux membres +de la mission anglaise envoyée à Kachgar en 1874, nous +connaissons aujourd’hui la partie méridionale du Pamir. Celle +du nord a été et est encore le théâtre d’importantes reconnaissances +accomplies par les Russes. Ainsi se dissipe le voile qui enveloppait +naguère cette partie du voyage de Marco Polo. Ce que +nous retrouvons en effet dans sa description, ce n’est pas la +simple chaîne de montagnes que par hypothèse représentaient +autrefois nos cartes, c’est la colossale barrière qui se soutient +pendant plusieurs centaines de kilomètres et qui, dans l’histoire +de l’Asie, semble la limite que n’ont pu dépasser la domination +et l’influence chinoises.</p> + +<p>Quand nos voyageurs eurent gravi le talus occidental du plateau, +ils s’avancèrent sur un terrain uni où courait un beau +fleuve issu d’un lac entre deux montagnes. « Là se trouvent les +meilleurs pâturages du monde, si bien qu’une jument maigre +deviendrait grasse en moins de dix jours. Il y a grande abondance +de tout gibier ; entre autres beaucoup de moutons sauvages +qui sont très grands, car ils ont des cornes qui sont bien +longues de six paumes (environ un mètre et demi). Avec ces +cornes les pasteurs font des écuelles pour manger. Ils en font +aussi des clôtures à l’abri desquelles ils demeurent la nuit à +cause des bêtes sauvages. » On raconta à messire Marco que les +loups étaient nombreux et tuaient beaucoup de ces grands +moutons. Aussi trouve-t-on quantité de leurs ossements et de +leurs cornes. On les amasse en grand tas le long des sentiers, +de façon à guider les voyageurs quand la neige couvre le sol.</p> + +<p>« Et par ce plateau on chevauche bien douze journées, et il +s’appelle Pamir. Et dans toutes ces douze journées il n’y a +nulle habitation, nul herbage, rien que désert : si bien que les +voyageurs sont forcés de prendre avec eux tout ce qui leur est +nécessaire.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-094.jpg"><br> +<span class="xsmall">CORNES DE L’OVIS POLI.</span></p> + +<p>« On n’y voit voler aucun oiseau, à cause de la hauteur et du +froid qui règne. Et même je vous certifie que, à cause de ce +grand froid, le feu brille avec moins de clarté et qu’il donne +moins de chaleur qu’en autres lieux, et les aliments ne s’y peuvent +pas si bien cuire.</p> + +<p>« Si maintenant vous continuez votre route par est-nord-est, +vous voyagez bien quarante journées toujours par montagnes +et par côtes, par vallées traversées de maintes rivières et par +déserts. Dans tout ce trajet il n’y a ni habitation ni herbage ; +mais les voyageurs doivent porter tout ce qui est nécessaire. La +contrée est appelée Belor. Les gens demeurent très haut dans +les montagnes. Ils sont idolâtres, très sauvages, ne vivent que +de chasse, et leurs vêtements sont de peaux de bêtes. C’est en +vérité une mauvaise engeance. »</p> + +<p>Dans cette page remarquable à plusieurs titres on aura noté +sans doute l’observation qui se rapporte à la flamme. Le phénomène +qu’il constate, sans qu’il lui soit possible il est vrai +d’en démêler la vraie cause, est un de ceux que l’observation +scientifique a signalés plusieurs fois de nos jours dans les hautes +altitudes. En juillet 1788 le savant génevois Horace de Saussure +se rendit avec son fils au col du Géant, situé dans le massif du +mont Blanc, à 3500 mètres de hauteur, et s’y installa pour un +mois. Parmi les incommodités d’un pareil séjour supportées +avec résignation pour l’honneur de la science, le courageux naturaliste +signale surtout la difficulté d’allumer du feu. « Le charbon, +dit-il, ne brûlait dans cet air rare que d’une manière languissante, +et à force d’être animé par le soufflet. » Un autre observateur +plus illustre encore, Alexandre de Humboldt, déclare avoir +éprouvé à la même altitude des phénomènes analogues. Lorsqu’au +commencement de ce siècle il voyageait dans les Andes +de l’Amérique du Sud, il lui arrivait souvent de voir, au foyer +allumé pour le campement, la flamme « s’éparpiller, sautiller ». +La rareté progressive de l’oxygène dans l’air et la diminution +de la pression atmosphérique à ces grandes hauteurs expliquent +de pareilles singularités. Il n’est pas rare même que +l’organisme en soit affecté, et qu’à ces niveaux où il n’est pas +accoutumé à vivre, l’homme éprouve ce qu’on a appelé le mal +de montagne. Depuis que s’est développée de nos jours la noble +passion des montagnes, et que les recherches précises que +Saussure a eu l’honneur d’inaugurer dans les Alpes ont trouvé +des imitateurs, on a rassemblé bien des observations curieuses +sur cette étrange nature des cimes, qui déconcerte les sens par +des phénomènes inattendus. N’est-il pas remarquable d’y trouver +une preuve de la précision et de l’exactitude que notre ancien +voyageur apportait dans ses récits ? Les faits qui le frappèrent +n’étaient pas de ceux que la physique de son temps lui +permît d’expliquer ou de prévoir : on n’apprécie que mieux +l’instinct qui lui en fit sentir la valeur.</p> + +<p>Le fleuve que suivirent nos voyageurs est, avons-nous dit, +l’Oxus. Mais sur le plateau même l’Oxus ou Panja se forme par +la réunion de deux cours d’eau coulant à peu près parallèlement +de l’est vers l’ouest. Tous deux viennent d’une steppe où +se trouvent des lacs, et que les indigènes nomment Pamir. +Quelle branche remonta Marco Polo et quel Pamir fut traversé +par lui ? Il est difficile de le déterminer. La branche la +plus septentrionale est celle que suivit Wood dans son célèbre +voyage de 1838. C’est le long du cours d’eau méridional que +chemina au contraire, en 1868, l’explorateur indigène Mirza, +dont il a été question.</p> + +<p>La route la plus septentrionale, celle de Wood, semble +mieux s’accorder avec la direction suivie par nos voyageurs. +Lorsque l’officier anglais, en quête de la source de l’Oxus, +s’avançait à travers cette région mystérieuse, son esprit était +plein, comme sa relation l’atteste, du souvenir de Marco Polo. +Chaque pas lui rappelait son prédécesseur. « Pendant trop +longtemps, écrit-il, ce livre n’a pas obtenu toute l’attention qu’il +méritait. » Il trouvait beaucoup de ressemblance entre les +spectacles qui passaient sous ses yeux et la description de +l’ancien voyageur. C’était pourtant au cœur de l’hiver que Wood +accomplissait son expédition, et un épais manteau de neige couvrait +le haut pays. Au moment où il s’approchait du but, il raconte +qu’une partie de son escorte, vaincue par la fatigue, refusa de le +suivre : Wood continua avec les autres à se frayer une voie à travers +des champs de neige à perte de vue. Depuis longtemps toute +trace humaine avait disparu. Cependant une construction grossière, +recouverte de cornes de moutons sauvages et presque +entièrement ensevelie sous la neige, frappa leurs regards : +c’était une tombe kirghize. Deux des guides s’arrêtèrent pour +prier, et le voyageur même se sentit ému. « Le silence de la +scène, l’aspect sauvage et glacé du paysage, l’absence de toute +nature animée à l’exception de notre petite troupe, n’étaient +pas sans faire impression sur un esprit réfléchi. »</p> + +<p>Peu de temps après, le 19 février 1838 à cinq heures de +l’après-midi, l’expédition, franchissant un dernier pli de terrain, +mettait le pied sur le <i>toit du monde</i>. C’est le nom que les +indigènes donnent à la partie du plateau qui en est le faîte et +d’où les eaux se séparent pour couler vers le lac d’Aral ou vers +les solitudes de l’Asie centrale. Là s’étendait, sur une longueur +de 22 kilomètres environ et une largeur de 1600 mètres, un +lac en forme de croissant, à ce moment gelé, auquel l’officier +anglais donna le nom de Victoria : de son extrémité occidentale +sortait le premier ruisseau du grand fleuve. « Partout +où nos regards se portaient, une couche éblouissante de neige +couvrait le sol comme d’un tapis, tandis que le ciel au-dessus +de nos têtes était partout d’une couleur sombre et triste. Des +nuages eussent reposé les yeux, mais il n’y en avait nulle part. +Pas un animal vivant. Pas un oiseau. Le silence régnait tout +autour de nous, silence si profond qu’il oppressait le cœur. » +Wood estima, par le point d’ébullition de l’eau, la hauteur du lac +à 4680 mètres au-dessus de la mer : elle ne serait, d’après un +des explorateurs indigènes attachés à la mission anglaise de +1874, que de 4251. A cette hauteur, dit Wood, les sons étaient +affaiblis, la conversation ne pouvait être soutenue longtemps sur +un ton élevé, le moindre effort musculaire était suivi d’un prompt +épuisement. Le pouls battait plus vite. Il vit aussi, perçant les +couches profondes de neige de façon à marquer la route, les +cornes recourbées et gigantesques de cette espèce de mouton +qui est particulière à la région du Pamir, et que la science a désignée +par le nom de mouton de Polo, <i>Ovis Poli</i>.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-098.jpg"><br> +<span class="xsmall">LE LAC VICTORIA OU SARIKUL.</span></p> + +<p>Ainsi se rencontraient devant le même spectacle ces deux +voyageurs, seuls Européens probablement que dans un espace +de plusieurs siècles ait vus le Pamir<a href="#Footnote_1" id="FNanchor_1"><sup>[1]</sup></a>. L’un exprime ses impressions +avec l’accent moderne, l’autre avec la concision et +la simplicité d’autrefois. Nul oiseau non plus n’animait ces +solitudes quand Polo les traversa. Il faut croire que la saison, +sans être aussi avancée qu’au moment de la visite de Wood, +l’était assez déjà pour avoir fait fuir les troupes innombrables +d’oiseaux aquatiques qui fréquentent ces nappes lacustres +pendant l’été. Il y a en effet alors un moment, semblable à +l’été si court des hauts pâturages alpestres, où cette désolation +s’anime un peu. Quelques troupeaux apparaissent ; +quelques tentes ou <i>kibitkas</i> de Kirghizes s’installent pour quelques +jours aux bords du lac. L’herbe a dans ces hauts lieux des +qualités savoureuses bien connues de tous les peuples pasteurs. +Mais c’est un sourire fugitif ; peu à peu le froid, la stérilité et le +silence reprennent leur empire. Les troupeaux recommencent +bientôt à descendre graduellement les pentes ; comme eux +s’éloignent les hôtes passagers de ces solitudes situées, suivant +l’expression d’un naïf pèlerin chinois qui les traversait il y a +douze cents ans, « à moitié chemin entre la terre et le ciel ».</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_1" id="Footnote_1">[1]</a>Il faut ajouter Bénédict Goëz, +jésuite portugais, qui, parti de l’Inde en 1602, +atteignit, après avoir traversé le Pamir, les confins de la Chine occidentale. +Mais on a très peu de renseignements sur son voyage.</p> +</div> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c089">CHAPITRE IV<br> +<span class="xsmall">L’ASIE CENTRALE.</span></h3> + +<p>Après avoir franchi la barrière du Pamir, nos voyageurs +trouvèrent, le long de la lisière irriguée qui en borde le versant +oriental, des villes populeuses et commerçantes. Cascar ou +Kachgar fut la première qu’ils rencontrèrent en débouchant +des montagnes. Elle s’offrit à leur vue entourée d’une ceinture +de jardins et de riches cultures, parmi lesquelles ils remarquèrent +la vigne et le coton. Le même aspect d’abondance les +frappa à Yarcand et enfin à Kotan, les deux villes qu’ils atteignirent +ensuite. Longtemps fermées aux Européens, ces cités +reculées de l’Asie centrale n’ont été revues que dans ces dernières +années. Le premier qui pénétra jusqu’à Kachgar, +Adolphe de Schlagintweit, y fut assassiné le 28 août 1857 ; puis, +grâce à l’établissement éphémère d’un État indépendant dont +cette ville était la capitale, elle eut son importance politique et +devint le but d’ambassades rivales des Anglais et des Russes. +Aujourd’hui la guerre civile désole cette contrée, où la Chine +lutte contre les populations musulmanes pour rétablir son +autorité. Quand Polo y passa, le pays était déjà musulman : +l’Islam, franchissant le Pamir, avait remplacé le bouddhisme, +même dans la ville de Kotan, qui avait été jadis un des principaux +foyers d’où le culte de Bouddha s’était propagé en Chine. +Cependant le lien politique avec la Chine n’était pas rompu, +car notre Vénitien dit des peuples de Kachgar et de Kotan : « Ils +sont au grand khan. » Il faudrait donc faire commencer ici +l’empire que Kubilaï gouvernait en propre, s’il n’était plus probable +que, grâce à leur éloignement, ces pays gardaient en fait +leur indépendance.</p> + +<p>A Kachgar comme à Kotan nos voyageurs furent frappés de +l’esprit commercial des populations. Le trafic et l’industrie +étaient leur seule occupation, et le métier des armes leur +était devenu complètement étranger. Beaucoup de marchands +sortaient de Kachgar pour courir le monde. — On recueille +volontiers ce témoignage, qui caractérise à merveille les populations +urbaines qui occupent les débouchés orientaux +du Pamir. Il y a bien longtemps en effet qu’elles figurent +dans l’histoire du commerce ; car leur situation géographique +leur assigne un rôle d’intermédiaire entre la Chine, dont elles forment +comme les avant-postes, et l’Asie occidentale. Elles étaient +vaguement connues dans l’antiquité sous un nom qu’Hérodote, +aussi remarquable comme géographe que comme historien, a +appris des négociants grecs de son temps, celui d’Issédons ; et +l’on racontait même encore, dans certains ports de la Propontide +et du Pont-Euxin qu’il visita, que, trois ou quatre +siècles auparavant, un grand voyageur, nommé Aristée, avait +pénétré jusque dans leur pays. Le secret de cette importance et +de cette célébrité précoce tenait à ce que ces marchés lointains +recevaient pour les transmettre à l’Occident les denrées chinoises, +et un produit surtout dont les Grecs n’apprirent que +plus tard le nom et la vraie provenance : la soie. Celle-ci était +alors exclusivement obtenue en Chine ; là seulement on possédait +le ver qui fournit le précieux tissu. Tant que ce privilège +fut conservé, les étoffes de soie, de plus en plus recherchées +par le luxe de la Rome impériale, furent dirigées des centres +de production vers ces marchés, où les agents des négociants +occidentaux venaient les prendre. Peu à peu le nom de <i>Sérique</i>, +du mot chinois qui signifie soie, fut appliqué par ceux-ci non +seulement au pays d’origine, mais encore au pays d’échange ; +et c’est ainsi que pour les principaux géographes de l’antiquité +le pays de la soie commença immédiatement au delà des passes +montagneuses du Pamir, aux lieux mêmes où se trouvaient +maintenant arrivés nos voyageurs.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-102.jpg"><br> +<span class="xsmall">VUE DE KACHGAR.</span></p> + +<p>Ces anciens marchés avaient donc conservé une partie de +leur importance ; mais ils avaient perdu cependant leur principal +élément de trafic. Du moins n’étaient-ils plus l’unique +débouché par lequel les soieries se répandaient dans le monde. +Vers une date que l’on fixe environ au <span class="fss">VI</span><sup>e</sup> siècle de notre ère, +était survenu un de ces faits économiques qui influent souvent +bien plus qu’une bataille sur les destinées de l’humanité. Un +Persan dont les chroniques n’ont pas conservé le nom réussit, +malgré la vigilance des douanes chinoises, à rapporter à Constantinople +des œufs de ver à soie cachés dans un bâton creux. +Suivant un autre historien, c’est à deux moines que revient +l’honneur d’avoir arraché son secret au pays des Sères. La culture +de la soie se propagea peu à peu en Grèce, en Sicile, en +Italie et enfin dans une partie de la France. Elle y devint le +principe de cette riche industrie qui, après avoir longtemps +jeté en Italie son principal éclat, a aujourd’hui son grand foyer +à Lyon. Mais cette révolution eut naturellement aussi pour effet +de ralentir et même d’interrompre le courant commercial qui +se portait autrefois de l’Occident vers les marchés de l’Asie +centrale.</p> + +<p>L’antique pays des Issédons n’en restait pas moins, au +temps de Marco Polo, en relations suivies avec la Chine +occidentale. Les chemins par lesquels la propagande bouddhiste +s’était dirigée vers le Céleste Empire servaient toujours +au commerce. Deux voies principales s’offraient pour +relier les villes de Kachgar et de Kotan au bassin du Hoang-ho, +du célèbre fleuve Jaune, auprès duquel se trouvent les plus anciennes +capitales et quelques-uns des plus grands marchés de la +Chine. L’une côtoyait le versant méridional des monts Célestes : +c’était la route du nord. L’autre longeait le versant septentrional +des monts Kuen-lun : c’était celle du sud. Toutes deux +en effet évitaient le centre de la dépression où le Tarim, épuisé +peu à peu par la sécheresse du climat, se traîne au milieu des +sables, des marécages et des solitudes.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-104.jpg"><br> +<span class="xsmall">LE REBORD DU PAMIR, VU DE LA PLAINE ENTRE KACHGAR ET YARCAND.</span></p> + +<p>La route que prirent nos Vénitiens fut celle du sud. Ils disent +en effet avoir traversé des rivières dans le lit desquelles abondaient +les jades, les calcédoines, pierres précieuses dont on ne +saurait attribuer la provenance à une autre chaîne de montagne +qu’aux Kuen-lun. Ces pierres étaient très recherchées par les +Chinois. Le jade, appelé par eux <i>yu</i>, faisait l’objet d’un trafic +si important, qu’ils avaient donné le nom de porte du Jade à la +porte de la grande muraille par laquelle on se rendait vers +les contrées où il se trouve. C’est le long de la route où les Chinois +allaient encore chercher le jade, où voyageaient jadis les +étoffes de soie destinées aux pays occidentaux, que cheminèrent +Marco Polo et ses compagnons.</p> + +<p>Cette route, incontestablement la plus ancienne que les Chinois +aient suivie dans leurs relations avec l’Occident, offre donc +un intérêt historique. Mais au temps où les Polo s’y engagèrent, +elle commençait à être délaissée. Le commerce préférait de +plus en plus la voie du nord. Nos Vénitiens eurent sans doute +leurs raisons de se décider pour la première. Il semble qu’après +eux cet itinéraire n’ait été adopté que par exception, lorsque la +guerre rendait l’autre direction périlleuse. La description de +Marco Polo est donc ici un précieux et dernier témoignage sur +des contrées où déjà les voyageurs se faisaient de plus en +plus rares.</p> + +<p>A quelques journées à l’est de Kotan, Marco traversa un +pays où régnait encore une certaine activité commerciale, et +qu’il appelle Pein. Il y signale une ville assez importante du +même nom. En l’absence de tout renseignement authentique, +on ne saurait dire aujourd’hui si elle existe. Au delà commença +le désert de sable, « le sablon » entrecoupé de lagunes saumâtres, +d’eaux amères et mauvaises, et où seulement de distance +en distance se trouvaient quelques puits d’eau potable +signalés d’avance aux voyageurs. Quoique le pays se montrât +sous un aspect de plus en plus inhospitalier, nos Vénitiens y +trouvèrent encore une ville qu’ils appellent Charchan. Il paraît +en effet qu’il subsiste encore dans ces parages sinon une ville, +du moins un assez misérable hameau de ce nom. C’est ce qui +résulte des renseignements recueillis auprès des indigènes par +les deux seuls voyageurs qui se soient approchés sur quelques +points de l’itinéraire retracé par Marco Polo. L’un d’eux est +l’anglais Johnson, qui, parti de l’Inde, s’avança en 1865 jusqu’à +Kotan. L’autre est le célèbre explorateur russe colonel +Prjéwalski, dont le nom est attaché aux reconnaissances les +plus hardies et les plus fécondes accomplies de nos jours sur +le sol asiatique. En 1876-77 il pénétra par le nord dans le bassin +du Tarim et poussa une pointe jusqu’au delà du lac Lob.</p> + +<p>Il est impossible d’avoir un doute sur la véritable cause qui +a amené la destruction du pays et l’abandon de la route qui +servit jadis de principale issue à la Chine vers les contrées occidentales. +Sous l’action dominante des vents du nord-est les +sables ont graduellement envahi les territoires où s’élevaient +autrefois des États florissants et ont réduit le domaine agricole +à une lisière qui se resserre chaque jour au pied des montagnes. +On sait à quelles préoccupations donna lieu chez nous au siècle +dernier la marche des dunes de Gascogne, que le vent de la +mer faisait lentement avancer vers l’intérieur. L’Asie centrale +a aussi ses sables mouvants, sur lesquels l’action des vents +s’exerce avec d’autant plus de force qu’elle se combine avec un +climat d’une sécheresse extraordinaire. Les souffles impétueux +du nord-est poussent continuellement une poussière dont les +molécules presque impalpables flottent dans l’air et se déposent +peu à peu, toujours vers le même sens, sur le sol. Ce n’est +d’abord qu’une légère couche ; mais, sans cesse épaissie, elle se +change graduellement en un linceul de sable sous lequel les +cours d’eau tarissent ou expirent en mares stagnantes, devant +lequel les habitants se retirent et abandonnent leurs villes. Le +pays est plein, à ce que rapportent les voyageurs, de traditions +et de légendes attestant, presque toujours comme un effet de la +vengeance divine, l’ensevelissement de cités autrefois prospères. +Un détail recueilli chemin faisant par Marco Polo montre +comment la surface meuble du sol dans ces contrées est sans +cesse remaniée par les agents atmosphériques. « Lorsqu’une +troupe armée passe par le pays, les gens s’enfuient avec leurs +femmes, leurs enfants et leurs bêtes dans l’intérieur du sablon, +à deux ou trois journées, là où ils savent qu’il se trouve +de l’eau, de façon qu’ils y puissent vivre avec leurs bêtes. Nul +ne les peut trouver, parce que le vent couvre aussitôt les voies +où ils sont allés par le sablon. » C’est ainsi que, pendant son séjour +à Kotan, Johnson observait que l’atmosphère était continuellement +imprégnée d’une fine poussière dont le sol et +tous les objets portaient la trace. « Même, dit-il, quand le vent +ne soufflait pas, l’air était tellement rempli de poussière que +j’étais forcé en plein midi d’allumer la lumière pour lire. »</p> + +<p>Ce ne fut cependant qu’après cinq jours de marche à travers +le pays de Charchan que nos voyageurs arrivèrent à l’entrée +du « grandissime désert ». Là se trouvait une ville appelée +Lob, où ceux qui s’apprêtaient à entreprendre la traversée du +désert faisaient une halte d’une semaine pour se rafraîchir +eux et leurs bêtes et s’approvisionner pour un mois. Johnson +a entendu parler d’un village qui porte encore ce nom. Quant +au lac que l’on désigne ainsi et dans lequel se perdent les eaux +affaiblies du Tarim, nos voyageurs s’en approchèrent sans +doute à peu de distance, mais ils n’en parlent pas. Rien n’égale +le tableau de désolation que nous trace le colonel Prjéwalski +des contrées qui avoisinent le lac Lob. Si peu flatteuses que +soient les peintures de Marco Polo, on peut juger du progrès +de la décadence. Le reste de mouvement entretenu encore de +son temps par le passage des voyageurs semble avoir disparu. +Quelques groupes de huttes de roseaux, dans un pays sans +arbres, au bord de lagunes à perte de vue dont les cris des canards +et des oies sauvages troublent à peine le silence, voilà +sous quel aspect se présentèrent à Prjéwalski les villages du lac +Lob. Là une triste population, mélancolique comme l’horizon +qui l’entoure, sans force physique et périodiquement décimée +par la petite vérole et la famine, vit de pêche et de chasse, sans +rapports avec le reste du monde, sorte de naufragés au centre +d’un continent. Les liens qui rattachaient ce pays aux sociétés +humaines et à la civilisation se sont rompus. Le désert, accomplissant +silencieusement son œuvre, a détourné les voyageurs : +avec l’isolement la sauvagerie s’est étendue sur la nature et les +habitants.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-108.jpg"><br> +<span class="xsmall">UNE LAGUNE DANS L’ASIE CENTRALE.</span></p> + +<p>Après quelques jours de repos, Marco Polo entra donc dans +le Gobi ou désert. Il déclare avec quelque exagération que son +étendue est si grande, qu’en un an on ne chevaucherait pas +d’un bout à l’autre, tandis qu’il faut un mois pour le traverser +dans sa moindre largeur. Évidemment la route à travers ces +monticules et ces vallées de sable, où l’on ne trouve rien à +manger et de loin en loin seulement quelque puits, lui parut +longue : mais il est difficile de croire qu’il ait mis un mois pour +se rendre de Lob à la province chinoise de Tangut. Ce sinistre +Gobi était une région de deuil et d’épouvante dans laquelle +on ne s’engageait pas sans un serrement de cœur. On faisait +d’étranges récits des dangers auxquels y était exposé le voyageur. +« Quand l’on chevauche de nuit par ce désert, s’il advient +que quelqu’un reste en arrière et s’écarte de ses compagnons +pour dormir ou pour autre chose, lorsque ensuite il veut rattraper +et atteindre sa compagnie, il entend parler des esprits +qui semblent être ses compagnons. Quelquefois ils l’appellent +par son nom et souvent le font s’égarer en telle manière, qu’il +ne peut plus retrouver ses compagnons. Et de cette manière +beaucoup se sont perdus et sont morts. Par moments le voyageur +entendra comme le bruit d’une cavalcade : il suit le bruit, +et quand le jour arrive il voit qu’il a été dupe d’une illusion, +et se trouve en danger. Et je vous dis que même de jour on +entend parler ces esprits. Vous entendez parfois sonner de plusieurs +instruments, et proprement tambours plus que tout +autre. Aussi pendant cette traversée les voyageurs ont l’habitude +de se tenir les uns près des autres. Toutes les bêtes portent +des sonnettes au cou pour qu’elles ne s’égarent. » Un pèlerin +chinois qui au <span class="fss">VII</span><sup>e</sup> siècle de notre ère traversait le désert +pour se rendre auprès des sanctuaires bouddhiques de l’Inde, +fait aussi, dans sa relation traduite en français par M. Stanislas +Julien, un récit de ces visions et terreurs imaginaires. Des voix, +des illusions produites par la malice des démons l’assaillirent, +dit-il, pendant sa traversée. Le pieux voyageur combattait ces +prestiges en récitant sans relâche les formules de ses livres +sacrés. — Il serait puéril de chercher une explication naturelle +d’illusions enfantées par la peur<a href="#Footnote_2" id="FNanchor_2"><sup>[2]</sup></a>. Au milieu de ces solitudes +où une sorte de danger muet l’enveloppe de toutes parts, où la +plus certaine des morts, par la faim et la soif, attend le malheureux +qui s’égare, l’imagination se trouble et l’homme devient +le jouet de fantômes qu’il crée lui-même. Ces terreurs du désert +prennent corps dans des récits qui se transmettent de bouche +en bouche, pareils aux contes qu’en tous pays ont imaginés les +marins, les montagnards, ceux que leur existence met en contact +presque continuel avec le danger. Plus périlleux encore, +plus perfide que la mer ou la montagne, le désert a toujours +inspiré à l’homme une répulsion mêlée de frayeur. Dans l’antique +religion de la Perse il est le repaire des esprits du mal, de +ces légions de démons sans cesse occupés à tramer des enchantements +et des maléfices contre l’homme de bien.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_2" id="Footnote_2">[2]</a> Les phénomènes de mirage décrits, notamment par M<sup>me</sup> de Bourboulon +dans le Gobi, n’ont rien de commun avec la « merveille » rapportée par Marco +Polo.</p> +</div> + +<p>Après avoir traversé le désert, nos voyageurs arrivèrent dans +une ville dont le nom, Saciou (c’est-à-dire Cha-tchou), signifie +ville du sable, et qui vient d’être traversée en juillet 1879 par le +colonel Prjéwalski. Ils touchaient maintenant à la Chine propre. +Ils se trouvaient en effet dans la grande province de Tangut +(aujourd’hui le Kansu), sorte de marche militairement organisée +par laquelle la Chine surveille les steppes et les déserts +de sa frontière occidentale et qui défend les abords du bassin +du Hoang-ho, l’un des deux grands fleuves du Céleste Empire. +Nos Vénitiens entraient ici dans le domaine de la principale +religion de l’Asie orientale, le bouddhisme. Bien qu’il +y eût déjà des musulmans dans le Tangut, la majorité des habitants +était idolâtre, c’est-à-dire bouddhiste. Il n’y a pas de contraste +plus grand que la sévérité avec laquelle l’islam proscrit +les images et la prodigalité extravagante avec laquelle les multiplie +le bouddhisme. Les idoles de toute taille, de toute forme +et de toute matière ne manquèrent pas ici d’attirer l’attention de +Marco. Mais ce qui paraît l’avoir frappé plus encore, c’est le +développement de la vie monastique, trait par lequel cette religion +dut lui rappeler le christianisme. Il vit avec étonnement +ces couvents ou <i>lamaseries</i> qui atteignent souvent les proportions +d’une ville : « grandissimes moûtiers, dit-il, qui sont +comme une petite cité avec plus de deux mille moines ».</p> + +<p>Résumons brièvement la dernière partie du voyage. En s’avançant +à l’est, Marco Polo passe à Suctur (aujourd’hui Soutchou), +qu’il dépeint comme le centre du commerce de la rhubarbe. +Cette ville a été en 1875 une des principales étapes du +colonel Sosnofski, dans le mémorable voyage que cet officier +russe accomplit alors entre le fleuve Bleu et la Sibérie occidentale : +peut-être marquera-t-elle un jour une station de quelque +voie transcontinentale. Plus loin nos voyageurs visitèrent Campicion +(Kan-tchou), capitale de la province, centre administratif +dans lequel Marco fut plus tard, avec son oncle Maffeo, chargé +d’une mission officielle qui le retint un an dans le pays. Ils +inclinèrent ensuite leur direction vers le nord, afin d’atteindre +le Hoang-ho au sommet de la grande courbe qu’il décrit. La +contrée qu’ils traversèrent ainsi n’est en partie connue que +par les voyages des missionnaires français Huc et Gabet en 1844, +et par celui de Prjéwalski en 1872. Au nord du grand fleuve +nos Vénitiens traversèrent le pays de Tanduc ; et là Marco +crut à son tour retrouver la lignée du prêtre Jean. On voit en +tout cas par son récit que l’Église nestorienne était encore +très puissante dans ces contrées. Sans nommer expressément +la grande muraille de Chine, qu’il dut franchir ensuite, il mentionne +le pays de Gog et Magog, qui fait penser à la célèbre construction. +C’est en effet sous le nom de rempart de Gog et Magog +qu’elle est généralement connue au moyen âge. Enfin +quelques jours de chevauchée conduisirent nos voyageurs à +Chang-tou, résidence d’été de Kubilaï-khan, à peu de distance +de Cambaluc ou Pékin.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-112.jpg"><br> +<span class="xsmall">LE REMPART DE GOG ET MAGOG (GRANDE MURAILLE DE CHINE).</span></p> + +<p>Ce long voyage était enfin arrivé au terme. Après trois années +de fatigues et d’épreuves, les Polo allaient revoir la cour de +leur bienfaiteur, qui les attendait avec impatience. Ce fut, à ce +qu’il semble, dans l’été de 1274. Si, au moment de rentrer auprès +de celui qu’ils avaient adopté pour maître, nos Vénitiens +jetèrent un coup d’œil en arrière, ce ne fut pas pour songer +aux pénibles épreuves qu’ils avaient subies, mais pour s’applaudir +d’avoir pu, privilégiés entre les hommes, contempler +l’infinie variété des spectacles qui avaient passé sous leurs +yeux. Ils avaient traversé dans toute sa largeur, de la Méditerranée +à Pékin, l’immense Asie. Ce continent, dont leurs contemporains +ne soupçonnaient pas les dimensions, avait été parcouru +par eux à trois reprises, et en dernier lieu exploré en +détail. En effet, grâce à Marco Polo, il ne devait pas simplement +résulter de ces longs itinéraires un compte des journées de +marche et quelques noms géographiques, mais une description +suivie et méthodique où se manifeste nettement la nature +grandiose et pleine de contrastes de l’Asie, avec ses déserts, +ses vallées, ses montagnes, ses villes, ses voies de commerce, +et jusqu’à ses ruines.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c103">CHAPITRE V<br> +<span class="xsmall">LA COUR ET LE GOUVERNEMENT DE KUBILAÏ-KHAN.</span></h3> + +<p>Dès que Kubilaï-khan avait eu connaissance de l’approche des +frères Polo, il avait envoyé à leur rencontre une escorte qui +s’avança jusqu’à quarante journées et mis à leur disposition +les postes et les hôtelleries impériales. A leur arrivée la réception +fut solennelle. « Les deux frères et Marc s’en allèrent +au palais, où ils trouvèrent le seigneur entouré d’une grande +compagnie de barons. Ils s’agenouillèrent devant lui et se prosternèrent +tant qu’ils purent. Le seigneur les fit relever, et les +reçut moult honorablement, et leur fit moult grande joie et +grande fête. Il leur demanda comment ils se portaient, et tout +ce qui s’était passé. — Ils répondirent que tout allait bien +puisqu’ils le trouvaient sain et dispos. Alors ils lui remirent les +privilèges et chartes qu’ils tenaient de l’Apostole, dont il eut +grande joie. Puis ils lui donnèrent la sainte huile du sépulcre : +il en fut moult allègre et la tint à haut prix.</p> + +<p>« Et quand il vit Marc, qui était jeune bachelier, il demanda +qui il était. Sire, dit son père messire Nicolo, il est mon fils et +votre homme. — Qu’il soit le bienvenu, dit le seigneur ! Et +pourquoi vous en ferais-je un long récit ? Sachez qu’il y eut à +la cour moult grande fête de leur venue. »</p> + +<p>On voit que cette scène était restée gravée jusque dans ses +détails dans la mémoire du « jeune bachelier ». Avec sa précocité +de jugement il chercha à se rendre digne de la bienveillance +que sa bonne mine avait éveillée dans l’esprit du maître. Il +sut promptement s’approprier les connaissances nécessaires +pour se conduire sur le théâtre où son extraordinaire destinée +l’avait mené. Cette cour de Kubilaï-khan était encore en Chine +une cour d’intrus ; outre des Chinois et des Mongols, encore peu +disposés à se confondre, il s’y trouvait beaucoup d’étrangers, +tels que des Persans, beaucoup d’éléments hétérogènes, et l’on +y entendait parler plusieurs langues. En peu de temps Marco se +rendit maître de ces divers langages et « sut de quatre espèces +de leurs écritures ». Ces détails montrent non seulement la +promptitude, mais la maturité sérieuse de son intelligence. « Il +était sage et prévoyant en toutes choses, et c’est pour cela que +le seigneur lui voulait grand bien. »</p> + +<p>Voilà donc notre jeune voyageur provisoirement transformé +en courtisan. Sa faveur se dessine ; bientôt commencera pour lui +une carrière singulière qui l’initiera aux secrets d’État et aux +détails d’administration. Avant de l’y suivre, profitons des renseignements +qu’il a recueillis sur cette cour et cette capitale +où un chef tartare est assis sur le trône de Chine.</p> + +<p>La situation de la dynastie mongole ressemblait à certains +égards à celle de la dynastie qui régit actuellement le Céleste +Empire. Barbare d’origine, elle s’était élevée par droit de conquête. +Mais, tandis que l’usurpation de la dynastie mandchoue +date déjà du <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle (1644), celle des Mongols était +encore toute récente. Lorsque Kubilaï choisit une des plus +anciennes capitales de la Chine pour en faire sa résidence, la <i>Cité +du khan</i> (car tel est le sens du mot <i>Cambaluc</i>), il commença par +consulter ses « astronomiens », qui lui déclarèrent que la ville +se devait révolter. Alors à côté de l’ancienne ville il en fit construire +une autre séparée seulement par une rivière et força +une partie de la population de s’établir dans la nouvelle enceinte. +Il y eut donc désormais une cité dite tartare et une cité chinoise, +deux cités en une seule, encore aujourd’hui parfaitement distinctes +dans la topographie de Pékin, bien que la ville tartare +n’ait plus tout à fait la même étendue qu’autrefois. La création +de Kubilaï portait l’empreinte du génie guerrier de sa race et +manifestait clairement la défiance du maître envers ses nouveaux +sujets. C’était une vaste enceinte rectangulaire qu’entouraient +des murs de terre larges de dix pas à la base et crénelés +au sommet. Douze portes monumentales, trois de chaque côté, +y donnaient accès ; au-dessus de chaque porte et à chaque angle +de l’enceinte se trouvait un vaste édifice servant d’arsenal et de +dépôt d’armes pour la garnison. Les rues étaient si droites, +qu’on voyait d’un bout à l’autre. Cette régularité compassée du +Versailles tartare paraît n’avoir pas déplu à Marco Polo. Au milieu +de la cité était un « grandissime palais, avec une grande +campane qui sonne la nuit ». La tour existe encore. Après trois +coups nul ne devait aller par la ville, sinon pour soigner une +femme en couches ou un malade. Une garde de 1000 soldats à +chaque porte veillait à la police.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-116.jpg"><br> +<span class="xsmall">PLAN DE PÉKIN.</span></p> + +<p>Il faut, pour comprendre la suite de la description de Polo, +se rendre compte de la disposition actuelle des lieux. Dans ce +qu’on appelle la cité tartare est emboîtée une seconde enceinte +également quadrangulaire, mais plus petite : c’est la ville dite +impériale, habitée par les fonctionnaires et les principaux +mandarins. Enfin la ville impériale elle-même contient une +dernière enceinte murée qui est la ville interdite, séjour +réservé au chef du Céleste Empire.</p> + +<p>Ce système de villes concentriques reproduit encore nettement, +malgré quelques remaniements postérieurs, l’ordonnance +générale des constructions de Kubilaï. Au milieu de la +cité dont il était le fondateur il fit élever un palais, ou plutôt +un vaste ensemble d’édifices d’utilité ou d’agrément qu’enfermait +une double enceinte. La première, à l’extérieur, répond +dans le plan actuel à la ville impériale ; la seconde, à l’intérieur, +à la ville interdite.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-118.jpg"><br> +<span class="xsmall">PÉKIN. INTÉRIEUR D’UN BASTION.</span></p> + +<p>Ce prétendu palais renfermait à la fois des casernes, des +arsenaux, des parcs, des kiosques et un jardin des plantes. Une +grande muraille rectangulaire et crénelée le signalait à la vue +et au respect des habitants. Elle s’ouvrait au midi par cinq +portes et était surmontée de constructions au nombre de huit +à égale distance les unes des autres, servant de magasins militaires. +Chacune avait sa destination propre, l’une pour les arcs, +l’autre pour les selles, l’autre pour les harnais, etc. ; et ce matériel +méthodiquement classé représentait tout ce qui était nécessaire +à une armée. Il est certain que le khan pouvait aisément +soutenir un siège contre ses sujets.</p> + +<p>L’intervalle entre les deux remparts concentriques était occupé +par un parc avec de belles prairies et des arbres fruitiers. +Des chaussées pavées pour éviter la boue étaient pratiquées +au travers et livrées à la circulation du public. Dans le parc +foisonnaient des animaux de toute espèce, cerfs, daims, gazelles, +bêtes curieuses. Un lac artificiel nourrissait une infinité de +poissons que le sire y avait fait mettre. Avec les terres enlevées, +une colline haute de cent pieds avait été dressée au nord du +palais et entièrement garnie d’arbres toujours verts. « Quand +le sire apprend qu’il y a quelque part de beaux arbres, il les +envoie chercher avec toutes leurs racines et la terre qui est +autour et mettre sur sa montagne. Si grand que soit l’arbre, +ses éléphants le transportent. » Sur le sol de ce monticule était +répandue une substance qui le faisait également paraître vert. +Le sommet était couronné par un kiosque tout vert en dedans +comme en dehors, de sorte que la colline était appelée la colline +Verte. Nom bien mérité ! dit Polo après avoir décrit ce chef-d’œuvre +du goût chinois.</p> + +<p>Au centre de la seconde enceinte, reproduisant en petit les +dispositions de la précédente, se trouvait enfin la demeure +impériale. Elle n’avait qu’un étage reposant sur un soubassement +assez élevé, à la base duquel régnait une sorte de trottoir +en marbre. Au-dessus du soubassement se développait une +galerie servant de promenoir, sorte de loge à l’italienne, semblerait-il, +dont les murs étaient ornés de fresques. Les peintures +offraient à l’œil cet extravagant assemblage de dragons, bêtes, +oiseaux, guerriers, figures de toute sorte où se complaît la +fantaisie chinoise. La toiture de l’édifice était formée de poutres +peintes en vermeil, jaune, bleu, vert et autres couleurs ; la +charpente entière, enduite de vernis, resplendissait comme du +cristal, de sorte que de loin l’œil ne pouvait supporter l’effet de +ce bariolage éblouissant. Cette espèce de bavardage de couleurs +est encore un trait bien caractéristique dans la description de +Polo.</p> + +<p>Il y avait à l’intérieur une salle destinée aux réceptions publiques +qui pouvait contenir jusqu’à six mille personnes. Puis +des appartements où l’empereur vaquait à ses affaires privées, +où se tenaient ses femmes, son argenterie, son or, ses pierres +précieuses. Là personne ne pénétrait, et Marco Polo n’a rien à +en dire.</p> + +<p>Aucun Pharaon de Memphis, aucun César de Rome ou de +Byzance ne régnait avec plus d’éclat, avec une observance plus +correcte de l’étiquette que le petit-fils de Gengis. Il était beau +de le voir, le jour anniversaire de sa naissance, apparaître +avec ses vêtements de soie et d’or, entouré des douze mille +« chevaliers » de sa garde, précédé d’un lion qu’on menait en +laisse. Mais la principale fête était celle du premier jour de +l’an : notre guide va nous permettre d’y assister.</p> + +<p>Cette date est encore l’occasion dans toute la Chine de réjouissances +qui durent plusieurs jours. On l’appelait alors la fête +blanche, parce que le grand khan et tous ses sujets se vêtissaient +de robes blanches, couleur de bon augure. Sauf ce +détail, qui a changé, comme changent les modes, tout est encore +vrai dans ce tableau : « Les gens se présentent l’un à l’autre, se +donnent l’accolade, se baisent et se font fête, pour que toute +l’année ils aient joie et bonne aventure. »</p> + +<p>Il y avait ce jour-là grande parade à la cour. Cinq mille éléphants +richement caparaçonnés, chargés de la vaisselle impériale, +des tapis et objets précieux qui devaient figurer à la fête, +défilaient devant Kubilaï. Puis l’empereur accueillait dans la +grande salle du palais les vœux des principaux fonctionnaires +et des courtisans. Là venaient se ranger « tous les rois et tous +les barons, tous les comtes, ducs et marquis, chevaliers, astronomes, +philosophes, médecins et fauconniers, et un grand +nombre d’autres officiers des pays d’alentour » ; multitude immense +dont on aurait pu dire, comme un historien devant le +personnel innombrable de la cour impériale de Constantinople, +« aussi nombreuse que les moucherons dans l’air un soir +d’été ». Les préséances étaient réglées d’après la plus stricte +hiérarchie. « Chacun s’étant assis à sa place, un huissier se lève +et crie : Inclinez-vous et adorez. Et ils s’inclinent et mettent +leurs fronts à terre ; et ils l’adorent comme s’il était Dieu, +par quatre fois. Puis ils vont à un autel richement paré. Là se +trouve une tablette vermeille où est écrit le nom du khan. Ils +encensent avec un bel encensoir d’or cet autel et cette tablette ; +puis chacun retourne à sa place. » Alors l’empereur recevait +les cadeaux qui lui étaient apportés de toutes ses provinces et +royaumes : perles, pierres précieuses, étoffes, curiosités de +toute sorte, plus de cent mille chevaux blancs. L’Asie presque +entière ne contribuait-elle pas à cet hommage ?</p> + +<p>Un grand repas terminait la cérémonie. Siégeant à une table +élevée au-dessous de laquelle étaient échelonnés les membres +de la famille impériale, de telle sorte que leur tête était « au +niveau des pieds du grand sire », Kubilaï dominait l’assemblée. +Les courtisans avec leurs femmes prenaient part au banquet. +« Sachez que ceux qui servent à manger et à boire à l’empereur +sont de grands barons. Ils ont la bouche et le nez couverts de +belles serviettes d’or et de soie, afin que leur haleine ne vienne +pas à atteindre les mets et le breuvage du grand sire. Quand il +va boire, tous les instruments commencent à sonner. Quand +il tient la coupe en main, tous les barons et assistants +s’agenouillent et font signe de grande humilité. » Des exercices +de jongleurs et d’escamoteurs, dans lesquels les Chinois +sont depuis longtemps passés maîtres, égayaient la fête.</p> + +<p>On reconnaît dans ces descriptions l’étiquette méticuleuse +et raffinée de l’ancienne cour chinoise. Les prescriptions en +avaient été rédigées, sur l’ordre de Kubilaï, par deux lettrés dépositaires +des vieilles coutumes. Son adoption faisait partie de +la politique du nouveau maître ; c’était un moyen de renouer à +son profit la chaîne des traditions, d’introduire sa dynastie +dans cette série majestueuse remontant à plus de trois mille +années.</p> + +<p>Kubilaï ne passait que six mois à Cambaluc, du commencement +de septembre à la fin de février. Le 1<sup>er</sup> mars commençait +la saison des chasses. Il se rendait alors jusque vers le +milieu de mai au bord de la mer, dans un terrain choisi. Une +sorte de ville temporaire s’y dressait pour loger les barons, +les fauconniers au nombre de dix mille, les astronomiens, +dont Kubilaï, fort superstitieux de sa nature, ne se séparait +pas. Une immense tente capable de contenir largement mille +personnes lui servait de salle de réception.</p> + +<p>Les chasses royales d’Assurbanibal ou Sennachérib, que nous +représentent les bas-reliefs assyriens, n’égalaient peut-être pas +en magnificence les spectacles dont Marco Polo parle avec un +visible entraînement. Le sanglier, l’ours, le taureau et l’âne +sauvage étaient le gibier ; des léopards, lynx, tigres, transportés +sur chariots couverts, étaient dressés à l’attaque ; des +aigles également dressés à cet usage s’élançaient sur le gibier +plus timide, daims, chevreaux, même sur les loups. Les piqueurs +formaient une armée de vingt mille hommes, la moitié +en livrée bleue, l’autre en rouge. Partagée en deux détachements +chacun sous la conduite d’un grand veneur, elle battait le pays +à l’aide de chiens jusqu’à une journée de distance, marchant à +la rencontre l’une de l’autre. « Alors nulle bête qui ne soit +prise. Et c’est bien belle chose à voir que leur chasse et la manière +des chiens et des chasseurs. Quand le seigneur chevauche +avec ses barons à travers les landes, vous verriez venir ces +grands chiens courants, qui derrière des ours, qui derrière des +cerfs, qui derrière d’autres bêtes, chassant et prenant çà et là +d’un côté et de l’autre ; si bien que c’est moult belle chose à +voir et délectable ! » Marco Polo a goûté en amateur ce plaisir +de roi.</p> + +<p>D’autres fois, paresseusement couché dans une chambre de +bambous portée par quatre éléphants, le grand khan converse +avec un groupe de seigneurs à cheval qui lui tiennent compagnie. +Voilà qu’au milieu de la causerie l’un d’eux s’écrie : +« Sire, des grues passent ! » Alors, prenant parmi ses faucons +celui qu’il lui plaît, il le lâche : l’oiseau féodal atteint sa victime, +qui tombe presque aussitôt expirante devant lui.</p> + +<p>En adoptant la vie chinoise, Kubilaï n’avait pas entièrement +dépouillé ses habitudes mongoles. Chaque année pendant la +durée de la saison chaude, de la fin de mai à la fin d’août, il +allait respirer la fraîcheur natale et l’air vif des plateaux. A +300 kilomètres au nord de sa capitale, dans un site que l’abondance +des lacs et du gibier aquatique avait probablement désigné +à son choix, il avait fait construire une ville appelée +Ciandu (Chang-Tou), qui lui servait de résidence d’été. Il y +partageait son séjour entre un palais de marbre entouré de +vastes parcs giboyeux et un pavillon de bambous qu’il faisait +dresser pour la circonstance au milieu des bois. C’était un de +ces gracieux édifices comme en offrait, avant le déplorable +acte de vandalisme de l’armée anglo-française en 1860, le célèbre +Palais d’Été des empereurs mandchous aux environs de +Pékin. Des colonnettes dorées, surmontées de dragons dorés +leur servant de chapiteaux, soutenaient une toiture en cannes +de bambous vernissées, et, comme si le vent eût menacé d’emporter +la frêle construction, plus de deux cents cordes de soie +l’assujettissaient au sol. Dans ce léger et élégant abri Kubilaï +pouvait encore retrouver la tente sous laquelle son frère Mangou +ou son aïeul Gengis donnaient leurs audiences ; et la facilité +avec laquelle l’édifice se laissait démonter et transporter +en quelques heures, lui permettait de se livrer à des réminiscences +de la vie nomade.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-124.jpg"><br> +<span class="xsmall">UN PARC IMPÉRIAL PRÈS DES FRONTIÈRES DE MONGOLIE.</span></p> + +<p>Marco Polo avait l’esprit trop sérieux pour s’en tenir à des +descriptions de fêtes et à l’extérieur du spectacle. Sa curiosité +ne resta point indifférente devant le système de gouvernement +qu’il avait sous les yeux et dont le mécanisme savant était l’ouvrage +des siècles. C’est avec un sentiment d’admiration qu’il a +observé non seulement la machine, mais la main qui la dirigeait. +Le nom de Kubilaï reste en effet attaché à l’un des meilleurs +gouvernements que la Chine ait connus. Ce n’est pas que parfois +le Mongol parvenu ne se montrât un peu gauche dans son +nouveau rôle. Sa crédulité et sa complaisance envers la foule +des jongleurs et sorciers qu’il entretenait à sa cour, donnait +prise aux railleries des classes lettrées de la société chinoise. +Mais son action fut en somme bienfaisante. Après les désordres +inséparables d’une conquête, il répara les ressorts, il rendit le +mouvement aux rouages de la machine. La vie administrative +de la Chine reprit, grâce à lui, son train habituel et se remit à +fonctionner avec sa régularité séculaire.</p> + +<p>Cette administration était centralisée, sous le contrôle immédiat +du maître, entre les mains d’un collège de hauts fonctionnaires +formant une sorte de ministère. Il se composait de douze +« barons » demeurant ensemble dans un palais très riche à +Cambaluc. Les affaires de chaque province aboutissaient à un +bureau spécial. Les ministres nommaient les préfets, à seule +condition de soumettre leur choix à l’approbation impériale. +L’empereur délivrait alors sa tablette d’or, qui était le signe de +leur investiture. Il y avait toute une hiérarchie représentée par +des insignes gradués : tablettes d’or à tête de lion, tablettes d’or +à tête de faucon, d’argent doré, d’argent, etc., hiérarchie semblable +à celle des boutons de cristal, boutons rouges ou bleus, +des mandarins de la Chine actuelle. C’était toujours cette +vieille organisation qui se transmet de dynastie en dynastie +malgré les révolutions et les conquêtes, et qui, dans la décadence +présente, gouverne et soutient encore le Céleste Empire. +Elle représente la bureaucratie la plus ancienne du monde, +contemporaine par ses origines de ces scribes et de ces fonctionnaires +des Pharaons depuis longtemps ensevelis avec la civilisation +de l’antique Égypte dans leurs sépultures des bords +du Nil. On a des recueils de pièces officielles chinoises, rapports +ministériels, descriptions statistiques des provinces, qui datent +de 2300 ans avant notre ère.</p> + +<p>Un des premiers besoins d’un grand État centralisé est un +service de postes. Il existait depuis longtemps en Chine, et Kubilaï +veilla avec soin à son fonctionnement. La description +qu’en fait Marco Polo donne l’idée d’un système analogue à +celui qu’on trouve dans l’ancien empire perse, plus vaste toutefois +et moins imparfait. Cambaluc était devenu depuis le +nouveau règne, comme Rome sous les Césars et Paris dans +notre réseau de chemins de fer, le centre de routes se dirigeant +vers les diverses provinces. Il y avait un double service de messagers, +les uns à cheval, les autres à pied. On avait organisé +pour les premiers sur chaque route, à une distance de 25 milles +les uns des autres, des relais-auberges appelés en mongol +<i>yambs</i>. Ces relais étaient munis de chevaux et de harnachements +et offraient aux messagers officiels, aux ambassadeurs, +aux personnages autorisés des logements commodes et une +table richement servie. Quelques stations tenaient en réserve +jusqu’à trois cents chevaux. La ville la plus voisine de chaque +relais était tenue de fournir le contingent de chevaux nécessaires, +et, s’il y avait un cours d’eau à traverser, trois ou quatre bateaux +toujours prêts. En cas d’urgence les courriers galopaient +de jour et de nuit, autorisés, si leur cheval était fourbu dans +l’intervalle de deux étapes, à démonter le premier cavalier +qu’ils trouvaient en chemin. Quand la route traversait des déserts, +c’était le gouvernement qui pourvoyait à la construction +et à l’entretien des relais, disposés en ce cas avec la même régularité, +mais à de plus grandes distances. C’est ainsi que Gengis-khan +avait étendu à la Mongolie le système des postes chinoises +et prolongé hardiment à travers les steppes et les pays +inhabités cette organisation dont profita, comme nous avons +vu, Guillaume de Rubrouck dans son voyage.</p> + +<p>Pour les messagers à pied on avait échelonné sur chaque +route, à trois milles d’intervalle seulement, de petits forts ou +corps de garde entourés de quelques maisons qui servaient +d’habitations aux courriers. Il y en avait toujours un au moins +prêt à partir. Chaque coureur portait une large ceinture toute +garnie de clochettes, de sorte que lorsqu’ils allaient ils pouvaient +être entendus de loin. Aussitôt que le son parvenait à la +station voisine, il avertissait le courrier de service, qui sans +perdre une minute pouvait prendre des mains de son prédécesseur +l’objet du message et la tablette de passe, pour les porter +à son tour pendant les trois milles suivants. Il arrivait ainsi, +pendant la belle saison, qu’un fruit cueilli le matin à Cambaluc +parvenait frais, le soir même, au grand khan dans sa résidence +de Chang-tou. Le message se transmettait de main en main sans +interruption, eût dit Hérodote, comme le flambeau chez les +Grecs aux fêtes d’Héphestos.</p> + +<p>Ainsi l’organisation de la poste était réservée au service du +prince et de l’État, et ce n’était sans doute que par exception que +les particuliers étaient admis à en profiter. Il en fut de même +chez nous lorsque beaucoup plus tard, en 1464, Louis XI eut +institué ce service public : les particuliers ne reçurent que par +une ordonnance de 1567 le droit de s’en servir en certains +cas et à des conditions déterminées. Quel était, à l’époque où +Marco Polo visitait la Chine, le pays d’Europe organisé de façon +à recevoir avec cette promptitude l’impulsion du centre aux +extrémités ?</p> + +<p>Ce n’était pas la seule surprise qui frappa notre observateur. +Apprenez, dit-il à ses contemporains tout préoccupés d’alchimie +et de pierre philosophale, que le grand khan a su parfaitement +résoudre à sa manière « l’arcane », le grand secret de +faire de l’or. C’est tout simplement le papier-monnaie, inconnu +à l’Europe, mais depuis longtemps employé en Chine. Le billet +de banque en écorce de mûrier, marqué du sceau impérial, +avait cours forcé dans toutes les provinces chinoises ; sa circulation +s’arrêtait hors des limites de la Chine propre. De temps +en temps les vieux billets étaient retirés du cours et échangés +moyennant un droit contre de nouveaux. Le gouvernement cherchait +à accaparer pour lui-même tous les métaux précieux. A +leur arrivée dans la capitale les marchands étrangers devaient +aller à la Zèque ou banque impériale et convertir leur monnaie +et même leurs perles ou métaux précieux en papier d’État. +De temps en temps une proclamation invitait les habitants +à porter à la banque tout ce qu’ils avaient d’or, d’argent ou de +pierreries. L’équivalent leur était rendu en papier-monnaie, et +« le Seigneur les payait ainsi de choses qui rien ne lui coûtent ». +La banque, ainsi entrée en possession de la principale +masse de métaux précieux, en faisait commerce à son tour, et +tout particulier pouvait y acheter de quoi composer son argenterie +ou remplir ses écrins. Ce curieux système, qui n’est assurément +pas irréprochable au point de vue de l’économie politique, +paraît avoir amené des crises financières et de véritables +banqueroutes. Marco Polo n’y trouve qu’à admirer l’ingénieux +procédé par lequel « le grand khan doit avoir et a plus de trésors +que personne au monde ». Ce procédé, dans lequel on ne +pourrait voir un exemple à suivre, montre au moins combien la +pratique du crédit public était entrée dès cette époque dans les +mœurs financières de la Chine. Mais le crédit est un instrument +de haute civilisation dont le maniement exige des mains plus +prudentes que ne l’étaient celles des descendants de Gengis.</p> + +<p>De tout temps le gouvernement chinois a eu le caractère d’un +despotisme paternel. Kubilaï envoyait partout des émissaires +pour s’enquérir de l’état des récoltes, et si quelque sinistre +avait éprouvé les populations, elles étaient exemptées d’impôts +et recevaient au besoin du blé tiré des greniers publics. En +effet, dans les années de fécondité le gouvernement acquérait +et mettait en réserve dans ses greniers de grandes quantités de +grains, provision contre la disette ou la cherté des subsistances. +Peut-être ces établissements de prévoyance épargnaient-ils aux +populations le fléau de ces cruelles famines comme celle qui +dévaste encore depuis deux ans les provinces du nord. Il y +avait encore une organisation de l’assistance publique, soit par +des secours portés à domicile, soit par des distributions quotidiennes +à la porte du palais. Chaque jour il y était distribué +à plus de trente mille personnes un grand pain chaud.</p> + +<p>Çà et là des remarques faites en passant par Polo prennent +pour nous un singulier intérêt. C’est ainsi qu’il a observé que +« dans toute la province de Catay il y a une sorte de pierres +noires qu’on extrait des montagnes et qui brûlent comme du +bois. Par toute la province on ne brûle autre chose. Le bois ne +manque pas ; mais les pierres brûlent mieux et coûtent moins +cher. » Ce curieux témoignage sur la richesse en houille de +la Chine septentrionale, confirmé par les explorations des voyageurs +de nos jours, n’était pour les contemporains de Polo +qu’une singularité intéressante. Pour nous, qui connaissons les +multiples et merveilleux effets de ce combustible, richesse inestimable +pour le pays qui le possède, nous apprécions mieux +que son auteur même l’importance du renseignement.</p> + +<p>Marco est loin cependant d’avoir enregistré toutes les nouveautés +remarquables dont il a dû être témoin. On sait par +exemple que dès cette époque les Chinois connaissaient certains +procédés d’imprimerie. Chaque année une sorte de calendrier +officiel, tiré par les soins du gouvernement à plusieurs millions +d’exemplaires, était vendu à bas prix et répandu dans le public. +Cet usage est encore pratiqué de nos jours. Or Marco Polo a eu +sous les yeux ces exemplaires. Il les décrit, il nous apprend +que, désignés sous le nom de <i>tacuins</i>, certains petits pamphlets +que rédigeait le corps officiel des astrologues de Cambaluc +étaient vendus chaque année. Ces savants, au nombre de cinq +mille, après avoir étudié les astres, consignaient dans l’almanach +les prédictions du temps, des évènements calamiteux de +l’année, famines, guerres, révolutions, ajoutant il est vrai, par +une précaution que devraient imiter nos modernes prophètes, +qu’il dépendait de Dieu d’en faire plus ou moins selon son plaisir. — Combien +Marco Polo eût-il été bien inspiré de dire quels +procédés étaient employés pour l’impression de ces exemplaires ! +Qui sait si cette information transmise en Occident n’y aurait +pas porté ses fruits ?</p> + +<p>Quelles que soient ces lacunes, il ne lui en reste pas moins +l’honneur d’avoir révélé le premier à l’Europe la civilisation +chinoise. Les Grecs et les Romains ne l’avaient pas connue. +Quelques années auparavant Rubrouck dit en trois lignes tout +ce qu’il sait d’eux. Le voyageur vénitien, au contraire, a séjourné +dix-sept ans en Chine. Il n’a pas seulement fréquenté la cour +de Kubilaï et la ville officielle de Cambaluc, il a vu les Chinois +chez eux, au cœur de leur pays, non seulement en voyageur, +mais en administrateur, en inspecteur officiel. Il nous reste à +le suivre dans ce nouveau rôle.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c121">CHAPITRE VI<br> +<span class="xsmall">LA PREMIÈRE MISSION DE MARCO POLO.</span></h3> + +<p>L’empereur Kubilaï rencontrait de graves difficultés dans +la tâche qu’il avait entreprise. Convertir en gouvernement +régulier un pouvoir issu de la conquête n’est jamais aisé, +surtout lorsqu’une si grande inégalité de culture met les vainqueurs +au-dessous des vaincus. Les instruments faisaient défaut +à ses intentions ; les hommes manquaient à ses desseins de +gouvernement. Étranger lui-même dans le pays qu’il avait à +administrer, il se méfiait avec quelque raison de la fidélité de +ses sujets chinois, sans pouvoir toujours se reposer sur l’intelligence +de ses compatriotes mongols. Dans son embarras, +tout étranger qui lui paraissait propre à servir ses vues trouvait +chez lui bon accueil. En attendant que les classes instruites +et lettrées de la Chine se fussent sincèrement ralliées au +gouvernement mongol, il recrutait son corps de fonctionnaires +civils des éléments les plus divers. On y trouvait, outre des Chinois +et des Mongols, des chrétiens nestoriens, des juifs, des +musulmans venus de Perse ; et ce mélange n’était pas toujours +sans inconvénient ni sans danger.</p> + +<p>L’œil du maître embrassait difficilement cette complication +d’affaires, immense et toujours croissante par des conquêtes +nouvelles. Sans doute les moyens matériels d’information +étaient, comme nous avons vu, sous sa main ; ses ordres transmis +par courriers volaient rapidement aux extrémités de l’empire, +et certes, si quelque trouble éclatait dans la plus éloignée +des provinces, la nouvelle ne s’en faisait pas attendre à Cambaluc. +Mais l’intelligence des agents ne répondait pas à l’excellence +de la machine. Le Mongol savait obéir et se battre ; mais +s’il s’agissait d’une de ces affaires délicates comme chaque jour +en voyait éclore, le malheureux empereur ne savait où trouver +l’observateur ou le négociateur avisé qui lui était nécessaire. +Quand il lui arrivait de confier une mission à quelque brave et +dévoué Mongol, celui-ci s’en acquittait comme d’une consigne +et rendait compte militairement, sans un mot de plus, de l’objet +strict de sa démarche. Kubilaï aurait demandé davantage ; +mais c’était bien vainement que sa mauvaise humeur s’exerçait +sur le malencontreux messager.</p> + +<p>Laissons ici la parole à Marco Polo, car on ne saurait plus +finement exprimer le secret qui fit sa faveur. « Quand le Seigneur +vit qu’il était si sage et de si belle et bonne tournure, +il l’envoya en un message en une terre où il y avait bien six mois +de chemin... Or le jeune bachelier avait su et vu plusieurs fois +que le Seigneur envoyait ses messagers par diverses parties du +monde, et quand ils retournaient ils ne lui savaient dire autre +chose que ce pour quoi ils étaient allés. Alors il les traitait tous +de fols et de nices (incapables) et leur disait : J’aimerais mieux +voir les nouvelles et les coutumes des diverses contrées, que ce +pour quoi tu es allé. Car moult prenait plaisir à entendre +étranges choses. Sachant cela, Marco mit beaucoup de soin +à s’informer de toutes diverses choses selon les contrées, afin +qu’à son retour il pût le dire au grand khan. »</p> + +<p>C’est dans cette disposition d’esprit que le jeune Vénitien +partit pour cette première et longue mission. Quel en fut l’objet +précis ? L’auteur a omis de le dire, jugeant sans doute que, +comme Kubilaï, ses lecteurs seraient plus curieux de connaître +les diverses et étranges choses qu’il avait vues en route, que +« ce pour quoi il était allé ». Mais on doit conclure de ses paroles +que la description qui va suivre est le résultat de notes +prises chemin faisant, et l’écho lointain du récit qu’à son retour +il fit entendre au grand khan.</p> + +<p>Il partit de Cambaluc et alla bien, dit-il, quatre mois de +journées vers ponant. Il serait plus exact de dire vers le sud-ouest, +car les provinces qu’il traverse dans la première partie +de son voyage, sont celles que l’on désigne aujourd’hui sous les +noms de Chan-si, Chen-si et Sé-tchouen, qui se succèdent +dans cette direction. Elles sont toutes trois au nombre des plus +anciennement constituées et des plus riches de l’empire.</p> + +<p>Après avoir chevauché pendant dix milles il traverse un +pont monumental qu’il appelle <i>Pulisangin</i>, c’est-à-dire, en +persan, le pont de pierre. Il était construit sur un des principaux +affluents du Pei-ho, le fleuve qui arrose la plaine +de Pékin. Avec ses parapets de marbre, ses colonnes qu’ornaient +en guise de piédestal et de chapiteau des lions « moult +subtilement entaillés », ses vingt-quatre arches et sa largeur +donnant accès à dix cavaliers de front, ce monument offrait un +exemple du luxe sérieux et utile qui distinguait les beaux +temps de la civilisation chinoise. Il était animé par une circulation +très active, car, outre sa proximité de la capitale, il +servait de passage à tout le commerce avec les provinces de +l’ouest et du sud, en d’autres termes avec le Catai et le Manzi. +Les routes du sud et de l’ouest ne bifurquaient qu’au delà de +Pulisangin. C’est à travers une succession presque continue de +villes et de villages où s’offraient partout d’excellentes hôtelleries, +au milieu de jardins, de vignes, de champs cultivés, +qu’on arrivait au point de divergence où le courant commercial +qui se portait de Cambaluc aux extrémités de l’empire se +partageait en deux bras principaux.</p> + +<p>Cette image d’opulence et d’activité ne cessa pas d’accompagner +le voyageur lorsque, choisissant la route occidentale, il se +dirigea vers la province de Chan-si, où il entra bientôt. Il la désigne +par le nom de sa capitale, Taian-fu. C’est exactement le +nom actuel de cette ville. On y retrouve la désinence <i>fu</i> ou <i>fou</i>, +qui signifie chef-lieu ; tandis que les centres administratifs +moins importants sont désignés par la désinence <i>tchou</i>, que +l’on retrouve dans les diverses éditions de Marco Polo tantôt +sous la forme <i>ju</i>, tantôt sous la forme <i>guy</i>. Taian-fu était une +cité commerçante et un grand centre pour la fabrication d’effets +militaires.</p> + +<p>Pour passer dans la province voisine, celle de Chen-si ou de +Quenzan-fu, il fallait traverser le grand fleuve de la Chine septentrionale. +Les Chinois le nomment Hoang-ho, c’est-à-dire +fleuve Jaune ; les Mongols, et Marco Polo d’après eux, Caramoran, +c’est-à-dire fleuve Noir ; chacun interprétant à sa manière +l’aspect que donne à ses eaux la masse d’alluvions dont +elles sont chargées. Il n’y avait pas de pont pour le franchir. +Arrivé sur l’autre bord, Marco parcourut pendant dix jours des +plaines populeuses plantées de beaux arbres, surtout de mûriers, +et habitées par une population industrieuse. Cette peinture +s’applique aux campagnes arrosées par le Ouei-ho, affluent +du fleuve Jaune. C’est là qu’aux origines de l’histoire s’est développé +le génie agricole de cette nation, qui regarde l’agriculture +comme le fondement de l’État et dont l’empereur s’honore +dans une cérémonie annuelle de mettre lui-même la main +à la charrue. Bientôt notre Vénitien entra dans la grande ville +de Quenzan-fu, plus connue aujourd’hui sous le nom de Singan-fu. +Aucune ville n’est plus célèbre dans l’histoire ancienne de +la Chine. Capitale d’empire déchue au rang de capitale de province, +elle conservait le souvenir des vieilles dynasties et « des +grands rois riches et vaillants » qui y avaient résidé. Marco y +trouva l’industrie de la soie très florissante, comme au temps +où sa célébrité se répandait dans le monde romain sous le titre +de métropole des Sères. Pour garder cette place importante, +Kubilaï y avait établi son propre fils. Il résidait dans un palais +voisin de la ville, qui servait de quartier général à la garnison +mongole.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-136.jpg"><br> +<span class="xsmall">UN PONT CHINOIS.</span></p> + +<p>A trois journées au delà de Quenzan-fu, Polo entra dans une +contrée montagneuse. Il eut à franchir la chaîne qui sert de ligne +de partage entre les eaux qui vont au fleuve Jaune et celles qui +se dirigent au sud vers le fleuve Bleu. Notre voyageur, qui pourtant +ne se rebutait guère, déclare la contrée « moult ennuyeuse +à cheminer ». D’après un missionnaire français, l’abbé David, +qui en 1872 a traversé cette chaîne dite Tsing-ling, elle n’est pas +inférieure en importance à celle des Pyrénées. Marco la dépeint +comme couverte de grandes forêts, repaires de fauves redoutables. +Malgré la sauvagerie du pays, il y trouva cependant une +succession de villes et de villages et de grandes hôtelleries pour +les voyageurs. C’est qu’en effet depuis plusieurs siècles, pour +faciliter les communications entre le nord et le sud de la Chine, +cette puissante barrière avait été percée par une route stratégique +et commerciale le long de laquelle s’étaient groupées les +populations. Cette route existe encore et n’est pas la seule +œuvre de ce genre qui s’offre en Chine. D’après un éminent +voyageur, le baron de Richthofen, qui l’a suivie et décrite, on +peut dire qu’elle égale par la hardiesse de sa construction ce +que le peuple romain nous a laissé de plus grandiose.</p> + +<p>Marco Polo déboucha ainsi dans les fertiles plaines qu’arrose +le Han, un des principaux affluents du fleuve Bleu. Il les traversa +sans les suivre, et bientôt, après un nouveau trajet de +montagnes, il entra dans le Sé-tchouen. Suivant son habitude, +il donne à la province le nom de sa capitale, Sinda-fu, c’est-à-dire +Tchen-tou-fou, grande ville qui, dit-on, ne compte aujourd’hui +pas moins de 800 000 habitants. Là s’offrit à lui pour +la première fois le spectacle de cette activité de la navigation +fluviale qui est un des caractères originaux de la Chine. +Sinda-fu est située au milieu d’un réseau de cours d’eau qui +s’entrecroisent et finissent par se réunir pour former deux +grands affluents navigables du fleuve Bleu. Toutes ces rivières, +profondes et très poissonneuses, serpentaient autour et dans +l’intérieur même de la ville et se prêtaient à une circulation +incroyable de bateaux chargés de marchandises. Au centre de +la cité était un pont qui attira la curiosité de Polo. Il est en +pierre, dit-il, et de chaque côté des colonnes de marbre soutiennent +une toiture en bois richement ornée de peintures. +C’était donc un de ces ponts couverts comme il en existe encore +de curieux exemples dans quelques anciennes villes d’Europe, +à Lucerne par exemple. Il était toute la journée animé +par le concours des chalands autour de boutiques en planches +qu’on y dressait le matin pour les enlever le soir ; et à l’entrée +se trouvait un bureau de péage dont les recettes allaient grossir +le trésor du grand khan. Ne devine-t-on pas, dans ce petit tableau +pris sur le vif, tout un coin pittoresque d’une ville chinoise +au moyen âge ?</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-138.jpg"><br> +<span class="xsmall">UNE ROUTE CHINOISE DANS LA MONTAGNE.</span></p> + +<p>A cinq journées de marche de Sinda-fu notre voyageur +atteignit la frontière du Tibet, qui était alors bien plus avancée +vers l’est qu’aujourd’hui. Maintenant encore la langue et les +races du Tibet s’étendent à l’est bien au delà de la limite officielle. +Là il quitta la Chine propre, sans sortir toutefois de l’empire +que gouvernait Kubilaï. La langue changeait, le papier-monnaie +cessait d’avoir cours, et en même temps s’effaçait cette +image de civilisation ancienne et raffinée que retrace la première +partie de l’itinéraire.</p> + +<p>Marco ne dut pas faire à son maître une description flattée +du Tibet. Ce pays avait beaucoup souffert de la conquête mongole. +Des villages en ruines, de vastes solitudes infestées de bêtes +sauvages, des habitants « grands larrons » et des coutumes +aussi bizarres que choquantes, tels sont les principaux traits +par lesquels Polo caractérise cette contrée où bien peu d’Européens +ont encore pu le suivre. C’est un pays cependant sur +lequel les Chinois ont toujours cherché à étendre leur autorité, +car il abonde en produits précieux ou utiles, sel, poudre d’or, +musc, laines fines. Ces denrées étaient déjà l’objet d’un grand +commerce. Marco nous apprend que de son temps on se servait, +au Tibet, de sel comme monnaie courante : usage encore +pratiqué aujourd’hui dans certaines parties de l’Abyssinie. Il +vit d’énormes mâtins, grands, dit-il, comme des ânes, avec +l’aide desquels les Tibétains faisaient la chasse aux animaux +producteurs de musc. Le daim musqué, dont il s’agit ici, est +un animal qui habite la Mongolie aussi bien que le Tibet, et +que dans un autre passage de son livre décrit très exactement +Marco Polo. La poche qui contient le musc se trouve sous le +ventre de l’animal. Cette chasse, pratiquée surtout au lacet, +est encore une des occupations favorites des habitants, comme +l’atteste un des rares Européens dont on puisse citer le témoignage +sur le Tibet oriental, le missionnaire Desgodins.</p> + +<p>Marco ne fit que traverser le Tibet à son extrémité. Poursuivant +sa route vers le sud, il atteignit le Brius, nom d’origine +tibétaine que porte le fleuve Bleu dans cette section de son +cours. Si dans sa description il ne restait fidèle à ses habitudes +de concision excessive, il parlerait sans doute ici des gorges +formidables et sauvages à travers lesquelles le fleuve se fraye +un passage et qu’il dut franchir pour arriver au Yunnan.</p> + +<p>Tel est en effet le vrai nom de la province de Caraïan, qu’il +signale ensuite. Cette contrée, sur laquelle l’attention européenne +s’est portée dans ces derniers temps, est une de celles où l’on +peut observer le mieux le mouvement de colonisation par +lequel les Chinois se substituent peu à peu aux habitants +primitifs, finalement relégués à l’état de sauvages dans les +montagnes. Aujourd’hui le Yunnan est en majorité chinois de +population et de langue ; dans le rapport de Polo, il semble encore +barbare. Ses habitants parlent un langage spécial, moult +difficile à comprendre. Leurs coutumes sont empreintes d’une +superstition et d’une barbarie qui répugnent profondément +aux mœurs chinoises. S’il arrive, dit-il, qu’un homme de belle +mine vient à loger chez un habitant du pays, il risque d’être +tué ou empoisonné. Le vol n’est pas le mobile de cet acte abominable, +mais la pensée que la bonne grâce et la sagesse de la +victime resteront à demeure dans la maison où elle aura péri. +Le gouvernement de Kubilaï, représenté par un de ses fils, +s’honorait en luttant par des châtiments sévères contre cet +odieux usage. De tels détails ne doivent pas nous surprendre. +Dans ce vaste amalgame de races qui compose le Céleste Empire, +les extrêmes de la barbarie et de la civilisation se touchent +de près, et les contrastes y sont à peine plus forts que ceux +qu’on peut observer entre les peuples divers qui composent +l’empire des tzars.</p> + +<p>Marco visita les deux principales villes du pays. La première, +qu’il appelle Yachy, est Yunnan-fou. En guise de menue monnaie +on s’y servait de coquillages, comme c’est l’usage dans le +Soudan et comme on faisait récemment encore dans l’Inde. +La seconde, à dix journées de marche à l’ouest, était Caraïan, +aujourd’hui Tali-fou. Le Vénitien parle plusieurs fois des lacs +qui sont une des beautés de cette contrée montagneuse. Celui +de Caraïan ou Tali-fou est certainement un des plus beaux. +Lorsque, au mois de janvier 1868, par une des plus audacieuses +expéditions qui aient jamais été tentées, Francis Garnier, se +séparant des compagnons avec lesquels il venait de remonter le +Mékong, s’aventura presque seul dans cette contrée alors désolée +par la guerre civile et au pouvoir des rebelles, il ne put +se soustraire, en arrivant à Tali-fou, à un sentiment d’admiration +devant le paysage grandiose qui se déroula à ses yeux. Un +cri d’admiration lui échappe, dans cette heure d’angoisse où +entouré d’ennemis, sous le coup de menaces auxquelles il ne +pouvait opposer nulle défense, il arrive en vue de cette ville, +qu’il dut précipitamment quitter au bout de trente-six heures. +Le souvenir de l’héroïque officier français, victime plus tard de +son courage, se place naturellement à côté de celui de Marco +Polo dans cette contrée dont il étudia les ressources et qu’il +signala au commerce européen.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-142.jpg"><br> +<span class="xsmall">LAC DE TALI-FOU, EXTRÉMITÉ NORD.</span></p> + +<p>L’extraction du sel était, au <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle comme maintenant, +une des principales industries du pays. « Ils prennent sel, dit +Polo, et le font cuire, et puis le jettent en forme. » C’est le procédé +dont furent témoins nos Français et qu’ils décrivent avec +plus de détails. On creuse des puits pour parvenir jusqu’aux +couches souterraines des eaux imprégnées de sel. Ces eaux +sont amenées par des pompes au niveau du sol et déversées dans +des auges qui correspondent chacune à une bassine en fer placée +sur un fourneau et dans laquelle on concentre l’eau salée. Il +faut deux jours de chauffe pour que l’eau, sans cesse renouvelée +dans les bassines, ait moulé dans celles-ci un bloc de sel +très dur et très blanc.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-143.jpg"><br> +<span class="xsmall">PUITS SALINS DANS LE YUNNAN.</span></p> + +<p>Plus il allait vers l’ouest, plus notre voyageur semblait s’enfoncer +dans la barbarie. Il passa dans un pays appelé des +<i>dents d’or</i>, ainsi nommé parce que les habitants s’appliquaient +sur les dents un enduit doré. Les hommes, dans ce singulier +pays, « ne font rien qu’aller à la guerre, chasser et oiseler. Les +dames font toutes les choses. Quand leurs femmes ont enfanté, +l’accouchée se lève et va faire son service. Le mari entre au lit +et tient l’enfant avec lui et reste couché pendant quarante jours, +et tous ses amis et parents le viennent voir, et lui font grande +fête. C’est parce que, disent-ils, la mère a enduré grande peine, +et qu’il est juste que l’homme en prenne aussi sa part. » Cet +excentrique usage a égayé les fabliaux de nos pères. Ce qui est +encore plus singulier, c’est que pareille coutume se retrouve +chez les peuples les plus divers. Un explorateur français, le docteur +Crevaux, l’a constatée récemment chez une des peuplades +indiennes du bassin de l’Amazone. S’il faut en croire même +Diodore de Sicile, elle était dans l’antiquité pratiquée en Corse.</p> + +<p>Tout ce pays montagneux qui forme la limite encore mal +connue de la Chine au sud-ouest, apparaît dans le récit du Vénitien +comme une sorte d’Eldorado. L’or s’y échangeait, d’après +lui, contre cinq fois son poids en argent, et les marchands accouraient +dans celle contrée pour profiter de ce troc avantageux. +Vrais ou faux, ces récits ont enflammé l’imagination des +lecteurs de Marco Polo. La recherche du pays de l’or fut le +grand aiguillon des découvertes du <span class="fss">XVI</span><sup>e</sup> siècle. On sait aujourd’hui +que l’or se trouve en effet dans le Yunnan et quelques +pays voisins. Il semble pourtant y être moins abondant que le +cuivre. Depuis plusieurs siècles c’est du Yunnan qu’est tiré tout +le métal nécessaire à la fabrication des sapèques ou monnaie +de cuivre du Céleste Empire.</p> + +<p>Marco Polo s’avança plus loin encore. Il pénétra jusque +dans la Birmanie, qu’il appelle le royaume de Mien. Kubilaï +était en relations diplomatiques avec le souverain de ce pays, +auquel il essayait d’imposer sa suzeraineté. Son jeune envoyé +se rendit-il jusqu’à la capitale située sur les bords de l’Iraouaddy ? +Il est permis d’en douter. Du moins il entendit parler +de ses splendeurs. Là s’élevait une tombe royale surmontée +de deux tours, l’une dorée, l’autre argentée, dont le vent faisait +retentir les « campanelles ». Il recueillit des renseignements +jusque sur le pays de Bangala, la province de l’Inde la plus +rapprochée de la Birmanie, et siège actuel de la puissance anglaise +en Asie.</p> + +<p>Puis il revint par une route plus orientale que celle qu’il +avait suivie à l’aller. Dans l’état imparfait de nos connaissances +sur la partie de l’empire qui s’étend à l’est du Yunnan, il est +difficile de déterminer exactement son itinéraire. Le territoire +qu’il traversa était habité par des tribus barbares chez lesquelles +trafiquaient les marchands chinois. Ces indigènes habitaient +des châteaux et forteresses en grandissimes montagnes : +villages fortifiés comme ceux que décrit l’expédition française +du Mékong. C’est par la province de Cuijiu (Koueï-tcheou) qu’il +rentra enfin dans la Chine propre.</p> + +<p>C’était rentrer dans la civilisation. Nos Français de l’expédition +du Mékong (1866-68) disent quelle émotion ils éprouvèrent +lorsque, après dix-huit mois de marches à travers les sauvages +contrées du Laos, ils saluèrent les toits hospitaliers de la première +ville chinoise. L’analogie autorise à prêter à Marco Polo +un sentiment semblable.</p> + +<p>Il revenait auprès de son maître chargé de renseignements, +d’observations dont la quantité et, encore aujourd’hui, l’exactitude +générale nous étonnent. Voici comment il raconte lui-même +l’accueil qui lui fut fait à la suite de cette première mission :</p> + +<p>« Quand Marc fut retourné de sa messagerie, il s’en alla devant +le seigneur et lui dénonça tout le fait pour quoi il était +allé et comment il avait bien achevé toute sa besogne. Puis il +lui conta toutes les nouveautés, et toutes les étranges choses +qu’il avait vues et sues, bien et sagement. Si bien que le Seigneur +et tous ceux qui l’entendirent en furent émerveillés et +dirent : « Si ce jeune homme vit, il ne peut faillir qu’il ne soit +homme de grand sens et de grande valeur. » Si bien que pour +cela, à partir de ce moment, il fut appelé messire Marc Pol. »</p> + +<p>C’est alors en effet que l’intelligent envoyé devint un personnage +à la cour de Kubilaï. Il semble après ce grand voyage +avoir résidé quelque temps auprès de la personne de l’empereur. +La connaissance des annales chinoises a révélé le fait curieux +qu’un personnage qui porte son nom, et qui ne peut être +que lui-même, avait été à cette époque attaché en qualité d’assesseur +au conseil privé. C’est sans doute à ce titre qu’il joua +un rôle dans une grave affaire dont il a laissé le récit et qui +jette un jour significatif sur la faiblesse intérieure de ce gouvernement.</p> + +<p>Il y avait à la cour un musulman nommé Ahmed qui avait +pris un grand ascendant sur l’esprit du maître et était devenu +une sorte de premier ministre. Il abusait de son pouvoir pour +trafiquer des fonctions publiques, poursuivre des vengeances +personnelles et se livrer à l’insu de l’empereur à toute sorte +d’exactions. A la longue cette conduite eut les conséquences +qu’on devait attendre. Un officier chinois outragé dans sa famille +et dans son honneur fomenta une conspiration dans laquelle +entrèrent plusieurs de ses collègues et compatriotes et +les principaux habitants de Cambaluc. Il fut convenu que le +complot éclaterait pendant la saison de villégiature, où Kubilaï +laissait la capitale à la garde de son premier ministre. Des intelligences +avaient été nouées avec les autres villes chinoises, et à +un signal donné devait commencer de proche en proche un +massacre général de tous les hommes qui ont de la barbe. C’est, +dit Polo, parce que les Chinois sont naturellement sans barbe, +tandis que les Tartares, les Sarrasins et les chrétiens la portent. +Il s’agissait donc d’un mouvement national contre tous les +étrangers.</p> + +<p>Quand tout fut prêt, les deux chefs de la conjuration entrent +de nuit dans le palais. Vanchu (c’était le nom de l’un d’eux) +s’assied sur le trône, fait allumer devant lui beaucoup de lumières +et dépêche à Ahmed, qui habitait dans la vieille ville, un +messager pour lui dire que le fils aîné du grand khan, Gengis, +arrivé à l’improviste, lui ordonne de se rendre immédiatement +au palais. Fort surpris, Ahmed s’empresse néanmoins d’obéir, +et au moment où il passait la porte de la ville tartare il rencontre +un capitaine mongol qui lui dit : « Où allez-vous si tard ? — Auprès +de Gengis, qui est arrivé. » Non moins étonné, le Mongol le +suit avec une troupe armée. Ahmed entre dans le palais, et +à peine s’est-il prosterné devant le prétendu prince, sans s’apercevoir +de la fraude, que l’autre chef du complot, l’assaillant par +derrière, lui abat la tête d’un coup de sabre. Alors commence +une terrible scène. Le capitaine mongol, qui s’était arrêté à la +porte, s’écrie : « Trahison ! » et, fondant avec ses soldats sur la +foule des conjurés, il tue l’un des chefs, arrête l’autre et publie +dans la ville une proclamation menaçant de mort immédiate +tous ceux qui seraient trouvés dans la rue.</p> + +<p>L’énergie de ce capitaine déjoua la conspiration. Quelques +exécutions sommaires eurent raison des principaux complices. +Cependant la gravité de ce mouvement n’échappa point à Kubilaï. +Retournant en toute hâte dans sa capitale, il prescrivit +sur les causes de la conjuration une enquête qu’il ne crut pas +pouvoir confier à un autre qu’à Marco Polo. Celui-ci justifia +noblement la confiance du souverain. Il eut l’honnêteté de lui +ouvrir les yeux sur les iniquités dont son indigne favori s’était +rendu si longtemps coupable. Lorsque Kubilaï eut compris +combien il avait été trompé, la colère réveilla en lui le vieux +sang mongol. Le cadavre d’Ahmed, déterré par ses ordres, fut +traîné dans les rues et servit de pâture aux chiens ; une partie +de sa famille fut mise à mort, et pendant quelque temps le +monarque irrité se départit envers les musulmans de la tolérance +qu’il observait envers toutes les religions.</p> + +<p>Cet épisode montre jusqu’à quel degré Kubilaï poussait la +confiance dans le jeune Vénitien. Elle était bien placée cette +fois, et ne tarda pas à se manifester encore par de nouvelles +faveurs.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c137">CHAPITRE VII<br> +<span class="xsmall">LE MANZI ET SA CAPITALE.</span></h3> + +<p>Après avoir été tour à tour agent diplomatique et conseiller +privé de Kubilaï, Marco Polo devint préfet. C’est le titre qui +traduit le mieux les fonctions administratives dont il fut chargé +dans la ville importante de Yanguy, aujourd’hui Yang-tcheou-fou. +Yanguy était le chef-lieu d’un <i>lou</i>, circonscription moindre +que la province, plus grande que le département, qui venait +d’être instituée par la dynastie nouvelle. Jamais depuis Polo un +Européen n’a rempli de pareilles fonctions en Chine. Elles +étaient d’autant plus délicates, que le pays venait à peine de +passer sous la domination des Mongols. Située au débouché du +grand canal dans le fleuve Bleu, la ville de Yang-tcheou se trouvait +au cœur de la Chine méridionale, dite alors Manzi. Tandis +que le Catai, ou Chine du nord, avait été une des premières conquêtes +des Mongols, le Manzi, qui, depuis plus d’un siècle suivait +des destinées différentes, n’avait subi le même sort que +sous le présent règne. Mais, pour être la dernière, cette conquête +n’était pas la moins précieuse. Parmi les contrées réunies +sous le sceptre du grand khan aucune n’était plus riche ; parmi +les foyers de la civilisation chinoise, aucun ne jetait plus d’éclat. +C’est spécialement pour cette contrée que semblait faite l’expression +célèbre de <i>Fleur du milieu</i>.</p> + +<p>Ce n’était pas sans un profond sentiment d’amertume que les +habitants du Manzi avaient vu la domination mongole se substituer +à leur dynastie nationale, celle des Soungs, qui régnait +dans la brillante capitale de Quinsai. Mais la résistance avait été +mal concertée. Un gouvernement efféminé, sous une régente et +un roi enfant, ne pouvait longtemps être un obstacle pour la +vigueur et la vieille expérience des généraux de Kubilaï. Là +aussi une barbarie pleine de sève avait eu raison d’une civilisation +amollie. Çà et là seulement l’offensive mongole avait rencontré +de sérieux obstacles. Une ville entre autres, appelée +Saïan-fou, tenait depuis trois ans en échec tous les efforts des +assiégeants à l’époque du séjour de Marco à Cambaluc. Comme +cette résistance préoccupait vivement Kubilaï, l’esprit ingénieux +de ses hôtes vénitiens vint à son secours. Nicolo et Maffeo +se souvinrent assez bien des procédés auxquels l’art des sièges +avait recours en Europe pour construire des mangonneaux, ou +machines à lancer des pierres dont l’effet fut immédiatement +décisif.</p> + +<p>De temps en temps encore quelques incidents manifestaient +l’opposition du sentiment national. Ici un général chinois trahit +la confiance de Kubilaï, se révolte et parvient à se maintenir +quelque temps dans la cité dont il avait la garde. Ailleurs les +habitants de la ville enivrent et égorgent en une nuit tous les +soldats de la garnison étrangère. Mais ces coups de main isolés, +ces trahisons vite punies montraient plus de rancune impuissante +que d’énergique résolution chez les vaincus.</p> + +<p>Ils avaient été en somme faibles devant l’ennemi. Leurs richesses, +leur multitude, les raffinements et l’élégance de leur +civilisation n’avaient servi qu’à faciliter leur asservissement. +C’est ce qu’exprime à plusieurs reprises et avec force Marco Polo. +« Si ceux de la contrée de Manzi étaient hommes d’armes, ils +conquerraient tout le monde. Mais ils ne sont que marchands +et gens très habiles en tous métiers. » Et ailleurs : « Sachez +qu’il n’y avait en tout ce royaume nul cheval, sachez qu’ils n’étaient +habitués ni aux batailles, ni aux armes, et aux exercices +militaires. Ce pays de Manzi est très fort lieu, car toutes les +cités sont entourées d’eaux très profondes ; de sorte que, si les +gens avaient été hommes d’armes, ils ne l’auraient jamais perdu. +Mais, parce qu’ils ne l’étaient pas, ils le perdirent. » Ce sont là +de sages paroles. La prospérité matérielle est un appât qui livre +aux invasions les peuples chez lesquels elle a éteint l’esprit +militaire.</p> + +<p>Cette fois du moins, grâce à la modération d’un vainqueur +qui avait répudié les traditions des Gengis et des Houlagou, la +prospérité avait survécu à l’indépendance. D’ailleurs ces contrées, +que le fleuve Bleu et ses affluents fécondent par leurs +alluvions, sont si privilégiées, elles mettent à la disposition de +l’homme tant de ressources, tant de voies de commerce, qu’elles +ont bientôt réparé les maux de la guerre. Quels ne sont pas les +ravages qu’une épouvantable guerre civile y a promenés dans +ces dernières années ! Sans doute le temps est loin d’avoir effacé +encore les traces de la fureur exterminatrice des rebelles Taïpings. +Nankin et bien d’autres villes sont en ruines. Mais l’activité +étouffée sur un point s’est rallumée sur d’autres. Ce +peuple flegmatique ne s’attarde pas à d’inutiles regrets. Pour +peu qu’il reste un coin pour trafiquer, remuer le sol, le voilà +à l’œuvre. Que ce soit l’inondation ou la guerre, il est prompt à +réparer ses pertes. En 1853 le Hoang-ho, si bien nommé +« le souci éternel de la Chine », rompant les digues qui maintenaient +ses eaux à un niveau plus élevé que les plaines de son +cours inférieur, abandonna le lit par lequel il se rendait à la +mer pour reprendre vers le nord un ancien chenal aboutissant +au golfe de Pé-tchi-li. Peu d’années après, dans le lit à peine +laissé vide se multipliaient de florissants villages. Telle est la +ténacité laborieuse de cette race. La guerre est à peine passée, +parfois elle dure encore, que déjà, à côté des villes à terre, les +moissons de riz renaissent dans les plaines, les plantations de +thé recommencent à couvrir les pentes rocailleuses des collines +et les lourdes jonques à circuler sur les rivières.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-151.jpg"><br> +<span class="xsmall">LE CANAL IMPÉRIAL OU GRAND CANAL au temps de Marco Polo</span></p> + +<p>La conquête mongole, si dévastatrice dans l’Asie occidentale, +perdit bientôt en Chine son caractère de violence. A peine +maître du pays, Kubilaï fit commencer de grands travaux. Le +principal eut pour objet d’assurer à la capitale où il avait fixé +le siège de son gouvernement, une communication par eau avec +les riches provinces du sud. La nature a doté la Chine d’un magnifique +réseau fluvial dont l’industrie des habitants a su de +bonne heure tirer parti. Comme en Égypte, en Babylonie, dans +l’Inde, l’art de creuser des canaux s’est développé en Chine dès +une haute antiquité, et nulle part même le trafic aquatique n’a +pris d’aussi vastes proportions que dans ce pays des maisons +flottantes et des populations amphibies. L’œuvre de Kubilaï-khan +consista à relier ensemble en les améliorant les divers tronçons +du système de canaux qui couvrait déjà la Chine ; il en raccorda +toutes les parties de façon à créer une ligne navigable, une +sorte de <i>grand tronc</i>, comme disent les Anglais, unissant tout +le réseau. Ce fut le Grand Canal, ou Canal impérial. Il se développe +du nord au sud, dans un sens contraire à la direction des +fleuves, qui coulent généralement de l’ouest vers l’est : le fleuve +artificiel les combine ainsi en un seul système. C’est à Tien-tsin, +cité populeuse située sur le Peï-ho et qui sert à la fois de port +fluvial et maritime à Pékin, qu’est encore aujourd’hui sa tête +de ligne au nord. Autrefois il se prolongeait sans interruption +vers le sud jusqu’au delà du fleuve Bleu, jusqu’à Quinsai, la +célèbre capitale. Mais l’universelle décadence à laquelle semble +condamné le Céleste Empire a laissé aussi son empreinte sur +cette grande œuvre du passé. Le lit du canal est obstrué en plusieurs +endroits, et les services qu’il rend encore rappellent +seulement ce que fut jadis cette ligne de navigation prolongée +sur une distance égale à celle de la Baltique à la mer Noire. +Cependant c’est encore lui qui approvisionne Pékin. Kubilaï le +fit creuser, dit Polo, « parce que du Manzi viennent les grains +qui sont nécessaires pour la cour du grand khan ». En 1861 il +arriva que les Taïpings se rendirent maîtres du fleuve Bleu et +du débouché du canal : s’ils n’avaient été délogés, Pékin était +menacé de famine.</p> + +<p>Marco Polo vit le Grand Canal en pleine activité. C’était précisément +dans le centre vital de la Chine, à proximité du confluent +du Grand Canal et du fleuve Bleu, qu’était située la ville +dont il eut pendant trois ans l’administration. Elle dominait le +point de croisement où les convois de grains quittaient le fleuve +pour gagner au nord la direction de Cambaluc. Yang-tcheou +a dû toujours une grande importance à cette situation. La ville +et les environs étaient fortement occupés par des garnisons +mongoles qu’y avait prudemment concentrées Kubilaï.</p> + +<p>Sur les bords du canal, qu’il dut maintes fois parcourir, Marco +décrit un grand nombre de villes, et il consacre ses expressions +les plus fortes à dépeindre l’activité du trafic. Le cadre de +cette histoire ne nous permet pas de le suivre dans cette énumération +détaillée qui offre le plus intéressant sujet d’études +pour la géographie comparée de la Chine. A l’ouest de la province +montagneuse de Chantoung les habitants avaient détourné +les eaux du Ouen, la principale rivière qui en découle, +« une moitié vers Catai, l’autre vers Manzi, » afin d’alimenter +le canal. C’est à la rencontre du fleuve Caramoran (Hoang-ho) +que le canal quittait le Catai pour entrer dans le Manzi. Le +Hoang-ho suivait alors le cours méridional, auquel il est resté +fidèle jusqu’en 1853, et portait directement ses eaux à la mer +Jaune, au lieu de se décharger dans le golfe de Pé-tchi-li. Le +voyageur vénitien vit stationner sur le fleuve, à une journée +environ de l’embouchure, la flotte de guerre entretenue par Kubilaï +pour ses expéditions vers « les îles de l’Inde ». Au sud du +Caramoran le canal se prolongeait à travers les dépressions +semées de lacs et de marécages qui occupent l’intervalle entre +le cours inférieur des deux grands fleuves. Son lit était parfois +plus élevé que la plaine adjacente, et de chaque côté il était +bordé de chaussées pavées à l’épreuve de la boue. Ainsi se joignait +au transport par eau l’avantage permanent du transport +par terre. De Cambaluc au fleuve Bleu les gros bateaux naviguaient +sans rompre charge. « C’est merveille de voir les marchandises +qui vont et viennent. » Le long de cette principale +artère de la Chine les auberges et les villages se succédaient +presque sans interruption pendant de longues distances. Une +progression de villes populeuses à la fois commerçantes et industrielles +étonnait le voyageur à mesure qu’il s’avançait vers +le sud. Le carrefour commercial où se pressaient Yang-tcheou +et plusieurs villes voisines annonçait enfin le fleuve Bleu.</p> + +<p>Le fleuve Bleu, que Polo appelle le Quian (Kiang) ou fleuve +par excellence, auquel les Chinois donnent dans la partie de son +cours accessible à la marée le nom de Yang-tsé-Kiang ou Fils +de l’Océan, est, sinon le plus grand du monde, du moins le plus +grand de la Chine, l’un des plus beaux et des plus utiles à l’humanité. +Nulle part peut-être son lit n’offre un aspect plus grandiose +et plus pittoresque qu’à l’endroit où débouche le Grand +Canal. Il est parsemé d’îlots rocheux aux parois très escarpées +sur lesquels se dressent des chapelles ou des couvents de religieux +bouddhistes. Polo en vit un où habitaient bien « deux cents +frères idolâtres. Et cette abbaye est la métropole de beaucoup +d’autres, comme chez les chrétiens un archevêché. » Ces asiles +de recueillement monastique font un singulier contraste avec +l’animation qui les entoure ; et du haut de leurs charmantes +retraites les pieux cénobites de l’<i>Ile d’or</i> ou de l’<i>Ile d’argent</i> +pouvaient à toute heure contempler le riche et vivant panorama +du beau fleuve. « Car par ce fleuve vont et viennent les marchandises +des diverses parties du monde. — Et je vous dis que +ce fleuve va si loin, et par tant de contrées, et par tant de terres, +et de cités, qu’en vérité il va et vient par ce fleuve plus de +navires et de riches marchandises qu’il n’en va par tous les +fleuves et par toute la mer des chrétiens. Il ne semble pas un +fleuve, mais une mer. Messire Marc Pol raconte qu’il entendit +dire à celui qui percevait les droits de navigation pour le grand +khan, qu’il y passait bien chaque année deux cent mille nefs, +sans celles qui retournent, qui ne comptent point. Il y a sur ce +fleuve plus de deux cents grandes cités, sans les villes et les +châteaux, qui toutes ont navires. »</p> + +<p>Aucun fleuve au monde n’égale en effet celui-là pour le mouvement +de la batellerie. La prodigieuse nouveauté d’un tel spectacle +excuserait un peu d’exagération. Cependant les rapports +du Vénitien, à l’époque où le pays était au plus haut point de +prospérité, n’ont rien de plus excessif que ceux des voyageurs +jésuites qui décrivirent la Chine au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle. L’un d’eux raconte +avoir rencontré de si longs convois de bois, que, mis à la +suite, on aurait pu voyager dessus pendant plusieurs jours. +Malgré les ravages récents de la guerre civile, on voit aujourd’hui +à Hankeou, autre carrefour commercial situé au confluent +de la rivière Han, une succession de jonques amarrées sur une +longueur de plus de 7 kilomètres. C’est ainsi que Polo déclare +avoir compté une fois dans un de ces ports fluviaux quinze mille +embarcations réunies. Le fleuve Bleu est en effet la voie naturelle +par laquelle le bois, le sel, le thé, le riz des régions supérieures +du bassin sont dirigés vers les plaines du cours inférieur, +vers les plus nombreuses agglomérations humaines qu’il y ait +sur la terre. Son importance, incomparable pour le commerce +intérieur de la Chine, commence à se dessiner aujourd’hui dans +le commerce général du monde. Des steamers directement expédiés +d’Angleterre ou d’Amérique le remontent jusqu’à plus +de 400 kilomètres, comme pour justifier le mot de notre voyageur : +« C’est moins un fleuve qu’une mer. »</p> + +<p>Cependant ce n’était pas sur le fleuve même, mais un peu au +sud, sur la ligne prolongée du canal, que se trouvaient alors les +cités populeuses avec lesquelles aucune ville de ce temps, en +Europe, n’aurait pu se mesurer, et qu’il faut comparer aux +grandes métropoles de nos jours, Londres, New-York ou Paris. +Si l’on cherche au <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle non seulement où se trouvaient +les plus grandes multitudes agglomérées, mais où brillait avec +le plus d’éclat la vie urbaine avec ses raffinements et ses élégances, +c’est en Chine non loin du fleuve Bleu. Telle était Siguy +(Su-tcheou-fou), qui comptait encore un million d’habitants +avant l’insurrection des Taïpings, et que Polo a vue dans tout +son éclat. L’affluence des hommes distingués qui s’y trouvaient, +philosophes et mires (médecins), contribuait autant que ses +riches industries de soie et draps d’or à sa renommée. Telle était +surtout la ville qui gardait encore son nom de capitale (c’est le +sens du mot Quinsai) bien qu’elle eût perdu l’indépendance, +mais qui, plus heureuse que Bagdad, continuait à prospérer +sous ses nouveaux maîtres.</p> + +<p>Cette ville, dont Marco devait rendre le nom si populaire en +Occident, s’appelle aujourd’hui Hang-tcheou-fou. Elle a comme +tant d’autres souffert de l’insurrection des Taïpings, auxquels +elle fut arrachée en 1864 par d’Aiguebelle, officier français au +service du gouvernement chinois. Au <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle c’était certainement +la première ville du monde. Pendant sa carrière administrative, +Polo la visita à diverses reprises ; il y fut plusieurs +fois envoyé officiellement pour vérifier les comptes des recettes +provinciales. En outre il consulta un mémoire statistique que +l’impératrice de la dynastie des Soungs avait adressé au général +mongol au moment de la capitulation de la ville.</p> + +<p>C’était une cité aquatique, percée de canaux, entre une rivière +et un lac. Elle avait cent <i>lis</i> de circonférence ; le <i>li</i> chinois +équivaut à peu près à 445 mètres : c’était donc un développement +supérieur de 10 kilomètres environ à l’enceinte +murée de Paris, qui est, comme on sait, de 34 kilomètres. Les +rues étaient pavées, et à travers le réseau des canaux qui traversaient +les différents quartiers, la circulation était ménagée par +des ponts en pierre assez hauts pour laisser passer les bateaux, +assez larges pour les voitures. Polo en estime le nombre, avec +quelque exagération sans doute, à douze mille. Depuis la conquête +ces ponts servaient aussi de postes stratégiques ; chacun +d’eux était occupé par une escouade de dix hommes.</p> + +<p>La partie plus spécialement commerçante de la ville s’étendait +à l’est. Un large canal dérivé de la rivière lui servait de +défense à l’extérieur, et une rue spacieuse la traversait dans +toute sa longueur. De chaque côté de cette avenue se rangeaient +des maisons entourées de jardins, des magasins de commerce. +L’affluence était si grande à toute heure de la journée « que +l’on se demandait comment il était possible de pourvoir à la +nourriture d’une telle multitude ». Transportons-nous donc +aux marchés publics. Dix vastes places, sans compter d’autres +plus petites, étaient affectées à cet usage et s’emplissaient, chacune +trois jours par semaine, d’une affluence de quarante à +cinquante mille personnes. Faisans, perdrix, volailles, chevreuils, +daims, gros et menu gibier, viandes de boucherie, +marée apportée chaque jour de l’océan voisin ou poissons du +lac, « remarquablement gras et savoureux à cause des immondices +de la ville qui s’y déchargeaient, » montagnes de légumes +et de fruits, parmi lesquels d’énormes poires, de délicieuses +pêches et des raisins exquis, tout cet amoncellement, qui fait +grand honneur à la cuisine chinoise d’alors, s’entassait et disparaissait +en quelques heures. S’il est vrai que nulle part on +n’est plus frappé de l’énormité de Paris qu’en voyant aux Halles +la pâture quotidienne qui s’accumule pour rassasier l’appétit +du monstre, Marco Polo ne pouvait mieux nous faire partager +l’impression qu’éveilla en lui la métropole chinoise. Le pourtour +de chaque place était garni en outre de magasins où l’on +vendait toutes sortes de denrées, même de la bijouterie. Quelques-unes +de ces boutiques servaient à la vente et à la consommation +d’un vin fait de riz et d’épices, boisson très capiteuse +que l’on vendait au détail et à très bas prix. Il est assez étonnant +que Polo ne parle point du thé, dont l’usage était déjà général +en Chine. Des rues désignées comme dans nos anciennes +villes par le genre de métier qui s’y exerçait plus spécialement, +aboutissaient de toutes parts à ces places. Voici la +rue des Physiciens, celle des Astrologues, et bien d’autres +encore, où se pratiquent ostensiblement toute espèce de professions. +Enfin au milieu de ce fourmillement affairé veille +l’ordre public : sur chaque place de marché sont deux édifices, +l’un en face de l’autre, où se tiennent des officiers impériaux +pour faire la police et régler les différends.</p> + +<p>Au reste Marco assure que les habitants de Quinsai étaient +d’un naturel doux et pacifique, et que les querelles éclataient +rarement. Il ajoute qu’ils portent une grande loyauté soit dans +leurs transactions commerciales, soit dans leurs fabrications. +Ce vieux renom de probité chinoise est un fait dont on retrouve +l’écho dans le peu que nous disent les anciens sur leurs rapports +avec les Sères ; il paraît encore généralement mérité +dans l’intérieur du pays, où se sont conservées les antiques +mœurs.</p> + +<p>L’autre moitié de la ville, à l’occident, comprenait les quartiers +élégants. Un grand lac de 13 kilomètres de tour touchait +à la cité, et semble même, d’après les termes qu’emploie notre +guide, avoir été compris dans l’enceinte. « Tout autour de +ce lac il y a beaucoup de palais magnifiques et de riches maisons +qui appartiennent aux gentilshommes de la cité. Il y a +aussi beaucoup d’abbayes et d’églises des idolâtres. Au milieu +sont deux îles, et sur chacune un beau palais qui semble être +palais d’empereur. Et quand des personnes de la ville veulent +faire quelque grande fête, elles la font dans ce palais, car elles +y trouvent à leur disposition de la vaisselle, de l’argenterie et +tout ce qui est nécessaire dans des pavillons prêts à les recevoir. »</p> + +<p>C’est sur le commerce et l’industrie que reposait ce luxe. Au +centre des pays producteurs de la soie, Quinsai était une cité +travailleuse, un vaste atelier où se fournissaient les villes voisines. +Une nombreuse population ouvrière classée par métiers +enrichissait de son travail une aristocratie industrielle. « Sachez +ni que les maîtres des métiers, qui sont à la tête de divers +ateliers, ni leurs femmes, ne touchent à rien de leurs mains, +mais ils vivent si délicatement et si richement que s’ils étaient +rois et reines. » Vêtus de beaux habits de soie, distingués par +le choix du langage et la politesse des manières, affables envers +les étrangers, ces princes de l’industrie, comme ces princes de +Tyr dont parle le prophète, composaient une brillante société +dont le renom s’étendait au loin. L’élégance et les plaisirs de +cette autre Corinthe étaient passés en proverbe. On disait la +« cité du paradis ». On tirait vanité d’y être allé une fois, et +l’on désirait y revenir le plus tôt possible.</p> + +<p>L’après-midi, quand les affaires sont terminées, les rues s’animent +de voitures à six places, longs véhicules garnis de coussins +et de courtines emportant vers les jardins et pavillons de +joyeux groupes. Le lac se peuple de bateaux, sortes de gondoles +sur le toit desquelles se tiennent les mariniers, tandis que le +dedans, richement décoré de claires et gaies couleurs, offre +pour dix, quinze et même vingt personnes la place et tout +le mobilier nécessaire à une fête. Les parties de plaisir glissent +sur les eaux entre les îles, et des fenêtres ménagées à l’intérieur +permettent de jouir du spectacle de la grande ville. Du fond de +l’embarcation où il se prélasse en gaie compagnie, le riche citadin +promène ses yeux sur une multitude de palais, de villas, +de pagodes, de monastères et de jardins dont les arbres à verdure +sombre s’étagent sur les collines voisines.</p> + +<p>Parmi ces palais il y en avait un dont l’aspect ne pouvait exciter +désormais que de tristes sentiments dans l’âme des habitants +de Quinsai. C’était celui qui avait servi de résidence à +leurs souverains nationaux et auquel restait attaché le souvenir +de l’indépendance perdue. Il se composait comme celui +de Cambaluc d’un assemblage d’édifices, pavillons, kiosques, +étangs, jardins, entouré d’une haute et vaste enceinte crénelée. +Quelques années encore avant la visite de Polo, dans ce palais +« le plus somptueux qui fût au monde », se déployait la magnificence +des Soungs : les parcs étaient remplis de gibier, les +étangs de poissons ; des banquets de dix mille personnes réunissaient +les invités impériaux. Un peuple de courtisans, de +gardes et de femmes « au nombre de mille attachées au service +du roi » fourmillaient dans les innombrables salles toutes +peintes à or et à diverses couleurs. Où était aujourd’hui ce +passé ? Ces rois avaient usé leur énergie dans les fêtes et dans +les plaisirs, et, l’heure du danger venue, quand on avait connu +l’approche de l’armée mongole, le jeune souverain n’avait +su que s’enfuir, laissant à sa mère le soin, non de se défendre, +mais de traiter avec le vainqueur. Telles étaient les réflexions +qui assaillaient l’esprit de Polo en parcourant ces salles envahies +par la solitude et toutes pleines de la tristesse des splendeurs +évanouies. Il y était guidé par un riche marchand de +Quinsai, déjà âgé, qui avait vécu dans l’intimité du dernier +roi et connaissait jusque dans les moindres détails les circonstances +de sa vie. Ce témoin de l’ancienne cour se plaisait mélancoliquement +à en évoquer les souvenirs sur les lieux mêmes. +Il en entretenait son compagnon ; l’aspect de délabrement partout +visible autour d’eux et, dans les seules parties du palais +qu’on eût préservées de l’abandon, la présence d’un gouverneur +mongol, ajoutaient un éloquent commentaire à ses récits.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-160.jpg"><br> +<span class="xsmall">PALAIS D’ÉTÉ, AVANT L’INCENDIE DU 13 OCTOBRE 1860.</span></p> + +<p>Le sentiment de sourde hostilité qui animait la population +n’était pas un secret pour Kubilaï ; il avait mesuré les précautions +au prix qu’il attachait à sa conquête. Quinsai était une +cité « moult bien gardée ». Les douze cents villes dont se composait +le Manzi étaient militairement occupées. Ces garnisons +ne se composaient pas exclusivement de Tartares, des +soldats originaires du Catai en formaient la majeure partie : +circonstance qui montre qu’à cette époque les Chinois du Nord +étaient presque des étrangers pour ceux du Sud.</p> + +<p>La police urbaine était très stricte. Chaque quartier avait son +corps de garde, où un veilleur de nuit muni d’une baguette en +bois et d’un bassin en métal annonçait l’heure par le nombre +de coups frappés sur son instrument. Après le couvre-feu, des +patrouilles circulaient partout. Si elles apercevaient quelque +part une lumière ou un feu, la porte était marquée d’un signe, +et le lendemain matin le délinquant avait à s’expliquer devant +les magistrats. Toute personne trouvée dans la rue était arrêtée. +Même en cas d’incendie, nul, excepté ceux dont le feu menaçait +la maison, n’avait le droit de sortir. C’était l’état de siège dans +toute sa rigueur. Les incendies éclataient très fréquemment à +Quinsai, car beaucoup de maisons étaient en bois. Il y avait dans +la ville, sur une éminence, une tour au sommet de laquelle un +veilleur donnait l’alarme en frappant à coups redoublés avec un +marteau sur une table en bois. Les postes voisins du point menacé +étaient chargés du sauvetage. Les marchandises étaient +mises en sûreté dans des tours en pierre spécialement construites +à cet effet dans chaque quartier, et qui servaient d’entrepôts +publics.</p> + +<p>L’infirme sans ressources que la police recueille dans ses +tournées reçoit asile dans un hôpital. Le vagabond capable de +travailler est obligé de prendre un métier. Tout voyageur, à son +entrée dans l’hôtellerie, doit faire enregistrer ses noms, prénoms +et la date de son arrivée. Le jour et l’heure de chaque naissance +sont exactement notés. Tout citoyen de la ville écrit sur sa porte +son nom, celui de sa femme, de ses enfants, de ses esclaves et +même des animaux qu’il entretient. En cas de mort on efface le +nom, en cas de naissance on l’ajoute. Cette pratique était générale +dans le Manzi et le Catai. Ainsi, entre autres initiatives, les +Chinois ont eu celle de la statistique. D’après Polo il y avait à +Quinsai seize cent mille maisons : ce qui indiquerait une population +à peu près égale à celle de Londres. Le trésor public +retirait de la ville et de la riche province dont elle était capitale +« un si démesuré nombre de monnaie, que c’est impossible +chose à croire ». Les recettes devaient être en effet très considérables ; +cependant les chiffres qu’il donne comme représentant +la contribution annuelle de cette seule province (environ 172 +millions de francs, sans compter le revenu des salines, qui +montait à 50 millions), si toutefois ils sont bien interprétés, +paraissent empreints de quelque exagération. C’est sans doute +le cas de répéter avec ses compatriotes : Messer Milione !</p> + +<p>Quinsai était en relation avec la mer par le port voisin de +Ganfu, qui pendant longtemps avait été le plus important de la +Chine méridionale. Au <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle il était tombé à un rang secondaire, +et les débouchés maritimes de la Chine, les foyers +d’échange avec le commerce indien ou arabe s’étaient déplacés +dans la direction du sud. La province de Fokien, riche en ports +naturels, se prête admirablement à un rôle maritime. Sa capitale, +Fuguy (Fou-tcheou), aujourd’hui siège principal du commerce +du thé, entretenait des relations actives avec l’Inde et le +monde insulaire de l’océan Indien. Cependant le principal entrepôt +maritime du Manzi se trouvait plus au sud, à cinq journées +environ. Dans le détroit de Formose s’ouvre un estuaire +rocheux offrant un abri sûr aux vaisseaux et signalé aujourd’hui +par la ville de Thsiouan-tcheou. C’est la position qu’occupait +au <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle le célèbre port de Zaïton, celui dont parlent +tous les voyageurs et où débarquaient tous les étrangers +venus de l’Inde ou de l’Asie occidentale.</p> + +<p>Il n’était pas à cette époque de marin malais ou arabe qui ne +connût le nom de Zaïton, peu de négociants, depuis l’archipel +de la Sonde jusqu’à la côte de Malabar, qui ne fussent en relation +avec ce marché maritime. Non seulement dans les mers de +Chine, mais jusque dans les parages du cap Comorin on pouvait +voir ses grands navires ou jonques, de forme et de construction +particulières, d’un tonnage supérieur à la plupart des +vaisseaux usités alors dans les mers d’Europe. Surmontées de +quatre mâts, présentant deux étages, pourvues d’un système +extrêmement ingénieux de cloisons étanches, ces jonques de +Zaïton montrent à quel degré les Chinois avaient poussé l’art +des constructions navales. Elles contenaient jusqu’à cinquante +ou soixante cabines de passagers et assez de place pour deux +cents hommes d’équipage. Ainsi armé de façon à défier la piraterie, +un navire transportait en un seul voyage une grande +quantité de marchandises. Ces montagnes flottantes, suivant +l’expression d’un géographe arabe, pouvaient sans péril affronter +de longues traversées et chercher au foyer même de production +les marchandises de l’Inde. C’est en effet dans les ports +de l’Inde méridionale que les vaisseaux expédiés du Manzi se +rencontraient à cette époque avec les navires bien inférieurs +que le commerce arabe frétait soit à Aden, soit à Keich ou +Ormuzd dans le golfe Persique.</p> + +<p>Jamais l’activité de Zaïton n’avait été plus grande qu’au temps +où Marco Polo se trouvait en Chine. Sous l’impulsion ardente +de Kubilaï, la Chine semblait mettre à se répandre au dehors +le même zèle qu’en d’autres temps à s’enfermer en elle-même. +Impatient de se substituer aux anciennes dynasties dans la plénitude +de leurs protectorats réels ou prétendus, l’ambitieux monarque +s’occupait de tous côtés à renouer des relations avec les +pays lointains d’outre-mer. La conquête mongole fut suivie +d’un mouvement d’expansion dont profita Zaïton. Les armements +maritimes, le va-et-vient des ambassades entretenaient +une activité extraordinaire dans cette Alexandrie de l’extrême +Orient.</p> + +<p>Pour un Vénitien, le commerce de Zaïton offrait un intérêt +particulier. La prospérité de Venise avait commencé le jour où +ses navires, prenant le chemin d’Alexandrie, en avaient rapporté +non seulement le corps de l’évangéliste saint Marc, mais les +denrées de l’Inde, qui par la mer Rouge parvenaient à la riche +métropole du Nil. Ces denrées étaient surtout les épices, poivre, +gingembre, cannelle, produits qui ne se rencontrent que dans +les pays tropicaux et qui sont d’un usage à peu près universel. +Si Venise ne pouvait directement les atteindre à la source, elle +les trouvait du moins dans le grand entrepôt égyptien, et leur +introduction sur les marchés d’Occident était depuis plusieurs +siècles le secret de sa fortune. Mais combien au fond cette fortune +était précaire ! Le jeu des évènements qui disposaient de +la puissance politique sur les bords du Nil, risquait à tout +moment d’en déranger l’équilibre. Les mamelouks, alors +maîtres de l’Égypte, fermaient strictement les avenues maritimes +de l’Inde et se faisaient chèrement payer leur monopole. +On n’échappait à leurs exigences qu’en affrontant les lenteurs +et les dépenses des voies de terre à travers la Perse.</p> + +<p>Or, ce que Marco Polo vit à Zaïton, c’était le plus grand +marché d’épices qu’il y eût alors au monde. En échange des +produits chinois, parmi lesquels il cite les belles porcelaines, +affluaient ceux de l’Inde et des îles de la Sonde, surtout « les +espiceries ». Ce que Venise ou Gènes n’obtenaient qu’au prix +de droits exorbitants ou d’énormes frais de transport abondait +à Zaïton. Quel n’était pas, pour les compatriotes du voyageur, +l’intérêt de révélations comme celle-ci : « Et je vous déclare +que pour une nef de poivre qui va à Alexandrie ou ailleurs à +destination des pays chrétiens, il en vient à ce port de Zaïton +cent et plus ! »</p> + +<p>Ce n’est pas tout. Loin vers la haute mer Marco Polo entendit +parler de Zipangu, ou pays du soleil levant. C’est par ce nom +que les Chinois désignaient l’île principale de l’archipel japonais, +situé en effet à l’orient de leur pays. Il n’y alla point ; car +Zipangu échappait aux atteintes des Mongols, et en 1281, pendant +son séjour, une puissante expédition envoyée par Kubilaï +pour soumettre la grande île n’aboutit qu’à un désastre. Mais +il recueillit les récits extraordinaires que l’on faisait de ce +pays, de sa population civilisée et de belles manières, de ses +richesses en pierres précieuses et surtout en or. On racontait +que le palais du roi de Zipangu était tout couvert d’or fin, « en +la manière que nos églises sont couvertes de plomb ». Propos +exagérés qu’expliquent l’isolement systématique dans lequel +s’enfermaient ces populations insulaires et la rareté de leurs +communications avec la Chine. Nous savons aujourd’hui qu’il +faut beaucoup en rabattre ; il y a bien au Japon quelques mines +d’or et d’argent, mais peu considérables. Mais on n’oublia plus +en Europe l’île merveilleuse, la terre de l’or : Zipangu devint le +rêve de tous les voyageurs et aventuriers de mer. Lorsque, +abordant aux îles Bahama, Christophe Colomb vit les anneaux +d’or qui ornaient le nez des indigènes, il crut que Zipangu +n’était pas loin et s’imagina bientôt, par une illusion qui +dura jusqu’à sa mort, l’avoir trouvée dans Haïti, une des grandes +Antilles. Quand l’erreur eut été dissipée, Zipangu n’en continua +pas moins à préoccuper les esprits. Jusqu’en 1543, +époque où l’arrivée des Portugais au Japon fixa enfin sa position, +l’île merveilleuse voyagea, au gré de la fantaisie des faiseurs +de cartes, d’un bout à l’autre du Grand Océan. Sans +doute la réalité ne répondit point aux aventureuses espérances +que le récit de Marco Polo avait fait naître ; mais en cherchant +Zipangu on avait trouvé le Nouveau-Monde.</p> + +<p>Aucune partie de la relation n’a été plus féconde pour le +progrès des découvertes. Les splendeurs de Quinsai, la prodigieuse +activité de Zaïton, l’auréole légendaire flottant autour +de Zipangu, ne s’effacèrent plus de la mémoire des générations +qui lurent ce livre. On regarda désormais l’extrême Orient +comme une sorte de terre promise. Lorsque deux siècles plus +tard d’audacieux navigateurs s’élancèrent sur l’Atlantique, +Colomb en 1492, Jean et Sébastien Cabot cinq ans après, c’est +le but qu’ils se proposaient d’atteindre. Ils se souciaient moins +de découvrir des terres nouvelles, que de « gagner l’Orient +par l’Occident ».</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c157">TROISIÈME PARTIE PARTIE<br> +<span class="xsmall">LE RETOUR</span></h2> + +<h3 class="nobreak">CHAPITRE PREMIER<br> +<span class="xsmall">LE DÉPART DE CHINE.</span></h3> + +<p>« Ainsi messire Marco demeura pendant dix-sept ans au +service de son maître, allant et venant continuellement, deçà +et delà, en messageries où le seigneur l’envoyait. » On est +loin de savoir par le détail toutes les missions auxquelles il +fut employé, et la chronique circonstanciée de cette carrière +aventureuse est impossible à établir. Son esprit de ressources +était à la hauteur de tous les genres d’affaires et de tous les +modes de voyage. Une fois on apprend incidemment qu’une +mission l’a retenu pendant un an avec son oncle dans la +province de Tangut, sur les confins du Catai et de la Mongolie. +Une autre fois il va dans l’Inde comme ambassadeur +du grand khan ; et, après avoir parcouru des mers variées, il +revient à la cour, contant les diversités qu’il a vues en route. Ce +dernier voyage nous intéresse à plus d’un titre ; d’abord par +les descriptions dont il donna les matériaux, puis par l’évènement +dont il fut l’occasion indirecte.</p> + +<p>Cet évènement fut le retour. Nos Vénitiens caressaient maintenant +avec une secrète ardeur ce désir, sans trop savoir +comment le satisfaire. Un hasard assez singulier leur procura, +dans la dernière mission de Marco Polo, l’occasion cherchée.</p> + +<p>Maîtres d’une fortune considérable en or et en joyaux, ils +voyaient désormais se prolonger sans profit leur séjour à +des milliers de lieues de leur patrie. Le père et l’oncle de +Marco commençaient à sentir le poids des années : quelle perspective +pour eux que d’entreprendre à un âge encore plus +avancé l’énorme voyage qui leur permettrait de revoir leur +ville natale ! D’autres raisons encore, plus délicates, leur conseillaient +de songer au retour. Il fallait bien prévoir le jour où +le souverain auquel ils devaient leur merveilleuse fortune +viendrait à manquer. Les changements de règne en Orient sont +toujours des crises périlleuses ; et sans doute les inimitiés jalouses +que l’élévation de ces étrangers avait excitées, ne manqueraient +pas alors de se donner carrière. Or le grand âge +de Kubilaï, déjà presque octogénaire, rendait cette échéance +imminente.</p> + +<p>Mais l’autorisation de départ n’était pas aisée à obtenir. Ces +habiles et insinuants Vénitiens, par leurs services, par les distractions +qu’ils savaient lui ménager, s’étaient si bien rendus +nécessaires au vieux monarque, qu’il ne voulait pas renoncer à +eux. Plus d’une fois, avec toutes sortes de ménagements, +ils s’étaient ouverts à lui de leur désir, mais en vain. La résolution +de les garder semblait bien arrêtée chez Kubilaï. Il fut +bientôt évident qu’un peu de diplomatie serait nécessaire +pour arriver au but.</p> + +<p>Sur ces entrefaites une ambassade solennelle arriva à la cour +du grand khan. Argoun, petit-neveu de Kubilaï et souverain de +l’empire mongol de Perse, envoya auprès de son parent et suzerain +trois « barons » accompagnés d’une suite nombreuse. Ils +étaient chargés, au nom de leur maître devenu veuf, de demander +à Kubilaï une princesse du sang avec laquelle il put contracter +une nouvelle union. Le choix du maître tomba sur une +jeune princesse de dix-sept ans nommée Cogatra, « moult belle +dame et avenante, » qui fut aussitôt agréée par les ambassadeurs +matrimoniaux. Mais il n’était pas facile d’amener la fiancée +à son futur époux. Affronter par terre le trajet de Cambaluc à +Tauris était une entreprise au-dessus des forces d’une jeune +personne. Il paraît cependant que le cortège se mit en route ; +mais, des guerres s’étant élevées dans les steppes, l’absence de +sécurité força les ambassadeurs, inquiets pour leur précieux +gage, à rebrousser chemin. Restait la voie de mer. Peu familiers +avec elle, ils hésitaient à s’y engager sans guide.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-170.jpg"><br> +<span class="xsmall">Carte d’ensemble des VOYAGES DE MARCO POLO 1271-1295</span></p> + +<p>Justement alors Marco Polo, de retour de l’Inde, arriva à la +cour. Quelles avaient été les étapes et le but final de son expédition ? +C’est ce qu’on ne peut déterminer avec une entière +certitude. On sait qu’il avait visité la contrée de Ciampa, +nom qui désigne une partie de la Cochinchine située à l’est +du territoire occupé aujourd’hui par la France. Le souverain +s’était reconnu vassal du grand khan et avait promis un tribut +annuel de vingt éléphants. Marco avait vu dans sa cour et +au milieu de sa famille ce patriarche des monarques orientaux, +dont les enfants mâles et femelles atteignaient le chiffre +de 326. « Et il y en avait bien 150 en état de porter les armes. » +Ensuite, passant le détroit de Singapour, il avait reconnu la +côte septentrionale de l’île de Sumatra et avait visité dans +l’Inde quelques-uns des ports en relations ordinaires avec le +Manzi. Il revenait donc de ce lointain voyage avec une expérience +suffisante des mers, du régime des vents et de l’état des +pays par lesquels il fallait passer.</p> + +<p>Nos Vénitiens n’eurent-ils pas alors avec ces ambassadeurs +dans l’embarras une petite négociation propre à les décider à +se rendre complices de leurs desseins ? La chose est vraisemblable, +et l’on ne doit pas s’étonner, si le récit de Marco laisse +ce détail discrètement dans l’ombre. Quoi qu’il en soit, les +envoyés se mirent à exprimer un vif désir de faire voyage avec +les trois Latins. A les en croire, ils ne pourraient se passer +de leurs connaissances et de leurs conseils pour la longue +traversée qu’ils avaient en perspective.</p> + +<p>Ils allèrent trouver le grand khan et lui demandèrent en +grâce qu’il envoyât avec eux les trois Latins. Kubilaï ne céda +point sans résistance. Cependant, lorsqu’il eut enfin consenti à +se séparer de ses hôtes, il présida avec sa magnificence accoutumée +aux arrangements de leur départ. Il les fit venir tous +trois devant lui et leur donna deux tables d’or de commandement. +Nous connaissons déjà cette marque de distinction qui +leur assurait dans tous ses États droit de passage et de réquisition +pour eux et leur suite. Il fit équiper une flotte de treize +navires de haut rang, chacun avec quatre mâts, quelques-uns +portant plus de 260 hommes d’équipage. L’expédition reçut des +vivres pour deux ans. Elle comprenait, sans compter les mariniers, +environ 600 personnes, parmi lesquelles la suite féminine +de la princesse, brillante et nombreuse compagnie que +les Polo avaient la délicate mission de conduire à bon port.</p> + +<p>Le grand khan les chargea en outre de messages pour +l’Apostole, le roi de France, le roi d’Angleterre, le roi d’Espagne +et les autres rois de la chrétienté. Ainsi sur la fin de sa vie +Kubilaï n’avait pas renoncé à son rêve favori d’entrer en relation +avec cet Occident lointain qui exerçait sur son esprit un si +remarquable attrait. Quel fut le sort de ces lettres ? parvinrent-elles +à leurs adresses ? On regrette d’être là-dessus sans renseignement. +Peut-être dorment-elles ensevelies dans quelque +archive d’État. Après tout, l’heure n’était pas encore arrivée +où ces relations pouvaient devenir durables et fécondes. Le +progrès des temps n’avait pas écarté les obstacles qui tenaient +à distance les deux grandes civilisations situées aux extrémités +opposées de l’ancien monde, et la bonne volonté d’un homme +ne pouvait suffire pour rapprocher ce que l’espace et le cours +des évènements tenaient pour longtemps encore séparé.</p> + +<p>Quand tout fut prêt, les trois Vénitiens prirent congé, dans +une audience d’adieu, du souverain qui les voyait partir avec +tant de regret. S’ils lui devaient beaucoup, l’un d’eux devait +du moins payer la dette en rendant populaire parmi ses contemporains +et auprès de la postérité la figure de Kubilaï-khan. +Elle méritait d’échapper à l’obscurité qui dérobe en partie +à nos yeux ces annales de l’extrême Orient. Cet homme qui, +le premier de sa race, avait su se dégager du milieu barbare +où il était né, qui, tour à tour général et homme d’État, +avait institué en pays conquis un gouvernement bienfaisant, +ce monarque magnifique dont l’ardeur un peu inquiète s’inspirait +de goûts élevés, est un des types qui exciteront toujours +l’intérêt de l’histoire. Kubilaï ne devait survivre que deux ans +au départ de ses hôtes. La flotte qui les emportait partit de +Zaïton vers le mois de janvier 1292. Sans doute c’est avec joie +qu’après tant d’années ils reprenaient le chemin de leur lointaine +patrie. Comment néanmoins n’auraient-ils pas éprouvé +quelque émotion en s’éloignant pour toujours de ces contrées +qui avaient été pour eux si hospitalières, et à la connaissance +desquelles aucun Européen n’avait été initié avant eux ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c163">CHAPITRE II<br> +<span class="xsmall">LES INDES.</span></h3> + +<p>La flotte qui portait la jeune princesse et nos Vénitiens avait +pour destination le port d’Ormuzd dans le golfe Persique. La +traversée ne fut exempte ni de péripéties ni d’épreuves. Près de +deux années devaient se passer avant que cette dernière +odyssée ne prît fin. Il n’est donc pas temps encore de fermer le +livre du voyage, « car il y faut tout le fait des Indiens, et des +grandes choses d’Inde, qui bien sont choses à raconter, car +moult sont merveilleuses ». On a vu comment Marco Polo +s’était rendu familier dans une première expédition avec quelques-unes +des contrées maritimes de l’Asie méridionale ; ce +second voyage accrut et affermit ses connaissances. La description +qu’il en rapporta a surtout pour nous une valeur historique. +Elle nous fait connaître, deux siècles avant la révolution +que produisit l’arrivée des Européens, ce monde maritime de +l’océan Indien, foyer d’un commerce actif auquel participaient +exclusivement les principaux peuples navigateurs de l’Asie, +Chinois, Malais, Indiens et Arabes. Le commerce avait ses voies +régulières, ses étapes connues, ses marchés, parmi lesquels +Zaïton dans les mers de Chine, Aden près de l’entrée de la mer +Rouge, représentaient les anneaux extrêmes de la chaîne. Là +s’échangeaient les denrées tropicales, dont une faible part seulement +était à grand peine détournée vers la Méditerranée, les +épices et les aromates, l’indigo, l’encens, sans compter les +perles et les pierres précieuses, et les produits divers de l’industrie +orientale.</p> + +<p>Ces marchés lointains, ces pays dont les productions étranges +semblaient mûries par un autre soleil et imprégnées d’autres +climats, tout cela s’associait dans l’esprit des Européens avec +des idées de splendeur et de richesse et se résumait dans un +nom : l’Inde. Il est difficile d’attacher à ce mot, tel qu’ils l’entendaient, +un sens géographique précis. La contrée que nous +désignons spécialement ainsi n’est qu’une partie de ce que ce +nom merveilleux avait pour eux la vertu de signifier. Ce n’était +pas une contrée dans un continent, mais une région dans le +globe ; elle se distribuait à ce titre en subdivisions sur les +limites desquelles on était rarement d’accord. Pour Marco Polo +il y a l’Inde mineure, qui semble comprendre ce que nous +appelons l’Indo-Chine en y ajoutant le Bengale. Ensuite l’Inde +majeure, « la meilleure Inde qui soit, » correspond à la péninsule +proprement appelée ainsi, jusqu’à l’ouest au delà des +embouchures de l’Indus. Enfin, par une singularité dont nous +n’avons pas à rechercher les causes, c’est à l’Abyssinie, que du +reste il ne vit point, qu’il applique le nom d’Inde moyenne. Encore +ces trois divisions ne comprennent-elles que la partie +continentale de l’Inde. Les îles de l’Inde sont innombrables. +Elles parsèment à l’infini les surfaces de l’Océan, les unes +comme les miettes, les autres comme des fragments énormes +de continents submergés. D’après les bons mariniers, dit Polo, +il y en a 12 700, toutes habitées, sans compter celles qu’on +ne sait pas.</p> + +<p>Il fallut plusieurs siècles de découvertes pour substituer à ce +chaos des notions exactes et précises. Quand on lit les récits +de ces vieux voyageurs, on a souvent quelque peine à se replacer +à leur point de vue et à se représenter les contrées, +non telles que les montrent aujourd’hui nos cartes, mais telles +qu’ils devaient se les figurer. Ce n’est pourtant qu’à cette condition +qu’on peut comprendre leurs récits et apprécier la part +de nouveauté qui leur revient.</p> + +<p>En quittant le port de Zaïton la flotte entra dans la mer +qu’on appelait mer de Chine. Ce nom, qui se rencontre ici pour +la première fois sous la plume de Marco Polo, était celui par +lequel les populations maritimes de l’archipel malais désignaient +le Manzi. C’est à elles que les Portugais, quand ils s’établirent +en 1511 à Malacca, l’empruntèrent, pour l’appliquer d’abord +au Manzi, puis même au Catai, à mesure que s’étendirent vers +le nord leurs découvertes. Les noms ont ainsi leurs destinées. +La navigation était très active sur cette mer au temps de Polo : +fait qui permet de croire que la main de Kubilaï était assez +forte pour tenir en respect la piraterie, fléau toujours renaissant +de ces parages. L’arrivée et le départ des navires étaient +assujetties aux lois invariables que détermine l’alternance des +vents périodiques ou moussons. Ces vents, non moins réguliers +dans les parages de la Chine méridionale qu’aux abords de la +côte de Malabar, partagent l’année en deux saisons. L’un, celui +du nord-est, souffle pendant les six mois d’automne et d’hiver ; +l’autre, du sud-ouest, règne pendant le reste. Entre le port de +Zaïton et les archipels dits aujourd’hui des Philippines et des +Moluques, les flottes commerciales allaient et venaient d’après +les moussons. Sans employer ce mot d’origine arabe qui a prévalu +dans nos langues, Marco caractérise fort bien l’alternance +de ces vents, lorsqu’il dit : l’un les porte, l’autre les rapporte.</p> + +<p>Quant à l’expédition, elle cingla vers le midi et, après trois +mois de traversée, arriva « à une île appelée Java ». Il s’agit ici, +non de l’île qui a conservé ce nom, mais de Java mineure, qui, +pour Marco Polo, représente Sumatra. La traversée avait duré +plus longtemps qu’on ne le désirait. Au mois d’avril on n’a +plus que quelques semaines de répit avant le moment où la +mousson du sud-ouest se déclare dans les mers de l’Inde. Ce +n’était pas assez pour gagner Ceylan ou la côte de Malabar +avant que s’établît le régime des vents contraires. Force fut de +relâcher sur un point de la côte septentrionale, dans le +royaume de Samara, et d’y attendre patiemment pendant six +mois la fin de la mousson d’été. L’établissement exigeait des +précautions, car le pays n’était pas sûr. On avait à craindre les +coups de main des indigènes, toujours rôdant dans les forêts +et les montagnes de l’intérieur, où ils « vivent comme bestes +et mangent chair d’hommes ». Marco Polo, qui, grâce à son +expérience du pays, paraît avoir exercé une sorte de commandement +sur la troupe de deux mille hommes environ dont se +composait l’expédition, organisa les mesures de défense. Il +procéda comme Stanley dans son voyage au milieu des peuplades +cannibales du cœur de l’Afrique. Le campement fut établi +entre la mer et de larges fossés qu’on se hâta de creuser du +côté de la terre et derrière lesquels, au moyen des arbres +dont l’île abonde, on éleva quelques retranchements en bois. +Puis, quand les mesures de sûreté furent complètes, on entama +des négociations avec les indigènes. Ceux-ci s’apprivoisèrent +peu à peu ; et une fois la confiance établie, ils apportèrent des +provisions, on pratiqua des échanges, et une sorte de marché +s’organisa aux approches du camp. Ici Marco Polo fit connaissance +avec les produits alimentaires propres aux populations des +tropiques. Outre les poissons et le riz, qu’on apportait en abondance, +il goûta les noix de cocotiers « moult grosses et bonnes +à manger fraîches », le vin de palmier, c’est-à-dire la liqueur +fermentée que l’on extrait par incision de l’arbre appelé par les +botanistes <i>Areng saccharifera</i>. « Sachez qu’ils ont une manière +d’arbres, et quand ils veulent du vin, ils lui tranchent une +branche, et adaptent au tronc un grand pot là où la branche +est taillée ; et en un jour et une nuit le pot s’emplit. C’est moult +bon à boire. Il y en a du blanc et du rouge. Les arbres sont +semblables à de petits dattiers. Et quand la branche qu’ils ont +taillée ne jette plus de ce vin, ils arrosent d’eau la racine, et peu +après elle recommence à couler. » L’arbre à pain ou palmier-sagou +fut aussi une des surprises du voyageur. « Et je vous +conterai une autre merveille moult grande. Ils ont manière +d’arbres qui font farine, qui est moult bonne à manger. » Cette +substance est la moelle farineuse qu’enveloppent l’écorce et les +fibres. Marco rapporta quelques-uns de ces <i>pains</i> à Venise.</p> + +<p>C’était en effet, même après toutes les diversités qui avaient +passé sous ses yeux, un monde nouveau que ces grandes îles de +la Sonde, que la nature gracieuse ou terrible a embellies de +toutes les splendeurs de la création. La vraie Java, celle qu’il +appelle Java majeure et qu’il croit être la plus grande île du +monde, resta en dehors de ses itinéraires. Il entendit parler de +ses richesses par les marins qui la fréquentaient. Mais il vit et +observa attentivement dans sa station forcée une partie notable +de la côte septentrionale de Sumatra. La faune étrange et puissante +de cette contrée, dont l’intérieur est encore aujourd’hui +plein de mystère, trouva en lui un témoin curieux : l’éléphant +gigantesque, le rhinocéros à la carrure épaisse et massive, l’agile +et innombrable tribu des singes de toute taille qui pullulent +dans ses forêts vierges. Il signale une toute petite espèce de +singes qu’on colportait empaillés à l’étranger sous l’étiquette +de « petits hommes qui viennent d’Inde. Mais c’est grand +mensonge, car ils ne sont nullement hommes. » On avait soin, +pour augmenter la ressemblance, de raser le corps de ces bizarres +créatures en leur laissant les poils de la barbe. Enfin +il entendit parler vaguement d’êtres plus singuliers encore. +Dans les retraites boisées de l’intérieur, asile ordinaire de +l’orang-outang (nom qui signifie proprement homme des bois), +vivent des hommes, lui dit-on, qui demeurent en montagnes et +sont comme gens sauvages. On lui assura qu’ils étaient ornés +d’une queue aussi longue que celle d’un chien.</p> + +<p>Tandis que l’intérieur de Sumatra était comme aujourd’hui +habité par des indigènes cannibales au dernier échelon de l’humanité, +les populations malaises de la côte, au contact des marchands +arabes, commençaient à passer au mahométisme. Marco +Polo constata au moment de son passage les progrès de cette +propagande alors à ses débuts, qui de proche en proche a +gagné tout l’archipel. De son temps elle n’avait pas encore atteint +Java. Aujourd’hui, toujours en marche, elle entame la Nouvelle-Guinée, +où elle compte parmi les populations papoues quelques +prosélytes. Car, si l’histoire de l’Europe nous montre l’islam +arrêté de bonne heure dans ses progrès vers l’occident, vers +l’orient au contraire il n’a pas cessé de s’avancer ; il a cheminé +soit par la conquête, soit par les relations commerciales. +Ses progrès continuent encore.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-179.jpg"><br> +<span class="xsmall">LE PIC D’ADAM.</span></p> + +<p>Après cinq mois d’attente la flotte se mit en route pour Ceylan, +où probablement elle relâcha dans la rade petite et sûre de Colombo. +Polo dit que les indigènes gardent une nudité presque +complète. Il s’agit sans doute des populations primitives de +l’île, que les invasions ont peu à peu refoulées vers l’intérieur +et dont quelques individus, aussi misérables d’esprit que de +corps, étaient exhibés, lors du récent voyage du prince de +Galles, à la curiosité européenne. La célébrité de cette île y +avait attiré plusieurs ambassades de Kubilaï. Le roi passait pour +posséder le plus gros rubis qui fût au monde, et les plus magnifiques +promesses du grand khan n’avaient pu le décider à +s’en défaire. Mais la gloire de Ceylan, c’était une haute montagne, +« si droite et si raide, que nul ne peut monter dessus, +sinon par des chaînes de fer grandes et grosses ». On voit encore +aujourd’hui ces chaînes fixées au roc, près du sommet du +pic d’Adam.</p> + +<p>Le pic d’Adam, plus remarquable par sa forme hardie que +par sa hauteur (2300 mètres), est comme l’Ararat, le Sinaï, le +Fousi-Yama des Japonais et d’autres sommets, un lieu très anciennement +consacré. De pieuses légendes en entretiennent le +culte. Sur l’escarpement qui le couronne, les Sarrasins, dit +notre voyageur, prétendent que se trouve le sépulcre d’Adam, +notre premier père. Et les idolâtres disent que c’est le monument +du premier idolâtre du monde, qui eut nom Sagamouni. +Les uns et les autres y viennent de très loin en pèlerinage, +comme vont les chrétiens à Saint-Jacques de Compostelle en +Galice. Et encore sur la montagne sont les dents, les cheveux +et l’écuelle du saint personnage. Kubilaï sollicita et, plus heureux +que pour le rubis, obtint à grands frais une partie de ces +reliques. Deux dents, quelques cheveux et l’écuelle de Sagamouni +furent reçus en grande pompe à Cambaluc. — Les détails +de la légende ont un peu changé depuis Polo. Aujourd’hui +c’est une prétendue empreinte de pied qui sur ce sommet +célèbre représente pour les musulmans la trace d’Adam, pour +les bouddhistes celle du fondateur de leur culte et pour les +Hindous, piqués à leur tour d’émulation, celle de leur dieu +Siva. La légère saillie de roc qui sert à l’illusion complaisante +des dévots a près de 2 mètres de long.</p> + +<p>Plusieurs fois déjà il a été question dans ce récit des bouddhistes. +Marco Polo a rencontré les sectateurs de cette religion +depuis la Mongolie jusqu’à l’Indo-Chine et Ceylan. Il a vu +leurs monastères, leur clergé, leur cérémonial ; il s’est amusé +de leurs idoles, « les unes à quatre têtes, d’autres à quatre +mains, d’autres à dix, d’autres à mille mains, et celles-ci sont les +plus vénérées ». Mais c’est pour la première fois qu’il parle, +comme on vient de voir, du fondateur de cette religion, Sagamouni, +ou plutôt Sakiamouni, auquel il ajoute le mot Borcam, +synonyme en langue mongole du titre indien par lequel ce personnage +est généralement désigné, <i>Bouddha</i>, être éclairé ou +divin. C’est à Ceylan, un des principaux foyers du bouddhisme, +au pied du pic d’Adam, que son histoire lui fut racontée, et le +récit fit une profonde impression sur son esprit.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-181.jpg"><br> +<span class="xsmall">BONZES OU PRÊTRES BOUDDHISTES.</span></p> + +<p>« Il était, lui dit-on, le fils d’un roi grand et riche. Il était +de si sainte vie, qu’il ne voulait jamais entendre aux choses +mondaines ni consentir à être roi. Et quand son père vit qu’il +ne voulait être roi ni prendre part à aucune affaire, il en fut +fort affligé. Il essaya de le tenter par de grandes promesses, lui +offrant de remettre toute l’autorité royale entre ses mains. Mais +il n’en voulait rien, et le père en avait moult grande douleur, +d’autant plus qu’il n’avait pas d’autre fils que lui à qui il pût +laisser son royaume après la mort. » — Le vieux roi ne sait +comment vaincre ce dédain de tous les biens que la vie peut offrir. +Il fait construire pour son fils un palais splendide, toutes +les séductions sont prodiguées, sans que cette âme éprise de pureté +sorte de son indifférence, sans qu’aucun éclair de passion +terrestre jaillisse en elle.</p> + +<p>« Il était si sérieux damoiseau, qu’il n’était jamais sorti du +palais ; et ainsi il n’avait jamais vu homme mort, ni personne +qui ne fût sain de tous ses membres. Car son père ne permettait +à aucun prix qu’un homme infirme ou âgé parût en sa présence. +Or il advint que ce damoiseau chevauchait un jour par +le chemin, et tout à coup il vit un homme mort. Il en devint +tout ébahi, comme celui qui n’avait jamais vu rien de tel. Il demanda +alors à ceux qui étaient avec lui, quelle chose c’était ? Et +ils lui dirent que c’était un homme mort. « Comment, fit le fils +du roi, tous les hommes meurent donc ? — Oui en vérité, » +lui répondent-ils. Le damoiseau ne dit rien alors et continue +à chevaucher tout pensif. Et après qu’il eut chevauché un bon +moment, il trouva un homme très âgé qui ne pouvait marcher +et qui n’avait dents en bouche, mais les avait toutes perdues +par grande vieillesse. Et quand le fils du roi vit ce vieil, il demanda +quelle chose c’était et pourquoi il ne pouvait marcher. +Et ceux qui étaient avec lui lui dirent que c’était par vieillesse +qu’il ne pouvait plus marcher, par vieillesse qu’il avait perdu +les dents. Et quand le fils du roi eut bien entendu du mort et du +vieillard, il retourne à son palais et dit en lui-même qu’il ne +demeurera plus dans ce monde mauvais, mais qu’il ira chercher +celui qui ne meurt jamais, et celui qui l’a créé.</p> + +<p>« Alors il partit secrètement du palais et s’en alla dans les +grandes montagnes, aux lieux les plus inaccessibles. Et là il +demeura très saintement et menait dure vie, observant grande +abstinence, tout à fait comme s’il eût été chrétien. Car s’il l’eût +été, il eût été un grand saint avec Notre Seigneur Jésus-Christ, +à la bonne et honnête vie qu’il mena ! »</p> + +<p>Telle est cette belle légende, presque exactement conforme +dans ce récit aux textes anciens en langue sanscrite où l’on +peut aujourd’hui la lire. On remarquera surtout l’hommage +rendu à cette idéale figure par ce chrétien du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle. Il +prouve une largeur d’esprit qui ne saurait surprendre chez un +homme qui a tant vu et qui savait si bien observer. Il y a dans +le monde à l’heure présente 350 ou 400 millions d’hommes +pour lesquels la légende et les enseignements du Bouddha sont +parole sacrée. Dominant en Mongolie, au Tibet, au Népal, à +Ceylan, dans l’Indo-Chine, en Chine où il est une des trois religions +officielles, au Japon, le bouddhisme est probablement, +de toutes les religions qui se partagent l’humanité, celle qui +compte encore le plus d’adhérents.</p> + +<p>Après ce séjour à Ceylan l’expédition se dirigea vers la péninsule +indienne. Elle reconnut son extrémité méridionale, le +cap Comari (Comorin), « moult sauvage lieu ». C’est là que +nos voyageurs disent avoir aperçu de nouveau à l’horizon +l’étoile tramontane ou polaire, qu’ils avaient perdue de vue +depuis Sumatra. On peut en conclure qu’ils avaient navigué +directement de Sumatra à Ceylan et de Ceylan au cap Comorin. +Comme il n’est pas probable qu’ils se détournèrent alors de +leur route pour visiter les ports de la côte orientale ou de Coromandel, +il est évident que la description qu’en donne Marco +Polo se rapporte aux souvenirs de son premier voyage. La +flotte, après avoir doublé le cap Comorin, paraît avoir directement +cinglé vers l’estuaire d’Ely, près de la moderne Cananore, +sur la côte occidentale ou de Malabar, où quelque circonstance +la força de relâcher. C’est ce que Marco laisse entendre en signalant +entre Comorin et Ely une distance directe de 300 milles.</p> + +<p>Laissons donc un moment à son sort le vaisseau qui ballotte +la fiancée du souverain de la Perse, et voyons ce que Marco Polo +nous apprend sur les parties de l’Inde qu’il eut occasion de visiter, +soit à son premier voyage, soit au second.</p> + +<p>Ce n’est pas la région la plus anciennement civilisée de l’Inde, +la plaine du Gange et les antiques villes qu’arrose ce fleuve, que +connut le Vénitien. Il ne pénétra pas, comme en Chine, dans +l’intimité de cette civilisation vénérable qui a eu son foyer dans +le nord de la péninsule, et qui lui aurait également donné à +cette époque le spectacle d’une grande société pacifique aux +prises avec les invasions étrangères. Toutefois les contrées +qu’il décrit ont eu aussi leur signification dans les destinées +historiques de l’Inde. C’est d’une part la grande province de +<i>Maabar</i>, c’est-à-dire l’ensemble des États qui occupaient la +côte de Coromandel en se prolongeant jusqu’au cap Comorin +au sud ; de l’autre, le pays de <i>Mélibar</i> ou Malabar, qu’il ne +faut pas confondre avec le précédent et dont le nom s’applique +encore au moins en partie à la côte occidentale de la péninsule. +Là se trouvaient les seuls ports de l’Inde qui depuis longtemps +entretenaient des relations avec les pays lointains, des États essentiellement +commerçants et maritimes dont les noms étaient +déjà familiers aux géographes de l’antiquité. Pendant une +longue période de son histoire l’Inde ne conserva que par eux +un contact avec le monde extérieur. Ainsi ces côtes méridionales +furent les seules parties de son territoire qui n’échappèrent +point à la propagande chrétienne des premiers siècles. +Quand Marco parcourut la province de Maabar, il vit une +petite ville, englobée aujourd’hui dans un faubourg de Madras, +où se trouvait le corps de « Monseigneur saint Thomas ». +Ce saint homme venu de l’Occident passait pour avoir évangélisé +l’île de Socotora, encore chrétienne au temps de Polo, +musulmane aujourd’hui, et prêché la foi nouvelle à Malabar et +Coromandel. Notre voyageur visita les communautés chrétiennes +groupées autour de ce lieu de pèlerinage. Il les retrouverait encore, +faible minorité fidèle à elle-même, à l’endroit où il les vit. +Sur un nombre de 600 000 chrétiens qui, d’après le recensement +de 1872, représente tout le christianisme indigène de l’Inde, +500 000 environ habitent la présidence de Madras.</p> + +<p>Parmi les produits qui attiraient le commerce vers les parages +méridionaux de l’Inde, l’un des plus recherchés était les +perles. Les pêcheries se trouvent, dit-il, dans un golfe qui est +entre Ceylan et la terre ferme, où il n’y a que dix à douze pieds +d’eau et parfois pas plus de deux : c’est le golfe de Manaar. +Chaque année en avril un certain nombre de navires frétés +par diverses associations de négociants apparaissaient dans le +golfe et s’y tenaient à l’ancre jusqu’à la fin de mai. Des canots +détachés amenaient les compagnies de plongeurs jusqu’au-dessus +des bas-fonds où la présence des huîtres perlières était +signalée. Marco Polo assista sans doute à leurs opérations. « Ces +hommes vont sous eau jusqu’au fond, où il n’y a que quatre à +douze pieds d’eau, et y demeurent tant qu’ils peuvent. Et ils +trouvent les coquilles qui contiennent les perles. Ces coquilles +sont faites comme les huîtres. On trouve dans leur intérieur +des perles grosses et menues, car ces perles sont fichées en la +chair de ces coquilles. » La pêche était généralement abondante ; +mais il fallait en déduire un dixième à titre de redevance au +roi du pays, et encore un vingtième « pour les hommes qui enchantent +les grands poissons, afin qu’ils ne fassent pas mal aux +hommes qui vont sous l’eau pour trouver les perles ». Ces habiles +gens en possession du secret pour écarter les requins +étaient les brahmanes. Comme, à ce qu’il paraît, l’enchantement +n’était efficace que pour le jour où il était prononcé, on voit +qu’il était impossible de se passer de leurs services.</p> + +<p>Le port où se concentraient les transactions commerciales de +cette partie du Maabar, était Cail, localité aujourd’hui déchue +située à l’est du cap Comorin à peu de distance de la ville de +Tuticorin. C’est là qu’arrivaient les navires d’Ormuzd, de Keich, +d’Aden et de toute l’Arabie, chargés de chevaux et d’autres +marchandises. Le roi, qui aimait fort les étrangers, était +membre d’une dynastie composée de cinq frères, qui se partageait +alors le Maabar. Il allait presque entièrement nu, comme +tous ses sujets, car « sachez qu’en toute cette province il n’y a +ni tailleurs ni couturières ». Mais autour de son cou brillait un +collier de saphirs, rubis et émeraudes ; trois bracelets d’or entouraient +ses bras ; il en avait aussi aux jambes et aux doigts des +pieds. « Ce qu’il porte sur lui d’or, de pierres et de perles vaut +plus d’une cité. » Cette châsse vivante était encore ornée d’un +chapelet de cent quatre perles qui, attaché au collier, pendait +sur la poitrine. « Ce nombre de cent quatre est parce qu’il lui +faut chaque jour dire cent quatre fois la même oraison à ses +idoles. »</p> + +<p>N’est-ce pas ainsi qu’on se figure le Zamorin, ce monarque +indien qui accueillit Vasco de Gama à Calicut, et les ancêtres +de ces rajahs hindous dont les harnais et les armes, naguères +étalés sous nos yeux à l’exposition de Paris, nous transportaient +en pleine féerie orientale ?</p> + +<p>« Quand le roi meurt et qu’on le met au feu pour le brûler +selon l’usage, les fidèles barons attachés à sa personne se +jettent au feu avec lui et se laissent brûler. Car ils disent qu’ils +ont été ses compagnons en cette vie et qu’ils doivent l’être +aussi dans l’autre, et lui tenir compagnie. » Cet usage n’était +pas particulier à l’Inde ; d’autres peuples l’ont pratiqué dans +l’antiquité. Mais voici une coutume essentiellement indienne : +« Il y a des femmes qui, lorsque leur mari est mort et déposé +sur le bûcher, se brûlent avec lui ; et les femmes qui font cela +sont moult louées de tous. » Ces sacrifices volontaires, appelés +<i>suttis</i>, sont une des superstitions contre lesquelles le gouvernement +anglais de l’Inde a le plus de peine à lutter.</p> + +<p>Marco Polo remarqua la vénération que les Hindous ont pour +le bœuf. Beaucoup, dit-il, n’en mangeraient pour tout au monde +et ne le tueraient d’aucune manière. On sait que la grande insurrection +de 1857 éclata sur le seul bruit que les cartouches +distribuées aux cipayes ou soldats indigènes étaient enduites +de graisse de vache. Il observa toutefois qu’une certaine classe +s’affranchissait de ces scrupules d’abstinence : remarque parfaitement +juste, qui s’applique aux <i>parias</i>, ou <i>hors-caste</i> de la +société hindoue. Mais il n’entra pas assez profondément dans la +connaissance du pays pour se rendre compte de ce système fort +compliqué de castes qui enferme la population presque entière. +Il entendit parler des brahmanes ; il en vit, portant comme +signe distinctif le cordon brahmanique ; mais ses idées sur leur +rôle et leur condition manquent de justesse. Quant aux moines +mendiants de l’Inde, à ces <i>fakirs</i> qu’on y rencontre encore +assez communément dans les foires, les lieux de pèlerinage ou +près des sanctuaires renommés, on les reconnaît aisément +quand il parle d’hommes « vivant dans le jeûne et l’abstinence, +couchant sur la terre nue et allant sans vêtements, parce que, +disent-ils, nous vînmes tout nus dans ce monde. »</p> + +<p>La côte occidentale ou de Malabar était le centre du commerce +des épices. Le principal marché se tenait alors à Coilum (aujourd’hui +Kollam ou Quilon) ; Polo le visita lors de son premier +voyage, chargé sans doute de quelque négociation commerciale +et politique par Kubilaï. En effet les marchands du Manzi, +comme ceux d’Arabie, y venaient régulièrement avec leurs nefs +et y faisaient moult grand gain. Tant que durèrent ces relations, +les ambassades chinoises se montrèrent fréquemment à Coilum. +On y cherchait un bois de teinture appelé <i>brésil</i>, qui croît dans +le pays comme dans la contrée d’Amérique auquel les Portugais +donnèrent ce nom, le gingembre, même l’indigo, mais +surtout le poivre. Ce produit si important dans l’histoire du +commerce ne vient dans l’Inde que sur la côte de Malabar. +« Sachez, dit le Vénitien, que ce sont des arbres domestiques ; +on les plante, et on recueille le poivre aux mois de mai, juin et +juillet. C’est en effet après le commencement des pluies que se +fait la première récolte ; alors les baies, réunies en grappes, +prennent la teinte rouge qui est le signe de leur maturité. La +plante elle-même, de nature grimpante, est enroulée autour de +pieux hauts de dix à douze pieds, de sorte que les jardins où +elle est cultivée, offrent quelque ressemblance avec nos houblonnières. +Après Coilum, principal entrepôt, le commerce des +épices était encore florissant à Ely, enfin à Calicut, qui plus tard +devint le marché prépondérant de Malabar. C’est là que dans la +mémorable journée du 20 mai 1498 mouillèrent les vaisseaux +de Vasco de Gama. Deux cents ans auparavant, Marco Polo, s’adressant +à ses compatriotes, disait : « C’est de ce pays que l’épicerie +est exportée soit vers Manzi, soit vers Aden ou Alexandrie. +Mais pour un navire qui va dans cette dernière direction, +il y en a dix qui prennent la première ; — et ceci est moult +grand fait. » Il y avait dans cette révélation répétée avec insistance +un conseil indirect que Venise eut tort de ne pas suivre. +Si elle avait devancé les Portugais dans la voie où ils s’engagèrent +plus tard, la révolution qui déplaça les directions générales +du commerce, se serait accomplie à son profit, au lieu d’être +le signal de sa décadence.</p> + +<p>Les grands ports sont par excellence des lieux d’informations +géographiques. Dans ceux du Malabar, Marco Polo recueillit +beaucoup de renseignements, mêlés il est vrai de fables, sur les +diverses contrées entre lesquelles le commerce arabe établissait +des relations. Il y entendit parler non seulement d’Aden, +le grand entrepôt interdit aux chrétiens, d’où les marchandises +de l’Inde gagnaient la mer Rouge et par le désert le Nil et la +Méditerranée, mais de l’Abyssinie, le royaume chrétien où plus +tard on crut encore trouver le prêtre Jean, de Zanzibar, de +Madagascar, et même de deux îles appelées « mâle et femelle, +parce qu’en l’une ne demeurent que hommes, et en l’autre que +femmes ». Les navires arabes ne s’aventuraient pas au delà de +Madagascar. On lui rapporta qu’il y avait le long de cette île un +courant si fort vers le midi, que ceux qui iraient ne pourraient +plus retourner. C’est le courant de Mozambique, qui est en effet +un des plus rapides que l’on connaisse.</p> + +<p>Cependant la flottille qui ramenait en Perse Marco Polo et ses +compagnons dut pendant les premiers mois de l’année 1293 +profiter de la saison favorable pour continuer son voyage vers +le nord le long de la côte occidentale de la péninsule. Mais encore +une fois l’approche de la mousson d’été la surprit, avant +qu’elle eût le temps d’atteindre le voisinage du golfe Persique, +où son influence cesse de se faire sentir. C’est sans doute à la +hauteur de Tana, à l’entrée du golfe où s’élève aujourd’hui la +grande métropole commerciale de Bombay, qu’elle fut forcée +de suspendre sa route. Sur cette côte le moment où la mousson +du sud-ouest s’apprête à remplacer celle d’hiver est un moment +très critique pour la navigation. C’est ce qu’on appelle le +renversement de la mousson ; phénomène accompagné d’ordinaire +par des orages et parfois par de redoutables cyclones. +A cette époque de l’année toute navigation était autrefois interrompue ; +les navires rentraient dans les ports et s’y tenaient, +tant que le vent du sud-ouest se déchaînait avec la violence qui +accompagne et qui suit son établissement. Encore maintenant, +à Bombay, les règlements du port interdisent la sortie à tous les +bateaux indigènes depuis le 25 mai jusqu’à la fin d’août.</p> + +<p>Ces circonstances expliquent la lenteur et les retards du +voyage. Tana, dans l’île Salsette, était à cette époque un port +assez commerçant, le seul qui sur une étendue de 2 à 300 kilomètres +offrît un abri sûr et commode aux navires. Marco Polo +montre, par la précision de ses renseignements sur le pays et +ses habitants, qu’il a mis le pied sur cette partie du littoral +indien. Ce fut sans aucun doute une des étapes de ce dernier +voyage.</p> + +<p>Cette longue traversée devait pourtant avoir un terme. La +fin de la mousson d’été, de la saison des orages et des pluies, +donna le signal du départ. C’est dans un des derniers mois de +1293 que la brillante troupe qui avait quitté près de deux ans +auparavant le port de Zaïton, débarqua, bien diminuée, à +celui d’Ormuzd. Bien des compagnons étaient restés en route : +deux des trois barons mongols envoyés en ambassade étaient +morts. Mais les Vénitiens avaient aussi vaillamment échappé +aux périls de la mer qu’à ceux de la terre. Ils abordaient sains et +saufs sur ce rivage d’Ormuzd, qui avait été dix-huit ans auparavant +une des étapes de leurs pérégrinations à travers le +monde, et ils avaient la joie d’avoir heureusement mené à fin +leur délicate mission. Car la princesse Cogatra avait, elle aussi, +résisté à toutes les épreuves de ce périlleux voyage. Elle arrivait +dans le territoire de son futur époux pleine d’affection et +de reconnaissance pour les protecteurs qui n’avaient cessé de +veiller sur elle. « Chacun des trois était regardé par elle comme +un père, et elle leur obéissait en conséquence. »</p> + +<p>Malheureusement cet époux n’avait pas attendu la fiancée qui +lui était amenée de si loin. Argoun-khan était mort depuis plus +d’un an, quand l’ambassade nuptiale arriva en Perse. Son frère +lui avait succédé sur le trône. Mais il y avait dans le Koraçan, +ou <i>pays de l’Arbre sec</i>, un fils du défunt nommé Gazan : c’est +à lui que, sur le conseil du souverain, fut amenée la princesse +mongole. Elle devint sa femme et reine bientôt après, lorsque +Gazan monta à son tour sur le trône. Mais la pauvre Cogatra ne +devait pas jouir longtemps de son élévation, car elle mourut +deux ans après.</p> + +<p>La jeune dame versa des larmes quand les trois Vénitiens, +leur mission terminée, prirent congé d’elle. Elle leur fit donner, +suivant l’usage mongol, quatre tables d’or de commandement. +Ils revinrent alors à Tauris, capitale de l’empire mongol de +Perse, où le souverain les reçut avec honneur. Nos voyageurs, +grâce à lui, purent traverser le pays avec sécurité, disposant de +tout sur leur passage et accompagnés d’une escorte forte parfois +de deux cents hommes.</p> + +<p>« Et que vous dirai-je ? Quand ils furent partis, ils chevauchèrent +tant que ils vinrent à Trapésonde, et puis vinrent à +Constantinoble, et de Constantinoble à Négrepont, et de Négrepont +à Venisse. Et ce fut en l’an douze-cent-quatre-vingt-quinze +de l’incarnation de Crist. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c181">CONCLUSION</h2> + +<p>La fin de ses voyages ne fut pas pour Marco Polo la fin de ses +aventures. Nous avons déjà raconté celle qui détermina la composition +de son livre. Après un an de captivité à Gênes, il revint +en 1299 dans sa patrie, et désormais sa vie change d’aspect. Il +se fixe définitivement et contracte une union qui le rendit père +de trois filles. Son père mourut avant son oncle Maffeo. Quant +à lui, fidèle à sa patrie et à son foyer, il échappe à l’histoire, qui +ne parvient à obtenir sur la dernière moitié de sa vie que quelques +renseignements fugitifs. Son nom a été retrouvé dans +plusieurs actes publics conservés à Venise. Dans l’une de ces +pièces il est cité comme caution ; suivant une autre il est engagé +dans un procès contre un agent commercial infidèle ; une autre +fois il sollicite une décision sur une question de mur mitoyen. +L’ancien préfet de Yanguy, l’ambassadeur et le conseiller de +Kubilaï-khan était redevenu un riche et paisible patricien de +Venise.</p> + +<p>On apprend toutefois avec plaisir qu’il se préoccupait d’améliorer +et de répandre le récit de ses voyages. En 1307 il y avait +à Venise un gentilhomme français, nommé Thibault de Cépoy, +qui remplissait une mission au nom de Charles de Valois, frère +de Philippe le Bel. Il fit la connaissance du célèbre voyageur +et reçut de lui en témoignage de bon souvenir une copie nouvelle +et corrigée de sa relation.</p> + +<p>Il mourut en 1324, à l’âge de soixante-dix ans. Son testament, +écrit le 9 janvier 1324, quand il était déjà atteint de la maladie +qui l’emporta, existe à la bibliothèque de Saint-Marc de Venise. +Cette pièce, dont les clauses sont nombreuses, institue héritières +sa femme et ses filles et énumère différents legs soit à +des hôpitaux et à des couvents, soit aux confréries et associations +dont il était membre. Tout y est réglé avec la rigueur d’un +livre de compte. Un siècle plus tard, en 1417, le nom des Polo +s’éteignit avec le dernier rejeton mâle de la famille. Le palais +lui-même, la <i>Corte del Milione</i>, fut dévoré par un incendie à +la fin du <span class="fss">XVI</span><sup>e</sup> siècle. A la place où il s’élevait fut construit au +siècle suivant un théâtre qui existe encore sous le nom de théâtre +Malibran. Une inscription latine sur une tablette qu’un admirateur +de Polo a fait placer en 1827 entre le théâtre et la <i>Corte +Sabbionera</i>, consacre ce souvenir. De l’édifice lui-même tout a +disparu, sauf une précieuse relique : un arceau sculpté dans +le goût du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle, avec quelques fragments moins importants, +mais dont la provenance paraît authentique. Certes ni +les monuments, ni les grands souvenirs ne manquent à Venise ; +les glorieux débris du passé frappent presque à chaque pas +celui qui visite cette reine déchue de l’Adriatique ; il en est peu +cependant qui ouvrent à la pensée un plus vaste horizon que +ces faibles restes, d’apparence insignifiante, qui ont appartenu +à la maison du voyageur.</p> + +<p>Le <i>Livre des merveilles du monde</i>, ou plus simplement le +<i>Livre de Marco Polo</i> assure à son auteur une des premières +places parmi ceux qui ont contribué à faire connaître à l’homme +le globe où il vit. On est étonné, en lisant sa relation, du nombre +de contrées qu’il a visitées et des distances qu’il lui a été +donné de parcourir. Si pourtant le mérite d’un voyageur ne se +mesurait qu’à l’étendue et à la longueur des voyages, il ne serait +pas impossible d’en trouver, même de son temps, qui lui +ont été supérieurs. En 1325 un musulman de Tanger, dans le +Maroc, nommé Ibn-Batouta, partit de sa ville natale, et, pendant +une période d’environ trente années que durèrent ses voyages, +parcourut l’Asie depuis la Mecque jusqu’à Bokara, de Bokara à +Calicut, de Calicut à Zaïton, et, sans compter les bords du Volga +et l’Espagne qu’il visita aussi, pénétra en Afrique jusqu’à Timbouctou, +le célèbre marché situé au sud du Sahara, près des +bords du Niger. De pareilles pérégrinations, parmi celles dont +le récit nous est parvenu, dépassent encore tout ce que Marco +Polo a osé.</p> + +<p>Mais il y avait dans le Vénitien non seulement un voyageur +intrépide, avisé, plein de ressources, mais un observateur sagace +et méthodique. A six siècles de distance nous trouvons +dans son livre une fidèle image de l’Asie à cette époque. Elle +nous apparaît au sortir de la révolution accomplie par la conquête +mongole, avec ses divisions politiques, ses principales +religions, ses peuples nettement caractérisés. La Chine s’y révèle +à ce moment critique et singulier de son histoire où, en +échange de l’ascendant que sa civilisation exerce sur ses conquérants, +elle semble recevoir d’eux une sève nouvelle, une +force d’expansion qu’elle n’avait pas connue depuis longtemps. +Marco Polo a été pour sa part associé à ce mouvement ; cet +Européen a joué son rôle, non sans éclat, dans les évènements +politiques qui s’accomplissaient au <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle sur les +bords du fleuve Bleu et sur les frontières les plus reculées de +l’empire mongol.</p> + +<p>Parcourant avec lui les routes de l’intérieur de l’Asie, nous +reconnaissons à des traits caractéristiques, à une description +sobre mais bien frappée, la Perse avec ses plateaux, ses déserts, +ses étages de végétation et de climat, l’Asie centrale avec +les contrastes de ses riantes vallées, de ses hautes solitudes et +des mers de sable qui semblent l’isoler du reste du monde. +Puis ce sont les steppes mongoles, les vastes plateaux giboyeux +où il nous entraîne à la suite des grandes chasses de Kubilaï-khan. +Suivons toujours notre guide, et nous visiterons avec lui +les grasses plaines où, parmi les fleuves, les canaux et les +marécages, se pressent les villes du Manzi et s’entassent de +vraies fourmilières humaines. Voici enfin les âpres montagnes, +pleines de richesses mystérieuses, qui séparent la Chine de ses +voisins barbares ; et pour compléter le tableau, l’Inde et l’archipel +de la Sonde, avec les produits aromatisés et enivrants +que la nature y prodigue et qui sont le secret de leur climat.</p> + +<p>Aussi, à mesure qu’à notre tour nous pénétrons davantage +dans la connaissance de l’Asie, le livre de Polo semble grandir +en intérêt. Les explorations modernes lui servent de commentaires ; +les voyageurs qui de nos jours ont parcouru les pays +visités par le Vénitien ont été les premiers et les plus empressés +à rappeler vers ses récits l’attention du public. On ne pourrait +assurément imaginer un meilleur témoignage en faveur des +descriptions de Marco Polo.</p> + +<p>On peut dire que nous sommes aujourd’hui mieux en mesure +d’apprécier ce livre que ne l’étaient les générations qui, aux +<span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> et <span class="fss">XV</span><sup>e</sup> siècles, en firent leur lecture favorite. Le théâtre des +explorations de Marco Polo est suffisamment connu dans son +ensemble pour que les indications du voyageur se coordonnent +avec nos propres renseignements ; et si plusieurs parties +de la relation restent encore obscures pour nous, l’incertitude +est circonscrite en des limites précises que restreindront peu +à peu des découvertes et des explorations nouvelles. Mais les +contemporains du grand voyageur n’avaient pas les mêmes +moyens que nous pour se guider à travers les nouveautés dont +il venait enrichir la science géographique. Pour fixer à leur +place les pays et les peuples dont ils lisaient l’énumération, il +aurait fallu autre chose qu’une vague indication d’itinéraire et +de journées de « chevauchées ». Des mesures astronomiques +déterminant la position de ces différentes localités sur la sphère +terrestre eussent été nécessaires. C’est à cette condition qu’une +découverte devient fixe et définitive. Elles manquaient malheureusement, +non par la faute du voyageur, mais de l’imperfection +de la science d’alors. Il ne faut donc pas s’étonner si peu +à peu, à partir du moment où les routes intérieures de l’Asie +cessèrent d’être fréquentées par les Européens, un voile d’obscurité +s’étendit sur les découvertes de Marco Polo, si trop souvent +ses indications flottèrent confusément devant les yeux des +faiseurs de cartes et se réduisirent à des noms qu’on ne savait +où placer.</p> + +<p>Cependant le bénéfice de ces belles explorations ne fut pas +perdu ; et ce serait une grave erreur que de méconnaître l’influence +qu’elles ont exercée sur le progrès des connaissances +géographiques. Sans doute les récits de Messer Milione rencontrèrent +quelques incrédules. Plusieurs ne virent dans ce livre +qu’une lecture amusante, digne d’être classée à côté des narrations +extravagantes d’un prétendu voyageur de ce temps, le +célèbre et peu véridique chevalier de Mandeville. Quelques lecteurs +furent peut-être du même avis que le copiste d’un des +manuscrits qui nous sont parvenus du livre de Marco Polo. Ce +scribe de mauvaise humeur a pris la peine de déclarer en tête +de son travail qu’il s’est livré à cette tâche pour se distraire +et passer le temps, mais au fond sans croire un mot de toutes +ces histoires.</p> + +<p>La grande majorité ne jugea point ainsi. Ce qui le prouve, +c’est que les meilleures cartes du <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle et même des +siècles suivants empruntèrent à la relation vénitienne, comme +au répertoire le plus sûr, les noms dont elles couvrent la partie +centrale et orientale de l’Asie. Il y a à la Bibliothèque nationale +de Paris une carte célèbre, composée en 1375, qu’on appelle +carte Catalane, parce qu’elle est rédigée dans cette langue. Dans +cette œuvre très sérieusement étudiée, la plupart des noms qui +se rapportent à l’extrême Orient sont tels que Polo les a +transmis, et il s’en trouve dans le nombre qu’aucun autre que +lui n’a mentionnés.</p> + +<p>On peut donc affirmer que le livre dont il est question contribua +à mettre en lumière deux faits importants et pleins de conséquence. +Auparavant on se figurait volontiers le monde comme +se partageant à peu près également entre l’Europe et l’Afrique +d’une part, l’Asie de l’autre, Jérusalem occupant le centre. Désormais +on ne douta plus de la grande extension du continent +asiatique vers l’est. On exagéra même ce prolongement oriental, +du moins par rapport aux dimensions supposées du globe terrestre ; +et il devait un jour se trouver un homme qui soutint +que l’orient de l’Asie et l’occident de l’Europe ne devaient +pas sur notre sphère être séparés par un bien long intervalle, +et qu’en gouvernant vers l’occident à travers l’Atlantique, on +ne pouvait manquer d’aborder bientôt au Catai et à Zipangu. +Cet homme fut Christophe Colomb, et son illusion devint le +principe de son immortelle découverte.</p> + +<p>Les lecteurs de Polo n’oublièrent pas non plus cette révélation +d’une grande société civilisée, en possession d’immenses +richesses, aux confins orientaux de l’ancien monde. D’autres +après Marco Polo décrivirent ces contrées favorisées ; personne +ne l’avait fait avant lui. Ces descriptions portèrent leur fruit. +L’idée de trouver accès dans la partie du monde où se réunissait +ce que le concours de la nature et de l’industrie humaine offre +de plus merveilleux, les plus belles villes, les plus florissants +marchés, les perles, les diamants, les parfums, les aromates, +l’or surtout, ce mot qui revient si souvent dans la relation, +devint plus tard un aiguillon puissant pour l’esprit de découvertes. +C’est à l’attrait de cette terre promise qu’obéirent les +grands explorateurs de la fin du <span class="fss">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Ajoutons néanmoins que ces résultats ne furent pas dus seulement +à un voyageur et à son livre. Si après Marco Polo personne +n’avait pénétré en Chine, visité ce qu’il avait visité, décrit +ce qu’il avait décrit, peut-être son témoignage aurait-il +perdu de son crédit et assurément de son influence. Mais +le demi-siècle qui suivit son retour fut un temps de grands +voyages, et si Polo avait eu des prédécesseurs, les successeurs +non plus ne lui manquèrent pas.</p> + +<p>Les appels répétés du souverain mongol de la Chine vers +le monde chrétien de l’Occident ne restèrent pas tout à fait +sans réponse. Il existe des lettres écrites par le pape Nicolas IV +« à son très cher fils Kubilaï ». Leur ton indique la familiarité +des rapports qui s’étaient établis entre le grand khan et +l’Apostole de Rome, et qui se maintinrent sous leurs successeurs. +L’Église se décida enfin à entrer dans la voie +que semblait, dès le début de son règne, lui tracer +Kubilaï.</p> + +<p>Le voyage devant lequel reculaient des missionnaires en +4271 leur devint familier vingt ans plus tard.</p> + +<p>Marco Polo n’avait pas encore quitté la Chine, quand un +franciscain nommé Jean de Montecorvino, depuis plusieurs +années missionnaire en Perse, reçut de Nicolas IV une lettre +qui l’accréditait auprès du grand khan et s’embarqua à Ormuzd +pour se rendre en Chine. C’était en 1291 ; mais il fit un long +séjour chez les chrétiens de la côte méridionale de l’Inde, +de sorte que son arrivée à Cambaluc n’eut lieu qu’en 1305. +Favorablement accueilli par le successeur de Kubilaï, il fonda +dans cette capitale la première communauté catholique qu’ait +connue la Chine. On vit alors à Pékin des églises, des couvents, +des établissements latins. Le principal édifice s’éleva à côté +même et comme sous la protection du palais impérial ; et pendant +un séjour qui dura jusqu’à sa mort (1328), Montecorvino +fut, sous le titre d’archevêque, un des personnages honorés +et considérables de Cambaluc. Le pape pourvut ensuite à son +remplacement, car déjà cette lointaine chrétienté avait reçu +un commencement d’organisation. La ville de Zaïton avait été +érigée en évêché suffragant de Cambaluc ; plusieurs prélats +latins s’y succédèrent, et de là des missionnaires se répandirent +dans les grandes villes du Manzi. L’un d’eux, Oderic de +Pordenone, nous a laissé une description de Quinsai qui confirme +celle de Marco Polo.</p> + +<p>Par les rapports que ces divers religieux adressaient en Europe, +une foule de renseignements ne tardèrent pas à s’y +répandre sur le Catai, le Manzi, et même en général sur l’Asie. +En 1307 un abbé de prémontrés, d’origine arménienne il est +vrai, Hayton de Gorigos, écrivit, du fond de son monastère établi +à Poitiers, sans connaître la relation de Marco Polo, une description +de l’Asie qui montre combien dès cette époque les +sources d’information étaient abondantes sur ce continent.</p> + +<p>Lorsque Montecorvino se rendit en Chine, il avait pour compagnon +un marchand italien qui arriva avec lui à Cambaluc +et y fit fortune. Les marchands ne profitèrent pas moins que +les missionnaires des facilités offertes aux Occidentaux. Malheureusement +ils écrivaient moins, et nos renseignements sur +cet important épisode de l’histoire du commerce sont très +incomplets. On apprend indirectement qu’en 1326 un groupe +de négociants génois était établi à Zaïton, et que les franciscains +avaient construit dans cette ville un entrepôt pour +le commerce européen, signe évident de relations non pas +fortuites, mais plus ou moins régulières. Peut-être, si les renseignements +nous étaient mesurés d’une façon moins avare, +trouverait-on matière à de curieux rapprochements. C’est ainsi +qu’à travers des indications malheureusement trop fugitives +se laisse entrevoir une carrière à quelques égards semblable à +celle de nos aventureux Vénitiens. Il s’agit cette fois d’un Génois, +nommé Andalo di Savignone, que la confiance d’un +successeur de Kubilaï charge d’une mission en Occident, et +qui en 1338 refait le voyage de la Crimée au Catai. On se +rendait en Chine soit par la voie de Perse et la mer, soit par +l’intérieur de l’Asie. Un document précieux nous montre que +vers 1340 les marchands italiens allaient et venaient librement +par caravanes de Caffa sur la mer Noire ou de la Tana sur la +mer d’Azof à Cambaluc et à Quinsai. Nous avons ce qu’on pourrait +appeler le <i>Guide du voyageur</i> entre la Crimée et la Chine. +C’est une notice rédigée à cette époque par Balducci Pegolotti, +employé d’une puissante maison de commerce florentine et +très familier avec les choses du Levant. L’auteur indique, d’après +les renseignements qu’il a recueillis, l’itinéraire, les étapes +principales avec les distances, et donne diverses recommandations +pratiques. On y voit que le voyage durait environ huit +mois. La route était parfaitement sûre, excepté dans les intervalles +d’interrègne ; la seule partie du trajet qui offrit parfois +quelques dangers, faciles d’ailleurs à conjurer, était celle de la +mer d’Azof au Volga. Arrivés au Catai, les marchands étaient +tenus, comme au temps de Marco Polo, d’échanger leur numéraire +contre les billets de banque du grand khan. Une des +vignettes de la carte Catalane de 1375 représente une de ces +caravanes marchandes faisant la route ordinaire de Crimée en +Chine. Des conducteurs à pied suivent les chameaux chargés +des ballots de marchandises ; les négociants sont à cheval et +charment par la conversation ou par le sommeil les ennuis de +la route.</p> + +<p class="c"><img alt="" src="images/illu-200.jpg"><br> +<span class="xsmall">UNE CARAVANE DE MARCHANDS SE RENDANT DE SARAI A QUINSAI, +DANS LA CARTE CATALANE.</span></p> + +<p>Il est probable cependant qu’à l’époque où la carte Catalane +fut exécutée ces voyages n’étaient déjà plus qu’un souvenir. +Vers le milieu du <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle les évènements prirent en Asie +une fâcheuse tournure. Tant que les princes mongols de +l’Asie centrale étaient restés fidèles aux vieilles coutumes qui +leur tenaient lieu de religion, sans prendre parti entre les +cultes ennemis qui divisaient l’humanité, il n’y avait pas eu +péril pour les chrétiens sur leur territoire. Mais peu à peu +l’islam les gagna à sa cause, et dès ce moment les Européens +virent se dresser devant eux cette redoutable barrière de +fanatisme qui nous ferme encore une partie de l’Asie et de +l’Afrique. Tout rapport enfin devint impossible quand la +Chine à son tour eut rompu avec la dynastie et la politique +mongoles. En 1368 une insurrection nationale chassa les +descendants de Gengis, et, dans la réaction qui suivit la crise, +la Chine rendue à elle-même s’isola avec un redoublement +de rigueur. Il ne fut plus question désormais d’église chrétienne +à Pékin, d’entrepôts à Zaïton, de caravanes européennes +à travers l’Asie. On éprouve quelque surprise à +constater de quelle séparation absolue fut suivi ce rapprochement +qui avait duré près d’un siècle.</p> + +<p>La Chine redevint pour deux cents ans un livre entièrement +fermé. Quand, au <span class="fss">XVI</span><sup>e</sup> siècle, les Européens entrèrent de nouveau, +cette fois par mer, en rapport avec elle, il s’écoula encore +assez longtemps avant qu’ils reconnussent, à travers les noms +différents qui s’offraient à eux, la célèbre contrée décrite autrefois +par Marco Polo.</p> + +<p>C’en était fait du grand essor de découvertes qui pendant +un siècle avait entraîné les Européens sur les routes +de l’extrême Orient. Ces lointains horizons s’enveloppèrent +encore une fois de brume, comme on voit, dans les montagnes, +des sommets un moment découverts se voiler de nouveau. +Mais la popularité du livre de Polo ne fit que grandir +dans cet intervalle d’obscurité. Toute autre source d’information +étant pour longtemps tarie, c’est par l’intéressant récit du +Vénitien que fut conservé en Europe le souvenir des contrées +perdues. Toute une période de voyages finit par se résumer +en son nom, se personnifier en lui. En réalité Marco Polo +n’est pas le seul, mais il est assurément le plus grand des +explorateurs qui, dans la seconde moitié du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle et +la première moitié du siècle suivant, firent connaître le +continent asiatique. Dans l’enchaînement logique des découvertes, +l’exploration de l’Asie prépara celle de l’Amérique. +Il faut donc regarder comme un moment très important +dans l’histoire de la connaissance du globe la période +pendant laquelle s’accomplirent ces voyages, et qui nous a +laissé des monuments tels que la relation de Rubrouck et le +livre de Marco Polo.</p> + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class="flex"> +<table> +<tbody> + +<tr> +<td colspan="3" class="sc">Introduction.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="r w2"><div>I.</div></td> +<td class="h">— Messer Milione</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c005">5</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">— Le livre de Marco Polo</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c006">6</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="3" class="c top1em"><div>PREMIÈRE PARTIE. — LES VOYAGES ANTÉRIEURS.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r top1em"><div>I.</div></td> +<td class="h top1em">— Le port de Soldaie et l’empire mongol</td> +<td class="r bot top1em"><div><a href="#c015">15</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">— Le livre de Marco Polo</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c023">23</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">— Rubrouck à Caracorum</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c035">35</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">— Nicolo et Maffeo Polo </td> +<td class="r bot"><div><a href="#c043">43</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="3" class="c top1em"><div>DEUXIÈME PARTIE. — LES VOYAGES DE MARCO POLO.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r top1em"><div>I.</div></td> +<td class="h top1em">— Marco Polo</td> +<td class="r bot top1em"><div><a href="#c053">53</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">— Les voies de l’Asie occidentale</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c057">57</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">— Pamir</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c075">75</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">— La première mission de Marco Polo</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c089">89</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="h">— La cour et le gouvernement de Kubilaï-khan</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c103">103</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="h">— La première mission de Marco Polo</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c121">121</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="h">— Le Manzi et sa capitale</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c137">137</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="3" class="c top1em"><div>TROISIÈME PARTIE. — LE RETOUR.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r top1em"><div>I.</div></td> +<td class="h top1em">— Le départ de Chine</td> +<td class="r bot top1em"><div><a href="#c157">157</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">— Les Indes</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c163">163</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="top1em"><div><span class="sc">Conclusion</span></div></td> +<td class="r bot top1em"><div><a href="#c181">181</a></div></td> +</tr> + +</tbody> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</p> + +<p class="c gap xsmall">PARIS. — IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.</p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78165 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78165-h/images/cover.jpg b/78165-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2c80257 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/cover.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-015.jpg b/78165-h/images/illu-015.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3fbf009 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-015.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-036.jpg b/78165-h/images/illu-036.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e115664 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-036.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-040.jpg b/78165-h/images/illu-040.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9a50c2b --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-040.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-054.jpg b/78165-h/images/illu-054.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a0787d4 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-054.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-068.jpg b/78165-h/images/illu-068.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c55a29c --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-068.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-069.jpg b/78165-h/images/illu-069.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..adbae57 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-069.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-072.jpg b/78165-h/images/illu-072.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..778d3e0 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-072.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-075.jpg b/78165-h/images/illu-075.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..79c5bc4 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-075.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-076.jpg b/78165-h/images/illu-076.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e2d4bd7 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-076.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-078.jpg b/78165-h/images/illu-078.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..58b28a9 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-078.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-092.jpg b/78165-h/images/illu-092.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..88397c3 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-092.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-094.jpg b/78165-h/images/illu-094.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..37409c8 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-094.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-098.jpg b/78165-h/images/illu-098.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3761980 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-098.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-102.jpg b/78165-h/images/illu-102.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..89c9e2e --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-102.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-104.jpg b/78165-h/images/illu-104.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..52e28f0 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-104.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-108.jpg b/78165-h/images/illu-108.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f79b578 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-108.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-112.jpg b/78165-h/images/illu-112.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1d87583 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-112.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-116.jpg b/78165-h/images/illu-116.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d1b3074 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-116.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-118.jpg b/78165-h/images/illu-118.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..861175c --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-118.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-124.jpg b/78165-h/images/illu-124.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1c9537e --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-124.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-136.jpg b/78165-h/images/illu-136.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5f4524a --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-136.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-138.jpg b/78165-h/images/illu-138.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..674a7cf --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-138.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-142.jpg b/78165-h/images/illu-142.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..818bec5 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-142.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-143.jpg b/78165-h/images/illu-143.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fe60c1b --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-143.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-151.jpg b/78165-h/images/illu-151.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b1f0d6e --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-151.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-160.jpg b/78165-h/images/illu-160.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..00e4a00 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-160.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-170.jpg b/78165-h/images/illu-170.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c3d3dba --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-170.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-179.jpg b/78165-h/images/illu-179.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5f2e42b --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-179.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-181.jpg b/78165-h/images/illu-181.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1310a3e --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-181.jpg diff --git a/78165-h/images/illu-200.jpg b/78165-h/images/illu-200.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cff8ec5 --- /dev/null +++ b/78165-h/images/illu-200.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..4353fdd --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #78165 +(https://www.gutenberg.org/ebooks/78165) |
