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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78132 ***
+
+
+
+
+ JOACHIM GASQUET
+
+ CÉZANNE
+
+
+ PARIS
+ LES ÉDITIONS BERNHEIM-JEUNE
+ 83, FAUBOURG SAINT-HONORÉ
+ 1926
+
+
+
+
+ CÉZANNE
+
+ [Illustration]
+
+
+
+
+ CÉZANNE
+
+ NOUVELLE ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ LES ÉDITIONS BERNHEIM-JEUNE
+ 83, FAUBOURG SAINT-HONORÉ
+ 1926
+
+
+
+
+ _A LOUIS VAUXCELLES_
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+CE QUE JE SAIS OU J’AI VU
+DE SA VIE
+
+
+
+
+I
+
+LA JEUNESSE
+
+
+Au pied du mont Victoire, dans une plaine semée d’un blé qui, dit-on,
+donne le meilleur pain du monde, parmi des coteaux plantés de pins et
+d’oliviers, dans cette morte ville d’Aix, qui ne garde de son ancienne
+splendeur qu’une morgue mélancolique, en un de ces pâles mois où le
+froid ensoleillé de Provence sent déjà poindre les fleurs aux branches
+des amandiers, Paul Cézanne vit le jour--exactement le 19 janvier 1839.
+Lui aussi, enfant de vieille souche, dans l’hiver de son art devait
+apporter les premiers frissons d’un printemps.
+
+Le pays, qu’eût adoré Poussin, avec ses groupes d’arbres, la ligne
+intelligente de ses collines, ses horizons tout émus d’air marin, est,
+quand les yeux le parcourent d’ensemble, une terre classique. L’Olympe
+de Trets le garde. La chaîne de l’Etoile, qu’on aperçoit des fenêtres du
+Jas où travaillait Cézanne, découpe un profil de montagnes antiques. La
+vallée de l’Arc, toute frissonnante de peupliers et de saules, par mille
+détours descend nonchalamment, coupée de routes blanches, à travers
+l’émeraude des vignes, les grands carrés jaunes de blés, les vergers
+poussiéreux d’amandiers, vers les étangs et les salins de Berre, par
+delà les labours roses et les rampes de Roquefavour. Un cyprès
+solitaire, un figuier près d’un puits, un brusque et dru laurier, çà et
+là, l’ennoblissent d’une pensée ou d’un sourire austère. Un ravissement
+virgilien, une mansuétude bleue partout l’apaisent et le fortifient.
+
+Mais au nord de la ville le sol devient sauvage, comme tumultueux, la
+gorge des Infernets ouvre, au-dessus du Tholonet, son chaos de roches
+géantes, les plateaux de Vauvenargues prolongent la désolation de leurs
+buissonneuses pierrailles, l’horizon se fait âpre, et l’angoisse ne se
+dissipe que lorsque, au détour d’une sente, tout d’un bloc apparaît et
+rayonne le mont Victoire comme un autel d’azur.
+
+C’est au pied de cet autel, dans les champs de Pourrières, _campi
+putridi_, que se joua jadis, entre les hordes des Barbares et les
+légions de Marius, le sort de la civilisation. Aujourd’hui encore, dans
+cette campagne engraissée des cadavres de l’immense rencontre, la
+charrue heurte sous les herbes des tronçons de glaives, des débris de
+squelettes et d’armes, des médailles rouillées. Cézanne aimait à le
+rappeler.
+
+Je le revois, au Louvre, en arrêt devant la _Bataille des Cimbres et des
+Teutons_, évoquant, sous les tons maussades de la toile enfiévrée de
+Decamps, cette ruée de peuples peut-être, peut-être en sa nostalgie
+d’Aix l’entonnoir rugueux, les pentes tragiques des Infernets où Decamps
+établit sa mêlée, ou encore, plus probablement, juxtaposant aux valeurs
+du vieux peintre sa vision et ses soucis à lui, ce tourment de rendre,
+avec son métier direct et précis, ce grand frisson du passé qui le
+secouait. C’est ce que Zola appelait son romantisme, Zola, qui eut une
+si forte influence sur toute la jeunesse et la carrière de Cézanne, mais
+que l’histoire n’émut jamais.
+
+Je le revois, dans la salle des Etats, se retournant brusquement vers
+moi avec son visage de narquois enthousiasme.
+
+«--Hein! le bougre, comme il a peint ça sombre et chaud... Vous savez ce
+qu’il a dit, Decamps, en arrivant sur notre colline des Pauvres, devant
+tout ça?... «Qu’est-ce que je suis allé fiche en Orient?...» Oui. Je
+tiens le propos d’Emperaire... N’empêche que ça chante bien, chez nous,
+d’un dramatique autrement clair!... La poussière ensoleillée, la sueur
+des chevaux, l’odeur du sang, toute votre littérature, nous peintres,
+nous devons l’enfoncer dans nos tons... Qu’on ne me dise plus que ce
+n’est pas possible. Tenez, regardez...» Et il m’entraîna devant
+l’_Entrée des Croisés à Constantinople_.
+
+Ce goût des vibrantes évocations, qu’il mit toujours une sorte de
+sainteté à étouffer en lui par horreur de l’à peu près et soumission
+parfaite de son art à la totale vérité, il le tenait sans doute de sa
+race.
+
+Aix, lorsqu’il naquit, s’endormait de son sommeil déchu d’antique
+capitale de la Provence et rêvassait du roi René. Les vieux hôtels des
+parlementaires bordaient encore le Cours, aux fontaines moussues, planté
+d’ormeaux, sans que les vitres d’une seule boutique, sur l’allée des
+Nobles, vinssent souiller l’ombre des hauts balcons, les cariatides du
+grand siècle, les grilles ventrues, les clédats à fleurs de lys. Toute
+la cité, dans sa ceinture de couvents, entre ses vieux remparts encore
+debout, sous ses mille jardins, ses façades dorées que Puget dessina,
+ses plafonds décorés par Mignard, ses portes, où Torro tordit
+d’opulentes guirlandes, entre ses meubles d’Italie et ses tapisseries
+des Flandres, dans ses rues somnolentes, embaumées, à la Fête-Dieu, par
+les jonchées triomphales devant les processions, brusquement éveillées,
+au carnaval, par la fantaisie burlesque, la gaieté des danses et des
+cavalcades, toute la bonne ville, autour de son palais de justice, dans
+son peu de vie cléricale et universitaire, égayée le jeudi par les cris
+du marché, rabâchait ses souvenirs d’aïeule,--dans l’ignorant dédain de
+toute idée nouvelle, sans souci de cette autre Révolution, qui grondait
+là-bas, du côté de Paris.
+
+A peine dans quelques salons parlait-on de ce petit Thiers qui avait
+fait son droit à la Faculté, qu’on se souvenait d’avoir vu passer sur le
+cours, discutaillant et pauvre, et de ce Félicien David qui chantait à
+la maîtrise, devenu saint-simonien et qu’on reçut à coups de pierres,
+lorsqu’avant de s’enfuir au désert il voulut revoir la boulangerie de
+son père. Cézanne, sur ses vieux jours, quand il vint au milieu des
+siens réfugier sa grande âme obsédée, connut la même incompréhension et
+les mêmes mépris. Farouche, le carnier au dos, le chapeau sur les yeux,
+rasant les murs, il finit, devant l’insulte appuyée des regards, par
+éviter le cours Mirabeau où demeurait sa mère pourtant, ces classiques
+façades qu’il aimait et qui lui rappelaient son enfance et son père, ce
+père qu’il a tant vénéré.
+
+J’ai connu la mère de Cézanne, mais je ne sais de son père que le culte
+reconnaissant qu’il lui avait voué. Il tenait de ce vieil Aixois
+pratique et goguenard ce fond d’ironie qui échappa à la plupart de ceux
+qui l’approchèrent, mais qui donnait à certains de ses mots mâchonnés
+sous la moustache, à ses clins d’yeux aigus sous une brume tendre, une
+si particulière saveur. La bonhomie provençale du père tempéra souvent
+le lyrisme emporté du fils. Il en a peint dans une plénitude fervente un
+portrait magnifique qui trôna longtemps dans la vaste pièce à peu près
+démeublée, entre les quatre Saisons signées Ingres, au-dessus du divan,
+au fond du salon du Jas de Bouffan.
+
+«--Le papa!» me dit-il brusquement, avec une tendresse bougonne,
+lorsqu’il me poussa pour la première fois devant l’émouvante effigie.
+
+Entre les quatre allégories, le brave homme en casquette, dans une pose
+familière, était assis, lisant son journal. Son visage empourpré, sa
+chair tendue, ses fortes épaules disaient, malgré l’âge, l’être robuste
+et l’âme saine que le fils avait contemplés. Il l’avait peint, en pleine
+pâte, large, solide, comme s’il eût voulu, dans les couleurs, mieux
+maçonner son hymne filial. Il l’avait établi, d’une exactitude brutale,
+comme s’il eût craint, en cette œuvre de tendre piété, de trahir son
+autre religion, sa passion de l’art, dans la peur que sa main
+tremblante se fût confusément contentée du sentiment que la moindre
+émotion satisfait. Tout d’une masse ainsi, l’échine un peu ployée, mais
+la face épaisse et subtile, baignée d’autorité madrée, penché sur son
+journal, où enfonçaient ses mains terriennes, le vieux banquier, quand
+les fenêtres étaient ouvertes, riait au cœur de son domaine,--et l’ombre
+des marronniers, l’odeur des troupeaux et des blés, le murmure des
+bassins, la caresse des branches venaient, autour d’un repos bien gagné,
+lui apporter l’hommage de ses champs.
+
+Cette vaste propriété, en effet, ces hectares de prairies et de blés,
+ces hautes allées, ces pièces d’eau gardées par de bons lions moussus,
+la familière majesté de ces pleines façades, ornées de médaillons,
+noblement éclairées de larges fenêtres dans le goût du <small>XVIII</small>ᵉ siècle,
+cette toiture à la génoise, et ces fermes là-bas sous les mûriers, toute
+cette richesse rustique que le fils a peinte si souvent, le père l’avait
+gagnée à la sueur de son intelligence, la devait à sa roublardise
+honnête, à son sens romain de la famille et du négoce. Chapelier
+d’abord, il avait loué, puis acheté ce Jas de Bouffan, pour le
+sous-louer, les jours de marché, aux campagnards qui amenaient leurs
+troupeaux de moutons et de bœufs à la ville. Puis, quand la vente des
+bestiaux chômait, il prêta à la petite semaine, donnait un coup d’épaule
+à l’un, un bon conseil à l’autre. Lentement, mais sûrement, son champ
+d’affaires s’étendit. Probe, débrouillard, il gagna la confiance de son
+quartier, puis de la région. Un beau jour il s’établit banquier.
+
+Paul Cézanne suivait alors les leçons du petit pensionnat Saint-Joseph.
+Il n’alla que plus tard au collège Bourbon, le lycée actuel. Mais déjà
+sa saine joie était de fuir les rues endormies de la ville et, au grand
+effroi de sa mère, de se glisser entre les maquignons, parmi les paysans
+et les bœufs, de plonger sa petite main dans la toison laineuse des
+brebis, de se rouler sur la paille des litières et de l’aire,--de suivre
+entre deux blouses bleues, devant une bouteille de vin de Palette
+quelque partie de cartes où, parmi les jurons et les rires, s’écroulait
+avec les gros sous tout le travail, le gain d’une semaine[1].
+
+Toute sa vie, il garda la hantise de ces jours heureux, de ces robustes
+échappées en plein peuple et en pleine nature. Constamment il revint à
+l’étude des paysans, des rustres à foulard rouge, au bleu massif des
+blouses, à l’éclat gouailleur du vin noir dans les verres. Le vin, le
+pain, dans ses natures mortes, s’endimanchent souvent, sur la nappe
+biblique, de ces reflets d’églogue. Les sujets bucoliques le
+passionnaient. Sur ses albums, vingt fois, je le vis copier le faucheur,
+le semeur de Millet.
+
+Un des projets qui le possédèrent le plus longtemps et qu’il réalisa,
+après tant d’ébauches et d’études multipliées, ce fut, dans une ferme du
+Jas, sous le manteau de la cheminée commune, d’asseoir autour d’une
+bouteille, sur des chaises campagnardes, quelques frustes joueurs de
+cartes qu’une fillette--était-ce sa jeunesse en robe claire?--servait et
+contemplait. C’est une de ses plus belles toiles, celle où il a serré de
+plus près cette «formule» qui le fuyait[2]. Toute l’humble gloire du
+Jas, toute l’âme virgilienne du peintre y dialoguent à jamais.
+
+Lorsque, d’accord avec ses sœurs, il dut, par arrangement de famille,
+laisser vendre ce Jas, vers la fin de sa vie, je me souviens de ses
+hésitations, de ses luttes et de son désespoir. Je me souviens surtout
+de sa pathétique arrivée, un soir, de sa face muette, de ce sanglot qui
+l’étranglait et de ces brusques larmes qui le soulageaient, ce
+crépuscule où, sans l’avertir, tandis qu’il peignait, on avait
+niaisement brûlé les anciens meubles, conservés comme des reliques, de
+la chambre paternelle.
+
+«--Je voulais les emporter, vous comprenez... Ils n’ont pas osé les
+vendre, ils étaient ennuyés... Des nids à poussière, de pauvres
+choses!... Alors, ils les ont brûlés, sur l’aire... Sur l’aire!...»
+
+Ses yeux malgré lui repeignaient le tableau.
+
+«--Et moi, qui les conservais comme la prunelle de mes yeux... Ce
+fauteuil où papa faisait la sieste... Cette table, toujours la même
+depuis sa jeunesse, où il a aligné tous ses chiffres... Ah! il a eu
+l’œil, celui-là, de me gagner des rentes... Qu’est-ce que je serais
+devenu, dites, sans ça?... Vous voyez ce qu’on fait de moi... Oui, oui,
+comme je le dis à Henri, votre père, quand on a un fils artiste, il faut
+lui gagner des rentes. Il faut aimer son père... Ah! jamais je n’aimerai
+assez la mémoire du mien... Je ne le lui ai pas assez montré... Et voilà
+qu’on me brûle tout ce qui me restait de lui...
+
+--Ses portraits? Son portrait du moins demeure.
+
+--Ah! oui... son portrait...»
+
+Et il eut ce geste de suprême indifférence qui l’ennoblissait d’une
+humilité magnifique, dès qu’on parlait d’une de ses toiles devant lui.
+
+Ce soir-là, il ne voulut pas nous quitter, il dîna à la maison, puis,
+toute la soirée, nous errâmes dans les rues muettes de son enfance. Sa
+jeunesse lui remontait au cœur...
+
+«--Comme tout ça a changé», me disait-il.
+
+Mais sa mémoire, qui était prodigieuse, peuplait l’ombre de mille
+souvenirs, êtres et choses évoqués au hasard d’une rencontre, d’un coin
+de façade, d’une enseigne, d’un passant.
+
+ «_Objets inanimés, avez-vous donc une âme_
+ _Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?_»
+
+murmurait-il.
+
+Mais sa grande émotion fut devant le lycée.
+
+«--Les salauds... Ce qu’ils ont fait pourtant de notre vieux collège...
+Ah! nous vivons sous la coupe des agents-voyers. C’est le règne des
+ingénieurs, la république des lignes plates... Est-ce qu’il y a une
+seule ligne droite dans la nature, dites? Ils mettent tout, tout au
+cordeau, la ville comme la campagne... Où est Aix, mon vieil Aix de Zola
+et de Baille, les bonnes rues du vieux faubourg, l’herbe entre les
+pavés, les lampes à pétrole... Oui, l’éclairage au pétrole, _li fanau_,
+au lieu de votre électricité crue qui viole le mystère, alors que nos
+anciennes lampes le doraient, le cuisaient, l’habitaient, à la
+Rembrandt... Nous donnions des sérénades aux filles du quartier...
+Ecoutez un peu, je jouais du piston, Zola, lui, plus distingué, de la
+clarinette... Quelle cacophonie!... Mais les acacias pleuraient
+par-dessus les murailles, la lune bleuissait le portail de Saint-Jean,
+et nous avions quinze ans... Nous croyions manger le monde à cette
+époque!... Au collège, figurez-vous, Zola et moi passions pour des
+phénomènes. Je torchais cent vers latins en un tour de main... pour deux
+sous... J’étais commerçant, bigre! quand j’étais jeune... Zola, lui, ne
+foutait rien... Il rêvassait... un sauvage têtu... Un souffreteux
+pensif!... vous savez, de ceux que les gamins détestent... Pour un rien,
+on le fichait en quarantaine... Et même notre amitié vient de là...
+d’une tripotée que toute la cour, grands et petits, m’administra, parce
+que, moi, je passais outre, je transgressais la défense, je ne pouvais
+m’empêcher de lui parler quand même... Un chic type... Le lendemain, il
+m’apporta un gros panier de pommes. Tiens, les
+
+[Illustration: LES JOUEURS DE CARTES]
+
+pommes de Cézanne!...» fit-il en clignant d’un œil gouailleur, «elles
+viennent de loin... Mais ce sale lycée, lui, n’a rien gardé de cette
+époque.»
+
+En ce temps-là, en effet, au lieu des mornes bâtisses qui composent le
+lycée actuel, au milieu des vergers le collège provincial adossait ses
+jardins et son lierre aux vieux remparts du tour de ville, le long de la
+cheminée du roi René. Des ormes, des pins séculaires,--ces grands pins
+aux branches tordues que Cézanne devait plus tard balancer au premier
+plan de ses paysages,--au lieu des platanes administratifs, ombrageaient
+les cours. Les salles voûtées, les classes un peu lézardées ouvraient
+sur des pelouses et des massifs de buis, s’emplissaient, au printemps,
+d’un murmure ensoleillé, d’un bourdonnement continu de guêpes et de
+feuilles, de pépiements d’oiseaux. Dans ses roseaux où flûtaient les
+grenouilles, la nuit, la tapageuse piscine était fameuse sous l’ombre
+verte de ses chênes moussus, mais, des fenêtres du dortoir, on pouvait
+contempler, sous la lune, le paysage délicat, les tendres prairies qui
+dévalaient vers les saules de l’Arc. La maison était paternelle...
+C’était un bon couvent transformé en école. Et même, la chapelle était,
+dit-on, du vieux Puget. C’est là qu’au sortir du pensionnat
+Saint-Joseph, jugé insuffisant pour le fils d’un banquier entrant dans
+sa treizième année, le chapelier enrichi, le propriétaire du Jas de
+Bouffan envoya son héritier.
+
+Cézanne, d’après ceux de ses camarades d’alors que j’ai pu interroger,
+fut un élève excellent, timide, rêveur, un peu farouche, qui mordait
+admirablement aux classiques, un «écorché», me dit l’un, et qui,
+souligne un autre, «promettait pour le dessin bien plus qu’il n’a tenu».
+Il faisait aussi des vers français, inspirés plutôt de Musset, et quant
+aux vers latins, on n’avait qu’à lui soumettre un sujet, sa plume
+galopait sur le papier, une heure durant, sans s’arrêter. Sa mémoire
+était inouïe.
+
+Jusqu’à la fin, il a gardé cette merveilleuse mémoire, mémoire de l’œil
+et de l’oreille, de l’esprit comme du cœur. Je me souviens de ma
+stupeur, lorsque, retrouvant mon père, qu’il n’avait plus revu depuis
+trente ans, il lui rappela le coin de rue où il l’avait quitté, les mots
+insignifiants qu’ils avaient alors échangés, la bonne femme en caraco
+gris qui les regardait d’une fenêtre où caquetait un perroquet, et le
+bariolage d’un rideau qui se détachait sur un mur derrière elle.
+
+Dans ses vieux jours, perclus de travail, travaillé de douleurs,
+harassé, il ne lisait presque plus. Que de fois pourtant, devant quelque
+horizon, à la campagne ou à Paris, devant une étude en train, à
+l’atelier, rythmant les syllabes de son pinceau levé, lui ai-je entendu
+réciter des vingtaines de vers de Baudelaire[3] ou de Virgile, de
+Lucrèce ou de Boileau. En parcourant le Louvre, il savait, à une année
+près, la provenance des toiles, et dans quelle église, quelle galerie,
+on pourrait trouver leurs répliques. Il connaissait admirablement les
+musées d’Europe. Comment? Lui, qui ne les avait jamais visités, n’ayant
+presque pas voyagé? C’est, je crois, qu’il lui suffisait de lire, de
+voir une chose une fois, pour s’en souvenir à jamais. Il regardait, il
+lisait très lentement, presque douloureusement; mais la date, le morceau
+du monde qu’il arrachait à la terre ou au livre, il les emportait,
+gravés, enfouis en lui, sans que rien désormais les en pût déraciner.
+
+Sa mémoire, ses sensibilités farouches, voilà ce qui, dès le collège,
+frappait ses camarades. Cézanne était un enfant frémissant[4]. Il
+souffrait déjà, en son naissant génie, de ce sens dramatique, cette
+sorte d’hallucination passionnée qui lui faisait, malgré lui, douer tous
+ceux qui l’approchaient d’une vie intérieure pareille à la sienne, et
+qui torturait son imagination à chercher les motifs que pouvaient bien
+avoir les êtres à dissimuler, pensait-il, leur enthousiasme ou leur
+frénésie. Il se croyait alors au milieu des autres un naïf. Il leur
+prêtait, pour attenter à son bien, à son art, des sournoiseries
+tragiques. «On veut me mettre le grappin dessus,» criait-il... Il avait
+des colères subites, de brusques fuites. Il fallait, par exemple,
+prendre garde de l’effleurer, même d’un doigt distrait: il se cabrait
+tout de suite. Quelqu’un qui, devant moi, lui frappa, un jour,
+familièrement sur l’épaule reçut une telle poussée que le téméraire en
+perdit l’équilibre. Une misanthropie, trop souvent justifiée, et dont il
+étouffait et rougissait parfois jusqu’au malaise, mêlait une âpreté à
+cette sorte de native pudeur qui défend les âmes d’exception de
+l’approche des sots.
+
+Dans la _Correspondance_ d’Emile Zola, on peut, quand on a connu
+Cézanne, suivre, dans les lettres de jeunesse à Baille, l’histoire d’une
+de ces soudaines attaques de méfiance, une brouille sans cause entre
+Baille et lui, que Zola finit par arranger. «Tu sais bien qu’avec mon
+caractère comme ça, avoue Cézanne, je ne sais trop ce que je fais, et,
+donc, si j’ai envers lui quelques torts, eh bien! qu’il me les
+pardonne...» C’est bien là tout ce cœur farouche, mais gonflé de
+tendresse, cette sensibilité d’«écorché», mais affamé de justice.
+
+Cette amitié entre Zola, Baille et lui fut la grande ivresse,
+l’émerveillement de son adolescence. Zola, dans les premiers chapitres
+de l’_Œuvre_, a essayé de nous en donner le frisson[5]. Il nous les
+montre dès quatorze ans, isolés, enthousiastes, ravagés d’une fièvre de
+littérature et d’art:
+
+«Ils écoutaient en lui [Musset] battre leur propre cœur, un monde
+s’ouvrait plus humain, qui les conquérait par la pitié, par l’éternel
+cri de misère qu’ils devaient désormais entendre monter de toutes
+choses. Du reste, ils étaient peu difficiles, ils montraient une belle
+gloutonnerie de jeunesse, un furieux appétit de lecture, où
+s’engouffraient l’excellent et le pire, si avides d’admirer, que souvent
+des œuvres exécrables les jetaient dans l’exaltation des purs
+chefs-d’œuvre.»
+
+Le goût de Cézanne, je crois, dès cette époque, était plus pur. Virgile,
+Alfred de Vigny, les grands méditatifs, le retenaient déjà. Il avait
+pris Hercule comme sujet d’un poëme. C’était lui, «le vieux», qui
+dirigeait la bande.
+
+«Toi qui as guidé mes pas chancelants sur le Parnasse...», lui écrit
+plus tard Zola. Celui-ci, d’après ses lettres, affectait d’ignorer
+Virgile et le latin. C’étaient les passionnés, Michelet, George Sand,
+qui le secouaient «de frissons d’enthousiasme», _Jacques_, qu’il ne
+pouvait feuilleter sans pleurer. Tout ceci a son importance.
+
+Si par sa mère qui avait, m’a-t-on dit, des origines créoles, Cézanne
+hérita d’une imagination toute enflammée et chaotique, de son père et de
+la famille des siens, venus d’Italie en France au dix-huitième siècle,
+il reçut ce sens rassis, ces fortes prédispositions latines qui, dès son
+adolescence, le tournaient déjà vers cet art d’expression réaliste et
+classique qu’il mit toute sa vie à conquérir. Zola, qui devait
+amicalement lui reprocher cette exaltation, cette gangrène romantique
+dont plus tard fut tant déchirée sa sensibilité tourmentée, peut, je
+crois, en très grande partie, durant ces jours de leur jeunesse ardente,
+en être rendu responsable. Mais, don plus précieux que tout, il apporta
+par compensation à «son frère» Cézanne la croyance en lui, la foi en
+son génie et en son art; il fit boire à cette âme naturellement
+hésitante ce vin puissant, ce cordial que rien ne remplace,
+l’enthousiasme vrai dans l’amitié sincère. Jusqu’à son dernier soir
+Cézanne qui, ainsi que tous les grands, considéra toujours l’amitié
+comme la plus haute vertu, se souvint avec attendrissement de celle que
+Zola et lui s’étaient vouée dans les cours du collège et sur les routes
+d’Aix.
+
+Quelle vie naïvement héroïque était alors la leur! Ils se préparaient
+passionnément, innocemment, aux hauts destins vers lesquels ils se
+sentaient appelés. Ils méprisaient les cafés, avaient les rues en haine,
+professaient l’horreur de l’argent et de tous préjugés. Ils fuyaient les
+cités, «déclamant des vers sous des pluies battantes, sans vouloir
+d’abri, nous raconte Zola. Ils projetaient de camper au bord de la
+Viorne [l’Arc], d’y vivre en sauvages, dans la joie d’une baignade
+continuelle, avec cinq ou six livres, pas plus, qui auraient suffi à
+leurs besoins. La femme elle-même était bannie, ils avaient des
+timidités, des maladresses, qu’ils érigeaient en une austérité de gamins
+supérieurs.»
+
+On les appelait les trois inséparables. Baptistin Baille, qui devint
+plus tard professeur à l’Ecole polytechnique, était plus réservé,
+représentait dans le trio l’esprit pondéré, le bon sens volontaire, le
+parti plus pratique des mathématiques. C’est lui qui, indirectement
+peut-être, donna à Zola ce goût un peu court de la philosophie
+naturelle, ce culte laborieux de la science qui orienta son génie,
+immense mais confus et naïf, vers une littérature d’expression plus
+exacte et, le détachant du romantisme, où il penchait, le tourna vers ce
+qu’il devait appeler «le roman expérimental».
+
+Baille eut-il aussi quelque influence sur Cézanne? J’en doute. Je me
+suis même demandé si cette haine intransigeante des ingénieurs et de «la
+ligne droite» que le vieux maître manifestait à tout bout de champ ne
+lui venait pas, à lui, d’esprit si tenace, de quelques lointaines et
+terribles discussions brusquement surgies, dans sa trop fidèle mémoire,
+au détour d’une route, à l’odeur d’un buisson.
+
+Car tous ces chemins d’Aix, où il s’enfonçait, haut vieillard, la boîte
+à couleurs toujours à l’épaule, toute cette campagne que dans son âge
+mûr il magnifiait sur ses toiles d’une humilité si glorieuse,
+adolescent, le havre-sac au dos, il les avait parcourus, battus en tous
+sens avec ses deux inséparables. Avec Zola surtout. Ils partaient le
+jeudi, lui, un album déjà, son ami, quelque bouquin dans le carnier. Ils
+s’exaltaient de lumière, de poëmes et de grand air. La plaine et les
+collines, la rivière et le mont, Hugo, Lamartine, Musset, les roches
+rouges, les horizons pierreux, dans le frissonnement bleuté des coteaux
+et des arbres, toute la santé de la terre, toute l’humanité des vers,
+sur la route craquante où brûlaient leurs souliers, par les midis trop
+roses au fond de champs torpides comme par les crépuscules où
+s’allongeaient les ombres virgiliennes, la nature et la vie leur
+entraient dans l’âme, les pétrissaient d’émoi et de soleil, au rythme
+fraternel des syllabes, à l’amitié du jour façonnaient leur imagination,
+cadençaient leur destin.
+
+Parfois, dans la débauche des vacances, ils partaient pour plusieurs
+journées, faisaient un vrai voyage, «parcouraient le pays tout entier».
+De frustes provisions, mêlées à l’album et aux livres, dans le carnier
+qui leur battait les reins, dont la courroie sciait délicieusement les
+flancs, ils couchaient, la nuit, sur quelque aire, dans l’odeur étoilée
+des blés, soupaient, le soir, dans quelque bastidon en ruines, sur un
+lit de genêts et de thym où ils s’endormaient à la dernière bouchée, la
+tête bourdonnante de paysages et de vers.
+
+Partout, bleue le matin comme une prière de vierge, flamboyante à midi,
+rose au couchant des ivresses cuvées du jour, sous son chapeau de
+nuages ou sa couronne de soleil, étageant sur ses pentes les nappes d’un
+autel encensé par le soir ou dressant au levant les chevaux de pierre de
+son bas-relief assyrien, partout, à l’horizon de toutes les plaines,
+dans la fuite de tous les chemins, Sainte-Victoire dominait, de coteaux
+en coteaux, entrait dans les yeux d’enfant de Cézanne. Sainte-Victoire,
+et le barrage du Tholonet, et les collines de Saint-Marc, et tous ces
+«motifs», qu’il devait adorer jusqu’à y mourir, les rampes rouges, les
+balcons de rochers qui surplombent les carrières des Pauvres, les frises
+tendres du Pilon du Roi à travers les roseaux de Gardanne, les pinèdes
+de Luynes, les bastides de Puyricard, le château de Galice, toutes ces
+aires, tous ces clos, tous ces champs du Jas de Bouffan où, par delà les
+nobles marronniers de l’allée centenaire, s’écaillait la terre,
+rayonnaient pâlement les moissons.
+
+Blancs de poussière, les trois buissonniers dégringolaient les rues
+brûlées des villages, buvaient avec les paysans de Palette un verre de
+vin cuit, pesaient au cabestan du moulin d’huile des Pinchinats,
+triaient les amandes dans les mas de Venelles, poussaient parfois
+jusqu’à Berre, Saint-Chamas ou Martigues, pour voir les pêcheurs retirer
+leurs filets de l’étang. Ils étaient fous de soleil et de sèves,
+inconsciemment peuplés de beaux gestes rustiques. Le sain travail des
+hommes entrait en eux avec l’air bleu des champs. Leur âme n’avait que
+des simplicités de pain blanc et d’eau pure. Comme les bergers de la
+Crèche, ils ne buvaient la nature que dans des coupes de buis.
+
+Mais leur suprême joie, leur lyrisme dernier, leur orgie presque
+religieuse, c’était les baignades dans l’Arc, les lectures mouillées,
+les discussions en caleçon sous les saules. La rivière était à eux. Dès
+la fin du printemps, ils s’en emparaient, en faisaient leur domaine, y
+pataugeaient, s’y ébrouaient, les jours de liberté, de l’aube au
+crépuscule, fouillant les herbes, suivant la vie poissonneuse de l’eau,
+les jeux miroitants des reflets et des ombres, découvrant dans le monde
+éphémère des insectes et des gouttes le drame universel de l’infiniment
+grand sous le fuyant petit. Souvent pour une épithète, une nuance de
+soleil ou d’idée, quelque affirmation paradoxale, ils s’empoignaient aux
+cheveux, roulaient sur le sable et avec de longs rires se relevaient en
+s’embrassant. Comme des bohémiens, ils cuisaient leurs côtelettes sur
+des sarments brasillants, ils mettaient la bouteille à fraîchir dans la
+source. Ils campaient. Ils vivaient. Jamais cerveaux d’artistes fiévreux
+n’eurent éclosion plus naturelle. Leurs imaginations trempaient en
+pleine vérité. Toute leur vie, ils devaient en garder, même aux pires
+moments, l’élan païen ou l’angoisse sacrée. Comme on comprend ce mot dit
+plus tard par Cézanne à un ami: «Peindre d’après nature, ce n’est pas
+copier l’objectif, c’est réaliser des sensations.»
+
+De sensations, ces journées de plein air en avaient, pour toute leur
+existence, gorgé les deux amis. Ils en étaient saturés au point que le
+pays avait passé en eux. D’après nature! Cézanne jamais ne devait
+pouvoir bien peindre autrement. Déjà il crayonnait, s’essayait à
+l’aquarelle. Son père lui avait donné sa première boîte à couleurs
+trouvée dans un lot de vieilles ferrailles. Et le futur compagnon des
+impressionnistes, celui qui devait être un moment le plus farouche des
+coloristes, s’appliquait alors à fixer en une teinte délicate un profil
+de coteau, une coulée de rivière, un frisson d’arbre ou de nuage sur le
+ciel. J’ai vu, chez son beau-frère, une de ces premières toiles, un
+petit âne, d’un dessin naïf, d’une gaucherie adorable, tendre et gris,
+mais autour de qui flotte on ne sait quel vague panthéisme, souffle
+déjà, balbutie un lyrisme étonné.
+
+Il allait au musée. L’exemple de Granet, un pauvre maçon d’Aix,
+recueilli et poussé par Ingres, l’enflammait. Il en admirait les
+quelques toiles qu’il pouvait voir, d’une honnêteté appliquée, d’une
+conviction, d’une bonhomie toute populaire sous leur tension académique,
+les études plus directes que Granet avait rapportées de Rome. Il y a
+dans certains de ces tableautins comme un pressentiment de Corot.
+Cézanne me le fit un jour remarquer. Il trouvait même que, dans le
+vivant portrait, gloire du musée d’Aix, qu’Ingres a peint de son élève,
+et où Granet, les yeux impérieux, se détache si magnifiquement, avec ses
+dures mèches de marbre noir, sur un ciel d’orage qui menace Rome, il
+trouvait que dans les fonds--un pin, une haute façade--Ingres, en grand
+psychologue, s’assimilant et portant à la perfection la manière
+tâtonnante du peintre qu’il était en train d’immortaliser avait d’un
+bond atteint, pour une fois, Corot.
+
+«--L’amitié, concluait-il, a de ces récompenses... Et ce Corot, lui,
+quel portrait il a peint de Daumier! Tout le cœur des deux peintres y
+respire... Tandis qu’Ingres, oui, malgré lui, a flatté, voyez,
+transfiguré son modèle... Comparez-le à ses autres portraits, ses
+croûtes qui lui ressemblent.»
+
+Cézanne, lui, fit-il un portrait de son ami? Il en commença un, dans ses
+premières années de Paris, mais trop tôt; il s’y acharna, le gratta, le
+recommença, puis finit par le crever. Plus il aimait, plus il était
+bourré de scrupules, plus son métier hésitait devant son cœur. Puis, à
+cette époque, il se cherchait encore... Il se chercha toute sa vie.
+
+Un autre portrait qu’il contemplait souvent, au musée d’Aix, et qui dut
+l’impressionner dans sa jeunesse, c’était celui, tout pensif, du vieux
+Puget désabusé, qui s’est peint lui-même, regardant tristement ses
+rêves, sa palette à la main.
+
+«--Hein! faisait Cézanne, nous sommes loin du «mélancolique empereur»,
+mais regardez ce vert dans les tons de la joue... Rubens, hein?... Comme
+il y a tout Delacroix dans son aquarelle du Centaure, à Marseille, cette
+_Education d’Achille_ que je préfère à ses marbres, oui!... avec son
+couple dans le repli des terres, son emportement, l’héroïsme envolé de
+l’enfant, les tragiques teintes, la violence de mistral qui bouscule et
+tonifie les tons... oui, oui. Je le dis souvent, il y a du mistral dans
+Puget.»
+
+Et à côté, il tombait en arrêt devant les _Joueurs de cartes_ attribués
+à Lenain.
+
+«--Voilà comment je voudrais peindre!...»
+
+Il me ramenait souvent devant ce tableau, où, dans un corps de garde,
+quelques soldats, un vieux qui serre sa bourse, un autre, tout jeune et
+blond, en cuirasse, dans une pose apprêtée, achèvent une partie autour
+d’une bouteille.
+
+«--Voilà comment je voudrais peindre!...»
+
+Y avait-il une ironie naïve sous ces paroles du vieux peintre devant une
+toile qui m’apparaissait médiocre, lui qui avait assis, dans sa claire
+cuisine de ferme, des joueurs de cartes aussi, mais autrement massifs,
+solides et vivants, et d’une couleur, en face de ces tons enfumés,
+autrement vive, sentie et pénétrante? Ne fallait-il y entendre qu’un
+touchant ressouvenir, un enthousiasme d’enfance pieusement prolongé et
+peut-être, joint aux jeudis du Jas, inspirateur d’un sujet analogue? Il
+y avait en Cézanne un tel mélange de foi et de goguenardise,
+d’emballement sincère et de scepticisme enjoué, qu’il serait bien
+difficile de le démêler. Ah! il était bien provençal, le vieux maître!
+Et comme il le savait...
+
+«--Ecoutez un peu, disait-il, le _Forcés pas_ de nos pères n’est que la
+traduction familière du _Rien de trop_, gravé sur le fronton de
+Delphes.»
+
+Et il souriait de lui-même alors, lui tout pétri d’élans, torturé d’une
+sorte de romantisme mystique que sa claire raison, sa lucidité latine
+d’observateur n’arrivaient pas à maîtriser. Oui, la plus frémissante
+sensibilité aux prises avec la raison la plus théorique, je serais bien
+tenté de définir ainsi le drame de sa vie. Il était bien parfois ce
+«visionnaire affolé, que le tourment du vrai jetait à l’exaltation de
+l’irréel», tel que nous l’a décrit Zola.
+
+Et ce tourment venait de loin. Dès sa jeunesse il s’en voulait,--c’est
+encore Zola qui le souligne, et j’aime à le citer, car il a été le
+témoin, sans nuances peut-être mais combien enthousiaste, sa dédicace de
+_Mon Salon_ en fait foi et l’_Œuvre_ a été écrite durant un séjour de
+Cézanne à Médan, avec Paul Alexis, il a été, dis-je, le témoin des
+débuts de Cézanne--«dès sa jeunesse, il s’en voulait de s’être intéressé
+à cette vieille rue pittoresque, furieux de la gangrène romantique qui
+repoussait quand même en lui: c’était son mal peut-être, l’idée fausse
+dont il se sentait parfois la barre en travers du crâne...»
+
+Toute sa vie ne fut qu’une lutte contre ce mal; tout son art, son
+observation austère, son réalisme pieux, sa soumission aimante n’en
+furent que les remèdes. Sa raison passionnée mettait son humble héroïsme
+à dégager une sainteté de tout, et c’était ce romantisme abhorré, mais
+tenace, qui gonflait d’une force michelangesque le torse de ses
+baigneurs comme la grasse tristesse de ses académies de femmes, qui
+allongeait, à la Greco, certaines nudités, rapetissant les têtes,
+enfiévrant d’un bleu fou, d’un vert hagard, les hanches et les cuisses,
+qui gorgeait d’une sève douloureuse ses bouquets de fleurs
+artificielles. C’était lui qui pullulait en mille sujets de ripailles,
+de noces au bord de rivières, de festins sous les arbres, tels qu’on les
+voit dans la collection Pellerin; ce fut lui qui flamba en une semaine
+d’enthousiasme, lorsque le poète Gilbert de Voisins proposa au vieux
+maître d’Aix d’illustrer, à sa fantaisie, la _Tentation de Saint
+Antoine_ de Gustave Flaubert. Deux dessins en furent commencés. Et
+c’était lui encore qui, même à la fin, lorsqu’il s’en croyait tout à
+fait guéri, lui faisait empiler, en de bleues natures mortes, ces crânes
+de squelettes verlainiens sur de riches tapis. Jadis il peignit, dans
+une toile chaude et sombre, empâtée, pathétique comme un Rembrandt, une
+tête de mort sur une serviette rugueuse, en face d’un pot au lait, et
+sortant des profondeurs d’on ne sait quelle cave de cimetière, d’on ne
+sait quel soupirail du néant.
+
+A ses derniers matins, il clarifiait cette idée de la mort en un
+entassement de boîtes osseuses où le trou des yeux mettait une pensée
+bleuâtre. Je l’entends encore, me récitant un soir, le long de l’Arc, le
+quatrain de Verlaine:
+
+_Car dans ce monde léthargique
+Toujours en proie au vieux remords
+Le seul rire encore logique
+Est celui des têtes de morts._
+
+Je l’entends, dans son atelier de la rue Boulegon, murmurer, avec une
+voix étrange d’écolier et de prêtre, «la Charogne» de Baudelaire ou me
+demander de lui lire «Un Pouacre» dans _Jadis et Naguère_.
+
+«--Allons, lisez «Un Pouacre» à votre vieux goutteux», car il avait avec
+ses intimes la coquetterie de son érudition et, comme il disait,
+«pouacre, vilain, venait de _podragum_, goutteux».
+
+Un jour, dans une haute toile, il se décida à ramasser toutes ces idées,
+ce «motif» de la tête de mort, qui le hantait, il peignit son _Jeune
+homme et la Mort_. Se détachant sur une opulente draperie à ramages,
+celle de ses natures mortes, il assit simplement un jeune homme, vêtu de
+bleu, devant une table de bois blanc et devant lui une tête de mort. On
+ne peut atteindre à un pathétique plus direct, à une réalité plus
+attendrie. Tout son romantisme est là, mais joint cette fois, réduit à
+sa véritable expression, classique. Poésie et vérité; c’est le lyrisme
+exact, la beauté des grandes œuvres... Il aimait cette toile, c’est une
+des rares dont il me parla quelquefois après qu’il l’eut quittée.
+
+Dans cet enfant de paysan,--c’était le fils du fermier qu’il avait fait
+poser,--en contemplation devant ce mystère osseux, dans cette rubiconde
+tête apâlie, toute penchée devant son ignorance, dans cet insoupçon de
+la vie dans la mort, qu’avait-il mis de sa jeunesse, des lointaines
+rêveries de sa sortie de collège? Son baccalauréat passé, son père le
+fit inscrire à la Faculté d’Aix comme étudiant en droit. Il suivit les
+cours de ci de là, mais il faisait surtout des vers, des vers «d’une
+sombre tristesse». Lorsqu’il ne mettait pas le Code en distiques, il
+griffonnait sur la fuite du temps des métaphores sentimentales, des
+suites d’images banales, mais où brusquement saillissait une expression
+crispée, un cri de douleur vrai, un raccourci populaire d’émotion. Il se
+sentait seul. Son génie le travaillait. Ses immenses lectures ne
+comblaient plus sa faim d’aimer et de savoir. Quelques amourettes
+platoniques,--une petite chapelière suivie de loin, sous les arbres des
+Minimes, puis tendrement abordée, le long des aires de Saïnt-Roch, avec
+des mots qui effrayèrent la pauvrette, tant une passion inaccoutumée,
+flambante et naïve, débordait de ce grand garçon barbu, coiffé d’un
+feutre calabrais et dont les petits yeux brûlaient,--deux ou trois
+aventures provinciales, où il se donnait tout, le replièrent, le
+confirmèrent dans son culte de l’_Amour_ de Michelet, qu’il avait dévoré
+plusieurs fois sur les conseils de Zola. Zola était à Paris, Baille
+préparait l’Ecole polytechnique au lycée de Marseille. Les vagues
+étudiants qu’il coudoyait, ses anciens camarades du collège étaient sans
+flamme, ne songeaient qu’à tripoter des cartes ou à «ingurgiter des
+bocks». Il se vit différent, solitaire, marqué du signe. Il eut peur...
+Alors elle vint.
+
+La consolatrice et la désespérante, la passion de sa vie, sa tyrannie et
+son extase, l’unique, l’inévitable, celle pour qui il était né et par
+qui il devait mourir, la Peinture vint. Il se donna à elle avec son âme
+farouche d’enfant, la virginité de ses yeux, la sève innocente, la
+puissance, l’emportement de sa foi. Il quitta tout. Il se voulut seul,
+tout entier avec elle. Son ami Baille, qui vint, à ce moment, passer
+quelques jours de vacances à Aix, le trouva sec, muet, fermé devant lui.
+Il ne comprit pas ce bonheur angoissé, cette face nouvelle de son ami,
+comme Cézanne ne comprenait plus la joie bénigne des pipes fumées en
+discutant, des causeries perdues, des heures amicales. Il fuyait tout ce
+qui eût pu le détourner de son art naissant. Il eut dans la flambée
+imaginative de la jeunesse la flambée passionnée du travail. Tout ce
+monde nouveau de couleurs et de lignes qui lui brûlaient le crâne, il
+voulut le répandre sur des toiles, des murs, du carton, du papier, au
+hasard du crayon, des pinceaux, du fusain. Et devant lui, sur les
+feuilles salies, sur les châssis brouillés, toutes ces visions si nettes
+sous ses paupières n’étaient plus qu’un informe grouillis, un gâchis
+pluvieux, sans figures ni rayons, ou, le pire, quelque image parfois
+d’une effroyable banalité. Il s’acharna. Les poings crispés, il pleura
+devant son rêve mutilé, traîné dans les couleurs boueuses. Il se crut
+impuissant. Sombre, des jours entiers, sous la pluie, dans le mistral,
+au soleil, il battit les routes, fuyant sa maîtresse,--car il l’adorait,
+cette inexorable, cette peinture, comme un amant l’être qui le torture.
+Il refit tous les chemins de son enfance, en escalada les sentiers,
+courut de nouveau le pays... Alors, devant un couchant, un écoulement de
+roches empourprées, une caresse d’arbre, un frais regard de source, une
+espèce de honte le prenait. Des espoirs lui revenaient. Il courait
+s’enfermer chez lui. Il se barricadait. Avec des doigts tremblants, un
+respect, une adoration de tout l’être, il recommençait le labeur. Sage,
+fervent, pieux, il s’appliquait. C’était une religion. Il s’était
+raisonné en venant. Il faut apprendre. Il faut. Puis, cette grande âme
+dramatique, toute secouée de sanglots, toute gauche d’extase, ne
+comprenait pas, ne pouvait pas comprendre cette hésitation de la main,
+quand tout le cerveau crée, quand les yeux voient et peindraient eux,
+semble-t-il, s’ils pouvaient, tout ce qu’ils touchent avec tant de
+certitude et d’amour. Pourquoi la matière rebelle, le métier révolté?
+«La forme ne suit pas l’idée!» criait-il. Pourquoi? Il lançait ses
+pinceaux au plafond. Il pleurait...
+
+Il essaya d’un maître. Non. D’un professeur. Un ami de son père, un
+brave homme de peintre, un nommé Gilbert, qui léchait le morceau et,
+lui, par exemple, faisait tout ce qu’il voulait de ses doigts. Il
+pouvait tout exprimer, avait une manière, des recettes pour tout. Mais
+voilà, le malheur était qu’il n’avait rien à dire. Un de ces petits
+grands hommes de sous-préfecture qui jugent sans appel de tout ce qu’ils
+ignorent, un de ceux qui, à Aix, aux «Amis des Arts» ou autour d’un
+bock, au café Raphaël, osent encore déclarer: «Delacroix?... Un verre
+d’eau sale.» Cézanne, un soir, devant moi, entendit ce propos. Je vois
+encore sa fureur rentrée, ses yeux brusquement injectés de sang et le
+geste hagard avec lequel il prit son chapeau pour sortir.
+
+Son professeur mit l’emballé à l’académie, lui fit copier des plâtres,
+l’initia progressivement à tous les secrets tripotages de sa petite
+cuisine. Tout n’alla que plus mal. Cézanne avait déjà suivi les cours de
+l’école des beaux-arts, avait même obtenu un second prix de dessin, en
+concurrence avec son camarade Villevieille, qu’il devait l’an d’après
+retrouver à Paris. Mais, pas plus que son prix, Gilbert ne lui servait
+de rien. Ce n’est pas qu’il méprisât le travail, dédaignât, comme on l’a
+sottement prétendu, l’étude et le dessin. Jusqu’à son dernier jour,
+chaque matin, comme un prêtre lit son bréviaire, il dessina, peignit,
+une heure durant, sous toutes ses faces, l’écorché de Michel-Ange, et je
+me souviens avec quel respect il évoquait souvent l’image du père Ingres
+allant au Louvre, sous son parapluie, à soixante ans passés, et disant:
+«Je vais apprendre à dessiner...»
+
+Mais les professeurs n’enseignent que ce qu’ils savent, et ils ne savent
+rien. Des trucs, des procédés, l’art n’a que faire avec ça, les vrais
+maîtres n’en ont pas. Cézanne, et c’est un des malheurs du temps, n’a
+pas eu de maître. Il s’est cherché tout seul. Il y a perdu sa vie.
+Toutes ces leçons vécues, corporatives, cette tradition qui jusqu’à
+David passa d’un atelier à l’autre depuis Sienne et Florence, depuis les
+Vénitiens, il dut la retrouver tout seul. Il s’y martyrisa.
+
+«--Et dire, me disait-il un jour, que toute cette expérience est
+vaine... Je meurs sans élèves... Je touche au but, j’ai rattrapé le
+grand courant... Personne là, pour me continuer. Ah! moi, moi, si
+j’avais eu un maître! On ne saura jamais ce que Manet doit à Couture...»
+
+Son pédagogue à lui, au lieu de l’envoyer à Paris, de le pousser au
+Louvre, et, «ignorant comme un maître d’école», de respecter au moins
+toute l’éclosion de ses dons, le retenait à Aix, et, sincèrement, le
+jugeait un peu fou. Il en causait avec le père.
+
+«--La peinture est un art d’agrément, que diable!... Votre fils a un
+joli brin de crayon, ça le délassera, car il a un bel avenir devant lui,
+s’il pioche bien son droit et dirige un jour, en bon avoué, en avocat
+qui sait, la banque du papa, hé! hé!...»
+
+Qu’est-ce qui pouvait donc l’enrager à ce point? Ils découvrirent.
+Toutes ces lettres que Paul recevait de Paris, de ce petit écrivailleur,
+pilier d’estaminet, qui gaspillait les quatre sous de sa mère avec des
+créatures, devaient être bourrées de fièvre et de mauvais conseils.
+Voilà d’où partait la contagion. Tout le mal venait de Zola. Il faut,
+dans la correspondance de celui-ci, de Cézanne et de Baille, suivre
+toute l’histoire. Elle est banale, mais d’autant plus angoissante,
+lorsqu’on sait quel destin s’y jouait.
+
+Lorsque Cézanne, étouffant dans Aix, supplia son père de l’envoyer à
+Paris, le vieux banquier fut inflexible. Il ne croyait pas à la peinture
+de son fils. Il craignait pour lui, si droit et si candide, les
+fréquentations, les rues dangereuses, les rencontres de la grande ville.
+Il voulait en faire son successeur sérieux dans sa banque prospère.
+Toutes ces idées d’art lui faisaient mal d’ailleurs, sa mère le voyait
+bien, encore qu’elle essayât de le soutenir, et finiraient par attaquer
+sa santé, nuire à son corps, comme elle minaient déjà sourdement sa
+belle intelligence. Ce fut une lutte d’autant plus pénible que le père
+et le fils s’adoraient et que chacun dans sa tendresse, le bourgeois,
+enraciné dans sa vertu, l’artiste, illuminé par son instinct, sentait la
+raison avec lui, ne pouvait pas céder. Renoncer à la peinture? Cézanne
+en serait mort. Bon comme il l’était, il aurait tant voulu effacer des
+yeux des siens ce constant souci qu’il y lisait. Les repas de famille
+devenaient lugubres. Il s’enfonçait dans la mélancolie. Son travail s’en
+ressentait. Il lâchait tout. Il en tombait malade. Paris, là-bas, lui
+apparaissait comme le salut, la certitude, la réalisation. Oui, c’était
+bien le lieu de toutes les orgies, mais ses orgies à lui n’étaient que
+de labeur, d’étude et de liberté. Il verrait le Louvre, Rembrandt,
+Titien, Rubens, cette fontaine aux nymphes de Jean Goujon qu’une lettre
+de Zola reçue le matin venait de lui décrire. Il apprendrait, autrement
+que par les collections du _Magasin Pittoresque_, comment on met le
+monde en page; car une de ses passions, le soir, sous la lampe, était de
+feuilleter les illustrés, revues d’actualité et même journaux de modes,
+pour y regarder se mouvoir des femmes sous les arbres, des passants dans
+les rues, et avec ces images de villes, de champs et de maisons, ces
+mouvements d’êtres de toutes sortes, de recréer, de composer en rêvant
+d’immenses toiles irréalisables, mais qui le mordaient de désir de la
+nuque au talon.
+
+Il s’essaya même à matérialiser certaines de ces fantaisies en
+coloriant quelques réunions de jeunes femmes élancées ou en crinoline,
+prises presque telles quelles dans les gravures de modes qu’il
+feuilletait. Plus tard, dans une toile qu’il fit de ses deux sœurs en
+promenade dans un parc, quelque chose est resté de ce _style_,--est-ce
+volontairement? mais les attitudes, la toilette des deux femmes, un
+petit drapeau dans le ciel, un vase dans les feuillages, la recherche
+ironique de naïve élégance, tout l’air du tableau sont visiblement
+inspirés par ces imaginations, ces rêveries de cette époque. Toujours
+les images l’amusèrent.
+
+Cependant, il avait tiré au sort. Son père lui avait payé un remplaçant.
+Le droit traînait. Il fallait prendre une décision. Cette situation
+tendue, pénible à tous, devait cesser. «Tu veux quand même aller à
+Paris... Tu dis que ce n’est que là qu’on travaille... Tu veux préparer
+les Beaux-Arts... La peinture ne nourrit pas son homme... Je veux que tu
+tâtes un peu de la vache enragée... Peut-être, en te serrant le ventre
+d’un cran, reviendras-tu à de meilleurs sentiments, et puis, comme ça,
+au moins, tu ne pourras pas faire de trop grosses bêtises... Va...»
+
+Il partit avec une pension de cent vingt-cinq francs par mois, sur
+laquelle il devait manger, se loger, se vêtir, s’acheter des couleurs,
+vivre, mais il débordait de force, de projets, de santé et de foi. Sa
+passion l’inondait. Zola, le Louvre l’attendaient. On était en 1861, il
+avait vingt-deux ans. Il était heureux.
+
+
+
+
+II
+
+PARIS
+
+
+Toute la vie de Cézanne ne fut qu’une alternance d’immenses élans et de
+découragements profonds, de ferveurs enthousiastes suivies d’abattements
+noirs. Chaque matin, en se levant, il partait à la conquête du monde, il
+égalait sa fièvre et sa volonté à son art; le soir, en se couchant, il
+se désespérait de vivre et se maudissait d’avoir peint. Une seule chose
+le consolait, son travail, et quand le travail «ne marchait pas» il
+souffrait le martyre. Il sombrait dans un découragement sans bornes. A
+quelqu’un qui le trouva dans cet état, un soir, et qui lui demanda à
+quoi il pensait ainsi, il répondit, modifiant un verbe du vers de Vigny:
+
+ _Seigneur, vous m’aviez fait puissant et solitaire,_
+ _Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre._
+
+Son arrivée, son existence, ses débuts à Paris furent, comme tous ses
+jours, délicieux et atroces, traversés de certitudes, assombris de
+désespoirs. Il avait le mal de la perfection, le tourment de l’absolu.
+
+Sa vie tout de suite fut très réglée, vouée tout entière au labeur. Il
+n’avait qu’une méchante chambre dans un hôtel meublé de la rue des
+Feuillantines, mais, le matin, il allait à l’académie Suisse; il
+déjeunait sommairement, il fut toujours très sobre, aimant de loin en
+loin un repas plantureux et fin, une bonne «ribote»; l’après-midi, il
+retournait dessiner, chez son camarade d’Aix, Villevieille, qui l’avait
+précédé à Paris et qui avait un atelier, ou au Louvre. Il soupait, se
+couchait de bonne heure. En dehors de Villevieille et de Zola, il ne
+voyait presque personne. Il travaillait.
+
+Il n’était jamais content de lui, ni de ce qu’il peignait. Il se
+réfugiait alors dans d’interminables soliloques théoriques, où il se
+contentait, dont on ne pouvait le tirer. Chez Suisse, on était assez
+libre. On payait sa «masse», le modèle était là, chacun ébauchait,
+barbouillait, bâtissait à son gré. Les camarades s’extasiaient ou
+pouffaient. Mais les autres n’eurent jamais grande prise sur Cézanne.
+«Il est fait, écrit à Baille Zola à cette époque, il est fait d’une
+seule pièce, raide et dur sous la main; rien ne le plie; rien ne peut en
+arracher une concession.»
+
+C’est à l’atelier Suisse qu’il connut Emperaire, un autre aixois. Un
+nain, mais une tête de cavalier magnifique, à la Van Dyck, une âme
+brûlante, des nerfs d’acier, un orgueil de fer dans un corps contrefait,
+une flamme de génie dans un foyer déjeté, un mélange de Don Quichotte et
+de Prométhée. Comme Cézanne, dont il me parla souvent et me rapporta les
+propos, il est venu mourir à Aix, très vieux, mais croyant toujours à la
+beauté du monde, à son génie, à son art; à soixante et dix ans, crevant
+de faim, mais dans son galetas se pendant encore à un trapèze, une heure
+par jour, dans une obstination enragée d’«allonger» et de vivre. Il a
+laissé de très belles sanguines, et chez un gargotier du passage Agard
+une amazone monticellesque et deux natures mortes, une surtout,
+hallucinante, tragique, du gibier, un perdreau, un canard près d’un gros
+bol de sang, et qu’aimait Cézanne au point d’aller parfois manger la
+ratatouille infâme du restaurant où elles étaient accrochées pour
+pouvoir les mieux contempler à son aise. Il aurait voulu les acheter,
+mais n’avait pas osé, me confia-t-il, le jour où, le restaurateur ayant
+fait faillite, le fonds fut vendu sans que le vieux maître en eût été
+averti.
+
+Il a peint d’Emperaire un portrait étonnant, la lourde tête du nain se
+détachant sur les fleurs rouges d’une housse à ramages, les petites
+jambes, dans le haut fauteuil, ne touchant pas le sol, soutenues par une
+chaufferette. Roulé dans sa houppelande, l’être grêle sort du bain. Tout
+décharné, caricatural, exaspéré à la fois et affaissé de vivre,
+pathétique, ses longues mains pendantes, il tend sa belle face
+douloureuse, emmanchée, semble-t-il, à quelque armature de volonté
+tragique; et au-dessus de lui comme une affiche ironique, une promesse
+amicale de gloire, Cézanne en grosses lettres d’écriteau a inscrit le
+nom: Achille Emperaire.
+
+Il en parlait souvent, il ne tarissait pas d’anecdotes sur lui, il le
+trouvait «très fort». Un jeudi, Cézanne et moi, nous le rencontrâmes au
+musée d’Aix et en parcourûmes ensemble les galeries. Rien ne fut plus
+touchant que de voir Cézanne abordant le petit bonhomme, lui prodiguant
+les attentions affectueuses, épousant tout de suite ses imaginations de
+vieillard, ses illusions de nabot illuminé, lui donnant une grande heure
+de joie à lui faire toucher, vivre comme réalisé, son rêve de maîtrise
+inconnue et de gloire qui pousse au soleil de la mort.
+
+«--Il y a du Frenhofer en lui», me souffla-t-il dans l’oreille.
+
+Emperaire était radieux.
+
+Je n’oserais l’affirmer, mais je crois que, plus âgé, plus informé aussi
+à cette époque, il eut, à l’atelier Suisse, une certaine influence, non
+sur l’art, mais sur les théories de Cézanne. En tout cas, je lui ai
+souvent entendu développer, sur les Vénitiens et Rubens notamment, des
+vues très proches parentes de celles de Cézanne et en des termes presque
+analogues. Ce qui, par contre, devait indigner Cézanne, il détestait
+Delacroix qu’il écrasait sous Tintoret, mais il avait sur l’héroïsme
+naturel des grandes nudités de Titien ou de Giorgione, sur l’aisance
+princière de Véronèse, sur le ronsardisme de Rubens, des mots qui
+sûrement ont dû ravir le vieux maître du Jas de Bouffan. Ont-ils couru
+ensemble le Louvre, en sortant de chez Suisse? Cézanne, affamé de
+peinture, voyait tout, églises, musées, salons, expositions. Il y
+traînait Zola, dont il fit ainsi l’éducation artistique et qui s’en
+souvint quelques années plus tard, en écrivant ses brochures sur Manet
+et les Salons. Il adorait aussi galoper dans Paris, se planter sur les
+ponts, descendre les Champs-Elysées, contempler la Concorde. Il lisait
+Flaubert, Taine, Stendhal, suivait les _Lundis_ de Sainte-Beuve. Il
+ignorait encore Courbet, dont le nom, la légende le hantaient, mais dont
+il n’avait pu contempler une toile, ce Courbet dont il devait dire plus
+tard: «C’est un objectif. Il a l’image toute faite dans son œil...» mais
+dont il rêvait alors comme d’un gigantesque révolutionnaire, une sorte
+d’énorme Renaissant.
+
+Les emportements, les improvisations passionnées, les éclats théoriques
+auxquels il se livrait avec le fougueux Emperaire étaient tempérés par
+l’application, l’esprit plus bourgeois, la sagesse de Villevieille.
+Celui-ci avait épousé une jeune fille charmante, «rose, potelée,
+enjouée», et le bonheur paisible de l’honnête ménage inclinait parfois
+Cézanne à rêvasser des joies du foyer. Il se plaisait dans cette
+atmosphère. Il en garda un souvenir attendri... Lorsque, quarante ans
+après, il perdit sa mère, c’est Villevieille qu’il fit appeler pour en
+avoir un dessin pris au chevet de la morte, par un de ces retours
+mystérieux où il s’efforçait de mettre d’accord sa sensibilité avec
+certains regrets, de vagues intuitions et ce qu’il appelait le point
+d’appui de la morale et des principes.
+
+Entre Emperaire, un peu exalté, un peu détraqué, romantique, et
+Villevieille qui l’apaisait, Zola mettait sa force calme, sa volonté
+continue, son robuste génie, mais Cézanne maintenant en avait un peu
+peur. Dans les milieux de peintres on disait, et non sans raison, le
+tort que la fréquentation de Proudhon portait aux récentes œuvres de
+Courbet. L’artiste ne doit pas avoir de visées sociales. Son œuvre,
+pourvu qu’elle soit d’un beau métier, fructifie d’elle-même. Les
+préoccupations du peintre, si elles sont nourries de méditation et de
+vie, paraissent toujours assez. Ce n’est pas le choix populaire des
+sujets qui enseigne le peuple, mais la vérité, l’ordre, le noble
+agencement des couleurs et des lignes qui, harmonisées, portent avec soi
+la morale et toute justice... Cézanne se méfiait en Zola du littérateur.
+Il le vit un peu moins. Il venait d’échouer à l’examen d’admission à
+l’école des Beaux-Arts. Ses accès de découragement se multiplièrent. Et
+comme à Aix il rêvait de Paris, à Paris il rêva d’Aix.
+
+Il se disait que l’air de Provence lui rendrait sa vigueur. Il voulait
+retravailler sur nature. Il lui semblait maintenant que les pins, les
+rochers bien établis, les plans si nets des collines de l’Arc, les
+terres rouges du Tholonet le soutiendraient. Il fit quelques essais dans
+les environs de Paris, avec son camarade Guillaumin il peignit dans
+l’ancien parc d’Issy-les-Moulineaux, puis à Marcoussis, mais ces fuites
+d’arbres délicates, ces rives grasses, ces sèves tendres ne convenaient
+pas à ses yeux enflammés. Il ne rêvait que de force et de violence. Le
+fantôme bleuté de la Sainte-Victoire flottait au bord de sa pensée et
+marchait avec lui à l’horizon de tous les paysages. Toujours dans ces
+tourments de la perfection qui, dès ses débuts, le déchirèrent, il
+imagina que de changer de pays, de toile, de motifs serait une aide à
+son effort. Zola l’a bien vu. «Par un phénomène constant, dit-il de
+Lantier en parlant du Cézanne de cette époque, son besoin de créer
+allait ainsi plus vite que ses doigts; il ne travaillait jamais à une
+toile sans concevoir la toile suivante. Une seule hâte lui restait, se
+débarrasser du travail en train dont il agonisait: sans doute ça ne
+vaudrait rien encore, il en était aux concessions fatales, aux
+tricheries, à tout ce qu’un artiste doit abandonner de sa conscience;
+mais ce qu’il ferait ensuite, ah! ce qu’il ferait, il le voyait superbe
+et héroïque, inattaquable, indestructible.»
+
+Et ce qu’il voyait ainsi héroïque et indestructible, c’était alors son
+pays d’Aix, un renouvellement du paysage bitumeux par un coup de clarté
+du midi, la terre et la mer, le ciel entrant dans les tableaux, avec
+leur véritable lyrisme; c’était de grands êtres nus se mouvant en pleins
+champs, frustes comme des arbres, mais humains comme un vers de Virgile;
+c’était un empâtement de couleurs soutenues par une ardente liberté de
+lignes, c’était tout son futur génie encore embourbé dans trop de
+matière peut-être, dans les crasses de la palette que le mistral
+balaierait là-bas, dans les pluies de Paris, qui lui embrumaient l’œil
+vite nettoyé, il en était sûr, par la première averse du soleil sur
+l’étang et les oliviers, passé Avignon. Il fallait qu’il partît...
+
+Zola, pour le retenir, trouva un subterfuge. Il lui demanda de faire son
+portrait. Cézanne bondit sur cette idée. Il se mit à la besogne. Tout
+marcha bien d’abord. L’ébauche était magnifique. Une fièvre
+d’enthousiasme, un élan d’amitié le soutenaient. Puis les séances
+traînèrent, s’espacèrent. Le sujet, vraiment, excédait ses forces. Il
+avait entrepris une œuvre au-dessus de ses moyens. Il s’en rendait
+compte. Travailler, travailler! Il en avait besoin. Il balbutiait à
+peine, et l’aboutissement de l’art, devait-il déclarer, c’est la figure.
+Avant d’aborder l’expression terrible à arracher des lignes d’un visage,
+il fallait, plus aisément, avoir donné vie à un geste d’arbre, à un
+regard de source, à un profil de roche. L’été, là-bas, autour des
+bastides d’Aix, sur les aires, par les champs moissonnés, brûlait dans
+toute sa magnificence, étendait son grand visage ensommeillé à l’ombre
+bleue des collines nettes... Un jour, Zola, en venant prendre la pose,
+trouva les malles faites, le chevalet vide:
+
+«--Et mon portrait?
+
+--Je l’ai crevé.»
+
+On était en septembre 1862. Il n’y avait guère plus d’un an que Cézanne
+était arrivé à Paris. Le soir, il repartait pour Aix.
+
+Il y passa un an. Après un automne de travail, la joie d’avoir retrouvé
+la campagne, les êtres et les choses de Provence, les marronniers du
+Jas, les rues tranquilles et les fontaines d’Aix, ses hésitations le
+reprirent. Les scrupules s’abattirent sur lui. Cette fois son
+découragement fut si profond, qu’il paraît, pour quelque temps, avoir
+renoncé à la peinture. Il ne se remit pas au droit, mais, dans les
+bureaux de son père, il fit un peu de banque. Fut-ce pour ne plus
+contrarier les siens, essayer de les contenter après son échec aux
+Beaux-Arts? Fut-ce une amertume dernière, un pessimisme abandonné de
+tout? Il me regarda d’un tel visage farouche, une fois que j’osais
+aborder ce sujet dans une minute d’abandon, que jamais je ne fus tenté
+d’y revenir. Blessé ainsi, on l’imagine, en pleine sève, traînant sa
+résignation, rongeant son frein sous les platanes du cours Mirabeau. Il
+n’y put tenir. Il griffonne sur le grand-livre, au chapiteau d’une
+colonne de chiffres, ces vers gouailleurs qui résument le drame et
+l’élan de sa vie d’alors:
+
+_Cézanne le banquier ne voit pas sans frémir
+Derrière son comptoir naître un peintre à venir._
+
+Pour se débarbouiller de toute cette comptabilité qui lui noircissait le
+cerveau, il nettoyait sa boîte, achetait des couleurs, fourbissait son
+chevalet de campagne. Il rôda de nouveau autour de la ville. Il déserta
+le bureau, passa ses journées, vautré dans l’herbe, sous les cyprès, au
+clos du Jas. Un matin il s’en va dans les terres. Il était repris. Ce
+fut un beau printemps d’espoirs.
+
+Au fond du salon, dans la plupart des bastides provençales, un grand
+divan circulaire s’enfonce sous une grotte d’ombre où, au gros de l’été,
+on fait, après dîner, des siestes délicieuses. Le Jas de Bouffan, comme
+toute maison de campagne qui se respecte, avait le sien. Cézanne, dans
+un coup de joie, voulut le décorer. Il dressa sur la haute muraille
+quatre jeunes femmes, élancées, primitives, dansantes, l’une, l’Automne,
+courant sous sa corbeille et sa charge de fruits, l’autre, estivale, les
+bras brillants de fleurs, l’Hiver, accroupie près d’un feu et qui fait
+penser à quelque naïf mais prodigieux Chavannes réalisé; et dans un
+éclat de gaminerie, un rire de rapin, il signa, en longues lettres
+insolentes, du nom d’Ingres ces _Quatre Saisons_ qui font plutôt songer
+à quelque gauche fresque d’un étrange quattrocentiste travaillant pour
+Epinal, tant il y a, sous ces fantaisistes figures, de vie sobre déjà et
+de sérieux charmant. Tout le grand Cézanne des natures mortes perce sous
+les fleurs, les gerbes de blé et les fruits des paniers; un noble sens
+décoratif baigne toute la composition.
+
+Il ne reste malheureusement pas d’études de paysages, d’ébauches de
+cette époque. Elles seraient passionnantes à consulter. J’ai su, par
+Solari et Emperaire, qu’il chargeait alors ses toiles de couleurs,
+empâtant largement, au couteau à palette, assombrissant plutôt les tons,
+peut-être malgré lui.
+
+C’était le moment où, sans se connaître, Monticelli à Paris, Gresy,
+Guigou, Aiguier, Loubon, Engalière, à Aix, à Toulon et à Marseille,
+cherchaient dans le même sens et, le long de la mer et de la vallée de
+la Durance, constituaient une école provençale. Cézanne, qui, mieux
+qu’eux tous, exprima la Provence, était, lui,--comme Monticelli,--un
+peintre universel. Dans la Provence, c’était le monde qu’il voyait et
+peignait, par delà la Victoire et le pays d’Aix, c’était l’horizon de la
+terre. Il eût pu, se renfermant dans sa ville morte, être comme un
+Aubanel ou un Mistral de la peinture. De plus hauts destins
+l’attendaient. En confrontant les paysages de sa naissance avec les
+paysages de sa vie, il atteignit, dans plus de précision, le lyrisme
+même de son pays, il en dégagea, en en dégageant l’humanité, l’âme même
+fondue en celle de l’univers. Dès qu’il se sentait fort, armé, nourri de
+sève par sa terre natale et d’idées par ses méditations et ses lectures,
+sa retraite en pleins champs ne lui suffisait plus. En 1863, il repartit
+pour Paris.
+
+Nous touchons, je crois, à la période la plus heureuse de sa vie. C’est
+le moment où moins de doute le mine et le déchire, plus de foi l’exalte.
+Pissarro lui révèle Courbet, Guillemet le conduit chez Manet. Il lâche
+sa verve. Il peint, avec excès, dit Mottez, un de ses professeurs aux
+Beaux-Arts, il peint, en poëmes emportés, toute cette série de fêtes,
+ces orgies, ces vagues mythologies naturalistes qui l’apparentent aux
+Vénitiens. Il a vingt-cinq ans, une santé admirable, un cœur et un sang
+chauds, une abondance d’idées qui le roulent dans un fleuve de sujets,
+de lignes, de couleurs dont il a l’audace de se sentir le maître. Plus
+rien ne l’arrête. Son métier même paraît lui obéir. Sa frénésie de
+pensée est telle, qu’il crie un jour à Huot, en plein Salon carré: «Il
+faut brûler le Louvre.» Sur un feuillet d’album, il crayonne ces lignes
+d’_Emile_: «Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à l’âme:
+un bon serviteur doit être robuste. Plus le corps est faible, plus il
+commande; plus il est fort, plus il obéit. Un corps débile affaiblit
+l’âme.» Et dessous, de sa grosse écriture, il souligne: «Je suis
+robuste. J’ai l’âme forte...» Sur le mur de son atelier, il charbonne:
+«Le bonheur est dans le travail.»
+
+Cet atelier n’est qu’une mansarde vitrée, flamboyante. «Les jeunes
+peintres du plein air, écrit Zola, devaient tous louer les ateliers dont
+ne voulaient pas les peintres académiques, ceux que le soleil visitait
+de la flamme vivante de ses rayons.» Cézanne n’y manqua pas. Il vivait,
+près de la Bastille, dans sa sorte de serre, en une nappe de soleil,
+presque sans argent, mais dans un débordement joyeux de tous ses sens,
+une plénitude de tout l’être où son génie s’épanouissait en ébauches
+fougueuses, en toiles chargées de pensées fauves, gorgées de sensations,
+tendues jusqu’à craquer sous l’épaisse couche des tons radieux. Il
+peignait tout ce qui lui tombait sous les mains et les yeux.
+
+«--Est-ce qu’une botte de carottes, oui, une botte de carottes!
+criait-il, étudiée directement, peinte naïvement, dans la note
+personnelle où on la voit, ne vaut pas les éternelles tartines de
+l’Ecole, cette peinture au jus de chique, honteusement cuisinée d’après
+les recettes? Le jour vient où une seule carotte originale sera grosse
+d’une révolution.»
+
+Ces paroles rapportées dans _l’Œuvre_, Philippe Solari m’a affirmé les
+avoir entendu plus de vingt fois sortir telles quelles de la bouche de
+Cézanne[6]. Ils vivaient presque ensemble. Camille Pissarro et surtout
+Solari étaient ses deux nouveaux amis. Il fit vers la même époque la
+connaissance de Renoir. Avec Solari, bohème délicieux, sculpteur dont il
+adorait les maquettes, toute sa vie il resta lié. C’est à ma
+connaissance le seul de ses amis avec qui son caractère farouche et ses
+brusques accès de misanthropie n’eurent jamais à se manifester. Solari
+était si tendre, si respectueusement camarade avec lui. Et il fallait
+entendre le vieux Cézanne murmurer en clignant de l’œil: «Philippe!...»
+Toute son ironie aimante, toute la richesse de son cœur passaient dans
+sa voix. C’étaient peut-être ses lointaines années de Paris qui lui
+remontaient à la mémoire.
+
+Philippe, médaillé de l’école des Beaux-Arts d’Aix, envoyé à Paris aux
+frais de la ville pour y préparer le prix de Rome, s’enrôla tout de
+suite, vivant et ardent comme il l’était, dans la libre bande des
+révolutionnaires. Il mangeait très vite ses petites mensualités. Les
+deux amis alors cuisinaient ensemble, fumaient aux mêmes pipes le même
+paquet de tabac, faisaient bourse, existence communes. Une semaine
+d’extrême misère, n’ayant qu’un habit sortable à eux deux, l’un, m’a
+raconté Solari, s’en alla prendre l’air, pendant que l’autre restait
+couché. Ils adoraient s’allonger et dormir, au Luxembourg, sur les bancs
+des terrains vagues: c’était pour eux comme une débauche de campagne. Un
+autre régal, tout un hiver, fut une bonbonne d’huile envoyée du Jas dans
+laquelle on trempa des mouillettes si somptueuses qu’on s’en lippait les
+doigts jusqu’au coude. Ce fut cet hiver-là que Zola, un matin, mena
+Manet visiter la boutique transformée en atelier où Solari préparait son
+envoi au Salon.
+
+C’était un grand nègre luttant contre des chiens, le même qui posa à
+Cézanne le fameux nègre en pantalon bleu que possède Monet. Manet,
+Cézanne et Zola tournaient autour de la gigantesque maquette. «--La
+guerre de l’Indépendance,» disait Solari, ravi. On grelottait. Il fit du
+feu. Alors une chose terrible arriva. L’armature de la statue faite de
+vieux bâtons de chaise et de manches à balai craqua sous la chaleur. Le
+nègre s’effondra... Solari dut l’envoyer au Salon, toujours mordu par
+les chiens, mais couché. Il eut un grand succès. Albert Wolff le loua
+dans le _Figaro_. Un marchand de guano acheta l’Indépendant crépu et,
+passé au vernis noir, il en fit, ô muses! sa marque de fabrique. Le
+nègre, dans _l’Œuvre_ où Zola raconte l’anecdote, est devenu une
+bacchante.
+
+«--Ces réalistes, concluait Cézanne lorsqu’au Tholonet, avec Solari, il
+me fit en riant d’émotion le récit de l’histoire, ces réalistes n’en
+font jamais d’autres... Hein, Mahoudeau?»
+
+Timide, farouche, Cézanne ne vit que très peu Manet. Il lui voua, de
+loin, une sorte de culte, encore qu’il lui reprochât parfois de s’être
+trop laissé aller à la manie du morceau, d’avoir préféré le musée à la
+nature et d’être, au fond, «pauvre de sensations colorantes». Mais
+l’_Olympia_ le ravissait complètement. Il m’en apporta un jour une
+grande photographie.
+
+«--Tenez, mettez ça quelque part, devant votre table de travail. Il faut
+toujours avoir ça sous les yeux... C’est un état nouveau de la peinture.
+Notre Renaissance date de là... Il y a une vérité picturale des choses.
+Ce rose et ce blanc nous y mènent par un chemin que notre sensibilité
+ignorait jusqu’à eux... Vous verrez.»
+
+Il parlait aussi avec une grande émotion de la _Sortie de l’Opéra_ qu’il
+avait admirée, un jour, avec Solari, dans l’atelier de Manet.
+
+«--L’héroïsme de la vie moderne, faisait-il alors, comme a dit
+Baudelaire... Manet l’avait entrevu. Mais, ajoutait-il, ce n’est pas
+encore ça... Je voyais plus large.»
+
+Qu’entendait-il par là? Sa fièvre de recherches l’avait repris, dès son
+arrivée à Paris. Il s’était lié avec Camille Pissarro, «l’humble et
+colossal Pissarro», ainsi qu’il l’appela plus tard. Celui-ci le ramenait
+à une vision plus directe, plus proche de la nature, plus terre à terre
+aussi. Il le tirait de ses mythologies lyriques vers les pommiers et les
+labours, les villages de l’Ile de France. Il lui commentait Courbet dans
+un sens naturaliste qui rejoignait, au vrai cœur de lui-même, sous son
+apparent romantisme d’alors, le vieux fond réaliste que son hérédité
+latine avait mis en Cézanne. Au Salon des Refusés, ils reçurent ensemble
+le coup de soleil du _Déjeuner sur l’herbe_. Ils s’exaltèrent. Ils
+allèrent peindre «sur nature», dans la banlieue, le long de la Marne, et
+même ils plantèrent parfois leur chevalet en plein Paris. Mais Cézanne,
+bouleversé, revenait de ces séances plus torturé encore. Le contact de
+la bonne terre et des purs horizons ne l’apaisait pas. Au contraire. Le
+drame recommençait en lui.
+
+Devant ces ébauches décoratives, les corps passionnés, les lourds
+feuillages de rêve, «les seins nus et pourprés de ses tentations» dans
+des alcôves de frénésie, un doute l’étreignait qu’il ne faut rien
+inventer et ne peindre, comme le lui disait Pissarro, que ce qu’on peut
+voir et toucher de la main ou des yeux. Et devant la rivière lente, le
+chevalet dressé sous les vraies branches, les pieds dans les mottes ou
+dans l’herbe, le regret des grandes compositions lui venait, le souvenir
+des maîtres, les triomphes, les scènes du Louvre le hantaient. Et lui
+qui tâtonnait à traduire péniblement cette simple nature, à
+l’enregistrer comme il le voulait, il se sentait appelé à la dominer, à
+la transfigurer, à la transporter tout entière mêlée à sa fièvre dans
+des fonds tragiques ou douloureux, dans des «bouillies» de soleil
+prodigué, en une sorte de paganisme qui irait par-dessus les siècles
+rejoindre les grandes époques nues et les naturels Olympes sans dieux.
+Il courait alors à son atelier, il fuyait la terre, le ciel, l’eau trop
+vivants, qui l’écrasaient, l’anéantissaient, trop impérieux, trop durs,
+qui ne se ployaient pas aux apothéoses de son imagination. Il voulait
+les incarner. Il se battait contre l’air ingrat, la chair savoureuse. Il
+fermait son oreille aux voix humides de la pluie, aux caresses du vent,
+à l’appel du soleil dans les feuilles. Il se barricadait, seul avec ses
+modèles. Un ami quelquefois. Son cerveau brûlait. Ceux qui l’ont vu
+alors me l’ont dépeint terrible, halluciné, et comme bestial dans une
+sorte de divinité peinante. Il changeait de modèle chaque semaine. Il
+était si désespéré de ne pouvoir se satisfaire, que «lui qui se flattait
+de ne pouvoir inventer, il cherchait sans document en dehors de la
+nature.» Il accouchait d’ébauches, de pochades, de tableaux monstrueux.
+
+J’ai vu, dans le galetas du Jas de Bouffan, une toile trouée, rayée de
+coups de couteau, souillée de poussière, échouée là je ne sais comment
+et qui a été brûlée, paraît-il, avec une trentaine d’autres, et du
+vivant même de Cézanne, sans qu’il daignât s’en occuper. Celle-ci,
+fauve, craquelée, martelée, flambante, quand j’eus essuyé la couche de
+poussière qui la salissait, me montra, accroupie sur une nuée en forme
+de cygne, une créature de chair torrentueuse, le ventre tendu, les seins
+gonflés, le mufle brasillant, splendide et hideux sous l’envolement
+d’une chevelure à la fois rousse et brune, les mains caillées de sang,
+un énorme collier, une chaîne d’or barrant sa cuisse, et le torse
+fouetté, comme une Danaé, d’une pluie de rayons et de louis. Autour
+d’elle, en pleine aube, un cercle hurlant, abominable, tordu, d’hommes
+en habits, des prêtres, des généraux, des vieillards, un enfant, des
+ouvriers et des juges, des trognes à la Daumier, mais boursouflées de
+carmin, comme d’un coup de sang, des corps orageux mordus d’un dantesque
+arc-en-ciel de nuances baroques qui s’enroulait à eux comme un serpent,
+un tourbillon de bras crispés,--et sous une étoile, dans un coin noir du
+ciel, une blanche apparition qui se voilait les yeux.
+
+--«Hein? Ça plairait à Mirbeau», me fit Cézanne qui me surprit en
+contemplation devant cette page d’apocalypse, et d’un coup de pied il
+envoya la toile rouler au fond du grenier.
+
+Toutes ses visions de cette époque n’avaient pas ce cachet d’épouvante
+biblique. Il en est, tableautins délicieux qu’on peut rapprocher des
+_Femmes dans un parc_ et des _Goûters sur l’herbe_ de Monet, mais plus
+denses, plus séveux, plus diaprés, qui, au pied de roches lumineuses,
+dans l’ombre verte des futaies, groupent de frissonnants débraillés, des
+chapeaux de fleurs, des crinolines, en un tendre festin où un rien de
+mélancolie païenne ennoblit la perle des rires et l’effeuillement des
+baisers. Le vin dans les carafes, la croûte des pâtés et du pain, le
+velouté des fruits, la caresse des nappes annoncent qu’un frère de
+Chardin, déjà né, va venir. Lentement les personnages s’effacent. Un
+autre charme, plus vague, une sorte de mysticisme rustique élargit la
+clairière, approfondit l’herbaie. Tout s’enracine. Les parfums de la
+terre imprègnent l’air qui bleuit. La nature entre, de plus en plus elle
+seule attire le jeune peintre, le passionne, l’absorbe. Il la modèle
+encore, il commence à la moduler.
+
+En 1866 il va passer de longs mois à la campagne. Il y séjourne, ne
+revient que de loin en loin à Paris.
+
+Il a une grande joie, la dédicace qu’Emile Zola lui fait de _Mon Salon_,
+les articles de l’_Evénement_ réunis en brochure, après tout le tapage
+qu’ils ont mené et leur brusque arrêt dans les colonnes du journal. Ce
+sont ses causeries, il le sait, qui en grande partie ont inspiré toutes
+ces lignes qui pétillent de courage et de vérité. Il adore se battre. Il
+fait peur. Le jury ne l’a pas encore admis et ne l’admettra qu’une fois,
+par surprise, lorsque Guillemet lui fera recevoir son portrait, au Salon
+de 1882. On le bannit. Tant mieux. Il s’en exalte. Les pavés sentent la
+bataille. L’air a pour lui, autour du palais de l’Industrie, une odeur
+de poudre. Cette année, on vient de refuser, en même temps que son
+envoi, le _Joueur de fifre_, digne du Louvre, l’œuvre la plus solide
+peut-être d’Edouard Manet. Mais Courbet expose la _Femme au perroquet_
+et la _Remise de chevreuils_. On parle de lui donner la grande médaille.
+La génération qui monte trouve ces toiles moins puissantes, moins graves
+surtout que la _Baigneuse_ ou la _Curée_, bien loin de l’_Enterrement à
+Ornans_. Millet, qu’elle aimait solide et gras, devient indécis et mou.
+Il n’y a plus là ce souffle de la terre qui emplissait les horizons de
+ses anciens paysages. Théodore Rousseau apparaît moins large, devient
+méticuleux. Mais Claude Monet expose sa _Camille_, et tous les jeunes se
+groupent, s’enflamment autour de lui, l’opposent à l’ennemi, à Roybet,
+qui, avec _Un fou sous Henri III_, veut frapper un coup d’éclat. Cézanne
+bataille au premier rang. Il est accouru de la campagne, barbu, chevelu,
+le nez en bec d’aigle, avec son gilet rouge, tout empêtré d’ardeur,
+traînant après lui un air terreux de feuillages et de sources, tel que
+nous le montre un portrait de cette époque; affirmatif, dogmatique, dès
+qu’il ne s’agit plus de lui, sûr du génie des autres comme il doute du
+sien. A soixante ans, il tirait encore son chapeau, lorsqu’on prononçait
+devant lui le nom de Claude Monet[7].
+
+«--Le plus bel œil de peintre qui ait jamais existé,» disait-il.
+
+Quel dut être son enthousiasme, lorsqu’à vingt-sept ans, avec sa fougue,
+sa révolte, ses croyances, il arriva, dominant le groupe de ses amis,
+devant la haute toile où un garçon de son âge avait dressé la verte et
+noire _Camille_, l’étincelante jeune femme en robe rayée. Il fut mordu
+de saine émulation. Plus on admire, mieux on travaille, plus on a foi en
+soi. Il sentit ses limites, mais avec elles les immenses possibilités
+qui germaient en lui. De nouveau il alla se confronter à la terre, au
+plein air, aux saisons. Il se mesura avec la nature. Sa libre sève, son
+génie bouillonnant ne voulaient pas d’autre discipline qu’elle. Il y
+revenait inlassablement, il y revint toujours. «Tout est, en art
+surtout, écrivait-il au couchant de sa vie, théorie développée et
+appliquée au contact de la nature.» Et à un jeune peintre, dont il eût
+aimé à diriger les débuts, il écrivait encore: «Couture disait à ses
+élèves: «Ayez de bonnes fréquentations», soit: «Allez au Louvre.» Mais
+après avoir vu les grands maîtres qui y reposent il faut se hâter d’en
+sortir et vivifier en soi au contact de la nature les instincts, les
+sensations d’art qui résident en nous.» C’était toute sa vieille
+expérience qui conseillait ainsi. Il savait combien l’approche du réel
+est terrible et combien, à ses débuts à lui, il en avait eu peur, de
+cette nature. «Une modestie inquiète le rapetissait devant elle.» Un tel
+besoin d’absolu s’emparait alors de lui que, désespérant de serrer
+jamais au contour d’une nuance exacte la ligne fuyante et si proche des
+choses, il abandonnait tout. Ses scrupules, ses doutes, ses colères le
+reprenaient.
+
+En 1867, il revint habiter Paris. La fièvre des pavés l’anima de
+nouveau. Comme chaque fois qu’il changeait d’air, de pensée, de sujets
+et de toiles, une certitude sourde le soutint. Il s’enthousiasma. Il
+rêve de «tableaux immenses». Il attaqua des toiles de quatre à cinq
+mètres. Aucune ne le satisfit. Il aurait voulu couvrir des murailles. Il
+rôdait autour des gares, des églises, des halles. Rien ne lui eût
+répugné. En pleine rue, me racontait plus tard Solari, il aurait, comme
+un Vénitien, décoré des façades et, mêlé aux maçons, aux plombiers, aux
+ouvriers, il eût voulu éterniser les gestes de leur travail sur leurs
+échafaudages mêmes, prolonger dans le mur ébloui la gloire des métiers
+et des jours.
+
+Ces mélanges de violences et de timidités, d’humilité et d’orgueil, de
+doutes et d’affirmations dogmatiques, qui le secouaient dans la vie,
+éclatèrent alors dans son art. Il poussa, paraît-il, certaines toiles
+jusqu’à l’extravagance, les maçonnant, les sculptant, les bariolant d’un
+arc-en-ciel ciselé de pierreries monticellesques. C’étaient les heures
+du «tromblon ivre». Il déchargeait, expliquait-on, sur sa toile à bout
+portant un tromblon bourré de couleurs jusqu’à la gueule. Les mêmes
+gens d’ailleurs savaient aussi que Wagner, fou de parfums, écrivait ses
+partitions en vaporisant au petit bonheur de l’encre sur ses portées.
+D’autres fois pourtant, quand Cézanne ne peignait pas au tromblon, il
+s’appliquait, sage comme un enfant, tâtonnant, songeant vaguement aux
+académies, au Salon. Mais sous ses doigts bientôt la ligne se cabrait,
+le dessin éclatait en pistils multicolores. De grandes figures de femmes
+fleurissaient tous les coins de son atelier.
+
+Car brusquement, souvent, et jusqu’à ses derniers jours, une ruée de
+force, un appétit panique lui flambait dans les reins. Aussi formidable
+que son amour de la peinture, une passion païenne, une ivresse de chair
+lui battait dans le sang, lui enfiévrait les tempes. Tout être lui
+paraissait splendide. Le feu noir de son génie se concentrait dans ses
+désirs pour lui glorifier le monde d’une volupté surnaturelle. Il
+connut, dans ces minutes, les extases dramatiques du Tintoret. En lui,
+si sain, si robuste, si pur, passait comme un souffle embrasé qui, dans
+les bas-fonds mystérieux de l’être, allait remuer quelque chose
+peut-être de la débauche de Géricault ou de Musset. Mais il se
+maîtrisait. La chair nue lui donnait des vertiges, il aurait bondi sur
+ses modèles; à peine entrées il les jetait, demi-déshabillées, sur son
+palier. Il était excessif en tout. «Je suis un intense, moi, disait-il,
+comme Barbey.» Une consolation, un nouveau tourment lui restaient. Ces
+nudités qu’il chassait de son atelier, il avait trouvé une autre façon
+de les adorer, il les couchait au lit de ses tableaux, les bousculait,
+les sabrait de grandes caresses colorées, désespéré jusqu’aux larmes de
+ne pouvoir les endormir sous des loques assez empourprées, dans des
+baisers, sous des tons assez satinés.
+
+Jusqu’à sa mort, et depuis cette époque, d’où date la première esquisse
+toute inspirée de Rubens, constamment il travailla à une immense toile,
+vingt fois lâchée, vingt fois reprise, lacérée, brûlée, détruite,
+recommencée, et dont le dernier état appartient à la collection
+Pellerin. J’en ai vu jadis une réplique splendide, presque achevée, au
+haut de l’escalier du Jas de Bouffan. Elle resta là trois mois, puis
+Cézanne la retourna contre le mur, puis elle disparut. Il ne voulait pas
+qu’on lui en parlât, même lorsqu’elle rayonnait en plein soleil et qu’on
+était obligé de passer devant elle pour pénétrer dans son atelier, sous
+les mansardes. Qu’est-elle devenue? Le sujet qui le hantait ainsi,
+c’était un bain de femmes sous des arbres, dans un pré. Il en a fait une
+trentaine de petites ébauches, au moins, dont deux ou trois toiles très
+fines, très poussées, une multitude de dessins, des aquarelles, des
+albums de croquis qui ne quittaient pas le tiroir de sa commode, dans sa
+chambre, ou de sa table, dans son atelier.
+
+«--Ce sera mon tableau, disait-il parfois, ce que je laisserai... Mais
+le centre? Je ne puis trouver le centre... Autour de quoi, dites, les
+grouper toutes? Ah! l’arabesque de Poussin. Il la connaissait dans les
+coins, celui-là. Dans les Bacchanales de Londres, dans la _Flore_ du
+Louvre, où commence, où finit la ligne des corps et du paysage... Ça ne
+fait qu’un. Il n’y a pas de centre. Moi, je voudrais comme un trou, un
+regard de lumière, un soleil invisible qui guette tous mes corps, les
+baigne, les caresse, les intensifie... au milieu.»
+
+Et il déchirait un croquis.
+
+«--Ce n’est pas ça... Et puis, allez faire poser ça, en plein air...
+J’ai bien essayé, lorsque les soldats se baignent, d’aller le long de
+l’Arc voir les contrastes, les tons de la chair sur les verts... Mais
+c’est autre chose, ça ne me donne rien, ça ne peut rien me donner pour
+mes bonnes femmes... Tenez, sacré nom! comme celle-ci a l’air
+hommasse... Ça me reste dans l’œil, ces pioupious.»
+
+Et montrant le poing aux tendres chairs bleutées de son ébauche et, par
+delà leur éblouissement, peut-être à toutes les femelles du monde:
+
+«--Ah! les sacrées garces! les sacrées garces!»
+
+La grande toile du _Bain_ de la collection Pellerin est restée
+inachevée. Quinze nudités de femmes y rayonnent et l’animent. Sous de
+hauts arbres, aux troncs lisses et fins, se rencontrant dans le ciel en
+ogives et formant comme un arceau mouvant de végétale cathédrale ouvert
+sur un tendre paysage d’Ile-de-France, au bord d’une rivière lente, les
+femmes vont se baigner. Une déjà, cheveux flottants, la tête en arrière,
+s’abandonne au courant. D’autres s’élancent. Elles forment deux groupes,
+huit d’un côté, six de l’autre, unies toutes par la blancheur d’un linge
+avec lequel trois d’entre elles jouent sur la rive, par celle qui nage,
+au centre même de la composition, et plus loin, sur une prairie, devant
+un château, par un homme qui les regarde. Est-ce là ce regard du soleil
+dont parlait Cézanne et qu’il s’est décidé à humaniser, à rendre moins
+symbolique, mais plus vivant? En tout cas, c’est lui qui concentre toute
+la scène, lui et l’arceau des troncs, le vitrail voûté des branches, le
+linge du premier plan. L’eau est profonde, l’herbage chatoie. Le clair
+paysage français est pur comme un vers de Racine. C’est un après-midi
+d’été léger... Les femmes d’abord paraissent disproportionnées,
+épaisses, carrées, les deux qui courent, comme taillées dans un
+bas-relief égyptien. On approche, on regarde longuement. Elles sont
+fines, allongées, divines, sœurs des nymphes de Jean Goujon, filles
+subtiles des naïves _Saisons_ du Jas. Une s’en va, avec un geste de
+gamine étourdie qu’on poursuit, on ne voit pas ses jambes, mais la main,
+les doigts serrés de danseuse cambodgienne, on la sent sauter, pubère et
+ravie, à travers les vertes tiges qui la frôlent. Une autre, calme,
+olympienne, appuyée à un arbre, songe, les yeux perdus. Une, étendue,
+contente, apaisée, s’est installée, les coudes dans l’herbe, pour
+contempler ses amies dans l’eau; et ses seins opulents, ses fesses
+massives et dures, ses bruns cheveux prennent un bain de lumière,
+frissonnent, mouillés de brise bleue, comme un rêve tendu dans une chair
+de soie. Les deux qui s’invitent, en se montrant la nageuse,
+tressaillent déjà des caresses de l’eau. A gauche, dans le même groupe,
+la plus grande, d’un immense pas de guerrière, écarte les autres. Elle
+s’élance. Elle est la force, la jeunesse, la santé. Parallèle, un peu
+courbée, au jet séveux d’un arbre, elle est elle-même comme un arbre qui
+marche, une plante humaine, toute prête à l’amour. Et derrière elle,
+abandonnée, celle qui s’endort soupire la traîtrise et le charme de
+l’herbe où ondule une fièvre fleurie. Mais les deux plus belles, je
+crois, sont celles qui, accroupies, royales, magnifiques, tendent le
+linge à leur sœur agenouillée et balancent de leurs bras déployés une
+courbe mallarméenne que soulignent d’un rayon plus plein, d’une ferveur
+plus riche, l’arc charnu de leurs hanches, les blonds cheveux de l’une,
+à la tête de naine sur un corps de déesse, la robuste épaule de l’autre,
+à la face pensive sous des cheveux trop lourds. Une grâce les enveloppe
+toutes, une joie, une fierté... Il est émouvant que tant de doutes, de
+tourments, de fureurs se soient puérilisés en tant de tendresse,
+d’amabilité et de paix. Plus rien dans ces jeux virgiliens, cette fête
+innocente, ces danses végétales, ne brûle de l’âme crispée, des sanglots
+de Cézanne. Cet Eden d’ondes païennes, de chairs mélodieuses, de tendres
+arbres et de bleues nudités, ne parle que de force et d’équilibre. De
+loin, d’en bas, un grand souffle affolé semble sortir d’une tragique
+orgie et vous brûle au visage; on monte l’escalier, il n’y a plus là
+d’autre mysticisme que celui du bonheur dans la pleine santé.
+
+Mais rien, pas même ces flambées sensuelles, cet étourdissement charnel
+devant la femme, cet amour de l’amour, ne tint jamais longtemps devant
+la seule passion véritable de Cézanne. Il n’adora vraiment que la
+peinture. Comme Flaubert, jamais satisfait devant la page achevée et
+oubliant toutes choses pour elle, une volonté absolue, une sorte de
+sainteté le cloîtrait devant sa toile, le séparait de tout. Même hors de
+l’atelier, plus rien n’existait que l’œuvre en train. Toutes ses
+pensées, ses sensations l’y ramenaient. C’était comme un état
+sentimental, qu’on ne peut comparer qu’à cette rêverie diffuse qui
+accompagne partout les amoureux. Rien ne l’intéressait que son art, ou
+du point de vue de son art. Partout, dans la rue, à table, au café, il
+s’arrêtait de parler ou d’écouter, clignait des yeux, regardait, notait
+une ombre, suivait un geste, une ligne, un trait, clichait un contraste,
+s’emparait du monde, le détournait dans sa mémoire, le comparait à sa
+besogne de la veille, le ruminait vers son labeur du lendemain. Son
+travail l’habitait. Il ne pouvait supporter qu’on y attentât. Toutes ses
+souffrances, que d’autres taxèrent de manies, avaient leur source là.
+Vers la fin de sa vie, il regrettait de ne pas être moine comme
+l’Angelico, pour pouvoir, son existence réglée une fois pour toutes,
+coupée seulement par de frugaux repas et les beaux repos des offices,
+sans préoccupations, sans soucis, peindre du lever au coucher du soleil,
+méditer dans sa cellule, n’être jamais dérangé de sa méditation, ni
+détourné de son effort. Tout un côté farouche de son caractère tint à la
+peur constante qu’il avait des indifférents qui, n’ayant rien à faire,
+viennent perdre le temps des autres. Il les fuyait comme la peste,
+s’étant plusieurs fois, dans sa naïveté expansive d’artiste, laissé
+aller à ces désagrégeantes sympathies. Il était très bon, et il lui
+était extrêmement pénible de faire quelque peine, même à des inconnus.
+On le venait voir, une grande colère le prenait d’abord à l’idée de
+l’heure qu’il allait gâcher, mais sa naturelle bonté reprenait le
+dessus. Il se maîtrisait, et une divine timidité le faisait accueillir
+alors celui à qui de prime élan il n’avait pu brutalement fermer sa
+porte. Car, orgueilleux d’esprit, il était humble de cœur. Les hommes
+lui apparaissaient prodigieusement compliqués, et l’effort où il
+s’épuisait, eux partis, pour essayer de démonter leurs rouages, de lire
+en eux, de déchiffrer leurs pensées et leur but, autant de minutes
+volées pour lui au travail, à la peinture. Il s’enfermait, ne voulait
+voir personne. Et ce ne fut pas seulement misanthropique manie de
+vieillard. En pleine jeunesse il était ainsi déjà. Il se terrait, ne
+voulait durant des semaines laisser entrer âme qui vive dans son
+atelier, fuyait toute connaissance nouvelle. Une réponse d’Emile Zola,
+en mai 1870, à une lettre de Théodore Duret, un de ses premiers
+acheteurs et qui voulait entamer d’amicales relations avec Cézanne, est
+très significative à ce sujet.
+
+Lentement, dans son cœur, tout ce qui n’était pas absolument la peinture
+disparaissait. Toute son humanité, ses cultes, sa patrie, la famille,
+l’amitié, se perdaient dans sa religion, n’avaient pas plus de sens
+vital pour lui qu’ils n’en avaient pour un Spinoza ou un François
+d’Assise. Il faut l’envisager, je crois, et surtout à cette période de
+sa vie, comme tout à fait hors des conditions ordinaires. Comme un moine
+en Dieu, il se sublimait dans la peinture. Il en eut le mysticisme, il
+en fut le grand solitaire. Ses intérêts terrestres, ses devoirs
+civiques, ses naturelles amours, tout tombait devant elle. J’en citerai
+au moins deux exemples.
+
+Au Jas, un soir, des meules, une ferme brûlaient. Pris par les jeux
+colorés de la flamme, il était en contemplation, il notait les nuances,
+il découvrait quelque énigme de la couleur ou de l’ombre. Les pompiers
+arrivèrent.
+
+«--Attendez!» cria-t-il.
+
+On le crut fou, on insista. Il bondit sur un fusil.
+
+«--Le premier qui éteint, je le brûle.»
+
+Et jusqu’aux cendres, il jouit des prestiges du feu, en étudia les
+reflets et la danse.
+
+Bien plus tard, en 1897, l’après-midi de l’enterrement de sa mère, comme
+d’habitude il partit «au motif». C’était sa plus haute façon de prier,
+de communier avec la morte.
+
+ * * * * *
+
+La guerre éclata. Il eût dû, comme Bizet, aussi grand artiste que lui,
+il eût pu, comme Camille Saint-Saëns ou Henri Regnault, courir aux
+avant-postes. Le bon Flaubert, à qui il ressemble par tant d’autres
+points, devant la patrie blessée se redressa comme un vieux lion, rugit
+ses admirables lettres à George Sand, quitta sa _Tentation_ pour
+organiser autour de Rouen envahi une compagnie de francs-tireurs.
+Cézanne, plus qu’eux tous possédé de son art, mystique de son travail,
+moine de la peinture, ne vit rien, n’entendit rien des cris de la patrie
+en danger. Son génie était son destin. Comme Archimède qu’on trouva, sa
+ville prise, au milieu des clameurs, penché sur le sable, en train
+d’achever un problème, il eût peint sous les boulets. Il quitta Paris.
+Je ne veux rien dissimuler, rien omettre de ce que je sais de sa vie.
+Les gendarmes, dit-on, le cherchèrent du côté d’Aix. Il s’était, avec sa
+mère, enfui à l’Estaque. Il travaillait devant la mer.
+
+
+
+
+III
+
+LA PROVENCE
+
+
+La balle perdue qui étendit Regnault au revers d’un fossé, la bataille
+finie, et qui nous valut la _Marche héroïque_ de Saint-Saëns et
+l’ouverture de _Patrie_ de Bizet, fit-elle réfléchir Cézanne? Eut-il des
+remords? Se félicita-t-il de s’être conservé tout entier à son art et de
+mettre l’humble gloire de son métier au service de l’immense gloire
+traditionnelle de la peinture de France qu’aucune défaite ne pouvait
+abolir? Se considéra-t-il comme un ouvrier du relèvement de la patrie?
+Quel fut, dans ce pauvre village de pêcheurs où les hommes manquaient
+aux barques, l’ordre de ses réflexions?
+
+Toujours est-il que son art changea. On ne doit juger que des résultats.
+Ses toiles s’approfondirent. Plus massives et plus aérées à la fois. Son
+art prend un sérieux, une austérité fluide, qui lui viennent peut-être
+aussi de la Provence retrouvée et des horizons de la mer médités. Il se
+dégage de toute influence. Courbet ne l’opprime plus. Il est lui.
+
+Il vient d’avoir trente-deux ans. Il touche à sa plénitude organique.
+Les circonstances le forcent à réfléchir sur tout ce qu’il a dédaigné ou
+ignoré jusqu’ici. Il sent qu’il vient de commettre un acte grave, un
+crime, ainsi que le considère le plus grand nombre. Il sait bien
+pourtant que ce n’est point par lâcheté. Peut-être ose-t-il s’avouer que
+le génie a ses lois propres, n’est point soumis aux disciplines
+communes. Mais peut-on vivre sans discipline? Oui, le génie a la sienne.
+Mais quelle est-elle? Tout, dans un tempérament excessivement
+passionné, une pensée comme la sienne, devient concret et substantiel.
+Il ne sépare pas son métier de sa vie. Tout ce qu’il gagne en profondeur
+intime, chaque pas qu’il fait en son ascèse intérieure, il le fait, il
+le constate, objectivement, dans son art. Au fond, lui aussi est un de
+ces hommes qui ont cru le plus énergiquement «à la réalité de l’idéal».
+Mais croit-il, a-t-il jamais cru à son génie? Ses doutes le reprennent.
+Dans une mansarde de Paris le désespoir, le renoncement, en une telle
+crise, l’eussent peut-être emporté, cette fois déjà. Je l’ai vu ainsi,
+bien plus tard, au bord de la vieillesse, arriver à Aix, dégoûté de
+tout, décidé à ne plus jamais toucher un pinceau, à se laisser mourir,
+desséché, fauché, sans foi, incrédule à la peinture même.
+
+Mais, en 1871, il a la mer. L’air salin le tonifie. Il cause avec de
+vieux pêcheurs sans nouvelles de leurs fils, morts peut-être ou
+prisonniers en Allemagne. La misère des hommes entre en lui. Un coup de
+mistral courbe les voiles. Il se redresse. Il reçoit de ces simples un
+secours qu’il ne soupçonnait pas. Il comprend ce qu’à de vrais yeux
+d’artiste il peut rester d’humain dans l’amertume d’un couchant ou
+l’espoir hésitant d’une aube sur les flots. Puis, à trente ans, même
+dévasté de remords, l’aridité ne dure pas. Des doutes mêmes une force
+vous naît. Un théorique comme Cézanne bâtit vite un système pour y
+abriter sa sensibilité exaspérée. Il lui en vient plus tard une nouvelle
+angoisse, mais ses agitations intérieures y ont trouvé un réconfort.
+L’art vit de foi, si la réflexion ne mène qu’au doute. Cézanne avait de
+soudaines illuminations qu’ensuite il ne pouvait soutenir et, tendu
+ainsi à l’excès, il ne rencontrait jamais le repos. Il fut bien près de
+l’atteindre à l’Estaque. Il le crut. Il se le dit.
+
+Tout l’opprimait, le gâchait, l’obstruait à Paris. Qu’il s’appuie sur la
+nature. Celle de son pays, qui est d’accord avec son sang. Ce n’est
+qu’ici, en Provence, qu’il se débarrassera de ce romantisme qui le
+disperse. Il peint devant la mer classique. Ces vagues ont apporté la
+civilisation aux vieilles forêts celtiques, l’ordre, la mesure, la
+sagesse. Ces routes sur lesquelles il s’en va, le chevalet au dos, on
+les doit au grand réalisme de Rome. Il ne faut pas rêver, son pinceau à
+la main, mais se mettre, comme Virgile, à l’école des choses. Lui aussi,
+le positiviste platonicien, parmi les vétérans, brossa ses premières
+églogues dans une race bouleversée. La campagne le remit d’aplomb. Rien
+n’est beau que le vrai. La France, durant toutes ces années frénétiques
+du second Empire, a vécu d’une ardeur chimérique. Elle a ri de Flaubert,
+de Courbet, de Renan. Elle a condamné Baudelaire. Elle ignore Taine et
+Claude Bernard. Tous ceux qui voient clair et net, solide et profond, sa
+frivolité, son goût licencieux les hait. Voilà ce qui mène aux abîmes.
+Quand on siffle Wagner, on applaudit la _Femme à barbe_. Quand on croit
+Manet fou, on s’engoue de Thérésa et d’Emile Ollivier. Tout croule dans
+l’artifice, le mensonge, tout s’avilit. Il n’y a plus à hésiter, il
+n’est que temps d’agir. Pourquoi, comme Zola, ne se consacrerait-il pas,
+selon ses stricts moyens, à l’immense tâche de toute une France à
+refaire? D’autant plus que, dans l’affolement général, touché malgré lui
+par l’erreur ambiante, il a déserté, sans savoir, son poste de combat.
+Il voit net à présent. Toute sa vie, il réparera. Il faut être vrai. La
+vérité est tout, en politique, en morale, en science, en art. Il n’a
+qu’un outil, son pinceau. Il se mettra à l’ouvrage. Il ramènera la
+Vérité en peinture. Il le sentait confusément, il le sait à présent:
+c’est là sa mission, ses délices, sa volonté. C’est là son calvaire. Il
+abandonnera les grands sujets faux. Il ne quittera plus la nature d’un
+pas...
+
+Se dit-il tout cela dans le plein jour de son intégrité et de
+l’intelligence? L’élabora-t-il dans son inconscient, parmi les élans
+contrariés de son rude tempérament et frénétique et de sa sensibilité un
+moment maîtrisée? Nous ne le saurons jamais. Ce qui est sûr, c’est que,
+toutes les dernières années de sa vie, il parla dans ce sens; il
+m’affirma, par lambeaux, dans plusieurs conversations, avoir eu ces
+idées depuis un bouleversement, un drame intérieur qu’il ne précisait
+pas. Je soupçonne que ce fut après cette fuite à l’Estaque. Tout porte à
+le croire[8].
+
+Sa vie changea, comme son art, après la guerre. Il aima. Il eut un fils.
+Il se maria. Il mit une unité dans son existence, parallèle à son
+travail. Et même, à la fin, il alla, dans son besoin d’ordre, d’appui
+traditionnel, jusqu’à la pratique suivie de ses devoirs religieux. Il
+faisait reposer tous ses espoirs de relèvement social sur la tête de son
+fils. Il le chérissait jusqu’à l’adoration. Mais rien ne le détournait
+de la peinture. Toute cette édification de raison intime, ce
+développement de sagesse passionnée, se passait, comme il le disait,
+«dans son for intérieur». Il peignait.
+
+Il peignait la mer, l’eau épaisse, la clarté humide, le ciel infusé. Il
+la suspendait, à l’horizon, massive et bleue, comme elle apparaît
+parfois des hauteurs de l’Estaque, lorsqu’entre la paroi des roches on
+débouche brusquement devant elle. Il lui faisait surplomber le cadre
+pierreux de ces roches comme un grand miroir renversé. Les collines de
+Marseille-Veyre tremblaient par delà, «blanches de la chaleur et
+molles». Les îles hésitaient, soulignées dans l’éblouissement bleuâtre.
+Toute l’onde semblait durcir son cristal bleu. Il la peignait plate,
+âpre, déserte... Et d’autres fois le paysage s’ensauvageait, n’était
+plus qu’un éboulis de pierrailles dévalant par des ruisseaux buissonneux
+vers une crique grise où un peu d’eau salée venait tremper un sentier de
+genêts desséchés. Il lui faisait avec quelques pins un péristyle de
+frustes colonnes, il la caressait à l’ombre basse des branches
+écailleuses. Il l’encadrait de troncs rigides et de feuillages hauts.
+Mais ce qu’il préférait, c’était, au premier plan, d’établir solidement
+les pentes rugueuses des ravins où s’enfonce le tunnel de la Nerte,
+d’amonceler en sillons, de tasser des ombres chaudes aux creux des
+torrents roussâtres, le long de cette barre de piquer une toiture rouge,
+le rire clair d’un bastidon et, comme une épaule arrondie par le vent,
+d’y appuyer, en plein ciel, en pleine intensité, un morceau cru de mer.
+Et surtout, au pied de la colline, parmi les chemins verts et les champs
+moissonnés, de coucher le village, de blottir les masures carrées et les
+jardins herbus entre les cheminées d’usine et les briqueteries pourpres,
+tandis qu’un mince ciel, tout en haut de la toile, fluide et attendri,
+léger comme un regard d’enfant, laisse pendre, accrochée aux îles, une
+tapisserie lourde, un tapis moutonneux, où les courants marins ourlent
+de salins frissons. Il peignait...
+
+Deux ans après, dans son âme éternellement tourmentée, un autre rêve,
+l’aube forestière des sentes se lève doucement. Il est fatigué de
+l’aridité de la mer et des pierres. Ces grands rayonnements d’eaux, ces
+dévalements de roches se stérilisent d’une trop immense insensibilité.
+Les pins n’ont pas de feuilles. Il reveut l’ombre ailée, les remuements
+limpides de l’Ile-de-France, l’horizon bref de la forêt, le cheminement
+lent de la rivière et du soleil. La poussière l’ennuie. Ces trous
+aveuglants dans le paysage font un vide, creusent sur la toile une
+lividité que rien ne peut combler. Ses yeux souffrent. Le soir, il les
+bassine à l’eau fraîche, tout injectés de sang. La fraîcheur continue
+des bois les apaisera, le Nord tranquille les reposera de ces mornes
+fureurs qui les gonflent et les brûlent. Un autre coin de la terre
+l’attire. Il part.
+
+En 1873, il est à Auvers-sur-Oise. «L’humble et colossal» Pissarro,
+comme il l’appela plus tard, devient son intime. Ils passent une saison
+ensemble, à Pontoise, installés à l’Hermitage. Mais bientôt, dans l’été
+de 1874, Pissarro le quitte pour s’en aller en Bretagne. Il est de
+nouveau seul. Il peint. Tantôt à Paris, tantôt dans les environs, sur
+les bords de la Marne ou de l’Oise. Il peint. Il tente encore quelques
+nus. Il étend des dormeuses au soleil, des torses en plein air. Sa
+grande _Femme couchée_ a été refusée au Salon, comme toujours. Mais il
+s’obstine. Chaque année il fait un envoi: il est repoussé chaque année.
+Il ne va même pas retirer ses toiles. Il se sent persécuté. Un
+printemps, il faut le dire, on fut particulièrement atroce. Son envoi
+souleva une telle joie d’insultes, qu’une bande de rapins s’empara du
+chef-d’œuvre, le hissa sur une échelle d’accrochage et, en procession,
+le conspuant, hurlant un cantique-scie, dans une tempête de huées et de
+rires, le promena de salle en salle, parmi les génuflexions grotesques
+des uns, les mines de dégoût, la comédie méprisante des autres. Cézanne
+était là... Jusqu’à sa mort ce sublime travailla, comme il le disait
+avec un mélange de désespoir et d’ironie, pour le salon de M.
+Bouguereau. Telle nature morte qui rayonne aujourd’hui au musée de
+Berlin, tel paysage dont s’enorgueillit une collection de Florence
+léguée aux Offices n’obtinrent jamais les honneurs de ce Salon.
+
+A Auvers du moins, sous les bois, le long de l’Oise, il oubliait les
+hommes. Il quitta les grands nus. Les feuilles, les frémissements
+l’enveloppent. Impuissant encore à réaliser ses imaginations, il se
+résigna robustement à copier. Il se fait un métier. De plus en plus il
+s’enfonce dans la nature. C’est le moment où l’impressionnisme
+s’affirme. Il a exposé à côté de Claude Monet, de Camille Pissarro,
+d’Auguste Renoir; mais il a passé inaperçu. Théodore Duret, l’ami de
+Manet, de Whistler, Arthur Chocquet, qui lui achètent quelques toiles,
+presque seuls ont remarqué et signalé les débuts du grand peintre qui
+naît. L’enthousiasme ancien de Zola hésite. Il n’écrit pas le décisif
+article, la brochure retentissante qui eût pu imposer son ami et cet art
+nouveau à la foule.
+
+L’incompréhension ravage les plus forts. L’artiste ne peut pas vivre
+seul. Il outre tout, quand un air, si impalpable soit-il, un avant-goût
+de gloire, un regard, un mot d’ami ne vient pas soutenir son effort.
+Comme de pain, il vit d’admiration. Il a besoin de certitude.
+
+Cézanne au plus fort de sa lutte, au plein de sa vie, en fut totalement
+sevré. Depuis longtemps, il sentait bien que son art étonnait ses
+intimes. Lui, que les doutes labouraient, plus que tout autre en fut
+atteint. Impératif comme il l’était, il se renferma. Il apparut de plus
+en plus rude et bizarre. Il souffrait. Cet idéaliste forcené se
+meurtrissait au contact du réel,--ce réel qu’il croyait adorer. Il eût
+voulu l’étreindre, le serrer, en le transfigurant par sa seule véracité
+pieuse. Ses amis ne reconnaissaient plus sur la toile les objets qu’il y
+avait transportés dans une caresse de tout son être, un agenouillement,
+une exactitude de toute sa foi.
+
+«--Frenhofer, avoua-t-il un jour d’un geste muet en se désignant, un
+doigt sur la poitrine, tandis qu’on parlait du _Chef-d’œuvre inconnu_
+devant lui, Frenhofer, c’est moi[9].»
+
+Oui, la mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais de
+l’exprimer! Il n’y a que le dernier coup de pinceau qui compte! Tout ce
+que Balzac met dans la bouche de son vieux maître, Cézanne pouvait le
+faire sien. Et la plupart, comme le jeune Nicolas Poussin du roman
+devant les superpositions de couleurs dont le vieux peintre avait chargé
+toutes les parties de sa figure en voulant la perfectionner, la plupart,
+sincèrement, devant les toiles de Cézanne, à cette époque pathétique de
+sa vie où nous sommes arrivés, devant ses premiers chefs-d’œuvre, ne
+voyaient qu’un chaos de couleurs, une espèce de brouillard sans forme.
+Et quelques-uns, les plus sots, osaient le lui dire. Alors, eux partis,
+il se troublait, exagérait son impuissance en exagérant ses moyens.
+L’impossible l’irritait. Un torrent d’invectives s’échappait de cette
+âme tendre. Il pleurait... Quand la gloire, l’amitié, la compréhension
+vinrent, il était trop tard. Il en était dégoûté. Il voulut mourir seul.
+En peignant...
+
+Un soir, couverte d’un enchevêtrement de courbes, de carrés, de figures
+géométriques bizarrement entrelacés, il me tendit une feuille à dessin,
+au bas de laquelle de sa grosse écriture appuyée il avait souligné cette
+phrase: «Use ta jeunesse aux bras de la muse... Son amour console de
+tous les autres.» Plus haut, il avait écrit _Signorelli_ en gros
+caractères d’imprimerie, et en petites lettres, _Rubens_. Un bleu
+d’aquarelle légèrement teinté colorait un des carrés. Il me tendit le
+papier.
+
+«--C’est de Gautier...[10]. Travailler, il faut travailler,» dit-il.
+
+Il me tourna brusquement le dos, bougonna: «L’art console de vivre.» Et
+m’arrachant la feuille, il la déchira en petits morceaux et, jusqu’à ce
+que je me retire, ne m’adressa plus une parole.
+
+«--Ah! si je vous avais connu à Paris, me dit-il une autre fois... Mais
+quand j’aurais eu besoin de vous, vous étiez en train de naître... Et
+puis, il faut se méfier des littérateurs. Quand ils vous fichent le
+grappin dessus, toute la peinture y passe.»
+
+A quoi, à qui faisait-il ainsi allusion? Il ne fréquenta guère, comme
+littérateurs, que Paul Alexis, Antony Valabrègue et M. Gustave Geffroy,
+et il leur livra très peu de lui, autant que j’en puis juger par ce que
+Paul Alexis me dit lui-même de Cézanne et par la sorte de haine
+inexplicable que Cézanne voua, malgré ses articles et le prodigieux
+portrait qu’il en a peint, à M. Gustave Geffroy, détestation qu’il
+m’exprima souvent, soit par lettre, soit de vive voix. Il gardait par
+contre un souvenir fervent d’une journée passée avec M. Octave Mirbeau
+qu’il considérait comme le premier écrivain de ce temps.
+
+Etait-ce peut-être à ses discussions avec Emile Zola qu’il voulait faire
+allusion? Les théories naturalistes étaient les siennes, et s’il y eut
+influence, ce fut plutôt Cézanne, comme nous avons essayé de le
+démontrer, qui tira Zola de son romantisme. Zola nous le montre comme
+très têtu, invulnérable. «Prouver quelque chose à Cézanne, écrit-il, ce
+serait persuader aux tours de Notre-Dame d’exécuter un quadrille.» Un
+jour, dans un dîner d’amis où l’avait entraîné Zola, il fit la rencontre
+de «son pays» Alphonse Daudet. Il alla tout bonnement à lui, mais
+l’autre essaya de le blaguer, sur son accent, sa peinture, ses idées.
+Silencieux, farouche, durant tout le repas, il était une cible, une
+proie facile. Mais brusquement, au dessert, comme me l’a raconté
+Théodore Duret qui assistait à ce tournoi, il envoya Daudet par-dessus
+les moulins, en un revers de bras, et une heure durant, le criblant à
+son tour, mettant les rieurs de son côté, il le laissa terrassé, sans
+riposte, pâle et abasourdi dans son coin. Pas plus que l’ironie
+superficielle de Daudet la conversation plus nourrie de Zola ne devait
+avoir, j’imagine, de prise sur Cézanne.
+
+D’ailleurs, le peintre voyait de moins en moins le littérateur. Je
+crois plutôt que, passionné lecteur, comme il l’était, de Stendhal, de
+Sainte-Beuve et des Goncourt, il restreignait, à leur école, son immense
+lyrisme. Il subissait son siècle, il en respirait l’air ambiant. Il
+allait parfois jusqu’à faire l’éloge des _Bourgeois de Molinchart_ de
+Champfleury, qui paraît l’avoir impressionné longtemps. On a parlé des
+Japonais et des Chinois. Quand j’amenais la conversation sur eux:
+
+«--Je ne les connais pas, disait-il. Je n’en ai jamais vu.»
+
+Il n’avait lu que les deux volumes de Goncourt sur Outamaro et Hokousaï,
+mais dans l’intelligence créatrice d’un peintre cent pages de texte ne
+portent pas le témoignage d’un trait ou de deux coups de pinceau. S’il y
+eut rencontre, ce que je suis loin de suggérer, détestant tous ces
+rapprochements de hasard à l’usage des snobs, comme ces fameuses
+comparaisons entre les paysages de Cézanne et les paysages des
+tapisseries, s’il y eut rencontre, elle fut fortuite, et en tout cas
+purement cérébrale. Il n’y eut pas échange, influence virtuelle. Les
+assises de Cézanne furent toutes françaises et latines. Ce ne fut que
+par le Flamand Rubens, au fond si latin lui-même, que les Hollandais
+eurent quelque prise sur lui, et toute de surface. Il ne variait jamais
+là-dessus. Poussin, Delacroix, Courbet, Rubens, les Vénitiens, voilà ses
+dieux, et autour de ce temple, dans des chapelles particulières, pour
+des motifs divers, les Lenain, Chardin, Monet, Zurbaran et Goya,
+Signorelli et, tout à fait à part, Manet. Il était loin d’ignorer les
+autres. Il ne parlait guère du Greco. Il n’aimait pas les primitifs, et
+c’est avec une humilité bien plus profonde qu’on ne pense, qu’il a dû
+prononcer le mot qu’on rapporte de lui:
+
+«--Je suis le primitif de ma propre voie.»
+
+Pour se frayer cette voie, atteindre plus sûrement par elle le but qu’il
+se proposait, il se détourna des grands sujets qui l’enivraient.
+Souffrant de ne pouvoir exprimer la forêt entière, il s’appliquait à
+copier un arbre, mais la sève immense en faisait craquer les contours.
+Il renonça au triomphe immédiat, aux joies du succès, des fréquentations
+aimables, de l’amitié peut-être. Il s’enfonça dans la recherche de
+l’absolu[11]. Il fut seul. Il travailla.
+
+Il travailla. C’est le mot de toute sa vie, et qui la résume. Il
+peignait. Son existence tient toute là. Il travailla, comme lui seul et
+Flaubert le firent, jusqu’à l’extase, jusqu’à la douleur. Le reste de
+ses heures ne compte pour ainsi dire plus. En 1879, il revient à Aix.
+C’est le moment où les grands plans de la Sainte-Victoire, comme l’a
+bien noté M. Elie Faure, solidifient sa vision, il les contemple, il
+croit les voir pour la première fois, il y appuie sa pensée et son art,
+ses recherches, sa volonté. Il se prend d’amour pour l’ossature de la
+terre. Il en soupçonne la morale géologique. Il dissèque les paysages.
+La composition du monde lui apparaît. Il maçonne encore en pleine pâte
+les racines rocheuses de cet univers qu’il découvre, mais déjà une
+fluidité lui vient. Sa palette s’éclaircit. Plus il se raffermit
+intérieurement, plus ses toiles au contraire s’aèrent. Les premières
+caresses bleues descendent se mêler à ses ombres. Le drame de l’air se
+dessine au bord des perspectives. Déjà une clarté se lève à l’horizon
+des collines, que lui seul traduira d’abord et qui désormais recule dans
+une sorte de rhétorique magnifique même les Guardi, les Koninck et les
+Gelée. Un pas est en train de se faire dans la vision sensible.
+L’atmosphère de l’âme et des yeux s’élargit. Pour la première fois, cet
+évanouissement progressif de la planète jusqu’à la nébuleuse primitive,
+dont Laplace nous apporta le poème, la peinture le traduit et le fixe.
+C’est le ciel de Renan, l’Axiome de Taine dont Cézanne atteint les
+perspectives. Comme eux, ce grand positiviste de la peinture, mieux que
+toute métaphysique, nous donne dans ses paysages le frisson ramassé de
+la chose cosmique. Ce terrien a le goût de l’idéal. Il nous fait sentir
+l’universel. C’est un lyrique exact.
+
+Il touche, semble-t-il, à une heure de force heureuse. Il a quarante
+ans. Il atteint le point vital de sa plénitude organique, de sa vigueur
+physique. Une certitude le prend, qu’il n’a qu’à persévérer dans son
+être pour donner à ses dons leur plein développement. Les doutes, les
+découragements s’abattront encore, et de plus en plus, sur lui, mais il
+ne s’écartera plus de la direction choisie une fois pour toutes. Sans
+l’atteindre jamais, il voit désormais «la formule» qu’il cherche. Et il
+sait qu’il est le plus grand peintre vivant.
+
+Ce serait le moment où, d’après M. Emile Bernard, ayant vécu jusque-là
+en bohème, Cézanne se serait repris, sentant qu’il perdait sa vie, et
+voué au travail, sur l’exemple de Pissarro. Nous avons essayé de montrer
+que cette intime révolution morale eut lieu dix ans plus tôt, à
+l’Estaque, et sans l’exemple de personne. Il est sûr, en tout cas, qu’à
+l’époque où nous arrivons, Cézanne touche à un sommet, il s’affirme à
+lui-même sa propre vérité. Il ne change rien à sa vie. Il travaillait
+déjà, de l’aube au soir, chaque jour que le soleil fait, et il continue,
+debout dès l’aurore. Mais entre l’inspiration sans ordre, la recherche
+au hasard, et le labeur conscient, le travail suivi, il a choisi, entre
+l’invention et la soumission. «La soumission est la base de tout
+perfectionnement[12].» Il copiera le monde. Il fera le portrait de la
+terre. Il s’acharnera à suivre, sur un visage ou sur un meuble, le sourd
+labeur du soleil qui les tient vivants. Il se soumettra à l’objet. Il ne
+rêvera plus.
+
+A peine, en s’appuyant sur Poussin, osera-t-il tenter son poème des
+_Moissons_, en invoquant Lenain, essaiera-t-il de grouper les paysans
+balzaciens de la _Partie de cartes_, et comme une sorte de débauche
+olympienne, laissera-t-il constamment flotter, au-dessus de toutes ses
+recherches, les grands corps sacrés, l’après-midi d’été, toujours
+inachevée, son péché radieux, le _Bain des jeunes femmes_. Il pensera
+aussi parfois à son _Apothéose de Delacroix_. Mais plus de ces scènes
+d’assassinats, de ces triomphes, comme il en peignit dans sa jeunesse,
+de ces descentes du Christ aux Limbes, de ces terrassements de la
+Madeleine, dont les fragments superbes ont depuis été dégagés des murs
+du Jas de Bouffan, plus de ces festins où il voulait, disait-il, donner
+comme un pendant à l’orgie de la _Peau de chagrin_, plus rien désormais
+que des natures mortes, des portraits obstinés et fidèles, des paysages
+précis. Si une âme soulève les visages rèches, et choisis rèches exprès,
+les fruits groupés, la terre ensoleillée, il ne l’a pas cherché, il ne
+l’a pas voulu. Elle est là, s’avoue-t-il, par surcroît, et même n’est-ce
+pas elle l’ennemie au fond qui, malgré lui, envahissant sa toile,
+l’empêche de suivre, comme il voudrait, jusqu’à sa dernière nuance,
+l’ombre de ce cil sur cette joue, de cette feuille sur cette herbe, de
+ce couteau luisant sur la nappe assourdie? Il ne voudrait plus
+qu’enserrer des tons justes dans des lignes exactes. Il ne voudrait plus
+que juxtaposer des tons vrais sans autres limites que la rencontre et la
+fusion des véritables valeurs. Son génie ne dépend plus de lui. Il ne
+voudrait plus que coordonner des surfaces et agencer des plans. Il
+voudrait avoir du talent... Pieuse obstination! divin suicide! si le
+génie, même martyrisé, ne proclamait toujours, hors de sa foi, et par sa
+propre loi, l’éternelle beauté sous la passagère raison qui le
+persécute.
+
+Je l’ai déjà dit, mais je voudrais que cette constatation revînt comme
+un leit-motiv, la plus frémissante sensibilité aux prises avec la
+raison la plus théorique, c’est tout le drame, toute l’histoire, toute
+la vie de Paul Cézanne.
+
+Vers la quarantième année, cette raison et cette sensibilité, il me
+semble, s’équilibrent ou sont, en tout cas, bien proches de se fondre.
+Il aimait trop l’absolu. Il poussait jusqu’à la folie le goût de la
+perfection. Cette heure heureuse ne dure pas. Un désir subit de voyage
+le prit. Eut-il peur de l’Italie? Il courut en Belgique, en Hollande,
+vérifier ses hypothèses, chercher des confirmations. Chose étrange,
+Rembrandt ne paraît pas l’avoir retenu. Ce fut Rubens qui l’éblouit
+surtout. Il en resta extasié, jusqu’à la fin. Une photographie du groupe
+des sirènes, dans le _Débarquement de Marie de Médicis à Marseille_ du
+Louvre, le suivait dans tous ses déplacements. Il la fixait parfois,
+avec une punaise, au mur de son atelier. C’est la seule image que j’y ai
+jamais vu séjourner plus d’un mois, avec le _Sardanapale_ de Delacroix.
+Quand on lui demandait: «Quel peintre préférez-vous?» invariablement il
+répondait: «Rubens.» Il l’a écrit, même.
+
+Fut-ce Rubens qui le troubla de nouveau, raviva, avec son opulent
+lyrisme et sa vie luxueuse, les regrets que les petits maîtres
+hollandais furent loin, avec leur vision mesquine et leur métier borné,
+de combler dans cette âme obsédée et toujours en quête de l’impossible?
+Il revint à Paris, se souvint de Zola, courut auprès de lui, qui
+maintenant écrivait _Nana_, cette Nana que Manet allait peindre,
+confirmer ses théories naturalistes, affirmer son réalisme, et se
+l’affirmer à lui-même peut-être plus qu’aux autres. Il fit un séjour à
+Médan. Il voit beaucoup Renoir, qui fait son portrait. L’an d’après, en
+1881, il repartit pour Aix. Dès lors il partagea son travail et son
+temps entre la Provence, Paris et l’Ile-de-France.
+
+Quand les terres rougeâtres, les roches livides, les labours poussiéreux
+fatiguaient ses yeux brûlés et, par périodes, vite
+
+[Illustration:... _ces verdures traînantes où se reflètent toutes les
+respirations de l’eau_... P. 75]
+
+injectés de sang, il regagnait la Marne et Fontainebleau. Il
+s’enfonçait sous les futaies ou revenait le long de la Seine. Il peignit
+à Montigny, à Marlotte, à Barbizon. A Giverny il rencontrait Claude
+Monet; il le fréquentait peu, pas plus que Pissarro, Renoir et Sisley,
+les seuls dont il se souvint plus tard, «la bande impressionniste à qui
+il a manqué un maître, des idées», avouait-il parfois. Toute une saison
+pourtant il vécut côte à côte avec Renoir. Il n’aimait pas Degas. «Je
+préfère Lautrec», disait-il. A Paris, il mangea quelquefois, chez le
+même marchand de vins, avec Auguste Rodin dont, goguenardait-il, il
+admirait plus la roublardise paysanne que l’art symbolique et sûr.
+
+«--Il a du génie, faisait-il,... et un bas, un bon bas de laine. Il
+venait, avec sa blouse plâtreuse, s’asseoir à côté des maçons... C’est
+un finaud, il leur rivait leur clou; mais j’aime beaucoup ce qu’il fait.
+C’est un intense... On ne le comprend pas encore, ou tout à contre-sens.
+Il faut qu’il ait un rude tempérament pour résister à la pommade de tous
+ces petits Mauclairs... A sa place, j’aurais une rude frousse... Il a de
+la chance. Il réalise.»
+
+Il voyait aussi Guillaumin et quelques bons camarades dans un café des
+Batignolles. Il exécrait Puvis de Chavannes, au point de vouloir
+expulser de chez moi la reproduction que j’en avais de l’hémicycle de la
+Sorbonne.
+
+«--Quelle mauvaise littérature!» disait-il.
+
+Il me parla quelquefois, et toujours avec sympathie, de Van Gogh, dont
+il se plaisait à admirer deux toiles chez moi, et de Paul Gauguin; je ne
+crois pas qu’il les soit allé voir, comme on l’a prétendu, à Arles. Il
+rencontra Gauguin chez le père Tanguy et au café, mais rarement.
+
+Il n’avait de vrais amis que les arbres. Ces sous-bois frissonnants, ces
+ponts sur des mares, ces feuillages profonds où toutes les gammes des
+verts se gorgent des sèves de la forêt, ces verdures traînantes où se
+reflètent toutes les respirations de l’eau, datent de cette époque. Ses
+toiles d’alors sont touffues, fraîches, d’une vie paisible, avec leurs
+chemins sourds, leurs fuites heureuses, leurs maisons de clarté
+épanouie; elles sont reposantes avec leurs hauts peupliers tranquilles,
+leurs rivières endormies où trempent de beaux nuages descendus jusqu’aux
+herbes, leurs émeraudes nuancées, leurs échappées de brumes forestières.
+Aux environs d’Aix, au contraire, il cherche des aspects brutaux,
+ramassés, presque renfrognés de collines ardentes, des profils tragiques
+de ravins secs, des arbres sans feuilles, de massives maisons carrées,
+des toits flambants et roussis, des champs encigalés où sous la paille
+rase la terre fendillée s’écaille. Il ne retrouve quelque verte
+tendresse que lorsqu’il s’attache à rendre, sœur de la sienne, la
+vieille rêverie des bassins, des lions moussus du Jas de Bouffan, les
+façades de la maison paternelle, l’ordonnance classique des sombres
+allées où les marronniers, redevenus sauvages, éclaircissent leurs
+branches sur le gravier barbu du parc abandonné. Il fait quelques
+portraits. Il songe au tableau des _Moissons_. Il imagine, en une
+ébauche très poussée, dont la collection Bernheim-Jeune possède une
+réplique, il imagine, à la manière du Poussin, mais toute parente de la
+campagne qui environne le Jas, une plaine biblique à moitié moissonnée,
+avec, au premier plan, un groupe de rustres qui se reposent, mangent et
+boivent en plein soleil. Une femme les sert. Ils sont en bras de chemise
+et en chapeaux de paille. Un, entre ses coudes nus, hausse une
+dame-jeanne pansue et, la tête renversée, reçoit un long jet de vin dans
+la gorge. Un grand arbre, un pin tordu, se dresse. Plus loin, d’autres
+faucheurs s’enfoncent dans les blés énormes, et la vague jaune, sous le
+ciel de pourpre bleue, bat les coteaux ordonnancés que contemple un
+château, la bastide du Diable, où Cézanne revint et qu’il loua dans ses
+dernières années, ravi par la haute façade dominant les pinèdes du
+Tholonet.
+
+Il peignit aussi les _Baigneurs_, refusés dans le legs Caillebotte pour
+la honte éternelle du Luxembourg,--le ciel de marbre bleu aux nuages
+d’apocalypse, le vacillement de la terre, le mont Victoire comme
+rapetissé, écrasé sous l’effroi cosmique qui passe, et les hommes
+indifférents, les anatomies tranquilles, leur puissance michelangesque
+au bord de ce Jugement des choses qu’ils ne soupçonnent pas. C’était, de
+telles toiles, la flambée romantique qui revenait encore de loin en loin
+et lui léchait le cerveau d’une fièvre où il se dégorgeait. Il
+s’apaisait, se contraignait, se classicisait, si je puis dire, dans ses
+natures mortes où, dans le pli des étoffes, l’arrangement des objets,
+fixés une fois pour toutes[13], son grand style se contentait et
+laissait, sans peur, sa délicate sensibilité se nuancer librement, sans
+autre souci que d’assourdir son opulente finesse ou, comme par jeu,
+d’attendrir sa trop riche vigueur. Il atteignait, en spiritualisant des
+pommes et du vin, tant il les dégageait de tout ce qui n’était pas joie
+de la couleur pure, la substance même de son émotion. Il contentait «le
+besoin d’harmonie et la fièvre de l’expression originale» qui fait le
+fonds de son génie. Il dépassait Chardin.
+
+Il eut une joie imprévue, la rencontre qu’il fit de Monticelli à
+Marseille. Ce fut une soudaine amitié. Sac au dos, ils partirent tous
+deux pour un mois, battirent, comme jadis il l’avait fait avec Zola,
+tout le pays autour de Marseille et d’Aix. Pipes fumées au seuil des
+fermes, discussions interminables, pochades brossées par Monticelli
+tandis que Cézanne récitait de l’Apulée ou du Virgile; Monticelli
+raffola de cette escapade, en garda un souvenir longtemps radieux. Je
+tiens ce détail du peintre Lauzet qui a gravé dans une suite d’album
+magnifique une vingtaine des plus belles œuvres de Monticelli. Cézanne,
+lui, ne m’en parla jamais. Il avait ainsi pour certaines de ses joies
+une sorte de pudeur qui le faisait se cloîtrer au fond de lui-même pour
+y garder farouchement la mémoire des minutes heureuses. Les choses de
+l’amitié lui parurent toujours merveilleuses et profondes, avec je ne
+sais quoi de jaloux qu’il ne fallait pas galvauder. J’ai appris, par
+exemple, qu’il avait à Paris, rue Ballu, un vieux camarade, un
+cordonnier chez qui il allait passer de longues heures silencieuses,
+qu’il aida, paraît-il, dans des circonstances graves, mais sur lequel
+jamais il ne soufflait mot. On le surprit parfois, assis dans la
+boutique poisseuse, affectueux, reposé, son sourire penché sur le pauvre
+travail de son ami, comme en contemplation devant les vieilles tiges et
+les bottines rapiécées; mais il faisait grand mystère et se cachait pour
+le venir voir. Avec mon père et ses vieux compagnons de collège il
+montrait des délicatesses de cœur infinies. Tous ceux qui l’ont approché
+de très près l’ont chéri sans réserve. D’un mot, d’un geste, d’un
+regard, ce farouche sentimental, cet expansif si retenu savait exprimer
+toutes les richesses d’une charité d’autant plus raffinée qu’en un seul
+elle s’adressait pour ainsi dire à tous. Il avait la bonté des grands
+sous la réserve des naïfs et des forts, des forts dont on a trop souvent
+gaspillé les avances. Aussi sa susceptibilité était-elle toujours
+frémissante. Il exigeait désormais des autres les attentions qu’il ne
+leur ménageait jamais. Sa sensibilité devenait presque maladive. Un
+sourire échangé entre une servante et Zola, au haut d’un escalier, un
+jour qu’il arrivait en retard, m’a-t-il raconté, empêtré de paquets, le
+chapeau cabossé, l’éloigna de Médan pour toujours. Sa misanthropie, dans
+la tension brûlante de tout son être et l’angoisse de plus en plus
+nourrie de ses recherches, se changeait comme chez Jean-Jacques en
+crises de défiance qui touchaient vite à l’idée de la persécution.
+L’_Œuvre_ venait de paraître. Pourtant il m’affirma toujours, et il ne
+mentait jamais, que ce livre n’était pour rien dans cette brouille avec
+son vieux compagnon.
+
+En 1885, après un séjour en Normandie chez son ami Chocquet dont il
+peignit alors le fameux portrait se détachant sur un feuillage vert,
+Cézanne vint à Médan. Il y passa tout le mois de juillet. Zola écrivait
+l’_Œuvre_. Il dut sûrement beaucoup causer du livre et en lire
+d’importants fragments à Cézanne. Les premiers chapitres du volume
+toujours émurent profondément celui-ci, il les déclarait d’une vérité à
+peine transposée et intimement touchante pour lui qui y retrouvait les
+plus belles heures de sa jeunesse. Lorsque, ensuite, le livre bifurque
+avec le caractère de Lantier guetté par la folie, il sentait bien qu’il
+n’y avait là qu’une nécessité de plan, qu’il devenait, lui, tout à fait
+absent de la pensée de Zola, que Zola, en somme, n’avait pas écrit ses
+mémoires, mais un roman et qui faisait partie d’un vaste ensemble
+longuement médité. La figure de Philippe Solari, représenté sous les
+traits du sculpteur Mahoudeau, était très faussée aussi, pour le besoin
+de l’action, et Solari ne songea, pas plus que Cézanne, à s’en
+formaliser. Son culte pour Zola, ne défaillit jamais. Et ce dernier,
+lorsque je le vis à Paris, quinze ans après l’_Œuvre_, me parla de ses
+deux amis avec la plus admirative affection. C’était aux environs de
+1900. Il aimait toujours Cézanne, malgré sa bouderie, de toute l’amitié
+d’un grand cœur fraternel, «et même, me dit-il en propres termes, je
+commence à mieux comprendre sa peinture, que j’ai toujours goûtée, mais
+qui m’a échappé longtemps, car je la croyais exaspérée, alors qu’elle
+est d’une sincérité, d’une vérité incroyable.»
+
+En septembre 1885, Cézanne revint reprendre foi à Aix. Il peignit dans
+les alentours, à Gardanne. Il vivait chez des paysans, louant une
+chambre à la ferme, couchant même parfois au grenier, roulé dans un drap
+jeté sur la paille, mangeant à la table commune, travaillant tout le
+jour. C’est le moment où il coupe de la barre du Cengle les flancs de la
+Sainte-Victoire, dans des toiles sans ciel, où il dépouille de toute
+ombre les collines de Montaiguet, balance d’âpres pins sur des plaines
+fuyantes, isole des bastides dans des carrés de labours et de blés, où
+il profile la chaîne bleue du Pilon du Roure sur la respiration miroitée
+d’une mer qu’elle cache, mais qu’on devine à la clarté humide, au
+sourire marin où trempent ses sommets... C’est le moment surtout où il
+peint, sous toutes ses faces, ce village de Gardanne enraciné dans son
+coteau, le clocher rugueux, le troupeau roussi des maisons, les toits
+brûlés, une masse de grands feuillages mettant toujours une fraîcheur,
+un puits de lumière verte quelque part dans la chaleur, et sur la
+colline sèche les deux moulins, les deux tours abandonnées. Il
+simplifie. Il ramasse, concentre les lignes, mais nuance de plus en plus
+les ombres, verse, sans le chercher, comme une humanité dans le paysage.
+Une humanité grêle, pauvre, étriquée encore, qui prête aux choses une
+vertu acariâtre, aux roches, aux nuages un aspect maussade, aux couches
+d’air une massivité, qui dépouille et schématise, qui montre encore trop
+le labeur, mais qui, on le sent déjà, va désormais aller
+s’approfondissant, nourrie de clarté, fluide, spiritualisée, fondue, bue
+par la terre, absorbée par le ciel, toute infusée dans la nature et
+toute la nature infusée en elle. Il faut avoir vu, entassées dans les
+combles du Jas de Bouffan, pêle-mêle, les centaines de toiles, pour la
+plupart inachevées, souillées, martelées, de cette époque, pour
+comprendre le travail sourd, pénible, le martyre heureux avec lequel
+Cézanne s’est emparé de son âme et de cette terre, les a, pour ainsi
+dire, emboîtées, imbriquées l’une en l’autre, dans le même regard, le
+même métier. Toiles presque blanches où sous le seul treillis des lignes
+bleues et de quelques taches vertes se profile une épaule de colline, un
+rire d’arbre, un chemin chaud; toiles presque vides, bourrées par
+places, échantillonnées comme un écheveau de soie de toutes les nuances
+de l’arc-en-ciel juxtaposées; damiers presque géométriques sabrés de
+longues ombres claires; grands pans de murs croulant au bord d’abîmes à
+peine dessinés; blocs d’arbres enchevêtrés, ici minces et fins panaches
+à peine indiqués d’une teinte fuyante, là troncs massifs, racines
+pesantes s’agriffant à la roche,--on suit, sous ces fouillis, ces
+manques, ces clartés, le lent cheminement d’une raison sensible, la
+conquête, vingt fois abandonnée, vingt fois reprise, d’une logique
+colorée aux prises avec une émotion respectueuse, on descend jusqu’aux
+couches profondes, aux assises de la pensée de Cézanne. Cette analyse de
+la matière intime est aussi ténue, aussi aiguë que la psychologie
+innombrable de Dostoïevski dénouant les fils de l’âme humaine. Elle est
+aussi émue, aussi baignée, dans son austérité, de bonté et d’amour.
+C’est là-dessus que Cézanne établira, qu’il établit son art. La fleur
+légère, l’air duveté de ses plus beaux paysages reposeront sur cet âpre
+métier, s’enracineront dans cet obstiné labour.
+
+Pendant qu’il se livre à ce labeur enivrant, son père, tombé en enfance,
+maniaque d’avarice, cachant des sous sous les pierres du Jas, meurt, en
+1886. Il se détache de plus en plus des hommes. Quelques paysans, le
+soir, à la veillée, ruminent près de lui. La terre le pénètre. Il se
+décante, si j’ose dire, de toute fausse culture et de tous préjugés. Il
+redevient, lui l’extrême civilisé, un primitif naïf. Sa roide et âpre
+nature, pleine de finesses si singulières, ne mettra désormais toutes
+ses séductions que dans le charme comme ajouré de ses toiles austères.
+Il s’enfonce dans sa sainteté, le détachement de tout ce qui n’est pas
+la peinture.
+
+Seul un ami, Antoine Marion, professeur à la Faculté des sciences de
+Marseille et conservateur du muséum d’histoire naturelle, vient le voir,
+le dimanche, de loin en loin, dresse un chevalet à côté du sien, le
+rattache au monde, en lui parlant de ses travaux géologiques, d’un
+aixois, le marquis de Saporta, son collaborateur avec lequel il est en
+train d’établir la grande hypothèse évolutive de la migration des arbres
+devant les froids du pôle, de la lutte des espèces végétales s’adaptant
+entre elles. Esprit vif, tempérament clair, Antoine Marion expose, le
+pinceau à la main, les idées darwiniennes, la découverte qu’il a faite,
+au pied de la Sainte-Victoire, de squelettes d’anthropoïdes. Il trace, à
+profonds traits, l’histoire du globe, la naissance dans ce coin de
+Provence des paysages qu’ils peignent, leur premier affleurement
+au-dessus des glaces, leurs séculaires transformations, et que dans
+toutes leurs couleurs et leurs nuances se perpétue la vie inscrite de
+leurs origines. Il s’exalte. Un frisson de science enveloppe les deux
+hommes, perdus dans la poussière. Cézanne s’arrête de peindre... Les
+sillons fument. Les pins embaument. Les vieilles pentes du monde
+s’azurent d’un bleu plus irréel d’être ainsi mieux compris. L’immense
+sensibilité du peintre vacille de nouveau dans toutes ses recherches. Le
+mystère géologique se surajoute au tourment mystérieux d’aimer la terre
+et les éléments pour eux-mêmes. Comme toujours, dans ce cerveau
+halluciné de savoir et d’amour, des théories s’ébauchent, qu’il rapporte
+tout de suite à son art. La science le mord cette fois, comme la
+littérature naguère. Il pense. Il réfléchit. Il souffre.
+
+Il doute.
+
+Au moment où il allait toucher la réalisation, cette inquiétude le
+ravage d’un coup. Il veut atteindre la structure même de la terre sous
+la face passagère et ses saisons. Il n’a rien peint, il n’a rien fait,
+se dit-il, labouré d’amertume et d’espoir. Il tourne brusquement le dos
+à la route qu’il suivait, au point de vue qu’il avait si péniblement
+conquis sur la nature et lui-même. Ame pathétique toujours en gestation,
+la plus émouvamment créatrice peut-être qui fut jamais, tout ce qui
+l’approche le modifie. Il s’en empare, le multiplie, l’absorbe. Un
+lyrique dégoût l’envahit de ce qui eût pu le satisfaire hier. Rien ne le
+satisfera jamais. Pour peindre, il lui faut ne rien voir que son œuvre.
+Même ses amis, même ses enthousiasmes lui sont nuisibles, le dépriment,
+le détournent. Il faut qu’il soit seul. Grand drame de conscience chez
+cet artiste affamé de tendresse! L’homme n’est jamais seul. Cézanne,
+nous le verrons plus tard, fait d’un arbre, d’un olivier, son ami. Il
+aime. Et plus il veut qu’on le comprenne, plus il s’appuie sur la raison
+pour être aimé des autres,--plus il s’éloigne d’eux. Son intelligence le
+tue.
+
+
+
+
+IV
+
+LA VIEILLESSE
+
+
+«Une grande vie est un tout organique qui ne peut se rendre par la
+simple agglomération de petits faits. Il faut qu’un sentiment profond
+embrasse l’ensemble et en fasse l’unité,» dit Renan, en parlant de
+Jésus, dans son premier volume de l’_Histoire des Origines du
+Christianisme_. Je n’oserais toucher au «sentiment profond» qui anima
+toute la vie de Cézanne et en fit l’unité, si je ne l’avais approché. Je
+le connus en 1896. Il n’avait que cinquante-sept ans, mais, brûlé par
+son martyre intérieur, découragé, souffrant, il paraissait déjà un
+vieillard. Sa constitution robuste se redressait encore, crispée, nouée
+dans sa forte race, mais des maux de tête violents l’attaquaient presque
+chaque soir, le diabète le torturait. Il excédait constamment sa
+puissance. Nerveux, les yeux striés, le cerveau ravagé, la fièvre au
+cœur, son doute l’abattait. Travaillant dans la joie, il eût peint
+jusqu’à cent ans comme le Titien. Il surmenait la bête en lui, faisant
+toujours ces longues promenades dont il avait gardé la passion,
+escaladant le mont Victoire, seul, le carnier au dos, sous le soleil ou
+sous la pluie. Sobre, il déjeunait souvent d’un morceau de fromage, de
+pain et de quelques noix, sans quitter l’atelier. Un verre de bon vin
+là-dessus, une tasse de café, et ce régal d’ascète le soutenait jusqu’au
+soir. Il abominait l’alcool, mais adorait les vieux vins de pays, dont
+il arrosait de temps en temps quelque large ribote avec Solari ou Paul
+Alexis. Après les premières chaudes rasades, une flambée comme
+surnaturelle le mettait debout, redressait ses épaules un peu voûtées,
+lui embrasait la face. Une étrange lucidité l’animait. Une logique drue,
+un enthousiasme serré amenaient son émotion à son expression la plus
+haute. Son lyrisme éclatait. Une irrésistible éloquence le traduisait
+jusqu’aux plus intimes ressources de la langue et de sa pensée. Qui ne
+l’a pas écouté dans une de ces heures, où il apparaissait tout entier
+sublime, ne sait rien de lui. Sa misanthropie, ses airs farouches
+tombaient. Son érudition, sa tendresse, ses souvenirs se prodiguaient.
+Il enchaînait les théories, refaisait le monde, aimait, comprenait tout.
+Son génie persécuté triomphait tout entier. Ironique, ardent, joyeux, sa
+bonté constructive embrassait toutes choses. C’est ainsi sans doute
+qu’il eût toujours vécu, si la gloire fût venue à lui.
+
+La première fois que je le vis, il était au café. Solari, Numa Coste,
+mon père causaient avec lui. C’était un dimanche, à l’heure de
+l’apéritif. Ils étaient attablés sur le cours Mirabeau, à la terrasse du
+café Oriental, que fréquentaient Alexis et Coste. La nuit tombait des
+grands platanes. La foule endimanchée rentrait de «la musique». Un soir
+provincial tranquillisait la ville. Ses amis parlaient, lui, les bras
+croisés, écoutait et regardait. Le crâne chauve, avec sur la nuque de
+longs cheveux gris encore abondants, une barbiche et d’épaisses
+moustaches de vieux colonel cachant sa bouche sensuelle, rasé de frais,
+le teint coloré, il eût paru quelque grognard à la retraite, n’eussent
+été le large front bosselé de génie, d’une courbe, d’une plénitude
+admirables, et les yeux sanglants, dominateurs, qui s’emparaient tout de
+suite du monde et ne vous lâchaient plus. Ce jour-là une jaquette de
+bonne coupe lui enserrait le torse, un torse robuste de paysan et de
+maître. Un col bas lui découvrait le cou. Sa cravate noire était
+parfaitement nouée. Il négligeait parfois sa toilette, traînant en
+sabots et en chapeau dépenaillé. Il était «bien mis» lorsqu’il y
+songeait. Il avait dû, ce dimanche-là, passer la journée chez sa sœur.
+
+Je n’étais rien, presqu’un enfant. J’avais vu dans une vague exposition
+aixoise deux paysages de lui, et toute la peinture m’était entrée dans
+les yeux. Ces deux toiles m’avaient ouvert le monde des couleurs et des
+lignes, et depuis une semaine je m’en allais enivré d’un univers
+nouveau. Mon père m’avait promis de me présenter à ce peintre, bafoué de
+toute la ville. Je le devinai, là. Je m’approchai, je lui murmurai mon
+admiration. Il rougit, se mit à bégayer. Puis il se redressa, me
+déchargea un regard terrible qui me fit rougir à mon tour, me brûla
+jusqu’aux talons.
+
+«--Ne vous fichez pas de moi, mon petit, hein?»
+
+Il ébranla le guéridon d’un formidable coup de poing. Les verres
+tintèrent. Tout chavira. Je crois que je n’ai jamais eu une plus grande
+angoisse. Ses yeux se remplirent de larmes. Ses deux mains
+m’empoignèrent.
+
+«--Asseyez-vous là... C’est ton petit, Henri? dit-il en s’adressant à
+mon père... Il est gentil...» Sa voix de colère traînait maintenant,
+toute attendrie de bonté, et se tournant vers moi: «--Vous êtes jeune...
+Vous ne savez pas, vous. Je ne veux plus peindre. J’ai tout lâché...
+Ecoutez un peu, je suis un malheureux... Il ne faut pas m’en vouloir...
+Comment puis-je croire que vous coupez dans ma peinture, pour deux
+toiles que vous avez aperçues, alors que tous ces... qui pondent de la
+copie sur moi n’y ont jamais vu goutte... Ah! ils m’en ont fait un mal,
+ceux-là... C’est Sainte-Victoire surtout qui vous a tapé dans l’œil.
+Voyez-vous ça? Elle vous plaît, cette toile... Demain, elle sera chez
+vous... Et je la signerai...»
+
+Il se retourna vers les autres.
+
+«--Causez, vous. Moi, je veux bavarder avec le petit. Je l’emmène... Si
+on soupait ensemble, dis, Henri?»
+
+Il vida son verre, me prit sous le bras. Nous nous enfonçâmes dans la
+nuit, sur les boulevards, autour de la ville. Il était dans un état
+d’exaltation incroyable. Il m’ouvrit son âme, me dit son désespoir,
+l’abandon où il se mourait, le martyre de sa peinture et de sa vie, ce
+«sentiment profond», cette «unité» dont parle Renan et que je voudrais
+rendre, et dont, ce soir-là, j’eus le frisson, plus loin que
+l’admiration, jusqu’à l’extase. Je touchais son génie, du cœur. Il
+m’était sensible. Je n’aurais jamais cru qu’on pût être si grand et si
+malheureux, et je ne savais plus, lorsque je le quittai, si j’avais la
+religion de sa souffrance humaine ou le culte de son don surnaturel.
+
+Durant une semaine, je le vis chaque jour. Il me mena au Jas de Bouffan,
+me montra ses toiles. Il fit de grandes courses avec moi. Il venait me
+chercher le matin, nous ne rentrions que le soir, fourbus, poussiéreux,
+mais vaillants, prêts à recommencer le lendemain. Ce fut une semaine
+d’emportement où Cézanne avait l’air de se régénérer. Il était comme
+ivre. Une même naïveté, je crois, unissait mon ignorante jeunesse à son
+candide et plein savoir. Tous sujets nous étaient bons. Il ne parlait
+jamais de lui, mais, au seuil de la vie où j’entrais, il aurait voulu,
+me disait-il, me léguer son expérience. Il regrettait que je ne fusse
+pas peintre. Le pays nous exaltait. Il m’en découvrait, il m’en
+prolongeait toutes les beautés dans toutes les perspectives de son
+lyrisme et de son art. Il renaissait, à mon enthousiasme. Ce que je lui
+apportais n’était rien, qu’un souffle de jeunesse, une foi où il
+rajeunissait. Mais dans cette grande âme tout ce qu’on jetait, le
+moindre bruit, avait des échos immenses. Il voulait faire mon portrait,
+celui de ma femme. Il commença celui de mon père. Il l’abandonna dès la
+première séance, tenté par les escapades que nous faisions au Tholonet,
+au pont de l’Arc, les repas ensoleillés, arrosés de vieux vin. C’était
+au printemps. Il étreignait la campagne avec des yeux ravis. Les
+premières verdures l’émouvaient. Tout l’attendrissait. Il s’arrêtait
+pour voir fuir la route blanche ou se balancer un nuage. Il ramassait
+une poignée de terre humide qu’il pétrissait comme pour la posséder de
+plus près, la mieux mêler à son sang reverdi. Il buvait au creux des
+ruisseaux.
+
+«--C’est la première fois que je vois le printemps,» disait-il.
+
+Toute sa confiance aussi refleurissait. Il finissait par me parler de
+son génie. Un soir, dans un abandon de son être, il m’avoua: «Je suis le
+seul peintre vivant.»
+
+Puis il serra les poings, tomba dans un sombre silence. Il rentra
+farouche. Comme si un désastre s’était abattu sur lui. Le lendemain, il
+ne vint pas. Il ne me reçut pas au Jas. J’insistai vainement, durant
+quelques jours. Puis je reçus ce billet:
+
+«Cher monsieur, je pars demain pour Paris. Je vous prie d’agréer
+l’expression de mes meilleurs sentiments et mes plus sincères
+salutations.»
+
+C’était le 15 avril. Les amandiers avaient passé fleurs, autour du Jas
+où j’allais rôder pour évoquer le maître parti. La frise amie du Pilon
+du Roi s’inquiétait d’un pâle azur dans le soir. C’est là-devant, dans
+tous ces champs, ces vergers et ces murs, que Cézanne peignait.
+Brusquement, le 30, je le rencontrai, revenant du Jas, le carnier à
+l’épaule, rentrant à Aix. Il n’était pas parti. Mon premier mouvement
+fut de courir à lui. Il marchait, accablé, effondré en lui-même et comme
+foudroyé, sans rien voir, semblait-il. Je respectai sa solitude. Une
+infinie, une douloureuse admiration m’angoissa. Je le saluai. Il passa,
+sans nous apercevoir, sans me rendre mon salut du moins. Le lendemain,
+je reçus la poignante, la terrible, la prodigieuse lettre que voici...
+
+J’ai longtemps hésité à la transcrire. Elle est d’une nudité d’âme
+épouvantable. Mais cette âme y respire, tout entière souffrante, avec un
+tel sanglot, elle est d’une humilité si farouche, d’une humanité si
+tragique, d’une si divine détresse, qu’il me semblerait, au contraire,
+trahir son culte, en refusant ces larmes brûlantes à la religion de ses
+fidèles. Que ceux qui ont ri de cet homme comme de tout ce qui les
+dépasse avec une apparence de faiblesse, le sachent à la fin. Il y a des
+regards qui torturent les charitables, et tout génie est charité en son
+essence. Voilà jusqu’où peut mener l’incompréhension d’une œuvre par
+ceux à qui elle s’adresse, à quel supplice intérieur la persécution
+anonyme peut livrer un artiste tout pétri de bonté et de force, né pour
+aimer et consoler les siècles, mais rejeté par les siens et son temps.
+Pour moi, derrière ces lignes sanglantes, je vois monter le visage
+dramatique de mon vieux maître, tel qu’il s’est peint, un jour, presque
+hagard, immense et doux, halluciné et volontaire, d’une tendresse qui
+vous fouille et tout surgi, en sa colère bleue, d’on ne sait quelle
+ombre évangélique où a passé Rembrandt.
+
+
+ «_Cher Monsieur Gasquet_,
+
+ «_Je vous ai rencontré au bas du cours ce soir. Vous étiez
+ accompagné de Madame Gasquet. Si je ne me trompe, vous m’avez paru
+ fortement fâché contre moi_.
+
+ «_Si vous pouviez me voir en dedans, l’homme du dedans, vous ne le
+ seriez pas. Vous ne voyez donc pas à quel triste état je suis
+ réduit? Pas maître du moi, l’homme qui n’existe pas, et c’est vous
+ qui voulez être philosophe, qui voulez finir par m’achever. Mais je
+ maudis les X... et les quelques drôles qui pour faire un article de
+ cinquante francs ont attiré l’attention sur moi. Toute ma vie j’ai
+ travaillé pour arriver à gagner ma vie, mais je croyais qu’on
+ pouvait faire de la peinture bien faite sans attirer l’attention
+ sur son existence privée. Certes un artiste désire s’élever
+ intellectuellement le plus possible, mais l’homme doit rester
+ obscur. Le plaisir doit résider dans l’étude. S’il m’avait été
+ donné de réaliser, c’est moi qui serais resté dans mon coin avec
+ les quelques camarades d’atelier avec qui nous allions boire
+ chopine. J’ai encore un brave ami de ce temps-là, eh bien, il n’est
+ pas arrivé, n’empêche pas qu’il était bougrement plus peintre que
+ tous les galvaudeux à médailles et décorations, que c’est à faire
+ suer, et vous voulez qu’à mon âge je croie encore à quelque chose?
+ D’ailleurs, je suis comme mort. Vous êtes jeune, et je comprends
+ que vous vouliez réussir. Mais à moi, que me reste-t-il à faire
+ dans ma situation, c’est de filer doux, et n’eût été que j’aime
+ énormément la configuration de mon pays, je ne serais pas ici._
+
+ «_Mais je vous ai assez embêté comme ça, et après que je vous ai
+ expliqué ma situation, j’espère que vous ne me regarderez plus
+ comme si j’avais commis quelque attentat contre votre sûreté._
+
+ «_Veuillez, cher Monsieur, et en considération de mon grand âge,
+ agréer mes meilleurs sentiments et souhaits que je puisse faire
+ pour vous._»
+
+Je courus au Jas. Dès qu’il me vit, il m’ouvrit les bras. «--N’en
+parlons plus, dit-il, je suis une vieille bête. Mettez-vous là. Je vais
+faire votre portrait.»
+
+Je ne posai que cinq ou six fois. Je crus qu’il avait abandonné cette
+toile. Je sus plus tard qu’il y avait consacré une soixantaine de
+séances et que, lorsque durant nos entretiens, il me scrutait d’un
+regard fixe, c’est qu’il songeait à son œuvre, et qu’il y travaillait,
+après mon départ. Il voulait dégager la vie même, des traits, le
+frisson, de la parole, et sans que je m’en doute, il m’amenait à l’état
+d’expansion où il pouvait surprendre l’âme de l’être dans l’emportement
+passionné de la discussion et l’éloquence secrète que même le plus
+humble emprunte à sa colère ou à son enthousiasme. C’était d’ailleurs un
+de ses procédés, surtout lorsqu’il attaquait un portrait, de travailler
+souvent, le modèle parti. C’est ainsi qu’il a peint le beau et
+perspicace portrait de M. Ambroise Vollard. Durant de nombreuses
+séances, Cézanne, paraît-il, donnait à peine quelques coups de pinceau,
+mais ne cessait de dévorer des yeux son modèle. Le lendemain M. Vollard
+retrouvait la toile avancée par trois ou quatre heures de labeur
+acharné. Le portrait de mon père fut peint aussi d’après la même
+méthode. J’insiste, parce qu’on a souvent prétendu que Cézanne ne
+pouvait pas peindre, et même n’avait jamais peint, sans le modèle
+immédiat. Il avait la mémoire des couleurs et des lignes, comme pas un
+peut-être; c’était par une soumission à la Flaubert, «la contemplation
+des plus humbles réalités», qu’il s’astreignait avec une volonté
+terrible à la copie directe où son lyrisme s’enchaînait. «La lecture du
+modèle et sa réalisation, écrivait-il, est quelquefois très lente à
+venir.» De là, je crois, cette âpreté apparente qui cache la tendresse
+humaine de ses plus belles toiles. Ici encore, sa raison constructive
+s’appuyait, pour mieux la dominer, sur la réalité austère et maîtrisait
+son imagination sensible. Une fois, dans son portrait à lui, il a laissé
+l’émotion l’emporter. Et la toile, dans un musée idéal, peut être
+suspendue entre un Rembrandt et un Tintoret; elle rayonne de la même
+intensité ramassée, de la même concentration glorieuse.
+
+Durant tout ce premier mois de mai où je le connus, je le vis presque
+chaque jour. En juin, il partit pour Vichy. Il y fit une saison avec sa
+femme et son fils. Il est joyeux.
+
+«Le temps pluvieux et maussade, à notre arrivée, m’écrit-il, s’est
+rasséréné. Le soleil brille et l’espoir rit au cœur. J’irai tantôt à
+l’étude.»
+
+J’irai tantôt à l’étude... Il ne cesse jamais de travailler. A peine
+arrivé dans un pays, il s’en empare. Le travail est sa vie. Pas de ces
+flâneries, de ces vagues excuses à soi-même qu’apportent à la plupart un
+changement d’habitudes, les fatigues ou la distraction du voyage.
+Cézanne est chez lui partout. La nature est toujours là qui l’attend.
+S’il pleut, même dans une chambre d’hôtel il a vite fait de grouper une
+nature morte. S’il fait beau, il va à l’étude. Il se passe plutôt de
+manger que de peindre. Il mourrait, s’il ne travaillait plus.
+
+Vers la fin de juillet, il s’installa à Talloires avec sa famille. Ces
+gras paysages de la Haute-Savoie l’inclinent à l’ironie.
+
+«C’est une zone tempérée, écrit-il. L’altitude des collines
+environnantes y est assez grande. Le lac, en cet endroit resserré par
+deux goulets, semble se prêter aux exercices linéaires des jeunes
+misses. C’est toujours la nature assurément, mais un peu comme on nous a
+appris à la voir dans les albums des jeunes voyageuses.» Il ne retrouve
+quelque enthousiasme que pour parler de l’hôtel de l’Abbaye où il est
+descendu. «Il faudrait la plume descriptive de Chateau[14] pour vous
+donner une idée du vieux couvent où je loge.»
+
+Mais à l’horizon de sa pensée, c’est la Provence qu’il regrette, dont il
+rêve, qu’il revoit brasillante et nue, toute nette, par opposition à ces
+lourds pâturages. Dans ces bas crépuscules de lacs et de montagnes où,
+même l’été, traîne toujours quelque brume, il reconstitue dans ses
+songeries «tous les chaînons qui le rattachent à ce vieux sol natal si
+vibrant, si âpre, et réverbérant la lumière à faire clignoter les
+paupières et ensorceler le réceptacle des sensations.» Il craint qu’ils
+ne viennent à se briser et, ajoute-t-il, «à me détacher pour ainsi dire
+de la terre où j’ai ressenti même à mon insu.»
+
+Plus il s’en éloigne, plus il aime sa terre. Ouvert à tout dans sa
+jeunesse, il revient, en vieillissant, vers son centre, «ses propriétés
+psychiques». Comme on sent que ces verts mous de Talloires l’excèdent.
+La grâce païenne d’Aix, la finesse brûlante de la vieille province
+romaine l’ont désormais conquis tout entier. Pour plaire aux siens,
+cependant, dans sa bonté toujours conciliante, il ira passer encore
+l’hiver à Paris.
+
+«J’ai consacré pas mal de jours, écrit-il, à trouver un atelier pour y
+passer l’hiver. Les circonstances, je le crains fort, vont me retenir
+quelque temps à Montmartre, où se trouve mon chantier. Je suis à une
+portée de fusil du Sacré-Cœur, dont s’élancent dans le ciel les
+campaniles et clochetons.»
+
+Il a loué un atelier, cité des Arts, non loin de celui de Carrière, mais
+il ne voit personne. Il relit Flaubert. Il peint. L’âge descend sur lui.
+
+«Je ne puis pas dire, écrit-il à un jeune ami, que j’envie votre
+jeunesse, c’est impossible, mais votre sève, votre inépuisable
+vitalité.»
+
+Un peu de gloire lui arrive pourtant. Les marchands de tableaux
+commencent à se disputer, et jusqu’à l’étranger, ses œuvres. A l’Hôtel
+Drouot, on pousse ses toiles. On en expose quelques-unes. De loin même,
+un certain agiotage essaie de le cerner. Il reste indifférent,
+impassible. Il veut ignorer toutes ces rumeurs qui, pour lui, demeurent
+vaines, tant que, dit-il, ironiquement, il n’a pas accroché au Salon de
+Monsieur Bouguereau. A part lui, les jours où rien ne l’abat, il en
+appelle à la postérité. Elle vient lentement. De jeunes peintres,
+quelques littérateurs demandent à lui être présentés. Maurice Denis
+travaille à son _Hommage_. Quand il arrive dans une exposition, chez
+Durand-Ruel, on s’écarte, on le salue, on lui fait respectueusement
+fête. Il ne s’en aperçoit pas. Camille Pissarro, Renoir, Guillaumin,
+ceux qu’il estime, le traitent comme ils le doivent et comme il le
+mérite. Il ne les fréquente pas, ne les rencontre que de loin en loin;
+pourtant sa solitude lui pèse.
+
+[Illustration:..._la pomme de Cézanne parle à l’esprit par le chemin des
+yeux._ P. 95]
+
+Claude Monet, qu’il admire comme le plus grand peintre vivant et qui
+touche au sommet de sa gloire, devant moi, un jour, l’appelle presque
+son maître, lui dit la place immense qu’il tient dans la peinture
+contemporaine et la renaissance qui va sortir de lui. Il sourit
+vaguement, lui donne une brusque poignée de main et s’enfonce dans la
+foule du boulevard, en bougonnant: «Allons travailler.»
+
+A ses soucis d’esprit, ceux du corps s’ajoutent. On dirait qu’au moment
+où elle lui devient le plus nécessaire, sa belle santé l’abandonne. Sa
+forte constitution se délabre. Le diabète l’énerve. Il doit suivre un
+régime. Il n’a pas perdu cependant l’habitude des longues courses à
+travers Paris qui rompent les jambes et le cerveau, distraient du doute,
+réduisent l’inquiétude. Les rares jours où il ne travaille pas, il vient
+flâner au petit soleil de la Seine, le long des quais, bouquine
+vaguement, se plante sur les ponts, passe des heures à voir couler
+Paris. Sa plus sereine joie, une fois par semaine, c’est d’aller
+contempler les Poussins du Louvre, de demeurer tout un après-midi en
+extase devant _Ruth et Booz_ ou la _Grappe de la Terre promise_,
+d’étudier les grands Rubens, le portrait d’Hélène Fourment, le
+_Débarquement de Marie de Médicis_. Ce que M. Sérusier appelle «le
+spiritualisme de Cézanne»[15] s’affirme de plus en plus dans ses toiles.
+Pourtant une inépuisable soif de réalisme rend encore le trait pesant,
+une sorte de matérialisme trop lourd, appuyé, en réaction contre son
+idéalité à son gré trop lyrique. Rubens et Poussin se le disputent.
+L’abondance de l’un, l’ordonnance de l’autre le hantent à la fois. Il
+voudrait, en la soumettant à cet ordre, amener cette vie à la plénitude.
+Et il complique encore son tourment et ses recherches par son
+obstination à ne vouloir en outre jamais s’évader de la réalité la plus
+proche, la serrer toujours de plus près. «Je n’ai rien négligé,» disait
+Poussin. Il craint de ne pouvoir jamais se rendre un tel témoignage, lui
+que l’ampleur des grands lyriques attire et persécute. Obstinément, il
+se répète cette phrase devant «les grandes machines» et leur «bouillie
+épatante», il s’en fait une formule, s’y raccroche comme à un garde-fou.
+Et, au moment de quitter Rubens et Véronèse, il court se rassurer, en
+jetant un coup d’œil à Chardin, il fait une station devant
+l’_Enterrement à Ornans_. Parfois il pousse jusqu’aux Egyptiens. Il rôde
+dans les salles fraîches, lit, dans la _Vie artistique_ de M. Gustave
+Geffroy, les pages sur la momie, qu’il savait presque par cœur. Il
+revient lentement chez lui, l’esprit accablé d’images, d’idées, de
+souvenirs. Ce n’est plus cette alacrité de naguère. Une grande lassitude
+s’empare de lui maintenant. L’approche du soir, le départ du soleil lui
+deviennent redoutables. C’est la tombée, les premiers crépuscules de la
+vieillesse. Tout s’en va et se décolore. Est-ce la solitude qui redouble
+avec la fatigue?
+
+«Je suis à bout de forces, écrit-il à peu près à cette époque. Je
+devrais avoir plus de raison et comprendre qu’à mon âge les illusions ne
+me sont plus guère permises, et elles me perdront toujours.»
+
+Quel obstiné! Il s’est de nouveau réfugié à Aix. Il a loué au Tholonet
+un bastidon, au revers d’une colline, sur une barre de rochers, et que
+garde un cyprès pyramidal qu’on aperçoit de tous les points de la
+plaine.
+
+«En avons-nous mangé, disait-il, des haricots et des pommes de terre
+dans ce tubet!»
+
+Il y venait jadis avec Zola; c’est le pays de la _Faute de l’Abbé
+Mouret_, des terres brillantes et des mottes rouges, des carrières de
+marbre des Infernets, du vieux barrage romain près du château de
+Galliffet, de «la petite mer», comme on l’appelle à Aix, où, le long
+d’une gigantesque muraille enserrant toute une vallée, l’ingénieur
+François Zola capta les eaux de son canal. Le mont, tantôt massif,
+écrasant, tantôt fluide et cristallin, orfévré par le couchant, domine
+tout. Plus que jamais Cézanne en raffole. A ses pieds, dans ce bastidon,
+il passe tout l’été de 1897. Il le peint sous tous ses visages. Il part
+d’Aix, le matin, à la pointe de l’aube, pour ne rentrer qu’à la fin du
+jour. Il soupe, le soir, et couche chez sa mère qu’il entoure de soins
+et de respects attendris. Elle est infirme; il lui fait faire des
+promenades en voiture, la mène se chauffer au soleil du Jas. Il la porte
+lui-même, mince et fluette comme une enfant, entre ses bras encore
+robustes, de la voiture à son fauteuil. Il lui raconte mille
+plaisanteries affectueuses. Il ne redevient farouche que lorsque la
+victoria s’engage sur le cours Mirabeau, où ils habitent. Avec une sorte
+de bravade, de toute sa haute taille, il semble protéger l’invalide
+affalée à côté de lui sur les coussins.
+
+Il ne voit personne. Il peint. Je vais souvent passer des journées
+entières avec lui, ou bien je le rejoins, à la tombée du jour, avec ma
+femme, et nous dînons sous une tonnelle, au crépuscule, et le bon vin
+chassant la lassitude, il s’exalte, il est heureux; dans la voiture qui
+nous ramène, à moitié endormi déjà, il rêve tout haut d’avenir comme un
+jeune homme, il précise ses recherches, il resserre, en mots admirables,
+«la formule» qu’il atteint, qu’il va atteindre, réaliser demain. Solari
+parfois vient nous rejoindre, Edmond Jaloux[16] ou quelque jeune poëte,
+Joseph d’Arbaud, Emmanuel Signoret, Marc Lafargue, Léo Larguier, que je
+lui présente, quelque timide admirateur qui, pour le contempler de plus
+près, vient dîner à la même auberge et naïvement le couve des yeux. Il
+s’en égaie un moment, l’accueille, lui fait place à table. Comme un
+vieux maître, on l’entoure, on le fête. Il se livre, il rayonne. Ce
+n’est plus le solitaire farouche. Le souper tourne au banquet
+platonicien. Le soir rustique, autour de lui, se peuple d’œuvres qu’il
+évoque. Cette jeunesse le ragaillardit. Il se laisse, de brèves soirées,
+aller à quelque espoir de gloire, car, me dit-il, «les yeux jeunes ne
+mentent pas».
+
+«--Je suis peut-être venu trop tôt, ajoute-t-il. J’étais le peintre de
+votre génération plus que de la mienne... Vous êtes jeune, vous avez la
+vitalité, vous imprimerez à votre art une impulsion que seuls ceux qui
+ont l’émotion peuvent lui donner. Moi, je me fais vieux. Je n’aurai pas
+le temps de m’exprimer... Travaillons...[17]»
+
+C’est l’éternel refrain. Et il travaille. Lentement. Ardemment.
+Obstinément. L’œuvre presque achevée, il l’abandonne parfois, la laisse
+au soleil, à la pluie, reprise par le paysage comme la pousse,
+l’expression d’une saison qu’une autre sève, une autre image remplacera.
+Et d’autres fois, au contraire, lorsqu’elle est bien en train, il la
+couve, la soigne, comme un être vivant. Un jour, par un après-midi de
+mistral, où nous venions le surprendre avec mon ami Xavier de Magallon,
+croyant qu’il ne travaillait pas, nous le trouvâmes trépignant sur la
+roche, les poings serrés, pleurant de grosses larmes, devant sa toile
+crevée, emportée par la rafale. Et comme nous courions la ramasser,
+bousculée dans les buissons de la carrière:
+
+«--Laissez-la, laissez-la, cria-t-il... J’allais m’exprimer, cette
+fois... Ça y était, ça y était... Mais ça ne doit pas arriver. Non.
+Non... Laissez ça.»
+
+Le grand paysage où rayonnait la Sainte-Victoire au-dessus des vallons
+bleutés, tout frais, tout tendre et radieux, engluait les broussailles
+où l’enfonçait le vent. Meurtri, griffé, il saignait comme un être. Nous
+voyions, crevés par la bourrasque, les pans roux de la toile, les
+marbres rouges, les pins, le mont bijouté, le ciel intense... C’était,
+confronté à la nature même, un chef-d’œuvre qui l’égalait. Cézanne, les
+yeux hors de la tête, regardait avec nous. Une colère énorme, une folie,
+nous ne sûmes quoi l’emporta. Il marcha au tableau, le prit, le lacéra,
+le jeta sur les roches, à coups de soulier le creva, le piétina. Puis
+tout contre il s’affaissa, et nous montrant le poing comme si nous
+étions responsables: «Foutez le camp, mais foutez-moi le camp...» Et
+cachés dans les pins, nous l’entendîmes pleurer plus d’une heure comme
+un enfant.
+
+Il avait ainsi de terribles exaspérations. Son cœur s’y dégonflait d’un
+coup. L’amertume amassée crevait dans la colère, mais la tendresse et
+l’ironie reprenaient vite le dessus. La bonté était au fond de lui,
+comme le génie. Un drame, une idée cachée l’a torturé toute sa vie. Un
+sanglot qu’il n’a confié à personne. Il lui opposait le travail.
+Heureux, quand l’œuvre «marchait». Désespéré, malade et taciturne, quand
+cette consolation le fuyait, lorsqu’un obstacle sur sa toile,
+l’arrêtait. Elie Faure qui, sans l’avoir approché, est un de ceux
+pourtant qui ont le mieux deviné Cézanne, a admirablement caractérisé
+tout cet humain côté de sa grande existence morale, cette sorte de
+tragique et d’intérieure victoire qu’il s’était obligé à constamment
+remporter sur lui-même.
+
+«Rien ne l’attirait dans le monde, dit Faure, hors les combinaisons
+colorées et formelles que la lumière et l’ombre imposent aux objets pour
+révéler à l’œil des lois si rigoureuses qu’un haut esprit peut les
+appliquer à la vie pour lui demander ses directions métaphysiques et
+morales.»
+
+Cézanne demandait à ces lois de l’accorder d’abord avec lui-même. Il se
+poursuivait, il se cherchait en elles. Etre un bon ouvrier, bien remplir
+son métier, c’était pour lui la clef, la base de tout. Bien peindre,
+pour lui, c’était bien vivre. Il se mettait tout entier, il se portait
+avec toute sa puissance dans chacun de ses coups de pinceau. Il faut
+l’avoir vu peindre, dans une tension douloureuse, une prière de toute la
+face, pour imaginer ce qu’il mettait d’âme dans son labeur. Tout son
+être tremblait. Il hésitait, le front congestionné et comme gonflé de sa
+pensée visible, le buste ramassé, le cou dans les épaules, et les mains
+frémissantes jusqu’au moment où, solides, volontaires, tendres, elles
+posaient la touche, sûres, et toujours de droite à gauche[18]. Il se
+reculait un peu alors, jugeait, et ses yeux de nouveau se reportaient
+sur les objets; lentement ils en faisaient le tour, les conjugaient
+entre eux, les pénétraient, s’en emparaient. Ils se fixaient sur un
+point, terribles. «--Je ne puis les arracher, me dit-il un jour... Ils
+sont tellement collés au point que je regarde qu’il me semble qu’ils
+vont saigner.» Des minutes, un quart d’heure parfois, coulaient. Une
+sorte de sommeil semblait le prendre. Il s’enfonçait aux racines
+dernières de la raison et du monde, où la volonté de l’homme peut-être
+rencontre la volonté des choses, s’y régénère ou s’y absorbe. Il s’en
+arrachait, frissonnant, reprenait le cours de sa toile, de sa vie, y
+captait d’un ton l’émotion mystérieuse, l’extase, le secret surpris. Au
+monde de la représentation il apaisait l’angoisse du désir. Mais rien,
+l’amour seul peut-être, apaise le désir. Le martyre recommençait...
+
+Comme on comprend dès lors le mot de Renoir: «--Comment fait-il? Il ne
+peut mettre deux touches de couleur sur une toile, sans que ce soit très
+bien.» Et d’autre part, comme on comprend aussi ce qu’en disait Gauguin:
+«Il joue du grand orgue constamment[19].» Oui, l’art de Cézanne est
+sérieux, profond, comme l’existence. Il peint avec toute sa vie. Comme
+ce Baudelaire qu’il aimait tant, il s’interdit toute allusion nulle, au
+prix du sang. Pas de fioritures, de temps ou de couleurs perdus. Rien
+qui séduise. La peinture est chose grave. Et lui, d’une habileté
+consommée, telle que la prouvent certaines aquarelles, déconcertantes
+d’«enlevé», ou tels traits délicats, hardis, la bouche, les cils du
+_Jeune homme au gilet rouge_, par exemple, et le premier jet conservé de
+certaines ébauches, il arrive, pour qui ne l’a pas étudié de près, à
+donner l’apparence d’un métier impuissant, douloureux, chaotique, alors
+qu’une paix bienfaisante se dégage au contraire de la plupart de ses
+toiles dans une sérénité où tout s’apaise sous une pensée sourde de
+bien-être et de compréhension. Il se sentait la responsabilité de ses
+dons. Souvent il m’a dit qu’il regardait l’art comme une consolation. Il
+gardait pour lui le tourment et l’effort, tendait aux autres le miroir
+consolateur. Lorsqu’il se faisait tracer par Antoine Marion l’histoire
+physique de la terre ou qu’il me faisait exposer le système de Kant ou
+la philosophie de Schopenhauer, une préoccupation analogue le redressait
+soudain. «--Un art qui n’a pas l’émotion pour principe n’est pas un
+art!» criait-il.
+
+Plus il allait, plus il recherchait l’émotion. Mieux sa raison
+s’ordonnait, austère, âpre, sans défaillances, mieux aussi sa
+sensibilité épanouissait, au-dessus d’elle, la fleur de cette émotion,
+comme un sourire de printemps sur les fortes assises et les dures pentes
+de la Victoire qu’il peignait.
+
+Une fois encore il la quitta pourtant. Il passe l’hiver de 1898 à Paris,
+et à peu près toute l’année suivante. Il habitait un appartement à
+Clichy, tout près de son atelier. Il en sortait peu. Il y fit des
+portraits, ses grandes natures mortes, s’enfonça de plus en plus dans le
+culte des Vénitiens et du Poussin, dans la désespérance aussi. Ce
+sursaut que lui avaient apporté les jeunes enthousiastes qui
+l’entouraient à Aix, s’éteignait dans sa solitude brumeuse, sous la
+vieillesse qui tombait. De petites intrigues s’ingénièrent à le faire
+douter de tout. Il fut de plus en plus seul. Son amertume redoubla.
+Malgré la gloire qui venait, et la fortune maintenant, il dédaignait
+toutes choses. Son fils seul, qu’il adorait, parvenait à lui arracher un
+sourire. Son régime, le diabète qui s’acharnait lui interdisaient
+jusqu’aux joies innocentes, au lyrisme du vin. Plus rien n’avait de
+goût pour lui. Il trouvait confus, maussade tout ce qui naissait sous
+ses doigts, sur ses toiles. Sachant qu’on commençait à faire argent de
+tout, et jusqu’à ces lambeaux qu’il méprisait le plus de sa pensée, il
+déchirait ou brûlait à présent ses ébauches abandonnées, les râclait ou
+les rayait de coups de couteau. De moins en moins il croyait à son
+génie. Cette sorte de succès, de mauvais aloi pour lui, ces préparations
+de bourse aux tableaux autour de son œuvre, l’inquiétaient.
+
+«--Ils préparent un coup... un mauvais coup,» disait-il.
+
+Si on reproduisait une de ses toiles, si l’une d’elles atteignait un bon
+prix à l’Hôtel Drouot, si on en montrait quelques-unes, à l’étranger,
+dans quelque significative exposition, à la place d’honneur, il se
+mettait en colère dès qu’on lui en apportait la nouvelle.
+
+«--Qu’est-ce que ça prouve, tout ça?» faisait-il.
+
+Un jour, je le décidai à visiter avec moi, rue Laffitte, une exposition
+d’ensemble, où une quarantaine de ses toiles étaient accrochées. Le
+succès était immense. Toute la jeune peinture, tout ce qui compte à
+Paris s’était brusquement enthousiasmé. Je le lui avais dit; il avait
+haussé les épaules. Il entra. Il fit lentement le tour, comme le plus
+humble des visiteurs. Deux ou trois fois il cligna de l’œil devant un
+magnifique paysage. Comme honteux, il serra en tremblant la main du
+marchand de tableaux qui se prodiguait. Il avait visiblement hâte de
+s’enfuir. Nous sortîmes, et, à peine sur le trottoir: «--C’est épatant!
+Il a tout encadré.»
+
+Une autre fois, je courus lui annoncer, avec mille précautions, que le
+musée impérial de Berlin venait d’acquérir et d’installer deux de ses
+plus belles toiles, un paysage acheté jadis chez le père Tanguy par
+Jacques-Emile Blanche, et une nature morte.
+
+«--Allez, me répondit-il, ils ne me recevront pas au Salon, pour ça.»
+
+Et ce fut tout.
+
+A quelqu’un qui, le lendemain, lui affirmait: «--Vous entrerez au
+Louvre...»
+
+«--Le Louvre, répondit-il, oui... N’empêche que tous les jurés sont des
+cochons.»
+
+Et avec un de ces subits éclats de mémoire et de colère qui le
+redressaient:
+
+«--Ceux de 67 ont refusé l’_Eté_ de Monet... Alors!... Qu’est-ce que
+vous voulez que ça me fasse, à moi... Ce sont toujours les mêmes... Des
+amateurs. De jolis cocos!»
+
+Un moment, des amis s’employèrent pour lui faire obtenir la croix.
+
+«--Moi décoré?... goguenardait-il. Allons donc! Je suis la bête noire de
+Roujon.»
+
+Il détestait d’ailleurs d’une haine presque enfantine tout ce qui
+portait l’estampille officielle. Les hochets, les bourgeois, toutes les
+suffisances l’énervaient. La Légion d’honneur lui apparaissait une
+bouffonnerie puérile, «mais diantrement forte, puisqu’on peut mener les
+hommes avec ça... Napoléon s’y connaissait. Comme en tout, le salaud!
+ajoutait-il. Il a fait corriger son tableau à David.»
+
+Il eut l’abomination constante des Beaux-Arts. Il ne faisait d’exception
+que pour l’Université.
+
+«--Elle vient de loin, faisait-il... La Sorbonne et saint Louis, le
+Collège de France et François Iᵉʳ... Deux amis des peintres, ces deux
+rois... Giotto et Titien ont rudement marqué le coup... Puis, j’aime les
+grands corps établis, l’Université, les ordres religieux, les Salons...
+oui, les Salons, s’ils étaient ce qu’ils devraient être... Tout le mal
+vient des écouillés des Beaux-Arts... Ah! Roujon! Roujon!... Il faudrait
+se défendre contre de tels types qui mettent l’art en coupe réglée,
+avoir une corporation établie, un corps d’état, écoutez un peu, où on
+contenterait son amour de la discipline, sans trop perdre de son bon
+sentiment bohème, comprenez-vous?... Moi, je voudrais avoir des élèves,
+un atelier, leur léguer mon amour, travailler avec eux, sans rien leur
+apprendre... Un couvent, un moutier, un phalanstère de peinture où on
+s’entraînerait ensemble... Vous viendrez nous de parler du Tintoret ou
+de Sophocle, comme Taine... Mais pas de cours, pas d’enseignement de la
+peinture... Le dessin passe encore, ça ne compte pas, mais la peinture,
+c’est en regardant soi-même les maîtres, la nature surtout, qu’on
+apprend, et en voyant peindre les autres... Mais tout cela, ce sont des
+rêves... Travaillons.»
+
+C’est sur la terrasse de quelque café du boulevard où il s’était égaré
+avec moi, devant le flot des passants qui l’amusait un instant, qu’il
+rêvassait ainsi. Il se levait bien vite. Des camelots l’entouraient, se
+l’étant signalé les uns aux autres, car il achetait tout, dans sa divine
+impuissance à peiner deux yeux qui le regardent. Il chargeait les bras
+de ma femme de paniers de fleurs en papier, de petits singes pelucheux,
+de pastilles, de jouets.
+
+«--Donnez ça à des gosses, faisait-il en appelant une voiture... Il faut
+que les enfants soient heureux.»
+
+Et lui-même parfois jouait comme un enfant, avait des extases naïves où
+il dissimulait peut-être quelque immense timidité. Je le revois, durant
+tout un repas, à la maison, où, parmi une quinzaine de personnes, ses
+plus chauds admirateurs d’alors, il tomba en arrêt devant un timbre de
+table et,--comme un enfant, oui, vraiment,--ne cessa de le faire sonner,
+avec des yeux ravis.
+
+«--C’est épatant... Je puis récidiver?» demandait-il.
+
+En un quart d’heure après, oubliant le timbre, la table et nous tous, il
+eut sur Delacroix une de ces prodigieuses improvisations où il se
+livrait tout entier.
+
+Mais cette fougue à Paris, à peine née, l’abandonnait. Il retombait
+aussitôt dans l’inquiétude et le dégoût. Un marasme, une vie grise lui
+oppressait le cœur. Son labeur devenait plus pénible. Il ne croyait plus
+à la durée de son œuvre, mais quand même il s’obstinait. Parfois, à bout
+de souffrance, devant ses yeux les tons, les lignes se brouillaient.
+Alors il s’asseyait sur sa vieille chaise de paille. De grosses larmes
+espacées lui coulaient, une à une, sur les mains, qui le faisaient
+sursauter, le tiraient de son sommeil terrible, où il s’enfonçait, tout
+éveillé. Lui, si méticuleux toujours pour tout l’attirail de son métier,
+n’avait même plus la force de se lever pour nettoyer sa palette ou laver
+ses pinceaux. Et la nuit le surprenait ainsi, immobile, crucifié,--la
+nuit, la vieillesse, l’impuissance, la mort.
+
+«Pour l’heure présente, m’écrivait-il, je continue à chercher
+l’expression de ces sensations confuses que nous apportons en naissant.
+Si je meurs, tout sera fini, mais, qu’importe?»
+
+Pour mourir, il revint à Aix. En 1900. Il y passa six ans. Six années de
+plein travail, de presque solitude, de soumission parfaite à la lente
+douleur, au néant qui venait. Sa mère était morte, trois ans avant, en
+1897. On avait vendu le Jas. Il habitait un second étage, à la rue
+Boulegon. Il s’y fit d’abord construire un atelier dans les combles,
+sous les toits, puis, vite dégoûté, il acheta un terrain, à la traverse
+des Lauves, et s’y fit bâtir une petite maison avec un vaste atelier
+dominant toute la plaine et la ville d’Aix. Entre temps, il avait loué,
+au-dessus de Tholonet, le château Noir, qu’on appelle aussi château du
+Diable, par la fantaisie d’un marchand de suie, du charbonnier enrichi
+qui l’avait fait élever et de haut en bas badigeonner de noir. Le soleil
+et la pluie heureusement avaient lavé la noirâtre façade. Elle était
+toute dorée, sous ses tuiles rouges, entre ses verts bouquets de pins,
+lorsque Cézanne l’habitait, telle qu’elle apparaît si souvent dans les
+derniers grands paysages qu’il a peints dans ces parages.
+
+Sa vie, à cette époque, était réglée comme celle d’un moine. Il se
+levait avec le jour, le plus souvent allait à la première messe,
+rentrait, une heure durant--comme jadis le Tintoret copiant des
+centaines de fois certaines têtes de Vitellius--copiait quelque plâtre,
+l’écorché de Michel-Ange surtout, sous toutes ses faces, tournant autour
+de lui pour s’assurer de tous les mouvements, au crayon, au pinceau, à
+l’huile, à l’aquarelle, tantôt le détachant sur le mur gris-bleuté de
+l’atelier, tantôt au centre d’une sommaire nature morte, et même contre
+un arrosoir, comme je l’ai vu longtemps dans une chambre du Jas de
+Bouffan. Car cette habitude lui venait de loin. Ensuite, et selon la
+saison et le temps, il travaillait à l’œuvre en train, portrait,
+paysage, nature morte, à l’atelier ou dans les champs. Il feuilletait,
+cinq minutes, entre les séances d’une heure, une heure un quart, quelque
+livre, deux ou trois pages de Sainte-Beuve ou de Charles Blanc, le
+_Traité d’Anatomie_ de Tortebat, tout poussiéreux, vénérable, «de
+l’Académie des Beaux-Arts, soulignait-il, et du grand siècle». Son
+Baudelaire, débroché, en loques, traînait toujours là, à portée de la
+main. Aux murs une grande gravure, encadrée de noir, le _Sardanapale_ de
+Delacroix, une photographie, fixée par quatre punaises, des _Sirènes_ de
+Rubens, et les _Romains de la Décadence_ de Couture. Dans un écrin de
+velours rouge, à terre, sur la petite table à pinceaux, sur une chaise,
+mais toujours fermé à clef, la petite toile, richement encadrée, de
+Delacroix, l’_Agar au désert_, dont il a fait une copie. Un mois durant,
+il piqua aussi au mur les _Sabines_, «ce David!» faisait-il, ironique,
+et, parfois, des dessins de Daumier et de Forain coupés dans les
+journaux. Mais tout cela ramassé dans un coin, près d’une planche en
+bois blanc supportant quelques plâtres, les murs, autant dire, étaient
+comme nus, immenses, peints à la colle, gris-bleu, soulignés d’une ligne
+bleuâtre à hauteur de cimaise. Pas de meubles. Des toiles s’entassaient
+le long du soubassement, pêle-mêle. Dans le salon du Jas de Bouffan il
+avait fait une copie admirable, haute en couleur, vigoureuse, d’un
+Lancret, une danse dans un parc, et ébauché deux ou trois scènes
+bibliques, une Madeleine, un homme gigantesque, superbe, vu de dos,
+appuyé à un rocher, contre un torrent, et, au fond, au-dessus du divan,
+le portrait de son père et les _Quatre Saisons_. Ici, plus rien de tel.
+L’ascétisme, la nudité. Dans sa chambre, rue Boulegon, à la tête de son
+lit, un dessin de Signorelli, l’homme portant l’autre, du Louvre, la
+fameuse aquarelle de fleurs de Delacroix acquise de M. Vollard, après la
+vente Chocquet, et dont il était littéralement fou, et au-dessus de sa
+commode quelques aquarelles de lui, des marronniers du Jas, une barque
+sur la Marne, simplement encadrées.
+
+Un soir, le poëte Léo Larguier, essayant de reconstituer un de ses
+poëmes pour le réciter au vieux maître, tenait ses yeux obstinément
+fixés sur l’aquarelle de la barque, souvenir cher de quelque coin où
+Cézanne avait dû venir peindre souvent et dont il devait aimer la
+présence: «--Emportez-la,» dit-il. Il eût tout donné. Que de fois, m’a
+plus tard raconté son cocher, il lui offrit quelqu’une de ses toiles, la
+grande nature morte, la corbeille de pêches, notamment, que cet homme
+hésitait à emporter. Cézanne insistait: «--En souvenir de moi... Vous
+avez toujours bien soigné maman... Plus tard ça vous fera plaisir.» Dans
+sa salle à manger, un paysage d’Aix, une nature morte. C’était là tout
+son luxe. Il n’aimait que son travail.
+
+Vers onze heures, il allait à la douche. «--La messe et la douche, c’est
+ce qui me tient d’aplomb,» me disait-il. Il déjeunait frugalement. A
+pied parfois, en voiture le plus souvent, il partait ensuite et jusqu’à
+la nuit il travaillait «au motif». Des enfants dans la rue
+l’escortaient, tiraient sa veste, lui jetaient des pierres. Tassé sur
+les coussins de la voiture, il faisait semblant de dormir. Il pleurait.
+Un soir d’hiver, il rentrait du motif. Il pleuvait. Les enfants le
+couvraient de boue. «Il était endormi, m’a raconté le cocher, il roula
+sous les roues. Je le relevai tout meurtri...» Les voyous le laissèrent
+depuis. Mais dans son apparent sommeil, vers quel néant plus profond
+s’était-il peut-être penché, de quel désespoir sous les roues son cocher
+l’avait-il éveillé? On pense, malgré soi, à la fin de Balthazar Claës,
+aux dernières pages de la _Recherche de l’absolu_... Cézanne atteignait
+le sien.
+
+Il rentrait à la tombée du jour, dînait à peine, à moins qu’il n’eût
+Solari, le jeune peintre Camoin ou quelque rare invité avec lui, et se
+couchait «avec les poules». Certaines soirées d’hiver en attendant le
+dîner, il feuilletait sa collection des volumes de Charles Blanc, y
+lisait l’histoire des peintres et même s’amusait à en copier certaines
+reproductions, qu’il retransformait lentement. Il partait de là pour
+songer, méditer, le crayon à la main. Ce qui, tout jeune, le ravissait,
+les rêves, les inspirations qu’il tirait des numéros du _Magasin
+Pittoresque_ qui lui tombaient sous la main, le cherchait-il, sur ses
+vieux jours, dans les pauvres pages et les mauvaises planches de Charles
+Blanc? Tout suffit à une cervelle comme la sienne, pour réveiller
+l’imagination engourdie et trouver, à côté du labeur quotidien, un
+délassement qui fructifie encore en œuvres peut-être et en réflexions.
+Il n’y a pas à répondre à la naïveté ou à la suffisance de ceux qui,
+oubliant que Cézanne a passé, en somme, une ou deux années de sa vie
+dans le Louvre, a visité les musées de Flandre, a couru, six lustres
+durant, toutes les églises et les expositions de Paris, a pas mal voyagé
+en France, et en touriste très averti, a passé des journées à compulser
+des photographies de toutes sortes, à dévorer une véritable
+bibliothèque, lui qui, d’une culture générale très profonde, sinon très
+apparente, était, comme pas un, informé sur tout ce qui touchait à son
+art, il n’y a pas à répondre à ceux qui croient ou prétendent que les
+médiocres volumes de Charles Blanc faisaient tout son bagage et tous
+ses documents et que ses fautes de dessin--ses fautes de
+dessin!--viennent des reproductions défectueuses qui, soi-disant, lui
+révélaient les maîtres. La prodigieuse force d’un Cézanne s’empare de
+tout. Dans sa solitaire chambre d’Aix, si Charles Blanc lui tombe sous
+la main,--par quel hasard? il serait amusant de le découvrir, et les
+tomes restèrent longtemps dépareillés,--il en tire tout ce dont son
+appétit lyrique a faim. Il s’en enivre sourdement. Il transforme, il
+magnifie ces mornes images, comme il faisait jadis, sous la lampe
+paternelle, en attendant le souper, des gravures de modes que lui
+laissait colorier sa mère. C’est l’arrangement, le sujet, la composition
+toujours qui le passionnent et l’entraînent. Ce sont ces noms de
+peintres sous leurs reproductions qui le font rêver. Pour le reste,
+personne n’a rien à lui apprendre. Il faut ne l’avoir jamais vu au
+Louvre, devant Zurbaran ou Jordaens, ne l’avoir jamais entendu, chez
+Durand-Ruel, discuter avec Monet ou Renoir, il faut ne l’avoir jamais
+vu, ni entendu _vraiment_ pour oser prétendre le contraire. Je
+m’indigne. Lui eût haussé les épaules. Il feuilletait Charles Blanc,
+relisait Stendhal, Goncourt et Vigny. Dans une vieille édition il
+adorait Racine. Apulée et Virgile faisaient toujours ses délices. C’est
+Apulée qu’il resavourait dans le texte entre les poses de la _Vieille au
+chapelet_.
+
+Le dimanche, il faisait un brin de toilette, allait à la grand’messe à
+la basilique, distribuait ses aumônes, une rangée de pauvres le guettant
+le long de Saint-Sauveur et même ayant fini par s’échelonner de la
+cathédrale chez lui, pour mieux l’accaparer. Il donnait tout ce qu’il
+avait. Vers la fin, sa sœur Marie, qu’il craignit toujours, «l’aînée»,
+comme il l’appelait, quoiqu’elle eût deux ans de moins que lui, vieille
+fille acariâtre et dévote, se crut obligée d’intervenir. C’est elle qui
+régla avec la femme de ménage qui avait ordre de ne laisser à Cézanne
+que cinquante centimes sur lui, chaque fois qu’il sortait. Le chapeau à
+la main, alors, avec la politesse, la mansuétude d’un saint François, il
+s’excusait auprès du pauvre qui l’abordait. Et tous deux parfois, parmi
+les piailleries des enfants, au milieu de la rue, ils restaient là, en
+rougissant.
+
+Il se décida à faire poser l’un d’eux, dans son atelier des Lauves, ce
+_Vieux à la casquette_ de la collection Pellerin qui fait le pendant,
+poignant et magnifique, à la _Vieille au chapelet_ de la collection
+Doucet. C’est dans ces deux toiles, je crois, que toute la foi, la
+bonté, l’âme profonde de Cézanne s’est exprimée avec le plus d’art
+conscient, de sincérité directe, d’émotion abandonnée. Ce sont ces deux
+tristes visages qui le font le frère de Rembrandt et de Dostoïevski.
+Leur place est au Louvre,--dans le coin idéal où l’humanité se
+transfigure sous les plus mornes apparences, se reconnaît dans la
+fraternité des plus misérables vertus.
+
+Cézanne en fut-il satisfait? Dix-huit mois au jas de Bouffan, il
+s’acharna sur la _Vieille au chapelet_. La toile achevée, il la jeta
+dans un coin. Elle s’empoussiéra, roula à terre, méconnaissable,
+piétinée sans égards. Un jour je la reconnus, je la trouvai contre le
+poêle, sous le seau à charbon, recevant du tuyau de zinc une lente
+goutte de vapeur qui de cinq minutes en cinq minutes dégoulinait sur
+elle. Je ne sais quel miracle l’avait conservée intacte. Je la nettoyai.
+Elle m’apparut... La pauvre fille était là, toute affaissée, obstinée,
+résignée, butée, avec, effritées comme deux vieilles briques, ses
+grosses mains de serve jointes, collées au chapelet, son gros tablier de
+cotonnade bleue, son gros châle noir de servante bigote, sa coiffe, son
+museau de mystique écroulée. Un rayon pourtant, une ombre de pitié
+consolait d’une vague lumière son vide front baissé. Toute racornie et
+méchante, une bonté l’enveloppait. Son âme desséchée tremblait toute,
+réfugiée au geste de ses mains.
+
+Cézanne me dit son histoire. A soixante-dix ans, religieuse sans foi,
+elle avait, dans un sursaut d’agonie, enjambé sur une échelle le mur de
+son couvent. Décrépite, hallucinée, rôdant comme une pauvre bête, il
+l’avait recueillie, l’avait vaguement prise comme bonne, en souvenir de
+Diderot et par naturelle bonté, puis l’avait fait poser, et maintenant
+la vieille défroquée le volait comme dans un bois, lui revendant, pour
+essuyer ses pinceaux, ses serviettes et ses draps qu’elle lacérait en
+chiffons, en murmurant les litanies; mais il continuait à la garder,
+fermant les yeux, par charité. Dans sa bonté, son cœur d’homme sensible
+est là tout entier comme son cerveau d’artiste souffrant s’est tout
+entier, et très étrangement, traduit dans l’épisode du mendiant à la
+casquette.
+
+Il faisait poser le vieillard. Souvent le pauvre, malade, ne venait pas.
+Alors Cézanne posait lui-même. Il revêtait devant un miroir les sales
+guenilles. Et un étrange échange ainsi, une substitution mystique, et
+peut-être voulue, mêla, sur la toile profonde, les traits du vieux
+mendiant à ceux du vieil artiste, leurs deux vies au confluent du même
+néant et de la même immortalité. On reconnaît, sous la loqueteuse
+casquette, un Cézanne désabusé, une lamentable ambition qui va
+sommeiller enfin au repos gagné dans le dégoût, et en même temps un cœur
+attendri, un regard de pauvre confiant qui voit venir à lui l’aumône
+fraternelle du bon riche qui peut-être l’envie. Les verts lugubres, les
+coulées chaudes et livides à la fois, les empâtements sordides, les
+vêtements encroûtés, la face ravagée et fiévreuse, toute la toile sue la
+misère atroce, misère d’un corps robuste que le malheur, la faim ont
+délabré, misère d’une âme immense que tous ses rêves, son art ont
+déçue... Ce _Vieux à la casquette_ est significatif des jours
+crépusculaires, de l’agonie du peintre. Plus qu’une œuvre, c’est comme
+un testament moral. C’est là peut-être qu’il faut chercher et méditer le
+dernier mot que le vieux Cézanne ait dit sur la vie et sur lui-même. De
+ce corps, de ce visage dégradés, en leur infusant son âme il a tiré,
+comme Shakespeare, une espèce de roi inconscient dans sa farouche
+sainteté.
+
+Le dimanche, en revenant de la grand’messe, il allait déjeuner chez sa
+vieille sœur, rendre visite à son autre sœur et à ses petites nièces.
+Avant les vêpres, il se hasardait parfois à venir au café Clément
+feuilleter les journaux illustrés. Il faisait ses délices du _Rire_ et
+restait en contemplation devant les Forains. «--Il y a du Balzac en lui,
+et puis, comme c’est dessiné... En voilà un qui n’a pas passé par
+l’Ecole... Il sait son affaire... Il vous campe un caractère, un vice,
+une passion, en trois coups, et c’est bête comme chou... C’est la vie
+qu’on coudoie ici... Voyez.» Parfois, sur un coin de table, sur un bout
+de papier, il copiait une silhouette, ou bien jetait vingt sous au
+garçon et emportait le journal.
+
+Il allait aux vêpres. Il suivait les sermons du carême, ceux de l’abbé
+Tardif notamment, esprit ardent, ouvert, original comme le sien, à qui
+il rendait quelquefois visite, et qui, un jour, lui donna la joie
+d’entendre décrire un de ses paysages du haut de la chaire même de
+Saint-Sauveur. En sortant, il aimait à s’attarder sur la petite place
+crépusculaire, devant la cathédrale, au pied du monument élevé à Peiresc
+par son ami Solari, et à y discuter religion et philosophie avec un des
+maîtres de la Faculté, Georges Dumesnil, dont il prisait infiniment la
+conversation nourrie et les aperçus ingénieux.
+
+«--Vous avez eu là un bon maître, me disait-il... Voilà ce qui m’a
+manqué, voilà ce qui manque aux jeunes peintres qui viennent, un maître,
+un bon maître, un enseignement parti du cœur, de l’expérience, et plus
+sensible, plus vivant d’exemple que de théorie dogmatique... Dumesnil
+met dans tout ce qu’il dit une chaleur, une sorte de regard d’âme qui
+vous pénètre et qui vous fait penser, comme malgré vous... En peignant
+le lendemain, je me souviens parfois de ce qu’il m’a dit la veille, et
+mon travail n’en souffre pas, comme lorsque quelque idée m’obsède à mon
+chevalet, au contraire... Il est très clair et très cordial, français.
+Ça revigore de se rappeler, quand la besogne flanche, qu’il y a à côté
+de vous, dans la même ville, un bougre comme lui penché peut-être au
+même moment sur son établi.»
+
+Il aimait cette idée de la solidarité dans le labeur. Devant son atelier
+de la rue Boulegon s’activait une importante ferronnerie; il y
+descendait souvent le soir, s’asseyait dans un coin, à côté de la forge,
+et méditait, dans l’haleine du travail, devant les gestes des forgerons,
+suivait leurs ombres dansantes sur le mur, parfois esquissait en
+quelques traits une strophe surprise de l’actif poëme en sueur.
+
+«--Ne bougez plus, criait-il d’une voix tonnante... Une minute!»
+
+Il sabrait sa feuille d’indications. Puis, brusquement retombé de son
+art à sa timidité, il jetait une pièce d’argent sur l’enclume: «--Vous
+boirez à ma santé...» et, l’épaule basse, rasant les établis, il
+s’enfuyait. On ne le revoyait plus de quelques jours. Tous les ouvriers
+l’aimaient beaucoup. Obscurément les gens du peuple ont la conscience de
+toute maîtrise, et lorsqu’à cette autorité cachée se joignent, comme
+chez Cézanne, la simplicité et la bonté, ils sont prêts à tous les
+dévouements. J’ai vu un de ces serruriers suivre, de loin, le vieux
+maître, lorsqu’il sortait de chez lui, pour le délivrer des gamins qui,
+sans qu’il s’en aperçût, s’amusaient à l’exciter en le huant.
+
+Dans cet état terrible, cette sorte d’hallucination morale où il tombait
+après une trop forte tension d’esprit, une trop longue séance de
+recherche obstinée, il s’en allait parfois, rasant les murs, sans rien
+voir de la rue, dans son vêtement de travail encroûté de couleurs, les
+poches en loques, tous les boutons partis, il s’en allait, prêtant à
+quelque être vaguement rencontré, et qui l’avait peut-être salué, des
+motifs prodigieux de le persécuter. On le suivait, on l’espionnait,
+croyait-il. Il hâtait le pas, heurtait les passants, s’enfuyait. Les
+enfants criaient à la chienlit. Il arrivait à son atelier des Lauves,
+fermait portes et fenêtres, se barricadait et les poings crispés, devant
+quelque toile crevée parfois dans un accès de désespoir ou de rage, il
+se demandait ce qu’il avait pu faire aux êtres et aux choses pour être
+entouré ainsi d’une si unanime hostilité, lui qui aimait tout, qui ne
+voulait que le bien du monde et ne cherchait en toute apparence que le
+rayonnement d’une universelle bonté. Il dramatisait tout. Rien de banal
+ne pouvait lui demeurer dans l’âme sans qu’il le mouvementât jusqu’au
+tragique.
+
+On fut, il faut l’avouer, particulièrement ignoble avec lui. Une
+coterie, à Aix, sans qu’on puisse en expliquer la cause, le haïssait à
+mort. Le mot n’est pas excessif. Un de ces lourdauds, un jour, ricana
+assez haut pour que je l’entende, comme Cézanne passait: «--Au mur!...
+On fusille des peintres pareils.» C’était un photographe qui avait des
+prétentions à la sculpture et très écouté dans son petit monde. Un
+clérical soutenait que l’affaire Dreyfus était très explicable, puisque
+le gouvernement laissait circuler de tels énergumènes et tolérait qu’à
+Paris on exposât de telles infamies, tandis qu’un autre, radical
+notoire, expliquait à sa façon l’engouement de la capitale pour l’ami de
+Zola. Celui-là avait vu, de ses yeux vu, le tableau au Salon qui avait
+fait la réputation tapageuse de Cézanne et de l’impressionnisme: un
+homme en ballon qui se soulageait en plein azur et, «il faut être juste,
+avouait ce connaisseur, l’excrément était, tombant dans le ciel, un
+morceau de peinture admirable, mais il n’y avait vraiment que ça. Le
+reste n’était pas même dessiné, une peinture d’enfant.» C’est à moi que,
+devant une tablée ricanante, ce convaincu commentait ainsi la gloire de
+Cézanne; si je ne revoyais le rire épais, le triomphe ébahi des autres,
+je n’en croirais pas encore mes oreilles.
+
+«Nous en ferions tous autant,» d’ailleurs, c’était, c’est encore la
+rumeur unanime. Un soir, sur les bords de l’Arc, Cézanne était «au
+motif». Un brave peintre, un des flambeaux d’Aix, vient à passer. Il
+s’arrête. Un sourire de pitié le penche vers le pauvre fou qui bariole
+de verts si crus cette espèce de damier où il se refuse à reconnaître un
+paysage. Une vague sympathie l’émeut pourtant vers ce vieillard si
+appliqué. Il lui prend ses pinceaux. Cézanne le regarde, ahuri,
+consterné.
+
+«--Passez-moi votre palette... Je vais vous apprendre, moi... Tenez...
+Tenez.»
+
+Une touche ici, une touche là. Deux ou trois fois, consciencieux, il va
+contre la branche même vérifier le ton, confronter son vert à celui de
+la nature. Il revient, plaque, s’emporte, il s’ingénie, il sue, il
+triomphe. Il se lève, s’éponge d’un mouchoir parfumé: «--Voilà...»
+
+Mais Cézanne s’est rassis. Il n’a pas dit un mot. Il prend son couteau à
+palette et lentement, largement, d’un seul coup, il râcle le bel arbre
+avec toutes ses feuilles et même le petit bonhomme que, dans un coup
+d’inspiration, l’autre, de chic, avait assis à l’ombre du beau tronc. Et
+lui aussi: «--Voilà...» dit-il.
+
+Dernièrement un autre, voulant illustrer un poëme dédié au grand
+solitaire, a barbouillé au bas des nobles vers le calembour d’une tête
+d’âne, contre laquelle, les yeux fermés d’horreur, un petit amour--tout
+l’esprit courtois du dix-huitième siècle--décoche une flèche révoltée,
+mais de bon goût. «--Vous aimez Cézanne, a répondu celui-ci, je le
+déteste. Je prends position devant la postérité.»
+
+Mais d’autres au grotesque joignaient la perfidie. Cézanne avait noué
+quelques utiles relations dans le petit monde dévot qui entourait sa
+sœur aînée. L’immonde article où Henri Rochefort, ignorant tout de
+l’art et de la vie de Cézanne, le traînait dans la boue comme ami de
+Zola, dreyfusard notoire autant que peintre malhonnête, parut. Trois
+cents exemplaires en furent commandés à l’_Intransigeant_ et glissés la
+nuit sous la porte de tous ceux qui de près ou de loin pouvaient avoir
+manifesté quelque sympathie pour Cézanne. Tous les méchants ragots qui
+parvenaient à celui-ci le bouleversaient. Des lettres de menaces, de
+grossières injures anonymes lui étaient aussi adressées rue Boulegon. On
+y calomniait sa famille, ses rares amis. On lui intimait l’ordre de
+débarrasser de sa présence la ville qu’il déshonorait. Qui sait, dès
+lors, si cette séquelle de petits voyous acharnés un temps à poursuivre
+Cézanne n’y était poussée que par l’insouciante et facile cruauté, le
+plaisir méchant de bafouer un vieux songeur original?
+
+Lui en souffrait aux larmes. Il n’osait plus passer sur le cours
+Mirabeau. L’idée de la persécution s’ajoutait à toutes ses
+désespérances. Il ne travaillait plus que dans la fièvre ou dans le
+dégoût. Les joies passagères, l’espèce de confiance que lui avaient
+apportées le séjour à Aix d’Emile Bernard, de Charles Camoin, les
+visites que lui avaient faites Maurice Denis, Hermann-Paul et K.-X.
+Roussel, s’en allaient, s’évanouissaient lentement. Une sorte de
+détestation pour lui-même, pour son travail réalisé, l’envahissait
+maintenant, croissait avec sa désolation. Jamais, je crois, on n’eut un
+tel mépris de l’œuvre faite. Il en était totalement détaché. Ses toiles,
+les plus belles, traînaient à terre, il marchait dessus. Une, pliée en
+quatre, calait une armoire. Il en abandonnait dans les champs, il en
+laissait pourrir dans les bastidons où les paysans les mettaient à
+l’abri. Dans son goût fanatique de la perfection, son culte de l’absolu,
+elles ne représentaient pour lui qu’un moment, quelque élan inexpressif
+vers la formule qu’il n’intégrerait jamais. Il n’y ajoutait pas plus
+d’importance qu’un saint à la matérialité de ses bonnes œuvres
+accomplies pour l’amour de Dieu. Il les oubliait aussitôt, pour
+s’émouvoir à un labeur plus significatif. Réaliser, comme il disait, il
+voulait réaliser. Il portait cette idée en lui comme un Pascal celle de
+son salut. Et jamais ainsi il n’était, ne pouvait être satisfait. Chaque
+toile atteignait un point de perfection qui pour lui ne marquait qu’une
+étape, que son esprit toujours en mouvement dépassait aussitôt. Il
+s’acharnait dès lors sur une autre qui, tant qu’il y travaillait, lui
+rayonnait tout l’idéal possible. Et c’était toujours la même recherche
+éperdue, le même tourment mystique. Il fuyait, par excès de scrupule,
+ces beaux sujets qui l’habitaient, toujours les mêmes,--refaire la
+Moisson de Poussin, les Joueurs de cartes de Lenain, opposer à
+l’Apothéose d’Homère, d’Ingres, son Apothéose de Delacroix, et, comme
+couronnement à cette œuvre, image suprême, les Baigneuses...
+
+Les imagiers du moyen âge subissaient leurs sujets, se disait-il, les
+Vénitiens aussi. Il n’y a qu’à peindre ce qu’on voit. Un peintre doit
+tout peindre, avoir dans son art la même objectivité que Flaubert dans
+le sien, une soumission parfaite au monde et à l’objet, suivre une
+certaine fatalité de l’œil. Les plus humbles réalités inspirent
+peut-être les toiles les plus magnifiques. Oui, il y a une fatalité de
+la vision. Le tempérament fait son choix, n’aperçoit que ce qui le
+dégage et le renforce. Le monde prend un caractère. Tout ce qu’on voit
+est beau. Etait-ce indifférence, détachement dernier de tout? Etait-ce
+sens aigu des difficultés que multiplie un idéal lyrique dans une œuvre
+qu’on veut toute d’observation et de fidélité? C’était plénitude morale,
+absorption de tout l’être dans le métier, sentiment profond que la forme
+importe seule et que, quelle que soit la matière, elle seule signifie,
+perpétue la maîtrise de l’homme,--pourvu que, comme une prière, une
+caresse, un geste d’amour arraché à l’abstraction, elle ait, cette forme
+intense, force et fraternité de vie.
+
+Dans cette petite ville tatillonne, à côté de cette famille dévote,
+épuisé par l’existence, poursuivi par la persécution sous le premier
+affaissement de sa royale intelligence, aux premiers froids de la
+vieillesse, une haine de l’originalité lui venait, un amour des
+classiques, un culte de la tradition. Ce terrible constructeur de
+valeurs nouvelles voulait, en s’endormant des rêves de la mort, appuyer
+ses mains chancelantes à quelque chose de continu, de grand,
+d’indestructible. Il avait son œuvre. Il n’y croyait pas. Elle était là,
+vivante, immense, immortelle, et comme une fille amoureuse, prête à le
+consoler, toute pétrie de lui. Il ne la voyait pas. Il avait beau,
+transfiguré un soir par l’admiration de quelques ouvriers, dans un
+cercle anarchiste, bondir vers un contradicteur et s’écrier, superbe:
+«--Vous savez bien qu’il n’y a qu’un peintre de vivant, moi!» Non, non,
+il ne le croyait pas. Il ne le croyait plus. Il m’écrivait vers la même
+époque, en juillet 1902: «Je méprise tous les peintres vivants, sauf
+Monet et Renoir, et je veux réussir par le travail.» Et un an après, en
+septembre 1903: «Je dois travailler six mois encore à la toile que j’ai
+commencée. Elle ira chercher au Salon des Artistes français le sort qui
+lui est réservé.» Il cherchait une confirmation. L’indépendant, le
+solitaire, au soir de son travail, une fois au moins voulait déposer le
+faix de son doute, avoir durant une heure, humilié peut-être, en dehors
+de ses proches, la preuve évidente que son art, la certitude que sa vie
+n’avaient pas été vains.
+
+Cet être immense, ces yeux passionnés de génie auraient voulu se
+refléter, se connaître enfin à l’humble miroir des plus faibles
+prunelles. A un jeune peintre timide qu’il eût aimé, je crois, à former
+comme un disciple, il écrivait: «Je vous parlerai plus justement que
+n’importe qui sur la peinture.» C’était en toute humilité. De plus en
+plus les simples l’attiraient. Une bonté bouddhiste l’attendrissait vers
+tout être et vers toute chose. Il aurait voulu communier avec tous.
+Est-ce cette fraternité des âmes qu’il allait chercher à l’église? Ou
+l’image de la tradition d’une foi palpable, le cours social d’une
+doctrine qui dure dans sa liturgie permanente et sa discipline
+renouvelée? Y berçait-il la nostalgie d’une vie paisible qui l’avait
+toujours fui, d’un vieil Aix imaginé survivant sous ces nefs, aux abords
+de ce cloître où avait peint Granet et de ces rues dévotes où Malherbe
+rêvait? Voulait-il dans sa «roublardise» innocente, et pour avoir la
+paix, amadouer, comme il le disait parfois, les jésuites qui
+s’ingéniaient autour de sa vieille sœur et convoitaient le Jas? Tantôt,
+avec un tremblement, lorsqu’un prêtre passait, il vous murmurait:
+«:--Les curés sont terribles... Ils vous mettent le grappin dessus.» Et
+tantôt, à un catholique fervent, à son ami Demolins qui lui demandait:
+«Maître, croyez-vous?» il répondait: «Mais nom de Dieu, si je ne croyais
+pas, je ne pourrais pas peindre.» A M. Emile Bernard voulant lui
+suggérer l’idée de peindre un Christ, il objectait: «--Je n’oserais
+jamais; c’est trop difficile... D’autres l’ont fait mieux que moi...» Il
+mettait donc le respect et l’orgueil de son art au-dessus de la prière
+et de l’humilité de sa foi. Mais au Tholonet je l’ai vu, après les
+vêpres, tête nue, magnifique, en plein soleil, avec autour de lui un
+grand cercle de jeunes gens respectueux, derrière le dais suivre la
+procession des Rogations et s’agenouiller sur la route, au bord des
+blés, avec des larmes dans les yeux. Je l’ai entendu, lui, si positif
+d’ordinaire, célébrer la rhétorique biblique de Bossuet et admirer cette
+inflexible et dense raison qui lui fait ramener à l’apparition du Christ
+toute l’histoire universelle. Ces flottantes synthèses, ces perspectives
+catholiques l’enchantaient, lui qui détestait la pompe des Lebrun. Mais
+il aimait surtout les pauvres, les humbles, les ignorants, et c’est en
+cela surtout qu’on le pouvait dire chrétien. Il avait aussi un grand
+respect des familles établies, de la bonne noblesse provinciale. Il le
+poussait au point qu’ayant à rendre visite à l’un des descendants de
+Mirabeau, M. Lucas de Montigny, qui toujours lui avait témoigné de
+l’intérêt, il se fit tailler un vêtement neuf pour la circonstance et ne
+le remit jamais plus. Je dus même l’accompagner «chez le gentilhomme»,
+sonner, et la porte ouverte, la refermer derrière lui; il n’eût jamais
+osé entrer.
+
+Autant il méprisait le bourgeois parvenu, autant il estimait
+l’aristocrate né. Mais sa vraie passion était pour le peuple, l’ouvrier,
+le paysan, le laborieux. Il ne fréquentait pour ainsi dire qu’eux. Tous
+en ont conservé un souvenir attendri. Il était avec eux d’une charité
+royale et non seulement de bourse, mais surtout de cœur et d’esprit. Il
+aurait voulu les mêler à ses émotions, comme il les mêlait à son œuvre.
+Lorsqu’il allait «au motif», que de fois, m’a raconté son cocher, se
+dressait-il brusquement dans la voiture, prenait le bras de cet homme:
+«--Regardez... ces bleus, ces bleus sous les pins... Ce nuage là-bas...»
+Il rayonnait d’extase, et l’autre qui n’apercevait que des arbres, du
+ciel, pour lui toujours les mêmes, sentait pourtant, m’avouait-il, comme
+une vague force, une émotion l’envahir et qui lui venait de Cézanne,
+debout, transfiguré, les mains crispées à l’épaule du rustre, et tout
+plein d’une évidence qui le sanctifiait.
+
+Une autre fois, le soleil tapait fort. On arrivait à mi-hauteur d’une
+montée accablante. Harassés, le cheval et le cocher s’étaient endormis.
+Cézanne, au lourd soleil, sans un mot, sans un geste, pour ne pas
+attrister, attendit leur réveil; se frottant naïvement les yeux, ce fut
+lui qui eut l’air de s’être ensommeillé.
+
+Dans les rues montueuses d’Eguilles son mouvement instinctif était
+toujours d’aider les autres, de pousser le charreton trop chargé d’un
+paysan, de prendre aux mains défaillantes d’une vieille la cruche d’eau
+qu’elle portait. Il aimait les bêtes. Il aimait les arbres. Vers la fin,
+dans son besoin de solitude tendre, un olivier devint son ami. Lorsque
+dans son atelier des Lauves, il avait fait une bonne séance, à la nuit
+tombante, il descendait devant sa porte, il regardait ses jours, sa
+ville s’endormir. L’olivier l’attendait. La première fois qu’il était
+venu là, avant d’acheter le terrain, tout de suite il l’avait remarqué.
+Il l’avait fait entourer d’un petit mur, tandis qu’on bâtissait, pour le
+protéger de toutes meurtrissures. Et maintenant, le vieil arbre
+crépusculaire avait comme un regard de sève et de parfum. Il le
+touchait. Il lui parlait. Le soir, en le quittant, parfois, il
+l’embrassait. Toute la ville, au pied de la murette, venir mourir,
+couchant ses tuiles roses, ses calmes boulevards. Au fond, les bleues
+collines se soulevaient un peu. On devinait la mer. Les clochers de miel
+et de sel, les tours de l’Horloge et du Saint-Esprit profilaient sur la
+nue leurs strophes italiennes. Une rumeur paisible montait des pauvres
+rues. La nuit rousse répandait Aix, ses fumées, l’automne, à travers la
+campagne. Cézanne, solitaire, écoutait l’olivier... La sagesse de
+l’arbre lui entrait dans le cœur.
+
+«--C’est un être vivant, me disait-il un jour, je l’aime comme un vieux
+camarade... Il sait tout de ma vie et me donne d’excellents conseils...
+Je voudrais qu’on m’enterre à ses pieds...»
+
+Car sa fin approchait. Solari s’en était allé, mort à l’hôpital. Il ne
+voyait plus personne. De loin en loin il buvait pensivement quelque
+bouteille de vieux vin, s’abandonnait une soirée à cette consolation
+misérable qui lui donnait l’illusion de quelque joie meurtrière, pour
+retomber le lendemain dans des regrets plus farouches, une solitude plus
+abominable, que son art, son travail n’arrivaient même plus à peupler.
+Sa maladie le persécutait; ses jambes enflaient, ses yeux larmoyaient,
+cuisants. De nouveaux scrupules alors le tourmentaient, attaquaient les
+points les plus vulnérables de lui-même, lui laissant croire qu’atteint,
+toute sa vie, d’une maladie de la vue, il avait, sans s’en douter,
+déformé la réalité. Tout, même la foi en son passé, se retirait de lui.
+A quoi sert, chez les meilleurs, tant de martyre sans croyance? Que
+nous veut la nature? Il souffrait dans son corps, son cœur et son
+esprit. Et, saint d’une nouvelle espèce, dans sa vie comme dans son art,
+il s’endormait baigné des clartés artistiques d’un avenir humain qui lui
+fermait les yeux. Détaché de tout, jusque de sa douleur, il n’en goûtait
+même pas la vertu. Les derniers mois, il ne pouvait presque plus suivre
+une conversation. Quand on lui jouait au piano cette ouverture du
+_Freischütz_ dont son âme rêveuse naguère raffolait, il s’endormait.
+Pesamment. L’envie subite de faire un portrait l’emportait encore
+parfois. Il l’abandonnait vite. Un sommeil avant-coureur le prenait,
+partout où il se trouvait, en voiture, chez lui, et même devant la toile
+à couvrir. Au lieu de peindre, il partait en quête d’un «motif»
+merveilleux où il se serait traduit tout entier. Il cherchait, autour
+d’Aix, le paysage à construire qui fût comme une confirmation à sa
+conception du monde des couleurs, où le drame de sa raison et de sa
+sensibilité se résoudrait dans la même logique et la même émotion. Il
+travaillait encore, constamment, mais plus par la réflexion et la
+poursuite intérieure que par la copie directe, et toujours en lutte
+contre ce sommeil de néant qui s’emparait de ses yeux, de son
+intelligence, de sa chair. L’index entre les deux yeux, les mains en
+abat-jour, il se plantait, dans les rues d’Eguilles, sur les pentes du
+Tholonet, aux bords de l’Arc, devant un morceau de terre et de ciel:
+«--Quel roublard que ce père Chardin avec sa visière, hein?...»
+faisait-il. Il branlait la tête, laissait retomber ses bras, découragé.
+«--Il faut voir les plans... Nettement... Tout est là.» Il méditait. Une
+cendre impalpable tombait sur ses regards, lui voilait l’univers que
+brusquement déchirait un éclair. Il pleurait.
+
+Du fond de cette brume, tout crispé, il peignait, ayant, un matin,
+dressé son chevalet devant le mont Victoire. Il tenait son motif. Il
+peignait. Un de ces temps gris qu’il aimait maintenant, un rire pâle,
+un de ces doux matins de vieillesse du monde. Il peignait... Quand sa
+voiture vint le chercher, son cocher le trouva, grelottant, sa palette à
+la main, trempé d’eau. La pluie avait cessé. Un ciel d’argent sérénisait
+les champs. L’arc-en-ciel nimbait le mont tragique. Cézanne sans rien
+voir, put à peine remonter en voiture. Un livre, son vieux Virgile,
+roula dans la boue.
+
+«--Laissez-le, et laissez ma toile,» râla-t-il. Il avait la fièvre. Il
+délirait. On le coucha. Toute la nuit il revit, à l’horizon de sa toile,
+là-bas, à l’horizon de sa pensée et de sa vie, une Sainte-Victoire comme
+jamais encore il ne l’avait admirée. Il la peignait, divine. Il la
+voyait éclatante, surnaturelle, véridique, dans son essence et son
+éternité. Il la revoit peut-être encore... Il ne se leva plus.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+CE QU’IL M’A DIT...
+
+
+J’ai dit à peu près tout ce que j’ai appris, soit en le fréquentant,
+soit d’après ceux qui l’approchèrent, tout ce que je sais de la vie de
+Cézanne. C’est une vie de saint. Le moins possible j’y ai mêlé ses
+théories sur l’art, ne rapportant une de ses conversations que
+lorsqu’elle pouvait faire saillir un point caché de son caractère,
+éclairer un des côtés de son âme mystérieuse. Ces matières sont
+infiniment délicates. Si objectif que l’on se veuille, toujours un peu
+de soi inconsciemment y pénètre. Et puis je ne suis pas peintre, et j’ai
+peur, si respectueux que je me sente, de trahir peut-être, et bien
+malgré moi, la doctrine profonde, l’enseignement qu’on pourrait dégager
+de tous ces propos. Pourtant ma mémoire fidèle les a recueillis avec
+pitié. Je vais essayer de les transcrire tels quels, m’aidant de ses
+lettres, autant de celles qu’il m’adressa que de celles que j’ai pu me
+procurer ou qui furent publiées par ceux qui les reçurent, comme la
+précieuse correspondance que nous communique M. Emile Bernard à la suite
+de ses _Souvenirs_. Toutes les fois que je le pourrai, je transcrirai
+les paroles mêmes de Cézanne. Je n’inventerai rien,--que l’ordre dans
+lequel je les présente. Après de longues méditations, je me suis décidé
+à les grouper toutes pour mieux en marquer la portée, en trois grands
+dialogues. Autour de trois conversations, imaginaires, entre cent autres
+que j’eus en réalité avec lui, dans les champs, au Louvre et dans son
+atelier, j’ai ramassé tout ce que j’ai pu recueillir et tout ce dont
+j’ai pu me souvenir de ses idées sur la peinture: il parlait, et je
+crois qu’il pensait, ainsi.
+
+
+
+
+LE MOTIF
+
+«_La nature est plus en profondeur qu’en surface._»
+
+
+_Ce jour-là, dans le quartier de la Blaque, non loin des Mille, à trois
+quarts d’heure d’Aix et du Jas de Bouffan, sous un grand pin, au bord
+d’une verte et rouge colline, nous dominions la vallée de l’Arc. Il
+faisait bleu et frais, un premier matin d’automne dans la fin de l’été.
+La ville, cachée par un pli de coteau, se devinait à ses fumées. Nous
+tournions le dos aux étangs. A droite, les horizons de Luyne et le Pilon
+du Roi, la mer qu’on devine. Devant vous, au soleil virgilien, la
+Sainte-Victoire, immense, tendre et bleuâtre, les vallonnements du
+Montaiguet, le viaduc du Pont de l’Arc, les maisons, les frissonnements
+d’arbres, les champs carrés, la campagne d’Aix._
+
+_C’est le paysage que Cézanne peignait. Il était chez son beau-frère. Il
+avait planté son chevalet à l’ombre d’un bouquet de pins. Il travaillait
+là depuis deux mois, une toile le matin, une l’après-midi. L’œuvre était
+«en bon train». Il était joyeux. La séance touchait à sa fin._
+
+_La toile lentement se saturait d’équilibre. L’image préconçue, méditée,
+linéaire dans sa raison, et qu’il avait dû, à son habitude, ébaucher
+d’un trait rapide de fusain, se dégageait déjà des taches colorées qui
+la cernaient partout. Le paysage apparaissait comme un papillotement,
+car Cézanne avait lentement circonscrit chaque objet, échantillonnait,
+pour ainsi dire, chaque ton; il avait, de jour en jour, insensiblement,
+d’une harmonie sûre, rapproché toutes ces valeurs; il les liait entre
+elles d’une clarté sourde. Les volumes s’affirmaient, et la haute toile
+maintenant tendait à ce maximum d’équilibre et de saturation qui, selon
+Elie Faure, les caractérise toutes. Le vieux maître me souriait._
+
+ CÉZANNE:
+
+--Le soleil brille et l’espoir rit au cœur.
+
+ MOI:
+
+--Vous êtes content, ce matin?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Je tiens mon motif... (_Il joint les mains._) Un motif, voyez-vous,
+c’est ça...
+
+ MOI:
+
+--Comment?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Eh! oui... (_Il refait son geste, écarte ses mains, les dix doigts
+ouverts, les rapproche lentement, lentement, puis les joint, les serre,
+les crispe, les fait pénétrer l’une dans l’autre._) Voilà ce qu’il faut
+atteindre... Si je passe trop haut ou trop bas, tout est flambé. Il ne
+faut pas qu’il y ait une seule maille trop lâche, un trou par où
+l’émotion, la lumière, la vérité s’échappe. Je mène, comprenez un peu,
+toute ma toile, à la fois, d’ensemble. Je rapproche dans le même élan,
+la même foi, tout ce qui s’éparpille... Tout ce que nous voyons,
+n’est-ce pas, se disperse, s’en va, La nature est toujours la même, mais
+rien ne demeure d’elle, de ce qui nous apparaît. Notre art doit, lui,
+donner le frisson de sa durée avec les éléments, l’apparence de tous ses
+changements. Il doit nous la faire goûter éternelle. Qu’est-ce qu’il y a
+sous elle? Rien peut-être. Peut-être tout. Tout, comprenez-vous? Alors
+je joins ses mains errantes... Je prends, à droite, à gauche, ici, là,
+partout, ses tons, ses couleurs, ses nuances, je les fixe, je les
+rapproche... Ils font des lignes. Ils deviennent des objets, des
+rochers, des arbres, sans que j’y songe. Ils prennent un volume. Ils ont
+une valeur. Si ces volumes, si ces valeurs correspondent sur ma toile,
+dans ma sensibilité, aux plans, aux taches que j’ai, qui sont là sous
+nos yeux, eh bien! ma toile joint les mains. Elle ne vacille pas. Elle
+ne passe ni trop haut, ni trop bas. Elle est vraie, elle est dense, elle
+est pleine... Mais si j’ai la moindre distraction, la moindre
+défaillance, surtout si j’interprète trop un jour, si une théorie
+aujourd’hui m’emporte qui contrarie celle de la veille, si je pense en
+peignant, si j’interviens, patatras! tout fout le camp.
+
+ MOI:
+
+--Comment, si vous intervenez?
+
+ CÉZANNE:
+
+--L’artiste n’est qu’un réceptacle de sensations, un cerveau, un
+appareil enregistreur... Parbleu, un bon appareil, fragile, compliqué,
+surtout par rapport aux autres... Mais s’il intervient, s’il ose, lui,
+chétif, se mêler volontairement à ce qu’il doit traduire, il y infiltre
+sa petitesse. L’œuvre est inférieure.
+
+ MOI:
+
+--L’artiste, en somme, serait donc pour vous inférieur à la nature.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Non, je n’ai pas dit cela. Comment, vous coupez dans ce bateau? L’art
+est une harmonie parallèle à la nature. Que penser des imbéciles qui
+vous disent: le peintre est toujours inférieur à la nature! Il lui est
+parallèle. S’il n’intervient pas volontairement... entendez-moi bien.
+Toute sa volonté doit être de silence. Il doit faire taire en lui toutes
+les voix des préjugés, oublier, oublier, faire silence, être un écho
+parfait. Alors, sur sa plaque sensible, tout le paysage s’inscrira. Pour
+le fixer sur la toile, l’extérioriser, le métier interviendra ensuite,
+mais le métier respectueux qui, lui aussi, n’est prêt qu’à obéir, à
+traduire inconsciemment, tant il sait bien sa langue, le texte qu’il
+déchiffre, les deux textes parallèles, la nature vue, la nature sentie,
+celle qui est là... (_il montrait la plaine verte et bleue_) celle qui
+est ici... (_il se frappait le front_) qui toutes deux doivent
+s’amalgamer pour durer, pour vivre d’une vie moitié humaine, moitié
+divine, la vie de l’art, écoutez un peu... la vie de Dieu. Le paysage se
+reflète, s’humanise, se pense en moi. Je l’objective, le projette, le
+fixe sur ma toile... L’autre jour, vous me parliez de Kant. Je vais
+bafouiller, peut-être, mais il me semble que je serais la conscience
+subjective de ce paysage, comme ma toile en serait la conscience
+objective. Ma toile, le paysage, tous les deux hors de moi, mais l’un
+chaotique, fuyant, confus, sans vie logique, en dehors de toute raison:
+l’autre permanente, sensible, catégorisée, participant à la modalité, au
+drame des idées... à leur individualité. Je sais. Je sais... C’est une
+interprétation. Je ne suis pas un universitaire. Je n’oserais pas
+m’aventurer ainsi devant Dumesnil... Ah! bon Dieu, que j’envie votre
+jeunesse! tout ce qui bouillonne là! Mais le temps me pousse... J’ai
+peut-être tort de blaguer comme cela... Pas de théories! Des œuvres...
+Les théories perdent les hommes. Il faut avoir une sacrée sève, une
+vitalité inépuisable pour leur résister. Je devrais être plus rassis,
+comprendre qu’à mon âge tous ces emballements ne me sont plus guère
+permis... Ils me perdront toujours.
+
+ _Il s’était rembruni. Souvent, après un éclat d’enthousiasme, il
+ retombait ainsi accablé. Il ne fallait pas alors essayer de le
+ tirer de sa mélancolie. Il devenait furieux. Il souffrait... Après
+ un long silence. Il avait repris ses pinceaux, regardait
+ successivement sa toile et son motif._
+
+Non. Non. Tenez. Ça n’y est pas. L’harmonie générale n’y est pas. Cette
+toile ne sent rien. Dites-moi quel parfum s’en dégage. Quelle odeur
+dégage-t-elle? voyons...
+
+ MOI:
+
+--La senteur des pins.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Vous dites cela parce que deux grands pins balancent leurs branches au
+premier plan... Mais c’est une sensation visuelle... D’ailleurs l’odeur
+toute bleue des pins, qui est âpre au soleil, doit épouser l’odeur verte
+des prairies qui fraîchissent là chaque matin, avec l’odeur des pierres,
+le parfum de marbre lointain de la Sainte-Victoire. Je ne l’ai pas
+rendu. Il faut le rendre. Et dans les couleurs, sans littérature. Comme
+le font Baudelaire et Zola qui par la simple juxtaposition des mots
+embaument mystérieusement tout un vers ou toute une phrase. Quant la
+sensation est dans sa plénitude, elle s’harmonise avec tout l’être. Le
+tourbillonnement du monde, au fond d’un cerveau, se résout dans le même
+mouvement que perçoivent, chacun avec leur lyrisme propre, les yeux, les
+oreilles, la bouche, le nez... Et l’art, je crois, nous met dans cet
+état de grâce où l’émotion universelle se traduit comme religieusement,
+mais très naturellement, à nous. L’harmonie générale, comme dans les
+couleurs, nous devons la trouver partout. Tenez, si je ferme les yeux et
+que j’évoque ces collines de Saint-Marc, vous savez, le coin du monde
+que j’aime le mieux, c’est l’odeur de la scabieuse qu’elles m’apportent,
+le parfum que je préfère. Toute l’odeur forestière des champs, je
+l’entends pour moi dans Weber. Au fond des vers de Racine je sens un ton
+local, à la Poussin, comme sous certaines pourpres de Rubens s’éploie
+une ode, un murmure, un rythme à la Ronsard.
+
+Vous savez que lorsque Flaubert écrivait _Salammbô_, il disait qu’il
+voyait pourpre. Eh bien! quand je peignais ma _Vieille au chapelet_,
+moi, je voyais un ton Flaubert, une atmosphère, quelque chose
+d’indéfinissable, une couleur bleuâtre et rousse qui se dégage, il me
+semble, de _Madame Bovary_. J’avais beau lire Apulée, pour chasser
+cette obsession qu’un moment je craignis dangereuse, trop littéraire.
+Rien n’y faisait. Ce grand bleu roux me tombait, me chantait dans l’âme.
+J’y baignais tout entier.
+
+ MOI:
+
+--Il s’interposait entre vous et la réalité, entre vos yeux et le
+modèle?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Pas du tout. Il flottait, comme ailleurs. Je scrutais tous les détails
+des vêtements, la coiffe, les plis du tablier, je déchiffrais le
+sournois visage. C’est bien après que j’ai constaté que la face était
+rousse, le tablier bleuâtre, comme ce ne fut qu’une fois le tableau fini
+que je me souvins de la description de la vieille servante au comice
+agricole. Ce que j’essaie de vous traduire est plus mystérieux,
+s’enchevêtre aux racines mêmes de l’être, à la source impalpable des
+sensations. Mais, c’est cela même, je crois, qui constitue le
+tempérament. Et il n’y a que la force initiale _id est_ le tempérament
+qui puisse porter quelqu’un au but qu’il doit atteindre. Je vous disais
+tout-à-l’heure que le cerveau, libre, de l’artiste doit être comme une
+plaque sensible, un appareil enregistreur simplement, au moment où il
+œuvre. Mais cette plaque sensible, des bains savants l’ont amenée au
+point de réceptivité où elle peut s’imprégner de l’image consciencieuse
+des choses. Un long travail, la méditation, l’étude, des souffrances et
+des joies, la vie l’ont préparée. Une méditation constante des procédés
+des maîtres. Et puis, le milieu où nous nous mouvons habituellement...
+ce soleil, écoutez un peu... Le hasard des rayons, la marche,
+l’infiltration, l’incarnation du soleil à travers le monde, qui peindra
+jamais cela, qui le racontera? Ce serait l’histoire physique, la
+psychologie de la terre. Tous plus ou moins, êtres et choses, nous ne
+sommes qu’un peu de chaleur solaire emmagasinée, organisée, un souvenir
+de soleil, un peu de phosphore qui brûle dans les méninges du monde. Il
+fallait entendre mon ami Marion là-dessus. Moi, je voudrais dégager
+cette essence. La morale éparse du monde c’est l’effort qu’il fait
+peut-être pour redevenir soleil. C’est là sa notion, son sentiment, son
+rêve de Dieu. Partout un rayon frappe à une porte obscure. Une ligne
+partout cerne, tient un ton prisonnier. Je veux les libérer. Les grands
+pays classiques, notre Provence, la Grèce et l’Italie telles que je les
+imagine, sont ceux où la clarté se spiritualise, où un paysage est un
+sourire flottant d’intelligence aiguë... La délicatesse de notre
+atmosphère tient à la délicatesse de notre esprit. Elles sont l’une en
+l’autre. La couleur est le lieu où notre cerveau et l’univers se
+rencontrent. C’est pourquoi elle apparaît toute dramatique, aux vrais
+peintres. Regardez cette Sainte-Victoire. Quel élan, quelle soif
+impérieuse du soleil, et quelle mélancolie, le soir, quand toute cette
+pesanteur retombe... Ces blocs étaient du feu. Il y a du feu encore en
+eux. L’ombre, le jour, a l’air de reculer en frissonnant, d’avoir peur
+d’eux; il y a là-haut la caverne de Platon: remarquez quand de grands
+nuages passent, l’ombre qui en tombe frémit sur les roches, comme
+brûlée, bue tout de suite par une bouche de feu. Longtemps je suis resté
+sans pouvoir, sans savoir peindre la Sainte-Victoire, parce que
+j’imaginais l’ombre concave, comme les autres qui ne regardent pas,
+tandis que, tenez, regardez, elle est convexe, elle fuit de son centre.
+Au lieu de se tasser, elle s’évapore, se fluidise. Elle participe toute
+bleutée à la respiration ambiante de l’air. Comme là-bas, à droite, sur
+le Pilon du Roi, vous voyez au contraire que la clarté se berce, humide,
+miroitante. C’est la mer... Voilà ce qu’il faut rendre. Voilà ce qu’il
+faut savoir. Voilà le bain de science, si j’ose dire, où il faut tremper
+sa plaque sensible. Pour bien peindre un paysage, je dois découvrir
+d’abord les assises géologiques. Songez que l’histoire du monde date du
+jour où deux atomes se sont rencontrés, où deux tourbillons, deux
+danses chimiques se sont combinées. Ces grands arcs-en-ciel, ces prismes
+cosmiques, cette aube de nous-mêmes au-dessus du néant, je les vois
+monter, je m’en sature en lisant Lucrèce. Sous cette fine pluie je
+respire la virginité du monde. Un sens aigu des nuances me travaille. Je
+me sens coloré par toutes les nuances de l’infini. A ce moment-là, je ne
+fais plus qu’un avec mon tableau. Nous sommes un chaos irisé. Je viens
+devant mon motif, je m’y perds. Je songe, vague. Le soleil me pénètre
+sourdement, comme un ami lointain, qui réchauffe ma paresse, la féconde.
+Nous germinons. Il me semble, lorsque la nuit redescend, que je ne
+peindrai et que je n’ai jamais peint. Il faut la nuit pour que je puisse
+détacher mes yeux de la terre, de ce coin de terre où je me suis fondu.
+Un beau matin, le lendemain, lentement les bases géologiques
+m’apparaissent, des couches s’établissent, les grands plans de ma toile,
+j’en dessine mentalement le squelette pierreux. Je vois affleurer les
+roches sous l’eau, peser le ciel. Tout tombe d’aplomb. Une pâle
+palpitation enveloppe les aspects linéaires. Les terres rouges sortent
+d’un abîme. Je commence à me séparer du paysage, à le voir. Je m’en
+dégage avec cette première esquisse, ces lignes géologiques. La
+géométrie, mesure de la terre. Une tendre émotion me prend. Des racines
+de cette émotion monte la sève, les couleurs. Une sorte de délivrance.
+Le rayonnement de l’âme, le regard, le mystère extériorisé, l’échange
+entre la terre et le soleil, l’idéal et la réalité, les couleurs! Une
+logique aérienne, colorée, remplace brusquement la sombre, la têtue
+géométrie. Tout s’organise, les arbres, les champs, les maisons. Je
+vois. Par taches. L’assise géologique, le travail préparatoire, le monde
+du dessin s’enfonce, s’est écroulé comme dans une catastrophe. Un
+cataclysme l’a emporté, régénéré. Une nouvelle période vit. La vraie!
+Celle où rien ne m’échappe, où tout est dense et fluide à la fois,
+naturel. Il n’y a plus que des couleurs, et en elles de la clarté,
+l’être qui les pense, cette montée de la terre vers le soleil, cette
+exhalaison des profondeurs vers l’amour. Le génie serait d’immobiliser
+cette ascension dans une minute d’équilibre, en suggérant quand même son
+élan. Je veux m’emparer de cette idée, de ce jet d’émotion, de cette
+fumée d’être au-dessus de l’universel brasier. Ma toile pèse, un poids
+alourdit mes pinceaux. Tout tombe. Tout retombe sous l’horizon. De mon
+cerveau sur ma toile, de ma toile vers la terre. Pesamment. Où est
+l’air, la légèreté dense? Le génie serait de dégager l’amitié de toutes
+ces choses en plein air, dans la même montée, dans le même désir. Il y a
+une minute du monde qui passe. La peindre dans sa réalité! Et tout
+oublier pour cela. Devenir elle-même. Etre alors la plaque sensible.
+Donner l’image de ce que nous voyons, en oubliant tout ce qui a paru
+avant nous.
+
+ MOI:
+
+--Est-ce possible?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Je l’ai tenté.
+
+_Il baissa la tête, puis la releva brusquement, dominant le paysage et
+dévorant sa toile d’une longue caresse des yeux. Il eut un sourire
+pâle._
+
+Qui sait? Tout est si simple et si compliqué.
+
+ MOI:
+
+--Vous disiez qu’il faut tout oublier. Pourquoi alors cette préparation,
+toute cette méditation devant le paysage?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Hélas, parce que je ne suis plus innocent. Nous sommes des civilisés.
+Le souci classique est en nous, que nous le voulions ou non. Je veux
+m’exprimer lucidement en peinture. Il y a une espèce de barbarie, plus
+détestable que l’école même, chez les faux ignorants: on ne peut plus
+être ignorant aujourd’hui. On ne l’est plus. Nous apportons la facilité
+en naissant. Il faut la briser; elle est la mort de l’art. Quand je
+songe à ces premiers hommes qui ont gravé leurs rêves de chasse sous la
+voûte d’une caverne ou à ces bons chrétiens qui ont peint leur paradis à
+fresque sur la paroi des cimetières, qui se sont faits, qui se sont tout
+fait, leur métier, leur âme, leur impression. Etre ainsi devant un
+paysage. En dégager la religion. Il me semble à certains jours que je
+peins naïvement. Je suis le primitif de ma propre voie. Je voudrais avec
+la foi de ma gaucherie, écoutez un peu, atteindre la formule...
+pleinement réaliser. Car, on a beau dire, c’est la pire des décadences
+que de jouer à l’ignorance et à la naïveté. Sénilité. On ne peut plus ne
+pas savoir aujourd’hui, apprendre par soi-même. On respire son métier en
+naissant. Mal. Et il faudrait au contraire régler tout cela. De toutes
+parts, on baigne dans cette vaste école laïque qu’est la société. Oui,
+il y a un classicisme, celui qui correspond à ces écoliers-là, que
+j’abomine plus que tout. Alors j’imagine que comme pour Dieu, ainsi que
+disait l’autre, si un peu de science en éloigne, beaucoup y ramène. Oui,
+beaucoup de science ramène à la nature. Par insuffisance comprise du pur
+métier.
+
+ MOI:
+
+--Insuffisance du métier?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Oui, le métier abstrait, finit par dessécher, sous sa rhétorique qui
+se guinde en s’épuisant. Voyez les Bolognais. Ils ne sentent plus
+rien... Il ne faut jamais avoir une idée, une pensée, un mot à sa
+portée, lorsqu’on a besoin d’une sensation. Les grands mots, ce sont les
+pensées qui ne sont pas à vous. Les clichés sont la lèpre de l’art.
+Tenez, la mythologie, en peinture, on peut la suivre à la trace, c’est
+l’histoire du métier envahissant. Quand on a peint des déesses, à la
+fin, on n’a plus peint de femmes. Faites le tour des Salons. Un bougre
+ne sait pas rendre les reflets de l’eau sous les feuilles, il y colle
+une naïade. La _Source_ d’Ingres! Qu’est-ce que ça a à faire avec
+l’eau... Et vous, en littérature, vous tartinez, vous criez: Vénus,
+Zeus, Apollon, quand vous ne pouvez plus dire, avec émotion profonde:
+écume de la mer, nuages du ciel, force du soleil. Y croyez-vous à ces
+patraques olympiennes? Alors?
+
+_Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable._
+
+ MOI:
+
+--Mais Véronèse, Rubens, Velasquez, Tintoret? Tous ceux que vous
+aimez?...
+
+ CÉZANNE:
+
+--Eux! Ils avaient une telle vitalité que, dans tous ces arbres morts,
+ils faisaient recirculer la sève, leur sève à eux, leur vie
+prodigieuse... Leurs chairs ont un goût de caresse, une chaleur de
+sang... Quand Cellini secouait la tête saignante au bras de Persée, il
+avait vraiment tué, senti un jet tiède engluer ses doigts... Un meurtre
+par an, c’était sa moyenne... Ils n’avaient pas d’autre vérité. C’était
+leur nature, ces corps de dieux et de déesses. Ils y glorifiaient
+l’homme en face des madones et des saints auxquels ils ne croyaient
+plus. Voyez combien leur peinture religieuse est froide. Tintoret
+constamment excède ses sujets, s’intéresse à lui. Le _Saint Jérôme_ du
+Titien, à Milan, avec toutes ses bêtes, son escargot, ses rochers qui
+pullulent, est-ce un ascète, un stoïcien, un philosophe, un saint? On ne
+sait pas. C’est un homme. Un vieillard chenu avec sa pierre dans la
+main, tout prêt à en frapper l’énigme, le silex du mystère, pour en
+faire jaillir une étincelle de vérité. Cette vérité, elle monte dans
+toute la couleur rousse du farouche tableau. Elle ne tombe pas des bras
+de la croix qu’on ne voit d’abord pas, qui est là parce que le tableau a
+été commandé par quelque ordre ou quelque église. Voilà un peintre...
+Ils sont de vrais païens. Il y a dans cette renaissance une explosion de
+véracité unique, un amour de la peinture et des formes qu’on n’a plus
+retrouvé... Les jésuites viennent. Tout est guindé. On apprend, on
+enseigne tout. Il faut la révolution pour qu’on redécouvre la nature,
+que Delacroix peigne sa plage d’Etretat, Corot ses masures de Rome,
+Courbet ses sous-bois et ses vagues. Et avec quelle lenteur pénible,
+quelles étapes! On arrange... Rousseau, Daubigny, Millet. On compose un
+paysage, comme une scène d’histoire... Je veux dire, du dehors. On crée
+la rhétorique du paysage, une phrase, des effets qu’on se passe. La
+machination de la toile que Dupré, disait Rousseau, lui avait apprise.
+Corot lui-même. J’aime mieux une peinture plus assise. On n’a pas encore
+découvert que la nature est plus en profondeur qu’en surface. Car,
+écoutez un peu, on peut modifier, parer, bichonner la surface, on ne
+peut toucher à la profondeur sans toucher à la vérité. Un besoin salubre
+d’être vrai vous prend. On ficherait sa toile à bas, plutôt que
+d’inventer, d’imaginer un détail. On veut savoir.
+
+ MOI:
+
+--Savoir?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Oui, je veux savoir. Savoir pour mieux sentir, sentir pour mieux
+savoir. Tout en étant le premier dans mon métier, je veux être simple.
+Ceux qui savent sont simples. Les demi-savants, les amateurs font les
+demi-réalisations. Vous savez, au fond, il n’y a d’amateurs que ceux qui
+font de la mauvaise peinture. C’est Manet qui l’a dit à Gauguin. Je ne
+voudrais pas être un de ces amateurs-là. Alors je veux être un vrai
+classique, redevenir classique par la nature, par la sensation. Avant,
+j’avais des idées confuses. La vie! La vie! Je n’avais que ce mot-là à
+la bouche. Je voulais brûler le Louvre, pauvre couillon! Il faut aller
+au Louvre par la nature et revenir à la nature par le Louvre... Mais
+Zola m’a très bien empoigné quand même, dans l’_Œuvre_, vous ne vous en
+souvenez peut-être pas, lorsqu’il beugle: «Ah! la vie! la vie! la sentir
+et la rendre dans sa réalité, l’aimer pour elle, y voir la seule beauté
+vraie, éternelle et changeante...
+
+_Sa mémoire hésita, puis il acheva d’un trait._
+
+... ne pas avoir l’idée bête de l’ennoblir en la châtrant, comprendre
+que les prétendues laideurs ne sont que les saillies des caractères, et
+faire vivre, et faire des hommes, la seule façon d’être Dieu.»
+
+_Il éclate d’un large rire._
+
+Oui, c’est assez ça... Mais il y a mieux. La simplicité, le direct. Tout
+le reste n’est que bafouillage, montage de bourrichon. Je vous tartine
+ce matin, je ne sais pas pourquoi. Au fond, je ne pense à rien, quand je
+peins. Je vois des couleurs. Je peine, je jouis à les transporter telles
+que je les vois sur ma toile. Elles s’arrangent au petit bonheur, comme
+elles veulent. Des fois, ça fait un tableau. Je suis une brute. Bien
+heureux si je pouvais être une brute...
+
+_Il réfléchit._
+
+La santé est le premier des biens pour un peintre? Pour tous. Ce qui
+m’empêche de réaliser, c’est que je ne suis pas toujours en bonne
+santé... bien portant.
+
+_Il m’épie, me regarde en dessous. Une colère sournoise le travaille. Il
+essaie de rompre les chiens._
+
+Ce vieux chemin est une voie romaine. Ces routes des romains sont
+toujours admirablement situées. Suivez-en une. Ils avaient un sens du
+paysage; de tous ses points elle fait tableau. Nos ingénieurs s’en
+foutent bien, du paysage.
+
+_Il éclate._
+
+Et moi donc!... Vous le sentez aussi bien que moi, voyons, que je suis
+patraque. Les yeux, oui, les yeux!... Je vois les plans se
+chevauchant... Les lignes droites me paraissent tomber. Parfois. Alors
+qu’est-ce que vous voulez que je fiche?... Tout cela c’est de la blague.
+
+_Il cligne des yeux._
+
+Tant qu’on n’a pas peint un gris, on n’est pas un peintre.
+
+_Il me sent attristé. Sa bonté reprend le dessus._
+
+Ecoutez un peu... J’étais à Talloires. Pour un patelin tempéré, en voilà
+un. Des gris, en veux-tu, en voilà! Et des verts. Tous les verts de gris
+de la mappemonde. Les collines environnantes sont assez hautes, il m’a
+semblé; elles paraissent basses, et il pleut!... Il y a un lac entre
+deux goulets, un lac d’anglaises. Les feuilles d’albums tombent tout
+aquarellées des arbres. Assurément, c’est toujours la nature... Mais pas
+comme je la vois. Comprenez-vous?... Gris sur gris. On n’est pas un
+peintre, tant qu’on n’a pas peint un gris. L’ennemi de toute peinture
+est le gris, dit Delacroix. Non, on n’est pas un peintre tant qu’on n’a
+pas peint un gris.
+
+ MOI:
+
+--La Provence souvent est grise.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Jamais. Argentée peut-être. Bleue, bleutée... Jamais grise, pas plus
+grise que crue, jaune, tapageuse, en confettis comme la galvaudent tous
+ces observateurs qui ne regardent rien... Oui, le sol ici est toujours
+vibrant, il a une âpreté qui réverbère la lumière et qui fait clignoter
+les paupières, mais sentez comme il est toujours nuancé, moelleux. Une
+cadence le prolonge.
+
+ _N’aime que les jeux et la danse,_
+ _Ne cherche en tout que la cadence_,
+
+comme dit votre ami Magallon. C’est très provençal. Rien ici ne
+pétarade. Tout s’intensifie, mais dans la plus suave harmonie. Il n’y
+aurait qu’à se laisser aller. Si j’étais toujours vaillant comme vous
+autres, si j’avais cette magnifique puissance cérébrale d’un Titien qui
+peignit jusqu’à cent ans, le bougre... Si la peste ne l’avait pas
+emporté, il peindrait encore... Si je pouvais, je travaillerais toujours
+et sans trop de fatigue, et vous verriez alors. Je serais le grand
+peintre des simples. La nature parle à tous. Eh bien! jamais on n’a
+peint le paysage. L’homme absent, mais tout entier dans le paysage. La
+grande machine bouddhiste, le nirvâna, la consolation sans passions,
+sans anecdotes, les couleurs! Il n’y aurait qu’à accumuler, à se laisser
+fleurir ici. Cette terre vous porte... Tenez, de loin, à Paris, je la
+sens encore. Promettez-moi, si je la quitte... j’ai beau être distant
+par vous et par l’âge... je me recommande à vous pour que vous
+m’écriviez de temps en temps... que les anneaux qui me rattachent à elle
+ne se brisent pas tout-à-fait, que je ne me sente jamais détaché
+tout-à-fait d’elle où j’ai toujours ressenti, même à mon insu... Rendre
+la pareille aux autres. A leur insu! les faire ressentir à leur insu.
+Tout l’art!... Oui, je vais au développement logique de ce que nous
+voyons et ressentons par l’étude sur nature, quitte à me préoccuper du
+procédé ensuite, les procédés n’étant pour nous que de simples moyens
+pour arriver à faire sentir au public ce que nous ressentons nous-mêmes
+et à nous faire agréer. Les grands que nous admirons ne doivent avoir
+fait que cela... Si nous déjeunions?
+
+_Le carnier était pendu à une branche. La bouteille fraîchissait dans
+une rigole. Nous nous assîmes près d’un petit bassin, à l’ombre
+ensoleillée des pins. Le déjeuner fut frugal, mais comme Phèdre, sous
+son platane, au bord de l’Ilissus, tout en mangeant, Cézanne parlait. La
+campagne ondulait sous la caresse bleue d’un vaporeux midi. Les routes
+blanches, les toitures heureuses, les bouquets d’arbres, la rivière
+entre les coteaux, tout semblait, au pied de la Victoire, participer à
+notre entretien. Un chien était venu, à qui le vieux maître jetait des
+tranches de pain._
+
+Je bavarde beaucoup aujourd’hui. Et pourtant les causeries sur l’art
+sont presque inutiles.
+
+ MOI:
+
+--Ne croyez-vous pas qu’elles rapprochent les artistes?
+
+ CÉZANNE:
+
+--On voit un tableau tout de suite ou on ne le voit jamais. Les
+explications ne servent de rien. A quoi bon commenter? Tout cela, ce
+sont des à-peu-près. Il faut bavarder comme nous le faisons, parce que
+c’est amusant, comme nous buvons un bon coup de vin. Sans quoi le
+travail qui fait réaliser un progrès dans un art est un dédommagement
+suffisant de ne pas être compris des imbéciles. Ecoutez un peu, le
+littérateur comme vous s’exprime avec des abstractions, tandis que le
+peintre concrète, au moyen du dessin et de la couleur, ses sensations,
+ses perceptions. Si elles ne sont pas sur sa toile, perceptibles à l’œil
+des autres, ce n’est pas tout ce qu’on pourra raconter autour d’elles,
+qui les rendra assimilables. Je n’aime pas la peinture littéraire.
+Ecrire sous un personnage ce qu’il pense et ce qu’il fait, c’est avouer
+que sa pensée ou son geste ne sont pas traduits par le dessin et par la
+couleur. Et vouloir forcer l’expression de la nature, tordre les arbres,
+faire grimacer les rochers, comme Gustave Doré, ou même raffiner comme
+Vinci, c’est encore de la littérature. Il y a une logique colorée,
+parbleu. Le peintre ne doit obéissance qu’à elle. Jamais à la logique du
+cerveau; s’il s’y abandonne, il est perdu. Toujours à celle des yeux.
+S’il sent juste, il pensera juste, allez. La peinture est une optique,
+d’abord. La matière de notre art est là, dans ce que pensent nos yeux...
+La nature se débrouille toujours, quand on la respecte, pour dire ce
+qu’elle signifie.
+
+ MOI:
+
+--Elle signifie donc quelque chose pour vous? N’est-ce pas ce que vous
+mettez en elle?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Peut-être... Et même, tout au fond, vous avez raison. La nature, j’ai
+voulu la copier, je n’arrivais pas. J’avais beau chercher, tourner, la
+prendre dans tous les sens. Irréductible. De tous les côtés. Mais j’ai
+été content de moi lorsque j’ai découvert que le soleil, par exemple, ne
+se pouvait pas reproduire, mais qu’il fallait le représenter par autre
+chose... par la couleur. Tout le reste, les théories, le dessin qui est
+une logique, à sa manière, une logique bâtarde, entre l’arithmétique, la
+géométrie, et la couleur, le dessin, qui est une nature morte, les
+idées, les sensations mêmes ne sont que des détours. On croit parfois
+prendre des raccourcis, on allonge. Il n’y a qu’une route pour tout
+rendre, tout traduire: la couleur. La couleur est biologique, si je puis
+dire. La couleur est vivante, rend seule les choses vivantes. Au fond,
+je suis un homme, n’est-ce pas? J’ai, quoi que je fasse, la notion que
+cet arbre est un arbre, ce rocher un rocher, ce chien un chien...
+
+_Il s’arrête soudain de manger et de parler. Il évoque quelqu’un ou
+quelque idée qui l’étonne._
+
+Et encore je ne sais pas. Avec des paysans, tenez, j’ai douté parfois
+qu’ils sachent ce que c’est qu’un paysage, un arbre, oui. Ça vous paraît
+bizarre. J’ai fait des promenades parfois, j’ai accompagné derrière sa
+charrette un fermier qui allait vendre ses pommes de terre au marché. Il
+n’avait jamais vu Sainte-Victoire. Ils savent ce qui est semé, ici, là,
+le long de la route, le temps qu’il fera demain, si Sainte-Victoire a
+son chapeau ou non, ils le flairent à la façon des bêtes, comme un chien
+sait ce qu’est ce morceau de pain, selon leurs seuls besoins, mais que
+les arbres sont verts, et que ce vert est un arbre, que cette terre est
+rouge et que ces rouges éboulés sont des collines, je ne crois pas
+réellement que la plupart le sentent, qu’ils le sachent, en dehors de
+leur inconscient utilitaire. Il faut, sans rien perdre de moi-même, que
+je rejoigne cet instinct, et que ces couleurs dans les champs éparses me
+soient significatives d’une idée comme pour eux d’une récolte. Ils
+sentent spontanément, devant un jaune, le geste de moisson qu’il faut
+commencer, comme je devrais, moi, devant la même nuance mûrissante,
+savoir par instinct poser sur ma toile le ton correspondant et qui
+ferait onduler un carré de blé. De touche en touche ainsi la terre
+revivrait. A force de labourer mon champ un beau paysage y pousserait...
+Rappelez-vous Courbet et son histoire des fagots. Il posait son ton,
+sans savoir que c’était des fagots. Il demanda ce qu’il représentait,
+là. On alla voir. Et c’était des fagots. Ainsi du monde, du vaste monde.
+Il faut, pour le peindre dans son essence, avoir ces yeux de peintre
+qui, dans la seule couleur, voient l’objet, s’en emparent, le lient en
+soi aux autres objets. On n’est jamais ni trop scrupuleux, ni trop
+sincère, ni trop soumis à la nature; mais on est plus ou moins maître de
+son modèle, et surtout de ses moyens d’expression. Il faut les adapter à
+son motif. Ne pas le plier à soi, mais se courber à lui. Le laisser
+naître, germer en vous. Peindre ce qu’on a devant soi et persévérer à
+s’exprimer le plus logiquement possible, d’une logique naturelle
+s’entend; je n’ai jamais fait autre chose. Vous n’imaginez pas les
+découvertes qui vous attendent alors. Allez, pour les progrès à
+réaliser, il n’y a que la nature, et l’œil s’éduque à son contact. Il
+devient concentrique à force de regarder et de travailler.
+
+ MOI:
+
+--Comment concentrique?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Je veux dire que dans cette orange que je pêle, tenez, dans une pomme,
+une boule, une tête, il y a un point culminant et ce point est toujours
+malgré le terrible effet: lumière, ombre, sensations colorantes, est
+toujours le plus rapproché de notre œil. Les bords des objets fuient sur
+un autre placé à votre horizon. Lorsqu’on a compris ça...
+
+_Il sourit._
+
+... Eh bien, on n’a rien compris, si on n’est pas un peintre. J’en ai
+fait des théories... Bon Dieu!...
+
+ _Il sort un chiffon de papier de sa poche._
+
+J’ai écrit à un peintre que vous ne connaissez pas, qui était venu me
+voir et qui en fait, lui, des théories. Je lui dis, je lui ai écrit,
+pour résumer:
+
+ _Il lit d’une voix traînante, timide, dogmatique_:
+
+«Traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en
+perspective, soit que chaque côté d’un objet, d’un plan, se dirige vers
+un point central. Les lignes parallèles à l’horizon donnent l’étendue,
+soit une section de la nature ou, si vous aimez mieux, du spectacle que
+le _Pater omnipotens aeterne Deus_ étale devant vos yeux. Les lignes
+perpendiculaires à cet horizon donnent la profondeur. Or, la nature,
+pour nous, hommes, est plus en profondeur qu’en surface, d’où la
+nécessité d’introduire dans nos vibrations de lumière, représentées par
+les rouges et les jaunes, une somme suffisante de bleutés, pour faire
+sentir l’air.»
+
+Oui... Je fais mieux de peindre que d’écrire, hein? Je ne dégote pas
+encore Fromentin.
+
+ _Il froisse le papier en boule, le jette. Je le ramasse. Il hausse
+ les épaules._
+
+C’est à quelqu’un du bâtiment que j’écrivais ça. Un jour de pluie. Il
+est impossible par un temps pluvieux de pratiquer en plein air toutes
+ces théories que je vous développe et qu’au fond je sais justes. Mais la
+persévérance nous conduit à comprendre les intérieurs comme tout le
+reste. Les vieux culots seuls obstruent notre intelligence, qui a besoin
+d’être fouettée... Tout ce que je vous raconte, la sphère, le cône, le
+cylindre, l’ombre concave, tous mes culots à moi, les matins de
+fatigue, me mettent en train, me surexcitent. Je les oublie vite, dès
+que je vois. Il ne faudrait pas qu’ils tombent entre les pattes des
+amateurs. Je vois d’ici ce qu’ils deviendraient entre les mains des
+Rose-Croix ou peinturlureurs de cet acabit. C’est comme
+l’impressionnisme. Ils en font tous aux Salons. Oh! bien sagement. Moi
+aussi, je ne le cache pas, j’ai été impressionniste. Pissarro a eu une
+énorme influence sur moi. Mais j’ai voulu faire de l’impressionnisme
+quelque chose de solide et de durable comme l’art des musées. Je le
+disais à Maurice Denis. Renoir est un habile. Pissarro un paysan. Renoir
+a été peintre sur porcelaines, écoutez un peu... Il lui en est resté
+quelque chose de nacré dans son immense talent. Quels morceaux il a
+établis tout de même. Je n’aime pas ses paysages. Il voit cotonneux.
+Sisley?... Oui. Mais Monet est un œil, l’œil le plus prodigieux depuis
+qu’il y a des peintres. Je lui enlève mon chapeau. Courbet, lui, avait
+l’image toute faite dans son œil. Monet l’a fréquenté, vous savez,
+là-bas, dans sa jeunesse, sur la Manche. Mais une tache verte, écoutez
+un peu, ça suffit pour nous donner un paysage, comme un ton de chair
+pour nous traduire un visage, nous donner une figure humaine, oui. Ce
+qui fait que nous sortons peut-être tous de Pissarro. Il a eu la veine
+de naître aux Antilles, là il a appris le dessin sans maître. Il m’a
+raconté tout ça. En 65 déjà il éliminait le noir, le bitume, la terre de
+Sienne et les ocres. C’est un fait. Ne peins jamais qu’avec les trois
+couleurs primaires et leurs dérivés immédiats, me disait-il. C’est lui,
+oui, le premier impressionniste. L’impressionnisme, quoi? c’est le
+mélange optique des couleurs, comprenez-vous? La division des tons sur
+la toile et la reconstitution dans la rétine. Il fallait que nous
+passions par là. Les falaises de Monet resteront comme une série
+prodigieuse, et cent autres toiles de lui. Quand je pense qu’on lui a
+recalé son _Eté_ au Salon! Tous les jurés sont des cochons. Il ira au
+Louvre, allez, à côté de Constable et de Turner. Foutre, il est encore
+bien plus grand. Il a peint l’irisation de la terre. Il a peint l’eau.
+Ces cathédrales de Rouen que nous avons vues ensemble, vous
+rappelez-vous? Qu’est-ce que vous me bafouilliez, comme le père Geffroy,
+que c’était là la peinture qui correspondait à Renan, aux dernières
+hypothèses atomistiques, au ruissellement biologique, au mouvement de
+tout? Si vous voulez. Mais dans la fuite de tout, dans ces tableaux de
+Monet, il faut mettre une solidité, une charpente à présent... Ah! si
+vous voyiez comme il peint! C’est le seul œil, la seule main qui
+puissent suivre un coucher de soleil, dans toutes ses transparences, et
+le nuancer, du coup, sans avoir à y revenir, sur sa toile. Puis c’est un
+grand seigneur qui se paie les meules qui lui plaisent. Un coin de champ
+lui va, il l’achète. Avec un grand larbin et des chiens qui montent la
+garde pour qu’on ne vienne pas l’embêter. Il me faudrait ça. Et des
+élèves. Etablir une tradition impressionniste, en dégager les
+caractéristiques! Une école? Non, non, une tradition. Poussin sur
+nature.
+
+ _Il rêve._
+
+Moi, vous comprenez, je procède très lentement, la nature s’offrant à
+moi très complexe, et les progrès à faire étant incessants. Le Louvre
+est un bon livre à consulter; je n’y ai pas manqué, mais ce ne doit
+encore être qu’un intermédiaire. L’étude réelle et prodigieuse à
+entreprendre, c’est la diversité du tableau de la nature. J’en reviens
+toujours à ceci: le peintre doit se consacrer entièrement à l’étude de
+la nature et tâcher de produire des tableaux qui soient un enseignement.
+
+ MOI:
+
+--Un enseignement? Pour qui? Un art social peut-être?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Ah! fichtre, non... Ou c’est peut-être le nom qui me fait peur. Mais
+un enseignement pour tous, c’est bien ce que je cherche... la
+compréhension de la nature au point de vue du tableau, le développement
+des moyens d’expression. Que chacun s’exprime. Moi, je vous le disais ce
+matin, j’ai besoin de connaître la géologie, comment Sainte-Victoire
+s’enracine, la couleur géologique des terres, tout cela m’émeut, me rend
+meilleur. Quand on ne peint pas mollement, écoutez un peu, mais d’une
+façon calme et continue, ça ne peut manquer d’amener un état de
+clairvoyance, très utile pour nous diriger avec fermeté dans la vie.
+Tout se tient. Comprenez-moi bien, si ma toile est saturée de cette
+vague religiosité cosmique, qui m’émeut, moi, qui me rend meilleur, elle
+ira toucher les autres en un point peut-être qu’ils ignorent de leur
+sensibilité. J’ai besoin de connaître la géométrie, les plans, tout ce
+qui tient ma raison droite. L’ombre est-elle concave? me suis-je
+demandé. Qu’est-ce que ce cône là-haut? tenez. De la lumière? J’ai vu
+que l’ombre sur Sainte-Victoire est convexe, renflée. Vous le voyez
+comme moi. C’est incroyable. C’est ainsi... J’en ai eu un grand frisson.
+Si je fais par le mystère de mes couleurs partager ce frisson aux
+autres, n’auront-ils pas un sens de l’universel plus obsédant peut-être,
+mais combien plus fécond et plus délicieux? L’autre soir, en revenant à
+Aix, nous avons parlé de Kant. J’ai voulu me placer à votre point de
+vue. Les arbres sensibles? Qu’est-ce qu’il y a de commun entre un arbre
+et nous? Entre un pin tel qu’il m’apparaît et un pin tel qu’il est en
+réalité? Hein, si je peignais ça... Ne serait-ce pas la réalisation de
+cette partie de la nature qui tombant sous nos yeux nous donne le
+tableau?... Les arbres sensibles!... Et dans ce tableau n’y aurait-il
+pas une philosophie des apparences plus accessible à tous que toutes les
+tables de catégories, que tous vos noumènes et vos phénomènes. On
+sentirait en le voyant la relativité de toutes choses à soi, à l’homme.
+Je voudrais, me disais-je, peindre l’espace et le temps pour qu’ils
+deviennent les formes de la sensibilité des couleurs, car j’imagine
+parfois les couleurs comme de grandes entités nouménales, des idées
+vivantes, des êtres de raison pure. Avec qui nous pourrions
+correspondre. La nature n’est pas en surface; elle est en profondeur.
+Les couleurs sont l’expression, à cette surface, de cette profondeur.
+Elles montent des racines du monde. Elles en sont la vie, la vie des
+idées. Le dessin, lui, est tout abstraction. Aussi ne faut-il jamais le
+séparer de la couleur. C’est comme si vous vouliez penser sans mots,
+avec de purs chiffres, de purs symboles. Il est une algèbre, une
+écriture. Dès que la vie lui arrive, dès qu’il signifie des sensations,
+il se colore. A la plénitude de la couleur correspond toujours la
+plénitude du dessin. Au fond, montrez-moi quelque chose de dessiné dans
+la nature. Où? Où? Ce que les hommes bâtissent, droit, dessiné, les
+murs, les maisons, regardez, le temps, la nature les fichent de
+guingois. La nature a horreur de la ligne droite. Et zut pour les
+ingénieurs! Nous ne sommes pas des agents-voyers. Ils se tourmentent
+bien des couleurs, ceux-là... Tandis que moi... Oui, oui, la sensation
+est à la base de tout.
+
+ _Il fouille de nouveau dans ses poches._
+
+Passez-moi mon papier.
+
+ _Il le défroisse, le parcourt. Il me le rend. Il en retrouve un
+ autre lambeau._
+
+J’avais encore noté ceci.
+
+ _Il lit_:
+
+«Les sensations colorantes qui donnent la lumière sont cause
+d’abstractions, qui ne me permettent pas de couvrir ma toile, ni de
+poursuivre la délimitation des objets, quand les points de contact sont
+ténus, délicats; d’où il ressort que mon image ou tableau est
+incomplète. D’un autre côté les plans tombent les uns sur les autres,
+d’où le serti néo-impressionniste qui circonscrit les contours d’un
+trait noir, défaut qu’il faut combattre à toute force. Or, la nature
+consultée nous donne les moyens d’atteindre ce but.»
+
+ MOI:
+
+--Et c’est?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Les plans dans la couleur, les plans! Le lieu coloré où l’âme des
+plans fusionne, la chaleur prismatique atteinte, la rencontre des plans
+dans le soleil. Je fais mes plans avec mes tons sur la palette,
+comprenez-vous... Il faut voir les plans... Nettement... Mais les
+agencer, les fondre. Il faut que ça tourne et que ça s’interpose à la
+fois. Les volumes seuls importent. De l’air entre les objets pour bien
+peindre. Comme de la sensation entre les idées pour bien penser. Le
+bitume est plat. La logique est courte. On peint dans des caves où il
+n’y a plus de plans. On se garrotte dans les syllogismes où il n’y a
+plus d’intuition. Du carton. Il faut que ça renfle. Comprenez-vous? Il
+faut apparenter les contrastes dans l’apposition juste des tons. La
+moindre défaillance d’œil fiche tout à bas. Et moi, c’est terrible, mon
+œil se colle au tronc, à la motte. Je souffre à l’en arracher, tant
+quelque chose me retient.
+
+ MOI:
+
+--Oui, je l’ai remarqué, vous restez vingt minutes parfois entre deux
+coups de pinceau.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Et les yeux, n’est-ce pas? ma femme me le dit, me sortent de la tête,
+sont injectés de sang... Une espèce d’ivresse, d’extase me fait
+chanceler comme dans un brouillard, lorsque je me lève de ma toile...
+Dites, est-ce que je ne suis pas un peu fou?... L’idée fixe de la
+peinture... Frenhofer... Balthasar Claës... des fois, vous savez, je me
+le demande.
+
+ _Je lui montrai sa toile. Sous le grand pin, inachevée, elle
+ s’approfondissait partout jusqu’au mystère de l’être, aux racines
+ de l’énigme, fragment de diamant brisé où tout le soleil du monde
+ se fût réfracté dans l’allègement d’une pesanteur équilibrée. Une
+ musique intérieure s’en dégageait. L’esprit comblait les vides. Pas
+ encore couverte, les fils roux du tissu béaient comme un regard
+ d’aveugle. Les verts graves, les bleus pensifs, à côté des tons
+ plus légers, des carrés encore mornes, se répondaient déjà,
+ soutenaient l’entablement du mont, la montée, allègre de l’air, les
+ colonnes verdoyantes du ciel, les deux arbres, qui, à droite, à
+ gauche, enlaçaient au-dessus des terres, dans la même caresse,
+ leurs strophes de branchages amis... Il venait de ce rayonnement de
+ couleurs précises une telle évidence que le vieux maître lui
+ sourit. Il reporta les yeux sur l’immense paysage, tout pareil,
+ moins humain, aussi beau._
+
+Copier... copier, oui... Il n’y a que ça. Mais les tempéraments! La
+peinture reconnaîtra les siens. Je veux, moi, me perdre en la nature,
+repousser avec elle, comme elle, avoir les tons têtus des rocs,
+l’obstination rationnelle du mont, la fluidité de l’air, la chaleur du
+soleil. Dans un vert mon cerveau tout entier coulera avec le flot séveux
+de l’arbre. Il y a devant nous un grand être de lumière et d’amour,
+l’univers vacillant, l’hésitation des choses. Je serai leur olympe, je
+serai leur dieu. L’idéal au ciel s’épousera en moi. Les couleurs,
+écoutez un peu, sont la chair éclatante des idées et de Dieu. La
+transparence du mystère, l’irisation des lois. Leur sourire nacré ranime
+la face morte du monde évanoui. Où est hier, avant-hier? la plaine et le
+mont que j’ai vus? Dans ce tableau, dans ces couleurs. Mieux que dans
+vos poëmes, puisque plus de sens matérialisés y participent, la
+conscience du monde se perpétue dans nos toiles. Elles marquent les
+étapes de l’Homme. Depuis les rennes aux parois des cavernes jusqu’aux
+falaises de Monet aux murs des marchands de porcs, on peut suivre la
+route humaine... Des chasseurs, des pêcheurs qui peuplent les
+souterrains d’Egypte, des marivaudages de Pompéi, des fresques de Pise
+et de Sienne, des mythologies de Véronèse et de Rubens un témoignage
+monte, un esprit se dégage, partout le même, et qui est la mémoire
+objectivée, la mémoire peinte de l’homme concrétisé dans ce qu’il voit.
+Nous ne croyons vraiment que ce que nous voyons. Nous voyons dans la
+peinture tout ce que l’homme a vu. Tout ce qu’il a voulu voir. Nous
+sommes le même homme. J’ajouterai un anneau à cette chaîne colorée. Mon
+chaînon bleu. L’apport de la nature vraie, le paysage qui rentre dans
+l’intelligence, le positivisme du paysage, ce que nous sentons, nous,
+les civilisés, devant un paysage, ce paysage où ont passé les hordes
+saliennes, où nous bavardons de Darwin et de Schopenhauer. La
+consolation hindoue du nirvâna naturel sur nos sens fatigués, à la
+dernière étape. Sous le dramatique des nuages la paix des blés qui
+poussent... La divinité inapprochable, invisible, le soleil!... Des
+systèmes, un système... Oui, il en faut un. Mais ce système établi,
+copier. On a un système tout fait, et on l’oublie, on copie. Voilà les
+grands. Voilà les peintres. Les Vénitiens. Avez-vous vu à Venise ce
+gigantesque Tintoret, où la terre et la mer, le globe terraqué se
+suspendent au-dessus des têtes, avec l’horizon qui se déplace, la
+profondeur, les lointains marins, et les corps qui s’envolent, l’immense
+rotondité, la mappemonde, la planète jetée, tombant, roulant en plein
+éther? A son époque! Il nous prophétisait. Il avait déjà cette obsession
+cosmique qui nous dévore. Eh bien! je suis sûr qu’en peignant il ne
+pensait à rien, qu’à son plafond, à équilibrer des volumes, à juxtaposer
+des valeurs. A bien peindre. Mais bien peindre, c’est, malgré soi,
+exprimer son époque dans ce qu’elle a de plus avancé, être au sommet du
+monde, de l’échelle des hommes. Les mots, les couleurs ont un sens. Un
+peintre qui sait sa grammaire et qui pousse sa phrase à l’excès, sans
+la rompre, qui la calque sur ce qu’il voit, qu’il le veuille ou non,
+traduit sur sa toile ce que le cerveau le mieux informé de son temps a
+conçu et est en train de concevoir. Giotto répond à Dante, Tintoret à
+Shakespeare, Poussin à Descartes, Delacroix... à qui? Ce qui est
+insensé, c’est avoir une mythologie préformée, des idées d’objets toutes
+faites, et de copier ça au lieu du réel, ces imaginations au lieu de
+cette terre. Les faux peintres ne voient pas cet arbre, votre visage, ce
+chien, mais l’arbre, le visage, le chien. Ils ne voient rien. Rien n’est
+jamais le même. Eux, une espèce de type fixé, embrumé, qu’ils se passent
+les uns aux autres, flotte toujours entre leurs yeux--ont-ils des
+yeux?--et leur modèle. Oui, il faut de grandes lois, des principes, et
+après les grandes secousses, les émotions intellectuelles où leur
+constatation vous jette, innocemment copier la nature, je suis un
+cérébral, tant que vous voudrez, mais je suis aussi une brute. Je
+philosophe, je cause, je bavarde avec vous. Devant mes tubes, mes
+brosses à la main, je ne suis plus que peintre, le dernier des peintres,
+un enfant. Je sue cœur et sang. Je ne sais plus rien. Je peins. C’est un
+peu comme les gens qui se croient honnêtes parce qu’ils obéissent au
+code. L’honnête homme a son code dans le sang. Le génie se fait en
+vivant son propre code. Oui, oui, le génie, qui n’ignore rien des
+autres, se fait sa propre méthode.
+
+ MOI:
+
+--Une méthode?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Et toujours la même. Le vrai. Il la trouve, mais c’est toujours la
+même au fond. La mienne, voyez-vous, je n’en ai jamais eu d’autre, c’est
+la haine de l’imaginatif. Je voudrais être bête comme chou. Ma méthode,
+mon code, c’est le réalisme. Mais un réalisme, entendez-moi bien, plein
+de grandeur, sans s’en douter. L’héroïsme du réel. Courbet, Flaubert.
+Mieux encore. Je ne suis pas romantique. L’immensité, le torrent du
+monde dans un petit pouce de matière. Croyez-vous que ce soit
+impossible? La perpétuité colorée du sang. Rubens.
+
+ _Il alla, contre un buisson, prendre l’autre toile, le même motif,
+ plus apaisé, plus tendre, qui attendait._
+
+Je suis une vieille bête... Ma méthode c’est d’aimer le travail.
+
+ _Il suspendit son carnier à l’arbre. Il but une gorgée à même la
+ bouteille._
+
+Rubens... Rubens... Ecoutez un peu. Ce n’est plus de notre temps, tout
+ça. Le soir du monde tombe. La peinture, avec tout, s’en va... Bien
+heureux qu’on me fiche la paix et si on me laisse crever dans mon coin
+en travaillant.
+
+ _Il s’installa, à dix pas de l’autre, devant son nouveau motif, le
+ motif de l’après-midi. Il avait pris ses pinceaux et ses brosses,
+ une seconde palette, toute préparée. Il regarda la toile. Le soleil
+ descendait._
+
+ MOI:
+
+--Qui sait? maître...
+
+ CÉZANNE:
+
+--Ne m’appelez pas maître.
+
+ MOI:
+
+--Nous sommes peut-être à un grand tournant. Vous êtes un précurseur.
+
+ _Il se redresse. Sa toile l’attire comme un visage._
+
+C’est en vous peut-être, dans une de ces toiles qu’on cherchera, un
+jour, ce qu’ont pensé et senti tous ces gens d’aujourd’hui, ces hommes
+qui vous ignorent.
+
+ _Il entre le cou dans les épaules. Il cligne des yeux sur le
+ paysage._
+
+
+[Illustration:
+
+ LE JUGEMENT DE PÂRIS
+]
+
+ _Il a choisi un pinceau. Il fouille avec sur sa palette, il le
+ balance. Il pose une touche... Il m’a oublié, et ces hommes, cet
+ avenir dont je lui parle, et ce paysage lui-même peut-être. Il ne
+ voit plus que des couleurs. J’ai pris mon livre, mais c’est lui que
+ je voudrais déchiffrer, je ne lis pas. Il me jette un dernier
+ regard._
+
+ CÉZANNE:
+
+--Travaillons.
+
+
+
+
+LE LOUVRE
+
+ «_L’Idéal du bonheur terrestre?... Avoir une belle formule._»
+
+
+_Nous sortions de la Galerie des Machines, du Salon. Nous étions venus
+revoir le_ Balzac _de Rodin. Cézanne en avait acheté une photographie,
+pour me l’offrir... Il était onze heures, nous déjeunâmes rapidement et
+nous allâmes au Louvre, sur l’impériale de Passy-Hôtel-de-Ville, le long
+des quais._
+
+_Il faisait un jour clair de printemps cérébral, un après-midi de Paris.
+Des verts tendres pointaient aux arbres. La Seine s’ensoleillait. Toute
+la vieille histoire, par delà les ponts, miroitait vers la Cité. Les
+midinettes flânaient. On les voyait, sur les bancs des Tuileries, qui
+achevaient leurs frites. Des enfants couraient le long des voitures pour
+offrir aux jeunes couples des touffes de violettes. Les passants
+s’affairaient vers la rumeur des boulevards. Mais, le long des berges,
+tout était attendri, printanier et calme. L’Institut, le Louvre,
+Notre-Dame se couronnaient d’une gloire légère. Après un bon café,
+Cézanne expansif, souriait._
+
+ CÉZANNE:
+
+--Hein?... Notre vieille France se chauffe au soleil et met le nez à la
+fenêtre. Voyez... La tradition! Je suis plus traditionnel que l’on ne
+croit. C’est comme Rodin. On ne saisit pas du tout ce qui le
+caractérise, au fond. C’est un homme du moyen âge qui fait d’admirables
+morceaux, mais qui ne voit pas l’ensemble. Il lui faudrait être encadré,
+comme ces vieux imagiers, au porche d’une cathédrale. Rodin est un
+prodigieux tailleur de pierres, avec tous les frissons modernes, qui
+réussira toutes les statues qu’on voudra, mais qui n’a pas une idée. Il
+lui manque un culte, un système, une foi. Sa porte de l’enfer, son
+monument au travail, c’est quelqu’un qui lui a soufflé ça et vous verrez
+qu’il ne les bâtira jamais. Mirbeau, je pense, est derrière son
+_Balzac_. Par exemple, il l’a attrapé, calé, d’une intelligence
+prodigieuse, avec ses yeux qui lampent le monde et se closent
+passionnément sur lui, des yeux qui ont l’air d’avoir noirci dans tout
+le café dont s’abreuvait continuellement Balzac. Et les mains, qui sous
+la houppelande maîtrisent toute la vie de ce chaste. C’est
+épatant!... ...Et ce bloc, vous savez, il est fait pour être vu de nuit,
+éclairé par dessous, violemment, à la sortie du Français ou de l’Opéra,
+dans cette fièvre nocturne du Paris où l’on imagine le romancier et ses
+romans, hein!... Je ne voulais pas diminuer Rodin, écoutez un peu, en
+disant ce que je disais. Je l’aime, je l’admire beaucoup, mais il est
+bien de son temps, comme nous tous. Nous faisons le morceau. Nous ne
+savons plus composer.
+
+ MOI:
+
+--Mais ne croyez-vous pas qu’il y ait souvent dans un portrait comme
+celui de la mère de Rembrandt, dans une nature morte comme la raie de
+Chardin, je n’ose pas dire, comme dans vos pommes, autant d’art et de
+pensée que dans une scène d’histoire, une allégorie païenne ou
+catholique?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Ça dépend, ça dépend... Vous comprenez, si vous comparez un Chardin à
+un Lesueur, un portrait de Velasquez ou de Rembrandt à une ripaille de
+Jordaens, mes pommes à un paysage de Troyon, c’est incontestable. Mais
+attendez. J’attends d’être arrivé au Louvre pour vous répondre. On ne
+parle bien de peinture que devant de la peinture. Rien n’est plus
+dangereux pour un peintre, vous savez, que de se laisser aller à la
+littérature. S’il coupe dans ce pont, il est foutu. J’en sais quelque
+chose. Le mal que Proudhon a fait à Courbet, Zola me l’aurait fait. Il
+n’y a que Baudelaire qui ait parlé proprement de Delacroix et de
+Constantin Guys. J’aime beaucoup que Flaubert, vous savez, dans ses
+lettres, s’interdise rigoureusement de parler d’un art dont il ignore la
+technique. C’est tout lui... Ce n’est pas que je désire que le peintre
+soit un ignorant. Au contraire. Aux grandes époques ils savaient tout.
+Les artistes, aux vieux temps, étaient les maîtres d’enseignement de la
+foule. Tenez, vous voyez Notre-Dame là-bas. La création et l’histoire du
+monde, les dogmes, les vertus, la vie des saints, les arts et les
+métiers, tout ce qu’on savait alors était enseigné par son porche et ses
+vitraux. Comme dans toutes les cathédrales de France, d’ailleurs. Le
+moyen âge apprenait sa foi par les yeux, comme la mère de Villon...
+
+_Le paradis où sont harpes et luths..._
+
+C’était la vraie science, et c’est tout l’art religieux. Ce que l’abbé
+Tardif, votre ami, dit qu’on trouve dans saint Thomas, le peuple le
+cherchait dans les statues du portail, à son église. Cet ordre, cette
+hiérarchie, cette philosophie, allez, ça valait la _Somme_, et pour nous
+c’est plus vrai, puisque c’est plus beau et que nous le comprenons
+encore sans efforts. Tout ce symbolisme, dont on parle, car on prétend
+que la kabbale, elle aussi, a sa place dans les rosaces, tout le
+mysticisme intellectuel s’est endormi sous la rouille gothique des
+pierres; je n’en sais rien, je n’en veux rien savoir. Mais la vie est
+toujours là... Que voulez-vous? Quand les formes de la Renaissance
+éclatèrent avec le paganisme des temps passionnés, le peuple eut beau
+détourner les yeux du réalisme décharné de ses chapelles, il s’en
+souvint toujours. Ça donna une amertume tonique à sa vie. La rhétorique
+des grandes machines ne put jamais le prendre tout à fait. Pas plus que
+moi, il n’aime la peinture oratoire, le peuple. Oui, la galerie des
+batailles à Versailles, mais ce n’est pas de la peinture qu’il regarde
+là. Il y lit une espèce de journal, de grand journal mural, des images
+d’Epinal, comme au Panthéon la Sainte Geneviève. Mais dans le château,
+dans le parc, il n’est jamais remué, à Versailles, comme dans une église
+ou dans une arène. Il a le sens de la grandeur chevillé au corps. Chez
+nous, en Provence, ça lui vient des Romains, ici, dans le Nord, des
+cathédrales... C’est épatant, tout de même. Ecoutez un peu, voilà, je
+suis classique; je me dis, je voudrais être classique, mais ça m’ennuie.
+Versailles m’embête, la cour carrée m’embête. Il n’y a que la place de
+la Concorde, ça c’est beau. La vie!... la vie!... Et pourtant, voyez
+comme tout cela est compliqué; la vie, le réalisme sont bien plus dans
+le <small>XV</small>ᵉ et dans le <small>XVI</small>ᵉsiècles que dans les allongements des primitifs.
+Je n’aime pas les primitifs. Je connais mal Giotto. Il faudrait que je
+le voie. Je n’aime que Rubens, Poussin et les Vénitiens... Il est plus
+facile, écoutez-moi bien, de signifier Dieu par une croix que par
+l’expression d’un visage.
+
+_Nous étions arrivés; nous descendions du tramway._
+
+ MOI:
+
+--Si vous voyiez les Duccio de Sienne... Il y a tout dans ces petites
+scènes. Les unes sont dramatiques comme un Tintoret, avec des verts, des
+roux livides, les autres, comme Jésus devant Pilate, ont le tragique
+simple, sont composées avec la pureté d’un acte de Racine; et les femmes
+au tombeau, devant le grand Ange, aucun bas-relief antique n’a leur
+noblesse et leur désespoir triomphant. C’est beau comme la Victoire
+attachant sa sandale. Si vous voyiez!...
+
+ CÉZANNE:
+
+--Je suis trop vieux maintenant pour m’en aller courir l’Italie. Et
+puis, il me semble qu’il y a tout dans le Louvre, qu’on peut tout aimer
+et comprendre par lui.
+
+ MOI:
+
+--Tout... Sauf peut-être les fresques, le mouvement franciscain de la
+peinture ombrienne, et ce qui en est né, Masaccio, Gozzoli... Mais
+qu’est-ce que l’Italie et cet art pourraient vous ajouter, à vous? On
+dirait que vous en êtes sorti et que vous l’avez médité toute votre vie.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Je vous étonnerai peut-être. Je n’entre presque jamais dans la petite
+salle des primitifs. Ce n’est pas de la peinture pour moi. J’ai tort,
+j’ai peut-être tort, je l’avoue; mais que voulez-vous, quand je suis
+resté une heure en contemplation devant _le Concert champêtre_ ou le
+_Jupiter et Antiope_ du Titien, quand j’ai dans les yeux toute la foule
+mouvementée des _Noces de Cana_, que voulez-vous que me fassent les
+maladresses de Cimabue, les naïvetés de l’Angelico et même les
+perspectives d’Uccello... Il n’y a pas de chair sur ces idées. Je laisse
+ça à Puvis. J’aime les muscles, les beaux tons, le sang. Je suis comme
+Taine, moi, et de plus, je suis peintre. Je suis un sensuel.
+
+_Nous montions le grand escalier Daru._
+
+Tenez. Regardez-moi ça... la Victoire de Samothrace. C’est une idée,
+c’est tout un peuple, un moment héroïque dans la vie d’un peuple, mais
+les étoffes collent, les ailes battent, les seins se gonflent. Je n’ai
+pas besoin de voir la tête pour imaginer le regard, parce que tout le
+sang qui fouette, circule, chante dans les jambes, les hanches, tout le
+corps, il a passé en torrent dans le cerveau, il est monté au cœur. Il
+est en mouvement, il est le mouvement de toute la femme, de toute la
+statue, de toute la Grèce. Quand la tête s’est détachée, allez, le
+marbre a saigné... Tandis que là-haut, vous pouvez, avec le sabre du
+bourreau, couper le cou à tous ces petits martyrs. Un peu de vermillon,
+des gouttes de sang, ça... Ils sont déjà tout envolés en Dieu,
+exsangues. On ne peint pas des âmes. Et tenez, les ailes de la Victoire,
+on ne les voit pas, je ne les vois plus. On n’y pense plus, tant elles
+apparaissent naturelles. Le corps n’a pas besoin d’elles pour s’envoler
+en plein triomphe. Il a son élan... Tandis que les auréoles, autour du
+Christ, des Vierges et des Saints, on n’aperçoit qu’elles. Elles
+s’imposent. Elles me gênent. Que voulez-vous? On ne peint pas des âmes.
+On peint des corps; et quand les corps sont bien peints, foutre! l’âme,
+s’ils en avaient une, l’âme de toutes parts rayonne et transparaît.
+
+_Nous entrions dans le petit salon de la_ Source.
+
+Ingres non plus, parbleu, n’a pas de sang. Il dessine. Les primitifs
+dessinaient. Ils coloriaient, ils faisaient, en grand, du coloriage de
+missel. La peinture, ce qui s’appelle la peinture, ne naît qu’avec les
+Vénitiens. A Florence, Taine raconte que tous les peintres d’abord
+étaient des orfèvres. Ils dessinaient. Comme Ingres... Oh! c’est très
+beau, Ingres, Raphaël, et toute la boutique. Je ne suis pas plus bouché
+qu’un autre. J’ai le plaisir de la ligne, quand je veux. Mais il y a là
+un écueil. Holbein, Clouet ou Ingres n’ont que la ligne. Eh! bien, ça ne
+suffit pas. C’est très beau, mais ça ne suffit pas. Regardez cette
+_Source_... C’est pur, c’est tendre, c’est suave, mais c’est platonique.
+C’est une image, ça ne tourne pas dans l’air. Le rocher de carton
+n’échange rien de son humidité pierreuse avec le marbre de cette chair
+mouillée... ou qui devrait l’être. Où y a-t-il pénétration ambiante? Et
+puisqu’elle est la source, elle devrait sortir de l’eau, du rocher, des
+feuilles; elle est collée contre. A force de vouloir peindre la vierge
+idéale, il n’a plus peint un corps du tout. Et ce n’est pas que ce lui
+fût impossible, à lui. Rappelez-vous ses portraits et cet _Age d’or_ que
+j’aime. C’est par esprit de système. Système
+
+[Illustration:..._le caractère qu’il donne à tout ce qu’il touche_...
+P. 165]
+
+et esprit faux. David a tué la peinture. Ils ont introduit le poncif.
+Ils ont voulu peindre le pied idéal, la main idéale, le visage, le
+ventre parfaits, l’être suprême. Ils ont banni le caractère. Ce qui fait
+le grand peintre, c’est le caractère qu’il donne à tout ce qu’il touche,
+la saillie, le mouvement, la passion, car il y a des sérénités
+passionnées. Eux en ont peur, ou plutôt ils n’y ont pas songé. Par
+réaction peut-être contre toute la passion, les tempêtes, la brutalité
+sociale de leur époque.
+
+ MOI:
+
+--David y trempait jusqu’au cou pourtant.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Oui, mais je ne connais rien de plus froid que son Marat! Quel héros
+étriqué! Un homme qui avait été son ami, qui venait d’être assassiné,
+qu’il devait glorifier aux yeux de Paris, de la France entière, de toute
+la postérité. L’a-t-il assez rapetassé avec son drap et délavé dans sa
+baignoire? Il pensait à ce qu’on dirait du peintre et non à ce qu’on
+penserait de Marat. Mauvais peintre. Et il avait eu le cadavre devant
+les yeux... J’aime des morceaux dans le _Sacre_ pourtant, l’enfant de
+chœur, la tête entre les chandeliers, on dirait déjà du Renoir... Il
+était mieux à l’aise avec ces parvenus qu’avec le sacré cœur de l’autre
+promené dans les rues de Paris. Tenez, quelque chose d’immonde, ce sont
+ses caricatures. Elles m’ont révélé, du coup, toute la mécanique
+grinçante de cet esprit. Mais voilà de la peinture.
+
+_Nous entrions dans le Salon carré. Il se planta devant les_ Noces de
+Cana. _Le melon en arrière, sous son bras son pardessus traînait. On
+l’eût dit en extase._
+
+Voilà de la peinture. Le morceau, l’ensemble, les volumes, les valeurs,
+la composition, le frisson, tout y est... Ecoutez un peu, c’est
+épatant!... Qu’est-ce que nous sommes?... Fermez les yeux, attendez, ne
+pensez plus à rien. Ouvrez-les... N’est-ce pas?... On ne perçoit qu’une
+grande ondulation colorée, hein? une irisation, des couleurs, une
+richesse de couleurs. C’est ça que doit nous donner d’abord le tableau,
+une chaleur harmonieuse, un abîme où l’œil s’enfonce, une sourde
+germination. Un état de grâce colorée. Tous ces tons vous coulent dans
+le sang, n’est-ce pas? On se sent ravigoté. On naît au monde vrai. On
+devient soi-même, on devient de la peinture... Pour aimer un tableau, il
+faut d’abord l’avoir bu ainsi, à longs traits. Perdre conscience.
+Descendre avec le peintre aux racines sombres, enchevêtrées, des choses,
+en remonter avec les couleurs, s’épanouir à la lumière avec elles.
+Savoir voir. Sentir... Surtout devant une grande machine comme en
+bâtissait Véronèse. Celui-là, allez, il était heureux. Et tous ceux qui
+le comprennent, il les rend heureux. Il est un phénomène unique. Il
+peignait comme nous regardons. Sans plus d’efforts. En dansant. Ces
+torrents de nuances lui coulaient du cerveau, comme tout ce que je vous
+dis me coule de la bouche. Il parlait en couleurs. C’est épatant, je ne
+sais presque rien de sa vie! Il me semble que je l’ai toujours connu. Je
+le vois marcher, aller, venir, aimer, dans Venise, devant ses toiles,
+avec ses amis. Un beau sourire. Un regard chaud. Un corps franc. Les
+choses, les êtres lui entraient dans l’âme avec le soleil, sans rien qui
+les lui sépare de la lumière, sans dessin, sans abstractions, tout en
+couleurs. Ils en sortaient, un jour, les mêmes, mais, on ne sait
+pourquoi, habillés d’une gloire douce. Tout heureux comme s’ils avaient
+respiré une mystérieuse musique. Celle qui rayonne, voyez, de ce groupe,
+au milieu, que les femmes et les chiens écoutent, que les hommes
+caressent avec leurs fortes mains. La plénitude de la pensée dans le
+plaisir et du plaisir dans la santé, écoutez un peu, je crois que c’est
+Véronèse, la plénitude de l’idée dans les couleurs. Il couvrait ses
+toiles d’une vaste grisaille, oui, comme ils faisaient tous à cette
+époque, et c’était sa première emprise, comme un morceau de la terre
+avant que le jour, l’esprit se lève...
+
+ MOI:
+
+--Comme vous, lorsque vous méditez la géologie de vos paysages, que vous
+les esquissez en vous...
+
+ CÉZANNE:
+
+--Oh! moi, moi... Je suis un petit enfant, écoutez un peu, là-devant...
+Ce que je vois, vous comprenez, c’est ce métier formidable, et si
+naturel, si aisé, pour eux. Ils avaient ça dans la main et les yeux,
+d’atelier en atelier. Le dessous, les dessous. Je disais bien. Il
+préparait, d’une immense grisaille... L’idée décharnée, anatomique,
+squelettique de son univers, la charpente douce qu’il lui fallait, et
+qu’il allait habiller de nuances, avec ses couleurs et ses glacis, en
+tassant les ombres. Un grand monde pâle, ébauché, encore dans les
+limbes... il me semble que je le vois, tenez, entre le tissu de la toile
+et la chaleur prismatique du soleil... On empâte tout de suite
+aujourd’hui, on attaque grossièrement comme un maçon, et l’on se croit
+très fort, très sincère... Va te faire fiche. On a perdu cette science
+des préparations, cette vigueur fluide que donnent les dessous. Modeler,
+non, moduler. Il faut moduler... Aujourd’hui! on revient, on gratte, on
+regratte, on épaissit. C’est un mortier. Ou bien, les plus sommaires,
+les Japonais, vous savez, ils cernent brutalement leurs bonshommes,
+leurs objets, d’un trait brut, schématique, appuyé, et en teintes plates
+on remplit jusqu’au bord. C’est criard comme une affiche, peint comme au
+pochoir, à l’emporte-pièce. Rien ne vit. Tandis que voyez-vous cette
+robe, cette femme, cette créature, contre cette nappe, où commence sur
+son sourire l’ombre, où la lumière caresse-t-elle, boit-elle,
+imbibe-t-elle cette ombre on ne sait pas. Tous les tons se pénètrent,
+tous les volumes tournent en s’emboîtant. Il y a continuité... Je ne nie
+pas que des fois, sur nature, il n’y ait de ces effets brusques d’ombre
+et de lumière, par bandes violentes, mais ce n’est pas intéressant.
+Surtout, si ça devient un procédé. Le magnifique, c’est de baigner toute
+une composition infinie comme celle-ci, immense, de la même clarté
+atténuée et chaude et de donner à l’œil l’impression vivante que toutes
+ces poitrines respirent véritablement, mais là comme vous et moi, l’air
+doré qui les inonde. Au fond, j’en suis sûr, ce sont les dessous, l’âme
+secrète des dessous, qui, tenant tout lié, donnent cette force et cette
+légèreté à l’ensemble. Il faut commencer neutre. Après, il pouvait s’en
+donner à cœur-joie, comprenez-vous? Sacristi! le chic parfait, le chic
+exquis, l’audacieux de tous les ramages, des étoffes qui se répondent,
+des arabesques qui s’enlacent, des gestes qui se continuent. Est-ce
+assez ça? non, mais est-ce assez ça? Vous pouvez détailler. Tout le
+reste du tableau vous suivra toujours, sera toujours là présent. Vous
+sentirez sa rumeur autour de la tête, du morceau que vous étudierez.
+Vous ne pouvez rien arracher à l’ensemble... Ce n’étaient pas des
+peintres de morceaux, ceux là, comme nous... Vous me demandez toujours
+ce qui nous empêche, après tout, d’aimer même un Courbet ou un Manet
+comme un Rubens ou un Rembrandt, ce qu’il y a de plus dans cette vieille
+peinture... il faut que nous en ayons le cœur net, que nous le trouvions
+aujourd’hui. Evidemment, l’_Enterrement à Ornans_, c’est une fichue
+page, et l’_Entrée des Croisés_ et le _Plafond d’Apollon_, mais devant
+ça ou devant le _Paradis_ du Tintoret, quelque chose chez les modernes
+flanche. Quoi?... Dites, quoi?... Nous allons voir. Nous allons voir...
+Tenez, prenez à gauche, là, partez de cette colonne, est-elle de marbre,
+sacrédié! et lentement, des yeux, faites tout le tour de la table...
+Est-ce beau? Est-ce vivant?... Et en même temps, est-ce transfiguré,
+triomphant, miraculeux, dans un monde autre et cependant tout réel. Le
+miracle y est, l’eau changée en vin, le monde changé en peinture. On
+nage dans la vérité de la peinture. On est saoul. On est heureux. Moi,
+c’est comme un vent de couleurs qui m’emporte, une musique que je reçois
+au visage, tout mon métier qui me coule dans le sang... Ah! ils en
+avaient un sacré métier, ces bougres-là. Nous ne sommes rien, écoutez un
+peu, de vieilles bêtes, rien. Nous ne sommes même plus fichus de
+comprendre... Dire que j’ai voulu brûler ça, dans le temps. Par manie
+d’originalité, d’inventer... Quand on ne sait pas, on croit que ce sont
+ceux qui savent qui vous obstruent... Alors qu’au contraire, si on les
+fréquente, au lieu de vous encombrer, ils vous prennent par la main, et
+vous font gentiment, à côté d’eux, balbutier votre petite histoire. Ah!
+faire d’après les grands maîtres décoratifs Véronèse et Rubens des
+études, mais comme on ferait d’après nature... La peinture, voyez-vous,
+a été perdue, lorsqu’elle a voulu être sage, faire léché, avec David.
+C’est ma grande horreur. Il est le dernier peut-être qui ait su son
+métier, mais qu’en a-t-il fait bon Dieu? Les boutons de culotte de sa
+_Remise des aigles_. Alors qu’en grande pompe il eût dû nous donner, à
+la Titien, la psychologie de tous ces palefreniers et de tous ces
+goujats autour de leur crapule couronnée. Sale Jacobin, sale
+classique... Vous savez, dans les _Origines_, ce que raconte Taine de
+l’esprit classique! Ah! David en est bien le terrible exemple. Ce
+vertueux!... Il est arrivé à châtrer, dans son art, même ce paillard
+d’Ingres, qui adorait la femelle pourtant... On doit apprendre son
+métier. Seulement, on doit l’apprendre ici, par soi-même, dans la
+fréquentation des maîtres. Je ne parle pas des recettes, de
+l’apprentissage, hélas! perdu, de tout ce qui est matériel et qui n’a
+rien à voir ici, le bon compagnonnage tué par ce révolutionnaire et qui
+faisait gagner tant de temps. Cela, les bons ateliers le donnaient. Il
+faudra qu’on y revienne... Mais je parle des maîtres. Quel que soit
+celui que vous préférez, ce ne doit être pour vous qu’une orientation.
+Sans cela, vous ne seriez qu’un pasticheur. Avec un sentiment de la
+nature, quel qu’il soit, et quelques dons heureux, vous devez arriver à
+vous dégager; les conseils, la méthode d’un autre ne doivent pas vous
+faire changer votre manière de sentir. Subiriez-vous momentanément
+l’influence d’un plus ancien que vous, croyez bien que, du moment que
+vous ressentez, votre émotion propre finira toujours par émerger et
+conquérir sa place au soleil, prendre le dessus. Confiance. C’est une
+bonne méthode de construction qu’il faut arriver à posséder. Le dessin
+n’est que la configuration de ce que vous voyez. Michel-Ange est un
+constructeur, et Raphaël un artiste, qui, si grand qu’il soit, est
+toujours bridé par le modèle. Quand il veut devenir réfléchisseur il
+tombe au-dessous de son grand rival. C’est celui-là qu’il faut être, à
+sa manière, et c’est de celui-là qu’éloignent les professeurs. Rien
+n’est plus mauvais que la férule des professeurs qui vous entrent de
+force dans la caboche leur ignorance, leur vision à eux. Ah! il faut
+bien se choisir ses maîtres, ou plutôt ne pas les choisir, les avoir
+tous, les comparer. Comme l’homme d’un seul livre, je craindrais l’élève
+d’un seul peintre. Jean-Dominique est fort, très fort! Eh bien! il est
+très dangereux. Voyez Flandrin, voyez-les tous, jusqu’à Degas...
+
+ MOI:
+
+--Degas?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Degas n’est pas assez peintre, il n’a pas assez de ça!... Avec un
+petit tempérament on peut être très peintre. Il suffit d’avoir un sens
+d’art, et c’est sans doute l’horreur du bourgeois, ce sens-là. C’est
+pourquoi les instituts, les pensions, les honneurs ne peuvent être faits
+que pour les crétins, les farceurs et les drôles. Mais ce n’est pas de
+ces gens-là que je parle. Qu’ils aillent à l’Ecole, qu’ils aient des
+professeurs à la pelle. Je m’en fous. Ce que je déplore, c’est que tous
+ces jeunes auxquels vous croyez, dont vous me parlez, ne courent pas
+l’Italie, ne passent pas leur journée ici. Quitte à se jeter en pleine
+nature, après. Tout est, en art surtout, théorie développée et
+appliquée au contact de la nature. Je ne voudrais pas qu’il leur arrive
+ce qui m’est arrivé, à moi. Je sais, je sais, si les salons officiels
+restent si inférieurs, la raison en est claire, ils ne mettent en œuvre
+que des procédés plus ou moins étendus. La sensation est à la base de
+tout, pour un peintre. Je le répéterai sans cesse. Ce ne sont pas les
+procédés que je préconise. Il vaudrait mieux apporter plus d’émotion
+personnelle, d’observation et de caractère. Mais voilà le chiendent! Les
+théories sont toujours faciles. Il n’y a que la preuve à faire de ce
+qu’on pense qui présente de sérieux obstacles. Ici, au fond, je crois
+que le peintre apprend à penser. Sur nature, il apprend à voir. C’est
+grotesque d’imaginer qu’on pousse comme un champignon, quand on a toutes
+les générations derrière soi. Pourquoi ne pas profiter de tout ce
+travail, négliger cet apport formidable? Oui, le Louvre est le livre où
+nous apprenons à lire. Nous ne devons pas cependant nous contenter de
+retenir les belles formules de nos illustres devanciers. Nous avons vu
+un dictionnaire, comme disait Delacroix, où nous trouverons tous nos
+mots. Sortons. Etudions la belle nature, tâchons d’en dégager l’esprit,
+cherchons à nous exprimer selon notre tempérament personnel. Le temps et
+la réflexion d’ailleurs modifient peu à peu la vision, et, enfin, la
+compréhension nous vient. Nous serons, si Dieu veut, vos amis seront
+capables de ficher debout une machine comme celle-ci... et à cet
+arc-en-ciel d’opposer l’harmonie argentée de celle-là.
+
+_En face des_ Noces de Cana, _il me montrait le_ Jésus chez le
+Pharisien.
+
+Ça, par exemple, c’est peut-être encore plus épatant... Cette gamme
+d’argent... Tout le prisme qui se fond dans ce blanc... Et ce que
+j’aime, vous savez, dans tous ces tableaux de Véronèse, c’est qu’il n’y
+a pas à tartiner sur eux. On les aime, si on aime la peinture. On ne les
+aime pas, si on cherche de la littérature à côté, si on s’excite sur
+l’anecdote, le sujet... Un tableau ne représente rien, ne doit rien
+représenter d’abord que des couleurs... Moi, je déteste ça, toutes ces
+histoires, cette psychologie, ces péladaneries autour. Parbleu, ça y est
+dans la toile, les peintres ne sont pas des imbéciles, mais il faut le
+voir avec les yeux, avec les yeux, vous m’entendez bien. Le peintre n’a
+pas voulu autre chose. Sa psychologie, c’est la rencontre de ses deux
+tons. Son émotion est là. C’est ça, son histoire, sa vérité, sa
+profondeur, à lui. Puisqu’il est peintre, voyons! Et ni poëte ni
+philosophe. Michel-Ange ne mettait pas plus ses sonnets dans la Sixtine
+que Giotto ses canzone dans sa Vie de saint François. Vous voyez d’ici
+la gueule des moines. Et quand Delacroix a voulu de force ficher son
+Shakespeare dans ses toiles, il a eu tort, il s’y est cassé le nez. Et
+c’est pourquoi je vous opposais, en venant, tout cet art, si émouvant
+soit-il, du moyen âge, à mon art, à celui de la Renaissance. Vous
+comprenez, cette espèce de symbolisme liturgique du moyen âge est tout
+abstrait. Il faut y penser. Celui, païen, de la Renaissance est tout
+naturel. L’un détourne la nature de son sens pour signifier nous ne
+savons quelle vérité théologique, l’autre, vous le sentez bien, ramène
+l’abstraction à la réalité, et la réalité est toujours naturelle, a une
+signification sensuelle, universelle, si j’ose dire... J’adore que la
+pomme, symbolique dans les mains de la Vierge des primitifs, devienne un
+jouet pour l’enfant dans celle de la Renaissance. Vous qui avez écrit
+_Dionysos_, vous devez vous rappeler ce que raconte Jacques de Voragine,
+que la nuit de la naissance du Sauveur les vignes fleurirent dans toute
+la Palestine. Ah! c’est déjà de la Renaissance, cela! Nous, peintres,
+nous devons plutôt peindre la floraison de ces vignes que les
+tourbillons d’anges qui trompettent le Messie. Ne peignons que ce que
+nous avons vu, ou que ce que nous pourrions voir... Comme ce Giorgione,
+tenez...
+
+_Nous sommes devant le_ Concert champêtre.
+
+Embellissons, ennoblissons d’un grand rêve charnel toutes nos
+imaginations... Mais baignons-les dans la nature. Ne tirons pas la
+nature à elles. Tant pis, si nous ne pouvons pas. Vous comprenez, il
+aurait fallu, dans le _Déjeuner sur l’herbe_, que Manet ajoute, je ne
+sais pas, moi, un frisson de cette noblesse, on ne sait quoi qui, ici,
+emparadise tous les sens. Voyez la coulée d’or de la grande femme, le
+dos de l’autre... Elles sont vivantes, et elles sont divines. Tout le
+paysage dans sa rousseur est comme une églogue surnaturelle, un moment
+balancé de l’univers dans son éternité perçue, dans sa joie plus
+humaine. Et on y participe, on ne méprise rien de sa vie. C’est comme
+là-bas, venez, je vous montrerai cette _Cuisine des Anges_... Il y a là
+une nature morte prodigieuse.
+
+ _Nous arrivons devant le tableau._
+
+Murillo a dû peindre des anges, mais quels éphèbes, voyez, comme leurs
+pieds nerveux posent bien sur la dalle. Vraiment ils sont dignes
+d’éplucher ces beaux légumes, ces carottes et ces choux, de se mirer
+dans ces chaudrons... Le tableau lui était commandé, n’est-ce pas?... Il
+s’est laissé aller, pour une fois. Il a vu la scène... Il a vu des êtres
+radieux entrer dans cette cuisine de couvent, de jeunes charretiers
+célestes, la beauté de la jeunesse, la santé éclatante, chez tous ces
+mystiques, ces épuisés, ces tourmentés. Voyez comme il oppose la
+maigreur jaunâtre, l’extase hystérique du saint en prière aux gestes
+calmes, à la certitude rayonnante de tous ces beaux ouvriers. Et le tas
+de légumes! On peut passer des navets et des assiettes aux ailes sans
+changer d’air. Tout est réel... Et en face, cette esquisse du
+_Paradis_...
+
+ _Il m’y entraîne._
+
+Je n’ai pas vu le grand _Paradis_ de Venise. J’ai très peu vu Tintoret,
+mais, comme le Greco, plus puissamment, parce qu’il est plus sain, il
+m’attire. Ce Greco, toujours on m’en parle, et je ne le connais pas. Je
+voudrais en voir... Oui, Tintoret, Rubens, voilà le peintre. Comme
+Beethoven est le musicien, Platon le philosophe.
+
+ MOI:
+
+--Vous savez ce qu’a dit Ruskin, qu’au point de vue de la peinture son
+_Adam et Eve_ est la première œuvre du monde?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Je ne l’ai vu qu’en photographie... J’ai feuilleté tout ce que j’ai pu
+trouver de son œuvre. Elle est gigantesque. Tout y est, de la nature
+morte à Dieu. C’est l’arche immense. Toutes les formes d’existence, et
+dans un pathétique, une passion, une invention incroyables. Si j’étais
+allé à Venise, c’eût été pour lui. Il paraît qu’on ne le connaît que
+là... Je me souviens, dans une Tentation du Christ, qui est à San Rocco,
+je crois, d’un ange aux seins gonflés, avec des bracelets, un démon
+pédéraste et qui tend avec une concupiscence lesbienne, oui, des pierres
+à Jésus, on n’a rien peint de plus pervers. Je ne sais pas, mais chez
+vous, quand vous m’avez passé la photo, ça m’a produit l’effet d’un
+Verlaine gigantesque, d’un Arétin qui aurait eu le génie de Rabelais.
+Chaste et sensuel, brutal et cérébral, volontaire autant qu’inspiré,
+sauf la sentimentalité, je crois qu’il a tout connu, ce Tintoret, de ce
+qui fait la joie et le tourment des hommes... Ecoutez un peu, je ne puis
+pas en parler sans trembler... Ses portraits, terribles, me l’ont rendu
+familier... Celui que Manet a copié aux Offices et qui est au musée de
+Dijon...
+
+ MOI:
+
+--On dirait un Cézanne.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Ah! je voudrais bien... Vous savez, il me semble que je l’ai connu. Je
+le vois, rompu de travail, harassé de couleurs, dans cette chambre
+tendue de pourpre de son petit palais, comme moi dans mon cafouchon du
+Jas-de-Bouffan, mais, lui, toujours, même en plein jour, éclairé d’une
+lampe fumeuse, avec l’espèce de théâtre à marionnettes où il préparait
+ses grandes compositions... Hein... ce guignol épique!... Quand il
+quittait ses chevalets, paraît-il, il arrivait là, il tombait, épuisé,
+toujours farouche, c’était un grognon, dévoré de désirs sacrilèges...
+oui, oui... il y a un drame terrible dans sa vie... Je n’ose pas le
+dire... Suant à grosses gouttes, il se faisait endormir par sa fille, il
+se faisait jouer du violoncelle par sa fille, des heures. Seul avec
+elle, dans tous ces reflets rouges... Il s’enfonçait dans ce monde
+enflammé, où la fumée du nôtre s’évanouit... Je le vois... Je le vois...
+La lumière se dépouillait du mal... Et vers la fin de sa vie, lui, dont
+la palette rivalisait avec l’arc-en-ciel, il disait ne plus chérir que
+le noir et le blanc... Sa fille était morte... Le noir et le blanc!...
+Parce que les couleurs sont méchantes, torturent, comprenez-vous... Je
+connais cette nostalgie... Est-ce qu’on sait? On cherche une paix
+définitive... Ce paradis. Allez, pour peindre cette rose de joie,
+tourbillonnante, il faut avoir beaucoup souffert... beaucoup souffert,
+je vous en fiche mon billet. Nous sommes à l’autre pôle, ici. Là-bas, ce
+beau prince de Véronèse. Ici, ce forçat de Tintoret. Cet espèce de
+misérable qui a tout aimé, mais dont un feu, une fièvre consumait tous
+les désirs aussitôt qu’ils naissaient. Voyez son ciel... Ses bons dieux
+tournent, tournent. Ils n’ont pas le paradis calme. C’est une tempête,
+ce repos. Ils continuent l’élan qui, comme lui, les a dévorés, toute
+leur vie. Ils en jouissent maintenant, après en avoir tant souffert.
+J’aime ça...
+
+ _Il se rapproche de la toile._
+
+Et voyez ce pied blanc, ici, à gauche. Les dessous encore... il
+préparait ses chairs en blanc. Puis d’un glacis rouge, vlan, voyez à
+côté, il leur donnait la vie. Blanc et noir, je ne veux plus peindre
+qu’en blanc et noir, criait-il à la fin. Comment aurait-il fait? Comment
+se serait-il passé de son supplice? On peut tout attendre d’un tel
+bonhomme. Dans sa jeunesse, il avait eu le culot d’affirmer: la couleur
+du Titien dans le dessin de Michel-Ange. Et il y est arrivé. Titien
+l’avait flanqué à la porte...
+
+ MOI:
+
+--Il est plus grand que Titien.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Oui, j’approuve votre admiration pour le plus vaillant des Vénitiens.
+Célébrons Tintoret. Amenez vos amis là-devant. Le besoin de trouver un
+point d’appui moral, intellectuel, dans des œuvres qu’on ne surpassera
+pas assurément, vous met sur le perpétuel qui-vive, sur la recherche
+incessante des moyens d’interprétation. Dites-le leur bien. Ces moyens
+d’interprétation les conduiront sûrement à sentir sur nature leurs
+moyens d’expression, et le jour où ils les tiendront, ils peuvent en
+être convaincus, ils retrouveront sans effort et sur nature les moyens
+employés par les quatre ou cinq grands de Venise...
+
+ _Il fait quelques pas, sans rien voir._
+
+Ah! avoir des élèves! Passer toute mon expérience à quelqu’un. Je ne
+suis rien; je n’ai rien fait, mais j’ai appris. Passer ça à quelqu’un.
+Renouer avec tous ces grands bougres par dessus les deux derniers
+siècles. Dans les cahots modernes, le point fixe retrouvé... En vain. En
+vain peut-être.
+
+ _Il serre les poings. Il roule des yeux furieux autour de lui._
+
+Et tous ces crétins!... Une tradition. Une tradition pourrait repartir
+de moi, qui ne suis rien. Travailler avec des élèves, mais des élèves
+qu’on enseigne, comprenez-vous, qui ne prétendent pas vous enseigner.
+J’ai connu ça...
+
+ _Il se retourne. Il m’entraîne, je pense, vers la salle des Etats,
+ ce qu’il appelle le salon carré des modernes._
+
+Je ne veux pas avoir raison théoriquement, mais sur nature. Ingres,
+malgré son estyle, comme on dit à Aix, et ses admirateurs, n’est qu’un
+très petit peintre. Les plus grands, vous les connaissez: les Vénitiens
+et les Espagnols.
+
+ _Il va à une fenêtre, regarde l’enfilade ensoleillée._
+
+Ça, ce n’est pas bête du tout... Au fond, celui qui rendrait ça,
+simplement, la Seine, Paris, un jour de Paris, pourrait entrer ici, la
+tête haute... Il faut être un bon ouvrier. N’être qu’un peintre. Avoir
+une formule. Réaliser.
+
+ _Il me regarde, triste et sublime._
+
+L’idéal du bonheur terrestre... avoir une belle formule.
+
+ _Et, brusque, il m’entraîne à pas rapides vers le salon carré des
+ modernes. Il s’arrête devant le_ Triomphe d’Homère. _Il fait une
+ moue._
+
+Oui... L’orangé pour dire la colère d’Achille et les flammes de Troie,
+le vert pour dire les voyages d’Ulysse et les remous de l’Océan... Mais
+ce n’est pas ça, la formule!... Oui, oui, la formule qui vous étreint...
+tandis que moi! N’empêche, il a beau vous tourner sur le cœur avec sa
+peinture glaireuse, Jean-Dominique! Je le disais à Vollard pour
+l’épater, il est très fort! C’est tout de même un sacré bonhomme...
+C’est le plus moderne des modernes. Savez-vous pourquoi je lui tire mon
+chapeau? C’est que son dessin de tonnerre de Dieu, il l’a fait avaler de
+force aux idiots qui croient aujourd’hui le comprendre. Mais ici, ils ne
+sont que deux: Delacroix et Courbet. Le reste, c’est de la
+fripouille.... Et quelqu’un manque... Manet. Il y viendra, avec Monet et
+Renoir.
+
+ MOI:
+
+--Et vous.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Oh! moi... Je serais peut-être d’un mauvais exemple, savez-vous? Ce
+qu’on apporte, lorsqu’on a la gloire d’apporter quelque chose, déforme
+ce qu’on apprend. Et c’est terrible. Je n’ai encore rien fait qui se
+tienne à côté des autres, là-bas, écoutez un peu...
+
+ MOI:
+
+--Votre _Vieille au chapelet_, les grandes Sainte-Victoire...
+
+ CÉZANNE:
+
+--Ta, ta, ta... Il restera peut-être le souvenir d’un brave homme qui a
+délivré la peinture d’une fausse tradition, tant indépendante,
+qu’académique, et qui a eu le vague rêve d’une renaissance de son art...
+Et encore!...
+
+_Il s’approche des_ Femmes d’Alger.
+
+Nous y sommes tous dans ce Delacroix. Quand je vous parle de la joie des
+couleurs pour les couleurs, tenez, c’est cela que je veux dire... Ces
+roses pâles, ces coussins bourrus, cette babouche, toute cette
+limpidité, je ne sais pas moi, vous entre dans l’œil comme un verre de
+vin dans le gosier, et on en est tout de suite ivre. On ne sait comment,
+mais on se sent plus léger. Ces nuances allègent et purifient. Si
+j’avais commis une mauvaise action, il me semble que je viendrais
+là-devant pour me remettre d’aplomb... Et c’est bourré. Les tons entrent
+les uns dans les autres, comme des soies. Tout est cousu, travaillé
+d’ensemble. Et c’est pour ça que ça tourne. C’est la première fois qu’on
+a peint un volume, depuis les grands. Et chez Delacroix, il n’y a pas à
+dire, il y a quelque chose, une fièvre qui n’est pas chez les anciens.
+C’est la fièvre heureuse de la convalescence, je crois. Avec lui, la
+peinture sort du marasme, de la maladie des Bolonais. Il bouscule David.
+Il peint par irisation. Il lui suffit de voir un Constable pour deviner
+tout ce qu’on peut tirer du paysage, et lui aussi plante son chevalet
+devant la mer. Ses aquarelles sont des merveilles de tragique ou de
+charme. On ne peut les comparer qu’à celles de Barye, vous savez, les
+lions du musée de Montpellier. Et les natures mortes, rappelez-vous
+celle du chasseur, du carnier et du gibier en pleins champs; toute la
+campagne y participe. Je ne vous parle pas des grandes compositions,
+tout à l’heure nous irons voir son plafond... Et puis, il est convaincu
+que le soleil existe et qu’on peut y tremper ses pinceaux, y faire sa
+lessive. Il sait différencier. Ce n’est plus comme chez Ingres, là-bas,
+et tous ceux qui sont ici... Une soie est un tissu et un visage de la
+chair. Le même soleil, la même émotion caresse, mais se diversifie. Il
+sait sur le flanc de cette négresse accrocher une étoffe qui n’a pas la
+même odeur que la culotte parfumée de cette géorgienne, et c’est dans
+ses tons qu’il sait ça et qu’il le met. Il contraste. Toutes ces nuances
+poivrées, voyez, avec toute leur violence, la claire harmonie qu’elles
+donnent. Et il a un sens de l’être humain, de la vie en mouvement, de la
+tiédeur. Tout bouge, tout chatoie. La lumière!... Dans son intérieur il
+y a plus de lumière chaude que dans tous ces paysages de Corot et ces
+batailles d’à côté. Regardez... Son ombre est colorée. Il nacre ses
+dégradés, ce qui assouplit tout... Et quand il attaque le plein-air! Son
+_Entrée des Croisés_, c’est terrible... autant dire que vous ne la voyez
+pas. Nous ne la voyons plus. J’ai vu, moi qui vous parle, mourir, pâlir,
+s’en aller ce tableau. C’est à pleurer. De dix en dix ans, il s’en va...
+Il n’en restera, un jour, plus rien... Si vous aviez vu la mer verte, le
+ciel vert. Intenses. Et comme les fumées étaient plus dramatiques alors,
+les navires qui brûlent, et comme tout le groupe des cavaliers se
+présentait. Quand il l’exposa, on cria que le cheval, ce cheval, était
+rose. C’était magnifique. Une rutilence. Mais ces sacrés romantiques,
+avec leur dédain, usaient d’atroces matières. Les droguistes les ont
+volés comme dans un bois. C’est comme le _Naufrage_ de Géricault, une
+page superbe, on ne voit plus rien. Ici, il reste encore la mélancolie
+rongée des visages, la tristesse de ces éperonnés, mais tout cela, nous
+nous en souvenons, c’était dans les teintes de Delacroix, et les fonds
+s’étant éteints, son effet, son âme n’y est plus. Je les ai encore vus,
+moi, ces couronnés livides. Ils ne s’avancent plus dans le flamboiement,
+dans cet air d’Orient, cette terre de légendes. Constantinople est comme
+un Paris, comme les façades de la cité, tenez, derrière la barricade,
+là-bas. Je l’ai vue, là, comme Delacroix, comme Gautier, comme Flaubert
+la voyaient, et dans la seule magie des couleurs. Voilà, tenez, ce qui
+prouve mieux que tout que Delacroix est un vrai peintre, un bougre de
+grand peintre. Ce n’est pas l’anecdote des croisés, ils étaient
+anthropophages, dit-on, ce n’est pas leur humanité apparente, c’était le
+tragique de ses tons qui faisait son tableau et qui exprimait toute
+l’âme pourrie de ces mornes vainqueurs. Alors la belle grecque mourante,
+la femme de soie abandonnée dans ses riches atours, la barbe du
+vieillard, les chevaux caparaçonnés et les hampes lugubres, dans les
+fusions chantantes, prenaient tout leur sens. Ça mourait, pleurait et
+reniflait. Dans les couleurs. Maintenant il ne reste plus qu’une image.
+Il n’y a que les couleurs de vraies pour un peintre... C’est comme si on
+vous traduisait une tragédie de Racine en prose... Les _Femmes d’Alger_,
+elles, n’ont pas bougé. L’_Entrée_ était peinte aussi éclatante.
+Avez-vous vu, à Rouen, la _Justice de Trajan_,--elle fout le camp aussi,
+elle s’écaille, elle se ronge,--et à Lyon, la _Mort de Marc-Aurèle_?
+Quel vert il y a là... Le manteau vert! Voilà Delacroix. Et le plafond
+d’Apollon, et Saint-Sulpice!... Allez, on a beau dire, beau faire, il
+est de la grande lignée. On peut parler de lui, sans qu’il ait à rougir,
+même après Tintoret et Rubens... Delacroix, c’est le romantisme
+peut-être. Il s’est trop gorgé de Shakespeare et de Dante, il a trop
+feuilleté Faust. Il reste la plus belle palette de France, et personne,
+sous notre ciel, écoutez un peu, n’a eu plus que lui le charme et le
+pathétique à la fois, la vibration de la couleur. Nous peignons tous en
+lui, comme vous écrivez tous en Hugo.
+
+ MOI:
+
+--Et Courbet?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Un bâtisseur. Un rude gâcheur de plâtre. Un broyeur de tons. Il
+maçonnait comme un romain. Et lui aussi, un vrai peintre. Il n’y en a
+pas un autre dans ce siècle qui le dégote. Et il a beau retrousser ses
+manches, se coller le feutre sur l’oreille, déboulonner la colonne, sa
+facture est d’un classique! sous ses grands airs fendants... Il est
+profond, serein, velouté. Il y a de lui des nus, dorés comme une
+moisson, dont je raffole. Sa palette sent le blé... Oui, oui, Proudhon
+lui a tourné la tête, avec son réalisme, mais au fond, ce fameux
+réalisme, c’est comme le romantisme de Delacroix, il ne le faisait,
+vaille que vaille, rentrer à grands coups de brosses que dans quelques
+toiles, ses plus tapageuses, les moins belles sûrement. Et encore, il
+était plus dans le sujet, son réalisme, allez, que dans le métier. Il
+voit toujours composé. Sa vision est restée celle des vieux. C’est comme
+du couteau, il ne s’en servait que dans le paysage. C’est un raffiné, un
+fignoleur. Vous savez le mot de Decamps. Courbet est un malin. Il fait
+de la peinture grossière, mais il met le fin par dessus. Et moi, je dis
+que c’est la force, le génie, qu’il mettait par dessous. Et puis allez
+demander à Monet ce que Whistler lui doit à Courbet, lorsqu’ils étaient
+ensemble à Deauville, lorsqu’il lui a peint sa maîtresse... Il a beau
+faire large, il est subtil. Il est à sa place dans les musées. Sa
+_Vanneuse_ du musée de Nantes, d’un blond si touffu, avec le grand drap
+roussâtre, la poussière du blé, le chignon tordu vers la nuque comme les
+plus beaux Véronèses, et le bras, ce bras de lait au soleil, ce bras
+tendu de paysanne, poli comme une pierre de lavoir... C’était sa sœur
+pourtant qui la lui avait posée... On peut la coller à côté de
+Velasquez, elle tiendra, je vous en donne ma parole... Est-ce charnu,
+dru, grenu? Est-ce vivant? Ça s’impose. On le voit.
+
+ MOI:
+
+--Oui, je m’en souviens... Courbet est le grand peintre du peuple.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Et de la nature. Son grand apport, c’est l’entrée lyrique de la
+nature, de l’odeur des feuilles mouillées, des parois moussues de la
+forêt, dans la peinture du dix-neuvième siècle, le murmure des pluies,
+l’ombre des bois, la marche du soleil sous les arbres. La mer. Et la
+neige, il a peint la neige comme personne! J’ai vu, chez votre ami
+Mariéton, la diligence dans les neiges, ce grand paysage blanc, plat,
+sous le crépuscule grisâtre, sans une aspérité, tout ouaté... C’était
+formidable, un silence d’hiver. Comme l’_Hallali_ du musée de Besançon,
+où les personnages sont peut-être un peu théâtraux, mais qui me
+rappellent, sans être écrasés, avec leurs vestons de chasse, les chiens,
+la neige, le valet, qui me rappellent la manière pompeuse, l’héroïsme,
+le faire des maîtres, qu’est-ce que vous voulez? Et le couchant du
+_Cerf_ à Marseille, la bande sanguinolente, la mare, l’arbre qui fuit
+avec la bête, dans les yeux de la bête... Tous ces lacs savoyards avec
+le clapotement de l’eau, la brume qui monte des rives, enveloppe les
+montagnes... les grandes Vagues, celle de Berlin, prodigieuse, une des
+trouvailles du siècle, bien plus palpitante, plus gonflée, d’un vert
+plus baveux, d’un orange plus sale, que celle d’ici, avec son
+échevèlement écumeux, sa marée qui vient du fond des âges, tout son ciel
+loqueteux et son âpreté livide. On la reçoit en pleine poitrine. On
+recule. Toute la salle sent l’embrun...
+
+_Il regarde, au-dessus du_ Triomphe d’Homère, _le grand sous-bois du_
+Combat des cerfs.
+
+On ne voit rien... Comme c’est mal placé... Quand est-ce qu’on foutra un
+peintre, un vrai, à la direction du Louvre?... Et quand est-ce qu’on
+apportera les _Demoiselles de la Seine_ ici? Où sont-elles?
+
+ _Il ferme à demi les yeux. Il les voit._
+
+Là, écoutez un peu, on peut dire Titien... Non. Non... C’est Courbet...
+Ne mêlons pas... Ces demoiselles! Une fougue, une largeur, un
+accablement heureux, un vautrement, que Manet n’a pas donné dans son
+_Déjeuner_... Les mitaines, les dentelles, la soie cassée de la jupe, et
+les rousseurs... Le renflement des nuques, le potelé des chairs. La
+nature s’est faite garce autour d’elles. Et le ciel bas, coupé, le
+paysage suant, toute la perspective inclinée, qui fait qu’on les
+fouille... La moiteur, les perles chaudes... Et c’est enlevé! aussi gras
+que l’_Olympia_ est maigre, gracile, cérébrale... Les deux tableaux du
+siècle peut-être... Baudelaire et Banville. Le métier opulent, la
+facture aiguë... Dans l’_Olympia_, oui, il y a quelque chose de plus, un
+air, une intelligence... mais Courbet est épais, sain, vivant. On a la
+bouche pleine de couleurs. On en bave...
+
+Ecoutez un peu, c’est une infamie que cette toile ne soit pas ici, et
+que l’_Enterrement_ soit sacrifié, enterré dans cet espèce de couloir,
+là-bas... On ne peut pas le voir... Il devrait éclater, ici, à la
+cimaise, en face des _Croisés_, à la place de ce pompier d’Homère...
+Oui, oui, c’est très beau, ces pieds, ce calme, ce triomphe, mais c’est
+une reconstitution, à la fin! Tandis que l’_Enterrement_... Venez.
+
+ _Il me prend sous le bras. Il m’entraîne avec une passion de
+ jeunesse. Il parle tout en marchant._
+
+On a dit qu’il a peint ça après la mort de sa mère. Il s’était enfermé
+un an à Ornans. Ce sont les gens du village qui lui posaient, sans
+poser. Il les avait dans l’œil... Dans une espèce de grenier... Ils
+venaient se reconnaître... Il mêlait ces grotesques à sa douleur...
+Flaubert... Mais on a dit ça. La légende est plus forte que l’histoire.
+Sa mère n’était pas morte. Elle a posé, elle est dans un coin... Mais
+c’est pour vous dire combien la machine est émue. Elle recrée, elle
+réimagine la vie.
+
+ _Nous passons sous le plafond de Delacroix._
+
+Nous allons revenir voir ça... Un coup d’œil! Regardez. C’est la tempête
+lyrique, l’envolée, l’aube de notre renaissance... Un Michel-Ange en
+pierreries... Vous savez, le Michel-Ange des coins de la Sixtine, de la
+Judith... Et quels jeux! Une ode de Pindare... Le tigre et la femme
+couchée, dont le sable boit les cheveux... Toute la mer jetée sur une
+plage... On sent le mouvement... La montée, l’élan du monde dans le
+soleil, la chute de l’envie dans la pesanteur, ces monstres. Et quelle
+fantaisie! J’entends des coups de clairon... A coups de marteau, voyez,
+ces bras forgent de la lumière... A coups de pinceau Delacroix a peint
+notre avenir... Et ça plafonne!... Nous reviendrons.
+
+ _Il m’entraîne._
+
+Oui, comme Flaubert a tiré le roman de Balzac, Courbet, peut-être, de
+l’emportement romantique, de la véracité expressive de Delacroix, a
+tiré... Vous rappelez-vous dans ce voyage qu’il fait, le père Flaubert,
+dans _Par les champs et par les grèves_, cet enterrement qu’il raconte
+et cette vieille qui pleure comme il pleut... Chaque fois que je le
+relis, je pense à Courbet... La même émotion, dans le même art... Voyez.
+
+ _Nous arrivons. Il est empourpré. Il rayonne. Son pardessus qu’il
+ tient par une manche derrière lui balaie le parquet. Il redresse sa
+ haute taille. Il exulte. Je ne l’ai jamais vu ainsi. Lui, si timide
+ d’habitude, jette à droite et à gauche des regards de triomphe. Le
+ Louvre est à lui... Dans un coin, il avise une échelle de copiste.
+ Il bondit._
+
+[Illustration: LA GUERRE]
+
+Enfin!... Nous allons le voir.
+
+ _Il traîne l’échelle. Il y grimpe._
+
+Venez. Venez... Sacrédié!... Que c’est beau...
+
+ _Les gardiens accourent, l’interpellent._
+
+Foutez-moi la paix... Je regarde Courbet... Placez-moi ça dans son jour,
+et on ne vous embêtera plus...
+
+ _Il trépigne sur sa petite plate-forme._
+
+Mais non, voyez ce chien... Velasquez! Velasquez! Le chien de Philippe
+est moins chien, tout chien de roi qu’il était... Vous l’avez vu... Et
+l’enfant de chœur, ce rouge joufflu... Renoir peut y venir...
+
+ _Il se monte, il se grise._
+
+Gasquet, Gasquet... Il n’y a que Courbet qui sache plaquer un noir, sans
+trouer la toile... Il n’y a que lui... Ici, comme dans ses rochers et
+ses troncs, là-bas. Il pouvait, d’une coulée, descendre tout un pan de
+vie, l’existence minable d’un de ces gueux, voyez, et il revenait
+ensuite, avec pitié, par bonhomie de doux géant qui comprend tout... La
+caricature se trempe de larmes... Ah! laissez-moi tranquille, vous
+là-bas. Allez chercher votre directeur... Je lui alignerai deux mots, à
+cet homme...
+
+ _On s’attroupe. Il fait une véritable harangue._
+
+C’est une infamie, nom de Dieu!... Non, à la fin, mais c’est vrai...
+Nous nous laissons toujours faire... C’est un vol... L’Etat, c’est
+nous... La peinture... c’est moi... Qui est-ce qui comprend Courbet?...
+On le fout en prison dans cette cave... Je proteste... J’irai trouver
+les journaux, Vallès...
+
+ _Il crie de plus en plus fort._
+
+Gasquet, vous serez quelqu’un un jour... Promettez-moi, que vous ferez
+porter cette toile à sa place, dans le salon carré... Nom de Dieu, dans
+le salon des modernes... dans la lumière... Qu’on la voie...
+
+ _Les gardiens ramassent son pardessus, son melon._
+
+Foutez-moi la paix, vous autres... Je descends... Nous avons en France
+une machine pareille, et nous la cachons... Qu’on foute le feu au
+Louvre, alors... tout de suite... Si on a peur de ce qui est beau... Au
+salon des modernes, Gasquet, au salon des modernes... Vous me le
+promettez...
+
+ _Il dégringole de l’échelle. Il promène un regard de maîtrise sur
+ tout l’attroupement qui nous entoure..._
+
+Je suis Cézanne.
+
+ _Il devient encore plus rouge... Il se fouille. Il fourre des louis
+ dans la main des gardiens... Il s’enfuit, en m’entraînant... Il
+ pleure._
+
+
+
+
+L’ATELIER
+
+
+«_Je me suis juré de mourir en peignant._»
+
+_Cézanne achevait le portrait de mon père. J’assistais aux séances.
+L’atelier était vide. Seuls, le chevalet, la petite table à couleurs, la
+chaise où s’asseyait mon père, et le poêle le meublaient. Cézanne
+travaillait debout... Des toiles, en tas, contre le soubassement, dans
+un coin. Une douce lumière égale et que bleutait le reflet des murs. Sur
+une étagère de bois blanc, deux ou trois plâtres et des livres. Lorsque
+j’arrivais, Cézanne allait chercher un vieux fauteuil déjà à moitié
+dépaillé qui traînait dans la chambre à côté. Mon père fumait sa pipe.
+Nous causions._
+
+_La plupart du temps, quoiqu’il eût ses brosses et sa palette en main,
+Cézanne regardait le visage de mon père, le scrutait. Il ne peignait
+pas. De loin en loin, un coup tremblotant de pinceau, une mince touche
+appuyée, un vif trait bleu qui cernait une expression, dégageait,
+affirmait un coin fugitif de caractère... C’était le lendemain que je
+retrouvais, sur la toile, le travail de pénétration accompli la veille._
+
+_Ce jour-là, un après-midi de fin d’hiver, l’air sentait le printemps
+autour du Jas. Le ciel mielleux s’appuyait aux vitrages. Cézanne ouvrit
+un des châssis._
+
+ CÉZANNE:
+
+--Tu n’auras pas froid, Henri?... Le restouble sent l’amandier... Il
+fait bon... Mais, sacrédié! il faut que je referme... Ces sacrés
+reflets... Un rien, savez-vous...
+
+ _La peinture à l’huile_
+ _C’est bien difficile,_
+ _Mais c’est bien plus beau_
+ _Que la peinture à l’eau..._
+
+ MON PÈRE:
+
+--Tu chantes?... C’est que ça marche bien aujourd’hui...
+
+ CÉZANNE:
+
+--Pas mal.... Ça ne te rase pas, à la fin, de poser... Ecoute, ce n’est
+pas pour dire, mais tu me rends un fier service... Tu as une assiette...
+
+ MON PÈRE, _plaisantant_:
+
+--Extraordinaire.
+
+ CÉZANNE, _se tournant vers moi_:
+
+--Une assiette morale, que je lui envie... Il ne se fait pas de bile,
+votre père... Jamais... Je voudrais rendre ça, trouver les tons, la
+justesse de ton qui rende ça... Un point d’appui moral! C’est moi qui ai
+cherché ça dans ma vie.
+
+ MON PÈRE:
+
+--Plains-toi.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Ah! Chacun sait ce qui bout dans sa marmite... Moi, je te connais,
+parce que je te peins... Ecoute un peu, Henri. Toi, tu as la certitude.
+C’est ma principale espérance. La certitude! Chaque fois que j’attaque
+une toile, je suis sûr, je crois que ça va y être... Mais, tout de
+suite, je me souviens que j’ai toujours raté, les autres fois. Alors je
+me mange le sang... Toi, tu sais ce qui est bien, ce qui est mal, dans
+la vie, et tu vas ton chemin... Moi, je ne sais jamais où je vais, où je
+voudrais aller avec ce sacré métier. Toutes les théories vous foutent
+dedans... Est-ce parce que je suis un timide dans la vie? Au fond, quand
+on a du caractère, on a du talent... Je ne dis pas que le caractère
+suffise, qu’il suffise d’être un brave homme pour bien peindre... Ce
+serait trop facile... Mais je ne crois pas qu’une crapule puisse avoir
+du génie.
+
+ MOI:
+
+--Wagner.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Je ne suis pas musicien... Et puis, entendons-nous, une crapule, ce
+n’est pas avoir un tempérament du diable, et avec ce tempérament, se
+débrouiller pour rester toujours quelqu’un... Un ami... N’est-ce pas,
+Henri?... Garder les mains propres, quoi. Les artistes, parbleu, tous
+plus ou moins, nous godaillons toujours un peu, à droite et à gauche...
+Il y en a qui, pour arriver... oui, mais ceux-là, justement ce sont
+ceux, je crois, qui n’ont pas de talent. Il faut être incorruptible, sur
+son art, et pour l’être dans son art, il faut s’entraîner à l’être dans
+sa vie... Hein, Gasquet, le vieux Boileau?
+
+ _Le vers se sent toujours des bassesses du cœur._
+
+En somme, il y a le savoir faire et le faire savoir. Quand on sait
+faire, on n’a pas besoin de faire savoir. Ça se sait toujours.
+
+ MON PÈRE:
+
+--Mais le petit me dit que tu n’as pas la place que tu devrais avoir.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Laisse-le dire... Moi, je dois rester chez moi, ne voir personne,
+travailler... Ma place, ma place!... Ce serait d’être content de moi. Et
+je ne le suis pas. Je ne le serai jamais. Je ne puis l’être. Jusqu’à la
+guerre, tu le sais, j’ai vécu dans les emmerdements, j’ai perdu ma vie.
+Ce n’est qu’à l’Estaque, en réfléchissant, quand j’ai bien compris
+Pissarro, un peintre comme moi, que ton petit connaît... C’était un
+acharné. L’amour enragé du travail m’a pris. Ce n’est pas que je n’aie
+pas travaillé avant, j’ai toujours travaillé. Mais ce qui m’a toujours
+manqué, tiens, c’est un copain comme toi, avec qui je n’aurais jamais
+parlé de peinture, mais avec qui on se serait compris sans rien se
+dire... Ah! Henri! Quand je te peins, quand je te vois là... c’est
+l’évocation pour moi de plus de quarante ans passés. Puis-je dire qu’une
+Providence m’a fait te connaître? Si j’étais plus jeune, je dirais que
+c’est pour moi un point d’appui et un réconfort. Un stable dans ses
+principes et son opinion, c’est épatant... Je sens tout ça en te voyant
+tirer sur ta pipette.
+
+ MON PÈRE, _ému et gêné_:
+
+--Et quoi encore?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Quoi encore? Je m’associe de plein cœur au mouvement d’art que ton
+fils détermine et qu’il doit caractériser. Tu n’as pas idée comme c’est
+vivifiant, pour un vieil abandonné comme moi, de trouver autour de soi
+une jeunesse qui consente à ne pas vous enterrer immédiatement.
+
+ _Il se tourne vers moi._
+
+Oui, oui, groupez-vous. Lancez votre revue, vos _Mois dorés_, votre
+_Pays de France_, affirmez les droits séculaires de notre pays. Appelez
+à vous toutes les initiatives qui ont fait leur preuve. Il n’est pas
+possible, écoutez un peu, que l’homme qui se sent vivre et qui a gravi,
+consciemment ou non, le sommet de l’existence, entrave la marche de ceux
+qui viennent à la vie. Tous ceux qui vous précèdent sont des garants.
+Dans tous les ordres. Le chemin qu’ils ont parcouru est un indice pour
+la voie à suivre, et non pas une barrière à vos pas. Ils ont vécu, par
+ce seul fait, ils ont l’expérience. Ce n’est pas se diminuer que
+reconnaître ce qui est... Vous êtes jeune, vous êtes bien heureux, vous
+avez la vitalité... Ah! Henri... quand nous avions cet âge!... Ta mère
+m’en parle. Elle est dans ta maison la mère de la sagesse que tu
+représentes. Je sais qu’elle se souvient de cette rue Suffren
+
+[Illustration:..._parle moi de Puget_. P. 191]
+
+qui fut notre berceau. Il est impossible que l’émotion ne me vienne en
+pensant à tout ce beau temps écoulé, sans s’en douter, et qui est sans
+doute la cause de l’état d’esprit actuel dans lequel nous nous trouvons.
+Ah! si j’avais une belle formule, c’est ça que je peindrais dans ton
+visage, c’est ça qui se verrait sous ma couleur, c’est ça qui resterait
+de ton portrait... Reprends la pose. Travaillons.
+
+ _Nous nous taisons. Mon père tire sur sa pipe. Les mains de Cézanne
+ tremblent. Il pose quelques touches. Il va, il vient, à travers
+ l’atelier. Il est de nouveau immobile devant sa toile._
+
+ MON PÈRE:
+
+--Tu as vu cette exposition de Ziem?
+
+ CÉZANNE:
+
+--En voilà encore un qui n’est né nulle part... Tous ces bougres qui
+s’en vont en Orient, à Venise, en Algérie, chercher le soleil, est-ce
+qu’ils n’ont pas un bastidon sur le champ de leurs pères? Si tu veux me
+parler d’un provençal, parle-moi de Puget. En voilà un qui sent l’ail,
+et Marseille, et Toulon, même à Versailles, sous le soleil de cuivre de
+Louis XIV. Il y a du mistral dans Puget, c’est lui qui agite le marbre.
+Et puis c’est de la sculpture décorative, comme la sculpture doit
+être... Vous rappelez-vous, au Louvre, tout ce que nous avons dit devant
+le _Persée et Andromède_, le petit corps potelé de vierge blotti dans le
+giron du grand guerrier, à la Bossuet, et ces trous d’ombre qui peignent
+en saillie, mettent tout en relief, en couleurs, comme dans ces dessins
+de Rembrandt où la seule qualité des noirs donne tous les vertiges du
+prisme. C’est Puget qui a trouvé ça. La sculpture avant lui se
+présentait d’aplomb, tout d’un bloc de lumière cristallisée. Lui, il a
+peint, il a ombré. Il s’est servi de l’ombre ambiante comme ses
+contemporains des dessous. Allez voir l’effet qu’il en tire, à Toulon,
+sous le balcon des Cariatides. Sur les photographies, les dessins du
+Saint Sébastien et du grand évêque de Gênes, c’est renversant, c’est
+parlant. Le classique ne l’a pas éteint, lui.
+
+ MOI:
+
+--Mais au fond, qu’entendez-vous par classique?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Je ne sais pas... Tout et rien.
+
+ MOI:
+
+--Je vous ai entendu dire que vous étiez classique, que vous vouliez
+l’être.
+
+ _Il réfléchit un moment._
+
+ CÉZANNE:
+
+--Imaginez Poussin refait entièrement sur nature, voilà le classique que
+j’entends.
+
+ _Il se remet à peindre. Le portrait est très avancé, sur la joue et
+ sur le front demeurent deux carrés blancs. Les yeux vivent. Deux
+ fins traits bleus prolongent le dessin du chapeau presque jusqu’au
+ bord de la toile. Il a commencé à couvrir, à fondre l’un de ces
+ traits en attaquant les fonds. Un oiseau se butte aux vitrages._
+
+ MON PÈRE:
+
+--Entrez.
+
+ CÉZANNE, _qui suit sa pensée_:
+
+--Ce que je n’admets pas, c’est un classique qui vous borne... Je veux
+la fréquentation d’un maître qui me rende à moi-même... Toutes les fois
+que je sors de chez Poussin, je sais mieux ce que je suis...
+
+_Il s’arrête de peindre et de regarder son modèle. Il ramasse sa
+pensée_.
+
+Il est un morceau de la terre française tout entière réalisée, un
+Discours de la méthode en acte, un espace de vingt, cinquante ans de
+notre vie toute entière portée sur la toile, avec la plénitude
+
+[Illustration:..._soumission devant l’objet_. P. 194]
+
+de la raison et de la vérité... Et de plus, et avant tout, c’est de la
+peinture... Il est allé à Rome, n’est-ce pas? Il y a tout vu. Tout aimé,
+tout compris. Eh bien! il a rendu ça, cette antiquité, française, sans
+rien perdre de sa verdeur, de sa nature à lui. Il a tranquillement
+continué les autres, tout ce qu’il a trouvé beau avant lui... Moi, je
+voudrais de même le continuer, lui... le rendre de son temps, sans le
+gâcher, sans gâcher ni lui, ni moi, si j’étais classique, si je pouvais
+devenir classique... Mais on ne sait jamais. L’étude modifie notre
+vision à tel point que l’humble et colossal Pissarro, tenez, se trouve
+justifié de ses théories anarchistes. Moi, je procède très lentement,
+vous avez pu le remarquer. La nature s’offre à moi si complexe. Les
+progrès à faire sont incessants, sans que j’aille y mêler encore un rêve
+de raison. Parbleu! Un Poussin de Provence, ça m’irait comme un gant...
+Vingt fois j’ai voulu refaire sur le motif _Ruth et Booz_... Je
+voudrais, comme dans le _Triomphe de Flore_, marier des courbes de
+femmes à des épaules de collines, comme dans l’_Automne_ donner à une
+cueilleuse de fruits la gracilité d’une plante olympienne et l’aisance
+céleste d’un vers de Virgile... Ce que Puvis lui doit à cette
+_Automne_... Je voudrais mêler la mélancolie au soleil... Il y a une
+tristesse de la Provence que personne n’a dite et que Poussin aurait
+accoudée à quelque tombeau, sous les peupliers des Alyscamps... Je
+voudrais, comme Poussin, mettre de la raison dans l’herbe et des pleurs
+dans le ciel... Mais il faut savoir se contenter... Il faut bien voir
+son modèle et sentir très juste, et si alors je m’exprime avec
+distinction et force, voilà mon Poussin, voilà mon classique à moi... Il
+y a le goût. Le goût est le meilleur juge. Il est rare.
+
+ MOI:
+
+--Comme tout ce qui est beau.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Oh! ce que je veux dire, c’est que l’artiste ne s’adresse qu’à un
+nombre excessivement restreint d’individus. Et il en connaît toujours
+trop, au fond, de son vivant. Il doit vivre dans son coin, avec ses
+motifs, ses réflexions, ses modèles. Caractériser... Et surtout,
+entendez-moi bien, il doit dédaigner l’opinion qui ne repose pas sur
+l’observation intelligente des caractères. Il doit redouter l’esprit
+littérateur... Ton petit me comprend, Henri... Cet esprit qui fait si
+souvent s’écarter le peintre de sa vraie voie, l’étude concrète de la
+nature, pour se perdre trop longtemps dans des spéculations intangibles.
+Nous l’avons dit cent fois... Ah! les critiques! Ces Huysmans!... J’ai
+toujours envie de leur écrire, à tous ceux qui me tournent autour: Il y
+a trois choses qui constituent le fond du métier, que vous n’aurez
+jamais et vers lesquelles je m’efforce depuis trente-cinq ans, trois:
+scrupule, sincérité, soumission. Scrupule devant les idées, sincérité
+devant soi-même, soumission devant l’objet... Soumission absolue à
+l’objet, c’est Sainte-Beuve qui a trouvé ça dans un _Lundi_ sur
+Gautier... Tu es l’objet, Henri, pour le quart d’heure... Maître du
+modèle et des moyens d’expression, il n’y a qu’à peindre ce qu’on a sous
+les yeux et persévérer logiquement. Travailler sans croire à personne,
+devenir fort. Le reste, c’est de la foutaise...
+
+ _Il a repris sa palette. Il jette de vifs coups d’œil sur le visage
+ de mon père._
+
+Je voudrais les y voir, tiens, devant ta gueule, tous ceux qui écrivent
+sur nous, avec mes tubes et mes pinceaux dans les pattes... A mille
+lieues... Au diable, s’ils se doutent comment en mariant un vert nuancé
+à un rouge on attriste une bouche ou on fait sourire une joue. Vous
+sentez, vous, que chaque coup de pinceau que je donne c’est un peu de
+mon sang mêlé à un peu de sang de votre père, dans le soleil, dans la
+lumière, dans la couleur, et qu’il y a un échange mystérieux qui va de
+son âme qu’il ignore à mon œil qui le recrée, et où il se
+reconnaîtra... si j’étais un peintre, un grand peintre!... Chaque touche
+doit correspondre, là, sur ma toile, à une respiration du monde, de la
+clarté, là-bas, sur ses favoris, sur sa joue. Nous devons vivre
+d’accord, mon modèle, mes couleurs et moi, nuancer ensemble la même
+minute qui passe. Si vous croyez que c’est simple de faire un
+portrait... Ecoutez un peu, il faut le modèle d’abord... L’âme!...
+Geffroy m’avait décidé à attaquer le portrait de Clemenceau. Je
+commence. Tout marche bien d’abord. Il arrivait, la badine aux doigts,
+fendant, comme un jeune homme, la cravate flottante, le mou gris sur
+l’oreille... La France était à lui. Je m’appliquais, il parlait. De
+tout. Eblouissant, et mauvais comme une teigne, avec ça. Des coups de
+bistouri... Tout marchait. A la troisième séance, je me bute. Un mur.
+Vous comprenez, le modèle m’avait travaillé, en dedans. Je voyais. J’ai
+beau imaginer un bleu amer, des jaunes acérés. A la maison crisper des
+lignes. Rien. Un mur. Je voyais. Je voyais... Alors, un beau matin, j’ai
+tout foutu en plan, la toile, le chevalet, Clemenceau, Geffroy... Cet
+homme ne croyait pas en Dieu... Comprenez-vous, j’en avais le cœur net.
+Allez faire un portrait, avec ça...
+
+ MON PÈRE:
+
+--Dis donc, j’y crois, moi... Tu ne me laisseras pas en plan?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Oh! toi... Ah! non, par exemple... Toi, tu me fais trouver des choses.
+Je te copie, doucement, lentement. J’ai les couleurs de l’amitié...
+
+ _Il se tourne vers moi._
+
+Vous me dites qu’Elie Faure a écrit un livre d’amitié sur Carrière...
+Quand Carrière enveloppe toutes ses familles de la même brume tendre,
+c’est qu’il a le sens obscur de cette émotion des couleurs... Vous avez
+vu sa première communiante au musée de Toulon, les deux bons vieux, et
+cette espèce d’aube douce qui mange tout... Mais il ne va pas plus loin
+que son sentiment... Ça fait les dessous, ça... Il faut aller au-delà de
+son sentiment, dépasser, avoir le culot de l’objectiver, de vouloir
+rendre carrément ce qu’on voit en sacrifiant ce qu’on sent, en ayant
+sacrifié ce qu’on sent... Vous comprenez, il suffit de sentir... Ça ne
+se perd jamais, son sentiment... Ce n’est pas que je le condamne. Au
+contraire, je le dis souvent, hier encore, tenez, à un jeune homme, un
+soldat, Girier, Girieud, qu’on m’a présenté au «Clément». Un art qui n’a
+pas l’émotion pour principe n’est pas un art... Mais l’émotion, c’est le
+principe, le commencement et la fin; le métier, l’objectif, la pratique
+est au milieu... Entre toi, Henri, et moi, je veux dire entre ce qui
+fait ta personnalité et la mienne, il y a le monde, le soleil... ce qui
+passe... ce que nous voyons en commun... Nos habits, nos chairs, les
+reflets... C’est là-dedans qu’il faut que je pioche... C’est là où le
+moindre coup de pinceau à côté fait tout dévier. Si je ne suis qu’ému
+là-dedans, je te flanque l’œil de travers... Si je tisse autour de ton
+regard tout l’infini réseau des petits bleus, des marrons qui y sont,
+qui s’y conjuguent, je te ferai regarder comme tu regardes, sur ma
+toile... Une touche après l’autre, une touche après l’autre... Et si je
+suis froid, si je dessine, si je peins, comme à l’école... je ne verrai
+plus rien. Une bouche, un nez, de convention, toujours les mêmes... sans
+âme, sans mystère, sans passion... Chaque fois que je me mets devant mon
+chevalet, je suis un autre homme, moi, et toujours Cézanne... Comment
+peuvent-ils s’imaginer, les autres, qu’avec des fils à plomb, des
+académies, des mensurations toutes faites, établies une fois pour
+toutes, on peut s’emparer de la changeante, de la chatoyante matière...
+Ils se crétinisent, se stupéfient, se solidifient... Un bloc dans la
+cervelle, une vitre, une géométrie... Ils feraient mieux de faire
+
+[Illustration: _Si vous croyez que c’est si simple de faire un
+portrait_... P. 195]
+
+l’anatomie qui brusquement nous donne l’intuition du jeu des muscles,
+des mouvements de la peau, si nous voulons composer, dresser un bonhomme
+debout, sans modèle... Delacroix se levait à quatre heures du matin,
+pour aller, aux abattoirs, voir écorcher des chevaux... Aussi, voyez
+ronfler ceux de son plafond... L’anatomie!... Ils ne voient plus rien.
+Ils n’ont jamais rien vu... La règle, les règles, le dessin, leur
+dessin. Tout est là pour eux... Mais la diversité infinie, c’est le
+chef-d’œuvre de la nature...
+
+Tenez, Gasquet, votre père... Il est assis, n’est-ce pas? il fume sa
+pipe... Il n’écoute que d’une oreille... Il pense, à quoi? Une bouffée
+de sensations lui vient, d’ailleurs... Son œil n’est pas le même... Une
+infinitésimale proportion, un atome de lumière a changé, du dedans, et
+s’est rencontrée avec la nappe toujours la même, ou presque toujours la
+même, qui tombe du vitrage.
+
+Alors vous voyez, ce petit, petit ton, ce minuscule ton qui ombre, sous
+la paupière, s’est déplacé... Bon... Je corrige. Mais alors mon vert
+léger, à côté, je le vois, il sort trop. J’assourdis... Et je suis dans
+un de mes bons jours, aujourd’hui. Je me raidis. J’ai ma volonté en
+main... je continue, par touches insensibles, tout autour. L’œil regarde
+mieux... Mais l’autre, alors. Pour moi, il louche. Il regarde, il me
+regarde, moi. Tandis que celui-ci regarde sa vie, son passé, vous, je ne
+sais pas, quelque chose qui n’est pas moi, qui n’est pas nous...
+
+ MON PÈRE:
+
+--Je pensais à l’atout que j’ai gardé hier jusqu’à ma troisième levée...
+
+ CÉZANNE:
+
+--Vous voyez... Eh! bien, Rembrandt, Rubens, Titien savaient d’un coup,
+dans un compromis sublime, fondre toute leur personnalité à eux dans
+toute cette chair qu’ils avaient sous les yeux, l’animer de leur
+passion, et avec la ressemblance des autres, glorifier leur rêve ou
+leur tristesse... Exactement... Je ne puis pas, moi...
+
+ MOI:
+
+--C’est que vous aimez trop les autres...
+
+ CÉZANNE:
+
+--C’est que je veux être vrai... Comme Flaubert... Arracher la vérité de
+tout... Me soumettre...
+
+ MOI:
+
+--C’est peut-être impossible.
+
+ CÉZANNE:
+
+--C’est très difficile... En me substituant, en partie, à votre père,
+j’aurais mon ensemble... Et je me servirais des indications d’ombres et
+de lumières... Je me rapprocherais de la réalité. Je la veux toute
+entière... Autrement, à ma manière, je ferais ce que je reproche aux
+Beaux-Arts. J’aurais, dans la cervelle, mon type préconçu et je
+calquerais la vérité sur lui... Tandis que c’est moi que je veux calquer
+sur elle. Qu’est-ce que je suis, moi?... L’atteindre dans son âme, la
+rendre comme elle est. Et si je m’y casse les reins, tant pis. J’aurai
+essayé. J’aurai frayé une voie. D’autres viendront plus solides, plus
+subtils... qui feront avec la figure ce que Monet a fait avec le
+paysage... Ils photographieront... comprenez-moi bien, mais ils
+photographieront des âmes, des caractères, un homme... Et d’autres alors
+de ces impressions tireront un grand art, une psychologie colorée, une
+philosophie de l’Homme...
+
+Rubens a tenté ça avec sa femme et ses enfants, vous savez, la
+prodigieuse Hélène Fourment du Louvre, toute rousse, en chapeau, avec
+l’enfançon nu... et Titien, avec son Paul III entre ses deux neveux, du
+musée de Naples, une page de Shakespeare...
+
+ MOI:
+
+--Et Velasquez?
+
+ CÉZANNE:
+
+--Ah! Velasquez, c’est une autre histoire. Il s’est vengé... Vous
+comprenez, cet homme, il peignait dans son coin, il se préparait à nous
+descendre des forges de Vulcain et des triomphes de Bacchus, de quoi
+couvrir tous les palais d’Espagne... Un imbécile, pour lui être
+agréable, en parle, le traîne chez le roi... On n’avait pas inventé la
+photo à cette époque... Faites-moi mon portrait, à pied, à cheval, ma
+femme, ma fille, ce fou, ce mendiant, celui-ci, celui-là... Velasquez
+devint le photographe du roi... le joujou de ce détraqué... Alors, il a
+tout ravalé en lui, son œuvre, sa grande âme... Il était en prison...
+Impossible de fuir... Il s’est terriblement vengé. Il les a peints avec
+toutes leurs tares, leurs vices, leur décadence... Sa haine et son
+objectivité n’ont fait qu’un... Comme Flaubert son Homais et son
+Bournisien, il a peint son roi et ses bouffons... Il ne ressemble pas,
+lui, aux portraits qu’il peint, tandis que, remarquez, Rubens,
+Rembrandt, c’est toujours eux, on les reconnaît sous tous les visages...
+Et il y a aussi un autre précurseur, Goya. Sa _Maja vestida_ et sa _Maja
+desnuda_... C’est l’amour, lui, qui a fait le miracle... Il était si
+effrayant, si laid. Vous l’avez vu dans son portrait, avec son tube
+énorme. Nous réussissons toujours nos portraits, parce que là nous ne
+faisons qu’un, comprenez-vous, avec le modèle... Il était terrible,
+Goya. Quand il a eu cette duchesse, cette mince aristocrate, ce corps
+brun entre les bras... Il n’a rien eu à inventer. Il a été amoureux. Il
+a peint la femme. Une femme... Et partout ensuite, on la retrouve. La
+minute de grâce n’a pas duré. Son imagination dévorante l’a de nouveau
+emporté. La duchesse d’Albe est partout, en ange, en courtisane, en
+cigarière, dans son œuvre. Elle est devenue son poncif. Comme Hélène
+Fourment pour Rubens ou sa fille pour le vieux Tintoret... Ce sont
+d’immenses imaginatifs, des Shakespeare, des Beethoven. Je voudrais
+être...
+
+ MOI:
+
+--Quoi?
+
+ _Il balbutie._
+
+ CÉZANNE:
+
+--Rien... Cézanne... Et tenez... La pose est finie, Henri. C’est assez
+pour aujourd’hui. Merci... Tenez...
+
+ _Il va au tas de toiles, cherche... Il sort trois natures mortes,
+ il les étale contre le mur, à terre. Elles éclatent, chaudes,
+ profondes, vivantes, comme un pan de mur surnaturel, et toutes
+ enracinées pourtant dans la plus quotidienne réalité. Dans l’une,
+ sur une nappe, un compotier, avec quatre pommes, un raisin, un
+ verre à pied, élancé, évasé comme un calice, à demi-plein de vin,
+ un tas de pommes, un couteau. Elle se détache sur une tapisserie à
+ fleurs. A gauche, dans le coin, elle est à moitié signée...
+ L’autre, sur une table de bois grossièrement équarrie, offre une
+ prodigieuse corbeille, un panier de fruits à moitié enveloppés d’un
+ linge, des poires sur la nappe, un service à café, la cafetière, le
+ sucrier, et une sorte de pot, d’alcaraza à losanges. A droite, sur
+ un coin entrevu de cheminée, une palette, un flacon à essence. Tout
+ contre, des châssis de toiles. Au fond, sur le plancher fuyant, une
+ chaise, le bas d’une chaise rustique dont le bord de la toile coupe
+ la paille... Et la troisième c’est, élégante, savoureuse, lucide,
+ une œuvre toute de France, décorative et pourtant aiguë,--se
+ détachant à demi sur une riche étoffe drapée à larges plis, à
+ sourds ramages, un Amour de plâtre, les bras coupés, à sa droite
+ une assiette de poires, à sa gauche un tas de prunes. Au fond,
+ imprévue, bourgeoise, mais d’un métier si gras, d’un faire si
+ étourdissant, une cheminée à la prussienne, comme on en use encore
+ dans les bastides de Provence._
+
+Tenez, ce que je n’ai pas encore pu atteindre, ce que je sens que je
+n’atteindrai jamais dans la figure, dans le portrait, je l’ai peut-être
+touché là... dans ces natures mortes... Je me suis scrupuleusement
+conformé à l’objet... J’ai copié... Ecoutez un peu, quel sort vous
+paraît le plus à plaindre? Etre dénué, n’est-ce pas? Eh bien! je me suis
+un peu donné là. Je ne serai pas tout à fait dénué, dans le temps, si,
+comme vous voulez bien me l’affirmer, après ma mort, on s’occupe encore
+un peu de moi... Voilà... Regardez ça... Dites-moi franchement votre
+avis... Et toi aussi, Henri.
+
+ MOI:
+
+--Mais c’est plus grand que tout ce qu’on a peint depuis les
+Vénitiens... Il y a des fruits verts du Tintoret, à San Rocco, un
+morceau de sa Crucifixion replié et miraculeusement conservé dans toute
+sa fraîcheur, des pommes qui ressemblent à ça... Mais que c’est beau!
+que c’est beau! Il y a plus de vie, dans ces fruits, que dans bien des
+visages...
+
+ CÉZANNE:
+
+--Voilà que vous vous emballez... Je ne me monte pas le coup, allez...
+Cette corbeille-là, je l’ai offerte à mon cocher, en souvenir de moi,
+pour plus tard, vous comprenez, il soigne bien maman, cet homme... Eh
+bien! il a été content, il m’a bien dit merci... Mais il m’a laissé la
+toile... Il a oublié de l’emporter... Qu’est-ce que vous voulez que je
+vous dise?... Autant peindre, puisque c’est mon destin.
+
+ MOI:
+
+--Maître...
+
+ _Il a un grand geste calme de bras sceptiques qui retombent, de
+ face désespérée, d’ironiques regards, mais de volonté indomptable._
+
+ CÉZANNE:
+
+--Je me suis juré de mourir en peignant, plutôt que de sombrer dans le
+gâtisme avilissant qui menace les vieillards qui se laissent dominer par
+des passions abrutissantes pour leurs sens... Dieu m’en tiendra compte.
+
+ MOI:
+
+--Et même, si vous n’avez pas, comme nous, la certitude que vous êtes un
+des plus grands peintres qui aient jamais...
+
+ CÉZANNE:
+
+--Taisez-vous.
+
+ MOI:
+
+--Vous avez du moins la consolation du travail.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Je n’aime que lui. Et la peinture... C’est si bon et si terrible de
+s’installer devant une toile vide. Celle-là, tenez, il y a des mois de
+travail dessus. Des pleurs, des rires, des grincements de dents. Nous
+parlions des portraits. On croit qu’un sucrier ça n’a pas une
+physionomie, une âme. Mais ça change tous les jours aussi. Il faut
+savoir les prendre, les amadouer, ces messieurs-là... Ces verres, ces
+assiettes, ça se parle entre eux. Des confidences interminables... Les
+fleurs, j’y ai renoncé. Elles se fanent tout de suite. Les fruits sont
+plus fidèles. Ils aiment qu’on fasse leur portrait. Ils sont là comme à
+vous demander pardon de se décolorer. Leur idée s’exhale avec leurs
+parfums. Ils viennent à vous dans toutes leurs odeurs, vous parlent des
+champs qu’ils ont quittés, de la pluie qui les a nourris, des aurores
+qu’ils épiaient. En cernant de touches pulpeuses la peau d’une belle
+pêche, la mélancolie d’une vieille pomme, j’entrevois dans les reflets
+qu’elles échangent la même ombre tiède de renoncement, le même amour du
+soleil, le même souvenir de rosée, une fraîcheur... Pourquoi
+divisons-nous le monde? Est-ce notre égoïsme qui se reflète? Nous
+voulons tout à notre usage. Il y a des jours où il me paraît que
+l’univers n’est plus qu’une même coulée, un fleuve aérien de reflets, de
+dansants reflets autour des idées de l’homme... Le prisme, c’est notre
+première approche de Dieu, nos sept béatitudes, la géographie céleste
+du grand blanc éternel, les zones diamantées de Dieu... Je te parais un
+peu maboul, Henri?...
+
+ MON PÈRE:
+
+--Non, non. Le petit te comprend.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Les objets se pénètrent entre eux... Ils ne cessent pas de vivre,
+comprenez-vous... Ils se répandent insensiblement autour d’eux par
+d’intimes reflets, comme nous par nos regards et par nos paroles...
+C’est Chardin, le premier, qui a entrevu ça, a nuancé l’atmosphère des
+choses... Il était à l’affût, constamment... Vous vous rappelez son beau
+pastel, où il s’est représenté armé d’une paire de besicles, une visière
+faisant auvent... C’est un roublard, ce peintre... Remarquez qu’en
+faisant chevaucher sur votre nez un léger plan transversal d’arête, les
+valeurs s’établissent mieux à la vue... Eh bien! il l’avait remarqué
+avant nous... Il ne négligeait rien. Aussi a-t-il surpris toute cette
+rencontre, dans l’ambiance, des particules les plus ténues, cette
+poussière d’émotion qui enveloppe les objets... Mais il est un peu
+sec... C’est peut-être encore un peu trop serti... Dessinez, dessinez,
+oui, parbleu, dessinez, mais c’est le reflet qui est enveloppant, la
+lumière, par le reflet général, c’est l’enveloppe... Voilà ce que je
+cherche... Et voilà pourquoi ces trois natures mortes, au fond, tenez,
+depuis que je vous parle, je ne les aime plus.
+
+ MOI:
+
+--Comment, maître?... Plus vous parlez, au contraire, mieux je les vois,
+plus je les aime, plus je les comprends... Elles sont comme vivifiées
+encore par tout ce que vous dites.
+
+ CÉZANNE:
+
+--Ecoutez un peu, quand on se met à bêcher Chardin, comme je viens de le
+faire, il faut apporter d’autres résultats.
+
+ MOI:
+
+--Mais Chardin n’a pas cette clarté, il paraîtrait tout assourdi à côté
+de ce panier bleuâtre, de cet Amour... Il y a du chromo dans Chardin, à
+côté...
+
+ CÉZANNE:
+
+--Taisez-vous... Vous me feriez croire que vous ne comprenez rien à ce
+que je tente... Moi, je ne trouve pas ça vivant, enveloppé...
+
+ _Il me montre l’Amour de plâtre dans sa nature morte._
+
+Ici, tenez, ces cheveux, cette joue, c’est dessiné, c’est habile, là,
+ces yeux, ce nez, c’est peint... Et dans un bon tableau, comme je le
+rêve, il y a une unité. Le dessin et la couleur ne sont plus distincts;
+au fur et à mesure que l’on peint, on dessine; plus la couleur
+s’harmonise, plus le dessin se précise. Voilà ce que je sais,
+d’expérience. Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa
+plénitude. Le contraste et les rapports des tons, voilà le secret du
+dessin et du modelé... Tout le reste, c’est de la poésie. Qu’il faut
+avoir dans la cervelle, peut-être, mais qu’il ne faut jamais, sous peine
+de littérature, essayer de mettre dans sa toile. Elle y vient toute
+seule.
+
+ _Il va prendre un livre sur l’étagère, son vieux Balzac. Il
+ feuillette la_ Peau de chagrin.
+
+Oui, vous avez vos métaphores, vos comparaisons. Quoiqu’il me semble que
+de constamment multiplier les «comme», c’est comme nous, quand notre
+dessin se voit trop. Il ne faut pas tirer les gens par la manche... Mais
+nous, nous n’avons que nos tons, la visibilité... Tenez, tenez... Il
+parle d’une table servie, il fait sa nature morte, Balzac, mais à la
+Véronèse... Une nappe...
+
+ _Il lit_:
+
+«... blanche comme une couche de neige fraîchement tombée et sur
+laquelle s’élevaient symétriquement les couverts couronnés de petits
+pains blonds.»
+
+Toute ma jeunesse, j’ai voulu peindre ça, cette nappe de neige
+fraîche... Je sais maintenant qu’il ne faut vouloir peindre que
+«s’élevaient symétriquement les couverts» et «de petits pains blonds».
+Si je peins «couronnés» je suis foutu... Comprenez-vous? Et si vraiment
+j’équilibre et je nuance mes couverts et mes pains comme sur nature,
+soyez sûr que les couronnes, la neige, et tout le tremblement y
+seront... Dans le peintre, il y a deux choses: l’œil et le cerveau, tous
+deux doivent s’entr’aider; il faut travailler à leur développement
+mutuel, mais en peintre: à l’œil, par la vision sur nature; au cerveau,
+par la logique des sensations organisées qui donne les moyens
+d’expression. Je ne sors plus de là. Je vous l’ai dit, un jour, je
+crois, devant le motif. Je vous le répète encore. Dans une pomme, une
+tête, il y a un point culminant, et ce point est toujours--malgré
+l’effet, le terrible effet: ombre ou lumière, sensations colorantes--le
+plus rapproché de notre œil. Les bords des objets fuient vers un autre
+placé à votre horizon. C’est mon grand principe, ma certitude, ma
+découverte. L’œil doit concentrer, englober, le cerveau formulera... Et
+puis, j’ai encore noté ça, sur les marges du _Chef d’œuvre inconnu_, un
+fameux livre, soit dit entre nous, autrement empoignant, autrement
+profond que l’_Œuvre_, et que tous les peintres devraient relire au
+moins une fois par an... J’ai noté ça... Voici sans conteste possible,
+je suis très affirmatif...
+
+ _Il lit._
+
+«Une sensation optique se produit dans notre organe visuel qui nous fait
+classer par lumière, demi-ton ou quart de ton les plans représentés par
+des sensations colorantes...»
+
+ _Il ricane._
+
+La lumière n’existe donc pas pour le peintre.
+
+ _Il reprend._
+
+«Tant que, forcément, vous allez du noir au blanc, la première de ces
+abstractions étant comme un point d’appui autant pour l’œil que pour le
+cerveau, nous pataugeons, nous n’arrivons pas à avoir notre maîtrise, à
+nous posséder. Pendant cette période, nous allons vers les admirables
+œuvres que nous ont transmises les âges, où nous trouvons un réconfort,
+un soutien, comme le fait la planche pour le baigneur...»
+
+ _Il jette le livre._
+
+Mais dès que nous sommes peintres, nous nageons en pleine eau, en pleine
+couleur, en pleine réalité. Nous nous colletons directement avec les
+objets. Ils nous soulèvent. Un sucrier nous en apprend autant sur nous
+et sur notre art qu’un Chardin ou un Monticelli. Il est plus coloré. Ce
+sont nos tableaux qui deviennent des natures mortes. Tout est plus irisé
+que nos toiles, et je n’ai qu’à ouvrir ma fenêtre pour avoir les plus
+beaux Poussins et les plus beaux Monets du monde... L’ombre tassée,
+l’ombre peinte, la lumière assassinée, horreur! la clarté morte... On
+marche dans un pays d’aveugles... Par quels sens, avec quels sens
+percevez-vous donc le soleil? Nos tableaux, c’est de la nuit qui rôde,
+de la nuit qui tâtonne... Les musées sont des cavernes de Platon. Sur la
+porte je ferai graver: «Défense aux peintres d’entrer. Il y a le soleil
+dehors.» Un peintre commence à peindre, ce qui s’appelle peindre, à
+quarante ans, un peintre de nos jours. Les autres, à cet âge, lorsqu’il
+n’y avait pas de musée, avaient presque achevé leur œuvre. Un peintre
+aujourd’hui ne sait rien. Jusqu’à quarante ans, oui, qu’il fréquente les
+musées, je le lui ordonne. Après qu’il retourne dans ces cimetières
+simplement pour s’y reposer et y méditer sur son impuissance et sur sa
+mort... Les musées sont des lieux odieux. Ils puent la démocratie et le
+collège. Je peins mes natures mortes, ces natures mortes, pour mon
+cocher qui n’en veut pas, je les peins pour que les enfants sur les
+genoux de leurs grands-pères les regardent en mangeant leur soupe et en
+babillant. Je ne les peins pas pour l’orgueil de l’empereur d’Allemagne
+et la vanité des marchands de pétrole de Chicago. On donne dix mille
+francs d’une de ces cochonneries; on ferait mieux de me donner un mur
+d’église, une salle d’hôpital ou de mairie, et de me dire: «Foutez-vous
+là... Peignez-nous un mariage, une convalescence, une belle moisson...»
+Alors, peut-être, je sortirais ce que j’ai dans le ventre, ce que je
+porte là depuis que je suis né, et ce serait de la peinture... Mais je
+rêve, je me saoule, je m’exalte... A quoi ça mène? A m’empêcher de
+travailler mieux... Travailler!... Il n’y a que ça... La peinture, va,
+Henri, c’est bougrement difficile... On croit toujours la tenir, on n’y
+est jamais... Ton portrait, c’est un morceau, et tu comprends ce qu’il
+faut s’échiner sur un visage, des yeux qui regardent, une bouche qui
+parle... Eh bien! ce n’est encore rien. Pour faire des tableaux, il
+faudrait presque pouvoir descendre un morceau comme ça par jour...
+Tintoret le faisait, et Rubens... Et il n’y a pas que la figure... Ces
+natures mortes, c’est la même chose. Elles sont aussi denses, aussi
+multiples. Il y a un métier par objet. On ne sait jamais son métier...
+Je peindrais cent ans, mille ans sans m’arrêter, qu’il me semble que je
+ne saurais rien...
+
+Les anciens, eux, nom de Dieu, je ne sais pas comment ils s’y prenaient
+pour abattre des kilomètres de besogne... Moi je me dévore, je me tue, à
+couvrir cinquante centimètres de toile... N’importe... C’est la vie...
+Je veux mourir en peignant...
+
+ _Il tombe brusquement dans une de ces rêveries qui lui étaient
+ coutumières. Il regarde son poing fermé. Il y suit les passages des
+ lumières aux ombres._
+
+Ce n’est pas tout ça... Tout cela, écoutez un peu, c’est de la blague...
+Ce que je veux, c’est faire avec de la couleur ce qu’on fait en blanc et
+en noir avec le tortillon.
+
+ _Un grand silence encore. Puis, il me regarde, et je sens ses yeux
+ qui, jusqu’au fond de moi, par delà moi, jusqu’au fond de l’avenir,
+ m’éblouissent. Il a un grand sourire résigné._
+
+Un autre fera ce que je n’ai pu faire... Je ne suis, peut-être, que le
+primitif d’un art nouveau.
+
+ _Puis, une sorte de révolte effarée le traverse._
+
+C’est effrayant, la vie!
+
+ _Et comme une prière, dans le soir qui tombe, je l’entends qui,
+ plusieurs fois, murmure_:
+
+Je veux mourir en peignant... mourir en peignant...
+
+[Illustration: Seigneur, vous m’aviez fait puissant et
+solitaire.
+
+Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.
+
+De Vigny
+
+P. Cézanne]
+
+[Illustration: handwritten
+
+Aix, 4 Janvier 1901
+
+Mon cher Gasquet,
+
+Je viens vous remercier pour la bonne lettre que vous m’avez écrite.
+Elle me prouve que vous ne me lachez pas. Si l’isolement trempe les
+forts, il est la pierre d’achopement des incertains. Je vous avouerai
+qu’il est toujours triste de renoncer à vivre, tant que nous sommes sur
+terre. Me sentant moralement avec vous, je résisterai jusqu’au bout.
+
+P. Cézanne
+]
+
+
+
+
+TABLE DES ILLUSTRATIONS
+
+
+TOILES--_Reproductions en couleurs_
+
+CÉZANNE Frontispice
+Les Joueurs de cartes 18
+Le Pont 74
+Nature morte 94
+Le Jugement de Pâris 156
+Portrait de Chocquet 196
+
+
+DESSINS
+
+Le Mercure 164
+La Guerre 184
+Le Milon de Crotone 190
+L’Amour de plâtre 192
+
+
+AUTOGRAPHES
+
+_Seigneur, vous m’aviez fait..._ 208
+Lettre à Joachim Gasquet. 209
+
+
+
+
+TOILES
+
+
+CÉZANNE
+Le Père de Cézanne dans le fauteuil.
+..._une tête de mort_...
+Le Jeune homme et la Mort.
+..._dans une toile qu’il fit de ses deux sœurs_...
+ACHILLE EMPERAIRE.
+L’Orgie.
+..._un bain de femmes._
+Le Bain, de la collection Pellerin.
+L’Estaque.
+La Mer.
+Auvers-sur-Oise.
+GUSTAVE GEFFROY.
+..._les grands corps sacrés_...
+Gardanne.
+Le Château du diable.
+L’Ecorché.
+La Vieille au chapelet.
+Le Vieux à la casquette.
+ » »
+JOACHIM GASQUET.
+La Sainte-Victoire.
+La Carrière des Pauvres.
+La Ferme.
+Le Chemin du Tholonet.
+Le Grand pin.
+Les Rochers de l’Estaque.
+«La Barque du Dante».
+Bacchanale.
+«Agar au désert».
+HENRI GASQUET.
+Le Compotier.
+Le Panier de fruits.
+L’Amour aux fruits.
+
+
+PEINTURES MURALES
+
+Le Père de Cézanne en casquette.
+La Madeleine.
+Le Christ.
+La Danse.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+ PAGES.
+
+Ce que je sais ou ai vu de sa vie 9
+
+I. La Jeunesse 11
+II. Paris 37
+III. La Provence 61
+IV. La Vieillesse 85
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+Ce qu’il m’a dit... 125
+
+ I. Le Motif 129
+ II. Le Louvre 159
+III. L’Atelier 187
+
+Table des Illustrations 211
+
+
+
+
+ACHEVÉ D’IMPRIMER LE VINGT-CINQ
+JANVIER MIL NEUF CENT VINGT-SIX
+PAR L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE,
+BRUGES, (BELGIQUE).
+
+[Illustration: CÉZANNE]
+
+[Illustration: _“Le papa!” me dit-il brusquement._ P. 14]
+
+[Illustration: _Son portrait du moins demeure._ P. 17]
+
+[Illustration:..._une tête de mort, sur une serviette rugueuse, en face
+d’un pot au lait_... P. 30]
+
+[Illustration:... _il peignit son Jeune homme et la Mort_. P. 30]
+
+[Illustration:..._dans une toile qu’il fit de ses deux sœurs_... P.
+36]
+
+[Illustration: _Il a peint d’Emperaire un portrait étonnant_... P. 39]
+
+[Illustration:..._toute cette série de fêtes, ces orgies, ces vagues
+mythologies naturalistes qui l’apparentent aux Vénitiens_... P. 45]
+
+[Illustration:..._c’était un bain de femmes sous des arbres_... P. 55]
+
+[Illustration: _La grande toile du_ Bain _de la collection Pellerin_...
+P. 56]
+
+[Illustration: L’ESTAQUE]
+
+[Illustration: _Il peignait la mer_... P. 64]
+
+[Illustration:..._il est à Auvers-sur-Oise_. P. 66]
+
+[Illustration:..._le prodigieux portrait qu’il en a peint_... P. 69]
+
+[Illustration:..._les grands corps sacrés, l’après-midi d’été_... P.
+73]
+
+[Illustration:..._ce village de Gardanne_... P. 80]
+
+[Illustration:..._il avait loué au-dessus de Tholonet, le château
+Noir_... P. 106]
+
+[Illustration:..._copiait quelque plâtre_... P. 107]
+
+[Illustration:..._à la_ Vieille au chapelet _de la collection
+Doucet_... P. 111]
+
+[Illustration: _Il faisait poser le vieillard._ P. 112]
+
+[Illustration: _Alors Cézanne posait lui-même._ P. 112]
+
+[Illustration: JOACHIM GASQUET]
+
+[Illustration: _C’est le paysage que Cézanne peignait._ P. 129]
+
+[Illustration:..._des objets, des rochers, des arbres_... P. 130 et
+131]
+
+[Illustration: LA FERME]
+
+[Illustration:..._redevenir classique par la nature_... P. 140]
+
+[Illustration: _Les arbres sensibles_ P. 150]
+
+[Illustration:..._avoir les tons têtus des rocs_... P. 153]
+
+[Illustration: Copie de «LA BARQUE DU DANTE» de Delacroix]
+
+[Illustration: _Je suis un sensuel._ P. 163]
+
+[Illustration: Peinture murale du JAS DE BOUFFAN]
+
+[Illustration: _Ne peignons que ce que nous avons vu, ou que ce que nous
+pourrions voir..._ P. 172]
+
+[Illustration:..._une copie admirable, haute en couleur, vigoureuse,
+d’un Lancret_... P. 108]
+
+[Illustration:..._l_’AGAR AU DÉSERT, _dont il a fait une copie_... P.
+107]
+
+[Illustration: _Cézanne achevait le portrait de mon père._ P. 187]
+
+[Illustration: _Dans l’une, sur une nappe_... P. 200]
+
+[Illustration: _L’autre, sur une table de bois_... P. 200]
+
+[Illustration: _Et la troisième_... P. 200]
+
+
+NOTES:
+
+[1] En juin 1899 il écrivait à mon père: «... les sentiments que
+ton fils a réveillés en moi, ton vieux condisciple du pensionnat
+Saint-Joseph, car en nous ne s’est pas endormie la vibration des
+sensations répercutées de ce bon soleil de Provence, nos vieux
+souvenirs de jeunesse, de ces horizons, de ces paysages, de ces lignes
+inouïes, qui laissent en nous tant d’impressions profondes...»
+
+[2] Qu’est-elle devenue? Les _Joueurs de cartes_ du Louvre, ceux de
+la collection Pellerin et ceux de la collection Bernheim-Jeune n’en
+étaient que la préparation. La dernière fois que je l’ai vue, c’était
+au Jas. Elle mesurait trois mètres et contenait cinq personnages
+presque grandeur nature.
+
+[3] Il savait les _Fleurs du Mal_ par cœur.
+
+[4] «... d’une timidité souffrante, le peint plus tard Zola, qu’il
+cachait sous une fanfaronnade de brutalité.»
+
+[5] Après, le livre bifurque. Claude Lantier, pour les nécessités
+du roman, agit et parle d’après la logique héréditaire des
+Rougon-Macquart, et non plus d’après le portrait jusque-là fidèle
+de l’ami sur lequel Zola a greffé son personnage. Cézanne lui-même,
+Philippe Solari, Numa Coste, Huot, tous personnages transposés de la
+réalité dans le roman et mêlés à la vie tantôt vraie, tantôt imaginaire
+de Lantier, m’ont toujours confirmé dans les mêmes vues. J’y reviendrai
+plus loin.
+
+[6] En dehors du témoignage de Solari, auquel il faut joindre ceux que
+j’ai recueillis de la bouche d’Huot et de Numa Coste, il n’y a qu’à
+feuilleter la correspondance de jeunesse de Zola, pour être sûr que
+l’influence dans le «sens» du naturalisme, c’est le romancier qui l’a
+reçue du peintre. Toutes les lettres du jeune Zola de cette époque
+débordent d’«idéalisme»,--le mot y est plusieurs fois répété,--tant
+moral que littéraire. C’est Ary Scheffer qu’il propose à son ami comme
+modèle. Une haine vigoureuse l’anime, en propres termes, contre le
+«réalisme». On pourrait multiplier les textes. Dante et Shakespeare,
+George Sand et Michelet, le Michelet de l’_Amour_, sont ses grandes
+adorations. Voir surtout son esquisse à Baille d’un volume sur les
+poètes et le plan de l’immense épopée qu’il veut écrire lui-même. Ce
+n’est qu’en 1864, dans sa théorie de l’Ecran (lettre à Valabrègue) que
+pour la première fois il se déclare réaliste. Cézanne l’avait toujours
+été. C’est le fond de son tempérament. Son romantisme lui venait en
+grande partie de Zola.
+
+[7] Dans une lettre au jeune peintre Camoin qui allait passer une
+saison à Giverny, il écrivait, vers la fin de sa vie: «Je souhaite que
+l’influence artistique que ce maître [Claude Monet] ne peut manquer
+d’exercer sur l’entourage plus ou moins direct qui l’environne, se
+fasse sentir dans la mesure strictement nécessaire qu’elle peut et doit
+avoir sur un artiste jeune et bien disposé au travail.»
+
+[8] Un passage de M. Emile Bernard sur Camille Pissarro, dans ses
+_Souvenirs sur Paul Cézanne_, pourrait paraître aller là-contre:
+«Jusqu’à quarante ans, fait dire M. Bernard à Cézanne, j’ai vécu en
+bohème, j’ai perdu ma vie. Ce n’est que plus tard, quand j’ai connu
+Pissarro, qui était infatigable, que le goût du travail m’est venu.»
+Or, Cézanne connut Camille Pissarro en 1863. Des textes en font foi.
+Il avait alors vingt-quatre ans. Dix ans plus tard, en 1873, il passe
+avec lui toute une saison à Pontoise, où ils s’installent ensemble,
+à l’Hermitage. En 1874, Pissarro grave le fameux portrait où Cézanne
+apparaît, le nez en bec d’aigle, en casquette, en houppelande. Il avait
+trente-cinq ans.
+
+[9] Cette idée devait le hanter. Me montrant un jour, au musée d’Aix,
+comme je l’ai raconté, son vieil ami Emperaire, il me murmura aussi:
+«Frenhofer». Et sur un album-confidences, que j’ai entre les mains,
+à la demande: «Quel est le personnage de roman qui vous est le plus
+sympathique?» Paul Cézanne a répondu: «Frenhofer». L’anecdote que je
+cite plus haut est empruntée aux _Souvenirs sur Paul Cézanne_, de M.
+Emile Bernard.
+
+[10] Je cite la phrase de mémoire. Je l’ai cherchée dans Théophile
+Gautier, sans pouvoir la trouver. On me dit qu’elle est de Flaubert.
+
+[11] Le volume des _Etudes philosophiques_ où se trouvent la _Peau
+de chagrin_, _Jésus-Christ en Flandre_, _Melmoth réconcilié_, le
+_Chef-d’œuvre inconnu_, la _Recherche de l’absolu_, tout fripé, sali et
+décousu, était un de ses livres de chevet.
+
+[12] Un jour qu’il vit, chez moi, cette phrase d’Auguste Comte en
+épigraphe à une brochure de M. Charles Maurras, il resta longtemps
+rêveur, puis: «C’est vrai... Comme c’est vrai,» dit-il.
+
+[13] Le peintre Le Bael qui, plus tard, fut son voisin aux environs de
+Paris et pour qui Cézanne se prit d’affection, m’a raconté avec quels
+soins il préparait les valeurs de ses natures mortes, glissant par
+exemple, sous des pêches, des tons un à un jusqu’à ce que les fruits
+se présentent dans la lumière, avec les tons, qu’il cherchait. «La
+composition de la couleur, disait-il, la composition de la couleur!...
+Tout est là. Voyez au Louvre, c’est ainsi que Véronèse compose.»
+
+[14] C’est ainsi qu’il appelait toujours Chateaubriand. Même au
+restaurant, il demandait, à l’ébahissement des garçons: «Un Chateau.»
+Et quand on apportait un Château-Laffitte, il exultait comme un enfant
+qui a fait un bon tour, et faisant laisser la bouteille, bien entendu,
+il redemandait: «Et maintenant un Chateau, un vrai!» Il avait ainsi des
+coins de gaminerie charmante, qu’il garda jusqu’à ses derniers jours.
+
+[15] «Il est, dit M. Sérusier, le peintre pur. Son style est un style
+de peintre, sa poésie est de la poésie de peintre. L’utilité, le
+concept même de l’objet représenté disparaissent devant le charme de
+la forme colorée. D’une pomme d’un peintre vulgaire, on dit: J’en
+mangerais. D’une pomme de Cézanne on dit: C’est beau. On n’oserait
+pas la peler, on voudrait la copier. Voilà ce qui constitue le
+spiritualisme de Cézanne. Je ne dis pas, et avec intention, idéalisme,
+parce que la pomme idéale serait celle qui flatte les muqueuses et la
+pomme de Cézanne parle à l’esprit par le chemin des yeux... Une chose
+est à remarquer, c’est l’absence de sujet. Dans sa première manière,
+le sujet était quelconque, parfois puéril. Après son évolution, le
+sujet disparaît, il n’y a qu’un _motif_.» (Cité par M. Maurice Denis,
+_Théories_, p. 244.)
+
+[16] Edmond Jaloux, dans _Fumées dans la Campagne_, a tracé ce portrait
+de Cézanne: «Soudain la porte s’ouvrait. Quelqu’un entrait avec un air
+presque exagéré de prudence et de discrétion. Il avait figure de petit
+bourgeois ou de fermier aisé, finaud, cérémonieux avec cela. Il avait
+le dos un peu rond, un teint hâlé, marqué de teintes brique, le front
+nu, des cheveux blancs s’échappant en longues mêches, de petits yeux
+perçants et fureteurs, un nez bourbonien, un peu rouge, de courtes
+moustaches tombantes et une barbiche militaire. Tel j’ai vu Paul
+Cézanne à sa première visite, tel je le reverrai toujours. J’entends sa
+manière de parler, nasillarde, lente, méticuleuse, avec quelque chose
+de soigneux et de caressant. Je l’écoute discourir sur l’art ou la
+nature, avec subtilité, avec dignité, avec profondeur.
+
+«Un jour qu’il déjeunait à la maison, il regarde des abricots et des
+pêches, disposés dans une jatte, et il nous dit:
+
+«--Regardez comme la lumière aime tendrement les abricots, elle les
+prend tout entiers, elle entre dans leur pulpe, elle éclaire tous
+leurs côtés! Mais elle est avare envers les pêches, dont elle ne rend
+lumineuse qu’une moitié.
+
+«Il faisait ainsi de petites remarques judicieuses que personne ne
+semblait avoir faites. Une autre fois il déclara, tandis que je
+cheminais auprès d’eux, le long de la rue Cardinale:
+
+«--Un artiste, voyez-vous, doit faire son œuvre, comme un amandier fait
+ses fleurs, comme un escargot fait sa bave...»
+
+[17] Ai-je besoin de dire que ces paroles, d’ailleurs, la plupart de
+celles que je mets dans la bouche du vieux maître, sont des fragments
+de lettres qui seront publiées, après ma mort. Elles résument
+parfaitement ce que je lui ai entendu dire si souvent. Toutes les
+fois que je l’ai pu, j’ai préféré le témoignage écrit, et écrit par
+lui-même, à celui de mes notes ou de ma mémoire.
+
+[18] L’involontaire caricature qu’en a fait M. Hermann-Paul, dans
+sa toile de _Cézanne au travail_, peut, par contraste, en donner
+l’impression. Elle a toute l’exactitude de l’envie.
+
+[19] «Soyez persuadé que la peinture colorée entre dans une phase
+musicale. Cézanne, pour citer un ancien, semble être un élève de César
+Franck. Il joue du grand orgue constamment, ce qui me faisait dire
+qu’il est polyphone.» (Paul Gauguin, _Racontars d’un Rapin_.)
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78132 ***
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78132 ***</div>
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+<p class="toc">
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+<a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a><br>
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+<p class="c">JOACHIM GASQUET</p>
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+<h1 class="redd">CÉZANNE</h1>
+
+<p class="c">PARIS
+LES ÉDITIONS BERNHEIM-JEUNE<br>
+<span class="smcap">83, Faubourg Saint-Honoré</span><br>
+1926
+</p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_002.jpg">
+<img src="images/ill_002.jpg" width="419" height="550" alt=""></a>
+</div>
+
+<h1 class="redd">
+CÉZANNE</h1>
+
+<p class="c">NOUVELLE ÉDITION<br>
+<br>
+<br>
+PARIS<br>
+LES ÉDITIONS BERNHEIM-JEUNE<br>
+<span class="smcap">83, Faubourg Saint-Honoré</span><br>
+1926<br>
+<br><br><br>
+<i>A LOUIS VAUXCELLES</i></p>
+
+<h2>
+PREMIÈRE PARTIE<br>
+<br>
+CE QUE JE SAIS OU J’AI VU<br>
+DE SA VIE<br>
+</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_11">{11}</a></span></p>
+
+<h3><a id="I">I</a><br><br>LA JEUNESSE</h3>
+
+<p>Au pied du mont Victoire, dans une plaine semée d’un blé qui, dit-on,
+donne le meilleur pain du monde, parmi des coteaux plantés de pins et
+d’oliviers, dans cette morte ville d’Aix, qui ne garde de son ancienne
+splendeur qu’une morgue mélancolique, en un de ces pâles mois où le
+froid ensoleillé de Provence sent déjà poindre les fleurs aux branches
+des amandiers, Paul Cézanne vit le jour&mdash;exactement le 19 janvier 1839.
+Lui aussi, enfant de vieille souche, dans l’hiver de son art devait
+apporter les premiers frissons d’un printemps.</p>
+
+<p>Le pays, qu’eût adoré Poussin, avec ses groupes d’arbres, la ligne
+intelligente de ses collines, ses horizons tout émus d’air marin, est,
+quand les yeux le parcourent d’ensemble, une terre classique. L’Olympe
+de Trets le garde. La chaîne de l’Etoile, qu’on aperçoit des fenêtres du
+Jas où travaillait Cézanne, découpe un profil de montagnes antiques. La
+vallée de l’Arc, toute frissonnante de peupliers et de saules, par mille
+détours descend nonchalamment, coupée de routes blanches, à travers
+l’émeraude des vignes, les grands carrés jaunes de blés, les vergers
+poussiéreux d’amandiers, vers les étangs et les salins de Berre, par
+delà les labours roses et les rampes de Roquefavour. Un cyprès
+solitaire, un figuier près d’un puits, un brusque et dru laurier, çà et
+là, l’ennoblissent d’une pensée ou d’un sourire austère. Un ravissement
+virgilien, une mansuétude bleue partout l’apaisent et le fortifient.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_12">{12}</a></span></p>
+
+<p>Mais au nord de la ville le sol devient sauvage, comme tumultueux, la
+gorge des Infernets ouvre, au-dessus du Tholonet, son chaos de roches
+géantes, les plateaux de Vauvenargues prolongent la désolation de leurs
+buissonneuses pierrailles, l’horizon se fait âpre, et l’angoisse ne se
+dissipe que lorsque, au détour d’une sente, tout d’un bloc apparaît et
+rayonne le mont Victoire comme un autel d’azur.</p>
+
+<p>C’est au pied de cet autel, dans les champs de Pourrières, <i>campi
+putridi</i>, que se joua jadis, entre les hordes des Barbares et les
+légions de Marius, le sort de la civilisation. Aujourd’hui encore, dans
+cette campagne engraissée des cadavres de l’immense rencontre, la
+charrue heurte sous les herbes des tronçons de glaives, des débris de
+squelettes et d’armes, des médailles rouillées. Cézanne aimait à le
+rappeler.</p>
+
+<p>Je le revois, au Louvre, en arrêt devant la <i>Bataille des Cimbres et des
+Teutons</i>, évoquant, sous les tons maussades de la toile enfiévrée de
+Decamps, cette ruée de peuples peut-être, peut-être en sa nostalgie
+d’Aix l’entonnoir rugueux, les pentes tragiques des Infernets où Decamps
+établit sa mêlée, ou encore, plus probablement, juxtaposant aux valeurs
+du vieux peintre sa vision et ses soucis à lui, ce tourment de rendre,
+avec son métier direct et précis, ce grand frisson du passé qui le
+secouait. C’est ce que Zola appelait son romantisme, Zola, qui eut une
+si forte influence sur toute la jeunesse et la carrière de Cézanne, mais
+que l’histoire n’émut jamais.</p>
+
+<p>Je le revois, dans la salle des Etats, se retournant brusquement vers
+moi avec son visage de narquois enthousiasme.</p>
+
+<p>«&mdash;Hein! le bougre, comme il a peint ça sombre et chaud... Vous savez ce
+qu’il a dit, Decamps, en arrivant sur notre colline des Pauvres, devant
+tout ça?... «Qu’est-ce que je suis allé fiche en Orient?...» Oui. Je
+tiens le propos d’Emperaire... N’empêche que ça chante bien, chez nous,
+d’un dramatique autrement<span class="pagenum"><a id="Page_13">{13}</a></span> clair!... La poussière ensoleillée, la sueur
+des chevaux, l’odeur du sang, toute votre littérature, nous peintres,
+nous devons l’enfoncer dans nos tons... Qu’on ne me dise plus que ce
+n’est pas possible. Tenez, regardez...» Et il m’entraîna devant
+l’<i>Entrée des Croisés à Constantinople</i>.</p>
+
+<p>Ce goût des vibrantes évocations, qu’il mit toujours une sorte de
+sainteté à étouffer en lui par horreur de l’à peu près et soumission
+parfaite de son art à la totale vérité, il le tenait sans doute de sa
+race.</p>
+
+<p>Aix, lorsqu’il naquit, s’endormait de son sommeil déchu d’antique
+capitale de la Provence et rêvassait du roi René. Les vieux hôtels des
+parlementaires bordaient encore le Cours, aux fontaines moussues, planté
+d’ormeaux, sans que les vitres d’une seule boutique, sur l’allée des
+Nobles, vinssent souiller l’ombre des hauts balcons, les cariatides du
+grand siècle, les grilles ventrues, les clédats à fleurs de lys. Toute
+la cité, dans sa ceinture de couvents, entre ses vieux remparts encore
+debout, sous ses mille jardins, ses façades dorées que Puget dessina,
+ses plafonds décorés par Mignard, ses portes, où Torro tordit
+d’opulentes guirlandes, entre ses meubles d’Italie et ses tapisseries
+des Flandres, dans ses rues somnolentes, embaumées, à la Fête-Dieu, par
+les jonchées triomphales devant les processions, brusquement éveillées,
+au carnaval, par la fantaisie burlesque, la gaieté des danses et des
+cavalcades, toute la bonne ville, autour de son palais de justice, dans
+son peu de vie cléricale et universitaire, égayée le jeudi par les cris
+du marché, rabâchait ses souvenirs d’aïeule,&mdash;dans l’ignorant dédain de
+toute idée nouvelle, sans souci de cette autre Révolution, qui grondait
+là-bas, du côté de Paris.</p>
+
+<p>A peine dans quelques salons parlait-on de ce petit Thiers qui avait
+fait son droit à la Faculté, qu’on se souvenait d’avoir vu passer sur le
+cours, discutaillant et pauvre, et de ce Félicien<span class="pagenum"><a id="Page_14">{14}</a></span> David qui chantait à
+la maîtrise, devenu saint-simonien et qu’on reçut à coups de pierres,
+lorsqu’avant de s’enfuir au désert il voulut revoir la boulangerie de
+son père. Cézanne, sur ses vieux jours, quand il vint au milieu des
+siens réfugier sa grande âme obsédée, connut la même incompréhension et
+les mêmes mépris. Farouche, le carnier au dos, le chapeau sur les yeux,
+rasant les murs, il finit, devant l’insulte appuyée des regards, par
+éviter le cours Mirabeau où demeurait sa mère pourtant, ces classiques
+façades qu’il aimait et qui lui rappelaient son enfance et son père, ce
+père qu’il a tant vénéré.</p>
+
+<p>J’ai connu la mère de Cézanne, mais je ne sais de son père que le culte
+reconnaissant qu’il lui avait voué. Il tenait de ce vieil Aixois
+pratique et goguenard ce fond d’ironie qui échappa à la plupart de ceux
+qui l’approchèrent, mais qui donnait à certains de ses mots mâchonnés
+sous la moustache, à ses clins d’yeux aigus sous une brume tendre, une
+si particulière saveur. La bonhomie provençale du père tempéra souvent
+le lyrisme emporté du fils. Il en a peint dans une plénitude fervente un
+portrait magnifique qui trôna longtemps dans la vaste pièce à peu près
+démeublée, entre les quatre Saisons signées Ingres, au-dessus du divan,
+au fond du salon du Jas de Bouffan.</p>
+
+<p>«&mdash;Le papa!» me dit-il brusquement, avec une tendresse bougonne,
+lorsqu’il me poussa pour la première fois devant l’émouvante effigie.</p>
+
+<p>Entre les quatre allégories, le brave homme en casquette, dans une pose
+familière, était assis, lisant son journal. Son visage empourpré, sa
+chair tendue, ses fortes épaules disaient, malgré l’âge, l’être robuste
+et l’âme saine que le fils avait contemplés. Il l’avait peint, en pleine
+pâte, large, solide, comme s’il eût voulu, dans les couleurs, mieux
+maçonner son hymne filial. Il l’avait établi, d’une exactitude brutale,
+comme s’il eût craint, en cette œuvre de tendre piété, de trahir son
+autre religion, sa<span class="pagenum"><a id="Page_15">{15}</a></span> passion de l’art, dans la peur que sa main
+tremblante se fût confusément contentée du sentiment que la moindre
+émotion satisfait. Tout d’une masse ainsi, l’échine un peu ployée, mais
+la face épaisse et subtile, baignée d’autorité madrée, penché sur son
+journal, où enfonçaient ses mains terriennes, le vieux banquier, quand
+les fenêtres étaient ouvertes, riait au cœur de son domaine,&mdash;et l’ombre
+des marronniers, l’odeur des troupeaux et des blés, le murmure des
+bassins, la caresse des branches venaient, autour d’un repos bien gagné,
+lui apporter l’hommage de ses champs.</p>
+
+<p>Cette vaste propriété, en effet, ces hectares de prairies et de blés,
+ces hautes allées, ces pièces d’eau gardées par de bons lions moussus,
+la familière majesté de ces pleines façades, ornées de médaillons,
+noblement éclairées de larges fenêtres dans le goût du <small>XVIII</small>ᵉ siècle,
+cette toiture à la génoise, et ces fermes là-bas sous les mûriers, toute
+cette richesse rustique que le fils a peinte si souvent, le père l’avait
+gagnée à la sueur de son intelligence, la devait à sa roublardise
+honnête, à son sens romain de la famille et du négoce. Chapelier
+d’abord, il avait loué, puis acheté ce Jas de Bouffan, pour le
+sous-louer, les jours de marché, aux campagnards qui amenaient leurs
+troupeaux de moutons et de bœufs à la ville. Puis, quand la vente des
+bestiaux chômait, il prêta à la petite semaine, donnait un coup d’épaule
+à l’un, un bon conseil à l’autre. Lentement, mais sûrement, son champ
+d’affaires s’étendit. Probe, débrouillard, il gagna la confiance de son
+quartier, puis de la région. Un beau jour il s’établit banquier.</p>
+
+<p>Paul Cézanne suivait alors les leçons du petit pensionnat Saint-Joseph.
+Il n’alla que plus tard au collège Bourbon, le lycée actuel. Mais déjà
+sa saine joie était de fuir les rues endormies de la ville et, au grand
+effroi de sa mère, de se glisser entre les maquignons, parmi les paysans
+et les bœufs, de plonger sa petite<span class="pagenum"><a id="Page_16">{16}</a></span> main dans la toison laineuse des
+brebis, de se rouler sur la paille des litières et de l’aire,&mdash;de suivre
+entre deux blouses bleues, devant une bouteille de vin de Palette
+quelque partie de cartes où, parmi les jurons et les rires, s’écroulait
+avec les gros sous tout le travail, le gain d’une semaine<a id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Toute sa vie, il garda la hantise de ces jours heureux, de ces robustes
+échappées en plein peuple et en pleine nature. Constamment il revint à
+l’étude des paysans, des rustres à foulard rouge, au bleu massif des
+blouses, à l’éclat gouailleur du vin noir dans les verres. Le vin, le
+pain, dans ses natures mortes, s’endimanchent souvent, sur la nappe
+biblique, de ces reflets d’églogue. Les sujets bucoliques le
+passionnaient. Sur ses albums, vingt fois, je le vis copier le faucheur,
+le semeur de Millet.</p>
+
+<p>Un des projets qui le possédèrent le plus longtemps et qu’il réalisa,
+après tant d’ébauches et d’études multipliées, ce fut, dans une ferme du
+Jas, sous le manteau de la cheminée commune, d’asseoir autour d’une
+bouteille, sur des chaises campagnardes, quelques frustes joueurs de
+cartes qu’une fillette&mdash;était-ce sa jeunesse en robe claire?&mdash;servait et
+contemplait. C’est une de ses plus belles toiles, celle où il a serré de
+plus près cette «formule» qui le fuyait<a id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Toute l’humble gloire du
+Jas, toute l’âme virgilienne du peintre y dialoguent à jamais.</p>
+
+<p>Lorsque, d’accord avec ses sœurs, il dut, par arrangement de famille,
+laisser vendre ce Jas, vers la fin de sa vie, je me sou<span class="pagenum"><a id="Page_17">{17}</a></span>viens de ses
+hésitations, de ses luttes et de son désespoir. Je me souviens surtout
+de sa pathétique arrivée, un soir, de sa face muette, de ce sanglot qui
+l’étranglait et de ces brusques larmes qui le soulageaient, ce
+crépuscule où, sans l’avertir, tandis qu’il peignait, on avait
+niaisement brûlé les anciens meubles, conservés comme des reliques, de
+la chambre paternelle.</p>
+
+<p>«&mdash;Je voulais les emporter, vous comprenez... Ils n’ont pas osé les
+vendre, ils étaient ennuyés... Des nids à poussière, de pauvres
+choses!... Alors, ils les ont brûlés, sur l’aire... Sur l’aire!...»</p>
+
+<p>Ses yeux malgré lui repeignaient le tableau.</p>
+
+<p>«&mdash;Et moi, qui les conservais comme la prunelle de mes yeux... Ce
+fauteuil où papa faisait la sieste... Cette table, toujours la même
+depuis sa jeunesse, où il a aligné tous ses chiffres... Ah! il a eu
+l’œil, celui-là, de me gagner des rentes... Qu’est-ce que je serais
+devenu, dites, sans ça?... Vous voyez ce qu’on fait de moi... Oui, oui,
+comme je le dis à Henri, votre père, quand on a un fils artiste, il faut
+lui gagner des rentes. Il faut aimer son père... Ah! jamais je n’aimerai
+assez la mémoire du mien... Je ne le lui ai pas assez montré... Et voilà
+qu’on me brûle tout ce qui me restait de lui...</p>
+
+<p>&mdash;Ses portraits? Son portrait du moins demeure.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... son portrait...»</p>
+
+<p>Et il eut ce geste de suprême indifférence qui l’ennoblissait d’une
+humilité magnifique, dès qu’on parlait d’une de ses toiles devant lui.</p>
+
+<p>Ce soir-là, il ne voulut pas nous quitter, il dîna à la maison, puis,
+toute la soirée, nous errâmes dans les rues muettes de son enfance. Sa
+jeunesse lui remontait au cœur...</p>
+
+<p>«&mdash;Comme tout ça a changé», me disait-il.</p>
+
+<p>Mais sa mémoire, qui était prodigieuse, peuplait l’ombre de mille
+souvenirs, êtres et choses évoqués au hasard d’une ren<span class="pagenum"><a id="Page_18">{18}</a></span>contre, d’un coin
+de façade, d’une enseigne, d’un passant.</p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«<i>Objets inanimés, avez-vous donc une âme</i><br></span>
+<span class="i0"><i>Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?</i>»<br></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p class="nind">murmurait-il.</p>
+
+<p>Mais sa grande émotion fut devant le lycée.</p>
+
+<p>«&mdash;Les salauds... Ce qu’ils ont fait pourtant de notre vieux collège...
+Ah! nous vivons sous la coupe des agents-voyers. C’est le règne des
+ingénieurs, la république des lignes plates... Est-ce qu’il y a une
+seule ligne droite dans la nature, dites? Ils mettent tout, tout au
+cordeau, la ville comme la campagne... Où est Aix, mon vieil Aix de Zola
+et de Baille, les bonnes rues du vieux faubourg, l’herbe entre les
+pavés, les lampes à pétrole... Oui, l’éclairage au pétrole, <i>li fanau</i>,
+au lieu de votre électricité crue qui viole le mystère, alors que nos
+anciennes lampes le doraient, le cuisaient, l’habitaient, à la
+Rembrandt... Nous donnions des sérénades aux filles du quartier...
+Ecoutez un peu, je jouais du piston, Zola, lui, plus distingué, de la
+clarinette... Quelle cacophonie!... Mais les acacias pleuraient
+par-dessus les murailles, la lune bleuissait le portail de Saint-Jean,
+et nous avions quinze ans... Nous croyions manger le monde à cette
+époque!... Au collège, figurez-vous, Zola et moi passions pour des
+phénomènes. Je torchais cent vers latins en un tour de main... pour deux
+sous... J’étais commerçant, bigre! quand j’étais jeune... Zola, lui, ne
+foutait rien... Il rêvassait... un sauvage têtu... Un souffreteux
+pensif!... vous savez, de ceux que les gamins détestent... Pour un rien,
+on le fichait en quarantaine... Et même notre amitié vient de là...
+d’une tripotée que toute la cour, grands et petits, m’administra, parce
+que, moi, je passais outre, je transgressais la défense, je ne pouvais
+m’empêcher de lui parler quand même... Un chic type... Le lendemain, il
+m’apporta un gros panier de pommes. Tiens, les</p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_003.jpg">
+<img src="images/ill_003.jpg" width="550" height="434" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><span class="smcap">Les Joueurs de Cartes</span></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_19">{19}</a></span></p>
+
+<p class="nind">pommes de Cézanne!...» fit-il en clignant d’un œil gouailleur, «elles
+viennent de loin... Mais ce sale lycée, lui, n’a rien gardé de cette
+époque.»</p>
+
+<p>En ce temps-là, en effet, au lieu des mornes bâtisses qui composent le
+lycée actuel, au milieu des vergers le collège provincial adossait ses
+jardins et son lierre aux vieux remparts du tour de ville, le long de la
+cheminée du roi René. Des ormes, des pins séculaires,&mdash;ces grands pins
+aux branches tordues que Cézanne devait plus tard balancer au premier
+plan de ses paysages,&mdash;au lieu des platanes administratifs, ombrageaient
+les cours. Les salles voûtées, les classes un peu lézardées ouvraient
+sur des pelouses et des massifs de buis, s’emplissaient, au printemps,
+d’un murmure ensoleillé, d’un bourdonnement continu de guêpes et de
+feuilles, de pépiements d’oiseaux. Dans ses roseaux où flûtaient les
+grenouilles, la nuit, la tapageuse piscine était fameuse sous l’ombre
+verte de ses chênes moussus, mais, des fenêtres du dortoir, on pouvait
+contempler, sous la lune, le paysage délicat, les tendres prairies qui
+dévalaient vers les saules de l’Arc. La maison était paternelle...
+C’était un bon couvent transformé en école. Et même, la chapelle était,
+dit-on, du vieux Puget. C’est là qu’au sortir du pensionnat
+Saint-Joseph, jugé insuffisant pour le fils d’un banquier entrant dans
+sa treizième année, le chapelier enrichi, le propriétaire du Jas de
+Bouffan envoya son héritier.</p>
+
+<p>Cézanne, d’après ceux de ses camarades d’alors que j’ai pu interroger,
+fut un élève excellent, timide, rêveur, un peu farouche, qui mordait
+admirablement aux classiques, un «écorché», me dit l’un, et qui,
+souligne un autre, «promettait pour le dessin bien plus qu’il n’a tenu».
+Il faisait aussi des vers français, inspirés plutôt de Musset, et quant
+aux vers latins, on n’avait qu’à lui soumettre un sujet, sa plume
+galopait sur le papier, une heure durant, sans s’arrêter. Sa mémoire
+était inouïe.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_20">{20}</a></span></p>
+
+<p>Jusqu’à la fin, il a gardé cette merveilleuse mémoire, mémoire de l’œil
+et de l’oreille, de l’esprit comme du cœur. Je me souviens de ma
+stupeur, lorsque, retrouvant mon père, qu’il n’avait plus revu depuis
+trente ans, il lui rappela le coin de rue où il l’avait quitté, les mots
+insignifiants qu’ils avaient alors échangés, la bonne femme en caraco
+gris qui les regardait d’une fenêtre où caquetait un perroquet, et le
+bariolage d’un rideau qui se détachait sur un mur derrière elle.</p>
+
+<p>Dans ses vieux jours, perclus de travail, travaillé de douleurs,
+harassé, il ne lisait presque plus. Que de fois pourtant, devant quelque
+horizon, à la campagne ou à Paris, devant une étude en train, à
+l’atelier, rythmant les syllabes de son pinceau levé, lui ai-je entendu
+réciter des vingtaines de vers de Baudelaire<a id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> ou de Virgile, de
+Lucrèce ou de Boileau. En parcourant le Louvre, il savait, à une année
+près, la provenance des toiles, et dans quelle église, quelle galerie,
+on pourrait trouver leurs répliques. Il connaissait admirablement les
+musées d’Europe. Comment? Lui, qui ne les avait jamais visités, n’ayant
+presque pas voyagé? C’est, je crois, qu’il lui suffisait de lire, de
+voir une chose une fois, pour s’en souvenir à jamais. Il regardait, il
+lisait très lentement, presque douloureusement; mais la date, le morceau
+du monde qu’il arrachait à la terre ou au livre, il les emportait,
+gravés, enfouis en lui, sans que rien désormais les en pût déraciner.</p>
+
+<p>Sa mémoire, ses sensibilités farouches, voilà ce qui, dès le collège,
+frappait ses camarades. Cézanne était un enfant frémissant<a id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Il
+souffrait déjà, en son naissant génie, de ce sens dramatique, cette
+sorte d’hallucination passionnée qui lui faisait, malgré lui, douer tous
+ceux qui l’approchaient d’une vie inté<span class="pagenum"><a id="Page_21">{21}</a></span>rieure pareille à la sienne, et
+qui torturait son imagination à chercher les motifs que pouvaient bien
+avoir les êtres à dissimuler, pensait-il, leur enthousiasme ou leur
+frénésie. Il se croyait alors au milieu des autres un naïf. Il leur
+prêtait, pour attenter à son bien, à son art, des sournoiseries
+tragiques. «On veut me mettre le grappin dessus,» criait-il... Il avait
+des colères subites, de brusques fuites. Il fallait, par exemple,
+prendre garde de l’effleurer, même d’un doigt distrait: il se cabrait
+tout de suite. Quelqu’un qui, devant moi, lui frappa, un jour,
+familièrement sur l’épaule reçut une telle poussée que le téméraire en
+perdit l’équilibre. Une misanthropie, trop souvent justifiée, et dont il
+étouffait et rougissait parfois jusqu’au malaise, mêlait une âpreté à
+cette sorte de native pudeur qui défend les âmes d’exception de
+l’approche des sots.</p>
+
+<p>Dans la <i>Correspondance</i> d’Emile Zola, on peut, quand on a connu
+Cézanne, suivre, dans les lettres de jeunesse à Baille, l’histoire d’une
+de ces soudaines attaques de méfiance, une brouille sans cause entre
+Baille et lui, que Zola finit par arranger. «Tu sais bien qu’avec mon
+caractère comme ça, avoue Cézanne, je ne sais trop ce que je fais, et,
+donc, si j’ai envers lui quelques torts, eh bien! qu’il me les
+pardonne...» C’est bien là tout ce cœur farouche, mais gonflé de
+tendresse, cette sensibilité d’«écorché», mais affamé de justice.</p>
+
+<p>Cette amitié entre Zola, Baille et lui fut la grande ivresse,
+l’émerveillement de son adolescence. Zola, dans les premiers chapitres
+de l’<i>Œuvre</i>, a essayé de nous en donner le frisson<a id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Il<span class="pagenum"><a id="Page_22">{22}</a></span> nous les
+montre dès quatorze ans, isolés, enthousiastes, ravagés d’une fièvre de
+littérature et d’art:</p>
+
+<p>«Ils écoutaient en lui [Musset] battre leur propre cœur, un monde
+s’ouvrait plus humain, qui les conquérait par la pitié, par l’éternel
+cri de misère qu’ils devaient désormais entendre monter de toutes
+choses. Du reste, ils étaient peu difficiles, ils montraient une belle
+gloutonnerie de jeunesse, un furieux appétit de lecture, où
+s’engouffraient l’excellent et le pire, si avides d’admirer, que souvent
+des œuvres exécrables les jetaient dans l’exaltation des purs
+chefs-d’œuvre.»</p>
+
+<p>Le goût de Cézanne, je crois, dès cette époque, était plus pur. Virgile,
+Alfred de Vigny, les grands méditatifs, le retenaient déjà. Il avait
+pris Hercule comme sujet d’un poëme. C’était lui, «le vieux», qui
+dirigeait la bande.</p>
+
+<p>«Toi qui as guidé mes pas chancelants sur le Parnasse...», lui écrit
+plus tard Zola. Celui-ci, d’après ses lettres, affectait d’ignorer
+Virgile et le latin. C’étaient les passionnés, Michelet, George Sand,
+qui le secouaient «de frissons d’enthousiasme», <i>Jacques</i>, qu’il ne
+pouvait feuilleter sans pleurer. Tout ceci a son importance.</p>
+
+<p>Si par sa mère qui avait, m’a-t-on dit, des origines créoles, Cézanne
+hérita d’une imagination toute enflammée et chaotique, de son père et de
+la famille des siens, venus d’Italie en France au dix-huitième siècle,
+il reçut ce sens rassis, ces fortes prédispositions latines qui, dès son
+adolescence, le tournaient déjà vers cet art d’expression réaliste et
+classique qu’il mit toute sa vie à conquérir. Zola, qui devait
+amicalement lui reprocher cette exaltation, cette gangrène romantique
+dont plus tard fut tant déchirée sa sensibilité tourmentée, peut, je
+crois, en très grande partie, durant ces jours de leur jeunesse ardente,
+en être rendu responsable. Mais, don plus précieux que tout, il apporta
+par compensation à «son frère» Cézanne la croyance<span class="pagenum"><a id="Page_23">{23}</a></span> en lui, la foi en
+son génie et en son art; il fit boire à cette âme naturellement
+hésitante ce vin puissant, ce cordial que rien ne remplace,
+l’enthousiasme vrai dans l’amitié sincère. Jusqu’à son dernier soir
+Cézanne qui, ainsi que tous les grands, considéra toujours l’amitié
+comme la plus haute vertu, se souvint avec attendrissement de celle que
+Zola et lui s’étaient vouée dans les cours du collège et sur les routes
+d’Aix.</p>
+
+<p>Quelle vie naïvement héroïque était alors la leur! Ils se préparaient
+passionnément, innocemment, aux hauts destins vers lesquels ils se
+sentaient appelés. Ils méprisaient les cafés, avaient les rues en haine,
+professaient l’horreur de l’argent et de tous préjugés. Ils fuyaient les
+cités, «déclamant des vers sous des pluies battantes, sans vouloir
+d’abri, nous raconte Zola. Ils projetaient de camper au bord de la
+Viorne [l’Arc], d’y vivre en sauvages, dans la joie d’une baignade
+continuelle, avec cinq ou six livres, pas plus, qui auraient suffi à
+leurs besoins. La femme elle-même était bannie, ils avaient des
+timidités, des maladresses, qu’ils érigeaient en une austérité de gamins
+supérieurs.»</p>
+
+<p>On les appelait les trois inséparables. Baptistin Baille, qui devint
+plus tard professeur à l’Ecole polytechnique, était plus réservé,
+représentait dans le trio l’esprit pondéré, le bon sens volontaire, le
+parti plus pratique des mathématiques. C’est lui qui, indirectement
+peut-être, donna à Zola ce goût un peu court de la philosophie
+naturelle, ce culte laborieux de la science qui orienta son génie,
+immense mais confus et naïf, vers une littérature d’expression plus
+exacte et, le détachant du romantisme, où il penchait, le tourna vers ce
+qu’il devait appeler «le roman expérimental».</p>
+
+<p>Baille eut-il aussi quelque influence sur Cézanne? J’en doute. Je me
+suis même demandé si cette haine intransigeante des ingénieurs et de «la
+ligne droite» que le vieux maître mani<span class="pagenum"><a id="Page_24">{24}</a></span>festait à tout bout de champ ne
+lui venait pas, à lui, d’esprit si tenace, de quelques lointaines et
+terribles discussions brusquement surgies, dans sa trop fidèle mémoire,
+au détour d’une route, à l’odeur d’un buisson.</p>
+
+<p>Car tous ces chemins d’Aix, où il s’enfonçait, haut vieillard, la boîte
+à couleurs toujours à l’épaule, toute cette campagne que dans son âge
+mûr il magnifiait sur ses toiles d’une humilité si glorieuse,
+adolescent, le havre-sac au dos, il les avait parcourus, battus en tous
+sens avec ses deux inséparables. Avec Zola surtout. Ils partaient le
+jeudi, lui, un album déjà, son ami, quelque bouquin dans le carnier. Ils
+s’exaltaient de lumière, de poëmes et de grand air. La plaine et les
+collines, la rivière et le mont, Hugo, Lamartine, Musset, les roches
+rouges, les horizons pierreux, dans le frissonnement bleuté des coteaux
+et des arbres, toute la santé de la terre, toute l’humanité des vers,
+sur la route craquante où brûlaient leurs souliers, par les midis trop
+roses au fond de champs torpides comme par les crépuscules où
+s’allongeaient les ombres virgiliennes, la nature et la vie leur
+entraient dans l’âme, les pétrissaient d’émoi et de soleil, au rythme
+fraternel des syllabes, à l’amitié du jour façonnaient leur imagination,
+cadençaient leur destin.</p>
+
+<p>Parfois, dans la débauche des vacances, ils partaient pour plusieurs
+journées, faisaient un vrai voyage, «parcouraient le pays tout entier».
+De frustes provisions, mêlées à l’album et aux livres, dans le carnier
+qui leur battait les reins, dont la courroie sciait délicieusement les
+flancs, ils couchaient, la nuit, sur quelque aire, dans l’odeur étoilée
+des blés, soupaient, le soir, dans quelque bastidon en ruines, sur un
+lit de genêts et de thym où ils s’endormaient à la dernière bouchée, la
+tête bourdonnante de paysages et de vers.</p>
+
+<p>Partout, bleue le matin comme une prière de vierge, flamboyante à midi,
+rose au couchant des ivresses cuvées du jour,<span class="pagenum"><a id="Page_25">{25}</a></span> sous son chapeau de
+nuages ou sa couronne de soleil, étageant sur ses pentes les nappes d’un
+autel encensé par le soir ou dressant au levant les chevaux de pierre de
+son bas-relief assyrien, partout, à l’horizon de toutes les plaines,
+dans la fuite de tous les chemins, Sainte-Victoire dominait, de coteaux
+en coteaux, entrait dans les yeux d’enfant de Cézanne. Sainte-Victoire,
+et le barrage du Tholonet, et les collines de Saint-Marc, et tous ces
+«motifs», qu’il devait adorer jusqu’à y mourir, les rampes rouges, les
+balcons de rochers qui surplombent les carrières des Pauvres, les frises
+tendres du Pilon du Roi à travers les roseaux de Gardanne, les pinèdes
+de Luynes, les bastides de Puyricard, le château de Galice, toutes ces
+aires, tous ces clos, tous ces champs du Jas de Bouffan où, par delà les
+nobles marronniers de l’allée centenaire, s’écaillait la terre,
+rayonnaient pâlement les moissons.</p>
+
+<p>Blancs de poussière, les trois buissonniers dégringolaient les rues
+brûlées des villages, buvaient avec les paysans de Palette un verre de
+vin cuit, pesaient au cabestan du moulin d’huile des Pinchinats,
+triaient les amandes dans les mas de Venelles, poussaient parfois
+jusqu’à Berre, Saint-Chamas ou Martigues, pour voir les pêcheurs retirer
+leurs filets de l’étang. Ils étaient fous de soleil et de sèves,
+inconsciemment peuplés de beaux gestes rustiques. Le sain travail des
+hommes entrait en eux avec l’air bleu des champs. Leur âme n’avait que
+des simplicités de pain blanc et d’eau pure. Comme les bergers de la
+Crèche, ils ne buvaient la nature que dans des coupes de buis.</p>
+
+<p>Mais leur suprême joie, leur lyrisme dernier, leur orgie presque
+religieuse, c’était les baignades dans l’Arc, les lectures mouillées,
+les discussions en caleçon sous les saules. La rivière était à eux. Dès
+la fin du printemps, ils s’en emparaient, en faisaient leur domaine, y
+pataugeaient, s’y ébrouaient, les jours de liberté, de l’aube au
+crépuscule, fouillant les herbes, suivant<span class="pagenum"><a id="Page_26">{26}</a></span> la vie poissonneuse de l’eau,
+les jeux miroitants des reflets et des ombres, découvrant dans le monde
+éphémère des insectes et des gouttes le drame universel de l’infiniment
+grand sous le fuyant petit. Souvent pour une épithète, une nuance de
+soleil ou d’idée, quelque affirmation paradoxale, ils s’empoignaient aux
+cheveux, roulaient sur le sable et avec de longs rires se relevaient en
+s’embrassant. Comme des bohémiens, ils cuisaient leurs côtelettes sur
+des sarments brasillants, ils mettaient la bouteille à fraîchir dans la
+source. Ils campaient. Ils vivaient. Jamais cerveaux d’artistes fiévreux
+n’eurent éclosion plus naturelle. Leurs imaginations trempaient en
+pleine vérité. Toute leur vie, ils devaient en garder, même aux pires
+moments, l’élan païen ou l’angoisse sacrée. Comme on comprend ce mot dit
+plus tard par Cézanne à un ami: «Peindre d’après nature, ce n’est pas
+copier l’objectif, c’est réaliser des sensations.»</p>
+
+<p>De sensations, ces journées de plein air en avaient, pour toute leur
+existence, gorgé les deux amis. Ils en étaient saturés au point que le
+pays avait passé en eux. D’après nature! Cézanne jamais ne devait
+pouvoir bien peindre autrement. Déjà il crayonnait, s’essayait à
+l’aquarelle. Son père lui avait donné sa première boîte à couleurs
+trouvée dans un lot de vieilles ferrailles. Et le futur compagnon des
+impressionnistes, celui qui devait être un moment le plus farouche des
+coloristes, s’appliquait alors à fixer en une teinte délicate un profil
+de coteau, une coulée de rivière, un frisson d’arbre ou de nuage sur le
+ciel. J’ai vu, chez son beau-frère, une de ces premières toiles, un
+petit âne, d’un dessin naïf, d’une gaucherie adorable, tendre et gris,
+mais autour de qui flotte on ne sait quel vague panthéisme, souffle
+déjà, balbutie un lyrisme étonné.</p>
+
+<p>Il allait au musée. L’exemple de Granet, un pauvre maçon d’Aix,
+recueilli et poussé par Ingres, l’enflammait. Il en admirait les
+quelques toiles qu’il pouvait voir, d’une honnêteté appliquée,<span class="pagenum"><a id="Page_27">{27}</a></span> d’une
+conviction, d’une bonhomie toute populaire sous leur tension académique,
+les études plus directes que Granet avait rapportées de Rome. Il y a
+dans certains de ces tableautins comme un pressentiment de Corot.
+Cézanne me le fit un jour remarquer. Il trouvait même que, dans le
+vivant portrait, gloire du musée d’Aix, qu’Ingres a peint de son élève,
+et où Granet, les yeux impérieux, se détache si magnifiquement, avec ses
+dures mèches de marbre noir, sur un ciel d’orage qui menace Rome, il
+trouvait que dans les fonds&mdash;un pin, une haute façade&mdash;Ingres, en grand
+psychologue, s’assimilant et portant à la perfection la manière
+tâtonnante du peintre qu’il était en train d’immortaliser avait d’un
+bond atteint, pour une fois, Corot.</p>
+
+<p>«&mdash;L’amitié, concluait-il, a de ces récompenses... Et ce Corot, lui,
+quel portrait il a peint de Daumier! Tout le cœur des deux peintres y
+respire... Tandis qu’Ingres, oui, malgré lui, a flatté, voyez,
+transfiguré son modèle... Comparez-le à ses autres portraits, ses
+croûtes qui lui ressemblent.»</p>
+
+<p>Cézanne, lui, fit-il un portrait de son ami? Il en commença un, dans ses
+premières années de Paris, mais trop tôt; il s’y acharna, le gratta, le
+recommença, puis finit par le crever. Plus il aimait, plus il était
+bourré de scrupules, plus son métier hésitait devant son cœur. Puis, à
+cette époque, il se cherchait encore... Il se chercha toute sa vie.</p>
+
+<p>Un autre portrait qu’il contemplait souvent, au musée d’Aix, et qui dut
+l’impressionner dans sa jeunesse, c’était celui, tout pensif, du vieux
+Puget désabusé, qui s’est peint lui-même, regardant tristement ses
+rêves, sa palette à la main.</p>
+
+<p>«&mdash;Hein! faisait Cézanne, nous sommes loin du «mélancolique empereur»,
+mais regardez ce vert dans les tons de la joue... Rubens, hein?... Comme
+il y a tout Delacroix dans son aquarelle du Centaure, à Marseille, cette
+<i>Education d’Achille</i> que je préfère à ses marbres, oui!... avec son
+couple dans le repli des<span class="pagenum"><a id="Page_28">{28}</a></span> terres, son emportement, l’héroïsme envolé de
+l’enfant, les tragiques teintes, la violence de mistral qui bouscule et
+tonifie les tons... oui, oui. Je le dis souvent, il y a du mistral dans
+Puget.»</p>
+
+<p>Et à côté, il tombait en arrêt devant les <i>Joueurs de cartes</i> attribués
+à Lenain.</p>
+
+<p>«&mdash;Voilà comment je voudrais peindre!...»</p>
+
+<p>Il me ramenait souvent devant ce tableau, où, dans un corps de garde,
+quelques soldats, un vieux qui serre sa bourse, un autre, tout jeune et
+blond, en cuirasse, dans une pose apprêtée, achèvent une partie autour
+d’une bouteille.</p>
+
+<p>«&mdash;Voilà comment je voudrais peindre!...»</p>
+
+<p>Y avait-il une ironie naïve sous ces paroles du vieux peintre devant une
+toile qui m’apparaissait médiocre, lui qui avait assis, dans sa claire
+cuisine de ferme, des joueurs de cartes aussi, mais autrement massifs,
+solides et vivants, et d’une couleur, en face de ces tons enfumés,
+autrement vive, sentie et pénétrante? Ne fallait-il y entendre qu’un
+touchant ressouvenir, un enthousiasme d’enfance pieusement prolongé et
+peut-être, joint aux jeudis du Jas, inspirateur d’un sujet analogue? Il
+y avait en Cézanne un tel mélange de foi et de goguenardise,
+d’emballement sincère et de scepticisme enjoué, qu’il serait bien
+difficile de le démêler. Ah! il était bien provençal, le vieux maître!
+Et comme il le savait...</p>
+
+<p>«&mdash;Ecoutez un peu, disait-il, le <i>Forcés pas</i> de nos pères n’est que la
+traduction familière du <i>Rien de trop</i>, gravé sur le fronton de
+Delphes.»</p>
+
+<p>Et il souriait de lui-même alors, lui tout pétri d’élans, torturé d’une
+sorte de romantisme mystique que sa claire raison, sa lucidité latine
+d’observateur n’arrivaient pas à maîtriser. Oui, la plus frémissante
+sensibilité aux prises avec la raison la plus théorique, je serais bien
+tenté de définir ainsi le drame de sa vie. Il était bien parfois ce
+«visionnaire affolé, que le tour<span class="pagenum"><a id="Page_29">{29}</a></span>ment du vrai jetait à l’exaltation de
+l’irréel», tel que nous l’a décrit Zola.</p>
+
+<p>Et ce tourment venait de loin. Dès sa jeunesse il s’en voulait,&mdash;c’est
+encore Zola qui le souligne, et j’aime à le citer, car il a été le
+témoin, sans nuances peut-être mais combien enthousiaste, sa dédicace de
+<i>Mon Salon</i> en fait foi et l’<i>Œuvre</i> a été écrite durant un séjour de
+Cézanne à Médan, avec Paul Alexis, il a été, dis-je, le témoin des
+débuts de Cézanne&mdash;«dès sa jeunesse, il s’en voulait de s’être intéressé
+à cette vieille rue pittoresque, furieux de la gangrène romantique qui
+repoussait quand même en lui: c’était son mal peut-être, l’idée fausse
+dont il se sentait parfois la barre en travers du crâne...»</p>
+
+<p>Toute sa vie ne fut qu’une lutte contre ce mal; tout son art, son
+observation austère, son réalisme pieux, sa soumission aimante n’en
+furent que les remèdes. Sa raison passionnée mettait son humble héroïsme
+à dégager une sainteté de tout, et c’était ce romantisme abhorré, mais
+tenace, qui gonflait d’une force michelangesque le torse de ses
+baigneurs comme la grasse tristesse de ses académies de femmes, qui
+allongeait, à la Greco, certaines nudités, rapetissant les têtes,
+enfiévrant d’un bleu fou, d’un vert hagard, les hanches et les cuisses,
+qui gorgeait d’une sève douloureuse ses bouquets de fleurs
+artificielles. C’était lui qui pullulait en mille sujets de ripailles,
+de noces au bord de rivières, de festins sous les arbres, tels qu’on les
+voit dans la collection Pellerin; ce fut lui qui flamba en une semaine
+d’enthousiasme, lorsque le poète Gilbert de Voisins proposa au vieux
+maître d’Aix d’illustrer, à sa fantaisie, la <i>Tentation de Saint
+Antoine</i> de Gustave Flaubert. Deux dessins en furent commencés. Et
+c’était lui encore qui, même à la fin, lorsqu’il s’en croyait tout à
+fait guéri, lui faisait empiler, en de bleues natures mortes, ces crânes
+de squelettes verlainiens sur de riches tapis. Jadis il peignit, dans
+une toile chaude et<span class="pagenum"><a id="Page_30">{30}</a></span> sombre, empâtée, pathétique comme un Rembrandt, une
+tête de mort sur une serviette rugueuse, en face d’un pot au lait, et
+sortant des profondeurs d’on ne sait quelle cave de cimetière, d’on ne
+sait quel soupirail du néant.</p>
+
+<p>A ses derniers matins, il clarifiait cette idée de la mort en un
+entassement de boîtes osseuses où le trou des yeux mettait une pensée
+bleuâtre. Je l’entends encore, me récitant un soir, le long de l’Arc, le
+quatrain de Verlaine:</p>
+
+<div class="poetry"><div class="poem">
+<i>Car dans ce monde léthargique<br>
+Toujours en proie au vieux remords<br>
+Le seul rire encore logique<br>
+Est celui des têtes de morts.</i><br>
+</div></div>
+
+<p>Je l’entends, dans son atelier de la rue Boulegon, murmurer, avec une
+voix étrange d’écolier et de prêtre, «la Charogne» de Baudelaire ou me
+demander de lui lire «Un Pouacre» dans <i>Jadis et Naguère</i>.</p>
+
+<p>«&mdash;Allons, lisez «Un Pouacre» à votre vieux goutteux», car il avait avec
+ses intimes la coquetterie de son érudition et, comme il disait,
+«pouacre, vilain, venait de <i>podragum</i>, goutteux».</p>
+
+<p>Un jour, dans une haute toile, il se décida à ramasser toutes ces idées,
+ce «motif» de la tête de mort, qui le hantait, il peignit son <i>Jeune
+homme et la Mort</i>. Se détachant sur une opulente draperie à ramages,
+celle de ses natures mortes, il assit simplement un jeune homme, vêtu de
+bleu, devant une table de bois blanc et devant lui une tête de mort. On
+ne peut atteindre à un pathétique plus direct, à une réalité plus
+attendrie. Tout son romantisme est là, mais joint cette fois, réduit à
+sa véritable expression, classique. Poésie et vérité; c’est le lyrisme
+exact, la beauté des grandes œuvres... Il aimait cette toile, c’est une
+des rares dont il me parla quelquefois après qu’il l’eut quittée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_31">{31}</a></span></p>
+
+<p>Dans cet enfant de paysan,&mdash;c’était le fils du fermier qu’il avait fait
+poser,&mdash;en contemplation devant ce mystère osseux, dans cette rubiconde
+tête apâlie, toute penchée devant son ignorance, dans cet insoupçon de
+la vie dans la mort, qu’avait-il mis de sa jeunesse, des lointaines
+rêveries de sa sortie de collège? Son baccalauréat passé, son père le
+fit inscrire à la Faculté d’Aix comme étudiant en droit. Il suivit les
+cours de ci de là, mais il faisait surtout des vers, des vers «d’une
+sombre tristesse». Lorsqu’il ne mettait pas le Code en distiques, il
+griffonnait sur la fuite du temps des métaphores sentimentales, des
+suites d’images banales, mais où brusquement saillissait une expression
+crispée, un cri de douleur vrai, un raccourci populaire d’émotion. Il se
+sentait seul. Son génie le travaillait. Ses immenses lectures ne
+comblaient plus sa faim d’aimer et de savoir. Quelques amourettes
+platoniques,&mdash;une petite chapelière suivie de loin, sous les arbres des
+Minimes, puis tendrement abordée, le long des aires de Saïnt-Roch, avec
+des mots qui effrayèrent la pauvrette, tant une passion inaccoutumée,
+flambante et naïve, débordait de ce grand garçon barbu, coiffé d’un
+feutre calabrais et dont les petits yeux brûlaient,&mdash;deux ou trois
+aventures provinciales, où il se donnait tout, le replièrent, le
+confirmèrent dans son culte de l’<i>Amour</i> de Michelet, qu’il avait dévoré
+plusieurs fois sur les conseils de Zola. Zola était à Paris, Baille
+préparait l’Ecole polytechnique au lycée de Marseille. Les vagues
+étudiants qu’il coudoyait, ses anciens camarades du collège étaient sans
+flamme, ne songeaient qu’à tripoter des cartes ou à «ingurgiter des
+bocks». Il se vit différent, solitaire, marqué du signe. Il eut peur...
+Alors elle vint.</p>
+
+<p>La consolatrice et la désespérante, la passion de sa vie, sa tyrannie et
+son extase, l’unique, l’inévitable, celle pour qui il était né et par
+qui il devait mourir, la Peinture vint. Il se donna à elle avec son âme
+farouche d’enfant, la virginité de ses yeux,<span class="pagenum"><a id="Page_32">{32}</a></span> la sève innocente, la
+puissance, l’emportement de sa foi. Il quitta tout. Il se voulut seul,
+tout entier avec elle. Son ami Baille, qui vint, à ce moment, passer
+quelques jours de vacances à Aix, le trouva sec, muet, fermé devant lui.
+Il ne comprit pas ce bonheur angoissé, cette face nouvelle de son ami,
+comme Cézanne ne comprenait plus la joie bénigne des pipes fumées en
+discutant, des causeries perdues, des heures amicales. Il fuyait tout ce
+qui eût pu le détourner de son art naissant. Il eut dans la flambée
+imaginative de la jeunesse la flambée passionnée du travail. Tout ce
+monde nouveau de couleurs et de lignes qui lui brûlaient le crâne, il
+voulut le répandre sur des toiles, des murs, du carton, du papier, au
+hasard du crayon, des pinceaux, du fusain. Et devant lui, sur les
+feuilles salies, sur les châssis brouillés, toutes ces visions si nettes
+sous ses paupières n’étaient plus qu’un informe grouillis, un gâchis
+pluvieux, sans figures ni rayons, ou, le pire, quelque image parfois
+d’une effroyable banalité. Il s’acharna. Les poings crispés, il pleura
+devant son rêve mutilé, traîné dans les couleurs boueuses. Il se crut
+impuissant. Sombre, des jours entiers, sous la pluie, dans le mistral,
+au soleil, il battit les routes, fuyant sa maîtresse,&mdash;car il l’adorait,
+cette inexorable, cette peinture, comme un amant l’être qui le torture.
+Il refit tous les chemins de son enfance, en escalada les sentiers,
+courut de nouveau le pays... Alors, devant un couchant, un écoulement de
+roches empourprées, une caresse d’arbre, un frais regard de source, une
+espèce de honte le prenait. Des espoirs lui revenaient. Il courait
+s’enfermer chez lui. Il se barricadait. Avec des doigts tremblants, un
+respect, une adoration de tout l’être, il recommençait le labeur. Sage,
+fervent, pieux, il s’appliquait. C’était une religion. Il s’était
+raisonné en venant. Il faut apprendre. Il faut. Puis, cette grande âme
+dramatique, toute secouée de sanglots, toute gauche d’extase, ne
+comprenait pas, ne pouvait pas comprendre cette hésitation de la main,<span class="pagenum"><a id="Page_33">{33}</a></span>
+quand tout le cerveau crée, quand les yeux voient et peindraient eux,
+semble-t-il, s’ils pouvaient, tout ce qu’ils touchent avec tant de
+certitude et d’amour. Pourquoi la matière rebelle, le métier révolté?
+«La forme ne suit pas l’idée!» criait-il. Pourquoi? Il lançait ses
+pinceaux au plafond. Il pleurait...</p>
+
+<p>Il essaya d’un maître. Non. D’un professeur. Un ami de son père, un
+brave homme de peintre, un nommé Gilbert, qui léchait le morceau et,
+lui, par exemple, faisait tout ce qu’il voulait de ses doigts. Il
+pouvait tout exprimer, avait une manière, des recettes pour tout. Mais
+voilà, le malheur était qu’il n’avait rien à dire. Un de ces petits
+grands hommes de sous-préfecture qui jugent sans appel de tout ce qu’ils
+ignorent, un de ceux qui, à Aix, aux «Amis des Arts» ou autour d’un
+bock, au café Raphaël, osent encore déclarer: «Delacroix?... Un verre
+d’eau sale.» Cézanne, un soir, devant moi, entendit ce propos. Je vois
+encore sa fureur rentrée, ses yeux brusquement injectés de sang et le
+geste hagard avec lequel il prit son chapeau pour sortir.</p>
+
+<p>Son professeur mit l’emballé à l’académie, lui fit copier des plâtres,
+l’initia progressivement à tous les secrets tripotages de sa petite
+cuisine. Tout n’alla que plus mal. Cézanne avait déjà suivi les cours de
+l’école des beaux-arts, avait même obtenu un second prix de dessin, en
+concurrence avec son camarade Villevieille, qu’il devait l’an d’après
+retrouver à Paris. Mais, pas plus que son prix, Gilbert ne lui servait
+de rien. Ce n’est pas qu’il méprisât le travail, dédaignât, comme on l’a
+sottement prétendu, l’étude et le dessin. Jusqu’à son dernier jour,
+chaque matin, comme un prêtre lit son bréviaire, il dessina, peignit,
+une heure durant, sous toutes ses faces, l’écorché de Michel-Ange, et je
+me souviens avec quel respect il évoquait souvent l’image du père Ingres
+allant au Louvre, sous son parapluie, à soixante ans passés, et disant:
+«Je vais apprendre à dessiner...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_34">{34}</a></span></p>
+
+<p>Mais les professeurs n’enseignent que ce qu’ils savent, et ils ne savent
+rien. Des trucs, des procédés, l’art n’a que faire avec ça, les vrais
+maîtres n’en ont pas. Cézanne, et c’est un des malheurs du temps, n’a
+pas eu de maître. Il s’est cherché tout seul. Il y a perdu sa vie.
+Toutes ces leçons vécues, corporatives, cette tradition qui jusqu’à
+David passa d’un atelier à l’autre depuis Sienne et Florence, depuis les
+Vénitiens, il dut la retrouver tout seul. Il s’y martyrisa.</p>
+
+<p>«&mdash;Et dire, me disait-il un jour, que toute cette expérience est
+vaine... Je meurs sans élèves... Je touche au but, j’ai rattrapé le
+grand courant... Personne là, pour me continuer. Ah! moi, moi, si
+j’avais eu un maître! On ne saura jamais ce que Manet doit à Couture...»</p>
+
+<p>Son pédagogue à lui, au lieu de l’envoyer à Paris, de le pousser au
+Louvre, et, «ignorant comme un maître d’école», de respecter au moins
+toute l’éclosion de ses dons, le retenait à Aix, et, sincèrement, le
+jugeait un peu fou. Il en causait avec le père.</p>
+
+<p>«&mdash;La peinture est un art d’agrément, que diable!... Votre fils a un
+joli brin de crayon, ça le délassera, car il a un bel avenir devant lui,
+s’il pioche bien son droit et dirige un jour, en bon avoué, en avocat
+qui sait, la banque du papa, hé! hé!...»</p>
+
+<p>Qu’est-ce qui pouvait donc l’enrager à ce point? Ils découvrirent.
+Toutes ces lettres que Paul recevait de Paris, de ce petit écrivailleur,
+pilier d’estaminet, qui gaspillait les quatre sous de sa mère avec des
+créatures, devaient être bourrées de fièvre et de mauvais conseils.
+Voilà d’où partait la contagion. Tout le mal venait de Zola. Il faut,
+dans la correspondance de celui-ci, de Cézanne et de Baille, suivre
+toute l’histoire. Elle est banale, mais d’autant plus angoissante,
+lorsqu’on sait quel destin s’y jouait.</p>
+
+<p>Lorsque Cézanne, étouffant dans Aix, supplia son père<span class="pagenum"><a id="Page_35">{35}</a></span> de l’envoyer à
+Paris, le vieux banquier fut inflexible. Il ne croyait pas à la peinture
+de son fils. Il craignait pour lui, si droit et si candide, les
+fréquentations, les rues dangereuses, les rencontres de la grande ville.
+Il voulait en faire son successeur sérieux dans sa banque prospère.
+Toutes ces idées d’art lui faisaient mal d’ailleurs, sa mère le voyait
+bien, encore qu’elle essayât de le soutenir, et finiraient par attaquer
+sa santé, nuire à son corps, comme elle minaient déjà sourdement sa
+belle intelligence. Ce fut une lutte d’autant plus pénible que le père
+et le fils s’adoraient et que chacun dans sa tendresse, le bourgeois,
+enraciné dans sa vertu, l’artiste, illuminé par son instinct, sentait la
+raison avec lui, ne pouvait pas céder. Renoncer à la peinture? Cézanne
+en serait mort. Bon comme il l’était, il aurait tant voulu effacer des
+yeux des siens ce constant souci qu’il y lisait. Les repas de famille
+devenaient lugubres. Il s’enfonçait dans la mélancolie. Son travail s’en
+ressentait. Il lâchait tout. Il en tombait malade. Paris, là-bas, lui
+apparaissait comme le salut, la certitude, la réalisation. Oui, c’était
+bien le lieu de toutes les orgies, mais ses orgies à lui n’étaient que
+de labeur, d’étude et de liberté. Il verrait le Louvre, Rembrandt,
+Titien, Rubens, cette fontaine aux nymphes de Jean Goujon qu’une lettre
+de Zola reçue le matin venait de lui décrire. Il apprendrait, autrement
+que par les collections du <i>Magasin Pittoresque</i>, comment on met le
+monde en page; car une de ses passions, le soir, sous la lampe, était de
+feuilleter les illustrés, revues d’actualité et même journaux de modes,
+pour y regarder se mouvoir des femmes sous les arbres, des passants dans
+les rues, et avec ces images de villes, de champs et de maisons, ces
+mouvements d’êtres de toutes sortes, de recréer, de composer en rêvant
+d’immenses toiles irréalisables, mais qui le mordaient de désir de la
+nuque au talon.</p>
+
+<p>Il s’essaya même à matérialiser certaines de ces fantaisies<span class="pagenum"><a id="Page_36">{36}</a></span> en
+coloriant quelques réunions de jeunes femmes élancées ou en crinoline,
+prises presque telles quelles dans les gravures de modes qu’il
+feuilletait. Plus tard, dans une toile qu’il fit de ses deux sœurs en
+promenade dans un parc, quelque chose est resté de ce <i>style</i>,&mdash;est-ce
+volontairement? mais les attitudes, la toilette des deux femmes, un
+petit drapeau dans le ciel, un vase dans les feuillages, la recherche
+ironique de naïve élégance, tout l’air du tableau sont visiblement
+inspirés par ces imaginations, ces rêveries de cette époque. Toujours
+les images l’amusèrent.</p>
+
+<p>Cependant, il avait tiré au sort. Son père lui avait payé un remplaçant.
+Le droit traînait. Il fallait prendre une décision. Cette situation
+tendue, pénible à tous, devait cesser. «Tu veux quand même aller à
+Paris... Tu dis que ce n’est que là qu’on travaille... Tu veux préparer
+les Beaux-Arts... La peinture ne nourrit pas son homme... Je veux que tu
+tâtes un peu de la vache enragée... Peut-être, en te serrant le ventre
+d’un cran, reviendras-tu à de meilleurs sentiments, et puis, comme ça,
+au moins, tu ne pourras pas faire de trop grosses bêtises... Va...»</p>
+
+<p>Il partit avec une pension de cent vingt-cinq francs par mois, sur
+laquelle il devait manger, se loger, se vêtir, s’acheter des couleurs,
+vivre, mais il débordait de force, de projets, de santé et de foi. Sa
+passion l’inondait. Zola, le Louvre l’attendaient. On était en 1861, il
+avait vingt-deux ans. Il était heureux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_37">{37}</a></span></p>
+
+<h3><a id="II">II</a><br><br>
+<small>PARIS</small></h3>
+
+<p>Toute la vie de Cézanne ne fut qu’une alternance d’immenses élans et de
+découragements profonds, de ferveurs enthousiastes suivies d’abattements
+noirs. Chaque matin, en se levant, il partait à la conquête du monde, il
+égalait sa fièvre et sa volonté à son art; le soir, en se couchant, il
+se désespérait de vivre et se maudissait d’avoir peint. Une seule chose
+le consolait, son travail, et quand le travail «ne marchait pas» il
+souffrait le martyre. Il sombrait dans un découragement sans bornes. A
+quelqu’un qui le trouva dans cet état, un soir, et qui lui demanda à
+quoi il pensait ainsi, il répondit, modifiant un verbe du vers de Vigny:</p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Seigneur, vous m’aviez fait puissant et solitaire,</i><br></span>
+<span class="i0"><i>Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.</i><br></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>Son arrivée, son existence, ses débuts à Paris furent, comme tous ses
+jours, délicieux et atroces, traversés de certitudes, assombris de
+désespoirs. Il avait le mal de la perfection, le tourment de l’absolu.</p>
+
+<p>Sa vie tout de suite fut très réglée, vouée tout entière au labeur. Il
+n’avait qu’une méchante chambre dans un hôtel meublé de la rue des
+Feuillantines, mais, le matin, il allait à l’académie Suisse; il
+déjeunait sommairement, il fut toujours très sobre, aimant de loin en
+loin un repas plantureux et fin, une bonne «ribote»; l’après-midi, il
+retournait dessiner, chez son camarade d’Aix, Villevieille, qui l’avait
+précédé à Paris et qui<span class="pagenum"><a id="Page_38">{38}</a></span> avait un atelier, ou au Louvre. Il soupait, se
+couchait de bonne heure. En dehors de Villevieille et de Zola, il ne
+voyait presque personne. Il travaillait.</p>
+
+<p>Il n’était jamais content de lui, ni de ce qu’il peignait. Il se
+réfugiait alors dans d’interminables soliloques théoriques, où il se
+contentait, dont on ne pouvait le tirer. Chez Suisse, on était assez
+libre. On payait sa «masse», le modèle était là, chacun ébauchait,
+barbouillait, bâtissait à son gré. Les camarades s’extasiaient ou
+pouffaient. Mais les autres n’eurent jamais grande prise sur Cézanne.
+«Il est fait, écrit à Baille Zola à cette époque, il est fait d’une
+seule pièce, raide et dur sous la main; rien ne le plie; rien ne peut en
+arracher une concession.»</p>
+
+<p>C’est à l’atelier Suisse qu’il connut Emperaire, un autre aixois. Un
+nain, mais une tête de cavalier magnifique, à la Van Dyck, une âme
+brûlante, des nerfs d’acier, un orgueil de fer dans un corps contrefait,
+une flamme de génie dans un foyer déjeté, un mélange de Don Quichotte et
+de Prométhée. Comme Cézanne, dont il me parla souvent et me rapporta les
+propos, il est venu mourir à Aix, très vieux, mais croyant toujours à la
+beauté du monde, à son génie, à son art; à soixante et dix ans, crevant
+de faim, mais dans son galetas se pendant encore à un trapèze, une heure
+par jour, dans une obstination enragée d’«allonger» et de vivre. Il a
+laissé de très belles sanguines, et chez un gargotier du passage Agard
+une amazone monticellesque et deux natures mortes, une surtout,
+hallucinante, tragique, du gibier, un perdreau, un canard près d’un gros
+bol de sang, et qu’aimait Cézanne au point d’aller parfois manger la
+ratatouille infâme du restaurant où elles étaient accrochées pour
+pouvoir les mieux contempler à son aise. Il aurait voulu les acheter,
+mais n’avait pas osé, me confia-t-il, le jour où, le restaurateur ayant
+fait faillite, le fonds fut vendu sans que le vieux maître en eût été
+averti.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_39">{39}</a></span></p>
+
+<p>Il a peint d’Emperaire un portrait étonnant, la lourde tête du nain se
+détachant sur les fleurs rouges d’une housse à ramages, les petites
+jambes, dans le haut fauteuil, ne touchant pas le sol, soutenues par une
+chaufferette. Roulé dans sa houppelande, l’être grêle sort du bain. Tout
+décharné, caricatural, exaspéré à la fois et affaissé de vivre,
+pathétique, ses longues mains pendantes, il tend sa belle face
+douloureuse, emmanchée, semble-t-il, à quelque armature de volonté
+tragique; et au-dessus de lui comme une affiche ironique, une promesse
+amicale de gloire, Cézanne en grosses lettres d’écriteau a inscrit le
+nom: Achille Emperaire.</p>
+
+<p>Il en parlait souvent, il ne tarissait pas d’anecdotes sur lui, il le
+trouvait «très fort». Un jeudi, Cézanne et moi, nous le rencontrâmes au
+musée d’Aix et en parcourûmes ensemble les galeries. Rien ne fut plus
+touchant que de voir Cézanne abordant le petit bonhomme, lui prodiguant
+les attentions affectueuses, épousant tout de suite ses imaginations de
+vieillard, ses illusions de nabot illuminé, lui donnant une grande heure
+de joie à lui faire toucher, vivre comme réalisé, son rêve de maîtrise
+inconnue et de gloire qui pousse au soleil de la mort.</p>
+
+<p>«&mdash;Il y a du Frenhofer en lui», me souffla-t-il dans l’oreille.</p>
+
+<p>Emperaire était radieux.</p>
+
+<p>Je n’oserais l’affirmer, mais je crois que, plus âgé, plus informé aussi
+à cette époque, il eut, à l’atelier Suisse, une certaine influence, non
+sur l’art, mais sur les théories de Cézanne. En tout cas, je lui ai
+souvent entendu développer, sur les Vénitiens et Rubens notamment, des
+vues très proches parentes de celles de Cézanne et en des termes presque
+analogues. Ce qui, par contre, devait indigner Cézanne, il détestait
+Delacroix qu’il écrasait sous Tintoret, mais il avait sur l’héroïsme
+naturel des grandes nudités de Titien ou de Giorgione, sur l’aisance
+princière de Véronèse, sur le ronsardisme de Rubens, des mots<span class="pagenum"><a id="Page_40">{40}</a></span> qui
+sûrement ont dû ravir le vieux maître du Jas de Bouffan. Ont-ils couru
+ensemble le Louvre, en sortant de chez Suisse? Cézanne, affamé de
+peinture, voyait tout, églises, musées, salons, expositions. Il y
+traînait Zola, dont il fit ainsi l’éducation artistique et qui s’en
+souvint quelques années plus tard, en écrivant ses brochures sur Manet
+et les Salons. Il adorait aussi galoper dans Paris, se planter sur les
+ponts, descendre les Champs-Elysées, contempler la Concorde. Il lisait
+Flaubert, Taine, Stendhal, suivait les <i>Lundis</i> de Sainte-Beuve. Il
+ignorait encore Courbet, dont le nom, la légende le hantaient, mais dont
+il n’avait pu contempler une toile, ce Courbet dont il devait dire plus
+tard: «C’est un objectif. Il a l’image toute faite dans son œil...» mais
+dont il rêvait alors comme d’un gigantesque révolutionnaire, une sorte
+d’énorme Renaissant.</p>
+
+<p>Les emportements, les improvisations passionnées, les éclats théoriques
+auxquels il se livrait avec le fougueux Emperaire étaient tempérés par
+l’application, l’esprit plus bourgeois, la sagesse de Villevieille.
+Celui-ci avait épousé une jeune fille charmante, «rose, potelée,
+enjouée», et le bonheur paisible de l’honnête ménage inclinait parfois
+Cézanne à rêvasser des joies du foyer. Il se plaisait dans cette
+atmosphère. Il en garda un souvenir attendri... Lorsque, quarante ans
+après, il perdit sa mère, c’est Villevieille qu’il fit appeler pour en
+avoir un dessin pris au chevet de la morte, par un de ces retours
+mystérieux où il s’efforçait de mettre d’accord sa sensibilité avec
+certains regrets, de vagues intuitions et ce qu’il appelait le point
+d’appui de la morale et des principes.</p>
+
+<p>Entre Emperaire, un peu exalté, un peu détraqué, romantique, et
+Villevieille qui l’apaisait, Zola mettait sa force calme, sa volonté
+continue, son robuste génie, mais Cézanne maintenant en avait un peu
+peur. Dans les milieux de peintres on disait, et non sans raison, le
+tort que la fréquentation de Proudhon<span class="pagenum"><a id="Page_41">{41}</a></span> portait aux récentes œuvres de
+Courbet. L’artiste ne doit pas avoir de visées sociales. Son œuvre,
+pourvu qu’elle soit d’un beau métier, fructifie d’elle-même. Les
+préoccupations du peintre, si elles sont nourries de méditation et de
+vie, paraissent toujours assez. Ce n’est pas le choix populaire des
+sujets qui enseigne le peuple, mais la vérité, l’ordre, le noble
+agencement des couleurs et des lignes qui, harmonisées, portent avec soi
+la morale et toute justice... Cézanne se méfiait en Zola du littérateur.
+Il le vit un peu moins. Il venait d’échouer à l’examen d’admission à
+l’école des Beaux-Arts. Ses accès de découragement se multiplièrent. Et
+comme à Aix il rêvait de Paris, à Paris il rêva d’Aix.</p>
+
+<p>Il se disait que l’air de Provence lui rendrait sa vigueur. Il voulait
+retravailler sur nature. Il lui semblait maintenant que les pins, les
+rochers bien établis, les plans si nets des collines de l’Arc, les
+terres rouges du Tholonet le soutiendraient. Il fit quelques essais dans
+les environs de Paris, avec son camarade Guillaumin il peignit dans
+l’ancien parc d’Issy-les-Moulineaux, puis à Marcoussis, mais ces fuites
+d’arbres délicates, ces rives grasses, ces sèves tendres ne convenaient
+pas à ses yeux enflammés. Il ne rêvait que de force et de violence. Le
+fantôme bleuté de la Sainte-Victoire flottait au bord de sa pensée et
+marchait avec lui à l’horizon de tous les paysages. Toujours dans ces
+tourments de la perfection qui, dès ses débuts, le déchirèrent, il
+imagina que de changer de pays, de toile, de motifs serait une aide à
+son effort. Zola l’a bien vu. «Par un phénomène constant, dit-il de
+Lantier en parlant du Cézanne de cette époque, son besoin de créer
+allait ainsi plus vite que ses doigts; il ne travaillait jamais à une
+toile sans concevoir la toile suivante. Une seule hâte lui restait, se
+débarrasser du travail en train dont il agonisait: sans doute ça ne
+vaudrait rien encore, il en était aux concessions fatales, aux
+tricheries, à tout ce qu’un artiste doit abandonner de sa conscience;
+mais ce qu’il ferait ensuite, ah!<span class="pagenum"><a id="Page_42">{42}</a></span> ce qu’il ferait, il le voyait superbe
+et héroïque, inattaquable, indestructible.»</p>
+
+<p>Et ce qu’il voyait ainsi héroïque et indestructible, c’était alors son
+pays d’Aix, un renouvellement du paysage bitumeux par un coup de clarté
+du midi, la terre et la mer, le ciel entrant dans les tableaux, avec
+leur véritable lyrisme; c’était de grands êtres nus se mouvant en pleins
+champs, frustes comme des arbres, mais humains comme un vers de Virgile;
+c’était un empâtement de couleurs soutenues par une ardente liberté de
+lignes, c’était tout son futur génie encore embourbé dans trop de
+matière peut-être, dans les crasses de la palette que le mistral
+balaierait là-bas, dans les pluies de Paris, qui lui embrumaient l’œil
+vite nettoyé, il en était sûr, par la première averse du soleil sur
+l’étang et les oliviers, passé Avignon. Il fallait qu’il partît...</p>
+
+<p>Zola, pour le retenir, trouva un subterfuge. Il lui demanda de faire son
+portrait. Cézanne bondit sur cette idée. Il se mit à la besogne. Tout
+marcha bien d’abord. L’ébauche était magnifique. Une fièvre
+d’enthousiasme, un élan d’amitié le soutenaient. Puis les séances
+traînèrent, s’espacèrent. Le sujet, vraiment, excédait ses forces. Il
+avait entrepris une œuvre au-dessus de ses moyens. Il s’en rendait
+compte. Travailler, travailler! Il en avait besoin. Il balbutiait à
+peine, et l’aboutissement de l’art, devait-il déclarer, c’est la figure.
+Avant d’aborder l’expression terrible à arracher des lignes d’un visage,
+il fallait, plus aisément, avoir donné vie à un geste d’arbre, à un
+regard de source, à un profil de roche. L’été, là-bas, autour des
+bastides d’Aix, sur les aires, par les champs moissonnés, brûlait dans
+toute sa magnificence, étendait son grand visage ensommeillé à l’ombre
+bleue des collines nettes... Un jour, Zola, en venant prendre la pose,
+trouva les malles faites, le chevalet vide:</p>
+
+<p>«&mdash;Et mon portrait?</p>
+
+<p>&mdash;Je l’ai crevé.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_43">{43}</a></span></p>
+
+<p>On était en septembre 1862. Il n’y avait guère plus d’un an que Cézanne
+était arrivé à Paris. Le soir, il repartait pour Aix.</p>
+
+<p>Il y passa un an. Après un automne de travail, la joie d’avoir retrouvé
+la campagne, les êtres et les choses de Provence, les marronniers du
+Jas, les rues tranquilles et les fontaines d’Aix, ses hésitations le
+reprirent. Les scrupules s’abattirent sur lui. Cette fois son
+découragement fut si profond, qu’il paraît, pour quelque temps, avoir
+renoncé à la peinture. Il ne se remit pas au droit, mais, dans les
+bureaux de son père, il fit un peu de banque. Fut-ce pour ne plus
+contrarier les siens, essayer de les contenter après son échec aux
+Beaux-Arts? Fut-ce une amertume dernière, un pessimisme abandonné de
+tout? Il me regarda d’un tel visage farouche, une fois que j’osais
+aborder ce sujet dans une minute d’abandon, que jamais je ne fus tenté
+d’y revenir. Blessé ainsi, on l’imagine, en pleine sève, traînant sa
+résignation, rongeant son frein sous les platanes du cours Mirabeau. Il
+n’y put tenir. Il griffonne sur le grand-livre, au chapiteau d’une
+colonne de chiffres, ces vers gouailleurs qui résument le drame et
+l’élan de sa vie d’alors:</p>
+
+<p>
+<i>Cézanne le banquier ne voit pas sans frémir<br>
+Derrière son comptoir naître un peintre à venir.</i><br>
+</p>
+
+<p>Pour se débarbouiller de toute cette comptabilité qui lui noircissait le
+cerveau, il nettoyait sa boîte, achetait des couleurs, fourbissait son
+chevalet de campagne. Il rôda de nouveau autour de la ville. Il déserta
+le bureau, passa ses journées, vautré dans l’herbe, sous les cyprès, au
+clos du Jas. Un matin il s’en va dans les terres. Il était repris. Ce
+fut un beau printemps d’espoirs.</p>
+
+<p>Au fond du salon, dans la plupart des bastides provençales, un grand
+divan circulaire s’enfonce sous une grotte d’ombre où, au gros de l’été,
+on fait, après dîner, des siestes déli<span class="pagenum"><a id="Page_44">{44}</a></span>cieuses. Le Jas de Bouffan, comme
+toute maison de campagne qui se respecte, avait le sien. Cézanne, dans
+un coup de joie, voulut le décorer. Il dressa sur la haute muraille
+quatre jeunes femmes, élancées, primitives, dansantes, l’une, l’Automne,
+courant sous sa corbeille et sa charge de fruits, l’autre, estivale, les
+bras brillants de fleurs, l’Hiver, accroupie près d’un feu et qui fait
+penser à quelque naïf mais prodigieux Chavannes réalisé; et dans un
+éclat de gaminerie, un rire de rapin, il signa, en longues lettres
+insolentes, du nom d’Ingres ces <i>Quatre Saisons</i> qui font plutôt songer
+à quelque gauche fresque d’un étrange quattrocentiste travaillant pour
+Epinal, tant il y a, sous ces fantaisistes figures, de vie sobre déjà et
+de sérieux charmant. Tout le grand Cézanne des natures mortes perce sous
+les fleurs, les gerbes de blé et les fruits des paniers; un noble sens
+décoratif baigne toute la composition.</p>
+
+<p>Il ne reste malheureusement pas d’études de paysages, d’ébauches de
+cette époque. Elles seraient passionnantes à consulter. J’ai su, par
+Solari et Emperaire, qu’il chargeait alors ses toiles de couleurs,
+empâtant largement, au couteau à palette, assombrissant plutôt les tons,
+peut-être malgré lui.</p>
+
+<p>C’était le moment où, sans se connaître, Monticelli à Paris, Gresy,
+Guigou, Aiguier, Loubon, Engalière, à Aix, à Toulon et à Marseille,
+cherchaient dans le même sens et, le long de la mer et de la vallée de
+la Durance, constituaient une école provençale. Cézanne, qui, mieux
+qu’eux tous, exprima la Provence, était, lui,&mdash;comme Monticelli,&mdash;un
+peintre universel. Dans la Provence, c’était le monde qu’il voyait et
+peignait, par delà la Victoire et le pays d’Aix, c’était l’horizon de la
+terre. Il eût pu, se renfermant dans sa ville morte, être comme un
+Aubanel ou un Mistral de la peinture. De plus hauts destins
+l’attendaient. En confrontant les paysages de sa naissance avec les
+paysages de sa vie, il atteignit, dans plus de précision, le lyrisme
+même<span class="pagenum"><a id="Page_45">{45}</a></span> de son pays, il en dégagea, en en dégageant l’humanité, l’âme même
+fondue en celle de l’univers. Dès qu’il se sentait fort, armé, nourri de
+sève par sa terre natale et d’idées par ses méditations et ses lectures,
+sa retraite en pleins champs ne lui suffisait plus. En 1863, il repartit
+pour Paris.</p>
+
+<p>Nous touchons, je crois, à la période la plus heureuse de sa vie. C’est
+le moment où moins de doute le mine et le déchire, plus de foi l’exalte.
+Pissarro lui révèle Courbet, Guillemet le conduit chez Manet. Il lâche
+sa verve. Il peint, avec excès, dit Mottez, un de ses professeurs aux
+Beaux-Arts, il peint, en poëmes emportés, toute cette série de fêtes,
+ces orgies, ces vagues mythologies naturalistes qui l’apparentent aux
+Vénitiens. Il a vingt-cinq ans, une santé admirable, un cœur et un sang
+chauds, une abondance d’idées qui le roulent dans un fleuve de sujets,
+de lignes, de couleurs dont il a l’audace de se sentir le maître. Plus
+rien ne l’arrête. Son métier même paraît lui obéir. Sa frénésie de
+pensée est telle, qu’il crie un jour à Huot, en plein Salon carré: «Il
+faut brûler le Louvre.» Sur un feuillet d’album, il crayonne ces lignes
+d’<i>Emile</i>: «Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à l’âme:
+un bon serviteur doit être robuste. Plus le corps est faible, plus il
+commande; plus il est fort, plus il obéit. Un corps débile affaiblit
+l’âme.» Et dessous, de sa grosse écriture, il souligne: «Je suis
+robuste. J’ai l’âme forte...» Sur le mur de son atelier, il charbonne:
+«Le bonheur est dans le travail.»</p>
+
+<p>Cet atelier n’est qu’une mansarde vitrée, flamboyante. «Les jeunes
+peintres du plein air, écrit Zola, devaient tous louer les ateliers dont
+ne voulaient pas les peintres académiques, ceux que le soleil visitait
+de la flamme vivante de ses rayons.» Cézanne n’y manqua pas. Il vivait,
+près de la Bastille, dans sa sorte de serre, en une nappe de soleil,
+presque sans argent, mais dans un débordement joyeux de tous ses sens,
+une plé<span class="pagenum"><a id="Page_46">{46}</a></span>nitude de tout l’être où son génie s’épanouissait en ébauches
+fougueuses, en toiles chargées de pensées fauves, gorgées de sensations,
+tendues jusqu’à craquer sous l’épaisse couche des tons radieux. Il
+peignait tout ce qui lui tombait sous les mains et les yeux.</p>
+
+<p>«&mdash;Est-ce qu’une botte de carottes, oui, une botte de carottes!
+criait-il, étudiée directement, peinte naïvement, dans la note
+personnelle où on la voit, ne vaut pas les éternelles tartines de
+l’Ecole, cette peinture au jus de chique, honteusement cuisinée d’après
+les recettes? Le jour vient où une seule carotte originale sera grosse
+d’une révolution.»</p>
+
+<p>Ces paroles rapportées dans <i>l’Œuvre</i>, Philippe Solari m’a affirmé les
+avoir entendu plus de vingt fois sortir telles quelles de la bouche de
+Cézanne<a id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. Ils vivaient presque ensemble. Camille Pissarro et surtout
+Solari étaient ses deux nouveaux amis. Il fit vers la même époque la
+connaissance de Renoir. Avec Solari, bohème délicieux, sculpteur dont il
+adorait les maquettes, toute sa vie il resta lié. C’est à ma
+connaissance le seul de ses amis avec qui son caractère farouche et ses
+brusques accès de misanthropie n’eurent jamais à se manifester. Solari
+était si tendre, si respectueusement camarade avec lui. Et il<span class="pagenum"><a id="Page_47">{47}</a></span> fallait
+entendre le vieux Cézanne murmurer en clignant de l’œil: «Philippe!...»
+Toute son ironie aimante, toute la richesse de son cœur passaient dans
+sa voix. C’étaient peut-être ses lointaines années de Paris qui lui
+remontaient à la mémoire.</p>
+
+<p>Philippe, médaillé de l’école des Beaux-Arts d’Aix, envoyé à Paris aux
+frais de la ville pour y préparer le prix de Rome, s’enrôla tout de
+suite, vivant et ardent comme il l’était, dans la libre bande des
+révolutionnaires. Il mangeait très vite ses petites mensualités. Les
+deux amis alors cuisinaient ensemble, fumaient aux mêmes pipes le même
+paquet de tabac, faisaient bourse, existence communes. Une semaine
+d’extrême misère, n’ayant qu’un habit sortable à eux deux, l’un, m’a
+raconté Solari, s’en alla prendre l’air, pendant que l’autre restait
+couché. Ils adoraient s’allonger et dormir, au Luxembourg, sur les bancs
+des terrains vagues: c’était pour eux comme une débauche de campagne. Un
+autre régal, tout un hiver, fut une bonbonne d’huile envoyée du Jas dans
+laquelle on trempa des mouillettes si somptueuses qu’on s’en lippait les
+doigts jusqu’au coude. Ce fut cet hiver-là que Zola, un matin, mena
+Manet visiter la boutique transformée en atelier où Solari préparait son
+envoi au Salon.</p>
+
+<p>C’était un grand nègre luttant contre des chiens, le même qui posa à
+Cézanne le fameux nègre en pantalon bleu que possède Monet. Manet,
+Cézanne et Zola tournaient autour de la gigantesque maquette. «&mdash;La
+guerre de l’Indépendance,» disait Solari, ravi. On grelottait. Il fit du
+feu. Alors une chose terrible arriva. L’armature de la statue faite de
+vieux bâtons de chaise et de manches à balai craqua sous la chaleur. Le
+nègre s’effondra... Solari dut l’envoyer au Salon, toujours mordu par
+les chiens, mais couché. Il eut un grand succès. Albert Wolff le loua
+dans le <i>Figaro</i>. Un marchand de guano acheta l’Indépendant crépu et,
+passé au vernis noir, il en fit, ô muses!<span class="pagenum"><a id="Page_48">{48}</a></span> sa marque de fabrique. Le
+nègre, dans <i>l’Œuvre</i> où Zola raconte l’anecdote, est devenu une
+bacchante.</p>
+
+<p>«&mdash;Ces réalistes, concluait Cézanne lorsqu’au Tholonet, avec Solari, il
+me fit en riant d’émotion le récit de l’histoire, ces réalistes n’en
+font jamais d’autres... Hein, Mahoudeau?»</p>
+
+<p>Timide, farouche, Cézanne ne vit que très peu Manet. Il lui voua, de
+loin, une sorte de culte, encore qu’il lui reprochât parfois de s’être
+trop laissé aller à la manie du morceau, d’avoir préféré le musée à la
+nature et d’être, au fond, «pauvre de sensations colorantes». Mais
+l’<i>Olympia</i> le ravissait complètement. Il m’en apporta un jour une
+grande photographie.</p>
+
+<p>«&mdash;Tenez, mettez ça quelque part, devant votre table de travail. Il faut
+toujours avoir ça sous les yeux... C’est un état nouveau de la peinture.
+Notre Renaissance date de là... Il y a une vérité picturale des choses.
+Ce rose et ce blanc nous y mènent par un chemin que notre sensibilité
+ignorait jusqu’à eux... Vous verrez.»</p>
+
+<p>Il parlait aussi avec une grande émotion de la <i>Sortie de l’Opéra</i> qu’il
+avait admirée, un jour, avec Solari, dans l’atelier de Manet.</p>
+
+<p>«&mdash;L’héroïsme de la vie moderne, faisait-il alors, comme a dit
+Baudelaire... Manet l’avait entrevu. Mais, ajoutait-il, ce n’est pas
+encore ça... Je voyais plus large.»</p>
+
+<p>Qu’entendait-il par là? Sa fièvre de recherches l’avait repris, dès son
+arrivée à Paris. Il s’était lié avec Camille Pissarro, «l’humble et
+colossal Pissarro», ainsi qu’il l’appela plus tard. Celui-ci le ramenait
+à une vision plus directe, plus proche de la nature, plus terre à terre
+aussi. Il le tirait de ses mythologies lyriques vers les pommiers et les
+labours, les villages de l’Ile de France. Il lui commentait Courbet dans
+un sens naturaliste qui rejoignait, au vrai cœur de lui-même, sous son
+apparent romantisme d’alors, le vieux fond réaliste que son hérédité<span class="pagenum"><a id="Page_49">{49}</a></span>
+latine avait mis en Cézanne. Au Salon des Refusés, ils reçurent ensemble
+le coup de soleil du <i>Déjeuner sur l’herbe</i>. Ils s’exaltèrent. Ils
+allèrent peindre «sur nature», dans la banlieue, le long de la Marne, et
+même ils plantèrent parfois leur chevalet en plein Paris. Mais Cézanne,
+bouleversé, revenait de ces séances plus torturé encore. Le contact de
+la bonne terre et des purs horizons ne l’apaisait pas. Au contraire. Le
+drame recommençait en lui.</p>
+
+<p>Devant ces ébauches décoratives, les corps passionnés, les lourds
+feuillages de rêve, «les seins nus et pourprés de ses tentations» dans
+des alcôves de frénésie, un doute l’étreignait qu’il ne faut rien
+inventer et ne peindre, comme le lui disait Pissarro, que ce qu’on peut
+voir et toucher de la main ou des yeux. Et devant la rivière lente, le
+chevalet dressé sous les vraies branches, les pieds dans les mottes ou
+dans l’herbe, le regret des grandes compositions lui venait, le souvenir
+des maîtres, les triomphes, les scènes du Louvre le hantaient. Et lui
+qui tâtonnait à traduire péniblement cette simple nature, à
+l’enregistrer comme il le voulait, il se sentait appelé à la dominer, à
+la transfigurer, à la transporter tout entière mêlée à sa fièvre dans
+des fonds tragiques ou douloureux, dans des «bouillies» de soleil
+prodigué, en une sorte de paganisme qui irait par-dessus les siècles
+rejoindre les grandes époques nues et les naturels Olympes sans dieux.
+Il courait alors à son atelier, il fuyait la terre, le ciel, l’eau trop
+vivants, qui l’écrasaient, l’anéantissaient, trop impérieux, trop durs,
+qui ne se ployaient pas aux apothéoses de son imagination. Il voulait
+les incarner. Il se battait contre l’air ingrat, la chair savoureuse. Il
+fermait son oreille aux voix humides de la pluie, aux caresses du vent,
+à l’appel du soleil dans les feuilles. Il se barricadait, seul avec ses
+modèles. Un ami quelquefois. Son cerveau brûlait. Ceux qui l’ont vu
+alors me l’ont dépeint terrible, halluciné, et comme bestial dans une<span class="pagenum"><a id="Page_50">{50}</a></span>
+sorte de divinité peinante. Il changeait de modèle chaque semaine. Il
+était si désespéré de ne pouvoir se satisfaire, que «lui qui se flattait
+de ne pouvoir inventer, il cherchait sans document en dehors de la
+nature.» Il accouchait d’ébauches, de pochades, de tableaux monstrueux.</p>
+
+<p>J’ai vu, dans le galetas du Jas de Bouffan, une toile trouée, rayée de
+coups de couteau, souillée de poussière, échouée là je ne sais comment
+et qui a été brûlée, paraît-il, avec une trentaine d’autres, et du
+vivant même de Cézanne, sans qu’il daignât s’en occuper. Celle-ci,
+fauve, craquelée, martelée, flambante, quand j’eus essuyé la couche de
+poussière qui la salissait, me montra, accroupie sur une nuée en forme
+de cygne, une créature de chair torrentueuse, le ventre tendu, les seins
+gonflés, le mufle brasillant, splendide et hideux sous l’envolement
+d’une chevelure à la fois rousse et brune, les mains caillées de sang,
+un énorme collier, une chaîne d’or barrant sa cuisse, et le torse
+fouetté, comme une Danaé, d’une pluie de rayons et de louis. Autour
+d’elle, en pleine aube, un cercle hurlant, abominable, tordu, d’hommes
+en habits, des prêtres, des généraux, des vieillards, un enfant, des
+ouvriers et des juges, des trognes à la Daumier, mais boursouflées de
+carmin, comme d’un coup de sang, des corps orageux mordus d’un dantesque
+arc-en-ciel de nuances baroques qui s’enroulait à eux comme un serpent,
+un tourbillon de bras crispés,&mdash;et sous une étoile, dans un coin noir du
+ciel, une blanche apparition qui se voilait les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;«Hein? Ça plairait à Mirbeau», me fit Cézanne qui me surprit en
+contemplation devant cette page d’apocalypse, et d’un coup de pied il
+envoya la toile rouler au fond du grenier.</p>
+
+<p>Toutes ses visions de cette époque n’avaient pas ce cachet d’épouvante
+biblique. Il en est, tableautins délicieux qu’on peut rapprocher des
+<i>Femmes dans un parc</i> et des <i>Goûters sur l’herbe</i> de Monet, mais plus
+denses, plus séveux, plus diaprés, qui,<span class="pagenum"><a id="Page_51">{51}</a></span> au pied de roches lumineuses,
+dans l’ombre verte des futaies, groupent de frissonnants débraillés, des
+chapeaux de fleurs, des crinolines, en un tendre festin où un rien de
+mélancolie païenne ennoblit la perle des rires et l’effeuillement des
+baisers. Le vin dans les carafes, la croûte des pâtés et du pain, le
+velouté des fruits, la caresse des nappes annoncent qu’un frère de
+Chardin, déjà né, va venir. Lentement les personnages s’effacent. Un
+autre charme, plus vague, une sorte de mysticisme rustique élargit la
+clairière, approfondit l’herbaie. Tout s’enracine. Les parfums de la
+terre imprègnent l’air qui bleuit. La nature entre, de plus en plus elle
+seule attire le jeune peintre, le passionne, l’absorbe. Il la modèle
+encore, il commence à la moduler.</p>
+
+<p>En 1866 il va passer de longs mois à la campagne. Il y séjourne, ne
+revient que de loin en loin à Paris.</p>
+
+<p>Il a une grande joie, la dédicace qu’Emile Zola lui fait de <i>Mon Salon</i>,
+les articles de l’<i>Evénement</i> réunis en brochure, après tout le tapage
+qu’ils ont mené et leur brusque arrêt dans les colonnes du journal. Ce
+sont ses causeries, il le sait, qui en grande partie ont inspiré toutes
+ces lignes qui pétillent de courage et de vérité. Il adore se battre. Il
+fait peur. Le jury ne l’a pas encore admis et ne l’admettra qu’une fois,
+par surprise, lorsque Guillemet lui fera recevoir son portrait, au Salon
+de 1882. On le bannit. Tant mieux. Il s’en exalte. Les pavés sentent la
+bataille. L’air a pour lui, autour du palais de l’Industrie, une odeur
+de poudre. Cette année, on vient de refuser, en même temps que son
+envoi, le <i>Joueur de fifre</i>, digne du Louvre, l’œuvre la plus solide
+peut-être d’Edouard Manet. Mais Courbet expose la <i>Femme au perroquet</i>
+et la <i>Remise de chevreuils</i>. On parle de lui donner la grande médaille.
+La génération qui monte trouve ces toiles moins puissantes, moins graves
+surtout que la <i>Baigneuse</i> ou la <i>Curée</i>, bien loin de l’<i>Enterrement à
+Ornans</i>. Millet, qu’elle aimait solide et gras, devient indécis et mou.
+Il n’y a plus<span class="pagenum"><a id="Page_52">{52}</a></span> là ce souffle de la terre qui emplissait les horizons de
+ses anciens paysages. Théodore Rousseau apparaît moins large, devient
+méticuleux. Mais Claude Monet expose sa <i>Camille</i>, et tous les jeunes se
+groupent, s’enflamment autour de lui, l’opposent à l’ennemi, à Roybet,
+qui, avec <i>Un fou sous Henri III</i>, veut frapper un coup d’éclat. Cézanne
+bataille au premier rang. Il est accouru de la campagne, barbu, chevelu,
+le nez en bec d’aigle, avec son gilet rouge, tout empêtré d’ardeur,
+traînant après lui un air terreux de feuillages et de sources, tel que
+nous le montre un portrait de cette époque; affirmatif, dogmatique, dès
+qu’il ne s’agit plus de lui, sûr du génie des autres comme il doute du
+sien. A soixante ans, il tirait encore son chapeau, lorsqu’on prononçait
+devant lui le nom de Claude Monet<a id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>«&mdash;Le plus bel œil de peintre qui ait jamais existé,» disait-il.</p>
+
+<p>Quel dut être son enthousiasme, lorsqu’à vingt-sept ans, avec sa fougue,
+sa révolte, ses croyances, il arriva, dominant le groupe de ses amis,
+devant la haute toile où un garçon de son âge avait dressé la verte et
+noire <i>Camille</i>, l’étincelante jeune femme en robe rayée. Il fut mordu
+de saine émulation. Plus on admire, mieux on travaille, plus on a foi en
+soi. Il sentit ses limites, mais avec elles les immenses possibilités
+qui germaient en lui. De nouveau il alla se confronter à la terre, au
+plein air, aux saisons. Il se mesura avec la nature. Sa libre sève, son
+génie bouillonnant ne voulaient pas d’autre discipline qu’elle. Il y
+revenait inlassablement, il y revint toujours. «Tout est, en art
+surtout, écrivait-il au couchant de sa vie, théorie développée et
+appliquée au contact de la nature.» Et à un jeune peintre, dont il eût
+aimé à diriger les débuts, il écrivait encore: «Couture disait à ses<span class="pagenum"><a id="Page_53">{53}</a></span>
+élèves: «Ayez de bonnes fréquentations», soit: «Allez au Louvre.» Mais
+après avoir vu les grands maîtres qui y reposent il faut se hâter d’en
+sortir et vivifier en soi au contact de la nature les instincts, les
+sensations d’art qui résident en nous.» C’était toute sa vieille
+expérience qui conseillait ainsi. Il savait combien l’approche du réel
+est terrible et combien, à ses débuts à lui, il en avait eu peur, de
+cette nature. «Une modestie inquiète le rapetissait devant elle.» Un tel
+besoin d’absolu s’emparait alors de lui que, désespérant de serrer
+jamais au contour d’une nuance exacte la ligne fuyante et si proche des
+choses, il abandonnait tout. Ses scrupules, ses doutes, ses colères le
+reprenaient.</p>
+
+<p>En 1867, il revint habiter Paris. La fièvre des pavés l’anima de
+nouveau. Comme chaque fois qu’il changeait d’air, de pensée, de sujets
+et de toiles, une certitude sourde le soutint. Il s’enthousiasma. Il
+rêve de «tableaux immenses». Il attaqua des toiles de quatre à cinq
+mètres. Aucune ne le satisfit. Il aurait voulu couvrir des murailles. Il
+rôdait autour des gares, des églises, des halles. Rien ne lui eût
+répugné. En pleine rue, me racontait plus tard Solari, il aurait, comme
+un Vénitien, décoré des façades et, mêlé aux maçons, aux plombiers, aux
+ouvriers, il eût voulu éterniser les gestes de leur travail sur leurs
+échafaudages mêmes, prolonger dans le mur ébloui la gloire des métiers
+et des jours.</p>
+
+<p>Ces mélanges de violences et de timidités, d’humilité et d’orgueil, de
+doutes et d’affirmations dogmatiques, qui le secouaient dans la vie,
+éclatèrent alors dans son art. Il poussa, paraît-il, certaines toiles
+jusqu’à l’extravagance, les maçonnant, les sculptant, les bariolant d’un
+arc-en-ciel ciselé de pierreries monticellesques. C’étaient les heures
+du «tromblon ivre». Il déchargeait, expliquait-on, sur sa toile à bout
+portant un tromblon bourré de couleurs jusqu’à la gueule. Les mêmes<span class="pagenum"><a id="Page_54">{54}</a></span>
+gens d’ailleurs savaient aussi que Wagner, fou de parfums, écrivait ses
+partitions en vaporisant au petit bonheur de l’encre sur ses portées.
+D’autres fois pourtant, quand Cézanne ne peignait pas au tromblon, il
+s’appliquait, sage comme un enfant, tâtonnant, songeant vaguement aux
+académies, au Salon. Mais sous ses doigts bientôt la ligne se cabrait,
+le dessin éclatait en pistils multicolores. De grandes figures de femmes
+fleurissaient tous les coins de son atelier.</p>
+
+<p>Car brusquement, souvent, et jusqu’à ses derniers jours, une ruée de
+force, un appétit panique lui flambait dans les reins. Aussi formidable
+que son amour de la peinture, une passion païenne, une ivresse de chair
+lui battait dans le sang, lui enfiévrait les tempes. Tout être lui
+paraissait splendide. Le feu noir de son génie se concentrait dans ses
+désirs pour lui glorifier le monde d’une volupté surnaturelle. Il
+connut, dans ces minutes, les extases dramatiques du Tintoret. En lui,
+si sain, si robuste, si pur, passait comme un souffle embrasé qui, dans
+les bas-fonds mystérieux de l’être, allait remuer quelque chose
+peut-être de la débauche de Géricault ou de Musset. Mais il se
+maîtrisait. La chair nue lui donnait des vertiges, il aurait bondi sur
+ses modèles; à peine entrées il les jetait, demi-déshabillées, sur son
+palier. Il était excessif en tout. «Je suis un intense, moi, disait-il,
+comme Barbey.» Une consolation, un nouveau tourment lui restaient. Ces
+nudités qu’il chassait de son atelier, il avait trouvé une autre façon
+de les adorer, il les couchait au lit de ses tableaux, les bousculait,
+les sabrait de grandes caresses colorées, désespéré jusqu’aux larmes de
+ne pouvoir les endormir sous des loques assez empourprées, dans des
+baisers, sous des tons assez satinés.</p>
+
+<p>Jusqu’à sa mort, et depuis cette époque, d’où date la première esquisse
+toute inspirée de Rubens, constamment il travailla à une immense toile,
+vingt fois lâchée, vingt fois reprise,<span class="pagenum"><a id="Page_55">{55}</a></span> lacérée, brûlée, détruite,
+recommencée, et dont le dernier état appartient à la collection
+Pellerin. J’en ai vu jadis une réplique splendide, presque achevée, au
+haut de l’escalier du Jas de Bouffan. Elle resta là trois mois, puis
+Cézanne la retourna contre le mur, puis elle disparut. Il ne voulait pas
+qu’on lui en parlât, même lorsqu’elle rayonnait en plein soleil et qu’on
+était obligé de passer devant elle pour pénétrer dans son atelier, sous
+les mansardes. Qu’est-elle devenue? Le sujet qui le hantait ainsi,
+c’était un bain de femmes sous des arbres, dans un pré. Il en a fait une
+trentaine de petites ébauches, au moins, dont deux ou trois toiles très
+fines, très poussées, une multitude de dessins, des aquarelles, des
+albums de croquis qui ne quittaient pas le tiroir de sa commode, dans sa
+chambre, ou de sa table, dans son atelier.</p>
+
+<p>«&mdash;Ce sera mon tableau, disait-il parfois, ce que je laisserai... Mais
+le centre? Je ne puis trouver le centre... Autour de quoi, dites, les
+grouper toutes? Ah! l’arabesque de Poussin. Il la connaissait dans les
+coins, celui-là. Dans les Bacchanales de Londres, dans la <i>Flore</i> du
+Louvre, où commence, où finit la ligne des corps et du paysage... Ça ne
+fait qu’un. Il n’y a pas de centre. Moi, je voudrais comme un trou, un
+regard de lumière, un soleil invisible qui guette tous mes corps, les
+baigne, les caresse, les intensifie... au milieu.»</p>
+
+<p>Et il déchirait un croquis.</p>
+
+<p>«&mdash;Ce n’est pas ça... Et puis, allez faire poser ça, en plein air...
+J’ai bien essayé, lorsque les soldats se baignent, d’aller le long de
+l’Arc voir les contrastes, les tons de la chair sur les verts... Mais
+c’est autre chose, ça ne me donne rien, ça ne peut rien me donner pour
+mes bonnes femmes... Tenez, sacré nom! comme celle-ci a l’air
+hommasse... Ça me reste dans l’œil, ces pioupious.»</p>
+
+<p>Et montrant le poing aux tendres chairs bleutées de son<span class="pagenum"><a id="Page_56">{56}</a></span> ébauche et, par
+delà leur éblouissement, peut-être à toutes les femelles du monde:</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! les sacrées garces! les sacrées garces!»</p>
+
+<p>La grande toile du <i>Bain</i> de la collection Pellerin est restée
+inachevée. Quinze nudités de femmes y rayonnent et l’animent. Sous de
+hauts arbres, aux troncs lisses et fins, se rencontrant dans le ciel en
+ogives et formant comme un arceau mouvant de végétale cathédrale ouvert
+sur un tendre paysage d’Ile-de-France, au bord d’une rivière lente, les
+femmes vont se baigner. Une déjà, cheveux flottants, la tête en arrière,
+s’abandonne au courant. D’autres s’élancent. Elles forment deux groupes,
+huit d’un côté, six de l’autre, unies toutes par la blancheur d’un linge
+avec lequel trois d’entre elles jouent sur la rive, par celle qui nage,
+au centre même de la composition, et plus loin, sur une prairie, devant
+un château, par un homme qui les regarde. Est-ce là ce regard du soleil
+dont parlait Cézanne et qu’il s’est décidé à humaniser, à rendre moins
+symbolique, mais plus vivant? En tout cas, c’est lui qui concentre toute
+la scène, lui et l’arceau des troncs, le vitrail voûté des branches, le
+linge du premier plan. L’eau est profonde, l’herbage chatoie. Le clair
+paysage français est pur comme un vers de Racine. C’est un après-midi
+d’été léger... Les femmes d’abord paraissent disproportionnées,
+épaisses, carrées, les deux qui courent, comme taillées dans un
+bas-relief égyptien. On approche, on regarde longuement. Elles sont
+fines, allongées, divines, sœurs des nymphes de Jean Goujon, filles
+subtiles des naïves <i>Saisons</i> du Jas. Une s’en va, avec un geste de
+gamine étourdie qu’on poursuit, on ne voit pas ses jambes, mais la main,
+les doigts serrés de danseuse cambodgienne, on la sent sauter, pubère et
+ravie, à travers les vertes tiges qui la frôlent. Une autre, calme,
+olympienne, appuyée à un arbre, songe, les yeux perdus. Une, étendue,
+contente, apaisée, s’est installée, les coudes dans l’herbe,<span class="pagenum"><a id="Page_57">{57}</a></span> pour
+contempler ses amies dans l’eau; et ses seins opulents, ses fesses
+massives et dures, ses bruns cheveux prennent un bain de lumière,
+frissonnent, mouillés de brise bleue, comme un rêve tendu dans une chair
+de soie. Les deux qui s’invitent, en se montrant la nageuse,
+tressaillent déjà des caresses de l’eau. A gauche, dans le même groupe,
+la plus grande, d’un immense pas de guerrière, écarte les autres. Elle
+s’élance. Elle est la force, la jeunesse, la santé. Parallèle, un peu
+courbée, au jet séveux d’un arbre, elle est elle-même comme un arbre qui
+marche, une plante humaine, toute prête à l’amour. Et derrière elle,
+abandonnée, celle qui s’endort soupire la traîtrise et le charme de
+l’herbe où ondule une fièvre fleurie. Mais les deux plus belles, je
+crois, sont celles qui, accroupies, royales, magnifiques, tendent le
+linge à leur sœur agenouillée et balancent de leurs bras déployés une
+courbe mallarméenne que soulignent d’un rayon plus plein, d’une ferveur
+plus riche, l’arc charnu de leurs hanches, les blonds cheveux de l’une,
+à la tête de naine sur un corps de déesse, la robuste épaule de l’autre,
+à la face pensive sous des cheveux trop lourds. Une grâce les enveloppe
+toutes, une joie, une fierté... Il est émouvant que tant de doutes, de
+tourments, de fureurs se soient puérilisés en tant de tendresse,
+d’amabilité et de paix. Plus rien dans ces jeux virgiliens, cette fête
+innocente, ces danses végétales, ne brûle de l’âme crispée, des sanglots
+de Cézanne. Cet Eden d’ondes païennes, de chairs mélodieuses, de tendres
+arbres et de bleues nudités, ne parle que de force et d’équilibre. De
+loin, d’en bas, un grand souffle affolé semble sortir d’une tragique
+orgie et vous brûle au visage; on monte l’escalier, il n’y a plus là
+d’autre mysticisme que celui du bonheur dans la pleine santé.</p>
+
+<p>Mais rien, pas même ces flambées sensuelles, cet étourdissement charnel
+devant la femme, cet amour de l’amour, ne tint jamais longtemps devant
+la seule passion véritable de<span class="pagenum"><a id="Page_58">{58}</a></span> Cézanne. Il n’adora vraiment que la
+peinture. Comme Flaubert, jamais satisfait devant la page achevée et
+oubliant toutes choses pour elle, une volonté absolue, une sorte de
+sainteté le cloîtrait devant sa toile, le séparait de tout. Même hors de
+l’atelier, plus rien n’existait que l’œuvre en train. Toutes ses
+pensées, ses sensations l’y ramenaient. C’était comme un état
+sentimental, qu’on ne peut comparer qu’à cette rêverie diffuse qui
+accompagne partout les amoureux. Rien ne l’intéressait que son art, ou
+du point de vue de son art. Partout, dans la rue, à table, au café, il
+s’arrêtait de parler ou d’écouter, clignait des yeux, regardait, notait
+une ombre, suivait un geste, une ligne, un trait, clichait un contraste,
+s’emparait du monde, le détournait dans sa mémoire, le comparait à sa
+besogne de la veille, le ruminait vers son labeur du lendemain. Son
+travail l’habitait. Il ne pouvait supporter qu’on y attentât. Toutes ses
+souffrances, que d’autres taxèrent de manies, avaient leur source là.
+Vers la fin de sa vie, il regrettait de ne pas être moine comme
+l’Angelico, pour pouvoir, son existence réglée une fois pour toutes,
+coupée seulement par de frugaux repas et les beaux repos des offices,
+sans préoccupations, sans soucis, peindre du lever au coucher du soleil,
+méditer dans sa cellule, n’être jamais dérangé de sa méditation, ni
+détourné de son effort. Tout un côté farouche de son caractère tint à la
+peur constante qu’il avait des indifférents qui, n’ayant rien à faire,
+viennent perdre le temps des autres. Il les fuyait comme la peste,
+s’étant plusieurs fois, dans sa naïveté expansive d’artiste, laissé
+aller à ces désagrégeantes sympathies. Il était très bon, et il lui
+était extrêmement pénible de faire quelque peine, même à des inconnus.
+On le venait voir, une grande colère le prenait d’abord à l’idée de
+l’heure qu’il allait gâcher, mais sa naturelle bonté reprenait le
+dessus. Il se maîtrisait, et une divine timidité le faisait accueillir
+alors celui à qui de prime élan il n’avait pu brutalement fermer sa
+porte. Car, or<span class="pagenum"><a id="Page_59">{59}</a></span>gueilleux d’esprit, il était humble de cœur. Les hommes
+lui apparaissaient prodigieusement compliqués, et l’effort où il
+s’épuisait, eux partis, pour essayer de démonter leurs rouages, de lire
+en eux, de déchiffrer leurs pensées et leur but, autant de minutes
+volées pour lui au travail, à la peinture. Il s’enfermait, ne voulait
+voir personne. Et ce ne fut pas seulement misanthropique manie de
+vieillard. En pleine jeunesse il était ainsi déjà. Il se terrait, ne
+voulait durant des semaines laisser entrer âme qui vive dans son
+atelier, fuyait toute connaissance nouvelle. Une réponse d’Emile Zola,
+en mai 1870, à une lettre de Théodore Duret, un de ses premiers
+acheteurs et qui voulait entamer d’amicales relations avec Cézanne, est
+très significative à ce sujet.</p>
+
+<p>Lentement, dans son cœur, tout ce qui n’était pas absolument la peinture
+disparaissait. Toute son humanité, ses cultes, sa patrie, la famille,
+l’amitié, se perdaient dans sa religion, n’avaient pas plus de sens
+vital pour lui qu’ils n’en avaient pour un Spinoza ou un François
+d’Assise. Il faut l’envisager, je crois, et surtout à cette période de
+sa vie, comme tout à fait hors des conditions ordinaires. Comme un moine
+en Dieu, il se sublimait dans la peinture. Il en eut le mysticisme, il
+en fut le grand solitaire. Ses intérêts terrestres, ses devoirs
+civiques, ses naturelles amours, tout tombait devant elle. J’en citerai
+au moins deux exemples.</p>
+
+<p>Au Jas, un soir, des meules, une ferme brûlaient. Pris par les jeux
+colorés de la flamme, il était en contemplation, il notait les nuances,
+il découvrait quelque énigme de la couleur ou de l’ombre. Les pompiers
+arrivèrent.</p>
+
+<p>«&mdash;Attendez!» cria-t-il.</p>
+
+<p>On le crut fou, on insista. Il bondit sur un fusil.</p>
+
+<p>«&mdash;Le premier qui éteint, je le brûle.»</p>
+
+<p>Et jusqu’aux cendres, il jouit des prestiges du feu, en étudia les
+reflets et la danse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_60">{60}</a></span></p>
+
+<p>Bien plus tard, en 1897, l’après-midi de l’enterrement de sa mère, comme
+d’habitude il partit «au motif». C’était sa plus haute façon de prier,
+de communier avec la morte.</p>
+
+<p>&#160;</p>
+
+<p>La guerre éclata. Il eût dû, comme Bizet, aussi grand artiste que lui,
+il eût pu, comme Camille Saint-Saëns ou Henri Regnault, courir aux
+avant-postes. Le bon Flaubert, à qui il ressemble par tant d’autres
+points, devant la patrie blessée se redressa comme un vieux lion, rugit
+ses admirables lettres à George Sand, quitta sa <i>Tentation</i> pour
+organiser autour de Rouen envahi une compagnie de francs-tireurs.
+Cézanne, plus qu’eux tous possédé de son art, mystique de son travail,
+moine de la peinture, ne vit rien, n’entendit rien des cris de la patrie
+en danger. Son génie était son destin. Comme Archimède qu’on trouva, sa
+ville prise, au milieu des clameurs, penché sur le sable, en train
+d’achever un problème, il eût peint sous les boulets. Il quitta Paris.
+Je ne veux rien dissimuler, rien omettre de ce que je sais de sa vie.
+Les gendarmes, dit-on, le cherchèrent du côté d’Aix. Il s’était, avec sa
+mère, enfui à l’Estaque. Il travaillait devant la mer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_61">{61}</a></span></p>
+
+<h3><a id="III">III</a><br><br>
+
+LA PROVENCE</h3>
+
+<p>La balle perdue qui étendit Regnault au revers d’un fossé, la bataille
+finie, et qui nous valut la <i>Marche héroïque</i> de Saint-Saëns et
+l’ouverture de <i>Patrie</i> de Bizet, fit-elle réfléchir Cézanne? Eut-il des
+remords? Se félicita-t-il de s’être conservé tout entier à son art et de
+mettre l’humble gloire de son métier au service de l’immense gloire
+traditionnelle de la peinture de France qu’aucune défaite ne pouvait
+abolir? Se considéra-t-il comme un ouvrier du relèvement de la patrie?
+Quel fut, dans ce pauvre village de pêcheurs où les hommes manquaient
+aux barques, l’ordre de ses réflexions?</p>
+
+<p>Toujours est-il que son art changea. On ne doit juger que des résultats.
+Ses toiles s’approfondirent. Plus massives et plus aérées à la fois. Son
+art prend un sérieux, une austérité fluide, qui lui viennent peut-être
+aussi de la Provence retrouvée et des horizons de la mer médités. Il se
+dégage de toute influence. Courbet ne l’opprime plus. Il est lui.</p>
+
+<p>Il vient d’avoir trente-deux ans. Il touche à sa plénitude organique.
+Les circonstances le forcent à réfléchir sur tout ce qu’il a dédaigné ou
+ignoré jusqu’ici. Il sent qu’il vient de commettre un acte grave, un
+crime, ainsi que le considère le plus grand nombre. Il sait bien
+pourtant que ce n’est point par lâcheté. Peut-être ose-t-il s’avouer que
+le génie a ses lois propres, n’est point soumis aux disciplines
+communes. Mais peut-on vivre sans discipline? Oui, le génie a la sienne.
+Mais quelle est-elle?<span class="pagenum"><a id="Page_62">{62}</a></span> Tout, dans un tempérament excessivement
+passionné, une pensée comme la sienne, devient concret et substantiel.
+Il ne sépare pas son métier de sa vie. Tout ce qu’il gagne en profondeur
+intime, chaque pas qu’il fait en son ascèse intérieure, il le fait, il
+le constate, objectivement, dans son art. Au fond, lui aussi est un de
+ces hommes qui ont cru le plus énergiquement «à la réalité de l’idéal».
+Mais croit-il, a-t-il jamais cru à son génie? Ses doutes le reprennent.
+Dans une mansarde de Paris le désespoir, le renoncement, en une telle
+crise, l’eussent peut-être emporté, cette fois déjà. Je l’ai vu ainsi,
+bien plus tard, au bord de la vieillesse, arriver à Aix, dégoûté de
+tout, décidé à ne plus jamais toucher un pinceau, à se laisser mourir,
+desséché, fauché, sans foi, incrédule à la peinture même.</p>
+
+<p>Mais, en 1871, il a la mer. L’air salin le tonifie. Il cause avec de
+vieux pêcheurs sans nouvelles de leurs fils, morts peut-être ou
+prisonniers en Allemagne. La misère des hommes entre en lui. Un coup de
+mistral courbe les voiles. Il se redresse. Il reçoit de ces simples un
+secours qu’il ne soupçonnait pas. Il comprend ce qu’à de vrais yeux
+d’artiste il peut rester d’humain dans l’amertume d’un couchant ou
+l’espoir hésitant d’une aube sur les flots. Puis, à trente ans, même
+dévasté de remords, l’aridité ne dure pas. Des doutes mêmes une force
+vous naît. Un théorique comme Cézanne bâtit vite un système pour y
+abriter sa sensibilité exaspérée. Il lui en vient plus tard une nouvelle
+angoisse, mais ses agitations intérieures y ont trouvé un réconfort.
+L’art vit de foi, si la réflexion ne mène qu’au doute. Cézanne avait de
+soudaines illuminations qu’ensuite il ne pouvait soutenir et, tendu
+ainsi à l’excès, il ne rencontrait jamais le repos. Il fut bien près de
+l’atteindre à l’Estaque. Il le crut. Il se le dit.</p>
+
+<p>Tout l’opprimait, le gâchait, l’obstruait à Paris. Qu’il s’appuie sur la
+nature. Celle de son pays, qui est d’accord avec son<span class="pagenum"><a id="Page_63">{63}</a></span> sang. Ce n’est
+qu’ici, en Provence, qu’il se débarrassera de ce romantisme qui le
+disperse. Il peint devant la mer classique. Ces vagues ont apporté la
+civilisation aux vieilles forêts celtiques, l’ordre, la mesure, la
+sagesse. Ces routes sur lesquelles il s’en va, le chevalet au dos, on
+les doit au grand réalisme de Rome. Il ne faut pas rêver, son pinceau à
+la main, mais se mettre, comme Virgile, à l’école des choses. Lui aussi,
+le positiviste platonicien, parmi les vétérans, brossa ses premières
+églogues dans une race bouleversée. La campagne le remit d’aplomb. Rien
+n’est beau que le vrai. La France, durant toutes ces années frénétiques
+du second Empire, a vécu d’une ardeur chimérique. Elle a ri de Flaubert,
+de Courbet, de Renan. Elle a condamné Baudelaire. Elle ignore Taine et
+Claude Bernard. Tous ceux qui voient clair et net, solide et profond, sa
+frivolité, son goût licencieux les hait. Voilà ce qui mène aux abîmes.
+Quand on siffle Wagner, on applaudit la <i>Femme à barbe</i>. Quand on croit
+Manet fou, on s’engoue de Thérésa et d’Emile Ollivier. Tout croule dans
+l’artifice, le mensonge, tout s’avilit. Il n’y a plus à hésiter, il
+n’est que temps d’agir. Pourquoi, comme Zola, ne se consacrerait-il pas,
+selon ses stricts moyens, à l’immense tâche de toute une France à
+refaire? D’autant plus que, dans l’affolement général, touché malgré lui
+par l’erreur ambiante, il a déserté, sans savoir, son poste de combat.
+Il voit net à présent. Toute sa vie, il réparera. Il faut être vrai. La
+vérité est tout, en politique, en morale, en science, en art. Il n’a
+qu’un outil, son pinceau. Il se mettra à l’ouvrage. Il ramènera la
+Vérité en peinture. Il le sentait confusément, il le sait à présent:
+c’est là sa mission, ses délices, sa volonté. C’est là son calvaire. Il
+abandonnera les grands sujets faux. Il ne quittera plus la nature d’un
+pas...</p>
+
+<p>Se dit-il tout cela dans le plein jour de son intégrité et de
+l’intelligence? L’élabora-t-il dans son inconscient, parmi les<span class="pagenum"><a id="Page_64">{64}</a></span> élans
+contrariés de son rude tempérament et frénétique et de sa sensibilité un
+moment maîtrisée? Nous ne le saurons jamais. Ce qui est sûr, c’est que,
+toutes les dernières années de sa vie, il parla dans ce sens; il
+m’affirma, par lambeaux, dans plusieurs conversations, avoir eu ces
+idées depuis un bouleversement, un drame intérieur qu’il ne précisait
+pas. Je soupçonne que ce fut après cette fuite à l’Estaque. Tout porte à
+le croire<a id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<p>Sa vie changea, comme son art, après la guerre. Il aima. Il eut un fils.
+Il se maria. Il mit une unité dans son existence, parallèle à son
+travail. Et même, à la fin, il alla, dans son besoin d’ordre, d’appui
+traditionnel, jusqu’à la pratique suivie de ses devoirs religieux. Il
+faisait reposer tous ses espoirs de relèvement social sur la tête de son
+fils. Il le chérissait jusqu’à l’adoration. Mais rien ne le détournait
+de la peinture. Toute cette édification de raison intime, ce
+développement de sagesse passionnée, se passait, comme il le disait,
+«dans son for intérieur». Il peignait.</p>
+
+<p>Il peignait la mer, l’eau épaisse, la clarté humide, le ciel infusé. Il
+la suspendait, à l’horizon, massive et bleue, comme elle apparaît
+parfois des hauteurs de l’Estaque, lorsqu’entre la paroi des roches on
+débouche brusquement devant elle. Il lui faisait surplomber le cadre
+pierreux de ces roches comme un grand miroir renversé. Les collines de
+Marseille-Veyre tremblaient par delà, «blanches de la chaleur et
+molles». Les îles hésitaient, soulignées dans l’éblouissement bleuâtre.
+Toute l’onde semblait<span class="pagenum"><a id="Page_65">{65}</a></span> durcir son cristal bleu. Il la peignait plate,
+âpre, déserte... Et d’autres fois le paysage s’ensauvageait, n’était
+plus qu’un éboulis de pierrailles dévalant par des ruisseaux buissonneux
+vers une crique grise où un peu d’eau salée venait tremper un sentier de
+genêts desséchés. Il lui faisait avec quelques pins un péristyle de
+frustes colonnes, il la caressait à l’ombre basse des branches
+écailleuses. Il l’encadrait de troncs rigides et de feuillages hauts.
+Mais ce qu’il préférait, c’était, au premier plan, d’établir solidement
+les pentes rugueuses des ravins où s’enfonce le tunnel de la Nerte,
+d’amonceler en sillons, de tasser des ombres chaudes aux creux des
+torrents roussâtres, le long de cette barre de piquer une toiture rouge,
+le rire clair d’un bastidon et, comme une épaule arrondie par le vent,
+d’y appuyer, en plein ciel, en pleine intensité, un morceau cru de mer.
+Et surtout, au pied de la colline, parmi les chemins verts et les champs
+moissonnés, de coucher le village, de blottir les masures carrées et les
+jardins herbus entre les cheminées d’usine et les briqueteries pourpres,
+tandis qu’un mince ciel, tout en haut de la toile, fluide et attendri,
+léger comme un regard d’enfant, laisse pendre, accrochée aux îles, une
+tapisserie lourde, un tapis moutonneux, où les courants marins ourlent
+de salins frissons. Il peignait...</p>
+
+<p>Deux ans après, dans son âme éternellement tourmentée, un autre rêve,
+l’aube forestière des sentes se lève doucement. Il est fatigué de
+l’aridité de la mer et des pierres. Ces grands rayonnements d’eaux, ces
+dévalements de roches se stérilisent d’une trop immense insensibilité.
+Les pins n’ont pas de feuilles. Il reveut l’ombre ailée, les remuements
+limpides de l’Ile-de-France, l’horizon bref de la forêt, le cheminement
+lent de la rivière et du soleil. La poussière l’ennuie. Ces trous
+aveuglants dans le paysage font un vide, creusent sur la toile une
+lividité que rien ne peut combler. Ses yeux souffrent. Le soir, il les
+bassine à l’eau fraîche, tout injectés de sang. La fraîcheur continue<span class="pagenum"><a id="Page_66">{66}</a></span>
+des bois les apaisera, le Nord tranquille les reposera de ces mornes
+fureurs qui les gonflent et les brûlent. Un autre coin de la terre
+l’attire. Il part.</p>
+
+<p>En 1873, il est à Auvers-sur-Oise. «L’humble et colossal» Pissarro,
+comme il l’appela plus tard, devient son intime. Ils passent une saison
+ensemble, à Pontoise, installés à l’Hermitage. Mais bientôt, dans l’été
+de 1874, Pissarro le quitte pour s’en aller en Bretagne. Il est de
+nouveau seul. Il peint. Tantôt à Paris, tantôt dans les environs, sur
+les bords de la Marne ou de l’Oise. Il peint. Il tente encore quelques
+nus. Il étend des dormeuses au soleil, des torses en plein air. Sa
+grande <i>Femme couchée</i> a été refusée au Salon, comme toujours. Mais il
+s’obstine. Chaque année il fait un envoi: il est repoussé chaque année.
+Il ne va même pas retirer ses toiles. Il se sent persécuté. Un
+printemps, il faut le dire, on fut particulièrement atroce. Son envoi
+souleva une telle joie d’insultes, qu’une bande de rapins s’empara du
+chef-d’œuvre, le hissa sur une échelle d’accrochage et, en procession,
+le conspuant, hurlant un cantique-scie, dans une tempête de huées et de
+rires, le promena de salle en salle, parmi les génuflexions grotesques
+des uns, les mines de dégoût, la comédie méprisante des autres. Cézanne
+était là... Jusqu’à sa mort ce sublime travailla, comme il le disait
+avec un mélange de désespoir et d’ironie, pour le salon de M.
+Bouguereau. Telle nature morte qui rayonne aujourd’hui au musée de
+Berlin, tel paysage dont s’enorgueillit une collection de Florence
+léguée aux Offices n’obtinrent jamais les honneurs de ce Salon.</p>
+
+<p>A Auvers du moins, sous les bois, le long de l’Oise, il oubliait les
+hommes. Il quitta les grands nus. Les feuilles, les frémissements
+l’enveloppent. Impuissant encore à réaliser ses imaginations, il se
+résigna robustement à copier. Il se fait un métier. De plus en plus il
+s’enfonce dans la nature. C’est le moment où l’impressionnisme
+s’affirme. Il a exposé à côté de Claude Monet,<span class="pagenum"><a id="Page_67">{67}</a></span> de Camille Pissarro,
+d’Auguste Renoir; mais il a passé inaperçu. Théodore Duret, l’ami de
+Manet, de Whistler, Arthur Chocquet, qui lui achètent quelques toiles,
+presque seuls ont remarqué et signalé les débuts du grand peintre qui
+naît. L’enthousiasme ancien de Zola hésite. Il n’écrit pas le décisif
+article, la brochure retentissante qui eût pu imposer son ami et cet art
+nouveau à la foule.</p>
+
+<p>L’incompréhension ravage les plus forts. L’artiste ne peut pas vivre
+seul. Il outre tout, quand un air, si impalpable soit-il, un avant-goût
+de gloire, un regard, un mot d’ami ne vient pas soutenir son effort.
+Comme de pain, il vit d’admiration. Il a besoin de certitude.</p>
+
+<p>Cézanne au plus fort de sa lutte, au plein de sa vie, en fut totalement
+sevré. Depuis longtemps, il sentait bien que son art étonnait ses
+intimes. Lui, que les doutes labouraient, plus que tout autre en fut
+atteint. Impératif comme il l’était, il se renferma. Il apparut de plus
+en plus rude et bizarre. Il souffrait. Cet idéaliste forcené se
+meurtrissait au contact du réel,&mdash;ce réel qu’il croyait adorer. Il eût
+voulu l’étreindre, le serrer, en le transfigurant par sa seule véracité
+pieuse. Ses amis ne reconnaissaient plus sur la toile les objets qu’il y
+avait transportés dans une caresse de tout son être, un agenouillement,
+une exactitude de toute sa foi.</p>
+
+<p>«&mdash;Frenhofer, avoua-t-il un jour d’un geste muet en se désignant, un
+doigt sur la poitrine, tandis qu’on parlait du <i>Chef-d’œuvre inconnu</i>
+devant lui, Frenhofer, c’est moi<a id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.»</p>
+
+<p>Oui, la mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais de<span class="pagenum"><a id="Page_68">{68}</a></span>
+l’exprimer! Il n’y a que le dernier coup de pinceau qui compte! Tout ce
+que Balzac met dans la bouche de son vieux maître, Cézanne pouvait le
+faire sien. Et la plupart, comme le jeune Nicolas Poussin du roman
+devant les superpositions de couleurs dont le vieux peintre avait chargé
+toutes les parties de sa figure en voulant la perfectionner, la plupart,
+sincèrement, devant les toiles de Cézanne, à cette époque pathétique de
+sa vie où nous sommes arrivés, devant ses premiers chefs-d’œuvre, ne
+voyaient qu’un chaos de couleurs, une espèce de brouillard sans forme.
+Et quelques-uns, les plus sots, osaient le lui dire. Alors, eux partis,
+il se troublait, exagérait son impuissance en exagérant ses moyens.
+L’impossible l’irritait. Un torrent d’invectives s’échappait de cette
+âme tendre. Il pleurait... Quand la gloire, l’amitié, la compréhension
+vinrent, il était trop tard. Il en était dégoûté. Il voulut mourir seul.
+En peignant...</p>
+
+<p>Un soir, couverte d’un enchevêtrement de courbes, de carrés, de figures
+géométriques bizarrement entrelacés, il me tendit une feuille à dessin,
+au bas de laquelle de sa grosse écriture appuyée il avait souligné cette
+phrase: «Use ta jeunesse aux bras de la muse... Son amour console de
+tous les autres.» Plus haut, il avait écrit <i>Signorelli</i> en gros
+caractères d’imprimerie, et en petites lettres, <i>Rubens</i>. Un bleu
+d’aquarelle légèrement teinté colorait un des carrés. Il me tendit le
+papier.</p>
+
+<p>«&mdash;C’est de Gautier...<a id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. Travailler, il faut travailler,» dit-il.</p>
+
+<p>Il me tourna brusquement le dos, bougonna: «L’art console de vivre.» Et
+m’arrachant la feuille, il la déchira en petits morceaux et, jusqu’à ce
+que je me retire, ne m’adressa plus une parole.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! si je vous avais connu à Paris, me dit-il une autre<span class="pagenum"><a id="Page_69">{69}</a></span> fois... Mais
+quand j’aurais eu besoin de vous, vous étiez en train de naître... Et
+puis, il faut se méfier des littérateurs. Quand ils vous fichent le
+grappin dessus, toute la peinture y passe.»</p>
+
+<p>A quoi, à qui faisait-il ainsi allusion? Il ne fréquenta guère, comme
+littérateurs, que Paul Alexis, Antony Valabrègue et M. Gustave Geffroy,
+et il leur livra très peu de lui, autant que j’en puis juger par ce que
+Paul Alexis me dit lui-même de Cézanne et par la sorte de haine
+inexplicable que Cézanne voua, malgré ses articles et le prodigieux
+portrait qu’il en a peint, à M. Gustave Geffroy, détestation qu’il
+m’exprima souvent, soit par lettre, soit de vive voix. Il gardait par
+contre un souvenir fervent d’une journée passée avec M. Octave Mirbeau
+qu’il considérait comme le premier écrivain de ce temps.</p>
+
+<p>Etait-ce peut-être à ses discussions avec Emile Zola qu’il voulait faire
+allusion? Les théories naturalistes étaient les siennes, et s’il y eut
+influence, ce fut plutôt Cézanne, comme nous avons essayé de le
+démontrer, qui tira Zola de son romantisme. Zola nous le montre comme
+très têtu, invulnérable. «Prouver quelque chose à Cézanne, écrit-il, ce
+serait persuader aux tours de Notre-Dame d’exécuter un quadrille.» Un
+jour, dans un dîner d’amis où l’avait entraîné Zola, il fit la rencontre
+de «son pays» Alphonse Daudet. Il alla tout bonnement à lui, mais
+l’autre essaya de le blaguer, sur son accent, sa peinture, ses idées.
+Silencieux, farouche, durant tout le repas, il était une cible, une
+proie facile. Mais brusquement, au dessert, comme me l’a raconté
+Théodore Duret qui assistait à ce tournoi, il envoya Daudet par-dessus
+les moulins, en un revers de bras, et une heure durant, le criblant à
+son tour, mettant les rieurs de son côté, il le laissa terrassé, sans
+riposte, pâle et abasourdi dans son coin. Pas plus que l’ironie
+superficielle de Daudet la conversation plus nourrie de Zola ne devait
+avoir, j’imagine, de prise sur Cézanne.</p>
+
+<p>D’ailleurs, le peintre voyait de moins en moins le littéra<span class="pagenum"><a id="Page_70">{70}</a></span>teur. Je
+crois plutôt que, passionné lecteur, comme il l’était, de Stendhal, de
+Sainte-Beuve et des Goncourt, il restreignait, à leur école, son immense
+lyrisme. Il subissait son siècle, il en respirait l’air ambiant. Il
+allait parfois jusqu’à faire l’éloge des <i>Bourgeois de Molinchart</i> de
+Champfleury, qui paraît l’avoir impressionné longtemps. On a parlé des
+Japonais et des Chinois. Quand j’amenais la conversation sur eux:</p>
+
+<p>«&mdash;Je ne les connais pas, disait-il. Je n’en ai jamais vu.»</p>
+
+<p>Il n’avait lu que les deux volumes de Goncourt sur Outamaro et Hokousaï,
+mais dans l’intelligence créatrice d’un peintre cent pages de texte ne
+portent pas le témoignage d’un trait ou de deux coups de pinceau. S’il y
+eut rencontre, ce que je suis loin de suggérer, détestant tous ces
+rapprochements de hasard à l’usage des snobs, comme ces fameuses
+comparaisons entre les paysages de Cézanne et les paysages des
+tapisseries, s’il y eut rencontre, elle fut fortuite, et en tout cas
+purement cérébrale. Il n’y eut pas échange, influence virtuelle. Les
+assises de Cézanne furent toutes françaises et latines. Ce ne fut que
+par le Flamand Rubens, au fond si latin lui-même, que les Hollandais
+eurent quelque prise sur lui, et toute de surface. Il ne variait jamais
+là-dessus. Poussin, Delacroix, Courbet, Rubens, les Vénitiens, voilà ses
+dieux, et autour de ce temple, dans des chapelles particulières, pour
+des motifs divers, les Lenain, Chardin, Monet, Zurbaran et Goya,
+Signorelli et, tout à fait à part, Manet. Il était loin d’ignorer les
+autres. Il ne parlait guère du Greco. Il n’aimait pas les primitifs, et
+c’est avec une humilité bien plus profonde qu’on ne pense, qu’il a dû
+prononcer le mot qu’on rapporte de lui:</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis le primitif de ma propre voie.»</p>
+
+<p>Pour se frayer cette voie, atteindre plus sûrement par elle le but qu’il
+se proposait, il se détourna des grands sujets qui l’enivraient.
+Souffrant de ne pouvoir exprimer la forêt entière,<span class="pagenum"><a id="Page_71">{71}</a></span> il s’appliquait à
+copier un arbre, mais la sève immense en faisait craquer les contours.
+Il renonça au triomphe immédiat, aux joies du succès, des fréquentations
+aimables, de l’amitié peut-être. Il s’enfonça dans la recherche de
+l’absolu<a id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Il fut seul. Il travailla.</p>
+
+<p>Il travailla. C’est le mot de toute sa vie, et qui la résume. Il
+peignait. Son existence tient toute là. Il travailla, comme lui seul et
+Flaubert le firent, jusqu’à l’extase, jusqu’à la douleur. Le reste de
+ses heures ne compte pour ainsi dire plus. En 1879, il revient à Aix.
+C’est le moment où les grands plans de la Sainte-Victoire, comme l’a
+bien noté M. Elie Faure, solidifient sa vision, il les contemple, il
+croit les voir pour la première fois, il y appuie sa pensée et son art,
+ses recherches, sa volonté. Il se prend d’amour pour l’ossature de la
+terre. Il en soupçonne la morale géologique. Il dissèque les paysages.
+La composition du monde lui apparaît. Il maçonne encore en pleine pâte
+les racines rocheuses de cet univers qu’il découvre, mais déjà une
+fluidité lui vient. Sa palette s’éclaircit. Plus il se raffermit
+intérieurement, plus ses toiles au contraire s’aèrent. Les premières
+caresses bleues descendent se mêler à ses ombres. Le drame de l’air se
+dessine au bord des perspectives. Déjà une clarté se lève à l’horizon
+des collines, que lui seul traduira d’abord et qui désormais recule dans
+une sorte de rhétorique magnifique même les Guardi, les Koninck et les
+Gelée. Un pas est en train de se faire dans la vision sensible.
+L’atmosphère de l’âme et des yeux s’élargit. Pour la première fois, cet
+évanouissement progressif de la planète jusqu’à la nébuleuse primitive,
+dont Laplace nous apporta le poème, la peinture le traduit et le fixe.
+C’est le ciel de Renan, l’Axiome de Taine dont Cézanne atteint les<span class="pagenum"><a id="Page_72">{72}</a></span>
+perspectives. Comme eux, ce grand positiviste de la peinture, mieux que
+toute métaphysique, nous donne dans ses paysages le frisson ramassé de
+la chose cosmique. Ce terrien a le goût de l’idéal. Il nous fait sentir
+l’universel. C’est un lyrique exact.</p>
+
+<p>Il touche, semble-t-il, à une heure de force heureuse. Il a quarante
+ans. Il atteint le point vital de sa plénitude organique, de sa vigueur
+physique. Une certitude le prend, qu’il n’a qu’à persévérer dans son
+être pour donner à ses dons leur plein développement. Les doutes, les
+découragements s’abattront encore, et de plus en plus, sur lui, mais il
+ne s’écartera plus de la direction choisie une fois pour toutes. Sans
+l’atteindre jamais, il voit désormais «la formule» qu’il cherche. Et il
+sait qu’il est le plus grand peintre vivant.</p>
+
+<p>Ce serait le moment où, d’après M. Emile Bernard, ayant vécu jusque-là
+en bohème, Cézanne se serait repris, sentant qu’il perdait sa vie, et
+voué au travail, sur l’exemple de Pissarro. Nous avons essayé de montrer
+que cette intime révolution morale eut lieu dix ans plus tôt, à
+l’Estaque, et sans l’exemple de personne. Il est sûr, en tout cas, qu’à
+l’époque où nous arrivons, Cézanne touche à un sommet, il s’affirme à
+lui-même sa propre vérité. Il ne change rien à sa vie. Il travaillait
+déjà, de l’aube au soir, chaque jour que le soleil fait, et il continue,
+debout dès l’aurore. Mais entre l’inspiration sans ordre, la recherche
+au hasard, et le labeur conscient, le travail suivi, il a choisi, entre
+l’invention et la soumission. «La soumission est la base de tout
+perfectionnement<a id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.» Il copiera le monde. Il fera le portrait de la
+terre. Il s’acharnera à suivre, sur un visage ou sur un meuble, le sourd
+labeur du soleil qui les tient vivants. Il se soumettra à l’objet. Il ne
+rêvera plus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_73">{73}</a></span></p>
+
+<p>A peine, en s’appuyant sur Poussin, osera-t-il tenter son poème des
+<i>Moissons</i>, en invoquant Lenain, essaiera-t-il de grouper les paysans
+balzaciens de la <i>Partie de cartes</i>, et comme une sorte de débauche
+olympienne, laissera-t-il constamment flotter, au-dessus de toutes ses
+recherches, les grands corps sacrés, l’après-midi d’été, toujours
+inachevée, son péché radieux, le <i>Bain des jeunes femmes</i>. Il pensera
+aussi parfois à son <i>Apothéose de Delacroix</i>. Mais plus de ces scènes
+d’assassinats, de ces triomphes, comme il en peignit dans sa jeunesse,
+de ces descentes du Christ aux Limbes, de ces terrassements de la
+Madeleine, dont les fragments superbes ont depuis été dégagés des murs
+du Jas de Bouffan, plus de ces festins où il voulait, disait-il, donner
+comme un pendant à l’orgie de la <i>Peau de chagrin</i>, plus rien désormais
+que des natures mortes, des portraits obstinés et fidèles, des paysages
+précis. Si une âme soulève les visages rèches, et choisis rèches exprès,
+les fruits groupés, la terre ensoleillée, il ne l’a pas cherché, il ne
+l’a pas voulu. Elle est là, s’avoue-t-il, par surcroît, et même n’est-ce
+pas elle l’ennemie au fond qui, malgré lui, envahissant sa toile,
+l’empêche de suivre, comme il voudrait, jusqu’à sa dernière nuance,
+l’ombre de ce cil sur cette joue, de cette feuille sur cette herbe, de
+ce couteau luisant sur la nappe assourdie? Il ne voudrait plus
+qu’enserrer des tons justes dans des lignes exactes. Il ne voudrait plus
+que juxtaposer des tons vrais sans autres limites que la rencontre et la
+fusion des véritables valeurs. Son génie ne dépend plus de lui. Il ne
+voudrait plus que coordonner des surfaces et agencer des plans. Il
+voudrait avoir du talent... Pieuse obstination! divin suicide! si le
+génie, même martyrisé, ne proclamait toujours, hors de sa foi, et par sa
+propre loi, l’éternelle beauté sous la passagère raison qui le
+persécute.</p>
+
+<p>Je l’ai déjà dit, mais je voudrais que cette constatation revînt comme
+un leit-motiv, la plus frémissante sensibilité<span class="pagenum"><a id="Page_74">{74}</a></span> aux prises avec la
+raison la plus théorique, c’est tout le drame, toute l’histoire, toute
+la vie de Paul Cézanne.</p>
+
+<p>Vers la quarantième année, cette raison et cette sensibilité, il me
+semble, s’équilibrent ou sont, en tout cas, bien proches de se fondre.
+Il aimait trop l’absolu. Il poussait jusqu’à la folie le goût de la
+perfection. Cette heure heureuse ne dure pas. Un désir subit de voyage
+le prit. Eut-il peur de l’Italie? Il courut en Belgique, en Hollande,
+vérifier ses hypothèses, chercher des confirmations. Chose étrange,
+Rembrandt ne paraît pas l’avoir retenu. Ce fut Rubens qui l’éblouit
+surtout. Il en resta extasié, jusqu’à la fin. Une photographie du groupe
+des sirènes, dans le <i>Débarquement de Marie de Médicis à Marseille</i> du
+Louvre, le suivait dans tous ses déplacements. Il la fixait parfois,
+avec une punaise, au mur de son atelier. C’est la seule image que j’y ai
+jamais vu séjourner plus d’un mois, avec le <i>Sardanapale</i> de Delacroix.
+Quand on lui demandait: «Quel peintre préférez-vous?» invariablement il
+répondait: «Rubens.» Il l’a écrit, même.</p>
+
+<p>Fut-ce Rubens qui le troubla de nouveau, raviva, avec son opulent
+lyrisme et sa vie luxueuse, les regrets que les petits maîtres
+hollandais furent loin, avec leur vision mesquine et leur métier borné,
+de combler dans cette âme obsédée et toujours en quête de l’impossible?
+Il revint à Paris, se souvint de Zola, courut auprès de lui, qui
+maintenant écrivait <i>Nana</i>, cette Nana que Manet allait peindre,
+confirmer ses théories naturalistes, affirmer son réalisme, et se
+l’affirmer à lui-même peut-être plus qu’aux autres. Il fit un séjour à
+Médan. Il voit beaucoup Renoir, qui fait son portrait. L’an d’après, en
+1881, il repartit pour Aix. Dès lors il partagea son travail et son
+temps entre la Provence, Paris et l’Ile-de-France.</p>
+
+<p>Quand les terres rougeâtres, les roches livides, les labours poussiéreux
+fatiguaient ses yeux brûlés et, par périodes, vite</p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_004.jpg">
+<img src="images/ill_004.jpg" width="550" height="442" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">... <i>ces verdures traînantes où se reflètent toutes les
+respirations de l’eau</i>... P. <a href="#Page_75">75</a></span>
+</div>
+
+<p class="nind">injectés de sang, il regagnait la Marne et Fontainebleau. Il
+s’enfonçait sous les futaies ou revenait le long de la Seine. Il peignit
+à Montigny, à Marlotte, à Barbizon. A Giverny il rencontrait Claude
+Monet; il le fréquentait peu, pas plus que Pissarro, Renoir et Sisley,
+les seuls dont il se souvint plus tard, «la bande impressionniste à qui
+il a manqué un maître, des idées», avouait-il parfois. Toute une saison
+pourtant il vécut côte à côte avec Renoir. Il n’aimait pas Degas. «Je
+préfère Lautrec», disait-il. A Paris, il mangea quelquefois, chez le
+même marchand de vins, avec Auguste Rodin dont, goguenardait-il, il
+admirait plus la roublardise paysanne que l’art symbolique et sûr.</p>
+
+<p>«&mdash;Il a du génie, faisait-il,... et un bas, un bon bas de laine. Il
+venait, avec sa blouse plâtreuse, s’asseoir à côté des maçons... C’est
+un finaud, il leur rivait leur clou; mais j’aime beaucoup ce qu’il fait.
+C’est un intense... On ne le comprend pas encore, ou tout à contre-sens.
+Il faut qu’il ait un rude tempérament pour résister à la pommade de tous
+ces petits Mauclairs... A sa place, j’aurais une rude frousse... Il a de
+la chance. Il réalise.»</p>
+
+<p>Il voyait aussi Guillaumin et quelques bons camarades dans un café des
+Batignolles. Il exécrait Puvis de Chavannes, au point de vouloir
+expulser de chez moi la reproduction que j’en avais de l’hémicycle de la
+Sorbonne.</p>
+
+<p>«&mdash;Quelle mauvaise littérature!» disait-il.</p>
+
+<p>Il me parla quelquefois, et toujours avec sympathie, de Van Gogh, dont
+il se plaisait à admirer deux toiles chez moi, et de Paul Gauguin; je ne
+crois pas qu’il les soit allé voir, comme on l’a prétendu, à Arles. Il
+rencontra Gauguin chez le père Tanguy et au café, mais rarement.</p>
+
+<p>Il n’avait de vrais amis que les arbres. Ces sous-bois frissonnants, ces
+ponts sur des mares, ces feuillages profonds où toutes les gammes des
+verts se gorgent des sèves de la forêt, ces verdures traînantes où se
+reflètent toutes les respirations<span class="pagenum"><a id="Page_75">{75}</a><br><a id="Page_76">{76}</a></span> de l’eau, datent de cette époque. Ses
+toiles d’alors sont touffues, fraîches, d’une vie paisible, avec leurs
+chemins sourds, leurs fuites heureuses, leurs maisons de clarté
+épanouie; elles sont reposantes avec leurs hauts peupliers tranquilles,
+leurs rivières endormies où trempent de beaux nuages descendus jusqu’aux
+herbes, leurs émeraudes nuancées, leurs échappées de brumes forestières.
+Aux environs d’Aix, au contraire, il cherche des aspects brutaux,
+ramassés, presque renfrognés de collines ardentes, des profils tragiques
+de ravins secs, des arbres sans feuilles, de massives maisons carrées,
+des toits flambants et roussis, des champs encigalés où sous la paille
+rase la terre fendillée s’écaille. Il ne retrouve quelque verte
+tendresse que lorsqu’il s’attache à rendre, sœur de la sienne, la
+vieille rêverie des bassins, des lions moussus du Jas de Bouffan, les
+façades de la maison paternelle, l’ordonnance classique des sombres
+allées où les marronniers, redevenus sauvages, éclaircissent leurs
+branches sur le gravier barbu du parc abandonné. Il fait quelques
+portraits. Il songe au tableau des <i>Moissons</i>. Il imagine, en une
+ébauche très poussée, dont la collection Bernheim-Jeune possède une
+réplique, il imagine, à la manière du Poussin, mais toute parente de la
+campagne qui environne le Jas, une plaine biblique à moitié moissonnée,
+avec, au premier plan, un groupe de rustres qui se reposent, mangent et
+boivent en plein soleil. Une femme les sert. Ils sont en bras de chemise
+et en chapeaux de paille. Un, entre ses coudes nus, hausse une
+dame-jeanne pansue et, la tête renversée, reçoit un long jet de vin dans
+la gorge. Un grand arbre, un pin tordu, se dresse. Plus loin, d’autres
+faucheurs s’enfoncent dans les blés énormes, et la vague jaune, sous le
+ciel de pourpre bleue, bat les coteaux ordonnancés que contemple un
+château, la bastide du Diable, où Cézanne revint et qu’il loua dans ses
+dernières années, ravi par la haute façade dominant les pinèdes du
+Tholonet.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_77">{77}</a></span></p>
+
+<p>Il peignit aussi les <i>Baigneurs</i>, refusés dans le legs Caillebotte pour
+la honte éternelle du Luxembourg,&mdash;le ciel de marbre bleu aux nuages
+d’apocalypse, le vacillement de la terre, le mont Victoire comme
+rapetissé, écrasé sous l’effroi cosmique qui passe, et les hommes
+indifférents, les anatomies tranquilles, leur puissance michelangesque
+au bord de ce Jugement des choses qu’ils ne soupçonnent pas. C’était, de
+telles toiles, la flambée romantique qui revenait encore de loin en loin
+et lui léchait le cerveau d’une fièvre où il se dégorgeait. Il
+s’apaisait, se contraignait, se classicisait, si je puis dire, dans ses
+natures mortes où, dans le pli des étoffes, l’arrangement des objets,
+fixés une fois pour toutes<a id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, son grand style se contentait et
+laissait, sans peur, sa délicate sensibilité se nuancer librement, sans
+autre souci que d’assourdir son opulente finesse ou, comme par jeu,
+d’attendrir sa trop riche vigueur. Il atteignait, en spiritualisant des
+pommes et du vin, tant il les dégageait de tout ce qui n’était pas joie
+de la couleur pure, la substance même de son émotion. Il contentait «le
+besoin d’harmonie et la fièvre de l’expression originale» qui fait le
+fonds de son génie. Il dépassait Chardin.</p>
+
+<p>Il eut une joie imprévue, la rencontre qu’il fit de Monticelli à
+Marseille. Ce fut une soudaine amitié. Sac au dos, ils partirent tous
+deux pour un mois, battirent, comme jadis il l’avait fait avec Zola,
+tout le pays autour de Marseille et d’Aix. Pipes fumées au seuil des
+fermes, discussions interminables, pochades brossées par Monticelli
+tandis que Cézanne récitait de l’Apulée ou du Virgile; Monticelli
+raffola de cette escapade, en garda un souvenir longtemps radieux. Je
+tiens ce détail du peintre Lauzet<span class="pagenum"><a id="Page_78">{78}</a></span> qui a gravé dans une suite d’album
+magnifique une vingtaine des plus belles œuvres de Monticelli. Cézanne,
+lui, ne m’en parla jamais. Il avait ainsi pour certaines de ses joies
+une sorte de pudeur qui le faisait se cloîtrer au fond de lui-même pour
+y garder farouchement la mémoire des minutes heureuses. Les choses de
+l’amitié lui parurent toujours merveilleuses et profondes, avec je ne
+sais quoi de jaloux qu’il ne fallait pas galvauder. J’ai appris, par
+exemple, qu’il avait à Paris, rue Ballu, un vieux camarade, un
+cordonnier chez qui il allait passer de longues heures silencieuses,
+qu’il aida, paraît-il, dans des circonstances graves, mais sur lequel
+jamais il ne soufflait mot. On le surprit parfois, assis dans la
+boutique poisseuse, affectueux, reposé, son sourire penché sur le pauvre
+travail de son ami, comme en contemplation devant les vieilles tiges et
+les bottines rapiécées; mais il faisait grand mystère et se cachait pour
+le venir voir. Avec mon père et ses vieux compagnons de collège il
+montrait des délicatesses de cœur infinies. Tous ceux qui l’ont approché
+de très près l’ont chéri sans réserve. D’un mot, d’un geste, d’un
+regard, ce farouche sentimental, cet expansif si retenu savait exprimer
+toutes les richesses d’une charité d’autant plus raffinée qu’en un seul
+elle s’adressait pour ainsi dire à tous. Il avait la bonté des grands
+sous la réserve des naïfs et des forts, des forts dont on a trop souvent
+gaspillé les avances. Aussi sa susceptibilité était-elle toujours
+frémissante. Il exigeait désormais des autres les attentions qu’il ne
+leur ménageait jamais. Sa sensibilité devenait presque maladive. Un
+sourire échangé entre une servante et Zola, au haut d’un escalier, un
+jour qu’il arrivait en retard, m’a-t-il raconté, empêtré de paquets, le
+chapeau cabossé, l’éloigna de Médan pour toujours. Sa misanthropie, dans
+la tension brûlante de tout son être et l’angoisse de plus en plus
+nourrie de ses recherches, se changeait comme chez Jean-Jacques en
+crises de défiance qui touchaient vite à l’idée<span class="pagenum"><a id="Page_79">{79}</a></span> de la persécution.
+L’<i>Œuvre</i> venait de paraître. Pourtant il m’affirma toujours, et il ne
+mentait jamais, que ce livre n’était pour rien dans cette brouille avec
+son vieux compagnon.</p>
+
+<p>En 1885, après un séjour en Normandie chez son ami Chocquet dont il
+peignit alors le fameux portrait se détachant sur un feuillage vert,
+Cézanne vint à Médan. Il y passa tout le mois de juillet. Zola écrivait
+l’<i>Œuvre</i>. Il dut sûrement beaucoup causer du livre et en lire
+d’importants fragments à Cézanne. Les premiers chapitres du volume
+toujours émurent profondément celui-ci, il les déclarait d’une vérité à
+peine transposée et intimement touchante pour lui qui y retrouvait les
+plus belles heures de sa jeunesse. Lorsque, ensuite, le livre bifurque
+avec le caractère de Lantier guetté par la folie, il sentait bien qu’il
+n’y avait là qu’une nécessité de plan, qu’il devenait, lui, tout à fait
+absent de la pensée de Zola, que Zola, en somme, n’avait pas écrit ses
+mémoires, mais un roman et qui faisait partie d’un vaste ensemble
+longuement médité. La figure de Philippe Solari, représenté sous les
+traits du sculpteur Mahoudeau, était très faussée aussi, pour le besoin
+de l’action, et Solari ne songea, pas plus que Cézanne, à s’en
+formaliser. Son culte pour Zola, ne défaillit jamais. Et ce dernier,
+lorsque je le vis à Paris, quinze ans après l’<i>Œuvre</i>, me parla de ses
+deux amis avec la plus admirative affection. C’était aux environs de
+1900. Il aimait toujours Cézanne, malgré sa bouderie, de toute l’amitié
+d’un grand cœur fraternel, «et même, me dit-il en propres termes, je
+commence à mieux comprendre sa peinture, que j’ai toujours goûtée, mais
+qui m’a échappé longtemps, car je la croyais exaspérée, alors qu’elle
+est d’une sincérité, d’une vérité incroyable.»</p>
+
+<p>En septembre 1885, Cézanne revint reprendre foi à Aix. Il peignit dans
+les alentours, à Gardanne. Il vivait chez des paysans, louant une
+chambre à la ferme, couchant même parfois au grenier, roulé dans un drap
+jeté sur la paille, mangeant à la<span class="pagenum"><a id="Page_80">{80}</a></span> table commune, travaillant tout le
+jour. C’est le moment où il coupe de la barre du Cengle les flancs de la
+Sainte-Victoire, dans des toiles sans ciel, où il dépouille de toute
+ombre les collines de Montaiguet, balance d’âpres pins sur des plaines
+fuyantes, isole des bastides dans des carrés de labours et de blés, où
+il profile la chaîne bleue du Pilon du Roure sur la respiration miroitée
+d’une mer qu’elle cache, mais qu’on devine à la clarté humide, au
+sourire marin où trempent ses sommets... C’est le moment surtout où il
+peint, sous toutes ses faces, ce village de Gardanne enraciné dans son
+coteau, le clocher rugueux, le troupeau roussi des maisons, les toits
+brûlés, une masse de grands feuillages mettant toujours une fraîcheur,
+un puits de lumière verte quelque part dans la chaleur, et sur la
+colline sèche les deux moulins, les deux tours abandonnées. Il
+simplifie. Il ramasse, concentre les lignes, mais nuance de plus en plus
+les ombres, verse, sans le chercher, comme une humanité dans le paysage.
+Une humanité grêle, pauvre, étriquée encore, qui prête aux choses une
+vertu acariâtre, aux roches, aux nuages un aspect maussade, aux couches
+d’air une massivité, qui dépouille et schématise, qui montre encore trop
+le labeur, mais qui, on le sent déjà, va désormais aller
+s’approfondissant, nourrie de clarté, fluide, spiritualisée, fondue, bue
+par la terre, absorbée par le ciel, toute infusée dans la nature et
+toute la nature infusée en elle. Il faut avoir vu, entassées dans les
+combles du Jas de Bouffan, pêle-mêle, les centaines de toiles, pour la
+plupart inachevées, souillées, martelées, de cette époque, pour
+comprendre le travail sourd, pénible, le martyre heureux avec lequel
+Cézanne s’est emparé de son âme et de cette terre, les a, pour ainsi
+dire, emboîtées, imbriquées l’une en l’autre, dans le même regard, le
+même métier. Toiles presque blanches où sous le seul treillis des lignes
+bleues et de quelques taches vertes se profile une épaule de colline, un
+rire d’arbre, un chemin chaud; toiles<span class="pagenum"><a id="Page_81">{81}</a></span> presque vides, bourrées par
+places, échantillonnées comme un écheveau de soie de toutes les nuances
+de l’arc-en-ciel juxtaposées; damiers presque géométriques sabrés de
+longues ombres claires; grands pans de murs croulant au bord d’abîmes à
+peine dessinés; blocs d’arbres enchevêtrés, ici minces et fins panaches
+à peine indiqués d’une teinte fuyante, là troncs massifs, racines
+pesantes s’agriffant à la roche,&mdash;on suit, sous ces fouillis, ces
+manques, ces clartés, le lent cheminement d’une raison sensible, la
+conquête, vingt fois abandonnée, vingt fois reprise, d’une logique
+colorée aux prises avec une émotion respectueuse, on descend jusqu’aux
+couches profondes, aux assises de la pensée de Cézanne. Cette analyse de
+la matière intime est aussi ténue, aussi aiguë que la psychologie
+innombrable de Dostoïevski dénouant les fils de l’âme humaine. Elle est
+aussi émue, aussi baignée, dans son austérité, de bonté et d’amour.
+C’est là-dessus que Cézanne établira, qu’il établit son art. La fleur
+légère, l’air duveté de ses plus beaux paysages reposeront sur cet âpre
+métier, s’enracineront dans cet obstiné labour.</p>
+
+<p>Pendant qu’il se livre à ce labeur enivrant, son père, tombé en enfance,
+maniaque d’avarice, cachant des sous sous les pierres du Jas, meurt, en
+1886. Il se détache de plus en plus des hommes. Quelques paysans, le
+soir, à la veillée, ruminent près de lui. La terre le pénètre. Il se
+décante, si j’ose dire, de toute fausse culture et de tous préjugés. Il
+redevient, lui l’extrême civilisé, un primitif naïf. Sa roide et âpre
+nature, pleine de finesses si singulières, ne mettra désormais toutes
+ses séductions que dans le charme comme ajouré de ses toiles austères.
+Il s’enfonce dans sa sainteté, le détachement de tout ce qui n’est pas
+la peinture.</p>
+
+<p>Seul un ami, Antoine Marion, professeur à la Faculté des sciences de
+Marseille et conservateur du muséum d’histoire naturelle, vient le voir,
+le dimanche, de loin en loin, dresse<span class="pagenum"><a id="Page_82">{82}</a></span> un chevalet à côté du sien, le
+rattache au monde, en lui parlant de ses travaux géologiques, d’un
+aixois, le marquis de Saporta, son collaborateur avec lequel il est en
+train d’établir la grande hypothèse évolutive de la migration des arbres
+devant les froids du pôle, de la lutte des espèces végétales s’adaptant
+entre elles. Esprit vif, tempérament clair, Antoine Marion expose, le
+pinceau à la main, les idées darwiniennes, la découverte qu’il a faite,
+au pied de la Sainte-Victoire, de squelettes d’anthropoïdes. Il trace, à
+profonds traits, l’histoire du globe, la naissance dans ce coin de
+Provence des paysages qu’ils peignent, leur premier affleurement
+au-dessus des glaces, leurs séculaires transformations, et que dans
+toutes leurs couleurs et leurs nuances se perpétue la vie inscrite de
+leurs origines. Il s’exalte. Un frisson de science enveloppe les deux
+hommes, perdus dans la poussière. Cézanne s’arrête de peindre... Les
+sillons fument. Les pins embaument. Les vieilles pentes du monde
+s’azurent d’un bleu plus irréel d’être ainsi mieux compris. L’immense
+sensibilité du peintre vacille de nouveau dans toutes ses recherches. Le
+mystère géologique se surajoute au tourment mystérieux d’aimer la terre
+et les éléments pour eux-mêmes. Comme toujours, dans ce cerveau
+halluciné de savoir et d’amour, des théories s’ébauchent, qu’il rapporte
+tout de suite à son art. La science le mord cette fois, comme la
+littérature naguère. Il pense. Il réfléchit. Il souffre.</p>
+
+<p>Il doute.</p>
+
+<p>Au moment où il allait toucher la réalisation, cette inquiétude le
+ravage d’un coup. Il veut atteindre la structure même de la terre sous
+la face passagère et ses saisons. Il n’a rien peint, il n’a rien fait,
+se dit-il, labouré d’amertume et d’espoir. Il tourne brusquement le dos
+à la route qu’il suivait, au point de vue qu’il avait si péniblement
+conquis sur la nature et lui-même. Ame pathétique toujours en gestation,
+la plus émouvamment créatrice peut-être qui fut jamais, tout ce qui
+l’approche le modifie.<span class="pagenum"><a id="Page_83">{83}</a></span> Il s’en empare, le multiplie, l’absorbe. Un
+lyrique dégoût l’envahit de ce qui eût pu le satisfaire hier. Rien ne le
+satisfera jamais. Pour peindre, il lui faut ne rien voir que son œuvre.
+Même ses amis, même ses enthousiasmes lui sont nuisibles, le dépriment,
+le détournent. Il faut qu’il soit seul. Grand drame de conscience chez
+cet artiste affamé de tendresse! L’homme n’est jamais seul. Cézanne,
+nous le verrons plus tard, fait d’un arbre, d’un olivier, son ami. Il
+aime. Et plus il veut qu’on le comprenne, plus il s’appuie sur la raison
+pour être aimé des autres,&mdash;plus il s’éloigne d’eux. Son intelligence le
+tue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_84">{84}</a><br><a id="Page_85">{85}</a></span></p>
+
+<h3><a id="IV">IV</a><br><br>LA VIEILLESSE</h3>
+
+<p>«Une grande vie est un tout organique qui ne peut se rendre par la
+simple agglomération de petits faits. Il faut qu’un sentiment profond
+embrasse l’ensemble et en fasse l’unité,» dit Renan, en parlant de
+Jésus, dans son premier volume de l’<i>Histoire des Origines du
+Christianisme</i>. Je n’oserais toucher au «sentiment profond» qui anima
+toute la vie de Cézanne et en fit l’unité, si je ne l’avais approché. Je
+le connus en 1896. Il n’avait que cinquante-sept ans, mais, brûlé par
+son martyre intérieur, découragé, souffrant, il paraissait déjà un
+vieillard. Sa constitution robuste se redressait encore, crispée, nouée
+dans sa forte race, mais des maux de tête violents l’attaquaient presque
+chaque soir, le diabète le torturait. Il excédait constamment sa
+puissance. Nerveux, les yeux striés, le cerveau ravagé, la fièvre au
+cœur, son doute l’abattait. Travaillant dans la joie, il eût peint
+jusqu’à cent ans comme le Titien. Il surmenait la bête en lui, faisant
+toujours ces longues promenades dont il avait gardé la passion,
+escaladant le mont Victoire, seul, le carnier au dos, sous le soleil ou
+sous la pluie. Sobre, il déjeunait souvent d’un morceau de fromage, de
+pain et de quelques noix, sans quitter l’atelier. Un verre de bon vin
+là-dessus, une tasse de café, et ce régal d’ascète le soutenait jusqu’au
+soir. Il abominait l’alcool, mais adorait les vieux vins de pays, dont
+il arrosait de temps en temps quelque large ribote avec Solari ou Paul
+Alexis. Après les premières chaudes rasades, une flambée comme
+sur<span class="pagenum"><a id="Page_86">{86}</a></span>naturelle le mettait debout, redressait ses épaules un peu voûtées,
+lui embrasait la face. Une étrange lucidité l’animait. Une logique drue,
+un enthousiasme serré amenaient son émotion à son expression la plus
+haute. Son lyrisme éclatait. Une irrésistible éloquence le traduisait
+jusqu’aux plus intimes ressources de la langue et de sa pensée. Qui ne
+l’a pas écouté dans une de ces heures, où il apparaissait tout entier
+sublime, ne sait rien de lui. Sa misanthropie, ses airs farouches
+tombaient. Son érudition, sa tendresse, ses souvenirs se prodiguaient.
+Il enchaînait les théories, refaisait le monde, aimait, comprenait tout.
+Son génie persécuté triomphait tout entier. Ironique, ardent, joyeux, sa
+bonté constructive embrassait toutes choses. C’est ainsi sans doute
+qu’il eût toujours vécu, si la gloire fût venue à lui.</p>
+
+<p>La première fois que je le vis, il était au café. Solari, Numa Coste,
+mon père causaient avec lui. C’était un dimanche, à l’heure de
+l’apéritif. Ils étaient attablés sur le cours Mirabeau, à la terrasse du
+café Oriental, que fréquentaient Alexis et Coste. La nuit tombait des
+grands platanes. La foule endimanchée rentrait de «la musique». Un soir
+provincial tranquillisait la ville. Ses amis parlaient, lui, les bras
+croisés, écoutait et regardait. Le crâne chauve, avec sur la nuque de
+longs cheveux gris encore abondants, une barbiche et d’épaisses
+moustaches de vieux colonel cachant sa bouche sensuelle, rasé de frais,
+le teint coloré, il eût paru quelque grognard à la retraite, n’eussent
+été le large front bosselé de génie, d’une courbe, d’une plénitude
+admirables, et les yeux sanglants, dominateurs, qui s’emparaient tout de
+suite du monde et ne vous lâchaient plus. Ce jour-là une jaquette de
+bonne coupe lui enserrait le torse, un torse robuste de paysan et de
+maître. Un col bas lui découvrait le cou. Sa cravate noire était
+parfaitement nouée. Il négligeait parfois sa toilette, traînant en
+sabots et en chapeau dépenaillé. Il était «bien mis» lorsqu’il y
+son<span class="pagenum"><a id="Page_87">{87}</a></span>geait. Il avait dû, ce dimanche-là, passer la journée chez sa sœur.</p>
+
+<p>Je n’étais rien, presqu’un enfant. J’avais vu dans une vague exposition
+aixoise deux paysages de lui, et toute la peinture m’était entrée dans
+les yeux. Ces deux toiles m’avaient ouvert le monde des couleurs et des
+lignes, et depuis une semaine je m’en allais enivré d’un univers
+nouveau. Mon père m’avait promis de me présenter à ce peintre, bafoué de
+toute la ville. Je le devinai, là. Je m’approchai, je lui murmurai mon
+admiration. Il rougit, se mit à bégayer. Puis il se redressa, me
+déchargea un regard terrible qui me fit rougir à mon tour, me brûla
+jusqu’aux talons.</p>
+
+<p>«&mdash;Ne vous fichez pas de moi, mon petit, hein?»</p>
+
+<p>Il ébranla le guéridon d’un formidable coup de poing. Les verres
+tintèrent. Tout chavira. Je crois que je n’ai jamais eu une plus grande
+angoisse. Ses yeux se remplirent de larmes. Ses deux mains
+m’empoignèrent.</p>
+
+<p>«&mdash;Asseyez-vous là... C’est ton petit, Henri? dit-il en s’adressant à
+mon père... Il est gentil...» Sa voix de colère traînait maintenant,
+toute attendrie de bonté, et se tournant vers moi: «&mdash;Vous êtes jeune...
+Vous ne savez pas, vous. Je ne veux plus peindre. J’ai tout lâché...
+Ecoutez un peu, je suis un malheureux... Il ne faut pas m’en vouloir...
+Comment puis-je croire que vous coupez dans ma peinture, pour deux
+toiles que vous avez aperçues, alors que tous ces... qui pondent de la
+copie sur moi n’y ont jamais vu goutte... Ah! ils m’en ont fait un mal,
+ceux-là... C’est Sainte-Victoire surtout qui vous a tapé dans l’œil.
+Voyez-vous ça? Elle vous plaît, cette toile... Demain, elle sera chez
+vous... Et je la signerai...»</p>
+
+<p>Il se retourna vers les autres.</p>
+
+<p>«&mdash;Causez, vous. Moi, je veux bavarder avec le petit. Je l’emmène... Si
+on soupait ensemble, dis, Henri?»</p>
+
+<p>Il vida son verre, me prit sous le bras. Nous nous enfon<span class="pagenum"><a id="Page_88">{88}</a></span>çâmes dans la
+nuit, sur les boulevards, autour de la ville. Il était dans un état
+d’exaltation incroyable. Il m’ouvrit son âme, me dit son désespoir,
+l’abandon où il se mourait, le martyre de sa peinture et de sa vie, ce
+«sentiment profond», cette «unité» dont parle Renan et que je voudrais
+rendre, et dont, ce soir-là, j’eus le frisson, plus loin que
+l’admiration, jusqu’à l’extase. Je touchais son génie, du cœur. Il
+m’était sensible. Je n’aurais jamais cru qu’on pût être si grand et si
+malheureux, et je ne savais plus, lorsque je le quittai, si j’avais la
+religion de sa souffrance humaine ou le culte de son don surnaturel.</p>
+
+<p>Durant une semaine, je le vis chaque jour. Il me mena au Jas de Bouffan,
+me montra ses toiles. Il fit de grandes courses avec moi. Il venait me
+chercher le matin, nous ne rentrions que le soir, fourbus, poussiéreux,
+mais vaillants, prêts à recommencer le lendemain. Ce fut une semaine
+d’emportement où Cézanne avait l’air de se régénérer. Il était comme
+ivre. Une même naïveté, je crois, unissait mon ignorante jeunesse à son
+candide et plein savoir. Tous sujets nous étaient bons. Il ne parlait
+jamais de lui, mais, au seuil de la vie où j’entrais, il aurait voulu,
+me disait-il, me léguer son expérience. Il regrettait que je ne fusse
+pas peintre. Le pays nous exaltait. Il m’en découvrait, il m’en
+prolongeait toutes les beautés dans toutes les perspectives de son
+lyrisme et de son art. Il renaissait, à mon enthousiasme. Ce que je lui
+apportais n’était rien, qu’un souffle de jeunesse, une foi où il
+rajeunissait. Mais dans cette grande âme tout ce qu’on jetait, le
+moindre bruit, avait des échos immenses. Il voulait faire mon portrait,
+celui de ma femme. Il commença celui de mon père. Il l’abandonna dès la
+première séance, tenté par les escapades que nous faisions au Tholonet,
+au pont de l’Arc, les repas ensoleillés, arrosés de vieux vin. C’était
+au printemps. Il étreignait la campagne avec des yeux ravis. Les
+premières verdures l’émouvaient. Tout l’attendrissait. Il s’arrêtait<span class="pagenum"><a id="Page_89">{89}</a></span>
+pour voir fuir la route blanche ou se balancer un nuage. Il ramassait
+une poignée de terre humide qu’il pétrissait comme pour la posséder de
+plus près, la mieux mêler à son sang reverdi. Il buvait au creux des
+ruisseaux.</p>
+
+<p>«&mdash;C’est la première fois que je vois le printemps,» disait-il.</p>
+
+<p>Toute sa confiance aussi refleurissait. Il finissait par me parler de
+son génie. Un soir, dans un abandon de son être, il m’avoua: «Je suis le
+seul peintre vivant.»</p>
+
+<p>Puis il serra les poings, tomba dans un sombre silence. Il rentra
+farouche. Comme si un désastre s’était abattu sur lui. Le lendemain, il
+ne vint pas. Il ne me reçut pas au Jas. J’insistai vainement, durant
+quelques jours. Puis je reçus ce billet:</p>
+
+<p>«Cher monsieur, je pars demain pour Paris. Je vous prie d’agréer
+l’expression de mes meilleurs sentiments et mes plus sincères
+salutations.»</p>
+
+<p>C’était le 15 avril. Les amandiers avaient passé fleurs, autour du Jas
+où j’allais rôder pour évoquer le maître parti. La frise amie du Pilon
+du Roi s’inquiétait d’un pâle azur dans le soir. C’est là-devant, dans
+tous ces champs, ces vergers et ces murs, que Cézanne peignait.
+Brusquement, le 30, je le rencontrai, revenant du Jas, le carnier à
+l’épaule, rentrant à Aix. Il n’était pas parti. Mon premier mouvement
+fut de courir à lui. Il marchait, accablé, effondré en lui-même et comme
+foudroyé, sans rien voir, semblait-il. Je respectai sa solitude. Une
+infinie, une douloureuse admiration m’angoissa. Je le saluai. Il passa,
+sans nous apercevoir, sans me rendre mon salut du moins. Le lendemain,
+je reçus la poignante, la terrible, la prodigieuse lettre que voici...</p>
+
+<p>J’ai longtemps hésité à la transcrire. Elle est d’une nudité d’âme
+épouvantable. Mais cette âme y respire, tout entière souffrante, avec un
+tel sanglot, elle est d’une humilité si farouche, d’une humanité si
+tragique, d’une si divine détresse, qu’il me<span class="pagenum"><a id="Page_90">{90}</a></span> semblerait, au contraire,
+trahir son culte, en refusant ces larmes brûlantes à la religion de ses
+fidèles. Que ceux qui ont ri de cet homme comme de tout ce qui les
+dépasse avec une apparence de faiblesse, le sachent à la fin. Il y a des
+regards qui torturent les charitables, et tout génie est charité en son
+essence. Voilà jusqu’où peut mener l’incompréhension d’une œuvre par
+ceux à qui elle s’adresse, à quel supplice intérieur la persécution
+anonyme peut livrer un artiste tout pétri de bonté et de force, né pour
+aimer et consoler les siècles, mais rejeté par les siens et son temps.
+Pour moi, derrière ces lignes sanglantes, je vois monter le visage
+dramatique de mon vieux maître, tel qu’il s’est peint, un jour, presque
+hagard, immense et doux, halluciné et volontaire, d’une tendresse qui
+vous fouille et tout surgi, en sa colère bleue, d’on ne sait quelle
+ombre évangélique où a passé Rembrandt.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd">
+«<i>Cher Monsieur Gasquet</i>,<br>
+</p>
+
+<p>«<i>Je vous ai rencontré au bas du cours ce soir. Vous étiez
+accompagné de Madame Gasquet. Si je ne me trompe, vous m’avez paru
+fortement fâché contre moi</i>.</p>
+
+<p>«<i>Si vous pouviez me voir en dedans, l’homme du dedans, vous ne le
+seriez pas. Vous ne voyez donc pas à quel triste état je suis
+réduit? Pas maître du moi, l’homme qui n’existe pas, et c’est vous
+qui voulez être philosophe, qui voulez finir par m’achever. Mais je
+maudis les X... et les quelques drôles qui pour faire un article de
+cinquante francs ont attiré l’attention sur moi. Toute ma vie j’ai
+travaillé pour arriver à gagner ma vie, mais je croyais qu’on
+pouvait faire de la peinture bien faite sans attirer l’attention
+sur son existence privée. Certes un artiste désire s’élever
+intellectuellement le plus possible, mais l’homme doit rester
+obscur. Le plaisir doit résider dans l’étude. S’il m’avait été
+donné de réaliser,<span class="pagenum"><a id="Page_91">{91}</a></span> c’est moi qui serais resté dans mon coin avec
+les quelques camarades d’atelier avec qui nous allions boire
+chopine. J’ai encore un brave ami de ce temps-là, eh bien, il n’est
+pas arrivé, n’empêche pas qu’il était bougrement plus peintre que
+tous les galvaudeux à médailles et décorations, que c’est à faire
+suer, et vous voulez qu’à mon âge je croie encore à quelque chose?
+D’ailleurs, je suis comme mort. Vous êtes jeune, et je comprends
+que vous vouliez réussir. Mais à moi, que me reste-t-il à faire
+dans ma situation, c’est de filer doux, et n’eût été que j’aime
+énormément la configuration de mon pays, je ne serais pas ici.</i></p>
+
+<p>«<i>Mais je vous ai assez embêté comme ça, et après que je vous ai
+expliqué ma situation, j’espère que vous ne me regarderez plus
+comme si j’avais commis quelque attentat contre votre sûreté.</i></p>
+
+<p>«<i>Veuillez, cher Monsieur, et en considération de mon grand âge,
+agréer mes meilleurs sentiments et souhaits que je puisse faire
+pour vous.</i>»</p></div>
+
+<p>Je courus au Jas. Dès qu’il me vit, il m’ouvrit les bras. «&mdash;N’en
+parlons plus, dit-il, je suis une vieille bête. Mettez-vous là. Je vais
+faire votre portrait.»</p>
+
+<p>Je ne posai que cinq ou six fois. Je crus qu’il avait abandonné cette
+toile. Je sus plus tard qu’il y avait consacré une soixantaine de
+séances et que, lorsque durant nos entretiens, il me scrutait d’un
+regard fixe, c’est qu’il songeait à son œuvre, et qu’il y travaillait,
+après mon départ. Il voulait dégager la vie même, des traits, le
+frisson, de la parole, et sans que je m’en doute, il m’amenait à l’état
+d’expansion où il pouvait surprendre l’âme de l’être dans l’emportement
+passionné de la discussion et l’éloquence secrète que même le plus
+humble emprunte à sa colère ou à son enthousiasme. C’était d’ailleurs un
+de ses procédés, surtout lorsqu’il attaquait un portrait, de travailler
+souvent, le modèle parti. C’est ainsi qu’il a peint le beau et
+perspicace<span class="pagenum"><a id="Page_92">{92}</a></span> portrait de M. Ambroise Vollard. Durant de nombreuses
+séances, Cézanne, paraît-il, donnait à peine quelques coups de pinceau,
+mais ne cessait de dévorer des yeux son modèle. Le lendemain M. Vollard
+retrouvait la toile avancée par trois ou quatre heures de labeur
+acharné. Le portrait de mon père fut peint aussi d’après la même
+méthode. J’insiste, parce qu’on a souvent prétendu que Cézanne ne
+pouvait pas peindre, et même n’avait jamais peint, sans le modèle
+immédiat. Il avait la mémoire des couleurs et des lignes, comme pas un
+peut-être; c’était par une soumission à la Flaubert, «la contemplation
+des plus humbles réalités», qu’il s’astreignait avec une volonté
+terrible à la copie directe où son lyrisme s’enchaînait. «La lecture du
+modèle et sa réalisation, écrivait-il, est quelquefois très lente à
+venir.» De là, je crois, cette âpreté apparente qui cache la tendresse
+humaine de ses plus belles toiles. Ici encore, sa raison constructive
+s’appuyait, pour mieux la dominer, sur la réalité austère et maîtrisait
+son imagination sensible. Une fois, dans son portrait à lui, il a laissé
+l’émotion l’emporter. Et la toile, dans un musée idéal, peut être
+suspendue entre un Rembrandt et un Tintoret; elle rayonne de la même
+intensité ramassée, de la même concentration glorieuse.</p>
+
+<p>Durant tout ce premier mois de mai où je le connus, je le vis presque
+chaque jour. En juin, il partit pour Vichy. Il y fit une saison avec sa
+femme et son fils. Il est joyeux.</p>
+
+<p>«Le temps pluvieux et maussade, à notre arrivée, m’écrit-il, s’est
+rasséréné. Le soleil brille et l’espoir rit au cœur. J’irai tantôt à
+l’étude.»</p>
+
+<p>J’irai tantôt à l’étude... Il ne cesse jamais de travailler. A peine
+arrivé dans un pays, il s’en empare. Le travail est sa vie. Pas de ces
+flâneries, de ces vagues excuses à soi-même qu’apportent à la plupart un
+changement d’habitudes, les fatigues ou la distraction du voyage.
+Cézanne est chez lui partout. La<span class="pagenum"><a id="Page_93">{93}</a></span> nature est toujours là qui l’attend.
+S’il pleut, même dans une chambre d’hôtel il a vite fait de grouper une
+nature morte. S’il fait beau, il va à l’étude. Il se passe plutôt de
+manger que de peindre. Il mourrait, s’il ne travaillait plus.</p>
+
+<p>Vers la fin de juillet, il s’installa à Talloires avec sa famille. Ces
+gras paysages de la Haute-Savoie l’inclinent à l’ironie.</p>
+
+<p>«C’est une zone tempérée, écrit-il. L’altitude des collines
+environnantes y est assez grande. Le lac, en cet endroit resserré par
+deux goulets, semble se prêter aux exercices linéaires des jeunes
+misses. C’est toujours la nature assurément, mais un peu comme on nous a
+appris à la voir dans les albums des jeunes voyageuses.» Il ne retrouve
+quelque enthousiasme que pour parler de l’hôtel de l’Abbaye où il est
+descendu. «Il faudrait la plume descriptive de Chateau<a id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> pour vous
+donner une idée du vieux couvent où je loge.»</p>
+
+<p>Mais à l’horizon de sa pensée, c’est la Provence qu’il regrette, dont il
+rêve, qu’il revoit brasillante et nue, toute nette, par opposition à ces
+lourds pâturages. Dans ces bas crépuscules de lacs et de montagnes où,
+même l’été, traîne toujours quelque brume, il reconstitue dans ses
+songeries «tous les chaînons qui le rattachent à ce vieux sol natal si
+vibrant, si âpre, et réverbérant la lumière à faire clignoter les
+paupières et ensorceler le réceptacle des sensations.» Il craint qu’ils
+ne viennent à se briser et, ajoute-t-il, «à me détacher pour ainsi dire
+de la terre où j’ai ressenti même à mon insu.»</p>
+
+<p>Plus il s’en éloigne, plus il aime sa terre. Ouvert à tout dans sa
+jeunesse, il revient, en vieillissant, vers son centre, «ses<span class="pagenum"><a id="Page_94">{94}</a></span> propriétés
+psychiques». Comme on sent que ces verts mous de Talloires l’excèdent.
+La grâce païenne d’Aix, la finesse brûlante de la vieille province
+romaine l’ont désormais conquis tout entier. Pour plaire aux siens,
+cependant, dans sa bonté toujours conciliante, il ira passer encore
+l’hiver à Paris.</p>
+
+<p>«J’ai consacré pas mal de jours, écrit-il, à trouver un atelier pour y
+passer l’hiver. Les circonstances, je le crains fort, vont me retenir
+quelque temps à Montmartre, où se trouve mon chantier. Je suis à une
+portée de fusil du Sacré-Cœur, dont s’élancent dans le ciel les
+campaniles et clochetons.»</p>
+
+<p>Il a loué un atelier, cité des Arts, non loin de celui de Carrière, mais
+il ne voit personne. Il relit Flaubert. Il peint. L’âge descend sur lui.</p>
+
+<p>«Je ne puis pas dire, écrit-il à un jeune ami, que j’envie votre
+jeunesse, c’est impossible, mais votre sève, votre inépuisable
+vitalité.»</p>
+
+<p>Un peu de gloire lui arrive pourtant. Les marchands de tableaux
+commencent à se disputer, et jusqu’à l’étranger, ses œuvres. A l’Hôtel
+Drouot, on pousse ses toiles. On en expose quelques-unes. De loin même,
+un certain agiotage essaie de le cerner. Il reste indifférent,
+impassible. Il veut ignorer toutes ces rumeurs qui, pour lui, demeurent
+vaines, tant que, dit-il, ironiquement, il n’a pas accroché au Salon de
+Monsieur Bouguereau. A part lui, les jours où rien ne l’abat, il en
+appelle à la postérité. Elle vient lentement. De jeunes peintres,
+quelques littérateurs demandent à lui être présentés. Maurice Denis
+travaille à son <i>Hommage</i>. Quand il arrive dans une exposition, chez
+Durand-Ruel, on s’écarte, on le salue, on lui fait respectueusement
+fête. Il ne s’en aperçoit pas. Camille Pissarro, Renoir, Guillaumin,
+ceux qu’il estime, le traitent comme ils le doivent et comme il le
+mérite. Il ne les fréquente pas, ne les rencontre que de loin en loin;
+pourtant sa solitude lui pèse.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_005.jpg">
+<img src="images/ill_005.jpg" width="550" height="458" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>la pomme de Cézanne parle à l’esprit par le chemin des
+yeux.</i> P. <a href="#Page_95">95</a>...</span>
+</div>
+
+<p>Claude Monet, qu’il admire comme le plus grand peintre vivant et qui
+touche au sommet de sa gloire, devant moi, un jour, l’appelle presque
+son maître, lui dit la place immense qu’il tient dans la peinture
+contemporaine et la renaissance qui va sortir de lui. Il sourit
+vaguement, lui donne une brusque poignée de main et s’enfonce dans la
+foule du boulevard, en bougonnant: «Allons travailler.»</p>
+
+<p>A ses soucis d’esprit, ceux du corps s’ajoutent. On dirait qu’au moment
+où elle lui devient le plus nécessaire, sa belle santé l’abandonne. Sa
+forte constitution se délabre. Le diabète l’énerve. Il doit suivre un
+régime. Il n’a pas perdu cependant l’habitude des longues courses à
+travers Paris qui rompent les jambes et le cerveau, distraient du doute,
+réduisent l’inquiétude. Les rares jours où il ne travaille pas, il vient
+flâner au petit soleil de la Seine, le long des quais, bouquine
+vaguement, se plante sur les ponts, passe des heures à voir couler
+Paris. Sa plus sereine joie, une fois par semaine, c’est d’aller
+contempler les Poussins du Louvre, de demeurer tout un après-midi en
+extase devant <i>Ruth et Booz</i> ou la <i>Grappe de la Terre promise</i>,
+d’étudier les grands Rubens, le portrait d’Hélène Fourment, le
+<i>Débarquement de Marie de Médicis</i>. Ce que M. Sérusier appelle «le
+spiritualisme de Cézanne»<a id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> s’affirme de plus en plus dans ses toiles.
+Pourtant une inépuisable soif de réalisme rend encore le trait pesant,<span class="pagenum"><a id="Page_95">{95}</a><br><a id="Page_96">{96}</a></span>
+une sorte de matérialisme trop lourd, appuyé, en réaction contre son
+idéalité à son gré trop lyrique. Rubens et Poussin se le disputent.
+L’abondance de l’un, l’ordonnance de l’autre le hantent à la fois. Il
+voudrait, en la soumettant à cet ordre, amener cette vie à la plénitude.
+Et il complique encore son tourment et ses recherches par son
+obstination à ne vouloir en outre jamais s’évader de la réalité la plus
+proche, la serrer toujours de plus près. «Je n’ai rien négligé,» disait
+Poussin. Il craint de ne pouvoir jamais se rendre un tel témoignage, lui
+que l’ampleur des grands lyriques attire et persécute. Obstinément, il
+se répète cette phrase devant «les grandes machines» et leur «bouillie
+épatante», il s’en fait une formule, s’y raccroche comme à un garde-fou.
+Et, au moment de quitter Rubens et Véronèse, il court se rassurer, en
+jetant un coup d’œil à Chardin, il fait une station devant
+l’<i>Enterrement à Ornans</i>. Parfois il pousse jusqu’aux Egyptiens. Il rôde
+dans les salles fraîches, lit, dans la <i>Vie artistique</i> de M. Gustave
+Geffroy, les pages sur la momie, qu’il savait presque par cœur. Il
+revient lentement chez lui, l’esprit accablé d’images, d’idées, de
+souvenirs. Ce n’est plus cette alacrité de naguère. Une grande lassitude
+s’empare de lui maintenant. L’approche du soir, le départ du soleil lui
+deviennent redoutables. C’est la tombée, les premiers crépuscules de la
+vieillesse. Tout s’en va et se décolore. Est-ce la solitude qui redouble
+avec la fatigue?</p>
+
+<p>«Je suis à bout de forces, écrit-il à peu près à cette époque. Je
+devrais avoir plus de raison et comprendre qu’à mon âge les illusions ne
+me sont plus guère permises, et elles me perdront toujours.»</p>
+
+<p>Quel obstiné! Il s’est de nouveau réfugié à Aix. Il a loué au Tholonet
+un bastidon, au revers d’une colline, sur une barre de rochers, et que
+garde un cyprès pyramidal qu’on aperçoit de tous les points de la
+plaine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_97">{97}</a></span></p>
+
+<p>«En avons-nous mangé, disait-il, des haricots et des pommes de terre
+dans ce tubet!»</p>
+
+<p>Il y venait jadis avec Zola; c’est le pays de la <i>Faute de l’Abbé
+Mouret</i>, des terres brillantes et des mottes rouges, des carrières de
+marbre des Infernets, du vieux barrage romain près du château de
+Galliffet, de «la petite mer», comme on l’appelle à Aix, où, le long
+d’une gigantesque muraille enserrant toute une vallée, l’ingénieur
+François Zola capta les eaux de son canal. Le mont, tantôt massif,
+écrasant, tantôt fluide et cristallin, orfévré par le couchant, domine
+tout. Plus que jamais Cézanne en raffole. A ses pieds, dans ce bastidon,
+il passe tout l’été de 1897. Il le peint sous tous ses visages. Il part
+d’Aix, le matin, à la pointe de l’aube, pour ne rentrer qu’à la fin du
+jour. Il soupe, le soir, et couche chez sa mère qu’il entoure de soins
+et de respects attendris. Elle est infirme; il lui fait faire des
+promenades en voiture, la mène se chauffer au soleil du Jas. Il la porte
+lui-même, mince et fluette comme une enfant, entre ses bras encore
+robustes, de la voiture à son fauteuil. Il lui raconte mille
+plaisanteries affectueuses. Il ne redevient farouche que lorsque la
+victoria s’engage sur le cours Mirabeau, où ils habitent. Avec une sorte
+de bravade, de toute sa haute taille, il semble protéger l’invalide
+affalée à côté de lui sur les coussins.</p>
+
+<p>Il ne voit personne. Il peint. Je vais souvent passer des journées
+entières avec lui, ou bien je le rejoins, à la tombée du jour, avec ma
+femme, et nous dînons sous une tonnelle, au crépuscule, et le bon vin
+chassant la lassitude, il s’exalte, il est heureux; dans la voiture qui
+nous ramène, à moitié endormi déjà, il rêve tout haut d’avenir comme un
+jeune homme, il précise ses recherches, il resserre, en mots admirables,
+«la formule» qu’il atteint, qu’il va atteindre, réaliser demain. Solari
+parfois vient nous rejoindre, Edmond Jaloux<a id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> ou quelque<span class="pagenum"><a id="Page_98">{98}</a></span> jeune poëte,
+Joseph d’Arbaud, Emmanuel Signoret, Marc Lafargue, Léo Larguier, que je
+lui présente, quelque timide admirateur qui, pour le contempler de plus
+près, vient dîner à la même auberge et naïvement le couve des yeux. Il
+s’en égaie un moment, l’accueille, lui fait place à table. Comme un
+vieux maître, on l’entoure, on le fête. Il se livre, il rayonne. Ce
+n’est plus le solitaire farouche. Le souper tourne au banquet
+platonicien. Le soir rustique, autour de lui, se peuple d’œuvres qu’il
+évoque. Cette jeunesse le ragaillardit. Il se laisse, de brèves soirées,
+aller à quelque espoir de gloire, car, me dit-il, «les yeux jeunes ne
+mentent pas».</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis peut-être venu trop tôt, ajoute-t-il. J’étais le peintre de
+votre génération plus que de la mienne... Vous êtes jeune, vous avez la
+vitalité, vous imprimerez à votre art une impulsion que seuls ceux qui
+ont l’émotion peuvent lui donner.<span class="pagenum"><a id="Page_99">{99}</a></span> Moi, je me fais vieux. Je n’aurai pas
+le temps de m’exprimer... Travaillons...<a id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>»</p>
+
+<p>C’est l’éternel refrain. Et il travaille. Lentement. Ardemment.
+Obstinément. L’œuvre presque achevée, il l’abandonne parfois, la laisse
+au soleil, à la pluie, reprise par le paysage comme la pousse,
+l’expression d’une saison qu’une autre sève, une autre image remplacera.
+Et d’autres fois, au contraire, lorsqu’elle est bien en train, il la
+couve, la soigne, comme un être vivant. Un jour, par un après-midi de
+mistral, où nous venions le surprendre avec mon ami Xavier de Magallon,
+croyant qu’il ne travaillait pas, nous le trouvâmes trépignant sur la
+roche, les poings serrés, pleurant de grosses larmes, devant sa toile
+crevée, emportée par la rafale. Et comme nous courions la ramasser,
+bousculée dans les buissons de la carrière:</p>
+
+<p>«&mdash;Laissez-la, laissez-la, cria-t-il... J’allais m’exprimer, cette
+fois... Ça y était, ça y était... Mais ça ne doit pas arriver. Non.
+Non... Laissez ça.»</p>
+
+<p>Le grand paysage où rayonnait la Sainte-Victoire au-dessus des vallons
+bleutés, tout frais, tout tendre et radieux, engluait les broussailles
+où l’enfonçait le vent. Meurtri, griffé, il saignait comme un être. Nous
+voyions, crevés par la bourrasque, les pans roux de la toile, les
+marbres rouges, les pins, le mont bijouté, le ciel intense... C’était,
+confronté à la nature même, un chef-d’œuvre qui l’égalait. Cézanne, les
+yeux hors de la tête, regardait avec nous. Une colère énorme, une folie,
+nous ne sûmes quoi l’emporta. Il marcha au tableau, le prit, le lacéra,
+le jeta sur les roches, à coups de soulier le creva, le piétina. Puis
+tout contre il s’affaissa, et nous montrant le poing comme si nous
+étions<span class="pagenum"><a id="Page_100">{100}</a></span> responsables: «Foutez le camp, mais foutez-moi le camp...» Et
+cachés dans les pins, nous l’entendîmes pleurer plus d’une heure comme
+un enfant.</p>
+
+<p>Il avait ainsi de terribles exaspérations. Son cœur s’y dégonflait d’un
+coup. L’amertume amassée crevait dans la colère, mais la tendresse et
+l’ironie reprenaient vite le dessus. La bonté était au fond de lui,
+comme le génie. Un drame, une idée cachée l’a torturé toute sa vie. Un
+sanglot qu’il n’a confié à personne. Il lui opposait le travail.
+Heureux, quand l’œuvre «marchait». Désespéré, malade et taciturne, quand
+cette consolation le fuyait, lorsqu’un obstacle sur sa toile,
+l’arrêtait. Elie Faure qui, sans l’avoir approché, est un de ceux
+pourtant qui ont le mieux deviné Cézanne, a admirablement caractérisé
+tout cet humain côté de sa grande existence morale, cette sorte de
+tragique et d’intérieure victoire qu’il s’était obligé à constamment
+remporter sur lui-même.</p>
+
+<p>«Rien ne l’attirait dans le monde, dit Faure, hors les combinaisons
+colorées et formelles que la lumière et l’ombre imposent aux objets pour
+révéler à l’œil des lois si rigoureuses qu’un haut esprit peut les
+appliquer à la vie pour lui demander ses directions métaphysiques et
+morales.»</p>
+
+<p>Cézanne demandait à ces lois de l’accorder d’abord avec lui-même. Il se
+poursuivait, il se cherchait en elles. Etre un bon ouvrier, bien remplir
+son métier, c’était pour lui la clef, la base de tout. Bien peindre,
+pour lui, c’était bien vivre. Il se mettait tout entier, il se portait
+avec toute sa puissance dans chacun de ses coups de pinceau. Il faut
+l’avoir vu peindre, dans une tension douloureuse, une prière de toute la
+face, pour imaginer ce qu’il mettait d’âme dans son labeur. Tout son
+être tremblait. Il hésitait, le front congestionné et comme gonflé de sa
+pensée visible, le buste ramassé, le cou dans les épaules, et les mains
+frémissantes jusqu’au moment où, solides, volontaires, tendres,<span class="pagenum"><a id="Page_101">{101}</a></span> elles
+posaient la touche, sûres, et toujours de droite à gauche<a id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>. Il se
+reculait un peu alors, jugeait, et ses yeux de nouveau se reportaient
+sur les objets; lentement ils en faisaient le tour, les conjugaient
+entre eux, les pénétraient, s’en emparaient. Ils se fixaient sur un
+point, terribles. «&mdash;Je ne puis les arracher, me dit-il un jour... Ils
+sont tellement collés au point que je regarde qu’il me semble qu’ils
+vont saigner.» Des minutes, un quart d’heure parfois, coulaient. Une
+sorte de sommeil semblait le prendre. Il s’enfonçait aux racines
+dernières de la raison et du monde, où la volonté de l’homme peut-être
+rencontre la volonté des choses, s’y régénère ou s’y absorbe. Il s’en
+arrachait, frissonnant, reprenait le cours de sa toile, de sa vie, y
+captait d’un ton l’émotion mystérieuse, l’extase, le secret surpris. Au
+monde de la représentation il apaisait l’angoisse du désir. Mais rien,
+l’amour seul peut-être, apaise le désir. Le martyre recommençait...</p>
+
+<p>Comme on comprend dès lors le mot de Renoir: «&mdash;Comment fait-il? Il ne
+peut mettre deux touches de couleur sur une toile, sans que ce soit très
+bien.» Et d’autre part, comme on comprend aussi ce qu’en disait Gauguin:
+«Il joue du grand orgue constamment<a id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.» Oui, l’art de Cézanne est
+sérieux, profond, comme l’existence. Il peint avec toute sa vie. Comme
+ce Baudelaire qu’il aimait tant, il s’interdit toute allusion nulle, au
+prix du sang. Pas de fioritures, de temps ou de couleurs perdus. Rien
+qui séduise. La peinture est chose grave. Et lui, d’une habileté
+consommée, telle que la prouvent certaines aquarelles, déconcertantes
+d’«enlevé», ou tels traits délicats,<span class="pagenum"><a id="Page_102">{102}</a></span> hardis, la bouche, les cils du
+<i>Jeune homme au gilet rouge</i>, par exemple, et le premier jet conservé de
+certaines ébauches, il arrive, pour qui ne l’a pas étudié de près, à
+donner l’apparence d’un métier impuissant, douloureux, chaotique, alors
+qu’une paix bienfaisante se dégage au contraire de la plupart de ses
+toiles dans une sérénité où tout s’apaise sous une pensée sourde de
+bien-être et de compréhension. Il se sentait la responsabilité de ses
+dons. Souvent il m’a dit qu’il regardait l’art comme une consolation. Il
+gardait pour lui le tourment et l’effort, tendait aux autres le miroir
+consolateur. Lorsqu’il se faisait tracer par Antoine Marion l’histoire
+physique de la terre ou qu’il me faisait exposer le système de Kant ou
+la philosophie de Schopenhauer, une préoccupation analogue le redressait
+soudain. «&mdash;Un art qui n’a pas l’émotion pour principe n’est pas un
+art!» criait-il.</p>
+
+<p>Plus il allait, plus il recherchait l’émotion. Mieux sa raison
+s’ordonnait, austère, âpre, sans défaillances, mieux aussi sa
+sensibilité épanouissait, au-dessus d’elle, la fleur de cette émotion,
+comme un sourire de printemps sur les fortes assises et les dures pentes
+de la Victoire qu’il peignait.</p>
+
+<p>Une fois encore il la quitta pourtant. Il passe l’hiver de 1898 à Paris,
+et à peu près toute l’année suivante. Il habitait un appartement à
+Clichy, tout près de son atelier. Il en sortait peu. Il y fit des
+portraits, ses grandes natures mortes, s’enfonça de plus en plus dans le
+culte des Vénitiens et du Poussin, dans la désespérance aussi. Ce
+sursaut que lui avaient apporté les jeunes enthousiastes qui
+l’entouraient à Aix, s’éteignait dans sa solitude brumeuse, sous la
+vieillesse qui tombait. De petites intrigues s’ingénièrent à le faire
+douter de tout. Il fut de plus en plus seul. Son amertume redoubla.
+Malgré la gloire qui venait, et la fortune maintenant, il dédaignait
+toutes choses. Son fils seul, qu’il adorait, parvenait à lui arracher un
+sourire. Son régime, le diabète qui s’acharnait lui interdisaient
+jusqu’aux joies innocentes,<span class="pagenum"><a id="Page_103">{103}</a></span> au lyrisme du vin. Plus rien n’avait de
+goût pour lui. Il trouvait confus, maussade tout ce qui naissait sous
+ses doigts, sur ses toiles. Sachant qu’on commençait à faire argent de
+tout, et jusqu’à ces lambeaux qu’il méprisait le plus de sa pensée, il
+déchirait ou brûlait à présent ses ébauches abandonnées, les râclait ou
+les rayait de coups de couteau. De moins en moins il croyait à son
+génie. Cette sorte de succès, de mauvais aloi pour lui, ces préparations
+de bourse aux tableaux autour de son œuvre, l’inquiétaient.</p>
+
+<p>«&mdash;Ils préparent un coup... un mauvais coup,» disait-il.</p>
+
+<p>Si on reproduisait une de ses toiles, si l’une d’elles atteignait un bon
+prix à l’Hôtel Drouot, si on en montrait quelques-unes, à l’étranger,
+dans quelque significative exposition, à la place d’honneur, il se
+mettait en colère dès qu’on lui en apportait la nouvelle.</p>
+
+<p>«&mdash;Qu’est-ce que ça prouve, tout ça?» faisait-il.</p>
+
+<p>Un jour, je le décidai à visiter avec moi, rue Laffitte, une exposition
+d’ensemble, où une quarantaine de ses toiles étaient accrochées. Le
+succès était immense. Toute la jeune peinture, tout ce qui compte à
+Paris s’était brusquement enthousiasmé. Je le lui avais dit; il avait
+haussé les épaules. Il entra. Il fit lentement le tour, comme le plus
+humble des visiteurs. Deux ou trois fois il cligna de l’œil devant un
+magnifique paysage. Comme honteux, il serra en tremblant la main du
+marchand de tableaux qui se prodiguait. Il avait visiblement hâte de
+s’enfuir. Nous sortîmes, et, à peine sur le trottoir: «&mdash;C’est épatant!
+Il a tout encadré.»</p>
+
+<p>Une autre fois, je courus lui annoncer, avec mille précautions, que le
+musée impérial de Berlin venait d’acquérir et d’installer deux de ses
+plus belles toiles, un paysage acheté jadis chez le père Tanguy par
+Jacques-Emile Blanche, et une nature morte.</p>
+
+<p>«&mdash;Allez, me répondit-il, ils ne me recevront pas au Salon, pour ça.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_104">{104}</a></span></p>
+
+<p>Et ce fut tout.</p>
+
+<p>A quelqu’un qui, le lendemain, lui affirmait: «&mdash;Vous entrerez au
+Louvre...»</p>
+
+<p>«&mdash;Le Louvre, répondit-il, oui... N’empêche que tous les jurés sont des
+cochons.»</p>
+
+<p>Et avec un de ces subits éclats de mémoire et de colère qui le
+redressaient:</p>
+
+<p>«&mdash;Ceux de 67 ont refusé l’<i>Eté</i> de Monet... Alors!... Qu’est-ce que
+vous voulez que ça me fasse, à moi... Ce sont toujours les mêmes... Des
+amateurs. De jolis cocos!»</p>
+
+<p>Un moment, des amis s’employèrent pour lui faire obtenir la croix.</p>
+
+<p>«&mdash;Moi décoré?... goguenardait-il. Allons donc! Je suis la bête noire de
+Roujon.»</p>
+
+<p>Il détestait d’ailleurs d’une haine presque enfantine tout ce qui
+portait l’estampille officielle. Les hochets, les bourgeois, toutes les
+suffisances l’énervaient. La Légion d’honneur lui apparaissait une
+bouffonnerie puérile, «mais diantrement forte, puisqu’on peut mener les
+hommes avec ça... Napoléon s’y connaissait. Comme en tout, le salaud!
+ajoutait-il. Il a fait corriger son tableau à David.»</p>
+
+<p>Il eut l’abomination constante des Beaux-Arts. Il ne faisait d’exception
+que pour l’Université.</p>
+
+<p>«&mdash;Elle vient de loin, faisait-il... La Sorbonne et saint Louis, le
+Collège de France et François Iᵉʳ... Deux amis des peintres, ces deux
+rois... Giotto et Titien ont rudement marqué le coup... Puis, j’aime les
+grands corps établis, l’Université, les ordres religieux, les Salons...
+oui, les Salons, s’ils étaient ce qu’ils devraient être... Tout le mal
+vient des écouillés des Beaux-Arts... Ah! Roujon! Roujon!... Il faudrait
+se défendre contre de tels types qui mettent l’art en coupe réglée,
+avoir une corporation établie, un corps d’état, écoutez un peu, où on
+conten<span class="pagenum"><a id="Page_105">{105}</a></span>terait son amour de la discipline, sans trop perdre de son bon
+sentiment bohème, comprenez-vous?... Moi, je voudrais avoir des élèves,
+un atelier, leur léguer mon amour, travailler avec eux, sans rien leur
+apprendre... Un couvent, un moutier, un phalanstère de peinture où on
+s’entraînerait ensemble... Vous viendrez nous de parler du Tintoret ou
+de Sophocle, comme Taine... Mais pas de cours, pas d’enseignement de la
+peinture... Le dessin passe encore, ça ne compte pas, mais la peinture,
+c’est en regardant soi-même les maîtres, la nature surtout, qu’on
+apprend, et en voyant peindre les autres... Mais tout cela, ce sont des
+rêves... Travaillons.»</p>
+
+<p>C’est sur la terrasse de quelque café du boulevard où il s’était égaré
+avec moi, devant le flot des passants qui l’amusait un instant, qu’il
+rêvassait ainsi. Il se levait bien vite. Des camelots l’entouraient, se
+l’étant signalé les uns aux autres, car il achetait tout, dans sa divine
+impuissance à peiner deux yeux qui le regardent. Il chargeait les bras
+de ma femme de paniers de fleurs en papier, de petits singes pelucheux,
+de pastilles, de jouets.</p>
+
+<p>«&mdash;Donnez ça à des gosses, faisait-il en appelant une voiture... Il faut
+que les enfants soient heureux.»</p>
+
+<p>Et lui-même parfois jouait comme un enfant, avait des extases naïves où
+il dissimulait peut-être quelque immense timidité. Je le revois, durant
+tout un repas, à la maison, où, parmi une quinzaine de personnes, ses
+plus chauds admirateurs d’alors, il tomba en arrêt devant un timbre de
+table et,&mdash;comme un enfant, oui, vraiment,&mdash;ne cessa de le faire sonner,
+avec des yeux ravis.</p>
+
+<p>«&mdash;C’est épatant... Je puis récidiver?» demandait-il.</p>
+
+<p>En un quart d’heure après, oubliant le timbre, la table et nous tous, il
+eut sur Delacroix une de ces prodigieuses improvisations où il se
+livrait tout entier.</p>
+
+<p>Mais cette fougue à Paris, à peine née, l’abandonnait. Il<span class="pagenum"><a id="Page_106">{106}</a></span> retombait
+aussitôt dans l’inquiétude et le dégoût. Un marasme, une vie grise lui
+oppressait le cœur. Son labeur devenait plus pénible. Il ne croyait plus
+à la durée de son œuvre, mais quand même il s’obstinait. Parfois, à bout
+de souffrance, devant ses yeux les tons, les lignes se brouillaient.
+Alors il s’asseyait sur sa vieille chaise de paille. De grosses larmes
+espacées lui coulaient, une à une, sur les mains, qui le faisaient
+sursauter, le tiraient de son sommeil terrible, où il s’enfonçait, tout
+éveillé. Lui, si méticuleux toujours pour tout l’attirail de son métier,
+n’avait même plus la force de se lever pour nettoyer sa palette ou laver
+ses pinceaux. Et la nuit le surprenait ainsi, immobile, crucifié,&mdash;la
+nuit, la vieillesse, l’impuissance, la mort.</p>
+
+<p>«Pour l’heure présente, m’écrivait-il, je continue à chercher
+l’expression de ces sensations confuses que nous apportons en naissant.
+Si je meurs, tout sera fini, mais, qu’importe?»</p>
+
+<p>Pour mourir, il revint à Aix. En 1900. Il y passa six ans. Six années de
+plein travail, de presque solitude, de soumission parfaite à la lente
+douleur, au néant qui venait. Sa mère était morte, trois ans avant, en
+1897. On avait vendu le Jas. Il habitait un second étage, à la rue
+Boulegon. Il s’y fit d’abord construire un atelier dans les combles,
+sous les toits, puis, vite dégoûté, il acheta un terrain, à la traverse
+des Lauves, et s’y fit bâtir une petite maison avec un vaste atelier
+dominant toute la plaine et la ville d’Aix. Entre temps, il avait loué,
+au-dessus de Tholonet, le château Noir, qu’on appelle aussi château du
+Diable, par la fantaisie d’un marchand de suie, du charbonnier enrichi
+qui l’avait fait élever et de haut en bas badigeonner de noir. Le soleil
+et la pluie heureusement avaient lavé la noirâtre façade. Elle était
+toute dorée, sous ses tuiles rouges, entre ses verts bouquets de pins,
+lorsque Cézanne l’habitait, telle qu’elle apparaît si souvent dans les
+derniers grands paysages qu’il a peints dans ces parages.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_107">{107}</a></span></p>
+
+<p>Sa vie, à cette époque, était réglée comme celle d’un moine. Il se
+levait avec le jour, le plus souvent allait à la première messe,
+rentrait, une heure durant&mdash;comme jadis le Tintoret copiant des
+centaines de fois certaines têtes de Vitellius&mdash;copiait quelque plâtre,
+l’écorché de Michel-Ange surtout, sous toutes ses faces, tournant autour
+de lui pour s’assurer de tous les mouvements, au crayon, au pinceau, à
+l’huile, à l’aquarelle, tantôt le détachant sur le mur gris-bleuté de
+l’atelier, tantôt au centre d’une sommaire nature morte, et même contre
+un arrosoir, comme je l’ai vu longtemps dans une chambre du Jas de
+Bouffan. Car cette habitude lui venait de loin. Ensuite, et selon la
+saison et le temps, il travaillait à l’œuvre en train, portrait,
+paysage, nature morte, à l’atelier ou dans les champs. Il feuilletait,
+cinq minutes, entre les séances d’une heure, une heure un quart, quelque
+livre, deux ou trois pages de Sainte-Beuve ou de Charles Blanc, le
+<i>Traité d’Anatomie</i> de Tortebat, tout poussiéreux, vénérable, «de
+l’Académie des Beaux-Arts, soulignait-il, et du grand siècle». Son
+Baudelaire, débroché, en loques, traînait toujours là, à portée de la
+main. Aux murs une grande gravure, encadrée de noir, le <i>Sardanapale</i> de
+Delacroix, une photographie, fixée par quatre punaises, des <i>Sirènes</i> de
+Rubens, et les <i>Romains de la Décadence</i> de Couture. Dans un écrin de
+velours rouge, à terre, sur la petite table à pinceaux, sur une chaise,
+mais toujours fermé à clef, la petite toile, richement encadrée, de
+Delacroix, l’<i>Agar au désert</i>, dont il a fait une copie. Un mois durant,
+il piqua aussi au mur les <i>Sabines</i>, «ce David!» faisait-il, ironique,
+et, parfois, des dessins de Daumier et de Forain coupés dans les
+journaux. Mais tout cela ramassé dans un coin, près d’une planche en
+bois blanc supportant quelques plâtres, les murs, autant dire, étaient
+comme nus, immenses, peints à la colle, gris-bleu, soulignés d’une ligne
+bleuâtre à hauteur de cimaise. Pas de meubles. Des toiles s’entassaient
+le long du soubassement, pêle-mêle.<span class="pagenum"><a id="Page_108">{108}</a></span> Dans le salon du Jas de Bouffan il
+avait fait une copie admirable, haute en couleur, vigoureuse, d’un
+Lancret, une danse dans un parc, et ébauché deux ou trois scènes
+bibliques, une Madeleine, un homme gigantesque, superbe, vu de dos,
+appuyé à un rocher, contre un torrent, et, au fond, au-dessus du divan,
+le portrait de son père et les <i>Quatre Saisons</i>. Ici, plus rien de tel.
+L’ascétisme, la nudité. Dans sa chambre, rue Boulegon, à la tête de son
+lit, un dessin de Signorelli, l’homme portant l’autre, du Louvre, la
+fameuse aquarelle de fleurs de Delacroix acquise de M. Vollard, après la
+vente Chocquet, et dont il était littéralement fou, et au-dessus de sa
+commode quelques aquarelles de lui, des marronniers du Jas, une barque
+sur la Marne, simplement encadrées.</p>
+
+<p>Un soir, le poëte Léo Larguier, essayant de reconstituer un de ses
+poëmes pour le réciter au vieux maître, tenait ses yeux obstinément
+fixés sur l’aquarelle de la barque, souvenir cher de quelque coin où
+Cézanne avait dû venir peindre souvent et dont il devait aimer la
+présence: «&mdash;Emportez-la,» dit-il. Il eût tout donné. Que de fois, m’a
+plus tard raconté son cocher, il lui offrit quelqu’une de ses toiles, la
+grande nature morte, la corbeille de pêches, notamment, que cet homme
+hésitait à emporter. Cézanne insistait: «&mdash;En souvenir de moi... Vous
+avez toujours bien soigné maman... Plus tard ça vous fera plaisir.» Dans
+sa salle à manger, un paysage d’Aix, une nature morte. C’était là tout
+son luxe. Il n’aimait que son travail.</p>
+
+<p>Vers onze heures, il allait à la douche. «&mdash;La messe et la douche, c’est
+ce qui me tient d’aplomb,» me disait-il. Il déjeunait frugalement. A
+pied parfois, en voiture le plus souvent, il partait ensuite et jusqu’à
+la nuit il travaillait «au motif». Des enfants dans la rue
+l’escortaient, tiraient sa veste, lui jetaient des pierres. Tassé sur
+les coussins de la voiture, il faisait semblant de dormir. Il pleurait.
+Un soir d’hiver, il rentrait du motif.<span class="pagenum"><a id="Page_109">{109}</a></span> Il pleuvait. Les enfants le
+couvraient de boue. «Il était endormi, m’a raconté le cocher, il roula
+sous les roues. Je le relevai tout meurtri...» Les voyous le laissèrent
+depuis. Mais dans son apparent sommeil, vers quel néant plus profond
+s’était-il peut-être penché, de quel désespoir sous les roues son cocher
+l’avait-il éveillé? On pense, malgré soi, à la fin de Balthazar Claës,
+aux dernières pages de la <i>Recherche de l’absolu</i>... Cézanne atteignait
+le sien.</p>
+
+<p>Il rentrait à la tombée du jour, dînait à peine, à moins qu’il n’eût
+Solari, le jeune peintre Camoin ou quelque rare invité avec lui, et se
+couchait «avec les poules». Certaines soirées d’hiver en attendant le
+dîner, il feuilletait sa collection des volumes de Charles Blanc, y
+lisait l’histoire des peintres et même s’amusait à en copier certaines
+reproductions, qu’il retransformait lentement. Il partait de là pour
+songer, méditer, le crayon à la main. Ce qui, tout jeune, le ravissait,
+les rêves, les inspirations qu’il tirait des numéros du <i>Magasin
+Pittoresque</i> qui lui tombaient sous la main, le cherchait-il, sur ses
+vieux jours, dans les pauvres pages et les mauvaises planches de Charles
+Blanc? Tout suffit à une cervelle comme la sienne, pour réveiller
+l’imagination engourdie et trouver, à côté du labeur quotidien, un
+délassement qui fructifie encore en œuvres peut-être et en réflexions.
+Il n’y a pas à répondre à la naïveté ou à la suffisance de ceux qui,
+oubliant que Cézanne a passé, en somme, une ou deux années de sa vie
+dans le Louvre, a visité les musées de Flandre, a couru, six lustres
+durant, toutes les églises et les expositions de Paris, a pas mal voyagé
+en France, et en touriste très averti, a passé des journées à compulser
+des photographies de toutes sortes, à dévorer une véritable
+bibliothèque, lui qui, d’une culture générale très profonde, sinon très
+apparente, était, comme pas un, informé sur tout ce qui touchait à son
+art, il n’y a pas à répondre à ceux qui croient ou prétendent que les
+médiocres<span class="pagenum"><a id="Page_110">{110}</a></span> volumes de Charles Blanc faisaient tout son bagage et tous
+ses documents et que ses fautes de dessin&mdash;ses fautes de
+dessin!&mdash;viennent des reproductions défectueuses qui, soi-disant, lui
+révélaient les maîtres. La prodigieuse force d’un Cézanne s’empare de
+tout. Dans sa solitaire chambre d’Aix, si Charles Blanc lui tombe sous
+la main,&mdash;par quel hasard? il serait amusant de le découvrir, et les
+tomes restèrent longtemps dépareillés,&mdash;il en tire tout ce dont son
+appétit lyrique a faim. Il s’en enivre sourdement. Il transforme, il
+magnifie ces mornes images, comme il faisait jadis, sous la lampe
+paternelle, en attendant le souper, des gravures de modes que lui
+laissait colorier sa mère. C’est l’arrangement, le sujet, la composition
+toujours qui le passionnent et l’entraînent. Ce sont ces noms de
+peintres sous leurs reproductions qui le font rêver. Pour le reste,
+personne n’a rien à lui apprendre. Il faut ne l’avoir jamais vu au
+Louvre, devant Zurbaran ou Jordaens, ne l’avoir jamais entendu, chez
+Durand-Ruel, discuter avec Monet ou Renoir, il faut ne l’avoir jamais
+vu, ni entendu <i>vraiment</i> pour oser prétendre le contraire. Je
+m’indigne. Lui eût haussé les épaules. Il feuilletait Charles Blanc,
+relisait Stendhal, Goncourt et Vigny. Dans une vieille édition il
+adorait Racine. Apulée et Virgile faisaient toujours ses délices. C’est
+Apulée qu’il resavourait dans le texte entre les poses de la <i>Vieille au
+chapelet</i>.</p>
+
+<p>Le dimanche, il faisait un brin de toilette, allait à la grand’messe à
+la basilique, distribuait ses aumônes, une rangée de pauvres le guettant
+le long de Saint-Sauveur et même ayant fini par s’échelonner de la
+cathédrale chez lui, pour mieux l’accaparer. Il donnait tout ce qu’il
+avait. Vers la fin, sa sœur Marie, qu’il craignit toujours, «l’aînée»,
+comme il l’appelait, quoiqu’elle eût deux ans de moins que lui, vieille
+fille acariâtre et dévote, se crut obligée d’intervenir. C’est elle qui
+régla avec la femme de ménage qui avait ordre de ne laisser à Cézanne
+que cinquante<span class="pagenum"><a id="Page_111">{111}</a></span> centimes sur lui, chaque fois qu’il sortait. Le chapeau à
+la main, alors, avec la politesse, la mansuétude d’un saint François, il
+s’excusait auprès du pauvre qui l’abordait. Et tous deux parfois, parmi
+les piailleries des enfants, au milieu de la rue, ils restaient là, en
+rougissant.</p>
+
+<p>Il se décida à faire poser l’un d’eux, dans son atelier des Lauves, ce
+<i>Vieux à la casquette</i> de la collection Pellerin qui fait le pendant,
+poignant et magnifique, à la <i>Vieille au chapelet</i> de la collection
+Doucet. C’est dans ces deux toiles, je crois, que toute la foi, la
+bonté, l’âme profonde de Cézanne s’est exprimée avec le plus d’art
+conscient, de sincérité directe, d’émotion abandonnée. Ce sont ces deux
+tristes visages qui le font le frère de Rembrandt et de Dostoïevski.
+Leur place est au Louvre,&mdash;dans le coin idéal où l’humanité se
+transfigure sous les plus mornes apparences, se reconnaît dans la
+fraternité des plus misérables vertus.</p>
+
+<p>Cézanne en fut-il satisfait? Dix-huit mois au jas de Bouffan, il
+s’acharna sur la <i>Vieille au chapelet</i>. La toile achevée, il la jeta
+dans un coin. Elle s’empoussiéra, roula à terre, méconnaissable,
+piétinée sans égards. Un jour je la reconnus, je la trouvai contre le
+poêle, sous le seau à charbon, recevant du tuyau de zinc une lente
+goutte de vapeur qui de cinq minutes en cinq minutes dégoulinait sur
+elle. Je ne sais quel miracle l’avait conservée intacte. Je la nettoyai.
+Elle m’apparut... La pauvre fille était là, toute affaissée, obstinée,
+résignée, butée, avec, effritées comme deux vieilles briques, ses
+grosses mains de serve jointes, collées au chapelet, son gros tablier de
+cotonnade bleue, son gros châle noir de servante bigote, sa coiffe, son
+museau de mystique écroulée. Un rayon pourtant, une ombre de pitié
+consolait d’une vague lumière son vide front baissé. Toute racornie et
+méchante, une bonté l’enveloppait. Son âme desséchée tremblait toute,
+réfugiée au geste de ses mains.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_112">{112}</a></span></p>
+
+<p>Cézanne me dit son histoire. A soixante-dix ans, religieuse sans foi,
+elle avait, dans un sursaut d’agonie, enjambé sur une échelle le mur de
+son couvent. Décrépite, hallucinée, rôdant comme une pauvre bête, il
+l’avait recueillie, l’avait vaguement prise comme bonne, en souvenir de
+Diderot et par naturelle bonté, puis l’avait fait poser, et maintenant
+la vieille défroquée le volait comme dans un bois, lui revendant, pour
+essuyer ses pinceaux, ses serviettes et ses draps qu’elle lacérait en
+chiffons, en murmurant les litanies; mais il continuait à la garder,
+fermant les yeux, par charité. Dans sa bonté, son cœur d’homme sensible
+est là tout entier comme son cerveau d’artiste souffrant s’est tout
+entier, et très étrangement, traduit dans l’épisode du mendiant à la
+casquette.</p>
+
+<p>Il faisait poser le vieillard. Souvent le pauvre, malade, ne venait pas.
+Alors Cézanne posait lui-même. Il revêtait devant un miroir les sales
+guenilles. Et un étrange échange ainsi, une substitution mystique, et
+peut-être voulue, mêla, sur la toile profonde, les traits du vieux
+mendiant à ceux du vieil artiste, leurs deux vies au confluent du même
+néant et de la même immortalité. On reconnaît, sous la loqueteuse
+casquette, un Cézanne désabusé, une lamentable ambition qui va
+sommeiller enfin au repos gagné dans le dégoût, et en même temps un cœur
+attendri, un regard de pauvre confiant qui voit venir à lui l’aumône
+fraternelle du bon riche qui peut-être l’envie. Les verts lugubres, les
+coulées chaudes et livides à la fois, les empâtements sordides, les
+vêtements encroûtés, la face ravagée et fiévreuse, toute la toile sue la
+misère atroce, misère d’un corps robuste que le malheur, la faim ont
+délabré, misère d’une âme immense que tous ses rêves, son art ont
+déçue... Ce <i>Vieux à la casquette</i> est significatif des jours
+crépusculaires, de l’agonie du peintre. Plus qu’une œuvre, c’est comme
+un testament moral. C’est là peut-être qu’il faut chercher et méditer le
+dernier mot que le<span class="pagenum"><a id="Page_113">{113}</a></span> vieux Cézanne ait dit sur la vie et sur lui-même. De
+ce corps, de ce visage dégradés, en leur infusant son âme il a tiré,
+comme Shakespeare, une espèce de roi inconscient dans sa farouche
+sainteté.</p>
+
+<p>Le dimanche, en revenant de la grand’messe, il allait déjeuner chez sa
+vieille sœur, rendre visite à son autre sœur et à ses petites nièces.
+Avant les vêpres, il se hasardait parfois à venir au café Clément
+feuilleter les journaux illustrés. Il faisait ses délices du <i>Rire</i> et
+restait en contemplation devant les Forains. «&mdash;Il y a du Balzac en lui,
+et puis, comme c’est dessiné... En voilà un qui n’a pas passé par
+l’Ecole... Il sait son affaire... Il vous campe un caractère, un vice,
+une passion, en trois coups, et c’est bête comme chou... C’est la vie
+qu’on coudoie ici... Voyez.» Parfois, sur un coin de table, sur un bout
+de papier, il copiait une silhouette, ou bien jetait vingt sous au
+garçon et emportait le journal.</p>
+
+<p>Il allait aux vêpres. Il suivait les sermons du carême, ceux de l’abbé
+Tardif notamment, esprit ardent, ouvert, original comme le sien, à qui
+il rendait quelquefois visite, et qui, un jour, lui donna la joie
+d’entendre décrire un de ses paysages du haut de la chaire même de
+Saint-Sauveur. En sortant, il aimait à s’attarder sur la petite place
+crépusculaire, devant la cathédrale, au pied du monument élevé à Peiresc
+par son ami Solari, et à y discuter religion et philosophie avec un des
+maîtres de la Faculté, Georges Dumesnil, dont il prisait infiniment la
+conversation nourrie et les aperçus ingénieux.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous avez eu là un bon maître, me disait-il... Voilà ce qui m’a
+manqué, voilà ce qui manque aux jeunes peintres qui viennent, un maître,
+un bon maître, un enseignement parti du cœur, de l’expérience, et plus
+sensible, plus vivant d’exemple que de théorie dogmatique... Dumesnil
+met dans tout ce qu’il dit une chaleur, une sorte de regard d’âme qui
+vous pénètre<span class="pagenum"><a id="Page_114">{114}</a></span> et qui vous fait penser, comme malgré vous... En peignant
+le lendemain, je me souviens parfois de ce qu’il m’a dit la veille, et
+mon travail n’en souffre pas, comme lorsque quelque idée m’obsède à mon
+chevalet, au contraire... Il est très clair et très cordial, français.
+Ça revigore de se rappeler, quand la besogne flanche, qu’il y a à côté
+de vous, dans la même ville, un bougre comme lui penché peut-être au
+même moment sur son établi.»</p>
+
+<p>Il aimait cette idée de la solidarité dans le labeur. Devant son atelier
+de la rue Boulegon s’activait une importante ferronnerie; il y
+descendait souvent le soir, s’asseyait dans un coin, à côté de la forge,
+et méditait, dans l’haleine du travail, devant les gestes des forgerons,
+suivait leurs ombres dansantes sur le mur, parfois esquissait en
+quelques traits une strophe surprise de l’actif poëme en sueur.</p>
+
+<p>«&mdash;Ne bougez plus, criait-il d’une voix tonnante... Une minute!»</p>
+
+<p>Il sabrait sa feuille d’indications. Puis, brusquement retombé de son
+art à sa timidité, il jetait une pièce d’argent sur l’enclume: «&mdash;Vous
+boirez à ma santé...» et, l’épaule basse, rasant les établis, il
+s’enfuyait. On ne le revoyait plus de quelques jours. Tous les ouvriers
+l’aimaient beaucoup. Obscurément les gens du peuple ont la conscience de
+toute maîtrise, et lorsqu’à cette autorité cachée se joignent, comme
+chez Cézanne, la simplicité et la bonté, ils sont prêts à tous les
+dévouements. J’ai vu un de ces serruriers suivre, de loin, le vieux
+maître, lorsqu’il sortait de chez lui, pour le délivrer des gamins qui,
+sans qu’il s’en aperçût, s’amusaient à l’exciter en le huant.</p>
+
+<p>Dans cet état terrible, cette sorte d’hallucination morale où il tombait
+après une trop forte tension d’esprit, une trop longue séance de
+recherche obstinée, il s’en allait parfois, rasant les murs, sans rien
+voir de la rue, dans son vêtement de travail encroûté de couleurs, les
+poches en loques, tous les boutons<span class="pagenum"><a id="Page_115">{115}</a></span> partis, il s’en allait, prêtant à
+quelque être vaguement rencontré, et qui l’avait peut-être salué, des
+motifs prodigieux de le persécuter. On le suivait, on l’espionnait,
+croyait-il. Il hâtait le pas, heurtait les passants, s’enfuyait. Les
+enfants criaient à la chienlit. Il arrivait à son atelier des Lauves,
+fermait portes et fenêtres, se barricadait et les poings crispés, devant
+quelque toile crevée parfois dans un accès de désespoir ou de rage, il
+se demandait ce qu’il avait pu faire aux êtres et aux choses pour être
+entouré ainsi d’une si unanime hostilité, lui qui aimait tout, qui ne
+voulait que le bien du monde et ne cherchait en toute apparence que le
+rayonnement d’une universelle bonté. Il dramatisait tout. Rien de banal
+ne pouvait lui demeurer dans l’âme sans qu’il le mouvementât jusqu’au
+tragique.</p>
+
+<p>On fut, il faut l’avouer, particulièrement ignoble avec lui. Une
+coterie, à Aix, sans qu’on puisse en expliquer la cause, le haïssait à
+mort. Le mot n’est pas excessif. Un de ces lourdauds, un jour, ricana
+assez haut pour que je l’entende, comme Cézanne passait: «&mdash;Au mur!...
+On fusille des peintres pareils.» C’était un photographe qui avait des
+prétentions à la sculpture et très écouté dans son petit monde. Un
+clérical soutenait que l’affaire Dreyfus était très explicable, puisque
+le gouvernement laissait circuler de tels énergumènes et tolérait qu’à
+Paris on exposât de telles infamies, tandis qu’un autre, radical
+notoire, expliquait à sa façon l’engouement de la capitale pour l’ami de
+Zola. Celui-là avait vu, de ses yeux vu, le tableau au Salon qui avait
+fait la réputation tapageuse de Cézanne et de l’impressionnisme: un
+homme en ballon qui se soulageait en plein azur et, «il faut être juste,
+avouait ce connaisseur, l’excrément était, tombant dans le ciel, un
+morceau de peinture admirable, mais il n’y avait vraiment que ça. Le
+reste n’était pas même dessiné, une peinture d’enfant.» C’est à moi que,
+devant une tablée ricanante, ce convaincu commentait ainsi la gloire de
+Cézanne; si je ne re<span class="pagenum"><a id="Page_116">{116}</a></span>voyais le rire épais, le triomphe ébahi des autres,
+je n’en croirais pas encore mes oreilles.</p>
+
+<p>«Nous en ferions tous autant,» d’ailleurs, c’était, c’est encore la
+rumeur unanime. Un soir, sur les bords de l’Arc, Cézanne était «au
+motif». Un brave peintre, un des flambeaux d’Aix, vient à passer. Il
+s’arrête. Un sourire de pitié le penche vers le pauvre fou qui bariole
+de verts si crus cette espèce de damier où il se refuse à reconnaître un
+paysage. Une vague sympathie l’émeut pourtant vers ce vieillard si
+appliqué. Il lui prend ses pinceaux. Cézanne le regarde, ahuri,
+consterné.</p>
+
+<p>«&mdash;Passez-moi votre palette... Je vais vous apprendre, moi... Tenez...
+Tenez.»</p>
+
+<p>Une touche ici, une touche là. Deux ou trois fois, consciencieux, il va
+contre la branche même vérifier le ton, confronter son vert à celui de
+la nature. Il revient, plaque, s’emporte, il s’ingénie, il sue, il
+triomphe. Il se lève, s’éponge d’un mouchoir parfumé: «&mdash;Voilà...»</p>
+
+<p>Mais Cézanne s’est rassis. Il n’a pas dit un mot. Il prend son couteau à
+palette et lentement, largement, d’un seul coup, il râcle le bel arbre
+avec toutes ses feuilles et même le petit bonhomme que, dans un coup
+d’inspiration, l’autre, de chic, avait assis à l’ombre du beau tronc. Et
+lui aussi: «&mdash;Voilà...» dit-il.</p>
+
+<p>Dernièrement un autre, voulant illustrer un poëme dédié au grand
+solitaire, a barbouillé au bas des nobles vers le calembour d’une tête
+d’âne, contre laquelle, les yeux fermés d’horreur, un petit amour&mdash;tout
+l’esprit courtois du dix-huitième siècle&mdash;décoche une flèche révoltée,
+mais de bon goût. «&mdash;Vous aimez Cézanne, a répondu celui-ci, je le
+déteste. Je prends position devant la postérité.»</p>
+
+<p>Mais d’autres au grotesque joignaient la perfidie. Cézanne avait noué
+quelques utiles relations dans le petit monde dévot qui entourait sa
+sœur aînée. L’immonde article où Henri Roche<span class="pagenum"><a id="Page_117">{117}</a></span>fort, ignorant tout de
+l’art et de la vie de Cézanne, le traînait dans la boue comme ami de
+Zola, dreyfusard notoire autant que peintre malhonnête, parut. Trois
+cents exemplaires en furent commandés à l’<i>Intransigeant</i> et glissés la
+nuit sous la porte de tous ceux qui de près ou de loin pouvaient avoir
+manifesté quelque sympathie pour Cézanne. Tous les méchants ragots qui
+parvenaient à celui-ci le bouleversaient. Des lettres de menaces, de
+grossières injures anonymes lui étaient aussi adressées rue Boulegon. On
+y calomniait sa famille, ses rares amis. On lui intimait l’ordre de
+débarrasser de sa présence la ville qu’il déshonorait. Qui sait, dès
+lors, si cette séquelle de petits voyous acharnés un temps à poursuivre
+Cézanne n’y était poussée que par l’insouciante et facile cruauté, le
+plaisir méchant de bafouer un vieux songeur original?</p>
+
+<p>Lui en souffrait aux larmes. Il n’osait plus passer sur le cours
+Mirabeau. L’idée de la persécution s’ajoutait à toutes ses
+désespérances. Il ne travaillait plus que dans la fièvre ou dans le
+dégoût. Les joies passagères, l’espèce de confiance que lui avaient
+apportées le séjour à Aix d’Emile Bernard, de Charles Camoin, les
+visites que lui avaient faites Maurice Denis, Hermann-Paul et K.-X.
+Roussel, s’en allaient, s’évanouissaient lentement. Une sorte de
+détestation pour lui-même, pour son travail réalisé, l’envahissait
+maintenant, croissait avec sa désolation. Jamais, je crois, on n’eut un
+tel mépris de l’œuvre faite. Il en était totalement détaché. Ses toiles,
+les plus belles, traînaient à terre, il marchait dessus. Une, pliée en
+quatre, calait une armoire. Il en abandonnait dans les champs, il en
+laissait pourrir dans les bastidons où les paysans les mettaient à
+l’abri. Dans son goût fanatique de la perfection, son culte de l’absolu,
+elles ne représentaient pour lui qu’un moment, quelque élan inexpressif
+vers la formule qu’il n’intégrerait jamais. Il n’y ajoutait pas plus
+d’importance qu’un saint à la matérialité de ses bonnes œuvres
+accomplies<span class="pagenum"><a id="Page_118">{118}</a></span> pour l’amour de Dieu. Il les oubliait aussitôt, pour
+s’émouvoir à un labeur plus significatif. Réaliser, comme il disait, il
+voulait réaliser. Il portait cette idée en lui comme un Pascal celle de
+son salut. Et jamais ainsi il n’était, ne pouvait être satisfait. Chaque
+toile atteignait un point de perfection qui pour lui ne marquait qu’une
+étape, que son esprit toujours en mouvement dépassait aussitôt. Il
+s’acharnait dès lors sur une autre qui, tant qu’il y travaillait, lui
+rayonnait tout l’idéal possible. Et c’était toujours la même recherche
+éperdue, le même tourment mystique. Il fuyait, par excès de scrupule,
+ces beaux sujets qui l’habitaient, toujours les mêmes,&mdash;refaire la
+Moisson de Poussin, les Joueurs de cartes de Lenain, opposer à
+l’Apothéose d’Homère, d’Ingres, son Apothéose de Delacroix, et, comme
+couronnement à cette œuvre, image suprême, les Baigneuses...</p>
+
+<p>Les imagiers du moyen âge subissaient leurs sujets, se disait-il, les
+Vénitiens aussi. Il n’y a qu’à peindre ce qu’on voit. Un peintre doit
+tout peindre, avoir dans son art la même objectivité que Flaubert dans
+le sien, une soumission parfaite au monde et à l’objet, suivre une
+certaine fatalité de l’œil. Les plus humbles réalités inspirent
+peut-être les toiles les plus magnifiques. Oui, il y a une fatalité de
+la vision. Le tempérament fait son choix, n’aperçoit que ce qui le
+dégage et le renforce. Le monde prend un caractère. Tout ce qu’on voit
+est beau. Etait-ce indifférence, détachement dernier de tout? Etait-ce
+sens aigu des difficultés que multiplie un idéal lyrique dans une œuvre
+qu’on veut toute d’observation et de fidélité? C’était plénitude morale,
+absorption de tout l’être dans le métier, sentiment profond que la forme
+importe seule et que, quelle que soit la matière, elle seule signifie,
+perpétue la maîtrise de l’homme,&mdash;pourvu que, comme une prière, une
+caresse, un geste d’amour arraché à l’abstraction, elle ait, cette forme
+intense, force et fraternité de vie.</p>
+
+<p>Dans cette petite ville tatillonne, à côté de cette famille<span class="pagenum"><a id="Page_119">{119}</a></span> dévote,
+épuisé par l’existence, poursuivi par la persécution sous le premier
+affaissement de sa royale intelligence, aux premiers froids de la
+vieillesse, une haine de l’originalité lui venait, un amour des
+classiques, un culte de la tradition. Ce terrible constructeur de
+valeurs nouvelles voulait, en s’endormant des rêves de la mort, appuyer
+ses mains chancelantes à quelque chose de continu, de grand,
+d’indestructible. Il avait son œuvre. Il n’y croyait pas. Elle était là,
+vivante, immense, immortelle, et comme une fille amoureuse, prête à le
+consoler, toute pétrie de lui. Il ne la voyait pas. Il avait beau,
+transfiguré un soir par l’admiration de quelques ouvriers, dans un
+cercle anarchiste, bondir vers un contradicteur et s’écrier, superbe:
+«&mdash;Vous savez bien qu’il n’y a qu’un peintre de vivant, moi!» Non, non,
+il ne le croyait pas. Il ne le croyait plus. Il m’écrivait vers la même
+époque, en juillet 1902: «Je méprise tous les peintres vivants, sauf
+Monet et Renoir, et je veux réussir par le travail.» Et un an après, en
+septembre 1903: «Je dois travailler six mois encore à la toile que j’ai
+commencée. Elle ira chercher au Salon des Artistes français le sort qui
+lui est réservé.» Il cherchait une confirmation. L’indépendant, le
+solitaire, au soir de son travail, une fois au moins voulait déposer le
+faix de son doute, avoir durant une heure, humilié peut-être, en dehors
+de ses proches, la preuve évidente que son art, la certitude que sa vie
+n’avaient pas été vains.</p>
+
+<p>Cet être immense, ces yeux passionnés de génie auraient voulu se
+refléter, se connaître enfin à l’humble miroir des plus faibles
+prunelles. A un jeune peintre timide qu’il eût aimé, je crois, à former
+comme un disciple, il écrivait: «Je vous parlerai plus justement que
+n’importe qui sur la peinture.» C’était en toute humilité. De plus en
+plus les simples l’attiraient. Une bonté bouddhiste l’attendrissait vers
+tout être et vers toute chose. Il aurait voulu communier avec tous.
+Est-ce cette fraternité<span class="pagenum"><a id="Page_120">{120}</a></span> des âmes qu’il allait chercher à l’église? Ou
+l’image de la tradition d’une foi palpable, le cours social d’une
+doctrine qui dure dans sa liturgie permanente et sa discipline
+renouvelée? Y berçait-il la nostalgie d’une vie paisible qui l’avait
+toujours fui, d’un vieil Aix imaginé survivant sous ces nefs, aux abords
+de ce cloître où avait peint Granet et de ces rues dévotes où Malherbe
+rêvait? Voulait-il dans sa «roublardise» innocente, et pour avoir la
+paix, amadouer, comme il le disait parfois, les jésuites qui
+s’ingéniaient autour de sa vieille sœur et convoitaient le Jas? Tantôt,
+avec un tremblement, lorsqu’un prêtre passait, il vous murmurait:
+«:&mdash;Les curés sont terribles... Ils vous mettent le grappin dessus.» Et
+tantôt, à un catholique fervent, à son ami Demolins qui lui demandait:
+«Maître, croyez-vous?» il répondait: «Mais nom de Dieu, si je ne croyais
+pas, je ne pourrais pas peindre.» A M. Emile Bernard voulant lui
+suggérer l’idée de peindre un Christ, il objectait: «&mdash;Je n’oserais
+jamais; c’est trop difficile... D’autres l’ont fait mieux que moi...» Il
+mettait donc le respect et l’orgueil de son art au-dessus de la prière
+et de l’humilité de sa foi. Mais au Tholonet je l’ai vu, après les
+vêpres, tête nue, magnifique, en plein soleil, avec autour de lui un
+grand cercle de jeunes gens respectueux, derrière le dais suivre la
+procession des Rogations et s’agenouiller sur la route, au bord des
+blés, avec des larmes dans les yeux. Je l’ai entendu, lui, si positif
+d’ordinaire, célébrer la rhétorique biblique de Bossuet et admirer cette
+inflexible et dense raison qui lui fait ramener à l’apparition du Christ
+toute l’histoire universelle. Ces flottantes synthèses, ces perspectives
+catholiques l’enchantaient, lui qui détestait la pompe des Lebrun. Mais
+il aimait surtout les pauvres, les humbles, les ignorants, et c’est en
+cela surtout qu’on le pouvait dire chrétien. Il avait aussi un grand
+respect des familles établies, de la bonne noblesse provinciale. Il le
+poussait au point qu’ayant à rendre visite à<span class="pagenum"><a id="Page_121">{121}</a></span> l’un des descendants de
+Mirabeau, M. Lucas de Montigny, qui toujours lui avait témoigné de
+l’intérêt, il se fit tailler un vêtement neuf pour la circonstance et ne
+le remit jamais plus. Je dus même l’accompagner «chez le gentilhomme»,
+sonner, et la porte ouverte, la refermer derrière lui; il n’eût jamais
+osé entrer.</p>
+
+<p>Autant il méprisait le bourgeois parvenu, autant il estimait
+l’aristocrate né. Mais sa vraie passion était pour le peuple, l’ouvrier,
+le paysan, le laborieux. Il ne fréquentait pour ainsi dire qu’eux. Tous
+en ont conservé un souvenir attendri. Il était avec eux d’une charité
+royale et non seulement de bourse, mais surtout de cœur et d’esprit. Il
+aurait voulu les mêler à ses émotions, comme il les mêlait à son œuvre.
+Lorsqu’il allait «au motif», que de fois, m’a raconté son cocher, se
+dressait-il brusquement dans la voiture, prenait le bras de cet homme:
+«&mdash;Regardez... ces bleus, ces bleus sous les pins... Ce nuage là-bas...»
+Il rayonnait d’extase, et l’autre qui n’apercevait que des arbres, du
+ciel, pour lui toujours les mêmes, sentait pourtant, m’avouait-il, comme
+une vague force, une émotion l’envahir et qui lui venait de Cézanne,
+debout, transfiguré, les mains crispées à l’épaule du rustre, et tout
+plein d’une évidence qui le sanctifiait.</p>
+
+<p>Une autre fois, le soleil tapait fort. On arrivait à mi-hauteur d’une
+montée accablante. Harassés, le cheval et le cocher s’étaient endormis.
+Cézanne, au lourd soleil, sans un mot, sans un geste, pour ne pas
+attrister, attendit leur réveil; se frottant naïvement les yeux, ce fut
+lui qui eut l’air de s’être ensommeillé.</p>
+
+<p>Dans les rues montueuses d’Eguilles son mouvement instinctif était
+toujours d’aider les autres, de pousser le charreton trop chargé d’un
+paysan, de prendre aux mains défaillantes d’une vieille la cruche d’eau
+qu’elle portait. Il aimait les bêtes. Il aimait les arbres. Vers la fin,
+dans son besoin de solitude tendre,<span class="pagenum"><a id="Page_122">{122}</a></span> un olivier devint son ami. Lorsque
+dans son atelier des Lauves, il avait fait une bonne séance, à la nuit
+tombante, il descendait devant sa porte, il regardait ses jours, sa
+ville s’endormir. L’olivier l’attendait. La première fois qu’il était
+venu là, avant d’acheter le terrain, tout de suite il l’avait remarqué.
+Il l’avait fait entourer d’un petit mur, tandis qu’on bâtissait, pour le
+protéger de toutes meurtrissures. Et maintenant, le vieil arbre
+crépusculaire avait comme un regard de sève et de parfum. Il le
+touchait. Il lui parlait. Le soir, en le quittant, parfois, il
+l’embrassait. Toute la ville, au pied de la murette, venir mourir,
+couchant ses tuiles roses, ses calmes boulevards. Au fond, les bleues
+collines se soulevaient un peu. On devinait la mer. Les clochers de miel
+et de sel, les tours de l’Horloge et du Saint-Esprit profilaient sur la
+nue leurs strophes italiennes. Une rumeur paisible montait des pauvres
+rues. La nuit rousse répandait Aix, ses fumées, l’automne, à travers la
+campagne. Cézanne, solitaire, écoutait l’olivier... La sagesse de
+l’arbre lui entrait dans le cœur.</p>
+
+<p>«&mdash;C’est un être vivant, me disait-il un jour, je l’aime comme un vieux
+camarade... Il sait tout de ma vie et me donne d’excellents conseils...
+Je voudrais qu’on m’enterre à ses pieds...»</p>
+
+<p>Car sa fin approchait. Solari s’en était allé, mort à l’hôpital. Il ne
+voyait plus personne. De loin en loin il buvait pensivement quelque
+bouteille de vieux vin, s’abandonnait une soirée à cette consolation
+misérable qui lui donnait l’illusion de quelque joie meurtrière, pour
+retomber le lendemain dans des regrets plus farouches, une solitude plus
+abominable, que son art, son travail n’arrivaient même plus à peupler.
+Sa maladie le persécutait; ses jambes enflaient, ses yeux larmoyaient,
+cuisants. De nouveaux scrupules alors le tourmentaient, attaquaient les
+points les plus vulnérables de lui-même, lui laissant croire qu’atteint,
+toute sa vie, d’une maladie de la vue, il avait, sans s’en douter,
+déformé la réalité. Tout, même la foi en son passé, se retirait de lui.
+A<span class="pagenum"><a id="Page_123">{123}</a></span> quoi sert, chez les meilleurs, tant de martyre sans croyance? Que
+nous veut la nature? Il souffrait dans son corps, son cœur et son
+esprit. Et, saint d’une nouvelle espèce, dans sa vie comme dans son art,
+il s’endormait baigné des clartés artistiques d’un avenir humain qui lui
+fermait les yeux. Détaché de tout, jusque de sa douleur, il n’en goûtait
+même pas la vertu. Les derniers mois, il ne pouvait presque plus suivre
+une conversation. Quand on lui jouait au piano cette ouverture du
+<i>Freischütz</i> dont son âme rêveuse naguère raffolait, il s’endormait.
+Pesamment. L’envie subite de faire un portrait l’emportait encore
+parfois. Il l’abandonnait vite. Un sommeil avant-coureur le prenait,
+partout où il se trouvait, en voiture, chez lui, et même devant la toile
+à couvrir. Au lieu de peindre, il partait en quête d’un «motif»
+merveilleux où il se serait traduit tout entier. Il cherchait, autour
+d’Aix, le paysage à construire qui fût comme une confirmation à sa
+conception du monde des couleurs, où le drame de sa raison et de sa
+sensibilité se résoudrait dans la même logique et la même émotion. Il
+travaillait encore, constamment, mais plus par la réflexion et la
+poursuite intérieure que par la copie directe, et toujours en lutte
+contre ce sommeil de néant qui s’emparait de ses yeux, de son
+intelligence, de sa chair. L’index entre les deux yeux, les mains en
+abat-jour, il se plantait, dans les rues d’Eguilles, sur les pentes du
+Tholonet, aux bords de l’Arc, devant un morceau de terre et de ciel:
+«&mdash;Quel roublard que ce père Chardin avec sa visière, hein?...»
+faisait-il. Il branlait la tête, laissait retomber ses bras, découragé.
+«&mdash;Il faut voir les plans... Nettement... Tout est là.» Il méditait. Une
+cendre impalpable tombait sur ses regards, lui voilait l’univers que
+brusquement déchirait un éclair. Il pleurait.</p>
+
+<p>Du fond de cette brume, tout crispé, il peignait, ayant, un matin,
+dressé son chevalet devant le mont Victoire. Il tenait son motif. Il
+peignait. Un de ces temps gris qu’il aimait maintenant,<span class="pagenum"><a id="Page_124">{124}</a></span> un rire pâle,
+un de ces doux matins de vieillesse du monde. Il peignait... Quand sa
+voiture vint le chercher, son cocher le trouva, grelottant, sa palette à
+la main, trempé d’eau. La pluie avait cessé. Un ciel d’argent sérénisait
+les champs. L’arc-en-ciel nimbait le mont tragique. Cézanne sans rien
+voir, put à peine remonter en voiture. Un livre, son vieux Virgile,
+roula dans la boue.</p>
+
+<p>«&mdash;Laissez-le, et laissez ma toile,» râla-t-il. Il avait la fièvre. Il
+délirait. On le coucha. Toute la nuit il revit, à l’horizon de sa toile,
+là-bas, à l’horizon de sa pensée et de sa vie, une Sainte-Victoire comme
+jamais encore il ne l’avait admirée. Il la peignait, divine. Il la
+voyait éclatante, surnaturelle, véridique, dans son essence et son
+éternité. Il la revoit peut-être encore... Il ne se leva plus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_125">{125}</a></span></p>
+
+<h2>
+DEUXIÈME PARTIE<br>
+<br>
+CE QU’IL M’A DIT...<br>
+</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_126">{126}</a><br><a id="Page_127">{127}</a></span></p>
+
+<p>J’ai dit à peu près tout ce que j’ai appris, soit en le fréquentant,
+soit d’après ceux qui l’approchèrent, tout ce que je sais de la vie de
+Cézanne. C’est une vie de saint. Le moins possible j’y ai mêlé ses
+théories sur l’art, ne rapportant une de ses conversations que
+lorsqu’elle pouvait faire saillir un point caché de son caractère,
+éclairer un des côtés de son âme mystérieuse. Ces matières sont
+infiniment délicates. Si objectif que l’on se veuille, toujours un peu
+de soi inconsciemment y pénètre. Et puis je ne suis pas peintre, et j’ai
+peur, si respectueux que je me sente, de trahir peut-être, et bien
+malgré moi, la doctrine profonde, l’enseignement qu’on pourrait dégager
+de tous ces propos. Pourtant ma mémoire fidèle les a recueillis avec
+pitié. Je vais essayer de les transcrire tels quels, m’aidant de ses
+lettres, autant de celles qu’il m’adressa que de celles que j’ai pu me
+procurer ou qui furent publiées par ceux qui les reçurent, comme la
+précieuse correspondance que nous communique M. Emile Bernard à la suite
+de ses <i>Souvenirs</i>. Toutes les fois que je le pourrai, je transcrirai
+les paroles mêmes de Cézanne. Je n’inventerai rien,&mdash;que l’ordre dans
+lequel je les présente. Après de longues méditations, je me suis décidé
+à les grouper toutes pour mieux en marquer la portée, en trois grands
+dialogues. Autour de trois conversations, imaginaires, entre cent autres
+que j’eus en réalité avec lui, dans les champs, au Louvre et dans son
+atelier, j’ai ramassé tout ce que j’ai pu recueillir et tout ce dont
+j’ai pu me souvenir de ses idées sur la peinture: il parlait, et je
+crois qu’il pensait, ainsi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_128">{128}</a><br><a id="Page_129">{129}</a></span></p>
+
+<h3><a id="LE_MOTIF">LE MOTIF</a><br><br>
+<small>«<i>La nature est plus en profondeur qu’en surface.</i>»</small></h3>
+
+<p><i>Ce jour-là, dans le quartier de la Blaque, non loin des Mille, à trois
+quarts d’heure d’Aix et du Jas de Bouffan, sous un grand pin, au bord
+d’une verte et rouge colline, nous dominions la vallée de l’Arc. Il
+faisait bleu et frais, un premier matin d’automne dans la fin de l’été.
+La ville, cachée par un pli de coteau, se devinait à ses fumées. Nous
+tournions le dos aux étangs. A droite, les horizons de Luyne et le Pilon
+du Roi, la mer qu’on devine. Devant vous, au soleil virgilien, la
+Sainte-Victoire, immense, tendre et bleuâtre, les vallonnements du
+Montaiguet, le viaduc du Pont de l’Arc, les maisons, les frissonnements
+d’arbres, les champs carrés, la campagne d’Aix.</i></p>
+
+<p><i>C’est le paysage que Cézanne peignait. Il était chez son beau-frère. Il
+avait planté son chevalet à l’ombre d’un bouquet de pins. Il travaillait
+là depuis deux mois, une toile le matin, une l’après-midi. L’œuvre était
+«en bon train». Il était joyeux. La séance touchait à sa fin.</i></p>
+
+<p><i>La toile lentement se saturait d’équilibre. L’image préconçue, méditée,
+linéaire dans sa raison, et qu’il avait dû, à son habitude, ébaucher
+d’un trait rapide de fusain, se dégageait déjà des taches colorées qui
+la cernaient partout. Le paysage apparaissait comme un papillotement,
+car Cézanne avait lentement circonscrit chaque objet, échantillonnait,
+pour ainsi dire, chaque ton; il avait, de jour<span class="pagenum"><a id="Page_130">{130}</a></span> en jour, insensiblement,
+d’une harmonie sûre, rapproché toutes ces valeurs; il les liait entre
+elles d’une clarté sourde. Les volumes s’affirmaient, et la haute toile
+maintenant tendait à ce maximum d’équilibre et de saturation qui, selon
+Elie Faure, les caractérise toutes. Le vieux maître me souriait.</i></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Le soleil brille et l’espoir rit au cœur.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Vous êtes content, ce matin?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Je tiens mon motif... (<i>Il joint les mains.</i>) Un motif, voyez-vous,
+c’est ça...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Eh! oui... (<i>Il refait son geste, écarte ses mains, les dix doigts
+ouverts, les rapproche lentement, lentement, puis les joint, les serre,
+les crispe, les fait pénétrer l’une dans l’autre.</i>) Voilà ce qu’il faut
+atteindre... Si je passe trop haut ou trop bas, tout est flambé. Il ne
+faut pas qu’il y ait une seule maille trop lâche, un trou par où
+l’émotion, la lumière, la vérité s’échappe. Je mène, comprenez un peu,
+toute ma toile, à la fois, d’ensemble. Je rapproche dans le même élan,
+la même foi, tout ce qui s’éparpille... Tout ce que nous voyons,
+n’est-ce pas, se disperse, s’en va, La nature est toujours la même, mais
+rien ne demeure d’elle, de ce qui nous apparaît. Notre art doit, lui,
+donner le frisson de sa durée avec les éléments, l’apparence de tous ses
+changements. Il doit nous la faire goûter éternelle. Qu’est-ce qu’il y a
+sous elle? Rien peut-être. Peut-être tout. Tout, comprenez-vous? Alors
+je joins ses mains errantes... Je prends, à droite, à gauche, ici, là,
+partout, ses tons, ses couleurs, ses nuances, je les fixe, je les
+rapproche... Ils font des lignes. Ils deviennent des objets, des<span class="pagenum"><a id="Page_131">{131}</a></span>
+rochers, des arbres, sans que j’y songe. Ils prennent un volume. Ils ont
+une valeur. Si ces volumes, si ces valeurs correspondent sur ma toile,
+dans ma sensibilité, aux plans, aux taches que j’ai, qui sont là sous
+nos yeux, eh bien! ma toile joint les mains. Elle ne vacille pas. Elle
+ne passe ni trop haut, ni trop bas. Elle est vraie, elle est dense, elle
+est pleine... Mais si j’ai la moindre distraction, la moindre
+défaillance, surtout si j’interprète trop un jour, si une théorie
+aujourd’hui m’emporte qui contrarie celle de la veille, si je pense en
+peignant, si j’interviens, patatras! tout fout le camp.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Comment, si vous intervenez?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;L’artiste n’est qu’un réceptacle de sensations, un cerveau, un
+appareil enregistreur... Parbleu, un bon appareil, fragile, compliqué,
+surtout par rapport aux autres... Mais s’il intervient, s’il ose, lui,
+chétif, se mêler volontairement à ce qu’il doit traduire, il y infiltre
+sa petitesse. L’œuvre est inférieure.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;L’artiste, en somme, serait donc pour vous inférieur à la nature.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Non, je n’ai pas dit cela. Comment, vous coupez dans ce bateau? L’art
+est une harmonie parallèle à la nature. Que penser des imbéciles qui
+vous disent: le peintre est toujours inférieur à la nature! Il lui est
+parallèle. S’il n’intervient pas volontairement... entendez-moi bien.
+Toute sa volonté doit être de silence. Il doit faire taire en lui toutes
+les voix des préjugés, oublier, oublier, faire silence, être un écho
+parfait. Alors, sur sa plaque sensible, tout le paysage s’inscrira. Pour
+le fixer sur la toile, l’extérioriser, le métier interviendra ensuite,
+mais le métier respectueux qui, lui aussi, n’est prêt qu’à obéir, à
+traduire<span class="pagenum"><a id="Page_132">{132}</a></span> inconsciemment, tant il sait bien sa langue, le texte qu’il
+déchiffre, les deux textes parallèles, la nature vue, la nature sentie,
+celle qui est là... (<i>il montrait la plaine verte et bleue</i>) celle qui
+est ici... (<i>il se frappait le front</i>) qui toutes deux doivent
+s’amalgamer pour durer, pour vivre d’une vie moitié humaine, moitié
+divine, la vie de l’art, écoutez un peu... la vie de Dieu. Le paysage se
+reflète, s’humanise, se pense en moi. Je l’objective, le projette, le
+fixe sur ma toile... L’autre jour, vous me parliez de Kant. Je vais
+bafouiller, peut-être, mais il me semble que je serais la conscience
+subjective de ce paysage, comme ma toile en serait la conscience
+objective. Ma toile, le paysage, tous les deux hors de moi, mais l’un
+chaotique, fuyant, confus, sans vie logique, en dehors de toute raison:
+l’autre permanente, sensible, catégorisée, participant à la modalité, au
+drame des idées... à leur individualité. Je sais. Je sais... C’est une
+interprétation. Je ne suis pas un universitaire. Je n’oserais pas
+m’aventurer ainsi devant Dumesnil... Ah! bon Dieu, que j’envie votre
+jeunesse! tout ce qui bouillonne là! Mais le temps me pousse... J’ai
+peut-être tort de blaguer comme cela... Pas de théories! Des œuvres...
+Les théories perdent les hommes. Il faut avoir une sacrée sève, une
+vitalité inépuisable pour leur résister. Je devrais être plus rassis,
+comprendre qu’à mon âge tous ces emballements ne me sont plus guère
+permis... Ils me perdront toujours.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il s’était rembruni. Souvent, après un éclat d’enthousiasme, il
+retombait ainsi accablé. Il ne fallait pas alors essayer de le
+tirer de sa mélancolie. Il devenait furieux. Il souffrait... Après
+un long silence. Il avait repris ses pinceaux, regardait
+successivement sa toile et son motif.</i></p></div>
+
+<p>Non. Non. Tenez. Ça n’y est pas. L’harmonie générale n’y est pas. Cette
+toile ne sent rien. Dites-moi quel parfum s’en dégage. Quelle odeur
+dégage-t-elle? voyons...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_133">{133}</a></span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;La senteur des pins.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Vous dites cela parce que deux grands pins balancent leurs branches au
+premier plan... Mais c’est une sensation visuelle... D’ailleurs l’odeur
+toute bleue des pins, qui est âpre au soleil, doit épouser l’odeur verte
+des prairies qui fraîchissent là chaque matin, avec l’odeur des pierres,
+le parfum de marbre lointain de la Sainte-Victoire. Je ne l’ai pas
+rendu. Il faut le rendre. Et dans les couleurs, sans littérature. Comme
+le font Baudelaire et Zola qui par la simple juxtaposition des mots
+embaument mystérieusement tout un vers ou toute une phrase. Quant la
+sensation est dans sa plénitude, elle s’harmonise avec tout l’être. Le
+tourbillonnement du monde, au fond d’un cerveau, se résout dans le même
+mouvement que perçoivent, chacun avec leur lyrisme propre, les yeux, les
+oreilles, la bouche, le nez... Et l’art, je crois, nous met dans cet
+état de grâce où l’émotion universelle se traduit comme religieusement,
+mais très naturellement, à nous. L’harmonie générale, comme dans les
+couleurs, nous devons la trouver partout. Tenez, si je ferme les yeux et
+que j’évoque ces collines de Saint-Marc, vous savez, le coin du monde
+que j’aime le mieux, c’est l’odeur de la scabieuse qu’elles m’apportent,
+le parfum que je préfère. Toute l’odeur forestière des champs, je
+l’entends pour moi dans Weber. Au fond des vers de Racine je sens un ton
+local, à la Poussin, comme sous certaines pourpres de Rubens s’éploie
+une ode, un murmure, un rythme à la Ronsard.</p>
+
+<p>Vous savez que lorsque Flaubert écrivait <i>Salammbô</i>, il disait qu’il
+voyait pourpre. Eh bien! quand je peignais ma <i>Vieille au chapelet</i>,
+moi, je voyais un ton Flaubert, une atmosphère, quelque chose
+d’indéfinissable, une couleur bleuâtre et rousse qui se dégage, il me
+semble, de <i>Madame Bovary</i>. J’avais<span class="pagenum"><a id="Page_134">{134}</a></span> beau lire Apulée, pour chasser
+cette obsession qu’un moment je craignis dangereuse, trop littéraire.
+Rien n’y faisait. Ce grand bleu roux me tombait, me chantait dans l’âme.
+J’y baignais tout entier.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Il s’interposait entre vous et la réalité, entre vos yeux et le
+modèle?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Il flottait, comme ailleurs. Je scrutais tous les détails
+des vêtements, la coiffe, les plis du tablier, je déchiffrais le
+sournois visage. C’est bien après que j’ai constaté que la face était
+rousse, le tablier bleuâtre, comme ce ne fut qu’une fois le tableau fini
+que je me souvins de la description de la vieille servante au comice
+agricole. Ce que j’essaie de vous traduire est plus mystérieux,
+s’enchevêtre aux racines mêmes de l’être, à la source impalpable des
+sensations. Mais, c’est cela même, je crois, qui constitue le
+tempérament. Et il n’y a que la force initiale <i>id est</i> le tempérament
+qui puisse porter quelqu’un au but qu’il doit atteindre. Je vous disais
+tout-à-l’heure que le cerveau, libre, de l’artiste doit être comme une
+plaque sensible, un appareil enregistreur simplement, au moment où il
+œuvre. Mais cette plaque sensible, des bains savants l’ont amenée au
+point de réceptivité où elle peut s’imprégner de l’image consciencieuse
+des choses. Un long travail, la méditation, l’étude, des souffrances et
+des joies, la vie l’ont préparée. Une méditation constante des procédés
+des maîtres. Et puis, le milieu où nous nous mouvons habituellement...
+ce soleil, écoutez un peu... Le hasard des rayons, la marche,
+l’infiltration, l’incarnation du soleil à travers le monde, qui peindra
+jamais cela, qui le racontera? Ce serait l’histoire physique, la
+psychologie de la terre. Tous plus ou moins, êtres et choses, nous ne
+sommes qu’un peu de chaleur solaire emmagasinée, organisée, un sou<span class="pagenum"><a id="Page_135">{135}</a></span>venir
+de soleil, un peu de phosphore qui brûle dans les méninges du monde. Il
+fallait entendre mon ami Marion là-dessus. Moi, je voudrais dégager
+cette essence. La morale éparse du monde c’est l’effort qu’il fait
+peut-être pour redevenir soleil. C’est là sa notion, son sentiment, son
+rêve de Dieu. Partout un rayon frappe à une porte obscure. Une ligne
+partout cerne, tient un ton prisonnier. Je veux les libérer. Les grands
+pays classiques, notre Provence, la Grèce et l’Italie telles que je les
+imagine, sont ceux où la clarté se spiritualise, où un paysage est un
+sourire flottant d’intelligence aiguë... La délicatesse de notre
+atmosphère tient à la délicatesse de notre esprit. Elles sont l’une en
+l’autre. La couleur est le lieu où notre cerveau et l’univers se
+rencontrent. C’est pourquoi elle apparaît toute dramatique, aux vrais
+peintres. Regardez cette Sainte-Victoire. Quel élan, quelle soif
+impérieuse du soleil, et quelle mélancolie, le soir, quand toute cette
+pesanteur retombe... Ces blocs étaient du feu. Il y a du feu encore en
+eux. L’ombre, le jour, a l’air de reculer en frissonnant, d’avoir peur
+d’eux; il y a là-haut la caverne de Platon: remarquez quand de grands
+nuages passent, l’ombre qui en tombe frémit sur les roches, comme
+brûlée, bue tout de suite par une bouche de feu. Longtemps je suis resté
+sans pouvoir, sans savoir peindre la Sainte-Victoire, parce que
+j’imaginais l’ombre concave, comme les autres qui ne regardent pas,
+tandis que, tenez, regardez, elle est convexe, elle fuit de son centre.
+Au lieu de se tasser, elle s’évapore, se fluidise. Elle participe toute
+bleutée à la respiration ambiante de l’air. Comme là-bas, à droite, sur
+le Pilon du Roi, vous voyez au contraire que la clarté se berce, humide,
+miroitante. C’est la mer... Voilà ce qu’il faut rendre. Voilà ce qu’il
+faut savoir. Voilà le bain de science, si j’ose dire, où il faut tremper
+sa plaque sensible. Pour bien peindre un paysage, je dois découvrir
+d’abord les assises géologiques. Songez que l’histoire du monde date du
+jour où<span class="pagenum"><a id="Page_136">{136}</a></span> deux atomes se sont rencontrés, où deux tourbillons, deux
+danses chimiques se sont combinées. Ces grands arcs-en-ciel, ces prismes
+cosmiques, cette aube de nous-mêmes au-dessus du néant, je les vois
+monter, je m’en sature en lisant Lucrèce. Sous cette fine pluie je
+respire la virginité du monde. Un sens aigu des nuances me travaille. Je
+me sens coloré par toutes les nuances de l’infini. A ce moment-là, je ne
+fais plus qu’un avec mon tableau. Nous sommes un chaos irisé. Je viens
+devant mon motif, je m’y perds. Je songe, vague. Le soleil me pénètre
+sourdement, comme un ami lointain, qui réchauffe ma paresse, la féconde.
+Nous germinons. Il me semble, lorsque la nuit redescend, que je ne
+peindrai et que je n’ai jamais peint. Il faut la nuit pour que je puisse
+détacher mes yeux de la terre, de ce coin de terre où je me suis fondu.
+Un beau matin, le lendemain, lentement les bases géologiques
+m’apparaissent, des couches s’établissent, les grands plans de ma toile,
+j’en dessine mentalement le squelette pierreux. Je vois affleurer les
+roches sous l’eau, peser le ciel. Tout tombe d’aplomb. Une pâle
+palpitation enveloppe les aspects linéaires. Les terres rouges sortent
+d’un abîme. Je commence à me séparer du paysage, à le voir. Je m’en
+dégage avec cette première esquisse, ces lignes géologiques. La
+géométrie, mesure de la terre. Une tendre émotion me prend. Des racines
+de cette émotion monte la sève, les couleurs. Une sorte de délivrance.
+Le rayonnement de l’âme, le regard, le mystère extériorisé, l’échange
+entre la terre et le soleil, l’idéal et la réalité, les couleurs! Une
+logique aérienne, colorée, remplace brusquement la sombre, la têtue
+géométrie. Tout s’organise, les arbres, les champs, les maisons. Je
+vois. Par taches. L’assise géologique, le travail préparatoire, le monde
+du dessin s’enfonce, s’est écroulé comme dans une catastrophe. Un
+cataclysme l’a emporté, régénéré. Une nouvelle période vit. La vraie!
+Celle où rien ne m’échappe, où tout est dense et fluide<span class="pagenum"><a id="Page_137">{137}</a></span> à la fois,
+naturel. Il n’y a plus que des couleurs, et en elles de la clarté,
+l’être qui les pense, cette montée de la terre vers le soleil, cette
+exhalaison des profondeurs vers l’amour. Le génie serait d’immobiliser
+cette ascension dans une minute d’équilibre, en suggérant quand même son
+élan. Je veux m’emparer de cette idée, de ce jet d’émotion, de cette
+fumée d’être au-dessus de l’universel brasier. Ma toile pèse, un poids
+alourdit mes pinceaux. Tout tombe. Tout retombe sous l’horizon. De mon
+cerveau sur ma toile, de ma toile vers la terre. Pesamment. Où est
+l’air, la légèreté dense? Le génie serait de dégager l’amitié de toutes
+ces choses en plein air, dans la même montée, dans le même désir. Il y a
+une minute du monde qui passe. La peindre dans sa réalité! Et tout
+oublier pour cela. Devenir elle-même. Etre alors la plaque sensible.
+Donner l’image de ce que nous voyons, en oubliant tout ce qui a paru
+avant nous.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Je l’ai tenté.</p>
+
+<p><i>Il baissa la tête, puis la releva brusquement, dominant le paysage et
+dévorant sa toile d’une longue caresse des yeux. Il eut un sourire
+pâle.</i></p>
+
+<p>Qui sait? Tout est si simple et si compliqué.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Vous disiez qu’il faut tout oublier. Pourquoi alors cette préparation,
+toute cette méditation devant le paysage?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Hélas, parce que je ne suis plus innocent. Nous sommes des civilisés.
+Le souci classique est en nous, que nous le voulions ou non. Je veux
+m’exprimer lucidement en peinture. Il y a une espèce de barbarie, plus
+détestable que l’école même, chez les faux ignorants: on ne peut plus
+être ignorant aujourd’hui.<span class="pagenum"><a id="Page_138">{138}</a></span> On ne l’est plus. Nous apportons la facilité
+en naissant. Il faut la briser; elle est la mort de l’art. Quand je
+songe à ces premiers hommes qui ont gravé leurs rêves de chasse sous la
+voûte d’une caverne ou à ces bons chrétiens qui ont peint leur paradis à
+fresque sur la paroi des cimetières, qui se sont faits, qui se sont tout
+fait, leur métier, leur âme, leur impression. Etre ainsi devant un
+paysage. En dégager la religion. Il me semble à certains jours que je
+peins naïvement. Je suis le primitif de ma propre voie. Je voudrais avec
+la foi de ma gaucherie, écoutez un peu, atteindre la formule...
+pleinement réaliser. Car, on a beau dire, c’est la pire des décadences
+que de jouer à l’ignorance et à la naïveté. Sénilité. On ne peut plus ne
+pas savoir aujourd’hui, apprendre par soi-même. On respire son métier en
+naissant. Mal. Et il faudrait au contraire régler tout cela. De toutes
+parts, on baigne dans cette vaste école laïque qu’est la société. Oui,
+il y a un classicisme, celui qui correspond à ces écoliers-là, que
+j’abomine plus que tout. Alors j’imagine que comme pour Dieu, ainsi que
+disait l’autre, si un peu de science en éloigne, beaucoup y ramène. Oui,
+beaucoup de science ramène à la nature. Par insuffisance comprise du pur
+métier.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Insuffisance du métier?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Oui, le métier abstrait, finit par dessécher, sous sa rhétorique qui
+se guinde en s’épuisant. Voyez les Bolognais. Ils ne sentent plus
+rien... Il ne faut jamais avoir une idée, une pensée, un mot à sa
+portée, lorsqu’on a besoin d’une sensation. Les grands mots, ce sont les
+pensées qui ne sont pas à vous. Les clichés sont la lèpre de l’art.
+Tenez, la mythologie, en peinture, on peut la suivre à la trace, c’est
+l’histoire du métier envahissant. Quand on a peint des déesses, à la
+fin, on n’a plus peint de femmes. Faites le tour des Salons. Un bougre
+ne sait pas<span class="pagenum"><a id="Page_139">{139}</a></span> rendre les reflets de l’eau sous les feuilles, il y colle
+une naïade. La <i>Source</i> d’Ingres! Qu’est-ce que ça a à faire avec
+l’eau... Et vous, en littérature, vous tartinez, vous criez: Vénus,
+Zeus, Apollon, quand vous ne pouvez plus dire, avec émotion profonde:
+écume de la mer, nuages du ciel, force du soleil. Y croyez-vous à ces
+patraques olympiennes? Alors?</p>
+
+<p><i>Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.</i></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Mais Véronèse, Rubens, Velasquez, Tintoret? Tous ceux que vous
+aimez?...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Eux! Ils avaient une telle vitalité que, dans tous ces arbres morts,
+ils faisaient recirculer la sève, leur sève à eux, leur vie
+prodigieuse... Leurs chairs ont un goût de caresse, une chaleur de
+sang... Quand Cellini secouait la tête saignante au bras de Persée, il
+avait vraiment tué, senti un jet tiède engluer ses doigts... Un meurtre
+par an, c’était sa moyenne... Ils n’avaient pas d’autre vérité. C’était
+leur nature, ces corps de dieux et de déesses. Ils y glorifiaient
+l’homme en face des madones et des saints auxquels ils ne croyaient
+plus. Voyez combien leur peinture religieuse est froide. Tintoret
+constamment excède ses sujets, s’intéresse à lui. Le <i>Saint Jérôme</i> du
+Titien, à Milan, avec toutes ses bêtes, son escargot, ses rochers qui
+pullulent, est-ce un ascète, un stoïcien, un philosophe, un saint? On ne
+sait pas. C’est un homme. Un vieillard chenu avec sa pierre dans la
+main, tout prêt à en frapper l’énigme, le silex du mystère, pour en
+faire jaillir une étincelle de vérité. Cette vérité, elle monte dans
+toute la couleur rousse du farouche tableau. Elle ne tombe pas des bras
+de la croix qu’on ne voit d’abord pas, qui est là parce que le tableau a
+été commandé par quelque ordre ou quelque église. Voilà un peintre...
+Ils sont de vrais païens. Il y a dans cette renaissance une explosion de
+véracité unique,<span class="pagenum"><a id="Page_140">{140}</a></span> un amour de la peinture et des formes qu’on n’a plus
+retrouvé... Les jésuites viennent. Tout est guindé. On apprend, on
+enseigne tout. Il faut la révolution pour qu’on redécouvre la nature,
+que Delacroix peigne sa plage d’Etretat, Corot ses masures de Rome,
+Courbet ses sous-bois et ses vagues. Et avec quelle lenteur pénible,
+quelles étapes! On arrange... Rousseau, Daubigny, Millet. On compose un
+paysage, comme une scène d’histoire... Je veux dire, du dehors. On crée
+la rhétorique du paysage, une phrase, des effets qu’on se passe. La
+machination de la toile que Dupré, disait Rousseau, lui avait apprise.
+Corot lui-même. J’aime mieux une peinture plus assise. On n’a pas encore
+découvert que la nature est plus en profondeur qu’en surface. Car,
+écoutez un peu, on peut modifier, parer, bichonner la surface, on ne
+peut toucher à la profondeur sans toucher à la vérité. Un besoin salubre
+d’être vrai vous prend. On ficherait sa toile à bas, plutôt que
+d’inventer, d’imaginer un détail. On veut savoir.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Savoir?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Oui, je veux savoir. Savoir pour mieux sentir, sentir pour mieux
+savoir. Tout en étant le premier dans mon métier, je veux être simple.
+Ceux qui savent sont simples. Les demi-savants, les amateurs font les
+demi-réalisations. Vous savez, au fond, il n’y a d’amateurs que ceux qui
+font de la mauvaise peinture. C’est Manet qui l’a dit à Gauguin. Je ne
+voudrais pas être un de ces amateurs-là. Alors je veux être un vrai
+classique, redevenir classique par la nature, par la sensation. Avant,
+j’avais des idées confuses. La vie! La vie! Je n’avais que ce mot-là à
+la bouche. Je voulais brûler le Louvre, pauvre couillon! Il faut aller
+au Louvre par la nature et revenir à la nature par le Louvre... Mais
+Zola m’a très bien empoigné quand même, dans<span class="pagenum"><a id="Page_141">{141}</a></span> l’<i>Œuvre</i>, vous ne vous en
+souvenez peut-être pas, lorsqu’il beugle: «Ah! la vie! la vie! la sentir
+et la rendre dans sa réalité, l’aimer pour elle, y voir la seule beauté
+vraie, éternelle et changeante...</p>
+
+<p><i>Sa mémoire hésita, puis il acheva d’un trait.</i></p>
+
+<p>... ne pas avoir l’idée bête de l’ennoblir en la châtrant, comprendre
+que les prétendues laideurs ne sont que les saillies des caractères, et
+faire vivre, et faire des hommes, la seule façon d’être Dieu.»</p>
+
+<p><i>Il éclate d’un large rire.</i></p>
+
+<p>Oui, c’est assez ça... Mais il y a mieux. La simplicité, le direct. Tout
+le reste n’est que bafouillage, montage de bourrichon. Je vous tartine
+ce matin, je ne sais pas pourquoi. Au fond, je ne pense à rien, quand je
+peins. Je vois des couleurs. Je peine, je jouis à les transporter telles
+que je les vois sur ma toile. Elles s’arrangent au petit bonheur, comme
+elles veulent. Des fois, ça fait un tableau. Je suis une brute. Bien
+heureux si je pouvais être une brute...</p>
+
+<p><i>Il réfléchit.</i></p>
+
+<p>La santé est le premier des biens pour un peintre? Pour tous. Ce qui
+m’empêche de réaliser, c’est que je ne suis pas toujours en bonne
+santé... bien portant.</p>
+
+<p><i>Il m’épie, me regarde en dessous. Une colère sournoise le travaille. Il
+essaie de rompre les chiens.</i></p>
+
+<p>Ce vieux chemin est une voie romaine. Ces routes des romains sont
+toujours admirablement situées. Suivez-en une. Ils avaient un sens du
+paysage; de tous ses points elle fait tableau. Nos ingénieurs s’en
+foutent bien, du paysage.</p>
+
+<p><i>Il éclate.</i></p>
+
+<p>Et moi donc!... Vous le sentez aussi bien que moi, voyons, que je suis
+patraque. Les yeux, oui, les yeux!... Je vois les plans se
+chevauchant... Les lignes droites me paraissent tomber.<span class="pagenum"><a id="Page_142">{142}</a></span> Parfois. Alors
+qu’est-ce que vous voulez que je fiche?... Tout cela c’est de la blague.</p>
+
+<p><i>Il cligne des yeux.</i></p>
+
+<p>Tant qu’on n’a pas peint un gris, on n’est pas un peintre.</p>
+
+<p><i>Il me sent attristé. Sa bonté reprend le dessus.</i></p>
+
+<p>Ecoutez un peu... J’étais à Talloires. Pour un patelin tempéré, en voilà
+un. Des gris, en veux-tu, en voilà! Et des verts. Tous les verts de gris
+de la mappemonde. Les collines environnantes sont assez hautes, il m’a
+semblé; elles paraissent basses, et il pleut!... Il y a un lac entre
+deux goulets, un lac d’anglaises. Les feuilles d’albums tombent tout
+aquarellées des arbres. Assurément, c’est toujours la nature... Mais pas
+comme je la vois. Comprenez-vous?... Gris sur gris. On n’est pas un
+peintre, tant qu’on n’a pas peint un gris. L’ennemi de toute peinture
+est le gris, dit Delacroix. Non, on n’est pas un peintre tant qu’on n’a
+pas peint un gris.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;La Provence souvent est grise.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Jamais. Argentée peut-être. Bleue, bleutée... Jamais grise, pas plus
+grise que crue, jaune, tapageuse, en confettis comme la galvaudent tous
+ces observateurs qui ne regardent rien... Oui, le sol ici est toujours
+vibrant, il a une âpreté qui réverbère la lumière et qui fait clignoter
+les paupières, mais sentez comme il est toujours nuancé, moelleux. Une
+cadence le prolonge.</p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>N’aime que les jeux et la danse,</i><br></span>
+<span class="i0"><i>Ne cherche en tout que la cadence</i>,<br></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p class="nind">comme dit votre ami Magallon. C’est très provençal. Rien ici ne
+pétarade. Tout s’intensifie, mais dans la plus suave harmonie. Il n’y
+aurait qu’à se laisser aller. Si j’étais toujours vaillant comme vous
+autres, si j’avais cette magnifique puissance cérébrale d’un Titien qui
+peignit jusqu’à cent ans, le bougre... Si la peste<span class="pagenum"><a id="Page_143">{143}</a></span> ne l’avait pas
+emporté, il peindrait encore... Si je pouvais, je travaillerais toujours
+et sans trop de fatigue, et vous verriez alors. Je serais le grand
+peintre des simples. La nature parle à tous. Eh bien! jamais on n’a
+peint le paysage. L’homme absent, mais tout entier dans le paysage. La
+grande machine bouddhiste, le nirvâna, la consolation sans passions,
+sans anecdotes, les couleurs! Il n’y aurait qu’à accumuler, à se laisser
+fleurir ici. Cette terre vous porte... Tenez, de loin, à Paris, je la
+sens encore. Promettez-moi, si je la quitte... j’ai beau être distant
+par vous et par l’âge... je me recommande à vous pour que vous
+m’écriviez de temps en temps... que les anneaux qui me rattachent à elle
+ne se brisent pas tout-à-fait, que je ne me sente jamais détaché
+tout-à-fait d’elle où j’ai toujours ressenti, même à mon insu... Rendre
+la pareille aux autres. A leur insu! les faire ressentir à leur insu.
+Tout l’art!... Oui, je vais au développement logique de ce que nous
+voyons et ressentons par l’étude sur nature, quitte à me préoccuper du
+procédé ensuite, les procédés n’étant pour nous que de simples moyens
+pour arriver à faire sentir au public ce que nous ressentons nous-mêmes
+et à nous faire agréer. Les grands que nous admirons ne doivent avoir
+fait que cela... Si nous déjeunions?</p>
+
+<p><i>Le carnier était pendu à une branche. La bouteille fraîchissait dans
+une rigole. Nous nous assîmes près d’un petit bassin, à l’ombre
+ensoleillée des pins. Le déjeuner fut frugal, mais comme Phèdre, sous
+son platane, au bord de l’Ilissus, tout en mangeant, Cézanne parlait. La
+campagne ondulait sous la caresse bleue d’un vaporeux midi. Les routes
+blanches, les toitures heureuses, les bouquets d’arbres, la rivière
+entre les coteaux, tout semblait, au pied de la Victoire, participer à
+notre entretien. Un chien était venu, à qui le vieux maître jetait des
+tranches de pain.</i></p>
+
+<p>Je bavarde beaucoup aujourd’hui. Et pourtant les causeries sur l’art
+sont presque inutiles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_144">{144}</a></span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Ne croyez-vous pas qu’elles rapprochent les artistes?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;On voit un tableau tout de suite ou on ne le voit jamais. Les
+explications ne servent de rien. A quoi bon commenter? Tout cela, ce
+sont des à-peu-près. Il faut bavarder comme nous le faisons, parce que
+c’est amusant, comme nous buvons un bon coup de vin. Sans quoi le
+travail qui fait réaliser un progrès dans un art est un dédommagement
+suffisant de ne pas être compris des imbéciles. Ecoutez un peu, le
+littérateur comme vous s’exprime avec des abstractions, tandis que le
+peintre concrète, au moyen du dessin et de la couleur, ses sensations,
+ses perceptions. Si elles ne sont pas sur sa toile, perceptibles à l’œil
+des autres, ce n’est pas tout ce qu’on pourra raconter autour d’elles,
+qui les rendra assimilables. Je n’aime pas la peinture littéraire.
+Ecrire sous un personnage ce qu’il pense et ce qu’il fait, c’est avouer
+que sa pensée ou son geste ne sont pas traduits par le dessin et par la
+couleur. Et vouloir forcer l’expression de la nature, tordre les arbres,
+faire grimacer les rochers, comme Gustave Doré, ou même raffiner comme
+Vinci, c’est encore de la littérature. Il y a une logique colorée,
+parbleu. Le peintre ne doit obéissance qu’à elle. Jamais à la logique du
+cerveau; s’il s’y abandonne, il est perdu. Toujours à celle des yeux.
+S’il sent juste, il pensera juste, allez. La peinture est une optique,
+d’abord. La matière de notre art est là, dans ce que pensent nos yeux...
+La nature se débrouille toujours, quand on la respecte, pour dire ce
+qu’elle signifie.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Elle signifie donc quelque chose pour vous? N’est-ce pas ce que vous
+mettez en elle?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Peut-être... Et même, tout au fond, vous avez raison.<span class="pagenum"><a id="Page_145">{145}</a></span> La nature, j’ai
+voulu la copier, je n’arrivais pas. J’avais beau chercher, tourner, la
+prendre dans tous les sens. Irréductible. De tous les côtés. Mais j’ai
+été content de moi lorsque j’ai découvert que le soleil, par exemple, ne
+se pouvait pas reproduire, mais qu’il fallait le représenter par autre
+chose... par la couleur. Tout le reste, les théories, le dessin qui est
+une logique, à sa manière, une logique bâtarde, entre l’arithmétique, la
+géométrie, et la couleur, le dessin, qui est une nature morte, les
+idées, les sensations mêmes ne sont que des détours. On croit parfois
+prendre des raccourcis, on allonge. Il n’y a qu’une route pour tout
+rendre, tout traduire: la couleur. La couleur est biologique, si je puis
+dire. La couleur est vivante, rend seule les choses vivantes. Au fond,
+je suis un homme, n’est-ce pas? J’ai, quoi que je fasse, la notion que
+cet arbre est un arbre, ce rocher un rocher, ce chien un chien...</p>
+
+<p><i>Il s’arrête soudain de manger et de parler. Il évoque quelqu’un ou
+quelque idée qui l’étonne.</i></p>
+
+<p>Et encore je ne sais pas. Avec des paysans, tenez, j’ai douté parfois
+qu’ils sachent ce que c’est qu’un paysage, un arbre, oui. Ça vous paraît
+bizarre. J’ai fait des promenades parfois, j’ai accompagné derrière sa
+charrette un fermier qui allait vendre ses pommes de terre au marché. Il
+n’avait jamais vu Sainte-Victoire. Ils savent ce qui est semé, ici, là,
+le long de la route, le temps qu’il fera demain, si Sainte-Victoire a
+son chapeau ou non, ils le flairent à la façon des bêtes, comme un chien
+sait ce qu’est ce morceau de pain, selon leurs seuls besoins, mais que
+les arbres sont verts, et que ce vert est un arbre, que cette terre est
+rouge et que ces rouges éboulés sont des collines, je ne crois pas
+réellement que la plupart le sentent, qu’ils le sachent, en dehors de
+leur inconscient utilitaire. Il faut, sans rien perdre de moi-même, que
+je rejoigne cet instinct, et que ces couleurs dans les champs éparses me
+soient significatives d’une idée comme<span class="pagenum"><a id="Page_146">{146}</a></span> pour eux d’une récolte. Ils
+sentent spontanément, devant un jaune, le geste de moisson qu’il faut
+commencer, comme je devrais, moi, devant la même nuance mûrissante,
+savoir par instinct poser sur ma toile le ton correspondant et qui
+ferait onduler un carré de blé. De touche en touche ainsi la terre
+revivrait. A force de labourer mon champ un beau paysage y pousserait...
+Rappelez-vous Courbet et son histoire des fagots. Il posait son ton,
+sans savoir que c’était des fagots. Il demanda ce qu’il représentait,
+là. On alla voir. Et c’était des fagots. Ainsi du monde, du vaste monde.
+Il faut, pour le peindre dans son essence, avoir ces yeux de peintre
+qui, dans la seule couleur, voient l’objet, s’en emparent, le lient en
+soi aux autres objets. On n’est jamais ni trop scrupuleux, ni trop
+sincère, ni trop soumis à la nature; mais on est plus ou moins maître de
+son modèle, et surtout de ses moyens d’expression. Il faut les adapter à
+son motif. Ne pas le plier à soi, mais se courber à lui. Le laisser
+naître, germer en vous. Peindre ce qu’on a devant soi et persévérer à
+s’exprimer le plus logiquement possible, d’une logique naturelle
+s’entend; je n’ai jamais fait autre chose. Vous n’imaginez pas les
+découvertes qui vous attendent alors. Allez, pour les progrès à
+réaliser, il n’y a que la nature, et l’œil s’éduque à son contact. Il
+devient concentrique à force de regarder et de travailler.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Comment concentrique?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que dans cette orange que je pêle, tenez, dans une pomme,
+une boule, une tête, il y a un point culminant et ce point est toujours
+malgré le terrible effet: lumière, ombre, sensations colorantes, est
+toujours le plus rapproché de notre œil. Les bords des objets fuient sur
+un autre placé à votre horizon. Lorsqu’on a compris ça...</p>
+
+<p><i>Il sourit.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_147">{147}</a></span></p>
+
+<p>... Eh bien, on n’a rien compris, si on n’est pas un peintre. J’en ai
+fait des théories... Bon Dieu!...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il sort un chiffon de papier de sa poche.</i></p></div>
+
+<p>J’ai écrit à un peintre que vous ne connaissez pas, qui était venu me
+voir et qui en fait, lui, des théories. Je lui dis, je lui ai écrit,
+pour résumer:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il lit d’une voix traînante, timide, dogmatique</i>:</p></div>
+
+<p>«Traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en
+perspective, soit que chaque côté d’un objet, d’un plan, se dirige vers
+un point central. Les lignes parallèles à l’horizon donnent l’étendue,
+soit une section de la nature ou, si vous aimez mieux, du spectacle que
+le <i>Pater omnipotens aeterne Deus</i> étale devant vos yeux. Les lignes
+perpendiculaires à cet horizon donnent la profondeur. Or, la nature,
+pour nous, hommes, est plus en profondeur qu’en surface, d’où la
+nécessité d’introduire dans nos vibrations de lumière, représentées par
+les rouges et les jaunes, une somme suffisante de bleutés, pour faire
+sentir l’air.»</p>
+
+<p>Oui... Je fais mieux de peindre que d’écrire, hein? Je ne dégote pas
+encore Fromentin.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il froisse le papier en boule, le jette. Je le ramasse. Il hausse
+les épaules.</i></p></div>
+
+<p>C’est à quelqu’un du bâtiment que j’écrivais ça. Un jour de pluie. Il
+est impossible par un temps pluvieux de pratiquer en plein air toutes
+ces théories que je vous développe et qu’au fond je sais justes. Mais la
+persévérance nous conduit à comprendre les intérieurs comme tout le
+reste. Les vieux culots seuls obstruent notre intelligence, qui a besoin
+d’être fouettée... Tout ce que je vous raconte, la sphère, le cône, le
+cylindre,<span class="pagenum"><a id="Page_148">{148}</a></span> l’ombre concave, tous mes culots à moi, les matins de
+fatigue, me mettent en train, me surexcitent. Je les oublie vite, dès
+que je vois. Il ne faudrait pas qu’ils tombent entre les pattes des
+amateurs. Je vois d’ici ce qu’ils deviendraient entre les mains des
+Rose-Croix ou peinturlureurs de cet acabit. C’est comme
+l’impressionnisme. Ils en font tous aux Salons. Oh! bien sagement. Moi
+aussi, je ne le cache pas, j’ai été impressionniste. Pissarro a eu une
+énorme influence sur moi. Mais j’ai voulu faire de l’impressionnisme
+quelque chose de solide et de durable comme l’art des musées. Je le
+disais à Maurice Denis. Renoir est un habile. Pissarro un paysan. Renoir
+a été peintre sur porcelaines, écoutez un peu... Il lui en est resté
+quelque chose de nacré dans son immense talent. Quels morceaux il a
+établis tout de même. Je n’aime pas ses paysages. Il voit cotonneux.
+Sisley?... Oui. Mais Monet est un œil, l’œil le plus prodigieux depuis
+qu’il y a des peintres. Je lui enlève mon chapeau. Courbet, lui, avait
+l’image toute faite dans son œil. Monet l’a fréquenté, vous savez,
+là-bas, dans sa jeunesse, sur la Manche. Mais une tache verte, écoutez
+un peu, ça suffit pour nous donner un paysage, comme un ton de chair
+pour nous traduire un visage, nous donner une figure humaine, oui. Ce
+qui fait que nous sortons peut-être tous de Pissarro. Il a eu la veine
+de naître aux Antilles, là il a appris le dessin sans maître. Il m’a
+raconté tout ça. En 65 déjà il éliminait le noir, le bitume, la terre de
+Sienne et les ocres. C’est un fait. Ne peins jamais qu’avec les trois
+couleurs primaires et leurs dérivés immédiats, me disait-il. C’est lui,
+oui, le premier impressionniste. L’impressionnisme, quoi? c’est le
+mélange optique des couleurs, comprenez-vous? La division des tons sur
+la toile et la reconstitution dans la rétine. Il fallait que nous
+passions par là. Les falaises de Monet resteront comme une série
+prodigieuse, et cent autres toiles de lui. Quand je pense qu’on lui a
+recalé son <i>Eté</i> au Salon! Tous les jurés sont des cochons.<span class="pagenum"><a id="Page_149">{149}</a></span> Il ira au
+Louvre, allez, à côté de Constable et de Turner. Foutre, il est encore
+bien plus grand. Il a peint l’irisation de la terre. Il a peint l’eau.
+Ces cathédrales de Rouen que nous avons vues ensemble, vous
+rappelez-vous? Qu’est-ce que vous me bafouilliez, comme le père Geffroy,
+que c’était là la peinture qui correspondait à Renan, aux dernières
+hypothèses atomistiques, au ruissellement biologique, au mouvement de
+tout? Si vous voulez. Mais dans la fuite de tout, dans ces tableaux de
+Monet, il faut mettre une solidité, une charpente à présent... Ah! si
+vous voyiez comme il peint! C’est le seul œil, la seule main qui
+puissent suivre un coucher de soleil, dans toutes ses transparences, et
+le nuancer, du coup, sans avoir à y revenir, sur sa toile. Puis c’est un
+grand seigneur qui se paie les meules qui lui plaisent. Un coin de champ
+lui va, il l’achète. Avec un grand larbin et des chiens qui montent la
+garde pour qu’on ne vienne pas l’embêter. Il me faudrait ça. Et des
+élèves. Etablir une tradition impressionniste, en dégager les
+caractéristiques! Une école? Non, non, une tradition. Poussin sur
+nature.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il rêve.</i></p></div>
+
+<p>Moi, vous comprenez, je procède très lentement, la nature s’offrant à
+moi très complexe, et les progrès à faire étant incessants. Le Louvre
+est un bon livre à consulter; je n’y ai pas manqué, mais ce ne doit
+encore être qu’un intermédiaire. L’étude réelle et prodigieuse à
+entreprendre, c’est la diversité du tableau de la nature. J’en reviens
+toujours à ceci: le peintre doit se consacrer entièrement à l’étude de
+la nature et tâcher de produire des tableaux qui soient un enseignement.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Un enseignement? Pour qui? Un art social peut-être?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Ah! fichtre, non... Ou c’est peut-être le nom qui me fait<span class="pagenum"><a id="Page_150">{150}</a></span> peur. Mais
+un enseignement pour tous, c’est bien ce que je cherche... la
+compréhension de la nature au point de vue du tableau, le développement
+des moyens d’expression. Que chacun s’exprime. Moi, je vous le disais ce
+matin, j’ai besoin de connaître la géologie, comment Sainte-Victoire
+s’enracine, la couleur géologique des terres, tout cela m’émeut, me rend
+meilleur. Quand on ne peint pas mollement, écoutez un peu, mais d’une
+façon calme et continue, ça ne peut manquer d’amener un état de
+clairvoyance, très utile pour nous diriger avec fermeté dans la vie.
+Tout se tient. Comprenez-moi bien, si ma toile est saturée de cette
+vague religiosité cosmique, qui m’émeut, moi, qui me rend meilleur, elle
+ira toucher les autres en un point peut-être qu’ils ignorent de leur
+sensibilité. J’ai besoin de connaître la géométrie, les plans, tout ce
+qui tient ma raison droite. L’ombre est-elle concave? me suis-je
+demandé. Qu’est-ce que ce cône là-haut? tenez. De la lumière? J’ai vu
+que l’ombre sur Sainte-Victoire est convexe, renflée. Vous le voyez
+comme moi. C’est incroyable. C’est ainsi... J’en ai eu un grand frisson.
+Si je fais par le mystère de mes couleurs partager ce frisson aux
+autres, n’auront-ils pas un sens de l’universel plus obsédant peut-être,
+mais combien plus fécond et plus délicieux? L’autre soir, en revenant à
+Aix, nous avons parlé de Kant. J’ai voulu me placer à votre point de
+vue. Les arbres sensibles? Qu’est-ce qu’il y a de commun entre un arbre
+et nous? Entre un pin tel qu’il m’apparaît et un pin tel qu’il est en
+réalité? Hein, si je peignais ça... Ne serait-ce pas la réalisation de
+cette partie de la nature qui tombant sous nos yeux nous donne le
+tableau?... Les arbres sensibles!... Et dans ce tableau n’y aurait-il
+pas une philosophie des apparences plus accessible à tous que toutes les
+tables de catégories, que tous vos noumènes et vos phénomènes. On
+sentirait en le voyant la relativité de toutes choses à soi, à l’homme.
+Je voudrais, me disais-je, peindre l’espace et le temps pour qu’ils<span class="pagenum"><a id="Page_151">{151}</a></span>
+deviennent les formes de la sensibilité des couleurs, car j’imagine
+parfois les couleurs comme de grandes entités nouménales, des idées
+vivantes, des êtres de raison pure. Avec qui nous pourrions
+correspondre. La nature n’est pas en surface; elle est en profondeur.
+Les couleurs sont l’expression, à cette surface, de cette profondeur.
+Elles montent des racines du monde. Elles en sont la vie, la vie des
+idées. Le dessin, lui, est tout abstraction. Aussi ne faut-il jamais le
+séparer de la couleur. C’est comme si vous vouliez penser sans mots,
+avec de purs chiffres, de purs symboles. Il est une algèbre, une
+écriture. Dès que la vie lui arrive, dès qu’il signifie des sensations,
+il se colore. A la plénitude de la couleur correspond toujours la
+plénitude du dessin. Au fond, montrez-moi quelque chose de dessiné dans
+la nature. Où? Où? Ce que les hommes bâtissent, droit, dessiné, les
+murs, les maisons, regardez, le temps, la nature les fichent de
+guingois. La nature a horreur de la ligne droite. Et zut pour les
+ingénieurs! Nous ne sommes pas des agents-voyers. Ils se tourmentent
+bien des couleurs, ceux-là... Tandis que moi... Oui, oui, la sensation
+est à la base de tout.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il fouille de nouveau dans ses poches.</i></p></div>
+
+<p>Passez-moi mon papier.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il le défroisse, le parcourt. Il me le rend. Il en retrouve un
+autre lambeau.</i></p></div>
+
+<p>J’avais encore noté ceci.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il lit</i>:</p></div>
+
+<p>«Les sensations colorantes qui donnent la lumière sont cause
+d’abstractions, qui ne me permettent pas de couvrir ma toile, ni de
+poursuivre la délimitation des objets, quand les points de contact sont
+ténus, délicats; d’où il ressort que mon image ou tableau est
+incomplète. D’un autre côté les plans tombent<span class="pagenum"><a id="Page_152">{152}</a></span> les uns sur les autres,
+d’où le serti néo-impressionniste qui circonscrit les contours d’un
+trait noir, défaut qu’il faut combattre à toute force. Or, la nature
+consultée nous donne les moyens d’atteindre ce but.»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Et c’est?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Les plans dans la couleur, les plans! Le lieu coloré où l’âme des
+plans fusionne, la chaleur prismatique atteinte, la rencontre des plans
+dans le soleil. Je fais mes plans avec mes tons sur la palette,
+comprenez-vous... Il faut voir les plans... Nettement... Mais les
+agencer, les fondre. Il faut que ça tourne et que ça s’interpose à la
+fois. Les volumes seuls importent. De l’air entre les objets pour bien
+peindre. Comme de la sensation entre les idées pour bien penser. Le
+bitume est plat. La logique est courte. On peint dans des caves où il
+n’y a plus de plans. On se garrotte dans les syllogismes où il n’y a
+plus d’intuition. Du carton. Il faut que ça renfle. Comprenez-vous? Il
+faut apparenter les contrastes dans l’apposition juste des tons. La
+moindre défaillance d’œil fiche tout à bas. Et moi, c’est terrible, mon
+œil se colle au tronc, à la motte. Je souffre à l’en arracher, tant
+quelque chose me retient.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Oui, je l’ai remarqué, vous restez vingt minutes parfois entre deux
+coups de pinceau.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Et les yeux, n’est-ce pas? ma femme me le dit, me sortent de la tête,
+sont injectés de sang... Une espèce d’ivresse, d’extase me fait
+chanceler comme dans un brouillard, lorsque je me lève de ma toile...
+Dites, est-ce que je ne suis pas un peu fou?... L’idée fixe de la
+peinture... Frenhofer... Balthasar Claës... des fois, vous savez, je me
+le demande.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_153">{153}</a></span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Je lui montrai sa toile. Sous le grand pin, inachevée, elle
+s’approfondissait partout jusqu’au mystère de l’être, aux racines
+de l’énigme, fragment de diamant brisé où tout le soleil du monde
+se fût réfracté dans l’allègement d’une pesanteur équilibrée. Une
+musique intérieure s’en dégageait. L’esprit comblait les vides. Pas
+encore couverte, les fils roux du tissu béaient comme un regard
+d’aveugle. Les verts graves, les bleus pensifs, à côté des tons
+plus légers, des carrés encore mornes, se répondaient déjà,
+soutenaient l’entablement du mont, la montée, allègre de l’air, les
+colonnes verdoyantes du ciel, les deux arbres, qui, à droite, à
+gauche, enlaçaient au-dessus des terres, dans la même caresse,
+leurs strophes de branchages amis... Il venait de ce rayonnement de
+couleurs précises une telle évidence que le vieux maître lui
+sourit. Il reporta les yeux sur l’immense paysage, tout pareil,
+moins humain, aussi beau.</i></p></div>
+
+<p>Copier... copier, oui... Il n’y a que ça. Mais les tempéraments! La
+peinture reconnaîtra les siens. Je veux, moi, me perdre en la nature,
+repousser avec elle, comme elle, avoir les tons têtus des rocs,
+l’obstination rationnelle du mont, la fluidité de l’air, la chaleur du
+soleil. Dans un vert mon cerveau tout entier coulera avec le flot séveux
+de l’arbre. Il y a devant nous un grand être de lumière et d’amour,
+l’univers vacillant, l’hésitation des choses. Je serai leur olympe, je
+serai leur dieu. L’idéal au ciel s’épousera en moi. Les couleurs,
+écoutez un peu, sont la chair éclatante des idées et de Dieu. La
+transparence du mystère, l’irisation des lois. Leur sourire nacré ranime
+la face morte du monde évanoui. Où est hier, avant-hier? la plaine et le
+mont que j’ai vus? Dans ce tableau, dans ces couleurs. Mieux que dans
+vos poëmes, puisque plus de sens matérialisés y participent, la
+conscience du monde se perpétue dans nos toiles. Elles marquent les
+étapes de l’Homme. Depuis les rennes aux parois des cavernes<span class="pagenum"><a id="Page_154">{154}</a></span> jusqu’aux
+falaises de Monet aux murs des marchands de porcs, on peut suivre la
+route humaine... Des chasseurs, des pêcheurs qui peuplent les
+souterrains d’Egypte, des marivaudages de Pompéi, des fresques de Pise
+et de Sienne, des mythologies de Véronèse et de Rubens un témoignage
+monte, un esprit se dégage, partout le même, et qui est la mémoire
+objectivée, la mémoire peinte de l’homme concrétisé dans ce qu’il voit.
+Nous ne croyons vraiment que ce que nous voyons. Nous voyons dans la
+peinture tout ce que l’homme a vu. Tout ce qu’il a voulu voir. Nous
+sommes le même homme. J’ajouterai un anneau à cette chaîne colorée. Mon
+chaînon bleu. L’apport de la nature vraie, le paysage qui rentre dans
+l’intelligence, le positivisme du paysage, ce que nous sentons, nous,
+les civilisés, devant un paysage, ce paysage où ont passé les hordes
+saliennes, où nous bavardons de Darwin et de Schopenhauer. La
+consolation hindoue du nirvâna naturel sur nos sens fatigués, à la
+dernière étape. Sous le dramatique des nuages la paix des blés qui
+poussent... La divinité inapprochable, invisible, le soleil!... Des
+systèmes, un système... Oui, il en faut un. Mais ce système établi,
+copier. On a un système tout fait, et on l’oublie, on copie. Voilà les
+grands. Voilà les peintres. Les Vénitiens. Avez-vous vu à Venise ce
+gigantesque Tintoret, où la terre et la mer, le globe terraqué se
+suspendent au-dessus des têtes, avec l’horizon qui se déplace, la
+profondeur, les lointains marins, et les corps qui s’envolent, l’immense
+rotondité, la mappemonde, la planète jetée, tombant, roulant en plein
+éther? A son époque! Il nous prophétisait. Il avait déjà cette obsession
+cosmique qui nous dévore. Eh bien! je suis sûr qu’en peignant il ne
+pensait à rien, qu’à son plafond, à équilibrer des volumes, à juxtaposer
+des valeurs. A bien peindre. Mais bien peindre, c’est, malgré soi,
+exprimer son époque dans ce qu’elle a de plus avancé, être au sommet du
+monde, de l’échelle des hommes. Les mots, les couleurs ont un sens. Un
+peintre<span class="pagenum"><a id="Page_155">{155}</a></span> qui sait sa grammaire et qui pousse sa phrase à l’excès, sans
+la rompre, qui la calque sur ce qu’il voit, qu’il le veuille ou non,
+traduit sur sa toile ce que le cerveau le mieux informé de son temps a
+conçu et est en train de concevoir. Giotto répond à Dante, Tintoret à
+Shakespeare, Poussin à Descartes, Delacroix... à qui? Ce qui est
+insensé, c’est avoir une mythologie préformée, des idées d’objets toutes
+faites, et de copier ça au lieu du réel, ces imaginations au lieu de
+cette terre. Les faux peintres ne voient pas cet arbre, votre visage, ce
+chien, mais l’arbre, le visage, le chien. Ils ne voient rien. Rien n’est
+jamais le même. Eux, une espèce de type fixé, embrumé, qu’ils se passent
+les uns aux autres, flotte toujours entre leurs yeux&mdash;ont-ils des
+yeux?&mdash;et leur modèle. Oui, il faut de grandes lois, des principes, et
+après les grandes secousses, les émotions intellectuelles où leur
+constatation vous jette, innocemment copier la nature, je suis un
+cérébral, tant que vous voudrez, mais je suis aussi une brute. Je
+philosophe, je cause, je bavarde avec vous. Devant mes tubes, mes
+brosses à la main, je ne suis plus que peintre, le dernier des peintres,
+un enfant. Je sue cœur et sang. Je ne sais plus rien. Je peins. C’est un
+peu comme les gens qui se croient honnêtes parce qu’ils obéissent au
+code. L’honnête homme a son code dans le sang. Le génie se fait en
+vivant son propre code. Oui, oui, le génie, qui n’ignore rien des
+autres, se fait sa propre méthode.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Une méthode?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Et toujours la même. Le vrai. Il la trouve, mais c’est toujours la
+même au fond. La mienne, voyez-vous, je n’en ai jamais eu d’autre, c’est
+la haine de l’imaginatif. Je voudrais être bête comme chou. Ma méthode,
+mon code, c’est le réalisme. Mais un réalisme, entendez-moi bien, plein
+de grandeur, sans<span class="pagenum"><a id="Page_156">{156}</a></span> s’en douter. L’héroïsme du réel. Courbet, Flaubert.
+Mieux encore. Je ne suis pas romantique. L’immensité, le torrent du
+monde dans un petit pouce de matière. Croyez-vous que ce soit
+impossible? La perpétuité colorée du sang. Rubens.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il alla, contre un buisson, prendre l’autre toile, le même motif,
+plus apaisé, plus tendre, qui attendait.</i></p></div>
+
+<p>Je suis une vieille bête... Ma méthode c’est d’aimer le travail.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il suspendit son carnier à l’arbre. Il but une gorgée à même la
+bouteille.</i></p></div>
+
+<p>Rubens... Rubens... Ecoutez un peu. Ce n’est plus de notre temps, tout
+ça. Le soir du monde tombe. La peinture, avec tout, s’en va... Bien
+heureux qu’on me fiche la paix et si on me laisse crever dans mon coin
+en travaillant.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il s’installa, à dix pas de l’autre, devant son nouveau motif, le
+motif de l’après-midi. Il avait pris ses pinceaux et ses brosses,
+une seconde palette, toute préparée. Il regarda la toile. Le soleil
+descendait.</i></p></div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Qui sait? maître...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Ne m’appelez pas maître.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Nous sommes peut-être à un grand tournant. Vous êtes un précurseur.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il se redresse. Sa toile l’attire comme un visage.</i></p></div>
+
+<p>C’est en vous peut-être, dans une de ces toiles qu’on cherchera, un
+jour, ce qu’ont pensé et senti tous ces gens d’aujourd’hui, ces hommes
+qui vous ignorent.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il entre le cou dans les épaules. Il cligne des yeux sur le
+paysage.</i></p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_157">{157}</a><br><a id="Page_158">{158}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_006.jpg">
+<img src="images/ill_006.jpg" width="550" height="451" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">
+<span class="smcap">Le Jugement de Pâris</span>
+</span>
+</div>
+
+<div class="blockquott">
+
+<p class="cb">LE MOTIF</p>
+
+<p class="nind"><i>Il a choisi un pinceau. Il fouille avec sur sa palette, il le
+balance. Il pose une touche... Il m’a oublié, et ces hommes, cet
+avenir dont je lui parle, et ce paysage lui-même peut-être. Il ne
+voit plus que des couleurs. J’ai pris mon livre, mais c’est lui que
+je voudrais déchiffrer, je ne lis pas. Il me jette un dernier
+regard.</i></p></div>
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p>
+
+<p>&mdash;Travaillons.</p>
+
+<h3><a id="LE_LOUVRE">LE LOUVRE</a></h3>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="rt">«<i>L’Idéal du bonheur terrestre?... Avoir une belle formule.</i>»</p></div>
+
+<p><i>Nous sortions de la Galerie des Machines, du Salon. Nous étions venus
+revoir le</i> Balzac <i>de Rodin. Cézanne en avait acheté une photographie,
+pour me l’offrir... Il était onze heures, nous déjeunâmes rapidement et
+nous allâmes au Louvre, sur l’impériale de Passy-Hôtel-de-Ville, le long
+des quais.</i></p>
+
+<p><i>Il faisait un jour clair de printemps cérébral, un après-midi de Paris.
+Des verts tendres pointaient aux arbres. La Seine s’ensoleillait. Toute
+la vieille histoire, par delà les ponts, miroitait vers la Cité. Les
+midinettes flânaient. On les voyait, sur les bancs des Tuileries, qui
+achevaient leurs frites. Des enfants couraient le long des voitures pour
+offrir aux jeunes couples des touffes de violettes. Les passants
+s’affairaient vers la rumeur des boulevards. Mais, le long des berges,
+tout était attendri, printanier et calme. L’Institut, le Louvre,
+Notre-Dame se couronnaient d’une gloire légère. Après un bon café,
+Cézanne expansif, souriait.</i></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Hein?... Notre vieille France se chauffe au soleil et met le nez à la
+fenêtre. Voyez... La tradition! Je suis plus traditionnel que l’on ne
+croit. C’est comme Rodin. On ne saisit pas du tout ce qui le
+caractérise, au fond. C’est un homme du moyen âge qui fait d’admirables
+morceaux, mais qui ne voit pas l’ensemble. Il lui faudrait être encadré,
+comme ces vieux imagiers, au porche d’une cathédrale. Rodin est un
+prodigieux tailleur de<span class="pagenum"><a id="Page_159">{159}</a><br><a id="Page_160">{160}</a></span> pierres, avec tous les frissons modernes, qui
+réussira toutes les statues qu’on voudra, mais qui n’a pas une idée. Il
+lui manque un culte, un système, une foi. Sa porte de l’enfer, son
+monument au travail, c’est quelqu’un qui lui a soufflé ça et vous verrez
+qu’il ne les bâtira jamais. Mirbeau, je pense, est derrière son
+<i>Balzac</i>. Par exemple, il l’a attrapé, calé, d’une intelligence
+prodigieuse, avec ses yeux qui lampent le monde et se closent
+passionnément sur lui, des yeux qui ont l’air d’avoir noirci dans tout
+le café dont s’abreuvait continuellement Balzac. Et les mains, qui sous
+la houppelande maîtrisent toute la vie de ce chaste. C’est
+épatant!... ...Et ce bloc, vous savez, il est fait pour être vu de nuit,
+éclairé par dessous, violemment, à la sortie du Français ou de l’Opéra,
+dans cette fièvre nocturne du Paris où l’on imagine le romancier et ses
+romans, hein!... Je ne voulais pas diminuer Rodin, écoutez un peu, en
+disant ce que je disais. Je l’aime, je l’admire beaucoup, mais il est
+bien de son temps, comme nous tous. Nous faisons le morceau. Nous ne
+savons plus composer.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Mais ne croyez-vous pas qu’il y ait souvent dans un portrait comme
+celui de la mère de Rembrandt, dans une nature morte comme la raie de
+Chardin, je n’ose pas dire, comme dans vos pommes, autant d’art et de
+pensée que dans une scène d’histoire, une allégorie païenne ou
+catholique?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Ça dépend, ça dépend... Vous comprenez, si vous comparez un Chardin à
+un Lesueur, un portrait de Velasquez ou de Rembrandt à une ripaille de
+Jordaens, mes pommes à un paysage de Troyon, c’est incontestable. Mais
+attendez. J’attends d’être arrivé au Louvre pour vous répondre. On ne
+parle bien de peinture que devant de la peinture. Rien n’est plus
+dangereux pour un peintre, vous savez, que de se laisser aller à la
+littérature.<span class="pagenum"><a id="Page_161">{161}</a></span> S’il coupe dans ce pont, il est foutu. J’en sais quelque
+chose. Le mal que Proudhon a fait à Courbet, Zola me l’aurait fait. Il
+n’y a que Baudelaire qui ait parlé proprement de Delacroix et de
+Constantin Guys. J’aime beaucoup que Flaubert, vous savez, dans ses
+lettres, s’interdise rigoureusement de parler d’un art dont il ignore la
+technique. C’est tout lui... Ce n’est pas que je désire que le peintre
+soit un ignorant. Au contraire. Aux grandes époques ils savaient tout.
+Les artistes, aux vieux temps, étaient les maîtres d’enseignement de la
+foule. Tenez, vous voyez Notre-Dame là-bas. La création et l’histoire du
+monde, les dogmes, les vertus, la vie des saints, les arts et les
+métiers, tout ce qu’on savait alors était enseigné par son porche et ses
+vitraux. Comme dans toutes les cathédrales de France, d’ailleurs. Le
+moyen âge apprenait sa foi par les yeux, comme la mère de Villon...</p>
+
+<p>
+<i>Le paradis où sont harpes et luths...</i><br>
+</p>
+
+<p>C’était la vraie science, et c’est tout l’art religieux. Ce que l’abbé
+Tardif, votre ami, dit qu’on trouve dans saint Thomas, le peuple le
+cherchait dans les statues du portail, à son église. Cet ordre, cette
+hiérarchie, cette philosophie, allez, ça valait la <i>Somme</i>, et pour nous
+c’est plus vrai, puisque c’est plus beau et que nous le comprenons
+encore sans efforts. Tout ce symbolisme, dont on parle, car on prétend
+que la kabbale, elle aussi, a sa place dans les rosaces, tout le
+mysticisme intellectuel s’est endormi sous la rouille gothique des
+pierres; je n’en sais rien, je n’en veux rien savoir. Mais la vie est
+toujours là... Que voulez-vous? Quand les formes de la Renaissance
+éclatèrent avec le paganisme des temps passionnés, le peuple eut beau
+détourner les yeux du réalisme décharné de ses chapelles, il s’en
+souvint toujours. Ça donna une amertume tonique à sa vie. La rhétorique
+des grandes machines ne put jamais le prendre tout à<span class="pagenum"><a id="Page_162">{162}</a></span> fait. Pas plus que
+moi, il n’aime la peinture oratoire, le peuple. Oui, la galerie des
+batailles à Versailles, mais ce n’est pas de la peinture qu’il regarde
+là. Il y lit une espèce de journal, de grand journal mural, des images
+d’Epinal, comme au Panthéon la Sainte Geneviève. Mais dans le château,
+dans le parc, il n’est jamais remué, à Versailles, comme dans une église
+ou dans une arène. Il a le sens de la grandeur chevillé au corps. Chez
+nous, en Provence, ça lui vient des Romains, ici, dans le Nord, des
+cathédrales... C’est épatant, tout de même. Ecoutez un peu, voilà, je
+suis classique; je me dis, je voudrais être classique, mais ça m’ennuie.
+Versailles m’embête, la cour carrée m’embête. Il n’y a que la place de
+la Concorde, ça c’est beau. La vie!... la vie!... Et pourtant, voyez
+comme tout cela est compliqué; la vie, le réalisme sont bien plus dans
+le <small>XV</small>ᵉ et dans le <small>XVI</small>ᵉsiècles que dans les allongements des primitifs.
+Je n’aime pas les primitifs. Je connais mal Giotto. Il faudrait que je
+le voie. Je n’aime que Rubens, Poussin et les Vénitiens... Il est plus
+facile, écoutez-moi bien, de signifier Dieu par une croix que par
+l’expression d’un visage.</p>
+
+<p><i>Nous étions arrivés; nous descendions du tramway.</i></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Si vous voyiez les Duccio de Sienne... Il y a tout dans ces petites
+scènes. Les unes sont dramatiques comme un Tintoret, avec des verts, des
+roux livides, les autres, comme Jésus devant Pilate, ont le tragique
+simple, sont composées avec la pureté d’un acte de Racine; et les femmes
+au tombeau, devant le grand Ange, aucun bas-relief antique n’a leur
+noblesse et leur désespoir triomphant. C’est beau comme la Victoire
+attachant sa sandale. Si vous voyiez!...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Je suis trop vieux maintenant pour m’en aller courir<span class="pagenum"><a id="Page_163">{163}</a></span> l’Italie. Et
+puis, il me semble qu’il y a tout dans le Louvre, qu’on peut tout aimer
+et comprendre par lui.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Tout... Sauf peut-être les fresques, le mouvement franciscain de la
+peinture ombrienne, et ce qui en est né, Masaccio, Gozzoli... Mais
+qu’est-ce que l’Italie et cet art pourraient vous ajouter, à vous? On
+dirait que vous en êtes sorti et que vous l’avez médité toute votre vie.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Je vous étonnerai peut-être. Je n’entre presque jamais dans la petite
+salle des primitifs. Ce n’est pas de la peinture pour moi. J’ai tort,
+j’ai peut-être tort, je l’avoue; mais que voulez-vous, quand je suis
+resté une heure en contemplation devant <i>le Concert champêtre</i> ou le
+<i>Jupiter et Antiope</i> du Titien, quand j’ai dans les yeux toute la foule
+mouvementée des <i>Noces de Cana</i>, que voulez-vous que me fassent les
+maladresses de Cimabue, les naïvetés de l’Angelico et même les
+perspectives d’Uccello... Il n’y a pas de chair sur ces idées. Je laisse
+ça à Puvis. J’aime les muscles, les beaux tons, le sang. Je suis comme
+Taine, moi, et de plus, je suis peintre. Je suis un sensuel.</p>
+
+<p>
+<i>Nous montions le grand escalier Daru.</i><br>
+</p>
+
+<p>Tenez. Regardez-moi ça... la Victoire de Samothrace. C’est une idée,
+c’est tout un peuple, un moment héroïque dans la vie d’un peuple, mais
+les étoffes collent, les ailes battent, les seins se gonflent. Je n’ai
+pas besoin de voir la tête pour imaginer le regard, parce que tout le
+sang qui fouette, circule, chante dans les jambes, les hanches, tout le
+corps, il a passé en torrent dans le cerveau, il est monté au cœur. Il
+est en mouvement, il est le mouvement de toute la femme, de toute la
+statue, de toute la Grèce. Quand la tête s’est détachée, allez, le
+marbre a saigné... Tandis que là-haut, vous pouvez, avec le sabre du
+bour<span class="pagenum"><a id="Page_164">{164}</a></span>reau, couper le cou à tous ces petits martyrs. Un peu de vermillon,
+des gouttes de sang, ça... Ils sont déjà tout envolés en Dieu,
+exsangues. On ne peint pas des âmes. Et tenez, les ailes de la Victoire,
+on ne les voit pas, je ne les vois plus. On n’y pense plus, tant elles
+apparaissent naturelles. Le corps n’a pas besoin d’elles pour s’envoler
+en plein triomphe. Il a son élan... Tandis que les auréoles, autour du
+Christ, des Vierges et des Saints, on n’aperçoit qu’elles. Elles
+s’imposent. Elles me gênent. Que voulez-vous? On ne peint pas des âmes.
+On peint des corps; et quand les corps sont bien peints, foutre! l’âme,
+s’ils en avaient une, l’âme de toutes parts rayonne et transparaît.</p>
+
+<p><i>Nous entrions dans le petit salon de la</i> Source.</p>
+
+<p>Ingres non plus, parbleu, n’a pas de sang. Il dessine. Les primitifs
+dessinaient. Ils coloriaient, ils faisaient, en grand, du coloriage de
+missel. La peinture, ce qui s’appelle la peinture, ne naît qu’avec les
+Vénitiens. A Florence, Taine raconte que tous les peintres d’abord
+étaient des orfèvres. Ils dessinaient. Comme Ingres... Oh! c’est très
+beau, Ingres, Raphaël, et toute la boutique. Je ne suis pas plus bouché
+qu’un autre. J’ai le plaisir de la ligne, quand je veux. Mais il y a là
+un écueil. Holbein, Clouet ou Ingres n’ont que la ligne. Eh! bien, ça ne
+suffit pas. C’est très beau, mais ça ne suffit pas. Regardez cette
+<i>Source</i>... C’est pur, c’est tendre, c’est suave, mais c’est platonique.
+C’est une image, ça ne tourne pas dans l’air. Le rocher de carton
+n’échange rien de son humidité pierreuse avec le marbre de cette chair
+mouillée... ou qui devrait l’être. Où y a-t-il pénétration ambiante? Et
+puisqu’elle est la source, elle devrait sortir de l’eau, du rocher, des
+feuilles; elle est collée contre. A force de vouloir peindre la vierge
+idéale, il n’a plus peint un corps du tout. Et ce n’est pas que ce lui
+fût impossible, à lui. Rappelez-vous ses portraits et cet <i>Age d’or</i> que
+j’aime. C’est par esprit de système. Système</p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_007.jpg">
+<img src="images/ill_007.jpg" width="367" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>le caractère qu’il donne à tout ce qu’il touche</i>...
+P. <a href="#Page_165">165</a></span>
+</div>
+
+<p class="nind">et esprit faux. David a tué la peinture. Ils ont introduit le poncif.
+Ils ont voulu peindre le pied idéal, la main idéale, le visage, le
+ventre parfaits, l’être suprême. Ils ont banni le caractère. Ce qui fait
+le grand peintre, c’est le caractère qu’il donne à tout ce qu’il touche,
+la saillie, le mouvement, la passion, car il y a des sérénités
+passionnées. Eux en ont peur, ou plutôt ils n’y ont pas songé. Par
+réaction peut-être contre toute la passion, les tempêtes, la brutalité
+sociale de leur époque.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;David y trempait jusqu’au cou pourtant.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je ne connais rien de plus froid que son Marat! Quel héros
+étriqué! Un homme qui avait été son ami, qui venait d’être assassiné,
+qu’il devait glorifier aux yeux de Paris, de la France entière, de toute
+la postérité. L’a-t-il assez rapetassé avec son drap et délavé dans sa
+baignoire? Il pensait à ce qu’on dirait du peintre et non à ce qu’on
+penserait de Marat. Mauvais peintre. Et il avait eu le cadavre devant
+les yeux... J’aime des morceaux dans le <i>Sacre</i> pourtant, l’enfant de
+chœur, la tête entre les chandeliers, on dirait déjà du Renoir... Il
+était mieux à l’aise avec ces parvenus qu’avec le sacré cœur de l’autre
+promené dans les rues de Paris. Tenez, quelque chose d’immonde, ce sont
+ses caricatures. Elles m’ont révélé, du coup, toute la mécanique
+grinçante de cet esprit. Mais voilà de la peinture.</p>
+
+<p><i>Nous entrions dans le Salon carré. Il se planta devant les</i> Noces de
+Cana. <i>Le melon en arrière, sous son bras son pardessus traînait. On
+l’eût dit en extase.</i></p>
+
+<p>Voilà de la peinture. Le morceau, l’ensemble, les volumes, les valeurs,
+la composition, le frisson, tout y est... Ecoutez un peu, c’est
+épatant!... Qu’est-ce que nous sommes?... Fermez les yeux, attendez, ne
+pensez plus à rien. Ouvrez-les... N’est-ce<span class="pagenum"><a id="Page_165">{165}</a><br><a id="Page_166">{166}</a></span> pas?... On ne perçoit qu’une
+grande ondulation colorée, hein? une irisation, des couleurs, une
+richesse de couleurs. C’est ça que doit nous donner d’abord le tableau,
+une chaleur harmonieuse, un abîme où l’œil s’enfonce, une sourde
+germination. Un état de grâce colorée. Tous ces tons vous coulent dans
+le sang, n’est-ce pas? On se sent ravigoté. On naît au monde vrai. On
+devient soi-même, on devient de la peinture... Pour aimer un tableau, il
+faut d’abord l’avoir bu ainsi, à longs traits. Perdre conscience.
+Descendre avec le peintre aux racines sombres, enchevêtrées, des choses,
+en remonter avec les couleurs, s’épanouir à la lumière avec elles.
+Savoir voir. Sentir... Surtout devant une grande machine comme en
+bâtissait Véronèse. Celui-là, allez, il était heureux. Et tous ceux qui
+le comprennent, il les rend heureux. Il est un phénomène unique. Il
+peignait comme nous regardons. Sans plus d’efforts. En dansant. Ces
+torrents de nuances lui coulaient du cerveau, comme tout ce que je vous
+dis me coule de la bouche. Il parlait en couleurs. C’est épatant, je ne
+sais presque rien de sa vie! Il me semble que je l’ai toujours connu. Je
+le vois marcher, aller, venir, aimer, dans Venise, devant ses toiles,
+avec ses amis. Un beau sourire. Un regard chaud. Un corps franc. Les
+choses, les êtres lui entraient dans l’âme avec le soleil, sans rien qui
+les lui sépare de la lumière, sans dessin, sans abstractions, tout en
+couleurs. Ils en sortaient, un jour, les mêmes, mais, on ne sait
+pourquoi, habillés d’une gloire douce. Tout heureux comme s’ils avaient
+respiré une mystérieuse musique. Celle qui rayonne, voyez, de ce groupe,
+au milieu, que les femmes et les chiens écoutent, que les hommes
+caressent avec leurs fortes mains. La plénitude de la pensée dans le
+plaisir et du plaisir dans la santé, écoutez un peu, je crois que c’est
+Véronèse, la plénitude de l’idée dans les couleurs. Il couvrait ses
+toiles d’une vaste grisaille, oui, comme ils faisaient tous à cette
+époque, et c’était sa première emprise, comme<span class="pagenum"><a id="Page_167">{167}</a></span> un morceau de la terre
+avant que le jour, l’esprit se lève...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Comme vous, lorsque vous méditez la géologie de vos paysages, que vous
+les esquissez en vous...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, moi... Je suis un petit enfant, écoutez un peu, là-devant...
+Ce que je vois, vous comprenez, c’est ce métier formidable, et si
+naturel, si aisé, pour eux. Ils avaient ça dans la main et les yeux,
+d’atelier en atelier. Le dessous, les dessous. Je disais bien. Il
+préparait, d’une immense grisaille... L’idée décharnée, anatomique,
+squelettique de son univers, la charpente douce qu’il lui fallait, et
+qu’il allait habiller de nuances, avec ses couleurs et ses glacis, en
+tassant les ombres. Un grand monde pâle, ébauché, encore dans les
+limbes... il me semble que je le vois, tenez, entre le tissu de la toile
+et la chaleur prismatique du soleil... On empâte tout de suite
+aujourd’hui, on attaque grossièrement comme un maçon, et l’on se croit
+très fort, très sincère... Va te faire fiche. On a perdu cette science
+des préparations, cette vigueur fluide que donnent les dessous. Modeler,
+non, moduler. Il faut moduler... Aujourd’hui! on revient, on gratte, on
+regratte, on épaissit. C’est un mortier. Ou bien, les plus sommaires,
+les Japonais, vous savez, ils cernent brutalement leurs bonshommes,
+leurs objets, d’un trait brut, schématique, appuyé, et en teintes plates
+on remplit jusqu’au bord. C’est criard comme une affiche, peint comme au
+pochoir, à l’emporte-pièce. Rien ne vit. Tandis que voyez-vous cette
+robe, cette femme, cette créature, contre cette nappe, où commence sur
+son sourire l’ombre, où la lumière caresse-t-elle, boit-elle,
+imbibe-t-elle cette ombre on ne sait pas. Tous les tons se pénètrent,
+tous les volumes tournent en s’emboîtant. Il y a continuité... Je ne nie
+pas que des fois, sur nature, il n’y ait de ces effets brusques d’ombre
+et de lumière, par bandes violentes, mais ce<span class="pagenum"><a id="Page_168">{168}</a></span> n’est pas intéressant.
+Surtout, si ça devient un procédé. Le magnifique, c’est de baigner toute
+une composition infinie comme celle-ci, immense, de la même clarté
+atténuée et chaude et de donner à l’œil l’impression vivante que toutes
+ces poitrines respirent véritablement, mais là comme vous et moi, l’air
+doré qui les inonde. Au fond, j’en suis sûr, ce sont les dessous, l’âme
+secrète des dessous, qui, tenant tout lié, donnent cette force et cette
+légèreté à l’ensemble. Il faut commencer neutre. Après, il pouvait s’en
+donner à cœur-joie, comprenez-vous? Sacristi! le chic parfait, le chic
+exquis, l’audacieux de tous les ramages, des étoffes qui se répondent,
+des arabesques qui s’enlacent, des gestes qui se continuent. Est-ce
+assez ça? non, mais est-ce assez ça? Vous pouvez détailler. Tout le
+reste du tableau vous suivra toujours, sera toujours là présent. Vous
+sentirez sa rumeur autour de la tête, du morceau que vous étudierez.
+Vous ne pouvez rien arracher à l’ensemble... Ce n’étaient pas des
+peintres de morceaux, ceux là, comme nous... Vous me demandez toujours
+ce qui nous empêche, après tout, d’aimer même un Courbet ou un Manet
+comme un Rubens ou un Rembrandt, ce qu’il y a de plus dans cette vieille
+peinture... il faut que nous en ayons le cœur net, que nous le trouvions
+aujourd’hui. Evidemment, l’<i>Enterrement à Ornans</i>, c’est une fichue
+page, et l’<i>Entrée des Croisés</i> et le <i>Plafond d’Apollon</i>, mais devant
+ça ou devant le <i>Paradis</i> du Tintoret, quelque chose chez les modernes
+flanche. Quoi?... Dites, quoi?... Nous allons voir. Nous allons voir...
+Tenez, prenez à gauche, là, partez de cette colonne, est-elle de marbre,
+sacrédié! et lentement, des yeux, faites tout le tour de la table...
+Est-ce beau? Est-ce vivant?... Et en même temps, est-ce transfiguré,
+triomphant, miraculeux, dans un monde autre et cependant tout réel. Le
+miracle y est, l’eau changée en vin, le monde changé en peinture. On
+nage dans la vérité de la peinture. On est saoul. On est heureux.<span class="pagenum"><a id="Page_169">{169}</a></span> Moi,
+c’est comme un vent de couleurs qui m’emporte, une musique que je reçois
+au visage, tout mon métier qui me coule dans le sang... Ah! ils en
+avaient un sacré métier, ces bougres-là. Nous ne sommes rien, écoutez un
+peu, de vieilles bêtes, rien. Nous ne sommes même plus fichus de
+comprendre... Dire que j’ai voulu brûler ça, dans le temps. Par manie
+d’originalité, d’inventer... Quand on ne sait pas, on croit que ce sont
+ceux qui savent qui vous obstruent... Alors qu’au contraire, si on les
+fréquente, au lieu de vous encombrer, ils vous prennent par la main, et
+vous font gentiment, à côté d’eux, balbutier votre petite histoire. Ah!
+faire d’après les grands maîtres décoratifs Véronèse et Rubens des
+études, mais comme on ferait d’après nature... La peinture, voyez-vous,
+a été perdue, lorsqu’elle a voulu être sage, faire léché, avec David.
+C’est ma grande horreur. Il est le dernier peut-être qui ait su son
+métier, mais qu’en a-t-il fait bon Dieu? Les boutons de culotte de sa
+<i>Remise des aigles</i>. Alors qu’en grande pompe il eût dû nous donner, à
+la Titien, la psychologie de tous ces palefreniers et de tous ces
+goujats autour de leur crapule couronnée. Sale Jacobin, sale
+classique... Vous savez, dans les <i>Origines</i>, ce que raconte Taine de
+l’esprit classique! Ah! David en est bien le terrible exemple. Ce
+vertueux!... Il est arrivé à châtrer, dans son art, même ce paillard
+d’Ingres, qui adorait la femelle pourtant... On doit apprendre son
+métier. Seulement, on doit l’apprendre ici, par soi-même, dans la
+fréquentation des maîtres. Je ne parle pas des recettes, de
+l’apprentissage, hélas! perdu, de tout ce qui est matériel et qui n’a
+rien à voir ici, le bon compagnonnage tué par ce révolutionnaire et qui
+faisait gagner tant de temps. Cela, les bons ateliers le donnaient. Il
+faudra qu’on y revienne... Mais je parle des maîtres. Quel que soit
+celui que vous préférez, ce ne doit être pour vous qu’une orientation.
+Sans cela, vous ne seriez qu’un pasticheur. Avec un sentiment de la
+nature, quel qu’il soit, et quelques dons<span class="pagenum"><a id="Page_170">{170}</a></span> heureux, vous devez arriver à
+vous dégager; les conseils, la méthode d’un autre ne doivent pas vous
+faire changer votre manière de sentir. Subiriez-vous momentanément
+l’influence d’un plus ancien que vous, croyez bien que, du moment que
+vous ressentez, votre émotion propre finira toujours par émerger et
+conquérir sa place au soleil, prendre le dessus. Confiance. C’est une
+bonne méthode de construction qu’il faut arriver à posséder. Le dessin
+n’est que la configuration de ce que vous voyez. Michel-Ange est un
+constructeur, et Raphaël un artiste, qui, si grand qu’il soit, est
+toujours bridé par le modèle. Quand il veut devenir réfléchisseur il
+tombe au-dessous de son grand rival. C’est celui-là qu’il faut être, à
+sa manière, et c’est de celui-là qu’éloignent les professeurs. Rien
+n’est plus mauvais que la férule des professeurs qui vous entrent de
+force dans la caboche leur ignorance, leur vision à eux. Ah! il faut
+bien se choisir ses maîtres, ou plutôt ne pas les choisir, les avoir
+tous, les comparer. Comme l’homme d’un seul livre, je craindrais l’élève
+d’un seul peintre. Jean-Dominique est fort, très fort! Eh bien! il est
+très dangereux. Voyez Flandrin, voyez-les tous, jusqu’à Degas...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Degas?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Degas n’est pas assez peintre, il n’a pas assez de ça!... Avec un
+petit tempérament on peut être très peintre. Il suffit d’avoir un sens
+d’art, et c’est sans doute l’horreur du bourgeois, ce sens-là. C’est
+pourquoi les instituts, les pensions, les honneurs ne peuvent être faits
+que pour les crétins, les farceurs et les drôles. Mais ce n’est pas de
+ces gens-là que je parle. Qu’ils aillent à l’Ecole, qu’ils aient des
+professeurs à la pelle. Je m’en fous. Ce que je déplore, c’est que tous
+ces jeunes auxquels vous croyez, dont vous me parlez, ne courent pas
+l’Italie, ne passent pas leur journée ici. Quitte à se jeter en pleine
+nature, après. Tout est,<span class="pagenum"><a id="Page_171">{171}</a></span> en art surtout, théorie développée et
+appliquée au contact de la nature. Je ne voudrais pas qu’il leur arrive
+ce qui m’est arrivé, à moi. Je sais, je sais, si les salons officiels
+restent si inférieurs, la raison en est claire, ils ne mettent en œuvre
+que des procédés plus ou moins étendus. La sensation est à la base de
+tout, pour un peintre. Je le répéterai sans cesse. Ce ne sont pas les
+procédés que je préconise. Il vaudrait mieux apporter plus d’émotion
+personnelle, d’observation et de caractère. Mais voilà le chiendent! Les
+théories sont toujours faciles. Il n’y a que la preuve à faire de ce
+qu’on pense qui présente de sérieux obstacles. Ici, au fond, je crois
+que le peintre apprend à penser. Sur nature, il apprend à voir. C’est
+grotesque d’imaginer qu’on pousse comme un champignon, quand on a toutes
+les générations derrière soi. Pourquoi ne pas profiter de tout ce
+travail, négliger cet apport formidable? Oui, le Louvre est le livre où
+nous apprenons à lire. Nous ne devons pas cependant nous contenter de
+retenir les belles formules de nos illustres devanciers. Nous avons vu
+un dictionnaire, comme disait Delacroix, où nous trouverons tous nos
+mots. Sortons. Etudions la belle nature, tâchons d’en dégager l’esprit,
+cherchons à nous exprimer selon notre tempérament personnel. Le temps et
+la réflexion d’ailleurs modifient peu à peu la vision, et, enfin, la
+compréhension nous vient. Nous serons, si Dieu veut, vos amis seront
+capables de ficher debout une machine comme celle-ci... et à cet
+arc-en-ciel d’opposer l’harmonie argentée de celle-là.</p>
+
+<p><i>En face des</i> Noces de Cana, <i>il me montrait le</i> Jésus chez le
+Pharisien.</p>
+
+<p>Ça, par exemple, c’est peut-être encore plus épatant... Cette gamme
+d’argent... Tout le prisme qui se fond dans ce blanc... Et ce que
+j’aime, vous savez, dans tous ces tableaux de Véronèse, c’est qu’il n’y
+a pas à tartiner sur eux. On les aime, si on aime la peinture. On ne les
+aime pas, si on cherche de la litté<span class="pagenum"><a id="Page_172">{172}</a></span>rature à côté, si on s’excite sur
+l’anecdote, le sujet... Un tableau ne représente rien, ne doit rien
+représenter d’abord que des couleurs... Moi, je déteste ça, toutes ces
+histoires, cette psychologie, ces péladaneries autour. Parbleu, ça y est
+dans la toile, les peintres ne sont pas des imbéciles, mais il faut le
+voir avec les yeux, avec les yeux, vous m’entendez bien. Le peintre n’a
+pas voulu autre chose. Sa psychologie, c’est la rencontre de ses deux
+tons. Son émotion est là. C’est ça, son histoire, sa vérité, sa
+profondeur, à lui. Puisqu’il est peintre, voyons! Et ni poëte ni
+philosophe. Michel-Ange ne mettait pas plus ses sonnets dans la Sixtine
+que Giotto ses canzone dans sa Vie de saint François. Vous voyez d’ici
+la gueule des moines. Et quand Delacroix a voulu de force ficher son
+Shakespeare dans ses toiles, il a eu tort, il s’y est cassé le nez. Et
+c’est pourquoi je vous opposais, en venant, tout cet art, si émouvant
+soit-il, du moyen âge, à mon art, à celui de la Renaissance. Vous
+comprenez, cette espèce de symbolisme liturgique du moyen âge est tout
+abstrait. Il faut y penser. Celui, païen, de la Renaissance est tout
+naturel. L’un détourne la nature de son sens pour signifier nous ne
+savons quelle vérité théologique, l’autre, vous le sentez bien, ramène
+l’abstraction à la réalité, et la réalité est toujours naturelle, a une
+signification sensuelle, universelle, si j’ose dire... J’adore que la
+pomme, symbolique dans les mains de la Vierge des primitifs, devienne un
+jouet pour l’enfant dans celle de la Renaissance. Vous qui avez écrit
+<i>Dionysos</i>, vous devez vous rappeler ce que raconte Jacques de Voragine,
+que la nuit de la naissance du Sauveur les vignes fleurirent dans toute
+la Palestine. Ah! c’est déjà de la Renaissance, cela! Nous, peintres,
+nous devons plutôt peindre la floraison de ces vignes que les
+tourbillons d’anges qui trompettent le Messie. Ne peignons que ce que
+nous avons vu, ou que ce que nous pourrions voir... Comme ce Giorgione,
+tenez...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_173">{173}</a></span></p>
+
+<p><i>Nous sommes devant le</i> Concert champêtre.</p>
+
+<p>Embellissons, ennoblissons d’un grand rêve charnel toutes nos
+imaginations... Mais baignons-les dans la nature. Ne tirons pas la
+nature à elles. Tant pis, si nous ne pouvons pas. Vous comprenez, il
+aurait fallu, dans le <i>Déjeuner sur l’herbe</i>, que Manet ajoute, je ne
+sais pas, moi, un frisson de cette noblesse, on ne sait quoi qui, ici,
+emparadise tous les sens. Voyez la coulée d’or de la grande femme, le
+dos de l’autre... Elles sont vivantes, et elles sont divines. Tout le
+paysage dans sa rousseur est comme une églogue surnaturelle, un moment
+balancé de l’univers dans son éternité perçue, dans sa joie plus
+humaine. Et on y participe, on ne méprise rien de sa vie. C’est comme
+là-bas, venez, je vous montrerai cette <i>Cuisine des Anges</i>... Il y a là
+une nature morte prodigieuse.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Nous arrivons devant le tableau.</i></p></div>
+
+<p>Murillo a dû peindre des anges, mais quels éphèbes, voyez, comme leurs
+pieds nerveux posent bien sur la dalle. Vraiment ils sont dignes
+d’éplucher ces beaux légumes, ces carottes et ces choux, de se mirer
+dans ces chaudrons... Le tableau lui était commandé, n’est-ce pas?... Il
+s’est laissé aller, pour une fois. Il a vu la scène... Il a vu des êtres
+radieux entrer dans cette cuisine de couvent, de jeunes charretiers
+célestes, la beauté de la jeunesse, la santé éclatante, chez tous ces
+mystiques, ces épuisés, ces tourmentés. Voyez comme il oppose la
+maigreur jaunâtre, l’extase hystérique du saint en prière aux gestes
+calmes, à la certitude rayonnante de tous ces beaux ouvriers. Et le tas
+de légumes! On peut passer des navets et des assiettes aux ailes sans
+changer d’air. Tout est réel... Et en face, cette esquisse du
+<i>Paradis</i>...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il m’y entraîne.</i></p></div>
+
+<p>Je n’ai pas vu le grand <i>Paradis</i> de Venise. J’ai très peu vu<span class="pagenum"><a id="Page_174">{174}</a></span> Tintoret,
+mais, comme le Greco, plus puissamment, parce qu’il est plus sain, il
+m’attire. Ce Greco, toujours on m’en parle, et je ne le connais pas. Je
+voudrais en voir... Oui, Tintoret, Rubens, voilà le peintre. Comme
+Beethoven est le musicien, Platon le philosophe.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Vous savez ce qu’a dit Ruskin, qu’au point de vue de la peinture son
+<i>Adam et Eve</i> est la première œuvre du monde?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Je ne l’ai vu qu’en photographie... J’ai feuilleté tout ce que j’ai pu
+trouver de son œuvre. Elle est gigantesque. Tout y est, de la nature
+morte à Dieu. C’est l’arche immense. Toutes les formes d’existence, et
+dans un pathétique, une passion, une invention incroyables. Si j’étais
+allé à Venise, c’eût été pour lui. Il paraît qu’on ne le connaît que
+là... Je me souviens, dans une Tentation du Christ, qui est à San Rocco,
+je crois, d’un ange aux seins gonflés, avec des bracelets, un démon
+pédéraste et qui tend avec une concupiscence lesbienne, oui, des pierres
+à Jésus, on n’a rien peint de plus pervers. Je ne sais pas, mais chez
+vous, quand vous m’avez passé la photo, ça m’a produit l’effet d’un
+Verlaine gigantesque, d’un Arétin qui aurait eu le génie de Rabelais.
+Chaste et sensuel, brutal et cérébral, volontaire autant qu’inspiré,
+sauf la sentimentalité, je crois qu’il a tout connu, ce Tintoret, de ce
+qui fait la joie et le tourment des hommes... Ecoutez un peu, je ne puis
+pas en parler sans trembler... Ses portraits, terribles, me l’ont rendu
+familier... Celui que Manet a copié aux Offices et qui est au musée de
+Dijon...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;On dirait un Cézanne.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Ah! je voudrais bien... Vous savez, il me semble que je l’ai connu. Je
+le vois, rompu de travail, harassé de couleurs,<span class="pagenum"><a id="Page_175">{175}</a></span> dans cette chambre
+tendue de pourpre de son petit palais, comme moi dans mon cafouchon du
+Jas-de-Bouffan, mais, lui, toujours, même en plein jour, éclairé d’une
+lampe fumeuse, avec l’espèce de théâtre à marionnettes où il préparait
+ses grandes compositions... Hein... ce guignol épique!... Quand il
+quittait ses chevalets, paraît-il, il arrivait là, il tombait, épuisé,
+toujours farouche, c’était un grognon, dévoré de désirs sacrilèges...
+oui, oui... il y a un drame terrible dans sa vie... Je n’ose pas le
+dire... Suant à grosses gouttes, il se faisait endormir par sa fille, il
+se faisait jouer du violoncelle par sa fille, des heures. Seul avec
+elle, dans tous ces reflets rouges... Il s’enfonçait dans ce monde
+enflammé, où la fumée du nôtre s’évanouit... Je le vois... Je le vois...
+La lumière se dépouillait du mal... Et vers la fin de sa vie, lui, dont
+la palette rivalisait avec l’arc-en-ciel, il disait ne plus chérir que
+le noir et le blanc... Sa fille était morte... Le noir et le blanc!...
+Parce que les couleurs sont méchantes, torturent, comprenez-vous... Je
+connais cette nostalgie... Est-ce qu’on sait? On cherche une paix
+définitive... Ce paradis. Allez, pour peindre cette rose de joie,
+tourbillonnante, il faut avoir beaucoup souffert... beaucoup souffert,
+je vous en fiche mon billet. Nous sommes à l’autre pôle, ici. Là-bas, ce
+beau prince de Véronèse. Ici, ce forçat de Tintoret. Cet espèce de
+misérable qui a tout aimé, mais dont un feu, une fièvre consumait tous
+les désirs aussitôt qu’ils naissaient. Voyez son ciel... Ses bons dieux
+tournent, tournent. Ils n’ont pas le paradis calme. C’est une tempête,
+ce repos. Ils continuent l’élan qui, comme lui, les a dévorés, toute
+leur vie. Ils en jouissent maintenant, après en avoir tant souffert.
+J’aime ça...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il se rapproche de la toile.</i></p></div>
+
+<p>Et voyez ce pied blanc, ici, à gauche. Les dessous encore... il
+préparait ses chairs en blanc. Puis d’un glacis rouge, vlan,<span class="pagenum"><a id="Page_176">{176}</a></span> voyez à
+côté, il leur donnait la vie. Blanc et noir, je ne veux plus peindre
+qu’en blanc et noir, criait-il à la fin. Comment aurait-il fait? Comment
+se serait-il passé de son supplice? On peut tout attendre d’un tel
+bonhomme. Dans sa jeunesse, il avait eu le culot d’affirmer: la couleur
+du Titien dans le dessin de Michel-Ange. Et il y est arrivé. Titien
+l’avait flanqué à la porte...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Il est plus grand que Titien.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Oui, j’approuve votre admiration pour le plus vaillant des Vénitiens.
+Célébrons Tintoret. Amenez vos amis là-devant. Le besoin de trouver un
+point d’appui moral, intellectuel, dans des œuvres qu’on ne surpassera
+pas assurément, vous met sur le perpétuel qui-vive, sur la recherche
+incessante des moyens d’interprétation. Dites-le leur bien. Ces moyens
+d’interprétation les conduiront sûrement à sentir sur nature leurs
+moyens d’expression, et le jour où ils les tiendront, ils peuvent en
+être convaincus, ils retrouveront sans effort et sur nature les moyens
+employés par les quatre ou cinq grands de Venise...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il fait quelques pas, sans rien voir.</i></p></div>
+
+<p>Ah! avoir des élèves! Passer toute mon expérience à quelqu’un. Je ne
+suis rien; je n’ai rien fait, mais j’ai appris. Passer ça à quelqu’un.
+Renouer avec tous ces grands bougres par dessus les deux derniers
+siècles. Dans les cahots modernes, le point fixe retrouvé... En vain. En
+vain peut-être.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il serre les poings. Il roule des yeux furieux autour de lui.</i></p></div>
+
+<p>Et tous ces crétins!... Une tradition. Une tradition pourrait repartir
+de moi, qui ne suis rien. Travailler avec des élèves, mais des élèves
+qu’on enseigne, comprenez-vous, qui ne prétendent pas vous enseigner.
+J’ai connu ça...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_177">{177}</a></span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il se retourne. Il m’entraîne, je pense, vers la salle des Etats,
+ce qu’il appelle le salon carré des modernes.</i></p></div>
+
+<p>Je ne veux pas avoir raison théoriquement, mais sur nature. Ingres,
+malgré son estyle, comme on dit à Aix, et ses admirateurs, n’est qu’un
+très petit peintre. Les plus grands, vous les connaissez: les Vénitiens
+et les Espagnols.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il va à une fenêtre, regarde l’enfilade ensoleillée.</i></p></div>
+
+<p>Ça, ce n’est pas bête du tout... Au fond, celui qui rendrait ça,
+simplement, la Seine, Paris, un jour de Paris, pourrait entrer ici, la
+tête haute... Il faut être un bon ouvrier. N’être qu’un peintre. Avoir
+une formule. Réaliser.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il me regarde, triste et sublime.</i></p></div>
+
+<p>L’idéal du bonheur terrestre... avoir une belle formule.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Et, brusque, il m’entraîne à pas rapides vers le salon carré des
+modernes. Il s’arrête devant le</i> Triomphe d’Homère. <i>Il fait une
+moue.</i></p></div>
+
+<p>Oui... L’orangé pour dire la colère d’Achille et les flammes de Troie,
+le vert pour dire les voyages d’Ulysse et les remous de l’Océan... Mais
+ce n’est pas ça, la formule!... Oui, oui, la formule qui vous étreint...
+tandis que moi! N’empêche, il a beau vous tourner sur le cœur avec sa
+peinture glaireuse, Jean-Dominique! Je le disais à Vollard pour
+l’épater, il est très fort! C’est tout de même un sacré bonhomme...
+C’est le plus moderne des modernes. Savez-vous pourquoi je lui tire mon
+chapeau? C’est que son dessin de tonnerre de Dieu, il l’a fait avaler de
+force aux idiots qui croient aujourd’hui le comprendre. Mais ici, ils ne
+sont que deux: Delacroix et Courbet. Le reste, c’est de la
+fripouille.... Et quelqu’un manque... Manet. Il y viendra, avec Monet et
+Renoir.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Et vous.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_178">{178}</a></span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Oh! moi... Je serais peut-être d’un mauvais exemple, savez-vous? Ce
+qu’on apporte, lorsqu’on a la gloire d’apporter quelque chose, déforme
+ce qu’on apprend. Et c’est terrible. Je n’ai encore rien fait qui se
+tienne à côté des autres, là-bas, écoutez un peu...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Votre <i>Vieille au chapelet</i>, les grandes Sainte-Victoire...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Ta, ta, ta... Il restera peut-être le souvenir d’un brave homme qui a
+délivré la peinture d’une fausse tradition, tant indépendante,
+qu’académique, et qui a eu le vague rêve d’une renaissance de son art...
+Et encore!...</p>
+
+<p><i>Il s’approche des</i> Femmes d’Alger.</p>
+
+<p>Nous y sommes tous dans ce Delacroix. Quand je vous parle de la joie des
+couleurs pour les couleurs, tenez, c’est cela que je veux dire... Ces
+roses pâles, ces coussins bourrus, cette babouche, toute cette
+limpidité, je ne sais pas moi, vous entre dans l’œil comme un verre de
+vin dans le gosier, et on en est tout de suite ivre. On ne sait comment,
+mais on se sent plus léger. Ces nuances allègent et purifient. Si
+j’avais commis une mauvaise action, il me semble que je viendrais
+là-devant pour me remettre d’aplomb... Et c’est bourré. Les tons entrent
+les uns dans les autres, comme des soies. Tout est cousu, travaillé
+d’ensemble. Et c’est pour ça que ça tourne. C’est la première fois qu’on
+a peint un volume, depuis les grands. Et chez Delacroix, il n’y a pas à
+dire, il y a quelque chose, une fièvre qui n’est pas chez les anciens.
+C’est la fièvre heureuse de la convalescence, je crois. Avec lui, la
+peinture sort du marasme, de la maladie des Bolonais. Il bouscule David.
+Il peint par irisation. Il lui suffit de voir un Constable pour deviner
+tout ce qu’on peut tirer du paysage, et lui aussi plante son chevalet
+devant la mer. Ses aquarelles<span class="pagenum"><a id="Page_179">{179}</a></span> sont des merveilles de tragique ou de
+charme. On ne peut les comparer qu’à celles de Barye, vous savez, les
+lions du musée de Montpellier. Et les natures mortes, rappelez-vous
+celle du chasseur, du carnier et du gibier en pleins champs; toute la
+campagne y participe. Je ne vous parle pas des grandes compositions,
+tout à l’heure nous irons voir son plafond... Et puis, il est convaincu
+que le soleil existe et qu’on peut y tremper ses pinceaux, y faire sa
+lessive. Il sait différencier. Ce n’est plus comme chez Ingres, là-bas,
+et tous ceux qui sont ici... Une soie est un tissu et un visage de la
+chair. Le même soleil, la même émotion caresse, mais se diversifie. Il
+sait sur le flanc de cette négresse accrocher une étoffe qui n’a pas la
+même odeur que la culotte parfumée de cette géorgienne, et c’est dans
+ses tons qu’il sait ça et qu’il le met. Il contraste. Toutes ces nuances
+poivrées, voyez, avec toute leur violence, la claire harmonie qu’elles
+donnent. Et il a un sens de l’être humain, de la vie en mouvement, de la
+tiédeur. Tout bouge, tout chatoie. La lumière!... Dans son intérieur il
+y a plus de lumière chaude que dans tous ces paysages de Corot et ces
+batailles d’à côté. Regardez... Son ombre est colorée. Il nacre ses
+dégradés, ce qui assouplit tout... Et quand il attaque le plein-air! Son
+<i>Entrée des Croisés</i>, c’est terrible... autant dire que vous ne la voyez
+pas. Nous ne la voyons plus. J’ai vu, moi qui vous parle, mourir, pâlir,
+s’en aller ce tableau. C’est à pleurer. De dix en dix ans, il s’en va...
+Il n’en restera, un jour, plus rien... Si vous aviez vu la mer verte, le
+ciel vert. Intenses. Et comme les fumées étaient plus dramatiques alors,
+les navires qui brûlent, et comme tout le groupe des cavaliers se
+présentait. Quand il l’exposa, on cria que le cheval, ce cheval, était
+rose. C’était magnifique. Une rutilence. Mais ces sacrés romantiques,
+avec leur dédain, usaient d’atroces matières. Les droguistes les ont
+volés comme dans un bois. C’est comme le <i>Naufrage</i> de Géricault, une
+page superbe,<span class="pagenum"><a id="Page_180">{180}</a></span> on ne voit plus rien. Ici, il reste encore la mélancolie
+rongée des visages, la tristesse de ces éperonnés, mais tout cela, nous
+nous en souvenons, c’était dans les teintes de Delacroix, et les fonds
+s’étant éteints, son effet, son âme n’y est plus. Je les ai encore vus,
+moi, ces couronnés livides. Ils ne s’avancent plus dans le flamboiement,
+dans cet air d’Orient, cette terre de légendes. Constantinople est comme
+un Paris, comme les façades de la cité, tenez, derrière la barricade,
+là-bas. Je l’ai vue, là, comme Delacroix, comme Gautier, comme Flaubert
+la voyaient, et dans la seule magie des couleurs. Voilà, tenez, ce qui
+prouve mieux que tout que Delacroix est un vrai peintre, un bougre de
+grand peintre. Ce n’est pas l’anecdote des croisés, ils étaient
+anthropophages, dit-on, ce n’est pas leur humanité apparente, c’était le
+tragique de ses tons qui faisait son tableau et qui exprimait toute
+l’âme pourrie de ces mornes vainqueurs. Alors la belle grecque mourante,
+la femme de soie abandonnée dans ses riches atours, la barbe du
+vieillard, les chevaux caparaçonnés et les hampes lugubres, dans les
+fusions chantantes, prenaient tout leur sens. Ça mourait, pleurait et
+reniflait. Dans les couleurs. Maintenant il ne reste plus qu’une image.
+Il n’y a que les couleurs de vraies pour un peintre... C’est comme si on
+vous traduisait une tragédie de Racine en prose... Les <i>Femmes d’Alger</i>,
+elles, n’ont pas bougé. L’<i>Entrée</i> était peinte aussi éclatante.
+Avez-vous vu, à Rouen, la <i>Justice de Trajan</i>,&mdash;elle fout le camp aussi,
+elle s’écaille, elle se ronge,&mdash;et à Lyon, la <i>Mort de Marc-Aurèle</i>?
+Quel vert il y a là... Le manteau vert! Voilà Delacroix. Et le plafond
+d’Apollon, et Saint-Sulpice!... Allez, on a beau dire, beau faire, il
+est de la grande lignée. On peut parler de lui, sans qu’il ait à rougir,
+même après Tintoret et Rubens... Delacroix, c’est le romantisme
+peut-être. Il s’est trop gorgé de Shakespeare et de Dante, il a trop
+feuilleté Faust. Il reste la plus belle palette de France, et personne,
+sous notre ciel, écoutez un peu, n’a<span class="pagenum"><a id="Page_181">{181}</a></span> eu plus que lui le charme et le
+pathétique à la fois, la vibration de la couleur. Nous peignons tous en
+lui, comme vous écrivez tous en Hugo.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Et Courbet?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Un bâtisseur. Un rude gâcheur de plâtre. Un broyeur de tons. Il
+maçonnait comme un romain. Et lui aussi, un vrai peintre. Il n’y en a
+pas un autre dans ce siècle qui le dégote. Et il a beau retrousser ses
+manches, se coller le feutre sur l’oreille, déboulonner la colonne, sa
+facture est d’un classique! sous ses grands airs fendants... Il est
+profond, serein, velouté. Il y a de lui des nus, dorés comme une
+moisson, dont je raffole. Sa palette sent le blé... Oui, oui, Proudhon
+lui a tourné la tête, avec son réalisme, mais au fond, ce fameux
+réalisme, c’est comme le romantisme de Delacroix, il ne le faisait,
+vaille que vaille, rentrer à grands coups de brosses que dans quelques
+toiles, ses plus tapageuses, les moins belles sûrement. Et encore, il
+était plus dans le sujet, son réalisme, allez, que dans le métier. Il
+voit toujours composé. Sa vision est restée celle des vieux. C’est comme
+du couteau, il ne s’en servait que dans le paysage. C’est un raffiné, un
+fignoleur. Vous savez le mot de Decamps. Courbet est un malin. Il fait
+de la peinture grossière, mais il met le fin par dessus. Et moi, je dis
+que c’est la force, le génie, qu’il mettait par dessous. Et puis allez
+demander à Monet ce que Whistler lui doit à Courbet, lorsqu’ils étaient
+ensemble à Deauville, lorsqu’il lui a peint sa maîtresse... Il a beau
+faire large, il est subtil. Il est à sa place dans les musées. Sa
+<i>Vanneuse</i> du musée de Nantes, d’un blond si touffu, avec le grand drap
+roussâtre, la poussière du blé, le chignon tordu vers la nuque comme les
+plus beaux Véronèses, et le bras, ce bras de lait au soleil, ce bras
+tendu de paysanne, poli comme une pierre de lavoir... C’était sa sœur<span class="pagenum"><a id="Page_182">{182}</a></span>
+pourtant qui la lui avait posée... On peut la coller à côté de
+Velasquez, elle tiendra, je vous en donne ma parole... Est-ce charnu,
+dru, grenu? Est-ce vivant? Ça s’impose. On le voit.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Oui, je m’en souviens... Courbet est le grand peintre du peuple.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Et de la nature. Son grand apport, c’est l’entrée lyrique de la
+nature, de l’odeur des feuilles mouillées, des parois moussues de la
+forêt, dans la peinture du dix-neuvième siècle, le murmure des pluies,
+l’ombre des bois, la marche du soleil sous les arbres. La mer. Et la
+neige, il a peint la neige comme personne! J’ai vu, chez votre ami
+Mariéton, la diligence dans les neiges, ce grand paysage blanc, plat,
+sous le crépuscule grisâtre, sans une aspérité, tout ouaté... C’était
+formidable, un silence d’hiver. Comme l’<i>Hallali</i> du musée de Besançon,
+où les personnages sont peut-être un peu théâtraux, mais qui me
+rappellent, sans être écrasés, avec leurs vestons de chasse, les chiens,
+la neige, le valet, qui me rappellent la manière pompeuse, l’héroïsme,
+le faire des maîtres, qu’est-ce que vous voulez? Et le couchant du
+<i>Cerf</i> à Marseille, la bande sanguinolente, la mare, l’arbre qui fuit
+avec la bête, dans les yeux de la bête... Tous ces lacs savoyards avec
+le clapotement de l’eau, la brume qui monte des rives, enveloppe les
+montagnes... les grandes Vagues, celle de Berlin, prodigieuse, une des
+trouvailles du siècle, bien plus palpitante, plus gonflée, d’un vert
+plus baveux, d’un orange plus sale, que celle d’ici, avec son
+échevèlement écumeux, sa marée qui vient du fond des âges, tout son ciel
+loqueteux et son âpreté livide. On la reçoit en pleine poitrine. On
+recule. Toute la salle sent l’embrun...</p>
+
+<p><i>Il regarde, au-dessus du</i> Triomphe d’Homère, <i>le grand sous-bois du</i>
+Combat des cerfs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_183">{183}</a></span></p>
+
+<p>On ne voit rien... Comme c’est mal placé... Quand est-ce qu’on foutra un
+peintre, un vrai, à la direction du Louvre?... Et quand est-ce qu’on
+apportera les <i>Demoiselles de la Seine</i> ici? Où sont-elles?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il ferme à demi les yeux. Il les voit.</i></p></div>
+
+<p>Là, écoutez un peu, on peut dire Titien... Non. Non... C’est Courbet...
+Ne mêlons pas... Ces demoiselles! Une fougue, une largeur, un
+accablement heureux, un vautrement, que Manet n’a pas donné dans son
+<i>Déjeuner</i>... Les mitaines, les dentelles, la soie cassée de la jupe, et
+les rousseurs... Le renflement des nuques, le potelé des chairs. La
+nature s’est faite garce autour d’elles. Et le ciel bas, coupé, le
+paysage suant, toute la perspective inclinée, qui fait qu’on les
+fouille... La moiteur, les perles chaudes... Et c’est enlevé! aussi gras
+que l’<i>Olympia</i> est maigre, gracile, cérébrale... Les deux tableaux du
+siècle peut-être... Baudelaire et Banville. Le métier opulent, la
+facture aiguë... Dans l’<i>Olympia</i>, oui, il y a quelque chose de plus, un
+air, une intelligence... mais Courbet est épais, sain, vivant. On a la
+bouche pleine de couleurs. On en bave...</p>
+
+<p>Ecoutez un peu, c’est une infamie que cette toile ne soit pas ici, et
+que l’<i>Enterrement</i> soit sacrifié, enterré dans cet espèce de couloir,
+là-bas... On ne peut pas le voir... Il devrait éclater, ici, à la
+cimaise, en face des <i>Croisés</i>, à la place de ce pompier d’Homère...
+Oui, oui, c’est très beau, ces pieds, ce calme, ce triomphe, mais c’est
+une reconstitution, à la fin! Tandis que l’<i>Enterrement</i>... Venez.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il me prend sous le bras. Il m’entraîne avec une passion de
+jeunesse. Il parle tout en marchant.</i></p></div>
+
+<p>On a dit qu’il a peint ça après la mort de sa mère. Il s’était enfermé
+un an à Ornans. Ce sont les gens du village qui lui posaient, sans
+poser. Il les avait dans l’œil... Dans une espèce<span class="pagenum"><a id="Page_184">{184}</a></span> de grenier... Ils
+venaient se reconnaître... Il mêlait ces grotesques à sa douleur...
+Flaubert... Mais on a dit ça. La légende est plus forte que l’histoire.
+Sa mère n’était pas morte. Elle a posé, elle est dans un coin... Mais
+c’est pour vous dire combien la machine est émue. Elle recrée, elle
+réimagine la vie.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Nous passons sous le plafond de Delacroix.</i></p></div>
+
+<p>Nous allons revenir voir ça... Un coup d’œil! Regardez. C’est la tempête
+lyrique, l’envolée, l’aube de notre renaissance... Un Michel-Ange en
+pierreries... Vous savez, le Michel-Ange des coins de la Sixtine, de la
+Judith... Et quels jeux! Une ode de Pindare... Le tigre et la femme
+couchée, dont le sable boit les cheveux... Toute la mer jetée sur une
+plage... On sent le mouvement... La montée, l’élan du monde dans le
+soleil, la chute de l’envie dans la pesanteur, ces monstres. Et quelle
+fantaisie! J’entends des coups de clairon... A coups de marteau, voyez,
+ces bras forgent de la lumière... A coups de pinceau Delacroix a peint
+notre avenir... Et ça plafonne!... Nous reviendrons.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il m’entraîne.</i></p></div>
+
+<p>Oui, comme Flaubert a tiré le roman de Balzac, Courbet, peut-être, de
+l’emportement romantique, de la véracité expressive de Delacroix, a
+tiré... Vous rappelez-vous dans ce voyage qu’il fait, le père Flaubert,
+dans <i>Par les champs et par les grèves</i>, cet enterrement qu’il raconte
+et cette vieille qui pleure comme il pleut... Chaque fois que je le
+relis, je pense à Courbet... La même émotion, dans le même art... Voyez.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Nous arrivons. Il est empourpré. Il rayonne. Son pardessus qu’il
+tient par une manche derrière lui balaie le parquet. Il redresse sa
+haute taille. Il exulte. Je ne l’ai jamais vu ainsi. Lui, si timide
+d’habitude, jette à droite et à gauche des regards de triomphe. Le
+Louvre est à lui... Dans un coin, il avise une échelle de copiste.
+Il bondit.</i></p></div>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_008.jpg">
+<img src="images/ill_008.jpg" width="294" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><span class="smcap">La Guerre</span>
+</span>
+</div>
+
+<p>Enfin!... Nous allons le voir.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il traîne l’échelle. Il y grimpe.</i></p></div>
+
+<p>Venez. Venez... Sacrédié!... Que c’est beau...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Les gardiens accourent, l’interpellent.</i></p></div>
+
+<p>Foutez-moi la paix... Je regarde Courbet... Placez-moi ça dans son jour,
+et on ne vous embêtera plus...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il trépigne sur sa petite plate-forme.</i></p></div>
+
+<p>Mais non, voyez ce chien... Velasquez! Velasquez! Le chien de Philippe
+est moins chien, tout chien de roi qu’il était... Vous l’avez vu... Et
+l’enfant de chœur, ce rouge joufflu... Renoir peut y venir...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il se monte, il se grise.</i></p></div>
+
+<p>Gasquet, Gasquet... Il n’y a que Courbet qui sache plaquer un noir, sans
+trouer la toile... Il n’y a que lui... Ici, comme dans ses rochers et
+ses troncs, là-bas. Il pouvait, d’une coulée, descendre tout un pan de
+vie, l’existence minable d’un de ces gueux, voyez, et il revenait
+ensuite, avec pitié, par bonhomie de doux géant qui comprend tout... La
+caricature se trempe de larmes... Ah! laissez-moi tranquille, vous
+là-bas. Allez chercher votre directeur... Je lui alignerai deux mots, à
+cet homme...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>On s’attroupe. Il fait une véritable harangue.</i></p></div>
+
+<p>C’est une infamie, nom de Dieu!... Non, à la fin, mais c’est vrai...
+Nous nous laissons toujours faire... C’est un vol... L’Etat, c’est
+nous... La peinture... c’est moi... Qui est-ce qui comprend Courbet?...
+On le fout en prison dans cette cave... Je proteste... J’irai trouver
+les journaux, Vallès...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il crie de plus en plus fort.</i></p></div>
+
+<p>Gasquet, vous serez quelqu’un un jour... Promettez-moi,<span class="pagenum"><a id="Page_185">{185}</a><br><a id="Page_186">{186}</a></span> que vous ferez
+porter cette toile à sa place, dans le salon carré... Nom de Dieu, dans
+le salon des modernes... dans la lumière... Qu’on la voie...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Les gardiens ramassent son pardessus, son melon.</i></p></div>
+
+<p>Foutez-moi la paix, vous autres... Je descends... Nous avons en France
+une machine pareille, et nous la cachons... Qu’on foute le feu au
+Louvre, alors... tout de suite... Si on a peur de ce qui est beau... Au
+salon des modernes, Gasquet, au salon des modernes... Vous me le
+promettez...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il dégringole de l’échelle. Il promène un regard de maîtrise sur
+tout l’attroupement qui nous entoure...</i></p></div>
+
+<p>Je suis Cézanne.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il devient encore plus rouge... Il se fouille. Il fourre des louis
+dans la main des gardiens... Il s’enfuit, en m’entraînant... Il
+pleure.</i></p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_187">{187}</a></span></p>
+
+<h3><a id="LATELIER">L’ATELIER</a></h3>
+
+<div class="blockquot">
+<p class="rt">
+«<i>Je me suis juré de mourir en peignant.</i>»<br>
+</p>
+</div>
+
+<p><i>Cézanne achevait le portrait de mon père. J’assistais aux séances.
+L’atelier était vide. Seuls, le chevalet, la petite table à couleurs, la
+chaise où s’asseyait mon père, et le poêle le meublaient. Cézanne
+travaillait debout... Des toiles, en tas, contre le soubassement, dans
+un coin. Une douce lumière égale et que bleutait le reflet des murs. Sur
+une étagère de bois blanc, deux ou trois plâtres et des livres. Lorsque
+j’arrivais, Cézanne allait chercher un vieux fauteuil déjà à moitié
+dépaillé qui traînait dans la chambre à côté. Mon père fumait sa pipe.
+Nous causions.</i></p>
+
+<p><i>La plupart du temps, quoiqu’il eût ses brosses et sa palette en main,
+Cézanne regardait le visage de mon père, le scrutait. Il ne peignait
+pas. De loin en loin, un coup tremblotant de pinceau, une mince touche
+appuyée, un vif trait bleu qui cernait une expression, dégageait,
+affirmait un coin fugitif de caractère... C’était le lendemain que je
+retrouvais, sur la toile, le travail de pénétration accompli la veille.</i></p>
+
+<p><i>Ce jour-là, un après-midi de fin d’hiver, l’air sentait le printemps
+autour du Jas. Le ciel mielleux s’appuyait aux vitrages. Cézanne ouvrit
+un des châssis.</i></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Tu n’auras pas froid, Henri?... Le restouble sent l’amandier... Il
+fait bon... Mais, sacrédié! il faut que je referme... Ces sacrés
+reflets... Un rien, savez-vous...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_188">{188}</a></span></p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>La peinture à l’huile</i><br></span>
+<span class="i0"><i>C’est bien difficile,</i><br></span>
+<span class="i0"><i>Mais c’est bien plus beau</i><br></span>
+<span class="i0"><i>Que la peinture à l’eau...</i><br></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Mon père</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Tu chantes?... C’est que ça marche bien aujourd’hui...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Pas mal.... Ça ne te rase pas, à la fin, de poser... Ecoute, ce n’est
+pas pour dire, mais tu me rends un fier service... Tu as une assiette...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Mon père</span>, <i>plaisantant</i>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Extraordinaire.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>, <i>se tournant vers moi</i>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Une assiette morale, que je lui envie... Il ne se fait pas de bile,
+votre père... Jamais... Je voudrais rendre ça, trouver les tons, la
+justesse de ton qui rende ça... Un point d’appui moral! C’est moi qui ai
+cherché ça dans ma vie.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Mon père</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Plains-toi.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Ah! Chacun sait ce qui bout dans sa marmite... Moi, je te connais,
+parce que je te peins... Ecoute un peu, Henri. Toi, tu as la certitude.
+C’est ma principale espérance. La certitude! Chaque fois que j’attaque
+une toile, je suis sûr, je crois que ça va y être... Mais, tout de
+suite, je me souviens que j’ai toujours raté, les autres fois. Alors je
+me mange le sang... Toi, tu sais ce qui est bien, ce qui est mal, dans
+la vie, et tu vas ton chemin... Moi, je ne sais jamais où je vais, où je
+voudrais aller avec ce sacré métier. Toutes les théories vous foutent
+dedans... Est-ce parce que je suis un timide dans la vie? Au fond, quand
+on a du caractère, on a du talent... Je ne dis pas que le caractère<span class="pagenum"><a id="Page_189">{189}</a></span>
+suffise, qu’il suffise d’être un brave homme pour bien peindre... Ce
+serait trop facile... Mais je ne crois pas qu’une crapule puisse avoir
+du génie.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Wagner.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas musicien... Et puis, entendons-nous, une crapule, ce
+n’est pas avoir un tempérament du diable, et avec ce tempérament, se
+débrouiller pour rester toujours quelqu’un... Un ami... N’est-ce pas,
+Henri?... Garder les mains propres, quoi. Les artistes, parbleu, tous
+plus ou moins, nous godaillons toujours un peu, à droite et à gauche...
+Il y en a qui, pour arriver... oui, mais ceux-là, justement ce sont
+ceux, je crois, qui n’ont pas de talent. Il faut être incorruptible, sur
+son art, et pour l’être dans son art, il faut s’entraîner à l’être dans
+sa vie... Hein, Gasquet, le vieux Boileau?</p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.</i><br></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>En somme, il y a le savoir faire et le faire savoir. Quand on sait
+faire, on n’a pas besoin de faire savoir. Ça se sait toujours.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Mon père</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Mais le petit me dit que tu n’as pas la place que tu devrais avoir.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Laisse-le dire... Moi, je dois rester chez moi, ne voir personne,
+travailler... Ma place, ma place!... Ce serait d’être content de moi. Et
+je ne le suis pas. Je ne le serai jamais. Je ne puis l’être. Jusqu’à la
+guerre, tu le sais, j’ai vécu dans les emmerdements, j’ai perdu ma vie.
+Ce n’est qu’à l’Estaque, en réfléchissant, quand j’ai bien compris
+Pissarro, un peintre comme moi, que ton petit connaît... C’était un
+acharné. L’amour enragé du travail m’a pris. Ce n’est pas que je n’aie
+pas travaillé avant, j’ai toujours travaillé. Mais ce qui m’a toujours
+manqué, tiens,<span class="pagenum"><a id="Page_190">{190}</a></span> c’est un copain comme toi, avec qui je n’aurais jamais
+parlé de peinture, mais avec qui on se serait compris sans rien se
+dire... Ah! Henri! Quand je te peins, quand je te vois là... c’est
+l’évocation pour moi de plus de quarante ans passés. Puis-je dire qu’une
+Providence m’a fait te connaître? Si j’étais plus jeune, je dirais que
+c’est pour moi un point d’appui et un réconfort. Un stable dans ses
+principes et son opinion, c’est épatant... Je sens tout ça en te voyant
+tirer sur ta pipette.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Mon père</span>, <i>ému et gêné</i>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Et quoi encore?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Quoi encore? Je m’associe de plein cœur au mouvement d’art que ton
+fils détermine et qu’il doit caractériser. Tu n’as pas idée comme c’est
+vivifiant, pour un vieil abandonné comme moi, de trouver autour de soi
+une jeunesse qui consente à ne pas vous enterrer immédiatement.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il se tourne vers moi.</i></p></div>
+
+<p>Oui, oui, groupez-vous. Lancez votre revue, vos <i>Mois dorés</i>, votre
+<i>Pays de France</i>, affirmez les droits séculaires de notre pays. Appelez
+à vous toutes les initiatives qui ont fait leur preuve. Il n’est pas
+possible, écoutez un peu, que l’homme qui se sent vivre et qui a gravi,
+consciemment ou non, le sommet de l’existence, entrave la marche de ceux
+qui viennent à la vie. Tous ceux qui vous précèdent sont des garants.
+Dans tous les ordres. Le chemin qu’ils ont parcouru est un indice pour
+la voie à suivre, et non pas une barrière à vos pas. Ils ont vécu, par
+ce seul fait, ils ont l’expérience. Ce n’est pas se diminuer que
+reconnaître ce qui est... Vous êtes jeune, vous êtes bien heureux, vous
+avez la vitalité... Ah! Henri... quand nous avions cet âge!... Ta mère
+m’en parle. Elle est dans ta maison la mère de la sagesse que tu
+représentes. Je sais qu’elle se souvient de cette rue Suffren</p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_009.jpg">
+<img src="images/ill_009.jpg" width="352" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>parle moi de Puget</i>. P. <a href="#Page_191">191</a></span>
+</div>
+
+<p class="nind">qui fut notre berceau. Il est impossible que l’émotion ne me vienne en
+pensant à tout ce beau temps écoulé, sans s’en douter, et qui est sans
+doute la cause de l’état d’esprit actuel dans lequel nous nous trouvons.
+Ah! si j’avais une belle formule, c’est ça que je peindrais dans ton
+visage, c’est ça qui se verrait sous ma couleur, c’est ça qui resterait
+de ton portrait... Reprends la pose. Travaillons.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Nous nous taisons. Mon père tire sur sa pipe. Les mains de Cézanne
+tremblent. Il pose quelques touches. Il va, il vient, à travers
+l’atelier. Il est de nouveau immobile devant sa toile.</i></p></div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Mon père</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Tu as vu cette exposition de Ziem?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;En voilà encore un qui n’est né nulle part... Tous ces bougres qui
+s’en vont en Orient, à Venise, en Algérie, chercher le soleil, est-ce
+qu’ils n’ont pas un bastidon sur le champ de leurs pères? Si tu veux me
+parler d’un provençal, parle-moi de Puget. En voilà un qui sent l’ail,
+et Marseille, et Toulon, même à Versailles, sous le soleil de cuivre de
+Louis XIV. Il y a du mistral dans Puget, c’est lui qui agite le marbre.
+Et puis c’est de la sculpture décorative, comme la sculpture doit
+être... Vous rappelez-vous, au Louvre, tout ce que nous avons dit devant
+le <i>Persée et Andromède</i>, le petit corps potelé de vierge blotti dans le
+giron du grand guerrier, à la Bossuet, et ces trous d’ombre qui peignent
+en saillie, mettent tout en relief, en couleurs, comme dans ces dessins
+de Rembrandt où la seule qualité des noirs donne tous les vertiges du
+prisme. C’est Puget qui a trouvé ça. La sculpture avant lui se
+présentait d’aplomb, tout d’un bloc de lumière cristallisée. Lui, il a
+peint, il a ombré. Il s’est servi de l’ombre ambiante comme ses
+contemporains des dessous. Allez voir l’effet qu’il en tire, à Toulon,
+sous le balcon des Cariatides.<span class="pagenum"><a id="Page_191">{191}</a><br><a id="Page_192">{192}</a></span> Sur les photographies, les dessins du
+Saint Sébastien et du grand évêque de Gênes, c’est renversant, c’est
+parlant. Le classique ne l’a pas éteint, lui.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Mais au fond, qu’entendez-vous par classique?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... Tout et rien.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Je vous ai entendu dire que vous étiez classique, que vous vouliez
+l’être.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il réfléchit un moment.</i></p></div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Imaginez Poussin refait entièrement sur nature, voilà le classique que
+j’entends.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il se remet à peindre. Le portrait est très avancé, sur la joue et
+sur le front demeurent deux carrés blancs. Les yeux vivent. Deux
+fins traits bleus prolongent le dessin du chapeau presque jusqu’au
+bord de la toile. Il a commencé à couvrir, à fondre l’un de ces
+traits en attaquant les fonds. Un oiseau se butte aux vitrages.</i></p></div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Mon père</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Entrez.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>, <i>qui suit sa pensée</i>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Ce que je n’admets pas, c’est un classique qui vous borne... Je veux
+la fréquentation d’un maître qui me rende à moi-même... Toutes les fois
+que je sors de chez Poussin, je sais mieux ce que je suis...</p>
+
+<p><i>Il s’arrête de peindre et de regarder son modèle. Il ramasse sa
+pensée</i>.</p>
+
+<p>Il est un morceau de la terre française tout entière réalisée, un
+Discours de la méthode en acte, un espace de vingt, cinquante ans de
+notre vie toute entière portée sur la toile, avec la plénitude</p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_010.jpg">
+<img src="images/ill_010.jpg" width="302" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>soumission devant l’objet</i>. P. <a href="#Page_194">194</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_193">{193}</a></span></p>
+
+<p class="nind">de la raison et de la vérité... Et de plus, et avant tout, c’est de la
+peinture... Il est allé à Rome, n’est-ce pas? Il y a tout vu. Tout aimé,
+tout compris. Eh bien! il a rendu ça, cette antiquité, française, sans
+rien perdre de sa verdeur, de sa nature à lui. Il a tranquillement
+continué les autres, tout ce qu’il a trouvé beau avant lui... Moi, je
+voudrais de même le continuer, lui... le rendre de son temps, sans le
+gâcher, sans gâcher ni lui, ni moi, si j’étais classique, si je pouvais
+devenir classique... Mais on ne sait jamais. L’étude modifie notre
+vision à tel point que l’humble et colossal Pissarro, tenez, se trouve
+justifié de ses théories anarchistes. Moi, je procède très lentement,
+vous avez pu le remarquer. La nature s’offre à moi si complexe. Les
+progrès à faire sont incessants, sans que j’aille y mêler encore un rêve
+de raison. Parbleu! Un Poussin de Provence, ça m’irait comme un gant...
+Vingt fois j’ai voulu refaire sur le motif <i>Ruth et Booz</i>... Je
+voudrais, comme dans le <i>Triomphe de Flore</i>, marier des courbes de
+femmes à des épaules de collines, comme dans l’<i>Automne</i> donner à une
+cueilleuse de fruits la gracilité d’une plante olympienne et l’aisance
+céleste d’un vers de Virgile... Ce que Puvis lui doit à cette
+<i>Automne</i>... Je voudrais mêler la mélancolie au soleil... Il y a une
+tristesse de la Provence que personne n’a dite et que Poussin aurait
+accoudée à quelque tombeau, sous les peupliers des Alyscamps... Je
+voudrais, comme Poussin, mettre de la raison dans l’herbe et des pleurs
+dans le ciel... Mais il faut savoir se contenter... Il faut bien voir
+son modèle et sentir très juste, et si alors je m’exprime avec
+distinction et force, voilà mon Poussin, voilà mon classique à moi... Il
+y a le goût. Le goût est le meilleur juge. Il est rare.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Comme tout ce qui est beau.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Oh! ce que je veux dire, c’est que l’artiste ne s’adresse<span class="pagenum"><a id="Page_194">{194}</a></span> qu’à un
+nombre excessivement restreint d’individus. Et il en connaît toujours
+trop, au fond, de son vivant. Il doit vivre dans son coin, avec ses
+motifs, ses réflexions, ses modèles. Caractériser... Et surtout,
+entendez-moi bien, il doit dédaigner l’opinion qui ne repose pas sur
+l’observation intelligente des caractères. Il doit redouter l’esprit
+littérateur... Ton petit me comprend, Henri... Cet esprit qui fait si
+souvent s’écarter le peintre de sa vraie voie, l’étude concrète de la
+nature, pour se perdre trop longtemps dans des spéculations intangibles.
+Nous l’avons dit cent fois... Ah! les critiques! Ces Huysmans!... J’ai
+toujours envie de leur écrire, à tous ceux qui me tournent autour: Il y
+a trois choses qui constituent le fond du métier, que vous n’aurez
+jamais et vers lesquelles je m’efforce depuis trente-cinq ans, trois:
+scrupule, sincérité, soumission. Scrupule devant les idées, sincérité
+devant soi-même, soumission devant l’objet... Soumission absolue à
+l’objet, c’est Sainte-Beuve qui a trouvé ça dans un <i>Lundi</i> sur
+Gautier... Tu es l’objet, Henri, pour le quart d’heure... Maître du
+modèle et des moyens d’expression, il n’y a qu’à peindre ce qu’on a sous
+les yeux et persévérer logiquement. Travailler sans croire à personne,
+devenir fort. Le reste, c’est de la foutaise...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il a repris sa palette. Il jette de vifs coups d’œil sur le visage
+de mon père.</i></p></div>
+
+<p>Je voudrais les y voir, tiens, devant ta gueule, tous ceux qui écrivent
+sur nous, avec mes tubes et mes pinceaux dans les pattes... A mille
+lieues... Au diable, s’ils se doutent comment en mariant un vert nuancé
+à un rouge on attriste une bouche ou on fait sourire une joue. Vous
+sentez, vous, que chaque coup de pinceau que je donne c’est un peu de
+mon sang mêlé à un peu de sang de votre père, dans le soleil, dans la
+lumière, dans la couleur, et qu’il y a un échange mystérieux qui va de
+son âme<span class="pagenum"><a id="Page_195">{195}</a></span> qu’il ignore à mon œil qui le recrée, et où il se
+reconnaîtra... si j’étais un peintre, un grand peintre!... Chaque touche
+doit correspondre, là, sur ma toile, à une respiration du monde, de la
+clarté, là-bas, sur ses favoris, sur sa joue. Nous devons vivre
+d’accord, mon modèle, mes couleurs et moi, nuancer ensemble la même
+minute qui passe. Si vous croyez que c’est simple de faire un
+portrait... Ecoutez un peu, il faut le modèle d’abord... L’âme!...
+Geffroy m’avait décidé à attaquer le portrait de Clemenceau. Je
+commence. Tout marche bien d’abord. Il arrivait, la badine aux doigts,
+fendant, comme un jeune homme, la cravate flottante, le mou gris sur
+l’oreille... La France était à lui. Je m’appliquais, il parlait. De
+tout. Eblouissant, et mauvais comme une teigne, avec ça. Des coups de
+bistouri... Tout marchait. A la troisième séance, je me bute. Un mur.
+Vous comprenez, le modèle m’avait travaillé, en dedans. Je voyais. J’ai
+beau imaginer un bleu amer, des jaunes acérés. A la maison crisper des
+lignes. Rien. Un mur. Je voyais. Je voyais... Alors, un beau matin, j’ai
+tout foutu en plan, la toile, le chevalet, Clemenceau, Geffroy... Cet
+homme ne croyait pas en Dieu... Comprenez-vous, j’en avais le cœur net.
+Allez faire un portrait, avec ça...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Mon père</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Dis donc, j’y crois, moi... Tu ne me laisseras pas en plan?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Oh! toi... Ah! non, par exemple... Toi, tu me fais trouver des choses.
+Je te copie, doucement, lentement. J’ai les couleurs de l’amitié...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il se tourne vers moi.</i></p></div>
+
+<p>Vous me dites qu’Elie Faure a écrit un livre d’amitié sur Carrière...
+Quand Carrière enveloppe toutes ses familles de la même brume tendre,
+c’est qu’il a le sens obscur de cette émotion<span class="pagenum"><a id="Page_196">{196}</a></span> des couleurs... Vous avez
+vu sa première communiante au musée de Toulon, les deux bons vieux, et
+cette espèce d’aube douce qui mange tout... Mais il ne va pas plus loin
+que son sentiment... Ça fait les dessous, ça... Il faut aller au-delà de
+son sentiment, dépasser, avoir le culot de l’objectiver, de vouloir
+rendre carrément ce qu’on voit en sacrifiant ce qu’on sent, en ayant
+sacrifié ce qu’on sent... Vous comprenez, il suffit de sentir... Ça ne
+se perd jamais, son sentiment... Ce n’est pas que je le condamne. Au
+contraire, je le dis souvent, hier encore, tenez, à un jeune homme, un
+soldat, Girier, Girieud, qu’on m’a présenté au «Clément». Un art qui n’a
+pas l’émotion pour principe n’est pas un art... Mais l’émotion, c’est le
+principe, le commencement et la fin; le métier, l’objectif, la pratique
+est au milieu... Entre toi, Henri, et moi, je veux dire entre ce qui
+fait ta personnalité et la mienne, il y a le monde, le soleil... ce qui
+passe... ce que nous voyons en commun... Nos habits, nos chairs, les
+reflets... C’est là-dedans qu’il faut que je pioche... C’est là où le
+moindre coup de pinceau à côté fait tout dévier. Si je ne suis qu’ému
+là-dedans, je te flanque l’œil de travers... Si je tisse autour de ton
+regard tout l’infini réseau des petits bleus, des marrons qui y sont,
+qui s’y conjuguent, je te ferai regarder comme tu regardes, sur ma
+toile... Une touche après l’autre, une touche après l’autre... Et si je
+suis froid, si je dessine, si je peins, comme à l’école... je ne verrai
+plus rien. Une bouche, un nez, de convention, toujours les mêmes... sans
+âme, sans mystère, sans passion... Chaque fois que je me mets devant mon
+chevalet, je suis un autre homme, moi, et toujours Cézanne... Comment
+peuvent-ils s’imaginer, les autres, qu’avec des fils à plomb, des
+académies, des mensurations toutes faites, établies une fois pour
+toutes, on peut s’emparer de la changeante, de la chatoyante matière...
+Ils se crétinisent, se stupéfient, se solidifient... Un bloc dans la
+cervelle, une vitre, une géométrie... Ils feraient mieux de faire</p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_011.jpg">
+<img src="images/ill_011.jpg" width="434" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>Si vous croyez que c’est si simple de faire un
+portrait</i>... P. <a href="#Page_195">195</a></span>
+</div>
+
+<p class="nind">l’anatomie qui brusquement nous donne l’intuition du jeu des muscles,
+des mouvements de la peau, si nous voulons composer, dresser un bonhomme
+debout, sans modèle... Delacroix se levait à quatre heures du matin,
+pour aller, aux abattoirs, voir écorcher des chevaux... Aussi, voyez
+ronfler ceux de son plafond... L’anatomie!... Ils ne voient plus rien.
+Ils n’ont jamais rien vu... La règle, les règles, le dessin, leur
+dessin. Tout est là pour eux... Mais la diversité infinie, c’est le
+chef-d’œuvre de la nature...</p>
+
+<p>Tenez, Gasquet, votre père... Il est assis, n’est-ce pas? il fume sa
+pipe... Il n’écoute que d’une oreille... Il pense, à quoi? Une bouffée
+de sensations lui vient, d’ailleurs... Son œil n’est pas le même... Une
+infinitésimale proportion, un atome de lumière a changé, du dedans, et
+s’est rencontrée avec la nappe toujours la même, ou presque toujours la
+même, qui tombe du vitrage.</p>
+
+<p>Alors vous voyez, ce petit, petit ton, ce minuscule ton qui ombre, sous
+la paupière, s’est déplacé... Bon... Je corrige. Mais alors mon vert
+léger, à côté, je le vois, il sort trop. J’assourdis... Et je suis dans
+un de mes bons jours, aujourd’hui. Je me raidis. J’ai ma volonté en
+main... je continue, par touches insensibles, tout autour. L’œil regarde
+mieux... Mais l’autre, alors. Pour moi, il louche. Il regarde, il me
+regarde, moi. Tandis que celui-ci regarde sa vie, son passé, vous, je ne
+sais pas, quelque chose qui n’est pas moi, qui n’est pas nous...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Mon père</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Je pensais à l’atout que j’ai gardé hier jusqu’à ma troisième levée...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Vous voyez... Eh! bien, Rembrandt, Rubens, Titien savaient d’un coup,
+dans un compromis sublime, fondre toute leur personnalité à eux dans
+toute cette chair qu’ils avaient sous les yeux, l’animer de leur
+passion, et avec la ressemblance<span class="pagenum"><a id="Page_197">{197}</a><br><a id="Page_198">{198}</a></span> des autres, glorifier leur rêve ou
+leur tristesse... Exactement... Je ne puis pas, moi...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;C’est que vous aimez trop les autres...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;C’est que je veux être vrai... Comme Flaubert... Arracher la vérité de
+tout... Me soumettre...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;C’est peut-être impossible.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;C’est très difficile... En me substituant, en partie, à votre père,
+j’aurais mon ensemble... Et je me servirais des indications d’ombres et
+de lumières... Je me rapprocherais de la réalité. Je la veux toute
+entière... Autrement, à ma manière, je ferais ce que je reproche aux
+Beaux-Arts. J’aurais, dans la cervelle, mon type préconçu et je
+calquerais la vérité sur lui... Tandis que c’est moi que je veux calquer
+sur elle. Qu’est-ce que je suis, moi?... L’atteindre dans son âme, la
+rendre comme elle est. Et si je m’y casse les reins, tant pis. J’aurai
+essayé. J’aurai frayé une voie. D’autres viendront plus solides, plus
+subtils... qui feront avec la figure ce que Monet a fait avec le
+paysage... Ils photographieront... comprenez-moi bien, mais ils
+photographieront des âmes, des caractères, un homme... Et d’autres alors
+de ces impressions tireront un grand art, une psychologie colorée, une
+philosophie de l’Homme...</p>
+
+<p>Rubens a tenté ça avec sa femme et ses enfants, vous savez, la
+prodigieuse Hélène Fourment du Louvre, toute rousse, en chapeau, avec
+l’enfançon nu... et Titien, avec son Paul III entre ses deux neveux, du
+musée de Naples, une page de Shakespeare...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Et Velasquez?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_199">{199}</a></span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Ah! Velasquez, c’est une autre histoire. Il s’est vengé... Vous
+comprenez, cet homme, il peignait dans son coin, il se préparait à nous
+descendre des forges de Vulcain et des triomphes de Bacchus, de quoi
+couvrir tous les palais d’Espagne... Un imbécile, pour lui être
+agréable, en parle, le traîne chez le roi... On n’avait pas inventé la
+photo à cette époque... Faites-moi mon portrait, à pied, à cheval, ma
+femme, ma fille, ce fou, ce mendiant, celui-ci, celui-là... Velasquez
+devint le photographe du roi... le joujou de ce détraqué... Alors, il a
+tout ravalé en lui, son œuvre, sa grande âme... Il était en prison...
+Impossible de fuir... Il s’est terriblement vengé. Il les a peints avec
+toutes leurs tares, leurs vices, leur décadence... Sa haine et son
+objectivité n’ont fait qu’un... Comme Flaubert son Homais et son
+Bournisien, il a peint son roi et ses bouffons... Il ne ressemble pas,
+lui, aux portraits qu’il peint, tandis que, remarquez, Rubens,
+Rembrandt, c’est toujours eux, on les reconnaît sous tous les visages...
+Et il y a aussi un autre précurseur, Goya. Sa <i>Maja vestida</i> et sa <i>Maja
+desnuda</i>... C’est l’amour, lui, qui a fait le miracle... Il était si
+effrayant, si laid. Vous l’avez vu dans son portrait, avec son tube
+énorme. Nous réussissons toujours nos portraits, parce que là nous ne
+faisons qu’un, comprenez-vous, avec le modèle... Il était terrible,
+Goya. Quand il a eu cette duchesse, cette mince aristocrate, ce corps
+brun entre les bras... Il n’a rien eu à inventer. Il a été amoureux. Il
+a peint la femme. Une femme... Et partout ensuite, on la retrouve. La
+minute de grâce n’a pas duré. Son imagination dévorante l’a de nouveau
+emporté. La duchesse d’Albe est partout, en ange, en courtisane, en
+cigarière, dans son œuvre. Elle est devenue son poncif. Comme Hélène
+Fourment pour Rubens ou sa fille pour le vieux Tintoret... Ce sont
+d’immenses imaginatifs, des Shakespeare, des Beethoven. Je voudrais
+être...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_200">{200}</a></span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il balbutie.</i></p></div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Rien... Cézanne... Et tenez... La pose est finie, Henri. C’est assez
+pour aujourd’hui. Merci... Tenez...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il va au tas de toiles, cherche... Il sort trois natures mortes,
+il les étale contre le mur, à terre. Elles éclatent, chaudes,
+profondes, vivantes, comme un pan de mur surnaturel, et toutes
+enracinées pourtant dans la plus quotidienne réalité. Dans l’une,
+sur une nappe, un compotier, avec quatre pommes, un raisin, un
+verre à pied, élancé, évasé comme un calice, à demi-plein de vin,
+un tas de pommes, un couteau. Elle se détache sur une tapisserie à
+fleurs. A gauche, dans le coin, elle est à moitié signée...
+L’autre, sur une table de bois grossièrement équarrie, offre une
+prodigieuse corbeille, un panier de fruits à moitié enveloppés d’un
+linge, des poires sur la nappe, un service à café, la cafetière, le
+sucrier, et une sorte de pot, d’alcaraza à losanges. A droite, sur
+un coin entrevu de cheminée, une palette, un flacon à essence. Tout
+contre, des châssis de toiles. Au fond, sur le plancher fuyant, une
+chaise, le bas d’une chaise rustique dont le bord de la toile coupe
+la paille... Et la troisième c’est, élégante, savoureuse, lucide,
+une œuvre toute de France, décorative et pourtant aiguë,&mdash;se
+détachant à demi sur une riche étoffe drapée à larges plis, à
+sourds ramages, un Amour de plâtre, les bras coupés, à sa droite
+une assiette de poires, à sa gauche un tas de prunes. Au fond,
+imprévue, bourgeoise, mais d’un métier si gras, d’un faire si
+étourdissant, une cheminée à la prussienne, comme on en use encore
+dans les bastides de Provence.</i></p></div>
+
+<p>Tenez, ce que je n’ai pas encore pu atteindre, ce que je sens que je
+n’atteindrai jamais dans la figure, dans le portrait, je l’ai peut-être
+touché là... dans ces natures mortes... Je me suis scru<span class="pagenum"><a id="Page_201">{201}</a></span>puleusement
+conformé à l’objet... J’ai copié... Ecoutez un peu, quel sort vous
+paraît le plus à plaindre? Etre dénué, n’est-ce pas? Eh bien! je me suis
+un peu donné là. Je ne serai pas tout à fait dénué, dans le temps, si,
+comme vous voulez bien me l’affirmer, après ma mort, on s’occupe encore
+un peu de moi... Voilà... Regardez ça... Dites-moi franchement votre
+avis... Et toi aussi, Henri.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Mais c’est plus grand que tout ce qu’on a peint depuis les
+Vénitiens... Il y a des fruits verts du Tintoret, à San Rocco, un
+morceau de sa Crucifixion replié et miraculeusement conservé dans toute
+sa fraîcheur, des pommes qui ressemblent à ça... Mais que c’est beau!
+que c’est beau! Il y a plus de vie, dans ces fruits, que dans bien des
+visages...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Voilà que vous vous emballez... Je ne me monte pas le coup, allez...
+Cette corbeille-là, je l’ai offerte à mon cocher, en souvenir de moi,
+pour plus tard, vous comprenez, il soigne bien maman, cet homme... Eh
+bien! il a été content, il m’a bien dit merci... Mais il m’a laissé la
+toile... Il a oublié de l’emporter... Qu’est-ce que vous voulez que je
+vous dise?... Autant peindre, puisque c’est mon destin.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Maître...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il a un grand geste calme de bras sceptiques qui retombent, de
+face désespérée, d’ironiques regards, mais de volonté indomptable.</i></p></div>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Je me suis juré de mourir en peignant, plutôt que de sombrer dans le
+gâtisme avilissant qui menace les vieillards qui se laissent dominer par
+des passions abrutissantes pour leurs sens... Dieu m’en tiendra compte.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_202">{202}</a></span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Et même, si vous n’avez pas, comme nous, la certitude que vous êtes un
+des plus grands peintres qui aient jamais...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Vous avez du moins la consolation du travail.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Je n’aime que lui. Et la peinture... C’est si bon et si terrible de
+s’installer devant une toile vide. Celle-là, tenez, il y a des mois de
+travail dessus. Des pleurs, des rires, des grincements de dents. Nous
+parlions des portraits. On croit qu’un sucrier ça n’a pas une
+physionomie, une âme. Mais ça change tous les jours aussi. Il faut
+savoir les prendre, les amadouer, ces messieurs-là... Ces verres, ces
+assiettes, ça se parle entre eux. Des confidences interminables... Les
+fleurs, j’y ai renoncé. Elles se fanent tout de suite. Les fruits sont
+plus fidèles. Ils aiment qu’on fasse leur portrait. Ils sont là comme à
+vous demander pardon de se décolorer. Leur idée s’exhale avec leurs
+parfums. Ils viennent à vous dans toutes leurs odeurs, vous parlent des
+champs qu’ils ont quittés, de la pluie qui les a nourris, des aurores
+qu’ils épiaient. En cernant de touches pulpeuses la peau d’une belle
+pêche, la mélancolie d’une vieille pomme, j’entrevois dans les reflets
+qu’elles échangent la même ombre tiède de renoncement, le même amour du
+soleil, le même souvenir de rosée, une fraîcheur... Pourquoi
+divisons-nous le monde? Est-ce notre égoïsme qui se reflète? Nous
+voulons tout à notre usage. Il y a des jours où il me paraît que
+l’univers n’est plus qu’une même coulée, un fleuve aérien de reflets, de
+dansants reflets autour des idées de l’homme... Le prisme, c’est notre
+première approche de Dieu, nos sept béatitudes, la géographie<span class="pagenum"><a id="Page_203">{203}</a></span> céleste
+du grand blanc éternel, les zones diamantées de Dieu... Je te parais un
+peu maboul, Henri?...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Mon père</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Non, non. Le petit te comprend.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Les objets se pénètrent entre eux... Ils ne cessent pas de vivre,
+comprenez-vous... Ils se répandent insensiblement autour d’eux par
+d’intimes reflets, comme nous par nos regards et par nos paroles...
+C’est Chardin, le premier, qui a entrevu ça, a nuancé l’atmosphère des
+choses... Il était à l’affût, constamment... Vous vous rappelez son beau
+pastel, où il s’est représenté armé d’une paire de besicles, une visière
+faisant auvent... C’est un roublard, ce peintre... Remarquez qu’en
+faisant chevaucher sur votre nez un léger plan transversal d’arête, les
+valeurs s’établissent mieux à la vue... Eh bien! il l’avait remarqué
+avant nous... Il ne négligeait rien. Aussi a-t-il surpris toute cette
+rencontre, dans l’ambiance, des particules les plus ténues, cette
+poussière d’émotion qui enveloppe les objets... Mais il est un peu
+sec... C’est peut-être encore un peu trop serti... Dessinez, dessinez,
+oui, parbleu, dessinez, mais c’est le reflet qui est enveloppant, la
+lumière, par le reflet général, c’est l’enveloppe... Voilà ce que je
+cherche... Et voilà pourquoi ces trois natures mortes, au fond, tenez,
+depuis que je vous parle, je ne les aime plus.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Comment, maître?... Plus vous parlez, au contraire, mieux je les vois,
+plus je les aime, plus je les comprends... Elles sont comme vivifiées
+encore par tout ce que vous dites.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Ecoutez un peu, quand on se met à bêcher Chardin, comme je viens de le
+faire, il faut apporter d’autres résultats.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Moi</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Mais Chardin n’a pas cette clarté, il paraîtrait tout as<span class="pagenum"><a id="Page_204">{204}</a></span>sourdi à côté
+de ce panier bleuâtre, de cet Amour... Il y a du chromo dans Chardin, à
+côté...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="indd"><span class="smcap">Cézanne</span>:</p></div>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous... Vous me feriez croire que vous ne comprenez rien à ce
+que je tente... Moi, je ne trouve pas ça vivant, enveloppé...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il me montre l’Amour de plâtre dans sa nature morte.</i></p></div>
+
+<p>Ici, tenez, ces cheveux, cette joue, c’est dessiné, c’est habile, là,
+ces yeux, ce nez, c’est peint... Et dans un bon tableau, comme je le
+rêve, il y a une unité. Le dessin et la couleur ne sont plus distincts;
+au fur et à mesure que l’on peint, on dessine; plus la couleur
+s’harmonise, plus le dessin se précise. Voilà ce que je sais,
+d’expérience. Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa
+plénitude. Le contraste et les rapports des tons, voilà le secret du
+dessin et du modelé... Tout le reste, c’est de la poésie. Qu’il faut
+avoir dans la cervelle, peut-être, mais qu’il ne faut jamais, sous peine
+de littérature, essayer de mettre dans sa toile. Elle y vient toute
+seule.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il va prendre un livre sur l’étagère, son vieux Balzac. Il
+feuillette la</i> Peau de chagrin.</p></div>
+
+<p>Oui, vous avez vos métaphores, vos comparaisons. Quoiqu’il me semble que
+de constamment multiplier les «comme», c’est comme nous, quand notre
+dessin se voit trop. Il ne faut pas tirer les gens par la manche... Mais
+nous, nous n’avons que nos tons, la visibilité... Tenez, tenez... Il
+parle d’une table servie, il fait sa nature morte, Balzac, mais à la
+Véronèse... Une nappe...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il lit</i>:</p></div>
+
+<p>«... blanche comme une couche de neige fraîchement tombée et sur
+laquelle s’élevaient symétriquement les couverts couronnés de petits
+pains blonds.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_205">{205}</a></span></p>
+
+<p>Toute ma jeunesse, j’ai voulu peindre ça, cette nappe de neige
+fraîche... Je sais maintenant qu’il ne faut vouloir peindre que
+«s’élevaient symétriquement les couverts» et «de petits pains blonds».
+Si je peins «couronnés» je suis foutu... Comprenez-vous? Et si vraiment
+j’équilibre et je nuance mes couverts et mes pains comme sur nature,
+soyez sûr que les couronnes, la neige, et tout le tremblement y
+seront... Dans le peintre, il y a deux choses: l’œil et le cerveau, tous
+deux doivent s’entr’aider; il faut travailler à leur développement
+mutuel, mais en peintre: à l’œil, par la vision sur nature; au cerveau,
+par la logique des sensations organisées qui donne les moyens
+d’expression. Je ne sors plus de là. Je vous l’ai dit, un jour, je
+crois, devant le motif. Je vous le répète encore. Dans une pomme, une
+tête, il y a un point culminant, et ce point est toujours&mdash;malgré
+l’effet, le terrible effet: ombre ou lumière, sensations colorantes&mdash;le
+plus rapproché de notre œil. Les bords des objets fuient vers un autre
+placé à votre horizon. C’est mon grand principe, ma certitude, ma
+découverte. L’œil doit concentrer, englober, le cerveau formulera... Et
+puis, j’ai encore noté ça, sur les marges du <i>Chef d’œuvre inconnu</i>, un
+fameux livre, soit dit entre nous, autrement empoignant, autrement
+profond que l’<i>Œuvre</i>, et que tous les peintres devraient relire au
+moins une fois par an... J’ai noté ça... Voici sans conteste possible,
+je suis très affirmatif...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il lit.</i></p></div>
+
+<p>«Une sensation optique se produit dans notre organe visuel qui nous fait
+classer par lumière, demi-ton ou quart de ton les plans représentés par
+des sensations colorantes...»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il ricane.</i></p></div>
+
+<p>La lumière n’existe donc pas pour le peintre.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il reprend.</i></p></div>
+
+<p>«Tant que, forcément, vous allez du noir au blanc, la pre<span class="pagenum"><a id="Page_206">{206}</a></span>mière de ces
+abstractions étant comme un point d’appui autant pour l’œil que pour le
+cerveau, nous pataugeons, nous n’arrivons pas à avoir notre maîtrise, à
+nous posséder. Pendant cette période, nous allons vers les admirables
+œuvres que nous ont transmises les âges, où nous trouvons un réconfort,
+un soutien, comme le fait la planche pour le baigneur...»</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il jette le livre.</i></p></div>
+
+<p>Mais dès que nous sommes peintres, nous nageons en pleine eau, en pleine
+couleur, en pleine réalité. Nous nous colletons directement avec les
+objets. Ils nous soulèvent. Un sucrier nous en apprend autant sur nous
+et sur notre art qu’un Chardin ou un Monticelli. Il est plus coloré. Ce
+sont nos tableaux qui deviennent des natures mortes. Tout est plus irisé
+que nos toiles, et je n’ai qu’à ouvrir ma fenêtre pour avoir les plus
+beaux Poussins et les plus beaux Monets du monde... L’ombre tassée,
+l’ombre peinte, la lumière assassinée, horreur! la clarté morte... On
+marche dans un pays d’aveugles... Par quels sens, avec quels sens
+percevez-vous donc le soleil? Nos tableaux, c’est de la nuit qui rôde,
+de la nuit qui tâtonne... Les musées sont des cavernes de Platon. Sur la
+porte je ferai graver: «Défense aux peintres d’entrer. Il y a le soleil
+dehors.» Un peintre commence à peindre, ce qui s’appelle peindre, à
+quarante ans, un peintre de nos jours. Les autres, à cet âge, lorsqu’il
+n’y avait pas de musée, avaient presque achevé leur œuvre. Un peintre
+aujourd’hui ne sait rien. Jusqu’à quarante ans, oui, qu’il fréquente les
+musées, je le lui ordonne. Après qu’il retourne dans ces cimetières
+simplement pour s’y reposer et y méditer sur son impuissance et sur sa
+mort... Les musées sont des lieux odieux. Ils puent la démocratie et le
+collège. Je peins mes natures mortes, ces natures mortes, pour mon
+cocher qui n’en veut pas, je les peins pour que les enfants sur les
+genoux de leurs grands-pères les regardent en<span class="pagenum"><a id="Page_207">{207}</a></span> mangeant leur soupe et en
+babillant. Je ne les peins pas pour l’orgueil de l’empereur d’Allemagne
+et la vanité des marchands de pétrole de Chicago. On donne dix mille
+francs d’une de ces cochonneries; on ferait mieux de me donner un mur
+d’église, une salle d’hôpital ou de mairie, et de me dire: «Foutez-vous
+là... Peignez-nous un mariage, une convalescence, une belle moisson...»
+Alors, peut-être, je sortirais ce que j’ai dans le ventre, ce que je
+porte là depuis que je suis né, et ce serait de la peinture... Mais je
+rêve, je me saoule, je m’exalte... A quoi ça mène? A m’empêcher de
+travailler mieux... Travailler!... Il n’y a que ça... La peinture, va,
+Henri, c’est bougrement difficile... On croit toujours la tenir, on n’y
+est jamais... Ton portrait, c’est un morceau, et tu comprends ce qu’il
+faut s’échiner sur un visage, des yeux qui regardent, une bouche qui
+parle... Eh bien! ce n’est encore rien. Pour faire des tableaux, il
+faudrait presque pouvoir descendre un morceau comme ça par jour...
+Tintoret le faisait, et Rubens... Et il n’y a pas que la figure... Ces
+natures mortes, c’est la même chose. Elles sont aussi denses, aussi
+multiples. Il y a un métier par objet. On ne sait jamais son métier...
+Je peindrais cent ans, mille ans sans m’arrêter, qu’il me semble que je
+ne saurais rien...</p>
+
+<p>Les anciens, eux, nom de Dieu, je ne sais pas comment ils s’y prenaient
+pour abattre des kilomètres de besogne... Moi je me dévore, je me tue, à
+couvrir cinquante centimètres de toile... N’importe... C’est la vie...
+Je veux mourir en peignant...</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Il tombe brusquement dans une de ces rêveries qui lui étaient
+coutumières. Il regarde son poing fermé. Il y suit les passages des
+lumières aux ombres.</i></p></div>
+
+<p>Ce n’est pas tout ça... Tout cela, écoutez un peu, c’est de la blague...
+Ce que je veux, c’est faire avec de la couleur ce qu’on fait en blanc et
+en noir avec le tortillon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_208">{208}</a></span></p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Un grand silence encore. Puis, il me regarde, et je sens ses yeux
+qui, jusqu’au fond de moi, par delà moi, jusqu’au fond de l’avenir,
+m’éblouissent. Il a un grand sourire résigné.</i></p></div>
+
+<p>Un autre fera ce que je n’ai pu faire... Je ne suis, peut-être, que le
+primitif d’un art nouveau.</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Puis, une sorte de révolte effarée le traverse.</i></p></div>
+
+<p>C’est effrayant, la vie!</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p><i>Et comme une prière, dans le soir qui tombe, je l’entends qui,
+plusieurs fois, murmure</i>:</p></div>
+
+<p>Je veux mourir en peignant... mourir en peignant...</p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_012.jpg">
+<img src="images/ill_012.jpg" width="550" height="259" alt=""></a>
+<br>
+<div class="caption"><p>Seigneur, vous m’aviez fait puissant et
+solitaire.</p>
+
+<p>Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.</p>
+
+<p>De Vigny</p>
+
+<p>P. Cézanne</p></div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_209">{209}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_013.jpg">
+<img src="images/ill_013.jpg" width="550" height="359" alt=""></a>
+</div>
+
+<div class="caption">
+<p class="rt">
+Aix, 4 Janvier 1901<br>
+<br>
+Mon cher Gasquet,<br>
+</p>
+
+<p>Je viens vous remercier pour la bonne lettre que vous m’avez écrite.
+Elle me prouve que vous ne me lachez pas. Si l’isolement trempe les
+forts, il est la pierre d’achopement des incertains. Je vous avouerai
+qu’il est toujours triste de renoncer à vivre, tant que nous sommes sur
+terre. Me sentant moralement avec vous, je résisterai jusqu’au bout.</p>
+
+<p class="c">
+P. Cézanne<br>
+</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_210">{210}</a><br><a id="Page_211">{211}</a></span></p>
+
+<h2><a id="TABLE_DES_ILLUSTRATIONS">TABLE DES ILLUSTRATIONS</a></h2>
+
+<table>
+
+<tr><th colspan="2">TOILES&mdash;<i>Reproductions en couleurs</i></th></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Cézanne</span> </td><td class="rt" colspan="1"><a href="#Frontispice">Frontispice</a></td></tr>
+<tr><td>Les Joueurs de cartes</td><td class="rt"><a href="#Page_18">18</a></td></tr>
+<tr><td>Le Pont</td><td class="rt"><a href="#Page_74">74</a></td></tr>
+<tr><td>Nature morte</td><td class="rt"><a href="#Page_94">94</a></td></tr>
+<tr><td>Le Jugement de Pâris</td><td class="rt"><a href="#Page_156">156</a></td></tr>
+<tr><td>Portrait de Chocquet</td><td class="rt"><a href="#Page_196">196</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2">DESSINS</th></tr>
+
+<tr><td>Le Mercure</td><td class="rt"><a href="#Page_164">164</a></td></tr>
+<tr><td>La Guerre</td><td class="rt"><a href="#Page_184">184</a></td></tr>
+<tr><td>Le Milon de Crotone</td><td class="rt"><a href="#Page_190">190</a></td></tr>
+<tr><td>L’Amour de plâtre</td><td class="rt"><a href="#Page_192">192</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="2">AUTOGRAPHES</th></tr>
+
+<tr><td><i>Seigneur, vous m’aviez fait...</i></td><td class="rt"><a href="#Page_208">208</a></td></tr>
+<tr><td>Lettre à Joachim Gasquet.</td><td class="rt"><a href="#Page_209">209</a></td></tr>
+
+</table>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_212">{212}</a></span></p>
+
+<h2><a id="TOILES"><b>TOILES</b></a></h2>
+
+<p class="nind">
+<span class="smcap">Cézanne</span><br>
+Le Père de Cézanne dans le fauteuil.<br>
+...<i>une tête de mort</i>...<br>
+Le Jeune homme et la Mort.<br>
+...<i>dans une toile qu’il fit de ses deux sœurs</i>...<br>
+<span class="smcap">Achille Emperaire.</span><br>
+L’Orgie.<br>
+...<i>un bain de femmes.</i><br>
+Le Bain, de la collection Pellerin.<br>
+L’Estaque.<br>
+La Mer.<br>
+Auvers-sur-Oise.<br>
+<span class="smcap">Gustave Geffroy.</span><br>
+...<i>les grands corps sacrés</i>...<br>
+Gardanne.<br>
+Le Château du diable.<br>
+L’Ecorché.<br>
+La Vieille au chapelet.<br>
+Le Vieux à la casquette.<br>
+<span style="margin-left: 3em;">»&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; »</span><br>
+<span class="smcap">Joachim Gasquet.</span><br>
+La Sainte-Victoire.<br>
+La Carrière des Pauvres.<br>
+La Ferme.<br>
+Le Chemin du Tholonet.<br>
+Le Grand pin.<br>
+Les Rochers de l’Estaque.<br>
+<span class="pagenum"><a id="Page_213">{213}</a></span>«La Barque du Dante».<br>
+Bacchanale.<br>
+«Agar au désert».<br>
+<span class="smcap">Henri Gasquet.</span><br>
+Le Compotier.<br>
+Le Panier de fruits.<br>
+L’Amour aux fruits.<br>
+</p>
+
+<h2><b>PEINTURES MURALES</b></h2>
+
+<p class="nind">
+Le Père de Cézanne en casquette.<br>
+La Madeleine.<br>
+Le Christ.<br>
+La Danse.<br>
+</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_214">{214}</a><br><a id="Page_215">{215}</a></span></p>
+
+<h2><a id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h2>
+
+<table>
+<tr><th colspan="3">PREMIÈRE PARTIE</th></tr>
+
+<tr><td colspan="2"></td><td class="rt"><small><small>PAGES.</small></small></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2">Ce que je sais ou ai vu de sa vie </td><td class="rt"><a href="#Page_9">9</a></td></tr>
+
+<tr><td class="rt">I.</td><td> La Jeunesse</td><td class="rt"><a href="#Page_11">11</a></td></tr>
+<tr><td class="rt">II.</td><td> Paris</td><td class="rt"><a href="#Page_37">37</a></td></tr>
+<tr><td class="rt">III.</td><td> La Provence</td><td class="rt"><a href="#Page_61">61</a></td></tr>
+<tr><td class="rt">IV.</td><td> La Vieillesse</td><td class="rt"><a href="#Page_85">85</a></td></tr>
+
+<tr><th colspan="3">DEUXIÈME PARTIE</th></tr>
+
+<tr><td colspan="2">Ce qu’il m’a dit...</td><td class="rt"><a href="#Page_125">125</a></td></tr>
+
+<tr><td class="rt">I. </td><td>Le Motif </td><td class="rt"><a href="#Page_129">129</a></td></tr>
+<tr><td class="rt">I.</td><td> Le Louvre</td><td class="rt"><a href="#Page_159">159</a></td></tr>
+<tr><td class="rt">III. </td><td>L’Atelier</td><td class="rt"><a href="#Page_187">187</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2">Table des Illustrations</td><td class="rt"><a href="#Page_211">211</a></td></tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_216">{216}</a><br><a id="Page_217">{217}</a></span></p>
+
+<p class="c"><small><small>
+ACHEVÉ D’IMPRIMER LE VINGT-CINQ<br>
+JANVIER MIL NEUF CENT VINGT-SIX<br>
+PAR L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE,<br>
+BRUGES, (BELGIQUE).</small></small><br>
+</p>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_218">{218}</a><br><a id="Page_219">{219}</a><br><a id="Page_220">{220}</a><br><a id="Page_221">{221}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_014.jpg">
+<img src="images/ill_014.jpg" width="446" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><span class="smcap">Cézanne</span></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_222">{222}</a><br><a id="Page_223">{223}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_015.jpg">
+<img src="images/ill_015.jpg" width="325" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>“Le papa!” me dit-il brusquement.</i> P. <a href="#Page_14">14</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_224">{224}</a><br><a id="Page_225">{225}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_016.jpg">
+<img src="images/ill_016.jpg" width="320" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>Son portrait du moins demeure.</i> P. <a href="#Page_17">17</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_226">{226}</a><br><a id="Page_227">{227}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_017.jpg">
+<img src="images/ill_017.jpg" width="441" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>une tête de mort, sur une serviette rugueuse, en face
+d’un pot au lait</i>... P. <a href="#Page_30">30</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_228">{228}</a><br><a id="Page_229">{229}</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_230">{230}</a><br><a id="Page_231">{231}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_018.jpg">
+<img src="images/ill_018.jpg" width="405" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">... <i>il peignit son Jeune homme et la Mort</i>. P. <a href="#Page_30">30</a></span>
+</div>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_019.jpg">
+<img src="images/ill_019.jpg" width="425" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>dans une toile qu’il fit de ses deux sœurs</i>... P. <a href="#Page_36">36</a>...
+</span>
+</div>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_020.jpg">
+<img src="images/ill_020.jpg" width="323" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>Il a peint d’Emperaire un portrait étonnant</i>... P. <a href="#Page_39">39</a>...
+</span>
+</div>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_021.jpg">
+<img src="images/ill_021.jpg" width="328" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>toute cette série de fêtes, ces orgies, ces vagues
+mythologies naturalistes qui l’apparentent aux Vénitiens</i>... P. <a href="#Page_45">45</a>...</span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_236">{236}</a><br><a id="Page_237">{237}</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_238">{238}</a><br><a id="Page_239">{239}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_022.jpg">
+<img src="images/ill_022.jpg" width="550" height="457" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>c’était un bain de femmes sous des arbres</i>... P. <a href="#Page_55">55</a></span>
+</div>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_023.jpg">
+<img src="images/ill_023.jpg" width="550" height="457" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>La grande toile du</i> Bain <i>de la collection Pellerin</i>...
+P. <a href="#Page_56">56</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_240">{240}</a><br><a id="Page_241">{241}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_024.jpg">
+<img src="images/ill_024.jpg" width="550" height="412" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><span class="smcap">L’Estaque</span></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_242">{242}</a><br><a id="Page_243">{243}</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_244">{244}</a><br><a id="Page_245">{245}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_025.jpg">
+<img src="images/ill_025.jpg" width="550" height="442" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>Il peignait la mer</i>... P. <a href="#Page_64">64</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_246">{246}</a><br><a id="Page_247">{247}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_026.jpg">
+<img src="images/ill_026.jpg" width="550" height="442" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>il est à Auvers-sur-Oise</i>. P. <a href="#Page_66">66</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_248">{248}</a><br><a id="Page_249">{249}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_027.jpg">
+<img src="images/ill_027.jpg" width="428" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>le prodigieux portrait qu’il en a peint</i>... P. <a href="#Page_69">69</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_250">{250}</a><br><a id="Page_251">{251}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_028.jpg">
+<img src="images/ill_028.jpg" width="550" height="346" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>les grands corps sacrés, l’après-midi d’été</i>... P.
+73</span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_252">{252}</a><br><a id="Page_253">{253}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_029.jpg">
+<img src="images/ill_029.jpg" width="550" height="446" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>ce village de Gardanne</i>... P. <a href="#Page_80">80</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_254">{254}</a><br><a id="Page_255">{255}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_030.jpg">
+<img src="images/ill_030.jpg" width="550" height="446" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>il avait loué au-dessus de Tholonet, le château
+Noir</i>... P. <a href="#Page_106">106</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_256">{256}</a><br><a id="Page_257">{257}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_031.jpg">
+<img src="images/ill_031.jpg" width="233" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>copiait quelque plâtre</i>... P. <a href="#Page_107">107</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_258">{258}</a><br><a id="Page_259">{259}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_032.jpg">
+<img src="images/ill_032.jpg" width="435" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>à la</i> Vieille au chapelet <i>de la collection
+Doucet</i>... P. <a href="#Page_111">111</a></span>
+</div>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_033.jpg">
+<img src="images/ill_033.jpg" width="357" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>Il faisait poser le vieillard.</i> P. <a href="#Page_112">112</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_260">{260}</a><br><a id="Page_261">{261}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_034.jpg">
+<img src="images/ill_034.jpg" width="442" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>Alors Cézanne posait lui-même.</i> P. <a href="#Page_112">112</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_262">{262}</a><br><a id="Page_263">{263}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_035.jpg">
+<img src="images/ill_035.jpg" width="423" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><span class="smcap">Joachim Gasquet</span></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_264">{264}</a><br><a id="Page_265">{265}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_036.jpg">
+<img src="images/ill_036.jpg" width="550" height="398" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>C’est le paysage que Cézanne peignait.</i> P. <a href="#Page_129">129</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_266">{266}</a><br><a id="Page_267">{267}</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_268">{268}</a><br><a id="Page_269">{269}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_037.jpg">
+<img src="images/ill_037.jpg" width="428" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>des objets, des rochers, des arbres</i>... P. <a href="#Page_130">130</a> et
+131</span>
+</div>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_038.jpg">
+<img src="images/ill_038.jpg" width="447" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><span class="smcap">La Ferme</span></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_270">{270}</a><br><a id="Page_271">{271}</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_272">{272}</a><br><a id="Page_273">{273}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_039.jpg">
+<img src="images/ill_039.jpg" width="550" height="431" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>redevenir classique par la nature</i>... P. <a href="#Page_140">140</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_274">{274}</a><br><a id="Page_275">{275}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_040.jpg">
+<img src="images/ill_040.jpg" width="550" height="449" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>Les arbres sensibles</i> P. <a href="#Page_150">150</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_276">{276}</a><br><a id="Page_277">{277}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_041.jpg">
+<img src="images/ill_041.jpg" width="550" height="443" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>avoir les tons têtus des rocs</i>... P. <a href="#Page_153">153</a></span>
+</div>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_042.jpg">
+<img src="images/ill_042.jpg" width="550" height="407" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">Copie de «<span class="smcap">La Barque du Dante</span>» de Delacroix</span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_278">{278}</a><br><a id="Page_279">{279}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_043.jpg">
+<img src="images/ill_043.jpg" width="550" height="418" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>Je suis un sensuel.</i> P. <a href="#Page_163">163</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_280">{280}</a><br><a id="Page_281">{281}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_044.jpg">
+<img src="images/ill_044.jpg" width="445" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">Peinture murale du <span class="smcap">Jas de Bouffan</span></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_282">{282}</a><br><a id="Page_283">{283}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_045.jpg">
+<img src="images/ill_045.jpg" width="401" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>Ne peignons que ce que nous avons vu, ou que ce que nous
+pourrions voir...</i> P. <a href="#Page_172">172</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_284">{284}</a><br><a id="Page_285">{285}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_046.jpg">
+<img src="images/ill_046.jpg" width="550" height="432" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>une copie admirable, haute en couleur, vigoureuse,
+d’un Lancret</i>... P. <a href="#Page_108">108</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_286">{286}</a><br><a id="Page_287">{287}</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_288">{288}</a><br><a id="Page_289">{289}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_047.jpg">
+<img src="images/ill_047.jpg" width="550" height="459" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption">...<i>l</i>’<span class="smcap">Agar au désert</span>, <i>dont il a fait une copie</i>... P.
+107</span>
+</div>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_048.jpg">
+<img src="images/ill_048.jpg" width="439" height="550" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>Cézanne achevait le portrait de mon père.</i> P. <a href="#Page_187">187</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_290">{290}</a><br><a id="Page_291">{291}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_049.jpg">
+<img src="images/ill_049.jpg" width="550" height="452" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>Dans l’une, sur une nappe</i>... P. <a href="#Page_200">200</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_292">{292}</a><br><a id="Page_293">{293}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_050.jpg">
+<img src="images/ill_050.jpg" width="550" height="426" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>L’autre, sur une table de bois</i>... P. <a href="#Page_200">200</a></span>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumn"><a id="Page_294">{294}</a><br><a id="Page_295">{295}</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<a href="images/ill_051.jpg">
+<img src="images/ill_051.jpg" width="550" height="424" alt=""></a>
+<br>
+<span class="caption"><i>Et la troisième</i>... P. <a href="#Page_200">200</a></span>
+</div>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> En juin 1899 il écrivait à mon père: «... les sentiments
+que ton fils a réveillés en moi, ton vieux condisciple du pensionnat
+Saint-Joseph, car en nous ne s’est pas endormie la vibration des
+sensations répercutées de ce bon soleil de Provence, nos vieux souvenirs
+de jeunesse, de ces horizons, de ces paysages, de ces lignes inouïes,
+qui laissent en nous tant d’impressions profondes...»</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Qu’est-elle devenue? Les <i>Joueurs de cartes</i> du Louvre,
+ceux de la collection Pellerin et ceux de la collection Bernheim-Jeune
+n’en étaient que la préparation. La dernière fois que je l’ai vue,
+c’était au Jas. Elle mesurait trois mètres et contenait cinq personnages
+presque grandeur nature.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il savait les <i>Fleurs du Mal</i> par cœur.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> «... d’une timidité souffrante, le peint plus tard Zola,
+qu’il cachait sous une fanfaronnade de brutalité.»</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Après, le livre bifurque. Claude Lantier, pour les
+nécessités du roman, agit et parle d’après la logique héréditaire des
+Rougon-Macquart, et non plus d’après le portrait jusque-là fidèle de
+l’ami sur lequel Zola a greffé son personnage. Cézanne lui-même,
+Philippe Solari, Numa Coste, Huot, tous personnages transposés de la
+réalité dans le roman et mêlés à la vie tantôt vraie, tantôt imaginaire
+de Lantier, m’ont toujours confirmé dans les mêmes vues. J’y reviendrai
+plus loin.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> En dehors du témoignage de Solari, auquel il faut joindre
+ceux que j’ai recueillis de la bouche d’Huot et de Numa Coste, il n’y a
+qu’à feuilleter la correspondance de jeunesse de Zola, pour être sûr que
+l’influence dans le «sens» du naturalisme, c’est le romancier qui l’a
+reçue du peintre. Toutes les lettres du jeune Zola de cette époque
+débordent d’«idéalisme»,&mdash;le mot y est plusieurs fois répété,&mdash;tant
+moral que littéraire. C’est Ary Scheffer qu’il propose à son ami comme
+modèle. Une haine vigoureuse l’anime, en propres termes, contre le
+«réalisme». On pourrait multiplier les textes. Dante et Shakespeare,
+George Sand et Michelet, le Michelet de l’<i>Amour</i>, sont ses grandes
+adorations. Voir surtout son esquisse à Baille d’un volume sur les
+poètes et le plan de l’immense épopée qu’il veut écrire lui-même. Ce
+n’est qu’en 1864, dans sa théorie de l’Ecran (lettre à Valabrègue) que
+pour la première fois il se déclare réaliste. Cézanne l’avait toujours
+été. C’est le fond de son tempérament. Son romantisme lui venait en
+grande partie de Zola.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Dans une lettre au jeune peintre Camoin qui allait passer
+une saison à Giverny, il écrivait, vers la fin de sa vie: «Je souhaite
+que l’influence artistique que ce maître [Claude Monet] ne peut manquer
+d’exercer sur l’entourage plus ou moins direct qui l’environne, se fasse
+sentir dans la mesure strictement nécessaire qu’elle peut et doit avoir
+sur un artiste jeune et bien disposé au travail.»</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Un passage de M. Emile Bernard sur Camille Pissarro, dans
+ses <i>Souvenirs sur Paul Cézanne</i>, pourrait paraître aller là-contre:
+«Jusqu’à quarante ans, fait dire M. Bernard à Cézanne, j’ai vécu en
+bohème, j’ai perdu ma vie. Ce n’est que plus tard, quand j’ai connu
+Pissarro, qui était infatigable, que le goût du travail m’est venu.» Or,
+Cézanne connut Camille Pissarro en 1863. Des textes en font foi. Il
+avait alors vingt-quatre ans. Dix ans plus tard, en 1873, il passe avec
+lui toute une saison à Pontoise, où ils s’installent ensemble, à
+l’Hermitage. En 1874, Pissarro grave le fameux portrait où Cézanne
+apparaît, le nez en bec d’aigle, en casquette, en houppelande. Il avait
+trente-cinq ans.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Cette idée devait le hanter. Me montrant un jour, au musée
+d’Aix, comme je l’ai raconté, son vieil ami Emperaire, il me murmura
+aussi: «Frenhofer». Et sur un album-confidences, que j’ai entre les
+mains, à la demande: «Quel est le personnage de roman qui vous est le
+plus sympathique?» Paul Cézanne a répondu: «Frenhofer». L’anecdote que
+je cite plus haut est empruntée aux <i>Souvenirs sur Paul Cézanne</i>, de M.
+Emile Bernard.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Je cite la phrase de mémoire. Je l’ai cherchée dans
+Théophile Gautier, sans pouvoir la trouver. On me dit qu’elle est de
+Flaubert.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Le volume des <i>Etudes philosophiques</i> où se trouvent la
+<i>Peau de chagrin</i>, <i>Jésus-Christ en Flandre</i>, <i>Melmoth réconcilié</i>, le
+<i>Chef-d’œuvre inconnu</i>, la <i>Recherche de l’absolu</i>, tout fripé, sali et
+décousu, était un de ses livres de chevet.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Un jour qu’il vit, chez moi, cette phrase d’Auguste Comte
+en épigraphe à une brochure de M. Charles Maurras, il resta longtemps
+rêveur, puis: «C’est vrai... Comme c’est vrai,» dit-il.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Le peintre Le Bael qui, plus tard, fut son voisin aux
+environs de Paris et pour qui Cézanne se prit d’affection, m’a raconté
+avec quels soins il préparait les valeurs de ses natures mortes,
+glissant par exemple, sous des pêches, des tons un à un jusqu’à ce que
+les fruits se présentent dans la lumière, avec les tons, qu’il
+cherchait. «La composition de la couleur, disait-il, la composition de
+la couleur!... Tout est là. Voyez au Louvre, c’est ainsi que Véronèse
+compose.»</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> C’est ainsi qu’il appelait toujours Chateaubriand. Même au
+restaurant, il demandait, à l’ébahissement des garçons: «Un Chateau.» Et
+quand on apportait un Château-Laffitte, il exultait comme un enfant qui
+a fait un bon tour, et faisant laisser la bouteille, bien entendu, il
+redemandait: «Et maintenant un Chateau, un vrai!» Il avait ainsi des
+coins de gaminerie charmante, qu’il garda jusqu’à ses derniers jours.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> «Il est, dit M. Sérusier, le peintre pur. Son style est un
+style de peintre, sa poésie est de la poésie de peintre. L’utilité, le
+concept même de l’objet représenté disparaissent devant le charme de la
+forme colorée. D’une pomme d’un peintre vulgaire, on dit: J’en
+mangerais. D’une pomme de Cézanne on dit: C’est beau. On n’oserait pas
+la peler, on voudrait la copier. Voilà ce qui constitue le spiritualisme
+de Cézanne. Je ne dis pas, et avec intention, idéalisme, parce que la
+pomme idéale serait celle qui flatte les muqueuses et la pomme de
+Cézanne parle à l’esprit par le chemin des yeux... Une chose est à
+remarquer, c’est l’absence de sujet. Dans sa première manière, le sujet
+était quelconque, parfois puéril. Après son évolution, le sujet
+disparaît, il n’y a qu’un <i>motif</i>.» (Cité par M. Maurice Denis,
+<i>Théories</i>, p. 244.)</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Edmond Jaloux, dans <i>Fumées dans la Campagne</i>, a tracé ce
+portrait de Cézanne: «Soudain la porte s’ouvrait. Quelqu’un entrait avec
+un air presque exagéré de prudence et de discrétion. Il avait figure de
+petit bourgeois ou de fermier aisé, finaud, cérémonieux avec cela. Il
+avait le dos un peu rond, un teint hâlé, marqué de teintes brique, le
+front nu, des cheveux blancs s’échappant en longues mêches, de petits
+yeux perçants et fureteurs, un nez bourbonien, un peu rouge, de courtes
+moustaches tombantes et une barbiche militaire. Tel j’ai vu Paul Cézanne
+à sa première visite, tel je le reverrai toujours. J’entends sa manière
+de parler, nasillarde, lente, méticuleuse, avec quelque chose de
+soigneux et de caressant. Je l’écoute discourir sur l’art ou la nature,
+avec subtilité, avec dignité, avec profondeur.
+</p>
+<p>
+«Un jour qu’il déjeunait à la maison, il regarde des abricots et des
+pêches, disposés dans une jatte, et il nous dit:
+</p>
+<p>
+«&mdash;Regardez comme la lumière aime tendrement les abricots, elle les
+prend tout entiers, elle entre dans leur pulpe, elle éclaire tous leurs
+côtés! Mais elle est avare envers les pêches, dont elle ne rend
+lumineuse qu’une moitié.
+</p>
+<p>
+«Il faisait ainsi de petites remarques judicieuses que personne ne
+semblait avoir faites. Une autre fois il déclara, tandis que je
+cheminais auprès d’eux, le long de la rue Cardinale:
+</p>
+<p>
+«&mdash;Un artiste, voyez-vous, doit faire son œuvre, comme un amandier fait
+ses fleurs, comme un escargot fait sa bave...»</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Ai-je besoin de dire que ces paroles, d’ailleurs, la
+plupart de celles que je mets dans la bouche du vieux maître, sont des
+fragments de lettres qui seront publiées, après ma mort. Elles résument
+parfaitement ce que je lui ai entendu dire si souvent. Toutes les fois
+que je l’ai pu, j’ai préféré le témoignage écrit, et écrit par lui-même,
+à celui de mes notes ou de ma mémoire.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> L’involontaire caricature qu’en a fait M. Hermann-Paul,
+dans sa toile de <i>Cézanne au travail</i>, peut, par contraste, en donner
+l’impression. Elle a toute l’exactitude de l’envie.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> «Soyez persuadé que la peinture colorée entre dans une
+phase musicale. Cézanne, pour citer un ancien, semble être un élève de
+César Franck. Il joue du grand orgue constamment, ce qui me faisait dire
+qu’il est polyphone.» (Paul Gauguin, <i>Racontars d’un Rapin</i>.)</p></div></div>
+
+<hr class="full">
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78132 ***</div>
+</body>
+</html>
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+This book, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+++ b/README.md
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #78132
+(https://www.gutenberg.org/ebooks/78132)