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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77876 ***
+
+
+
+
+
+ GÉRARD DE BEAUREGARD
+
+ PETIT MANUEL
+ DE LA
+ Femme Supérieure
+
+ SECRETS INTIMES
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE DENTU
+ 78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78
+
+ 1897
+
+
+
+
+PETIT MANUEL
+
+DE LA FEMME SUPÉRIEURE
+
+(SECRETS INTIMES)
+
+
+
+
+PROLÉGOMÈNES
+
+
+Sans doute, madame, j’aurais pu dénommer ce chapitre préliminaire:
+introduction ou avant-propos. Mais ce mot, _prolégomènes_, que semblent
+revendiquer les érudits à la tête accidentée de loupes, possède un petit
+air pion, un menu parfum prétentieux qui, dès l’abord, donne le _la_ et
+prédispose à pénétrer l’esprit des quelques instructions qui vont
+suivre.
+
+Un cours, alors? Non, madame, mon ambition ne se hasarde pas si haut.
+
+Une conférence? Hélas! Que serait une conférence lue, privée du regard
+humide et du geste bénisseur?
+
+Vous m’avez fait l’honneur de me demander sur quel patron se taille, à
+l’heure actuelle, une renommée de femme supérieure. C’est ce que je vais
+me faire un plaisir de vous révéler simplement, sans fausse honte, sans
+discours inutiles.
+
+Par exemple, gardez-vous de divulguer jamais le plus chétif article de
+mes ordonnances. Nous sommes, en quelque sorte, dans le cabinet de
+toilette de votre esprit; j’y contemple toute nue votre intelligence.
+Or, si métaphorique que soit un tel tête-à-tête, les envieux ne vous
+pardonneraient pas de me l’avoir accordé, et moins encore à moi de
+l’avoir obtenu.
+
+Car c’est bien de secrets intimes qu’il s’agit.
+
+De même que des ablutions savamment élaborées conservent le satin de
+votre peau, que des poudres et des pommades incomparables font une
+guerre victorieuse à vos rides ou déciment sans pitié vos cheveux
+blancs, de même mes conseils serviront à mettre en lumière vos
+précieuses qualités, à vous prêter un peu d’éclat s’il est besoin, à
+corriger vos rares imperfections et à vous permettre de distancer votre
+entourage.
+
+Il en va donc du moral comme du physique, et vous ne vous vanterez pas
+plus de mes avis que de ceux de votre parfumeur.
+
+Mais une objection se dresse: qui êtes-vous, madame? Dans quel monde,
+sur quel milieu aspirez-vous à régner?...
+
+Puisque votre excessive discrétion vous empêche de me renseigner
+entièrement, je serai réduit à me contenter de moyennes.
+
+Napoléon, à Sainte-Hélène, établissait dans «le monde», c’est-à-dire
+dans la masse des gens bien élevés dont vous êtes évidemment, trois
+classes caractérisées par les fortunes. En bas, ceux qui disposent de
+quinze mille livres de revenus; au milieu, les possesseurs de quarante
+mille; au-dessus les riches, ayant cent mille francs et au-dessus à
+dépenser par an.
+
+Bien que les conditions de la vie aient un peu varié depuis, et que les
+chiffres aient grossi, la classification est assez logique pour être
+maintenue.
+
+C’est vous dire que je me tiendrai à la catégorie du milieu pour établir
+un type général de femme supérieure.
+
+Donc, mon étalon, mon _mètre_, aura, si vous le voulez bien, quarante
+mille livres de rente et habitera Paris.
+
+Mais, par une déduction naturelle, le mètre, mesure moyenne, ayant ses
+multiples et ses sous-multiples, qui sont aussi des mesures, il y
+aura,--puis-je me permettre de poursuivre la comparaison?--des
+hectofemmes et des centifemmes supérieures. Affaire à vous, madame, de
+vous régler, par comparaison, sur l’unité que je vous propose. Je ne
+conçois pas d’ailleurs comme impossible d’atteindre aux altitudes
+suprêmes, dans la hiérarchie que je vous indique, par un avancement
+méthodique et régulier. Gardez-vous seulement d’oublier qu’il ne faut
+chercher à monter, dans la vie, qu’avec la certitude--s’il en est une
+ici-bas--de ne point redescendre. Le monde capable d’estime pour une
+condition modeste, n’a jamais de pitié pour une déchéance.
+
+C’est le multiple le plus brillant que je souhaite pour vous et je
+m’estimerai trop payé de mon agréable peine si je parviens à faire de
+vous, sans conteste, une myriafemme supérieure...
+
+ * * * * *
+
+Et d’abord, je me défends d’écrire un code du savoir-vivre, traité
+pratique de la civilité puérile et honnête.
+
+Il existe, dans tous les mondes, un protocole reconnu, dont chacun
+s’accommode, et que nulle femme n’est censée ignorer. D’éminents
+désœuvrés ont composé, là-dessus, de gros livres que les parvenus,
+dit-on, feuillettent sous le manteau. Mais j’ose à peine ajouter,--tant
+la chose est évidente,--que vous n’avez rien à y apprendre, parce que
+les femmes de votre sorte savent tout cela sans l’avoir jamais étudié.
+
+La tâche qu’il vous a plu de m’imposer est singulièrement plus haute,
+plus malaisée aussi, non que je veuille, d’avance, grandir le mérite de
+l’avoir menée à bien, mais le fait de réglementer une existence emporte
+de si grands périls qu’une précaution oratoire est permise à qui le
+tente.
+
+Vous brûlez de passer pour une femme supérieure, au sens pédant du mot,
+autrement dit une femme dont on vante le savoir, dont les mots courent
+les salons, dont les fantaisies provoquent l’admiration du plus grand
+nombre.
+
+Laissez-moi donc vous confier comment se comportent celles qui sont de
+ma connaissance et croyez que je ne vous en impose nullement si je vous
+engage à leur ressembler.
+
+Allez, ce n’est pas fort difficile, à telles enseignes qu’avec mon petit
+manuel l’esprit ne vous servira de rien et qu’une moyenne courante
+d’intelligence vous sera tout au plus indispensable.
+
+En effet, des facultés trop aiguisées vous entraîneraient vers la
+déplorable chimère qui porte la peine de mille extravagances féminines.
+Cette chimère,--ne le devinez-vous pas?--consiste à vouloir penser par
+soi-même. Or c’est là, souvenez-vous-en, ce qu’il importe d’éviter avec
+le plus de scrupule.
+
+Ne vous hâtez pas de crier à l’impertinence. Je sais, et l’univers avec
+moi, que la femme a des finesses et des intuitions qui la font «juger
+divinement bien de toutes choses». La sûreté de votre goût ne m’échappe
+nullement, non plus que votre impartialité...
+
+Mais pourquoi fatiguer votre cerveau délicat à s’appesantir sur tant
+d’objets, dont beaucoup sont de la dernière aridité? A quoi sert, je
+vous prie, de tout connaître par le menu? Le voudriez-vous, que votre
+vie surchargée d’occupations plus riantes ne vous en laisserait pas le
+temps.
+
+Cependant, l’état de femme accomplie vous confère le titre de vivante
+encyclopédie, et rien n’est plus misérable, dans votre situation, que de
+risquer une énormité ou d’être réduite au silence.
+
+Ce qu’il vous faut, c’est une mixture habilement préparée par votre tact
+d’opinions extrêmes et d’idées généralement admises. Mais vous ne devez
+utiliser les premières qu’avec circonspection et seulement lorsque vous
+les aurez entendu émettre par un personnage autorisé. Quant aux
+secondes, il suffit d’en rafraîchir assez l’expression pour leur donner
+un air de nouveauté, sans leur ôter leur allure bon enfant. En résumé,
+jamais de paradoxe inédit; encore moins de lieux communs trop fripés.
+
+Votre initiative, du reste, aura de quoi s’exercer dans le choix de ce
+qu’il convient de répéter, et des gens dont il faudra vous inspirer de
+préférence. Il est bon de rechercher ceux qui font profession de tout
+savoir et qui jouissent, à ce titre, d’une sérieuse considération.
+Ainsi, madame, pour l’usage que vous en voulez faire, Pic de la
+Mirandole et Larousse sont les plus grands génies de l’humanité.
+
+En tout cas, j’y insiste avec complaisance, ne connaissant rien, ne
+jugez rien par vos propres lumières. Même, s’il se rencontre un objet
+inconnu et que vos habituels oracles n’aient point décidé encore, soyez
+héroïque: confessez votre ignorance. Le cas devant être fort rare, un
+tel aveu glissé de-ci de-là rendra plus vraisemblable votre omniscience.
+
+Naturellement, ne citez jamais vos autorités. Ce que vous dites ou
+faites doit paraître de vous. J’y vois ce double avantage d’établir, sur
+vos auditeurs, le prestige d’un sens très judicieux ou très étendu et de
+ne point donner à ceux dont la pensée vous alimente, d’insupportables
+prérogatives.
+
+Ne m’objectez pas que le monde ne saurait être dupe de semblables
+artifices, mais considérez plutôt l’enthousiasme déchaîné par un
+discours académique, généralement échafaudé sur les principes que je
+vous recommande.
+
+Je n’énonce à dessein, dans ces _prolégomènes_ que des généralités;
+c’est le «bloc» que j’envisage, me réservant de descendre ensuite aux
+détails du personnage.
+
+Le personnage, oui, madame, c’est-à-dire votre façon d’être universelle,
+la tournure d’esprit que vous n’abandonnerez plus, une fois adoptée,
+l’opportuniste uniformité de caractère qui vous constituera un «type»
+spécial et reconnu, indispensable à l’état de femme supérieure.
+
+L’obligation de vous singulariser vous apparaîtra sans doute, si vous
+daignez penser qu’on ne saurait dominer les autres en demeurant leur
+égal. C’est d’une logique enfantine.
+
+Mais, en vérité, la chose est plus aisée à conseiller qu’à faire et le
+choix d’un personnage est rempli de sérieuses difficultés, tant les
+vertus de l’idéal sont diverses et parfois contradictoires.
+
+Ainsi, vous devez être stable dans vos opinions, ne pas tourner à tous
+les vents, éviter de tomber dans le travers si féminin de la
+versatilité, mais pourtant, vous régler toujours sur les circonstances,
+ne point faire parade d’une obstination de mauvais goût et transiger
+sans cesse avec votre conscience, quand il vous sera loisible de
+procéder sans esclandre et seulement pour vous donner le mérite d’un
+large esprit de conciliation.
+
+Un «type» trop caractérisé ne manquerait pas de vous susciter une foule
+de jaloux, et dans la nécessité où vous vous trouvez de partager vos
+bonnes grâces entre la chèvre et le chou, il est un moyen terme où vous
+vous arrêterez.
+
+Allez-vous être exubérante, calme, rêveuse, enjouée, matérielle,
+éthérée, sévère ou languissante? Ne vous hâtez pas. Décidez en
+connaissance de cause et d’abord examinez votre tempérament.
+
+Si vous êtes indolente, ennemie de l’ardeur et de la parole, le cas est
+grave; l’ascension sera difficile. Vous devrez, pour disputer aux
+bavards la première place, employer des moyens extra-intellectuels dont
+votre beauté sera le plus certain.
+
+Mais ce n’est pas à craindre. Le pétillement de vos yeux, la prestesse
+de vos doigts, la sûreté de votre démarche me révèlent assez l’active
+souplesse de votre intelligence. Vous restez donc maîtresse de la
+situation et de choisir le personnage que vous jugerez convenable.
+
+Il existe de vos pareilles, médiocrement raffinées, qui ne peuvent
+apercevoir une femme très riche ou très titrée sans copier aussitôt
+jusqu’à ses qualités.
+
+Si le hasard des relations communes leur fait rencontrer Mme X***, dont
+le mari, financier, a recueilli des millions, en filtrant des eaux
+troubles, vous les voyez, durant une semaine, adopter de pareils gestes
+las et découragés, noyer leurs regards d’une identique langueur, traîner
+aussi, de phrase en phrase, leur accent fatigué sur commande ou étaler
+dans un fauteuil leur nonchalance pleine du dégoût de ce bas monde.
+
+La petite marquise de Z*** vient à passer: changement à vue!... Les
+voilà babillardes, guillerettes, riant de tout et de rien, insouciantes
+au point de feindre des distractions pour paraître gamines et amuser
+l’entourage de leur délicieuse étourderie.
+
+Prendrai-je la peine de vous faire ressortir la puérilité d’une
+semblable tactique? Se croire égales aux gens parce qu’elles les
+plagient en bloc est d’une étroitesse de vue lamentable, qui décèle le
+plus épais provincialisme.
+
+Certes, vous n’avez pas la prétention de vous faire tout de go une
+attitude définitive.
+
+Du moins, s’il vous faut emprunter, procédez à la façon des bohèmes
+intelligents qui ne sollicitent jamais la forte somme du même prêteur.
+Ils répartissent leurs demandes car ils savent que l’on trouve plus
+facilement vingt-cinq amis bons pour un louis qu’un seul pour cinq cents
+francs.
+
+Imitez-les, en exploitant les femmes de vos relations qui vous semblent
+dignes de monter au rang de modèles.
+
+A l’une prenez sa manière d’être enjouée, à l’autre sa distinction de
+bon aloi, à une troisième ses habiles ondulations de torse, à une
+quatrième son art surprenant d’étouffer les _s_ en parlant du bout des
+lèvres, afin de ne point agrandir la bouche... que sais-je encore?
+Empruntez, empruntez, il en restera toujours quelque chose.
+
+Ne ressembler entièrement à personne et saisir dans chacune ce qu’elle a
+d’avantageux, voilà tout le secret.
+
+Et tenez, voulez-vous une petite maquette du type que je rêve pour vous?
+Aux angles près, que votre tact arrondira, je ne le crois point trop
+mauvais.
+
+D’abord, sans hésiter, soyez gaie. Oh! entendons-nous: pas de cette
+gaîté qui admet les grands accès de rire, s’alimente de vétilles, ou
+prend plaisir aux gauloiseries douteuses. Contentez-vous du sourire,
+suffisant pour souligner l’impression qu’il vous plaira d’avoir dans le
+moment.
+
+Le sourire sera, chez vous, un instrument dont vous jouerez en virtuose.
+Tour à tour indulgent, poétique, approbateur ou dédaigneux, selon qu’il
+aura pour destinataire un fêtard, un ténor, un pion ou le premier venu,
+il ne devra jamais disparaître, même dans les plus tristes conjonctures,
+car il est aussi toute une gamme de sourires douloureux, dont le détail
+vous sera familier.
+
+Un peu d’humeur, parfois, ne messied pas, pour tenir lieu des
+indignations dont votre éclectisme vous écarte, mais je la veux courte,
+afin de ne désobliger personne et de vous donner tout juste l’apparence
+d’une conviction sincère.
+
+Raillez, à l’occasion, les préjugés de notre société moderne, comme on
+raille son maître... en obéissant. L’esprit est le même aux divers
+échelons sociaux, frondeur et hiérarchique. Aussi rendra-t-on hommage à
+votre largeur d’idées tant que vous vous tiendrez aux discours et aux
+menues révoltes, mais ne perdez pas de vue qu’une franche mise en
+pratique de vos théories ne serait pardonnée de personne.
+
+J’ajoute bien vite, mais très bas, que le ciel de tous les âges a permis
+les accommodements et qu’à la condition d’éviter le grand jour, vous
+pourrez établir un accord entre vos actes et vos paroles.
+
+Et--faut-il aller jusqu’au bout?--le monde admirateur des enfants
+terribles qui le divertissent sans lui rien casser, opposera peut-être
+une étonnante inattention à celles de vos incartades qui, esquivant la
+trompette de la renommée, emprunteront, pour lui parvenir, le murmure de
+la confidence.
+
+Mais n’anticipons pas...
+
+Jetons plutôt un regard en arrière sur les femmes supérieures qui
+meublent l’histoire, non pas tant pour y trouver des exemples, toutes
+ayant beaucoup vieilli, que pour y découvrir la preuve que mes
+enseignements ont comme base des faits, non des théories arbitraires et
+conventionnelles.
+
+Ève, cette grand’mère commune, grâce à laquelle je m’honore d’être un
+peu votre cousin, Ève, dis-je, ne doit guère sa notoriété qu’au serpent
+et à la pomme. Elle fut, c’est vrai, la première de toutes les femmes,
+mais vous jugez de son mérite puisqu’il n’y en avait pas d’autres.
+
+Sémiramis ailleurs que sur le trône de Ninive, n’eût été qu’une
+grossière virago et une jouisseuse impudente, telle que sa collègue de
+Russie, plus rapprochée de nous, Catherine II.
+
+La belle Hélène avait en trop ce dont manquait Pénélope.
+
+Faut-il parler de Lucrèce? Je le crois, ne fût-ce que pour préserver les
+femmes en général et vous en particulier, madame, d’une funeste
+contagion. En somme, à l’imiter, l’univers sombrerait dans une épidémie
+de suicide. Et pourquoi? Je vous le demande. Pour une déclaration qu’un
+homme aimable aura voulu appuyer de quelque preuve! Ce serait la fin de
+toute civilisation et de tout raffinement dans le commerce de la bonne
+compagnie.
+
+Mme de Staël n’était point si bégueule lorsque, Napoléon lui faisant
+répondre qu’il était au bain et ne pouvait la recevoir, elle persistait
+à vouloir entrer en déclarant que «le génie n’a pas de sexe».
+
+Elle pouvait le croire, après tout, puisque le roi de Rome était encore
+à naître... Mais elle ne le croyait pas sans quelque regret.
+
+Cornélie, de loin, montre un assez grand air, dans un genre tout
+différent. Malheureusement, son décorum cache mal l’austère et désolant
+ennui. C’est une femme qui, en dépit de ses charmes, a marqué beaucoup
+trop de penchant à l’affectation et qui s’est mise à la portée de la
+moindre nourrice en appelant ses enfants: «Mes bijoux!» Ne l’imitez
+qu’avec prudence, car sa fermeté, si recommandable qu’elle soit,
+pourrait vous entraîner loin.
+
+La femme de César eut au moins l’à-propos, ne devant pas être
+soupçonnée, de ne donner que des certitudes. Évitez le plagiat de ce
+côté.
+
+L’amour de la déclamation a perdu Blanche de Castille et Clémence Isaure
+a marqué, pour les poètes, un goût infiniment trop exclusif.
+
+Passons de même sur la Pucelle d’Orléans dont l’imitation servile vous
+priverait d’un de vos plus puissants moyens.
+
+Catherine de Médicis mérite mieux qu’une mention. Les gants empoisonnés
+et les Saint-Barthélemy sont passés de mode, mais une mode éternelle est
+celle qui consiste à dénaturer à propos son sentiment, à masquer une
+antipathie compromettante, à refréner une affection oiseuse.
+
+Cette femme fut grande parce qu’elle eut, poussée à l’extrême, la
+faculté de dissimuler avec assurance. Elle sut, tour à tour, caresser ou
+meurtrir selon les nécessités du moment. Cela, me direz-vous, toutes les
+femmes y excellent. J’en demeure d’accord, mais combien le font avec
+maladresse! Combien frappent d’une main de fer, sans la ganter de
+velours! Combien mentent en comptant sur leurs seuls privilèges de
+femmes, pour n’être point contredites avec éclat! Combien enfin
+dépensent d’inutiles trésors de fourberie, pour le plaisir de ruser,
+sans urgence et sans profit!
+
+Cela m’amène à dire que s’il n’est point de vice superflu qui soit
+justifiable, il n’est pas non plus de vice utile qui ne se puisse
+glorifier. La conduite de la reine Catherine est, en faveur de ma thèse,
+un bien fort argument et, n’en déplaise aux historiens partiaux, elle ne
+fit jamais rien qu’en vue d’un immuable but: être et rester reine. Or,
+la preuve qu’elle avait raison, c’est qu’elle fut et resta reine.
+
+Agissez donc pareillement, en votre sphère plus étroite, et, pour peu
+que vous ayez la main légère, vous en récolterez des fruits
+incomparables.
+
+Éloignez-vous de la route suivie par Mme de Maintenon. Son genre de
+rouerie est d’un ordre trop spécial et trop délicat pour aboutir
+ailleurs que dans l’alcove d’un roi. Et puis, tout le monde n’y serait
+pas pris aussi facilement que Louis XIV devenu ermite.
+
+Il en va de même de Mme de Pompadour, beaucoup plus semblable qu’on ne
+croit à la dévote Scarron. Une chose d’elle, sans plus, est à retenir:
+elle griffonnait gentiment l’eau-forte et se piquait de musique. Vous en
+connaîtrez plus tard l’avantage.
+
+Tout naturellement, j’en arrive à Mme Tallien, dont les déshabillés
+légendaires auraient aujourd’hui le plus pitoyable effet, quoi qu’en
+puissent dire d’égrillards godelureaux.
+
+Vous tenez au monde sérieux? Alors, habillez-vous, haussez votre collet,
+au moins en public, sauf pour les cas dont je vous entretiendrai, au
+chapitre de la toilette. Car, s’il n’est pas un de vos austères censeurs
+qui, pris en particulier, ne vous sache le plus grand gré de l’opération
+contraire, leur ensemble est intraitable sur le respect des bienséances.
+
+C’est ce qui a tant nui à Mme Récamier, fort appréciée de M. de
+Chateaubriand dans le tête-à-tête, mais cruellement décriée par ceux
+qu’elle ne recevait pas seuls.
+
+George Sand est un merveilleux modèle qui, malheureusement, n’est pas à
+votre portée parce qu’il reste d’elle de meilleurs témoignages que les
+racontars de ses pique-assiette.
+
+Les autres sont trop près de nous; si vous les contrefaisiez, cela se
+verrait.
+
+En somme, il ne vous échappera pas que les femmes dites célèbres ont dû
+leur gloire beaucoup plutôt à leur situation qu’à leurs mérites. A
+Paris, en ce moment même, vous trouveriez mille Cléopâtres et cent fois
+plus de Dubarrys auxquelles il ne manque que des Antoines et des Louis
+XV.
+
+Aussi, devant cette loi fatale qui oblige la plupart des femmes à
+n’avoir de personnalité que celle qu’on leur prête, inclinez-vous de
+bonne grâce et glanez, à droite et à gauche, de quoi composer la vôtre.
+
+C’est à quoi, je le répète, il va m’être infiniment doux de vous aider.
+
+
+
+
+LE CADRE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE LOGIS ET L’AMEUBLEMENT
+
+
+Ici, madame, commence l’examen minutieux de la stratégie que je crois
+propre à vous assurer, sinon une supériorité réelle qui vous importe
+peu, au moins l’apparence de cette même supériorité.
+
+Ah! l’apparence! Tout est là, n’est-il pas vrai? Aristide, cet Athénien
+démodé qui voulait être juste, non le paraître, avait les idées de son
+temps et si je vous révèle que ce temps était encore antérieur à celui
+d’Hérode, il ne vous sera pas difficile de comprendre que de telles
+opinions aient un impérieux besoin d’être rajeunies.
+
+Écoutez donc et faites votre profit.
+
+Il me paraît d’abord opportun, avant de donner la comédie, d’installer
+le théâtre, de dresser la scène et de machiner les décors, c’est-à-dire
+de ne rien donner au hasard dans le choix et l’ornementation de votre
+logis.
+
+C’est là, en effet, que vous livrerez bataille à l’indifférence et à la
+jalousie; c’est là qu’aboutiront, ou je me trompe fort, les hommages et
+les justes tributs que vous vaudra votre nouvel état. C’est là que sera
+le sanctuaire, au fond duquel trônera votre souveraine divinité.
+
+Or, que cherche-t-on dans un tel lieu? Quelle impression ont désiré
+produire les édificateurs de tous les sanctuaires, aussi bien des
+temples doriques que des pagodes chinoises ou de nos cathédrales
+couronnées d’ogives? Est-ce la tristesse? Non pas, car un abord maussade
+écarte les fidèles et fait le vide, bien loin à la ronde. Est-ce la
+gaîté? Pas davantage, car les privautés de l’abandon qu’elle provoque ne
+sont guère compatibles avec le respect et l’admiration.
+
+C’est en réalité un composé de majesté aimable et de grâce imposante,
+qui réussit le mieux, en vue d’un pareil but. Il faut de la richesse et
+de l’agrément pour plaire au passant, mais aussi de la grandeur et
+quelque peu de mystère pour maintenir les distances.
+
+Aussi, je redoute pour vous les quartiers neufs, les maisons à peine
+issues de terre, avec leur folâtre floraison de balcons, de corniches,
+de campaniles, de vérandas.
+
+Je ne conteste pas l’avantage d’habiter une de ces cages somptueuses
+étalées le long d’une avenue verdoyante, mais c’est trop frais. Vos
+habitudes, toutes de traditions, vos goûts vieillots,--des goûts de
+famille comme les portraits et les bijoux, s’accommodent mal des pierres
+taillées de la veille et des plâtres imparfaitement séchés. Il y a dans
+ces façades, à la blancheur insolente, quelque chose qui sent la fortune
+soudaine provenant d’une boutique liquidée d’hier ou d’un coup de bourse
+inexpliqué.
+
+Par contre, quelle poésie dans les anciennes bâtisses de la rive gauche!
+Quelle ampleur dans ces escaliers de pierre dure bordés de fer forgé, où
+le bruit de vos pas semble un écho mourant des talons rouges de l’autre
+siècle! Quelle ombre charmante, pleine de visions soyeuses et poudrées,
+dans ces jardins encaissés, dans ces cours aux larges pavés quadrillés
+d’herbe fine!
+
+Et puis, ce quartier que je vous prône a pour lui l’inégalable prestige
+de son nom: faubourg Saint-Germain!
+
+N’avez-vous jamais entendu quelque provincial enrichi proclamer avec
+emphase: «Je viens de faire une visite au faubourg Saint-Germain!»
+
+Il semble, à ces mots magiques, qu’un potentat soit proche et
+qu’éclatent, pour lui faire honneur, les cent et un coups de canon
+traditionnels.
+
+Habiter le faubourg Saint-Germain, y avoir un ami, y dîner seulement, y
+passer même, c’est recevoir l’investiture d’un peu d’aristocratie, c’est
+s’allier dans une certaine mesure aux familles chevaleresques qui le
+hantent, c’est presque prouver qu’on a eu des grands-oncles prisonniers
+de Saladin.
+
+Vous saurez plus tard de quelle importance est un tel élément de
+supériorité.
+
+Contentez-vous d’apprendre, pour le moment, que la rue de l’Université,
+la rue Saint-Dominique, la rue de Grenelle et la rue de Varennes, sont
+les premières désignées pour l’établissement de vos pénates.
+
+A la vérité, les rues transversales, de Monsieur, de Bourgogne, de
+Bellechasse, ont leur valeur, mais ce n’est déjà plus la même qualité.
+Il ne les faut envisager que comme pis aller.
+
+Voilà qui est entendu: vous avez trouvé un hôtel séculaire au fond d’une
+cour, ayant deux étages tout au plus, mais fort élevés. Les portes du
+rez-de-chaussée sont en forme d’arcades, bordées de guirlandes; deux
+petites ailes contiennent les écuries et les remises qui, hélas!
+resteront vides--n’oublions pas que vous n’avez que 40.000 livres de
+rente--une autre aile sépare la cour de la rue et présente une haute
+porte cochère, vermoulue et délabrée si vous voulez, je n’y vois pas
+d’inconvénient.
+
+Entrons--en voiture, cela va de soi--et descendons sous la marquise dont
+il vous suffira de faire remplacer les vitres ébréchées.
+
+Voici le vestibule du bas. A moins qu’il ne soit dans un état de
+dégradation inacceptable, gardez-vous d’y faire donner un coup de
+pinceau. Les boiseries jadis blanches, un peu salies par le temps, sont
+le meilleur ornement, le plus sûr témoignage de l’authenticité du style;
+de même pour la rampe, qui restera ce qu’elle était sans qu’on se risque
+à la travestir d’une couleur sacrilège...
+
+On n’admet plus un escalier sans tapis. La pierre polie du vôtre sera
+donc recouverte d’une moquette à grands ramages, aux tons morts, à la
+laine épaisse.
+
+Je passe sous silence l’indispensable lanterne suspendue à une chaîne,
+les palmiers trop classiques des encoignures et, par la grande porte à
+deux battants du premier étage, je marche en votre compagnie, vers
+l’appartement lui-même.
+
+Dans l’antichambre, j’aimerais à voir des tables massives, des armoires
+pesantes, des coffres en chêne et des porte-parapluies monumentaux, mais
+je n’accorde pas à ces détails plus d’importance qu’il ne faut. Que ce
+soit décoratif, meublé, pratique, et l’arrivant qui traverse n’en
+demandera pas davantage.
+
+J’ai hâte, au surplus, d’aborder votre salon. «Votre salon» est le terme
+général. Dans la pratique, il convient d’en avoir au moins deux, le
+grand et le petit.
+
+Le grand, c’est le forum, où se donneront les fêtes, où se traiteront
+les affaires importantes, où l’on entendra de la musique élevée, où se
+rencontreront les personnages trop éminents pour s’accommoder du petit.
+
+Je le conçois comme un mélange de cabinet ministériel et d’élégant
+boudoir, avec des tentures sombres, des rideaux et des tapis épais, des
+meubles de style Louis XIV, recouverts de Beauvais discret et passé.
+Quelques fauteuils Empire ne feraient pas mauvaise figure, surtout à
+cause de leur largeur et de leur solidité.
+
+Il est en effet nécessaire de prévoir l’ampleur et le poids de vos
+futurs familiers. Or, à ne considérer que les économistes, presque tous
+gras et bien nourris, il est à craindre, qu’au mépris de leur grand
+principe, ils n’offrent aux sièges plus que ceux-ci ne demandent.
+Voyez-vous alors le scandale si quelque mignonne bergère Louis XVI,
+vaincue par la surproduction du visiteur, manque des quatre pieds et
+s’abîme en grand fracas!
+
+Avec l’Empire et le Louis XIV, rien à craindre; c’est massif, solide et
+résistant à supporter un chapitre de chanoines.
+
+Mais, pour le contraste, je souhaite de fines chaises aux barreaux
+fluets, au bord desquelles se poseront, les effleurant à peine, les
+jeunes filles, les poètes et les romanciers féministes.
+
+J’exige une queue à votre piano, dans vos lampes massives, de l’huile et
+non du pétrole; un lustre modeste, mais copié de Caffieri, sans cristaux
+ni pendeloques; et aussi des poufs de brocart mauve, des coussins
+enrubannés, des abat-jour gigantesques, n’excluant pas les globes des
+temps sérieux; des tables chargées de miniatures; des tabourets dorés
+pour donner du ton et tout juste ce qu’il faut de bibelots pour prouver
+qu’on en a.
+
+La cheminée sera sobre, sans baldaquin, à moins qu’il ne soit d’une
+étoffe très vieille et très précieuse.
+
+Si votre buste n’est pas encore achevé, placez au centre une réduction
+du _Laocoon_ ou de la _Victoire de Samothrace_, en bronze évidemment.
+Enfin des fleurs, des fleurs partout, même de ces fleurs au parfum
+enivrant et capiteux qui embaument surtout les feuilletons. La femme et
+la fleur se tiennent de si près!
+
+Il y a la question des portraits d’ancêtres qui est assez délicate.
+
+Étant donné ce que vous êtes et surtout ce que vous aspirez à être, vous
+ne sauriez vous passer d’un ou deux hommes à perruques et d’autant de
+femmes à la mode de 1700, avec, bien entendu, des intermédiaires jusqu’à
+nos jours, de façon à figurer la lignée de votre mari ou la vôtre, au
+moins depuis le XVIIe siècle, et à prouver ainsi que votre origine a
+quelque décence.
+
+Si vous possédez les toiles obligatoires, c’est à merveille. Encore
+faut-il que le costume des ascendants portraiturés dénote un rang social
+avouable. Dans le cas, par exemple, où votre trisaïeul mort en 1787,
+serait vêtu d’une souquenille, faites gratter ce qui n’est pas le visage
+et rétablir, à la place du fâcheux accoutrement, un coquet habit brodé,
+orné d’une croix de Saint-Louis. N’allez pas jusqu’au cordon bleu du
+Saint-Esprit, car les chevaliers étant catalogués depuis l’origine de
+l’ordre, quelque sot héraldiste pourrait vous chicaner.
+
+Si, par contre, vous manquez absolument de ce genre de tableaux,
+procurez-vous-en dans le plus bref délai, mais pas à Paris, ni même en
+France, afin d’éviter, plus tard, d’humiliantes reconnaissances.
+
+Explorez des pays perdus, Salamanque, je suppose, dont
+
+ Les étudiants joyeux
+ Pauvres mais tous gentilhommes
+ Ayant moins d’or que d’aïeux,
+
+se feront une fête de vous céder, à bon compte, de respectables
+effigies.
+
+Plus vous en aurez, mieux cela vaudra. On se trouve bien d’en pendre
+jusque dans les corridors et sachez qu’une tête hirsute, voire
+patibulaire, datant d’Henri IV, servira plus à votre gloire qu’un pur
+chef-d’œuvre de l’école italienne qui ne serait pas un portrait.
+
+Combien de gens d’une noblesse indiscutable se livrent pourtant à la
+chasse aux ancêtres! Je pourrais vous citer une femme de haut mérite,
+dont le grand-père joua, sous Louis XV, un rôle politique important, et
+qui s’est fait, à beaux deniers comptants, une famille rétrospective.
+
+Mais le petit salon nous sollicite.
+
+Là vous êtes libre: c’est un temple menu à côté du grand, une chapelle à
+côté de la basilique, où votre fantaisie se donnera carrière.
+
+Des sièges larges et bas, des divans moelleux, des tentures
+guillerettes, des fanfreluches, des bagatelles, des lampes minuscules,
+des statuettes, des livres joyeux, des gravures égayantes, telle en est
+la composition préférable. Meublez-le selon le premier caprice venu, car
+en ce lieu destiné aux confidences, aux bavardages intimes et aux propos
+aiguisés, vous affecterez de laisser conspirer vos amis, sans y entrer
+jamais vous-même ostensiblement.
+
+Si parfois vos vapeurs ou votre lassitude vous induisent à une
+langoureuse intimité, recevez de préférence dans votre chambre à coucher
+dont l’atmosphère sera plus familière et plus engageante que celle du
+grand salon, mais moins légère et moins compromettante que celle du
+petit.
+
+Je la vois, cette chambre, d’une couleur chaude et uniforme avec ses
+tentures, ses rideaux droits et lourdement plissés, sa chaise longue,
+ses meubles entièrement recouverts de soie bleu de roi. Tout y est bleu
+de roi jusqu’au tapis où les pas s’étouffent. Les glaces même n’y
+réfléchissent que du bleu de roi, à peine rayé çà et là par le blanc
+laqué des bois Louis XVI.
+
+Aux fenêtres, des stores festonnés, bleus aussi, laissent filtrer une
+lueur de rêve. C’est comme un peu de ciel enfermé dans les vieilles
+murailles et tout ce qu’on y dit ou fait doit être céleste. Ne vous
+effrayez pas: les objets les plus terrestres sont susceptibles d’être,
+au besoin, présentés sous cet aspect; il ne faut qu’un peu d’art et
+d’imagination pour en parfaire le mirage et, à la condition de mettre
+des formes aux choses, l’on ne sera pas plus malheureux dans votre
+chambre que partout ailleurs.
+
+A coup sûr, l’ameublement, les couleurs et la disposition de votre
+chambre à coucher sont articles de conséquence, mais qui ne sauraient
+primer en intérêt la question des images pieuses, car vous avez de la
+religion, madame, ou tout au moins les dehors d’une conviction très
+précise à l’endroit des dogmes catholiques romains.
+
+D’où, nécessité d’afficher quelque part vos croyances, sous forme
+d’emblèmes éloquents qui soient comme une profession de foi permanente,
+fixée au mur. Or quel endroit plus propice que la chambre à coucher?
+
+Les bourgeoises mesquines, les femmes de rien s’estiment heureuses de
+placarder à leur chevet une mauvaise copie de la _Vierge à la chaise_ ou
+quelque autre insipide Raphaël reproduit par un pinceau mercenaire, si
+ce n’est par la chromolithographie.
+
+Il n’en va pas de même de vous à qui vos raffinements artistiques
+imposent un autre goût que celui qu’on affiche pour les bonnes grosses
+luronnes qu’une indulgente postérité s’obstine à décorer du nom de
+_Vierges_.
+
+C’est du préraphaélite qu’il vous faut, des vierges morbides et
+verdâtres, contournées et maigrichonnes devant lesquelles, avec un peu
+d’auto-suggestion, vous arriverez comme tant d’autres à goûter des
+sensations intenses, non encore éprouvées.
+
+On en trouve aisément par le temps qui court et Montmartre possède une
+phalange de troublants primitifs qui vous peindront, pour un morceau de
+pain, tous les saints du paradis, au degré de décomposition que votre
+dilettantisme leur indiquera.
+
+Avec cela, un christ janséniste aux bras verticaux, un rosaire en noyaux
+d’olives du Golgotha compléteront avec avantage votre exhibition dévote,
+ce qui revient à dire que vous devez en cela, comme en tout, tâcher à
+n’être pas banale, sans pourtant faire étalage d’une originalité
+suspecte.
+
+Ai-je besoin de mentionner que votre chambre vous est strictement
+personnelle et que celle de votre mari est à une distance suffisante
+pour vous éviter les surprises?
+
+Enfin je ne saurais m’éloigner sans jeter un coup d’œil à votre cabinet
+de toilette, à cet arrière-refuge où personne jamais ne pénétrera, même
+et surtout votre mari, en dépit de ses tentatives pour y être autorisé.
+
+Personne, ai-je dit, et je ne souffre nulle exception, du moins lorsque
+vous y êtes, mais l’on doit avoir une vague notion de ce qui s’y trouve
+et de ce qui s’y passe. Ne prenez pas la peine de renseigner là-dessus
+âme qui vive; les domestiques s’en chargeront avec d’autant plus de
+profit qu’ils joindront à leurs rapports ce je ne sais quoi d’exorbitant
+et de merveilleux qui donne aux propos de valets une saveur si
+singulièrement pimentée.
+
+Vous me comprendrez mieux tout à l’heure.
+
+Ce cabinet, vous allez l’installer dans une grande pièce, prenant jour
+par un plafond en verre dépoli et munie d’une alcove où sera la
+baignoire.
+
+Les murs seront tapissés de nattes et le sol recouvert de carreaux de
+vieille faïence formant mosaïque, tandis que deux rideaux s’ouvrant ou
+se fermant à volonté, isoleront ou dégageront la suggestive alcove.
+
+Il est à désirer que la toilette de marbre rose, où l’eau arrive
+directement, soit immense et à deux cuvettes. Pourquoi deux? Je
+l’ignore, mais il est bien certain qu’il est plus confortable d’avoir
+deux cuvettes qu’une seule.
+
+C’est un des rares endroits où tous les raffinements modernes seront
+admis: électricité, chauffoir, calorifère, etc.
+
+Sur les tablettes de marbre, disposez à profusion les brosses à dos
+d’ivoire chiffré de vermeil, les peignes d’écaille blonde, les limes
+d’argent, les pierres ponces, les éponges grandes et petites, les pots,
+les flacons, les ongliers et, en général, toutes les pièces composant
+l’arsenal usuel d’une femme supérieure, très méticuleuse par conséquent
+dans le soin de sa personne.
+
+De plus vous aurez... ici je ne serais pas fâché d’utiliser une
+périphrase. Le mot «arsenal» échappé tout à l’heure à ma plume va me la
+fournir.
+
+Votre cabinet de toilette n’est pas seulement un arsenal mais une place
+forte pourvue d’une garnison où toutes les armes sont représentées.
+
+Dans les peignes et les brosses qui cheminent à travers les broussailles
+de la chevelure je reconnais l’infanterie; les ciseaux, les limes et les
+pinces personnifient assez bien le génie rasant les futaies, creusant
+des parallèles; l’artillerie, c’est les boîtes et les houppes chargées
+de poudre, mais par bonheur toujours à blanc... Il nous reste à
+découvrir la cavalerie... Ah! madame, vous l’avez déjà nommé ce gracieux
+instrument quadrupède, m’évitant ainsi de démêler, dans un trivial
+examen, de quoi il tient le plus, du cheval ou du violon.
+
+Eh bien! efforcez-vous d’en dénicher un qui soit historique, doré, garni
+de petits amours polissons.
+
+M. Victorien Sardou possède, dit-on, celui de Mme du Barry. (Comme ce
+n’est pas le talent qu’on y baigne d’ordinaire, j’imagine que le pauvre
+ustensile doit regretter amèrement, par comparaison, son amazone de
+jadis.)
+
+Vous auriez celui de Voltaire ou de Mme du Deffant qu’un peu de leur
+gloire vous arriverait par lui...
+
+Mais, dites-vous, suffisamment édifiée, et la baignoire?
+
+J’y viens, madame. Pour le côté historique, vous serez ici plus
+embarrassée: la baignoire de Marie-Antoinette et celle de Napoléon sont
+toujours dissimulées sous leur sopha, l’une à Versailles, l’autre au
+Grand Trianon; le sabot de Marat est au Musée Grévin, la vasque du duc
+de Morny au Palais-Bourbon. Aucune n’est à vendre.
+
+Contentez-vous alors d’un engin moderne bien conditionné.
+
+Au reste l’intérêt n’est pas dans la baignoire mais dans l’alcove où
+elle sera enchâssée. A part naturellement, le côté qui s’ouvre sur le
+cabinet de toilette, que l’alcove entière soit tapissée de grandes
+glaces; à droite, à gauche, au fond, au-dessus. Je veux des miroirs
+horizontaux, verticaux, transversaux, de façon que votre joli corps
+s’insinuant dans l’eau tiède et parfumée, vous soit visible de tous
+côtés, avec ses plus ravissants raccourcis, ses courbes les plus
+enchanteresses.
+
+Et ne m’accusez pas, s’il vous plaît, d’excitations suspectes,
+d’arrière-pensées libidineuses. Je n’invente rien; je décris tout
+uniment la cabine de bain que j’ai vue et dont se servait, au château de
+Compiègne, il n’y a pas encore trente ans, l’Impératrice elle-même.
+
+L’avantage de tout cela sera, non seulement de vous procurer
+journellement la contemplation délicieuse de vos propres appas, mais de
+faire répandre par votre femme de chambre qui vous reçoit le peignoir
+ouvert, au sortir de l’eau, des détails affriolants sur vos secrètes
+beautés, sans qu’il en coûte rien à votre pudeur.
+
+On saura, parmi vos admirateurs, ce qu’il est bon que l’on sache et les
+médisants n’y trouveront rien à dire.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA TABLE
+
+
+Il m’a paru bon de réserver, pour en parler à loisir, la pièce la plus
+utile de l’appartement et le plus indispensable de tous les meubles.
+
+C’est de la salle à manger qu’il s’agit d’abord, de cet autre sanctuaire
+où l’on rencontre l’autel vénéré par excellence et dont les fidèles
+pratiquent assidûment le culte, j’ai nommé la TABLE.
+
+Ne vous y trompez pas, madame, si le velours de vos yeux, l’attrait de
+votre sourire, le charme de votre causerie, la grâce de vos gestes
+établissent votre empire sur une multitude de cœurs, il est infiniment
+plus sûr et plus profitable à votre supériorité de vous attacher les
+intestins de vos admirateurs.
+
+L’amitié s’use, la reconnaissance s’aigrit, l’amour s’envole, seule la
+faim est vraiment stable.
+
+Il ne faut pas au moins prendre le change sur le mot et lui attribuer le
+sens vulgaire que lui donnent les misérables. Il est clair que nul
+représentant de votre élégante clientèle n’arrivera chez vous, les dents
+longues, le ventre vide, prêt à se ruer sur le potage. Les gens du monde
+n’ont jamais faim--combien s’en plaignent!--et ils laissent à la
+canaille la grossièreté d’une telle sensation, se réservant, comme une
+volupté de bonne compagnie, le plaisir délicat de goûter à mille riens
+exquis, de savourer les chefs-d’œuvre culinaires qui sont la gloire de
+notre époque.
+
+Or, je le répète, si le désir de régner exclusivement sur les cœurs et
+les esprits dénote une louable ambition, la vôtre, il trahit également
+un sens incomplet de la domination.
+
+César, en présence de l’armée de bellâtres que commandait Pompée, criait
+à ses vétérans: «Frappez au visage,» estimant avec raison que ses jolis
+adversaires, dans la crainte d’être défigurés, ne résisteraient pas à
+une semblable manœuvre. Ce fut en effet ce qui arriva et la victoire
+récompensa la clairvoyance du fameux dictateur.
+
+Eh bien! je vous le déclare, si vous souhaitez un triomphe rapide et
+sûr, frappez à l’estomac.
+
+Chez tout le monde, c’est le point vulnérable. Il n’est pas d’homme qui
+ne soit sensible à la perspective d’un fin repas et tel, qu’un bal ou
+même un rendez-vous galant laisse indifférent ou... désarmé, retrouve
+ses vingt ans pour aller dîner en ville.
+
+Mais procédons par ordre.
+
+En un temps où la plupart des salles à manger affectent une somptuosité
+lourde de brasseries allemandes, avec leurs tentures sombres, leurs
+meubles massifs, leurs chaises rembourrées, leurs tables pataudes, il
+importe d’introduire dans la décoration de la vôtre un goût plus riant
+et plus français.
+
+La comparaison sera faite, on trouvera que, chez vous, la bonne humeur
+attend les convives dès le seuil; on aimera à se rendre à vos
+invitations, non seulement pour la bonne chère qu’elles sous-entendent,
+mais aussi pour le plaisir que se promettent les yeux accoutumés aux
+richesses un peu funèbres des autres maisons.
+
+Pour cela, le frivole Louis XV s’impose.
+
+Les murs seront en boiseries réséda, ainsi que les portes, avec de
+petites arabesques de même couleur et des boutons de serrure en bronze
+éteint. Le tapis recouvrant le parquet sera, lui aussi, réséda uni, sans
+fleurs, sans ornements d’aucune sorte. Les rideaux des fenêtres seront
+de toile peinte, où l’on verra, par transparence, d’agréables dessins de
+l’autre siècle.
+
+Bannissez les chaises incommodes et banales pour les remplacer par de
+mignons fauteuils cannés, de pur Louis XV, recouverts d’une fraîche
+peinture réséda.
+
+Dédaignez de même ces dressoirs monstrueux bourrés de vaisselle
+hétéroclite, d’objets en toutes sortes de métaux, disposés en étalage
+avec la plus bourgeoise prétention.
+
+Au lieu de ces magasins encombrés et encombrants, placez de menues
+consoles du style et de la teinte du reste, sur lesquelles des fleurs
+mettront leurs notes plus vives, ou bien encore de petits buffets aux
+lignes gracieuses, dans les vitrines desquels vous pourrez installer
+sans inconvénient quelques tasses minuscules de vieux Saxe, avec des
+bleus de Sèvres pour servir de fond. Mais, encore un coup, pas de ces
+amoncellements d’or et de vermeil, éblouissants comme la guimbarde d’un
+marchand de vulnéraire.
+
+Au milieu de tout cela, il faut une table aux pieds courbes, fort grande
+et recouverte d’une nappe blanche, à moins cependant que vous ne
+préfériez le dessus entièrement en glace, ce qui se voit dans quelques
+maisons et serait, chez vous, d’un effet ravissant.
+
+En matière d’éclairage, vous pensez bien que je réprouve avec horreur,
+la hideuse suspension ainsi que ses poulies grinçantes, ses chaînes et
+son inénarrable contre-poids.
+
+Pour illuminer ce cadre aux couleurs aimables et douces, pour emplir la
+salle entière d’un éclat à la fois puissant et modéré, capable de faire
+valoir le service mais non d’éblouir, il n’y a de possible qu’un lustre.
+
+Encore est-il indispensable qu’il soit de taille à remplir son office.
+Quarante lumières y suffiront, aidées par deux candélabres Louis XV
+comme lui, si l’assistance est nombreuse et la salle très longue.
+
+Quant au couvert, la sobriété des alentours vous autorise à y déployer
+toute la profusion qu’il vous plaira.
+
+C’est l’occasion de montrer que vous possédez de la vaisselle plate et
+surtout que vous vous en servez, bien loin de l’immobiliser dans le
+calme pompeux d’un étalage.
+
+Des fleurs, beaucoup de fleurs, des flacons au col d’or, des verres à
+l’insaisissable filigrane, des fourchettes, des couteaux guillochés,
+couverts de toutes les armoiries qu’il vous sera loisible de rassembler.
+
+Si les soupières précieuses, les aiguières et les plats d’argent sont un
+peu dépolis et bossués, tant mieux. C’est moins éclatant mais il semble
+ainsi que votre vaisselle ait affronté les siècles et vous vienne de ces
+lointains aïeux qui sont pendus au grand salon.
+
+Au cas où vous auriez acheté en bloc, un lot d’argenterie, veillez à ce
+qu’on n’y trouve pas les armes de l’Empereur ou de la Ville de Paris; la
+splendeur des alliances a ses limites et le vraisemblable exige la plus
+prudente considération.
+
+Mais tout cela n’est que mise en scène et, si délicieux que soit le
+régal offert aux regards de vos invités, une assiette d’or vide ne vaut
+pas une écuelle garnie.
+
+Oh! je sais bien: on entend tous les jours des gens déclarer, après le
+dessert, que la jouissance du repas est bien moins dans le repas
+lui-même que dans la façon dont il est servi. Propos de gavé, madame,
+que nul n’oserait tenir avant les hors-d’œuvre et dont vous ne
+bénéficieriez pas, si, comme Mme de Maintenon, vous remplaciez le rôt
+par un conte.
+
+Que cette remarque ne vous rejette pas dans l’excès contraire et ne vous
+induise, en aucune manière, à présenter, sur votre table, des morceaux
+énormes, des viandes formidables, dégouttantes de sang, des monceaux de
+légumes à six sous la livre ou des tartes copieuses, d’une digestion
+difficile.
+
+Non, vous vous tiendrez à ce qu’on nomme communément un dîner très
+parisien, c’est-à-dire composé de petits plats, en grand nombre, tous
+accommodés selon des formules impénétrables.
+
+En principe, un mets «nature» ne doit pas paraître à vos dîners.
+Mettrait-on tant de hâte à y venir s’il ne s’agissait que de manger des
+œufs à la coque ou des poulets rôtis?
+
+Vous ne le supposez pas. Et puis on aime à se croire le palais blasé, à
+se dire qu’on a dégusté dans sa vie tant et de si bonnes choses, qu’une
+sensation neuve est désormais bien improbable. Quel triomphe, alors, si
+vos mystérieuses mixtures dissipent pour un instant le scepticisme des
+tubes digestifs qui vous honorent de leur préférence!
+
+Mais il faut boire aussi. Ah! s’il existait des vins Louis XV, du
+Vougeot des moines 1760! Quelle harmonie dans le style! Quelle poussière
+d’ancien régime sur la bouteille!
+
+Je crains, hélas! que les générations passées, aussi gourmandes que
+nous, n’aient point eu la préoccupation de vous réserver de ce nectar
+rarissime.
+
+Cherchez donc dans l’espace ce qui fait défaut dans le temps et si les
+dates extravagantes demeurent inabordables, que les pays lointains
+fournissent à l’envi de quoi remplir les bataillons de petits verres.
+
+Des vins de Tokay, de Chypre-Larnaka, de Perse, du Thibet, de Bornéo, de
+Vancouver, que sais-je encore! Voilà de quoi donner des sensations
+neuves et vous faire une belle renommée!
+
+Car cela se saura. Lorsque votre cour de gourmets sera dispersée, chacun
+s’en ira de son côté dire, d’un air important, soit au cercle, soit au
+Bois, soit ailleurs: «Il n’y a plus que chez Mme X*** qu’on dîne!»
+
+Or, le jour où pareil propos sera colporté sur vous et vos menus, vous
+serez bien près d’atteindre au prestige rêvé, par la bonne raison qu’il
+en sera de vous comme d’Amphitryon, et que c’est une vérité reconnue que
+la véritable femme supérieure est la femme supérieure où l’on dîne.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA CHAISE LONGUE
+
+
+On ne se rend pas suffisamment compte, en général, de la puissance
+extraordinaire que représente une chaise longue. Aussi voyons-nous la
+plupart des femmes négliger ce meuble incomparable, le laisser à l’état
+de capital endormi, sans se douter que dans cet assemblage de bois,
+d’étoffe et de ressorts, il y a l’arme la plus sûre, la plus
+irrésistible, qui se puisse imaginer, en même temps qu’un trésor d’où,
+par une exploitation éclairée, pourraient sortir des profits
+incalculables.
+
+Même, assure-t-on, il y a des femmes qui n’en ont pas. Cela revient à
+s’avouer vaincue d’avance dans toutes les batailles de la vie, à
+renoncer, je ne dirai pas seulement à régner, mais à tenir sa place dans
+le monde.
+
+Certes, toute femme ne saurait être supérieure. Encore est-il parfois
+indispensable qu’elle exerce une influence, manifeste une initiative,
+existe enfin. Or, rien n’est plus aisé avec une chaise longue, et nous
+allons voir que si elle est d’un si grand secours dans la vie usuelle,
+elle n’est pas moins utile dans les hauteurs auxquelles vous tendez.
+
+Si la chambre à coucher est le temple, la chaise longue est le
+piédestal. Cela n’a pas l’excessive intimité du lit, non plus que la
+correction cérémonieuse du fauteuil; c’est le meuble universel servant à
+tout, une sorte de terrain neutre où vous pouvez, sans gêne, si vous le
+jugez bon, accueillir quelques prévenances de votre mari, écouter
+d’amusantes médisances, recevoir d’excellents amis, morigéner les
+domestiques. On y peut tout faire, vous dis-je, et bien d’autres choses
+encore.
+
+Mais, objectez-vous, ne ferait-on pas aussi bien tout cela dans une
+bergère?
+
+Que non pas! En dehors de la facilité d’être assise ou étendue sur une
+chaise longue, selon la conjoncture, comptez-vous pour rien les
+ondulations, les courbures de taille, les détours de torse auxquels elle
+oblige? Y a-t-il un meuble au monde capable de mettre aussi parfaitement
+en valeur votre personne?
+
+Une bergère! Le premier venu est capable de s’asseoir dans une bergère!
+Une créature du commun saura s’y installer sans se couvrir de ridicule!
+Votre propre femme de chambre y ferait une figure avouable! Tandis qu’il
+faut être douée pour se laisser tomber décemment sur une chaise longue.
+Il y a presque du génie et, en tout cas, un art superlatif dans ce coup
+de hanche imperceptible qui rejette la robe du côté où elle doit se
+déployer sur la partie du siège inoccupée, pendant que le corps, rejeté
+à l’opposé, s’abandonne et se pose.
+
+Admettez-vous un instant comme possible que le hasard seul préside à un
+mouvement d’autant plus compliqué que l’apparence en doit être plus
+naturelle?...
+
+Ce n’est rien encore.
+
+La chaise longue est intéressante et précieuse, surtout en ce qu’elle
+évoque, par une association nécessaire, la question des vapeurs.
+
+Bien souvent je me suis lamenté sur ce que les femmes d’aujourd’hui
+n’ont plus de vapeurs. Que dis-je? Sait-on même ce que cela peut être,
+dans ce siècle de la vapeur, ignorant ou dédaigneux de la grâce des
+pluriels!
+
+C’est un fait. Les vapeurs ont disparu de notre ciel intime, sans,
+hélas! qu’il en ait moins de nuages, et c’est précisément à cause de
+leur caractère délicat et léger qu’on leur a fait la guerre.
+
+Jadis--je parle de nos arrière-grand’mères--lorsqu’un souffle passait,
+dérangeant la poudre d’une coiffure, que le bengali dans sa cage
+semblait triste et congestionné, que le carlin n’avait pas mis dans sa
+digestion la réserve habituelle, qu’une amie d’enfance venait de rendre
+l’âme, qu’une porte, soudain, battait avec violence, lorsque l’azur du
+ciel se pommelait de gris, que le livre attachant arrivait à sa dernière
+page, ou que, seulement, le seigneur et maître rentrait plus tôt qu’il
+n’avait annoncé, la dame se renversait sans hâte au dossier de la chaise
+longue, prenait encore le loisir d’étendre ses pieds mignons, puis, les
+yeux clos, les lèvres entr’ouvertes, les joues pâlies et les bras morts,
+elle attendait qu’on lui rendît le sentiment avec des sels et des
+cordiaux appropriés.
+
+Rien n’était charmant comme la compagnie empressée autour de la jolie
+malade, mêlant, dans chaque mouvement, le murmure des mots échangés à
+voix basse avec le bruissement des habits de soie.
+
+On délaçait la pauvrette, qui maintes fois, s’attardait volontairement
+dans la syncope, afin de ne point priver d’un aimable spectacle ceux qui
+l’allaient quérir dans son corsage. Mais bientôt la vie revenait, sous
+forme de sourire, avec un peu de rougeur du désarroi, et l’on se
+complimentait sur le dénouement toujours prévu, toujours heureux.
+
+Un peu de tristesse dolente persistait tout le jour, dont les familiers
+n’éprouvaient que la langueur, sans la moindre âpreté, jusqu’à ce que,
+le tour de carrosse, le souper et le bal étant venus, les papillons
+noirs prissent leur vol, ne laissant pas même après eux le sillage du
+souvenir.
+
+Quelques belles, en proie à ces menus soucis, guerroyaient contre eux
+et, d’une attaque, les mettaient en déroute; d’autres les portaient au
+lit et, doucement vaincues, s’endormaient avant eux, mais toutes en
+souffraient de si bonne grâce et perdaient si peu, dans l’aventure, leur
+désir et leur science de plaire, qu’on s’empressait plutôt à les soigner
+qu’à les plaindre, parce que la plainte se peut envoyer de loin, tandis
+que le premier soin à donner était de dénouer le cordon du corset...
+
+Voilà, ou à peu près, ce qu’étaient les vapeurs.
+
+En regard de ce gracieux tableau, quel équivalent contemporain
+possédons-nous?
+
+Ah! madame, c’est à frémir. Non seulement la chose a perdu son attrait,
+mais le nom même est victime de la désuétude. Une femme, à l’heure
+actuelle, je le répète, n’a plus de vapeurs, elle boude, elle rognonne,
+elle bougonne, et l’on dit qu’elle le fait à la pose, lorsque, par
+miracle, ce n’est point à l’oseille!
+
+Sans vouloir épiloguer sur le caractère amèrement expressif de cette
+allusion potagère, je vous supplie, au nom de votre intérêt, d’être la
+restauratrice des vapeurs.
+
+Et ce serait juger superficiellement ma pensée que de la croire en tout
+motivée par l’agrément des afféteries innocentes ou le plaisir
+d’assister à votre évanouissement.
+
+La portée des vapeurs est autrement considérable, autrement pratique.
+
+Un exemple: Vous attendez la visite d’un concurrent, d’un adversaire,
+d’un mécontent, d’un créancier, d’un homme, par conséquent, dont
+l’esprit n’est pas à la patience, ni au marivaudage. Il ne vous est pas
+permis de l’évincer: les circonstances vous obligent à le recevoir en
+personne.
+
+Au coup de sonnette, vous vous jetez sur votre chaise longue, où le
+visiteur vous trouve demi assise, demi couchée, entourée d’une armée de
+coussins dont le duvet se creuse sous la molle pression de vos membres.
+
+Le tableau, à coup sûr, n’est pas pour rebuter ni pour faire naître la
+fureur: du reste, il serait sans précédent qu’un homme irrité ne se
+calmât pas à l’instant devant une femme armée d’une chaise longue. C’est
+magique!
+
+«Monsieur, dites-vous d’une voix à peine distincte, bien que très
+souffrante, j’ai tenu à vous recevoir moi-même...»
+
+Et vous allongez vos jambes, avec une fugitive grimace de souffrance,
+tandis que votre interlocuteur, hypnotisé par la chaise longue,
+balbutie: «Oh! Madame... Mille pardons... C’est moi... Comment donc...»
+
+Or, n’est-il pas vrai, quand un homme en est là, il est bien superflu de
+perdre le temps à discuter. Vous expédiez donc votre visiteur en trois
+mots et lui dites pour préciser le congé: «Pardonnez-moi de ne pas vous
+reconduire. Je suis si faible que...»
+
+Vous le verrez se lever, se confondre en excuses et sortir à reculons.
+
+Si pourtant, contre toute prévision, le faquin osait parler haut,
+maintenir ses revendications ou ses doléances, jugez quel rôle odieux il
+est en votre pouvoir de lui donner. Un homme qui abuse de l’impuissance
+et de la maladie d’une femme pour la tourmenter, l’injurier presque! Fi,
+quel goujat!... Tel est le thème; les variations sont infinies.
+
+J’en ai dit assez, je crois, pour vous faire apprécier l’immense parti à
+tirer des vapeurs; c’est l’art d’obtenir sûrement par la faiblesse ce
+que la force ni l’autorité n’eussent peut-être jamais obtenu.
+
+En tout cas, et c’est là ce que je tenais à vous démontrer,
+souvenez-vous, madame, qu’il n’est pas de vapeurs sérieuses sans chaise
+longue!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA TOILETTE
+
+
+Il ne s’est jamais rencontré de femme indifférente à la toilette. De la
+plus riche à la plus pauvre, de la plus belle à la plus disgraciée, de
+la plus jeune à la plus vieille, toutes, mais toutes, madame,
+entendez-vous, toutes, sans l’ombre d’une exception, tournent leurs
+pensées ravies vers cet idéal sans pareil: la toilette.
+
+La toilette! Le mot seul renferme tout un monde. La toilette, ce n’est
+pas les vêtements, ce n’est pas le luxe des étoffes, le prix des bijoux,
+l’éclat des parures; ce n’est pas la multiplicité ni le changement
+continuel des atours; c’est quelque chose de plus haut et de plus
+abstrait, de plus général et de plus accessible qu’on pourrait préciser
+en définissant la toilette: l’art d’accorder chaque objet avec l’effet
+qu’il doit produire et de lui faire produire son maximum d’effet.
+
+Vous voyez qu’il n’est pas question de fortunes fabuleuses, de
+couturiers exorbitants. L’argent ne fait rien à la chose ou plutôt ne
+sert qu’à son côté matériel. Mais ce goût exquis, ce tact délié qui,
+dans la cervelle de toute femme, préside à la toilette, se rencontre, à
+des degrés divers, aussi bien chez le trottin que chez la femme du
+banquier. Cela vous vient avec la vie et vous coule dans le sang jusqu’à
+votre dernier jour, inconsciemment peut-être, mais avec quelle
+persistance et quelle force!
+
+Les temps, les lieux, les circonstances, rien n’y fait. Il en va ainsi
+depuis que le monde est monde et je ne suis pas sûr que la toilette ne
+trouvera point le moyen de lui survivre.
+
+Tenez, pour appuyer mon dire, je vous veux mettre sous les yeux
+l’exemple de notre mère commune, Ève, la première qui s’aperçut des
+inconvénients de la nudité, la première qui eut ou à qui l’on imposa
+l’idée de couvrir son corps, l’inventeur de la toilette par conséquent.
+
+Certes, son premier accoutrement ne faisait guère prévoir les merveilles
+de la rue de la Paix, mais encore un coup, c’est la permanence d’un état
+d’esprit que je veux démontrer, non la nécessité d’être millionnaire
+pour aimer à s’habiller.
+
+Donc, voici Ève confuse, fort décontenancée d’être nue et dans
+l’obligation de se vêtir à bref délai.
+
+Vous imaginez sans doute que, pressée par le temps et les menaces de
+l’Éternel, notre aïeule va s’emparer d’un bananier pour s’y tailler un
+jupon, se couper un corsage ample et discret dans une feuille de
+rhubarbe ou tout au moins s’improviser un peignoir en réunissant des
+feuilles de nénuphar et de catalpa qui sont larges, rondes et faciles à
+travailler.
+
+Que c’est mal connaître la femme!
+
+Elle se dit, dans le temps d’un éclair, que tout cela sera massif,
+raide, disgracieux, que, sous prétexte de cacher des nudités, tout
+risque de disparaître, que si le rôle des vêtements est en effet de
+dissimuler, celui de la «toilette» est sinon de laisser voir, au moins
+de fournir des indications qui permettent de deviner. Aussi, sans
+hésiter, elle se tresse une _ceinture_ en feuilles de figuier! Or, vous
+connaissez ce genre de feuilles, formées de grandes dents, profondément
+évidées, dans les intervalles desquelles nombre d’aperçus étaient encore
+possibles.
+
+Adam ne s’en plaignit pas, car, une fois la pudeur imaginée, le
+contraire commençait à prendre du prix et la ceinture en figuier
+constituait bien une toilette au sens coquet du mot, puisqu’elle faisait
+valoir précisément ce qu’elle avait la prétention de masquer.
+
+D’ailleurs, Adam, assez détaché jusque-là des attraits de sa femme, y
+trouva tout à coup des charmes inconnus et j’y vois la preuve que la
+toilette sert à quelque chose puisqu’en fin de compte, c’est peut-être à
+cette ceinture de figuier que nous devons indirectement le jour. Et
+notez que la poitrine n’était pas encore cataloguée parmi les objets
+honteux, indignes de la lumière: nous serions sans doute, aujourd’hui,
+trois fois plus nombreux dans le monde si Ève eût eu l’occasion
+d’affoler Adam par un décolleté canaille en feuilles de mimosa.
+
+Passons. Il n’est plus discuté que toute femme aime la toilette et nul
+ne conteste que ce soit à bon droit.
+
+Il est temps, malgré tout, de faire intervenir une mince restriction en
+déclarant que si ce goût est en effet universel, il n’est point toujours
+également judicieux. Et c’est là, sans parler de la beauté variable ou
+des fortunes inégales, qu’est le véritable terrain où se peut affirmer
+la supériorité d’une femme. Idolâtrer la toilette, s’attarder devant son
+miroir n’est rien s’il n’en résulte quelque heureuse trouvaille, quelque
+innovation qui s’impose.
+
+De plus, il y a la mode qui est pour beaucoup un chemin tracé, d’où le
+respect humain, le manque d’invention ou la confiance en de plus avisées
+les empêchent de s’écarter.
+
+Or, madame, souvenez-vous de ce que je vous ai dit des préjugés mondains
+dont la mode est peut-être le plus despotique et le plus conventionnel.
+Vous pouvez la railler, la maudire même, à la condition de lui obéir, au
+moins dans ses grandes lignes.
+
+Ainsi, n’avoir pas, en ce moment, des manches bouffantes et aplatir vos
+coutures d’épaule, équivaudrait à une affectation ridicule, bonne tout
+au plus à faire croire que vous voulez économiser l’étoffe.
+
+Mais, comme il ne faut pas que cette obéissance tourne à la soumission
+servile, courez en avant de la mode; inventez quelque arrangement
+ingénieux. Que diable, vous avez bien autant de génie créateur que les
+petites couturières qui promènent d’atelier en atelier leurs modèles en
+mousseline.
+
+Et quelle gloire que d’attacher son nom à un détail de la toilette
+féminine! Gloire durable, madame, ne vous déplaise, dont vous auriez
+mille fois tort de faire fi. Combien de femmes ne connaissent Rembrandt
+que comme parrain d’un grand chapeau! Tout le monde sait que Mme de
+Pompadour a baptisé les étoffes à fleurettes, tandis que l’on soupçonne
+à peine, l’existence de M. d’Étioles, son mari honoraire. Le mot Médicis
+évoque à la pensée une série de larges cols, bien avant les hauts faits
+de Laurent le Magnifique, et les bonnes grâces de Louis XIV eussent été
+impuissantes à sauver de l’oubli Mme de Fontange, sans le nœud de ruban
+qui nous en a gardé le nom.
+
+Évertuez-vous donc à corriger et à pousser la mode, tout en lui
+empruntant ce qu’elle peut avoir de profitable pour vous.
+
+Il est, en matière de mode, comme du reste en tout, deux camps bien
+tranchés. L’un, à peu près uniquement composé de jeunes gens, assure que
+jamais les femmes ne furent si gracieuses et si bien attifées. L’autre,
+celui des vieux, trouve tout excessif et ridicule, soutenant qu’en 1850,
+les femmes avaient autrement d’aisance pour porter la toilette.
+
+Souriez à tous les deux, ne désobligez ni l’un ni l’autre. Dans ce but
+habillez-vous selon le goût du premier camp et faites chorus, en
+paroles, avec les récriminations du second; c’est, énoncé sous une autre
+forme, le principe que je vous rappelais tout à l’heure.
+
+Si, maintenant, nous passons à un examen plus détaillé de la question,
+il vous semblera naturel d’envisager la toilette au triple point de vue
+de l’intérieur, de la ville et des réceptions ou, plus logiquement
+encore, du matin, du jour et du soir.
+
+Au saut du lit, vers onze heures,--une femme supérieure doit se lever
+tard, la vie intelligente ayant toute son intensité la nuit--au saut du
+lit, dis-je, votre chemise de batiste très claire mais très montante
+tombe et vous passez au bain.
+
+Puis, une fois frictionnée par votre femme de chambre, vous endossez une
+chemise de jour également très fine, mais très ouverte cette fois et
+bordée de dentelles. A ce premier vêtement, s’ajoute une légère matinée,
+recouverte elle-même d’un épais et long peignoir de laine. Les pieds
+dans vos mules, installée dans un fauteuil en face de votre miroir, vous
+allez être coiffée.
+
+C’est là l’une des plus graves opérations de la journée dont vous ne
+chargerez qu’un professionnel ou une camériste très experte.
+
+Vous comprendrez en effet l’importance inhérente au choix et à
+l’exécution d’une coiffure si vous prenez la peine de remarquer que la
+chevelure est l’ornement naturel par excellence et aussi celui qui
+encadre directement le visage, qui peut le mettre en valeur ou le
+déprécier, d’où peut dépendre le succès d’un sourire, la portée d’une
+expression.
+
+En ce moment, il n’y a pas, régissant la matière, de mode impérieuse, ce
+qui implique la nécessité de se fonder, pour choisir, sur des
+considérations esthétiques supérieures à la vogue du moment.
+
+Sans doute, vous allez me citer la coiffure ondulée à la grecque, avec
+l’obligatoire blond vénitien. De grâce, madame, n’insistez pas. La
+teinture est indigne de vous et cette façon de s’accommoder est si
+répandue dans le demi-monde que je croirais manquer au respect que je
+vous dois en essayant seulement de vous en écarter.
+
+Les cheveux dans le dos, à l’Ophélie, donnent l’air bébête; la torsade
+en casque, rappelle trop Nana et la coiffure relevée, à la chinoise ou
+même à la Lamballe, manque de caractère.
+
+Ce qui fera merveille, dans votre cas, c’est la coiffure à grands
+bandeaux, dits _à la vierge_, avec le petit chignon sur le haut de la
+tête, afin de la distinguer des vieilleries datant de Louis-Philippe.
+Que les bandeaux soient un peu bouffants et ondulés, je ne m’y oppose
+pas, mais qu’ils soient étoffés et relevés par une belle courbe, voilà
+l’essentiel.
+
+Vous devinez bien qu’ici encore c’est la fureur du préraphaélite qui
+nous guide. Et même, si vous consentiez à entrer tout de bon dans votre
+personnage de femme supérieure, il serait opportun que votre teint
+arrivât, de pâleur en pâleur, à cet indescriptible ton olivâtre, où les
+jaunes indistincts se fondent dans d’insaisissables verts et qui est
+comme le sceau de la morbidesse intellectuelle. Mais contentez-vous des
+bandeaux sans vous astreindre à effeuiller les roses de vos joues que
+vous serez bien aise de retrouver, le jour où le goût des jolies choses
+saines sera revenu.
+
+Au surplus, les bandeaux suffisent pour conférer un aspect troublant et
+vous savez qu’une femme déclarée troublante a le droit de ne plus mettre
+de bornes à ses ambitions.
+
+Qu’est-ce au juste qu’une femme troublante? Mon Dieu, c’est une femme
+qui porte des bandeaux et qui donne à dîner. Tous les pions maladifs et
+les pique-assiette artistiques qui se presseront à votre suite, si vous
+remplissez seulement ces deux conditions, vous prouveront que mon cercle
+n’est pas si vicieux qu’il en a l’air et qu’une femme supérieure n’est
+pas, le plus souvent, ce qu’un vain peuple pense.
+
+Mais revenons à nos moutons.
+
+Vous êtes coiffée, pomponnée, poudrée, c’est l’instant de la robe de
+chambre, de cette robe que revendique la chaise longue et sous laquelle
+s’abriteront vos vapeurs et vos lassitudes.
+
+Gardez-vous des oripeaux, des crépons vert d’eau, des satins aurore, des
+rubans, des fouillis de dentelle qui tombent flasques, s’effondrent en
+plis mesquins et battent les talons.
+
+Le mieux est un velours cossu d’une couleur noble, soit bleu de roi qui
+est la teinte de votre chambre, soit jaune capucine qui en est la
+complémentaire. Encore une fois, pas de fanfreluches, mais une longue
+queue destinée à faire sur le sol une traîne chatoyante et, sur la
+chaise longue, un éventail princier.
+
+Que cette robe, du col aux pieds, tombe droite, à peine ajustée,
+simplement fermée par des brandebourgs et flanquée de manches énormes
+serrées à partir du coude, jusqu’au poignet.
+
+Alors, quand, installée sur l’éternelle chaise longue, vous jugerez de
+l’effet d’un accoutrement à la simplicité si somptueuse, vous
+comprendrez que la robe à elle seule impose et que l’interlocuteur soit
+subjugué avant même que votre bouche se soit ouverte.
+
+Car les étoffes ont leur éloquence et leurs facultés propres.
+
+Le foulard, les soies de Chine, c’est le sans-gêne, le laisser-aller,
+l’inertie; cela s’affale, cela se déchire, cela se viole avec la
+dernière aisance et il semble qu’un vêtement ainsi composé invite au
+manque de respect et à la familiarité malséante.
+
+Dans le taffetas et le satin luisant se distinguent l’orgueil de
+paraître, le désir d’étonner à peu de frais. Il n’est pas jusqu’au bruit
+de l’étoffe qui ne semble, à tout propos, réclamer l’attention. Ce sont
+des tissus accapareurs qui importunent et dont on est vite las.
+
+Au contraire, du damas opaque, de la faille rigide, du velours épais se
+dégagent des sensations hautes, des pensées graves et imposantes qui
+remplissent l’âme de leur grandeur. Il est bien rare qu’on insulte une
+femme en robe de velours. Avec le foulard ou le taffetas, je ne réponds
+de rien!...
+
+Mais le temps a marché, vous allez sortir pour les visites.
+
+Laissez-moi, puisque nous voici venus à la toilette de ville, vous
+prémunir contre une tendance désastreuse à laquelle, peut-être, les
+circonstances vous porteraient à vous abandonner.
+
+C’est la tendance au genre _artiste_ que je veux dire.
+
+Ce genre vous le connaissez comme moi: il est aussi classique que peu
+varié, car il consiste, à peu près uniformément, à s’affubler de
+chapeaux monstrueux et de vêtements rouges.
+
+Pourquoi pas vert-chou, évêque ou jonquille, si c’est le voyant qu’on
+cherche? Je l’ignore et n’essaie pas de pénétrer le mystère. Je constate
+seulement que le rouge est la couleur _artiste_.
+
+Malheureusement, la plupart de celles qui promènent ainsi leur
+silhouette incendiaire, non contentes d’arborer avec indépendance une
+couleur peu goûtée par le commun, se sont avisées que le corset, les
+agrafes, les gants étaient préjugés de crasses bourgeois. De là, des
+tailles à peine équarries, des poitrines ballottantes, des mains noires
+et des corsages entre-bâillés sur des dessous où l’ombre ne met pas
+seule du gris.
+
+Cela peut faire le compte d’une femme qui n’est qu’artiste (?) mais non
+celui d’une femme du monde comme vous.
+
+Laissez aux grisettes d’atelier les guenilles éclatantes ou exotiques,
+les dessous douteux et les panaches exorbitants.
+
+En dehors du linge quotidiennement renouvelé, du corset de la bonne
+faiseuse, des escarpins vernis, des gants blancs portés une fois, des
+corsages sobres, habilement ajustés, des chapeaux sérieux et des robes
+toujours fraîches, il n’y a point pour vous de salut.
+
+En d’autres termes soyez d’une élégance raffinée mais ennemie du tapage
+et que le passant vous prenne pour la première venue s’il n’est
+connaisseur ami de l’observation.
+
+D’ailleurs, les journaux de mode et vos amies vous offriront assez de
+modèles pour qu’avec ces quelques généralités vous ayez en permanence la
+tenue irréprochable qui est la pierre angulaire de toute supériorité.
+
+Rendez-vous compte aussi que je ne saurais passer en revue, objet par
+objet, votre garde-robe. Outre qu’il la faut modifier souvent,
+l’inventaire en serait si long que l’ennui nous gagnerait l’un et
+l’autre à cause de sa sécheresse et de son inutilité.
+
+Il faut cependant que je vous fasse encore, relativement à la toilette
+du soir, un petit nombre de recommandations capitales.
+
+Cette dernière toilette a pour but, n’est-il pas vrai, de montrer un peu
+plus de vous qu’on n’en voit le reste de la journée. Il est donc facile
+d’en déduire qu’une telle exhibition doit être raisonnée.
+
+Si vous avez le cou de proportions agréables, montrez-le; si vos épaules
+sont d’une courbe heureuse et constellées de fossettes, montrez de
+confiance; si vos bras sont blancs, potelés et lisses, montrez encore;
+si votre gorge est ferme et ronde, montrez toujours; si votre... au
+fait, je crois qu’il serait prudent de s’en tenir à ce que j’ai dit.
+
+A ce propos, je vous renvoie bien vite au début de ce chapitre pour vous
+rappeler qu’en matière de toilette, «montrer» ne signifie pas tout à
+fait mettre insolemment en lumière et offrir en spectacle, à la ronde,
+un objet sans le moindre voile. J’en prendrai tout naturellement
+prétexte pour vous décrire ce que je crois être la meilleure façon de se
+décolleter.
+
+Je déclare d’abord, en toute impartialité, que les femmes d’aujourd’hui
+ont, sous ce rapport, le goût bien moins sûr, bien moins aiguisé que
+leurs mères, et cela par le souci constant qu’elles affichent de se
+produire aussi nues que possible.
+
+Vous savez ce que nos jeunes filles appellent la «grande peau». C’est le
+décolletage extrême pour les bals de cérémonie, qui s’obtient au moyen
+d’un corsage échancré dans le dos, presque jusqu’à la taille, ouvert
+devant à peu près dans les mêmes conditions, de manière à éviter tout au
+plus que le bout des seins n’apparaisse et maintenu sur l’épaule par un
+étroit ruban.
+
+Un tel calcul est d’une niaiserie insigne.
+
+Le modèle qui pose le nu entier ne produit absolument aucune impression,
+sans quoi les peintres seraient ataxiques avant trente-cinq ans.
+
+Ce qui fait le charme d’un nu, c’est précisément qu’il soit limité,
+c’est la conviction où se trouve le spectateur que le peu qu’il voit
+suppose des merveilles toutes voisines, si adorables, si excitantes,
+qu’on n’ose les présenter à ses yeux éblouis. Jamais l’attrait d’une
+gorge cyniquement exhibée ne vaudra l’idéal qu’on se forge avec celle
+dont on ne perçoit que la naissance.
+
+Un torse nu n’a pour lui que sa propre valeur qui doit être inestimable
+pour maintenir l’admiration, tandis que le buste dont quelques parties
+seulement, et bien choisies, sont livrées aux indiscrets a, en plus,
+l’imagination généreuse du désir auquel on oppose une barrière.
+
+Tout cela n’est pas niable et les «grandes peaux» actuelles ne sont que
+de malpropres déshabillages, d’autant plus condamnables qu’ils sont plus
+maladroits.
+
+Adoptez donc, cette fois, la mode de jadis et le décolletage à la
+Vierge, comme vos bandeaux.
+
+Outre que cette association forme une harmonie de style, on doit
+reconnaître que la courbe de ce décolletage qui passe comme une caresse
+le long de la poitrine et des reliefs grassouillets du dos, dessine à
+ravir toutes les éminences qu’elle longe. A peine distingue-t-on
+l’origine de la gorge, et pourtant, on la devine, on la sent blottie,
+craintive, palpitante; on sait qu’elle est là. Les premiers contreforts
+de la rose colline, visibles à l’œil, sont prolongés par la pensée qui
+dessine, à sa fantaisie, des sommets triomphants. Or, qui vous dit que
+la réalité atteindrait à ces altitudes de rêve?
+
+Et savez-vous rien de plus joli que ces coins d’épaule entièrement
+dégagés, émergeant de la vaporeuse berthe de dentelle? Dans ces deux
+mamelons satinés, pareils à des seins où n’auraient pas encore germé les
+boutons d’incarnat, il y a le plus perfide et le plus excitant des nus.
+Pourquoi? Parce qu’immédiatement au-dessous, une manche s’interpose; non
+pas, vous entendez bien, un ruban, une bretelle, mais une manche qui
+s’en vient presque jusqu’au coude. L’avant-bras, ce cône allongé, à la
+forme changeante qui est peut-être le chef-d’œuvre de la femme, ressort
+à son tour de cette manche où se dissimulent prudemment les parties
+épaisses et ballottantes du haut.
+
+Vous imaginez-vous que les femmes du temps de Louis XV dont le costume
+avait des sous-entendus si joyeusement égrillards aient jamais eu l’idée
+de supprimer leurs manches et d’échancrer démesurément leurs corsages?
+En aucune façon. Elles savaient trop bien la valeur d’une réticence pour
+n’en pas mettre à leurs atours. Et leur conduite en cela n’avait pas,
+selon toute apparence, pour mobile, une recrudescence de chasteté.
+
+D’ailleurs une mode heureuse tend à imposer maintenant la manche ballon
+soulignant, comme je viens de dire, l’épaule et l’avant-bras. Une telle
+manche en velours bleu de roi ou même noir, vous fera des chairs
+incomparables et donnera à vos formes une étonnante souplesse de
+contour. Mais où cette même mode devient inepte, c’est lorsqu’elle
+maintient la pointe en avant, ouverte jusqu’à l’estomac. Encore une
+fois, et pour me résumer, le décolletage est comme l’héritier d’un oncle
+bien portant, il doit vivre d’espérances...
+
+Voilà, madame, dans ses grands traits, le cadre que j’ai rêvé pour vous.
+Il vous appartiendra d’en parfaire la ciselure. C’est à vous maintenant
+que je vais avoir la présomption de m’attaquer en examinant quelle
+conduite il convient que vous y teniez.
+
+Autrement dit, le théâtre est construit; je frappe les trois coups
+traditionnels et la pièce commence...
+
+
+
+
+L’INTÉRIEUR
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE MARI
+
+
+L’être qui, dans cette tragi-comédie de l’existence où vous ambitionnez
+un premier rôle, vous touche de plus près, celui à qui vos destinées
+sont indissolublement liées, que cela vous plaise ou non, c’est votre
+mari. Cet être sera donc aussi le premier sur qui votre domination devra
+s’établir; il sera la meule toujours prête où s’aiguisera votre
+ambition, la tête de Turc où se mesurera votre vigueur ascensionnelle.
+
+J’ignore quel il est, mais je vais, comme pour vous, établir pour lui un
+«type» idéal dont il vous appartiendra de le rapprocher, si votre
+mauvaise chance l’a fait trop différent. La chose est d’importance,
+prenez-y garde, par la bonne raison que la loi naturelle fait de votre
+mari votre supérieur et qu’il s’agit d’obtenir un état tout opposé.
+
+Il ne doit être ni laid, ni sot, ni ridicule parce qu’une supériorité
+trop facile est indigne de vous et que votre mari m’apparaît plutôt
+comme un collaborateur soumis que comme un repoussoir. S’il exagérait
+l’insignifiance, il se trouverait des gens pour vous plaindre. Or une
+victime ne domine jamais et personne ne vous rendrait hommage, car il
+n’est pas dans l’humanité d’admirer tout à la fois et de compatir.
+
+Et puis les niais sont vaniteux. Ils ont des accès d’arrogance souvent
+fort pénibles à subir et impossibles à éviter. Beaucoup poussent le
+despotisme jusqu’à exiger qu’on les encense et à traduire leurs volontés
+avec la plus désobligeante brusquerie.
+
+Bien des gens s’imaginent que les hommes nés sont inaccessibles à ces
+sortes d’excès.
+
+Voilà une belle erreur! D’abord un homme est bien élevé beaucoup plutôt
+par le caractère que par la naissance ou l’éducation. La famille et le
+milieu peuvent enseigner certains préceptes du savoir-vivre, les détails
+minutieux du protocole mondain, mais n’ont pas la prétention d’étouffer
+la jalousie, la bassesse, la violence ou l’hypocrisie d’un caractère.
+
+Il y a des hommes copieusement titrés qui sont des rustres et des
+goujats, quand des fils de chiffonniers ont les mœurs les plus douces et
+le commerce le plus agréable.
+
+On devient gentilhomme mais on naît homme aimable.
+
+C’est parmi ces derniers que se catalogue votre mari.
+
+Pourtant, de ce que j’en esquisse l’éloge, il ne résulte pas que je le
+souhaite beau, brillant et instruit, car il détournerait alors les
+attentions qui ne doivent aller qu’à vous et la difficulté de la lutte
+se trouverait accrue d’autant.
+
+Il vous faut un mari moyen, un de ces hommes sans âge à qui l’on
+pardonne quelques cheveux gris en faveur d’un visage bien conservé.
+Empêchez-le de bedonner: on n’est jamais «distingué» quand on est gros,
+mais on le devient aisément lorsqu’on est chauve. La calvitie bien
+portée est comme un brevet d’esprit, de pensée profonde et de travail
+acharné. Si Napoléon n’était pas chauve, M. de Morny l’était: vous voyez
+que chaque état peut se défendre.
+
+Votre mari doit avoir une tenue parfaite, marcher avec noblesse, ne
+hasarder que des gestes onctueux, sourire avec réserve et sans éclat,
+s’intéresser à tout, marquer à chacun une bienveillance discrète et
+n’être pris au dépourvu par personne.
+
+La lecture des revues sérieuses et la fréquentation de certains cercles
+l’amèneront à cet idéal.
+
+J’ai nommé le cercle: qu’il y soit assidu, pour une foule de raisons
+dont les plus concluantes sont qu’il s’y fait des relations, qu’il en
+retire un vernis d’élégance impossible à trouver ailleurs et qu’enfin
+lorsqu’il y séjourne, vous êtes en repos.
+
+En dépit de la dignité de ses goûts, il ne faut pas qu’il manifeste trop
+d’empressement pour les jouissances relevées de l’esprit. De telles
+conceptions demeurent votre domaine et s’il est bon de lui laisser
+prendre une teinture de tout, il importe de le maintenir dans le culte
+de l’opérette, du vaudeville et de la gaudriole qui le classe à
+plusieurs échelons au-dessous de vous.
+
+Qu’il ait pour vous une passion notoire, forcenée, exclusive, pour cette
+raison que si vous n’arrivez point à le subjuguer, lui, le plus exposé à
+vos séductions, votre prestige en souffrira. De plus, cette
+particularité étant connue échauffera l’émulation de vos autres
+admirateurs. Des intrigues se noueront, des histoires seront chuchotées,
+des calomnies répandues jusqu’à ce qu’un bel éclat provoqué par vous, au
+moment opportun, envoie votre mari sur le terrain pour vous défendre.
+
+Un homme qui se bat pour sa femme légitime en conscience, en toute
+ardeur! Un duel dont vous êtes l’héroïne sans en être salie! Quel titre
+éblouissant de gloire à faire pâmer d’envie les bonnes intimes dont les
+maris ne se battent qu’au bouchon de champagne, avec la moquette râpée
+d’un restaurant de nuit pour terrain, des filles pour adversaires et
+pour témoins des garçons de salle.
+
+S’il est blessé, vous ne quittez point son chevet, vous préparez la
+charpie et les compresses, vous lui faites un oreiller de votre bras,
+vous composez à son adresse vos plus célestes sourires... S’il est
+tué?... Alors ce serait trop. Il est des exagérations qui nuisent aux
+meilleures causes, et qu’il faut s’appliquer à éviter. Mais cette
+funèbre éventualité est si peu vraisemblable!
+
+Je voudrais que votre mari fût décoré ou à la veille de l’être: il
+suffit que ses titres soient en circulation; tout le monde en a; il en
+possède donc comme les autres. A vous de les rendre assez visibles pour
+leur donner la sanction écarlate.
+
+C’est vous dire que je parle ici de la Légion d’honneur. Pourtant les
+rosettes exotiques, bien qu’évidemment inférieures, peuvent avoir leur
+prix à la condition de représenter un mélange. Un seul ordre étranger ne
+signifie rien; mais deux ordres, trois ordres, une brochette d’ordres!
+Dix croix en miniature pendues à de petits rubans polychromes qu’une
+agrafe d’or fixe à l’habit, ce n’est point aussi sot que les jaloux se
+plaisent à le dire.
+
+Tout d’ailleurs est affaire de dosage: la cravate de commandeur qui
+coupe la chemise de sa balafre éclatante a plus de portée que la menue
+pendeloque du chevalier. Quant au grand cordon!... Je m’arrête, de
+telles hauteurs donnent le vertige!
+
+Retenez seulement de tout cela qu’il est flatteur d’entrer dans un
+salon, au bras d’un homme bariolé de bijoux honorifiques. Son passage
+fait tourner la tête dans un mouvement de curiosité dont vous bénéficiez
+et ce n’est qu’après, de loin, qu’on s’avise de blaguer son mérite.
+
+En tout cas, chamarré ou non, il est essentiel que votre mari ait ce
+qu’on appelle de «l’influence».
+
+Préciser le sens de l’expression n’est pas des plus faciles et son
+élasticité vague en rend la définition délicate. On peut dire cependant
+qu’avoir de l’influence c’est recevoir personnellement, en tout bien
+tout honneur, des visites féminines, c’est obtenir des places dans les
+solennités très fermées, c’est ne faire nulle part antichambre, c’est
+être obligé de dire à un ami rencontré dans la rue: «Couvrez-vous donc,
+je vous en prie.» Que sais-je encore?
+
+Enfin quand un homme a de l’influence, on le devine, on le comprend,
+sans que personne soit en état de spécifier ni pourquoi ni comment.
+
+Faire de l’élevage dans une campagne reculée, avoir une ferme modèle
+dans la Limagne, inventer des instruments agricoles et chercher des
+engrais intensifs, sont des faits de nature à procurer une «influence»
+solide et salutaire, d’autant moins propre à vous porter ombrage qu’elle
+est rurale et s’exerce à distance.
+
+Elle fournit à votre mari l’occasion d’écrire des ouvrages techniques,
+avec figures dans le texte, qui attireront l’attention des sommités
+compétentes et lui vaudront tout au moins le Mérite agricole dont le
+ruban, dans une brochette, rappelle l’Osmanieh.
+
+Cela provoque aussi l’admission dans une foule de comités bien pensants
+et de congrès cossus, où des vieillards nobles et désœuvrés s’occupent
+tout de bon de la prospérité de nos campagnes.
+
+Enfin, à force de parlottes, de séances écoulées dans d’excellents
+fauteuils et de rapports lumineux sur la crise qui dure depuis Pharamond
+et n’est pas près de finir, la circonscription enthousiasmée proposera
+peut-être un mandat législatif... C’est à voir.
+
+Tel est le rôle que je rêve de voir jouer à votre mari et non seulement,
+ainsi que je vous le disais, sa situation, si brillante qu’elle
+devienne, ne saurait vous éclipser mais encore, on vous en attribuera
+tout l’éclat si vous savez donner à propos, d’habiles coups d’épaule.
+Etre une Égérie n’est pas de la première venue, à la condition surtout
+de ne vous occuper qu’en vous jouant et par condescendance, des guanos,
+des batteuses perfectionnées et autres objets subalternes.
+
+Et puis, dans le milieu supra intellectuel dont vous allez être le
+centre, ces sortes de préoccupations feront à votre mari un renom de
+bonhomie un peu terre à terre, d’activité sans prétention qui le
+maintiendront à sa place, sans pourtant l’affubler de ridicule, ce qui
+serait désastreux pour vous.
+
+Mais ces considérations ne sont, en quelque sorte, qu’un programme pour
+la vie publique de votre époux.
+
+Il y a la vie privée dont, certes, l’importance n’est pas moindre et
+qu’il est urgent de réglementer à son tour.
+
+Je crois infiniment profitable de laisser à votre mari l’apparence de
+l’autorité.
+
+Consultez-le sans cesse, pour les détails les plus minimes; admirez les
+avis qu’il émet; célébrez sa clairvoyance; rendez justice à son goût;
+donnez-lui l’assurance que vous n’avez d’opinion que d’après la sienne
+et que vous seriez on ne peut plus malheureuse d’être livrée à
+vous-même. Après cela, faites à votre guise: il trouvera tout charmant
+et se félicitera d’avoir une femme si judicieuse et si dévouée.
+
+En public, témoignez-lui les plus grands égards. Affectez de lui
+demander parfois: «Qu’avez-vous décidé, mon ami?» ou bien: «Je voudrais
+savoir ce que vous pensez de cela», ou encore glissez dans la
+conversation, de façon à être entendue de lui: «comme dit mon mari...
+c’est le sentiment de mon mari... il faudra que je demande conseil à mon
+mari...», etc. Vous le verrez pénétré de son importance, prêt à céder à
+tout, d’autant plus esclave qu’il se croira plus puissant.
+
+Les étrangers vous sauront gré de cette manœuvre et compareront votre
+dépendance apparente avec la grande valeur intellectuelle dont vous
+ferez d’autre part étalage.
+
+«Quel ménage uni! dira-t-on; et quel cœur, quels sentiments élevés,
+possède cette femme, sous son vernis éblouissant! Elle a un mari qui lui
+est visiblement inférieur et cependant elle rapporte tout à lui, avec un
+naturel délicieux...»
+
+Votre douceur doit être angélique, votre patience inlassable. Si dans le
+particulier, la fantaisie lui prend de vous entretenir de ses
+entreprises et de ses inventions, subissez jusqu’au plus futile détail,
+sans la moindre humeur et même avec l’apparence du plus grand intérêt.
+Un tiers se trouve-t-il présent, émettez des opinions, soutenez, au
+besoin, d’aimables controverses et si, en dépit de votre bon vouloir, la
+conversation tourne au fastidieux et à l’interminable, utilisez le grand
+secours: la chaise longue, avec les migraines, les spasmes et les
+vapeurs qu’elle comporte.
+
+Mais quoi qu’il arrive, gardez-vous des scènes et de la violence comme
+du feu. Une femme en colère est vaincue d’avance et s’expose, par
+surcroît, à ces réconciliations pathétiques dont l’abandon et la
+bouffonnerie ont fait la fortune de cent vaudevilles. Et croyez bien que
+l’on en sort toujours diminuée: ce sont des victoires à la Pyrrhus plus
+meurtrières que des défaites.
+
+Le meilleur, en toutes choses, serait d’arriver à ce que votre mari
+voulût avant vous ce que vous désirez vous-même, afin de vous donner, le
+plus souvent possible, l’occasion d’une obéissance flatteuse pour lui et
+la solidité de son pouvoir.
+
+C’est le superlatif de la stratégie conjugale, mais il est bien malaisé
+d’indiquer, pour cette opération, une marche à suivre quelconque; les
+circonstances et l’à-propos sont les plus sûrs conseillers.
+
+Il serait bon que vous eussiez le mérite de l’administration intérieure.
+Ce point n’est pas à mépriser, car l’on considère, à bon droit, comme
+une femme idéale celle qui, aux grâces de la vie de salon, sait allier
+les solides vertus domestiques. Il n’est pas donné à toute femme du
+monde d’être une bonne ménagère; réunissez les deux titres et vous serez
+complète.
+
+Mais, je le proclame bien vite, mon intention n’est pas de vous imposer
+les tracas vulgaires et ravalants que suppose un tel ministère. A vous
+les apparences glorieuses; à votre mari, mieux préparé, les
+récriminations et les ennuis.
+
+Je m’explique. L’ensemble des ordres généraux émanera de vous. Les menus
+des repas, apportés chaque jour à votre appartement, ne deviendront
+exécutoires qu’avec votre approbation. Vous commanderez ostensiblement
+aux domestiques des besognes urgentes ou imaginaires; vous reprendrez,
+du haut de votre chaise longue, leurs manquements et leurs étourderies;
+vous profiterez de la présence du premier visiteur venu pour donner, en
+vous excusant, quelque instruction oubliée à dessein et vous vous
+plaindrez ensuite, au cours de la conversation, des fatigues inhérentes
+à la fonction d’une maîtresse de maison qui prend sa tâche au sérieux.
+Cette confidence formulée d’un air las, agrémentée de quelques doléances
+touchant l’insubordination et l’avidité de la valetaille produira le
+plus grand effet sur votre interlocuteur émerveillé.
+
+Vous n’êtes pas tenue à autre chose.
+
+Quant à ce qui est de contrôler l’exécution des ordres donnés, de
+clarifier les comptes de la cuisine et de surveiller les clés des
+armoires, votre mari à qui l’exploitation de ses fermes a donné des
+facultés administratives, s’en chargera très volontiers.
+
+Il assumera de même toutes les obligations qu’on n’avoue pas dans le
+monde, celles par exemple, de discuter la note du tapissier et en
+général d’affronter les fournisseurs, de compter les bougies, les
+bouteilles et les livres de sucre ou de café.
+
+Son intervention, sous peine d’être grotesque, restera mystérieuse, et
+la vôtre, toute représentative, vous vaudra les plus grands éloges, sans
+que, pour cela, vous ayez eu seulement la peine de quitter votre
+fauteuil...
+
+J’ai gardé pour la fin, tant j’hésite à m’aventurer dans un tel sujet,
+l’examen de ce qui, conjugalement parlant, constitue par excellence
+l’intimité.
+
+Faut-il mettre les points sur les i? Non, sans doute, car votre esprit
+alerte s’est chargé déjà de la ponctuation.
+
+Quoi qu’il en soit et si naturels que l’on trouve mes scrupules, la
+chose est de trop de conséquence pour que je m’en taise. A vous, madame,
+de pénétrer mes périphrases obligatoires et de considérer, pour la
+justification de mon obscurité possible, que je n’ai pas à ma
+disposition l’intrépide et toujours honnête latin.
+
+Il a été dit, si j’ai bonne mémoire, que votre mari est follement
+amoureux de vous. A coup sûr, un tel sentiment si honorable pour tous
+deux, trouve à se traduire de bien des façons: par des attentions
+délicates, par des cadeaux, par des paroles tendres, par ces mille riens
+qui révèlent, sans équivoque, à l’intéressée, la flamme dont on brûle
+pour elle. Mais enfin, si multipliées que soient ces manifestations, si
+passionné que soit le tour qu’elles affectent, elles ne peuvent
+remplacer le témoignage définitif qui donne à l’amour force de loi et
+constitue une déclaration sans réplique.
+
+Ah! si vous éprouviez pour votre mari cette ardeur qu’il ressent à votre
+endroit, ma besogne serait bien simplifiée. Je vous dirais: «Madame, ce
+ne sont point là mes affaires.» Après quoi, ayant tiré discrètement les
+rideaux de l’alcove, je fuirais, à pas rapides, ce spectacle si amer au
+célibat.
+
+Mais, pour mon malheur, il n’en va point ainsi. Votre âme, remplie
+d’objets plus éthérés, souffre des libertés prises sur votre corps. Vos
+regards se voilent d’horreur quand ce mari, les yeux humides, les lèvres
+sèches, le souffle pressé, le geste tremblant, laisse entrevoir des
+dispositions trop agressives.
+
+Une nausée vous monte, à ces invites bestiales qui d’un autre,
+peut-être, changeraient vite de nom; des envies de crier vous prennent;
+vous êtes envahie par un irrésistible besoin de lutte et de délivrance;
+l’impérieuse supplication de cet homme changé en bête vous comble de
+dégoût! Vous allez risquer une révolte!... Vous allez éconduire
+l’insolent!... Vous allez faire une sottise!...
+
+Une sottise énorme, madame; une sottise incalculable!
+
+D’abord, cet égaré qui sollicite un assouvissement est votre mari,
+c’est-à-dire un être qui pourrait exiger vos faveurs, aidé par quatre
+gendarmes. Il a pour lui toute la kyrielle des lois divines, morales et
+humaines et, par-dessus tout, il est amoureux ce qui est bien autrement
+grave.
+
+Un appel à la violence vous mettrait donc dans votre tort et vous
+créerait la situation la plus ridiculement fausse qu’il soit possible
+d’imaginer.
+
+Mais rassurez-vous. Ce n’est pas le code à la main, que les maris ont
+coutume de perpétrer de semblables tentatives et l’on n’a pas d’exemple
+d’une intervention légale, au moins sur le moment.
+
+Se livrer, je l’accorde, est parfois désagréable; c’est malpropre,
+repoussant, immonde, j’en conviens; pourtant il est des sacrifices
+nécessaires: votre état de femme vous oblige à quelques concessions. Et
+les enfants? Où les prendrez-vous? Oh! Je sais bien, vous avez pour
+l’accroissement et la multiplication des recettes extra-conjugales d’une
+efficacité certaine. Encore faut-il que votre mari ait lieu de
+s’attribuer dans chaque entreprise féconde une part de fondateur.
+
+Vous voyez qu’à tout prendre, le délai de rigueur est de plus de neuf
+mois et que l’indispensable périodicité de votre holocauste, même réduit
+à son minimum, rachète sa cruauté par la longueur de l’intervalle.
+
+Seulement, il est à redouter qu’une expression quasi-annuelle ne suffise
+point à l’éloquence de votre mari; car ils se sont lourdement trompés
+ceux qui ont prétendu que l’amour n’a jamais connu de loi.
+
+Il en connaît au moins une, celle-là même dont la sanction vous menace
+sans cesse et vous effraye si fort.
+
+En tout cas, vos alarmes me semblent un peu bien excessives et la
+conjoncture, pour horrible qu’elle soit, n’est point sans
+adoucissements.
+
+Souvenez-vous de la tactique adoptée par les Espagnols durant la
+campagne de 1808. On les vit user la furie de l’armée française par de
+continuelles escarmouches et refuser avec persistance toute bataille
+rangée. Cela leur réussit à merveille et ils redevinrent maîtres chez
+eux.
+
+Ne pourriez-vous, à leur exemple, esquiver les grands engagements et
+fatiguer l’adversaire par de savantes et perfides guerillas?
+
+Il existe une série d’inoffensives privautés que vous vous résignerez à
+permettre et qui, intelligemment prolongées, aboutissent parfois à la
+retraite de l’assaillant, bien qu’on leur suppose volontiers un effet
+tout opposé.
+
+Par contre, dans le cas où vous seriez à l’échéance, payez de bonne
+grâce et sans balancer, vous serez plus tôt quitte.
+
+En résumé, tout cela revient à dire que vous ne devez, sous aucun
+prétexte, opposer aux instances caractéristiques de votre époux un refus
+d’où résulterait pour lui la plus cuisante des humiliations et la plus
+difficile à pardonner.
+
+Votre répugnance à lui céder au moins quelques bagatelles aurait encore
+l’inconvénient de l’écarter physiquement de vous. Or n’oubliez pas qu’un
+amour sans attrait physique est frère de l’indifférence et cousin
+germain de l’abandon.
+
+Qu’adviendrait-il alors, je vous le demande, de votre supériorité, si
+l’on rencontrait votre mari, celui qui passe pour votre fidèle
+admirateur, avec des fêtards et des gourgandines!
+
+Quoi qu’il en soit, j’ai eu déjà l’occasion de vous le dire, vous devez
+à tout prix faire chambre à part, afin d’éviter ces dominations
+réciproques, ces endosmoses de tendresse et d’autorité qu’amènent
+inévitablement des oreillers contigus, sans compter qu’une femme
+déshabillée est comme une ville sans remparts, infiniment aisée à
+prendre.
+
+Là encore les vapeurs pourront intervenir. Alléguez que les ronflements
+de votre époux ne vous laissent point une seconde de tranquille sommeil,
+mettez en avant votre santé, déjà si chancelante, et mettez-le doucement
+à la porte.
+
+Il n’est pas, du reste, absolument certain qu’il s’en plaindra, lui
+aussi pouvant en être réduit à l’obligation de choisir son moment?...
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES ENFANTS
+
+
+Puisque vous les avez faits, en définitive, ces enfants, il convient au
+moins d’en retirer le plus d’honneur possible.
+
+Ils peuvent représenter un excellent tremplin en contribuant, autant et
+plus qu’autre chose, à vous créer une réputation de femme supérieure, à
+qui rien de ce qui regarde l’éducation ne demeure étranger.
+
+J’en prends un tout petit, à son premier vagissement qui servira de
+guide pour tous les autres, si votre imprévoyance vous procure à
+plusieurs reprises, le désagrément d’être mère.
+
+N’hésitez pas, en dépit du médecin qui vous trouve délicate, à nourrir
+vous-même le nouveau venu.
+
+A ceux qui vous objecteront qu’une femme du monde ne se livre guère, en
+général, à cette fantaisie populaire, répondez que vous ne voulez pas
+être mère à demi, qu’il vous répugnerait de voir votre enfant se
+repaître d’un lait mercenaire, qu’enfin la jeune femme du tsar Nicolas
+II ayant tout récemment donné l’exemple, en nourrissant la petite
+grande-duchesse Olga, un tel précédent vous dispense de justification.
+
+Il est en effet d’une entière évidence que la gracieuse souveraine de
+toutes les Russies n’a point pris cette détermination pour économiser
+les gages d’une nourrice. Or c’est en réalité ce soupçon que les femmes
+un peu huppées redoutent le plus. Votre à-propos saura vous l’épargner
+et ne vous laisser que la gloire d’être une mère modèle, en imitant une
+impératrice.
+
+Mais, il en va de cela comme de tout. Ne vous embarrassez pas d’une
+persévérance trop gênante. Une fois le bon effet obtenu et la légende en
+circulation, au bout d’un mois, je suppose, déclarez-vous épuisée, hors
+d’état de satisfaire à l’insatiable voracité du poupon et livrez-le à
+quelque grosse Morvandelle dont la poitrine enfermera des menus plus
+copieux que ceux de la vôtre.
+
+Ce dénouement ne vous privera pas des bénéfices de votre résolution
+première; il établira de plus que vous avez poussé le dévouement jusqu’à
+la limite de vos forces et il vous rendra une liberté coïncidant, comme
+par miracle, avec votre complet rétablissement.
+
+Sortez avec votre enfant; ne craignez pas de vous montrer en sa
+compagnie; à l’occasion, donnez-lui publiquement quelques-uns de ces
+soins rebutants qu’on préfère le plus souvent abandonner à d’autres.
+L’opposition de ces maternelles trivialités avec le raffinement suprême
+qu’on vous connaît sera d’un effet saisissant. De temps à autre, refusez
+un bal, contremandez un dîner, manquez à une conférence, sous prétexte
+que bébé perce une dent et réclame toute votre sollicitude.
+
+On est tellement accoutumé, par le temps qui court, à s’en remettre aux
+gens de service pour ce qui concerne la surveillance des enfants, que
+votre attitude étonnera d’abord. Peut-être on en rira sous cape et l’on
+fera des gorges chaudes sur vos théories de petite bourgeoise.
+
+N’en ayez cure. Il est d’une grande âme de dédaigner la moquerie et
+d’une femme supérieure de paraître une mère dévouée.
+
+Souvenez-vous aussi qu’on n’est jamais ridicule par l’outrance d’un
+sentiment naturel. L’amour maternel que vous affectez de pousser au
+comble, occupant parmi ceux-ci le premier rang, les fauteurs de sourires
+en seront invariablement pour leurs frais.
+
+Mais le chérubin grandit. D’autres facultés que l’appétit viennent de
+lui naître; il faut s’inquiéter de son éducation.
+
+Beaucoup de femmes supérieures s’astreignent à instruire elles-mêmes
+leurs enfants. Deux heures de cours quotidien, voilà la règle et c’est
+le minimum.
+
+Je craindrais en vous conseillant de les imiter de tendre une embûche à
+votre savoir personnel et de vous exposer à des défaillances
+compromettantes, en ce qu’une erreur, un vide, un lapsus dans votre
+enseignement ruinerait votre prestige auprès du petit monde.
+
+Or si vous devez planer au-dessus de votre mari, à plus forte raison
+devez-vous rester dans le nuage, hors des atteintes de la marmaille. Je
+redoute en conséquence les lacunes de votre propre instruction et je
+vous invite franchement à prendre une institutrice. Oh! non pas une
+institutrice à demeure, une de ces filles d’officiers supérieurs sans
+fortune qui baragouinent de vagues idiomes et flairent, dans le moindre
+invité, un M. de Villemer _in partibus_.
+
+Il vous faut fuir, comme la peste, ce genre de pensionnaire car toute
+institutrice est travaillée, plus âprement que vous encore, par la
+fièvre de la supériorité. Ce sont des rivales dangereuses auxquelles il
+ne convient pas de fournir les seules armes qui leur manquent: le
+bien-être et l’argent.
+
+Et puis il me semble intolérable d’avoir sans cesse devant les yeux ces
+visages ni jeunes ni vieux, ni beaux ni laids, pleins d’une dignité
+pincée, dont l’expression arrogante a l’air d’établir un parallèle entre
+celle qui paie et celle qui reçoit, au plus grand profit de la dernière,
+comme vous pensez.
+
+Dans le cas où une institutrice a vraiment de grandes qualités, une
+origine de belle volée, une figure agréable et une culture dépassant la
+moyenne, c’est encore plus inadmissible, car la maîtresse est placée
+dans la terrible alternative, ou de rabaisser peu généreusement une
+égale malheureuse ou de reconnaître cette égalité toujours grosse de
+périls, sans compter que la présence de l’institutrice permanente décèle
+votre désir de vous débarrasser de vos enfants, au moment même où votre
+intervention aura sa plus haute portée.
+
+Cherchez donc une diplômée vivant chez elle et donnant des leçons en
+ville. Dieu sait si le nombre en est grand et le choix varié!
+
+Elle viendra chez vous durant les deux heures sacramentelles et vous
+serez là, tout le temps, écoutant, regardant, surveillant.
+
+Vous direz à la demoiselle qui dévide sa science à votre service: «Ne
+pensez-vous pas qu’il vaudrait mieux imprimer à vos élèves telle
+direction? Croyez-vous que leur esprit soit assez formé pour s’assimiler
+telle chose.»
+
+Elle vous répondra oui ou non, selon qu’elle aura plus ou moins besoin
+de ses cachets et vous n’insisterez pas, car tout l’intérêt est dans vos
+questions, nullement dans les réponses.
+
+La pauvre fille, en sortant, ira dans d’autres maisons où elle ne
+manquera pas de vous citer comme la mère la plus attentive et la plus
+judicieuse qui soit, et voilà votre réputation assise sur de bonnes
+bases.
+
+Les devoirs, les leçons doivent subir votre contrôle. C’est l’affaire
+d’un instant, et l’on peut entendre réciter bien des pages tout en
+lisant un chapitre de roman.
+
+Vous habillerez vos enfants avec une simplicité antique. L’affectation,
+dans ce sens, ne peut pas nuire, non plus que les dehors d’une sévérité
+excessive, le monde étant composé de gens qui ont horreur des enfants
+gâtés... chez les autres.
+
+Tempérez cependant, parfois, la manifestation de votre autorité.
+Embrassez vos enfants en public, caressez leurs cheveux s’ils sont fins
+et soyeux, dites-leur doucement de ne point baisser les yeux s’ils sont
+beaux et bien fendus, puis, quand l’admiration du cercle discrètement
+sollicitée commencera de paraître, renvoyez-les, pour leurs devoirs ou
+pour toute autre cause.
+
+On aime à vanter les enfants qu’on voit peu et l’on est sans pitié pour
+les mères qui leur laissent le temps de se familiariser.
+
+Des apparitions, des révérences, des sourires timides, des monosyllabes
+en cas d’interrogations, rien de plus.
+
+Faites savoir que vous les élevez à la dure, qu’ils s’habillent à la
+lumière et sans feu, en plein mois de décembre, qu’ils se couchent à
+huit heures, que leur temps est inflexiblement réglé, sans qu’aucun
+prétexte puisse faire enfreindre ces règles.
+
+C’est, direz-vous, le seul moyen de leur donner la notion vraie du
+devoir, l’amour du travail et le goût de la vertu.
+
+Sans vous engager à copier Henri IV qui se mettait à quatre pattes et
+promenait, sur son dos, le futur Louis XIII, je vous conseillerai,
+cependant, de présider, de temps en temps, aux jeux de vos enfants. Il
+serait alors d’un bon effet qu’un visiteur survînt, pour constater
+qu’aux préceptes austères vous savez opposer, avec le plus charmant
+à-propos, de tendres délassements.
+
+Puis, l’âge et la force arrivant, que vos enfants s’accoutument aux
+travaux matériels. Ils feront leurs lits eux-mêmes; brosseront leurs
+vêtements, prendront soin de leur linge, c’est classique. Les filles se
+peigneront sans aide et nettoieront leurs gants, afin d’être en mesure
+de «se tirer d’affaire dans la vie». Les garçons, dans le même but,
+sauront recoudre un bouton et faire disparaître une tache de graisse.
+Mais ils ne descendront pas jusqu’à cirer leurs bottines. A quelques
+disgrâces, en effet, que l’on soit exposé, l’on n’est jamais réduit,
+n’est-il pas vrai? à ce que j’appellerai les besognes viles.
+
+Encore une fois, le public ne doit rien ignorer de tous ces détails. Ce
+n’est même que pour lui que vous vous en préoccupez. Mais vous serez
+bien payée de vos menus soucis par l’idée magnifique qu’on se fera de
+votre génie éducateur.
+
+Je ne prétends pas que vos rejetons en seront moins fâcheux et moins
+remplis de morgue dans l’avenir... Bah! Après vous le déluge...
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES DOMESTIQUES
+
+
+Si je m’attarde à tracer les grandes lignes de la conduite que vous
+aurez à tenir à l’égard des domestiques, c’est qu’ils sont, de tout le
+genre humain, les êtres qui répètent le plus. Je vois en eux les
+trompettes toujours résonnantes d’une infatigable Renommée.
+
+Comme, après tout, cette renommée sera la vôtre, comme vous ferez tous
+les frais des bavardages colportés, il convient, non de chercher à les
+faire taire, ce qui serait la plus chimérique des utopies, mais de vous
+les rendre favorables, ce qui n’est guère plus aisé.
+
+Heureusement, les autres maîtres, comme vous justiciables du tribunal
+qui siège à l’office, exposés à subir, à leur tour, ses peu clémentes
+sentences, ont assez d’intuition pour dégager le fait qu’on leur
+rapporte relativement au maître voisin, de l’écorce de malveillance qui
+le recouvre.
+
+C’est une sorte de solidarité.
+
+Aussi, sans vous inquiéter de la manière dont le fait sera présenté,
+faites en sorte de ne livrer aux commérages que des particularités
+flatteuses pour votre personne.
+
+L’expression ne dépassera point ma pensée, si je vous affirme que vos
+domestiques constituent le premier jury à même de vous décerner un
+brevet de femme supérieure.
+
+Leur décision influera, n’en doutez pas, sur celle du monde. L’opinion
+qu’on se fera de vous reposera autant sur ce qu’ils auront dévoilé de
+votre intimité que sur ce qui en paraîtra directement au dehors.
+
+Il en résulte, pour vous, la nécessité de leur apparaître, à eux aussi,
+comme supérieure, c’est-à-dire de leur imposer la seule supériorité
+qu’ils reconnaissent, celle de la force et de l’autorité, sans jamais
+condescendre à la moindre démarche familière ni vous exposer à la plus
+petite chance de ridicule.
+
+Il n’y a pas, dit-on, de grand homme pour son valet de chambre. Je
+soupçonne que le mot émane, en première ligne, d’un domestique renvoyé;
+en tout cas, s’il garde un semblant de vérité, c’est la faute des grands
+hommes, non d’une fatalité inéluctable. Il est bien certain que si Louis
+XV eût mis plus de réserve dans ses rapports avec Bontems, il eût
+circulé quelques histoires fâcheuses de moins sur le _Bien-aimé_. Et
+puis, Louis XV était-il un grand homme?...
+
+L’origine de la boutade ne peut être que dans un oubli momentané des
+distances, attribuable aux grands hommes en question. Je ne vois pas, en
+effet, ce qui eût pu, en dehors de cela, y donner prétexte.
+
+Un homme en vue peut satisfaire, sans se diminuer--au moral tout au
+moins--aux besoins les plus vulgaires. On sait bien qu’il change de
+chemise, qu’il porte un caleçon ou des bretelles, il n’y a rien de
+grotesque à cela.
+
+Mais s’il s’abandonne jusqu’à rendre témoin d’un détail ridicule, même
+son valet de chambre, il est perdu sans retour.
+
+Louis XIV, qui s’y connaissait en décorum, donnait couramment audience
+sur sa chaise percée, mais s’isolait dans les rideaux de son lit pour
+changer de perruque. Toute la nuance est là.
+
+Qu’est-ce donc, après tout, qu’un domestique?
+
+On nous enseigne que, depuis 89, tous les hommes sont égaux, que depuis
+le moyen âge, les esclaves sont devenus des mythes, et que l’égalité,
+non sans peine d’ailleurs, a fini par s’établir.
+
+Pour juger de la réalité de ces affirmations, proposez seulement au
+démocrate le plus avancé de s’asseoir dans une loge de l’Opéra à côté de
+son groom!...
+
+Non, voyez-vous, les révolutions n’y ont rien fait. Les domestiques sont
+toujours ce qu’ils étaient, avec cet unique tempérament peut-être qu’on
+n’a plus le droit de s’en servir pour engraisser les poissons d’un
+vivier.
+
+Libre, un domestique! Alors, pourquoi ne pas porter de moustaches?...
+
+Mais la chose est trop évidente pour qu’on perde le temps à la
+démontrer.
+
+Dans le monde, dans le vôtre, l’on considère que le domestique qui sert
+pour de l’argent et vous parle à la troisième personne, est d’une
+essence foncièrement différente. C’est une manière de transition entre
+l’homme et le minéral, qui serait sans l’ombre de conséquence s’il ne
+possédait une langue.
+
+Ah! comme les muets serviraient mieux, à la condition pourtant qu’ils ne
+sussent point écrire!
+
+Au surplus, prenez les choses telles qu’elles sont, faute de pouvoir
+choisir, et tâchez de tirer de cette «caste» pour parler le langage des
+parvenus, le peu d’avantages que l’on y trouve.
+
+Évidemment, votre femme de chambre vous verra dans le simple appareil,
+elle vous aidera dans votre toilette, elle sera au courant des moindres
+minuties de votre accoutrement. Il est même probable qu’elle écoutera
+derrière la porte de la chambre où elle vous saura en tête à tête avec
+votre mari. Cela n’a rien que de normal et de prévu.
+
+Avec tout le machiavélisme du monde, elle ne pourra rien citer de votre
+vie qui ne soit à votre louange. Répéter vos conversations, ce sera
+publier votre gloire.
+
+Mais, du jour où vous aurez souffert une insignifiante incartade, où
+vous aurez écouté quelque phrase qui ressemble à un colloque, tout
+prestige s’évanouira.
+
+De plus, si ayant une fois rendu la main, vous tentez ensuite de vous
+reprendre, on vous taxera de tyrannie, de pose et de beaucoup d’autres
+choses encore.
+
+Bien loin de tolérer la plus inoffensive privauté, vous devez maintenir
+avec un soin jaloux les distances qui vous séparent de la livrée.
+
+Sans doute, M. de Goncourt a dit que, si le premier venu commande aux
+domestiques, seul l’homme bien élevé leur parle. C’est une pensée de
+gentilhomme révolutionnaire ou un mot de littérateur, sans autre
+conséquence.
+
+Commandez, madame, au contraire. Il n’est pas du premier venu d’être
+digne et respecté. Dites en parlant de la plus futile recommandation:
+«Je vais donner mes ordres!» Vos ordres! cela sonne à merveille et
+dénote une supériorité qui ne se conteste point.
+
+Considérez que le respect le plus absolu est d’obligation à votre égard.
+Certains maîtres condescendent parfois à deviser avec la valetaille:
+rien n’est plus préjudiciable au bon ton.
+
+Je ne puis garantir qu’ils ne se dédommageront point entre eux en se
+divertissant à vos dépens, mais les lourdes plaisanteries de l’office ne
+montent pas jusqu’au boudoir!
+
+Ne lésinez pas avec un domestique; ne parlez même jamais d’argent; si
+quelque réclamation pécuniaire intervient où vous soyez directement
+visée, dites simplement: «Parlez à monsieur.»
+
+On parlera à monsieur qui ergotera, discutera, chicanera, et la
+conclusion sera celle-ci: «Oh! Madame est très chic: on s’entend
+toujours avec elle. Ce n’est pas comme avec monsieur, ce qu’il est
+mufle!...»
+
+Un vieux domestique, mâle ou femelle, à cheveux blancs, à tête
+branlante, serait d’un bon effet. Il représenterait chez vous ces
+anciens serviteurs de famille que les générations se passent dans les
+héritages et qui sont comme une vivante image du respect des traditions
+et des vieux principes. Cela se trouve fort bien dans les bureaux de
+placement.
+
+N’imitez pas enfin l’imprudence de certaines femmes, qui ont des
+caméristes de confiance et leur font part de secrets dangereux, ou leur
+demandent des services délicats.
+
+Une telle façon de procéder est la source des plus éhontés chantages,
+quand elle n’amène pas d’irréparables catastrophes.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA FAMILLE
+
+
+Par famille, j’entends les frères, sœurs, oncles, tantes,
+arrière-cousins ou neveux.
+
+De cette liste, il convient d’isoler d’abord les frères et sœurs qui
+constituent un genre de parenté spéciale, mais inassimilable au reste.
+
+En effet, il n’y a entre vous et votre sœur (si vous préférez frère,
+appliquez au masculin les observations qui vont suivre) que deux
+attitudes possibles: être en excellents termes ou brouillées à couteau
+tiré.
+
+De sœur à sœur, l’on se hait on l’on s’adore; pas de milieu. Et ne
+croyez pas que le hasard ou des circonstances imprévues déterminent
+lequel des deux sentiments doit présider à vos relations.
+
+Rien, au contraire, n’est plus méthodique, plus raisonné, plus facile à
+déduire.
+
+Il en résulte, comme première conséquence, qu’il ne vous est pas
+loisible d’adopter, en cela, des dehors d’indifférence. Voir votre sœur
+de loin en loin, éviter de la mêler à votre cercle mais cependant lui
+faire bon accueil, est une contradiction qui choquerait le monde et
+qu’il ne prendrait pas la peine d’analyser.
+
+La voix du sang, madame! Respectez cette voix qui fait qu’un père devenu
+aveugle et sourd, reconnaît, dans une foule, l’enfant chéri qu’un
+traître lui vola le jour de sa naissance quarante ans auparavant.
+
+Or l’affection entre sœurs est tellement classique, la
+chromolithographie nous a montré tant de belles jeunes filles se
+souriant, la main dans la main, qu’on n’en veut plus démordre.
+
+La chanson elle-même a popularisé les droits imprescriptibles de la
+tendresse fraternelle. Ne chante-t-on pas, dans l’une des plus fameuses
+de notre temps, le _Bal de l’Hôtel de Ville_:
+
+ Quand on a du cœur
+ On pense à sa sœur
+ A sa femme, à ses mioches...
+
+C’est au point que le poète n’a pas cru risquer un classement téméraire,
+en nommant la sœur avant la femme et les mioches!
+
+Vous n’avez donc pas le droit d’user de modération: tout ou rien, voilà
+mon ultimatum.
+
+Mais dans quel cas, tout? Dans quel cas, rien?
+
+Ma réponse ne sera point ambiguë car elle repose sur une base purement
+mathématique.
+
+Si votre sœur est très belle, très riche, très brillamment mariée, très
+intelligente, très instruite, rompez sans une seconde d’hésitation.
+N’est-il pas en effet bien naturel de vous débarrasser d’une rivale
+dangereuse? Qu’une amie, une parente éloignée, réunissant les qualités
+susdites, paraisse dans votre salon, rien de mieux. Cela le meuble avec
+éclat et la présence forcément intermittente de votre lointaine alliée
+la rend inoffensive. Mais votre sœur! Une femme qui se croirait le droit
+d’être sans cesse auprès de vous, qui considérerait comme siens vos
+familiers et vos admirateurs, qui, pour un peu, ferait les honneurs de
+votre maison et finirait par vous y tolérer presque! Il n’y faut point
+songer.
+
+Qu’elle aille porter ailleurs une supériorité capable de primer la vôtre
+et nous laisse en repos.
+
+Encore ne pouvez-vous l’écarter sans raison. Mais est-il besoin
+d’indiquer à une femme quelque stratagème de nature à provoquer une
+brouille? Vous rendriez, madame, pour les querelles, bien des points aux
+Allemands et je me garde de vous influencer en rien.
+
+Par contre, cette sœur moins jolie que vous, moins richement établie,
+moins douée d’une façon générale, a droit à vos plus affectueux égards.
+
+Vous pouvez l’admettre sans crainte dans votre intimité, vous devez la
+choyer, l’embrasser, lui donner des noms tendres, la présenter à la
+ronde comme votre meilleure et plus sûre amie. Vous aurez pour elle, en
+public, des attentions charmantes, vous marquerez qu’il vous serait
+agréable qu’on l’invitât partout avec vous; vous en ferez enfin votre
+inséparable, vous réservant de la remettre à sa place, au cas où la
+tentation lui viendrait de s’en écarter, par une de ces phrases aiguës
+et venimeuses, une de ces allusions méchamment péremptoires, que seule,
+je crois, une sœur est capable de trouver.
+
+Moyennant cette tactique, vous n’aurez pas en elle une concurrente mais
+seulement un courtisan de plus. Votre sœur jouera le même rôle que votre
+mari, c’est-à-dire qu’elle balancera l’encensoir intime, indispensable
+pour donner le rythme aux thuriféraires du second degré.
+
+Si la Providence généreuse vous a donné plusieurs sœurs, le problème
+n’en est point compliqué. Il suffit d’opérer individuellement avec
+chacune d’elles, ainsi que je viens d’avoir l’honneur de vous le
+conseiller.
+
+Une petite sœur cadette, non mariée, quelque chose comme l’aînée de vos
+enfants à vous égaierait votre intérieur en y mettant le charme et la
+fraîcheur d’une jeune fille, sans vous obliger à vieillir. Mais, me
+direz-vous, cela ne s’improvise pas, on n’a point ainsi de sœurs jeunes
+ou vieilles à volonté. Évidemment l’âge de vos parents ne comporte guère
+ces sortes de commandes. Contentez-vous, encore une fois, de ce qui est,
+en vous évertuant à le faire servir à votre gloire.
+
+En arrière des frères et sœurs, nous trouvons l’ensemble énuméré plus
+haut, des cousins, tantes, neveux, collatéraux, alliés de toutes sortes.
+
+Vous allez trier cette foule et en composer deux groupes bien tranchés,
+sans distinction de parenté.
+
+Dans le premier figureront les titulaires d’un revenu montant au moins à
+vingt mille livres; dans le second tous ceux dont la fortune ne
+représente point ce chiffre ou, pour tout dire d’un mot, les
+sans-le-sou.
+
+Votre société habituelle sera prise exclusivement dans le premier groupe
+dont les membres auront droit à des égards proportionnés à leurs
+ressources. Il va de soi qu’une tante de cent mille écus de rentes ne
+saurait être sur le même pied qu’une autre qui vivote avec dix mille.
+
+Quant aux malheureux parqués dans le second groupe à ceux qui passent
+leur vie pendus à la queue du diable, ils n’existent pas pour vous.
+
+Il n’est point d’affection, de penchant particulier qui vous permette
+d’enfreindre cette règle.
+
+Si les gros capitalistes se rencontrent plutôt dans la famille de votre
+mari, n’hésitez pas: faites table rase des petites jalousies habituelles
+en pareil cas, éliminez vos proches à vous et recherchez vos alliés, à
+qui du reste vous donnez les mêmes titres que s’ils vous tenaient par le
+sang.
+
+En effet, c’est le seul moyen d’avoir à votre porte des voitures
+décentes, dans votre salon des toilettes avouables, à votre table des
+connaisseurs experts, à vos soirées des gens pleins d’aisance et
+d’agréments.
+
+Ajoutez à cela que les gagne-petit n’ont, par définition, jamais de
+situations élevées qui fassent honneur et que, noyés dans un milieu plus
+brillant, ils ne savent que dire et importunent.
+
+On n’imagine pas le trouble que peut jeter dans un cercle, un seul
+parent pauvre. Il est assis gauchement sur son siège dans une pose
+d’homme ignorant de la manœuvre mondaine et lamentablement dépaysé; il
+sourit au petit bonheur, de droite et de gauche, à des voisines qui ne
+lui parlent pas et son air malheureux finit par forcer l’attention. On
+le regarde, il perd toute contenance, il maudit ses bras et ses jambes
+qui l’embarrassent au dernier point; son corps lui-même voudrait être au
+diable; son chapeau roule de ses genoux; sa cravate remonte le long de
+son col; on se demande tout bas, avec de folles envies de rire à peine
+dissimulées: «Quel est donc ce monsieur?» Et il comprend fort bien...
+
+Si c’est une femme, l’effet est pire encore.
+
+Parmi les soies ajustées des toilettes qui l’entourent, elle arbore
+niaisement ses petits lainages pervenche ou feuille de rose, convaincue
+que de telles couleurs doivent compenser et au delà la grossièreté de
+l’étoffe. Elle remue à peine, de peur que les épingles qui corrigent les
+bâillements désastreux des coutures ne viennent, en désertant leur
+poste, à provoquer la déroute du corsage ou à laisser béante l’ouverture
+de la robe. Intimidée, rouge, tremblante, elle n’a d’yeux que pour le
+bout de ses gants encore infectés par la benzine du dixième lavage et
+elle rentre, sous l’abri tutélaire de sa jupe, ses bottines déformées,
+maintes fois recousues.
+
+Convenez que vous seriez, à beaucoup moins, submergée par le plus
+meurtrier ridicule. Un salon digne de ce nom, le vôtre, n’est point une
+Cour des Miracles et les gens qui vous font la grâce d’y venir,
+désirent, avant tout, rester entre eux.
+
+Il ne saurait être question de naissance égale, d’éducation analogue et
+autres billevesées que les victimes de la «purée» invoquent pour
+escalader certains degrés, en alléguant que cela seul constitue le rang
+social et non la fortune.
+
+Au-dessous de vingt mille livres de rente, je vous l’ai dit et je vous
+jure que je mets les choses au plus juste prix, il n’y a plus ni rang ni
+cousinage qui tienne: il faut éliminer sans pitié.
+
+Pourtant, je ne veux pas la mort du pécheur, et si vous soupçonnez vos
+parents pauvres de pouvoir être utiles au besoin, recevez-les avec
+bonhomie tant qu’il vous plaira, mais jamais après deux heures. Ils
+doivent se contenter de l’instant où vous êtes en conférence avec votre
+bijoutier et votre tapissier ou rester chez eux. Croyez bien,
+d’ailleurs, qu’ils n’ont pas la cervelle construite autrement que les
+autres, et qu’ils s’estimeront heureux s’ils sont introduits dans ces
+beaux appartements qui les font crever d’envie et s’ils peuvent trouver
+ainsi l’occasion, le soir, en causant avec des amis pas poseurs, de leur
+lâcher deux ou trois fois, négligemment, votre nom illustré par les
+chroniques élégantes.
+
+Afin de bien établir les différences de niveau, ne rendez, sous aucun
+prétexte, les visites qui vous seront faites par les membres de la
+catégorie besogneuse. Comme ils habitent, en général, des étages
+invraisemblables, vous pouvez donner l’excuse de vos palpitations et de
+vos précoces douleurs. Si peu que vous y mettiez d’adresse,
+invariablement, vous obtiendrez cette réponse: «Comment donc, ma cousine
+(ou tante, ou nièce, etc.), je ne compte pas avec vous! Je reviendrai
+vous voir, mais à la condition que vous ne vous fatiguerez pas à
+escalader mon perchoir.» Vous protesterez en riant, l’autre s’en ira
+ravie et la cause sera entendue.
+
+On ne vous accusera pas de maltraiter votre famille, car vous aurez les
+opulents pour témoigner de vos bons sentiments. Et puis est-il possible
+d’être intime avec tant de collatéraux? Évidemment non. Le hasard seul
+veut que les plus familiers soient précisément les plus cossus.
+
+Malgré tout, il ne sera pas hors de propos de donner de votre esprit de
+famille une marque extraordinaire.
+
+Vous ferez en sorte de trouver parmi vos parentes les moins à l’aise,
+une cousine entre deux âges, pas trop proche pour éviter la
+déconsidération, pas trop éloignée pour n’avoir pas l’air d’obliger une
+étrangère, et vous la prendrez purement et simplement à votre charge.
+
+Elle demeurera chez vous, vivra de votre vie, partagera vos plaisirs,
+sera de vos voyages, en un mot fera partie intégrante de la maison.
+
+Pour le monde, cela signifie que votre grandeur d’âme n’a pas reculé
+devant une charge nouvelle, que vous n’avez point hésité à encombrer
+votre budget d’un article facultatif pour venir en aide à une infortune
+imméritée, que vous êtes enfin parente aussi généreuse que parfaite
+épouse et mère admirable.
+
+Pour la cousine recueillie comme une épave, cela implique l’obligation
+d’aller au-devant du moindre de vos désirs, de donner des preuves
+manifestes et continuelles de sa reconnaissance, de chanter vos
+louanges, en tous lieux, sur le ton le plus vibrant et le plus
+convaincu.
+
+Pour vous, cela veut dire que vous avez déniché, sans bourse délier, une
+gouvernante idéale pour vos enfants, affranchie de la qualité
+d’institutrice, un précieux lieutenant capable de vous suppléer dans
+maintes corvées mondaines, en même temps qu’une surveillante attentive
+aux moindres besoins de votre caniche.
+
+J’y vois encore un autre avantage.
+
+Il peut arriver, en somme, qu’un parent réduit aux dernières angoisses
+de la gêne, possède assez d’aplomb pour venir, entre deux phrases
+banales, vous glisser une invite dans le genre de celle-ci: «L’année a
+été si mauvaise, mes petites récoltes si compromises que j’ai cru
+pouvoir me risquer à vous demander si vous ne voudriez pas être assez
+bonne pour avoir l’obligeance de prendre la peine de m’avancer...»
+
+Aux préliminaires d’abord, au ton adopté ensuite, à ce dernier mot
+enfin, vous voyez de quoi il retourne. Vous interrompez, d’un geste
+doux, le solliciteur à qui vous répliquez, non sans un affectueux
+trémolo: «Hélas! depuis que j’ai pris notre cousine à ma charge, il ne
+me reste plus un louis disponible. Si je l’avais, je vous jure bien
+qu’il serait pour vous.»
+
+A cela que répondre? Rien évidemment. Le mendiant que l’on évince en lui
+disant: «J’ai mes pauvres,» se détourne et quête ailleurs. C’est ce que
+fera votre «tapeur», sans avoir, en aucune façon, le droit de vous
+maudire...
+
+Il me reste à parler d’une dernière classe de parents appelés à jouer un
+grand rôle dans votre existence: les parents à succession, ceux tout au
+moins dont l’héritage ne vous est pas nécessairement dévolu, à qui, par
+conséquent, il est indispensable d’inspirer une préférence en votre
+faveur.
+
+Le plus urgent, c’est de convaincre le futur testateur que ses autres
+héritiers sont à l’affût de la moindre bronchite ou de la plus légère
+indisposition capable de se compliquer et de l’emporter dans les trois
+jours.
+
+Il faut les montrer, échafaudant des projets dans l’ombre, supputant ce
+qu’il sera possible d’exécuter avec la fortune enfin obtenue, attendant
+avec une impatience fiévreuse le moment de prendre le joyeux deuil.
+
+Mais avec quelle légèreté ne faut-il pas insinuer ces calomnies qui ont
+mille chances d’être à peine des médisances! Avec quels mots pesés,
+quelles phrases vingt fois remises sur le métier ne doit-on pas risquer
+de semblables confidences!
+
+On ne saurait en fixer d’avance les termes: un incident, un détail, un
+rien suffisent pour échafauder une dénonciation et le choix plus ou
+moins éclairé de la base, entraîne l’équilibre plus ou moins stable de
+l’édifice.
+
+Il est probable que vos concurrents ne manqueront pas d’utiliser les
+mêmes pratiques à votre égard. Ce sera donc le cas ou jamais de vous
+révéler femme supérieure en vous montrant plus habile qu’eux et surtout
+en n’ayant jamais l’air d’éprouver en ce qui les concerne, la plus
+petite jalousie.
+
+Cela fait, il existe une ligne de conduite sage et modérée dont vous
+aurez soin de ne pas vous départir.
+
+En général les vieillards ont des trésors de méfiance à l’usage de leurs
+légataires éventuels. Ils ne sont pas si sots qu’on croit, et si la
+flatterie a sur eux son influence universelle, du moins la veulent-ils,
+pour être dupes, vraisemblable et tempérée de quelque réserve.
+
+L’héritier qui s’en va répétant à son oncle nonagénaire «Vous êtes beau;
+vous êtes bon; vous êtes plein d’esprit; vous êtes infaillible,» ne
+tarde pas à être percé à jour et à recevoir son congé.
+
+Un vieillard, c’est vrai, veut avoir raison; son âge, son expérience, le
+discernement qu’il se suppose ne lui rendraient pas moins insupportable
+quiconque s’aviserait de le contrecarrer brutalement.
+
+Mais entre le fait de contredire avec persistance et l’approbation
+fastidieuse à force d’être plate, il y a place pour mille tempéraments.
+
+Par exemple, savez-vous rien qui soit plus flatteur pour l’amour-propre
+que de convaincre? Amener, par la persuasion, un opposant à renier sa
+conviction première pour adopter la vôtre est, à coup sûr, la tâche la
+plus agréable de l’esprit en même temps que la victoire la plus douce de
+la vanité.
+
+Eh bien! soyez pour vos riches cousins, l’occasion d’un de ces faciles
+triomphes et vous serez émerveillée de l’effet produit.
+
+Il y a tout dans l’artifice que je vous recommande. D’abord votre
+dignité paraît en bonne posture et détourne le soupçon. Ensuite, votre
+interlocuteur, subjugué par la puissance de ses propres arguments, ravi
+de rester maître du terrain se trouve étonnamment habile et vous sait
+plus de gré du compliment que vous lui donnez lieu de se décerner à
+lui-même que si vous imaginiez, à son usage, les louanges les plus
+hyperboliques.
+
+Cela paraît très compliqué; rien n’est plus aisé cependant.
+
+Avec ces simples paroles: «Oh! croyez-vous?» vous tenez toute la
+manœuvre.
+
+Ces trois mots, placés après une affirmation de l’autre, déchaînent peu
+à peu, doucement, sans heurt, la controverse qu’il vous appartient
+d’arrêter lorsque vous le jugez bon.
+
+C’est poli, modéré; ce n’est pas un démenti malséant, mais c’est la
+porte ouverte au doute, c’est le droit de supposer que vous ne partagez
+en rien l’avis qui vient d’être émis et par conséquent l’obligation pour
+l’orateur de vous y ramener.
+
+Et tenez, voulez-vous un petit modèle de dialogue selon ma théorie? A
+part les faits qui changeront à chaque fois, la tournure générale vous
+guidera pour la marche à suivre et vous fera connaître la mesure moyenne
+de la discussion.
+
+Vous arrivez chez un vieil oncle, immensément riche, dont vous pourriez
+être l’héritière. Après les bonjours de rigueur, la conversation
+s’engage.
+
+L’ONCLE.
+
+On vient de m’apprendre que Gaétan épouse ce petit laideron de
+Charlotte. Vous le saviez?
+
+VOUS.
+
+Oui, mon oncle.
+
+L’ONCLE.
+
+C’est une fière bêtise!
+
+VOUS.
+
+_Oh! Croyez-vous?_
+
+L’ONCLE.
+
+Comment, si je crois! Mais cela saute aux yeux! Charlotte n’est pas un
+parti pour Gaétan.
+
+VOUS.
+
+_Oh! Croyez-vous?_ (bis).
+
+L’ONCLE, _s’animant_.
+
+Eh bien! je vous trouve bonne avec vos restrictions! Quoi! Laide à faire
+peur! Pauvre comme Job! Bête comme une cruche! Vous appelez cela un
+parti présentable!
+
+VOUS.
+
+Mais mon oncle, je ne prétends pas... Je dis seulement...
+
+L’ONCLE, _très rouge_.
+
+Allons donc! Vous ne pensez pas ce que vous dites! Un garçon comme
+Gaétan? Bien fait de sa personne, riche à millions, parfaitement élevé,
+un nom historique! C’est d’une disproportion criante!
+
+VOUS.
+
+Il est de fait que...
+
+L’ONCLE, _éloquent_.
+
+Il y avait, dans les relations de Gaétan, vingt, trente, cent filles
+délicieuses qui eussent été charmées de l’épouser!
+
+VOUS.
+
+Effectivement, à la réflexion, j’avoue...
+
+L’ONCLE, _radouci_.
+
+Comment diable, avez-vous pu penser un instant que ce mariage fût
+excusable!
+
+VOUS.
+
+On ne me consultait pas.
+
+L’ONCLE, _étonné_.
+
+Et après? On peut avoir son opinion.
+
+VOUS.
+
+Il me semble que j’en ai une... maintenant.
+
+L’ONCLE, _intrigué_.
+
+Eh bien! qu’en pensez-vous?
+
+VOUS, _avec hésitation_.
+
+Je le trouve... moins brillant.
+
+L’ONCLE, _rayonnant_.
+
+Là, vous en convenez.
+
+VOUS.
+
+Vous m’avez fait comprendre...
+
+L’ONCLE, _aimable_.
+
+Avec une nièce charmante et sensée comme vous, la raison ne perd jamais
+ses droits.»
+
+L’oncle, enchanté de la conversion, rêve de codicilles additionnels,
+sans qu’il vous en coûte rien que la peine de recevoir encore un
+compliment.
+
+
+
+
+LE MONDE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES RELATIONS
+
+
+Après l’intérieur que nous venons d’examiner, il nous reste à traiter la
+question des affaires étrangères, c’est-à-dire du _monde_, de tout ce
+qui n’est pas votre maison ou votre parenté. Cela se caractérise d’un
+mot général et pourtant précis qui dit bien ce qu’il veut dire: les
+relations.
+
+Les relations embrassent tous ceux avec qui vous entretenez un commerce
+mondain et qui ont l’entrée de votre salon.
+
+Ainsi, votre sœur de lait, votre homme d’affaires sont des
+connaissances, si vous voulez même des amis, mais non des relations. Et
+cela parce que la pensée qui vous guidera dans le choix des dites
+relations n’admettra pas d’intrus inférieurs à un certain niveau.
+
+Que vous cédiez, en pareil cas à des considérations de sympathie, je n’y
+vois nul inconvénient mais la condition suprême de vos bonnes grâces,
+celle qu’aucune autre ne saurait suppléer, c’est l’aristocratie. Il
+sera, pour être seulement reçu chez vous et, à plus forte raison invité
+à dîner, absolument indispensable de faire partie d’une aristocratie
+quelconque. Celle du nom vient en première ligne, puis les autres:
+fortune, talent, etc.
+
+On prétend volontiers, à l’heure actuelle, que l’aristocratie est
+fâcheusement dépréciée, que les négociants émigrés de la rue
+Saint-Denis, après fortune faite, sont à peu près seuls à lui accorder
+encore quelque prestige, avec les barons véreux qui vont, à la Bourse,
+pêcher des tortils et des mois de prison.
+
+On constate de plus que, par une désolante réciprocité, nos ducs, nos
+marquis, nos artistes célèbres ne font pas fi des filles de bonnetiers
+millionnaires ou de voleurs heureux.
+
+De là, des tirades sans fin, des philippiques fulminantes contre ce vil
+marchandage, contre ce trafic éhonté des traditions, de l’honneur et des
+grands souvenirs.
+
+Vous en pourriez conclure, madame, qu’un esprit élevé, doit, étant donné
+le vent qui souffle, manifester quelque dédain de l’aristocratie et
+laisser à leurs prétentions ceux qu’une telle marotte empêche de dormir.
+
+Ce serait la plus funeste des erreurs, la plus préjudiciable des
+sottises.
+
+Comment! Dépréciée l’aristocratie! Nivelées et fondues les castes! Mais,
+à aucune époque, sous aucun régime, même à Venise, même sous nos rois,
+l’aristocratie n’a paru plus florissante, plus désirable et plus solide.
+
+On parle de la Révolution; on invoque le 4 août; on rappelle l’échafaud;
+savez-vous l’origine de tout cela? C’est une frénésie d’aristocratie, un
+irrésistible besoin de goûter enfin aux ivresses d’un tel privilège.
+
+Quelle désorganisation parmi l’état-major révolutionnaire, quelle
+entrave mise à la marche des choses si Louis XVI eût seulement fait La
+Fayette duc et pair! Quel loyalisme n’eussent pas fait éclater
+Robespierre gentilhomme de la Chambre et Marat chevalier des Ordres!
+
+La caractéristique des hommes de révolution n’est-elle pas bien plutôt
+de remplacer que de détruire? Combien, sous Napoléon, devinrent de
+riches et paisibles comtes qui voulaient pendre à la lanterne jusqu’au
+dernier noblion avant d’être eux-mêmes titrés.
+
+Mais le peuple? dites-vous. Ah! Elle est bien bonne... Je voudrais qu’un
+artisan du siècle dernier revînt tout exprès pour comparer sa misère à
+celle d’un ouvrier d’aujourd’hui. On n’y trouverait guère de différence,
+je vous assure. Tout le profit, d’ailleurs très réel, de la Révolution a
+été pour la «caste» du milieu, celle qui n’était pas fâchée de goûter à
+l’aristocratie tout en s’estimant mille fois supérieure à la «plèbe»,
+comme disent les professeurs d’histoire.
+
+Quant à qui est du peuple[1], le régime ne change guère sa condition et,
+si fort en république que nous soyons, on lui peut encore appliquer ce
+poème épique en un seul vers, où Villiers de l’Isle-Adam avait retracé
+l’histoire entière du moyen âge:
+
+ Pour un oui, pour un non, les peuples écopaient.
+
+ [1] Puisque le mot se trouve sous ma plume, je ne saurais trop vous
+ engager à trouver, pour le prononcer, un accent spécial. En
+ abaissant les coins des lèvres, en coulissant un peu les yeux, en
+ creusant les deux rides qui vont du nez à la bouche, on arrive à une
+ expression de mépris mêlé de dégoût, très suffisante. On lance le
+ _p_ rudement, on appuie sur la diphtongue et on laisse mourir la fin
+ comme indigne d’être prononcée. Il y a toute une profession de foi
+ dans la façon de dire: «Cela se fait dans le _PPPEUUple_!»
+
+Croyez-vous qu’un député, même de la plus extrême gauche, ne se
+considère pas comme le représentant d’une aristocratie? Le conseiller
+municipal, lui-même, en parcourant, la tête haute, les salons
+magnifiques de l’hôtel de ville, n’a-t-il pas dans les veines un peu du
+sang vénitien des Dandolo, ou des Giustiniani?
+
+Un préfet, un simple préfet a son palais, son conseil, ses «gens». C’est
+encore de la monnaie de potentat et j’ai quelque raison de croire que
+les préfets démocrates d’aujourd’hui, comparés aux légendaires préfets
+de l’Empire, ne sont pas les moins pourvus de morgue.
+
+Les naïfs, les gogos, les électeurs s’imaginent que l’aristocratie se
+compose de gens uniquement préoccupés de faire battre les étangs afin de
+ne pas entendre les grenouilles; mais l’aristocratie est la reine du
+monde, bien autrement universelle et puissante que toutes les réunions
+possibles de hobereaux, de burgraves et de mamamouchis.
+
+Il n’est pas d’homme, qui n’en trouve un autre devant lequel affecter
+des airs hautains et affirmer sa prédominance.
+
+Le tripier qui a boutique sur rue considère avec dédain le chiffonnier
+tout au plus riche d’une échoppe. Le boucher méprise le tripier parce
+que celui-ci ne vend que les parties inférieures de la noble bête dont
+lui-même débite l’ensemble. Le libraire qui vend la nourriture de
+l’esprit, les productions supérieures et délicates de l’intelligence,
+n’a que pitié pour tous les précédents qui brassent l’ignoble
+mangeaille.
+
+Est-ce que le couturier familier des jolies tailles et des peaux
+satinées, peut éprouver pour le quincaillier, aux mains salies de
+rouille, autre chose que de la commisération?
+
+Puis voici le marchand en gros qui plaint le débitant de sa bassesse;
+l’entrepôt qui méprise le magasin, jusqu’à ce qu’on arrive au
+fonctionnaire, rouage de l’État, fort au-dessus de ceux qui vendent une
+marchandise quelconque et se ravalent dans un négoce.
+
+Quelle figure maintenant, je vous le demande, fait le commis, chargé
+d’une besogne mécanique, purement routinière, devant l’artiste au
+cerveau puissant, toujours en gésine de création nouvelle?
+
+Il est vrai que celui-ci se trouve aussitôt dominé par le journaliste,
+maître de sa réputation et des événements en général.
+
+Enfin, le monde entier n’est que poussière, conglomérat d’insectes
+vagues et d’organismes sans portée, aux regards de l’élégant désœuvré
+auquel la nature n’a imposé que l’obligation de porter ses grègues de
+Paris à Monaco et de Biarritz à Dinard.
+
+Encore une fois, tout se ramène à l’aristocratie, tout la respire, tout
+la réclame, et si l’on trouve tant de gens pour célébrer le régime
+démocratique, c’est que la démocratie n’est autre chose que
+l’aristocratie à la portée de tout le monde.
+
+Sans doute on nous a montré des livres, des pièces de théâtre où
+l’aristocratie proprement dite est assez malmenée; mais outre que la
+sincérité des auteurs semble toujours un peu contaminée de dépit, je
+vous déclare qu’ils n’arriveront jamais, vous entendez bien, JAMAIS, à
+la battre sérieusement en brèche, parce que, à les en croire eux-mêmes,
+l’institution tire toute sa force du nombre des imbéciles et qu’ils
+n’ont pas, que je sache, la prétention d’en détruire la race éternelle.
+
+Pourtant, c’est bien par là qu’il conviendrait de commencer, un imbécile
+devant nécessairement faire naître l’aristocrate qui est son complément.
+
+Et puis, entre nous, les tares intellectuelles ou autres, sont les mêmes
+dans tous les mondes. On voit chaque jour des Dubois ou des Martin faire
+des mariages intéressés, vivre dans la paresse et jouer au baccara.
+Quelle conclusion, alors, tirer de tout cela sinon que, les choses
+demeurant égales, mieux vaut tendre à l’aristocratie qui a théoriquement
+sa valeur morale et, pratiquement, sa valeur marchande, que de jeter sa
+poudre aux manants.
+
+Le seul tempérament à cette loi primordiale que permette notre
+éclectisme contemporain, c’est de ne pas s’astreindre avec trop
+d’étroitesse ou d’exclusivisme à l’aristocratie particulée.
+
+La marche incontestable des temps vous oblige à reconnaître qu’il s’est
+créé plusieurs aristocraties parallèles. Ainsi, puisqu’il faut trouver
+des équivalents, une médaille d’honneur au Salon compense assez
+exactement un titre de marquis; un fauteuil à l’Académie française
+représente un duché ou à peu près; à partir du dixième million, l’on est
+baron de droit et le fait d’avoir pour maîtresse une actrice en vogue ou
+d’être ministre, confère inéluctablement la qualité de vicomte.
+
+Rien n’est donc plus aisé que d’établir une espèce de barême des titres
+indiquant outre des noms de titulaires, la dose exacte de la
+considération qui leur est due.
+
+Mais, au lieu de m’embourber dans d’interminables énumérations dont,
+peut-être, la logique et les proportions vous échapperaient,
+laissez-moi, madame, recourir à la parabole, vieux moyen toujours bon
+qui rend la pensée plus concrète et donne moins de prise à l’équivoque.
+
+Il s’agit, n’est-il pas vrai,--et ma longue digression ne vous l’a point
+fait oublier,--de savoir de quels éléments doit se composer l’élite
+formant l’ensemble de vos relations.
+
+Je suppose d’abord que votre salon est un vaste saladier.
+
+Or, si je me réfère à la destination d’un tel récipient, nous y devons,
+sans aucun doute, faire une salade.
+
+Est-ce trop vulgaire? Souhaiteriez-vous plutôt une macédoine? Le terme
+est plus noble mais moins juste. En somme, les gens les plus fastueux
+mangent de la salade, si j’en crois cette mode rastaquouère qui impose,
+pour si peu, une assiette et des couverts spéciaux.
+
+Nous trouvons, en première ligne, dans une salade... la salade, les
+feuilles longues et grasses de l’endive, ou rondes et boursouflées de la
+laitue, qui sont la partie substantielle.
+
+Je la vois assez bien personnifiée par des gens de tout repos:
+académiciens, généraux, banquiers, chefs de service, diplomates titrés.
+
+Mais que serait une telle réunion sans éléments plus actifs, une salade
+sans assaisonnement?
+
+L’huile incolore et onctueuse, ce sera quelques membres considérables du
+clergé: un ou deux chanoines, des prélats _in partibus_, des
+prédicateurs casuistes pour gens du monde.
+
+Quant au vinaigre, à ce condiment piquant dont la présence donne du ton,
+mais dont l’excès incommode, il ne saurait être mieux représenté que par
+des écrivains légers, féministes ou autres, dont le bagout distrait,
+dont les pointes jalouses divertissent, alors que leurs assiduités
+finissent par engendrer le spleen.
+
+De rares reporters feront aussi figure en ce rôle ingrat de vinaigre
+communicatif, dont le parfum s’exhale à distance, sous forme
+d’entrefilets élogieux, dans les gazettes bien posées.
+
+Les vaudevillistes à succès, les chroniqueurs à jet continu, semblent
+tout indiqués pour jouer le sel. Il ne faut pas craindre d’en mettre: on
+trouve toujours que la salade n’est point assez salée. L’effet dépend
+d’ailleurs du pouvoir salant...
+
+Le poivre? Tout le monde ne le supporte pas avec une égale facilité.
+Certains estomacs en éprouvent du dommage; pourtant, on l’aime, en
+général, et on le recherche. Son goût ne doit pas dominer, mais si le
+palais exercé d’un gourmet ne le découvre pas, la salade, même salée,
+passe pour fade et insipide. Ayez donc à portée du saladier, selon les
+besoins, quelques détenteurs d’histoires graveleuses, capables de les
+débiter avec une réserve décente et de les envelopper dans la gaze
+requise.
+
+La moutarde, c’est l’imprévu: de Dijon, très forte, avec les
+chansonniers épicés, les conteurs du Chat noir, les étoiles de passage
+venues tout exprès du café concert; de Bordeaux, au contraire, plus
+douce, avec les barytons éthérés et les diseurs de monologues
+convenables.
+
+Enfin, il y a les fines herbes, qui ne sont pas absolument
+indispensables, mais qui rehaussent très bien la saveur d’une salade et
+la complètent, au sens de certains délicats. Quelques jeunes gens
+inoccupés, mais portant des noms bons à être criés à la porte, en
+tiendront avantageusement l’emploi. Ils resteront ensuite mélangés à la
+sauce et, sans faire masse, sous la dent du convive, apporteront
+cependant à l’ensemble leur parfum agréable et fugitif.
+
+Vous le voyez, madame, il faut de tout. Oh! entendons-nous sur ce tout.
+Je veux dire par là tout ce qui a une valeur, tout ce qui peut reverser
+sur vous un peu de son éclat propre, et contribuer, par l’ensemble des
+reflets, à vous faire briller vous-même comme il sied à une femme
+supérieure.
+
+Cela revient bien à dire, si, après la salade, je compare vos relations
+à un fromage, qu’il est composé avec les crèmes de toutes les
+aristocraties, soigneusement battues et mélangées, de façon à obtenir un
+produit homogène.
+
+Une question encore vous préoccupe: devez-vous continuer à recevoir des
+gens compromis dans des scandales galants ou financiers?
+
+Je m’en réfère à Rivarol, pour vous répondre: on peut frayer avec des
+gens de mauvaises mœurs, mais non avec des gens de mauvaise compagnie.
+
+La distinction, pour juste qu’elle soit, vaut d’être précisée.
+
+On entend par gens de mauvaises mœurs, ceux qui, ainsi que diraient vos
+prédicateurs, s’abandonnent aux entraînements de la chair. Ce sont les
+femmes qui ont des amants, les hommes qui ont des maîtresses, et que les
+horreurs du remords n’épouvantent pas outre mesure.
+
+Vous n’avez pas à contrôler la conduite de vos familiers, ni à mesurer
+leurs responsabilités, en établissant la balance entre ce qu’exigent
+leurs sens et les satisfactions qu’ils leur octroient. Que ce soit par
+dilettantisme, par vanité, par besoin physique ou par dépravation, il ne
+vous appartient nullement d’en connaître, à la condition que les
+coupables procèdent avec une certaine discrétion, et ne se livrent point
+ouvertement, sous vos yeux, à leur amoureux manège.
+
+Ils tomberaient alors dans la mauvaise compagnie, c’est-à-dire dans la
+catégorie de ces rustres qui, au lieu de donner à leurs erreurs un tour
+élégant et frivole, en font grossièrement parade, tiennent des propos
+malséants et déconcertent une réunion par des allusions continuelles à
+leurs bonnes fortunes.
+
+N’avoir aucune pitié pour ces derniers, mais posséder, par contre, des
+trésors d’indulgence pour les autres, est une attitude à la fois digne
+et prudente dont n’importe qui vous saura gré.
+
+En matière d’argent, il n’en va pas tout à fait de même et c’est à peu
+près exclusivement sur les résultats de l’aventure qu’il faudra régler
+votre conduite, au lieu de n’envisager que les procédés.
+
+Si quelqu’un de votre entourage se trouve suspecté pour une
+indélicatesse d’un petit nombre de milliers de francs, vous pouvez, _a
+priori_, le considérer comme disqualifié, car on est tellement
+chatouilleux dans le monde, sur les questions pécuniaires,--lorsque le
+chiffre manque d’importance,--que le soupçon, même non vérifié, entraîne
+une tare indélébile. Un homme qui a, dans son existence, quinze mille
+francs douteux, les traîne comme un boulet de quinze cents kilogrammes
+(poids de la somme en billon), dont il ne se débarrasse jamais.
+
+Si, par contre, un financier de vos amis est pris à partie pour une
+opération de quinze millions, réservez-vous et attendez. L’orage
+passera, ne laissant après lui qu’une grosse fortune de plus et des
+fêtes merveilleuses en perspective.
+
+D’ailleurs, réfléchissez un instant. Comment voulez-vous que l’on vole
+quinze millions? Il n’y a pas de coffre-fort contenant cette somme. Les
+caves de la Banque de France sont inaccessibles, et nul ne se risque à
+porter sur lui une telle richesse. Alors? Un coup de bourse? Un
+accaparement? Des mots, tout cela, inventés par des maladroits, victimes
+de leurs spéculations folles, et qui, furieux de leur «culotte» méritée,
+voient des filous jusque parmi les plus honnêtes gens.
+
+En principe, on peut voler jusqu’à un million. On a vu d’évidentes
+escroqueries atteindre ce chiffre. Mais au delà, il n’en existe pas
+d’exemple: cela se saurait.
+
+Votre homme a donc «acquis», gagné bien et légitimement ses quinze
+millions; personne n’est en état de lui prouver le contraire, et ceux
+qui lui battront froid n’auront que le mérite de bouder contre leur
+ventre...
+
+Ayez, bien entendu, un jour hebdomadaire de réception ou mieux encore un
+soir. C’est un moyen plus sûr de rassembler son monde, les hommes tout
+au moins ayant, de par leurs occupations, une excuse pour ne point
+paraître dans l’après-midi.
+
+De plus, cela permet les décolletages, la musique, les lectures, les
+longues causeries. C’est un peu plus cher, à cause des rafraîchissements
+plus nombreux, mais le profit compense les frais, car vous avez ainsi
+toute votre cour sous la main.
+
+Enfin, donnez quelques bals, mais uniquement pour réagir contre le luxe
+américain, usité aujourd’hui dans ce genre de divertissement. Proclamez
+bien haut que vous entendez rétablir la simplicité des vieux âges, et
+que votre ambition se borne à faire amuser la jeunesse.
+
+Celle-ci vous en saura gré, car elle est de moins en moins gâtée sous ce
+rapport.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA CONVERSATION
+
+
+Il est clair qu’il ne suffit pas de grouper autour de vous une élite
+incomparable; il faut encore savoir la retenir par la grâce de votre
+accueil et le charme de votre conversation.
+
+Une foule de «grandes dames»--de fantaisie pour la plupart, comme les
+sirops des marchands de vin--ont composé, sur le tact, la politesse et
+les usages, de précieuses brochures où les héritières devenues marquises
+tout de bon, trouvent, en un clin d’œil, la façon de se conduire dans
+les moindres circonstances de la vie.
+
+Il y est indiqué comment on doit saluer, s’asseoir, marcher; selon
+quelles préséances, il convient de placer à table une kyrielle
+d’invités; l’ordre où l’on doit verser les vins; jusqu’à la façon de
+tenir la fourchette et mille autres détails palpitants qu’une table des
+matières bien ordonnée permet de découvrir, sans peine, selon la
+nécessité.
+
+Mais pas une, que je sache, ne s’est risquée à réglementer la
+conversation, dont l’importance n’est pourtant pas contestable.
+
+C’est cette lacune que j’ai la présomption de vouloir combler, sans
+essayer de me donner pour la comtesse de rigueur ou de laisser croire,
+un instant, que je suis une jeune et jolie femme...
+
+Avant toutes choses, accoutumez-vous à l’indifférence universelle et
+n’ayez jamais de variations d’humeur que sur commande.
+
+Vous devez être non seulement maîtresse de maison, mais encore de
+vous-même.
+
+La susceptibilité, la tendance à la colère, mènent droit aux «lunes»,
+c’est-à-dire à des différences de niveau dans l’affabilité, à des marées
+de bienveillance qui désobligent les familiers et empêchent toute
+continuité dans les relations.
+
+Il est essentiel qu’on apporte chez vous la certitude d’y être bien
+reçu, sans quoi beaucoup de gens n’y viendraient pas.
+
+Certes, une telle attitude n’aura pas toujours la récompense qu’elle
+mérite. On vous calomniera; les envieux--toutes les grandeurs en mènent
+après elles--vous vilipenderont. Vous serez en butte à mille
+manifestations de jalousie, à d’innombrables assauts hypocrites.
+Méprisez tout, madame, et sachez opposer aux pires vilenies une immuable
+sérénité.
+
+Mais une règle sans exceptions n’en est plus une. Par intervalles,
+découvrez un de vos ennemis, prenez-le en particulier, improvisez à son
+usage une semonce de haut goût, renvoyez-le confus et contez l’aventure
+à votre meilleure amie, sous le sceau du secret, afin d’être certaine
+que tout soit répété.
+
+Votre discrétion à vous sera portée aux nues et votre victime ira
+grossir d’un remarquable spécimen la phalange des imbéciles.
+
+Défiez-vous des remontrances publiques ou, si vous y voyez quelque
+opportunité, choisissez vos personnages parmi les mieux élevés, de qui
+une riposte trop vive n’est jamais à craindre.
+
+Je vous permets néanmoins d’accueillir les racontars de chacun; la vogue
+est aux dossiers secrets et il peut être intéressant de connaître bien
+des dessous, utile même au besoin. Écoutez, faites votre profit;
+gardez-vous d’interrompre une médisance. Il faut du reste compter avec
+votre curiosité, la satisfaire sans fausse honte. En revanche,
+n’approuvez jamais un propos malveillant, n’ayez pas l’air de vous en
+réjouir et répondez simplement: «Oh! vous en êtes sûr?... Cela me paraît
+bien fort... Pourquoi croire à la légère?...» De cette façon vous
+resterez neutre sans pourtant décourager le bavard qui, pour achever de
+vous convaincre, vous confiera tout ce qu’il sait.
+
+A ce propos, je vous déclare qu’indépendamment de l’art de parler, il y
+a aussi l’art d’écouter qui est plus utile encore peut-être et qui n’est
+pas moins délicat.
+
+Parler, lorsqu’on s’en tire avec avantage, est, sans doute, un excellent
+moyen de plaire, mais écouter!
+
+Vous représentez-vous tout ce qu’il y a d’adresse de bon aloi et de
+diplomatie à la fois simple et décisive dans ce seul fait: écouter?
+
+Écouter, c’est reconnaître à l’interlocuteur une importance spéciale,
+c’est rendre justice au charme de sa parole, c’est proclamer l’intérêt
+de ce qu’il dit, c’est s’incliner soi-même devant son éloquence, toutes
+choses bien faites pour chatouiller l’amour-propre le plus ombrageux.
+
+Que de gens, lorsque vous leur parlez, ont les lèvres frémissantes, le
+souffle sous pression, et semblent toujours sur le point de vous
+interrompre, afin d’entamer une narration plus palpitante que la vôtre,
+ou bien encore affectent un air distrait et ennuyé comme s’ils
+attendaient avec impatience la fin de votre période.
+
+Bien loin de faire étalage d’une pareille attitude, il faut y aller de
+tout cœur ou plutôt de toute oreille.
+
+Comme on demandait un jour au maréchal Soult, très attentif aux moindres
+bagatelles des bavards admis en sa compagnie, par quel moyen il arrivait
+ainsi à paraître écouter d’une telle conscience, il répondit simplement:
+«Eh! mais, le meilleur moyen de paraître écouter, c’est d’écouter en
+effet.»
+
+Réglez-vous sur ce principe: écoutez sans broncher les pires fadaises.
+Qu’il s’agisse d’un seul interlocuteur ou d’une réunion nombreuse, la
+question ne change pas: c’est affaire de dosage, d’après la qualité et
+la quantité.
+
+Surtout n’oubliez pas que le sourire est une arme aussi précieuse que le
+sabre de M. Prudhomme; il sert à encourager la confidence et, au besoin,
+à l’interdire. On l’emploie en parlant pour envelopper de grâce tout ce
+que l’on dit; en écoutant pour marquer l’intérêt bienveillant éveillé
+par l’orateur; il rend moins pénible un dialogue languissant et prête
+une séduction de plus aux guirlandes de vos phrases. Il est la panacée
+mondaine qui guérit tous les maux, comble tous les vides, corrige toutes
+les imperfections.
+
+On vous annonce une mort, sourire contracté de condoléance; on vous
+informe d’une naissance, sourire joyeux de «bien vive part»; on vous
+expose un problème de métaphysique, sourire restreint de recueillement;
+on vous déclame des vers, sourire mystique d’extase; on vous importune,
+sourire crispé d’ennui... et la gamme, je le répète, est interminable.
+
+Sourire est parfait, écouter mieux encore, mais vous imaginez bien que
+ce ne sont point là des éléments de conversation suffisants.
+
+Il faut parler, madame, parler beaucoup, parler chaque fois que le
+loisir vous en est laissé. Une femme dont la conversation a des «trous»,
+même de simples hésitations, ne passera jamais pour supérieure. Au
+contraire, celle dont le babillage ne tarit pas, qui épargne aux
+assistants la peine de trouver rien à dire, est en droit de prétendre
+aux plus brillantes destinées.
+
+Mais que raconter? Que choisir parmi le fatras énorme des sujets
+exploitables?
+
+Comme, évidemment, sur la masse des paroles qui s’échapperont de votre
+bouche le déchet ne sera pas mince, il sera bon de diriger vos discours
+vers des thèmes suffisamment vagues pour admettre toutes les variations.
+Le chapitre des domestiques est inépuisable mais trop banal; celui de la
+toilette dénote des préoccupations bien futiles; celui de l’amour longe
+d’affreux précipices; celui de l’art n’amuse pas tout le monde et
+demande une préparation; celui du sentiment ou plutôt du sentimentalisme
+semble être provisoirement le plus digne d’être exploité; le thème a
+cela d’avantageux, qu’on peut dire tout ce qu’on veut sans risquer trop
+de sottises ou d’anachronismes compromettants.
+
+Il y a aussi le procédé qui consiste à parler de l’un à un autre. Je
+sais bien qu’il est malaisé de s’entretenir d’une personne absente sans
+faire des glissades vertigineuses vers la médisance. C’est même en cela
+que réside la grande utilité d’un ami qui sert à exercer notre tendresse
+quand il est là et notre malignité lorsqu’il a tourné les talons.
+
+Mais vous pouvez, ce me semble, conduire le dialogue de telle sorte que
+«l’éreintement» inéluctable soit fait par votre interlocuteur, en vous
+réservant le peu de bon possible à dire.
+
+En tous cas, s’il vous arrive de citer quelques noms, au cours de la
+causerie, que ces noms soient choisis et produisent un effet. Un nom
+indifférent et obscur n’a pas de raison d’être dans votre bouche et, à
+citer souvent des personnalités insignifiantes, vous donneriez de vos
+relations la plus misérable idée.
+
+Ainsi quand un diplomate sera sur le tapis, ne le nommez pas par son
+nom. Dites: «L’ambassadeur d’Angleterre ou le ministre de France à
+Copenhague me disait hier encore...»
+
+Si pourtant il est copieusement titré, accablé d’un nom fameux, faites à
+votre guise: ambassadeur à Berlin, marquis de Noailles, l’un vaut
+l’autre; l’idée de l’un, celle de l’autre, évoque aussitôt l’éclat, et
+la notoriété des deux se trouve être sensiblement identique pour
+désigner un même personnage.
+
+S’agit-il d’un nom plus bourgeois et moins achalandé dans l’histoire,
+alors accolez soigneusement le titre: M. Bézuchet, membre de la Société
+contre l’abus du tabac; M. Corbulon, de l’Académie française; M.
+Titubard, l’ancien ministre, etc. Il est bon que l’on connaisse à chaque
+fois le poids exact du nom que vous prononcez.
+
+Si même, une personnalité sans conséquence, une femme, je suppose,
+dénuée de tout qualificatif officiel ou nobiliaire, vient à passer parmi
+vos allusions, cherchez quel titre à un tel honneur vous pouvez évoquer
+pour elle, si lointain qu’il soit. Inventez-le au besoin mais, par le
+ciel, n’allez pas désigner sèchement Mme Craspotel ou Mme Bobitou: on
+croirait que vous recrutez vos amies sur le carreau du Temple. On peut
+toujours dire d’une femme qu’elle est arrière-petite-nièce de
+Jean-Jacques Rousseau ou cousine éloignée de la Malibran: c’est bien le
+diable s’il n’y a pas un peu de vrai!
+
+L’usage modéré des citations ne peut nuire, mais une femme ne les fait
+guère en latin ou en grec. Utiliser la traduction prouve qu’on a le
+texte familier sans exposer à de redoutables barbarismes.
+
+Enfin, je n’ose vous conseiller l’innocent stratagème de Mme de la
+Popelinière, utilisé, dit-on, par plus d’une femme de notre temps et qui
+consiste à noter sur un carnet les traits d’esprit que l’on doit faire
+et les pensées que l’on doit émettre au cours de la journée. Une telle
+manœuvre peut réussir, mais demande un à-propos et une finesse qui
+permettent largement de s’en passer.
+
+Au reste, soyez de l’avis de tout le monde avec de faibles controverses,
+pour faire valoir votre adhésion; exagérez la sympathie que chacun vous
+inspire; admirez avec fanatisme ceux qui méritent à peine un
+encouragement; portez aux nues les hommes; complimentez les femmes et
+vous aurez ainsi de telles créances d’hommages et d’adulations que
+l’ingrat désireux d’esquiver sa dette ne sera qu’un banqueroutier moral,
+universellement décrié.
+
+Comme cependant, le contact de tant de gens distingués tenant aux
+lettres, aux arts et à la politique, vous mettra dans la nécessité
+d’avoir quelques notions de ce qui les intéresse, je vais joindre à ce
+_Petit manuel_ un _vade-mecum_ intellectuel, dont vous vous trouverez
+bien de suivre les leçons.
+
+
+
+
+LES CHOSES DE L’ESPRIT
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES SPORTS
+
+
+Ah! par exemple, allez-vous dire, placer les sports en tête des choses
+de l’esprit, voilà qui est d’une belle inconscience! En vérité, si fort
+qu’on ait le goût des antithèses, encore serait-il convenable de les
+justifier et de ne les pas faire tourner au coq-à-l’âne.
+
+Fort bien, madame, et votre apostrophe étant épuisée, je vais pouvoir à
+mon tour hasarder quelques remarques.
+
+Oui, certes, je place les sports parmi les choses de l’esprit et en
+tête, s’il vous plaît, pour une raison que mes précédentes indications
+vous rendront bientôt lumineuse.
+
+De toutes vos relations, quelles sont celles, je vous prie, dont vous
+faites le plus grand cas et dont la considération vous est la plus
+flatteuse? Sont-ce les écrivains, les peintres, les journalistes, les
+fonctionnaires, les musiciens?
+
+Non, madame, et, répondant pour vous tout de go, je distingue au fond de
+votre âme une prédilection marquée pour ceux qui, n’ayant rien à faire,
+ne font rien en effet; pour les gens à qui leur naissance ou leur
+fortune créent l’obligation, très douce à la vérité, de demeurer oisifs.
+
+Ceux-là seuls donnent le ton, édictent les lois de l’élégance ou du
+ridicule que les autres en somme, si amères que soient par intervalles
+leurs récriminations, restent fort heureux d’observer à la lettre.
+
+Vous avez deviné que c’est l’aristocratie que je veux dire,
+l’aristocratie proprement dite, sans épithète, la seule qui tienne en
+fin de compte, le haut du pavé, qui soit capable de lancer une mode et
+dont les prérogatives ne s’acquièrent pas[2].
+
+ [2] Ai-je besoin de vous assurer que je me place ici à un point de vue
+ purement théorique? On a vu, depuis Samuel Bernard, tant de
+ dérogations à l’immuabilité du principe qu’on s’est accoutumé peu à
+ peu à considérer l’argent comme frère jumeau de la naissance. Ils
+ s’entendent du reste à merveille et se recherchent volontiers. Je ne
+ serai donc pas plus royaliste que le roi et j’admettrai fort bien
+ que l’aristocratie comprend autant d’agents de change que de ces
+ gentilshommes à qui il ne manque, pour redevenir des héros, que des
+ croisades. Mais en dépit de tout, quelques concessions que je fasse,
+ il n’y a vraiment qu’un prince authentique pour bien patronner un
+ chapeau.
+
+Or si les membres de cette heureuse catégorie d’hommes repoussent avec
+dégoût toute espèce de besogne rétribuée, afin d’éviter l’humiliation
+quelque peu dégradante du salaire, il est hors de doute que l’oisiveté
+absolue, mère de tous les vices, est aussi pour le moins, tante de
+l’ennui.
+
+Il importait donc de remédier à ce pénible état de choses et de trouver
+une occupation qui, non seulement eût l’avantage de ne rien rapporter,
+mais encore possédât l’inestimable qualité de coûter fort cher.
+
+Les sports, convenez-en, représentaient, à ce titre une trouvaille sans
+pareille. De là leur succès étourdissant et leur adoption enthousiaste
+par les gens bien posés.
+
+On a découvert par la suite que les races humaine, canine et chevaline,
+en retiraient une sérieuse amélioration, mais il est certain que leur
+prix élevé qui en écarte la foule, a été leur premier et principal
+élément de réussite.
+
+Et c’est ici que se place ma justification, car si les sports sont en
+apparence destinés à fortifier le corps, à lui procurer grâce et
+souplesse, ils ont pour effet bien autrement réel de divertir et
+d’occuper à peu près exclusivement l’esprit de ceux qui s’y livrent.
+
+Causez avec un sportsman. En homme bien élevé que je le crois, il
+admettra que vous lui parliez de l’événement du jour, de la pièce en
+vogue mais avec le visible désir de revenir à ses chevaux et à son turf.
+Un yachtman, s’il est poli, fera les mêmes concessions pour verser
+pareillement ensuite dans le récit de ses prouesses marines.
+
+Ainsi de tous.
+
+Quelle figure ferez-vous alors en présence de ces sujets brûlants,
+restés pour vous des hiéroglyphes?
+
+Vous aurez l’air d’une femme de rien qui s’est acquis, par surprise,
+quelques relations dans un monde relevé, mais à laquelle bientôt ceux
+qui font le lustre de son salon tireront la révérence.
+
+Voyez quelle déchéance en résulterait pour vous, quel effondrement pour
+votre ambition.
+
+Le sport hippique étant le plus coûteux, est, par une conséquence
+naturelle, le plus _select_, et par là j’entends, vous le supposez bien,
+non pas la promenade d’une heure sur un bidet loué cent sous, mais
+l’entretien d’une écurie de courses avec tous les tracas, toutes les
+gloires et, principalement, toutes les dépenses qui en découlent.
+
+Je ne saurais entreprendre ici une description détaillée des différents
+sports. A peine devrai-je me borner à vous fournir quelques informes
+rudiments utiles à la conversation, vous renvoyant aux spécialistes, si
+la fantaisie vous prend d’approfondir.
+
+Les courses, par excellence, fournissent une grande quantité de
+métaphores mondaines qui ont le double avantage d’imager la causerie en
+même temps qu’elles témoignent de quelques connaissances sportives.
+
+Ainsi, le jour où un duc se présente à l’Académie, c’est un _crack_[3].
+Autrement dit, il est à peu près assuré d’être élu par opposition avec
+M. Zola, intrépide _outsider_, dont la victoire restera longtemps
+inattendue.
+
+ [3] Ce n’est pas krach que je veux dire: on ne saurait s’y tromper.
+
+La course que pratiquent vos admirateurs, et dont vos faveurs sont le
+clocher, sera maintenue par vous dans les proportions d’un _handicap_;
+c’est-à-dire que vous imposerez aux coureurs une complète égalité de
+chances. Rassurez-vous: dans les handicaps, il y a toujours un _gagnant_
+et des _placés_. Le _dead-beat_ même--façon élégante de prononcer _ex
+æquo_--n’y est pas impossible.
+
+Votre mari deviendra un simple _headlad_, sorte de sous-ordre chargé des
+besognes ennuyeuses, tandis que vous resterez chez vous le _starter_
+incontesté. Je n’ose prétendre que vous triompherez ainsi sans
+concurrence. Faire _walk over_ n’est pas du reste si glorieux, qu’il
+soit convenable de vous le souhaiter.
+
+Ayez encore quelques notions du _studbook_, le d’Hozier des chevaux, au
+moins pour savoir que si _Stuart_ fut vaincu à Culloden, en 1746, sous
+forme de prétendant, il gagna, sous forme de cheval, en 1888, le prix du
+Jockey-Club. Il est bon de connaître aussi, de nom, le légendaire
+_Gladiateur_ qui gagna le Grand Prix en 1865 et quelques autres dont on
+peut avoir l’occasion de parler.
+
+La pratique d’un tel langage vous donnera aussi le goût des mots anglais
+qui dénote un incontestable raffinement et classe d’emblée dans une
+catégorie de gens où il peut être avantageux de figurer. N’allez pas
+cependant jusqu’à réanglicaniser les mots devenus français et à dire
+villédgiatoure pour villégiature: on doit avoir le tact de ne point
+franchir certaines limites.
+
+Quelques termes de marine, dont tous les dictionnaires vous permettront
+de mesurer la portée, seront d’un bon effet auprès des gens de mer,
+amateurs ou autres. Il n’est pas indispensable d’être ferré là-dessus,
+la navigation n’étant pas matériellement praticable aux gens qui
+habitent le milieu des terres. Cependant parler au besoin de bossoir,
+d’écubier, de martingale et de cacatois, c’est se placer au-dessus de la
+foule, c’est presque savoir l’anglais.
+
+Étudiez le _lawn-tennis_: que les lignes de service, les lignes de fond,
+les servants et les relanceurs n’aient pas de secret pour vous. Il
+existe à Puteaux, en pleine Seine, une île, escarpée et sans bords pour
+le vulgaire, où se réunissent, en des conciliabules soigneusement
+gratinés, quelques joueurs de tennis du plus haut vol. Ai-je besoin de
+vous faire ressortir combien il vous serait profitable d’y être admise!
+On n’est pas d’ailleurs forcé de jouer; l’essentiel est d’y être. Dire
+que vous vous y divertirez serait risquer de l’avenir une affirmation
+téméraire fort en dehors de mes habitudes. En tout cas, vous en
+rapporterez le droit de citer, avec vraisemblance, les noms les plus
+fastueux de l’armorial, ce qui est énorme.
+
+Mais il est un sport dont je crois impossible, aujourd’hui, de ne pas
+parler avec quelque développement, tant le plaisir qu’il procure lui a
+donné d’adeptes depuis quelques années. C’est la bicyclette que je veux
+dire.
+
+Au début, la _gentry_ (soyons anglais) ne parut pas s’enthousiasmer
+outre mesure pour les roues caoutchoutées et le cadre luisant du «Pégase
+d’acier».
+
+Inutile d’en chercher loin la raison. Un instrument que l’on pouvait se
+procurer pour cinq cents francs, à l’aide duquel on risquait d’être
+soupçonné de vouloir économiser des chevaux ou des voitures n’avait rien
+de particulièrement prestigieux. Et puis, comme il était logique, des
+gens sans portée en avaient patronné les débuts. Des employés, des
+commis, des ouvriers même s’en étaient engoués, en usaient pour leur
+travail, ce qui équivalait au plus fâcheux encanaillement.
+
+Quel homme d’un peu de naissance et de pas mal d’esprit s’avisa le
+premier qu’on pouvait pédaler sans déroger? L’histoire sans doute
+l’ignorera toujours. C’était à coup sûr un _leader_ autorisé car son
+exemple ne fut pas perdu. Un second se risqua, puis d’autres, puis
+beaucoup, puis tous, puis des princes, des rois, des empereurs...
+
+Nous avons vu grandir cette vogue avec une rapidité foudroyante, à
+croire que la bicyclette avait eu, comme les omnibus, sa duchesse de
+Berry.
+
+Vous savez, en effet, que, sous la Restauration, les premiers ancêtres
+des guimbardes monstrueuses qui nous transportent dans Paris, n’ayant
+pas eu d’abord--toujours à cause des prix modiques--le moindre succès
+parmi les gens _comme il faut_, il fallut que la duchesse de Berry
+s’aventurât en personne dans une de ces montagnes roulantes. On la
+reconnut à ce qu’elle paya sa place cinquante francs--seul moyen, pour
+elle, de se sauver du ridicule--et l’on finit par convenir qu’où la
+future reine de France (sauf Louvel et 1830) avait passé, d’autres
+pouvaient passer aussi.
+
+Louis XIV d’ailleurs en avait usé de même avec les premiers fiacres.
+
+Toutefois l’engouement masculin pour la bicyclette n’était rien encore:
+voici que maintenant le même phénomène se reproduit du côté féminin: des
+grisettes d’abord, puis le demi-monde, puis le monde, puis le grand
+monde... bref nous en sommes aux impératrices et aux potentates de
+toutes sortes.
+
+Devez-vous donc céder à l’entraînement? S’il n’y a plus de
+considérations morales ou mondaines qui vous interdisent la bicyclette,
+l’esthétique lui est-elle aussi favorable?
+
+Les vieilles dames de province, dont les jarrets se sont ankylosés,
+depuis les redowas de 1850, sont furieuses de voir leurs petites-filles
+s’amuser à un jeu qu’elles n’ont pas connu.
+
+Comme c’est disgracieux! Comme c’est brutal! Comme c’est antiféminin!
+Ah! où sont les gestes arrondis de jadis? Les femmes n’ont plus de
+jambes, mais des bielles! Plus de hanches, mais des pistons!... Hélas!
+Trois fois hélas!
+
+ Mes enfants, tout dégénère,
+ Croyez-en votre grand’mère!...
+
+Et «de mon temps» par-ci... et les traditions par-là! Et patati, et
+patata!
+
+Évidemment, dans ces malédictions, il y a de l’orfèvre et je trouve pour
+ma part, qu’on se hâte un peu en criant à l’abolition de toute grâce. Il
+n’est pas jusqu’au costume généralement adopté qui ne soit fort
+agréable, en dépit des anathèmes fulgurants dont l’accablent celles qui
+ne sont plus en état de le revêtir.
+
+Un mollet bien pris dans son bas est toujours joli, quand il est joli.
+La finesse du pied ne souffre nullement du soulier à boucle et la taille
+enfermée dans une blouse habilement taillée n’en paraît pas moins
+régulière.
+
+Mais c’est la culotte (Ah! que n’ai-je ici un mot anglais!) qui supporte
+le plus de duretés... Cela ne se discute pas et je prétends seulement
+qu’une belle femme en culotte n’a pas à craindre qu’on la compare à un
+laideron en robe à queue.
+
+On dit encore que le mouvement violent essouffle, qu’il pousse à la
+transpiration et rougit les visages.
+
+Or, une poitrine bien plantée ne saurait perdre à l’essoufflement, non
+plus que des joues fines à s’empourprer d’un incarnat plus vif.
+
+La conclusion de tout cela, voyez-vous, c’est que les femmes qui n’ont
+ni gorge, ni hanches, ni mollets affectent pour les traditions une
+déférence aussi exagérée que suspecte, tandis que les autres ne sont pas
+longues à se laisser convaincre.
+
+A vous de juger, madame, si votre santé, votre ardeur et vos
+_performances_ (anglais, ça) vous permettent l’usage du vélocipède.
+
+Dans la négative, rangez-vous du parti des aïeules renfrognées.
+
+Dans le cas contraire, pédalez sans fausse honte.
+
+Mais, surtout, pas d’indifférence! Ou bien tonnez contre la dépravation
+d’un temps qui autorise des exercices violents, brutaux, antiféminins...
+voir plus haut; ou bien vantez la voluptueuse ivresse des membres
+dégourdis, de l’air largement respiré, des kilomètres engloutis et de
+l’appétit décuplé...
+
+Il faut avoir une opinion sur la matière et ne pas craindre de
+l’exprimer, les bicyclistes étant les fidèles d’un sport non encore
+universellement accepté, contraints par conséquent, s’il y a lieu,
+d’admettre toutes les discussions.
+
+En ce qui concerne la pratique, je ne saurais trop vous mettre en garde
+contre les allures de rapidité qu’affectent certaines _cyclewomen_.
+Cela, oui, c’est disgracieux et il y a, Dieu me pardonne, des
+chevalières de la pédale qui vont jusqu’à tirer un pied de langue pour
+souligner leurs déhanchements.
+
+Restez plastique et digne en cela comme en tout: il y a parfaitement
+moyen. Que la marche de vos compagnons se règle sur la vôtre et n’excède
+jamais le train de promenade bon pour faire valoir le jeu de vos formes,
+non pour vous disloquer.
+
+Parlerai-je des autres sports? L’escrime, la natation, la marche sont si
+peu coûteuses que le premier croquant venu s’y peut adonner. Leur
+vulgarité même vous dispense de les honorer d’une étude, sans compter
+que l’absence de termes techniques en diminue considérablement l’intérêt
+au point de vue général de la causerie.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA LITTÉRATURE
+
+
+Ce qui, après les sports, touche de plus près à l’esprit, c’est
+incontestablement la littérature.
+
+Bien des gens s’imaginent que pour parler de littérature avec quelque
+intérêt il faut avoir beaucoup lu, s’être fait, dans le recueillement,
+une opinion sur chaque chose et continuer, en conscience, à se tenir
+informé de ce qui vient au jour.
+
+A ce compte, je voudrais bien savoir à quel chiffre monterait le nombre
+des femmes--et même des hommes--capables d’en discourir.
+
+Heureusement, madame, la vérité n’est point si cruelle et je ne vous
+obligerai pas à dévorer de poudreuses bibliothèques non plus qu’à vous
+ruiner dans les librairies. Il n’est pas, en effet, d’ordre d’idée où le
+«ouï-dire» joue un rôle plus utile et plus universel.
+
+A peine quelques principes généraux sont-ils obligatoires en manière de
+préliminaires.
+
+D’abord, vous avez tout lu, depuis la _Batracomyomachie_ jusqu’au livre
+paru la veille. Avouer qu’on ignore une œuvre célèbre ou dont l’auteur a
+fait quelque bruit, revient à se montrer fière d’un défaut, ce qui n’est
+guère le fait du rang que vous ambitionnez.
+
+Mais, dites-vous, où prendre le loisir d’un travail aussi vaste, d’un
+labeur aussi fatigant?
+
+N’ai-je donc pas répondu d’avance à votre question en vous donnant à
+penser qu’il vous suffirait de l’affirmer, sans vous y astreindre en
+réalité? Ce n’est point là un mensonge car je crois, avec M. Anatole
+France, qu’une femme ne saurait être accusée de mentir lorsqu’elle ne
+fait pas de mensonge inutile.
+
+Encore faut-il que vous possédiez une teinture d’ensemble, un brillant
+semblable à ces vernis qui, appliqués sur le bois peint, lui donnent
+l’aspect du marbre.
+
+Il est, pour cela, un procédé d’information aussi profitable
+qu’infaillible qui consiste à suivre le plus possible de conférences.
+Sentez-vous tout ce qu’il y a de dilettante et de délicatement désœuvré
+dans ce seul mot: conférence?
+
+La conférence c’est le liebig de la littérature, qui donne, réunis dans
+une tasse de savoureux consommé, agréable et facile à prendre, tous les
+principes nutritifs extraits d’une foule de grosses viandes qui vous
+mèneraient à la dyspepsie au cas où vous les voudriez absorber en
+conscience.
+
+Le travail de la mastication vous est de la sorte épargné; la science
+qu’on vous offre est à demi digérée, tant et si bien que votre cerveau
+qui est l’estomac de l’esprit éprouve tout juste le plaisir d’assimiler
+et ne ressent nulle fatigue.
+
+C’est ainsi qu’en quelques séances, vous pouvez être renseignée comme
+personne sur le théâtre antique, sur les livres sacrés des peuples
+orientaux, sur la Pléiade, sur les psychologues contemporains, sur les
+auteurs érotiques de tous les temps, sur l’éloquence sacrée, enfin _de
+omni re scibili et quibusdam aliis_, comme disait cet outrecuidant de
+Pic de la Mirandole.
+
+Peut-être craignez-vous qu’on ne vous accuse d’avoir puisé le plus clair
+de vos connaissances dans ces sortes d’auditions.
+
+Mais, madame, il faut toujours que la science vienne de quelque part et
+je trouve fort sots les sceptiques qui s’en vont sans cesse répétant,
+avec dédain: «Oh! vous avez pris cela dans Larousse.»
+
+Franchement, quelle que soit mon initiative, puis-je imaginer que la
+bataille de Bouvines a été donnée en 1214, que Charles X n’était pas le
+fils de Charles IX et que Louis XIV fut opéré d’une fistule?
+
+Ce sont là choses certaines qu’on n’invente pas.
+
+Vous avez, en tout cas, la ressource de parler du conférencier plutôt
+que de la conférence tout en emmagasinant, pour plus tard, ce que vous y
+avez entendu.
+
+La voix de l’orateur, ses gestes, ses yeux en amande, sa façon de lamper
+un grog, son teint, sa taille, la coupe de son habit, voilà des sujets
+bien dignes d’alimenter de longs colloques entre vos intimes et vous.
+
+Et puis, on parle autour de vous; on discute, on juge, on vaticine dans
+votre propre salon: calquez vos jugements sur ceux de vos conseillers
+les plus autorisés. Je vous l’ai dit déjà, écoutez, appropriez-vous et
+répétez en modifiant assez la forme. Mais soyez plus adroite que Mme la
+princesse de Lamballe qui feignait une distraction subite et redisait
+précisément ce qui venait d’être dit par d’autres, comme venant d’elle.
+On est aujourd’hui moins dupe ou moins galant et le public exige plus de
+ménagements.
+
+S’il se rencontre, d’aventure, un mot qui par son piquant mérite d’être
+réédité, ne le faites point à la légère.
+
+Vous devez considérer si le mot vient d’un auteur obscur et sans
+conséquence, auquel cas vous le donnerez comme de vous ou bien si le
+spirituel causeur est au contraire une personnalité marquante,
+éventualité dans laquelle vous le nommerez en rapportant sa fine
+remarque, car le fait de connaître un tel homme et de tenir de lui un
+tel propos vous rapportera autant de considération que le fait d’émettre
+des traits d’esprit.
+
+A vos soirées, des auditions de jeunes poètes, des présentations
+d’historiens ignorés, d’archéologues vagues auront un bon effet. Évitez
+seulement les lectures derrière une table, entre deux bougies, car la
+politesse n’est pas toujours la plus forte contre le fou rire et vous
+risqueriez un irréparable scandale.
+
+De plus, l’ennui littéraire est plus pénible que l’ennui musical et tel
+qui supporte gaillardement trois heures de piano, succomberait avant le
+second chant de la plus inoffensive épopée. Il est donc prudent
+d’imposer aux auteurs trop prolixes, dans leur intérêt même, des limites
+convenables.
+
+Souvenez-vous que, dans vos jugements, les traditions mondaines ne
+doivent point abdiquer leurs droits. Si favorable que soit votre opinion
+acquise sur un écrivain, son genre de vie, ses antécédents, ses
+fréquentations la modifieront dans un sens ou dans un autre.
+
+Ainsi, le poète Verlaine manqua de génie: absinthe et malpropreté!
+Victor Hugo ayant combattu l’Empire n’a droit qu’à une admiration
+relative; Musset n’est pas assez soucieux des bienséances; M. de
+Lamartine avait du talent avant 48.
+
+Mais pourquoi citer des noms? Je serais alors dans la nécessité
+d’entreprendre une interminable revue avec le désespoir de n’arriver
+point à la rendre complète. D’ailleurs de nouvelles renommées se lèvent
+chaque jour et, n’ayant point à mes côtés l’ange Gabriel, concierge de
+l’avenir, je crois préférable d’éviter, en matière littéraire,
+d’inutiles personnalités.
+
+Je vous ai conseillé les conférences, mais il n’y a pas que ce moyen
+d’information.
+
+Intéressez-vous aussi aux entreprises éphémères ou non qui se montent,
+de droite et de gauche, pour l’amélioration de la race littéraire en
+France: journaux «abscons», revues «intenses»; théâtres aux noms
+hirsutes qui ont mis à la mode les productions du Nord, en même temps
+que les rêves biscornus de quelques jeunes gens indisposés.
+
+Devancez le mouvement, abondez dans le sens des malins. Si l’on vous
+voit en avant, on croira que les autres vous suivent, alors que vous
+vous laisserez simplement pousser. Au besoin, inventez un dramaturge
+lapon.
+
+Il ne vous sera pas moins profitable de connaître les ouvrages sérieux,
+les compilations des vieux messieurs décorés, les traités ardus des
+écrivains de tout repos, les pièces ou les fantaisies des académiciens.
+
+Vous suivrez aussi quelques cours de Sorbonne. Vous n’êtes en rien tenue
+d’écouter, mais seulement d’y être, tout le bénéfice étant dans
+l’intention.
+
+Vous ne manquerez pas une première; vous connaîtrez les actrices par
+leurs noms, sauf pourtant Mme Sarah Bernhardt qu’on appelle simplement
+Sarah, comme on dit le Jockey pour le Jockey-Club et le Bois pour le
+bois de Boulogne, quand on est un peu parisien.
+
+Cette réunion de connaissances, grappillées de-ci de-là, favorisera
+singulièrement vos aptitudes à la causerie qui sera, d’ici peu, votre
+triomphe, à la condition que vous sachiez la conduire sur le terrain qui
+vous est le plus familier et que vous en bannissiez impitoyablement tout
+propos risqué, toute locution de mauvaise compagnie.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES BEAUX-ARTS
+
+
+Il n’est pas une des observations que je viens de faire à propos de
+littérature qui ne puisse trouver son emploi, en ce qui concerne les
+beaux-arts.
+
+Mêmes moyens d’information, même utilité de la conférence ou du traité
+de poche, même recherche du bizarre et de l’exotisme doublée d’une plate
+admiration pour le classique.
+
+Courez les petites expositions, furetez chez les marchands dont le
+mécanisme intéressé tâche à découvrir de jeunes talents. Extasiez-vous
+sur certaines audaces de couleur: une femme nue dans les chairs de
+laquelle le mauve le dispute au vermillon ne peut être un morceau
+méprisable; cela révèle tout au moins une ardente recherche du nouveau
+et un noble désir de ne pas suivre des sentiers déjà si battus par les
+pompiers de tous les âges.
+
+Puis, comme noblesse, bandeaux obligent. Souvenez-vous que votre
+coiffure moyenageuse et virginale décèle en vous des aspirations
+étranges d’une insaisissable morbidesse.
+
+Les visages blafards, les joues caves, les yeux mystiques, les poitrines
+où le couvert semble mis avec ses salières et ses œufs sur le plat, les
+bras grêles aux bouts desquels l’œil involontairement cherche
+l’incombustible phosphore de la Régie, les hanches abruptes aux arêtes
+vives comme le mont Cervin, les sexes vagues, fugitifs réduits à l’état
+d’illusoires espérances, voilà ce que vous aimez surtout, parce que rien
+n’est plus «troublant», plus capable de provoquer, en abondance, les
+sécrétions de la pensée.
+
+A quoi penserez-vous? Ah! dame, vous penserez, voilà tout. Si l’on vous
+voit diriger vers des œuvres du goût de celles que je viens de vous
+esquisser une languissante attention; si vos regards savent se noyer
+d’une brume attendrie à l’aspect d’un de ces mystérieux Auvergnats qui
+ne sont ni jouvenceau ni damoiselle; si enfin au lieu de dire, en
+nommant le maître par excellence, Botticelli comme un bourgeois, vous
+articulez Bottitchelli ou mieux encore Filipepi, votre réputation de
+femme esthète[4] ne souffrira plus la moindre restriction.
+
+ [4] Une femme peut fort bien considérer le mot comme un éloge.
+
+Il va de soi que si, du préraphaélisme, la mode vient à tourner aux gros
+gaillards de Michel-Ange, vous relèverez vos cheveux et ne rêverez plus
+que de biceps énormes, de torses bien nourris où l’on voit du premier
+coup d’œil si l’on a affaire à une sainte ou à un gladiateur. Vous
+mettrez seulement à votre palinodie les formes voulues afin de lui
+donner l’apparence d’une conversion raisonnée.
+
+Quoi qu’il en soit, je vous conseille d’avoir parmi les peintres
+contemporains, de préférence les moins connus, un favori auquel vous
+vous acharnerez, en dépit des rires et des contradictions. Il y aura
+dans les œuvres de votre homme, tout ce que le génie humain est capable
+d’imaginer. S’il ne sait pas dessiner, vous alléguerez qu’il met la
+pensée avant la ligne; cela ne signifie rien mais cela se dit. Si sa
+couleur est d’une incohérence injustifiable, vous soutiendrez qu’il a
+trouvé des harmonies inconnues et peu accessibles au vulgaire: cela n’a
+pas plus de sens, mais ne se dit pas moins.
+
+Pour peu que l’élu de votre goût porte un pantalon à la houzarde, un
+feutre mou à larges bords et un veston de velours noir, il se pourrait
+que, votre admiration aidant, il devînt célèbre. Vous l’abandonneriez
+alors pour en choisir un autre, moins défloré.
+
+Du reste, cela ne vous dispensera nullement de visiter les Salons le
+jour du vernissage. Avec de bonnes jambes et une face-à-main, vous y
+ferez une promenade qui aura pour but de voir les bustes et les
+portraits de vos amis ainsi que les toiles ou les statues
+sensationnelles qu’il faut connaître.
+
+Libre à vous de les vilipender et de ne rien trouver supportable, mais,
+je le répète, il faut les connaître. On n’est intelligent et parisien
+qu’à la condition d’en pouvoir dire au moins du mal.
+
+Au cas où vous feriez un voyage à l’étranger, à Anvers, à Florence ou à
+Dresde, traversez les musées pour savoir _grosso modo_, comment sont
+faites les salles et n’être pas trop gauche là-dessus, au retour. Mais
+cela n’entraîne en rien l’obligation de vous fatiguer à regarder les
+tableaux ou les sculptures: les albums des grands photographes de Paris
+vous renseigneront très suffisamment à ce sujet. La couleur, il est
+vrai, vous restera étrangère. Qu’importe? Avec les poses et les contours
+on peut déjà dire bien des jolies choses.
+
+Enfin, si vous prenez la précaution de vous attacher par votre grâce et
+vos dîners, quelque influent critique d’art, vous connaîtrez les petits
+potins qui divisent les chevaliers de la glaise ou de l’huile de lin. Le
+bon apôtre vous apprendra les trucs de celui-ci, vous contera les
+intrigues de celui-là, vous tiendra au courant des dessous et des
+scandales, ce qui vous permettra d’être sous peu aussi «calée» en art
+que feu Paul de Saint-Victor lui-même.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA MUSIQUE
+
+
+Voilà pour vous, madame, le prince des arts, celui qui cadre le mieux
+avec votre céleste nervosisme ou, si vous préférez, le plus à même de
+traduire les élans vers l’idéal de votre cœur ici-bas emprisonné par le
+prosaïque terre à terre.
+
+Avec le secours de la musique, parfois dangereuse conseillère, parfois
+aussi bienfaisant dérivatif, vous verrez les pires excitations se
+calmer, se fondre et se transmuer en extases délicieuses qui vous
+constitueront une solide réputation artistique et poseront comme
+axiomes, le raffinement de votre goût, la sensibilité de votre cœur.
+
+Car vous en faites de la musique. A l’exemple d’un photographe devenu
+légendaire, vous opérez vous-même: vous déchiffrez passablement, vous
+exécutez avec décence et, surtout, vous comprenez.
+
+Ah! madame, comprendre, tout est là. Démêler, à la première audition, ce
+qu’il y a de science, de tendresse ou de grandeur dans une page
+musicale, en paraître vivement émue, voilà le secret d’une compétence
+indéniable autant que développée.
+
+Aussi n’écoutez jamais une mesure sans vous être au préalable enquise du
+nom de l’auteur. On peut se tromper, en somme, et vous risquez de vous
+pâmer à de l’Auber ou de rester froide à du Grieg, ce qui vous perdrait
+sans retour. Et cette distinction me fait entrer d’emblée dans le vif du
+sujet.
+
+Là, comme en littérature, comme en peinture et en tout ce qui touche à
+l’art, il vous faut garder d’admirer ce qui commence à passer. C’est le
+seul ordre d’idées où n’existe pas ce qu’on est convenu d’appeler la
+tradition, le seul aussi, par conséquent où vous en devez user à votre
+aise avec les vieilles gloires et marcher avec le siècle vers de
+nouveaux sommets.
+
+Je ne puis, cette fois, me dispenser de préciser quelques points, m’en
+remettant à votre imagination de compléter la revue forcément imparfaite
+que je vais passer en votre honneur.
+
+Les Italiens sont usés jusqu’à la corde; leurs ritournelles d’orchestre
+à cadences de balançoire, leurs ariettes, leurs points d’orgue bouffons,
+nous comblent d’étonnement, si nous pensons qu’on eût du goût pour eux.
+Ah! les philistins! les vandales! Ce Rossini!... ah! ah! ah!... Occasion
+unique, madame, pour le sourire de grande ironie.
+
+Et Donizetti? Et Bellini? Et Mascagni qui est d’hier pourtant?
+
+Ne leur faites jamais grâce d’un lardon. Proclamez-les vulgaires,
+rabâcheurs et ridicules.
+
+Il n’est pas jusqu’à Gounod, élevé à leur école, qui ne soit, à l’heure
+actuelle, difficile à défendre.
+
+En tout cas, si, incapable de maîtriser un premier mouvement vous
+profériez un éloge en sa faveur, reprenez-vous bien vite et vous écriez:
+«Ah! Dieu! pas _Faust_... pas l’_Ave Maria_!» Il vous restera
+_Polyeucte_ et ses œuvres ignorées comme planche de salut.
+
+Les noms d’Ambroise Thomas, d’Halévy, de Meyerbeer lui-même feraient
+mourir de rire les importants connaisseurs de votre entourage. Autant
+vaudrait célébrer Clapisson!
+
+Je ne vous autorise pas davantage à parler favorablement de _Carmen_.
+Cet ouvrage put, il est vrai, paraître en son temps remarquable, mais
+depuis que la canaille s’est avisée d’y prendre du plaisir, il vaut
+mieux le lui laisser. L’_Arlésienne_ à son tour se met à déroger et si
+le pauvre Bizet, malgré tout, vous tient au cœur, il faudra vous
+contenter des _Pêcheurs de Perles_, tandis qu’il en est temps encore.
+
+Quant à Berlioz et à sa _Damnation_, soyez convaincue qu’ils filent un
+mauvais coton. On les entend trop. Aussi vous voyez les gens de sens
+exalter les _Troyens_ pour se dédommager.
+
+Que diable, vous avez bien d’autres maîtres, sans vous astreindre à ceux
+que l’enthousiasme grossier du public a portés au pinacle! A qui donc
+alors serviraient tous ces génies contemporains, bourreaux des cœurs et
+des cymbales?
+
+Et puis, c’est le privilège des femmes supérieures d’«inventer» de
+nouvelles renommées. Arrière les étoiles qui charbonnent!
+
+Je souhaite vivement, autour de vous, une cour de jeunes musiciens, pas
+très nombreux afin d’éviter les plaintes des voisins, mais très
+chevelus. Ce dernier détail est d’autant plus considérable qu’un
+musicien tondu, c’est comme un poète rubicond, un peintre modeste ou un
+savant sans taches de graisse, ça n’a jamais de talent. Vous dire
+pourquoi serait fort au-dessus de mon entendement, mais c’est un fait si
+patent, si universellement reconnu qu’on en est à regretter que le piano
+n’ait pas été en usage du temps d’Absalon ou de Mérovée! Il est par
+contre, d’un génie musical excessif d’aller jusqu’aux pellicules. Des
+cheveux longs, mais propres, voilà le vrai.
+
+Veillez aussi à ce que vos invités mélomanes aient chacun une chemise et
+des habits hermétiquement clos: l’exubérance de ces diables d’hommes
+pousse tout à venir au jour et si cette tendance doit être encouragée
+pour les idées, il est prudent de la réfréner pour le reste.
+
+Vous aurez soin d’entourer «vos» musiciens des égards les plus
+affectueux. Vous présenterez, en personne, la coupe de champagne
+rafraîchissante après chaque course au clavier.
+
+Que rien cependant, parmi vos prévenances, ne dépasse en public les
+bornes de l’amitié permise. Du reste un musicien débutant qui se tient à
+sa place est couvert de fleurs; en sort-il, qu’il se tourne aussitôt en
+bohème.
+
+En général, les femmes peuvent accorder au musicien ce sentiment vague,
+moins complet que l’amour, plus tendre que l’amitié, sans nom, je crois,
+dans notre langue, qui leur ouvre une fenêtre sur le bleu et les éloigne
+des monotonies du pot-au-feu quotidien.
+
+Ne perdez aucune occasion de manifester votre vénération pour les élus
+de votre oreille.
+
+Une femme à qui l’on annonça devant moi la mort de Rubinstein dit: «Ah!
+quel malheur pour nous! De tels hommes ne devraient point mourir!» Cela
+fut soupiré avec une telle conviction, souligné d’un regard si navré,
+que j’y fus pris et n’ai cessé, depuis cet instant, de la considérer
+comme une femme très supérieure.
+
+Mais un musicien ne saurait, à lui seul, alimenter votre appétit
+artistique.
+
+Vos capacités personnelles vous ordonnent d’intervenir vous-même
+activement. Avec quelques morceaux brillants et bien sus, grâce à une
+longue étude, du Chopin, je suppose, vous obtiendrez de merveilleux
+effets, surtout si vous vous préoccupez non seulement du jeu lui-même et
+de son expression, mais encore de votre façon de vous tenir. L’oreille
+en effet ne saurait prendre du plaisir où les regards se trouvent
+choqués.
+
+Ne vous penchez donc pas sur les notes avec cet air haletant et pressé
+qui entraîne tant de ridicule. Demeurez droite, un peu rejetée même en
+arrière, si possible, la tête inclinée doucement, les regards dans les
+corniches. Vos bras étendus, pour atteindre les touches d’ivoire, sans
+effort, sans raideur, se relèveront, à chaque pose, dans un mouvement
+onctueux et suave. Il y a tout un programme et toute une révélation dans
+cette manœuvre du bras.
+
+Certaines femmes trop vives le dressent au niveau de leur tête, au
+moindre seizième de soupir, d’où il résulte un geste aussi prétentieux
+que saccadé. D’autres semblent avoir des mains de plomb, trop lourdes
+pour quitter jamais le clavier. Ce sont des femmes sans élévation,
+incapables d’interpréter autre chose que du Fahrbach.
+
+Il en est enfin, dont vous serez, habiles à l’enlever avec la grâce
+d’une aile qui s’étire, prête à l’essor, ni trop ni trop peu; ce sont
+les femmes qui sentent ce qu’elles jouent et comprennent l’usage que
+l’on peut faire d’un bras, surtout lorsqu’il est nu et joli. La façon de
+tirer ses gants, de les pelotonner et de les placer au bout du piano a
+aussi son importance: veillez-y.
+
+Cela pourtant ne suffit point encore: la musique d’ensemble s’impose.
+Mais le monde, dites-vous, est plein de gens qui ne goûtent point ce
+passe-temps, et les exécutants sont, en général, les seuls qui s’y
+puissent divertir.
+
+Ah! madame, que voilà superficiellement raisonner! Oui, certes, l’on
+s’ennuiera, mais s’ennuyer au nom de l’art est un fait que nul n’avouera
+de sa vie, et lorsqu’on s’est ennuyé de la sorte, dans le salon d’une
+femme, celle-ci acquiert un prestige qu’elle chercherait vainement d’une
+autre manière.
+
+Donc, faites de la musique d’ensemble. Choisissez, pour cela, des
+ouvrages extraordinaires. Après l’harmonie, organisez la chorale:
+reconstituez des opéras entiers avec chœurs et orchestre. Les choses
+inédites sont fort appréciées, mais la vieille musique ne l’est pas
+moins, à la condition toutefois que l’excès même de son antiquité en
+fasse de la musique ignorée, c’est-à-dire nouvelle. On vous saura gré
+d’exhumer une messe de Palestrina ou un ballet de Lulli.
+
+L’_Alceste_ de Glück fera fureur, surtout si pour montrer vos
+connaissances en histoire et votre largeur d’idées, vous comblez les
+entr’actes avec un peu de Piccinni.
+
+Je puis vous résumer mon opinion en quelques mots, opinion qui ne
+s’applique point qu’à la musique: tout ce qui est inconnu, même mauvais,
+sera toujours bon; tout ce qui est connu, même bon, sera toujours
+mauvais.
+
+Ce principe, d’allure saugrenue, également profitable à l’artiste et à
+l’amateur, s’explique par les exigences de la petite vanité
+individuelle, toujours soucieuse d’en savoir plus que le voisin et de
+découvrir des trésors que personne n’a soupçonnés.
+
+Mais je vous vois, madame, inquiète, presque impatientée. Vous m’écoutez
+avec distraction et votre curiosité court en avant de mes paroles.
+
+Rassurez-vous, j’ai deviné: c’est Wagner qui vous préoccupe. Sans
+hésitation, soyez-en fanatique. Défendez-le du bec et des ongles.
+Stigmatisez ses détracteurs ou plutôt, puisqu’il ne faut désobliger
+personne, rompez brusquement les chiens, avec pointe de dédain dans le
+sourire, si quelque mécréant d’art ose l’attaquer en votre présence.
+
+Wagner est trop jeune pour que vous puissiez ne pas lui rendre hommage.
+Seulement, afin de ne pas paraître idolâtrer de confiance, discutez
+quelques points. Ainsi l’orchestration, si puissante d’ailleurs du
+maître est souvent touffue. La cause en est à la profusion des beautés
+qui se superposent et qu’un examen consciencieux permet de savourer à
+loisir. Encore faut-il avoir l’oreille exercée. _Lohengrin_, direz-vous,
+appartient à la première manière de Wagner, alors qu’il n’était pas
+encore complètement affranchi de la délétère influence des Italiens. La
+_Walkyrie_ donne une impression plus juste, etc. Pour le reste, écoutez,
+recueillez des jugements et sachez en extraire l’essence.
+
+En ce qui concerne Beethoven, Bach, Mozart, Schumann, gardez-les pour
+les jours de pénurie. On en peut toujours servir, tant leur supériorité
+est établie, mais les drôles sont aujourd’hui si répandus qu’il faut
+mettre dans leur usage beaucoup de discernement et de modération.
+
+A dessein, je n’ai pas parlé de la musiquette dérivée d’Offenbach: ne
+vous abaissez jamais jusqu’à y faire même allusion. Votre mari seul peut
+l’aimer sans inconvénient.
+
+Enfin, recommandation dernière au sujet de la musique, laissez croire
+que vous composez, que vous charmez parfois vos heures de solitude en
+jetant au hasard quelque phrase attendrie.
+
+Une symphonie à votre actif serait d’un bon effet; mais qu’à aucun prix,
+le public ne soit admis à juger vos œuvres, même si elles existent en
+réalité. L’inconnu, madame! N’oubliez pas le mystérieux pouvoir de
+l’inconnu!...
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA POLITIQUE.--LA RELIGION
+
+
+Je passerai vite sur la politique dont les changements continuels, les
+trahisons et les grossièretés ne font pas un sujet digne de la
+sollicitude d’une femme supérieure.
+
+Au surplus, comme cet art--la politique, un art!--s’accommode volontiers
+des intelligences moyennes, nous la placerons dans la compétence de
+votre mari.
+
+Encore, si discrète qu’elle soit, devez-vous avoir une attitude. Or, je
+dirai d’une femme supérieure ce que M. Thiers a dit de la République:
+elle sera conservatrice ou ne sera pas.
+
+En effet, votre société, se composant de gentilshommes, de capitalistes
+et de gens en place, est naturellement conservatrice. Et puis, les
+républicains, généreux parce qu’ils ont le pouvoir, vont bien chez les
+conservateurs, tandis que ceux-ci, aigres et boudeurs comme des vaincus,
+s’abstiennent, le plus souvent, de la réciproque, sans compter que les
+conservateurs disposent de cet émail indéfinissable et discret des
+vieilles faïences, dont les porcelaines républicaines trop neuves et
+trop luisantes ne sont pas fâchées d’escamoter quelques reflets, pour,
+au besoin, donner le change. Reportez-vous, à ce sujet, à mes
+considérations sur l’aristocratie.
+
+Vous percevez donc tout de suite la nécessité d’une opinion qui permette
+à tout le monde de fréquenter votre salon, à tous ceux au moins qui,
+ainsi que je vous l’ai expliqué, ont quelque titre à cet honneur, les
+hauts fonctionnaires par exemple.
+
+D’ailleurs, le parti républicain a ses gentlemen, comme le parti
+conservateur a ses palefreniers et nous ne sommes plus au temps où la
+chanson, alors royaliste, pouvait insinuer:
+
+ On dit que vous fait’ vot’ toilette
+ Et que vous vous lavez les mains:
+ Vous n’êtes pas républicain!
+
+J’aimerais à vous entendre parler de «vos princes». Cela donne un petit
+air «Faubourg» et vieillot, le plus avenant du monde, et, par surcroît,
+que vous passeriez pour immuablement fidèle à vos principes, pour
+amoureuse des belles traditions, ce qui n’est pas mince.
+
+Le prince--Orléans, Napoléon, Anjou, don Carlos ou Naundorff--m’est
+indifférent, pourvu qu’il y ait un prince.
+
+Naundorff--ne riez pas--aurait cet avantage que vous pourriez conter
+comment Mme la duchesse de Tourzel révéla devant votre grand’mère des
+détails stupéfiants, que vous inventeriez puisque l’une et l’autre sont
+mortes. Et puis, soutenir un prétendant qui ne prétend à rien et que
+tout le monde dédaigne, n’est pas d’une âme banale.
+
+Mais je m’oppose à ce que votre loyalisme vous conduise aux excès de
+langage courants chez les politiciens. L’invective ne prouve rien et la
+calomnie, dénuée de formes, déconsidère.
+
+Occupez-vous des affaires de l’État si la conversation n’a pas d’autre
+aliment; blâmez le ministère avec une perfide modération; ridiculisez
+les gros bonnets qui ne fréquentent pas chez vous. Ceux qui sont vos
+familiers seront ravis de faire chorus, sous le manteau.
+
+Avec les années, si votre salon prend de la consistance, l’autorité
+s’inquiétera; un émissaire viendra proposer à votre mari la croix
+attendue, pour le gagner; vous aurez de la police secrète à vos bals et
+le triomphe sera complet.
+
+ * * * * *
+
+En religion même tactique, mais un peu plus agressive. Vous êtes
+partisan du Syllabus; vous condamnez les tendances démocratiques
+qu’affecte le Saint-Siège; vous dites son fait à Léon XIII et vous vous
+déclarez prête à confesser votre foi dans le martyre.
+
+Cela ne vous empêche pas d’accueillir les huguenots et les mahométans,
+pour peu qu’ils aient d’esprit et de millions.
+
+Allez à la messe d’une heure; fréquentez les quelques saluts haut cotés
+où l’on fait de bonne musique et où de gros prédicateurs réjouis et
+lustrés, démontrent, de cinq à six, les grandes vérités de la religion à
+un parterre de belles dames qui n’en ont jamais douté.
+
+La présidence d’une œuvre cossue vous ferait grand honneur. Une telle
+dignité place malheureusement celle qui en est revêtue dans une pénible
+alternative: ou bien solder de sa poche les billets de loterie et les
+bibelots des ventes de charité, ou bien paraître se rembourser de ses
+dîners et de ses bals en accablant jusqu’à l’arrière-ban de ses amis, de
+perfides invitations à verser la forte somme. A vous de juger.
+
+Vous n’autoriserez, sous aucun prétexte, en votre présence, une
+discussion religieuse. Si quelque imprudent s’y aventure, arrêtez-le en
+disant: «Voulez-vous bien m’accorder le droit de croire ce que Pascal et
+Bossuet ont cru avant vous et moi?» Le sourire de commisération fera le
+reste et le parpaillot sera confondu.
+
+Quant au maigre du vendredi, aux jeûnes, aux abstinences, vous avez bien
+eu, dans la nuit des temps, quelque petite dyspepsie qui vous en
+affranchisse.
+
+Cela s’appelle observer l’esprit, sans s’astreindre aux prescriptions
+tatillonnes de la lettre.
+
+Choisissez un directeur parmi les révérends pères dont l’éloquence est
+appréciée dans le monde. Vous vous plaindrez, avec mystère, de sa
+sévérité; vous feindrez d’être l’esclave de ses moindres défenses, mais
+comme il aura l’adresse de ne vous interdire que ce que vous n’avez pas
+à cœur, sa morale ne vous fera pas démesurément souffrir.
+
+Enfin, soyez en bons termes avec votre curé, donnez aux sœurs quêteuses
+qui passent, dites ostensiblement le _Benedicite_, puis les _Grâces_ et
+votre salut se fera tout doucement, mais à coup sûr...
+
+
+
+
+LES CHOSES DU CŒUR
+
+
+
+
+CHAPITRE UNIQUE
+
+L’AMOUR
+
+
+Cette idée de salut sur laquelle je viens de vous laisser et que vous
+considérez sans doute comme la fin logique de mes enseignements, fait
+naître en vous, je le vois, une insurmontable mélancolie.
+
+Quoi! C’est tout? gémit une voix intérieure qui malgré la solidité de
+vos croyances en un monde à venir, rempli d’infinies voluptés, traduit
+la pensée d’Horace: _serus in cœlo_, aller au ciel le plus tard
+possible.
+
+Non, madame, ce n’est pas tout et j’ai gardé pour la bonne bouche, pour
+le dessert, si vous préférez, les quelques avis qu’il me semble opportun
+de vous donner en ce qui concerne l’amour.
+
+Vous souhaitez d’abord une définition, dans l’espoir, sans doute, que je
+vais tenailler ma cervelle afin d’émettre, en trois mots, un paradoxe
+intéressant, un trait piquant et spirituel. Quelle que soit, en une
+telle matière, l’opportunité de la saillie, je ne m’y risquerai pas, me
+bornant à vous citer trois opinions pour vous satisfaire.
+
+1º L’amour est l’échange de deux fantaisies, le contact de deux
+épidermes.
+
+2º L’amour, c’est l’égoïsme à deux.
+
+3º L’amour est enfant de Bohême.
+
+Vous voilà fixée, n’est-il pas vrai? Pourtant, je crains bien que vos
+tendances utilitaires, votre tempérament indifférent, votre orgueil et
+vos prétentions ne fassent d’un tel sentiment, non pas un plaisir, non
+pas même une distraction, mais ce qu’il est le plus souvent aujourd’hui,
+à la fin du siècle de la vapeur, tout simplement l’art de faire des
+affaires avec votre épiderme pour fonds de roulement.
+
+D’ailleurs, vous êtes un peu dans la situation du savetier à qui le
+financier vient de donner cent écus. Ce n’est pas, à coup sûr, que la
+garde de votre argent vous préoccupe et vous n’en êtes point directement
+l’esclave, mais ne supportez-vous pas la servitude des traditions qu’il
+impose et du prestige qu’il confère? N’y a-t-il pas, surtout en amour,
+une foule de manifestations auxquelles s’oppose le terrible: «_cela ne
+se fait pas!_» La tyrannie mondaine ne sévit-elle pas précisément contre
+les aspects les plus engageants du péché mignon? Est-il enfin possible,
+dans votre situation et avec vos idées, de faire l’amour franchement,
+vivement, passionnément?
+
+Vous savez bien que non.
+
+Et c’est en cela que la nature plus chrétienne que les chrétiens
+rétablit l’égalité parmi les êtres en vous refusant quelques-unes des
+jouissances qui sont parmi les plus douces de ce monde.
+
+De l’amour, vous connaîtrez peut-être certains troubles, certains
+spasmes, certaines inquiétudes qui ne sont pas sans charme; peut-être
+aussi votre vanité s’en pourra faire un piédestal, mais ce que votre
+état de femme du monde et de femme supérieure vous obligera d’ignorer
+toujours, le sentiment que vous devrez mépriser, faute d’avoir le droit
+de l’éprouver, c’est la joie.
+
+La joie, madame, entendez-vous, c’est-à-dire l’élan qui porte au cœur
+tout le sang d’un seul coup, qui fait que l’on se trouve plus léger, que
+l’on respire plus au large, que l’on adore vivre, que l’on voudrait
+obliger le premier venu, rendre service à tous les passants, voir
+l’univers heureux.
+
+Il ne vous sera jamais donné de concevoir la joie débordante de la
+petite ouvrière, de la blondinette qui, le dimanche matin, fait la queue
+derrière le tramway ou le bateau de Saint-Cloud, tenant d’une main son
+numéro d’ordre, de l’autre un petit sac où s’entre-choquent une boîte de
+sardines, des œufs durs et des cerises.
+
+Elle va dîner sur l’herbe avec son bon ami qui escalade, derrière elle,
+les plus abruptes impériales. Et quelle ivresse de se serrer l’un à
+l’autre, de se prendre la main, en plein air, au nez des voisins! Quels
+bonds du cœur, l’instant d’avant, lorsque, dans le bureau d’omnibus, le
+premier venu attendait l’autre! Quels regards à en avoir les yeux
+malades, vers le coin par où doit déboucher le retardataire! Quelle
+frénésie dans ces vingt pas faits au-devant de lui lorsqu’il paraît! Ah!
+madame, il n’y a peut-être pas au monde, un lieu qui puisse se vanter,
+comme le quai du Louvre, d’avoir été le théâtre de tant de bonheurs!
+
+Vous souriez. Vous êtes surprise que j’évoque, à votre pensée, d’aussi
+maigres objets, que je mette quelque complaisance à vous parler du
+plaisir des petites gens.
+
+Eh bien! au risque de vous importuner tout à fait, je serai vulgaire
+jusqu’au bout.
+
+Le mot «bon ami» s’est échappé tout à l’heure de ma plume et sa naïve
+poésie fait que j’y reviens malgré moi.
+
+Vous aurez des amants, madame, des amants riches et prévenants qui vous
+combleront de cadeaux et paieront au besoin les notes de votre
+couturière; vous n’aurez pas de bon ami. On vous donnera des fleurs
+superbes, payées fort cher, mais au même instant peut-être une danseuse
+recevra les pareilles. Quelle distance de ces corbeilles magnifiquement
+enrubannées à la rose de deux sous donnée par le bon ami, au cœur de
+laquelle un peu de son âme reste blotti, dont chaque pétale porte le
+parfum d’un baiser.
+
+C’est qu’un bon ami n’est pas taxé: on ne lui réclame ni forte somme, ni
+trafic d’influence, ni satisfaction d’amour-propre. On ne lui demande
+que d’aimer: ce n’est rien et c’est tout, à la fois beaucoup plus et
+beaucoup moins que ce que vous exigez vous-même, mais en tous cas, c’est
+autre chose.
+
+Le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, répondit un jour à
+Louis XVI qui le complimentait sur ce que son âge ne l’empêchait pas de
+faire l’amour: «Oh! Sire, je ne le fais plus, je l’achète tout fait!»
+
+Vous, vous le vendez, ce qui revient au même au point de vue de la
+moralité qui préside à la transaction.
+
+Oh! je sais bien, vous ne pouvez vous serrer sur une impériale contre un
+membre de l’Académie des Sciences morales et politiques; il serait
+bouffon à vous d’aller vider une boîte de conserves, à la _Lanterne de
+Démosthène_, en compagnie d’un général et très déplacé de proposer une
+régalade d’œufs rouges à un ministre plénipotentiaire. Mais c’est
+précisément parce que l’impraticabilité de ces démarches éclate aux
+yeux, que je me hâte de vous faire remarquer que l’amour sincère et bon
+enfant n’est point votre fait.
+
+A la rigueur, au temps jadis, l’illusion était possible. Si l’on ne
+possédait point en toute occurrence cette conviction sans détour qui est
+la pierre angulaire d’un sentiment non calculé, l’on avait du moins,
+pour y suppléer, la galanterie, qui était l’image gracieusement imitée,
+embellie même parfois, de la tendre réalité. Par un penchant naturel,
+par une longue pratique des égards dus aux femmes, par un précieux
+atavisme aussi, les hommes savaient imprimer un tour charmant à leurs
+entreprises. Le triomphe n’était jamais grossier, l’échec était rarement
+humiliant et, grâce à ce que les hommes étaient également empressés
+auprès de toutes les femmes et les traitaient avec une semblable
+déférence, on ne démêlait point--ou plus malaisément--vers laquelle
+allait leur goût secret.
+
+Il y avait, vous le pensez bien, d’éclatantes exceptions mais la très
+grande majorité ne dédaignait pas le bénéfice d’un aimable mystère. Si
+d’autre part, le raffinement était une barrière aux passions furieuses,
+il rendrait singulièrement inoffensive et attrayante la satisfaction des
+menus caprices. Une rencontre, un regard, une caresse, un adieu et
+c’était du bonheur pour deux êtres, avec tout juste le nuage de
+mélancolie finale qui le faisait valoir. Les amoureux alors ne
+clabaudaient point aux échos leurs bonnes fortunes et le souci qu’ils
+avaient de les mériter par l’exquise politesse de leurs manœuvres, bien
+loin d’en vouloir abuser, plaçait l’amour sous l’empire de cette loi
+délicate qui déclare que la façon de donner vaut mieux que ce qu’on
+donne...
+
+Nous avons, ou plutôt vous avez changé tout cela. La galanterie apparaît
+comme l’ancien régime de la bonne compagnie et la révolution, là-dessus,
+a été si complète que l’homme assez audacieux, aujourd’hui, pour baiser
+la main d’une femme dans le salon de laquelle il pénètre, s’expose le
+plus souvent à passer pour un compromettant goujat et à recevoir une
+correction du mari le moins susceptible.
+
+On n’est plus galant de nos jours, on est correct.
+
+Ah! quelle élasticité! quelle vague dans ce stupide adjectif!
+
+Un homme reste insolemment couvert devant une femme, mais le chapeau est
+luisant et de bonne forme: cet homme est correct.
+
+Un homme a volé votre montre dans votre poche, a pris votre place, a
+enlevé votre fille puis l’a abandonnée, mais il fréquente une salle
+d’armes, connaît par cœur les prescriptions de M. de Chateauvillard et
+tire décemment à l’épée: cet homme est correct.
+
+Un homme vous menace, si vous ne lui donnez mille louis, de publier que
+votre femme a pour amant votre cocher, mais il monte, au Bois, le matin
+et a son service à toutes les premières: cet homme est correct.
+
+Un homme proclame qu’il est l’amant d’une vieille déséquilibrée qui
+l’entretient publiquement, mais sa jaquette a de la coupe et ses gants
+sont immaculés: cet homme est correct...
+
+Vous voyez, madame, qu’il n’en coûte pas beaucoup à l’initiative
+personnelle pour être correct et une telle qualité a cela de précieux, à
+notre époque tourmentée, que rien ne la peut faire perdre si le tailleur
+et le banquier consentent à prolonger le crédit. Correct on entre à
+Mazas, correct on en sort; les drôles qui piétinèrent les femmes au
+Bazar de la Charité, lors de l’affreuse catastrophe, étaient, vous n’en
+doutez pas, le superlatif du correct et, une fois le premier élan de
+bourgeoise indignation passé, ils se sont retrouvés corrects comme
+devant.
+
+Attendez-vous donc à rencontrer des soupirants brutaux, prétentieux,
+faux, avides et bavards, mais, au demeurant, impeccablement corrects.
+
+Si je me suis étendu sur ce sujet, un peu longuement peut-être, c’est
+afin de vous éviter des entraînements préjudiciables et de vous
+maintenir dans la seule voie qui puisse vous mener au but désiré: celle
+de l’amour pratique et méthodiquement intéressé.
+
+Comment donc faudra-t-il faire pour en tirer tout le parti possible?
+
+Le plus important, à coup sûr, c’est la discrétion. Écoutez plutôt les
+excellentes choses que dit, là-dessus, Mme de Genlis:
+
+«Une femme, pour une seule aventure éclatante, peut être perdue, si on
+ne la peut nier; une femme après mille dérèglements peut ne pas l’être
+et peut se relever, s’il n’y a sur elle que des ouï-dire et que
+l’opinion.»
+
+Pour étayer cette théorie, permettez-moi de vous citer encore l’extrait
+suivant d’une conversation que M. le duc de Choiseul eut avec Mme la
+princesse de Guéménée:
+
+«Une femme est déshonorée, dit le duc, non parce qu’elle a un amant,
+mais bien si elle en a plusieurs à la fois ou s’ils se succèdent avec
+une telle rapidité qu’on ne peut en compter le nombre; si elle les prend
+au hasard, selon la taille, l’encolure, dans les antichambres comme dans
+les salons et que ces derniers, un peu plus de mise que les autres, la
+méprisent assez pour ne pas même rester ses amis. Voilà, selon moi et
+selon vous, madame, n’est-il pas vrai? ce qui doit déshonorer une
+femme...»
+
+Est-il besoin d’admirer combien la concordance de ces deux opinions leur
+donne de force?
+
+Il n’y est rien affirmé que de sage et de judicieux et Mme de Genlis, en
+dépit de quelques mésaventures oubliées, étant demeurée comme le type
+classique de la femme supérieure, son enseignement n’en est pas diminué,
+bien au contraire.
+
+Donc, vos précautions en vue d’un secret relatif[5] étant prises en
+conscience, il vous sera loisible de dresser vos batteries et même de
+risquer quelques décharges, en respectant toutefois les préceptes de M.
+de Choiseul: pas plus d’un à la fois et un temps assez long à chacun
+pour donner l’illusion de la stabilité.
+
+ [5] Je dis «relatif» car enfin le secret absolu supposant l’absence de
+ toute intrigue, aurait pour effet de laisser croire que vous n’avez
+ pas les moyens d’acquérir un amant.
+
+Vous aurez pour vous guider dans le choix de vos élus, dans la nature
+des faveurs qu’il convient de leur octroyer et surtout dans la manière
+de les rendre heureux, ce sentiment de l’opinion publique qui est un
+infaillible et précieux baromètre.
+
+Votre amant est-il félicité, tout bas, dans les coins, sur une victoire
+que l’on suppose, c’est le beau fixe.
+
+Si l’on se retourne ensuite vers vous, avec des sourires et des airs
+entendus, nous descendons au variable, parce que l’aventure est en train
+de devenir notoire.
+
+Mais le jour où votre mari sera, de ce fait, ridicule c’est que la
+chronique tourne au scandale et nous tombons à pluie ou vent.
+
+Gardez-vous de dépasser le variable qui est le niveau minimum admis du
+mercure galant.
+
+Qui vous pouvez choisir? Voilà qui est bien délicat et le conseiller le
+plus autorisé là-dessus est votre tempérament. Si vous avez,
+matériellement parlant, un gros appétit amoureux, les repas devront se
+trouver plus forts, plus fréquents aussi. Or les membres de l’Institut,
+les dignitaires de l’État et, en général, tous ceux à qui l’âge est venu
+avec les honneurs, n’ont plus guère à offrir qu’une table à demi
+desservie, car ils en sont aux petits fours et aux babioles que l’on
+grignote au dessert. Ce n’est pas à dire qu’un tel menu soit à mépriser,
+mais on y fait surtout honneur, dans votre cas, lorsque les premiers
+tiraillements de la faim, les plus violents, ont eu, pour s’apaiser,
+quelque forte pièce de viande saignante largement arrosée. Prenez donc
+un jeune homme dont la taille et l’encolure, comme dirait M. de
+Choiseul, représentent assez exactement le rosbif qui vous est
+nécessaire.
+
+Mais que ce mot «prendre» ne vous induise pas à courir le galant avec
+une trop visible et trop compromettante ardeur. Exigez des
+préliminaires, des soupirs, un siège en règle, marquez votre répugnance
+à faillir, puis votre hésitation; tombez enfin dans les bras de
+l’heureux assaillant exaspéré par les bagatelles d’une porte qui est
+chez vous, pour le moins, à deux battants.
+
+Avec un jeune amant, vous n’avez nul besoin de vous contraindre.
+Accordez-lui tout ce qu’il désire, ajoutez-y même à l’occasion, de façon
+à le rendre fou de vous, car un amant pas amoureux c’est comme une
+horloge sans balancier, à peine bon à meubler un coin de salon.
+
+Rencontrez-le toujours--pour le bon motif--dans des locaux différents.
+Si grande que soit la répugnance inspirée par la banale maison meublée à
+une femme un peu élégante, il est incontestable qu’elle peut nier une
+apparition non renouvelée dans un lieu quelconque, alors qu’elle
+n’aurait pas la même ressource si un concierge, c’est-à-dire
+l’équivalent de vingt-cinq bavards, la voit entrer à tout instant, dans
+un même rez-de-chaussée.
+
+La théorie du «nid» est absurde, fausse et prudhommesque. On pond dans
+un nid, on y couve, mais quand on n’éprouve que le besoin d’aimer, si
+fréquent qu’il soit, on fait comme les moineaux, on saute de branche en
+branche.
+
+Si, contrairement au cas que nous venons d’envisager ensemble, votre
+appétit n’est point une fringale et peut être rassasié par de menues
+friandises, macarons, petits beurres, suprêmes ou langues de chat, vous
+agirez sagement en jetant le mouchoir à quelque personnage considérable,
+diplomate ou général qui vous fera honneur et avec lequel vous ne
+risquerez pas d’indigestion. Pourtant qu’il ne soit pas trop vieux, ni
+trop notoirement incapable de tenir l’emploi dont vous l’honorez. Il est
+une limite, dans toutes les fonctions, où l’oreille au moins doit être
+fendue.
+
+Je n’ose vous défendre d’écrire. Tout le monde est convaincu des dangers
+d’une telle imprudence et tout le monde s’y risque cependant. Écrivez le
+moins possible, dans les termes les plus vagues que vous imaginerez.
+
+Quand vous aurez à recevoir de l’argent, soit que vous l’ayez demandé à
+l’aide de savantes circonlocutions, soit qu’on vous l’ait offert à
+propos, que ce ne soit jamais en espèces ni de la main à la main. Un
+chèque dissimulé dans un bouquet ou dans un livre, une note rendue
+acquittée de la même manière, voilà comme on procède chez les honnêtes
+gens.
+
+Le secret par exemple doit être absolu en matière financière, non pas
+que de tels marchandages soient plus dégradants qu’autre chose, mais
+parce que tout le monde craindrait d’être «tapé» et personne ne se
+ferait faute de le dire.
+
+Observez quelle discrétion je mets à ne pas vous imposer personnellement
+celui-ci ou celui-là. Une femme a de si merveilleuses intuitions pour
+démêler, à première vue, les agréments et les services de toute nature
+qu’elle peut retirer d’un homme, qu’à vouloir vous régenter, là-dessus,
+j’aurais l’air de Gros-Jean qui en remontre à son curé. Aussi je suis
+tranquille: vous ne vous déciderez point à la légère et vous n’aurez pas
+besoin, comme Catherine de Russie, d’avoir une baronne Bruce, chargée
+d’essayer les soupirants de l’impératrice et de faire un rapport, en
+connaissance de cause, sur leurs aptitudes.
+
+Mais l’âge viendra, madame, les années passeront sur vous, laissant
+tomber, chacune, un peu de leur poudre blanche dans vos cheveux. Votre
+visage perdra de son rose et de sa fraîcheur comme une pêche qu’on
+laisse trop mûrir; le satin de votre peau prendra des mollesses de
+foulard et vos paupières abaisseront davantage sur vos yeux moins
+brillants, leurs stores festonnés de rides.
+
+Sachez vieillir, madame, et vieillir vite. Une jeune vieille est souvent
+désirable et presque toujours charmante; une vieille belle est un objet
+navrant qui ne donne guère une illusion de grandeur qu’au clair de lune,
+comme les ruines. Encore a-t-elle, comme ces dernières aussi, le triste
+privilège d’épouvanter le passant qui jamais ne s’en approche la nuit...
+
+En vérité, je termine ce _Petit manuel_ sur le ton le plus triste et le
+plus désobligeant. Ne n’en veuillez pas, madame, si d’un présent
+enchanteur, j’ai poussé quelques ruades vers un avenir que j’espère
+lointain.
+
+Oubliez l’hypothétique portrait futur que j’ai eu l’impertinence de
+tracer de vous et soyez de l’avis de la comtesse de Grignan à qui, alors
+qu’elle n’était que Mlle de Sévigné, l’abbé de la Mousse demandait:
+«Comment pouvez-vous tirer tant de vanité de ces appas qui doivent
+pourrir un jour?--Pardon, l’abbé, répondit-elle, vous oubliez qu’ils ne
+sont pas encore pourris!»
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Bien des pages viennent d’être employées à vous faire savoir de quelle
+manière une femme s’y prendra pour conquérir le renom de femme
+supérieure.
+
+Il est un autre programme, soutenu par les gens à courte vue, que je me
+ferais cependant un crime de ne point signaler, ne fût-ce que pour en
+mieux montrer le vide.
+
+Ils prétendent qu’une femme supérieure doit être bonne aux siens,
+indulgente et remplie de compassion pour tous, qu’elle doit s’efforcer
+de plaire à son entourage et de rendre son abord affable, qu’elle gagne
+à n’être pas coquette, à pleurer quand elle est triste, à rire
+lorsqu’elle est joyeuse, à ne jamais faire étalage d’un sentiment
+qu’elle n’éprouve point en réalité.
+
+Ne veulent-ils point aussi qu’elle s’accommode des ennuis aussi bien que
+des plaisirs de sa condition, qu’elle évite de blesser la délicatesse de
+ceux qui l’approchent, qu’elle demeure vertueuse... Enfin, il leur faut
+la lune et ils concluent avec emphase: une femme doit préférer le
+bonheur durable de celle qu’on adore à la passagère gloriole de celle
+qu’on admire!
+
+Pffff!!!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PROLÉGOMÈNES 1
+
+ LE CADRE
+ I.--Le logis et l’ameublement 25
+ II.--La table 46
+ III.--La chaise longue 56
+ IV.--La toilette 66
+
+ L’INTÉRIEUR
+ I.--Le mari 89
+ II.--Les enfants 112
+ III.--Les domestiques 123
+ IV.--La famille 132
+
+ LE MONDE
+ I.--Les relations 155
+ II.--La conversation 174
+
+ LES CHOSES DE L’ESPRIT
+ I.--Les sports 187
+ II.--La littérature 202
+ III.--Les beaux-arts 212
+ IV.--La musique 218
+ V.--La politique et la religion 231
+
+ LES CHOSES DU CŒUR
+ L’amour (chapitre unique) 239
+
+ CONCLUSION 259
+
+
+
+
+ PARIS
+ IMPRIMERIE NOIZETTE ET Cie
+ 8, RUE CAMPAGNE-PREMIÈRE, 8
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77876 ***