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diff --git a/77876-0.txt b/77876-0.txt new file mode 100644 index 0000000..f481e5f --- /dev/null +++ b/77876-0.txt @@ -0,0 +1,4715 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77876 *** + + + + + + GÉRARD DE BEAUREGARD + + PETIT MANUEL + DE LA + Femme Supérieure + + SECRETS INTIMES + + + PARIS + LIBRAIRIE DENTU + 78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78 + + 1897 + + + + +PETIT MANUEL + +DE LA FEMME SUPÉRIEURE + +(SECRETS INTIMES) + + + + +PROLÉGOMÈNES + + +Sans doute, madame, j’aurais pu dénommer ce chapitre préliminaire: +introduction ou avant-propos. Mais ce mot, _prolégomènes_, que semblent +revendiquer les érudits à la tête accidentée de loupes, possède un petit +air pion, un menu parfum prétentieux qui, dès l’abord, donne le _la_ et +prédispose à pénétrer l’esprit des quelques instructions qui vont +suivre. + +Un cours, alors? Non, madame, mon ambition ne se hasarde pas si haut. + +Une conférence? Hélas! Que serait une conférence lue, privée du regard +humide et du geste bénisseur? + +Vous m’avez fait l’honneur de me demander sur quel patron se taille, à +l’heure actuelle, une renommée de femme supérieure. C’est ce que je vais +me faire un plaisir de vous révéler simplement, sans fausse honte, sans +discours inutiles. + +Par exemple, gardez-vous de divulguer jamais le plus chétif article de +mes ordonnances. Nous sommes, en quelque sorte, dans le cabinet de +toilette de votre esprit; j’y contemple toute nue votre intelligence. +Or, si métaphorique que soit un tel tête-à-tête, les envieux ne vous +pardonneraient pas de me l’avoir accordé, et moins encore à moi de +l’avoir obtenu. + +Car c’est bien de secrets intimes qu’il s’agit. + +De même que des ablutions savamment élaborées conservent le satin de +votre peau, que des poudres et des pommades incomparables font une +guerre victorieuse à vos rides ou déciment sans pitié vos cheveux +blancs, de même mes conseils serviront à mettre en lumière vos +précieuses qualités, à vous prêter un peu d’éclat s’il est besoin, à +corriger vos rares imperfections et à vous permettre de distancer votre +entourage. + +Il en va donc du moral comme du physique, et vous ne vous vanterez pas +plus de mes avis que de ceux de votre parfumeur. + +Mais une objection se dresse: qui êtes-vous, madame? Dans quel monde, +sur quel milieu aspirez-vous à régner?... + +Puisque votre excessive discrétion vous empêche de me renseigner +entièrement, je serai réduit à me contenter de moyennes. + +Napoléon, à Sainte-Hélène, établissait dans «le monde», c’est-à-dire +dans la masse des gens bien élevés dont vous êtes évidemment, trois +classes caractérisées par les fortunes. En bas, ceux qui disposent de +quinze mille livres de revenus; au milieu, les possesseurs de quarante +mille; au-dessus les riches, ayant cent mille francs et au-dessus à +dépenser par an. + +Bien que les conditions de la vie aient un peu varié depuis, et que les +chiffres aient grossi, la classification est assez logique pour être +maintenue. + +C’est vous dire que je me tiendrai à la catégorie du milieu pour établir +un type général de femme supérieure. + +Donc, mon étalon, mon _mètre_, aura, si vous le voulez bien, quarante +mille livres de rente et habitera Paris. + +Mais, par une déduction naturelle, le mètre, mesure moyenne, ayant ses +multiples et ses sous-multiples, qui sont aussi des mesures, il y +aura,--puis-je me permettre de poursuivre la comparaison?--des +hectofemmes et des centifemmes supérieures. Affaire à vous, madame, de +vous régler, par comparaison, sur l’unité que je vous propose. Je ne +conçois pas d’ailleurs comme impossible d’atteindre aux altitudes +suprêmes, dans la hiérarchie que je vous indique, par un avancement +méthodique et régulier. Gardez-vous seulement d’oublier qu’il ne faut +chercher à monter, dans la vie, qu’avec la certitude--s’il en est une +ici-bas--de ne point redescendre. Le monde capable d’estime pour une +condition modeste, n’a jamais de pitié pour une déchéance. + +C’est le multiple le plus brillant que je souhaite pour vous et je +m’estimerai trop payé de mon agréable peine si je parviens à faire de +vous, sans conteste, une myriafemme supérieure... + + * * * * * + +Et d’abord, je me défends d’écrire un code du savoir-vivre, traité +pratique de la civilité puérile et honnête. + +Il existe, dans tous les mondes, un protocole reconnu, dont chacun +s’accommode, et que nulle femme n’est censée ignorer. D’éminents +désœuvrés ont composé, là-dessus, de gros livres que les parvenus, +dit-on, feuillettent sous le manteau. Mais j’ose à peine ajouter,--tant +la chose est évidente,--que vous n’avez rien à y apprendre, parce que +les femmes de votre sorte savent tout cela sans l’avoir jamais étudié. + +La tâche qu’il vous a plu de m’imposer est singulièrement plus haute, +plus malaisée aussi, non que je veuille, d’avance, grandir le mérite de +l’avoir menée à bien, mais le fait de réglementer une existence emporte +de si grands périls qu’une précaution oratoire est permise à qui le +tente. + +Vous brûlez de passer pour une femme supérieure, au sens pédant du mot, +autrement dit une femme dont on vante le savoir, dont les mots courent +les salons, dont les fantaisies provoquent l’admiration du plus grand +nombre. + +Laissez-moi donc vous confier comment se comportent celles qui sont de +ma connaissance et croyez que je ne vous en impose nullement si je vous +engage à leur ressembler. + +Allez, ce n’est pas fort difficile, à telles enseignes qu’avec mon petit +manuel l’esprit ne vous servira de rien et qu’une moyenne courante +d’intelligence vous sera tout au plus indispensable. + +En effet, des facultés trop aiguisées vous entraîneraient vers la +déplorable chimère qui porte la peine de mille extravagances féminines. +Cette chimère,--ne le devinez-vous pas?--consiste à vouloir penser par +soi-même. Or c’est là, souvenez-vous-en, ce qu’il importe d’éviter avec +le plus de scrupule. + +Ne vous hâtez pas de crier à l’impertinence. Je sais, et l’univers avec +moi, que la femme a des finesses et des intuitions qui la font «juger +divinement bien de toutes choses». La sûreté de votre goût ne m’échappe +nullement, non plus que votre impartialité... + +Mais pourquoi fatiguer votre cerveau délicat à s’appesantir sur tant +d’objets, dont beaucoup sont de la dernière aridité? A quoi sert, je +vous prie, de tout connaître par le menu? Le voudriez-vous, que votre +vie surchargée d’occupations plus riantes ne vous en laisserait pas le +temps. + +Cependant, l’état de femme accomplie vous confère le titre de vivante +encyclopédie, et rien n’est plus misérable, dans votre situation, que de +risquer une énormité ou d’être réduite au silence. + +Ce qu’il vous faut, c’est une mixture habilement préparée par votre tact +d’opinions extrêmes et d’idées généralement admises. Mais vous ne devez +utiliser les premières qu’avec circonspection et seulement lorsque vous +les aurez entendu émettre par un personnage autorisé. Quant aux +secondes, il suffit d’en rafraîchir assez l’expression pour leur donner +un air de nouveauté, sans leur ôter leur allure bon enfant. En résumé, +jamais de paradoxe inédit; encore moins de lieux communs trop fripés. + +Votre initiative, du reste, aura de quoi s’exercer dans le choix de ce +qu’il convient de répéter, et des gens dont il faudra vous inspirer de +préférence. Il est bon de rechercher ceux qui font profession de tout +savoir et qui jouissent, à ce titre, d’une sérieuse considération. +Ainsi, madame, pour l’usage que vous en voulez faire, Pic de la +Mirandole et Larousse sont les plus grands génies de l’humanité. + +En tout cas, j’y insiste avec complaisance, ne connaissant rien, ne +jugez rien par vos propres lumières. Même, s’il se rencontre un objet +inconnu et que vos habituels oracles n’aient point décidé encore, soyez +héroïque: confessez votre ignorance. Le cas devant être fort rare, un +tel aveu glissé de-ci de-là rendra plus vraisemblable votre omniscience. + +Naturellement, ne citez jamais vos autorités. Ce que vous dites ou +faites doit paraître de vous. J’y vois ce double avantage d’établir, sur +vos auditeurs, le prestige d’un sens très judicieux ou très étendu et de +ne point donner à ceux dont la pensée vous alimente, d’insupportables +prérogatives. + +Ne m’objectez pas que le monde ne saurait être dupe de semblables +artifices, mais considérez plutôt l’enthousiasme déchaîné par un +discours académique, généralement échafaudé sur les principes que je +vous recommande. + +Je n’énonce à dessein, dans ces _prolégomènes_ que des généralités; +c’est le «bloc» que j’envisage, me réservant de descendre ensuite aux +détails du personnage. + +Le personnage, oui, madame, c’est-à-dire votre façon d’être universelle, +la tournure d’esprit que vous n’abandonnerez plus, une fois adoptée, +l’opportuniste uniformité de caractère qui vous constituera un «type» +spécial et reconnu, indispensable à l’état de femme supérieure. + +L’obligation de vous singulariser vous apparaîtra sans doute, si vous +daignez penser qu’on ne saurait dominer les autres en demeurant leur +égal. C’est d’une logique enfantine. + +Mais, en vérité, la chose est plus aisée à conseiller qu’à faire et le +choix d’un personnage est rempli de sérieuses difficultés, tant les +vertus de l’idéal sont diverses et parfois contradictoires. + +Ainsi, vous devez être stable dans vos opinions, ne pas tourner à tous +les vents, éviter de tomber dans le travers si féminin de la +versatilité, mais pourtant, vous régler toujours sur les circonstances, +ne point faire parade d’une obstination de mauvais goût et transiger +sans cesse avec votre conscience, quand il vous sera loisible de +procéder sans esclandre et seulement pour vous donner le mérite d’un +large esprit de conciliation. + +Un «type» trop caractérisé ne manquerait pas de vous susciter une foule +de jaloux, et dans la nécessité où vous vous trouvez de partager vos +bonnes grâces entre la chèvre et le chou, il est un moyen terme où vous +vous arrêterez. + +Allez-vous être exubérante, calme, rêveuse, enjouée, matérielle, +éthérée, sévère ou languissante? Ne vous hâtez pas. Décidez en +connaissance de cause et d’abord examinez votre tempérament. + +Si vous êtes indolente, ennemie de l’ardeur et de la parole, le cas est +grave; l’ascension sera difficile. Vous devrez, pour disputer aux +bavards la première place, employer des moyens extra-intellectuels dont +votre beauté sera le plus certain. + +Mais ce n’est pas à craindre. Le pétillement de vos yeux, la prestesse +de vos doigts, la sûreté de votre démarche me révèlent assez l’active +souplesse de votre intelligence. Vous restez donc maîtresse de la +situation et de choisir le personnage que vous jugerez convenable. + +Il existe de vos pareilles, médiocrement raffinées, qui ne peuvent +apercevoir une femme très riche ou très titrée sans copier aussitôt +jusqu’à ses qualités. + +Si le hasard des relations communes leur fait rencontrer Mme X***, dont +le mari, financier, a recueilli des millions, en filtrant des eaux +troubles, vous les voyez, durant une semaine, adopter de pareils gestes +las et découragés, noyer leurs regards d’une identique langueur, traîner +aussi, de phrase en phrase, leur accent fatigué sur commande ou étaler +dans un fauteuil leur nonchalance pleine du dégoût de ce bas monde. + +La petite marquise de Z*** vient à passer: changement à vue!... Les +voilà babillardes, guillerettes, riant de tout et de rien, insouciantes +au point de feindre des distractions pour paraître gamines et amuser +l’entourage de leur délicieuse étourderie. + +Prendrai-je la peine de vous faire ressortir la puérilité d’une +semblable tactique? Se croire égales aux gens parce qu’elles les +plagient en bloc est d’une étroitesse de vue lamentable, qui décèle le +plus épais provincialisme. + +Certes, vous n’avez pas la prétention de vous faire tout de go une +attitude définitive. + +Du moins, s’il vous faut emprunter, procédez à la façon des bohèmes +intelligents qui ne sollicitent jamais la forte somme du même prêteur. +Ils répartissent leurs demandes car ils savent que l’on trouve plus +facilement vingt-cinq amis bons pour un louis qu’un seul pour cinq cents +francs. + +Imitez-les, en exploitant les femmes de vos relations qui vous semblent +dignes de monter au rang de modèles. + +A l’une prenez sa manière d’être enjouée, à l’autre sa distinction de +bon aloi, à une troisième ses habiles ondulations de torse, à une +quatrième son art surprenant d’étouffer les _s_ en parlant du bout des +lèvres, afin de ne point agrandir la bouche... que sais-je encore? +Empruntez, empruntez, il en restera toujours quelque chose. + +Ne ressembler entièrement à personne et saisir dans chacune ce qu’elle a +d’avantageux, voilà tout le secret. + +Et tenez, voulez-vous une petite maquette du type que je rêve pour vous? +Aux angles près, que votre tact arrondira, je ne le crois point trop +mauvais. + +D’abord, sans hésiter, soyez gaie. Oh! entendons-nous: pas de cette +gaîté qui admet les grands accès de rire, s’alimente de vétilles, ou +prend plaisir aux gauloiseries douteuses. Contentez-vous du sourire, +suffisant pour souligner l’impression qu’il vous plaira d’avoir dans le +moment. + +Le sourire sera, chez vous, un instrument dont vous jouerez en virtuose. +Tour à tour indulgent, poétique, approbateur ou dédaigneux, selon qu’il +aura pour destinataire un fêtard, un ténor, un pion ou le premier venu, +il ne devra jamais disparaître, même dans les plus tristes conjonctures, +car il est aussi toute une gamme de sourires douloureux, dont le détail +vous sera familier. + +Un peu d’humeur, parfois, ne messied pas, pour tenir lieu des +indignations dont votre éclectisme vous écarte, mais je la veux courte, +afin de ne désobliger personne et de vous donner tout juste l’apparence +d’une conviction sincère. + +Raillez, à l’occasion, les préjugés de notre société moderne, comme on +raille son maître... en obéissant. L’esprit est le même aux divers +échelons sociaux, frondeur et hiérarchique. Aussi rendra-t-on hommage à +votre largeur d’idées tant que vous vous tiendrez aux discours et aux +menues révoltes, mais ne perdez pas de vue qu’une franche mise en +pratique de vos théories ne serait pardonnée de personne. + +J’ajoute bien vite, mais très bas, que le ciel de tous les âges a permis +les accommodements et qu’à la condition d’éviter le grand jour, vous +pourrez établir un accord entre vos actes et vos paroles. + +Et--faut-il aller jusqu’au bout?--le monde admirateur des enfants +terribles qui le divertissent sans lui rien casser, opposera peut-être +une étonnante inattention à celles de vos incartades qui, esquivant la +trompette de la renommée, emprunteront, pour lui parvenir, le murmure de +la confidence. + +Mais n’anticipons pas... + +Jetons plutôt un regard en arrière sur les femmes supérieures qui +meublent l’histoire, non pas tant pour y trouver des exemples, toutes +ayant beaucoup vieilli, que pour y découvrir la preuve que mes +enseignements ont comme base des faits, non des théories arbitraires et +conventionnelles. + +Ève, cette grand’mère commune, grâce à laquelle je m’honore d’être un +peu votre cousin, Ève, dis-je, ne doit guère sa notoriété qu’au serpent +et à la pomme. Elle fut, c’est vrai, la première de toutes les femmes, +mais vous jugez de son mérite puisqu’il n’y en avait pas d’autres. + +Sémiramis ailleurs que sur le trône de Ninive, n’eût été qu’une +grossière virago et une jouisseuse impudente, telle que sa collègue de +Russie, plus rapprochée de nous, Catherine II. + +La belle Hélène avait en trop ce dont manquait Pénélope. + +Faut-il parler de Lucrèce? Je le crois, ne fût-ce que pour préserver les +femmes en général et vous en particulier, madame, d’une funeste +contagion. En somme, à l’imiter, l’univers sombrerait dans une épidémie +de suicide. Et pourquoi? Je vous le demande. Pour une déclaration qu’un +homme aimable aura voulu appuyer de quelque preuve! Ce serait la fin de +toute civilisation et de tout raffinement dans le commerce de la bonne +compagnie. + +Mme de Staël n’était point si bégueule lorsque, Napoléon lui faisant +répondre qu’il était au bain et ne pouvait la recevoir, elle persistait +à vouloir entrer en déclarant que «le génie n’a pas de sexe». + +Elle pouvait le croire, après tout, puisque le roi de Rome était encore +à naître... Mais elle ne le croyait pas sans quelque regret. + +Cornélie, de loin, montre un assez grand air, dans un genre tout +différent. Malheureusement, son décorum cache mal l’austère et désolant +ennui. C’est une femme qui, en dépit de ses charmes, a marqué beaucoup +trop de penchant à l’affectation et qui s’est mise à la portée de la +moindre nourrice en appelant ses enfants: «Mes bijoux!» Ne l’imitez +qu’avec prudence, car sa fermeté, si recommandable qu’elle soit, +pourrait vous entraîner loin. + +La femme de César eut au moins l’à-propos, ne devant pas être +soupçonnée, de ne donner que des certitudes. Évitez le plagiat de ce +côté. + +L’amour de la déclamation a perdu Blanche de Castille et Clémence Isaure +a marqué, pour les poètes, un goût infiniment trop exclusif. + +Passons de même sur la Pucelle d’Orléans dont l’imitation servile vous +priverait d’un de vos plus puissants moyens. + +Catherine de Médicis mérite mieux qu’une mention. Les gants empoisonnés +et les Saint-Barthélemy sont passés de mode, mais une mode éternelle est +celle qui consiste à dénaturer à propos son sentiment, à masquer une +antipathie compromettante, à refréner une affection oiseuse. + +Cette femme fut grande parce qu’elle eut, poussée à l’extrême, la +faculté de dissimuler avec assurance. Elle sut, tour à tour, caresser ou +meurtrir selon les nécessités du moment. Cela, me direz-vous, toutes les +femmes y excellent. J’en demeure d’accord, mais combien le font avec +maladresse! Combien frappent d’une main de fer, sans la ganter de +velours! Combien mentent en comptant sur leurs seuls privilèges de +femmes, pour n’être point contredites avec éclat! Combien enfin +dépensent d’inutiles trésors de fourberie, pour le plaisir de ruser, +sans urgence et sans profit! + +Cela m’amène à dire que s’il n’est point de vice superflu qui soit +justifiable, il n’est pas non plus de vice utile qui ne se puisse +glorifier. La conduite de la reine Catherine est, en faveur de ma thèse, +un bien fort argument et, n’en déplaise aux historiens partiaux, elle ne +fit jamais rien qu’en vue d’un immuable but: être et rester reine. Or, +la preuve qu’elle avait raison, c’est qu’elle fut et resta reine. + +Agissez donc pareillement, en votre sphère plus étroite, et, pour peu +que vous ayez la main légère, vous en récolterez des fruits +incomparables. + +Éloignez-vous de la route suivie par Mme de Maintenon. Son genre de +rouerie est d’un ordre trop spécial et trop délicat pour aboutir +ailleurs que dans l’alcove d’un roi. Et puis, tout le monde n’y serait +pas pris aussi facilement que Louis XIV devenu ermite. + +Il en va de même de Mme de Pompadour, beaucoup plus semblable qu’on ne +croit à la dévote Scarron. Une chose d’elle, sans plus, est à retenir: +elle griffonnait gentiment l’eau-forte et se piquait de musique. Vous en +connaîtrez plus tard l’avantage. + +Tout naturellement, j’en arrive à Mme Tallien, dont les déshabillés +légendaires auraient aujourd’hui le plus pitoyable effet, quoi qu’en +puissent dire d’égrillards godelureaux. + +Vous tenez au monde sérieux? Alors, habillez-vous, haussez votre collet, +au moins en public, sauf pour les cas dont je vous entretiendrai, au +chapitre de la toilette. Car, s’il n’est pas un de vos austères censeurs +qui, pris en particulier, ne vous sache le plus grand gré de l’opération +contraire, leur ensemble est intraitable sur le respect des bienséances. + +C’est ce qui a tant nui à Mme Récamier, fort appréciée de M. de +Chateaubriand dans le tête-à-tête, mais cruellement décriée par ceux +qu’elle ne recevait pas seuls. + +George Sand est un merveilleux modèle qui, malheureusement, n’est pas à +votre portée parce qu’il reste d’elle de meilleurs témoignages que les +racontars de ses pique-assiette. + +Les autres sont trop près de nous; si vous les contrefaisiez, cela se +verrait. + +En somme, il ne vous échappera pas que les femmes dites célèbres ont dû +leur gloire beaucoup plutôt à leur situation qu’à leurs mérites. A +Paris, en ce moment même, vous trouveriez mille Cléopâtres et cent fois +plus de Dubarrys auxquelles il ne manque que des Antoines et des Louis +XV. + +Aussi, devant cette loi fatale qui oblige la plupart des femmes à +n’avoir de personnalité que celle qu’on leur prête, inclinez-vous de +bonne grâce et glanez, à droite et à gauche, de quoi composer la vôtre. + +C’est à quoi, je le répète, il va m’être infiniment doux de vous aider. + + + + +LE CADRE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE LOGIS ET L’AMEUBLEMENT + + +Ici, madame, commence l’examen minutieux de la stratégie que je crois +propre à vous assurer, sinon une supériorité réelle qui vous importe +peu, au moins l’apparence de cette même supériorité. + +Ah! l’apparence! Tout est là, n’est-il pas vrai? Aristide, cet Athénien +démodé qui voulait être juste, non le paraître, avait les idées de son +temps et si je vous révèle que ce temps était encore antérieur à celui +d’Hérode, il ne vous sera pas difficile de comprendre que de telles +opinions aient un impérieux besoin d’être rajeunies. + +Écoutez donc et faites votre profit. + +Il me paraît d’abord opportun, avant de donner la comédie, d’installer +le théâtre, de dresser la scène et de machiner les décors, c’est-à-dire +de ne rien donner au hasard dans le choix et l’ornementation de votre +logis. + +C’est là, en effet, que vous livrerez bataille à l’indifférence et à la +jalousie; c’est là qu’aboutiront, ou je me trompe fort, les hommages et +les justes tributs que vous vaudra votre nouvel état. C’est là que sera +le sanctuaire, au fond duquel trônera votre souveraine divinité. + +Or, que cherche-t-on dans un tel lieu? Quelle impression ont désiré +produire les édificateurs de tous les sanctuaires, aussi bien des +temples doriques que des pagodes chinoises ou de nos cathédrales +couronnées d’ogives? Est-ce la tristesse? Non pas, car un abord maussade +écarte les fidèles et fait le vide, bien loin à la ronde. Est-ce la +gaîté? Pas davantage, car les privautés de l’abandon qu’elle provoque ne +sont guère compatibles avec le respect et l’admiration. + +C’est en réalité un composé de majesté aimable et de grâce imposante, +qui réussit le mieux, en vue d’un pareil but. Il faut de la richesse et +de l’agrément pour plaire au passant, mais aussi de la grandeur et +quelque peu de mystère pour maintenir les distances. + +Aussi, je redoute pour vous les quartiers neufs, les maisons à peine +issues de terre, avec leur folâtre floraison de balcons, de corniches, +de campaniles, de vérandas. + +Je ne conteste pas l’avantage d’habiter une de ces cages somptueuses +étalées le long d’une avenue verdoyante, mais c’est trop frais. Vos +habitudes, toutes de traditions, vos goûts vieillots,--des goûts de +famille comme les portraits et les bijoux, s’accommodent mal des pierres +taillées de la veille et des plâtres imparfaitement séchés. Il y a dans +ces façades, à la blancheur insolente, quelque chose qui sent la fortune +soudaine provenant d’une boutique liquidée d’hier ou d’un coup de bourse +inexpliqué. + +Par contre, quelle poésie dans les anciennes bâtisses de la rive gauche! +Quelle ampleur dans ces escaliers de pierre dure bordés de fer forgé, où +le bruit de vos pas semble un écho mourant des talons rouges de l’autre +siècle! Quelle ombre charmante, pleine de visions soyeuses et poudrées, +dans ces jardins encaissés, dans ces cours aux larges pavés quadrillés +d’herbe fine! + +Et puis, ce quartier que je vous prône a pour lui l’inégalable prestige +de son nom: faubourg Saint-Germain! + +N’avez-vous jamais entendu quelque provincial enrichi proclamer avec +emphase: «Je viens de faire une visite au faubourg Saint-Germain!» + +Il semble, à ces mots magiques, qu’un potentat soit proche et +qu’éclatent, pour lui faire honneur, les cent et un coups de canon +traditionnels. + +Habiter le faubourg Saint-Germain, y avoir un ami, y dîner seulement, y +passer même, c’est recevoir l’investiture d’un peu d’aristocratie, c’est +s’allier dans une certaine mesure aux familles chevaleresques qui le +hantent, c’est presque prouver qu’on a eu des grands-oncles prisonniers +de Saladin. + +Vous saurez plus tard de quelle importance est un tel élément de +supériorité. + +Contentez-vous d’apprendre, pour le moment, que la rue de l’Université, +la rue Saint-Dominique, la rue de Grenelle et la rue de Varennes, sont +les premières désignées pour l’établissement de vos pénates. + +A la vérité, les rues transversales, de Monsieur, de Bourgogne, de +Bellechasse, ont leur valeur, mais ce n’est déjà plus la même qualité. +Il ne les faut envisager que comme pis aller. + +Voilà qui est entendu: vous avez trouvé un hôtel séculaire au fond d’une +cour, ayant deux étages tout au plus, mais fort élevés. Les portes du +rez-de-chaussée sont en forme d’arcades, bordées de guirlandes; deux +petites ailes contiennent les écuries et les remises qui, hélas! +resteront vides--n’oublions pas que vous n’avez que 40.000 livres de +rente--une autre aile sépare la cour de la rue et présente une haute +porte cochère, vermoulue et délabrée si vous voulez, je n’y vois pas +d’inconvénient. + +Entrons--en voiture, cela va de soi--et descendons sous la marquise dont +il vous suffira de faire remplacer les vitres ébréchées. + +Voici le vestibule du bas. A moins qu’il ne soit dans un état de +dégradation inacceptable, gardez-vous d’y faire donner un coup de +pinceau. Les boiseries jadis blanches, un peu salies par le temps, sont +le meilleur ornement, le plus sûr témoignage de l’authenticité du style; +de même pour la rampe, qui restera ce qu’elle était sans qu’on se risque +à la travestir d’une couleur sacrilège... + +On n’admet plus un escalier sans tapis. La pierre polie du vôtre sera +donc recouverte d’une moquette à grands ramages, aux tons morts, à la +laine épaisse. + +Je passe sous silence l’indispensable lanterne suspendue à une chaîne, +les palmiers trop classiques des encoignures et, par la grande porte à +deux battants du premier étage, je marche en votre compagnie, vers +l’appartement lui-même. + +Dans l’antichambre, j’aimerais à voir des tables massives, des armoires +pesantes, des coffres en chêne et des porte-parapluies monumentaux, mais +je n’accorde pas à ces détails plus d’importance qu’il ne faut. Que ce +soit décoratif, meublé, pratique, et l’arrivant qui traverse n’en +demandera pas davantage. + +J’ai hâte, au surplus, d’aborder votre salon. «Votre salon» est le terme +général. Dans la pratique, il convient d’en avoir au moins deux, le +grand et le petit. + +Le grand, c’est le forum, où se donneront les fêtes, où se traiteront +les affaires importantes, où l’on entendra de la musique élevée, où se +rencontreront les personnages trop éminents pour s’accommoder du petit. + +Je le conçois comme un mélange de cabinet ministériel et d’élégant +boudoir, avec des tentures sombres, des rideaux et des tapis épais, des +meubles de style Louis XIV, recouverts de Beauvais discret et passé. +Quelques fauteuils Empire ne feraient pas mauvaise figure, surtout à +cause de leur largeur et de leur solidité. + +Il est en effet nécessaire de prévoir l’ampleur et le poids de vos +futurs familiers. Or, à ne considérer que les économistes, presque tous +gras et bien nourris, il est à craindre, qu’au mépris de leur grand +principe, ils n’offrent aux sièges plus que ceux-ci ne demandent. +Voyez-vous alors le scandale si quelque mignonne bergère Louis XVI, +vaincue par la surproduction du visiteur, manque des quatre pieds et +s’abîme en grand fracas! + +Avec l’Empire et le Louis XIV, rien à craindre; c’est massif, solide et +résistant à supporter un chapitre de chanoines. + +Mais, pour le contraste, je souhaite de fines chaises aux barreaux +fluets, au bord desquelles se poseront, les effleurant à peine, les +jeunes filles, les poètes et les romanciers féministes. + +J’exige une queue à votre piano, dans vos lampes massives, de l’huile et +non du pétrole; un lustre modeste, mais copié de Caffieri, sans cristaux +ni pendeloques; et aussi des poufs de brocart mauve, des coussins +enrubannés, des abat-jour gigantesques, n’excluant pas les globes des +temps sérieux; des tables chargées de miniatures; des tabourets dorés +pour donner du ton et tout juste ce qu’il faut de bibelots pour prouver +qu’on en a. + +La cheminée sera sobre, sans baldaquin, à moins qu’il ne soit d’une +étoffe très vieille et très précieuse. + +Si votre buste n’est pas encore achevé, placez au centre une réduction +du _Laocoon_ ou de la _Victoire de Samothrace_, en bronze évidemment. +Enfin des fleurs, des fleurs partout, même de ces fleurs au parfum +enivrant et capiteux qui embaument surtout les feuilletons. La femme et +la fleur se tiennent de si près! + +Il y a la question des portraits d’ancêtres qui est assez délicate. + +Étant donné ce que vous êtes et surtout ce que vous aspirez à être, vous +ne sauriez vous passer d’un ou deux hommes à perruques et d’autant de +femmes à la mode de 1700, avec, bien entendu, des intermédiaires jusqu’à +nos jours, de façon à figurer la lignée de votre mari ou la vôtre, au +moins depuis le XVIIe siècle, et à prouver ainsi que votre origine a +quelque décence. + +Si vous possédez les toiles obligatoires, c’est à merveille. Encore +faut-il que le costume des ascendants portraiturés dénote un rang social +avouable. Dans le cas, par exemple, où votre trisaïeul mort en 1787, +serait vêtu d’une souquenille, faites gratter ce qui n’est pas le visage +et rétablir, à la place du fâcheux accoutrement, un coquet habit brodé, +orné d’une croix de Saint-Louis. N’allez pas jusqu’au cordon bleu du +Saint-Esprit, car les chevaliers étant catalogués depuis l’origine de +l’ordre, quelque sot héraldiste pourrait vous chicaner. + +Si, par contre, vous manquez absolument de ce genre de tableaux, +procurez-vous-en dans le plus bref délai, mais pas à Paris, ni même en +France, afin d’éviter, plus tard, d’humiliantes reconnaissances. + +Explorez des pays perdus, Salamanque, je suppose, dont + + Les étudiants joyeux + Pauvres mais tous gentilhommes + Ayant moins d’or que d’aïeux, + +se feront une fête de vous céder, à bon compte, de respectables +effigies. + +Plus vous en aurez, mieux cela vaudra. On se trouve bien d’en pendre +jusque dans les corridors et sachez qu’une tête hirsute, voire +patibulaire, datant d’Henri IV, servira plus à votre gloire qu’un pur +chef-d’œuvre de l’école italienne qui ne serait pas un portrait. + +Combien de gens d’une noblesse indiscutable se livrent pourtant à la +chasse aux ancêtres! Je pourrais vous citer une femme de haut mérite, +dont le grand-père joua, sous Louis XV, un rôle politique important, et +qui s’est fait, à beaux deniers comptants, une famille rétrospective. + +Mais le petit salon nous sollicite. + +Là vous êtes libre: c’est un temple menu à côté du grand, une chapelle à +côté de la basilique, où votre fantaisie se donnera carrière. + +Des sièges larges et bas, des divans moelleux, des tentures +guillerettes, des fanfreluches, des bagatelles, des lampes minuscules, +des statuettes, des livres joyeux, des gravures égayantes, telle en est +la composition préférable. Meublez-le selon le premier caprice venu, car +en ce lieu destiné aux confidences, aux bavardages intimes et aux propos +aiguisés, vous affecterez de laisser conspirer vos amis, sans y entrer +jamais vous-même ostensiblement. + +Si parfois vos vapeurs ou votre lassitude vous induisent à une +langoureuse intimité, recevez de préférence dans votre chambre à coucher +dont l’atmosphère sera plus familière et plus engageante que celle du +grand salon, mais moins légère et moins compromettante que celle du +petit. + +Je la vois, cette chambre, d’une couleur chaude et uniforme avec ses +tentures, ses rideaux droits et lourdement plissés, sa chaise longue, +ses meubles entièrement recouverts de soie bleu de roi. Tout y est bleu +de roi jusqu’au tapis où les pas s’étouffent. Les glaces même n’y +réfléchissent que du bleu de roi, à peine rayé çà et là par le blanc +laqué des bois Louis XVI. + +Aux fenêtres, des stores festonnés, bleus aussi, laissent filtrer une +lueur de rêve. C’est comme un peu de ciel enfermé dans les vieilles +murailles et tout ce qu’on y dit ou fait doit être céleste. Ne vous +effrayez pas: les objets les plus terrestres sont susceptibles d’être, +au besoin, présentés sous cet aspect; il ne faut qu’un peu d’art et +d’imagination pour en parfaire le mirage et, à la condition de mettre +des formes aux choses, l’on ne sera pas plus malheureux dans votre +chambre que partout ailleurs. + +A coup sûr, l’ameublement, les couleurs et la disposition de votre +chambre à coucher sont articles de conséquence, mais qui ne sauraient +primer en intérêt la question des images pieuses, car vous avez de la +religion, madame, ou tout au moins les dehors d’une conviction très +précise à l’endroit des dogmes catholiques romains. + +D’où, nécessité d’afficher quelque part vos croyances, sous forme +d’emblèmes éloquents qui soient comme une profession de foi permanente, +fixée au mur. Or quel endroit plus propice que la chambre à coucher? + +Les bourgeoises mesquines, les femmes de rien s’estiment heureuses de +placarder à leur chevet une mauvaise copie de la _Vierge à la chaise_ ou +quelque autre insipide Raphaël reproduit par un pinceau mercenaire, si +ce n’est par la chromolithographie. + +Il n’en va pas de même de vous à qui vos raffinements artistiques +imposent un autre goût que celui qu’on affiche pour les bonnes grosses +luronnes qu’une indulgente postérité s’obstine à décorer du nom de +_Vierges_. + +C’est du préraphaélite qu’il vous faut, des vierges morbides et +verdâtres, contournées et maigrichonnes devant lesquelles, avec un peu +d’auto-suggestion, vous arriverez comme tant d’autres à goûter des +sensations intenses, non encore éprouvées. + +On en trouve aisément par le temps qui court et Montmartre possède une +phalange de troublants primitifs qui vous peindront, pour un morceau de +pain, tous les saints du paradis, au degré de décomposition que votre +dilettantisme leur indiquera. + +Avec cela, un christ janséniste aux bras verticaux, un rosaire en noyaux +d’olives du Golgotha compléteront avec avantage votre exhibition dévote, +ce qui revient à dire que vous devez en cela, comme en tout, tâcher à +n’être pas banale, sans pourtant faire étalage d’une originalité +suspecte. + +Ai-je besoin de mentionner que votre chambre vous est strictement +personnelle et que celle de votre mari est à une distance suffisante +pour vous éviter les surprises? + +Enfin je ne saurais m’éloigner sans jeter un coup d’œil à votre cabinet +de toilette, à cet arrière-refuge où personne jamais ne pénétrera, même +et surtout votre mari, en dépit de ses tentatives pour y être autorisé. + +Personne, ai-je dit, et je ne souffre nulle exception, du moins lorsque +vous y êtes, mais l’on doit avoir une vague notion de ce qui s’y trouve +et de ce qui s’y passe. Ne prenez pas la peine de renseigner là-dessus +âme qui vive; les domestiques s’en chargeront avec d’autant plus de +profit qu’ils joindront à leurs rapports ce je ne sais quoi d’exorbitant +et de merveilleux qui donne aux propos de valets une saveur si +singulièrement pimentée. + +Vous me comprendrez mieux tout à l’heure. + +Ce cabinet, vous allez l’installer dans une grande pièce, prenant jour +par un plafond en verre dépoli et munie d’une alcove où sera la +baignoire. + +Les murs seront tapissés de nattes et le sol recouvert de carreaux de +vieille faïence formant mosaïque, tandis que deux rideaux s’ouvrant ou +se fermant à volonté, isoleront ou dégageront la suggestive alcove. + +Il est à désirer que la toilette de marbre rose, où l’eau arrive +directement, soit immense et à deux cuvettes. Pourquoi deux? Je +l’ignore, mais il est bien certain qu’il est plus confortable d’avoir +deux cuvettes qu’une seule. + +C’est un des rares endroits où tous les raffinements modernes seront +admis: électricité, chauffoir, calorifère, etc. + +Sur les tablettes de marbre, disposez à profusion les brosses à dos +d’ivoire chiffré de vermeil, les peignes d’écaille blonde, les limes +d’argent, les pierres ponces, les éponges grandes et petites, les pots, +les flacons, les ongliers et, en général, toutes les pièces composant +l’arsenal usuel d’une femme supérieure, très méticuleuse par conséquent +dans le soin de sa personne. + +De plus vous aurez... ici je ne serais pas fâché d’utiliser une +périphrase. Le mot «arsenal» échappé tout à l’heure à ma plume va me la +fournir. + +Votre cabinet de toilette n’est pas seulement un arsenal mais une place +forte pourvue d’une garnison où toutes les armes sont représentées. + +Dans les peignes et les brosses qui cheminent à travers les broussailles +de la chevelure je reconnais l’infanterie; les ciseaux, les limes et les +pinces personnifient assez bien le génie rasant les futaies, creusant +des parallèles; l’artillerie, c’est les boîtes et les houppes chargées +de poudre, mais par bonheur toujours à blanc... Il nous reste à +découvrir la cavalerie... Ah! madame, vous l’avez déjà nommé ce gracieux +instrument quadrupède, m’évitant ainsi de démêler, dans un trivial +examen, de quoi il tient le plus, du cheval ou du violon. + +Eh bien! efforcez-vous d’en dénicher un qui soit historique, doré, garni +de petits amours polissons. + +M. Victorien Sardou possède, dit-on, celui de Mme du Barry. (Comme ce +n’est pas le talent qu’on y baigne d’ordinaire, j’imagine que le pauvre +ustensile doit regretter amèrement, par comparaison, son amazone de +jadis.) + +Vous auriez celui de Voltaire ou de Mme du Deffant qu’un peu de leur +gloire vous arriverait par lui... + +Mais, dites-vous, suffisamment édifiée, et la baignoire? + +J’y viens, madame. Pour le côté historique, vous serez ici plus +embarrassée: la baignoire de Marie-Antoinette et celle de Napoléon sont +toujours dissimulées sous leur sopha, l’une à Versailles, l’autre au +Grand Trianon; le sabot de Marat est au Musée Grévin, la vasque du duc +de Morny au Palais-Bourbon. Aucune n’est à vendre. + +Contentez-vous alors d’un engin moderne bien conditionné. + +Au reste l’intérêt n’est pas dans la baignoire mais dans l’alcove où +elle sera enchâssée. A part naturellement, le côté qui s’ouvre sur le +cabinet de toilette, que l’alcove entière soit tapissée de grandes +glaces; à droite, à gauche, au fond, au-dessus. Je veux des miroirs +horizontaux, verticaux, transversaux, de façon que votre joli corps +s’insinuant dans l’eau tiède et parfumée, vous soit visible de tous +côtés, avec ses plus ravissants raccourcis, ses courbes les plus +enchanteresses. + +Et ne m’accusez pas, s’il vous plaît, d’excitations suspectes, +d’arrière-pensées libidineuses. Je n’invente rien; je décris tout +uniment la cabine de bain que j’ai vue et dont se servait, au château de +Compiègne, il n’y a pas encore trente ans, l’Impératrice elle-même. + +L’avantage de tout cela sera, non seulement de vous procurer +journellement la contemplation délicieuse de vos propres appas, mais de +faire répandre par votre femme de chambre qui vous reçoit le peignoir +ouvert, au sortir de l’eau, des détails affriolants sur vos secrètes +beautés, sans qu’il en coûte rien à votre pudeur. + +On saura, parmi vos admirateurs, ce qu’il est bon que l’on sache et les +médisants n’y trouveront rien à dire. + + + + +CHAPITRE II + +LA TABLE + + +Il m’a paru bon de réserver, pour en parler à loisir, la pièce la plus +utile de l’appartement et le plus indispensable de tous les meubles. + +C’est de la salle à manger qu’il s’agit d’abord, de cet autre sanctuaire +où l’on rencontre l’autel vénéré par excellence et dont les fidèles +pratiquent assidûment le culte, j’ai nommé la TABLE. + +Ne vous y trompez pas, madame, si le velours de vos yeux, l’attrait de +votre sourire, le charme de votre causerie, la grâce de vos gestes +établissent votre empire sur une multitude de cœurs, il est infiniment +plus sûr et plus profitable à votre supériorité de vous attacher les +intestins de vos admirateurs. + +L’amitié s’use, la reconnaissance s’aigrit, l’amour s’envole, seule la +faim est vraiment stable. + +Il ne faut pas au moins prendre le change sur le mot et lui attribuer le +sens vulgaire que lui donnent les misérables. Il est clair que nul +représentant de votre élégante clientèle n’arrivera chez vous, les dents +longues, le ventre vide, prêt à se ruer sur le potage. Les gens du monde +n’ont jamais faim--combien s’en plaignent!--et ils laissent à la +canaille la grossièreté d’une telle sensation, se réservant, comme une +volupté de bonne compagnie, le plaisir délicat de goûter à mille riens +exquis, de savourer les chefs-d’œuvre culinaires qui sont la gloire de +notre époque. + +Or, je le répète, si le désir de régner exclusivement sur les cœurs et +les esprits dénote une louable ambition, la vôtre, il trahit également +un sens incomplet de la domination. + +César, en présence de l’armée de bellâtres que commandait Pompée, criait +à ses vétérans: «Frappez au visage,» estimant avec raison que ses jolis +adversaires, dans la crainte d’être défigurés, ne résisteraient pas à +une semblable manœuvre. Ce fut en effet ce qui arriva et la victoire +récompensa la clairvoyance du fameux dictateur. + +Eh bien! je vous le déclare, si vous souhaitez un triomphe rapide et +sûr, frappez à l’estomac. + +Chez tout le monde, c’est le point vulnérable. Il n’est pas d’homme qui +ne soit sensible à la perspective d’un fin repas et tel, qu’un bal ou +même un rendez-vous galant laisse indifférent ou... désarmé, retrouve +ses vingt ans pour aller dîner en ville. + +Mais procédons par ordre. + +En un temps où la plupart des salles à manger affectent une somptuosité +lourde de brasseries allemandes, avec leurs tentures sombres, leurs +meubles massifs, leurs chaises rembourrées, leurs tables pataudes, il +importe d’introduire dans la décoration de la vôtre un goût plus riant +et plus français. + +La comparaison sera faite, on trouvera que, chez vous, la bonne humeur +attend les convives dès le seuil; on aimera à se rendre à vos +invitations, non seulement pour la bonne chère qu’elles sous-entendent, +mais aussi pour le plaisir que se promettent les yeux accoutumés aux +richesses un peu funèbres des autres maisons. + +Pour cela, le frivole Louis XV s’impose. + +Les murs seront en boiseries réséda, ainsi que les portes, avec de +petites arabesques de même couleur et des boutons de serrure en bronze +éteint. Le tapis recouvrant le parquet sera, lui aussi, réséda uni, sans +fleurs, sans ornements d’aucune sorte. Les rideaux des fenêtres seront +de toile peinte, où l’on verra, par transparence, d’agréables dessins de +l’autre siècle. + +Bannissez les chaises incommodes et banales pour les remplacer par de +mignons fauteuils cannés, de pur Louis XV, recouverts d’une fraîche +peinture réséda. + +Dédaignez de même ces dressoirs monstrueux bourrés de vaisselle +hétéroclite, d’objets en toutes sortes de métaux, disposés en étalage +avec la plus bourgeoise prétention. + +Au lieu de ces magasins encombrés et encombrants, placez de menues +consoles du style et de la teinte du reste, sur lesquelles des fleurs +mettront leurs notes plus vives, ou bien encore de petits buffets aux +lignes gracieuses, dans les vitrines desquels vous pourrez installer +sans inconvénient quelques tasses minuscules de vieux Saxe, avec des +bleus de Sèvres pour servir de fond. Mais, encore un coup, pas de ces +amoncellements d’or et de vermeil, éblouissants comme la guimbarde d’un +marchand de vulnéraire. + +Au milieu de tout cela, il faut une table aux pieds courbes, fort grande +et recouverte d’une nappe blanche, à moins cependant que vous ne +préfériez le dessus entièrement en glace, ce qui se voit dans quelques +maisons et serait, chez vous, d’un effet ravissant. + +En matière d’éclairage, vous pensez bien que je réprouve avec horreur, +la hideuse suspension ainsi que ses poulies grinçantes, ses chaînes et +son inénarrable contre-poids. + +Pour illuminer ce cadre aux couleurs aimables et douces, pour emplir la +salle entière d’un éclat à la fois puissant et modéré, capable de faire +valoir le service mais non d’éblouir, il n’y a de possible qu’un lustre. + +Encore est-il indispensable qu’il soit de taille à remplir son office. +Quarante lumières y suffiront, aidées par deux candélabres Louis XV +comme lui, si l’assistance est nombreuse et la salle très longue. + +Quant au couvert, la sobriété des alentours vous autorise à y déployer +toute la profusion qu’il vous plaira. + +C’est l’occasion de montrer que vous possédez de la vaisselle plate et +surtout que vous vous en servez, bien loin de l’immobiliser dans le +calme pompeux d’un étalage. + +Des fleurs, beaucoup de fleurs, des flacons au col d’or, des verres à +l’insaisissable filigrane, des fourchettes, des couteaux guillochés, +couverts de toutes les armoiries qu’il vous sera loisible de rassembler. + +Si les soupières précieuses, les aiguières et les plats d’argent sont un +peu dépolis et bossués, tant mieux. C’est moins éclatant mais il semble +ainsi que votre vaisselle ait affronté les siècles et vous vienne de ces +lointains aïeux qui sont pendus au grand salon. + +Au cas où vous auriez acheté en bloc, un lot d’argenterie, veillez à ce +qu’on n’y trouve pas les armes de l’Empereur ou de la Ville de Paris; la +splendeur des alliances a ses limites et le vraisemblable exige la plus +prudente considération. + +Mais tout cela n’est que mise en scène et, si délicieux que soit le +régal offert aux regards de vos invités, une assiette d’or vide ne vaut +pas une écuelle garnie. + +Oh! je sais bien: on entend tous les jours des gens déclarer, après le +dessert, que la jouissance du repas est bien moins dans le repas +lui-même que dans la façon dont il est servi. Propos de gavé, madame, +que nul n’oserait tenir avant les hors-d’œuvre et dont vous ne +bénéficieriez pas, si, comme Mme de Maintenon, vous remplaciez le rôt +par un conte. + +Que cette remarque ne vous rejette pas dans l’excès contraire et ne vous +induise, en aucune manière, à présenter, sur votre table, des morceaux +énormes, des viandes formidables, dégouttantes de sang, des monceaux de +légumes à six sous la livre ou des tartes copieuses, d’une digestion +difficile. + +Non, vous vous tiendrez à ce qu’on nomme communément un dîner très +parisien, c’est-à-dire composé de petits plats, en grand nombre, tous +accommodés selon des formules impénétrables. + +En principe, un mets «nature» ne doit pas paraître à vos dîners. +Mettrait-on tant de hâte à y venir s’il ne s’agissait que de manger des +œufs à la coque ou des poulets rôtis? + +Vous ne le supposez pas. Et puis on aime à se croire le palais blasé, à +se dire qu’on a dégusté dans sa vie tant et de si bonnes choses, qu’une +sensation neuve est désormais bien improbable. Quel triomphe, alors, si +vos mystérieuses mixtures dissipent pour un instant le scepticisme des +tubes digestifs qui vous honorent de leur préférence! + +Mais il faut boire aussi. Ah! s’il existait des vins Louis XV, du +Vougeot des moines 1760! Quelle harmonie dans le style! Quelle poussière +d’ancien régime sur la bouteille! + +Je crains, hélas! que les générations passées, aussi gourmandes que +nous, n’aient point eu la préoccupation de vous réserver de ce nectar +rarissime. + +Cherchez donc dans l’espace ce qui fait défaut dans le temps et si les +dates extravagantes demeurent inabordables, que les pays lointains +fournissent à l’envi de quoi remplir les bataillons de petits verres. + +Des vins de Tokay, de Chypre-Larnaka, de Perse, du Thibet, de Bornéo, de +Vancouver, que sais-je encore! Voilà de quoi donner des sensations +neuves et vous faire une belle renommée! + +Car cela se saura. Lorsque votre cour de gourmets sera dispersée, chacun +s’en ira de son côté dire, d’un air important, soit au cercle, soit au +Bois, soit ailleurs: «Il n’y a plus que chez Mme X*** qu’on dîne!» + +Or, le jour où pareil propos sera colporté sur vous et vos menus, vous +serez bien près d’atteindre au prestige rêvé, par la bonne raison qu’il +en sera de vous comme d’Amphitryon, et que c’est une vérité reconnue que +la véritable femme supérieure est la femme supérieure où l’on dîne. + + + + +CHAPITRE III + +LA CHAISE LONGUE + + +On ne se rend pas suffisamment compte, en général, de la puissance +extraordinaire que représente une chaise longue. Aussi voyons-nous la +plupart des femmes négliger ce meuble incomparable, le laisser à l’état +de capital endormi, sans se douter que dans cet assemblage de bois, +d’étoffe et de ressorts, il y a l’arme la plus sûre, la plus +irrésistible, qui se puisse imaginer, en même temps qu’un trésor d’où, +par une exploitation éclairée, pourraient sortir des profits +incalculables. + +Même, assure-t-on, il y a des femmes qui n’en ont pas. Cela revient à +s’avouer vaincue d’avance dans toutes les batailles de la vie, à +renoncer, je ne dirai pas seulement à régner, mais à tenir sa place dans +le monde. + +Certes, toute femme ne saurait être supérieure. Encore est-il parfois +indispensable qu’elle exerce une influence, manifeste une initiative, +existe enfin. Or, rien n’est plus aisé avec une chaise longue, et nous +allons voir que si elle est d’un si grand secours dans la vie usuelle, +elle n’est pas moins utile dans les hauteurs auxquelles vous tendez. + +Si la chambre à coucher est le temple, la chaise longue est le +piédestal. Cela n’a pas l’excessive intimité du lit, non plus que la +correction cérémonieuse du fauteuil; c’est le meuble universel servant à +tout, une sorte de terrain neutre où vous pouvez, sans gêne, si vous le +jugez bon, accueillir quelques prévenances de votre mari, écouter +d’amusantes médisances, recevoir d’excellents amis, morigéner les +domestiques. On y peut tout faire, vous dis-je, et bien d’autres choses +encore. + +Mais, objectez-vous, ne ferait-on pas aussi bien tout cela dans une +bergère? + +Que non pas! En dehors de la facilité d’être assise ou étendue sur une +chaise longue, selon la conjoncture, comptez-vous pour rien les +ondulations, les courbures de taille, les détours de torse auxquels elle +oblige? Y a-t-il un meuble au monde capable de mettre aussi parfaitement +en valeur votre personne? + +Une bergère! Le premier venu est capable de s’asseoir dans une bergère! +Une créature du commun saura s’y installer sans se couvrir de ridicule! +Votre propre femme de chambre y ferait une figure avouable! Tandis qu’il +faut être douée pour se laisser tomber décemment sur une chaise longue. +Il y a presque du génie et, en tout cas, un art superlatif dans ce coup +de hanche imperceptible qui rejette la robe du côté où elle doit se +déployer sur la partie du siège inoccupée, pendant que le corps, rejeté +à l’opposé, s’abandonne et se pose. + +Admettez-vous un instant comme possible que le hasard seul préside à un +mouvement d’autant plus compliqué que l’apparence en doit être plus +naturelle?... + +Ce n’est rien encore. + +La chaise longue est intéressante et précieuse, surtout en ce qu’elle +évoque, par une association nécessaire, la question des vapeurs. + +Bien souvent je me suis lamenté sur ce que les femmes d’aujourd’hui +n’ont plus de vapeurs. Que dis-je? Sait-on même ce que cela peut être, +dans ce siècle de la vapeur, ignorant ou dédaigneux de la grâce des +pluriels! + +C’est un fait. Les vapeurs ont disparu de notre ciel intime, sans, +hélas! qu’il en ait moins de nuages, et c’est précisément à cause de +leur caractère délicat et léger qu’on leur a fait la guerre. + +Jadis--je parle de nos arrière-grand’mères--lorsqu’un souffle passait, +dérangeant la poudre d’une coiffure, que le bengali dans sa cage +semblait triste et congestionné, que le carlin n’avait pas mis dans sa +digestion la réserve habituelle, qu’une amie d’enfance venait de rendre +l’âme, qu’une porte, soudain, battait avec violence, lorsque l’azur du +ciel se pommelait de gris, que le livre attachant arrivait à sa dernière +page, ou que, seulement, le seigneur et maître rentrait plus tôt qu’il +n’avait annoncé, la dame se renversait sans hâte au dossier de la chaise +longue, prenait encore le loisir d’étendre ses pieds mignons, puis, les +yeux clos, les lèvres entr’ouvertes, les joues pâlies et les bras morts, +elle attendait qu’on lui rendît le sentiment avec des sels et des +cordiaux appropriés. + +Rien n’était charmant comme la compagnie empressée autour de la jolie +malade, mêlant, dans chaque mouvement, le murmure des mots échangés à +voix basse avec le bruissement des habits de soie. + +On délaçait la pauvrette, qui maintes fois, s’attardait volontairement +dans la syncope, afin de ne point priver d’un aimable spectacle ceux qui +l’allaient quérir dans son corsage. Mais bientôt la vie revenait, sous +forme de sourire, avec un peu de rougeur du désarroi, et l’on se +complimentait sur le dénouement toujours prévu, toujours heureux. + +Un peu de tristesse dolente persistait tout le jour, dont les familiers +n’éprouvaient que la langueur, sans la moindre âpreté, jusqu’à ce que, +le tour de carrosse, le souper et le bal étant venus, les papillons +noirs prissent leur vol, ne laissant pas même après eux le sillage du +souvenir. + +Quelques belles, en proie à ces menus soucis, guerroyaient contre eux +et, d’une attaque, les mettaient en déroute; d’autres les portaient au +lit et, doucement vaincues, s’endormaient avant eux, mais toutes en +souffraient de si bonne grâce et perdaient si peu, dans l’aventure, leur +désir et leur science de plaire, qu’on s’empressait plutôt à les soigner +qu’à les plaindre, parce que la plainte se peut envoyer de loin, tandis +que le premier soin à donner était de dénouer le cordon du corset... + +Voilà, ou à peu près, ce qu’étaient les vapeurs. + +En regard de ce gracieux tableau, quel équivalent contemporain +possédons-nous? + +Ah! madame, c’est à frémir. Non seulement la chose a perdu son attrait, +mais le nom même est victime de la désuétude. Une femme, à l’heure +actuelle, je le répète, n’a plus de vapeurs, elle boude, elle rognonne, +elle bougonne, et l’on dit qu’elle le fait à la pose, lorsque, par +miracle, ce n’est point à l’oseille! + +Sans vouloir épiloguer sur le caractère amèrement expressif de cette +allusion potagère, je vous supplie, au nom de votre intérêt, d’être la +restauratrice des vapeurs. + +Et ce serait juger superficiellement ma pensée que de la croire en tout +motivée par l’agrément des afféteries innocentes ou le plaisir +d’assister à votre évanouissement. + +La portée des vapeurs est autrement considérable, autrement pratique. + +Un exemple: Vous attendez la visite d’un concurrent, d’un adversaire, +d’un mécontent, d’un créancier, d’un homme, par conséquent, dont +l’esprit n’est pas à la patience, ni au marivaudage. Il ne vous est pas +permis de l’évincer: les circonstances vous obligent à le recevoir en +personne. + +Au coup de sonnette, vous vous jetez sur votre chaise longue, où le +visiteur vous trouve demi assise, demi couchée, entourée d’une armée de +coussins dont le duvet se creuse sous la molle pression de vos membres. + +Le tableau, à coup sûr, n’est pas pour rebuter ni pour faire naître la +fureur: du reste, il serait sans précédent qu’un homme irrité ne se +calmât pas à l’instant devant une femme armée d’une chaise longue. C’est +magique! + +«Monsieur, dites-vous d’une voix à peine distincte, bien que très +souffrante, j’ai tenu à vous recevoir moi-même...» + +Et vous allongez vos jambes, avec une fugitive grimace de souffrance, +tandis que votre interlocuteur, hypnotisé par la chaise longue, +balbutie: «Oh! Madame... Mille pardons... C’est moi... Comment donc...» + +Or, n’est-il pas vrai, quand un homme en est là, il est bien superflu de +perdre le temps à discuter. Vous expédiez donc votre visiteur en trois +mots et lui dites pour préciser le congé: «Pardonnez-moi de ne pas vous +reconduire. Je suis si faible que...» + +Vous le verrez se lever, se confondre en excuses et sortir à reculons. + +Si pourtant, contre toute prévision, le faquin osait parler haut, +maintenir ses revendications ou ses doléances, jugez quel rôle odieux il +est en votre pouvoir de lui donner. Un homme qui abuse de l’impuissance +et de la maladie d’une femme pour la tourmenter, l’injurier presque! Fi, +quel goujat!... Tel est le thème; les variations sont infinies. + +J’en ai dit assez, je crois, pour vous faire apprécier l’immense parti à +tirer des vapeurs; c’est l’art d’obtenir sûrement par la faiblesse ce +que la force ni l’autorité n’eussent peut-être jamais obtenu. + +En tout cas, et c’est là ce que je tenais à vous démontrer, +souvenez-vous, madame, qu’il n’est pas de vapeurs sérieuses sans chaise +longue! + + + + +CHAPITRE IV + +LA TOILETTE + + +Il ne s’est jamais rencontré de femme indifférente à la toilette. De la +plus riche à la plus pauvre, de la plus belle à la plus disgraciée, de +la plus jeune à la plus vieille, toutes, mais toutes, madame, +entendez-vous, toutes, sans l’ombre d’une exception, tournent leurs +pensées ravies vers cet idéal sans pareil: la toilette. + +La toilette! Le mot seul renferme tout un monde. La toilette, ce n’est +pas les vêtements, ce n’est pas le luxe des étoffes, le prix des bijoux, +l’éclat des parures; ce n’est pas la multiplicité ni le changement +continuel des atours; c’est quelque chose de plus haut et de plus +abstrait, de plus général et de plus accessible qu’on pourrait préciser +en définissant la toilette: l’art d’accorder chaque objet avec l’effet +qu’il doit produire et de lui faire produire son maximum d’effet. + +Vous voyez qu’il n’est pas question de fortunes fabuleuses, de +couturiers exorbitants. L’argent ne fait rien à la chose ou plutôt ne +sert qu’à son côté matériel. Mais ce goût exquis, ce tact délié qui, +dans la cervelle de toute femme, préside à la toilette, se rencontre, à +des degrés divers, aussi bien chez le trottin que chez la femme du +banquier. Cela vous vient avec la vie et vous coule dans le sang jusqu’à +votre dernier jour, inconsciemment peut-être, mais avec quelle +persistance et quelle force! + +Les temps, les lieux, les circonstances, rien n’y fait. Il en va ainsi +depuis que le monde est monde et je ne suis pas sûr que la toilette ne +trouvera point le moyen de lui survivre. + +Tenez, pour appuyer mon dire, je vous veux mettre sous les yeux +l’exemple de notre mère commune, Ève, la première qui s’aperçut des +inconvénients de la nudité, la première qui eut ou à qui l’on imposa +l’idée de couvrir son corps, l’inventeur de la toilette par conséquent. + +Certes, son premier accoutrement ne faisait guère prévoir les merveilles +de la rue de la Paix, mais encore un coup, c’est la permanence d’un état +d’esprit que je veux démontrer, non la nécessité d’être millionnaire +pour aimer à s’habiller. + +Donc, voici Ève confuse, fort décontenancée d’être nue et dans +l’obligation de se vêtir à bref délai. + +Vous imaginez sans doute que, pressée par le temps et les menaces de +l’Éternel, notre aïeule va s’emparer d’un bananier pour s’y tailler un +jupon, se couper un corsage ample et discret dans une feuille de +rhubarbe ou tout au moins s’improviser un peignoir en réunissant des +feuilles de nénuphar et de catalpa qui sont larges, rondes et faciles à +travailler. + +Que c’est mal connaître la femme! + +Elle se dit, dans le temps d’un éclair, que tout cela sera massif, +raide, disgracieux, que, sous prétexte de cacher des nudités, tout +risque de disparaître, que si le rôle des vêtements est en effet de +dissimuler, celui de la «toilette» est sinon de laisser voir, au moins +de fournir des indications qui permettent de deviner. Aussi, sans +hésiter, elle se tresse une _ceinture_ en feuilles de figuier! Or, vous +connaissez ce genre de feuilles, formées de grandes dents, profondément +évidées, dans les intervalles desquelles nombre d’aperçus étaient encore +possibles. + +Adam ne s’en plaignit pas, car, une fois la pudeur imaginée, le +contraire commençait à prendre du prix et la ceinture en figuier +constituait bien une toilette au sens coquet du mot, puisqu’elle faisait +valoir précisément ce qu’elle avait la prétention de masquer. + +D’ailleurs, Adam, assez détaché jusque-là des attraits de sa femme, y +trouva tout à coup des charmes inconnus et j’y vois la preuve que la +toilette sert à quelque chose puisqu’en fin de compte, c’est peut-être à +cette ceinture de figuier que nous devons indirectement le jour. Et +notez que la poitrine n’était pas encore cataloguée parmi les objets +honteux, indignes de la lumière: nous serions sans doute, aujourd’hui, +trois fois plus nombreux dans le monde si Ève eût eu l’occasion +d’affoler Adam par un décolleté canaille en feuilles de mimosa. + +Passons. Il n’est plus discuté que toute femme aime la toilette et nul +ne conteste que ce soit à bon droit. + +Il est temps, malgré tout, de faire intervenir une mince restriction en +déclarant que si ce goût est en effet universel, il n’est point toujours +également judicieux. Et c’est là, sans parler de la beauté variable ou +des fortunes inégales, qu’est le véritable terrain où se peut affirmer +la supériorité d’une femme. Idolâtrer la toilette, s’attarder devant son +miroir n’est rien s’il n’en résulte quelque heureuse trouvaille, quelque +innovation qui s’impose. + +De plus, il y a la mode qui est pour beaucoup un chemin tracé, d’où le +respect humain, le manque d’invention ou la confiance en de plus avisées +les empêchent de s’écarter. + +Or, madame, souvenez-vous de ce que je vous ai dit des préjugés mondains +dont la mode est peut-être le plus despotique et le plus conventionnel. +Vous pouvez la railler, la maudire même, à la condition de lui obéir, au +moins dans ses grandes lignes. + +Ainsi, n’avoir pas, en ce moment, des manches bouffantes et aplatir vos +coutures d’épaule, équivaudrait à une affectation ridicule, bonne tout +au plus à faire croire que vous voulez économiser l’étoffe. + +Mais, comme il ne faut pas que cette obéissance tourne à la soumission +servile, courez en avant de la mode; inventez quelque arrangement +ingénieux. Que diable, vous avez bien autant de génie créateur que les +petites couturières qui promènent d’atelier en atelier leurs modèles en +mousseline. + +Et quelle gloire que d’attacher son nom à un détail de la toilette +féminine! Gloire durable, madame, ne vous déplaise, dont vous auriez +mille fois tort de faire fi. Combien de femmes ne connaissent Rembrandt +que comme parrain d’un grand chapeau! Tout le monde sait que Mme de +Pompadour a baptisé les étoffes à fleurettes, tandis que l’on soupçonne +à peine, l’existence de M. d’Étioles, son mari honoraire. Le mot Médicis +évoque à la pensée une série de larges cols, bien avant les hauts faits +de Laurent le Magnifique, et les bonnes grâces de Louis XIV eussent été +impuissantes à sauver de l’oubli Mme de Fontange, sans le nœud de ruban +qui nous en a gardé le nom. + +Évertuez-vous donc à corriger et à pousser la mode, tout en lui +empruntant ce qu’elle peut avoir de profitable pour vous. + +Il est, en matière de mode, comme du reste en tout, deux camps bien +tranchés. L’un, à peu près uniquement composé de jeunes gens, assure que +jamais les femmes ne furent si gracieuses et si bien attifées. L’autre, +celui des vieux, trouve tout excessif et ridicule, soutenant qu’en 1850, +les femmes avaient autrement d’aisance pour porter la toilette. + +Souriez à tous les deux, ne désobligez ni l’un ni l’autre. Dans ce but +habillez-vous selon le goût du premier camp et faites chorus, en +paroles, avec les récriminations du second; c’est, énoncé sous une autre +forme, le principe que je vous rappelais tout à l’heure. + +Si, maintenant, nous passons à un examen plus détaillé de la question, +il vous semblera naturel d’envisager la toilette au triple point de vue +de l’intérieur, de la ville et des réceptions ou, plus logiquement +encore, du matin, du jour et du soir. + +Au saut du lit, vers onze heures,--une femme supérieure doit se lever +tard, la vie intelligente ayant toute son intensité la nuit--au saut du +lit, dis-je, votre chemise de batiste très claire mais très montante +tombe et vous passez au bain. + +Puis, une fois frictionnée par votre femme de chambre, vous endossez une +chemise de jour également très fine, mais très ouverte cette fois et +bordée de dentelles. A ce premier vêtement, s’ajoute une légère matinée, +recouverte elle-même d’un épais et long peignoir de laine. Les pieds +dans vos mules, installée dans un fauteuil en face de votre miroir, vous +allez être coiffée. + +C’est là l’une des plus graves opérations de la journée dont vous ne +chargerez qu’un professionnel ou une camériste très experte. + +Vous comprendrez en effet l’importance inhérente au choix et à +l’exécution d’une coiffure si vous prenez la peine de remarquer que la +chevelure est l’ornement naturel par excellence et aussi celui qui +encadre directement le visage, qui peut le mettre en valeur ou le +déprécier, d’où peut dépendre le succès d’un sourire, la portée d’une +expression. + +En ce moment, il n’y a pas, régissant la matière, de mode impérieuse, ce +qui implique la nécessité de se fonder, pour choisir, sur des +considérations esthétiques supérieures à la vogue du moment. + +Sans doute, vous allez me citer la coiffure ondulée à la grecque, avec +l’obligatoire blond vénitien. De grâce, madame, n’insistez pas. La +teinture est indigne de vous et cette façon de s’accommoder est si +répandue dans le demi-monde que je croirais manquer au respect que je +vous dois en essayant seulement de vous en écarter. + +Les cheveux dans le dos, à l’Ophélie, donnent l’air bébête; la torsade +en casque, rappelle trop Nana et la coiffure relevée, à la chinoise ou +même à la Lamballe, manque de caractère. + +Ce qui fera merveille, dans votre cas, c’est la coiffure à grands +bandeaux, dits _à la vierge_, avec le petit chignon sur le haut de la +tête, afin de la distinguer des vieilleries datant de Louis-Philippe. +Que les bandeaux soient un peu bouffants et ondulés, je ne m’y oppose +pas, mais qu’ils soient étoffés et relevés par une belle courbe, voilà +l’essentiel. + +Vous devinez bien qu’ici encore c’est la fureur du préraphaélite qui +nous guide. Et même, si vous consentiez à entrer tout de bon dans votre +personnage de femme supérieure, il serait opportun que votre teint +arrivât, de pâleur en pâleur, à cet indescriptible ton olivâtre, où les +jaunes indistincts se fondent dans d’insaisissables verts et qui est +comme le sceau de la morbidesse intellectuelle. Mais contentez-vous des +bandeaux sans vous astreindre à effeuiller les roses de vos joues que +vous serez bien aise de retrouver, le jour où le goût des jolies choses +saines sera revenu. + +Au surplus, les bandeaux suffisent pour conférer un aspect troublant et +vous savez qu’une femme déclarée troublante a le droit de ne plus mettre +de bornes à ses ambitions. + +Qu’est-ce au juste qu’une femme troublante? Mon Dieu, c’est une femme +qui porte des bandeaux et qui donne à dîner. Tous les pions maladifs et +les pique-assiette artistiques qui se presseront à votre suite, si vous +remplissez seulement ces deux conditions, vous prouveront que mon cercle +n’est pas si vicieux qu’il en a l’air et qu’une femme supérieure n’est +pas, le plus souvent, ce qu’un vain peuple pense. + +Mais revenons à nos moutons. + +Vous êtes coiffée, pomponnée, poudrée, c’est l’instant de la robe de +chambre, de cette robe que revendique la chaise longue et sous laquelle +s’abriteront vos vapeurs et vos lassitudes. + +Gardez-vous des oripeaux, des crépons vert d’eau, des satins aurore, des +rubans, des fouillis de dentelle qui tombent flasques, s’effondrent en +plis mesquins et battent les talons. + +Le mieux est un velours cossu d’une couleur noble, soit bleu de roi qui +est la teinte de votre chambre, soit jaune capucine qui en est la +complémentaire. Encore une fois, pas de fanfreluches, mais une longue +queue destinée à faire sur le sol une traîne chatoyante et, sur la +chaise longue, un éventail princier. + +Que cette robe, du col aux pieds, tombe droite, à peine ajustée, +simplement fermée par des brandebourgs et flanquée de manches énormes +serrées à partir du coude, jusqu’au poignet. + +Alors, quand, installée sur l’éternelle chaise longue, vous jugerez de +l’effet d’un accoutrement à la simplicité si somptueuse, vous +comprendrez que la robe à elle seule impose et que l’interlocuteur soit +subjugué avant même que votre bouche se soit ouverte. + +Car les étoffes ont leur éloquence et leurs facultés propres. + +Le foulard, les soies de Chine, c’est le sans-gêne, le laisser-aller, +l’inertie; cela s’affale, cela se déchire, cela se viole avec la +dernière aisance et il semble qu’un vêtement ainsi composé invite au +manque de respect et à la familiarité malséante. + +Dans le taffetas et le satin luisant se distinguent l’orgueil de +paraître, le désir d’étonner à peu de frais. Il n’est pas jusqu’au bruit +de l’étoffe qui ne semble, à tout propos, réclamer l’attention. Ce sont +des tissus accapareurs qui importunent et dont on est vite las. + +Au contraire, du damas opaque, de la faille rigide, du velours épais se +dégagent des sensations hautes, des pensées graves et imposantes qui +remplissent l’âme de leur grandeur. Il est bien rare qu’on insulte une +femme en robe de velours. Avec le foulard ou le taffetas, je ne réponds +de rien!... + +Mais le temps a marché, vous allez sortir pour les visites. + +Laissez-moi, puisque nous voici venus à la toilette de ville, vous +prémunir contre une tendance désastreuse à laquelle, peut-être, les +circonstances vous porteraient à vous abandonner. + +C’est la tendance au genre _artiste_ que je veux dire. + +Ce genre vous le connaissez comme moi: il est aussi classique que peu +varié, car il consiste, à peu près uniformément, à s’affubler de +chapeaux monstrueux et de vêtements rouges. + +Pourquoi pas vert-chou, évêque ou jonquille, si c’est le voyant qu’on +cherche? Je l’ignore et n’essaie pas de pénétrer le mystère. Je constate +seulement que le rouge est la couleur _artiste_. + +Malheureusement, la plupart de celles qui promènent ainsi leur +silhouette incendiaire, non contentes d’arborer avec indépendance une +couleur peu goûtée par le commun, se sont avisées que le corset, les +agrafes, les gants étaient préjugés de crasses bourgeois. De là, des +tailles à peine équarries, des poitrines ballottantes, des mains noires +et des corsages entre-bâillés sur des dessous où l’ombre ne met pas +seule du gris. + +Cela peut faire le compte d’une femme qui n’est qu’artiste (?) mais non +celui d’une femme du monde comme vous. + +Laissez aux grisettes d’atelier les guenilles éclatantes ou exotiques, +les dessous douteux et les panaches exorbitants. + +En dehors du linge quotidiennement renouvelé, du corset de la bonne +faiseuse, des escarpins vernis, des gants blancs portés une fois, des +corsages sobres, habilement ajustés, des chapeaux sérieux et des robes +toujours fraîches, il n’y a point pour vous de salut. + +En d’autres termes soyez d’une élégance raffinée mais ennemie du tapage +et que le passant vous prenne pour la première venue s’il n’est +connaisseur ami de l’observation. + +D’ailleurs, les journaux de mode et vos amies vous offriront assez de +modèles pour qu’avec ces quelques généralités vous ayez en permanence la +tenue irréprochable qui est la pierre angulaire de toute supériorité. + +Rendez-vous compte aussi que je ne saurais passer en revue, objet par +objet, votre garde-robe. Outre qu’il la faut modifier souvent, +l’inventaire en serait si long que l’ennui nous gagnerait l’un et +l’autre à cause de sa sécheresse et de son inutilité. + +Il faut cependant que je vous fasse encore, relativement à la toilette +du soir, un petit nombre de recommandations capitales. + +Cette dernière toilette a pour but, n’est-il pas vrai, de montrer un peu +plus de vous qu’on n’en voit le reste de la journée. Il est donc facile +d’en déduire qu’une telle exhibition doit être raisonnée. + +Si vous avez le cou de proportions agréables, montrez-le; si vos épaules +sont d’une courbe heureuse et constellées de fossettes, montrez de +confiance; si vos bras sont blancs, potelés et lisses, montrez encore; +si votre gorge est ferme et ronde, montrez toujours; si votre... au +fait, je crois qu’il serait prudent de s’en tenir à ce que j’ai dit. + +A ce propos, je vous renvoie bien vite au début de ce chapitre pour vous +rappeler qu’en matière de toilette, «montrer» ne signifie pas tout à +fait mettre insolemment en lumière et offrir en spectacle, à la ronde, +un objet sans le moindre voile. J’en prendrai tout naturellement +prétexte pour vous décrire ce que je crois être la meilleure façon de se +décolleter. + +Je déclare d’abord, en toute impartialité, que les femmes d’aujourd’hui +ont, sous ce rapport, le goût bien moins sûr, bien moins aiguisé que +leurs mères, et cela par le souci constant qu’elles affichent de se +produire aussi nues que possible. + +Vous savez ce que nos jeunes filles appellent la «grande peau». C’est le +décolletage extrême pour les bals de cérémonie, qui s’obtient au moyen +d’un corsage échancré dans le dos, presque jusqu’à la taille, ouvert +devant à peu près dans les mêmes conditions, de manière à éviter tout au +plus que le bout des seins n’apparaisse et maintenu sur l’épaule par un +étroit ruban. + +Un tel calcul est d’une niaiserie insigne. + +Le modèle qui pose le nu entier ne produit absolument aucune impression, +sans quoi les peintres seraient ataxiques avant trente-cinq ans. + +Ce qui fait le charme d’un nu, c’est précisément qu’il soit limité, +c’est la conviction où se trouve le spectateur que le peu qu’il voit +suppose des merveilles toutes voisines, si adorables, si excitantes, +qu’on n’ose les présenter à ses yeux éblouis. Jamais l’attrait d’une +gorge cyniquement exhibée ne vaudra l’idéal qu’on se forge avec celle +dont on ne perçoit que la naissance. + +Un torse nu n’a pour lui que sa propre valeur qui doit être inestimable +pour maintenir l’admiration, tandis que le buste dont quelques parties +seulement, et bien choisies, sont livrées aux indiscrets a, en plus, +l’imagination généreuse du désir auquel on oppose une barrière. + +Tout cela n’est pas niable et les «grandes peaux» actuelles ne sont que +de malpropres déshabillages, d’autant plus condamnables qu’ils sont plus +maladroits. + +Adoptez donc, cette fois, la mode de jadis et le décolletage à la +Vierge, comme vos bandeaux. + +Outre que cette association forme une harmonie de style, on doit +reconnaître que la courbe de ce décolletage qui passe comme une caresse +le long de la poitrine et des reliefs grassouillets du dos, dessine à +ravir toutes les éminences qu’elle longe. A peine distingue-t-on +l’origine de la gorge, et pourtant, on la devine, on la sent blottie, +craintive, palpitante; on sait qu’elle est là. Les premiers contreforts +de la rose colline, visibles à l’œil, sont prolongés par la pensée qui +dessine, à sa fantaisie, des sommets triomphants. Or, qui vous dit que +la réalité atteindrait à ces altitudes de rêve? + +Et savez-vous rien de plus joli que ces coins d’épaule entièrement +dégagés, émergeant de la vaporeuse berthe de dentelle? Dans ces deux +mamelons satinés, pareils à des seins où n’auraient pas encore germé les +boutons d’incarnat, il y a le plus perfide et le plus excitant des nus. +Pourquoi? Parce qu’immédiatement au-dessous, une manche s’interpose; non +pas, vous entendez bien, un ruban, une bretelle, mais une manche qui +s’en vient presque jusqu’au coude. L’avant-bras, ce cône allongé, à la +forme changeante qui est peut-être le chef-d’œuvre de la femme, ressort +à son tour de cette manche où se dissimulent prudemment les parties +épaisses et ballottantes du haut. + +Vous imaginez-vous que les femmes du temps de Louis XV dont le costume +avait des sous-entendus si joyeusement égrillards aient jamais eu l’idée +de supprimer leurs manches et d’échancrer démesurément leurs corsages? +En aucune façon. Elles savaient trop bien la valeur d’une réticence pour +n’en pas mettre à leurs atours. Et leur conduite en cela n’avait pas, +selon toute apparence, pour mobile, une recrudescence de chasteté. + +D’ailleurs une mode heureuse tend à imposer maintenant la manche ballon +soulignant, comme je viens de dire, l’épaule et l’avant-bras. Une telle +manche en velours bleu de roi ou même noir, vous fera des chairs +incomparables et donnera à vos formes une étonnante souplesse de +contour. Mais où cette même mode devient inepte, c’est lorsqu’elle +maintient la pointe en avant, ouverte jusqu’à l’estomac. Encore une +fois, et pour me résumer, le décolletage est comme l’héritier d’un oncle +bien portant, il doit vivre d’espérances... + +Voilà, madame, dans ses grands traits, le cadre que j’ai rêvé pour vous. +Il vous appartiendra d’en parfaire la ciselure. C’est à vous maintenant +que je vais avoir la présomption de m’attaquer en examinant quelle +conduite il convient que vous y teniez. + +Autrement dit, le théâtre est construit; je frappe les trois coups +traditionnels et la pièce commence... + + + + +L’INTÉRIEUR + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE MARI + + +L’être qui, dans cette tragi-comédie de l’existence où vous ambitionnez +un premier rôle, vous touche de plus près, celui à qui vos destinées +sont indissolublement liées, que cela vous plaise ou non, c’est votre +mari. Cet être sera donc aussi le premier sur qui votre domination devra +s’établir; il sera la meule toujours prête où s’aiguisera votre +ambition, la tête de Turc où se mesurera votre vigueur ascensionnelle. + +J’ignore quel il est, mais je vais, comme pour vous, établir pour lui un +«type» idéal dont il vous appartiendra de le rapprocher, si votre +mauvaise chance l’a fait trop différent. La chose est d’importance, +prenez-y garde, par la bonne raison que la loi naturelle fait de votre +mari votre supérieur et qu’il s’agit d’obtenir un état tout opposé. + +Il ne doit être ni laid, ni sot, ni ridicule parce qu’une supériorité +trop facile est indigne de vous et que votre mari m’apparaît plutôt +comme un collaborateur soumis que comme un repoussoir. S’il exagérait +l’insignifiance, il se trouverait des gens pour vous plaindre. Or une +victime ne domine jamais et personne ne vous rendrait hommage, car il +n’est pas dans l’humanité d’admirer tout à la fois et de compatir. + +Et puis les niais sont vaniteux. Ils ont des accès d’arrogance souvent +fort pénibles à subir et impossibles à éviter. Beaucoup poussent le +despotisme jusqu’à exiger qu’on les encense et à traduire leurs volontés +avec la plus désobligeante brusquerie. + +Bien des gens s’imaginent que les hommes nés sont inaccessibles à ces +sortes d’excès. + +Voilà une belle erreur! D’abord un homme est bien élevé beaucoup plutôt +par le caractère que par la naissance ou l’éducation. La famille et le +milieu peuvent enseigner certains préceptes du savoir-vivre, les détails +minutieux du protocole mondain, mais n’ont pas la prétention d’étouffer +la jalousie, la bassesse, la violence ou l’hypocrisie d’un caractère. + +Il y a des hommes copieusement titrés qui sont des rustres et des +goujats, quand des fils de chiffonniers ont les mœurs les plus douces et +le commerce le plus agréable. + +On devient gentilhomme mais on naît homme aimable. + +C’est parmi ces derniers que se catalogue votre mari. + +Pourtant, de ce que j’en esquisse l’éloge, il ne résulte pas que je le +souhaite beau, brillant et instruit, car il détournerait alors les +attentions qui ne doivent aller qu’à vous et la difficulté de la lutte +se trouverait accrue d’autant. + +Il vous faut un mari moyen, un de ces hommes sans âge à qui l’on +pardonne quelques cheveux gris en faveur d’un visage bien conservé. +Empêchez-le de bedonner: on n’est jamais «distingué» quand on est gros, +mais on le devient aisément lorsqu’on est chauve. La calvitie bien +portée est comme un brevet d’esprit, de pensée profonde et de travail +acharné. Si Napoléon n’était pas chauve, M. de Morny l’était: vous voyez +que chaque état peut se défendre. + +Votre mari doit avoir une tenue parfaite, marcher avec noblesse, ne +hasarder que des gestes onctueux, sourire avec réserve et sans éclat, +s’intéresser à tout, marquer à chacun une bienveillance discrète et +n’être pris au dépourvu par personne. + +La lecture des revues sérieuses et la fréquentation de certains cercles +l’amèneront à cet idéal. + +J’ai nommé le cercle: qu’il y soit assidu, pour une foule de raisons +dont les plus concluantes sont qu’il s’y fait des relations, qu’il en +retire un vernis d’élégance impossible à trouver ailleurs et qu’enfin +lorsqu’il y séjourne, vous êtes en repos. + +En dépit de la dignité de ses goûts, il ne faut pas qu’il manifeste trop +d’empressement pour les jouissances relevées de l’esprit. De telles +conceptions demeurent votre domaine et s’il est bon de lui laisser +prendre une teinture de tout, il importe de le maintenir dans le culte +de l’opérette, du vaudeville et de la gaudriole qui le classe à +plusieurs échelons au-dessous de vous. + +Qu’il ait pour vous une passion notoire, forcenée, exclusive, pour cette +raison que si vous n’arrivez point à le subjuguer, lui, le plus exposé à +vos séductions, votre prestige en souffrira. De plus, cette +particularité étant connue échauffera l’émulation de vos autres +admirateurs. Des intrigues se noueront, des histoires seront chuchotées, +des calomnies répandues jusqu’à ce qu’un bel éclat provoqué par vous, au +moment opportun, envoie votre mari sur le terrain pour vous défendre. + +Un homme qui se bat pour sa femme légitime en conscience, en toute +ardeur! Un duel dont vous êtes l’héroïne sans en être salie! Quel titre +éblouissant de gloire à faire pâmer d’envie les bonnes intimes dont les +maris ne se battent qu’au bouchon de champagne, avec la moquette râpée +d’un restaurant de nuit pour terrain, des filles pour adversaires et +pour témoins des garçons de salle. + +S’il est blessé, vous ne quittez point son chevet, vous préparez la +charpie et les compresses, vous lui faites un oreiller de votre bras, +vous composez à son adresse vos plus célestes sourires... S’il est +tué?... Alors ce serait trop. Il est des exagérations qui nuisent aux +meilleures causes, et qu’il faut s’appliquer à éviter. Mais cette +funèbre éventualité est si peu vraisemblable! + +Je voudrais que votre mari fût décoré ou à la veille de l’être: il +suffit que ses titres soient en circulation; tout le monde en a; il en +possède donc comme les autres. A vous de les rendre assez visibles pour +leur donner la sanction écarlate. + +C’est vous dire que je parle ici de la Légion d’honneur. Pourtant les +rosettes exotiques, bien qu’évidemment inférieures, peuvent avoir leur +prix à la condition de représenter un mélange. Un seul ordre étranger ne +signifie rien; mais deux ordres, trois ordres, une brochette d’ordres! +Dix croix en miniature pendues à de petits rubans polychromes qu’une +agrafe d’or fixe à l’habit, ce n’est point aussi sot que les jaloux se +plaisent à le dire. + +Tout d’ailleurs est affaire de dosage: la cravate de commandeur qui +coupe la chemise de sa balafre éclatante a plus de portée que la menue +pendeloque du chevalier. Quant au grand cordon!... Je m’arrête, de +telles hauteurs donnent le vertige! + +Retenez seulement de tout cela qu’il est flatteur d’entrer dans un +salon, au bras d’un homme bariolé de bijoux honorifiques. Son passage +fait tourner la tête dans un mouvement de curiosité dont vous bénéficiez +et ce n’est qu’après, de loin, qu’on s’avise de blaguer son mérite. + +En tout cas, chamarré ou non, il est essentiel que votre mari ait ce +qu’on appelle de «l’influence». + +Préciser le sens de l’expression n’est pas des plus faciles et son +élasticité vague en rend la définition délicate. On peut dire cependant +qu’avoir de l’influence c’est recevoir personnellement, en tout bien +tout honneur, des visites féminines, c’est obtenir des places dans les +solennités très fermées, c’est ne faire nulle part antichambre, c’est +être obligé de dire à un ami rencontré dans la rue: «Couvrez-vous donc, +je vous en prie.» Que sais-je encore? + +Enfin quand un homme a de l’influence, on le devine, on le comprend, +sans que personne soit en état de spécifier ni pourquoi ni comment. + +Faire de l’élevage dans une campagne reculée, avoir une ferme modèle +dans la Limagne, inventer des instruments agricoles et chercher des +engrais intensifs, sont des faits de nature à procurer une «influence» +solide et salutaire, d’autant moins propre à vous porter ombrage qu’elle +est rurale et s’exerce à distance. + +Elle fournit à votre mari l’occasion d’écrire des ouvrages techniques, +avec figures dans le texte, qui attireront l’attention des sommités +compétentes et lui vaudront tout au moins le Mérite agricole dont le +ruban, dans une brochette, rappelle l’Osmanieh. + +Cela provoque aussi l’admission dans une foule de comités bien pensants +et de congrès cossus, où des vieillards nobles et désœuvrés s’occupent +tout de bon de la prospérité de nos campagnes. + +Enfin, à force de parlottes, de séances écoulées dans d’excellents +fauteuils et de rapports lumineux sur la crise qui dure depuis Pharamond +et n’est pas près de finir, la circonscription enthousiasmée proposera +peut-être un mandat législatif... C’est à voir. + +Tel est le rôle que je rêve de voir jouer à votre mari et non seulement, +ainsi que je vous le disais, sa situation, si brillante qu’elle +devienne, ne saurait vous éclipser mais encore, on vous en attribuera +tout l’éclat si vous savez donner à propos, d’habiles coups d’épaule. +Etre une Égérie n’est pas de la première venue, à la condition surtout +de ne vous occuper qu’en vous jouant et par condescendance, des guanos, +des batteuses perfectionnées et autres objets subalternes. + +Et puis, dans le milieu supra intellectuel dont vous allez être le +centre, ces sortes de préoccupations feront à votre mari un renom de +bonhomie un peu terre à terre, d’activité sans prétention qui le +maintiendront à sa place, sans pourtant l’affubler de ridicule, ce qui +serait désastreux pour vous. + +Mais ces considérations ne sont, en quelque sorte, qu’un programme pour +la vie publique de votre époux. + +Il y a la vie privée dont, certes, l’importance n’est pas moindre et +qu’il est urgent de réglementer à son tour. + +Je crois infiniment profitable de laisser à votre mari l’apparence de +l’autorité. + +Consultez-le sans cesse, pour les détails les plus minimes; admirez les +avis qu’il émet; célébrez sa clairvoyance; rendez justice à son goût; +donnez-lui l’assurance que vous n’avez d’opinion que d’après la sienne +et que vous seriez on ne peut plus malheureuse d’être livrée à +vous-même. Après cela, faites à votre guise: il trouvera tout charmant +et se félicitera d’avoir une femme si judicieuse et si dévouée. + +En public, témoignez-lui les plus grands égards. Affectez de lui +demander parfois: «Qu’avez-vous décidé, mon ami?» ou bien: «Je voudrais +savoir ce que vous pensez de cela», ou encore glissez dans la +conversation, de façon à être entendue de lui: «comme dit mon mari... +c’est le sentiment de mon mari... il faudra que je demande conseil à mon +mari...», etc. Vous le verrez pénétré de son importance, prêt à céder à +tout, d’autant plus esclave qu’il se croira plus puissant. + +Les étrangers vous sauront gré de cette manœuvre et compareront votre +dépendance apparente avec la grande valeur intellectuelle dont vous +ferez d’autre part étalage. + +«Quel ménage uni! dira-t-on; et quel cœur, quels sentiments élevés, +possède cette femme, sous son vernis éblouissant! Elle a un mari qui lui +est visiblement inférieur et cependant elle rapporte tout à lui, avec un +naturel délicieux...» + +Votre douceur doit être angélique, votre patience inlassable. Si dans le +particulier, la fantaisie lui prend de vous entretenir de ses +entreprises et de ses inventions, subissez jusqu’au plus futile détail, +sans la moindre humeur et même avec l’apparence du plus grand intérêt. +Un tiers se trouve-t-il présent, émettez des opinions, soutenez, au +besoin, d’aimables controverses et si, en dépit de votre bon vouloir, la +conversation tourne au fastidieux et à l’interminable, utilisez le grand +secours: la chaise longue, avec les migraines, les spasmes et les +vapeurs qu’elle comporte. + +Mais quoi qu’il arrive, gardez-vous des scènes et de la violence comme +du feu. Une femme en colère est vaincue d’avance et s’expose, par +surcroît, à ces réconciliations pathétiques dont l’abandon et la +bouffonnerie ont fait la fortune de cent vaudevilles. Et croyez bien que +l’on en sort toujours diminuée: ce sont des victoires à la Pyrrhus plus +meurtrières que des défaites. + +Le meilleur, en toutes choses, serait d’arriver à ce que votre mari +voulût avant vous ce que vous désirez vous-même, afin de vous donner, le +plus souvent possible, l’occasion d’une obéissance flatteuse pour lui et +la solidité de son pouvoir. + +C’est le superlatif de la stratégie conjugale, mais il est bien malaisé +d’indiquer, pour cette opération, une marche à suivre quelconque; les +circonstances et l’à-propos sont les plus sûrs conseillers. + +Il serait bon que vous eussiez le mérite de l’administration intérieure. +Ce point n’est pas à mépriser, car l’on considère, à bon droit, comme +une femme idéale celle qui, aux grâces de la vie de salon, sait allier +les solides vertus domestiques. Il n’est pas donné à toute femme du +monde d’être une bonne ménagère; réunissez les deux titres et vous serez +complète. + +Mais, je le proclame bien vite, mon intention n’est pas de vous imposer +les tracas vulgaires et ravalants que suppose un tel ministère. A vous +les apparences glorieuses; à votre mari, mieux préparé, les +récriminations et les ennuis. + +Je m’explique. L’ensemble des ordres généraux émanera de vous. Les menus +des repas, apportés chaque jour à votre appartement, ne deviendront +exécutoires qu’avec votre approbation. Vous commanderez ostensiblement +aux domestiques des besognes urgentes ou imaginaires; vous reprendrez, +du haut de votre chaise longue, leurs manquements et leurs étourderies; +vous profiterez de la présence du premier visiteur venu pour donner, en +vous excusant, quelque instruction oubliée à dessein et vous vous +plaindrez ensuite, au cours de la conversation, des fatigues inhérentes +à la fonction d’une maîtresse de maison qui prend sa tâche au sérieux. +Cette confidence formulée d’un air las, agrémentée de quelques doléances +touchant l’insubordination et l’avidité de la valetaille produira le +plus grand effet sur votre interlocuteur émerveillé. + +Vous n’êtes pas tenue à autre chose. + +Quant à ce qui est de contrôler l’exécution des ordres donnés, de +clarifier les comptes de la cuisine et de surveiller les clés des +armoires, votre mari à qui l’exploitation de ses fermes a donné des +facultés administratives, s’en chargera très volontiers. + +Il assumera de même toutes les obligations qu’on n’avoue pas dans le +monde, celles par exemple, de discuter la note du tapissier et en +général d’affronter les fournisseurs, de compter les bougies, les +bouteilles et les livres de sucre ou de café. + +Son intervention, sous peine d’être grotesque, restera mystérieuse, et +la vôtre, toute représentative, vous vaudra les plus grands éloges, sans +que, pour cela, vous ayez eu seulement la peine de quitter votre +fauteuil... + +J’ai gardé pour la fin, tant j’hésite à m’aventurer dans un tel sujet, +l’examen de ce qui, conjugalement parlant, constitue par excellence +l’intimité. + +Faut-il mettre les points sur les i? Non, sans doute, car votre esprit +alerte s’est chargé déjà de la ponctuation. + +Quoi qu’il en soit et si naturels que l’on trouve mes scrupules, la +chose est de trop de conséquence pour que je m’en taise. A vous, madame, +de pénétrer mes périphrases obligatoires et de considérer, pour la +justification de mon obscurité possible, que je n’ai pas à ma +disposition l’intrépide et toujours honnête latin. + +Il a été dit, si j’ai bonne mémoire, que votre mari est follement +amoureux de vous. A coup sûr, un tel sentiment si honorable pour tous +deux, trouve à se traduire de bien des façons: par des attentions +délicates, par des cadeaux, par des paroles tendres, par ces mille riens +qui révèlent, sans équivoque, à l’intéressée, la flamme dont on brûle +pour elle. Mais enfin, si multipliées que soient ces manifestations, si +passionné que soit le tour qu’elles affectent, elles ne peuvent +remplacer le témoignage définitif qui donne à l’amour force de loi et +constitue une déclaration sans réplique. + +Ah! si vous éprouviez pour votre mari cette ardeur qu’il ressent à votre +endroit, ma besogne serait bien simplifiée. Je vous dirais: «Madame, ce +ne sont point là mes affaires.» Après quoi, ayant tiré discrètement les +rideaux de l’alcove, je fuirais, à pas rapides, ce spectacle si amer au +célibat. + +Mais, pour mon malheur, il n’en va point ainsi. Votre âme, remplie +d’objets plus éthérés, souffre des libertés prises sur votre corps. Vos +regards se voilent d’horreur quand ce mari, les yeux humides, les lèvres +sèches, le souffle pressé, le geste tremblant, laisse entrevoir des +dispositions trop agressives. + +Une nausée vous monte, à ces invites bestiales qui d’un autre, +peut-être, changeraient vite de nom; des envies de crier vous prennent; +vous êtes envahie par un irrésistible besoin de lutte et de délivrance; +l’impérieuse supplication de cet homme changé en bête vous comble de +dégoût! Vous allez risquer une révolte!... Vous allez éconduire +l’insolent!... Vous allez faire une sottise!... + +Une sottise énorme, madame; une sottise incalculable! + +D’abord, cet égaré qui sollicite un assouvissement est votre mari, +c’est-à-dire un être qui pourrait exiger vos faveurs, aidé par quatre +gendarmes. Il a pour lui toute la kyrielle des lois divines, morales et +humaines et, par-dessus tout, il est amoureux ce qui est bien autrement +grave. + +Un appel à la violence vous mettrait donc dans votre tort et vous +créerait la situation la plus ridiculement fausse qu’il soit possible +d’imaginer. + +Mais rassurez-vous. Ce n’est pas le code à la main, que les maris ont +coutume de perpétrer de semblables tentatives et l’on n’a pas d’exemple +d’une intervention légale, au moins sur le moment. + +Se livrer, je l’accorde, est parfois désagréable; c’est malpropre, +repoussant, immonde, j’en conviens; pourtant il est des sacrifices +nécessaires: votre état de femme vous oblige à quelques concessions. Et +les enfants? Où les prendrez-vous? Oh! Je sais bien, vous avez pour +l’accroissement et la multiplication des recettes extra-conjugales d’une +efficacité certaine. Encore faut-il que votre mari ait lieu de +s’attribuer dans chaque entreprise féconde une part de fondateur. + +Vous voyez qu’à tout prendre, le délai de rigueur est de plus de neuf +mois et que l’indispensable périodicité de votre holocauste, même réduit +à son minimum, rachète sa cruauté par la longueur de l’intervalle. + +Seulement, il est à redouter qu’une expression quasi-annuelle ne suffise +point à l’éloquence de votre mari; car ils se sont lourdement trompés +ceux qui ont prétendu que l’amour n’a jamais connu de loi. + +Il en connaît au moins une, celle-là même dont la sanction vous menace +sans cesse et vous effraye si fort. + +En tout cas, vos alarmes me semblent un peu bien excessives et la +conjoncture, pour horrible qu’elle soit, n’est point sans +adoucissements. + +Souvenez-vous de la tactique adoptée par les Espagnols durant la +campagne de 1808. On les vit user la furie de l’armée française par de +continuelles escarmouches et refuser avec persistance toute bataille +rangée. Cela leur réussit à merveille et ils redevinrent maîtres chez +eux. + +Ne pourriez-vous, à leur exemple, esquiver les grands engagements et +fatiguer l’adversaire par de savantes et perfides guerillas? + +Il existe une série d’inoffensives privautés que vous vous résignerez à +permettre et qui, intelligemment prolongées, aboutissent parfois à la +retraite de l’assaillant, bien qu’on leur suppose volontiers un effet +tout opposé. + +Par contre, dans le cas où vous seriez à l’échéance, payez de bonne +grâce et sans balancer, vous serez plus tôt quitte. + +En résumé, tout cela revient à dire que vous ne devez, sous aucun +prétexte, opposer aux instances caractéristiques de votre époux un refus +d’où résulterait pour lui la plus cuisante des humiliations et la plus +difficile à pardonner. + +Votre répugnance à lui céder au moins quelques bagatelles aurait encore +l’inconvénient de l’écarter physiquement de vous. Or n’oubliez pas qu’un +amour sans attrait physique est frère de l’indifférence et cousin +germain de l’abandon. + +Qu’adviendrait-il alors, je vous le demande, de votre supériorité, si +l’on rencontrait votre mari, celui qui passe pour votre fidèle +admirateur, avec des fêtards et des gourgandines! + +Quoi qu’il en soit, j’ai eu déjà l’occasion de vous le dire, vous devez +à tout prix faire chambre à part, afin d’éviter ces dominations +réciproques, ces endosmoses de tendresse et d’autorité qu’amènent +inévitablement des oreillers contigus, sans compter qu’une femme +déshabillée est comme une ville sans remparts, infiniment aisée à +prendre. + +Là encore les vapeurs pourront intervenir. Alléguez que les ronflements +de votre époux ne vous laissent point une seconde de tranquille sommeil, +mettez en avant votre santé, déjà si chancelante, et mettez-le doucement +à la porte. + +Il n’est pas, du reste, absolument certain qu’il s’en plaindra, lui +aussi pouvant en être réduit à l’obligation de choisir son moment?... + + + + +CHAPITRE II + +LES ENFANTS + + +Puisque vous les avez faits, en définitive, ces enfants, il convient au +moins d’en retirer le plus d’honneur possible. + +Ils peuvent représenter un excellent tremplin en contribuant, autant et +plus qu’autre chose, à vous créer une réputation de femme supérieure, à +qui rien de ce qui regarde l’éducation ne demeure étranger. + +J’en prends un tout petit, à son premier vagissement qui servira de +guide pour tous les autres, si votre imprévoyance vous procure à +plusieurs reprises, le désagrément d’être mère. + +N’hésitez pas, en dépit du médecin qui vous trouve délicate, à nourrir +vous-même le nouveau venu. + +A ceux qui vous objecteront qu’une femme du monde ne se livre guère, en +général, à cette fantaisie populaire, répondez que vous ne voulez pas +être mère à demi, qu’il vous répugnerait de voir votre enfant se +repaître d’un lait mercenaire, qu’enfin la jeune femme du tsar Nicolas +II ayant tout récemment donné l’exemple, en nourrissant la petite +grande-duchesse Olga, un tel précédent vous dispense de justification. + +Il est en effet d’une entière évidence que la gracieuse souveraine de +toutes les Russies n’a point pris cette détermination pour économiser +les gages d’une nourrice. Or c’est en réalité ce soupçon que les femmes +un peu huppées redoutent le plus. Votre à-propos saura vous l’épargner +et ne vous laisser que la gloire d’être une mère modèle, en imitant une +impératrice. + +Mais, il en va de cela comme de tout. Ne vous embarrassez pas d’une +persévérance trop gênante. Une fois le bon effet obtenu et la légende en +circulation, au bout d’un mois, je suppose, déclarez-vous épuisée, hors +d’état de satisfaire à l’insatiable voracité du poupon et livrez-le à +quelque grosse Morvandelle dont la poitrine enfermera des menus plus +copieux que ceux de la vôtre. + +Ce dénouement ne vous privera pas des bénéfices de votre résolution +première; il établira de plus que vous avez poussé le dévouement jusqu’à +la limite de vos forces et il vous rendra une liberté coïncidant, comme +par miracle, avec votre complet rétablissement. + +Sortez avec votre enfant; ne craignez pas de vous montrer en sa +compagnie; à l’occasion, donnez-lui publiquement quelques-uns de ces +soins rebutants qu’on préfère le plus souvent abandonner à d’autres. +L’opposition de ces maternelles trivialités avec le raffinement suprême +qu’on vous connaît sera d’un effet saisissant. De temps à autre, refusez +un bal, contremandez un dîner, manquez à une conférence, sous prétexte +que bébé perce une dent et réclame toute votre sollicitude. + +On est tellement accoutumé, par le temps qui court, à s’en remettre aux +gens de service pour ce qui concerne la surveillance des enfants, que +votre attitude étonnera d’abord. Peut-être on en rira sous cape et l’on +fera des gorges chaudes sur vos théories de petite bourgeoise. + +N’en ayez cure. Il est d’une grande âme de dédaigner la moquerie et +d’une femme supérieure de paraître une mère dévouée. + +Souvenez-vous aussi qu’on n’est jamais ridicule par l’outrance d’un +sentiment naturel. L’amour maternel que vous affectez de pousser au +comble, occupant parmi ceux-ci le premier rang, les fauteurs de sourires +en seront invariablement pour leurs frais. + +Mais le chérubin grandit. D’autres facultés que l’appétit viennent de +lui naître; il faut s’inquiéter de son éducation. + +Beaucoup de femmes supérieures s’astreignent à instruire elles-mêmes +leurs enfants. Deux heures de cours quotidien, voilà la règle et c’est +le minimum. + +Je craindrais en vous conseillant de les imiter de tendre une embûche à +votre savoir personnel et de vous exposer à des défaillances +compromettantes, en ce qu’une erreur, un vide, un lapsus dans votre +enseignement ruinerait votre prestige auprès du petit monde. + +Or si vous devez planer au-dessus de votre mari, à plus forte raison +devez-vous rester dans le nuage, hors des atteintes de la marmaille. Je +redoute en conséquence les lacunes de votre propre instruction et je +vous invite franchement à prendre une institutrice. Oh! non pas une +institutrice à demeure, une de ces filles d’officiers supérieurs sans +fortune qui baragouinent de vagues idiomes et flairent, dans le moindre +invité, un M. de Villemer _in partibus_. + +Il vous faut fuir, comme la peste, ce genre de pensionnaire car toute +institutrice est travaillée, plus âprement que vous encore, par la +fièvre de la supériorité. Ce sont des rivales dangereuses auxquelles il +ne convient pas de fournir les seules armes qui leur manquent: le +bien-être et l’argent. + +Et puis il me semble intolérable d’avoir sans cesse devant les yeux ces +visages ni jeunes ni vieux, ni beaux ni laids, pleins d’une dignité +pincée, dont l’expression arrogante a l’air d’établir un parallèle entre +celle qui paie et celle qui reçoit, au plus grand profit de la dernière, +comme vous pensez. + +Dans le cas où une institutrice a vraiment de grandes qualités, une +origine de belle volée, une figure agréable et une culture dépassant la +moyenne, c’est encore plus inadmissible, car la maîtresse est placée +dans la terrible alternative, ou de rabaisser peu généreusement une +égale malheureuse ou de reconnaître cette égalité toujours grosse de +périls, sans compter que la présence de l’institutrice permanente décèle +votre désir de vous débarrasser de vos enfants, au moment même où votre +intervention aura sa plus haute portée. + +Cherchez donc une diplômée vivant chez elle et donnant des leçons en +ville. Dieu sait si le nombre en est grand et le choix varié! + +Elle viendra chez vous durant les deux heures sacramentelles et vous +serez là, tout le temps, écoutant, regardant, surveillant. + +Vous direz à la demoiselle qui dévide sa science à votre service: «Ne +pensez-vous pas qu’il vaudrait mieux imprimer à vos élèves telle +direction? Croyez-vous que leur esprit soit assez formé pour s’assimiler +telle chose.» + +Elle vous répondra oui ou non, selon qu’elle aura plus ou moins besoin +de ses cachets et vous n’insisterez pas, car tout l’intérêt est dans vos +questions, nullement dans les réponses. + +La pauvre fille, en sortant, ira dans d’autres maisons où elle ne +manquera pas de vous citer comme la mère la plus attentive et la plus +judicieuse qui soit, et voilà votre réputation assise sur de bonnes +bases. + +Les devoirs, les leçons doivent subir votre contrôle. C’est l’affaire +d’un instant, et l’on peut entendre réciter bien des pages tout en +lisant un chapitre de roman. + +Vous habillerez vos enfants avec une simplicité antique. L’affectation, +dans ce sens, ne peut pas nuire, non plus que les dehors d’une sévérité +excessive, le monde étant composé de gens qui ont horreur des enfants +gâtés... chez les autres. + +Tempérez cependant, parfois, la manifestation de votre autorité. +Embrassez vos enfants en public, caressez leurs cheveux s’ils sont fins +et soyeux, dites-leur doucement de ne point baisser les yeux s’ils sont +beaux et bien fendus, puis, quand l’admiration du cercle discrètement +sollicitée commencera de paraître, renvoyez-les, pour leurs devoirs ou +pour toute autre cause. + +On aime à vanter les enfants qu’on voit peu et l’on est sans pitié pour +les mères qui leur laissent le temps de se familiariser. + +Des apparitions, des révérences, des sourires timides, des monosyllabes +en cas d’interrogations, rien de plus. + +Faites savoir que vous les élevez à la dure, qu’ils s’habillent à la +lumière et sans feu, en plein mois de décembre, qu’ils se couchent à +huit heures, que leur temps est inflexiblement réglé, sans qu’aucun +prétexte puisse faire enfreindre ces règles. + +C’est, direz-vous, le seul moyen de leur donner la notion vraie du +devoir, l’amour du travail et le goût de la vertu. + +Sans vous engager à copier Henri IV qui se mettait à quatre pattes et +promenait, sur son dos, le futur Louis XIII, je vous conseillerai, +cependant, de présider, de temps en temps, aux jeux de vos enfants. Il +serait alors d’un bon effet qu’un visiteur survînt, pour constater +qu’aux préceptes austères vous savez opposer, avec le plus charmant +à-propos, de tendres délassements. + +Puis, l’âge et la force arrivant, que vos enfants s’accoutument aux +travaux matériels. Ils feront leurs lits eux-mêmes; brosseront leurs +vêtements, prendront soin de leur linge, c’est classique. Les filles se +peigneront sans aide et nettoieront leurs gants, afin d’être en mesure +de «se tirer d’affaire dans la vie». Les garçons, dans le même but, +sauront recoudre un bouton et faire disparaître une tache de graisse. +Mais ils ne descendront pas jusqu’à cirer leurs bottines. A quelques +disgrâces, en effet, que l’on soit exposé, l’on n’est jamais réduit, +n’est-il pas vrai? à ce que j’appellerai les besognes viles. + +Encore une fois, le public ne doit rien ignorer de tous ces détails. Ce +n’est même que pour lui que vous vous en préoccupez. Mais vous serez +bien payée de vos menus soucis par l’idée magnifique qu’on se fera de +votre génie éducateur. + +Je ne prétends pas que vos rejetons en seront moins fâcheux et moins +remplis de morgue dans l’avenir... Bah! Après vous le déluge... + + + + +CHAPITRE III + +LES DOMESTIQUES + + +Si je m’attarde à tracer les grandes lignes de la conduite que vous +aurez à tenir à l’égard des domestiques, c’est qu’ils sont, de tout le +genre humain, les êtres qui répètent le plus. Je vois en eux les +trompettes toujours résonnantes d’une infatigable Renommée. + +Comme, après tout, cette renommée sera la vôtre, comme vous ferez tous +les frais des bavardages colportés, il convient, non de chercher à les +faire taire, ce qui serait la plus chimérique des utopies, mais de vous +les rendre favorables, ce qui n’est guère plus aisé. + +Heureusement, les autres maîtres, comme vous justiciables du tribunal +qui siège à l’office, exposés à subir, à leur tour, ses peu clémentes +sentences, ont assez d’intuition pour dégager le fait qu’on leur +rapporte relativement au maître voisin, de l’écorce de malveillance qui +le recouvre. + +C’est une sorte de solidarité. + +Aussi, sans vous inquiéter de la manière dont le fait sera présenté, +faites en sorte de ne livrer aux commérages que des particularités +flatteuses pour votre personne. + +L’expression ne dépassera point ma pensée, si je vous affirme que vos +domestiques constituent le premier jury à même de vous décerner un +brevet de femme supérieure. + +Leur décision influera, n’en doutez pas, sur celle du monde. L’opinion +qu’on se fera de vous reposera autant sur ce qu’ils auront dévoilé de +votre intimité que sur ce qui en paraîtra directement au dehors. + +Il en résulte, pour vous, la nécessité de leur apparaître, à eux aussi, +comme supérieure, c’est-à-dire de leur imposer la seule supériorité +qu’ils reconnaissent, celle de la force et de l’autorité, sans jamais +condescendre à la moindre démarche familière ni vous exposer à la plus +petite chance de ridicule. + +Il n’y a pas, dit-on, de grand homme pour son valet de chambre. Je +soupçonne que le mot émane, en première ligne, d’un domestique renvoyé; +en tout cas, s’il garde un semblant de vérité, c’est la faute des grands +hommes, non d’une fatalité inéluctable. Il est bien certain que si Louis +XV eût mis plus de réserve dans ses rapports avec Bontems, il eût +circulé quelques histoires fâcheuses de moins sur le _Bien-aimé_. Et +puis, Louis XV était-il un grand homme?... + +L’origine de la boutade ne peut être que dans un oubli momentané des +distances, attribuable aux grands hommes en question. Je ne vois pas, en +effet, ce qui eût pu, en dehors de cela, y donner prétexte. + +Un homme en vue peut satisfaire, sans se diminuer--au moral tout au +moins--aux besoins les plus vulgaires. On sait bien qu’il change de +chemise, qu’il porte un caleçon ou des bretelles, il n’y a rien de +grotesque à cela. + +Mais s’il s’abandonne jusqu’à rendre témoin d’un détail ridicule, même +son valet de chambre, il est perdu sans retour. + +Louis XIV, qui s’y connaissait en décorum, donnait couramment audience +sur sa chaise percée, mais s’isolait dans les rideaux de son lit pour +changer de perruque. Toute la nuance est là. + +Qu’est-ce donc, après tout, qu’un domestique? + +On nous enseigne que, depuis 89, tous les hommes sont égaux, que depuis +le moyen âge, les esclaves sont devenus des mythes, et que l’égalité, +non sans peine d’ailleurs, a fini par s’établir. + +Pour juger de la réalité de ces affirmations, proposez seulement au +démocrate le plus avancé de s’asseoir dans une loge de l’Opéra à côté de +son groom!... + +Non, voyez-vous, les révolutions n’y ont rien fait. Les domestiques sont +toujours ce qu’ils étaient, avec cet unique tempérament peut-être qu’on +n’a plus le droit de s’en servir pour engraisser les poissons d’un +vivier. + +Libre, un domestique! Alors, pourquoi ne pas porter de moustaches?... + +Mais la chose est trop évidente pour qu’on perde le temps à la +démontrer. + +Dans le monde, dans le vôtre, l’on considère que le domestique qui sert +pour de l’argent et vous parle à la troisième personne, est d’une +essence foncièrement différente. C’est une manière de transition entre +l’homme et le minéral, qui serait sans l’ombre de conséquence s’il ne +possédait une langue. + +Ah! comme les muets serviraient mieux, à la condition pourtant qu’ils ne +sussent point écrire! + +Au surplus, prenez les choses telles qu’elles sont, faute de pouvoir +choisir, et tâchez de tirer de cette «caste» pour parler le langage des +parvenus, le peu d’avantages que l’on y trouve. + +Évidemment, votre femme de chambre vous verra dans le simple appareil, +elle vous aidera dans votre toilette, elle sera au courant des moindres +minuties de votre accoutrement. Il est même probable qu’elle écoutera +derrière la porte de la chambre où elle vous saura en tête à tête avec +votre mari. Cela n’a rien que de normal et de prévu. + +Avec tout le machiavélisme du monde, elle ne pourra rien citer de votre +vie qui ne soit à votre louange. Répéter vos conversations, ce sera +publier votre gloire. + +Mais, du jour où vous aurez souffert une insignifiante incartade, où +vous aurez écouté quelque phrase qui ressemble à un colloque, tout +prestige s’évanouira. + +De plus, si ayant une fois rendu la main, vous tentez ensuite de vous +reprendre, on vous taxera de tyrannie, de pose et de beaucoup d’autres +choses encore. + +Bien loin de tolérer la plus inoffensive privauté, vous devez maintenir +avec un soin jaloux les distances qui vous séparent de la livrée. + +Sans doute, M. de Goncourt a dit que, si le premier venu commande aux +domestiques, seul l’homme bien élevé leur parle. C’est une pensée de +gentilhomme révolutionnaire ou un mot de littérateur, sans autre +conséquence. + +Commandez, madame, au contraire. Il n’est pas du premier venu d’être +digne et respecté. Dites en parlant de la plus futile recommandation: +«Je vais donner mes ordres!» Vos ordres! cela sonne à merveille et +dénote une supériorité qui ne se conteste point. + +Considérez que le respect le plus absolu est d’obligation à votre égard. +Certains maîtres condescendent parfois à deviser avec la valetaille: +rien n’est plus préjudiciable au bon ton. + +Je ne puis garantir qu’ils ne se dédommageront point entre eux en se +divertissant à vos dépens, mais les lourdes plaisanteries de l’office ne +montent pas jusqu’au boudoir! + +Ne lésinez pas avec un domestique; ne parlez même jamais d’argent; si +quelque réclamation pécuniaire intervient où vous soyez directement +visée, dites simplement: «Parlez à monsieur.» + +On parlera à monsieur qui ergotera, discutera, chicanera, et la +conclusion sera celle-ci: «Oh! Madame est très chic: on s’entend +toujours avec elle. Ce n’est pas comme avec monsieur, ce qu’il est +mufle!...» + +Un vieux domestique, mâle ou femelle, à cheveux blancs, à tête +branlante, serait d’un bon effet. Il représenterait chez vous ces +anciens serviteurs de famille que les générations se passent dans les +héritages et qui sont comme une vivante image du respect des traditions +et des vieux principes. Cela se trouve fort bien dans les bureaux de +placement. + +N’imitez pas enfin l’imprudence de certaines femmes, qui ont des +caméristes de confiance et leur font part de secrets dangereux, ou leur +demandent des services délicats. + +Une telle façon de procéder est la source des plus éhontés chantages, +quand elle n’amène pas d’irréparables catastrophes. + + + + +CHAPITRE IV + +LA FAMILLE + + +Par famille, j’entends les frères, sœurs, oncles, tantes, +arrière-cousins ou neveux. + +De cette liste, il convient d’isoler d’abord les frères et sœurs qui +constituent un genre de parenté spéciale, mais inassimilable au reste. + +En effet, il n’y a entre vous et votre sœur (si vous préférez frère, +appliquez au masculin les observations qui vont suivre) que deux +attitudes possibles: être en excellents termes ou brouillées à couteau +tiré. + +De sœur à sœur, l’on se hait on l’on s’adore; pas de milieu. Et ne +croyez pas que le hasard ou des circonstances imprévues déterminent +lequel des deux sentiments doit présider à vos relations. + +Rien, au contraire, n’est plus méthodique, plus raisonné, plus facile à +déduire. + +Il en résulte, comme première conséquence, qu’il ne vous est pas +loisible d’adopter, en cela, des dehors d’indifférence. Voir votre sœur +de loin en loin, éviter de la mêler à votre cercle mais cependant lui +faire bon accueil, est une contradiction qui choquerait le monde et +qu’il ne prendrait pas la peine d’analyser. + +La voix du sang, madame! Respectez cette voix qui fait qu’un père devenu +aveugle et sourd, reconnaît, dans une foule, l’enfant chéri qu’un +traître lui vola le jour de sa naissance quarante ans auparavant. + +Or l’affection entre sœurs est tellement classique, la +chromolithographie nous a montré tant de belles jeunes filles se +souriant, la main dans la main, qu’on n’en veut plus démordre. + +La chanson elle-même a popularisé les droits imprescriptibles de la +tendresse fraternelle. Ne chante-t-on pas, dans l’une des plus fameuses +de notre temps, le _Bal de l’Hôtel de Ville_: + + Quand on a du cœur + On pense à sa sœur + A sa femme, à ses mioches... + +C’est au point que le poète n’a pas cru risquer un classement téméraire, +en nommant la sœur avant la femme et les mioches! + +Vous n’avez donc pas le droit d’user de modération: tout ou rien, voilà +mon ultimatum. + +Mais dans quel cas, tout? Dans quel cas, rien? + +Ma réponse ne sera point ambiguë car elle repose sur une base purement +mathématique. + +Si votre sœur est très belle, très riche, très brillamment mariée, très +intelligente, très instruite, rompez sans une seconde d’hésitation. +N’est-il pas en effet bien naturel de vous débarrasser d’une rivale +dangereuse? Qu’une amie, une parente éloignée, réunissant les qualités +susdites, paraisse dans votre salon, rien de mieux. Cela le meuble avec +éclat et la présence forcément intermittente de votre lointaine alliée +la rend inoffensive. Mais votre sœur! Une femme qui se croirait le droit +d’être sans cesse auprès de vous, qui considérerait comme siens vos +familiers et vos admirateurs, qui, pour un peu, ferait les honneurs de +votre maison et finirait par vous y tolérer presque! Il n’y faut point +songer. + +Qu’elle aille porter ailleurs une supériorité capable de primer la vôtre +et nous laisse en repos. + +Encore ne pouvez-vous l’écarter sans raison. Mais est-il besoin +d’indiquer à une femme quelque stratagème de nature à provoquer une +brouille? Vous rendriez, madame, pour les querelles, bien des points aux +Allemands et je me garde de vous influencer en rien. + +Par contre, cette sœur moins jolie que vous, moins richement établie, +moins douée d’une façon générale, a droit à vos plus affectueux égards. + +Vous pouvez l’admettre sans crainte dans votre intimité, vous devez la +choyer, l’embrasser, lui donner des noms tendres, la présenter à la +ronde comme votre meilleure et plus sûre amie. Vous aurez pour elle, en +public, des attentions charmantes, vous marquerez qu’il vous serait +agréable qu’on l’invitât partout avec vous; vous en ferez enfin votre +inséparable, vous réservant de la remettre à sa place, au cas où la +tentation lui viendrait de s’en écarter, par une de ces phrases aiguës +et venimeuses, une de ces allusions méchamment péremptoires, que seule, +je crois, une sœur est capable de trouver. + +Moyennant cette tactique, vous n’aurez pas en elle une concurrente mais +seulement un courtisan de plus. Votre sœur jouera le même rôle que votre +mari, c’est-à-dire qu’elle balancera l’encensoir intime, indispensable +pour donner le rythme aux thuriféraires du second degré. + +Si la Providence généreuse vous a donné plusieurs sœurs, le problème +n’en est point compliqué. Il suffit d’opérer individuellement avec +chacune d’elles, ainsi que je viens d’avoir l’honneur de vous le +conseiller. + +Une petite sœur cadette, non mariée, quelque chose comme l’aînée de vos +enfants à vous égaierait votre intérieur en y mettant le charme et la +fraîcheur d’une jeune fille, sans vous obliger à vieillir. Mais, me +direz-vous, cela ne s’improvise pas, on n’a point ainsi de sœurs jeunes +ou vieilles à volonté. Évidemment l’âge de vos parents ne comporte guère +ces sortes de commandes. Contentez-vous, encore une fois, de ce qui est, +en vous évertuant à le faire servir à votre gloire. + +En arrière des frères et sœurs, nous trouvons l’ensemble énuméré plus +haut, des cousins, tantes, neveux, collatéraux, alliés de toutes sortes. + +Vous allez trier cette foule et en composer deux groupes bien tranchés, +sans distinction de parenté. + +Dans le premier figureront les titulaires d’un revenu montant au moins à +vingt mille livres; dans le second tous ceux dont la fortune ne +représente point ce chiffre ou, pour tout dire d’un mot, les +sans-le-sou. + +Votre société habituelle sera prise exclusivement dans le premier groupe +dont les membres auront droit à des égards proportionnés à leurs +ressources. Il va de soi qu’une tante de cent mille écus de rentes ne +saurait être sur le même pied qu’une autre qui vivote avec dix mille. + +Quant aux malheureux parqués dans le second groupe à ceux qui passent +leur vie pendus à la queue du diable, ils n’existent pas pour vous. + +Il n’est point d’affection, de penchant particulier qui vous permette +d’enfreindre cette règle. + +Si les gros capitalistes se rencontrent plutôt dans la famille de votre +mari, n’hésitez pas: faites table rase des petites jalousies habituelles +en pareil cas, éliminez vos proches à vous et recherchez vos alliés, à +qui du reste vous donnez les mêmes titres que s’ils vous tenaient par le +sang. + +En effet, c’est le seul moyen d’avoir à votre porte des voitures +décentes, dans votre salon des toilettes avouables, à votre table des +connaisseurs experts, à vos soirées des gens pleins d’aisance et +d’agréments. + +Ajoutez à cela que les gagne-petit n’ont, par définition, jamais de +situations élevées qui fassent honneur et que, noyés dans un milieu plus +brillant, ils ne savent que dire et importunent. + +On n’imagine pas le trouble que peut jeter dans un cercle, un seul +parent pauvre. Il est assis gauchement sur son siège dans une pose +d’homme ignorant de la manœuvre mondaine et lamentablement dépaysé; il +sourit au petit bonheur, de droite et de gauche, à des voisines qui ne +lui parlent pas et son air malheureux finit par forcer l’attention. On +le regarde, il perd toute contenance, il maudit ses bras et ses jambes +qui l’embarrassent au dernier point; son corps lui-même voudrait être au +diable; son chapeau roule de ses genoux; sa cravate remonte le long de +son col; on se demande tout bas, avec de folles envies de rire à peine +dissimulées: «Quel est donc ce monsieur?» Et il comprend fort bien... + +Si c’est une femme, l’effet est pire encore. + +Parmi les soies ajustées des toilettes qui l’entourent, elle arbore +niaisement ses petits lainages pervenche ou feuille de rose, convaincue +que de telles couleurs doivent compenser et au delà la grossièreté de +l’étoffe. Elle remue à peine, de peur que les épingles qui corrigent les +bâillements désastreux des coutures ne viennent, en désertant leur +poste, à provoquer la déroute du corsage ou à laisser béante l’ouverture +de la robe. Intimidée, rouge, tremblante, elle n’a d’yeux que pour le +bout de ses gants encore infectés par la benzine du dixième lavage et +elle rentre, sous l’abri tutélaire de sa jupe, ses bottines déformées, +maintes fois recousues. + +Convenez que vous seriez, à beaucoup moins, submergée par le plus +meurtrier ridicule. Un salon digne de ce nom, le vôtre, n’est point une +Cour des Miracles et les gens qui vous font la grâce d’y venir, +désirent, avant tout, rester entre eux. + +Il ne saurait être question de naissance égale, d’éducation analogue et +autres billevesées que les victimes de la «purée» invoquent pour +escalader certains degrés, en alléguant que cela seul constitue le rang +social et non la fortune. + +Au-dessous de vingt mille livres de rente, je vous l’ai dit et je vous +jure que je mets les choses au plus juste prix, il n’y a plus ni rang ni +cousinage qui tienne: il faut éliminer sans pitié. + +Pourtant, je ne veux pas la mort du pécheur, et si vous soupçonnez vos +parents pauvres de pouvoir être utiles au besoin, recevez-les avec +bonhomie tant qu’il vous plaira, mais jamais après deux heures. Ils +doivent se contenter de l’instant où vous êtes en conférence avec votre +bijoutier et votre tapissier ou rester chez eux. Croyez bien, +d’ailleurs, qu’ils n’ont pas la cervelle construite autrement que les +autres, et qu’ils s’estimeront heureux s’ils sont introduits dans ces +beaux appartements qui les font crever d’envie et s’ils peuvent trouver +ainsi l’occasion, le soir, en causant avec des amis pas poseurs, de leur +lâcher deux ou trois fois, négligemment, votre nom illustré par les +chroniques élégantes. + +Afin de bien établir les différences de niveau, ne rendez, sous aucun +prétexte, les visites qui vous seront faites par les membres de la +catégorie besogneuse. Comme ils habitent, en général, des étages +invraisemblables, vous pouvez donner l’excuse de vos palpitations et de +vos précoces douleurs. Si peu que vous y mettiez d’adresse, +invariablement, vous obtiendrez cette réponse: «Comment donc, ma cousine +(ou tante, ou nièce, etc.), je ne compte pas avec vous! Je reviendrai +vous voir, mais à la condition que vous ne vous fatiguerez pas à +escalader mon perchoir.» Vous protesterez en riant, l’autre s’en ira +ravie et la cause sera entendue. + +On ne vous accusera pas de maltraiter votre famille, car vous aurez les +opulents pour témoigner de vos bons sentiments. Et puis est-il possible +d’être intime avec tant de collatéraux? Évidemment non. Le hasard seul +veut que les plus familiers soient précisément les plus cossus. + +Malgré tout, il ne sera pas hors de propos de donner de votre esprit de +famille une marque extraordinaire. + +Vous ferez en sorte de trouver parmi vos parentes les moins à l’aise, +une cousine entre deux âges, pas trop proche pour éviter la +déconsidération, pas trop éloignée pour n’avoir pas l’air d’obliger une +étrangère, et vous la prendrez purement et simplement à votre charge. + +Elle demeurera chez vous, vivra de votre vie, partagera vos plaisirs, +sera de vos voyages, en un mot fera partie intégrante de la maison. + +Pour le monde, cela signifie que votre grandeur d’âme n’a pas reculé +devant une charge nouvelle, que vous n’avez point hésité à encombrer +votre budget d’un article facultatif pour venir en aide à une infortune +imméritée, que vous êtes enfin parente aussi généreuse que parfaite +épouse et mère admirable. + +Pour la cousine recueillie comme une épave, cela implique l’obligation +d’aller au-devant du moindre de vos désirs, de donner des preuves +manifestes et continuelles de sa reconnaissance, de chanter vos +louanges, en tous lieux, sur le ton le plus vibrant et le plus +convaincu. + +Pour vous, cela veut dire que vous avez déniché, sans bourse délier, une +gouvernante idéale pour vos enfants, affranchie de la qualité +d’institutrice, un précieux lieutenant capable de vous suppléer dans +maintes corvées mondaines, en même temps qu’une surveillante attentive +aux moindres besoins de votre caniche. + +J’y vois encore un autre avantage. + +Il peut arriver, en somme, qu’un parent réduit aux dernières angoisses +de la gêne, possède assez d’aplomb pour venir, entre deux phrases +banales, vous glisser une invite dans le genre de celle-ci: «L’année a +été si mauvaise, mes petites récoltes si compromises que j’ai cru +pouvoir me risquer à vous demander si vous ne voudriez pas être assez +bonne pour avoir l’obligeance de prendre la peine de m’avancer...» + +Aux préliminaires d’abord, au ton adopté ensuite, à ce dernier mot +enfin, vous voyez de quoi il retourne. Vous interrompez, d’un geste +doux, le solliciteur à qui vous répliquez, non sans un affectueux +trémolo: «Hélas! depuis que j’ai pris notre cousine à ma charge, il ne +me reste plus un louis disponible. Si je l’avais, je vous jure bien +qu’il serait pour vous.» + +A cela que répondre? Rien évidemment. Le mendiant que l’on évince en lui +disant: «J’ai mes pauvres,» se détourne et quête ailleurs. C’est ce que +fera votre «tapeur», sans avoir, en aucune façon, le droit de vous +maudire... + +Il me reste à parler d’une dernière classe de parents appelés à jouer un +grand rôle dans votre existence: les parents à succession, ceux tout au +moins dont l’héritage ne vous est pas nécessairement dévolu, à qui, par +conséquent, il est indispensable d’inspirer une préférence en votre +faveur. + +Le plus urgent, c’est de convaincre le futur testateur que ses autres +héritiers sont à l’affût de la moindre bronchite ou de la plus légère +indisposition capable de se compliquer et de l’emporter dans les trois +jours. + +Il faut les montrer, échafaudant des projets dans l’ombre, supputant ce +qu’il sera possible d’exécuter avec la fortune enfin obtenue, attendant +avec une impatience fiévreuse le moment de prendre le joyeux deuil. + +Mais avec quelle légèreté ne faut-il pas insinuer ces calomnies qui ont +mille chances d’être à peine des médisances! Avec quels mots pesés, +quelles phrases vingt fois remises sur le métier ne doit-on pas risquer +de semblables confidences! + +On ne saurait en fixer d’avance les termes: un incident, un détail, un +rien suffisent pour échafauder une dénonciation et le choix plus ou +moins éclairé de la base, entraîne l’équilibre plus ou moins stable de +l’édifice. + +Il est probable que vos concurrents ne manqueront pas d’utiliser les +mêmes pratiques à votre égard. Ce sera donc le cas ou jamais de vous +révéler femme supérieure en vous montrant plus habile qu’eux et surtout +en n’ayant jamais l’air d’éprouver en ce qui les concerne, la plus +petite jalousie. + +Cela fait, il existe une ligne de conduite sage et modérée dont vous +aurez soin de ne pas vous départir. + +En général les vieillards ont des trésors de méfiance à l’usage de leurs +légataires éventuels. Ils ne sont pas si sots qu’on croit, et si la +flatterie a sur eux son influence universelle, du moins la veulent-ils, +pour être dupes, vraisemblable et tempérée de quelque réserve. + +L’héritier qui s’en va répétant à son oncle nonagénaire «Vous êtes beau; +vous êtes bon; vous êtes plein d’esprit; vous êtes infaillible,» ne +tarde pas à être percé à jour et à recevoir son congé. + +Un vieillard, c’est vrai, veut avoir raison; son âge, son expérience, le +discernement qu’il se suppose ne lui rendraient pas moins insupportable +quiconque s’aviserait de le contrecarrer brutalement. + +Mais entre le fait de contredire avec persistance et l’approbation +fastidieuse à force d’être plate, il y a place pour mille tempéraments. + +Par exemple, savez-vous rien qui soit plus flatteur pour l’amour-propre +que de convaincre? Amener, par la persuasion, un opposant à renier sa +conviction première pour adopter la vôtre est, à coup sûr, la tâche la +plus agréable de l’esprit en même temps que la victoire la plus douce de +la vanité. + +Eh bien! soyez pour vos riches cousins, l’occasion d’un de ces faciles +triomphes et vous serez émerveillée de l’effet produit. + +Il y a tout dans l’artifice que je vous recommande. D’abord votre +dignité paraît en bonne posture et détourne le soupçon. Ensuite, votre +interlocuteur, subjugué par la puissance de ses propres arguments, ravi +de rester maître du terrain se trouve étonnamment habile et vous sait +plus de gré du compliment que vous lui donnez lieu de se décerner à +lui-même que si vous imaginiez, à son usage, les louanges les plus +hyperboliques. + +Cela paraît très compliqué; rien n’est plus aisé cependant. + +Avec ces simples paroles: «Oh! croyez-vous?» vous tenez toute la +manœuvre. + +Ces trois mots, placés après une affirmation de l’autre, déchaînent peu +à peu, doucement, sans heurt, la controverse qu’il vous appartient +d’arrêter lorsque vous le jugez bon. + +C’est poli, modéré; ce n’est pas un démenti malséant, mais c’est la +porte ouverte au doute, c’est le droit de supposer que vous ne partagez +en rien l’avis qui vient d’être émis et par conséquent l’obligation pour +l’orateur de vous y ramener. + +Et tenez, voulez-vous un petit modèle de dialogue selon ma théorie? A +part les faits qui changeront à chaque fois, la tournure générale vous +guidera pour la marche à suivre et vous fera connaître la mesure moyenne +de la discussion. + +Vous arrivez chez un vieil oncle, immensément riche, dont vous pourriez +être l’héritière. Après les bonjours de rigueur, la conversation +s’engage. + +L’ONCLE. + +On vient de m’apprendre que Gaétan épouse ce petit laideron de +Charlotte. Vous le saviez? + +VOUS. + +Oui, mon oncle. + +L’ONCLE. + +C’est une fière bêtise! + +VOUS. + +_Oh! Croyez-vous?_ + +L’ONCLE. + +Comment, si je crois! Mais cela saute aux yeux! Charlotte n’est pas un +parti pour Gaétan. + +VOUS. + +_Oh! Croyez-vous?_ (bis). + +L’ONCLE, _s’animant_. + +Eh bien! je vous trouve bonne avec vos restrictions! Quoi! Laide à faire +peur! Pauvre comme Job! Bête comme une cruche! Vous appelez cela un +parti présentable! + +VOUS. + +Mais mon oncle, je ne prétends pas... Je dis seulement... + +L’ONCLE, _très rouge_. + +Allons donc! Vous ne pensez pas ce que vous dites! Un garçon comme +Gaétan? Bien fait de sa personne, riche à millions, parfaitement élevé, +un nom historique! C’est d’une disproportion criante! + +VOUS. + +Il est de fait que... + +L’ONCLE, _éloquent_. + +Il y avait, dans les relations de Gaétan, vingt, trente, cent filles +délicieuses qui eussent été charmées de l’épouser! + +VOUS. + +Effectivement, à la réflexion, j’avoue... + +L’ONCLE, _radouci_. + +Comment diable, avez-vous pu penser un instant que ce mariage fût +excusable! + +VOUS. + +On ne me consultait pas. + +L’ONCLE, _étonné_. + +Et après? On peut avoir son opinion. + +VOUS. + +Il me semble que j’en ai une... maintenant. + +L’ONCLE, _intrigué_. + +Eh bien! qu’en pensez-vous? + +VOUS, _avec hésitation_. + +Je le trouve... moins brillant. + +L’ONCLE, _rayonnant_. + +Là, vous en convenez. + +VOUS. + +Vous m’avez fait comprendre... + +L’ONCLE, _aimable_. + +Avec une nièce charmante et sensée comme vous, la raison ne perd jamais +ses droits.» + +L’oncle, enchanté de la conversion, rêve de codicilles additionnels, +sans qu’il vous en coûte rien que la peine de recevoir encore un +compliment. + + + + +LE MONDE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES RELATIONS + + +Après l’intérieur que nous venons d’examiner, il nous reste à traiter la +question des affaires étrangères, c’est-à-dire du _monde_, de tout ce +qui n’est pas votre maison ou votre parenté. Cela se caractérise d’un +mot général et pourtant précis qui dit bien ce qu’il veut dire: les +relations. + +Les relations embrassent tous ceux avec qui vous entretenez un commerce +mondain et qui ont l’entrée de votre salon. + +Ainsi, votre sœur de lait, votre homme d’affaires sont des +connaissances, si vous voulez même des amis, mais non des relations. Et +cela parce que la pensée qui vous guidera dans le choix des dites +relations n’admettra pas d’intrus inférieurs à un certain niveau. + +Que vous cédiez, en pareil cas à des considérations de sympathie, je n’y +vois nul inconvénient mais la condition suprême de vos bonnes grâces, +celle qu’aucune autre ne saurait suppléer, c’est l’aristocratie. Il +sera, pour être seulement reçu chez vous et, à plus forte raison invité +à dîner, absolument indispensable de faire partie d’une aristocratie +quelconque. Celle du nom vient en première ligne, puis les autres: +fortune, talent, etc. + +On prétend volontiers, à l’heure actuelle, que l’aristocratie est +fâcheusement dépréciée, que les négociants émigrés de la rue +Saint-Denis, après fortune faite, sont à peu près seuls à lui accorder +encore quelque prestige, avec les barons véreux qui vont, à la Bourse, +pêcher des tortils et des mois de prison. + +On constate de plus que, par une désolante réciprocité, nos ducs, nos +marquis, nos artistes célèbres ne font pas fi des filles de bonnetiers +millionnaires ou de voleurs heureux. + +De là, des tirades sans fin, des philippiques fulminantes contre ce vil +marchandage, contre ce trafic éhonté des traditions, de l’honneur et des +grands souvenirs. + +Vous en pourriez conclure, madame, qu’un esprit élevé, doit, étant donné +le vent qui souffle, manifester quelque dédain de l’aristocratie et +laisser à leurs prétentions ceux qu’une telle marotte empêche de dormir. + +Ce serait la plus funeste des erreurs, la plus préjudiciable des +sottises. + +Comment! Dépréciée l’aristocratie! Nivelées et fondues les castes! Mais, +à aucune époque, sous aucun régime, même à Venise, même sous nos rois, +l’aristocratie n’a paru plus florissante, plus désirable et plus solide. + +On parle de la Révolution; on invoque le 4 août; on rappelle l’échafaud; +savez-vous l’origine de tout cela? C’est une frénésie d’aristocratie, un +irrésistible besoin de goûter enfin aux ivresses d’un tel privilège. + +Quelle désorganisation parmi l’état-major révolutionnaire, quelle +entrave mise à la marche des choses si Louis XVI eût seulement fait La +Fayette duc et pair! Quel loyalisme n’eussent pas fait éclater +Robespierre gentilhomme de la Chambre et Marat chevalier des Ordres! + +La caractéristique des hommes de révolution n’est-elle pas bien plutôt +de remplacer que de détruire? Combien, sous Napoléon, devinrent de +riches et paisibles comtes qui voulaient pendre à la lanterne jusqu’au +dernier noblion avant d’être eux-mêmes titrés. + +Mais le peuple? dites-vous. Ah! Elle est bien bonne... Je voudrais qu’un +artisan du siècle dernier revînt tout exprès pour comparer sa misère à +celle d’un ouvrier d’aujourd’hui. On n’y trouverait guère de différence, +je vous assure. Tout le profit, d’ailleurs très réel, de la Révolution a +été pour la «caste» du milieu, celle qui n’était pas fâchée de goûter à +l’aristocratie tout en s’estimant mille fois supérieure à la «plèbe», +comme disent les professeurs d’histoire. + +Quant à qui est du peuple[1], le régime ne change guère sa condition et, +si fort en république que nous soyons, on lui peut encore appliquer ce +poème épique en un seul vers, où Villiers de l’Isle-Adam avait retracé +l’histoire entière du moyen âge: + + Pour un oui, pour un non, les peuples écopaient. + + [1] Puisque le mot se trouve sous ma plume, je ne saurais trop vous + engager à trouver, pour le prononcer, un accent spécial. En + abaissant les coins des lèvres, en coulissant un peu les yeux, en + creusant les deux rides qui vont du nez à la bouche, on arrive à une + expression de mépris mêlé de dégoût, très suffisante. On lance le + _p_ rudement, on appuie sur la diphtongue et on laisse mourir la fin + comme indigne d’être prononcée. Il y a toute une profession de foi + dans la façon de dire: «Cela se fait dans le _PPPEUUple_!» + +Croyez-vous qu’un député, même de la plus extrême gauche, ne se +considère pas comme le représentant d’une aristocratie? Le conseiller +municipal, lui-même, en parcourant, la tête haute, les salons +magnifiques de l’hôtel de ville, n’a-t-il pas dans les veines un peu du +sang vénitien des Dandolo, ou des Giustiniani? + +Un préfet, un simple préfet a son palais, son conseil, ses «gens». C’est +encore de la monnaie de potentat et j’ai quelque raison de croire que +les préfets démocrates d’aujourd’hui, comparés aux légendaires préfets +de l’Empire, ne sont pas les moins pourvus de morgue. + +Les naïfs, les gogos, les électeurs s’imaginent que l’aristocratie se +compose de gens uniquement préoccupés de faire battre les étangs afin de +ne pas entendre les grenouilles; mais l’aristocratie est la reine du +monde, bien autrement universelle et puissante que toutes les réunions +possibles de hobereaux, de burgraves et de mamamouchis. + +Il n’est pas d’homme, qui n’en trouve un autre devant lequel affecter +des airs hautains et affirmer sa prédominance. + +Le tripier qui a boutique sur rue considère avec dédain le chiffonnier +tout au plus riche d’une échoppe. Le boucher méprise le tripier parce +que celui-ci ne vend que les parties inférieures de la noble bête dont +lui-même débite l’ensemble. Le libraire qui vend la nourriture de +l’esprit, les productions supérieures et délicates de l’intelligence, +n’a que pitié pour tous les précédents qui brassent l’ignoble +mangeaille. + +Est-ce que le couturier familier des jolies tailles et des peaux +satinées, peut éprouver pour le quincaillier, aux mains salies de +rouille, autre chose que de la commisération? + +Puis voici le marchand en gros qui plaint le débitant de sa bassesse; +l’entrepôt qui méprise le magasin, jusqu’à ce qu’on arrive au +fonctionnaire, rouage de l’État, fort au-dessus de ceux qui vendent une +marchandise quelconque et se ravalent dans un négoce. + +Quelle figure maintenant, je vous le demande, fait le commis, chargé +d’une besogne mécanique, purement routinière, devant l’artiste au +cerveau puissant, toujours en gésine de création nouvelle? + +Il est vrai que celui-ci se trouve aussitôt dominé par le journaliste, +maître de sa réputation et des événements en général. + +Enfin, le monde entier n’est que poussière, conglomérat d’insectes +vagues et d’organismes sans portée, aux regards de l’élégant désœuvré +auquel la nature n’a imposé que l’obligation de porter ses grègues de +Paris à Monaco et de Biarritz à Dinard. + +Encore une fois, tout se ramène à l’aristocratie, tout la respire, tout +la réclame, et si l’on trouve tant de gens pour célébrer le régime +démocratique, c’est que la démocratie n’est autre chose que +l’aristocratie à la portée de tout le monde. + +Sans doute on nous a montré des livres, des pièces de théâtre où +l’aristocratie proprement dite est assez malmenée; mais outre que la +sincérité des auteurs semble toujours un peu contaminée de dépit, je +vous déclare qu’ils n’arriveront jamais, vous entendez bien, JAMAIS, à +la battre sérieusement en brèche, parce que, à les en croire eux-mêmes, +l’institution tire toute sa force du nombre des imbéciles et qu’ils +n’ont pas, que je sache, la prétention d’en détruire la race éternelle. + +Pourtant, c’est bien par là qu’il conviendrait de commencer, un imbécile +devant nécessairement faire naître l’aristocrate qui est son complément. + +Et puis, entre nous, les tares intellectuelles ou autres, sont les mêmes +dans tous les mondes. On voit chaque jour des Dubois ou des Martin faire +des mariages intéressés, vivre dans la paresse et jouer au baccara. +Quelle conclusion, alors, tirer de tout cela sinon que, les choses +demeurant égales, mieux vaut tendre à l’aristocratie qui a théoriquement +sa valeur morale et, pratiquement, sa valeur marchande, que de jeter sa +poudre aux manants. + +Le seul tempérament à cette loi primordiale que permette notre +éclectisme contemporain, c’est de ne pas s’astreindre avec trop +d’étroitesse ou d’exclusivisme à l’aristocratie particulée. + +La marche incontestable des temps vous oblige à reconnaître qu’il s’est +créé plusieurs aristocraties parallèles. Ainsi, puisqu’il faut trouver +des équivalents, une médaille d’honneur au Salon compense assez +exactement un titre de marquis; un fauteuil à l’Académie française +représente un duché ou à peu près; à partir du dixième million, l’on est +baron de droit et le fait d’avoir pour maîtresse une actrice en vogue ou +d’être ministre, confère inéluctablement la qualité de vicomte. + +Rien n’est donc plus aisé que d’établir une espèce de barême des titres +indiquant outre des noms de titulaires, la dose exacte de la +considération qui leur est due. + +Mais, au lieu de m’embourber dans d’interminables énumérations dont, +peut-être, la logique et les proportions vous échapperaient, +laissez-moi, madame, recourir à la parabole, vieux moyen toujours bon +qui rend la pensée plus concrète et donne moins de prise à l’équivoque. + +Il s’agit, n’est-il pas vrai,--et ma longue digression ne vous l’a point +fait oublier,--de savoir de quels éléments doit se composer l’élite +formant l’ensemble de vos relations. + +Je suppose d’abord que votre salon est un vaste saladier. + +Or, si je me réfère à la destination d’un tel récipient, nous y devons, +sans aucun doute, faire une salade. + +Est-ce trop vulgaire? Souhaiteriez-vous plutôt une macédoine? Le terme +est plus noble mais moins juste. En somme, les gens les plus fastueux +mangent de la salade, si j’en crois cette mode rastaquouère qui impose, +pour si peu, une assiette et des couverts spéciaux. + +Nous trouvons, en première ligne, dans une salade... la salade, les +feuilles longues et grasses de l’endive, ou rondes et boursouflées de la +laitue, qui sont la partie substantielle. + +Je la vois assez bien personnifiée par des gens de tout repos: +académiciens, généraux, banquiers, chefs de service, diplomates titrés. + +Mais que serait une telle réunion sans éléments plus actifs, une salade +sans assaisonnement? + +L’huile incolore et onctueuse, ce sera quelques membres considérables du +clergé: un ou deux chanoines, des prélats _in partibus_, des +prédicateurs casuistes pour gens du monde. + +Quant au vinaigre, à ce condiment piquant dont la présence donne du ton, +mais dont l’excès incommode, il ne saurait être mieux représenté que par +des écrivains légers, féministes ou autres, dont le bagout distrait, +dont les pointes jalouses divertissent, alors que leurs assiduités +finissent par engendrer le spleen. + +De rares reporters feront aussi figure en ce rôle ingrat de vinaigre +communicatif, dont le parfum s’exhale à distance, sous forme +d’entrefilets élogieux, dans les gazettes bien posées. + +Les vaudevillistes à succès, les chroniqueurs à jet continu, semblent +tout indiqués pour jouer le sel. Il ne faut pas craindre d’en mettre: on +trouve toujours que la salade n’est point assez salée. L’effet dépend +d’ailleurs du pouvoir salant... + +Le poivre? Tout le monde ne le supporte pas avec une égale facilité. +Certains estomacs en éprouvent du dommage; pourtant, on l’aime, en +général, et on le recherche. Son goût ne doit pas dominer, mais si le +palais exercé d’un gourmet ne le découvre pas, la salade, même salée, +passe pour fade et insipide. Ayez donc à portée du saladier, selon les +besoins, quelques détenteurs d’histoires graveleuses, capables de les +débiter avec une réserve décente et de les envelopper dans la gaze +requise. + +La moutarde, c’est l’imprévu: de Dijon, très forte, avec les +chansonniers épicés, les conteurs du Chat noir, les étoiles de passage +venues tout exprès du café concert; de Bordeaux, au contraire, plus +douce, avec les barytons éthérés et les diseurs de monologues +convenables. + +Enfin, il y a les fines herbes, qui ne sont pas absolument +indispensables, mais qui rehaussent très bien la saveur d’une salade et +la complètent, au sens de certains délicats. Quelques jeunes gens +inoccupés, mais portant des noms bons à être criés à la porte, en +tiendront avantageusement l’emploi. Ils resteront ensuite mélangés à la +sauce et, sans faire masse, sous la dent du convive, apporteront +cependant à l’ensemble leur parfum agréable et fugitif. + +Vous le voyez, madame, il faut de tout. Oh! entendons-nous sur ce tout. +Je veux dire par là tout ce qui a une valeur, tout ce qui peut reverser +sur vous un peu de son éclat propre, et contribuer, par l’ensemble des +reflets, à vous faire briller vous-même comme il sied à une femme +supérieure. + +Cela revient bien à dire, si, après la salade, je compare vos relations +à un fromage, qu’il est composé avec les crèmes de toutes les +aristocraties, soigneusement battues et mélangées, de façon à obtenir un +produit homogène. + +Une question encore vous préoccupe: devez-vous continuer à recevoir des +gens compromis dans des scandales galants ou financiers? + +Je m’en réfère à Rivarol, pour vous répondre: on peut frayer avec des +gens de mauvaises mœurs, mais non avec des gens de mauvaise compagnie. + +La distinction, pour juste qu’elle soit, vaut d’être précisée. + +On entend par gens de mauvaises mœurs, ceux qui, ainsi que diraient vos +prédicateurs, s’abandonnent aux entraînements de la chair. Ce sont les +femmes qui ont des amants, les hommes qui ont des maîtresses, et que les +horreurs du remords n’épouvantent pas outre mesure. + +Vous n’avez pas à contrôler la conduite de vos familiers, ni à mesurer +leurs responsabilités, en établissant la balance entre ce qu’exigent +leurs sens et les satisfactions qu’ils leur octroient. Que ce soit par +dilettantisme, par vanité, par besoin physique ou par dépravation, il ne +vous appartient nullement d’en connaître, à la condition que les +coupables procèdent avec une certaine discrétion, et ne se livrent point +ouvertement, sous vos yeux, à leur amoureux manège. + +Ils tomberaient alors dans la mauvaise compagnie, c’est-à-dire dans la +catégorie de ces rustres qui, au lieu de donner à leurs erreurs un tour +élégant et frivole, en font grossièrement parade, tiennent des propos +malséants et déconcertent une réunion par des allusions continuelles à +leurs bonnes fortunes. + +N’avoir aucune pitié pour ces derniers, mais posséder, par contre, des +trésors d’indulgence pour les autres, est une attitude à la fois digne +et prudente dont n’importe qui vous saura gré. + +En matière d’argent, il n’en va pas tout à fait de même et c’est à peu +près exclusivement sur les résultats de l’aventure qu’il faudra régler +votre conduite, au lieu de n’envisager que les procédés. + +Si quelqu’un de votre entourage se trouve suspecté pour une +indélicatesse d’un petit nombre de milliers de francs, vous pouvez, _a +priori_, le considérer comme disqualifié, car on est tellement +chatouilleux dans le monde, sur les questions pécuniaires,--lorsque le +chiffre manque d’importance,--que le soupçon, même non vérifié, entraîne +une tare indélébile. Un homme qui a, dans son existence, quinze mille +francs douteux, les traîne comme un boulet de quinze cents kilogrammes +(poids de la somme en billon), dont il ne se débarrasse jamais. + +Si, par contre, un financier de vos amis est pris à partie pour une +opération de quinze millions, réservez-vous et attendez. L’orage +passera, ne laissant après lui qu’une grosse fortune de plus et des +fêtes merveilleuses en perspective. + +D’ailleurs, réfléchissez un instant. Comment voulez-vous que l’on vole +quinze millions? Il n’y a pas de coffre-fort contenant cette somme. Les +caves de la Banque de France sont inaccessibles, et nul ne se risque à +porter sur lui une telle richesse. Alors? Un coup de bourse? Un +accaparement? Des mots, tout cela, inventés par des maladroits, victimes +de leurs spéculations folles, et qui, furieux de leur «culotte» méritée, +voient des filous jusque parmi les plus honnêtes gens. + +En principe, on peut voler jusqu’à un million. On a vu d’évidentes +escroqueries atteindre ce chiffre. Mais au delà, il n’en existe pas +d’exemple: cela se saurait. + +Votre homme a donc «acquis», gagné bien et légitimement ses quinze +millions; personne n’est en état de lui prouver le contraire, et ceux +qui lui battront froid n’auront que le mérite de bouder contre leur +ventre... + +Ayez, bien entendu, un jour hebdomadaire de réception ou mieux encore un +soir. C’est un moyen plus sûr de rassembler son monde, les hommes tout +au moins ayant, de par leurs occupations, une excuse pour ne point +paraître dans l’après-midi. + +De plus, cela permet les décolletages, la musique, les lectures, les +longues causeries. C’est un peu plus cher, à cause des rafraîchissements +plus nombreux, mais le profit compense les frais, car vous avez ainsi +toute votre cour sous la main. + +Enfin, donnez quelques bals, mais uniquement pour réagir contre le luxe +américain, usité aujourd’hui dans ce genre de divertissement. Proclamez +bien haut que vous entendez rétablir la simplicité des vieux âges, et +que votre ambition se borne à faire amuser la jeunesse. + +Celle-ci vous en saura gré, car elle est de moins en moins gâtée sous ce +rapport. + + + + +CHAPITRE II + +LA CONVERSATION + + +Il est clair qu’il ne suffit pas de grouper autour de vous une élite +incomparable; il faut encore savoir la retenir par la grâce de votre +accueil et le charme de votre conversation. + +Une foule de «grandes dames»--de fantaisie pour la plupart, comme les +sirops des marchands de vin--ont composé, sur le tact, la politesse et +les usages, de précieuses brochures où les héritières devenues marquises +tout de bon, trouvent, en un clin d’œil, la façon de se conduire dans +les moindres circonstances de la vie. + +Il y est indiqué comment on doit saluer, s’asseoir, marcher; selon +quelles préséances, il convient de placer à table une kyrielle +d’invités; l’ordre où l’on doit verser les vins; jusqu’à la façon de +tenir la fourchette et mille autres détails palpitants qu’une table des +matières bien ordonnée permet de découvrir, sans peine, selon la +nécessité. + +Mais pas une, que je sache, ne s’est risquée à réglementer la +conversation, dont l’importance n’est pourtant pas contestable. + +C’est cette lacune que j’ai la présomption de vouloir combler, sans +essayer de me donner pour la comtesse de rigueur ou de laisser croire, +un instant, que je suis une jeune et jolie femme... + +Avant toutes choses, accoutumez-vous à l’indifférence universelle et +n’ayez jamais de variations d’humeur que sur commande. + +Vous devez être non seulement maîtresse de maison, mais encore de +vous-même. + +La susceptibilité, la tendance à la colère, mènent droit aux «lunes», +c’est-à-dire à des différences de niveau dans l’affabilité, à des marées +de bienveillance qui désobligent les familiers et empêchent toute +continuité dans les relations. + +Il est essentiel qu’on apporte chez vous la certitude d’y être bien +reçu, sans quoi beaucoup de gens n’y viendraient pas. + +Certes, une telle attitude n’aura pas toujours la récompense qu’elle +mérite. On vous calomniera; les envieux--toutes les grandeurs en mènent +après elles--vous vilipenderont. Vous serez en butte à mille +manifestations de jalousie, à d’innombrables assauts hypocrites. +Méprisez tout, madame, et sachez opposer aux pires vilenies une immuable +sérénité. + +Mais une règle sans exceptions n’en est plus une. Par intervalles, +découvrez un de vos ennemis, prenez-le en particulier, improvisez à son +usage une semonce de haut goût, renvoyez-le confus et contez l’aventure +à votre meilleure amie, sous le sceau du secret, afin d’être certaine +que tout soit répété. + +Votre discrétion à vous sera portée aux nues et votre victime ira +grossir d’un remarquable spécimen la phalange des imbéciles. + +Défiez-vous des remontrances publiques ou, si vous y voyez quelque +opportunité, choisissez vos personnages parmi les mieux élevés, de qui +une riposte trop vive n’est jamais à craindre. + +Je vous permets néanmoins d’accueillir les racontars de chacun; la vogue +est aux dossiers secrets et il peut être intéressant de connaître bien +des dessous, utile même au besoin. Écoutez, faites votre profit; +gardez-vous d’interrompre une médisance. Il faut du reste compter avec +votre curiosité, la satisfaire sans fausse honte. En revanche, +n’approuvez jamais un propos malveillant, n’ayez pas l’air de vous en +réjouir et répondez simplement: «Oh! vous en êtes sûr?... Cela me paraît +bien fort... Pourquoi croire à la légère?...» De cette façon vous +resterez neutre sans pourtant décourager le bavard qui, pour achever de +vous convaincre, vous confiera tout ce qu’il sait. + +A ce propos, je vous déclare qu’indépendamment de l’art de parler, il y +a aussi l’art d’écouter qui est plus utile encore peut-être et qui n’est +pas moins délicat. + +Parler, lorsqu’on s’en tire avec avantage, est, sans doute, un excellent +moyen de plaire, mais écouter! + +Vous représentez-vous tout ce qu’il y a d’adresse de bon aloi et de +diplomatie à la fois simple et décisive dans ce seul fait: écouter? + +Écouter, c’est reconnaître à l’interlocuteur une importance spéciale, +c’est rendre justice au charme de sa parole, c’est proclamer l’intérêt +de ce qu’il dit, c’est s’incliner soi-même devant son éloquence, toutes +choses bien faites pour chatouiller l’amour-propre le plus ombrageux. + +Que de gens, lorsque vous leur parlez, ont les lèvres frémissantes, le +souffle sous pression, et semblent toujours sur le point de vous +interrompre, afin d’entamer une narration plus palpitante que la vôtre, +ou bien encore affectent un air distrait et ennuyé comme s’ils +attendaient avec impatience la fin de votre période. + +Bien loin de faire étalage d’une pareille attitude, il faut y aller de +tout cœur ou plutôt de toute oreille. + +Comme on demandait un jour au maréchal Soult, très attentif aux moindres +bagatelles des bavards admis en sa compagnie, par quel moyen il arrivait +ainsi à paraître écouter d’une telle conscience, il répondit simplement: +«Eh! mais, le meilleur moyen de paraître écouter, c’est d’écouter en +effet.» + +Réglez-vous sur ce principe: écoutez sans broncher les pires fadaises. +Qu’il s’agisse d’un seul interlocuteur ou d’une réunion nombreuse, la +question ne change pas: c’est affaire de dosage, d’après la qualité et +la quantité. + +Surtout n’oubliez pas que le sourire est une arme aussi précieuse que le +sabre de M. Prudhomme; il sert à encourager la confidence et, au besoin, +à l’interdire. On l’emploie en parlant pour envelopper de grâce tout ce +que l’on dit; en écoutant pour marquer l’intérêt bienveillant éveillé +par l’orateur; il rend moins pénible un dialogue languissant et prête +une séduction de plus aux guirlandes de vos phrases. Il est la panacée +mondaine qui guérit tous les maux, comble tous les vides, corrige toutes +les imperfections. + +On vous annonce une mort, sourire contracté de condoléance; on vous +informe d’une naissance, sourire joyeux de «bien vive part»; on vous +expose un problème de métaphysique, sourire restreint de recueillement; +on vous déclame des vers, sourire mystique d’extase; on vous importune, +sourire crispé d’ennui... et la gamme, je le répète, est interminable. + +Sourire est parfait, écouter mieux encore, mais vous imaginez bien que +ce ne sont point là des éléments de conversation suffisants. + +Il faut parler, madame, parler beaucoup, parler chaque fois que le +loisir vous en est laissé. Une femme dont la conversation a des «trous», +même de simples hésitations, ne passera jamais pour supérieure. Au +contraire, celle dont le babillage ne tarit pas, qui épargne aux +assistants la peine de trouver rien à dire, est en droit de prétendre +aux plus brillantes destinées. + +Mais que raconter? Que choisir parmi le fatras énorme des sujets +exploitables? + +Comme, évidemment, sur la masse des paroles qui s’échapperont de votre +bouche le déchet ne sera pas mince, il sera bon de diriger vos discours +vers des thèmes suffisamment vagues pour admettre toutes les variations. +Le chapitre des domestiques est inépuisable mais trop banal; celui de la +toilette dénote des préoccupations bien futiles; celui de l’amour longe +d’affreux précipices; celui de l’art n’amuse pas tout le monde et +demande une préparation; celui du sentiment ou plutôt du sentimentalisme +semble être provisoirement le plus digne d’être exploité; le thème a +cela d’avantageux, qu’on peut dire tout ce qu’on veut sans risquer trop +de sottises ou d’anachronismes compromettants. + +Il y a aussi le procédé qui consiste à parler de l’un à un autre. Je +sais bien qu’il est malaisé de s’entretenir d’une personne absente sans +faire des glissades vertigineuses vers la médisance. C’est même en cela +que réside la grande utilité d’un ami qui sert à exercer notre tendresse +quand il est là et notre malignité lorsqu’il a tourné les talons. + +Mais vous pouvez, ce me semble, conduire le dialogue de telle sorte que +«l’éreintement» inéluctable soit fait par votre interlocuteur, en vous +réservant le peu de bon possible à dire. + +En tous cas, s’il vous arrive de citer quelques noms, au cours de la +causerie, que ces noms soient choisis et produisent un effet. Un nom +indifférent et obscur n’a pas de raison d’être dans votre bouche et, à +citer souvent des personnalités insignifiantes, vous donneriez de vos +relations la plus misérable idée. + +Ainsi quand un diplomate sera sur le tapis, ne le nommez pas par son +nom. Dites: «L’ambassadeur d’Angleterre ou le ministre de France à +Copenhague me disait hier encore...» + +Si pourtant il est copieusement titré, accablé d’un nom fameux, faites à +votre guise: ambassadeur à Berlin, marquis de Noailles, l’un vaut +l’autre; l’idée de l’un, celle de l’autre, évoque aussitôt l’éclat, et +la notoriété des deux se trouve être sensiblement identique pour +désigner un même personnage. + +S’agit-il d’un nom plus bourgeois et moins achalandé dans l’histoire, +alors accolez soigneusement le titre: M. Bézuchet, membre de la Société +contre l’abus du tabac; M. Corbulon, de l’Académie française; M. +Titubard, l’ancien ministre, etc. Il est bon que l’on connaisse à chaque +fois le poids exact du nom que vous prononcez. + +Si même, une personnalité sans conséquence, une femme, je suppose, +dénuée de tout qualificatif officiel ou nobiliaire, vient à passer parmi +vos allusions, cherchez quel titre à un tel honneur vous pouvez évoquer +pour elle, si lointain qu’il soit. Inventez-le au besoin mais, par le +ciel, n’allez pas désigner sèchement Mme Craspotel ou Mme Bobitou: on +croirait que vous recrutez vos amies sur le carreau du Temple. On peut +toujours dire d’une femme qu’elle est arrière-petite-nièce de +Jean-Jacques Rousseau ou cousine éloignée de la Malibran: c’est bien le +diable s’il n’y a pas un peu de vrai! + +L’usage modéré des citations ne peut nuire, mais une femme ne les fait +guère en latin ou en grec. Utiliser la traduction prouve qu’on a le +texte familier sans exposer à de redoutables barbarismes. + +Enfin, je n’ose vous conseiller l’innocent stratagème de Mme de la +Popelinière, utilisé, dit-on, par plus d’une femme de notre temps et qui +consiste à noter sur un carnet les traits d’esprit que l’on doit faire +et les pensées que l’on doit émettre au cours de la journée. Une telle +manœuvre peut réussir, mais demande un à-propos et une finesse qui +permettent largement de s’en passer. + +Au reste, soyez de l’avis de tout le monde avec de faibles controverses, +pour faire valoir votre adhésion; exagérez la sympathie que chacun vous +inspire; admirez avec fanatisme ceux qui méritent à peine un +encouragement; portez aux nues les hommes; complimentez les femmes et +vous aurez ainsi de telles créances d’hommages et d’adulations que +l’ingrat désireux d’esquiver sa dette ne sera qu’un banqueroutier moral, +universellement décrié. + +Comme cependant, le contact de tant de gens distingués tenant aux +lettres, aux arts et à la politique, vous mettra dans la nécessité +d’avoir quelques notions de ce qui les intéresse, je vais joindre à ce +_Petit manuel_ un _vade-mecum_ intellectuel, dont vous vous trouverez +bien de suivre les leçons. + + + + +LES CHOSES DE L’ESPRIT + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES SPORTS + + +Ah! par exemple, allez-vous dire, placer les sports en tête des choses +de l’esprit, voilà qui est d’une belle inconscience! En vérité, si fort +qu’on ait le goût des antithèses, encore serait-il convenable de les +justifier et de ne les pas faire tourner au coq-à-l’âne. + +Fort bien, madame, et votre apostrophe étant épuisée, je vais pouvoir à +mon tour hasarder quelques remarques. + +Oui, certes, je place les sports parmi les choses de l’esprit et en +tête, s’il vous plaît, pour une raison que mes précédentes indications +vous rendront bientôt lumineuse. + +De toutes vos relations, quelles sont celles, je vous prie, dont vous +faites le plus grand cas et dont la considération vous est la plus +flatteuse? Sont-ce les écrivains, les peintres, les journalistes, les +fonctionnaires, les musiciens? + +Non, madame, et, répondant pour vous tout de go, je distingue au fond de +votre âme une prédilection marquée pour ceux qui, n’ayant rien à faire, +ne font rien en effet; pour les gens à qui leur naissance ou leur +fortune créent l’obligation, très douce à la vérité, de demeurer oisifs. + +Ceux-là seuls donnent le ton, édictent les lois de l’élégance ou du +ridicule que les autres en somme, si amères que soient par intervalles +leurs récriminations, restent fort heureux d’observer à la lettre. + +Vous avez deviné que c’est l’aristocratie que je veux dire, +l’aristocratie proprement dite, sans épithète, la seule qui tienne en +fin de compte, le haut du pavé, qui soit capable de lancer une mode et +dont les prérogatives ne s’acquièrent pas[2]. + + [2] Ai-je besoin de vous assurer que je me place ici à un point de vue + purement théorique? On a vu, depuis Samuel Bernard, tant de + dérogations à l’immuabilité du principe qu’on s’est accoutumé peu à + peu à considérer l’argent comme frère jumeau de la naissance. Ils + s’entendent du reste à merveille et se recherchent volontiers. Je ne + serai donc pas plus royaliste que le roi et j’admettrai fort bien + que l’aristocratie comprend autant d’agents de change que de ces + gentilshommes à qui il ne manque, pour redevenir des héros, que des + croisades. Mais en dépit de tout, quelques concessions que je fasse, + il n’y a vraiment qu’un prince authentique pour bien patronner un + chapeau. + +Or si les membres de cette heureuse catégorie d’hommes repoussent avec +dégoût toute espèce de besogne rétribuée, afin d’éviter l’humiliation +quelque peu dégradante du salaire, il est hors de doute que l’oisiveté +absolue, mère de tous les vices, est aussi pour le moins, tante de +l’ennui. + +Il importait donc de remédier à ce pénible état de choses et de trouver +une occupation qui, non seulement eût l’avantage de ne rien rapporter, +mais encore possédât l’inestimable qualité de coûter fort cher. + +Les sports, convenez-en, représentaient, à ce titre une trouvaille sans +pareille. De là leur succès étourdissant et leur adoption enthousiaste +par les gens bien posés. + +On a découvert par la suite que les races humaine, canine et chevaline, +en retiraient une sérieuse amélioration, mais il est certain que leur +prix élevé qui en écarte la foule, a été leur premier et principal +élément de réussite. + +Et c’est ici que se place ma justification, car si les sports sont en +apparence destinés à fortifier le corps, à lui procurer grâce et +souplesse, ils ont pour effet bien autrement réel de divertir et +d’occuper à peu près exclusivement l’esprit de ceux qui s’y livrent. + +Causez avec un sportsman. En homme bien élevé que je le crois, il +admettra que vous lui parliez de l’événement du jour, de la pièce en +vogue mais avec le visible désir de revenir à ses chevaux et à son turf. +Un yachtman, s’il est poli, fera les mêmes concessions pour verser +pareillement ensuite dans le récit de ses prouesses marines. + +Ainsi de tous. + +Quelle figure ferez-vous alors en présence de ces sujets brûlants, +restés pour vous des hiéroglyphes? + +Vous aurez l’air d’une femme de rien qui s’est acquis, par surprise, +quelques relations dans un monde relevé, mais à laquelle bientôt ceux +qui font le lustre de son salon tireront la révérence. + +Voyez quelle déchéance en résulterait pour vous, quel effondrement pour +votre ambition. + +Le sport hippique étant le plus coûteux, est, par une conséquence +naturelle, le plus _select_, et par là j’entends, vous le supposez bien, +non pas la promenade d’une heure sur un bidet loué cent sous, mais +l’entretien d’une écurie de courses avec tous les tracas, toutes les +gloires et, principalement, toutes les dépenses qui en découlent. + +Je ne saurais entreprendre ici une description détaillée des différents +sports. A peine devrai-je me borner à vous fournir quelques informes +rudiments utiles à la conversation, vous renvoyant aux spécialistes, si +la fantaisie vous prend d’approfondir. + +Les courses, par excellence, fournissent une grande quantité de +métaphores mondaines qui ont le double avantage d’imager la causerie en +même temps qu’elles témoignent de quelques connaissances sportives. + +Ainsi, le jour où un duc se présente à l’Académie, c’est un _crack_[3]. +Autrement dit, il est à peu près assuré d’être élu par opposition avec +M. Zola, intrépide _outsider_, dont la victoire restera longtemps +inattendue. + + [3] Ce n’est pas krach que je veux dire: on ne saurait s’y tromper. + +La course que pratiquent vos admirateurs, et dont vos faveurs sont le +clocher, sera maintenue par vous dans les proportions d’un _handicap_; +c’est-à-dire que vous imposerez aux coureurs une complète égalité de +chances. Rassurez-vous: dans les handicaps, il y a toujours un _gagnant_ +et des _placés_. Le _dead-beat_ même--façon élégante de prononcer _ex +æquo_--n’y est pas impossible. + +Votre mari deviendra un simple _headlad_, sorte de sous-ordre chargé des +besognes ennuyeuses, tandis que vous resterez chez vous le _starter_ +incontesté. Je n’ose prétendre que vous triompherez ainsi sans +concurrence. Faire _walk over_ n’est pas du reste si glorieux, qu’il +soit convenable de vous le souhaiter. + +Ayez encore quelques notions du _studbook_, le d’Hozier des chevaux, au +moins pour savoir que si _Stuart_ fut vaincu à Culloden, en 1746, sous +forme de prétendant, il gagna, sous forme de cheval, en 1888, le prix du +Jockey-Club. Il est bon de connaître aussi, de nom, le légendaire +_Gladiateur_ qui gagna le Grand Prix en 1865 et quelques autres dont on +peut avoir l’occasion de parler. + +La pratique d’un tel langage vous donnera aussi le goût des mots anglais +qui dénote un incontestable raffinement et classe d’emblée dans une +catégorie de gens où il peut être avantageux de figurer. N’allez pas +cependant jusqu’à réanglicaniser les mots devenus français et à dire +villédgiatoure pour villégiature: on doit avoir le tact de ne point +franchir certaines limites. + +Quelques termes de marine, dont tous les dictionnaires vous permettront +de mesurer la portée, seront d’un bon effet auprès des gens de mer, +amateurs ou autres. Il n’est pas indispensable d’être ferré là-dessus, +la navigation n’étant pas matériellement praticable aux gens qui +habitent le milieu des terres. Cependant parler au besoin de bossoir, +d’écubier, de martingale et de cacatois, c’est se placer au-dessus de la +foule, c’est presque savoir l’anglais. + +Étudiez le _lawn-tennis_: que les lignes de service, les lignes de fond, +les servants et les relanceurs n’aient pas de secret pour vous. Il +existe à Puteaux, en pleine Seine, une île, escarpée et sans bords pour +le vulgaire, où se réunissent, en des conciliabules soigneusement +gratinés, quelques joueurs de tennis du plus haut vol. Ai-je besoin de +vous faire ressortir combien il vous serait profitable d’y être admise! +On n’est pas d’ailleurs forcé de jouer; l’essentiel est d’y être. Dire +que vous vous y divertirez serait risquer de l’avenir une affirmation +téméraire fort en dehors de mes habitudes. En tout cas, vous en +rapporterez le droit de citer, avec vraisemblance, les noms les plus +fastueux de l’armorial, ce qui est énorme. + +Mais il est un sport dont je crois impossible, aujourd’hui, de ne pas +parler avec quelque développement, tant le plaisir qu’il procure lui a +donné d’adeptes depuis quelques années. C’est la bicyclette que je veux +dire. + +Au début, la _gentry_ (soyons anglais) ne parut pas s’enthousiasmer +outre mesure pour les roues caoutchoutées et le cadre luisant du «Pégase +d’acier». + +Inutile d’en chercher loin la raison. Un instrument que l’on pouvait se +procurer pour cinq cents francs, à l’aide duquel on risquait d’être +soupçonné de vouloir économiser des chevaux ou des voitures n’avait rien +de particulièrement prestigieux. Et puis, comme il était logique, des +gens sans portée en avaient patronné les débuts. Des employés, des +commis, des ouvriers même s’en étaient engoués, en usaient pour leur +travail, ce qui équivalait au plus fâcheux encanaillement. + +Quel homme d’un peu de naissance et de pas mal d’esprit s’avisa le +premier qu’on pouvait pédaler sans déroger? L’histoire sans doute +l’ignorera toujours. C’était à coup sûr un _leader_ autorisé car son +exemple ne fut pas perdu. Un second se risqua, puis d’autres, puis +beaucoup, puis tous, puis des princes, des rois, des empereurs... + +Nous avons vu grandir cette vogue avec une rapidité foudroyante, à +croire que la bicyclette avait eu, comme les omnibus, sa duchesse de +Berry. + +Vous savez, en effet, que, sous la Restauration, les premiers ancêtres +des guimbardes monstrueuses qui nous transportent dans Paris, n’ayant +pas eu d’abord--toujours à cause des prix modiques--le moindre succès +parmi les gens _comme il faut_, il fallut que la duchesse de Berry +s’aventurât en personne dans une de ces montagnes roulantes. On la +reconnut à ce qu’elle paya sa place cinquante francs--seul moyen, pour +elle, de se sauver du ridicule--et l’on finit par convenir qu’où la +future reine de France (sauf Louvel et 1830) avait passé, d’autres +pouvaient passer aussi. + +Louis XIV d’ailleurs en avait usé de même avec les premiers fiacres. + +Toutefois l’engouement masculin pour la bicyclette n’était rien encore: +voici que maintenant le même phénomène se reproduit du côté féminin: des +grisettes d’abord, puis le demi-monde, puis le monde, puis le grand +monde... bref nous en sommes aux impératrices et aux potentates de +toutes sortes. + +Devez-vous donc céder à l’entraînement? S’il n’y a plus de +considérations morales ou mondaines qui vous interdisent la bicyclette, +l’esthétique lui est-elle aussi favorable? + +Les vieilles dames de province, dont les jarrets se sont ankylosés, +depuis les redowas de 1850, sont furieuses de voir leurs petites-filles +s’amuser à un jeu qu’elles n’ont pas connu. + +Comme c’est disgracieux! Comme c’est brutal! Comme c’est antiféminin! +Ah! où sont les gestes arrondis de jadis? Les femmes n’ont plus de +jambes, mais des bielles! Plus de hanches, mais des pistons!... Hélas! +Trois fois hélas! + + Mes enfants, tout dégénère, + Croyez-en votre grand’mère!... + +Et «de mon temps» par-ci... et les traditions par-là! Et patati, et +patata! + +Évidemment, dans ces malédictions, il y a de l’orfèvre et je trouve pour +ma part, qu’on se hâte un peu en criant à l’abolition de toute grâce. Il +n’est pas jusqu’au costume généralement adopté qui ne soit fort +agréable, en dépit des anathèmes fulgurants dont l’accablent celles qui +ne sont plus en état de le revêtir. + +Un mollet bien pris dans son bas est toujours joli, quand il est joli. +La finesse du pied ne souffre nullement du soulier à boucle et la taille +enfermée dans une blouse habilement taillée n’en paraît pas moins +régulière. + +Mais c’est la culotte (Ah! que n’ai-je ici un mot anglais!) qui supporte +le plus de duretés... Cela ne se discute pas et je prétends seulement +qu’une belle femme en culotte n’a pas à craindre qu’on la compare à un +laideron en robe à queue. + +On dit encore que le mouvement violent essouffle, qu’il pousse à la +transpiration et rougit les visages. + +Or, une poitrine bien plantée ne saurait perdre à l’essoufflement, non +plus que des joues fines à s’empourprer d’un incarnat plus vif. + +La conclusion de tout cela, voyez-vous, c’est que les femmes qui n’ont +ni gorge, ni hanches, ni mollets affectent pour les traditions une +déférence aussi exagérée que suspecte, tandis que les autres ne sont pas +longues à se laisser convaincre. + +A vous de juger, madame, si votre santé, votre ardeur et vos +_performances_ (anglais, ça) vous permettent l’usage du vélocipède. + +Dans la négative, rangez-vous du parti des aïeules renfrognées. + +Dans le cas contraire, pédalez sans fausse honte. + +Mais, surtout, pas d’indifférence! Ou bien tonnez contre la dépravation +d’un temps qui autorise des exercices violents, brutaux, antiféminins... +voir plus haut; ou bien vantez la voluptueuse ivresse des membres +dégourdis, de l’air largement respiré, des kilomètres engloutis et de +l’appétit décuplé... + +Il faut avoir une opinion sur la matière et ne pas craindre de +l’exprimer, les bicyclistes étant les fidèles d’un sport non encore +universellement accepté, contraints par conséquent, s’il y a lieu, +d’admettre toutes les discussions. + +En ce qui concerne la pratique, je ne saurais trop vous mettre en garde +contre les allures de rapidité qu’affectent certaines _cyclewomen_. +Cela, oui, c’est disgracieux et il y a, Dieu me pardonne, des +chevalières de la pédale qui vont jusqu’à tirer un pied de langue pour +souligner leurs déhanchements. + +Restez plastique et digne en cela comme en tout: il y a parfaitement +moyen. Que la marche de vos compagnons se règle sur la vôtre et n’excède +jamais le train de promenade bon pour faire valoir le jeu de vos formes, +non pour vous disloquer. + +Parlerai-je des autres sports? L’escrime, la natation, la marche sont si +peu coûteuses que le premier croquant venu s’y peut adonner. Leur +vulgarité même vous dispense de les honorer d’une étude, sans compter +que l’absence de termes techniques en diminue considérablement l’intérêt +au point de vue général de la causerie. + + + + +CHAPITRE II + +LA LITTÉRATURE + + +Ce qui, après les sports, touche de plus près à l’esprit, c’est +incontestablement la littérature. + +Bien des gens s’imaginent que pour parler de littérature avec quelque +intérêt il faut avoir beaucoup lu, s’être fait, dans le recueillement, +une opinion sur chaque chose et continuer, en conscience, à se tenir +informé de ce qui vient au jour. + +A ce compte, je voudrais bien savoir à quel chiffre monterait le nombre +des femmes--et même des hommes--capables d’en discourir. + +Heureusement, madame, la vérité n’est point si cruelle et je ne vous +obligerai pas à dévorer de poudreuses bibliothèques non plus qu’à vous +ruiner dans les librairies. Il n’est pas, en effet, d’ordre d’idée où le +«ouï-dire» joue un rôle plus utile et plus universel. + +A peine quelques principes généraux sont-ils obligatoires en manière de +préliminaires. + +D’abord, vous avez tout lu, depuis la _Batracomyomachie_ jusqu’au livre +paru la veille. Avouer qu’on ignore une œuvre célèbre ou dont l’auteur a +fait quelque bruit, revient à se montrer fière d’un défaut, ce qui n’est +guère le fait du rang que vous ambitionnez. + +Mais, dites-vous, où prendre le loisir d’un travail aussi vaste, d’un +labeur aussi fatigant? + +N’ai-je donc pas répondu d’avance à votre question en vous donnant à +penser qu’il vous suffirait de l’affirmer, sans vous y astreindre en +réalité? Ce n’est point là un mensonge car je crois, avec M. Anatole +France, qu’une femme ne saurait être accusée de mentir lorsqu’elle ne +fait pas de mensonge inutile. + +Encore faut-il que vous possédiez une teinture d’ensemble, un brillant +semblable à ces vernis qui, appliqués sur le bois peint, lui donnent +l’aspect du marbre. + +Il est, pour cela, un procédé d’information aussi profitable +qu’infaillible qui consiste à suivre le plus possible de conférences. +Sentez-vous tout ce qu’il y a de dilettante et de délicatement désœuvré +dans ce seul mot: conférence? + +La conférence c’est le liebig de la littérature, qui donne, réunis dans +une tasse de savoureux consommé, agréable et facile à prendre, tous les +principes nutritifs extraits d’une foule de grosses viandes qui vous +mèneraient à la dyspepsie au cas où vous les voudriez absorber en +conscience. + +Le travail de la mastication vous est de la sorte épargné; la science +qu’on vous offre est à demi digérée, tant et si bien que votre cerveau +qui est l’estomac de l’esprit éprouve tout juste le plaisir d’assimiler +et ne ressent nulle fatigue. + +C’est ainsi qu’en quelques séances, vous pouvez être renseignée comme +personne sur le théâtre antique, sur les livres sacrés des peuples +orientaux, sur la Pléiade, sur les psychologues contemporains, sur les +auteurs érotiques de tous les temps, sur l’éloquence sacrée, enfin _de +omni re scibili et quibusdam aliis_, comme disait cet outrecuidant de +Pic de la Mirandole. + +Peut-être craignez-vous qu’on ne vous accuse d’avoir puisé le plus clair +de vos connaissances dans ces sortes d’auditions. + +Mais, madame, il faut toujours que la science vienne de quelque part et +je trouve fort sots les sceptiques qui s’en vont sans cesse répétant, +avec dédain: «Oh! vous avez pris cela dans Larousse.» + +Franchement, quelle que soit mon initiative, puis-je imaginer que la +bataille de Bouvines a été donnée en 1214, que Charles X n’était pas le +fils de Charles IX et que Louis XIV fut opéré d’une fistule? + +Ce sont là choses certaines qu’on n’invente pas. + +Vous avez, en tout cas, la ressource de parler du conférencier plutôt +que de la conférence tout en emmagasinant, pour plus tard, ce que vous y +avez entendu. + +La voix de l’orateur, ses gestes, ses yeux en amande, sa façon de lamper +un grog, son teint, sa taille, la coupe de son habit, voilà des sujets +bien dignes d’alimenter de longs colloques entre vos intimes et vous. + +Et puis, on parle autour de vous; on discute, on juge, on vaticine dans +votre propre salon: calquez vos jugements sur ceux de vos conseillers +les plus autorisés. Je vous l’ai dit déjà, écoutez, appropriez-vous et +répétez en modifiant assez la forme. Mais soyez plus adroite que Mme la +princesse de Lamballe qui feignait une distraction subite et redisait +précisément ce qui venait d’être dit par d’autres, comme venant d’elle. +On est aujourd’hui moins dupe ou moins galant et le public exige plus de +ménagements. + +S’il se rencontre, d’aventure, un mot qui par son piquant mérite d’être +réédité, ne le faites point à la légère. + +Vous devez considérer si le mot vient d’un auteur obscur et sans +conséquence, auquel cas vous le donnerez comme de vous ou bien si le +spirituel causeur est au contraire une personnalité marquante, +éventualité dans laquelle vous le nommerez en rapportant sa fine +remarque, car le fait de connaître un tel homme et de tenir de lui un +tel propos vous rapportera autant de considération que le fait d’émettre +des traits d’esprit. + +A vos soirées, des auditions de jeunes poètes, des présentations +d’historiens ignorés, d’archéologues vagues auront un bon effet. Évitez +seulement les lectures derrière une table, entre deux bougies, car la +politesse n’est pas toujours la plus forte contre le fou rire et vous +risqueriez un irréparable scandale. + +De plus, l’ennui littéraire est plus pénible que l’ennui musical et tel +qui supporte gaillardement trois heures de piano, succomberait avant le +second chant de la plus inoffensive épopée. Il est donc prudent +d’imposer aux auteurs trop prolixes, dans leur intérêt même, des limites +convenables. + +Souvenez-vous que, dans vos jugements, les traditions mondaines ne +doivent point abdiquer leurs droits. Si favorable que soit votre opinion +acquise sur un écrivain, son genre de vie, ses antécédents, ses +fréquentations la modifieront dans un sens ou dans un autre. + +Ainsi, le poète Verlaine manqua de génie: absinthe et malpropreté! +Victor Hugo ayant combattu l’Empire n’a droit qu’à une admiration +relative; Musset n’est pas assez soucieux des bienséances; M. de +Lamartine avait du talent avant 48. + +Mais pourquoi citer des noms? Je serais alors dans la nécessité +d’entreprendre une interminable revue avec le désespoir de n’arriver +point à la rendre complète. D’ailleurs de nouvelles renommées se lèvent +chaque jour et, n’ayant point à mes côtés l’ange Gabriel, concierge de +l’avenir, je crois préférable d’éviter, en matière littéraire, +d’inutiles personnalités. + +Je vous ai conseillé les conférences, mais il n’y a pas que ce moyen +d’information. + +Intéressez-vous aussi aux entreprises éphémères ou non qui se montent, +de droite et de gauche, pour l’amélioration de la race littéraire en +France: journaux «abscons», revues «intenses»; théâtres aux noms +hirsutes qui ont mis à la mode les productions du Nord, en même temps +que les rêves biscornus de quelques jeunes gens indisposés. + +Devancez le mouvement, abondez dans le sens des malins. Si l’on vous +voit en avant, on croira que les autres vous suivent, alors que vous +vous laisserez simplement pousser. Au besoin, inventez un dramaturge +lapon. + +Il ne vous sera pas moins profitable de connaître les ouvrages sérieux, +les compilations des vieux messieurs décorés, les traités ardus des +écrivains de tout repos, les pièces ou les fantaisies des académiciens. + +Vous suivrez aussi quelques cours de Sorbonne. Vous n’êtes en rien tenue +d’écouter, mais seulement d’y être, tout le bénéfice étant dans +l’intention. + +Vous ne manquerez pas une première; vous connaîtrez les actrices par +leurs noms, sauf pourtant Mme Sarah Bernhardt qu’on appelle simplement +Sarah, comme on dit le Jockey pour le Jockey-Club et le Bois pour le +bois de Boulogne, quand on est un peu parisien. + +Cette réunion de connaissances, grappillées de-ci de-là, favorisera +singulièrement vos aptitudes à la causerie qui sera, d’ici peu, votre +triomphe, à la condition que vous sachiez la conduire sur le terrain qui +vous est le plus familier et que vous en bannissiez impitoyablement tout +propos risqué, toute locution de mauvaise compagnie. + + + + +CHAPITRE III + +LES BEAUX-ARTS + + +Il n’est pas une des observations que je viens de faire à propos de +littérature qui ne puisse trouver son emploi, en ce qui concerne les +beaux-arts. + +Mêmes moyens d’information, même utilité de la conférence ou du traité +de poche, même recherche du bizarre et de l’exotisme doublée d’une plate +admiration pour le classique. + +Courez les petites expositions, furetez chez les marchands dont le +mécanisme intéressé tâche à découvrir de jeunes talents. Extasiez-vous +sur certaines audaces de couleur: une femme nue dans les chairs de +laquelle le mauve le dispute au vermillon ne peut être un morceau +méprisable; cela révèle tout au moins une ardente recherche du nouveau +et un noble désir de ne pas suivre des sentiers déjà si battus par les +pompiers de tous les âges. + +Puis, comme noblesse, bandeaux obligent. Souvenez-vous que votre +coiffure moyenageuse et virginale décèle en vous des aspirations +étranges d’une insaisissable morbidesse. + +Les visages blafards, les joues caves, les yeux mystiques, les poitrines +où le couvert semble mis avec ses salières et ses œufs sur le plat, les +bras grêles aux bouts desquels l’œil involontairement cherche +l’incombustible phosphore de la Régie, les hanches abruptes aux arêtes +vives comme le mont Cervin, les sexes vagues, fugitifs réduits à l’état +d’illusoires espérances, voilà ce que vous aimez surtout, parce que rien +n’est plus «troublant», plus capable de provoquer, en abondance, les +sécrétions de la pensée. + +A quoi penserez-vous? Ah! dame, vous penserez, voilà tout. Si l’on vous +voit diriger vers des œuvres du goût de celles que je viens de vous +esquisser une languissante attention; si vos regards savent se noyer +d’une brume attendrie à l’aspect d’un de ces mystérieux Auvergnats qui +ne sont ni jouvenceau ni damoiselle; si enfin au lieu de dire, en +nommant le maître par excellence, Botticelli comme un bourgeois, vous +articulez Bottitchelli ou mieux encore Filipepi, votre réputation de +femme esthète[4] ne souffrira plus la moindre restriction. + + [4] Une femme peut fort bien considérer le mot comme un éloge. + +Il va de soi que si, du préraphaélisme, la mode vient à tourner aux gros +gaillards de Michel-Ange, vous relèverez vos cheveux et ne rêverez plus +que de biceps énormes, de torses bien nourris où l’on voit du premier +coup d’œil si l’on a affaire à une sainte ou à un gladiateur. Vous +mettrez seulement à votre palinodie les formes voulues afin de lui +donner l’apparence d’une conversion raisonnée. + +Quoi qu’il en soit, je vous conseille d’avoir parmi les peintres +contemporains, de préférence les moins connus, un favori auquel vous +vous acharnerez, en dépit des rires et des contradictions. Il y aura +dans les œuvres de votre homme, tout ce que le génie humain est capable +d’imaginer. S’il ne sait pas dessiner, vous alléguerez qu’il met la +pensée avant la ligne; cela ne signifie rien mais cela se dit. Si sa +couleur est d’une incohérence injustifiable, vous soutiendrez qu’il a +trouvé des harmonies inconnues et peu accessibles au vulgaire: cela n’a +pas plus de sens, mais ne se dit pas moins. + +Pour peu que l’élu de votre goût porte un pantalon à la houzarde, un +feutre mou à larges bords et un veston de velours noir, il se pourrait +que, votre admiration aidant, il devînt célèbre. Vous l’abandonneriez +alors pour en choisir un autre, moins défloré. + +Du reste, cela ne vous dispensera nullement de visiter les Salons le +jour du vernissage. Avec de bonnes jambes et une face-à-main, vous y +ferez une promenade qui aura pour but de voir les bustes et les +portraits de vos amis ainsi que les toiles ou les statues +sensationnelles qu’il faut connaître. + +Libre à vous de les vilipender et de ne rien trouver supportable, mais, +je le répète, il faut les connaître. On n’est intelligent et parisien +qu’à la condition d’en pouvoir dire au moins du mal. + +Au cas où vous feriez un voyage à l’étranger, à Anvers, à Florence ou à +Dresde, traversez les musées pour savoir _grosso modo_, comment sont +faites les salles et n’être pas trop gauche là-dessus, au retour. Mais +cela n’entraîne en rien l’obligation de vous fatiguer à regarder les +tableaux ou les sculptures: les albums des grands photographes de Paris +vous renseigneront très suffisamment à ce sujet. La couleur, il est +vrai, vous restera étrangère. Qu’importe? Avec les poses et les contours +on peut déjà dire bien des jolies choses. + +Enfin, si vous prenez la précaution de vous attacher par votre grâce et +vos dîners, quelque influent critique d’art, vous connaîtrez les petits +potins qui divisent les chevaliers de la glaise ou de l’huile de lin. Le +bon apôtre vous apprendra les trucs de celui-ci, vous contera les +intrigues de celui-là, vous tiendra au courant des dessous et des +scandales, ce qui vous permettra d’être sous peu aussi «calée» en art +que feu Paul de Saint-Victor lui-même. + + + + +CHAPITRE IV + +LA MUSIQUE + + +Voilà pour vous, madame, le prince des arts, celui qui cadre le mieux +avec votre céleste nervosisme ou, si vous préférez, le plus à même de +traduire les élans vers l’idéal de votre cœur ici-bas emprisonné par le +prosaïque terre à terre. + +Avec le secours de la musique, parfois dangereuse conseillère, parfois +aussi bienfaisant dérivatif, vous verrez les pires excitations se +calmer, se fondre et se transmuer en extases délicieuses qui vous +constitueront une solide réputation artistique et poseront comme +axiomes, le raffinement de votre goût, la sensibilité de votre cœur. + +Car vous en faites de la musique. A l’exemple d’un photographe devenu +légendaire, vous opérez vous-même: vous déchiffrez passablement, vous +exécutez avec décence et, surtout, vous comprenez. + +Ah! madame, comprendre, tout est là. Démêler, à la première audition, ce +qu’il y a de science, de tendresse ou de grandeur dans une page +musicale, en paraître vivement émue, voilà le secret d’une compétence +indéniable autant que développée. + +Aussi n’écoutez jamais une mesure sans vous être au préalable enquise du +nom de l’auteur. On peut se tromper, en somme, et vous risquez de vous +pâmer à de l’Auber ou de rester froide à du Grieg, ce qui vous perdrait +sans retour. Et cette distinction me fait entrer d’emblée dans le vif du +sujet. + +Là, comme en littérature, comme en peinture et en tout ce qui touche à +l’art, il vous faut garder d’admirer ce qui commence à passer. C’est le +seul ordre d’idées où n’existe pas ce qu’on est convenu d’appeler la +tradition, le seul aussi, par conséquent où vous en devez user à votre +aise avec les vieilles gloires et marcher avec le siècle vers de +nouveaux sommets. + +Je ne puis, cette fois, me dispenser de préciser quelques points, m’en +remettant à votre imagination de compléter la revue forcément imparfaite +que je vais passer en votre honneur. + +Les Italiens sont usés jusqu’à la corde; leurs ritournelles d’orchestre +à cadences de balançoire, leurs ariettes, leurs points d’orgue bouffons, +nous comblent d’étonnement, si nous pensons qu’on eût du goût pour eux. +Ah! les philistins! les vandales! Ce Rossini!... ah! ah! ah!... Occasion +unique, madame, pour le sourire de grande ironie. + +Et Donizetti? Et Bellini? Et Mascagni qui est d’hier pourtant? + +Ne leur faites jamais grâce d’un lardon. Proclamez-les vulgaires, +rabâcheurs et ridicules. + +Il n’est pas jusqu’à Gounod, élevé à leur école, qui ne soit, à l’heure +actuelle, difficile à défendre. + +En tout cas, si, incapable de maîtriser un premier mouvement vous +profériez un éloge en sa faveur, reprenez-vous bien vite et vous écriez: +«Ah! Dieu! pas _Faust_... pas l’_Ave Maria_!» Il vous restera +_Polyeucte_ et ses œuvres ignorées comme planche de salut. + +Les noms d’Ambroise Thomas, d’Halévy, de Meyerbeer lui-même feraient +mourir de rire les importants connaisseurs de votre entourage. Autant +vaudrait célébrer Clapisson! + +Je ne vous autorise pas davantage à parler favorablement de _Carmen_. +Cet ouvrage put, il est vrai, paraître en son temps remarquable, mais +depuis que la canaille s’est avisée d’y prendre du plaisir, il vaut +mieux le lui laisser. L’_Arlésienne_ à son tour se met à déroger et si +le pauvre Bizet, malgré tout, vous tient au cœur, il faudra vous +contenter des _Pêcheurs de Perles_, tandis qu’il en est temps encore. + +Quant à Berlioz et à sa _Damnation_, soyez convaincue qu’ils filent un +mauvais coton. On les entend trop. Aussi vous voyez les gens de sens +exalter les _Troyens_ pour se dédommager. + +Que diable, vous avez bien d’autres maîtres, sans vous astreindre à ceux +que l’enthousiasme grossier du public a portés au pinacle! A qui donc +alors serviraient tous ces génies contemporains, bourreaux des cœurs et +des cymbales? + +Et puis, c’est le privilège des femmes supérieures d’«inventer» de +nouvelles renommées. Arrière les étoiles qui charbonnent! + +Je souhaite vivement, autour de vous, une cour de jeunes musiciens, pas +très nombreux afin d’éviter les plaintes des voisins, mais très +chevelus. Ce dernier détail est d’autant plus considérable qu’un +musicien tondu, c’est comme un poète rubicond, un peintre modeste ou un +savant sans taches de graisse, ça n’a jamais de talent. Vous dire +pourquoi serait fort au-dessus de mon entendement, mais c’est un fait si +patent, si universellement reconnu qu’on en est à regretter que le piano +n’ait pas été en usage du temps d’Absalon ou de Mérovée! Il est par +contre, d’un génie musical excessif d’aller jusqu’aux pellicules. Des +cheveux longs, mais propres, voilà le vrai. + +Veillez aussi à ce que vos invités mélomanes aient chacun une chemise et +des habits hermétiquement clos: l’exubérance de ces diables d’hommes +pousse tout à venir au jour et si cette tendance doit être encouragée +pour les idées, il est prudent de la réfréner pour le reste. + +Vous aurez soin d’entourer «vos» musiciens des égards les plus +affectueux. Vous présenterez, en personne, la coupe de champagne +rafraîchissante après chaque course au clavier. + +Que rien cependant, parmi vos prévenances, ne dépasse en public les +bornes de l’amitié permise. Du reste un musicien débutant qui se tient à +sa place est couvert de fleurs; en sort-il, qu’il se tourne aussitôt en +bohème. + +En général, les femmes peuvent accorder au musicien ce sentiment vague, +moins complet que l’amour, plus tendre que l’amitié, sans nom, je crois, +dans notre langue, qui leur ouvre une fenêtre sur le bleu et les éloigne +des monotonies du pot-au-feu quotidien. + +Ne perdez aucune occasion de manifester votre vénération pour les élus +de votre oreille. + +Une femme à qui l’on annonça devant moi la mort de Rubinstein dit: «Ah! +quel malheur pour nous! De tels hommes ne devraient point mourir!» Cela +fut soupiré avec une telle conviction, souligné d’un regard si navré, +que j’y fus pris et n’ai cessé, depuis cet instant, de la considérer +comme une femme très supérieure. + +Mais un musicien ne saurait, à lui seul, alimenter votre appétit +artistique. + +Vos capacités personnelles vous ordonnent d’intervenir vous-même +activement. Avec quelques morceaux brillants et bien sus, grâce à une +longue étude, du Chopin, je suppose, vous obtiendrez de merveilleux +effets, surtout si vous vous préoccupez non seulement du jeu lui-même et +de son expression, mais encore de votre façon de vous tenir. L’oreille +en effet ne saurait prendre du plaisir où les regards se trouvent +choqués. + +Ne vous penchez donc pas sur les notes avec cet air haletant et pressé +qui entraîne tant de ridicule. Demeurez droite, un peu rejetée même en +arrière, si possible, la tête inclinée doucement, les regards dans les +corniches. Vos bras étendus, pour atteindre les touches d’ivoire, sans +effort, sans raideur, se relèveront, à chaque pose, dans un mouvement +onctueux et suave. Il y a tout un programme et toute une révélation dans +cette manœuvre du bras. + +Certaines femmes trop vives le dressent au niveau de leur tête, au +moindre seizième de soupir, d’où il résulte un geste aussi prétentieux +que saccadé. D’autres semblent avoir des mains de plomb, trop lourdes +pour quitter jamais le clavier. Ce sont des femmes sans élévation, +incapables d’interpréter autre chose que du Fahrbach. + +Il en est enfin, dont vous serez, habiles à l’enlever avec la grâce +d’une aile qui s’étire, prête à l’essor, ni trop ni trop peu; ce sont +les femmes qui sentent ce qu’elles jouent et comprennent l’usage que +l’on peut faire d’un bras, surtout lorsqu’il est nu et joli. La façon de +tirer ses gants, de les pelotonner et de les placer au bout du piano a +aussi son importance: veillez-y. + +Cela pourtant ne suffit point encore: la musique d’ensemble s’impose. +Mais le monde, dites-vous, est plein de gens qui ne goûtent point ce +passe-temps, et les exécutants sont, en général, les seuls qui s’y +puissent divertir. + +Ah! madame, que voilà superficiellement raisonner! Oui, certes, l’on +s’ennuiera, mais s’ennuyer au nom de l’art est un fait que nul n’avouera +de sa vie, et lorsqu’on s’est ennuyé de la sorte, dans le salon d’une +femme, celle-ci acquiert un prestige qu’elle chercherait vainement d’une +autre manière. + +Donc, faites de la musique d’ensemble. Choisissez, pour cela, des +ouvrages extraordinaires. Après l’harmonie, organisez la chorale: +reconstituez des opéras entiers avec chœurs et orchestre. Les choses +inédites sont fort appréciées, mais la vieille musique ne l’est pas +moins, à la condition toutefois que l’excès même de son antiquité en +fasse de la musique ignorée, c’est-à-dire nouvelle. On vous saura gré +d’exhumer une messe de Palestrina ou un ballet de Lulli. + +L’_Alceste_ de Glück fera fureur, surtout si pour montrer vos +connaissances en histoire et votre largeur d’idées, vous comblez les +entr’actes avec un peu de Piccinni. + +Je puis vous résumer mon opinion en quelques mots, opinion qui ne +s’applique point qu’à la musique: tout ce qui est inconnu, même mauvais, +sera toujours bon; tout ce qui est connu, même bon, sera toujours +mauvais. + +Ce principe, d’allure saugrenue, également profitable à l’artiste et à +l’amateur, s’explique par les exigences de la petite vanité +individuelle, toujours soucieuse d’en savoir plus que le voisin et de +découvrir des trésors que personne n’a soupçonnés. + +Mais je vous vois, madame, inquiète, presque impatientée. Vous m’écoutez +avec distraction et votre curiosité court en avant de mes paroles. + +Rassurez-vous, j’ai deviné: c’est Wagner qui vous préoccupe. Sans +hésitation, soyez-en fanatique. Défendez-le du bec et des ongles. +Stigmatisez ses détracteurs ou plutôt, puisqu’il ne faut désobliger +personne, rompez brusquement les chiens, avec pointe de dédain dans le +sourire, si quelque mécréant d’art ose l’attaquer en votre présence. + +Wagner est trop jeune pour que vous puissiez ne pas lui rendre hommage. +Seulement, afin de ne pas paraître idolâtrer de confiance, discutez +quelques points. Ainsi l’orchestration, si puissante d’ailleurs du +maître est souvent touffue. La cause en est à la profusion des beautés +qui se superposent et qu’un examen consciencieux permet de savourer à +loisir. Encore faut-il avoir l’oreille exercée. _Lohengrin_, direz-vous, +appartient à la première manière de Wagner, alors qu’il n’était pas +encore complètement affranchi de la délétère influence des Italiens. La +_Walkyrie_ donne une impression plus juste, etc. Pour le reste, écoutez, +recueillez des jugements et sachez en extraire l’essence. + +En ce qui concerne Beethoven, Bach, Mozart, Schumann, gardez-les pour +les jours de pénurie. On en peut toujours servir, tant leur supériorité +est établie, mais les drôles sont aujourd’hui si répandus qu’il faut +mettre dans leur usage beaucoup de discernement et de modération. + +A dessein, je n’ai pas parlé de la musiquette dérivée d’Offenbach: ne +vous abaissez jamais jusqu’à y faire même allusion. Votre mari seul peut +l’aimer sans inconvénient. + +Enfin, recommandation dernière au sujet de la musique, laissez croire +que vous composez, que vous charmez parfois vos heures de solitude en +jetant au hasard quelque phrase attendrie. + +Une symphonie à votre actif serait d’un bon effet; mais qu’à aucun prix, +le public ne soit admis à juger vos œuvres, même si elles existent en +réalité. L’inconnu, madame! N’oubliez pas le mystérieux pouvoir de +l’inconnu!... + + + + +CHAPITRE V + +LA POLITIQUE.--LA RELIGION + + +Je passerai vite sur la politique dont les changements continuels, les +trahisons et les grossièretés ne font pas un sujet digne de la +sollicitude d’une femme supérieure. + +Au surplus, comme cet art--la politique, un art!--s’accommode volontiers +des intelligences moyennes, nous la placerons dans la compétence de +votre mari. + +Encore, si discrète qu’elle soit, devez-vous avoir une attitude. Or, je +dirai d’une femme supérieure ce que M. Thiers a dit de la République: +elle sera conservatrice ou ne sera pas. + +En effet, votre société, se composant de gentilshommes, de capitalistes +et de gens en place, est naturellement conservatrice. Et puis, les +républicains, généreux parce qu’ils ont le pouvoir, vont bien chez les +conservateurs, tandis que ceux-ci, aigres et boudeurs comme des vaincus, +s’abstiennent, le plus souvent, de la réciproque, sans compter que les +conservateurs disposent de cet émail indéfinissable et discret des +vieilles faïences, dont les porcelaines républicaines trop neuves et +trop luisantes ne sont pas fâchées d’escamoter quelques reflets, pour, +au besoin, donner le change. Reportez-vous, à ce sujet, à mes +considérations sur l’aristocratie. + +Vous percevez donc tout de suite la nécessité d’une opinion qui permette +à tout le monde de fréquenter votre salon, à tous ceux au moins qui, +ainsi que je vous l’ai expliqué, ont quelque titre à cet honneur, les +hauts fonctionnaires par exemple. + +D’ailleurs, le parti républicain a ses gentlemen, comme le parti +conservateur a ses palefreniers et nous ne sommes plus au temps où la +chanson, alors royaliste, pouvait insinuer: + + On dit que vous fait’ vot’ toilette + Et que vous vous lavez les mains: + Vous n’êtes pas républicain! + +J’aimerais à vous entendre parler de «vos princes». Cela donne un petit +air «Faubourg» et vieillot, le plus avenant du monde, et, par surcroît, +que vous passeriez pour immuablement fidèle à vos principes, pour +amoureuse des belles traditions, ce qui n’est pas mince. + +Le prince--Orléans, Napoléon, Anjou, don Carlos ou Naundorff--m’est +indifférent, pourvu qu’il y ait un prince. + +Naundorff--ne riez pas--aurait cet avantage que vous pourriez conter +comment Mme la duchesse de Tourzel révéla devant votre grand’mère des +détails stupéfiants, que vous inventeriez puisque l’une et l’autre sont +mortes. Et puis, soutenir un prétendant qui ne prétend à rien et que +tout le monde dédaigne, n’est pas d’une âme banale. + +Mais je m’oppose à ce que votre loyalisme vous conduise aux excès de +langage courants chez les politiciens. L’invective ne prouve rien et la +calomnie, dénuée de formes, déconsidère. + +Occupez-vous des affaires de l’État si la conversation n’a pas d’autre +aliment; blâmez le ministère avec une perfide modération; ridiculisez +les gros bonnets qui ne fréquentent pas chez vous. Ceux qui sont vos +familiers seront ravis de faire chorus, sous le manteau. + +Avec les années, si votre salon prend de la consistance, l’autorité +s’inquiétera; un émissaire viendra proposer à votre mari la croix +attendue, pour le gagner; vous aurez de la police secrète à vos bals et +le triomphe sera complet. + + * * * * * + +En religion même tactique, mais un peu plus agressive. Vous êtes +partisan du Syllabus; vous condamnez les tendances démocratiques +qu’affecte le Saint-Siège; vous dites son fait à Léon XIII et vous vous +déclarez prête à confesser votre foi dans le martyre. + +Cela ne vous empêche pas d’accueillir les huguenots et les mahométans, +pour peu qu’ils aient d’esprit et de millions. + +Allez à la messe d’une heure; fréquentez les quelques saluts haut cotés +où l’on fait de bonne musique et où de gros prédicateurs réjouis et +lustrés, démontrent, de cinq à six, les grandes vérités de la religion à +un parterre de belles dames qui n’en ont jamais douté. + +La présidence d’une œuvre cossue vous ferait grand honneur. Une telle +dignité place malheureusement celle qui en est revêtue dans une pénible +alternative: ou bien solder de sa poche les billets de loterie et les +bibelots des ventes de charité, ou bien paraître se rembourser de ses +dîners et de ses bals en accablant jusqu’à l’arrière-ban de ses amis, de +perfides invitations à verser la forte somme. A vous de juger. + +Vous n’autoriserez, sous aucun prétexte, en votre présence, une +discussion religieuse. Si quelque imprudent s’y aventure, arrêtez-le en +disant: «Voulez-vous bien m’accorder le droit de croire ce que Pascal et +Bossuet ont cru avant vous et moi?» Le sourire de commisération fera le +reste et le parpaillot sera confondu. + +Quant au maigre du vendredi, aux jeûnes, aux abstinences, vous avez bien +eu, dans la nuit des temps, quelque petite dyspepsie qui vous en +affranchisse. + +Cela s’appelle observer l’esprit, sans s’astreindre aux prescriptions +tatillonnes de la lettre. + +Choisissez un directeur parmi les révérends pères dont l’éloquence est +appréciée dans le monde. Vous vous plaindrez, avec mystère, de sa +sévérité; vous feindrez d’être l’esclave de ses moindres défenses, mais +comme il aura l’adresse de ne vous interdire que ce que vous n’avez pas +à cœur, sa morale ne vous fera pas démesurément souffrir. + +Enfin, soyez en bons termes avec votre curé, donnez aux sœurs quêteuses +qui passent, dites ostensiblement le _Benedicite_, puis les _Grâces_ et +votre salut se fera tout doucement, mais à coup sûr... + + + + +LES CHOSES DU CŒUR + + + + +CHAPITRE UNIQUE + +L’AMOUR + + +Cette idée de salut sur laquelle je viens de vous laisser et que vous +considérez sans doute comme la fin logique de mes enseignements, fait +naître en vous, je le vois, une insurmontable mélancolie. + +Quoi! C’est tout? gémit une voix intérieure qui malgré la solidité de +vos croyances en un monde à venir, rempli d’infinies voluptés, traduit +la pensée d’Horace: _serus in cœlo_, aller au ciel le plus tard +possible. + +Non, madame, ce n’est pas tout et j’ai gardé pour la bonne bouche, pour +le dessert, si vous préférez, les quelques avis qu’il me semble opportun +de vous donner en ce qui concerne l’amour. + +Vous souhaitez d’abord une définition, dans l’espoir, sans doute, que je +vais tenailler ma cervelle afin d’émettre, en trois mots, un paradoxe +intéressant, un trait piquant et spirituel. Quelle que soit, en une +telle matière, l’opportunité de la saillie, je ne m’y risquerai pas, me +bornant à vous citer trois opinions pour vous satisfaire. + +1º L’amour est l’échange de deux fantaisies, le contact de deux +épidermes. + +2º L’amour, c’est l’égoïsme à deux. + +3º L’amour est enfant de Bohême. + +Vous voilà fixée, n’est-il pas vrai? Pourtant, je crains bien que vos +tendances utilitaires, votre tempérament indifférent, votre orgueil et +vos prétentions ne fassent d’un tel sentiment, non pas un plaisir, non +pas même une distraction, mais ce qu’il est le plus souvent aujourd’hui, +à la fin du siècle de la vapeur, tout simplement l’art de faire des +affaires avec votre épiderme pour fonds de roulement. + +D’ailleurs, vous êtes un peu dans la situation du savetier à qui le +financier vient de donner cent écus. Ce n’est pas, à coup sûr, que la +garde de votre argent vous préoccupe et vous n’en êtes point directement +l’esclave, mais ne supportez-vous pas la servitude des traditions qu’il +impose et du prestige qu’il confère? N’y a-t-il pas, surtout en amour, +une foule de manifestations auxquelles s’oppose le terrible: «_cela ne +se fait pas!_» La tyrannie mondaine ne sévit-elle pas précisément contre +les aspects les plus engageants du péché mignon? Est-il enfin possible, +dans votre situation et avec vos idées, de faire l’amour franchement, +vivement, passionnément? + +Vous savez bien que non. + +Et c’est en cela que la nature plus chrétienne que les chrétiens +rétablit l’égalité parmi les êtres en vous refusant quelques-unes des +jouissances qui sont parmi les plus douces de ce monde. + +De l’amour, vous connaîtrez peut-être certains troubles, certains +spasmes, certaines inquiétudes qui ne sont pas sans charme; peut-être +aussi votre vanité s’en pourra faire un piédestal, mais ce que votre +état de femme du monde et de femme supérieure vous obligera d’ignorer +toujours, le sentiment que vous devrez mépriser, faute d’avoir le droit +de l’éprouver, c’est la joie. + +La joie, madame, entendez-vous, c’est-à-dire l’élan qui porte au cœur +tout le sang d’un seul coup, qui fait que l’on se trouve plus léger, que +l’on respire plus au large, que l’on adore vivre, que l’on voudrait +obliger le premier venu, rendre service à tous les passants, voir +l’univers heureux. + +Il ne vous sera jamais donné de concevoir la joie débordante de la +petite ouvrière, de la blondinette qui, le dimanche matin, fait la queue +derrière le tramway ou le bateau de Saint-Cloud, tenant d’une main son +numéro d’ordre, de l’autre un petit sac où s’entre-choquent une boîte de +sardines, des œufs durs et des cerises. + +Elle va dîner sur l’herbe avec son bon ami qui escalade, derrière elle, +les plus abruptes impériales. Et quelle ivresse de se serrer l’un à +l’autre, de se prendre la main, en plein air, au nez des voisins! Quels +bonds du cœur, l’instant d’avant, lorsque, dans le bureau d’omnibus, le +premier venu attendait l’autre! Quels regards à en avoir les yeux +malades, vers le coin par où doit déboucher le retardataire! Quelle +frénésie dans ces vingt pas faits au-devant de lui lorsqu’il paraît! Ah! +madame, il n’y a peut-être pas au monde, un lieu qui puisse se vanter, +comme le quai du Louvre, d’avoir été le théâtre de tant de bonheurs! + +Vous souriez. Vous êtes surprise que j’évoque, à votre pensée, d’aussi +maigres objets, que je mette quelque complaisance à vous parler du +plaisir des petites gens. + +Eh bien! au risque de vous importuner tout à fait, je serai vulgaire +jusqu’au bout. + +Le mot «bon ami» s’est échappé tout à l’heure de ma plume et sa naïve +poésie fait que j’y reviens malgré moi. + +Vous aurez des amants, madame, des amants riches et prévenants qui vous +combleront de cadeaux et paieront au besoin les notes de votre +couturière; vous n’aurez pas de bon ami. On vous donnera des fleurs +superbes, payées fort cher, mais au même instant peut-être une danseuse +recevra les pareilles. Quelle distance de ces corbeilles magnifiquement +enrubannées à la rose de deux sous donnée par le bon ami, au cœur de +laquelle un peu de son âme reste blotti, dont chaque pétale porte le +parfum d’un baiser. + +C’est qu’un bon ami n’est pas taxé: on ne lui réclame ni forte somme, ni +trafic d’influence, ni satisfaction d’amour-propre. On ne lui demande +que d’aimer: ce n’est rien et c’est tout, à la fois beaucoup plus et +beaucoup moins que ce que vous exigez vous-même, mais en tous cas, c’est +autre chose. + +Le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, répondit un jour à +Louis XVI qui le complimentait sur ce que son âge ne l’empêchait pas de +faire l’amour: «Oh! Sire, je ne le fais plus, je l’achète tout fait!» + +Vous, vous le vendez, ce qui revient au même au point de vue de la +moralité qui préside à la transaction. + +Oh! je sais bien, vous ne pouvez vous serrer sur une impériale contre un +membre de l’Académie des Sciences morales et politiques; il serait +bouffon à vous d’aller vider une boîte de conserves, à la _Lanterne de +Démosthène_, en compagnie d’un général et très déplacé de proposer une +régalade d’œufs rouges à un ministre plénipotentiaire. Mais c’est +précisément parce que l’impraticabilité de ces démarches éclate aux +yeux, que je me hâte de vous faire remarquer que l’amour sincère et bon +enfant n’est point votre fait. + +A la rigueur, au temps jadis, l’illusion était possible. Si l’on ne +possédait point en toute occurrence cette conviction sans détour qui est +la pierre angulaire d’un sentiment non calculé, l’on avait du moins, +pour y suppléer, la galanterie, qui était l’image gracieusement imitée, +embellie même parfois, de la tendre réalité. Par un penchant naturel, +par une longue pratique des égards dus aux femmes, par un précieux +atavisme aussi, les hommes savaient imprimer un tour charmant à leurs +entreprises. Le triomphe n’était jamais grossier, l’échec était rarement +humiliant et, grâce à ce que les hommes étaient également empressés +auprès de toutes les femmes et les traitaient avec une semblable +déférence, on ne démêlait point--ou plus malaisément--vers laquelle +allait leur goût secret. + +Il y avait, vous le pensez bien, d’éclatantes exceptions mais la très +grande majorité ne dédaignait pas le bénéfice d’un aimable mystère. Si +d’autre part, le raffinement était une barrière aux passions furieuses, +il rendrait singulièrement inoffensive et attrayante la satisfaction des +menus caprices. Une rencontre, un regard, une caresse, un adieu et +c’était du bonheur pour deux êtres, avec tout juste le nuage de +mélancolie finale qui le faisait valoir. Les amoureux alors ne +clabaudaient point aux échos leurs bonnes fortunes et le souci qu’ils +avaient de les mériter par l’exquise politesse de leurs manœuvres, bien +loin d’en vouloir abuser, plaçait l’amour sous l’empire de cette loi +délicate qui déclare que la façon de donner vaut mieux que ce qu’on +donne... + +Nous avons, ou plutôt vous avez changé tout cela. La galanterie apparaît +comme l’ancien régime de la bonne compagnie et la révolution, là-dessus, +a été si complète que l’homme assez audacieux, aujourd’hui, pour baiser +la main d’une femme dans le salon de laquelle il pénètre, s’expose le +plus souvent à passer pour un compromettant goujat et à recevoir une +correction du mari le moins susceptible. + +On n’est plus galant de nos jours, on est correct. + +Ah! quelle élasticité! quelle vague dans ce stupide adjectif! + +Un homme reste insolemment couvert devant une femme, mais le chapeau est +luisant et de bonne forme: cet homme est correct. + +Un homme a volé votre montre dans votre poche, a pris votre place, a +enlevé votre fille puis l’a abandonnée, mais il fréquente une salle +d’armes, connaît par cœur les prescriptions de M. de Chateauvillard et +tire décemment à l’épée: cet homme est correct. + +Un homme vous menace, si vous ne lui donnez mille louis, de publier que +votre femme a pour amant votre cocher, mais il monte, au Bois, le matin +et a son service à toutes les premières: cet homme est correct. + +Un homme proclame qu’il est l’amant d’une vieille déséquilibrée qui +l’entretient publiquement, mais sa jaquette a de la coupe et ses gants +sont immaculés: cet homme est correct... + +Vous voyez, madame, qu’il n’en coûte pas beaucoup à l’initiative +personnelle pour être correct et une telle qualité a cela de précieux, à +notre époque tourmentée, que rien ne la peut faire perdre si le tailleur +et le banquier consentent à prolonger le crédit. Correct on entre à +Mazas, correct on en sort; les drôles qui piétinèrent les femmes au +Bazar de la Charité, lors de l’affreuse catastrophe, étaient, vous n’en +doutez pas, le superlatif du correct et, une fois le premier élan de +bourgeoise indignation passé, ils se sont retrouvés corrects comme +devant. + +Attendez-vous donc à rencontrer des soupirants brutaux, prétentieux, +faux, avides et bavards, mais, au demeurant, impeccablement corrects. + +Si je me suis étendu sur ce sujet, un peu longuement peut-être, c’est +afin de vous éviter des entraînements préjudiciables et de vous +maintenir dans la seule voie qui puisse vous mener au but désiré: celle +de l’amour pratique et méthodiquement intéressé. + +Comment donc faudra-t-il faire pour en tirer tout le parti possible? + +Le plus important, à coup sûr, c’est la discrétion. Écoutez plutôt les +excellentes choses que dit, là-dessus, Mme de Genlis: + +«Une femme, pour une seule aventure éclatante, peut être perdue, si on +ne la peut nier; une femme après mille dérèglements peut ne pas l’être +et peut se relever, s’il n’y a sur elle que des ouï-dire et que +l’opinion.» + +Pour étayer cette théorie, permettez-moi de vous citer encore l’extrait +suivant d’une conversation que M. le duc de Choiseul eut avec Mme la +princesse de Guéménée: + +«Une femme est déshonorée, dit le duc, non parce qu’elle a un amant, +mais bien si elle en a plusieurs à la fois ou s’ils se succèdent avec +une telle rapidité qu’on ne peut en compter le nombre; si elle les prend +au hasard, selon la taille, l’encolure, dans les antichambres comme dans +les salons et que ces derniers, un peu plus de mise que les autres, la +méprisent assez pour ne pas même rester ses amis. Voilà, selon moi et +selon vous, madame, n’est-il pas vrai? ce qui doit déshonorer une +femme...» + +Est-il besoin d’admirer combien la concordance de ces deux opinions leur +donne de force? + +Il n’y est rien affirmé que de sage et de judicieux et Mme de Genlis, en +dépit de quelques mésaventures oubliées, étant demeurée comme le type +classique de la femme supérieure, son enseignement n’en est pas diminué, +bien au contraire. + +Donc, vos précautions en vue d’un secret relatif[5] étant prises en +conscience, il vous sera loisible de dresser vos batteries et même de +risquer quelques décharges, en respectant toutefois les préceptes de M. +de Choiseul: pas plus d’un à la fois et un temps assez long à chacun +pour donner l’illusion de la stabilité. + + [5] Je dis «relatif» car enfin le secret absolu supposant l’absence de + toute intrigue, aurait pour effet de laisser croire que vous n’avez + pas les moyens d’acquérir un amant. + +Vous aurez pour vous guider dans le choix de vos élus, dans la nature +des faveurs qu’il convient de leur octroyer et surtout dans la manière +de les rendre heureux, ce sentiment de l’opinion publique qui est un +infaillible et précieux baromètre. + +Votre amant est-il félicité, tout bas, dans les coins, sur une victoire +que l’on suppose, c’est le beau fixe. + +Si l’on se retourne ensuite vers vous, avec des sourires et des airs +entendus, nous descendons au variable, parce que l’aventure est en train +de devenir notoire. + +Mais le jour où votre mari sera, de ce fait, ridicule c’est que la +chronique tourne au scandale et nous tombons à pluie ou vent. + +Gardez-vous de dépasser le variable qui est le niveau minimum admis du +mercure galant. + +Qui vous pouvez choisir? Voilà qui est bien délicat et le conseiller le +plus autorisé là-dessus est votre tempérament. Si vous avez, +matériellement parlant, un gros appétit amoureux, les repas devront se +trouver plus forts, plus fréquents aussi. Or les membres de l’Institut, +les dignitaires de l’État et, en général, tous ceux à qui l’âge est venu +avec les honneurs, n’ont plus guère à offrir qu’une table à demi +desservie, car ils en sont aux petits fours et aux babioles que l’on +grignote au dessert. Ce n’est pas à dire qu’un tel menu soit à mépriser, +mais on y fait surtout honneur, dans votre cas, lorsque les premiers +tiraillements de la faim, les plus violents, ont eu, pour s’apaiser, +quelque forte pièce de viande saignante largement arrosée. Prenez donc +un jeune homme dont la taille et l’encolure, comme dirait M. de +Choiseul, représentent assez exactement le rosbif qui vous est +nécessaire. + +Mais que ce mot «prendre» ne vous induise pas à courir le galant avec +une trop visible et trop compromettante ardeur. Exigez des +préliminaires, des soupirs, un siège en règle, marquez votre répugnance +à faillir, puis votre hésitation; tombez enfin dans les bras de +l’heureux assaillant exaspéré par les bagatelles d’une porte qui est +chez vous, pour le moins, à deux battants. + +Avec un jeune amant, vous n’avez nul besoin de vous contraindre. +Accordez-lui tout ce qu’il désire, ajoutez-y même à l’occasion, de façon +à le rendre fou de vous, car un amant pas amoureux c’est comme une +horloge sans balancier, à peine bon à meubler un coin de salon. + +Rencontrez-le toujours--pour le bon motif--dans des locaux différents. +Si grande que soit la répugnance inspirée par la banale maison meublée à +une femme un peu élégante, il est incontestable qu’elle peut nier une +apparition non renouvelée dans un lieu quelconque, alors qu’elle +n’aurait pas la même ressource si un concierge, c’est-à-dire +l’équivalent de vingt-cinq bavards, la voit entrer à tout instant, dans +un même rez-de-chaussée. + +La théorie du «nid» est absurde, fausse et prudhommesque. On pond dans +un nid, on y couve, mais quand on n’éprouve que le besoin d’aimer, si +fréquent qu’il soit, on fait comme les moineaux, on saute de branche en +branche. + +Si, contrairement au cas que nous venons d’envisager ensemble, votre +appétit n’est point une fringale et peut être rassasié par de menues +friandises, macarons, petits beurres, suprêmes ou langues de chat, vous +agirez sagement en jetant le mouchoir à quelque personnage considérable, +diplomate ou général qui vous fera honneur et avec lequel vous ne +risquerez pas d’indigestion. Pourtant qu’il ne soit pas trop vieux, ni +trop notoirement incapable de tenir l’emploi dont vous l’honorez. Il est +une limite, dans toutes les fonctions, où l’oreille au moins doit être +fendue. + +Je n’ose vous défendre d’écrire. Tout le monde est convaincu des dangers +d’une telle imprudence et tout le monde s’y risque cependant. Écrivez le +moins possible, dans les termes les plus vagues que vous imaginerez. + +Quand vous aurez à recevoir de l’argent, soit que vous l’ayez demandé à +l’aide de savantes circonlocutions, soit qu’on vous l’ait offert à +propos, que ce ne soit jamais en espèces ni de la main à la main. Un +chèque dissimulé dans un bouquet ou dans un livre, une note rendue +acquittée de la même manière, voilà comme on procède chez les honnêtes +gens. + +Le secret par exemple doit être absolu en matière financière, non pas +que de tels marchandages soient plus dégradants qu’autre chose, mais +parce que tout le monde craindrait d’être «tapé» et personne ne se +ferait faute de le dire. + +Observez quelle discrétion je mets à ne pas vous imposer personnellement +celui-ci ou celui-là. Une femme a de si merveilleuses intuitions pour +démêler, à première vue, les agréments et les services de toute nature +qu’elle peut retirer d’un homme, qu’à vouloir vous régenter, là-dessus, +j’aurais l’air de Gros-Jean qui en remontre à son curé. Aussi je suis +tranquille: vous ne vous déciderez point à la légère et vous n’aurez pas +besoin, comme Catherine de Russie, d’avoir une baronne Bruce, chargée +d’essayer les soupirants de l’impératrice et de faire un rapport, en +connaissance de cause, sur leurs aptitudes. + +Mais l’âge viendra, madame, les années passeront sur vous, laissant +tomber, chacune, un peu de leur poudre blanche dans vos cheveux. Votre +visage perdra de son rose et de sa fraîcheur comme une pêche qu’on +laisse trop mûrir; le satin de votre peau prendra des mollesses de +foulard et vos paupières abaisseront davantage sur vos yeux moins +brillants, leurs stores festonnés de rides. + +Sachez vieillir, madame, et vieillir vite. Une jeune vieille est souvent +désirable et presque toujours charmante; une vieille belle est un objet +navrant qui ne donne guère une illusion de grandeur qu’au clair de lune, +comme les ruines. Encore a-t-elle, comme ces dernières aussi, le triste +privilège d’épouvanter le passant qui jamais ne s’en approche la nuit... + +En vérité, je termine ce _Petit manuel_ sur le ton le plus triste et le +plus désobligeant. Ne n’en veuillez pas, madame, si d’un présent +enchanteur, j’ai poussé quelques ruades vers un avenir que j’espère +lointain. + +Oubliez l’hypothétique portrait futur que j’ai eu l’impertinence de +tracer de vous et soyez de l’avis de la comtesse de Grignan à qui, alors +qu’elle n’était que Mlle de Sévigné, l’abbé de la Mousse demandait: +«Comment pouvez-vous tirer tant de vanité de ces appas qui doivent +pourrir un jour?--Pardon, l’abbé, répondit-elle, vous oubliez qu’ils ne +sont pas encore pourris!» + + + + +CONCLUSION + + +Bien des pages viennent d’être employées à vous faire savoir de quelle +manière une femme s’y prendra pour conquérir le renom de femme +supérieure. + +Il est un autre programme, soutenu par les gens à courte vue, que je me +ferais cependant un crime de ne point signaler, ne fût-ce que pour en +mieux montrer le vide. + +Ils prétendent qu’une femme supérieure doit être bonne aux siens, +indulgente et remplie de compassion pour tous, qu’elle doit s’efforcer +de plaire à son entourage et de rendre son abord affable, qu’elle gagne +à n’être pas coquette, à pleurer quand elle est triste, à rire +lorsqu’elle est joyeuse, à ne jamais faire étalage d’un sentiment +qu’elle n’éprouve point en réalité. + +Ne veulent-ils point aussi qu’elle s’accommode des ennuis aussi bien que +des plaisirs de sa condition, qu’elle évite de blesser la délicatesse de +ceux qui l’approchent, qu’elle demeure vertueuse... Enfin, il leur faut +la lune et ils concluent avec emphase: une femme doit préférer le +bonheur durable de celle qu’on adore à la passagère gloriole de celle +qu’on admire! + +Pffff!!! + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + PROLÉGOMÈNES 1 + + LE CADRE + I.--Le logis et l’ameublement 25 + II.--La table 46 + III.--La chaise longue 56 + IV.--La toilette 66 + + L’INTÉRIEUR + I.--Le mari 89 + II.--Les enfants 112 + III.--Les domestiques 123 + IV.--La famille 132 + + LE MONDE + I.--Les relations 155 + II.--La conversation 174 + + LES CHOSES DE L’ESPRIT + I.--Les sports 187 + II.--La littérature 202 + III.--Les beaux-arts 212 + IV.--La musique 218 + V.--La politique et la religion 231 + + LES CHOSES DU CŒUR + L’amour (chapitre unique) 239 + + CONCLUSION 259 + + + + + PARIS + IMPRIMERIE NOIZETTE ET Cie + 8, RUE CAMPAGNE-PREMIÈRE, 8 + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77876 *** |
