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diff --git a/77845-0.txt b/77845-0.txt new file mode 100644 index 0000000..e5f7914 --- /dev/null +++ b/77845-0.txt @@ -0,0 +1,15202 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77845 *** + _Haut-Sénégal-Niger + (Soudan Français)_ + +[Décoration] + + PREMIÈRE SÉRIE + + * * * * * + + TOME II + + +~SOUS PRESSE :~ + + DEUXIÈME SÉRIE + + _Géographie économique_ + +(Voies de communication. — Faune sauvage. — Productions forestières. — +Productions agricoles. — Elevage des bovidés et des ovidés. — Elevage +des équidés. — Industries indigènes. — La question des mines d’or. — +Commerce intérieur. — Commerce extérieur. — La politique économique à +suivre). + + Par JACQUES MENIAUD + + _Ouvrage illustré de nombreuses photographies et de cartes + documentaires_ + +[Décoration] + + +~EN PRÉPARATION :~ + + TROISIÈME SÉRIE + + _Le Territoire militaire du Niger_ + + Par JULES BRÉVIÉ + + + + + _Haut-Sénégal-Niger + (Soudan Français)_ + + Séries d’études publiées sous la direction + de M. le Gouverneur CLOZEL + +[Décoration] + + PREMIÈRE SÉRIE + + * * * * * + + _Le Pays, les Peuples, les Langues, + l’Histoire, les Civilisations_ + + PAR + MAURICE DELAFOSSE + Administrateur de 1re classe des Colonies +Chargé de cours à l’École Coloniale et à l’École des Langues Orientales + + * * * * * + + _Préface de M. le Gouverneur CLOZEL_ + +[Décoration] + + _80 illustrations photographiques, 22 cartes dont une carte d’ensemble + au 1 : 5.000.000. + Bibliographie et Index_ + +[Décoration] + + TOME II + + L’Histoire + +[Décoration] + + PARIS + ÉMILE LAROSE, LIBRAIRE-ÉDITEUR + 11, Rue Victor-Cousin, 11 + * * * * * + 1912 + + + + + ERRATA DU DEUXIÈME VOLUME + + + Page 61, note 63, et page 83, note 90, ligne 5, _au lieu de_ : + Scheffer, _lire_ : Schefer. + + Page 149, note 137, ligne 3, _au lieu de_ : _sotigui_, _lire_ : + _kountigui_. + + Page 170, ligne 2, _au lieu de_ : non loin de sa victoire, _lire_ : + non loin du lieu de sa victoire. + + Page 179, ligne 7, _au lieu de_ : de Bélédougou, _lire_ : du + Bélédougou. + + Page 227, lignes 9 et 13, _au lieu de_ : Mohammed II, _lire_ : + Mohammed III. + + Page 260, entre les lignes 16 et 17, _intercaler_ : 1o _bis_ Mohammed- + Gao, frère d’Issihak. + + Page 277, note 265, ligne 4, _au lieu de_ : _Ganoua_, _lire_ : + _Ganaoua_. + + Page 290, ligne 22, _au lieu de_ : le son aïeul, _lire_ : de son + aïeul. + + Page 376, ligne 27, _au lieu de_ : Andéoud, _lire_ : Audéoud. + + Page 377, ligne 28, _au lieu de_ : Makhfar, _lire_ : Maghfar. + + Page 378, ligne 8, _au lieu de_ : Ould-Omar, _lire_ : Ould-Amar. + + Page 420, ligne 6, _au lieu de_ : à un traité, _lire_ : un traité à. + + + DELAFOSSE Planche XV + +[Illustration : _Cliché Bouchot_ + +FIG. 29. — Groupe de Maures du Hodh.] + +[Illustration : FIG. 30. — Groupe de Maures, à Kayes.] + + + + + QUATRIÈME PARTIE + + _L’histoire_ + + + + + CHAPITRE PREMIER + + =Le Soudan occidental avant notre ère.= + + +L’histoire proprement dite des pays du Soudan qui constituent +aujourd’hui la colonie civile du Haut-Sénégal-Niger ne commence qu’au +début de notre ère, et encore est-il bien difficile de la retracer +jusque-là avec quelque exactitude. Entre la naissance de J.-C. et +l’hégire, c’est-à-dire pour les six premiers siècles, nous n’avons pour +nous guider que les traditions orales des indigènes, et j’ai dit déjà le +peu de foi qu’il convenait de leur accorder. Pour les âges précédant +l’ère chrétienne, c’est le néant ; je n’oserais même pas dire que ce +soit la préhistoire, car, au Soudan, la préhistoire n’est éclairée que +par des hypothèses, sans, pour ainsi dire, aucun fait matériellement +prouvé sur lequel ces hypothèses puissent trouver un point d’appui +solide. + +Le plus ancien document écrit parlant du Soudan Occidental que nous +possédons à l’heure actuelle date du Xe siècle de notre ère ; c’est la +relation de voyage d’Ibn-Haoukal. Je ne veux pas dire qu’avant cette +date des auteurs n’aient pas parlé des Nègres de l’Afrique Occidentale ; +mais ils ne nous ont rien dit sur leur pays, qu’ils ignoraient, ni +naturellement sur leur histoire. Et ceux qui nous ont livré leurs +impressions sur la race noire ne l’avaient étudiée que dans la personne +des esclaves vivant auprès d’eux, en Europe ou dans le Nord de +l’Afrique. Tel Galien (IIe siècle ap. J.-C.), dont l’appréciation sur +les Nègres a été souvent reproduite, en particulier par Ibn-Saïd, et, +d’après ce dernier, par Aboulféda ; pour le célèbre médecin grec de +l’antiquité, les Nègres se distinguaient des Blancs par dix caractères +principaux : leurs cheveux crépus, leur barbe maigre, leurs narines +larges, leurs lèvres épaisses, leurs dents aiguës, leur peau mal +odorante, leur couleur noire, l’écartement de leurs doigts et de leurs +orteils, la longueur de leur membre viril et leur grand amour des +réjouissances. Ce portrait succinct n’est pas mal tracé et n’a pas perdu +de sa valeur en vieillissant, mais il ne suffit pas à nous éclairer sur +l’état du Soudan au temps de Galien. + +Tout au plus peut-on glaner, par-ci par-là, dans les auteurs de +l’antiquité un vague renseignement se rapportant aux populations de +l’extrême Nord du Soudan. Mais, en dehors de maigres indications +relatives à quelques tribus berbères du Sahara, de données géographiques +vagues ou erronées, il n’y a rien à tirer, je crois, en ce qui concerne +le Soudan Français, des historiens grecs et latins, pas plus que des +papyrus de l’ancienne Egypte. + +Tout ce que nous apprennent ces sources d’information, c’est que, avant +J.-C. comme depuis, le Soudan a approvisionné d’esclaves et de poudre +d’or les pays méditerranéens. Mais nous ne savons même pas comment ces +deux produits parvenaient en Europe ni même dans le Nord de l’Afrique, +ni quelle population allait les chercher. Hérodote nous dit bien[1] que +les Carthaginois se rendaient par mer en un pays situé au-delà des +colonnes d’Hercule, dans le but d’y acheter de l’or aux indigènes : il +est vraisemblable que ce pays, découvert sans doute par Hannon, était +situé entre le Maroc actuel et le Sénégal, peut-être même à l’embouchure +de ce dernier fleuve ; mais il est peu probable que les Carthaginois +aient jamais quitté leurs vaisseaux pour s’avancer dans l’intérieur des +terres et qu’ils aient pénétré dans la région que nous appelons +aujourd’hui le Soudan. D’ailleurs leurs procédés commerciaux, qu’a +décrits Hérodote, ne permettent pas de supposer qu’ils aient eu un +contact quelconque avec les indigènes, même avec ceux de la côte : dès +leur arrivée, les Carthaginois tiraient de leurs vaisseaux les +marchandises apportées de leur pays, les rangeaient le long du rivage, +remontaient ensuite sur leurs navires et allumaient des feux dont la +fumée servait à signaler leur présence aux naturels de la contrée ; +ceux-ci alors s’approchaient du bord de la mer et disposaient des petits +tas de poudre d’or à côté des paquets de marchandises, puis +s’éloignaient. « Les Carthaginois, continue Hérodote, sortent alors de +leurs vaisseaux, examinent la quantité d’or que l’on a apportée, et, si +elle leur paraît répondre au prix de leurs marchandises, ils l’emportent +et s’en vont. Mais, s’il n’y en a pas pour leur valeur, ils s’en +retournent sur leurs vaisseaux, où ils restent tranquilles. Les autres +reviennent ensuite, et ajoutent quelque chose, jusqu’à ce que les +Carthaginois soient contents. Ils ne se font jamais tort les uns aux +autres. Les Carthaginois ne touchent point à l’or, à moins qu’il n’y en +ait pour la valeur de leurs marchandises ; et ceux du pays n’emportent +point les marchandises avant que les Carthaginois n’aient enlevé l’or. » +Un tel système de troc faisait assurément le plus grand honneur à la +loyauté et au bon sens commercial des Carthaginois comme des Berbères ou +des Nègres côtiers, mais il ne devait guère permettre aux premiers de se +documenter sur les seconds, sur leurs institutions et leur histoire. + +Il est fort probable que les Noirs du Soudan étaient aussi en relations +par terre avec les Carthaginois, les Cyrénéens et les Egyptiens. Peut- +être des Egyptiens ou d’autres gens du Nord se rendaient-ils au Soudan +pour y chercher de l’or : quelques traditions que j’ai recueillies +autrefois à la Côte d’Ivoire tendraient à le prouver, mais elles ne +constituent qu’un argument bien faible. Il est peu vraisemblable par +contre que des Nègres se soient jamais avancés de leur propre volonté +jusqu’aux bords de la Méditerranée. Mais on a parfaitement le droit de +supposer qu’autrefois comme aujourd’hui des caravanes s’organisaient +dans le nord de l’Afrique et, traversant le Sahara, allaient porter au +Soudan des tissus, du cuivre, des verroteries[2], etc., pour s’y +procurer en échange de l’or et des esclaves. Sans doute celles de ces +caravanes qui se dirigeaient vers les pays du Niger et du Haut-Sénégal +se composaient surtout de Berbères, voyageant soit pour leur propre +compte, soit pour celui de commerçants puniques, grecs ou égyptiens. +Mais rien ne peut nous fixer exactement à cet égard. + +Il paraît bien certain que les changements politiques survenus dans +l’Afrique du Nord n’ont pas eu de répercussion sensible au Soudan, en +dehors de quelques exodes déterminés par certains de ces changements et +dont il a été question dans la deuxième partie de cet ouvrage. + +Les Egyptiens ont pu constituer leurs différentes dynasties ; les +Assyriens, les Chaldéens, les Mèdes et les Perses ont pu guerroyer dans +l’Afrique du Nord, les Phéniciens et les Grecs y fonder des colonies +florissantes, les Romains s’emparer du pouvoir sur les Carthaginois et +les Berbères : il ne semble pas que l’écho de ces bouleversements ait +traversé le Sahara. Si les colonnes romaines se sont avancées jusque +dans le Sud du Maroc avec Suétonius Paullinus, dans le Fezzan et au-delà +avec Cornelius Balbus et Septimius Flaccus, si elles ont même atteint +l’Aïr avec Julius Maternus, ces reconnaissances ne furent jamais +poussées jusqu’à la région qui nous occupe présentement, et les +renseignements récoltés par les officiers latins — ou tout au moins ceux +d’entre ces renseignements qui nous sont parvenus — ne jettent aucun +jour sur l’état du Soudan à cette époque reculée. + +Si maintenant nous demandons à l’archéologie et à l’épigraphie les +indications que l’histoire ne peut nous fournir, nous nous trouvons en +présence d’un pareil néant. + +On a découvert, il est vrai, en plusieurs points de l’Afrique +Occidentale — en Guinée, dans le bassin du Haut-Sénégal, dans la boucle +du Niger, à la Côte d’Ivoire, au Sahara soudanais et ailleurs, — des +gisements nombreux d’ustensiles en pierre polie ou taillée et même des +grottes aux parois constellées de dessins divers. Mais il est absolument +impossible, jusqu’à présent, d’assigner en général[3] une date +quelconque à ces ustensiles et à ces dessins, dans des régions où +certaines peuplades appartenaient hier encore à l’âge de la pierre polie +et où d’autres y appartiennent encore aujourd’hui dans une certaine +mesure : ces stations, qu’on les appelle paléolithiques ou néolithiques, +peuvent remonter à cent ans aussi bien qu’à trois ou quatre mille ans. +Il n’est pas démontré non plus que les objets trouvés dans une station +n’y aient pas été apportés d’ailleurs : plusieurs Européens — entre +autres M. Vuillet, directeur du service de l’agriculture à Koulouba — +ont rencontré dans la boucle du Niger des forgerons qui, sans les avoir +fabriqués eux-mêmes, utilisent dans la pratique de leur métier des +instruments en pierre ; Lenz a signalé que les Nègres d’Araouân se +servent, pour les travaux du ménage, d’outils en pierre polie qu’ils +rapportent de Taodéni. Et d’autre part, dans plusieurs contrées du Haut- +Sénégal-Niger et du Sahara soudanais, on fabrique encore de nos jours, +en même temps que des ustensiles en fer, des objets en pierre tels +qu’anneaux de bras, ornements de lèvres, boules servant à écraser le +tabac ou les arachides, marteaux pour frapper les écorces de certains +ficus, etc. ; j’ai pu, pour ma part, assister dans le cercle de Gaoua à +la fabrication de ces objets divers, ainsi qu’au forage de perles en +pierre. + +Les ruines nous apprennent moins encore : sauf, je crois, chez les Tombo +des falaises, on ne bâtit au Soudan qu’avec de l’argile et du bois. +Seuls, les soubassements des murs sont souvent en pierres brutes, +maçonnées avec de la boue. Aussi les ruines que l’on peut rencontrer +sont fatalement récentes : j’estime qu’au bout de deux siècles au +maximum, nulle trace ne peut subsister d’une cité soudanaise ; tout au +plus pourra-t-on reconnaître, par la présence de certains arbres, +l’emplacement d’un village disparu, et encore sera-t-il impossible +d’assigner une date à la disparition de ce village, car les arbres +actuels peuvent provenir des graines de ceux que l’homme avait plantés. +Les plus importantes des villes soudanaises dont nous ont parlé les +auteurs arabes du moyen-âge ne se composaient, au dire de ces auteurs +eux-mêmes, que de huttes cylindriques aux murs d’argile surmontés d’une +toiture en paille, exception faite des maisons de Ghana qui avaient +parfois des murs en pierre ; il semble, comme je l’ai dit précédemment, +que les premières maisons à terrasse n’ont fait leur apparition au +Soudan qu’au XIVe siècle : il y a bien des chances pour que les +habitations antérieures à notre ère n’aient pas été autrement +construites et pour que, par conséquent, il soit absolument impossible +aujourd’hui d’en retrouver les restes. + +Il y a bien, il est vrai, les débris de poteries et d’ustensiles divers +que l’on peut exhumer des _tumuli_ ou des emplacements des villes +disparues. Mais que prouvent ces débris ? Tous ceux que l’on a trouvés +jusqu’à présent ne se distinguent pas des poteries et ustensiles +fabriqués de nos jours au Soudan ; tout au plus a-t-on trouvé en telle +ou telle région des débris ne répondant pas au type actuellement en +usage dans cette région mais répondant à un type encore en usage dans +une contrée voisine : comme, de tout temps, des échanges ont existé +entre les divers pays du Soudan et même entre le Soudan et les pays +méditerranéens, cela même ne peut fournir matière à aucune déduction +certaine[4]. + +Restent les fameuses ruines du Lobi. On trouve près de Gaoua, ainsi +qu’entre Gagouli ou Galgouli et Lorhosso, des ruines de constructions en +pierres maçonnées dont on ignore l’origine. Ce qui les caractérise +surtout, c’est la rectitude et le parfait alignement des murs ; ces +murs, généralement en latérite, se présentent sous l’aspect d’une +enceinte rectangulaire, dans laquelle est parfois inscrite une seconde +enceinte parallèle à la première, comme c’est le cas pour les ruines de +Gaoua et celles de Karankasso (près de Lorhosso) ; à Tioboulouma (à +l’Ouest de Gagouli), on aperçoit même les ruines d’une véritable maison +en pierres qui possédait un étage et qui présente encore des traces +d’embrasures de portes et de fenêtres en pierres apparemment taillées. + +Quelle peut être l’origine de ces ruines ? Sont-elles les vestiges +d’établissements qu’auraient installés des chercheurs d’or portugais des +XVe ou XVIe siècles ? Il semble peu probable que les Portugais se soient +avancés aussi loin dans l’intérieur des terres : Gagouli en effet est à +plus de cinq cents kilomètres du point le plus proche de la côte (dans +l’espèce Grand-Bassam) et à plus de 1.500 kilomètres de l’embouchure du +Rio Grande. Ces constructions furent-elles l’œuvre d’une population +indigène aujourd’hui disparue ? En dehors du fait, insolite au Soudan, +qu’elles ont été bâties en maçonnerie, le parfait alignement de leurs +murs et la rectitude des angles paraissent difficilement conciliables +avec le génie architectural de la race noire. Seraient-ce les restes +d’une poussée vers le Sud de quelques peuples méditerranéens ? Cette +dernière hypothèse me semble aussi invraisemblable que les autres ; elle +aurait besoin en tout cas, pour se pouvoir soutenir, de quelques +éléments supplémentaires d’information. + +Les indigènes qui habitent actuellement les régions où se trouvent ces +ruines — Lorho, Gan, Lobi, Birifo — affirment tous n’être pas +autochtones ; ils affirment également tous que, lors de l’arrivée de +leurs ancêtres, ces ruines existaient déjà dans leur état actuel, sans +que les autochtones d’alors — là où il s’en trouvait — en connussent +l’origine. Ces déclarations permettraient de faire remonter la +construction de ces bâtiments au-delà du XIe siècle de notre ère[5], +mais c’est tout ce qu’on en peut conclure avec quelque raison. On peut +encore espérer que des fouilles exécutées méthodiquement nous révéleront +quelque jour, au moins en partie, l’origine de ces ruines du Lobi : pour +le moment elles demeurent un mystère inexpliqué et ne nous fournissent +aucun renseignement. + +Quant aux inscriptions relevées dans le Haut-Sénégal-Niger, elles ne +nous apportent aucune indication de quelque importance, au moins en ce +qui concerne l’époque ancienne. Les dessins et signes divers découverts +dans les grottes n’ont pas encore pu être expliqués ; la plupart +d’ailleurs ressemblent singulièrement aux dessins et signes ornementaux +tracés de nos jours sur les murs des habitations et sur certains rochers +et ils peuvent être l’œuvre, non pas d’anciens troglodytes, mais de +modernes indigènes du Soudan, de chasseurs notamment, qui vont se +réfugier dans ces grottes pour y dormir ou s’y abriter de la pluie et +qui ont pu les décorer pour tromper leur désœuvrement momentané ; +d’autres semblent avoir une origine et une signification religieuses, +mais il est impossible absolument de leur donner une date ; rien même ne +prouve que ces dessins soient contemporains des objets en pierre trouvés +dans quelques-unes de ces grottes. + +Les inscriptions en _tifinarh_ sont rares, le plus souvent +indéchiffrables et ne portent point de date. On n’en a d’ailleurs +rencontré aucune, jusqu’à présent, dans le Soudan proprement dit ; elles +sont localisées aux pays qu’occupent ou ont occupés les Berbères +(Mauritanie, Sahara soudanais et surtout Sahara propre)[6]. + +Les inscriptions arabes sont plus nombreuses ; on en a trouvé en +particulier une quantité considérable à Bentia, à Gao et en d’autres +points voisins du Niger : toutes celles qui ont pu être déchiffrées sont +des inscriptions funéraires, gravées sur des pierres tombales. La +plupart sont datées et les plus anciennes ne remontent pas au-delà du +XIVe siècle ; comme d’autre part elles ne contiennent pas autre chose +que le nom du défunt, la date de sa mort et quelques formules pieuses, +l’intérêt qu’elles offrent n’est que fort secondaire : elles montrent +seulement qu’il y avait des musulmans établis dans la région de Gao à +partir du XIVe siècle au moins, ce que nous savions déjà d’autre +part[7]. + +Et c’est ainsi que, de tout ce chapitre une seule certitude se dégage : +c’est que nous ne savons rien de l’histoire du Haut-Sénégal-Niger +antérieure aux premiers siècles de notre ère et que nous n’avons que +bien peu de probabilités d’être mieux informés dans l’avenir sur cette +obscure période. + + +[Note 1 : Livre IV, CXCVI.] + +[Note 2 : La présence en Afrique Occidentale de perles de verre, de +fabrication phénicienne ou égyptienne remontant à une haute antiquité, a +été signalée à maintes reprises, ainsi que celle de perles en agathe ou +cornaline dont l’origine paraît être également méditerranéenne, mais +relativement plus récente.] + +[Note 3 : Je dis « en général », car je ne voudrais pas être trop +affirmatif. Ainsi il est constant que les haches en pierre polie sont +considérées presque partout, par les indigènes actuels du Soudan, comme +des pierres tombées du ciel ; on prétend que, lorsque la foudre tombe, +c’est une de ces pierres qui cause les dégâts. Cette interprétation +tendrait à prouver l’antiquité des haches en pierre qu’on trouve au +Soudan, puisque les indigènes actuels attribuent leur origine à un +phénomène naturel.] + +[Note 4 : On m’a remis une fois, dans la basse Côte d’Ivoire, comme un +échantillon de l’ancienne industrie du pays, une sorte de manche de +stylet en cuivre qui représentait un mousquetaire et une dame du temps +de Richelieu. Si cet objet était de fabrication relativement ancienne, +il était plus manifestement encore de fabrication européenne.] + +[Note 5 : Nous avons vu que les dates probables de leur arrivée dans le +pays sont la fin du XIe siècle pour les Lorho, la fin du XIIIe pour les +Gan, le XIVe pour les Lobi et la fin du XVIIe pour les Birifo.] + +[Note 6 : Si les inscriptions arabes trouvées au Soudan sont +nécessairement récentes, au moins relativement, il n’en est pas +fatalement de même des inscriptions en _tifinarh_ : cet alphabet était +en effet en usage dès l’an 1500 avant J.-C., ainsi que le prouveraient +des découvertes faites à Cnosse, où l’on aurait trouvé des caractères +analogues au _tifinarh_ employés dans la figuration des comptes des +scribes du roi Minos.] + +[Note 7 : M. le lieutenant Marc a rapporté cette année en France +plusieurs pierres tombales de Bentia, choisies parmi celles dont les +inscriptions sont encore lisibles. Des estampages et des copies d’autres +pierres gravées de même provenance ont été recueillis par cet officier ; +M. le capitaine Figaret en a photographié de son côté et M. de +Gironcourt a copié plusieurs inscriptions au cours de son dernier +voyage. M. Houdas, qui a eu entre les mains ces divers documents, n’a +relevé aucune inscription présentant un caractère historique et n’en n’a +pas trouvé une seule qu’on puisse dire être antérieure au XIVe siècle.] + + + + + CHAPITRE II + + =L’empire de Ghana + (IVe au XIIIe siècles).= + + +Il est matériellement impossible d’exposer dans son ensemble, par +tranches synchroniques, l’histoire des divers pays qui constituent +aujourd’hui la colonie du Haut-Sénégal-Niger, ces pays n’ayant jamais +formé un tout. J’ai pensé que la meilleure méthode consisterait à +examiner l’un après l’autre les principaux Etats indigènes qui se sont +succédé ou ont coexisté dans les différentes régions du Soudan Français +et, comme il faut bien adopter un ordre quelconque, je placerai les +monographies de ces Etats selon la date à laquelle chacun d’eux est +apparu pour la première fois sur la scène de l’histoire. C’est ainsi que +je me trouve débuter par l’empire de Ghana[8]. + + + =I. — L’emplacement de Ghana.= + + +Ainsi que je l’ai dit en parlant des origines des Peuls et des Soninké, +la ville ancienne de Ghana était située à l’extrême Nord du Bagana, dans +l’Aoukar, non loin des localités actuelles de Néma et de Oualata, dont +la première sans doute fut contemporaine de Ghana et dont la seconde +succéda à celle-ci comme métropole du Soudan saharien. Je crois qu’en +plaçant Ghana à l’Est légèrement Sud de Néma et sur la ligne joignant +Oualata à Bassikounou, on doit se rapprocher autant qu’il est possible +de la vérité. + +Ibn-Haoukal, qui visita Ghana au Xe siècle et parla le premier de cette +ville[9], la situe à une distance de 10 à 20 journées de marche à l’Est +d’Aoudaghost, que nous avons placé[10] à une soixantaine de kilomètres +au Nord-Est de Kiffa. Il ajoute, en donnant son itinéraire de Ghana au +Fezzan par Koukaoua (Kouka), qu’on met presque un mois pour se rendre de +Ghana à _Sâmat_ en passant par _Kaoga_ ou _Gaoga_ (pour Gaogao) : si +l’on identifie cette dernière ville avec Gao et Sâmat avec la localité +actuelle de Samet ou Samit, située à 100 kilomètres environ à l’Est- +Nord-Est de Gao, — deux identifications très vraisemblables, — il se +trouve que l’emplacement que j’assigne à Ghana se serait trouvé à +environ 750 kilomètres à l’Ouest de Samit, soit à 30 journées de 25 +kilomètres chacune, ce qui correspond bien à l’évaluation d’Ibn-Haoukal. + +Bekri (XIe siècle)[11] est plus précis encore. Il nous a donné plusieurs +itinéraires aboutissant à Ghana ou en partant ; l’un place cette ville à +quatre jours du dernier village berbère en venant de l’Oued Draa, +village appelé _Mouddoûken_ et peuplé de Zenaga, ce qui indique bien que +Ghana se trouvait à l’extrême limite septentrionale du pays des Nègres ; +un autre itinéraire, partant du Sénégal, situe Ghana à 20 journées de +_Silla_ qui, ainsi que je l’ai dit plus haut[12], était un peu à l’Ouest +de Bakel ; un troisième la place à 18 jours de _Gadiaro_ ou _Gadiara_, +ville située à 12 milles du Sénégal près de Yaressi ou Diaressi, c’est- +à-dire dans le Guidimaka[13]. Ailleurs Bekri nous dit que Ghana se +trouvait dans un pays appelé _Aoukar_ : ce terme, appliqué par les +Berbères et les Maures à plusieurs régions d’aspect chaotique, est en +particulier le nom actuel du pays où sont bâties Oualata et Néma. Le +même auteur dit encore que les habitants de Ghana s’abreuvaient au moyen +de puits, ce qui implique qu’aucun fleuve ni cours d’eau n’arrosait la +ville. Enfin Bekri, décrivant les chemins qui conduisaient de Ghana au +Niger, dit que, si l’on quitte Ghana en marchant vers l’endroit où le +soleil se lève, on suit une route qui traverse des habitations nègres et +qu’on arrive à un lieu appelé _Aougâm_, où se trouvent des champs de +mil ; de ce lieu (situé vraisemblablement à proximité de Ghana et à la +limite des plantations dépendant de cette ville), on arrive en quatre +jours à _Ras-el-Ma_, où le Nil (Niger, représenté en la circonstance par +la dérivation du Faguibine) commence à couler hors du pays des Noirs +(pour arroser une région habitée par des Berbères). En un autre passage, +Bekri reproduit des renseignements qui lui avaient été fournis par le +jurisconsulte Abou-Mohammed Abd-el-Melek-ibn-Nakhkhâs el-Gharfa, lequel +avait voyagé dans ces contrées ; d’après ce voyageur, Ras-el-Ma — que +Bekri appelle cette fois _Safongo_ pour _Sabongo_ ou _Issabongo_, son +nom songaï — se trouvait séparé de Ghana par trois gîtes d’étape, c’est- +à-dire qu’on s’y rendait de Ghana — ou plutôt d’Aougâm, limite des +dépendances directes de Ghana — en quatre jours. Tous ces renseignements +concordent d’une façon saisissante à placer Ghana dans le triangle +Oualata-Néma-Bassikounou. + +Edrissi, qui écrivit vers 1150 sa compilation géographique, s’est +inspiré surtout de Bekri en ce qui concerne la partie occidentale du +Soudan, mais il est beaucoup plus confus et ses données sont souvent +contradictoires. Il place Ghana à 12 jours seulement « à l’Est » de +Barissa ou Yaressi, alors que Bekri la situait à 18 ou 20 jours du même +point et au Nord-Est ; il est à remarquer d’ailleurs qu’Edrissi professe +une singulière affection pour le nombre douze ; il indique 12 jours +entre Tekrour et Barissa, 12 jours entre Barissa et Aoudaghost, 12 jours +entre Barissa et Ghana, 12 jours encore entre Mallel et Ghana, etc. +Mais, ce qui est plus grave, il prétend que Ghana se composait de deux +villes à cheval sur « le fleuve » et que son roi possédait « sur le bord +du Nil » un château fortifié, bâti en 1116, orné de sculptures et de +peintures et _muni de fenêtres vitrées !_ Ce « fleuve » ou « Nil » ne +peut être que le Niger, d’après l’ensemble des indications d’Edrissi, et +la situation qu’il donne à Ghana ne pourrait correspondre qu’à celle de +Sansanding ; mais comme d’autre part le même auteur place Gaoga (Gao) à +l’Est de Ghana — ce qui n’est exact que si Ghana se trouvait là où la +met Bekri — et au Sud de Koukaoua (Kouka) — ce qui constitue une erreur +inexcusable —, comme il commet une foule de confusions faciles à +relever, nous devons nous méfier fortement de ses assertions ; la +description du luxueux palais du roi de Ghana suffirait d’ailleurs à +nous mettre sur nos gardes. + +Il ne nous faut pas oublier du reste que, au temps d’Edrissi, Ghana +avait déjà diminué beaucoup d’importance, ayant été saccagée vers la fin +du siècle précédent par les Almoravides et ayant perdu une bonne partie +de sa population ; ce ne devait plus être un centre commercial bien +achalandé et Edrissi n’a sans doute pas été renseigné sur cette ville, +comme l’avait été Bekri, par des gens y ayant passé eux-mêmes : cette +circonstance enlève beaucoup de sa valeur à un récit qui ne fait que +reproduire, plus ou moins exactement, des passages mal compris +d’ouvrages antérieurs. Il se pourrait aussi qu’entre l’époque de Bekri +et celle d’Edrissi une nouvelle ville se fût fondée sur le Niger, à +laquelle on aurait également donné le nom de Ghana ; le fait est +fréquent au Soudan de localités naissantes auxquelles on donne le nom de +la patrie de leurs fondateurs et il peut amener facilement des +confusions. Cependant, ce que dit Edrissi de la situation commerciale de +sa Ghana correspond bien à ce que nous avaient appris Ibn-Haoukal et +Bekri. + +Yakout (fin du XIIe siècle et commencement du XIIIe), bien que +légèrement postérieur à Edrissi, mérite davantage créance, car il ne +puisa en général qu’à de bonnes sources les matériaux de son +dictionnaire géographique. « Ghana, nous dit-il, est une grande ville +située à l’extrémité méridionale du Maghreb et contiguë au pays des +Nègres ; c’est le lieu de réunion des commerçants qui, de cette cité, +_pénètrent dans les déserts_ conduisant aux régions d’où vient la poudre +d’or. Si Ghana n’existait pas, l’accès de ces régions ne serait pas +possible : elle se trouve en effet placée au point de séparation de la +Berbérie (_Gharb_) d’avec le pays des Nègres (_Blâd-es-Soudân_) ». +Ailleurs le même géographe nous parle de Ghana comme se trouvant « à la +limite extrême du pays des Nègres ». Rien ne peut nous indiquer plus +nettement que Ghana était au nord du Soudan proprement dit et même +séparée de lui par une zone désertique qui correspond exactement à la +zone séparant Oualata de Goumbou. Parlant — à l’article _et-tibr_ (la +poudre d’or) — de la façon dont s’accomplissaient les voyages en vue de +l’acquisition de l’or, Yakout dit que les commerçants venus du Maghreb +doivent renouveler leur provision d’eau une fois arrivés à Ghana, +attendu qu’ils ont à traverser, au sud de cette ville, « un désert où +régnent des vents brûlants qui assèchent l’eau en pénétrant dans les +outres ; aussi doit-on adopter un nouveau mode de transport et de +conservation de l’eau dans ce désert : pour cela, on choisit des +chameaux haut-le-pied ou peu chargés qu’on laisse assoifés durant un +jour et une nuit avant de les amener à l’abreuvoir et qu’on abreuve +alors deux fois de suite jusqu’à ce que leur estomac soit gonflé ; les +chameliers les poussent devant eux et, lorsque les outres se sont vidées +et que l’on a besoin d’eau, ils égorgent l’un de ces chameaux et on boit +le liquide contenu dans son ventre ; puis le voyage continue et, chaque +fois que l’on a de nouveau besoin d’eau, on recourt au même procédé et +on remplit également les outres de ce liquide. C’est ainsi que l’on +peut, sans trop de fatigue, poursuivre le voyage jusqu’aux approches du +lieu où l’on doit se rencontrer avec les Noirs possesseurs de poudre +d’or. » Après cela il me paraît bien difficile de placer Ghana aux +environs de Ségou, ainsi qu’on a cru parfois pouvoir le faire. + +Ibn-Saïd, qui fut contemporain de la destruction de Ghana[14], assigne à +cette ville une position astronomique qui, considérée isolément, est +absolument invraisemblable : il la place par 10° 15′ de latitude Nord et +29° de longitude planimétrique à l’Est des îles Fortunées, ce qui +correspondrait au Sud-Ouest du Bornou. Mais nous savons que les +latitudes d’Ibn-Saïd sont presque toutes plus ou moins reculées vers le +Sud et que ses longitudes, en ce qui concerne le Soudan, ne sont à peu +près exactes que les unes par rapport aux autres : c’est ainsi qu’il +place l’embouchure de son « Nil de Ghana » (Sénégal) dans l’Océan +Atlantique par 14° lat. et 10° 20′ long., point qui viendrait tomber à +50 kilomètres environ au sud de Goumbou ! Mais si nous plaçons sa +longitude de Ghana d’après celle qu’il donne pour Aoudaghost (22°), nous +obtenons un méridien passant approximativement par Ras-el-Ma, ce qui se +rapproche sensiblement de la vérité. + +Les auteurs qui viennent après Ibn-Saïd sont tous postérieurs à la +destruction de Ghana, dont ils n’ont pu parler que d’après les ouvrages +de leurs devanciers. Aboulféda (mort en 1331) se contente de la placer +« à l’extrême Sud du Maghreb », ce qui est exact. Quant à Ibn-Khaldoun +(né en 1332), il se borne à citer Edrissi et réédite l’erreur de ce +dernier relative à la soi-disant proximité de Ghana par rapport au +Niger. Ibn-Batouta, qui visita le Soudan vers 1352, est muet au sujet de +Ghana, ce qui est bien naturel puisque cette ville n’existait plus +depuis un siècle au moment de son voyage et avait été remplacée par +Oualata. Il en est de même de Léon l’Africain, dont le voyage au Soudan +eut lieu au début du XVIe siècle. Quand à Sa’di (XVIIe siècle), il nous +dit simplement que Kaya-Maghan avait établi sa résidence à Ghana, +« grande ville située dans la terre de Bagana », ce qui s’accorde avec +les indications d’Ibn-Haoukal et de Bekri, à condition de ne pas +confondre le Bagana avec le Bakounou actuel et de placer Ghana dans son +extrême Nord. + +Cooley (_The Negroland of the Arabs_, 1841), qui s’est trompé souvent +dans ses identifications en rapportant au Niger ce qui a trait au +Sénégal, mais qui cependant a fait faire un pas énorme à la connaissance +de l’ancien Soudan, démontre par une longue et minutieuse dissertation +que Ghana se trouvait dans la région de Tombouctou et à l’Ouest de cette +ville[15]. Barth, dont la conscience scientifique nous est connue et qui +n’avançait rien en général dont il ne se fût assuré à l’avance, a cru +pouvoir placer Ghana par 18° de latitude Nord et 7° de longitude Ouest +de Greenwich, ce qui situe cette ville dans l’Aoukar et à proximité de +Oualata[16]. Enfin Coppolani, dont la compétence ne peut être niée par +personne en la circonstance, identifiait Ghana avec Néma ou tout au +moins avec un emplacement très voisin de Néma, ainsi qu’il résulte de +notes manuscrites rédigées par lui qui sont conservées à Saint-Louis aux +archives de la Mauritanie[17]. + +Après tous ces témoignages, il est peut-être inutile de perdre du temps +à réfuter une erreur qui a fait quelques adeptes et qui consistait à +placer Ghana à proximité du Niger, dans la région comprise entre Bamako, +Banamba et Ségou : cette erreur provenait d’abord d’une foi trop grande +accordée aux renseignements d’Edrissi et ensuite de l’interprétation +inexacte donnée à un paragraphe du _Tarikh-es-Soudân_. La lecture d’Ibn- +Haoukal et de Bekri aurait suffi à faire rejeter l’indication +fantaisiste d’Edrissi. Quant au paragraphe de Sa’di auquel je fais +allusion, il est traduit ainsi par M. Houdas[18] : « Melli est le nom +d’une grande contrée, très vaste, qui se trouve à l’extrême occident du +côté de l’Océan Atlantique. Qaïamagha fut le premier prince qui régna +dans cette région. La capitale était Ghâna, grande cité sise dans le +pays de Bâghena. » On a voulu déduire de là que Ghana devait être +identifiée avec Mali, ville évidemment située près du Niger à peu près à +hauteur de Ségou, ainsi qu’il résulte en particulier du témoignage +d’Ibn-Batouta, qui la visita et y séjourna assez longtemps. Mais rien +absolument, dans le passage en question, n’autorise une pareille +identification que, du reste, toute la documentation que nous possédons +sur le Soudan du Moyen-Age rend par ailleurs impossible. Sa’di, à mon +avis, a voulu dire simplement que le premier prince dont il savait le +nom, — ou le premier prince de race noire, — parmi ceux qui avaient +régné dans la région où se développa plus tard l’empire de Mali, +résidait à Ghana ; la traduction littérale du paragraphe, qui serait la +suivante, ne laisse d’ailleurs aucun doute à cet égard : « Or [le] Mali +[est] une grande contrée occupant un espace considérable dans l’occident +le plus éloigné (_Maghreb-el-aqsa_) vers le côté de la mer entourée +(l’Océan Atlantique), et Qaya-Magha [fut] celui qui commença la +domination dans cette région[19], et le séjour de son pouvoir [était] +Ghâna, qui [était] une grande ville dans la terre de Bâghena ». + +J’ai dit plus haut[20] que des impossibilités matérielles nous empêchent +d’accorder le moindre crédit à la théorie de M. le lieutenant +Desplagnes, d’après laquelle les ruines récentes et modestes du petit +village de Gana près Banamba ne seraient autres que les ruines de +l’antique Ghana ; ces dernières, datant aujourd’hui de près de sept +siècles, seraient du reste bien difficiles à retrouver, étant donnée la +nature probable des constructions fragiles qui devaient dominer dans la +ville détruite par Soundiata. Pour être juste, il me faut ajouter que, +s’il n’est pas possible de placer Ghana dans la région de Banamba, Mali +par contre ne devait pas être bien éloigné de ce dernier point, ainsi +que nous le verrons plus loin ; mais Mali était situé plus près du Niger +et avait d’ailleurs vraisemblablement disparu lorsque fut fondé, vers la +fin du XVIIe ou le commencement du XVIIIe siècle, le petit village +banmana dont on voit aujourd’hui les ruines près du Gana actuel. + + + =II. — Le nom de Ghana.= + + +Le nom de Ghana nous a été transmis par tous les auteurs arabes sans +exception sous la forme _Ghânat_, faisant au nominatif _Ghânatou_, à +l’accusatif _Ghânata_ et au cas indirect _Ghânati_ (par _ghaïn_, _alif_, +_noun_ et _ta-merboutha_). Les Noirs qui en ont connaissance à l’heure +actuelle, pour l’avoir lu dans des ouvrages écrits en arabe, le +prononcent _Ganata_, ainsi qu’ils font pour la plupart des mots arabes +de la même désinence (Fatimata, Aïssata, etc.). Je me sers ici de la +forme _Ghana_ parce qu’elle est la plus généralement employée en +Europe ; j’aurais pu supprimer la lettre _h_, que les Noirs ne font pas +sentir et qui sans doute ne devait pas exister dans la prononciation +indigène du mot, comme je l’ai supprimée dans le mot « Bagana »[21], +mais je l’ai maintenue à seule fin d’éviter une confusion possible avec +le nom du village actuel de Gana près Banamba. + +Yakout[22] nous dit que Ghana — _Ghânatou_ dans le titre de l’article — +est un mot étranger dont il ne connaît pas l’équivalent en langue arabe. +Bekri par contre nous apprend que _ghana_ était le titre donné aux rois +de l’Aoukar, titre qui, par extension, était devenu le nom de la ville +et celui de l’empire : on disait sans doute « la ville du ghana, le pays +du ghana » ou plutôt, comme l’article n’existait probablement pas dans +la langue des indigènes[23], « la ville ou le pays de Ghana ». Quoi +qu’il en soit, les géographes et historiens arabes, y compris Bekri lui- +même, ont tous donné Ghana comme le nom d’une ville et celui de l’Etat +dont cette ville était la capitale. + +Ce mot _ghana_, ayant sans doute le sens primitif de « chef » ou de +« roi » d’après Bekri, n’appartenait certainement pas à la langue +arabe ; Yakout nous le dit d’ailleurs. Il n’appartenait +vraisemblablement pas non plus à la langue berbère, ou alors il aurait +eu en cette langue une autre signification[24]. Il existe bien en +soninké un mot _kana_ qui est employé parfois avec l’acception de +« chef », mais le titre donné aux rois dans cette langue semble avoir +toujours été _tounka_ ou _tonka_, mot qui était déjà employé dans ce +sens au temps de la dynastie soninké de Ghana, puisqu’il nous a été +transmis par Bekri comme le titre précédant le nom de l’empereur de +cette dynastie qui vivait de son temps : Tounka Ménîn. En mandingue le +titre correspondant est _mansa_ ou _massa_. Enfin dans beaucoup de pays +du Soudan, on a usé et on use encore des mots _fari_, _farima_, +_farhama_, _fama_(mandé), _faran_ (songaï), _fara_ (haoussa), _far-ba_ +(ouolof), qui proviennent peut-être de la racine sémitique _far’_ +« sommet, cime, chef, prince », d’où dérive également le titre des +Pharaons. Mais nulle part nous ne trouvons aujourd’hui de mot +ressemblant à _ghana_ employé comme titre de souveraineté. Peut-être ce +mot appartenait-il à la langue des premiers fondateurs de l’empire de +Ghana, c’est-à-dire à cette langue qui provenait sans doute d’éléments à +la fois araméens, égyptiens et berbères, que parlaient les Judéo-Syriens +lors de leur arrivée dans l’Aoukar et sur laquelle nous ne pouvons +qu’émettre des conjectures. + +J’ajouterai que, d’après Mohammed-Lahmed Yôra, marabout de la tribu +mauritanienne des Oulad-Daïmân, le nom actuel du _Tagant_ ne serait pas +autre chose que la forme berbérisée de Ghana ou Gana ; « Tagant » +signifierait donc en berbère « pays de Ghana », mais ce mot aurait pris, +avec le temps, une signification plus restreinte et ne serait plus +appliqué qu’à la région qui forma la province occidentale de l’empire de +Ghana au moment de son apogée[25]. + + + =III. — L’hégémonie judéo-syrienne= (IVe au VIIIe siècles). + + +En relatant le premier exode des Judéo-Syriens de Cyrénaïque, nous les +avions suivis à travers l’Aïr jusqu’au Massina, où nous les avions +laissés, vers le commencement du IIe siècle après J.-C., sous le +commandement de _Kara_, descendant d’Israël, et de _Gama_, descendant du +syrien Souleïmân[26]. Lorsque, vers l’an 150 de notre ère, les Judéo- +Syriens provenant de cet exode quittèrent le Massina pour se rendre dans +l’Aoukar, leurs chefs appartenaient encore aux deux mêmes familles ; +celle de Kara avait la prééminence et le souvenir en a été conservé +jusqu’à nos jours par certaines fractions peules, chez lesquelles les +nobles portent le nom modernisé de _Karanké_ ou _Kananké_ (ceux de Kara +ou Kana)[27]. Kara — ou son successeur — s’installa à Ghana, auprès d’un +village soninké qui sans doute existait déjà depuis un certain temps +sous un autre nom, et fut le chef de la première colonie judéo-syrienne +arrivée dans l’Aoukar. Lorsque, une cinquantaine d’années plus tard, le +deuxième exode vint, par la voie du Touat, rejoindre le premier, les +nouveaux arrivants obtinrent du descendant de Kara l’autorisation de +planter leurs tentes dans la région et reconnurent également son +autorité. Mais cette dernière ne s’étendait vraisemblablement pas encore +aux Soninké, premiers maîtres du pays. Ce ne fut guère, semble-t-il, que +cent ans après l’arrivée de l’immigration provenant du Touat que les +Judéo-Syriens, qui avaient dû dans une certaine mesure adopter des +habitudes sédentaires et faire de Ghana une véritable ville, devinrent +les maîtres effectifs du pays. C’est donc vers l’an 300 qu’il convient +de placer la fondation proprement dite de l’empire de Ghana et le début +de la dynastie impériale judéo-syrienne issue de Kara. + +Cette dynastie conserva le pouvoir, très probablement, jusqu’à la fin du +VIIIe siècle. C’est elle qui fournit ces quarante-quatre princes de race +blanche et d’origine inconnue dont nous parle Sa’di, desquels 22 +auraient régné avant l’hégire — de 300 à 622 — et 22 après la même date +— de 622 à 790 environ, ce qui ferait une moyenne de 15 à 16 ans pour +chaque règne précédant l’hégire et de 7 à 8 ans seulement pour chacun +des règnes postérieurs à cette date. On peut trouver cette proportion +bien inégale : si elle est dans l’ordre ordinaire des choses pour la +période précédant l’hégire, elle paraît plutôt faible pour la période +suivante ; mais il convient d’observer que la division du _Tarikh-es- +Soudân_ en deux nombres parfaitement égaux de règnes, séparés par +l’hégire, présente au contraire trop de symétrie pour n’être pas un +arrangement apocryphe ; il est plus vraisemblable de supposer que la +tradition recueillie par Sa’di mentionnait simplement une succession de +44 souverains dont une partie étaient antérieurs à l’hégire et que +l’auteur du _Tarikh_ a traduit « partie » par « moitié ». Si nous nous +en tenons à cette hypothèse et si nous admettons seulement le chiffre de +44 princes — chiffre d’ailleurs peu certain lui-même — s’étant succédé +de 300 à 790, nous obtenons une durée moyenne de 11 ans pour chaque +règne ; étant donné que le pouvoir passait en général à l’aîné des +frères subsistants du souverain défunt, cette moyenne n’a rien que de +très normal : certains empereurs devaient être en effet fort âgés +lorsqu’ils montaient sur le trône et, même sans tenir compte de +révolutions de palais assez probables, il se peut fort bien que 44 rois +se soient succédé durant une période de cinq siècles. + +Certains ont voulu faire des Berbères de ces empereurs blancs de Ghana : +la chose me paraît fort improbable. S’ils avaient été des Berbères, +Sa’di ne nous aurait pas dit : « Ils étaient de race blanche, mais nous +ignorons d’où ils tiraient leur origine »[28]. Car il n’est pas +admissible que, vivant à Tombouctou en contact permanent avec des +Touareg, il n’eût pas recueilli quelques traditions relatives à cette +ancienne domination berbère. Ibn-Khaldoun, si abondamment documenté sur +l’histoire ancienne des Berbères du Sud, n’aurait pas manqué également +de connaître et de signaler la chose ; or, dans ses _Prolégomènes_, il +rapporte — ainsi que l’avait fait Edrissi et sans doute d’après ce +dernier — qu’on attribue l’origine des anciens empereurs blancs de Ghana +à un nommé _Saleh_, descendant de Ali, gendre du Prophète, par Abdallah +fils de Hassân fils d’El-Hassân, fils lui-même de Ali ; puis il fait +remarquer que cette hypothèse est invraisemblable, aucun homme du nom de +Saleh n’étant cité parmi la descendance de Abdallah le Fatimite ; il +ajoute qu’au reste cette dynastie blanche a entièrement disparu et que, +de son temps, le pays de Ghana faisait partie de l’empire de Mali. Il +aurait pu, s’il avait connu la chronologie du premier empire de Ghana, +observer simplement qu’un descendant de Ali n’aurait pu donner naissance +à une dynastie antérieure à l’hégire, c’est-à-dire à Ali lui-même. Mais +ce qui est à retenir de ce passage d’Ibn-Khaldoun, c’est qu’il n’a pas +songé un seul instant à donner une origine berbère aux premiers princes +de Ghana. + +D’autres ont supposé que le fondateur de l’empire de Ghana et le premier +des 44 princes de race blanche aurait été Kaya-Maghan. Cette supposition +était basée sur une interprétation, que je crois mauvaise, d’un passage +du _Tarikh-es-Soudân_ cité plus haut. A mon avis, dans l’esprit de +Sa’di, Kaya-Maghan était, non pas le premier des 44 rois blancs dont il +fait mention, mais bien le premier des princes nègres de famille mandé +qui succédèrent à cette dynastie blanche. Cela résulte, quoique peu +clairement d’ailleurs, du contexte de son récit. En tout cas il ne dit +nulle part de façon explicite que Kaya-Maghan ait appartenu à la +dynastie des 44 rois blancs. Les traditions indigènes d’autre part sont +nettes et formelles à cet égard : Kaya-Maghan, nègre soninké, dernier +roi du Ouagadou, s’empara du pouvoir à Ghana sur un prince de race +blanche. + +Je crois avoir suffisamment montré, et par ce qui précède et par les +pages de la deuxième partie de cet ouvrage relatives à l’origine des +Peuls, que la dynastie de race blanche qui régna à Ghana du IVe au VIIIe +siècles appartenait, au moins vraisemblablement, à la population +sémitique d’origine judéo-syrienne qui donna plus tard naissance aux +Peuls. + +Quant à l’histoire de Ghana sous cette dynastie, elle nous est inconnue. +Tout ce que nous apprend le _Tarikh-es-Soudân_, c’est que le pays +renfermait, à côté de la population de race blanche détenant le pouvoir, +des vassaux _ouangara_ ou _ouakoré_, c’est-à-dire des Mandé ; nous +savons par ailleurs que ces Mandé étaient des Soninké originaires du +Diaga, mais c’est tout. + +Les traditions indigènes ne nous renseignent que sur les faits qui +précédèrent immédiatement et motivèrent en partie la mainmise des +Soninké sur l’empire. Ainsi que nous l’avons vu, le pouvoir appartenait +à la famille issue de Kara. Les descendants de Gama n’occupaient que le +second rang. L’empereur qui régnait vers la fin du VIIIe siècle tua, +pour une raison futile, un Soninké nommé Bentigui Doukouré, qui était le +serviteur préféré du chef de la famille issue de Gama, alors premier +ministre de l’empereur. La veuve de Bentigui, qui était enceinte, fut +recueillie par ce ministre ; peu après, elle accoucha d’un fils. Afin de +soustraire cet enfant à la haine de l’empereur, le ministre lui +substitua une petite fille née le même jour et fit cacher le fils de +Bentigui dans un village de culture éloigné. Lorsque l’enfant fut devenu +un homme, le ministre lui révéla le secret de sa naissance ; le fils de +Bentigui alors se rendit auprès de l’empereur, le tua et s’empara du +pouvoir, soutenu par ses compatriotes soninké. Ainsi finit l’hégémonie +judéo-syrienne à Ghana. + + + =IV. — L’hégémonie soninké= (VIIIe au XIe siècles). + + +Vers l’époque où le fils de Bentigui assassina le dernier empereur +judéo-syrien de Ghana, c’est-à-dire vers 790, survenait la dispersion +des Soninké du Ouagadou. _Kaya-Maghan Sissé_ roi de ce pays, se portait +vers l’Aoukar avec le plus grand nombre de ses sujets et arrivait à +Ghana au moment où ses compatriotes venaient de secouer le joug des +Judéo-Syriens ou Proto-Peuls. Le fils de Bentigui était devenu +momentanément maître du pouvoir, mais Kaya-Maghan possédait sans doute +une armée assez considérable et il lui fut facile de contraindre, de gré +ou de force, le fils de Bentigui à se démettre de son autorité +momentanée ; en tout cas, l’ancien roi du Ouagadou se fit proclamer +empereur. Peut-être les Judéo-Syriens essayèrent-ils de lui résister, +mais ils n’étaient pas de force à lutter les armes à la main avec les +Soninké mieux organisés au point de vue militaire, et ils évacuèrent le +pays pour se porter vers le Tagant, le Gorgol et le Fouta, laissant +seulement dans l’Aoukar quelques familles, dont celle des _Massîn_, qui +se composait probablement des descendants de Gama[29]. + +Kaya-Maghan dut, dès le début de son règne, asseoir fortement son +autorité et l’étendre fort loin de sa résidence, puisque Ibn-Khaldoun +nous raconte que, lorsque le Maghreb fut conquis par les musulmans — +c’est-à-dire au VIIIe siècle —, des marchands arabes commencèrent à se +rendre dans le Soudan occidental et constatèrent qu’aucun roi nègre +n’avait à cette époque une puissance comparable à celle de l’empereur +noir de Ghana, dont les Etats s’étendaient jusqu’à l’Atlantique. + +Le pouvoir se transmit dans la famille des _Sissé-Tounkara_, c’est-à- +dire des Sissé de souche royale, descendants de Kaya-Maghan[30]. Peu à +peu, l’autorité des empereurs soninké de Ghana s’étendit bien au-delà +des limites qu’avait atteintes celle des empereurs judéo-syriens. +L’empire ne tarda pas à englober, non seulement l’Aoukar et tout le +Bagana, c’est-à-dire approximativement le quadrilatère Oualata-Goumbou- +Sosso-Sokolo, mais aussi tous les pays du Sahel déjà peuplés en grande +partie de Soninké (le Diaga, le Kaniaga, le Nord du Bélédougou et du +Kaarta, le Kingui, le Diafounou), ainsi que la majeure portion du Hodh +et du Tagant, où les Berbères cédaient alors le pas aux Soninké et aux +familles judéo-syriennes plus ou moins mélangées de Soninké (Massîn de +Tichit et autres). Il est probable même que le royaume soninké du Galam +(Guidimaka, Kaméra et Goye) était plus ou moins vassal de l’empereur de +Ghana et que l’autorité de ce dernier se faisait ainsi sentir vers le +Sud-Ouest jusqu’aux confins du Tekrour. Par contre, il ne semble pas +qu’à l’Est elle ait jamais dépassé le Niger : la région de Dienné et de +Tombouctou devait, de ce côté, constituer la marche extrême de l’empire. +Au Nord et au Nord-Ouest, les Berbères Messoufa, Lemtouna et Goddala se +trouvaient en bordure de la partie désertique des Etats du _Tounka_ de +Ghana et ils reconnaissaient son autorité dès qu’ils s’avançaient au Sud +de leur domaine propre. Du côté du Midi enfin, le Sénégal et son +affluent le Baoulé devaient former la limite approximative de l’empire. + +Telle était vraisemblablement la situation de cet Etat vers le milieu du +IXe siècle, c’est-à-dire au début de son apogée. Quant aux événements +qui se déroulèrent depuis l’avènement de Kaya-Maghan jusqu’à cette +époque, nous ne savons rien à leur sujet. + +Nous ne commençons à être documentés qu’à partir du moment où les +Berbères se répandirent dans le Hodh d’une façon appréciable et se +fortifièrent au Tagant, intervenant dans les affaires intérieures de +l’empire de Ghana, c’est-à-dire à partir de l’an 825 environ. + +Les premières conquêtes des Berbères dans le Nord du Soudan et leurs +premières attaques contre les Soninké furent dirigées par un chef zenaga +de la tribu pastorale des Lemtouna (fraction des Ourtentak), nommé +_Tiloutane_, fils de Tiklâne, lequel mourut en 836 ou 837, à l’âge de 80 +ans[31]. Ce Tiloutane avait succédé lui-même à Telagagguine, fils +d’Ourekkout ou Ouayaktine, qui est le plus ancien chef lemtouna dont le +nom nous ait été conservé. + +A la tête d’une armée de 100.000 méharistes, si nous en croyons Ibn- +Khaldoun, Tiloutane était parvenu à asseoir son autorité sur tous les +Berbères du Sahara occidental (Lemtouna, Goddala, Messoufa, Lemta, +Mesrâta, Telkâta, Maddassa, Ouareth ou Aourets, etc.) et à se faire +payer par plus de vingt chefs nègres, sinon un tribut régulier, au moins +des redevances moyennant lesquelles ses bandes protégeaient leurs +domaines du pillage et garantissaient la sécurité des caravanes venant +du Nord ou s’y rendant. Les auteurs arabes ne nous disent pas si +l’empereur de Ghana lui-même payait cette sorte de tribut, mais il +paraît bien certain que plusieurs des rois vassaux de son empire y +étaient astreints. + +A Tiloutane succéda son fils _Betsine_, qui mourut en 851 ; puis vint +_Ilettane_ ou Latsir, fils de Betsine, qui mourut en 900. Après Ilettane +régna son fils _Temîm_ qui, en l’an 919, fut renversé par une coalition +des chefs des diverses tribus zenaga et massacré par les conjurés. Après +sa mort, les Lemtouna perdirent momentanément leur hégémonie sur les +Berbères du Sahara, les différentes tribus du désert demeurèrent +indépendantes les unes des autres pendant plus d’un siècle et les +empereurs soninké de Ghana virent s’accroître leur autorité du côté du +Hodh et du Tagant. L’apogée de leur puissance doit se placer à peu près +à cette époque, c’est-à-dire au début du Xe siècle ; elle dura un peu +plus de cent ans, pour finir vers le milieu du XIe siècle avec les +commencements de l’empire almoravide. + +Ce n’est pas à dire pourtant que, durant cette période, les empereurs +soninké et leurs vassaux n’eurent pas à lutter contre les Berbères, ou +tout au moins contre la principale tribu berbère de la région, celle des +Lemtouna. Celle-ci s’était constituée en une sorte de royaume dont la +capitale, depuis le IXe siècle probablement, était la ville +d’_Aoudaghost_[32], située, ainsi que je l’ai dit, à l’extrémité +orientale du Tagant actuel, à 60 kilomètres environ au Nord-Est de +Kiffa, sur la route conduisant de cette dernière localité à Tichit[33]. +Ibn-Haoukal nous a donné d’Aoudaghost une description que Bekri a +complétée par la suite. D’après ce dernier auteur, cette ville était +grande et bien peuplée ; elle s’élevait dans une plaine sablonneuse, au +pied d’une montagne stérile et dénudée qui la protégeait du côté du Sud, +tandis qu’une haute colline couverte de gommiers la dominait au Nord ; +elle était entourée de jardins où croissaient des dattiers et de champs +de blé cultivés à la houe et arrosés à la main. Seuls d’ailleurs, les +nobles se nourrissaient de blé ; le menu peuple ne mangeait que du +sorgho, du mil et des haricots[34]. On y trouvait aussi quelques petits +figuiers et quelques pieds de vigne, ainsi que des plants de henné. Les +puits donnaient une eau excellente ; les bœufs et les moutons étaient en +abondance et on pouvait avoir dix béliers et même plus pour un _mitskal_ +(c’est-à-dire environ 4 gr. 50 d’or, valant aujourd’hui de 13 à 15 +francs). La poudre d’or servait en effet de monnaie ; elle venait des +mines du Ouangara (Bambouk principalement). Le marché était très +achalandé et on y rencontrait, entre autres choses, du miel provenant du +pays des Nègres ; du Nord de l’Afrique venaient du blé, des raisins et +autres fruits secs, toutes denrées qui, au temps de Bekri (XIe siècle), +se vendaient six _mitskal_ le quintal. Les habitants étaient de race +blanche mais avaient le teint jaunâtre, parce que, dit Bekri, « ils sont +minés par la fièvre et les affections de la rate ». En dehors des +Lemtouna, ces habitants comprenaient quelques Arabes originaires de +l’Ifrîkia (Tripolitaine, Tunisie et province de Constantine) et des +Berbères appartenant aux tribus Bergadjâna, Nefoussa, Louâta, Zenâta et +surtout Nefzâoua ; enfin il s’y trouvait un grand nombre d’esclaves +noires, fort appréciées comme cuisinières. Les jeunes filles blanches +d’Aoudaghost étaient appréciées à un autre point de vue et Bekri s’étend +longuement sur leurs charmes. Les gens de la ville étaient musulmans, au +moins en partie, puisque, un peu avant l’époque almoravide, plusieurs +mosquées existaient déjà à Aoudaghost où l’on apprenait à lire le Coran. +Mais, au dire de Yakout, on y trouvait aussi des païens vénérant le +soleil et mangeant des viandes non saignées. La population berbère qui +campait en dehors de la ville se composait de pasteurs nomades, +cultivant cependant la terre lorsqu’elle avait été bien arrosée par les +pluies ; ces nomades, de teint clair dans le Nord, avaient la peau de +plus en plus foncée à mesure qu’on s’avançait vers le Sud ; ceux qui +avoisinaient le Soudan proprement dit étaient très noirs. + +L’industrie locale consistait surtout dans la fabrication des boucliers +de cuir, qui étaient vendus aux Berbères nomades. Les importations +comprenaient du cuivre, des burnous et des blouses de couleur rouge et +de couleur bleue, venant du Maroc et de l’Espagne, et du sel provenant +d’Aoulil ; quant aux produits exportés, c’était surtout : de l’ambre +gris, dont la qualité était excellente, « vu, dit Bekri, la proximité de +l’Océan » ; de l’or raffiné et transformé en torsades filiformes, or +dont la pureté était considérée comme supérieure à celle de l’or de tous +les autres pays ; enfin de la gomme, récoltée dans les environs même de +la ville et qui était expédiée en Espagne pour lustrer les étoffes de +soie. + +Des renseignements fournis par Bekri et Ibn-Haoukal, il résulte que les +habitants d’Aoudaghost étaient aisés et que cette ville jouissait d’une +prospérité réelle. Le second de ces auteurs nous dit que de riches +caravanes partaient sans cesse de Sidjilmassa (Tafilelt) pour le Soudan +et, traversant Aoudaghost, rapportaient de grands profits aux gens de +cette cité. Lorsqu’il la visita, Ibn-Haoukal y vit un écrit par lequel +un indigène de Sidjilmassa se reconnaissait le débiteur d’un habitant +d’Aoudaghost pour une somme de 40.000 dinars, chose que le voyageur +arabe considérait comme unique en Orient à son époque (Xe siècle). + +A la même époque et d’après le témoignage du même voyageur, le roi des +Lemtouna, qui résidait à Aoudaghost, entretenait des relations avec +l’empereur de Ghana et celui de Gao et leur faisait des cadeaux pour les +empêcher de lui faire la guerre, ce qui nous donne une idée assez +précise de la puissance de ces souverains et de la situation +d’Aoudaghost vis-à-vis de Ghana au point de vue politique. + +Les Soninké d’ailleurs ne se gênaient pas pour aller razzier les +territoires occupés par les Berbères : Bekri nous apprend en effet que, +à cinq jours d’Aoudaghost sur la route conduisant de cette ville au +Maroc, se trouvait une montagne nommée Azgounane ou Azdjounane où les +Noirs s’embusquaient pour couper la route aux caravanes et les +piller[35]. + +Vers 970 d’après Bekri, entre 920 et 940 d’après Ibn-Khaldoun, régnait à +Aoudaghost un prince lemtouna nommé _Tinyéroutane_ ou Bérouyane, fils de +Ouichnou ou Ouachnik et petit-fils de Nizar ou Izar, qui avait réussi à +acquérir une véritable puissance. Comme son prédécesseur du IXe siècle +Tiloutane[36], il avait plus de vingt chefs nègres comme vassaux ou +tributaires, et la partie habitée de son royaume s’étendait sur deux +mois de marche en longueur et autant en largeur. Il pouvait mettre en +campagne 100.000 méharistes et en profitait pour intervenir dans les +querelles intestines qui divisaient les petits Etats vassaux de Ghana. +Invité par Târine ou Taarbine, alors chef des Massîn de Tichit[37], à le +soutenir contre le chef noir d’Aougam[38], il fournit au premier 50.000 +méharistes qui envahirent et razzièrent le pays d’Aougam, brûlant les +maisons et détruisant les récoltes ; le chef du parti vaincu, se voyant +perdu, jeta son bouclier, sauta à bas de son cheval, détacha sa selle, +la posa sur le sol, s’y assit et se laissa tuer ; ses femmes, trop +fières pour se laisser tomber au pouvoir des Blancs, se tuèrent en se +jetant dans les puits. + +Peu après cependant, vers 990, Aoudaghost tomba au pouvoir de l’empereur +de Ghana qui, au moment de la prise de cette ville par les Almoravides +en 1054, y était encore représenté par un gouverneur nègre. + + + =V. — Les Almoravides et leurs premiers empiètements sur l’empire de + Ghana= (XIe siècle). + + +Vers l’an 1020, les chefs des diverses tribus zenaga s’entendirent pour +s’unir de nouveau comme au temps de Tiloutane, afin de résister aux +empiétements des Soninké sur le Sahara et le Tagant et de secouer leur +suprématie. Ils se choisirent un roi qui fut pris, cette fois encore, +parmi les Lemtouna ; ce fut _Tarsina_ ou Tarchina, fils de Tifat ou +Tifaout. Le premier sans doute parmi les princes berbères du Sahara +occidental, Tarsina se convertit à l’islamisme et prit le nom de +Abdallah-abou-Mohammed ; il se rendit même en pèlerinage à La Mecque, +fit la guerre sainte à ses voisins infidèles, Berbères ou Nègres, et, +après trois ans de règne, fut tué en 1023 au cours d’une razzia dirigée +contre une tribu d’origine sémitique et de religion israélite, peut-être +quelque fraction des Judéo-Syriens chassés de Ghana deux siècles +auparavant ; cette tribu résidait aux environs d’une localité qui, au +XIVe siècle, s’appelait Teklessine et était habitée par des Zenaga- +Ouareth musulmans[39] : cette indication permet de situer +vraisemblablement dans le Nord de la Mauritanie actuelle l’endroit où +fut tué Tarsina et qui s’appelait alors _Bekâra_, d’après l’auteur du +_Roudh-el-Qarthâs_. Bekri donne au même lieu le nom de _Gangara_, nom +identique, dit-il, à celui d’une tribu nègre (sans doute les Gangara, +Ouangara ou Mandingues), et appelle In-Kelâbine la localité voisine +habitée par des Zenaga-Ouareth musulmans. + + DELAFOSSE Planche XVI + +[Illustration : FIG. 31. — Type de Jeune Maure.] + +[Illustration : FIG. 32. — Métisse de Maure et de femme noire.] + +Après la mort de Tarsina, le commandement des Zenaga du désert ou +« Zenaga voilés » échut à son gendre _Yahia-ben-Ibrahim_, lequel +appartenait à la tribu des Goddala ; cette dernière tribu formait alors +avec celle des Lemtouna une confédération unique, dont le territoire +s’étendait depuis le Tagant jusqu’au rivage de l’Océan Atlantique, les +Goddala habitant à l’Ouest des Lemtouna, entre l’Adrar et la mer. + +En 1035[40], Yahia-ben-Ibrahim remit provisoirement le pouvoir à son +fils Ibrahim-ben-Yahia et partit pour La Mecque. Au retour de son +pèlerinage, il passa par Kaïrouân (Tunisie) et y rencontra un illustre +docteur originaire de Fez, Abou-Amrân, dont il suivit les leçons et +devint l’ami. Le docteur ne tarda pas à s’apercevoir que le prince +berbère était, quoique musulman fervent, très ignorant des choses de la +religion, et il apprit de lui que ses sujets sahariens l’étaient plus +encore. Au cours d’une conversation roulant sur cette fâcheuse +ignorance, Yahia demanda à Abou-Amrân de lui confier quelque savant +jurisconsulte qui pût donner à son peuple l’enseignement dont il avait +besoin. Aucun des disciples d’Abou-Amrân n’ayant voulu accepter cette +mission, celui-ci engagea Yahia à aller à Nefis[41], dans le pays des +Masmouda, et à s’adresser là à un savant lemta originaire du Sous et +nommé Mohammed-Ouaggag-ben-Zelloui (ou Ouag-ag-Zelloui), pour lequel il +lui remit une lettre d’introduction. Yahia se rendit auprès de Ouaggag, +qu’il rencontra en 1038, peu avant la mort d’Abou-Amrân lui-même. L’un +des disciples de Ouaggag, un Berbère nommé _Abdallah-ben-Yassine-ben- +Meggou_[42], accepta de partir avec Yahia. Ce dernier regagna alors +l’Adrar Mauritanien, accompagné de Abdallah-ben-Yassine, qui commença +ses prédications dans la tribu à laquelle appartenait Yahia, c’est-à- +dire celle des Goddala. + +Abdallah voulut tout d’abord interdire à ceux-ci d’avoir plus de quatre +femmes ; les Goddala trouvèrent le réformateur trop sévère, et surtout +trop morose et trop ennuyeux, et se prirent à le détester. Découragé, il +voulut se rendre chez les Noirs du Tekrour, où l’islamisme commençait à +briller d’un vif éclat grâce aux efforts du roi toucouleur Ouâr-Diâbi ou +Ouâr-Diâdié, qui venait d’affranchir son pays du joug des Peuls et de +chasser ces derniers vers le Ferlo. Mais Yahia ne consentit pas à se +séparer de Abdallah et lui proposa de se retirer avec lui dans une île +ou une presqu’île comprise entre la mer et le Sénégal, près de +l’embouchure de ce fleuve ; on pouvait, de la rive nord d’un bras du +Sénégal, se rendre à gué dans cette île à marée basse, tandis qu’il +était nécessaire de se servir de pirogues à marée haute. Les deux +dévots[43], accompagnés de sept fidèles Goddala, se transportèrent en +effet dans cette île et y bâtirent sur une colline un ermitage où ils +s’enfermèrent, en faisant vœu d’y adorer Dieu jusqu’à leur mort. Mais, +dès que Abdallah eut cessé de vouloir convertir les Berbères malgré eux, +ces derniers vinrent à lui. Au bout de trois mois des masses de gens — +principalement des Lemtouna —, attirés surtout par la curiosité, se +rendaient à l’ermitage et demandaient à être instruits ; bientôt +Abdallah eut ainsi un millier d’adeptes qui ne quittaient plus +l’ermitage (_ribâth_) et que, pour cela, il nomma _al-morabethîn_ (ceux +du _ribâth_, les ermites), mot que nous avons transformé en +_Almoravides_ et qui, dans une autre acception, a donné le mot +« marabout ». + +Ces adeptes de la secte nouvelle appartenaient presque tous à des +familles nobles et jouissaient d’une certaine autorité dans leurs tribus +ou sous-tribus respectives ; néanmoins lorsque, envoyés par leur maître, +ils se présentèrent à leurs compatriotes dans le but de les convertir, +personne ne voulut les écouter. Ils revinrent conter leur déconvenue à +Abdallah, qui alla lui-même exhorter les tribus, mais sans plus de +succès. + +On était arrivé à 1042 et le nombre des Almoravides dévoués à Abdallah +s’élevait à deux mille environ. Le réformateur se mit alors à leur tête, +prêcha la guerre sainte contre les Zenaga infidèles ou mauvais croyants +et, quittant les rives du Sénégal, il partit en guerre contre les +Goddala, en tua un grand nombre et convertit les autres. Ensuite il agit +de même vis-à-vis des Lemtouna récalcitrants, qu’il bloqua dans les +montagnes de l’Adrar et auxquels il enleva la plupart de leurs +troupeaux. + +Cependant Abdallah fatiguait ses partisans par son rigorisme ; il +prétendait interdire les pillages et refusait de manger la chair et de +boire le lait provenant des troupeaux pris à l’ennemi. Il alla plus loin +encore et — en un endroit que nous ne connaissons pas mais qui devait se +trouver dans la Mauritanie actuelle — il obligea ses fidèles à +construire une ville (que Bekri appelle Aretnenna) dont toutes les +maisons devaient être égales en hauteur. Ce puritanisme exalté lui +aliéna de nouveau les sympathies des Goddala. L’un d’eux, le +jurisconsulte El-Djouher-ben-Sekkem, avec l’aide des chefs Eyar et In- +Teggou, parvint à enlever à Abdallah le droit d’imposer ses conseils à +la communauté et lui arracha l’administration du trésor public. Enhardis +par ces premiers succès, les Goddala finirent par chasser le réformateur +de leur pays, démolirent sa maison et pillèrent ses biens. + +Abdallah, fuyant le Sahara, alla conter ses infortunes au Tafilelt à son +maître Ouaggag. Celui-ci fit alors mander aux Goddala que quiconque +refuserait l’obéissance à Abdallah serait excommunié et privé du salut +éternel, et il leur renvoya le proscrit. Abdallah, ayant sans doute +recruté des partisans en route, principalement chez les Lemtouna, +massacra tous ses ennemis dès son retour en pays goddala, plus une foule +de gens qu’il décréta criminels ou impudiques. Parvenant à fanatiser à +nouveau ses premiers disciples, il accrut rapidement le nombre des +Almoravides, entraîna les Lemtouna dans la guerre sainte contre les +Messoufa infidèles qui habitaient la région de Kaoukadam ou Gaogadem, +entre l’Adrar et le Dara, soumit même les Lemta de l’Ouest et finit par +devenir le chef incontesté de tous les Zenaga du Sahara occidental, +Yahia ne conservant qu’une autorité purement nominale et n’étant qu’un +instrument docile entre ses mains. Les rebelles qui venaient faire leur +soumission recevaient d’abord, pour leur purification, cent coups de +nerf de bœuf et étaient ensuite instruits des vérités de la religion et +autorisés à prononcer la formule de la foi musulmane. Ils étaient +astreints à payer la dîme et d’autres impôts, dont le produit servait à +acheter des armes et des montures pour continuer la guerre au profit des +Almoravides. + +Ces derniers, armés seulement de piques et de javelots, pénétrèrent au +Nord jusque dans le Dara et s’emparèrent de Sidjilmassa (Tafilelt), sous +la conduite de Yahia et de Abdallah, qui revinrent ensuite dans le +Sahara, après avoir laissé une garnison dans leur dernière conquête. + +Yahia-ben-Ibrahim étant venu à mourir, Abdallah rassembla tous les chefs +des tribus zenaga du désert et déclara qu’il ne voulait garder que le +pouvoir spirituel, et qu’on devait élire un roi, ou chef à la fois +militaire et civil, en remplacement du défunt. Pour donner la +prééminence aux Lemtouna, qui l’avaient le mieux soutenu, il fit élire +roi un chef de leur tribu, descendant de Telagagguine et nommé _Yahia- +ben-Omar_ ; ce dernier ne fut du reste que le commandant en chef de +l’armée almoravide, Abdallah conservant en fait l’autorité suprême. + +Yahia-ben-Omar, sur l’ordre de Abdallah, s’empara de tout ce qui restait +à prendre dans le Sahara, ainsi que d’un grand nombre de villages +peuplés de Nègres et relevant de l’autorité de l’empereur de Ghana. +Aoudaghost, demeuré jusque-là fidèle à ce prince, fut attaqué en 1054 +par Abdallah lui-même. A cette époque, la population de la ville, +composée surtout d’Arabes et de Berbères, était divisée en deux +fractions ennemies ; profitant de cette circonstance et attirés par la +richesse des habitants et le nombre de leurs esclaves, les Almoravides +se ruèrent à l’assaut avec impétuosité, s’emparèrent de la ville, la +pillèrent de fond en comble, violèrent les femmes, capturèrent les +esclaves et massacrèrent tous les hommes qui ne purent prendre la fuite. +Abdallah fit même mettre à mort un saint personnage nommé Zebâgara, né à +Kaïrouân d’un père arabe et qui avait fait le pèlerinage de La Mecque. +La raison de cette rigueur des Almoravides, nous dit Bekri, était que +les habitants d’Aoudaghost reconnaissaient la suzeraineté de l’empereur +de Ghana. + +Peu après, vers 1055, le peuple de Sidjilmassa massacra la garnison +almoravide. Les docteurs de la ville, conseillés par Ouaggag et +redoutant la colère de Abdallah, mirent le massacre sur le compte des +Zenâta et firent demander au réformateur de venir purger leur pays des +infidèles qui le déshonoraient. Abdallah convoqua aussitôt tous les +Almoravides, mais les Goddala, mécontents de ce qu’on avait choisi le +roi parmi les Lemtouna, refusèrent de marcher et se retirèrent sur le +bord de l’Océan, entre la baie d’Arguin et le Sénégal. Emmenant alors +avec lui le plus grand nombre des guerriers lemtouna, Abdallah en +personne se rendit dans le Sud marocain, s’empara du Dara et de +Sidjilmassa sur les Maghrâoua qui s’en étaient rendus maîtres et +commença à installer au Maroc la domination des Lemtouna venus de +l’Adrar et du Tagant, domination qui devait bientôt s’étendre à +l’Espagne. + +Cependant Yahia-ben-Omar était demeuré dans le Sud. Le gros contingent +des Almoravides étant parti pour le Maroc avec Abdallah, il ne disposait +que d’un nombre d’hommes restreint et une attaque des Goddala rebelles +était à craindre. Aussi, sur le conseil que lui avait donné Abdallah en +le quittant, Yahia s’installa au cœur des montagnes des Lemtouna qui, +d’accès difficile, abondaient en eau et en pâturages et s’étendaient sur +un espace de six journées de marche dans un sens contre une journée dans +l’autre : à cette description donnée par Bekri, il est facile de +reconnaître l’Adrar Mauritanien[44]. Une place forte, nommée _Azgui_ ou +Azoggui — sans doute le point actuel d’Azougui, près et au Nord-Ouest +d’Atar[45], — lui servait de résidence et d’abri ; cette forteresse, +entourée d’une forêt de 20.000 dattiers, avait été construite par +Yannou, frère aîné de Yahia-ben-Omar. Redoutant, malgré sa position, de +ne pouvoir résister aux Goddala, Yahia fit implorer le secours de +l’empereur du Tekrour, qui lui envoya un contingent toucouleur commandé +par Lebbi, fils de l’empereur Ouâr-Diâbi. Les Goddala en effet, au +nombre de 30.000 guerriers, marchèrent en 1056 ou 1057 contre Yahia. Ce +dernier, à la tête de ses propres soldats et du contingent toucouleur, +se porta au devant de l’ennemi, qu’il rencontra à _Tebferilla_ ou _Tin- +Ferella_, lieu qui se trouvait sans doute dans la région d’Akjoujt, au +Sud-Ouest d’Atar[46]. Les Goddala furent vainqueurs et, à partir de ce +jour, ne furent plus inquiétés par les Almoravides. Quant à Yahia-ben- +Omar, il fut tué au cours du combat. + +Abdallah, informé de cet événement, fit donner le commandement de +l’empire almoravide au frère du défunt, _Aboubekr-ben-Omar_, né d’un +père lemtouna et d’une mère goddala, qui se trouvait alors avec lui dans +le Sud marocain. Aboubekr s’empara du Sous sur les Guezoula, du Deren +(Atlas) sur les Masmouda, d’Aghmat sur les Maghrâoua, puis fit la guerre +aux Berghouâta. C’est au cours de cette expédition que fut tué Abdallah- +ben-Yassine, en 1058 ou 1059, au combat de Kerifelt. Ce dernier, si +rigoriste pour les autres, avait mené lui-même une vie fort dissolue, +épousant chaque mois plusieurs femmes nouvelles et les répudiant +ensuite. « Il n’entendait pas parler d’une jolie fille, dit Gharnati, +sans la demander aussitôt en mariage ; il est vrai qu’il ne donnait +jamais plus de quatre ducats de dot »[47]. + +A la mort de Abdallah, Aboubekr devint le seul maître de l’empire +almoravide. Il résidait alors à Aghmat, à un jour de l’emplacement où +devait s’élever Marrakech quelques années plus tard, sur la route du +Tafilelt. L’année suivante (1059 ou 1060), il apprit que les Berbères du +Sud se révoltaient contre son autorité et que les Messoufa se portaient +contre les Lemtouna demeurés dans l’Adrar. Laissant donc son cousin +_Youssof-ben-Tachfine_ au Maroc pour le gouverner en son absence, il +partit en 1060 ou 1061 pour le Sahara, ramena à l’obéissance les nomades +révoltés et, pour leur donner de l’occupation, les emmena guerroyer au +Soudan contre l’empereur de Ghana, qui se nommait alors _Bassi_. + +Ce dernier n’était monté sur le trône qu’à l’âge de 85 ans ; devenu +aveugle, il s’entendait avec son entourage pour cacher cette infirmité à +son peuple. Quoique infidèle, il aimait à témoigner des égards aux +musulmans, mais cela ne l’empêcha pas de se trouver en butte aux +hostilités des Almoravides. + +Sur ces entrefaites, Aboubekr apprit que son cousin Youssof, en son +absence, avait fait du Maroc un grand et riche empire, et il quitta le +Soudan pour aller se remettre à la tête des Almoravides du Nord. Mais +Youssof, sur le conseil de sa femme Zineb, ex-femme d’Aboubekr, se porta +à la rencontre de ce dernier avec une forte armée et beaucoup de +cadeaux, laissant entendre à son cousin qu’il le combattrait si celui-ci +tentait de reprendre le pouvoir, tandis que, dans le cas contraire, il +lui donnerait tous ces trésors, si rares au Sahara. Aboubekr accepta les +cadeaux et retourna au Tagant, où il établit définitivement sa résidence +habituelle. + +C’est ainsi que la majeure partie de l’armée des Almoravides demeura +dans le Maroc et se porta de là en Espagne, tandis que les pays du +Soudan et du Sahara où leur puissance était née ne conservèrent que de +faibles contingents, commandés par Aboubekr. Celui-ci, ne pouvant plus +songer à être le sultan du Nord, voulut être celui du Sud. Utilisant +avec habileté les guerriers lemtouna qui lui étaient demeurés fidèles et +les alliés qu’il pouvait recruter parmi les autres tribus zenaga restées +au Sahara, il fit une guerre sans merci à l’empereur de Ghana et à ses +différents vassaux. + + + =VI. — L’empire de Ghana vers 1065.= + + +Avant de passer au récit des événements qui mirent la ville de Ghana +entre les mains des Almoravides, il me paraît nécessaire de jeter un +coup d’œil sur ce qu’était l’empire de Ghana au moment où Aboubekr-ben- +Omar se sépara de Youssof-ben-Tachfine. + +A cette époque (1062), l’empereur Bassi vint à mourir et fut remplacé +par son neveu utérin _Ménîn_, car « l’usage de ce peuple, — nous dit +Bekri qui écrivait son ouvrage cinq ans après l’avènement de Ménîn, — +veut que le roi ait pour remplaçant le fils de sa sœur, afin d’être sûr +que son successeur soit bien de son sang ». + +L’empereur ou _tounka_ Ménîn, bien que ses Etats se trouvassent amputés +d’Aoudaghost et de plusieurs principautés tributaires de moindre +importance, était maître encore d’un vaste domaine et, d’après le +témoignage de Bekri, sa puissance était considérable. Il pouvait mettre +en campagne 200.000 guerriers, dont 40.000 archers au moins ; il +possédait une cavalerie, mais de valeur assez médiocre, les chevaux du +pays étant fort petits. Son autorité, amoindrie dans le Nord et dans +l’Ouest par la fortune rapide de l’empire almoravide, s’exerçait +cependant encore sur Tichit et sur une partie tout au moins de l’ancien +royaume d’Aoudaghost ; d’après le _Kitâbou-l-jarafiya_, ouvrage arabe +anonyme cité par Cooley, l’empereur de Ghana faisait avec succès la +guerre aux Almoravides campés au Nord-Est de sa capitale, entre celle-ci +et Rayoun ou Araouân, qui était « la ville du désert la plus proche de +Sidjilmassa et de Ouargla ». Au Sud, l’autorité du prince soninké +s’étendait jusqu’au haut Sénégal et se faisait même sentir sur la rive +gauche de ce fleuve, dans les pays aurifères du Ouangara (Bambouk et +Gangaran) et parmi les sauvages Diallonké — les _Lemlem_ des auteurs +arabes —, chez lesquels ses bandes armées allaient renouveler de temps à +autre sa provision d’esclaves. A l’Est, le pouvoir de Ménîn ne dépassait +pas le Niger, à partir duquel commençait à se faire sentir l’influence +de l’empire de Gao. Au Sud-Ouest enfin son autorité cessait là où +commençait celle de l’empereur de Tekrour : les Soninké du Galam, placés +entre deux feux, obéissaient tantôt à l’un et tantôt à l’autre des deux +souverains, ou profitaient de leur situation pour garder +l’indépendance ; à l’époque où écrivait Bekri (1067-68), les Soninké de +_Silla_ (près et à l’Ouest de Bakel) dépendaient du Tekrour : ils +avaient été convertis à l’islamisme par Ouâr-Diâbi et leur chef était +considéré comme assez puissant pour résister aux armées que l’empereur +de Ghana aurait pu envoyer contre lui ; il faisait la guerre à ceux de +ses voisins demeurés païens. Parmi ces derniers étaient les habitants de +_Galambou_, ville du Kaméra située près de l’embouchure de la Falémé, à +un jour de Silla, et qui, elle, dépendait du _tounka_ Ménîn ainsi que +_Diaressi_ (Diarissona, Yaressi ou Barissa), qui était alors le chef- +lieu du Guidimaka et devait se trouver à peu près en face d’Ambidédi. + +Bekri nous a laissé une excellente description de Ghana et des +principales contrées de l’empire, tel qu’il existait de son temps, +c’est-à-dire une dizaine d’années avant que la capitale ne fût prise et +saccagée par les Almoravides. Ghana, d’après lui, se composait de deux +villes situées dans une plaine. L’une, habitée par les musulmans +(marchands arabes et berbères), renfermait douze mosquées, pourvues +chacune d’un imâm, d’un muezzin et d’un lecteur ; on y rencontrait des +jurisconsultes et des savants distingués. Des puits d’eau douce +servaient à abreuver les habitants et, près de ces puits, on cultivait +des légumes. Le climat cependant était malsain pour les gens du +Maghreb : au moment de la maturité des épis, presque tous les étrangers +tombaient malades et une grande mortalité sévissait à l’époque de la +moisson. La ville païenne, où résidait l’empereur, était à six milles de +la ville musulmane ; des habitations s’étendaient d’ailleurs entre les +deux quartiers. La ville impériale, la plus vaste des deux, était +appelée par les Arabes _El-Ghâba_ (la forêt), parce qu’elle était +entourée de bois sacrés où des huttes servaient de demeures aux prêtres +chargés du culte national et où étaient conservées les idoles, à côté +des tombes des souverains ; des gardiens empêchaient de pénétrer dans +ces bois et de voir ce qui s’y passait. C’était également dans ces bois +sacrés que se trouvaient les prisons d’Etat : dès que quelqu’un y était +enfermé, nous dit Bekri, on n’entendait plus parler de lui. + +Les maisons de Ghana étaient construites avec des pierres[48] et du bois +de gommier. Le palais de l’empereur se composait d’une sorte de château +qu’entouraient des huttes de terre à toit conique en paille, le tout +environné d’un mur. Près du tribunal impérial était une mosquée, à +l’usage des musulmans qui venaient rendre visite à l’empereur. + +Les interprètes, le trésorier et la plupart des ministres étaient +choisis par l’empereur parmi les musulmans. L’empereur et son héritier +présomptif avaient seuls le droit, parmi les païens, de porter des +vêtements confectionnés ; les sujets du prince ne se vêtaient que de +pagnes de laine (appelés _kassa_ par Edrissi), de coton (_fouta_ dans le +même auteur), de soie ou de velours, selon les moyens de chacun. Les +hommes se rasaient la barbe et les femmes la chevelure. L’empereur +portait des colliers et des bracelets et se couvrait la tête de +plusieurs bonnets brodés superposés, entourés d’un turban de cotonnade +très fine. + +Ce monarque donnait audience sous une sorte de tente ou de vaste +parasol ; auprès de lui se tenaient alors dix chevaux richement +caparaçonnés et derrière lui étaient dix serviteurs portant des +boucliers et des épées à poignée d’or ; à sa droite étaient rangés les +fils des rois vassaux, superbement vêtus, les cheveux tressés et ornés +de bijoux d’or. Quant au maire de la ville et aux ministres, ils +s’asseyaient par terre devant l’empereur. L’entrée de la tente était +gardée par des chiens portant des colliers d’or et d’argent garnis de +grelots également en or et argent. L’ouverture de l’audience était +annoncée au moyen de longs tambours appelés _daba_[49], dont la caisse +était faite d’un tronc d’arbre évidé. Lorsque les sujets de l’empereur +se présentaient devant le prince, ils se prosternaient et se jetaient de +la poussière sur la tête ; quant aux musulmans, ils se contentaient de +frapper leurs mains l’une contre l’autre, en signe de respect. + +Edrissi rapporte que, tous les matins, l’empereur faisait à cheval le +tour de sa capitale, suivi de tous ses officiers ; les gens qui avaient +à se plaindre de quelque injustice pouvaient, au cours de cette +promenade, s’adresser à lui : il réglait l’affaire sur-le-champ et, une +fois la justice ainsi rendue, rentrait à son palais. Il faisait une +nouvelle promenade dans la soirée, mais alors nul ne pouvait l’aborder. + +Lorsque le souverain venait à mourir, on construisait une sorte de dôme +en bois à l’endroit où devait s’élever le tombeau, puis on plaçait le +corps sur une estrade garnie de tapis et de coussins, à l’intérieur du +dôme ; auprès du cadavre, on disposait les ornements et les armes du +défunt, ainsi que les plats et les calebasses dans lesquels il avait +coutume de manger et de boire et que l’on remplissait d’aliments et de +boisson avant de les placer dans la chambre sépulcrale ; on enfermait +aussi dans cette chambre plusieurs des serviteurs du défunt, choisis +parmi ceux qui, de son vivant, lui préparaient sa nourriture. Puis on +recouvrait l’édifice avec des nattes et des étoffes et toute la foule +assemblée jetait de la terre dessus, de façon à former un grand tertre +qu’on entourait ensuite d’un fossé. + +Bekri raconte que les gens de Ghana sacrifiaient des victimes aux morts +et leur offraient des boissons fermentées. L’épreuve du poison était +admise en justice : si quelqu’un niait une dette ou était accusé d’un +crime et refusait de s’en reconnaître l’auteur, le juge prenait une +parcelle d’un bois âcre et amer et la faisait infuser dans de l’eau, +puis obligeait l’accusé à boire cette infusion : si l’estomac du +défendeur rejetait le breuvage, il était proclamé innocent ; sinon, on +le considérait comme coupable. + +Les principaux articles d’importation venant du Maroc ou du Sahara +étaient le cuivre, les cauries, les tissus, les figues, les dattes et le +sel. + +L’empereur prélevait un dinar par chaque âne chargé de sel qui pénétrait +sur son territoire et deux dinars par chaque charge de sel quittant le +pays. Le droit sur le cuivre importé à Ghana était de cinq _mitskal_ par +charge et le droit sur toute autre marchandise était de dix _mitskal_ +par charge. Le sel était apporté par caravanes des mines de Tatental, +situées dans le Sahara à 40 jours au nord de Ghana et à 20 jours au sud +du Tafilelt, et aussi des mines d’Aoulil ; le sel d’Aoulil arrivait à +Ghana en traversant le Tagant ou bien encore était transporté par mer +d’Aoulil à l’embouchure du Sénégal, puis remontait le fleuve en pirogues +jusqu’à Silla ou Diaressi, d’où il gagnait Ghana par caravanes. Aoulil +fournissait aussi de l’ambre gris. + +L’or était importé des pays situés au Sud de l’empire ; on l’allait +chercher à _Gadiaro_ ou Gadiara, ville située à dix-huit jours de Ghana, +par une route ne traversant que des contrées habitées par des Nègres. +Gadiaro n’était d’ailleurs qu’un marché d’échange : l’or lui-même +provenait des régions montagneuses situées sur la rive gauche du haut +Sénégal. Toutes les pépites trouvées dans les mines dépendant de +l’empire appartenaient au souverain, mais l’or en poudre appartenait à +qui l’avait récolté. Bekri assure qu’on rencontrait parfois des pépites +pesant d’une once à une livre et qu’une pépite énorme faisait, de son +temps, partie du trésor impérial ; d’après Edrissi, elle aurait pesé +trente livres et l’empereur l’aurait fait percer d’un trou pour y +attacher la longe de son cheval. + +Le pays qui produisait l’or était alors comme aujourd’hui la région +comprise entre la Falémé et le haut Niger — Bambouk, Gangaran, Manding +et Bouré — région connue des Arabes sous le nom de _Ouangara_ qui fut, +par extension, appliqué aux Mandingues et à tous les peuples de la +famille mandé sujets des empires de Ghana et de Mali. D’après Edrissi, +le Ouangara formait une île de 300 milles de long sur 150 de large, +entourée de tous côtés « par le Nil » ; cette description, appliquée à +l’ensemble des pays que je viens d’énumérer, est assez exacte : le +Sénégal au Nord, la Falémé à l’Ouest, le Bakhoy à l’Est, le Niger et le +Tinkisso au Sud forment en effet une ceinture fluviale presque continue +autour de la région aurifère. Edrissi relate que, vers le mois d’août, +les eaux sortaient du lit des rivières et inondaient une bonne partie du +Ouangara, et que l’on ramassait l’or au moment où les eaux se +retiraient ; Sa’di s’exprime à peu près de même : il en faut conclure +que, au moins dans les vallées, on procédait surtout par lavage des +sables d’alluvion. + +Le fait que Ghana était en quelque sorte l’entrepôt de l’or du Soudan +fut sans doute la cause principale de sa prospérité. Yakout nous fournit +à cet égard des renseignements très complets et très intéressants. Il +nous dit même que la richesse des habitants de Sidjilmassa et de Dara, +dans le Sud marocain, provenait de ce que ces villes se trouvaient +situées sur la route conduisant à Ghana et de là aux mines d’or du +Soudan. Il nous explique comment s’organisaient à Ghana les voyages +accomplis en vue d’aller acquérir le précieux métal. Les commerçants du +Maghreb y arrivaient du Tafilelt avec un stock de marchandises se +composant de sel acheté en route à Tatental (région de Teghazza) et d’un +bois résineux, mais sans odeur désagréable, qui servait à parfumer les +outres de cuir et à rendre buvable l’eau qui y avait séjourné +longtemps ; ils apportaient en outre des perles de verre bleu[50], des +anneaux, boucles d’oreille et bagues en cuivre rouge. Durant la +traversée du Sahara, les caravanes s’approvisionnaient d’eau chez les +Lemtouna voilés du Sud marocain et du Nord de l’Adrar, car, en dehors de +ces régions, on ne rencontrait que quelques puits d’eau saumâtre, à +moins de se trouver à passer après une pluie abondante, auquel cas on +pouvait trouver çà et là un peu d’eau courante. A la sortie du +territoire des Lemtouna du Nord, les voyageurs buvaient d’abord l’eau +pure ramassée dans ce pays et en abreuvaient leurs chameaux ; ensuite +ils mélangeaient progressivement cette eau avec celle qu’ils trouvaient +en route, car ceux qui ne buvaient que l’eau du désert tombaient +malades, particulièrement quand ils n’y étaient pas habitués, et ne se +rétablissaient qu’en arrivant à Ghana, après des fatigues considérables. + +Une fois à Ghana, les commerçants maghrébins s’associaient avec des +intermédiaires de la ville, gens habiles à conclure les marchés avec les +populations du Sud, prenaient des guides et renouvelaient leur provision +d’eau selon la méthode spéciale que j’ai décrite plus haut d’après le +même auteur[51]. Après un voyage d’une vingtaine de jours, fort pénible +au début lors de la traversée du désert qui séparait Ghana du Soudan +proprement dit, les caravanes arrivaient aux pays voisins du Sénégal et +entraient en contact avec les indigènes de la région aurifère. Cette +prise de contact était très particulière et rappelait singulièrement le +procédé usité par les Carthaginois et rapporté par Hérodote. Les +commerçants maghrébins frappaient sur de grands tambours dont le son +s’entendait au loin ; les Noirs des pays aurifères, d’après ce qu’on +raconta à Yakout, étaient des sauvages allant complètement nus, ignorant +la pudeur comme les bêtes et se cachant dans des trous creusés dans la +terre[52] ; ils avaient peur de se tenir debout en face des marchands +blancs et ne venaient jamais au devant d’eux, mais, dès qu’ils +entendaient le son des tambours, ils sortaient de leurs cachettes et +attendaient sans bouger à une certaine distance. Les commerçants +déballaient leurs marchandises (sel, anneaux de cuivre, perles bleues) : +chacun déposait à terre, par petits paquets séparés, les marchandises +lui appartenant en propre, puis tous s’éloignaient hors de la vue des +indigènes. Ceux-ci s’approchaient alors et, à côté de chaque tas de +marchandises, déposaient une quantité déterminée de poudre d’or, puis se +retiraient. Les marchands revenaient ensuite, chacun prenant ce qu’il +trouvait d’or à côté de son tas de marchandises, puis ils s’en +retournaient en battant du tambour pour annoncer leur départ et la +conclusion du marché, laissant les marchandises à l’endroit où ils les +avaient déposées. Ces transactions à la muette s’accomplissaient, +paraît-il, très régulièrement, et sans qu’aucune des parties craignît +d’être trompée par l’autre. Massoudi (_Prairies d’or_, vol. IV, page 93) +relate aussi cette coutume, qu’il dit être bien connue des gens de +Sidjilmassa ; il ajoute que les marchands se rendant de cette ville dans +l’empire de Ghana pour y acheter de l’or déposaient leurs marchandises +sur les bords « du grand et large fleuve » près duquel vivaient les +indigènes chercheurs d’or : ce grand et large fleuve n’était autre que +le Sénégal, que les commerçants maghrébins atteignaient près de +l’embouchure de la Kolembiné. + +Yakout complète sa description des mœurs commerciales de cette époque en +citant une opinion d’Ibn-el-Faqih, d’après lequel l’or poussait dans le +sable du Ouangara comme poussent les carottes et se récoltait au lever +du soleil ; d’après le même informateur, les indigènes de la région +aurifère se nourrissaient de petit mil, de pois chiches et de haricots +et s’habillaient de peaux de léopards, animaux très nombreux dans la +contrée. D’après Edrissi, les indigènes de tous les pays soudanais +dépendant de Ghana — comme aussi ceux relevant de Tekrour — étaient +armés d’arcs et de flèches et de massues ; leurs maisons étaient +construites en argile et couvertes de paille ; ils se paraient +d’ornements en cuivre et de colliers en perles de verre ou de pierre ; +ils cultivaient principalement le mil et en tiraient une boisson +fermentée. + +_Route conduisant de Ghana à Gadiaro_ (d’après Bekri). — A quatre jours +de Ghana, on trouvait _Samakanda_ (chez les Samaka ou gens du Sama), +capitale du _Sama_, pays vassal de Ghana ; les habitants de ce pays, qui +passaient pour les meilleurs archers de tous les Nègres et se servaient +de flèches empoisonnées, portaient le nom de _Bagama_ ou Bakama +(c’étaient sans doute des Kâgoro) : les hommes allaient complètement +nus, tandis que les femmes cachaient leur sexe au moyen de lanières de +cuir ; elles se rasaient la tête, mais non le pubis. Chez les Bagama — +comme aujourd’hui chez les Kâgoro et les Banmana, — le fils héritait de +son père, contrairement à l’usage qui régnait à Ghana et chez les +Soninké de l’époque. + +A deux jours de Samakanda, on entrait dans le pays de _Tâka_ ou Dâga, où +croissaient en abondance des arbres nommés _tadmout_ en berbère +(baobabs), donnant des fruits de la forme d’une pastèque, remplis d’une +substance à la fois sucrée et acidulée (pain de singe) que l’on +employait contre la fièvre. + +Le septième jour, on arrivait à un affluent du Sénégal appelé _Diougou_ +(sans doute la Kolembiné), que les chameaux passaient à gué et les +hommes en pirogue. Onze journées de marche séparaient l’endroit où l’on +traversait cette rivière de Gadiaro. Après l’avoir franchie, on entrait +dans le pays de _Garantel_, grand royaume païen fréquenté par des +marchands musulmans qui ne faisaient qu’y passer mais étaient traités +avec égard par les habitants ; ce pays renfermait des éléphants et des +girafes. La ville même de Garantel, appelée Garbil par Edrissi et placée +par lui à neuf jours de Samakanda, devait se trouver au sud du point où +la route de Ghana à Gadiaro traversait le Diougou et sur la rive droite +de cette rivière, à la pointe sud de l’étang de Magui, c’est-à-dire à +l’Ouest de Koniakari et au Nord-Est de Kayes ; Edrissi dit qu’elle était +bâtie au bord du « Nil » — lisez : d’une masse d’eau importante —, sur +le flanc septentrional d’une montagne, et que ses habitants se vêtaient +de laine et se nourrissaient de mil, de poisson et de lait de chameau. + + DELAFOSSE Planche XVII + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 33. — Groupe de Touareg, à Bamba.] + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 34. — Cavaliers Songaï, près de Say.] + +En sortant du royaume de Garantel, on arrivait à _Gadiaro_ (ou Gadiara, +d’après Edrissi), rendez-vous des marchands qui allaient acheter de l’or +et des expéditions venant lever le tribut sur les mines au nom de +l’empereur de Ghana. Gadiaro était une ville fortifiée, située sur la +rive Nord du Sénégal et à douze milles du fleuve (sans doute à peu près +en face de notre Kayes actuel et non loin de l’ancien Kayes de la rive +droite) ; de nombreux musulmans y habitaient. En réalité, Gadiaro +n’était qu’un entrepôt : les mines d’or se trouvaient de l’autre côté du +Sénégal et à une certaine distance, ainsi que je l’ai expliqué plus +haut, dans le pays qu’habitaient les _Lemlem_ d’Edrissi. Ce dernier +rapporte que les gens de Gadiaro, montés sur des chameaux, allaient chez +les Lemlem capturer des esclaves qu’ils vendaient aux gens de Ghana. + +_Pays et villes situés dans le bassin du Sénégal et faisant partie de +l’empire de Ghana_ (toujours d’après Bekri). — A l’Ouest de Gadiaro, sur +la rive Nord du Sénégal, se trouvait (à peu près en face d’Ambidédi) la +ville de _Diaressi_ ou Yaressi ou Diarissona (_alias_ Barissa)[53], qui +était peuplée de musulmans, quoique environnée de païens ; on y trouvait +des chèvres de petite taille qui, prétend Bekri, se fécondaient sans le +secours d’un mâle, en se frottant contre le tronc d’un certain arbre. +Des commerçants noirs étrangers au pays et nommés _Nougamarta_ venaient +acheter de la poudre d’or à Diaressi et la transportaient de là dans +tout le Soudan. Vis-à-vis de cette ville, sur la rive Sud du fleuve, +s’étendait, sur une profondeur de huit journées de marche, un grand +royaume dont le souverain portait le titre de _dou_ — ou le nom de _Dao_ +— et dont les habitants combattaient avec des flèches ; ces habitants — +des Diallonké probablement — sont appelés _Lemlem_ par Edrissi, qui +ajoute que les gens de Tekrour et de Ghana se rendaient dans leur pays +pour y capturer des esclaves ; le même auteur cite, parmi les villages +des Lemlem, une localité qu’il appelle _Mallel_, située sur une colline +de terre rouge, au Nord d’une montagne d’où jaillissait une source qui +alimentait en eau les habitants et donnait naissance à un affluent du +Sénégal ; il cite encore une autre localité qu’il appelle _Dao_, sans +doute du nom du chef mentionné par Bekri[54]. Ce royaume du _dou_ ou de +Dao était contigu au pays de Mali ou des Mandingues, lequel était +indépendant de Ghana. + +A l’Ouest de Diaressi, en suivant le Sénégal, on trouvait la ville de +_Galambou_, peuplée de païens qui étaient en butte aux incursions du +chef de Silla ; Galambou devait se trouver sur la rive Sud du fleuve, +très près du confluent de la Falémé. + +A un jour en aval de Galambou — sans doute à l’Ouest et très près de +Bakel —, était la ville de _Silla_, bâtie à cheval sur les deux rives du +fleuve et peuplée de musulmans depuis le début du XIe siècle, époque à +laquelle l’empereur toucouleur Ouâr-Diâbi ou Ouâr-Diâdié avait converti +les habitants de Tekrour et de Silla. Les gens de cette dernière ville +faisaient le commerce du mil, du sel d’Aoulil, des anneaux de cuivre +provenant du Maghreb et de petits pagnes de coton appelés _tiaguia_ ou +_chakia_ et fabriqués dans le pays des _Toronka_ (sans doute au Fouta- +Toro) ; ils possédaient beaucoup de bœufs, mais n’avaient ni moutons ni +chèvres. Dans la partie de leur territoire touchant au Sénégal, en un +endroit nommé Sahâbi, se trouvaient beaucoup d’hippopotames ; ces +animaux étaient appelés _gabou_ (Bekri orthographie _gafou_) dans la +langue du pays, ce qui indique que le peul était alors parlé à Silla ou +du moins dans la région de Silla, c’est-à-dire de Bakel ; les riverains +les chassaient au moyen de courts javelots de fer munis chacun d’une +corde : l’animal blessé plongeait, mourait au fond de l’eau, puis +remontait à la surface, et on le halait alors au moyen des cordes +attachées aux javelots. On mangeait la chair des hippopotames et on +confectionnait des cravaches avec leur peau. + +Dans toutes ces régions baignées par le Sénégal, on semait deux fois par +an : d’abord sur la partie du sol qui avait été inondée durant la crue, +et ensuite sur les terrains arrosés par la pluie. + +Dans les mêmes pays, la coutume était que la victime d’un vol pouvait à +sa guise vendre le voleur comme esclave ou le tuer ; quant à celui qui +se rendait coupable d’adultère, il était écorché vif. + +A Silla finissaient les domaines de l’empereur de Ghana et commençaient +ceux de l’empereur de Tekrour. + +_Pays de l’empire de Ghana situés à l’Ouest de la capitale_ (encore +d’après Bekri). — Aoudaghost se trouvait à quinze journées de marche +dans l’Ouest de Ghana ; un peu au Sud de la ligne joignant ces deux +localités, c’est-à-dire à peu près sur la route actuelle de Néma à +Kiffa, on rencontrait à six jours de Ghana la ville d’_In-Bara_ ou +Ambara, dont le chef — il s’appelait Târam à cette époque — n’obéissait +pas à l’empereur Ménîn, s’étant sans doute trouvé englobé dans la main- +mise des Almoravides sur Aoudaghost et ses dépendances. Cette localité +devait se trouver à mi-chemin environ de Goumbou et de Tichit. + +En continuant dans la même direction, on trouvait, neuf jours au delà +d’In-Bara, la ville de _Kougha_, peuplée de musulmans bien qu’entourée +d’infidèles ; cette ville devait se trouver à peu de distance du poste +actuel de Mbout dans la Mauritanie ; les caravanes venant de l’Adrar ou +d’Aoulil s’y arrêtaient pour y déposer des cauries, du cuivre et du sel +et en emporter de la poudre d’or provenant des mines de la Falémé : il +semble que Kougha était le marché soudanais de l’Adrar, comme Diaressi +et Gadiaro étaient ceux du Tagant et de Ghana. Bekri assure que les +mines dont le produit allait à Kougha étaient celles qui, de tout le +pays nègre, fournissaient le plus d’or. Cette ville se trouvait +vraisemblablement sur la limite des zones d’influence respectives de +Tekrour et de Ghana, car Bekri nous dit qu’une localité de la même +région, qu’il appelle _Alouken_ (située sans doute dans le Nord-Ouest du +Guidimaka), était commandée par un nommé Kammara, fils de feu l’empereur +Bassi et cousin de Ménîn[55]. + +Bien que le géographe arabe ne l’indique pas, la route de Ghana à +Tekrour par In-Bara et Kougha devait marquer l’extrême limite +septentrionale du domaine propre des Noirs dans cette contrée ; il nous +dit en effet qu’en partant du pays des Toronka (sans doute le Fouta- +Toro) — qui s’étendait plus vers l’Est qu’aujourd’hui puisque sa +capitale n’était pas très éloignée de Galambou et de Diaressi[56] —, et +en se dirigeant vers l’Est « à travers le pays des Nègres », on +traversait des royaumes qu’il n’a pas mentionnés sur la route sus- +indiquée et qui, vraisemblablement, se trouvaient un peu plus au Sud. + +Ces royaumes, en partant du Tekrour — c’est-à-dire de l’Ouest —, étaient +ceux du _Diafouko_ (peut-être le Diafounou ou un pays voisin appelé +Diafounko[57], ce qui signifierait en mandingue « au delà du +Diafounou ») et des _Faraoui_ ou Faraoua (peut-être le Diomboko ou le +Kaarta). Les Noirs du Diafouko adoraient un serpent ressemblant à un +grand boa, mais pourvu d’une crinière et d’une queue poilue ; ce reptile +se tenait dans une caverne à l’orifice de laquelle se trouvaient un +arbrisseau et des pierres ; ceux qui se consacraient au culte du serpent +résidaient près de cette caverne et suspendaient aux branches de +l’arbrisseau des vêtements précieux et des bijoux de bon aloi, déposant +à son pied des calebasses qui renfermaient des aliments, ainsi que des +vases remplis de lait ou de bière de mil. Lorsqu’ils voulaient faire +venir le serpent, il prononçaient des mots magiques et faisaient +entendre un sifflement particulier : aussitôt le serpent sortait de sa +caverne et se montrait à eux. Lorsqu’un chef du pays venait à mourir, +les prêtres du serpent rassemblaient auprès de la caverne tous les +candidats à sa succession et prononçaient les mots magiques : le +reptile, sortant alors de son trou, flairait les candidats l’un après +l’autre, puis touchait l’un deux de son nez et retournait à sa caverne ; +l’homme ainsi désigné courait après le serpent de toute sa vitesse, en +arrachant autant de poils qu’il le pouvait à la crinière et à la queue +de l’animal, car la durée de son règne devait être proportionnée au +nombre des poils arrachés, à raison d’une année par poil. + +Quant au royaume des Faraoui, il formait un Etat indépendant. Le sel s’y +vendait au poids de l’or, ce qui indique que ce pays était assez éloigné +du Sahara et de la mer et au contraire assez rapproché des régions +aurifères. On y remarquait un étang où poussait une herbe dont la racine +jouissait de vertus aphrodisiaques très remarquables ; le roi des +Faraoui se réservait pour lui seul la récolte de cette herbe, qui lui +permettait de visiter ses nombreuses épouses les unes après les autres +sans éprouver aucun affaiblissement. Un roi musulman voisin ayant voulu +lui acheter un peu de cette plante, le chef des Faraoui s’y refusa, +disant que ce prince musulman, qui n’avait que peu de femmes, se +laisserait aller, s’il usait de l’herbe mirifique, à des excès réprouvés +par sa religion ; mais, en compensation, il lui envoya une autre plante +qui guérissait de l’impuissance. + + + =VII. — Décadence et fin de l’empire de Ghana= (1076-1240). + + +Pendant que Youssof-ben-Tachfine fondait Marrakech en 1063, puis +s’emparait de Fez en 1069 et de Séville en 1086, Aboubekr-ben-Omar +faisait la guerre sainte aux Noirs demeurés infidèles de l’empire de +Ghana. Il trouva un allié en la personne de l’empereur de Tekrour, Lebbi +ou Ibrahim Sal, dont les sujets toucouleurs étaient alors en grande +partie musulmans et qui avait déjà, quelques années auparavant, soutenu +Yahia-ben-Omar contre les Goddala ; on prétend même qu’Aboubekr aurait +épousé Fatimata Sal, fille de l’empereur de Tekrour. L’empire de Ghana +au contraire, demeuré réfractaire à l’islam et dont le renom de richesse +et de prospérité n’était pas usurpé, devint le but naturel des efforts +d’Aboubekr. Mais il semble que Ghana était de taille à résister, +d’autant plus facilement que, comme le fait remarquer Ibn-Khaldoun, le +gros des troupes almoravides était alors occupé à la conquête du Maroc +et de l’Espagne et qu’Aboubekr ne pouvait espérer recevoir aucun secours +de son cousin Youssof. Nous ignorons le détail des luttes qui se +déroulèrent entre les Zenaga et les Soninké, mais nous savons +qu’Aboubekr mit quatorze ans à se rendre maître de Ghana puisque, revenu +au Tagant en 1061 ou 1062 après avoir renoncé au trône du Maroc, il ne +conquit Ghana qu’en 1076. Mais cette conquête semble avoir été +complète : non seulement les Almoravides prirent la ville, pillèrent les +biens des habitants, massacrèrent une partie de la population soninké, +forçant le reste à s’enfuir ou à embrasser la religion musulmane, mais +ils obligèrent l’empereur[58] à reconnaître la suzeraineté d’Aboubekr et +à lui payer tribut, et ils annexèrent à leur domaine politique toutes +les dépendances de Ghana, jusques et y compris les montagnes aurifères +du Bambouk. + +Mais la puissance des Almoravides au Soudan ne devait pas être de longue +durée : leurs points faibles étaient l’infériorité numérique de leur +armée et leurs divisions intestines. Seuls en somme, les Lemtouna de +l’Adrar soutenaient énergiquement et fidèlement Aboubekr, et ils +n’étaient plus bien nombreux. Les Goddala faisaient toujours grise mine +à l’élu de Abdallah-ben-Yassine, au frère de celui qu’ils avaient vaincu +et tué à Tebferilla ; les Messoufa, les Lemta et les fractions de +moindre importance des autres tribus se complaisaient dans des razzias +isolées, mais n’aimaient pas prendre part, sous le commandement d’un +chef étranger, à des expéditions militaires régulières. D’ailleurs, +pendant qu’Aboubekr guerroyait au Soudan, la révolte éclatait dans son +propre pays, au Nord-Ouest du Tagant. Il dut retourner dans l’Adrar pour +la combattre et c’est en cherchant à la réprimer qu’il fut tué en 1087, +d’une flèche empoisonnée que lui décocha un Nègre aveugle de la tribu +des Gangara ou Ouangara, — c’est-à-dire un Mandingue ou un Soninké, — +mercenaire au service des révoltés. + +Avec la mort d’Aboubekr prit fin l’hégémonie des Almoravides au Sahara +occidental et au Soudan ; ses successeurs furent simplement chefs des +Lemtouna de l’Adrar et eurent assez à faire à défendre leur propre +territoire contre les entreprises des Messoufa au Nord et des Goddala à +l’Ouest et au Sud ; les Lemtouna du Tagant se rendirent à peu près +indépendants et émigrèrent en partie vers l’Est du Hodh et la région de +Tombouctou, entraînant avec eux une fraction notable des Goddala. Quant +aux Soninké de Ghana, ils ne tardèrent pas à recouvrer leur +indépendance, mais leur empire ne devait pas voir renaître la période +glorieuse qui avait précédé la lutte avec les Almoravides : à mesure que +s’effritait la puissance de ces derniers, les royaumes autrefois +tributaires de Ghana se constituèrent en petits Etats indépendants. Le +royaume soninké de Sosso en particulier, fondé dans le Kaniaga à la fin +du VIIIe siècle par quelques familles venues du Ouagadou et fortifié +depuis par l’arrivée d’un certain nombre de gens qui avaient fui Ghana +lors de la prise de cette ville par Aboubekr, commençait à prendre de +l’importance et à englober sous son autorité le Nord du Bélédougou, le +Sud du Bagana et une partie du Diaga, toutes provinces qui jusque-là +avaient été placées, comme le Kaniaga lui-même, sous la suzeraineté de +Ghana : c’était le début de l’empire des Sossé, rival de l’empire de +Ghana. Les Doukouré, vers la même époque, fondaient un nouveau royaume +au Ouagadou et au Bakounou, et les Niakaté s’établissaient fortement à +Diara, dans le Kingui ; le Galam se rendait indépendant ou, comme semble +le dire Edrissi, devenait vassal du Tekrour. + +En sorte que, au début du XIIe siècle, l’empire de Ghana ne formait plus +qu’un royaume de médiocre étendue, comprenant seulement l’Aoukar et la +région de Bassikounou, c’est-à-dire qu’il était en réalité en dehors du +Soudan proprement dit. Il en fut ainsi pendant tout le XIIe siècle. +Puis, en 1203, Soumangourou Kannté, empereur de Sosso, s’empara de Ghana +et l’annexa à ses Etats ; il ne transporta pas pour cela sa résidence à +Ghana et, une fois l’expédition terminée, revint à Sosso pour surveiller +les empiétements de son rival du Sud, l’empereur des Mandingues. Mais +l’empire de Ghana avait vécu. + +La ville elle-même, qui avait déjà perdu beaucoup de son importance +depuis la conquête almoravide, déclina de jour en jour. Vingt-et-un ans +après son annexion à l’empire de Sosso, en 1224, les riches familles +soninké et les marchands arabes et berbères de Ghana, voulant échapper +sans doute aux exactions de la garnison sossé, se transportaient à +quelque distance au Nord-Ouest et, sous la direction d’un cheikh nommé +Ismaïl, revenant de La Mecque, fondaient _Birou_ ou _Oualata_, qui +remplaça Ghana comme métropole du Soudan septentrional et comme port du +désert[59]. + +Seize ans après la fondation de Oualata, l’empereur malinké Soundiata, +qui venait de renverser l’empire sossé et de l’annexer à ses Etats, +s’emparait de Ghana et détruisait ce qui en restait encore (1240)[60]. + +On pourrait être tenté de croire que Ghana ait survécu à la conquête +mandingue, puisque des auteurs postérieurs à cette conquête, comme +Aboulféda et Ibn-Khaldoun, parlent encore de Ghana, tout en disant que, +de leur temps, elle faisait partie de l’empire de Mali. Mais il faut se +rappeler que le renom de cette ville fameuse survécut à son existence +même et que son nom fut appliqué longtemps encore au pays dont elle +avait été la capitale. C’est ainsi qu’Ibn-Khaldoun nous dit avoir puisé +la plupart de ses renseignements sur l’empire de Mali auprès d’un cheikh +nommé Ousmân, mufti « des habitants de Ghana » — il ne dit pas « mufti +de Ghana » —, qu’il rencontra en Egypte en 1393 ; ce mufti devait, très +vraisemblablement, résider à Oualata, auprès d’une population composée +en effet des descendants d’anciens habitants de Ghana. C’est ainsi +encore que, du temps de Marmol (XVIe siècle), Oualata était appelé +parfois Ghana : « _Gualata que otros llaman Ganata_ ». + +[Illustration : Carte 8. — L’empire de Ghana.] + + +[Note 8 : Voir la carte de l’ancien empire de Ghana, page 57.] + +[Note 9 : Massoudi, qui mourut en 956, mentionne simplement dans ses +_Prairies d’Or_ le nom de Ghana comme celui d’un Etat nègre.] + +[Note 10 : 1er vol., page 187.] + +[Note 11 : Abou-Obeïd-Abdallah el-Bekri, né en Espagne vers 1030 d’une +famille arabe, mourut en 1094 ; il ne voyagea pas au Soudan, mais il eut +à sa disposition, à Cordoue, des documents fort circonstanciés émanant +de divers voyageurs ; en outre, il puisa largement dans les ouvrages de +Mohammed-ibn-Youssof, qui ne nous sont pas parvenus. C’est vers 1070 +qu’il termina son livre sur l’Afrique.] + +[Note 12 : 1er vol., p. 262.] + +[Note 13 : Voir même page.] + +[Note 14 : Il mourut en 1286 et Ghana fut détruite vers 1240 par +Soundiata.] + +[Note 15 : Page 34 et _passim_.] + +[Note 16 : Le même auteur place Aoudaghost sur la même latitude à peu +près et par 11° de longitude Ouest de Greenwich, ce qui correspond +exactement à la position que je donne moi-même à cette ville, entre +Kiffa et Tichit.] + +[Note 17 : Renseignement communiqué par M. le commandant Gaden.] + +[Note 18 : Page 18.] + +[Note 19 : On voit que Sa’di n’a pas dit explicitement que Kaya-Maghan +ait été le premier roi de Ghana : il a voulu indiquer que Kaya-Maghan +fut le premier prince de la dynastie mandé-soninké qui remplaça à Ghana +la dynastie de race blanche, c’est-à-dire le premier prince de race +noire, ainsi qu’il résulte des paragraphes suivants (pages 18 et 19 de +la traduction Houdas) ; nous y reviendrons plus loin. Le passage du +_Tarikh-es-Soudân_ n’implique pas non plus que Ghana fût située dans le +Mali, mais simplement qu’elle était la résidence d’un roi dont la +domination s’étendait sur des régions qui, plus tard, firent partie du +Mali.] + +[Note 20 : 1er vol., page 287. Voir aussi le supplément au no de mars +1910 de l’_Afrique Française_ (pages 60 à 64), où sont décrites les +ruines insignifiantes que l’on peut voir actuellement à quelques +kilomètres de Banamba.] + +[Note 21 : Les mots Ghâna, Gâna ou Ghana, par un _a_ long après le _g_, +et Bâghena, Bâghana ou Bagana, par un _a_ long après le _b_ et un _a_ +bref après le _g_, n’ont très vraisemblablement pas la même origine ; +leur ressemblance partielle n’est due sans doute qu’à une coïncidence +fortuite.] + +[Note 22 : Vol. III, page 770, de l’édition Wüstenfeld.] + +[Note 23 : Si la langue usuelle de Ghana était le soninké, comme le +suppose Barth avec beaucoup de vraisemblance, la chose devient +certaine.] + +[Note 24 : Deux racines berbères existent d’où pourrait à la rigueur +être dérivé le mot _gana_ : l’une exprime l’idée d’élévation, l’autre +l’idée de noirceur.] + +[Note 25 : Cette interprétation du nom du Tagant m’a été communiquée par +M. le commandant Gaden ; M. Houdas partage l’opinion de Mohammed-Lahmed. +Il me faut ajouter que, dans plusieurs dialectes berbères, il existe un +mot _tagant_ ayant le sens de « forêt ».] + +[Note 26 : 1er vol., page 215.] + +[Note 27 : C’est pour cela sans doute que l’ancêtre Kara est appelé +parfois Karaké ou Karanké dans les traditions peules et soninké.] + +[Note 28 : Traduction Houdas, page 18.] + +[Note 29 : Nous avons vu (IIe partie) qu’une fraction de ces Massîn +fonda Tichit. C’est d’eux très probablement qu’a voulu parler Yakout en +disant qu’une tribu connue sous le nom de _Guenaoua_ et originaire de la +région de Ghana nomadisait dans le pays des Noirs contigu au territoire +de cette dernière ville. M. le commandant Gaden m’a signalé la présence +actuelle au Tagant d’une tribu que les Maures appelleraient encore +_Oulad-Gana_.] + +[Note 30 : Barth pensait que Kaya-Maghan était le fondateur de Ghana et +le premier des princes de race blanche et il croyait que ces derniers +étaient des Peuls — identifiés par lui avec les _Leucæthiopes_ des +anciens — parlant déjà le peul. J’ai dit précédemment que je ne pouvais +partager son opinion relativement à l’identification des Peuls avec les +_Leucæthiopes_ et que la population fondatrice de l’empire de Ghana ne +devait adopter la langue peule que longtemps après, lors de son exode +dans le Fouta. Barth, qui écrit _Wagadja-Mangha_ le nom de Kaya-Maghan +dit que le nom de ce prince appartenait à la langue peule, dans laquelle +« grand » se dirait _mangha_ ou _mangho_ ; or il existe bien en peul une +racine _ma’_ ou mieux _maw_ exprimant l’idée de « grandeur » ou +d’« aînesse », et des mots _ma’nga_ ou mieux _mawnga_, _ma’ngo_ ou mieux +_mawngo_, qui peuvent signifier « grand » ; mais, accolé à un nom +d’homme, « grand » se dit _mawo_ ou _mawdo_ et ne peut jamais se dire +_manga_ ou _mango_ ni _mawnga_ ou _mawngo_. En réalité _Maghan_ est un +nom excessivement fréquent chez les divers peuples mandé et nous avons +vu qu’il était porté en particulier par tous les rois soninké du +Ouagadou ; il se présente, selon les dialectes ou les pays, sous les +formes _Maghan_, _Marhan_, _Makhan_, _Makan_ ou, plus rarement, _Magha_, +_Marha_, _Makha_, _Maka_. Ce devait être le prénom de l’ancêtre des +Sissé, plus connu sous le surnom légendaire de Digna : ses fils furent +appelés Maghan-Diabé, Maghan-Kaya, etc., c’est-à-dire en soninké « Diabé +fils de Maghan, Kaya fils de Maghan, etc. », expressions qui, dans la +bouche des Peuls, sont devenues Diabé-Maghan, Kaya-Maghan, etc., avec la +même signification.] + +[Note 31 : Gharnati (_Roudh-el-Qarthâs_) et Ibn-Khaldoun (_Histoire des +Berbères_).] + +[Note 32 : Il semble qu’Aoudaghost avait été fondé, longtemps auparavant +et sous un autre nom, par des Soninké venus de Ghana ; mais des Berbères +et des marchands arabes s’y étaient installés par la suite, et les +Soninké ne devaient s’y trouver qu’en minorité à partir du IXe siècle.] + +[Note 33 : Le nom de cette ville est écrit _Aoudzaghast_ par Yakout et +_Aoudaghost_ par la plupart des autres auteurs arabes. La ville était, +d’après Ibn-Haoukal, à un mois de chemin des salines d’Aoulil, situées +au bord de l’Atlantique entre Saint-Louis et Nouakchott. Entre +Aoudaghost et Sidjilmassa (Tafilelt), on comptait un mois et demi de +voyage à grandes étapes ; le pays séparant ces deux villes était habité +par des Berbères nomades, Cherata et Messoufa, dont les derniers +faisaient payer des droits aux caravanes traversant leur territoire. +D’après Bekri, Aoudaghost était à 40 jours de marche de Tâmedelt, +localité située près de l’oued Draa ou Dara, entre la ville de Dara et +l’Océan. Aboulféda place Aoudaghost à l’Est du désert de Tisr ou Tirs +(Tiris) qui s’étendait entre le royaume des Lemtouna et l’Océan, au Sud +de déserts allant jusqu’au Tafilelt, à l’Ouest et au Nord de pays +habités par les Nègres (Voir 1er vol., page 187, la position assignée à +Aoudaghost par Ibn-Saïd ; Barth plaçait la même ville par 18° ou 19° de +latitude Nord et par 10° ou 11° de longitude Ouest de Greenwich). +L’emplacement d’Aoudaghost serait connu des Tadjakant qui fréquentent de +nos jours le Sud-Est du Tagant.] + +[Note 34 : Yakout, d’après El-Mehellebi.] + +[Note 35 : Cette montagne, donnée par Bekri comme dominant au Nord un +puits qu’il appelle Ouarane ou Ourane, devait se trouver non loin de +Chinguetti, dans l’Est de l’Adrar mauritanien.] + +[Note 36 : Il se pourrait que le Tiloutane de Gharnati et le +Tinyéroutane de Bekri ne fussent qu’un même personnage, ou du moins que +les deux auteurs arabes aient confondu les deux princes et attribué à +l’un des actes ou des faits qui devraient se rapporter à l’autre.] + +[Note 37 : Et non pas chef du Massina, au moins très vraisemblablement.] + +[Note 38 : Bekri ne nous dit pas s’il s’agit de la localité de ce nom +qu’il a mentionnée ailleurs comme formant le faubourg oriental de +Ghana : il semble même, dans le passage que je rapporte en ce moment, +faire d’Aougam tantôt le nom d’un pays ou d’une ville et tantôt le nom +ou le titre d’un chef. En tout cas le contexte indique clairement que +les habitants d’Aougam — ou les sujets du chef Aougam — étaient des +Nègres, tandis que leurs adversaires Massîn étaient des Blancs.] + +[Note 39 : _Roudh-el-Qarthâs_, traduction Beaumier, page 165.] + +[Note 40 : Ou en 1050 seulement d’après Bekri et Ibn-Khaldoun, mais la +date de 1035 donnée par Gharnati semble plus exacte.] + +[Note 41 : Ou à Melkous, d’après Bekri ; cette localité en tout cas +devait être voisine de Sidjilmassa, ainsi que le fait observer Ibn- +Khaldoun.] + +[Note 42 : D’après Bekri, la mère de Abdallah, nommée Tinizamaren, +appartenait à une fraction de la tribu berbère des Djezoula ou Guezoula +qui habitait Temamanaout, dans la partie du Sahara avoisinant Ghana.] + +[Note 43 : D’après Ibn-Khaldoun, Yahia-ben-Ibrahim était déjà mort à +cette époque et Abdallah aurait été accompagné dans sa retraite par +Yahia-ben-Omar et par Aboubekr, frère de ce dernier, qui devaient plus +tard régner l’un et l’autre sur les Almoravides.] + +[Note 44 : Les Lemtouna se partageaient alors en deux fractions : celle +du Tagant, avec Aoudaghost comme ville principale, plus ou moins vassale +de l’empereur de Ghana, et celle de l’Adrar, toujours demeurée +indépendante et ayant comme chef-lieu Azgui.] + +[Note 45 : Aboulféda donne comme position à Azgui 22° de latitude Nord +et 4° de longitude à l’Est de l’embouchure du Sénégal, ce qui +correspond, à 150 kilomètres près, à la position d’Atar : si l’on ne +trouvait pas d’approximations plus inexactes dans les positions +d’Aboulféda, ce serait magnifique.] + +[Note 46 : Bekri place Tebferilla entre la montagne des Lemtouna (région +d’Atar et d’Oujeft) et le Taliouyen ou Talouine ; ailleurs il dit que +les Lemtouna de la montagne passaient l’été dans l’Amatlous (sans doute +l’Amatlich de la carte Gerhardt, au sud d’Akjoujt) et dans le Taliouyen, +régions situées à dix jours au nord du pays des Noirs.] + +[Note 47 : Traduction Beaumier, p. 184.] + +[Note 48 : Ghana est la seule ville du Soudan dans laquelle les auteurs +arabes aient signalé des maisons en pierres ; encore ces maisons ne +devaient-elles s’y rencontrer qu’exceptionnellement, puisque, plus loin, +Bekri parle de huttes d’argile entourant le palais impérial. Il est +probable que ces pierres n’étaient pas maçonnées ni taillées.] + +[Note 49 : Le nom de ces tambours est aujourd’hui encore _daba_ ou +_taba_ en soninké et en mandingue.] + +[Note 50 : Peut-être étaient-ce des perles d’origine phénicienne +analogues à celles que l’on rencontre dans les régions aurifères de la +Côte d’Ivoire et de la Côte d’Or.] + +[Note 51 : Premier volume, pages 87 et 88.] + +[Note 52 : Sans doute Yakout entend par ces « trous », non pas des +habitations, mais les puits servant à l’extraction des alluvions +aurifères.] + +[Note 53 : Aboulféda place Barissa par 13° 30′ de latitude Nord et par +11° 30′ de longitude à l’Est de l’embouchure du Sénégal.] + +[Note 54 : Edrissi ajoute que les Lemlem, qui allaient souvent tout nus, +se faisaient des stigmates sur les tempes et la face : leur pays se +trouvait en bordure d’un affluent du « Nil », c’est-à-dire du Sénégal +(la Falémé ou le Bafing, ou les deux) et touchait à l’Ouest au pays des +Magzâra ou Magrâra (par lequel il convient d’entendre le Boundou, le +Fouta et le Diolof) et au Sud à des déserts inhabités (lisez : des +contrées inconnues). La langue des Lemlem différait de celle des Magzâra +(toucouleur, sérère et ouolof) et de celle de Ghana (soninké). Voir : +Barth, _Central-Afrikanischer Vokabularien_, page CLXVII.] + +[Note 55 : Cooley a cru pouvoir identifier In-Bara avec Hombori et +Kougha avec Gao ; à vrai dire, l’orthographe donnée à Kougha par Bekri +est exactement la même que celle donnée à Gao par Ibn-Haoukal (Kougha ou +Kaoga), mais, alors que le Kougha d’Ibn-Haoukal correspond manifestement +à Gao, celui de Bekri, indiqué comme se trouvant à quinze jours à +l’_Ouest_ de Ghana et à proximité des mines d’or, de Tekrour et +d’Aoulil, ne peut aucunement se confondre avec Gao. Il serait également +invraisemblable qu’un cousin de l’empereur de Ghana eût exercé un +commandement dans la région de Gao, puisque nous savons que l’autorité +de Menîn s’arrêtait vers l’Est à Ras-el-Ma. Enfin Bekri nous donne, dans +un autre passage, un itinéraire très circonstancié de Ghana à Gao, fort +différent de celui de Ghana à Kougha, et il écrit le nom de Gao d’une +manière bien distincte, qui ne peut se lire que Koukou, Koko, Kaokao ou +Gaogao.] + +[Note 56 : D’après des traditions recueillies par M. le Commandant +Gaden, la résidence du roi du Toro fut, à une certaine époque, _Gallat_, +village situé non loin de l’emplacement actuel de Bakel.] + +[Note 57 : A la rigueur, Bekri mettant souvent un _f_ à la place d’un +_b_ dans sa transcription des noms soudanais, on pourrait lire +_Diomboko_ le mot qu’il orthographie _Zefokou_ ou _Diafouko_.] + +[Note 58 : Probablement Ménîn, qui était monté sur le trône en 1062.] + +[Note 59 : La ville même de Oualata dut être musulmane depuis sa +fondation, mais l’ancienne population soninké de l’Aoukar dut demeurer +très longtemps païenne puisque, au dire de Léon l’Africain, les peuples +dépendant de Oualata adoraient le feu au début du XVIe siècle.] + +[Note 60 : D’après une tradition écrite recueillie à Araouân par M. +Bonnel de Mézières, Ghana aurait été détruite par un _askia_, neuf cents +ans avant l’arrivée du pacha Djouder à Tombouctou, c’est-à-dire vers la +fin du VIIe siècle : le fait et la date sont également inacceptables +puisque, à cette époque, le futur empire de Gao ne faisait que commencer +à se constituer, le premier _askia_ ne devant apparaître d’ailleurs qu’à +la fin du XVe siècle, et que la période de prospérité de Ghana n’avait +pas commencé encore. Sans doute il convient d’interpréter cette +tradition en disant que, vers 690, se fondait dans la région de Gao un +empire qui, beaucoup plus tard, devait devenir le rival de celui de +Ghana.] + + + + + CHAPITRE III + + =L’Empire de Gao (VIIe au XVIe siècles).= + + + =I. — Gounguia siège de l’empire= (690-1009). + + +Bien que, pour demeurer fidèle à une formule généralement adoptée, je +donne le nom d’« empire de Gao » à l’important Etat soudanais qui se +développa et fleurit du VIIe au XVIe siècles dans la vallée du Niger +inférieur et moyen, la ville de Gao ne fut la capitale de cet empire +qu’à partir du XIe siècle : durant les 320 premières années de son +existence, il eut, comme ville principale et résidence de ses +souverains, la localité de _Gounguia_ (Koukia selon l’orthographe +employée par les Arabes, Cochia dans Cadamosto). Ainsi que je l’ai dit +précédemment[61], cette localité devait se trouver dans l’une des îles +de Bentia, entre Gao et Tillabéry, à 150 kilomètres environ en aval du +premier de ces deux points, ou en tout cas dans l’une des îles que l’on +rencontre sur le Niger dans la même région. + +J’ai raconté déjà[62] comment des Berbères des tribus Lemta et Hoouara, +venant de Tripolitaine, s’étaient échoués à la fin du VIIe siècle auprès +des Songaï habitant la rive gauche du Niger en face de Gounguia, comment +_Dia Aliamen_, chef de ces Berbères, avait réussi à débarrasser la +contrée des Sorko pillards qui avaient fait de Gounguia leur principal +repaire, comment ce service rendu aux indigènes lui avait valu d’être +reconnu comme chef du pays et comment enfin, vers 690, il avait établi +sa résidence à Gounguia même, à la place des Sorko chassés vers Gao, et +avait fondé là un royaume qui devait devenir plus tard un véritable +empire. + +Les chefs et la classe dirigeante de cet empire appartinrent pendant +huit siècles à la nation berbère (tribu des Lemta), tandis que ses +sujets étaient au début des Nègres Songaï, auxquels vinrent s’adjoindre +par la suite des fractions de peuples divers. + +Ainsi que je l’ai fait observer déjà, je ne suis pas le premier à avoir +attribué aux Berbères la fondation de l’empire de Gao : Barth a déjà +soutenu cette théorie, avec preuves à l’appui, et, avant lui, Léon +l’Africain et Marmol avaient explicitement représenté la dynastie des +Dia et celle des Sonni comme étant de souche libyenne. Parlant en effet +du premier _askia_, qui régnait à Gao au moment même du voyage de Léon +au Soudan (1507 environ), ce dernier dit que ce prince « descendu des +Noirs » était, avant son avènement, capitaine au service de « Soni Heli, +de la lignée des Libyens »[63] : si l’on songe que Léon traversait le +pays quinze ans seulement après la mort de Sonni Ali et que, par suite, +les informations qu’il a recueillies sur ce dernier avaient des chances +d’être exactes, on conviendra qu’il y a lieu, en cette circonstance tout +au moins, d’accorder foi aux indications du célèbre voyageur. Marmol, +lui, fait de Sonni Ali un _Lumptuna_, peut-être par suite d’une +confusion assez fréquente entre les Lemta et les Lemtouna, mais en tout +cas il lui attribue comme Léon une origine berbère. Or les princes de la +dynastie des Sonni, bien que portant un titre différent, appartenaient à +la même famille que leurs prédécesseurs de la dynastie des Dia, ainsi +que nous le verrons plus loin[64]. + +Sa’di donne au nom d’Aliamen et au titre de _dia_[65], qui précède son +nom comme celui de ses trente successeurs, une étymologie qui peut à bon +droit paraître fantaisiste. D’après cet auteur, le futur fondateur du +royaume de Gounguia était originaire du Yémen et aurait quitté son pays +avec son frère pour parcourir le monde ; après un long et pénible +voyage, les deux frères arrivèrent en vue de Gounguia, sales, épuisés, +vêtus de peaux de bêtes ; les indigènes, étonnés de l’aspect de ces +inconnus, leur auraient demandé d’où ils venaient et l’un d’eux aurait +répondu en arabe, en montrant son frère : _dja men el-Yemen_ « il vient +du Yémen » ; les indigènes auraient cru que ces syllabes, +incompréhensibles pour eux et d’ailleurs mal entendues, représentaient +le titre et le nom de celui que l’autre avait montré, et ils l’auraient +appelé _Dia Aliamen_, faisant de _dia_ un titre équivalent à « sultan ». +Cette légende est remplie d’invraisemblances : d’abord ces deux hommes +partant du Yémen pour faire le tour du monde et venant échouer en un +coin perdu du Soudan ; ensuite ce fait de l’un deux disant en montrant +son frère « il vient du Yémen », alors qu’il eût été plus logique, +semble-t-il, qu’il dit « nous venons du Yémen » ; enfin, s’il était +naturel que ces étranges touristes, s’ils venaient du Yémen, parlassent +arabe et que les Songaï ne comprissent pas leur langue, il eût été par +contre bien extraordinaire qu’ils eussent compris la question qui leur +était adressée en songaï. A mon avis, il ne faut voir là qu’un nouvel +exemple de la facilité avec laquelle les musulmans du Soudan attribuent +une origine yéménite à tous les fondateurs d’empire et, de l’histoire +rapportée par Sa’di, je retiens simplement : d’abord que Dia Aliamen +était de race blanche, ensuite que lui et ses compagnons arrivèrent à +Gounguia en assez piteux état[66]. + +Je ne reviendrai pas ici sur l’autre légende rapportée par Sa’di, celle +du poisson-tyran harponné par Aliamen : j’ai dit[67] qu’il convenait +sans doute de voir dans ce poisson-tyran une interprétation symbolique +des pêcheurs pillards de la caste des Sorko, dont Aliamen purgea la +contrée avec l’aide de ses compagnons. Je ne reviendrai pas non plus sur +les luttes entre le royaume naissant de Gounguia et cette caste des +Sorko, luttes qui se terminèrent par la défaite de ces derniers : les +uns acceptèrent, comme les autres Songaï, la suzeraineté des princes +berbères de Gounguia ; les autres, remontant le Niger d’étape en étape, +allèrent chercher jusque du côté du lac Débo une indépendance relative +et momentanée. Je rappellerai seulement que ces luttes provoquèrent la +fondation de Gao par les Sorko-Faran vers 690, celle de Bamba par les +Sorko-Fono vers la même époque ou un peu plus tard, puis l’extension de +l’autorité des rois de Gounguia sur la rive droite du Niger d’abord et +ensuite à Gao vers 890. + +C’est là à peu près tout ce que nous savons de l’histoire des quatorze +premiers souverains, en outre de leurs noms que nous ont légués le +_Tarikh-es-Soudân_ et la tradition et qui sont les suivants, chacun +étant précédé du titre énigmatique de _dia_ : Aliamen, Azkaï, Atkaï, +Akkaï, Akkou, Alifaï (ou Alfaï), Baï-Komaï, Baï, Kareï, Ayam-Karaoueï, +Ayam-Danka, Ayam-Danka-Kibao, Konkoreï et Kenken[68]. + +Nous savons encore une chose de plus : c’est que ces quatorze princes +n’étaient pas musulmans. Sa’di prétend qu’ils étaient païens, mais il +est très possible qu’ils aient été chrétiens ou tout au moins qu’ils +aient professé une sorte de christianisme abâtardi, car la religion +chrétienne était fort répandue parmi les Berbères de Tripolitaine au +moment où se produisit l’exode qui amena Dia Aliamen sur les bords du +Niger. Tous, très probablement, ont résidé à Gounguia. + + + =II. — La dynastie berbère des Dia à Gao= (1009-1335). + + +Ici se place une date, que nous fournit Sa’di : celle de la conversion à +l’islamisme, en 1009 ou 1010, de _Dia Kossoï_ ou Kossaï, successeur de +Dia Kenken et quinzième roi de Gounguia. Le _Tarikh-es-Soudân_ ajoute +que, à l’occasion de cette conversion, Dia Kossoï fut surnommé _Moslem- +dam_, ce qui aurait signifié dans la langue du pays « qui a embrassé +l’islam volontairement » ; j’ignore en quelle langue la syllabe _dam_ a +la signification de « volontairement », mais ce n’est pas en songaï en +tout cas, à ce qu’il me semble. + +C’est à cette date également que, me rangeant aux déductions de Barth, +je place le transfert de la capitale de l’empire de Gounguia à _Gao_. +Nous avons vu que Gao avait été fondé par des pêcheurs, peu après +l’installation de Dia Aliamen à Gounguia, et que cette localité avait +commencé à faire partie du royaume des princes lemta dès la fin du IXe +siècle. C’est sans doute vers la même époque qu’elle devint un centre +commercial important, jouant vis-à-vis des pays du Niger inférieur un +rôle analogue à celui joué par Ghana vis-à-vis du Soudan occidental. Les +caravanes partant de Tunisie, de Tripolitaine et même d’Egypte et +passant par Tadmekket ou par Takedda s’y donnaient rendez-vous ; c’est +ainsi que, dès le Xe siècle, cette ville dut abriter un certain nombre +de musulmans, venus de l’Afrique du Nord et des cités sahariennes, qui +nouèrent des relations avec les rois de Gounguia devenus suzerains de +Gao et déterminèrent enfin l’un d’eux, Dia Kossoï, à embrasser la +religion nouvelle. Il est vraisemblable que c’est au cours d’un voyage à +Gao que Dia Kossoï se convertit à l’islamisme et qu’il fut alors +sollicité par les marchands arabes et berbères en vue du transfert en +cette ville de la capitale de l’Etat ; les rives du Niger n’étaient pas +toujours très sûres, les Sorko sur le fleuve et les Oulmidden nomades à +proximité de la rive gauche devaient inquiéter souvent les commerçants +et piller les caravanes, et la présence de l’empereur à Gao devait être +désirée comme représentant un gage de sécurité et de protection +efficace. + +Il est probable cependant que Dia Kossoï et ses successeurs ne +résidèrent pas à Gao de façon permanente ; ils devaient avoir conservé à +Gounguia une sorte de forteresse militaire et plus d’une fois c’est en +cette dernière localité qu’ils reçurent l’investiture. En tout cas, si +Gounguia continua, dans une certaine mesure, à être pendant longtemps +encore la capitale politique, Gao devint, dès le début du XIe siècle, la +métropole commerciale, la résidence habituelle de la cour et le centre +des musulmans. Ces derniers ne comprenaient d’ailleurs que le roi, une +partie de sa famille et de sa cour et les étrangers : l’ensemble de la +population était encore infidèle et dut le demeurer jusqu’au XVIe +siècle, ainsi qu’il résulte du témoignage de Bekri pour le XIe siècle et +de la correspondance échangée entre le premier askia et le réformateur +marocain El-Merhili pour la fin du XVe[69]. + +Les princes berbères qui régnèrent à Gao, depuis et y compris Dia Kossoï +jusqu’au dernier représentant de la dynastie des Dia, furent au nombre +de dix-sept. Nous ne connaissons que la date de la conversion du premier +à l’islamisme (1009 ou 1010) et la date approximative de la fin du règne +du dernier, _Dia Bada_ (1335). Voici leurs noms, d’après le _Tarikh-es- +Soudân_ : Kossoï (ou Kossaï), Kossoï-Daraï, Ngaroungadam, Baïkaï-Kîmi, +Nintassaï (_alias_ Ayam-Daa), Baï-Keïna Kamba, Keïna-Tianiombo, +Atib[70], Ayam-Daa, Fadadio, Alikar, Beïra-Foloko, _Assibaï_ (qui +régnait vers 1325 et sous le règne duquel l’empire de Gao devint vassal +de l’empire de Mali), Douro, Diongo-Ber, Bissi-Ber et Bada. + +Il est à remarquer que ces noms présentent une grande analogie avec ceux +des quatorze Dia païens, en ce sens qu’aucun prénom musulman ne se +rencontre parmi eux. Il est très difficile au reste de discerner la +forme véritable qui doit être donnée à chacun de ces noms ; plusieurs +ont des consonnances songaï et même on retrouve dans quelques-uns des +épithètes songaï (Baï-Keïna « Baï le Petit », Diongo-Ber « Diongo le +Grand », etc.), alors que d’autres semblent appartenir à la langue +berbère. Il est très probable d’ailleurs que la langue songaï devait +être le langage usuel, même à la cour, et que les noms berbères des +princes lemta ont dû être modifiés singulièrement en passant par la +bouche des Songaï. + +Nous verrons tout à l’heure dans quelles circonstances le pouvoir passa, +vers 1335, de la dynastie des Dia à celle des Sonni ; mais avant de +conter le récit de cet événement, je ne crois pas inutile de jeter un +coup d’œil sur l’état de la ville de Gao et du reste de l’empire entre +le XIe siècle et l’avènement des Sonni. + +_La ville de Gao._ — Le nom de la ville de Gao a été écrit de façons +diverses par les différents auteurs arabes qui en ont parlé ; d’autre +part plusieurs cités soudanaises ont porté ou portent encore des noms +qui, transcrits en caractères arabes, se rapprochent singulièrement de +celui de Gao : ces deux ordres de faits ont été la cause de multiples +confusions. Gao est écrit _Kaogha_ par Ibn-Haoukal et Edrissi, _Kôkô_ ou +_Kaokao_ par Bekri, Yakout et Ibn-Batouta, _Kâgho_ ou _Kâ’o_ par Sa’di, +et Jean Temporal, le traducteur français de Léon l’Africain, nous a +transmis ce nom sous la forme _Gago_, tandis que Dapper l’a écrit tantôt +_Gago_ et tantôt _Gaogo_. En réalité, si l’on tient compte de ce que la +prononciation indigène est _Gao_ ou _Gaogao_ et de ce que l’alphabet +arabe ne possédant pas de _g_, cette lettre est rendue tantôt par un +_kef_ (k), tantôt par un _ghaïn_ (gh) et moins souvent — en ce qui +concerne au moins les noms soudanais — par un _djim_ (dj) ou un _qaf_ (k +emphatique), on s’apercevra que les différentes leçons données plus haut +ne s’éloignent pas beaucoup les unes des autres et peuvent se rapporter +toutes à la véritable forme indigène du mot. D’autre part Bekri nous +parle, ainsi que je l’ai mentionné dans le chapitre précédent, d’une +ville située non loin de la rive nord du Sénégal, dans le Sud-Est de la +Mauritanie actuelle, dont il orthographie le nom absolument comme Ibn- +Haoukal et Edrissi ont orthographié le nom de Gao : c’est la ville que +j’ai appelée _Kougha_ et qu’il faut bien se garder de placer sur le +Niger. + +On a voulu voir parfois le nom de Gao dans celui de Gounguia, écrit +_Koukia_ par les auteurs arabes qui en ont parlé et notamment Sa’di ; +mais ce dernier n’a fait aucune confusion, écrivant toujours _Koukia_ +pour Gounguia et _Kâgho_ ou _Kâ’o_ pour Gao ; d’ailleurs plusieurs +passages du _Tarikh-es-Soudân_ nous montrent, sans aucune ambiguïté, +qu’il s’agissait là de deux villes différentes et placées à plus de cent +kilomètres l’une de l’autre, distance qui correspond à celle séparant +Gao de Bentia : c’est ainsi qu’il est question d’un voyage accompli de +_Kâgho_ à _Koukia_ par Daoud, frère de l’askia Issihak (pages 163 de la +traduction et 99 du texte), et que ce même personnage, proclamé empereur +le 24 mars à _Koukia_, n’entra que le 30 du même mois à _Kâgho_ (page +165 de la traduction). + +Mais c’est surtout avec Kouka ou Koukaoua, l’ancienne capitale du +Bornou, que la confusion est possible ; le nom de Kouka en effet se +trouve presque toujours orthographié chez les auteurs arabes par un +_kef_ et un _ouaou_ répétés deux fois, ce qui peut donner _Koukou_ ou +_Kôkô_[71], c’est-à-dire exactement la forme adoptée par Bekri, Yakout +et Ibn-Batouta pour le nom de Gao ; le traducteur de Léon l’Africain +écrit _Gaoga_ le nom de Kouka, absolument comme il est permis de +prononcer le nom de Gao tel que l’ont transcrit Ibn-Haoukal et Edrissi, +et Dapper l’écrit tantôt _Gaoga_ et tantôt _Gaogao_. Et cependant il +n’est pas douteux que le Gaoga de Léon ou le Gaogao de Dapper, situé « à +l’Est du Bornou », le Koukou d’Edrissi et d’Aboulféda, que « d’aucuns +placent dans le Kanem », désignent bien le Koukaoua ou Kouka voisin du +lac Tchad et non pas le Gao du Niger. + +Ibn-Haoukal mentionne simplement le nom de Gao dans ses itinéraires, +sans nous fournir de renseignements sur ce qu’était cette ville à son +époque (Xe siècle). Les plus anciennes indications que nous possédons +sur Gao se trouvent dans Bekri et datent de la deuxième moitié du XIe +siècle, c’est-à-dire qu’elles sont postérieures à la conversion de Dia +Kossoï et au transfert de la capitale de Gounguia à Gao[72]. Cette +dernière ville se trouvait alors comme aujourd’hui sur la rive gauche du +Niger et était peuplée en majorité de gens de race noire — des Songaï +vraisemblablement — et aussi de Berbères et de quelques marchands +arabes ; ceux-ci, d’après Bekri, appelaient _Bezerkâni_ ou _Bediergâni_ +les indigènes de Gao. La ville se composait de deux quartiers dont l’un +était habité par les musulmans et l’autre par les infidèles ; +l’empereur, bien que musulman, résidait dans le quartier des infidèles, +qui sans doute constituait la véritable ville indigène, le quartier +musulman ne renfermant que les commerçants originaires de l’Afrique du +Nord ou de Tadmekket. + +La cour impériale se distinguait déjà par une étiquette et des usages +spéciaux : lorsque le souverain prenait ses repas, on battait du +tambour, les femmes dansaient en secouant leur tête et toutes les +affaires étaient interrompues jusqu’à ce que l’empereur eût fini de +manger ; alors les restes du repas étaient jetés dans le Niger et les +assistants poussaient de grands cris, ce qui faisait connaître au peuple +que l’empereur avait achevé d’absorber sa nourriture et que chacun +pouvait reprendre ses occupations. Lorsqu’un nouveau prince était appelé +à prendre le pouvoir, on lui remettait, comme insignes de son autorité, +un sceau, une épée et un Coran que l’on disait avoir été envoyés à Gao +par le khalife de Bagdad comme témoignage d’investiture. Bien que +l’immense majorité des habitants de l’empire ne pratiquât pas +l’islamisme, la règle admise depuis Dia Kossoï voulait que le pouvoir ne +fût confié qu’à un musulman. + +Les indigènes de Gao étaient vêtus de pagnes ou de simples tabliers de +peau, selon leur condition. Les femmes avaient la réputation de se +livrer à la magie, d’après Edrissi. Le sel tenait lieu de monnaie dans +tout le pays ; il était apporté des mines de Taotek, situées dans le +Sahara à six jours au delà de Tadmekket. + +_La ville de Tadmekket._ — Tadmekket ou Es-Souk[73] était à 9 jours dans +le Nord-Nord-Est de Gao, à 300 kilomètres environ de cette dernière +ville, et les relations étaient constantes entre la cité saharienne et +la cité soudanaise. Au temps de Bekri, Tadmekket passait pour une ville +mieux bâtie que Ghana et Gao ; ses habitants étaient des Berbères +musulmans et portaient le voile que portent encore les Touareg de nos +jours. Ils ne cultivaient pas la terre en général et s’approvisionnaient +de mil auprès des Noirs riverains du Niger ; ils aimaient à se vêtir +d’étoffes rouges et se servaient comme monnaie de pièces d’or sans +alliage et ne portant aucune empreinte. Tadmekket était à cette époque +(XIe siècle) en relations avec Kaïrouân par Ouargla[74] et avec +Ghadamès. + +Les Berbères nomades dépendant de Tadmekket — ou les Kel-Tadmekket — +étaient connus sous le nom de _Saghmâra_ ; ils étaient répandus à l’Est +et au Nord-Est de la ville, sur la route de Ghadamès, sur une étendue de +six jours de marche ; on en trouvait aussi à l’Ouest et au Sud, entre +Tadmekket et le Niger, et même sur la rive droite du fleuve, en face de +Gao et dans l’intérieur du coude que domine aujourd’hui Bourem. + +A quatre jours au delà de la limite extrême des Saghmâra de l’Est, +c’est-à-dire à dix jours de Tadmekket en allant vers Ghadamès, se +trouvait une contrée renfermant une mine de pierres précieuses +ressemblant à l’agate, veinées parfois de rouge, de jaune et de blanc ; +ces pierres, appelées _tâssi-n-semt_ en berbère, faisaient l’objet d’un +commerce important. Les gens de Tadmekket allaient les vendre à Ghana, +où on les payait un bon prix ; une fois polies et percées d’un trou, au +moyen d’une pierre dure d’une autre espèce nommée _tentouâs_, ces sortes +d’agates servaient à la parure des indigènes du Soudan[75]. + +_Villes et pays situés entre Gao et Ghana._ — Tadmekket, comme on vient +de le voir, était en relations, non seulement avec Gao, mais aussi avec +Ghana. Bekri nous a donné l’itinéraire suivi par les caravanes qui se +rendaient de Tadmekket à Ghana. Cet itinéraire traversait d’abord la +région désertique comprise entre Tadmekket et le Niger moyen, région que +fréquentaient les Saghmâra ou Kel-Tadmekket de la rive gauche ; on +atteignait le Niger vers l’endroit où finissait le territoire de ces +Saghmâra, endroit qui devait se trouver à l’Ouest de Bamba et +correspondre avec le Sahamar actuel[76]. De là, on suivait la rive +septentrionale du fleuve pendant trois jours environ et on arrivait à +_Tirakka_ ou Tiragga, ville grande et populeuse mais dépourvue de mur +d’enceinte (d’après Edrissi), qui était située à six jours à l’Est de +Ras-el-Ma et correspondait à peu près au point où se trouve aujourd’hui +Ernessé, un peu à l’Est de l’emplacement de Tombouctou[77]. Le marché de +Tirakka, que n’avait pas encore remplacé celui de Tombouctou, attirait +un grand nombre de commerçants de Ghana et de Tadmekket ; cet endroit +était célèbre par la présence d’énormes tortues et par l’abondance des +termites, abondance telle qu’on ne pouvait poser les marchandises que +sur des pierres ou des tréteaux. De Tirakka, les caravanes se rendaient +à _Bougarat_, localité qui devait se trouver à l’extrémité Nord-Est du +lac Faguibine et qui était habitée par des Zenaga-Maddassa. De là, en +suivant la rive septentrionale du Faguibine, on gagnait _Ras-el-Ma_ ou +_Issabongo_, d’où l’on atteignait Ghana en quatre ou cinq étapes. + +D’après Edrissi on pouvait aussi, en venant de Tadmekket, atteindre le +Niger plus en aval, à un endroit situé à six jours de cette ville et à +six jours de Tirakka, c’est-à-dire entre Bourem et Bamba. Une localité +se trouvait là à laquelle Edrissi donne le nom de _Madassa_, Marassa ou +Maouassa, « ville très peuplée et industrieuse, située sur la rive +gauche du Nil, où l’on fait du riz et du gros mil ; la pêche et le +commerce de l’or sont les principales industries des habitants ». Peut- +être convient-il de rapprocher le nom de cette ville de celui des +Zenaga-Maddassa placés par Bekri près du Faguibine, et qui devaient +constituer une fraction des Messoufa. D’autre part Edrissi donne aux +Berbères qui nomadisaient entre Tadmekket et le Niger, non plus le nom +de Saghmâra que leur applique Bekri, mais celui de _Bagâma_ ou +_Tagâma_ ; d’après le même auteur, ils se nourrissaient presque +exclusivement de laitage et faisaient paître leurs chameaux le long +d’une rivière venant de l’Est et se jetant dans le Niger (sans doute +l’oued Tilemsi). + +Yakout a consacré un court article de son dictionnaire à un Etat dont il +écrit le nom _Koûkoû_ et qui semble être Gao, mais qui pourrait être +aussi Kouka. Voici la traduction de cet article : « Koûkoû est le nom +d’un peuple et d’un pays du Soudan. El-Mehellebi dit que le Koûkoû fait +partie du premier climat (extrême Sud du monde connu) et s’étend sur dix +degrés de latitude. Le roi de ce pays manifeste de la bienveillance pour +ceux de ses sujets qui sont musulmans et dont le plus grand nombre lui +obéissent. Il possède une ville sur la rive orientale du Nil, appelée +_Sarnât_, qui contient des marchés ; il s’y fait du commerce et on s’y +rend de toutes les villes voisines. Il possède aussi une ville à l’Ouest +du Nil (peut-être Gounguia, si par Koûkoû il faut entendre réellement +l’empire de Gao), où il réside avec ses gens et sa garnison ; on y +trouve une petite mosquée où le roi fait ses prières et une grande +mosquée située entre deux écoles. Dans sa capitale, le roi possède un +château, mais il n’y habite pas et n’y loge que ses eunuques. La plupart +des gens de son entourage sont musulmans. Le roi et ses principaux +courtisans sont vêtus de tuniques et coiffés de turbans ; ils montent à +cheval sans selle. Ce royaume est plus prospère (ou plus peuplé) que le +royaume des Zagâoua (Kanem ou Ouadaï), dont le pays est cependant plus +étendu. Les richesses des gens du Koûkoû consistent en troupeaux et en +étoffes formées de bandes cousues ensemble ; le trésor royal se compose +surtout de sel. » + +Yakout mentionne aussi une ville nommée _Ouartanîs_, située « sur le +fleuve qui baigne les régions méridionales de l’Ifrîkia, dans le pays +des Berbères ». Cette ville était soumise au pouvoir des _Maddassa_, +tribu zenaga en partie païenne et en partie musulmane ; les Maddassa +païens mangeaient des viandes non saignées et adoraient le soleil mais, +à côté de cela, redoutaient l’injustice et contractaient mariage avec +des musulmans. Ces païens étaient des sauvages, ainsi d’ailleurs que la +plupart des musulmans du pays ; leurs richesses consistaient en étoffes +formées de bandes cousues ensemble. Yakout ajoute que le « fleuve » qui +baignait Ouartanîs était une dérivation du « Nil » avoisinant le pays +des Noirs et qu’entre cette ville et la ville nègre de _Koûkoû_, il y +avait dix étapes. Si l’on identifie Koûkoû avec Gao, Ouartanîs +correspondrait au Bougarat de Bekri, sur le Faguibine. + + + =III. — La dynastie berbère des Sonni= (1335-1493). + + +Depuis 1325, l’empire de Gao n’était plus qu’un royaume vassal de +l’empire de Mali, lequel avait alors atteint son apogée, ainsi que nous +le verrons dans l’un des chapitres suivants. Tombouctou, d’abord +campement de Berbères nomades, puis marché d’échange, avait commencé à +compter des habitations stables depuis le début du XIIe siècle, puis +avait peu à peu remplacé Tirakka comme port du Sahara sur le Niger et +s’était même développé, depuis le premier quart du XIVe siècle, jusqu’à +concurrencer sérieusement Oualata, mais c’est par les empereurs de Mali +que cette ville avait été agrandie et embellie, notamment par Kankan- +Moussa en 1325, après que l’armée de ce prince se fut emparée de Gao. + +Dia Assibaï, sous le règne duquel Gao fut annexé au Mali, avait comme +épouse préférée un femme nommée Fati qui devint enceinte à plusieurs +reprises, sans que jamais ses grossesses pussent être conduites à terme. +Ayant une sœur nommée Omma, elle conseilla à son mari d’épouser cette +dernière, pensant qu’Omma lui donnerait des descendants. Dia Assibaï, +bien que musulman, n’était pas au courant de la loi qui défend d’être le +mari de deux sœurs en même temps ; il épousa donc Omma. Or les deux +sœurs devinrent, le même jour, enceintes de ses œuvres et elles +accouchèrent ensemble, durant la même nuit, d’un garçon chacune. On +garda les nouveau-nés dans la même pièce jusqu’au lever du jour et alors +seulement on les lava : le premier lavé fut considéré comme l’aîné et +nommé _Ali-Kolen_ ou Ali-Kolon ; l’autre fut appelé _Souleïmân-Nar_ ou +Nêri. Lorsque Kankan-Moussa se rendit à Gao pour recevoir la soumission +d’Assibaï, il prit avec lui les deux fils de son nouveau vassal et les +emmena à sa cour, les gardant comme otages et les employant à son +service. + +Ali-Kolen, chaque fois qu’il dirigeait une expédition militaire pour le +compte de l’empereur de Mali, cherchait à se rapprocher des provinces +constituant le domaine de sa propre famille et disposait des dépôts +d’armes et de provisions sur la route y conduisant. Lorsqu’il jugea ses +préparatifs suffisants, il partit à cheval avec son frère et quelques +partisans habitués à le suivre au cours de ses expéditions, et prit la +route de Gao. L’empereur de Mali, qui était alors Maghan, fils et +successeur de Kankan-Moussa, envoya une troupe de gens armés pour les +rattraper ; mais les deux frères défirent leurs poursuivants et +atteignirent le pays de Gao (1335). Ali-Kolen, qui appartenait +d’ailleurs à la famille impériale lemta, puisqu’il était fils de Dia +Assibaï, se fit élire comme souverain en remplacement de Dia Bada et +réussit à se rendre indépendant de l’empereur de Mali. Il ne put +cependant étendre sa propre autorité jusqu’à Tombouctou, puisque Ibn- +Batouta, qui visita cette dernière ville en 1352-53, rapporte qu’elle +était demeurée sous la suzeraineté du Mali. D’après Sa’di, le pouvoir de +Ali-Kolen et de ses seize premiers successeurs ne s’exerçait guère au +Nord ni à l’Ouest de Gao et ce ne fut que vers la fin du XVe siècle, +avec Ali-Ber et les premiers _askia_, que le royaume de Gao mérita +réellement le titre d’empire. + +En réalité Ali-Kolen ne fonda pas une nouvelle dynastie et ne fit que +continuer la dynastie berbère des Dia. Seulement il prit un nouveau +titre de souveraineté, que nous écrivons généralement _sonni_ d’après la +leçon donnée par Léon l’Africain et Sa’di, mais que la plupart des +manuscrits arabes du pays écrivent _soun_, _sinn_ ou _chinn_ et que les +Songaï prononceraient _tyinn_ ou _tyoun_ ; j’ignore d’ailleurs +l’étymologie et le sens de ce mot. Quoi qu’il en soit, ce titre ayant +été donné à Ali-Kolen et à ses dix-huit successeurs en remplacement du +titre de _dia_, on considère Ali-Kolen comme le fondateur d’une seconde +dynastie, celle des _Sonni_. + +Cette dynastie compta dix-neuf souverains, qui se succédèrent à Gao de +1335 à 1493 et dont la plupart, contrairement aux princes dia, portèrent +des prénoms musulmans[78] ; ces souverains furent : Ali-Kolen, son frère +Souleïmân-Nar (ou Nêri), Ibrahim-Kabaï, Ousmân-Kanafa, Bari-keïna-nkabé, +Moussa, Bakari-Diongo, Bakari-Dilla-Bimbi, Mar-Kareï, Mohammed-Daa, +Mohammed-Gounguia, Mohammed-Fari, Kar-Bifo[79], Mar-feï-koul-diam, Mar- +har-kann, Mar-har-na-dano, Souleïmân-Dam, Ali-Ber et Bari ou Bakari-Daa. + +A part l’audacieuse équipée de Ali-Kolen et de son frère, nous ne savons +rien sur les faits et gestes des dix-sept premiers princes sonni, ni sur +l’histoire de Gao à leur époque. Ibn-Batouta nous fait seulement +connaître que, vers 1352, c’est-à-dire environ 17 ans après l’avènement +de Ali-Kolen, Tombouctou était gouverné par un représentant de +l’empereur de Mali et ne relevait pas de Gao, mais que cette dernière +ville, où il séjourna un mois, était l’une des plus belles et des plus +grandes villes du Soudan et que les vivres s’y trouvaient en +abondance[80]. + +Il n’en est pas de même du dix-huitième sonni, _Ali-Ber_ ou Ali-le- +Grand, plus généralement connu sous la simple appellation de _Sonni +Ali_. Ce dernier, qui occupa le trône de 1464 ou 1465 à 1492, eut un +règne brillant et sut reculer fort loin les limites jusque-là modestes +du royaume de Gao, dont il fit un empire véritable et qu’il affranchit +définitivement de la suzeraineté de l’empereur de Mali, parachevant +ainsi l’œuvre de son ancêtre Ali-Kolen. C’est surtout la prise de +Tombouctou et celle de Dienné qui l’ont rendu célèbre. + +Tombouctou, d’abord simple campement de Touareg, puis station +commerciale, avait fait partie de l’empire de Mali depuis 1325 jusqu’en +1433. Vers cette époque, l’autorité des souverains de Mali étant devenue +fort précaire dans les provinces éloignées de leur vaste empire, les +Touareg commencèrent à faire de fréquentes incursions dans la ville et à +ravager les environs, sans que la garnison mandingue cherchât même à s’y +opposer. Enfin _Akil-ag-Meloual_, chef des Touareg de la région, conquit +définitivement Tombouctou en 1433, chassa la garnison mandingue et +demeura maître de la ville durant 35 ans[81]. Nomade comme ses sujets +berbères, campant à proximité du Niger pendant la saison sèche pour se +porter du côté d’Araouân à la saison des pluies, Akil ne résida jamais à +Tombouctou que tout à fait temporairement ; il se déchargeait de +l’administration de la ville sur un Zenaga originaire de Chinguetti +(Adrar) et nommé Mohammed-Naddi, qui avait exercé déjà les mêmes +fonctions sous la domination mandingue. Ce Mohammed-Naddi mourut vers +1465, peu de temps après l’avènement de Sonni Ali, auquel il avait +adressé à cette occasion une lettre de félicitations. Il fut remplacé +par son fils Ammar qui, au contraire, envoya au prince lemta une lettre +de menaces, lui mandant qu’il avait des forces pour repousser quiconque +viendrait attaquer Tombouctou. Mais il devait bientôt changer d’allure. + +Le principal bénéfice de la fonction de cette sorte d’administrateur- +maire consistait dans le prélèvement du tiers de l’impôt ; mais Akil, +après la mort de Mohammed-Naddi, prit l’habitude de faire irruption dans +la ville au moment de la rentrée de l’impôt et de s’emparer du tiers +réservé en principe au maire, qu’il utilisait pour habiller et nourrir +ses guerriers, tandis que les deux autres tiers étaient distribués aux +gens de sa suite et à ses partisans ; non contents de cela, les Touareg +pénétraient dans les maisons et violaient les femmes. Ammar, très irrité +de se voir enlever sa part des revenus et d’être traité par Akil en +quantité négligeable, dépêcha en secret un messager à Ali-Ber, +promettant de lui livrer la ville. L’empereur de Gao, qui occupait alors +le trône depuis trois ans environ, récompensa richement le messager et +marcha sur Tombouctou à la tête de sa cavalerie, en longeant la rive +droite du Niger. Lorsqu’il arriva en face de Korioumé, Akil se trouvait +en compagnie de Ammar près de Tombouctou, sur une colline de sable +appelée Amadiaga ou Amadia, d’où ils pouvaient apercevoir l’armée de +Gao. Akil prit aussitôt la fuite et alla se réfugier à Oualata avec les +docteurs musulmans du quartier de Sankoré, tandis que Ammar expédiait +des pirogues à Ali pour l’aider à traverser le fleuve avec ses +guerriers. Cependant, lorsque Ammar eut vu l’empereur de Gao prendre +pied sur la rive Nord, il prit peur à son tour, craignant que Sonni Ali +ne cherchât à se venger de la malencontreuse lettre de menaces envoyée +quelque deux ans auparavant, et il s’enfuit aussi à Oualata, après avoir +recommandé à son frère El-Mokhtar d’aller faire sa soumission à Ali. +L’empereur de Gao entra dans Tombouctou le 29 ou 30 janvier 1468, pilla +et saccagea la ville de fond en comble, tua un grand nombre de gens, +mais fit grâce à El-Mokhtar et lui confia la charge qu’exerçait +auparavant son frère. + +Le _Tarikh-es-Soudân_ raconte en détail les circonstances qui +accompagnèrent ou suivirent la prise de Tombouctou par Ali-Ber, +circonstances qui ont permis à Sa’di de considérer le sac de cette ville +par l’empereur de Gao comme plus terrible que ceux dont elle fut l’objet +de la part des Mossi en 1333 et des Marocains en 1591. Le chef touareg +Akil, nous l’avons vu, s’était enfui à Oualata ; parmi les docteurs +musulmans qui l’avaient accompagné se trouvaient les représentants de la +famille goddala des Akît, qui devait fournir plus tard le célèbre +écrivain de Tombouctou, Ahmed-Bâba. Akil avait avec lui mille chameaux. +« Le jour du départ, dit Sa’di, on vit des hommes d’âge mur, tout +barbus, trembler de frayeur quand il s’agissait d’enfourcher un chameau, +et tomber ensuite à terre aussitôt que l’animal se relevait. C’est que +nos vertueux ancêtres gardaient leurs enfants dans leur giron, en sorte +que ces enfants grandissaient sans rien savoir des choses de la vie, +parce que, étant jeunes, ils n’avaient jamais joué. Or le jeu, à ce +moment, forme l’homme et lui apprend un très grand nombre de +choses »[82]. + +Sonni Ali fit mettre à mort ou abreuva d’humiliations tous les docteurs +et savants musulmans qui étaient demeurés à Tombouctou, sous prétexte +qu’ils étaient les amis des Touareg. Un jour, il se fit amener au port +de Kabara trente vierges, toutes filles de jurisconsultes éminents, et +leur ordonna de retourner à pied à Tombouctou ; lorsqu’elles furent +arrivées auprès de la dune d’Amadia, elles déclarèrent n’avoir pas la +force de continuer plus loin ; Sonni Ali, avisé de cela, les fit mettre +à mort et l’endroit fut appelé _Fina-kadar-el-abkâr_ (en arabe « seuil +du destin des vierges »). Cette persécution des musulmans dura jusqu’en +1470. Ceux qui, à cette époque, étaient encore en vie s’enfuirent pour +rejoindre à Oualata leurs compatriotes partis avec Akil ; Ali-Ber les +fit poursuivre par El-Mokhtar, maire de Tombouctou, qui les rejoignit +près du Faguibine à un endroit appelé Taadjit ; un violent combat eut +lieu dans lequel périrent les plus éminents des derniers docteurs de +Tombouctou. Les survivants se réfugièrent dans l’île d’Alfao, près et au +nord de Goundam ; Sonni Ali les relança jusque là, en massacra un grand +nombre et en fit mettre d’autres aux fers ; ceux qui purent s’échapper +prirent la route du Sud-Ouest, mais des cavaliers de l’empereur les +rattrapèrent à Sébi (entre Niafounké et le Débo) et les mirent à mort. + +Non content d’avoir assis son pouvoir sur Tombouctou, Ali-Ber convoitait +la riche ville de Dienné qui, jusqu’à lui, avait toujours su conserver +son indépendance et sur laquelle les empereurs de Mali, malgré 99 +tentatives, n’avaient jamais pu exercer leur domination. L’on ne sait +pas exactement à quelle date Sonni Ali prit Dienné ; la lecture du +_Tarikh-es-Soudân_ semblerait faire croire qu’il s’empara de cette ville +avant de prendre Tombouctou et que c’est de Dienné — et non de Gao — +qu’il arriva à l’appel de Ammar pour mettre en fuite Akil et ses +Touareg. Comme d’autre part le même ouvrage nous apprend que le siège de +Dienné dura sept ans, sept mois et sept jours et que Ali, monté sur le +trône en 1464-65, entra à Tombouctou en janvier 1468, la prise de Dienné +doit nécessairement être considérée comme postérieure à celle de +Tombouctou. Mais on peut supposer que Ali avait mis le siège devant +Dienné dès le début de son règne ou au moins dès 1466, que, tout en y +laissant une partie de ses troupes, il fit pendant ce siège d’autres +expéditions dont l’une aboutit à la prise de Tombouctou, et qu’il ne se +rendit définitivement maître de Dienné que vers 1473. + +Pendant la durée du siège, son armée changeait de positions suivant les +saisons : durant la sécheresse, elle campait dans le faubourg de +Dioboro ; lorsque l’inondation gagnait et que les eaux entouraient la +ville de tous côtés, elle se retirait sur un monticule qu’on appela pour +cette raison « la colline du Sonni ». Tant que durait l’hivernage, les +troupes de Gao cultivaient la terre de ce monticule, pour se procurer +des vivres, et, lorsque la baisse des eaux le permettait, elles +retournaient s’installer à Dioboro. Malgré l’imperfection de cet +investissement, la population de Dienné finit à la longue par souffrir +de la famine. Mais les assiégeants n’étaient pas dans des conditions +bien meilleures et Sonni Ali, fatigué de la durée de ces vaines +opérations, allait abandonner son entreprise au bout de sept ans de +siège, lorsque Séri Mohammed, l’un des principaux capitaines de Nso +Mana, alors roi de Dienné, fit instruire secrètement l’empereur de la +situation précaire des assiégés. Ali décida alors de continuer le siège +et de resserrer l’investissement et bientôt le conseil des notables de +Dienné se résigna à livrer la ville. Le roi de Dienné se rendit donc au +camp de Sonni Ali, descendit de cheval et s’approcha de l’empereur pour +lui prêter hommage ; ce dernier l’accueillit avec de grands égards, mais +s’étonna de son jeune âge ; on lui fit alors observer que ce roi ne +venait que de monter sur le trône, son père étant mort durant le siège. +Ali-Ber fit asseoir le jeune prince auprès de lui et, à partir de cette +époque, les chefs de Dienné eurent le privilège de s’asseoir sur la même +natte que les empereurs de Gao et d’être traités par ceux-ci d’égal à +égal. Ali entra dans la ville mais ne la livra pas au pillage[83] ; +puis, après avoir épousé la mère du jeune roi, il prit la route du Nord. + +Une fois maître de Tombouctou et de Dienné, Ali-Ber couronna ses +conquêtes en ravageant toute la région comprise entre ces deux villes, +région dont il avait fait un gouvernement connu sous le nom de _Dirma_ ; +le gouverneur de cette province, le _Dirma-Koï_, résidait un peu en aval +de Niafounké, à _Tendirma_. + +Sonni Ali commença par saccager _Diondio_, ville située sans doute sur +la rive gauche du Bani, à peu près en face de Sofara, et autorisa le +Dirma-Koï à y pénétrer à cheval, privilège qui, jusque-là, n’appartenait +qu’au souverain du pays. Il conquit ensuite le Bara (entre le lac Débo +et le Bara-Issa) et le pays de Nounou (à l’Ouest de Niafounké), alors +gouverné par la reine Bikoun-Kabi[84], et opéra de fructueuses razzias +sur les Peuls pasteurs du Farimaké. Mais, ayant été repoussé par les +habitants du Borgou (région située à l’Ouest de Mopti), il rentra à Gao +pour s’y reposer, vers 1476, après une absence de dix ans. + +Cependant l’empereur mossi du Yatenga[85] se montrait jaloux des +lauriers de son rival de Gao ; il ne pouvait oublier qu’un de ses +ancêtres, en 1333, c’est-à-dire l’année qui suivit la mort du puissant +empereur mandingue Kankan-Moussa et cent trente-cinq ans avant l’entrée +de Sonni Ali à Tombouctou, s’était porté jusqu’à cette cité lointaine, +avait mis en déroute la garnison mandingue, avait pillé la ville et y +avait mis le feu. Plus tard, vers la fin de la domination du Mali à +Tombouctou, c’est-à-dire au début du XVe siècle, un empereur mossi avait +dirigé une nouvelle expédition dans la région des lacs et s’était avancé +jusqu’à _Bango_, sur la rive sud du lac Débo[86]. L’empereur du Yatenga +contemporain de Sonni Ali, _Nasséré I_ ou Nassodoba, voulut pousser plus +loin encore le renom de son empire et il y réussit : profitant du séjour +à Gao de Ali-Ber, qui ne pouvait pas de là surveiller facilement ses +récentes conquêtes, il partit à la tête d’une armée, traversa sans doute +le Niger du côté du lac Débo, pénétra en 1477 dans le _Sama_[87], entra +à Oualata en 1480 après un mois de siège, pilla la ville et s’en +retourna avec un grand nombre de femmes[88] et d’enfants et un immense +butin. Ammar, ancien maire de Tombouctou, réussit à rassembler les +hommes valides de Oualata, qui s’étaient dispersés lors de l’entrée des +Mossi dans la ville, et il partit à leur tête à la poursuite de ces +derniers ; il les atteignit à quelque distance au Sud de Oualata et +parvint à leur reprendre une partie des gens qu’ils emmenaient en +captivité. + +Cependant Sonni Ali avait quitté Gao et était venu s’installer à Ras-el- +Ma. Poursuivant ses projets de vengeance contre Akil et les docteurs de +Tombouctou réfugiés à Oualata, il avait conçu une entreprise qui peut à +bon droit passer pour fantastique : il ne s’agissait de rien moins que +de creuser un canal long d’environ 250 kilomètres pour réunir Ras-el-Ma +à Oualata, afin de pouvoir se rendre par eau jusqu’à cette dernière +ville et l’attaquer plus facilement. Cette conception bizarre paraît +d’autant plus surprenante que les Mossi venaient de démontrer qu’il +n’était nullement besoin d’un canal pour aller prendre Oualata. +L’empereur de Gao pourtant avait commencé le gigantesque travail et il +se trouvait à un endroit appelé Chin-Feness, en train d’en surveiller +l’exécution, lorsqu’il apprit que l’armée mossi, revenant de Oualata par +le chemin suivi à l’aller, était parvenue aux environs du lac Débo et se +disposait à venir attaquer ses derrières. Laissant alors son canal — qui +ne fut jamais poussé plus loin —, Ali-Ber marcha au-devant de l’empereur +Nasséré, qu’il rencontra en 1483 à _Dianguitoï_, petit village voisin de +Kebbi (sans doute le Kebbi actuel, au Sud et près du lac de Korienza, à +moins qu’il ne s’agisse de Kobi, au Sud du Débo) ; Ali-Ber fut +vainqueur, mit l’armée mossi en déroute et la poursuivit jusque dans le +Yatenga, où il pénétra derrière elle. + +En revenant de cette expédition, Ali entreprit la conquête du pays +montagneux des Tombo, mais fut repoussé par les Dogom et retourna à +Tombouctou, où il ne tarda pas à persécuter de nouveau les musulmans : +en 1486, il fit jeter en prison le maire El-Mokhtar, qui pourtant +l’avait puissamment servi au début de sa conquête, et, en 1488, il +chassa de la ville un certain nombre de lettrés qui émigrèrent dans +l’Aoukar et y demeurèrent jusqu’à sa mort. + +Après ces événements, Ali-Ber dirigea plusieurs razzias dans le +_Gourma_, c’est-à-dire dans les pays de la rive droite du Niger, +guerroyant contre les Berbères-Zaghrâna et contre les Peuls ; en +revenant de l’une de ces expéditions, il se noya le 6 novembre 1492 dans +une rivière torrentueuse que Sa’di appelle le Koni[89]. + +Bien que vraisemblablement musulman, Sonni Ali ne fut pas tendre pour +les disciples de Mahomet et il laissa parmi eux une fort mauvaise +réputation. Sa’di l’accuse d’avoir été « méchant, libertin, injuste, +oppresseur, sanguinaire », d’avoir fait périr un nombre considérable de +fidèles et d’avoir persécuté les docteurs et les dévots. Cependant ce +prince fantasque reconnaissait les mérites des lettrés, disant que, sans +eux, « il n’y aurait ni agrément ni plaisir en ce monde », et il les +comblait d’égards à sa manière : ayant razzié la tribu de Sonfontir +(sans doute une fraction des Dialloubé du Massina) et ayant capturé +ainsi un certain nombre de jeunes et jolies filles peules, il les envoya +aux notables et aux savants de Tombouctou pour qu’ils en fissent leurs +concubines ; certains épousèrent légalement la captive qui leur était +échue et c’est d’une de ces alliances que naquit l’aïeul de Sa’di. + +Sonni Ali avait une singulière façon d’accomplir ses devoirs religieux : +il remettait à la nuit ou au lendemain matin ses cinq prières +quotidiennes, et faisait alors, tout en restant assis, les divers gestes +rituels, en disant : « Ceci est pour la prière du matin, ceci pour la +prière du midi, etc. », après quoi il ajoutait : « maintenant +répartissez-vous tout cela entre vous, puisque vous vous connaissez bien +les unes les autres ». + +Il semble que ce conquérant doublé d’un ingénieur, s’il avait beaucoup +de conceptions brillantes, avait par contre peu de suite dans les +idées : parfois il donnait l’ordre de tuer quelqu’un sans le moindre +motif et se repentait ensuite de cette décision ; aussi ses serviteurs, +qui connaissaient son caractère, mettaient à l’abri tous ceux dont la +mise à mort aurait pu provoquer un repentir de sa part et, quand il +déplorait l’ordre donné, lui annonçaient que le condamné vivait encore, +ce qui lui causait un vif plaisir. C’est ce que faisait souvent l’un de +ses lieutenant noirs, qui devait le remplacer sur le trône peu après sa +mort et qui avait, contrairement à son maître, une grande force de +caractère et un remarquable esprit de suite : Mohammed Touré. + +_Bakari-Daa_, fils de Ali-Ber, fut proclamé empereur en 1492, à la mort +de son père, dans le village de _Denga_ (au sud de Bourem, sur la rive +droite du Niger), où il se trouvait alors. Il fut le dernier des princes +de souche berbère qui se succédèrent sur le trône depuis Aliamen. A vrai +dire, les alliances répétées des Dia et ensuite des Sonni avec des +femmes de race noire, songaï ou autres, avaient dû altérer +singulièrement le type berbère primitif des empereurs de Gao, et il est +fort probable que Sonni Ali et son fils devaient ressembler plus à des +Nègres qu’à des Touareg. Cependant, comme je l’ai dit plus haut, ils +étaient encore considérés comme des « Libyens ». Mais le successeur du +dernier Sonni fut un vrai Nègre, un Soninké de la fraction des Silla, +nommé Mohammed et fils d’Aboubakari Touré[90]. + +Comme je l’ai rappelé à l’instant, _Mohammed Touré_ était l’un des +principaux lieutenants de Sonni Ali ; sans doute il avait dirigé en +personne plusieurs des expéditions heureuses dont on a fait gloire à +Ali-Ber et était le véritable chef de l’armée de ce dernier. Aussi, à la +mort de son maître, il se considéra comme en état de s’emparer du +pouvoir impérial. Ayant réuni les fidèles partisans qu’il avait plus +d’une fois menés à la victoire, il alla attaquer Bakari-Daa à Denga, où +il arriva le 18 février 1493. Ce premier contact avec son adversaire ne +fut pas heureux : vaincu, il dut se retirer en désordre à _Angoo_, +village voisin de Gao. Bakari-Daa l’y poursuivit, mais, la chance ayant +tourné, fut battu à son tour le 3 mars après un combat meurtrier et +s’enfuit, presque seul, dans le Sud de Gounguia, à Ayorou, où il demeura +jusqu’à sa mort. La vieille dynastie lemta des Dia et des Sonni, après +une durée de huit siècles mais une courte apogée limitée au seul règne +de Ali-Ber, s’éteignit ainsi misérablement moins d’un an après la mort +du grand conquérant, pour être remplacée par la dynastie soninké des +Askia. + + + =IV. — La dynastie soninké des Askia= (1493-1591). + + +L’hégémonie des princes soninké de Gao ne devait durer qu’un siècle, +mais elle devait porter les limites et la puissance de l’empire à un +point qui n’avait jamais été atteint encore, même sous le règne de Sonni +Ali. + +Dès le lendemain de la victoire d’Angoo, en mars 1493, Mohammed Touré se +rendit à Gao et s’y fit proclamer empereur. Les filles de Ali-Ber, en +apprenant cette nouvelle, s’écrièrent en songaï _a si tyi a_ (ou _a si +kyi a_), c’est-à-dire « il ne l’est pas » ou « il ne le sera pas ». On +rapporta la chose à Mohammed, qui déclara que cette formule serait +désormais son nom de guerre et son titre de souveraineté, ainsi que +celui de tous ses successeurs ; et c’est ainsi que cette phrase, +légèrement déformée en _askia_, devint le nom de la nouvelle +dynastie[91]. + +1o _Règne d’Askia Mohammed I_ (1493-1528). + +L’avènement de Mohammed fut le signal de la réaction musulmane : le +nouveau souverain prit exactement le contre-pied de ce qu’avait fait +Ali-Ber, fréquenta les lettrés, prit leur avis, les protégea et donna +une force réelle aux communautés mahométanes de son empire[92]. Il +ordonna de faire sortir El-Mokhtar de prison pour le rétablir dans ses +fonctions de maire de Tombouctou, mais il apprit que le malheureux était +mort durant sa captivité ; alors il fit revenir de Oualata les docteurs +qui s’y étaient réfugiés et confia l’administration de Tombouctou à +Ammar, qui l’avait exercée déjà avant la prise de la ville par Sonni +Ali. Se considérant comme trop ignorant de la loi musulmane pour +trancher de façon orthodoxe les multiples questions que soulevait la +restauration islamique, surtout en face de ce fait que l’immense +majorité de ses sujets appartenait encore au paganisme, il entra en +relations avec le réformateur marocain _El-Merhili_, qui venait de se +signaler par son fanatisme en persécutant les Juifs du Touat. Un échange +de correspondances s’établit entre Askia Mohammed et El-Merhili. Le +premier avait posé au second diverses questions touchant la conduite +qu’il devait tenir vis-à-vis de ses sujets non encore convertis à +l’islamisme et vis-à-vis de ceux qui, autrefois musulmans, étaient +retournés au paganisme ; il lui avait demandé aussi ce qu’il convenait +de faire des trésors accumulés par Sonni Ali, s’il était permis de +laisser les habitants de l’empire conserver leur système de succession +qui excluait les fils au profit des frères et des neveux utérins, etc. +El-Merhîli répondit en indiquant les cas dans lesquels la guerre sainte +était permise, en disant que les richesses et les esclaves de Sonni Ali +devaient être versés au trésor public de l’empire, qu’il convenait de +faire renoncer les indigènes à celles de leurs coutumes qui se +trouvaient en contradiction avec la loi coranique, etc. Il vint même +plus tard en personne, vers 1502, visiter Askia Mohammed à Gao, ainsi +que le rapporte Ibn-Meriem. + +Vers la fin de 1495, Mohammed partit pour La Mecque avec plusieurs +notabilités musulmanes de l’empire, dont le Soninké Mori-Salihou Diawara +qui était originaire de la région de Tendirma ; son fils Moussa et l’un +de ses généraux nommé Ali-Folen l’accompagnaient également. Il avait +laissé le commandement intérimaire de l’empire à son frère Omar- +Komdiago, gouverneur du Gourma. Cinq cent cavaliers et mille fantassins +lui servaient d’escorte et il emportait avec lui 300.000 pièces d’or +provenant du trésor de Sonni Ali ; sur cette somme, il consacra 100.000 +pièces à des aumônes faites aux deux villes saintes et à l’achat à +Médine d’un terrain destiné aux pèlerins venant du Soudan ; 100.000 +pièces servirent à son entretien et à celui de sa suite et 100.000 +furent employées à des achats divers. Il rencontra au Hidjaz le +quatorzième khalife abbasside d’Egypte, El-Motaouekkel, qui le désigna +solennellement comme son lieutenant au pays songaï, en lui plaçant sur +la tête un bonnet et un turban. Il s’entretint aussi des affaires de son +Etat avec plusieurs docteurs illustres, entre autres Es-Soyouti. Ayant +ainsi donné un nouvel aliment à sa foi et un nouveau lustre à sa gloire +naissante, il revint en son pays, nanti du titre d’_El-hadj_ mais +endetté de 150.000 ducats[93], et rentra à Gao en août 1497. + +Il ne s’était pas contenté d’ailleurs de s’occuper de religion. Dès le +début de son règne, il avait donné ses soins à l’organisation militaire +et politique de son empire. Sous Ali-Ber, toute la population était +appelée sous les armes chaque fois que le besoin s’en faisait sentir, +c’est-à-dire très fréquemment : c’était le service obligatoire pour tous +à peu près permanent, mais il n’y avait pas d’armée régulière et la +population, continuellement sous les armes, ne pouvait vaquer aux +travaux des champs. Mohammed changea tout cela : il créa une véritable +armée de métier, toujours prête à marcher, mais ne comprenant qu’une +partie de la population ; le reste des habitants conservait la faculté +de se livrer en toute sécurité à l’agriculture ou au commerce. + +L’empire fut divisé en un certain nombre de gouvernements, à la tête de +chacun desquels fut placé un dignitaire de la cour, choisi dans la +parenté ou l’entourage de l’empereur. L’armée fut partagée en plusieurs +corps, dont l’un servait de garde au souverain et dont les autres +étaient répartis entre les divers gouvernements et placés sous +l’autorité directe des gouverneurs. + +Les principales charges ou dignités instituées par Mohammed I et +conservées par ses successeurs étaient les suivantes : + +1o celle de _Gourman-fari_ ou gouverneur du Gourma, c’est-à-dire de +l’Ouest de la Boucle du Niger (rive droite), avec résidence habituelle à +Gao d’abord et ensuite à Tendirma ; cette charge fut confiée par +Mohammed à l’un de ses frères, Omar-Komdiago, et, à la mort de ce +dernier, à son autre frère Yahia ; + +2o celle de _Balama_ ou _Balamassa_, dont j’ignore la nature exacte, +mais qui devait correspondre à la charge de _baloum_ ou maître du palais +chez les Mossi ; + +3o celle de _Dendi-fari_ ou gouverneur du Dendi (région située au Sud de +Gounguia) ; + +4o celle de _Bango-fari_ ou _Bangou-farima_ ou gouverneur « du lac », +c’est-à-dire de la région du lac Débo ; cette charge, l’une des plus +hautes dignités de l’empire, donnait le droit à celui qui en était +titulaire de se faire précéder de tambours lorsqu’il entrait dans la +ville de Gao ; + +5o celle de _Haribanda-farima_ ou gouverneur du Haribanda ou Aribinda, +c’est-à-dire de la partie du Gourma située en face de Gao (rive droite +du fleuve entre Bourem et Gounguia inclus) ; + +6o celle de _Hi-koï_ ou chef de la flottille, toujours confiée à un +Sorko ; + +7o celle de _Fari-mondio_ ou chef percepteur, comportant la surveillance +des collecteurs d’impôt et de la centralisation des recettes ; + +8o celle de _Koré-farima_ ou chef des génies, sorte de grand prêtre de +la religion indigène ; + +9o celle de _Adiga-farima_, charge assez peu importante dont j’ignore la +nature ; + +10o celle de _Sao-farima_ ou chef des forêts, dont le titulaire veillait +à la coupe des bois de construction et à la perception de la dîme sur +les produits de la chasse ; + +11o celle de _Ho-koï-koï_ ou chef des pêcheurs ; + +12o celle de _Hombori-koï_ ou chef de Hombori, représentant de +l’empereur auprès des Tombo. + +Chaque canton ou grande ville avait en outre son chef ou administrateur +(_koï_), par exemple le Dirma-koï, le Bara-koï, le Dienné-koï, le +Tombouctou-koï, etc., et son collecteur d’impôts (_mondio_). + +Une minutieuse hiérarchie assignait à chaque fonctionnaire son rang, +déterminé par la place qu’il occupait derrière le souverain lors des +cortèges officiels, ainsi que par un uniforme, une coiffure ou des +insignes spéciaux, par le nombre des tambours dont il pouvait se faire +précéder, etc. + +La gloire militaire d’Askia Mohammed égala ses capacités +d’administrateur et son zèle religieux. La biographie que Sa’di nous a +laissée de lui n’est qu’une longue suite de victoires remportées par +lui-même ou ses généraux. + +Tombouctou et Dienné avaient reconnu son autorité dès le début de son +règne sans aucune difficulté et même avec une allégresse manifeste, en +sorte que, dès 1493, le pouvoir de Mohammed s’étendait à toutes les +contrées conquises par Ali-Ber ; mais il devait, par la suite, s’étendre +bien plus loin : s’il faut en croire le _Tarikh-es-Soudân_, son empire, +une fois constitué définitivement, comprenait, outre les pays nigériens, +tout l’ancien empire de Ghana jusqu’à l’Atlantique vers l’Ouest et, du +Sud au Nord, toutes les contrées s’étendant entre le Bendougou et +Teghazza. « C’est par la force, ajoute Sa’di, qu’il s’empara de tous ces +pays, où il fit régner la paix et l’abondance. » Il faut faire ici la +part de l’exagération, car il semble bien certain que le Tekrour ne fut +jamais vassal de Gao et que l’empire de Mali, quoique diminué, était +encore une unité importante et nullement négligeable ; mais il n’en est +pas moins vrai que l’étendue de la région soumise à Askia Mohammed était +considérable. + +Dès la seconde année de son règne, en 1494, son frère Omar-Komdiago +annexait le Diaga à l’empire. En 1497-98, à son retour de La Mecque, +Mohammed fit contre les Mossi une véritable guerre sainte, la seule de +son règne qui ait été conduite selon les règles canoniques. Parti de Gao +avec son conseiller Salihou Diawara, il envoya ce dernier auprès de +Nasséré, empereur du Yatenga, qui résidait alors à Sissamba, à dix +kilomètres à l’Ouest de Ouahigouya. Salihou portait une lettre de +l’Askia qui sommait Nasséré d’embrasser l’islamisme ; après avoir pris +connaissance de cet ultimatum, l’empereur du Yatenga demanda à consulter +ses ancêtres défunts avant de répondre et il se rendit à cet effet au +temple voisin de sa résidence, accompagné de Salihou. Après que des +offrandes eurent été faites aux morts, un vieillard apparut soudain +devant lequel tout le monde se prosterna et qui ordonna au prince mossi +de lutter jusqu’à la mort du dernier de ses sujets. Salihou retourna +alors auprès de Mohammed et lui raconta tout ce dont il avait été +témoin, en ajoutant que le vieillard lui avait avoué être Satan lui- +même. Mohammed attaqua donc Nasséré, lui tua beaucoup d’hommes, dévasta +les champs et les villages du Yatenga et emmena en captivité un grand +nombre d’enfants qu’il convertit à l’islamisme et dont il fit plus tard +ses meilleurs soldats. + +L’année suivante (1498-99), l’Askia se rendit à Tendirma, d’où il +dirigea une expédition contre un nommé Ousmana, qui gouvernait alors le +Bagana pour le compte de l’empereur de Mali et qui, aidé par les Peuls +du Massina, tentait de résister à la main-mise de l’empereur de Gao sur +sa province. Mohammed parvint à s’emparer de la personne de Ousmana, tua +Demba-Dondi, chef des Peuls alliés du Mali, et annexa le Bagana à ses +Etats. + +En 1499-1500, tournant ses efforts vers l’Est de son empire, il se +rendit à Ayorou ; le fils de Sonni Ali s’était réfugié là et avait fait +de cette localité le centre d’une sorte de royaume indépendant qui +comprenait à peu près l’ancien domaine des rois de Gounguia, c’est-à- +dire le Djermaganda, le Zaberma et le Dendi. Mohammed, après une faible +résistance rencontrée à Ayorou et à _Tildia_ (peut-être le Tillabéry +actuel), annexa toute cette région. + +Reprenant ensuite sa lutte contre le Mali, il envoya en 1500-1501 Omar- +Komdiago au-delà du Bagana vers l’Ouest, dans une province que Sa’di +appelle _Dialana_ (ou Zalana) et qui devait correspondre à tout ou +partie du royaume de Diara ; un représentant de l’empereur de Mali, +nommé Kama Keïta ou Gama-Faté-Koli, gouvernait cette province ; il +repoussa l’attaque de Omar, qui dut se replier sur Tinfirina (?), à +l’Est du Dialana — probablement dans le Bakounou — et faire appel à +l’Askia lui-même. Ce dernier se rendit alors sur les lieux, vainquit +Kama-Keïta, dévasta le pays, pilla un palais que l’empereur de Mali +possédait dans la contrée et s’empara des femmes qui s’y trouvaient. Il +épousa l’une d’elles, nommée Mariama Dabo, qui lui donna son fils +Ismaïl. Après être resté quelque temps dans sa nouvelle conquête pour +l’organiser[94], il revint à Gao, où il demeura jusqu’en 1504 sans faire +d’autres expéditions. + +Mais en 1504-05, ayant descendu le Niger jusqu’au delà de Say, il se +lança dans le Borgou ou pays des Bariba[95] et y ramassa un grand nombre +de captives dont l’une, nommée Zâra Gombengui, devint sa femme et lui +donna son fils et futur successeur Moussa. Cette expédition au Borgou +fut très meurtrière pour l’armée de Gao et beaucoup d’entre les +meilleurs soldats de Mohammed y périrent, surtout parmi le contingent +fourni par les Songaï de l’Est, que Sa’di appelle les gens du +_Zaberbanda_[96]. Omar-Komdiago, qui accompagnait son frère, lui dit en +voyant tomber tous ces guerriers : « Tu veux donc la fin des Songaï ? — +Non, répondit l’Askia, je suis heureux au contraire de voir ces gens +disparaître pour le bien du Songaï[97], car ils m’auraient gêné un jour +s’ils étaient demeurés auprès de moi ; ne pouvant les mettre moi-même à +mort, je les avais amenés dans cette expédition pour qu’ils s’y fissent +tuer. » Sans doute Mohammed voulait dire par là que les Songaï du Sud- +Est, restés attachés à la dynastie lemta dont les princes avaient +pendant longtemps résidé au milieu d’eux, n’avaient pour lui que des +sentiments d’une fidélité douteuse. + +En 1506-07, l’Askia fit encore colonne dans les territoires du Mali, +poussant son expédition jusqu’au Galam, c’est-à-dire jusqu’aux approches +du Tekrour. Mais en 1511-12, l’autorité de l’empereur de Gao dans les +provinces du Sahel conquises sur le Mali se trouva menacée par un chef +peul, le _saltigué_ ou _ardo_ Tindo Galadio, qui résidait dans le +Bakounou et qui excitait les populations contre l’Askia en se posant en +prophète et en réformateur. Mohammed partit en guerre contre lui et le +défit et le tua près de Nioro, à Diara, en 1512. Nous avons vu[98] +comment Koli, fils de Tindo, s’étant enfui au Fouta avec les partisans +de son père, affranchit ce pays de la suzeraineté des Ouolofs et y fonda +une dynastie peule qui garda le pouvoir jusqu’au XVIIIe siècle. + +Mohammed tourna ensuite son ambition vers les pays situés à l’Est du +Niger et notamment vers celui des Haoussa. En 1513, il s’empara de +Katséna et acquit l’alliance de _Kanta_, roi du Kebbi, qui résidait +alors dans une localité appelée Liki ou Lika et qui disposait d’une +réelle puissance[99]. Accompagné de Kanta, l’Askia se porta jusque dans +l’Aïr, conquit Agadès et fit son vassal du chef de cette ville qui, bien +que toujours nommé par les Touareg, paya désormais un tribut annuel de +1.500 ducats à l’empereur de Gao (1515). Au retour de l’expédition, +Kanta fut fort déçu de voir que Mohammed ne lui donnait pas sa part du +butin et il s’ouvrit de sa déconvenue au gouverneur du Dendi, qui lui +conseilla de se taire et de ne rien réclamer ; mais les guerriers de +Kanta ne l’entendirent point ainsi, et devant leur attitude, le roi du +Kebbi se révolta ouvertement contre l’Askia et se proclama indépendant. +Mohammed envoya contre lui une armée en 1517, mais Kanta remporta une +victoire complète sur les troupes de l’Askia et, à partir de cette +époque, le Kebbi demeura toujours indépendant de l’empire de Gao. + +Pendant ce temps Kama Keïta ou Gama-Faté, ancien lieutenant de +l’empereur de Mali au Bagana, prêchait la révolte contre l’Askia ; Omar- +Komdiago dut se porter contre lui en 1517 et le vainquit alors +définitivement. + +Deux ans après (1519), Omar mourut. Mohammed se trouvait alors à +_Sankoïra_ (village du maître) ou _Saïkoïra_ (village du fleuve), +localité située, nous dit Sa’di, sur le Niger au delà de Gounguia en +allant vers le Dendi et qui peut-être n’était autre que le Say +actuel[100]. Lorsqu’il eut appris le décès de Omar, il confia les +fonctions de gouverneur du Gourma à son autre frère Yahia ; Bala, fils +de ce dernier, qui était jusque là simple _Adiga-farima_, fut élevé à la +dignité de _Bango-fari_ malgré son jeune âge. Cette désignation +inattendue suscita la jalousie des frères et des collègues de Bala ; ils +commencèrent à former un parti hostile à l’Askia Mohammed, à son frère +Yahia et à son ami Ali-Folen. Moussa, propre fils de l’Askia et chargé +alors des fonctions de Fari-Mondio, se mit à la tête des mécontents. + +Mohammed était devenu aveugle. Ali-Folen, qui ne le quittait pas et +était devenu son conseiller intime, parvint à dissimuler cette infirmité +au peuple. Cependant Moussa combattait de tout son pouvoir l’influence +que Ali-Folen avait su prendre sur l’empereur et il finit par le forcer +à quitter la cour ; en 1527, Ali-Folen, craignant d’être assassiné par +les séides de Moussa, s’enfuit de Gao et se réfugia auprès de Yahia qui, +en sa qualité de gouverneur du Gourma, avait établi sa résidence +habituelle à Tendirma. + +Quant à Moussa, il profita du départ de Ali-Folen et de l’absence de +Yahia pour se révolter ouvertement contre l’autorité de son père et, en +1528, il se rendit à Gounguia dans le but d’y créer un royaume +indépendant dont il serait le chef. Mohammed appela alors Yahia à son +aide et lui enjoignit d’aller à Gounguia pour ramener Moussa à +l’obéissance, en lui recommandant de ne pas se montrer trop cruel vis-à- +vis de ce fils rebelle et de ses partisans. Yahia partit donc pour +Gounguia animé d’intentions conciliantes, mais Moussa le reçut les armes +à la main ; un combat eut lieu au cours duquel Yahia fut blessé, fait +prisonnier, dépouillé de ses vêtements et jeté à terre la face contre le +sol ; dans cette position, Yahia chercha encore à ramener à la raison +les révoltés, au premier rang desquels, à côté de Moussa, étaient deux +autres fils de Mohammed, Daoud et Ismaïl, ainsi qu’un fils de Omar- +Komdiago appelé Mohammed-Mar et surnommé Bengan-Koreï (Bengan-le-Blanc). +Tous demeurèrent sourds aux supplications de leur oncle Yahia, qui +mourut des suites de ses blessures et des mauvais traitements qu’il +avait reçus. + +Moussa et ses partisans se rendirent ensuite à Gao, où ils entrèrent le +26 août 1528, jour de la fête des sacrifices. Le même jour, le vieil +empereur Mohammed I fut contraint, par les menaces de son fils Moussa, +d’abdiquer en sa faveur ; il continua à habiter le palais impérial, mais +cessa de s’occuper des affaires de l’Etat. + +2o _Règne d’Askia Moussa_ (1528-1531). + +Une fois maître du pouvoir, Moussa, se défiant de ses frères, voulut les +faire assassiner. Ils se réfugièrent à Tendirma auprès de leur aîné +_Ousmân-Youbâbo_, qui avait remplacé son oncle Yahia comme gouverneur du +Gourma. Ousmân-Youbâbo aurait dû avoir le pas sur Moussa, qui était son +cadet, mais leur mère commune Kamissa, qui avait une préférence pour son +plus jeune fils, réussit à obtenir de l’aîné qu’il reconnût Moussa comme +souverain et qu’il se déterminât à venir le saluer à Gao. Ousmân en +effet fit équiper des pirogues pour se rendre dans la capitale ; mais au +cours du voyage, un griot s’étant mis à chanter, Ousmân entra dans une +violente colère et déclara que, n’acceptant qu’à contre-cœur la +suzeraineté de son cadet, il n’était pas d’humeur à écouter des +chansons ; on tenta de le calmer, mais son irritation ne fit que +s’accroître et finalement il décida d’interrompre son voyage et fit +accoster et décharger les pirogues, en jurant que jamais il ne +couvrirait sa tête de poussière devant personne[101]. Informé de cet +incident, Moussa quitta Gao à la tête de ses troupes et se porta sur +Tendirma. Lorsque l’armée impériale passa à proximité de Tombouctou, +Mahmoud, cadi de cette ville, se rendit au devant de l’Askia pour +l’inviter à la clémence ; mais Moussa ne se laissa pas fléchir et, +montrant des flèches empoisonnées, il dit au cadi : « Voici un soleil +par lequel mes frères ont besoin d’être brûlés avant d’aller se mettre à +l’ombre de ta personne. » Puis il continua sa route. + +Ousmân ne l’attendit pas et marcha à sa rencontre ; Moussa hésita +d’abord à accepter le combat, son adversaire ayant avec lui deux +lieutenants dont chacun passait pour valoir plus de mille hommes à lui +seul ; mais, ces deux lieutenants étant venus faire leur soumission à +l’Askia, celui-ci engagea la bataille, qui eut lieu près de Kabara, +entre cette localité et Akenken (c’est-à-dire sur la rive gauche du +Niger et à l’Est de Tombouctou), l’an 1528-29. Il y eut beaucoup de tués +des deux côtés, mais en définitive Moussa demeura vainqueur et les chefs +du parti adverse se dispersèrent dans toutes les directions. Ismaïl +s’enfuit à Oualata auprès d’un chef touareg, neveu d’Akil qui était son +beau-frère ; Ali-Folen se réfugia à Kano, où il mourut ; Ousmân alla se +fixer en un lieu nommé Témen ou Tamana, où il demeura jusqu’à sa mort, +laquelle ne survint qu’en 1556-57. Quant à Bala, fils de Yahia, dont +l’élévation au poste de « gouverneur du Lac » avait été le prétexte de +la révolte première de Moussa contre son père et qui, naturellement, +avait pris parti pour Ousmân, il alla se placer sous la protection de +Mahmoud, le cadi de Tombouctou. + +Moussa ayant fait proclamer que tous ceux qui chercheraient asile auprès +du cadi de Tombouctou auraient la vie sauve à l’exception de Bala, ce +dernier pensa sauver ses jours en mettant sur sa tête tous les livres de +Mahmoud, mais l’Askia n’accepta pas cette sauvegarde. Alors Bala se +décida à aller faire sa soumission ; il fut reçu à Tila, à l’Est de +Tombouctou, où campait alors l’empereur, par un fils de ce dernier nommé +Mohammed, qui intercéda en sa faveur auprès de son père. Mais Bala +déclara que jamais il ne donnerait à Moussa le titre d’Askia, que jamais +il ne se couvrirait la tête de poussière en sa présence et que jamais il +n’accepterait de chevaucher derrière lui. Dès qu’il eut prononcé ces +paroles, il fut mis à mort sur l’ordre de Moussa. L’empereur fit ensuite +enterrer vivants deux docteurs qui avaient pris parti contre lui et +massacrer les chefs des cantons du Dirma et du Bara ; puis il confia les +fonctions de gouverneur du Gourma à son cousin Bengan-Koreï et reprit la +route de Gao en passant par la province de Dienné. + +Comme il traversait Tirafeï, localité voisine de Diondio, un cheikh +renommé qui s’appelait Mori-Maghan vint lui rendre visite pour implorer +la grâce des chefs du Dirma et du Bara, dont il ignorait encore la +triste fin ; ayant appris qu’ils étaient déjà exécutés, il leva ses deux +mains sur Moussa pour le maudire. Cette malédiction prononcée par un +saint réputé fit un certain effet sur les courtisans de l’Askia. L’un de +ses frères, Issihak, qui lui était demeuré fidèle, confia à Bengan-Koreï +que, si c’eût été lui que le cheikh eût maudit, il aurait tué ce dernier +sur le champ ; lorsqu’on fut arrivé au lieu d’étape, Bengan-Koreï +rapporta ce propos à Moussa, qui prétendit n’attacher aucune importance +à l’incident : « D’ailleurs, ajouta-t-il, ce n’était pas pour me maudire +que le cheikh a levé ses deux bras, mais pour repousser deux lions qui +lui sautaient sur les épaules et que j’ai très bien vus. » + +Arrivé à Gao, Moussa fit jeter en prison un autre de ses frères nommé +Abdoullah et l’y fit égorger, racontant ensuite que le malheureux était +mort de peur. Beaucoup de ses frères ou cousins eurent un sort analogue, +si bien que les quelques survivants, y compris Issihak, craignant pour +leur propre personne, finirent par s’entendre entre eux pour se +débarrasser de ce tyran sanguinaire. L’un d’eux, nommé Alou, le frappa +un jour d’un javelot à l’épaule gauche ; Moussa rentra chez lui, retira +le fer, pansa sa blessure et passa la nuit à ruminer une vengeance +éclatante. Le lendemain pourtant il quittait Gao pour aller se mettre à +l’abri dans un village voisin nommé Mansour ou Mansourou[102] ; ses +frères l’y rejoignirent le même jour et il fut tué par Alou (12 avril +1531). + +3o _Règne d’Askia Bengan-Koreï ou Askia Mohammed II_ (1531-1537). + +Mohammed-Bengan-Koreï, fils de Omar-Komdiago, fut proclamé empereur à +Mansour, aussitôt après la mort de l’Askia Moussa. Alou, ayant tué ce +dernier, s’apprêtait à monter sur le trône, ou plutôt à s’asseoir sous +une sorte d’estrade de bois qui était réservée à l’empereur, lorsqu’il +vit installé là Bengan-Koreï, le gouverneur du Gourma, qui s’était ainsi +emparé des prérogatives du pouvoir sur les instances de son frère +Ousmân-Tinferen. « Je ne suis pas homme, dit alors Alou, à briser un +arbre avec ma tête pour qu’un autre en mange les fruits. » Et il intima +à Bengan-Koreï l’ordre de sortir de dessous l’estrade. Mais, comme il se +préparait à s’y asseoir lui-même, Ousmân-Tinferen lui lança un javelot +par derrière ; Alou prit la fuite et Bengan-Koreï reçut le serment +d’obéissance de tous les officiers. Quant à Alou, qui s’était réfugié +auprès des Sorko qui habitaient le port de Gao, il fut tué par le chef +de ces bateliers qui porta sa tête à Bengan-Koreï ; celui-ci remercia le +chef du port, après quoi il le fit mettre à mort ainsi que beaucoup de +ses gens, afin sans doute de leur apprendre à ne pas mettre leur doigt +entre l’arbre et l’écorce. + + DELAFOSSE Planche XVIII + +[Illustration : _Cliché Paulin_ + +FIG. 35. — Un marché à Tombouctou.] + +[Illustration : _Cliché Paulin_ + +FIG. 36. — Marché au bois à Tombouctou.] + +Bengan-Koreï s’installa ensuite dans le palais impérial de Gao, où +vivait encore Mohammed Touré, le premier Askia ; il interna ce dernier +près et à l’Ouest de Gao, dans une île du Niger. Puis il nomma son frère +Ousmân-Tinferen au poste de _Gourman-fari_, fit revenir Ismaïl de +Oualata et le maria à sa fille Fati. C’était un prince aimant le faste : +il eut beaucoup de courtisans, leur donna des vêtements somptueux, +multiplia les orchestres, les griots et griottes. Son règne fut une ère +de richesse et de prospérité. Mais en même temps il entreprit tant +d’expéditions militaires qu’il lassa la patience de ses sujets et que +ceux-ci finirent par le prendre en aversion. + +C’est ainsi qu’il partit en guerre contre Kanta, le fameux roi du +Kebbi ; un combat eut lieu entre les deux princes à un endroit appelé +Ouantarmassa : Bengan-Koreï y fut défait honteusement et s’enfuit avec +son armée, mais se trouva acculé à une mare dans laquelle les chevaux +n’avaient pas pied ; l’Askia dut son salut au chef de la flottille +Bakari-Ali Doundo, qui l’avait accompagné dans son expédition et qui lui +fit traverser la mare en le portant sur ses épaules. L’empereur fut +moins irrité de sa défaite que des risées qu’elle ne manquerait pas de +soulever parmi les lettrés de Tombouctou, ses anciens camarades d’école. +Depuis cette époque d’ailleurs, aucun Askia ne tenta plus d’expédition +contre le Kebbi. + +Bengan-Koreï dirigea ensuite une colonne contre le village païen de +Gourmou, situé sur la rive droite du Niger, un peu en aval de +Tombouctou. Son lieutenant Dongoligo, chargé de surveiller la route +conduisant au village, se mit à jouer au jeu des douze cases[103] et, +passionné par le jeu, ne prit pas garde à un message l’avisant de +l’approche de l’ennemi, lequel se portait au devant de l’armée +impériale. Il s’ensuivit une panique que l’intervention personnelle de +l’Askia parvint cependant à faire cesser et, en définitive, les gens de +Gourmou furent vaincus. + +Peu après, Ismaïl, fils de Mohammed I, se rendit une nuit dans l’île où +son père était prisonnier. Celui-ci se plaignit fort de ce que ses fils +ne faisaient rien pour le sortir de cette île, où les moustiques le +dévoraient et où les grenouilles sautaient jusque sur lui ; il pria +Ismaïl d’aller trouver un eunuque qui, abordé d’une certaine manière que +le vieil empereur détrôné indiqua à son fils, remettrait à ce dernier un +trésor : à l’aide de ce trésor, Ismaïl devait pouvoir acheter la +complicité de Souma-Kotobâgui, l’un des amis de Bengan-Koreï, et obtenir +ainsi la liberté de Mohammed I. Ismaïl fit ce que lui avait dit son +père, mais ne put arriver à aucun résultat, et ce ne fut que lors de +l’avènement au trône du même Ismaïl, en 1537, que le malheureux +vieillard fut enfin rendu à la liberté. + +Déjà l’on commençait à murmurer contre Bengan-Koreï. En 1535-36 sévit +une épidémie appelée _kafi_ ou _gafé_, distincte de la variole mais +aussi meurtrière, qui fut attribuée à la colère du Ciel contre l’Askia +régnant. L’un des courtisans de l’empereur lui ayant rapporté les +murmures du peuple, les autres dignitaires de la cour forcèrent le +souverain à leur livrer le nom du dénonciateur, qui s’appelait Yari- +Songo-Dibi ; puis, s’étant emparés de sa personne, ils le teignirent en +rouge, en noir et en blanc, et le promenèrent, ainsi arrangé, sur un +ânon, par les rues de Gao. + +L’année suivante (1537), Bengan-Koreï se trouvait à Mansour, près Gao, +lorsqu’il eut l’idée d’envoyer en expédition le gouverneur du Dendi, +Mar-Tamza, en le menaçant de la révocation s’il ne réussissait pas dans +les opérations qui lui étaient confiées et en le faisant surveiller par +des espions. Mar-Tamza, s’étant débarrassé de ces derniers, déposa +Bengan-Koreï dans ce même village de Mansour où il avait été proclamé +six ans auparavant (23 avril 1537). + +4o _Règne d’Askia Ismaïl_ (1537-1539). + +Le jour même de la déposition de Bengan-Koreï, Mar-Tamza fit proclamer +empereur Ismaïl, fils de Mohammed I, à un endroit appelé _Târa_, contigu +au village de Mansour. Aussitôt Ismaïl envoya un messager à Gao, pour +que la garnison empêchât Bengan-Koreï de pénétrer dans la capitale, puis +il expédia des agents dans la direction du Haoussa et dans celle du +Gourma[104], afin de rattraper dans sa fuite l’Askia déposé. Mais ce +dernier réussit à se sauver dans la direction de Tombouctou. Il était en +route depuis deux jours sans avoir pu manger de colas, dont il était +très friand, lorsqu’il croisa un messager qu’il avait envoyé à Dienné +alors qu’il était au pouvoir et qui revenait par le fleuve avec des +provisions. Ce messager accosta aussitôt à l’endroit où se trouvait +Bengan-Koreï et lui donna des colas ; l’ancien Askia les mangea avec +avidité, mais les vomit aussitôt, ce à quoi il était sujet depuis +longtemps. Le messager lui offrit ensuite de le prendre dans sa pirogue, +mais Bengan-Koreï refusa, gagna Tombouctou et y demander l’hospitalité +au cadi Mahmoud ; après s’être reposé quelques jours, il se dirigea vers +Tendirma pour y rejoindre son frère Ousmân-Tinferen. Le lendemain de son +départ de Tombouctou y arrivèrent des cavaliers envoyés à sa poursuite +par Ismaïl ; continuant leur chemin, ils atteignirent le fugitif près du +lac de Goro, un peu en aval d’El-Oualedji. Cependant Bengan-Koreï +n’était pas seul : des partisans l’avaient accompagné dans sa fuite, +parmi lesquels son fils Bakari, et d’autre part Ousmân-Tinferen était +venu au devant de lui ; les cavaliers d’Ismaïl, dans ces conditions, +n’osèrent pas mettre la main sur lui et retournèrent sur leurs pas. +Ousmân-Tinferen proposa alors à son frère de le ramener à Gao et de le +replacer sur le trône, mais Bengan-Koreï lui fit observer qu’un tel +projet était irréalisable, parce qu’il avait, durant son règne, renforcé +tellement le corps d’armée de Gao qu’entreprendre de lutter contre cette +troupe aurait été une folie. « D’ailleurs, ajouta-t-il, les gens du +Songaï, quand ils en veulent à quelqu’un, ne lui pardonnent jamais. » +Cependant Ismaïl envoya de nouveaux cavaliers, sous la conduite de Yari- +Songo-Dibi, contre Ousmân-Tinferen et Bengan-Koreï, mais, arrivés en +face de Tendirma, sur la rive droite du Niger, ces cavaliers se +contentèrent de crier des insultes à travers le fleuve et se retirèrent +sans avoir osé engager le combat. Pourtant l’Askia déposé ne se sentait +pas en sécurité sur le territoire de l’empire et, accompagné de son fils +et de son frère, il se réfugia dans le Sud du Mali, dans la province de +Sangara-Soma. Son fils Bakari s’y maria. Mais les Mandingues du Sud +abreuvaient les émigrés de telles humiliations que Ousmân alla habiter +Oualata, tandis que Bengan-Koreï se fixait à Sama, sur le Niger, près de +Sansanding[105]. + +Le jour de l’avènement d’Ismaïl, lorsque le héraut l’avait proclamé +Askia, le nouvel empereur avait eu une violente émotion et avait perdu +du sang par l’anus. Effrayé de cet accident, il déclara que cela +provenait de ce qu’il avait juré autrefois fidélité à Bengan-Koreï, que +c’était un présage indiquant qu’il ne règnerait pas longtemps et qu’au +reste, s’il avait accepté le pouvoir, c’était uniquement pour libérer +son père et ramener ses frères à la cour. Dès le début de son règne en +effet, en 1537, il fit sortir son père de l’île où il était retenu +prisonnier et le ramena à Gao : Mohammed Touré y mourut peu après, le 2 +mars 1538. + +En 1537-38, Ismaïl fit une expédition à Dori. Ensuite il en fit une +autre contre un chef païen nommé Bagaboula, qui résidait dans le Gourma, +c’est-à-dire sur la rive droite du Niger. Bagaboula s’enfuit avec ses +gens devant les troupes de l’Askia ; Hamadou, petit-fils de Mohammed I, +qu’Ismaïl avait nommé _Gourman-fari_ en remplacement de Ousmân-Tinferen, +poursuivit Bagaboula avec des cavaliers, mais le chef païen lui résista +et lui tua neuf cents soldats, après quoi il fut tué lui-même. Les +troupes de Hamadou, à la suite de leur victoire si chèrement achetée, +firent un tel nombre de captifs que le prix des esclaves tomba à Gao à +300 cauries[106]. + +Ismaïl mourut en novembre 1539 à l’âge de trente ans. L’armée, qui se +trouvait alors en expédition, rentra aussitôt à Gao pour choisir un +nouvel empereur. + +5o _Règne d’Askia Issihak I_ (1539-1549). + +Issihak, frère d’Ismaïl, fut proclamé Askia le 27 décembre 1539. Ce fut +le plus illustre et le plus redouté des empereurs de Gao. Pour +s’affranchir de la tutelle de l’armée, qui faisait et défaisait les +souverains et les tenait dans sa main, il inaugura son règne en faisant +mettre à mort la plupart des généraux. Il fit également assassiner à +Oualata Ousmân-Tinferen par un Berbère de la tribu des Zaghrâna auquel +il avait promis trente génisses comme prix de son forfait et qu’il fit +tuer à son tour lorsque le meurtrier vint toucher sa récompense. Ensuite +il fit exécuter Hamadou, le gouverneur du Gourma, ainsi que Souma- +Kotobâgui ; puis il destitua le chef de la flottille, Bakari-Ali-Doundo, +qu’il redoutait, et le remplaça par un nommé Moussa. Sa’di rapporte que +l’empereur ayant interpellé le chef de la flottille par son titre (_Hi- +koï_), en lui disant en public : « Hi-koï, tu prendras rang désormais +après le Hombori-koï ! », Bakari-Ali-Doundo fit semblant de ne pas +entendre ; Issihak répéta son injonction, en s’adressant à Bakari par +son nom, et ce dernier alors s’écria : « J’obéirai à tes ordres, +maintenant que je sais que c’est à Bakari qu’ils s’appliquent ; quant au +Hi-koï, jamais il ne prendra rang après le Hombori-koï. » Toute +l’assistance admira cette riposte, qui équivalait à une démission, mais +rappelait l’empereur à l’observation des usages établis. C’est à la +suite de cette réplique que Bakari-Ali-Doundo fut remplacé par Moussa. + +En 1542-43, Issihak I fit une expédition contre Ntoba, à l’Ouest-Sud- +Ouest de San, la ville la plus reculée du Bendougou. En revenant, il +passa par Dienné, dont il fit nettoyer la mosquée, auprès de laquelle se +trouvait un gros tas d’immondices. C’est au cours de ce voyage qu’il +remarqua la présence d’esprit et l’ascendant d’un docteur mandingue +nommé Mahmoud Barhayorho ; peu après, il le fit nommer cadi de Dienné, à +la mort du cadi alors en exercice. En 1544-45, l’empereur conduisit une +colonne dans le Dendi contre Kokoro-Kâbi (?). + +Il avait nommé Ali Kotia gouverneur du Gourma en remplacement de +Hamadou, puis, Ali Kotia étant tombé en disgrâce, il l’avait remplacé +par son frère Daoud. En 1545-46, il confia à ce dernier le commandement +d’une expédition dirigée contre Mali. Daoud pénétra dans la capitale +même de l’empire mandingue, que l’empereur de Mali avait évacuée, et y +demeura sept jours durant lesquels il obligea tous ses soldats à faire +leurs ordures dans le palais impérial. Après son départ, lorsque les +Mandingues revinrent dans la ville et trouvèrent la demeure de leur +souverain remplie de matières fécales, ils s’étonnèrent à la fois, +rapporte Sa’di, « du grand nombre des soldats du Songaï, de leur +abjection et de leur stupidité ». + +Vers cette même époque, Issihak I reçut de Moulaï Ahmed-el-Aaredj, +sultan du Maroc, une lettre l’invitant à céder à ce dernier les mines de +sel de Teghazza. L’empereur de Gao répondit : « L’Ahmed qui m’a fait ces +propositions ne saurait être le sultan actuel du Maroc, et quant à +l’Issihak qui les écoutera, ce n’est pas moi : cet Issihak-là est encore +à naître. » Puis il envoya deux mille méharistes touareg, avec ordre de +saccager la partie du Dara voisine de Marrakech, sans d’ailleurs tuer +personne. Ces Touareg pillèrent le marché des Beni-Sebeh, sans du reste +mettre personne à mort, puis s’en retournèrent. + +En 1549 l’Askia Issihak I, s’étant rendu à Gounguia, y contracta la +maladie dont il devait mourir[107]. Daoud, prévenu, se rendit à Gao pour +être prêt à tout événement ; mais auparavant, il avait voulu conjurer la +rivalité possible du gouverneur du Haribanda, nommé Bakari, et avait eu +recours aux offices d’un magicien réputé : ce dernier, ayant fait +approcher un baquet rempli d’eau, prononça quelques formules et appela +Bakari ; aussitôt sortit de l’eau un être ressemblant à Bakari, que le +magicien enchaîna, perça d’une lance et fit disparaître ; Bakari mourut +effectivement le jour même de l’arrivée de Daoud à Gao. Ainsi débarrassé +de son rival, Daoud se rendit à Gounguia, où il arriva quelques jours +avant la mort d’Issihak I, laquelle eut lieu le 23 mars 1549. + +Issihak laissait la réputation d’un prince glorieux mais cupide : Sa’di +rapporte qu’il avait extorqué 70.000 pièces d’or aux négociants de +Tombouctou par l’intermédiaire d’un griot qui, allant sans cesse de Gao +à Tombouctou, se faisait donner de l’argent au nom de l’empereur. + +6o _Règne d’Askia Daoud_ (1549-1582). + +Daoud, frère d’Ismaïl et fils comme lui de Mohammed I, fut proclamé à +Gounguia le 24 mars 1549 et fit le 30 mars son entrée solennelle à Gao. +Il commença par nommer de nouveaux fonctionnaires : le Zaghrâni Ali +Kotia fut replacé dans la charge de _Gourman-fari_ ; Mohammed-Bengan, +fils du nouvel Askia, devint _Fari-mondio_ ; El-hadj, frère de Daoud, +fut nommé _Koré-farima_ ; Moussa, chef de la flottille, fut mis à mort +et remplacé par Ali Dâdo ; seul, le _Dendi-fari_, Mohammed-Bengan- +Simbilo, demeura en fonctions, pour être remplacé à sa mort par l’ancien +_Hi-koï_ Bakari-Ali-Doundo, qu’Issihak I avait destitué. + +En octobre-novembre 1549, Daoud fit une expédition contre les Mossi. En +1550 il se porta dans le Bagana et y combattit les Peuls du Massina, +commandés par le _fondo-koï_ ou _ardo_ Diâdié-Toumané, qu’il vainquit +près de Nampala, sur la route de Sokolo à Soumpi, dans une localité +appelée Toï, Tirmissi ou Kouma[108]. Il ramena de cette expédition +beaucoup de chanteurs et de chanteuses de la caste des Mabbé, qu’il +installa à Gao dans un quartier spécial. Comme il passait à Tendirma en +revenant du Massina (1551), une épidémie éclata dans cette dernière +ville, au quartier appelé Gordio, et fit de nombreuses victimes. + +En 1552, un conflit éclata entre Daoud et Kanta, roi du Kebbi, conflit +qui se termina par un traité de paix conclu l’année suivante. Une fois +tranquillisé de ce côté, Daoud envoya de Gounguia, en 1554, vingt-quatre +cavaliers résolus, placés sous le commandement du _Hi-koï_ Ali Dâdo, +avec mission d’opérer des razzias du côté de Katséna, chez les Haoussa. +Cette petite troupe se heurta près de Karfata à 400 cavaliers de l’armée +de Katséna, qui lui tuèrent quinze hommes dont Ali Dâdo et blessèrent et +firent prisonniers les neuf autres. Après quoi les cavaliers haoussa +renvoyèrent les prisonniers à Daoud, on les comblant d’égards à cause de +leur courage. + +En 1554-55, l’Askia, se trouvant à Bornou (rive droite du Niger en aval +de Gao), remonta le fleuve jusqu’à Ouaratyi-Bakari (?) et expédia de là +le _Sao-farima_ Mohammed-Konaté, sans doute un Soninké ou un Mandingue, +et le nouveau _Hi-koï_ Kama Koli, avec des troupes, dans les montagnes +du Tombola. L’année suivante (1555-56), Daoud en personne se porta +jusqu’à Boussa, qu’il pilla ; mais beaucoup de ses soldats se noyèrent +dans les rapides au cours de cette expédition. + +En 1558-59, ce fut contre l’empereur de Mali que l’empereur de Gao fit +colonne. S’étant rendu dans le Fara-sora (province nord de cet empire), +il rencontra à Dibikarala — sans doute du côté de Sokolo — le lieutenant +de l’empereur de Mali qui commandait cette province, et que soutenait le +_Ghana-faran_[109]. Il les vainquit et fit un grand nombre de captives, +parmi lesquelles se trouvait une fille de l’empereur de Mali nommée +Nâra ; Daoud l’épousa et la fit conduire à Gao couverte de bijoux, +accompagnée de nombreux esclaves portant des ustensiles de ménage en or +et beaucoup de bagages, ce qui indique que les souverains du Mali +étaient encore, à cette époque, très riches et très considérés. Tandis +que l’Askia revenait au Songaï mourut à Sama Bengan-Koreï, l’ancien +empereur détrôné, qui était devenu aveugle ; Sa’di raconte que Daoud +avait établi son campement en face de Sama, sur la rive gauche du Niger, +et qu’il envoya ses musiciens donner une aubade à Bengan-Koreï ; le +bruit que firent les musiciens occasionna à Bengan-Koreï une rupture +d’anévrisme dont il mourut. De Sama, Daoud se rendit à Dienné, où il +reprocha fort au chef de la ville, El-Amîn, ancien palefrenier de +Mohammed I, d’avoir laissé les _Bambara_[110] venir en grand nombre à +Dienné et y prendre une prépondérance menaçante. + +En 1561-62[111], l’Askia opéra une razzia chez les Mossi, dont il avait +atteint le pays en partant de Bornou (au sud de Gao). + +Quelques années auparavant, en 1556-57, Mohammed Ikoma, qui exerçait à +Teghazza les fonctions de percepteur pour le compte de l’empereur de +Gao, avait été tué par un homme du Tafilelt nommé Ez-Zobeïri, sur +l’ordre du sultan du Maroc Mohammed-El-Kebir. Des Touareg transportant +du sel avaient été massacrés en même temps que lui. Ceux qui échappèrent +au massacre étaient venus demander à Daoud l’autorisation de délaisser +les mines de Teghazza et d’en exploiter d’autres qu’ils connaissaient +dans la même région. L’Askia accorda l’autorisation demandée et ce fut +ainsi que, vers 1562, on commença à tirer du sel d’un point situé entre +Teghazza et Taodéni, point connu sous le nom de _Teghazzat-el-Ghizlân_ +(Teghazza des Gazelles). + +En 1564, Daoud envoya Bakari-Ali-Doundo dans le pays de _Barka_[112] +pour y combattre un chef nommé Boni, « sorte de démon rusé, habile et +très méfiant ». Bakari partit en mai, moment où la chaleur était +extrême, et passa à travers des déserts inhabités, afin de cacher à tout +le monde le but de son expédition, dont il n’avait même pas informé ses +troupes. Il réussit à tomber sur Boni à l’improviste, en dévalant du +haut d’une montagne. Boni n’aurait jamais cru qu’une colonne venant de +Gao eût pu arriver en son pays à cette époque de l’année. L’armée de +Bakari tua un grand nombre d’ennemis et Boni fut parmi les morts. +L’expédition rentra à Gao au mois de juillet de la même année[113]. + +Sa’di nous rapporte qu’en 1570, Daoud fit colonne « contre Souro +Bantamba ou Bantanna (?) dans le Mali » et que ce fut sa dernière +expédition dans l’_Atarama_, c’est-à-dire vers l’Occident. Il avait avec +lui les chefs de deux tribus berbères, celle des _Maghcharen_[114] et +celle des _Indassen_, chacun de ces chefs disposant de douze mille +guerriers touareg. « Daoud, dit Sa’di, fit avec eux la guerre contre les +Arabes de ces contrées. » J’ignore ce qu’il faut entendre par Souro +Bantamba, s’il s’agit d’un homme ou d’un pays, et je n’ai pu identifier +le mot « Atarama ». Mais j’imagine que le mot « Mali » est pris ici, +ainsi que cela a lieu souvent chez l’auteur du _Tarikh-es-Soudân_, dans +une acception purement géographique désignant les pays situés entre le +Niger et l’Océan, et que les Arabes dont il est question n’étaient +autres que les Beni-Hassân, qui devaient commencer à cette époque la +conquête du Hodh sur les Berbères. + +Au retour de cette expédition, l’Askia passa par Tombouctou et donna de +l’argent pour l’achèvement de la nouvelle grande mosquée ; une fois +revenu à Gao, il envoya au cadi El-Akib quatre mille poutres d’un bois +appelé _gangou_ ou _kanko_, pour en terminer la construction. Cette +mosquée était destinée à remplacer celle édifiée en 1325 sur l’ordre de +l’empereur mandingue Kankan-Moussa et qui était tombée en ruines ; elle +fut élevée sur l’emplacement de cette dernière et subsista jusqu’à notre +époque : les restes en sont encore visibles de nos jours. + +Ensuite Daoud dirigea une colonne contre la ville de _Diobango_, dans le +Nord-Ouest de la Boucle, fit razzier _Sini_ par Yakouba et pilla lui- +même _Daa_[115]. Il tenta aussi une expédition au Mossi, mais sans +succès, puis en fit une autre sans plus de succès contre _Loulâmi_ dans +le Dendi. + +En 1577-78 mourut le sultan du Maroc Abdelmalek, qui eut pour successeur +Ahmed, surnommé plus tard Ed-Déhébi. Celui-ci fit demander à Daoud de +lui abandonner l’exploitation des mines de Teghazza pendant un an et lui +envoya en cadeau dix mille pièces d’or ; les deux souverains devinrent +amis et, lorsque Daoud vint à mourir quelques années plus tard, le +sultan Ahmed prit le deuil. + +En 1578 mourut Yakouba qui fut remplacé, comme gouverneur du Gourma, par +Mohammed-Bengan, fils de l’empereur Daoud. Ce Mohammed-Bengan fit en +1579 une expédition contre les habitants des monts Dom — les Dogom —, +qui avaient résisté à Sonni Ali et à Mohammed I. Les troupes que lui +avait fournies son père étaient commandées par un officier nommé Yassi, +auquel Daoud avait formellement recommandé de n’exposer ses hommes à +aucun danger inutile ni à aucune surprise. Aussi, quand Mohammed-Bengan +ordonna d’escalader la montagne sur laquelle s’était retranché l’ennemi, +Yassi s’y refusa. Cependant un montagnard nommé Maa, célèbre pour sa +corpulence, guettait l’armée, debout sur un pic ; un cavalier de +Mohammed-Bengan parvint à escalader la montagne en se dissimulant +derrière les rochers, tomba à l’improviste sur Maa et le tua d’un coup +de javelot. Les Dogom en conçurent une grande frayeur de la cavalerie +songaï ; néanmoins, mal secondé par Yassi, Mohammed-Bengan se retira +sans avoir livré combat. + +En 1582, alors qu’une épidémie terrible décimait Tombouctou, des +pillards peuls du Massina attaquèrent une embarcation montée par +Mohammed-el-Hadj, fils de l’Askia Daoud, qui revenait de Dienné, et ils +la pillèrent. C’était la première fois que pareille chose se produisait +depuis la fondation de l’empire de Gao. Le roi du Massina était alors +Boubou-Mariama. A la suite de cet incident, Mohammed-Bengan marcha sur +le Massina, ravagea le pays et fit périr beaucoup de gens, en +particulier des lettrés, ce qui conduisit Daoud à désapprouver cette +expédition. + +L’Askia mourut peu après (juillet-août 1582), dans son village de +culture de Tondibi[116], à 50 kilomètres en amont de Gao, où il résidait +habituellement depuis plusieurs années. Son corps fut transporté en +pirogue à Gao, où on l’enterra. + +7o _Règne d’Askia Mohammed III ou Mohammed-el-Hadj II_ (1582-1586). + +Ce souverain passe pour avoir été le plus grand empereur de Gao après +son homonyme Mohammed-el-Hadj I, fondateur de la dynastie des Askia. +Lorsqu’il apprit la mort de son père Daoud, il partit à cheval pour Gao, +suivi à distance par ses frères, qui n’hésitèrent pas à le proclamer +Askia, en raison de l’absence de leur aîné Mohammed-Bengan, alors +gouverneur du Gourma. Après les funérailles de Daoud, tout le monde +prêta serment d’obéissance à El-Hadj II, à Gao, le 7 août 1582. Le +nouvel empereur était atteint d’ulcères aux jambes, aussi ne se mit-il +jamais à la tête des troupes et ne fit-il aucune expédition militaire. + +Mohammed-Bengan, lorsqu’il avait appris la maladie de Daoud, était parti +pour Gao ; mais à Tombouctou, il apprit la mort de son père et +l’avènement d’El-Hadj. Il retourna alors chez lui, rassembla des troupes +pour marcher sur la capitale et revint à Tombouctou ; là, il changea +d’avis et pria le cadi de faire mander à El-Hadj qu’il résignait ses +fonctions de gouverneur de Gourma pour se fixer à Tombouctou et s’y +livrer à l’étude, puis il licencia ses troupes, qui rejoignirent El-Hadj +à Gao. L’empereur accepta la démission de Mohammed-Bengan et le remplaça +par El-Hâdi, un autre de ses frères. Cependant les chefs de l’armée +prièrent l’Askia de ne pas autoriser Mohammed-Bengan à demeurer à +Tombouctou, car ils y envoyaient souvent des messagers pour leurs +affaires et ils craignaient qu’on ne vint dire à El-Hadj qu’ils +envoyaient ces messagers pour comploter avec le frère aîné de +l’empereur. El-Hadj expédia donc à Tombouctou des émissaires qui +s’emparèrent de Mohammed-Bengan et l’internèrent à Ganto, sur la rive +droite du Niger, à 50 kilomètres en amont de Rhergo, où il demeura +jusqu’à l’avènement de Mohammed-Bani. + +Bakari, fils de l’ancien Askia détrôné Bengan-Koreï, apprenant +l’avènement d’El-Hadj, quitta le Karadougou, où il se trouvait depuis la +fuite de son père au Mali, et se rendit à Gao, où l’empereur le traita +avec beaucoup d’égards et le nomma gouverneur du Bagana. Bakari alla +s’établir à Tendirma et fut considéré comme le lieutenant du gouverneur +du Gourma. + +Cependant Boubou-Mariama, roi du Massina, avait déclaré que jamais il ne +ferait sa soumission à El-Hadj. Celui-ci chargea Bakari de l’arrêter par +surprise et de le lui amener, ce qui fut fait. Boubou-Mariama, une fois +en présence de l’Askia, nia avoir tenu les propos qu’on lui prêtait ; +El-Hadj lui offrit alors de lui rendre son royaume, mais Boubou préféra +demeurer à Gao à la cour de l’empereur et fut remplacé au Massina par +Hamadou-Amina. + +En 1584, El-Hâdi, gouverneur du Gourma, quitta Tendirma pour aller à Gao +dans le but de détrôner son frère. Avant d’arriver à la capitale, il +rencontra des envoyés d’El-Hadj qui l’invitèrent à retourner sur ses +pas, mais il refusa d’obéir et entra à Gao revêtu d’une cuirasse et +précédé de musiciens. L’empereur était malade et incapable d’agir. Le +gouvernement du Dendi se trouvait alors vacant depuis la mort de Bâna, +qui avait remplacé Kama Koli. Alors Bakari Siladyi, qui avait succédé +comme chef de la flottille à Ali Dâdo, dit à El-Hadj : « Nomme-moi +_Dendi-fari_ et je t’amènerai El-Hâdi prisonnier. » Bakari Siladyi eut +sa nomination, réussit à attirer El-Hâdi dans la maison du prédicateur +de la mosquée et le fit arrêter là ; El-Hadj fit périr sous les coups +les partisans d’El-Hâdi et fit interner celui-ci à Ganto. + +Vers cette époque, Ahmed, sultan du Maroc, envoya une ambassade à Gao +avec de superbes cadeaux pour El-Hadj ; le but secret de cette ambassade +était de recueillir des informations sur le Soudan et sur les forces +militaires de l’empire de Gao. El-Hadj reçut brillamment l’ambassadeur +marocain et lui fit présent de nombreux esclaves, de 80 eunuques, etc. +Peu après on apprenait que le sultan Ahmed avait envoyé 20.000 hommes +sur Ouadân, dans le Nord-Est de la Mauritanie actuelle, avec ordre de +pousser au Sud et de s’emparer de tous les pays qu’ils rencontreraient +sur les rives du Sénégal et au-delà, et de poursuivre leur route jusqu’à +Tombouctou. Cette armée d’ailleurs fut décimée par la faim et la soif et +les survivants retournèrent au Maroc sans avoir rien accompli du plan +dicté par le sultan. + +Plus tard, ce dernier expédia deux cents fusiliers à Teghazza. Les +habitants, prévenus à temps, s’enfuirent les uns à El-Hamdiya, les +autres au Touat ou ailleurs. Quant aux notables, ils vinrent demander +protection à El-Hadj, qui, se sentant trop faible pour reprendre +Teghazza aux Marocains, décida qu’on n’extrairait plus de sel de la mine +(1585) : Teghazza fut donc abandonnée à cette époque. Les Bérabich et +les Messoufa qui exploitaient les carrières de Teghazza et de Teghazzat- +el-Ghizlân se répandirent de divers côtés pour chercher d’autres +salines ; un certain nombre se portèrent à Taodéni, y pratiquèrent des +fouilles et y trouvèrent du sel en abondance, et c’est ainsi que Taodéni +remplaça Teghazza, qui d’ailleurs fut réoccupée peu après par les +troupes de l’Askia, les Marocains étant repartis ; l’exploitation de +Teghazza ne fut abandonnée définitivement qu’en 1596. + +Cependant les frères d’El-Hadj se révoltèrent contre lui ; ils allèrent +trouver l’un d’eux, Mohammed-Bani, l’amenèrent à Gao et le proclamèrent +empereur en remplacement d’El-Hadj le 15 décembre 1586. L’Askia déposé +mourut quelques jours après. + +8o _Règne d’Askia Mohammed-Bani_ (1586-1588). + +Dès son avènement, Mohammed-Bani nomma son frère Sâlih gouverneur du +Gourma et fit mettre à mort Mohammed-Bengan et El-Hâdi, internés à +Ganto, où ils furent enterrés. On n’eut que du mépris pour le nouvel +empereur, qui était cruel — bien que surnommé « le Bon » (_Bani_) — et +n’avait aucune capacité. Ses frères, qui l’avaient fait proclamer, +complotèrent sa déposition et son remplacement par Nouha, frère utérin +d’El-Hâdi ; mais le complot fut éventé, les conspirateurs révoqués de +leurs fonctions et Nouha interné dans le Dendi. + +En 1588, le _Balama_ Mohammed-es-Sâdik, dit _Saliki Tounkara_, frère de +l’Askia et de Sâlih, tua Alou, chef de Kabara, homme tyrannique et +pervers, s’empara de ses richesses, et excita Sâlih à la révolte en lui +promettant le trône. Sâlih se rendit à Kabara à l’appel de Sâliki, mais +son entourage lui conseilla de se méfier de ce dernier et d’exiger de +lui, comme preuve de sa bonne foi, qu’il livrât le trésor d’Alou. Le +Balama ayant refusé, Sâlih lui livra bataille, mais fut tué de la main +même de Saliki. Celui-ci réunit ses propres troupes et celles de Sâlih +et marcha sur Gao. Mohammed-Bani fut averti de la révolte du Balama par +Mar-Nafa, petit-fils de Mohammed I, que Saliki avait fait prisonnier +mais qui avait pu s’échapper et s’était enfui à Gao, ayant encore au +pied l’un des anneaux de ses chaînes. + +Dans l’armée du Balama se trouvait Bakari, gouverneur du Bagana, ainsi +que les chefs du Hombori, du Bara, du Karadougou, etc. Mohammed-Bani +quitta Gao le 9 avril 1588 pour se porter à la rencontre des révoltés +mais mourut le même jour, de colère prétendent certains, d’une +congestion disent les autres : malgré la chaleur en effet il avait +revêtu une cuirasse qui, vu son obésité, le serrait trop étroitement. + +9o _Règne d’Askia Issihak II_ (1588-1591). + +Le lendemain de la mort de Mohammed-Bani, Issihak, autre fils de Daoud, +fut proclamé empereur à Gao. Lorsque la nouvelle parvint au camp du +Balama Saliki Tounkara, les troupes qui accompagnaient ce dernier lui +prêtèrent serment de fidélité et le proclamèrent Askia de leur côté. +Tombouctou reçut le 21 avril un message du Balama et le reconnut à son +tour comme Askia, en organisant de grandes fêtes de réjouissance, car, +dit Sa’di, « les gens de Tombouctou avaient en réalité une grande +affection pour ce prince qui s’illusionna lui-même et illusionna les +autres ». + +A Gao, on redoutait fort Saliki, et Issihak demeurait inactif. +Aboubakari Lambaro, secrétaire d’Issihak, représenta à ce dernier que +l’influence du Balama grandissait au dehors et qu’il était nécessaire de +le combattre, et il engagea l’empereur à confier la direction de la +résistance à Oumar Kato et à Mohammed, fils d’El-Hadj II, ce que fit +Issihak. Oumar Kato jura en public d’amener le lendemain le Balama à Gao +et de le tuer de sa lance, et il fit faire le même serment par toute +l’armée. Saliki campait alors à Goumbou-koïra, village situé en amont et +non loin de Gao ; il fut attaqué là par l’armée d’Issihak : le premier +assaillant fut Mar-Nafa, qui lança son javelot contre la tente du +Balama ; ensuite arriva un corps de Touareg, puis ce fut le tour de la +cavalerie d’Issihak d’engager l’attaque. Alors le Balama s’élança dans +la direction d’Issihak, mais il se heurta à Oumar Kato, qui lui lança un +javelot : Saliki avait un casque et le javelot, ayant frappé le casque, +ricocha en l’air. Le Balama lutta toute la journée mais fut enfin vaincu +et s’enfuit à Tombouctou, où il arriva le 25 avril, avec le gouverneur +du Bagana et les chefs du Hombori et du Bara, tous blessés sauf le +premier ; de là, il se rendit à Tendirma, traversa le Niger[117] et se +sauva sur la rive droite, du côté des falaises, avec le chef du Hombori +et celui de Boni. Les gens d’Issihak parvinrent à rejoindre les fugitifs +et mirent la main sur le Balama et le chef de Boni, qui furent conduits +à Ganto, puis mis à mort et enterrés dans cette localité, près de +l’endroit où avaient été ensevelis Mohammed-Bengan et El-Hâdi. Quant au +chef du Hombori, il fut cousu dans une peau de bœuf et jeté tout vivant +dans un trou qu’on recouvrit de terre, dans une écurie d’un quartier de +Gao appelé Sonnougoro. Ensuite Issihak fit également mettre à mort le +chef des Touareg de Tombouctou et le maire de cette ville. Beaucoup +d’autres complices du Balama furent tués, d’autres emprisonnés, d’autres +fouettés, dont plusieurs jusqu’à ce que mort s’ensuivit. Les cruautés +capricieuses d’Issihak II remplissent quatre pages du _Tarikh-es- +Soudân_. + + DELAFOSSE Planche XIX + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 37. — Griots et chefs Mossi, à Ouagadougou.] + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 38. — Musiciens et danseurs Mossi, à Yâko.] + +Cependant l’Askia vainqueur allait bientôt voir surgir devant lui un +ennemi plus sérieux que Saliki Tounkara. Nous avons vu que, depuis le +règne d’Issihak I, c’est-à-dire depuis une quarantaine d’années, les +sultans du Maroc n’avaient pas cessé de convoiter les mines de sel de +Teghazza et qu’ils avaient usé tour à tour de la menace, des cadeaux et +de la guerre pour se les approprier, sans succès du reste. Mais, depuis +le retour à Marrakech de l’ambassade qu’il avait envoyée à l’Askia El- +Hadj II, les convoitises du sultan Ahmed s’étaient étendues plus loin +que Teghazza : ce n’était plus seulement le sel du Sahara qui le +tentait, c’était surtout l’or du Soudan, cet or dont la conquête devait +lui valoir plus tard le surnom d’_Ed-Déhébi_ « le Doré ». J’ai relaté +plus haut qu’en 1584, un an avant l’affaire de Teghazza, une forte armée +marocaine envoyée dans l’Adrar pour se porter de là sur le Sénégal avait +échoué piteusement ; mais le sultan Ahmed n’avait pas pour cela renoncé +à ses projets sur le Soudan. + +Un Berbère nommé Ould-Kirinfel, fonctionnaire d’Issihak II tombé en +disgrâce et interné par ordre de l’Askia à Teghazza, parvint en 1589 à +s’échapper et se réfugia à Marrakech. A cette époque, le sultan Moulaï +Ahmed se trouvait à Fez, où il était allé réprimer une révolte. Ould- +Kirinfel lui adressa une lettre dans laquelle il lui dépeignait la +mauvaise situation politique de l’empire de Gao et l’engageait à +profiter de la faiblesse de l’Askia Issihak II pour s’emparer de ses +Etats. Impressionné par cette lettre, Ahmed envoya un message à Issihak, +demandant à ce dernier d’abandonner l’exploitation des mines de Teghazza +et de Taodéni à celui qui protégeait tout le Maghreb contre les +incursions des Chrétiens et qui avait par suite tous les droits à régner +en maître au Sahara comme au Maroc. Ce message arriva à Gao vers le 1er +janvier 1590. Issihak II y répondit par une lettre de menaces et +d’injures, à laquelle il joignit une poignée de javelots et deux +entraves de fer, indiquant par là qu’il était déterminé à la guerre et +qu’il se faisait fort de faire du sultan son captif. + +Moulaï Ahmed attendit que la saison des pluies eût répandu un peu d’eau +dans les vallées du désert et, en novembre 1590, il mit en marche une +armée de trois mille hommes, fantassins et cavaliers, accompagnée d’un +grand nombre de porteurs, d’ouvriers et de médecins, et en confia le +commandement à un officier d’origine espagnole nommé _Djouder_, qui +avait sous ses ordres dix caïds et deux généraux, dont l’un commandait +l’aile droite et l’autre l’aile gauche de l’armée. + +Issihak, informé du départ de Djouder, crut que l’armée marocaine allait +se porter du côté de Oualata et du Bagana et il se rendit à Kala +(Sokolo) pour l’arrêter. Mais il apprit là que Djouder avait pris la +direction d’Araouân et de Gao et il rallia en toute hâte sa capitale, où +il réunit en conseil tous les dignitaires de l’empire afin de discuter +les mesures à prendre. Tous les avis judicieux furent rejetés et rien +n’était préparé pour la défense lorsque l’armée marocaine arriva au +Niger. + +C’est à _Karabara_, à l’Ouest et près de Bamba, sur la rive gauche, que +Djouder atteignit le Niger, le 30 mars 1591 ; il fêta par un grand repas +l’heureuse arrivée de ses troupes sur les bords du grand fleuve +soudanais et, poursuivant sa route vers Gao en suivant la rive gauche, +il rencontra l’armée d’Issihak le 12 avril à Tengodibo, près de +_Tondibi_, c’est-à-dire à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Gao. + +L’Askia n’avait pas cru que les Marocains pourraient arriver jusqu’aux +environs de sa capitale ; pris à l’improviste, il s’était porté +rapidement en avant et attendait l’ennemi au bord du fleuve, entouré +d’une formidable armée de 30.000 fantassins et 12.500 cavaliers. Les +3.000 hommes de Djouder — ou ce qui en restait, car beaucoup avaient dû +périr ou s’égarer en route — dispersèrent en un clin d’œil, grâce à leur +discipline relative et surtout aux mousquets dont beaucoup d’entre eux +étaient armés, cette multitude sans cohésion qui ne disposait que de +flèches, de javelots, de lances et d’épées. C’était la première fois +sans doute que les armes à feu faisaient leur apparition dans la vallée +du Niger et elles assurèrent aux Marocains une facile victoire contre +des gens qui, dans leur ignorance, offraient aux fusiliers de Djouder +une cible compacte, mal défendue par de minces boucliers de cuir. + +Parmi les fantassins de l’armée de Gao, beaucoup, saisis de panique, +jetèrent leurs boucliers à terre et s’accroupirent dessus, se laissant +massacrer sans résistance par les Marocains, qui, rapporte Sa’di, ne +manquèrent pas de dépouiller leurs victimes de leurs bracelets d’or. +Quant à l’Askia, tournant bride avec ses cavaliers dès les premiers +coups de feu, il traversa le Niger entre Tondibi et Gao et envoya aux +habitants de Gao et de Tombouctou l’ordre de passer comme lui sur la +rive droite, pensant que les Marocains, qui n’avaient pas de pirogues à +leur disposition, ne pourraient les y poursuivre. Les gens de Gao +s’empressèrent d’obéir, mais le passage du fleuve fut difficile, en +raison de la bousculade produite par la peur : bien des personnes se +noyèrent et beaucoup perdirent tous leurs biens. Quant aux gens de +Tombouctou, religieux et commerçants pour la plupart, originaires en +grand nombre des pays musulmans du Nord, ils désiraient la conquête +marocaine plutôt qu’ils ne la redoutaient, et ils demeurèrent chez eux à +l’exception des fonctionnaires impériaux, qui allèrent camper sur la +rive droite du fleuve, en un endroit faisant face à l’île de Toya, +laquelle se trouve près de Kabara. + +Cependant Djouder, étant arrivé à Gao, n’y trouva plus qu’un vieux +prédicateur soninké nommé Mahmoud Daramé, des étudiants et des marchands +maghrébins ou sahariens. Il témoigna les plus grands égards à Mahmoud +Daramé, qui s’était porté au-devant de lui pour le saluer. Il visita le +palais des Askia, mais le trouva bien misérable. + +Il ne tarda pas à recevoir d’Issihak un message par lequel l’empereur +déchu offrait de remettre à Djouder, pour le sultan Ahmed, cent mille +pièces d’or et mille esclaves, à condition que l’armée marocaine +retournât à Marrakech. Djouder transmit par lettre ces propositions au +sultan, en ajoutant que la maison du chef des âniers de Marrakech valait +mieux que le palais de l’empereur de Gao, ce qui nous indique ce qu’il +faut penser de la soi-disant brillante civilisation du Soudan à cette +époque. + +Puis, en attendant la réponse de Moulaï Ahmed, Djouder alla se fixer +avec ses troupes à Tombouctou, où il entra sans coup férir le 30 mai +1591. Le cadi, Abou-Hafs Omar, avait envoyé un muezzin saluer Djouder en +dehors de la ville, sans pourtant lui offrir l’hospitalité. Une fois à +Tombouctou, Djouder y fit immédiatement construire un fort dans le +quartier des gens de Ghadamès, qui était le plus riche de la cité. + +Le vieil empire de Gao, après avoir mis sept siècles à atteindre son +apogée, ne l’avait conservée que durant cent ans et toute sa puissance +s’était évaporée en quelques minutes au contact de l’armée marocaine. +Cependant, quelque artificiel que parût l’édifice politique échafaudé à +coups d’intrigues et de razzias par Sonni Ali, Mohammed Touré et leurs +successeurs, il était au fond plus solide que celui qu’essayèrent de +leur substituer les Marocains, ainsi que nous le verrons dans un autre +chapitre. Et surtout, la prospérité du pays se ressentit cruellement du +changement de régime, si nous en croyons Sa’di. Cet écrivain, qu’on +pourrait plutôt soupçonner de partialité pour les Marocains, nous a +laissé à ce sujet un parallèle qui vaut la peine d’être reproduit. + +Au moment de l’arrivée de Djouder, dit cet auteur, le Soudan était riche +et fertile. La paix et la sécurité régnaient partout, grâce à la forte +organisation donnée à l’empire par Mohammed-ben-Aboubakari (Mohammed +I) : les ordres donnés de son palais par l’empereur étaient exécutés +ponctuellement depuis le Dendi jusqu’à Teghazza et depuis le Bendougou +jusqu’au Touat. Vers la fin de la dynastie des Askia cependant, la foi +religieuse était bien tombée et les mœurs avaient dégénéré : on +pratiquait la sodomie, l’adultère était devenu courant et les enfants +des princes avaient des rapports avec leurs sœurs ; l’arrivée des +Marocains fut le châtiment de Dieu. + +Car tout changea avec la conquête marocaine : elle fut le signal de +l’anarchie, du brigandage, des rapines et de la désorganisation +générale. Pour la première fois depuis l’avènement du premier Askia, on +vit les « barbares » des confins de l’empire attaquer le territoire des +Songaï : Samba Lamdo, chef des Peuls de Danga (sans doute dans le +Massina Occidental), ravagea la région de Ras-el-Ma ; les Berbères +Zaghrâna (peut-être les mêmes que les Sakhoura actuels, vassaux des +Kounta) pillèrent le Bara et le Dirma ; enfin, tout un ramassis de +païens du Sud-Ouest, que Sa’di englobe sous la méprisante épithète +collective de _Bambara_, saccagèrent de fond en comble le territoire de +Dienné, emmenèrent en captivité des femmes libres, des musulmanes, et en +eurent des enfants qui furent élevés dans la religion païenne. Sa’di +nous a conservé les noms des chefs qui dirigeaient ces bandes +sacrilèges : les uns étaient des Peuls, comme Samba Kissi, _saltigué_ ou +chef des Ourourbé du Bendougou et du Séladougou, Yoro Bari, chef des +Dialloubé de Poromani (entre San et Mopti), Bâbo, chef de Kobikéré +(entre Sansanding et Diafarabé) ; les autres étaient des Malinké ou des +Banmana, comme Mansa Sama, chef du Fadougou (ou de Farako), Mansa +Maghan-Oulé, chef du Bendougou, Bongona Konndé, etc. + +D’autre part il convient d’observer que l’autorité marocaine fut loin de +se faire sentir partout où s’étendait l’autorité des Askia. D’une façon +générale, l’ancien empire de Gao se scinda en deux parties : la région +Nord, avec Gao, Tombouctou et Dienné, constitua le royaume de +Tombouctou, avec un Askia sans pouvoir ni prestige, nommé par les pachas +marocains, qui étaient les seuls vrais représentants de l’autorité ; la +région située au Sud de Gao, ou pays songaï proprement dit, forma un +royaume indépendant connu sous le nom de royaume du Dendi, dans lequel +continuèrent à régner Issihak II et ses successeurs, luttant sans trève +et quelquefois avec succès contre les pachas de Tombouctou. + +Mais nous nous arrêterons ici et reprendrons la destinée de ces pays +lorsque nous traiterons de l’histoire de Tombouctou sous la domination +marocaine. Cependant, avant de terminer cet aperçu de l’histoire de +l’empire de Gao, il me reste à dire ce qu’était sa capitale sous la +dynastie des Askia (XVIe siècle), d’après Léon l’Africain qui la visita +du temps de Mohammed I. C’était une très grande ville sans murailles, +aux maisons peu confortables, en dehors de quelques assez beaux édifices +qui servaient de logement à l’empereur. Les habitants se divisaient en +cultivateurs, en pêcheurs et en marchands ; on apportait à Gao beaucoup +d’or, que l’on échangeait contre des articles importés d’Europe et de +Berbérie, mais la quantité d’or amenée sur la place dépassait la valeur +des marchandises et bien des gens ne trouvaient pas à écouler toute la +poudre d’or qu’ils avaient apportée et devaient en remporter une partie. +Les vivres étaient abondants, notamment le riz ; on vendait aussi à Gao +toutes sortes de calebasses. Un grand marché d’esclaves se tenait dans +la ville ; il était si bien approvisionné par les razzias de l’empereur +et de ses officiers qu’une jeune fille de quinze ans ne se vendait que +six ducats — 75 francs environ —, tandis qu’un cheval coûtait de 40 à 50 +ducats, que le plus mauvais drap d’Europe s’achetait quatre ducats +l’aune, le drap de qualité moyenne quinze ducats et le drap fin de +Venise — rouge, bleu ou violet — trente ducats au moins ; la plus +médiocre épée valait de trois à quatre ducats et pourtant le sel, qu’on +apportait de Teghazza sous forme de « tables », était encore plus cher +que tout le reste. + +Le pays environnant la ville était couvert de villages de culture et de +campements de bergers. Les habitants de la campagne étaient ignorants, +complètement illettrés et vêtus misérablement ; ils se couvraient de +peaux de mouton durant l’hiver et allaient tout nus pendant l’été, ou +bien cachaient leurs parties sexuelles au moyen d’un petit morceau +d’étoffe ; certains portaient des sandales. + +L’empereur avait une infinité de femmes, gardées par des eunuques. Des +gardes à pied et à cheval se tenaient dans une cour séparant l’entrée de +l’habitation impériale des appartements privés du souverain. Ce dernier +donnait ses audiences dans l’une des loges qui garnissaient chacun des +angles d’une grande place entourée de murailles. Bien qu’il eût auprès +de lui des secrétaires, des conseillers, des trésoriers, des capitaines, +etc., il expédiait toutes les affaires par lui-même. + +Les finances de l’Etat n’étaient pas en général dans une très brillante +situation : bien que les sujets de l’Askia fussent écrasés d’impôts, les +dépenses excédaient toujours les recettes et, pour combler le déficit, +il fallait organiser continuellement des expéditions militaires et +aller, presque chaque année, razzier une province. Et cependant la +situation devait être pire encore sous l’administration marocaine[118]. + +[Illustration : Carte 9. — L’empire de Gao.] + + +[Note 61 : 1er volume, page 192.] + +[Note 62 : 1er volume, pages 238 et suivantes.] + +[Note 63 : Edition Schefer, vol. III, page 284.] + +[Note 64 : Ibn-Khaldoun, dans ses _Prolégomènes_, dit explicitement que +le prince de Mali qui conquit Gao (Kankan-Moussa) appartenait à la race +nègre, mais il laisse entendre que le roi de Gao, son tributaire, était +de race blanche.] + +[Note 65 : Ce mot, écrit _za_ par Sa’di, se prononce _dia_ dans la +région de Tombouctou et de Gao et _za_ dans la région de Say. Il a fait +donner le nom de « dynastie des Dia » aux 31 souverains qui se +succédèrent sur le trône, à Gounguia puis à Gao, depuis la fondation de +l’empire jusqu’à Ali-Kolen, le premier _sonni_.] + +[Note 66 : J’ai dit qu’ils avaient été fort maltraités par leurs +compatriotes du Sahara central et que c’était là la raison qui les avait +conduits à chercher plus loin une terre moins inhospitalière (1er vol., +page 192).] + +[Note 67 : 1er volume, page 239.] + +[Note 68 : Ces noms, dont la plupart présentent une physionomie berbère, +peuvent être lus de bien des manières différentes sur le texte arabe ; +je les ai orthographiés de la manière la plus conforme à la +prononciation conservée par les traditions locales.] + +[Note 69 : M. Bonnel de Mézières a rapporté récemment du Soudan une +copie fort intéressante d’une lettre d’El-Merhili au premier askia.] + +[Note 70 : Ralfs intercale un autre souverain, Timbassinaï, entre Atib +et Ayam-Daa, ce qui ferait en tout 32 princes de la dynastie des Dia, au +lieu des 31 mentionnés par Sa’di dans les manuscrits de son ouvrage qui +ont été rapportés en France.] + +[Note 71 : On a parfois un _ra_ à la place du _ouaou_, ce qui donne +_Karkar_, mais cette leçon provient d’une erreur de lecture de la part +des copistes.] + +[Note 72 : Bekri dit que, de son temps, l’empereur de Gao se nommait +_Kanda_ ou _Ganda_ : peut-être faut-il voir là un simple titre de +souveraineté ; peut-être aussi pourrait-on y retrouver la dernière +partie du nom du deuxième successeur de Kossoï : Ngaroungadam ou Hin- +Karoun-Kadam.] + +[Note 73 : Edrissi donne à Tadmekket le nom de Saghmâra, qui était celui +de la tribu berbère dont cette ville constituait la capitale.] + +[Note 74 : Bekri compte cinquante jours de marche entre Tadmekket et +Ouargla.] + +[Note 75 : On rencontre encore aujourd’hui, dans la majeure partie de +l’Afrique Occidentale, des perles grossièrement polies et taillées +répondant exactement à la description de Bekri ; ces perles atteignent +un prix assez élevé, d’autant plus élevé qu’on s’avance vers le Sud, +sans jamais atteindre cependant la valeur des perles en verre bleu dites +« pierres d’aigris ». Les indigènes disent que ces perles en agate sont +de fabrication ancienne et assurent qu’elles viennent des pays du Nord, +sans préciser davantage.] + +[Note 76 : Peut-être y a-t-il une correspondance entre le nom de Sahamar +et celui des Saghmâra.] + +[Note 77 : On a voulu placer Tirakka aux environs de Bourem en se basant +sur une phrase de Bekri disant que « arrivé à Tirakka, le Nil tourne +vers le Sud et rentre dans le pays des Noirs ». Bekri, comme beaucoup de +géographes anciens, n’attachait pas une grande importance au sens du +courant des fleuves et, de ce qu’il dit que « le Nil tourne vers le +Sud », il ne faut pas nécessairement déduire que le Niger _coulait_ vers +le Sud à partir de Tirakka. A mon avis, c’est du coude de Tombouctou et +non du coude de Bourem que Bekri a voulu parler, sans quoi ses +informateurs, qui avaient voyagé dans ces contrées, ne lui auraient pas +dit que Tirakka se trouvait à six jours seulement de Ras-el-Ma.] + +[Note 78 : La plupart des noms qui suivent les prénoms musulmans ont une +allure songaï ; plusieurs peuvent recevoir une interprétation facile +dans cette langue, comme Souleïmân-Nêri (Souleïman le Stupide), Ibrahim- +Kabaï (Ibrahim le Savant), Ousmân-Kanafa (Ousmân l’Utile), Bari-Keïna- +nkabé (le petit cheval barbu), Bakari-Diongo (Bakari le Chacal), Mar- +Kareï (la panthère-crocodile), Kar-Bifo (il a frappé avant-hier), Mar- +feï-koul-diam (la panthère divise les ouvriers de tout), Mar-har-kann +(la panthère mâle dort), Mar-har-na-dano (la panthère mâle n’est pas +aveugle), etc.] + +[Note 79 : Le nom de ce prince est omis dans les listes données par +Ralfs et par M. Félix Dubois.] + +[Note 80 : De Gao, Ibn-Batouta se rendit dans l’Aïr, à travers le pays +des Touareg (qu’il appelle _Berdâma_), en passant par _Takedda_, ville +commerçante en relations avec l’Egypte, le Maghreb, le Haoussa, le +Songaï et le Bornou, qui devait son importance à l’exploitation de mines +de cuivre et dont le chef, nommé Izar, était un Berbère campant en +dehors des murs. La position de Takedda devait correspondre à celle du +point actuel de _Teguidda_ (la saline), signalé par le capitaine Cortier +entre Agadès et Gao.] + +[Note 81 : Sa’di dit « pendant 40 ans », ce qui reporterait la prise de +Tombouctou par Sonni Ali à l’année 1473, mais le même auteur dit +ailleurs que Sonni Ali s’empara de Tombouctou en 1468. C’est sous la +domination d’Akil à Tombouctou que Sidi Yahia, ancêtre de la famille +kounta des Bekkaï, vint s’établir dans la région.] + +[Note 82 : Traduction Houdas, page 106.] + +[Note 83 : D’après d’autres traditions mentionnées ailleurs par Sa’di, +le siège de Dienné n’aurait commencé qu’après la prise de Tombouctou et +n’aurait duré que quatre ans : de toutes façons, il faudrait placer vers +1473 la prise de Dienné par Sonni Ali.] + +[Note 84 : Il se pourrait que ce nom, prononcé Bikounkabé, fût le nom +peul d’une tribu. Un manuscrit recueilli à Sokoto en 1827 par Clapperton +semble le laisser entendre.] + +[Note 85 : Le _Tarikh-es-Soudân_ ne précise pas s’il s’agit de +l’empereur mossi du Yatenga ou de celui de Ouagadougou, mais il donne à +ce souverain, lorsqu’il parle plus loin de la guerre que lui fit le +premier Askia, le nom de _Na’sira_ ou _Nasséré_, qui est celui du +quinzième empereur du Yatenga, contemporain de Sonni Ali et de Mohammed +Touré.] + +[Note 86 : D’après Sa’di, cette expédition fut mise en déroute grâce à +la présence à Bango d’un saint homme nommé El-hadj, qui possédait le don +d’accomplir des miracles.] + +[Note 87 : Probablement le Sama de Bekri, c’est-à-dire la région +occidentale du Bagana, au Sud-Ouest de Oualata.] + +[Note 88 : Parmi ces captives se trouvait une jeune fille de famille +noble que l’empereur mossi épousa, mais qui lui fut reprise plus tard +par l’Askia Mohammed Touré lorsque celui-ci ravagea le Yatenga.] + +[Note 89 : Sans doute quelque ruisseau sortant des montagnes de la +Boucle et grossi par les pluies ; à noter que _Koni_ signifie +« ruisseau » en mandingue.] + +[Note 90 : « Le roy de Tombut qui est à present, nommé Abubacr Izchia +decendu des Noirs, étant fait capitaine par Soni Heli de la lignée des +Libyens et roy de Tombut et Gago, se revolta et meit à mort les enfans +du defunct ; à cause de quoy, le domaine et seigneurie retourna souz la +puissance des Noirs » (Léon l’Africain, édition Schefer, 3e vol., page +284). Léon voyagea au Soudan vers 1507 et écrivit sa relation vers 1520. +A noter qu’il donne au premier Askia le nom d’_Abubacr_ qui, d’après +Sa’di, était celui de son père.] + +[Note 91 : Les Touareg, assez mal disposés à l’égard du nouvel empereur, +prétendirent que _Askia_ était un surnom méprisant, signifiant dans leur +langue « petit esclave ».] + +[Note 92 : Comme preuve de la considération dans laquelle Mohammed +tenait les lettrés, on peut citer le trait suivant : en 1509, comme +Mahmoud, cadi de Tombouctou, arrivait à Gao en revenant de La Mecque, +l’empereur, qui se trouvait alors à Kabara, se rendit par eau jusqu’à +Gao pour recevoir Mahmoud.] + +[Note 93 : D’après Léon l’Africain.] + +[Note 94 : Sans doute Mohammed conserva plus ou moins l’organisation +établie par les princes de Mali dans cette partie de leur empire ; il +dut même laisser le commandement des provinces à des Mandingues, puisque +nous trouvons dans Sa’di qu’en 1510-11 le gouverneur du Bagana — ou du +Bakounou, selon les manuscrits — se nommait Makouta Keïta.] + +[Note 95 : Ne pas confondre avec la province appelée aussi Borgou et +située à l’Ouest de Mopti.] + +[Note 96 : Sans doute pour _Issa-ber-banda_ « pays au-delà du grand +fleuve », expression analogue au terme Haribanda ou Aribinda, mais +appliquée à la rive gauche du fleuve, comme Zaberma, au lieu de l’être à +sa rive droite.] + +[Note 97 : Sa’di emploie couramment le mot Songaï (qu’il écrit _Soghaï_ +ou _Saghaï_) pour désigner, soit l’ensemble de l’empire de Gao, soit +surtout le berceau de cet empire et le territoire propre des Songaï +(région allant de Gao au Dendi). Ibn-Khaldoun nous fait connaître que +les musulmans de Ghana donnaient souvent le nom de Tekrour au Songaï ; +il écrit ce dernier mot _Zaghaï_, ainsi que Makrizi, lequel rapporte +qu’Ibn-Saïd donnait ce nom de Zaghaï à l’ensemble des nations comprises +entre la Nubie, la Tripolitaine et le Tekrour.] + +[Note 98 : 1er volume, page 229, note [166].] + +[Note 99 : Dans un manuscrit remis à Clapperton en 1824 par le sultan de +Sokoto Mohammed-Bello, ce dernier parle du Kebbi, pays situé au Sud du +Goulbi-n-Sokoto et à l’Est du Gando, dont les habitants étaient issus +d’un mélange de Songaï et de Haoussa. Il dit que le plus puissant +monarque du Kebbi fut Kanta, un ancien esclave de Peuls : ce souverain +avait trois capitales : Goungou, la plus ancienne, puis Sourami et enfin +Liki. Ce Kanta, dit Bello, conquit Katséna, Kano, Gober, Zaria et +l’Aïr ; mais Ali, alors sultan du Bornou, marcha contre lui en passant +au Nord de Katséna et l’attaqua à Sourami ; il assiégea vainement cette +ville et se retira, en passant par Gando ; Kanta le poursuivit, +l’atteignit à Ongour (?), le vainquit et s’empara sur lui d’un énorme +butin. En revenant dans son pays, Kanta fut attaqué par les gens de la +province de Katséna, qui s’étaient révoltés contre lui, et fut blessé +d’une flèche au cours d’un combat. Il mourut de sa blessure et son corps +fut transporté à Sourami, où on l’enterra. Sa dynastie continua à régner +au Kebbi pendant un siècle environ, après quoi les rois de Gober, de +l’Aïr et du Zanfara s’allièrent contre le dernier de ses successeurs et +détruisirent ses trois capitales.] + +[Note 100 : Ou bien se trouvait dans l’île de Tillabéry, où existe un +village appelé Saï Koïra.] + +[Note 101 : Allusion à la façon de saluer le souverain qui était usitée +autrefois dans toutes les cours du Soudan et qui a subsisté jusqu’à nos +jours en pays mossi ; l’usage voulait que tout sujet qui se présentait +devant un prince se prosternât la face et les coudes contre le sol et, +prenant de la poussière avec ses deux mains, la projetât sur sa tête.] + +[Note 102 : Il s’agit d’un petit village très proche de Gao et non pas +de la localité de Mansourou sise entre Tillabéry et Say.] + +[Note 103 : Il s’agit d’un jeu à combinaisons encore fort répandu de nos +jours dans toute l’Afrique noire.] + +[Note 104 : Par rapport à Gao, _Haoussa_ représente l’Est et _Gourma_ +l’Ouest.] + +[Note 105 : Il y avait près de Sansanding deux villages du nom de Sama, +l’un en amont sur la rive gauche du Niger, l’autre en aval sur la rive +droite, sans compter un troisième Sama situé un peu en amont de Ségou +sur la rive gauche. Celui dont il est question ici était très +probablement le Sama de la rive droite, en aval de Sansanding.] + +[Note 106 : Au cours _actuel_ des cauries, cela représenterait un peu +moins de cinquante centimes.] + +[Note 107 : Le 19 octobre 1548 était mort le célèbre cadi de Tombouctou, +Mahmoud, auquel succéda son fils Mohammed, qui mourut lui même en 1565.] + +[Note 108 : Il ne s’agit vraisemblablement pas ici de la localité +mentionnée sous les mêmes noms, page 228 du 1er volume, comme pays +d’origine des Peuls du Massina, et qui se trouvait dans le Kaniaga. Sans +doute, en arrivant au Massina, les Peuls y avaient fondé un village +auquel ils donnèrent le nom de celui qu’ils venaient de quitter.] + +[Note 109 : Ou _Ghana-fama_, titre donné au fonctionnaire mandingue +chargé du gouvernement de la province de Ghana, au temps où cette région +dépendait de Mali ; depuis le premier Askia, la région était placée sous +la suzeraineté de l’empereur de Gao, mais le titre s’était conservé et +était donné à l’un des dignitaires de la cour de Mali.] + +[Note 110 : Par ce mot, Sa’di entend les populations païennes, quelles +qu’elles soient, plutôt que les Banmana ; ces derniers, vers le milieu +du XVIe siècle, ne devaient pas être encore bien nombreux ni bien +influents dans la région de Dienné.] + +[Note 111 : Le gouverneur du Gourma Ali Kotia mourut en 1562 et fut +remplacé par Yakouba, un fils de Mohammed I.] + +[Note 112 : Sans doute il s’agit d’une région montagneuse habitée par +des Tombo, peut-être la région de Boni, près Hombori.] + +[Note 113 : En 1565 mourut le cadi de Tombouctou Mohammed-ben-Mahmoud, +qui fut remplacé par son frère El-Akib. Peu après mourut Bakari-Ali- +Doundo.] + +[Note 114 : Peut-être ce mot est-il le même qu’_Imocharhen_, nom donné +aux Touareg de souche noble, mais je croirais plutôt qu’il s’agit d’une +tribu ou sous-tribu spéciale.] + +[Note 115 : Sans doute ces trois localités se trouvaient dans la région +comprise entre Douentza et Bandiagara.] + +[Note 116 : _Tondibi_ signifie en songaï « pierre noire » ou « colline +noire ».] + +[Note 117 : Tous ces événements s’étaient déroulés sur la rive gauche du +Niger.] + +[Note 118 : On trouvera une description de Tombouctou et de Dienné vers +la même époque au chapitre traitant de la domination marocaine. — A +titre documentaire, je reproduis ici, d’après Sa’di, la liste des divers +gouverneurs du Gourma qui se succédèrent de 1493 à 1591. Ce furent : +Omar-Komdiago, Yahia, Ousmân-Youbabo, Bengan-Koreï, Ousmân-Tinferen, +Hamadou-Araya, Ali Kotia, Daoud, Ali Kotia (deuxième fois), Yakouba, +Mohammed-Bengan, El-Hâdi, Sâlih, Mahmoud. Les différents _Balama_, +pendant la même période, furent : Mohammed-Koreï, Mahmoud-Doundoumi, +Hamadou-Araya, Ali Kotia, Khâled, Mohammed-ould-Della, Mohammed-Ouao, +Hâmed, Saliki Tounkara, Mohammed-Gao. Ce dernier, frère d’Issihak II, le +détrôna après sa défaite et se fit proclamer Askia, pour être lui-même +déposé et fait prisonnier, quarante jours après son avènement, par le +pacha Mahmoud.] + + + + + CHAPITRE IV + + =Les empires mossi et gourmantché + (XIe au XXe siècles).= + + +J’ai dit, en parlant de l’origine et de la formation des peuples du +groupe mossi[119], comment et à la suite de quelles circonstances un +nommé _Ouidiraogo_, petit-fils d’un roi dagomba, s’était établi à +_Tenkodogo_ au début du XIe siècle et y avait fondé le berceau d’où +devaient sortir peu à peu les peuples mossi et gourmantché. Nous avons +vu comment Ouidiraogo avait partagé son Etat naissant en trois +provinces, commandées par ses trois fils _Zoungourana_ (à l’Ouest), +_Raoua_ (au Nord) et _Diaba_ (à l’Est), provinces qui devaient devenir +les trois empires de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-n-Gourma. + +Lorsque Ouidiraogo mourut, vers le milieu du XIe siècle, Zoungourana lui +succéda à Tenkodogo et confia le commandement de la province de l’Ouest +à son propre fils _Oubri_. C’est à cette époque, c’est-à-dire vers 1050, +que l’on peut faire commencer l’histoire proprement dite des trois +empires issus de l’invasion dagomba. + +Ainsi que nous l’allons voir, ces trois empires, bien que n’ayant pas eu +l’éclat ni la renommée des empires de Ghana, de Gao et de Mali, bien +aussi que leur territoire n’ait jamais atteint les dimensions presque +fantastiques de ces derniers, furent en réalité des Etats plus forts, +plus homogènes et plus durables. Entourés d’empires et de royaumes dont +l’éphémère apogée fut toujours suivie à bref délai d’un démembrement +progressif ou d’une fin rapide, ils ont, eux, duré neuf siècles sans +changement appréciable dans leurs limites ni dans leur organisation +intérieure, et même, à la vérité, ils existent encore actuellement, leur +indépendance n’ayant pris fin qu’avec l’occupation française et leurs +institutions politiques et sociales n’ayant pas varié sensiblement +depuis le Moyen Age. Alors que l’histoire des empires soudanais voisins +abonde en général en révolutions de palais et en changements de +dynastie, les souverains actuels de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada- +n-Gourma rattachent leur généalogie à Ouidiraogo et fournissent ainsi le +rare exemple d’une triple dynastie d’origine commune ayant conservé le +pouvoir dans la même famille pendant près de neuf cents ans. + +Aucun de ces trois empires ne s’est illustré par de grandes conquêtes +extra-territoriales, bien que certains de leurs souverains aient fait au +loin des randonnées demeurées célèbres et aient à leur actif des +épisodes tels que la prise de Tombouctou en 1333 et le sac de Oualata en +1480. Mais aucun non plus ne fut jamais vassal de l’étranger et, si +quelques expéditions dirigées par Sonni Ali et certains Askia réussirent +à pénétrer dans les pays mossi ou gourmantché et à y capturer des femmes +et des enfants, jamais l’intégrité des trois Etats ne fut sérieusement +compromise, jamais ils n’essuyèrent de défaite véritable, tandis qu’ils +en infligèrent au contraire de fort retentissantes à des ennemis d’une +valeur non négligeable, tels que les empereurs de Mali, de Gao, de Ségou +et les pachas marocains de Tombouctou. + +Cette fortune très particulière eut des causes diverses. Tout d’abord la +densité de peuplement des empires mossi, en permettant aux souverains +comme au peuple lui-même d’opposer toujours aux armées ennemies un +nombre de combattants bien supérieur, leur assura de tout temps la +priorité au point de vue militaire ; mais il ne faut pas oublier que +cette densité de peuplement était due à l’état de sécurité relative du +pays, sécurité que les Etats voisins ne furent pas capables d’assurer à +leurs sujets. Ensuite il convient d’observer que, bien que renfermant +des peuples divers, les Etats mossi et gourmantché formaient chacun un +tout beaucoup plus homogène, au point de vue ethnique, que les +agglomérations disparates constituant les autres empires soudanais : +l’histoire nous apprend que, dans tous les pays du monde, l’extension +trop considérable des frontières d’un Etat en dehors de ses limites +proprement nationales est presque toujours l’indice d’un démembrement +prochain, parce qu’elle est une cause d’affaiblissement du pouvoir +souverain ; en localisant leurs efforts à leur propre pays, les princes +de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-n-Gourma acquirent une force pour +ainsi dire concentrée que les empereurs de Gao et de Mali, par exemple, +cessèrent de posséder à partir du jour où leurs Etats sortirent de leurs +limites naturelles. + +Enfin il est un autre élément de puissance qui ne fit jamais défaut aux +empires dont nous nous occupons en ce moment, et particulièrement à ceux +de Ouagadougou et du Yatenga : je veux parler d’une religion vraiment +nationale, puissamment organisée, réglant minutieusement tous les actes +de la vie privée et publique, basée en grande partie sur le culte des +ancêtres et dont l’empereur, comme descendant du grand ancêtre commun, +détenait entre ses mains la direction suprême, participant lui-même en +quelque sorte à la quasi-divinité attribuée à ses prédécesseurs défunts +et dont il devait jouir à son tour après sa mort. Il y a à cet égard une +analogie assurément lointaine, mais réelle, entre les institutions de la +Chine et celle des pays mossi, et ce qui a fait la force et la durée des +premières a puissamment aidé les secondes à se maintenir dans leur +intégrité au travers des révolutions des pays voisins[120]. + + + =I. — L’empire de Ouagadougou.= + + +1o _Histoire._ + +Nous avons laissé[121] _Oubri_ s’installant vers 1050 dans la région de +Ouagadougou et faisant sa résidence d’un village qui reçut de lui le nom +d’_Oubritenga_ et qui devint le chef-lieu d’une province vassale de +Tenkodogo, où régnait Zoungourana. Oubri ne tarda pas à étendre les +limites de son autorité ; il s’empara d’abord de Gangado et de Loumbila, +puis de Lâ, et réunit ainsi sous son commandement les régions de +Boussouma et de Béloussa, puis la province de Yâko. + +A la mort de son père Zoungourana, Oubri lui succéda comme suzerain de +tous les pays conquis par les membres de sa famille, c’est-à-dire des +quatre royaumes de Tenkodogo, de Fada-n-Gourma, de Zandoma et +d’Oubritenga : le premier était commandé par Séré, fils de Zoungourana +et frère d’Oubri, le second par Diaba, oncle d’Oubri, le troisième par +Raoua, frère de Diaba, et le quatrième par Oubri lui-même, qui y +maintint sa résidence. Peu à peu, le royaume de Fada-n-Gourma se rendit +indépendant. Celui de Zandoma devait être absorbé, environ 350 ans plus +tard, dans un Etat indépendant fondé par Ya-Diga, petit-fils d’Oubri, et +former avec ce dernier l’empire du Yatenga. + +Les deux royaumes de Tenkodogo et d’Oubritenga, réunis ensemble sous la +suzeraineté d’Oubri et de ses successeurs, formèrent l’empire qui devait +avoir plus tard _Ouagadougou_ comme capitale. Bien qu’Oubri n’ait pas +résidé dans cette dernière localité, ce fut lui qui en fit la conquête +sur les autochtones Nioniossé et Nounouma : il leur livra une bataille +qui dura cinq jours et se termina par leur défaite ; les uns firent leur +soumission à Oubri et demeurèrent à Ouagadougou ; les autres se +réfugièrent au Kipirsi : Oubri les y poursuivit et mourut au cours de +cette expédition, à Koudougou, vers 1090. + +Il laissait, sous le nom de _Môrho_, un empire dont les habitants furent +appelés _Môssé_ ou _Mossi_ et dont le souverain portait le titre de _Mô- +nâba_ ou _Môrho-nâba_ (chef du Môrho ou pays des Mossi)[122]. Cet empire +comprenait alors la province d’Oubritenga (région de Ouagadougou), +celles de Yâko, de Boussouma, de Béloussa, plus les royaumes vassaux de +Tenkodogo, comprenant une bonne partie du pays boussansé, et de Zandoma, +dans l’Est du Yatenga actuel. L’autorité du _Môrho-nâba_ s’étendait en +plus, dès cet instant, sur une partie au moins du Kipirsi et du +Gourounsi actuels (pays Nounouma et Sissala), ainsi que sur les Nankana. +L’empire était partagé en royaumes ou gouvernements provinciaux, +commandés chacun par un frère ou parent de l’empereur ; ces royaumes ou +gouvernements se divisaient à leur tour en cantons, qui se composaient +chacun de plusieurs villages. Depuis les chefs de village jusqu’à +l’empereur était établie une hiérarchie centralisatrice fort +remarquable. + +Oubri, nous l’avons vu, résidait à Oubritenga et régna approximativement +de 1050 à 1090. Ses quatorze premiers successeurs résidèrent tantôt dans +l’une tantôt dans l’autre des diverses régions de l’empire, selon les +besoins politiques du moment. Ce furent : _Sorba_ ou Narimtoré, fils +d’Oubri, qui résida à Lougoussi ; puis _Nassékiemdé_, _Nassébiri_ et +_Ninguem_, tous les trois frères de Sorba, qui résidèrent à Lâ ; +_Koundoumié_ ou Koundégné, fils de Ninguem, qui régna vraisemblablement +de 1170 à 1210, dirigea une colonne contre Kayao et Tiéou et établit sa +résidence dans cette dernière localité ; _Kouda_, fils de Koundoumié, +qui résida à Saponé ; _Dawoéma_, fils de Kouda, qui résida à Loumbila et +guerroya au Nord de Yâko avec son voisin, l’empereur du Yatenga (régna +de 1240 à 1270 environ) ; _Zettembousma_, frère du précédent (résidence +inconnue) ; _Niandeffo_, fils de Zettembousma, qui le premier résida à +Ouagadougou (régna de 1280 à 1300 environ) ; _Nattia_, fils de +Niandeffo, qui résida à Dazouli ; _Namoéro_, fils de Nattia (résidence +inconnue) ; _Kida_, fils de Niandeffo, qui résida à Ouagadougou ainsi +que son frère et successeur _Kimba_, sous lequel le royaume vassal de +Zandoma passa à l’empire du Yatenga ; enfin _Kobra_, fils de Kimba et +quinzième Môrho-nâba, qui régna entre 1400 et 1430 et résida à Nougandé. + +A partir de _Sana_ (1430-1450), frère de Kobra et seizième Môrho-nâba, +Ouagadougou devint la résidence permanente des empereurs[123]. Après lui +régnèrent ses fils _Guiliga_ et _Oubra_, puis _Mottoba_ et _Ouarga_, +tous les deux fils d’Oubra. + +C’est sous le règne de Ouarga (1540-1570), le vingtième Môrho-nâba, que +se produisit un événement à la suite duquel il fut interdit aux +empereurs de sortir de la ville de Ouagadougou sous aucun prétexte. Il +existait une coutume en vertu de laquelle, lorsque le Môrho-nâba était +absent de sa résidence, les auteurs de crimes ou de délits commis dans +cette résidence ne pouvaient être poursuivis. Ouarga ayant eu à se +rendre dans la province de Yâko pour protéger les frontières de son +empire contre les incursions de pillards du Yatenga, des gens sans aveu +profitèrent de son absence et de l’impunité qu’elle leur conférait pour +commettre toutes sortes de crimes. Quelque temps après, la femme +préférée de Ouarga, à la suite d’une querelle de ménage, s’enfuit du +côté de Lâ et l’empereur monta à cheval pour courir lui-même à sa +poursuite ; mais, comme il se disposait à quitter Ouagadougou, ses +ministres et ses courtisans lui barrèrent le passage, le conjurant de ne +pas provoquer, par une nouvelle absence, une seconde période de +criminalité et d’anarchie ; Ouarga céda aux instances de ses ministres +et rentra dans sa demeure. Peu après du reste, l’épouse fugitive +réintégra d’elle-même le domicile conjugal. Depuis cette époque jusqu’à +la conquête française, jamais les empereurs de Ouagadougou ne sont +sortis de leur capitale ; lorsqu’ils étaient obligés de faire la guerre, +ils confiaient le commandement de l’armée à un de leurs parents, mais ne +dirigeaient pas eux-mêmes les opérations. + +Douze empereurs se succédèrent à Ouagadougou entre Ouarga et le Môrho- +nâba actuel ; ce furent : _Zombéré_, fils de Ouarga ; _Kom I_, fils de +Zombéré ; _Sagha_, fils de Kom ; _Roulougon_, fils de Sagha ; +_Savadoro_, fils de Roulougon ; _Karfo_, fils de Savadoro ; _Baoro_, +fils de Roulougon ; _Koutou_ (1830-1850), fils de Savadoro, célèbre par +une expédition victorieuse dans le Kipirsi ; _Sanom_ (1850-1890), fils +de Koutou, qui reçut M. Binger à Ouagadougou en 1888 et qui envoya une +colonne contre Lallé ; _Bokari-Koutou_ (1890-96), frère de Sanom, qui +reçut fraîchement en 1890 l’explorateur Crozat et refusa en 1891 l’accès +de Ouagadougou au capitaine Monteil, puis expédia une armée contre les +Peuls de Djibo ; vaincu et mis en déroute, en août 1896, malgré ses 2 à +3.000 cavaliers, par les cinquante tirailleurs du lieutenant Voulet, il +dut abandonner à la fois le pouvoir et sa capitale ; _Mazi_ (1896-97), +frère et successeur éphémère de Bokari-Koutou ; _Ouobdérho_ ou _Kouka_ +(1897-1906), qui signa avec Voulet un traité plaçant ses Etats sous la +suzeraineté de la France ; enfin _Kom II_, qui règne à Ouagadougou +depuis 1906, est le trente-deuxième successeur d’Oubri, fondateur de +l’empire. + +2o _Organisation intérieure._ + +Une fois définitivement constitué, l’empire de Ouagadougou fut divisé en +cinq gouvernements provinciaux dépendant directement de l’empereur et en +quatre royaumes vassaux, sans compter les provinces tributaires annexées +à chacun de ces gouvernements ou royaumes. Les cinq gouvernements +provinciaux étaient ceux de _Gounga_, _Ouidi_, _Larallé_, _Baloum_ et +_Kamsoro_ : leur ensemble constituait le domaine propre de la couronne +impériale. Les quatre royaumes vassaux étaient ceux de _Tenkodogo_, +_Boussouma_, _Béloussa_ et _Yâko_. Ainsi que je l’ai dit plus haut, +chaque gouvernement ou royaume était divisé en cantons et chaque canton +en villages. + +L’autorité de l’empereur semble n’avoir jamais été méconnue à +l’intérieur des frontières, sauf dans de très rares circonstances. Les +rois vassaux, frères, fils ou neveux de l’empereur, lui obéissaient +régulièrement. L’empereur du reste ne les gênait nullement dans leur +administration et n’exigeait d’eux que le paiement de l’impôt et la +levée du contingent nécessaire aux expéditions nationales qu’il était +obligé d’organiser éventuellement contre les ennemis du dehors +(empereurs de Mali, de Gao ou de Ségou, pachas marocains, etc.). En +revanche, l’empereur prêtait son appui à ceux de ses vassaux qui ne +parvenaient pas à se faire obéir de leurs sujets ou tributaires ; c’est +ainsi que le nâba Dawoéma eut à faire colonne contre les Boussansé de +Garango qui voulaient s’affranchir de l’autorité du roi de Tenkodogo. + +Parfois cependant, mais surtout à une époque très récente, des +désaccords surgirent entre l’empereur et certains des rois vassaux : +ainsi le nâba Sanom eut à lutter contre les velléités d’indépendance des +rois de Boussouma et de Béloussa. + +L’empereur était assisté de seize ministres ou dignitaires qui +résidaient en général auprès de lui et dont cinq cumulaient, avec leurs +fonctions spéciales, celles de gouverneurs des cinq provinces +impériales. Ces ministres ou dignitaires étaient — et sont encore — par +ordre de préséance : 1o le gardien des tombeaux des empereurs défunts, +qui était de droit gouverneur de la province de _Larallé_ ; 2o le maître +de la cavalerie, gouverneur de la province de _Ouidi_ ; 3o le maître de +l’infanterie, gouverneur de la province de _Gounga_ ; 4o le chef des +eunuques, gouverneur de la province de _Kamsoro_ ; 5o l’intendant, chef +des pages, gouverneur de la province de _Baloum_ ; 6o le chef de l’armée +ou _tamsôba_ ; 7o le chef des gardes impériaux ou _samandénâba_ ; 8o le +chef des prêtres ou _pouinâba_ ; 9o le maître des sacrifices ou +_gandénâba_ ; 10o le chef des serviteurs ou _dapouinâba_ ; 11o le sous- +chef des serviteurs ou _kambonâba_ ; 12o le chef des musiciens ou +_bindénâba_ ; 13o le chef des bouchers ou _mendonâba_ ; 14o le chef des +palefreniers ou _ouidianga-nâba_ ; 15o le maître des marchés, chef des +percepteurs des droits de place, ou _daranâba_ ; 16o le chef des +musulmans ou _yarhnâba_. Ces charges sont héréditaires en ce sens que le +titulaire de chacune est toujours choisi par l’empereur dans la proche +parenté du titulaire précédent. + +L’empereur est entouré d’un grand nombre de pages (_sorhoné_, pluriel +_sorhondamba_), de gardes (_samandé_), de palefreniers (_ouirkima_) et +d’eunuques (_dioussaba_). Les pages sont de jeunes garçons qui doivent +demeurer vierges tant qu’ils sont en fonctions ; tous les ans, le chef +des prêtres leur présente à chacun successivement une calebasse d’eau +sacrée dans laquelle ils doivent se mirer le visage : selon la façon +dont leur figure se trouve reflétée dans l’eau, le chef des prêtres +découvre s’ils ont ou non enfreint la règle de chasteté qui leur est +imposée. Avant notre occupation, le _sorhoné_ convaincu d’avoir eu +commerce avec une femme était mis à mort séance tenante. La raison de +cette coutume est que les pages, assistant à toutes les conférences de +l’empereur avec ses ministres, sont détenteurs de secrets d’Etat qui +risqueraient d’être divulgués si les _sorhondamba_ avaient des relations +féminines. Lorsque les pages parviennent à l’âge d’homme, l’empereur les +renvoie après leur avoir donné une femme ; le premier-né de cette union +appartient à l’empereur : si c’est un garçon, il deviendra page à son +tour ; si c’est une fille, le Môrho-nâba la marie à un page mis à la +retraite ou à l’un de ses protégés. + +Chaque matin, vers 7 heures, l’empereur sort de sa maison, monte à +cheval et fait le simulacre de se mettre en route ; mais, au bout de +quelques pas, il met pied à terre et rentre chez lui. L’origine de ce +rite remonte à l’aventure du nâba Ouarga, que j’ai contée plus haut. +Aussitôt cette cérémonie terminée, l’empereur s’installe dans une sorte +d’alcôve ou de niche disposée dans le mur d’enceinte de son habitation ; +les musiciens font résonner leurs instruments et tous les ministres +s’approchent et se prosternent devant le souverain, le front posé sur le +sol et les avant-bras frappant la terre à coups répétés, puis se jettent +de la poussière sur la tête. Après cette salutation, on procède à +l’expédition des affaires courantes : les cinq chefs de province se +présentent à tour de rôle, par ordre de préséance, chacun rendant compte +à l’empereur des événements survenus depuis la veille, prenant ses +instructions pour la journée et lui présentant les chefs de village ou +de quartier, ainsi d’ailleurs que les particuliers, qui ont quelque +réclamation à faire ou quelque demande à adresser. Le Môrho-nâba écoute +les requêtes, fait au besoin une rapide enquête auprès de ses ministres +ou auprès de témoins convoqués par ceux-ci et rend ses sentences. +Pendant l’audience, qui dure environ trois heures, l’empereur et ses +ministres absorbent fréquemment de la bière de mil. Vers 11 heures, le +souverain se retire dans ses appartements privés. Vers 3 heures, il +donne une nouvelle audience dans les mêmes conditions que le matin, mais +pour ne s’occuper que de questions d’ordre politique ou d’affaires de +justice criminelle[124]. + +Chaque geste du Môrho-nâba est réglé par un protocole minutieux et est +signalé par des airs de flûte ou de tambour, ainsi que par un claquement +de doigts exécuté par tous les assistants. S’il sort à cheval pour une +courte promenade dans les faubourgs de sa capitale, toute sa cour le +suit, qui à pied, qui à cheval ; les griots font retentir l’air de +vociférations, avec accompagnement de flûtes et de tambours. Un +palefrenier conduit sa monture à la longe, tandis que deux pages +soutiennent chacun l’un de ses étriers et qu’un troisième, marchant à +côté du cheval, abrite l’empereur sous un vaste parasol. Les autres +pages suivent, portant l’un le coussin, un autre l’épée du souverain, le +reste des jarres de bière de mil qui permettent au prince de se livrer, +au cours de sa promenade, à de copieuses libations. + +La nuit, revêtu d’un déguisement et accompagné d’un seul page, +l’empereur parcourt incognito les divers quartiers de sa capitale, dans +le but de se renseigner sur ce qui se dit et sur ce qui se fait. + +A certaines dates, il se rend dans deux endroits situés dans les +environs immédiats de la ville, endroits nommés l’un _Saba_ et l’autre +_Tienvi_, et il y procède à des sacrifices de bœufs, moutons et poulets, +dans le but de s’éviter tout ennui d’ordre physique ou moral. + +Il a environ trois cents femmes, comprenant celles qu’il a épousées lui- +même et, en plus, les veuves de son prédécesseur, ainsi que les épouses +adultères de ses sujets que la coutume affecte au harem impérial. Toutes +ces femmes ne résident pas auprès du souverain : beaucoup habitent dans +des villages commandés par des eunuques et dont nul n’avait, avant notre +occupation, le droit d’approcher, sous peine de mort. Tous les ans, on +s’assure de la fidélité des épouses du Môrho-nâba en usant d’un procédé +analogue à celui employé pour surveiller la chasteté des pages ; +l’épouse reconnue coupable d’adultère est punie de mort, ainsi que son +complice. Il semble même que l’adultère commis avec une femme de +l’empereur soit considéré comme le crime le moins excusable, car les +_nâkomsé_ ou fils de chefs ne sont passibles de la peine de mort que +dans ce seul cas. Jamais les épouses du souverain ne font leurs couches +ni n’allaitent leurs enfants dans le palais impérial ; elles se +transportent pour cela dans les villages spéciaux confiés à la garde des +eunuques. Théoriquement, elles n’occupent pas un rang plus élevé que les +femmes des simples particuliers, mais en fait elles jouissent d’une +grande considération, comme tout ce qui touche à la personne de +l’empereur. + +Les fils du Môrho-nâba, une fois sevrés, sont confiés à un gouverneur de +province ou à un chef de canton qui est chargé de leur éducation. A +l’âge de dix ans, ils reçoivent une femme en mariage et sont installés +chacun dans un village spécial, vivant là avec une cour calquée sur +celle de l’empereur, mais sans exercer nécessairement un commandement +territorial. Les prérogatives attachées au titre de fils de l’empereur +sont considérables, tant que vit leur père : elles leur confèrent le +droit de voler, de piller et même de tuer sans être inquiétés ; les fils +du souverain sont de plus exempts de tout impôt ; d’autre part, il leur +est interdit de résider dans la capitale du vivant de leur père. A la +mort du monarque, ses fils deviennent de simples _nâkomsé_ (fils de +chefs ou nobles), dont la situation est d’ailleurs encore fort +privilégiée. + +Les filles de l’empereur et celles des rois vassaux peuvent demeurer +célibataires ou se marier ; mais dans l’un et l’autre cas, elles +jouissent du privilège de pouvoir accorder leurs faveurs à qui bon leur +semble, sans que leurs maris — si elles en ont — aient le droit de s’y +opposer. + +L’un des fils — ou, à défaut de fils, l’une des filles — du souverain +est l’objet d’avantages spéciaux : à la mort de chaque Môrho-nâba en +effet, ses veuves choisissent l’un de ses jeunes enfants qui prend son +nom et continue en quelque sorte sa personnalité ; il n’exerce aucun +commandement, mais est entouré d’une cour semblable à celle de +l’empereur, jouit d’une considération presque égale à celle de ce +dernier et est comme lui un personnage sacré ou _kourita_ : nul n’a le +droit de lui résister ni de lui faire du mal. + +Lorsque le décès d’un empereur a été constaté, on procède à son +inhumation et à ses funérailles dans la même forme que pour un simple +particulier, avec cette différence toutefois que les cérémonies ont plus +d’éclat et donnent lieu à des sacrifices plus importants ; avant notre +installation dans le pays, on procédait à cette occasion à des +sacrifices humains. Autrefois, à la mort de chaque empereur, on envoyait +l’une de ses épouses et l’un de ses chevaux à Gambaga et on les immolait +sur la tombe de Yennenga, arrière-grand-mère d’Oubri. + +Pendant tout le temps que durait l’interrègne, le pays était plongé dans +la plus complète anarchie : chacun avait le droit de tuer, de piller et +de voler à sa guise ; les condamnés en cours de peine étaient, de plein +droit, grâciés et remis en liberté. Une fois les funérailles terminées, +un collège électoral s’assemblait mystérieusement, composé de quatre +ministres : le _Ouidi-nâba_, président, le _Larallé-nâba_, le _Gounga- +nâba_ et le _tamsôba_. La réunion se tenait dans un lieu aussi caché que +possible ; les partisans des différents compétiteurs au trône, en effet, +n’auraient pas manqué de venir troubler les opérations du Conseil, s’ils +avaient connu le lieu de la réunion. Une fois les membres du collège +électoral d’accord sur le choix du nouvel empereur — lequel ne pouvait +être pris que dans la descendance d’Oubri et se trouvait, dans la +pratique, être tantôt le frère et tantôt le fils ou le neveu de +l’empereur défunt —, ils prévenaient en secret l’élu qui, en se cachant +lui-même, venait se joindre à eux. Alors chacun des membres du conseil +convoquait ses guerriers. Le lendemain, on prévenait la population, qui +accourait aussitôt, et le nouveau souverain était alors proclamé par les +soins du _Ouidi-nâba_, non pas sous le nom qu’il avait porté jusque-là, +mais sous un surnom qui devenait en quelque sorte son titre impérial et +qui seul pouvait être prononcé désormais. Cet usage a subsisté jusqu’à +l’époque actuelle[125]. + +A partir du moment de la proclamation du nouvel empereur, les troubles +de l’interrègne prenaient fin. Le Môrho-Nâba, suivi des grands +dignitaires et de la foule, se rendait sous un figuier, près de la +demeure du _samandé-nâbila_ ou sous-chef des gardes impériaux, où il +passait la première journée de son règne. Le soir venu, il se rendait +chez le chef de village ou maire de Ouagadougou pour y passer la nuit et +la journée du lendemain. Le troisième jour, il se transportait dans un +quartier de la ville appelé _Paspanga_ où il recevait les chefs de +canton et les _nâkomsé_, qui venaient lui prêter serment de fidélité. +Après cette dernière formalité seulement, il se séparait des membres du +collège électoral et se rendait au palais impérial, accompagné du +_Baloum-nâba_, du _Kamsoro-nâba_ et de l’eunuque en chef du palais, +lequel portait le titre de _Zaka-nâba_. Tous ces rites ont été observés +encore lors de la proclamation du Môrho-nâba actuel. + +Tant que durent les fêtes du couronnement, les compétiteurs malheureux +sont l’objet des plus cruelles railleries et des pires brimades. Mais, +comme je l’ai dit plus haut, aussitôt le nouvel empereur proclamé, les +désordres de l’interrègne prennent fin. La tradition locale ne mentionne +qu’un seul cas où, la décision du collège électoral n’ayant pas été +acceptée par le peuple, des troubles graves se produisirent même après +la proclamation du souverain : cela se passa lors de l’élection de +Sagha, fils de Kom I ; le peuple aurait voulu voir nommer Raoko, fils de +l’empereur Zombéré, et, mécontent de ce que l’élu n’était pas le +souverain de son choix, il refusa de reconnaître Sagha ; ce dernier ne +put prendre possession du pouvoir qu’après avoir livré, à la tête de ses +partisans, une sanglante bataille à son rival malheureux. + +Les rois vassaux sont de véritables monarques et sont nommés dans les +mêmes conditions que l’empereur, par leurs propres ministres, sauf en ce +qui concerne le roi de Béloussa, lequel est toujours désigné par le +Môrho-nâba lui-même. Ces rois vassaux jouissent de toutes les +prérogatives de la souveraineté, nomment eux-mêmes leurs chefs de canton +et administrent à leur guise leurs royaumes respectifs. + +Quant aux gouverneurs des provinces impériales, ils sont nommés par +l’empereur, qui choisit dans la parenté du gouverneur défunt le +remplaçant de ce dernier. Ils jouissent du reste de pouvoirs +considérables, sont entourés chacun d’une cour nombreuse, mais sont +placés sous le contrôle direct de l’empereur. Les chefs de canton des +provinces impériales sont nommés par le Môrho-nâba, sur la présentation +des gouverneurs de province ; eux aussi sont toujours pris dans la +proche parenté du chef qu’ils sont appelés à remplacer. Ils sont sous +les ordres directs des gouverneurs, par l’intermédiaire desquels ils +doivent passer pour s’adresser à l’empereur. Ce sont eux qui procèdent à +la nomination des chefs de village, choisis eux aussi dans la famille du +chef à remplacer. Les villages entourant directement la capitale forment +avec celle-ci un canton spécial, le _Bagaré_, qui est administré +directement par l’empereur. + +Les gouverneurs de province, la plupart des chefs de canton et même les +chefs des villages importants sont assistés chacun d’un ou plusieurs +_baloum_ ou _baloum-nâba_, sorte d’intendants ou maîtres du palais, +qu’ils choisissent comme il leur plaît. Ces _baloum_ sont parfois +d’anciens esclaves ou d’anciens pages, le plus souvent des individus +quelconques appartenant au menu peuple, mais jamais ils ne sont pris +parmi les _nâkomsé_ ; leur charge n’est pas héréditaire ; elle confère +le pouvoir de parler et d’agir au nom du chef qu’assiste le _baloum_. + +La coutume ne prévoit pas qu’un chef quelconque, de l’empereur aux chefs +de village, puisse être, à proprement parler, destitué de ses fonctions. +Un chef qui donne des sujets de plainte au souverain est convoqué par +celui-ci, sous un prétexte quelconque, et mis à mort sans autre forme de +procès : tout au moins est-ce ainsi que les choses se passaient avant +l’occupation française. Lorsque, soupçonnant le motif véritable qui le +faisait convoquer à la cour de l’empereur, le chef ne s’y rendait pas de +bonne volonté, une colonne était envoyée contre lui avec mission de +s’emparer de sa personne. + +A la fin de l’hivernage, avant notre installation en pays mossi, les +chefs de canton devaient venir saluer l’empereur et lui remettre une +sorte d’impôt consistant en bœufs, moutons, chevaux, mil, cauries, etc. +En outre, chaque fois que le souverain avait besoin de quelque chose, il +chargeait les gouverneurs de province de le lui procurer ; ceux-ci alors +convoquaient leurs chefs de canton, qui réunissaient à leur tour leurs +chefs de village, lesquels se procuraient, par l’intermédiaire des chefs +de famille, les animaux, denrées ou objets demandés. Enfin, chaque fois +qu’un indigène quelconque se présentait au Môrho-nâba, il devait lui +remettre un présent en rapport avec son état de fortune. + +Des droits de place étaient perçus sur les marchés au profit de +l’empereur, qui avait droit aussi aux défenses des éléphants tués sur +son territoire, ainsi qu’à un quartier des buffles et grosses antilopes +abattus par les chasseurs. Enfin le droit de confiscation, dont le +Môrho-nâba pouvait user sans être limité par aucune règle précise, lui +permettait en cas de besoin d’accroître les ressources tirées de ses +revenus ordinaires. + +De leur côté les gouverneurs de province avaient le droit de se faire +remettre par leurs chefs de canton tout ce dont ils pouvaient avoir +besoin pour l’entretien de leur famille et de leur suite, et les chefs +de canton usaient du même droit vis-à-vis des chefs de village relevant +de leur autorité. Les chefs de village à leur tour recevaient un certain +nombre de cadeaux de leurs administrés. En sorte que les charges pesant +sur les habitants de l’empire étaient en somme assez considérables, et +d’autant plus lourdes qu’elles étaient souvent irrégulières et +arbitrairement imposées. + +Il n’existait pas d’armée permanente. Mais, en cas de guerre, les +gouverneurs de province convoquaient les chefs de canton, qui se +rendaient à leur appel avec tous les hommes valides dont ils pouvaient +disposer. Tous se groupaient autour du _tamsôba_. Les cavaliers étaient +armés de la lance et les fantassins de l’arc ; les uns et les autres se +servaient également de sabres, de casse-têtes et de haches de guerre. + +Quant à la police, elle n’était guère assurée que par les soins des +particuliers, qui procédaient eux-mêmes à l’arrestation des délinquants +dont ils avaient à se plaindre et prenaient l’initiative de les +poursuivre devant la juridiction compétente (tribunaux de famille, de +quartier, de village, de canton, de province ou de royaume, et enfin le +tribunal de l’empereur). + +J’ai parlé à plusieurs reprises des _nâkomsé_ : ils comprennent tous les +individus qui peuvent se prétendre issus d’Oubri, le premier Môrho-nâba, +et constituent la noblesse du pays. C’est exclusivement parmi eux que se +peuvent recruter les empereurs, les rois vassaux, les gouverneurs de +province et les chefs de canton. Tous ne sont pas pourvus d’un +commandement, mais tous jouissent, de par leur naissance, de privilèges +spéciaux, dont certains ont dû être abolis du reste par l’autorité +française : de ce nombre était le droit de piller les caravanes de +passage et de se faire remettre par les indigènes non nobles tout ce +qu’il leur plaisait de réclamer. Il fut de tout temps interdit aux +_nâkomsé_ de tuer des gens sans nécessité, mais les meurtres commis par +eux n’entraînaient comme châtiment qu’une simple mise aux fers de peu de +durée. De plus, quels que fussent leurs crimes, ils avaient le privilège +de ne pouvoir être jugés que par l’empereur. Les femmes issues de la +descendance d’Oubri ne jouissent en principe d’aucune prérogative +spéciale, mais leur naissance leur permet cependant de vivre d’une façon +particulière : elles demeurent dans une indépendance à peu près absolue +vis-à-vis de leurs maris, à moins toutefois que ces derniers ne soient +eux-mêmes des _nâkomsé_. + + + =II. — L’empire du Yatenga.= + + +L’empire mossi du Yatenga, bien que moins étendu que celui de +Ouagadougou, eut une histoire extérieure plus brillante : ce furent ses +chefs en effet, et non pas ceux de Ouagadougou, qui dirigèrent sur +Tombouctou et Oualata ces fameuses expéditions dont Sa’di nous a +conservé le souvenir. Nous avons l’habitude de donner le nom de Mossi à +la région de Ouagadougou et d’appeler « roi du Mossi » l’empereur de +Ouagadougou, mais il ne faut pas oublier que les habitants du Yatenga — +au moins ceux qui appartiennent à la fraction dirigeante — sont des +Mossi tout aussi bien que ceux de Ouagadougou et que le souverain de +Ouahigouya porte le titre de _Môrho-nâba_ tout comme son collègue de +Ouagadougou. D’ailleurs la vraisemblance, les itinéraires suivis, le nom +même du « roi des Mossi » cité par le _Tarikh-es-Soudân_[126], tout +démontre clairement que les armées mossi qui ne craignirent pas d’aller +empiéter sur les domaines de l’empereur de Mali et de Sonni Ali venaient +du Yatenga. + +Nous avons vu[127] comment, au début du XIe siècle, _Raoua_[128], fils +de Ouidiraogo et petit-fils de la princesse dagomba Yennenga, ayant reçu +de son père le gouvernement des pays situés au Nord de Tenkodogo, +s’était avancé dans la direction du Nord-Ouest jusqu’au _Zandoma_, y +avait établi sa résidence et s’était taillé, aux dépens des Dogom et des +Nioniossé, un royaume vassal de celui commandé à Tenkodogo d’abord par +son père Ouidiraogo et ensuite par son frère Zoungourana. Les +descendants de Raoua lui succédèrent sur le trône de Zandoma, mais, dans +la seconde moitié du XIe siècle, ils cessèrent de relever du roi de +Tenkodogo, qui était devenu vassal de l’empereur Oubri, pour reconnaître +comme suzerain ce dernier lui-même, lequel n’était autre que le neveu de +Raoua. Et c’est ainsi que le royaume de Zandoma, à ses débuts, constitua +en quelque sorte une province de l’empire naissant de Ouagadougou. + +Sous le règne de Nassébiri, fils et troisième successeur d’Oubri, un +fils de l’empereur, nommé _Ouamtanango_, dirigea une expédition +militaire dans la partie du Yatenga demeurée indépendante, fit alliance +avec les Nioniossé, embaucha les forgerons de cette peuplade comme +sapeurs et, continuant l’œuvre de Raoua, acheva de chasser dans les +montagnes les Dogom autochtones. + +Un peu plus tard, sous le règne de Ninguem, frère de Nassébiri, un autre +fils de ce dernier nommé _Ya-Diga_, jaloux des lauriers de Ouamtanango, +alla également faire une expédition au Yatenga. Pendant qu’il se +trouvait dans ce pays, son oncle Ninguem mourut à Lâ, où il avait établi +sa résidence, et Koundoumié, fils de Ninguem, profita de l’absence de +son cousin Ya-Diga, plus âgé que lui, pour se faire proclamer empereur, +vers l’an 1170. Pabré, sœur de Ya-Diga, s’empara alors des amulettes +sacrées provenant de Riâlé, l’arrière grand-père d’Oubri[129], amulettes +à la possession desquelles était attachée la faculté d’exercer le +pouvoir suprême, et elle réussit à les apporter à son frère, qui +résidait alors à _Goursi_, dans le Yatenga. Koundoumié se mit à la +poursuite de Pabré, mais, arrivé à Yâko, il n’alla pas plus loin, +l’anarchie s’étant déclarée derrière lui dans ses Etats, et il revint en +arrière pour châtier les rebelles et se fixer à Tiéou. Ya-Diga demeura +donc en possession des amulettes sacrées ; il fut rejoint bientôt à +Goursi par un de ses frères nommé Yaouloumfao-Gama, qui amenait avec lui +une bande de rebelles décidés à refuser l’obéissance à Koundoumié : se +sentant alors de taille à résister à son cousin, Ya-Diga se fit lui +aussi proclamer empereur des Mossi (_Môrho-nâba_) et fonda un second +Etat mossi indépendant, avec Goursi comme capitale. Cet Etat fut appelé +_Yatenga_, c’est-à-dire « terre de Ya ». Sa fondation définitive +remonterait donc à la fin du XIIe siècle. + +Vers la même époque, un frère ou parent de Ya-Diga, appelé _Kouda_ comme +le fils et successeur de Koundoumié, fondait un troisième Etat mossi +indépendant au _Riziam_. + +A la mort de Ya-Diga (vers 1200 environ), le pays appelé aujourd’hui +Yatenga comprenait donc trois royaumes mossi, tous fondés et gouvernés +par des descendants de Ouidiraogo : celui du _Zandoma_, vassal de +l’empereur de Ouagadougou ; celui du _Riziam_, indépendant ; celui de +_Goursi_ ou du Yatenga propre, également indépendant. Ce dernier devait +plus tard absorber les deux autres et devenir l’empire du Yatenga. + +A Ya-Diga succéda son frère _Yaouloumfao-Gama_, qui dut régner de 1200 à +1225 environ. A la mort de ce dernier, _Kourita_, deuxième fils de Ya- +Diga, s’empara du pouvoir au détriment de son aîné _Guéda_ ; mais celui- +ci alla chercher des partisans à Lâ, dans l’empire voisin, parvint à +s’emparer de Goursi et chassa Kourita dans la brousse, où il mourut +(vers 1230). A Guéda succéda un autre de ses frères, nommé _Tounougoum_. +Ensuite régnèrent _Possinga_ et _Nasségué_, tous les deux fils de +Tounougoum. + +C’est sous le règne de Nasségué (1320-1340 vraisemblablement) qu’eut +lieu la prise de Tombouctou par les Mossi du Yatenga, en 1333. Nous +savons par Sa’di que la garnison mandingue laissée à Tombouctou par +Kankan-Moussa prit la fuite, que Nasségué pilla la ville et l’incendia, +puis se retira avec un immense butin, et qu’après son départ les troupes +de l’empereur de Mali Maghan réoccupèrent la place. + +A Nasségué succédèrent ses fils _Somna_ et _Vanté-Baragouan_. Ce dernier +(1350-1380) agrandit le domaine de ses prédécesseurs en ajoutant à la +province de Goursi celles de Boussoum et de Somniaga et en s’emparant de +Lâ sur l’empereur de Ouagadougou[130]. + +_Bonga_ ou _Lambouéga_, fils et successeur de Vanté-Baragouan +(1380-1410), annexa au Yatenga le royaume de _Zandoma_, jusque là vassal +de l’empire de Ouagadougou. Voici, d’après la tradition, dans quelles +circonstances s’opéra cette annexion : Bonga fit mettre du poison dans +de la viande de bœuf et envoya cette viande, à titre de présent de bonne +amitié, aux chefs de Bassi, de Kouba et de Tangaï, vassaux du roi de +Zandoma ; ayant mangé de cette viande, ces chefs moururent ; Bonga fit +alors déclarer par les augures qu’ils étaient morts pour avoir refusé de +reconnaître son autorité ; aussitôt le roi de Zandoma, dernier +descendant de Raoua, ainsi que le chef de Bembella et tous ses autres +vassaux, par crainte d’un sort semblable, fit sa soumission à Bonga. Ce +fut probablement ce dernier — ou l’un de ses successeurs immédiats — +qui, vers le début du XVe siècle, alla faire une incursion dans le +Massina, s’avançant jusque sur les rives du lac Débo. + +Après Bonga régnèrent successivement six souverains que la tradition +donne comme ses fils ; à mon avis, il conviendrait de traduire ici +« fils » par « descendants », sans quoi il serait difficile d’expliquer +la période de plus d’un siècle qui, selon toute vraisemblance, s’écoula +entre la mort de Bonga et celle du sixième de ses successeurs. Ces six +empereurs furent : _Sougounam_ (1410-1430) ; _Kissoum_ (1430-1435), qui +transféra la capitale de Goursi à _Sissamba_, à dix kilomètres à l’Ouest +de Ouahigouya ; _Zangayella_ (1435-1460), qui annexa le canton de +Bougounam, dernière parcelle du royaume de Zandoma demeurée encore +indépendante du Yatenga ; _Lanlassé_ (1460-1475) ; _Nasséré_ ou +_Nassodoba_ (1475-1500) et _Yamba_ (1500-1530). + +Ce fut Nasséré, l’avant-dernier de ces six successeurs de Bonga, qui +s’illustra par son expédition dans le Bagana en 1477, son entrée à +Oualata en 1480 et le sac de cette ville. Nous avons vu que, trois ans +après la prise de Oualata, l’armée de Nasséré se rencontra près du lac +de Korienza avec celle de Sonni Ali-Ber et, mise en déroute par ce +dernier, dut se replier sur le Yatenga. Nous avons vu aussi que le +fondateur de la dynastie des Askia à Gao, Mohammed Touré, entreprit en +1497-1498 contre Nasséré une expédition à laquelle il donna toutes les +allures d’une guerre sainte et que le Yatenga, sans que son indépendance +en ait été ébranlée, eut beaucoup à souffrir de cette attaque. Cependant +les randonnées de Nasséré avaient porté la terreur dans les pays de +l’Ouest et c’est à elles que le nom des Mossi dut d’être connu en Europe +dès la fin du XVe siècle : en effet, à la suite des razzias de Nasséré +dans le Bagana et du sac de Oualata, l’empereur de Mali qui régnait +alors envoya aux comptoirs portugais de la Côte une ambassade dans le +but d’implorer l’aide de Jean II, roi de Portugal, contre les attaques +dont son territoire était l’objet de la part des Mossi[131]. + +Après Yamba, successeur de Nasséré, régnèrent six empereurs que les +traditions de Ouahigouya donnent comme fils de Kissoum, deuxième +successeur de Bonga : je ferai, au sujet de cette prétendue filiation, +les mêmes réserves que j’ai faites au sujet des six empereurs soi-disant +fils de Bonga. Ce furent : _Niogo_ (1530-1560), _Parima_ (1560-1590), +_Koumpaougoum_ (1590-1620) ; _Nâbasséré_ ou Nasséré II (1620-1660), qui +tenta en vain de s’emparer du royaume de Yâko, vassal de l’empire de +Ouagadougou ; _Toussourou_ (1660-1690) et _Sini_ (1690-1720)[132]. + +Ensuite régna _Pigo_ (1720-1739), qui est donné comme fils de Nâbasséré, +et qui transféra la capitale de Sissamba à _Tziga_, à 30 kilomètres au +Sud-Sud-Est de Ouahigouya. + +Après Pigo, nous commençons à avoir des dates plus certaines. A la mort +de ce souverain, le trône devait revenir à son frère Kango. Mais +_Ouabégo_, donné comme fils de Parima et alors chef du canton de Pirima, +usurpa le pouvoir en 1739. Kango et son neveu Sagha se rendirent à +Ségou[133] pour demander à Denkoro Kouloubali, fils et successeur de +l’empereur banmana Biton, de les aider à lutter contre Ouabégo ; ils +avaient amené avec eux une autruche et, comme cet oiseau était alors +inconnu des gens de Ségou, ils firent croire aux Banmana que c’était un +poulet et que tous les poulets du Yatenga étaient de la même taille. +Kango d’ailleurs était un magicien extraordinaire : sur sa demande, un +Banmana le tua et enferma son cadavre dans une grande jarre, de laquelle +Kango, sept jours après, sortit vivant. Fortement impressionné par +l’autruche et par la résurrection de Kango, l’empereur de Ségou[134] +donna à ce dernier une armée ; avec l’aide de cette armée et des Peuls +Dialloubé, Kango vainquit Ouabégo et le tua au village de Ridimba en +1754. + +_Kango_, qui régna de 1754 à 1787 voulut se créer une capitale nouvelle +et, dans un endroit inhabité appelé _Gossa_, il fit construire une +grande forteresse à étages qu’il appela _Ouahigouya_ ou mieux +Ouayougouya, c’est-à-dire « venir saluer », parce qu’il obligea tous les +chefs de canton à venir lui rendre hommage en ce lieu selon la mode +usitée à la cour de Ouagadougou. Kango fit la guerre au roi de Yâko et +le battit, et il soumit une partie du pays samo. Il fit tous ses efforts +pour faire cesser les guerres de village à village. Mais les guerriers +banmana qu’il avait amenés de Ségou se livraient au pillage : pour s’en +débarrasser, il les emmena dans la direction de Yâko, sous prétexte de +colonne ; arrivé près de la rivière de Niességa, il fit camper sa troupe +dans les hautes herbes, alors complètement sèches et, à la tombée de la +nuit, après avoir eu soin de faire mettre les Mossi à l’écart, il mit le +feu aux herbes : beaucoup de Banmana furent rôtis, d’autres furent +assommés par les Mossi, ceux qui purent s’échapper retournèrent à Ségou. +Cela se passait vers 1760 : Ngolo Diara, alors empereur de Ségou, voulut +venger ses compatriotes et partit en guerre contre le Yatenga, mais il +fut repoussé par Kango. Plus tard, à la suite d’une sorte de guerre +civile qui éclata à Ségou, les commerçants dioula de cette ville +s’enfuirent et se réfugièrent au Yatenga ; Ngolo demanda à Kango de les +lui renvoyer et, sur son refus, dirigea pour la deuxième fois une +colonne contre l’empire de Ouahigouya ; cette colonne n’eut pas plus de +succès que la précédente et Ngolo mourut pendant cette expédition, suivi +de près dans la tombe par son adversaire (1787)[135]. + +Kango fut un monarque cruel ; il faisait périr sur des bûchers à Pissi, +près de Ouahigouya, les gens qui lui déplaisaient. Des familles ainsi +décimées par lui se vengèrent. L’empereur n’avait pas d’enfants et s’en +désespérait ; enfin il lui naquit une fille. Un complot, dans lequel +entrèrent ses propres femmes, fut ourdi pour tuer la malheureuse +enfant : les notables, à l’occasion de la naissance de cette dernière, +apportèrent à Kango des étoffes comme cadeaux et, suivant la coutume, +l’empereur donna ces étoffes à ses femmes, qui les jetèrent sur le +nouveau-né et l’étouffèrent. + +_Sagha_, neveu de Kango et fils de Pigo, régna de 1787 à 1803 et résida +à Tziga. _Kaogo_ (1803-1806), autre fils de Pigo, fit une expédition +malheureuse contre les Tombo de Bandiagara ; lui aussi résida à Tziga. +_Tougouri_ (1806-1822), fils de Sagha, résida à Ouahigouya ; il fit la +guerre au roi de Yâko, échoua une première fois, puis, sept ans après, +parvint à détruire ce village, mais sans parvenir à annexer le royaume +de Yâko au Yatenga. _Tanga_ ou _Kom_ (1822-25), deuxième fils de Sagha, +fit colonne contre les Samo de la région de Koury. + +_Ragongo_ (1825-31), troisième fils de Sagha, eut à lutter contre son +frère Kourgo qui, aidé des Peuls du Massina, brûla Ouahigouya et rasa la +forteresse construite par Kango. Ragongo se réfugia à Tziga, mais revint +sept jours après, surprit l’armée de Kourgo pendant que les guerriers +étaient ivres de _dolo_ (bière de mil), la mit en déroute et +reconstruisit Ouahigouya. Kourgo, réfugié à Gomboro, y mourut peu après. + +_Ridimba-nâba_ (1831), frère de Ragongo et chef de Ridimba (d’où son +surnom), s’empara du pouvoir par usurpation sur son frère aîné Diogoré- +nâba, auquel il reprochait d’avoir pris parti pour Kourgo. Mais +_Diogoré-nâba_ (ou Zogo-nâba) le vainquit, le chassa dans le Massina et +régna de 1831 à 1834 ; il installa sa capitale à Zougounam. Sous son +règne commença une famine terrible qui désola le Yatenga pendant sept +ans et au cours de laquelle on tua des vieillards pour les manger. + +_Totébalobo_ (1834-1850), fils de Sagha, résida à Tziga. Il devint +aveugle vers 1840 et son frère Yemdé essaya alors de le renverser ; n’y +pouvant parvenir, Yemdé engagea Totébalobo à faire la guerre au roi +mossi indépendant du _Riziam_, qui résidait à cent kilomètres à l’Est de +Ouahigouya. Totébalobo partit avec Yemdé et vainquit le roi du Riziam à +Riziam même et à Sabassé ; le prince vaincu se réfugia dans la montagne, +chez les Tombo. Comme l’empereur retournait à Tziga, Yemdé fit prendre à +son frère une mauvaise direction lors de la traversée de l’étang de +Bama : le souverain aveugle s’embourba et périt dans la vase. + +_Yemdé_ (1850-77), devenu nâba du Yatenga, fit la paix avec le roi du +Riziam, qui reconnut sa suzeraineté. C’est donc sous le règne de Yemdé +que le Yatenga atteignit la limite extrême de son extension +territoriale. Ce souverain fit colonne au Massina, puis à Lâ et dans le +Djilgodi. Après lui régnèrent : _Sanoum_ (1877-79), fils de Kaogo ; +_Noboga_ (1879-84), fils de Tougouri ; _Pigo II_ (1884-85), fils de +Totébalobo, qui mourut au bout de sept mois de règne. + +_Baogo_ (1885-95), fils de Yemdé, chassa à Gomboro, chez les Samo, les +frères de Noboga, qui rallièrent à leur cause plusieurs villages mossi +et firent une guerre longue mais sans succès à Baogo. Mamadou Laki, chef +des Peuls Dialloubé du Massina, et l’un des propres ministres de Baogo, +firent en 1893 cause commune avec les frères de Noboga, installés alors +à Tiou, au Nord-Ouest du Yatenga. Baogo, craignant pour le maintien de +son autorité, envoya alors des émissaires à Bandiagara au capitaine +Destenave, pour l’inviter à venir à Ouahigouya et à l’aider dans sa +lutte contre les révoltés, alors commandés par Bagaré, l’aîné des frères +survivants de Noboga. Le capitaine Destenave vint à Ouahigouya en 1894, +mais refusa d’aider Baogo dans sa lutte et chercha à le réconcilier avec +Bagaré, sans succès d’ailleurs. Après le départ de cet officier, Baogo +alla attaquer Tiou, mais il fut battu par Bagaré et les Dialloubé et, +blessé d’une flèche, mourut à Sim en 1895. + +_Bagaré_ ou _Bouilli_ (1895-99), fils de Tougouri, se rendit alors à +Ouahigouya et s’empara du pouvoir. Le chef de Roba, fils de l’empereur +Tanga, chercha à le détrôner mais fut vaincu à Réko. Le capitaine +Destenave, au cours d’un deuxième voyage à Ouahigouya, reçut la +soumission de Bagaré, qui se plaça sous le protectorat français ; cet +officier, pour asseoir l’autorité du nouvel empereur, dut détruire le +village de Sissamba, qui s’était révolté contre Bagaré. Cependant ce +dernier avait toujours contre lui ses cousins, les descendants des +frères de Tougouri, qui lui reprochaient d’avoir tué son prédécesseur +Baogo ; ils voulaient donner le pouvoir au chef d’Ouro, fils de +Totébalobo, mais, pour ne pas attirer sur lui le mauvais sort en le +proclamant empereur du vivant de Bagaré, ils choisirent comme chef +provisoire une fille de Baogo nommée Nâpoko, laquelle confia le +commandement de l’armée des révoltés à un guerrier réputé appelé +_Sidayété_. Celui-ci, partant de Tziga, vint détruire Ouahigouya et +força Bagaré à se réfugier à Bango, à 15 kilomètres au Nord-Ouest de sa +capitale. Le lieutenant Voulet se trouvant à passer à Tiou, Bagaré l’y +vint saluer et lui demanda sa protection ; Voulet, avec l’armée de +Bagaré et des partisans Dialloubé, battit Sidayété à Sim, à Soulou et à +Rambi et réinstalla Bagaré à Ouahigouya (1896). Mais, six mois après le +départ de Voulet pour Ouagadougou, Sidayété chassa de nouveau Bagaré à +Bango ; l’empereur vaincu fit avertir Voulet, alors à Barani (cercle +actuel de Koury), qui revint au Yatenga, battit Sidayété à Barga et à +Salla et chassa ses bandes du côté de Ouagadougou. Mais, après le départ +de Voulet, Sidayété reprit une troisième fois Ouahigouya, où cependant +Bagaré était réinstallé peu après (1898) par le commandant Destenave, +qui établissait dans la capitale du Yatenga un poste français avec un +résident (capitaine Bouticq, puis capitaine Bouvet). + +_Liguidi_ (1899-1902), frère de Bagaré, ne pouvant se faire obéir des +Samo, implora le secours du capitaine Bouvet, qui, au cours d’une +colonne de police, ramena les révoltés à l’obéissance (1900). + +_Koboga_, fils de Noboga et quarantième successeur de Ya-Diga, règne à +Ouahigouya depuis 1902. + +L’empereur du Yatenga, nous l’avons vu, porte comme celui de Ouagadougou +le titre de _Môrho-nâba_ ; la capitale de l’empire a varié d’emplacement +bien des fois : les localités où elle fut installée le plus souvent sont +Sissamba, Tziga et Ouahigouya. + +L’empereur nomme les _soloum-nâba_ (chefs de province) et approuve la +nomination des _tenga-nâba_ (chefs de village). Les chefs de province et +les rois vassaux, jusqu’à l’occupation française, venaient chaque année +saluer le souverain et lui apporter leur tribut. Les principaux +dignitaires de la cour étaient et sont encore : le _togou-nâba_, chargé +de répéter à haute voix dans les audiences les paroles du souverain, +d’administrer les villages relevant directement de celui-ci, de +transmettre ses ordres aux chefs de province et de donner l’investiture +au successeur de l’empereur défunt ; le _ouidi-nâba_, chef de la +cavalerie et gouverneur des villages commandés par les fils du +souverain, ainsi que des Peuls Dialloubé et Fitoubé et d’une partie des +Samo ; le _rassoum-nâba_, chef des serviteurs de l’empereur, gouverneur +des Nioniossé, d’une partie des Yarhsé ou Dioula musulmans et des Peuls +Tôrobé, exécuteur des hautes-œuvres, chef des prisons et gardien du +trésor ; le _baloum-nâba_, maître du palais, chef des pages, +palefreniers et eunuques, introducteur des visiteurs et plaignants, et +gouverneur d’une partie des Samo et des Dioula ; le _sôba-nâba_, +introducteur des chefs de province et lieutenant du baloum-nâba ; le +_samandé-nâba_, chef des fantassins et remplaçant éventuel du togou- +nâba ; le _ouidikim-nâba_, lieutenant du ouidi-nâba ; le _bagaré-nâba_, +gardien des troupeaux et chef des esclaves, lieutenant du rassoum-nâba ; +le _bougouré-nâba_, chef des soldats recrutés parmi les esclaves ; le +_kom-nâba_, remplaçant éventuel du rassoum-nâba et chef d’une partie des +fantassins ; le _diaka-nâba_, gardien des amulettes impériales apportées +autrefois par la sœur de Ya-Diga ; le _yaogo-nâba_, gardien des +sépultures impériales ; le _saba-nâba_, chef des forgerons et lieutenant +du kom-nâba ; le _tôm-nâba_, second lieutenant du baloum-nâba, chargé de +donner aux chefs venant recevoir l’investiture la poignée de poussière +nécessaire pour saluer l’empereur : en échange de cette poignée de +poussière, le chef nouvellement investi donnait une femme au tôm-nâba. + +L’impôt était payé en mil par les Nioniossé et les Samo, en sel par les +Dioula, en bœufs par les Peuls. Les Mossi ne payaient pas d’impôt à +proprement parler, mais contribuaient au tribut annuel versé à +l’empereur par les chefs de province. Les caravanes étaient astreintes à +un droit de circulation payable en nature. + +Les chefs de province étaient choisis par l’empereur dans la famille de +leur prédécesseur ; parfois cependant le souverain nommait à ces +fonctions certains de ses favoris. Ces chefs de province avaient chacun +une cour copiée sur celle de l’empereur. Ils nommaient les chefs de +village en se basant sur le système appliqué par le souverain à la +nomination des chefs de province. Les chefs de village étaient toujours +des Mossi, même en pays étranger ; ils versaient un tribut annuel au +chef de leur province. + +A côté du chef de village mossi (_tenga-nâba_), il existe souvent un +_tenga-sôba_ ou « maître de la terre » qui est généralement le +descendant de l’une des familles autochtones qui occupaient le pays +avant les Mossi (familles nioniossé en particulier) ; le _tenga-sôba_, +quand il existe, est en même temps grand-prêtre[136]. Là où les Mossi +n’ont pas trouvé d’occupants du sol lors de leur arrivée au Yatenga, le +tenga-nâba et le tenga-sôba se confondent dans la personne d’un +fonctionnaire unique. Au point de vue religieux, les tenga-sôba sont +sous l’autorité du tenga-sôba de Bougouré, lequel descend des anciens +rois des Nioniossé. En cas de différend relatif au régime des terres, +c’est le tenga-sobâ et non le tenga-nâba qui est choisi comme juge. + + + =III. — L’empire de Fada-n-Gourma.= + + +La fondation de l’empire de Fada-n-Gourma remonte, nous l’avons vu, au +début du XIe siècle, comme celle de l’empire de Ouagadougou et des +premières colonisations mossi au Yatenga. _Diaba Lompo_, fils de +Ouidiraogo, frère de Zoungourana et de Raoua et oncle d’Oubri, établit +la domination de la descendance de Riâlé sur le pays des Gourmantché +actuels : de lui et de ses successeurs, nous ne savons pas grand-chose, +à de rares exceptions près. L’histoire de cet empire nous est beaucoup +moins connue que celle des deux empires mossi de même origine et sans +doute le rôle qu’il joua dans l’histoire générale du Soudan fut beaucoup +plus effacé. + +La tradition[137] nous a conservé cependant les noms de 24 empereurs qui +se succédèrent depuis le XIe siècle jusqu’à l’époque actuelle et dont le +24e, qui règne encore aujourd’hui à Youngou, Nioungou, Noungou ou Younga +— appellations indigènes de la ville de Fada-n-Gourma —, serait le +descendant direct de Diaba Lompo, fondateur de la dynastie. Pour moi, je +crois que la liste effective des souverains de Fada-n-Gourma doit être +plus longue et que certains noms n’ont pas été retenus par la tradition, +sans quoi la durée moyenne de chacun des règnes dépasserait trente-cinq +ans, ce qui est beaucoup. + +Quoi qu’il en soit, voici la liste des vingt-quatre empereurs dont les +noms nous sont parvenus. Après Diaba Lompo auraient régné son fils +Tidapo, puis Ountani fils de Tidapo, puis Bayidoba, puis _Labi Diédo_ : +ce dernier aurait, par ses victoires sur les Dogom et les Bariba, donné +à l’empire et au peuple des Gourmantché leurs limites actuelles ; enivré +de sa puissance, Labi Diédo, dans un accès d’orgueil, tira une flèche +contre le ciel ; comme il levait la tête pour suivre le trajet de la +flèche, celle-ci retomba sur l’un de ses yeux et le tua. Après lui +régnèrent Tentuoriba, puis _Tokourmou_, réputé pour sa jalousie et sa +férocité : frappé de ce que les traits de ses enfants différaient de ses +traits propres, il soupçonna ses femmes de l’avoir trompé ; les anciens +du pays cherchèrent à lui démontrer la fausseté de son raisonnement en +lâchant devant lui des vaches et des veaux préalablement séparés en deux +groupes, l’un de vaches et l’autre de veaux, et en lui montrant un veau +brun qui, guidé par l’instinct filial, allait retrouver une vache +blanche qui était bien sa mère ; mais cette démonstration ne convainquit +pas Tokourmou, qui fit construire une maison dans le lit d’une rivière, +à l’époque des basses eaux, et y enferma toutes ses femmes, à +l’exception de trente qui trouvèrent grâce à ses yeux ; lorsque la crue +survint, la maison fut engloutie et toutes les malheureuses périrent. + +Après ce monarque cruel vint une série de sept empereurs dont nous ne +savons que les noms : Guima, Gori, Bogoré frère du précédent, Kampadi, +Kambambi, Tankoïdé et Barissongué. Ensuite régna _Yendablé_ (fin du XVIe +siècle ou commencement du XVIIe), qui dirigea une colonne contre +Sansanné-Mango et rapporta un butin considérable. Ses successeurs +furent : Yembirima, Bangama, Yengama, Yenkirima, Yenkiablé, Yempabou, +Yempadougou, Yenkouaré et enfin _Bantchandé_, l’empereur actuel. + +Il semble que l’autorité des souverains de l’Etat gourmantché n’était +réellement absolue que dans la province de Fada-n-Gourma ; il y avait +des luttes fréquentes entre l’empereur et ses vassaux : c’est ainsi +qu’en 1895, lors de notre installation dans le pays, Bantchandé était en +guerre avec Touri-ntouri-ba, chef de Matiakouali, et avec le chef de +Diapaga. En 1897 le lieutenant Baud arriva à Fada-n-Gourma, consolida +l’autorité de Bantchandé et amena Touri-ntouri-ba à faire sa soumission. +Le chef de Diapaga demeura indépendant jusqu’à ce qu’un poste français +eût été créé auprès de sa résidence, en 1907. + +Les usages de la cour de Fada-n-Gourma sont très analogues à ceux +observés à Ouagadougou et à Ouahigouya, mais l’empereur porte le titre +de _mbaro_ au lieu de celui de Môrho-nâba. Avant l’occupation française, +l’empire était divisé en dix-huit provinces, dont l’une relevait +directement du monarque, tandis que les dix-sept autres étaient +commandées chacune par un chef vassal de l’empereur et nommé par ce +dernier, toujours dans une famille déterminée. + +La province impériale comprenait, outre Fada-n-Gourma, les villages de +Gayéri, Boulgou, Pagou, Bartibogou, Kodiar, Namounou et la partie de +Bilanga habitée par des Yansi. Les noms ou chefs-lieux des dix-sept +provinces vassales étaient : Diapaga ou Diapangou, Bilanga (partie +habitée par des Gourmantché), Piéla, Tchenhou, Bogandé, Nebba, Yamba, +Matiakouali, Bizougou, Gobnangou, Konkobiri, Madiori, Pama, Diabo, +Kominianga, Youmtenga et Nabangou ; la province de Diabo était surtout +peuplée de Mossi et les trois dernières de Yansi. + +[Illustration : Carte 10. — Les empires mossi et gourmantché.] + + +[Note 119 : 1er volume, pages 305 et suivantes.] + +[Note 120 : Voir à ce sujet _le Pays Mossi_ par M. le lieutenant Marc.] + +[Note 121 : 1er volume, page 309.] + +[Note 122 : Ces appellations n’étaient pas spéciales à l’empire de +Ouagadougou : l’empire du Yatenga portait aussi le nom de _Môrho_, son +souverain celui de _Mô-nâba_ et ses habitants celui de _Môssé_ ou +_Mossi_.] + +[Note 123 : Ouagadougou — ou mieux _Ouaghadogho_ — ne doit pas remonter, +en tant qu’agglomération importante, au-delà de l’empereur Niandeffo, +c’est-à-dire de la fin du XIIIe siècle, bien qu’il existât déjà un +village sur le même emplacement au temps d’Oubri. M. le lieutenant Marc +suppose que cette localité constituait dès le XIIe siècle un centre +commercial important ; son opinion, que je ne partage pas, est basée sur +une phrase du _Tarikh-es-Soudân_ (page 46 de la traduction) disant que +« les gens de — ou du — _Ouaghdou_ » étaient ceux qui se rendaient en +plus grand nombre à Tombouctou pour y trafiquer, lors des débuts de la +prospérité de cette ville (époque qu’il faudrait d’ailleurs reporter +plutôt au XIIIe siècle) ; mais il me semble impossible de traduire +l’expression du texte autrement que par « les gens du Ouagadou » et +d’entendre par _Ouaghdou_ autre chose que la province du Sahel où se +trouve Goumbou.] + +[Note 124 : Comparer la grande analogie existant entre les usages encore +suivis de nos jours à la cour de l’empereur de Ouagadougou et ceux +suivis autrefois aux cours de Ghana, Mali et Gao. Tous les détails +donnés ici sur l’organisation intérieure de l’empire de Ouagadougou sont +empruntés presque textuellement à la monographie du cercle de +Ouagadougou rédigée par M. l’administrateur Carrier d’après ses propres +observations et celles de ses prédécesseurs.] + +[Note 125 : Le nom que portait l’empereur avant son couronnement devient +un terme proscrit, même dans la langue courante et même appliqué à des +objets d’un usage familier. Ainsi le prédécesseur du Môrho-nâba actuel, +avant son avènement, portait le nom de _Kouka_, mot qui désigne une +espèce de tamarinier et qui est donné souvent comme prénom en pays +mossi ; lorsque Kouka fut proclamé empereur, il prit le surnom de +_Ouobdérho_ (l’éléphant) : à partir de cet instant, tous les habitants +de l’empire qui s’appelaient Kouka changèrent leur nom en _Nâbiouré_, ce +qui signifie « nom du nâba » et le tamarinier de l’espèce _kouka_ fut +appelé également _nâbiouré_ (Lieutenant Marc, _le Pays mossi_).] + +[Note 126 : Ce nom est écrit par Sa’di _Na’sira_ ou _Na’séré_ : or +l’empereur du Yatenga qui vivait à la fin du XVe siècle, c’est-à-dire à +l’époque où _Na’sira_ pilla Oualata, s’appelait _Nasséré_ ou +_Nassodoba_, d’après les traditions conservées à Ouahigouya.] + +[Note 127 : 1er volume, pages 308 et 310.] + +[Note 128 : Presque toutes les traditions consignées ici qui se +rapportent à l’empire du Yatenga ont été empruntées à la monographie du +Cercle de Ouahigouya par M. l’administrateur Vadier.] + +[Note 129 : Voir 1er volume, pages 307 et suivantes.] + +[Note 130 : Lâ devait faire retour, quelque temps après, à l’empire de +Ouagadougou.] + +[Note 131 : Peu après, une expédition portugaise amena à Lisbonne des +gens du golfe du Bénin qui apprirent à Jean II l’existence d’un puissant +monarque appelé _Ogané_ qui donnait l’investiture à leur roi. Les +Portugais crurent pouvoir identifier ce monarque avec le fameux « Prêtre +Jean ». En 1488, un Ouolof amené à Lisbonne parla à Jean II de +l’empereur des Mossi, lui disant que les Etats de ce prince puissant +commençaient au-delà de Tombouctou en s’étendant vers l’Orient et +ajoutant que ce souverain se conformait, sur beaucoup de points, aux +coutumes des peuples chrétiens ; Jean II en conclut que le roi des Mossi +pouvait bien être le Prêtre Jean et se confondre avec l’_Ogané_ dont on +lui avait parlé précédemment, et il confia à un Abyssin une lettre pour +le « roi de Moses », lettre qui, naturellement, ne parvint jamais à son +adresse. Barth, se fondant sur ces faits rapportés par de Barros, a fait +d’_Ogané_ le titre royal de l’empereur des Mossi ; ce même mot a été +rapproché, un peu à la légère, par le lieutenant Desplagnes, du titre de +_hogoun_ porté par les chefs des Tombo, mais inconnu des Mossi. A mon +avis, l’_Ogané_ signalé à Jean II était tout simplement un souverain +résidant non loin de la Côte du Bénin : on sait que « chef » se dit +_ogan_ dans plusieurs dialectes de la Côte des Esclaves. (Voir à ce +sujet _le Pays Mossi_, par le lieutenant Marc, pages 4 et suivantes).] + +[Note 132 : Toutes ces dates sont approximatives.] + +[Note 133 : Kango et Sagha atteignirent le Bani près de Poromani (ou +Fouroumané), en aval de San, et remontèrent ce fleuve jusqu’en face de +Ségou.] + +[Note 134 : Si Kango est demeuré quelque temps à Ségou, ce qui est +probable, l’empereur banmana qui lui confia une armée n’était plus sans +doute Denkoro, mort en 1740, mais _Ton-mansa_, dont l’avènement eut lieu +la même année.] + +[Note 135 : Les dates de l’avènement et de la mort de Kango sont +exactement celles que la tradition assigne au règne effectif de +l’empereur de Ségou Ngolo Diara, qui, monté sur le trône en 1750, ne +s’empara définitivement du pouvoir qu’en 1754 et mourut en 1787.] + +[Note 136 : A comparer un régime absolument analogue qui existe en pays +mandé : le _dougoutigui_, maître du sol et chef de la religion, +représente les plus anciens occupants du pays ; le _kountigui_, sorte de +maire ou administrateur du village, est un simple fonctionnaire +représentant le pouvoir central.] + +[Note 137 : Presque toutes les traditions historiques relatives à cet +empire ont été empruntées à la monographie du Cercle de Fada-n-Gourma +par M. l’administrateur Maubert.] + + + + + CHAPITRE V + + =Le royaume de Diara + (XIe au XVIIIe siècles)= + + + =I. — La dynastie des Niakaté= (XIe au XIIIe siècles). + + +Nous avons vu précédemment[138] comment le Kingui et le Diafounou +avaient été colonisés, dès la fin du VIIe siècle, par des Soninké venus +du Diaga, comment un éphémère royaume soninké s’était constitué vers 750 +dans le Ouagadou et comment le dernier roi du Ouagadou s’était emparé +vers 790 de Ghana sur les Judéo-Syriens, en même temps que certains de +ses sujets allaient renforcer les colonies soninké de la région où +existait déjà, depuis le VIIe siècle, la ville de _Diara_, située à peu +de distance au Nord-Est de Nioro. + +Ces colonies soninké du Kingui et du Diafounou relevèrent plus ou moins +directement de l’empire de Ghana durant toute la période de la puissance +des Sissé, c’est-à-dire depuis la fin du VIIIe siècle jusqu’en 1076, +époque de la prise de Ghana par les Almoravides et du premier +démembrement de l’empire de Ghana. Parmi les Etats soninké indépendants +qui se créèrent à la suite de ce démembrement furent ceux du Kingui, du +Kaniaga et du Bakounou, fondés, le premier par la famille des Niakaté, +Diakhaté ou Diagaté, le second par celle des Diarisso et le troisième +par celle des Doukouré. Le royaume du Bakounou n’a pas eu d’histoire à +proprement parler et nous pouvons nous contenter de ce qui a été dit à +son sujet à l’occasion de la formation du peuple soninké[139]. Le +royaume du Kaniaga, devenu plus tard l’empire de Sosso, fera l’objet du +chapitre suivant. Je ne m’occuperai pour l’instant que du royaume du +Kingui ou de Diara. + +Je n’ai d’ailleurs pas grand chose à ajouter à ce que j’ai rapporté plus +haut[140] concernant la fondation à Diara, par les Niakaté, d’un royaume +qui semble avoir eu des débuts assez modestes. La dynastie des Niakaté +se maintint au pouvoir depuis la fin du XIe siècle ou le commencement du +XIIe jusque vers 1270 ; son autorité ne devait pas s’étendre bien loin, +mais se faisait sentir probablement, en dehors du Kingui, sur le +Kéniarémé, le Guidioumé et le Diafounou ; les Niakaté devaient, au moins +à partir de la fin du XIIe siècle, être plus ou moins vassaux des +empereurs de Sosso. Le dernier prince de cette dynastie, et le seul dont +les traditions que j’ai eues à ma disposition aient conservé le nom, +_Mana-Maghan Niakaté_, parvint à étendre son pouvoir sur une partie du +Kaarta, du Diangounté et du Bakounou ; peut-être la défaite de +Soumangourou Kannté, empereur de Sosso, par Soundiata, empereur des +Mandingues, en 1235, favorisa-t-elle l’extension du domaine de Mana- +Maghan. Mais ce dernier ne fut affranchi de la tutelle de Sosso que pour +tomber sous celle, plus ou moins directe, de Mali. J’ai raconté[141] la +fin tragique de Mana-Maghan et de ses deux fils Bemba et Mana ; je +m’étais arrêté à la prise du pouvoir par _Fié-Mamoudou Diawara_, en 1270 +environ. + + + =II. — La dynastie des Diawara= (1270 à 1754). + + +Fié-Mamoudou, le premier des rois diawara de Diara, fut un prince habile +et puissant. Les Berbères du Tagant, ayant entendu dire que tous les +pays se disputaient son alliance, lui envoyèrent une ambassade chargée +de lui amener, en guise de présent, trois cents jeunes captives. +L’ambassade arriva à Diara, alors que Mamoudou résidait encore à +Toundoungoumé ou Touroungoumbé, village très voisin de Diara, où avait +habité et où était mort son père Daman-Guilé. Le personnage le plus +influent de la capitale, nommé _Diabigné-Doumbé_ et qui passe pour être +l’ancêtre de la famille des Kamara chez les Kâgoro, logea chez lui les +ambassadeurs, fit asseoir les trois cents captives sur la place publique +et chargea son fils _Fato-Makhan_, ami personnel du nouveau roi, d’aller +prévenir ce dernier. Fato-Makhan enfourcha son cheval aussitôt, se +rendit à Toundoungoumé et informa Mamoudou de l’événement qui défrayait +alors toutes les conversations, ajoutant que, parmi les trois cents +captives des Berbères, il en était une qui dépassait en beauté toutes +les autres. Mamoudou fut enchanté de la nouvelle et il s’apprêtait à +réclamer cette jeune fille pour en faire son épouse, lorsque son +principal conseiller, nommé Fakaloumpan, lui dit à l’oreille : +« N’épouse pas cette fille ; donne-la en mariage à celui qui t’a parlé +d’elle et qui évidemment la désire ; tu trouveras facilement une autre +femme et tu auras la paix. » Le roi écouta cet avis et dit à Fato-Makhan +qu’il lui offrait la belle captive : « Que te donnerai-je en échange ? +demanda Fato-Makhan. — Donne-moi Diara », répondit le roi, qui savait +que les partisans des Niakaté étaient encore nombreux dans cette ville +et que, tant qu’il ne pourrait y entrer en maître, son autorité +demeurerait précaire. + +« Si je te donne Diara, reprit Fato-Makhan, comment te conduiras-tu vis- +à-vis de moi et des miens ? — Ce que faisaient les Niakaté, dit +Mamoudou, je le ferai ; comment se conduisaient-ils vis-à-vis de sa +famille ? — Selon la coutume établie. — J’accepte de faire de même. — Eh +bien, conclut Fato-Makhan, je te remettrai le sabre royal et, si cela te +plaît, tu seras notre roi ; si cela ne te plaît pas, tu demeureras un +simple particulier et tu épouseras la belle captive. » + +Etant ainsi tombé d’accord avec Mamoudou, Fato-Makhan retourna à Diara +et raconta tout à son père. Celui-ci trouva de son goût l’arrangement +intervenu et le fit accepter par tous les notables de Diara. Puis il +alla lui-même chercher Mamoudou qui, alors seulement, fit pour la +première fois son entrée solennelle dans la capitale du royaume, escorté +de ses guerriers, et reçut le serment d’obéissance de tous les chefs. + +L’empereur qui régnait alors sur le Tekrour, et qui appartenait à la +dynastie des Sossé, ayant lui aussi entendu parler de la puissance de +Mamoudou, expédia à son tour à Diara une ambassade. Ses envoyés furent +éblouis de la richesse du roi et de la prospérité du pays et, sur le +rapport qu’ils en firent à l’empereur de Tekrour lors de leur retour au +Fouta, celui-ci leva une armée pour aller piller Diara. Mamoudou marcha +à la rencontre de l’expédition toucouleure, la mit en déroute et la +poursuivit jusque sur les rives du Sénégal. Comme il se préparait à +regagner son royaume, il fut trahi par un de ses frères, qui renseigna +les Toucouleurs sur l’itinéraire qu’il devait suivre ; les ennemis lui +tendirent une embuscade et réussirent à le tuer. Avant de rendre le +dernier soupir, Mamoudou recommanda à Fato-Makhan, son fidèle +lieutenant, de se rendre le plus vite possible à Diara, de prendre dans +son magasin le sabre royal et de le suspendre à l’épaule de son fils +Silla-Makhan, encore enfant, afin d’empêcher le traître de s’emparer du +pouvoir[142]. + +Fato-Makhan remplit sa mission consciencieusement, et _Silla-Makhan +Diawara_ succéda à son père sur le trône de Diara. C’est sous son règne +— qui se déroula à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe siècle — +que, vers l’an 1300, la ville de _Nioro_ fut fondée par des Peuls +Diawambé que Mana-Maghan Niakaté avait amenés du Kaarta au Kingui vers +1250. + +Silla-Makhan régna quarante ans et eut trente-sept enfants, dont quinze +garçons. Son fils aîné _Daman_ résidait auprès de son père à Diara et +lui succéda après sa mort. Les autres s’installèrent dans divers +villages du Kingui ou même dans d’autres provinces du royaume, +s’emparèrent du commandement de ces villages ou provinces et le +transmirent à leurs descendants. C’est ainsi que l’un d’eux, nommé +Bandiougou, s’établit à Yéréré ; un autre, Ouali, se fixa à +Toundoungoumé ; Faré s’installa à Bouli, Aïssé à Mérémédi, Samba à +Diabigué, Mokoti à Diala (dans le Nord du Kaarta), Dabo au Diangounté, +etc. Plusieurs quittèrent le royaume et allèrent fonder des villages +diawara au Boundou et au Fouta. + +Après Daman, qui mourut sans doute vers 1350, ses descendants +continuèrent à occuper le trône de Diara. Le royaume se maintint pendant +quatre siècles, mais il ne constitua jamais un véritable empire +comparable à ceux de Ghana, de Gao, de Mali, de Tekrour ou même de +Sosso. Nous avons vu qu’il s’était trouvé plus ou moins directement +englobé dans l’empire mandingue à l’époque de Soundiata (XIIIe siècle) ; +dès les premières années du XVIe siècle, l’Askia Mohammed I étendit sa +suzeraineté jusqu’au Kingui, et le royaume de Diara passa de la tutelle +de Mali sous celle de Gao ; redevenu à peu près indépendant à la fin du +même siècle, après la victoire du pacha Djouder sur l’Askia Issihak II, +il ne devait pas tarder à être annexé à l’empire banmana des Massassi. + +Ce furent des querelles de famille et des disputes au sujet de la +préséance qui précipitèrent la décadence du royaume et furent l’occasion +de sa ruine. Les descendants directs de Daman, qui constituaient la +branche aînée des Diawara, avaient reçu le nom de _Sagoné_ ; les +descendants de Dabo, frère de Daman, établis au Diangounté, formaient la +branche des _Dabora_ ou _Daboro_. Ces deux fractions ne tardèrent pas à +devenir ennemies : les Dabora entraînèrent dans leur parti les +descendants de Mokoti, établis à Diala, et voulurent, vers l’an 1450, +forcer la main au souverain alors régnant pour qu’il désignât son +successeur parmi eux ; ayant échoué dans leur dessein, ils résolurent +d’employer la force et déclarèrent la guerre aux Sagoné. Ceux-ci furent +vainqueurs et obligèrent les Dabora à demeurer dans leur province. Trois +siècles passèrent, sans que les haines des deux familles se fussent +apaisées. + +Vers 1750, il se trouva que le roi de Diara, chef des Sagoné, et son +vassal le chef des Dabora étaient amoureux d’une même femme et se +partageaient ses faveurs ; le premier était laid et ne se risquait que +de nuit chez sa belle, craignant que celle-ci ne voulût plus de lui si +elle venait à apercevoir son visage ; or une nuit, tandis que le roi +était chez sa maîtresse, son rival s’introduisit dans la chambre des +amants sous prétexte de reprendre une bague qu’il y avait oubliée et il +alluma du feu, soi-disant pour y voir clair mais en réalité pour rendre +visible aux yeux de la femme la laideur du Sagoné. Celui-ci, d’autant +plus furieux que la belle l’accabla de moqueries, jura solennellement +que le feu allumé par la main du chef des Dabora ne s’éteindrait pas de +sitôt, ce qui équivalait à une déclaration de guerre. Les hostilités en +effet s’ouvrirent peu après : les Dabora, soutenus par les Maures Oulad- +Mbarek, étaient sensiblement les plus forts, et les Sagoné appelèrent à +leur secours l’empereur banmana du Kaarta, Sébé ou Sié Kouloubali, qui +n’attendait que cette occasion pour arrondir son domaine. Sébé tomba sur +les Dabora, les vainquit, mais annexa le Diangounté au Kaarta au lieu de +le restituer au roi de Diara. Puis, sous prétexte de défendre le Kingui +contre les Oulad-Mbarek, dont la puissance devenait redoutable, il se +porta jusqu’à Nioro, enleva le pouvoir aux Diawara et partagea ce qui +restait du royaume de Diara en provinces relevant directement de son +autorité (1754). + +Comme nous le verrons en parlant de l’histoire des empires banmana, la +lutte continua longtemps encore au Kingui entre les Diawara et les +Banmana-Massassi, et ce ne fut que sous le règne du dernier empereur du +Kaarta, Kandia, un siècle environ après la main-mise de Sébé Kouloubali +sur le royaume de Diara, que les Massassi furent définitivement +vainqueurs des Diawara et installèrent leur capitale à Nioro (1846), +pour en être chassés quelques années après par El-Hadj Omar en 1854. + +[Illustration : Carte 11. — Le royaume de Diara.] + + DELAFOSSE Planche XX + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 39. — Cavaliers Touareg + +exécutant une charge de parade contre le vapeur _Ibis_, à Bamba.] + +[Illustration : _Cliché Fortier_ + +FIG. 40. — Scène de danse guerrière chez les Malinké.] + + +[Note 138 : 1er volume, pages 256 à 263.] + +[Note 139 : 1er volume, pages 265 et 266.] + +[Note 140 : 1er volume, pages 266 et 267.] + +[Note 141 : 1er volume, page 267 et plus loin pages 273 à 276.] + +[Note 142 : Au sujet de l’origine de ce sabre légendaire, voir le 1er +volume, pages 272 et 273.] + + + + + CHAPITRE VI + + =L’Empire de Sosso ou du Kaniaga + (XIe au XIIIe siècles).= + + +L’Etat soninké dont je vais tenter de retracer ici la brève histoire +n’eut ni la durée ni l’éclat de l’empire de Ghana, mais il fut +cependant, à un moment donné, maître des destinées du Soudan. Le nom de +sa capitale, _Sosso_, ou celui de la fraction dirigeante de sa +population, les _Sossé_, transmis à la postérité par Ibn-Khaldoun, a été +longtemps confondu avec celui des Soussou, alors que, à mon avis, ces +derniers n’ont jamais participé à sa formation ni à sa gloire : c’est +tout au moins ce qui résulte d’un examen consciencieux des traditions +locales, comme de la lecture attentive des quelques documents écrits que +nous possédons sur ce sujet. + +J’ai relaté plus haut[143] comment les Soninké s’étaient établis dans le +_Kaniaga_ et y avaient fondé à diverses reprises des colonies qui, en se +soudant entre elles, donnèrent naissance à un véritable Etat. Dès la fin +du VIIe siècle, nous avons vu la migration de l’ancêtre Digna passer par +le Kaniaga en se rendant du Diaga à Dioka. Vers 750, Goumaté-Fadé, père +du clan des Diarisso, Diaressi ou Yaressi, recevait du roi du Ouagadou +le gouvernement de la partie septentrionale du Bélédougou et Diaméra- +Sogona celui de la partie méridionale du Kaniaga ; ce dernier fixait sa +résidence à _Guesséné_ ou près de Guesséné. Quelque quarante ans plus +tard, lors du démembrement du Ouagadou, Goumaté-Fadé devenait le chef +indépendant d’une petite province habitée par sa propre famille et celle +de Diaméra-Sogona. Cette province ne tarda pas à être annexée à l’empire +de Ghana et à former une sorte de petit royaume vassal de cet empire. + +Lorsque la prise de Ghana en 1076 par les Almoravides provoqua un +nouveau mouvement de migration parmi les Soninké, un grand nombre de +gens de cette nation s’enfuirent de l’Aoukar et allèrent dans le Kaniaga +rejoindre leurs compatriotes. C’est à ce moment, très vraisemblablement, +que l’Etat soninké du Kaniaga se constitua définitivement, sous le +commandement d’une dynastie issue de Goumaté-Fadé et appartenant au clan +des _Diarisso_. + +L’empire de Ghana n’avait pas été en réalité détruit par la conquête +almoravide, mais celle-ci l’avait fortement ébranlé et, lorsque la +domination berbère eut pris fin, vers 1090, avec la mort d’Aboubekr-ben- +Omar, le souverain de Ghana n’était plus assez puissant pour rétablir +son autorité sur les petits Etats qui s’étaient constitués dans le Sud, +à la faveur de la main-mise momentanée des Lemtouna sur la grande +métropole soninké. C’est ainsi que le royaume du Kaniaga conserva son +indépendance et put, à son tour, devenir un empire. + +D’après les traditions indigènes, la dynastie des _Diarisso_ compta sept +princes, qui se succédèrent de 1076 à 1180 environ. Le premier, _Kambiné +Diarisso_, descendait de Goumaté-Fadé ; ce fut lui qui, déjà fort âgé à +cette époque, organisa l’Etat après la prise de Ghana par Aboubekr-ben- +Omar, installant sa capitale dans une localité voisine de Guesséné qui +fut plus tard appelée _Sosso_, ainsi que nous le verrons dans un +instant. + +Son fils _Souleïmân_ lui succéda vers 1090, un peu après la mort +d’Aboubekr-ben-Omar, et eut pour successeur son propre fils _Banna- +Boubou_ (1100-1120). C’est sous le règne de ce dernier que les Peuls, +venant de l’Ouest, auraient fait leur première apparition au Kaniaga ; +la famille royale des Diarisso les accueillit avec bienveillance : le +roi, ses fils et ses principaux officiers prirent femmes dans les +familles nobles des nouveaux immigrants, familles qui appartenaient au +clan des _Sô_ ou _Férôbé_ : c’est ce qui fit donner aux descendants de +ces unions le nom de _Sossé_ (descendance des Sô) ; plus tard, l’emploi +de cette appellation s’étant généralisé, elle fut appliquée à tous les +habitants du Kaniaga ou tout au moins à tous les membres de la classe +dirigeante. C’est également cette circonstance qui fit donner le nom de +_Sosso_ (village des Sô) à la capitale de l’Etat et à l’Etat lui-même. + +Après Banna-Boubou régna son fils _Makhan_ (1120-1130), généralement +connu sous le nom de Ouagadou-Makhan parce que sa mère était originaire +du Ouagadou et l’avait mis au monde dans ce dernier pays, où elle était +allée faire ses couches. A Makhan succédèrent _Gané_ (1130-1140), +_Moussa_ (1140-1160) et _Birama_ (1160-1180), tous descendants de +Kambiné Diarisso. + +Birama fut le dernier prince de cette dynastie. Il avait laissé neuf +fils, issus de deux mères distinctes ; l’aîné des enfants du premier lit +voulut, à la mort de son père, s’emparer du pouvoir, mais la succession +lui fut disputée par l’aîné des enfants du second lit. Les autres fils +prirent parti chacun pour son frère utérin et une querelle s’ensuivit +qui dégénéra en bataille. Les enfants du second lit, se sentant les plus +faibles, appelèrent à leur secours un chef renommé nommé _Diara Kannté_, +qui avait été le meilleur général de Birama ; c’était un Soninké d’une +caste inférieure, que certaines traditions disent originaire de la +province de Ouossébougou tandis que d’autres le font venir de Tirakka, +escale du Niger autrefois célèbre et voisine de Tombouctou qui la +supplanta[144]. + +Quoi qu’il en soit, l’intervention de Diara Kannté amena la victoire des +enfants du deuxième lit, qui étaient cinq frères ; mais, lorsqu’il +s’agit de savoir lequel des cinq monterait sur le trône, les disputes +recommencèrent et des horions furent de nouveau échangés. Ce que voyant, +Diara Kannté s’empara lui-même du pouvoir, se fit reconnaître comme +empereur par les notables et exila tous les fils de Birama dans le +Kaarta. + +La dynastie des _Kannté_, qui succéda ainsi à celle des Diarisso vers +1180, ne compta que deux princes : Diara Kannté et _Soumangourou_ (ou +Soumahoro) Kannté. Celui-ci régna de 1200 environ à 1235 et ce fut sous +son commandement que l’empire de Sosso parvint à son apogée, pour +disparaître aussitôt après. Très peu de temps après son avènement, en +1203, Soumangourou s’emparait de Ghana sur le dernier des souverains de +la dynastie des Sissé, descendants de Kaya-Maghan, et annexait à son +propre empire ce qui restait encore de l’empire de Ghana, c’est-à-dire +l’Aoukar, tout le Bagana et le Diaga. Le royaume de Diara et celui du +Bakounou ou de Goumbou (royaume des Doukouré) devenaient bientôt vassaux +de l’empire de Sosso. Ainsi, en outre du Kaniaga et de ses anciennes +dépendances immédiates, qui étaient le Nord du Bélédougou, Ségou et +Sansanding, le domaine impérial de Soumangourou Kannté s’étendait vers +1230 sur la majeure partie des pays compris entre le Niger à l’Est, le +Sénégal au Sud, le Galam et le Tagant à l’Ouest et le Sahara au Nord. + +C’est la prise de Ghana par Soumangourou qui amena la fondation de +_Oualata_ : le conquérant n’était pas demeuré à Ghana et, après avoir +sans doute consciencieusement pillé la ville, il était retourné à +Sosso[145], laissant seulement une garnison composée de Sossé pour faire +respecter son autorité et percevoir les impôts. Les Sossé, semble-t-il, +et Soumangourou lui-même étaient païens, tandis que la majorité des +Soninké de Ghana avaient été convertis à l’islam par les Almoravides. +Soit parce qu’il leur déplaisait de subir le contact et le joug des +infidèles, soit en raison des déprédations de la garnison sossé, les +principales familles musulmanes de Ghana se portèrent à quelque distance +vers le Nord-Ouest et, en 1224, fondèrent Oualata près de puits à côté +desquels les nomades avaient coutume de camper pour abreuver leurs +chameaux et qu’on appelait à cause de cela _Birou_, ce qui signifie +« les tentes » en langue soninké. C’est ainsi que Oualata remplaça Ghana +comme port commercial du désert. + +Cependant Soumangourou, parvenu au faîte de sa puissance, allait avoir à +se mesurer avec un rude adversaire, l’empereur du Mandé Soundiata Keïta, +qui résidait vraisemblablement alors à Kangaba, en amont de Bamako. +Depuis longtemps, l’empereur de Sosso avait compris que l’Etat mandingue +naissant constituait un danger pour son autorité et il avait essayé de +l’empêcher de se constituer. Il eut facilement raison des onze frères de +Soundiata, mais il devait échouer vis-à-vis de ce dernier. + +La tradition rapporte en effet que Naré-Famagan Keïta, père de +Soundiata, laissa en mourant douze fils : à peine l’aîné avait-il +succédé à son père que Soumangourou, accouru de Sosso à Kangaba, le tua, +puis s’en retourna au Kaniaga. A l’aîné succéda le second, qui eut le +même sort, et ainsi de suite jusqu’au onzième inclusivement. C’est alors +que le douzième et dernier, Soundiata, monta sur le trône du Mandé, +trône fort précaire alors, ainsi qu’on le voit, d’autant plus que le +nouveau prince, encore tout jeune, était depuis sept ans paralysé et ne +pouvait se tenir debout. Dès que Soumangourou fut informé de l’avènement +de Soundiata, il accourut à Kangaba pour le tuer comme il avait fait de +ses prédécesseurs, mais, se trouvant en face d’un enfant infirme, il +dédaigna de le mettre à mort et se contenta de le menacer pour le cas où +il ne reconnaîtrait pas sa suzeraineté, après quoi il retourna à Sosso +d’après certaines traditions ou, selon d’autres, demeura à Kangaba +jusqu’à la guérison de Soundiata. En tout cas le Mandé était en fait, à +ce moment, sous la domination de l’empereur de Sosso. + +Cependant le jeune Soundiata bouillait de colère et s’épuisait en +efforts stériles pour se lever et courir après cet ennemi dont il ne +pouvait digérer le mépris. Il dit aux gens de son entourage : « Donnez- +moi une barre de fer pour m’aider à me lever. » On rassembla tous les +forgerons et on leur fit fabriquer une énorme barre de fer. Soundiata la +saisit et tenta de se soulever en s’appuyant dessus, mais elle se tordit +sous son effort et il dut se rasseoir. Les forgerons en firent une +autre, plus solide encore, mais qui se tordit comme la première. Une +troisième eut le même sort. Alors un nommé Kékotondi, homme sage et +avisé, conseilla de donner tout simplement à Soundiata le bâton royal de +son père ; on le lui donna : en s’appuyant dessus, Soundiata réussit à +se mettre debout et sa paralysie disparut aussitôt. Tout le monde +immédiatement acclama le jeune prince en criant : « Qu’il soit roi du +Mandé comme l’a été son père et qu’il dépasse ce dernier en +puissance ! » C’est à ce moment, d’après les traditions citées plus +haut, que Soundiata aurait chassé Soumangouru de Kangaba et l’aurait +contraint à retourner à Sosso. + +Nous verrons plus loin, en étudiant l’histoire de l’empire mandingue, +comment Soundiata parvint à établir sa domination sur le Sangaran, la +province de Labé (Fouta-Diallon), le Sud du Bélédougou et la région de +Koulikoro, empiétant même sur les domaines de Soumangourou à Kénientou +ou Kénienko, sur la rive droite du Niger en aval de Koulikoro. + +L’empereur de Sosso, mis au courant de ces faits, revint à Kangaba dans +l’intention de mettre ses menaces d’antan à exécution, mais cette fois +il eut peur et se hâta de retourner chez lui pour préparer sa propre +défense. Sur ces entrefaites, une sœur de Soundiata nommée Diégué- +Maniaba Souko se rendit à Sosso ; elle plut à Soumangourou, qui décida +de l’épouser. La mère de Soumangourou déconseilla cette union à son +fils, lui disant que cette jeune fille ne pouvait être venue à lui que +dans le dessein de le trahir ; mais l’empereur n’écouta pas les avis de +sa mère et épousa Diégué-Maniaba. Le soir de ses noces, lorsqu’il voulut +user de ses droits d’époux, sa jeune femme refusa par trois fois de se +donner à lui ; Soumangourou lui ayant demandé la raison de sa conduite, +elle lui dit : « Je ne me donnerai à toi que si tu me révèles ce que tu +crains et ce que tu ne crains pas. — Je ne crains rien ni personne au +monde, répondit l’empereur, si ce n’est un ergot de coq blanc ; c’est là +en effet mon _tana_[146] et, si quelqu’un jetait seulement sur moi un +ergot de coq blanc, je mourrais immédiatement. » Diégué-Maniaba alors +s’abandonna et, Soumangourou s’étant ensuite endormi, elle se leva, +sortit du palais impérial dont les gardiens — payés par elle cent gros +d’or chacun — lui ouvrirent la porte, prit le cheval de Soumangourou, +monta dessus et s’enfuit à toute vitesse pour ne s’arrêter qu’une fois +arrivée dans le Mandé, à la maison de son frère, auquel elle raconta +tout. + +Soundiata envoya aussitôt chercher un ergot de coq blanc. On trouva un +coq blanc chez Fina-Maghan, dit Silla-Makamba, qui devint peu après +gouverneur du pays de Ségou et qui passe pour être l’ancêtre d’une +partie du clan des Kamara. Fina-Maghan tua le coq, retira l’un de ses +ergots et le fixa en guise de pointe à une flèche, puis il remit la +flèche magique au chef des gardes de Soundiata, qui n’était autre que +l’oncle de ce dernier, Danguina Konnté, chef du Sangaran. + +Cependant un devin avait dit à Soumangourou : « Un sort a été jeté sur +toi ; si tu ne tues pas la fille de ta sœur pour le conjurer, Soundiata +te tuera. » Soumangourou tua donc la fille de sa sœur. Celle-ci, +furieuse, courut révéler à Soundiata que le _tana_ de son frère était un +ergot de coq blanc ; Soundiata vit bien alors que sa propre sœur Diégué- +Maniaba lui avait dit la vérité, et il partit immédiatement à la tête de +douze bandes de guerriers, pour combattre Soumangourou. + +Ce dernier s’était également préparé à la guerre. Les deux armées se +rencontrèrent à _Kirina_, près et au Nord de Koulikoro[147], Soundiata +arrivant par le Sud du Bélédougou et Soumangourou ayant passé par +Sansanding. Soundiata, apercevant devant lui comme un gros nuage noir, +demanda : « Quel est ce nuage sombre qui vient de l’Est ? » On lui +répondit : « Ce que tu prends pour un nuage n’est autre chose que +l’armée de Soumangourou. » L’empereur de Sosso cependant demandait à ses +hommes : « Quelle est cette grande montagne qu’on aperçoit à l’Ouest ? » +On lui répondit : « Ce sont les guerriers de Soundiata. » Les deux +armées ayant pris contact, un combat furieux s’engagea à la mode +homérique : Soundiata se mit à invectiver les soldats de son adversaire +qui, terrorisés par la voix du roi mandingue, coururent se cacher +derrière leur chef ; Soumangourou aussi invectiva l’armée mandingue : +chaque fois qu’il criait, huit têtes se dressaient sur ses épaules, et +les soldats de Soundiata, effrayés, se sauvèrent derrière leur chef. +Alors Soundiata cria à son oncle Danguina : « Passe-moi la flèche. » Et, +saisissant la flèche armée de l’ergot de coq blanc, il la lança lui-même +sur Soumangourou. + +La flèche atteignit l’empereur de Sosso, qui s’évanouit aussitôt aux +yeux de tous, sans que personne ait pu savoir ce qu’il était devenu. +Seulement le bracelet d’argent qu’il portait au bras tomba à terre et, +depuis, un baobab poussa à l’intérieur du bracelet : on peut voir encore +ce baobab à Kirina[148]. + +La tradition rapporte que, après avoir frappé Soumangourou, la flèche +magique rebondit jusqu’à _Soro_, ricocha de là à _Sorokoto_, puis à +_Kénientou_, puis à _Morolanga_, et alla enfin tomber à _Ségala_. +J’ignore où il faut placer Soro, Sorokoto et Morolanga : sans doute ces +points devaient être situés non loin du Niger, entre Koulikoro et Ségou. +Kénientou ou Kénienko est un village situé sur la rive droite du fleuve +entre Koulikoro et Niamina. Quant au Ségala mentionné par la tradition, +ce peut être le village de ce nom placé sur la rive droite du Niger en +face de Niamina ou plutôt celui qui se trouve dans le Kaniaga, au Nord- +Est de Sosso. Sans doute cette légende signifie que, après avoir défait +et tué Soumangourou à Kirina, Soundiata s’empara successivement des +divers villages et pays qui dépendaient de Sosso, jusques et y compris +le Kaniaga lui-même. + +Ce qui est certain en tout cas, c’est que la bataille de Kirina, qui eut +lieu probablement en 1235, marqua la fin de l’empire de Sosso : +Soundiata annexa à l’empire du Mandé toutes les contrées qui relevaient +jusqu’alors de la suzeraineté de Soumangourou et transporta sa résidence +non loin du lieu de sa victoire, entre Kirina et Niamina, où il bâtit +une ville qui fut appelée _Mandé_ ou _Mali_ en souvenir du pays +d’origine de son fondateur et du berceau de son empire. + +Quant aux parents et aux familiers de Soumangourou, les _Sossé_, ils se +décidèrent à fuir la domination du vainqueur et, se portant vers +l’Ouest, ils arrivèrent au Tekrour avec leurs derniers partisans. +Quelques années après la chute de l’empire de Sosso, vers 1250, ces +Sossé s’emparaient du pouvoir sur les Toucouleurs et fondaient au Fouta +une dynastie d’origine soninké qui devait être renversée un siècle plus +tard par la conquête ouolove. + +[Illustration : Carte 12. — L’empire de Sosso.] + + +[Note 143 : Voir 1er volume, pages 256 à 263.] + +[Note 144 : Tirakka a été mentionnée par Bekri ; voir plus haut, +chapitre III, page 70.] + +[Note 145 : Ibn-Khaldoun nous dit en propres termes que le roi de Ghana +fut vaincu par « les gens de Sosso » qui, d’ailleurs, ne demeurèrent pas +dans le pays et retournèrent chez eux, emmenant en esclavage un grand +nombre d’habitants de Ghana.] + +[Note 146 : Objet sacré ou interdit.] + +[Note 147 : On place parfois cette rencontre au Nord de Goumbou, où se +trouve en effet une localité du nom de _Kérina_, mais il me paraît +invraisemblable que les deux chefs aient pu se rencontrer au Sahel, l’un +venant de Sosso et l’autre de Kangaba.] + +[Note 148 : Comme beaucoup de baobabs, celui de Kirina porte à sa base, +près du sol, un étranglement dont la légende attribue l’origine au fait +que l’arbre aurait été gêné, dans sa croissance, par le bracelet de +Soumangourou.] + + + + + CHAPITRE VII + + =L’empire de Mali ou empire mandingue + (XIe au XVIIe siècles).= + + +De tous les empires indigènes qui se constituèrent dans le Soudan +occidental, celui de Mali fut incontestablement le plus puissant et le +plus glorieux : si nous sommes moins documentés actuellement sur son +histoire que sur celle de la dernière période de l’empire de Gao, c’est +simplement parce que nous ne possédons malheureusement pas d’annales +écrites par un lettré du pays mandingue alors que nous avons la bonne +fortune, pour la région de Tombouctou et de Gao, de posséder le _Tarikh- +es-Soudân_, mais on peut espérer que l’on découvrira quelque jour une +vieille chronique traitant spécialement de l’histoire du Mali, et l’on +comprendra mieux alors la renommée dont a joui cet Etat auprès des +Arabes et des Portugais. + +1o _Le Mandé ou Mali durant les XIe et XIIe siècles._ + +On place généralement au début du XIIIe siècle, vers l’an 1213, la +fondation de l’empire de Mali. Ainsi que j’ai eu déjà l’occasion de le +dire, cette date n’est en réalité que celle d’un pèlerinage accompli à +La Mecque par l’un des premiers princes mandingues dont la tradition +nous a conservé les noms. Il est hors de doute que, bien avant cette +date, un royaume assez fortement constitué existait depuis longtemps au +_Mandé_, Manding ou Mali, ou pays d’origine des Mandingues ou Malinké, +c’est-à-dire dans la région comprise entre le haut Niger à l’Est, le +Bélédougou au Nord et le haut Bakhoy à l’Ouest. Depuis longtemps aussi +sans doute, la capitale de ce royaume se trouvait à _Kangaba_, sur la +rive gauche du Niger en amont de Bamako. Mais cet Etat n’avait +probablement qu’une extension territoriale fort limitée et une influence +politique assez restreinte. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle que +commença le développement réel du royaume et que s’accomplit sa +transformation en un empire tel qu’on n’en avait jamais vu au Soudan et +qu’on ne devait plus jamais en revoir après lui. + +D’après Léon l’Africain, le premier souverain musulman du Mandé aurait +été converti par l’oncle du sultan almoravide Youssof-ben-Tachfine, +fondateur de Marrakech, c’est-à-dire vraisemblablement par le chef +lemtouna Omar, père de Yahia et d’Aboubekr, lesquels nous sont donnés +par les historiens arabes comme les cousins de Youssof ; Yahia-ben-Omar +étant mort en 1056 et Aboubekr en 1087, on pourrait placer la conversion +du premier prince mandingue musulman vers 1050, un peu après celle de la +famille royale de Tekrour, et la faire correspondre avec le début du +mouvement almoravide. + +Le nom de ce prince nous a été transmis par Ibn-Khaldoun, qui l’appelle +_Baramendana_, selon la prononciation à lui indiquée par le cheikh +Ousmân, mufti du pays de Ghana. Peut-être pourrait-on écrire ce mot +_Baramandéna_ et le traduire par « chef dans le Mandé » ou « chef du +Mandé », en rapprochant _bara_ du terme _ouara_ ou _ouâr_ employé chez +certaines populations du Sénégal comme titre de souveraineté[149]. + +D’après la tradition, les prédécesseurs de Baramendana étaient des +païens fervents, réputés comme d’habiles et dangereux _soubarha_ ou +« jeteurs de sorts ». D’après Bekri, qui semble avoir été le +contemporain de Baramendana et avoir écrit sa description de l’Afrique +du temps de l’un de ses premiers successeurs, voici dans quelles +circonstances ce prince embrassa l’islamisme. La disette régnait au +Mandé ; malgré de nombreux sacrifices de bœufs, si nombreux que la race +bovine faillit s’éteindre dans le pays, la sécheresse et la misère ne +faisaient que s’accroître. Un pieux musulman qui logeait chez le roi — +le Lemtouna Omar, si nous en croyons Léon l’Africain — persuada à +Baramendana que la pluie tomberait s’il embrassait l’islamisme. Une fois +le roi sommairement instruit des dogmes de la religion, Omar lui fit +prendre un bain et revêtir une blouse de coton bien propre ; puis tous +deux se mirent à prier sur une colline, le musulman récitant les +formules sacrées et le néophyte répondant _amen_ ; ils prièrent ainsi +toute la nuit et, lorsque le jour parut, la pluie se mit à tomber +abondamment. Baramendana fit alors briser les idoles et expulser de sa +résidence les prêtres païens et les sorciers. Puis il entreprit le +pèlerinage de La Mecque (d’après Ibn-Khaldoun). + +Le pouvoir se transmit à ses descendants qui, tous, professèrent comme +lui l’islamisme ainsi que leur famille et furent appelés à cause de cela +_El-Moslemâni_ (les islamisés). La masse du peuple d’ailleurs, ajoute +Bekri, demeura païenne. + +Environ un siècle après la conversion de Baramendana, vers 1150, le +trône du Mandé était occupé par un nommé _Hamama_, le plus ancien +souverain dont la tradition proprement indigène ait conservé le nom +exact. Il mourut vers 1175 et eut pour successeur son fils _Dyigui- +Bilali_, auquel succéda vers 1200 son propre fils _Moussa_. + +2o _Règne de Moussa Keïta dit Allakoï_ (1200-1218). + +Moussa est presque toujours cité dans les traditions indigènes sous le +surnom d’_Allakoï_. Ce surnom lui aurait été donné parce qu’il avait +l’habitude, chaque fois qu’on l’interrogeait sur la cause d’un +événement, de répondre _Alla koï_ ! c’est-à-dire « Dieu certes ! », +voulant indiquer par là que Dieu était la cause première de toutes +choses. Certains ajoutent que sa descendance reçut le nom d’_Allakoïta_ +« ceux d’Allakoï », nom qui aurait été abrégé plus tard en _Koïta_ ou +_Keïta_ : je ne prétends pas infirmer cette étymologie, mais je serais +assez porté à croire que la famille royale du Mandé portait ce nom de +Keïta bien avant l’époque d’Allakoï. En tout cas, c’est au clan des +Keïta qu’appartenaient Allakoï et ses successeurs et qu’appartiennent +encore de nos jours les chefs malinké qui se disent de souche royale ; +seulement, comme le nom s’est répandu à l’infini et qu’une multitude de +branches cadettes sont issues de la branche aînée, les représentants de +cette dernière s’attribuent généralement l’épithète de _Mansaré_ ou +_Massaré_ qui signifie, comme Massassi chez les Banmana et Tounkara chez +les Soninké, « lignée royale ». + +Allakoï passa dans la dévotion la majeure partie de sa vie ; s’il faut +en croire la tradition, il aurait fait quatre fois le saint pèlerinage +de La Mecque, dont une fois en 1213[150]. Cela lui attira une grande +renommée qui, à défaut d’expéditions militaires, servit à consolider son +autorité et à propager au loin le nom du Mandé et de ses habitants. + +3o _Règne de Naré-Famaghan_ (1218-1230). + +Nous ne savons rien de ce prince, en dehors de son nom et du fait qu’il +était fils d’Allakoï et était né au Mandé. Il est probable que ce fut +sous son règne que le royaume de Kangaba commença à prendre de +l’extension vers le Sud et le Sud-Est et à étendre son autorité sur la +rive droite du haut Niger : les Banmana proprement dits, alors cantonnés +dans cette région, s’enfuirent au Toron pour échapper au joug des +Mandingues et se soustraire à l’islamisation, tandis que les Somono, qui +formaient alors comme de nos jours une caste de pêcheurs, embrassèrent +la religion nouvelle et acceptèrent la suzeraineté du roi de Kangaba +afin de pouvoir demeurer sur le Niger et continuer à y exercer leur +industrie. + +4o _Règne de Soundiata_ (1230-1255). + +J’ai dit dans le chapitre précédent, en parlant des luttes entre +l’empire naissant du Mandé et celui de Sosso, dans quelles conditions +Soundiata était arrivé au pouvoir. Ce prince était le douzième fils de +Naré-Famaghan : ses onze frères étaient nés d’une même épouse de ce +dernier, tandis que Soundiata était l’unique enfant d’une autre femme du +même roi. La tradition nous a conservé les noms des onze aînés de +Soundiata : ils s’appelaient Kononiogo-Simba, Kabali-Simba, Mari- +Taniaguélé, Noutiyé-Mari-Yérességué, Sossotoulou-Langadia, Moussokoro, +Moussogandaké, Mantia-Maghamba, Fénadougouko-Maghan, Gaka-Bougari, +Kalabamba-Diokountou. Nous avons vu comment ces onze princes montèrent +alternativement sur le trône de leur père, pour être tués l’un après +l’autre par Soumangourou, empereur de Sosso, au fur et à mesure de leur +avènement, en sorte qu’aucun d’eux ne régna à proprement parler. + + DELAFOSSE Planche XXI + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 41. — Résidence du Fama de Sansanding.] + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 42. — MADEMBA, fama de Sansanding, et le général CAUDRELIER.] + +Moins d’un an après le décès de Naré-Famaghan, le douzième et dernier de +ses fils était seul survivant ; d’ailleurs très jeune et perclus des +jambes depuis sept ans, il semblait moins encore que ses frères de +taille à résister à Soumangourou. Grâce à l’énergie de son caractère et +aux ruses de sa sœur Diégué-Maniaba et aussi — s’il faut en croire la +légende rapportée plus haut — grâce au miracle opéré sur sa constitution +par le bâton royal de son père, il fut au contraire celui qui devait +débarrasser le Mandé de son ennemi le plus dangereux. + +Ce prince fameux est demeuré légendaire jusqu’à nos jours dans tout le +Soudan à l’Ouest du Niger et il est même fort probable qu’on lui +attribue beaucoup de faits et d’exploits qu’il serait plus exact de +rapporter à ses successeurs. Ce héros de la nation mandingue est +universellement désigné dans les traditions indigènes sous le nom de +_Soundiata_, qui signifierait « le lion affamé »[151], à moins que la +syllabe _soun_ ne représente un titre de souveraineté analogue au +_sonni_ de la deuxième dynastie de Gao, ce qui donnerait à Soun-Diata le +sens de « prince Lion ». Cette dernière étymologie concorderait en +partie avec celle que propose Ibn-Khaldoun : d’après cet historien, le +nom complet du vainqueur de Soumangourou était _Mari-Diata-Téguen_ ; il +ajoute que, dans la langue du pays, _mari_ veut dire « prince descendu +d’un roi », _diata_ « lion » et _téguen_ « petit-fils ». Le +renseignement est parfaitement exact en ce qui concerne _diata_ ; quant +à _mari_, ce mot peut en effet signifier à la rigueur « petit maître » +ou « descendant de maître », mais il est plus vraisemblable d’en faire +un prénom, à moins qu’il faille le prendre comme une transcription +approximative de Mali et traduire Mari-Diata par « le Lion du Mandé ». +Il est possible d’ailleurs qu’Ibn-Khaldoun n’ait pas reproduit +exactement les sons entendus par lui de la bouche du cheikh Ousmân, +mufti des gens de Ghana : ce dernier du reste était sans doute un Arabe +ou un Berbère, ou encore à la rigueur un Soninké, et pouvait très bien +n’avoir qu’une connaissance imparfaite de la langue mandingue. Ainsi, +pour ce qui est de _téguen_, on pourrait y reconnaître le mot _denkèni_, +qui signifie, non pas « petit-fils », mais « petit garçon », et qui +aurait été donné comme surnom à Soundiata, en raison du peu d’années +qu’il comptait au moment de son avènement. + +Quoiqu’il en soit, Soundiata ou Mari-Diata, une fois guéri de sa maladie +et parvenu à l’âge adulte, se révéla très vite un prince énergique et un +guerrier redoutable. Les habitants du Mandé le craignaient mais ne +l’aimaient pas et ils songèrent même à s’entendre avec Soumangourou pour +se débarrasser de lui. Ayant eu vent de cette sorte de complot, +Soundiata résolut de se constituer une armée forte et disciplinée. +Rassemblant une bande de chasseurs et de gens prêts à tout, il traversa +le Bouré, franchit le Tinkisso et tomba à l’improviste sur le Sangaran, +dont le chef était un de ses oncles nommé Danguina Konnté ; celui-ci se +hâta de reconnaître la suzeraineté de son neveu et se rangea sous sa +bannière, à la tête de ses propres guerriers. Ses troupes s’étant ainsi +accrues, Soundiata se porta sur Labé, dans le Fouta-Diallon actuel, où +régnait alors le chef des Diallonké-Dabo[152], nommé lui-même Tabo, et, +usant de la même tactique, il annexa le pays à ses Etats et recruta une +deuxième armée. Après avoir agrandi son domaine dans la direction du +Sud, il se porta vers l’Est, franchit le Niger à Siguiri, repoussa +définitivement les Banmana récalcitrants au-delà du Baoulé, et, aidé +d’un Soninké du Ouagadou nommé Diouna qui fut son lieutenant durant +cette expédition, il établit des colonies mandingues entre le Sankarani +et le Baoulé. De retour à Kangaba, il envoyait Diouna s’emparer de la +région de Kita et deux de ses propres fils, Makan et Siétigui, prendre +le commandement des provinces de Kayaba, de Kouroukoto et de Mourgoula +et d’une partie du Fouladougou actuel[153]. Lui-même faisait la conquête +du Bélédougou méridional, s’emparait de Kirina sur un chef somono appelé +Tara-Maghan, ancêtre des Taraoré, traversait le Niger entre Koulikoro et +Niamina, entrait en vainqueur à Kénientou ou Kénienko, où régnait alors +Soura-Moussa, chef du clan des Sissoko, et revenait dans sa capitale à +la tête de deux nouvelles armées recrutées l’une sur la rive gauche et +l’autre sur la rive droite du fleuve (1234). Toutes ces conquêtes +n’avaient pas demandé quatre ans à l’actif et entreprenant Soundiata et +s’étaient effectuées d’ailleurs sans qu’aucune résistance sérieuse lui +fût opposée. + +Lorsqu’il revint à Kangaba, il tint à y faire une entrée solennelle et +imposante, de façon à impressionner fortement ceux de ses compatriotes +qui avaient eu un moment l’intention de le faire passer de vie à trépas. +Il fit donc ranger en ordre, dans une grande plaine située à quelque +distance au Nord de la ville, ses cinq corps d’armée, l’un composé de +ses plus anciens partisans, les quatre autres recrutés au Sangaran, au +Diallon, au Bélédougou et au Bâko ou région de Ségou (rive droite du +Niger à hauteur de Niamina). Puis il fit venir les vieillards les plus +respectés de Kangaba et leur demanda de décider à qui revenait le +commandement de l’armée entière. Le plus âgé des vieillards fit préparer +du plomb fondu par un forgeron et dit : « Celui qui pourra plonger sa +main dans ce plomb fondu sera le chef de l’armée et du pays. » Aucun des +quatre commandants des corps d’armée étrangers n’osa mettre sa main dans +le métal brûlant, mais Soundiata y plongea la sienne sans hésitation et +l’en retira intacte. Il fut alors acclamé comme chef unique par tous les +guerriers et par les vieillards et il entra à Kangaba à la tête de ses +troupes ; parti en petit chef méconnu, il revenait en empereur[154]. + +Cependant Soumangourou avait vu avec colère les empiètements de +Soundiata sur la partie méridionale de son empire et il décida +d’attaquer son rival avant que celui-ci ne fût devenu trop puissant. +Nous avons vu au chapitre précédent les péripéties légendaires de cette +lutte demeurée fameuse entre les deux empereurs, lutte qui se termina en +1235 par l’écrasement de Soumangourou à Kirina et l’annexion à l’empire +mandingue des provinces dont se composait le domaine propre de l’empire +de Sosso, c’est-à-dire le Nord du Bélédougou, la région de Ségou et de +Sansanding, le Kaniaga, etc. L’annexion des provinces jusque-là vassales +de Sosso — le Diaga, le Bagana, le Ouagadou, le Bakounou, le Kaarta et +les pays dépendant du roi de Diara — devait s’accomplir à brève +échéance. + +En effet, après avoir tué Soumangourou et mis l’armée sossé en déroute, +Soundiata continuait vers le Nord sa marche victorieuse, passant à +Sansanding, à Dia, à Dioura, à Bassikounou, arrivait dans l’Aoukar, +s’emparait de Ghana et y mettait le feu, détruisant la ville de fond en +comble (1240) et ensuite, sans pousser jusqu’à Oualata, — peut-être par +respect pour les docteurs musulmans qui habitaient cette dernière +localité, — il reprenait la route du Sud. + +La position de Kangaba lui semblant trop excentrique par rapport à +l’extension qu’il venait de donner à son empire, il décida de bâtir une +nouvelle capitale et choisit à cet effet un emplacement situé à +proximité du lieu où il avait donné la mesure de sa force en écrasant +l’empereur de Sosso. La ville construite sur cet emplacement fut appelée +_Mali_ ou _Mandé_, en souvenir du pays d’origine de Soundiata et du +berceau de sa dynastie. + +On a beaucoup discuté sur l’emplacement probable de l’ancienne cité de +Mali ; on a même été jusqu’à le confondre avec celui de Ghana, bien que +la lecture des historiens et géographes arabes suffise à empêcher toute +confusion à cet égard. A mon avis, la seule solution exacte de la +question a été donnée par M. Binger[155]. Un voyageur nommé El-hadj +Mamadou-Lamine, rencontré par cet explorateur à Ténétou (près Bougouni) +en 1887, lui indiqua comme l’emplacement de l’ancienne ville de Mali un +endroit situé sur la rive gauche du Niger, au Sud-Ouest de Niamina et au +Sud-Sud-Ouest de Moribougou, à hauteur des villages de Konina et Kondou, +lesquels se trouvent entre le fleuve et l’emplacement de Mali ; cette +dernière ville aurait donc été située légèrement à l’Ouest de la route +actuelle de Niamina à Koulikoro. Si l’on se reporte à la relation de +voyage d’Ibn-Batouta, qui, en venant de la région de Sansanding, +traversa en bac la rivière _Sansara_ près de son embouchure dans le +Niger et atteignit Mali à dix milles au-delà de cette rivière, et si +l’on se rappelle que Barth donne, d’après ses informateurs indigènes, le +nom de _Samsarah_ à l’affluent du Niger qui se jette dans ce fleuve tout +près et légèrement en aval de Niamina, on ne peut qu’accepter la +solution indiquée par M. Binger[156]. + +Le nom de cette capitale a été orthographié tantôt _Mali_, tantôt +_Melli_ ou _Mellé_[157], tantôt _Mandi_ (notamment par les Portugais) ou +_Mandé_, toutes formes qui ne sont, ainsi que je l’ai indiqué +précédemment, que des variantes dialectales du nom du Mandé ou Manding, +pays primitif des Mandenga, Mandingues ou Malinké. Ibn-Khaldoun rapporte +d’ailleurs, d’après un ancien cadi de Gao nommé Mohammed-ben-Ouassoul, +que Mali était en réalité un nom de pays et que la capitale s’appelait +véritablement _beled Beni_, c’est-à-dire « la ville de Beni ou des +Beni ». On a supposé généralement que _Beni_ — dont l’orthographe ainsi +fixée est d’ailleurs fort douteuse — était le mot arabe signifiant +« enfants » ou « tribu » et que le nom même de la tribu avait été omis +par les copistes. Mais peut-être n’y a-t-il eu aucune omission et _Beni_ +était-il le nom même de Mali ou de ses habitants ; on pourrait +rapprocher de ce mot les _Benays_ ou _Benais_ que Marmol et Dapper +signalent comme habitant les « royaumes de Gualata, Meli et +Tombut »[158]. Il est à remarquer aussi que l’informateur de M. Binger +lui a déclaré que le vrai nom de la ville de Mali était _Nianimadougou_ +ou simplement _Niani_ ou _Nani_ : or le _b_, le _y_ (ou _ni_ dans les +langues soudanaises) et l’_n_ se confondent aisément dans l’écriture +arabe lorsque les points diacritiques sont omis ou mal placés[159], en +sorte que le _Beni_ d’Ibn-Khaldoun peut parfaitement être une leçon +fautive mise pour _Yani_ ou _Niani_ ou _Nani_. + +Il ne semble pas que Soundiata, après la destruction de Ghana et la +fondation de Mali, ait dirigé en personne de nouvelles expéditions +militaires. Il se reposa sur ses lauriers, pendant que ses lieutenants +continuaient de reculer les limites de son empire, et se livra à +l’agriculture, mettant ainsi en pratique sans la connaître la célèbre +devise _ense et aratro_. La contrée avoisinant Mali était alors à peu +près inhabitée et couverte de forêts improductives. Soundiata, qui +aimait s’entourer de l’avis des gens âgés, demanda à un vieillard de lui +enseigner le moyen de rendre prospère sa nouvelle résidence. Le +vieillard emmena l’empereur en dehors de la ville et, lui montrant la +forêt prochaine, lui dit simplement : « Fais abattre ces arbres, fais +transformer ces forêts en champs, et alors seulement tu seras devenu un +vrai roi. » Soundiata ordonna donc à ses gens d’abattre les arbres ; +mais ces hommes, qui avaient passé leur vie dans les combats, ne +s’entendaient qu’aux choses de la guerre : ils se contentèrent d’abattre +les arbres à coups de hache et, lorsque le printemps revint, les souches +reverdirent, des rejetons poussèrent et la forêt commença à renaître. Le +vieux conseiller de Soundiata riait dans sa barbe et l’empereur se +montrait fort vexé. Alors le vieillard enseigna à Soundiata et à ses +soldats transformés en agriculteurs l’art de tuer la vie des arbres en +incendiant d’abord les herbes et les broussailles et en brûlant ensuite +les troncs et les souches, et tout le pays put être ainsi promptement et +convenablement défriché. Lorsque ce premier travail fut achevé, le +vieillard apporta à l’empereur des graines de mil, de coton, d’arachides +et de calebasses, ainsi que des œufs de poules et de pintades, puis il +lui apprit à semer les graines et à faire couver les œufs. Et, au bout +de quelques années, la province de Mali devint l’une des plus prospères +du Soudan. + +Pendant ce temps, comme je viens de le dire, les généraux de Soundiata +ne demeuraient pas inactifs. L’un d’eux, nommé _Amari-Sonko_[160], avant +même la bataille de Kirina, s’était emparé du Gangaran et du Bambouk, +englobant dans l’empire mandingue les fameuses mines d’or du Ouangara, +dont le nom ne devait pas tarder à devenir synonyme de Mandé et de +Mandingue ; après la fondation de Mali, il poussa ses conquêtes dans le +Boundou et jusque sur la basse Gambie, faisant sentir l’influence de +l’empire et de la nationalité mandingues dans le pays de Tekrour et chez +les Ouolofs. + +Soundiata fut tué d’une flèche, par maladresse, au cours d’une fête +donnée dans sa capitale en 1255. Son meurtrier involontaire était un +Peul nommé _Maham Boli_. Ce dernier descendait d’un nommé Nima, ancêtre +du clan peul des Boli, qui, au moment de la dispersion des Peuls du +Fouta (XIe siècle), avait émigré avec les siens vers le Kaniaga. L’un +des descendants de Nima, Bida fils de Garan, ne trouvant plus assez de +terres disponibles au Kaniaga pour nourrir sa famille, était venu +demander à Soundiata de le laisser s’établir auprès de Mali. L’empereur +l’ayant fort bien reçu, Bida organisa des réjouissances, accompagnées de +simulacres de combat, pour remercier Soundiata de son accueil ; c’est au +cours de ces réjouissances que Maham, l’un des fils de Bida, décocha une +malencontreuse flèche qui atteignit l’empereur et le blessa +mortellement. Bida et sa famille, craignant des représailles, se +sauvèrent dans le Sahel auprès de Peuls Yalabé et Oualarbé qui s’y +trouvaient déjà et que commandait Ilo-Diadié Galadio[161]. + +5o _Règne de Mansa-Oulé_ (1255-1270). + +A Soundiata succéda l’un de ses fils, connu sous le surnom de _Mansa- +Oulé_, c’est-à-dire « l’empereur rouge », en raison de son teint +relativement clair[162]. Ce prince ne fut pas un guerrier comme son père +mais plutôt un pieux personnage comme son arrière-grand-père : nous +savons qu’il accomplit le pèlerinage de La Mecque du temps du sultan +mamlouk Ed-Dâher Bîbers, lequel régna de 1260 à 1277. + +Cependant le domaine de l’empire mandingue s’accrut encore sous le règne +de Mansa-Oulé, surtout du côté de l’Ouest. En effet, l’un des meilleurs +généraux de Soundiata, Moussa-Son-Koroma Sissoko, trouvant que Mansa- +Oulé ne savait pas utiliser ses services, alla s’établir à Koundian avec +son armée et y fonda le royaume du _Bambougou_ ou du Bambouk qui fut +vassal de l’empire de Mali. D’autre part un parent de Mansa-Oulé, +Siriman Keïta, qui avait lui aussi conduit à la victoire les troupes de +Soundiata et ne pouvait se résoudre à l’inaction, alla s’emparer du +_Konkodougou_ sur les Diallonké et y fonda, avec Dékou comme capitale +provisoire, un second royaume vassal[163]. Enfin Sané-Nianga Taraoré, +laissé dans le Gangaran par Amari-Sonko, s’empara du Baniakadougou +(cercle actuel de Kita) et des cantons du Kolama, du Bafing et du +Soulou, Solou ou Sollou (cercle actuel de Bafoulabé) et fit du tout un +troisième royaume vassal de Mali, le royaume du _Gangaran_. + +6o _Règnes de Ouati, Kalifa et Aboubakari_ (1270-1285). + +Nous savons fort peu de choses sur ces trois empereurs, en dehors des +maigres renseignements fournis à Ibn-Khaldoun par le cheikh Ousmân[164]. +Mansa-Oulé eut pour successeur son frère _Ouati_, qui régna probablement +de 1270 à 1275 et qui fut remplacé par son frère cadet _Kalifa_. Ce +dernier, faible d’esprit, n’avait de passion que pour le tir à l’arc et +il lançait des flèches sur les passants pour s’amuser et juger de son +adresse. Les officiers de la cour s’emparèrent de lui quelques semaines +après son avènement, le mirent à mort et confièrent le sceptre à un +neveu utérin de Soundiata, nommé _Aboubakari_, lequel dut régner de 1275 +à 1285 ; Ibn-Khaldoun fait remarquer à ce sujet que la coutume de ces +« nations barbares » était de suivre l’ordre de succession en ligne +utérine. + +7o _Règne de Sakoura_ (1285-1300). + +A la mort d’Aboubakari, un serf attaché à la famille royale et nommé +_Sakoura_ ou _Sabakoura_, s’empara du pouvoir. Ce fut l’un des plus +puissants parmi les empereurs de Mali ; il fit plusieurs expéditions +couronnées de succès, notamment dans l’empire de Gao et dans celui de +Tekrour. Le cheikh Ousmân lui attribuait la prise de Gao et prétendait +que son autorité s’étendait depuis cette ville jusqu’à l’Atlantique, +mais un autre informateur d’Ibn-Khaldoun, El-hadj Younes, interprète de +langue « tekrourienne » au Caire, assurait que Gao ne fut annexé au Mali +que sous le règne de Kankan-Moussa, ce qui est l’opinion la plus +généralement admise. En tout cas, il semble certain que le domaine de +l’empire de Mali s’accrut notablement sous le règne de Sakoura et que +c’est vers la même époque que les marchands du Maghreb et de la +Tripolitaine commencèrent à se rendre à Mali et à faire de la jeune +capitale soudanaise un centre commercial important. + +Sakoura accomplit le pèlerinage de La Mecque au temps du sultan El-Melek +En-Nâsser, lequel régna de 1293 à 1341, y compris deux interruptions. +C’est en revenant des lieux-saints par le Yémen et l’Erythrée, vers l’an +1300, que Sakoura trouva la mort : il fut dévalisé et assassiné par des +Danakil sur la côte de Tadjourah, comme il venait de débarquer sur la +terre d’Afrique. Ses compagnons de voyage recueillirent son corps, le +firent dessécher et le transportèrent jusqu’à Kouka, où il fut placé +sous la sauvegarde de l’empereur du Bornou ; ce dernier expédia des +messagers à Mali pour aviser les notables de la mort de leur souverain +et les prier d’envoyer chercher ses restes. Une ambassade se rendit de +Mali à Kouka à cet effet et ramena le corps de Sakoura, qui fut enterré +à côté de ceux de ses prédécesseurs. + +8o _Règnes de Gaou, Mamadou et Aboubakari II_ (1300-1307). + +Gaou, fils de Soundiata, avait commencé à exercer le pouvoir dès le +départ de Sakoura pour La Mecque ; il était fort âgé et mourut peu après +l’assassinat de celui-ci, sans doute vers 1301. Son fils Mamadou lui +succéda et ne régna qu’un an ou deux ; il fut remplacé par Aboubakari +II, fils d’une sœur de Soundiata, qui ne régna lui-même que quatre ou +cinq ans. + +9o _Règne de Kankan-Moussa_ (1307-1332). + +Kankan-Moussa, appelé par Ibn-Khaldoun Mansa Moussa (c’est-à-dire +l’« empereur Moussa »), était fils d’Aboubakari II ; sa mère l’avait mis +au monde dans une localité appelée Kankan[165] et c’est ce qui lui valut +son surnom : _Kankan-Moussa_ doit en effet se traduire par « Moussa de +Kankan »[166]. + +Il fut, avec Soundiata, le plus illustre des empereurs mandingues. Ibn- +Khaldoun nous a donné sur lui des détails assez circonstanciés, qu’il +devait à El-Mâmer, descendant de Abd-el-Moumen, fondateur de la dynastie +berbère des Almohades, lequel El-Mâmer était un ami personnel du grand +historien arabe et avait eu l’occasion de voyager au Soudan en compagnie +de Kankan-Moussa lui-même, ainsi que nous l’allons voir dans un instant. + +La dix-septième année de son règne, en 1324, Kankan-Moussa se rendit en +pèlerinage à La Mecque, emmenant avec lui un personnel nombreux et une +quantité considérable de bagages, qui comprenaient entre autres choses +80 paquets de poudre d’or pesant chacun trois _kintar_, c’est-à-dire +probablement 120 onces ou 3 kilos 800 environ, soit en tout une valeur +de plus de 900.000 francs au taux actuel de l’or. Il était accompagné de +60.000 porteurs et précédé de 500 esclaves tenant chacun à la main une +canne d’or du poids de 500 _mitskal_, soit environ trois kilos. Il passa +par Oualata, puis par un pays de fortes altitudes (sans doute l’Adrar +Ahnet) et par le Touat[167]. Il se rendit de là au Caire et reçut +l’hospitalité à Birket-el-Habech, aux environs de cette ville, dans la +maison de campagne d’un riche marchand d’Alexandrie nommé Siradj-ed-Dine +fils d’El-Kouaïk. Sans doute l’énorme quantité d’or apportée du Soudan +n’était pas suffisante pour faire face aux dépenses de l’impérial +pèlerin, car ce dernier et ses courtisans empruntèrent à Siradj-ed-Dine +une assez forte somme d’argent[168]. Cependant Kankan-Moussa ne laissa +pas en Orient la réputation d’un prince bien généreux : il ne dépensa en +aumônes pieuses dans les deux villes saintes que 20.000 pièces d’or, +tandis que l’Askia Mohammed I devait plus tard faire à ces villes un don +de 100.000 pièces d’or. + +A La Mecque, Kankan-Moussa rencontra un poète arabe né à Grenade, Abou- +Ishaq Ibrahim-es-Sahéli, surnommé Et-Toueïdjine, avec lequel il se lia +d’amitié. En quittant les lieux saints pour regagner son pays, +l’empereur de Mali détermina Es-Sahéli à l’accompagner. Ils passèrent +par Ghadamès et y trouvèrent El-Mâmer ; ce dernier résidait +habituellement dans le Zab (région de Biskra), où il jouissait d’une +grande influence ; ayant appris que Kankan-Moussa devait passer à +Ghadamès, il était allé l’y attendre et, dès qu’il le vit, il lui +demanda une armée pour s’emparer de Ouargla. L’empereur de Mali n’était +pas fâché de s’entourer de personnalités musulmanes de race blanche, ce +qui lui donnait un plus grand prestige aux yeux de ses sujets ; aussi +laissa-t-il croire à El-Mâmer qu’il lui confierait volontiers l’armée +désirée, à condition qu’il vînt lui-même la chercher à Mali. Et c’est +ainsi qu’El-Mâmer et Es-Sahéli se trouvèrent faire partie du cortège de +Kankan-Moussa durant la traversée du Sahara et l’arrivée au Soudan ; +l’empereur du reste les traitait avec les plus grands égards, leur +donnait le pas sur ses ministres et ses généraux et leur faisait porter +à manger à chaque halte. C’est par El-Mâmer que nous savons que les +bagages de l’empereur de Mali étaient portés par des chameaux durant la +traversée du désert et, une fois la caravane arrivée au pays des Noirs, +par 12.000 jeunes esclaves vêtus de tuniques de soie et de brocart. + +C’est pendant le voyage de Kankan-Moussa et peu avant son retour que +l’un de ses généraux demeurés au Soudan, _Sagamandia_, s’empara de Gao +sur Dia Assibaï et fit de l’empire de Gao un royaume vassal de l’empire +de Mali (1325). La nouvelle de cette victoire parvint à Moussa alors +qu’il était encore au Sahara et il décida de visiter en passant ses +nouveaux domaines. Il se dirigea donc sur Gao, où il fut reçu en grande +pompe et avec tous les honneurs souverains ; Dia Assibaï fit acte de +soumission entre ses mains et Moussa, pour s’assurer la fidélité de son +nouveau vassal, emmena à Mali comme otages les deux fils de l’empereur +de Gao, Ali-Kolen et Souleïmân-Nar. + +El-Mâmer ayant fait observer à Kankan-Moussa que la mosquée de Gao, qui +ne se composait, comme les autres maisons de la ville, que d’une hutte à +toit de paille, était bien misérable pour un monument consacré à +l’adoration de Dieu, l’empereur mandingue demanda à Es-Sahéli, qui avait +un certain talent d’architecte, d’en construire une autre plus belle. Le +poète espagnol fit alors bâtir, en dehors de la ville, une maison +rectangulaire à terrasse, ornée d’un minaret pyramidal et d’un _mihrab_, +le tout en briques d’argile cuites au feu ; cette mosquée existait +encore au temps de Sa’di (milieu du XVIIe siècle). Moussa fut très +satisfait du résultat et lorsque, poursuivant son voyage, il arriva à +Tombouctou et annexa également cette ville à son empire, il confia à Es- +Sahéli l’érection d’une mosquée et d’un palais : ce dernier devait +servir de salle d’audience aux princes de Mali lorsqu’ils viendraient +visiter Tombouctou et on appela pour cette raison _Mâdougou_ (terre du +maître) l’emplacement que l’empereur fit réserver pour la construction +de ce palais. Du temps de Sa’di, cet emplacement était occupé par le +marché à la viande. Les habitations de Tombouctou et de Mali, d’après le +témoignage d’El-Mâmer, n’étaient alors que des huttes rondes en argile, +coiffées de toitures coniques en paille, comme celles de Gao et de +toutes les villes du Soudan ; les mosquées et le « palais » de +l’empereur à Mali n’étaient pas construits autrement. Es-Sahéli édifia à +Tombouctou une mosquée à minaret analogue à celle qu’il avait érigée à +Gao, et qui devint la grande mosquée (_djinguer-ber_) dont les ruines +existent encore[169] ; quant au palais de Mâdougou dû au même poète, ce +fut une salle carrée surmontée d’une terrasse à coupole, le tout enduit +de plâtre et orné d’arabesques de couleurs éclatantes : Es-Sahéli +déploya tout son génie dans cette construction dont il fit, au dire +d’El-Mâmer, « un admirable monument ». Kankan-Moussa, pour récompenser +son architecte improvisé, lui donna, d’après Ibn-Khaldoun, 12.000 +_mitskal_ de poudre d’or, c’est-à-dire environ 50 kilos ou 150.000 +francs au taux actuel de l’or. Le cadeau se serait même monté à 40.000 +_mitskal_ d’après Ibn-Batouta, qui loue fort la générosité de l’empereur +Moussa vis-à-vis des « Blancs », ajoutant qu’un jour ce prince donna +3.000 _mitskal_ au jurisconsulte Modrik-ben-Faris, dont le grand-père +passait pour avoir instruit Soundiata. + +Es-Sahéli se fixa à Tombouctou ; il y mourut en 1346, sous le règne de +Souleïmân, et y fut enterré. Avant de mourir, il avait eu au Soudan des +enfants qui, devenus adultes, s’établirent à Oualata. Cette dernière +ville avait été annexée à l’empire de Mali en même temps que Tombouctou. + +Kankan-Moussa entretenait des relations amicales avec le sultan de Fez, +qui appartenait alors à la dynastie berbère des Mérinides. Peu après +l’avènement du sultan Aboul-Hassân (1331-1348), Moussa lui fit parvenir +de riches présents, avec une lettre le félicitant spécialement de la +victoire qu’il avait remportée sur Tlemcen. Deux notables malinké et un +interprète appartenant à la tribu des _Massîn_[170] étaient chargés de +remettre cette lettre à Aboul-Hassân. Le sultan marocain ne voulut pas +demeurer en reste de générosité vis-à-vis de son collègue soudanais et, +après avoir somptueusement traité les envoyés de Moussa, il les renvoya +à Mali avec une ambassade marocaine conduite par Ali-ben-Ghânem, chef de +la tribu arabe des Makil, et composée d’Abou-Taleb Mohammed-ben-Abi- +Medien, secrétaire du Conseil d’Etat, et de l’eunuque Anber ; +l’ambassade emportait de nombreux cadeaux destinés à Kankan-Moussa. Ce +dernier mourut en 1332, pendant que ses envoyés étaient encore à Fez, et +ce ne fut que sous le règne de Souleïmân que les ambassadeurs d’Aboul- +Hassân parvinrent à Mali. + +Au moment de la mort de Kankan-Moussa, l’empire de Mali avait atteint +des dimensions, une renommée et une puissance considérables. Gao, +Tombouctou, Oualata, Araouân, Tichit, Tadmekket, Takedda et Agadès +reconnaissaient le suzeraineté de l’empereur mandingue et lui payaient +tribut, quoique sans doute assez irrégulièrement en ce qui concernait +tout au moins les villes sahariennes. Tous les pays noirs compris entre +le Bani à l’Est, l’empire de Tekrour à l’Ouest et les approches de la +forêt dense au Sud relevaient plus ou moins directement de ce potentat, +à l’exception de Dienné, qui avait conservé toute son indépendance. Les +contrées de la Boucle non riveraines du Niger ou du Bani, et en +particulier les empires mossi, étaient également en dehors de la zone +d’action du souverain mandingue. Mais, même en faisant cette +restriction, même en faisant la part de l’exagération des historiens +arabes, et même en tenant compte de ce que l’autorité de l’empereur ne +pouvait vraisemblablement pas s’exercer sur toute l’étendue de ses +domaines d’une manière absolue et avait besoin, pour se faire sentir, de +s’appuyer sur de fréquentes expéditions militaires, une pareille zone +d’action — qui s’étendait jusqu’aux portes de Ghadamès et de Ouargla — +n’en demeure pas moins l’un des phénomènes historiques les plus +surprenants qu’il nous soit donné d’enregistrer. + +10o _Règne de Maghan_ (1332-1336). + +Maghan était fils de Kankan-Moussa. C’est au début de son règne, en +1333, que l’empereur mossi du Yatenga, _Nasségué_, pénétra à Tombouctou, +mit en fuite la garnison mandingue, pilla la ville et l’incendia. Cette +incursion des Mossi dans l’empire de Mali ne paraît pas du reste avoir +dépassé les proportions d’une simple razzia : Nasségué, une fois son +coup de main accompli, regagna le Yatenga avec son butin ; les +Mandingues réoccupèrent Tombouctou et les quartiers dévorés par le feu +furent reconstruits. + +L’une des conséquences secondaires du sac de Tombouctou par les Mossi +fut de retenir longtemps à Oualata l’ambassade d’Aboul-Hassân. Partie du +Maroc vers la fin de 1332, elle était arrivée dans l’Aoukar l’année +suivante ; elle y apprit d’abord la mort de Kankan-Moussa et ensuite la +randonnée de Nasségué et crut devoir demeurer à Oualata jusqu’à ce que +la route du Sud fût redevenue sûre et qu’un prince plus actif et plus +puissant que Maghan fût monté sur le trône : et c’est ainsi qu’elle +n’arriva à Mali qu’en 1336. + +Maghan en effet semble n’avoir brillé ni par l’énergie ni par +l’habileté. Nous avons vu qu’il ne sut pas garder à sa cour les deux +princes de Gao que Kankan-Moussa avait amenés comme otages à Mali et +que, après leur avoir laissé toute la liberté et tout le temps +nécessaires pour préparer et accomplir leur évasion (1335), il ne fut +pas capable de les rattraper et ne put empêcher l’aîné, Ali-Kolen, de se +faire proclamer empereur à Gao et de secouer le joug du Mali. C’est +ainsi que Maghan laissa s’amoindrir le domaine que lui avait légué son +père : lors de sa mort, Tombouctou et Oualata dépendaient toujours de +Mali, mais Gao et l’ensemble du pays songaï proprement dit s’étaient +affranchis, au moins dans une certaine mesure, de la tutelle mandingue. + +11o _Règne de Souleïmân_ (1336-1359). + +Souleïmân, frère de Kankan-Moussa, ne put rétablir l’autorité du Mali +sur Gao, mais il réussit à redonner à l’empire un prestige presque aussi +considérable que celui dont il avait joui sous le règne de Moussa. Nous +sommes assez abondamment documentés sur ce prince et sur la situation de +l’empire mandingue à son époque, non seulement par Ibn-Khaldoun, mais +surtout par Ibn-Batouta, qui visita Mali en 1352 et qui nous a laissé de +son voyage une relation fort intéressante. + +J’ai dit que l’ambassade expédiée de Fez par Aboul-Hassân arriva à Mali +en 1336, peu après l’avènement de Souleïmân. Ce prince la reçut avec de +grands honneurs et renvoya au Maroc les ambassadeurs maghrébins, en leur +adjoignant une députation de notables mandingues commandés par El-hadj +Moussa-el-Ouangarati[171] et chargés de remettre au sultan une lettre de +remerciements et de nombreux présents. + +En 1351, Souleïmân entreprit le pèlerinage de La Mecque. A l’aller comme +au retour, il profita de son passage à travers le Sahara pour raffermir +son autorité sur les dépendances lointaines de son empire et sans doute +il réussit dans cette entreprise, d’après ce que nous raconte Ibn- +Khaldoun. Ce dernier, ayant été envoyé en 1353 à Biskra en mission +politique, y rencontra un envoyé du chef de Takedda qui lui fournit des +renseignements intéressants sur la situation politique et économique de +cette ville[172] et des autres dépendances sahariennes du Mali. Takedda, +alors la plus grande ville du pays touareg, était le rendez-vous de tous +les Soudanais qui allaient à La Mecque ou en revenaient ; chaque année, +une caravane de 12.000 chameaux chargés, se rendant du Caire à Mali, +traversait Takedda et apportait une grande animation dans la cité. +Celle-ci était gouvernée par un prince touareg — un « Zenaga voilé », +dit Ibn-Kaldoun — qui entretenait des relations amicales avec les chefs +de Ouargla et de Biskra, mais qui reconnaissait la suzeraineté de +l’empereur de Mali, ainsi d’ailleurs, — ajoute Ibn-Khaldoun, — « que +toutes les autres villes du Sahara auxquelles on donne le nom collectif +d’_el-mebstîn_ »[173]. + +Vers la fin de son règne, Souleïmân, ayant appris l’avènement à Fez +d’Abou-Sâlem, fils et troisième successeur d’Aboul-Hassân, lui adressa +une lettre de félicitations accompagnée de présents somptueux. +L’ambassade chargée de cette lettre et de ces présents venait d’arriver +à Oualata lorsqu’elle apprit la mort de Souleïmân (vers la fin de +l’année 1359) et les compétitions engagées au sujet de sa succession. +Elle interrompit en conséquence son voyage et ne le reprit que quelques +mois après, sur l’ordre de Mari-Diata II, ainsi que nous le verrons tout +à l’heure. + +Voici maintenant les renseignements que nous devons à Ibn-Batouta[174] +sur l’empire de Mali et sa capitale sous le règne de Souleïmân. + +Le célèbre voyageur, parti de Fez en 1352, alla d’abord à Sidjilmassa, +puis en partit avec une caravane guidée par un Messoufi ; il arriva en +vingt-cinq jours à Teghazza, où il visita les mines de sel, alors +exploitées par des esclaves des Messoufa. Le sel de Teghazza, rendu à +Oualata, se vendait de 8 à 10 _mitskal_ (100 fr. environ au taux actuel) +la charge de chameau, et de 20 à 30 _mitskal_, parfois 40, à Mali ; ce +sel servait de monnaie dans le Soudan, une fois coupé en morceaux. + +De Teghazza, Ibn-Batouta se rendit à _Tâsser-hala_, où le chef de la +caravane renouvela les provisions d’eau et d’où, comme à l’habitude, il +envoya un Messoufi pour annoncer son arrivée à Oualata ; on paya cet +envoyé cent _mitskal_ d’or. Les voyageurs atteignirent _Oualata_ deux +mois après leur départ de Sidjilmassa. Le lieutenant ou _farba_ de +l’empereur de Mali à Oualata se nommait Hosseïn et le chef de la ville +s’appelait _Mansa Dio_ (peut-être _Mansa-dion_ « serviteur de +l’empereur »). Les habitants étaient des Noirs, ainsi que le chef de la +ville et, semble-t-il, le lieutenant de l’empereur, puisque Ibn-Batouta +fut frappé du peu de considération de ce fonctionnaire pour les hommes +blancs ; des notables messoufa résidaient à Oualata et escortaient le +_farba_. Ces Messoufa de Oualata, qui formaient la majorité de la +population, passaient d’ailleurs pour des Nègres aux yeux d’Ibn- +Batouta ; sans doute c’étaient des métis de Soninké et de Berbères. La +ville renfermait également quelques Blancs de race pure. On observait le +système de succession en ligne utérine, le neveu fils de sœur succédant +à son oncle, bien que les gens de la ville fussent des musulmans +fervents et instruits ; les femmes allaient le visage découvert et +exerçaient une grosse influence ; elles accompagnaient leurs époux +lorsqu’ils partaient en voyage et avaient une grande liberté de mœurs. + +Il y avait « vingt-quatre jours de marche forcée entre Oualata et +Mali », où résidait le « sultan » du pays et où Ibn-Batouta se rendit +ensuite. Les routes étaient très sûres à cette époque. Notre voyageur +remarqua un grand nombre d’arbres immenses, dépouillés de leurs feuilles +à cette saison de l’année (saison sèche) et souvent creux : c’étaient +vraisemblablement des baobabs ; dans certains logeaient des abeilles +dont on récoltait le miel ; dans les anfractuosités de plusieurs de ces +arbres s’installaient des tisserands. Ibn-Batouta signale le « pain de +singe », l’arachide et les beignets frits dans l’huile de _gharti_, +c’est-à-dire de _kharité_[175] ; il décrit aussi l’emploi de cette huile +mélangée à de l’argile pour enduire les terrasses, ainsi que l’usage des +calebasses en guise de récipients de cuisine et la coutume qu’avaient +les femmes de transporter leurs bagages dans ces mêmes récipients +végétaux. Les marchandises d’échange étaient le sel et les perles en +verroterie. Aux haltes, dans les villages, on apportait aux voyageurs de +l’_anli_, eau mélangée de farine et parfois de miel[176], du lait, des +poulets, du riz, de la farine de haricots, de la farine de mil — de +l’espèce appelée _fonio_ — qui servait à faire du cousscouss et de +l’_assîda_[177]. Ce qui est remarquable dans ces observations +recueillies par Ibn-Batouta, c’est qu’elles pourraient être faites +aujourd’hui encore par n’importe quel voyageur traversant la même +région. + +A dix jours de Oualata, Ibn-Batouta arriva à un grand village[178] du +_Diagara_ ou _Diagari_ (pays de Diaga), habité par des commerçants +ouangara, c’est-à-dire soninké ou mandingues, et quelques hommes blancs +ou métis, les uns de la secte des Ibâdites, les autres du rite +malékite ; les premiers appartenaient au clan des _Sarhanorho_ et les +seconds au clan des _Touré_. Du Diagara, Ibn-Batouta se rendit au _Nil_ +(Niger), qu’il atteignit à _Kara-Sakho_, c’est-à-dire au marché de Kara, +près et en face de la localité actuelle de Kongokourou, située sur la +rive gauche du Niger à quelque distance au Nord de Kara. « Le fleuve, +dit le voyageur, coule de là (de Kara-Sakho) vers _Kabora_ (sans doute +Diafarabé), puis vers Diaga (ou Dia), puis vers Tombouctou, ensuite vers +Gao, puis vers le _Maouli_ (sans doute le Maouri de nos cartes) qui est +dans le pays des _Limi_ (probablement les habitants du Kebbi), ensuite +vers le _Noufé_ (ou Noupé) » ; Ibn-Batouta, qui prenait le Niger pour la +branche supérieure du Nil, ajoute que, du Noupé, le fleuve coulait vers +le pays des Nouba (Nubie), passait à Dongola et traversait l’Egypte. + +Les chefs de Kabora et de Diaga étaient vassaux de l’empereur de Mali ; +les gens de la seconde de ces villes passaient pour des musulmans +éclairés. Le Maouri était, en descendant le Niger, la dernière +dépendance du Mali, ce qui indique qu’aux yeux d’Ibn-Batouta le royaume +ou empire de Gao était encore considéré comme vassal de Mali, au moins +nominalement. Quant au Noupé, il formait un royaume indépendant, très +puissant, dont le souverain faisait tuer les Blancs (Arabes ou Berbères) +qui osaient s’aventurer sur ses domaines. + +De Kara-Sakho, Ibn-Batouta se rendit à la rivière _Sansara_[179], +laquelle coulait à environ dix milles de Mali. Il fallait une +autorisation pour entrer à Mali, mais le voyageur avait prévenu de son +arrivée la communauté des Blancs (Berbères et Arabes) de la capitale +mandingue et il put traverser sans délai le Sansara, au moyen du bac qui +y était installé. + +Mali était alors une ville entièrement musulmane, où l’on rencontrait +des jurisconsultes égyptiens et marocains ; le cadi était un Nègre nommé +Abderrahmân, qui avait fait le pèlerinage ; l’interprète de l’empereur +se nommait Douga[180]. Quant au souverain, on l’appelait _Mansa +Souleïmân_, et Ibn-Batouta fait observer que _mansa_ signifie +« sultan ». Il se plaint de l’avarice de ce prince qui, comme cadeau de +bienvenue — fait à la suite d’une cérémonie pour le repos de l’âme +d’Aboul-Hassân, sultan du Maroc décédé — lui envoya trois fromages, un +morceau de bœuf frit dans de l’huile de karité et une calebasse de lait +caillé ! Aussi le voyageur, après avoir attendu trois mois, présenta des +réclamations : l’empereur lui donna alors 33 _mitskal_ et un tiers de +poudre d’or et, plus tard, au moment de son départ, cent _mitskal_, soit +en tout plus de 1.600 francs, ce qu’Ibn-Batouta trouva tout naturel. + +L’empereur donnait ses audiences dans une chambre prenant jour sur une +cour par trois fenêtres en bois revêtues de lames d’argent et, au- +dessous, trois autres garnies de plaques d’or. Ces fenêtres étaient +cachées par des rideaux qu’on relevait pour indiquer que l’heure de +l’audience était venue. Lorsque l’empereur arrivait, on passait à +travers l’une des fenêtres un cordon auquel était attachée une pièce +d’étoffe de fabrication égyptienne ; dès qu’on apercevait ce signal, les +tambours et les trompes se faisaient entendre et trois cents esclaves +sortaient du palais, armés d’arcs ou de javelots et de boucliers ; les +porteurs de javelots se plaçaient debout à droite et à gauche des +fenêtres du trône et les archers s’asseyaient devant eux. On amenait +ensuite deux chevaux sellés et bridés et deux béliers destinés à écarter +le mauvais œil. Quand l’empereur s’était assis, trois esclaves sortaient +en courant et appelaient son premier ministre, nommé alors Kandia- +Moussa ; derrière celui-ci venaient les chefs d’armée, le prédicateur de +la mosquée et les jurisconsultes, qui tous s’asseyaient en avant des +archers. L’interprète se tenait debout à la porte de la chambre du +trône, revêtu de riches habits, coiffé d’un turban à franges, armé d’une +épée à fourreau doré et chaussé de bottes, privilège dont il était le +seul à jouir aux jours d’audience ; il tenait en main deux javelots, +l’un d’or et l’autre d’argent, garnis de pointes de fer. Les soldats qui +ne faisaient pas partie de la garde impériale, les fonctionnaires +civils, les serviteurs et les Messoufa attachés à la cour demeuraient en +dehors de la place des audiences, dans une large rue plantée d’arbres. +Chaque chef d’armée avait devant lui ses officiers, armés de lances et +d’arcs, et ses musiciens, portant des tambours, des trompes en ivoire et +des instruments faits avec des planchettes et des calebasses et sur +lesquels on frappait avec des baguettes[181]. Les chefs d’armée avaient +chacun un carquois pendu à l’épaule et un arc à la main ; ils arrivaient +à cheval, précédés de leurs officiers et de leurs soldats. Dans la +chambre aux fenêtres, à côté de l’empereur, se tenait un homme faisant +fonctions de héraut : quiconque voulait parler au souverain s’adressait +à l’interprète, qui transmettait la phrase au héraut, lequel à son tour +la communiquait à l’empereur ; les réponses de ce dernier passaient par +les mêmes intermédiaires. + +A de certains jours, l’empereur sortait de sa demeure et donnait ses +audiences sur une sorte d’estrade à trois marches, recouverte d’un vélum +de soie et installée sous un arbre, sur la place du palais. Cette +estrade était, dit Ibn-Batouta, appelée _bembé_ dans la langue du +pays[182]. Sur cette estrade, on plaçait un coussin où s’asseyait le +prince ; au-dessus de sa tête, on tenait ouvert un parasol de soie en +forme de dôme, surmonté d’un grand oiseau d’or. L’empereur sortait du +palais un carquois au dos et un arc à la main, coiffé d’un turban en +étoffe dorée que retenaient des cordons d’or terminés par des pointes +semblables à des poignards ; il était vêtu, dans ces circonstances, +d’une robe rouge en étoffe de fabrication européenne ; devant lui +marchaient des chanteurs qui tenaient en main des clochettes d’or et +d’argent ; il s’avançait à pas lents, suivi de plus de trois cents +esclaves armés. Une fois qu’il était assis, les musiciens jouaient du +tambour et de la trompe et trois esclaves allaient appeler le premier +ministre et les chefs d’armée, puis on amenait les deux chevaux et les +deux béliers. L’interprète se plaçait à l’entrée de la cour qui servait +de place d’audience et le peuple demeurait dans la rue. + +D’après Ibn-Batouta, les Noirs du Mali étaient, de tous les peuples, +celui qui se montrait le plus soumis à son souverain ; ils juraient par +son nom, disant : _Mansa Souleïmân kî_, ce qui veut dire exactement en +mandingue : « l’empereur Souleïmân a ordonné, c’est l’ordre du prince ». +Si l’empereur, au cours d’une audience, appelait un de ses sujets par +son nom, celui-ci enlevait ses vêtements de gala et se couvrait de vieux +haillons, remplaçait son turban par un bonnet sale, relevait sa culotte +jusqu’à mi-jambes, s’agenouillait, frappait la terre de ses coudes, se +redressait sur ses genoux dans une posture humble et écoutait ainsi la +parole du souverain. Avant de répondre il découvrait son dos et se +jetait de la poussière sur le dos et la tête[183]. + +Lorsque l’empereur s’adressait à la foule, tout le monde ôtait son +turban. Lorsqu’un orateur de l’assemblée en appelait à quelqu’un de la +véracité des paroles qu’il venait de prononcer, celui qui voulait +confirmer la déclaration de cet orateur tirait la corde de son arc et la +lâchait brusquement, produisant ainsi un bruit très perceptible. Quand +l’empereur approuvait ou remerciait quelqu’un, celui-ci se couvrait de +poussière ; Ibn-Batouta rapporte à ce propos qu’un notable mandingue +nommé El-hadj Moussa, envoyé comme ambassadeur au Maroc[184] par +Souleïmân, se présenta chez le sultan de Fez avec une corbeille remplie +de poussière et qu’il se couvrait le torse de cette poussière chaque +fois que le sultan lui adressait une parole agréable. + +Ibn-Batouta nous a décrit également la manière dont se célébrait à Mali, +au XIVe siècle, la fête de la rupture du jeûne et celle des sacrifices. +On faisait la prière sur une place voisine du palais. Les fidèles se +vêtaient de blanc. L’empereur arrivait à cheval, coiffé d’un turban dont +une extrémité retombait sur l’épaule ; lui seul, concurremment avec le +cadi, le prédicateur et les jurisconsultes, avait le droit de porter ce +jour là un turban disposé de cette façon ; il était précédé d’étendards +de soie rouge et se préparait à la cérémonie dans une tente disposée à +cet effet, puis il récitait la prière avec les fidèles. Après le sermon +et une fois descendu de la chaire, le prédicateur s’asseyait devant +l’empereur et lui adressait un discours en arabe, faisant l’éloge du +prince et exhortant le peuple là lui obéir ; un homme, tenant une lance +à la main, traduisait ce discours au public dans la langue du pays. + +Après la prière de l’après-midi, l’empereur prenait place sur le _bembé_ +et les gardes du corps s’avançaient, superbement équipés, portant des +carquois d’or et d’argent, des épées à poignées et fourreaux d’or, des +lances d’or et d’argent et des masses d’armes en cristal. Quatre +officiers, tenant chacun un éventail d’argent, se plaçaient derrière le +prince pour écarter les mouches. L’interprète Douga, suivi de ses quatre +femmes et de cent jeunes captives bien habillées et la tête ceinte d’un +bandeau d’or et d’argent, s’asseyait sur une sorte de trône et, en +s’accompagnant d’une harpe garnie de grelots, chantait les louanges de +l’empereur et célébrait ses exploits. Les femmes et les captives de +Douga chantaient et dansaient, au son de tambours sur lesquels +frappaient trente jeunes gens habillés de rouge et coiffés de turbans +blancs. D’autres jeunes gens dansaient et sautaient avec agilité, ou +faisaient avec leurs épées des simulacres de combat auxquels Douga +prenait part en s’y distinguant. Pour marquer son plaisir, l’empereur +remit à son interprète, en présence d’Ibn-Batouta, 200 _mitskal_ d’or ; +un héraut cria le montant du cadeau et aussitôt les chefs d’armée, en +guise d’acclamation, firent résonner les cordes de leurs arcs. Ensuite +les griots, (appelés, dit Ibn-Batouta, _dyêli_, pluriel _dyéla_)[185], +s’avancèrent, recouverts de plumes, coiffés de masques en bois à bec +rouge représentant des têtes d’oiseaux, et dirent au prince des choses +telles que : « L’estrade sur laquelle tu es assis portait autrefois tel +empereur, dont l’un des plus beaux actes fut d’avoir fait telle chose. +Fais donc, toi aussi, la même chose, pour qu’on cite également ton nom +dans l’avenir. » Puis le chef des griots monta sur l’estrade et posa sa +tête sur les genoux de Souleïmân, puis sur son épaule droite et enfin +sur son épaule gauche, selon un usage fort ancien dans le pays, fait +observer Ibn-Batouta[186]. + +Ce voyageur rapporte un fait qui montre bien jusqu’où s’étendait le +pouvoir de l’empereur de Mali et combien son autorité était respectée +jusqu’aux confins de son empire. Un vendredi, pendant la prière à la +mosquée, un Messoufi interpella à haute voix le souverain pour se faire +rendre justice, disant que le chef de Oualata lui avait acheté pour 600 +_mitskal_ de marchandises et ne lui offrait que 100 _mitskal_ en +paiement. L’empereur envoya chercher le chef incriminé et fit juger +l’affaire par le cadi ; celui-ci ayant donné raison au Messoufi, +l’empereur destitua le chef de Oualata. + +La principale femme de Souleïmân, nommée _Kâssa_ ou « la Reine », et qui +était cousine de son époux, partageait avec lui l’autorité suprême, et +le prône du vendredi se faisait en leurs deux noms réunis. Pendant le +séjour d’Ibn-Batouta à Mali, l’empereur crut avoir à se plaindre de la +Kâssa, la fit emprisonner et la remplaça par une autre de ses femmes qui +n’était pas de sang royal. Le public blâma cet acte du souverain, mais +on apprit par la suite que la Kâssa avait comploté avec un parent de +Souleïmân pour détrôner celui-ci et on approuva la colère du prince. + +Ibn-Batouta trouva les Noirs du Mali remplis de justice et d’équité ; +dans tout leur pays régnait une sécurité parfaite, les vols étaient +inconnus ou punis très sévèrement, ainsi que toute injustice. Si des +étrangers venaient à mourir, leurs biens étaient conservés jusqu’à ce +que les ayants-droit les vinssent réclamer. Le même auteur loue beaucoup +aussi la piété et le zèle religieux des Mandingues de son temps ; il +constate avec plaisir qu’à Mali on contraignait les enfants à prier à +force de coups et qu’on les mettait aux fers lorsqu’ils ne montraient +pas assez d’ardeur à apprendre le Coran par cœur. D’autre part, il ne +leur pardonne pas de laisser aller les jeunes filles et les esclaves des +deux sexes sans aucun vêtement ni de permettre aux femmes de se +découvrir le visage et de se mettre toutes nues devant l’empereur ; il +leur reproche aussi de s’asperger de poussière, de réciter des poésies +dans un accoutrement ridicule, de manger du chien, de l’âne et des +animaux morts sans avoir été égorgés. + +Les chevaux étaient rares à Mali lors du voyage d’Ibn-Batouta et se +payaient jusqu’à 100 _mitskal_ (environ 1.200 francs). Les chameaux y +étaient sans doute plus abondants, puisque notre voyageur dit qu’il +quitta Mali monté sur un chameau « parce que les chevaux sont très rares +en ce pays ». En partant de la capitale, Ibn-Batouta prit une route se +dirigeant approximativement vers le Nord-Est et atteignit le +Sansara[187] à un endroit où on le traversait en barque et de nuit +seulement, les « moustiques » y étant trop nombreux durant le jour[188]. +Le voyageur vit seize hippopotames dans ce cours d’eau ; il raconte que +les indigènes les capturaient au moyen d’un harpon muni d’une corde, +laquelle servait à tirer au rivage l’animal harponné ; c’est exactement +le procédé que Bekri avait signalé comme usité par les riverains du +Sénégal. + +Ibn-Batouta fit halte à un grand village situé près du Sansara, sur la +rive gauche de la rivière ; le chef ou _farba_ de ce village, appelé +Magha ou Maghan, lui parla d’anthropophages originaires d’un pays +aurifère situé dans le Sud du Mali (le Bouré probablement), qui étaient +venus un jour se présenter à Kankan-Moussa, portant de grands anneaux +aux oreilles et vêtus de manteaux de soie ; ils mangèrent une esclave +que l’empereur leur avait donnée et vinrent remercier le monarque après +s’être enduit la figure et les mains du sang de leur victime[189]. + +Du Sansara, Ibn-Batouta se rendit à _Korimansa_, village situé, dit-il, +à deux jours de Diaga ou du Diagara (sans doute près des villages +actuels de Kokry et de Massamana, entre Sansanding et Diafarabé, sur la +rive gauche du Niger). Son chameau était mort en route et il envoya en +acheter un autre à Diaga ou Dia. De Korimansa il alla à _Mîma_ ou au +Mîma, sans doute une ville ou plutôt une province située entre le Débo +et le Faguibine, et de là à Tombouctou, où il arriva en 1353. + +La plupart des habitants de Tombouctou étaient alors des Messoufa +porteurs de voile (Touareg), mais le gouverneur ou _farba_, qui +s’appelait alors Moussa, donnait l’investiture aux chefs des Touareg au +nom de l’empereur de Mali, après les avoir revêtus d’un boubou, d’une +culotte et d’un turban et les avoir fait asseoir sur un bouclier que les +nobles de la tribu élevaient sur leurs têtes. Ibn-Batouta visita à +Tombouctou le tombeau du poète-architecte Es-Sahéli, ainsi que celui de +Siradj-ed-Dine. Il quitta cette ville en pirogue et descendit le Niger, +achetant ses vivres à l’aide de sel, d’épices et de verroterie ; on lui +fit boire du _dolo_ au miel. Il séjourna un mois à Gao, qu’il signale +comme l’une des plus belles et des plus grandes villes du Soudan, +abondante en vivres ; comme à Mali, on y employait les cauries en guise +de monnaie. + +A Gao, il quitta le Niger et se rendit par terre à Takedda, où il +signale des mines de cuivre ; de là, il gagna l’Aïr, qui dépendait alors +du sultan de Kouka, puis l’Ahaggar et le Touat, et revint enfin à Fez +par Sidjilmassa. + +12o _Règnes de Kamba et de Mari-Diata II_ (1359-1374). + +Lorsque Souleïmân mourut, son fils _Kamba_ (ou Famba ou encore Kassa) +fut proclamé empereur. Mais un fils de Maghan, surnommé _Mari-Diata_ (ou +Mali-Diata) comme son aïeul Soundiata, briguait aussi la couronne et +n’accepta pas l’autorité de Kamba. Une guerre civile s’ensuivit, au +cours de laquelle plusieurs princes de la famille impériale se tuèrent +les uns les autres. Enfin, au bout de neuf mois d’un règne plus nominal +que réel, Kamba succomba dans une bataille et, le parti adverse ayant +triomphé définitivement, _Mari-Diata II_ s’empara du pouvoir (1360). + +Le premier acte de gouvernement du nouvel empereur fut d’envoyer un +exprès à Oualata pour donner à l’ambassade expédiée par Souleïmân +l’année précédente l’ordre de continuer sa route. De plus, aux présents +remis par Souleïmân, il ajouta une girafe. La caravane arriva à Fez en +décembre 1360 ou janvier 1361. Le sultan Abou-Sâlem la reçut avec de +grands honneurs et la girafe de Mari-Diata fit sensation auprès des +Marocains qui, pour la plupart, ne connaissaient pas cet animal. Le jour +de l’entrée à Fez de l’ambassade mandingue, dit Ibn-Khaldoun, « fut une +véritable fête : pendant que le sultan allait s’asseoir dans le kiosque +d’or d’où il avait l’habitude de passer ses troupes en revue, les +crieurs publics invitèrent tout le monde à se rendre dans la plaine, en +dehors de la ville. L’on s’y précipita en foule de tous les côtés et, +bientôt, ce vaste local fut tellement encombré que plusieurs individus +durent monter sur les épaules de leurs voisins. Le désir de voir la +girafe et d’en admirer la forme étrange avait attiré toute cette +multitude. Les poètes profitèrent d’une si belle occasion pour réciter +au sultan des éloges et des compliments dans lesquels ils eurent soin de +décrire ce singulier spectacle. Les envoyés nègres se présentèrent +devant Abou-Sâlem pour lui exposer l’objet de leur mission et, tout en +lui donnant l’assurance la plus formelle de l’amitié que leur souverain +lui portait, ils le prièrent d’excuser le retard qu’on avait mis dans +l’envoi du présent, retard causé par la guerre civile qui avait désolé +l’empire. Ils décrivirent aussi en termes pompeux la grandeur de leur +sultan et la haute puissance de leur nation. Pendant que l’interprète +expliquait leur discours, ils faisaient résonner les cordes de leurs +arcs en signe d’approbation, selon l’usage de leur pays. Pour saluer le +sultan, ils se jetèrent de la poussière sur la tête, ainsi que cela se +pratique envers les souverains de leur pays barbare »[190]. Abou-Sâlem +mourut durant le séjour à Fez des envoyés mandingues ; ce fut le régent +de l’empire, Ibn-Merzouk, qui leur fit les cadeaux d’usage et les +congédia. Lors de leur retour, ils passèrent par Marrakech et par le +pays des Beni-Hassân, dont le territoire s’étendait déjà à cette époque +depuis le Sous jusqu’à la frontière du pays des Noirs. + +Quelques années après ces événements, le sultan mérinide de Fez Abd-el- +Halim, détrôné et chassé du Maroc par son frère Abou-Ziyân, s’enfuyait +au Sahara, allait à Mali vers 1366 visiter Mari-Diata II et se rendait +de là à La Mecque. + +Ibn-Khaldoun fut documenté sur le compte de Mari-Diata II par un nommé +Mohammed-ben-Ouassoul, natif de Sidjilmassa, qui avait fait fonctions de +cadi à Gao et que l’historien des Berbères rencontra en 1374-75 à +Honeïn, non loin de la ville actuelle de Nemours dans le département +d’Oran. Ce Ben-Ouassoul considérait Mari-Diata II comme un tyran sans +respect pour la justice et un grand coureur de femmes ; il l’accusait +même d’avoir dilapidé le trésor impérial et d’avoir vendu à vil prix, à +des marchands égyptiens, une pépite d’or vierge pesant vingt _kintar_ +(environ 25 kilos !), pépite qui provenait des mines du Ouangara et que +les empereurs de Mali se transmettaient en même temps que le +pouvoir[191]. Nous savons, de la même source, que Mari-Diata II mourut +de la maladie du sommeil, « maladie très commune dans ce pays et _qui +attaque surtout les gens haut placés_ ; cette indisposition commence par +des accès périodiques et réduit enfin le malade à un tel état qu’à peine +peut-on le tenir un instant éveillé ; alors elle se déclare d’une +manière permanente et fait mourir sa victime. Pendant deux années, Diata +eut à en subir les attaques, et il y succomba l’an de l’hégire 775 +(1373-74) »[192]. + +13o _Règne de Moussa II_ (1374-1387). + +Moussa II, fils de Mari-Diata II, succéda à son père, qu’il n’imita pas +dans ses errements. Mais il se montra d’autre part faible et indolent et +laissa son premier ministre, surnommé _Diata_, s’emparer de la direction +des affaires. Ce Diata équipa une forte armée, à la tête de laquelle il +s’en fut guerroyer au loin, soumettant des peuples noirs qui habitaient +dans l’Est de Gao et s’attaquant même au sultan du Bornou, Omar-ben- +Idris. Ce fut sous le règne de Moussa II que la ville de Takedda refusa +de payer tribut à l’empereur de Mali et recouvra son indépendance ; +Diata se porta sur cette ville et en fit le siège, mais il dut s’en +retourner sans avoir réussi à s’en emparer. + +14o _Règnes de Maghan II et Santigui_ (1387-1390). + +_Maghan II_ succéda en 1387 à son frère Moussa II. Il n’était pas encore +depuis deux ans sur le trône lorsque, en 1389, l’un de ses ministres +l’assassina et s’empara du pouvoir. Ce ministre nous est connu sous le +surnom de _Santigui_ ou Sandigui, qui était le titre de sa charge ; ce +mot signifie, non pas proprement « ministre », comme le dit Ibn- +Khaldoun, mais « chef des achats » et il devait s’appliquer à une sorte +de trésorier ou d’intendant. Ce Santigui n’appartenait pas à la dynastie +impériale des Keïta, mais il lui était en quelque sorte allié, ayant +épousé la mère de Moussa II, veuve de Mari-Diata II. Quelques mois après +son avènement, en 1389-90, il fut tué par les parents de Maghan II, qui +firent appeler, pour lui confier le pouvoir, un descendant de l’empereur +Gaou nommé _Mamoudou_. Celui-ci résidait alors chez les infidèles dont +le pays était situé au Sud du Mandé (peut-être chez les Banmana ou bien +chez les Diallonké) ; il s’empressa de se rendre à Mali et y fut +proclamé empereur en 1390, sous le nom de _Maghan_. + +15o _L’empire de Mali au XVe siècle._ + +Les renseignements d’Ibn-Khaldoun sur l’empire de Mali s’arrêtent à +l’avènement de ce _Maghan III_ (1390) ; l’historien arabe acheva +d’écrire son ouvrage vers 1395 et mourut en 1406, en sorte qu’il n’a +rien su des successeurs de Maghan III ni de ce prince lui-même, en +dehors de la date de sa prise de pouvoir. Alors que nous possédons la +liste complète des empereurs de Mali à partir d’Allakoï, avec des +renseignements assez circonstanciés sur la plupart d’entre eux, nous ne +connaissons au contraire à peu près rien de ce qui s’est passé à partir +du XVe siècle, en dehors des quelques indications que l’on peut glaner +dans le _Tarikh-es-Soudân_ et dans les vieilles relations portugaises. +Les traditions indigènes, si documentées en ce qui concerne Soundiata et +la période héroïque, sont complètement muettes sur l’époque de l’empire +mandingue la moins éloignée de nous. + +Nous savons seulement par Sa’di que l’empire de Mali, qui était parvenu +à son apogée avec Kankan-Moussa et s’était diminué plutôt qu’accru sous +ses successeurs, vit sa décadence se précipiter à partir du XVe siècle, +tout en demeurant un Etat puissant. Il comprenait encore en effet, en +dehors de la province de Mali et des contrées habitées par les +Mandingues, la ville et la région de Tombouctou, l’Aoukar avec Oualata, +le Mîma (pays situé entre le Faguibine et le Débo), le Bagana et le +Diaga, le royaume de Diara et peut-être une partie du Galam ; Gao et le +pays des Songaï étaient encore, au moins nominalement, sous la +suzeraineté de l’empereur mandingue, dont l’autorité n’était pas nulle +au Tekrour. Ibn-Khaldoun prétend même que de son temps (dernières années +du XIVe siècle) les villes de Silla et de Tekrour étaient vassales de +Mali (_Prolégomènes_) et que les Zenaga voilés du désert — Goddala, +Lemtouna, Messoufa, etc. — payaient tribut à l’empereur mandingue, que +cet historien appelle _malik-es-Soudân_ « le roi des Nègres », et que +ces tribus berbères fournissaient des contingents à l’armée mandingue +(_Histoire des Berbères_). + +Vers le milieu du XVe siècle, des Ouolofs venus aux comptoirs portugais +de la Gambie dirent à Diégo Gomez que tous les pays de l’intérieur +appartenaient au _Bour-Mali_ (c’est-à-dire à l’empereur de Mali), lequel +résidait d’après eux dans une grande ville ceinte d’un mur en briques +cuites qu’ils appelaient _Kiokia_ ou _Kiokoun_ (peut-être par confusion +avec Koukia ou Gounguia) ; son pays, ajoutaient-ils, était riche en or +et faisait du commerce avec le Maghreb et l’Egypte ; on s’y rendait des +rives de l’Atlantique en se dirigeant vers l’Est et en traversant les +contrées habitées par les _Somanda_ (?), les _Konnouberta_ (?) et les +_Sarakolé_ ; le _forisangul_ (peut-être le « roi du Sénégal » ou plutôt +le roi du Songaï) passait à leurs yeux pour être vassal du Mali. + +Sa’di nous apprend que l’empire était divisé en deux gouvernements +militaires, celui du Sud ou du _Sangara-soma_, comprenant principalement +les provinces mandingues qui s’étendaient du haut Niger jusqu’à la +Gambie, et celui du Nord ou du _Farana-sora_ (ou Faran-sora), comprenant +l’ensemble des pays annexés[193] ; le gouverneur du Farana-sora résidait +habituellement, semble-t-il, dans le Kaniaga. Chacun de ces deux +gouvernements était à son tour divisé en provinces, lesquelles se +partageaient en cantons. Chaque chef de province transmettait les ordres +de l’empereur aux chefs de canton placés sous son commandement et +prenait la parole en leur nom lorsqu’ils étaient convoqués par le +souverain. + +Sa’di nous cite seulement les noms des trois provinces qui avoisinaient +Dienné, celles de _Kala_, du _Bendougou_ et du _Sibiridougou_. La +première a été identifiée généralement avec une région qui aurait eu +pour chef-lieu Sokolo : cette identification provient de ce que l’ancien +nom de Sokolo était en effet _Kala_ et de ce que les Maures désignent +encore ainsi ce village de nos jours. Mais il me paraît plus rationnel +d’identifier la « province de Kala » dont parle le _Tarikh-es-Soudân_ +avec une région comprenant le _Karadougou_ ou _Kaladougou_ actuel, situé +entre le Niger et le Bani ; tous les passages de cet ouvrage où il est +question de la province ou de la ville de « Kala » concordent avec cette +solution. Le Bendougou n’était autre que le pays actuel du même nom, sur +la rive droite du Bani (région de San). Quant au Sibiridougou, que Sa’di +place au Sud des deux premières provinces et sur les confins de la +province de Mali, il devait s’étendre à l’Est de Niamina dans la +direction de Koutiala. + +La province de Kala ou du Karadougou, dont le chef, qui appartenait au +clan des Taraoré[194], résidait à _Kara_ ou Kala (chef-lieu du +Karadougou actuel), comprenait douze cantons, dont huit situés dans +« l’île de Kara », c’est-à-dire entre le Niger et le Bani, et quatre +situés au Nord de cette « île », sur la rive gauche du Niger. Les huit +premiers étaient les cantons de _Ouoron_ (Orondougou actuel, dans le +canton de Saro ou Sarro), de _Ouonzo_ ou Ouosso (sur le Bani en face de +San[195], de _Kaminia_ ou Kamiya (au Sud de Kara), de _Farako_ ou du +Fadougou (au Sud-Est de Sansanding), de _Kirko_ ou Guirgo (?), de _Kao_ +ou Gao ou Kou (?), de _Farama_ (?) et de _Diara_ (?). Les quatre cantons +de la rive gauche étaient ceux de _Koukiri_ (sans doute l’un des deux +villages actuels de Kokry ou de Kobikéré, entre Sansanding et Dia ou +Diaga), de _Niara_ (sans doute le Niéria actuel, au Nord-Est de +Sansanding), de _Sana_ (très vraisemblablement le canton actuel de +Sansanding) et de _Sâma_ ou Samba (en amont de Sansanding, rive gauche). + +Les cantons du Bendougou cités par Sa’di sont ceux de Koou (peut-être +Koro, entre Dienné et San), de Kaana ou Kaghana (le Konignon de nos +cartes, au Sud de Dienné), de Soma (à l’Ouest-Sud-Ouest de San), de Tara +(près et à l’Ouest de Kaana), de Da (au Sud-Sud-Ouest de San), d’Ama ou +Oma (?), de Tâba (à l’Ouest de San) ; il s’en trouvait cinq autres, dont +l’auteur du _Tarikh_ avait oublié les noms, comme il avait oublié ceux +des cantons du Sibiridougou. + +A partir des premières années du XVe siècle, ainsi que je le disais plus +haut d’après Sa’di, la puissance des empereurs de Mali commença à +décliner. Leurs exactions et celles des gouverneurs des provinces furent +telles, prétend l’auteur du _Tarikh_, qu’un matin Dieu envoya contre eux +sa milice angélique sous la forme de jeunes gens qui firent irruption +dans la salle d’audience du palais impérial, tuèrent de leurs glaives +presque tous les gens qui étaient là, et disparurent. En réalité ces +anges exterminateurs s’appelèrent les Mossi, les Touareg et surtout +Sonni Ali-Ber et Askia Mohammed Touré, mais l’empire de Mali n’eut pas +tant à souffrir d’eux qu’on serait tenté de le croire en lisant la +pieuse légende rapportée par Sa’di. + +Vers 1400, sans doute sous le règne de Maghan III ou de l’un de ses +successeurs immédiats, le souverain mossi du Yatenga, _Bonga_, faisait +une incursion dans le Massina oriental et s’avançait jusque sur la rive +méridionale du lac Débo. En 1433, Araouân, Tombouctou et Oualata +échappent à la domination du Mali pour passer sous celle du chef touareg +Akil ; de 1465 à 1473, l’empereur de Gao Sonni Ali-Ber affranchit +définitivement le Songaï de la suzeraineté mandingue, conquiert +Tombouctou sur les Touareg, annexe à l’empire de Gao la ville et le +territoire de Dienné, dont les princes de Mali n’avaient jamais réussi à +se rendre maîtres, et s’empare d’une portion de la zone des inondations +nigériennes qui, jusqu’à cette époque, avait fait partie intégrante des +territoires dépendant de Mali. + +Mais, du côté de l’Ouest, l’empire ne s’était pas laissé entamer. Le +Vénitien Cadamosto, qui visita en 1455 le Cap Vert et la Gambie et en +1457 les îles Bissagos, nous apprend que, de son temps, les Mandingues +de la Gambie étaient encore sujets de l’empereur de Mali[196]. + +Sonni Ali venait à peine de laisser un peu de répit au souverain +mandingue que _Nasséré_, empereur mossi du Yatenga, traversait le Niger +près de Mopti en 1477, ravageait tout le Massina, s’avançait jusque dans +le Nord-Ouest du Bagana pour aller ensuite s’emparer de Oualata qu’il +pillait de fond en comble en 1480, traversait en s’en retournant le +Farimaké et le Bara et allait enfin se heurter, en 1483, à l’armée de +Sonni Ali-Ber près du lac de Korienza. + +C’est vers cette époque que se placent les premières relations de +l’empire de Mali avec le Portugal. Le roi Jean II était monté sur le +trône en 1481[197], après s’être déjà illustré, durant sa régence, par +l’intérêt qu’il portait à la découverte et à la colonisation des côtes +occidentales de l’Afrique. L’empereur de Mali qui régnait alors +s’appelait _Mamoudou_ ; il avait succédé à son père _Mansa-Oulé II_, +lequel avait lui-même remplacé sur le trône son propre père _Moussa +III_. Nous ignorons les noms des princes qui régnèrent entre Maghan III +et Mousa III, mais nous connaissons ceux de ce dernier et de ses deux +successeurs immédiats grâce à Joao de Barros. Celui-ci appelle en effet +_Mahmud-ben-Manzugul_, « petit-fils de Moussa », l’empereur mandingue +qui entretint des relations avec le roi Jean II, et il n’est pas +difficile de retrouver « Mansa-Oulé » dans _Manzugul_. D’après le même +auteur, ce prince résidait à _Songo_, « l’une des villes les plus +populeuses de cette grande contrée que nous appelons ordinairement pays +des Mandingues », et cette ville était située sur le méridien du Cap des +Palmes et à 140 lieues marines environ (777 kilomètres) de la côte. La +position ainsi donnée à Songo par de Barros correspond bien à la +situation de Mali, qui devait se trouver à une cinquantaine de +kilomètres seulement à l’Est du méridien du Cap des Palmes et à 800 +kilomètres environ du point le plus rapproché de la côte. Barth a cru +pouvoir identifier Songo avec le Songaï et le lieutenant Marc, +interprétant un passage de M. Binger, l’a rapproché de Ngorho, ville +sénoufo située dans le Sud du cercle de Bobo-Dioulasso ; mais ni le pays +songaï ni Ngorho ne correspondent à la position assignée à Songo par de +Barros et Ngorho n’a jamais été le centre d’un Etat musulman et n’a +jamais été la résidence d’aucun prince mandingue. Si l’on veut bien se +rappeler que de Barros tenait ses informations des rapports du +gouverneur portugais d’Elmina (Côte d’Or) et si l’on se reporte au nom +donné aux Dioula et aux peuples mandé en général par les Fanti, les +Achanti, les Agni et les autres populations de la Côte d’Or et de la +Côte d’Ivoire — nom qui est encore aujourd’hui prononcé _Songo_ ou +_Nzoko_ par les Fanti et les Agni, _Sorho_ par les Koulango et _Tiorho_ +par les Sénoufo —, on conviendra qu’il est fort vraisemblable que, dans +l’esprit du gouverneur d’Elmina et dans celui de de Barros, _Songo_ +désignait tout simplement le pays des Mandingues et sa capitale Mali. + +Au moment où se produisirent les grandes incursions mossi dans le Bagana +(1477-1483), les Portugais possédaient des comptoirs en différents +points de la côte, notamment à Arguin, au Rio de Cantor (Gambie) et à +Elmina ; il est probable même qu’ils fondèrent vers cette époque un +établissement dans l’Adrar. Il est difficile de savoir auquel de ces +comptoirs s’adressa l’empereur Mamoudou, qui était surtout connu des +Portugais sous le nom de _Mandi-Mansa_, c’est-à-dire « roi du Mandé ou +des Mandingues » ; il est probable cependant que ses envoyés se +dirigèrent de préférence vers les établissements de la Gambie, qui +étaient pour eux d’accès plus facile que ceux de la Mauritanie et +d’Elmina : le comptoir d’Elmina d’ailleurs ne fut fondé que vers 1481, +et d’autre part les Mandingues étaient établis jusque sur les rives de +la basse Gambie et entretenaient des relations commerciales suivies avec +les factoreries du « Rio de Cantor », tandis qu’ils ne s’aventuraient +guère dans la Mauritanie ni dans la forêt du golfe de Guinée. + +Quoi qu’il en soit, Mamoudou, effrayé de la menace que constituaient +pour la sécurité de son empire les razzias des Mossi, les conquêtes de +Ali-Ber et, d’un autre côté, les incursions des Ouolofs, alors maîtres +d’une partie du Tekrour, envoya une ambassade aux Portugais pour +réclamer leur aide contre ses ennemis. Le gouverneur du fort portugais +qui reçut la visite des ambassadeurs mandingues se hâta d’informer son +roi de cet événement. Jean II ne semble pas avoir répondu d’une façon +directe à la requête de Mamoudou ; sans doute trouvait-il que c’eût été +s’aventurer beaucoup que d’envoyer aussi loin une expédition militaire : +mais il voulut profiter de la circonstance pour nouer des relations plus +étroites avec l’empereur mandingue, et il expédia deux ambassades à +Mali. L’une, partie de la Gambie, se composait de Rodriguez Rabello, +Pero Reinal et Joao Collaçao ; nous ignorons à quelle époque elle arriva +à Mali et même si elle atteignit cette ville. L’autre, mise en route par +le gouverneur d’Elmina, parvint auprès de Mamoudou, qui remit aux +envoyés portugais une lettre destinée à leur roi ; dans cette lettre, +que Joao de Barros dit avoir eue entre les mains, il se montrait fort +surpris de l’étendue du pouvoir du roi de Portugal, ajoutant qu’aucun +des _4.404 monarques_ qui l’avaient précédé sur le trône de Mali (_sic_) +n’avait jamais reçu ni message ni messager d’un roi chrétien et que lui- +même, jusqu’alors, ne connaissait que quatre sultans dont la puissance +méritât d’être comparée à la sienne, à savoir les sultans d’_Alimaun_ +(Yémen), de _Baldac_ (Baghdad), de _Cairo_ (le Caire) et de _Tucurol_ +(Tekrour). + +Cependant l’amitié des Portugais ne devait pas être d’un grand secours à +l’empire de Mali, dont le démembrement allait être accéléré, après la +mort du roi Jean II, par les conquêtes du premier _askia_ de Gao et de +ses successeurs, à partir de l’année 1498. + +16o _L’empire de Mali au XVIe siècle._ + +Léon l’Africain[198] visita Mali au début du XVIe siècle. Il nous dit +que cette ville comptait de son temps environ six mille feux[199] et se +trouvait à proximité d’un bras du Niger. On y rencontrait beaucoup +d’artisans et de marchands, lesquels approvisionnaient Dienné et +Tombouctou de divers articles et denrées. Les grains, le coton et le +bétail s’y trouvaient en abondance. L’islamisme y était florissant, aux +mosquées étaient attachées des écoles et les habitants étaient « les +plus civils, de meilleur esprit et plus grande reputation de tous les +Noirs, pour autant qu’ils furent les premiers à recevoir la loy de +Mahommet ». L’empire de Mali, au dire du même voyageur, s’étendait alors +au Nord jusqu’au territoire de Dienné, au Sud jusqu’à un désert ou pays +inconnu hérissé de hautes montagnes (Fouta Diallon), à l’Ouest jusqu’à +des forêts qui bordaient l’Océan et à l’Est jusqu’aux territoires +dépendant de Gao. + +Nous avons vu, en racontant l’histoire de l’empire de Gao, comment +l’askia Mohammed I, en 1498-99, annexa le Bagana à ses Etats, malgré la +résistance du gouverneur mandingue Ousmana, qui fut fait prisonnier, et +celle de Demba Dondi, chef des Peuls du Massina, qui fut tué. En +1500-1501, c’était le tour des provinces constituant le royaume de Diara +d’être dévastées par Omar Komdiago, frère de l’askia, et annexées à +l’empire de Gao, malgré la belle défense que fit Kama, le représentant +du Mali auprès du roi de Diara. En 1506-07, Mohammed I se portait au +Galam et étendait son autorité jusqu’aux confins du Tekrour. L’empire de +Mali se trouva ainsi amputé de toutes ses dépendances septentrionales et +ramené à peu près aux limites qu’il possédait vers 1324, avant la +victoire de Soundiata sur Soumangourou. + +Les deux premiers successeurs de Mohammed I à Gao, Moussa et Bengan- +Koreï, laissèrent en paix ce qui restait de l’empire mandingue. Mais un +autre ennemi avait surgi du côté de l’Ouest : je veux parler du Tekrour. +Sous le commandement de Koli Galadio, _alias_ Koli Tenguéla, les Peuls +et les Toucouleurs du Fouta cherchèrent à s’emparer des mines d’or du +Bambouk ; se portant en masses serrées le long de la rive sud du Sénégal +entre 1530 et 1535, ils pillèrent d’abord les provinces méridionales du +royaume de Galam (Goye et Kaméra) et massacrèrent ensuite un nombre +considérable de Mandingues sur les deux rives de la Falémé. L’empereur +de Mali implora de nouveau l’aide des Portugais et, en réponse à ses +prières, Joao de Barros, alors gouverneur des établissements portugais +de la Guinée, envoya à Mali en 1534, non pas une armée, mais un +ambassadeur nommé Péroz Fernandez, accrédité par le roi Jean III, dans +le but de proposer au monarque mandingue une intervention amicale auprès +de l’empereur de Tekrour et de solutionner différentes questions +relatives au commerce de la Gambie. Le souverain qui régnait alors à +Mali s’appelait Mamoudou (_Mamoudou II_) et était le petit-fils de cet +autre Mamoudou qui avait reçu les envoyés de Jean II. Il accueillit fort +bien Péroz Fernandez et lui dit, d’après de Barros lui-même, « qu’il +s’estimait très heureux de sa venue, car, du temps de son grand-père qui +portait le même nom que lui, un messager était déjà venu de la part d’un +autre roi Jean de Portugal ». On ne sait quel fut le résultat de ces +négociations au point de vue politique ; il semble pourtant que les +Peuls et les Toucouleurs repassèrent la Falémé sans occuper le Bambouk, +mais que le roi de ce pays, _Guimé Sissoko_, voyant que l’empereur de +Mali était impuissant à le défendre, se rendit à peu près indépendant. + +Cependant l’askia Bengan-Koreï, détrôné par Ismaïl en 1537, s’était +réfugié dans les environs de Mali et s’était placé sous la sauvegarde de +Mamoudou II. La protection de ce dernier n’empêcha pas les Mandingues +d’abreuver d’humiliations le fils de leur ancien ennemi (Bengan-koreï +était fils de Omar Komdiago) et celui-ci alla se fixer près de +Sansanding, dans un petit village de la rive droite du Niger nommé Sama. + +En 1542, l’askia Issihak I venait razzier le Bendougou, à peu de +distance de Mali. En 1545-46, son frère Daoud s’avançait jusque sous les +murs de la capitale mandingue : l’empereur prenait la fuite, l’armée de +Gao entrait victorieuse à Mali et y demeurait une semaine, remplissant +d’ordures la résidence impériale. Puis, trouvant sans doute qu’il avait +humilié suffisamment le rival de son frère, Daoud se retira, et +l’empereur de Mali put rentrer dans sa capitale. + +Le même Daoud, ayant remplacé plus tard Issihak I sur le trône de Gao, +dirigea plusieurs expéditions dans le Massina, le Bagana et la région de +Kala (Sokolo). En revenant de cette dernière expédition, en 1559, il +passa près de Sansanding. + +L’autorité des derniers askia continua à s’affermir sur le Diaga, le +Bagana et le royaume de Diara, mais l’empereur de Mali conserva à peu +près intacte la partie méridionale de son domaine. Lorsque les Marocains +s’installèrent à Tombouctou en 1591 et substituèrent leur pouvoir à +celui des princes de Gao sur le moyen Niger, plusieurs des provinces +situées au Nord de Mali se constituèrent en petits Etats plus ou moins +indépendants, tels que le royaume peul du Massina et le royaume soninké +de Goumbou, tandis que le royaume de Diara retrouvait pour un temps sa +liberté d’allures. Cependant l’empire de Mali gagna plus qu’il ne perdit +au changement de régime. A la fin du XVIe siècle, un effort fut même +tenté par l’empereur _Mamoudou III_ pour enlever Dienné aux Marocains ; +ce prince fut d’ailleurs mal secondé par ses vassaux : les deux +gouverneurs militaires du Farana-sora et du Sangara-soma refusèrent de +l’accompagner dans son expédition, ce que voyant, Bakari, chef du +Karadougou, et son collègue le chef du Bendougou ne répondirent pas non +plus à l’appel de l’empereur. Celui-ci ne trouva un concours effectif +qu’auprès des chefs des cantons de Farako (dans le Karadougou) et d’Ama +ou Oma (dans le Bendougou), ainsi qu’auprès de Hamadou-Amina, chef des +Peuls du Massina, qui chercha à profiter de l’occasion pour se rendre +complètement indépendant des Marocains. Le caïd de Dienné demanda du +secours au pacha Ammar, qui venait de remplacer Djouder à Tombouctou. +Ammar envoya des troupes conduites par les caïds Moustafa et Abdelmalek, +lesquels arrivèrent à Dienné le 26 avril 1599. Mamoudou III et ses +alliés étaient campés sur les collines de Sânouna et leur armée +s’étendait jusqu’au bras du Bani qui sert de port à la ville. Les +Marocains firent une sortie pour repousser les Mandingues et les Peuls, +mais ils éprouvèrent une résistance inattendue et ne durent leur salut +qu’à leurs armes à feu. Les gens de Dienné cependant arrivèrent à la +rescousse et Mamoudou III fut mis en déroute et retourna à Mali, tandis +que ses alliés regagnaient également leurs pays. + +Hamadou-Amina avait transporté son camp à Soï ou Soé, entre Dienné et +Mopti[200]. Les caïds marocains voulurent aller l’y attaquer, mais le +gouverneur songaï du Gourma leur fit observer que ce chef, en sa qualité +de nomade, était au fond peu redoutable, et qu’il valait mieux marcher +contre le chef d’Ama, qui était un sédentaire[201] et qui du reste avait +contribué à entraîner l’empereur de Mali dans son expédition contre +Dienné. Les Marocains se portèrent donc sur Ama, sous le commandement du +caïd Slimân-Chaouch, et pillèrent et détruisirent _Soo_ (peut-être San), +qui était alors un marché important. Tandis que l’armée marocaine +revenait du Bendougou, elle fut attaquée sur les bords du Bani, en face +de Tié (village de la rive droite du Bani, près et en aval de Koro), par +Hamadou-Amina aidé d’auxiliaires banmana ; le caïd Slimân fut +complètement battu et, à la suite de cette défaite, les Marocains firent +la paix avec Hamadou et laissèrent en paix l’empereur de Mali et ses +alliés. + +17o _Dernière période de l’empire de Mali_ (1600 à 1670). + +Cependant un nouveau peuple allait jouer son rôle dans les destinées du +Soudan occidental et porter au vieil empire de Mali des coups plus rudes +que ceux que lui avaient donnés les souverains de Gao : je veux parler +des _Banmana_. Installés dès 1600 dans la région de Ségou, ceux-ci +furent d’abord placés pendant une soixantaine d’années sous la +suzeraineté au moins nominale de l’empereur de Mali, bien que ceux +d’entre eux qui s’étaient établis à proximité de Dienné dépendissent +plutôt soit du caïd marocain qui résidait dans cette dernière ville, +soit du roi peul du Massina. + +Sa’di, qui fit plusieurs voyages sur la portion du Niger voisine de +Mali, notamment en 1644, nous a fourni quelques renseignements sur la +géographie de cette région vers le milieu du XVIIe siècle. + +Voici l’un de ses itinéraires : venant de Tombouctou par eau, il +atteignit en sept jours Soï (près Akka) sur le lac Débo et se rendit de +là, en une demi-journée, en longeant le bord septentrional du lac, à +Kankoura, près de Gourao ; traversant alors le lac, il arriva en un jour +au mont Sorba, sur la rive Sud, et gagna de là, par terre, Kakagnan, sur +le marigot de même nom. Reprenant alors la voie fluviale, il atteignit, +au bout de douze jours de navigation sur le marigot de Dia et le Niger, +le point de Koukiri ou Kokry ; à un jour en amont, il toucha Foulao, +puis, trois jours et demi après, termina son voyage à _Komino_, qui +était le port de Farako et se trouvait sur la rive droite du fleuve, à +quelques heures de ce chef-lieu de canton[202] ; en face de Komino, sur +la rive gauche, était _Nakira_ (le Nakry de nos cartes), port du Sana ou +canton de Sansanding, dont le chef-lieu s’appelait alors _Tiébla_ ou +Sanamadougou et se trouvait à une faible distance au Nord-Est de +Sansanding même. Le canton de Sana ou de Sansanding avait encore un +autre port sur la rive gauche du Niger, à _Noursanna_, entre Nakira et +Koukiri. + +Après être allé à Tiébla visiter le chef du Sana et être demeuré quelque +temps auprès de lui, Sa’di traversa le Niger, passa la nuit à Komino, +arriva le lendemain à midi à Makira et le soir à _Dioulo_ (Yolo de nos +cartes) ; le troisième jour, il coucha à _Fala_ (sans doute le Dionfalla +actuel) et le quatrième à _Foutina_ (Faténé), près et au Sud de Kaminia. +Le cinquième jour au matin, il arrivait à _Tonko_ (peut-être Toumo), +dans le Séladougou, et atteignait le soir Farmanata ; le sixième jour, +il traversait _Séla_ et Tamakoro et arrivait à _Timitama_, chef-lieu du +Ouoron ; le septième jour, il atteignait _Bîna_ (près du Gomitogo +actuel), où l’on pouvait s’embarquer à la période des hautes eaux, et se +rendait de là en pirogue à Dienné, où il entra le huitième jour. + +L’année suivante, Sa’di refit en sens inverse la route de Dienné à +Sansanding et nota un itinéraire à peu près analogue au précédent, mais +plus détaillé. Sa première étape fut Bîna et la seconde _Konti_ ou +Kondyi, où résidait alors le _Kala-san_, c’est-à-dire (en songaï) le +chef de la province du Karadougou. Le troisième jour, il traversa +_Ouanta_ (canton du Ouoron), puis Tamtama, village dépendant de Séla et +distinct de Timitama chef-lieu du Ouoron, ensuite Komtonna, Nionsorora +et Niéna, et alla coucher à Séla. Le quatrième jour, il atteignit Tonko, +où se trouvait la limite du Séladougou et du Kaminiadougou. Le cinquième +jour, il passa à Tatinna et à Tatirma (le Tacirma de nos cartes), puis à +Foutina (Faténé) et à Taouatalla, et coucha dans un village dont il ne +donne pas le nom. Le sixième jour, après avoir dépassé Fala, il +abandonna la route de Yolo ou route du Nord, alors inondée, et se +dirigea sur _Toumé_, où il passa la nuit. Le septième jour, par +_Fadougou_, Nounio, Massala et Komma, il arriva à _Farako_, résidence du +chef du Fadougou ou canton de Farako. Le huitième jour enfin, il +atteignit le Niger à Komino, traversa le fleuve, toucha la rive gauche à +Nakira ou Nakry et gagna Tiébla, résidence du chef du Sana. Il profita +de son séjour au Sana pour aller visiter la ville même de _Sansanding_, +dont il orthographie le nom _Chenchendi_ ; on mettait trois à quatre +heures pour y arriver en partant de Tiébla : de cette dernière localité, +on descendait vers le Niger, qu’on atteignait à Madina, en amont de +Nakry, et dont on remontait ensuite la rive gauche. + +Nous avons vu que, dès les premières années du XVIIe siècle, les Banmana +s’étaient installés dans la région de Ségou. A partir de 1630, devenus +nombreux et puissants, ils s’alliaient tantôt aux Peuls du Massina et +tantôt aux Mandingues du Karadougou et du Bendougou — peu à peu absorbés +par eux — contre les Marocains de Dienné ou contre l’empereur de Mali, +dont l’autorité devenait de plus en plus précaire sur la rive droite du +Niger. En 1645 les Banmana, qui avaient conservé la haine farouche des +musulmans, faisaient une sorte de guerre sainte contre les représentants +de l’empereur mahométan de Mali à Farako et à Tiébla, dévastaient le +Fadougou et le Sana et s’établissaient sur les deux rives du Niger +depuis Koukiri jusque tout près de Niamina, menaçant l’empereur de Mali +jusque dans sa résidence. + +Vers 1670, Biton Kouloubali fondait définitivement l’empire banmana de +Ségou et y annexait Sansanding, le Massina et le Bagana, ainsi que +Dienné et la région de Tombouctou, enlevant toute autorité et tout +prestige aux descendants des pachas et caïds marocains. Vers la même +époque, Sounsa Kouloubali, chef de la fraction des Massassi, +s’établissait près de Mourdia et fondait l’empire banmana dit du Kaarta. +Le Bélédougou devenait une sorte de marche frontière entre les deux +empires naissants, théâtre et victime des luttes qu’allaient se livrer +les princes de Ségou et ceux du Kaarta. + +_Mama-Maghan_, le dernier des empereurs mandingues de la dynastie des +Keïta, voulut enrayer le développement de l’empire de Ségou et assiégea +durant trois ans (1667-70) la capitale de Biton. Obligé de se retirer +sans avoir obtenu aucun résultat et poursuivi par son adversaire +jusqu’en face de sa propre capitale, il dut faire la paix pour éviter +d’être précipité dans le Niger avec les débris de son armée et renonça à +exercer son autorité en aval de Niamina. Ne se sentant plus désormais +chez lui à Mali, il abandonna cette ville, qui tomba rapidement en +ruines, et se transporta à Kangaba, berceau de sa famille. + +Au commencement du XVIIIe siècle, aucune trace ne subsistait plus, en +dehors de vagues emplacements de cases encore visibles, de cette fameuse +cité de Mali qui, pendant quatre siècles, avait été la véritable +capitale du Soudan Occidental. Les provinces mandingues qui purent +échapper à la conquête banmana se transformèrent en petits royaumes +indépendants, et les descendants de Soundiata, réfugiés à Kangaba, ne +furent plus que les chefs de la petite province du Mandé proprement dit, +comme aux temps fabuleux qui avaient précédé le XIIIe siècle[203]. +L’empire de Mali avait disparu, d’une manière définitive, de la carte de +l’Afrique. + +[Illustration : Carte 13. — L’empire de Mali.] + + +[Note 149 : A comparer avec Ouâr Diâbi, Ouâr Diâdié ou Ouâr Ndiaye, nom +donné à l’islamisateur du Tekrour. A rapprocher aussi de _bara-mousso_, +nom donné en mandingue à celle des épouses d’un même mari qui a le pas +sur les autres.] + +[Note 150 : D’après le témoignage de Makrizi, qui fait d’Allakoï le +« premier roi du Tekrour » et l’appelle _Serbendana_, peut-être par +suite d’une confusion entre ce prince et Baramendana.] + +[Note 151 : Mot à mot « le lion du jeûne », allusion probable à la faim +de vengeance qui animait ce prince vis-à-vis de l’ennemi de sa famille +et de son pays. Le nom du lion, prononcé _diara_ par les Banmana et les +Dioula, est généralement prononcé _diata_ par les Malinké. Ce mot n’a +qu’une analogie toute fortuite avec le nom du clan des Diara, qui +signifie « de Dia, originaire de Dia ou du Diaga ».] + +[Note 152 : Sans doute les mêmes que les Lemlem du royaume de Dao ou du +Dao mentionnés par Bekri.] + +[Note 153 : 1er vol., page 292.] + +[Note 154 : D’après Ibn-Batouta, Soundiata aurait été instruit dans la +religion musulmane par le grand-père d’un jurisconsulte nommé Modrik- +ben-Faris, lequel Modrik fut contemporain de Kankan-Moussa, petit-neveu +de Soundiata.] + +[Note 155 : _Du Niger au Golfe de Guinée_, 1er vol.] + +[Note 156 : Dapper donne 30 journées de Mali à Tombouctou, ce qui +correspond bien à la distance séparant cette dernière ville de la région +de Niamina ; c’est l’évaluation indiquée par Cadamosto.] + +[Note 157 : C’est sous cette orthographe (Mellé) que le nom a été, +d’après M. E. D. Morel, mentionné pour la première fois sur une carte : +il s’agit d’un portulan espagnol de 1375. La carte de Mecias de +Villadestes, qui date de 1413, indique le « pays de Moussa, roi de +Melli » sur le haut Sénégal, à l’Est du _Toucouzor_ (Tekrour).] + +[Note 158 : Dapper dit qu’au Sud des Mandinga ou Manienga de la haute +Gambie, « dont le pays renferme beaucoup d’or », habitent les Souso +(Soussou), dont la capitale s’appelle _Bena_. Il ne peut y avoir autre +chose qu’une ressemblance purement fortuite entre le nom de cette ville +soussou et celui donné par le même auteur aux habitants de Oualata.] + +[Note 159 : Et précisément la plupart des manuscrits de l’ouvrage d’Ibn- +Khaldoun donnent le mot sans aucun point diacritique.] + +[Note 160 : Ce conquérant mandingue est appelé _Abba-Manko_ par +Golberry, qui le fait vivre vers l’an 1100 et dit qu’il imposa +l’islamisme aux habitants du Bambouk.] + +[Note 161 : Ce fut là l’origine de la tribu peule dite des _Sambourou_. +A la mort de Bida et d’Ilo-Diadié, Maham-Boli, prenant le pas sur ses +cinq frères (Amadi, Bogoli, Almami, Ousmân et Mangui), réunit sous son +autorité les trois clans des Boli (ou Ourourbé), des Yalabé (ou +Oualaïbé) et des Oualarbé ; il eut pour successeurs Bounoumbo Boli, +Samba Boli, Sambouné Boli, Amadi Galadio, Guidal Galadio et Sambourou +Galadio, lequel donna son nom à la tribu.] + +[Note 162 : Ibn-Khaldoun l’appelle Mansa-Ouali et prétend que _Ouali_ +est, chez les Mandingues, la corruption du nom arabe _Ali_ ; cette +indication est assurément inexacte : Ali ne se transforme pas au Soudan +en « Ouali », qui d’ailleurs est donné quelquefois comme nom ou surnom +par les musulmans avec son sens arabe de « saint » ; les traditions +indigènes au reste mentionnent toujours le successeur de Soundiata sous +le nom de Mansa-Oulé.] + +[Note 163 : 1er vol., pages 292 et 293.] + +[Note 164 : Ce cheikh fut rencontré par Ibn-Khaldoun en Egypte en +1393-94. Entre autres choses, il dit au célèbre historien arabe que le +vrai nom des « Tekrouriens » de Gao était _Zaghaï_ (pour Songaï) et +celui des gens du Mali _Ankaria_ (vraisemblablement pour _Ouangaria_, +forme plurielle arabisée du mot « Ouangara »).] + +[Note 165 : Rien n’indique que cette localité ait été celle du même nom +qui est actuellement l’une des villes principales de la Guinée +Française, mais la chose n’est pas impossible.] + +[Note 166 : On a écrit parfois _Konkour-Moussa_ : cette leçon fautive +provient d’une erreur de copiste ou d’une mauvaise lecture des textes +arabes, l’_n_ final et l’_r_ se confondant facilement dans l’écriture +arabe.] + +[Note 167 : D’après Sa’di, Kankan-Moussa aurait laissé au Touat beaucoup +de ses gens, qui avaient été atteints en route d’une maladie du pied +appelée dans leur langue _touât_, d’où le nom que prit par la suite +cette oasis. Cette étymologie ne paraît pas très vraisemblable, le nom +du Touat étant probablement d’origine berbère et antérieur à l’époque de +Kankan-Moussa. Je dois cependant faire observer qu’il existe dans la +langue mandingue (dialecte banmana) un mot _touato_ signifiant +« boîteux ».] + +[Note 168 : L’histoire de cet emprunt ou plutôt de son remboursement est +assez curieuse. Lorsque Kankan-Moussa fut de retour à Mali, Siradj-ed- +Dine y envoya un messager dans le but de recouvrer sa créance. Ce +messager étant demeuré à Mali, pour des motifs restés inconnus, Siradj- +ed-Dine partit lui-même, accompagné de son fils, et arriva à Tombouctou, +où il logea chez le poète Es-Sahéli. Le malheureux mourut la nuit même +de son arrivée. Le bruit courut qu’il avait été empoisonné sur l’ordre +de l’empereur, mais son fils protesta contre ces accusations, faisant +remarquer qu’il avait mangé des mêmes mets que son père et n’avait pas +été indisposé. Le fils de Siradj-ed-Dine atteignit ensuite Mali, reçut +de Moussa les sommes prêtées autrefois par son père, et retourna en +Egypte.] + +[Note 169 : En réalité les ruines actuelles sont celles d’un bâtiment +construit au XVIe siècle en remplacement de celui qu’avait élevé Es- +Sahéli.] + +[Note 170 : C’est-à-dire probablement un métis de Soninké de Tichit +(Voir 1er vol., page 220).] + +[Note 171 : D’après Ibn-Batouta. L’épithète de _Ouangarati_ signifie +« natif du Ouangara ».] + +[Note 172 : Takedda était située entre Gao et Agadès, à 70 étapes au +Sud-Ouest de Ouargla d’après Ibn-Khaldoun.] + +[Note 173 : _Histoire des Berbères_, trad. de Slane, livre III, p. 288. +De Slane propose de lire _Massîn_ au lieu de _mebstîn_ et pense qu’il +est fait allusion aux villes sahariennes habitées par des Massîn. Je +croirais plus volontiers que _mebstîn_ est une forme dérivée du mot +persan _boustân_ « jardin », passé dans la langue arabe, et qu’il +convient de le traduire par « les villes entourées de jardins, les +oasis ».] + +[Note 174 : Ibn-Batouta, né en 1303, était Berbère d’origine. Il fut +chargé en 1352 par Abou-Inân, sultan de Fez, de visiter le pays des +Noirs et accomplit sa mission avec d’autant plus de succès qu’il avait +voyagé auparavant durant 25 ans en Egypte et dans toute l’Asie jusqu’en +Chine. Ses notes de voyage furent revues par Ibn-Djozaï de Grenade et la +rédaction en fut achevée vers 1355. Lui-même mourut en 1377-78.] + +[Note 175 : _Kharité_ est le nom soninké de l’huile tirée des fruits +d’un arbre appelé _khari_ par les Soninké, _karéhi_ par les Peuls et +_sé_ ou _syé_ par les Mandingues.] + +[Note 176 : « Miel » se dit _li_ en mandingue.] + +[Note 177 : Ce qu’Ibn-Batouta appelle _assîda_ est le _tô_ des Banmana +et des Malinké, c’est-à-dire une sorte de pâte de farine cuite et +servant d’aliment principal.] + +[Note 178 : Sans doute Dioura.] + +[Note 179 : Très probablement la rivière qui se jette dans le Niger près +et à l’Est de Niamina et à laquelle Barth donne ce même nom.] + +[Note 180 : _Douga_ est le nom d’une espèce de vautour et aussi celui +d’un génie, chez les Banmana et les Malinké, et est souvent donné comme +prénom à des hommes.] + +[Note 181 : Il s’agit de l’instrument répandu dans toute l’Afrique +Noire, appelé en mandingue _balan_ ou _bala_ et connu des Européens sous +le nom de « balafon ».] + +[Note 182 : _Bembé_ est le mot mandingue actuel signifiant « estrade ».] + +[Note 183 : Comparez les usages observés encore de nos jours chez les +Mossi.] + +[Note 184 : Voir plus haut.] + +[Note 185 : _Dyéla_ est le pluriel arabisé de _dyêli_, qui est +effectivement l’appellation mandingue des griots mais qui fait en +réalité au pluriel _dyêli-lou_ ou _dyêlou_.] + +[Note 186 : Cet usage s’est conservé jusqu’à nous dans la plupart des +pays du Soudan, ainsi d’ailleurs que presque tous ceux observés au XIVe +siècle par Ibn-Batouta.] + +[Note 187 : Ibn-Batouta fait de cette rivière « un cours d’eau sortant +du Nil ». Cette appréciation est justifiée par le fait que, au moment de +la crue du haut Niger, les eaux du fleuve s’engouffrent dans la rivière +de Niamina, qui devient ainsi un déversoir du Niger et cesse d’être un +affluent.] + +[Note 188 : Ces « moustiques » sont probablement des tsétsé : on sait +que ces mouches se montrent de préférence pendant le jour, tandis que +les moustiques au contraire sont surtout à craindre la nuit.] + +[Note 189 : Le même chef de village raconta à Ibn-Batouta l’histoire +d’un jurisconsulte arabe nommé Aboul-Abbas, qui avait reçu de Kankan- +Moussa un cadeau de 4.000 _mitskal_ de poudre d’or et qui, ayant mis +cette somme en sûreté dans le Mîma, avait cherché à faire croire qu’elle +lui avait été volée, afin de s’en faire donner une autre par le prince ; +celui-ci, ayant découvert la supercherie, exila Aboul-Abbas pendant +quatre ans dans le pays des cannibales ; ces derniers ne mangèrent pas +le jurisconsulte, n’ayant aucun goût pour la chair des Blancs.] + +[Note 190 : _Histoire des Berbères_, trad. de Slane, livre IV, p. 343 et +344.] + +[Note 191 : Ben-Ouassoul rapporta à Ibn-Khaldoun que la ville de Mali +était très étendue, très populeuse et très commerçante, que de +nombreuses sources arrosaient les terres cultivées dont elle était +environnée et qu’elle constituait un lieu de halte pour les caravanes +provenant du Maghreb, de l’Ifrîkia et de l’Egypte.] + +[Note 192 : _Histoire des Berbères_, trad. de Slane, livre II, p. 115. +Ce passage d’Ibn-Khaldoun est intéressant à plus d’un titre : il nous +montre d’abord que la maladie du sommeil n’est pas une nouveauté au +Soudan et que ses ravages devaient être aussi considérables au XIVe +siècle qu’ils le sont de nos jours ; il est en outre de nature à nous +rassurer sur les effets de cette maladie, dont la présence dans les pays +nigériens depuis au moins cinq à six siècles ne semble pas avoir +contribué de façon appréciable à dépeupler ces régions.] + +[Note 193 : Le texte du _Tarikh-es-Soudân_ semble faire de ces deux mots +les titres des deux gouverneurs et c’est ainsi que M. Houdas l’a +interprété dans sa traduction : cependant je serais plus disposé à +croire que ce sont des noms de pays ou de chefs-lieux de province, ainsi +qu’il paraît résulter d’un passage (pages 93 du texte et 155 de la +traduction) où il est dit : « et ils atteignirent le pays (ou la ville) +de Sangara-soma ». Le premier de ces mots peut signifier en mandingue +« l’ensemble du pays du Sangaran » ou encore « le lieu des tornades » ; +le second peut vouloir dire « le lieu des rochers » ou « la résidence du +chef ».] + +[Note 194 : _Tarikh-es-Soudân_, p. 34 de la traduction.] + +[Note 195 : D’après M. Ch. Monteil, le Ouonzo de Sa’di correspondrait au +Ouandiodougou du canton actuel de Saro ou Sarro.] + +[Note 196 : Ce voyageur, dans sa relation parue à Vicence en 1507, dit +que l’or du Mali se transportait partie à _Cochia_ (Koukia ou Gounguia), +sur la route du Caire et de Syrie, et partie à _Tombut_ (Tombouctou), +d’où il allait soit à Tunis par le Touat soit au Maroc par _Hoden_ (le +Hodh ou plutôt Ouadân).] + +[Note 197 : Jean II régna de 1481 à 1495. Après lui vinrent Emmanuel +(1495-1521) et Jean III (1521-1557).] + +[Note 198 : Hassân-ben-Mohammed el-Ouazzân, plus connu sous le surnom de +Léon l’Africain, voyagea au Soudan vers 1507, à l’âge de seize ans +environ, et écrivit sa relation aux alentours de l’an 1520.] + +[Note 199 : C’est-à-dire 6.000 familles et non pas 6.000 habitants, +comme l’écrit Dapper dans son interprétation du récit de Léon.] + +[Note 200 : Ou à Soua (Pondori).] + +[Note 201 : Peut-être faut-il interpréter ce raisonnement, rapporté par +Sa’di, de la façon suivante : la résidence de Hamadou-Amina, simple +campement, ne pouvait renfermer grand-chose à piller, tandis que le +Bendougou comprenait quelques centres commerciaux où l’on pouvait +espérer ramasser un butin appréciable.] + +[Note 202 : Farako était le chef-lieu ; le canton lui-même portait le +nom de Fadougou, qui est encore celui d’un village situé à l’Est de +Farako. Le Komino de Sa’di devait se trouver très près de l’emplacement +du village actuel de Konou.] + +[Note 203 : Mambi Keïta, le dernier chef du Mandé descendant de +l’ancienne famille impériale de Mali, est mort à Kangaba il y a quelques +années : pour des motifs politiques, toute autorité a été enlevée à ses +héritiers par l’administration française, et son successeur ne commande +même plus le canton de Kangaba.] + + + + + CHAPITRE VIII + + =Le royaume peul du Massina[204] + (XVe au XIXe siècles)= + + + =I. — Dynastie des Diallo= (1400-1810). + + +J’ai relaté ailleurs[205] l’arrivée de _Maga Diallo_ vers l’an 1400 dans +le Diaga ; j’ai dit comment il avait reçu du gouverneur mandingue du +Bagana l’investiture officielle d’_ardo_ ou chef des familles peules qui +l’avaient suivi dans son exode du Kaniaga au Diaga. Son autorité ne +tarda pas à s’étendre sur les Peuls d’autres clans (Bari principalement) +qui vinrent peu après s’établir dans la même région et c’est ainsi que +se fonda, au début du XVe siècle, le royaume peul du Massina, sous la +suzeraineté de l’empereur de Mali. + +Ce nom de _Massina_ était celui d’une mare voisine de _Kéké_ ou Kékey, +village situé sur le marigot de Dia, en aval de Dia ou Diaga et un peu +au Nord-Est de Ténenkou. C’est auprès de cette mare que Maga Diallo +établit sa résidence et c’est en raison de cette circonstance que les +Peuls donnèrent le nom de Massina à cette province, jusque-là connue +sous celui de Diaga ou Diagara. Par la suite, on fit usage des deux +noms, en se servant de préférence du mot « Massina » pour désigner +l’habitat des Peuls et leur royaume ; plus tard, lorsque ce dernier prit +de l’extension et déborda vers l’Est, d’abord entre le marigot de Dia et +le Niger, puis sur la rive droite de ce fleuve lui-même, le mot +« Massina » prit une extension correspondante, tandis que « Diaga » +continua à désigner plus spécialement la région de Dia ou Diaga et la +rive gauche du marigot de même nom. + +Maga Diallo mourut vers 1404. Le pouvoir se transmit dans sa famille +jusqu’au début du XIXe siècle ; en réalité, l’autorité de l’_ardo_ du +Massina ne s’étendait que sur les Peuls et leurs Rimaïbé, tous plus ou +moins nomades, tandis que les Noirs sédentaires — Soninké et Bozo — +relevaient directement du gouverneur du Bagana ou du chef de Dienné, +selon l’endroit qu’ils habitaient. Ce n’est guère qu’au siècle dernier, +sous la dynastie des Bari, que le Massina devint un véritable Etat +compact, réunissant sous un même sceptre tous les habitants du pays, +Peuls et Nègres, nomades et sédentaires. + +De 1400 à 1494, le royaume peul du Massina fut vassal de l’empire de +Mali. Les princes qui s’y succédèrent durant cette période, après Maga +Diallo, furent : son fils aîné _Bouhima_ ou Ibrahim (1404-24) ; son +second fils _Alioun_ (1424-33) ; _Kanta_, fils aîné de Bouhima +(1433-66) ; _Alioun II_, second fils de Bouhima (1466-80), et _Nia_ ou +Aniaya, fils de Kanta (1480-1510). + +Le _Tarikh-es-Soudân_ nous donne quelques renseignements, surtout +généalogiques, sur ces premiers rois du Massina. Outre Bouhima et +Alioun, Maga Diallo avait eu de sa première femme, Demmo, fille de +Niadel ou Guédal, trois autres fils : Demba, Kouba et Harendi ; d’une +seconde femme, il avait eu Nialel, et, d’une troisième nommée Bindo, il +avait eu encore deux fils : Hamadi et Samba. Bouhima épousa d’abord +Yédenké, dont il eut un fils nommé Makiba ou Nankaba, ensuite Kaffo, +dont il eut Kanta et Alioun II, et enfin Tiddo ou Teddi, dont il eut un +dernier fils nommé Hamadi. Kanta épousa une femme de la tribu des +Sangaré, nommée Safo Daramé, dont il eut six fils : Diâdié, Nia ou +Aniaya, Demba-Dondi, Yoro, Lambourou et Kania ; d’une autre femme nommée +Bounga, il eut un septième fils, Maka. + + DELAFOSSE Planche XXII + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 43. — Une danse Tombo, à Bandiagara.] + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 44. — Danseurs Tombo, à Bandiagara.] + +Kanta périt dans un combat contre les Zaghrâna[206], qui furent +vainqueurs des Peuls. C’est sous le règne de son successeur Alioun II +que le Massina fut attaqué par Sonni Ali-Ber, empereur de Gao, qui fut +repoussé et défait par les Peuls du Borgou ou Massina central (entre le +marigot de Dia et le Niger) ; c’est vers la fin du règne du même _ardo_ +que le pays fut traversé et ravagé par l’armée mossi de Nasséré dans sa +marche sur Oualata : d’après Sa’di, Alioun II aurait infligé une défaite +aux Mossi. + +Sous le règne de Nia ou Aniaya, le Massina tout entier fut annexé à +l’empire de Gao, en 1494, par Omar Komdiago, frère et lieutenant du +premier _askia_ Mohammed Touré. Les Peuls n’acceptèrent pas cette +annexion de gaieté de cœur et demeurèrent, autant qu’ils le purent, +fidèles à l’empereur de Mali. C’est ainsi que, comme nous l’avons vu, +sous le commandement de _Demba-Dondi_, l’un des frères de Nia ou Aniaya, +ils aidèrent Ousmana, gouverneur mandingue du Bagana, à résister à +l’askia en 1498-99 ; mais ils furent vaincus comme Ousmana lui-même, +Demba fut tué et les rois peuls du Massina furent désormais vassaux de +l’empire de Gao. C’est vers l’an 1500, après la défaite de son frère +Demba par Mohammed Touré, que le roi Nia quitta Kéké et transporta sa +résidence dans le Guimbala, près du lac Débo[207]. D’une façon générale, +les rois de la dynastie des Diallo habitèrent tantôt sur la rive gauche +du marigot de Dia (soit à ou près de Kéké, soit à ou près de Ténenkou), +tantôt entre ce marigot et le Niger, ou encore à Soï, entre le Niger et +le Bani. + +Le successeur de Nia Diallo fut _Soudi_ ou Saouadi, petit-fils de +Bouhima par Diâdié ; il régna de 1510 à 1539. A sa mort, son fils _Ilo_ +et _Hamadou-Siré_, fils de Nia, se disputèrent le pouvoir ; le litige +fut porté devant l’askia Issihak I, qui décida de s’en remettre à la +volonté du peuple ; mais les gens du Massina se divisèrent en deux +fractions et en vinrent aux mains : Ilo attaqua son rival et le chassa +du pays ; aidé par les Sangaré, Hamadou-Siré rentra au Massina, fut +défait de nouveau et alla à Gao implorer l’aide de l’askia. Celui-ci +invita Ilo à venir lui parler et le fit tuer sur la route : Ilo avait +régné un an (1539-40)[208]. + +_Hamadou-Siré_ (1540-43) lui succéda et fut déposé, au bout de quatre +ans de règne, par Issihak I, qui fit nommer à sa place _Hamadou-Poullo_, +frère d’Ilo. Ce dernier s’étant mis à persécuter beaucoup de familles +qui appartenaient comme lui au clan des Dialloubé et ayant obligé +plusieurs d’entre elles à quitter le Massina, Issihak I lui enleva le +pouvoir l’année suivante (1544) et le confia à son neveu _Boubou-Ilo_ +(Boubou fils d’Ilo), qui régna de 1544 à 1551. C’est sous le règne de +Boubou-Ilo, en 1550, que les Peuls de la région de Nampala, sous la +conduite de Diâdié Toumané, se révoltèrent contre l’askia Daoud, qui +venait de monter sur le trône ; Daoud leur infligea une sanglante +défaite et fit sur eux de nombreux prisonniers, dont des griots de la +caste des Mabbé ou Maboubé. + +Après Boubou-Ilo régnèrent _Ibrahim-Boye_ (1551-59) et _Boubou-Mariama_ +(1559-83), tous les deux fils de Hamadou-Poullo. Ibrahim-Boye mourut à +Dienné, au moment où l’askia Daoud y passait en revenant de son +expédition au Mali (1558-59). En 1582, vers la fin d’un règne de vingt- +quatre ans, Boubou-Mariama[209] voulut se distinguer par un coup +d’audace : il attaqua sur le Niger — ou sur l’un de ses bras — et pilla +une embarcation qui ramenait de Dienné vers Gao El-hadj Mohammed, fils +de l’askia Daoud et son futur successeur ; Mohammed-Bengan, autre fils +de Daoud et chargé alors des fonctions de gouverneur du Gourma, marcha +aussitôt sur le Massina, ravagea le pays et massacra un grand nombre +d’habitants, dont beaucoup de lettrés musulmans. Boubou-Mariama se +réfugia à _Fi_, entre Kobikéré et Kokry, puis revint au Massina après le +départ de Mohammed-Bengan. Lorsqu’El-hadj Mohammed (Mohammed III) +succéda à son père à la fin de la même année (1582), Boubou-Mariama +refusa de faire acte de soumission entre ses mains. Nous avons vu +comment il fut arrêté en 1583, sur l’ordre de l’askia, et emmené à Gao, +et comment, malgré l’offre de Mohammed III de lui rendre son royaume, il +préféra demeurer à la cour de son ancien ennemi. + +Il fut remplacé au Massina par _Hamadou-Amina_, fils de Boubou-Ilo +(1583-1603). Ce prince fut contemporain de l’écrasement de l’askia +Issihak II par les Marocains (1591) ; son prédécesseur Boubou-Mariama, +qui vivait encore à ce moment et avait suivi l’armée de l’askia à +Tondibi, fut tué dans la mêlée. Les pachas de Tombouctou remplacèrent +désormais les empereurs de Gao comme suzerains du Massina, mais leur +suzeraineté fut plus nominale et plus précaire que ne l’avait été celle +de ces derniers. C’est ainsi qu’en 1598 Hamadou-Amina se révolta +ouvertement contre les autorités marocaines ; le caïd Moustafa-et- +Tourki, partant de Tendirma, marcha sur le Massina à la tête de 700 +soldats marocains et songaï et joignit l’_ardo_ près de Diaga en un +endroit appelé _Touloufina_. Hamadou avait avec lui un grand nombre +d’alliés banmana ; se sentant malgré cela en état d’infériorité, il +s’enfuit avec ses Peuls, laissant les Banmana aux prises avec l’armée du +caïd. Celle-ci cerna les Banmana, en tua un grand nombre et s’empara de +la famille de leur chef, qui fut emmenée captive à Dienné. Après s’être +débarrassé des Banmana, Moustafa se mit à la poursuite de Hamadou-Amina, +qu’il n’abandonna qu’en arrivant dans le Kaniaga ; l’_ardo_ s’enfuit +jusqu’à Diara (près Nioro), tandis que le caïd revenait vers le Massina +en passant par Koukiri ou Kokry, où se trouvait alors le gouverneur de +la province du Karadougou. Arrivé en face de _Ténenkou_, sur la rive +droite du marigot de Dia, Moustafa héla les habitants de cette ville, +leur demandant de lui envoyer des pirogues pour traverser le fleuve ; +les gens de Ténenkou obtempérèrent à cet ordre : aussitôt débarqué sur +la rive gauche, le caïd attaqua Ténenkou et s’en empara. Le futur pacha +Ali-ben-Abdallah, qui se trouvait à côté de Moustafa durant l’assaut, +fut blessé d’une flèche empoisonnée par les assiégés, mais il guérit +grâce à des vomissements provoqués par la fumée de tabac. Moustafa fit à +Ténenkou[210] de nombreux prisonniers qu’il emmena à Tombouctou ; il +devait, peu après le retour de son expédition, être assassiné à Kabara +sur l’ordre de Djouder (juillet 1598). Avant de quitter le Massina, +Moustafa y avait installé comme roi, en remplacement de Hamadou-Amina, +un prince de la famille royale nommé _Hamadi-Aïssata_. + +Lorsque Hamadou-Amina apprit la mort du caïd Moustafa, il quitta Diara +et retourna au Massina, où il fit sa rentrée en 1599, puis il reprit le +commandement des mains de Hamadi-Aïssata. La même année, il prêta son +concours à Mamoudou III, empereur de Mali, pour attaquer Dienné : j’ai +dit comment les Marocains, qui étaient conduits par Moustafa-el-Fîl et +un Portugais nommé Abdelmalek, eurent le dessus, et comment Hamadou- +Amina se replia à Soï (entre Dienné et Mopti), à moins que ce ne fût à +Soua, dans le Pondori. Tandis que, quelque temps après, le caïd Slimân- +Chaouch revenait d’une expédition au Bendougou, Hamadou-Amina l’attaqua +sur les bords du Bani, en face de Tié, et lui infligea une si sévère +défaite que les Marocains traitèrent avec lui et lui promirent de +respecter désormais le territoire formant son royaume. + +_Boubou-Aïssata_, dit Niamé, fils de Hamadou-Amina, succéda à son père +et régna de 1603 à 1613. Après lui vint _Bourahima-Boye_, son frère +(1613-25), qui eut comme successeur _Silamaga-Aïssata_, frère de père et +de mère de Boubou-Aïssata ; Silamaga régna seulement deux ans (1625-27) +et fut, d’après Sa’di, un prince juste et énergique. + +_Hamadou-Amina II_, fils de Boubou-Aïssata, monta sur le trône en +1627[211]. Lorsque, l’année suivante, le pacha Ali-ben-Abdelkader prit +le commandement à Tombouctou, il fit ordonner à Hamadou-Amina II de +venir recevoir de ses mains l’investiture officielle. L’_ardo_ refusa. +Aussi, en 1629, Ali-ben-Abdelkader entreprit une expédition contre le +Massina ; mais les Peuls se dérobèrent, n’acceptant pas le combat et +fuyant devant les Marocains pour revenir ensuite les attaquer sur leurs +derrières. Le pacha se fatigua bientôt de cette campagne inutile et +revint à Tombouctou. De là, il envoya un message à Hamadou-Amina II pour +l’aviser qu’il le reconnaissait officiellement comme roi du Massina et +l’autorisait à percevoir l’impôt ; Sa’di, l’auteur du _Tarikh-es- +Soudân_, qui se rendit au Massina cette même année (1629) pour aller +visiter un de ses amis, le cadi Samba, eut l’occasion de voir Hamadou- +Amina II au moment où il venait de recevoir le message du pacha. + +En 1634, Hamadou-Amina se transporta à Dienné sous prétexte d’aller y +chercher un captif évadé et, se jouant de deux caïds marocains envoyés +pour l’arrêter, il arriva jusqu’à la ville, posa sa main sur les +remparts et repartit sans qu’on osât l’inquiéter. Dix ans après, le +pacha Mohammed-ben-Mohammed dirigea contre lui une expédition, avec le +concours de son vassal l’askia du Nord El-hadj et celui de la garnison +de Dienné ; l’armée marocaine essuya d’abord une sanglante défaite, le +20 mai 1644, du côté de Soï, mais, le lendemain, ce fut au tour de +Hamadou-Amina d’être mis en déroute. L’_ardo_ se replia sur Kéké et les +débris de son armée se sauvèrent dans le pays des Banmana, pensant y +trouver un refuge ; mais les Banmana, pour se venger des nombreux actes +de brigandage auxquels les Peuls se livraient habituellement sur leur +territoire, s’emparèrent de tout ce qui tomba entre leurs mains, hommes +et biens. Cependant le pacha avait fait demander aux chefs du Sana +(Sansanding) et du Fadougou (Farako) d’arrêter Hamadou-Amina : ces deux +chefs armèrent treize pirogues, s’embarquèrent à Nakry le 12 juillet +1644, descendirent le Niger, puis le marigot de Diaga, et rencontrèrent +l’_ardo_ à Kéké. Ce dernier leur ayant demandé ce qu’ils venaient faire +au Massina, les deux chefs se troublèrent et, sans oser aucune tentative +pour s’emparer de la personne du roi, ils lui dirent qu’ils allaient à +Tombouctou saluer le pacha ; Hamadou-Amina les engagea à n’en rien +faire, mais, comme ils semblaient persister dans leur projet, il les +laissa aller et leur donna même des vaches en cadeau. Continuant leur +chemin, ils rencontrèrent à Karan (rive gauche du marigot de Dia, à +hauteur de Kakagnan) l’armée du pacha ; celui-ci accueillit les deux +chefs avec bienveillance, malgré l’échec de leur mission ; puis il +prononça la déchéance de Hamadou-Amina II et nomma à sa place, comme roi +du Massina, son cousin _Hamadi-Fatima_, fils de Bourahima-Boye ; ensuite +il renvoya les chefs du Sana et du Fadougou, en les chargeant de nouveau +de s’emparer de Hamadou-Amina. Mais ce dernier, ayant eu connaissance de +leurs desseins, s’était réfugié à Fi (près Kobikéré) et la flottille +ennemie ne le trouva plus à Kéké. Après être passés à Diaga, les chefs +du Sana et du Fadougou, étant arrivés à hauteur de Fi, envoyèrent un +émissaire au chef de ce village pour l’engager à chasser de chez lui +Hamadou-Amina et à le capturer si possible. Le chef de Fi déclara donc à +l’_ardo_ en fuite qu’il ne pouvait pas lui accorder plus longtemps +l’hospitalité, mais il ne lui fit aucun mal, et Hamadou-Amina put +retourner au Massina, rassembler ses partisans, mettre en déroute ceux +de Hamadi-Fatima et reprendre le pouvoir (18 septembre 1644) : il le +conserva jusqu’à sa mort, qui eut lieu en 1663, après trente-six ans +d’un règne glorieux mais souvent agité. + +Nous ne possédons que fort peu de renseignements sur ses successeurs, +qui furent : _Alioun III_, frère de Hamadi-Fatima (1663-73), _Gallo- +Haoua_ (1673-75), _Gourori_, fils du précédent (1675-96), _Guéladio_ +(1696-1706), _Guidado_, neveu du précédent (1706-61), _Hamadou-Amina +III_, fils de Guidado (1761-80), _Ya-Gallo_ (1780-1801) et _Hamadi- +Dikko_ ou Gourori II, fils de Ya-Gallo (1801-1810). Tous furent plus ou +moins vassaux, non plus des pachas de Tombouctou, qui n’existaient plus +depuis 1670 environ en tant qu’autorité constituée, mais des empereurs +banmana de Ségou[212]. + +Hamadi-Dikko fut le dernier roi de la dynastie des Diallo, qui avait +ainsi exercé la suprématie au Massina durant plus de quatre cents ans. +Bien que nous n’ayons pas d’indications précises à cet égard et que +quelques-uns des princes de cette dynastie portent des prénoms +musulmans, il semble bien qu’aucun d’eux n’ait professé l’islamisme : ce +fut, en tout cas, la raison qu’invoqua Sékou-Hamadou, fondateur de la +dynastie des Bari, pour s’emparer du pouvoir, ainsi que nous l’allons +voir à l’instant. + + + =II. — Dynastie des Bari= (1810-1862). + + +Les Peuls du Massina appartiennent à un certain nombre de familles +réparties en plusieurs clans, ainsi que j’ai eu l’occasion de le dire. +Au début de leur organisation, le clan _Diallo_ ou des Dialloubé avait +le pas sur les autres, et c’est ainsi que Maga Diallo put s’emparer du +commandement et que ses descendants le conservèrent durant quatre +siècles. Le clan le plus puissant après celui des Dialloubé était le +clan des _Daébé_, qui est connu également sous les noms de _Bari_ et +_Sangaré_ et qui correspond au clan toucouleur des _Si_ et au clan mandé +des _Sissé_[213]. On a vu qu’à plusieurs reprises les Bari ou Sangaré +avaient pris le parti des ennemis du Massina contre les rois dialloubé. + +A la fin du XVIIIe siècle vivait à Yogoumsirou près d’Ouromodi (Massina +central) un pieux musulman originaire du Fitouka (région à l’Est de +Niafounké), qui appartenait au clan peul des Bari et était appelé +_Hamadou-Lobbo_ ou Ahmadou-Lobbo[214], parce qu’il avait pour mère une +femme nommée Lobbo, ou encore Hamadou-Boubou, parce que son père +s’appelait Boubou. Hamadou-Lobbo avait eu à Malangal ou Maréval (Massina +central) un fils auquel il donna le même nom qu’il portait lui-même et +qu’on appela pour cette raison _Hamadou-Hamadou-Lobbo_, c’est-à-dire +« Hamadou fils de Hamadou fils de Lobbo » ; lorsque, plus tard, ce fils +reçut le surnom de _Sékou_ ou « vénérable » (corruption du mot arabe +_cheikh_), on l’appela _Sékou-Hamadou_, c’est-à-dire « Sékou fils de +Hamadou »[215]. + +Sékou-Hamadou, après avoir été instruit par son père à Yogoumsirou, se +mit à voyager. Il accompagna en 1800 Ousmân-dan-Fodio dans ses +expéditions en pays haoussa et, au retour, vint s’établir dans un hameau +peul voisin de Dienné et nommé Nonkama. Les Arma de Dienné l’en ayant +expulsé, il alla se fixer à Sono, dans le Sébéra, pays d’origine de sa +mère Fatimata, et y fonda une école. Ses _talibé_ ou disciples s’étant +rendus un jour au marché de Siman, près et au Nord de Dienné, un fils de +Hamadi-Dikko, l’_ardo_ du Massina, leur chercha dispute et confisqua +leurs couvertures ; ils vinrent se plaindre à Sékou-Hamadou, qui leur +conseilla de tuer le fils de l’_ardo_, ce que firent les _talibé_. +Alors, pour fuir la colère de Hamadi-Dikko, Sékou-Hamadou alla s’établir +auprès de Soï. + +Cependant l’_ardo_, effrayé des agissements et de la renommée +grandissante de Sékou-Hamadou, implora contre ce dernier l’aide de _Da_, +alors empereur de Ségou et suzerain du Massina. Da ordonna à l’un de ses +généraux, nommé Fatouma-Séri, d’aller s’emparer de la personne du +cheikh ; arrivé à Dotala (près et au Nord-Est de Dienné), Fatouma-Séri +comprit que Sékou-Hamadou, dont la réputation de science et de vertu +était déjà considérable, constituait un adversaire sérieux ; il fit +occuper la rive du Niger par les guerriers de l’_ardo_ et celle du Bani +par Galadio, chef du Kounari (pays de Kouna, entre Mopti et Sofara). +Puis il marcha sur Soï à la tête de l’armée banmana. Sékou-Hamadou +proclama alors la guerre sainte, marcha au devant de Fatouma-Séri, +battit ses troupes près de Soï et les repoussa jusqu’à Yari, à côté de +Dotala, où elles se fortifièrent. On prétend que le cheikh n’avait à sa +disposition que quinze cavaliers, mais que, ayant fait rassembler un +grand troupeau de bœufs, il fit recouvrir ces animaux de guenilles +auxquelles on mit le feu et les lâcha ensuite sur les Banmana, parmi +lesquels les bœufs, affolés par la douleur, jetèrent le désarroi et la +panique. Fatouma-Séri, en apprenant qu’il s’était ainsi laissé jouer par +son adversaire, se tua de honte et de dépit ; quant à ses guerriers, ils +se dispersèrent, et c’est à partir de cet événement que l’empire de +Ségou perdit la tutelle qu’il avait jusque-là exercée, depuis 1670 +environ, sur le Massina. + +Sékou-Hamadou avait envoyé deux de ses frères auprès de Ousmân-dan- +Fodio, empereur de Sokoto, pour solliciter sa bénédiction et lui +demander des drapeaux ; ces drapeaux arrivèrent au moment de la déroute +de Fatouma-Séri et ne contribuèrent pas peu à fortifier le prestige dont +jouissait déjà le cheikh. Il en profita pour imposer fortement son +autorité à tout le Sébéra, où il plaça l’un de ses Rimaïbé, Sanoussi +Sissé, comme gouverneur. Les Peuls de la région, heureux en somme de +l’occasion qui s’offrait à eux d’échapper au joug des Banmana, firent +leur soumission à Sékou-Hamadou et lui livrèrent la personne de Hamadi- +Dikko, le dernier _ardo_ du Massina (1810). Sékou-Hamadou en effet +répudia ce titre d’_ardo_ (guide, conducteur, chef de migration ou de +tribu nomade), qui lui paraissait trop modeste, et prit celui d’_amirou- +l-moumenîna_ (prince des Croyants). Cependant, il installa son neveu +Bokar-Amina à Ténenkou, avec le titre d’_amirou_ tout court +(commandant), en lui donnant le gouvernement du Massina occidental et en +en faisant en quelque sorte le successeur local de Hamadi-Dikko. + +Les habitants de Dienné, fervents musulmans et surtout marchands avisés, +toujours du parti du plus fort, firent leur soumission au cheikh, qui +envoya des représentants dans la ville pour y exercer l’autorité en son +nom. Mais les Arma, descendants des derniers caïds marocains, qui +avaient remplacé ces derniers dans le commandement de la ville et de ses +environs, ne voulurent pas supporter ces maîtres qu’on leur imposait +malgré eux et les massacrèrent. Sékou-Hamadou vint alors mettre le siège +devant Dienné, qui se rendit au bout de neuf mois avec d’autant plus de +facilité que, à part les Arma, tous ses habitants étaient favorables au +cheikh. Une fois maître de Dienné, Sékou-Hamadou traversa le Bani et se +rendit dans le Kounari pour y fixer sa résidence ; Galadio, mécontent, +alla à Tombouctou pour implorer le secours des Bekkaï, lesquels +formaient la principale famille des Kounta et détenaient alors la +suprématie politique à Tombouctou. Les Bekkaï refusèrent de donner leur +appui à Galadio qui, après deux ans de lutte, fut définitivement battu +par Sékou-Hamadou et alla, avec ses partisans, se réfugier au Yagha, +entre Dori et Say, où son fils Ibrahim jouissait encore d’une réelle +autorité vers la fin du XIXe siècle. + +Sékou-Hamadou fonda alors dans le Kounari, sur la rive droite du Bani et +au pied des montagnes du Pignari, entre Kouna et Sofara, un village +qu’il appela _Hamdallahi_ (glorification de Dieu) et dont il fit sa +capitale (1815). C’est là qu’il reçut la visite d’El-hadj-Omar, vers +1838, lorsque ce dernier revenait de La Mecque ; Sékou-Hamadou lui +prédit, dit-on, qu’il serait un grand prince mais périrait +misérablement. + +Une fois solidement installé à Hamdallahi, il organisa ses Etats[216], +les partagea en provinces, mit dans chaque province un gouverneur et un +cadi, établit des impôts et une sorte de service militaire. Les impôts +consistaient principalement en une dîme sur les récoltes : un dixième de +la dîme formait la solde du percepteur, un cinquième revenait au roi et +le reste servait à payer le chef de province, à entretenir le contingent +militaire et à secourir les indigents. On percevait en outre un impôt en +nature sur les troupeaux, impôt dont le montant était dépensé par le roi +en frais de représentation : le taux était d’un taureau sur trente, une +vache sur quarante, un mouton sur quarante et une chèvre sur cent. De +plus, Sékou-Hamadou institua une sorte d’impôt somptuaire, qui +consistait à prélever le quarantième de la fortune monnayée des gens +riches (or et cauries) et le quarantième de leur provision de sel. A la +fête de la rupture du jeûne, chaque chef de famille payait un +_moudd_[217] de mil par adulte, dont un cinquième revenait au roi, le +reste étant affecté au personnel des mosquées et aux indigents. Les +serfs devaient aussi une contribution en mil ou en riz pour la +nourriture de l’armée. Tous ces impôts étaient annuels. + +En dehors des impôts existait la taxe de l’_oussourou_ ou du dixième des +marchandises importées de l’extérieur et vendues dans le royaume. Quant +au butin fait à la guerre, une fois diminué d’un cinquième qui servait à +payer le chef de la colonne et à racheter les prisonniers, il était +partagé entre les guerriers à raison d’une part par fantassin et de deux +parts par cavalier. Pour son alimentation et celle de sa cour et des +hôtes de passage, le roi se réservait dans chaque province des terrains +qui étaient cultivés par les Rimaïbé attachés à la couronne. + +Chaque village devait fournir un contingent militaire divisé en trois +fractions qui étaient appelées à tour de rôle ; mais, en cas de +nécessité, elles pouvaient être appelées toutes les trois à la fois. On +faisait généralement une expédition militaire ou une razzia tous les +ans, au moment de la saison sèche ; pendant la durée de l’opération, les +guerriers recevaient une indemnité de vivres en grains ou en cauries. Il +y avait cinq généraux : le général en chef ou _amirou mawngal_ résidait +à Dienné et campait durant la saison sèche au Pondori, d’où il +surveillait les Banmana ; trois généraux résidaient à Hamdallahi pendant +la saison des pluies : le reste du temps, l’un campait à Poromani (ou +Foromana), sur la rive droite du Bani et à peu près en face de Dienné, +pour surveiller les Minianka, un autre au Kounari pour surveiller les +Tombo et les Mossi, et le troisième à Saréniamou, au Nord de Bandiagara, +pour surveiller les Touareg et les Peuls de la Boucle ; un cinquième +général résidait à Ténenkou et surveillait la frontière de l’Ouest : +c’était le remplaçant local des anciens rois de la dynastie des Diallo. + +Dans chaque chef-lieu de canton et dans chacun des sept quartiers de +Hamdallahi était un cadi jugeant les affaires civiles. Le grand cadi de +Hamdallahi, entouré des cadis de quartier, connaissait des crimes et, en +appel, de tous les jugements des cadis secondaires. On pouvait en +appeler au roi des jugements du grand cadi ; lorsqu’il y avait +divergence entre l’avis de ce dernier et celui du roi, on avait recours +à l’arbitrage d’un jurisconsulte réputé. L’assemblée des jurisconsultes +de la capitale formait auprès du roi une sorte de Conseil d’Etat. + +Sékou-Hamadou réussit à convertir à l’islam presque tous les Peuls, dont +la plupart étaient encore païens au début du XIXe siècle, et même +beaucoup de Banmana ; ces derniers d’ailleurs abandonnèrent presque tous +l’islamisme après la chute de l’Etat toucouleur qui remplaça au Massina +le royaume des Bari. Du temps de la domination des Diallo, le système de +succession en usage dans le pays était le système de succession +patriarcale : Sékou-Hamadou l’interdit et imposa à ses sujets la +succession en ligne directe. + +Sékou-Hamadou régna de 1810 à 1844. Il avait étendu son autorité surtout +du côté de l’Est, jusqu’aux premières montagnes des Tombo, et au Sud- +Est, jusque vers le confluent de la Volta Noire et du Sourou. Au Nord +son pouvoir s’exerçait depuis 1827 jusqu’à Tombouctou, où son influence +néanmoins était contrebalancée par celle des Bekkaï et par celle des +Touareg. C’est en 1826-1827 que Sékou-Hamadou avait conquis Tombouctou +et en avait fait une dépendance du Massina ; lorsqu’il mourut, les +habitants de la ville, qui détestaient les Peuls, firent appel à _El- +Mokhtar Bekkaï_, qui résidait alors à Mabrouk : celui-ci intervint +auprès des Touareg de la région et, grâce à leur concours et à celui de +ses Kounta, il parvint à affranchir Tombouctou du joug du Massina et à +en chasser la garnison peule (1844). + +_Hamadou-Sékou_, fils de Sékou-Hamadou, succéda à son père ; deux ans +après son avènement, il faisait de nouveau accepter la suzeraineté du +Massina par Tombouctou (1846), sans cependant réoccuper la ville ; grâce +à une convention passée avec _El-Bekkaï_, frère d’El-Mokhtar, les +susceptibilités des habitants purent recevoir satisfaction : il fut +décidé que tous les fonctionnaires seraient des Songaï, à l’exception +d’un percepteur peul qui assisterait le percepteur songaï dans le +recouvrement de l’impôt à verser au roi du Massina. + +Hamadou-Sékou abdiqua en 1852 en faveur de son fils _Hamadou-Hamadou_, +au détriment de ses frères Ba-Lobbo et Abdessâlem. Hamadou-Hamadou régna +de 1852 à 1862 ; sa lutte avec El-hadj-Omar et sa défaite seront contées +dans l’histoire de l’empire toucouleur. Qu’il me suffise de dire ici +qu’El-hadj, après s’être emparé de Sansanding en 1860, puis de Ségou en +1861, marcha contre Hamadou-Hamadou et prit Hamdallahi en 1862, après +quoi il fit arrêter Hamadou-Hamadou près de Tombouctou et le fit mettre +à mort. _Ba-Lobbo_ cependant continua la lutte contre les Toucouleurs et +arriva même à se tailler dans la Boucle du Niger une sorte de royaume +assez étendu, mais en réalité le royaume peul du Massina et la dynastie +des Bari avaient pris fin avec l’entrée d’El-hadj-Omar à Hamdallahi. Le +récit des difficultés que rencontrèrent dans le Massina El-hadj et ses +successeurs, tant de la part des Bari et des Peuls en général que de +celle des Bekkaï de Tombouctou, appartient à l’histoire de l’empire +toucouleur plutôt qu’à celle du royaume peul. + +[Illustration : Carte 14. — Le royaume du Massina.] + + +[Note 204 : L’histoire du royaume peul du Massina est intimement liée à +celle de la domination marocaine à Tombouctou (ch. IX), à celle de +l’empire banmana de Ségou (ch. X) et à celle de l’empire toucouleur +d’El-hadj-Omar et de ses successeurs (ch. XI). Afin de ne pas me répéter +trop souvent, j’ai omis dans le présent chapitre un certain nombre de +détails que l’on trouvera dans les trois chapitres suivants.] + +[Note 205 : 1er vol., p. 228 et 229.] + +[Note 206 : Il est difficile de savoir quelle est exactement la +population que Sa’di désigne par le terme de _Zaghrâna_ : tantôt il +s’agit, semble-t-il, de Berbères (peut-être les Sakhoura actuellement +vassaux des Kounta), tantôt le même mot paraît représenter des Soninké +(peut-être ce mot devrait-il se lire _Diagharana_, « gens du Diaghara ou +Diaga ») ou des Sorko.] + +[Note 207 : Guimbala (région de la grande eau) est le nom donné en +mandingue à la région du Débo ; nos cartes portent ce mot au Nord du +lac, mais il désigne aussi bien les rives ouest, sud et est que la rive +nord.] + +[Note 208 : M. Ch. Monteil fait régner Ilo en 1520-21 : cette date me +semble difficile à admettre puisque le _Tarikh-es-Soudân_, notre seul +guide en la matière, fait intervenir dans la mort de ce prince l’askia +Issihak I, lequel régna de 1539 à 1549. Pour le reste, j’ai adopté les +dates données par M. Ch. Monteil toutes les fois qu’elles s’accordent +avec les indications fournies par Sa’di.] + +[Note 209 : Ce nom indique que la mère de Boubou s’appelait Mariama. Les +Peuls font suivre leur nom tantôt de celui de leur mère, tantôt de celui +de leur père (par exemple Boubou-Ilo), tantôt d’un surnom (Hamadou- +Poullo), indépendamment du nom de clan, qui se place toujours le dernier +et qui, pour tous ces princes, est Diallo.] + +[Note 210 : Moustafa gardait rancune aux gens de Ténenkou parce qu’ils +avaient, quelque temps auparavant, facilité le passage du fleuve à des +Banmana qui allaient razzier le pays de Dienné. Le caïd de cette ville +avait alors cherché à s’emparer de Ténenkou, mais avait été mis en +déroute.] + +[Note 211 : Sa’di nous dit que ce prince régnait depuis 25 ans au moment +où lui-même rédigeait son ouvrage, lequel fut écrit vers 1652 et +complété ensuite en 1655.] + +[Note 212 : Je donne les noms et les dates des rois du Massina, de 1663 +à 1810, d’après la _Monographie de Djenné_ de M. Ch. Monteil.] + +[Note 213 : De là l’appellation de Sissé donnée couramment à la dynastie +des Bari.] + +[Note 214 : Les noms Hamadou et Ahmadou, Hamadi et Ahmadi, Amadou et +Amadi, sont au fond identiques : ce sont des déformations différentes du +prénom arabe Ahmed. Généralement les Peuls transposent l’aspiration +avant l’_a_ initial (d’où la prononciation Hamadou ou Hamadi), tandis +que les Mandé la suppriment (d’où la prononciation Amadou ou Amadi) ; +les lettrés qui se piquent de correction écrivent et prononcent +Ahmadou.] + +[Note 215 : Les quatre personnages constituant la dynastie des Bari +portant tous le même nom, Hamadou — qui est généralement chez les Peuls +le nom donné à tous les fils aînés —, il importe de les distinguer les +uns des autres en désignant toujours chacun d’eux par une expression qui +ne puisse prêter à ambiguïté : c’est pourquoi j’ai adopté de préférence +les appellations Hamadou-Lobbo, Sékou-Hamadou, Hamadou-Sékou et Hamadou- +Hamadou, qui ont l’avantage d’être correctes et de ne pas donner lieu à +confusion.] + +[Note 216 : Presque tous les détails concernant la vie et le règne de +Sékou-Hamadou ainsi que l’organisation de son royaume ont été empruntés +à la _Monographie de Djenné_ de M. Ch. Monteil ; on les retrouvera, bien +plus développés, dans ce très remarquable travail (pages 265 à 276). +J’ai utilisé aussi la monographie du Cercle de Bandiagara de M. J. de +Kersaint-Gilly (1909).] + +[Note 217 : Mesure de capacité variant au Soudan entre un et trois +litres.] + + + + + CHAPITRE IX + + =La domination marocaine à Tombouctou + (XVIe au XVIIIe siècles)= + + + =I. — Les pachas nommés par le sultan= (1591-1612). + + +1o _Gouvernement du pacha Djouder_ (1591). — Nous avons laissé[218] le +pacha Djouder au moment de son entrée à Tombouctou, le 30 mai 1591 ; le +dernier empereur de Gao, Issihak II, en complète déroute, s’était +réfugié dans l’intérieur de la Boucle, d’où il avait fait proposer à +Djouder de lui remettre, pour le sultan Moulai Ahmed, cent mille pièces +d’or et mille esclaves, en échange du rappel de l’armée marocaine à +Marrakech. Lorsque le sultan reçut la lettre du pacha lui transmettant +ces propositions, il entra dans une violente colère, prononça séance +tenante la révocation de Djouder et envoya pour le remplacer, avec une +escorte de 80 soldats, le pacha _Mahmoud-ben-Zergoun_ ; ce dernier avait +ordre de chasser Issihak du pays des Nègres. + +2o _Gouvernement du pacha Mahmoud_ (1591-95). — Mahmoud arriva à +Tombouctou le 17 août 1591, prit le commandement et fit tout d’abord +construire des pirogues : Djouder lui avait dit en effet que c’était le +manque d’embarcations qui l’avait empêché de poursuivre Issihak, le chef +du port les ayant toutes emmenées lorsque l’_askia_ avait envoyé aux +gens de Tombouctou l’ordre de passer sur la rive droite[219]. On fit +deux grandes barques avec les arbres qui se trouvaient dans la ville et +les portes des maisons ; ces barques furent mises à l’eau le 23 août et +le 6 septembre 1591, et sans doute elles accompagnèrent l’armée de +Mahmoud et servirent à transborder les troupes d’une rive à l’autre le +cas échéant, bien que Sa’di ne précise pas ce point ; il est probable en +tout cas que le gros de l’expédition prit la route de terre, car deux +barques, même de grandes dimensions, n’auraient pu suffire à transporter +l’armée. + + DELAFOSSE Planche XXIII + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 45. — Kabara ; vue prise à bord d’un vapeur.] + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 46. — La pointe de Kabara.] + +Mahmoud, avec Djouder et toutes les troupes, quitta Tombouctou le 9 +septembre, campa hors des murs à l’Est de la ville, puis se mit +définitivement en route le 21 septembre, fit halte à Moussa-bango, puis +à Sihinga ; Issihak, venant de Bornou, s’était porté au devant des +Marocains et Mahmoud le rencontra à Bamba, le 14 octobre 1591 : la +bataille s’engagea près de Bamba, au pied de la colline de Diandian ou +Zenzen ; Issihak fut vaincu, s’enfuit en pleine déroute vers le Dendi en +longeant la rive droite du fleuve et alla se réfugier dans la région de +Say. Mahmoud poursuivit les débris de l’armée songaï, qu’Issihak avait +chargés de protéger sa fuite et avait laissés en partie du côté +d’Ansongo, et il arriva à Gounguia ou Koukia, où il établit son camp. Il +avait là avec lui environ quatre mille fusiliers, répartis en 174 tentes +de 20 fusiliers chacune. + +Issihak envoya contre le pacha ses 1200 meilleurs cavaliers, commandés +par le chef de la flottille, un Sorko nommé Laha, avec ordre d’attaquer +Mahmoud par surprise. Mais Laha fut rejoint en route par le _balama_ +(maître du palais) _Mohammed-Gao_, frère d’Issihak, avec cent cavaliers, +et, une dispute étant née entre les deux dignitaires au sujet de la +prééminence, l’expédition n’eut pas lieu. Le chef de la flottille +retourna auprès de son maître et les cavaliers de Mohammed-Gao +proclamèrent ce dernier _askia_ en remplacement d’Issihak II, qu’ils +déposèrent purement et simplement : c’est ainsi que se constitua le +royaume songaï du _Dendi_ qui, comme nous le verrons, demeura +indépendant des Marocains. + +Issihak accepta avec philosophie, mais non sans tristesse, sa déposition +et se prépara à partir pour le Kebbi[220], renonçant à la fois à la +couronne et à la lutte contre les Marocains : ses officiers mirent la +main sur tous les emblèmes du pouvoir pour les remettre à Mohammed-Gao, +et ils se séparèrent d’Issihak à Tara[221], en pleurant ainsi que lui. +Abandonnant alors son projet de gagner le Kebbi, l’ancien empereur, +accompagné de quelques rares fidèles, demeura sur la rive droite du +Niger et se retira à _Tonfina_, chez les Gourmantché ; mais ceux-ci le +mirent à mort ainsi que ses derniers partisans en mars-avril 1592. + +L’armée songaï se rangea tout entière sous les ordres de Mohammed-Gao, +qui fut de nouveau et solennellement proclamé _askia_ et envoya libérer +ses deux frères Moustafa et Nouha, qui avaient été internés au Dendi en +1586 par l’_askia_ Mohammed-Bani. Mais ses autres frères ou parents +passèrent aux Marocains. Se voyant ainsi abandonné d’une partie de ses +proches, Mohammed-Gao dépêcha son secrétaire Bakari Lambaro au pacha +Mahmoud, offrant de prêter serment d’obéissance au sultan du Maroc. +L’armée de Mahmoud souffrait de la disette ; aussi le pacha accueillit +favorablement les ouvertures de l’_askia_ et lui demanda des vivres. +Mohammed-Gao fit moissonner tout le mil blanc qui se trouvait sur la +rive gauche du Niger et le fit envoyer aux Marocains, puis il se prépara +à partir pour Gounguia en vue d’aller faire sa soumission à Mahmoud. Ses +ministres — et notamment le _hi-koï_ (chef de la flottille) Laha — +voulurent le détourner de son dessein, par défiance des Marocains, mais +Bakari Lambaro fut d’un avis contraire et ce fut lui qui, finalement, +fut écouté. Lorsque l’_askia_ fut arrivé en vue du camp marocain, qui +était établi à _Tintyi_, près de Gounguia, Mahmoud envoya au devant de +lui quarante des principaux chefs de son armée, sans armes. Le _hi-koï_ +voulait qu’on les mît à mort, afin de jeter la désorganisation dans les +troupes du pacha, mais le secrétaire Bakari s’y opposa, en jurant à +Mohammed-Gao qu’il trouverait auprès de Mahmoud une sécurité absolue. +L’_askia_ continua donc son chemin, précédé des chefs marocains. Le +pacha avait fait préparer un repas dans sa tente et il y invita +Mohammed-Gao et sa suite ; dès que le festin fut commencé, les gens de +Mahmoud se précipitèrent sur l’_askia_ et ses lieutenants et les +dépouillèrent de leurs armes. Les simples soldats de l’armée songaï, +demeurés en dehors de la tente, prirent aussitôt la fuite ; les uns +furent tués par les Marocains à coups de sabres ou de mousquets, les +autres réussirent à s’échapper, notamment _Oumar Kato_, ancien +lieutenant d’Issihak II, qui se sauva sur le cheval de Mohammed-Gao. +Celui-ci fut mis aux fers, ainsi que le _hi-koï_, le _Gourman-fari_ et +seize autres fonctionnaires, et tous furent expédiés à Gao, où le caïd +Hammou-Barka, sur l’ordre de Mahmoud, les enferma dans une chambre de +l’ancien palais impérial, dont il fit renverser les murs sur eux. Tous +périrent ainsi, à l’exception du _hi-koï_, qui fut crucifié. On mit +aussi à mort deux fils de l’_askia_ Daoud qui, pourtant, s’étaient +présentés librement pour faire leur soumission[222]. Cependant la vie de +_Slimân_, autre fils de l’_askia_ Daoud, fut épargnée, et Mahmoud le +nomma « _askia_ du Nord »[223]. D’autre part le secrétaire Bakari +Lambaro ne fut pas inquiété par le pacha, ce qui, rapproché de la +conduite qu’il avait tenue, le fit soupçonner d’avoir trahi son +souverain. + +Moustafa et Nouha, à peine libérés, avaient appris l’arrestation et la +mort de Mohammed-Gao et étaient retournés au Dendi. Les débris de +l’armée songaï offrirent à Moustafa, qui était l’aîné, le titre +d’_askia_ du Dendi, mais il les pria de choisir de préférence _Nouha_, +comme étant le plus digne. Nouha groupa autour de lui tous les fragments +épars des anciennes troupes impériales et fut rejoint par plusieurs +notables qui, faits prisonniers par Mahmoud, avaient réussi à +s’échapper. Le pacha marcha alors contre Nouha et le joignit à la +frontière du Dendi, du côté de Say, sur la rive droite du fleuve ; les +gens du Gando (c’est-à-dire de la rive gauche) entendirent le bruit de +la fusillade pendant une journée entière. Nouha vaincu alla s’installer +plus au Sud, à Gourao ou Garou, à côté de Mella, en face de l’endroit où +le Maouri touche au Gando[224]. Mahmoud le poursuivit encore et établit +une garnison de 200 fusils à _Goulané_ (sans doute l’un des trois +villages appelés Kolo, Kouléré et Goularé sur nos cartes, près et au +Nord de Say). La guerre continua pendant deux ans dans cette région +entre Mahmoud et Nouha, qui, malgré le petit nombre de ses soldats et +l’infériorité de son armement, réussit à fatiguer son adversaire et à +lui tuer beaucoup d’hommes, grâce à la nature du pays, couvert en partie +de forêts touffues et de marécages. Au combat de _Bourneï_ (?) entre +autres, Mahmoud perdit 80 de ses meilleurs fantassins. Les Marocains +manquaient de vivres et souffraient du climat et de la mauvaise qualité +de l’eau, qui leur donnait la dysenterie ; beaucoup périrent de +maladie ; tous les chevaux avaient succombé, et Mahmoud fut contraint de +mander à Moulaï Ahmed sa situation désespérée. Le sultan lui envoya six +colonnes de renfort, qui vinrent successivement faire leur jonction avec +l’armée du pacha. Malgré cela, Mahmoud ne put vaincre Nouha et dut +retourner à Tombouctou sans avoir remporté aucun succès, vers la fin de +1593. + +Pendant que le pacha guerroyait ainsi vainement contre le roi du Dendi, +de graves événements s’étaient passés à Tombouctou et à Dienné. Yahia, +chef des Touareg de Tombouctou, qui s’était enfui de la ville à la +nouvelle de la bataille de Tondibi[225], y était revenu le 10 octobre +1591, avec des partisans nombreux, dont des Zaghrâna[226] de la famille +des Ahl-Nioroua, et il avait attaqué la forteresse élevée par Djouder et +commandée alors par le caïd Moustafa-et-Tourki. Il fut blessé +mortellement d’une balle dès le premier assaut et sa tête fut coupée et +promenée par la ville, tandis que les soldats marocains frappaient à +coups de sabre tous les gens qu’ils rencontraient, sans distinction de +parti ni de nationalité. Les habitants de Tombouctou, fort excités par +ces procédés, demandèrent conseil à leur cadi, Abou-Hafs Omar. Ce +dernier ordonna à son huissier Amar de leur recommander de rester +tranquilles et de se contenter de bien veiller sur leurs personnes et +leurs biens ; mais Amar, au lieu de transmettre cet avis, fit proclamer +que le cadi conseillait de se soulever contre les Marocains. Aussitôt la +population prit les armes (fin octobre 1591). Beaucoup de gens furent +tués de part et d’autre, dont Ould-Kirinfel, cet ancien fonctionnaire +d’Issihak II qui avait provoqué l’envoi de l’armée de Djouder au Soudan, +et qui était venu avec elle à Tombouctou et y était resté. Les Touareg, +sous prétexte de porter secours aux Marocains, vinrent mettre le feu à +la ville, tandis que le caïd Moustafa était toujours assiégé dans sa +casbah. + +Informé de ces événements, Mahmoud expédia à Tombouctou 324 fusiliers +sous les ordres du caïd _Mâmi-ben-Barroun_, qui entra dans la ville le +27 décembre 1591, mit fin à l’émeute et réconcilia les gens de +Tombouctou avec Moustafa-et-Tourki. Les habitants qui s’étaient enfuis +lors de la défaite d’Issihak II par Djouder rentrèrent alors dans la +cité et le chef du port ramena les pirogues. La population prêta serment +de fidélité à Moulaï Ahmed, les routes se rouvrirent — en particulier +celle de Dienné — et les affaires reprirent leur cours interrompu. Le +caïd Mâmi marcha contre les Ahl-Nioroua, leur tua beaucoup d’hommes et +emmena en captivité leurs femmes et leurs enfants, qui furent vendus à +Tombouctou de 200 à 400 cauries chacun. + +Peu après, Dienné prêta à son tour serment de fidélité à Mâmi, comme +représentant du pacha. Mâmi y installa une garnison et ses soldats +s’emparèrent d’un chef de brigands nommé Bongona Konndé, lequel ne +cessait d’inquiéter les alentours de la ville, et le mirent à mort. Le +caïd révoqua et emprisonna le cadi indigène de Dienné, Mohammed-Bamba +Konaté, et le remplaça par un Marocain, Ahmed-el-Filâli. Puis il leva +dans la ville un impôt de 60.000 pièces d’or. + +Après que Mâmi eut quitté Dienné pour retourner à Tombouctou, le +gouverneur du Bagana, nommé Bakari, arriva de Kara[227], obtint l’entrée +de la ville en jurant sur le Coran et sur le _sahih_ de Bokhari qu’il ne +venait que pour prêter serment de fidélité à Moulaï Ahmed, mais, une +fois dans les murs, entraîna les fortes têtes de Dienné, pilla les biens +des fonctionnaires nommés par le caïd Mâmi et ceux des négociants +marocains, mit aux fers le cadi El-Filâli et l’expédia au Karadougou, +délivra Mohammed-Bamba Konaté et le réinstalla dans les fonctions de +cadi. Mâmi, avisé de ces événements, arriva de Tombouctou avec 300 +soldats, et Bakari s’enfuit avec ses partisans à Tira ou Kéra, sur le +Bani, à hauteur de Dienné. Il y fut rejoint par Mâmi, qu’accompagnaient +des chefs peuls du Massina ; la pirogue du caïd, fendue par un javelot +qu’avait lancé Bakari lui-même, faillit chavirer, mais Mâmi put échapper +à ce danger et dispersa les rebelles ; le gouverneur du Bagana se sauva +dans la direction du Bendougou, mais fut arrêté dans sa fuite et mis à +mort par le chef de Tarendi (?) ; sa tête et celles de ses compagnons +furent envoyées à Tombouctou. + +Vers la même époque, des Touareg commandés par Aboubekr-ould-el-Ghandâs +s’emparèrent de la casbah marocaine de Ras-el-Ma, massacrèrent la +garnison et marchèrent sur Tombouctou. Le caïd Moustafa-et-Tourki, +chargé du commandement et de la défense de cette ville, n’avait plus +qu’un seul cheval ; il apprit que l’une des colonnes expédiées du Maroc +à la requête de Mahmoud était arrivée à Bir-Takhnât, à une journée de +Tombouctou : cette colonne comprenait 1.500 fantassins, 500 cavaliers et +500 chevaux hauts-le-pied et était commandée par le caïd Ali-er-Rachedi. +Ayant fait hâter l’arrivée de ce renfort, Moustafa se porta avec lui à +la rencontre des Touareg, qu’il joignit à Bir-Ez-Zobeïr ; les Touareg, +qu’accompagnaient des « Zenaga aux cheveux tressés » (sans doute des +Bella) et des Zaghrâna, furent mis en déroute après une vive résistance. + +Revenons maintenant au pacha Mahmoud. Il avait fait toute son expédition +du Dendi en compagnie de son prédécesseur Djouder ; lorsqu’il reprit la +route de Tombouctou, il laissa Djouder comme gouverneur à Gao, puis il +fit construire un fort à Bamba. Il arriva à Tombouctou très irrité +contre la population de cette ville, à cause de la révolte dont j’ai +parlé plus haut ; mais son irritation provenait surtout de ce qu’il +avait échoué dans sa lutte contre l’_askia_ Nouha. Déjà, il avait, du +Dendi, envoyé l’ordre de mettre à mort deux chérifs auxquels on coupa en +public les pieds et les mains, ce qui provoqua de la part du cadi Abou- +Hafs Omar l’envoi au Maroc d’un message se plaignant de la cruauté du +pacha. Aussi Mahmoud voulait-il faire arrêter le cadi, mais on l’en +dissuada. Il tourna alors sa colère contre les Touareg, dont il fit un +terrible carnage du côté de Ras-el-Ma. Ensuite le pacha fit proclamer +qu’il ferait une perquisition dans toutes les maisons de Tombouctou pour +voir s’il ne s’y trouvait pas des armes, mais que les maisons où +habitaient les descendants de feu le cadi Mahmoud ne seraient pas +visitées, par respect pour la mémoire de ce saint personnage : tous les +habitants se hâtèrent alors de transporter leurs richesses dans ces +maisons que l’on ne devait pas fouiller ; les jours suivants, Mahmoud +fit prêter à tous les gens de la ville serment de fidélité au sultan, +dans la mosquée de Sankoré, en consacrant un jour à chaque quartier, +famille ou corporation. Lorsque le tour des lettrés, fils et disciples +du cadi Mahmoud, fut arrivé, le pacha les fit tous arrêter dans la +mosquée (20 octobre 1593) ; un grand nombre d’entre eux furent +massacrés, d’ailleurs contre la volonté du pacha, à ce qu’il semble ; on +emprisonna les autres à la casbah, et parmi eux se trouvait le cadi +Abou-Hafs Omar. Ensuite Mahmoud pilla les maisons des prisonniers, où il +trouva entassés les biens de toute la population. Il dissipa ces +richesses en prodigalités, sauf 100.000 pièces d’or qu’il expédia au +sultan. Ses soldats dérobèrent tout ce qu’ils purent et abusèrent des +femmes. + +Vers cette époque, le fort marocain de Goulané (près Say) fut assiégé +par Nouha ; Mahmoud envoya le caïd Mâmi avec des pirogues pour +recueillir les assiégés et les ramener à Tombouctou. Le caïd ne put +d’ailleurs approcher la casbah que par le fleuve, tant le blocus était +étroit : on démolit le mur qui regardait le Niger et c’est par cette +brèche qu’on put faire embarquer la garnison. + +Cependant, au reçu du message du cadi Abou-Hafs Omar, le sultan dépêcha +à Tombouctou 1200 hommes commandés par le caïd Bou-Ikhtiyâr, « fils +renégat d’un prince chrétien », avec l’ordre officiel de faire grâce au +cadi et de ne plus molester les lettrés, mais aussi avec l’ordre +confidentiel et seul exécutable de les lui envoyer tous enchaînés ; +conformément à cet ordre secret, le pacha mit donc en route pour le +Maroc cette colonne de captifs, le 18 mars 1594. On rapporte que, en +arrivant à Marrakech, le cadi Omar maudit cette ville et qu’en effet, à +dater de ce jour, commença pour elle une ère de calamités. C’est le 1er +juin 1594, d’après Ahmed Bâba qui en faisait partie, que la caravane des +prisonniers arriva à Marrakech ; Omar fut emprisonné par le sultan et +rendu à la liberté seulement le 19 mai 1596. + +D’autre part, Moulaï Ahmed était furieux des cruautés inutiles de +Mahmoud et surtout ne pardonnait pas à ce dernier de ne lui avoir envoyé +que 100.000 pièces d’or sur tout ce qu’il avait pillé à Tombouctou. +Profitant de ce que le pacha était parti dans le _Hadjar_ (la région +pierreuse des falaises des Tombo) pour y relancer le roi Nouha, qui +venait de quitter le Dendi et de se fixer du côté de Hombori[228], le +sultan envoya au Soudan le caïd _Mansour_, avec l’ordre de mettre à mort +Mahmoud. Celui-ci, prévenu par un fils de Moulaï Ahmed, Abou-Fârès, qui +lui avait dépêché un messager rapide, partit avec quelques soldats +marocains et tenta d’escalader durant la nuit la falaise de _Ouallam_ +(près et au Sud-Ouest de Hombori), que défendaient les autochtones : +c’était courir volontairement à la mort, d’autant que le pacha avait été +averti par Slimân, l’_askia_ du Nord, de la folie d’une pareille +entreprise ; Mahmoud en effet trouva là le trépas qu’il cherchait : il +fut tué d’une flèche et sa tête fut envoyée à Nouha, qui l’expédia à son +tour au roi du Kebbi, lequel la fit planter sur une perche sur le marché +de Liki(1595). + +3o _Interrègne_ (1595-97). — Après la mort de Mahmoud, l’armée +marocaine, que le pacha avait laissée au pied de la falaise de Ouallam +sans la prévenir de son coup de tête, fut ramenée par l’_askia_ Slimân +au lac Débo, puis elle alla rejoindre Djouder dans l’île de Zenta ou +Dienta, près Tombouctou, où elle attendit l’arrivée du caïd _Mansour_. +Ce dernier entra dans Tombouctou le 12 mars 1595. + +En juin de la même année, Mansour marcha sur le Hadjar pour venger la +mort de Mahmoud, avec 3.000 hommes, cavaliers et fantassins. Il mit en +déroute le roi Nouha, dont tous les gens, hommes et femmes, furent +emmenés en captivité à Tombouctou et confiés à l’_askia_ Slimân, comme +faisant partie de la population de ses Etats. + +Mansour résida à Tombouctou, où il se montra bon administrateur. Mais il +était en rivalité avec Djouder : personne en effet n’avait été investi +du titre de pacha depuis la mort de Mahmoud ; le sultan, avisé de cette +situation, confia à Djouder l’administration du pays et à Mansour le +commandement des troupes. + +Mansour, parti pour le Dendi, tomba malade à Karabara, revint à +Tombouctou et y mourut le 9 novembre 1596. On prétendit que Djouder +l’avait fait empoisonner. + +4o _Gouvernement du pacha Mohammed-Tâba_ (1597-98). — Le sultan envoya +alors à Tombouctou comme pacha Mohammed-Tâba, qui arriva seulement le 28 +décembre 1597. Parti en colonne dans le Hadjar, il mourut à Nganda (?) +le 11 mai 1598, empoisonné aussi, dit-on, par Djouder. + +5o _Interrègne_ (1598-99). — Le caïd Moustafa-et-Tourki voulut prendre +le commandement des troupes, mais celles-ci choisirent Djouder comme +chef. Ce dernier fit assassiner Moustafa à Kabara en juillet 1598. +Moulaï-Ahmed, informé de ces intrigues, manda à Djouder de retourner au +Maroc, mais celui-ci pria le sultan d’envoyer d’abord quelqu’un pour le +remplacer. Moulaï Ahmed expédia alors les deux caïds Moustafa-el-Fîl et +Abdelmalek le Portugais. Djouder écrivit de nouveau à Marrakech, disant +que le pays était menacé par l’empereur de Mali et le roi du Massina et +qu’il fallait pour le défendre, non des caïds, mais un pacha. Le sultan +envoya donc au Soudan le pacha _Ammar_, mais sans le faire accompagner +de troupes[229]. Moustafa et Abdelmalek arrivèrent à Tombouctou en +décembre 1598, mais Ammar n’y parvint qu’en février 1599. Quant à +Djouder, il se résigna à quitter le Soudan le 25 mars 1599. + +6o _Gouvernements des pachas Ammar_ (1599-1600) et _Slimân_ (1600-04). — +Ammar était très faible et se laissait mener par le caïd Moustafa-el- +Fîl. Le sultan le révoqua et le remplaça par _Slimân_, lequel arriva à +Tombouctou le 19 mai 1600 avec 500 fusils et, conformément à l’ordre de +Moulaï Ahmed, fit arrêter Ammar et Moustafa et les expédia à Marrakech. +Slimân était intelligent et énergique et veillait particulièrement au +maintien de la discipline dans l’armée et à la répression des vols. +Ayant découvert que l’_amîn_ ou trésorier El-Hassân était un +concussionnaire, il lui enleva la garde du trésor. + +7o _Gouvernement du pacha Mahmoud-Lonko_ (1604-12). — Moulaï Ahmed-ed- +Déhébi mourut de la peste — ou empoisonné par sa femme Aïcha — le 21 +août 1603 et fut remplacé à Marrakech par son fils Moulaï Abou-Fârès, +tandis que son autre fils Zidân était proclamé à Fez. Abou-Fârès envoya +Mahmoud-Lonko comme pacha à Tombouctou et rappela Slimân au Maroc. +Mahmoud-Lonko arriva à Tombouctou en juillet 1604 avec 300 soldats, au +moment où l’_askia_ Slimân venait de mourir ; il rétablit dans ses +fonctions l’_amîn_ El-Hassân et le laissa même diriger et +l’administration civile et l’armée[230]. + +Au Maroc cependant, Moulaï Abdallah succédait en 1605 à Abou-Fârès et, +en 1607, après quarante jours durant lesquels régna Abou-Hassoun, Moulaï +Zidân monta sur le trône de Marrakech[231]. + +Mahmoud-Lonko, après la mort d’El-Hassân (1607), avait cédé à peu près +tous ses pouvoirs au caïd _Ali-ben-Abdallah Et-Telemsâni_, qu’il avait +fait venir de Tendirma à Tombouctou et qui, au bout de quatre ans et +demi, déposa le pacha et prit sa place (1612). Mahmoud-Lonko mourut peu +après : il avait été le dernier pacha envoyé de Marrakech au Soudan. + +Au Dendi, Nouha avait eu comme successeur _Moustafa_ et, après celui-ci, +_Hâroun-Dangataï_, fils de l’_askia_ Daoud. En 1608, Hâroun envoya son +_hi-koï_ attaquer les populations riveraines du Niger soumises aux +Marocains ; Ali-et-Telemsâni marcha contre lui avec l’_askia_ du Nord, +qui s’appelait aussi _Hâroun_ et était fils d’El-Hadj II. Ali, se +rendant dans le Sud par la voie de terre, atteignit la montagne de Doué +(Douentza), d’où il se dirigea vers l’armée du _hi-koï_, à travers le +territoire d’une tribu de Peuls Bari (ou Sangaré) ; Boubou-Ouolo-Keïna, +_fondoko_ ou _ardo_ des Bari de la Boucle, prit peur et se réfugia +auprès du roi du Massina Boubou-Aïssata dit Niamé, alors en hostilité +avec les Marocains. Ali poursuivit Boubou-Ouolo jusqu’à Diankabé (près +et au Nord du Débo), et, de là, manda à Boubou-Aïssata de lui amener le +fugitif ; le roi du Massina refusa, mais proposa à Ali de rétablir +Boubou-Ouolo dans le commandement de sa tribu moyennant 2.000 vaches, ce +qui fut accepté : Boubou-Ouolo reçut de Ali la chéchia d’investiture et +remit pour cela 2.000 autres vaches, plus 2.000 encore en guise de +cadeau ; ces 6.000 vaches purent être rassemblées très rapidement, fait +observer Sa’di, ce qui montre quelle devait être à cette époque la +richesse en bétail des Peuls de la région. + +En 1609, le roi du Dendi envoya une armée sur le territoire de Dienné, +après s’être entendu secrètement avec Mohammed Bamba, chef de cette +ville, et avec le gouverneur du Karadougou. L’armée songaï traversa le +Bani et vint camper à _Tarfeï_, sans doute près de Mopti. Mais, un +désaccord étant survenu entre le roi du Dendi et le chef de Dienné, et +la fidélité des habitants de cette ville n’étant pas certaine, l’armée +songaï repassa le fleuve et descendit le long de la rive droite du +Niger, pour aller attaquer Gobi, près et au Nord-Ouest de Korienza, où +le caïd marocain de Dienné avait établi un poste et où il se trouvait à +ce moment ; ce caïd se réfugia dans sa casbah, laissant sa tente et son +bagage aux mains de Bari, chef de l’armée songaï, qui assiégea la +forteresse marocaine. Cependant le caïd Ali-et-Telemsâni, averti de ces +événements par un message du chef de Gourao, quitta Tombouctou, se +rendit à Diankabé et de là se porta au secours de Gobi ; Bari décampa et +s’enfuit au Sud du mont Sorba, où Ali le poursuivit : près de la +montagne s’engagea un violent combat, qui semble avoir été meurtrier +surtout pour les Marocains (juin 1609). L’armée du caïd fut mise en +déroute et acculée au lac Débo, dans lequel elle commençait à être +précipitée lorsqu’elle put être ralliée par Ali ; Bari, craignant un +retour offensif de l’ennemi, rassembla ses troupes et reprit le chemin +du Dendi. + +Néanmoins les Marocains n’avaient pas eu le dessus, et cette défaite du +gros de leur armée fut le signal de nombreuses révoltes et défections +dans le territoire de Dienné, dont beaucoup d’habitants se +transportèrent au Hadjar. Les pirogues marocaines se rendant de +Tombouctou à Dienné étaient souvent attaquées et pillées au passage ; la +casbah de Kouna (entre Sofara et Mopti) fut attaquée ; Ali, en allant +par eau du Débo à Dienné avec ses troupes, fut assailli à Kambao ou +Gambao (?), le 14 juin 1609, par les Peuls du chef Soria-Moussa, aidés +des sédentaires du Bara : la bataille fut violente et, commencée sur le +débarcadère, ne se termina que dans les rues ; les Marocains, en +définitive, furent vainqueurs, tuèrent le chef du Bara et s’emparèrent +de Soria-Moussa, qui était aveugle ; toute la ville de Kambao fut +pillée, sauf le quartier des Bobo. Ali se rendit ensuite à Dienné, où +Soria-Moussa fut supplicié, puis il reprit la direction de Tombouctou. +On pensait qu’il mettrait à mort le chef de Dienné, mais, redoutant des +complications, — car Mohammed Bamba était très aimé des indigènes, — le +caïd le laissa en paix, se contentant de lui faire payer une forte +amende. Quant au gouverneur du Karadougou, nommé Mohammed, il fut mis à +mort sur l’ordre du pacha Mahmoud-Lonko, qui avait été excité contre lui +par l’_askia_ du Nord Bakari, successeur de Slimân. Après le départ de +Ali, les gens des bords du fleuve qui avaient émigré revinrent peu à peu +dans leur pays. + +En 1612, Ali était à Issafeï (El-Oualedji), lorsqu’il apprit qu’_El- +Amîn_, qui avait succédé à Haroûn comme roi du Dendi, envoyait contre +lui une expédition. Le caïd marocain marcha à la rencontre de l’armée +songaï et la joignit à _Tyirko-tyirko_, au fin fond du pays de Benga ou +Bengo (?), du côté de l’Est (sans doute dans la région située entre +Hombori et Dori) ; les deux troupes eurent peur l’une de l’autre et se +tournèrent le dos sans combattre. On assure que Ali aurait payé le chef +de l’armée du Dendi pour que celui-ci s’en allât sans lui livrer +bataille ; en tout cas El-Amîn en fut persuadé et fit empoisonner son +général à son retour au Dendi ; de l’or fut trouvé dans ses vêtements, +qu’on supposa lui avoir été donné par le caïd. C’est en revenant de +cette singulière expédition que Ali déposa Mahmoud-Lonko. + + + =II. — Les pachas nommés sur place= (1612-1660). + + +A partir de 1612, et sauf en ce qui concerne l’envoi du pacha Ammar +(1618), les sultans du Maroc[232] n’intervinrent plus dans la +désignation des pachas de Tombouctou, qui furent élus et déposés tour à +tour par les troupes marocaines du Soudan. Ces pachas furent d’abord des +caïds ou des officiers de moindre importance, venus du Maroc avec +Djouder et ses premiers successeurs ; puis, lorsque les derniers +Marocains eurent disparu, les pachas furent choisis parmi leurs +descendants nés au Soudan, c’est-à-dire parmi les _Arma_ issus des +mariages des Marocains avec des femmes indigènes. + +_Ali-ben-Abdallah Et-Telemsâni_ se fît proclamer pacha à Tombouctou le +11 octobre 1612 ; il fut déposé par ses troupes le 13 mars 1617 et +remplacé par _Ahmed-ben-Youssof_. Cette année-là, la sécheresse fut +extrême et la cherté des vives excessive à Tombouctou, où on mangea des +cadavres de bêtes de somme et jusqu’à des cadavres humains ; après la +famine vint la peste ; puis il y eut une forte inondation en décembre, +et un tremblement de terre le 18 février 1618 ; en septembre de cette +dernière année, on aperçut une comète. + +Le 27 mars 1618 arriva le pacha _Ammar_, envoyé par le sultan ; il prit +le pouvoir et fit torturer et mettre à mort Ali-Et-Telemsâni, auquel +Moulaï Zidân ne pardonnait pas d’avoir gardé pour lui les impôts énormes +et le butin qu’il avait ramassés, ni d’avoir fait prêter le serment +d’obéissance au nom de l’agitateur Es-Saouri, quand celui-ci avait +cherché à se faire proclamer sultan du Maroc en 1613. Ammar retourna en +juin 1618 à Marrakech et les troupes nommèrent pacha _Haddou-ben- +Youssof_. Vers le même temps mourut le roi du Dendi El-Amîn, qui fut +remplacé par _Daoud_, fils de Mohammed-Bani ; à cette époque, nous +apprend Sa’di, le Hombori obéissait au Dendi. + +Haddou mourut en janvier 1619 et fut remplacé par _Mohammed-el-Mâssi_, +qui révoqua l’_askia_ du Nord Bakari-Gombo, lequel régnait depuis 12 +ans, et le remplaça par El-hadj III, descendant de Omar Komdiago. Ce +Mohammed-el-Mâssi, déposé et assassiné par ses troupes après trois ans +de règne, fut remplacé par _Hammou_ le 4 novembre 1621. + +A partir de cette date, ce ne fut plus qu’une suite de révoltes +militaires, d’emprisonnements, d’assassinats des caïds les uns par les +autres, de dépositions de pachas éphémères dont l’autorité ne s’exerçait +que par la violence et ne dépassait guère la région fluviale comprise +entre Tombouctou et Dienné. Plusieurs fois un pacha, en prenant +possession du pouvoir, révoqua l’_askia_ du Nord en exercice et le +remplaça par un autre, prenant toujours cependant ce dernier dans la +famille royale ; ces _askia_ du Nord résidaient à Tombouctou. Les impôts +n’allaient plus au Maroc, ou n’y allaient qu’en infime quantité, bien +qu’ils fussent écrasants ; les caïds en gardaient une bonne part pour +eux, le pacha prenait le reste. + +Le _Tarikh-es-Soudân_ ne signale pour cette période que des choses +insignifiantes en fait d’affaires indigènes, en dehors des démêlés du +roi du Massina Hamadou-Amina II avec le pacha _Ali-ben-Abdelkader_ en +1629[233]. Le même Ali-ben-Abdelkader, en 1630, se rendit à Gounguia et +envoya à Daoud, roi du Dendi, des cadeaux et des propositions de paix, +en lui demandant la main de sa fille ; Daoud accepta et donna à Ali, non +sa fille, mais la fille d’un de ses proches ; la paix ne cessa de régner +entre Tombouctou et le Dendi tant que Ali-ben-Abdelkader demeura au +pouvoir. Ce pacha voulut faire le pèlerinage de La Mecque et partit en +septembre 1631 par Araouâne ; arrivé au Touat, il y fut attaqué par des +pillards du Tafilelt et n’obtint la vie qu’en leur remettant une somme +considérable. Puis il revint à Tombouctou et alla combattre la garnison +marocaine de Gao, qui lui avait refusé une escorte lors de son départ +pour le Touat ; il fut honteusement vaincu et ne dut son salut qu’à +l’intervention de l’_askia_ du Nord, qui l’avait accompagné : cet +_askia_ se nommait Mohammed-Bengan et avait succédé à El-hadj III, sous +le pacha Hammou. Ali prépara ensuite une nouvelle expédition contre Gao, +mais ses troupes se révoltèrent durant le trajet et le pacha fut mis à +mort (juillet 1632). + +Ali-ben-Mobârek le remplaça durant trois mois, puis fut déposé et +remplacé par _So’oud-ben-Ahmed_ le 17 octobre 1632. C’est peu après +l’avènement de ce dernier que Bakari, chef de Dienné, fut arrêté et mis +à mort par les Marocains de la ville, commandés par le caïd Mellouk, qui +voulait punir Bakari d’avoir favorisé la révolte sous Ali-et-Telemsâni ; +sa tête fut mise au bout d’une perche sur la place du marché. Ce meurtre +déchaîna une nouvelle révolte, à laquelle prirent part les pays situés à +l’Ouest de Dienné ; les révoltés mirent en déroute une armée marocaine à +Bîna, près Gomitogo. So’oud révoqua Mellouk, ce qui apaisa momentanément +la population indigène (1633). Un an après (1634), So’oud vint à Dienné +et se rendit à Bîna pour châtier Yao-Sori, qui avait dirigé la révolte +de 1633 ; Yao-Sori alla se cacher non loin de Bîna. A cette occasion, +les chefs du Séladougou et du Ouoron vinrent faire leur soumission au +pacha ; les chefs de Da et d’Oma (Bendougou) envoyèrent seulement une +députation pour le saluer. So’oud mourut peu après à Tombouctou et fut +remplacé par Abderrahmân-ben-Ahmed, qui mourut en 1635 et fut remplacé +lui-même par Saïd-ben-Ali. + +Sur ces entrefaites, _Ismaïl_, frère du roi du Dendi Daoud, vint à +Tombouctou et demanda au pacha, par l’entremise de Mohammed-Bengan, +_askia_ du Nord, des soldats pour l’aider à détrôner son frère. Le pacha +fit donner à Ismaïl des soldats de la garnison de Gao, à l’aide desquels +le prétendant put déposer Daoud et prendre sa place : après quoi il +renvoya les Marocains en les insultant grossièrement, ce qui fut cause +qu’en 1639 le pacha _Messaoud-ben-Mansour_ (qui avait, en 1637, déposé +et remplacé Saïd-ben-Ali) fit une expédition au Dendi. Passant par +Bamba, Gao et Gounguia, Messaoud arriva par eau à Loulâmi, qui était la +résidence habituelle de l’_askia_ du Sud (sans doute non loin de Say) ; +Ismaïl et son armée furent mis en déroute et le pacha s’établit dans la +capitale du Dendi avec Mohammed-Bengan, l’_askia_ du Nord. Les Songaï +vinrent faire leur soumission à Messaoud, qui leur imposa comme roi +Mohammed, fils de Daoud, et repartit pour Tombouctou avec les biens, les +femmes et les enfants d’Ismaïl. Aussitôt après son départ, les Songaï +déposèrent Mohammed et élurent roi un nommé Daoud, fils de Mohammed- +Sorko. + +De 1639 à 1642, une famine désola la région de Dienné et de Tombouctou : +beaucoup de gens moururent de faim ; une mère mangea son enfant. Cette +famine avait pour cause principale les agissements des Marocains, qui +pillaient les grains, et aussi l’insécurité du pays, qui ne permettait +pas de se livrer à la culture d’une manière permanente. + +L’_askia_ du Nord Mohammed-Bengan mourut en 1642 ; il avait régné 21 ans +et neuf mois, y compris cinq mois pendant lesquels il avait été remplacé +par Ali-Samba, en 1635 ; il eut comme successeur son fils El-hadj +Mohammed IV, qui régnait encore en 1655, lorsque Sa’di rédigea son +ouvrage. Quant au pacha Messaoud, il fut déposé en 1643 et remplacé par +Mohammed-ben-Mohammed, qui fit en 1644 au Massina une expédition que +j’ai racontée au chapitre précédent. + +Mohammed-ben-Mohammed fut remplacé en 1646 par Ahmed-ben-Ali, lequel fut +à son tour remplacé en 1647 par _Hamid-ben-Abderrahmân_. Ce dernier se +distingua par une expédition contre les Tombo dont Sa’di, qui +accompagnait le pacha, nous a laissé un récit détaillé. Sentant son +autorité sur l’armée vacillante, Hamid résolut de se couvrir de gloire +et partit de Tombouctou un beau jour (7 juin 1647), en plein orage, avec +l’_askia_ du Nord El-hadj IV et une petite colonne. Le 9, il traversait +le fleuve à Bori ou Bara, à 20 kilomètres à l’Est de Tombouctou, et +s’avançait vers le Hadjar (pays des falaises), marchant jour et nuit, +avec des porteurs chargés d’eau et de vivres. Au bout de huit jours, sa +troupe épuisée atteignit le mont Nadié, d’où elle gagna le mont Sonko +(région de Douentza-Hombori), ayant laissé en route beaucoup de chevaux. +Arrivé là, Hamid razzia un troupeau de moutons conduit par des Peuls qui +lui tuèrent un homme et prirent la fuite, puis il alla camper dans des +plantations appartenant à des païens, au pied d’une montagne sur +laquelle s’élevait le village de ces derniers ; le lendemain, le pacha +transporta son camp près de l’étang de Djibo, en face du mont Lambo ou +Boun-Lambo. Là, il reçut la visite du chef de Daanka (peut-être +Diankabo ?), qui se prosterna devant lui en se couvrant la tête de +poussière, fit sa soumission et annonça celle du chef de Hombori. Puis, +revenant sur ses pas, Hamid alla camper dans un village situé en face du +mont Maka et au Sud du mont Nadié, où le chef de Hombori vint en effet +lui faire sa soumission. A quelques heures de là résidait Hamadi-Bilal, +un chef ennemi du pacha ; comme les troupes marocaines arrivaient à son +campement[234], Hamadi-Bilal prit la fuite et se réfugia dans une +caverne située à une grande hauteur sur le flanc du mont Dâni ; le pacha +tenta vainement l’assaut de cette caverne et, abandonnant l’entreprise, +revint en trois jours à la montagne de Daanka (sans doute Diankabo), le +27 juin 1647, le jour où il y eut à Tombouctou une éclipse de soleil. De +Diankabo, Hamid envoya des cavaliers enlever quelques bœufs à des +pasteurs peuls, puis il retourna en trois jours à la montagne de +Hombori, ayant campé le premier jour à Koïra-Tao[235] et le second jour +près de la mare de Karama. Le chef de Hombori ayant fui en apprenant le +retour du pacha, celui-ci lui imposa une amende en esclaves, en céréales +et en pagnes du pays ; le chef de Hombori commença à payer cette amende, +puis s’enfuit de nouveau ; Hamid alors prononça sa déchéance et le +remplaça par son frère, qui acheva le versement de l’amende. Après avoir +razzié quelques groupes de Peuls pasteurs, le pacha regagna en six jours +le Niger, qu’il atteignit à Achor ou Atior, et campa en face de Kireï, +en un endroit appelé Goungou-Koreï (le ventre blanc) ou Konko-Koïra +(pays des roniers) ; le lendemain, il gagna par eau Yaba ou Niaba, y +coucha, puis traversa le fleuve pour aller camper sur la rive gauche et, +en deux jours, atteignit Korondiofi (Korioumé) et rentra à Tombouctou. + +Après coup, le pacha fit dire que l’objet de son expédition avait été de +châtier la tribu de _Sonfontir_ (tribu de Peuls Dialloubé commandée par +Hamadi-Bilal), qui, après avoir pillé le Kissou, s’était réfugiée sur la +rive droite et avait gagné le pays des falaises ; Hamid prétendit que +son intention avait été de ramasser beaucoup de butin pour parer à la +mauvaise situation du trésor, et il déclara qu’au cours de sa colonne il +avait obtenu le concours des chefs de Hombori, de Daanka (Diankabo), de +Fili (?), de Touré et de Kiro. Puis il fit rédiger par Sa’di une lettre +adressée à la garnison de Gao, dans laquelle il disait avoir obtenu la +soumission de Hamadi-Bilal et avoir rapporté un énorme butin ; il +ajoutait que les Touareg Oulmidden avaient, pendant l’expédition, +attaqué les Touareg Kel-Antassar, alliés des Marocains, et autorisait le +caïd de Gao à s’entendre avec celui de Bamba pour exterminer les +Oulmidden. Cette lettre quelque peu mensongère fut portée à Gao par +Sa’di lui-même, qui nous a donné son itinéraire à partir de Tombouctou : +du port de Daï à l’île de Zenta ou Dienta, un jour ; de cette île à +Bamba, huit jours ; de Bamba, par Kabinga, à Tosaye près du mont Dara, +trois jours ; de Tosaye à Bourem, trois jours ; de Bourem à Tondibi, +deux jours ; de Tondibi à Gao, deux jours. + +Le pacha _Yahia_ remplaça Hamid en 1648 ; en 1651, il fit une expédition +du côté de Bamba contre les Bérabich et les Touareg, avec le concours de +la garnison de Gao, qui vint le rejoindre à Zémané, à l’Est de Bamba : +cette expédition n’eut aucun résultat. + +En 1652, sous le pacha _Ahmed-ben-Haddou_[236], successeur de Yahia, le +chef des Touareg Damossân (région de Dori) se révolta contre le poste +marocain de Gao et s’enfuit auprès de Daoud, roi du Dendi, avec tous les +pasteurs du pays, Arabes, Touareg et Peuls. Le caïd de Gao, nommé +Mansour, le poursuivit jusqu’au Dendi : le roi lui-même avait pris la +fuite et le caïd ne put le rattraper, non plus que le chef des Damossân +qui, aidé des Songaï, harcela l’armée marocaine dans sa retraite jusqu’à +Gounguia, sans toutefois pousser plus loin[237]. + +Les pachas qui succédèrent à Ahmed-ben-Haddou furent : Mohammed-ben- +Moussa (1654-55), Mohammed-ben-Ahmed (1655-57), qui reçut la soumission +des Touareg du Hadjar et notamment des Kel-Tadmekket[238], et Mohammed- +ech-Chetouki, dit _Bouya_ (1657-60). Celui-ci, le vingt-septième pacha +de Tombouctou depuis Djouder, cessa vers la fin de son gouvernement de +reconnaître la suzeraineté, même nominale, du sultan de Marrakech et, à +partir de 1660, on cessa à Tombouctou de dire le prône du vendredi au +nom du sultan — alors Moulaï El-Abbâs — pour le prononcer au nom du +pacha régnant. A partir de la même époque d’autre part, les pachas +furent tous des Arma, c’est-à-dire des mulâtres, de plus en plus noirs à +mesure que disparaissaient les générations contemporaines de la +conquête ; leurs troupes se composaient d’éléments divers dans lesquels +le sang nègre domina de plus en plus : en sorte qu’à tous les égards on +peut dire que la domination proprement marocaine prit fin vers l’année +1660. + +Cependant des pachas et des caïds, descendants plus ou moins directs des +Marocains de la conquête, se succédèrent encore à Tombouctou, à Gao, à +Bamba, à Dienné, et dans quelques autres villes du moyen Niger, jusque +vers la fin du XVIIIe siècle, ainsi que nous le verrons dans un +instant : c’est cette période, allant de 1660 à 1780 environ, que +j’appellerai la fin de la domination marocaine. + +Voici, à titre documentaire, la liste des rois du Dendi et des _askia_ +du Nord depuis la ruine de l’empire de Gao (1591) jusqu’à 1660. + +_Rois du Dendi_ : 1o Issihak, dernier empereur de Gao ; 1o _bis_ +Mohammed-Gao, frère d’Issihak ; 2o Nouha, premier _askia_ du Dendi à +proprement parler ; 3o Moustafa, fils de l’empereur de Gao Daoud ; 4o +Mohammed-Sorko, frère de Moustafa ; 5o Haroun-Dengataï, frère des deux +précédents ; 6o El-Amîn, également fils de l’empereur Daoud, prince sage +et aimé de ses sujets : durant une famine, il s’occupa des malheureux, +égorgeait huit bœufs par jour et en distribuait la viande, ainsi que le +lait de mille vaches et 200.000 cauries ; 7o Daoud I, fils de l’empereur +de Gao Mohammed-Bani, fainéant et très cruel ; 8o Ismaïl I, frère du +précédent ; 9o Mohammed, fils du roi Daoud I, nommé par le pacha +Messaoud mais déposé aussitôt après ; 10o Daoud II, fils du roi +Mohammed-Sorko ; 11o Mohammed-Bari, fils du roi Haroun-Dengataï ; 12o +Mar-Sindine, arrière-petit-fils de l’empereur Daoud ; 13o Nouha II, fils +du roi Moustafa ; 14o Mohammed-Borko, fils du roi Daoud I ; 15o El-hadj, +frère du précédent ; 16o Ismaïl II, fils du roi Mohammed-Sorko ; 17o +Daoud III, frère du précédent. + +_Askia du Nord_ : 1o Slimân, fils de l’empereur Daoud (1591-1604) ; 2o +Haroun, fils de l’empereur El-hadj II (1604-08) ; 3o Bakari-Kombo +(1608-19) ; 4o El-hadj III (1619-21) ; 5o Mohammed-Bengan II, fils du +_balama_ Saliki (1621-35) ; 6o Ali-Samba Diolili (1635) ; 7o Mohammed- +Bengan II, pour la deuxième fois (1635-42) ; 8o El-hadj Mohammed IV +(1642-57) ; 9o Daoud, fils de Haroun (1657-69). + + + =III. — La fin de la domination marocaine= (1660-1780). + + +La domination marocaine au Soudan ne fut, à aucune époque, une source de +prospérité pour les pays nigériens : Sa’di l’a confessé dans un éloquent +parallèle entre la période des _askia_ de Gao et celle des pachas de +Tombouctou, parallèle qui n’est pas à l’éloge de ces derniers. A partir +du moment où les sultans de Marrakech avaient cessé d’intervenir dans la +désignation des pachas, l’anarchie et le pillage étaient devenus la +règle commune, mais cette situation ne fit qu’empirer lorsque, les +derniers chefs et soldats expédiés du Maghreb étant morts, l’autorité +passa entre les mains des Arma et que le nom même du sultan cessa d’être +mentionné dans les prières publiques[239]. Ce ne fut plus alors que +luttes de partis et rivalités de petits caïds à la merci de leurs +soldats ; chacun de ces chefs instables autorisait les pires vexations +sur la population, afin de ne pas mécontenter les troupes ; les pachas +et les caïds, n’étant pas sûrs quand même de la fidélité de leurs +hommes, faisaient appel au concours des Touareg, toujours à l’affût du +pillage, et peu à peu l’influence des Touareg devint bien plus grande +que celle des Arma. + +Chaque fois que le bruit courait d’une attaque à repousser ou d’une +expédition à faire, le pacha levait une contribution sur les marchands +de Tombouctou et s’en servait pour payer l’arriéré dû aux soldats, sans +quoi ceux-ci n’auraient pas marché. Souvent d’ailleurs le pacha, une +fois la contribution versée par les marchands, en gardait le montant +pour lui sans faire l’expédition annoncée. + +Les troupes marocaines, du temps des premiers pachas, formaient trois +divisions principales, selon leur pays d’origine : l’une comprenait les +soldats venus de Marrakech, la seconde ceux venus de Fez et la troisième +se composait du contingent fourni par les Cheraga ; chacune de ces +divisions était commandée par un lieutenant-général. Lorsque l’armée fut +devenue la seule dispensatrice du pouvoir, chaque division voulut que le +pacha fût choisi dans son sein, et c’est ainsi que, à partir du milieu +du XVIIe siècle, l’histoire de Tombouctou n’est remplie que d’une +succession d’innombrables pachas, déposés aussitôt que proclamés. + +Le _Tedzkiret-en-Nisiân_ renferme la biographie des 155 pachas marocains +ou soi-disant tels qui se succédèrent de 1591 à 1750 ; sur ces 155 +pachas, on en compte 27 de 1591 à 1660 et 128 de 1660 à 1750 : 128 +pachas pour une période de 90 ans ! Dès le début, la durée de chaque +règne ou gouvernement avait été bien minime, puisque le pacha qui +demeura le plus longtemps au pouvoir, Mahmoud-Lonko, n’y resta que huit +ans (1604-12) ; mais, à partir de 1660, on n’observe plus guère que des +règnes de moins d’un an : certains pachas ne demeurèrent que quelques +mois en fonctions, d’autres quelques jours seulement, plusieurs ne +goûtèrent pas pendant plus de 24 heures les joies du pouvoir suprême ; +il y eut même de nombreux interrègnes, dont l’un dura trois ans et demi +(1723-26). Par contre, il arriva souvent que le même individu exerça +l’autorité à plusieurs reprises et, sur les 155 pachas cités par +l’auteur du _Tedzkiret_, on ne trouve que 97 noms différents, ce qui est +déjà un assez joli chiffre pour une période de 160 ans ! + +Je crois inutile, au moins à partir de 1660, de donner la liste de ces +tyranneaux éphémères, dont le nom, la plupart du temps, ne mérite guère +que l’oubli et dont la personnalité d’ailleurs a peu influé sur +l’évolution du pays. Il en est de même des _askia_ du Nord, qui +continuèrent à être tour à tour nommés et déposés par les pachas[240] et +dont l’influence était moins considérable encore que celle de ces +derniers. Quant aux _askia_ du Dendi, ils conservèrent probablement le +commandement des Songaï du Sud comme par le passé ; mais, l’autorité des +pachas se restreignant de plus en plus aux environs directs de +Tombouctou, il n’y eut plus guère de contact entre ces derniers et le +royaume purement indigène des Songaï indépendants, et, par suite, nous +manquons de renseignements sur l’histoire du Dendi pour la période +postérieure au temps de Sa’di. + +Les quelques événements qui méritent d’être notés durant la fin de la +domination marocaine à Tombouctou sont les suivants. + +En 1664, la dynastie saadienne, à laquelle avaient appartenu Moulaï +Ahmed-ed-Déhébi et ses successeurs jusqu’à et y compris El-Abbâs, fut +remplacée au Maroc par la dynastie filalienne ou hassanide dont Moulaï +El-Hafid est le représentant actuel. Nous avons vu[241] que les premiers +princes de cette nouvelle dynastie avaient tenté quelques essais timides +en vue de rasseoir l’autorité du Maroc sur le Soudan. Mais, à partir de +1670, Tombouctou dépendait en réalité de l’empereur banmana de Ségou et +les pachas ne conservaient un semblant d’autorité qu’à condition de +payer tribut à ce dernier. Vers cette époque, Er-Rachid, le premier +sultan hassanide de Fez, étant parti à la poursuite d’un de ses ennemis, +Ali-ben-Haïdar, réfugié à Tombouctou, se heurta dans le Nord du Massina +occidental à l’armée de Biton Kouloubali, empereur de Ségou, et retourna +sur ses pas sans avoir osé livrer bataille aux Banmana. Son successeur +Ismaïl aurait, en 1672, envoyé son neveu Ahmed à Tombouctou pour y +recruter des troupes noires ; Mohammed-ech-Chergui, alors pacha[242], +prêta, ainsi que ses troupes, serment de fidélité au sultan de Fez et, +durant les quelques années qu’Ahmed passa à Tombouctou, l’autorité de ce +souverain y fut au moins nominalement reconnue. Mais, une fois Ahmed +parti, il ne subsista pas d’autre trace de cette éphémère domination +qu’une garnison marocaine qu’avait envoyée Ismaïl et qui se fondit peu à +peu avec les Arma. + +Vers 1680, les Touareg Oulmidden, qui s’étaient toujours montrés +rebelles aux Marocains, s’emparèrent de Gao et chassèrent la garnison +qui y était installée. Huit ans après cependant, en 1688, le pacha +Mansour dit _Seniber_ chassa les Touareg de Gao et leur prit beaucoup de +captifs et de bœufs, mais il ne semble pas que Gao ait été réoccupé de +façon permanente par les Marocains[243]. En 1699, durant son deuxième +pachalik, Seniber enleva des troupeaux aux Touareg de Tingalhaï (?) et à +des Peuls Sidibé. + +La grande mosquée de Tombouctou fut réparée en 1709 sous le pacha +Mohammed-ben-Hammedi. + +Le pacha Mansour dit _Koreï_[244], qui régna en 1712, puis de 1716 à +1719, amassa des richesses considérables en vendant les charges +publiques et en prenant pour lui tout ce que ses fonctionnaires +percevaient à titre de redevances, sans leur rien laisser en fait de +traitement. Il n’y eut sous son règne « ni récoltes plantureuses ni +abondance de vivres ; la seule chose qui fut très florissante, ce furent +les abus de pouvoir ». Ce pacha, à la requête du caïd du Guimbala ou +Harikouna, que gênaient les _Bambara_ du Débo[245], prit d’assaut et +saccagea plusieurs villages voisins du lac, dont les habitants n’avaient +pour se défendre que des flèches empoisonnées. En 1718, il dirigea une +expédition contre les Touareg de la région de Gao et attaqua aussi les +Kel-Tadmekket, mais sans succès[246]. Sous le gouvernement de Koreï, on +ne pouvait sortir dans la rue sans être dépouillé par les _legha_, +esclaves qui formaient la garde particulière du pacha[247]. Ces +exactions motivèrent la révolte des Chorfa, qui chassèrent Koreï de +Tombouctou, après un violent combat, en 1719. + +Depuis une dizaine d’années, la situation était fort mauvaise dans la +vallée du Niger moyen et particulièrement à Tombouctou : en 1711, avant +la première arrivée au pouvoir de Mansour-Koreï, une famine terrible +avait commencé à sévir, qui dura jusqu’en 1716 ; elle n’avait pas encore +pris fin que l’état du pays devint plus intolérable encore, sous le +troisième pachalik de Abdallah-el-Imrâni, lequel fut sept fois pacha +entre 1713 et 1730 : durant cette fâcheuse année 1716, Abdallah-el- +Imrâni et Mansour-Koreï se disputaient le pouvoir, le premier ayant fait +venir des Banmana pour le soutenir, tandis que le second avait appelé à +son aide des Kel-Tadmekket ; c’était entre les deux partis rivaux des +batailles journalières, dont souffrait surtout la population paisible +des marchands et des lettrés[248]. Mansour-Koreï eut enfin le dessus, +mais, comme nous venons de le voir, sa victoire fut loin de ramener le +calme et la prospérité. + +Le pacha _Bâ-Haddou_, qui succéda à Koreï, paya en 1720 trois mille +_mitskal_ d’or (environ 30 à 35.000 francs) à Ag-Cheikh, _aménokal_ ou +roi des Oulmidden, pour que ce dernier ne pillât pas la ville de +Tombouctou, sous les murs de laquelle il était venu camper avec des +forces imposantes. Les Touareg, vers cette époque, étaient devenus les +véritables maîtres de la région : aidés souvent des caïds rivaux du +pacha régnant, ils coupaient les routes, razziaient les troupeaux des +Peuls et détroussaient les voyageurs, que ce fussent des Marocains ou +des indigènes. Cependant, l’_aménokal_ des Oulmidden venait à Tombouctou +se faire donner par le pacha l’investiture de ses fonctions. + +C’est vers ce temps que, l’anarchie étant à son comble, il y eut un +interrègne de trois ans et demi (1723-26), dont les Touareg profitèrent +pour livrer Tombouctou au pillage. + +En 1737, à la suite de razzias et de meurtres commis par les Kel- +Tadmekket sur la route de Kabara à Tombouctou, le pacha Ahmed, fils de +Seniber, se porta à _Togaya_ (ou Togaï), à quelques heures en amont du +port de Daï, à la tête de toutes les troupes marocaines et de partisans +arabes (Bérabich et Kounta) et nègres. _Oghmor_, chef des Kel-Tadmekket, +se dirigea alors avec ses propres alliés dans la direction de Bamba, +traversa le Niger à Boka, puis, remontant la rive gauche du fleuve, +passa à l’Est et près de Tombouctou et se porta dans l’Ouest de cette +ville avec des chevaux, des hommes, des esclaves, des femmes et des +troupeaux en nombre considérable ; il avait voulu épargner Tombouctou, +où il ne restait que les lettrés, les marchands, les pauvres et les +femmes. Ayant donc contourné la ville, il se dirigea sur Togaya, attaqua +les Marocains dans la soirée, puis renouvela l’attaque le lendemain +matin et mit l’armée du pacha en complète déroute : Ahmed-ben-Seniber, +acculé au fleuve, y périt avec son cheval ; 200 soldats marocains furent +tués, 150 périrent noyés (23 mai 1737). A la suite de sa victoire, +Oghmor exigea des habitants de Tombouctou une redevance qui lui fut +payée aussitôt et il rétablit les communications entre cette ville et +Kabara[249]. Ceux des soldats du pacha qui avaient échappé au désastre +se réfugièrent dans l’île de Hondomi (au Sud et en face de Daï), d’où +ils gagnèrent Sibi ou Tiébi, point qui se trouve au Sud de cette île, +sur la rive droite du Niger ; ils y restèrent 70 jours et n’en purent +sortir que grâce à l’_askia_ du Nord, El-hadj V, qui se mit à leur tête +et les ramena à Tombouctou. + +L’année suivante (1738), pendant laquelle régna le pacha Ahmed-ed-Dar’i, +fut marquée par une famine terrible, dont les effets se firent sentir +surtout à Araouâne. La mesure de mil atteignit 6.000 cauries et celle de +riz décortiqué 3.000 cauries, ce qui était la valeur de la pièce d’or +(sans doute la piastre espagnole), laquelle n’avait pas changé de cours. +Cette famine ne dura pas longtemps, mais elle fut plus désastreuse que +toutes les autres — nombreuses d’ailleurs — qui décimèrent la population +durant la domination marocaine. De 1741 à 1744, sous les divers +pachaliks de Saïd, fils de Seniber, une nouvelle et longue famine désola +encore la région[250]. A cette époque, les Peuls du Massina étaient +maîtres d’une partie du Gourma (c’est-à-dire de la rive droite du Niger) +dans la région avoisinant le Guimbala ou Harikouna (contrée du lac +Débo), et les Touareg étaient maîtres de tout le reste du Gourma (c’est- +à-dire du Nord et de l’Est de la Boucle du Niger) ; les pachas de +Tombouctou payaient à ce moment l’impôt aux Touareg, et les caïds de +Dienné le payaient tantôt aux Peuls et tantôt aux Banmana de Ségou. Les +gens qui n’avaient que des armes blanches (Arabes, Touareg et Peuls) ou +des flèches (Banmana) n’hésitaient pas alors à attaquer les Marocains +armés de fusils. Une comète étant apparue vers ce temps-là (aux environs +de 1745), les angoisses des musulmans s’accrurent encore, car ils +croyaient que chaque comète est un présage de malheur. + +Bien que nous n’ayons pas de données précises à cet égard, on peut +donner 1780 comme la date à laquelle disparut toute trace de la +domination marocaine, ou du moins comme la date à partir de laquelle les +restes de cette domination cessèrent de constituer un semblant d’Etat +organisé. A cette époque, le titre même de pacha disparut : il ne resta +à Tombouctou qu’un caïd choisi parmi les Arma, sorte de maire plutôt que +chef militaire, qui recevait l’investiture tantôt des Touareg, tantôt +des Kounta, tantôt des Peuls du Massina, selon la tournure que prenaient +les événements politiques ; les fonctions de ce caïd se bornaient du +reste à l’administration de la ville. Il en était de même à Gao, où les +Touareg étaient maîtres absolus depuis 1770. En amont de Tombouctou et +en particulier à Dienné, la situation était analogue, avec cette +différence que les chefs d’origine arma étaient investis de leurs +fonctions tantôt par le roi peul du Massina et tantôt par l’empereur +banmana de Ségou. + +On me permettra de constater, en terminant cet aperçu de l’histoire du +moyen Niger sous la domination marocaine, que les pachas soi-disant +« marocains » qui eurent quelque valeur, soit militaire soit +administrative, ont tous été, non pas des Arabes ni des Berbères, mais +bien des renégats d’origine européenne : tels furent, d’après le +_Tedzkiret-en-Nisiân_, Djouder, Mahmoud-ben-Zergoun, Mohammed-Tâba, +Ammar, Slimân, Mahmoud-Lonko, et, parmi les pachas nommés sur place, +Ahmed-ben-Youssof (1617-18) et Hammou-ben-Abdallah (1660-61). + + + =IV. — Histoire des villes de Tombouctou et de Dienné.= + + +Nous avons la bonne fortune de posséder un certain nombre de +renseignements sur les villes de Tombouctou et de Dienné depuis les +temps anciens. J’ai cru devoir placer ici un résumé de ces +renseignements. A vrai dire, l’histoire de ces deux villes — de la +première surtout — appartient à l’histoire des empires de Mali et de Gao +au moins autant qu’à celle de la domination marocaine, mais c’est +l’influence marocaine qui s’est fait sentir le plus fortement sur elles +et, aujourd’hui encore, elles sont jusqu’à un certain point, malgré +l’origine soudanaise de la majorité de leurs habitants, comme des +faubourgs du Maroc égarés au Soudan. Il m’a donc paru naturel de +terminer l’histoire de la domination marocaine par ces deux courtes +monographies de Tombouctou et de Dienné, que j’arrêterai au moment de +l’occupation française[251]. + +1o _La ville de Tombouctou._ — Le nom de la ville est prononcé par les +autochtones _Tombouctou_ ou _Tomboutou_ ; les Arabes l’écrivent +généralement _Tinboktou_ et certains Européens ont tiré de là +l’orthographe _Timbouctou_. On a voulu voir dans « Tin-Boktou » la forme +originale de ce nom, qui serait ainsi un mot berbère signifiant « lieu +de Boktou », _Boktou_ étant le nom d’un puits ou d’une vieille femme +chargée de la garde de ce puits. + +Quoi qu’il en soit, il semble certain que l’emplacement où se trouve +aujourd’hui Tombouctou était autrefois un lieu de campement utilisé par +les Touareg durant la saison sèche. C’est vers l’an 1100 que, pour la +première fois, des habitations furent construites sur cet emplacement et +qu’un village de sédentaires commença de s’y former. Mais c’est +seulement deux siècles plus tard que, Dienné ayant pris de l’importance +et les Diennéens se mettant à descendre le Niger pour se livrer à des +opérations commerciales, Tombouctou devint un lieu de transit entre +Dienné et Oualata et que sa population s’accrut dans des proportions +appréciables. Lorsque Kankan-Moussa l’eut annexée en 1325 à l’empire de +Mali et l’eut embellie d’une mosquée et d’une résidence impériale, la +ville de Tombouctou devint un centre considérable, les marchands du +Maghreb y affluèrent ainsi que les lettrés et, peu à peu, Oualata, qui +avait en 1224 remplacé Ghana comme métropole savante et commerciale, fut +à son tour supplantée par Tombouctou, laquelle avait déjà supplanté +Tirakka[252]. + +Il est à remarquer que la plupart des savants de Tombouctou dont parle +le _Tarikh-es-Soudân_ étaient, non pas des Noirs comme ceux de Dienné, +mais des Berbères et notamment des Goddala ; c’était le cas des membres +de la célèbre famille des _Akit_, à laquelle appartenait Ahmed Bâba, +auteur d’un dictionnaire biographique souvent cité par Sa’di. Ces +savants et jurisconsultes berbères étaient originaires de l’Adrar et du +Tagant ; leurs familles étaient venues s’établir d’abord à Ghana, puis +avaient émigré à Oualata et de là à Tombouctou[253]. D’autres docteurs +et lettrés étaient d’origine arabe ; l’élément nègre enfin fut également +représenté par quelques Mandingues et surtout par des Soninké. + +Dès le XIVe siècle, Tombouctou occupait, comme centre intellectuel, une +situation particulièrement brillante. Sa’di rapporte qu’un savant arabe +nommé Et-Temimi, rencontré au Hidjaz par Kankan-Moussa et venu avec lui +à Tombouctou, s’aperçut que les jurisconsultes de cette ville soudanaise +étaient plus versés que lui-même en matière de droit et que, avant de +pouvoir soutenir avec eux aucune discussion, il dut aller perfectionner +ses lumières à Fez. + +Ce fut Kankan-Moussa, empereur de Mali, qui fit bâtir, en 1325, la +grande mosquée (_dyinguer-ber_) de Tombouctou, par le poète Es-Sahéli, +ainsi que je l’ai dit plus haut. Le cadi El-Akib, de la famille des +Akit, qui vécut de 1507 à 1583, fit démolir le bâtiment dû à Es-Sahéli, +lequel tombait de vétusté, et fit construire sur le même emplacement une +nouvelle mosquée, beaucoup plus grande, dont les restes sont encore +visibles aujourd’hui[254]. Les _imâm_ de la grande mosquée furent +d’abord des Nègres, depuis le temps de Kankan-Moussa (1325) jusqu’au +règne du roi touareg Akil (1433-68). Le dernier imâm nègre, qui était en +même temps cadi, s’appelait Kâteb-Moussa ; après avoir accompli le saint +pèlerinage, il mourut, chargé d’années, vers la fin du règne d’Akil. Son +successeur, le premier _imâm_ blanc, était originaire de Tabalbalet et +s’appelait pour cela Abdallah-el-Balbali ; il épousa une femme peule +nommée Aïssata ou Aïcha et en eut une fille, Nana-Biro Touré, dont la +fille à son tour enfanta le père de Sa’di, auteur du _Tarikh-es-Soudân_. +Le second _imâm_ blanc fut un homme du Touat, le troisième était +originaire du Fezzân, etc. Jusqu’à l’époque actuelle, les _imâm_ de la +grande mosquée n’ont pas cessé d’être d’origine arabe ou berbère. + +Quant à la mosquée dite de _Sankoré_, elle fut bâtie, à une date +inconnue, grâce aux libéralités d’une femme aussi pieuse que riche et +généreuse. Les _imâm_ de cette mosquée ont toujours été de race +blanche : au début, ils appartenaient à la famille des Akit[255], +ensuite ils furent choisis parmi des savants ou des pieux personnages +originaires du Maghreb ou du Fezzân. + +Une troisième mosquée, dite de _Sidi-Yahia_ en l’honneur de l’ancêtre +des Bekkaï, fut commencée, sous le roi Akil, par Mohammed-Naddi, alors +maire de Tombouctou, et terminée au début du XVIe siècle par Omar +Komdiago, frère du premier _askia_ de Gao. + +Parmi les plus illustres personnages nés à Tombouctou, il convient de +citer les deux maîtres de la littérature arabe soudanaise, _Ahmed Bâba_ +et _Sa’di_. Le premier est antérieur au second, puisqu’il se trouvait à +Tombouctou lors de l’entrée de Djouder dans cette ville (1591), tandis +que Sa’di ne naquit qu’en 1596. Le père d’Ahmed Bâba, nommé lui-même +_Ahmed_, avait été un jurisconsulte fort remarquable ; l’un de ses +disciples, contemporain d’Ahmed Bâba mais bien plus âgé que lui, fut, au +témoignage de ce dernier, le savant de beaucoup le plus instruit et le +meilleur professeur de son époque : c’était un Mandingue nommé _Mohammed +Barhayorho_ ; lorsqu’Ahmed Bâba eut perdu son père, en 1583, il alla se +perfectionner dans la science et les lettres en assistant aux leçons de +ce Mohammed Barhayorho qui, né en 1524, mourut en 1593 alors qu’Ahmed +Bâba était encore jeune. Nous avons vu qu’Ahmed Bâba avait été emmené en +captivité au Maroc en 1594, sous le gouvernement du pacha Mahmoud-ben- +Zergoun, en même temps que le célèbre cadi _Abou-Hafs Omar_ ; emprisonné +à Marrakech par Moulaï Ahmed, il fut rendu à la liberté en 1607 par +Moulaï Zidân et revint la même année à Tombouctou, où il mourut[256]. + +J’ai dit que, d’abord englobée dans l’empire de Mali de 1325 à 1433, la +ville de Tombouctou avait appartenu aux Touareg de 1433 à 1468, puis +avait fait partie de l’empire de Gao de 1468 à 1591. + +Léon l’Africain, qui visita Tombouctou vers 1507 sous le règne de +l’_askia_ Mohammed I, nous a laissé une intéressante description de +cette ville, telle qu’elle se présentait au début du XVIe siècle. Tout +d’abord il signale qu’elle ne renfermait alors que des huttes en torchis +recouvertes de paille, à l’exception des deux édifices en pierres +maçonnées — ou plutôt en briques — bâtis par Es-Sahéli, et sans doute +aussi des deux mosquées de Sankoré et de Sidi-Yahia, dont la seconde fut +achevée vers cette époque. Par contre, on y voyait déjà de nombreuses +boutiques de marchands et d’artisans, et les tisserands y pullulaient. +Des femmes esclaves étaient chargées de la vente des vivres et se +montraient en public le visage découvert, tandis que les dames nobles +avaient toujours la figure voilée. On trouvait à acheter des tissus +d’Europe, importés par les commerçants de Barbarie, du bétail, du lait +et du beurre en abondance, ainsi que des grains ; le sel, qui provenait +de Teghazza, était fort cher. On se servait comme monnaie de pièces et +de poudre d’or, mais, pour les petits achats, on usait de cauries +importés d’Asie et arrivant au Soudan par le Maghreb ; 400 cauries +représentaient un « ducat » du pays[257] et 6 ducats et 2/3 faisaient +une once romaine. + +Léon rapporte encore que l’on dansait souvent dans les rues jusqu’à une +heure du matin, que les incendies étaient fréquents en raison du mode de +couverture des maisons et qu’on ne buvait que de l’eau de puits. Le +« roi » de Tombouctou — c’est-à-dire l’administrateur ou maire de la +ville — ne se déplaçait qu’à chameau, escorté de cavaliers et paré de +bijoux d’or ; les gens qui venaient lui demander une faveur le saluaient +en s’agenouillant devant lui et en se répandant de la poussière sur la +tête. La ville était interdite aux Juifs, mais par contre on y avait un +grand respect pour les docteurs musulmans, les lettrés y étaient en +grand honneur et on se disputait à prix d’or les manuscrits arabes +apportés de l’Afrique du Nord[258]. + +Chaque fois qu’il s’agissait de percevoir les impôts en dehors de la +ville, le chef de Tombouctou organisait une colonne militaire ; il +disposait à cet effet de 3.000 cavaliers et d’un grand nombre de +fantassins armés d’arcs et de flèches empoisonnées. On usait des +chameaux pour les voyages et les transports, mais les chevaux étaient +les seules montures employées à la guerre ; ces chevaux étaient, ou bien +des animaux nés dans le pays, de petite taille ou de peu de fonds, ou +bien des bêtes importées de Barbarie, les seules qui eussent une réelle +valeur. Comme les bons chevaux étaient rares, le chef de la ville avait +coutume, chaque fois qu’il en arrivait plus de douze à Tombouctou, de +prendre pour lui le meilleur animal du lot, qu’il payait du reste à sa +valeur. + +Kabara, situé, dit Léon, à douze milles de Tombouctou sur un bras du +Niger, était le port où s’embarquaient les marchands pour se rendre à +Dienné et à Mali. Le chef de Tombouctou y était représenté par un +gouverneur qui réglait les litiges entre les gens de diverses +nationalités se rencontrant en ce point. + +Tombouctou fut, comme nous l’avons vu, la capitale du pachalik marocain +de 1591 à 1780, en même temps que la résidence habituelle de l’_askia_ +du Nord. Mais en réalité la ville devint, dès 1670 environ, une +dépendance de l’empire banmana de Ségou, tout en demeurant exposée aux +pillages et aux caprices des nomades de la contrée (Bérabich, Kounta, +Peuls et surtout Touareg). Réunie au royaume peul du Massina en 1826 par +Sékou-Hamadou, elle devint indépendante, sous la protection suzeraine de +la famille kounta des Bekkaï, lors de la prise de Hamdallahi par El- +hadj-Omar en 1862. L’influence des Touareg Kel-Antassar supplanta +ensuite celle des Kounta et se trouvait prédominante lorsque, en 1893, +nous prîmes possession de la ville ; l’autorité des Kel Antassar +cependant ne suffisait pas à protéger les environs de Tombouctou contre +les pillages des Bérabich, auxquels les gens de la ville payaient tribut +pour garantir la sécurité des caravanes. + +Tombouctou compte à l’heure actuelle environ 5.800 habitants fixes, tous +musulmans, auxquels il convient d’ajouter une population flottante +variant de 2 à 4.000 individus selon les époques de l’année. Les +habitants fixes sont en grande majorité des Songaï, divisés en nobles ou +_Arma_ (ceux qui se prétendent d’origine marocaine) et en _Gabibi_ (ceux +d’origine purement nègre) ; à côté d’eux sont les _Alfa_[259] ou +savants, qui appartiennent à toutes les races du Soudan et de l’Afrique +du Nord. Parmi la population flottante, on remarque des Arabes du +Maghreb et de la Tripolitaine, des Maures Kounta et Bérabich, des +Touareg, des Peuls, des Banmana, etc. La langue courante est le songaï, +mais l’arabe est parlé dans certains quartiers par un très grand nombre +de personnes. + +Au moment de notre occupation, la ville était divisée en sept quartiers +principaux ou _farandi_, appelés : _Yobou-ber_ (le grand marché) ; +_Sangoungou_ (le ventre du chef), qu’habitaient les gens de Ghadamès et +de Tripoli ; _Sankoré_ ou mieux _Sankoreï_ (le chef blanc, parce que le +chef du quartier était toujours autrefois un homme de race blanche), où +se trouve la mosquée qui a pris le nom du quartier et où habitaient +surtout des Alfa et des Arma ; _Sareï-keïna_ (le petit cimetière), +quartier des Kounta ; _Yobou-keïna_ (le petit marché), où Es-Sahéli +avait bâti le palais de Mâdougou ; _Badyindé_ (fossé de la destruction), +quartier qui était autrefois inondé de temps à autre par un reflux des +eaux du Niger, ce qui motiva le détournement du chenal venant aboutir en +cet endroit ; enfin _Dyinguer-ber_ (la grande mosquée). + +2o _La ville de Dienné._ — Je ne reviendrai pas ici sur les +circonstances qui amenèrent et accompagnèrent la fondation de Dienné : +je rappellerai seulement qu’après une ébauche de colonisation remontant +à la fin du VIIe siècle, le premier établissement des Soninké dans le +quartier de Dioboro eut lieu vers l’an 800 sous la direction d’Adyini +Kounaté et que la ville fut définitivement fondée vers 1250 par des +Soninké-Nono conduits par un chef du clan des Mana[260]. Le commandement +de Dienné a toujours appartenu depuis à la famille de ce chef. + +_Komboro Mana_, vingt-sixième chef de Dienné depuis Adyini Kounaté, se +convertit à l’islamisme vers l’an 1300 et entraîna dans son mouvement de +conversion la majorité des Diennéens ; ce serait lui qui aurait fait +bâtir la première mosquée de la ville par un Marocain nommé _Maloum- +Idris_, contemporain et peut-être ami ou serviteur d’Es-Sahéli, lequel +construisit vers la même époque (1325) la première mosquée de +Tombouctou[261]. La grande mosquée actuelle de Dienné a été élevée sur +l’emplacement où, naguère encore, on montrait les ruines d’un édifice +ayant remplacé celui dû à Maloum-Idris[262]. + +Nous avons vu que Dienné réussit à conserver son indépendance jusque +vers 1473, époque à laquelle la ville fut incorporée à l’empire de Gao. +Avant cette date, elle était le chef-lieu d’une sorte de petit Etat dont +le territoire s’étendait du Nord au Sud depuis Kakagnan (près et au Sud +du Débo) jusqu’à Diéou (au Sud de Dienné et à proximité du Ouoron, +canton nord du Karadougou), et de l’Ouest à l’Est depuis Tini (localité +sans doute voisine de Diafarabé) jusqu’aux montagnes du Tombola (falaise +de Bandiagara). Le chef de Dienné protégeait son territoire contre les +incursions possibles du dehors au moyen de 24 officiers ou chefs de +bandes, dont douze étaient installés à l’Ouest de la ville, du côté de +Séna (près et au Nord-Est de Séla), sous le commandement du _Séna- +faran_, avec mission de surveiller les armées du Mali, tandis que les +douze autres étaient postés sur la rive droite du Bani. + +Sous Sonni Ali-Ber et sous les _askia_, Dienné fit partie intégrante de +l’empire de Gao. Lors de la conquête marocaine, la ville dépendit de +Tombouctou et son territoire fut commandé par un caïd. Au moment de la +décadence de la domination marocaine, ce caïd, devenu un simple notable +arma, se rendit à peu près indépendant du pacha de Tombouctou, mais il +lui fallut compter avec les Banmana de Ségou et avec les Peuls du +Massina. Enfin Dienné fut prise vers 1815 par Sékou-Hamadou et annexée +officiellement au royaume peul du Massina, pour passer en 1861 à +l’empire toucouleur d’El-hadj-Omar et être emportée d’assaut en 1893 par +le colonel Archinard. + +Dienné fut de tout temps fréquentée par de nombreux étrangers qui y +venaient de partout, soit pour s’y livrer au commerce soit pour s’y +instruire dans les sciences musulmanes. Parmi les savants qui +illustrèrent cette ville, Sa’di nous cite : _Mori-Maga_ « le Kananké », +qui était sans doute un Peul et qui professa au XVe siècle ; _Fodié +Mohammed Sânou_ « le Ouangari », probablement un Mandingue ou un +Dioula[263], qui fut le premier cadi régulier de Dienné[264] et qui +vivait au XVIe siècle ; _El-Abbâs Guibi_ (ou Kibbi), autre cadi de +Dienné également « Ouangari », c’est-à-dire Soninké, Dioula ou +Mandingue ; _Mahmoud Barhayorho_, qui succéda comme cadi au précédent en +1552 et fut le père des deux célèbres jurisconsultes de Tombouctou, +Mohammed et Ahmed Barhayorho, d’origine mandingue comme Mahmoud ; +_Modibbo Bakari Taraoré_, d’origine soninké, mandingue ou banmana +d’après son nom de clan, qui appartenait à la famille du chef du +Karadougou et qui fut également cadi ; _Mohammed Bamba Konaté_, +d’origine soninké ou dioula, qui succéda au précédent et fut le dernier +cadi de Dienné avant la conquête marocaine. De tous les personnages +cités par Sa’di comme ayant illustré Dienné, un seul est mentionné comme +étant originaire de cette ville : le cadi Ahmed Torfo. + +On a voulu parfois faire dériver du nom de la ville de Dienné — nom qui +se prononce également _Guienné_ — le mot « Guinée », employé autrefois +pour désigner le Soudan Occidental et appliqué depuis plus spécialement +à la région côtière. Je croirais plus volontiers que _Guinée_ est +l’équivalent exact de _Soudan_, le premier de ces mots ayant été +emprunté au berbère comme le second l’a été à l’arabe. On sait que le +mot « Soudan » vient de l’expression arabe _blad-es-Soudân_ « pays des +Noirs » et que les Arabes eux-mêmes ont fait de _Soudân_ — qui signifie +proprement « les Noirs » — un terme géographique (_tarikh-es-Soudân_, +histoire du Soudan, c’est-à-dire du pays des Noirs) ; ils en ont même +formé l’ethnique _soudâni_, qui veut dire « un homme du pays des +Noirs », sans qu’il s’agisse nécessairement d’un Nègre, et le mot +_soudânia_, que l’on emploie au Maghreb pour désigner une langue +soudanaise quelconque. Or, en berbère et notamment dans le dialecte +chleuh usité au Maroc, « noir » se dit _aguinaou_[265], pluriel +_iguinaouen_, d’où l’expression _akal-n-iguinaouen_ « pays des Noirs », +traduction exacte de _blad-es-Soudân_, qu’emploient les Berbères pour +désigner le Soudan. Ce mot est même passé dans l’arabe vulgaire du +Maghreb sous les formes _guennaoui_, servant à désigner un « Nègre », et +_guennaouiya_, voulant dire « langue soudanaise ». Il me paraît +vraisemblable par suite que le mot « Guinée » nous soit venu des +Berbères marocains par l’intermédiaire des premiers navigateurs +portugais qui relâchèrent sur la côte atlantique du Maroc : ces +navigateurs, ayant demandé aux indigènes riverains le nom des pays du +Sud, s’entendirent répondre _akal-n-iguinaouen_, qu’ils traduisirent par +« pays de Guinée », en orthographiant ce dernier mot _Ginoa_ ou _Genoa_, +forme qui se rapproche très sensiblement, dans la bouche d’un Portugais, +de la prononciation berbère et surtout du mot berbère arabisé employé +par certains auteurs pour désigner le Soudan (voir la note précédente). + +Le terme « Guinée » est d’ailleurs bien antérieur au nom de Dienné : le +géographe arabe Zohri divisait l’Afrique intertropicale en trois +régions : _Guinaoua_ (Guinée), _Koukaoua_ (Bornou et Kanem) et _Habech_ +(Abyssinie) ; pour lui « Guinée » était évidemment synonyme de « Soudan +occidental » et n’avait certainement aucun rapport avec le nom de +Dienné, si l’on veut bien se rappeler qu’il écrivait vers 1137, c’est-à- +dire plus d’un siècle avant la fondation définitive de Dienné et +l’imposition de ce nom à la colonie soninké de Dioboro[266]. + +Ce qui a amené à faire dériver « Guinée » de Dienné est sans doute le +fait que Léon l’Africain, parlant d’un « royaume de Ghinée » qu’il situe +le long du Niger au Sud de Oualata, au couchant de Tombouctou et au Nord +de Mali — c’est-à-dire, d’une façon très approximative du reste, dans la +région où se trouve Dienné —, dit : « Ce second royaume est appelé par +nos marchans (lisez « par les marchands du Maghreb ») _Gheneoa_, mais +ceux de Gennes, Portugal et Europe, qui n’en ont entiere cognoissance, +l’appellent _Ghinea_ »[267]. A mon avis, si Léon plaçait assurément +Dienné dans son « royaume de Ghinée »[268], il donnait au terme +_Gheneoa_ ou _Ghinea_ la même signification que Zohri : cela seul peut +expliquer le passage où il avance qu’une partie de la « Ghinée » est +_sur l’Océan_, à l’endroit « où le Niger (lisez « le Sénégal ») se rend +dans iceluy ». + +[Illustration : Carte 15. — La domination marocaine au Soudan.] + + +[Note 218 : Voir plus haut, page 116.] + +[Note 219 : Voir plus haut, page 115.] + +[Note 220 : Rive gauche du Niger, à l’Est du Dallol Maouri.] + +[Note 221 : Près et en amont du confluent du Niger et du Dallol Maouri.] + +[Note 222 : Les personnes arrêtées à Tintyi avec Mohammed-Gao étaient au +nombre de 83 ; on raconte que le premier _askia_, Mohammed Touré, après +avoir vaincu Sonni Ali, avait arrêté le même nombre de personnes dans la +même localité, après leur avoir accordé l’_amân_ sous la foi du serment, +et que l’acte de Mahmoud fut une punition céleste de l’acte commis cent +ans auparavant par Mohammed Touré.] + +[Note 223 : Il y eut, à partir de cette époque, deux _askia_ : l’un, +nommé par les Marocains, n’était qu’un instrument entre les mains de ces +derniers pour leurs relations avec les indigènes du Nord de la Boucle et +de la région de Tombouctou ; l’autre, successeur de Mohammed-Gao au +Dendi, exerçait un pouvoir réel sur les Songaï du Sud.] + +[Note 224 : A moins qu’il ne s’agisse d’un autre Garou, situé à côté de +Malo, au Sud et près de Tillabéry, c’est-à-dire bien plus en amont.] + +[Note 225 : Victoire remportée le 12 avril 1591 par Djouder sur Issihak +II.] + +[Note 226 : Voir la note [206], page 225.] + +[Note 227 : Ou de Kala (Sokolo).] + +[Note 228 : Sa’di prétend que Mahmoud, au cours de cette expédition, +s’empara de Hombori et de _Daanka_ (peut être Diankabo ?).] + +[Note 229 : Précédemment, Ammar avait conduit au Soudan mille hommes de +renfort, dont 500 renégats chrétiens et 500 Maures Andalous, chaque +groupe suivant un chemin spécial, en raison du manque d’eau, dans la +traversée de l’Azaouad ; les Andalous s’égarèrent et périrent tous et, +seuls, les renégats chrétiens arrivèrent à destination. Ceci donne un +exemple du déchet que devraient subir les troupes marocaines envoyées +sur le Niger.] + +[Note 230 : El-Hassân mourut en 1607 et fut remplacé comme _amîn_ par +son fils Amer.] + +[Note 231 : A l’occasion de son avènement, Moulaï Zidân rendit la +liberté à l’écrivain Ahmed Bâba, de Tombouctou, qui avait été emmené en +captivité au Maroc en même temps que le cadi Abou-Hafs Omar ; Ahmed Bâba +revint à Tombouctou et y mourut par la suite. Sa’di avait onze ans au +moment du retour d’Ahmed Bâba à Tombouctou (8 avril 1607).] + +[Note 232 : Ces sultans furent Moulaï Zidân (1607-27), Abou-Merouân +Abdelmalek (1627-31), Abou-Abdallah El-Oualid (1631-36), Mohammed-ech- +Cheikh (1636-54) et El-Abbâs (1654-64).] + +[Note 233 : Voir chap. VIII, p. 229. A Hammou avaient succédé : Youssof +(1622-27), Ibrahim (1627-28) et Ali-ben-Abdelkader (1628-32).] + +[Note 234 : Ce Hamadi-Bilal était un chef de Peuls nomades et non pas un +Tombo.] + +[Note 235 : Koïra-Tao signifie en songaï « village neuf ».] + +[Note 236 : En 1653, Mohammed, frère de l’auteur du _Tarikh-es-Soudân_, +fut opéré heureusement de la cataracte à Tombouctou par le médecin +Ibrahim, originaire du Sous ; le prix de l’opération — 33 _mitskal_ et +un tiers en poudre d’or — fut payé par le pacha Ahmed-ben-Haddou.] + +[Note 237 : Il semble que Gounguia était l’extrême limite de la +domination marocaine dans la direction du Sud-Est.] + +[Note 238 : C’est sous le règne de Mohammed-ben-Ahmed que Sa’di termina +son ouvrage ; les renseignements postérieurs à 1655 ont été puisés dans +le _Tedzkiret-en-Nisiân_, dont l’auteur anonyme, originaire sans doute +du Massina, naquit en 1700 et acheva d’écrire en 1751.] + +[Note 239 : C’est en 1660, la dernière année de son gouvernement, que le +pacha Bouya, ancien lieutenant-général, se proclama sultan et fit faire +le prône en son nom par les _imâm_ de Tombouctou et de Goundam ; à +partir du 15 mars 1660, on fit régulièrement le prône au nom du pacha +régnant.] + +[Note 240 : Sauf l’_askia_ Bakari, qui régna de 1702 à 1705, et qui fut +proclamé par les indigènes sans que son choix ait été ratifié par le +pacha.] + +[Note 241 : 1er vol., pages 247 et 248.] + +[Note 242 : Ou Nasser-et-Telemsâni, qui est donné comme ayant régné soit +jusqu’en 1669 seulement, soit jusqu’en 1672.] + +[Note 243 : Tombouctou fut désolé par la peste en cette même année +1688.] + +[Note 244 : C’est-à-dire « le Blanc » : le _Tedzkiret_ nous dit qu’il +était beau de visage et de teint brun, c’est-à-dire qu’il n’était pas +complètement nègre.] + +[Note 245 : Le caïd du Guimbala avait fait dire au pacha que les Bambara +du Débo avaient menacé d’attaquer Koreï, alors qu’au contraire ils +avaient proposé de se soumettre. Il semble que le _Tarikh-es-Soudân_ et +le _Tedzkiret_ donnent communément le nom de _Ouangara_ aux musulmans +des pays faisant ou ayant fait partie de l’empire de Mali et celui de +_Bambara_ aux païens des mêmes contrées, sans distinction de peuple ni +de tribu, au moins en ce qui concerne ce dernier terme.] + +[Note 246 : Sous les pachas qui se succédèrent de 1660 à 1750, de +nombreuses expéditions furent dirigées contre les Touareg, le plus +souvent infructueuses ; les populations sédentaires riveraines du Niger, +d’autre part, furent pillées fréquemment par les Oulmidden et les Kel- +Tadmekket. Les pachas faisaient aussi couramment des expéditions contre +les Peuls de la Boucle, dans le but de se procurer du bétail de +boucherie et des vaches laitières.] + +[Note 247 : Voir la traduction du _Tedzkiret_, pages 43 à 47.] + +[Note 248 : Voir la traduction du _Tedzkiret_, pages 72 et 73.] + +[Note 249 : De Tombouctou, on avait entendu la fusillade du combat de +Togaya ; ce dernier point doit être placé près de Korioumé.] + +[Note 250 : Voir la traduction du _Tedzkiret_, pages 116 à 119.] + +[Note 251 : Pour de plus amples détails sur certains points, consulter +les monographies du Père Hacquard (Tombouctou) et de M. Ch. Monteil +(Dienné).] + +[Note 252 : Tirakka, qui se trouvait non loin de l’emplacement de +Tombouctou, existait bien avant cette dernière ville et était, avant le +développement de celle-ci, le centre des opérations commerciales du +Niger moyen. Ces opérations se transportèrent à Tombouctou sans doute au +XIIIe siècle et s’y maintinrent par la suite. « Les marchands de +Barbarie et de l’Egypte, dit Marmol, vont à _Tombut_ chercher l’or de +_tibar_ (c’est-à-dire « la poudre d’or », _tibr_ en arabe) qui vient de +la province des _Mandinga_ ou _Manienga_ ; ce commerce était autrefois +en la ville de _Geni_ ou _Geneoa_ (Ghana, plutôt que Dienné) qui est +plus proche du couchant ; y venaient les _Çaragolles_ (Soninké), les +_Fulles_ (Peuls et Toucouleurs), les _Ialofes_ (Ouolofs) et les +_Sénègues_ (Zenaga) ». D’après Léon l’Africain, c’est sous Sonni Ali-Ber +(fin du XVe siècle) que les marchands maghrébins installés à Oualata se +transportèrent à Tombouctou et à Gao et que commença le déclin de +Oualata. Pour le tableau de la prospérité de Tombouctou, consulter le +_Tarikh-es-Soudân_, pages 36 et 37 de la traduction.] + +[Note 253 : Un trisaïeul d’Ahmed Bâba, nommé Abou-Abdallah, fut cadi de +Tombouctou sous la domination du roi touareg Akil (1433 à 1468) ; la +famille des Akit, en venant de Ghana, s’était fixée d’abord au Massina, +mais Mohammed Akit, père de l’arrière-grand-père d’Ahmed Bâba, par haine +des Peuls et par crainte que les siens contractassent des alliances avec +ces païens, quitta le Massina, alla d’abord à Oualata, puis à Ras-el-Ma, +et enfin se fixa à Tombouctou du temps du roi Akil. C’est à la même +époque que vint à Tombouctou Sidi-Yahia, l’ancêtre de la famille arabe +des Bekkaï.] + +[Note 254 : Quant au « palais » construit par Es-Sahéli, il n’en reste +plus aucune trace ; il se trouvait probablement là où se tenait encore, +au temps de Barth, le marché à la viande.] + +[Note 255 : Cette famille n’étant venue à Tombouctou qu’au XVe siècle, +il s’ensuit que la mosquée de Sankoré est postérieure d’un siècle au +moins à la grande mosquée.] + +[Note 256 : On sait que, sur la foi de renseignements erronés fournis à +Barth, on a longtemps attribué en Europe à Ahmed Bâba la paternité du +_Tarikh-es-Soudân_ ; c’est M. Houdas qui, à la lecture du manuscrit +complet de cet ouvrage, a découvert le premier que son auteur était +Abderrahmân-es-Sa’di.] + +[Note 257 : Aujourd’hui 400 cauries représentent généralement cinquante +centimes.] + +[Note 258 : D’après Ahmed Bâba, la majorité des habitants de Tombouctou +professait encore le paganisme au XVIe siècle ; les musulmans étaient +concentrés dans un quartier entouré de murs où logeaient également les +Arabes et les Berbères de passage.] + +[Note 259 : Abréviation probable de l’arabe _al-fakih_ « le +jurisconsulte ».] + +[Note 260 : Premier vol., pages 257, 263, 269 et 270.] + +[Note 261 : Une tradition attribue au même Maloum-Idris la construction +du palais impérial de Ségou-koro, sous le règne de Biton-Kouloubali, et +ajoute que ce dernier, une fois l’édifice achevé, aurait fait assassiner +l’architecte pour l’empêcher d’élever ailleurs un palais semblable au +sien. Comme l’avènement de Biton eut lieu au plus tôt dans la seconde +moitié du XVIIe siècle, il est nécessaire d’interpréter cette tradition +en faisant de l’architecte du palais de Ségou-koro un simple +continuateur de l’art d’Es-Sahéli et de Maloum-Idris, c’est-à-dire sans +doute quelque maître-maçon que Biton avait fait venir de Dienné.] + +[Note 262 : Lire d’intéressants détails sur Dienné dans le _Tarikh-es- +Soudân_, pages 22 à 25 de la traduction.] + +[Note 263 : _Sânou_ est aujourd’hui un nom de clan porté surtout par les +Dioula ; Sa’di nous apprend que Fodié Mohammed était né à _Bitou_, ville +ou village qui se trouvait d’après le même auteur dans un pays +aurifère : on a voulu identifier ce Bitou avec la ville de Boutoukou, +Bondoukou ou Gottogo (Côte d’Ivoire), qui ne remonte d’ailleurs qu’au +XVe siècle et a succédé à la ville plus ancienne de Bégho (Côte d’Or +actuelle) ; il existe un Bitou au Sud-Est du Mossi, relativement proche +des mines d’or du pays achanti ; il est possible aussi qu’il faille +placer le Bitou du _Tarikh-es-Soudân_ dans le « Ouangara », c’est-à-dire +dans les contrées aurifères du Bambouk, du Gangaran ou du Manding.] + +[Note 264 : Avant lui les procès se plaidaient devant l’_imâm_ de la +grande mosquée, ainsi que la chose a lieu de nos jours encore dans +beaucoup de localités musulmanes du Soudan.] + +[Note 265 : L’une des portes de Marrakech, édifiée en 1194, porte le nom +de _Bab-aguinaou_, qui est traduit « porte du Nègre » par les +indigènes ; Zohri, géographe arabe du XIIe siècle, emploie, pour +désigner le « pays des Noirs », un mot qu’il écrit tantôt _Ganaoua_ et +tantôt _Guinaoua_ (_Kitabou-Djografia_, manuscr. 2220 de la Bibl. Nat., +folio 7 recto ligne 7, folio 19 recto ligne 12, folio 53 verso et folio +54 recto). Ces renseignements m’ont été communiqués par M. le professeur +Houdas. — A rapprocher de l’article de Yakout intitulé _Guinaoua_ ou +_Kinaoua_, et relatif à une tribu berbère habitant au voisinage du pays +des Noirs, près du territoire de Ghana.] + +[Note 266 : Si l’on voulait faire dériver « Guinée » du nom d’une ville +africaine, il serait plus logique de faire venir ce mot du nom de Ghana, +qui est citée par le même Zohri comme la ville principale de la +_Guinaoua_. Mais je n’accepterais pas davantage cette étymologie, ne +serait-ce qu’à cause de la différence des orthographes adoptées par +Zohri, qui écrit _Guinaoua_ par un _kef_, un _noun_, un _alif_, un +_ouaou_ et un _ta-merboutha_, tandis qu’il écrit _Ghana_ par un _ghain_, +un _alif_, un _noun_ et un _ta-merboutha_.] + +[Note 267 : Edition Schefer, 3e vol., page 288.] + +[Note 268 : C’est bien en effet de Dienné que Léon entend parler +lorsqu’il dit : « Il n’y a cité ny chateau, hors mis un grand vilage +auquel le seigneur fait sa résidence, avec les prestres, docteurs, +marchans et autres gens d’autorité, qui ont leurs logis bastis en +manière d’hameaux et blanchis de craye et couvers de paille... Ce +vilage, par l’espace de troys moys de l’an (qui sont juillet, aoust et +septembre) se void en forme d’une ile, pour ce qu’en ce temps là, le +Niger se deborde ne plus ne moins que fait le Nil. Et alors les marchans +de Tombut conduisent leur marchandise en petites barques fort étroites +et faites de la moitié d’un pied d’arbre creusé, etc. » (Edition +Schefer, 3e vol., pages 289-290).] + + + + + CHAPITRE X + + =Les empires banmana de Ségou et du Kaarta + (XVIIe au XIXe siècles).= + + + =I. — L’empire de Ségou= (1660-1861). + + +1o _Les origines._ — A partir du XIIIe siècle sans doute[269], les +Banmana, descendant les vallées du Niger et du Bani, firent leur +apparition dans les pays situés à l’Est de Ségou et peu à peu, soit en +occupant des contrées jusque là désertes, soit en se mélangeant à des +Mandingues, des Sénoufo et des Bobo et en les absorbant progressivement, +ils arrivèrent à former la majorité de la population dans ces provinces +de l’empire de Mali voisines de Dienné dont Sa’di nous a donné une +description sommaire : le Sibiridougou, le Bendougou et le Karadougou. +L’un de leurs clans principaux, celui des _Kouloubali_, s’était établi +dans la région comprise entre Barouéli et la rive droite du Niger et, +vers l’an 1600, le chef de ce clan, nommé _Kaladian_, se fixa à +_Markadougouba_, près et en aval du poste actuel de Ségou ; comme les +autres villages de la contrée, Markadougouba faisait encore partie, au +moins théoriquement, de l’empire de Mali, mais il était alors placé sous +la dépendance effective de Dienné, qui venait de se soumettre aux +Marocains. + +Vers 1620, Kaladian mourut ; l’un de ses fils, _Notémé_, demeura à +Markadougouba ; un autre, appelé _Danfassari_, établit sa résidence à +_Ségou-koro_ et y jeta les bases d’un Etat indépendant. _Souma_, fils de +Danfassari, succéda à son père et réussit à étendre son autorité sur +tous les villages peuplés de Banmana qui se trouvaient compris dans le +triangle Ségou-Barouéli-Garo ; il régna sans doute de 1645 à 1660 +environ, et eut pour successeur son fils Fotigué, dit _Biton_, véritable +fondateur de l’empire de Ségou. + +2o _Dynastie des Kouloubali_ (1660-1740). — _Biton Kouloubali_ +transforma en un Etat puissant le petit royaume fondé par son grand- +père. Son avènement doit se placer entre 1660 et 1670. A cette époque, +ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, l’autorité des pachas +de Tombouctou était devenue bien précaire et, comme ils avaient trop à +faire en se contentant de lutter pour maintenir leur pouvoir, ils ne +pouvaient plus envoyer de troupes pour soutenir leurs caïds ; aussi le +caïd de Dienné, comme les autres, n’exerçait plus son commandement que +dans les environs immédiats de sa résidence. Comme, d’autre part, +l’empire de Mali n’avait pu se relever des coups que lui avaient portés +les _askia_ de Gao durant le XVIe siècle, les Banmana jouissaient d’une +réelle indépendance de fait et il était facile à un chef entreprenant +comme Biton de créer à son profit un nouvel empire soudanais. Il le fit +avec une célérité et un succès remarquables. + +Cependant l’empereur de Mali, Mama-Maghan Keïta[270], effrayé du +prestige naissant de Biton, voulut l’anéantir à ses débuts et il passa +sur la rive droite du Niger à la tête de tout ce qu’il avait pu recruter +en fait de troupes, pour aller attaquer Ségou-koro. Biton fit entourer +d’un mur sa capitale, y construisit une sorte de forteresse et attendit +l’ennemi de pied ferme. L’empereur de Mali vint mettre le siège devant +la ville vers 1667, mais, au bout de trois ans, n’ayant pas réussi à +obtenir le moindre avantage et se voyant abandonné du plus grand nombre +de ses partisans, il se retira et reprit le chemin de sa résidence. +Biton sortit alors de sa forteresse et poursuivit son adversaire +jusqu’en face de Mali à peu près ; Mama-Maghan, acculé au fleuve, n’osa +pas accepter le combat et fit la paix avec Biton, jurant de ne plus +s’avancer désormais en aval de Mali, tandis que l’empereur de Ségou, de +son côté, promit de ne pas aller, du côté d’amont, plus loin que Niamina +(1669-1670). Ce serait à la suite de ce piteux échec que le souverain +mandingue aurait abandonné sa résidence de Mali pour se reporter plus au +Sud, à Kangaba, berceau de sa famille, ramenant ainsi l’empire de Mali +aux proportions d’un simple petit royaume isolé. + +Délivré ainsi de tout souci du côté du seul rival qu’il pouvait +craindre, Biton songea à accroître sa puissance en asseyant son autorité +sur les deux rives du Niger. Pour atteindre ce but, il voulut d’abord se +constituer une armée solide et toute à sa dévotion, et voici le procédé +qu’il employa : lorsqu’un criminel était condamné à une amende, Biton +payait cette amende de ses propres deniers et le criminel devenait de +droit son esclave ; s’il s’agissait d’un condamné à mort, Biton le +graciait, avec un résultat identique ; lorsqu’un de ses sujets ne +pouvait arriver à acquitter son impôt, le monarque libérait le +contribuable insolvable de sa dette envers l’Etat à condition qu’il se +constituât son esclave ou — s’il était trop âgé — qu’il mît un de ses +fils à la disposition du souverain. Quel que fût le cas, l’homme ainsi +privé de sa liberté individuelle devenait la chose de l’empereur, +prenait le nom de _ton-dion_, c’est-à-dire « esclave de la compagnie +réglementée » ou « esclave de la loi, captif légal », et était +immédiatement enrôlé sous les drapeaux. Les _tondion_ formèrent ainsi +une sorte de garde impériale dont le souverain était le véritable +maître ; peu à peu, leur nombre s’accroissant par des engagements +volontaires, ils constituèrent une réelle armée permanente, divisée en +plusieurs compagnies dont les chefs furent d’abord les premiers +_tondion_ et ensuite leurs descendants[271]. + +Après avoir organisé ainsi son armée, Biton voulut aussi se créer une +flottille et un corps d’ingénieurs et, pour cela, militarisa les Somono. +Ceux-ci n’étaient pas encore très nombreux ; l’empereur leur donna une +grande quantité d’esclaves, en leur enjoignant d’apprendre à ces +derniers l’art de construire les pirogues et de les diriger et celui de +capturer le poisson. Ces esclaves furent d’ailleurs traités sur le même +pied que les hommes libres, mais, en échange, ils devaient acquitter un +impôt en cauries, fournir un contingent à l’armée, construire et +entretenir les enceintes des villes fortifiées, faire le service des +courriers impériaux et des passages et transports de troupes. D’autre +part, les Somono reçurent le monopole de la navigation et de la pêche +sur le Niger et Biton leur reconnut le droit de percevoir pour eux-mêmes +les taxes de passage et de transport des particuliers. + +Cependant ce conquérant doublé d’un organisateur remarquable avait des +instincts de despote : il persécuta cruellement ceux de ses compatriotes +qui n’appartenaient pas au même clan que lui ; beaucoup parmi ces +derniers (Taraoré et Diara notamment), comme aussi parmi les Kouloubali +de la branche aînée, dits _Massassi_[272], quittèrent la région de +Ségou, franchirent le Niger et allèrent s’établir dans des pays que +Biton n’avait pas annexés à son empire, en vertu, sans doute, de la +convention passée entre lui et l’empereur de Mali (Bélédougou, Kaniaga, +Niamala, Kaarta) : ce fut là l’origine du second empire banmana, dit du +Kaarta ou des Massassi, dont je retracerai l’histoire un peu plus loin. + +Une fois maître d’une armée et d’une flottille sérieuses, Biton assit +solidement son autorité sur la rive droite du Niger, vainquit et chassa +sur l’autre rive les Kouloubali-Massassi qui ne le voulaient pas +reconnaître pour chef, réprima les révoltes des Soninké récalcitrants +commandés par Mama Fofana et Boulé Kané, étendit son rayon d’action vers +l’Est sur les deux rives du Bani et vers le Nord-Est jusqu’aux faubourgs +de Dienné, englobant dans son empire les anciennes provinces mandingues +du Sibiridougou, du Bendougou et du Séladougou et faisant de San le +siège d’un gouvernement provincial qui releva directement de Ségou. +Puis, franchissant le Niger, il annexait les pays compris entre ce +fleuve et le Kaniaga, battait au Bélédougou les chefs Konionmassa et +Sama, et s’emparait de la province de Sana ou Sansanding et de celle du +Karadougou, qui se trouvait à cheval sur les deux rives du Niger. +Poussant plus loin encore, il attaquait les Massassi à Sountian, près +Mourdia, tuait leur chef Foulikoro, et ensuite ne tardait pas à +conquérir tout le Bagana et à imposer sa suzeraineté au royaume peul du +Massina et jusqu’à Tombouctou. Dès 1670, il faisait la loi depuis cette +dernière ville jusqu’à Niamina et nous avons vu qu’en 1671 il fut de +taille à effrayer le sultan du Maroc Er-Rachid et à refuser de lui +livrer la personne de Ali-ben-Haïdar. Ses Etats ainsi constitués, Biton +les partagea en 60 districts, dont il confia le commandement à 60 de ses +meilleurs _tondion_. + +J’ai dit plus haut[273] que Biton s’était fait construire un palais par +un architecte de Dienné : Mage aperçut en 1864 les ruines de ce palais à +Ségou-koro. Ce monarque régna de 1660 environ à 1710 ; il mourut du +tétanos, après s’être blessé au pied en marchant accidentellement sur +une pointe de fer. + +Il eut comme successeur son fils aîné Dékoro ou _Denkoro Kouloubali_ +(1710-40), qui fut proclamé à _Ségou-bougou_, sa résidence habituelle du +vivant de son père, et fonda ensuite _Ségou-koura_, près du Ségou actuel +où se trouve le poste français[274]. Denkoro était fort cruel[275] ; les +chefs des _tondion_, ayant gagné son esclave de confiance, nommé Bilali, +parvinrent à se saisir de la personne de l’empereur pendant qu’il se +baignait dans une chambre de son palais et le massacrèrent ainsi que la +plupart de ses enfants et que Bilali lui-même. Puis ils élurent pour +souverain un autre fils de Biton, nommé _Ali_[276] ; du vivant de son +prédécesseur, ce dernier était allé faire un voyage à Tombouctou, s’y +était converti à l’islamisme et avait même étudié l’arabe auprès d’un +cheikh de la famille des Bekkaï : c’est de là qu’il avait rapporté son +prénom musulman. Les Banmana et notamment les _tondion_, une fois +dissipé l’enthousiasme qu’avait provoqué le remplacement du cruel +Denkoro, virent avec un grand déplaisir à leur tête cet empereur qui +appartenait à une religion détestée, semblait vouloir la propager parmi +ses sujets et affectait d’interdire l’usage des boissons fermentées et +le culte des génies. L’un des chefs militaires, surnommé _Ton-mansa_ ou +_Ton-massa_, c’est-à-dire « chef de l’armée régulière », disposant à sa +guise d’un millier de _tondion_, mit à profit le mécontentement +général ; avec un autre chef de _tondion_ qui avait le commandement de +la cavalerie et s’appelait _Kaniouba-Niouma_, il organisa un complot qui +aboutit, quinze jours après l’avènement de Ali, au massacre de ce prince +et de tous les membres de la famille impériale, à l’exception de deux +filles (1740). Ces dernières furent sauvées par un ancien esclave de +Biton nommé Ngolo Diara, originaire de Niola près Bogué (en face de +Niamina), qui les fit conduire sur la rive droite du Bani[277]. + +3o _Les tondion au pouvoir_ (1740-1750). — _Ton-mansa_, après +l’assassinat de Ali Kouloubali, s’empara du pouvoir et installa sa +capitale à _Ngoï_, à quelques kilomètres au Sud de Ségou, disant qu’il +ne pourrait résider là où son ancien maître Denkoro avait été tué. Comme +on lui fit remarquer que Ngoï manquait d’eau, il y fit creuser des puits +et commença un canal qui devait amener à Ngoï les poissons du Niger. Les +autres chefs des _tondion_, mécontents de ces projets grandioses, le +tuèrent après trois ans de règne et élirent à sa place _Kaniouba-Niouma_ +(Kaniouba-le-Beau ou le-Bon), qui était, dit-on, d’origine peule et +appartenait au clan des Bari ; ce Kaniouba régna également trois ans, +après avoir chassé dans le Bendougou le fils de Ton-mansa et ses +partisans, et fut remplacé par un de ses collègues _Kafa-Diougou_ (Kafa- +le-Laid ou le-Méchant), qui avait dirigé l’assassinat de Denkoro. Après +un règne dont la durée est fixée aussi à trois ans par la tradition, +Kafa-Diougou fut renversé et tué par Ngolo Diara, cet esclave qui avait +sauvé les deux filles de Ali et qui, s’étant emparé du pouvoir, fonda la +dynastie des _Diara_[278] + +4o _Dynastie des Diara_ (1750-1890). — _Ngolo Diara_ avait une +cinquantaine d’années lorsqu’il monta sur le trône ; il était né en +effet du vivant de Biton, sans doute vers la fin du règne de ce prince, +aux environs de 1700 ; son père Zan Diara, n’ayant pu acquitter l’impôt +en mil dont il était redevable, avait dû, selon la règle, donner un de +ses enfants à l’empereur et c’est ainsi que Ngolo, alors âgé de 8 à 10 +ans environ, était devenu l’esclave de Biton. + +Ngolo ne fut, au début de son règne, qu’un chef de parti : il eut à +lutter contre les _tondion_, qu’il voulait écarter du pouvoir, notamment +contre l’un de leurs chefs nommé Sandyi, qu’il fit tuer près de Ségou- +koro, et aussi contre les Kouloubali, qui le considéraient comme un +usurpateur. Ne se sentant pas en sécurité à Ségou-koura, il transporta +sa résidence un peu plus en aval, dans un faubourg appelé _Ségou-Sikoro_ +qu’il fortifia, dont il fit sa capitale et qui fut depuis celle de tous +ses successeurs. Enfin, après quatre ans d’efforts et de guerres +civiles, il réussit à se faire reconnaître définitivement comme +empereur ; c’est pour cette raison qu’on ne place généralement son +avènement qu’en 1754, bien qu’il se soit emparé du pouvoir en 1750. + +Il rétablit sur des bases solides la puissance de l’empire, un peu +amoindrie sous les _tondion_, et réussit à réfréner les ambitions des +chefs militaires. C’est de lui qu’entendit parler Jackson à Mogador en +1800 : les informateurs du consul anglais, qui ignoraient sa mort et le +croyaient encore sur le trône, l’appelaient _Wooloo_[279], ajoutant +qu’il possédait trois palais à Tombouctou et une résidence à Dienné ; à +la même époque, et d’après la même source d’informations, les cadis et +les fonctionnaires civils de Tombouctou étaient des descendants de +Marocains (Arma), mais les fonctionnaires militaires étaient des +Banmana. + + DELAFOSSE Planche XXIV + +[Illustration : _Cliché Paulin_ + +FIG. 47. — Vue prise au marché de Baguindé (Tombouctou).] + +[Illustration : _Cliché Paulin_ + +FIG. 48. — Vue d’ensemble du marché de Baguindé (Tombouctou).] + +Ngolo avait réparti la province de Ségou en cinq cantons, à la tête de +chacun desquels il avait placé l’un de ses fils : Niénékoro résidait à +Ségou-koro, Makoro à Mbébala (en aval des quatre Ségou), Ntyi à +Bambabougou ou Bamabougou (au commencement du coude de Sansanding), +Diakili à Kéranion ou Kérango (au sommet du même coude) et Mamourou à +Ségou-Sikoro, auprès de son père. + +Les Peuls répandus entre le Niger et le Bani ayant cherché à secouer +l’autorité de l’empereur banmana, ce dernier leur fit la guerre pendant +huit ans et contraignit un grand nombre d’entre eux à quitter le pays et +à se réfugier dans la partie orientale du Ouassoulou et notamment dans +le Ganadougou (cercle actuel de Sikasso), où ils se mêlèrent aux +Foulanké. Ntyi, fils de Ngolo, fut tué dans le Karadougou au cours de +cette guerre contre les Peuls, qui étaient commandés par un nommé Sidi- +Baba. + +Ngolo fit deux expéditions contre les Mossi du Yatenga, dont l’empereur +Kango avait fait périr cruellement des guerriers banmana mis à sa +disposition précédemment par Denkoro ou par Ton-mansa. Repoussé lors de +la première expédition (vers 1760), Ngolo retourna plus tard au Yatenga, +pour réclamer à Kango des commerçants dioula qui avaient fui de Ségou à +la suite d’une sorte de guerre civile et que l’empereur du Yatenga +refusait de renvoyer chez eux ; il semble que cette seconde expédition +ne fut pas plus heureuse que la première[280] ; en tout cas Ngolo +contracta, au cours de cette colonne, une maladie dont il mourut avant +d’avoir pu rejoindre sa capitale (1787). Ses restes, cousus dans la peau +d’un bœuf, furent ramenés à Ségou par son armée et y furent enterrés en +grande pompe. Il avait près de 90 ans lors de son décès et avait régné +durant 37 ans, dont 33 ans de règne effectif. + +L’aîné de ses fils survivants, _Niénékoro_ ou Nianankoro, lui succéda. +Mais il était à peine monté sur le trône que son frère _Makoro_, fils +d’une captive de Ngolo, voulut s’emparer du pouvoir (1787). Niénékoro +s’était installé à Ségou-koura et Makoro à Ségou-Sikoro : ces deux +quartiers de Ségou furent transformés durant cinq ans en deux citadelles +ennemies. Makoro fut d’abord battu par le Soninké Béma, qui commandait +l’armée de Niénékoro et maniait très habilement la lance ; alors, afin +d’augmenter le nombre de ses partisans, il fit main basse sur le trésor +impérial et le distribua à tous ceux qui vinrent lui offrir leurs +services. Ce que voyant, Niénékoro fit appel à Dassé Kouloubali, alors +empereur du Kaarta, lequel vint camper à Niamina et exigea, pour prix de +son alliance, que Niénékoro lui remit le crâne de son aïeul Foulikoro, +qui avait été tué par Biton[281] ; Niénékoro accepta cette condition, +mais Béma lui ayant fait observer qu’il ne pouvait livrer ce crâne, +attendu que les talismans de son père Ngolo étaient renfermés dedans, +Niénékoro prit un crâne quelconque et le fit remettre à Dassé, en disant +à ce prince que c’était celui de Foulikoro. Dassé fut dupe ou fit mine +de l’être, accepta le crâne, et retourna au Kaarta en promettant à +Niénékoro qu’il viendrait à son secours quand il le faudrait. Cependant +les gens de Makoro gagnèrent Béma à la cause de leur maître en lui +donnant une partie de l’or qu’ils avaient reçu de ce dernier, et il fut +décidé entre les chefs des deux armées que, lorsqu’on livrerait +bataille, les fusiliers des deux camps tireraient à blanc. Une fois +cette chose convenue, Makoro envoya ses troupes contre Ségou-koura : +l’armée de Niénékoro les reçut à coups de fusils non chargés[282], mais +elles firent mine de s’enfuir, attirant Niénékoro à _Diofina_, au Sud de +Ségou-koro ; une bande de guerriers postés là à l’avance prit Niénékoro +par le revers, s’empara de lui et le conduisit à Makoro, qui le fit +mettre aux fers et le laissa, dit-on, mourir de faim (1792). + +Ensuite Makoro se fit proclamer empereur de Ségou sous le nom de Mosson +ou _Monson Diara_, et régna de 1792 à 1808[283]. + +Dassé arriva en face de Ségou alors que tout était fini. Il chercha à +faire croire à Monson que son retard était voulu et qu’il avait désiré +la défaite de Niénékoro, et, pour se payer de son abstention dans la +lutte, il ne proposa rien moins à Monson qu’une sorte de suzeraineté du +Kaarta sur l’empire de Ségou. Monson rejeta ces propositions avec +hauteur et partit en guerre contre Dassé. Son principal objectif fut la +conquête du Bélédougou, qu’il réussit, sinon à annexer, au moins à +piller de fond en comble ; au cours de cette guerre, il ravagea en +particulier Gana, Touba-koro et d’autres villages de la région où se +trouve aujourd’hui Banamba, tandis que son frère utérin Nkoro-Ntyi +étendait l’autorité de l’empire de Ségou sur la contrée comprise entre +Niamina et Bamako. Monson voulut même attaquer le Kaarta et pénétra dans +le Fouladougou, mais il fut arrêté à Bangassi (à l’Est-Nord-Est de Kita) +par le chef de cette ville, nommé Séri Noumoukiè, qui l’obligea à battre +en retraite. + +Plus tard, des Maures ayant enlevé des bœufs dans un village banmana +dépendant de Ségou et les ayant vendus à un chef du Kaarta qui refusa de +les rendre à leurs propriétaires, Monson, prenant prétexte de la +circonstance, se transporta en plein Kaarta avec une forte armée et vint +attaquer Guémou (au Sud de Nioro sur la route de Badoumbé), qui était +alors la capitale de l’empire du Kaarta et la résidence de Dassé. Ce +dernier prit peur, s’enfuit de Guémou et, passant par Dioka (sur la +route de Nioro à Kayes), alla s’enfermer dans _Guidingouma_, chef-lieu +du Guidimaka, qu’il fortifia à la hâte. Monson ravagea tout le Kaarta, +puis vint mettre le siège devant Guidingouma, résolu à prendre la place +par la famine ; n’ayant pu obtenir encore aucun résultat après deux mois +de siège et voyant son armée harcelée sans cesse par les sorties des +assiégés, l’empereur de Ségou fit demander 200 cavaliers à Ali, chef des +Oulad-Mbarek, qui les lui refusa. Monson leva alors le siège de +Guidingouma pour se porter contre Ali et prit la direction de Diara ; +comme il arrivait dans les environs de Nioro, il apprit que Ali et ses +Maures s’étaient enfuis vers le Nord et, n’osant pas les y poursuivre, +il reprit le chemin de Ségou (1796). + +Mungo-Park fut témoin, lors de son premier voyage, d’une partie de ces +luttes entre les empereurs de Ségou et du Kaarta ; l’attaque de Guémou +par Monson eut lieu quatre jours après l’arrivée de l’explorateur à +Diara, c’est-à-dire le 22 février 1796. Ce voyageur, qui avait été bien +accueilli à Guémou par Dassé, se vit ensuite refuser l’accès de Ségou +par Monson ; lors de son second voyage, en 1805, ce dernier prince +l’autorisa à s’arrêter à Sansanding pour y construire les embarcations +avec lesquelles il devait descendre le Niger jusqu’à Boussa. + +Monson passe pour avoir fait en 1803 une expédition à Tombouctou et +avoir pillé cette ville, pour punir les habitants de lui avoir refusé le +tribut qu’ils devaient payer annuellement à l’empereur de Ségou. + +Ce prince mourut dans son village de culture de _Sirakoro_ (entre Ségou +et Ngoï) et fut enterré à Ségou-Sikoro (1808). + +Monson eut neuf fils qui régnèrent successivement après lui. _Da_, le +premier (1808-27), fut contemporain de Sékou-Hamadou ; lorsque les +disciples de ce dernier eurent tué le fils de l’_ardo_ Hamadi-Dikko, +celui-ci demanda du secours à Da, qui lui envoya une armée : nous avons +vu au chapitre VIII quel avait été le sort de cette armée, dont l’envoi +n’empêcha pas le triomphe de Sékou-Hamadou ni la fin de la suzeraineté +de Ségou sur le Massina. Un an avant sa mort (1826), Da fit la paix avec +le Kaarta, qui n’avait pas cessé depuis trente ans d’être avec Ségou sur +un pied d’hostilités. C’est sous le règne de Da Diara que Mama Taraoré, +gouverneur de San, chercha à s’affranchir de la tutelle de l’empire de +Ségou : Da dirigea une expédition contre lui, s’empara de San après une +assez vive résistance, mit le feu à la ville et remplaça Mama Taraoré +par Mami Santara. Ce même prince fit également une expédition contre le +Manding : remontant la rive droite du Niger, il traversa le fleuve en +amont de Bamako et vint razzier Samayana. Il en fit une autre dans les +dépendances orientales du Kaarta, mais fut repoussé par les Massassi. + +Après Da régnèrent d’abord six de ses frères : _Tièfolo_ (1827-39) ; +_Niénemba_ (1839-41) ; _Kérango-Bé_ (1841-49), qui fit une expédition au +Bélédougou[284] ; _Nialouma-Kouma_ (1849-51) ; _Massala-Demba_ (1851-54) +et _Touroukoro-Mari_ (1854-56). Ce dernier, ayant accepté d’entrer en +pourparlers avec El-hadj-Omar et de se soumettre à lui, se vit en butte +aux haines de sa famille et de ses sujets et fut assassiné par le +huitième fils de Monson, Kégué-Mari ou Massala-Mari, qui, cependant, ne +prit pas pour lui le pouvoir et le laissa au dernier des neuf frères, +_Ali Diara_ (1856-62). + +Depuis l’avènement de Sékou-Hamadou au Massina (1810), ce dernier pays +avait échappé, ainsi que Dienné et Tombouctou, à la tutelle des +empereurs de Ségou, sans cependant que les rôles aient été renversés, +quoi qu’en ait prétendu Hamadou-Hamadou lors de ses démêlés avec El- +hadj-Omar : le Massina ne dépendait plus de Ségou, mais Ségou ne +relevait pas davantage du Massina ; en réalité les deux Etats se +trouvaient indépendants l’un de l’autre, tantôt sur le pied de guerre, +tantôt sur le pied de paix. Sous les règnes de Tièfolo[285] et de ses +cinq premiers successeurs, les Peuls firent de fréquentes incursions +dans le Sarro ou Saro, le Séladougou et le Bendougou, sans pouvoir +arriver à entamer les environs mêmes de Ségou. Mais lorsque, sous le +règne de Ali Diara, un ennemi commun se fut dressé contre les Peuls et +les Banmana en la personne d’El-hadj-Omar, déjà maître alors du Kaarta, +les haines entre Hamdallahi et Ségou s’apaisèrent ; Hamadou-Hamadou et +Ali se prêtèrent un mutuel concours pour se défendre contre la conquête +toucouleure : peut-être cependant leur alliance manqua-t-elle souvent de +toute la bonne foi désirable. En tout cas, ni Ali ni Hamadou ne surent +en tirer tout le parti qui aurait pu en résulter et ils ne parvinrent +pas à enrayer les conquêtes du chef toucouleur[286]. + +Vers la fin de 1859, Ali Diara, informé de l’approche d’El-hadj- +Omar[287], implora le secours de Hamadou-Hamadou : ce dernier vint +camper avec une armée sur la rive gauche du Niger, en face de Ségou, et +proposa à l’empereur banmana son alliance complète, à condition que Ali +se fit musulman et convertit son peuple à l’islam ; Ali fit alors élever +une mosquée à Ségou, mais borna là son zèle de néophyte malgré lui ; +satisfait en apparence de cette manifestation, Hamadou-Hamadou retourna +au Massina avec son armée en promettant de revenir lorsque le besoin +s’en ferait sentir. L’occasion ne tarda pas à naître : en avril 1860, +El-hadj, grâce à son artillerie et malgré des pertes très sérieuses, +s’emparait de la forteresse banmana d’_Oïtala_ (sur la rive gauche du +Niger, au Nord-Ouest de Ségou), où le gros de l’armée de Ali s’était +concentré sous le commandement de Tata, fils de l’empereur. En mai, le +conquérant toucouleur entrait à Sansanding, d’où il menaçait Ségou. +Hamadou-Hamadou envoya alors par la rive droite une colonne de 14.000 +hommes, dont 8.000 cavaliers, 5.000 fantassins armés de lances et de +flèches et 1.000 fusiliers, sous le commandement de son oncle Ba-Lobbo, +dans le but de reprendre Sansanding et de protéger Ségou. Cette armée +vint camper d’abord à _Koni_, à 40 kilomètres en aval de Sansanding ; +les guerriers du Massina s’occupèrent surtout de prosélytisme +religieux : sur l’ordre de Ba-Lobbo, les Somono des bords du Niger, dont +beaucoup étaient encore païens, brûlèrent leurs idoles, se convertirent +en masse à l’islam et bâtirent des mosquées ; un grand enthousiasme +régnait. Tout cela n’empêcha pas les deux armées réunies de Ali et de +Ba-Lobbo d’être battues à _Tio_, en face de Sansanding, en janvier 1861. + +Après sa défaite, Ali rentra à Ségou, d’où il s’enfuit du reste dès +qu’il apprit l’arrivée d’El-hadj (10 mars 1861), pour aller se réfugier +auprès de Hamadou-Hamadou. Celui-ci confia à l’empereur déchu une armée +de 30.000 hommes, composée de Peuls et de Banmana et commandée par Ba- +Lobbo ; Ali revint dans son pays avec cette troupe et campa à _Kogou_, à +8 kilomètres de Ségou qu’occupait déjà El-hadj ; après quatorze jours +d’attente et un jour de combat, la formidable armée fournie par Hamadou +fut mise en déroute, et Ali Diara se sauva à _Touna_, sur la rive droite +du Bani. El-hadj ayant envoyé une colonne détruire Touna, Ali se réfugia +au Massina, où il fut fait prisonnier en 1862 par le conquérant +toucouleur ; celui-ci le fit mettre à mort l’année suivante. + +Lorsque Ali eut été fait prisonnier, les débris de l’armée banmana se +choisirent pour chef _Kégué-Mari_, ce frère de Ali qui s’était démis du +pouvoir en faveur de celui-ci. Kégué-Mari, de 1862 à 1870 environ, +continua avec ténacité et parfois avec succès la lutte contre les +Toucouleurs, rendant souvent difficile à Ahmadou[288], qui remplaçait +son père El-hadj à Ségou depuis 1862, l’exercice de son autorité ; il +avait installé sa capitale à Touna, que les Banmana avaient réoccupé +après le départ de la colonne envoyée par El-hadj contre Ali. + +A sa mort, qui survint vers 1870, Kégué-Mari fut remplacé par un de ses +neveux, _Niénemba II_, fils de Da, qui s’installa à _Sambala_ (près +Touna), et fut à son tour remplacé en 1878 par _Mamourou_. Ce dernier ne +régna que sept jours et eut pour successeur _Massatoma_ (1878-83) ; +celui-ci, abandonnant en 1879 la rive droite du Bani, où ses +prédécesseurs avaient conservé leur résidence habituelle pendant seize +ans, se transporta sur la rive gauche, à _Moribougou_ (cercle actuel de +Dienné), où il mourut. _Karamoko_ lui succéda de 1883 à 1887 et résida +en divers endroits, entre Touna et Sama, allant même inquiéter Ahmadou +jusque sous les murs de Ségou. + +Cependant, malgré leur situation précaire, les derniers descendants de +Ngolo Diara trouvaient matière à disputes au sujet de l’exercice du +commandement : Karamoko, ne pouvant s’entendre avec ses cousins Togoma +et Monson, fils de Tièfolo, les fit empoisonner ; lui-même fut +empoisonné peu après à Farako (au Sud-Est de Sansanding) par Ntô, frère +de Monson, et remplacé par son propre frère _Mari_[289], en 1887. + +Trois ans après, le colonel Archinard mettait en fuite Madani, +successeur d’Ahmadou à Ségou depuis 1884, entrait en vainqueur dans +l’ancienne capitale banmana le 6 avril 1890 et rétablissait le 11 avril +Mari Diara sur le trône de ses pères, avec un officier français (le +capitaine Underberg) comme résident en vue d’exercer notre protectorat ; +Mari, n’ayant manifesté sa reconnaissance qu’en organisant un complot +dans le but de massacrer l’officier français et ses tirailleurs, fut +fusillé le 29 mai de la même année sur l’ordre du capitaine Underberg : +ainsi périt le dernier empereur de Ségou, mais en réalité l’empire de +Ségou avait pris fin en 1861, le jour de l’entrée d’El-hadj-Omar dans la +capitale banmana[290]. + + + =II. — L’empire du Kaarta ou des Massassi= (1670-1854). + + +Nous avons vu que le clan des Kouloubali, dès le début de sa formation +entre le Bani et le Niger, s’était divisé en deux fractions : d’une part +les descendants de Baramangolo, constituant la branche cadette mais +détenant le pouvoir parce que leur ancêtre avait, le premier, posé ses +pieds sur la rive gauche du Bani[291], de l’autre les descendants de +Niangolo ou _Massassi_, qui représentaient la branche aînée. Ceux-ci +avaient d’abord accepté sans trop de difficultés leur situation +inférieure, mais lorsque Biton voulut transformer les droits sur le sol +de la branche cadette en un joug tyrannique, les Massassi se révoltèrent +et, moitié par amour de l’indépendance, moitié par contrainte, ils +traversèrent en masse le Niger et, se portant vers le Nord-Ouest, +allèrent s’établir en majorité dans la province du _Niamala_ ou Diamala, +qui était formée de la partie septentrionale du Kaniaga et se trouvait à +la limite orientale du Kaarta. + +Leur exode commença peu après l’avènement de Biton, c’est-à-dire +vraisemblablement entre 1665 et 1670. Les chefs de cet exode étaient +deux frères, descendants de Niangolo, appelés _Zié_ et _Sarhaba_ ou +_Sa_, ce dernier plus connu sous le nom de _Sounsa_. Le premier mourut +probablement dès le début de la migration. Quant à Sounsa, il fixa sa +résidence près de Mourdia et y fonda un village qu’il appela _Sountian_ +et qui fut la première capitale de l’empire des Kouloubali-Massassi, +appelé communément empire du Kaarta (1670). Sounsa en effet, étendant +peu à peu son autorité vers l’Ouest, ne tarda pas à soumettre les +Mandingues, les Foulanké et les Soninké établis dans le Fouladougou, le +Kaarta, le Gangaran et le Bambouk, tous pays qui s’étaient soustraits +déjà à l’autorité des derniers empereurs de Mali ou ne relevaient plus +d’eux que nominalement. Bientôt il se trouva à la tête d’un Etat +considérable et puissant, qui menaçait du côté du Nord-Ouest le royaume +diawara de Diara et inquiétait du côté de l’Est l’empire naissant de +Ségou. Sounsa passe, dans les traditions indigènes, pour avoir donné à +son territoire une forte impulsion agricole. Il laissa, dit-on, 67 +garçons et 76 filles. + +Il eut comme successeur _Bemfa_, l’aîné de ses fils (1690-1700). A Bemfa +succéda son frère _Foulikoro_ ou Foulakoro (1700-1709) ; ce dernier, au +cours d’une expédition du côté du Niger, enleva dans un village +dépendant de Ségou une fille de l’empereur Biton : furieux, celui-ci fit +envoyer à Foulikoro un vêtement ensorcelé qui devait paralyser les +moyens d’action de celui qui l’aurait revêtu, puis il alla mettre le +siège devant Sountian ; par l’effet du vêtement magique ou autrement, +Foulikoro ne fut pas de taille à résister ; Biton s’empara de Sountian, +fit prisonnier Foulikoro, l’emmena à Ségou et là le fit décapiter, +conservant sa tête pour en faire une sorte de talisman impérial (1709). + +_Sébé_ ou _Sié_, dit Sié-Banmana, frère de Foulikoro, avait réussi à +s’échapper de Sountian au moment de la prise de cette ville par Biton et +s’était réfugié au Fouladougou, du côté de Bangassi, où il fut rejoint +par les débris de l’armée des Massassi. Il régna très longtemps, de 1709 +environ à 1760. Ayant réussi à rassembler une troupe imposante, il +quitta le Fouladougou, s’avança vers le Nord et vint dans le Diangounté, +où il obtint du gouverneur diawara l’autorisation de fixer sa résidence. +Ayant fondé là un village qui fut appelé _Guémou_[292], il en fit la +capitale de l’empire du Kaarta reconstitué. + +Sur ces entrefaites, le roi de Diara appela Sébé à son aide pour le +soutenir contre les entreprises des Dabora qui, soutenus par les Maures +Oulad-Mbarek, devenaient menaçants. Sébé saisit avec empressement cette +occasion d’agrandir ses Etats et d’augmenter le nombre de ses femmes et +de ses esclaves. Le gouverneur du Diangounté, qui avait accueilli Sébé +et lui avait permis de se refaire un royaume, était précisément le chef +de la famille des _Dabora_, ennemie et rivale de la famille des _Sagoné_ +à laquelle appartenait le roi de Diara. Sans égard pour les services que +lui avait rendus ce gouverneur, Sébé lui déclara la guerre, annexa le +Diangounté au Kaarta, s’empara du chef des Dabora et le mit à mort, et +chassa la plupart des membres de cette famille vers le Bakounou, le +Guidioumé, le Boundou et le Fouta. Puis, éprouvant le besoin d’améliorer +sa cavalerie, il acheta soixante étalons au roi du Fouta, auquel il +donna en paiement _Déni Dabora_, le propre fils de l’ancien gouverneur +du Diangounté (1750). + +Ensuite, sous prétexte de protéger Diara contre les Maures, il se porta +vers cette ville avec toute son armée et annexa à son empire ce qui +subsistait encore du royaume diawara (1754). Cependant il ne put ou ne +voulut fixer sa résidence à Diara et, après un court séjour à Nioro, +retourna à Guémou, où il mourut six ans après (1760). + +Il eut comme successeur son frère _Déni_[293] ou _Dénimbabo_, qui régna +de 1760 à 1780 et ravagea le Bakounou, le Diomboko, le Khasso et une +partie du Bambouk. Le roi du Khasso, Demba Séga, avait alors sa capitale +à _Koniakari_ ; Déni, soutenu par le chef khassonkè de Séro, vint y +mettre le siège. Un devin ayant prédit que, tant que Déni vivrait, les +Banmana ne prendraient pas Koniakari, l’empereur du Kaarta résolut de +sacrifier sa vie au triomphe de son peuple : au cours d’une sortie +conduite par les fils de Demba Séga, il se laissa prendre et fut mis à +mort. Son sacrifice fut d’ailleurs inutile, car son armée, démoralisée +par la perte de son chef, leva le siège[294]. + +_Sirabo_ (1780-89), successeur de Déni, transféra la capitale de +l’empire à quelque distance au Sud-Sud-Ouest de Nioro, à la limite du +Kingui et du Lankamané, où il fonda un village auquel il donna le nom de +_Guémou_, en souvenir de la résidence de ses deux prédécesseurs. Il +enleva Kita aux Mandingues, conquit une partie du Bélédougou, s’empara +du Guidioumé, acheva l’annexion du Bakounou et reprit, au Khasso et au +Diomboko, la guerre contre Demba Séga. + +_Dassé_ ou _Dessékoro_ (1789-1802) succéda à Sirabo et résida comme lui +à Guémou du Kingui. Nous avons vu comment il se rendit à Niamina pour +parlementer avec Niénékoro, empereur de Ségou, et comment, dans la +suite, il fut attaqué par Monson. Les traditions massassi expliquent la +brouille entre Dassé et Monson d’une autre façon que les traditions de +Ségou, rapportées plus haut. D’après les informations recueillies à +Nioro par MM. les administrateurs Adam et Lasselves, Monson aurait +envoyé à Dassé un messager porteur d’une houe, d’une entrave et d’un +mors, en lui disant de choisir : l’acceptation de la houe eût signifié +que Dassé renonçait aux ambitions conquérantes de ses prédécesseurs et +voulait se consacrer exclusivement à l’agriculture, auquel cas Monson +promettait de ne pas l’inquiéter ; l’acceptation de l’entrave eût été le +symbole de la soumission à l’empereur de Ségou, qui aurait comblé de +richesses Dassé devenu son vassal ; mais l’empereur du Kaarta choisit le +mors, symbole de la guerre à outrance. C’est alors que Monson marcha sur +Guémou (1796). Dassé n’attendit pas son adversaire et s’enfuit par Dioka +à _Tango_, dans le Guidioumé, où il fut battu par Monson après trois +jours de lutte. C’est ensuite que se placent le retranchement de Dassé à +_Guidingouma_, dans le Guidimaka, le pillage du Kaarta par Monson, le +siège de Guidingouma, la marche de Monson sur Diara et son retour à +Ségou (voir plus haut). Une fois Monson rentré à Ségou, Dassé quitta le +Guidimaka et vint s’installer près de _Dioka_, où il fonda un nouveau +village fortifié (1797). Des marchands, conduisant 2.500 esclaves, étant +venus à passer à Dioka, Dassé offrit aux chefs de la caravane +d’hospitaliser les captifs dans son château-fort pendant la nuit, pour +empêcher leur évasion ; les marchands acceptèrent, mais, le lendemain +matin, Dassé les chassa et garda les esclaves, dont il fit 2.500 +soldats. Ayant reconstitué son armée par ce procédé d’une probité +douteuse, il recommença ses razzias. + +Son frère _Moussa-Kourabo_ lui succéda (1802-1811) ; avec l’aide du chef +de Séro, il parvint enfin à s’emparer de Koniakari (1810), y installa +son lieutenant Fadigui comme gouverneur, poursuivit Demba Séga à travers +le Diomboko et le contraignit à passer sur la rive gauche du Sénégal et +à se réfugier au Boundou. Attaqué par Da, empereur de Ségou, il repoussa +ce dernier. + +_Téguenkoro_ ou Tégakoro (1811-15) parvint à réduire à l’obéissance les +Kâgoro du Kaarta, qui avaient réussi jusque là à conserver leur +indépendance : leur dernier roi, Bandiougou Mangassa, vaincu par +Téguenkoro, reconnut la suzeraineté de l’empereur massassi. Peu après, +ce dernier ravagea le Bambouk. + +Sous le règne de _Sékouba_ ou Sakhaba (1815-18), Fadigui, gouverneur des +provinces khassonkè de la rive droite du Sénégal, se rendit indépendant +du Kaarta et fonda un petit royaume éphémère avec Koniakari comme +capitale. Pendant ce temps là, Sékouba dirigeait des razzias dans le +Bélédougou, le Birgo et le Manding. + +_Bodian_ dit Moriba (1818-35) quitta Dioka et alla s’installer à +_Yélimané_. Après avoir défait Fadigui et reconquis Koniakari, il opéra +de fructueuses razzias dans le Galam, le Damga, le Saloum, le Boundou et +le Bambouk ; au cours de son expédition dans le Boundou, il fit la paix +avec Demba Séga, qui revint au Khasso et fonda Médine, où il installa sa +résidence. + +Sous _Garan_, qui régna de 1835 à 1844[295], les Diawara de Diara +refusèrent le tribut que, depuis 1754, ils payaient à l’empereur du +Kaarta. Garan, au cours d’une entrevue qu’il eut avec leurs +représentants, les traita avec mépris, disant qu’il n’avait pas +l’habitude de discuter avec des Soninké ; les Diawara répliquèrent +qu’ils n’étaient pas des Soninké : « Pourquoi alors, leur demanda Garan, +parlez-vous le soninké ? si ce n’est pas votre langue maternelle, quelle +est-elle donc, votre langue ? — Si tu veux connaître notre langue, +répondirent les Diawara, fais-nous la guerre, car nous ne la parlons que +dans les combats ! » Malgré ces fières paroles, les Diawara se soumirent +dès que Garan eut fait mettre leurs chefs aux fers. + +_Kandia_ dit Mamadi (1844-54) fut le dernier empereur de la lignée des +Kouloubali-Massassi. D’abord installé à _Kodié_, il fixa sa résidence à +_Nioro_ en 1846, obligeant les Diawara qui s’y trouvaient à émigrer vers +le Nord, où ils fondèrent, aux confins du désert plusieurs villages dont +l’un porte encore leur nom (Diawara). Quatre ans après, au cours d’une +querelle, les fils de Kandia blessèrent mortellement le fils du chef des +Diawara et la guerre éclata entre ces derniers et les Banmana ; au bout +de sept ans de luttes, en 1853, les Diawara furent vaincus +définitivement. + +Mais Kandia ne devait pas jouir longtemps de sa victoire : El-hadj-Omar, +alors installé à Farabana, entre le Sénégal et la basse Falémé, avait +envoyé un messager au gouverneur de Koniakari pour l’inviter à se faire +musulman et ce messager avait été mis à mort par les Banmana ; informé +de la chose, El-hadj marcha contre le Diomboko. Kandia expédia à sa +rencontre une colonne commandée par Goundo Sarhanorho, ancien serf de +Bodian ; nous verrons au chapitre suivant comment le conquérant +toucouleur mit l’armée banmana en déroute, pénétra dans Koniakari +évacué, livra près de Yélimané deux rudes combats aux Massassi, reçut à +Simbi la soumission de Kandia, entra à Nioro dont il fit momentanément +sa capitale, confisqua le trésor des empereurs massassi et fit exécuter +tous les membres de la famille impériale ; Kandia lui-même, qui avait +d’abord trouvé grâce devant El-hadj, fut mis à mort peu de temps après +(1854). + +[Illustration : Carte 16. — Les empires de Ségou et du Kaarta.] + + DELAFOSSE Planche XXV + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 49. — Résidence de l’Administrateur, à Ségou.] + +[Illustration : _Cliché Fortier_ + +FIG. 50. — Ségou, la Mosquée.] + + +[Note 269 : Voir 1er volume, pages 283 à 286.] + +[Note 270 : D’après une tradition recueillie à Ségou par M. +l’administrateur Relhié, il se serait agi, non pas de l’empereur de +Mali, mais d’un « roi de Kong » qui se serait appelé Kaladian, comme +l’arrière-grand-père de Biton ; cette tradition, ainsi interprétée, me +paraît assez invraisemblable.] + +[Note 271 : Par la suite, les _tondion_ acquirent une puissance +considérable et, comme nous le verrons, les empereurs de Ségou, forcés +de compter avec leurs chefs, ne furent souvent que des instruments entre +les mains d’une oligarchie militaire ; le nom même de ces soldats, +malgré son étymologie quelque peu méprisante, devint un titre d’honneur +parmi eux et une appellation au sens redoutable parmi leurs ennemis ; +les Banmana de Ségou furent souvent appelés _Dion-ka_ « les gens des +esclaves » et, actuellement encore, la région qu’ils habitent dans le +cercle de Koutiala est désignée par le nom de _Dionkadougou_.] + +[Note 272 : Biton appartenait en effet à la branche cadette des +Kouloubali, comme descendant de Baramangolo ; voir 1er vol., page 286.] + +[Note 273 : Chap. IX, page 275, note [261].] + +[Note 274 : Il existe quatre villages du nom de Ségou qui sont, d’amont +en aval : _Ségou-koro_ (l’ancien Ségou), résidence de Danfassari, Souma +et Biton ; _Ségou-bougou_ (village de cultures de Ségou), dépendance du +précédent ; _Ségou-koura_ (le nouveau Ségou), fondé par Denkoro, et +enfin _Ségou-Sikoro_ (la cheville de Ségou), autrefois faubourg de +Ségou-koura, transformé en résidence royale sous Ngolo Diara et devenu +le chef-lieu du cercle actuel de Ségou.] + +[Note 275 : On prétend qu’il aurait fait pétrir l’argile des murs de sa +résidence avec le sang de captifs égorgés exprès.] + +[Note 276 : _Alias_ Bakari.] + +[Note 277 : Elles y firent souche de Kouloubali de sang royal qui +habitent encore cette région.] + +[Note 278 : On donne souvent aux princes de cette dynastie le nom de +_Ngolossi_, c’est-à-dire « postérité de Ngolo ».] + +[Note 279 : Le prénom _Ngolo_, très usité chez les Banmana, est prononcé +fréquemment _Molo_ ou encore _Ouolo_. — En réalité, Ngolo était mort +depuis treize ans en 1800, mais, en raison de sa renommée considérable, +son nom passait encore au Maroc pour celui de l’empereur régnant.] + +[Note 280 : Voir chap. IV, page 144.] + +[Note 281 : Voir plus loin l’histoire de l’empire du Kaarta.] + +[Note 282 : Ce qui prouve que les Banmana possédaient des fusils à la +fin du XVIIIe siècle.] + +[Note 283 : On place quelquefois l’avènement de Monson en 1787, parce +que l’on ne tient pas compte des cinq ans pendant lesquels il eut à +lutter contre Niénékoro avant de s’emparer du pouvoir.] + +[Note 284 : Ce prince s’appelait Bé ; il fut surnommé Kérango-Bé parce +que, avant son avènement, il résidait à Kéranion ou Kérango.] + +[Note 285 : Tièfolo régnait à Ségou lorsqu’El-hadj-Omar y passa en +revenant de La Mecque, vers 1828 : l’empereur banmana le fit mettre aux +fers, puis le relâcha sur les instances des musulmans alors établis à +Ségou et notamment d’un Toucouleur nommé Tierno-Abdoul ; El-hadj ne +devait jamais pardonner à la dynastie des Diara cette humiliation que +l’un de ses membres lui avait fait subir.] + +[Note 286 : Pour les détails de la lutte d’El-hadj-Omar contre Ségou et +Hamdallahi, voir le chapitre suivant.] + +[Note 287 : L’empereur de Ségou avait cherché à arrêter les conquêtes +d’El-hadj en envoyant des armées au secours des Diawara du Kingui et des +Banmana du Bélédougou, mais sans aucun succès. Une autre armée, envoyée +de Ségou contre El-hadj sous le commandement de deux chefs nommés Bagui +et Bonoto, n’avait pas été plus heureuse.] + +[Note 288 : J’écrirai constamment _Ahmadou_ le nom du fils d’El-hadj- +Omar, ce qui permettra de le distinguer de son ennemi _Hamadou_, fils de +Hamadou-Sékou et roi du Massina.] + +[Note 289 : Il y eut trois princes du nom de Mari dans la dynastie des +Diara : Touroukoro-Mari, Kégué-Mari ou Massala-Mari et Mari successeur +de Karamoko.] + +[Note 290 : Voir pour plus de détails le chap. XV (occupation +française). Après la mort de Mari, un nommé Bodian Kouloubali fut +installé par nous comme roi de Ségou, mais l’histoire de cette période +ne se rattache plus à celle de l’empire de Ségou et on la trouvera au +chapitre XV.] + +[Note 291 : Voir 1er vol., page 286.] + +[Note 292 : Il existe un certain nombre de localités appelées Guémou ; +celle dont il s’agit ici est située au Sud-Ouest et non loin de +Dianghirté.] + +[Note 293 : Certaines traditions confondent ce Déni avec Déni Dabora, +que Sébé avait donné au roi du Fouta en paiement de ses chevaux ; je +crois qu’il s’agit de deux personnages complètement distincts.] + +[Note 294 : D’après les traditions recueillies par Mage, la fin de Déni +aurait été beaucoup moins glorieuse : Demba Séga, avec l’aide de +renforts toucouleurs envoyés à son secours par le roi du Fouta, aurait +mis en déroute l’armée banmana, et Déni se serait réfugié sur la +montagne située près de Koniakari, où il aurait été pris et mis à mort +par des gens venus là pour couper du bois.] + +[Note 295 : Les dates que je donne ici pour les règnes de Téguenkoro, +Sékouba, Bodian et Garan sont celles qui concordent avec les différentes +traditions indigènes ; elles diffèrent de celles données par Mage, qui +fait régner le premier de ces princes de 1808 à 1811, le second de 1811 +à 1815, le troisième de 1815 à 1832 et le quatrième de 1832 à 1843.] + + + + + CHAPITRE XI + + =L’empire toucouleur d’El-hadj-Omar + (XIXe siècle).= + + + =I. — Les débuts d’El-hadj-Omar= (1797-1848). + + +_Omar-Saïdou Tal_, dit _El-hadj-Omar_, naquit à Aloar (Fouta) vers +1797 ; c’était un Toucouleur appartenant à la famille Tal et au clan des +Tôrobé. Son père, Saïdou Tal[296], était un musulman instruit et +fervent ; ennuyé de la tiédeur religieuse de ses compatriotes, il avait +construit dans sa propre maison une _mosalla_ (lieu de prière), afin de +ne pas être obligé de coudoyer dans la mosquée du village des gens qu’il +méprisait. Les marabouts d’Aloar s’en montrèrent offensés, rasèrent le +petit mur qui entourait la _mosalla_ de Saïdou et traduisirent ce +dernier devant un imâm du pays réputé pour sa piété et sa justice, nommé +Youssouf ; ce dernier parvint à ramener l’harmonie entre Saïdou et ses +compatriotes. Au cours des pourparlers qui eurent lieu à cette occasion, +Youssouf distingua Omar, encore enfant, et lui prédit qu’un jour il +serait le chef des gens du Fouta. + +Parvenu à l’âge adulte, vers 1820, Omar entreprit le pèlerinage de La +Mecque. Son voyage dura près de vingt ans, puisqu’il ne revint au Soudan +occidental qu’en 1838 ; il séjourna en effet longtemps au Caire, à +Djedda et à La Mecque, où il fut initié au _dzikr_ (formule d’oraison) +des Tidjania par le _ouakil_ ou fondé de pouvoir du cheikh de +Temassine : ce cheikh était alors Sidi El-hadj-Ali et son _ouakil_ à La +Mecque s’appelait Mohammed-ben-Khalifa ; ce dernier investit El-hadj- +Omar du titre de _khalifa_ (vicaire) de la confrérie pour les pays du +Soudan. C’est surtout en revenant des lieux saints que Omar voyagea +lentement, s’arrêtant auprès des princes musulmans et des cheikhs +renommés qu’il rencontra sur son passage ; il demeura ainsi un certain +temps au Bornou, auprès du sultan El-Kanémi, qui lui donna une femme, et +à Sokoto, auprès du sultan Mohammed-Bello, qui lui donna pour sa part +deux épouses, dont une de ses propres parentes : c’est de cette dernière +que Omar eut son fils _Habibou_, qui devait plus tard régner à +Dinguiray ; de l’autre femme que lui donna Mohammed-Bello, il eut +_Ahmadou_, qui naquit à Sokoto en 1833 et qui devait plus tard régner à +Ségou, à Nioro et à Bandiagara. Durant son séjour au Haoussa, Omar +s’enrichit en vendant des talismans, des recettes magiques et des objets +rapportés de La Mecque. El-Kanémi et Mohammed-Bello lui avaient donné un +grand nombre de jeunes esclaves ; El-hadj les instruisit dans la +religion musulmane et en fit ses premiers disciples ou _talibé_ : ils +furent, jusqu’à la fin de sa vie, ses plus fidèles partisans et ses +hommes de confiance et c’est à eux qu’il confia par la suite les +commandements militaires les plus importants ; Moustafa, qui reçut plus +tard le gouvernement de Nioro, était l’un de ces esclaves originaires du +Soudan Central. + +Cependant la famille d’El-hadj-Omar trouvait que son absence se +prolongeait outre mesure et son frère Alfa-Ahmadou fut envoyé par elle +au Haoussa pour l’inviter à revenir dans son pays. Omar quitta alors +Sokoto et passa par le Massina, où il fut à Hamdallahi l’hôte de Sékou- +Hamadou, puis par Ségou, où l’empereur banmana Tièfolo le traita +durement et le mit aux fers pour le relâcher ensuite (1838). De Ségou, +n’osant pas traverser les pays banmana, il remonta le Niger jusque près +de Siguiri et se dirigea ensuite vers le Fouta-Diallon, passant par +Dinguiray, Kankan, Saréya, Bagaréya, Mamounian et Sarékoura. L’_almami_ +(ou imâm, chef à la fois religieux et politique) du Fouta-Diallon +l’accueillit avec de grands égards et l’installa d’abord à Fodéagui, +puis à Diégounko, où il lui donna de vastes terrains ; Omar fonda à +_Diégounko_ une _zaouïa_ (couvent), où il forma de nombreux disciples, +tout en s’approvisionnant de poudre et de fusils aux comptoirs de +Sierra-Leone, du Rio-Nunez et du Rio-Pongo, à l’aide de poudre d’or +qu’il faisait tirer du Bouré. + +Une fois bien pourvu de partisans, d’armes et de munitions, il laissa +ses femmes et enfants au Fouta-Diallon à la garde de ses _talibé_, +franchit le Rio-Grande et la Gambie, entra dans le Saloum, traversa le +Sine, le Baol, le Cayor et le Oualo et arriva à Podor en 1846. Il eut +une entrevue à Donaye ou Dounaye (près Podor) avec M. Caille, +gouverneur-intérimaire du Sénégal, et lui exposa ses vues : pacifier le +Sénégal, rétablir la sécurité et le commerce ; il reçut des cadeaux +magnifiques du gouverneur, ainsi que des commerçants européens de Podor. +Puis il commença une tournée dans le Fouta, visitant Aloar, son village +natal, puis Boumba où il fut l’hôte de l’_almami_ Mahmoudou, puis +Kobilo. En 1847, il vint à Bakel, où il fut très bien reçu par M. +Hecquart, commandant du poste, auquel il promit son appui contre les +réfractaires du Galam ; ensuite il visita le Boundou et le Bambouk et +retourna au Fouta-Diallon par Labé. Son renom, son influence et ses +partisans grandissaient d’année en année. L’_almami_ du Fouta-Diallon, +effrayé du nombre des guerriers qui accompagnaient Omar, lui interdit +l’accès de son territoire ; mais Omar passa outre et gagna Diégounko, où +il demeura dix-huit mois, puis il alla s’établir à _Dinguiray_, en +raison de l’hostilité croissante de l’_almami_ du Fouta-Diallon (1848). + + + =II. — Les premières conquêtes d’El-hadj : de Dinguiray à Nioro= + (1848-54). + + +A Dinguiray, El-hadj construisit une forteresse et commença des +préparatifs de guerre sainte, enrôlant des quantités de partisans, +musulmans et païens, qu’attirait l’espoir d’un riche butin. + +Il visa d’abord _Tamba_, où résidait un chef mandingue qui commandait +aux Diallonké du Nord-Est et était suzerain du Bouré. Ce chef avait une +réputation de cruauté terrible : on l’accusait de donner des captifs en +pâture aux vautours sacrés de son village ; Omar profita de cette +réputation pour représenter la guerre contre Tamba comme une œuvre pie. +Mais le chef de Tamba prit les devant et vint assiéger Dinguiray, sans +succès d’ailleurs. Omar prit alors l’offensive, mais, n’osant s’attaquer +directement à Tamba, qui avait résisté victorieusement trois fois aux +Banmana du Kaarta, il se porta avec 700 fusils sur le petit village de +_Labata_, dépendant de Tamba, l’enleva sans résistance, puis, enhardi +par ce succès facile, vint assiéger Tamba, réduisit cette ville par la +famine et la prit au bout de six mois de siège, infligeant en même temps +une défaite à Bandiougou Keïta, chef du _Ménien_ (au Nord-Est de +Dinguiray) et descendant des empereurs de Mali, qui était venu au +secours de Tamba. El-hadj fit tuer le chef de Tamba et tous les adultes +de la ville et emmena en captivité les femmes et les enfants. Quelques +mois après, il attaquait le Ménien, prenait Goufoudé, capitale de cette +province, coupait la tête à Bandiougou et aux notables, grossissait le +nombre de ses esclaves et en faisait des distributions généreuses à ses +lieutenants, ce qui augmenta considérablement le chiffre de ses +partisans. Le _Bouré_ fit sa soumission et accepta de payer tribut. + +Ensuite, quittant Dinguiray, dont il laissa le commandement à son fils +_Habibou_ et fit la capitale d’une sorte de royaume, Omar descendit la +rive gauche du Bafing, qu’il avait traversé à Tamba, s’empara sans +grande résistance de _Solou_ (ou Sollou ou encore Soulou) et de +_Kakadian_, reçut la soumission de Koundian et de Santankoto et passa +dans le _Bambouk_, où il s’établit à _Dialafara_. Son lieutenant Mamadi +Dian — mort plus tard durant le siège de Médine en 1857 — razzia le +Diébédougou, tandis qu’Alfa-Boubou s’emparait du _Fouladougou_ (cercle +actuel de Kita). Puis Omar, quittant Dialafara, se dirigea vers le +Gadiaga et s’installa à _Farabana_, tandis que ses lieutenants pillaient +_Makhana_[297], dont le chef Barka avait fait piler un enfant par la +propre mère de celui-ci, dans un mortier, pour s’en faire un « grigri ». +Les traitants indigènes de Bakel vinrent trouver le conquérant à +Farabana pour sonder ses intentions ; Omar les rassura, leur disant +qu’il n’en voulait qu’aux « Bambara », c’est-à-dire aux païens. + +C’est à cette époque qu’El-hadj envoya un messager à Koniakari pour +inviter le gouverneur massassi à se faire musulman ; ce messager ayant +été mis à mort, Omar se disposa à marcher contre les Banmana et, +quittant Farabana, se dirigea sur _Dramané_[298] et _Bongourou_ (près et +en aval du Kayes actuel). Kandia, empereur des Massassi, envoya de Nioro +contre les Toucouleurs une colonne commandée par Goundo Sarhanorho ; +cette colonne vint camper sur la rive droite du Sénégal, à Kolou, en +face de Bongourou. El-hadj fit traverser le fleuve à l’une de ses armées +un peu en aval de Kolou, tandis qu’une autre, remontant la rive gauche, +le traversait à Tamboukané[299] et venait tourner Goundo : pris entre +deux feux, celui-ci fut mis en déroute et s’enfuit à Nioro. + +Alfa-Oumar-Boïla, petit-fils de l’_almami_ Youssouf qui avait prédit la +fortune de Omar, avait joint l’armée de ce dernier à Kolou avec des +contingents du Fouta ; après la défaite des Banmana, cet Alfa-Oumar +pilla toutes les boutiques des traitants échelonnés entre Médine et +Bakel. Le gouverneur du Sénégal considéra ce pillage comme effectué sur +l’ordre d’El-hadj et le lui reprocha ; en réponse, El-hadj écrivit aux +musulmans de Saint-Louis, leur enjoignant de se séparer des Chrétiens, +auxquels il allait faire la guerre, disait-il, jusqu’à ce que le +gouverneur implorât la paix et payât tribut ; puis il ordonna aux gens +du Goye, du Boundou et du Fouta de bloquer Bakel et Podor. Un traitant +de Bakel, nommé Ndiaye Sour, étant allé lui demander pourquoi il avait +trahi les promesses faites à Farabana à ses collègues, Omar répondit +qu’il avait agi ainsi parce que des commerçants indigènes de Bakel +avaient vendu de la poudre aux Banmana, alors que ces mêmes commerçants, +sur l’ordre du gouverneur Protet, avaient refusé de lui en vendre à lui. + +Une fois que l’armée de Goundo Sarhanorho eut été dispersée, El-hadj +passa le Sénégal à _Sontoukoulé_ (près et en amont de Kayes), arriva le +lendemain à _Koniakari_ évacué, se dirigea sur Séro, repoussa +victorieusement une attaque des Maures _Askeur_ et parvint en quelques +jours à _Yélimané_, où il dut livrer aux Banmana deux rudes combats. +Traversant le Guidioumé sans rencontrer aucune nouvelle résistance, il +arriva à _Tango_ où un musulman soninké, Kanko Diêli, intercéda auprès +de lui en vue d’obtenir des conditions de paix honorables pour les +Massassi. Sans l’écouter, El-hadj poussa jusqu’à Dioka, puis à _Simbi_, +où, d’après la tradition, il fit jaillir du sol une source miraculeuse +pour abreuver son armée mourant de soif. C’est là que Kandia, empereur +du Kaarta, Karounka, chef des Diawara, Nouhou et Sambouné, chefs des +Peuls du Kingui et du Bakounou, Maoundé, chef des Kâgoro, vinrent faire +leur soumission : Omar l’accepta et se rendit à _Nioro_, où Kandia lui +remit les clefs de sa forteresse, se contentant pour lui-même d’une +modeste hutte, d’une femme et d’un esclave (1854). + +Après avoir confisqué le trésor des Massassi, Omar fit tuer les fils de +l’empereur par des esclaves qu’il mit ensuite à mort eux-mêmes, puis il +imposa de force la religion musulmane aux habitants de Nioro, obligea +les polygames à ne garder que quatre femmes chacun et à répudier les +autres et distribua celles-ci à ses _talibé_. + + + =III. — De Nioro à Ségou= (1854-1861). + + +Mais, si les chefs s’étaient soumis, le gros de la population n’accepta +pas aussi facilement le joug du conquérant toucouleur. Bientôt les +Banmana vinrent investir Nioro ; au bout de quinze jours de siège, les +soldats d’El-hadj, soit pour se venger de la honte qui leur était +infligée, soit par crainte de voir les Banmana de la ville s’unir aux +assiégeants, soit pour supprimer des bouches inutiles, massacrèrent les +Banmana enfermés avec eux dans Nioro : quatre cents indigènes furent +tués. Kandia se réfugia auprès d’El-hadj, qui lui accorda la vie sauve +et qui d’ailleurs prétendit toujours que ce massacre avait été décidé et +exécuté à son insu. Les assiégeants, effrayés par le bruit des fusils et +croyant à une sortie, s’enfuirent. Omar envoya aussitôt 1.500 hommes +après eux. + +Pendant que le conquérant était assiégé dans Nioro, le reste de son +armée, avec Alfa-Oumar-Boïla, était bloqué dans _Kolomina_ par un chef +massassi nommé Séguékoro ; Alfa-Oumar parvint à se dégager, mais, en +poursuivant ses assaillants, il perdit un millier d’hommes. El-hadj, une +fois maître de ses mouvements, partit au secours de son lieutenant ; son +armée, poursuivant l’ennemi vers le Lankamané, fut égarée par son guide, +le Banmana Daba, et vint tomber sur _Kandiari_, village fortifié, qui +lui tua 500 hommes et qu’El-hadj assiégea inutilement ; au moment où des +renforts arrivaient aux Toucouleurs, les assiégés profitèrent de la nuit +pour fuir et El-hadj rentra à Nioro sans avoir pu faire beaucoup de +prisonniers et après avoir perdu beaucoup de monde. De rage, il fit +mettre à mort l’ex-empereur Kandia. Il manquait de vivres et les Banmana +harcelaient les bandes qu’il envoyait au pillage pour s’en procurer. +Alors, il réunit toutes ses troupes, marcha sur le Lankamané, poursuivit +l’armée du Kaarta jusqu’à _Karéga_, réussit à massacrer un grand nombre +de Banmana et ramassa des quantités de captifs ; les débris de l’armée +massassi se dispersèrent : le Kaarta était vaincu. + +Omar revint ensuite à Nioro, où il se fit construire une nouvelle +forteresse. Alors les Diawara du Kingui se révoltèrent sous la conduite +de leur chef Karounka ; El-hadj leur enleva par surprise le village de +_Diabigué_ et les poursuivit jusque dans le Bakounou ; au cours de cette +poursuite cependant, ses troupes essuyèrent un échec à _Bambibéro_, mais +il réussit ensuite à infliger aux Diawara une défaite définitive. + +A ce moment, il envoya un ambassadeur à Hamadou-Hamadou, roi du Massina, +demandant à ce dernier de se joindre à lui pour achever d’écraser les +Banmana et lui promettant en échange de lui faire obtenir un royaume qui +comprendrait toute la Boucle du Niger[300]. Hamadou-Hamadou répondit que +le seul royaume auquel il tenait était sa propre tête et il expédia +contre El-hadj une armée commandée par Bokar-Ahmat-Sala, dit Abdoulaye : +Alfa-Oumar rencontra cette armée à _Kassakéré_ et la mit en déroute. + +Ensuite, El-hadj prit et détruisit _Diangounté_, où s’étaient réfugiés +des Diawara rebelles. De là, il envoya à l’empereur de Ségou, qui était +alors Touroukoro-Mari, une députation pour lui dire qu’il n’en voulait +qu’aux Diawara et désirait demeurer en bons termes avec les gens de +Ségou. Touroukoro-Mari expédia auprès d’El-hadj un marabout toucouleur +nommé Tierno-Abdoul, pour lui faire savoir qu’il désirait lui aussi +rester son ami ; c’est alors que Kégué-Mari accusa Touroukoro-Mari +d’avoir voulu livrer Ségou à El-hadj, lui coupa la tête et le remplaça +par son frère Ali (1856). + +Après la prise de Diangounté, Omar installa un poste à _Guémou_[301], un +autre à _Diala_, et se rendit à _Saboussiré_, sur le Sénégal, pour punir +les Khassonkè d’avoir donné asile aux débris de l’armée du Kaarta +(1857). Niamodi, chef du Logo, s’était enfui ; Saboussiré fut pris, +ainsi que le Natiaga. Mais restait _Médine_, où résidait Kinnti-Sambala, +roi du Khasso, et que protégeait le fort français construit en 1855 par +Faidherbe. + +Les Toucouleurs de l’armée d’El-hadj attaquèrent Médine et furent +repoussés. Alors le conquérant vint mettre le siège devant la ville et +le fort, le 20 avril 1857, avec quinze à vingt mille hommes. Le fort +n’était occupé que par quelques défenseurs, sous le commandement du +mulâtre Paul Holle, originaire de St-Louis ; le siège dura trois mois : +la garnison n’avait plus ni poudre ni vivres, et Paul Holle songeait à +se faire sauter à l’aide des quelques barils de poudre réservés en vue +de cette éventualité, lorsque Faidherbe, alors gouverneur du Sénégal, +ayant remonté le fleuve jusqu’à Kayes, débloqua Médine et mit en déroute +l’armée d’El-hadj, qu’il poursuivit jusqu’aux chûtes du Félou et qui se +retrancha à Saboussiré (18 juillet 1857). Les chefs du Logo et du +Natiaga purent réoccuper leurs provinces. + +La famine décima bientôt l’armée toucouleure, que des désertions +nombreuses faisaient diminuer à vue d’œil ; El-hadj craignait que les +renforts demandés à St-Louis par Faidherbe n’arrivassent bientôt ; il +fit le compte de ses soldats : ils n’étaient plus que 7.000. Alors il +leva le camp, passa par Dinguira (dans le Natiaga), traversa le Bambouk, +perdit plusieurs centaines d’hommes et de chevaux qui se noyèrent au +passage du Galamagui ou Balinko (rivière qui passe près de Koundian) et +se réfugia à _Koundian_, où il fit construire par son maçon Samba +Ndiaye, une immense forteresse dont l’achèvement demanda cinq mois. Ses +lieutenants hésitant à mettre la main à la pâte, El-hadj donna l’exemple +en transportant lui-même des pierres sur sa tête. Pendant ce temps, il +envoyait razzier le Bambouk, le Gangaran et tous les pays du voisinage, +afin de se procurer de l’or et des captifs. + +En décembre 1857, il quitta Koundian, dont il laissa le commandement à +un de ses esclaves nommé Diango, assisté du Toucouleur Racine Tal comme +chef de l’armée du Bambouk. Après avoir envoyé Alfa-Oumar à Nioro, il +traversa la Falémé à hauteur de Kakadian, entra dans le Boundou (avril +1858), chercha à exciter les Peuls Bari à la révolte contre Boubakar- +Saada, chef du Boundou, et, devant leur refus, les déporta à Nioro, où +il fit expédier en même temps deux obusiers abandonnés à Ndioum (Ferlo), +au mois de décembre précédent, par le commandant de Bakel, M. Cornu, au +cours d’une affaire malheureuse dirigée contre ce village. Du Boundou, +El-hadj passa dans le Fouta et vint camper à _Oréfondé_ (entre Saldé et +Kaédi). En avril 1859, mécontent du mauvais vouloir des Foutanké à son +égard, effrayé par la nouvelle des attaques des Maures contre Nioro, +qu’Alfa-Oumar défendait de son mieux, et de la révolte des Banmana du +Kaarta, il remonta le Sénégal avec tout son monde, hommes, femmes et +enfants, au nombre de 40.000 personnes, attaqua notre poste de _Matam_, +fut repoussé par Paul Holle, qui avait alors le commandement de ce +poste, passa devant Bakel sans répondre aux obus qui lui furent lancés +et se rendit à _Guémou_ du Guidimaka, à quatorze kilomètres de +Bakel[302], où il fit construire une forteresse. + +Pendant ce temps, Siré-Adama, neveu d’El-hadj, qui avait eu une chaude +affaire avec les Idao-Aïch sur la rive nord du Sénégal, était passé sur +la rive gauche, avait razzié le Kaméra et avait tenté de s’emparer, à +Arondou[303], du brick _Pilote_ qui, mitraillant à bout portant son +armée, lui tua des quantités de guerriers. Ayant rassemblé les débris de +sa troupe, Siré-Adama repassa le Sénégal et rejoignit El-hadj à Guémou +(Guidimaka). Ce dernier, laissant à son neveu le commandement de la +place de Guémou, passa au Nord de Médine, se rendit à Koniakari, entra +dans le Diafounou (juillet 1859), puis gagna Nioro, qu’il avait quitté +depuis trois ans. Vers le mois d’octobre, laissant comme gouverneur ou +vice-roi à Nioro son esclave _Moustafa_, El-hadj marcha contre les +Diawara et les Banmana révoltés, passa à Bagoïna, contourna le +Diangounté et vint tomber à _Merkoya_ sur les Banmana du Bélédougou et +du Kaarta réunis ; il utilisa là ses deux obusiers, dont les coups +jetèrent la panique parmi ses adversaires, et put s’emparer de Merkoya, +où il fit un grand massacre de Banmana : le chef du pays resta parmi les +morts. El-hadj y fut rejoint par son lieutenant Alfa-Ousmân, qui venait +de détruire _Bangassi_, capitale du Fouladougou. + +A la même époque (25 octobre 1859), les troupes françaises de Bakel +s’emparaient de Guémou du Guidimaka, après une sanglante bataille livrée +aux Toucouleurs par le commandant Faron et le capitaine de frégate Aube, +bataille qui nous coûta 39 tués dont un officier et 97 blessés dont six +officiers, mais qui coûta à l’armée ennemie la mort de son chef Siré- +Adama et celle de 250 guerriers, plus 1.500 prisonniers. + +Après la prise de Merkoya par El-hadj, Karounka, chef des Diawara du +Kingui, obtint une armée de Ali, empereur de Ségou, et vint attaquer le +conquérant toucouleur au Nord du Bélédougou, mais il fut repoussé et dut +se réfugier à Ségou ; il devait être tué peu après dans une rencontre +avec une bande d’espions à la solde d’El-hadj. Les Banmana du Bélédougou +et du Fadougou[304], s’étant réunis, vinrent à leur tour attaquer Omar, +mais sans plus de succès. Une autre armée, expédiée de Ségou par Ali +sous le commandement de Bagui et de Bonoto, ne fut pas plus heureuse. + +Cependant les vivres manquaient à Merkoya et El-hadj décida d’attaquer +Ségou, sentant que, s’il se retirait à Nioro sans chercher à tirer +vengeance de Ali, sa fortune serait perdue. Il ordonna qu’on laisserait +les femmes, trop gênantes dans une pareille expédition : une partie de +ses guerriers s’y refusèrent et désertèrent l’armée, les autres +suivirent le conquérant ; les femmes de ces derniers, demeurées à +Merkoya, furent d’ailleurs capturées par les Banmana après le départ +d’El-hadj. Celui-ci traversa d’abord le Fadougou, où il reçut, à +_Markona_, la soumission de Barada Tounkara, chef des Soninké du pays ; +à _Damfa_, il éprouva une vive résistance, mais prit la place grâce à +ses obusiers ; continuant sa route, il fut attaqué par une armée venue +de Ségou, qu’il mit en déroute, après quoi il parvint à _Niamina_, qu’il +trouva abandonné (avril 1860). + +Quand les vivres trouvés à Niamina furent épuisés, El-hadj marcha vers +le Nord-Est, longeant à peu près la rive gauche du Niger. L’armée de +Ségou se rassembla, pour l’arrêter, à _Oïtala_, sur cette même rive et à +quelque distance au Nord-Ouest de Ségou, sous le commandement de Tata, +fils de Ali. Omar attaqua Oïtala dans la matinée ; au premier choc, il +dut reculer, abandonnant 300 morts et les deux obusiers ; Samba Ndiaye, +qui était chef de l’artillerie d’El-hadj en même temps que son +architecte, put reprendre les obusiers avec ses trente artilleurs +ouolofs, dont sept furent tués et quinze blessés grièvement ; les roues +des canons étaient brisées. El-hadj ranima ses troupes en leur disant +que, si elles ne remportaient pas la victoire ce jour-là, c’en serait +fait d’elles, et il employa cinq jours à faire réparer les affuts de ses +obusiers. Le cinquième jour, grâce précisément aux obus, Oïtala fut +pris, Tata fut tué, un grand massacre eut lieu et beaucoup de femmes +furent capturées. + +Koromama, chef de la famille soninké des Koumma ou Koumba, qui détenait +autrefois le pouvoir à Sansanding et en avait été dépossédée par celle +des Sissé, alliée aux Peuls Bari du Massina, fit prier El-hadj de venir +prendre Sansanding, dont les habitants supportaient aussi mal le joug +des rois peuls du Massina que celui des empereurs banmana de Ségou. +Omar, vingt-six jours après la prise d’Oïtala, marcha donc sur +_Sansanding_, qui lui ouvrit ses portes sans résistance ; il y passa +cinq mois à lever des impôts, et bientôt sa suzeraineté parut plus dure +aux Soninké que celle des empereurs de Ségou ou celle plus récente, et +nominale plutôt que réelle, des rois du Massina. Hamadou-Hamadou, +informé de cette situation, écrivit alors à El-hadj d’avoir à évacuer +Sansanding et toutes les provinces relevant de Ségou, territoires qui, +disait-il, lui appartenaient, à lui Hamadou-Hamadou, puisqu’il en avait +converti les habitants à l’islamisme[305]. El-hadj répondit en proposant +à Hamadou-Hamadou de s’unir à lui contre l’empereur de Ségou et de +partager les dépouilles ; Hamadou se considéra comme insulté, fit mander +à El-hadj d’évacuer immédiatement Sansanding, rassembla 8.000 cavaliers, +5.000 fantassins armés de lances et 1.000 fusiliers et confia cette +armée à son oncle Ba-Lobbo, qui vint camper à _Koni_, à quarante +kilomètres en aval de Sansanding, sur le Niger. El-hadj menaça d’aller +prendre Hamdallahi, mais Ba-Lobbo envoya prévenir Ali, dont l’armée vint +se réunir à celle du Massina à _Tio_, en face de Sansanding. Durant deux +mois, les deux armées demeurèrent sans bouger en face l’une de l’autre, +se contentant de s’insulter à travers le fleuve. Un jour, les pêcheurs +des deux rives ayant échangé des coups de fusil, des soldats d’El-hadj +se précipitèrent dans le Niger, guéable en cette saison, portant sur la +tête leurs fusils et leurs poires à poudre ; Omar voulut les rappeler, +mais ils ne l’écoutèrent pas et tombèrent, au nombre de 500, sur l’armée +du Massina, qui les tua tous à coups de lance. Le lendemain, El-hadj fit +traverser le fleuve à la moitié de ses troupes, à Sansanding même, sous +le commandement d’Alfa-Oumar-Boïla ; l’autre moitié passa le Niger plus +en aval avec Alfa-Ousmân : les Peuls et les Banmana furent pris entre +deux feux et se débandèrent, l’armée du Massina s’enfuit vers Hamdallahi +et celle de Ali vers Ségou (janvier 1861). + +El-hadj, qui était resté en prières à Sansanding durant l’action, fit +camper ses deux colonnes à _Kéranion_ ou Kérango (rive droite, près de +Tio) et vint se mettre à leur tête, laissant Bakari Tako avec mille +hommes à la garde de Sansanding. Une semaine après la bataille de Tio, +il se mit en marche vers Ségou et vint camper à _Bamabougou_ ou +Bambabougou ; l’armée de Ségou commit la faute de sortir à sa rencontre, +mais se débanda d’ailleurs à Banankoro avant d’avoir pris le contact et +se dispersa de tous côtés. Prévenu par quelques hommes dévoués, Ali eut +le temps de monter à cheval et de s’enfuir de sa capitale par la porte +de l’Ouest : quelques moments après, El-hadj-Omar entrait sans +résistance dans _Ségou-Sikoro_[306] privé de ses défenseurs (10 mars +1861). + + + =IV. — De Ségou à Hamdallahi= (1861-62). + + +Quelques mois après l’entrée d’El-hadj à Ségou, tous les anciens +fonctionnaires, chefs d’armée et chefs de canton de l’empire avaient +fait leur soumission ; le conquérant toucouleur leur imposa de se raser +la tête, de ne plus boire de liqueurs fermentées, de ne plus manger de +chiens ni de chevaux ni d’animaux morts de maladie, enfin de faire les +prières musulmanes et de ne conserver chacun que quatre épouses. Il se +fit donner en otages des fils et frères de chefs, dont il fit des +officiers militaires ; sur ses plans, Samba Ndiaye entoura Ségou-Sikoro +de fortifications importantes et construisit un réduit où furent +enfermés désormais le butin pris à l’ennemi, l’or, le sel, les cauries, +la poudre, etc. + +Cependant Ali, qui avait échappé à la poursuite d’Alfa-Oumar, s’était +réfugié dans le Massina. Hamadou-Hamadou leva une armée de 30.000 +hommes, dont 10.000 cavaliers, qui s’avança jusqu’à _Kogou_, en vue de +Ségou, où elle demeura quatorze jours sans attaquer ; le quinzième jour, +à la suite d’une escarmouche d’avant-garde, on en vint enfin aux mains +et, après des sautes de chance diverses, El-hadj finit par mettre +l’armée du Massina en déroute. Ali, qui avait accompagné cette armée, +s’échappa encore et put atteindre _Touna_, sur la rive droite du Bani, +où il se retrancha. El-hadj envoya contre lui une colonne qui s’empara +de Touna et détruisit la résidence de Ali, mais ce dernier ne fut pas +pris et rejoignit Hamadou-Hamadou. + +Les gens du Massina n’étaient pas d’accord entre eux pour continuer la +guerre et Hamadou fit à Omar des propositions de paix ; ce dernier +refusa de les accepter, disant qu’il avait offert autrefois à Hamadou de +s’associer avec lui contre les Banmana et que le roi du Massina avait +refusé ; mais il consentit à soumettre le différend à l’arbitrage de +quelque marabout vénéré : Hamadou ne voulut pas entendre parler +d’arbitrage et répondit qu’il préférait la guerre. Il y avait alors un +an qu’El-hadj était à Ségou. Il donna à son fils _Ahmadou_ le +commandement de cette ville et des provinces qui en dépendaient, lui fit +jurer obéissance par les Banmana et quitta Ségou le 13 avril 1862 pour +aller s’établir près de _Dougassou_, sur les bords d’un lac situé non +loin de Ségou dans la direction du Bani, afin d’y organiser son armée. +Il avait avec lui ses fils Makiou, Hadi, Maï, Mountaga, et ses neveux +Tidiani (fils d’Alfa-Ahmadou), Saïdou et Ibrahima (tous deux fils de +Tierno-Boubakar), ainsi que ses lieutenants Alfa-Oumar-Boïla, Alfa- +Ousmân, Mamadi-Sidianké, Mamadi-Yorouba, etc. Il réunit 30.000 hommes, +_sofa_ et _talibé_[307], puis, quittant Dougassou, il traversa le Bani +et arriva à _Konihou_, où Ba-Lobbo avait concentré l’armée du Massina. +Ba-Lobbo fut défait et se replia sur Dienné, où se trouvait alors +Hamadou-Hamadou. Celui-ci prit la tête de l’armée peule et joignit El- +hadj à _Saéwal_ (ou Tiaéwal), sur le Bani, entre Sofara et Hamdallahi ; +ses lanciers, le chapeau de paille rabattu sur les yeux pour se protéger +des balles, chargèrent avec impétuosité, mais le nombre des fusils de +l’armée toucouleure rendit ces charges inutiles. Après un jour et une +nuit de bataille, la situation demeurait indécise ; Hamadou, qui avait +plus de 50.000 hommes, cerna alors l’armée d’El-hadj pour l’affamer : +El-hadj avait encore de la poudre, mais les balles lui manquaient, et, +si Hamadou avait poursuivi l’attaque, El-Hadj eût été promptement à sa +merci. Profitant du répit que lui laissait la tactique de son ennemi, +Omar fit fabriquer 10.000 balles par jour durant cinq jours par tous les +forgerons de son armée, puis il fit abattre tout son troupeau et, une +fois ses hommes bien repus et bien approvisionnés de munitions, s’étant +d’autre part fait indiquer par un espion la disposition du camp de +Hamadou et l’endroit où se trouvaient ce dernier et ses principaux +officiers, au matin du sixième jour, il lança ses différentes compagnies +sur des points bien précis, se réservant pour lui-même et ses Foutanké +l’attaque du point où se tenait le roi du Massina. Celui-ci, voyant +s’avancer El-hadj, fit coucher ses fusiliers et plaça sa cavalerie en +arrière. Omar continua à avancer sans tirer, malgré la grêle de balles, +de flèches et de javelots qui pleuvait sur ses hommes, et, arrivé à +cinquante mètres de l’ennemi, il ordonna la charge en criant « _Haïwa ! +haïwa !_ » L’infanterie du Massina fut culbutée et la cavalerie mise en +déroute. Mais Hamadou, blessé à la poitrine, un bras cassé par une +balle, n’avait pas bougé ; se dressant sur ses étriers, tenant entre ses +dents les lances de ses ancêtres, il se précipita sur les Toucouleurs, +plantant successivement, de son bras valide, trois lances dans la +poitrine de trois chefs _talibé_, en disant : « Pour mon grand-père, +pour mon père et pour moi ! » Telle était l’impétuosité de son élan que, +avec une poignée de fidèles auxquels il ouvrait la voie, il put +traverser les rangs de l’armée d’El-hadj et s’enfuir sans qu’on songeât +sur le moment à le poursuivre. Quand on y pensa, il descendait déjà le +Bani en pirogue. + +Omar rassembla son monde, enterra ses morts, ramassa ses blessés et +arriva le soir devant _Hamdallahi_, qui n’était pas défendue et que ses +habitants avaient abandonnée ; il y entra le lendemain matin en bon +ordre, ses troupes divisées en trois armées : d’abord celle du Ganar +avec pavillon blanc, puis celle des Irlabé avec pavillon noir, ensuite +celle du Toro avec pavillon blanc et rouge[308]. Lui et sa suite +entrèrent en dernier lieu (1862). + +Alfa-Oumar, envoyé à la poursuite de Hamadou, le rejoignit sur le Niger, +alors qu’il fuyait sur Tombouctou avec quatre pirogues, emmenant sa +grand-mère, sa mère, son trésor, ses livres et ses fidèles. Le roi du +Massina fut fait prisonnier et emmené sous escorte à Mopti, qu’il avait +déjà dépassé. El-hadj, averti, donna l’ordre de lui couper la tête, ce +qui fut fait. Ali, fait prisonnier d’un autre côté, fut simplement mis +aux fers. + +Les chefs du Massina firent alors leur soumission à El-hadj-Omar, qui +les laissa presque tous en fonctions, installant seulement des hommes à +lui à Dienné (Kango-Moussa) et à Mopti (Modibbo-Daouda) (fin juin 1862). +Il envoya ensuite une colonne à Tombouctou pour y chercher les trésors +que Hamadou y avait en dépôt. Les oncles de Hamadou, Ba-Lobbo et +Abdessâlem, vinrent vivre à la cour d’El-hadj. Ahmadou, fils de ce +dernier, vint visiter son père à Hamdallahi, puis retourna à Ségou (fin +1862). + + + =V. — La mort d’El-hadj-Omar= (1864). + + +Vers cette époque, le conquérant toucouleur envoya contre Tombouctou une +colonne commandée par Alfa-Oumar[309] ; Ahmed-el-Bekkaï, chef des +Kounta, s’était sauvé chez les Touareg Kel-Antassar : ceux-ci +accoururent et livrèrent, au Nord de Tombouctou, un violent combat aux +troupes d’El-hadj, qui durent évacuer la ville. Mais El-hadj, étant +arrivé en personne avec trente mille hommes, mit en fuite les Kounta et +les Touareg, et pilla Tombouctou ; pendant qu’il était absorbé par le +rassemblement du butin, les Kounta et les Touareg revinrent à +l’improviste, et Omar ne dut son salut qu’à des Bozo qui le cachèrent +dans une pirogue et le ramenèrent à Hamdallahi (janvier 1863). El-Hadj +voulut alors faire la paix avec Ahmed-el-Bekkaï et lui envoya 70 +esclaves et une grosse somme en or ; Ahmed répondit à ces avances par +une lettre, accompagnée d’un cadeau de sept chevaux, dans laquelle il +engageait Omar à remettre le Massina au représentant de la dynastie des +Bari, c’est-à-dire à Ba-Lobbo ; El-hadj ne répondit pas à cette +lettre[310]. + +Mais il se décidait à retourner à Ségou et avait fait venir Ahmadou à +Hamdallahi pour lui passer le gouvernement du Massina (février 1863), +lorsque la révolte éclata dans ce pays. Ba-Lobbo et Abdessâlem avaient +fait leur paix avec Omar dans l’espoir qu’il leur laisserait le +commandement du pays : lorsqu’ils virent qu’il allait donner ce +commandement à son fils Ahmadou, ils complotèrent la révolte de concert +avec Ahmed-el-Bekkaï. Ce dernier écrivit à un de ses disciples, Modibbo- +Daouda, qui suivait El-hadj depuis l’entrée de ce dernier à Nioro, +l’avisant que les chefs du Massina sollicitaient son appui pour se +débarrasser d’El-hadj, mais qu’il voulait d’abord connaître les forces +et la façon de combattre de celui-ci ; Modibbo-Daouda vint montrer la +lettre à El-hadj, qui fit mettre aux fers Ba-Lobbo Abdessâlem et tous +leurs parents. Puis ayant renvoyé Ahmadou à Ségou, Omar marcha sur +Tombouctou ; battu à _Goundam_ (mars 1863), il s’enfuit dans le Hodh +pour tâcher de gagner Nioro par le désert, mais, menacé par les Oulad- +Mbarek, il fit volte-face, traversa le Bagana et réussit à atteindre le +Massina (avril 1863). + +Cependant, en mai 1863, Ba-Lobbo et Abdessâlem réussirent à s’échapper +de prison. Omar furieux fit tuer tous les membres de leur famille qui se +trouvaient à Hamdallahi, en même temps que l’ex-empereur Ali. Ce +massacre fut le signal d’une révolte générale du Massina. + +Un village s’étant fortifié, des chefs peuls, soi-disant dévoués à El- +hadj, demandèrent à celui-ci une armée pour châtier ce village ; ils +obtinrent 500 _talibé_, qui marchèrent contre la place ennemie, encadrés +de partisans fournis par les chefs peuls ; lorsqu’on arriva au village, +ces partisans se joignirent aux assiégés et massacrèrent la plupart des +_talibé_. Omar envoya alors chercher de la poudre à Ségou pour préparer +sa revanche : Ahmadou lui en expédia 150 barils, portés par des Somono +qu’escortaient 300 _talibé_ ; en arrivant près de Dienné, les porteurs +jetèrent leurs charges à terre, sur l’ordre des Peuls postés près de la +route ; les _talibé_ prirent la fuite, poursuivis par les Peuls, qui en +tuèrent un grand nombre à coups de lances (juin 1863). A partir de cet +incident, les communications furent coupées entre Hamdallahi et +Ségou[311]. + +Peu de temps après, El-hadj expédia à Tombouctou, pour la troisième +fois, une armée commandée par Alfa-Oumar : celui-ci trouva la ville +abandonnée de ses habitants et la mit au pillage ; mais, en revenant au +Massina, il fut attaqué par Ba-Lobbo et un fils d’Ahmed-el-Bekkaï nommé +Sidia, à la tête d’une forte armée de Peuls et de Maures Kounta : il fut +mis en déroute, dut abandonner son butin et ses canons[312] et fut tué +avant d’avoir pu gagner Hamdallahi. + +El-hadj fut bientôt bloqué dans cette ville ; la famine étant survenue, +beaucoup de _talibé_ désertaient et passaient à l’ennemi. Le siège, +commencé en septembre 1863, durait depuis huit mois lorsque, par une +nuit obscure, El-hadj réussit à faire sortir de la ville assiégée son +neveu Tidiani, qu’il envoyait demander des vivres et du secours aux +Tombo de la montagne. Mais, ne voyant pas revenir son neveu, qui se +trouvait coupé de Hamdallahi par les assiégeants, il mit le feu à sa +capitale et, à la faveur de l’incendie, parvint à s’enfuir. Rejoint par +l’armée de Ba-Lobbo à _Ngoro_, dans un ravin du Pignari, voyant ses +meilleurs partisans tués, abandonné par les autres, il se réfugia dans +la grotte de _Dayambéré_ (falaise de Bandiagara), où il mourut de faim, +se fit sauter à l’aide d’un baril de poudre ou périt enfumé par les +Peuls, suivant les différentes versions qui circulent à ce sujet +(septembre 1864). Plus tard, ses ossements furent recueillis par +Tidiani, qui les fit déposer dans la forteresse qu’il s’était construite +à Bandiagara. + + + =VI. — Ségou sous le commandement des Toucouleurs= (1861-90). + + +Nous avons vu qu’_El-hadj-Omar_ était entré à Ségou le 10 mars 1861 et +que, en le quittant, le 13 avril 1862, pour marcher sur le Massina, il +avait laissé dans cette ville son fils _Ahmadou_, en lui confiant le +commandement de la place et des provinces dont se composait encore, un +an auparavant, l’empire banmana de Ségou. + +L’ancienne capitale des empereurs de la dynastie des Diara avait été +sérieusement fortifiée par El-hadj-Omar, qui l’avait fait entourer d’un +solide mur d’enceinte, percé de sept portes qui étaient barricadées tous +les soirs ; de plus, il avait fait construire un réduit (le +_dionfoutou_) qui servait de magasin et où les femmes d’El-hadj avaient +leur logement. Ahmadou fit élever, pour y résider personnellement, un +autre réduit dont les murs avaient six mètres de haut. Toutes ces +fortifications furent érigées sous la direction d’un Soninké du Goye, +nommé Samba Bakili et surnommé _Samba Ndiaye_, qui avait appris le +métier de maçon à Saint-Louis, où il avait résidé longtemps comme otage. +Ce Samba Ndiaye avait suivi Omar de Dinguiray à Ségou, lui servant de +directeur de l’artillerie pendant les combats et d’ingénieur entre les +batailles ; lorsqu’El-hadj quitta Ségou, il l’y laissa à la requête +d’Ahmadou. + +Comme je l’ai dit plus haut, El-hadj avait appelé Ahmadou à Hamdallahi +au début de 1863, pour lui confier le commandement du Massina et +retourner lui-même à Ségou ; mais, la révolte ayant éclaté parmi les +Peuls et la nouvelle étant parvenue à Hamdallahi que les anciens chefs +militaires de Ségou, quoique ayant fait leur soumission au conquérant +toucouleur, préparaient en sous-main le retour de Ali sur le trône de +ses pères, Omar ordonna à son fils de regagner Ségou (mars 1863). + +Ahmadou, lors de son retour, reçut les compliments des chefs militaires +banmana, qu’il traita avec beaucoup d’égards et qu’il combla de +cadeaux ; il les invita à venir chez lui à l’occasion de la fête de la +rupture du jeûne, devant leur lire ce jour-là une lettre importante +d’El-hadj. Ce jour (23 mars 1863), ils vinrent en effet. Lorsqu’ils +furent dans le réduit d’Ahmadou, les _talibé_ les entourèrent et les +saisirent ; la plupart avaient des armes sous leurs vêtements ; Ahmadou +les fit mettre aux fers et les expédia par le fleuve à son père, sous la +conduite de Tierno-Abdoul. Celui-ci, arrivé à hauteur de Hamdallahi, +demanda des ordres à El-hadj, qui fit décapiter tous les chefs banmana +au bord même du fleuve. + +Cependant, Ahmadou percevait les impôts avec difficulté. En août 1863, +ses collecteurs revinrent bredouilles du Kaminiadougou, où fermentait la +révolte. Vers la fin de la même année, les gens de cette province +vinrent enlever Bamabougou (ou Bambabougou), entre Sansanding et Ségou, +sur la rive droite du Niger. Trois jours après, Sansanding, qui avait +acquitté en rechignant un impôt de 500 pagnes porté ensuite à 1.000, se +révolta à son tour contre Ahmadou, à l’instigation des Sissé, qu’El-hadj +avait dépossédés au profit des Koumba, lorsque ceux ci lui avaient livré +la place. Au moment ou Koromama Koumba envoyait un messager à Ahmadou +pour l’avertir du mouvement, _Boubou Sissé_ ouvrait les portes de la +ville à une armée de Banmana du Kalari (ou Karadougou) et à une autre +armée de Banmana venant de Sokolo. Ces deux armées, unies aux gens de +Boubou Sissé, massacrèrent la garnison toucouleure. Koromama, qui refusa +de s’associer à la révolte, fut livré par deux de ses parents, +Abderrahmân Koumba et Baba Koumba, à Boubou Sissé, qui le fit conduire +sur la rive droite, en face de Médina, et l’y fit torturer : on lui +trancha successivement les mains, les épaules, les pieds, les genoux ; +puis on lui arracha le cœur. La tradition dit qu’il ne proféra pas une +plainte et se contenta de répéter la formule de la foi musulmane tant +qu’il en eut la force. + +Le Saro (ou Sarro) se révolta également : alors Ahmadou envoya des +colonnes contre les révoltés de la rive droite ; Dougaba, chef des +Banmana de Sokolo venus à Sansanding, qui pillait la rive gauche, fut +défait et tué à Sama par Siré-Moktar, neveu d’El-Hadj et cousin de feu +Siré-Adama (novembre 1863). + +Moustafa, que Omar avait laissé comme gouverneur à Nioro, envoya à +Ahmadou 2.000 hommes de renfort, avec lesquels _Tierno-Alassane_, +lieutenant d’Ahmadou, alla attaquer Sansanding. L’armée toucouleure +pénétra dans le faubourg de l’Ouest, sans grande résistance, et se rua +aussitôt au pillage des maisons ; les Banmana, sortis par l’Est, firent +le tour des murailles et vinrent attaquer les Toucouleurs par derrière ; +ceux-ci prirent la fuite et l’armée rentra à Ségou dans le plus grand +désordre, abandonnant son butin, ses captifs et une partie de ses fusils +(décembre 1863). + +Un grand mécontentement se développait dans les troupes d’Ahmadou ; il y +avait rivalité entre les Irlabé et les gens du Toro, entre ceux-ci et +ceux du Damga ; les vivres étaient rares et chers. Par contre, +Sansanding se fortifiait et Boubou-Sissé accroissait son armée et la +payait bien. En février 1864, après beaucoup de tergiversations, Ahmadou +envoya _Abdoul-Belnadio_ attaquer Sansanding ; les choses se passèrent +comme l’année précédente : les Banmana laissèrent les Toucouleurs entrer +dans la ville, puis les tournèrent, les mirent en déroute et en tuèrent +un grand nombre, dont Abdoul-Belnadio lui-même[313]. + +Vers avril 1864, _Kégué-Mari_, frère et successeur de Ali, commença à se +mettre à la tête du mouvement de révolte contre Ahmadou. Ce dernier +envoyait faire des razzias dans les environs de Ségou, mais son autorité +ne s’étendait qu’à une région très restreinte, et il était sans +communications avec son père, bloqué dans le Massina. Très avare, il +entretenait mal son armée, qui se détachait de lui, et il en était +réduit à mettre en circulation des nouvelles imaginaires (victoire de +l’armée de Nioro, approche d’El-hadj, etc.) pour maintenir le moral de +ses troupes. + +En septembre 1864, Kégué-Mari pilla plusieurs villages soumis à Ahmadou, +à quelques kilomètres de Ségou, sans que celui-ci pût réussir à +rassembler son armée assez vite pour l’en empêcher. + +Ahmadou, pour tâcher de reconquérir son prestige, s’efforçait d’acquérir +la réputation d’un prince juste : un de ses cousins, Mamadou-Abi, ayant +pris des captifs à un Somono et les ayant vendus, Ahmadou le força à les +restituer ; des _talibé_, ayant pris à des Banmana, au marché de +Bamabougou, des marchandises sans les payer, Ahmadou leur fit donner +cent coups de corde à chacun. D’autre part, il continuait à mécontenter +les Toucouleurs par son avarice et les Banmana par des interdictions +ridicules, telles que celle de tatouer les enfants ou la défense faite +aux femmes de tresser leur chevelure en cimier. + +Cependant, en janvier 1865, Kégué-Mari s’avança avec une armée jusqu’à +_Togo_, à quelques heures au Sud de Sansanding et à moins d’un jour de +Ségou. Ahmadou envoya tous ses soldats disponibles, sous le commandement +de Tierno-Alassane ; au premier choc, les Somono de Ségou, qui portaient +120 barils de poudre, jetèrent leurs charges et prirent la fuite ; les +Banmana s’emparèrent de la poudre et du _tabala_ (tambour de guerre) de +Tierno-Alassane et se retirèrent dans Togo (24 janvier). Le 28 janvier, +Ahmadou, ayant reçu des renforts de Niamina et de Kénienko (ou +Kénientou), partit lui-même de Ségou, accompagné de Mage et de Quintin, +emportant 140 barils de poudre fabriquée dans le pays (4.000 kilos +environ), 33 sacs de poudre d’Europe (850 kilos environ), 108 fusils de +rechange et 150.000 balles de fer, en plus des armes et des munitions +que chaque soldat portait sur lui. A la nuit, il rejoignit, en suivant +le Niger, l’armée de Tierno-Alassane à Markadougouba, à quelques +kilomètres au Nord-Ouest de Togo, où Kégué-Mari était toujours campé +avec ses troupes. Le 29 janvier, Ahmadou demeura à Markadougouba, se +contentant de faire reconnaître la position du chef banmana par des +patrouilles. Il distribua 80 barils de poudre à ses troupes, en +recommandant de ne pas la gaspiller et en défendant de tirer un seul +coup par amusement sous peine de coups de corde. + +Le 30 janvier, Ahmadou exhorta ses soldats, reprocha aux _talibé_ leur +manque de courage, fit désigner des hommes d’élite pour marcher en +avant, puis, disant qu’il fallait être pur au moment d’affronter la +mort, exigea la restitution des objets ou captifs pris à la guerre et +soustraits au partage légal. Après bien des atermoiements, les soldats +se décidèrent à restituer quelques objets pillés ou à désigner tel de +leurs captifs qui, si eux-mêmes venaient à mourir, représenterait la +valeur de ce qu’ils avaient soustrait. Ensuite Ahmadou procéda au +dénombrement de son armée, en faisant aligner les fusils par terre, et +désigna son campement à chaque compagnie. Puis il recommanda aux _sofa_ +de s’avancer sans tirer jusqu’à dix pas de l’ennemi, de ne jamais +reculer, de mettre beaucoup de poudre et dix balles dans leurs fusils. +Il y eut, entre _talibé_ et _sofa_, une scène de défis et de disputes +qu’Ahmadou eut grand peine à faire cesser. Après avoir calmé et exhorté +les _talibé_ et les _sofa_, il fit de même auprès des _Toubourou_[314], +puis des Peuls, puis des Diawara. + +Le départ eu lieu le 31 janvier à 4 heures du matin. A 7 heures, on +arriva à un village en ruines où les troupes se rangèrent en ordre de +bataille : les _talibé_ en quatre colonnes au centre, les _sofa_ et les +Diawara à gauche, les Peuls[315] en avant et à droite pour fermer la +route de l’Est ; en tout 4.000 cavaliers et 6.000 fantassins, dont +Ahmadou passa la revue. A 9 heures, on fit halte en vue de Togo, à 500 +mètres de l’armée ennemie qui, Kégué-Mari à sa tête, était rangée en +avant des murailles du village. Mari avait peut-être 3.000 fantassins et +400 cavaliers, sans compter les soldats postés sur le mur d’enceinte et +les terrasses de Togo. Ahmadou ayant ordonné l’attaque, cinq colonnes +composées de fantassins et de cavaliers qui avaient mis pied à terre +s’avancèrent au pas en psalmodiant _la ilah ill’ Allah, Mohammed rassoul +Allah_ : à droite les Irlabé, pavillon noir, commandant Tierno-Abdoul, +et des _sofa_, pavillon rouge, commandants Fali et Diougou Koullé ; au +centre, les gens du Toro, pavillon rouge et blanc, commandant Tierno- +Alassane ; à gauche, les Toubourou, sans pavillon, et enfin les _talibé_ +du Ganar, que commandait un autre Tierno-Abdoul. Les Banmana de Kégué- +Mari attendaient l’attaque, immobiles, accroupis par terre. Arrivées à +cent pas de l’ennemi, les colonnes d’Ahmadou s’élancèrent au pas de +charge et le feu commença à un signal donné. Les Banmana se levèrent en +désordre et cherchèrent à rentrer dans le village, mais ils +s’entassèrent aux portes et furent tués à bout portant, beaucoup à coups +d’épée. Kégué-Mari avait fui sur une colline en arrière de Togo avec sa +cavalerie. Les _talibé_ et les _sofa_ entrèrent dans le village, où +commença la guerre des rues ; tout cela n’avait duré que quelques +minutes, mais ensuite la bataille devint plus pénible. Les Diawara et +les Toubourou furent un moment repoussés ; des Banmana purent s’enfuir, +beaucoup furent faits prisonniers et massacrés. A 4 heures, Togo ne +renfermait plus que de rares défenseurs. + +Le lendemain, la plupart des fuyards furent rattrapés dans la brousse et +mis à mort ; une centaine, qui se rendirent, furent néanmoins décapités +sur l’ordre d’Ahmadou. Beaucoup de fugitifs aussi avaient été tués à +coups de lance par les Peuls. Mage estime à 2.500 au minimum le nombre +des Banmana qui périrent dans cette bataille, tandis qu’Ahmadou n’eut +pas cent morts de son côté. Bien que Kégué-Mari eût réussi à prendre la +fuite, c’était une éclatante victoire, mais Ahmadou ne sut pas en +profiter. + +Au lieu de marcher sur Sansanding, il céda aux sollicitations des +_talibé_, pressés de voir partager le butin, et rentra à Ségou, avec +3.500 femmes et enfants capturés dans Togo. D’ailleurs, il n’osait pas +se mesurer avec Boubou-Sissé et préférait aller ramasser du butin et des +esclaves en attaquant les Banmana. + +Le 25 mars 1865, il partit de Ségou accompagné de Mage et de Quintin, +emmenant son armée qu’il organisa à Ségou-Koro jusqu’au 2 avril. Ce +jour-là, il se mit en marche vers Fogni, puis vers Kamini (en face de +Niamina) et Kénienko (ou Kénientou), pour aller attaquer _Dina_, village +de la rive droite du Niger situé un peu en aval de Koulikoro et où +s’étaient concentrés les habitants de Koulikoro, de Manambougou et de +Bamako, tous insoumis. Ahmadou arriva devant Dina le 7 avril et donna +l’assaut à l’endroit le plus facilement défendable, le mur d’enceinte y +dessinant un angle rentrant, et sans prendre aucune disposition +préalable ; néanmoins, et bien que le mur eût quatre mètres de haut, +l’armée toucouleure réussit à l’escalader sous le feu des Banmana qui, +une fois l’enceinte extérieure franchie par l’ennemi, se réfugièrent +dans un réduit construit au centre du village. A ce moment, une panique +se déclara brusquement parmi les troupes d’Ahmadou, qui évacuèrent la +place et laissèrent les Banmana réoccuper les terrasses des maisons ; +mais, peu après, les Toucouleurs revinrent à la charge et rentrèrent +dans le village. Enfin, après des alternatives diverses, les assaillants +battirent de nouveau en retraite vers 3 heures et demie de l’après-midi. +Lorsque la nuit fut venue, Ahmadou fit cerner le village, mais +incomplètement, et les assiégés purent s’échapper presque tous, bien +qu’un certain nombre de guerriers banmana furent capturés et massacrés +et que beaucoup de femmes furent faites prisonnières. Les troupes +d’Ahmadou, pénétrant enfin dans le village et le réduit évacués, se +livrèrent au pillage jusqu’au lever du jour. + +Après la prise de Dina, le prince toucouleur continua sa route vers le +Sud en suivant toujours la rive droite du Niger. Le 10 avril, une partie +de son armée passa le fleuve pour aller piller Koulikoro ; les Somono de +cette dernière localité vinrent se rendre à Ahmadou, qui les envoya +s’installer à Kénienko. Le 11 avril, le village de _Manambougou_, que +ses habitants avaient abandonné, fut brûlé ; puis, renonçant à pousser +jusqu’à Bamako, Ahmadou, qui, lui, était demeuré sur la rive droite, +traversa à son tour le Niger, incendia _Koulikoro_ avec plus de trois +tonnes de coton qui s’y trouvaient réunies et se rendit à Niamina en +longeant la rive gauche et en détruisant tout sur son passage ; il +arriva le 14 avril à Niamina, dont les Toucouleurs avaient fait une +place forte, et rentra le 18 à Ségou. + +Enfin, le 4 juillet 1865, Ahmadou se décida à marcher contre Sansanding. +Il passa le Niger près de Markadougouba ; le passage du fleuve dura +trois jours : une tornade fit couler plusieurs pirogues. L’armée +toucouleure arriva le 9 juillet devant Sansanding, que défendait une +armée composée de Peuls, de Maures et de Banmana. Ahmadou ordonna +aussitôt l’assaut, mais ses colonnes furent plusieurs fois repoussées +avec pertes. Le siège dura 72 jours, avec des alternatives de succès et +de revers. Une partie des Soninké et de leurs captifs vint se rendre +lorsque la famine commença à se faire sentir ; l’armée d’Ahmadou était +d’ailleurs elle-même fort mal approvisionnée en vivres et la saison des +pluies l’affaiblissait ; de plus, pendant ce temps, Kégué-Mari attaquait +les environs de Ségou. Le 11 septembre, l’armée de ce dernier, venant de +l’Est, traversa le Niger et attaqua Ahmadou dans son camp ; elle fut +repoussée, mais put se retirer sans être inquiétée. Le 15 septembre, +plus de 1.500 hommes de l’armée de Mari parvinrent à entrer dans +Sansanding. Dans la nuit du 17 septembre, Ahmadou, pris de panique à la +nouvelle que Kégué-Mari en personne menaçait Ségou, leva le siège pour +rentrer dans sa capitale, où il arriva le 23 avec son armée en déroute. + +Fin 1865, on craignit sérieusement à Ségou d’être attaqué par Kégué- +Mari, mais Ahmadou ne put réussir à faire marcher son armée, qui ne +voulait plus se battre. Heureusement pour lui, Mari demeura dans +l’inaction. + +Ahmadou avait caché le plus longtemps possible au public la mort de son +père ; lorsqu’elle fut connue de tout le monde, il se proclama le seul +héritier de la puissance paternelle et voulut être, non plus seulement +le roi de Ségou, mais l’empereur de toute la partie du Soudan occupée +par les Toucouleurs. Cependant ses frères _Habibou_ et _Moktar_, qui +régnaient, le premier à Dinguiray et le deuxième à Koniakari, son cousin +_Tidiani_, qui régnait au Massina, et l’ancien esclave de son père, +_Moustafa_, qui commandait Nioro, prétendaient demeurer indépendants de +son autorité, d’ailleurs assez mal assise à Ségou même. En 1870, Ahmadou +quitta momentanément Ségou pour aller surveiller à Nioro les agissements +de Moustafa ; n’ayant pu trouver dans la gestion de ce dernier des +motifs suffisants pour le faire exécuter, malgré le désir secret qu’il +en avait, il se contenta de prendre lui-même la direction des affaires +de la province ; puis, en 1872, ayant appris que Habibou, accompagné de +son frère Moktar, venait opérer des razzias dans le Diomboko et le +Kaarta, il marcha contre lui, s’empara de sa personne et de celle de +Moktar et revint à Ségou avec les deux prisonniers, qu’il laissa mourir +dans les fers. + +En 1884, Ahmadou, ne sentant plus sa vie en sûreté à Ségou, où il +s’était fait détester de tout le monde et surtout des Toucouleurs, passa +le commandement à son fils _Madani_, alla demeurer quelque temps à +Niamina, puis alla s’emparer de Nioro sur son frère Mountaga, qu’il y +avait installé en 1873. + +Le 6 avril 1890, le lieutenant-colonel Archinard arrivait en face de +Ségou et Madani prenait aussitôt la fuite avec les derniers _talibé_, +laissant la place libre aux troupes françaises, et se sauvait à Mopti. + + + =VII. — Nioro sous le commandement des Toucouleurs= (1854-91). + + +Comme nous l’avons vu plus haut, _El-hadj-Omar_ s’était emparé de Nioro +en 1854 ; il n’y fit que des séjours intermittents, laissant en son +absence à _Alfa-Oumar_ le soin de surveiller ses intérêts. Lorsque, en +1859, il se décida à marcher sur Ségou, il installa à Nioro comme +gouverneur l’un de ses esclaves préférés, nommé _Moustafa_, qui fut le +véritable roi du Kingui et du Kaarta de 1859 à 1870. + +Le pays demeura relativement tranquille sous le gouvernement de +Moustafa ; cependant, en décembre 1864, le Bakounou se révolta contre +les Toucouleurs : Moustafa, alors démuni de troupes, dut faire appel à +_Tierno-Moussa_, qui commandait le fort de Koniakari. Tierno-Moussa se +transporta au Bakounou, mais se laissa bloquer à _Bagoïna_ ; il envoya +demander à Ahmadou un renfort que le roi de Ségou ne put lui fournir ; +enfin, il réussit à s’échapper du côté du Kingui, mais ne put entrer à +Nioro, les routes étant coupées par les Maures et les Banmana, et s’en +retourna à Koniakari. + +De son côté, _Ahmadou_, sans cesse harcelé à Ségou par les Banmana et +les Peuls, demandait continuellement à Moustafa des renforts que ce +dernier était bien incapable de lui expédier. En 1870, persuadé que +Moustafa y mettait de la mauvaise volonté, Ahmadou vint à Nioro et, dans +le but de perdre le gouverneur, l’accusa de prévarication ; Moustafa +prouva qu’il n’avait pas touché au trésor d’El-hadj et avait administré +sagement le pays au moyen des seules recettes de l’impôt. Ahmadou ne put +le condamner mais, après être allé passer quelques jours à Guémou, il +revint à Nioro et y resta deux ans, prenant en mains propres le +commandement du pays. C’est à cette époque que ses deux frères Habibou +et Moktar vinrent de Dinguiray et de Koniakari dans le but de razzier +des provinces dépendant de Nioro ; Ahmadou, nous venons de le voir, +marcha contre eux, les fit prisonniers et les emmena à Ségou[316], avec +un fort contingent prélevé à Nioro et Moustafa lui-même, ayant laissé +comme gouverneur au Kingui un chef de _sofa_ surnommé _Almami_ (1872). + +Au bout d’un an, Ahmadou envoya son frère _Mountaga_ pour gouverner +Nioro (1873). Mountaga y régna de 1873 à 1884, acquérant la réputation +d’un grand général et d’un excellent administrateur, et annexant à son +gouvernement le Séfé et le Komintara (cercle actuel de Kita). Ahmadou, +jaloux des lauriers de son frère, quitta Ségou en 1884, se rendit à +_Bassaka_ dans le Bakounou et y convoqua Mountaga ; il accueillit ce +dernier amicalement : mais Mountaga défiant profita de la nuit pour +retourner à Nioro. Ahmadou envoya à sa poursuite une colonne qui revint +en disant qu’elle n’avait pu l’atteindre. Il partit alors en personne, +s’arrêta à Touroungoumbé, puis à Yéréré, envoyant de chacun de ces +points des messagers à Mountaga pour l’engager à venir faire sa +soumission. Après quatre mois d’inutiles pourparlers, il mit le siège +devant Nioro. Mountaga réussit à fomenter un complot contre son frère, +dans l’entourage même de ce dernier, mais Ahmadou le découvrit et fit +exécuter le marabout Mahmadou-Kaya, âme du complot. Cependant les Peuls +Sambourou se révoltèrent contre Ahmadou : Boubakar-Samba marcha contre +eux, tua leur chef Falilou, dont la tête fut envoyée au camp d’Ahmadou, +et prit tous les villages des Sambourou. La famine s’étant déclarée dans +Nioro, Mountaga invita ses partisans à aller rejoindre Ahmadou et resta +seul avec sa famille et le griot Farangalli ; les assiégeants entrèrent +alors par la porte par laquelle étaient sortis les défenseurs ; Mountaga +se retira avec son frère Daï et Farangalli dans sa poudrière et se fit +sauter au moment où les _sofa_ d’Ahmadou en forçaient la porte (1885). + +_Ahmadou_ s’installa donc à Nioro. Quelques années après, apprenant que +le Diafounou avait prêté son appui au marabout soninké Mahmadou Lamine, +qui se préparait à assiéger Bakel, et redoutant que ce fait ne lui +attirât les Français sur le dos, Ahmadou marcha sur _Gouri_, capitale du +Diafounou ; après quatre mois de séjour à Kérané et de temporisations, +il mit le siège devant Gouri ; au bout de trois mois, les Soninké +évacuèrent la place pendant la nuit (1887). Après cette victoire +d’ailleurs peu glorieuse, Ahmadou retourna à Nioro. + +En 1890, il envoya une armée attaquer _Koniakari_ que venait d’occuper +le lieutenant Valentin. Après une série d’opérations dont on trouvera le +récit au chapitre XV, il fut contraint d’évacuer Nioro devant le colonel +Archinard, qui occupa cette ville le 1er janvier 1891 et mit en fuite +les Toucouleurs ; Ahmadou se transporta à Bandiagara, d’où il devait +être chassé également par nous en 1893. + +Durant l’occupation de Nioro par les Toucouleurs, les recettes de l’Etat +étaient fournies par l’impôt du dixième sur les récoltes de mil, le +cinquième du butin fait par les Toucouleurs et la moitié de celui fait +par les contingents indigènes — le reste étant réparti entre les chefs +et les soldats —, les héritages non réclamés, les biens abandonnés, +l’_oussourou_ ou dîme prélevée sur les troupeaux des nomades et les +marchandises des colporteurs, et enfin le produit des amendes. Les +recettes servaient à entretenir le gouverneur, ses courtisans et son +harem, à faire des cadeaux aux chefs et aux notables, à nourrir les +troupes pendant les expéditions, à acheter des armes, des munitions et +des chevaux, à faire des libéralités et à rémunérer les percepteurs. En +plus de ces impôts d’Etat, il y avait les impôts religieux (_diaka_ sur +les récoltes et les bestiaux, indemnité à payer pour être dispensé du +jeûne, etc.) ; les recettes provenant de ces impôts servaient à +l’entretien des mosquées, des imâm et autres membres du clergé. + +Des cadis rendaient la justice, assistés de lettrés ou pieux personnages +qui n’avaient que voix consultative. On pouvait appeler de leurs +décisions au grand cadi de Nioro. Quant aux non musulmans, ils +continuaient à faire juger leurs différends devant leurs propres +tribunaux et selon la coutume locale. + + + =VIII. — Le Massina sous le commandement des Toucouleurs= (1862-93). + + +J’ai dit plus haut comment _El-hadj-Omar_ avait conquis le Massina en +1862 et comment, après des luttes perpétuelles pour conserver sa +conquête, il avait trouvé la mort en 1864 dans la falaise de Bandiagara. +Son neveu _Tidiani_ lui succéda au Massina de 1864 à 1887. + +Ayant reconstruit Hamdallahi, Tidiani équipa une armée, poursuivit _Ba- +Lobbo_ dans le Kounari et, pour utiliser la bonne volonté des Tombo, +disposés à le soutenir contre les Peuls, transporta sa capitale à +_Bandiagara_. Son règne ne fut qu’une lutte continuelle contre les +habitants de son prétendu royaume, lequel en réalité ne dépassait guère +les environs immédiats de Bandiagara. Il eut cependant des alternatives +de succès et de revers. Son plus terrible adversaire fut _El-Bekkaï_, +qui avait établi son quartier-général à _Ténenkou_ ; son meilleur +secours lui vint de la rivalité et du défaut d’entente qui divisaient +Ba-Lobbo et El-Bekkaï. C’est ainsi qu’il put battre ces deux derniers +simultanément, l’un à _Poromani_ ou Foromani (entre Sofara et San) et +l’autre à _Sénidiadio_. Mais ensuite Ba-Lobbo s’enferma à Dienné, que +Tidiani ne parvint à reprendre qu’après un siège pénible ; Ba-Lobbo +d’ailleurs avait pu s’échapper et s’était réfugié à _Fiou_ +(circonscription actuelle de San), auprès de Peuls originaires du +Massina. Pendant ce temps, El-Bekkaï, avec les gens du Kounari, menaçait +Bandiagara, que Tidiani eut grand-peine à préserver ; enfin, il put +refouler El-Bekkaï sur Ténenkou et s’emparer successivement de Ténenkou, +de Kakagnan, de Diafarabé et du Sébéra. C’est à cette époque que mourut +Ba-Lobbo, qui ne fut qu’imparfaitement remplacé par Hamadou-Abdoul, +lequel résida à Fiou, et Amirou-Ba-Lobbo, lequel s’était établi à +Bangadina, au Sud-Est de San, chez les Minianka. + +Le décès de Ba-Lobbo entraîna la soumission d’une grande partie des +Peuls au prince toucouleur. Peu après, Ahmed-el-Bekkaï, au cours d’un +combat contre l’armée de Tidiani, était tué près de _Sarédina_ (Sébéra), +où son tombeau est devenu un lieu de pèlerinage[317]. + +Tidiani put enfin se considérer comme roi du Massina, mais le Massina +était devenu presque un désert. + +En 1887, Tidiani reçut à Bandiagara la visite du lieutenant de vaisseau +Caron, qui venait lui demander la route de Tombouctou et l’accès de +Dienné ; le roi répondit à l’explorateur : « Je suis un porteur d’outres +et mes outres sont Dienné et Tombouctou ; si tu les veux, empare-toi +d’abord du porteur. » Néanmoins Caron put parvenir jusqu’à Kabara et +s’en revenir sur ses pas, malgré l’opposition et les menaces de Tidiani, +qui mourut la même année. + +Tidiani avait fait tous ses efforts pour organiser ses Etats. Il les +avait divisés en provinces, à la tête de chacune desquelles était placé +un _amirou_ ou gouverneur. Les divers _amirou_ résidaient d’ordinaire à +Bandiagara auprès du roi, mais effectuaient des tournées dans leurs +districts respectifs en vue de percevoir l’impôt. L’armée comprenait +quatre corps, dont les deux premiers étaient composés de Toucouleurs, le +troisième étant formé des esclaves du roi et le quatrième de Banmana +enrôlés qu’on appelait _sofa_. Les impôts ordinaires et les impôts +religieux furent organisés comme à Nioro ; les Tombo étaient à peu près +dispensés de l’impôt, mais ils devaient fournir des porteurs au roi lors +de ses déplacements et de ses expéditions militaires. + +_Tapsirou_, fils de Tidiani, lui succéda mais ne régna que quelques mois +(1887-88). + +_Mounirou_, frère de Tapsirou, remplaça ce dernier (1888-91). Son règne +se passa en luttes contre les Kounta, que commandait _Abiddine_, fils et +successeur d’Ahmed-el-Bekkaï[318], et contre les Peuls, surtout ceux du +Farimaké. Néanmoins, il parvint à conserver son autorité, grâce surtout +à l’appui des Tombo de la région de Bandiagara et de leur chef Gogouna. + +En 1891, _Ahmadou_, fils d’El-hadj-Omar, fuyant de Nioro devant les +troupes françaises, arriva au Massina, où Mounirou lui céda le pouvoir +par déférence pour son âge. Mais deux ans plus tard le général +Archinard, s’étant emparé de Dienné, arrivait à Mopti ; Madani, fils +d’Ahmadou, réfugié dans cette dernière ville depuis la prise de Ségou +par les Français, rejoignait son père à Bandiagara, pendant que le +général proclamait à Mopti la déchéance d’Ahmadou et nommait roi du +Massina _Aguibou_, frère d’Ahmadou et ancien roi de Dinguiray, qui avait +embrassé notre cause. Peu après, Ahmadou était battu à _Korikori_ par le +général Archinard, qui entrait sans coup férir à Bandiagara et y +installait Aguibou (29 avril 1893). + +Ahmadou, s’étant réfugié à Douentza, tenta en vain un retour offensif, +se sauva à Hombori, puis à Dori, puis à Say, où il passa le Niger pour +aller s’installer à _Dounga_, entre Say et Niamey ; de là, il gagna +bientôt les pays haoussa, où il mourut obscurément en 1898 ; ses +derniers _talibé_ et parents qui l’avaient accompagné dans sa fuite +soutinrent plus tard l’émir de Sokoto lors de sa tentative de résistance +contre les Anglais ; après la victoire de ces derniers, qui s’emparèrent +de _Bassirou_, fils d’Ahmadou, et occupèrent Sokoto, les anciens +partisans d’Ahmadou prirent, en 1906, le chemin du Bornou, du Ouadaï et +du Darfour pour aller s’installer en Arabie, dans le Hidjaz, où ils sont +encore. + +Quant à Aguibou, il conserva de 1893 à 1902, sous notre protection et +notre contrôle, le titre et les fonctions de roi du Massina, avec +résidence à Bandiagara. Mais, faible et sans valeur, il ne sut pas +ramener le calme dans ce pays troublé ni parvenir à y faire aimer le nom +des Toucouleurs. A la suite d’incidents divers qui seront relatés au +chapitre XV, un arrêté du 26 décembre 1902, rendu sur la proposition de +M. le Gouverneur Ponty, plaça le Massina sous le régime de +l’administration directe et mit Aguibou à la retraite en lui accordant +une pension. Les chefs toucouleurs installés comme chefs de province par +El-hadj et ses successeurs furent supprimés par extinction : à la mort +de chacun d’eux, les cantons et les villages qu’ils commandaient furent +rendus à leurs chefs autochtones. Aguibou lui-même, dernier représentant +de la dynastie des Tal, s’éteignit en 1908[319]. + +[Illustration : Carte 17. — L’empire d’El-hadj-Omar.] + + +[Note 296 : Saïdou Tal eut cinq fils : Almami-Guédo, Alfa-Ahmadou, +Tierno-Boubakar et El-hadj-Omar, nés de sa première femme, et Alioun, né +d’une seconde épouse.] + +[Note 297 : Rive gauche du Sénégal, en amont de l’embouchure de la +Falémé.] + +[Note 298 : Près et en amont de Makhana et sur la même rive.] + +[Note 299 : Entre Dramané et Bongourou.] + +[Note 300 : Il semble qu’El-hadj-Omar était assez porté à proposer aux +chefs dont il désirait l’alliance de leur donner le commandement de pays +qui ne lui appartenaient pas : c’est ainsi qu’il offrit à un marabout +des Taleb-Mokhtar nommé Sidi Bouya, ancêtre de Saad Bou, de le nommer +« émir du Hodh » ; Sidi Bouya réfléchit longtemps, et enfin refusa ce +titre, qui aurait fait de lui le vassal d’El-hadj et l’aurait obligé à +guerroyer pour le compte de ce dernier.] + +[Note 301 : Il s’agit ici du Guémou de l’Est, ancienne capitale de Sébé +Kouloubali.] + +[Note 302 : Ce Guémou se trouvait non loin du village actuel de +Sambakagny.] + +[Note 303 : Sur la rive gauche du Sénégal et à 400 mètres en aval de +l’embouchure de la Falémé.] + +[Note 304 : Il s’agit, non pas du canton du Fadougou, chef-lieu Farako, +situé sur la rive droite du Niger, mais d’une province du même nom qui +se trouve sur la rive gauche, au Nord-Est du Bélédougou.] + +[Note 305 : Nous avons vu plus haut que cette conversion était toute +superficielle ; en réalité, le Massina s’était rendu indépendant de +Ségou, mais si l’un des deux pays eût pu prétendre à la suzeraineté sur +l’autre, ç’aurait été, par droit historique, l’empire de Ségou.] + +[Note 306 : La nouvelle de la prise de Ségou par El-Hadj-Omar répandit +la consternation dans tous les pays qui se trouvaient en relations avec +l’empire banmana. Ahmed-el-Bekkaï, chef des Kounta de Tombouctou, qui +avait entendu parler par l’explorateur Barth de la reine Victoria et la +considérait comme le plus puissant des souverains de l’Europe, lui +expédia des ambassadeurs par la voie du Sahara, afin de solliciter son +concours pour l’aider à protéger Tombouctou contre les Toucouleurs. Les +envoyés d’El-Bekkaï parvinrent jusqu’à Tripoli, mais là, les +fonctionnaires turcs, ayant saisi les lettres dont ils étaient porteurs, +crurent servir la cause de l’islam en empêchant ces lettres d’arriver à +destination et renvoyèrent les ambassadeurs à Tombouctou après leur +avoir fait des cadeaux.] + +[Note 307 : On appelait _sofa_ (« palefrenier » en mandingue) des +captifs pris jeunes et qui avaient commencé leur apprentissage de soldat +en soignant les chevaux ; les _talibé_ (de _taleb_, en arabe +« étudiant ») étaient les anciens disciples d’El-hadj.] + +[Note 308 : Le Ganar, le pays des Irlabé et le Toro sont trois provinces +du Fouta dont étaient originaires la plupart des soldats composant ces +trois armées.] + +[Note 309 : C’est un détachement de cette armée qui fit prisonnier, du +côté de Bassikounou, le lieutenant indigène de spahis Alioune Sal, alors +en mission dans la région ; Alioune Sal parvint à s’échapper et regagna +le Sénégal.] + +[Note 310 : Une partie de la correspondance échangée de 1860 à 1864, +entre El-hadj-Omar d’une part et Hamadou-Hamadou et El-Bekkaï de +l’autre, a été retrouvée par le _fama_ ou roi actuel de Sansanding, +Mademba, qui en a remis tout récemment une copie à M. Terrier, +secrétaire général du Comité de l’Afrique Française ; ce dernier a eu +l’obligeance de me communiquer ces lettres.] + +[Note 311 : C’est pourquoi Mage, qui arriva à Ségou avec Quintin au +début de 1864 et auquel nous sommes redevables de la plupart des détails +qui précèdent concernant El-hadj-Omar, ne reçut pas de nouvelles des +faits et gestes de ce dernier postérieurs à juin 1863 et ne connut les +événements qui vont suivre que de façon imparfaite.] + +[Note 312 : D’après une autre version, ces canons auraient été pris par +Ahmed-el-Bekkaï à la bataille de Goundam ; c’étaient les deux obusiers +abandonnés dans le Ferlo par le commandant du fort de Bakel en 1857 +(voir plus haut). El-Bekkaï les fit transporter à Tombouctou, où se +trouvaient déjà huit canons, dont trois en bronze et cinq en fer, que +les Marocains avaient amenés autrefois.] + +[Note 313 : C’est après cette défaite des Toucouleurs que Mage arriva à +Ségou avec le docteur Quintin. Pour ce qui concerne le voyage de ces +explorateurs, ainsi que la mission du capitaine Galliéni, voir les +chapitres XIV et XV.] + +[Note 314 : Les Toubourou, chez les Toucouleurs, correspondent aux +Rimaïbé chez les Peuls.] + +[Note 315 : Un certain nombre de Peuls, appartenant surtout au clan des +Dialloubé, auquel la dynastie des Bari avait ravi le pouvoir au Massina, +avaient pris du service dans l’armée d’Ahmadou.] + +[Note 316 : Habibou fut remplacé à Dinguiray par son autre frère +Aguibou, qui fut plus tard roi du Massina.] + +[Note 317 : Ce tombeau fut érigé en 1895 par les soins du colonel de +Trentinian : cet officier voulut ainsi reconnaître les services rendus à +la civilisation par El-Bekkaï, qui avait autrefois protégé Barth à +Tombouctou. Cet Ahmed-el-Bekkaï était le petit-fils du fameux Sidi-el- +Mokhtar-ben-Ahmed, né en 1729 et mort en 1811, qui enleva la suprématie +religieuse aux Kel-Antassar pour la donner aux Kounta et dont le +tombeau, situé à Bou-el-Anouar dans l’Azaouad, est aussi un lieu de +pèlerinage très fréquenté.] + +[Note 318 : Abiddine fut tué en 1889 au cours d’une bataille livrée aux +troupes de Mounirou.] + +[Note 319 : Il avait fait en 1900 un voyage en France et avait visité +l’Exposition Universelle.] + + + + + CHAPITRE XII + + =L’empire mandingue de Samori + (XIXe siècle).= + + +L’empire de Samori n’eut jamais l’extension de celui d’El-hadj-Omar ; il +n’en eut pas non plus la durée. Il semble que les qualités de Samori, en +tant qu’organisateur, étaient inférieures à celles d’El-hadj-Omar, mais +il semble d’autre part que l’habileté guerrière du premier fut plus +considérable que celle du second. En tout cas, les conditions dans +lesquelles opérèrent ces deux grands conquérants soudanais de l’époque +contemporaine étaient fort différentes, et il est essentiel de se les +rappeler si l’on veut établir entre eux une comparaison. + +El-hadj-Omar était un musulman instruit, qui avait beaucoup voyagé, +avait vécu à la cour de souverains puissants, tels que les sultans du +Bornou et de Sokoto, avait visité des villes telles que Le Caire et La +Mecque, avait vu de près les Français du Sénégal et s’était entouré de +gens, tels que Samba Ndiaye, formés à notre école. Samori au contraire +était ignorant et illettré[320] ; il ne fut jamais en relations directes +avec d’autres pays que les contrées du Soudan où se déroula sa fortune +et, s’il reçut quelquefois la visite d’Européens, il n’avait jamais +visité leurs établissements et n’avait jamais vu la mer avant sa capture +et son exil. + +D’autre part, El-hadj-Omar, sauf sur les rives du Sénégal, ne fut +aucunement gêné, dans la constitution de son empire, par l’action +européenne et n’eut affaire qu’à des peuplades indigènes dont la plupart +n’étaient aucunement organisées ou à des Etats également indigènes qui +étaient arrivés à l’époque de la décadence et du démembrement, tandis +que Samori, dès le début, vit ses ambitions contrecarrées constamment +par les Français et dut passer sa vie à refaire ailleurs des conquêtes +que notre armée lui enlevait au fur et à mesure : aurait-il eu la +volonté et le pouvoir d’organiser solidement son empire que nous ne lui +aurions pas laissé le temps de le faire. Si l’on veut bien observer +qu’il trouva le moyen de résister pendant seize ans à nos colonnes et +que, durant cette période de perpétuel qui-vive, il réussit à imposer +son autorité sur un territoire qui n’eut jamais moins de 500 kilomètres +de long sur 200 de large, la promenant des sources du Niger à la basse +Volta Noire, et si l’on se souvient d’autre part qu’il suffit de trois +années au général Archinard pour effacer de la carte d’Afrique toute +trace de l’empire, déjà vieux de trente ans, fondé par El-hadj-Omar, on +conviendra que la comparaison n’est pas entièrement défavorable à +Samori. + +D’un autre côté, il faut remarquer que ce dernier, au moins pendant la +première moitié de son règne, opérait parmi ses compatriotes et +incarnait en quelque sorte la résistance nationale opposée à +l’occupation française, tandis qu’El-hadj et ses successeurs s’étaient +taillé des royaumes en pays étranger et n’avaient jamais su se concilier +l’amour ni la fidélité de leurs sujets. L’armée d’El-hadj, en dehors +d’un noyau d’esclaves et de disciples dévoués corps et âmes à leur +maître, était un ramassis de gens de toutes nationalités, sur lesquels +El-hadj avait su prendre un ascendant personnel indéniable, mais qui ne +servirent souvent qu’en rechignant ses fils et ses lieutenants. L’armée +de Samori comptait bien aussi une quantité considérable de gens venus de +partout, enrôlés volontaires qu’attirait l’espoir du butin ou captifs +faits à la guerre et entraînés au métier militaire par leurs maîtres, +mais elle comporta toujours un fort contingent de Mandingues et de +Foulanké du Ouassoulou, compatriotes de Samori lui-même, parlant la même +langue, ayant les mêmes mœurs et les mêmes traditions que le chef qui +les menait au combat. + +L’histoire de Samori intéresse moins exclusivement la colonie du Haut- +Sénégal-Niger que celle d’El-hadj-Omar ; elle intéresse même plus la +Guinée et la Côte d’Ivoire — dans leurs limites actuelles — que la +colonie qui fait l’objet du présent ouvrage. D’un autre côté, l’histoire +du conquérant mandingue est beaucoup plus intimement liée à celle de +l’occupation française que l’histoire du conquérant toucouleur. Aussi +n’en donnerai-je ici qu’un assez court résumé, en insistant seulement +sur les faits qui concernent plus spécialement le Haut-Sénégal-Niger et +en renvoyant, pour les détails, au volume que M. André Mévil a consacré +au célèbre héros soudanais[321], volume que j’ai d’ailleurs fortement +mis à contribution, ainsi qu’au chapitre XV de ce volume. + +_Samori Touré_[322] naquit vers 1835, de parents obscurs, à Sanankoro +près Bissandougou, dans la partie du Ouassoulou avoisinant le Milo +(Guinée Française). Vers 1870, il s’imposa comme chef à Bissandougou, +prit _Sanankoro_ et s’y installa. De 1874 à 1877, il s’empara du +Sangaran et de quelques cantons voisins à cheval sur le haut Niger, +entre le Tinkisso et le Milo. En 1880, il s’intitula _amir-el- +moumenîn_[323] et prêcha la guerre contre les infidèles. Bientôt il +franchit le Niger en aval de Siguiri et établit son autorité sur +_Kangaba_ et l’Est du Manding, ainsi que sur les cantons banmana de la +rive droite (Safé, Guitoumou — ou Djitoumou — et Méguétana), où il fit +de nombreux captifs. Puis il menaça Niagassola, à 120 kilomètres de +notre fort de Kita qui venait d’être fondé. Le colonel Borgnis- +Desbordes, ayant inutilement cherché à entrer en pourparlers avec lui +par l’intermédiaire du lieutenant indigène Alakamessa, engagea les +hostilités au début de 1882, en allant au secours de _Kéniéra_, sur la +rive droite du Niger (à l’Est-Sud-Est de Siguiri), que Samori +assiégeait ; ce dernier prit la fuite, mais son frère _Fabou_ attaqua le +colonel comme il repassait le Niger et le harcela presque jusqu’à Kita. + +Le 1er février 1883, Borgnis-Desbordes fondait le poste de Bamako, après +avoir été attaqué à Daba par les Banmana, sur la route de Kita à Bamako. +Peu après, Fabou s’avançait vers le Nord jusqu’à _Sibi_ et coupait la +ligne de ravitaillement de Kita à Bamako, tandis que d’autres bandes de +Samori détruisaient la ligne télégraphique et arrivaient le 1er avril à +4 kilomètres au Sud de _Bamako_, au confluent de l’Oyako et du Niger. Le +colonel Borgnis-Desbordes engagea l’attaque en cet endroit le 5 avril, +avec 400 hommes contre 3.000 ; nos troupes, après avoir franchi l’Oyako, +durent reculer, repasser le ruisseau et s’appuyer aux collines rocheuses +qui viennent aboutir à sa rive gauche. Après plus de huit heures d’un +combat meurtrier, nos troupes, diminuées du dixième, durent rentrer à +Bamako, où le capitaine Pietri amena un renfort de Kita. Le 12 avril, +Borgnis-Desbordes réunit les hommes valides des deux effectifs, y ajouta +200 auxiliaires, retourna à l’Oyako, y retrouva Fabou et ses bandes et +les mit en déroute ; le capitaine Pietri accentua cette déroute à l’aide +d’une colonne volante. + +Les instructions supérieures étant de ne pas s’engager trop avant, le +colonel Boylève, en 1883-84, se contenta de surveiller la ligne des +postes, au Sud et à proximité de laquelle se tenaient les avant-gardes +de Samori. + +En 1884-85, le commandant Combes repoussa les bandes avoisinant Bamako +sur la rive droite du Niger, qu’il franchit à Kangaba, puis installa un +poste provisoire à Niagassola. Samori envoya attaquer ce poste, que +commandait le capitaine Louvel ; ce dernier se porta au devant de +l’ennemi, qu’il rencontra au Sud de Niagassola, sur la route de Siguiri, +près de _Nafadié_, au passage difficile de la rivière Komodo. _Malinké- +Mori_, frère de Samori, attaqua vigoureusement le détachement Louvel, au +moment où celui-ci s’engageait dans un ravin boisé, mais fut mis en +déroute ; Louvel revint sur Nafadié, où il fut attaqué le lendemain par +3.000 _sofa_ qui, ne pouvant prendre d’assaut le fortin provisoire +construit à la hâte, en firent le blocus. Le commandant Combes, averti, +vint de Koundian par Niagassola et arriva, le 10 juin 1885, à Nafadié, +qu’il dégagea. Combes et Louvel se replièrent sur Niagassola, harcelés +par les _sofa_ de Malinké-Mori et passant au travers des bandes de Fabou +qui cherchaient à les couper de ce dernier point. Les soldats de Samori +considérèrent cette marche de nos troupes comme une fuite et, voulant +dire que nous avions peur et refusions le combat, ils crièrent aux +tirailleurs : _Al tarha bôké Niagassola !_ « Allez vous soulager à +Niagassola ! » (injure demeurée longtemps fameuse parmi nos troupes +indigènes). + +Fin 1885, le lieutenant-colonel Frey avait à repousser 10.000 _sofa_ +établis sur la rive gauche du Bakhoy, sous le commandement de Malinké- +Mori qui s’était avancé jusqu’à 30 kilomètres de Bafoulabé, tandis que +Fabou tentait de pénétrer dans le Birgo pour prendre Kita entre deux +feux et que le lieutenant Péroz était assiégé dans Niagassola. Le +lieutenant-colonel Frey, ayant quitté Toukoto le 28 décembre 1885, +arriva le 16 janvier 1886 à _Galé_, que Malinké-Mori venait d’abandonner +en l’incendiant ; il le poursuivit au delà de Nafadié[324], à l’Ouest de +Niagassola, l’atteignit par surprise, dans la nuit du 17 au 18, près de +la rivière Farako ou Fatako, et le mit en déroute. + +Samori fit alors demander la paix : Frey répondit qu’il exigeait, pour +l’accorder, que tous les _sofa_ se retirassent sur la rive droite du +Niger ; _Oumar-Diêli_, l’envoyé de Samori, donna aussitôt des ordres +pour que les chefs de bandes opérant dans le Bouré et le Manding +évacuassent la rive gauche. A la demande de Samori, Frey envoya auprès +de ce dernier une mission composée du capitaine Tournier, du capitaine +indigène Mahmadou Racine, du lieutenant Péroz et de l’interprète +Alassane, et chargée de proposer un traité reconnaissant à la France +tous les pays de la rive gauche du Niger à partir du confluent du +Tinkisso jusqu’à Niamina ; Samori signa le traité qu’on lui proposait +et, comme preuve de sa bonne foi, confia à la mission son fils _Kièoulé- +Karamoko_, qui fut emmené en France et rejoignit ensuite son père[325]. + +Le traité de 1886 ne fut pas ratifié à Paris et, en 1887, le capitaine +Péroz fut envoyé à Bissandougou pour proposer à Samori un autre traité, +étendant les droits de la France sur la rive gauche du Niger jusqu’aux +sources du Tinkisso et établissant le protectorat français sur les Etats +de Samori : ce dernier signa ce traité le 25 mars 1887. L’empire de +Samori ainsi délimité se composait à peu près du Ouassoulou et était +borné à l’Est par le royaume de Sikasso, au Nord par le royaume de Ségou +et nos possessions, à l’Ouest par le Fouta-Diallon. + +La même année, Samori entrait en guerre avec _Tièba_[326], roi de +_Sikasso_, et mettait le siège devant cette ville. Il avait demandé au +commandant supérieur du Soudan un canon et des renforts et crut que le +lieutenant Binger, qui commençait à cette époque son célèbre voyage, +était chargé de les lui amener. Détrompé par cet officier lui-même, il +ne l’en reçut pas moins bien ; le lieutenant Binger demeura longtemps +dans le camp de l’_almami_, devant Sikasso, mais ne put déterminer +Samori à abandonner une lutte sans issue. Celui-ci y aurait peut-être +renoncé, mais il avait juré, en quittant Bissandougou, de rapporter la +tête de Tièba, et il n’osait pas manquer à son serment. Le siège de +Sikasso dura 16 mois (mai 1887 à août 1888) et coûta à Samori nombre +d’hommes, mais finalement l’_almami_ dut lever son camp et s’en +retourner bredouille. + +En mai 1889, des _sofa_ de Samori firent des incursions sur la rive +gauche du Niger, en violation du traité de 1887, que l’_almami_ +d’ailleurs nous renvoya, furieux que nous ne l’ayons pas aidé dans sa +lutte impuissante contre Tièba et que nous soyons entrés en pourparlers +avec ce dernier pour le gagner à notre cause. Samori prétendait, avec +quelque apparence de raison, qu’aux termes mêmes du traité de 1887 +Sikasso et ses dépendances, étant sur la rive droite, faisaient partie +de ses propres Etats. + +Au début de 1891, le colonel Archinard passait le Niger au Sud de +Siguiri et entamait les opérations du côté de Kankan et de Bissandougou, +qu’il occupait. Au commencement de l’année suivante, le lieutenant- +colonel Humbert continua à opérer dans les mêmes régions et occupa +Kérouané et Sanankoro, sans arriver pourtant à pouvoir ruiner la +puissance de Samori. Le colonel Archinard, revenu au Soudan comme +gouverneur en fin 1892, confia au lieutenant-colonel Combes le soin de +poursuivre la lutte ; Combes réussit à déloger les troupes de Samori du +Kouranko et de la vallée du Milo, les chassa vers le Sud-Est au delà +d’Odienné et fonda les postes de Farana et de Kissidougou. + +En 1893, Samori, secondé par l’armée du chef d’Odienné, vint assiéger +_Ténétou_ et _Bougouni_, qui se rendirent à lui au moment où le +lieutenant-colonel Bonnier arrivait à leur secours (novembre 1893) ; +Bonnier poursuivit l’_almami_ au Sud de Bougouni, mais dut abandonner +l’opération commencée pour marcher sur Tombouctou. + +C’est alors que Samori s’empara de la région comprise entre Kong et +Bondoukou (1894-95) et s’y installa. En 1896-97, ses bandes firent une +réapparition sur les territoires qui constituent aujourd’hui le Haut- +Sénégal-Niger, sous la direction de son fils préféré _Sarankièni-Mori_, +qui opéra des razzias — souvent malheureuses du reste — dans les pays +birifo et dagari du cercle actuel de Gaoua ; c’est là qu’il rencontra et +extermina, près de _Dokita_, le détachement anglais du lieutenant +Henderson : cet officier, fait prisonnier par Sarankièni-Mori, fut +envoyé par celui-ci à son père à Dabakala (mars 1897) ; Samori le +relâcha et le fit reconduire sur les bords de la Volta, où il fut +recueilli par une reconnaissance du capitaine Scal. + +Le capitaine Braulot, au retour d’une mission chez Babemba qui +commençait à nous donner de sérieuses inquiétudes, fut envoyé par Bobo- +Dioulasso et Lorhosso en vue d’occuper _Bouna_, que Samori avait accepté +de nous rétrocéder ; cet officier était accompagné du lieutenant Bunas +et du sergent Myskiewicz : les trois Européens furent tués près de +Bouna, le 20 août 1897, par l’armée de Sarankièni-Mori. Ce massacre +décida l’autorité supérieure à en finir avec Samori et des opérations +eurent lieu en 1898 dans le Nord de la Côte d’Ivoire actuelle : les +commandants Caudrelier et Pineau rabattirent l’_almami_ vers le Sud- +Ouest sur le haut Cavally ; il fut arrêté dans sa fuite par divers +détachements opérant sous le commandement du lieutenant-colonel Bertin, +puis du commandant de Lartigue, et fut pris, le 29 septembre 1898, à +_Guélémou_, près de la route actuelle de Touba à Danané, par une +reconnaissance dirigée par les capitaines Gouraud et Gaden. + +Samori fut amené à Saint-Louis par Nafadié, Niagassola, Kita et Kayes ; +à Saint-Louis, il tenta de se suicider en se donnant un coup de couteau, +mais ne réussit qu’à se blesser légèrement. Puis il fut déporté au Gabon +avec son fils Sarankièni-Mori, son conseiller Morifing-Dian et sa femme +Sarankièni, et mourut à Njolé, sur l’Ogôoué, en 1900, à l’âge de 65 ans +environ. + +Samori avait surtout donné ses soins à l’organisation de son armée : +celle-ci comprenait d’abord une sorte de garde d’élite à cheval, formée +des fils, neveux et petits-fils de l’_almami_ et de quelques autres +jeunes gens de grandes familles, puis un certain nombre de bataillons +d’infanterie dont chacun était commandé par un fils ou un cousin de +Samori ou encore par l’un de ses serfs ou esclaves préférés. En outre, +de nombreuses bandes d’auxiliaires, à pied ou à cheval, étaient +recrutées selon les besoins ou les facilités du moment. + +Les soldats étaient pour la plupart enrôlés très jeunes et servaient +d’abord comme palefreniers et domestiques sous le nom de _bilakoro_ +(enfants vêtus d’une simple pièce d’étoffe ou _bila_) ; devenus +_koursitigui_, c’est-à-dire en âge de porter la culotte (de 12 à 15 +ans), ils recevaient des fusils et accompagnaient au combat les soldats +réguliers, non pas tant pour prendre part eux-mêmes à l’action que pour +assister les réguliers, porter leurs bagages, les aider à charger leurs +fusils et les ramener au camp lorsqu’ils étaient blessés. Les réguliers, +véritables soldats, portaient le nom de _sofa_ (littéralement « père du +cheval »), non pas qu’ils fussent nécessairement des cavaliers, mais +parce qu’ils avaient commencé, comme je viens de le dire, par exercer le +métier de palefrenier. + +Les _sofa_ étaient armés soit de fusils à pierre, soit de fusils à +piston, soit d’armes perfectionnées de systèmes divers : ces dernières +provenaient, soit d’achats faits aux comptoirs du Sierra-Leone, du +Libéria ou du Sénégal, soit de prises opérées sur des détachements +européens, soit — pour une assez large part — de fusils transformés ou +fabriqués, sur le modèle de nos Gras ou de nos Kropatchek, par les +forgerons que Samori traînait partout avec lui. + +[Illustration : Carte 18. — L’empire de Samori.] + + +[Note 320 : Il ne sut jamais lire couramment l’arabe et toutes les +lettres que l’on a de lui ont été rédigées par des secrétaires.] + +[Note 321 : A. Mévil, _Samory_.] + +[Note 322 : Son père s’appelait Lafia Touré et sa mère Massorona +Kamara ; tous deux étaient des Mandingues, originaires l’un du +Ouassoulou et l’autre du Konian (région de Beyla).] + +[Note 323 : Samori n’aimait pas être appelé par son prénom tout court, +ce qui constitue chez les Mandingues une formule d’appellation peu +respectueuse ; on le désignait généralement par le titre d’_almami_, qui +signifie l’« imâm » (le grand-prêtre), et n’est aucunement, quoi qu’on +en ait dit, l’abréviation d’_amir-el-moumenîn_ « prince des croyants ».] + +[Note 324 : Ce village est différent du Nafadié près duquel eut lieu le +combat du Komodo.] + +[Note 325 : Plus tard, à la suite d’une dispute, Samori fit mettre à +mort ce Karamoko, qui d’ailleurs, prétend-on, était un esclave et non un +fils de l’_almami_.] + +[Note 326 : Tièba mourut le 28 janvier 1893 et fut remplacé par Babemba, +son frère ou son neveu.] + + + + + CHAPITRE XIII + + =L’empire de Tekrour et les Etats secondaires.= + + +A maintes reprises, au cours de cet ouvrage, j’ai mentionné le nom de +l’empire de Tekrour comme celui de l’un des Etats indigènes qui ont joué +un rôle considérable dans l’histoire du Soudan depuis les premiers +siècles de notre ère : cependant, les territoires qui ont constitué cet +empire étant situés, d’une manière générale, en dehors des limites de la +colonie actuelle du Haut-Sénégal-Niger, je n’ai pas cru devoir consacrer +un chapitre spécial à cet Etat ; néanmoins, il me paraît indispensable, +en raison de l’influence qu’il a exercée sur les autres Etats ou que +ceux-ci lui ont fait subir, de donner au moins un résumé de son +histoire, telle qu’elle m’apparaît d’après les quelques documents que +j’ai eus entre les mains[327]. + +Dans le Haut-Sénégal-Niger proprement dit, d’autre part, bien des Etats +ont existé dont l’importance, pour avoir été locale, n’en a pas moins +été réelle : les uns n’ont été que des royaumes plus ou moins vassaux +des grands empires dont nous avons parlé déjà, les autres ont su garder +leur indépendance. Chacun de ces petits Etats mérite également de +trouver ici son histoire, si succincte qu’elle soit. + + DELAFOSSE Planche XXVI + +[Illustration : _Cliché Paulin_ + +FIG. 51. — Tombouctou, vue générale.] + +[Illustration : FIG. 52. — Les restes de l’ancien fort de Médine, près +de Kayes.] + + + =I. — L’empire de Tekrour.= + + +J’ai dit précédemment que la ville de _Tekrour_, qui donna son nom à +l’empire dont elle fut momentanément la capitale et à la population +centrale de cet empire — celle des _Tekarir_ ou Toucouleurs —, était +vraisemblablement située sur le Sénégal, tout près du village et du +poste actuels de Podor[328]. + +Il est très probable que « Tekrour » n’était pas le nom indigène de +cette ville et que ce nom lui a été donné par les Berbères, lesquels +nous l’ont transmis par l’intermédiaire des Arabes, de même qu’ils nous +ont transmis par l’intermédiaire des Ouolofs celui par lequel nous +désignons les « Toucouleurs »[329]. + +Quoi qu’il en soit, cette ville dut être célèbre dès une époque très +ancienne parmi les populations sahariennes et soudanaises vivant à +proximité du Sénégal ; ses premiers habitants devaient appartenir à une +population de race noire — ainsi que le dit expressément Yakout —, dont +les descendants sont encore appelés aujourd’hui « Tekrouriens » +(_Tekarir_) par les Maures leurs voisins et « Toucouleurs » par les +Français, sous la réserve cependant que les Toucouleurs actuels sont, +comme je l’ai dit, un amalgame très composite de peuples divers dans +lequel l’ancien peuple autochtone de Tekrour ne forme sans doute qu’un +élément restreint. + +Elle fut la capitale d’un Etat nègre qui devait chevaucher sur les deux +rives du Sénégal, s’étendant même davantage sur la rive nord, à une +époque où les Berbères ne s’étaient pas encore avancés vers le Sud plus +loin que l’Adrar mauritanien et où les Ouolofs, les Sérères et les +Toucouleurs étaient répandus dans le pays habité aujourd’hui par les +Maures Trarza et Brakna. Depuis une date qu’il est impossible de fixer +jusque vers la fin du VIIIe siècle de notre ère, le pouvoir était entre +les mains d’une famille autochtone appartenant, disent certaines +traditions, au clan des _Sal_. L’autorité de l’empereur de Tekrour +s’étendait, non seulement sur les Tekrouriens proprement dits, lesquels +habitaient le Fouta actuel et la rive nord du Sénégal faisant face au +Fouta, mais aussi sur les Sérères et les Ouolofs : c’est l’ensemble de +ces trois peuples, semble-t-il, qu’Edrissi désignait sous le nom de +_Maghzara_. + +Les villes principales de l’empire étaient : _Aoulîl_ (sur la côte de +l’Atlantique, au Nord du lac de Biakh ou lac de Teniahya) qui +fournissait le sel et l’ambre gris ; _Senegana_, chef-lieu de la +province du même nom et du pays ouolof, qui devait se trouver d’après +Bekri à l’embouchure du Sénégal, à peu près à l’emplacement actuel de +St-Louis ; enfin _Tekrour_, capitale de l’empire et résidence habituelle +du souverain, dont les habitants, au dire d’Edrissi, se vêtaient — au +XIIe siècle — de couvertures de laine et se coiffaient de petits turbans +de même tissu, les gens riches seuls portant des vêtements de coton et +des sortes de burnous. L’empereur ne résidait pas toujours à Tekrour +même puisque, lors de l’arrivée des Judéo-Syriens au Fouta, il habitait +à _Guédé_, sur le marigot de Doué, un peu au Sud-Est de Podor et par +conséquent de Tekrour. Le Guidimaka et le Galam devaient former les +provinces extrêmes de l’empire ; nous avons vu que ces pays +commencèrent, durant la seconde moitié du VIIIe siècle, à être colonisés +par des Soninké venus du Ouagadou ; lorsque l’empire de Ghana fut, un +peu plus tard, commandé par des Soninké, le Guidimaka et le Galam +devinrent, au moins en partie, des dépendances de Ghana. + +Vers l’an 800, _Ismaïl_, l’un des chefs de l’immigration judéo-syrienne +au Fouta, s’empara du pouvoir, qui demeura pendant deux siècles environ +entre les mains des Judéo-Syriens, lesquels devinrent les Peuls. + +Au début du XIe siècle, Mahmoud, le dernier empereur judéo-syrien, fut +tué par un Tekrourien nommé _Ouâr Diâdié_, _Ouâr Diâbi_ ou _Ouâr +Ndiaye_, fils de Râbis[330]. Ce personnage fut le premier prince de la +deuxième dynastie toucouleure, ou tout au moins autochtone, du Tekrour, +laquelle demeura au pouvoir environ trois siècles ; il se convertit à +l’islamisme, fit embrasser la religion nouvelle par la majorité des +Toucouleurs et par les Soninké de Silla (Galam), et mourut en 1040. Ses +successeurs embrassèrent le parti des Almoravides et leur fournirent des +contingents, ainsi qu’on l’a vu plus haut. + +Les Soninké-Sossé de la famille de Soumangourou Kannté, chassés du +Kaniaga par l’empereur mandingue Soundiata en 1235 et émigrés au Tekrour +vers 1250, parvinrent à détrôner le dernier représentant de la dynastie +issue de Ouâr Diâdié, en s’appuyant sur le clan toucouleur des Dénianké, +rival et ennemi de celui des Koliâbé[331]. On eut ainsi, de 1250 à 1350 +environ, la dynastie des _Sossé_. + +Elle fut renversée au bout de cent ans par les _Ouolofs_ qui, après +avoir secoué le joug du Tekrour sous la conduite d’un nommé Ndiadiane +Ndiaye et avoir forcé les Sérères à abandonner les rives du Sénégal pour +se concentrer dans le Sine, s’emparèrent de Tekrour vers 1350 et +annexèrent le Fouta à l’empire du Diolof. La situation redevint donc ce +qu’elle était au début, c’est-à-dire qu’on eut un seul empire allant de +l’Atlantique au Galam, avec cette différence que, de vassaux du Tekrour, +les Ouolofs en étaient devenus les suzerains[332]. + +Le Fouta ne reconquit son indépendance que vers 1520, pour être gouverné +d’ailleurs par une dynastie peule, celle de _Koli Galadio_. Ce +personnage, nous l’avons vu, était fils de Tindo ou Tendo Galadio[333], +qui résidait au Bakounou et fut vaincu et tué au Kingui en 1512 par le +premier _askia_ de Gao. La mère de Koli, d’après certaines traditions, +était mandingue et aurait été donnée en mariage à Tindo par un prince du +clan des Keïta, descendant de Soundiata[334]. Koli, fuyant le Kingui, +arriva au Toro, s’empara de Guédé, où résidait alors le gouverneur +ouolof du Toro — ou le roi du Toro vassal des Ouolofs — et, grâce à +l’appui des Dénianké, se fit reconnaître chef du Toro et de tout le +Fouta par les Toucouleurs. Ensuite, il alla faire la guerre au Bambouk, +mais, battu par Guimé Sissoko, alors roi du Bambouk, il se porta vers +l’Ouest, jusque près de l’Océan, souleva les Sérères contre les Ouolofs +et, avec l’aide des premiers, infligea une sanglante défaite au +souverain du Diolof, qui se jeta dans une pirogue et remonta le cours du +Sénégal jusque près de Bakel, se réfugiant à _Gallat_, non loin de +Touabo. Koli, traversant le Fouta, atteignit le monarque ouolof à Gallat +et le tua[335]. Le Diolof cessa d’être un vaste empire pour ne plus +constituer qu’un royaume modeste et le Toro, où Koli s’établit +définitivement, redevint la province centrale du Tekrour reconstitué. + +Koli, d’après Sa’di, eut pour successeur son fils _Yoro-Diam_, qui fut +remplacé lui-même par son frère _Galadyi-Tabar_, lequel « ne peut être +comparé qu’à l’empereur Moussa (Kankan-Moussa) pour sa renommée et ses +vertus ». Après Galadyi régna son neveu _Kato_ ou Kata, fils de Yoro- +Diam, auquel succéda son frère _Samba-Lam_[336] ; celui-ci demeura 37 +ans sur le trône et fut remplacé par son fils _Boubakar_, qui régnait +encore au temps où fut écrit le _Tarikh-es-Soudân_, c’est-à-dire vers +1650. J’ignore, quant à présent, les noms des successeurs de Boubakar. + +André Brue, dans un voyage qu’il fit au Fouta en 1697, s’arrêta à +_Guyorel_ (Guireye de nos cartes), en amont de Kaédi et sur la rive +gauche du Sénégal : cette localité était le port desservant la résidence +habituelle du _siratik_, c’est-à-dire du roi du Fouta ou empereur du +Tekrour ; Brue ne nous donne pas le nom de cette résidence, qui devait +se trouver dans le Bosséa, mais il nous dit que le _siratik_ demeurait +une partie de l’année à _Goumel_, à deux jours en amont de Guyorel : ce +Goumel doit correspondre au Koumdel de nos cartes et se plaçait en tout +cas en un point voisin de Matam[337]. Brue se rendit lui-même à Goumel +et y vit le roi, qui était musulman, avait le teint d’un mulâtre et des +traits plus fins que les Nègres, ce qui prouve qu’il avait conservé des +traces visibles de son origine peule ; le fils de ce roi s’appelait +alors Boukar-Siré. + +Dans le courant du XVIIIe siècle, vers 1720 selon les uns, en 1776 +seulement d’après les autres, un marabout toucouleur appartenant au clan +des Tôrobé et nommé _Abdoulkader_ prêcha la guerre sainte contre les +infidèles, vainquit les Dénianké, renversa la dynastie peule des +descendants de Koli et établit au Fouta une sorte de monarchie +théocratique qui se maintint jusqu’à la conquête française, le pouvoir +appartenant désormais à des religieux du clan des _Tôrobé_. + + + =II. — Le royaume du Galam ou Gadiaga.= + + +Lors de la dispersion des Soninké du Ouagadou, vers la fin du VIIIe +siècle, _Alikassa Sempré_ alla fonder _Galambou_ ou _Kounguel_, au +confluent de la Falémé et du Sénégal, et d’autres chefs de familles +soninké fondèrent dans la même région _Yaressi_ ou Diaressi (ou encore +Diarissona), sur la rive nord du Sénégal, en face d’Ambidédi, et +_Silla_, près de Bakel. Ces diverses colonies formèrent le royaume du +Galam ou du Gadiaga, avec Galambou comme capitale, royaume qui se +composait approximativement des provinces actuelles du Goye et du +Kaméra, sur la rive gauche du fleuve, formant le Galam ou Gadiaga +proprement dit, et du Guidimaka, sur la rive droite. Le pouvoir se +transmit parmi les descendants d’Alikassa, qui échangèrent leur nom de +Sempré contre celui de _Bakili_[338]. Les autres grandes familles +étaient celles des Yaressi ou Diarisso, des Sibi, des Silla et, plus +tard, des Diakhaté ou Niakaté et des Diâbi. + +Cet Etat eut à diverses reprises des périodes d’indépendance, mais il +fut le plus souvent vassal de quelque grand empire, la suzeraineté étant +exercée successivement par Tekrour, Ghana, Diara, Mali et même, au moins +momentanément, par le roi du Khasso. + +Alikassa aurait eu comme successeurs Salounga I, puis Salounga II dit +Ndoungoumé, puis Findiougné Diâbi, puis Mari-Kassa. A la mort de ce +dernier, le royaume se divisa en quatre parties à peu près autonomes, le +Goye, le Kaméra, le Guidimaka et le Diomboko, le pouvoir souverain étant +exercé tantôt par le chef de l’une de ces provinces et tantôt par celui +d’une autre, selon leur rang d’ancienneté dans la famille. Les quatre +fils de Mari-Kassa Bakili se seraient en effet partagé le royaume, +Souleïmân-Kassa se fixant au Goye, Alikassa II au Kaméra, Amadou-Bé au +Diomboko et un prince dont je ne possède pas le nom au Guidimaka. + +Nous n’avons que fort peu de documents concernant l’histoire et les +destinées de cet Etat, en dehors des faits que j’ai mentionnés dans les +chapitres précédents et de ceux que l’on trouvera dans le récit de +l’occupation du Soudan par les Français. Le Galam fut en effet en +relations suivies avec nos premiers établissements du Sénégal, pour la +même raison qu’il était au Moyen-Age en relations étroites avec Ghana : +là en effet se trouvait la porte d’accès aux mines d’or du Bambouk. + + + =III. — Royaumes du Bambouk, du Konkodougou et du Gangaran.= + + +Nous avons vu comment, au début du XIIIe siècle, le Bambouk et le +Gangaran avaient été conquis par un général de Soundiata nommé Amari- +Sonko et comment, un peu plus tard, vers 1255, les royaumes mandingues +du _Bambouk_, du _Konkodougou_ et du _Gangaran_ avaient été fondés, le +premier par _Moussa-Son-Koroma Sissoko_ avec _Koundian_ comme capitale, +le second par _Siriman Keïta_ avec _Dékou_ comme chef-lieu et le +troisième par _Sané-Nianga Taraoré_. + +Le Bambouk ou Bambougou s’étendait entre la Falémé et le Bafing, +comprenant les montagnes aurifères du Tambaoura ; il n’allait pas au +Nord-Ouest jusqu’au Sénégal, dont il était séparé par le Kaméra et le +Khasso, mais il débordait sur la rive droite de ce fleuve du côté de +Bafoulabé ; au Sud, il ne s’avançait que peu au delà du parallèle de +Koundian. Le Konkodougou lui faisait suite vers le Sud, correspondant à +peu près au cercle actuel de Satadougou. Enfin le Gangaran était compris +entre le Sénégal au Nord, le Bafing à l’Ouest, le Bakhoy à l’Est et les +montagnes enfermant la vallée du Tinkisso au Sud. Ces trois royaumes, +avec le Manding proprement dit ou Mandé et le Bouré, qui leur faisaient +suite vers l’Est, composaient le territoire connu des anciens sous le +nom de _Ouangara_, _Gbangara_ ou _Gangara_. + +Les trois royaumes du Bambouk, du Konkodougou et du Gangaran furent +vassaux de l’empire de Mali pendant toute la période de puissance de ce +dernier Etat ; par la suite, ils se rendirent indépendants, mais eurent +à souffrir des incursions des bandes du Tekrour au XVIe siècle, et, plus +tard, se trouvèrent plus ou moins englobés dans l’empire banmana du +Kaarta, puis dans celui d’El-hadj-Omar, pour servir enfin de théâtre aux +premières incursions de Samori. + +1o _Le Bambouk._ — Le plus important de ces trois royaumes fut celui du +Bambouk qui, au moment de son apogée, comprenait : le Bambougou +proprement dit (canton de Koundian), le Barinta, le Bétéya, le +Diébédougou, le Diébelli, le Farimboula, le Makadougou, le Niambiya et +le Tomora, dans le cercle actuel de Bafoulabé ; le Sintédougou, dans le +cercle actuel de Satadougou, et le Bilidougou, le Logo, le Sirimana et +le Tambaoura, dans le cercle actuel de Kayes. Vers 1802, au dire de +Golberry, le _siratigui_ ou roi du Bambouk était même suzerain du +Konkodougou et de la ville de Satadougou. + +Moussa-Son-Koroma passe pour être mort vers la fin du XIIIe siècle, +laissant dix-sept fils dont l’aîné, nommé Kamakan-Dyita, lui succéda ; +les seize autres prirent chacun le commandement de l’une des seize +provinces dont l’ensemble constituait le royaume. Le Bambougou formait +deux provinces (Nanifara et Kourouba) et le Diébédougou également +(Kassama et Yatéra). Le pouvoir royal se transmit sans interruption dans +la famille des _Sissoko_. Les rois dont le souvenir s’est le mieux +conservé jusqu’à nous furent _Sanga-Moussa_, ancien chef du Tomora, dont +la tombe, située dans cette dernière province, est honorée de nos jours +encore par un sacrifice solennel qui a lieu chaque année, et _Guimé_, +qui repoussa au XVIe siècle les bandes peules et toucouleures conduites +par Koli Galadio. + +C’est sous le règne de ce Guimé Sissoko que les Malinké du Bambouk, qui +étaient musulmans depuis la conquête du pays par Amari-Sonko, revinrent +au culte de leurs lointains ancêtres : les marabouts du pays, ayant +cherché à s’emparer des mines d’or, furent tous massacrés et l’islamisme +fut abandonné par le roi et par tous ses sujets (1540 environ). Quelques +années plus tard, vers 1550, les Portugais s’emparèrent à leur tour des +mines d’or, mais ils ne tardèrent pas à disparaître : les uns moururent +de maladie, d’autres s’entretuèrent à la suite de rivalités pour la +possession des meilleurs placers, les derniers furent massacrés par les +indigènes. + +2o _Le Konkodougou._ — Tandis que le Bambouk fut toujours peuplé en +majorité de Malinké, le Konkodougou renfermait à l’origine uniquement +des Diallonké (Dao, Monékata, Kessékho, Dagnokho, Touré, Kontaga, etc.). +Des Mandingues des clans Sissoko, Taraoré et Doumbouya, venus du +Sangaran et du Bouré, s’y installèrent et y furent rejoints par les +Keïta du Manding qui accompagnaient Siriman au moment de sa prise de +possession du pays. A partir de cette époque, le pouvoir appartint +toujours aux _Keïta_ de la famille de Siriman, mais cette famille se +divisa en deux fractions rivales, celle des _Kanessi_ et celle des +_Batassi_ : Siriman Keïta, après son installation à Dékou, avait épousé +une femme nommée Kané, fille d’un chef diallonké du clan des Dagnokho, +qui ne lui donnait pas d’enfants ; un devin, consulté par le roi, +déclara que Kané cesserait d’être stérile dès que son époux aurait +fécondé une autre femme ; Kané alors autorisa Siriman à faire partager +sa couche à une nommée Bata, qui était la propre esclave de Kané ; Bata +devint enceinte et Kané le devint elle-même peu de temps après ; la +descendance de Bata forma la fraction des Keïta-Batassi, de souche +servile, mais ayant le privilège de la primogéniture, tandis que la +descendance de Kané forma la fraction des Keïta-Kanessi, de souche noble +et ayant par là même le privilège de fournir les rois. + +En dehors de _Mali-Siriman_, fondateur du royaume, voici les princes du +Konkodougou dont la tradition a conservé les noms : _Mali-Guimé_, qui +fit la guerre au Bambouk, défit l’armée des Sissoko dans le Tambaoura et +exigea, pour évacuer ce dernier pays, un tribut en or qui lui fut versé +intégralement ; — _Ténemba-Tamba_, qui dirigea une expédition sur la +haute Gambie ; — _Ténemba-Siriman_, frère du précédent, qui eut des +démêlés avec la famille impériale de Mali (les Keïta-Mansaré) et lui +livra, au Nord-Est du Konkodougou, un combat où il remporta la +victoire ; mais il dut retourner en hâte dans son pays pour le défendre +contre les incursions du chef de Tamba (cercle actuel de Dinguiray, dans +la Guinée Française) ; de plus, son règne fut troublé par des tentatives +de révolte de la part des Batassi ; — _Diguimadi_, qui parvint à ramener +les Batassi à l’obéissance ; — _Dabakoutou_, qui, menacé à son tour par +les Batassi, appela à son aide les Khassonkè du Logo et mit le siège +devant Dabia, l’une des places fortes des Batassi ; vaincu, il dut +s’enfermer dans Tembé, où il avait sa résidence ; ce Dabakoutou régnait +aux environs de 1880 : ce fut lui qui signa le traité plaçant le +Konkodougou sous le protectorat français ; — son successeur _Diamadi_ +fut le dernier roi du Konkodougou. + +Le royaume n’avait pas de capitale fixe : lorsqu’un roi venait à mourir, +son successeur continuait à résider dans le village qu’il occupait avant +de monter sur le trône. Le chef-lieu du cercle actuel, Satadougou, ne +fut jamais une résidence royale : c’était une colonie fondée d’abord sur +la rive gauche de la Falémé par des Soninké et des Malinké venus de +Sansanding[339] et par des Toucouleurs venus du Fouta, et transportée +ensuite sur la rive droite. + +Le roi percevait un tribut sur les villages conquis et sur ceux qui +réclamaient sa protection ; de plus, un impôt était prélevé sur les +caravanes traversant le pays et un autre sur la vente des colas. Enfin +chaque famille devait acquitter une sorte d’impôt national payable en +céréales[340]. + + + =IV. — Le royaume du Khasso.= + + +J’ai relaté ailleurs[341] les origines des Khassonkè, leur établissement +dans le Khasso proprement dit (région de Kayes) et le Diomboko (région +de Koniakari et de Séro), ainsi que les luttes entre les rois de Séro et +de Koniakari, luttes dont le résultat final fut la fondation de +_Médine_, dans le Logo, par _Demba Séga_, dernier roi khassonkè de +Koniakari, vers 1810[342]. + +Kombossi, fils et successeur du roi de Séro vainqueur de Demba Séga, eut +à lutter contre les Banmana-Massassi, anciens alliés de son père ; +vaincu par eux, il se réfugia au Fouta, abandonnant vers 1825 la +province et la ville de Séro aux Banmana, déjà maîtres de Koniakari +depuis 1810[343]. + +Le domaine des Khassonkè indépendants se trouva ainsi réduit à une bande +assez étroite de terrain située sur la rive gauche du Sénégal, entre +l’embouchure du Bafing et le Galam, et comprenant le Natiaga (région de +Dinguira), le Logo (région de Médine) et le Khasso propre (région de +Kayes), avec Médine comme capitale. + +_Haoua-Demba_ succéda à Demba Séga de 1825 environ à 1840 ; il eut à +lutter contre les Banmana du Kaarta et fut soutenu à cette occasion par +un colon français nommé Duranton, qui était installé au Khasso et qui, +ayant épousé Sadioba, fille du roi, était devenu le conseiller de ce +dernier. Haoua-Demba fut remplacé par _Kinnti-Sambala_, qui fut assiégé +avec nous à Médine par El-hadj-Omar en 1857[344], et plaça le Khasso +sous le protectorat français. Ensuite régnèrent _Diouga-Sambala_, puis +_Makhani-Sambala_, lequel mourut en 1891. A cette époque, le canton de +Koniakari fut de nouveau réuni au Khasso et _Demba-Yamadou_, successeur +de Makhani-Sambala, quitta Médine pour transporter sa résidence à +Koniakari ; les Toucouleurs demeurés dans cette province furent +contraints d’accepter son autorité, tout en conservant un chef de leur +nationalité, qui fut Tierno-Diala. Le canton de Séro échappa à la même +époque au joug des Toucouleurs mais demeura, comme dans l’ancien temps, +indépendant du Khasso et eut comme roi un nommé Niamé-Fali, auquel +succéda Tiékouta. + +Quant à Demba-Yamadou, il mourut en 1902 et fut remplacé par _Sidi- +Guessé_. A la mort de ce dernier (1905), le royaume du Khasso fut divisé +en deux provinces : celle de Koniakari avec, comme chef, _Sadio- +Sambala_, et celle comprenant le Khasso propre, le Logo et le Natiaga, +placée sous le commandement de _Kita-Demba_, frère de Sadio-Sambala. + + + =V. — Le Tombola.= + + +Le Tombola ou pays des Tombo a toujours conservé son indépendance, même +lors des guerres que lui firent les _askia_ de Gao, puis les pachas de +Tombouctou, ainsi qu’à l’époque où il prêta son concours à El-hadj-Omar +et à ses successeurs contre les Peuls du Massina. Mais il ne forma +jamais un Etat à proprement parler et fut sans cesse divisé en une +multitude de petits cantons dont les chefs étaient indépendants les uns +des autres. + +Chacun de ces cantons formait en réalité une sorte de petit royaume +assez fortement organisé, avec des traditions et une étiquette assez +comparables à celles qui avaient cours dans les empires mossi. Le chef +de chaque canton portait — et porte encore — le titre de _hogon_ ou +_hogoun_ ; il cumule les fonctions de chef territorial et de grand- +prêtre. Ces fonctions ne sont pas héréditaires : le _hogon_ est élu par +l’assemblée des patriarches ou chefs de famille, ou plutôt il est +proclamé par cette assemblée après consultation des génies ou divinités +locales, car c’est toujours le candidat désigné par les génies qui est +élu par l’assemblée des anciens. Une fois nommé, le nouveau _hogon_ vit +pendant trois ans isolé, dans une retraite d’accès difficile, et il est +ensuite installé solennellement dans la maison où sont conservés les +objets consacrés au culte et les reliques et talismans des chefs +défunts. + +La personne du _hogon_ est sacrée : on ne doit ni le toucher ni lui +adresser la parole directement ; sa demeure est un lieu d’asile. Ses +insignes sont une mitre rouge et un trident. En cas de rixe dans le +village, on porte le trident du _hogon_ sur le lieu du combat et ce +dernier cesse aussitôt. Beaucoup de prohibitions d’ordre magico- +religieux sont attachées aux fonctions de _hogon_ : le titulaire de ces +fonctions ne peut manger ni viande de chèvre ni l’espèce de mil appelée +_fonio_ ou _fonion_ en langue mandingue ; il ne doit boire que l’eau +provenant d’une source spéciale et ne peut boire, lorsqu’un de ses +sujets vient à décéder, tant que le défunt n’est pas enterré ; il peut +épouser toute femme qui lui plaît, mais à condition que cette femme soit +vierge, et ses veuves ne peuvent se remarier. Il lui est interdit de +quitter le village où il réside ; s’il tombe malade, on ne peut lui +donner aucun médicament et sa santé demeure entièrement entre les mains +de la divinité ; lorsqu’il vient à mourir, personne ne peut toucher à +son cadavre, en dehors des hommes de la caste des forgerons, qui +procèdent à sa toilette funèbre et à son enterrement. Après sa mort, on +attend trois ans avant de publier la nouvelle de son décès et d’élire +son successeur, et l’intérim du pouvoir est confié durant cette période +au fils du _hogon_ défunt. + +Cette fonction, par ailleurs, est la source de certains avantages +matériels. Les sujets du _hogon_ doivent en effet cultiver ses champs et +lui assurer ainsi la nourriture ; de plus, il est de droit maître des +biens des jeteurs de sorts tués pour leurs méfaits, de ceux des +meurtriers, des objets perdus non réclamés, des animaux qui ont tué ou +blessé grièvement une personne, du premier produit mâle de tout animal +domestique, des bêtes ne possédant qu’un testicule (à l’exception +toutefois des chevaux et des ânes qui se trouvent dans ce cas), des +poules à plumes longues, des chiens d’une certaine espèce et enfin des +moutons égarés. + +Le _hogon_ est entouré de plusieurs ministres ou _kédiou_, dont chacun a +sa fonction spéciale et est assisté lui-même d’un lieutenant ou _saga_, +qui le remplacera lors de sa mort. L’un de ces ministres, le _laggam_, +est chargé de présider aux cérémonies du culte et a seul qualité pour +entrer en relations avec les génies ; un autre a pour fonctions de +transmettre la parole du _hogon_ à ses sujets et de lui traduire les +demandes et les réponses de ces derniers. + + + =VI. — Le Liptako[345].= + + +Les premiers chefs du Liptako dont on ait conservé le souvenir +appartenaient au peuple des _Déforo_ ; leur dynastie demeura au pouvoir +durant les cent ans qui précédèrent la domination marocaine à Tombouctou +(1491-1591). Après eux, le pays fut occupé par les Kouroumankobé ou +_Gourmankobé_ — vraisemblablement les Gourmantché —, qui refoulèrent les +Déforo vers Aribinda et exercèrent également le pouvoir durant un siècle +(1591 à 1690 environ), et fournirent huit rois dont voici les noms : +Belba-Galfermi, Diêr-Galfermi, Koro-Belbéga, Alfâkir (ou Aldjâkir)[346], +Ouontambéri, Mossogo, Famaba et enfin Diari fils d’Alfao. + +Ce _Diari_ eut une querelle avec le chef des Peuls établis dans le pays, +qui s’appelait _Ibrahima-Saïdou_ ; une guerre s’ensuivit, qui se termina +par la victoire d’Ibrahima : ce dernier chassa Diari du Liptako et +s’empara du pouvoir. Les Peuls du Liptako conservèrent depuis lors +l’autorité, mais leur indépendance prit fin vers 1800, lors des +conquêtes de _Ousmân-dan-Fodio_, qui, une fois maître de Sokoto, établit +sa suzeraineté au moins nominale dans le Liptako. + +Les premiers Peuls qui firent leur apparition dans la région de Dori +étaient commandés par un nommé Bir-Mâri, du clan ou de la tribu des Faté +ou Paté. Ce Bir-Mâri fut remplacé par son fils Yaro ou Yoro, auquel +succéda son propre fils Yamé-Dikko ; ensuite vint Saïdou, fils de Yamé- +Dikko, qui conserva le pouvoir deux ans et fut remplacé pendant dix-sept +ans par son frère Oumar ; à celui-ci succéda, pendant quatorze ans, +Hamma, fils de Saïdou ; c’est après lui qu’Ibrahima, autre fils de +Saïdou, devint le chef des Peuls du Liptako et c’est sept ans après son +avènement qu’il s’empara du pouvoir sur les Gourmantché vers 1690[347]. + +_Ibrahima-Saïdou_ (1690-1714), après avoir refoulé les Gourmantché au +Sud du Liptako, eut à lutter contre des bandes — songaï probablement — +qui étaient venues à Tibaré[348] sous le commandement d’un nommé Daouda- +Bengaï ; il repoussa ces bandes. Ensuite le pays fut envahi par des +Touareg, dirigés par un nommé Kâoua, qui fut également vaincu et chassé +par Ibrahima, lequel, au retour de cette expédition, s’installa à Kamfat +(?). Sur ces entrefaites, un esclave nommé Yobi-Kâta s’en fut dans le +Mossi d’où il ramena une armée pour attaquer Ibrahima, mais cette armée +fut mise en déroute. Ibrahima vainquit ensuite un chef gourmantché nommé +Bâbou-Binoï, qui avait envahi le Liptako, et le tua. En 1710, un nommé +Korandi, chef du village de Sébong (peut-être Zebba, chef-lieu du +Yagha), s’avança vers Boloï, au Sud de Dori ; Ibrahima envoya contre lui +deux cents hommes, qui le surprirent et le mirent en déroute. Quatre ans +après cet événement, Ibrahima mourut, au bout d’un règne bien rempli de +31 ans, dont 24 ans depuis la défaite du dernier roi gourmantché. + +_Salihou_, fils de Hamma-Saïdou, régna de 1714 à 1730 ; attaqué, +quelques jours après son avènement, par un conquérant dioula ou soninké +nommé Daïkara, fils de Do Kouroubari, il le mit en déroute et le tua ; +la même année, il vainquit un chef touareg, Ouentag fils d’Assoua. La +paix ne cessa pas de régner ensuite au Liptako jusqu’à la mort de +Salihou. + +Sous _Ibrahima-Hamma_ (1730-58), frère de Salihou, un chef mossi nommé +Diamondi envahit le Liptako et vainquit les Peuls à Boureï, à une +vingtaine de kilomètres dans le Sud-Ouest de Dori ; les Mossi pillèrent +Boureï, tuèrent le chef du village, qui s’appelait Béda-Hamma, et +partirent en emmenant avec eux tous les bœufs. Sept ans plus tard, un +parti de Touareg Logomaten, dirigé par le chef Soudara, vint razzier une +localité du Liptako appelée Adyidi, tuant 47 hommes et enlevant les +bœufs. Ce fut ensuite le tour de Boundoubâbou d’être pillé par des gens +du Yagha, qui tuèrent un grand nombre de personnes, dont Bouido-Ali- +Bangal, chef de Boundoubâbou. A cette période de revers pour le Liptako +succéda une période de victoires : Ibrahima-Hamma, ayant réussi à +constituer une cavalerie, se débarrassa de ses ennemis et dirigea même +de fructueuses expéditions jusque sur Boromo et sur Salaga, vers 1750. + +_Sékou_, fils de Salihou (1758-79), eut comme principal lieutenant +Hamadou-Aïssata, qui fit plusieurs expéditions heureuses contre Boromo +et divers villages mossi dépendant de Ouagadougou et du Yatenga. + +_Hamadou-Aïssata_ (1779-83) s’empara du pouvoir à la mort de Sékou ; +après lui régnèrent _Aboubakari_ (1783-84) et _Hamma-Taoua_ (1784-1803). +C’est vers la fin du règne de ce dernier que le Liptako fut incorporé à +l’empire de Sokoto, récemment créé par le cheikh Ousmân, fils de +Mohammed-ben-Ousmân, plus connu sous le nom de Ousmân-dan-Fodio. + + + =VII. — Les petits Etats de la haute Volta.= + + +1o _La principauté dioula de Loto_ (cercle actuel de Gaoua). — Un dioula +de Bobo-Dioulasso, nommé _Bé-Bakari Ouatara_, conquit, vers le début du +XIXe siècle, le pays des Gan et des Lorho, dans le Sud-Ouest du cercle +actuel de Gaoua, et fit un moment de Lorhosso son centre d’action. +Appelé par les Dian et les Pougouli de la région de Diébougou pour les +soutenir contre les Dagari-Oulé, il transporta sa résidence à _Loto_, +non loin du poste actuel de Diébougou, et s’empara de tout le pays +environnant. Il voulut même pousser ses conquêtes sur la rive gauche de +la Volta et s’avança dans le Gourounsi, mais, vaincu par les Sissala, il +s’empoisonna. + + DELAFOSSE Planche XXVII + +[Illustration : _Cliché Fortier_ + +FIG. 53. — Maison habitée par René CAILLIÉ, à Tombouctou.] + +[Illustration : _Cliché Fortier_ + +FIG. 54. — Maison habitée par BARTH, à Tombouctou.] + +Son fils _Karakara_, qui se trouvait à Bobo-Dioulasso lorsqu’il apprit +la mort de son père, vint recueillir sa succession à Loto ; les Gan +s’étant révoltés contre son autorité, il marcha contre Obiri, leur +capitale, massacrant tout sur son passage ; mais il ne put s’emparer +d’Obiri et les Gan conservèrent leur indépendance. + +_Ansoumana_, fils de Karakara, lui succéda et fut lui-même remplacé par +son frère _Dabila_, qui régnait vers 1850. Dabila, comme ses +prédécesseurs, résidait habituellement à Bobo-Dioulasso, mais il avait +un pied-à-terre à Loto et y établissait son quartier-général chaque fois +qu’il organisait une colonne dans sa principauté. Comme il avait expédié +de Bobo-Dioulasso des envoyés à Da, chef des Dian, pour s’assurer de ses +intentions, ses envoyés furent massacrés à Bapla par des Oulé ou par des +Birifo, qui firent remettre à Da les têtes de leurs victimes ; Dabila +fit réclamer les têtes à Da qui les lui envoya, en l’informant que cet +acte de déférence de sa part allait lui attirer la haine des Oulé et des +Birifo et en suppliant le chef ouatara de venir à son secours. Dabila se +rendit donc à Loto et repoussa les Oulé jusque vers Gaoua, d’où les Lobi +les chassèrent du côté de la Volta, faisant un grand nombre de +prisonniers qu’ils expédièrent à Dabila en priant ce dernier de ne pas +s’avancer dans leur pays. Dabila se tourna alors vers le Nord, +combattant successivement les Oulé et les Pougouli, mais, vaincu par une +coalition de ces deux tribus, il s’empoisonna. + +Son fils et successeur _Koutoukou_ se maintint à Loto, où il fut +remplacé par _Karamorho_, frère de Dabila. Celui-ci essaya d’aller +recruter des partisans à Bouna, échoua dans son entreprise et mourut à +Lorhosso lors de son retour. + +Son fils _Barkatou_, qui l’accompagnait, ramena la colonne à Loto, mais +ne put conserver son autorité, en raison des attaques sans cesse +renouvelées des Oulé et des Birifo. Ces derniers vinrent même mettre le +siège devant Loto en 1890, puis se retirèrent en 1897. Peu après, le +commandant Caudrelier occupait le pays au nom de la France ; Barkatou, +réduit aux proportions d’un simple notable, mourut paisiblement en 1907. + +2o _La principauté soninké de Ouahabou_ (cercle actuel de Koury). — Un +musulman soninké de la région de Boromo, nommé _Mamadou-Mori_, ayant +acquis une certaine réputation à la suite d’un pèlerinage à La Mecque, +se constitua vers 1850 une petite principauté dans la Boucle de la Volta +Noire ; il résidait habituellement à Banga (canton de Safané), au centre +de cette boucle. Vers 1860, il s’empara de Boromo, battit les Nounouma +et les Niénigué à Téharako, fonda _Ouahabou_, au Sud-Ouest de Boromo, et +en fit sa capitale politique et religieuse, prit Oury et Pompoï dans le +Nord-Ouest de Boromo, s’avança jusqu’à Dédougou, près et au Sud de +Koury, revint en arrière pour razzier Bagassi (à l’Ouest de Ouahabou), +franchit la Volta et alla guerroyer à Poura (au Sud-Est de Boromo) +contre les Nounouma. Revenu à Ouahabou, il fixa sa résidence tout près +de cette localité, à Sahirou, où il mourut en 1878. + +Il fut remplacé par son fils _Moktarou-Karamorho_ qui, venant de +Ouahabou et se dirigeant vers le Sud, attaqua les Pougouli et en +réduisit un grand nombre en esclavage. Au cours d’une deuxième colonne, +il razzia les Oulé et les Dian de la province de Dano (cercle actuel de +Gaoua) ; mais, embarrassé par son butin et ses captifs, il se laissa +surprendre près de Dano par les Oulé alliés aux Pougouli ; son armée fut +anéantie et lui-même ne dut son salut qu’à la rapidité de sa fuite. Vers +1882, menacé par les Bobo, il contracta alliance avec le conquérant +zaberma Babato, dont il sera question un peu plus loin, et vint avec lui +mettre le siège devant Safané ; cependant, un chef bobo nommé Londané, +ayant réussi à rassembler une armée nombreuse, repoussa Moktarou- +Karamorho jusqu’à Ouahabou et obligea Babato à repasser la Volta. Douze +ans plus tard, nous occupions Ouahabou, où Moktarou-Karamorho, mis +désormais hors d’état de dévaster le pays, était maintenu comme chef de +canton. + +3o _La principauté peule de Barani_ (cercle actuel de Koury). — Vers +1830, un chef peul nommé _Malik Sidibé_ était parvenu à établir son +autorité sur les Bobo-Oulé de Ouonkoro, Kouna et Kossidéré, à l’Ouest du +coude du Sourou. Sékou-Hamadou, qui régnait alors au Massina, envoya +dans ce pays une colonne commandée par Alfa-Samba ; celui-ci prit +Ouonkoro, chassa Malik à l’Est du Sourou et repartit au Massina après +avoir laissé, comme gouverneur du pays bobo, un nommé Ousmân-Oumarou. +Quant à Malik Sidibé, il s’établit du côté de Louta, auprès des Samo. + +Lorsqu’El-hadj-Omar se fut emparé du Massina et eut fait périr Hamadou- +Hamadou (1862), Ousmân-Oumarou se rendit à Tombouctou pour s’entendre +avec Ba-Lobbo, oncle du dernier roi peul du Massina, au sujet de la +conduite à tenir vis-à-vis des Toucouleurs. _Dian Sidibé_, qui venait de +succéder à son père Malik, en profita pour repasser le Sourou et vint +s’établir à _Barani_, à une cinquantaine de kilomètres dans le Sud de +Ouonkoro. + +Cependant Ba-Lobbo, rejeté vers 1872 au Sud de Dienné par Tidiani, neveu +d’El-hadj et son successeur au Massina, avait détaché son lieutenant +Boubakar chez les Bobo-Oulé du Sud ; à la suite d’une colonne, Boubakar +confia le commandement de la région à un Peul nommé _Demba Bari_ ou +Demba Sangaré, qui établit sa résidence à _Dokuy_, dans le Sud-Ouest de +Koury. Dian Sidibé ne tarda pas à faire alliance avec Demba Bari. + +Vers 1875, _Ouidi Sidibé_, frère de Dian, chercha à enlever le pouvoir à +ce dernier avec l’aide de Soninké établis à Tissé ou Tissi, sur la route +de Barani à Koury ; n’ayant pu réussir, il alla demander une armée à +Tidiani, auquel il fit acte de soumission ; Tidiani lui confia des +troupes, grâce auxquelles Ouidi s’empara de Barani et en chassa son +frère. Celui-ci alla se réfugier à Dokuy auprès de Saloun, fils de Demba +Bari, et y mourut peu après (1878). + +Une fois maître de Barani, Ouidi s’empara de Ouarkoy et étendit peu à +peu son autorité sur la majorité des Bobo-Oulé. Avec la complicité des +gens de Sono (près et au Nord de Koury), il réussit à passer le Sourou, +pilla le pays samo et alla jusqu’à Biban (à mi chemin entre Koury et +Yâko) pour châtier un chef peul qui avait refusé de reconnaître sa +suzeraineté. Mais, lorsque la puissance des Toucouleurs fut anéantie à +Ségou par l’occupation française (1890) et commença à s’effriter au +Massina, les Soninké riverains du Sourou se révoltèrent contre Ouidi, à +la voix d’un marabout qui avait fait le pèlerinage de La Mecque et qu’on +appelait à cause de cela _Lagui_ (pour El-hadj). Lagui parvint à battre +Ouidi et à affranchir de son joug la région de Lanfiéra et celle d’Ira +(1891). En 1894, un an après la prise du Massina par le général +Archinard, un autre pèlerin soninké appelé aussi Lagui prêcha à Boussé +la révolte contre Ouidi, rassembla tous les Soninké épars de Ouaninkoro +à Sono, ainsi que les Peuls de Dakka et de Téri, et devint rapidement +maître de tout le Souroudougou (rive gauche du Sourou en aval de son +coude). Ouidi marcha contre lui, mais fut repoussé à deux reprises, à +Oué et à Kassoun. + +A ce moment intervint le commandant Destenave, qui maintint Ouidi comme +chef de province à Barani et dirigea une expédition contre les Soninké +du Souroudougou. Ouidi mourut vers 1900 ; son fils Idrissa est +actuellement chef du canton de Barani. + +4o _La principauté zaberma de Sati_ (Gourounsi). — Vers 1880, un Zaberma +ou Songaï du Sud-Est, nommé _Gandiari_, ayant recruté une armée de +partisans dans le Kebbi et le Gando, traversa le Niger à Say et, de +proche en proche, s’avança jusque dans le Gourounsi dont il s’empara, +installant à _Sati_, près de Léo, le siège central de ses opérations. +Ses principaux lieutenants étaient _Alfa-Haïnou_ ou _Alfa-Himé_[349] et +_Babato_. Ayant voulu conquérir aussi le Kipirsi, Gandiari fut tué par +le chef de Réo, au cours d’un combat au Sud de Tialgo, en 1885. + +_Babato_ alors prit le commandement de l’armée et, pour se ménager un +allié en cas de besoin, envoya des présents à Sanom, alors empereur de +Ouagadougou, et lui offrit son amitié. Puis, poussant ses conquêtes vers +le Nord-Ouest, à travers les Nounouma et les Yilsé, il remonta la rive +gauche de la Volta jusqu’à hauteur de Koury, pénétrant dans le pays des +Samo du Sourou au moment où le commandant Destenave y arrivait lui-même +pour combattre les Soninké (1894). Babato retourna alors au Gourounsi, +puis se porta vers le Sud, pillant les villages dagari situés entre Léo +et Oua et se heurtant près de cette dernière ville, en 1896, à +Sarankièni-Mori, fils et lieutenant de Samori. Les deux conquérants se +firent peur l’un à l’autre et, après un court essai de lutte, firent la +paix dans une entrevue qui rappela, par certains points, la fameuse +entrevue du Camp du Drap d’Or. Sarankièni-Mori repassa sur la rive +occidentale de la Volta Noire. Quant à Babato, menacé du côté du Nord +par les colonnes françaises et du côté du Sud par les Anglais, il +traversa la Volta Blanche et se réfugia du côté de Sansanné-Mango, où il +mourut vers 1899. + +La domination des Zaberma dans le Gourounsi avait été de courte durée, +mais elle avait cependant réussi à ruiner ce pays riche et peuplé, pour +lequel la fuite de Babato marqua le début d’une véritable renaissance. + + + =VIII. — Le royaume de Sikasso.= + + +Vers le début du XIXe siècle, un métis de Dioula et de Sénoufo nommé +_Tapri Taraoré_, originaire de Kankira (circonscription actuelle de +Banfora), vint s’établir à Finkolo, à 18 kilomètres de Sikasso, et +arriva à exercer une sorte d’hégémonie sur les Siénérhè du Kénédougou. A +sa mort, il fut remplacé par son fils _Massa-Toroma_, auquel succédèrent +l’un après l’autre ses frères _Famorhoba_, _Nagnama_ et _Daoula_. Ce +dernier quitta Finkolo et s’établit à Bougoula, à 8 kilomètres de +Sikasso ; il obtint la soumission des Samorho de l’Ouest, réduisit à +l’obéissance les Sénoufo du Koursoudougou et du Sonondougou, organisa +une sorte d’armée permanente et devint le maître absolu, non seulement +des Siénérhè, mais aussi d’une partie des Tagba et des Folo. Attaqué par +les Samorho de l’Est, il fut tué dans le combat qu’il leur livra. + +Son fils aîné _Molo_, surnommé Kounansa, lui succéda. Ce prince, par ses +cruautés et ses vexations, excita contre lui une grande partie de ses +sujets. Fafa, chef de Kinian, profitant du mécontentement général, se +mit à la tête d’un mouvement d’insurrection et vint mettre le siège +devant Bougoula vers 1875. Molo fit appel à Ahmadou, qui régnait alors à +Ségou et qui envoya à son secours une armée commandée par un Toucouleur +nommé Yahia. Cette armée battit Fafa près de Natié ; Fafa pourtant +parvint à s’échapper à la faveur de la nuit et se rendit dans le +Sonondougou, où il organisa une nouvelle révolte. + +Cependant Molo, délivré par Yahia, fut obligé de se convertir à +l’islamisme, condition qu’Ahmadou avait imposée en envoyant une armée à +son secours, et quelques notables sénoufo, pour se faire bien venir de +leur roi et de Yahia, devenu son conseiller tout puissant, embrassèrent +la religion nouvelle ; celle-ci n’était pratiquée jusqu’alors que par +les Dioula établis dans le pays, notamment à Sikasso et à Kinian. Molo +fut tué dans une embuscade en allant de nouveau combattre Fafa. + +Son frère _Tièba_ lui succéda et, aidé de Yahia, passa les premières +années de son règne à lutter avec Fafa et ses partisans, sans remporter +d’ailleurs aucun succès définitif. Il transféra la capitale de Bougoula +à _Sikasso_[350], où était née sa mère, et y construisit une forteresse. +Par la suite, il fit la conquête du Ganadougou afin de s’emparer des +troupeaux des Foulanké, dirigea des razzias dans le Folona (cercles +actuels de Bobo-Dioulasso et de Koroko) et en ramena de nombreux captifs +qu’il employa à élever autour de Sikasso un double mur d’enceinte. Cette +précaution devait lui être de la plus grande utilité : en effet, en +1887, Samori venait mettre le siège devant la ville, et c’est +certainement grâce à ses fortifications comme à ses approvisionnements +judicieusement préparés que Tièba put obliger son adversaire à se +retirer au bout de seize mois d’investissement, en août 1888. Pendant +que Samori, de 1889 à 1892, était aux prises avec les colonnes +françaises dans la région du haut Niger, Tièba profita de l’amitié que +nous lui témoignions pour agrandir ses Etats vers le Sud : son rêve +était de constituer un empire sénoufo assez puissant pour s’opposer à +l’extension de l’empire mandingue de Samori. Chaque fois qu’il avait +obtenu la soumission d’un chef de canton, il réclamait à ce dernier l’un +de ses fils à titre d’otage ; tous ces fils de chefs étaient élevés à +Sikasso auprès du roi, qui leur faisait donner une éducation militaire +et administrative conforme à ses vues. + +Cependant Fafa demeurait toujours indépendant à Kinian et il avait +étendu son autorité sur une fraction importante des Minianka du cercle +actuel de Koutiala, notamment sur ceux des cantons du Sao et de +Konséguéla. En 1890, Simogo Koné, chef de ce dernier village, fatigué +des exigences de Fafa, fit offrir son alliance à Tièba contre le chef de +Kinian ; grâce à l’appui de Simogo et surtout à l’intervention du +capitaine Quiquandon et du lieutenant Spitzer, Tièba parvint enfin à +s’emparer de Kinian (mars 1891) et à annexer à son royaume les provinces +qui jusque là étaient soumises à Fafa. Cependant les Minianka du Sao, +sous la conduite de Baki Ounogo, résistèrent victorieusement à Tièba et +ne se soumirent à lui qu’après la prise de Tiéré par ce dernier (1891) ; +ceux des cantons d’Ourikéla et de Molobala n’acceptèrent jamais +complètement la suzeraineté du roi de Sikasso. + +Celui-ci avait installé à Koutiala un membre de sa famille nommé Sinali +Taraoré, qu’il avait chargé d’administrer le pays minianka ; dans un but +analogue, il avait placé à Bougounso, comme gouverneur militaire, un +nommé Bérété Kourouma, et à Ntossoni résidait Fo Taraoré, l’un des fils +du roi. + +Tièba mourut le 28 janvier 1893 et fut remplacé par _Babemba_, son frère +— ou son neveu selon certains témoignages —, qui étendit plus loin +encore l’autorité royale, achevant la conquête du pays minianka en +s’emparant de Yorosso et en y installant un gouverneur nommé Zanga Piré, +puis soumettant à peu près toutes les tribus sénoufo répandues entre le +haut Bagbê et le Bandama dans le cercle actuel de Korhogo (Côte +d’Ivoire). C’est dans cette région qu’il se heurta aux bandes de Samori +vers 1894 ; la lutte entre les deux conquérants dura jusqu’en 1898, avec +des chances variables. + +Babemba avait perfectionné le système militaire et administratif +organisé par Tièba : une garde de 200 hommes environ formait une petite +armée permanente ; de plus, au commencement de chaque saison sèche, le +roi levait tous les hommes valides et partait en expédition pour +ramasser des captifs et des troupeaux. Chaque province était administrée +par un chef d’armée ou _kélétigui_ choisi par le roi, qu’assistait +parfois un chef civil (_diamanatigui_) dont l’autorité s’effaçait devant +celle du premier. Les jeunes gens devaient travailler aux plantations du +roi ; tous les ans, à l’époque des grandes fêtes musulmanes de la +rupture du jeûne et de la journée des sacrifices, chaque village devait +apporter au souverain un tribut consistant en bœufs, moutons, poulets, +miel et cauries ; on percevait de plus une taxe sur les colporteurs. + +Cependant Babemba, en même temps qu’il combattait Samori, cherchait à se +dégager du protectorat français que Tièba avait accepté[351] et qui +gênait le nouveau roi dans son désir d’expansion territoriale. Après +avoir fraîchement accueilli le capitaine Braulot en 1897, il reçut plus +mal encore le capitaine Morisson l’année suivante et même l’expulsa de +Sikasso et le fit dépouiller, ainsi que son escorte, à quelque distance +de la capitale (janvier 1898). A la suite de ce renvoi insultant du +représentant de la France, Babemba poussa l’audace et la provocation +jusqu’à envoyer attaquer des villages voisins du poste que nous avions +établi à Bougouni. Une colonne fut alors organisée à la hâte sous le +commandement du lieutenant-colonel Audéoud et du commandant Pineau, au +moyen de détachements prélevés sur les garnisons des postes et de +nombreux auxiliaires ; elle se concentrait le 9 avril 1898 a Ouo, sur le +Bagbê, s’emparait de Kinian et arrivait le 15 avril en vue de Sikasso. +La ville, défendue par 10.000 fantassins et 3.000 cavaliers, était +protégée par deux murs concentriques d’une épaisseur de cinq mètres à la +base et d’une hauteur de quatre à cinq mètres. Du 16 au 30 avril, +Babemba organisa de nombreuses sorties et nous livra quatorze combats, +qui nous coûtèrent 18 tués (dont le lieutenant Gallet) et 58 blessés sur +un effectif de 1395 hommes dont 95 Européens (officiers, sous-officiers +et artilleurs). Le 30 avril, le lieutenant-colonel Audéoud fit ouvrir +trois brèches à l’aide des pièces de siège et, le 1er mai, on donna +l’assaut au lever du jour, pendant que 3.000 ennemis, sortis de la place +pendant la nuit, attaquaient notre camp : cette attaque fut repoussée +par nos armes et l’assaut ne fut pas ralenti ; mais nos colonnes, +exposées, une fois dans la ville, au feu partant des maisons et de la +forteresse royale, se trouvaient dans une position critique. On bombarda +alors le réduit central où se tenait le roi et, vers trois heures, le +commandant Pineau y pénétrait par une brèche. Babemba se fit tuer d’un +coup de révolver par son lieutenant Tiékoro Sarhanorho et, à 3 heures et +demi, Sikasso était à nous : nous avions eu un officier tué (lieutenant +Loury), deux officiers et cinq sous-officiers blessés, 36 indigènes tués +et 85 indigènes blessés. + +Au moment de son apogée, c’est-à-dire vers 1893, le royaume de Sikasso +avait compris tout le cercle actuel de Sikasso, la majeure portion du +cercle actuel de Koutiala[352], une fraction de celui de Bobo-Dioulasso +(Tagbana ou pays des Tagba et Folona ou canton de Ngorho) et, dans la +Côte d’Ivoire actuelle, tout le Nord du cercle de Korhogo (districts de +Tombougou et de Korhogo). + + + =IX — Le Loudamar ou royaume des Oulad-Mbarek.= + + +Nous savons qu’au début du XVIIe siècle, après la mort de Osmân-ould- +Barkani-ould-Maghfar, chef de l’invasion arabe des Beni-Hassân en +Mauritanie, son frère _Mbarek_ s’avança vers le Sud-Est, soumettant les +Zenaga du Hodh, refoulant les Soninké de la lisière saharienne vers le +Sud et vers l’Est et établissant au Nord du Kingui et du Bakounou sa +tribu, qui prit le nom d’_Oulad-Mbarek_. La famille royale des Oulad- +Mbarek se recruta dans la fraction des _Ahl-ould-Amar_ et c’est à cause +de cela que le royaume arabo-berbère fondé par Mbarek fut désigné par +les Noirs du Soudan et par les voyageurs européens sous le nom de +_Loudamar_, corruption de celui de l’ancêtre de la famille royale (Ould- +Amar). + +J’ai signalé à plus d’une reprise, en relatant l’histoire du royaume de +Diara, de l’empire du Kaarta et de la conquête de Nioro par El-hadj- +Omar, les interventions des Oulad-Mbarek dans les évènements qui se +déroulèrent au Kingui et au Bakounou. + +Le premier des successeurs de Mbarek dont la tradition nous ait conservé +le nom fut _Hannoun_, qui conquit le Bakounou sur les Peuls et mourut +vers 1755. Son fils _Omar_ régna de 1755 à 1762 et eut pour successeur +son propre fils _Ali_ (1762-1800). Vers la fin du XVIIIe siècle, +l’autorité du roi du « Loudamar » se faisait sentir jusqu’à Diara et les +Diawara du Kingui s’appuyaient sur elle pour résister aux Banmana- +Massassi. C’est, semble-t-il, sur les ordres émanant du roi des Oulad- +Mbarek que le major Houghton fut tué en 1791 à Simbi, à une trentaine de +kilomètres au Sud-Sud-Ouest de Nioro ; la chose d’ailleurs n’est pas +certaine, car, d’après certains témoignages, Houghton serait mort de +privations et de maladie. En 1796, l’explorateur Mungo-Park fut arrêté à +Diara sur l’ordre de Ali, qui résidait alors à _Bénoum_, à peu de +distance au Nord-Est de Diara[353] ; retenu prisonnier durant quatre +mois à Bénoum, Mungo-Park réussit à s’échapper en profitant du désarroi +causé dans l’entourage du roi par l’attaque dirigée contre Diara par +Dassé Kouloubali, empereur du Kaarta. Ali mourut peu après, vers 1800, +après 38 à 40 ans de règne. + +J’ignore qui commanda les Oulad-Mbarek de 1800 à 1840. Vers cette +dernière date se place l’avènement de _Ammar-ould-Ousmân_, qui engagea +la lutte avec les Idao-Aïch, vainquit Bakar-ould-Soueïd, chef de la +fraction des Abakak de cette dernière tribu, et étendit l’autorité du +« Loudamar » sur la majeure partie du Hodh et du Nord du Sahel, arrivant +à se faire payer tribut par Sinakoré Doukouré, alors chef de Goumbou et +du Ouagadou. Lorsqu’El-hadj-Omar s’empara de Nioro en 1854, il trouva un +très sérieux adversaire en la personne de Ammar ; ce dernier, ayant +trouvé un concours précieux chez les Peuls Sambourou, battit El-hadj à +Sampaka et à Bassaka (ou Bassatcha) dans le Bakounou et l’obligea à +reculer jusqu’à Diongoï, au Sud-Ouest de Ouossébougou ; rejeté ensuite +dans le Hodh, à Mantiouga, par Alfa-Oumar, lieutenant d’El-Hadj, Ammar y +mourut vers 1859. + +Son successeur _Baddi-ould-Mokhtar_ vint attaquer Moustafa à Nioro et +parvint à pénétrer dans cette ville et à la piller ; comme il s’en +retournait dans le Nord, il fut rejoint à Ouarguetta par Moustafa, qui +lui reprit tout son butin et lui infligea une déroute complète. Mais +Baddi rassembla tous les guerriers de sa tribu et reprit l’offensive, +pour être battu de nouveau au puits de Tini. Alors, voyant son pouvoir +réduit considérablement et craignant d’autre part d’être attaqué par les +Mejdouf, qui s’étaient ralliés à El-hadj-Omar grâce aux conseils des +Taleb-Mokhtar, Baddi se rendit à Ségou, dont El-hadj venait de +s’emparer, pour faire sa soumission. Il mourut lors de son retour en son +pays (1861). + +_Ali_, fils de Baddi, essaya quelque temps après de secouer le joug des +Toucouleurs, mais il fut battu à Touroungoumbé par Lantaro-Samba, +lieutenant de Moustafa : ce fut la fin des hostilités des Oulad-Mbarek +contre les Toucouleurs et aussi la fin de la puissance du royaume maure +du « Loudamar ». + + +[Note 327 : Cette histoire sera complétée — et sans doute rectifiée en +plus d’un point —, dans un avenir rapproché, par la publication de la +traduction d’une chronique du Fouta en arabe recueillie au Sénégal par +M. le commandant Gaden.] + +[Note 328 : Voir Ire partie, page 235, note [169].] + +[Note 329 : « Tekrour » pourrait signifier en berbère « l’endroit où +l’on est volé », de _aker_ « voler » mis à la VIIe forme. J’ai lu +quelque part que « Tekrour » serait un mot arabe signifiant « les +affinés » et appliqué aux Noirs musulmans du Soudan septentrional : +cette étymologie me semble inacceptable ; la racine arabe _karr_ ne +pourrait revêtir ce sens que sous la forme _tekerror_, qui s’écrirait +d’une manière très différente de celle employée par tous les Arabes pour +transcrire le mot _Tekrour_ et ses dérivés. Un manuscrit arabe cité par +Cooley (British Museum, MS. no 7483) dit : « Les Noirs sont maintenant +appelés Tekrouri en général, mais anciennement le nom de Tekrouri +n’était appelé qu’aux habitants du pays portant ce nom. »] + +[Note 330 : Les variantes des manuscrits arabes permettent de lire le +nom de ces trois manières : « Diâdié » est un nom peul ou toucouleur, +« Diâbi » est un nom de clan soninké, « Ndiaye » un nom ouolof ; il +s’ensuit que le personnage qui enleva le pouvoir à la première dynastie +peule pouvait être d’origine soit toucouleure, soit soninké, soit +ouolove. Certaines traditions disent qu’il appartenait au clan des +Koliâbé, mais, selon d’autres, ce clan serait bien postérieur et aurait +été constitué par les serfs de Koli Galadio (voir plus loin).] + +[Note 331 : D’après les traditions qui ne font remonter les Koliâbé qu’à +l’époque de Koli Galadio, les Dénianké ne se seraient constitués qu’à la +même époque et seraient, non pas des autochtones du Tekrour, mais un +mélange de Peuls et de Mandingues.] + +[Note 332 : Des traditions recueillies par M. le commandant Gaden +donnent à la première dynastie étrangère — vraisemblablement celle que +j’appelle « dynastie judéo-syrienne » — le nom de _Diaogo_ et font des +gens qui envahirent le Fouta vers la fin du VIIIe siècle un mélange de +Blancs et de Noirs, venus avec beaucoup de bœufs et comprenant un grand +nombre de forgerons ; elles donnent le nom de _Manna_ à la dynastie qui +s’empara du pouvoir sur les Diaogo — sans doute celle issue de Ouâr +Diâdié — et celui de _Tondion_ ou _Toundiougne_ à celle qui succéda aux +Manna — sans doute la dynastie sossé. — Après les Tondion, les mêmes +traditions font intervenir, non pas des Ouolofs, mais des Peuls blancs +mélangés de Mandingues venus de _Termess_ — sans doute le « Tirmissi » +placé dans le Kaniaga par Sa’di —, puis des gens d’origine indécise qui +établirent au _Toro_ le centre de leur domination, et placent ensuite +l’arrivée de Koli Galadio.] + +[Note 333 : Tendo Galadio est appelé aussi — sans doute par abréviation +— _Ten-Gala_ ou _Ten-Guélé_ : de là le nom de _Koli-Tenguélé_ (Koli fils +de Tendo Galadio) donné souvent à Koli Galadio.] + +[Note 334 : Certaines traditions font des Dénianké des métis de Peuls et +de Mandingues issus de Tendo Galadio et de cette princesse Keïta ; en +réalité, ils doivent être plus anciens et être de souche toucouleure, si +nous en croyons cette autre tradition qui fait remonter leur origine au +temps de Ouâr Diâdié (voir 1er volume, page 225) ; mais il paraît établi +qu’ils prirent parti pour Koli, comme ils avaient pris parti pour les +Sossé d’ailleurs, et c’est ainsi sans doute que la famille de Koli fut +identifiée avec les Dénianké.] + +[Note 335 : D’autres traditions rapportent qu’il le poursuivit de Gallat +à Ndar (St-Louis) et le tua sur le bord de la mer.] + +[Note 336 : Jeannequin de Rochefort, dans le voyage qu’il fit en 1638 +sur le bas Sénégal, entendit parler de ce Samba-Lam, dans le royaume +duquel on allait en chaloupe chercher des cuirs ; il relate que les +Etats de « Samba Lame » confinaient à ceux du roi de _Tombuto_ +(Tombouctou) et que ce prince était suzerain du Damel (roi du Cayor), du +Brac (roi du Oualo) et des Maures de Barbarie (Maures Brakna).] + +[Note 337 : Il ne s’agit pas ici du _Goumal_ de nos cartes, situé bien +plus en amont et à mi-chemin à peu près entre Matam et Bakel, puisque +Brue compte deux jours de Guyorel à Goumel et six jours de Guyorel à +_Dembacané_, point voisin de Bakel.] + +[Note 338 : Voir 1er volume, page 262.] + +[Note 339 : Il s’agit ici du village de Sansanding sur la Falémé et non +pas de la ville du même nom sise sur le Niger.] + +[Note 340 : Je ne possède pas de renseignements spéciaux sur l’histoire +du Gangaran.] + +[Note 341 : 1er volume, pages 289 et 290.] + +[Note 342 : C’est ce Demba Séga qui, alors établi à Koniakari, y reçut +Mungo-Park en janvier 1796.] + +[Note 343 : Ces deux villes devaient être conquises en 1853 par El-hadj- +Omar.] + +[Note 344 : Au moment du siège de Médine, le chef du Natiaga s’appelait +Sémounou ; il s’enfuit devant El-hadj, qui lui donna comme successeur +Altini-Séga ; après le départ des Toucouleurs, ce dernier se fit +reconnaître comme chef du Natiaga par l’autorité française et établit sa +résidence à Tinké, dans une gorge d’accès difficile. Vers la même +époque, le chef du Logo s’appelait Niamodi et résidait à Saboussiré.] + +[Note 345 : Les renseignements concernant l’histoire du Liptako que je +reproduis ici sont empruntés à un manuscrit arabe recueilli à Dori par +M. le lieutenant Marc, qui a bien voulu me le communiquer en +m’autorisant à en faire usage. Le manuscrit donne ces renseignements +comme émanant d’un certain Nouha fils de Diogol fils d’El-hadj fils de +Baouligo de la tribu peule des Yaté, qui vint s’établir au Liptako en +venant du Haoussa, et qui les tenait lui-même de divers docteurs et +savants du Liptako, du Haoussa, du Songaï et d’autres pays.] + +[Note 346 : Ce mot peut être un surnom arabe signifiant « le Réfléchi » +(ou « le Taquin »).] + +[Note 347 : Cela placerait l’arrivée des Peuls au Liptako cent ans à peu +près avant la prise du pouvoir par Ibrahima, c’est-à-dire vers la fin du +XVIe siècle, ce qui est conforme aux traditions recueillies d’autre +part.] + +[Note 348 : A l’Est et près de Téra, sur la route de Dori à Sansan- +Haoussa.] + +[Note 349 : Certains prétendent qu’Alfa-Himé aurait conquis le Gourounsi +vers 1870 et que Gandiari lui aurait succédé vers 1880.] + +[Note 350 : _Sikasso_ est le nom donné par les Dioula à cette ville, que +les Sénoufo appellent _Sikokana_ ou _Sikokaha_ (village de Siko).] + +[Note 351 : Tièba avait eu auprès de lui, comme résident temporaire +représentant le gouvernement français, d’abord le capitaine Quiquandon, +puis le lieutenant Marchand.] + +[Note 352 : Une partie des Minianka et la plupart des Bobo de ce cercle +étaient demeurés indépendants, notamment dans les cantons de Zangasso, +Karangasso, Mpessoba et Kinntiéri, ainsi que les Soninké et les Banmana +de Dougbolo. Les Minianka de Yorosso, soumis par Babemba au début de son +règne, s’étaient révoltés par la suite contre son autorité.] + +[Note 353 : D’après Mungo-Park, on se rendait en dix jours de Bénoum à +Tichit et on mettait le même temps pour aller de Bénoum à Oualata.] + + + + + CHAPITRE XIV + + =L’exploration européenne.= + + +Ainsi que je l’ai dit dans la première partie de cet ouvrage, la portion +du continent africain dont nous nous occupons ici ne fut pas visitée par +les Anciens, dont les explorations — pour autant que nous sommes +documentés sur le sujet — ne dépassèrent pas les rivages de l’Atlantique +d’une part ni le Sahara proprement dit de l’autre. Nous n’avons donc pas +à reparler ici du voyage des Nasamons ni de celui de Hannon, pas plus +que du périple entrepris sous Néko II ni des tentatives d’Eudoxe de +Cyzique. Les expéditions romaines du début de notre ère, si elles +atteignirent des pays que l’on peut considérer comme se rattachant au +Soudan[354], ne pénétrèrent pas en tout cas dans les territoires qui +font l’objet de notre étude. + +L’exploration du Haut-Sénégal-Niger par des voyageurs européens ou tout +au moins méditerranéens ne commença qu’au Xe siècle de notre ère et fut +pendant longtemps monopolisée par des Arabes ou des Berbères de +l’Espagne, du Maghreb et de l’Ifrîkia. La plupart de ces premiers +explorateurs du Soudan sont d’ailleurs demeurés anonymes ; quelques-uns +seulement ont eu la chance d’avoir leurs noms transmis à la postérité +par les historiens et les géographes qui ont utilisé leurs +renseignements ; ces historiens et géographes, qui ont ainsi tiré profit +d’explorations le plus souvent anonymes, sont : Bekri, Zohri, Edrissi, +Yakout, Ibn-Saïd, Aboulféda, Gharnati, Ibn-Khaldoun, etc. + +Deux seulement, parmi les voyageurs arabes qui ont visité le Soudan du +Xe au XIVe siècles, ont écrit des relations dont le texte est parvenu +jusqu’à nous : _Ibn-Haoukal_ et _Ibn-Batouta_. + +Le premier (Xe siècle) ne parcourut que l’extrême Nord du Soudan, +visitant Aoudaghost et Ghana, pour retourner ensuite au Maroc, et on +doit le considérer surtout comme le premier explorateur du Sahara +soudanais. Ibn-Batouta, qui se rendit de Oualata à Mali et passa au +retour par Tombouctou et Gao (1352-53), peut être cité au contraire +comme le premier explorateur du Soudan occidental ; sa relation +d’ailleurs ne se borne pas à une sèche nomenclature de gîtes d’étape, +ainsi qu’on peut s’en rendre compte à la lecture du chapitre VII du +présent volume. + +Vers la même époque, des navigateurs européens commençaient à aborder à +la côte occidentale d’Afrique[355], mais ils ne pénétraient pas à +l’intérieur du continent. C’est seulement vers la fin du XVe siècle, +semble-t-il, que les _Portugais_, établis en Mauritanie, sur la basse +Gambie et la Côte d’Or, envoyèrent des missions dans les pays qui +forment aujourd’hui le Haut-Sénégal-Niger. Mais nous ne savons rien de +ces missions ni des voyages qu’elles accomplirent, en dehors des brèves +mentions qu’en a faites Joao de Barros : c’est ainsi qu’aux environs de +1481 le roi Jean II, qui venait de monter sur le trône du Portugal, +envoya à l’empereur de Mali deux ambassades, dont l’une, partie de la +Gambie, se composait de Rodriguez Rabello, Péro Reinal et Joao Collaçao, +et dont l’autre fut mise en route par le gouverneur d’Elmina. Nous +ignorons ce qui advint de la première ; quant à la seconde, dont nous ne +savons pas la composition, elle parvint effectivement à Mali et +constitua sans doute la première reconnaissance du Niger faite par des +Européens. + +Quelque vingt ans plus tard, vers 1507, _Léon l’Africain_ exécutait à +travers le Soudan un voyage mémorable qui devait être mis à contribution +pendant plus de deux siècles par tous les géographes, cosmographes et +polygraphes de l’Europe et constituer ainsi la base de toutes nos +connaissances relatives au pays des Noirs jusqu’au temps de Mungo-Park. +A vrai dire, les observations faites par Léon ne sont pas toutes d’un +intérêt considérable ni d’une nouveauté bien sensible, et l’on peut se +demander s’il a visité personnellement toutes les contrées et les villes +qu’il nous décrit : Oualata, Dienné, Mali, Tombouctou, Kabara, Gao, +Gober, Agadès, Kano, etc. Les jugements qu’il porte sur les indigènes du +Soudan sont assez contradictoires, et l’on serait en droit de supposer +qu’il les a recueillis de diverses bouches et qu’ils ne résultent pas de +ses propres observations[356]. + +En 1534 se place un nouveau voyage à Mali d’un ambassadeur portugais : +celui-ci se nommait _Péroz Fernandez_ ; il était envoyé par Joao de +Barros et accrédité par le roi Jean III. Nous ne savons rien des détails +ni des résultats de son voyage, sinon qu’il parvint à la cour de +l’empereur de Mali et fut très bien accueilli par lui. Les Portugais +qui, vers 1550, s’emparèrent des mines d’or du Bambouk, ne nous ont +laissé non plus aucun renseignement sur leurs faits et gestes. + +Un siècle se passa ensuite sans que s’accomplit aucune nouvelle +exploration européenne dont le souvenir se soit conservé[357]. Puis, +vers la fin du XVIIe siècle, apparurent sur le haut Sénégal les premiers +voyageurs français. Nos commerçants trafiquaient au Cap Vert et à +l’embouchure du Sénégal depuis 1558 et avaient des établissements +permanents sur le bas fleuve depuis 1638. + +En 1667, 1682 et 1685, des tentatives furent faites, par les différentes +compagnies commerciales françaises qui se succédèrent au Sénégal, pour +remonter le fleuve jusqu’à la Falémé, mais toutes échouèrent par suite +du mauvais vouloir des gens du Fouta. Le voyage de 1682 fut accompli par +Dancourt, directeur de la Compagnie, et par le chirurgien Lemaire, et +celui de 1685 par le directeur Chambonneau. Ce dernier fut plus heureux +l’année suivante et parvint au Galam, à l’Ouest de la Falémé. + +En 1687, un commis nommé _Bazy_ réussit à faire de fructueuses +opérations de traite au Galam et à remonter « au plus haut du Sénégal, +jusqu’au Rocher », c’est-à-dire jusqu’aux barrages rocheux voisins de +Kayes ; ce commis obscur fut ainsi sans doute le premier Français ayant +pénétré librement dans la colonie actuelle du Haut-Sénégal-Niger. Trois +ans après, _La Courbe_, inspecteur général de la Compagnie du Sénégal, +poussait à son tour jusqu’à la chûte du Félou (1690) ; c’est au retour +de cette exploration que, le premier, il affirmait que le Sénégal et le +Niger ne pouvaient constituer un seul et même fleuve, comme on le +croyait encore à l’époque[358]. + +C’est en 1697 qu’_André Brue_, directeur de la Compagnie du Sénégal, se +rendit pour la première fois au Fouta et visita le roi de ce pays, qui +résidait alors non loin de Matam ; mais il ne poussa pas cette fois +jusqu’à l’embouchure de la Falémé et se contenta d’envoyer au Galam un +commis chargé de porter au _tonka_ ou _tounka_ (roi du Galam) les +cadeaux que la Compagnie s’était engagée à lui remettre comme une sorte +de tribut annuel. En 1698, lors d’un nouveau voyage, Brue parvint à +Dembakané, alors capitale du roi de Galam, qui se trouvait sur la rive +gauche du Sénégal, à 200 pas du fleuve et, très vraisemblablement, en +amont de l’embouchure de la Falémé ; il visita le roi Boukari, qui +venait de s’emparer du pouvoir sur son prédécesseur Maka. Poursuivant +son voyage un peu plus en amont, Brue atteignit Dramané (près du village +actuel d’Ambidédi), le 1er septembre 1698 ; cette localité était peuplée +de marchands soninké, qui professaient l’islamisme, comme le roi du +Galam. Brue fonda près de Dramané et à quelques kilomètres en aval, à +Makhana ou Makhané, un comptoir qu’il laissa à la garde d’un frère +convers de l’ordre des Augustins nommé _Apollinaire_. Ce moine était en +même temps chirurgien. Animé de l’esprit d’entreprise, il chercha à +pénétrer au Bambouk, mais n’y put parvenir ; en échange, il explora le +Khasso, visita les chûtes du Félou et remonta ensuite une partie du +cours inférieur de la Falémé. + +En 1710, La Courbe, envoyé en voyage d’inspection au Galam, alla visiter +l’île de Cagnou, située près de Médine, qu’il baptisa « île +Pontchartrain » ; l’année suivante, le Rouennais _Mustellier_, l’un des +membres associés de la nouvelle Compagnie du Sénégal, se rendit aussi à +l’île de Cagnou, et, lors de son retour, mourut à Touabo, près et en +aval de Bakel. Des établissements furent créés de 1712 à 1714 sur le +Sénégal, entre Kayes et la Falémé, et sur la partie inférieure de ce +dernier cours d’eau. + +C’est peu après, en 1715-17, que se placent les explorations du maçon +_Compagnon_, qui était employé au fort Saint-Joseph (entre Makhana et +Tamboukané) ; Compagnon se rendit d’abord du fort Saint-Joseph au fort +Saint-Pierre (à Kaïnoura, sur la basse Falémé, non loin du point +terminus de la reconnaissance du frère Apollinaire) ; puis, remontant la +rive droite de la Falémé jusqu’à la hauteur de Naye (près et en aval de +Sénoudébou), il revint sur le Sénégal et alla ensuite visiter les +districts aurifères du Nettéko et du Tambaoura (Bambouk), d’où il +rapporta de précieuses observations et des échantillons de minerais que +Brue fit analyser. + +En 1719, Brue envoya en mission un sieur Tinstall de la Tour, dans le +but d’obtenir des renseignements sur Tombouctou et son commerce, mais il +ne semble pas que Tinstall ait jamais dépassé le Khasso. + +De 1730 à 1732, les minéralogistes _Pelays_ et _Legrand_ firent deux +voyages au Bambouk et visitèrent les exploitations d’or établies par les +indigènes ; Pelays fut assassiné par ces derniers au cours de son second +voyage. De nouvelles reconnaissances furent faites sur la Falémé et dans +le Bambouk en 1744 par Delabrue, en 1748 par Duliron et en 1756 par +Aussenac. + +L’occupation du Sénégal par les Anglais interrompit l’exploration du +pays. Elle fut reprise en 1786, sous le gouvernement du chevalier de +Boufflers ; à cette époque, Durand, directeur de la Compagnie du +Sénégal, envoya l’un de ses employés nommé _Rubault_ au Galam, par la +voie de terre. Après avoir traversé le Cayor, le Diolof et le Boundou, +Rubault atteignit la Falémé à Kaïnoura, puis le Sénégal à Tamboukané, +près des ruines de l’ancien fort Saint-Joseph. Il fut assassiné l’année +suivante par les esclaves qu’il avait achetés pour le compte de sa +compagnie. + +L’exploration française subit ensuite un nouveau temps d’arrêt, tandis +que, pour la première fois, les Anglais allaient faire leur apparition +au Soudan occidental : quatre grands noms les y représentèrent à cette +époque, ceux de Houghton, de Mungo-Park et de Laing, morts tous trois en +Afrique martyrs de la science, et celui de Dochard. + +Le major _Houghton_, venant de la Gambie, pénétra au Bambouk, traversa +le Sénégal du côté de Kayes et se dirigea vers le Nord-Est avec +l’intention de gagner Tombouctou ; mais, parvenu à Simbi, à 35 +kilomètres environ au Sud-Sud-Ouest de Nioro, il fut arrêté par ordre du +roi des Oulad-Mbarek et mourut, assassiné disent les uns, d’épuisement +et de dysenterie disent les autres (1791). + +En 1795, l’Ecossais _Mungo-Park_ partait aussi de la Gambie ; après +avoir traversé le Boundou, il atteignait le Sénégal près de Bakel et le +suivait jusqu’à Kayes, où il arriva le 28 décembre 1795 ; de Kayes, il +se rendit à Koniakari, où il visita Demba Séga, roi du Khasso, en +janvier 1796 ; puis il se rendit à Guémou, à la frontière du Lankamané +et du Kingui, où il arriva le 12 février et où il fut bien accueilli par +Dassé Kouloubali, empereur du Kaarta. Ce dernier, qui était en +hostilités avec l’empereur de Ségou, ne crut pas pouvoir donner à Mungo- +Park la route de l’Est, et le voyageur obliqua vers le Nord-Est, pour +contourner au Nord les pays où régnait l’état de guerre. Prenant donc la +route de Nioro, il passa à Simbi, où il recueillit les bruits relatifs à +la mort de Houghton, puis parvint à Diara. Mais là, il fut arrêté par +des Oulad-Mbarek et conduit à Ali, roi du « Loudamar », qui résidait +alors à Bénoum, à une cinquantaine de kilomètres au Nord-Est de Nioro. +Ali le garda prisonnier dans son camp ; après quatre mois de captivité, +Mungo-Park profita d’une attaque de Diara par Dassé Kouloubali, attaque +qui jeta le désarroi au camp de Ali, et il parvint à s’échapper ; au +prix de fatigues inouïes, en butte à des dangers sans nombre, il réussit +à gagner Ouossébougou et à atteindre le Niger en face de Ségou, en +juillet 1796. L’empereur Monson, qui ne pardonnait pas au voyageur +écossais d’avoir été bien accueilli par son ennemi Dassé, lui refusa +l’autorisation de traverser le fleuve ; descendant alors la rive gauche +du Niger, Mungo-Park poursuivit sa route jusqu’un peu au-delà de +Sansanding ; puis, continuant son voyage en pirogue, il parvint jusqu’à +un village situé à deux jours de Dienné et sur la rive droite du Niger +(29 juillet 1796) : ce village, qu’il appelle _Silla_, était +probablement Sélé, en amont de Diafarabé. Malade, dénué de tout, en +butte à l’hostilité de tous les indigènes, cet homme pourtant si tenace +dut s’avouer vaincu et, renonçant à pousser plus loin, il revint sur ses +pas. Il repassa par Sansanding, évita le voisinage de Ségou, passa par +Niamina et Koulikoro, arriva le 23 août à Bamako et traversa le Manding, +où il dut s’arrêter assez longtemps pour cause de maladie. Le 11 mai +1797, il atteignait Satadougou, d’où il revint à la côte en suivant le +cours de la Gambie, après dix-huit mois de souffrances dont ceux qui +voyagent aujourd’hui au Soudan peuvent difficilement se faire une idée +exacte. + +L’année suivante, l’Allemand Hornemann, parti de Tripoli, atteignait le +Niger du côté de Say et, descendant la rive gauche du fleuve, allait +mourir dans le Noupé (1798). + +En 1805, _Mungo-Park_ voulut renouveler son expérience ; mais sa seconde +exploration fut bien différente de ce qu’avait été la première. Au lieu +de partir seul, il emmenait avec lui 40 Européens et un très fort +convoi. Ce fut un voyage lamentable, qui se termina de la façon tragique +que l’on sait. Venant de la Gambie, l’expédition atteignit la Falémé le +8 juin ; le chef de la mission avait comme assistants principaux +_Anderson_, _Scott_ et le lieutenant _Martyr_ ; ce dernier commandait un +détachement de soldats anglais. On longea les montagnes du Konkodougou +et du Tambaoura, puis, traversant le Bafing et le Bakhoy et passant près +de Kita, l’expédition arriva à Bangassi, d’où elle atteignit le Niger le +19 août en amont de Bamako, après avoir perdu par suite de maladie ou +abandonné 29 Européens sur les 40 partis de la Gambie avec Park. Les +survivants étaient à Bamako le 21 août ; s’embarquant sur des pirogues +près de Toulimandio, ils arrivaient le 14 septembre à Niamina et le 16 à +Somi, en face de Ségou, ayant perdu encore quatre d’entre eux depuis +Bamako. Monson ne voulut pas recevoir Mungo-Park, mais il l’autorisa à +poursuivre son voyage. Partant de Somi le 26 septembre, Park arriva le +lendemain à Sansanding et y demeura sept semaines, qu’il employa à faire +transformer une grande pirogue en schooner ; trois Européens, dont +Anderson, périrent durant ce séjour à Sansanding. Le 16 novembre 1805, +Park s’embarquait sur son bateau avec les quatre Européens qui lui +restaient : Scott, Martyr et deux soldats ou ouvriers. Postérieurement à +cette date, on n’eut plus aucune nouvelle de l’expédition. + +En 1810, Maxwell, alors gouverneur anglais du Sénégal, se décida à +envoyer aux informations un Noir nommé Isaac, qui avait été interprète +de Park et que ce dernier, avant de quitter Sansanding, avait renvoyé à +la côte avec des lettres et son journal de route. Isaac revint au +Sénégal en 1811, rapportant la nouvelle que Park et ses derniers +compagnons avaient péri dans les rapides de Boussa environ quatre mois +après leur départ de Sansanding, c’est-à-dire vers fin mars 1806. Par +des documents recueillis à Sokoto en 1827 par Clapperton, on sut que les +cinq voyageurs avaient abordé à Tombouctou et y avaient séjourné[359] ; +ayant fait escale à Gao, ils furent attaqués par les Touareg, qui +tuèrent trois des quatre compagnons européens de Park ; ce dernier et +Martyr étaient les seuls survivants au moment de l’arrivée aux grands +rapides de Boussa : attaqués au moment le plus dangereux par des +indigènes massés sur les roches et se voyant perdus, les deux voyageurs +se jetèrent à l’eau et y périrent noyés. + +En 1818-19, le chirurgien anglais _Dochard_, venant lui aussi de la +Gambie par le Boundou, explora le Bambouk, le Gangaran, le Fouladougou, +le Bélédougou, et atteignit le Niger à mi-chemin entre Koulikoro et +Niamina, d’où il gagna Bamako (janvier 1819). Revenant ensuite à +Bangassi (Fouladougou), il traversa le Kaarta et fut recueilli près de +Bakel par des officiers français. + +Le major _Gordon Laing_, parti de Tripoli par Ghadamès et le Touat, +atteignit Oualata, puis Tombouctou en 1826 ; obligé de retourner sur ses +pas en raison de l’hostilité de Sékou-Hamadou, il fut étranglé par des +Bérabich sur la route de Tombouctou à Araouâne le 24 avril (ou le 24 +septembre) 1826. Ses restes, retrouvés tout récemment par M. Bonnel de +Mézières, ont été déposés à Tombouctou par les soins de l’autorité +française[360]. + +Après Laing, nous rencontrons[361] le nom d’un explorateur français qui, +malgré ses origines modestes et son manque absolu de ressources, +effectua au Soudan l’un des plus beaux voyages du XIXe siècle et l’un de +ceux qui firent faire les plus grands pas à la science géographique : je +veux parler de _René Caillié_. Parti de Kakoundi (Rio-Nunez) le 19 avril +1827 déguisé en Maure, et se faisant passer pour un Egyptien capturé par +des Français puis affranchi par son maître au Sénégal et désireux de +regagner son pays, il réussit à traverser le Fouta-Diallon, atteignit le +Niger à Kouroussa, visita le Ouassoulou, tomba gravement malade à Timé +ou Kiémé, près et à l’Est d’Odienné qui n’existait pas encore (Côte +d’Ivoire actuelle), se rendit de là à Tengréla, d’où il passa dans le +Haut-Sénégal-Niger actuel, atteignit Dienné, entra à Tombouctou le 20 +avril 1828 et arriva enfin à Tanger le 18 août de la même année, ayant +accompli seul, en seize mois, un voyage de plus de 4.500 kilomètres et +rapportant des masses de renseignements précieux. + +Entre temps, les reconnaissances parties du bas Sénégal avaient repris +leur cours dans la région de Kayes. En 1822, le capitaine de frégate +Leblanc avait visité le Galam, et Groux de Beaufort, en 1824-25, puis +Duranton en 1828, avaient exploré le Bambouk, le Khasso et le Sud du +Kaarta. Bouet-Willaumez, gouverneur du Sénégal, remonta en 1836 le +fleuve jusqu’à Médine et visita les chûtes du Félou. Sur son ordre, en +1843, une mission composée du pharmacien Huart, du commis de marine +Raffenel et du traitant Pottin-Paterson remonta la Falémé et fit une +nouvelle exploration du Bambouk et du Khasso. En 1846, _Raffenel_ fit un +second voyage au Soudan et explora le Kaarta. + +Ensuite se place la plus belle exploration soudanaise, celle du docteur +allemand _Barth_ : il faisait partie d’une expédition scientifique +dirigée par Richardson et comprenant en outre Overweg ; partie de +Tripoli en 1850, la mission visita Rhât et Agadès, atteignit en 1851 le +Haoussa, où mourut Richardson, et explora le Bornou et les rives du +Tchad. Overweg étant mort à son tour, Barth, demeuré seul, assuma tout +le labeur. Ayant visité l’Adamaoua, le Kanem et le Baguirmi, il revint +au Haoussa, séjourna à Zinder, Katséna, Sokoto et Gando, atteignit le +Niger en face de Say, le traversa, visita le Yagha, gagna Dori, puis +Hombori, arriva le 7 septembre 1853 à Tombouctou où il séjourna sept +mois (1853-54), suivit la rive septentrionale du Niger jusqu’à Gao, +regagna le lac Tchad et enfin rejoignit Tripoli en 1855, après un voyage +de plus de cinq ans dans le cœur de l’Afrique. Durant le séjour de Barth +à Tombouctou, Hamadou-Hamadou, alors roi du Massina, avait donné l’ordre +de faire chasser l’explorateur hors de la ville ; ce dernier dut en en +effet partir, protégé d’ailleurs par Ahmed-el-Bekkaï. + +En 1858, Brossard de Corbigny complétait l’exploration du Khasso et du +Logo et, en 1859-60, le sous-lieutenant _Pascal_ achevait celle des +bassins de la Falémé et du Bafing[362]. En 1860 le lieutenant indigène +_Alioune Sal_ partait du Sénégal et, de 1861 à 1862, explorait le Tagant +et le Hodh, visitait Oualata, Araouâne, et parvenait à Bassikounou ; +arrêté là et fait prisonnier par un détachement de l’armée d’El-hadj- +Omar, il parvint à s’échapper et put regagner Bakel. + +De 1863 à 1866 s’accomplit le voyage du lieutenant de vaisseau _Mage_ et +du docteur _Quintin_ à Ségou. Partis de Saint-Louis, les deux +explorateurs s’acheminèrent par Médine — qui était depuis 1855 notre +poste le plus avancé vers l’Est —, Bafoulabé et Kita, traversèrent le +Fouladougou, passèrent par Banamba, atteignirent le Niger à Niamina le +22 février 1864 et arrivèrent à Ségou, où ils furent reçus par Ahmadou, +le 28 fév. suivant. Ils étaient chargés par Faidherbe de négocier un +traité avec El-hadj-Omar et d’obtenir de lui l’autorisation de créer un +poste français à Bafoulabé. Mais El-hadj guerroyait alors au Massina et +Ahmadou ne voulut pas mettre les voyageurs en communication avec lui ; +tout en les traitant avec courtoisie, il les garda, en fait, prisonniers +à Ségou durant deux ans et deux mois. Les explorateurs mirent à profit +ce séjour forcé pour récolter des quantités de renseignements sur +l’histoire du Soudan et l’organisation de l’empire d’El-hadj-Omar ; ils +eurent aussi l’occasion d’assister de près aux opérations de guerre +d’Ahmadou, qu’ils accompagnèrent dans ses expéditions contre Sansanding +et contre Koulikoro. Ayant enfin obtenu l’autorisation de quitter Ségou, +ils partirent de cette ville dans la nuit du 5 au 6 mai 1866, passèrent +par Touba (Touba-koura), Ouossébougou, Bagoïna, Nioro et Koniakari et +atteignirent Médine le 28 mai 1866. + +Comme on était resté fort longtemps au Sénégal sans avoir de nouvelles +des deux voyageurs, l’officier de spahis _Perraud_ et le docteur +_Béliard_ furent envoyés en mars 1864 à leur recherche ; partis de +Médine, ils s’avancèrent jusqu’à Nioro, mais ne purent aller plus loin, +la route de Nioro à Ségou étant coupée par les Banmana révoltés contre +les Toucouleurs, et ils durent revenir à Médine. + +Le premier Européen qui pénétra dans Ségou et y rendit visite à Ahmadou, +après Mage et Quintin, fut _Paul Soleillet_, qui, venant de Saint-Louis +et passant par Koniakari et le Kaarta, atteignit le Niger à Niamina le +20 septembre 1878, fut reçu à la cour du roi toucouleur, et revint au +Sénégal en 1879. + +Le 1er juillet 1880, Tombouctou recevait la visite de l’explorateur +autrichien _Oskar Lenz_, qui venait du Maroc par l’Oued-Draa, Tindouf et +Araouâne ; après avoir séjourné 18 jours à Tombouctou, Lenz se rendit à +Bassikounou en passant par Ras-el-Ma, visita Sokolo, Goumbou, Bagoïna, +Nioro et Koniakari, et arriva à Médine le 2 novembre 1880. + +A la fin de la même année, le capitaine _Galliéni_, accompagné des +lieutenants Vallière et Piétri et des docteurs Tautain et Bayol, +quittait Médine, passait à Kita, était attaqué à Dio dans le Bélédougou +par le chef de Daba, traversait le Niger au Sud de Bamako à Touréla et +s’avançait sur la rive droite jusqu’à Nango, à 35 kilomètres de Ségou, +sans pouvoir obtenir d’Ahmadou l’accès de sa capitale. Après dix mois +d’attente, il recevait enfin de ce dernier, le 10 mars 1881, la +signature d’un traité, et ralliait le poste de Kita, qui venait d’être +fondé le 27 février par le colonel Borgnis-Desbordes. + +En 1883, le docteur _Collin_ visitait Satadougou, Dabia et Tembé, où il +était reçu par Dabakoutou, alors roi du Konkodougou, et lui faisait +accepter le protectorat français. + +Cette même année, un nommé Buonfanti prétendit que, avec le docteur +américain Van Flint, il avait atteint Kouka, venant de Tripoli, était +allé à Say, avait remonté le Niger jusqu’à Tombouctou, était allé de là +au Mossi et était arrivé à Lagos par le Dagomba et le Dahomey. Il +raconta son voyage en 1884 à la Société de Géographie de Bruxelles, +disant que, ses bagages lui ayant été volés, il avait perdu toutes ses +notes. Les invraisemblances de son récit et l’identité de quelques +passages exacts avec les passages correspondants de Barth ont fait +suspecter fortement la véracité de Buonfanti, qui mourut au Congo en +1887. + +Après notre installation sur le Niger et la création du poste de Bamako +(1883), on songea à faire le lever du grand fleuve soudanais d’une façon +sérieuse. En 1884, l’enseigne _Froger_ amena du Sénégal au Niger une +canonnière démontable, le _Niger_, qu’il mit à flot en aval des rapides +de Bamako et ancra à Koulikoro ; en 1885, le lieutenant de vaisseau +_Davoust_ s’embarquait sur cette canonnière et explorait le fleuve +jusqu’à Diafarabé. En 1887, le lieutenant de vaisseau _Caron_ +construisit à Bamako une nouvelle canonnière, le _Mage_ ; ne recevant +pas de France la machine qui lui était destinée, il s’embarqua à +Manambougou sur le _Niger_ et, escorté de deux chalands, le +_Manambougou_ et le _Titi_, il poussa jusqu’à Mopti, alla visiter +Tidiani à Bandiagara, continua son voyage malgré le mauvais vouloir +manifeste du roi toucouleur et mouilla le 16 août 1887 à Kabara ; +empêché d’entrer à Tombouctou par l’hostilité des Touareg, qui le +prenaient pour l’allié de Tidiani, il fit machine en arrière et regagna +Koulikoro. + +A la même époque, le lieutenant _Binger_ commençait la merveilleuse +exploration qui l’a mis, avec Barth et Nachtigal, au premier rang des +découvreurs de l’Afrique et lui a assuré, de façon incontestable, la +première place parmi les explorateurs français du continent noir. Ayant +traversé le Niger à Bamako le 1er juillet 1887, M. Binger, seul et sans +escorte, visitait d’abord Ouolossébougou, Ténétou et Bougouni, parvenait +sous les murs de Sikasso qu’il trouvait assiégé par Samori, demeurait +quelque temps l’hôte du fameux conquérant, atteignait Tengréla, +traversait le Folona et entrait le 20 février 1888 à Kong, dont il +révélait l’importance à l’Europe, tout en démontrant l’inexistence de la +chaîne de montagnes de même nom, qui figurait alors sur toutes les +cartes. Après un long et fructueux séjour à Kong, il visitait Bobo- +Dioulasso, pénétrait au Mossi, était reçu à Ouagadougou[363] par le +_nâba_ Sanom, revenait au Sud, traversait le Gourounsi et le Dagomba, +visitait Salaga et Kintampo, atteignait Bondoukou et revenait fermer son +itinéraire à Kong, le 5 janvier 1889 ; il y rencontrait Treich-Laplène, +venu de Grand-Bassam par Bondoukou, et achevait son voyage en se rendant +avec lui à nos comptoirs maritimes de la Côte d’Ivoire. Non seulement il +avait reconnu le bassin supérieur de la Volta et la partie occidentale +de la Boucle du Niger, jusqu’alors inconnue — si l’on excepte les +renseignements recueillis presque à la même époque par Krause —, niais +il rapportait une masse d’informations si abondantes et si précises et +d’itinéraires par renseignements si exacts qu’aujourd’hui encore on +trouve à s’instruire en lisant sa relation de voyage. + +Pendant que s’accomplissait l’exploration de M. Binger, en 1888-89, le +lieutenant de vaisseau _Jayme_ reprenait les tentatives de +reconnaissance du Niger et parvenait à Korioumé sur le _Mage_, sans +pouvoir entrer à Tombouctou ni pousser son voyage en aval de ce point. + +Dans le bassin du Sénégal d’autre part, le capitaine _Oberdorff_ +explorait le Konkodougou et mourait à Tembé (1888), tandis que le +lieutenant _Plat_ continuait la mission. + +En 1890 le docteur _Crozat_ visitait San et le Yatenga et entrait en +relations, à Ouagadougou, avec le _nâba_ Bokari-Koutou[364]. + +De fin décembre 1890 à août 1891, le capitaine _Monteil_, accompagné de +l’adjudant Badaire, traversait de l’Ouest à l’Est la Boucle du Niger, de +Ségou à Say, passant par San, Kinian, Sikasso, Bobo-Dioulasso, le +Dafina, Koury, Yâko, puis, n’ayant pu pénétrer à Ouagadougou, par Dori, +où il arrivait le 22 mai 1891, reliant ainsi les itinéraires de M. +Binger à ceux de Barth ; il était le 19 août à Say, franchissait le +Niger, gagnait le Tchad par Sokoto et parvenait à Tripoli avec son +compagnon après des fatigues excessives. + +En 1891-92, le lieutenant _Marchand_, qui avait été nommé résident +auprès de Tièba, roi de Sikasso, explora les cercles actuels de Sikasso +et de Bougouni, ainsi que le Nord de la Côte d’Ivoire. + +En 1894, la majeure partie de ce qui constitue aujourd’hui le Haut- +Sénégal-Niger était explorée, et les reconnaissances qui furent +effectuées à partir de cette date appartiennent plutôt au domaine de la +conquête et de l’occupation. Cependant, il convient encore de signaler +l’exploration du Sud-Est de la Boucle du Niger, qui fut faite ou +complétée en 1894 par le mulâtre anglais _Fergusson_[365], lequel visita +Bitou, Tenkodogo et Ouagadougou, et, en 1895-96, par les lieutenants +_Baud_ et _Vergoz_ (région de Say), le commandant _Decœur_ (région de +Fada-n-Gourma), la mission allemande du docteur _Grüner_ et du +lieutenant _Von Carnap_ (Fada-n-Gourma, Tenkodogo et Koupéla), et le +capitaine _Toutée_, qui remonta le Niger de Boussa à Farka (entre +Tillabéry et Dounzou). En 1895 également, les lieutenants Baud et +Vermeersch, venant du Dahomey par Gambaga et Oua, arrivaient à Bouna +(Côte d’Ivoire) et l’administrateur _Alby_, venu aussi du Dahomey par +Sansanné-Mango, poussait jusqu’à Ouagadougou, sans d’ailleurs obtenir +l’accès de la ville, tandis que le capitaine _Destenave_, alors résident +à Bandiagara, faisait de nombreuses reconnaissances en pays mossi. + +L’année suivante (1896), l’exploration du Niger était achevée depuis +Tombouctou jusqu’au golfe de Guinée par le lieutenant de vaisseau +_Hourst_, accompagné de l’enseigne Baudry, du lieutenant Bluzet, du +docteur Taburet et du Père Hacquard. Ayant quitté Kabara sur le chaland +_Jules-Davoust_, cette mission atteignait Say le 7 avril 1896 et en +repartait le 15 septembre pour arriver quelque temps après à +l’embouchure du Niger. + +En 1899, la science comptait encore un martyr en la personne du géologue +_Lejeal_, assassiné par les Touareg tandis qu’il explorait les falaises +de Hombori. + +Pour terminer cette revue d’ailleurs trop incomplète de l’exploration du +Haut-Sénégal-Niger, il convient encore de citer les voyages de MM. +_E.-F. Gautier_ et _R. Chudeau_ qui, en 1904-05, firent faire un pas +décisif à la connaissance du Sahara soudanais, et celui du lieutenant +_Desplagnes_ qui, en 1905-06, parcourut et leva de façon précise la +région lacustre située au Sud de Tombouctou et le pays montagneux des +Tombo. + +Bien d’autres voyages auraient mérité de trouver place dans ce chapitre +et bien d’autres noms auraient dû y être mentionnés ; que l’on veuille +bien m’excuser de les avoir négligés, non par dédain ni par oubli, mais +parce que la liste complète de tous ceux qui ont contribué à la +connaissance du Soudan Français formerait à elle seule un volume. + +[Illustration : Carte 19. — Les grandes explorations.] + + +[Note 354 : Expédition de Julius Maternus dans l’Aïr entre 80 et 90 +après Jésus-Christ.] + +[Note 355 : Le premier voyage accompli par des Européens à l’embouchure +du Sénégal date vraisemblablement de 1292 : il fut exécuté par des +Italiens, les frères Vivaldi. Ce voyage fut suivi de quelques autres au +XIVe siècle, faits par des Espagnols et des Normands. Les Portugais se +montrèrent surtout à partir du XVe siècle.] + +[Note 356 : Comparez notamment ces deux curieux passages : « Les Noirs +meinent une bonne vie, sont de fidele nature, faisans volontiers plaisir +aux passans, et s’etudient de tout leur pouvoir à se donner tous les +plaisirs de quoy ils se peuvent aviser à se resjouir en danses, et le +plus souvent en banquets, convis et ebas de diverses sortes. Ils sont +fort modestes, et ont en grand honneur et reverence les hommes doctes et +religieux, ayans meilleur temps que tout le reste des autres peuples +lesquels demeurent en Afrique. » (Edition Schefer, 1er vol., page 118). +Et plus loin : « Ceux de la terre noire sont gens fort ruraux, sans +raison, sans esprit ny pratique, n’estans aucunement experimentez en +chose que ce soyt, et suivent la maniere de vivre des bestes brutes, +sans loy, ny ordonnances. Entre eux y a une infinité de putains, et par +conséquent de cornars, et sont bien habiles ceux qui en peuvent echaper, +sinon aucuns de ceux qui sont aux grandes cités ayans meilleur jugement +et sens naturel que les autres. » (_Ibid._, page 121).] + +[Note 357 : Vers la fin de la première moitié du XVIIe siècle (1640 à +1650), Sa’di, l’auteur du _Tarikh-es-Soudân_, fit plusieurs voyages de +Tombouctou à Dienné et Sansanding et de Tombouctou à Gao, mais sa +qualité de natif de Tombouctou empêche de le classer parmi les +explorateurs européens et même maghrébins. C’est un peu plus tard, entre +1660 et 1670, que se place le voyage que fit à Tombouctou, comme captif +des Maures, un matelot français nommé Paul Imbert ; ce voyage, pour +d’autres raisons, peut difficilement être rangé parmi les explorations +du Soudan.] + +[Note 358 : On attribue souvent à tort à André Brue, sur la foi du Père +Labat, le mérite de cette exploration : or André Brue ne fit aucunement +partie de l’expédition du Félou. (Voir à ce sujet l’_Histoire du +Sénégal_ du professeur Cultru).] + +[Note 359 : Selon d’autres témoignages, Park et ses compagnons +n’auraient pas pénétré dans la ville de Tombouctou.] + +[Note 360 : On a souvent attribué la priorité de la découverte de +Tombouctou à un matelot américain nommé Robert Adams, qui aurait atteint +cette ville en 1810 et y aurait séjourné dix mois. Ce matelot, qui avait +fait naufrage près du Cap Blanc et avait été capturé par les Maures avec +ses compagnons, parvint ensuite à Tanger, y fut recueilli par le consul +anglais et prétendit avoir été emmené à Tombouctou par son maître durant +sa captivité et en être revenu par Taodéni et Fez. Son récit fut mis en +doute par ses compagnons de naufrage et on s’accorde généralement à le +considérer comme apocryphe. Fût-il véritable d’ailleurs, le voyage +involontaire d’Adams serait à classer dans la même catégorie que celui +du matelot français Paul Imbert, lequel du reste aurait +incontestablement l’avantage de la priorité. A mon avis, ce serait +plutôt à Mungo-Park que doit revenir l’honneur d’avoir, parmi les +voyageurs européens, atteint le premier Tombouctou, bien que Lenz +affirme, d’après les dires des indigènes, que Park aurait passé en vue +de Kabara sans s’y arrêter et ne serait pas entré à Tombouctou.] + +[Note 361 : Je n’ai pas mentionné les belles explorations de Denham, +Oudney, Clapperton et Lander (1823-30), qui n’intéressent +qu’indirectement les pays dont j’ai à m’occuper ici.] + +[Note 362 : En 1859, un juif d’Akka (Maroc) nommé Mardochée se rendit à +Tombouctou en passant par Araouâne et renouvela plusieurs fois ce voyage +durant les années suivantes.] + +[Note 363 : Ouagadougou avait été visité déjà en 1886 par le voyageur +allemand _G. A. Krause_, qui, venant du golfe de Guinée, s’était avancé +jusqu’à San, Dienné et Bandiagara, voyageant seul et portant lui-même +son léger bagage. Arrivé à Douentza, sur la route de Tombouctou, il +revint au Mossi, traversa le Gourounsi, passa par Sati et arriva à +Kintampo en 1888. Il convient de rendre justice à cet explorateur +modeste qui, le premier, acquit une idée à peu près exacte du cours de +la Volta. En 1887, le lieutenant allemand Von François s’était avancé +par Salaga jusqu’au Sud du Mossi, à Sourma, sans pouvoir y pénétrer.] + +[Note 364 : Deux ans plus tard, le docteur Crozat accompagnait à Kong la +mission du capitaine Binger, du lieutenant Braulot et de M. Monnier, +puis, cherchant à gagner Sikasso, mourait de maladie à Tengréla, où se +trouve son tombeau.] + +[Note 365 : Fergusson dressa d’excellentes cartes de la partie nord de +la Gold-Coast et des régions voisines ; il fut tué en 1897 près de +Dokita (cercle actuel de Gaoua) au cours de la défaite d’un détachement +anglais par Sarankièni-Mori.] + + + + + CHAPITRE XV + + =L’occupation française= + + + =I. — Les débuts de l’occupation du haut Sénégal= (1698-1854). + + +C’est à la fin du XVIIe siècle qu’il fut procédé à l’installation du +premier poste permanent sur la partie du haut Sénégal qui relève +aujourd’hui de la colonie du Haut-Sénégal-Niger. + +Depuis le XIVe siècle, des navigateurs français étaient en relations +avec les indigènes de la côte, mais ce n’est qu’à partir du milieu du +XVIe siècle que nous possédons des renseignements sur ces voyages, qui +avaient surtout pour but les îles du Cap Vert. Le premier navire +français ayant abordé à l’embouchure du Sénégal et dont le nom nous ait +été conservé est la _Gallaire_, qui mouilla en 1558 vers l’emplacement +où s’élève aujourd’hui Saint-Louis. Ce vaisseau venait de Dieppe et, à +partir de cette époque, durant une trentaine d’années, des Dieppois +remontèrent le fleuve dans des barques, échangeant des produits avec les +riverains, sans dépasser vraisemblablement Podor. En 1588, la reine +Elisabeth donna à des marchands anglais, pour une période de dix ans, le +privilège de trafiquer sur le Sénégal, mais, après cette période, les +Normands recommencèrent leurs voyages. + +En 1626, des armateurs de Dieppe et de Rouen formèrent une compagnie +privée pour l’exploitation du Sénégal et de la Gambie ; ce fut la +première tentative régulièrement organisée de l’implantation française +au Sénégal ; en 1633, cette compagnie obtenait de Richelieu un privilège +et, cinq ans après, en 1638, le capitaine dieppois Thomas Lambert et le +gentilhomme Jeannequin de Rochefort construisaient à la pointe de +Bieurt, sur les bords du fleuve et à trois lieues de son embouchure, le +premier établissement français, passant des traités d’amitié avec les +rois du Cayor et du Oualo et remontant le Sénégal jusqu’à 280 kilomètres +de la pointe de Bieurt. Le poste construit par Lambert ayant été enlevé +par un raz-de-marée, le commis Louis Caullier, qui gérait les affaires +de la Compagnie du Cap Vert et du Sénégal — laquelle venait de remplacer +la compagnie normande —, en construisit un autre en 1658 ; le nouvel +établissement fut également détruit par l’action de la mer et la +Compagnie du Cap Vert, en 1659, transporta le siége de ses opérations +dans l’île de Ndar et y construisit un fort qui fut la première maison +de la ville de Saint-Louis. + +En 1664, la Compagnie du Cap Vert était expropriée par Colbert au profit +de la Compagnie des Indes Occidentales ; cette dernière fut mise à son +tour en liquidation en 1672 et l’établissement du Sénégal fut vendu en +1673 aux sieurs Egrot, secrétaire du roi, François et Raguenet, +bourgeois de Paris, qui formèrent une société nouvelle sous le nom de +Compagnie du Sénégal. Cette société fut, en 1681, remplacée par une +autre qui conserva le même nom. En 1693, les Anglais installés à la +Gambie s’emparaient de nos comptoirs du Sénégal et en étaient chassés la +même année par le capitaine Bernard, commandant le vaisseau le _Léger_. +En 1696, une troisième Compagnie du Sénégal se formait et envoyait en +Afrique, comme directeur, André Brue ; celui-ci fit enfin procéder à +l’occupation du haut fleuve, qui avait été reconnu jusqu’aux environs de +Médine par Bazy (1687) et La Courbe (1690). + +Ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, c’est à la fin de +l’année 1698 que, sous la direction de Brue, fut fondé sur la rive +gauche du fleuve, à côté du village de Makhana, c’est-à-dire à quelque +distance en amont de l’embouchure de la Falémé et en aval d’Ambidédi, le +premier poste français du Soudan : on lui donna le nom de fort _Saint- +Joseph_ et le commandement en fut confié au moine augustin +_Apollinaire_ ; une convention avait été passée à cet effet entre André +Brue et Boukari, roi du Galam. Le poste ne fut achevé d’ailleurs qu’en +1700 et il fut emporté dès l’année suivante par la crue du fleuve ; Brue +le fit reconstruire aussitôt (1701), dans les mêmes parages mais sur un +point plus élevé. Mais, en 1702, alors que Brue, retourné en France, +était remplacé par Lemaître comme directeur de la compagnie en Afrique, +les Mandingues du Bambouk, armés de flèches empoisonnées, investirent le +nouveau fort et l’attaquèrent avec une telle impétuosité que les +employés de la compagnie durent se sauver en pirogue à la faveur de la +nuit ; le lendemain, les Mandingues envahissaient le poste, le mettaient +au pillage et s’en allaient après l’avoir incendié. + +Les relations avec le Galam furent reprises en 1706 par La Courbe, qui +avait remplacé Lemaître. En 1709 se constituait une quatrième Compagnie +du Sénégal, la première qui fut composée uniquement de commerçants et la +seule qui fit de bonnes affaires ; les associés étaient tous des +Rouennais : Mustellier, veuve Cardin, veuve Morin et ses fils, François +et Charles Planterose. Mustellier se rendit en personne au Sénégal, prit +la direction des affaires et conserva La Courbe en lui donnant les +fonctions d’inspecteur ; ce Mustellier mourut en 1711 près de Bakel, à +Touabo. La nouvelle compagnie avait décidé de rétablir le comptoir du +Galam : en 1710 La Courbe avait voulu bâtir un poste dans l’île de +Cagnou, près de Médine, mais l’hostilité des Khassonkè l’obligea à +renoncer à ses projets ; au cours du voyage qui précéda sa mort, +Mustellier avait fait choix d’un emplacement sis sur une colline, près +de Médine ; sa maladie l’ayant empêché de donner suite à ses intentions, +Richebourg, qui le remplaça, en tint pour la région choisie par Brue +quatorze ans auparavant et fit commencer en 1712 l’érection d’un fort +près de Dramané, entre Makhana et Tamboukané, à quelques kilomètres de +l’ancien fort Saint-Joseph. Le nouvel établissement fut baptisé du même +nom que l’ancien. Richebourg se noya l’année suivante dans la barre du +Sénégal et fut remplacé par André Brue, dont la compagnie rouennaise +avait tenu à utiliser la compétence. Ce dernier fit achever en 1714 le +nouveau fort Saint-Joseph, et en fit construire un autre, appelé fort +_Saint-Pierre_, par le commis Corniet à Kaïnoura, sur la rive droite de +la basse Falémé, entre Naye et Sénoudébou, de façon à tenir en respect +les Mandingues du Bambouk et à faciliter l’exploration de ce pays, dont +les mines d’or avaient depuis longtemps attiré l’attention de la +compagnie. + +En 1718, les membres de la quatrième Compagnie du Sénégal, ayant fait +fortune, vendirent leurs établissements à la Compagnie des Indes, qui +conserva provisoirement André Brue comme directeur en Afrique. L’année +suivante, Brue, revenant au projet de La Courbe, voulut faire occuper +l’île de Cagnou — appelée successivement « île Pontchartrain » et « île +d’Orléans » — mais son projet ne reçut aucun commencement d’exécution. +Quelques années plus tard (1723), sur l’ordre de Du Bellay, qui avait +remplacé Brue au Sénégal, un agent nommé _Levens_ fonda deux comptoirs +en plein territoire du Bambouk : l’un était situé à Farabana, à l’Est de +la Falémé, et l’autre — achevé seulement en 1724 — à Samarina, près des +mines du Tambaoura. Ce même Levens cependant ne paraissait pas très +confiant dans l’avenir de l’exploitation aurifère du Bambouk, estimant +que les frais dépasseraient les profits. De fait, l’exploration +méthodique des richesses minières de ce pays, commencée en 1715 par +Compagnon et poursuivie, de 1730 à 1756, par divers voyageurs, ne fut +suivie d’aucune exploitation sérieuse. Quant aux postes de Farabana et +de Samarina, ils avaient été évacués dès 1732, à la suite de +l’assassinat du minéralogiste Pelays. + +Tous nos établissements du haut fleuve, y compris les forts Saint-Joseph +et Saint-Pierre, furent évacués en 1759, au moment de la guerre entre la +France et l’Angleterre. Les Anglais se rendirent maîtres de l’embouchure +du Sénégal, mais ne s’occupèrent aucunement du Galam ni du Bambouk. A la +suite de la paix de Paris, la Compagnie des Indes ne réoccupa que l’île +de Gorée ; elle entra d’ailleurs en liquidation en 1767 et, la même +année, le roi de France prenait possession de Gorée et de la péninsule +du Cap Vert, tandis que Saint-Louis et le Sénégal demeuraient anglais. +Enfin, en 1779, l’expédition du marquis de Vaudreuil et du duc de Lauzun +enlevait Saint-Louis aux Anglais, et le bassin du Sénégal devenait une +colonie française qui eut, à partir de cette époque, des gouverneurs +nommés par le roi[366]. + +Dumontet, premier gouverneur du Sénégal, fit reconstruire en 1780 le +fort Saint-Joseph par Gauthier de Chevigny, choisissant cette fois un +emplacement plus voisin de l’embouchure de la Falémé, emplacement situé +entre Gousséla et Makhana, sur la rive gauche du Sénégal, et que les +Soninké du pays appelèrent _Toubaboukané_, c’est-à-dire « escale des +Européens ». Il avait également l’intention d’établir des postes sur la +rive gauche de la Falémé, à Sénoudébou et à Dentilia (près de +Sansanding), mais il ne donna pas suite à ce projet. Dès 1782 +d’ailleurs, le fort Saint-Joseph de Toubaboukané fut à peu près +abandonné et tomba en ruines. Il fut réédifié en 1786 par Rubault, sous +le gouvernement du chevalier de Boufflers, et abandonné de nouveau +l’année suivante, après l’assassinat de Rubault. + +Au moment de la chûte de la monarchie, nous ne possédions donc plus +aucun établissement au Soudan. Après plusieurs alternatives d’occupation +française et anglaise du bas Sénégal, notre colonie nous fut rendue en +1814 par le traité de Paris et elle fut réoccupée le 25 janvier 1817. + +En 1818, le baron Portal, alors ministre des Colonies, dressa un plan +méthodique d’occupation du haut Sénégal, mais des difficultés de divers +ordres — difficultés financières entre autres, ainsi que le naufrage +d’une partie de l’expédition avec la _Méduse_ — empêchèrent alors la +réalisation de ce plan. Cependant, en 1819, le capitaine de frégate de +Meslay avait remonté le fleuve jusqu’à Bakel et y avait fondé un poste, +mais son rapport concluait à l’inutilité des sacrifices qu’exigerait une +occupation permanente du haut pays. + +Pourtant les relations avec le Galam et le Khasso se trouvèrent renouées +du fait de notre installation à Bakel ; en 1820, le capitaine de frégate +Leblanc poussait jusqu’en amont de l’embouchure de la Falémé et, en +1824, des négociants de Saint-Louis fondaient la _Société de Galam_, qui +dura jusqu’en 1840 ; en 1825, cette société établissait un comptoir à +Makhana (fort _Saint-Charles_), un dépôt à Sansanding (sur la Falémé) et +envoyait un bateau stationner devant Médine. Ces diverses stations +furent abandonnées successivement : il n’en demeurait plus trace en 1841 +et Bakel était alors le poste le plus avancé sur le haut fleuve. + +En 1844, le gouverneur _Bouet-Willaumez_ traçait un remarquable +programme de pénétration du Soudan ; mais il ne parvint pas à le faire +adopter par la métropole et l’exécution n’en devait être commencée que +dix ans plus tard par _Faidherbe_. Ce dernier, après s’être distingué à +Podor comme capitaine du génie sous le gouvernement du commandant +Protet, était promu en 1854 au grade de chef de bataillon, à l’âge de 36 +ans, et appelé la même année au gouvernement du Sénégal, sur la demande +des habitants de la colonie. + +Avec lui va cesser la période de tâtonnements qui durait depuis plus de +cent cinquante ans et c’est en réalité sous sa direction énergique et +prévoyante que va commencer la nouvelle phase, celle de la conquête et +de la véritable occupation du haut bassin du Sénégal. + + + =II. — La marche au Niger= (1854-1880). + + +Cette nouvelle phase correspond à la période durant laquelle les +gouverneurs du Sénégal s’occupèrent directement des affaires du pays que +l’on appelait alors tantôt le « Haut-Fleuve » et tantôt le « Soudan ». +Voici la liste de ces gouverneurs, titulaires ou intérimaires, dont les +noms resteront attachés à la conquête du haut Sénégal : Faidherbe +(1854-61), Jauréguiberry (1861-63), Faidherbe (1863-65), Pinet-Laprade +(1865-69), Valière (1869-76) et Brière de l’Isle (1876-81). + +Dès 1855, _Faidherbe_ concluait un traité d’amitié avec le roi du +Khasso, occupait _Médine_, résidence de ce prince, au terminus extrême +de la navigation sur le Sénégal, et y construisait une forteresse dont +les restes sont encore visibles aujourd’hui. C’est le 12 septembre 1855 +qu’une colonne, commandée par le gouverneur en personne assisté du +lieutenant de vaisseau Desmarais, débarquait à Kayes ; le lendemain, +Faidherbe arrivait à Médine, que les bandes d’El-hadj-Omar venaient +d’évacuer, et y était reçu avec de grandes démonstrations d’amitié par +Kinnti-Sambala, roi du Khasso. Le 22 septembre, le gouverneur visitait +les chûtes du Félou et il repartait le 6 octobre pour Saint-Louis[367], +laissant le fort de Médine à peu près achevé : on avait travaillé avec +une activité fébrile et la construction du blockhaus coûta la vie à un +grand nombre de sapeurs européens, terrassés par la fatigue et la +maladie. On n’en était pas encore arrivé, en effet, à n’employer que les +indigènes pour les gros travaux et ce n’est qu’après une série de +cruelles expériences que la main-d’œuvre européenne devait être +abandonnée sous ces climats débilitants et meurtriers. + +Nous avons vu que, deux ans après la construction du poste, en 1857, El- +hadj-Omar vint mettre le siège devant Médine. La place était alors +commandée par un mulâtre de Saint-Louis, _Paul Holle_, assisté de sept +Européens (le sergent Desplats, les soldats d’infanterie de marine +Sacrais, Marter, Chevant et Gravanti, et les artilleurs Deshayes et +Marot), de 22 tirailleurs sénégalais[368] et de 34 « laptots » ou +matelots indigènes. Le 20 avril 1857, El-hadj donna l’assaut : ses +hommes se servaient d’échelles en bambou qu’ils appliquaient contre +l’enceinte du village khassonkè et contre les murailles du fort lui- +même ; ils ne reculèrent qu’après des efforts opiniâtres et renouvelés +de la part des assiégés et en laissant plus de 300 cadavres au pied des +murs ; de notre côté, nous n’avions perdu que six hommes. Après +plusieurs jours durant lesquels on échangea de part et d’autre des coups +de feu sans grand résultat, le 11 mai dans la nuit, 200 Toucouleurs se +rendirent maîtres de l’îlot situé en face de Médine. Au matin, le +sergent Desplats, s’embarquant avec onze tirailleurs dans un canot +recouvert de peaux de bœufs, tourna l’îlot et en chassa les +Toucouleurs ; ceux-ci perdirent une centaine d’hommes, tués par les feux +croisés du fort, du village khassonkè et du canot. Dans la nuit du 4 +juin, un contingent ennemi, venu de la rive droite pour renforcer les +troupes d’El-hadj, tenta en vain l’assaut du fort. + +Cependant la garnison et les quelques six mille indigènes enfermés dans +le village de Kinnti-Sambala commençaient à souffrir de la famine. +Girardot, qui commandait un poste créé récemment à Sénoudébou, sur la +rive occidentale de la Falémé, partit avec quelques volontaires noirs +pour tâcher de débloquer Médine ; abandonné de ses volontaires à +Diakandapé, un peu en aval de Kayes, il ne put qu’envoyer aux assiégés +cinq hommes portant chacun dix paquets de cartouches et dont deux +seulement arrivèrent à Médine. + +Paul Holle avait convenu avec Desplats de faire sauter le fort avec ses +défenseurs au cas où l’ennemi parviendrait à s’en rendre maître, et il +conservait dans ce but, dissimulée dans un réduit, une petite provision +de poudre dont le sergent et lui-même étaient seuls à connaître +l’existence ; les Khassonkè venaient continuellement réclamer des +munitions et Paul Holle, ne voulant pas avouer qu’il n’en avait plus de +disponibles, afin de ne pas détacher de lui ses alliés, usait de +subterfuges pour éluder leurs demandes. Le 15 juillet, les Toucouleurs +avaient établi leurs travaux d’approche à 25 mètres du fort, et il ne +restait plus aux assiégés que deux cartouches par homme et deux +gargousses pour chacune des quatre pièces d’artillerie. La situation +semblait désespérée, car les eaux du Sénégal étaient basses et il +paraissait impossible que des secours pussent arriver de Saint-Louis en +temps utile. + +Non loin de Médine se trouvait bien un aviso, le _Guet-N’dar_, ayant à +son bord l’enseigne des Essarts, deux sous-officiers européens et 25 +laptots, mais cet aviso était lui-même dans une situation extrêmement +critique. Vers la fin de l’année précédente, au début de la baisse des +eaux, il s’était échoué à Diakandapé, entre Tamboukané et Kayes, et des +Essarts attendait tranquillement la crue pour se dégager lorsque lui +parvint la nouvelle du siège de Médine ; alors, dès les premières +pluies, en juin, il avait essayé de remettre son bateau à flot pour se +porter au secours des assiégés, mais l’aviso était venu s’enferrer sur +les roches de Sontoukoulé, à hauteur de Kayes ; depuis un mois, à demi +englouti, le _Guet-N’dar_ tenait pourtant en respect les Toucouleurs, +mais son commandant était réduit à l’impuissance. Frappé d’un accès +pernicieux, des Essarts mourut au moment même où Faidherbe arrivait à +son secours, le 16 juillet 1857. + +Le gouverneur en effet, profitant d’une hausse du niveau des eaux dans +le bas fleuve, avait réussi à remonter jusqu’à Kayes sur le _Podor_, +avec 80 soldats européens et 140 tirailleurs sénégalais. La crue, +attendue depuis si longtemps, se produisit subitement et, le 18 juillet +au matin, le _Basilic_, venant de Matam avec un renfort de 20 Européens +et de 100 Noirs, parvenait à franchir les rapides de Sontoukoulé et +venait mouiller à trois kilomètres de Médine. + +Faidherbe concentre aussitôt tout son monde en ce point. S’apercevant +que les « kippes », ces énormes rochers entre lesquels le Sénégal se +fraie un passage en face de Médine, étaient garnis de guerriers +toucouleurs dont le feu plongeant interdisait l’accès du fort, il passe +sur la rive droite avec sa troupe, enlève le « kippe » du Nord à l’arme +blanche et, s’étant ainsi rendu maître d’une position éminemment +favorable, il crible de balles le « kippe » du Sud, que l’ennemi ne +tarde pas à évacuer. La colonne repasse alors le fleuve sur les canots +du _Basilic_, refoulant les Toucouleurs vers Médine et les prenant entre +son propre feu et celui de Paul Holle, venu à la rencontre de Faidherbe. +L’armée d’El-hadj se débanda en désordre : Médine était sauvé, mais il +était temps, car les assiégés mouraient littéralement de faim ; aussitôt +que les Khassonkè du village indigène se furent rendu compte de leur +délivrance, ils se ruèrent hors des murs pour dévorer de l’herbe et des +racines. Ce siège, héroïquement soutenu par Paul Holle et ses +compagnons, avait duré trois mois[369]. + +Dès le lendemain de son entrée à Médine, le 19 juillet, Faidherbe +brûlait le village de Kounda, situé un peu en amont et où les +Toucouleurs s’étaient retranchés. Le 23, une bande de partisans d’El- +hadj tenta de reprendre l’offensive, mais fut rapidement mise en +déroute. Faidherbe put en toute tranquillité repartir pour Saint-Louis, +où il arriva le 27 août. L’année suivante (1858), il faisait occuper +Kéniéba, dans le Bambouk, et confiait l’exploitation des mines d’or au +capitaine du génie Maritz, mais les pertes furent si grandes que l’on +dut abandonner l’entreprise dès 1860. + +J’ai raconté au chapitre XI comment nous parvinmes à nous débarrasser +définitivement d’El-hadj-Omar, au moins dans la région de Bakel et de +Médine, par la prise de Guémou dans le Guidimaka en octobre 1859. +L’année suivante, El-hadj nous faisait offrir, par son envoyé Tierno- +Moussa, de traiter avec nous et de nous céder les pays situés entre la +Falémé et le Bafing, comprenant la rive gauche du Sénégal de Médine à +Bafoulabé, ainsi que le Guidimaka ; El-hadj entendait par contre se +réserver le Diomboko, le Kaarta, le Fouladougou, le Bélédougou, le +Manding et toutes les contrées au Nord et à l’Est de ces pays. C’est +pour répondre à ces propositions qu’en revenant au Sénégal, en 1863, +Faidherbe envoya à Ségou Mage et Quintin[370]. Nous avons vu au chapitre +précédent que ces derniers n’avaient pu entrer en relations avec El- +hadj, mort d’ailleurs au Massina durant leur séjour à Ségou, et qu’ils +étaient revenus à Saint-Louis en 1866 sans avoir obtenu aucun résultat +au point de vue politique, mais en rapportant des cartes et des +renseignements que l’on devait mettre à profit pour pousser en avant +l’occupation. + +La marche vers l’Est ne fut d’ailleurs reprise avec vigueur que dix ans +plus tard, sous le gouvernement de _Brière de l’Isle_, qui arriva au +Sénégal en 1876. En 1878, il faisait enlever par la colonne _Reybaud_ la +position de _Saboussiré_, que les Toucouleurs occupaient encore, à 16 +kilomètres en amont de Médine, annexait le Logo et le Natiaga, faisait +fonder en 1879 le poste de _Bafoulabé_ et parvenait à faire demander au +Parlement les crédits nécessaires à la construction d’un chemin de fer +de Médine à Bafoulabé, amorce d’une ligne destinée à relier le Sénégal +au Niger ; les crédits étaient votés le 13 novembre 1880, à la requête +de l’amiral Cloué, alors ministre de la Marine et des Colonies. + +La même année (1880), le gouverneur Brière de l’Isle envoyait le +capitaine _Galliéni_ vers Ségou, dans le but d’obtenir d’Ahmadou un +traité reconnaissant notre protectorat ; la mission Galliéni, en +s’acheminant de Kita vers Bamako, fut attaquée à _Dio_, au Sud de Daba, +par deux mille Banmana que commandait le chef de ce dernier village, +lequel pensait servir les intérêts de son peuple en empêchant les +Français de faire d’Ahmadou leur allié : l’attaque fut d’ailleurs +repoussée, mais le capitaine Galliéni comprit que l’état d’esprit des +Banmana ne lui permettrait pas de fonder à ce moment un poste à Bamako, +comme il en avait eu l’intention, et, passant au Sud de cette ville, il +franchit le Niger à Touréla et poursuivit sa marche jusqu’à Nango, à une +quarantaine de kilomètres de Ségou. Là, il reçut d’Ahmadou l’ordre de ne +pas s’avancer plus loin ; il fit porter alors au roi de Ségou le traité +qu’il était chargé de lui faire signer, mais Ahmadou conserva ce +document sous prétexte de l’étudier et dix mois se passèrent en +pourparlers qui paraissaient sans issue, la mission se trouvant dans une +sorte de demi-captivité qui rappelait celle de Mage. + +Cependant le lieutenant-colonel _Borgnis-Desbordes_, nommé commandant du +Haut-Sénégal en 1880, fondait un poste à _Kita_ le 27 février 1881 et +Ahmadou, impressionné par la nouvelle de ce pas en avant, se décidait, +le 10 mars suivant, à retourner au capitaine Galliéni, après l’avoir +revêtu de son sceau, le traité qu’il détenait depuis si longtemps ; mais +le texte arabe du document, rédigé sous la dictée d’Ahmadou, ne +correspondait pas au texte français et ne comportait qu’une simple +autorisation de commercer accordée aux Européens : aussi le traité ne +put-il pas être appliqué. + + + =III. — La grande conquête= (1880-99). + + +A partir de 1880, le commandement des territoires du Soudan fut confié à +un officier supérieur relevant du gouverneur du Sénégal et ce dernier +n’intervint plus directement dans les affaires du « Haut-Fleuve ». En +fait, la fondation du poste de _Kita_, que j’ai signalée à l’instant, +appartient à cette nouvelle période de l’histoire politique et militaire +du Soudan Français. Les gouverneurs du Sénégal, durant cette période, +furent, après Brière de l’Isle, d’abord Lanneau (1881), puis Canard +(1881-82), ensuite Vallon (1882) ; à ce dernier succédèrent des +gouverneurs civils : Servatius (1882-83), Bourdiaux (1883-84), Seignac- +Lesseps (1884-86), Genouille (1886-88), Clément-Thomas (1888-90) et +enfin M. de Lamothe (1890-95), après lequel se place le premier +gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, M. Chaudié +(1895-1900). + +Quant au commandement supérieur du Haut-Fleuve — appelé commandement +supérieur du Soudan Français à partir du 6 septembre 1890 —, il fut +successivement confié à ces grands acteurs de l’épopée soudanaise qui +ont nom Borgnis-Desbordes (1880-83), Boylève (1883-84), Combes +(1884-85), Frey (1885-86), Galliéni (1886-88), Archinard (1888-91) et +Humbert (1891-92). A partir de 1892, le titre de « commandant +supérieur » fut changé en celui de gouverneur et le Soudan Français, +érigé en colonie autonome, releva directement de la métropole de 1892 à +1895 : le général Archinard fut le premier gouverneur du Soudan +(1892-93) ; puis, après deux intérims remplis successivement par les +colonels Combes et Bonnier en 1893, M. Grodet reçut la direction de la +colonie de 1893 à 1895. + +Avec l’institution du Gouvernement Général (décret du 16 juin 1895), le +gouverneur du Soudan Français n’eut plus que le titre de lieutenant- +gouverneur et fut placé sous la haute direction du gouverneur général : +ce fut le colonel de Trentinian qu’on appela à ce poste en 1895 ; +remplacé momentanément en 1898 par le colonel Audéoud, il revint au +Soudan comme général la même année et quitta la colonie en 1899, en en +laissant pour quelques mois le commandement au colonel Vimard. On +procéda ensuite à une réorganisation du Gouvernement Général de +l’Afrique Occidentale Française, ainsi que nous le verrons plus loin. + +J’ai dû me borner à tracer, de cette période héroïque que j’appelle « la +grande conquête », un résumé succinct et déplorablement sec ; pour les +détails, je renvoie le lecteur aux chapitres précédents concernant les +empires d’El-hadj-Omar et de Samori et l’histoire des Etats secondaires, +ainsi qu’au beau livre publié récemment par MM. Terrier et Mourey. + +Le 9 janvier 1881, le colonel _Borgnis-Desbordes_ quitte Médine à la +tête d’une colonne et occupe _Kita_, où il crée un poste le 27 février. +Puis il transfère la capitale du Soudan de Médine à _Kayes_, la +navigation entre Kayes et Médine étant rendue impossible par les rochers +la majeure partie de l’année. + +Nous avons vu au chapitre XII qu’un nouvel adversaire venait à ce moment +de se dresser contre nous en la personne de Samori, qui était en train +de conquérir le Manding. Le lieutenant indigène Alakamessa est envoyé +auprès de lui, au Ouassoulou, mais ne peut rien en obtenir. Sans hésiter +davantage, Borgnis-Desbordes franchit le Niger près de Siguiri au début +de 1882, dégage Kéniéra que Samori assiégeait et revient à Kita, harcelé +par les bandes du conquérant. En novembre 1882, il s’empare de +Mourgoula, triomphe en janvier 1883 de la résistance du chef de Daba et +installe un poste à _Bamako_ le 1er février suivant ; nous avons vu plus +haut quelles luttes il lui fallut soutenir aux portes mêmes du nouveau +poste pour y maintenir notre autorité contre les attaques de Fabou, +frère de Samori ; enfin, après plusieurs combats sanglants, Fabou était +mis en déroute par Borgnis-Desbordes et le capitaine Piétri et repassait +sur la rive droite du Niger à Bankoumana, à 60 kilomètres en amont de +Bamako (avril 1883). + +Durant la campagne de 1883-84, le colonel _Boylève_ travaille à +maintenir Samori en arrière de notre ligne de ravitaillement. Après lui, +le commandant _Combes_ (1884-85) dégage les abords de Bamako et le +Manding et installe des postes provisoires à Koundou (Fouladougou) et à +Niagassola (Birgo). J’ai dit plus haut comment ce dernier poste avait +été attaqué par l’armée de Samori, comment le capitaine Louvel avait été +bloqué dans Nafadié et comment une intervention rapide du commandant +Combes avait sauvé la situation (juin 1885). + +En 1885-86, le colonel _Frey_ doit de nouveau dégager Niagassola, après +quoi il inflige à Samori, du 17 au 18 janvier 1886, une défaite telle +que l’_almami_ implore la paix, signe le traité que lui présente la +mission Péroz et remet à cette mission, comme otage, son fils Karamoko. +Le traité n’ayant pas été ratifié en France, un autre est présenté en +1887 par le capitaine Péroz à la signature de Samori, qui acquiesce le +25 mars aux conditions imposées par le gouvernement français. + +Cependant, tranquillisé momentanément du côté de Samori, le colonel +_Galliéni_ se tourne du côté d’Ahmadou, auquel il fait accepter un +traité de protectorat le 12 mai 1887, au moment où le prince toucouleur +venait de s’emparer de Gouri, chef-lieu du Diafounou. Ce traité ne fut +d’ailleurs accepté par Ahmadou que dans le but d’éviter une attaque à +laquelle il n’était pas alors en mesure de répondre, et il demeura en +fait lettre morte. La même année, le lieutenant Reichemberg avait obtenu +un traité de Garan Sissoko, dernier représentant des rois du Bambouk, et +le Kaméra, qui s’était révolté en 1886 à la voix de Mamadou Lamine, fit +sa soumission. + +Le colonel _Archinard_, en arrivant au Soudan en 1888, sentit la +nécessité d’en finir avec Ahmadou et les autres princes qui régnaient +sur les provinces conquises par El-hadj-Omar. Aguibou, qui résidait +alors à Dinguiray, s’était avancé jusqu’à Koundian, dans le Bambouk ; le +colonel Archinard dégage Koundian en 1889, établit un poste à Kouroussa +et rejette sur le Milo Aguibou, qui ne tarde pas à se soumettre, tandis +que le capitaine Quiquandon asseyait notre autorité dans le Konkodougou. +Puis, après avoir refoulé les Toucouleurs hors du Kaarta, il achève la +conquête du Fouladougou et du Bélédougou et fait occuper Niamina par le +lieutenant Morin. Le 6 avril 1890, à la tête d’une colonne qui, pour la +première fois, était presque exclusivement composée de troupes +indigènes, il arrive en face de _Ségou_, traverse le Niger sur des +pirogues amenées de Bamako par l’enseigne Hourst, et entre à Ségou, que +Madani évacue sans résistance ; il y installe le 11 avril comme roi Mari +Diara, l’héritier des derniers empereurs banmana de Ségou, en plaçant +auprès de lui, pour le protéger et le surveiller en même temps, le +capitaine Underberg. Puis, se portant vers le Sahel, il s’empare de +_Ouossébougou_ le 26 avril, malgré une vigoureuse résistance de la part +de Bandiougou Diara, chef de la garnison ennemie, qui se fait sauter +dans son réduit après nous avoir tué un grand nombre d’hommes : le +capitaine Mangin était parmi les morts. + +Les bandes d’Ahmadou, après la prise de Ouossébougou, se rejettent sur +notre ligne de postes et attaquent _Talari_, _Mahina_ et _Bafoulabé_, +s’avançant même jusqu’à proximité de Kayes et de Bakel. Elles sont +repoussées[371] et, le 16 juin, le colonel Archinard prend _Koniakari_ +et y installe le lieutenant Valentin ; ce dernier, attaqué par les +Toucouleurs, les refoule vers le Nord. Une fois les pluies finies, vers +la fin de 1890, le colonel prépare sa marche sur Nioro, après avoir +installé le commandant Ruault à Koniakari avec du canon et envoyé le +lieutenant Marchand attaquer l’Est de Nioro avec l’aide d’auxiliaires +banmana. + +Le 10 décembre 1890, les Toucouleurs viennent razzier Oualia, près de +Koniakari : le lieutenant Laperrine les poursuit avec 18 spahis et des +auxiliaires et leur reprend leur butin. Le 15 décembre, le gros de notre +colonne est rassemblé à Koniakari, malgré les difficultés résultant de +l’épizootie qui décime les animaux de transport. Le colonel Archinard +quitte ce poste le 17 décembre avec un détachement d’infanterie de +marine, six compagnies de tirailleurs, des spahis, douze pièces de canon +et 300 voitures Lefebvre. La colonne suit le Kolembiné pour se +ravitailler en eau. Le 21, elle arrive, par Bangassi et Gouri, à +Sambakané ; le colonel abandonne la route du Guidioumé (route sud), +propice aux embuscades, et prend celle du Kéniarémé (route nord) : le +22, il campe à Yélimané, sans avoir rencontré d’autre résistance que des +feux d’avant-garde ; le 23, il revient sur _Niogoméra_ avec huit canons, +trois compagnies et les spahis, trouve les Toucouleurs en position à 4 +kilomètres de Yélimané et les met en déroute après un certain flottement +dû à la molle ardeur des tirailleurs auxiliaires : les Toucouleurs +évacuent Niogoméra. Puis la colonne reprend sa marche. Le 30 décembre, +elle traverse _Koriga_ et aborde bientôt une masse de 10.000 Toucouleurs +que l’artillerie débande sans trop de peine. On est obligé de laisser le +convoi en arrière. Le colonel forme une colonne légère avec trois +compagnies, quelques canons et des spahis ; il enlève _Katia_ le 30 +décembre et arrive le 1er janvier 1891 à _Nioro_, que les Toucouleurs +ont évacué. + +Ahmadou, à qui la route du Massina est coupée par le lieutenant +Marchand, s’est réfugié à _Kolomina_, à 30 kilomètres au Sud de Nioro. +Le colonel Archinard s’y porte le 3 janvier et rencontre à la tête des +Toucouleurs Ali-Bouri, Ahmadou s’étant enfui ; Ali-Bouri se retranche +dans le lit d’un marigot desséché et se laisse canonner durant deux +heures sans lâcher pied ; enfin la position est enlevée à la tombée de +la nuit et la colonne rentre le 5 janvier à Nioro avec 1.500 +prisonniers. + +Cependant Ahmadou avait réussi à gagner le Hodh et, passant par Néma, +s’était réfugié au Massina. + +Le Guidimaka, plus ou moins insoumis depuis 1886, accepte définitivement +notre autorité en nous voyant maîtres de Nioro. + +La situation, d’autre part, n’était pas merveilleuse à Ségou : Mari +Diara n’avait pas réalisé les espérances que l’on avait fondées sur +lui ; bien plus, il avait ourdi un complot contre la vie du capitaine +Underberg, qui avait dû le faire fusiller le 29 mai 1888. Le colonel +Archinard avait cru lui trouver un excellent remplaçant en la personne +d’un chef banmana du Kaarta, nommé Bodian Kouloubali, qui nous avait +rendu des services lors de nos opérations contre les Toucouleurs. Mais +les Banmana de Ségou, et particulièrement les parents et partisans de +Mari Diara, n’avaient pas accepté de gaîté de cœur ce roi qui +appartenait à la famille des Massassi, ennemie héréditaire des princes +de Ségou. La révolte n’avait pas tardé à éclater sur plusieurs points, +notamment chez les Peuls résidant entre le Niger et le Bani et chez les +Minianka, qui, ayant résisté victorieusement à la domination d’Ahmadou, +se refusaient à se plier devant les exigences des _sofa_ de Bodian. +C’est ainsi que les Minianka de la région de Mpessoba bloquèrent dans +Sido, l’un des faubourgs de Diéna, le lieutenant de vaisseau Hourst et +le docteur Grall. Après la prise de Nioro, le colonel Archinard devait +se porter en toute hâte sur la rive droite du Bani pour secourir ces +deux officiers ; _Diéna_ fut pris le 24 février 1891, après une +résistance acharnée qui nous coûta 13 tirailleurs tués et 142 blessés +dont 8 officiers et 4 sous-officiers européens. + +Cependant, à l’autre extrémité du Soudan, Samori était redevenu +menaçant, et, sans prendre de repos après cette rude campagne, le +colonel Archinard se rendait au Ouassoulou, où il occupait Kankan et +Bissandougou en mars 1891, et refoulait l’_almami_ vers l’Est. + +Une autre nomination de chef indigène fut plus heureuse que celle de +Bodian. Un commis des postes et télégraphes du Sénégal, nommé _Mademba_, +s’était distingué dans la colonne contre les Toucouleurs et notamment +lors de la prise de Ouossébougou. Le colonel Archinard l’installa en +1891 à _Sansanding_, constituant, avec cette ville comme capitale, une +sorte de petit royaume dont Mademba devint le chef, avec le titre +indigène de _fama_, et qu’il administre encore aujourd’hui. En décembre +1891, Mademba se vit attaqué dans Sansanding par une bande de 700 +fantassins et 400 cavaliers que dirigeait un marabout du Sahel nommé El- +hadj-Bougouni, soutenu par un lieutenant d’Ahmadou nommé Oumar-Samba- +Dondèl ; le 10 mars 1892, après un siège de plus de deux mois, Mademba +parvenait à mettre ses assaillants en déroute. + +Quant à Tièba, roi de Sikasso, il avait accepté notre protectorat et on +avait placé auprès de lui, comme résident, le capitaine Quiquandon +(1890-91). Tièba soutenait alors une guerre pénible contre son ennemi +Fafa ; il avait réussi à prendre Koulila et Loutana, mais assiégeait +vainement Kinian. En mars 1891, soutenu par des auxiliaires banmana que +lui avait amenés Bodian, appuyé par le chef Simogo Koné et aidé surtout +par le capitaine Quiquandon et le lieutenant Spitzer, Tièba parvint +enfin à réduire Kinian par la famine, après un blocus de plusieurs mois. + +Le lieutenant-colonel Humbert consacra toute la campagne de 1891-92 à +combattre Samori dans la partie du Ouassoulou qui se trouve incorporée +aujourd’hui dans la Guinée Française. + +En juillet 1891, le lieutenant Marchand, remplaçant le capitaine +Quiquandon comme résident auprès de Tièba, chercha à engager ce dernier +à nous aider dans notre lutte contre Samori, mais Tièba refusa de se +lancer dans cette aventure. Le capitaine Péroz, envoyé plus tard à +Sikasso dans le même but, fut assez mal reçu par Tièba. + +Cependant Ahmadou, qui avait pris le commandement du Massina, soulevait +contre nous la rive droite du Niger, poussant ses attaques jusqu’en face +de Sansanding, ainsi que nous l’avons vu plus haut. Il se trouvait +d’ailleurs soutenu en la circonstance par les Peuls, les Banmana et les +Minianka, unis avec lui dans la haine que leur inspirait notre protégé +Bodian. + +Les Sénoufo-Minianka, excités par des émissaires d’Ahmadou, se +révoltèrent contre le lieutenant de Bodian appelé Mamadi-Dian, qui fut +attiré dans un guet-apens à _Bla_ et y trouva la mort le 12 février +1892. Le capitaine _Briquelot_, en tournée dans les environs, apprit cet +événement le 14 février, arriva à Bla le 20 et y installa un poste +provisoire. Les Sénoufo se présentèrent le 22 devant Bla au nombre de +1.200 environ ; Briquelot n’avait qu’un sergent et un clairon européens, +onze tirailleurs et 268 auxiliaires dont 208 cavaliers ; après un jour +de combat, les assiégeants se retirèrent ; Briquelot sortit le 23 de la +place et dut revenir à Ségou, n’ayant plus de cartouches. Le 28, les +Sénoufo, conduits par Mamourou, chef de Dougbolo, s’emparèrent de Bla +sur la garnison des 268 auxiliaires de Bodian, qui furent tous +massacrés. + +Les pasteurs peuls de la province de Ségou, mécontents des réquisitions +constantes de Bodian, ruinés de plus par la peste bovine, se soulevèrent +à leur tour, et, en mars 1892, la situation était très critique : +Mademba bloqué à Sansanding, Bodian et Briquelot bloqués à Ségou, et +autour, tous les pays, tous les peuples soulevés contre nous et nos +protégés, fruit de l’erreur commise en imposant à des gens, sous +prétexte de les délivrer du joug étranger, un chef aussi étranger que +l’avaient été les chefs toucouleurs et beaucoup plus malhabile. + +Le lieutenant _Huillard_, parti de Ségou pour tâcher de faire avorter le +mouvement des Peuls révoltés, fut attaqué le 19 avril près de Souba et +tué. Le capitaine Briquelot, partant le lendemain même de Ségou avec une +petite troupe, recueillit les restes du lieutenant Huillard, puis se +dirigea sur Barouéli, qu’assiégeaient les révoltés ; il fut attaqué le +22 et réussit à mettre en déroute ses assaillants, mais fut blessé, +ainsi que les deux officiers qui l’accompagnaient (lieutenant Poitevin +et enseigne Biffaud). En juin, le commandant Bonnier arriva à Barouéli +et battit les Peuls révoltés à _Nougoula_ et à _Ouo_ ; les vaincus +franchirent le Bani et se réfugièrent au Miniankala. + +Les Banmana révoltés du Kaminiadougou furent battus à _Koïla_ le 22 juin +et, le 26, Bonnier dispersait à _Dosséguéla_, sur la rive gauche du +Niger, les bandes d’El-hadj-Bougouni, dégageant définitivement +Sansanding. La tranquillité put enfin régner sur les deux rives du +fleuve, mais, dans le Baninko et le Bendougou, les habitants réclamaient +toujours le départ des chefs massassi installés par Bodian, et ils ne +firent leur soumission qu’à condition d’avoir affaire directement aux +Français. + +Le Miniankala demeurait un foyer de révolte : les Sénoufo du pays, ainsi +que les _tondion_[372] qui avaient servi la dynastie des Diara et les +Peuls mécontents, y entretenaient des relations avec Ahmadou. En +décembre 1892, le lieutenant Cailleau vint attaquer Dougbolo, centre de +la révolte, mais, après plusieurs assauts infructueux et meurtriers et +malgré sa pièce de montagne, il dut se replier sur Bla avec onze tués et +soixante blessés sur 420 hommes environ, dont 300 auxiliaires de Bodian. +Le chef des rebelles, Mamourou, avait eu la main emportée par un boulet +et il mourut peu après de sa blessure. + + DELAFOSSE Planche XXVIII + +[Illustration : _Cliché Delafosse_ + +FIG. 55. — Poste de Gaoua.] + +[Illustration : _Cliché Fortier_ + +FIG. 56. — Bandiagara ; Résidence de l’Administrateur.] + +Le général Archinard, revenant au Soudan comme gouverneur, vers la fin +de 1892, confie au lieutenant-colonel Combes le soin de continuer la +lutte contre Samori et expédie auprès de Tièba le commandant Quiquandon +qui, comme capitaine, avait rendu de grands services à ce roi et avait +gagné son amitié, mais le roi de Sikasso mourut le 26 janvier 1893 avant +même l’arrivée du commandant, et son successeur Babemba ne se montra pas +disposé plus que ne s’était montré Tièba à prendre l’offensive contre +Samori. + +Cependant le général avait repris personnellement la direction des +opérations contre les Toucouleurs. Après avoir pacifié le Bélédougou et +le Ouagadou, installé un poste à _Goumbou_ sous le commandement du +capitaine indigène Mamadou Racine (27 février 1893), puis supprimé les +fonctions royales de Bodian[373] et créé à Ségou un poste régulier avec +le système de l’administration directe (mars 1893), il poursuit en pays +minianka les derniers chefs de la révolte, s’empare de _Kenntiéri_ et de +_Mpessoba_ grâce à son artillerie (27 au 29 mars), soumet _Dougbolo_ et +fait fusiller à Gantiesso Samba-Li et Baba-Demba-Diallo, chefs des Peuls +révoltés. + +Une fois le pays minianka ainsi pacifié, le général Archinard se rend +par San au Massina, mais est arrêté à _Dienné_ par Alfa-Moussa, qui +commandait la ville au nom d’Ahmadou, et est obligé de la prendre +d’assaut, perdant dans cette opération le capitaine Lespieau et le +lieutenant Dugast (12 avril 1893). Se rendant à Mopti, il y fait +reconnaître Aguibou, fils d’El-hadj-Omar, comme roi du Massina, puis +s’empare de _Bandiagara_ qu’il trouve évacué par Ahmadou (28 avril) et +installe Aguibou à la place de son frère Ahmadou, lequel avait pris la +fuite vers l’Est. Le capitaine Blachère était laissé comme résident +auprès d’Aguibou et le lieutenant de vaisseau Boîteux était placé à +Mopti pour protéger les relations commerciales entre Dienné et +Tombouctou. Hamadou-Abdoul, fils de Ba-Lobbo et chef des Peuls du +Massina, avait immédiatement fait sa soumission au général Archinard. +Ahmadou chercha à soulever contre nous les Tombo de _Douentza_, mais sa +résistance fut brisée en cet endroit le 19 mai par le capitaine +_Blachère_ et il dut s’enfuir à Hombori, puis à Say. + +Rien ne subsistait plus de l’ancien empire d’El-hadj Omar et Samori +était définitivement délogé du Ouassoulou et refoulé à l’Est d’Odienné. +Le général Archinard pouvait rentrer en France satisfait de l’œuvre +qu’il avait accomplie. Le colonel Combes l’y suivit de près, laissant le +commandement du Soudan au lieutenant-colonel _Bonnier_ (fin 1893). + +Ce dernier dut se porter, en novembre 1893, au secours de Ténétou et de +Bougouni, dont Samori venait de s’emparer, faisant un retour offensif +vers le Nord[374] ; un poste fut créé à _Bougouni_ et les bandes de +l’_almami_ furent rejetées dans la Côte d’Ivoire. + +A la même époque, des événements graves se préparaient à _Tombouctou_. +Le 16 décembre 1893, le lieutenant de vaisseau _Boîteux_, après avoir +poussé une reconnaissance par eau jusqu’à Kabara, entrait à Tombouctou +sans rencontrer aucune résistance ; mais, peu après, le 28 décembre, +l’enseigne _Aube_, qu’il avait laissé à la garde de ses embarcations, +était massacré entre Kabara et Tombouctou par les Touareg. Le +lieutenant-colonel Bonnier, informé de ces événements à Sansanding +tandis qu’il revenait de son expédition contre Samori, accourut en toute +hâte à Tombouctou, où il faisait son entrée le 6 janvier 1894 et d’où il +repartait le 12, se dirigeant sur le lac Faguibine, pour rechercher et +châtier les Touareg auteurs du meurtre de l’enseigne Aube. Dans la nuit +du 14 au 15 janvier, son détachement était surpris à _Takoubao_, entre +Tombouctou et Goundam, et massacré entièrement à l’exception du +capitaine Nigotte, du sous-lieutenant Sarda, du sergent-major Béretti, +d’un sergent et de quelques tirailleurs indigènes, qui purent dépister +les Touareg en traversant un marigot et regagner Tombouctou. Outre le +colonel Bonnier, nous avions perdu dans cette malheureuse affaire le +commandant Hugueny, les capitaines Regad, Livrelli, Sensarric et +Tassard, les lieutenants Garnier et Bouverot, le docteur Grall, le +vétérinaire Lenoir, l’interprète Aklouch, huit sous-officiers européens +et 200 tirailleurs indigènes. + +Le commandant _Joffre_, arrivant de Nioro, vengea toutes ces morts : +suivant la limite de la zone inondée, il livrait bataille aux Touareg à +_Niafounké_ (24 janvier) et sur les bords du marigot de _Goundam_, où il +créait un poste, passait le 8 février à Takoubao où il recueillait les +restes des victimes, entrait le 12 à Tombouctou et y construisait une +forteresse qui reçut le nom de Fort-Bonnier ; puis il élevait un fortin +à Kabara et un autre à Korioumé, recevait la soumission de Mohammed- +Ould-Mohammed, chef des Bérabich, et infligeait des pertes sérieuses aux +Tenguéréguif et aux Kel-Antassar. En mars, le capitaine _Gautheron_ +repoussait les Irréghanaten près de _Koura_ et le commandant Joffre +mettait en déroute, à _Koïratao_ et près du lac _Fati_, un fort parti +composé d’Iguellad, de Tenguéréguif et d’Irréghanaten ; le 28 mars, le +commandant recevait la soumission des Chorfiga, des Imededrhen, des Kel- +Nchéria et des Kel-Nkounder : d’avril à juin, il luttait contre Ngounna, +chef des Kel-Antassar, et ensuite contre les Kel-Témoulaï ; enfin, le 6 +septembre 1894, il recevait la soumission définitive des Irréghanaten et +des Kel-Témoulaï : seuls des Touareg de la région de Tombouctou, les +Kel-Antassar et les Tenguéréguif continuaient la résistance[375]. + +Des instructions de l’autorité supérieure ayant interrompu les +opérations de répression, la soumission de ces derniers se trouva +retardée de quelques années. L’achèvement de la grande conquête, +interrompu pendant le passage au pouvoir du gouverneur Grodet, qui donna +surtout ses soins à l’organisation financière et administrative de la +colonie, fut repris sous le commandement du colonel, ensuite général, +_de Trentinian_, en 1895. + +Durant cette dernière année, le capitaine _Destenave_, alors résident à +Bandiagara, conclut un traité à _Ouahigouya_ avec Bagaré, qui venait +d’être proclamé empereur du Yatenga ; il chercha vainement à entrer à +Ouagadougou, puis, par une série d’heureuses randonnées, obtint la +soumission des Samo et des Bobo du Nord, étendant notre autorité dans la +vallée de la Volta jusqu’à _Ouarkoy_ et dans l’Est de la Boucle du Niger +jusqu’à _Dori_. Il fut obligé aussi d’intervenir dans les affaires +intérieures du Massina, où Aguibou ne pouvait arriver à se faire obéir +des Peuls ni des Tombo. En 1896, les Tombo du Dakol et les Peuls de la +même région se soulèvent à la voix du marabout Hamidou-Kolâdo, qui est +battu à _Sangha_ et tué peu après par un spahi auxiliaire, au moment où +il cherchait à s’enfuir dans la montagne[376]. + +La même année (1896), les lieutenants _Voulet_ et _Chanoine_ durent +batailler au Yatenga pour soutenir notre protégé Bagaré contre la +révolte de ses sujets ; puis ils pénétrèrent dans l’empire de +Ouagadougou, s’emparèrent de _Yâko_, mirent en déroute — avec une +cinquantaine de tirailleurs seulement — les deux à trois mille cavaliers +du _nâba_ Bokari-Koutou, entrèrent à _Ouagadougou_ (août 1896) et y +établirent un poste. Ensuite Voulet se porta au Gourounsi, refoula vers +le Sud-Est le conquérant zaberma Babato et conclut à _Sati_ un traité +avec le chef indigène Hamaria. Puis, revenant à Ouagadougou, il fit +proclamer _nâba_ Kouka et imposa le protectorat français à l’empire de +Ouagadougou (20 janvier 1897). + +Dans le Sud-Est de la Boucle, le lieutenant _Pelletier_ établissait en +1897 un poste à _Say_, où les lieutenants Baud et Vergoz avaient, en +1895, obtenu la soumission des chefs indigènes. Dans l’Est et le centre, +le commandant Destenave soumettait définitivement Dori et entreprenait +la pacification du Yatenga, où les Samo s’étaient révoltés : après avoir +occupé _Louta_, il était attaqué à _Karémanguel_ par six mille guerriers +que commandait un nommé Daka et parvenait à les mettre en déroute. Le 14 +mars 1897, avec l’aide de partisans gourounsi, le lieutenant Chanoine +battait Babato à Gandiaga. En avril, le capitaine _Scal_, alors résident +à Ouagadougou, procédait à l’occupation du Gourounsi et recueillait près +de Léo le lieutenant anglais Henderson, que Sarankièni-Mori avait fait +prisonnier près de Dokita et que Samori avait relâché, et le capitaine +_Hugot_, opérant à l’Ouest du Mossi et attaqué à _Mansara_ par les Bobo, +les mettait en déroute après un combat fort dur ; ce dernier officier, +un peu plus tard, battait définitivement Babato à Doussé. + +Le commandant _Caudrelier_, de son côté, installait le lieutenant Spiess +à _San_, fondait un poste à _Sono_ et un autre à _Boromo_ et prenait +possession de la haute Volta ; puis le capitaine _Braulot_ établissait +des postes à _Diébougou_ et à _Lorhosso_, et se rendait de cette +dernière localité à Bouna pour y trouver la mort dans les circonstances +rapportées au chapitre XII (20 août 1897). Le mois suivant, le +commandant Caudrelier occupait _Bobo-Dioulasso_, puis, au début de +l’année 1898, il soumettait définitivement les Bobo du Sud, après une +vive résistance. + +Le 1er mai 1898, le colonel _Audéoud_ s’emparait de _Sikasso_ sur +Babemba, dans les circonstances que j’ai relatées plus haut (chapitre +XIII) et, le 29 septembre de la même année, le sergent _Bratières_, qui +faisait partie du détachement des capitaines Gouraud et Gaden, faisait +prisonnier Samori près du haut Cavally : les deux principaux adversaires +de notre expansion vers le Sud avaient disparu. D’autre part, des +conventions passées avec l’Allemagne en 1897 et avec l’Angleterre en +1898 limitaient vers le Nord les zones d’extension du Togo et de la +Gold-Coast. + +Cependant la conquête n’était pas encore achevée définitivement. +L’occupation des pays lobi, oulé et birifo, commencée en 1898 par le +lieutenant _Modest_ au cours de rudes combats, était poursuivie en 1899 +et 1900, pour être complétée en 1901 et 1902 par le capitaine _Ruby_, +puis par le capitaine _Pelletier_ et le lieutenant _Schwartz_, qui +fondaient le poste de _Gaoua_. Le lieutenant-colonel _Pineau_, en +revenant de Kong en 1899, pacifiait le pays minianka et créait le poste +de _Koutiala_ ; à la même époque, le poste de Sono était transféré à +_Koury_ et un poste était créé à _Hombori_. Au Yatenga, le capitaine +_Bouticq_ complétait notre prise de possession et installait un poste +définitif à _Ouahigouya_, puis le capitaine _Bouvet_ achevait de +soumettre les Samo réfractaires (1899). + +D’autre part la lutte avait repris avec les Touareg et certaines +fractions maures, du côté de Tombouctou, dès le mois de juillet 1895, +avec l’envoi dans cette ville du commandant _Réjou_, muni des +instructions fermes et précises du colonel de Trentinian. Le 4 août, le +capitaine _Florentin_ avait été attaqué à _Farach_, près du Faguibine, +par les Kel-Antassar, et avait dû se replier sur Goundam ; les Kel- +Antassar poussaient à ce moment l’audace jusqu’à venir tuer des gens aux +portes mêmes de Tombouctou : le capitaine _Gouraud_ les dispersa et +dégagea les abords de nos postes, qui furent augmentés d’un fort élevé à +_Soumpi_. En décembre, à la suite d’une vigoureuse colonne dirigée par +le commandant Réjou, une fraction des Kel-Antassar, commandée par +Loudagh, frère de Ngounna, fit sa soumission, mais Ngounna lui-même, +soutenu par les Tormoz et une partie des Allouch, demeurait +irréductible. + +En mars 1896, des Hoggar venus du Sahara central razzièrent des +troupeaux appartenant à nos alliés les Bérabich, au Nord-Est de +Tombouctou ; ils furent surpris à _Akenken_ et mis en déroute par le +capitaine _Laperrine_. Du côté de l’Ouest, au contraire, la situation +s’améliorait sensiblement : nous occupions _Ras-el-Ma_ en mai 1896, puis +_Néré_, et le colonel de Trentinian, s’étant transporté à Goundam, y +recevait la soumission définitive de Sobo, chef des Tenguéréguif ; en +janvier 1897, le lieutenant _Wirth_ pacifiait les pays situés entre +Niafounké et Goumbou et occupait temporairement _Bassikounou_. + +En juin 1897, les lieutenants _de Chevigné_ et _de la Tour_, opérant une +reconnaissance sur la rive gauche du Niger en aval de Tombouctou, furent +massacrés par un parti de Hoggar à _Sériri_, près de Rhergo, avec la +plus grande portion de leur détachement, et, à la même époque, le +capitaine _Menvielle_ avait à repousser de nombreuses attaques des Kel- +Antassar et des Kounta, attaques dont l’une coûta la vie au lieutenant +_Bellevue_, à Diagourou. Abiddine, chef de la famille des Bekkaï, ayant +opéré la réconciliation des Kounta avec les Kel-Antassar insoumis, était +devenu le meilleur allié de Ngounna et dirigeait des attaques jusqu’à +six kilomètres seulement de Kabara : le commandant Goldschen, en juillet +1897, le poursuivit sans pouvoir le joindre ; le commandant Klobb, venu +de Nioro, poussa une pointe jusqu’à Bamba sans rencontrer l’ennemi, qui +se dérobait sans cesse ; enfin, au mois de novembre, le commandant +_Goldschen_ parvint à surprendre Abiddine à _Gourdjigaï_ et lui infligea +une sérieuse défaite. + +En 1898, le lieutenant _de Gail_ organisa à Tombouctou le premier +peloton de méharistes, qui fut, dès ses débuts, utilisé avec succès pour +la poursuite des Touareg et des Kounta. En juin, le commandant _Klobb_ +battait les réfractaires à _Bourem_ et le lieutenant _Delestre_, attaqué +à _Zenka_ par les bandes d’Abiddine et les Igouadaren, les repoussait +d’abord, puis les mettait en déroute le 24 juillet à _Dongoï_. Au mois +de novembre, le lieutenant Meynier installait le poste de _Bamba_ ; un +autre poste était créé peu après à _Gao_, Ngounna était tué par le +lieutenant _Gressard_ et son fils venait à Tombouctou offrir la +soumission de la fraction jusque là irréductible des Kel-Antassar. + +Quant à la zone saharienne habitée par les Maures du Hodh, elle était +visitée en 1898-99 par _Coppolani_ qui, accompagné de M. Arnaud, +parcourait tous les campements dispersés entre Kayes et Soumpi et +obtenait la soumission des Idao-Aïch, des Oulad-Mbarek, des Oulad- +Nasser, des Mejdouf, des Allouch, et de toutes les tribus maures +répandues jusqu’à Tichit et Oualata. Il ne put cependant pénétrer à +_Araouâne_, que traversa en 1900 le lieutenant _Pichon_, en revenant +d’une reconnaissance à _Bou-Djebiha_, dans la région de Mabrouk. + + + =IV. — L’organisation et la mise en valeur= (1899-1911). + + +Au moment où allait s’achever le XIXe siècle, on pouvait considérer +comme terminée la rude conquête des territoires qui forment la colonie +actuelle du Haut-Sénégal-Niger. Il ne restait plus qu’à préciser +l’occupation du pays, à supprimer les derniers éléments de trouble, à +réprimer çà et là de petites révoltes locales, et surtout à compléter +l’organisation administrative et politique de la colonie, dont les bases +avaient été jetées déjà par le général de Trentinian d’une façon +remarquable et solide, ainsi qu’à poursuivre avec ténacité la mise en +valeur d’une conquête si chèrement achetée. Ce fut l’œuvre de M. +_Ponty_, depuis la fin de l’année 1899 jusqu’en 1908, et c’est encore +celle à laquelle se dévoue M. _Clozel_ depuis cette dernière date. + +Un décret du 17 octobre 1899 supprima le Soudan Français en tant que +colonie autonome. La zone sud fut répartie entre la Guinée Française, la +Côte d’Ivoire et le Dahomey ; les pays du haut Sénégal, du Sahel et du +haut Niger furent rattachés à la colonie du Sénégal, avec un délégué +résidant à Kayes et chargé de l’administration directe de ces régions ; +enfin les provinces de Tombouctou et de la Volta formèrent deux +territoires militaires[377] placés chacun sous le commandement d’un +officier supérieur relevant du gouverneur général. Ce dernier conservait +l’administration directe de la colonie du Sénégal proprement dite ; son +représentant à Kayes, chargé de l’administration des « Territoires du +haut Sénégal et du moyen Niger », fut M. Ponty, ancien collaborateur des +généraux Archinard et de Trentinian. + +Trois ans après, le décret du 1er octobre 1902 réorganisait sur de +nouvelles bases le Gouvernement général et reconstituait à peu près +l’ancien Soudan Français — moins les cercles réunis aux colonies +côtières — sous le nom de « Territoire de la Sénégambie et du Niger » ; +le délégué de Kayes devenait permanent et relevait du gouverneur +général, lequel était désormais distinct du gouverneur du Sénégal et +avait sa résidence à Dakar et non plus à Saint-Louis. + +Enfin un décret du 18 octobre 1904 faisait de l’ancien Soudan Français, +dénommé cette fois _Haut-Sénégal et Niger_, une colonie analogue aux +autres colonies du groupe, transformait le délégué de Kayes en +lieutenant-gouverneur et plaçait sous son autorité les commandants des +territoires militaires. + +Fort heureusement pour l’avenir du Soudan, ces multiples transformations +n’affectèrent que la forme extérieure de l’administration du pays ; ses +destinées demeurèrent confiées, sous des titres divers, à M. Ponty qui, +de 1899 à 1908, fut le véritable gouverneur de la colonie, pour être +remplacé, lors de sa nomination au poste de gouverneur général, par M. +Clozel[378], lequel transféra le chef-lieu de la colonie de Kayes à +Koulouba, près Bamako. + +Les seuls points noirs qui se dressaient encore à l’horizon politique au +début du XXe siècle étaient la turbulence des Lobi, l’opposition latente +des Tombo et la résistance de quelques fractions de nomades (Touareg et +Kounta). + +Nous avons vu tout à l’heure qu’un poste fut fondé à Gaoua en 1901-02 : +à partir de cette date, sans que l’on puisse dire que la soumission des +Lobi soit absolument parfaite, on a pu administrer leur pays sans +incident réellement grave. + +En ce qui concerne les Tombo, ce n’est que récemment que notre autorité +put être définitivement établie dans la région montagneuse qui s’étend +en arrière de Bandiagara : à la suite d’hostilités sans cesse +renaissantes, le _hogon_ de Pesséma dut être arrêté en 1908 et interné à +Nioro ; la révolte continuait cependant à couver dans certains +villages : l’administrateur d’Arboussier fut attaqué en 1909 dans les +gorges de Pélinga et, un peu plus tard, l’adjoint des affaires indigènes +_Veyres_ était assassiné au cours d’une tournée ; le commandant +_Cazeaux_ fut chargé en 1909-10 d’une colonne de répression au cours de +laquelle il fut grièvement blessé, mais qui se termina par la +pacification complète du pays, l’évacuation, par les indigènes jusque là +insoumis, de leurs repaires de la montagne et la création du poste de +_Sangha_. En septembre 1910, le gouverneur _Clozel_ visita toute la +région qui s’était insurgée l’année précédente et y ramena +définitivement le calme. + +Quant aux Touareg, les derniers récalcitrants sont venus peu à peu à +nous. C’est ainsi qu’en 1903 Firhoun, chef des Oulmidden de la région +nigérienne, faisait sa soumission au lieutenant-colonel Dagneaud. Notre +ennemi le plus tenace, Abiddine, se livra en 1909 à des razzias sur nos +protégés, avec la complicité des Kounta de sa famille et de quelques +fractions d’Irréghanaten dissidents ; battu enfin à une centaine de +kilomètres au Nord de Mabrouk, au combat d’_Achourat_, où périt le +capitaine _Grosdemange_ (novembre 1909), il s’enfuit au Tafilelt. En s’y +rendant, il fut attaqué par nos troupes du Touat, qui lui infligèrent +une nouvelle défaite. La partie saharienne de notre domaine soudanais +paraît maintenant aussi tranquille et paisible que peut l’être une +région désertique propice aux lointaines randonnées et de surveillance +difficile ; en tout cas, les incidents qui pourraient s’y produire +encore ne sauraient plus guère avoir que l’importance d’actes de +brigandage isolés. + +[Illustration : Carte 20. — La conquête du Soudan français.] + + DELAFOSSE Planche XXIX + +[Illustration : _Cliché Fortier_ + +FIG. 57. — Mopti, la Maison des Passagers.] + +[Illustration : _Cliché Froment_ + +FIG. 58. — BANTCHANDÉ, roi des Gourmantché.] + + +[Note 366 : Une nouvelle compagnie privilégiée se fonda en 1783, sous le +nom de « Compagnie nouvelle du Sénégal et dépendances », mais le +gouverneur de la colonie n’en demeura pas moins nommé par le roi.] + +[Note 367 : Faidherbe avait profité de son voyage pour signer, avec les +chefs du Khasso, du Kaméra et du Guidimaka, des traités nous autorisant +à naviguer librement entre Bakel et Médine.] + +[Note 368 : Le corps des tirailleurs sénégalais venait alors d’être créé +par Faidherbe : il se composait d’un bataillon comprenant quatre +compagnies ; le nombre des compagnies fut porté à cinq en 1860 et à six +en 1861.] + +[Note 369 : Paul Holle mourut à Médine en 1862 ; Faidherbe, lorsqu’il +vint, en 1863, comme général, reprendre le gouvernement du Sénégal, fit +élever dans l’enceinte du fort une pyramide portant une inscription qui +rappelle les hauts faits et la mort de Holle, de des Essarts et du +lieutenant Descemet ; ce dernier, aide-de-camp de Faidherbe, avait été +tué lors de la délivrance de Médine.] + +[Note 370 : La même année, Faidherbe avait conclu à Saint-Louis, avec un +envoyé d’Ahmed-el-Bekkaï, nommé Mohammed-ben-Zine, un traité +garantissant la sécurité des Européens qui voudraient aller commercer +chez les Kounta de Tombouctou, du Hodh et de la Mauritanie. La conquête +du Massina et de Tombouctou par El-hadj-Omar rendit ce traité +pratiquement nul.] + +[Note 371 : Bafoulabé fut défendu par le capitaine Ruault, assisté des +lieutenants Valentin et Lagarde et de 124 hommes ; les Toucouleurs, qui +avaient marché sur le poste après avoir attaqué un convoi conduit par le +capitaine indigène Mamadou Racine, furent mis en déroute en laissant 250 +des leurs sur le terrain ; de notre côté, nous eûmes six tués et 37 +blessés.] + +[Note 372 : Voir page 284 du présent volume.] + +[Note 373 : Bodian, rendu à la vie privée avec une pension de retraite, +alla se fixer à Sambagoré, près de Nioro.] + +[Note 374 : Les spahis du capitaine Laperrine, au cours de cette +expédition, faillirent mettre la main sur Samori, que le capitaine +Vuillemot avait surpris à Faragaran et battu à Koloni.] + +[Note 375 : En 1894 également, Ali-Kari, imâm de Bossé (Massina), leva +l’étendard de la révolte contre nous et contre notre protégé Aguibou ; +ses bandes furent anéanties par le capitaine Bonaccorsi.] + +[Note 376 : Aguibou ne cessa d’éprouver des difficultés de plus en plus +grandes à gouverner le royaume que nous lui avions octroyé ; il n’y +avait que des adversaires, soit parmi les Peuls ennemis de sa famille, +soit parmi les populations autochtones, soit même parmi les Toucouleurs, +qui ne lui pardonnaient pas d’avoir trahi la cause de son frère Ahmadou. +Aussi, par arrêté du 26 décembre 1902 rendu sur la proposition de M. +Ponty, le Massina fut transformé en pays d’administration directe et +Aguibou, relevé de ses fonctions royales, reçut une pension qui l’aida à +finir ses jours d’une façon honorable. Il mourut en 1908.] + +[Note 377 : Un troisième territoire militaire fut créé en 1900, celui de +Zinder ; c’est le seul qui subsiste aujourd’hui.] + +[Note 378 : Je rappelle ici pour mémoire les noms des quatre gouverneurs +généraux de l’A. O. F. qui se sont succédé depuis la création du +Gouvernement général : MM. Chaudié (1895-1900), Ballay (1900-1902), +Roume (1902-1908) et Ponty.] + + + + + TABLE DES MATIÈRES + CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME + + * * * * * + + + Pages + + QUATRIÈME PARTIE : L’HISTOIRE 1 + + _Chapitre premier : le Soudan occidental avant notre ère_ 3 + + _Chapitre II : l’empire de Ghana (IVe au XIIIe siècles)_ 12 + + L’emplacement de Ghana 12 + + Le nom de Ghana 20 + + L’hégémonie judéo-syrienne (IVe au VIIIe siècles) 22 + + L’hégémonie soninké (VIIIe au XIe siècles) 25 + + Les Almoravides (XIe siècle) 32 + + L’empire de Ghana vers 1065 40 + + Décadence et fin de l’empire de Ghana (1076-1240) 53 + + _Chapitre III : l’empire de Gao (VIIe au XVIe siècles)_ 60 + + Gounguia siège de l’empire (690-1009) 60 + + La dynastie berbère des Dia à Gao (1009-1335) 64 + + La dynastie berbère des Sonni (1335-1493) 72 + + La dynastie soninké des Askia (1493-1591) 84 + + _Chapitre IV : les empires mossi et gourmantché_ 122 + + L’empire de Ouagadougou 124 + + L’empire du Yatenga 138 + + L’empire de Fada-n-Gourma 149 + + _Chapitre V : le royaume de Diara_ 154 + + La dynastie des Niakaté (XIe au XIIIe siècles) 154 + + La dynastie des Diawara (1270 à 1754) 155 + + _Chapitre VI : l’empire de Sosso ou du Kaniaga_ 162 + + _Chapitre VII : l’empire de Mali ou empire mandingue (XIe au 173 + XVIIe siècles)_ + + _Chapitre VIII : le royaume peul du Massina_ 223 + + Dynastie des Diallo (1400-1810) 223 + + Dynastie des Bari (1810-1862) 231 + + _Chapitre IX : la domination marocaine à Tombouctou_ 240 + + Les pachas nommés par le sultan (1591-1612) 240 + + Les pachas nommés sur place (1612-1660) 253 + + La fin de la domination marocaine (1660-1780) 261 + + Histoire des villes de Tombouctou et de Dienné 268 + + _Chapitre X : les empires banmana de Ségou et du Kaarta_ 282 + + L’empire de Ségou (1660-1861) 282 + + L’empire du Kaarta ou des Massassi (1670-1854) 297 + + _Chapitre XI : l’empire toucouleur d’El-hadj-Omar_ 305 + + Les débuts d’El-hadj-Omar (1797-1848) 305 + + Les premières conquêtes d’El-hadj : de Dinguiray à Nioro 307 + (1848-54) + + De Nioro à Ségou (1854-61) 310 + + De Ségou à Hamdallahi (1861-62) 318 + + La mort d’El-hadj-Omar (1864) 321 + + Ségou sous le commandement des Toucouleurs (1861-90) 323 + + Nioro sous le commandement des Toucouleurs (1854-91) 332 + + Le Massina sous le commandement des Toucouleurs (1862-93) 335 + + _Chapitre XII : l’empire mandingue de Samori_ 341 + + _Chapitre XIII : l’empire de Tekrour et les Etats secondaires_ 352 + + L’empire de Tekrour 353 + + Le royaume du Galam ou Gadiaga 358 + + Royaumes du Bambouk, du Konkodougou et du Gangaran 359 + + Le royaume du Khasso 363 + + Le Tombola 364 + + Le Liptako 366 + + Les petits Etats de la haute Volta 368 + + Le royaume de Sikasso 373 + + Le Loudamar ou royaume des Oulad-Mbarek 377 + + _Chapitre XIV : l’exploration européenne_ 380 + + _Chapitre XV : l’occupation française_ 398 + + Les débuts de l’occupation du haut Sénégal (1698-1854) 398 + + La marche au Niger (1854-1880) 403 + + La grande conquête (1880-99) 409 + + L’organisation et la mise en valeur (1899-1911) 424 + + + * * * * * + LAVAL. — IMPRIMERIE L. BARNÉOUD ET Cie. + + + + +Note du transcripteur : + + + Les changements dans l’ERRATA ont été aportés. + + Page 6, " caravanes qui se dirigaient " a été remplacé par + " dirigeaient " + + Page 22, " s’étendait vraisembablement pas " a été remplacé par + " vraisemblablement " + + Page 44, " L’empeur prélevait un dinar " a été remplacé par + " L’empereur " + + Page 63, " sorte de christianisme abârtardi " a été remplacé par + " abâtardi " + + Page 68, " les assistant poussaients de " a été remplacé par + " assistants poussaient " + + Page 70, note 77, " Bekri a vouler parler " a été remplacé par + " voulu " + + Page 81, " petit village voivin de Kebbi " a été remplacé par + " voisin " + + Page 96, " L’un deux, nommé Alou " a été remplacé par " L’un d’eux " + + Page 97, " un javelot par derière " a été remplacé par " derrière " + + Page 101, " rentra ausstiôt à Gao " a été remplacé par " aussitôt " + + Page 103, note 108, " mentionnée sous es mêmes " a été remplacé par + " sous les " + + Page 122, " leur territoiro n’ait jamais " a été remplacé par + " territoire " + + Page 131, " jarres des bière de mil " a été remplacé par " de bière " + + Page 132, " fils du Môhro-nâba, une fois " a été remplacé par + " Môrho-nâba " + + Page 132, " confèrent le droit voler " a été remplacé par + " droit de voler " + + Page 150, " qui fit constuire une maison " a été remplacé par + " construire " + + Page 181, note 156, " l’évalution indiquée par Cadamosto " a été + remplacé par " l’évaluation " + + Page 184, note 162, " cette indication est assument inexacte " a été + remplacé par " assurément " + + Page 196, " qui avait le fait pélerinage " a été remplacé par " fait + le pélerinage " + + Page 198, " musisiens jouaient du tambour " a été remplacé par + " musiciens " + + Page 216, " les Peuls, mais il éprouvèrent " a été remplacé par + " ils " + + Page 219, " Le sixème jour, après avoir " a été remplacé par + " sixième " + + Page 220, " Ségou et assiéga durant trois ans " a été remplacé par + " assiégea " + + Page 244, note 225, " par Djouder sur Issikak II " a été remplacé + par " Issihak " + + Page 248, " pacha étai parti dans le " a été remplacé par " était " + + Page 249, " Kabara en juillet 1898 " a été remplacé par " 1598 " + + Page 250, " moment où l’_ashia_ Slimân " a été remplacé par + " l’_askia_ " + + Page 273, " les lettres y étaient en grand honneur " a été remplacé + par " lettrés " + + Page 311, " Omar envoya assitôt 1.500 " a été remplacé par + " aussitôt " + + Page 337, " le général Achinard, qui entrait " a été remplacé par + " Archinard " + + Page 346, note 325, " un fils de l’_almani_ " a été remplacé par + " l’_almami_ " + + Page 354, " dernier empereur judéo-yrien " a été remplacé par + " judéo-syrien " + + Page 364, " sucesseurs contre les Peuls " a été remplacé par + " successeurs " + + Page 373, " non seulement des Séniérhè " a été remplacé par + " Siénérhè " + + Page 376, " système militaire et adminisratif " a été remplacé par + " administratif " + + Page 403, " y contruisait une forteresse " a été remplacé par + " construisait " + + Page 410, " 9 janvier 1891, le colonel " a été remplacé par " 1881 " + + De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe + ont été apportés. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77845 *** |
