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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77845 ***
+ _Haut-Sénégal-Niger
+ (Soudan Français)_
+
+[Décoration]
+
+ PREMIÈRE SÉRIE
+
+ * * * * *
+
+ TOME II
+
+
+~SOUS PRESSE :~
+
+ DEUXIÈME SÉRIE
+
+ _Géographie économique_
+
+(Voies de communication. — Faune sauvage. — Productions forestières. —
+Productions agricoles. — Elevage des bovidés et des ovidés. — Elevage
+des équidés. — Industries indigènes. — La question des mines d’or. —
+Commerce intérieur. — Commerce extérieur. — La politique économique à
+suivre).
+
+ Par JACQUES MENIAUD
+
+ _Ouvrage illustré de nombreuses photographies et de cartes
+ documentaires_
+
+[Décoration]
+
+
+~EN PRÉPARATION :~
+
+ TROISIÈME SÉRIE
+
+ _Le Territoire militaire du Niger_
+
+ Par JULES BRÉVIÉ
+
+
+
+
+ _Haut-Sénégal-Niger
+ (Soudan Français)_
+
+ Séries d’études publiées sous la direction
+ de M. le Gouverneur CLOZEL
+
+[Décoration]
+
+ PREMIÈRE SÉRIE
+
+ * * * * *
+
+ _Le Pays, les Peuples, les Langues,
+ l’Histoire, les Civilisations_
+
+ PAR
+ MAURICE DELAFOSSE
+ Administrateur de 1re classe des Colonies
+Chargé de cours à l’École Coloniale et à l’École des Langues Orientales
+
+ * * * * *
+
+ _Préface de M. le Gouverneur CLOZEL_
+
+[Décoration]
+
+ _80 illustrations photographiques, 22 cartes dont une carte d’ensemble
+ au 1 : 5.000.000.
+ Bibliographie et Index_
+
+[Décoration]
+
+ TOME II
+
+ L’Histoire
+
+[Décoration]
+
+ PARIS
+ ÉMILE LAROSE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+ 11, Rue Victor-Cousin, 11
+ * * * * *
+ 1912
+
+
+
+
+ ERRATA DU DEUXIÈME VOLUME
+
+
+ Page 61, note 63, et page 83, note 90, ligne 5, _au lieu de_ :
+ Scheffer, _lire_ : Schefer.
+
+ Page 149, note 137, ligne 3, _au lieu de_ : _sotigui_, _lire_ :
+ _kountigui_.
+
+ Page 170, ligne 2, _au lieu de_ : non loin de sa victoire, _lire_ :
+ non loin du lieu de sa victoire.
+
+ Page 179, ligne 7, _au lieu de_ : de Bélédougou, _lire_ : du
+ Bélédougou.
+
+ Page 227, lignes 9 et 13, _au lieu de_ : Mohammed II, _lire_ :
+ Mohammed III.
+
+ Page 260, entre les lignes 16 et 17, _intercaler_ : 1o _bis_ Mohammed-
+ Gao, frère d’Issihak.
+
+ Page 277, note 265, ligne 4, _au lieu de_ : _Ganoua_, _lire_ :
+ _Ganaoua_.
+
+ Page 290, ligne 22, _au lieu de_ : le son aïeul, _lire_ : de son
+ aïeul.
+
+ Page 376, ligne 27, _au lieu de_ : Andéoud, _lire_ : Audéoud.
+
+ Page 377, ligne 28, _au lieu de_ : Makhfar, _lire_ : Maghfar.
+
+ Page 378, ligne 8, _au lieu de_ : Ould-Omar, _lire_ : Ould-Amar.
+
+ Page 420, ligne 6, _au lieu de_ : à un traité, _lire_ : un traité à.
+
+
+ DELAFOSSE Planche XV
+
+[Illustration : _Cliché Bouchot_
+
+FIG. 29. — Groupe de Maures du Hodh.]
+
+[Illustration : FIG. 30. — Groupe de Maures, à Kayes.]
+
+
+
+
+ QUATRIÈME PARTIE
+
+ _L’histoire_
+
+
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ =Le Soudan occidental avant notre ère.=
+
+
+L’histoire proprement dite des pays du Soudan qui constituent
+aujourd’hui la colonie civile du Haut-Sénégal-Niger ne commence qu’au
+début de notre ère, et encore est-il bien difficile de la retracer
+jusque-là avec quelque exactitude. Entre la naissance de J.-C. et
+l’hégire, c’est-à-dire pour les six premiers siècles, nous n’avons pour
+nous guider que les traditions orales des indigènes, et j’ai dit déjà le
+peu de foi qu’il convenait de leur accorder. Pour les âges précédant
+l’ère chrétienne, c’est le néant ; je n’oserais même pas dire que ce
+soit la préhistoire, car, au Soudan, la préhistoire n’est éclairée que
+par des hypothèses, sans, pour ainsi dire, aucun fait matériellement
+prouvé sur lequel ces hypothèses puissent trouver un point d’appui
+solide.
+
+Le plus ancien document écrit parlant du Soudan Occidental que nous
+possédons à l’heure actuelle date du Xe siècle de notre ère ; c’est la
+relation de voyage d’Ibn-Haoukal. Je ne veux pas dire qu’avant cette
+date des auteurs n’aient pas parlé des Nègres de l’Afrique Occidentale ;
+mais ils ne nous ont rien dit sur leur pays, qu’ils ignoraient, ni
+naturellement sur leur histoire. Et ceux qui nous ont livré leurs
+impressions sur la race noire ne l’avaient étudiée que dans la personne
+des esclaves vivant auprès d’eux, en Europe ou dans le Nord de
+l’Afrique. Tel Galien (IIe siècle ap. J.-C.), dont l’appréciation sur
+les Nègres a été souvent reproduite, en particulier par Ibn-Saïd, et,
+d’après ce dernier, par Aboulféda ; pour le célèbre médecin grec de
+l’antiquité, les Nègres se distinguaient des Blancs par dix caractères
+principaux : leurs cheveux crépus, leur barbe maigre, leurs narines
+larges, leurs lèvres épaisses, leurs dents aiguës, leur peau mal
+odorante, leur couleur noire, l’écartement de leurs doigts et de leurs
+orteils, la longueur de leur membre viril et leur grand amour des
+réjouissances. Ce portrait succinct n’est pas mal tracé et n’a pas perdu
+de sa valeur en vieillissant, mais il ne suffit pas à nous éclairer sur
+l’état du Soudan au temps de Galien.
+
+Tout au plus peut-on glaner, par-ci par-là, dans les auteurs de
+l’antiquité un vague renseignement se rapportant aux populations de
+l’extrême Nord du Soudan. Mais, en dehors de maigres indications
+relatives à quelques tribus berbères du Sahara, de données géographiques
+vagues ou erronées, il n’y a rien à tirer, je crois, en ce qui concerne
+le Soudan Français, des historiens grecs et latins, pas plus que des
+papyrus de l’ancienne Egypte.
+
+Tout ce que nous apprennent ces sources d’information, c’est que, avant
+J.-C. comme depuis, le Soudan a approvisionné d’esclaves et de poudre
+d’or les pays méditerranéens. Mais nous ne savons même pas comment ces
+deux produits parvenaient en Europe ni même dans le Nord de l’Afrique,
+ni quelle population allait les chercher. Hérodote nous dit bien[1] que
+les Carthaginois se rendaient par mer en un pays situé au-delà des
+colonnes d’Hercule, dans le but d’y acheter de l’or aux indigènes : il
+est vraisemblable que ce pays, découvert sans doute par Hannon, était
+situé entre le Maroc actuel et le Sénégal, peut-être même à l’embouchure
+de ce dernier fleuve ; mais il est peu probable que les Carthaginois
+aient jamais quitté leurs vaisseaux pour s’avancer dans l’intérieur des
+terres et qu’ils aient pénétré dans la région que nous appelons
+aujourd’hui le Soudan. D’ailleurs leurs procédés commerciaux, qu’a
+décrits Hérodote, ne permettent pas de supposer qu’ils aient eu un
+contact quelconque avec les indigènes, même avec ceux de la côte : dès
+leur arrivée, les Carthaginois tiraient de leurs vaisseaux les
+marchandises apportées de leur pays, les rangeaient le long du rivage,
+remontaient ensuite sur leurs navires et allumaient des feux dont la
+fumée servait à signaler leur présence aux naturels de la contrée ;
+ceux-ci alors s’approchaient du bord de la mer et disposaient des petits
+tas de poudre d’or à côté des paquets de marchandises, puis
+s’éloignaient. « Les Carthaginois, continue Hérodote, sortent alors de
+leurs vaisseaux, examinent la quantité d’or que l’on a apportée, et, si
+elle leur paraît répondre au prix de leurs marchandises, ils l’emportent
+et s’en vont. Mais, s’il n’y en a pas pour leur valeur, ils s’en
+retournent sur leurs vaisseaux, où ils restent tranquilles. Les autres
+reviennent ensuite, et ajoutent quelque chose, jusqu’à ce que les
+Carthaginois soient contents. Ils ne se font jamais tort les uns aux
+autres. Les Carthaginois ne touchent point à l’or, à moins qu’il n’y en
+ait pour la valeur de leurs marchandises ; et ceux du pays n’emportent
+point les marchandises avant que les Carthaginois n’aient enlevé l’or. »
+Un tel système de troc faisait assurément le plus grand honneur à la
+loyauté et au bon sens commercial des Carthaginois comme des Berbères ou
+des Nègres côtiers, mais il ne devait guère permettre aux premiers de se
+documenter sur les seconds, sur leurs institutions et leur histoire.
+
+Il est fort probable que les Noirs du Soudan étaient aussi en relations
+par terre avec les Carthaginois, les Cyrénéens et les Egyptiens. Peut-
+être des Egyptiens ou d’autres gens du Nord se rendaient-ils au Soudan
+pour y chercher de l’or : quelques traditions que j’ai recueillies
+autrefois à la Côte d’Ivoire tendraient à le prouver, mais elles ne
+constituent qu’un argument bien faible. Il est peu vraisemblable par
+contre que des Nègres se soient jamais avancés de leur propre volonté
+jusqu’aux bords de la Méditerranée. Mais on a parfaitement le droit de
+supposer qu’autrefois comme aujourd’hui des caravanes s’organisaient
+dans le nord de l’Afrique et, traversant le Sahara, allaient porter au
+Soudan des tissus, du cuivre, des verroteries[2], etc., pour s’y
+procurer en échange de l’or et des esclaves. Sans doute celles de ces
+caravanes qui se dirigeaient vers les pays du Niger et du Haut-Sénégal
+se composaient surtout de Berbères, voyageant soit pour leur propre
+compte, soit pour celui de commerçants puniques, grecs ou égyptiens.
+Mais rien ne peut nous fixer exactement à cet égard.
+
+Il paraît bien certain que les changements politiques survenus dans
+l’Afrique du Nord n’ont pas eu de répercussion sensible au Soudan, en
+dehors de quelques exodes déterminés par certains de ces changements et
+dont il a été question dans la deuxième partie de cet ouvrage.
+
+Les Egyptiens ont pu constituer leurs différentes dynasties ; les
+Assyriens, les Chaldéens, les Mèdes et les Perses ont pu guerroyer dans
+l’Afrique du Nord, les Phéniciens et les Grecs y fonder des colonies
+florissantes, les Romains s’emparer du pouvoir sur les Carthaginois et
+les Berbères : il ne semble pas que l’écho de ces bouleversements ait
+traversé le Sahara. Si les colonnes romaines se sont avancées jusque
+dans le Sud du Maroc avec Suétonius Paullinus, dans le Fezzan et au-delà
+avec Cornelius Balbus et Septimius Flaccus, si elles ont même atteint
+l’Aïr avec Julius Maternus, ces reconnaissances ne furent jamais
+poussées jusqu’à la région qui nous occupe présentement, et les
+renseignements récoltés par les officiers latins — ou tout au moins ceux
+d’entre ces renseignements qui nous sont parvenus — ne jettent aucun
+jour sur l’état du Soudan à cette époque reculée.
+
+Si maintenant nous demandons à l’archéologie et à l’épigraphie les
+indications que l’histoire ne peut nous fournir, nous nous trouvons en
+présence d’un pareil néant.
+
+On a découvert, il est vrai, en plusieurs points de l’Afrique
+Occidentale — en Guinée, dans le bassin du Haut-Sénégal, dans la boucle
+du Niger, à la Côte d’Ivoire, au Sahara soudanais et ailleurs, — des
+gisements nombreux d’ustensiles en pierre polie ou taillée et même des
+grottes aux parois constellées de dessins divers. Mais il est absolument
+impossible, jusqu’à présent, d’assigner en général[3] une date
+quelconque à ces ustensiles et à ces dessins, dans des régions où
+certaines peuplades appartenaient hier encore à l’âge de la pierre polie
+et où d’autres y appartiennent encore aujourd’hui dans une certaine
+mesure : ces stations, qu’on les appelle paléolithiques ou néolithiques,
+peuvent remonter à cent ans aussi bien qu’à trois ou quatre mille ans.
+Il n’est pas démontré non plus que les objets trouvés dans une station
+n’y aient pas été apportés d’ailleurs : plusieurs Européens — entre
+autres M. Vuillet, directeur du service de l’agriculture à Koulouba —
+ont rencontré dans la boucle du Niger des forgerons qui, sans les avoir
+fabriqués eux-mêmes, utilisent dans la pratique de leur métier des
+instruments en pierre ; Lenz a signalé que les Nègres d’Araouân se
+servent, pour les travaux du ménage, d’outils en pierre polie qu’ils
+rapportent de Taodéni. Et d’autre part, dans plusieurs contrées du Haut-
+Sénégal-Niger et du Sahara soudanais, on fabrique encore de nos jours,
+en même temps que des ustensiles en fer, des objets en pierre tels
+qu’anneaux de bras, ornements de lèvres, boules servant à écraser le
+tabac ou les arachides, marteaux pour frapper les écorces de certains
+ficus, etc. ; j’ai pu, pour ma part, assister dans le cercle de Gaoua à
+la fabrication de ces objets divers, ainsi qu’au forage de perles en
+pierre.
+
+Les ruines nous apprennent moins encore : sauf, je crois, chez les Tombo
+des falaises, on ne bâtit au Soudan qu’avec de l’argile et du bois.
+Seuls, les soubassements des murs sont souvent en pierres brutes,
+maçonnées avec de la boue. Aussi les ruines que l’on peut rencontrer
+sont fatalement récentes : j’estime qu’au bout de deux siècles au
+maximum, nulle trace ne peut subsister d’une cité soudanaise ; tout au
+plus pourra-t-on reconnaître, par la présence de certains arbres,
+l’emplacement d’un village disparu, et encore sera-t-il impossible
+d’assigner une date à la disparition de ce village, car les arbres
+actuels peuvent provenir des graines de ceux que l’homme avait plantés.
+Les plus importantes des villes soudanaises dont nous ont parlé les
+auteurs arabes du moyen-âge ne se composaient, au dire de ces auteurs
+eux-mêmes, que de huttes cylindriques aux murs d’argile surmontés d’une
+toiture en paille, exception faite des maisons de Ghana qui avaient
+parfois des murs en pierre ; il semble, comme je l’ai dit précédemment,
+que les premières maisons à terrasse n’ont fait leur apparition au
+Soudan qu’au XIVe siècle : il y a bien des chances pour que les
+habitations antérieures à notre ère n’aient pas été autrement
+construites et pour que, par conséquent, il soit absolument impossible
+aujourd’hui d’en retrouver les restes.
+
+Il y a bien, il est vrai, les débris de poteries et d’ustensiles divers
+que l’on peut exhumer des _tumuli_ ou des emplacements des villes
+disparues. Mais que prouvent ces débris ? Tous ceux que l’on a trouvés
+jusqu’à présent ne se distinguent pas des poteries et ustensiles
+fabriqués de nos jours au Soudan ; tout au plus a-t-on trouvé en telle
+ou telle région des débris ne répondant pas au type actuellement en
+usage dans cette région mais répondant à un type encore en usage dans
+une contrée voisine : comme, de tout temps, des échanges ont existé
+entre les divers pays du Soudan et même entre le Soudan et les pays
+méditerranéens, cela même ne peut fournir matière à aucune déduction
+certaine[4].
+
+Restent les fameuses ruines du Lobi. On trouve près de Gaoua, ainsi
+qu’entre Gagouli ou Galgouli et Lorhosso, des ruines de constructions en
+pierres maçonnées dont on ignore l’origine. Ce qui les caractérise
+surtout, c’est la rectitude et le parfait alignement des murs ; ces
+murs, généralement en latérite, se présentent sous l’aspect d’une
+enceinte rectangulaire, dans laquelle est parfois inscrite une seconde
+enceinte parallèle à la première, comme c’est le cas pour les ruines de
+Gaoua et celles de Karankasso (près de Lorhosso) ; à Tioboulouma (à
+l’Ouest de Gagouli), on aperçoit même les ruines d’une véritable maison
+en pierres qui possédait un étage et qui présente encore des traces
+d’embrasures de portes et de fenêtres en pierres apparemment taillées.
+
+Quelle peut être l’origine de ces ruines ? Sont-elles les vestiges
+d’établissements qu’auraient installés des chercheurs d’or portugais des
+XVe ou XVIe siècles ? Il semble peu probable que les Portugais se soient
+avancés aussi loin dans l’intérieur des terres : Gagouli en effet est à
+plus de cinq cents kilomètres du point le plus proche de la côte (dans
+l’espèce Grand-Bassam) et à plus de 1.500 kilomètres de l’embouchure du
+Rio Grande. Ces constructions furent-elles l’œuvre d’une population
+indigène aujourd’hui disparue ? En dehors du fait, insolite au Soudan,
+qu’elles ont été bâties en maçonnerie, le parfait alignement de leurs
+murs et la rectitude des angles paraissent difficilement conciliables
+avec le génie architectural de la race noire. Seraient-ce les restes
+d’une poussée vers le Sud de quelques peuples méditerranéens ? Cette
+dernière hypothèse me semble aussi invraisemblable que les autres ; elle
+aurait besoin en tout cas, pour se pouvoir soutenir, de quelques
+éléments supplémentaires d’information.
+
+Les indigènes qui habitent actuellement les régions où se trouvent ces
+ruines — Lorho, Gan, Lobi, Birifo — affirment tous n’être pas
+autochtones ; ils affirment également tous que, lors de l’arrivée de
+leurs ancêtres, ces ruines existaient déjà dans leur état actuel, sans
+que les autochtones d’alors — là où il s’en trouvait — en connussent
+l’origine. Ces déclarations permettraient de faire remonter la
+construction de ces bâtiments au-delà du XIe siècle de notre ère[5],
+mais c’est tout ce qu’on en peut conclure avec quelque raison. On peut
+encore espérer que des fouilles exécutées méthodiquement nous révéleront
+quelque jour, au moins en partie, l’origine de ces ruines du Lobi : pour
+le moment elles demeurent un mystère inexpliqué et ne nous fournissent
+aucun renseignement.
+
+Quant aux inscriptions relevées dans le Haut-Sénégal-Niger, elles ne
+nous apportent aucune indication de quelque importance, au moins en ce
+qui concerne l’époque ancienne. Les dessins et signes divers découverts
+dans les grottes n’ont pas encore pu être expliqués ; la plupart
+d’ailleurs ressemblent singulièrement aux dessins et signes ornementaux
+tracés de nos jours sur les murs des habitations et sur certains rochers
+et ils peuvent être l’œuvre, non pas d’anciens troglodytes, mais de
+modernes indigènes du Soudan, de chasseurs notamment, qui vont se
+réfugier dans ces grottes pour y dormir ou s’y abriter de la pluie et
+qui ont pu les décorer pour tromper leur désœuvrement momentané ;
+d’autres semblent avoir une origine et une signification religieuses,
+mais il est impossible absolument de leur donner une date ; rien même ne
+prouve que ces dessins soient contemporains des objets en pierre trouvés
+dans quelques-unes de ces grottes.
+
+Les inscriptions en _tifinarh_ sont rares, le plus souvent
+indéchiffrables et ne portent point de date. On n’en a d’ailleurs
+rencontré aucune, jusqu’à présent, dans le Soudan proprement dit ; elles
+sont localisées aux pays qu’occupent ou ont occupés les Berbères
+(Mauritanie, Sahara soudanais et surtout Sahara propre)[6].
+
+Les inscriptions arabes sont plus nombreuses ; on en a trouvé en
+particulier une quantité considérable à Bentia, à Gao et en d’autres
+points voisins du Niger : toutes celles qui ont pu être déchiffrées sont
+des inscriptions funéraires, gravées sur des pierres tombales. La
+plupart sont datées et les plus anciennes ne remontent pas au-delà du
+XIVe siècle ; comme d’autre part elles ne contiennent pas autre chose
+que le nom du défunt, la date de sa mort et quelques formules pieuses,
+l’intérêt qu’elles offrent n’est que fort secondaire : elles montrent
+seulement qu’il y avait des musulmans établis dans la région de Gao à
+partir du XIVe siècle au moins, ce que nous savions déjà d’autre
+part[7].
+
+Et c’est ainsi que, de tout ce chapitre une seule certitude se dégage :
+c’est que nous ne savons rien de l’histoire du Haut-Sénégal-Niger
+antérieure aux premiers siècles de notre ère et que nous n’avons que
+bien peu de probabilités d’être mieux informés dans l’avenir sur cette
+obscure période.
+
+
+[Note 1 : Livre IV, CXCVI.]
+
+[Note 2 : La présence en Afrique Occidentale de perles de verre, de
+fabrication phénicienne ou égyptienne remontant à une haute antiquité, a
+été signalée à maintes reprises, ainsi que celle de perles en agathe ou
+cornaline dont l’origine paraît être également méditerranéenne, mais
+relativement plus récente.]
+
+[Note 3 : Je dis « en général », car je ne voudrais pas être trop
+affirmatif. Ainsi il est constant que les haches en pierre polie sont
+considérées presque partout, par les indigènes actuels du Soudan, comme
+des pierres tombées du ciel ; on prétend que, lorsque la foudre tombe,
+c’est une de ces pierres qui cause les dégâts. Cette interprétation
+tendrait à prouver l’antiquité des haches en pierre qu’on trouve au
+Soudan, puisque les indigènes actuels attribuent leur origine à un
+phénomène naturel.]
+
+[Note 4 : On m’a remis une fois, dans la basse Côte d’Ivoire, comme un
+échantillon de l’ancienne industrie du pays, une sorte de manche de
+stylet en cuivre qui représentait un mousquetaire et une dame du temps
+de Richelieu. Si cet objet était de fabrication relativement ancienne,
+il était plus manifestement encore de fabrication européenne.]
+
+[Note 5 : Nous avons vu que les dates probables de leur arrivée dans le
+pays sont la fin du XIe siècle pour les Lorho, la fin du XIIIe pour les
+Gan, le XIVe pour les Lobi et la fin du XVIIe pour les Birifo.]
+
+[Note 6 : Si les inscriptions arabes trouvées au Soudan sont
+nécessairement récentes, au moins relativement, il n’en est pas
+fatalement de même des inscriptions en _tifinarh_ : cet alphabet était
+en effet en usage dès l’an 1500 avant J.-C., ainsi que le prouveraient
+des découvertes faites à Cnosse, où l’on aurait trouvé des caractères
+analogues au _tifinarh_ employés dans la figuration des comptes des
+scribes du roi Minos.]
+
+[Note 7 : M. le lieutenant Marc a rapporté cette année en France
+plusieurs pierres tombales de Bentia, choisies parmi celles dont les
+inscriptions sont encore lisibles. Des estampages et des copies d’autres
+pierres gravées de même provenance ont été recueillis par cet officier ;
+M. le capitaine Figaret en a photographié de son côté et M. de
+Gironcourt a copié plusieurs inscriptions au cours de son dernier
+voyage. M. Houdas, qui a eu entre les mains ces divers documents, n’a
+relevé aucune inscription présentant un caractère historique et n’en n’a
+pas trouvé une seule qu’on puisse dire être antérieure au XIVe siècle.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ =L’empire de Ghana
+ (IVe au XIIIe siècles).=
+
+
+Il est matériellement impossible d’exposer dans son ensemble, par
+tranches synchroniques, l’histoire des divers pays qui constituent
+aujourd’hui la colonie du Haut-Sénégal-Niger, ces pays n’ayant jamais
+formé un tout. J’ai pensé que la meilleure méthode consisterait à
+examiner l’un après l’autre les principaux Etats indigènes qui se sont
+succédé ou ont coexisté dans les différentes régions du Soudan Français
+et, comme il faut bien adopter un ordre quelconque, je placerai les
+monographies de ces Etats selon la date à laquelle chacun d’eux est
+apparu pour la première fois sur la scène de l’histoire. C’est ainsi que
+je me trouve débuter par l’empire de Ghana[8].
+
+
+ =I. — L’emplacement de Ghana.=
+
+
+Ainsi que je l’ai dit en parlant des origines des Peuls et des Soninké,
+la ville ancienne de Ghana était située à l’extrême Nord du Bagana, dans
+l’Aoukar, non loin des localités actuelles de Néma et de Oualata, dont
+la première sans doute fut contemporaine de Ghana et dont la seconde
+succéda à celle-ci comme métropole du Soudan saharien. Je crois qu’en
+plaçant Ghana à l’Est légèrement Sud de Néma et sur la ligne joignant
+Oualata à Bassikounou, on doit se rapprocher autant qu’il est possible
+de la vérité.
+
+Ibn-Haoukal, qui visita Ghana au Xe siècle et parla le premier de cette
+ville[9], la situe à une distance de 10 à 20 journées de marche à l’Est
+d’Aoudaghost, que nous avons placé[10] à une soixantaine de kilomètres
+au Nord-Est de Kiffa. Il ajoute, en donnant son itinéraire de Ghana au
+Fezzan par Koukaoua (Kouka), qu’on met presque un mois pour se rendre de
+Ghana à _Sâmat_ en passant par _Kaoga_ ou _Gaoga_ (pour Gaogao) : si
+l’on identifie cette dernière ville avec Gao et Sâmat avec la localité
+actuelle de Samet ou Samit, située à 100 kilomètres environ à l’Est-
+Nord-Est de Gao, — deux identifications très vraisemblables, — il se
+trouve que l’emplacement que j’assigne à Ghana se serait trouvé à
+environ 750 kilomètres à l’Ouest de Samit, soit à 30 journées de 25
+kilomètres chacune, ce qui correspond bien à l’évaluation d’Ibn-Haoukal.
+
+Bekri (XIe siècle)[11] est plus précis encore. Il nous a donné plusieurs
+itinéraires aboutissant à Ghana ou en partant ; l’un place cette ville à
+quatre jours du dernier village berbère en venant de l’Oued Draa,
+village appelé _Mouddoûken_ et peuplé de Zenaga, ce qui indique bien que
+Ghana se trouvait à l’extrême limite septentrionale du pays des Nègres ;
+un autre itinéraire, partant du Sénégal, situe Ghana à 20 journées de
+_Silla_ qui, ainsi que je l’ai dit plus haut[12], était un peu à l’Ouest
+de Bakel ; un troisième la place à 18 jours de _Gadiaro_ ou _Gadiara_,
+ville située à 12 milles du Sénégal près de Yaressi ou Diaressi, c’est-
+à-dire dans le Guidimaka[13]. Ailleurs Bekri nous dit que Ghana se
+trouvait dans un pays appelé _Aoukar_ : ce terme, appliqué par les
+Berbères et les Maures à plusieurs régions d’aspect chaotique, est en
+particulier le nom actuel du pays où sont bâties Oualata et Néma. Le
+même auteur dit encore que les habitants de Ghana s’abreuvaient au moyen
+de puits, ce qui implique qu’aucun fleuve ni cours d’eau n’arrosait la
+ville. Enfin Bekri, décrivant les chemins qui conduisaient de Ghana au
+Niger, dit que, si l’on quitte Ghana en marchant vers l’endroit où le
+soleil se lève, on suit une route qui traverse des habitations nègres et
+qu’on arrive à un lieu appelé _Aougâm_, où se trouvent des champs de
+mil ; de ce lieu (situé vraisemblablement à proximité de Ghana et à la
+limite des plantations dépendant de cette ville), on arrive en quatre
+jours à _Ras-el-Ma_, où le Nil (Niger, représenté en la circonstance par
+la dérivation du Faguibine) commence à couler hors du pays des Noirs
+(pour arroser une région habitée par des Berbères). En un autre passage,
+Bekri reproduit des renseignements qui lui avaient été fournis par le
+jurisconsulte Abou-Mohammed Abd-el-Melek-ibn-Nakhkhâs el-Gharfa, lequel
+avait voyagé dans ces contrées ; d’après ce voyageur, Ras-el-Ma — que
+Bekri appelle cette fois _Safongo_ pour _Sabongo_ ou _Issabongo_, son
+nom songaï — se trouvait séparé de Ghana par trois gîtes d’étape, c’est-
+à-dire qu’on s’y rendait de Ghana — ou plutôt d’Aougâm, limite des
+dépendances directes de Ghana — en quatre jours. Tous ces renseignements
+concordent d’une façon saisissante à placer Ghana dans le triangle
+Oualata-Néma-Bassikounou.
+
+Edrissi, qui écrivit vers 1150 sa compilation géographique, s’est
+inspiré surtout de Bekri en ce qui concerne la partie occidentale du
+Soudan, mais il est beaucoup plus confus et ses données sont souvent
+contradictoires. Il place Ghana à 12 jours seulement « à l’Est » de
+Barissa ou Yaressi, alors que Bekri la situait à 18 ou 20 jours du même
+point et au Nord-Est ; il est à remarquer d’ailleurs qu’Edrissi professe
+une singulière affection pour le nombre douze ; il indique 12 jours
+entre Tekrour et Barissa, 12 jours entre Barissa et Aoudaghost, 12 jours
+entre Barissa et Ghana, 12 jours encore entre Mallel et Ghana, etc.
+Mais, ce qui est plus grave, il prétend que Ghana se composait de deux
+villes à cheval sur « le fleuve » et que son roi possédait « sur le bord
+du Nil » un château fortifié, bâti en 1116, orné de sculptures et de
+peintures et _muni de fenêtres vitrées !_ Ce « fleuve » ou « Nil » ne
+peut être que le Niger, d’après l’ensemble des indications d’Edrissi, et
+la situation qu’il donne à Ghana ne pourrait correspondre qu’à celle de
+Sansanding ; mais comme d’autre part le même auteur place Gaoga (Gao) à
+l’Est de Ghana — ce qui n’est exact que si Ghana se trouvait là où la
+met Bekri — et au Sud de Koukaoua (Kouka) — ce qui constitue une erreur
+inexcusable —, comme il commet une foule de confusions faciles à
+relever, nous devons nous méfier fortement de ses assertions ; la
+description du luxueux palais du roi de Ghana suffirait d’ailleurs à
+nous mettre sur nos gardes.
+
+Il ne nous faut pas oublier du reste que, au temps d’Edrissi, Ghana
+avait déjà diminué beaucoup d’importance, ayant été saccagée vers la fin
+du siècle précédent par les Almoravides et ayant perdu une bonne partie
+de sa population ; ce ne devait plus être un centre commercial bien
+achalandé et Edrissi n’a sans doute pas été renseigné sur cette ville,
+comme l’avait été Bekri, par des gens y ayant passé eux-mêmes : cette
+circonstance enlève beaucoup de sa valeur à un récit qui ne fait que
+reproduire, plus ou moins exactement, des passages mal compris
+d’ouvrages antérieurs. Il se pourrait aussi qu’entre l’époque de Bekri
+et celle d’Edrissi une nouvelle ville se fût fondée sur le Niger, à
+laquelle on aurait également donné le nom de Ghana ; le fait est
+fréquent au Soudan de localités naissantes auxquelles on donne le nom de
+la patrie de leurs fondateurs et il peut amener facilement des
+confusions. Cependant, ce que dit Edrissi de la situation commerciale de
+sa Ghana correspond bien à ce que nous avaient appris Ibn-Haoukal et
+Bekri.
+
+Yakout (fin du XIIe siècle et commencement du XIIIe), bien que
+légèrement postérieur à Edrissi, mérite davantage créance, car il ne
+puisa en général qu’à de bonnes sources les matériaux de son
+dictionnaire géographique. « Ghana, nous dit-il, est une grande ville
+située à l’extrémité méridionale du Maghreb et contiguë au pays des
+Nègres ; c’est le lieu de réunion des commerçants qui, de cette cité,
+_pénètrent dans les déserts_ conduisant aux régions d’où vient la poudre
+d’or. Si Ghana n’existait pas, l’accès de ces régions ne serait pas
+possible : elle se trouve en effet placée au point de séparation de la
+Berbérie (_Gharb_) d’avec le pays des Nègres (_Blâd-es-Soudân_) ».
+Ailleurs le même géographe nous parle de Ghana comme se trouvant « à la
+limite extrême du pays des Nègres ». Rien ne peut nous indiquer plus
+nettement que Ghana était au nord du Soudan proprement dit et même
+séparée de lui par une zone désertique qui correspond exactement à la
+zone séparant Oualata de Goumbou. Parlant — à l’article _et-tibr_ (la
+poudre d’or) — de la façon dont s’accomplissaient les voyages en vue de
+l’acquisition de l’or, Yakout dit que les commerçants venus du Maghreb
+doivent renouveler leur provision d’eau une fois arrivés à Ghana,
+attendu qu’ils ont à traverser, au sud de cette ville, « un désert où
+régnent des vents brûlants qui assèchent l’eau en pénétrant dans les
+outres ; aussi doit-on adopter un nouveau mode de transport et de
+conservation de l’eau dans ce désert : pour cela, on choisit des
+chameaux haut-le-pied ou peu chargés qu’on laisse assoifés durant un
+jour et une nuit avant de les amener à l’abreuvoir et qu’on abreuve
+alors deux fois de suite jusqu’à ce que leur estomac soit gonflé ; les
+chameliers les poussent devant eux et, lorsque les outres se sont vidées
+et que l’on a besoin d’eau, ils égorgent l’un de ces chameaux et on boit
+le liquide contenu dans son ventre ; puis le voyage continue et, chaque
+fois que l’on a de nouveau besoin d’eau, on recourt au même procédé et
+on remplit également les outres de ce liquide. C’est ainsi que l’on
+peut, sans trop de fatigue, poursuivre le voyage jusqu’aux approches du
+lieu où l’on doit se rencontrer avec les Noirs possesseurs de poudre
+d’or. » Après cela il me paraît bien difficile de placer Ghana aux
+environs de Ségou, ainsi qu’on a cru parfois pouvoir le faire.
+
+Ibn-Saïd, qui fut contemporain de la destruction de Ghana[14], assigne à
+cette ville une position astronomique qui, considérée isolément, est
+absolument invraisemblable : il la place par 10° 15′ de latitude Nord et
+29° de longitude planimétrique à l’Est des îles Fortunées, ce qui
+correspondrait au Sud-Ouest du Bornou. Mais nous savons que les
+latitudes d’Ibn-Saïd sont presque toutes plus ou moins reculées vers le
+Sud et que ses longitudes, en ce qui concerne le Soudan, ne sont à peu
+près exactes que les unes par rapport aux autres : c’est ainsi qu’il
+place l’embouchure de son « Nil de Ghana » (Sénégal) dans l’Océan
+Atlantique par 14° lat. et 10° 20′ long., point qui viendrait tomber à
+50 kilomètres environ au sud de Goumbou ! Mais si nous plaçons sa
+longitude de Ghana d’après celle qu’il donne pour Aoudaghost (22°), nous
+obtenons un méridien passant approximativement par Ras-el-Ma, ce qui se
+rapproche sensiblement de la vérité.
+
+Les auteurs qui viennent après Ibn-Saïd sont tous postérieurs à la
+destruction de Ghana, dont ils n’ont pu parler que d’après les ouvrages
+de leurs devanciers. Aboulféda (mort en 1331) se contente de la placer
+« à l’extrême Sud du Maghreb », ce qui est exact. Quant à Ibn-Khaldoun
+(né en 1332), il se borne à citer Edrissi et réédite l’erreur de ce
+dernier relative à la soi-disant proximité de Ghana par rapport au
+Niger. Ibn-Batouta, qui visita le Soudan vers 1352, est muet au sujet de
+Ghana, ce qui est bien naturel puisque cette ville n’existait plus
+depuis un siècle au moment de son voyage et avait été remplacée par
+Oualata. Il en est de même de Léon l’Africain, dont le voyage au Soudan
+eut lieu au début du XVIe siècle. Quand à Sa’di (XVIIe siècle), il nous
+dit simplement que Kaya-Maghan avait établi sa résidence à Ghana,
+« grande ville située dans la terre de Bagana », ce qui s’accorde avec
+les indications d’Ibn-Haoukal et de Bekri, à condition de ne pas
+confondre le Bagana avec le Bakounou actuel et de placer Ghana dans son
+extrême Nord.
+
+Cooley (_The Negroland of the Arabs_, 1841), qui s’est trompé souvent
+dans ses identifications en rapportant au Niger ce qui a trait au
+Sénégal, mais qui cependant a fait faire un pas énorme à la connaissance
+de l’ancien Soudan, démontre par une longue et minutieuse dissertation
+que Ghana se trouvait dans la région de Tombouctou et à l’Ouest de cette
+ville[15]. Barth, dont la conscience scientifique nous est connue et qui
+n’avançait rien en général dont il ne se fût assuré à l’avance, a cru
+pouvoir placer Ghana par 18° de latitude Nord et 7° de longitude Ouest
+de Greenwich, ce qui situe cette ville dans l’Aoukar et à proximité de
+Oualata[16]. Enfin Coppolani, dont la compétence ne peut être niée par
+personne en la circonstance, identifiait Ghana avec Néma ou tout au
+moins avec un emplacement très voisin de Néma, ainsi qu’il résulte de
+notes manuscrites rédigées par lui qui sont conservées à Saint-Louis aux
+archives de la Mauritanie[17].
+
+Après tous ces témoignages, il est peut-être inutile de perdre du temps
+à réfuter une erreur qui a fait quelques adeptes et qui consistait à
+placer Ghana à proximité du Niger, dans la région comprise entre Bamako,
+Banamba et Ségou : cette erreur provenait d’abord d’une foi trop grande
+accordée aux renseignements d’Edrissi et ensuite de l’interprétation
+inexacte donnée à un paragraphe du _Tarikh-es-Soudân_. La lecture d’Ibn-
+Haoukal et de Bekri aurait suffi à faire rejeter l’indication
+fantaisiste d’Edrissi. Quant au paragraphe de Sa’di auquel je fais
+allusion, il est traduit ainsi par M. Houdas[18] : « Melli est le nom
+d’une grande contrée, très vaste, qui se trouve à l’extrême occident du
+côté de l’Océan Atlantique. Qaïamagha fut le premier prince qui régna
+dans cette région. La capitale était Ghâna, grande cité sise dans le
+pays de Bâghena. » On a voulu déduire de là que Ghana devait être
+identifiée avec Mali, ville évidemment située près du Niger à peu près à
+hauteur de Ségou, ainsi qu’il résulte en particulier du témoignage
+d’Ibn-Batouta, qui la visita et y séjourna assez longtemps. Mais rien
+absolument, dans le passage en question, n’autorise une pareille
+identification que, du reste, toute la documentation que nous possédons
+sur le Soudan du Moyen-Age rend par ailleurs impossible. Sa’di, à mon
+avis, a voulu dire simplement que le premier prince dont il savait le
+nom, — ou le premier prince de race noire, — parmi ceux qui avaient
+régné dans la région où se développa plus tard l’empire de Mali,
+résidait à Ghana ; la traduction littérale du paragraphe, qui serait la
+suivante, ne laisse d’ailleurs aucun doute à cet égard : « Or [le] Mali
+[est] une grande contrée occupant un espace considérable dans l’occident
+le plus éloigné (_Maghreb-el-aqsa_) vers le côté de la mer entourée
+(l’Océan Atlantique), et Qaya-Magha [fut] celui qui commença la
+domination dans cette région[19], et le séjour de son pouvoir [était]
+Ghâna, qui [était] une grande ville dans la terre de Bâghena ».
+
+J’ai dit plus haut[20] que des impossibilités matérielles nous empêchent
+d’accorder le moindre crédit à la théorie de M. le lieutenant
+Desplagnes, d’après laquelle les ruines récentes et modestes du petit
+village de Gana près Banamba ne seraient autres que les ruines de
+l’antique Ghana ; ces dernières, datant aujourd’hui de près de sept
+siècles, seraient du reste bien difficiles à retrouver, étant donnée la
+nature probable des constructions fragiles qui devaient dominer dans la
+ville détruite par Soundiata. Pour être juste, il me faut ajouter que,
+s’il n’est pas possible de placer Ghana dans la région de Banamba, Mali
+par contre ne devait pas être bien éloigné de ce dernier point, ainsi
+que nous le verrons plus loin ; mais Mali était situé plus près du Niger
+et avait d’ailleurs vraisemblablement disparu lorsque fut fondé, vers la
+fin du XVIIe ou le commencement du XVIIIe siècle, le petit village
+banmana dont on voit aujourd’hui les ruines près du Gana actuel.
+
+
+ =II. — Le nom de Ghana.=
+
+
+Le nom de Ghana nous a été transmis par tous les auteurs arabes sans
+exception sous la forme _Ghânat_, faisant au nominatif _Ghânatou_, à
+l’accusatif _Ghânata_ et au cas indirect _Ghânati_ (par _ghaïn_, _alif_,
+_noun_ et _ta-merboutha_). Les Noirs qui en ont connaissance à l’heure
+actuelle, pour l’avoir lu dans des ouvrages écrits en arabe, le
+prononcent _Ganata_, ainsi qu’ils font pour la plupart des mots arabes
+de la même désinence (Fatimata, Aïssata, etc.). Je me sers ici de la
+forme _Ghana_ parce qu’elle est la plus généralement employée en
+Europe ; j’aurais pu supprimer la lettre _h_, que les Noirs ne font pas
+sentir et qui sans doute ne devait pas exister dans la prononciation
+indigène du mot, comme je l’ai supprimée dans le mot « Bagana »[21],
+mais je l’ai maintenue à seule fin d’éviter une confusion possible avec
+le nom du village actuel de Gana près Banamba.
+
+Yakout[22] nous dit que Ghana — _Ghânatou_ dans le titre de l’article —
+est un mot étranger dont il ne connaît pas l’équivalent en langue arabe.
+Bekri par contre nous apprend que _ghana_ était le titre donné aux rois
+de l’Aoukar, titre qui, par extension, était devenu le nom de la ville
+et celui de l’empire : on disait sans doute « la ville du ghana, le pays
+du ghana » ou plutôt, comme l’article n’existait probablement pas dans
+la langue des indigènes[23], « la ville ou le pays de Ghana ». Quoi
+qu’il en soit, les géographes et historiens arabes, y compris Bekri lui-
+même, ont tous donné Ghana comme le nom d’une ville et celui de l’Etat
+dont cette ville était la capitale.
+
+Ce mot _ghana_, ayant sans doute le sens primitif de « chef » ou de
+« roi » d’après Bekri, n’appartenait certainement pas à la langue
+arabe ; Yakout nous le dit d’ailleurs. Il n’appartenait
+vraisemblablement pas non plus à la langue berbère, ou alors il aurait
+eu en cette langue une autre signification[24]. Il existe bien en
+soninké un mot _kana_ qui est employé parfois avec l’acception de
+« chef », mais le titre donné aux rois dans cette langue semble avoir
+toujours été _tounka_ ou _tonka_, mot qui était déjà employé dans ce
+sens au temps de la dynastie soninké de Ghana, puisqu’il nous a été
+transmis par Bekri comme le titre précédant le nom de l’empereur de
+cette dynastie qui vivait de son temps : Tounka Ménîn. En mandingue le
+titre correspondant est _mansa_ ou _massa_. Enfin dans beaucoup de pays
+du Soudan, on a usé et on use encore des mots _fari_, _farima_,
+_farhama_, _fama_(mandé), _faran_ (songaï), _fara_ (haoussa), _far-ba_
+(ouolof), qui proviennent peut-être de la racine sémitique _far’_
+« sommet, cime, chef, prince », d’où dérive également le titre des
+Pharaons. Mais nulle part nous ne trouvons aujourd’hui de mot
+ressemblant à _ghana_ employé comme titre de souveraineté. Peut-être ce
+mot appartenait-il à la langue des premiers fondateurs de l’empire de
+Ghana, c’est-à-dire à cette langue qui provenait sans doute d’éléments à
+la fois araméens, égyptiens et berbères, que parlaient les Judéo-Syriens
+lors de leur arrivée dans l’Aoukar et sur laquelle nous ne pouvons
+qu’émettre des conjectures.
+
+J’ajouterai que, d’après Mohammed-Lahmed Yôra, marabout de la tribu
+mauritanienne des Oulad-Daïmân, le nom actuel du _Tagant_ ne serait pas
+autre chose que la forme berbérisée de Ghana ou Gana ; « Tagant »
+signifierait donc en berbère « pays de Ghana », mais ce mot aurait pris,
+avec le temps, une signification plus restreinte et ne serait plus
+appliqué qu’à la région qui forma la province occidentale de l’empire de
+Ghana au moment de son apogée[25].
+
+
+ =III. — L’hégémonie judéo-syrienne= (IVe au VIIIe siècles).
+
+
+En relatant le premier exode des Judéo-Syriens de Cyrénaïque, nous les
+avions suivis à travers l’Aïr jusqu’au Massina, où nous les avions
+laissés, vers le commencement du IIe siècle après J.-C., sous le
+commandement de _Kara_, descendant d’Israël, et de _Gama_, descendant du
+syrien Souleïmân[26]. Lorsque, vers l’an 150 de notre ère, les Judéo-
+Syriens provenant de cet exode quittèrent le Massina pour se rendre dans
+l’Aoukar, leurs chefs appartenaient encore aux deux mêmes familles ;
+celle de Kara avait la prééminence et le souvenir en a été conservé
+jusqu’à nos jours par certaines fractions peules, chez lesquelles les
+nobles portent le nom modernisé de _Karanké_ ou _Kananké_ (ceux de Kara
+ou Kana)[27]. Kara — ou son successeur — s’installa à Ghana, auprès d’un
+village soninké qui sans doute existait déjà depuis un certain temps
+sous un autre nom, et fut le chef de la première colonie judéo-syrienne
+arrivée dans l’Aoukar. Lorsque, une cinquantaine d’années plus tard, le
+deuxième exode vint, par la voie du Touat, rejoindre le premier, les
+nouveaux arrivants obtinrent du descendant de Kara l’autorisation de
+planter leurs tentes dans la région et reconnurent également son
+autorité. Mais cette dernière ne s’étendait vraisemblablement pas encore
+aux Soninké, premiers maîtres du pays. Ce ne fut guère, semble-t-il, que
+cent ans après l’arrivée de l’immigration provenant du Touat que les
+Judéo-Syriens, qui avaient dû dans une certaine mesure adopter des
+habitudes sédentaires et faire de Ghana une véritable ville, devinrent
+les maîtres effectifs du pays. C’est donc vers l’an 300 qu’il convient
+de placer la fondation proprement dite de l’empire de Ghana et le début
+de la dynastie impériale judéo-syrienne issue de Kara.
+
+Cette dynastie conserva le pouvoir, très probablement, jusqu’à la fin du
+VIIIe siècle. C’est elle qui fournit ces quarante-quatre princes de race
+blanche et d’origine inconnue dont nous parle Sa’di, desquels 22
+auraient régné avant l’hégire — de 300 à 622 — et 22 après la même date
+— de 622 à 790 environ, ce qui ferait une moyenne de 15 à 16 ans pour
+chaque règne précédant l’hégire et de 7 à 8 ans seulement pour chacun
+des règnes postérieurs à cette date. On peut trouver cette proportion
+bien inégale : si elle est dans l’ordre ordinaire des choses pour la
+période précédant l’hégire, elle paraît plutôt faible pour la période
+suivante ; mais il convient d’observer que la division du _Tarikh-es-
+Soudân_ en deux nombres parfaitement égaux de règnes, séparés par
+l’hégire, présente au contraire trop de symétrie pour n’être pas un
+arrangement apocryphe ; il est plus vraisemblable de supposer que la
+tradition recueillie par Sa’di mentionnait simplement une succession de
+44 souverains dont une partie étaient antérieurs à l’hégire et que
+l’auteur du _Tarikh_ a traduit « partie » par « moitié ». Si nous nous
+en tenons à cette hypothèse et si nous admettons seulement le chiffre de
+44 princes — chiffre d’ailleurs peu certain lui-même — s’étant succédé
+de 300 à 790, nous obtenons une durée moyenne de 11 ans pour chaque
+règne ; étant donné que le pouvoir passait en général à l’aîné des
+frères subsistants du souverain défunt, cette moyenne n’a rien que de
+très normal : certains empereurs devaient être en effet fort âgés
+lorsqu’ils montaient sur le trône et, même sans tenir compte de
+révolutions de palais assez probables, il se peut fort bien que 44 rois
+se soient succédé durant une période de cinq siècles.
+
+Certains ont voulu faire des Berbères de ces empereurs blancs de Ghana :
+la chose me paraît fort improbable. S’ils avaient été des Berbères,
+Sa’di ne nous aurait pas dit : « Ils étaient de race blanche, mais nous
+ignorons d’où ils tiraient leur origine »[28]. Car il n’est pas
+admissible que, vivant à Tombouctou en contact permanent avec des
+Touareg, il n’eût pas recueilli quelques traditions relatives à cette
+ancienne domination berbère. Ibn-Khaldoun, si abondamment documenté sur
+l’histoire ancienne des Berbères du Sud, n’aurait pas manqué également
+de connaître et de signaler la chose ; or, dans ses _Prolégomènes_, il
+rapporte — ainsi que l’avait fait Edrissi et sans doute d’après ce
+dernier — qu’on attribue l’origine des anciens empereurs blancs de Ghana
+à un nommé _Saleh_, descendant de Ali, gendre du Prophète, par Abdallah
+fils de Hassân fils d’El-Hassân, fils lui-même de Ali ; puis il fait
+remarquer que cette hypothèse est invraisemblable, aucun homme du nom de
+Saleh n’étant cité parmi la descendance de Abdallah le Fatimite ; il
+ajoute qu’au reste cette dynastie blanche a entièrement disparu et que,
+de son temps, le pays de Ghana faisait partie de l’empire de Mali. Il
+aurait pu, s’il avait connu la chronologie du premier empire de Ghana,
+observer simplement qu’un descendant de Ali n’aurait pu donner naissance
+à une dynastie antérieure à l’hégire, c’est-à-dire à Ali lui-même. Mais
+ce qui est à retenir de ce passage d’Ibn-Khaldoun, c’est qu’il n’a pas
+songé un seul instant à donner une origine berbère aux premiers princes
+de Ghana.
+
+D’autres ont supposé que le fondateur de l’empire de Ghana et le premier
+des 44 princes de race blanche aurait été Kaya-Maghan. Cette supposition
+était basée sur une interprétation, que je crois mauvaise, d’un passage
+du _Tarikh-es-Soudân_ cité plus haut. A mon avis, dans l’esprit de
+Sa’di, Kaya-Maghan était, non pas le premier des 44 rois blancs dont il
+fait mention, mais bien le premier des princes nègres de famille mandé
+qui succédèrent à cette dynastie blanche. Cela résulte, quoique peu
+clairement d’ailleurs, du contexte de son récit. En tout cas il ne dit
+nulle part de façon explicite que Kaya-Maghan ait appartenu à la
+dynastie des 44 rois blancs. Les traditions indigènes d’autre part sont
+nettes et formelles à cet égard : Kaya-Maghan, nègre soninké, dernier
+roi du Ouagadou, s’empara du pouvoir à Ghana sur un prince de race
+blanche.
+
+Je crois avoir suffisamment montré, et par ce qui précède et par les
+pages de la deuxième partie de cet ouvrage relatives à l’origine des
+Peuls, que la dynastie de race blanche qui régna à Ghana du IVe au VIIIe
+siècles appartenait, au moins vraisemblablement, à la population
+sémitique d’origine judéo-syrienne qui donna plus tard naissance aux
+Peuls.
+
+Quant à l’histoire de Ghana sous cette dynastie, elle nous est inconnue.
+Tout ce que nous apprend le _Tarikh-es-Soudân_, c’est que le pays
+renfermait, à côté de la population de race blanche détenant le pouvoir,
+des vassaux _ouangara_ ou _ouakoré_, c’est-à-dire des Mandé ; nous
+savons par ailleurs que ces Mandé étaient des Soninké originaires du
+Diaga, mais c’est tout.
+
+Les traditions indigènes ne nous renseignent que sur les faits qui
+précédèrent immédiatement et motivèrent en partie la mainmise des
+Soninké sur l’empire. Ainsi que nous l’avons vu, le pouvoir appartenait
+à la famille issue de Kara. Les descendants de Gama n’occupaient que le
+second rang. L’empereur qui régnait vers la fin du VIIIe siècle tua,
+pour une raison futile, un Soninké nommé Bentigui Doukouré, qui était le
+serviteur préféré du chef de la famille issue de Gama, alors premier
+ministre de l’empereur. La veuve de Bentigui, qui était enceinte, fut
+recueillie par ce ministre ; peu après, elle accoucha d’un fils. Afin de
+soustraire cet enfant à la haine de l’empereur, le ministre lui
+substitua une petite fille née le même jour et fit cacher le fils de
+Bentigui dans un village de culture éloigné. Lorsque l’enfant fut devenu
+un homme, le ministre lui révéla le secret de sa naissance ; le fils de
+Bentigui alors se rendit auprès de l’empereur, le tua et s’empara du
+pouvoir, soutenu par ses compatriotes soninké. Ainsi finit l’hégémonie
+judéo-syrienne à Ghana.
+
+
+ =IV. — L’hégémonie soninké= (VIIIe au XIe siècles).
+
+
+Vers l’époque où le fils de Bentigui assassina le dernier empereur
+judéo-syrien de Ghana, c’est-à-dire vers 790, survenait la dispersion
+des Soninké du Ouagadou. _Kaya-Maghan Sissé_ roi de ce pays, se portait
+vers l’Aoukar avec le plus grand nombre de ses sujets et arrivait à
+Ghana au moment où ses compatriotes venaient de secouer le joug des
+Judéo-Syriens ou Proto-Peuls. Le fils de Bentigui était devenu
+momentanément maître du pouvoir, mais Kaya-Maghan possédait sans doute
+une armée assez considérable et il lui fut facile de contraindre, de gré
+ou de force, le fils de Bentigui à se démettre de son autorité
+momentanée ; en tout cas, l’ancien roi du Ouagadou se fit proclamer
+empereur. Peut-être les Judéo-Syriens essayèrent-ils de lui résister,
+mais ils n’étaient pas de force à lutter les armes à la main avec les
+Soninké mieux organisés au point de vue militaire, et ils évacuèrent le
+pays pour se porter vers le Tagant, le Gorgol et le Fouta, laissant
+seulement dans l’Aoukar quelques familles, dont celle des _Massîn_, qui
+se composait probablement des descendants de Gama[29].
+
+Kaya-Maghan dut, dès le début de son règne, asseoir fortement son
+autorité et l’étendre fort loin de sa résidence, puisque Ibn-Khaldoun
+nous raconte que, lorsque le Maghreb fut conquis par les musulmans —
+c’est-à-dire au VIIIe siècle —, des marchands arabes commencèrent à se
+rendre dans le Soudan occidental et constatèrent qu’aucun roi nègre
+n’avait à cette époque une puissance comparable à celle de l’empereur
+noir de Ghana, dont les Etats s’étendaient jusqu’à l’Atlantique.
+
+Le pouvoir se transmit dans la famille des _Sissé-Tounkara_, c’est-à-
+dire des Sissé de souche royale, descendants de Kaya-Maghan[30]. Peu à
+peu, l’autorité des empereurs soninké de Ghana s’étendit bien au-delà
+des limites qu’avait atteintes celle des empereurs judéo-syriens.
+L’empire ne tarda pas à englober, non seulement l’Aoukar et tout le
+Bagana, c’est-à-dire approximativement le quadrilatère Oualata-Goumbou-
+Sosso-Sokolo, mais aussi tous les pays du Sahel déjà peuplés en grande
+partie de Soninké (le Diaga, le Kaniaga, le Nord du Bélédougou et du
+Kaarta, le Kingui, le Diafounou), ainsi que la majeure portion du Hodh
+et du Tagant, où les Berbères cédaient alors le pas aux Soninké et aux
+familles judéo-syriennes plus ou moins mélangées de Soninké (Massîn de
+Tichit et autres). Il est probable même que le royaume soninké du Galam
+(Guidimaka, Kaméra et Goye) était plus ou moins vassal de l’empereur de
+Ghana et que l’autorité de ce dernier se faisait ainsi sentir vers le
+Sud-Ouest jusqu’aux confins du Tekrour. Par contre, il ne semble pas
+qu’à l’Est elle ait jamais dépassé le Niger : la région de Dienné et de
+Tombouctou devait, de ce côté, constituer la marche extrême de l’empire.
+Au Nord et au Nord-Ouest, les Berbères Messoufa, Lemtouna et Goddala se
+trouvaient en bordure de la partie désertique des Etats du _Tounka_ de
+Ghana et ils reconnaissaient son autorité dès qu’ils s’avançaient au Sud
+de leur domaine propre. Du côté du Midi enfin, le Sénégal et son
+affluent le Baoulé devaient former la limite approximative de l’empire.
+
+Telle était vraisemblablement la situation de cet Etat vers le milieu du
+IXe siècle, c’est-à-dire au début de son apogée. Quant aux événements
+qui se déroulèrent depuis l’avènement de Kaya-Maghan jusqu’à cette
+époque, nous ne savons rien à leur sujet.
+
+Nous ne commençons à être documentés qu’à partir du moment où les
+Berbères se répandirent dans le Hodh d’une façon appréciable et se
+fortifièrent au Tagant, intervenant dans les affaires intérieures de
+l’empire de Ghana, c’est-à-dire à partir de l’an 825 environ.
+
+Les premières conquêtes des Berbères dans le Nord du Soudan et leurs
+premières attaques contre les Soninké furent dirigées par un chef zenaga
+de la tribu pastorale des Lemtouna (fraction des Ourtentak), nommé
+_Tiloutane_, fils de Tiklâne, lequel mourut en 836 ou 837, à l’âge de 80
+ans[31]. Ce Tiloutane avait succédé lui-même à Telagagguine, fils
+d’Ourekkout ou Ouayaktine, qui est le plus ancien chef lemtouna dont le
+nom nous ait été conservé.
+
+A la tête d’une armée de 100.000 méharistes, si nous en croyons Ibn-
+Khaldoun, Tiloutane était parvenu à asseoir son autorité sur tous les
+Berbères du Sahara occidental (Lemtouna, Goddala, Messoufa, Lemta,
+Mesrâta, Telkâta, Maddassa, Ouareth ou Aourets, etc.) et à se faire
+payer par plus de vingt chefs nègres, sinon un tribut régulier, au moins
+des redevances moyennant lesquelles ses bandes protégeaient leurs
+domaines du pillage et garantissaient la sécurité des caravanes venant
+du Nord ou s’y rendant. Les auteurs arabes ne nous disent pas si
+l’empereur de Ghana lui-même payait cette sorte de tribut, mais il
+paraît bien certain que plusieurs des rois vassaux de son empire y
+étaient astreints.
+
+A Tiloutane succéda son fils _Betsine_, qui mourut en 851 ; puis vint
+_Ilettane_ ou Latsir, fils de Betsine, qui mourut en 900. Après Ilettane
+régna son fils _Temîm_ qui, en l’an 919, fut renversé par une coalition
+des chefs des diverses tribus zenaga et massacré par les conjurés. Après
+sa mort, les Lemtouna perdirent momentanément leur hégémonie sur les
+Berbères du Sahara, les différentes tribus du désert demeurèrent
+indépendantes les unes des autres pendant plus d’un siècle et les
+empereurs soninké de Ghana virent s’accroître leur autorité du côté du
+Hodh et du Tagant. L’apogée de leur puissance doit se placer à peu près
+à cette époque, c’est-à-dire au début du Xe siècle ; elle dura un peu
+plus de cent ans, pour finir vers le milieu du XIe siècle avec les
+commencements de l’empire almoravide.
+
+Ce n’est pas à dire pourtant que, durant cette période, les empereurs
+soninké et leurs vassaux n’eurent pas à lutter contre les Berbères, ou
+tout au moins contre la principale tribu berbère de la région, celle des
+Lemtouna. Celle-ci s’était constituée en une sorte de royaume dont la
+capitale, depuis le IXe siècle probablement, était la ville
+d’_Aoudaghost_[32], située, ainsi que je l’ai dit, à l’extrémité
+orientale du Tagant actuel, à 60 kilomètres environ au Nord-Est de
+Kiffa, sur la route conduisant de cette dernière localité à Tichit[33].
+Ibn-Haoukal nous a donné d’Aoudaghost une description que Bekri a
+complétée par la suite. D’après ce dernier auteur, cette ville était
+grande et bien peuplée ; elle s’élevait dans une plaine sablonneuse, au
+pied d’une montagne stérile et dénudée qui la protégeait du côté du Sud,
+tandis qu’une haute colline couverte de gommiers la dominait au Nord ;
+elle était entourée de jardins où croissaient des dattiers et de champs
+de blé cultivés à la houe et arrosés à la main. Seuls d’ailleurs, les
+nobles se nourrissaient de blé ; le menu peuple ne mangeait que du
+sorgho, du mil et des haricots[34]. On y trouvait aussi quelques petits
+figuiers et quelques pieds de vigne, ainsi que des plants de henné. Les
+puits donnaient une eau excellente ; les bœufs et les moutons étaient en
+abondance et on pouvait avoir dix béliers et même plus pour un _mitskal_
+(c’est-à-dire environ 4 gr. 50 d’or, valant aujourd’hui de 13 à 15
+francs). La poudre d’or servait en effet de monnaie ; elle venait des
+mines du Ouangara (Bambouk principalement). Le marché était très
+achalandé et on y rencontrait, entre autres choses, du miel provenant du
+pays des Nègres ; du Nord de l’Afrique venaient du blé, des raisins et
+autres fruits secs, toutes denrées qui, au temps de Bekri (XIe siècle),
+se vendaient six _mitskal_ le quintal. Les habitants étaient de race
+blanche mais avaient le teint jaunâtre, parce que, dit Bekri, « ils sont
+minés par la fièvre et les affections de la rate ». En dehors des
+Lemtouna, ces habitants comprenaient quelques Arabes originaires de
+l’Ifrîkia (Tripolitaine, Tunisie et province de Constantine) et des
+Berbères appartenant aux tribus Bergadjâna, Nefoussa, Louâta, Zenâta et
+surtout Nefzâoua ; enfin il s’y trouvait un grand nombre d’esclaves
+noires, fort appréciées comme cuisinières. Les jeunes filles blanches
+d’Aoudaghost étaient appréciées à un autre point de vue et Bekri s’étend
+longuement sur leurs charmes. Les gens de la ville étaient musulmans, au
+moins en partie, puisque, un peu avant l’époque almoravide, plusieurs
+mosquées existaient déjà à Aoudaghost où l’on apprenait à lire le Coran.
+Mais, au dire de Yakout, on y trouvait aussi des païens vénérant le
+soleil et mangeant des viandes non saignées. La population berbère qui
+campait en dehors de la ville se composait de pasteurs nomades,
+cultivant cependant la terre lorsqu’elle avait été bien arrosée par les
+pluies ; ces nomades, de teint clair dans le Nord, avaient la peau de
+plus en plus foncée à mesure qu’on s’avançait vers le Sud ; ceux qui
+avoisinaient le Soudan proprement dit étaient très noirs.
+
+L’industrie locale consistait surtout dans la fabrication des boucliers
+de cuir, qui étaient vendus aux Berbères nomades. Les importations
+comprenaient du cuivre, des burnous et des blouses de couleur rouge et
+de couleur bleue, venant du Maroc et de l’Espagne, et du sel provenant
+d’Aoulil ; quant aux produits exportés, c’était surtout : de l’ambre
+gris, dont la qualité était excellente, « vu, dit Bekri, la proximité de
+l’Océan » ; de l’or raffiné et transformé en torsades filiformes, or
+dont la pureté était considérée comme supérieure à celle de l’or de tous
+les autres pays ; enfin de la gomme, récoltée dans les environs même de
+la ville et qui était expédiée en Espagne pour lustrer les étoffes de
+soie.
+
+Des renseignements fournis par Bekri et Ibn-Haoukal, il résulte que les
+habitants d’Aoudaghost étaient aisés et que cette ville jouissait d’une
+prospérité réelle. Le second de ces auteurs nous dit que de riches
+caravanes partaient sans cesse de Sidjilmassa (Tafilelt) pour le Soudan
+et, traversant Aoudaghost, rapportaient de grands profits aux gens de
+cette cité. Lorsqu’il la visita, Ibn-Haoukal y vit un écrit par lequel
+un indigène de Sidjilmassa se reconnaissait le débiteur d’un habitant
+d’Aoudaghost pour une somme de 40.000 dinars, chose que le voyageur
+arabe considérait comme unique en Orient à son époque (Xe siècle).
+
+A la même époque et d’après le témoignage du même voyageur, le roi des
+Lemtouna, qui résidait à Aoudaghost, entretenait des relations avec
+l’empereur de Ghana et celui de Gao et leur faisait des cadeaux pour les
+empêcher de lui faire la guerre, ce qui nous donne une idée assez
+précise de la puissance de ces souverains et de la situation
+d’Aoudaghost vis-à-vis de Ghana au point de vue politique.
+
+Les Soninké d’ailleurs ne se gênaient pas pour aller razzier les
+territoires occupés par les Berbères : Bekri nous apprend en effet que,
+à cinq jours d’Aoudaghost sur la route conduisant de cette ville au
+Maroc, se trouvait une montagne nommée Azgounane ou Azdjounane où les
+Noirs s’embusquaient pour couper la route aux caravanes et les
+piller[35].
+
+Vers 970 d’après Bekri, entre 920 et 940 d’après Ibn-Khaldoun, régnait à
+Aoudaghost un prince lemtouna nommé _Tinyéroutane_ ou Bérouyane, fils de
+Ouichnou ou Ouachnik et petit-fils de Nizar ou Izar, qui avait réussi à
+acquérir une véritable puissance. Comme son prédécesseur du IXe siècle
+Tiloutane[36], il avait plus de vingt chefs nègres comme vassaux ou
+tributaires, et la partie habitée de son royaume s’étendait sur deux
+mois de marche en longueur et autant en largeur. Il pouvait mettre en
+campagne 100.000 méharistes et en profitait pour intervenir dans les
+querelles intestines qui divisaient les petits Etats vassaux de Ghana.
+Invité par Târine ou Taarbine, alors chef des Massîn de Tichit[37], à le
+soutenir contre le chef noir d’Aougam[38], il fournit au premier 50.000
+méharistes qui envahirent et razzièrent le pays d’Aougam, brûlant les
+maisons et détruisant les récoltes ; le chef du parti vaincu, se voyant
+perdu, jeta son bouclier, sauta à bas de son cheval, détacha sa selle,
+la posa sur le sol, s’y assit et se laissa tuer ; ses femmes, trop
+fières pour se laisser tomber au pouvoir des Blancs, se tuèrent en se
+jetant dans les puits.
+
+Peu après cependant, vers 990, Aoudaghost tomba au pouvoir de l’empereur
+de Ghana qui, au moment de la prise de cette ville par les Almoravides
+en 1054, y était encore représenté par un gouverneur nègre.
+
+
+ =V. — Les Almoravides et leurs premiers empiètements sur l’empire de
+ Ghana= (XIe siècle).
+
+
+Vers l’an 1020, les chefs des diverses tribus zenaga s’entendirent pour
+s’unir de nouveau comme au temps de Tiloutane, afin de résister aux
+empiétements des Soninké sur le Sahara et le Tagant et de secouer leur
+suprématie. Ils se choisirent un roi qui fut pris, cette fois encore,
+parmi les Lemtouna ; ce fut _Tarsina_ ou Tarchina, fils de Tifat ou
+Tifaout. Le premier sans doute parmi les princes berbères du Sahara
+occidental, Tarsina se convertit à l’islamisme et prit le nom de
+Abdallah-abou-Mohammed ; il se rendit même en pèlerinage à La Mecque,
+fit la guerre sainte à ses voisins infidèles, Berbères ou Nègres, et,
+après trois ans de règne, fut tué en 1023 au cours d’une razzia dirigée
+contre une tribu d’origine sémitique et de religion israélite, peut-être
+quelque fraction des Judéo-Syriens chassés de Ghana deux siècles
+auparavant ; cette tribu résidait aux environs d’une localité qui, au
+XIVe siècle, s’appelait Teklessine et était habitée par des Zenaga-
+Ouareth musulmans[39] : cette indication permet de situer
+vraisemblablement dans le Nord de la Mauritanie actuelle l’endroit où
+fut tué Tarsina et qui s’appelait alors _Bekâra_, d’après l’auteur du
+_Roudh-el-Qarthâs_. Bekri donne au même lieu le nom de _Gangara_, nom
+identique, dit-il, à celui d’une tribu nègre (sans doute les Gangara,
+Ouangara ou Mandingues), et appelle In-Kelâbine la localité voisine
+habitée par des Zenaga-Ouareth musulmans.
+
+ DELAFOSSE Planche XVI
+
+[Illustration : FIG. 31. — Type de Jeune Maure.]
+
+[Illustration : FIG. 32. — Métisse de Maure et de femme noire.]
+
+Après la mort de Tarsina, le commandement des Zenaga du désert ou
+« Zenaga voilés » échut à son gendre _Yahia-ben-Ibrahim_, lequel
+appartenait à la tribu des Goddala ; cette dernière tribu formait alors
+avec celle des Lemtouna une confédération unique, dont le territoire
+s’étendait depuis le Tagant jusqu’au rivage de l’Océan Atlantique, les
+Goddala habitant à l’Ouest des Lemtouna, entre l’Adrar et la mer.
+
+En 1035[40], Yahia-ben-Ibrahim remit provisoirement le pouvoir à son
+fils Ibrahim-ben-Yahia et partit pour La Mecque. Au retour de son
+pèlerinage, il passa par Kaïrouân (Tunisie) et y rencontra un illustre
+docteur originaire de Fez, Abou-Amrân, dont il suivit les leçons et
+devint l’ami. Le docteur ne tarda pas à s’apercevoir que le prince
+berbère était, quoique musulman fervent, très ignorant des choses de la
+religion, et il apprit de lui que ses sujets sahariens l’étaient plus
+encore. Au cours d’une conversation roulant sur cette fâcheuse
+ignorance, Yahia demanda à Abou-Amrân de lui confier quelque savant
+jurisconsulte qui pût donner à son peuple l’enseignement dont il avait
+besoin. Aucun des disciples d’Abou-Amrân n’ayant voulu accepter cette
+mission, celui-ci engagea Yahia à aller à Nefis[41], dans le pays des
+Masmouda, et à s’adresser là à un savant lemta originaire du Sous et
+nommé Mohammed-Ouaggag-ben-Zelloui (ou Ouag-ag-Zelloui), pour lequel il
+lui remit une lettre d’introduction. Yahia se rendit auprès de Ouaggag,
+qu’il rencontra en 1038, peu avant la mort d’Abou-Amrân lui-même. L’un
+des disciples de Ouaggag, un Berbère nommé _Abdallah-ben-Yassine-ben-
+Meggou_[42], accepta de partir avec Yahia. Ce dernier regagna alors
+l’Adrar Mauritanien, accompagné de Abdallah-ben-Yassine, qui commença
+ses prédications dans la tribu à laquelle appartenait Yahia, c’est-à-
+dire celle des Goddala.
+
+Abdallah voulut tout d’abord interdire à ceux-ci d’avoir plus de quatre
+femmes ; les Goddala trouvèrent le réformateur trop sévère, et surtout
+trop morose et trop ennuyeux, et se prirent à le détester. Découragé, il
+voulut se rendre chez les Noirs du Tekrour, où l’islamisme commençait à
+briller d’un vif éclat grâce aux efforts du roi toucouleur Ouâr-Diâbi ou
+Ouâr-Diâdié, qui venait d’affranchir son pays du joug des Peuls et de
+chasser ces derniers vers le Ferlo. Mais Yahia ne consentit pas à se
+séparer de Abdallah et lui proposa de se retirer avec lui dans une île
+ou une presqu’île comprise entre la mer et le Sénégal, près de
+l’embouchure de ce fleuve ; on pouvait, de la rive nord d’un bras du
+Sénégal, se rendre à gué dans cette île à marée basse, tandis qu’il
+était nécessaire de se servir de pirogues à marée haute. Les deux
+dévots[43], accompagnés de sept fidèles Goddala, se transportèrent en
+effet dans cette île et y bâtirent sur une colline un ermitage où ils
+s’enfermèrent, en faisant vœu d’y adorer Dieu jusqu’à leur mort. Mais,
+dès que Abdallah eut cessé de vouloir convertir les Berbères malgré eux,
+ces derniers vinrent à lui. Au bout de trois mois des masses de gens —
+principalement des Lemtouna —, attirés surtout par la curiosité, se
+rendaient à l’ermitage et demandaient à être instruits ; bientôt
+Abdallah eut ainsi un millier d’adeptes qui ne quittaient plus
+l’ermitage (_ribâth_) et que, pour cela, il nomma _al-morabethîn_ (ceux
+du _ribâth_, les ermites), mot que nous avons transformé en
+_Almoravides_ et qui, dans une autre acception, a donné le mot
+« marabout ».
+
+Ces adeptes de la secte nouvelle appartenaient presque tous à des
+familles nobles et jouissaient d’une certaine autorité dans leurs tribus
+ou sous-tribus respectives ; néanmoins lorsque, envoyés par leur maître,
+ils se présentèrent à leurs compatriotes dans le but de les convertir,
+personne ne voulut les écouter. Ils revinrent conter leur déconvenue à
+Abdallah, qui alla lui-même exhorter les tribus, mais sans plus de
+succès.
+
+On était arrivé à 1042 et le nombre des Almoravides dévoués à Abdallah
+s’élevait à deux mille environ. Le réformateur se mit alors à leur tête,
+prêcha la guerre sainte contre les Zenaga infidèles ou mauvais croyants
+et, quittant les rives du Sénégal, il partit en guerre contre les
+Goddala, en tua un grand nombre et convertit les autres. Ensuite il agit
+de même vis-à-vis des Lemtouna récalcitrants, qu’il bloqua dans les
+montagnes de l’Adrar et auxquels il enleva la plupart de leurs
+troupeaux.
+
+Cependant Abdallah fatiguait ses partisans par son rigorisme ; il
+prétendait interdire les pillages et refusait de manger la chair et de
+boire le lait provenant des troupeaux pris à l’ennemi. Il alla plus loin
+encore et — en un endroit que nous ne connaissons pas mais qui devait se
+trouver dans la Mauritanie actuelle — il obligea ses fidèles à
+construire une ville (que Bekri appelle Aretnenna) dont toutes les
+maisons devaient être égales en hauteur. Ce puritanisme exalté lui
+aliéna de nouveau les sympathies des Goddala. L’un d’eux, le
+jurisconsulte El-Djouher-ben-Sekkem, avec l’aide des chefs Eyar et In-
+Teggou, parvint à enlever à Abdallah le droit d’imposer ses conseils à
+la communauté et lui arracha l’administration du trésor public. Enhardis
+par ces premiers succès, les Goddala finirent par chasser le réformateur
+de leur pays, démolirent sa maison et pillèrent ses biens.
+
+Abdallah, fuyant le Sahara, alla conter ses infortunes au Tafilelt à son
+maître Ouaggag. Celui-ci fit alors mander aux Goddala que quiconque
+refuserait l’obéissance à Abdallah serait excommunié et privé du salut
+éternel, et il leur renvoya le proscrit. Abdallah, ayant sans doute
+recruté des partisans en route, principalement chez les Lemtouna,
+massacra tous ses ennemis dès son retour en pays goddala, plus une foule
+de gens qu’il décréta criminels ou impudiques. Parvenant à fanatiser à
+nouveau ses premiers disciples, il accrut rapidement le nombre des
+Almoravides, entraîna les Lemtouna dans la guerre sainte contre les
+Messoufa infidèles qui habitaient la région de Kaoukadam ou Gaogadem,
+entre l’Adrar et le Dara, soumit même les Lemta de l’Ouest et finit par
+devenir le chef incontesté de tous les Zenaga du Sahara occidental,
+Yahia ne conservant qu’une autorité purement nominale et n’étant qu’un
+instrument docile entre ses mains. Les rebelles qui venaient faire leur
+soumission recevaient d’abord, pour leur purification, cent coups de
+nerf de bœuf et étaient ensuite instruits des vérités de la religion et
+autorisés à prononcer la formule de la foi musulmane. Ils étaient
+astreints à payer la dîme et d’autres impôts, dont le produit servait à
+acheter des armes et des montures pour continuer la guerre au profit des
+Almoravides.
+
+Ces derniers, armés seulement de piques et de javelots, pénétrèrent au
+Nord jusque dans le Dara et s’emparèrent de Sidjilmassa (Tafilelt), sous
+la conduite de Yahia et de Abdallah, qui revinrent ensuite dans le
+Sahara, après avoir laissé une garnison dans leur dernière conquête.
+
+Yahia-ben-Ibrahim étant venu à mourir, Abdallah rassembla tous les chefs
+des tribus zenaga du désert et déclara qu’il ne voulait garder que le
+pouvoir spirituel, et qu’on devait élire un roi, ou chef à la fois
+militaire et civil, en remplacement du défunt. Pour donner la
+prééminence aux Lemtouna, qui l’avaient le mieux soutenu, il fit élire
+roi un chef de leur tribu, descendant de Telagagguine et nommé _Yahia-
+ben-Omar_ ; ce dernier ne fut du reste que le commandant en chef de
+l’armée almoravide, Abdallah conservant en fait l’autorité suprême.
+
+Yahia-ben-Omar, sur l’ordre de Abdallah, s’empara de tout ce qui restait
+à prendre dans le Sahara, ainsi que d’un grand nombre de villages
+peuplés de Nègres et relevant de l’autorité de l’empereur de Ghana.
+Aoudaghost, demeuré jusque-là fidèle à ce prince, fut attaqué en 1054
+par Abdallah lui-même. A cette époque, la population de la ville,
+composée surtout d’Arabes et de Berbères, était divisée en deux
+fractions ennemies ; profitant de cette circonstance et attirés par la
+richesse des habitants et le nombre de leurs esclaves, les Almoravides
+se ruèrent à l’assaut avec impétuosité, s’emparèrent de la ville, la
+pillèrent de fond en comble, violèrent les femmes, capturèrent les
+esclaves et massacrèrent tous les hommes qui ne purent prendre la fuite.
+Abdallah fit même mettre à mort un saint personnage nommé Zebâgara, né à
+Kaïrouân d’un père arabe et qui avait fait le pèlerinage de La Mecque.
+La raison de cette rigueur des Almoravides, nous dit Bekri, était que
+les habitants d’Aoudaghost reconnaissaient la suzeraineté de l’empereur
+de Ghana.
+
+Peu après, vers 1055, le peuple de Sidjilmassa massacra la garnison
+almoravide. Les docteurs de la ville, conseillés par Ouaggag et
+redoutant la colère de Abdallah, mirent le massacre sur le compte des
+Zenâta et firent demander au réformateur de venir purger leur pays des
+infidèles qui le déshonoraient. Abdallah convoqua aussitôt tous les
+Almoravides, mais les Goddala, mécontents de ce qu’on avait choisi le
+roi parmi les Lemtouna, refusèrent de marcher et se retirèrent sur le
+bord de l’Océan, entre la baie d’Arguin et le Sénégal. Emmenant alors
+avec lui le plus grand nombre des guerriers lemtouna, Abdallah en
+personne se rendit dans le Sud marocain, s’empara du Dara et de
+Sidjilmassa sur les Maghrâoua qui s’en étaient rendus maîtres et
+commença à installer au Maroc la domination des Lemtouna venus de
+l’Adrar et du Tagant, domination qui devait bientôt s’étendre à
+l’Espagne.
+
+Cependant Yahia-ben-Omar était demeuré dans le Sud. Le gros contingent
+des Almoravides étant parti pour le Maroc avec Abdallah, il ne disposait
+que d’un nombre d’hommes restreint et une attaque des Goddala rebelles
+était à craindre. Aussi, sur le conseil que lui avait donné Abdallah en
+le quittant, Yahia s’installa au cœur des montagnes des Lemtouna qui,
+d’accès difficile, abondaient en eau et en pâturages et s’étendaient sur
+un espace de six journées de marche dans un sens contre une journée dans
+l’autre : à cette description donnée par Bekri, il est facile de
+reconnaître l’Adrar Mauritanien[44]. Une place forte, nommée _Azgui_ ou
+Azoggui — sans doute le point actuel d’Azougui, près et au Nord-Ouest
+d’Atar[45], — lui servait de résidence et d’abri ; cette forteresse,
+entourée d’une forêt de 20.000 dattiers, avait été construite par
+Yannou, frère aîné de Yahia-ben-Omar. Redoutant, malgré sa position, de
+ne pouvoir résister aux Goddala, Yahia fit implorer le secours de
+l’empereur du Tekrour, qui lui envoya un contingent toucouleur commandé
+par Lebbi, fils de l’empereur Ouâr-Diâbi. Les Goddala en effet, au
+nombre de 30.000 guerriers, marchèrent en 1056 ou 1057 contre Yahia. Ce
+dernier, à la tête de ses propres soldats et du contingent toucouleur,
+se porta au devant de l’ennemi, qu’il rencontra à _Tebferilla_ ou _Tin-
+Ferella_, lieu qui se trouvait sans doute dans la région d’Akjoujt, au
+Sud-Ouest d’Atar[46]. Les Goddala furent vainqueurs et, à partir de ce
+jour, ne furent plus inquiétés par les Almoravides. Quant à Yahia-ben-
+Omar, il fut tué au cours du combat.
+
+Abdallah, informé de cet événement, fit donner le commandement de
+l’empire almoravide au frère du défunt, _Aboubekr-ben-Omar_, né d’un
+père lemtouna et d’une mère goddala, qui se trouvait alors avec lui dans
+le Sud marocain. Aboubekr s’empara du Sous sur les Guezoula, du Deren
+(Atlas) sur les Masmouda, d’Aghmat sur les Maghrâoua, puis fit la guerre
+aux Berghouâta. C’est au cours de cette expédition que fut tué Abdallah-
+ben-Yassine, en 1058 ou 1059, au combat de Kerifelt. Ce dernier, si
+rigoriste pour les autres, avait mené lui-même une vie fort dissolue,
+épousant chaque mois plusieurs femmes nouvelles et les répudiant
+ensuite. « Il n’entendait pas parler d’une jolie fille, dit Gharnati,
+sans la demander aussitôt en mariage ; il est vrai qu’il ne donnait
+jamais plus de quatre ducats de dot »[47].
+
+A la mort de Abdallah, Aboubekr devint le seul maître de l’empire
+almoravide. Il résidait alors à Aghmat, à un jour de l’emplacement où
+devait s’élever Marrakech quelques années plus tard, sur la route du
+Tafilelt. L’année suivante (1059 ou 1060), il apprit que les Berbères du
+Sud se révoltaient contre son autorité et que les Messoufa se portaient
+contre les Lemtouna demeurés dans l’Adrar. Laissant donc son cousin
+_Youssof-ben-Tachfine_ au Maroc pour le gouverner en son absence, il
+partit en 1060 ou 1061 pour le Sahara, ramena à l’obéissance les nomades
+révoltés et, pour leur donner de l’occupation, les emmena guerroyer au
+Soudan contre l’empereur de Ghana, qui se nommait alors _Bassi_.
+
+Ce dernier n’était monté sur le trône qu’à l’âge de 85 ans ; devenu
+aveugle, il s’entendait avec son entourage pour cacher cette infirmité à
+son peuple. Quoique infidèle, il aimait à témoigner des égards aux
+musulmans, mais cela ne l’empêcha pas de se trouver en butte aux
+hostilités des Almoravides.
+
+Sur ces entrefaites, Aboubekr apprit que son cousin Youssof, en son
+absence, avait fait du Maroc un grand et riche empire, et il quitta le
+Soudan pour aller se remettre à la tête des Almoravides du Nord. Mais
+Youssof, sur le conseil de sa femme Zineb, ex-femme d’Aboubekr, se porta
+à la rencontre de ce dernier avec une forte armée et beaucoup de
+cadeaux, laissant entendre à son cousin qu’il le combattrait si celui-ci
+tentait de reprendre le pouvoir, tandis que, dans le cas contraire, il
+lui donnerait tous ces trésors, si rares au Sahara. Aboubekr accepta les
+cadeaux et retourna au Tagant, où il établit définitivement sa résidence
+habituelle.
+
+C’est ainsi que la majeure partie de l’armée des Almoravides demeura
+dans le Maroc et se porta de là en Espagne, tandis que les pays du
+Soudan et du Sahara où leur puissance était née ne conservèrent que de
+faibles contingents, commandés par Aboubekr. Celui-ci, ne pouvant plus
+songer à être le sultan du Nord, voulut être celui du Sud. Utilisant
+avec habileté les guerriers lemtouna qui lui étaient demeurés fidèles et
+les alliés qu’il pouvait recruter parmi les autres tribus zenaga restées
+au Sahara, il fit une guerre sans merci à l’empereur de Ghana et à ses
+différents vassaux.
+
+
+ =VI. — L’empire de Ghana vers 1065.=
+
+
+Avant de passer au récit des événements qui mirent la ville de Ghana
+entre les mains des Almoravides, il me paraît nécessaire de jeter un
+coup d’œil sur ce qu’était l’empire de Ghana au moment où Aboubekr-ben-
+Omar se sépara de Youssof-ben-Tachfine.
+
+A cette époque (1062), l’empereur Bassi vint à mourir et fut remplacé
+par son neveu utérin _Ménîn_, car « l’usage de ce peuple, — nous dit
+Bekri qui écrivait son ouvrage cinq ans après l’avènement de Ménîn, —
+veut que le roi ait pour remplaçant le fils de sa sœur, afin d’être sûr
+que son successeur soit bien de son sang ».
+
+L’empereur ou _tounka_ Ménîn, bien que ses Etats se trouvassent amputés
+d’Aoudaghost et de plusieurs principautés tributaires de moindre
+importance, était maître encore d’un vaste domaine et, d’après le
+témoignage de Bekri, sa puissance était considérable. Il pouvait mettre
+en campagne 200.000 guerriers, dont 40.000 archers au moins ; il
+possédait une cavalerie, mais de valeur assez médiocre, les chevaux du
+pays étant fort petits. Son autorité, amoindrie dans le Nord et dans
+l’Ouest par la fortune rapide de l’empire almoravide, s’exerçait
+cependant encore sur Tichit et sur une partie tout au moins de l’ancien
+royaume d’Aoudaghost ; d’après le _Kitâbou-l-jarafiya_, ouvrage arabe
+anonyme cité par Cooley, l’empereur de Ghana faisait avec succès la
+guerre aux Almoravides campés au Nord-Est de sa capitale, entre celle-ci
+et Rayoun ou Araouân, qui était « la ville du désert la plus proche de
+Sidjilmassa et de Ouargla ». Au Sud, l’autorité du prince soninké
+s’étendait jusqu’au haut Sénégal et se faisait même sentir sur la rive
+gauche de ce fleuve, dans les pays aurifères du Ouangara (Bambouk et
+Gangaran) et parmi les sauvages Diallonké — les _Lemlem_ des auteurs
+arabes —, chez lesquels ses bandes armées allaient renouveler de temps à
+autre sa provision d’esclaves. A l’Est, le pouvoir de Ménîn ne dépassait
+pas le Niger, à partir duquel commençait à se faire sentir l’influence
+de l’empire de Gao. Au Sud-Ouest enfin son autorité cessait là où
+commençait celle de l’empereur de Tekrour : les Soninké du Galam, placés
+entre deux feux, obéissaient tantôt à l’un et tantôt à l’autre des deux
+souverains, ou profitaient de leur situation pour garder
+l’indépendance ; à l’époque où écrivait Bekri (1067-68), les Soninké de
+_Silla_ (près et à l’Ouest de Bakel) dépendaient du Tekrour : ils
+avaient été convertis à l’islamisme par Ouâr-Diâbi et leur chef était
+considéré comme assez puissant pour résister aux armées que l’empereur
+de Ghana aurait pu envoyer contre lui ; il faisait la guerre à ceux de
+ses voisins demeurés païens. Parmi ces derniers étaient les habitants de
+_Galambou_, ville du Kaméra située près de l’embouchure de la Falémé, à
+un jour de Silla, et qui, elle, dépendait du _tounka_ Ménîn ainsi que
+_Diaressi_ (Diarissona, Yaressi ou Barissa), qui était alors le chef-
+lieu du Guidimaka et devait se trouver à peu près en face d’Ambidédi.
+
+Bekri nous a laissé une excellente description de Ghana et des
+principales contrées de l’empire, tel qu’il existait de son temps,
+c’est-à-dire une dizaine d’années avant que la capitale ne fût prise et
+saccagée par les Almoravides. Ghana, d’après lui, se composait de deux
+villes situées dans une plaine. L’une, habitée par les musulmans
+(marchands arabes et berbères), renfermait douze mosquées, pourvues
+chacune d’un imâm, d’un muezzin et d’un lecteur ; on y rencontrait des
+jurisconsultes et des savants distingués. Des puits d’eau douce
+servaient à abreuver les habitants et, près de ces puits, on cultivait
+des légumes. Le climat cependant était malsain pour les gens du
+Maghreb : au moment de la maturité des épis, presque tous les étrangers
+tombaient malades et une grande mortalité sévissait à l’époque de la
+moisson. La ville païenne, où résidait l’empereur, était à six milles de
+la ville musulmane ; des habitations s’étendaient d’ailleurs entre les
+deux quartiers. La ville impériale, la plus vaste des deux, était
+appelée par les Arabes _El-Ghâba_ (la forêt), parce qu’elle était
+entourée de bois sacrés où des huttes servaient de demeures aux prêtres
+chargés du culte national et où étaient conservées les idoles, à côté
+des tombes des souverains ; des gardiens empêchaient de pénétrer dans
+ces bois et de voir ce qui s’y passait. C’était également dans ces bois
+sacrés que se trouvaient les prisons d’Etat : dès que quelqu’un y était
+enfermé, nous dit Bekri, on n’entendait plus parler de lui.
+
+Les maisons de Ghana étaient construites avec des pierres[48] et du bois
+de gommier. Le palais de l’empereur se composait d’une sorte de château
+qu’entouraient des huttes de terre à toit conique en paille, le tout
+environné d’un mur. Près du tribunal impérial était une mosquée, à
+l’usage des musulmans qui venaient rendre visite à l’empereur.
+
+Les interprètes, le trésorier et la plupart des ministres étaient
+choisis par l’empereur parmi les musulmans. L’empereur et son héritier
+présomptif avaient seuls le droit, parmi les païens, de porter des
+vêtements confectionnés ; les sujets du prince ne se vêtaient que de
+pagnes de laine (appelés _kassa_ par Edrissi), de coton (_fouta_ dans le
+même auteur), de soie ou de velours, selon les moyens de chacun. Les
+hommes se rasaient la barbe et les femmes la chevelure. L’empereur
+portait des colliers et des bracelets et se couvrait la tête de
+plusieurs bonnets brodés superposés, entourés d’un turban de cotonnade
+très fine.
+
+Ce monarque donnait audience sous une sorte de tente ou de vaste
+parasol ; auprès de lui se tenaient alors dix chevaux richement
+caparaçonnés et derrière lui étaient dix serviteurs portant des
+boucliers et des épées à poignée d’or ; à sa droite étaient rangés les
+fils des rois vassaux, superbement vêtus, les cheveux tressés et ornés
+de bijoux d’or. Quant au maire de la ville et aux ministres, ils
+s’asseyaient par terre devant l’empereur. L’entrée de la tente était
+gardée par des chiens portant des colliers d’or et d’argent garnis de
+grelots également en or et argent. L’ouverture de l’audience était
+annoncée au moyen de longs tambours appelés _daba_[49], dont la caisse
+était faite d’un tronc d’arbre évidé. Lorsque les sujets de l’empereur
+se présentaient devant le prince, ils se prosternaient et se jetaient de
+la poussière sur la tête ; quant aux musulmans, ils se contentaient de
+frapper leurs mains l’une contre l’autre, en signe de respect.
+
+Edrissi rapporte que, tous les matins, l’empereur faisait à cheval le
+tour de sa capitale, suivi de tous ses officiers ; les gens qui avaient
+à se plaindre de quelque injustice pouvaient, au cours de cette
+promenade, s’adresser à lui : il réglait l’affaire sur-le-champ et, une
+fois la justice ainsi rendue, rentrait à son palais. Il faisait une
+nouvelle promenade dans la soirée, mais alors nul ne pouvait l’aborder.
+
+Lorsque le souverain venait à mourir, on construisait une sorte de dôme
+en bois à l’endroit où devait s’élever le tombeau, puis on plaçait le
+corps sur une estrade garnie de tapis et de coussins, à l’intérieur du
+dôme ; auprès du cadavre, on disposait les ornements et les armes du
+défunt, ainsi que les plats et les calebasses dans lesquels il avait
+coutume de manger et de boire et que l’on remplissait d’aliments et de
+boisson avant de les placer dans la chambre sépulcrale ; on enfermait
+aussi dans cette chambre plusieurs des serviteurs du défunt, choisis
+parmi ceux qui, de son vivant, lui préparaient sa nourriture. Puis on
+recouvrait l’édifice avec des nattes et des étoffes et toute la foule
+assemblée jetait de la terre dessus, de façon à former un grand tertre
+qu’on entourait ensuite d’un fossé.
+
+Bekri raconte que les gens de Ghana sacrifiaient des victimes aux morts
+et leur offraient des boissons fermentées. L’épreuve du poison était
+admise en justice : si quelqu’un niait une dette ou était accusé d’un
+crime et refusait de s’en reconnaître l’auteur, le juge prenait une
+parcelle d’un bois âcre et amer et la faisait infuser dans de l’eau,
+puis obligeait l’accusé à boire cette infusion : si l’estomac du
+défendeur rejetait le breuvage, il était proclamé innocent ; sinon, on
+le considérait comme coupable.
+
+Les principaux articles d’importation venant du Maroc ou du Sahara
+étaient le cuivre, les cauries, les tissus, les figues, les dattes et le
+sel.
+
+L’empereur prélevait un dinar par chaque âne chargé de sel qui pénétrait
+sur son territoire et deux dinars par chaque charge de sel quittant le
+pays. Le droit sur le cuivre importé à Ghana était de cinq _mitskal_ par
+charge et le droit sur toute autre marchandise était de dix _mitskal_
+par charge. Le sel était apporté par caravanes des mines de Tatental,
+situées dans le Sahara à 40 jours au nord de Ghana et à 20 jours au sud
+du Tafilelt, et aussi des mines d’Aoulil ; le sel d’Aoulil arrivait à
+Ghana en traversant le Tagant ou bien encore était transporté par mer
+d’Aoulil à l’embouchure du Sénégal, puis remontait le fleuve en pirogues
+jusqu’à Silla ou Diaressi, d’où il gagnait Ghana par caravanes. Aoulil
+fournissait aussi de l’ambre gris.
+
+L’or était importé des pays situés au Sud de l’empire ; on l’allait
+chercher à _Gadiaro_ ou Gadiara, ville située à dix-huit jours de Ghana,
+par une route ne traversant que des contrées habitées par des Nègres.
+Gadiaro n’était d’ailleurs qu’un marché d’échange : l’or lui-même
+provenait des régions montagneuses situées sur la rive gauche du haut
+Sénégal. Toutes les pépites trouvées dans les mines dépendant de
+l’empire appartenaient au souverain, mais l’or en poudre appartenait à
+qui l’avait récolté. Bekri assure qu’on rencontrait parfois des pépites
+pesant d’une once à une livre et qu’une pépite énorme faisait, de son
+temps, partie du trésor impérial ; d’après Edrissi, elle aurait pesé
+trente livres et l’empereur l’aurait fait percer d’un trou pour y
+attacher la longe de son cheval.
+
+Le pays qui produisait l’or était alors comme aujourd’hui la région
+comprise entre la Falémé et le haut Niger — Bambouk, Gangaran, Manding
+et Bouré — région connue des Arabes sous le nom de _Ouangara_ qui fut,
+par extension, appliqué aux Mandingues et à tous les peuples de la
+famille mandé sujets des empires de Ghana et de Mali. D’après Edrissi,
+le Ouangara formait une île de 300 milles de long sur 150 de large,
+entourée de tous côtés « par le Nil » ; cette description, appliquée à
+l’ensemble des pays que je viens d’énumérer, est assez exacte : le
+Sénégal au Nord, la Falémé à l’Ouest, le Bakhoy à l’Est, le Niger et le
+Tinkisso au Sud forment en effet une ceinture fluviale presque continue
+autour de la région aurifère. Edrissi relate que, vers le mois d’août,
+les eaux sortaient du lit des rivières et inondaient une bonne partie du
+Ouangara, et que l’on ramassait l’or au moment où les eaux se
+retiraient ; Sa’di s’exprime à peu près de même : il en faut conclure
+que, au moins dans les vallées, on procédait surtout par lavage des
+sables d’alluvion.
+
+Le fait que Ghana était en quelque sorte l’entrepôt de l’or du Soudan
+fut sans doute la cause principale de sa prospérité. Yakout nous fournit
+à cet égard des renseignements très complets et très intéressants. Il
+nous dit même que la richesse des habitants de Sidjilmassa et de Dara,
+dans le Sud marocain, provenait de ce que ces villes se trouvaient
+situées sur la route conduisant à Ghana et de là aux mines d’or du
+Soudan. Il nous explique comment s’organisaient à Ghana les voyages
+accomplis en vue d’aller acquérir le précieux métal. Les commerçants du
+Maghreb y arrivaient du Tafilelt avec un stock de marchandises se
+composant de sel acheté en route à Tatental (région de Teghazza) et d’un
+bois résineux, mais sans odeur désagréable, qui servait à parfumer les
+outres de cuir et à rendre buvable l’eau qui y avait séjourné
+longtemps ; ils apportaient en outre des perles de verre bleu[50], des
+anneaux, boucles d’oreille et bagues en cuivre rouge. Durant la
+traversée du Sahara, les caravanes s’approvisionnaient d’eau chez les
+Lemtouna voilés du Sud marocain et du Nord de l’Adrar, car, en dehors de
+ces régions, on ne rencontrait que quelques puits d’eau saumâtre, à
+moins de se trouver à passer après une pluie abondante, auquel cas on
+pouvait trouver çà et là un peu d’eau courante. A la sortie du
+territoire des Lemtouna du Nord, les voyageurs buvaient d’abord l’eau
+pure ramassée dans ce pays et en abreuvaient leurs chameaux ; ensuite
+ils mélangeaient progressivement cette eau avec celle qu’ils trouvaient
+en route, car ceux qui ne buvaient que l’eau du désert tombaient
+malades, particulièrement quand ils n’y étaient pas habitués, et ne se
+rétablissaient qu’en arrivant à Ghana, après des fatigues considérables.
+
+Une fois à Ghana, les commerçants maghrébins s’associaient avec des
+intermédiaires de la ville, gens habiles à conclure les marchés avec les
+populations du Sud, prenaient des guides et renouvelaient leur provision
+d’eau selon la méthode spéciale que j’ai décrite plus haut d’après le
+même auteur[51]. Après un voyage d’une vingtaine de jours, fort pénible
+au début lors de la traversée du désert qui séparait Ghana du Soudan
+proprement dit, les caravanes arrivaient aux pays voisins du Sénégal et
+entraient en contact avec les indigènes de la région aurifère. Cette
+prise de contact était très particulière et rappelait singulièrement le
+procédé usité par les Carthaginois et rapporté par Hérodote. Les
+commerçants maghrébins frappaient sur de grands tambours dont le son
+s’entendait au loin ; les Noirs des pays aurifères, d’après ce qu’on
+raconta à Yakout, étaient des sauvages allant complètement nus, ignorant
+la pudeur comme les bêtes et se cachant dans des trous creusés dans la
+terre[52] ; ils avaient peur de se tenir debout en face des marchands
+blancs et ne venaient jamais au devant d’eux, mais, dès qu’ils
+entendaient le son des tambours, ils sortaient de leurs cachettes et
+attendaient sans bouger à une certaine distance. Les commerçants
+déballaient leurs marchandises (sel, anneaux de cuivre, perles bleues) :
+chacun déposait à terre, par petits paquets séparés, les marchandises
+lui appartenant en propre, puis tous s’éloignaient hors de la vue des
+indigènes. Ceux-ci s’approchaient alors et, à côté de chaque tas de
+marchandises, déposaient une quantité déterminée de poudre d’or, puis se
+retiraient. Les marchands revenaient ensuite, chacun prenant ce qu’il
+trouvait d’or à côté de son tas de marchandises, puis ils s’en
+retournaient en battant du tambour pour annoncer leur départ et la
+conclusion du marché, laissant les marchandises à l’endroit où ils les
+avaient déposées. Ces transactions à la muette s’accomplissaient,
+paraît-il, très régulièrement, et sans qu’aucune des parties craignît
+d’être trompée par l’autre. Massoudi (_Prairies d’or_, vol. IV, page 93)
+relate aussi cette coutume, qu’il dit être bien connue des gens de
+Sidjilmassa ; il ajoute que les marchands se rendant de cette ville dans
+l’empire de Ghana pour y acheter de l’or déposaient leurs marchandises
+sur les bords « du grand et large fleuve » près duquel vivaient les
+indigènes chercheurs d’or : ce grand et large fleuve n’était autre que
+le Sénégal, que les commerçants maghrébins atteignaient près de
+l’embouchure de la Kolembiné.
+
+Yakout complète sa description des mœurs commerciales de cette époque en
+citant une opinion d’Ibn-el-Faqih, d’après lequel l’or poussait dans le
+sable du Ouangara comme poussent les carottes et se récoltait au lever
+du soleil ; d’après le même informateur, les indigènes de la région
+aurifère se nourrissaient de petit mil, de pois chiches et de haricots
+et s’habillaient de peaux de léopards, animaux très nombreux dans la
+contrée. D’après Edrissi, les indigènes de tous les pays soudanais
+dépendant de Ghana — comme aussi ceux relevant de Tekrour — étaient
+armés d’arcs et de flèches et de massues ; leurs maisons étaient
+construites en argile et couvertes de paille ; ils se paraient
+d’ornements en cuivre et de colliers en perles de verre ou de pierre ;
+ils cultivaient principalement le mil et en tiraient une boisson
+fermentée.
+
+_Route conduisant de Ghana à Gadiaro_ (d’après Bekri). — A quatre jours
+de Ghana, on trouvait _Samakanda_ (chez les Samaka ou gens du Sama),
+capitale du _Sama_, pays vassal de Ghana ; les habitants de ce pays, qui
+passaient pour les meilleurs archers de tous les Nègres et se servaient
+de flèches empoisonnées, portaient le nom de _Bagama_ ou Bakama
+(c’étaient sans doute des Kâgoro) : les hommes allaient complètement
+nus, tandis que les femmes cachaient leur sexe au moyen de lanières de
+cuir ; elles se rasaient la tête, mais non le pubis. Chez les Bagama —
+comme aujourd’hui chez les Kâgoro et les Banmana, — le fils héritait de
+son père, contrairement à l’usage qui régnait à Ghana et chez les
+Soninké de l’époque.
+
+A deux jours de Samakanda, on entrait dans le pays de _Tâka_ ou Dâga, où
+croissaient en abondance des arbres nommés _tadmout_ en berbère
+(baobabs), donnant des fruits de la forme d’une pastèque, remplis d’une
+substance à la fois sucrée et acidulée (pain de singe) que l’on
+employait contre la fièvre.
+
+Le septième jour, on arrivait à un affluent du Sénégal appelé _Diougou_
+(sans doute la Kolembiné), que les chameaux passaient à gué et les
+hommes en pirogue. Onze journées de marche séparaient l’endroit où l’on
+traversait cette rivière de Gadiaro. Après l’avoir franchie, on entrait
+dans le pays de _Garantel_, grand royaume païen fréquenté par des
+marchands musulmans qui ne faisaient qu’y passer mais étaient traités
+avec égard par les habitants ; ce pays renfermait des éléphants et des
+girafes. La ville même de Garantel, appelée Garbil par Edrissi et placée
+par lui à neuf jours de Samakanda, devait se trouver au sud du point où
+la route de Ghana à Gadiaro traversait le Diougou et sur la rive droite
+de cette rivière, à la pointe sud de l’étang de Magui, c’est-à-dire à
+l’Ouest de Koniakari et au Nord-Est de Kayes ; Edrissi dit qu’elle était
+bâtie au bord du « Nil » — lisez : d’une masse d’eau importante —, sur
+le flanc septentrional d’une montagne, et que ses habitants se vêtaient
+de laine et se nourrissaient de mil, de poisson et de lait de chameau.
+
+ DELAFOSSE Planche XVII
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 33. — Groupe de Touareg, à Bamba.]
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 34. — Cavaliers Songaï, près de Say.]
+
+En sortant du royaume de Garantel, on arrivait à _Gadiaro_ (ou Gadiara,
+d’après Edrissi), rendez-vous des marchands qui allaient acheter de l’or
+et des expéditions venant lever le tribut sur les mines au nom de
+l’empereur de Ghana. Gadiaro était une ville fortifiée, située sur la
+rive Nord du Sénégal et à douze milles du fleuve (sans doute à peu près
+en face de notre Kayes actuel et non loin de l’ancien Kayes de la rive
+droite) ; de nombreux musulmans y habitaient. En réalité, Gadiaro
+n’était qu’un entrepôt : les mines d’or se trouvaient de l’autre côté du
+Sénégal et à une certaine distance, ainsi que je l’ai expliqué plus
+haut, dans le pays qu’habitaient les _Lemlem_ d’Edrissi. Ce dernier
+rapporte que les gens de Gadiaro, montés sur des chameaux, allaient chez
+les Lemlem capturer des esclaves qu’ils vendaient aux gens de Ghana.
+
+_Pays et villes situés dans le bassin du Sénégal et faisant partie de
+l’empire de Ghana_ (toujours d’après Bekri). — A l’Ouest de Gadiaro, sur
+la rive Nord du Sénégal, se trouvait (à peu près en face d’Ambidédi) la
+ville de _Diaressi_ ou Yaressi ou Diarissona (_alias_ Barissa)[53], qui
+était peuplée de musulmans, quoique environnée de païens ; on y trouvait
+des chèvres de petite taille qui, prétend Bekri, se fécondaient sans le
+secours d’un mâle, en se frottant contre le tronc d’un certain arbre.
+Des commerçants noirs étrangers au pays et nommés _Nougamarta_ venaient
+acheter de la poudre d’or à Diaressi et la transportaient de là dans
+tout le Soudan. Vis-à-vis de cette ville, sur la rive Sud du fleuve,
+s’étendait, sur une profondeur de huit journées de marche, un grand
+royaume dont le souverain portait le titre de _dou_ — ou le nom de _Dao_
+— et dont les habitants combattaient avec des flèches ; ces habitants —
+des Diallonké probablement — sont appelés _Lemlem_ par Edrissi, qui
+ajoute que les gens de Tekrour et de Ghana se rendaient dans leur pays
+pour y capturer des esclaves ; le même auteur cite, parmi les villages
+des Lemlem, une localité qu’il appelle _Mallel_, située sur une colline
+de terre rouge, au Nord d’une montagne d’où jaillissait une source qui
+alimentait en eau les habitants et donnait naissance à un affluent du
+Sénégal ; il cite encore une autre localité qu’il appelle _Dao_, sans
+doute du nom du chef mentionné par Bekri[54]. Ce royaume du _dou_ ou de
+Dao était contigu au pays de Mali ou des Mandingues, lequel était
+indépendant de Ghana.
+
+A l’Ouest de Diaressi, en suivant le Sénégal, on trouvait la ville de
+_Galambou_, peuplée de païens qui étaient en butte aux incursions du
+chef de Silla ; Galambou devait se trouver sur la rive Sud du fleuve,
+très près du confluent de la Falémé.
+
+A un jour en aval de Galambou — sans doute à l’Ouest et très près de
+Bakel —, était la ville de _Silla_, bâtie à cheval sur les deux rives du
+fleuve et peuplée de musulmans depuis le début du XIe siècle, époque à
+laquelle l’empereur toucouleur Ouâr-Diâbi ou Ouâr-Diâdié avait converti
+les habitants de Tekrour et de Silla. Les gens de cette dernière ville
+faisaient le commerce du mil, du sel d’Aoulil, des anneaux de cuivre
+provenant du Maghreb et de petits pagnes de coton appelés _tiaguia_ ou
+_chakia_ et fabriqués dans le pays des _Toronka_ (sans doute au Fouta-
+Toro) ; ils possédaient beaucoup de bœufs, mais n’avaient ni moutons ni
+chèvres. Dans la partie de leur territoire touchant au Sénégal, en un
+endroit nommé Sahâbi, se trouvaient beaucoup d’hippopotames ; ces
+animaux étaient appelés _gabou_ (Bekri orthographie _gafou_) dans la
+langue du pays, ce qui indique que le peul était alors parlé à Silla ou
+du moins dans la région de Silla, c’est-à-dire de Bakel ; les riverains
+les chassaient au moyen de courts javelots de fer munis chacun d’une
+corde : l’animal blessé plongeait, mourait au fond de l’eau, puis
+remontait à la surface, et on le halait alors au moyen des cordes
+attachées aux javelots. On mangeait la chair des hippopotames et on
+confectionnait des cravaches avec leur peau.
+
+Dans toutes ces régions baignées par le Sénégal, on semait deux fois par
+an : d’abord sur la partie du sol qui avait été inondée durant la crue,
+et ensuite sur les terrains arrosés par la pluie.
+
+Dans les mêmes pays, la coutume était que la victime d’un vol pouvait à
+sa guise vendre le voleur comme esclave ou le tuer ; quant à celui qui
+se rendait coupable d’adultère, il était écorché vif.
+
+A Silla finissaient les domaines de l’empereur de Ghana et commençaient
+ceux de l’empereur de Tekrour.
+
+_Pays de l’empire de Ghana situés à l’Ouest de la capitale_ (encore
+d’après Bekri). — Aoudaghost se trouvait à quinze journées de marche
+dans l’Ouest de Ghana ; un peu au Sud de la ligne joignant ces deux
+localités, c’est-à-dire à peu près sur la route actuelle de Néma à
+Kiffa, on rencontrait à six jours de Ghana la ville d’_In-Bara_ ou
+Ambara, dont le chef — il s’appelait Târam à cette époque — n’obéissait
+pas à l’empereur Ménîn, s’étant sans doute trouvé englobé dans la main-
+mise des Almoravides sur Aoudaghost et ses dépendances. Cette localité
+devait se trouver à mi-chemin environ de Goumbou et de Tichit.
+
+En continuant dans la même direction, on trouvait, neuf jours au delà
+d’In-Bara, la ville de _Kougha_, peuplée de musulmans bien qu’entourée
+d’infidèles ; cette ville devait se trouver à peu de distance du poste
+actuel de Mbout dans la Mauritanie ; les caravanes venant de l’Adrar ou
+d’Aoulil s’y arrêtaient pour y déposer des cauries, du cuivre et du sel
+et en emporter de la poudre d’or provenant des mines de la Falémé : il
+semble que Kougha était le marché soudanais de l’Adrar, comme Diaressi
+et Gadiaro étaient ceux du Tagant et de Ghana. Bekri assure que les
+mines dont le produit allait à Kougha étaient celles qui, de tout le
+pays nègre, fournissaient le plus d’or. Cette ville se trouvait
+vraisemblablement sur la limite des zones d’influence respectives de
+Tekrour et de Ghana, car Bekri nous dit qu’une localité de la même
+région, qu’il appelle _Alouken_ (située sans doute dans le Nord-Ouest du
+Guidimaka), était commandée par un nommé Kammara, fils de feu l’empereur
+Bassi et cousin de Ménîn[55].
+
+Bien que le géographe arabe ne l’indique pas, la route de Ghana à
+Tekrour par In-Bara et Kougha devait marquer l’extrême limite
+septentrionale du domaine propre des Noirs dans cette contrée ; il nous
+dit en effet qu’en partant du pays des Toronka (sans doute le Fouta-
+Toro) — qui s’étendait plus vers l’Est qu’aujourd’hui puisque sa
+capitale n’était pas très éloignée de Galambou et de Diaressi[56] —, et
+en se dirigeant vers l’Est « à travers le pays des Nègres », on
+traversait des royaumes qu’il n’a pas mentionnés sur la route sus-
+indiquée et qui, vraisemblablement, se trouvaient un peu plus au Sud.
+
+Ces royaumes, en partant du Tekrour — c’est-à-dire de l’Ouest —, étaient
+ceux du _Diafouko_ (peut-être le Diafounou ou un pays voisin appelé
+Diafounko[57], ce qui signifierait en mandingue « au delà du
+Diafounou ») et des _Faraoui_ ou Faraoua (peut-être le Diomboko ou le
+Kaarta). Les Noirs du Diafouko adoraient un serpent ressemblant à un
+grand boa, mais pourvu d’une crinière et d’une queue poilue ; ce reptile
+se tenait dans une caverne à l’orifice de laquelle se trouvaient un
+arbrisseau et des pierres ; ceux qui se consacraient au culte du serpent
+résidaient près de cette caverne et suspendaient aux branches de
+l’arbrisseau des vêtements précieux et des bijoux de bon aloi, déposant
+à son pied des calebasses qui renfermaient des aliments, ainsi que des
+vases remplis de lait ou de bière de mil. Lorsqu’ils voulaient faire
+venir le serpent, il prononçaient des mots magiques et faisaient
+entendre un sifflement particulier : aussitôt le serpent sortait de sa
+caverne et se montrait à eux. Lorsqu’un chef du pays venait à mourir,
+les prêtres du serpent rassemblaient auprès de la caverne tous les
+candidats à sa succession et prononçaient les mots magiques : le
+reptile, sortant alors de son trou, flairait les candidats l’un après
+l’autre, puis touchait l’un deux de son nez et retournait à sa caverne ;
+l’homme ainsi désigné courait après le serpent de toute sa vitesse, en
+arrachant autant de poils qu’il le pouvait à la crinière et à la queue
+de l’animal, car la durée de son règne devait être proportionnée au
+nombre des poils arrachés, à raison d’une année par poil.
+
+Quant au royaume des Faraoui, il formait un Etat indépendant. Le sel s’y
+vendait au poids de l’or, ce qui indique que ce pays était assez éloigné
+du Sahara et de la mer et au contraire assez rapproché des régions
+aurifères. On y remarquait un étang où poussait une herbe dont la racine
+jouissait de vertus aphrodisiaques très remarquables ; le roi des
+Faraoui se réservait pour lui seul la récolte de cette herbe, qui lui
+permettait de visiter ses nombreuses épouses les unes après les autres
+sans éprouver aucun affaiblissement. Un roi musulman voisin ayant voulu
+lui acheter un peu de cette plante, le chef des Faraoui s’y refusa,
+disant que ce prince musulman, qui n’avait que peu de femmes, se
+laisserait aller, s’il usait de l’herbe mirifique, à des excès réprouvés
+par sa religion ; mais, en compensation, il lui envoya une autre plante
+qui guérissait de l’impuissance.
+
+
+ =VII. — Décadence et fin de l’empire de Ghana= (1076-1240).
+
+
+Pendant que Youssof-ben-Tachfine fondait Marrakech en 1063, puis
+s’emparait de Fez en 1069 et de Séville en 1086, Aboubekr-ben-Omar
+faisait la guerre sainte aux Noirs demeurés infidèles de l’empire de
+Ghana. Il trouva un allié en la personne de l’empereur de Tekrour, Lebbi
+ou Ibrahim Sal, dont les sujets toucouleurs étaient alors en grande
+partie musulmans et qui avait déjà, quelques années auparavant, soutenu
+Yahia-ben-Omar contre les Goddala ; on prétend même qu’Aboubekr aurait
+épousé Fatimata Sal, fille de l’empereur de Tekrour. L’empire de Ghana
+au contraire, demeuré réfractaire à l’islam et dont le renom de richesse
+et de prospérité n’était pas usurpé, devint le but naturel des efforts
+d’Aboubekr. Mais il semble que Ghana était de taille à résister,
+d’autant plus facilement que, comme le fait remarquer Ibn-Khaldoun, le
+gros des troupes almoravides était alors occupé à la conquête du Maroc
+et de l’Espagne et qu’Aboubekr ne pouvait espérer recevoir aucun secours
+de son cousin Youssof. Nous ignorons le détail des luttes qui se
+déroulèrent entre les Zenaga et les Soninké, mais nous savons
+qu’Aboubekr mit quatorze ans à se rendre maître de Ghana puisque, revenu
+au Tagant en 1061 ou 1062 après avoir renoncé au trône du Maroc, il ne
+conquit Ghana qu’en 1076. Mais cette conquête semble avoir été
+complète : non seulement les Almoravides prirent la ville, pillèrent les
+biens des habitants, massacrèrent une partie de la population soninké,
+forçant le reste à s’enfuir ou à embrasser la religion musulmane, mais
+ils obligèrent l’empereur[58] à reconnaître la suzeraineté d’Aboubekr et
+à lui payer tribut, et ils annexèrent à leur domaine politique toutes
+les dépendances de Ghana, jusques et y compris les montagnes aurifères
+du Bambouk.
+
+Mais la puissance des Almoravides au Soudan ne devait pas être de longue
+durée : leurs points faibles étaient l’infériorité numérique de leur
+armée et leurs divisions intestines. Seuls en somme, les Lemtouna de
+l’Adrar soutenaient énergiquement et fidèlement Aboubekr, et ils
+n’étaient plus bien nombreux. Les Goddala faisaient toujours grise mine
+à l’élu de Abdallah-ben-Yassine, au frère de celui qu’ils avaient vaincu
+et tué à Tebferilla ; les Messoufa, les Lemta et les fractions de
+moindre importance des autres tribus se complaisaient dans des razzias
+isolées, mais n’aimaient pas prendre part, sous le commandement d’un
+chef étranger, à des expéditions militaires régulières. D’ailleurs,
+pendant qu’Aboubekr guerroyait au Soudan, la révolte éclatait dans son
+propre pays, au Nord-Ouest du Tagant. Il dut retourner dans l’Adrar pour
+la combattre et c’est en cherchant à la réprimer qu’il fut tué en 1087,
+d’une flèche empoisonnée que lui décocha un Nègre aveugle de la tribu
+des Gangara ou Ouangara, — c’est-à-dire un Mandingue ou un Soninké, —
+mercenaire au service des révoltés.
+
+Avec la mort d’Aboubekr prit fin l’hégémonie des Almoravides au Sahara
+occidental et au Soudan ; ses successeurs furent simplement chefs des
+Lemtouna de l’Adrar et eurent assez à faire à défendre leur propre
+territoire contre les entreprises des Messoufa au Nord et des Goddala à
+l’Ouest et au Sud ; les Lemtouna du Tagant se rendirent à peu près
+indépendants et émigrèrent en partie vers l’Est du Hodh et la région de
+Tombouctou, entraînant avec eux une fraction notable des Goddala. Quant
+aux Soninké de Ghana, ils ne tardèrent pas à recouvrer leur
+indépendance, mais leur empire ne devait pas voir renaître la période
+glorieuse qui avait précédé la lutte avec les Almoravides : à mesure que
+s’effritait la puissance de ces derniers, les royaumes autrefois
+tributaires de Ghana se constituèrent en petits Etats indépendants. Le
+royaume soninké de Sosso en particulier, fondé dans le Kaniaga à la fin
+du VIIIe siècle par quelques familles venues du Ouagadou et fortifié
+depuis par l’arrivée d’un certain nombre de gens qui avaient fui Ghana
+lors de la prise de cette ville par Aboubekr, commençait à prendre de
+l’importance et à englober sous son autorité le Nord du Bélédougou, le
+Sud du Bagana et une partie du Diaga, toutes provinces qui jusque-là
+avaient été placées, comme le Kaniaga lui-même, sous la suzeraineté de
+Ghana : c’était le début de l’empire des Sossé, rival de l’empire de
+Ghana. Les Doukouré, vers la même époque, fondaient un nouveau royaume
+au Ouagadou et au Bakounou, et les Niakaté s’établissaient fortement à
+Diara, dans le Kingui ; le Galam se rendait indépendant ou, comme semble
+le dire Edrissi, devenait vassal du Tekrour.
+
+En sorte que, au début du XIIe siècle, l’empire de Ghana ne formait plus
+qu’un royaume de médiocre étendue, comprenant seulement l’Aoukar et la
+région de Bassikounou, c’est-à-dire qu’il était en réalité en dehors du
+Soudan proprement dit. Il en fut ainsi pendant tout le XIIe siècle.
+Puis, en 1203, Soumangourou Kannté, empereur de Sosso, s’empara de Ghana
+et l’annexa à ses Etats ; il ne transporta pas pour cela sa résidence à
+Ghana et, une fois l’expédition terminée, revint à Sosso pour surveiller
+les empiétements de son rival du Sud, l’empereur des Mandingues. Mais
+l’empire de Ghana avait vécu.
+
+La ville elle-même, qui avait déjà perdu beaucoup de son importance
+depuis la conquête almoravide, déclina de jour en jour. Vingt-et-un ans
+après son annexion à l’empire de Sosso, en 1224, les riches familles
+soninké et les marchands arabes et berbères de Ghana, voulant échapper
+sans doute aux exactions de la garnison sossé, se transportaient à
+quelque distance au Nord-Ouest et, sous la direction d’un cheikh nommé
+Ismaïl, revenant de La Mecque, fondaient _Birou_ ou _Oualata_, qui
+remplaça Ghana comme métropole du Soudan septentrional et comme port du
+désert[59].
+
+Seize ans après la fondation de Oualata, l’empereur malinké Soundiata,
+qui venait de renverser l’empire sossé et de l’annexer à ses Etats,
+s’emparait de Ghana et détruisait ce qui en restait encore (1240)[60].
+
+On pourrait être tenté de croire que Ghana ait survécu à la conquête
+mandingue, puisque des auteurs postérieurs à cette conquête, comme
+Aboulféda et Ibn-Khaldoun, parlent encore de Ghana, tout en disant que,
+de leur temps, elle faisait partie de l’empire de Mali. Mais il faut se
+rappeler que le renom de cette ville fameuse survécut à son existence
+même et que son nom fut appliqué longtemps encore au pays dont elle
+avait été la capitale. C’est ainsi qu’Ibn-Khaldoun nous dit avoir puisé
+la plupart de ses renseignements sur l’empire de Mali auprès d’un cheikh
+nommé Ousmân, mufti « des habitants de Ghana » — il ne dit pas « mufti
+de Ghana » —, qu’il rencontra en Egypte en 1393 ; ce mufti devait, très
+vraisemblablement, résider à Oualata, auprès d’une population composée
+en effet des descendants d’anciens habitants de Ghana. C’est ainsi
+encore que, du temps de Marmol (XVIe siècle), Oualata était appelé
+parfois Ghana : « _Gualata que otros llaman Ganata_ ».
+
+[Illustration : Carte 8. — L’empire de Ghana.]
+
+
+[Note 8 : Voir la carte de l’ancien empire de Ghana, page 57.]
+
+[Note 9 : Massoudi, qui mourut en 956, mentionne simplement dans ses
+_Prairies d’Or_ le nom de Ghana comme celui d’un Etat nègre.]
+
+[Note 10 : 1er vol., page 187.]
+
+[Note 11 : Abou-Obeïd-Abdallah el-Bekri, né en Espagne vers 1030 d’une
+famille arabe, mourut en 1094 ; il ne voyagea pas au Soudan, mais il eut
+à sa disposition, à Cordoue, des documents fort circonstanciés émanant
+de divers voyageurs ; en outre, il puisa largement dans les ouvrages de
+Mohammed-ibn-Youssof, qui ne nous sont pas parvenus. C’est vers 1070
+qu’il termina son livre sur l’Afrique.]
+
+[Note 12 : 1er vol., p. 262.]
+
+[Note 13 : Voir même page.]
+
+[Note 14 : Il mourut en 1286 et Ghana fut détruite vers 1240 par
+Soundiata.]
+
+[Note 15 : Page 34 et _passim_.]
+
+[Note 16 : Le même auteur place Aoudaghost sur la même latitude à peu
+près et par 11° de longitude Ouest de Greenwich, ce qui correspond
+exactement à la position que je donne moi-même à cette ville, entre
+Kiffa et Tichit.]
+
+[Note 17 : Renseignement communiqué par M. le commandant Gaden.]
+
+[Note 18 : Page 18.]
+
+[Note 19 : On voit que Sa’di n’a pas dit explicitement que Kaya-Maghan
+ait été le premier roi de Ghana : il a voulu indiquer que Kaya-Maghan
+fut le premier prince de la dynastie mandé-soninké qui remplaça à Ghana
+la dynastie de race blanche, c’est-à-dire le premier prince de race
+noire, ainsi qu’il résulte des paragraphes suivants (pages 18 et 19 de
+la traduction Houdas) ; nous y reviendrons plus loin. Le passage du
+_Tarikh-es-Soudân_ n’implique pas non plus que Ghana fût située dans le
+Mali, mais simplement qu’elle était la résidence d’un roi dont la
+domination s’étendait sur des régions qui, plus tard, firent partie du
+Mali.]
+
+[Note 20 : 1er vol., page 287. Voir aussi le supplément au no de mars
+1910 de l’_Afrique Française_ (pages 60 à 64), où sont décrites les
+ruines insignifiantes que l’on peut voir actuellement à quelques
+kilomètres de Banamba.]
+
+[Note 21 : Les mots Ghâna, Gâna ou Ghana, par un _a_ long après le _g_,
+et Bâghena, Bâghana ou Bagana, par un _a_ long après le _b_ et un _a_
+bref après le _g_, n’ont très vraisemblablement pas la même origine ;
+leur ressemblance partielle n’est due sans doute qu’à une coïncidence
+fortuite.]
+
+[Note 22 : Vol. III, page 770, de l’édition Wüstenfeld.]
+
+[Note 23 : Si la langue usuelle de Ghana était le soninké, comme le
+suppose Barth avec beaucoup de vraisemblance, la chose devient
+certaine.]
+
+[Note 24 : Deux racines berbères existent d’où pourrait à la rigueur
+être dérivé le mot _gana_ : l’une exprime l’idée d’élévation, l’autre
+l’idée de noirceur.]
+
+[Note 25 : Cette interprétation du nom du Tagant m’a été communiquée par
+M. le commandant Gaden ; M. Houdas partage l’opinion de Mohammed-Lahmed.
+Il me faut ajouter que, dans plusieurs dialectes berbères, il existe un
+mot _tagant_ ayant le sens de « forêt ».]
+
+[Note 26 : 1er vol., page 215.]
+
+[Note 27 : C’est pour cela sans doute que l’ancêtre Kara est appelé
+parfois Karaké ou Karanké dans les traditions peules et soninké.]
+
+[Note 28 : Traduction Houdas, page 18.]
+
+[Note 29 : Nous avons vu (IIe partie) qu’une fraction de ces Massîn
+fonda Tichit. C’est d’eux très probablement qu’a voulu parler Yakout en
+disant qu’une tribu connue sous le nom de _Guenaoua_ et originaire de la
+région de Ghana nomadisait dans le pays des Noirs contigu au territoire
+de cette dernière ville. M. le commandant Gaden m’a signalé la présence
+actuelle au Tagant d’une tribu que les Maures appelleraient encore
+_Oulad-Gana_.]
+
+[Note 30 : Barth pensait que Kaya-Maghan était le fondateur de Ghana et
+le premier des princes de race blanche et il croyait que ces derniers
+étaient des Peuls — identifiés par lui avec les _Leucæthiopes_ des
+anciens — parlant déjà le peul. J’ai dit précédemment que je ne pouvais
+partager son opinion relativement à l’identification des Peuls avec les
+_Leucæthiopes_ et que la population fondatrice de l’empire de Ghana ne
+devait adopter la langue peule que longtemps après, lors de son exode
+dans le Fouta. Barth, qui écrit _Wagadja-Mangha_ le nom de Kaya-Maghan
+dit que le nom de ce prince appartenait à la langue peule, dans laquelle
+« grand » se dirait _mangha_ ou _mangho_ ; or il existe bien en peul une
+racine _ma’_ ou mieux _maw_ exprimant l’idée de « grandeur » ou
+d’« aînesse », et des mots _ma’nga_ ou mieux _mawnga_, _ma’ngo_ ou mieux
+_mawngo_, qui peuvent signifier « grand » ; mais, accolé à un nom
+d’homme, « grand » se dit _mawo_ ou _mawdo_ et ne peut jamais se dire
+_manga_ ou _mango_ ni _mawnga_ ou _mawngo_. En réalité _Maghan_ est un
+nom excessivement fréquent chez les divers peuples mandé et nous avons
+vu qu’il était porté en particulier par tous les rois soninké du
+Ouagadou ; il se présente, selon les dialectes ou les pays, sous les
+formes _Maghan_, _Marhan_, _Makhan_, _Makan_ ou, plus rarement, _Magha_,
+_Marha_, _Makha_, _Maka_. Ce devait être le prénom de l’ancêtre des
+Sissé, plus connu sous le surnom légendaire de Digna : ses fils furent
+appelés Maghan-Diabé, Maghan-Kaya, etc., c’est-à-dire en soninké « Diabé
+fils de Maghan, Kaya fils de Maghan, etc. », expressions qui, dans la
+bouche des Peuls, sont devenues Diabé-Maghan, Kaya-Maghan, etc., avec la
+même signification.]
+
+[Note 31 : Gharnati (_Roudh-el-Qarthâs_) et Ibn-Khaldoun (_Histoire des
+Berbères_).]
+
+[Note 32 : Il semble qu’Aoudaghost avait été fondé, longtemps auparavant
+et sous un autre nom, par des Soninké venus de Ghana ; mais des Berbères
+et des marchands arabes s’y étaient installés par la suite, et les
+Soninké ne devaient s’y trouver qu’en minorité à partir du IXe siècle.]
+
+[Note 33 : Le nom de cette ville est écrit _Aoudzaghast_ par Yakout et
+_Aoudaghost_ par la plupart des autres auteurs arabes. La ville était,
+d’après Ibn-Haoukal, à un mois de chemin des salines d’Aoulil, situées
+au bord de l’Atlantique entre Saint-Louis et Nouakchott. Entre
+Aoudaghost et Sidjilmassa (Tafilelt), on comptait un mois et demi de
+voyage à grandes étapes ; le pays séparant ces deux villes était habité
+par des Berbères nomades, Cherata et Messoufa, dont les derniers
+faisaient payer des droits aux caravanes traversant leur territoire.
+D’après Bekri, Aoudaghost était à 40 jours de marche de Tâmedelt,
+localité située près de l’oued Draa ou Dara, entre la ville de Dara et
+l’Océan. Aboulféda place Aoudaghost à l’Est du désert de Tisr ou Tirs
+(Tiris) qui s’étendait entre le royaume des Lemtouna et l’Océan, au Sud
+de déserts allant jusqu’au Tafilelt, à l’Ouest et au Nord de pays
+habités par les Nègres (Voir 1er vol., page 187, la position assignée à
+Aoudaghost par Ibn-Saïd ; Barth plaçait la même ville par 18° ou 19° de
+latitude Nord et par 10° ou 11° de longitude Ouest de Greenwich).
+L’emplacement d’Aoudaghost serait connu des Tadjakant qui fréquentent de
+nos jours le Sud-Est du Tagant.]
+
+[Note 34 : Yakout, d’après El-Mehellebi.]
+
+[Note 35 : Cette montagne, donnée par Bekri comme dominant au Nord un
+puits qu’il appelle Ouarane ou Ourane, devait se trouver non loin de
+Chinguetti, dans l’Est de l’Adrar mauritanien.]
+
+[Note 36 : Il se pourrait que le Tiloutane de Gharnati et le
+Tinyéroutane de Bekri ne fussent qu’un même personnage, ou du moins que
+les deux auteurs arabes aient confondu les deux princes et attribué à
+l’un des actes ou des faits qui devraient se rapporter à l’autre.]
+
+[Note 37 : Et non pas chef du Massina, au moins très vraisemblablement.]
+
+[Note 38 : Bekri ne nous dit pas s’il s’agit de la localité de ce nom
+qu’il a mentionnée ailleurs comme formant le faubourg oriental de
+Ghana : il semble même, dans le passage que je rapporte en ce moment,
+faire d’Aougam tantôt le nom d’un pays ou d’une ville et tantôt le nom
+ou le titre d’un chef. En tout cas le contexte indique clairement que
+les habitants d’Aougam — ou les sujets du chef Aougam — étaient des
+Nègres, tandis que leurs adversaires Massîn étaient des Blancs.]
+
+[Note 39 : _Roudh-el-Qarthâs_, traduction Beaumier, page 165.]
+
+[Note 40 : Ou en 1050 seulement d’après Bekri et Ibn-Khaldoun, mais la
+date de 1035 donnée par Gharnati semble plus exacte.]
+
+[Note 41 : Ou à Melkous, d’après Bekri ; cette localité en tout cas
+devait être voisine de Sidjilmassa, ainsi que le fait observer Ibn-
+Khaldoun.]
+
+[Note 42 : D’après Bekri, la mère de Abdallah, nommée Tinizamaren,
+appartenait à une fraction de la tribu berbère des Djezoula ou Guezoula
+qui habitait Temamanaout, dans la partie du Sahara avoisinant Ghana.]
+
+[Note 43 : D’après Ibn-Khaldoun, Yahia-ben-Ibrahim était déjà mort à
+cette époque et Abdallah aurait été accompagné dans sa retraite par
+Yahia-ben-Omar et par Aboubekr, frère de ce dernier, qui devaient plus
+tard régner l’un et l’autre sur les Almoravides.]
+
+[Note 44 : Les Lemtouna se partageaient alors en deux fractions : celle
+du Tagant, avec Aoudaghost comme ville principale, plus ou moins vassale
+de l’empereur de Ghana, et celle de l’Adrar, toujours demeurée
+indépendante et ayant comme chef-lieu Azgui.]
+
+[Note 45 : Aboulféda donne comme position à Azgui 22° de latitude Nord
+et 4° de longitude à l’Est de l’embouchure du Sénégal, ce qui
+correspond, à 150 kilomètres près, à la position d’Atar : si l’on ne
+trouvait pas d’approximations plus inexactes dans les positions
+d’Aboulféda, ce serait magnifique.]
+
+[Note 46 : Bekri place Tebferilla entre la montagne des Lemtouna (région
+d’Atar et d’Oujeft) et le Taliouyen ou Talouine ; ailleurs il dit que
+les Lemtouna de la montagne passaient l’été dans l’Amatlous (sans doute
+l’Amatlich de la carte Gerhardt, au sud d’Akjoujt) et dans le Taliouyen,
+régions situées à dix jours au nord du pays des Noirs.]
+
+[Note 47 : Traduction Beaumier, p. 184.]
+
+[Note 48 : Ghana est la seule ville du Soudan dans laquelle les auteurs
+arabes aient signalé des maisons en pierres ; encore ces maisons ne
+devaient-elles s’y rencontrer qu’exceptionnellement, puisque, plus loin,
+Bekri parle de huttes d’argile entourant le palais impérial. Il est
+probable que ces pierres n’étaient pas maçonnées ni taillées.]
+
+[Note 49 : Le nom de ces tambours est aujourd’hui encore _daba_ ou
+_taba_ en soninké et en mandingue.]
+
+[Note 50 : Peut-être étaient-ce des perles d’origine phénicienne
+analogues à celles que l’on rencontre dans les régions aurifères de la
+Côte d’Ivoire et de la Côte d’Or.]
+
+[Note 51 : Premier volume, pages 87 et 88.]
+
+[Note 52 : Sans doute Yakout entend par ces « trous », non pas des
+habitations, mais les puits servant à l’extraction des alluvions
+aurifères.]
+
+[Note 53 : Aboulféda place Barissa par 13° 30′ de latitude Nord et par
+11° 30′ de longitude à l’Est de l’embouchure du Sénégal.]
+
+[Note 54 : Edrissi ajoute que les Lemlem, qui allaient souvent tout nus,
+se faisaient des stigmates sur les tempes et la face : leur pays se
+trouvait en bordure d’un affluent du « Nil », c’est-à-dire du Sénégal
+(la Falémé ou le Bafing, ou les deux) et touchait à l’Ouest au pays des
+Magzâra ou Magrâra (par lequel il convient d’entendre le Boundou, le
+Fouta et le Diolof) et au Sud à des déserts inhabités (lisez : des
+contrées inconnues). La langue des Lemlem différait de celle des Magzâra
+(toucouleur, sérère et ouolof) et de celle de Ghana (soninké). Voir :
+Barth, _Central-Afrikanischer Vokabularien_, page CLXVII.]
+
+[Note 55 : Cooley a cru pouvoir identifier In-Bara avec Hombori et
+Kougha avec Gao ; à vrai dire, l’orthographe donnée à Kougha par Bekri
+est exactement la même que celle donnée à Gao par Ibn-Haoukal (Kougha ou
+Kaoga), mais, alors que le Kougha d’Ibn-Haoukal correspond manifestement
+à Gao, celui de Bekri, indiqué comme se trouvant à quinze jours à
+l’_Ouest_ de Ghana et à proximité des mines d’or, de Tekrour et
+d’Aoulil, ne peut aucunement se confondre avec Gao. Il serait également
+invraisemblable qu’un cousin de l’empereur de Ghana eût exercé un
+commandement dans la région de Gao, puisque nous savons que l’autorité
+de Menîn s’arrêtait vers l’Est à Ras-el-Ma. Enfin Bekri nous donne, dans
+un autre passage, un itinéraire très circonstancié de Ghana à Gao, fort
+différent de celui de Ghana à Kougha, et il écrit le nom de Gao d’une
+manière bien distincte, qui ne peut se lire que Koukou, Koko, Kaokao ou
+Gaogao.]
+
+[Note 56 : D’après des traditions recueillies par M. le Commandant
+Gaden, la résidence du roi du Toro fut, à une certaine époque, _Gallat_,
+village situé non loin de l’emplacement actuel de Bakel.]
+
+[Note 57 : A la rigueur, Bekri mettant souvent un _f_ à la place d’un
+_b_ dans sa transcription des noms soudanais, on pourrait lire
+_Diomboko_ le mot qu’il orthographie _Zefokou_ ou _Diafouko_.]
+
+[Note 58 : Probablement Ménîn, qui était monté sur le trône en 1062.]
+
+[Note 59 : La ville même de Oualata dut être musulmane depuis sa
+fondation, mais l’ancienne population soninké de l’Aoukar dut demeurer
+très longtemps païenne puisque, au dire de Léon l’Africain, les peuples
+dépendant de Oualata adoraient le feu au début du XVIe siècle.]
+
+[Note 60 : D’après une tradition écrite recueillie à Araouân par M.
+Bonnel de Mézières, Ghana aurait été détruite par un _askia_, neuf cents
+ans avant l’arrivée du pacha Djouder à Tombouctou, c’est-à-dire vers la
+fin du VIIe siècle : le fait et la date sont également inacceptables
+puisque, à cette époque, le futur empire de Gao ne faisait que commencer
+à se constituer, le premier _askia_ ne devant apparaître d’ailleurs qu’à
+la fin du XVe siècle, et que la période de prospérité de Ghana n’avait
+pas commencé encore. Sans doute il convient d’interpréter cette
+tradition en disant que, vers 690, se fondait dans la région de Gao un
+empire qui, beaucoup plus tard, devait devenir le rival de celui de
+Ghana.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ =L’Empire de Gao (VIIe au XVIe siècles).=
+
+
+ =I. — Gounguia siège de l’empire= (690-1009).
+
+
+Bien que, pour demeurer fidèle à une formule généralement adoptée, je
+donne le nom d’« empire de Gao » à l’important Etat soudanais qui se
+développa et fleurit du VIIe au XVIe siècles dans la vallée du Niger
+inférieur et moyen, la ville de Gao ne fut la capitale de cet empire
+qu’à partir du XIe siècle : durant les 320 premières années de son
+existence, il eut, comme ville principale et résidence de ses
+souverains, la localité de _Gounguia_ (Koukia selon l’orthographe
+employée par les Arabes, Cochia dans Cadamosto). Ainsi que je l’ai dit
+précédemment[61], cette localité devait se trouver dans l’une des îles
+de Bentia, entre Gao et Tillabéry, à 150 kilomètres environ en aval du
+premier de ces deux points, ou en tout cas dans l’une des îles que l’on
+rencontre sur le Niger dans la même région.
+
+J’ai raconté déjà[62] comment des Berbères des tribus Lemta et Hoouara,
+venant de Tripolitaine, s’étaient échoués à la fin du VIIe siècle auprès
+des Songaï habitant la rive gauche du Niger en face de Gounguia, comment
+_Dia Aliamen_, chef de ces Berbères, avait réussi à débarrasser la
+contrée des Sorko pillards qui avaient fait de Gounguia leur principal
+repaire, comment ce service rendu aux indigènes lui avait valu d’être
+reconnu comme chef du pays et comment enfin, vers 690, il avait établi
+sa résidence à Gounguia même, à la place des Sorko chassés vers Gao, et
+avait fondé là un royaume qui devait devenir plus tard un véritable
+empire.
+
+Les chefs et la classe dirigeante de cet empire appartinrent pendant
+huit siècles à la nation berbère (tribu des Lemta), tandis que ses
+sujets étaient au début des Nègres Songaï, auxquels vinrent s’adjoindre
+par la suite des fractions de peuples divers.
+
+Ainsi que je l’ai fait observer déjà, je ne suis pas le premier à avoir
+attribué aux Berbères la fondation de l’empire de Gao : Barth a déjà
+soutenu cette théorie, avec preuves à l’appui, et, avant lui, Léon
+l’Africain et Marmol avaient explicitement représenté la dynastie des
+Dia et celle des Sonni comme étant de souche libyenne. Parlant en effet
+du premier _askia_, qui régnait à Gao au moment même du voyage de Léon
+au Soudan (1507 environ), ce dernier dit que ce prince « descendu des
+Noirs » était, avant son avènement, capitaine au service de « Soni Heli,
+de la lignée des Libyens »[63] : si l’on songe que Léon traversait le
+pays quinze ans seulement après la mort de Sonni Ali et que, par suite,
+les informations qu’il a recueillies sur ce dernier avaient des chances
+d’être exactes, on conviendra qu’il y a lieu, en cette circonstance tout
+au moins, d’accorder foi aux indications du célèbre voyageur. Marmol,
+lui, fait de Sonni Ali un _Lumptuna_, peut-être par suite d’une
+confusion assez fréquente entre les Lemta et les Lemtouna, mais en tout
+cas il lui attribue comme Léon une origine berbère. Or les princes de la
+dynastie des Sonni, bien que portant un titre différent, appartenaient à
+la même famille que leurs prédécesseurs de la dynastie des Dia, ainsi
+que nous le verrons plus loin[64].
+
+Sa’di donne au nom d’Aliamen et au titre de _dia_[65], qui précède son
+nom comme celui de ses trente successeurs, une étymologie qui peut à bon
+droit paraître fantaisiste. D’après cet auteur, le futur fondateur du
+royaume de Gounguia était originaire du Yémen et aurait quitté son pays
+avec son frère pour parcourir le monde ; après un long et pénible
+voyage, les deux frères arrivèrent en vue de Gounguia, sales, épuisés,
+vêtus de peaux de bêtes ; les indigènes, étonnés de l’aspect de ces
+inconnus, leur auraient demandé d’où ils venaient et l’un d’eux aurait
+répondu en arabe, en montrant son frère : _dja men el-Yemen_ « il vient
+du Yémen » ; les indigènes auraient cru que ces syllabes,
+incompréhensibles pour eux et d’ailleurs mal entendues, représentaient
+le titre et le nom de celui que l’autre avait montré, et ils l’auraient
+appelé _Dia Aliamen_, faisant de _dia_ un titre équivalent à « sultan ».
+Cette légende est remplie d’invraisemblances : d’abord ces deux hommes
+partant du Yémen pour faire le tour du monde et venant échouer en un
+coin perdu du Soudan ; ensuite ce fait de l’un deux disant en montrant
+son frère « il vient du Yémen », alors qu’il eût été plus logique,
+semble-t-il, qu’il dit « nous venons du Yémen » ; enfin, s’il était
+naturel que ces étranges touristes, s’ils venaient du Yémen, parlassent
+arabe et que les Songaï ne comprissent pas leur langue, il eût été par
+contre bien extraordinaire qu’ils eussent compris la question qui leur
+était adressée en songaï. A mon avis, il ne faut voir là qu’un nouvel
+exemple de la facilité avec laquelle les musulmans du Soudan attribuent
+une origine yéménite à tous les fondateurs d’empire et, de l’histoire
+rapportée par Sa’di, je retiens simplement : d’abord que Dia Aliamen
+était de race blanche, ensuite que lui et ses compagnons arrivèrent à
+Gounguia en assez piteux état[66].
+
+Je ne reviendrai pas ici sur l’autre légende rapportée par Sa’di, celle
+du poisson-tyran harponné par Aliamen : j’ai dit[67] qu’il convenait
+sans doute de voir dans ce poisson-tyran une interprétation symbolique
+des pêcheurs pillards de la caste des Sorko, dont Aliamen purgea la
+contrée avec l’aide de ses compagnons. Je ne reviendrai pas non plus sur
+les luttes entre le royaume naissant de Gounguia et cette caste des
+Sorko, luttes qui se terminèrent par la défaite de ces derniers : les
+uns acceptèrent, comme les autres Songaï, la suzeraineté des princes
+berbères de Gounguia ; les autres, remontant le Niger d’étape en étape,
+allèrent chercher jusque du côté du lac Débo une indépendance relative
+et momentanée. Je rappellerai seulement que ces luttes provoquèrent la
+fondation de Gao par les Sorko-Faran vers 690, celle de Bamba par les
+Sorko-Fono vers la même époque ou un peu plus tard, puis l’extension de
+l’autorité des rois de Gounguia sur la rive droite du Niger d’abord et
+ensuite à Gao vers 890.
+
+C’est là à peu près tout ce que nous savons de l’histoire des quatorze
+premiers souverains, en outre de leurs noms que nous ont légués le
+_Tarikh-es-Soudân_ et la tradition et qui sont les suivants, chacun
+étant précédé du titre énigmatique de _dia_ : Aliamen, Azkaï, Atkaï,
+Akkaï, Akkou, Alifaï (ou Alfaï), Baï-Komaï, Baï, Kareï, Ayam-Karaoueï,
+Ayam-Danka, Ayam-Danka-Kibao, Konkoreï et Kenken[68].
+
+Nous savons encore une chose de plus : c’est que ces quatorze princes
+n’étaient pas musulmans. Sa’di prétend qu’ils étaient païens, mais il
+est très possible qu’ils aient été chrétiens ou tout au moins qu’ils
+aient professé une sorte de christianisme abâtardi, car la religion
+chrétienne était fort répandue parmi les Berbères de Tripolitaine au
+moment où se produisit l’exode qui amena Dia Aliamen sur les bords du
+Niger. Tous, très probablement, ont résidé à Gounguia.
+
+
+ =II. — La dynastie berbère des Dia à Gao= (1009-1335).
+
+
+Ici se place une date, que nous fournit Sa’di : celle de la conversion à
+l’islamisme, en 1009 ou 1010, de _Dia Kossoï_ ou Kossaï, successeur de
+Dia Kenken et quinzième roi de Gounguia. Le _Tarikh-es-Soudân_ ajoute
+que, à l’occasion de cette conversion, Dia Kossoï fut surnommé _Moslem-
+dam_, ce qui aurait signifié dans la langue du pays « qui a embrassé
+l’islam volontairement » ; j’ignore en quelle langue la syllabe _dam_ a
+la signification de « volontairement », mais ce n’est pas en songaï en
+tout cas, à ce qu’il me semble.
+
+C’est à cette date également que, me rangeant aux déductions de Barth,
+je place le transfert de la capitale de l’empire de Gounguia à _Gao_.
+Nous avons vu que Gao avait été fondé par des pêcheurs, peu après
+l’installation de Dia Aliamen à Gounguia, et que cette localité avait
+commencé à faire partie du royaume des princes lemta dès la fin du IXe
+siècle. C’est sans doute vers la même époque qu’elle devint un centre
+commercial important, jouant vis-à-vis des pays du Niger inférieur un
+rôle analogue à celui joué par Ghana vis-à-vis du Soudan occidental. Les
+caravanes partant de Tunisie, de Tripolitaine et même d’Egypte et
+passant par Tadmekket ou par Takedda s’y donnaient rendez-vous ; c’est
+ainsi que, dès le Xe siècle, cette ville dut abriter un certain nombre
+de musulmans, venus de l’Afrique du Nord et des cités sahariennes, qui
+nouèrent des relations avec les rois de Gounguia devenus suzerains de
+Gao et déterminèrent enfin l’un d’eux, Dia Kossoï, à embrasser la
+religion nouvelle. Il est vraisemblable que c’est au cours d’un voyage à
+Gao que Dia Kossoï se convertit à l’islamisme et qu’il fut alors
+sollicité par les marchands arabes et berbères en vue du transfert en
+cette ville de la capitale de l’Etat ; les rives du Niger n’étaient pas
+toujours très sûres, les Sorko sur le fleuve et les Oulmidden nomades à
+proximité de la rive gauche devaient inquiéter souvent les commerçants
+et piller les caravanes, et la présence de l’empereur à Gao devait être
+désirée comme représentant un gage de sécurité et de protection
+efficace.
+
+Il est probable cependant que Dia Kossoï et ses successeurs ne
+résidèrent pas à Gao de façon permanente ; ils devaient avoir conservé à
+Gounguia une sorte de forteresse militaire et plus d’une fois c’est en
+cette dernière localité qu’ils reçurent l’investiture. En tout cas, si
+Gounguia continua, dans une certaine mesure, à être pendant longtemps
+encore la capitale politique, Gao devint, dès le début du XIe siècle, la
+métropole commerciale, la résidence habituelle de la cour et le centre
+des musulmans. Ces derniers ne comprenaient d’ailleurs que le roi, une
+partie de sa famille et de sa cour et les étrangers : l’ensemble de la
+population était encore infidèle et dut le demeurer jusqu’au XVIe
+siècle, ainsi qu’il résulte du témoignage de Bekri pour le XIe siècle et
+de la correspondance échangée entre le premier askia et le réformateur
+marocain El-Merhili pour la fin du XVe[69].
+
+Les princes berbères qui régnèrent à Gao, depuis et y compris Dia Kossoï
+jusqu’au dernier représentant de la dynastie des Dia, furent au nombre
+de dix-sept. Nous ne connaissons que la date de la conversion du premier
+à l’islamisme (1009 ou 1010) et la date approximative de la fin du règne
+du dernier, _Dia Bada_ (1335). Voici leurs noms, d’après le _Tarikh-es-
+Soudân_ : Kossoï (ou Kossaï), Kossoï-Daraï, Ngaroungadam, Baïkaï-Kîmi,
+Nintassaï (_alias_ Ayam-Daa), Baï-Keïna Kamba, Keïna-Tianiombo,
+Atib[70], Ayam-Daa, Fadadio, Alikar, Beïra-Foloko, _Assibaï_ (qui
+régnait vers 1325 et sous le règne duquel l’empire de Gao devint vassal
+de l’empire de Mali), Douro, Diongo-Ber, Bissi-Ber et Bada.
+
+Il est à remarquer que ces noms présentent une grande analogie avec ceux
+des quatorze Dia païens, en ce sens qu’aucun prénom musulman ne se
+rencontre parmi eux. Il est très difficile au reste de discerner la
+forme véritable qui doit être donnée à chacun de ces noms ; plusieurs
+ont des consonnances songaï et même on retrouve dans quelques-uns des
+épithètes songaï (Baï-Keïna « Baï le Petit », Diongo-Ber « Diongo le
+Grand », etc.), alors que d’autres semblent appartenir à la langue
+berbère. Il est très probable d’ailleurs que la langue songaï devait
+être le langage usuel, même à la cour, et que les noms berbères des
+princes lemta ont dû être modifiés singulièrement en passant par la
+bouche des Songaï.
+
+Nous verrons tout à l’heure dans quelles circonstances le pouvoir passa,
+vers 1335, de la dynastie des Dia à celle des Sonni ; mais avant de
+conter le récit de cet événement, je ne crois pas inutile de jeter un
+coup d’œil sur l’état de la ville de Gao et du reste de l’empire entre
+le XIe siècle et l’avènement des Sonni.
+
+_La ville de Gao._ — Le nom de la ville de Gao a été écrit de façons
+diverses par les différents auteurs arabes qui en ont parlé ; d’autre
+part plusieurs cités soudanaises ont porté ou portent encore des noms
+qui, transcrits en caractères arabes, se rapprochent singulièrement de
+celui de Gao : ces deux ordres de faits ont été la cause de multiples
+confusions. Gao est écrit _Kaogha_ par Ibn-Haoukal et Edrissi, _Kôkô_ ou
+_Kaokao_ par Bekri, Yakout et Ibn-Batouta, _Kâgho_ ou _Kâ’o_ par Sa’di,
+et Jean Temporal, le traducteur français de Léon l’Africain, nous a
+transmis ce nom sous la forme _Gago_, tandis que Dapper l’a écrit tantôt
+_Gago_ et tantôt _Gaogo_. En réalité, si l’on tient compte de ce que la
+prononciation indigène est _Gao_ ou _Gaogao_ et de ce que l’alphabet
+arabe ne possédant pas de _g_, cette lettre est rendue tantôt par un
+_kef_ (k), tantôt par un _ghaïn_ (gh) et moins souvent — en ce qui
+concerne au moins les noms soudanais — par un _djim_ (dj) ou un _qaf_ (k
+emphatique), on s’apercevra que les différentes leçons données plus haut
+ne s’éloignent pas beaucoup les unes des autres et peuvent se rapporter
+toutes à la véritable forme indigène du mot. D’autre part Bekri nous
+parle, ainsi que je l’ai mentionné dans le chapitre précédent, d’une
+ville située non loin de la rive nord du Sénégal, dans le Sud-Est de la
+Mauritanie actuelle, dont il orthographie le nom absolument comme Ibn-
+Haoukal et Edrissi ont orthographié le nom de Gao : c’est la ville que
+j’ai appelée _Kougha_ et qu’il faut bien se garder de placer sur le
+Niger.
+
+On a voulu voir parfois le nom de Gao dans celui de Gounguia, écrit
+_Koukia_ par les auteurs arabes qui en ont parlé et notamment Sa’di ;
+mais ce dernier n’a fait aucune confusion, écrivant toujours _Koukia_
+pour Gounguia et _Kâgho_ ou _Kâ’o_ pour Gao ; d’ailleurs plusieurs
+passages du _Tarikh-es-Soudân_ nous montrent, sans aucune ambiguïté,
+qu’il s’agissait là de deux villes différentes et placées à plus de cent
+kilomètres l’une de l’autre, distance qui correspond à celle séparant
+Gao de Bentia : c’est ainsi qu’il est question d’un voyage accompli de
+_Kâgho_ à _Koukia_ par Daoud, frère de l’askia Issihak (pages 163 de la
+traduction et 99 du texte), et que ce même personnage, proclamé empereur
+le 24 mars à _Koukia_, n’entra que le 30 du même mois à _Kâgho_ (page
+165 de la traduction).
+
+Mais c’est surtout avec Kouka ou Koukaoua, l’ancienne capitale du
+Bornou, que la confusion est possible ; le nom de Kouka en effet se
+trouve presque toujours orthographié chez les auteurs arabes par un
+_kef_ et un _ouaou_ répétés deux fois, ce qui peut donner _Koukou_ ou
+_Kôkô_[71], c’est-à-dire exactement la forme adoptée par Bekri, Yakout
+et Ibn-Batouta pour le nom de Gao ; le traducteur de Léon l’Africain
+écrit _Gaoga_ le nom de Kouka, absolument comme il est permis de
+prononcer le nom de Gao tel que l’ont transcrit Ibn-Haoukal et Edrissi,
+et Dapper l’écrit tantôt _Gaoga_ et tantôt _Gaogao_. Et cependant il
+n’est pas douteux que le Gaoga de Léon ou le Gaogao de Dapper, situé « à
+l’Est du Bornou », le Koukou d’Edrissi et d’Aboulféda, que « d’aucuns
+placent dans le Kanem », désignent bien le Koukaoua ou Kouka voisin du
+lac Tchad et non pas le Gao du Niger.
+
+Ibn-Haoukal mentionne simplement le nom de Gao dans ses itinéraires,
+sans nous fournir de renseignements sur ce qu’était cette ville à son
+époque (Xe siècle). Les plus anciennes indications que nous possédons
+sur Gao se trouvent dans Bekri et datent de la deuxième moitié du XIe
+siècle, c’est-à-dire qu’elles sont postérieures à la conversion de Dia
+Kossoï et au transfert de la capitale de Gounguia à Gao[72]. Cette
+dernière ville se trouvait alors comme aujourd’hui sur la rive gauche du
+Niger et était peuplée en majorité de gens de race noire — des Songaï
+vraisemblablement — et aussi de Berbères et de quelques marchands
+arabes ; ceux-ci, d’après Bekri, appelaient _Bezerkâni_ ou _Bediergâni_
+les indigènes de Gao. La ville se composait de deux quartiers dont l’un
+était habité par les musulmans et l’autre par les infidèles ;
+l’empereur, bien que musulman, résidait dans le quartier des infidèles,
+qui sans doute constituait la véritable ville indigène, le quartier
+musulman ne renfermant que les commerçants originaires de l’Afrique du
+Nord ou de Tadmekket.
+
+La cour impériale se distinguait déjà par une étiquette et des usages
+spéciaux : lorsque le souverain prenait ses repas, on battait du
+tambour, les femmes dansaient en secouant leur tête et toutes les
+affaires étaient interrompues jusqu’à ce que l’empereur eût fini de
+manger ; alors les restes du repas étaient jetés dans le Niger et les
+assistants poussaient de grands cris, ce qui faisait connaître au peuple
+que l’empereur avait achevé d’absorber sa nourriture et que chacun
+pouvait reprendre ses occupations. Lorsqu’un nouveau prince était appelé
+à prendre le pouvoir, on lui remettait, comme insignes de son autorité,
+un sceau, une épée et un Coran que l’on disait avoir été envoyés à Gao
+par le khalife de Bagdad comme témoignage d’investiture. Bien que
+l’immense majorité des habitants de l’empire ne pratiquât pas
+l’islamisme, la règle admise depuis Dia Kossoï voulait que le pouvoir ne
+fût confié qu’à un musulman.
+
+Les indigènes de Gao étaient vêtus de pagnes ou de simples tabliers de
+peau, selon leur condition. Les femmes avaient la réputation de se
+livrer à la magie, d’après Edrissi. Le sel tenait lieu de monnaie dans
+tout le pays ; il était apporté des mines de Taotek, situées dans le
+Sahara à six jours au delà de Tadmekket.
+
+_La ville de Tadmekket._ — Tadmekket ou Es-Souk[73] était à 9 jours dans
+le Nord-Nord-Est de Gao, à 300 kilomètres environ de cette dernière
+ville, et les relations étaient constantes entre la cité saharienne et
+la cité soudanaise. Au temps de Bekri, Tadmekket passait pour une ville
+mieux bâtie que Ghana et Gao ; ses habitants étaient des Berbères
+musulmans et portaient le voile que portent encore les Touareg de nos
+jours. Ils ne cultivaient pas la terre en général et s’approvisionnaient
+de mil auprès des Noirs riverains du Niger ; ils aimaient à se vêtir
+d’étoffes rouges et se servaient comme monnaie de pièces d’or sans
+alliage et ne portant aucune empreinte. Tadmekket était à cette époque
+(XIe siècle) en relations avec Kaïrouân par Ouargla[74] et avec
+Ghadamès.
+
+Les Berbères nomades dépendant de Tadmekket — ou les Kel-Tadmekket —
+étaient connus sous le nom de _Saghmâra_ ; ils étaient répandus à l’Est
+et au Nord-Est de la ville, sur la route de Ghadamès, sur une étendue de
+six jours de marche ; on en trouvait aussi à l’Ouest et au Sud, entre
+Tadmekket et le Niger, et même sur la rive droite du fleuve, en face de
+Gao et dans l’intérieur du coude que domine aujourd’hui Bourem.
+
+A quatre jours au delà de la limite extrême des Saghmâra de l’Est,
+c’est-à-dire à dix jours de Tadmekket en allant vers Ghadamès, se
+trouvait une contrée renfermant une mine de pierres précieuses
+ressemblant à l’agate, veinées parfois de rouge, de jaune et de blanc ;
+ces pierres, appelées _tâssi-n-semt_ en berbère, faisaient l’objet d’un
+commerce important. Les gens de Tadmekket allaient les vendre à Ghana,
+où on les payait un bon prix ; une fois polies et percées d’un trou, au
+moyen d’une pierre dure d’une autre espèce nommée _tentouâs_, ces sortes
+d’agates servaient à la parure des indigènes du Soudan[75].
+
+_Villes et pays situés entre Gao et Ghana._ — Tadmekket, comme on vient
+de le voir, était en relations, non seulement avec Gao, mais aussi avec
+Ghana. Bekri nous a donné l’itinéraire suivi par les caravanes qui se
+rendaient de Tadmekket à Ghana. Cet itinéraire traversait d’abord la
+région désertique comprise entre Tadmekket et le Niger moyen, région que
+fréquentaient les Saghmâra ou Kel-Tadmekket de la rive gauche ; on
+atteignait le Niger vers l’endroit où finissait le territoire de ces
+Saghmâra, endroit qui devait se trouver à l’Ouest de Bamba et
+correspondre avec le Sahamar actuel[76]. De là, on suivait la rive
+septentrionale du fleuve pendant trois jours environ et on arrivait à
+_Tirakka_ ou Tiragga, ville grande et populeuse mais dépourvue de mur
+d’enceinte (d’après Edrissi), qui était située à six jours à l’Est de
+Ras-el-Ma et correspondait à peu près au point où se trouve aujourd’hui
+Ernessé, un peu à l’Est de l’emplacement de Tombouctou[77]. Le marché de
+Tirakka, que n’avait pas encore remplacé celui de Tombouctou, attirait
+un grand nombre de commerçants de Ghana et de Tadmekket ; cet endroit
+était célèbre par la présence d’énormes tortues et par l’abondance des
+termites, abondance telle qu’on ne pouvait poser les marchandises que
+sur des pierres ou des tréteaux. De Tirakka, les caravanes se rendaient
+à _Bougarat_, localité qui devait se trouver à l’extrémité Nord-Est du
+lac Faguibine et qui était habitée par des Zenaga-Maddassa. De là, en
+suivant la rive septentrionale du Faguibine, on gagnait _Ras-el-Ma_ ou
+_Issabongo_, d’où l’on atteignait Ghana en quatre ou cinq étapes.
+
+D’après Edrissi on pouvait aussi, en venant de Tadmekket, atteindre le
+Niger plus en aval, à un endroit situé à six jours de cette ville et à
+six jours de Tirakka, c’est-à-dire entre Bourem et Bamba. Une localité
+se trouvait là à laquelle Edrissi donne le nom de _Madassa_, Marassa ou
+Maouassa, « ville très peuplée et industrieuse, située sur la rive
+gauche du Nil, où l’on fait du riz et du gros mil ; la pêche et le
+commerce de l’or sont les principales industries des habitants ». Peut-
+être convient-il de rapprocher le nom de cette ville de celui des
+Zenaga-Maddassa placés par Bekri près du Faguibine, et qui devaient
+constituer une fraction des Messoufa. D’autre part Edrissi donne aux
+Berbères qui nomadisaient entre Tadmekket et le Niger, non plus le nom
+de Saghmâra que leur applique Bekri, mais celui de _Bagâma_ ou
+_Tagâma_ ; d’après le même auteur, ils se nourrissaient presque
+exclusivement de laitage et faisaient paître leurs chameaux le long
+d’une rivière venant de l’Est et se jetant dans le Niger (sans doute
+l’oued Tilemsi).
+
+Yakout a consacré un court article de son dictionnaire à un Etat dont il
+écrit le nom _Koûkoû_ et qui semble être Gao, mais qui pourrait être
+aussi Kouka. Voici la traduction de cet article : « Koûkoû est le nom
+d’un peuple et d’un pays du Soudan. El-Mehellebi dit que le Koûkoû fait
+partie du premier climat (extrême Sud du monde connu) et s’étend sur dix
+degrés de latitude. Le roi de ce pays manifeste de la bienveillance pour
+ceux de ses sujets qui sont musulmans et dont le plus grand nombre lui
+obéissent. Il possède une ville sur la rive orientale du Nil, appelée
+_Sarnât_, qui contient des marchés ; il s’y fait du commerce et on s’y
+rend de toutes les villes voisines. Il possède aussi une ville à l’Ouest
+du Nil (peut-être Gounguia, si par Koûkoû il faut entendre réellement
+l’empire de Gao), où il réside avec ses gens et sa garnison ; on y
+trouve une petite mosquée où le roi fait ses prières et une grande
+mosquée située entre deux écoles. Dans sa capitale, le roi possède un
+château, mais il n’y habite pas et n’y loge que ses eunuques. La plupart
+des gens de son entourage sont musulmans. Le roi et ses principaux
+courtisans sont vêtus de tuniques et coiffés de turbans ; ils montent à
+cheval sans selle. Ce royaume est plus prospère (ou plus peuplé) que le
+royaume des Zagâoua (Kanem ou Ouadaï), dont le pays est cependant plus
+étendu. Les richesses des gens du Koûkoû consistent en troupeaux et en
+étoffes formées de bandes cousues ensemble ; le trésor royal se compose
+surtout de sel. »
+
+Yakout mentionne aussi une ville nommée _Ouartanîs_, située « sur le
+fleuve qui baigne les régions méridionales de l’Ifrîkia, dans le pays
+des Berbères ». Cette ville était soumise au pouvoir des _Maddassa_,
+tribu zenaga en partie païenne et en partie musulmane ; les Maddassa
+païens mangeaient des viandes non saignées et adoraient le soleil mais,
+à côté de cela, redoutaient l’injustice et contractaient mariage avec
+des musulmans. Ces païens étaient des sauvages, ainsi d’ailleurs que la
+plupart des musulmans du pays ; leurs richesses consistaient en étoffes
+formées de bandes cousues ensemble. Yakout ajoute que le « fleuve » qui
+baignait Ouartanîs était une dérivation du « Nil » avoisinant le pays
+des Noirs et qu’entre cette ville et la ville nègre de _Koûkoû_, il y
+avait dix étapes. Si l’on identifie Koûkoû avec Gao, Ouartanîs
+correspondrait au Bougarat de Bekri, sur le Faguibine.
+
+
+ =III. — La dynastie berbère des Sonni= (1335-1493).
+
+
+Depuis 1325, l’empire de Gao n’était plus qu’un royaume vassal de
+l’empire de Mali, lequel avait alors atteint son apogée, ainsi que nous
+le verrons dans l’un des chapitres suivants. Tombouctou, d’abord
+campement de Berbères nomades, puis marché d’échange, avait commencé à
+compter des habitations stables depuis le début du XIIe siècle, puis
+avait peu à peu remplacé Tirakka comme port du Sahara sur le Niger et
+s’était même développé, depuis le premier quart du XIVe siècle, jusqu’à
+concurrencer sérieusement Oualata, mais c’est par les empereurs de Mali
+que cette ville avait été agrandie et embellie, notamment par Kankan-
+Moussa en 1325, après que l’armée de ce prince se fut emparée de Gao.
+
+Dia Assibaï, sous le règne duquel Gao fut annexé au Mali, avait comme
+épouse préférée un femme nommée Fati qui devint enceinte à plusieurs
+reprises, sans que jamais ses grossesses pussent être conduites à terme.
+Ayant une sœur nommée Omma, elle conseilla à son mari d’épouser cette
+dernière, pensant qu’Omma lui donnerait des descendants. Dia Assibaï,
+bien que musulman, n’était pas au courant de la loi qui défend d’être le
+mari de deux sœurs en même temps ; il épousa donc Omma. Or les deux
+sœurs devinrent, le même jour, enceintes de ses œuvres et elles
+accouchèrent ensemble, durant la même nuit, d’un garçon chacune. On
+garda les nouveau-nés dans la même pièce jusqu’au lever du jour et alors
+seulement on les lava : le premier lavé fut considéré comme l’aîné et
+nommé _Ali-Kolen_ ou Ali-Kolon ; l’autre fut appelé _Souleïmân-Nar_ ou
+Nêri. Lorsque Kankan-Moussa se rendit à Gao pour recevoir la soumission
+d’Assibaï, il prit avec lui les deux fils de son nouveau vassal et les
+emmena à sa cour, les gardant comme otages et les employant à son
+service.
+
+Ali-Kolen, chaque fois qu’il dirigeait une expédition militaire pour le
+compte de l’empereur de Mali, cherchait à se rapprocher des provinces
+constituant le domaine de sa propre famille et disposait des dépôts
+d’armes et de provisions sur la route y conduisant. Lorsqu’il jugea ses
+préparatifs suffisants, il partit à cheval avec son frère et quelques
+partisans habitués à le suivre au cours de ses expéditions, et prit la
+route de Gao. L’empereur de Mali, qui était alors Maghan, fils et
+successeur de Kankan-Moussa, envoya une troupe de gens armés pour les
+rattraper ; mais les deux frères défirent leurs poursuivants et
+atteignirent le pays de Gao (1335). Ali-Kolen, qui appartenait
+d’ailleurs à la famille impériale lemta, puisqu’il était fils de Dia
+Assibaï, se fit élire comme souverain en remplacement de Dia Bada et
+réussit à se rendre indépendant de l’empereur de Mali. Il ne put
+cependant étendre sa propre autorité jusqu’à Tombouctou, puisque Ibn-
+Batouta, qui visita cette dernière ville en 1352-53, rapporte qu’elle
+était demeurée sous la suzeraineté du Mali. D’après Sa’di, le pouvoir de
+Ali-Kolen et de ses seize premiers successeurs ne s’exerçait guère au
+Nord ni à l’Ouest de Gao et ce ne fut que vers la fin du XVe siècle,
+avec Ali-Ber et les premiers _askia_, que le royaume de Gao mérita
+réellement le titre d’empire.
+
+En réalité Ali-Kolen ne fonda pas une nouvelle dynastie et ne fit que
+continuer la dynastie berbère des Dia. Seulement il prit un nouveau
+titre de souveraineté, que nous écrivons généralement _sonni_ d’après la
+leçon donnée par Léon l’Africain et Sa’di, mais que la plupart des
+manuscrits arabes du pays écrivent _soun_, _sinn_ ou _chinn_ et que les
+Songaï prononceraient _tyinn_ ou _tyoun_ ; j’ignore d’ailleurs
+l’étymologie et le sens de ce mot. Quoi qu’il en soit, ce titre ayant
+été donné à Ali-Kolen et à ses dix-huit successeurs en remplacement du
+titre de _dia_, on considère Ali-Kolen comme le fondateur d’une seconde
+dynastie, celle des _Sonni_.
+
+Cette dynastie compta dix-neuf souverains, qui se succédèrent à Gao de
+1335 à 1493 et dont la plupart, contrairement aux princes dia, portèrent
+des prénoms musulmans[78] ; ces souverains furent : Ali-Kolen, son frère
+Souleïmân-Nar (ou Nêri), Ibrahim-Kabaï, Ousmân-Kanafa, Bari-keïna-nkabé,
+Moussa, Bakari-Diongo, Bakari-Dilla-Bimbi, Mar-Kareï, Mohammed-Daa,
+Mohammed-Gounguia, Mohammed-Fari, Kar-Bifo[79], Mar-feï-koul-diam, Mar-
+har-kann, Mar-har-na-dano, Souleïmân-Dam, Ali-Ber et Bari ou Bakari-Daa.
+
+A part l’audacieuse équipée de Ali-Kolen et de son frère, nous ne savons
+rien sur les faits et gestes des dix-sept premiers princes sonni, ni sur
+l’histoire de Gao à leur époque. Ibn-Batouta nous fait seulement
+connaître que, vers 1352, c’est-à-dire environ 17 ans après l’avènement
+de Ali-Kolen, Tombouctou était gouverné par un représentant de
+l’empereur de Mali et ne relevait pas de Gao, mais que cette dernière
+ville, où il séjourna un mois, était l’une des plus belles et des plus
+grandes villes du Soudan et que les vivres s’y trouvaient en
+abondance[80].
+
+Il n’en est pas de même du dix-huitième sonni, _Ali-Ber_ ou Ali-le-
+Grand, plus généralement connu sous la simple appellation de _Sonni
+Ali_. Ce dernier, qui occupa le trône de 1464 ou 1465 à 1492, eut un
+règne brillant et sut reculer fort loin les limites jusque-là modestes
+du royaume de Gao, dont il fit un empire véritable et qu’il affranchit
+définitivement de la suzeraineté de l’empereur de Mali, parachevant
+ainsi l’œuvre de son ancêtre Ali-Kolen. C’est surtout la prise de
+Tombouctou et celle de Dienné qui l’ont rendu célèbre.
+
+Tombouctou, d’abord simple campement de Touareg, puis station
+commerciale, avait fait partie de l’empire de Mali depuis 1325 jusqu’en
+1433. Vers cette époque, l’autorité des souverains de Mali étant devenue
+fort précaire dans les provinces éloignées de leur vaste empire, les
+Touareg commencèrent à faire de fréquentes incursions dans la ville et à
+ravager les environs, sans que la garnison mandingue cherchât même à s’y
+opposer. Enfin _Akil-ag-Meloual_, chef des Touareg de la région, conquit
+définitivement Tombouctou en 1433, chassa la garnison mandingue et
+demeura maître de la ville durant 35 ans[81]. Nomade comme ses sujets
+berbères, campant à proximité du Niger pendant la saison sèche pour se
+porter du côté d’Araouân à la saison des pluies, Akil ne résida jamais à
+Tombouctou que tout à fait temporairement ; il se déchargeait de
+l’administration de la ville sur un Zenaga originaire de Chinguetti
+(Adrar) et nommé Mohammed-Naddi, qui avait exercé déjà les mêmes
+fonctions sous la domination mandingue. Ce Mohammed-Naddi mourut vers
+1465, peu de temps après l’avènement de Sonni Ali, auquel il avait
+adressé à cette occasion une lettre de félicitations. Il fut remplacé
+par son fils Ammar qui, au contraire, envoya au prince lemta une lettre
+de menaces, lui mandant qu’il avait des forces pour repousser quiconque
+viendrait attaquer Tombouctou. Mais il devait bientôt changer d’allure.
+
+Le principal bénéfice de la fonction de cette sorte d’administrateur-
+maire consistait dans le prélèvement du tiers de l’impôt ; mais Akil,
+après la mort de Mohammed-Naddi, prit l’habitude de faire irruption dans
+la ville au moment de la rentrée de l’impôt et de s’emparer du tiers
+réservé en principe au maire, qu’il utilisait pour habiller et nourrir
+ses guerriers, tandis que les deux autres tiers étaient distribués aux
+gens de sa suite et à ses partisans ; non contents de cela, les Touareg
+pénétraient dans les maisons et violaient les femmes. Ammar, très irrité
+de se voir enlever sa part des revenus et d’être traité par Akil en
+quantité négligeable, dépêcha en secret un messager à Ali-Ber,
+promettant de lui livrer la ville. L’empereur de Gao, qui occupait alors
+le trône depuis trois ans environ, récompensa richement le messager et
+marcha sur Tombouctou à la tête de sa cavalerie, en longeant la rive
+droite du Niger. Lorsqu’il arriva en face de Korioumé, Akil se trouvait
+en compagnie de Ammar près de Tombouctou, sur une colline de sable
+appelée Amadiaga ou Amadia, d’où ils pouvaient apercevoir l’armée de
+Gao. Akil prit aussitôt la fuite et alla se réfugier à Oualata avec les
+docteurs musulmans du quartier de Sankoré, tandis que Ammar expédiait
+des pirogues à Ali pour l’aider à traverser le fleuve avec ses
+guerriers. Cependant, lorsque Ammar eut vu l’empereur de Gao prendre
+pied sur la rive Nord, il prit peur à son tour, craignant que Sonni Ali
+ne cherchât à se venger de la malencontreuse lettre de menaces envoyée
+quelque deux ans auparavant, et il s’enfuit aussi à Oualata, après avoir
+recommandé à son frère El-Mokhtar d’aller faire sa soumission à Ali.
+L’empereur de Gao entra dans Tombouctou le 29 ou 30 janvier 1468, pilla
+et saccagea la ville de fond en comble, tua un grand nombre de gens,
+mais fit grâce à El-Mokhtar et lui confia la charge qu’exerçait
+auparavant son frère.
+
+Le _Tarikh-es-Soudân_ raconte en détail les circonstances qui
+accompagnèrent ou suivirent la prise de Tombouctou par Ali-Ber,
+circonstances qui ont permis à Sa’di de considérer le sac de cette ville
+par l’empereur de Gao comme plus terrible que ceux dont elle fut l’objet
+de la part des Mossi en 1333 et des Marocains en 1591. Le chef touareg
+Akil, nous l’avons vu, s’était enfui à Oualata ; parmi les docteurs
+musulmans qui l’avaient accompagné se trouvaient les représentants de la
+famille goddala des Akît, qui devait fournir plus tard le célèbre
+écrivain de Tombouctou, Ahmed-Bâba. Akil avait avec lui mille chameaux.
+« Le jour du départ, dit Sa’di, on vit des hommes d’âge mur, tout
+barbus, trembler de frayeur quand il s’agissait d’enfourcher un chameau,
+et tomber ensuite à terre aussitôt que l’animal se relevait. C’est que
+nos vertueux ancêtres gardaient leurs enfants dans leur giron, en sorte
+que ces enfants grandissaient sans rien savoir des choses de la vie,
+parce que, étant jeunes, ils n’avaient jamais joué. Or le jeu, à ce
+moment, forme l’homme et lui apprend un très grand nombre de
+choses »[82].
+
+Sonni Ali fit mettre à mort ou abreuva d’humiliations tous les docteurs
+et savants musulmans qui étaient demeurés à Tombouctou, sous prétexte
+qu’ils étaient les amis des Touareg. Un jour, il se fit amener au port
+de Kabara trente vierges, toutes filles de jurisconsultes éminents, et
+leur ordonna de retourner à pied à Tombouctou ; lorsqu’elles furent
+arrivées auprès de la dune d’Amadia, elles déclarèrent n’avoir pas la
+force de continuer plus loin ; Sonni Ali, avisé de cela, les fit mettre
+à mort et l’endroit fut appelé _Fina-kadar-el-abkâr_ (en arabe « seuil
+du destin des vierges »). Cette persécution des musulmans dura jusqu’en
+1470. Ceux qui, à cette époque, étaient encore en vie s’enfuirent pour
+rejoindre à Oualata leurs compatriotes partis avec Akil ; Ali-Ber les
+fit poursuivre par El-Mokhtar, maire de Tombouctou, qui les rejoignit
+près du Faguibine à un endroit appelé Taadjit ; un violent combat eut
+lieu dans lequel périrent les plus éminents des derniers docteurs de
+Tombouctou. Les survivants se réfugièrent dans l’île d’Alfao, près et au
+nord de Goundam ; Sonni Ali les relança jusque là, en massacra un grand
+nombre et en fit mettre d’autres aux fers ; ceux qui purent s’échapper
+prirent la route du Sud-Ouest, mais des cavaliers de l’empereur les
+rattrapèrent à Sébi (entre Niafounké et le Débo) et les mirent à mort.
+
+Non content d’avoir assis son pouvoir sur Tombouctou, Ali-Ber convoitait
+la riche ville de Dienné qui, jusqu’à lui, avait toujours su conserver
+son indépendance et sur laquelle les empereurs de Mali, malgré 99
+tentatives, n’avaient jamais pu exercer leur domination. L’on ne sait
+pas exactement à quelle date Sonni Ali prit Dienné ; la lecture du
+_Tarikh-es-Soudân_ semblerait faire croire qu’il s’empara de cette ville
+avant de prendre Tombouctou et que c’est de Dienné — et non de Gao —
+qu’il arriva à l’appel de Ammar pour mettre en fuite Akil et ses
+Touareg. Comme d’autre part le même ouvrage nous apprend que le siège de
+Dienné dura sept ans, sept mois et sept jours et que Ali, monté sur le
+trône en 1464-65, entra à Tombouctou en janvier 1468, la prise de Dienné
+doit nécessairement être considérée comme postérieure à celle de
+Tombouctou. Mais on peut supposer que Ali avait mis le siège devant
+Dienné dès le début de son règne ou au moins dès 1466, que, tout en y
+laissant une partie de ses troupes, il fit pendant ce siège d’autres
+expéditions dont l’une aboutit à la prise de Tombouctou, et qu’il ne se
+rendit définitivement maître de Dienné que vers 1473.
+
+Pendant la durée du siège, son armée changeait de positions suivant les
+saisons : durant la sécheresse, elle campait dans le faubourg de
+Dioboro ; lorsque l’inondation gagnait et que les eaux entouraient la
+ville de tous côtés, elle se retirait sur un monticule qu’on appela pour
+cette raison « la colline du Sonni ». Tant que durait l’hivernage, les
+troupes de Gao cultivaient la terre de ce monticule, pour se procurer
+des vivres, et, lorsque la baisse des eaux le permettait, elles
+retournaient s’installer à Dioboro. Malgré l’imperfection de cet
+investissement, la population de Dienné finit à la longue par souffrir
+de la famine. Mais les assiégeants n’étaient pas dans des conditions
+bien meilleures et Sonni Ali, fatigué de la durée de ces vaines
+opérations, allait abandonner son entreprise au bout de sept ans de
+siège, lorsque Séri Mohammed, l’un des principaux capitaines de Nso
+Mana, alors roi de Dienné, fit instruire secrètement l’empereur de la
+situation précaire des assiégés. Ali décida alors de continuer le siège
+et de resserrer l’investissement et bientôt le conseil des notables de
+Dienné se résigna à livrer la ville. Le roi de Dienné se rendit donc au
+camp de Sonni Ali, descendit de cheval et s’approcha de l’empereur pour
+lui prêter hommage ; ce dernier l’accueillit avec de grands égards, mais
+s’étonna de son jeune âge ; on lui fit alors observer que ce roi ne
+venait que de monter sur le trône, son père étant mort durant le siège.
+Ali-Ber fit asseoir le jeune prince auprès de lui et, à partir de cette
+époque, les chefs de Dienné eurent le privilège de s’asseoir sur la même
+natte que les empereurs de Gao et d’être traités par ceux-ci d’égal à
+égal. Ali entra dans la ville mais ne la livra pas au pillage[83] ;
+puis, après avoir épousé la mère du jeune roi, il prit la route du Nord.
+
+Une fois maître de Tombouctou et de Dienné, Ali-Ber couronna ses
+conquêtes en ravageant toute la région comprise entre ces deux villes,
+région dont il avait fait un gouvernement connu sous le nom de _Dirma_ ;
+le gouverneur de cette province, le _Dirma-Koï_, résidait un peu en aval
+de Niafounké, à _Tendirma_.
+
+Sonni Ali commença par saccager _Diondio_, ville située sans doute sur
+la rive gauche du Bani, à peu près en face de Sofara, et autorisa le
+Dirma-Koï à y pénétrer à cheval, privilège qui, jusque-là, n’appartenait
+qu’au souverain du pays. Il conquit ensuite le Bara (entre le lac Débo
+et le Bara-Issa) et le pays de Nounou (à l’Ouest de Niafounké), alors
+gouverné par la reine Bikoun-Kabi[84], et opéra de fructueuses razzias
+sur les Peuls pasteurs du Farimaké. Mais, ayant été repoussé par les
+habitants du Borgou (région située à l’Ouest de Mopti), il rentra à Gao
+pour s’y reposer, vers 1476, après une absence de dix ans.
+
+Cependant l’empereur mossi du Yatenga[85] se montrait jaloux des
+lauriers de son rival de Gao ; il ne pouvait oublier qu’un de ses
+ancêtres, en 1333, c’est-à-dire l’année qui suivit la mort du puissant
+empereur mandingue Kankan-Moussa et cent trente-cinq ans avant l’entrée
+de Sonni Ali à Tombouctou, s’était porté jusqu’à cette cité lointaine,
+avait mis en déroute la garnison mandingue, avait pillé la ville et y
+avait mis le feu. Plus tard, vers la fin de la domination du Mali à
+Tombouctou, c’est-à-dire au début du XVe siècle, un empereur mossi avait
+dirigé une nouvelle expédition dans la région des lacs et s’était avancé
+jusqu’à _Bango_, sur la rive sud du lac Débo[86]. L’empereur du Yatenga
+contemporain de Sonni Ali, _Nasséré I_ ou Nassodoba, voulut pousser plus
+loin encore le renom de son empire et il y réussit : profitant du séjour
+à Gao de Ali-Ber, qui ne pouvait pas de là surveiller facilement ses
+récentes conquêtes, il partit à la tête d’une armée, traversa sans doute
+le Niger du côté du lac Débo, pénétra en 1477 dans le _Sama_[87], entra
+à Oualata en 1480 après un mois de siège, pilla la ville et s’en
+retourna avec un grand nombre de femmes[88] et d’enfants et un immense
+butin. Ammar, ancien maire de Tombouctou, réussit à rassembler les
+hommes valides de Oualata, qui s’étaient dispersés lors de l’entrée des
+Mossi dans la ville, et il partit à leur tête à la poursuite de ces
+derniers ; il les atteignit à quelque distance au Sud de Oualata et
+parvint à leur reprendre une partie des gens qu’ils emmenaient en
+captivité.
+
+Cependant Sonni Ali avait quitté Gao et était venu s’installer à Ras-el-
+Ma. Poursuivant ses projets de vengeance contre Akil et les docteurs de
+Tombouctou réfugiés à Oualata, il avait conçu une entreprise qui peut à
+bon droit passer pour fantastique : il ne s’agissait de rien moins que
+de creuser un canal long d’environ 250 kilomètres pour réunir Ras-el-Ma
+à Oualata, afin de pouvoir se rendre par eau jusqu’à cette dernière
+ville et l’attaquer plus facilement. Cette conception bizarre paraît
+d’autant plus surprenante que les Mossi venaient de démontrer qu’il
+n’était nullement besoin d’un canal pour aller prendre Oualata.
+L’empereur de Gao pourtant avait commencé le gigantesque travail et il
+se trouvait à un endroit appelé Chin-Feness, en train d’en surveiller
+l’exécution, lorsqu’il apprit que l’armée mossi, revenant de Oualata par
+le chemin suivi à l’aller, était parvenue aux environs du lac Débo et se
+disposait à venir attaquer ses derrières. Laissant alors son canal — qui
+ne fut jamais poussé plus loin —, Ali-Ber marcha au-devant de l’empereur
+Nasséré, qu’il rencontra en 1483 à _Dianguitoï_, petit village voisin de
+Kebbi (sans doute le Kebbi actuel, au Sud et près du lac de Korienza, à
+moins qu’il ne s’agisse de Kobi, au Sud du Débo) ; Ali-Ber fut
+vainqueur, mit l’armée mossi en déroute et la poursuivit jusque dans le
+Yatenga, où il pénétra derrière elle.
+
+En revenant de cette expédition, Ali entreprit la conquête du pays
+montagneux des Tombo, mais fut repoussé par les Dogom et retourna à
+Tombouctou, où il ne tarda pas à persécuter de nouveau les musulmans :
+en 1486, il fit jeter en prison le maire El-Mokhtar, qui pourtant
+l’avait puissamment servi au début de sa conquête, et, en 1488, il
+chassa de la ville un certain nombre de lettrés qui émigrèrent dans
+l’Aoukar et y demeurèrent jusqu’à sa mort.
+
+Après ces événements, Ali-Ber dirigea plusieurs razzias dans le
+_Gourma_, c’est-à-dire dans les pays de la rive droite du Niger,
+guerroyant contre les Berbères-Zaghrâna et contre les Peuls ; en
+revenant de l’une de ces expéditions, il se noya le 6 novembre 1492 dans
+une rivière torrentueuse que Sa’di appelle le Koni[89].
+
+Bien que vraisemblablement musulman, Sonni Ali ne fut pas tendre pour
+les disciples de Mahomet et il laissa parmi eux une fort mauvaise
+réputation. Sa’di l’accuse d’avoir été « méchant, libertin, injuste,
+oppresseur, sanguinaire », d’avoir fait périr un nombre considérable de
+fidèles et d’avoir persécuté les docteurs et les dévots. Cependant ce
+prince fantasque reconnaissait les mérites des lettrés, disant que, sans
+eux, « il n’y aurait ni agrément ni plaisir en ce monde », et il les
+comblait d’égards à sa manière : ayant razzié la tribu de Sonfontir
+(sans doute une fraction des Dialloubé du Massina) et ayant capturé
+ainsi un certain nombre de jeunes et jolies filles peules, il les envoya
+aux notables et aux savants de Tombouctou pour qu’ils en fissent leurs
+concubines ; certains épousèrent légalement la captive qui leur était
+échue et c’est d’une de ces alliances que naquit l’aïeul de Sa’di.
+
+Sonni Ali avait une singulière façon d’accomplir ses devoirs religieux :
+il remettait à la nuit ou au lendemain matin ses cinq prières
+quotidiennes, et faisait alors, tout en restant assis, les divers gestes
+rituels, en disant : « Ceci est pour la prière du matin, ceci pour la
+prière du midi, etc. », après quoi il ajoutait : « maintenant
+répartissez-vous tout cela entre vous, puisque vous vous connaissez bien
+les unes les autres ».
+
+Il semble que ce conquérant doublé d’un ingénieur, s’il avait beaucoup
+de conceptions brillantes, avait par contre peu de suite dans les
+idées : parfois il donnait l’ordre de tuer quelqu’un sans le moindre
+motif et se repentait ensuite de cette décision ; aussi ses serviteurs,
+qui connaissaient son caractère, mettaient à l’abri tous ceux dont la
+mise à mort aurait pu provoquer un repentir de sa part et, quand il
+déplorait l’ordre donné, lui annonçaient que le condamné vivait encore,
+ce qui lui causait un vif plaisir. C’est ce que faisait souvent l’un de
+ses lieutenant noirs, qui devait le remplacer sur le trône peu après sa
+mort et qui avait, contrairement à son maître, une grande force de
+caractère et un remarquable esprit de suite : Mohammed Touré.
+
+_Bakari-Daa_, fils de Ali-Ber, fut proclamé empereur en 1492, à la mort
+de son père, dans le village de _Denga_ (au sud de Bourem, sur la rive
+droite du Niger), où il se trouvait alors. Il fut le dernier des princes
+de souche berbère qui se succédèrent sur le trône depuis Aliamen. A vrai
+dire, les alliances répétées des Dia et ensuite des Sonni avec des
+femmes de race noire, songaï ou autres, avaient dû altérer
+singulièrement le type berbère primitif des empereurs de Gao, et il est
+fort probable que Sonni Ali et son fils devaient ressembler plus à des
+Nègres qu’à des Touareg. Cependant, comme je l’ai dit plus haut, ils
+étaient encore considérés comme des « Libyens ». Mais le successeur du
+dernier Sonni fut un vrai Nègre, un Soninké de la fraction des Silla,
+nommé Mohammed et fils d’Aboubakari Touré[90].
+
+Comme je l’ai rappelé à l’instant, _Mohammed Touré_ était l’un des
+principaux lieutenants de Sonni Ali ; sans doute il avait dirigé en
+personne plusieurs des expéditions heureuses dont on a fait gloire à
+Ali-Ber et était le véritable chef de l’armée de ce dernier. Aussi, à la
+mort de son maître, il se considéra comme en état de s’emparer du
+pouvoir impérial. Ayant réuni les fidèles partisans qu’il avait plus
+d’une fois menés à la victoire, il alla attaquer Bakari-Daa à Denga, où
+il arriva le 18 février 1493. Ce premier contact avec son adversaire ne
+fut pas heureux : vaincu, il dut se retirer en désordre à _Angoo_,
+village voisin de Gao. Bakari-Daa l’y poursuivit, mais, la chance ayant
+tourné, fut battu à son tour le 3 mars après un combat meurtrier et
+s’enfuit, presque seul, dans le Sud de Gounguia, à Ayorou, où il demeura
+jusqu’à sa mort. La vieille dynastie lemta des Dia et des Sonni, après
+une durée de huit siècles mais une courte apogée limitée au seul règne
+de Ali-Ber, s’éteignit ainsi misérablement moins d’un an après la mort
+du grand conquérant, pour être remplacée par la dynastie soninké des
+Askia.
+
+
+ =IV. — La dynastie soninké des Askia= (1493-1591).
+
+
+L’hégémonie des princes soninké de Gao ne devait durer qu’un siècle,
+mais elle devait porter les limites et la puissance de l’empire à un
+point qui n’avait jamais été atteint encore, même sous le règne de Sonni
+Ali.
+
+Dès le lendemain de la victoire d’Angoo, en mars 1493, Mohammed Touré se
+rendit à Gao et s’y fit proclamer empereur. Les filles de Ali-Ber, en
+apprenant cette nouvelle, s’écrièrent en songaï _a si tyi a_ (ou _a si
+kyi a_), c’est-à-dire « il ne l’est pas » ou « il ne le sera pas ». On
+rapporta la chose à Mohammed, qui déclara que cette formule serait
+désormais son nom de guerre et son titre de souveraineté, ainsi que
+celui de tous ses successeurs ; et c’est ainsi que cette phrase,
+légèrement déformée en _askia_, devint le nom de la nouvelle
+dynastie[91].
+
+1o _Règne d’Askia Mohammed I_ (1493-1528).
+
+L’avènement de Mohammed fut le signal de la réaction musulmane : le
+nouveau souverain prit exactement le contre-pied de ce qu’avait fait
+Ali-Ber, fréquenta les lettrés, prit leur avis, les protégea et donna
+une force réelle aux communautés mahométanes de son empire[92]. Il
+ordonna de faire sortir El-Mokhtar de prison pour le rétablir dans ses
+fonctions de maire de Tombouctou, mais il apprit que le malheureux était
+mort durant sa captivité ; alors il fit revenir de Oualata les docteurs
+qui s’y étaient réfugiés et confia l’administration de Tombouctou à
+Ammar, qui l’avait exercée déjà avant la prise de la ville par Sonni
+Ali. Se considérant comme trop ignorant de la loi musulmane pour
+trancher de façon orthodoxe les multiples questions que soulevait la
+restauration islamique, surtout en face de ce fait que l’immense
+majorité de ses sujets appartenait encore au paganisme, il entra en
+relations avec le réformateur marocain _El-Merhili_, qui venait de se
+signaler par son fanatisme en persécutant les Juifs du Touat. Un échange
+de correspondances s’établit entre Askia Mohammed et El-Merhili. Le
+premier avait posé au second diverses questions touchant la conduite
+qu’il devait tenir vis-à-vis de ses sujets non encore convertis à
+l’islamisme et vis-à-vis de ceux qui, autrefois musulmans, étaient
+retournés au paganisme ; il lui avait demandé aussi ce qu’il convenait
+de faire des trésors accumulés par Sonni Ali, s’il était permis de
+laisser les habitants de l’empire conserver leur système de succession
+qui excluait les fils au profit des frères et des neveux utérins, etc.
+El-Merhîli répondit en indiquant les cas dans lesquels la guerre sainte
+était permise, en disant que les richesses et les esclaves de Sonni Ali
+devaient être versés au trésor public de l’empire, qu’il convenait de
+faire renoncer les indigènes à celles de leurs coutumes qui se
+trouvaient en contradiction avec la loi coranique, etc. Il vint même
+plus tard en personne, vers 1502, visiter Askia Mohammed à Gao, ainsi
+que le rapporte Ibn-Meriem.
+
+Vers la fin de 1495, Mohammed partit pour La Mecque avec plusieurs
+notabilités musulmanes de l’empire, dont le Soninké Mori-Salihou Diawara
+qui était originaire de la région de Tendirma ; son fils Moussa et l’un
+de ses généraux nommé Ali-Folen l’accompagnaient également. Il avait
+laissé le commandement intérimaire de l’empire à son frère Omar-
+Komdiago, gouverneur du Gourma. Cinq cent cavaliers et mille fantassins
+lui servaient d’escorte et il emportait avec lui 300.000 pièces d’or
+provenant du trésor de Sonni Ali ; sur cette somme, il consacra 100.000
+pièces à des aumônes faites aux deux villes saintes et à l’achat à
+Médine d’un terrain destiné aux pèlerins venant du Soudan ; 100.000
+pièces servirent à son entretien et à celui de sa suite et 100.000
+furent employées à des achats divers. Il rencontra au Hidjaz le
+quatorzième khalife abbasside d’Egypte, El-Motaouekkel, qui le désigna
+solennellement comme son lieutenant au pays songaï, en lui plaçant sur
+la tête un bonnet et un turban. Il s’entretint aussi des affaires de son
+Etat avec plusieurs docteurs illustres, entre autres Es-Soyouti. Ayant
+ainsi donné un nouvel aliment à sa foi et un nouveau lustre à sa gloire
+naissante, il revint en son pays, nanti du titre d’_El-hadj_ mais
+endetté de 150.000 ducats[93], et rentra à Gao en août 1497.
+
+Il ne s’était pas contenté d’ailleurs de s’occuper de religion. Dès le
+début de son règne, il avait donné ses soins à l’organisation militaire
+et politique de son empire. Sous Ali-Ber, toute la population était
+appelée sous les armes chaque fois que le besoin s’en faisait sentir,
+c’est-à-dire très fréquemment : c’était le service obligatoire pour tous
+à peu près permanent, mais il n’y avait pas d’armée régulière et la
+population, continuellement sous les armes, ne pouvait vaquer aux
+travaux des champs. Mohammed changea tout cela : il créa une véritable
+armée de métier, toujours prête à marcher, mais ne comprenant qu’une
+partie de la population ; le reste des habitants conservait la faculté
+de se livrer en toute sécurité à l’agriculture ou au commerce.
+
+L’empire fut divisé en un certain nombre de gouvernements, à la tête de
+chacun desquels fut placé un dignitaire de la cour, choisi dans la
+parenté ou l’entourage de l’empereur. L’armée fut partagée en plusieurs
+corps, dont l’un servait de garde au souverain et dont les autres
+étaient répartis entre les divers gouvernements et placés sous
+l’autorité directe des gouverneurs.
+
+Les principales charges ou dignités instituées par Mohammed I et
+conservées par ses successeurs étaient les suivantes :
+
+1o celle de _Gourman-fari_ ou gouverneur du Gourma, c’est-à-dire de
+l’Ouest de la Boucle du Niger (rive droite), avec résidence habituelle à
+Gao d’abord et ensuite à Tendirma ; cette charge fut confiée par
+Mohammed à l’un de ses frères, Omar-Komdiago, et, à la mort de ce
+dernier, à son autre frère Yahia ;
+
+2o celle de _Balama_ ou _Balamassa_, dont j’ignore la nature exacte,
+mais qui devait correspondre à la charge de _baloum_ ou maître du palais
+chez les Mossi ;
+
+3o celle de _Dendi-fari_ ou gouverneur du Dendi (région située au Sud de
+Gounguia) ;
+
+4o celle de _Bango-fari_ ou _Bangou-farima_ ou gouverneur « du lac »,
+c’est-à-dire de la région du lac Débo ; cette charge, l’une des plus
+hautes dignités de l’empire, donnait le droit à celui qui en était
+titulaire de se faire précéder de tambours lorsqu’il entrait dans la
+ville de Gao ;
+
+5o celle de _Haribanda-farima_ ou gouverneur du Haribanda ou Aribinda,
+c’est-à-dire de la partie du Gourma située en face de Gao (rive droite
+du fleuve entre Bourem et Gounguia inclus) ;
+
+6o celle de _Hi-koï_ ou chef de la flottille, toujours confiée à un
+Sorko ;
+
+7o celle de _Fari-mondio_ ou chef percepteur, comportant la surveillance
+des collecteurs d’impôt et de la centralisation des recettes ;
+
+8o celle de _Koré-farima_ ou chef des génies, sorte de grand prêtre de
+la religion indigène ;
+
+9o celle de _Adiga-farima_, charge assez peu importante dont j’ignore la
+nature ;
+
+10o celle de _Sao-farima_ ou chef des forêts, dont le titulaire veillait
+à la coupe des bois de construction et à la perception de la dîme sur
+les produits de la chasse ;
+
+11o celle de _Ho-koï-koï_ ou chef des pêcheurs ;
+
+12o celle de _Hombori-koï_ ou chef de Hombori, représentant de
+l’empereur auprès des Tombo.
+
+Chaque canton ou grande ville avait en outre son chef ou administrateur
+(_koï_), par exemple le Dirma-koï, le Bara-koï, le Dienné-koï, le
+Tombouctou-koï, etc., et son collecteur d’impôts (_mondio_).
+
+Une minutieuse hiérarchie assignait à chaque fonctionnaire son rang,
+déterminé par la place qu’il occupait derrière le souverain lors des
+cortèges officiels, ainsi que par un uniforme, une coiffure ou des
+insignes spéciaux, par le nombre des tambours dont il pouvait se faire
+précéder, etc.
+
+La gloire militaire d’Askia Mohammed égala ses capacités
+d’administrateur et son zèle religieux. La biographie que Sa’di nous a
+laissée de lui n’est qu’une longue suite de victoires remportées par
+lui-même ou ses généraux.
+
+Tombouctou et Dienné avaient reconnu son autorité dès le début de son
+règne sans aucune difficulté et même avec une allégresse manifeste, en
+sorte que, dès 1493, le pouvoir de Mohammed s’étendait à toutes les
+contrées conquises par Ali-Ber ; mais il devait, par la suite, s’étendre
+bien plus loin : s’il faut en croire le _Tarikh-es-Soudân_, son empire,
+une fois constitué définitivement, comprenait, outre les pays nigériens,
+tout l’ancien empire de Ghana jusqu’à l’Atlantique vers l’Ouest et, du
+Sud au Nord, toutes les contrées s’étendant entre le Bendougou et
+Teghazza. « C’est par la force, ajoute Sa’di, qu’il s’empara de tous ces
+pays, où il fit régner la paix et l’abondance. » Il faut faire ici la
+part de l’exagération, car il semble bien certain que le Tekrour ne fut
+jamais vassal de Gao et que l’empire de Mali, quoique diminué, était
+encore une unité importante et nullement négligeable ; mais il n’en est
+pas moins vrai que l’étendue de la région soumise à Askia Mohammed était
+considérable.
+
+Dès la seconde année de son règne, en 1494, son frère Omar-Komdiago
+annexait le Diaga à l’empire. En 1497-98, à son retour de La Mecque,
+Mohammed fit contre les Mossi une véritable guerre sainte, la seule de
+son règne qui ait été conduite selon les règles canoniques. Parti de Gao
+avec son conseiller Salihou Diawara, il envoya ce dernier auprès de
+Nasséré, empereur du Yatenga, qui résidait alors à Sissamba, à dix
+kilomètres à l’Ouest de Ouahigouya. Salihou portait une lettre de
+l’Askia qui sommait Nasséré d’embrasser l’islamisme ; après avoir pris
+connaissance de cet ultimatum, l’empereur du Yatenga demanda à consulter
+ses ancêtres défunts avant de répondre et il se rendit à cet effet au
+temple voisin de sa résidence, accompagné de Salihou. Après que des
+offrandes eurent été faites aux morts, un vieillard apparut soudain
+devant lequel tout le monde se prosterna et qui ordonna au prince mossi
+de lutter jusqu’à la mort du dernier de ses sujets. Salihou retourna
+alors auprès de Mohammed et lui raconta tout ce dont il avait été
+témoin, en ajoutant que le vieillard lui avait avoué être Satan lui-
+même. Mohammed attaqua donc Nasséré, lui tua beaucoup d’hommes, dévasta
+les champs et les villages du Yatenga et emmena en captivité un grand
+nombre d’enfants qu’il convertit à l’islamisme et dont il fit plus tard
+ses meilleurs soldats.
+
+L’année suivante (1498-99), l’Askia se rendit à Tendirma, d’où il
+dirigea une expédition contre un nommé Ousmana, qui gouvernait alors le
+Bagana pour le compte de l’empereur de Mali et qui, aidé par les Peuls
+du Massina, tentait de résister à la main-mise de l’empereur de Gao sur
+sa province. Mohammed parvint à s’emparer de la personne de Ousmana, tua
+Demba-Dondi, chef des Peuls alliés du Mali, et annexa le Bagana à ses
+Etats.
+
+En 1499-1500, tournant ses efforts vers l’Est de son empire, il se
+rendit à Ayorou ; le fils de Sonni Ali s’était réfugié là et avait fait
+de cette localité le centre d’une sorte de royaume indépendant qui
+comprenait à peu près l’ancien domaine des rois de Gounguia, c’est-à-
+dire le Djermaganda, le Zaberma et le Dendi. Mohammed, après une faible
+résistance rencontrée à Ayorou et à _Tildia_ (peut-être le Tillabéry
+actuel), annexa toute cette région.
+
+Reprenant ensuite sa lutte contre le Mali, il envoya en 1500-1501 Omar-
+Komdiago au-delà du Bagana vers l’Ouest, dans une province que Sa’di
+appelle _Dialana_ (ou Zalana) et qui devait correspondre à tout ou
+partie du royaume de Diara ; un représentant de l’empereur de Mali,
+nommé Kama Keïta ou Gama-Faté-Koli, gouvernait cette province ; il
+repoussa l’attaque de Omar, qui dut se replier sur Tinfirina (?), à
+l’Est du Dialana — probablement dans le Bakounou — et faire appel à
+l’Askia lui-même. Ce dernier se rendit alors sur les lieux, vainquit
+Kama-Keïta, dévasta le pays, pilla un palais que l’empereur de Mali
+possédait dans la contrée et s’empara des femmes qui s’y trouvaient. Il
+épousa l’une d’elles, nommée Mariama Dabo, qui lui donna son fils
+Ismaïl. Après être resté quelque temps dans sa nouvelle conquête pour
+l’organiser[94], il revint à Gao, où il demeura jusqu’en 1504 sans faire
+d’autres expéditions.
+
+Mais en 1504-05, ayant descendu le Niger jusqu’au delà de Say, il se
+lança dans le Borgou ou pays des Bariba[95] et y ramassa un grand nombre
+de captives dont l’une, nommée Zâra Gombengui, devint sa femme et lui
+donna son fils et futur successeur Moussa. Cette expédition au Borgou
+fut très meurtrière pour l’armée de Gao et beaucoup d’entre les
+meilleurs soldats de Mohammed y périrent, surtout parmi le contingent
+fourni par les Songaï de l’Est, que Sa’di appelle les gens du
+_Zaberbanda_[96]. Omar-Komdiago, qui accompagnait son frère, lui dit en
+voyant tomber tous ces guerriers : « Tu veux donc la fin des Songaï ? —
+Non, répondit l’Askia, je suis heureux au contraire de voir ces gens
+disparaître pour le bien du Songaï[97], car ils m’auraient gêné un jour
+s’ils étaient demeurés auprès de moi ; ne pouvant les mettre moi-même à
+mort, je les avais amenés dans cette expédition pour qu’ils s’y fissent
+tuer. » Sans doute Mohammed voulait dire par là que les Songaï du Sud-
+Est, restés attachés à la dynastie lemta dont les princes avaient
+pendant longtemps résidé au milieu d’eux, n’avaient pour lui que des
+sentiments d’une fidélité douteuse.
+
+En 1506-07, l’Askia fit encore colonne dans les territoires du Mali,
+poussant son expédition jusqu’au Galam, c’est-à-dire jusqu’aux approches
+du Tekrour. Mais en 1511-12, l’autorité de l’empereur de Gao dans les
+provinces du Sahel conquises sur le Mali se trouva menacée par un chef
+peul, le _saltigué_ ou _ardo_ Tindo Galadio, qui résidait dans le
+Bakounou et qui excitait les populations contre l’Askia en se posant en
+prophète et en réformateur. Mohammed partit en guerre contre lui et le
+défit et le tua près de Nioro, à Diara, en 1512. Nous avons vu[98]
+comment Koli, fils de Tindo, s’étant enfui au Fouta avec les partisans
+de son père, affranchit ce pays de la suzeraineté des Ouolofs et y fonda
+une dynastie peule qui garda le pouvoir jusqu’au XVIIIe siècle.
+
+Mohammed tourna ensuite son ambition vers les pays situés à l’Est du
+Niger et notamment vers celui des Haoussa. En 1513, il s’empara de
+Katséna et acquit l’alliance de _Kanta_, roi du Kebbi, qui résidait
+alors dans une localité appelée Liki ou Lika et qui disposait d’une
+réelle puissance[99]. Accompagné de Kanta, l’Askia se porta jusque dans
+l’Aïr, conquit Agadès et fit son vassal du chef de cette ville qui, bien
+que toujours nommé par les Touareg, paya désormais un tribut annuel de
+1.500 ducats à l’empereur de Gao (1515). Au retour de l’expédition,
+Kanta fut fort déçu de voir que Mohammed ne lui donnait pas sa part du
+butin et il s’ouvrit de sa déconvenue au gouverneur du Dendi, qui lui
+conseilla de se taire et de ne rien réclamer ; mais les guerriers de
+Kanta ne l’entendirent point ainsi, et devant leur attitude, le roi du
+Kebbi se révolta ouvertement contre l’Askia et se proclama indépendant.
+Mohammed envoya contre lui une armée en 1517, mais Kanta remporta une
+victoire complète sur les troupes de l’Askia et, à partir de cette
+époque, le Kebbi demeura toujours indépendant de l’empire de Gao.
+
+Pendant ce temps Kama Keïta ou Gama-Faté, ancien lieutenant de
+l’empereur de Mali au Bagana, prêchait la révolte contre l’Askia ; Omar-
+Komdiago dut se porter contre lui en 1517 et le vainquit alors
+définitivement.
+
+Deux ans après (1519), Omar mourut. Mohammed se trouvait alors à
+_Sankoïra_ (village du maître) ou _Saïkoïra_ (village du fleuve),
+localité située, nous dit Sa’di, sur le Niger au delà de Gounguia en
+allant vers le Dendi et qui peut-être n’était autre que le Say
+actuel[100]. Lorsqu’il eut appris le décès de Omar, il confia les
+fonctions de gouverneur du Gourma à son autre frère Yahia ; Bala, fils
+de ce dernier, qui était jusque là simple _Adiga-farima_, fut élevé à la
+dignité de _Bango-fari_ malgré son jeune âge. Cette désignation
+inattendue suscita la jalousie des frères et des collègues de Bala ; ils
+commencèrent à former un parti hostile à l’Askia Mohammed, à son frère
+Yahia et à son ami Ali-Folen. Moussa, propre fils de l’Askia et chargé
+alors des fonctions de Fari-Mondio, se mit à la tête des mécontents.
+
+Mohammed était devenu aveugle. Ali-Folen, qui ne le quittait pas et
+était devenu son conseiller intime, parvint à dissimuler cette infirmité
+au peuple. Cependant Moussa combattait de tout son pouvoir l’influence
+que Ali-Folen avait su prendre sur l’empereur et il finit par le forcer
+à quitter la cour ; en 1527, Ali-Folen, craignant d’être assassiné par
+les séides de Moussa, s’enfuit de Gao et se réfugia auprès de Yahia qui,
+en sa qualité de gouverneur du Gourma, avait établi sa résidence
+habituelle à Tendirma.
+
+Quant à Moussa, il profita du départ de Ali-Folen et de l’absence de
+Yahia pour se révolter ouvertement contre l’autorité de son père et, en
+1528, il se rendit à Gounguia dans le but d’y créer un royaume
+indépendant dont il serait le chef. Mohammed appela alors Yahia à son
+aide et lui enjoignit d’aller à Gounguia pour ramener Moussa à
+l’obéissance, en lui recommandant de ne pas se montrer trop cruel vis-à-
+vis de ce fils rebelle et de ses partisans. Yahia partit donc pour
+Gounguia animé d’intentions conciliantes, mais Moussa le reçut les armes
+à la main ; un combat eut lieu au cours duquel Yahia fut blessé, fait
+prisonnier, dépouillé de ses vêtements et jeté à terre la face contre le
+sol ; dans cette position, Yahia chercha encore à ramener à la raison
+les révoltés, au premier rang desquels, à côté de Moussa, étaient deux
+autres fils de Mohammed, Daoud et Ismaïl, ainsi qu’un fils de Omar-
+Komdiago appelé Mohammed-Mar et surnommé Bengan-Koreï (Bengan-le-Blanc).
+Tous demeurèrent sourds aux supplications de leur oncle Yahia, qui
+mourut des suites de ses blessures et des mauvais traitements qu’il
+avait reçus.
+
+Moussa et ses partisans se rendirent ensuite à Gao, où ils entrèrent le
+26 août 1528, jour de la fête des sacrifices. Le même jour, le vieil
+empereur Mohammed I fut contraint, par les menaces de son fils Moussa,
+d’abdiquer en sa faveur ; il continua à habiter le palais impérial, mais
+cessa de s’occuper des affaires de l’Etat.
+
+2o _Règne d’Askia Moussa_ (1528-1531).
+
+Une fois maître du pouvoir, Moussa, se défiant de ses frères, voulut les
+faire assassiner. Ils se réfugièrent à Tendirma auprès de leur aîné
+_Ousmân-Youbâbo_, qui avait remplacé son oncle Yahia comme gouverneur du
+Gourma. Ousmân-Youbâbo aurait dû avoir le pas sur Moussa, qui était son
+cadet, mais leur mère commune Kamissa, qui avait une préférence pour son
+plus jeune fils, réussit à obtenir de l’aîné qu’il reconnût Moussa comme
+souverain et qu’il se déterminât à venir le saluer à Gao. Ousmân en
+effet fit équiper des pirogues pour se rendre dans la capitale ; mais au
+cours du voyage, un griot s’étant mis à chanter, Ousmân entra dans une
+violente colère et déclara que, n’acceptant qu’à contre-cœur la
+suzeraineté de son cadet, il n’était pas d’humeur à écouter des
+chansons ; on tenta de le calmer, mais son irritation ne fit que
+s’accroître et finalement il décida d’interrompre son voyage et fit
+accoster et décharger les pirogues, en jurant que jamais il ne
+couvrirait sa tête de poussière devant personne[101]. Informé de cet
+incident, Moussa quitta Gao à la tête de ses troupes et se porta sur
+Tendirma. Lorsque l’armée impériale passa à proximité de Tombouctou,
+Mahmoud, cadi de cette ville, se rendit au devant de l’Askia pour
+l’inviter à la clémence ; mais Moussa ne se laissa pas fléchir et,
+montrant des flèches empoisonnées, il dit au cadi : « Voici un soleil
+par lequel mes frères ont besoin d’être brûlés avant d’aller se mettre à
+l’ombre de ta personne. » Puis il continua sa route.
+
+Ousmân ne l’attendit pas et marcha à sa rencontre ; Moussa hésita
+d’abord à accepter le combat, son adversaire ayant avec lui deux
+lieutenants dont chacun passait pour valoir plus de mille hommes à lui
+seul ; mais, ces deux lieutenants étant venus faire leur soumission à
+l’Askia, celui-ci engagea la bataille, qui eut lieu près de Kabara,
+entre cette localité et Akenken (c’est-à-dire sur la rive gauche du
+Niger et à l’Est de Tombouctou), l’an 1528-29. Il y eut beaucoup de tués
+des deux côtés, mais en définitive Moussa demeura vainqueur et les chefs
+du parti adverse se dispersèrent dans toutes les directions. Ismaïl
+s’enfuit à Oualata auprès d’un chef touareg, neveu d’Akil qui était son
+beau-frère ; Ali-Folen se réfugia à Kano, où il mourut ; Ousmân alla se
+fixer en un lieu nommé Témen ou Tamana, où il demeura jusqu’à sa mort,
+laquelle ne survint qu’en 1556-57. Quant à Bala, fils de Yahia, dont
+l’élévation au poste de « gouverneur du Lac » avait été le prétexte de
+la révolte première de Moussa contre son père et qui, naturellement,
+avait pris parti pour Ousmân, il alla se placer sous la protection de
+Mahmoud, le cadi de Tombouctou.
+
+Moussa ayant fait proclamer que tous ceux qui chercheraient asile auprès
+du cadi de Tombouctou auraient la vie sauve à l’exception de Bala, ce
+dernier pensa sauver ses jours en mettant sur sa tête tous les livres de
+Mahmoud, mais l’Askia n’accepta pas cette sauvegarde. Alors Bala se
+décida à aller faire sa soumission ; il fut reçu à Tila, à l’Est de
+Tombouctou, où campait alors l’empereur, par un fils de ce dernier nommé
+Mohammed, qui intercéda en sa faveur auprès de son père. Mais Bala
+déclara que jamais il ne donnerait à Moussa le titre d’Askia, que jamais
+il ne se couvrirait la tête de poussière en sa présence et que jamais il
+n’accepterait de chevaucher derrière lui. Dès qu’il eut prononcé ces
+paroles, il fut mis à mort sur l’ordre de Moussa. L’empereur fit ensuite
+enterrer vivants deux docteurs qui avaient pris parti contre lui et
+massacrer les chefs des cantons du Dirma et du Bara ; puis il confia les
+fonctions de gouverneur du Gourma à son cousin Bengan-Koreï et reprit la
+route de Gao en passant par la province de Dienné.
+
+Comme il traversait Tirafeï, localité voisine de Diondio, un cheikh
+renommé qui s’appelait Mori-Maghan vint lui rendre visite pour implorer
+la grâce des chefs du Dirma et du Bara, dont il ignorait encore la
+triste fin ; ayant appris qu’ils étaient déjà exécutés, il leva ses deux
+mains sur Moussa pour le maudire. Cette malédiction prononcée par un
+saint réputé fit un certain effet sur les courtisans de l’Askia. L’un de
+ses frères, Issihak, qui lui était demeuré fidèle, confia à Bengan-Koreï
+que, si c’eût été lui que le cheikh eût maudit, il aurait tué ce dernier
+sur le champ ; lorsqu’on fut arrivé au lieu d’étape, Bengan-Koreï
+rapporta ce propos à Moussa, qui prétendit n’attacher aucune importance
+à l’incident : « D’ailleurs, ajouta-t-il, ce n’était pas pour me maudire
+que le cheikh a levé ses deux bras, mais pour repousser deux lions qui
+lui sautaient sur les épaules et que j’ai très bien vus. »
+
+Arrivé à Gao, Moussa fit jeter en prison un autre de ses frères nommé
+Abdoullah et l’y fit égorger, racontant ensuite que le malheureux était
+mort de peur. Beaucoup de ses frères ou cousins eurent un sort analogue,
+si bien que les quelques survivants, y compris Issihak, craignant pour
+leur propre personne, finirent par s’entendre entre eux pour se
+débarrasser de ce tyran sanguinaire. L’un d’eux, nommé Alou, le frappa
+un jour d’un javelot à l’épaule gauche ; Moussa rentra chez lui, retira
+le fer, pansa sa blessure et passa la nuit à ruminer une vengeance
+éclatante. Le lendemain pourtant il quittait Gao pour aller se mettre à
+l’abri dans un village voisin nommé Mansour ou Mansourou[102] ; ses
+frères l’y rejoignirent le même jour et il fut tué par Alou (12 avril
+1531).
+
+3o _Règne d’Askia Bengan-Koreï ou Askia Mohammed II_ (1531-1537).
+
+Mohammed-Bengan-Koreï, fils de Omar-Komdiago, fut proclamé empereur à
+Mansour, aussitôt après la mort de l’Askia Moussa. Alou, ayant tué ce
+dernier, s’apprêtait à monter sur le trône, ou plutôt à s’asseoir sous
+une sorte d’estrade de bois qui était réservée à l’empereur, lorsqu’il
+vit installé là Bengan-Koreï, le gouverneur du Gourma, qui s’était ainsi
+emparé des prérogatives du pouvoir sur les instances de son frère
+Ousmân-Tinferen. « Je ne suis pas homme, dit alors Alou, à briser un
+arbre avec ma tête pour qu’un autre en mange les fruits. » Et il intima
+à Bengan-Koreï l’ordre de sortir de dessous l’estrade. Mais, comme il se
+préparait à s’y asseoir lui-même, Ousmân-Tinferen lui lança un javelot
+par derrière ; Alou prit la fuite et Bengan-Koreï reçut le serment
+d’obéissance de tous les officiers. Quant à Alou, qui s’était réfugié
+auprès des Sorko qui habitaient le port de Gao, il fut tué par le chef
+de ces bateliers qui porta sa tête à Bengan-Koreï ; celui-ci remercia le
+chef du port, après quoi il le fit mettre à mort ainsi que beaucoup de
+ses gens, afin sans doute de leur apprendre à ne pas mettre leur doigt
+entre l’arbre et l’écorce.
+
+ DELAFOSSE Planche XVIII
+
+[Illustration : _Cliché Paulin_
+
+FIG. 35. — Un marché à Tombouctou.]
+
+[Illustration : _Cliché Paulin_
+
+FIG. 36. — Marché au bois à Tombouctou.]
+
+Bengan-Koreï s’installa ensuite dans le palais impérial de Gao, où
+vivait encore Mohammed Touré, le premier Askia ; il interna ce dernier
+près et à l’Ouest de Gao, dans une île du Niger. Puis il nomma son frère
+Ousmân-Tinferen au poste de _Gourman-fari_, fit revenir Ismaïl de
+Oualata et le maria à sa fille Fati. C’était un prince aimant le faste :
+il eut beaucoup de courtisans, leur donna des vêtements somptueux,
+multiplia les orchestres, les griots et griottes. Son règne fut une ère
+de richesse et de prospérité. Mais en même temps il entreprit tant
+d’expéditions militaires qu’il lassa la patience de ses sujets et que
+ceux-ci finirent par le prendre en aversion.
+
+C’est ainsi qu’il partit en guerre contre Kanta, le fameux roi du
+Kebbi ; un combat eut lieu entre les deux princes à un endroit appelé
+Ouantarmassa : Bengan-Koreï y fut défait honteusement et s’enfuit avec
+son armée, mais se trouva acculé à une mare dans laquelle les chevaux
+n’avaient pas pied ; l’Askia dut son salut au chef de la flottille
+Bakari-Ali Doundo, qui l’avait accompagné dans son expédition et qui lui
+fit traverser la mare en le portant sur ses épaules. L’empereur fut
+moins irrité de sa défaite que des risées qu’elle ne manquerait pas de
+soulever parmi les lettrés de Tombouctou, ses anciens camarades d’école.
+Depuis cette époque d’ailleurs, aucun Askia ne tenta plus d’expédition
+contre le Kebbi.
+
+Bengan-Koreï dirigea ensuite une colonne contre le village païen de
+Gourmou, situé sur la rive droite du Niger, un peu en aval de
+Tombouctou. Son lieutenant Dongoligo, chargé de surveiller la route
+conduisant au village, se mit à jouer au jeu des douze cases[103] et,
+passionné par le jeu, ne prit pas garde à un message l’avisant de
+l’approche de l’ennemi, lequel se portait au devant de l’armée
+impériale. Il s’ensuivit une panique que l’intervention personnelle de
+l’Askia parvint cependant à faire cesser et, en définitive, les gens de
+Gourmou furent vaincus.
+
+Peu après, Ismaïl, fils de Mohammed I, se rendit une nuit dans l’île où
+son père était prisonnier. Celui-ci se plaignit fort de ce que ses fils
+ne faisaient rien pour le sortir de cette île, où les moustiques le
+dévoraient et où les grenouilles sautaient jusque sur lui ; il pria
+Ismaïl d’aller trouver un eunuque qui, abordé d’une certaine manière que
+le vieil empereur détrôné indiqua à son fils, remettrait à ce dernier un
+trésor : à l’aide de ce trésor, Ismaïl devait pouvoir acheter la
+complicité de Souma-Kotobâgui, l’un des amis de Bengan-Koreï, et obtenir
+ainsi la liberté de Mohammed I. Ismaïl fit ce que lui avait dit son
+père, mais ne put arriver à aucun résultat, et ce ne fut que lors de
+l’avènement au trône du même Ismaïl, en 1537, que le malheureux
+vieillard fut enfin rendu à la liberté.
+
+Déjà l’on commençait à murmurer contre Bengan-Koreï. En 1535-36 sévit
+une épidémie appelée _kafi_ ou _gafé_, distincte de la variole mais
+aussi meurtrière, qui fut attribuée à la colère du Ciel contre l’Askia
+régnant. L’un des courtisans de l’empereur lui ayant rapporté les
+murmures du peuple, les autres dignitaires de la cour forcèrent le
+souverain à leur livrer le nom du dénonciateur, qui s’appelait Yari-
+Songo-Dibi ; puis, s’étant emparés de sa personne, ils le teignirent en
+rouge, en noir et en blanc, et le promenèrent, ainsi arrangé, sur un
+ânon, par les rues de Gao.
+
+L’année suivante (1537), Bengan-Koreï se trouvait à Mansour, près Gao,
+lorsqu’il eut l’idée d’envoyer en expédition le gouverneur du Dendi,
+Mar-Tamza, en le menaçant de la révocation s’il ne réussissait pas dans
+les opérations qui lui étaient confiées et en le faisant surveiller par
+des espions. Mar-Tamza, s’étant débarrassé de ces derniers, déposa
+Bengan-Koreï dans ce même village de Mansour où il avait été proclamé
+six ans auparavant (23 avril 1537).
+
+4o _Règne d’Askia Ismaïl_ (1537-1539).
+
+Le jour même de la déposition de Bengan-Koreï, Mar-Tamza fit proclamer
+empereur Ismaïl, fils de Mohammed I, à un endroit appelé _Târa_, contigu
+au village de Mansour. Aussitôt Ismaïl envoya un messager à Gao, pour
+que la garnison empêchât Bengan-Koreï de pénétrer dans la capitale, puis
+il expédia des agents dans la direction du Haoussa et dans celle du
+Gourma[104], afin de rattraper dans sa fuite l’Askia déposé. Mais ce
+dernier réussit à se sauver dans la direction de Tombouctou. Il était en
+route depuis deux jours sans avoir pu manger de colas, dont il était
+très friand, lorsqu’il croisa un messager qu’il avait envoyé à Dienné
+alors qu’il était au pouvoir et qui revenait par le fleuve avec des
+provisions. Ce messager accosta aussitôt à l’endroit où se trouvait
+Bengan-Koreï et lui donna des colas ; l’ancien Askia les mangea avec
+avidité, mais les vomit aussitôt, ce à quoi il était sujet depuis
+longtemps. Le messager lui offrit ensuite de le prendre dans sa pirogue,
+mais Bengan-Koreï refusa, gagna Tombouctou et y demander l’hospitalité
+au cadi Mahmoud ; après s’être reposé quelques jours, il se dirigea vers
+Tendirma pour y rejoindre son frère Ousmân-Tinferen. Le lendemain de son
+départ de Tombouctou y arrivèrent des cavaliers envoyés à sa poursuite
+par Ismaïl ; continuant leur chemin, ils atteignirent le fugitif près du
+lac de Goro, un peu en aval d’El-Oualedji. Cependant Bengan-Koreï
+n’était pas seul : des partisans l’avaient accompagné dans sa fuite,
+parmi lesquels son fils Bakari, et d’autre part Ousmân-Tinferen était
+venu au devant de lui ; les cavaliers d’Ismaïl, dans ces conditions,
+n’osèrent pas mettre la main sur lui et retournèrent sur leurs pas.
+Ousmân-Tinferen proposa alors à son frère de le ramener à Gao et de le
+replacer sur le trône, mais Bengan-Koreï lui fit observer qu’un tel
+projet était irréalisable, parce qu’il avait, durant son règne, renforcé
+tellement le corps d’armée de Gao qu’entreprendre de lutter contre cette
+troupe aurait été une folie. « D’ailleurs, ajouta-t-il, les gens du
+Songaï, quand ils en veulent à quelqu’un, ne lui pardonnent jamais. »
+Cependant Ismaïl envoya de nouveaux cavaliers, sous la conduite de Yari-
+Songo-Dibi, contre Ousmân-Tinferen et Bengan-Koreï, mais, arrivés en
+face de Tendirma, sur la rive droite du Niger, ces cavaliers se
+contentèrent de crier des insultes à travers le fleuve et se retirèrent
+sans avoir osé engager le combat. Pourtant l’Askia déposé ne se sentait
+pas en sécurité sur le territoire de l’empire et, accompagné de son fils
+et de son frère, il se réfugia dans le Sud du Mali, dans la province de
+Sangara-Soma. Son fils Bakari s’y maria. Mais les Mandingues du Sud
+abreuvaient les émigrés de telles humiliations que Ousmân alla habiter
+Oualata, tandis que Bengan-Koreï se fixait à Sama, sur le Niger, près de
+Sansanding[105].
+
+Le jour de l’avènement d’Ismaïl, lorsque le héraut l’avait proclamé
+Askia, le nouvel empereur avait eu une violente émotion et avait perdu
+du sang par l’anus. Effrayé de cet accident, il déclara que cela
+provenait de ce qu’il avait juré autrefois fidélité à Bengan-Koreï, que
+c’était un présage indiquant qu’il ne règnerait pas longtemps et qu’au
+reste, s’il avait accepté le pouvoir, c’était uniquement pour libérer
+son père et ramener ses frères à la cour. Dès le début de son règne en
+effet, en 1537, il fit sortir son père de l’île où il était retenu
+prisonnier et le ramena à Gao : Mohammed Touré y mourut peu après, le 2
+mars 1538.
+
+En 1537-38, Ismaïl fit une expédition à Dori. Ensuite il en fit une
+autre contre un chef païen nommé Bagaboula, qui résidait dans le Gourma,
+c’est-à-dire sur la rive droite du Niger. Bagaboula s’enfuit avec ses
+gens devant les troupes de l’Askia ; Hamadou, petit-fils de Mohammed I,
+qu’Ismaïl avait nommé _Gourman-fari_ en remplacement de Ousmân-Tinferen,
+poursuivit Bagaboula avec des cavaliers, mais le chef païen lui résista
+et lui tua neuf cents soldats, après quoi il fut tué lui-même. Les
+troupes de Hamadou, à la suite de leur victoire si chèrement achetée,
+firent un tel nombre de captifs que le prix des esclaves tomba à Gao à
+300 cauries[106].
+
+Ismaïl mourut en novembre 1539 à l’âge de trente ans. L’armée, qui se
+trouvait alors en expédition, rentra aussitôt à Gao pour choisir un
+nouvel empereur.
+
+5o _Règne d’Askia Issihak I_ (1539-1549).
+
+Issihak, frère d’Ismaïl, fut proclamé Askia le 27 décembre 1539. Ce fut
+le plus illustre et le plus redouté des empereurs de Gao. Pour
+s’affranchir de la tutelle de l’armée, qui faisait et défaisait les
+souverains et les tenait dans sa main, il inaugura son règne en faisant
+mettre à mort la plupart des généraux. Il fit également assassiner à
+Oualata Ousmân-Tinferen par un Berbère de la tribu des Zaghrâna auquel
+il avait promis trente génisses comme prix de son forfait et qu’il fit
+tuer à son tour lorsque le meurtrier vint toucher sa récompense. Ensuite
+il fit exécuter Hamadou, le gouverneur du Gourma, ainsi que Souma-
+Kotobâgui ; puis il destitua le chef de la flottille, Bakari-Ali-Doundo,
+qu’il redoutait, et le remplaça par un nommé Moussa. Sa’di rapporte que
+l’empereur ayant interpellé le chef de la flottille par son titre (_Hi-
+koï_), en lui disant en public : « Hi-koï, tu prendras rang désormais
+après le Hombori-koï ! », Bakari-Ali-Doundo fit semblant de ne pas
+entendre ; Issihak répéta son injonction, en s’adressant à Bakari par
+son nom, et ce dernier alors s’écria : « J’obéirai à tes ordres,
+maintenant que je sais que c’est à Bakari qu’ils s’appliquent ; quant au
+Hi-koï, jamais il ne prendra rang après le Hombori-koï. » Toute
+l’assistance admira cette riposte, qui équivalait à une démission, mais
+rappelait l’empereur à l’observation des usages établis. C’est à la
+suite de cette réplique que Bakari-Ali-Doundo fut remplacé par Moussa.
+
+En 1542-43, Issihak I fit une expédition contre Ntoba, à l’Ouest-Sud-
+Ouest de San, la ville la plus reculée du Bendougou. En revenant, il
+passa par Dienné, dont il fit nettoyer la mosquée, auprès de laquelle se
+trouvait un gros tas d’immondices. C’est au cours de ce voyage qu’il
+remarqua la présence d’esprit et l’ascendant d’un docteur mandingue
+nommé Mahmoud Barhayorho ; peu après, il le fit nommer cadi de Dienné, à
+la mort du cadi alors en exercice. En 1544-45, l’empereur conduisit une
+colonne dans le Dendi contre Kokoro-Kâbi (?).
+
+Il avait nommé Ali Kotia gouverneur du Gourma en remplacement de
+Hamadou, puis, Ali Kotia étant tombé en disgrâce, il l’avait remplacé
+par son frère Daoud. En 1545-46, il confia à ce dernier le commandement
+d’une expédition dirigée contre Mali. Daoud pénétra dans la capitale
+même de l’empire mandingue, que l’empereur de Mali avait évacuée, et y
+demeura sept jours durant lesquels il obligea tous ses soldats à faire
+leurs ordures dans le palais impérial. Après son départ, lorsque les
+Mandingues revinrent dans la ville et trouvèrent la demeure de leur
+souverain remplie de matières fécales, ils s’étonnèrent à la fois,
+rapporte Sa’di, « du grand nombre des soldats du Songaï, de leur
+abjection et de leur stupidité ».
+
+Vers cette même époque, Issihak I reçut de Moulaï Ahmed-el-Aaredj,
+sultan du Maroc, une lettre l’invitant à céder à ce dernier les mines de
+sel de Teghazza. L’empereur de Gao répondit : « L’Ahmed qui m’a fait ces
+propositions ne saurait être le sultan actuel du Maroc, et quant à
+l’Issihak qui les écoutera, ce n’est pas moi : cet Issihak-là est encore
+à naître. » Puis il envoya deux mille méharistes touareg, avec ordre de
+saccager la partie du Dara voisine de Marrakech, sans d’ailleurs tuer
+personne. Ces Touareg pillèrent le marché des Beni-Sebeh, sans du reste
+mettre personne à mort, puis s’en retournèrent.
+
+En 1549 l’Askia Issihak I, s’étant rendu à Gounguia, y contracta la
+maladie dont il devait mourir[107]. Daoud, prévenu, se rendit à Gao pour
+être prêt à tout événement ; mais auparavant, il avait voulu conjurer la
+rivalité possible du gouverneur du Haribanda, nommé Bakari, et avait eu
+recours aux offices d’un magicien réputé : ce dernier, ayant fait
+approcher un baquet rempli d’eau, prononça quelques formules et appela
+Bakari ; aussitôt sortit de l’eau un être ressemblant à Bakari, que le
+magicien enchaîna, perça d’une lance et fit disparaître ; Bakari mourut
+effectivement le jour même de l’arrivée de Daoud à Gao. Ainsi débarrassé
+de son rival, Daoud se rendit à Gounguia, où il arriva quelques jours
+avant la mort d’Issihak I, laquelle eut lieu le 23 mars 1549.
+
+Issihak laissait la réputation d’un prince glorieux mais cupide : Sa’di
+rapporte qu’il avait extorqué 70.000 pièces d’or aux négociants de
+Tombouctou par l’intermédiaire d’un griot qui, allant sans cesse de Gao
+à Tombouctou, se faisait donner de l’argent au nom de l’empereur.
+
+6o _Règne d’Askia Daoud_ (1549-1582).
+
+Daoud, frère d’Ismaïl et fils comme lui de Mohammed I, fut proclamé à
+Gounguia le 24 mars 1549 et fit le 30 mars son entrée solennelle à Gao.
+Il commença par nommer de nouveaux fonctionnaires : le Zaghrâni Ali
+Kotia fut replacé dans la charge de _Gourman-fari_ ; Mohammed-Bengan,
+fils du nouvel Askia, devint _Fari-mondio_ ; El-hadj, frère de Daoud,
+fut nommé _Koré-farima_ ; Moussa, chef de la flottille, fut mis à mort
+et remplacé par Ali Dâdo ; seul, le _Dendi-fari_, Mohammed-Bengan-
+Simbilo, demeura en fonctions, pour être remplacé à sa mort par l’ancien
+_Hi-koï_ Bakari-Ali-Doundo, qu’Issihak I avait destitué.
+
+En octobre-novembre 1549, Daoud fit une expédition contre les Mossi. En
+1550 il se porta dans le Bagana et y combattit les Peuls du Massina,
+commandés par le _fondo-koï_ ou _ardo_ Diâdié-Toumané, qu’il vainquit
+près de Nampala, sur la route de Sokolo à Soumpi, dans une localité
+appelée Toï, Tirmissi ou Kouma[108]. Il ramena de cette expédition
+beaucoup de chanteurs et de chanteuses de la caste des Mabbé, qu’il
+installa à Gao dans un quartier spécial. Comme il passait à Tendirma en
+revenant du Massina (1551), une épidémie éclata dans cette dernière
+ville, au quartier appelé Gordio, et fit de nombreuses victimes.
+
+En 1552, un conflit éclata entre Daoud et Kanta, roi du Kebbi, conflit
+qui se termina par un traité de paix conclu l’année suivante. Une fois
+tranquillisé de ce côté, Daoud envoya de Gounguia, en 1554, vingt-quatre
+cavaliers résolus, placés sous le commandement du _Hi-koï_ Ali Dâdo,
+avec mission d’opérer des razzias du côté de Katséna, chez les Haoussa.
+Cette petite troupe se heurta près de Karfata à 400 cavaliers de l’armée
+de Katséna, qui lui tuèrent quinze hommes dont Ali Dâdo et blessèrent et
+firent prisonniers les neuf autres. Après quoi les cavaliers haoussa
+renvoyèrent les prisonniers à Daoud, on les comblant d’égards à cause de
+leur courage.
+
+En 1554-55, l’Askia, se trouvant à Bornou (rive droite du Niger en aval
+de Gao), remonta le fleuve jusqu’à Ouaratyi-Bakari (?) et expédia de là
+le _Sao-farima_ Mohammed-Konaté, sans doute un Soninké ou un Mandingue,
+et le nouveau _Hi-koï_ Kama Koli, avec des troupes, dans les montagnes
+du Tombola. L’année suivante (1555-56), Daoud en personne se porta
+jusqu’à Boussa, qu’il pilla ; mais beaucoup de ses soldats se noyèrent
+dans les rapides au cours de cette expédition.
+
+En 1558-59, ce fut contre l’empereur de Mali que l’empereur de Gao fit
+colonne. S’étant rendu dans le Fara-sora (province nord de cet empire),
+il rencontra à Dibikarala — sans doute du côté de Sokolo — le lieutenant
+de l’empereur de Mali qui commandait cette province, et que soutenait le
+_Ghana-faran_[109]. Il les vainquit et fit un grand nombre de captives,
+parmi lesquelles se trouvait une fille de l’empereur de Mali nommée
+Nâra ; Daoud l’épousa et la fit conduire à Gao couverte de bijoux,
+accompagnée de nombreux esclaves portant des ustensiles de ménage en or
+et beaucoup de bagages, ce qui indique que les souverains du Mali
+étaient encore, à cette époque, très riches et très considérés. Tandis
+que l’Askia revenait au Songaï mourut à Sama Bengan-Koreï, l’ancien
+empereur détrôné, qui était devenu aveugle ; Sa’di raconte que Daoud
+avait établi son campement en face de Sama, sur la rive gauche du Niger,
+et qu’il envoya ses musiciens donner une aubade à Bengan-Koreï ; le
+bruit que firent les musiciens occasionna à Bengan-Koreï une rupture
+d’anévrisme dont il mourut. De Sama, Daoud se rendit à Dienné, où il
+reprocha fort au chef de la ville, El-Amîn, ancien palefrenier de
+Mohammed I, d’avoir laissé les _Bambara_[110] venir en grand nombre à
+Dienné et y prendre une prépondérance menaçante.
+
+En 1561-62[111], l’Askia opéra une razzia chez les Mossi, dont il avait
+atteint le pays en partant de Bornou (au sud de Gao).
+
+Quelques années auparavant, en 1556-57, Mohammed Ikoma, qui exerçait à
+Teghazza les fonctions de percepteur pour le compte de l’empereur de
+Gao, avait été tué par un homme du Tafilelt nommé Ez-Zobeïri, sur
+l’ordre du sultan du Maroc Mohammed-El-Kebir. Des Touareg transportant
+du sel avaient été massacrés en même temps que lui. Ceux qui échappèrent
+au massacre étaient venus demander à Daoud l’autorisation de délaisser
+les mines de Teghazza et d’en exploiter d’autres qu’ils connaissaient
+dans la même région. L’Askia accorda l’autorisation demandée et ce fut
+ainsi que, vers 1562, on commença à tirer du sel d’un point situé entre
+Teghazza et Taodéni, point connu sous le nom de _Teghazzat-el-Ghizlân_
+(Teghazza des Gazelles).
+
+En 1564, Daoud envoya Bakari-Ali-Doundo dans le pays de _Barka_[112]
+pour y combattre un chef nommé Boni, « sorte de démon rusé, habile et
+très méfiant ». Bakari partit en mai, moment où la chaleur était
+extrême, et passa à travers des déserts inhabités, afin de cacher à tout
+le monde le but de son expédition, dont il n’avait même pas informé ses
+troupes. Il réussit à tomber sur Boni à l’improviste, en dévalant du
+haut d’une montagne. Boni n’aurait jamais cru qu’une colonne venant de
+Gao eût pu arriver en son pays à cette époque de l’année. L’armée de
+Bakari tua un grand nombre d’ennemis et Boni fut parmi les morts.
+L’expédition rentra à Gao au mois de juillet de la même année[113].
+
+Sa’di nous rapporte qu’en 1570, Daoud fit colonne « contre Souro
+Bantamba ou Bantanna (?) dans le Mali » et que ce fut sa dernière
+expédition dans l’_Atarama_, c’est-à-dire vers l’Occident. Il avait avec
+lui les chefs de deux tribus berbères, celle des _Maghcharen_[114] et
+celle des _Indassen_, chacun de ces chefs disposant de douze mille
+guerriers touareg. « Daoud, dit Sa’di, fit avec eux la guerre contre les
+Arabes de ces contrées. » J’ignore ce qu’il faut entendre par Souro
+Bantamba, s’il s’agit d’un homme ou d’un pays, et je n’ai pu identifier
+le mot « Atarama ». Mais j’imagine que le mot « Mali » est pris ici,
+ainsi que cela a lieu souvent chez l’auteur du _Tarikh-es-Soudân_, dans
+une acception purement géographique désignant les pays situés entre le
+Niger et l’Océan, et que les Arabes dont il est question n’étaient
+autres que les Beni-Hassân, qui devaient commencer à cette époque la
+conquête du Hodh sur les Berbères.
+
+Au retour de cette expédition, l’Askia passa par Tombouctou et donna de
+l’argent pour l’achèvement de la nouvelle grande mosquée ; une fois
+revenu à Gao, il envoya au cadi El-Akib quatre mille poutres d’un bois
+appelé _gangou_ ou _kanko_, pour en terminer la construction. Cette
+mosquée était destinée à remplacer celle édifiée en 1325 sur l’ordre de
+l’empereur mandingue Kankan-Moussa et qui était tombée en ruines ; elle
+fut élevée sur l’emplacement de cette dernière et subsista jusqu’à notre
+époque : les restes en sont encore visibles de nos jours.
+
+Ensuite Daoud dirigea une colonne contre la ville de _Diobango_, dans le
+Nord-Ouest de la Boucle, fit razzier _Sini_ par Yakouba et pilla lui-
+même _Daa_[115]. Il tenta aussi une expédition au Mossi, mais sans
+succès, puis en fit une autre sans plus de succès contre _Loulâmi_ dans
+le Dendi.
+
+En 1577-78 mourut le sultan du Maroc Abdelmalek, qui eut pour successeur
+Ahmed, surnommé plus tard Ed-Déhébi. Celui-ci fit demander à Daoud de
+lui abandonner l’exploitation des mines de Teghazza pendant un an et lui
+envoya en cadeau dix mille pièces d’or ; les deux souverains devinrent
+amis et, lorsque Daoud vint à mourir quelques années plus tard, le
+sultan Ahmed prit le deuil.
+
+En 1578 mourut Yakouba qui fut remplacé, comme gouverneur du Gourma, par
+Mohammed-Bengan, fils de l’empereur Daoud. Ce Mohammed-Bengan fit en
+1579 une expédition contre les habitants des monts Dom — les Dogom —,
+qui avaient résisté à Sonni Ali et à Mohammed I. Les troupes que lui
+avait fournies son père étaient commandées par un officier nommé Yassi,
+auquel Daoud avait formellement recommandé de n’exposer ses hommes à
+aucun danger inutile ni à aucune surprise. Aussi, quand Mohammed-Bengan
+ordonna d’escalader la montagne sur laquelle s’était retranché l’ennemi,
+Yassi s’y refusa. Cependant un montagnard nommé Maa, célèbre pour sa
+corpulence, guettait l’armée, debout sur un pic ; un cavalier de
+Mohammed-Bengan parvint à escalader la montagne en se dissimulant
+derrière les rochers, tomba à l’improviste sur Maa et le tua d’un coup
+de javelot. Les Dogom en conçurent une grande frayeur de la cavalerie
+songaï ; néanmoins, mal secondé par Yassi, Mohammed-Bengan se retira
+sans avoir livré combat.
+
+En 1582, alors qu’une épidémie terrible décimait Tombouctou, des
+pillards peuls du Massina attaquèrent une embarcation montée par
+Mohammed-el-Hadj, fils de l’Askia Daoud, qui revenait de Dienné, et ils
+la pillèrent. C’était la première fois que pareille chose se produisait
+depuis la fondation de l’empire de Gao. Le roi du Massina était alors
+Boubou-Mariama. A la suite de cet incident, Mohammed-Bengan marcha sur
+le Massina, ravagea le pays et fit périr beaucoup de gens, en
+particulier des lettrés, ce qui conduisit Daoud à désapprouver cette
+expédition.
+
+L’Askia mourut peu après (juillet-août 1582), dans son village de
+culture de Tondibi[116], à 50 kilomètres en amont de Gao, où il résidait
+habituellement depuis plusieurs années. Son corps fut transporté en
+pirogue à Gao, où on l’enterra.
+
+7o _Règne d’Askia Mohammed III ou Mohammed-el-Hadj II_ (1582-1586).
+
+Ce souverain passe pour avoir été le plus grand empereur de Gao après
+son homonyme Mohammed-el-Hadj I, fondateur de la dynastie des Askia.
+Lorsqu’il apprit la mort de son père Daoud, il partit à cheval pour Gao,
+suivi à distance par ses frères, qui n’hésitèrent pas à le proclamer
+Askia, en raison de l’absence de leur aîné Mohammed-Bengan, alors
+gouverneur du Gourma. Après les funérailles de Daoud, tout le monde
+prêta serment d’obéissance à El-Hadj II, à Gao, le 7 août 1582. Le
+nouvel empereur était atteint d’ulcères aux jambes, aussi ne se mit-il
+jamais à la tête des troupes et ne fit-il aucune expédition militaire.
+
+Mohammed-Bengan, lorsqu’il avait appris la maladie de Daoud, était parti
+pour Gao ; mais à Tombouctou, il apprit la mort de son père et
+l’avènement d’El-Hadj. Il retourna alors chez lui, rassembla des troupes
+pour marcher sur la capitale et revint à Tombouctou ; là, il changea
+d’avis et pria le cadi de faire mander à El-Hadj qu’il résignait ses
+fonctions de gouverneur de Gourma pour se fixer à Tombouctou et s’y
+livrer à l’étude, puis il licencia ses troupes, qui rejoignirent El-Hadj
+à Gao. L’empereur accepta la démission de Mohammed-Bengan et le remplaça
+par El-Hâdi, un autre de ses frères. Cependant les chefs de l’armée
+prièrent l’Askia de ne pas autoriser Mohammed-Bengan à demeurer à
+Tombouctou, car ils y envoyaient souvent des messagers pour leurs
+affaires et ils craignaient qu’on ne vint dire à El-Hadj qu’ils
+envoyaient ces messagers pour comploter avec le frère aîné de
+l’empereur. El-Hadj expédia donc à Tombouctou des émissaires qui
+s’emparèrent de Mohammed-Bengan et l’internèrent à Ganto, sur la rive
+droite du Niger, à 50 kilomètres en amont de Rhergo, où il demeura
+jusqu’à l’avènement de Mohammed-Bani.
+
+Bakari, fils de l’ancien Askia détrôné Bengan-Koreï, apprenant
+l’avènement d’El-Hadj, quitta le Karadougou, où il se trouvait depuis la
+fuite de son père au Mali, et se rendit à Gao, où l’empereur le traita
+avec beaucoup d’égards et le nomma gouverneur du Bagana. Bakari alla
+s’établir à Tendirma et fut considéré comme le lieutenant du gouverneur
+du Gourma.
+
+Cependant Boubou-Mariama, roi du Massina, avait déclaré que jamais il ne
+ferait sa soumission à El-Hadj. Celui-ci chargea Bakari de l’arrêter par
+surprise et de le lui amener, ce qui fut fait. Boubou-Mariama, une fois
+en présence de l’Askia, nia avoir tenu les propos qu’on lui prêtait ;
+El-Hadj lui offrit alors de lui rendre son royaume, mais Boubou préféra
+demeurer à Gao à la cour de l’empereur et fut remplacé au Massina par
+Hamadou-Amina.
+
+En 1584, El-Hâdi, gouverneur du Gourma, quitta Tendirma pour aller à Gao
+dans le but de détrôner son frère. Avant d’arriver à la capitale, il
+rencontra des envoyés d’El-Hadj qui l’invitèrent à retourner sur ses
+pas, mais il refusa d’obéir et entra à Gao revêtu d’une cuirasse et
+précédé de musiciens. L’empereur était malade et incapable d’agir. Le
+gouvernement du Dendi se trouvait alors vacant depuis la mort de Bâna,
+qui avait remplacé Kama Koli. Alors Bakari Siladyi, qui avait succédé
+comme chef de la flottille à Ali Dâdo, dit à El-Hadj : « Nomme-moi
+_Dendi-fari_ et je t’amènerai El-Hâdi prisonnier. » Bakari Siladyi eut
+sa nomination, réussit à attirer El-Hâdi dans la maison du prédicateur
+de la mosquée et le fit arrêter là ; El-Hadj fit périr sous les coups
+les partisans d’El-Hâdi et fit interner celui-ci à Ganto.
+
+Vers cette époque, Ahmed, sultan du Maroc, envoya une ambassade à Gao
+avec de superbes cadeaux pour El-Hadj ; le but secret de cette ambassade
+était de recueillir des informations sur le Soudan et sur les forces
+militaires de l’empire de Gao. El-Hadj reçut brillamment l’ambassadeur
+marocain et lui fit présent de nombreux esclaves, de 80 eunuques, etc.
+Peu après on apprenait que le sultan Ahmed avait envoyé 20.000 hommes
+sur Ouadân, dans le Nord-Est de la Mauritanie actuelle, avec ordre de
+pousser au Sud et de s’emparer de tous les pays qu’ils rencontreraient
+sur les rives du Sénégal et au-delà, et de poursuivre leur route jusqu’à
+Tombouctou. Cette armée d’ailleurs fut décimée par la faim et la soif et
+les survivants retournèrent au Maroc sans avoir rien accompli du plan
+dicté par le sultan.
+
+Plus tard, ce dernier expédia deux cents fusiliers à Teghazza. Les
+habitants, prévenus à temps, s’enfuirent les uns à El-Hamdiya, les
+autres au Touat ou ailleurs. Quant aux notables, ils vinrent demander
+protection à El-Hadj, qui, se sentant trop faible pour reprendre
+Teghazza aux Marocains, décida qu’on n’extrairait plus de sel de la mine
+(1585) : Teghazza fut donc abandonnée à cette époque. Les Bérabich et
+les Messoufa qui exploitaient les carrières de Teghazza et de Teghazzat-
+el-Ghizlân se répandirent de divers côtés pour chercher d’autres
+salines ; un certain nombre se portèrent à Taodéni, y pratiquèrent des
+fouilles et y trouvèrent du sel en abondance, et c’est ainsi que Taodéni
+remplaça Teghazza, qui d’ailleurs fut réoccupée peu après par les
+troupes de l’Askia, les Marocains étant repartis ; l’exploitation de
+Teghazza ne fut abandonnée définitivement qu’en 1596.
+
+Cependant les frères d’El-Hadj se révoltèrent contre lui ; ils allèrent
+trouver l’un d’eux, Mohammed-Bani, l’amenèrent à Gao et le proclamèrent
+empereur en remplacement d’El-Hadj le 15 décembre 1586. L’Askia déposé
+mourut quelques jours après.
+
+8o _Règne d’Askia Mohammed-Bani_ (1586-1588).
+
+Dès son avènement, Mohammed-Bani nomma son frère Sâlih gouverneur du
+Gourma et fit mettre à mort Mohammed-Bengan et El-Hâdi, internés à
+Ganto, où ils furent enterrés. On n’eut que du mépris pour le nouvel
+empereur, qui était cruel — bien que surnommé « le Bon » (_Bani_) — et
+n’avait aucune capacité. Ses frères, qui l’avaient fait proclamer,
+complotèrent sa déposition et son remplacement par Nouha, frère utérin
+d’El-Hâdi ; mais le complot fut éventé, les conspirateurs révoqués de
+leurs fonctions et Nouha interné dans le Dendi.
+
+En 1588, le _Balama_ Mohammed-es-Sâdik, dit _Saliki Tounkara_, frère de
+l’Askia et de Sâlih, tua Alou, chef de Kabara, homme tyrannique et
+pervers, s’empara de ses richesses, et excita Sâlih à la révolte en lui
+promettant le trône. Sâlih se rendit à Kabara à l’appel de Sâliki, mais
+son entourage lui conseilla de se méfier de ce dernier et d’exiger de
+lui, comme preuve de sa bonne foi, qu’il livrât le trésor d’Alou. Le
+Balama ayant refusé, Sâlih lui livra bataille, mais fut tué de la main
+même de Saliki. Celui-ci réunit ses propres troupes et celles de Sâlih
+et marcha sur Gao. Mohammed-Bani fut averti de la révolte du Balama par
+Mar-Nafa, petit-fils de Mohammed I, que Saliki avait fait prisonnier
+mais qui avait pu s’échapper et s’était enfui à Gao, ayant encore au
+pied l’un des anneaux de ses chaînes.
+
+Dans l’armée du Balama se trouvait Bakari, gouverneur du Bagana, ainsi
+que les chefs du Hombori, du Bara, du Karadougou, etc. Mohammed-Bani
+quitta Gao le 9 avril 1588 pour se porter à la rencontre des révoltés
+mais mourut le même jour, de colère prétendent certains, d’une
+congestion disent les autres : malgré la chaleur en effet il avait
+revêtu une cuirasse qui, vu son obésité, le serrait trop étroitement.
+
+9o _Règne d’Askia Issihak II_ (1588-1591).
+
+Le lendemain de la mort de Mohammed-Bani, Issihak, autre fils de Daoud,
+fut proclamé empereur à Gao. Lorsque la nouvelle parvint au camp du
+Balama Saliki Tounkara, les troupes qui accompagnaient ce dernier lui
+prêtèrent serment de fidélité et le proclamèrent Askia de leur côté.
+Tombouctou reçut le 21 avril un message du Balama et le reconnut à son
+tour comme Askia, en organisant de grandes fêtes de réjouissance, car,
+dit Sa’di, « les gens de Tombouctou avaient en réalité une grande
+affection pour ce prince qui s’illusionna lui-même et illusionna les
+autres ».
+
+A Gao, on redoutait fort Saliki, et Issihak demeurait inactif.
+Aboubakari Lambaro, secrétaire d’Issihak, représenta à ce dernier que
+l’influence du Balama grandissait au dehors et qu’il était nécessaire de
+le combattre, et il engagea l’empereur à confier la direction de la
+résistance à Oumar Kato et à Mohammed, fils d’El-Hadj II, ce que fit
+Issihak. Oumar Kato jura en public d’amener le lendemain le Balama à Gao
+et de le tuer de sa lance, et il fit faire le même serment par toute
+l’armée. Saliki campait alors à Goumbou-koïra, village situé en amont et
+non loin de Gao ; il fut attaqué là par l’armée d’Issihak : le premier
+assaillant fut Mar-Nafa, qui lança son javelot contre la tente du
+Balama ; ensuite arriva un corps de Touareg, puis ce fut le tour de la
+cavalerie d’Issihak d’engager l’attaque. Alors le Balama s’élança dans
+la direction d’Issihak, mais il se heurta à Oumar Kato, qui lui lança un
+javelot : Saliki avait un casque et le javelot, ayant frappé le casque,
+ricocha en l’air. Le Balama lutta toute la journée mais fut enfin vaincu
+et s’enfuit à Tombouctou, où il arriva le 25 avril, avec le gouverneur
+du Bagana et les chefs du Hombori et du Bara, tous blessés sauf le
+premier ; de là, il se rendit à Tendirma, traversa le Niger[117] et se
+sauva sur la rive droite, du côté des falaises, avec le chef du Hombori
+et celui de Boni. Les gens d’Issihak parvinrent à rejoindre les fugitifs
+et mirent la main sur le Balama et le chef de Boni, qui furent conduits
+à Ganto, puis mis à mort et enterrés dans cette localité, près de
+l’endroit où avaient été ensevelis Mohammed-Bengan et El-Hâdi. Quant au
+chef du Hombori, il fut cousu dans une peau de bœuf et jeté tout vivant
+dans un trou qu’on recouvrit de terre, dans une écurie d’un quartier de
+Gao appelé Sonnougoro. Ensuite Issihak fit également mettre à mort le
+chef des Touareg de Tombouctou et le maire de cette ville. Beaucoup
+d’autres complices du Balama furent tués, d’autres emprisonnés, d’autres
+fouettés, dont plusieurs jusqu’à ce que mort s’ensuivit. Les cruautés
+capricieuses d’Issihak II remplissent quatre pages du _Tarikh-es-
+Soudân_.
+
+ DELAFOSSE Planche XIX
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 37. — Griots et chefs Mossi, à Ouagadougou.]
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 38. — Musiciens et danseurs Mossi, à Yâko.]
+
+Cependant l’Askia vainqueur allait bientôt voir surgir devant lui un
+ennemi plus sérieux que Saliki Tounkara. Nous avons vu que, depuis le
+règne d’Issihak I, c’est-à-dire depuis une quarantaine d’années, les
+sultans du Maroc n’avaient pas cessé de convoiter les mines de sel de
+Teghazza et qu’ils avaient usé tour à tour de la menace, des cadeaux et
+de la guerre pour se les approprier, sans succès du reste. Mais, depuis
+le retour à Marrakech de l’ambassade qu’il avait envoyée à l’Askia El-
+Hadj II, les convoitises du sultan Ahmed s’étaient étendues plus loin
+que Teghazza : ce n’était plus seulement le sel du Sahara qui le
+tentait, c’était surtout l’or du Soudan, cet or dont la conquête devait
+lui valoir plus tard le surnom d’_Ed-Déhébi_ « le Doré ». J’ai relaté
+plus haut qu’en 1584, un an avant l’affaire de Teghazza, une forte armée
+marocaine envoyée dans l’Adrar pour se porter de là sur le Sénégal avait
+échoué piteusement ; mais le sultan Ahmed n’avait pas pour cela renoncé
+à ses projets sur le Soudan.
+
+Un Berbère nommé Ould-Kirinfel, fonctionnaire d’Issihak II tombé en
+disgrâce et interné par ordre de l’Askia à Teghazza, parvint en 1589 à
+s’échapper et se réfugia à Marrakech. A cette époque, le sultan Moulaï
+Ahmed se trouvait à Fez, où il était allé réprimer une révolte. Ould-
+Kirinfel lui adressa une lettre dans laquelle il lui dépeignait la
+mauvaise situation politique de l’empire de Gao et l’engageait à
+profiter de la faiblesse de l’Askia Issihak II pour s’emparer de ses
+Etats. Impressionné par cette lettre, Ahmed envoya un message à Issihak,
+demandant à ce dernier d’abandonner l’exploitation des mines de Teghazza
+et de Taodéni à celui qui protégeait tout le Maghreb contre les
+incursions des Chrétiens et qui avait par suite tous les droits à régner
+en maître au Sahara comme au Maroc. Ce message arriva à Gao vers le 1er
+janvier 1590. Issihak II y répondit par une lettre de menaces et
+d’injures, à laquelle il joignit une poignée de javelots et deux
+entraves de fer, indiquant par là qu’il était déterminé à la guerre et
+qu’il se faisait fort de faire du sultan son captif.
+
+Moulaï Ahmed attendit que la saison des pluies eût répandu un peu d’eau
+dans les vallées du désert et, en novembre 1590, il mit en marche une
+armée de trois mille hommes, fantassins et cavaliers, accompagnée d’un
+grand nombre de porteurs, d’ouvriers et de médecins, et en confia le
+commandement à un officier d’origine espagnole nommé _Djouder_, qui
+avait sous ses ordres dix caïds et deux généraux, dont l’un commandait
+l’aile droite et l’autre l’aile gauche de l’armée.
+
+Issihak, informé du départ de Djouder, crut que l’armée marocaine allait
+se porter du côté de Oualata et du Bagana et il se rendit à Kala
+(Sokolo) pour l’arrêter. Mais il apprit là que Djouder avait pris la
+direction d’Araouân et de Gao et il rallia en toute hâte sa capitale, où
+il réunit en conseil tous les dignitaires de l’empire afin de discuter
+les mesures à prendre. Tous les avis judicieux furent rejetés et rien
+n’était préparé pour la défense lorsque l’armée marocaine arriva au
+Niger.
+
+C’est à _Karabara_, à l’Ouest et près de Bamba, sur la rive gauche, que
+Djouder atteignit le Niger, le 30 mars 1591 ; il fêta par un grand repas
+l’heureuse arrivée de ses troupes sur les bords du grand fleuve
+soudanais et, poursuivant sa route vers Gao en suivant la rive gauche,
+il rencontra l’armée d’Issihak le 12 avril à Tengodibo, près de
+_Tondibi_, c’est-à-dire à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Gao.
+
+L’Askia n’avait pas cru que les Marocains pourraient arriver jusqu’aux
+environs de sa capitale ; pris à l’improviste, il s’était porté
+rapidement en avant et attendait l’ennemi au bord du fleuve, entouré
+d’une formidable armée de 30.000 fantassins et 12.500 cavaliers. Les
+3.000 hommes de Djouder — ou ce qui en restait, car beaucoup avaient dû
+périr ou s’égarer en route — dispersèrent en un clin d’œil, grâce à leur
+discipline relative et surtout aux mousquets dont beaucoup d’entre eux
+étaient armés, cette multitude sans cohésion qui ne disposait que de
+flèches, de javelots, de lances et d’épées. C’était la première fois
+sans doute que les armes à feu faisaient leur apparition dans la vallée
+du Niger et elles assurèrent aux Marocains une facile victoire contre
+des gens qui, dans leur ignorance, offraient aux fusiliers de Djouder
+une cible compacte, mal défendue par de minces boucliers de cuir.
+
+Parmi les fantassins de l’armée de Gao, beaucoup, saisis de panique,
+jetèrent leurs boucliers à terre et s’accroupirent dessus, se laissant
+massacrer sans résistance par les Marocains, qui, rapporte Sa’di, ne
+manquèrent pas de dépouiller leurs victimes de leurs bracelets d’or.
+Quant à l’Askia, tournant bride avec ses cavaliers dès les premiers
+coups de feu, il traversa le Niger entre Tondibi et Gao et envoya aux
+habitants de Gao et de Tombouctou l’ordre de passer comme lui sur la
+rive droite, pensant que les Marocains, qui n’avaient pas de pirogues à
+leur disposition, ne pourraient les y poursuivre. Les gens de Gao
+s’empressèrent d’obéir, mais le passage du fleuve fut difficile, en
+raison de la bousculade produite par la peur : bien des personnes se
+noyèrent et beaucoup perdirent tous leurs biens. Quant aux gens de
+Tombouctou, religieux et commerçants pour la plupart, originaires en
+grand nombre des pays musulmans du Nord, ils désiraient la conquête
+marocaine plutôt qu’ils ne la redoutaient, et ils demeurèrent chez eux à
+l’exception des fonctionnaires impériaux, qui allèrent camper sur la
+rive droite du fleuve, en un endroit faisant face à l’île de Toya,
+laquelle se trouve près de Kabara.
+
+Cependant Djouder, étant arrivé à Gao, n’y trouva plus qu’un vieux
+prédicateur soninké nommé Mahmoud Daramé, des étudiants et des marchands
+maghrébins ou sahariens. Il témoigna les plus grands égards à Mahmoud
+Daramé, qui s’était porté au-devant de lui pour le saluer. Il visita le
+palais des Askia, mais le trouva bien misérable.
+
+Il ne tarda pas à recevoir d’Issihak un message par lequel l’empereur
+déchu offrait de remettre à Djouder, pour le sultan Ahmed, cent mille
+pièces d’or et mille esclaves, à condition que l’armée marocaine
+retournât à Marrakech. Djouder transmit par lettre ces propositions au
+sultan, en ajoutant que la maison du chef des âniers de Marrakech valait
+mieux que le palais de l’empereur de Gao, ce qui nous indique ce qu’il
+faut penser de la soi-disant brillante civilisation du Soudan à cette
+époque.
+
+Puis, en attendant la réponse de Moulaï Ahmed, Djouder alla se fixer
+avec ses troupes à Tombouctou, où il entra sans coup férir le 30 mai
+1591. Le cadi, Abou-Hafs Omar, avait envoyé un muezzin saluer Djouder en
+dehors de la ville, sans pourtant lui offrir l’hospitalité. Une fois à
+Tombouctou, Djouder y fit immédiatement construire un fort dans le
+quartier des gens de Ghadamès, qui était le plus riche de la cité.
+
+Le vieil empire de Gao, après avoir mis sept siècles à atteindre son
+apogée, ne l’avait conservée que durant cent ans et toute sa puissance
+s’était évaporée en quelques minutes au contact de l’armée marocaine.
+Cependant, quelque artificiel que parût l’édifice politique échafaudé à
+coups d’intrigues et de razzias par Sonni Ali, Mohammed Touré et leurs
+successeurs, il était au fond plus solide que celui qu’essayèrent de
+leur substituer les Marocains, ainsi que nous le verrons dans un autre
+chapitre. Et surtout, la prospérité du pays se ressentit cruellement du
+changement de régime, si nous en croyons Sa’di. Cet écrivain, qu’on
+pourrait plutôt soupçonner de partialité pour les Marocains, nous a
+laissé à ce sujet un parallèle qui vaut la peine d’être reproduit.
+
+Au moment de l’arrivée de Djouder, dit cet auteur, le Soudan était riche
+et fertile. La paix et la sécurité régnaient partout, grâce à la forte
+organisation donnée à l’empire par Mohammed-ben-Aboubakari (Mohammed
+I) : les ordres donnés de son palais par l’empereur étaient exécutés
+ponctuellement depuis le Dendi jusqu’à Teghazza et depuis le Bendougou
+jusqu’au Touat. Vers la fin de la dynastie des Askia cependant, la foi
+religieuse était bien tombée et les mœurs avaient dégénéré : on
+pratiquait la sodomie, l’adultère était devenu courant et les enfants
+des princes avaient des rapports avec leurs sœurs ; l’arrivée des
+Marocains fut le châtiment de Dieu.
+
+Car tout changea avec la conquête marocaine : elle fut le signal de
+l’anarchie, du brigandage, des rapines et de la désorganisation
+générale. Pour la première fois depuis l’avènement du premier Askia, on
+vit les « barbares » des confins de l’empire attaquer le territoire des
+Songaï : Samba Lamdo, chef des Peuls de Danga (sans doute dans le
+Massina Occidental), ravagea la région de Ras-el-Ma ; les Berbères
+Zaghrâna (peut-être les mêmes que les Sakhoura actuels, vassaux des
+Kounta) pillèrent le Bara et le Dirma ; enfin, tout un ramassis de
+païens du Sud-Ouest, que Sa’di englobe sous la méprisante épithète
+collective de _Bambara_, saccagèrent de fond en comble le territoire de
+Dienné, emmenèrent en captivité des femmes libres, des musulmanes, et en
+eurent des enfants qui furent élevés dans la religion païenne. Sa’di
+nous a conservé les noms des chefs qui dirigeaient ces bandes
+sacrilèges : les uns étaient des Peuls, comme Samba Kissi, _saltigué_ ou
+chef des Ourourbé du Bendougou et du Séladougou, Yoro Bari, chef des
+Dialloubé de Poromani (entre San et Mopti), Bâbo, chef de Kobikéré
+(entre Sansanding et Diafarabé) ; les autres étaient des Malinké ou des
+Banmana, comme Mansa Sama, chef du Fadougou (ou de Farako), Mansa
+Maghan-Oulé, chef du Bendougou, Bongona Konndé, etc.
+
+D’autre part il convient d’observer que l’autorité marocaine fut loin de
+se faire sentir partout où s’étendait l’autorité des Askia. D’une façon
+générale, l’ancien empire de Gao se scinda en deux parties : la région
+Nord, avec Gao, Tombouctou et Dienné, constitua le royaume de
+Tombouctou, avec un Askia sans pouvoir ni prestige, nommé par les pachas
+marocains, qui étaient les seuls vrais représentants de l’autorité ; la
+région située au Sud de Gao, ou pays songaï proprement dit, forma un
+royaume indépendant connu sous le nom de royaume du Dendi, dans lequel
+continuèrent à régner Issihak II et ses successeurs, luttant sans trève
+et quelquefois avec succès contre les pachas de Tombouctou.
+
+Mais nous nous arrêterons ici et reprendrons la destinée de ces pays
+lorsque nous traiterons de l’histoire de Tombouctou sous la domination
+marocaine. Cependant, avant de terminer cet aperçu de l’histoire de
+l’empire de Gao, il me reste à dire ce qu’était sa capitale sous la
+dynastie des Askia (XVIe siècle), d’après Léon l’Africain qui la visita
+du temps de Mohammed I. C’était une très grande ville sans murailles,
+aux maisons peu confortables, en dehors de quelques assez beaux édifices
+qui servaient de logement à l’empereur. Les habitants se divisaient en
+cultivateurs, en pêcheurs et en marchands ; on apportait à Gao beaucoup
+d’or, que l’on échangeait contre des articles importés d’Europe et de
+Berbérie, mais la quantité d’or amenée sur la place dépassait la valeur
+des marchandises et bien des gens ne trouvaient pas à écouler toute la
+poudre d’or qu’ils avaient apportée et devaient en remporter une partie.
+Les vivres étaient abondants, notamment le riz ; on vendait aussi à Gao
+toutes sortes de calebasses. Un grand marché d’esclaves se tenait dans
+la ville ; il était si bien approvisionné par les razzias de l’empereur
+et de ses officiers qu’une jeune fille de quinze ans ne se vendait que
+six ducats — 75 francs environ —, tandis qu’un cheval coûtait de 40 à 50
+ducats, que le plus mauvais drap d’Europe s’achetait quatre ducats
+l’aune, le drap de qualité moyenne quinze ducats et le drap fin de
+Venise — rouge, bleu ou violet — trente ducats au moins ; la plus
+médiocre épée valait de trois à quatre ducats et pourtant le sel, qu’on
+apportait de Teghazza sous forme de « tables », était encore plus cher
+que tout le reste.
+
+Le pays environnant la ville était couvert de villages de culture et de
+campements de bergers. Les habitants de la campagne étaient ignorants,
+complètement illettrés et vêtus misérablement ; ils se couvraient de
+peaux de mouton durant l’hiver et allaient tout nus pendant l’été, ou
+bien cachaient leurs parties sexuelles au moyen d’un petit morceau
+d’étoffe ; certains portaient des sandales.
+
+L’empereur avait une infinité de femmes, gardées par des eunuques. Des
+gardes à pied et à cheval se tenaient dans une cour séparant l’entrée de
+l’habitation impériale des appartements privés du souverain. Ce dernier
+donnait ses audiences dans l’une des loges qui garnissaient chacun des
+angles d’une grande place entourée de murailles. Bien qu’il eût auprès
+de lui des secrétaires, des conseillers, des trésoriers, des capitaines,
+etc., il expédiait toutes les affaires par lui-même.
+
+Les finances de l’Etat n’étaient pas en général dans une très brillante
+situation : bien que les sujets de l’Askia fussent écrasés d’impôts, les
+dépenses excédaient toujours les recettes et, pour combler le déficit,
+il fallait organiser continuellement des expéditions militaires et
+aller, presque chaque année, razzier une province. Et cependant la
+situation devait être pire encore sous l’administration marocaine[118].
+
+[Illustration : Carte 9. — L’empire de Gao.]
+
+
+[Note 61 : 1er volume, page 192.]
+
+[Note 62 : 1er volume, pages 238 et suivantes.]
+
+[Note 63 : Edition Schefer, vol. III, page 284.]
+
+[Note 64 : Ibn-Khaldoun, dans ses _Prolégomènes_, dit explicitement que
+le prince de Mali qui conquit Gao (Kankan-Moussa) appartenait à la race
+nègre, mais il laisse entendre que le roi de Gao, son tributaire, était
+de race blanche.]
+
+[Note 65 : Ce mot, écrit _za_ par Sa’di, se prononce _dia_ dans la
+région de Tombouctou et de Gao et _za_ dans la région de Say. Il a fait
+donner le nom de « dynastie des Dia » aux 31 souverains qui se
+succédèrent sur le trône, à Gounguia puis à Gao, depuis la fondation de
+l’empire jusqu’à Ali-Kolen, le premier _sonni_.]
+
+[Note 66 : J’ai dit qu’ils avaient été fort maltraités par leurs
+compatriotes du Sahara central et que c’était là la raison qui les avait
+conduits à chercher plus loin une terre moins inhospitalière (1er vol.,
+page 192).]
+
+[Note 67 : 1er volume, page 239.]
+
+[Note 68 : Ces noms, dont la plupart présentent une physionomie berbère,
+peuvent être lus de bien des manières différentes sur le texte arabe ;
+je les ai orthographiés de la manière la plus conforme à la
+prononciation conservée par les traditions locales.]
+
+[Note 69 : M. Bonnel de Mézières a rapporté récemment du Soudan une
+copie fort intéressante d’une lettre d’El-Merhili au premier askia.]
+
+[Note 70 : Ralfs intercale un autre souverain, Timbassinaï, entre Atib
+et Ayam-Daa, ce qui ferait en tout 32 princes de la dynastie des Dia, au
+lieu des 31 mentionnés par Sa’di dans les manuscrits de son ouvrage qui
+ont été rapportés en France.]
+
+[Note 71 : On a parfois un _ra_ à la place du _ouaou_, ce qui donne
+_Karkar_, mais cette leçon provient d’une erreur de lecture de la part
+des copistes.]
+
+[Note 72 : Bekri dit que, de son temps, l’empereur de Gao se nommait
+_Kanda_ ou _Ganda_ : peut-être faut-il voir là un simple titre de
+souveraineté ; peut-être aussi pourrait-on y retrouver la dernière
+partie du nom du deuxième successeur de Kossoï : Ngaroungadam ou Hin-
+Karoun-Kadam.]
+
+[Note 73 : Edrissi donne à Tadmekket le nom de Saghmâra, qui était celui
+de la tribu berbère dont cette ville constituait la capitale.]
+
+[Note 74 : Bekri compte cinquante jours de marche entre Tadmekket et
+Ouargla.]
+
+[Note 75 : On rencontre encore aujourd’hui, dans la majeure partie de
+l’Afrique Occidentale, des perles grossièrement polies et taillées
+répondant exactement à la description de Bekri ; ces perles atteignent
+un prix assez élevé, d’autant plus élevé qu’on s’avance vers le Sud,
+sans jamais atteindre cependant la valeur des perles en verre bleu dites
+« pierres d’aigris ». Les indigènes disent que ces perles en agate sont
+de fabrication ancienne et assurent qu’elles viennent des pays du Nord,
+sans préciser davantage.]
+
+[Note 76 : Peut-être y a-t-il une correspondance entre le nom de Sahamar
+et celui des Saghmâra.]
+
+[Note 77 : On a voulu placer Tirakka aux environs de Bourem en se basant
+sur une phrase de Bekri disant que « arrivé à Tirakka, le Nil tourne
+vers le Sud et rentre dans le pays des Noirs ». Bekri, comme beaucoup de
+géographes anciens, n’attachait pas une grande importance au sens du
+courant des fleuves et, de ce qu’il dit que « le Nil tourne vers le
+Sud », il ne faut pas nécessairement déduire que le Niger _coulait_ vers
+le Sud à partir de Tirakka. A mon avis, c’est du coude de Tombouctou et
+non du coude de Bourem que Bekri a voulu parler, sans quoi ses
+informateurs, qui avaient voyagé dans ces contrées, ne lui auraient pas
+dit que Tirakka se trouvait à six jours seulement de Ras-el-Ma.]
+
+[Note 78 : La plupart des noms qui suivent les prénoms musulmans ont une
+allure songaï ; plusieurs peuvent recevoir une interprétation facile
+dans cette langue, comme Souleïmân-Nêri (Souleïman le Stupide), Ibrahim-
+Kabaï (Ibrahim le Savant), Ousmân-Kanafa (Ousmân l’Utile), Bari-Keïna-
+nkabé (le petit cheval barbu), Bakari-Diongo (Bakari le Chacal), Mar-
+Kareï (la panthère-crocodile), Kar-Bifo (il a frappé avant-hier), Mar-
+feï-koul-diam (la panthère divise les ouvriers de tout), Mar-har-kann
+(la panthère mâle dort), Mar-har-na-dano (la panthère mâle n’est pas
+aveugle), etc.]
+
+[Note 79 : Le nom de ce prince est omis dans les listes données par
+Ralfs et par M. Félix Dubois.]
+
+[Note 80 : De Gao, Ibn-Batouta se rendit dans l’Aïr, à travers le pays
+des Touareg (qu’il appelle _Berdâma_), en passant par _Takedda_, ville
+commerçante en relations avec l’Egypte, le Maghreb, le Haoussa, le
+Songaï et le Bornou, qui devait son importance à l’exploitation de mines
+de cuivre et dont le chef, nommé Izar, était un Berbère campant en
+dehors des murs. La position de Takedda devait correspondre à celle du
+point actuel de _Teguidda_ (la saline), signalé par le capitaine Cortier
+entre Agadès et Gao.]
+
+[Note 81 : Sa’di dit « pendant 40 ans », ce qui reporterait la prise de
+Tombouctou par Sonni Ali à l’année 1473, mais le même auteur dit
+ailleurs que Sonni Ali s’empara de Tombouctou en 1468. C’est sous la
+domination d’Akil à Tombouctou que Sidi Yahia, ancêtre de la famille
+kounta des Bekkaï, vint s’établir dans la région.]
+
+[Note 82 : Traduction Houdas, page 106.]
+
+[Note 83 : D’après d’autres traditions mentionnées ailleurs par Sa’di,
+le siège de Dienné n’aurait commencé qu’après la prise de Tombouctou et
+n’aurait duré que quatre ans : de toutes façons, il faudrait placer vers
+1473 la prise de Dienné par Sonni Ali.]
+
+[Note 84 : Il se pourrait que ce nom, prononcé Bikounkabé, fût le nom
+peul d’une tribu. Un manuscrit recueilli à Sokoto en 1827 par Clapperton
+semble le laisser entendre.]
+
+[Note 85 : Le _Tarikh-es-Soudân_ ne précise pas s’il s’agit de
+l’empereur mossi du Yatenga ou de celui de Ouagadougou, mais il donne à
+ce souverain, lorsqu’il parle plus loin de la guerre que lui fit le
+premier Askia, le nom de _Na’sira_ ou _Nasséré_, qui est celui du
+quinzième empereur du Yatenga, contemporain de Sonni Ali et de Mohammed
+Touré.]
+
+[Note 86 : D’après Sa’di, cette expédition fut mise en déroute grâce à
+la présence à Bango d’un saint homme nommé El-hadj, qui possédait le don
+d’accomplir des miracles.]
+
+[Note 87 : Probablement le Sama de Bekri, c’est-à-dire la région
+occidentale du Bagana, au Sud-Ouest de Oualata.]
+
+[Note 88 : Parmi ces captives se trouvait une jeune fille de famille
+noble que l’empereur mossi épousa, mais qui lui fut reprise plus tard
+par l’Askia Mohammed Touré lorsque celui-ci ravagea le Yatenga.]
+
+[Note 89 : Sans doute quelque ruisseau sortant des montagnes de la
+Boucle et grossi par les pluies ; à noter que _Koni_ signifie
+« ruisseau » en mandingue.]
+
+[Note 90 : « Le roy de Tombut qui est à present, nommé Abubacr Izchia
+decendu des Noirs, étant fait capitaine par Soni Heli de la lignée des
+Libyens et roy de Tombut et Gago, se revolta et meit à mort les enfans
+du defunct ; à cause de quoy, le domaine et seigneurie retourna souz la
+puissance des Noirs » (Léon l’Africain, édition Schefer, 3e vol., page
+284). Léon voyagea au Soudan vers 1507 et écrivit sa relation vers 1520.
+A noter qu’il donne au premier Askia le nom d’_Abubacr_ qui, d’après
+Sa’di, était celui de son père.]
+
+[Note 91 : Les Touareg, assez mal disposés à l’égard du nouvel empereur,
+prétendirent que _Askia_ était un surnom méprisant, signifiant dans leur
+langue « petit esclave ».]
+
+[Note 92 : Comme preuve de la considération dans laquelle Mohammed
+tenait les lettrés, on peut citer le trait suivant : en 1509, comme
+Mahmoud, cadi de Tombouctou, arrivait à Gao en revenant de La Mecque,
+l’empereur, qui se trouvait alors à Kabara, se rendit par eau jusqu’à
+Gao pour recevoir Mahmoud.]
+
+[Note 93 : D’après Léon l’Africain.]
+
+[Note 94 : Sans doute Mohammed conserva plus ou moins l’organisation
+établie par les princes de Mali dans cette partie de leur empire ; il
+dut même laisser le commandement des provinces à des Mandingues, puisque
+nous trouvons dans Sa’di qu’en 1510-11 le gouverneur du Bagana — ou du
+Bakounou, selon les manuscrits — se nommait Makouta Keïta.]
+
+[Note 95 : Ne pas confondre avec la province appelée aussi Borgou et
+située à l’Ouest de Mopti.]
+
+[Note 96 : Sans doute pour _Issa-ber-banda_ « pays au-delà du grand
+fleuve », expression analogue au terme Haribanda ou Aribinda, mais
+appliquée à la rive gauche du fleuve, comme Zaberma, au lieu de l’être à
+sa rive droite.]
+
+[Note 97 : Sa’di emploie couramment le mot Songaï (qu’il écrit _Soghaï_
+ou _Saghaï_) pour désigner, soit l’ensemble de l’empire de Gao, soit
+surtout le berceau de cet empire et le territoire propre des Songaï
+(région allant de Gao au Dendi). Ibn-Khaldoun nous fait connaître que
+les musulmans de Ghana donnaient souvent le nom de Tekrour au Songaï ;
+il écrit ce dernier mot _Zaghaï_, ainsi que Makrizi, lequel rapporte
+qu’Ibn-Saïd donnait ce nom de Zaghaï à l’ensemble des nations comprises
+entre la Nubie, la Tripolitaine et le Tekrour.]
+
+[Note 98 : 1er volume, page 229, note [166].]
+
+[Note 99 : Dans un manuscrit remis à Clapperton en 1824 par le sultan de
+Sokoto Mohammed-Bello, ce dernier parle du Kebbi, pays situé au Sud du
+Goulbi-n-Sokoto et à l’Est du Gando, dont les habitants étaient issus
+d’un mélange de Songaï et de Haoussa. Il dit que le plus puissant
+monarque du Kebbi fut Kanta, un ancien esclave de Peuls : ce souverain
+avait trois capitales : Goungou, la plus ancienne, puis Sourami et enfin
+Liki. Ce Kanta, dit Bello, conquit Katséna, Kano, Gober, Zaria et
+l’Aïr ; mais Ali, alors sultan du Bornou, marcha contre lui en passant
+au Nord de Katséna et l’attaqua à Sourami ; il assiégea vainement cette
+ville et se retira, en passant par Gando ; Kanta le poursuivit,
+l’atteignit à Ongour (?), le vainquit et s’empara sur lui d’un énorme
+butin. En revenant dans son pays, Kanta fut attaqué par les gens de la
+province de Katséna, qui s’étaient révoltés contre lui, et fut blessé
+d’une flèche au cours d’un combat. Il mourut de sa blessure et son corps
+fut transporté à Sourami, où on l’enterra. Sa dynastie continua à régner
+au Kebbi pendant un siècle environ, après quoi les rois de Gober, de
+l’Aïr et du Zanfara s’allièrent contre le dernier de ses successeurs et
+détruisirent ses trois capitales.]
+
+[Note 100 : Ou bien se trouvait dans l’île de Tillabéry, où existe un
+village appelé Saï Koïra.]
+
+[Note 101 : Allusion à la façon de saluer le souverain qui était usitée
+autrefois dans toutes les cours du Soudan et qui a subsisté jusqu’à nos
+jours en pays mossi ; l’usage voulait que tout sujet qui se présentait
+devant un prince se prosternât la face et les coudes contre le sol et,
+prenant de la poussière avec ses deux mains, la projetât sur sa tête.]
+
+[Note 102 : Il s’agit d’un petit village très proche de Gao et non pas
+de la localité de Mansourou sise entre Tillabéry et Say.]
+
+[Note 103 : Il s’agit d’un jeu à combinaisons encore fort répandu de nos
+jours dans toute l’Afrique noire.]
+
+[Note 104 : Par rapport à Gao, _Haoussa_ représente l’Est et _Gourma_
+l’Ouest.]
+
+[Note 105 : Il y avait près de Sansanding deux villages du nom de Sama,
+l’un en amont sur la rive gauche du Niger, l’autre en aval sur la rive
+droite, sans compter un troisième Sama situé un peu en amont de Ségou
+sur la rive gauche. Celui dont il est question ici était très
+probablement le Sama de la rive droite, en aval de Sansanding.]
+
+[Note 106 : Au cours _actuel_ des cauries, cela représenterait un peu
+moins de cinquante centimes.]
+
+[Note 107 : Le 19 octobre 1548 était mort le célèbre cadi de Tombouctou,
+Mahmoud, auquel succéda son fils Mohammed, qui mourut lui même en 1565.]
+
+[Note 108 : Il ne s’agit vraisemblablement pas ici de la localité
+mentionnée sous les mêmes noms, page 228 du 1er volume, comme pays
+d’origine des Peuls du Massina, et qui se trouvait dans le Kaniaga. Sans
+doute, en arrivant au Massina, les Peuls y avaient fondé un village
+auquel ils donnèrent le nom de celui qu’ils venaient de quitter.]
+
+[Note 109 : Ou _Ghana-fama_, titre donné au fonctionnaire mandingue
+chargé du gouvernement de la province de Ghana, au temps où cette région
+dépendait de Mali ; depuis le premier Askia, la région était placée sous
+la suzeraineté de l’empereur de Gao, mais le titre s’était conservé et
+était donné à l’un des dignitaires de la cour de Mali.]
+
+[Note 110 : Par ce mot, Sa’di entend les populations païennes, quelles
+qu’elles soient, plutôt que les Banmana ; ces derniers, vers le milieu
+du XVIe siècle, ne devaient pas être encore bien nombreux ni bien
+influents dans la région de Dienné.]
+
+[Note 111 : Le gouverneur du Gourma Ali Kotia mourut en 1562 et fut
+remplacé par Yakouba, un fils de Mohammed I.]
+
+[Note 112 : Sans doute il s’agit d’une région montagneuse habitée par
+des Tombo, peut-être la région de Boni, près Hombori.]
+
+[Note 113 : En 1565 mourut le cadi de Tombouctou Mohammed-ben-Mahmoud,
+qui fut remplacé par son frère El-Akib. Peu après mourut Bakari-Ali-
+Doundo.]
+
+[Note 114 : Peut-être ce mot est-il le même qu’_Imocharhen_, nom donné
+aux Touareg de souche noble, mais je croirais plutôt qu’il s’agit d’une
+tribu ou sous-tribu spéciale.]
+
+[Note 115 : Sans doute ces trois localités se trouvaient dans la région
+comprise entre Douentza et Bandiagara.]
+
+[Note 116 : _Tondibi_ signifie en songaï « pierre noire » ou « colline
+noire ».]
+
+[Note 117 : Tous ces événements s’étaient déroulés sur la rive gauche du
+Niger.]
+
+[Note 118 : On trouvera une description de Tombouctou et de Dienné vers
+la même époque au chapitre traitant de la domination marocaine. — A
+titre documentaire, je reproduis ici, d’après Sa’di, la liste des divers
+gouverneurs du Gourma qui se succédèrent de 1493 à 1591. Ce furent :
+Omar-Komdiago, Yahia, Ousmân-Youbabo, Bengan-Koreï, Ousmân-Tinferen,
+Hamadou-Araya, Ali Kotia, Daoud, Ali Kotia (deuxième fois), Yakouba,
+Mohammed-Bengan, El-Hâdi, Sâlih, Mahmoud. Les différents _Balama_,
+pendant la même période, furent : Mohammed-Koreï, Mahmoud-Doundoumi,
+Hamadou-Araya, Ali Kotia, Khâled, Mohammed-ould-Della, Mohammed-Ouao,
+Hâmed, Saliki Tounkara, Mohammed-Gao. Ce dernier, frère d’Issihak II, le
+détrôna après sa défaite et se fit proclamer Askia, pour être lui-même
+déposé et fait prisonnier, quarante jours après son avènement, par le
+pacha Mahmoud.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ =Les empires mossi et gourmantché
+ (XIe au XXe siècles).=
+
+
+J’ai dit, en parlant de l’origine et de la formation des peuples du
+groupe mossi[119], comment et à la suite de quelles circonstances un
+nommé _Ouidiraogo_, petit-fils d’un roi dagomba, s’était établi à
+_Tenkodogo_ au début du XIe siècle et y avait fondé le berceau d’où
+devaient sortir peu à peu les peuples mossi et gourmantché. Nous avons
+vu comment Ouidiraogo avait partagé son Etat naissant en trois
+provinces, commandées par ses trois fils _Zoungourana_ (à l’Ouest),
+_Raoua_ (au Nord) et _Diaba_ (à l’Est), provinces qui devaient devenir
+les trois empires de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-n-Gourma.
+
+Lorsque Ouidiraogo mourut, vers le milieu du XIe siècle, Zoungourana lui
+succéda à Tenkodogo et confia le commandement de la province de l’Ouest
+à son propre fils _Oubri_. C’est à cette époque, c’est-à-dire vers 1050,
+que l’on peut faire commencer l’histoire proprement dite des trois
+empires issus de l’invasion dagomba.
+
+Ainsi que nous l’allons voir, ces trois empires, bien que n’ayant pas eu
+l’éclat ni la renommée des empires de Ghana, de Gao et de Mali, bien
+aussi que leur territoire n’ait jamais atteint les dimensions presque
+fantastiques de ces derniers, furent en réalité des Etats plus forts,
+plus homogènes et plus durables. Entourés d’empires et de royaumes dont
+l’éphémère apogée fut toujours suivie à bref délai d’un démembrement
+progressif ou d’une fin rapide, ils ont, eux, duré neuf siècles sans
+changement appréciable dans leurs limites ni dans leur organisation
+intérieure, et même, à la vérité, ils existent encore actuellement, leur
+indépendance n’ayant pris fin qu’avec l’occupation française et leurs
+institutions politiques et sociales n’ayant pas varié sensiblement
+depuis le Moyen Age. Alors que l’histoire des empires soudanais voisins
+abonde en général en révolutions de palais et en changements de
+dynastie, les souverains actuels de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-
+n-Gourma rattachent leur généalogie à Ouidiraogo et fournissent ainsi le
+rare exemple d’une triple dynastie d’origine commune ayant conservé le
+pouvoir dans la même famille pendant près de neuf cents ans.
+
+Aucun de ces trois empires ne s’est illustré par de grandes conquêtes
+extra-territoriales, bien que certains de leurs souverains aient fait au
+loin des randonnées demeurées célèbres et aient à leur actif des
+épisodes tels que la prise de Tombouctou en 1333 et le sac de Oualata en
+1480. Mais aucun non plus ne fut jamais vassal de l’étranger et, si
+quelques expéditions dirigées par Sonni Ali et certains Askia réussirent
+à pénétrer dans les pays mossi ou gourmantché et à y capturer des femmes
+et des enfants, jamais l’intégrité des trois Etats ne fut sérieusement
+compromise, jamais ils n’essuyèrent de défaite véritable, tandis qu’ils
+en infligèrent au contraire de fort retentissantes à des ennemis d’une
+valeur non négligeable, tels que les empereurs de Mali, de Gao, de Ségou
+et les pachas marocains de Tombouctou.
+
+Cette fortune très particulière eut des causes diverses. Tout d’abord la
+densité de peuplement des empires mossi, en permettant aux souverains
+comme au peuple lui-même d’opposer toujours aux armées ennemies un
+nombre de combattants bien supérieur, leur assura de tout temps la
+priorité au point de vue militaire ; mais il ne faut pas oublier que
+cette densité de peuplement était due à l’état de sécurité relative du
+pays, sécurité que les Etats voisins ne furent pas capables d’assurer à
+leurs sujets. Ensuite il convient d’observer que, bien que renfermant
+des peuples divers, les Etats mossi et gourmantché formaient chacun un
+tout beaucoup plus homogène, au point de vue ethnique, que les
+agglomérations disparates constituant les autres empires soudanais :
+l’histoire nous apprend que, dans tous les pays du monde, l’extension
+trop considérable des frontières d’un Etat en dehors de ses limites
+proprement nationales est presque toujours l’indice d’un démembrement
+prochain, parce qu’elle est une cause d’affaiblissement du pouvoir
+souverain ; en localisant leurs efforts à leur propre pays, les princes
+de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-n-Gourma acquirent une force pour
+ainsi dire concentrée que les empereurs de Gao et de Mali, par exemple,
+cessèrent de posséder à partir du jour où leurs Etats sortirent de leurs
+limites naturelles.
+
+Enfin il est un autre élément de puissance qui ne fit jamais défaut aux
+empires dont nous nous occupons en ce moment, et particulièrement à ceux
+de Ouagadougou et du Yatenga : je veux parler d’une religion vraiment
+nationale, puissamment organisée, réglant minutieusement tous les actes
+de la vie privée et publique, basée en grande partie sur le culte des
+ancêtres et dont l’empereur, comme descendant du grand ancêtre commun,
+détenait entre ses mains la direction suprême, participant lui-même en
+quelque sorte à la quasi-divinité attribuée à ses prédécesseurs défunts
+et dont il devait jouir à son tour après sa mort. Il y a à cet égard une
+analogie assurément lointaine, mais réelle, entre les institutions de la
+Chine et celle des pays mossi, et ce qui a fait la force et la durée des
+premières a puissamment aidé les secondes à se maintenir dans leur
+intégrité au travers des révolutions des pays voisins[120].
+
+
+ =I. — L’empire de Ouagadougou.=
+
+
+1o _Histoire._
+
+Nous avons laissé[121] _Oubri_ s’installant vers 1050 dans la région de
+Ouagadougou et faisant sa résidence d’un village qui reçut de lui le nom
+d’_Oubritenga_ et qui devint le chef-lieu d’une province vassale de
+Tenkodogo, où régnait Zoungourana. Oubri ne tarda pas à étendre les
+limites de son autorité ; il s’empara d’abord de Gangado et de Loumbila,
+puis de Lâ, et réunit ainsi sous son commandement les régions de
+Boussouma et de Béloussa, puis la province de Yâko.
+
+A la mort de son père Zoungourana, Oubri lui succéda comme suzerain de
+tous les pays conquis par les membres de sa famille, c’est-à-dire des
+quatre royaumes de Tenkodogo, de Fada-n-Gourma, de Zandoma et
+d’Oubritenga : le premier était commandé par Séré, fils de Zoungourana
+et frère d’Oubri, le second par Diaba, oncle d’Oubri, le troisième par
+Raoua, frère de Diaba, et le quatrième par Oubri lui-même, qui y
+maintint sa résidence. Peu à peu, le royaume de Fada-n-Gourma se rendit
+indépendant. Celui de Zandoma devait être absorbé, environ 350 ans plus
+tard, dans un Etat indépendant fondé par Ya-Diga, petit-fils d’Oubri, et
+former avec ce dernier l’empire du Yatenga.
+
+Les deux royaumes de Tenkodogo et d’Oubritenga, réunis ensemble sous la
+suzeraineté d’Oubri et de ses successeurs, formèrent l’empire qui devait
+avoir plus tard _Ouagadougou_ comme capitale. Bien qu’Oubri n’ait pas
+résidé dans cette dernière localité, ce fut lui qui en fit la conquête
+sur les autochtones Nioniossé et Nounouma : il leur livra une bataille
+qui dura cinq jours et se termina par leur défaite ; les uns firent leur
+soumission à Oubri et demeurèrent à Ouagadougou ; les autres se
+réfugièrent au Kipirsi : Oubri les y poursuivit et mourut au cours de
+cette expédition, à Koudougou, vers 1090.
+
+Il laissait, sous le nom de _Môrho_, un empire dont les habitants furent
+appelés _Môssé_ ou _Mossi_ et dont le souverain portait le titre de _Mô-
+nâba_ ou _Môrho-nâba_ (chef du Môrho ou pays des Mossi)[122]. Cet empire
+comprenait alors la province d’Oubritenga (région de Ouagadougou),
+celles de Yâko, de Boussouma, de Béloussa, plus les royaumes vassaux de
+Tenkodogo, comprenant une bonne partie du pays boussansé, et de Zandoma,
+dans l’Est du Yatenga actuel. L’autorité du _Môrho-nâba_ s’étendait en
+plus, dès cet instant, sur une partie au moins du Kipirsi et du
+Gourounsi actuels (pays Nounouma et Sissala), ainsi que sur les Nankana.
+L’empire était partagé en royaumes ou gouvernements provinciaux,
+commandés chacun par un frère ou parent de l’empereur ; ces royaumes ou
+gouvernements se divisaient à leur tour en cantons, qui se composaient
+chacun de plusieurs villages. Depuis les chefs de village jusqu’à
+l’empereur était établie une hiérarchie centralisatrice fort
+remarquable.
+
+Oubri, nous l’avons vu, résidait à Oubritenga et régna approximativement
+de 1050 à 1090. Ses quatorze premiers successeurs résidèrent tantôt dans
+l’une tantôt dans l’autre des diverses régions de l’empire, selon les
+besoins politiques du moment. Ce furent : _Sorba_ ou Narimtoré, fils
+d’Oubri, qui résida à Lougoussi ; puis _Nassékiemdé_, _Nassébiri_ et
+_Ninguem_, tous les trois frères de Sorba, qui résidèrent à Lâ ;
+_Koundoumié_ ou Koundégné, fils de Ninguem, qui régna vraisemblablement
+de 1170 à 1210, dirigea une colonne contre Kayao et Tiéou et établit sa
+résidence dans cette dernière localité ; _Kouda_, fils de Koundoumié,
+qui résida à Saponé ; _Dawoéma_, fils de Kouda, qui résida à Loumbila et
+guerroya au Nord de Yâko avec son voisin, l’empereur du Yatenga (régna
+de 1240 à 1270 environ) ; _Zettembousma_, frère du précédent (résidence
+inconnue) ; _Niandeffo_, fils de Zettembousma, qui le premier résida à
+Ouagadougou (régna de 1280 à 1300 environ) ; _Nattia_, fils de
+Niandeffo, qui résida à Dazouli ; _Namoéro_, fils de Nattia (résidence
+inconnue) ; _Kida_, fils de Niandeffo, qui résida à Ouagadougou ainsi
+que son frère et successeur _Kimba_, sous lequel le royaume vassal de
+Zandoma passa à l’empire du Yatenga ; enfin _Kobra_, fils de Kimba et
+quinzième Môrho-nâba, qui régna entre 1400 et 1430 et résida à Nougandé.
+
+A partir de _Sana_ (1430-1450), frère de Kobra et seizième Môrho-nâba,
+Ouagadougou devint la résidence permanente des empereurs[123]. Après lui
+régnèrent ses fils _Guiliga_ et _Oubra_, puis _Mottoba_ et _Ouarga_,
+tous les deux fils d’Oubra.
+
+C’est sous le règne de Ouarga (1540-1570), le vingtième Môrho-nâba, que
+se produisit un événement à la suite duquel il fut interdit aux
+empereurs de sortir de la ville de Ouagadougou sous aucun prétexte. Il
+existait une coutume en vertu de laquelle, lorsque le Môrho-nâba était
+absent de sa résidence, les auteurs de crimes ou de délits commis dans
+cette résidence ne pouvaient être poursuivis. Ouarga ayant eu à se
+rendre dans la province de Yâko pour protéger les frontières de son
+empire contre les incursions de pillards du Yatenga, des gens sans aveu
+profitèrent de son absence et de l’impunité qu’elle leur conférait pour
+commettre toutes sortes de crimes. Quelque temps après, la femme
+préférée de Ouarga, à la suite d’une querelle de ménage, s’enfuit du
+côté de Lâ et l’empereur monta à cheval pour courir lui-même à sa
+poursuite ; mais, comme il se disposait à quitter Ouagadougou, ses
+ministres et ses courtisans lui barrèrent le passage, le conjurant de ne
+pas provoquer, par une nouvelle absence, une seconde période de
+criminalité et d’anarchie ; Ouarga céda aux instances de ses ministres
+et rentra dans sa demeure. Peu après du reste, l’épouse fugitive
+réintégra d’elle-même le domicile conjugal. Depuis cette époque jusqu’à
+la conquête française, jamais les empereurs de Ouagadougou ne sont
+sortis de leur capitale ; lorsqu’ils étaient obligés de faire la guerre,
+ils confiaient le commandement de l’armée à un de leurs parents, mais ne
+dirigeaient pas eux-mêmes les opérations.
+
+Douze empereurs se succédèrent à Ouagadougou entre Ouarga et le Môrho-
+nâba actuel ; ce furent : _Zombéré_, fils de Ouarga ; _Kom I_, fils de
+Zombéré ; _Sagha_, fils de Kom ; _Roulougon_, fils de Sagha ;
+_Savadoro_, fils de Roulougon ; _Karfo_, fils de Savadoro ; _Baoro_,
+fils de Roulougon ; _Koutou_ (1830-1850), fils de Savadoro, célèbre par
+une expédition victorieuse dans le Kipirsi ; _Sanom_ (1850-1890), fils
+de Koutou, qui reçut M. Binger à Ouagadougou en 1888 et qui envoya une
+colonne contre Lallé ; _Bokari-Koutou_ (1890-96), frère de Sanom, qui
+reçut fraîchement en 1890 l’explorateur Crozat et refusa en 1891 l’accès
+de Ouagadougou au capitaine Monteil, puis expédia une armée contre les
+Peuls de Djibo ; vaincu et mis en déroute, en août 1896, malgré ses 2 à
+3.000 cavaliers, par les cinquante tirailleurs du lieutenant Voulet, il
+dut abandonner à la fois le pouvoir et sa capitale ; _Mazi_ (1896-97),
+frère et successeur éphémère de Bokari-Koutou ; _Ouobdérho_ ou _Kouka_
+(1897-1906), qui signa avec Voulet un traité plaçant ses Etats sous la
+suzeraineté de la France ; enfin _Kom II_, qui règne à Ouagadougou
+depuis 1906, est le trente-deuxième successeur d’Oubri, fondateur de
+l’empire.
+
+2o _Organisation intérieure._
+
+Une fois définitivement constitué, l’empire de Ouagadougou fut divisé en
+cinq gouvernements provinciaux dépendant directement de l’empereur et en
+quatre royaumes vassaux, sans compter les provinces tributaires annexées
+à chacun de ces gouvernements ou royaumes. Les cinq gouvernements
+provinciaux étaient ceux de _Gounga_, _Ouidi_, _Larallé_, _Baloum_ et
+_Kamsoro_ : leur ensemble constituait le domaine propre de la couronne
+impériale. Les quatre royaumes vassaux étaient ceux de _Tenkodogo_,
+_Boussouma_, _Béloussa_ et _Yâko_. Ainsi que je l’ai dit plus haut,
+chaque gouvernement ou royaume était divisé en cantons et chaque canton
+en villages.
+
+L’autorité de l’empereur semble n’avoir jamais été méconnue à
+l’intérieur des frontières, sauf dans de très rares circonstances. Les
+rois vassaux, frères, fils ou neveux de l’empereur, lui obéissaient
+régulièrement. L’empereur du reste ne les gênait nullement dans leur
+administration et n’exigeait d’eux que le paiement de l’impôt et la
+levée du contingent nécessaire aux expéditions nationales qu’il était
+obligé d’organiser éventuellement contre les ennemis du dehors
+(empereurs de Mali, de Gao ou de Ségou, pachas marocains, etc.). En
+revanche, l’empereur prêtait son appui à ceux de ses vassaux qui ne
+parvenaient pas à se faire obéir de leurs sujets ou tributaires ; c’est
+ainsi que le nâba Dawoéma eut à faire colonne contre les Boussansé de
+Garango qui voulaient s’affranchir de l’autorité du roi de Tenkodogo.
+
+Parfois cependant, mais surtout à une époque très récente, des
+désaccords surgirent entre l’empereur et certains des rois vassaux :
+ainsi le nâba Sanom eut à lutter contre les velléités d’indépendance des
+rois de Boussouma et de Béloussa.
+
+L’empereur était assisté de seize ministres ou dignitaires qui
+résidaient en général auprès de lui et dont cinq cumulaient, avec leurs
+fonctions spéciales, celles de gouverneurs des cinq provinces
+impériales. Ces ministres ou dignitaires étaient — et sont encore — par
+ordre de préséance : 1o le gardien des tombeaux des empereurs défunts,
+qui était de droit gouverneur de la province de _Larallé_ ; 2o le maître
+de la cavalerie, gouverneur de la province de _Ouidi_ ; 3o le maître de
+l’infanterie, gouverneur de la province de _Gounga_ ; 4o le chef des
+eunuques, gouverneur de la province de _Kamsoro_ ; 5o l’intendant, chef
+des pages, gouverneur de la province de _Baloum_ ; 6o le chef de l’armée
+ou _tamsôba_ ; 7o le chef des gardes impériaux ou _samandénâba_ ; 8o le
+chef des prêtres ou _pouinâba_ ; 9o le maître des sacrifices ou
+_gandénâba_ ; 10o le chef des serviteurs ou _dapouinâba_ ; 11o le sous-
+chef des serviteurs ou _kambonâba_ ; 12o le chef des musiciens ou
+_bindénâba_ ; 13o le chef des bouchers ou _mendonâba_ ; 14o le chef des
+palefreniers ou _ouidianga-nâba_ ; 15o le maître des marchés, chef des
+percepteurs des droits de place, ou _daranâba_ ; 16o le chef des
+musulmans ou _yarhnâba_. Ces charges sont héréditaires en ce sens que le
+titulaire de chacune est toujours choisi par l’empereur dans la proche
+parenté du titulaire précédent.
+
+L’empereur est entouré d’un grand nombre de pages (_sorhoné_, pluriel
+_sorhondamba_), de gardes (_samandé_), de palefreniers (_ouirkima_) et
+d’eunuques (_dioussaba_). Les pages sont de jeunes garçons qui doivent
+demeurer vierges tant qu’ils sont en fonctions ; tous les ans, le chef
+des prêtres leur présente à chacun successivement une calebasse d’eau
+sacrée dans laquelle ils doivent se mirer le visage : selon la façon
+dont leur figure se trouve reflétée dans l’eau, le chef des prêtres
+découvre s’ils ont ou non enfreint la règle de chasteté qui leur est
+imposée. Avant notre occupation, le _sorhoné_ convaincu d’avoir eu
+commerce avec une femme était mis à mort séance tenante. La raison de
+cette coutume est que les pages, assistant à toutes les conférences de
+l’empereur avec ses ministres, sont détenteurs de secrets d’Etat qui
+risqueraient d’être divulgués si les _sorhondamba_ avaient des relations
+féminines. Lorsque les pages parviennent à l’âge d’homme, l’empereur les
+renvoie après leur avoir donné une femme ; le premier-né de cette union
+appartient à l’empereur : si c’est un garçon, il deviendra page à son
+tour ; si c’est une fille, le Môrho-nâba la marie à un page mis à la
+retraite ou à l’un de ses protégés.
+
+Chaque matin, vers 7 heures, l’empereur sort de sa maison, monte à
+cheval et fait le simulacre de se mettre en route ; mais, au bout de
+quelques pas, il met pied à terre et rentre chez lui. L’origine de ce
+rite remonte à l’aventure du nâba Ouarga, que j’ai contée plus haut.
+Aussitôt cette cérémonie terminée, l’empereur s’installe dans une sorte
+d’alcôve ou de niche disposée dans le mur d’enceinte de son habitation ;
+les musiciens font résonner leurs instruments et tous les ministres
+s’approchent et se prosternent devant le souverain, le front posé sur le
+sol et les avant-bras frappant la terre à coups répétés, puis se jettent
+de la poussière sur la tête. Après cette salutation, on procède à
+l’expédition des affaires courantes : les cinq chefs de province se
+présentent à tour de rôle, par ordre de préséance, chacun rendant compte
+à l’empereur des événements survenus depuis la veille, prenant ses
+instructions pour la journée et lui présentant les chefs de village ou
+de quartier, ainsi d’ailleurs que les particuliers, qui ont quelque
+réclamation à faire ou quelque demande à adresser. Le Môrho-nâba écoute
+les requêtes, fait au besoin une rapide enquête auprès de ses ministres
+ou auprès de témoins convoqués par ceux-ci et rend ses sentences.
+Pendant l’audience, qui dure environ trois heures, l’empereur et ses
+ministres absorbent fréquemment de la bière de mil. Vers 11 heures, le
+souverain se retire dans ses appartements privés. Vers 3 heures, il
+donne une nouvelle audience dans les mêmes conditions que le matin, mais
+pour ne s’occuper que de questions d’ordre politique ou d’affaires de
+justice criminelle[124].
+
+Chaque geste du Môrho-nâba est réglé par un protocole minutieux et est
+signalé par des airs de flûte ou de tambour, ainsi que par un claquement
+de doigts exécuté par tous les assistants. S’il sort à cheval pour une
+courte promenade dans les faubourgs de sa capitale, toute sa cour le
+suit, qui à pied, qui à cheval ; les griots font retentir l’air de
+vociférations, avec accompagnement de flûtes et de tambours. Un
+palefrenier conduit sa monture à la longe, tandis que deux pages
+soutiennent chacun l’un de ses étriers et qu’un troisième, marchant à
+côté du cheval, abrite l’empereur sous un vaste parasol. Les autres
+pages suivent, portant l’un le coussin, un autre l’épée du souverain, le
+reste des jarres de bière de mil qui permettent au prince de se livrer,
+au cours de sa promenade, à de copieuses libations.
+
+La nuit, revêtu d’un déguisement et accompagné d’un seul page,
+l’empereur parcourt incognito les divers quartiers de sa capitale, dans
+le but de se renseigner sur ce qui se dit et sur ce qui se fait.
+
+A certaines dates, il se rend dans deux endroits situés dans les
+environs immédiats de la ville, endroits nommés l’un _Saba_ et l’autre
+_Tienvi_, et il y procède à des sacrifices de bœufs, moutons et poulets,
+dans le but de s’éviter tout ennui d’ordre physique ou moral.
+
+Il a environ trois cents femmes, comprenant celles qu’il a épousées lui-
+même et, en plus, les veuves de son prédécesseur, ainsi que les épouses
+adultères de ses sujets que la coutume affecte au harem impérial. Toutes
+ces femmes ne résident pas auprès du souverain : beaucoup habitent dans
+des villages commandés par des eunuques et dont nul n’avait, avant notre
+occupation, le droit d’approcher, sous peine de mort. Tous les ans, on
+s’assure de la fidélité des épouses du Môrho-nâba en usant d’un procédé
+analogue à celui employé pour surveiller la chasteté des pages ;
+l’épouse reconnue coupable d’adultère est punie de mort, ainsi que son
+complice. Il semble même que l’adultère commis avec une femme de
+l’empereur soit considéré comme le crime le moins excusable, car les
+_nâkomsé_ ou fils de chefs ne sont passibles de la peine de mort que
+dans ce seul cas. Jamais les épouses du souverain ne font leurs couches
+ni n’allaitent leurs enfants dans le palais impérial ; elles se
+transportent pour cela dans les villages spéciaux confiés à la garde des
+eunuques. Théoriquement, elles n’occupent pas un rang plus élevé que les
+femmes des simples particuliers, mais en fait elles jouissent d’une
+grande considération, comme tout ce qui touche à la personne de
+l’empereur.
+
+Les fils du Môrho-nâba, une fois sevrés, sont confiés à un gouverneur de
+province ou à un chef de canton qui est chargé de leur éducation. A
+l’âge de dix ans, ils reçoivent une femme en mariage et sont installés
+chacun dans un village spécial, vivant là avec une cour calquée sur
+celle de l’empereur, mais sans exercer nécessairement un commandement
+territorial. Les prérogatives attachées au titre de fils de l’empereur
+sont considérables, tant que vit leur père : elles leur confèrent le
+droit de voler, de piller et même de tuer sans être inquiétés ; les fils
+du souverain sont de plus exempts de tout impôt ; d’autre part, il leur
+est interdit de résider dans la capitale du vivant de leur père. A la
+mort du monarque, ses fils deviennent de simples _nâkomsé_ (fils de
+chefs ou nobles), dont la situation est d’ailleurs encore fort
+privilégiée.
+
+Les filles de l’empereur et celles des rois vassaux peuvent demeurer
+célibataires ou se marier ; mais dans l’un et l’autre cas, elles
+jouissent du privilège de pouvoir accorder leurs faveurs à qui bon leur
+semble, sans que leurs maris — si elles en ont — aient le droit de s’y
+opposer.
+
+L’un des fils — ou, à défaut de fils, l’une des filles — du souverain
+est l’objet d’avantages spéciaux : à la mort de chaque Môrho-nâba en
+effet, ses veuves choisissent l’un de ses jeunes enfants qui prend son
+nom et continue en quelque sorte sa personnalité ; il n’exerce aucun
+commandement, mais est entouré d’une cour semblable à celle de
+l’empereur, jouit d’une considération presque égale à celle de ce
+dernier et est comme lui un personnage sacré ou _kourita_ : nul n’a le
+droit de lui résister ni de lui faire du mal.
+
+Lorsque le décès d’un empereur a été constaté, on procède à son
+inhumation et à ses funérailles dans la même forme que pour un simple
+particulier, avec cette différence toutefois que les cérémonies ont plus
+d’éclat et donnent lieu à des sacrifices plus importants ; avant notre
+installation dans le pays, on procédait à cette occasion à des
+sacrifices humains. Autrefois, à la mort de chaque empereur, on envoyait
+l’une de ses épouses et l’un de ses chevaux à Gambaga et on les immolait
+sur la tombe de Yennenga, arrière-grand-mère d’Oubri.
+
+Pendant tout le temps que durait l’interrègne, le pays était plongé dans
+la plus complète anarchie : chacun avait le droit de tuer, de piller et
+de voler à sa guise ; les condamnés en cours de peine étaient, de plein
+droit, grâciés et remis en liberté. Une fois les funérailles terminées,
+un collège électoral s’assemblait mystérieusement, composé de quatre
+ministres : le _Ouidi-nâba_, président, le _Larallé-nâba_, le _Gounga-
+nâba_ et le _tamsôba_. La réunion se tenait dans un lieu aussi caché que
+possible ; les partisans des différents compétiteurs au trône, en effet,
+n’auraient pas manqué de venir troubler les opérations du Conseil, s’ils
+avaient connu le lieu de la réunion. Une fois les membres du collège
+électoral d’accord sur le choix du nouvel empereur — lequel ne pouvait
+être pris que dans la descendance d’Oubri et se trouvait, dans la
+pratique, être tantôt le frère et tantôt le fils ou le neveu de
+l’empereur défunt —, ils prévenaient en secret l’élu qui, en se cachant
+lui-même, venait se joindre à eux. Alors chacun des membres du conseil
+convoquait ses guerriers. Le lendemain, on prévenait la population, qui
+accourait aussitôt, et le nouveau souverain était alors proclamé par les
+soins du _Ouidi-nâba_, non pas sous le nom qu’il avait porté jusque-là,
+mais sous un surnom qui devenait en quelque sorte son titre impérial et
+qui seul pouvait être prononcé désormais. Cet usage a subsisté jusqu’à
+l’époque actuelle[125].
+
+A partir du moment de la proclamation du nouvel empereur, les troubles
+de l’interrègne prenaient fin. Le Môrho-Nâba, suivi des grands
+dignitaires et de la foule, se rendait sous un figuier, près de la
+demeure du _samandé-nâbila_ ou sous-chef des gardes impériaux, où il
+passait la première journée de son règne. Le soir venu, il se rendait
+chez le chef de village ou maire de Ouagadougou pour y passer la nuit et
+la journée du lendemain. Le troisième jour, il se transportait dans un
+quartier de la ville appelé _Paspanga_ où il recevait les chefs de
+canton et les _nâkomsé_, qui venaient lui prêter serment de fidélité.
+Après cette dernière formalité seulement, il se séparait des membres du
+collège électoral et se rendait au palais impérial, accompagné du
+_Baloum-nâba_, du _Kamsoro-nâba_ et de l’eunuque en chef du palais,
+lequel portait le titre de _Zaka-nâba_. Tous ces rites ont été observés
+encore lors de la proclamation du Môrho-nâba actuel.
+
+Tant que durent les fêtes du couronnement, les compétiteurs malheureux
+sont l’objet des plus cruelles railleries et des pires brimades. Mais,
+comme je l’ai dit plus haut, aussitôt le nouvel empereur proclamé, les
+désordres de l’interrègne prennent fin. La tradition locale ne mentionne
+qu’un seul cas où, la décision du collège électoral n’ayant pas été
+acceptée par le peuple, des troubles graves se produisirent même après
+la proclamation du souverain : cela se passa lors de l’élection de
+Sagha, fils de Kom I ; le peuple aurait voulu voir nommer Raoko, fils de
+l’empereur Zombéré, et, mécontent de ce que l’élu n’était pas le
+souverain de son choix, il refusa de reconnaître Sagha ; ce dernier ne
+put prendre possession du pouvoir qu’après avoir livré, à la tête de ses
+partisans, une sanglante bataille à son rival malheureux.
+
+Les rois vassaux sont de véritables monarques et sont nommés dans les
+mêmes conditions que l’empereur, par leurs propres ministres, sauf en ce
+qui concerne le roi de Béloussa, lequel est toujours désigné par le
+Môrho-nâba lui-même. Ces rois vassaux jouissent de toutes les
+prérogatives de la souveraineté, nomment eux-mêmes leurs chefs de canton
+et administrent à leur guise leurs royaumes respectifs.
+
+Quant aux gouverneurs des provinces impériales, ils sont nommés par
+l’empereur, qui choisit dans la parenté du gouverneur défunt le
+remplaçant de ce dernier. Ils jouissent du reste de pouvoirs
+considérables, sont entourés chacun d’une cour nombreuse, mais sont
+placés sous le contrôle direct de l’empereur. Les chefs de canton des
+provinces impériales sont nommés par le Môrho-nâba, sur la présentation
+des gouverneurs de province ; eux aussi sont toujours pris dans la
+proche parenté du chef qu’ils sont appelés à remplacer. Ils sont sous
+les ordres directs des gouverneurs, par l’intermédiaire desquels ils
+doivent passer pour s’adresser à l’empereur. Ce sont eux qui procèdent à
+la nomination des chefs de village, choisis eux aussi dans la famille du
+chef à remplacer. Les villages entourant directement la capitale forment
+avec celle-ci un canton spécial, le _Bagaré_, qui est administré
+directement par l’empereur.
+
+Les gouverneurs de province, la plupart des chefs de canton et même les
+chefs des villages importants sont assistés chacun d’un ou plusieurs
+_baloum_ ou _baloum-nâba_, sorte d’intendants ou maîtres du palais,
+qu’ils choisissent comme il leur plaît. Ces _baloum_ sont parfois
+d’anciens esclaves ou d’anciens pages, le plus souvent des individus
+quelconques appartenant au menu peuple, mais jamais ils ne sont pris
+parmi les _nâkomsé_ ; leur charge n’est pas héréditaire ; elle confère
+le pouvoir de parler et d’agir au nom du chef qu’assiste le _baloum_.
+
+La coutume ne prévoit pas qu’un chef quelconque, de l’empereur aux chefs
+de village, puisse être, à proprement parler, destitué de ses fonctions.
+Un chef qui donne des sujets de plainte au souverain est convoqué par
+celui-ci, sous un prétexte quelconque, et mis à mort sans autre forme de
+procès : tout au moins est-ce ainsi que les choses se passaient avant
+l’occupation française. Lorsque, soupçonnant le motif véritable qui le
+faisait convoquer à la cour de l’empereur, le chef ne s’y rendait pas de
+bonne volonté, une colonne était envoyée contre lui avec mission de
+s’emparer de sa personne.
+
+A la fin de l’hivernage, avant notre installation en pays mossi, les
+chefs de canton devaient venir saluer l’empereur et lui remettre une
+sorte d’impôt consistant en bœufs, moutons, chevaux, mil, cauries, etc.
+En outre, chaque fois que le souverain avait besoin de quelque chose, il
+chargeait les gouverneurs de province de le lui procurer ; ceux-ci alors
+convoquaient leurs chefs de canton, qui réunissaient à leur tour leurs
+chefs de village, lesquels se procuraient, par l’intermédiaire des chefs
+de famille, les animaux, denrées ou objets demandés. Enfin, chaque fois
+qu’un indigène quelconque se présentait au Môrho-nâba, il devait lui
+remettre un présent en rapport avec son état de fortune.
+
+Des droits de place étaient perçus sur les marchés au profit de
+l’empereur, qui avait droit aussi aux défenses des éléphants tués sur
+son territoire, ainsi qu’à un quartier des buffles et grosses antilopes
+abattus par les chasseurs. Enfin le droit de confiscation, dont le
+Môrho-nâba pouvait user sans être limité par aucune règle précise, lui
+permettait en cas de besoin d’accroître les ressources tirées de ses
+revenus ordinaires.
+
+De leur côté les gouverneurs de province avaient le droit de se faire
+remettre par leurs chefs de canton tout ce dont ils pouvaient avoir
+besoin pour l’entretien de leur famille et de leur suite, et les chefs
+de canton usaient du même droit vis-à-vis des chefs de village relevant
+de leur autorité. Les chefs de village à leur tour recevaient un certain
+nombre de cadeaux de leurs administrés. En sorte que les charges pesant
+sur les habitants de l’empire étaient en somme assez considérables, et
+d’autant plus lourdes qu’elles étaient souvent irrégulières et
+arbitrairement imposées.
+
+Il n’existait pas d’armée permanente. Mais, en cas de guerre, les
+gouverneurs de province convoquaient les chefs de canton, qui se
+rendaient à leur appel avec tous les hommes valides dont ils pouvaient
+disposer. Tous se groupaient autour du _tamsôba_. Les cavaliers étaient
+armés de la lance et les fantassins de l’arc ; les uns et les autres se
+servaient également de sabres, de casse-têtes et de haches de guerre.
+
+Quant à la police, elle n’était guère assurée que par les soins des
+particuliers, qui procédaient eux-mêmes à l’arrestation des délinquants
+dont ils avaient à se plaindre et prenaient l’initiative de les
+poursuivre devant la juridiction compétente (tribunaux de famille, de
+quartier, de village, de canton, de province ou de royaume, et enfin le
+tribunal de l’empereur).
+
+J’ai parlé à plusieurs reprises des _nâkomsé_ : ils comprennent tous les
+individus qui peuvent se prétendre issus d’Oubri, le premier Môrho-nâba,
+et constituent la noblesse du pays. C’est exclusivement parmi eux que se
+peuvent recruter les empereurs, les rois vassaux, les gouverneurs de
+province et les chefs de canton. Tous ne sont pas pourvus d’un
+commandement, mais tous jouissent, de par leur naissance, de privilèges
+spéciaux, dont certains ont dû être abolis du reste par l’autorité
+française : de ce nombre était le droit de piller les caravanes de
+passage et de se faire remettre par les indigènes non nobles tout ce
+qu’il leur plaisait de réclamer. Il fut de tout temps interdit aux
+_nâkomsé_ de tuer des gens sans nécessité, mais les meurtres commis par
+eux n’entraînaient comme châtiment qu’une simple mise aux fers de peu de
+durée. De plus, quels que fussent leurs crimes, ils avaient le privilège
+de ne pouvoir être jugés que par l’empereur. Les femmes issues de la
+descendance d’Oubri ne jouissent en principe d’aucune prérogative
+spéciale, mais leur naissance leur permet cependant de vivre d’une façon
+particulière : elles demeurent dans une indépendance à peu près absolue
+vis-à-vis de leurs maris, à moins toutefois que ces derniers ne soient
+eux-mêmes des _nâkomsé_.
+
+
+ =II. — L’empire du Yatenga.=
+
+
+L’empire mossi du Yatenga, bien que moins étendu que celui de
+Ouagadougou, eut une histoire extérieure plus brillante : ce furent ses
+chefs en effet, et non pas ceux de Ouagadougou, qui dirigèrent sur
+Tombouctou et Oualata ces fameuses expéditions dont Sa’di nous a
+conservé le souvenir. Nous avons l’habitude de donner le nom de Mossi à
+la région de Ouagadougou et d’appeler « roi du Mossi » l’empereur de
+Ouagadougou, mais il ne faut pas oublier que les habitants du Yatenga —
+au moins ceux qui appartiennent à la fraction dirigeante — sont des
+Mossi tout aussi bien que ceux de Ouagadougou et que le souverain de
+Ouahigouya porte le titre de _Môrho-nâba_ tout comme son collègue de
+Ouagadougou. D’ailleurs la vraisemblance, les itinéraires suivis, le nom
+même du « roi des Mossi » cité par le _Tarikh-es-Soudân_[126], tout
+démontre clairement que les armées mossi qui ne craignirent pas d’aller
+empiéter sur les domaines de l’empereur de Mali et de Sonni Ali venaient
+du Yatenga.
+
+Nous avons vu[127] comment, au début du XIe siècle, _Raoua_[128], fils
+de Ouidiraogo et petit-fils de la princesse dagomba Yennenga, ayant reçu
+de son père le gouvernement des pays situés au Nord de Tenkodogo,
+s’était avancé dans la direction du Nord-Ouest jusqu’au _Zandoma_, y
+avait établi sa résidence et s’était taillé, aux dépens des Dogom et des
+Nioniossé, un royaume vassal de celui commandé à Tenkodogo d’abord par
+son père Ouidiraogo et ensuite par son frère Zoungourana. Les
+descendants de Raoua lui succédèrent sur le trône de Zandoma, mais, dans
+la seconde moitié du XIe siècle, ils cessèrent de relever du roi de
+Tenkodogo, qui était devenu vassal de l’empereur Oubri, pour reconnaître
+comme suzerain ce dernier lui-même, lequel n’était autre que le neveu de
+Raoua. Et c’est ainsi que le royaume de Zandoma, à ses débuts, constitua
+en quelque sorte une province de l’empire naissant de Ouagadougou.
+
+Sous le règne de Nassébiri, fils et troisième successeur d’Oubri, un
+fils de l’empereur, nommé _Ouamtanango_, dirigea une expédition
+militaire dans la partie du Yatenga demeurée indépendante, fit alliance
+avec les Nioniossé, embaucha les forgerons de cette peuplade comme
+sapeurs et, continuant l’œuvre de Raoua, acheva de chasser dans les
+montagnes les Dogom autochtones.
+
+Un peu plus tard, sous le règne de Ninguem, frère de Nassébiri, un autre
+fils de ce dernier nommé _Ya-Diga_, jaloux des lauriers de Ouamtanango,
+alla également faire une expédition au Yatenga. Pendant qu’il se
+trouvait dans ce pays, son oncle Ninguem mourut à Lâ, où il avait établi
+sa résidence, et Koundoumié, fils de Ninguem, profita de l’absence de
+son cousin Ya-Diga, plus âgé que lui, pour se faire proclamer empereur,
+vers l’an 1170. Pabré, sœur de Ya-Diga, s’empara alors des amulettes
+sacrées provenant de Riâlé, l’arrière grand-père d’Oubri[129], amulettes
+à la possession desquelles était attachée la faculté d’exercer le
+pouvoir suprême, et elle réussit à les apporter à son frère, qui
+résidait alors à _Goursi_, dans le Yatenga. Koundoumié se mit à la
+poursuite de Pabré, mais, arrivé à Yâko, il n’alla pas plus loin,
+l’anarchie s’étant déclarée derrière lui dans ses Etats, et il revint en
+arrière pour châtier les rebelles et se fixer à Tiéou. Ya-Diga demeura
+donc en possession des amulettes sacrées ; il fut rejoint bientôt à
+Goursi par un de ses frères nommé Yaouloumfao-Gama, qui amenait avec lui
+une bande de rebelles décidés à refuser l’obéissance à Koundoumié : se
+sentant alors de taille à résister à son cousin, Ya-Diga se fit lui
+aussi proclamer empereur des Mossi (_Môrho-nâba_) et fonda un second
+Etat mossi indépendant, avec Goursi comme capitale. Cet Etat fut appelé
+_Yatenga_, c’est-à-dire « terre de Ya ». Sa fondation définitive
+remonterait donc à la fin du XIIe siècle.
+
+Vers la même époque, un frère ou parent de Ya-Diga, appelé _Kouda_ comme
+le fils et successeur de Koundoumié, fondait un troisième Etat mossi
+indépendant au _Riziam_.
+
+A la mort de Ya-Diga (vers 1200 environ), le pays appelé aujourd’hui
+Yatenga comprenait donc trois royaumes mossi, tous fondés et gouvernés
+par des descendants de Ouidiraogo : celui du _Zandoma_, vassal de
+l’empereur de Ouagadougou ; celui du _Riziam_, indépendant ; celui de
+_Goursi_ ou du Yatenga propre, également indépendant. Ce dernier devait
+plus tard absorber les deux autres et devenir l’empire du Yatenga.
+
+A Ya-Diga succéda son frère _Yaouloumfao-Gama_, qui dut régner de 1200 à
+1225 environ. A la mort de ce dernier, _Kourita_, deuxième fils de Ya-
+Diga, s’empara du pouvoir au détriment de son aîné _Guéda_ ; mais celui-
+ci alla chercher des partisans à Lâ, dans l’empire voisin, parvint à
+s’emparer de Goursi et chassa Kourita dans la brousse, où il mourut
+(vers 1230). A Guéda succéda un autre de ses frères, nommé _Tounougoum_.
+Ensuite régnèrent _Possinga_ et _Nasségué_, tous les deux fils de
+Tounougoum.
+
+C’est sous le règne de Nasségué (1320-1340 vraisemblablement) qu’eut
+lieu la prise de Tombouctou par les Mossi du Yatenga, en 1333. Nous
+savons par Sa’di que la garnison mandingue laissée à Tombouctou par
+Kankan-Moussa prit la fuite, que Nasségué pilla la ville et l’incendia,
+puis se retira avec un immense butin, et qu’après son départ les troupes
+de l’empereur de Mali Maghan réoccupèrent la place.
+
+A Nasségué succédèrent ses fils _Somna_ et _Vanté-Baragouan_. Ce dernier
+(1350-1380) agrandit le domaine de ses prédécesseurs en ajoutant à la
+province de Goursi celles de Boussoum et de Somniaga et en s’emparant de
+Lâ sur l’empereur de Ouagadougou[130].
+
+_Bonga_ ou _Lambouéga_, fils et successeur de Vanté-Baragouan
+(1380-1410), annexa au Yatenga le royaume de _Zandoma_, jusque là vassal
+de l’empire de Ouagadougou. Voici, d’après la tradition, dans quelles
+circonstances s’opéra cette annexion : Bonga fit mettre du poison dans
+de la viande de bœuf et envoya cette viande, à titre de présent de bonne
+amitié, aux chefs de Bassi, de Kouba et de Tangaï, vassaux du roi de
+Zandoma ; ayant mangé de cette viande, ces chefs moururent ; Bonga fit
+alors déclarer par les augures qu’ils étaient morts pour avoir refusé de
+reconnaître son autorité ; aussitôt le roi de Zandoma, dernier
+descendant de Raoua, ainsi que le chef de Bembella et tous ses autres
+vassaux, par crainte d’un sort semblable, fit sa soumission à Bonga. Ce
+fut probablement ce dernier — ou l’un de ses successeurs immédiats —
+qui, vers le début du XVe siècle, alla faire une incursion dans le
+Massina, s’avançant jusque sur les rives du lac Débo.
+
+Après Bonga régnèrent successivement six souverains que la tradition
+donne comme ses fils ; à mon avis, il conviendrait de traduire ici
+« fils » par « descendants », sans quoi il serait difficile d’expliquer
+la période de plus d’un siècle qui, selon toute vraisemblance, s’écoula
+entre la mort de Bonga et celle du sixième de ses successeurs. Ces six
+empereurs furent : _Sougounam_ (1410-1430) ; _Kissoum_ (1430-1435), qui
+transféra la capitale de Goursi à _Sissamba_, à dix kilomètres à l’Ouest
+de Ouahigouya ; _Zangayella_ (1435-1460), qui annexa le canton de
+Bougounam, dernière parcelle du royaume de Zandoma demeurée encore
+indépendante du Yatenga ; _Lanlassé_ (1460-1475) ; _Nasséré_ ou
+_Nassodoba_ (1475-1500) et _Yamba_ (1500-1530).
+
+Ce fut Nasséré, l’avant-dernier de ces six successeurs de Bonga, qui
+s’illustra par son expédition dans le Bagana en 1477, son entrée à
+Oualata en 1480 et le sac de cette ville. Nous avons vu que, trois ans
+après la prise de Oualata, l’armée de Nasséré se rencontra près du lac
+de Korienza avec celle de Sonni Ali-Ber et, mise en déroute par ce
+dernier, dut se replier sur le Yatenga. Nous avons vu aussi que le
+fondateur de la dynastie des Askia à Gao, Mohammed Touré, entreprit en
+1497-1498 contre Nasséré une expédition à laquelle il donna toutes les
+allures d’une guerre sainte et que le Yatenga, sans que son indépendance
+en ait été ébranlée, eut beaucoup à souffrir de cette attaque. Cependant
+les randonnées de Nasséré avaient porté la terreur dans les pays de
+l’Ouest et c’est à elles que le nom des Mossi dut d’être connu en Europe
+dès la fin du XVe siècle : en effet, à la suite des razzias de Nasséré
+dans le Bagana et du sac de Oualata, l’empereur de Mali qui régnait
+alors envoya aux comptoirs portugais de la Côte une ambassade dans le
+but d’implorer l’aide de Jean II, roi de Portugal, contre les attaques
+dont son territoire était l’objet de la part des Mossi[131].
+
+Après Yamba, successeur de Nasséré, régnèrent six empereurs que les
+traditions de Ouahigouya donnent comme fils de Kissoum, deuxième
+successeur de Bonga : je ferai, au sujet de cette prétendue filiation,
+les mêmes réserves que j’ai faites au sujet des six empereurs soi-disant
+fils de Bonga. Ce furent : _Niogo_ (1530-1560), _Parima_ (1560-1590),
+_Koumpaougoum_ (1590-1620) ; _Nâbasséré_ ou Nasséré II (1620-1660), qui
+tenta en vain de s’emparer du royaume de Yâko, vassal de l’empire de
+Ouagadougou ; _Toussourou_ (1660-1690) et _Sini_ (1690-1720)[132].
+
+Ensuite régna _Pigo_ (1720-1739), qui est donné comme fils de Nâbasséré,
+et qui transféra la capitale de Sissamba à _Tziga_, à 30 kilomètres au
+Sud-Sud-Est de Ouahigouya.
+
+Après Pigo, nous commençons à avoir des dates plus certaines. A la mort
+de ce souverain, le trône devait revenir à son frère Kango. Mais
+_Ouabégo_, donné comme fils de Parima et alors chef du canton de Pirima,
+usurpa le pouvoir en 1739. Kango et son neveu Sagha se rendirent à
+Ségou[133] pour demander à Denkoro Kouloubali, fils et successeur de
+l’empereur banmana Biton, de les aider à lutter contre Ouabégo ; ils
+avaient amené avec eux une autruche et, comme cet oiseau était alors
+inconnu des gens de Ségou, ils firent croire aux Banmana que c’était un
+poulet et que tous les poulets du Yatenga étaient de la même taille.
+Kango d’ailleurs était un magicien extraordinaire : sur sa demande, un
+Banmana le tua et enferma son cadavre dans une grande jarre, de laquelle
+Kango, sept jours après, sortit vivant. Fortement impressionné par
+l’autruche et par la résurrection de Kango, l’empereur de Ségou[134]
+donna à ce dernier une armée ; avec l’aide de cette armée et des Peuls
+Dialloubé, Kango vainquit Ouabégo et le tua au village de Ridimba en
+1754.
+
+_Kango_, qui régna de 1754 à 1787 voulut se créer une capitale nouvelle
+et, dans un endroit inhabité appelé _Gossa_, il fit construire une
+grande forteresse à étages qu’il appela _Ouahigouya_ ou mieux
+Ouayougouya, c’est-à-dire « venir saluer », parce qu’il obligea tous les
+chefs de canton à venir lui rendre hommage en ce lieu selon la mode
+usitée à la cour de Ouagadougou. Kango fit la guerre au roi de Yâko et
+le battit, et il soumit une partie du pays samo. Il fit tous ses efforts
+pour faire cesser les guerres de village à village. Mais les guerriers
+banmana qu’il avait amenés de Ségou se livraient au pillage : pour s’en
+débarrasser, il les emmena dans la direction de Yâko, sous prétexte de
+colonne ; arrivé près de la rivière de Niességa, il fit camper sa troupe
+dans les hautes herbes, alors complètement sèches et, à la tombée de la
+nuit, après avoir eu soin de faire mettre les Mossi à l’écart, il mit le
+feu aux herbes : beaucoup de Banmana furent rôtis, d’autres furent
+assommés par les Mossi, ceux qui purent s’échapper retournèrent à Ségou.
+Cela se passait vers 1760 : Ngolo Diara, alors empereur de Ségou, voulut
+venger ses compatriotes et partit en guerre contre le Yatenga, mais il
+fut repoussé par Kango. Plus tard, à la suite d’une sorte de guerre
+civile qui éclata à Ségou, les commerçants dioula de cette ville
+s’enfuirent et se réfugièrent au Yatenga ; Ngolo demanda à Kango de les
+lui renvoyer et, sur son refus, dirigea pour la deuxième fois une
+colonne contre l’empire de Ouahigouya ; cette colonne n’eut pas plus de
+succès que la précédente et Ngolo mourut pendant cette expédition, suivi
+de près dans la tombe par son adversaire (1787)[135].
+
+Kango fut un monarque cruel ; il faisait périr sur des bûchers à Pissi,
+près de Ouahigouya, les gens qui lui déplaisaient. Des familles ainsi
+décimées par lui se vengèrent. L’empereur n’avait pas d’enfants et s’en
+désespérait ; enfin il lui naquit une fille. Un complot, dans lequel
+entrèrent ses propres femmes, fut ourdi pour tuer la malheureuse
+enfant : les notables, à l’occasion de la naissance de cette dernière,
+apportèrent à Kango des étoffes comme cadeaux et, suivant la coutume,
+l’empereur donna ces étoffes à ses femmes, qui les jetèrent sur le
+nouveau-né et l’étouffèrent.
+
+_Sagha_, neveu de Kango et fils de Pigo, régna de 1787 à 1803 et résida
+à Tziga. _Kaogo_ (1803-1806), autre fils de Pigo, fit une expédition
+malheureuse contre les Tombo de Bandiagara ; lui aussi résida à Tziga.
+_Tougouri_ (1806-1822), fils de Sagha, résida à Ouahigouya ; il fit la
+guerre au roi de Yâko, échoua une première fois, puis, sept ans après,
+parvint à détruire ce village, mais sans parvenir à annexer le royaume
+de Yâko au Yatenga. _Tanga_ ou _Kom_ (1822-25), deuxième fils de Sagha,
+fit colonne contre les Samo de la région de Koury.
+
+_Ragongo_ (1825-31), troisième fils de Sagha, eut à lutter contre son
+frère Kourgo qui, aidé des Peuls du Massina, brûla Ouahigouya et rasa la
+forteresse construite par Kango. Ragongo se réfugia à Tziga, mais revint
+sept jours après, surprit l’armée de Kourgo pendant que les guerriers
+étaient ivres de _dolo_ (bière de mil), la mit en déroute et
+reconstruisit Ouahigouya. Kourgo, réfugié à Gomboro, y mourut peu après.
+
+_Ridimba-nâba_ (1831), frère de Ragongo et chef de Ridimba (d’où son
+surnom), s’empara du pouvoir par usurpation sur son frère aîné Diogoré-
+nâba, auquel il reprochait d’avoir pris parti pour Kourgo. Mais
+_Diogoré-nâba_ (ou Zogo-nâba) le vainquit, le chassa dans le Massina et
+régna de 1831 à 1834 ; il installa sa capitale à Zougounam. Sous son
+règne commença une famine terrible qui désola le Yatenga pendant sept
+ans et au cours de laquelle on tua des vieillards pour les manger.
+
+_Totébalobo_ (1834-1850), fils de Sagha, résida à Tziga. Il devint
+aveugle vers 1840 et son frère Yemdé essaya alors de le renverser ; n’y
+pouvant parvenir, Yemdé engagea Totébalobo à faire la guerre au roi
+mossi indépendant du _Riziam_, qui résidait à cent kilomètres à l’Est de
+Ouahigouya. Totébalobo partit avec Yemdé et vainquit le roi du Riziam à
+Riziam même et à Sabassé ; le prince vaincu se réfugia dans la montagne,
+chez les Tombo. Comme l’empereur retournait à Tziga, Yemdé fit prendre à
+son frère une mauvaise direction lors de la traversée de l’étang de
+Bama : le souverain aveugle s’embourba et périt dans la vase.
+
+_Yemdé_ (1850-77), devenu nâba du Yatenga, fit la paix avec le roi du
+Riziam, qui reconnut sa suzeraineté. C’est donc sous le règne de Yemdé
+que le Yatenga atteignit la limite extrême de son extension
+territoriale. Ce souverain fit colonne au Massina, puis à Lâ et dans le
+Djilgodi. Après lui régnèrent : _Sanoum_ (1877-79), fils de Kaogo ;
+_Noboga_ (1879-84), fils de Tougouri ; _Pigo II_ (1884-85), fils de
+Totébalobo, qui mourut au bout de sept mois de règne.
+
+_Baogo_ (1885-95), fils de Yemdé, chassa à Gomboro, chez les Samo, les
+frères de Noboga, qui rallièrent à leur cause plusieurs villages mossi
+et firent une guerre longue mais sans succès à Baogo. Mamadou Laki, chef
+des Peuls Dialloubé du Massina, et l’un des propres ministres de Baogo,
+firent en 1893 cause commune avec les frères de Noboga, installés alors
+à Tiou, au Nord-Ouest du Yatenga. Baogo, craignant pour le maintien de
+son autorité, envoya alors des émissaires à Bandiagara au capitaine
+Destenave, pour l’inviter à venir à Ouahigouya et à l’aider dans sa
+lutte contre les révoltés, alors commandés par Bagaré, l’aîné des frères
+survivants de Noboga. Le capitaine Destenave vint à Ouahigouya en 1894,
+mais refusa d’aider Baogo dans sa lutte et chercha à le réconcilier avec
+Bagaré, sans succès d’ailleurs. Après le départ de cet officier, Baogo
+alla attaquer Tiou, mais il fut battu par Bagaré et les Dialloubé et,
+blessé d’une flèche, mourut à Sim en 1895.
+
+_Bagaré_ ou _Bouilli_ (1895-99), fils de Tougouri, se rendit alors à
+Ouahigouya et s’empara du pouvoir. Le chef de Roba, fils de l’empereur
+Tanga, chercha à le détrôner mais fut vaincu à Réko. Le capitaine
+Destenave, au cours d’un deuxième voyage à Ouahigouya, reçut la
+soumission de Bagaré, qui se plaça sous le protectorat français ; cet
+officier, pour asseoir l’autorité du nouvel empereur, dut détruire le
+village de Sissamba, qui s’était révolté contre Bagaré. Cependant ce
+dernier avait toujours contre lui ses cousins, les descendants des
+frères de Tougouri, qui lui reprochaient d’avoir tué son prédécesseur
+Baogo ; ils voulaient donner le pouvoir au chef d’Ouro, fils de
+Totébalobo, mais, pour ne pas attirer sur lui le mauvais sort en le
+proclamant empereur du vivant de Bagaré, ils choisirent comme chef
+provisoire une fille de Baogo nommée Nâpoko, laquelle confia le
+commandement de l’armée des révoltés à un guerrier réputé appelé
+_Sidayété_. Celui-ci, partant de Tziga, vint détruire Ouahigouya et
+força Bagaré à se réfugier à Bango, à 15 kilomètres au Nord-Ouest de sa
+capitale. Le lieutenant Voulet se trouvant à passer à Tiou, Bagaré l’y
+vint saluer et lui demanda sa protection ; Voulet, avec l’armée de
+Bagaré et des partisans Dialloubé, battit Sidayété à Sim, à Soulou et à
+Rambi et réinstalla Bagaré à Ouahigouya (1896). Mais, six mois après le
+départ de Voulet pour Ouagadougou, Sidayété chassa de nouveau Bagaré à
+Bango ; l’empereur vaincu fit avertir Voulet, alors à Barani (cercle
+actuel de Koury), qui revint au Yatenga, battit Sidayété à Barga et à
+Salla et chassa ses bandes du côté de Ouagadougou. Mais, après le départ
+de Voulet, Sidayété reprit une troisième fois Ouahigouya, où cependant
+Bagaré était réinstallé peu après (1898) par le commandant Destenave,
+qui établissait dans la capitale du Yatenga un poste français avec un
+résident (capitaine Bouticq, puis capitaine Bouvet).
+
+_Liguidi_ (1899-1902), frère de Bagaré, ne pouvant se faire obéir des
+Samo, implora le secours du capitaine Bouvet, qui, au cours d’une
+colonne de police, ramena les révoltés à l’obéissance (1900).
+
+_Koboga_, fils de Noboga et quarantième successeur de Ya-Diga, règne à
+Ouahigouya depuis 1902.
+
+L’empereur du Yatenga, nous l’avons vu, porte comme celui de Ouagadougou
+le titre de _Môrho-nâba_ ; la capitale de l’empire a varié d’emplacement
+bien des fois : les localités où elle fut installée le plus souvent sont
+Sissamba, Tziga et Ouahigouya.
+
+L’empereur nomme les _soloum-nâba_ (chefs de province) et approuve la
+nomination des _tenga-nâba_ (chefs de village). Les chefs de province et
+les rois vassaux, jusqu’à l’occupation française, venaient chaque année
+saluer le souverain et lui apporter leur tribut. Les principaux
+dignitaires de la cour étaient et sont encore : le _togou-nâba_, chargé
+de répéter à haute voix dans les audiences les paroles du souverain,
+d’administrer les villages relevant directement de celui-ci, de
+transmettre ses ordres aux chefs de province et de donner l’investiture
+au successeur de l’empereur défunt ; le _ouidi-nâba_, chef de la
+cavalerie et gouverneur des villages commandés par les fils du
+souverain, ainsi que des Peuls Dialloubé et Fitoubé et d’une partie des
+Samo ; le _rassoum-nâba_, chef des serviteurs de l’empereur, gouverneur
+des Nioniossé, d’une partie des Yarhsé ou Dioula musulmans et des Peuls
+Tôrobé, exécuteur des hautes-œuvres, chef des prisons et gardien du
+trésor ; le _baloum-nâba_, maître du palais, chef des pages,
+palefreniers et eunuques, introducteur des visiteurs et plaignants, et
+gouverneur d’une partie des Samo et des Dioula ; le _sôba-nâba_,
+introducteur des chefs de province et lieutenant du baloum-nâba ; le
+_samandé-nâba_, chef des fantassins et remplaçant éventuel du togou-
+nâba ; le _ouidikim-nâba_, lieutenant du ouidi-nâba ; le _bagaré-nâba_,
+gardien des troupeaux et chef des esclaves, lieutenant du rassoum-nâba ;
+le _bougouré-nâba_, chef des soldats recrutés parmi les esclaves ; le
+_kom-nâba_, remplaçant éventuel du rassoum-nâba et chef d’une partie des
+fantassins ; le _diaka-nâba_, gardien des amulettes impériales apportées
+autrefois par la sœur de Ya-Diga ; le _yaogo-nâba_, gardien des
+sépultures impériales ; le _saba-nâba_, chef des forgerons et lieutenant
+du kom-nâba ; le _tôm-nâba_, second lieutenant du baloum-nâba, chargé de
+donner aux chefs venant recevoir l’investiture la poignée de poussière
+nécessaire pour saluer l’empereur : en échange de cette poignée de
+poussière, le chef nouvellement investi donnait une femme au tôm-nâba.
+
+L’impôt était payé en mil par les Nioniossé et les Samo, en sel par les
+Dioula, en bœufs par les Peuls. Les Mossi ne payaient pas d’impôt à
+proprement parler, mais contribuaient au tribut annuel versé à
+l’empereur par les chefs de province. Les caravanes étaient astreintes à
+un droit de circulation payable en nature.
+
+Les chefs de province étaient choisis par l’empereur dans la famille de
+leur prédécesseur ; parfois cependant le souverain nommait à ces
+fonctions certains de ses favoris. Ces chefs de province avaient chacun
+une cour copiée sur celle de l’empereur. Ils nommaient les chefs de
+village en se basant sur le système appliqué par le souverain à la
+nomination des chefs de province. Les chefs de village étaient toujours
+des Mossi, même en pays étranger ; ils versaient un tribut annuel au
+chef de leur province.
+
+A côté du chef de village mossi (_tenga-nâba_), il existe souvent un
+_tenga-sôba_ ou « maître de la terre » qui est généralement le
+descendant de l’une des familles autochtones qui occupaient le pays
+avant les Mossi (familles nioniossé en particulier) ; le _tenga-sôba_,
+quand il existe, est en même temps grand-prêtre[136]. Là où les Mossi
+n’ont pas trouvé d’occupants du sol lors de leur arrivée au Yatenga, le
+tenga-nâba et le tenga-sôba se confondent dans la personne d’un
+fonctionnaire unique. Au point de vue religieux, les tenga-sôba sont
+sous l’autorité du tenga-sôba de Bougouré, lequel descend des anciens
+rois des Nioniossé. En cas de différend relatif au régime des terres,
+c’est le tenga-sobâ et non le tenga-nâba qui est choisi comme juge.
+
+
+ =III. — L’empire de Fada-n-Gourma.=
+
+
+La fondation de l’empire de Fada-n-Gourma remonte, nous l’avons vu, au
+début du XIe siècle, comme celle de l’empire de Ouagadougou et des
+premières colonisations mossi au Yatenga. _Diaba Lompo_, fils de
+Ouidiraogo, frère de Zoungourana et de Raoua et oncle d’Oubri, établit
+la domination de la descendance de Riâlé sur le pays des Gourmantché
+actuels : de lui et de ses successeurs, nous ne savons pas grand-chose,
+à de rares exceptions près. L’histoire de cet empire nous est beaucoup
+moins connue que celle des deux empires mossi de même origine et sans
+doute le rôle qu’il joua dans l’histoire générale du Soudan fut beaucoup
+plus effacé.
+
+La tradition[137] nous a conservé cependant les noms de 24 empereurs qui
+se succédèrent depuis le XIe siècle jusqu’à l’époque actuelle et dont le
+24e, qui règne encore aujourd’hui à Youngou, Nioungou, Noungou ou Younga
+— appellations indigènes de la ville de Fada-n-Gourma —, serait le
+descendant direct de Diaba Lompo, fondateur de la dynastie. Pour moi, je
+crois que la liste effective des souverains de Fada-n-Gourma doit être
+plus longue et que certains noms n’ont pas été retenus par la tradition,
+sans quoi la durée moyenne de chacun des règnes dépasserait trente-cinq
+ans, ce qui est beaucoup.
+
+Quoi qu’il en soit, voici la liste des vingt-quatre empereurs dont les
+noms nous sont parvenus. Après Diaba Lompo auraient régné son fils
+Tidapo, puis Ountani fils de Tidapo, puis Bayidoba, puis _Labi Diédo_ :
+ce dernier aurait, par ses victoires sur les Dogom et les Bariba, donné
+à l’empire et au peuple des Gourmantché leurs limites actuelles ; enivré
+de sa puissance, Labi Diédo, dans un accès d’orgueil, tira une flèche
+contre le ciel ; comme il levait la tête pour suivre le trajet de la
+flèche, celle-ci retomba sur l’un de ses yeux et le tua. Après lui
+régnèrent Tentuoriba, puis _Tokourmou_, réputé pour sa jalousie et sa
+férocité : frappé de ce que les traits de ses enfants différaient de ses
+traits propres, il soupçonna ses femmes de l’avoir trompé ; les anciens
+du pays cherchèrent à lui démontrer la fausseté de son raisonnement en
+lâchant devant lui des vaches et des veaux préalablement séparés en deux
+groupes, l’un de vaches et l’autre de veaux, et en lui montrant un veau
+brun qui, guidé par l’instinct filial, allait retrouver une vache
+blanche qui était bien sa mère ; mais cette démonstration ne convainquit
+pas Tokourmou, qui fit construire une maison dans le lit d’une rivière,
+à l’époque des basses eaux, et y enferma toutes ses femmes, à
+l’exception de trente qui trouvèrent grâce à ses yeux ; lorsque la crue
+survint, la maison fut engloutie et toutes les malheureuses périrent.
+
+Après ce monarque cruel vint une série de sept empereurs dont nous ne
+savons que les noms : Guima, Gori, Bogoré frère du précédent, Kampadi,
+Kambambi, Tankoïdé et Barissongué. Ensuite régna _Yendablé_ (fin du XVIe
+siècle ou commencement du XVIIe), qui dirigea une colonne contre
+Sansanné-Mango et rapporta un butin considérable. Ses successeurs
+furent : Yembirima, Bangama, Yengama, Yenkirima, Yenkiablé, Yempabou,
+Yempadougou, Yenkouaré et enfin _Bantchandé_, l’empereur actuel.
+
+Il semble que l’autorité des souverains de l’Etat gourmantché n’était
+réellement absolue que dans la province de Fada-n-Gourma ; il y avait
+des luttes fréquentes entre l’empereur et ses vassaux : c’est ainsi
+qu’en 1895, lors de notre installation dans le pays, Bantchandé était en
+guerre avec Touri-ntouri-ba, chef de Matiakouali, et avec le chef de
+Diapaga. En 1897 le lieutenant Baud arriva à Fada-n-Gourma, consolida
+l’autorité de Bantchandé et amena Touri-ntouri-ba à faire sa soumission.
+Le chef de Diapaga demeura indépendant jusqu’à ce qu’un poste français
+eût été créé auprès de sa résidence, en 1907.
+
+Les usages de la cour de Fada-n-Gourma sont très analogues à ceux
+observés à Ouagadougou et à Ouahigouya, mais l’empereur porte le titre
+de _mbaro_ au lieu de celui de Môrho-nâba. Avant l’occupation française,
+l’empire était divisé en dix-huit provinces, dont l’une relevait
+directement du monarque, tandis que les dix-sept autres étaient
+commandées chacune par un chef vassal de l’empereur et nommé par ce
+dernier, toujours dans une famille déterminée.
+
+La province impériale comprenait, outre Fada-n-Gourma, les villages de
+Gayéri, Boulgou, Pagou, Bartibogou, Kodiar, Namounou et la partie de
+Bilanga habitée par des Yansi. Les noms ou chefs-lieux des dix-sept
+provinces vassales étaient : Diapaga ou Diapangou, Bilanga (partie
+habitée par des Gourmantché), Piéla, Tchenhou, Bogandé, Nebba, Yamba,
+Matiakouali, Bizougou, Gobnangou, Konkobiri, Madiori, Pama, Diabo,
+Kominianga, Youmtenga et Nabangou ; la province de Diabo était surtout
+peuplée de Mossi et les trois dernières de Yansi.
+
+[Illustration : Carte 10. — Les empires mossi et gourmantché.]
+
+
+[Note 119 : 1er volume, pages 305 et suivantes.]
+
+[Note 120 : Voir à ce sujet _le Pays Mossi_ par M. le lieutenant Marc.]
+
+[Note 121 : 1er volume, page 309.]
+
+[Note 122 : Ces appellations n’étaient pas spéciales à l’empire de
+Ouagadougou : l’empire du Yatenga portait aussi le nom de _Môrho_, son
+souverain celui de _Mô-nâba_ et ses habitants celui de _Môssé_ ou
+_Mossi_.]
+
+[Note 123 : Ouagadougou — ou mieux _Ouaghadogho_ — ne doit pas remonter,
+en tant qu’agglomération importante, au-delà de l’empereur Niandeffo,
+c’est-à-dire de la fin du XIIIe siècle, bien qu’il existât déjà un
+village sur le même emplacement au temps d’Oubri. M. le lieutenant Marc
+suppose que cette localité constituait dès le XIIe siècle un centre
+commercial important ; son opinion, que je ne partage pas, est basée sur
+une phrase du _Tarikh-es-Soudân_ (page 46 de la traduction) disant que
+« les gens de — ou du — _Ouaghdou_ » étaient ceux qui se rendaient en
+plus grand nombre à Tombouctou pour y trafiquer, lors des débuts de la
+prospérité de cette ville (époque qu’il faudrait d’ailleurs reporter
+plutôt au XIIIe siècle) ; mais il me semble impossible de traduire
+l’expression du texte autrement que par « les gens du Ouagadou » et
+d’entendre par _Ouaghdou_ autre chose que la province du Sahel où se
+trouve Goumbou.]
+
+[Note 124 : Comparer la grande analogie existant entre les usages encore
+suivis de nos jours à la cour de l’empereur de Ouagadougou et ceux
+suivis autrefois aux cours de Ghana, Mali et Gao. Tous les détails
+donnés ici sur l’organisation intérieure de l’empire de Ouagadougou sont
+empruntés presque textuellement à la monographie du cercle de
+Ouagadougou rédigée par M. l’administrateur Carrier d’après ses propres
+observations et celles de ses prédécesseurs.]
+
+[Note 125 : Le nom que portait l’empereur avant son couronnement devient
+un terme proscrit, même dans la langue courante et même appliqué à des
+objets d’un usage familier. Ainsi le prédécesseur du Môrho-nâba actuel,
+avant son avènement, portait le nom de _Kouka_, mot qui désigne une
+espèce de tamarinier et qui est donné souvent comme prénom en pays
+mossi ; lorsque Kouka fut proclamé empereur, il prit le surnom de
+_Ouobdérho_ (l’éléphant) : à partir de cet instant, tous les habitants
+de l’empire qui s’appelaient Kouka changèrent leur nom en _Nâbiouré_, ce
+qui signifie « nom du nâba » et le tamarinier de l’espèce _kouka_ fut
+appelé également _nâbiouré_ (Lieutenant Marc, _le Pays mossi_).]
+
+[Note 126 : Ce nom est écrit par Sa’di _Na’sira_ ou _Na’séré_ : or
+l’empereur du Yatenga qui vivait à la fin du XVe siècle, c’est-à-dire à
+l’époque où _Na’sira_ pilla Oualata, s’appelait _Nasséré_ ou
+_Nassodoba_, d’après les traditions conservées à Ouahigouya.]
+
+[Note 127 : 1er volume, pages 308 et 310.]
+
+[Note 128 : Presque toutes les traditions consignées ici qui se
+rapportent à l’empire du Yatenga ont été empruntées à la monographie du
+Cercle de Ouahigouya par M. l’administrateur Vadier.]
+
+[Note 129 : Voir 1er volume, pages 307 et suivantes.]
+
+[Note 130 : Lâ devait faire retour, quelque temps après, à l’empire de
+Ouagadougou.]
+
+[Note 131 : Peu après, une expédition portugaise amena à Lisbonne des
+gens du golfe du Bénin qui apprirent à Jean II l’existence d’un puissant
+monarque appelé _Ogané_ qui donnait l’investiture à leur roi. Les
+Portugais crurent pouvoir identifier ce monarque avec le fameux « Prêtre
+Jean ». En 1488, un Ouolof amené à Lisbonne parla à Jean II de
+l’empereur des Mossi, lui disant que les Etats de ce prince puissant
+commençaient au-delà de Tombouctou en s’étendant vers l’Orient et
+ajoutant que ce souverain se conformait, sur beaucoup de points, aux
+coutumes des peuples chrétiens ; Jean II en conclut que le roi des Mossi
+pouvait bien être le Prêtre Jean et se confondre avec l’_Ogané_ dont on
+lui avait parlé précédemment, et il confia à un Abyssin une lettre pour
+le « roi de Moses », lettre qui, naturellement, ne parvint jamais à son
+adresse. Barth, se fondant sur ces faits rapportés par de Barros, a fait
+d’_Ogané_ le titre royal de l’empereur des Mossi ; ce même mot a été
+rapproché, un peu à la légère, par le lieutenant Desplagnes, du titre de
+_hogoun_ porté par les chefs des Tombo, mais inconnu des Mossi. A mon
+avis, l’_Ogané_ signalé à Jean II était tout simplement un souverain
+résidant non loin de la Côte du Bénin : on sait que « chef » se dit
+_ogan_ dans plusieurs dialectes de la Côte des Esclaves. (Voir à ce
+sujet _le Pays Mossi_, par le lieutenant Marc, pages 4 et suivantes).]
+
+[Note 132 : Toutes ces dates sont approximatives.]
+
+[Note 133 : Kango et Sagha atteignirent le Bani près de Poromani (ou
+Fouroumané), en aval de San, et remontèrent ce fleuve jusqu’en face de
+Ségou.]
+
+[Note 134 : Si Kango est demeuré quelque temps à Ségou, ce qui est
+probable, l’empereur banmana qui lui confia une armée n’était plus sans
+doute Denkoro, mort en 1740, mais _Ton-mansa_, dont l’avènement eut lieu
+la même année.]
+
+[Note 135 : Les dates de l’avènement et de la mort de Kango sont
+exactement celles que la tradition assigne au règne effectif de
+l’empereur de Ségou Ngolo Diara, qui, monté sur le trône en 1750, ne
+s’empara définitivement du pouvoir qu’en 1754 et mourut en 1787.]
+
+[Note 136 : A comparer un régime absolument analogue qui existe en pays
+mandé : le _dougoutigui_, maître du sol et chef de la religion,
+représente les plus anciens occupants du pays ; le _kountigui_, sorte de
+maire ou administrateur du village, est un simple fonctionnaire
+représentant le pouvoir central.]
+
+[Note 137 : Presque toutes les traditions historiques relatives à cet
+empire ont été empruntées à la monographie du Cercle de Fada-n-Gourma
+par M. l’administrateur Maubert.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ =Le royaume de Diara
+ (XIe au XVIIIe siècles)=
+
+
+ =I. — La dynastie des Niakaté= (XIe au XIIIe siècles).
+
+
+Nous avons vu précédemment[138] comment le Kingui et le Diafounou
+avaient été colonisés, dès la fin du VIIe siècle, par des Soninké venus
+du Diaga, comment un éphémère royaume soninké s’était constitué vers 750
+dans le Ouagadou et comment le dernier roi du Ouagadou s’était emparé
+vers 790 de Ghana sur les Judéo-Syriens, en même temps que certains de
+ses sujets allaient renforcer les colonies soninké de la région où
+existait déjà, depuis le VIIe siècle, la ville de _Diara_, située à peu
+de distance au Nord-Est de Nioro.
+
+Ces colonies soninké du Kingui et du Diafounou relevèrent plus ou moins
+directement de l’empire de Ghana durant toute la période de la puissance
+des Sissé, c’est-à-dire depuis la fin du VIIIe siècle jusqu’en 1076,
+époque de la prise de Ghana par les Almoravides et du premier
+démembrement de l’empire de Ghana. Parmi les Etats soninké indépendants
+qui se créèrent à la suite de ce démembrement furent ceux du Kingui, du
+Kaniaga et du Bakounou, fondés, le premier par la famille des Niakaté,
+Diakhaté ou Diagaté, le second par celle des Diarisso et le troisième
+par celle des Doukouré. Le royaume du Bakounou n’a pas eu d’histoire à
+proprement parler et nous pouvons nous contenter de ce qui a été dit à
+son sujet à l’occasion de la formation du peuple soninké[139]. Le
+royaume du Kaniaga, devenu plus tard l’empire de Sosso, fera l’objet du
+chapitre suivant. Je ne m’occuperai pour l’instant que du royaume du
+Kingui ou de Diara.
+
+Je n’ai d’ailleurs pas grand chose à ajouter à ce que j’ai rapporté plus
+haut[140] concernant la fondation à Diara, par les Niakaté, d’un royaume
+qui semble avoir eu des débuts assez modestes. La dynastie des Niakaté
+se maintint au pouvoir depuis la fin du XIe siècle ou le commencement du
+XIIe jusque vers 1270 ; son autorité ne devait pas s’étendre bien loin,
+mais se faisait sentir probablement, en dehors du Kingui, sur le
+Kéniarémé, le Guidioumé et le Diafounou ; les Niakaté devaient, au moins
+à partir de la fin du XIIe siècle, être plus ou moins vassaux des
+empereurs de Sosso. Le dernier prince de cette dynastie, et le seul dont
+les traditions que j’ai eues à ma disposition aient conservé le nom,
+_Mana-Maghan Niakaté_, parvint à étendre son pouvoir sur une partie du
+Kaarta, du Diangounté et du Bakounou ; peut-être la défaite de
+Soumangourou Kannté, empereur de Sosso, par Soundiata, empereur des
+Mandingues, en 1235, favorisa-t-elle l’extension du domaine de Mana-
+Maghan. Mais ce dernier ne fut affranchi de la tutelle de Sosso que pour
+tomber sous celle, plus ou moins directe, de Mali. J’ai raconté[141] la
+fin tragique de Mana-Maghan et de ses deux fils Bemba et Mana ; je
+m’étais arrêté à la prise du pouvoir par _Fié-Mamoudou Diawara_, en 1270
+environ.
+
+
+ =II. — La dynastie des Diawara= (1270 à 1754).
+
+
+Fié-Mamoudou, le premier des rois diawara de Diara, fut un prince habile
+et puissant. Les Berbères du Tagant, ayant entendu dire que tous les
+pays se disputaient son alliance, lui envoyèrent une ambassade chargée
+de lui amener, en guise de présent, trois cents jeunes captives.
+L’ambassade arriva à Diara, alors que Mamoudou résidait encore à
+Toundoungoumé ou Touroungoumbé, village très voisin de Diara, où avait
+habité et où était mort son père Daman-Guilé. Le personnage le plus
+influent de la capitale, nommé _Diabigné-Doumbé_ et qui passe pour être
+l’ancêtre de la famille des Kamara chez les Kâgoro, logea chez lui les
+ambassadeurs, fit asseoir les trois cents captives sur la place publique
+et chargea son fils _Fato-Makhan_, ami personnel du nouveau roi, d’aller
+prévenir ce dernier. Fato-Makhan enfourcha son cheval aussitôt, se
+rendit à Toundoungoumé et informa Mamoudou de l’événement qui défrayait
+alors toutes les conversations, ajoutant que, parmi les trois cents
+captives des Berbères, il en était une qui dépassait en beauté toutes
+les autres. Mamoudou fut enchanté de la nouvelle et il s’apprêtait à
+réclamer cette jeune fille pour en faire son épouse, lorsque son
+principal conseiller, nommé Fakaloumpan, lui dit à l’oreille :
+« N’épouse pas cette fille ; donne-la en mariage à celui qui t’a parlé
+d’elle et qui évidemment la désire ; tu trouveras facilement une autre
+femme et tu auras la paix. » Le roi écouta cet avis et dit à Fato-Makhan
+qu’il lui offrait la belle captive : « Que te donnerai-je en échange ?
+demanda Fato-Makhan. — Donne-moi Diara », répondit le roi, qui savait
+que les partisans des Niakaté étaient encore nombreux dans cette ville
+et que, tant qu’il ne pourrait y entrer en maître, son autorité
+demeurerait précaire.
+
+« Si je te donne Diara, reprit Fato-Makhan, comment te conduiras-tu vis-
+à-vis de moi et des miens ? — Ce que faisaient les Niakaté, dit
+Mamoudou, je le ferai ; comment se conduisaient-ils vis-à-vis de sa
+famille ? — Selon la coutume établie. — J’accepte de faire de même. — Eh
+bien, conclut Fato-Makhan, je te remettrai le sabre royal et, si cela te
+plaît, tu seras notre roi ; si cela ne te plaît pas, tu demeureras un
+simple particulier et tu épouseras la belle captive. »
+
+Etant ainsi tombé d’accord avec Mamoudou, Fato-Makhan retourna à Diara
+et raconta tout à son père. Celui-ci trouva de son goût l’arrangement
+intervenu et le fit accepter par tous les notables de Diara. Puis il
+alla lui-même chercher Mamoudou qui, alors seulement, fit pour la
+première fois son entrée solennelle dans la capitale du royaume, escorté
+de ses guerriers, et reçut le serment d’obéissance de tous les chefs.
+
+L’empereur qui régnait alors sur le Tekrour, et qui appartenait à la
+dynastie des Sossé, ayant lui aussi entendu parler de la puissance de
+Mamoudou, expédia à son tour à Diara une ambassade. Ses envoyés furent
+éblouis de la richesse du roi et de la prospérité du pays et, sur le
+rapport qu’ils en firent à l’empereur de Tekrour lors de leur retour au
+Fouta, celui-ci leva une armée pour aller piller Diara. Mamoudou marcha
+à la rencontre de l’expédition toucouleure, la mit en déroute et la
+poursuivit jusque sur les rives du Sénégal. Comme il se préparait à
+regagner son royaume, il fut trahi par un de ses frères, qui renseigna
+les Toucouleurs sur l’itinéraire qu’il devait suivre ; les ennemis lui
+tendirent une embuscade et réussirent à le tuer. Avant de rendre le
+dernier soupir, Mamoudou recommanda à Fato-Makhan, son fidèle
+lieutenant, de se rendre le plus vite possible à Diara, de prendre dans
+son magasin le sabre royal et de le suspendre à l’épaule de son fils
+Silla-Makhan, encore enfant, afin d’empêcher le traître de s’emparer du
+pouvoir[142].
+
+Fato-Makhan remplit sa mission consciencieusement, et _Silla-Makhan
+Diawara_ succéda à son père sur le trône de Diara. C’est sous son règne
+— qui se déroula à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe siècle —
+que, vers l’an 1300, la ville de _Nioro_ fut fondée par des Peuls
+Diawambé que Mana-Maghan Niakaté avait amenés du Kaarta au Kingui vers
+1250.
+
+Silla-Makhan régna quarante ans et eut trente-sept enfants, dont quinze
+garçons. Son fils aîné _Daman_ résidait auprès de son père à Diara et
+lui succéda après sa mort. Les autres s’installèrent dans divers
+villages du Kingui ou même dans d’autres provinces du royaume,
+s’emparèrent du commandement de ces villages ou provinces et le
+transmirent à leurs descendants. C’est ainsi que l’un d’eux, nommé
+Bandiougou, s’établit à Yéréré ; un autre, Ouali, se fixa à
+Toundoungoumé ; Faré s’installa à Bouli, Aïssé à Mérémédi, Samba à
+Diabigué, Mokoti à Diala (dans le Nord du Kaarta), Dabo au Diangounté,
+etc. Plusieurs quittèrent le royaume et allèrent fonder des villages
+diawara au Boundou et au Fouta.
+
+Après Daman, qui mourut sans doute vers 1350, ses descendants
+continuèrent à occuper le trône de Diara. Le royaume se maintint pendant
+quatre siècles, mais il ne constitua jamais un véritable empire
+comparable à ceux de Ghana, de Gao, de Mali, de Tekrour ou même de
+Sosso. Nous avons vu qu’il s’était trouvé plus ou moins directement
+englobé dans l’empire mandingue à l’époque de Soundiata (XIIIe siècle) ;
+dès les premières années du XVIe siècle, l’Askia Mohammed I étendit sa
+suzeraineté jusqu’au Kingui, et le royaume de Diara passa de la tutelle
+de Mali sous celle de Gao ; redevenu à peu près indépendant à la fin du
+même siècle, après la victoire du pacha Djouder sur l’Askia Issihak II,
+il ne devait pas tarder à être annexé à l’empire banmana des Massassi.
+
+Ce furent des querelles de famille et des disputes au sujet de la
+préséance qui précipitèrent la décadence du royaume et furent l’occasion
+de sa ruine. Les descendants directs de Daman, qui constituaient la
+branche aînée des Diawara, avaient reçu le nom de _Sagoné_ ; les
+descendants de Dabo, frère de Daman, établis au Diangounté, formaient la
+branche des _Dabora_ ou _Daboro_. Ces deux fractions ne tardèrent pas à
+devenir ennemies : les Dabora entraînèrent dans leur parti les
+descendants de Mokoti, établis à Diala, et voulurent, vers l’an 1450,
+forcer la main au souverain alors régnant pour qu’il désignât son
+successeur parmi eux ; ayant échoué dans leur dessein, ils résolurent
+d’employer la force et déclarèrent la guerre aux Sagoné. Ceux-ci furent
+vainqueurs et obligèrent les Dabora à demeurer dans leur province. Trois
+siècles passèrent, sans que les haines des deux familles se fussent
+apaisées.
+
+Vers 1750, il se trouva que le roi de Diara, chef des Sagoné, et son
+vassal le chef des Dabora étaient amoureux d’une même femme et se
+partageaient ses faveurs ; le premier était laid et ne se risquait que
+de nuit chez sa belle, craignant que celle-ci ne voulût plus de lui si
+elle venait à apercevoir son visage ; or une nuit, tandis que le roi
+était chez sa maîtresse, son rival s’introduisit dans la chambre des
+amants sous prétexte de reprendre une bague qu’il y avait oubliée et il
+alluma du feu, soi-disant pour y voir clair mais en réalité pour rendre
+visible aux yeux de la femme la laideur du Sagoné. Celui-ci, d’autant
+plus furieux que la belle l’accabla de moqueries, jura solennellement
+que le feu allumé par la main du chef des Dabora ne s’éteindrait pas de
+sitôt, ce qui équivalait à une déclaration de guerre. Les hostilités en
+effet s’ouvrirent peu après : les Dabora, soutenus par les Maures Oulad-
+Mbarek, étaient sensiblement les plus forts, et les Sagoné appelèrent à
+leur secours l’empereur banmana du Kaarta, Sébé ou Sié Kouloubali, qui
+n’attendait que cette occasion pour arrondir son domaine. Sébé tomba sur
+les Dabora, les vainquit, mais annexa le Diangounté au Kaarta au lieu de
+le restituer au roi de Diara. Puis, sous prétexte de défendre le Kingui
+contre les Oulad-Mbarek, dont la puissance devenait redoutable, il se
+porta jusqu’à Nioro, enleva le pouvoir aux Diawara et partagea ce qui
+restait du royaume de Diara en provinces relevant directement de son
+autorité (1754).
+
+Comme nous le verrons en parlant de l’histoire des empires banmana, la
+lutte continua longtemps encore au Kingui entre les Diawara et les
+Banmana-Massassi, et ce ne fut que sous le règne du dernier empereur du
+Kaarta, Kandia, un siècle environ après la main-mise de Sébé Kouloubali
+sur le royaume de Diara, que les Massassi furent définitivement
+vainqueurs des Diawara et installèrent leur capitale à Nioro (1846),
+pour en être chassés quelques années après par El-Hadj Omar en 1854.
+
+[Illustration : Carte 11. — Le royaume de Diara.]
+
+ DELAFOSSE Planche XX
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 39. — Cavaliers Touareg
+
+exécutant une charge de parade contre le vapeur _Ibis_, à Bamba.]
+
+[Illustration : _Cliché Fortier_
+
+FIG. 40. — Scène de danse guerrière chez les Malinké.]
+
+
+[Note 138 : 1er volume, pages 256 à 263.]
+
+[Note 139 : 1er volume, pages 265 et 266.]
+
+[Note 140 : 1er volume, pages 266 et 267.]
+
+[Note 141 : 1er volume, page 267 et plus loin pages 273 à 276.]
+
+[Note 142 : Au sujet de l’origine de ce sabre légendaire, voir le 1er
+volume, pages 272 et 273.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE VI
+
+ =L’Empire de Sosso ou du Kaniaga
+ (XIe au XIIIe siècles).=
+
+
+L’Etat soninké dont je vais tenter de retracer ici la brève histoire
+n’eut ni la durée ni l’éclat de l’empire de Ghana, mais il fut
+cependant, à un moment donné, maître des destinées du Soudan. Le nom de
+sa capitale, _Sosso_, ou celui de la fraction dirigeante de sa
+population, les _Sossé_, transmis à la postérité par Ibn-Khaldoun, a été
+longtemps confondu avec celui des Soussou, alors que, à mon avis, ces
+derniers n’ont jamais participé à sa formation ni à sa gloire : c’est
+tout au moins ce qui résulte d’un examen consciencieux des traditions
+locales, comme de la lecture attentive des quelques documents écrits que
+nous possédons sur ce sujet.
+
+J’ai relaté plus haut[143] comment les Soninké s’étaient établis dans le
+_Kaniaga_ et y avaient fondé à diverses reprises des colonies qui, en se
+soudant entre elles, donnèrent naissance à un véritable Etat. Dès la fin
+du VIIe siècle, nous avons vu la migration de l’ancêtre Digna passer par
+le Kaniaga en se rendant du Diaga à Dioka. Vers 750, Goumaté-Fadé, père
+du clan des Diarisso, Diaressi ou Yaressi, recevait du roi du Ouagadou
+le gouvernement de la partie septentrionale du Bélédougou et Diaméra-
+Sogona celui de la partie méridionale du Kaniaga ; ce dernier fixait sa
+résidence à _Guesséné_ ou près de Guesséné. Quelque quarante ans plus
+tard, lors du démembrement du Ouagadou, Goumaté-Fadé devenait le chef
+indépendant d’une petite province habitée par sa propre famille et celle
+de Diaméra-Sogona. Cette province ne tarda pas à être annexée à l’empire
+de Ghana et à former une sorte de petit royaume vassal de cet empire.
+
+Lorsque la prise de Ghana en 1076 par les Almoravides provoqua un
+nouveau mouvement de migration parmi les Soninké, un grand nombre de
+gens de cette nation s’enfuirent de l’Aoukar et allèrent dans le Kaniaga
+rejoindre leurs compatriotes. C’est à ce moment, très vraisemblablement,
+que l’Etat soninké du Kaniaga se constitua définitivement, sous le
+commandement d’une dynastie issue de Goumaté-Fadé et appartenant au clan
+des _Diarisso_.
+
+L’empire de Ghana n’avait pas été en réalité détruit par la conquête
+almoravide, mais celle-ci l’avait fortement ébranlé et, lorsque la
+domination berbère eut pris fin, vers 1090, avec la mort d’Aboubekr-ben-
+Omar, le souverain de Ghana n’était plus assez puissant pour rétablir
+son autorité sur les petits Etats qui s’étaient constitués dans le Sud,
+à la faveur de la main-mise momentanée des Lemtouna sur la grande
+métropole soninké. C’est ainsi que le royaume du Kaniaga conserva son
+indépendance et put, à son tour, devenir un empire.
+
+D’après les traditions indigènes, la dynastie des _Diarisso_ compta sept
+princes, qui se succédèrent de 1076 à 1180 environ. Le premier, _Kambiné
+Diarisso_, descendait de Goumaté-Fadé ; ce fut lui qui, déjà fort âgé à
+cette époque, organisa l’Etat après la prise de Ghana par Aboubekr-ben-
+Omar, installant sa capitale dans une localité voisine de Guesséné qui
+fut plus tard appelée _Sosso_, ainsi que nous le verrons dans un
+instant.
+
+Son fils _Souleïmân_ lui succéda vers 1090, un peu après la mort
+d’Aboubekr-ben-Omar, et eut pour successeur son propre fils _Banna-
+Boubou_ (1100-1120). C’est sous le règne de ce dernier que les Peuls,
+venant de l’Ouest, auraient fait leur première apparition au Kaniaga ;
+la famille royale des Diarisso les accueillit avec bienveillance : le
+roi, ses fils et ses principaux officiers prirent femmes dans les
+familles nobles des nouveaux immigrants, familles qui appartenaient au
+clan des _Sô_ ou _Férôbé_ : c’est ce qui fit donner aux descendants de
+ces unions le nom de _Sossé_ (descendance des Sô) ; plus tard, l’emploi
+de cette appellation s’étant généralisé, elle fut appliquée à tous les
+habitants du Kaniaga ou tout au moins à tous les membres de la classe
+dirigeante. C’est également cette circonstance qui fit donner le nom de
+_Sosso_ (village des Sô) à la capitale de l’Etat et à l’Etat lui-même.
+
+Après Banna-Boubou régna son fils _Makhan_ (1120-1130), généralement
+connu sous le nom de Ouagadou-Makhan parce que sa mère était originaire
+du Ouagadou et l’avait mis au monde dans ce dernier pays, où elle était
+allée faire ses couches. A Makhan succédèrent _Gané_ (1130-1140),
+_Moussa_ (1140-1160) et _Birama_ (1160-1180), tous descendants de
+Kambiné Diarisso.
+
+Birama fut le dernier prince de cette dynastie. Il avait laissé neuf
+fils, issus de deux mères distinctes ; l’aîné des enfants du premier lit
+voulut, à la mort de son père, s’emparer du pouvoir, mais la succession
+lui fut disputée par l’aîné des enfants du second lit. Les autres fils
+prirent parti chacun pour son frère utérin et une querelle s’ensuivit
+qui dégénéra en bataille. Les enfants du second lit, se sentant les plus
+faibles, appelèrent à leur secours un chef renommé nommé _Diara Kannté_,
+qui avait été le meilleur général de Birama ; c’était un Soninké d’une
+caste inférieure, que certaines traditions disent originaire de la
+province de Ouossébougou tandis que d’autres le font venir de Tirakka,
+escale du Niger autrefois célèbre et voisine de Tombouctou qui la
+supplanta[144].
+
+Quoi qu’il en soit, l’intervention de Diara Kannté amena la victoire des
+enfants du deuxième lit, qui étaient cinq frères ; mais, lorsqu’il
+s’agit de savoir lequel des cinq monterait sur le trône, les disputes
+recommencèrent et des horions furent de nouveau échangés. Ce que voyant,
+Diara Kannté s’empara lui-même du pouvoir, se fit reconnaître comme
+empereur par les notables et exila tous les fils de Birama dans le
+Kaarta.
+
+La dynastie des _Kannté_, qui succéda ainsi à celle des Diarisso vers
+1180, ne compta que deux princes : Diara Kannté et _Soumangourou_ (ou
+Soumahoro) Kannté. Celui-ci régna de 1200 environ à 1235 et ce fut sous
+son commandement que l’empire de Sosso parvint à son apogée, pour
+disparaître aussitôt après. Très peu de temps après son avènement, en
+1203, Soumangourou s’emparait de Ghana sur le dernier des souverains de
+la dynastie des Sissé, descendants de Kaya-Maghan, et annexait à son
+propre empire ce qui restait encore de l’empire de Ghana, c’est-à-dire
+l’Aoukar, tout le Bagana et le Diaga. Le royaume de Diara et celui du
+Bakounou ou de Goumbou (royaume des Doukouré) devenaient bientôt vassaux
+de l’empire de Sosso. Ainsi, en outre du Kaniaga et de ses anciennes
+dépendances immédiates, qui étaient le Nord du Bélédougou, Ségou et
+Sansanding, le domaine impérial de Soumangourou Kannté s’étendait vers
+1230 sur la majeure partie des pays compris entre le Niger à l’Est, le
+Sénégal au Sud, le Galam et le Tagant à l’Ouest et le Sahara au Nord.
+
+C’est la prise de Ghana par Soumangourou qui amena la fondation de
+_Oualata_ : le conquérant n’était pas demeuré à Ghana et, après avoir
+sans doute consciencieusement pillé la ville, il était retourné à
+Sosso[145], laissant seulement une garnison composée de Sossé pour faire
+respecter son autorité et percevoir les impôts. Les Sossé, semble-t-il,
+et Soumangourou lui-même étaient païens, tandis que la majorité des
+Soninké de Ghana avaient été convertis à l’islam par les Almoravides.
+Soit parce qu’il leur déplaisait de subir le contact et le joug des
+infidèles, soit en raison des déprédations de la garnison sossé, les
+principales familles musulmanes de Ghana se portèrent à quelque distance
+vers le Nord-Ouest et, en 1224, fondèrent Oualata près de puits à côté
+desquels les nomades avaient coutume de camper pour abreuver leurs
+chameaux et qu’on appelait à cause de cela _Birou_, ce qui signifie
+« les tentes » en langue soninké. C’est ainsi que Oualata remplaça Ghana
+comme port commercial du désert.
+
+Cependant Soumangourou, parvenu au faîte de sa puissance, allait avoir à
+se mesurer avec un rude adversaire, l’empereur du Mandé Soundiata Keïta,
+qui résidait vraisemblablement alors à Kangaba, en amont de Bamako.
+Depuis longtemps, l’empereur de Sosso avait compris que l’Etat mandingue
+naissant constituait un danger pour son autorité et il avait essayé de
+l’empêcher de se constituer. Il eut facilement raison des onze frères de
+Soundiata, mais il devait échouer vis-à-vis de ce dernier.
+
+La tradition rapporte en effet que Naré-Famagan Keïta, père de
+Soundiata, laissa en mourant douze fils : à peine l’aîné avait-il
+succédé à son père que Soumangourou, accouru de Sosso à Kangaba, le tua,
+puis s’en retourna au Kaniaga. A l’aîné succéda le second, qui eut le
+même sort, et ainsi de suite jusqu’au onzième inclusivement. C’est alors
+que le douzième et dernier, Soundiata, monta sur le trône du Mandé,
+trône fort précaire alors, ainsi qu’on le voit, d’autant plus que le
+nouveau prince, encore tout jeune, était depuis sept ans paralysé et ne
+pouvait se tenir debout. Dès que Soumangourou fut informé de l’avènement
+de Soundiata, il accourut à Kangaba pour le tuer comme il avait fait de
+ses prédécesseurs, mais, se trouvant en face d’un enfant infirme, il
+dédaigna de le mettre à mort et se contenta de le menacer pour le cas où
+il ne reconnaîtrait pas sa suzeraineté, après quoi il retourna à Sosso
+d’après certaines traditions ou, selon d’autres, demeura à Kangaba
+jusqu’à la guérison de Soundiata. En tout cas le Mandé était en fait, à
+ce moment, sous la domination de l’empereur de Sosso.
+
+Cependant le jeune Soundiata bouillait de colère et s’épuisait en
+efforts stériles pour se lever et courir après cet ennemi dont il ne
+pouvait digérer le mépris. Il dit aux gens de son entourage : « Donnez-
+moi une barre de fer pour m’aider à me lever. » On rassembla tous les
+forgerons et on leur fit fabriquer une énorme barre de fer. Soundiata la
+saisit et tenta de se soulever en s’appuyant dessus, mais elle se tordit
+sous son effort et il dut se rasseoir. Les forgerons en firent une
+autre, plus solide encore, mais qui se tordit comme la première. Une
+troisième eut le même sort. Alors un nommé Kékotondi, homme sage et
+avisé, conseilla de donner tout simplement à Soundiata le bâton royal de
+son père ; on le lui donna : en s’appuyant dessus, Soundiata réussit à
+se mettre debout et sa paralysie disparut aussitôt. Tout le monde
+immédiatement acclama le jeune prince en criant : « Qu’il soit roi du
+Mandé comme l’a été son père et qu’il dépasse ce dernier en
+puissance ! » C’est à ce moment, d’après les traditions citées plus
+haut, que Soundiata aurait chassé Soumangouru de Kangaba et l’aurait
+contraint à retourner à Sosso.
+
+Nous verrons plus loin, en étudiant l’histoire de l’empire mandingue,
+comment Soundiata parvint à établir sa domination sur le Sangaran, la
+province de Labé (Fouta-Diallon), le Sud du Bélédougou et la région de
+Koulikoro, empiétant même sur les domaines de Soumangourou à Kénientou
+ou Kénienko, sur la rive droite du Niger en aval de Koulikoro.
+
+L’empereur de Sosso, mis au courant de ces faits, revint à Kangaba dans
+l’intention de mettre ses menaces d’antan à exécution, mais cette fois
+il eut peur et se hâta de retourner chez lui pour préparer sa propre
+défense. Sur ces entrefaites, une sœur de Soundiata nommée Diégué-
+Maniaba Souko se rendit à Sosso ; elle plut à Soumangourou, qui décida
+de l’épouser. La mère de Soumangourou déconseilla cette union à son
+fils, lui disant que cette jeune fille ne pouvait être venue à lui que
+dans le dessein de le trahir ; mais l’empereur n’écouta pas les avis de
+sa mère et épousa Diégué-Maniaba. Le soir de ses noces, lorsqu’il voulut
+user de ses droits d’époux, sa jeune femme refusa par trois fois de se
+donner à lui ; Soumangourou lui ayant demandé la raison de sa conduite,
+elle lui dit : « Je ne me donnerai à toi que si tu me révèles ce que tu
+crains et ce que tu ne crains pas. — Je ne crains rien ni personne au
+monde, répondit l’empereur, si ce n’est un ergot de coq blanc ; c’est là
+en effet mon _tana_[146] et, si quelqu’un jetait seulement sur moi un
+ergot de coq blanc, je mourrais immédiatement. » Diégué-Maniaba alors
+s’abandonna et, Soumangourou s’étant ensuite endormi, elle se leva,
+sortit du palais impérial dont les gardiens — payés par elle cent gros
+d’or chacun — lui ouvrirent la porte, prit le cheval de Soumangourou,
+monta dessus et s’enfuit à toute vitesse pour ne s’arrêter qu’une fois
+arrivée dans le Mandé, à la maison de son frère, auquel elle raconta
+tout.
+
+Soundiata envoya aussitôt chercher un ergot de coq blanc. On trouva un
+coq blanc chez Fina-Maghan, dit Silla-Makamba, qui devint peu après
+gouverneur du pays de Ségou et qui passe pour être l’ancêtre d’une
+partie du clan des Kamara. Fina-Maghan tua le coq, retira l’un de ses
+ergots et le fixa en guise de pointe à une flèche, puis il remit la
+flèche magique au chef des gardes de Soundiata, qui n’était autre que
+l’oncle de ce dernier, Danguina Konnté, chef du Sangaran.
+
+Cependant un devin avait dit à Soumangourou : « Un sort a été jeté sur
+toi ; si tu ne tues pas la fille de ta sœur pour le conjurer, Soundiata
+te tuera. » Soumangourou tua donc la fille de sa sœur. Celle-ci,
+furieuse, courut révéler à Soundiata que le _tana_ de son frère était un
+ergot de coq blanc ; Soundiata vit bien alors que sa propre sœur Diégué-
+Maniaba lui avait dit la vérité, et il partit immédiatement à la tête de
+douze bandes de guerriers, pour combattre Soumangourou.
+
+Ce dernier s’était également préparé à la guerre. Les deux armées se
+rencontrèrent à _Kirina_, près et au Nord de Koulikoro[147], Soundiata
+arrivant par le Sud du Bélédougou et Soumangourou ayant passé par
+Sansanding. Soundiata, apercevant devant lui comme un gros nuage noir,
+demanda : « Quel est ce nuage sombre qui vient de l’Est ? » On lui
+répondit : « Ce que tu prends pour un nuage n’est autre chose que
+l’armée de Soumangourou. » L’empereur de Sosso cependant demandait à ses
+hommes : « Quelle est cette grande montagne qu’on aperçoit à l’Ouest ? »
+On lui répondit : « Ce sont les guerriers de Soundiata. » Les deux
+armées ayant pris contact, un combat furieux s’engagea à la mode
+homérique : Soundiata se mit à invectiver les soldats de son adversaire
+qui, terrorisés par la voix du roi mandingue, coururent se cacher
+derrière leur chef ; Soumangourou aussi invectiva l’armée mandingue :
+chaque fois qu’il criait, huit têtes se dressaient sur ses épaules, et
+les soldats de Soundiata, effrayés, se sauvèrent derrière leur chef.
+Alors Soundiata cria à son oncle Danguina : « Passe-moi la flèche. » Et,
+saisissant la flèche armée de l’ergot de coq blanc, il la lança lui-même
+sur Soumangourou.
+
+La flèche atteignit l’empereur de Sosso, qui s’évanouit aussitôt aux
+yeux de tous, sans que personne ait pu savoir ce qu’il était devenu.
+Seulement le bracelet d’argent qu’il portait au bras tomba à terre et,
+depuis, un baobab poussa à l’intérieur du bracelet : on peut voir encore
+ce baobab à Kirina[148].
+
+La tradition rapporte que, après avoir frappé Soumangourou, la flèche
+magique rebondit jusqu’à _Soro_, ricocha de là à _Sorokoto_, puis à
+_Kénientou_, puis à _Morolanga_, et alla enfin tomber à _Ségala_.
+J’ignore où il faut placer Soro, Sorokoto et Morolanga : sans doute ces
+points devaient être situés non loin du Niger, entre Koulikoro et Ségou.
+Kénientou ou Kénienko est un village situé sur la rive droite du fleuve
+entre Koulikoro et Niamina. Quant au Ségala mentionné par la tradition,
+ce peut être le village de ce nom placé sur la rive droite du Niger en
+face de Niamina ou plutôt celui qui se trouve dans le Kaniaga, au Nord-
+Est de Sosso. Sans doute cette légende signifie que, après avoir défait
+et tué Soumangourou à Kirina, Soundiata s’empara successivement des
+divers villages et pays qui dépendaient de Sosso, jusques et y compris
+le Kaniaga lui-même.
+
+Ce qui est certain en tout cas, c’est que la bataille de Kirina, qui eut
+lieu probablement en 1235, marqua la fin de l’empire de Sosso :
+Soundiata annexa à l’empire du Mandé toutes les contrées qui relevaient
+jusqu’alors de la suzeraineté de Soumangourou et transporta sa résidence
+non loin du lieu de sa victoire, entre Kirina et Niamina, où il bâtit
+une ville qui fut appelée _Mandé_ ou _Mali_ en souvenir du pays
+d’origine de son fondateur et du berceau de son empire.
+
+Quant aux parents et aux familiers de Soumangourou, les _Sossé_, ils se
+décidèrent à fuir la domination du vainqueur et, se portant vers
+l’Ouest, ils arrivèrent au Tekrour avec leurs derniers partisans.
+Quelques années après la chute de l’empire de Sosso, vers 1250, ces
+Sossé s’emparaient du pouvoir sur les Toucouleurs et fondaient au Fouta
+une dynastie d’origine soninké qui devait être renversée un siècle plus
+tard par la conquête ouolove.
+
+[Illustration : Carte 12. — L’empire de Sosso.]
+
+
+[Note 143 : Voir 1er volume, pages 256 à 263.]
+
+[Note 144 : Tirakka a été mentionnée par Bekri ; voir plus haut,
+chapitre III, page 70.]
+
+[Note 145 : Ibn-Khaldoun nous dit en propres termes que le roi de Ghana
+fut vaincu par « les gens de Sosso » qui, d’ailleurs, ne demeurèrent pas
+dans le pays et retournèrent chez eux, emmenant en esclavage un grand
+nombre d’habitants de Ghana.]
+
+[Note 146 : Objet sacré ou interdit.]
+
+[Note 147 : On place parfois cette rencontre au Nord de Goumbou, où se
+trouve en effet une localité du nom de _Kérina_, mais il me paraît
+invraisemblable que les deux chefs aient pu se rencontrer au Sahel, l’un
+venant de Sosso et l’autre de Kangaba.]
+
+[Note 148 : Comme beaucoup de baobabs, celui de Kirina porte à sa base,
+près du sol, un étranglement dont la légende attribue l’origine au fait
+que l’arbre aurait été gêné, dans sa croissance, par le bracelet de
+Soumangourou.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE VII
+
+ =L’empire de Mali ou empire mandingue
+ (XIe au XVIIe siècles).=
+
+
+De tous les empires indigènes qui se constituèrent dans le Soudan
+occidental, celui de Mali fut incontestablement le plus puissant et le
+plus glorieux : si nous sommes moins documentés actuellement sur son
+histoire que sur celle de la dernière période de l’empire de Gao, c’est
+simplement parce que nous ne possédons malheureusement pas d’annales
+écrites par un lettré du pays mandingue alors que nous avons la bonne
+fortune, pour la région de Tombouctou et de Gao, de posséder le _Tarikh-
+es-Soudân_, mais on peut espérer que l’on découvrira quelque jour une
+vieille chronique traitant spécialement de l’histoire du Mali, et l’on
+comprendra mieux alors la renommée dont a joui cet Etat auprès des
+Arabes et des Portugais.
+
+1o _Le Mandé ou Mali durant les XIe et XIIe siècles._
+
+On place généralement au début du XIIIe siècle, vers l’an 1213, la
+fondation de l’empire de Mali. Ainsi que j’ai eu déjà l’occasion de le
+dire, cette date n’est en réalité que celle d’un pèlerinage accompli à
+La Mecque par l’un des premiers princes mandingues dont la tradition
+nous a conservé les noms. Il est hors de doute que, bien avant cette
+date, un royaume assez fortement constitué existait depuis longtemps au
+_Mandé_, Manding ou Mali, ou pays d’origine des Mandingues ou Malinké,
+c’est-à-dire dans la région comprise entre le haut Niger à l’Est, le
+Bélédougou au Nord et le haut Bakhoy à l’Ouest. Depuis longtemps aussi
+sans doute, la capitale de ce royaume se trouvait à _Kangaba_, sur la
+rive gauche du Niger en amont de Bamako. Mais cet Etat n’avait
+probablement qu’une extension territoriale fort limitée et une influence
+politique assez restreinte. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle que
+commença le développement réel du royaume et que s’accomplit sa
+transformation en un empire tel qu’on n’en avait jamais vu au Soudan et
+qu’on ne devait plus jamais en revoir après lui.
+
+D’après Léon l’Africain, le premier souverain musulman du Mandé aurait
+été converti par l’oncle du sultan almoravide Youssof-ben-Tachfine,
+fondateur de Marrakech, c’est-à-dire vraisemblablement par le chef
+lemtouna Omar, père de Yahia et d’Aboubekr, lesquels nous sont donnés
+par les historiens arabes comme les cousins de Youssof ; Yahia-ben-Omar
+étant mort en 1056 et Aboubekr en 1087, on pourrait placer la conversion
+du premier prince mandingue musulman vers 1050, un peu après celle de la
+famille royale de Tekrour, et la faire correspondre avec le début du
+mouvement almoravide.
+
+Le nom de ce prince nous a été transmis par Ibn-Khaldoun, qui l’appelle
+_Baramendana_, selon la prononciation à lui indiquée par le cheikh
+Ousmân, mufti du pays de Ghana. Peut-être pourrait-on écrire ce mot
+_Baramandéna_ et le traduire par « chef dans le Mandé » ou « chef du
+Mandé », en rapprochant _bara_ du terme _ouara_ ou _ouâr_ employé chez
+certaines populations du Sénégal comme titre de souveraineté[149].
+
+D’après la tradition, les prédécesseurs de Baramendana étaient des
+païens fervents, réputés comme d’habiles et dangereux _soubarha_ ou
+« jeteurs de sorts ». D’après Bekri, qui semble avoir été le
+contemporain de Baramendana et avoir écrit sa description de l’Afrique
+du temps de l’un de ses premiers successeurs, voici dans quelles
+circonstances ce prince embrassa l’islamisme. La disette régnait au
+Mandé ; malgré de nombreux sacrifices de bœufs, si nombreux que la race
+bovine faillit s’éteindre dans le pays, la sécheresse et la misère ne
+faisaient que s’accroître. Un pieux musulman qui logeait chez le roi —
+le Lemtouna Omar, si nous en croyons Léon l’Africain — persuada à
+Baramendana que la pluie tomberait s’il embrassait l’islamisme. Une fois
+le roi sommairement instruit des dogmes de la religion, Omar lui fit
+prendre un bain et revêtir une blouse de coton bien propre ; puis tous
+deux se mirent à prier sur une colline, le musulman récitant les
+formules sacrées et le néophyte répondant _amen_ ; ils prièrent ainsi
+toute la nuit et, lorsque le jour parut, la pluie se mit à tomber
+abondamment. Baramendana fit alors briser les idoles et expulser de sa
+résidence les prêtres païens et les sorciers. Puis il entreprit le
+pèlerinage de La Mecque (d’après Ibn-Khaldoun).
+
+Le pouvoir se transmit à ses descendants qui, tous, professèrent comme
+lui l’islamisme ainsi que leur famille et furent appelés à cause de cela
+_El-Moslemâni_ (les islamisés). La masse du peuple d’ailleurs, ajoute
+Bekri, demeura païenne.
+
+Environ un siècle après la conversion de Baramendana, vers 1150, le
+trône du Mandé était occupé par un nommé _Hamama_, le plus ancien
+souverain dont la tradition proprement indigène ait conservé le nom
+exact. Il mourut vers 1175 et eut pour successeur son fils _Dyigui-
+Bilali_, auquel succéda vers 1200 son propre fils _Moussa_.
+
+2o _Règne de Moussa Keïta dit Allakoï_ (1200-1218).
+
+Moussa est presque toujours cité dans les traditions indigènes sous le
+surnom d’_Allakoï_. Ce surnom lui aurait été donné parce qu’il avait
+l’habitude, chaque fois qu’on l’interrogeait sur la cause d’un
+événement, de répondre _Alla koï_ ! c’est-à-dire « Dieu certes ! »,
+voulant indiquer par là que Dieu était la cause première de toutes
+choses. Certains ajoutent que sa descendance reçut le nom d’_Allakoïta_
+« ceux d’Allakoï », nom qui aurait été abrégé plus tard en _Koïta_ ou
+_Keïta_ : je ne prétends pas infirmer cette étymologie, mais je serais
+assez porté à croire que la famille royale du Mandé portait ce nom de
+Keïta bien avant l’époque d’Allakoï. En tout cas, c’est au clan des
+Keïta qu’appartenaient Allakoï et ses successeurs et qu’appartiennent
+encore de nos jours les chefs malinké qui se disent de souche royale ;
+seulement, comme le nom s’est répandu à l’infini et qu’une multitude de
+branches cadettes sont issues de la branche aînée, les représentants de
+cette dernière s’attribuent généralement l’épithète de _Mansaré_ ou
+_Massaré_ qui signifie, comme Massassi chez les Banmana et Tounkara chez
+les Soninké, « lignée royale ».
+
+Allakoï passa dans la dévotion la majeure partie de sa vie ; s’il faut
+en croire la tradition, il aurait fait quatre fois le saint pèlerinage
+de La Mecque, dont une fois en 1213[150]. Cela lui attira une grande
+renommée qui, à défaut d’expéditions militaires, servit à consolider son
+autorité et à propager au loin le nom du Mandé et de ses habitants.
+
+3o _Règne de Naré-Famaghan_ (1218-1230).
+
+Nous ne savons rien de ce prince, en dehors de son nom et du fait qu’il
+était fils d’Allakoï et était né au Mandé. Il est probable que ce fut
+sous son règne que le royaume de Kangaba commença à prendre de
+l’extension vers le Sud et le Sud-Est et à étendre son autorité sur la
+rive droite du haut Niger : les Banmana proprement dits, alors cantonnés
+dans cette région, s’enfuirent au Toron pour échapper au joug des
+Mandingues et se soustraire à l’islamisation, tandis que les Somono, qui
+formaient alors comme de nos jours une caste de pêcheurs, embrassèrent
+la religion nouvelle et acceptèrent la suzeraineté du roi de Kangaba
+afin de pouvoir demeurer sur le Niger et continuer à y exercer leur
+industrie.
+
+4o _Règne de Soundiata_ (1230-1255).
+
+J’ai dit dans le chapitre précédent, en parlant des luttes entre
+l’empire naissant du Mandé et celui de Sosso, dans quelles conditions
+Soundiata était arrivé au pouvoir. Ce prince était le douzième fils de
+Naré-Famaghan : ses onze frères étaient nés d’une même épouse de ce
+dernier, tandis que Soundiata était l’unique enfant d’une autre femme du
+même roi. La tradition nous a conservé les noms des onze aînés de
+Soundiata : ils s’appelaient Kononiogo-Simba, Kabali-Simba, Mari-
+Taniaguélé, Noutiyé-Mari-Yérességué, Sossotoulou-Langadia, Moussokoro,
+Moussogandaké, Mantia-Maghamba, Fénadougouko-Maghan, Gaka-Bougari,
+Kalabamba-Diokountou. Nous avons vu comment ces onze princes montèrent
+alternativement sur le trône de leur père, pour être tués l’un après
+l’autre par Soumangourou, empereur de Sosso, au fur et à mesure de leur
+avènement, en sorte qu’aucun d’eux ne régna à proprement parler.
+
+ DELAFOSSE Planche XXI
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 41. — Résidence du Fama de Sansanding.]
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 42. — MADEMBA, fama de Sansanding, et le général CAUDRELIER.]
+
+Moins d’un an après le décès de Naré-Famaghan, le douzième et dernier de
+ses fils était seul survivant ; d’ailleurs très jeune et perclus des
+jambes depuis sept ans, il semblait moins encore que ses frères de
+taille à résister à Soumangourou. Grâce à l’énergie de son caractère et
+aux ruses de sa sœur Diégué-Maniaba et aussi — s’il faut en croire la
+légende rapportée plus haut — grâce au miracle opéré sur sa constitution
+par le bâton royal de son père, il fut au contraire celui qui devait
+débarrasser le Mandé de son ennemi le plus dangereux.
+
+Ce prince fameux est demeuré légendaire jusqu’à nos jours dans tout le
+Soudan à l’Ouest du Niger et il est même fort probable qu’on lui
+attribue beaucoup de faits et d’exploits qu’il serait plus exact de
+rapporter à ses successeurs. Ce héros de la nation mandingue est
+universellement désigné dans les traditions indigènes sous le nom de
+_Soundiata_, qui signifierait « le lion affamé »[151], à moins que la
+syllabe _soun_ ne représente un titre de souveraineté analogue au
+_sonni_ de la deuxième dynastie de Gao, ce qui donnerait à Soun-Diata le
+sens de « prince Lion ». Cette dernière étymologie concorderait en
+partie avec celle que propose Ibn-Khaldoun : d’après cet historien, le
+nom complet du vainqueur de Soumangourou était _Mari-Diata-Téguen_ ; il
+ajoute que, dans la langue du pays, _mari_ veut dire « prince descendu
+d’un roi », _diata_ « lion » et _téguen_ « petit-fils ». Le
+renseignement est parfaitement exact en ce qui concerne _diata_ ; quant
+à _mari_, ce mot peut en effet signifier à la rigueur « petit maître »
+ou « descendant de maître », mais il est plus vraisemblable d’en faire
+un prénom, à moins qu’il faille le prendre comme une transcription
+approximative de Mali et traduire Mari-Diata par « le Lion du Mandé ».
+Il est possible d’ailleurs qu’Ibn-Khaldoun n’ait pas reproduit
+exactement les sons entendus par lui de la bouche du cheikh Ousmân,
+mufti des gens de Ghana : ce dernier du reste était sans doute un Arabe
+ou un Berbère, ou encore à la rigueur un Soninké, et pouvait très bien
+n’avoir qu’une connaissance imparfaite de la langue mandingue. Ainsi,
+pour ce qui est de _téguen_, on pourrait y reconnaître le mot _denkèni_,
+qui signifie, non pas « petit-fils », mais « petit garçon », et qui
+aurait été donné comme surnom à Soundiata, en raison du peu d’années
+qu’il comptait au moment de son avènement.
+
+Quoiqu’il en soit, Soundiata ou Mari-Diata, une fois guéri de sa maladie
+et parvenu à l’âge adulte, se révéla très vite un prince énergique et un
+guerrier redoutable. Les habitants du Mandé le craignaient mais ne
+l’aimaient pas et ils songèrent même à s’entendre avec Soumangourou pour
+se débarrasser de lui. Ayant eu vent de cette sorte de complot,
+Soundiata résolut de se constituer une armée forte et disciplinée.
+Rassemblant une bande de chasseurs et de gens prêts à tout, il traversa
+le Bouré, franchit le Tinkisso et tomba à l’improviste sur le Sangaran,
+dont le chef était un de ses oncles nommé Danguina Konnté ; celui-ci se
+hâta de reconnaître la suzeraineté de son neveu et se rangea sous sa
+bannière, à la tête de ses propres guerriers. Ses troupes s’étant ainsi
+accrues, Soundiata se porta sur Labé, dans le Fouta-Diallon actuel, où
+régnait alors le chef des Diallonké-Dabo[152], nommé lui-même Tabo, et,
+usant de la même tactique, il annexa le pays à ses Etats et recruta une
+deuxième armée. Après avoir agrandi son domaine dans la direction du
+Sud, il se porta vers l’Est, franchit le Niger à Siguiri, repoussa
+définitivement les Banmana récalcitrants au-delà du Baoulé, et, aidé
+d’un Soninké du Ouagadou nommé Diouna qui fut son lieutenant durant
+cette expédition, il établit des colonies mandingues entre le Sankarani
+et le Baoulé. De retour à Kangaba, il envoyait Diouna s’emparer de la
+région de Kita et deux de ses propres fils, Makan et Siétigui, prendre
+le commandement des provinces de Kayaba, de Kouroukoto et de Mourgoula
+et d’une partie du Fouladougou actuel[153]. Lui-même faisait la conquête
+du Bélédougou méridional, s’emparait de Kirina sur un chef somono appelé
+Tara-Maghan, ancêtre des Taraoré, traversait le Niger entre Koulikoro et
+Niamina, entrait en vainqueur à Kénientou ou Kénienko, où régnait alors
+Soura-Moussa, chef du clan des Sissoko, et revenait dans sa capitale à
+la tête de deux nouvelles armées recrutées l’une sur la rive gauche et
+l’autre sur la rive droite du fleuve (1234). Toutes ces conquêtes
+n’avaient pas demandé quatre ans à l’actif et entreprenant Soundiata et
+s’étaient effectuées d’ailleurs sans qu’aucune résistance sérieuse lui
+fût opposée.
+
+Lorsqu’il revint à Kangaba, il tint à y faire une entrée solennelle et
+imposante, de façon à impressionner fortement ceux de ses compatriotes
+qui avaient eu un moment l’intention de le faire passer de vie à trépas.
+Il fit donc ranger en ordre, dans une grande plaine située à quelque
+distance au Nord de la ville, ses cinq corps d’armée, l’un composé de
+ses plus anciens partisans, les quatre autres recrutés au Sangaran, au
+Diallon, au Bélédougou et au Bâko ou région de Ségou (rive droite du
+Niger à hauteur de Niamina). Puis il fit venir les vieillards les plus
+respectés de Kangaba et leur demanda de décider à qui revenait le
+commandement de l’armée entière. Le plus âgé des vieillards fit préparer
+du plomb fondu par un forgeron et dit : « Celui qui pourra plonger sa
+main dans ce plomb fondu sera le chef de l’armée et du pays. » Aucun des
+quatre commandants des corps d’armée étrangers n’osa mettre sa main dans
+le métal brûlant, mais Soundiata y plongea la sienne sans hésitation et
+l’en retira intacte. Il fut alors acclamé comme chef unique par tous les
+guerriers et par les vieillards et il entra à Kangaba à la tête de ses
+troupes ; parti en petit chef méconnu, il revenait en empereur[154].
+
+Cependant Soumangourou avait vu avec colère les empiètements de
+Soundiata sur la partie méridionale de son empire et il décida
+d’attaquer son rival avant que celui-ci ne fût devenu trop puissant.
+Nous avons vu au chapitre précédent les péripéties légendaires de cette
+lutte demeurée fameuse entre les deux empereurs, lutte qui se termina en
+1235 par l’écrasement de Soumangourou à Kirina et l’annexion à l’empire
+mandingue des provinces dont se composait le domaine propre de l’empire
+de Sosso, c’est-à-dire le Nord du Bélédougou, la région de Ségou et de
+Sansanding, le Kaniaga, etc. L’annexion des provinces jusque-là vassales
+de Sosso — le Diaga, le Bagana, le Ouagadou, le Bakounou, le Kaarta et
+les pays dépendant du roi de Diara — devait s’accomplir à brève
+échéance.
+
+En effet, après avoir tué Soumangourou et mis l’armée sossé en déroute,
+Soundiata continuait vers le Nord sa marche victorieuse, passant à
+Sansanding, à Dia, à Dioura, à Bassikounou, arrivait dans l’Aoukar,
+s’emparait de Ghana et y mettait le feu, détruisant la ville de fond en
+comble (1240) et ensuite, sans pousser jusqu’à Oualata, — peut-être par
+respect pour les docteurs musulmans qui habitaient cette dernière
+localité, — il reprenait la route du Sud.
+
+La position de Kangaba lui semblant trop excentrique par rapport à
+l’extension qu’il venait de donner à son empire, il décida de bâtir une
+nouvelle capitale et choisit à cet effet un emplacement situé à
+proximité du lieu où il avait donné la mesure de sa force en écrasant
+l’empereur de Sosso. La ville construite sur cet emplacement fut appelée
+_Mali_ ou _Mandé_, en souvenir du pays d’origine de Soundiata et du
+berceau de sa dynastie.
+
+On a beaucoup discuté sur l’emplacement probable de l’ancienne cité de
+Mali ; on a même été jusqu’à le confondre avec celui de Ghana, bien que
+la lecture des historiens et géographes arabes suffise à empêcher toute
+confusion à cet égard. A mon avis, la seule solution exacte de la
+question a été donnée par M. Binger[155]. Un voyageur nommé El-hadj
+Mamadou-Lamine, rencontré par cet explorateur à Ténétou (près Bougouni)
+en 1887, lui indiqua comme l’emplacement de l’ancienne ville de Mali un
+endroit situé sur la rive gauche du Niger, au Sud-Ouest de Niamina et au
+Sud-Sud-Ouest de Moribougou, à hauteur des villages de Konina et Kondou,
+lesquels se trouvent entre le fleuve et l’emplacement de Mali ; cette
+dernière ville aurait donc été située légèrement à l’Ouest de la route
+actuelle de Niamina à Koulikoro. Si l’on se reporte à la relation de
+voyage d’Ibn-Batouta, qui, en venant de la région de Sansanding,
+traversa en bac la rivière _Sansara_ près de son embouchure dans le
+Niger et atteignit Mali à dix milles au-delà de cette rivière, et si
+l’on se rappelle que Barth donne, d’après ses informateurs indigènes, le
+nom de _Samsarah_ à l’affluent du Niger qui se jette dans ce fleuve tout
+près et légèrement en aval de Niamina, on ne peut qu’accepter la
+solution indiquée par M. Binger[156].
+
+Le nom de cette capitale a été orthographié tantôt _Mali_, tantôt
+_Melli_ ou _Mellé_[157], tantôt _Mandi_ (notamment par les Portugais) ou
+_Mandé_, toutes formes qui ne sont, ainsi que je l’ai indiqué
+précédemment, que des variantes dialectales du nom du Mandé ou Manding,
+pays primitif des Mandenga, Mandingues ou Malinké. Ibn-Khaldoun rapporte
+d’ailleurs, d’après un ancien cadi de Gao nommé Mohammed-ben-Ouassoul,
+que Mali était en réalité un nom de pays et que la capitale s’appelait
+véritablement _beled Beni_, c’est-à-dire « la ville de Beni ou des
+Beni ». On a supposé généralement que _Beni_ — dont l’orthographe ainsi
+fixée est d’ailleurs fort douteuse — était le mot arabe signifiant
+« enfants » ou « tribu » et que le nom même de la tribu avait été omis
+par les copistes. Mais peut-être n’y a-t-il eu aucune omission et _Beni_
+était-il le nom même de Mali ou de ses habitants ; on pourrait
+rapprocher de ce mot les _Benays_ ou _Benais_ que Marmol et Dapper
+signalent comme habitant les « royaumes de Gualata, Meli et
+Tombut »[158]. Il est à remarquer aussi que l’informateur de M. Binger
+lui a déclaré que le vrai nom de la ville de Mali était _Nianimadougou_
+ou simplement _Niani_ ou _Nani_ : or le _b_, le _y_ (ou _ni_ dans les
+langues soudanaises) et l’_n_ se confondent aisément dans l’écriture
+arabe lorsque les points diacritiques sont omis ou mal placés[159], en
+sorte que le _Beni_ d’Ibn-Khaldoun peut parfaitement être une leçon
+fautive mise pour _Yani_ ou _Niani_ ou _Nani_.
+
+Il ne semble pas que Soundiata, après la destruction de Ghana et la
+fondation de Mali, ait dirigé en personne de nouvelles expéditions
+militaires. Il se reposa sur ses lauriers, pendant que ses lieutenants
+continuaient de reculer les limites de son empire, et se livra à
+l’agriculture, mettant ainsi en pratique sans la connaître la célèbre
+devise _ense et aratro_. La contrée avoisinant Mali était alors à peu
+près inhabitée et couverte de forêts improductives. Soundiata, qui
+aimait s’entourer de l’avis des gens âgés, demanda à un vieillard de lui
+enseigner le moyen de rendre prospère sa nouvelle résidence. Le
+vieillard emmena l’empereur en dehors de la ville et, lui montrant la
+forêt prochaine, lui dit simplement : « Fais abattre ces arbres, fais
+transformer ces forêts en champs, et alors seulement tu seras devenu un
+vrai roi. » Soundiata ordonna donc à ses gens d’abattre les arbres ;
+mais ces hommes, qui avaient passé leur vie dans les combats, ne
+s’entendaient qu’aux choses de la guerre : ils se contentèrent d’abattre
+les arbres à coups de hache et, lorsque le printemps revint, les souches
+reverdirent, des rejetons poussèrent et la forêt commença à renaître. Le
+vieux conseiller de Soundiata riait dans sa barbe et l’empereur se
+montrait fort vexé. Alors le vieillard enseigna à Soundiata et à ses
+soldats transformés en agriculteurs l’art de tuer la vie des arbres en
+incendiant d’abord les herbes et les broussailles et en brûlant ensuite
+les troncs et les souches, et tout le pays put être ainsi promptement et
+convenablement défriché. Lorsque ce premier travail fut achevé, le
+vieillard apporta à l’empereur des graines de mil, de coton, d’arachides
+et de calebasses, ainsi que des œufs de poules et de pintades, puis il
+lui apprit à semer les graines et à faire couver les œufs. Et, au bout
+de quelques années, la province de Mali devint l’une des plus prospères
+du Soudan.
+
+Pendant ce temps, comme je viens de le dire, les généraux de Soundiata
+ne demeuraient pas inactifs. L’un d’eux, nommé _Amari-Sonko_[160], avant
+même la bataille de Kirina, s’était emparé du Gangaran et du Bambouk,
+englobant dans l’empire mandingue les fameuses mines d’or du Ouangara,
+dont le nom ne devait pas tarder à devenir synonyme de Mandé et de
+Mandingue ; après la fondation de Mali, il poussa ses conquêtes dans le
+Boundou et jusque sur la basse Gambie, faisant sentir l’influence de
+l’empire et de la nationalité mandingues dans le pays de Tekrour et chez
+les Ouolofs.
+
+Soundiata fut tué d’une flèche, par maladresse, au cours d’une fête
+donnée dans sa capitale en 1255. Son meurtrier involontaire était un
+Peul nommé _Maham Boli_. Ce dernier descendait d’un nommé Nima, ancêtre
+du clan peul des Boli, qui, au moment de la dispersion des Peuls du
+Fouta (XIe siècle), avait émigré avec les siens vers le Kaniaga. L’un
+des descendants de Nima, Bida fils de Garan, ne trouvant plus assez de
+terres disponibles au Kaniaga pour nourrir sa famille, était venu
+demander à Soundiata de le laisser s’établir auprès de Mali. L’empereur
+l’ayant fort bien reçu, Bida organisa des réjouissances, accompagnées de
+simulacres de combat, pour remercier Soundiata de son accueil ; c’est au
+cours de ces réjouissances que Maham, l’un des fils de Bida, décocha une
+malencontreuse flèche qui atteignit l’empereur et le blessa
+mortellement. Bida et sa famille, craignant des représailles, se
+sauvèrent dans le Sahel auprès de Peuls Yalabé et Oualarbé qui s’y
+trouvaient déjà et que commandait Ilo-Diadié Galadio[161].
+
+5o _Règne de Mansa-Oulé_ (1255-1270).
+
+A Soundiata succéda l’un de ses fils, connu sous le surnom de _Mansa-
+Oulé_, c’est-à-dire « l’empereur rouge », en raison de son teint
+relativement clair[162]. Ce prince ne fut pas un guerrier comme son père
+mais plutôt un pieux personnage comme son arrière-grand-père : nous
+savons qu’il accomplit le pèlerinage de La Mecque du temps du sultan
+mamlouk Ed-Dâher Bîbers, lequel régna de 1260 à 1277.
+
+Cependant le domaine de l’empire mandingue s’accrut encore sous le règne
+de Mansa-Oulé, surtout du côté de l’Ouest. En effet, l’un des meilleurs
+généraux de Soundiata, Moussa-Son-Koroma Sissoko, trouvant que Mansa-
+Oulé ne savait pas utiliser ses services, alla s’établir à Koundian avec
+son armée et y fonda le royaume du _Bambougou_ ou du Bambouk qui fut
+vassal de l’empire de Mali. D’autre part un parent de Mansa-Oulé,
+Siriman Keïta, qui avait lui aussi conduit à la victoire les troupes de
+Soundiata et ne pouvait se résoudre à l’inaction, alla s’emparer du
+_Konkodougou_ sur les Diallonké et y fonda, avec Dékou comme capitale
+provisoire, un second royaume vassal[163]. Enfin Sané-Nianga Taraoré,
+laissé dans le Gangaran par Amari-Sonko, s’empara du Baniakadougou
+(cercle actuel de Kita) et des cantons du Kolama, du Bafing et du
+Soulou, Solou ou Sollou (cercle actuel de Bafoulabé) et fit du tout un
+troisième royaume vassal de Mali, le royaume du _Gangaran_.
+
+6o _Règnes de Ouati, Kalifa et Aboubakari_ (1270-1285).
+
+Nous savons fort peu de choses sur ces trois empereurs, en dehors des
+maigres renseignements fournis à Ibn-Khaldoun par le cheikh Ousmân[164].
+Mansa-Oulé eut pour successeur son frère _Ouati_, qui régna probablement
+de 1270 à 1275 et qui fut remplacé par son frère cadet _Kalifa_. Ce
+dernier, faible d’esprit, n’avait de passion que pour le tir à l’arc et
+il lançait des flèches sur les passants pour s’amuser et juger de son
+adresse. Les officiers de la cour s’emparèrent de lui quelques semaines
+après son avènement, le mirent à mort et confièrent le sceptre à un
+neveu utérin de Soundiata, nommé _Aboubakari_, lequel dut régner de 1275
+à 1285 ; Ibn-Khaldoun fait remarquer à ce sujet que la coutume de ces
+« nations barbares » était de suivre l’ordre de succession en ligne
+utérine.
+
+7o _Règne de Sakoura_ (1285-1300).
+
+A la mort d’Aboubakari, un serf attaché à la famille royale et nommé
+_Sakoura_ ou _Sabakoura_, s’empara du pouvoir. Ce fut l’un des plus
+puissants parmi les empereurs de Mali ; il fit plusieurs expéditions
+couronnées de succès, notamment dans l’empire de Gao et dans celui de
+Tekrour. Le cheikh Ousmân lui attribuait la prise de Gao et prétendait
+que son autorité s’étendait depuis cette ville jusqu’à l’Atlantique,
+mais un autre informateur d’Ibn-Khaldoun, El-hadj Younes, interprète de
+langue « tekrourienne » au Caire, assurait que Gao ne fut annexé au Mali
+que sous le règne de Kankan-Moussa, ce qui est l’opinion la plus
+généralement admise. En tout cas, il semble certain que le domaine de
+l’empire de Mali s’accrut notablement sous le règne de Sakoura et que
+c’est vers la même époque que les marchands du Maghreb et de la
+Tripolitaine commencèrent à se rendre à Mali et à faire de la jeune
+capitale soudanaise un centre commercial important.
+
+Sakoura accomplit le pèlerinage de La Mecque au temps du sultan El-Melek
+En-Nâsser, lequel régna de 1293 à 1341, y compris deux interruptions.
+C’est en revenant des lieux-saints par le Yémen et l’Erythrée, vers l’an
+1300, que Sakoura trouva la mort : il fut dévalisé et assassiné par des
+Danakil sur la côte de Tadjourah, comme il venait de débarquer sur la
+terre d’Afrique. Ses compagnons de voyage recueillirent son corps, le
+firent dessécher et le transportèrent jusqu’à Kouka, où il fut placé
+sous la sauvegarde de l’empereur du Bornou ; ce dernier expédia des
+messagers à Mali pour aviser les notables de la mort de leur souverain
+et les prier d’envoyer chercher ses restes. Une ambassade se rendit de
+Mali à Kouka à cet effet et ramena le corps de Sakoura, qui fut enterré
+à côté de ceux de ses prédécesseurs.
+
+8o _Règnes de Gaou, Mamadou et Aboubakari II_ (1300-1307).
+
+Gaou, fils de Soundiata, avait commencé à exercer le pouvoir dès le
+départ de Sakoura pour La Mecque ; il était fort âgé et mourut peu après
+l’assassinat de celui-ci, sans doute vers 1301. Son fils Mamadou lui
+succéda et ne régna qu’un an ou deux ; il fut remplacé par Aboubakari
+II, fils d’une sœur de Soundiata, qui ne régna lui-même que quatre ou
+cinq ans.
+
+9o _Règne de Kankan-Moussa_ (1307-1332).
+
+Kankan-Moussa, appelé par Ibn-Khaldoun Mansa Moussa (c’est-à-dire
+l’« empereur Moussa »), était fils d’Aboubakari II ; sa mère l’avait mis
+au monde dans une localité appelée Kankan[165] et c’est ce qui lui valut
+son surnom : _Kankan-Moussa_ doit en effet se traduire par « Moussa de
+Kankan »[166].
+
+Il fut, avec Soundiata, le plus illustre des empereurs mandingues. Ibn-
+Khaldoun nous a donné sur lui des détails assez circonstanciés, qu’il
+devait à El-Mâmer, descendant de Abd-el-Moumen, fondateur de la dynastie
+berbère des Almohades, lequel El-Mâmer était un ami personnel du grand
+historien arabe et avait eu l’occasion de voyager au Soudan en compagnie
+de Kankan-Moussa lui-même, ainsi que nous l’allons voir dans un instant.
+
+La dix-septième année de son règne, en 1324, Kankan-Moussa se rendit en
+pèlerinage à La Mecque, emmenant avec lui un personnel nombreux et une
+quantité considérable de bagages, qui comprenaient entre autres choses
+80 paquets de poudre d’or pesant chacun trois _kintar_, c’est-à-dire
+probablement 120 onces ou 3 kilos 800 environ, soit en tout une valeur
+de plus de 900.000 francs au taux actuel de l’or. Il était accompagné de
+60.000 porteurs et précédé de 500 esclaves tenant chacun à la main une
+canne d’or du poids de 500 _mitskal_, soit environ trois kilos. Il passa
+par Oualata, puis par un pays de fortes altitudes (sans doute l’Adrar
+Ahnet) et par le Touat[167]. Il se rendit de là au Caire et reçut
+l’hospitalité à Birket-el-Habech, aux environs de cette ville, dans la
+maison de campagne d’un riche marchand d’Alexandrie nommé Siradj-ed-Dine
+fils d’El-Kouaïk. Sans doute l’énorme quantité d’or apportée du Soudan
+n’était pas suffisante pour faire face aux dépenses de l’impérial
+pèlerin, car ce dernier et ses courtisans empruntèrent à Siradj-ed-Dine
+une assez forte somme d’argent[168]. Cependant Kankan-Moussa ne laissa
+pas en Orient la réputation d’un prince bien généreux : il ne dépensa en
+aumônes pieuses dans les deux villes saintes que 20.000 pièces d’or,
+tandis que l’Askia Mohammed I devait plus tard faire à ces villes un don
+de 100.000 pièces d’or.
+
+A La Mecque, Kankan-Moussa rencontra un poète arabe né à Grenade, Abou-
+Ishaq Ibrahim-es-Sahéli, surnommé Et-Toueïdjine, avec lequel il se lia
+d’amitié. En quittant les lieux saints pour regagner son pays,
+l’empereur de Mali détermina Es-Sahéli à l’accompagner. Ils passèrent
+par Ghadamès et y trouvèrent El-Mâmer ; ce dernier résidait
+habituellement dans le Zab (région de Biskra), où il jouissait d’une
+grande influence ; ayant appris que Kankan-Moussa devait passer à
+Ghadamès, il était allé l’y attendre et, dès qu’il le vit, il lui
+demanda une armée pour s’emparer de Ouargla. L’empereur de Mali n’était
+pas fâché de s’entourer de personnalités musulmanes de race blanche, ce
+qui lui donnait un plus grand prestige aux yeux de ses sujets ; aussi
+laissa-t-il croire à El-Mâmer qu’il lui confierait volontiers l’armée
+désirée, à condition qu’il vînt lui-même la chercher à Mali. Et c’est
+ainsi qu’El-Mâmer et Es-Sahéli se trouvèrent faire partie du cortège de
+Kankan-Moussa durant la traversée du Sahara et l’arrivée au Soudan ;
+l’empereur du reste les traitait avec les plus grands égards, leur
+donnait le pas sur ses ministres et ses généraux et leur faisait porter
+à manger à chaque halte. C’est par El-Mâmer que nous savons que les
+bagages de l’empereur de Mali étaient portés par des chameaux durant la
+traversée du désert et, une fois la caravane arrivée au pays des Noirs,
+par 12.000 jeunes esclaves vêtus de tuniques de soie et de brocart.
+
+C’est pendant le voyage de Kankan-Moussa et peu avant son retour que
+l’un de ses généraux demeurés au Soudan, _Sagamandia_, s’empara de Gao
+sur Dia Assibaï et fit de l’empire de Gao un royaume vassal de l’empire
+de Mali (1325). La nouvelle de cette victoire parvint à Moussa alors
+qu’il était encore au Sahara et il décida de visiter en passant ses
+nouveaux domaines. Il se dirigea donc sur Gao, où il fut reçu en grande
+pompe et avec tous les honneurs souverains ; Dia Assibaï fit acte de
+soumission entre ses mains et Moussa, pour s’assurer la fidélité de son
+nouveau vassal, emmena à Mali comme otages les deux fils de l’empereur
+de Gao, Ali-Kolen et Souleïmân-Nar.
+
+El-Mâmer ayant fait observer à Kankan-Moussa que la mosquée de Gao, qui
+ne se composait, comme les autres maisons de la ville, que d’une hutte à
+toit de paille, était bien misérable pour un monument consacré à
+l’adoration de Dieu, l’empereur mandingue demanda à Es-Sahéli, qui avait
+un certain talent d’architecte, d’en construire une autre plus belle. Le
+poète espagnol fit alors bâtir, en dehors de la ville, une maison
+rectangulaire à terrasse, ornée d’un minaret pyramidal et d’un _mihrab_,
+le tout en briques d’argile cuites au feu ; cette mosquée existait
+encore au temps de Sa’di (milieu du XVIIe siècle). Moussa fut très
+satisfait du résultat et lorsque, poursuivant son voyage, il arriva à
+Tombouctou et annexa également cette ville à son empire, il confia à Es-
+Sahéli l’érection d’une mosquée et d’un palais : ce dernier devait
+servir de salle d’audience aux princes de Mali lorsqu’ils viendraient
+visiter Tombouctou et on appela pour cette raison _Mâdougou_ (terre du
+maître) l’emplacement que l’empereur fit réserver pour la construction
+de ce palais. Du temps de Sa’di, cet emplacement était occupé par le
+marché à la viande. Les habitations de Tombouctou et de Mali, d’après le
+témoignage d’El-Mâmer, n’étaient alors que des huttes rondes en argile,
+coiffées de toitures coniques en paille, comme celles de Gao et de
+toutes les villes du Soudan ; les mosquées et le « palais » de
+l’empereur à Mali n’étaient pas construits autrement. Es-Sahéli édifia à
+Tombouctou une mosquée à minaret analogue à celle qu’il avait érigée à
+Gao, et qui devint la grande mosquée (_djinguer-ber_) dont les ruines
+existent encore[169] ; quant au palais de Mâdougou dû au même poète, ce
+fut une salle carrée surmontée d’une terrasse à coupole, le tout enduit
+de plâtre et orné d’arabesques de couleurs éclatantes : Es-Sahéli
+déploya tout son génie dans cette construction dont il fit, au dire
+d’El-Mâmer, « un admirable monument ». Kankan-Moussa, pour récompenser
+son architecte improvisé, lui donna, d’après Ibn-Khaldoun, 12.000
+_mitskal_ de poudre d’or, c’est-à-dire environ 50 kilos ou 150.000
+francs au taux actuel de l’or. Le cadeau se serait même monté à 40.000
+_mitskal_ d’après Ibn-Batouta, qui loue fort la générosité de l’empereur
+Moussa vis-à-vis des « Blancs », ajoutant qu’un jour ce prince donna
+3.000 _mitskal_ au jurisconsulte Modrik-ben-Faris, dont le grand-père
+passait pour avoir instruit Soundiata.
+
+Es-Sahéli se fixa à Tombouctou ; il y mourut en 1346, sous le règne de
+Souleïmân, et y fut enterré. Avant de mourir, il avait eu au Soudan des
+enfants qui, devenus adultes, s’établirent à Oualata. Cette dernière
+ville avait été annexée à l’empire de Mali en même temps que Tombouctou.
+
+Kankan-Moussa entretenait des relations amicales avec le sultan de Fez,
+qui appartenait alors à la dynastie berbère des Mérinides. Peu après
+l’avènement du sultan Aboul-Hassân (1331-1348), Moussa lui fit parvenir
+de riches présents, avec une lettre le félicitant spécialement de la
+victoire qu’il avait remportée sur Tlemcen. Deux notables malinké et un
+interprète appartenant à la tribu des _Massîn_[170] étaient chargés de
+remettre cette lettre à Aboul-Hassân. Le sultan marocain ne voulut pas
+demeurer en reste de générosité vis-à-vis de son collègue soudanais et,
+après avoir somptueusement traité les envoyés de Moussa, il les renvoya
+à Mali avec une ambassade marocaine conduite par Ali-ben-Ghânem, chef de
+la tribu arabe des Makil, et composée d’Abou-Taleb Mohammed-ben-Abi-
+Medien, secrétaire du Conseil d’Etat, et de l’eunuque Anber ;
+l’ambassade emportait de nombreux cadeaux destinés à Kankan-Moussa. Ce
+dernier mourut en 1332, pendant que ses envoyés étaient encore à Fez, et
+ce ne fut que sous le règne de Souleïmân que les ambassadeurs d’Aboul-
+Hassân parvinrent à Mali.
+
+Au moment de la mort de Kankan-Moussa, l’empire de Mali avait atteint
+des dimensions, une renommée et une puissance considérables. Gao,
+Tombouctou, Oualata, Araouân, Tichit, Tadmekket, Takedda et Agadès
+reconnaissaient le suzeraineté de l’empereur mandingue et lui payaient
+tribut, quoique sans doute assez irrégulièrement en ce qui concernait
+tout au moins les villes sahariennes. Tous les pays noirs compris entre
+le Bani à l’Est, l’empire de Tekrour à l’Ouest et les approches de la
+forêt dense au Sud relevaient plus ou moins directement de ce potentat,
+à l’exception de Dienné, qui avait conservé toute son indépendance. Les
+contrées de la Boucle non riveraines du Niger ou du Bani, et en
+particulier les empires mossi, étaient également en dehors de la zone
+d’action du souverain mandingue. Mais, même en faisant cette
+restriction, même en faisant la part de l’exagération des historiens
+arabes, et même en tenant compte de ce que l’autorité de l’empereur ne
+pouvait vraisemblablement pas s’exercer sur toute l’étendue de ses
+domaines d’une manière absolue et avait besoin, pour se faire sentir, de
+s’appuyer sur de fréquentes expéditions militaires, une pareille zone
+d’action — qui s’étendait jusqu’aux portes de Ghadamès et de Ouargla —
+n’en demeure pas moins l’un des phénomènes historiques les plus
+surprenants qu’il nous soit donné d’enregistrer.
+
+10o _Règne de Maghan_ (1332-1336).
+
+Maghan était fils de Kankan-Moussa. C’est au début de son règne, en
+1333, que l’empereur mossi du Yatenga, _Nasségué_, pénétra à Tombouctou,
+mit en fuite la garnison mandingue, pilla la ville et l’incendia. Cette
+incursion des Mossi dans l’empire de Mali ne paraît pas du reste avoir
+dépassé les proportions d’une simple razzia : Nasségué, une fois son
+coup de main accompli, regagna le Yatenga avec son butin ; les
+Mandingues réoccupèrent Tombouctou et les quartiers dévorés par le feu
+furent reconstruits.
+
+L’une des conséquences secondaires du sac de Tombouctou par les Mossi
+fut de retenir longtemps à Oualata l’ambassade d’Aboul-Hassân. Partie du
+Maroc vers la fin de 1332, elle était arrivée dans l’Aoukar l’année
+suivante ; elle y apprit d’abord la mort de Kankan-Moussa et ensuite la
+randonnée de Nasségué et crut devoir demeurer à Oualata jusqu’à ce que
+la route du Sud fût redevenue sûre et qu’un prince plus actif et plus
+puissant que Maghan fût monté sur le trône : et c’est ainsi qu’elle
+n’arriva à Mali qu’en 1336.
+
+Maghan en effet semble n’avoir brillé ni par l’énergie ni par
+l’habileté. Nous avons vu qu’il ne sut pas garder à sa cour les deux
+princes de Gao que Kankan-Moussa avait amenés comme otages à Mali et
+que, après leur avoir laissé toute la liberté et tout le temps
+nécessaires pour préparer et accomplir leur évasion (1335), il ne fut
+pas capable de les rattraper et ne put empêcher l’aîné, Ali-Kolen, de se
+faire proclamer empereur à Gao et de secouer le joug du Mali. C’est
+ainsi que Maghan laissa s’amoindrir le domaine que lui avait légué son
+père : lors de sa mort, Tombouctou et Oualata dépendaient toujours de
+Mali, mais Gao et l’ensemble du pays songaï proprement dit s’étaient
+affranchis, au moins dans une certaine mesure, de la tutelle mandingue.
+
+11o _Règne de Souleïmân_ (1336-1359).
+
+Souleïmân, frère de Kankan-Moussa, ne put rétablir l’autorité du Mali
+sur Gao, mais il réussit à redonner à l’empire un prestige presque aussi
+considérable que celui dont il avait joui sous le règne de Moussa. Nous
+sommes assez abondamment documentés sur ce prince et sur la situation de
+l’empire mandingue à son époque, non seulement par Ibn-Khaldoun, mais
+surtout par Ibn-Batouta, qui visita Mali en 1352 et qui nous a laissé de
+son voyage une relation fort intéressante.
+
+J’ai dit que l’ambassade expédiée de Fez par Aboul-Hassân arriva à Mali
+en 1336, peu après l’avènement de Souleïmân. Ce prince la reçut avec de
+grands honneurs et renvoya au Maroc les ambassadeurs maghrébins, en leur
+adjoignant une députation de notables mandingues commandés par El-hadj
+Moussa-el-Ouangarati[171] et chargés de remettre au sultan une lettre de
+remerciements et de nombreux présents.
+
+En 1351, Souleïmân entreprit le pèlerinage de La Mecque. A l’aller comme
+au retour, il profita de son passage à travers le Sahara pour raffermir
+son autorité sur les dépendances lointaines de son empire et sans doute
+il réussit dans cette entreprise, d’après ce que nous raconte Ibn-
+Khaldoun. Ce dernier, ayant été envoyé en 1353 à Biskra en mission
+politique, y rencontra un envoyé du chef de Takedda qui lui fournit des
+renseignements intéressants sur la situation politique et économique de
+cette ville[172] et des autres dépendances sahariennes du Mali. Takedda,
+alors la plus grande ville du pays touareg, était le rendez-vous de tous
+les Soudanais qui allaient à La Mecque ou en revenaient ; chaque année,
+une caravane de 12.000 chameaux chargés, se rendant du Caire à Mali,
+traversait Takedda et apportait une grande animation dans la cité.
+Celle-ci était gouvernée par un prince touareg — un « Zenaga voilé »,
+dit Ibn-Kaldoun — qui entretenait des relations amicales avec les chefs
+de Ouargla et de Biskra, mais qui reconnaissait la suzeraineté de
+l’empereur de Mali, ainsi d’ailleurs, — ajoute Ibn-Khaldoun, — « que
+toutes les autres villes du Sahara auxquelles on donne le nom collectif
+d’_el-mebstîn_ »[173].
+
+Vers la fin de son règne, Souleïmân, ayant appris l’avènement à Fez
+d’Abou-Sâlem, fils et troisième successeur d’Aboul-Hassân, lui adressa
+une lettre de félicitations accompagnée de présents somptueux.
+L’ambassade chargée de cette lettre et de ces présents venait d’arriver
+à Oualata lorsqu’elle apprit la mort de Souleïmân (vers la fin de
+l’année 1359) et les compétitions engagées au sujet de sa succession.
+Elle interrompit en conséquence son voyage et ne le reprit que quelques
+mois après, sur l’ordre de Mari-Diata II, ainsi que nous le verrons tout
+à l’heure.
+
+Voici maintenant les renseignements que nous devons à Ibn-Batouta[174]
+sur l’empire de Mali et sa capitale sous le règne de Souleïmân.
+
+Le célèbre voyageur, parti de Fez en 1352, alla d’abord à Sidjilmassa,
+puis en partit avec une caravane guidée par un Messoufi ; il arriva en
+vingt-cinq jours à Teghazza, où il visita les mines de sel, alors
+exploitées par des esclaves des Messoufa. Le sel de Teghazza, rendu à
+Oualata, se vendait de 8 à 10 _mitskal_ (100 fr. environ au taux actuel)
+la charge de chameau, et de 20 à 30 _mitskal_, parfois 40, à Mali ; ce
+sel servait de monnaie dans le Soudan, une fois coupé en morceaux.
+
+De Teghazza, Ibn-Batouta se rendit à _Tâsser-hala_, où le chef de la
+caravane renouvela les provisions d’eau et d’où, comme à l’habitude, il
+envoya un Messoufi pour annoncer son arrivée à Oualata ; on paya cet
+envoyé cent _mitskal_ d’or. Les voyageurs atteignirent _Oualata_ deux
+mois après leur départ de Sidjilmassa. Le lieutenant ou _farba_ de
+l’empereur de Mali à Oualata se nommait Hosseïn et le chef de la ville
+s’appelait _Mansa Dio_ (peut-être _Mansa-dion_ « serviteur de
+l’empereur »). Les habitants étaient des Noirs, ainsi que le chef de la
+ville et, semble-t-il, le lieutenant de l’empereur, puisque Ibn-Batouta
+fut frappé du peu de considération de ce fonctionnaire pour les hommes
+blancs ; des notables messoufa résidaient à Oualata et escortaient le
+_farba_. Ces Messoufa de Oualata, qui formaient la majorité de la
+population, passaient d’ailleurs pour des Nègres aux yeux d’Ibn-
+Batouta ; sans doute c’étaient des métis de Soninké et de Berbères. La
+ville renfermait également quelques Blancs de race pure. On observait le
+système de succession en ligne utérine, le neveu fils de sœur succédant
+à son oncle, bien que les gens de la ville fussent des musulmans
+fervents et instruits ; les femmes allaient le visage découvert et
+exerçaient une grosse influence ; elles accompagnaient leurs époux
+lorsqu’ils partaient en voyage et avaient une grande liberté de mœurs.
+
+Il y avait « vingt-quatre jours de marche forcée entre Oualata et
+Mali », où résidait le « sultan » du pays et où Ibn-Batouta se rendit
+ensuite. Les routes étaient très sûres à cette époque. Notre voyageur
+remarqua un grand nombre d’arbres immenses, dépouillés de leurs feuilles
+à cette saison de l’année (saison sèche) et souvent creux : c’étaient
+vraisemblablement des baobabs ; dans certains logeaient des abeilles
+dont on récoltait le miel ; dans les anfractuosités de plusieurs de ces
+arbres s’installaient des tisserands. Ibn-Batouta signale le « pain de
+singe », l’arachide et les beignets frits dans l’huile de _gharti_,
+c’est-à-dire de _kharité_[175] ; il décrit aussi l’emploi de cette huile
+mélangée à de l’argile pour enduire les terrasses, ainsi que l’usage des
+calebasses en guise de récipients de cuisine et la coutume qu’avaient
+les femmes de transporter leurs bagages dans ces mêmes récipients
+végétaux. Les marchandises d’échange étaient le sel et les perles en
+verroterie. Aux haltes, dans les villages, on apportait aux voyageurs de
+l’_anli_, eau mélangée de farine et parfois de miel[176], du lait, des
+poulets, du riz, de la farine de haricots, de la farine de mil — de
+l’espèce appelée _fonio_ — qui servait à faire du cousscouss et de
+l’_assîda_[177]. Ce qui est remarquable dans ces observations
+recueillies par Ibn-Batouta, c’est qu’elles pourraient être faites
+aujourd’hui encore par n’importe quel voyageur traversant la même
+région.
+
+A dix jours de Oualata, Ibn-Batouta arriva à un grand village[178] du
+_Diagara_ ou _Diagari_ (pays de Diaga), habité par des commerçants
+ouangara, c’est-à-dire soninké ou mandingues, et quelques hommes blancs
+ou métis, les uns de la secte des Ibâdites, les autres du rite
+malékite ; les premiers appartenaient au clan des _Sarhanorho_ et les
+seconds au clan des _Touré_. Du Diagara, Ibn-Batouta se rendit au _Nil_
+(Niger), qu’il atteignit à _Kara-Sakho_, c’est-à-dire au marché de Kara,
+près et en face de la localité actuelle de Kongokourou, située sur la
+rive gauche du Niger à quelque distance au Nord de Kara. « Le fleuve,
+dit le voyageur, coule de là (de Kara-Sakho) vers _Kabora_ (sans doute
+Diafarabé), puis vers Diaga (ou Dia), puis vers Tombouctou, ensuite vers
+Gao, puis vers le _Maouli_ (sans doute le Maouri de nos cartes) qui est
+dans le pays des _Limi_ (probablement les habitants du Kebbi), ensuite
+vers le _Noufé_ (ou Noupé) » ; Ibn-Batouta, qui prenait le Niger pour la
+branche supérieure du Nil, ajoute que, du Noupé, le fleuve coulait vers
+le pays des Nouba (Nubie), passait à Dongola et traversait l’Egypte.
+
+Les chefs de Kabora et de Diaga étaient vassaux de l’empereur de Mali ;
+les gens de la seconde de ces villes passaient pour des musulmans
+éclairés. Le Maouri était, en descendant le Niger, la dernière
+dépendance du Mali, ce qui indique qu’aux yeux d’Ibn-Batouta le royaume
+ou empire de Gao était encore considéré comme vassal de Mali, au moins
+nominalement. Quant au Noupé, il formait un royaume indépendant, très
+puissant, dont le souverain faisait tuer les Blancs (Arabes ou Berbères)
+qui osaient s’aventurer sur ses domaines.
+
+De Kara-Sakho, Ibn-Batouta se rendit à la rivière _Sansara_[179],
+laquelle coulait à environ dix milles de Mali. Il fallait une
+autorisation pour entrer à Mali, mais le voyageur avait prévenu de son
+arrivée la communauté des Blancs (Berbères et Arabes) de la capitale
+mandingue et il put traverser sans délai le Sansara, au moyen du bac qui
+y était installé.
+
+Mali était alors une ville entièrement musulmane, où l’on rencontrait
+des jurisconsultes égyptiens et marocains ; le cadi était un Nègre nommé
+Abderrahmân, qui avait fait le pèlerinage ; l’interprète de l’empereur
+se nommait Douga[180]. Quant au souverain, on l’appelait _Mansa
+Souleïmân_, et Ibn-Batouta fait observer que _mansa_ signifie
+« sultan ». Il se plaint de l’avarice de ce prince qui, comme cadeau de
+bienvenue — fait à la suite d’une cérémonie pour le repos de l’âme
+d’Aboul-Hassân, sultan du Maroc décédé — lui envoya trois fromages, un
+morceau de bœuf frit dans de l’huile de karité et une calebasse de lait
+caillé ! Aussi le voyageur, après avoir attendu trois mois, présenta des
+réclamations : l’empereur lui donna alors 33 _mitskal_ et un tiers de
+poudre d’or et, plus tard, au moment de son départ, cent _mitskal_, soit
+en tout plus de 1.600 francs, ce qu’Ibn-Batouta trouva tout naturel.
+
+L’empereur donnait ses audiences dans une chambre prenant jour sur une
+cour par trois fenêtres en bois revêtues de lames d’argent et, au-
+dessous, trois autres garnies de plaques d’or. Ces fenêtres étaient
+cachées par des rideaux qu’on relevait pour indiquer que l’heure de
+l’audience était venue. Lorsque l’empereur arrivait, on passait à
+travers l’une des fenêtres un cordon auquel était attachée une pièce
+d’étoffe de fabrication égyptienne ; dès qu’on apercevait ce signal, les
+tambours et les trompes se faisaient entendre et trois cents esclaves
+sortaient du palais, armés d’arcs ou de javelots et de boucliers ; les
+porteurs de javelots se plaçaient debout à droite et à gauche des
+fenêtres du trône et les archers s’asseyaient devant eux. On amenait
+ensuite deux chevaux sellés et bridés et deux béliers destinés à écarter
+le mauvais œil. Quand l’empereur s’était assis, trois esclaves sortaient
+en courant et appelaient son premier ministre, nommé alors Kandia-
+Moussa ; derrière celui-ci venaient les chefs d’armée, le prédicateur de
+la mosquée et les jurisconsultes, qui tous s’asseyaient en avant des
+archers. L’interprète se tenait debout à la porte de la chambre du
+trône, revêtu de riches habits, coiffé d’un turban à franges, armé d’une
+épée à fourreau doré et chaussé de bottes, privilège dont il était le
+seul à jouir aux jours d’audience ; il tenait en main deux javelots,
+l’un d’or et l’autre d’argent, garnis de pointes de fer. Les soldats qui
+ne faisaient pas partie de la garde impériale, les fonctionnaires
+civils, les serviteurs et les Messoufa attachés à la cour demeuraient en
+dehors de la place des audiences, dans une large rue plantée d’arbres.
+Chaque chef d’armée avait devant lui ses officiers, armés de lances et
+d’arcs, et ses musiciens, portant des tambours, des trompes en ivoire et
+des instruments faits avec des planchettes et des calebasses et sur
+lesquels on frappait avec des baguettes[181]. Les chefs d’armée avaient
+chacun un carquois pendu à l’épaule et un arc à la main ; ils arrivaient
+à cheval, précédés de leurs officiers et de leurs soldats. Dans la
+chambre aux fenêtres, à côté de l’empereur, se tenait un homme faisant
+fonctions de héraut : quiconque voulait parler au souverain s’adressait
+à l’interprète, qui transmettait la phrase au héraut, lequel à son tour
+la communiquait à l’empereur ; les réponses de ce dernier passaient par
+les mêmes intermédiaires.
+
+A de certains jours, l’empereur sortait de sa demeure et donnait ses
+audiences sur une sorte d’estrade à trois marches, recouverte d’un vélum
+de soie et installée sous un arbre, sur la place du palais. Cette
+estrade était, dit Ibn-Batouta, appelée _bembé_ dans la langue du
+pays[182]. Sur cette estrade, on plaçait un coussin où s’asseyait le
+prince ; au-dessus de sa tête, on tenait ouvert un parasol de soie en
+forme de dôme, surmonté d’un grand oiseau d’or. L’empereur sortait du
+palais un carquois au dos et un arc à la main, coiffé d’un turban en
+étoffe dorée que retenaient des cordons d’or terminés par des pointes
+semblables à des poignards ; il était vêtu, dans ces circonstances,
+d’une robe rouge en étoffe de fabrication européenne ; devant lui
+marchaient des chanteurs qui tenaient en main des clochettes d’or et
+d’argent ; il s’avançait à pas lents, suivi de plus de trois cents
+esclaves armés. Une fois qu’il était assis, les musiciens jouaient du
+tambour et de la trompe et trois esclaves allaient appeler le premier
+ministre et les chefs d’armée, puis on amenait les deux chevaux et les
+deux béliers. L’interprète se plaçait à l’entrée de la cour qui servait
+de place d’audience et le peuple demeurait dans la rue.
+
+D’après Ibn-Batouta, les Noirs du Mali étaient, de tous les peuples,
+celui qui se montrait le plus soumis à son souverain ; ils juraient par
+son nom, disant : _Mansa Souleïmân kî_, ce qui veut dire exactement en
+mandingue : « l’empereur Souleïmân a ordonné, c’est l’ordre du prince ».
+Si l’empereur, au cours d’une audience, appelait un de ses sujets par
+son nom, celui-ci enlevait ses vêtements de gala et se couvrait de vieux
+haillons, remplaçait son turban par un bonnet sale, relevait sa culotte
+jusqu’à mi-jambes, s’agenouillait, frappait la terre de ses coudes, se
+redressait sur ses genoux dans une posture humble et écoutait ainsi la
+parole du souverain. Avant de répondre il découvrait son dos et se
+jetait de la poussière sur le dos et la tête[183].
+
+Lorsque l’empereur s’adressait à la foule, tout le monde ôtait son
+turban. Lorsqu’un orateur de l’assemblée en appelait à quelqu’un de la
+véracité des paroles qu’il venait de prononcer, celui qui voulait
+confirmer la déclaration de cet orateur tirait la corde de son arc et la
+lâchait brusquement, produisant ainsi un bruit très perceptible. Quand
+l’empereur approuvait ou remerciait quelqu’un, celui-ci se couvrait de
+poussière ; Ibn-Batouta rapporte à ce propos qu’un notable mandingue
+nommé El-hadj Moussa, envoyé comme ambassadeur au Maroc[184] par
+Souleïmân, se présenta chez le sultan de Fez avec une corbeille remplie
+de poussière et qu’il se couvrait le torse de cette poussière chaque
+fois que le sultan lui adressait une parole agréable.
+
+Ibn-Batouta nous a décrit également la manière dont se célébrait à Mali,
+au XIVe siècle, la fête de la rupture du jeûne et celle des sacrifices.
+On faisait la prière sur une place voisine du palais. Les fidèles se
+vêtaient de blanc. L’empereur arrivait à cheval, coiffé d’un turban dont
+une extrémité retombait sur l’épaule ; lui seul, concurremment avec le
+cadi, le prédicateur et les jurisconsultes, avait le droit de porter ce
+jour là un turban disposé de cette façon ; il était précédé d’étendards
+de soie rouge et se préparait à la cérémonie dans une tente disposée à
+cet effet, puis il récitait la prière avec les fidèles. Après le sermon
+et une fois descendu de la chaire, le prédicateur s’asseyait devant
+l’empereur et lui adressait un discours en arabe, faisant l’éloge du
+prince et exhortant le peuple là lui obéir ; un homme, tenant une lance
+à la main, traduisait ce discours au public dans la langue du pays.
+
+Après la prière de l’après-midi, l’empereur prenait place sur le _bembé_
+et les gardes du corps s’avançaient, superbement équipés, portant des
+carquois d’or et d’argent, des épées à poignées et fourreaux d’or, des
+lances d’or et d’argent et des masses d’armes en cristal. Quatre
+officiers, tenant chacun un éventail d’argent, se plaçaient derrière le
+prince pour écarter les mouches. L’interprète Douga, suivi de ses quatre
+femmes et de cent jeunes captives bien habillées et la tête ceinte d’un
+bandeau d’or et d’argent, s’asseyait sur une sorte de trône et, en
+s’accompagnant d’une harpe garnie de grelots, chantait les louanges de
+l’empereur et célébrait ses exploits. Les femmes et les captives de
+Douga chantaient et dansaient, au son de tambours sur lesquels
+frappaient trente jeunes gens habillés de rouge et coiffés de turbans
+blancs. D’autres jeunes gens dansaient et sautaient avec agilité, ou
+faisaient avec leurs épées des simulacres de combat auxquels Douga
+prenait part en s’y distinguant. Pour marquer son plaisir, l’empereur
+remit à son interprète, en présence d’Ibn-Batouta, 200 _mitskal_ d’or ;
+un héraut cria le montant du cadeau et aussitôt les chefs d’armée, en
+guise d’acclamation, firent résonner les cordes de leurs arcs. Ensuite
+les griots, (appelés, dit Ibn-Batouta, _dyêli_, pluriel _dyéla_)[185],
+s’avancèrent, recouverts de plumes, coiffés de masques en bois à bec
+rouge représentant des têtes d’oiseaux, et dirent au prince des choses
+telles que : « L’estrade sur laquelle tu es assis portait autrefois tel
+empereur, dont l’un des plus beaux actes fut d’avoir fait telle chose.
+Fais donc, toi aussi, la même chose, pour qu’on cite également ton nom
+dans l’avenir. » Puis le chef des griots monta sur l’estrade et posa sa
+tête sur les genoux de Souleïmân, puis sur son épaule droite et enfin
+sur son épaule gauche, selon un usage fort ancien dans le pays, fait
+observer Ibn-Batouta[186].
+
+Ce voyageur rapporte un fait qui montre bien jusqu’où s’étendait le
+pouvoir de l’empereur de Mali et combien son autorité était respectée
+jusqu’aux confins de son empire. Un vendredi, pendant la prière à la
+mosquée, un Messoufi interpella à haute voix le souverain pour se faire
+rendre justice, disant que le chef de Oualata lui avait acheté pour 600
+_mitskal_ de marchandises et ne lui offrait que 100 _mitskal_ en
+paiement. L’empereur envoya chercher le chef incriminé et fit juger
+l’affaire par le cadi ; celui-ci ayant donné raison au Messoufi,
+l’empereur destitua le chef de Oualata.
+
+La principale femme de Souleïmân, nommée _Kâssa_ ou « la Reine », et qui
+était cousine de son époux, partageait avec lui l’autorité suprême, et
+le prône du vendredi se faisait en leurs deux noms réunis. Pendant le
+séjour d’Ibn-Batouta à Mali, l’empereur crut avoir à se plaindre de la
+Kâssa, la fit emprisonner et la remplaça par une autre de ses femmes qui
+n’était pas de sang royal. Le public blâma cet acte du souverain, mais
+on apprit par la suite que la Kâssa avait comploté avec un parent de
+Souleïmân pour détrôner celui-ci et on approuva la colère du prince.
+
+Ibn-Batouta trouva les Noirs du Mali remplis de justice et d’équité ;
+dans tout leur pays régnait une sécurité parfaite, les vols étaient
+inconnus ou punis très sévèrement, ainsi que toute injustice. Si des
+étrangers venaient à mourir, leurs biens étaient conservés jusqu’à ce
+que les ayants-droit les vinssent réclamer. Le même auteur loue beaucoup
+aussi la piété et le zèle religieux des Mandingues de son temps ; il
+constate avec plaisir qu’à Mali on contraignait les enfants à prier à
+force de coups et qu’on les mettait aux fers lorsqu’ils ne montraient
+pas assez d’ardeur à apprendre le Coran par cœur. D’autre part, il ne
+leur pardonne pas de laisser aller les jeunes filles et les esclaves des
+deux sexes sans aucun vêtement ni de permettre aux femmes de se
+découvrir le visage et de se mettre toutes nues devant l’empereur ; il
+leur reproche aussi de s’asperger de poussière, de réciter des poésies
+dans un accoutrement ridicule, de manger du chien, de l’âne et des
+animaux morts sans avoir été égorgés.
+
+Les chevaux étaient rares à Mali lors du voyage d’Ibn-Batouta et se
+payaient jusqu’à 100 _mitskal_ (environ 1.200 francs). Les chameaux y
+étaient sans doute plus abondants, puisque notre voyageur dit qu’il
+quitta Mali monté sur un chameau « parce que les chevaux sont très rares
+en ce pays ». En partant de la capitale, Ibn-Batouta prit une route se
+dirigeant approximativement vers le Nord-Est et atteignit le
+Sansara[187] à un endroit où on le traversait en barque et de nuit
+seulement, les « moustiques » y étant trop nombreux durant le jour[188].
+Le voyageur vit seize hippopotames dans ce cours d’eau ; il raconte que
+les indigènes les capturaient au moyen d’un harpon muni d’une corde,
+laquelle servait à tirer au rivage l’animal harponné ; c’est exactement
+le procédé que Bekri avait signalé comme usité par les riverains du
+Sénégal.
+
+Ibn-Batouta fit halte à un grand village situé près du Sansara, sur la
+rive gauche de la rivière ; le chef ou _farba_ de ce village, appelé
+Magha ou Maghan, lui parla d’anthropophages originaires d’un pays
+aurifère situé dans le Sud du Mali (le Bouré probablement), qui étaient
+venus un jour se présenter à Kankan-Moussa, portant de grands anneaux
+aux oreilles et vêtus de manteaux de soie ; ils mangèrent une esclave
+que l’empereur leur avait donnée et vinrent remercier le monarque après
+s’être enduit la figure et les mains du sang de leur victime[189].
+
+Du Sansara, Ibn-Batouta se rendit à _Korimansa_, village situé, dit-il,
+à deux jours de Diaga ou du Diagara (sans doute près des villages
+actuels de Kokry et de Massamana, entre Sansanding et Diafarabé, sur la
+rive gauche du Niger). Son chameau était mort en route et il envoya en
+acheter un autre à Diaga ou Dia. De Korimansa il alla à _Mîma_ ou au
+Mîma, sans doute une ville ou plutôt une province située entre le Débo
+et le Faguibine, et de là à Tombouctou, où il arriva en 1353.
+
+La plupart des habitants de Tombouctou étaient alors des Messoufa
+porteurs de voile (Touareg), mais le gouverneur ou _farba_, qui
+s’appelait alors Moussa, donnait l’investiture aux chefs des Touareg au
+nom de l’empereur de Mali, après les avoir revêtus d’un boubou, d’une
+culotte et d’un turban et les avoir fait asseoir sur un bouclier que les
+nobles de la tribu élevaient sur leurs têtes. Ibn-Batouta visita à
+Tombouctou le tombeau du poète-architecte Es-Sahéli, ainsi que celui de
+Siradj-ed-Dine. Il quitta cette ville en pirogue et descendit le Niger,
+achetant ses vivres à l’aide de sel, d’épices et de verroterie ; on lui
+fit boire du _dolo_ au miel. Il séjourna un mois à Gao, qu’il signale
+comme l’une des plus belles et des plus grandes villes du Soudan,
+abondante en vivres ; comme à Mali, on y employait les cauries en guise
+de monnaie.
+
+A Gao, il quitta le Niger et se rendit par terre à Takedda, où il
+signale des mines de cuivre ; de là, il gagna l’Aïr, qui dépendait alors
+du sultan de Kouka, puis l’Ahaggar et le Touat, et revint enfin à Fez
+par Sidjilmassa.
+
+12o _Règnes de Kamba et de Mari-Diata II_ (1359-1374).
+
+Lorsque Souleïmân mourut, son fils _Kamba_ (ou Famba ou encore Kassa)
+fut proclamé empereur. Mais un fils de Maghan, surnommé _Mari-Diata_ (ou
+Mali-Diata) comme son aïeul Soundiata, briguait aussi la couronne et
+n’accepta pas l’autorité de Kamba. Une guerre civile s’ensuivit, au
+cours de laquelle plusieurs princes de la famille impériale se tuèrent
+les uns les autres. Enfin, au bout de neuf mois d’un règne plus nominal
+que réel, Kamba succomba dans une bataille et, le parti adverse ayant
+triomphé définitivement, _Mari-Diata II_ s’empara du pouvoir (1360).
+
+Le premier acte de gouvernement du nouvel empereur fut d’envoyer un
+exprès à Oualata pour donner à l’ambassade expédiée par Souleïmân
+l’année précédente l’ordre de continuer sa route. De plus, aux présents
+remis par Souleïmân, il ajouta une girafe. La caravane arriva à Fez en
+décembre 1360 ou janvier 1361. Le sultan Abou-Sâlem la reçut avec de
+grands honneurs et la girafe de Mari-Diata fit sensation auprès des
+Marocains qui, pour la plupart, ne connaissaient pas cet animal. Le jour
+de l’entrée à Fez de l’ambassade mandingue, dit Ibn-Khaldoun, « fut une
+véritable fête : pendant que le sultan allait s’asseoir dans le kiosque
+d’or d’où il avait l’habitude de passer ses troupes en revue, les
+crieurs publics invitèrent tout le monde à se rendre dans la plaine, en
+dehors de la ville. L’on s’y précipita en foule de tous les côtés et,
+bientôt, ce vaste local fut tellement encombré que plusieurs individus
+durent monter sur les épaules de leurs voisins. Le désir de voir la
+girafe et d’en admirer la forme étrange avait attiré toute cette
+multitude. Les poètes profitèrent d’une si belle occasion pour réciter
+au sultan des éloges et des compliments dans lesquels ils eurent soin de
+décrire ce singulier spectacle. Les envoyés nègres se présentèrent
+devant Abou-Sâlem pour lui exposer l’objet de leur mission et, tout en
+lui donnant l’assurance la plus formelle de l’amitié que leur souverain
+lui portait, ils le prièrent d’excuser le retard qu’on avait mis dans
+l’envoi du présent, retard causé par la guerre civile qui avait désolé
+l’empire. Ils décrivirent aussi en termes pompeux la grandeur de leur
+sultan et la haute puissance de leur nation. Pendant que l’interprète
+expliquait leur discours, ils faisaient résonner les cordes de leurs
+arcs en signe d’approbation, selon l’usage de leur pays. Pour saluer le
+sultan, ils se jetèrent de la poussière sur la tête, ainsi que cela se
+pratique envers les souverains de leur pays barbare »[190]. Abou-Sâlem
+mourut durant le séjour à Fez des envoyés mandingues ; ce fut le régent
+de l’empire, Ibn-Merzouk, qui leur fit les cadeaux d’usage et les
+congédia. Lors de leur retour, ils passèrent par Marrakech et par le
+pays des Beni-Hassân, dont le territoire s’étendait déjà à cette époque
+depuis le Sous jusqu’à la frontière du pays des Noirs.
+
+Quelques années après ces événements, le sultan mérinide de Fez Abd-el-
+Halim, détrôné et chassé du Maroc par son frère Abou-Ziyân, s’enfuyait
+au Sahara, allait à Mali vers 1366 visiter Mari-Diata II et se rendait
+de là à La Mecque.
+
+Ibn-Khaldoun fut documenté sur le compte de Mari-Diata II par un nommé
+Mohammed-ben-Ouassoul, natif de Sidjilmassa, qui avait fait fonctions de
+cadi à Gao et que l’historien des Berbères rencontra en 1374-75 à
+Honeïn, non loin de la ville actuelle de Nemours dans le département
+d’Oran. Ce Ben-Ouassoul considérait Mari-Diata II comme un tyran sans
+respect pour la justice et un grand coureur de femmes ; il l’accusait
+même d’avoir dilapidé le trésor impérial et d’avoir vendu à vil prix, à
+des marchands égyptiens, une pépite d’or vierge pesant vingt _kintar_
+(environ 25 kilos !), pépite qui provenait des mines du Ouangara et que
+les empereurs de Mali se transmettaient en même temps que le
+pouvoir[191]. Nous savons, de la même source, que Mari-Diata II mourut
+de la maladie du sommeil, « maladie très commune dans ce pays et _qui
+attaque surtout les gens haut placés_ ; cette indisposition commence par
+des accès périodiques et réduit enfin le malade à un tel état qu’à peine
+peut-on le tenir un instant éveillé ; alors elle se déclare d’une
+manière permanente et fait mourir sa victime. Pendant deux années, Diata
+eut à en subir les attaques, et il y succomba l’an de l’hégire 775
+(1373-74) »[192].
+
+13o _Règne de Moussa II_ (1374-1387).
+
+Moussa II, fils de Mari-Diata II, succéda à son père, qu’il n’imita pas
+dans ses errements. Mais il se montra d’autre part faible et indolent et
+laissa son premier ministre, surnommé _Diata_, s’emparer de la direction
+des affaires. Ce Diata équipa une forte armée, à la tête de laquelle il
+s’en fut guerroyer au loin, soumettant des peuples noirs qui habitaient
+dans l’Est de Gao et s’attaquant même au sultan du Bornou, Omar-ben-
+Idris. Ce fut sous le règne de Moussa II que la ville de Takedda refusa
+de payer tribut à l’empereur de Mali et recouvra son indépendance ;
+Diata se porta sur cette ville et en fit le siège, mais il dut s’en
+retourner sans avoir réussi à s’en emparer.
+
+14o _Règnes de Maghan II et Santigui_ (1387-1390).
+
+_Maghan II_ succéda en 1387 à son frère Moussa II. Il n’était pas encore
+depuis deux ans sur le trône lorsque, en 1389, l’un de ses ministres
+l’assassina et s’empara du pouvoir. Ce ministre nous est connu sous le
+surnom de _Santigui_ ou Sandigui, qui était le titre de sa charge ; ce
+mot signifie, non pas proprement « ministre », comme le dit Ibn-
+Khaldoun, mais « chef des achats » et il devait s’appliquer à une sorte
+de trésorier ou d’intendant. Ce Santigui n’appartenait pas à la dynastie
+impériale des Keïta, mais il lui était en quelque sorte allié, ayant
+épousé la mère de Moussa II, veuve de Mari-Diata II. Quelques mois après
+son avènement, en 1389-90, il fut tué par les parents de Maghan II, qui
+firent appeler, pour lui confier le pouvoir, un descendant de l’empereur
+Gaou nommé _Mamoudou_. Celui-ci résidait alors chez les infidèles dont
+le pays était situé au Sud du Mandé (peut-être chez les Banmana ou bien
+chez les Diallonké) ; il s’empressa de se rendre à Mali et y fut
+proclamé empereur en 1390, sous le nom de _Maghan_.
+
+15o _L’empire de Mali au XVe siècle._
+
+Les renseignements d’Ibn-Khaldoun sur l’empire de Mali s’arrêtent à
+l’avènement de ce _Maghan III_ (1390) ; l’historien arabe acheva
+d’écrire son ouvrage vers 1395 et mourut en 1406, en sorte qu’il n’a
+rien su des successeurs de Maghan III ni de ce prince lui-même, en
+dehors de la date de sa prise de pouvoir. Alors que nous possédons la
+liste complète des empereurs de Mali à partir d’Allakoï, avec des
+renseignements assez circonstanciés sur la plupart d’entre eux, nous ne
+connaissons au contraire à peu près rien de ce qui s’est passé à partir
+du XVe siècle, en dehors des quelques indications que l’on peut glaner
+dans le _Tarikh-es-Soudân_ et dans les vieilles relations portugaises.
+Les traditions indigènes, si documentées en ce qui concerne Soundiata et
+la période héroïque, sont complètement muettes sur l’époque de l’empire
+mandingue la moins éloignée de nous.
+
+Nous savons seulement par Sa’di que l’empire de Mali, qui était parvenu
+à son apogée avec Kankan-Moussa et s’était diminué plutôt qu’accru sous
+ses successeurs, vit sa décadence se précipiter à partir du XVe siècle,
+tout en demeurant un Etat puissant. Il comprenait encore en effet, en
+dehors de la province de Mali et des contrées habitées par les
+Mandingues, la ville et la région de Tombouctou, l’Aoukar avec Oualata,
+le Mîma (pays situé entre le Faguibine et le Débo), le Bagana et le
+Diaga, le royaume de Diara et peut-être une partie du Galam ; Gao et le
+pays des Songaï étaient encore, au moins nominalement, sous la
+suzeraineté de l’empereur mandingue, dont l’autorité n’était pas nulle
+au Tekrour. Ibn-Khaldoun prétend même que de son temps (dernières années
+du XIVe siècle) les villes de Silla et de Tekrour étaient vassales de
+Mali (_Prolégomènes_) et que les Zenaga voilés du désert — Goddala,
+Lemtouna, Messoufa, etc. — payaient tribut à l’empereur mandingue, que
+cet historien appelle _malik-es-Soudân_ « le roi des Nègres », et que
+ces tribus berbères fournissaient des contingents à l’armée mandingue
+(_Histoire des Berbères_).
+
+Vers le milieu du XVe siècle, des Ouolofs venus aux comptoirs portugais
+de la Gambie dirent à Diégo Gomez que tous les pays de l’intérieur
+appartenaient au _Bour-Mali_ (c’est-à-dire à l’empereur de Mali), lequel
+résidait d’après eux dans une grande ville ceinte d’un mur en briques
+cuites qu’ils appelaient _Kiokia_ ou _Kiokoun_ (peut-être par confusion
+avec Koukia ou Gounguia) ; son pays, ajoutaient-ils, était riche en or
+et faisait du commerce avec le Maghreb et l’Egypte ; on s’y rendait des
+rives de l’Atlantique en se dirigeant vers l’Est et en traversant les
+contrées habitées par les _Somanda_ (?), les _Konnouberta_ (?) et les
+_Sarakolé_ ; le _forisangul_ (peut-être le « roi du Sénégal » ou plutôt
+le roi du Songaï) passait à leurs yeux pour être vassal du Mali.
+
+Sa’di nous apprend que l’empire était divisé en deux gouvernements
+militaires, celui du Sud ou du _Sangara-soma_, comprenant principalement
+les provinces mandingues qui s’étendaient du haut Niger jusqu’à la
+Gambie, et celui du Nord ou du _Farana-sora_ (ou Faran-sora), comprenant
+l’ensemble des pays annexés[193] ; le gouverneur du Farana-sora résidait
+habituellement, semble-t-il, dans le Kaniaga. Chacun de ces deux
+gouvernements était à son tour divisé en provinces, lesquelles se
+partageaient en cantons. Chaque chef de province transmettait les ordres
+de l’empereur aux chefs de canton placés sous son commandement et
+prenait la parole en leur nom lorsqu’ils étaient convoqués par le
+souverain.
+
+Sa’di nous cite seulement les noms des trois provinces qui avoisinaient
+Dienné, celles de _Kala_, du _Bendougou_ et du _Sibiridougou_. La
+première a été identifiée généralement avec une région qui aurait eu
+pour chef-lieu Sokolo : cette identification provient de ce que l’ancien
+nom de Sokolo était en effet _Kala_ et de ce que les Maures désignent
+encore ainsi ce village de nos jours. Mais il me paraît plus rationnel
+d’identifier la « province de Kala » dont parle le _Tarikh-es-Soudân_
+avec une région comprenant le _Karadougou_ ou _Kaladougou_ actuel, situé
+entre le Niger et le Bani ; tous les passages de cet ouvrage où il est
+question de la province ou de la ville de « Kala » concordent avec cette
+solution. Le Bendougou n’était autre que le pays actuel du même nom, sur
+la rive droite du Bani (région de San). Quant au Sibiridougou, que Sa’di
+place au Sud des deux premières provinces et sur les confins de la
+province de Mali, il devait s’étendre à l’Est de Niamina dans la
+direction de Koutiala.
+
+La province de Kala ou du Karadougou, dont le chef, qui appartenait au
+clan des Taraoré[194], résidait à _Kara_ ou Kala (chef-lieu du
+Karadougou actuel), comprenait douze cantons, dont huit situés dans
+« l’île de Kara », c’est-à-dire entre le Niger et le Bani, et quatre
+situés au Nord de cette « île », sur la rive gauche du Niger. Les huit
+premiers étaient les cantons de _Ouoron_ (Orondougou actuel, dans le
+canton de Saro ou Sarro), de _Ouonzo_ ou Ouosso (sur le Bani en face de
+San[195], de _Kaminia_ ou Kamiya (au Sud de Kara), de _Farako_ ou du
+Fadougou (au Sud-Est de Sansanding), de _Kirko_ ou Guirgo (?), de _Kao_
+ou Gao ou Kou (?), de _Farama_ (?) et de _Diara_ (?). Les quatre cantons
+de la rive gauche étaient ceux de _Koukiri_ (sans doute l’un des deux
+villages actuels de Kokry ou de Kobikéré, entre Sansanding et Dia ou
+Diaga), de _Niara_ (sans doute le Niéria actuel, au Nord-Est de
+Sansanding), de _Sana_ (très vraisemblablement le canton actuel de
+Sansanding) et de _Sâma_ ou Samba (en amont de Sansanding, rive gauche).
+
+Les cantons du Bendougou cités par Sa’di sont ceux de Koou (peut-être
+Koro, entre Dienné et San), de Kaana ou Kaghana (le Konignon de nos
+cartes, au Sud de Dienné), de Soma (à l’Ouest-Sud-Ouest de San), de Tara
+(près et à l’Ouest de Kaana), de Da (au Sud-Sud-Ouest de San), d’Ama ou
+Oma (?), de Tâba (à l’Ouest de San) ; il s’en trouvait cinq autres, dont
+l’auteur du _Tarikh_ avait oublié les noms, comme il avait oublié ceux
+des cantons du Sibiridougou.
+
+A partir des premières années du XVe siècle, ainsi que je le disais plus
+haut d’après Sa’di, la puissance des empereurs de Mali commença à
+décliner. Leurs exactions et celles des gouverneurs des provinces furent
+telles, prétend l’auteur du _Tarikh_, qu’un matin Dieu envoya contre eux
+sa milice angélique sous la forme de jeunes gens qui firent irruption
+dans la salle d’audience du palais impérial, tuèrent de leurs glaives
+presque tous les gens qui étaient là, et disparurent. En réalité ces
+anges exterminateurs s’appelèrent les Mossi, les Touareg et surtout
+Sonni Ali-Ber et Askia Mohammed Touré, mais l’empire de Mali n’eut pas
+tant à souffrir d’eux qu’on serait tenté de le croire en lisant la
+pieuse légende rapportée par Sa’di.
+
+Vers 1400, sans doute sous le règne de Maghan III ou de l’un de ses
+successeurs immédiats, le souverain mossi du Yatenga, _Bonga_, faisait
+une incursion dans le Massina oriental et s’avançait jusque sur la rive
+méridionale du lac Débo. En 1433, Araouân, Tombouctou et Oualata
+échappent à la domination du Mali pour passer sous celle du chef touareg
+Akil ; de 1465 à 1473, l’empereur de Gao Sonni Ali-Ber affranchit
+définitivement le Songaï de la suzeraineté mandingue, conquiert
+Tombouctou sur les Touareg, annexe à l’empire de Gao la ville et le
+territoire de Dienné, dont les princes de Mali n’avaient jamais réussi à
+se rendre maîtres, et s’empare d’une portion de la zone des inondations
+nigériennes qui, jusqu’à cette époque, avait fait partie intégrante des
+territoires dépendant de Mali.
+
+Mais, du côté de l’Ouest, l’empire ne s’était pas laissé entamer. Le
+Vénitien Cadamosto, qui visita en 1455 le Cap Vert et la Gambie et en
+1457 les îles Bissagos, nous apprend que, de son temps, les Mandingues
+de la Gambie étaient encore sujets de l’empereur de Mali[196].
+
+Sonni Ali venait à peine de laisser un peu de répit au souverain
+mandingue que _Nasséré_, empereur mossi du Yatenga, traversait le Niger
+près de Mopti en 1477, ravageait tout le Massina, s’avançait jusque dans
+le Nord-Ouest du Bagana pour aller ensuite s’emparer de Oualata qu’il
+pillait de fond en comble en 1480, traversait en s’en retournant le
+Farimaké et le Bara et allait enfin se heurter, en 1483, à l’armée de
+Sonni Ali-Ber près du lac de Korienza.
+
+C’est vers cette époque que se placent les premières relations de
+l’empire de Mali avec le Portugal. Le roi Jean II était monté sur le
+trône en 1481[197], après s’être déjà illustré, durant sa régence, par
+l’intérêt qu’il portait à la découverte et à la colonisation des côtes
+occidentales de l’Afrique. L’empereur de Mali qui régnait alors
+s’appelait _Mamoudou_ ; il avait succédé à son père _Mansa-Oulé II_,
+lequel avait lui-même remplacé sur le trône son propre père _Moussa
+III_. Nous ignorons les noms des princes qui régnèrent entre Maghan III
+et Mousa III, mais nous connaissons ceux de ce dernier et de ses deux
+successeurs immédiats grâce à Joao de Barros. Celui-ci appelle en effet
+_Mahmud-ben-Manzugul_, « petit-fils de Moussa », l’empereur mandingue
+qui entretint des relations avec le roi Jean II, et il n’est pas
+difficile de retrouver « Mansa-Oulé » dans _Manzugul_. D’après le même
+auteur, ce prince résidait à _Songo_, « l’une des villes les plus
+populeuses de cette grande contrée que nous appelons ordinairement pays
+des Mandingues », et cette ville était située sur le méridien du Cap des
+Palmes et à 140 lieues marines environ (777 kilomètres) de la côte. La
+position ainsi donnée à Songo par de Barros correspond bien à la
+situation de Mali, qui devait se trouver à une cinquantaine de
+kilomètres seulement à l’Est du méridien du Cap des Palmes et à 800
+kilomètres environ du point le plus rapproché de la côte. Barth a cru
+pouvoir identifier Songo avec le Songaï et le lieutenant Marc,
+interprétant un passage de M. Binger, l’a rapproché de Ngorho, ville
+sénoufo située dans le Sud du cercle de Bobo-Dioulasso ; mais ni le pays
+songaï ni Ngorho ne correspondent à la position assignée à Songo par de
+Barros et Ngorho n’a jamais été le centre d’un Etat musulman et n’a
+jamais été la résidence d’aucun prince mandingue. Si l’on veut bien se
+rappeler que de Barros tenait ses informations des rapports du
+gouverneur portugais d’Elmina (Côte d’Or) et si l’on se reporte au nom
+donné aux Dioula et aux peuples mandé en général par les Fanti, les
+Achanti, les Agni et les autres populations de la Côte d’Or et de la
+Côte d’Ivoire — nom qui est encore aujourd’hui prononcé _Songo_ ou
+_Nzoko_ par les Fanti et les Agni, _Sorho_ par les Koulango et _Tiorho_
+par les Sénoufo —, on conviendra qu’il est fort vraisemblable que, dans
+l’esprit du gouverneur d’Elmina et dans celui de de Barros, _Songo_
+désignait tout simplement le pays des Mandingues et sa capitale Mali.
+
+Au moment où se produisirent les grandes incursions mossi dans le Bagana
+(1477-1483), les Portugais possédaient des comptoirs en différents
+points de la côte, notamment à Arguin, au Rio de Cantor (Gambie) et à
+Elmina ; il est probable même qu’ils fondèrent vers cette époque un
+établissement dans l’Adrar. Il est difficile de savoir auquel de ces
+comptoirs s’adressa l’empereur Mamoudou, qui était surtout connu des
+Portugais sous le nom de _Mandi-Mansa_, c’est-à-dire « roi du Mandé ou
+des Mandingues » ; il est probable cependant que ses envoyés se
+dirigèrent de préférence vers les établissements de la Gambie, qui
+étaient pour eux d’accès plus facile que ceux de la Mauritanie et
+d’Elmina : le comptoir d’Elmina d’ailleurs ne fut fondé que vers 1481,
+et d’autre part les Mandingues étaient établis jusque sur les rives de
+la basse Gambie et entretenaient des relations commerciales suivies avec
+les factoreries du « Rio de Cantor », tandis qu’ils ne s’aventuraient
+guère dans la Mauritanie ni dans la forêt du golfe de Guinée.
+
+Quoi qu’il en soit, Mamoudou, effrayé de la menace que constituaient
+pour la sécurité de son empire les razzias des Mossi, les conquêtes de
+Ali-Ber et, d’un autre côté, les incursions des Ouolofs, alors maîtres
+d’une partie du Tekrour, envoya une ambassade aux Portugais pour
+réclamer leur aide contre ses ennemis. Le gouverneur du fort portugais
+qui reçut la visite des ambassadeurs mandingues se hâta d’informer son
+roi de cet événement. Jean II ne semble pas avoir répondu d’une façon
+directe à la requête de Mamoudou ; sans doute trouvait-il que c’eût été
+s’aventurer beaucoup que d’envoyer aussi loin une expédition militaire :
+mais il voulut profiter de la circonstance pour nouer des relations plus
+étroites avec l’empereur mandingue, et il expédia deux ambassades à
+Mali. L’une, partie de la Gambie, se composait de Rodriguez Rabello,
+Pero Reinal et Joao Collaçao ; nous ignorons à quelle époque elle arriva
+à Mali et même si elle atteignit cette ville. L’autre, mise en route par
+le gouverneur d’Elmina, parvint auprès de Mamoudou, qui remit aux
+envoyés portugais une lettre destinée à leur roi ; dans cette lettre,
+que Joao de Barros dit avoir eue entre les mains, il se montrait fort
+surpris de l’étendue du pouvoir du roi de Portugal, ajoutant qu’aucun
+des _4.404 monarques_ qui l’avaient précédé sur le trône de Mali (_sic_)
+n’avait jamais reçu ni message ni messager d’un roi chrétien et que lui-
+même, jusqu’alors, ne connaissait que quatre sultans dont la puissance
+méritât d’être comparée à la sienne, à savoir les sultans d’_Alimaun_
+(Yémen), de _Baldac_ (Baghdad), de _Cairo_ (le Caire) et de _Tucurol_
+(Tekrour).
+
+Cependant l’amitié des Portugais ne devait pas être d’un grand secours à
+l’empire de Mali, dont le démembrement allait être accéléré, après la
+mort du roi Jean II, par les conquêtes du premier _askia_ de Gao et de
+ses successeurs, à partir de l’année 1498.
+
+16o _L’empire de Mali au XVIe siècle._
+
+Léon l’Africain[198] visita Mali au début du XVIe siècle. Il nous dit
+que cette ville comptait de son temps environ six mille feux[199] et se
+trouvait à proximité d’un bras du Niger. On y rencontrait beaucoup
+d’artisans et de marchands, lesquels approvisionnaient Dienné et
+Tombouctou de divers articles et denrées. Les grains, le coton et le
+bétail s’y trouvaient en abondance. L’islamisme y était florissant, aux
+mosquées étaient attachées des écoles et les habitants étaient « les
+plus civils, de meilleur esprit et plus grande reputation de tous les
+Noirs, pour autant qu’ils furent les premiers à recevoir la loy de
+Mahommet ». L’empire de Mali, au dire du même voyageur, s’étendait alors
+au Nord jusqu’au territoire de Dienné, au Sud jusqu’à un désert ou pays
+inconnu hérissé de hautes montagnes (Fouta Diallon), à l’Ouest jusqu’à
+des forêts qui bordaient l’Océan et à l’Est jusqu’aux territoires
+dépendant de Gao.
+
+Nous avons vu, en racontant l’histoire de l’empire de Gao, comment
+l’askia Mohammed I, en 1498-99, annexa le Bagana à ses Etats, malgré la
+résistance du gouverneur mandingue Ousmana, qui fut fait prisonnier, et
+celle de Demba Dondi, chef des Peuls du Massina, qui fut tué. En
+1500-1501, c’était le tour des provinces constituant le royaume de Diara
+d’être dévastées par Omar Komdiago, frère de l’askia, et annexées à
+l’empire de Gao, malgré la belle défense que fit Kama, le représentant
+du Mali auprès du roi de Diara. En 1506-07, Mohammed I se portait au
+Galam et étendait son autorité jusqu’aux confins du Tekrour. L’empire de
+Mali se trouva ainsi amputé de toutes ses dépendances septentrionales et
+ramené à peu près aux limites qu’il possédait vers 1324, avant la
+victoire de Soundiata sur Soumangourou.
+
+Les deux premiers successeurs de Mohammed I à Gao, Moussa et Bengan-
+Koreï, laissèrent en paix ce qui restait de l’empire mandingue. Mais un
+autre ennemi avait surgi du côté de l’Ouest : je veux parler du Tekrour.
+Sous le commandement de Koli Galadio, _alias_ Koli Tenguéla, les Peuls
+et les Toucouleurs du Fouta cherchèrent à s’emparer des mines d’or du
+Bambouk ; se portant en masses serrées le long de la rive sud du Sénégal
+entre 1530 et 1535, ils pillèrent d’abord les provinces méridionales du
+royaume de Galam (Goye et Kaméra) et massacrèrent ensuite un nombre
+considérable de Mandingues sur les deux rives de la Falémé. L’empereur
+de Mali implora de nouveau l’aide des Portugais et, en réponse à ses
+prières, Joao de Barros, alors gouverneur des établissements portugais
+de la Guinée, envoya à Mali en 1534, non pas une armée, mais un
+ambassadeur nommé Péroz Fernandez, accrédité par le roi Jean III, dans
+le but de proposer au monarque mandingue une intervention amicale auprès
+de l’empereur de Tekrour et de solutionner différentes questions
+relatives au commerce de la Gambie. Le souverain qui régnait alors à
+Mali s’appelait Mamoudou (_Mamoudou II_) et était le petit-fils de cet
+autre Mamoudou qui avait reçu les envoyés de Jean II. Il accueillit fort
+bien Péroz Fernandez et lui dit, d’après de Barros lui-même, « qu’il
+s’estimait très heureux de sa venue, car, du temps de son grand-père qui
+portait le même nom que lui, un messager était déjà venu de la part d’un
+autre roi Jean de Portugal ». On ne sait quel fut le résultat de ces
+négociations au point de vue politique ; il semble pourtant que les
+Peuls et les Toucouleurs repassèrent la Falémé sans occuper le Bambouk,
+mais que le roi de ce pays, _Guimé Sissoko_, voyant que l’empereur de
+Mali était impuissant à le défendre, se rendit à peu près indépendant.
+
+Cependant l’askia Bengan-Koreï, détrôné par Ismaïl en 1537, s’était
+réfugié dans les environs de Mali et s’était placé sous la sauvegarde de
+Mamoudou II. La protection de ce dernier n’empêcha pas les Mandingues
+d’abreuver d’humiliations le fils de leur ancien ennemi (Bengan-koreï
+était fils de Omar Komdiago) et celui-ci alla se fixer près de
+Sansanding, dans un petit village de la rive droite du Niger nommé Sama.
+
+En 1542, l’askia Issihak I venait razzier le Bendougou, à peu de
+distance de Mali. En 1545-46, son frère Daoud s’avançait jusque sous les
+murs de la capitale mandingue : l’empereur prenait la fuite, l’armée de
+Gao entrait victorieuse à Mali et y demeurait une semaine, remplissant
+d’ordures la résidence impériale. Puis, trouvant sans doute qu’il avait
+humilié suffisamment le rival de son frère, Daoud se retira, et
+l’empereur de Mali put rentrer dans sa capitale.
+
+Le même Daoud, ayant remplacé plus tard Issihak I sur le trône de Gao,
+dirigea plusieurs expéditions dans le Massina, le Bagana et la région de
+Kala (Sokolo). En revenant de cette dernière expédition, en 1559, il
+passa près de Sansanding.
+
+L’autorité des derniers askia continua à s’affermir sur le Diaga, le
+Bagana et le royaume de Diara, mais l’empereur de Mali conserva à peu
+près intacte la partie méridionale de son domaine. Lorsque les Marocains
+s’installèrent à Tombouctou en 1591 et substituèrent leur pouvoir à
+celui des princes de Gao sur le moyen Niger, plusieurs des provinces
+situées au Nord de Mali se constituèrent en petits Etats plus ou moins
+indépendants, tels que le royaume peul du Massina et le royaume soninké
+de Goumbou, tandis que le royaume de Diara retrouvait pour un temps sa
+liberté d’allures. Cependant l’empire de Mali gagna plus qu’il ne perdit
+au changement de régime. A la fin du XVIe siècle, un effort fut même
+tenté par l’empereur _Mamoudou III_ pour enlever Dienné aux Marocains ;
+ce prince fut d’ailleurs mal secondé par ses vassaux : les deux
+gouverneurs militaires du Farana-sora et du Sangara-soma refusèrent de
+l’accompagner dans son expédition, ce que voyant, Bakari, chef du
+Karadougou, et son collègue le chef du Bendougou ne répondirent pas non
+plus à l’appel de l’empereur. Celui-ci ne trouva un concours effectif
+qu’auprès des chefs des cantons de Farako (dans le Karadougou) et d’Ama
+ou Oma (dans le Bendougou), ainsi qu’auprès de Hamadou-Amina, chef des
+Peuls du Massina, qui chercha à profiter de l’occasion pour se rendre
+complètement indépendant des Marocains. Le caïd de Dienné demanda du
+secours au pacha Ammar, qui venait de remplacer Djouder à Tombouctou.
+Ammar envoya des troupes conduites par les caïds Moustafa et Abdelmalek,
+lesquels arrivèrent à Dienné le 26 avril 1599. Mamoudou III et ses
+alliés étaient campés sur les collines de Sânouna et leur armée
+s’étendait jusqu’au bras du Bani qui sert de port à la ville. Les
+Marocains firent une sortie pour repousser les Mandingues et les Peuls,
+mais ils éprouvèrent une résistance inattendue et ne durent leur salut
+qu’à leurs armes à feu. Les gens de Dienné cependant arrivèrent à la
+rescousse et Mamoudou III fut mis en déroute et retourna à Mali, tandis
+que ses alliés regagnaient également leurs pays.
+
+Hamadou-Amina avait transporté son camp à Soï ou Soé, entre Dienné et
+Mopti[200]. Les caïds marocains voulurent aller l’y attaquer, mais le
+gouverneur songaï du Gourma leur fit observer que ce chef, en sa qualité
+de nomade, était au fond peu redoutable, et qu’il valait mieux marcher
+contre le chef d’Ama, qui était un sédentaire[201] et qui du reste avait
+contribué à entraîner l’empereur de Mali dans son expédition contre
+Dienné. Les Marocains se portèrent donc sur Ama, sous le commandement du
+caïd Slimân-Chaouch, et pillèrent et détruisirent _Soo_ (peut-être San),
+qui était alors un marché important. Tandis que l’armée marocaine
+revenait du Bendougou, elle fut attaquée sur les bords du Bani, en face
+de Tié (village de la rive droite du Bani, près et en aval de Koro), par
+Hamadou-Amina aidé d’auxiliaires banmana ; le caïd Slimân fut
+complètement battu et, à la suite de cette défaite, les Marocains firent
+la paix avec Hamadou et laissèrent en paix l’empereur de Mali et ses
+alliés.
+
+17o _Dernière période de l’empire de Mali_ (1600 à 1670).
+
+Cependant un nouveau peuple allait jouer son rôle dans les destinées du
+Soudan occidental et porter au vieil empire de Mali des coups plus rudes
+que ceux que lui avaient donnés les souverains de Gao : je veux parler
+des _Banmana_. Installés dès 1600 dans la région de Ségou, ceux-ci
+furent d’abord placés pendant une soixantaine d’années sous la
+suzeraineté au moins nominale de l’empereur de Mali, bien que ceux
+d’entre eux qui s’étaient établis à proximité de Dienné dépendissent
+plutôt soit du caïd marocain qui résidait dans cette dernière ville,
+soit du roi peul du Massina.
+
+Sa’di, qui fit plusieurs voyages sur la portion du Niger voisine de
+Mali, notamment en 1644, nous a fourni quelques renseignements sur la
+géographie de cette région vers le milieu du XVIIe siècle.
+
+Voici l’un de ses itinéraires : venant de Tombouctou par eau, il
+atteignit en sept jours Soï (près Akka) sur le lac Débo et se rendit de
+là, en une demi-journée, en longeant le bord septentrional du lac, à
+Kankoura, près de Gourao ; traversant alors le lac, il arriva en un jour
+au mont Sorba, sur la rive Sud, et gagna de là, par terre, Kakagnan, sur
+le marigot de même nom. Reprenant alors la voie fluviale, il atteignit,
+au bout de douze jours de navigation sur le marigot de Dia et le Niger,
+le point de Koukiri ou Kokry ; à un jour en amont, il toucha Foulao,
+puis, trois jours et demi après, termina son voyage à _Komino_, qui
+était le port de Farako et se trouvait sur la rive droite du fleuve, à
+quelques heures de ce chef-lieu de canton[202] ; en face de Komino, sur
+la rive gauche, était _Nakira_ (le Nakry de nos cartes), port du Sana ou
+canton de Sansanding, dont le chef-lieu s’appelait alors _Tiébla_ ou
+Sanamadougou et se trouvait à une faible distance au Nord-Est de
+Sansanding même. Le canton de Sana ou de Sansanding avait encore un
+autre port sur la rive gauche du Niger, à _Noursanna_, entre Nakira et
+Koukiri.
+
+Après être allé à Tiébla visiter le chef du Sana et être demeuré quelque
+temps auprès de lui, Sa’di traversa le Niger, passa la nuit à Komino,
+arriva le lendemain à midi à Makira et le soir à _Dioulo_ (Yolo de nos
+cartes) ; le troisième jour, il coucha à _Fala_ (sans doute le Dionfalla
+actuel) et le quatrième à _Foutina_ (Faténé), près et au Sud de Kaminia.
+Le cinquième jour au matin, il arrivait à _Tonko_ (peut-être Toumo),
+dans le Séladougou, et atteignait le soir Farmanata ; le sixième jour,
+il traversait _Séla_ et Tamakoro et arrivait à _Timitama_, chef-lieu du
+Ouoron ; le septième jour, il atteignait _Bîna_ (près du Gomitogo
+actuel), où l’on pouvait s’embarquer à la période des hautes eaux, et se
+rendait de là en pirogue à Dienné, où il entra le huitième jour.
+
+L’année suivante, Sa’di refit en sens inverse la route de Dienné à
+Sansanding et nota un itinéraire à peu près analogue au précédent, mais
+plus détaillé. Sa première étape fut Bîna et la seconde _Konti_ ou
+Kondyi, où résidait alors le _Kala-san_, c’est-à-dire (en songaï) le
+chef de la province du Karadougou. Le troisième jour, il traversa
+_Ouanta_ (canton du Ouoron), puis Tamtama, village dépendant de Séla et
+distinct de Timitama chef-lieu du Ouoron, ensuite Komtonna, Nionsorora
+et Niéna, et alla coucher à Séla. Le quatrième jour, il atteignit Tonko,
+où se trouvait la limite du Séladougou et du Kaminiadougou. Le cinquième
+jour, il passa à Tatinna et à Tatirma (le Tacirma de nos cartes), puis à
+Foutina (Faténé) et à Taouatalla, et coucha dans un village dont il ne
+donne pas le nom. Le sixième jour, après avoir dépassé Fala, il
+abandonna la route de Yolo ou route du Nord, alors inondée, et se
+dirigea sur _Toumé_, où il passa la nuit. Le septième jour, par
+_Fadougou_, Nounio, Massala et Komma, il arriva à _Farako_, résidence du
+chef du Fadougou ou canton de Farako. Le huitième jour enfin, il
+atteignit le Niger à Komino, traversa le fleuve, toucha la rive gauche à
+Nakira ou Nakry et gagna Tiébla, résidence du chef du Sana. Il profita
+de son séjour au Sana pour aller visiter la ville même de _Sansanding_,
+dont il orthographie le nom _Chenchendi_ ; on mettait trois à quatre
+heures pour y arriver en partant de Tiébla : de cette dernière localité,
+on descendait vers le Niger, qu’on atteignait à Madina, en amont de
+Nakry, et dont on remontait ensuite la rive gauche.
+
+Nous avons vu que, dès les premières années du XVIIe siècle, les Banmana
+s’étaient installés dans la région de Ségou. A partir de 1630, devenus
+nombreux et puissants, ils s’alliaient tantôt aux Peuls du Massina et
+tantôt aux Mandingues du Karadougou et du Bendougou — peu à peu absorbés
+par eux — contre les Marocains de Dienné ou contre l’empereur de Mali,
+dont l’autorité devenait de plus en plus précaire sur la rive droite du
+Niger. En 1645 les Banmana, qui avaient conservé la haine farouche des
+musulmans, faisaient une sorte de guerre sainte contre les représentants
+de l’empereur mahométan de Mali à Farako et à Tiébla, dévastaient le
+Fadougou et le Sana et s’établissaient sur les deux rives du Niger
+depuis Koukiri jusque tout près de Niamina, menaçant l’empereur de Mali
+jusque dans sa résidence.
+
+Vers 1670, Biton Kouloubali fondait définitivement l’empire banmana de
+Ségou et y annexait Sansanding, le Massina et le Bagana, ainsi que
+Dienné et la région de Tombouctou, enlevant toute autorité et tout
+prestige aux descendants des pachas et caïds marocains. Vers la même
+époque, Sounsa Kouloubali, chef de la fraction des Massassi,
+s’établissait près de Mourdia et fondait l’empire banmana dit du Kaarta.
+Le Bélédougou devenait une sorte de marche frontière entre les deux
+empires naissants, théâtre et victime des luttes qu’allaient se livrer
+les princes de Ségou et ceux du Kaarta.
+
+_Mama-Maghan_, le dernier des empereurs mandingues de la dynastie des
+Keïta, voulut enrayer le développement de l’empire de Ségou et assiégea
+durant trois ans (1667-70) la capitale de Biton. Obligé de se retirer
+sans avoir obtenu aucun résultat et poursuivi par son adversaire
+jusqu’en face de sa propre capitale, il dut faire la paix pour éviter
+d’être précipité dans le Niger avec les débris de son armée et renonça à
+exercer son autorité en aval de Niamina. Ne se sentant plus désormais
+chez lui à Mali, il abandonna cette ville, qui tomba rapidement en
+ruines, et se transporta à Kangaba, berceau de sa famille.
+
+Au commencement du XVIIIe siècle, aucune trace ne subsistait plus, en
+dehors de vagues emplacements de cases encore visibles, de cette fameuse
+cité de Mali qui, pendant quatre siècles, avait été la véritable
+capitale du Soudan Occidental. Les provinces mandingues qui purent
+échapper à la conquête banmana se transformèrent en petits royaumes
+indépendants, et les descendants de Soundiata, réfugiés à Kangaba, ne
+furent plus que les chefs de la petite province du Mandé proprement dit,
+comme aux temps fabuleux qui avaient précédé le XIIIe siècle[203].
+L’empire de Mali avait disparu, d’une manière définitive, de la carte de
+l’Afrique.
+
+[Illustration : Carte 13. — L’empire de Mali.]
+
+
+[Note 149 : A comparer avec Ouâr Diâbi, Ouâr Diâdié ou Ouâr Ndiaye, nom
+donné à l’islamisateur du Tekrour. A rapprocher aussi de _bara-mousso_,
+nom donné en mandingue à celle des épouses d’un même mari qui a le pas
+sur les autres.]
+
+[Note 150 : D’après le témoignage de Makrizi, qui fait d’Allakoï le
+« premier roi du Tekrour » et l’appelle _Serbendana_, peut-être par
+suite d’une confusion entre ce prince et Baramendana.]
+
+[Note 151 : Mot à mot « le lion du jeûne », allusion probable à la faim
+de vengeance qui animait ce prince vis-à-vis de l’ennemi de sa famille
+et de son pays. Le nom du lion, prononcé _diara_ par les Banmana et les
+Dioula, est généralement prononcé _diata_ par les Malinké. Ce mot n’a
+qu’une analogie toute fortuite avec le nom du clan des Diara, qui
+signifie « de Dia, originaire de Dia ou du Diaga ».]
+
+[Note 152 : Sans doute les mêmes que les Lemlem du royaume de Dao ou du
+Dao mentionnés par Bekri.]
+
+[Note 153 : 1er vol., page 292.]
+
+[Note 154 : D’après Ibn-Batouta, Soundiata aurait été instruit dans la
+religion musulmane par le grand-père d’un jurisconsulte nommé Modrik-
+ben-Faris, lequel Modrik fut contemporain de Kankan-Moussa, petit-neveu
+de Soundiata.]
+
+[Note 155 : _Du Niger au Golfe de Guinée_, 1er vol.]
+
+[Note 156 : Dapper donne 30 journées de Mali à Tombouctou, ce qui
+correspond bien à la distance séparant cette dernière ville de la région
+de Niamina ; c’est l’évaluation indiquée par Cadamosto.]
+
+[Note 157 : C’est sous cette orthographe (Mellé) que le nom a été,
+d’après M. E. D. Morel, mentionné pour la première fois sur une carte :
+il s’agit d’un portulan espagnol de 1375. La carte de Mecias de
+Villadestes, qui date de 1413, indique le « pays de Moussa, roi de
+Melli » sur le haut Sénégal, à l’Est du _Toucouzor_ (Tekrour).]
+
+[Note 158 : Dapper dit qu’au Sud des Mandinga ou Manienga de la haute
+Gambie, « dont le pays renferme beaucoup d’or », habitent les Souso
+(Soussou), dont la capitale s’appelle _Bena_. Il ne peut y avoir autre
+chose qu’une ressemblance purement fortuite entre le nom de cette ville
+soussou et celui donné par le même auteur aux habitants de Oualata.]
+
+[Note 159 : Et précisément la plupart des manuscrits de l’ouvrage d’Ibn-
+Khaldoun donnent le mot sans aucun point diacritique.]
+
+[Note 160 : Ce conquérant mandingue est appelé _Abba-Manko_ par
+Golberry, qui le fait vivre vers l’an 1100 et dit qu’il imposa
+l’islamisme aux habitants du Bambouk.]
+
+[Note 161 : Ce fut là l’origine de la tribu peule dite des _Sambourou_.
+A la mort de Bida et d’Ilo-Diadié, Maham-Boli, prenant le pas sur ses
+cinq frères (Amadi, Bogoli, Almami, Ousmân et Mangui), réunit sous son
+autorité les trois clans des Boli (ou Ourourbé), des Yalabé (ou
+Oualaïbé) et des Oualarbé ; il eut pour successeurs Bounoumbo Boli,
+Samba Boli, Sambouné Boli, Amadi Galadio, Guidal Galadio et Sambourou
+Galadio, lequel donna son nom à la tribu.]
+
+[Note 162 : Ibn-Khaldoun l’appelle Mansa-Ouali et prétend que _Ouali_
+est, chez les Mandingues, la corruption du nom arabe _Ali_ ; cette
+indication est assurément inexacte : Ali ne se transforme pas au Soudan
+en « Ouali », qui d’ailleurs est donné quelquefois comme nom ou surnom
+par les musulmans avec son sens arabe de « saint » ; les traditions
+indigènes au reste mentionnent toujours le successeur de Soundiata sous
+le nom de Mansa-Oulé.]
+
+[Note 163 : 1er vol., pages 292 et 293.]
+
+[Note 164 : Ce cheikh fut rencontré par Ibn-Khaldoun en Egypte en
+1393-94. Entre autres choses, il dit au célèbre historien arabe que le
+vrai nom des « Tekrouriens » de Gao était _Zaghaï_ (pour Songaï) et
+celui des gens du Mali _Ankaria_ (vraisemblablement pour _Ouangaria_,
+forme plurielle arabisée du mot « Ouangara »).]
+
+[Note 165 : Rien n’indique que cette localité ait été celle du même nom
+qui est actuellement l’une des villes principales de la Guinée
+Française, mais la chose n’est pas impossible.]
+
+[Note 166 : On a écrit parfois _Konkour-Moussa_ : cette leçon fautive
+provient d’une erreur de copiste ou d’une mauvaise lecture des textes
+arabes, l’_n_ final et l’_r_ se confondant facilement dans l’écriture
+arabe.]
+
+[Note 167 : D’après Sa’di, Kankan-Moussa aurait laissé au Touat beaucoup
+de ses gens, qui avaient été atteints en route d’une maladie du pied
+appelée dans leur langue _touât_, d’où le nom que prit par la suite
+cette oasis. Cette étymologie ne paraît pas très vraisemblable, le nom
+du Touat étant probablement d’origine berbère et antérieur à l’époque de
+Kankan-Moussa. Je dois cependant faire observer qu’il existe dans la
+langue mandingue (dialecte banmana) un mot _touato_ signifiant
+« boîteux ».]
+
+[Note 168 : L’histoire de cet emprunt ou plutôt de son remboursement est
+assez curieuse. Lorsque Kankan-Moussa fut de retour à Mali, Siradj-ed-
+Dine y envoya un messager dans le but de recouvrer sa créance. Ce
+messager étant demeuré à Mali, pour des motifs restés inconnus, Siradj-
+ed-Dine partit lui-même, accompagné de son fils, et arriva à Tombouctou,
+où il logea chez le poète Es-Sahéli. Le malheureux mourut la nuit même
+de son arrivée. Le bruit courut qu’il avait été empoisonné sur l’ordre
+de l’empereur, mais son fils protesta contre ces accusations, faisant
+remarquer qu’il avait mangé des mêmes mets que son père et n’avait pas
+été indisposé. Le fils de Siradj-ed-Dine atteignit ensuite Mali, reçut
+de Moussa les sommes prêtées autrefois par son père, et retourna en
+Egypte.]
+
+[Note 169 : En réalité les ruines actuelles sont celles d’un bâtiment
+construit au XVIe siècle en remplacement de celui qu’avait élevé Es-
+Sahéli.]
+
+[Note 170 : C’est-à-dire probablement un métis de Soninké de Tichit
+(Voir 1er vol., page 220).]
+
+[Note 171 : D’après Ibn-Batouta. L’épithète de _Ouangarati_ signifie
+« natif du Ouangara ».]
+
+[Note 172 : Takedda était située entre Gao et Agadès, à 70 étapes au
+Sud-Ouest de Ouargla d’après Ibn-Khaldoun.]
+
+[Note 173 : _Histoire des Berbères_, trad. de Slane, livre III, p. 288.
+De Slane propose de lire _Massîn_ au lieu de _mebstîn_ et pense qu’il
+est fait allusion aux villes sahariennes habitées par des Massîn. Je
+croirais plus volontiers que _mebstîn_ est une forme dérivée du mot
+persan _boustân_ « jardin », passé dans la langue arabe, et qu’il
+convient de le traduire par « les villes entourées de jardins, les
+oasis ».]
+
+[Note 174 : Ibn-Batouta, né en 1303, était Berbère d’origine. Il fut
+chargé en 1352 par Abou-Inân, sultan de Fez, de visiter le pays des
+Noirs et accomplit sa mission avec d’autant plus de succès qu’il avait
+voyagé auparavant durant 25 ans en Egypte et dans toute l’Asie jusqu’en
+Chine. Ses notes de voyage furent revues par Ibn-Djozaï de Grenade et la
+rédaction en fut achevée vers 1355. Lui-même mourut en 1377-78.]
+
+[Note 175 : _Kharité_ est le nom soninké de l’huile tirée des fruits
+d’un arbre appelé _khari_ par les Soninké, _karéhi_ par les Peuls et
+_sé_ ou _syé_ par les Mandingues.]
+
+[Note 176 : « Miel » se dit _li_ en mandingue.]
+
+[Note 177 : Ce qu’Ibn-Batouta appelle _assîda_ est le _tô_ des Banmana
+et des Malinké, c’est-à-dire une sorte de pâte de farine cuite et
+servant d’aliment principal.]
+
+[Note 178 : Sans doute Dioura.]
+
+[Note 179 : Très probablement la rivière qui se jette dans le Niger près
+et à l’Est de Niamina et à laquelle Barth donne ce même nom.]
+
+[Note 180 : _Douga_ est le nom d’une espèce de vautour et aussi celui
+d’un génie, chez les Banmana et les Malinké, et est souvent donné comme
+prénom à des hommes.]
+
+[Note 181 : Il s’agit de l’instrument répandu dans toute l’Afrique
+Noire, appelé en mandingue _balan_ ou _bala_ et connu des Européens sous
+le nom de « balafon ».]
+
+[Note 182 : _Bembé_ est le mot mandingue actuel signifiant « estrade ».]
+
+[Note 183 : Comparez les usages observés encore de nos jours chez les
+Mossi.]
+
+[Note 184 : Voir plus haut.]
+
+[Note 185 : _Dyéla_ est le pluriel arabisé de _dyêli_, qui est
+effectivement l’appellation mandingue des griots mais qui fait en
+réalité au pluriel _dyêli-lou_ ou _dyêlou_.]
+
+[Note 186 : Cet usage s’est conservé jusqu’à nous dans la plupart des
+pays du Soudan, ainsi d’ailleurs que presque tous ceux observés au XIVe
+siècle par Ibn-Batouta.]
+
+[Note 187 : Ibn-Batouta fait de cette rivière « un cours d’eau sortant
+du Nil ». Cette appréciation est justifiée par le fait que, au moment de
+la crue du haut Niger, les eaux du fleuve s’engouffrent dans la rivière
+de Niamina, qui devient ainsi un déversoir du Niger et cesse d’être un
+affluent.]
+
+[Note 188 : Ces « moustiques » sont probablement des tsétsé : on sait
+que ces mouches se montrent de préférence pendant le jour, tandis que
+les moustiques au contraire sont surtout à craindre la nuit.]
+
+[Note 189 : Le même chef de village raconta à Ibn-Batouta l’histoire
+d’un jurisconsulte arabe nommé Aboul-Abbas, qui avait reçu de Kankan-
+Moussa un cadeau de 4.000 _mitskal_ de poudre d’or et qui, ayant mis
+cette somme en sûreté dans le Mîma, avait cherché à faire croire qu’elle
+lui avait été volée, afin de s’en faire donner une autre par le prince ;
+celui-ci, ayant découvert la supercherie, exila Aboul-Abbas pendant
+quatre ans dans le pays des cannibales ; ces derniers ne mangèrent pas
+le jurisconsulte, n’ayant aucun goût pour la chair des Blancs.]
+
+[Note 190 : _Histoire des Berbères_, trad. de Slane, livre IV, p. 343 et
+344.]
+
+[Note 191 : Ben-Ouassoul rapporta à Ibn-Khaldoun que la ville de Mali
+était très étendue, très populeuse et très commerçante, que de
+nombreuses sources arrosaient les terres cultivées dont elle était
+environnée et qu’elle constituait un lieu de halte pour les caravanes
+provenant du Maghreb, de l’Ifrîkia et de l’Egypte.]
+
+[Note 192 : _Histoire des Berbères_, trad. de Slane, livre II, p. 115.
+Ce passage d’Ibn-Khaldoun est intéressant à plus d’un titre : il nous
+montre d’abord que la maladie du sommeil n’est pas une nouveauté au
+Soudan et que ses ravages devaient être aussi considérables au XIVe
+siècle qu’ils le sont de nos jours ; il est en outre de nature à nous
+rassurer sur les effets de cette maladie, dont la présence dans les pays
+nigériens depuis au moins cinq à six siècles ne semble pas avoir
+contribué de façon appréciable à dépeupler ces régions.]
+
+[Note 193 : Le texte du _Tarikh-es-Soudân_ semble faire de ces deux mots
+les titres des deux gouverneurs et c’est ainsi que M. Houdas l’a
+interprété dans sa traduction : cependant je serais plus disposé à
+croire que ce sont des noms de pays ou de chefs-lieux de province, ainsi
+qu’il paraît résulter d’un passage (pages 93 du texte et 155 de la
+traduction) où il est dit : « et ils atteignirent le pays (ou la ville)
+de Sangara-soma ». Le premier de ces mots peut signifier en mandingue
+« l’ensemble du pays du Sangaran » ou encore « le lieu des tornades » ;
+le second peut vouloir dire « le lieu des rochers » ou « la résidence du
+chef ».]
+
+[Note 194 : _Tarikh-es-Soudân_, p. 34 de la traduction.]
+
+[Note 195 : D’après M. Ch. Monteil, le Ouonzo de Sa’di correspondrait au
+Ouandiodougou du canton actuel de Saro ou Sarro.]
+
+[Note 196 : Ce voyageur, dans sa relation parue à Vicence en 1507, dit
+que l’or du Mali se transportait partie à _Cochia_ (Koukia ou Gounguia),
+sur la route du Caire et de Syrie, et partie à _Tombut_ (Tombouctou),
+d’où il allait soit à Tunis par le Touat soit au Maroc par _Hoden_ (le
+Hodh ou plutôt Ouadân).]
+
+[Note 197 : Jean II régna de 1481 à 1495. Après lui vinrent Emmanuel
+(1495-1521) et Jean III (1521-1557).]
+
+[Note 198 : Hassân-ben-Mohammed el-Ouazzân, plus connu sous le surnom de
+Léon l’Africain, voyagea au Soudan vers 1507, à l’âge de seize ans
+environ, et écrivit sa relation aux alentours de l’an 1520.]
+
+[Note 199 : C’est-à-dire 6.000 familles et non pas 6.000 habitants,
+comme l’écrit Dapper dans son interprétation du récit de Léon.]
+
+[Note 200 : Ou à Soua (Pondori).]
+
+[Note 201 : Peut-être faut-il interpréter ce raisonnement, rapporté par
+Sa’di, de la façon suivante : la résidence de Hamadou-Amina, simple
+campement, ne pouvait renfermer grand-chose à piller, tandis que le
+Bendougou comprenait quelques centres commerciaux où l’on pouvait
+espérer ramasser un butin appréciable.]
+
+[Note 202 : Farako était le chef-lieu ; le canton lui-même portait le
+nom de Fadougou, qui est encore celui d’un village situé à l’Est de
+Farako. Le Komino de Sa’di devait se trouver très près de l’emplacement
+du village actuel de Konou.]
+
+[Note 203 : Mambi Keïta, le dernier chef du Mandé descendant de
+l’ancienne famille impériale de Mali, est mort à Kangaba il y a quelques
+années : pour des motifs politiques, toute autorité a été enlevée à ses
+héritiers par l’administration française, et son successeur ne commande
+même plus le canton de Kangaba.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ =Le royaume peul du Massina[204]
+ (XVe au XIXe siècles)=
+
+
+ =I. — Dynastie des Diallo= (1400-1810).
+
+
+J’ai relaté ailleurs[205] l’arrivée de _Maga Diallo_ vers l’an 1400 dans
+le Diaga ; j’ai dit comment il avait reçu du gouverneur mandingue du
+Bagana l’investiture officielle d’_ardo_ ou chef des familles peules qui
+l’avaient suivi dans son exode du Kaniaga au Diaga. Son autorité ne
+tarda pas à s’étendre sur les Peuls d’autres clans (Bari principalement)
+qui vinrent peu après s’établir dans la même région et c’est ainsi que
+se fonda, au début du XVe siècle, le royaume peul du Massina, sous la
+suzeraineté de l’empereur de Mali.
+
+Ce nom de _Massina_ était celui d’une mare voisine de _Kéké_ ou Kékey,
+village situé sur le marigot de Dia, en aval de Dia ou Diaga et un peu
+au Nord-Est de Ténenkou. C’est auprès de cette mare que Maga Diallo
+établit sa résidence et c’est en raison de cette circonstance que les
+Peuls donnèrent le nom de Massina à cette province, jusque-là connue
+sous celui de Diaga ou Diagara. Par la suite, on fit usage des deux
+noms, en se servant de préférence du mot « Massina » pour désigner
+l’habitat des Peuls et leur royaume ; plus tard, lorsque ce dernier prit
+de l’extension et déborda vers l’Est, d’abord entre le marigot de Dia et
+le Niger, puis sur la rive droite de ce fleuve lui-même, le mot
+« Massina » prit une extension correspondante, tandis que « Diaga »
+continua à désigner plus spécialement la région de Dia ou Diaga et la
+rive gauche du marigot de même nom.
+
+Maga Diallo mourut vers 1404. Le pouvoir se transmit dans sa famille
+jusqu’au début du XIXe siècle ; en réalité, l’autorité de l’_ardo_ du
+Massina ne s’étendait que sur les Peuls et leurs Rimaïbé, tous plus ou
+moins nomades, tandis que les Noirs sédentaires — Soninké et Bozo —
+relevaient directement du gouverneur du Bagana ou du chef de Dienné,
+selon l’endroit qu’ils habitaient. Ce n’est guère qu’au siècle dernier,
+sous la dynastie des Bari, que le Massina devint un véritable Etat
+compact, réunissant sous un même sceptre tous les habitants du pays,
+Peuls et Nègres, nomades et sédentaires.
+
+De 1400 à 1494, le royaume peul du Massina fut vassal de l’empire de
+Mali. Les princes qui s’y succédèrent durant cette période, après Maga
+Diallo, furent : son fils aîné _Bouhima_ ou Ibrahim (1404-24) ; son
+second fils _Alioun_ (1424-33) ; _Kanta_, fils aîné de Bouhima
+(1433-66) ; _Alioun II_, second fils de Bouhima (1466-80), et _Nia_ ou
+Aniaya, fils de Kanta (1480-1510).
+
+Le _Tarikh-es-Soudân_ nous donne quelques renseignements, surtout
+généalogiques, sur ces premiers rois du Massina. Outre Bouhima et
+Alioun, Maga Diallo avait eu de sa première femme, Demmo, fille de
+Niadel ou Guédal, trois autres fils : Demba, Kouba et Harendi ; d’une
+seconde femme, il avait eu Nialel, et, d’une troisième nommée Bindo, il
+avait eu encore deux fils : Hamadi et Samba. Bouhima épousa d’abord
+Yédenké, dont il eut un fils nommé Makiba ou Nankaba, ensuite Kaffo,
+dont il eut Kanta et Alioun II, et enfin Tiddo ou Teddi, dont il eut un
+dernier fils nommé Hamadi. Kanta épousa une femme de la tribu des
+Sangaré, nommée Safo Daramé, dont il eut six fils : Diâdié, Nia ou
+Aniaya, Demba-Dondi, Yoro, Lambourou et Kania ; d’une autre femme nommée
+Bounga, il eut un septième fils, Maka.
+
+ DELAFOSSE Planche XXII
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 43. — Une danse Tombo, à Bandiagara.]
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 44. — Danseurs Tombo, à Bandiagara.]
+
+Kanta périt dans un combat contre les Zaghrâna[206], qui furent
+vainqueurs des Peuls. C’est sous le règne de son successeur Alioun II
+que le Massina fut attaqué par Sonni Ali-Ber, empereur de Gao, qui fut
+repoussé et défait par les Peuls du Borgou ou Massina central (entre le
+marigot de Dia et le Niger) ; c’est vers la fin du règne du même _ardo_
+que le pays fut traversé et ravagé par l’armée mossi de Nasséré dans sa
+marche sur Oualata : d’après Sa’di, Alioun II aurait infligé une défaite
+aux Mossi.
+
+Sous le règne de Nia ou Aniaya, le Massina tout entier fut annexé à
+l’empire de Gao, en 1494, par Omar Komdiago, frère et lieutenant du
+premier _askia_ Mohammed Touré. Les Peuls n’acceptèrent pas cette
+annexion de gaieté de cœur et demeurèrent, autant qu’ils le purent,
+fidèles à l’empereur de Mali. C’est ainsi que, comme nous l’avons vu,
+sous le commandement de _Demba-Dondi_, l’un des frères de Nia ou Aniaya,
+ils aidèrent Ousmana, gouverneur mandingue du Bagana, à résister à
+l’askia en 1498-99 ; mais ils furent vaincus comme Ousmana lui-même,
+Demba fut tué et les rois peuls du Massina furent désormais vassaux de
+l’empire de Gao. C’est vers l’an 1500, après la défaite de son frère
+Demba par Mohammed Touré, que le roi Nia quitta Kéké et transporta sa
+résidence dans le Guimbala, près du lac Débo[207]. D’une façon générale,
+les rois de la dynastie des Diallo habitèrent tantôt sur la rive gauche
+du marigot de Dia (soit à ou près de Kéké, soit à ou près de Ténenkou),
+tantôt entre ce marigot et le Niger, ou encore à Soï, entre le Niger et
+le Bani.
+
+Le successeur de Nia Diallo fut _Soudi_ ou Saouadi, petit-fils de
+Bouhima par Diâdié ; il régna de 1510 à 1539. A sa mort, son fils _Ilo_
+et _Hamadou-Siré_, fils de Nia, se disputèrent le pouvoir ; le litige
+fut porté devant l’askia Issihak I, qui décida de s’en remettre à la
+volonté du peuple ; mais les gens du Massina se divisèrent en deux
+fractions et en vinrent aux mains : Ilo attaqua son rival et le chassa
+du pays ; aidé par les Sangaré, Hamadou-Siré rentra au Massina, fut
+défait de nouveau et alla à Gao implorer l’aide de l’askia. Celui-ci
+invita Ilo à venir lui parler et le fit tuer sur la route : Ilo avait
+régné un an (1539-40)[208].
+
+_Hamadou-Siré_ (1540-43) lui succéda et fut déposé, au bout de quatre
+ans de règne, par Issihak I, qui fit nommer à sa place _Hamadou-Poullo_,
+frère d’Ilo. Ce dernier s’étant mis à persécuter beaucoup de familles
+qui appartenaient comme lui au clan des Dialloubé et ayant obligé
+plusieurs d’entre elles à quitter le Massina, Issihak I lui enleva le
+pouvoir l’année suivante (1544) et le confia à son neveu _Boubou-Ilo_
+(Boubou fils d’Ilo), qui régna de 1544 à 1551. C’est sous le règne de
+Boubou-Ilo, en 1550, que les Peuls de la région de Nampala, sous la
+conduite de Diâdié Toumané, se révoltèrent contre l’askia Daoud, qui
+venait de monter sur le trône ; Daoud leur infligea une sanglante
+défaite et fit sur eux de nombreux prisonniers, dont des griots de la
+caste des Mabbé ou Maboubé.
+
+Après Boubou-Ilo régnèrent _Ibrahim-Boye_ (1551-59) et _Boubou-Mariama_
+(1559-83), tous les deux fils de Hamadou-Poullo. Ibrahim-Boye mourut à
+Dienné, au moment où l’askia Daoud y passait en revenant de son
+expédition au Mali (1558-59). En 1582, vers la fin d’un règne de vingt-
+quatre ans, Boubou-Mariama[209] voulut se distinguer par un coup
+d’audace : il attaqua sur le Niger — ou sur l’un de ses bras — et pilla
+une embarcation qui ramenait de Dienné vers Gao El-hadj Mohammed, fils
+de l’askia Daoud et son futur successeur ; Mohammed-Bengan, autre fils
+de Daoud et chargé alors des fonctions de gouverneur du Gourma, marcha
+aussitôt sur le Massina, ravagea le pays et massacra un grand nombre
+d’habitants, dont beaucoup de lettrés musulmans. Boubou-Mariama se
+réfugia à _Fi_, entre Kobikéré et Kokry, puis revint au Massina après le
+départ de Mohammed-Bengan. Lorsqu’El-hadj Mohammed (Mohammed III)
+succéda à son père à la fin de la même année (1582), Boubou-Mariama
+refusa de faire acte de soumission entre ses mains. Nous avons vu
+comment il fut arrêté en 1583, sur l’ordre de l’askia, et emmené à Gao,
+et comment, malgré l’offre de Mohammed III de lui rendre son royaume, il
+préféra demeurer à la cour de son ancien ennemi.
+
+Il fut remplacé au Massina par _Hamadou-Amina_, fils de Boubou-Ilo
+(1583-1603). Ce prince fut contemporain de l’écrasement de l’askia
+Issihak II par les Marocains (1591) ; son prédécesseur Boubou-Mariama,
+qui vivait encore à ce moment et avait suivi l’armée de l’askia à
+Tondibi, fut tué dans la mêlée. Les pachas de Tombouctou remplacèrent
+désormais les empereurs de Gao comme suzerains du Massina, mais leur
+suzeraineté fut plus nominale et plus précaire que ne l’avait été celle
+de ces derniers. C’est ainsi qu’en 1598 Hamadou-Amina se révolta
+ouvertement contre les autorités marocaines ; le caïd Moustafa-et-
+Tourki, partant de Tendirma, marcha sur le Massina à la tête de 700
+soldats marocains et songaï et joignit l’_ardo_ près de Diaga en un
+endroit appelé _Touloufina_. Hamadou avait avec lui un grand nombre
+d’alliés banmana ; se sentant malgré cela en état d’infériorité, il
+s’enfuit avec ses Peuls, laissant les Banmana aux prises avec l’armée du
+caïd. Celle-ci cerna les Banmana, en tua un grand nombre et s’empara de
+la famille de leur chef, qui fut emmenée captive à Dienné. Après s’être
+débarrassé des Banmana, Moustafa se mit à la poursuite de Hamadou-Amina,
+qu’il n’abandonna qu’en arrivant dans le Kaniaga ; l’_ardo_ s’enfuit
+jusqu’à Diara (près Nioro), tandis que le caïd revenait vers le Massina
+en passant par Koukiri ou Kokry, où se trouvait alors le gouverneur de
+la province du Karadougou. Arrivé en face de _Ténenkou_, sur la rive
+droite du marigot de Dia, Moustafa héla les habitants de cette ville,
+leur demandant de lui envoyer des pirogues pour traverser le fleuve ;
+les gens de Ténenkou obtempérèrent à cet ordre : aussitôt débarqué sur
+la rive gauche, le caïd attaqua Ténenkou et s’en empara. Le futur pacha
+Ali-ben-Abdallah, qui se trouvait à côté de Moustafa durant l’assaut,
+fut blessé d’une flèche empoisonnée par les assiégés, mais il guérit
+grâce à des vomissements provoqués par la fumée de tabac. Moustafa fit à
+Ténenkou[210] de nombreux prisonniers qu’il emmena à Tombouctou ; il
+devait, peu après le retour de son expédition, être assassiné à Kabara
+sur l’ordre de Djouder (juillet 1598). Avant de quitter le Massina,
+Moustafa y avait installé comme roi, en remplacement de Hamadou-Amina,
+un prince de la famille royale nommé _Hamadi-Aïssata_.
+
+Lorsque Hamadou-Amina apprit la mort du caïd Moustafa, il quitta Diara
+et retourna au Massina, où il fit sa rentrée en 1599, puis il reprit le
+commandement des mains de Hamadi-Aïssata. La même année, il prêta son
+concours à Mamoudou III, empereur de Mali, pour attaquer Dienné : j’ai
+dit comment les Marocains, qui étaient conduits par Moustafa-el-Fîl et
+un Portugais nommé Abdelmalek, eurent le dessus, et comment Hamadou-
+Amina se replia à Soï (entre Dienné et Mopti), à moins que ce ne fût à
+Soua, dans le Pondori. Tandis que, quelque temps après, le caïd Slimân-
+Chaouch revenait d’une expédition au Bendougou, Hamadou-Amina l’attaqua
+sur les bords du Bani, en face de Tié, et lui infligea une si sévère
+défaite que les Marocains traitèrent avec lui et lui promirent de
+respecter désormais le territoire formant son royaume.
+
+_Boubou-Aïssata_, dit Niamé, fils de Hamadou-Amina, succéda à son père
+et régna de 1603 à 1613. Après lui vint _Bourahima-Boye_, son frère
+(1613-25), qui eut comme successeur _Silamaga-Aïssata_, frère de père et
+de mère de Boubou-Aïssata ; Silamaga régna seulement deux ans (1625-27)
+et fut, d’après Sa’di, un prince juste et énergique.
+
+_Hamadou-Amina II_, fils de Boubou-Aïssata, monta sur le trône en
+1627[211]. Lorsque, l’année suivante, le pacha Ali-ben-Abdelkader prit
+le commandement à Tombouctou, il fit ordonner à Hamadou-Amina II de
+venir recevoir de ses mains l’investiture officielle. L’_ardo_ refusa.
+Aussi, en 1629, Ali-ben-Abdelkader entreprit une expédition contre le
+Massina ; mais les Peuls se dérobèrent, n’acceptant pas le combat et
+fuyant devant les Marocains pour revenir ensuite les attaquer sur leurs
+derrières. Le pacha se fatigua bientôt de cette campagne inutile et
+revint à Tombouctou. De là, il envoya un message à Hamadou-Amina II pour
+l’aviser qu’il le reconnaissait officiellement comme roi du Massina et
+l’autorisait à percevoir l’impôt ; Sa’di, l’auteur du _Tarikh-es-
+Soudân_, qui se rendit au Massina cette même année (1629) pour aller
+visiter un de ses amis, le cadi Samba, eut l’occasion de voir Hamadou-
+Amina II au moment où il venait de recevoir le message du pacha.
+
+En 1634, Hamadou-Amina se transporta à Dienné sous prétexte d’aller y
+chercher un captif évadé et, se jouant de deux caïds marocains envoyés
+pour l’arrêter, il arriva jusqu’à la ville, posa sa main sur les
+remparts et repartit sans qu’on osât l’inquiéter. Dix ans après, le
+pacha Mohammed-ben-Mohammed dirigea contre lui une expédition, avec le
+concours de son vassal l’askia du Nord El-hadj et celui de la garnison
+de Dienné ; l’armée marocaine essuya d’abord une sanglante défaite, le
+20 mai 1644, du côté de Soï, mais, le lendemain, ce fut au tour de
+Hamadou-Amina d’être mis en déroute. L’_ardo_ se replia sur Kéké et les
+débris de son armée se sauvèrent dans le pays des Banmana, pensant y
+trouver un refuge ; mais les Banmana, pour se venger des nombreux actes
+de brigandage auxquels les Peuls se livraient habituellement sur leur
+territoire, s’emparèrent de tout ce qui tomba entre leurs mains, hommes
+et biens. Cependant le pacha avait fait demander aux chefs du Sana
+(Sansanding) et du Fadougou (Farako) d’arrêter Hamadou-Amina : ces deux
+chefs armèrent treize pirogues, s’embarquèrent à Nakry le 12 juillet
+1644, descendirent le Niger, puis le marigot de Diaga, et rencontrèrent
+l’_ardo_ à Kéké. Ce dernier leur ayant demandé ce qu’ils venaient faire
+au Massina, les deux chefs se troublèrent et, sans oser aucune tentative
+pour s’emparer de la personne du roi, ils lui dirent qu’ils allaient à
+Tombouctou saluer le pacha ; Hamadou-Amina les engagea à n’en rien
+faire, mais, comme ils semblaient persister dans leur projet, il les
+laissa aller et leur donna même des vaches en cadeau. Continuant leur
+chemin, ils rencontrèrent à Karan (rive gauche du marigot de Dia, à
+hauteur de Kakagnan) l’armée du pacha ; celui-ci accueillit les deux
+chefs avec bienveillance, malgré l’échec de leur mission ; puis il
+prononça la déchéance de Hamadou-Amina II et nomma à sa place, comme roi
+du Massina, son cousin _Hamadi-Fatima_, fils de Bourahima-Boye ; ensuite
+il renvoya les chefs du Sana et du Fadougou, en les chargeant de nouveau
+de s’emparer de Hamadou-Amina. Mais ce dernier, ayant eu connaissance de
+leurs desseins, s’était réfugié à Fi (près Kobikéré) et la flottille
+ennemie ne le trouva plus à Kéké. Après être passés à Diaga, les chefs
+du Sana et du Fadougou, étant arrivés à hauteur de Fi, envoyèrent un
+émissaire au chef de ce village pour l’engager à chasser de chez lui
+Hamadou-Amina et à le capturer si possible. Le chef de Fi déclara donc à
+l’_ardo_ en fuite qu’il ne pouvait pas lui accorder plus longtemps
+l’hospitalité, mais il ne lui fit aucun mal, et Hamadou-Amina put
+retourner au Massina, rassembler ses partisans, mettre en déroute ceux
+de Hamadi-Fatima et reprendre le pouvoir (18 septembre 1644) : il le
+conserva jusqu’à sa mort, qui eut lieu en 1663, après trente-six ans
+d’un règne glorieux mais souvent agité.
+
+Nous ne possédons que fort peu de renseignements sur ses successeurs,
+qui furent : _Alioun III_, frère de Hamadi-Fatima (1663-73), _Gallo-
+Haoua_ (1673-75), _Gourori_, fils du précédent (1675-96), _Guéladio_
+(1696-1706), _Guidado_, neveu du précédent (1706-61), _Hamadou-Amina
+III_, fils de Guidado (1761-80), _Ya-Gallo_ (1780-1801) et _Hamadi-
+Dikko_ ou Gourori II, fils de Ya-Gallo (1801-1810). Tous furent plus ou
+moins vassaux, non plus des pachas de Tombouctou, qui n’existaient plus
+depuis 1670 environ en tant qu’autorité constituée, mais des empereurs
+banmana de Ségou[212].
+
+Hamadi-Dikko fut le dernier roi de la dynastie des Diallo, qui avait
+ainsi exercé la suprématie au Massina durant plus de quatre cents ans.
+Bien que nous n’ayons pas d’indications précises à cet égard et que
+quelques-uns des princes de cette dynastie portent des prénoms
+musulmans, il semble bien qu’aucun d’eux n’ait professé l’islamisme : ce
+fut, en tout cas, la raison qu’invoqua Sékou-Hamadou, fondateur de la
+dynastie des Bari, pour s’emparer du pouvoir, ainsi que nous l’allons
+voir à l’instant.
+
+
+ =II. — Dynastie des Bari= (1810-1862).
+
+
+Les Peuls du Massina appartiennent à un certain nombre de familles
+réparties en plusieurs clans, ainsi que j’ai eu l’occasion de le dire.
+Au début de leur organisation, le clan _Diallo_ ou des Dialloubé avait
+le pas sur les autres, et c’est ainsi que Maga Diallo put s’emparer du
+commandement et que ses descendants le conservèrent durant quatre
+siècles. Le clan le plus puissant après celui des Dialloubé était le
+clan des _Daébé_, qui est connu également sous les noms de _Bari_ et
+_Sangaré_ et qui correspond au clan toucouleur des _Si_ et au clan mandé
+des _Sissé_[213]. On a vu qu’à plusieurs reprises les Bari ou Sangaré
+avaient pris le parti des ennemis du Massina contre les rois dialloubé.
+
+A la fin du XVIIIe siècle vivait à Yogoumsirou près d’Ouromodi (Massina
+central) un pieux musulman originaire du Fitouka (région à l’Est de
+Niafounké), qui appartenait au clan peul des Bari et était appelé
+_Hamadou-Lobbo_ ou Ahmadou-Lobbo[214], parce qu’il avait pour mère une
+femme nommée Lobbo, ou encore Hamadou-Boubou, parce que son père
+s’appelait Boubou. Hamadou-Lobbo avait eu à Malangal ou Maréval (Massina
+central) un fils auquel il donna le même nom qu’il portait lui-même et
+qu’on appela pour cette raison _Hamadou-Hamadou-Lobbo_, c’est-à-dire
+« Hamadou fils de Hamadou fils de Lobbo » ; lorsque, plus tard, ce fils
+reçut le surnom de _Sékou_ ou « vénérable » (corruption du mot arabe
+_cheikh_), on l’appela _Sékou-Hamadou_, c’est-à-dire « Sékou fils de
+Hamadou »[215].
+
+Sékou-Hamadou, après avoir été instruit par son père à Yogoumsirou, se
+mit à voyager. Il accompagna en 1800 Ousmân-dan-Fodio dans ses
+expéditions en pays haoussa et, au retour, vint s’établir dans un hameau
+peul voisin de Dienné et nommé Nonkama. Les Arma de Dienné l’en ayant
+expulsé, il alla se fixer à Sono, dans le Sébéra, pays d’origine de sa
+mère Fatimata, et y fonda une école. Ses _talibé_ ou disciples s’étant
+rendus un jour au marché de Siman, près et au Nord de Dienné, un fils de
+Hamadi-Dikko, l’_ardo_ du Massina, leur chercha dispute et confisqua
+leurs couvertures ; ils vinrent se plaindre à Sékou-Hamadou, qui leur
+conseilla de tuer le fils de l’_ardo_, ce que firent les _talibé_.
+Alors, pour fuir la colère de Hamadi-Dikko, Sékou-Hamadou alla s’établir
+auprès de Soï.
+
+Cependant l’_ardo_, effrayé des agissements et de la renommée
+grandissante de Sékou-Hamadou, implora contre ce dernier l’aide de _Da_,
+alors empereur de Ségou et suzerain du Massina. Da ordonna à l’un de ses
+généraux, nommé Fatouma-Séri, d’aller s’emparer de la personne du
+cheikh ; arrivé à Dotala (près et au Nord-Est de Dienné), Fatouma-Séri
+comprit que Sékou-Hamadou, dont la réputation de science et de vertu
+était déjà considérable, constituait un adversaire sérieux ; il fit
+occuper la rive du Niger par les guerriers de l’_ardo_ et celle du Bani
+par Galadio, chef du Kounari (pays de Kouna, entre Mopti et Sofara).
+Puis il marcha sur Soï à la tête de l’armée banmana. Sékou-Hamadou
+proclama alors la guerre sainte, marcha au devant de Fatouma-Séri,
+battit ses troupes près de Soï et les repoussa jusqu’à Yari, à côté de
+Dotala, où elles se fortifièrent. On prétend que le cheikh n’avait à sa
+disposition que quinze cavaliers, mais que, ayant fait rassembler un
+grand troupeau de bœufs, il fit recouvrir ces animaux de guenilles
+auxquelles on mit le feu et les lâcha ensuite sur les Banmana, parmi
+lesquels les bœufs, affolés par la douleur, jetèrent le désarroi et la
+panique. Fatouma-Séri, en apprenant qu’il s’était ainsi laissé jouer par
+son adversaire, se tua de honte et de dépit ; quant à ses guerriers, ils
+se dispersèrent, et c’est à partir de cet événement que l’empire de
+Ségou perdit la tutelle qu’il avait jusque-là exercée, depuis 1670
+environ, sur le Massina.
+
+Sékou-Hamadou avait envoyé deux de ses frères auprès de Ousmân-dan-
+Fodio, empereur de Sokoto, pour solliciter sa bénédiction et lui
+demander des drapeaux ; ces drapeaux arrivèrent au moment de la déroute
+de Fatouma-Séri et ne contribuèrent pas peu à fortifier le prestige dont
+jouissait déjà le cheikh. Il en profita pour imposer fortement son
+autorité à tout le Sébéra, où il plaça l’un de ses Rimaïbé, Sanoussi
+Sissé, comme gouverneur. Les Peuls de la région, heureux en somme de
+l’occasion qui s’offrait à eux d’échapper au joug des Banmana, firent
+leur soumission à Sékou-Hamadou et lui livrèrent la personne de Hamadi-
+Dikko, le dernier _ardo_ du Massina (1810). Sékou-Hamadou en effet
+répudia ce titre d’_ardo_ (guide, conducteur, chef de migration ou de
+tribu nomade), qui lui paraissait trop modeste, et prit celui d’_amirou-
+l-moumenîna_ (prince des Croyants). Cependant, il installa son neveu
+Bokar-Amina à Ténenkou, avec le titre d’_amirou_ tout court
+(commandant), en lui donnant le gouvernement du Massina occidental et en
+en faisant en quelque sorte le successeur local de Hamadi-Dikko.
+
+Les habitants de Dienné, fervents musulmans et surtout marchands avisés,
+toujours du parti du plus fort, firent leur soumission au cheikh, qui
+envoya des représentants dans la ville pour y exercer l’autorité en son
+nom. Mais les Arma, descendants des derniers caïds marocains, qui
+avaient remplacé ces derniers dans le commandement de la ville et de ses
+environs, ne voulurent pas supporter ces maîtres qu’on leur imposait
+malgré eux et les massacrèrent. Sékou-Hamadou vint alors mettre le siège
+devant Dienné, qui se rendit au bout de neuf mois avec d’autant plus de
+facilité que, à part les Arma, tous ses habitants étaient favorables au
+cheikh. Une fois maître de Dienné, Sékou-Hamadou traversa le Bani et se
+rendit dans le Kounari pour y fixer sa résidence ; Galadio, mécontent,
+alla à Tombouctou pour implorer le secours des Bekkaï, lesquels
+formaient la principale famille des Kounta et détenaient alors la
+suprématie politique à Tombouctou. Les Bekkaï refusèrent de donner leur
+appui à Galadio qui, après deux ans de lutte, fut définitivement battu
+par Sékou-Hamadou et alla, avec ses partisans, se réfugier au Yagha,
+entre Dori et Say, où son fils Ibrahim jouissait encore d’une réelle
+autorité vers la fin du XIXe siècle.
+
+Sékou-Hamadou fonda alors dans le Kounari, sur la rive droite du Bani et
+au pied des montagnes du Pignari, entre Kouna et Sofara, un village
+qu’il appela _Hamdallahi_ (glorification de Dieu) et dont il fit sa
+capitale (1815). C’est là qu’il reçut la visite d’El-hadj-Omar, vers
+1838, lorsque ce dernier revenait de La Mecque ; Sékou-Hamadou lui
+prédit, dit-on, qu’il serait un grand prince mais périrait
+misérablement.
+
+Une fois solidement installé à Hamdallahi, il organisa ses Etats[216],
+les partagea en provinces, mit dans chaque province un gouverneur et un
+cadi, établit des impôts et une sorte de service militaire. Les impôts
+consistaient principalement en une dîme sur les récoltes : un dixième de
+la dîme formait la solde du percepteur, un cinquième revenait au roi et
+le reste servait à payer le chef de province, à entretenir le contingent
+militaire et à secourir les indigents. On percevait en outre un impôt en
+nature sur les troupeaux, impôt dont le montant était dépensé par le roi
+en frais de représentation : le taux était d’un taureau sur trente, une
+vache sur quarante, un mouton sur quarante et une chèvre sur cent. De
+plus, Sékou-Hamadou institua une sorte d’impôt somptuaire, qui
+consistait à prélever le quarantième de la fortune monnayée des gens
+riches (or et cauries) et le quarantième de leur provision de sel. A la
+fête de la rupture du jeûne, chaque chef de famille payait un
+_moudd_[217] de mil par adulte, dont un cinquième revenait au roi, le
+reste étant affecté au personnel des mosquées et aux indigents. Les
+serfs devaient aussi une contribution en mil ou en riz pour la
+nourriture de l’armée. Tous ces impôts étaient annuels.
+
+En dehors des impôts existait la taxe de l’_oussourou_ ou du dixième des
+marchandises importées de l’extérieur et vendues dans le royaume. Quant
+au butin fait à la guerre, une fois diminué d’un cinquième qui servait à
+payer le chef de la colonne et à racheter les prisonniers, il était
+partagé entre les guerriers à raison d’une part par fantassin et de deux
+parts par cavalier. Pour son alimentation et celle de sa cour et des
+hôtes de passage, le roi se réservait dans chaque province des terrains
+qui étaient cultivés par les Rimaïbé attachés à la couronne.
+
+Chaque village devait fournir un contingent militaire divisé en trois
+fractions qui étaient appelées à tour de rôle ; mais, en cas de
+nécessité, elles pouvaient être appelées toutes les trois à la fois. On
+faisait généralement une expédition militaire ou une razzia tous les
+ans, au moment de la saison sèche ; pendant la durée de l’opération, les
+guerriers recevaient une indemnité de vivres en grains ou en cauries. Il
+y avait cinq généraux : le général en chef ou _amirou mawngal_ résidait
+à Dienné et campait durant la saison sèche au Pondori, d’où il
+surveillait les Banmana ; trois généraux résidaient à Hamdallahi pendant
+la saison des pluies : le reste du temps, l’un campait à Poromani (ou
+Foromana), sur la rive droite du Bani et à peu près en face de Dienné,
+pour surveiller les Minianka, un autre au Kounari pour surveiller les
+Tombo et les Mossi, et le troisième à Saréniamou, au Nord de Bandiagara,
+pour surveiller les Touareg et les Peuls de la Boucle ; un cinquième
+général résidait à Ténenkou et surveillait la frontière de l’Ouest :
+c’était le remplaçant local des anciens rois de la dynastie des Diallo.
+
+Dans chaque chef-lieu de canton et dans chacun des sept quartiers de
+Hamdallahi était un cadi jugeant les affaires civiles. Le grand cadi de
+Hamdallahi, entouré des cadis de quartier, connaissait des crimes et, en
+appel, de tous les jugements des cadis secondaires. On pouvait en
+appeler au roi des jugements du grand cadi ; lorsqu’il y avait
+divergence entre l’avis de ce dernier et celui du roi, on avait recours
+à l’arbitrage d’un jurisconsulte réputé. L’assemblée des jurisconsultes
+de la capitale formait auprès du roi une sorte de Conseil d’Etat.
+
+Sékou-Hamadou réussit à convertir à l’islam presque tous les Peuls, dont
+la plupart étaient encore païens au début du XIXe siècle, et même
+beaucoup de Banmana ; ces derniers d’ailleurs abandonnèrent presque tous
+l’islamisme après la chute de l’Etat toucouleur qui remplaça au Massina
+le royaume des Bari. Du temps de la domination des Diallo, le système de
+succession en usage dans le pays était le système de succession
+patriarcale : Sékou-Hamadou l’interdit et imposa à ses sujets la
+succession en ligne directe.
+
+Sékou-Hamadou régna de 1810 à 1844. Il avait étendu son autorité surtout
+du côté de l’Est, jusqu’aux premières montagnes des Tombo, et au Sud-
+Est, jusque vers le confluent de la Volta Noire et du Sourou. Au Nord
+son pouvoir s’exerçait depuis 1827 jusqu’à Tombouctou, où son influence
+néanmoins était contrebalancée par celle des Bekkaï et par celle des
+Touareg. C’est en 1826-1827 que Sékou-Hamadou avait conquis Tombouctou
+et en avait fait une dépendance du Massina ; lorsqu’il mourut, les
+habitants de la ville, qui détestaient les Peuls, firent appel à _El-
+Mokhtar Bekkaï_, qui résidait alors à Mabrouk : celui-ci intervint
+auprès des Touareg de la région et, grâce à leur concours et à celui de
+ses Kounta, il parvint à affranchir Tombouctou du joug du Massina et à
+en chasser la garnison peule (1844).
+
+_Hamadou-Sékou_, fils de Sékou-Hamadou, succéda à son père ; deux ans
+après son avènement, il faisait de nouveau accepter la suzeraineté du
+Massina par Tombouctou (1846), sans cependant réoccuper la ville ; grâce
+à une convention passée avec _El-Bekkaï_, frère d’El-Mokhtar, les
+susceptibilités des habitants purent recevoir satisfaction : il fut
+décidé que tous les fonctionnaires seraient des Songaï, à l’exception
+d’un percepteur peul qui assisterait le percepteur songaï dans le
+recouvrement de l’impôt à verser au roi du Massina.
+
+Hamadou-Sékou abdiqua en 1852 en faveur de son fils _Hamadou-Hamadou_,
+au détriment de ses frères Ba-Lobbo et Abdessâlem. Hamadou-Hamadou régna
+de 1852 à 1862 ; sa lutte avec El-hadj-Omar et sa défaite seront contées
+dans l’histoire de l’empire toucouleur. Qu’il me suffise de dire ici
+qu’El-hadj, après s’être emparé de Sansanding en 1860, puis de Ségou en
+1861, marcha contre Hamadou-Hamadou et prit Hamdallahi en 1862, après
+quoi il fit arrêter Hamadou-Hamadou près de Tombouctou et le fit mettre
+à mort. _Ba-Lobbo_ cependant continua la lutte contre les Toucouleurs et
+arriva même à se tailler dans la Boucle du Niger une sorte de royaume
+assez étendu, mais en réalité le royaume peul du Massina et la dynastie
+des Bari avaient pris fin avec l’entrée d’El-hadj-Omar à Hamdallahi. Le
+récit des difficultés que rencontrèrent dans le Massina El-hadj et ses
+successeurs, tant de la part des Bari et des Peuls en général que de
+celle des Bekkaï de Tombouctou, appartient à l’histoire de l’empire
+toucouleur plutôt qu’à celle du royaume peul.
+
+[Illustration : Carte 14. — Le royaume du Massina.]
+
+
+[Note 204 : L’histoire du royaume peul du Massina est intimement liée à
+celle de la domination marocaine à Tombouctou (ch. IX), à celle de
+l’empire banmana de Ségou (ch. X) et à celle de l’empire toucouleur
+d’El-hadj-Omar et de ses successeurs (ch. XI). Afin de ne pas me répéter
+trop souvent, j’ai omis dans le présent chapitre un certain nombre de
+détails que l’on trouvera dans les trois chapitres suivants.]
+
+[Note 205 : 1er vol., p. 228 et 229.]
+
+[Note 206 : Il est difficile de savoir quelle est exactement la
+population que Sa’di désigne par le terme de _Zaghrâna_ : tantôt il
+s’agit, semble-t-il, de Berbères (peut-être les Sakhoura actuellement
+vassaux des Kounta), tantôt le même mot paraît représenter des Soninké
+(peut-être ce mot devrait-il se lire _Diagharana_, « gens du Diaghara ou
+Diaga ») ou des Sorko.]
+
+[Note 207 : Guimbala (région de la grande eau) est le nom donné en
+mandingue à la région du Débo ; nos cartes portent ce mot au Nord du
+lac, mais il désigne aussi bien les rives ouest, sud et est que la rive
+nord.]
+
+[Note 208 : M. Ch. Monteil fait régner Ilo en 1520-21 : cette date me
+semble difficile à admettre puisque le _Tarikh-es-Soudân_, notre seul
+guide en la matière, fait intervenir dans la mort de ce prince l’askia
+Issihak I, lequel régna de 1539 à 1549. Pour le reste, j’ai adopté les
+dates données par M. Ch. Monteil toutes les fois qu’elles s’accordent
+avec les indications fournies par Sa’di.]
+
+[Note 209 : Ce nom indique que la mère de Boubou s’appelait Mariama. Les
+Peuls font suivre leur nom tantôt de celui de leur mère, tantôt de celui
+de leur père (par exemple Boubou-Ilo), tantôt d’un surnom (Hamadou-
+Poullo), indépendamment du nom de clan, qui se place toujours le dernier
+et qui, pour tous ces princes, est Diallo.]
+
+[Note 210 : Moustafa gardait rancune aux gens de Ténenkou parce qu’ils
+avaient, quelque temps auparavant, facilité le passage du fleuve à des
+Banmana qui allaient razzier le pays de Dienné. Le caïd de cette ville
+avait alors cherché à s’emparer de Ténenkou, mais avait été mis en
+déroute.]
+
+[Note 211 : Sa’di nous dit que ce prince régnait depuis 25 ans au moment
+où lui-même rédigeait son ouvrage, lequel fut écrit vers 1652 et
+complété ensuite en 1655.]
+
+[Note 212 : Je donne les noms et les dates des rois du Massina, de 1663
+à 1810, d’après la _Monographie de Djenné_ de M. Ch. Monteil.]
+
+[Note 213 : De là l’appellation de Sissé donnée couramment à la dynastie
+des Bari.]
+
+[Note 214 : Les noms Hamadou et Ahmadou, Hamadi et Ahmadi, Amadou et
+Amadi, sont au fond identiques : ce sont des déformations différentes du
+prénom arabe Ahmed. Généralement les Peuls transposent l’aspiration
+avant l’_a_ initial (d’où la prononciation Hamadou ou Hamadi), tandis
+que les Mandé la suppriment (d’où la prononciation Amadou ou Amadi) ;
+les lettrés qui se piquent de correction écrivent et prononcent
+Ahmadou.]
+
+[Note 215 : Les quatre personnages constituant la dynastie des Bari
+portant tous le même nom, Hamadou — qui est généralement chez les Peuls
+le nom donné à tous les fils aînés —, il importe de les distinguer les
+uns des autres en désignant toujours chacun d’eux par une expression qui
+ne puisse prêter à ambiguïté : c’est pourquoi j’ai adopté de préférence
+les appellations Hamadou-Lobbo, Sékou-Hamadou, Hamadou-Sékou et Hamadou-
+Hamadou, qui ont l’avantage d’être correctes et de ne pas donner lieu à
+confusion.]
+
+[Note 216 : Presque tous les détails concernant la vie et le règne de
+Sékou-Hamadou ainsi que l’organisation de son royaume ont été empruntés
+à la _Monographie de Djenné_ de M. Ch. Monteil ; on les retrouvera, bien
+plus développés, dans ce très remarquable travail (pages 265 à 276).
+J’ai utilisé aussi la monographie du Cercle de Bandiagara de M. J. de
+Kersaint-Gilly (1909).]
+
+[Note 217 : Mesure de capacité variant au Soudan entre un et trois
+litres.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE IX
+
+ =La domination marocaine à Tombouctou
+ (XVIe au XVIIIe siècles)=
+
+
+ =I. — Les pachas nommés par le sultan= (1591-1612).
+
+
+1o _Gouvernement du pacha Djouder_ (1591). — Nous avons laissé[218] le
+pacha Djouder au moment de son entrée à Tombouctou, le 30 mai 1591 ; le
+dernier empereur de Gao, Issihak II, en complète déroute, s’était
+réfugié dans l’intérieur de la Boucle, d’où il avait fait proposer à
+Djouder de lui remettre, pour le sultan Moulai Ahmed, cent mille pièces
+d’or et mille esclaves, en échange du rappel de l’armée marocaine à
+Marrakech. Lorsque le sultan reçut la lettre du pacha lui transmettant
+ces propositions, il entra dans une violente colère, prononça séance
+tenante la révocation de Djouder et envoya pour le remplacer, avec une
+escorte de 80 soldats, le pacha _Mahmoud-ben-Zergoun_ ; ce dernier avait
+ordre de chasser Issihak du pays des Nègres.
+
+2o _Gouvernement du pacha Mahmoud_ (1591-95). — Mahmoud arriva à
+Tombouctou le 17 août 1591, prit le commandement et fit tout d’abord
+construire des pirogues : Djouder lui avait dit en effet que c’était le
+manque d’embarcations qui l’avait empêché de poursuivre Issihak, le chef
+du port les ayant toutes emmenées lorsque l’_askia_ avait envoyé aux
+gens de Tombouctou l’ordre de passer sur la rive droite[219]. On fit
+deux grandes barques avec les arbres qui se trouvaient dans la ville et
+les portes des maisons ; ces barques furent mises à l’eau le 23 août et
+le 6 septembre 1591, et sans doute elles accompagnèrent l’armée de
+Mahmoud et servirent à transborder les troupes d’une rive à l’autre le
+cas échéant, bien que Sa’di ne précise pas ce point ; il est probable en
+tout cas que le gros de l’expédition prit la route de terre, car deux
+barques, même de grandes dimensions, n’auraient pu suffire à transporter
+l’armée.
+
+ DELAFOSSE Planche XXIII
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 45. — Kabara ; vue prise à bord d’un vapeur.]
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 46. — La pointe de Kabara.]
+
+Mahmoud, avec Djouder et toutes les troupes, quitta Tombouctou le 9
+septembre, campa hors des murs à l’Est de la ville, puis se mit
+définitivement en route le 21 septembre, fit halte à Moussa-bango, puis
+à Sihinga ; Issihak, venant de Bornou, s’était porté au devant des
+Marocains et Mahmoud le rencontra à Bamba, le 14 octobre 1591 : la
+bataille s’engagea près de Bamba, au pied de la colline de Diandian ou
+Zenzen ; Issihak fut vaincu, s’enfuit en pleine déroute vers le Dendi en
+longeant la rive droite du fleuve et alla se réfugier dans la région de
+Say. Mahmoud poursuivit les débris de l’armée songaï, qu’Issihak avait
+chargés de protéger sa fuite et avait laissés en partie du côté
+d’Ansongo, et il arriva à Gounguia ou Koukia, où il établit son camp. Il
+avait là avec lui environ quatre mille fusiliers, répartis en 174 tentes
+de 20 fusiliers chacune.
+
+Issihak envoya contre le pacha ses 1200 meilleurs cavaliers, commandés
+par le chef de la flottille, un Sorko nommé Laha, avec ordre d’attaquer
+Mahmoud par surprise. Mais Laha fut rejoint en route par le _balama_
+(maître du palais) _Mohammed-Gao_, frère d’Issihak, avec cent cavaliers,
+et, une dispute étant née entre les deux dignitaires au sujet de la
+prééminence, l’expédition n’eut pas lieu. Le chef de la flottille
+retourna auprès de son maître et les cavaliers de Mohammed-Gao
+proclamèrent ce dernier _askia_ en remplacement d’Issihak II, qu’ils
+déposèrent purement et simplement : c’est ainsi que se constitua le
+royaume songaï du _Dendi_ qui, comme nous le verrons, demeura
+indépendant des Marocains.
+
+Issihak accepta avec philosophie, mais non sans tristesse, sa déposition
+et se prépara à partir pour le Kebbi[220], renonçant à la fois à la
+couronne et à la lutte contre les Marocains : ses officiers mirent la
+main sur tous les emblèmes du pouvoir pour les remettre à Mohammed-Gao,
+et ils se séparèrent d’Issihak à Tara[221], en pleurant ainsi que lui.
+Abandonnant alors son projet de gagner le Kebbi, l’ancien empereur,
+accompagné de quelques rares fidèles, demeura sur la rive droite du
+Niger et se retira à _Tonfina_, chez les Gourmantché ; mais ceux-ci le
+mirent à mort ainsi que ses derniers partisans en mars-avril 1592.
+
+L’armée songaï se rangea tout entière sous les ordres de Mohammed-Gao,
+qui fut de nouveau et solennellement proclamé _askia_ et envoya libérer
+ses deux frères Moustafa et Nouha, qui avaient été internés au Dendi en
+1586 par l’_askia_ Mohammed-Bani. Mais ses autres frères ou parents
+passèrent aux Marocains. Se voyant ainsi abandonné d’une partie de ses
+proches, Mohammed-Gao dépêcha son secrétaire Bakari Lambaro au pacha
+Mahmoud, offrant de prêter serment d’obéissance au sultan du Maroc.
+L’armée de Mahmoud souffrait de la disette ; aussi le pacha accueillit
+favorablement les ouvertures de l’_askia_ et lui demanda des vivres.
+Mohammed-Gao fit moissonner tout le mil blanc qui se trouvait sur la
+rive gauche du Niger et le fit envoyer aux Marocains, puis il se prépara
+à partir pour Gounguia en vue d’aller faire sa soumission à Mahmoud. Ses
+ministres — et notamment le _hi-koï_ (chef de la flottille) Laha —
+voulurent le détourner de son dessein, par défiance des Marocains, mais
+Bakari Lambaro fut d’un avis contraire et ce fut lui qui, finalement,
+fut écouté. Lorsque l’_askia_ fut arrivé en vue du camp marocain, qui
+était établi à _Tintyi_, près de Gounguia, Mahmoud envoya au devant de
+lui quarante des principaux chefs de son armée, sans armes. Le _hi-koï_
+voulait qu’on les mît à mort, afin de jeter la désorganisation dans les
+troupes du pacha, mais le secrétaire Bakari s’y opposa, en jurant à
+Mohammed-Gao qu’il trouverait auprès de Mahmoud une sécurité absolue.
+L’_askia_ continua donc son chemin, précédé des chefs marocains. Le
+pacha avait fait préparer un repas dans sa tente et il y invita
+Mohammed-Gao et sa suite ; dès que le festin fut commencé, les gens de
+Mahmoud se précipitèrent sur l’_askia_ et ses lieutenants et les
+dépouillèrent de leurs armes. Les simples soldats de l’armée songaï,
+demeurés en dehors de la tente, prirent aussitôt la fuite ; les uns
+furent tués par les Marocains à coups de sabres ou de mousquets, les
+autres réussirent à s’échapper, notamment _Oumar Kato_, ancien
+lieutenant d’Issihak II, qui se sauva sur le cheval de Mohammed-Gao.
+Celui-ci fut mis aux fers, ainsi que le _hi-koï_, le _Gourman-fari_ et
+seize autres fonctionnaires, et tous furent expédiés à Gao, où le caïd
+Hammou-Barka, sur l’ordre de Mahmoud, les enferma dans une chambre de
+l’ancien palais impérial, dont il fit renverser les murs sur eux. Tous
+périrent ainsi, à l’exception du _hi-koï_, qui fut crucifié. On mit
+aussi à mort deux fils de l’_askia_ Daoud qui, pourtant, s’étaient
+présentés librement pour faire leur soumission[222]. Cependant la vie de
+_Slimân_, autre fils de l’_askia_ Daoud, fut épargnée, et Mahmoud le
+nomma « _askia_ du Nord »[223]. D’autre part le secrétaire Bakari
+Lambaro ne fut pas inquiété par le pacha, ce qui, rapproché de la
+conduite qu’il avait tenue, le fit soupçonner d’avoir trahi son
+souverain.
+
+Moustafa et Nouha, à peine libérés, avaient appris l’arrestation et la
+mort de Mohammed-Gao et étaient retournés au Dendi. Les débris de
+l’armée songaï offrirent à Moustafa, qui était l’aîné, le titre
+d’_askia_ du Dendi, mais il les pria de choisir de préférence _Nouha_,
+comme étant le plus digne. Nouha groupa autour de lui tous les fragments
+épars des anciennes troupes impériales et fut rejoint par plusieurs
+notables qui, faits prisonniers par Mahmoud, avaient réussi à
+s’échapper. Le pacha marcha alors contre Nouha et le joignit à la
+frontière du Dendi, du côté de Say, sur la rive droite du fleuve ; les
+gens du Gando (c’est-à-dire de la rive gauche) entendirent le bruit de
+la fusillade pendant une journée entière. Nouha vaincu alla s’installer
+plus au Sud, à Gourao ou Garou, à côté de Mella, en face de l’endroit où
+le Maouri touche au Gando[224]. Mahmoud le poursuivit encore et établit
+une garnison de 200 fusils à _Goulané_ (sans doute l’un des trois
+villages appelés Kolo, Kouléré et Goularé sur nos cartes, près et au
+Nord de Say). La guerre continua pendant deux ans dans cette région
+entre Mahmoud et Nouha, qui, malgré le petit nombre de ses soldats et
+l’infériorité de son armement, réussit à fatiguer son adversaire et à
+lui tuer beaucoup d’hommes, grâce à la nature du pays, couvert en partie
+de forêts touffues et de marécages. Au combat de _Bourneï_ (?) entre
+autres, Mahmoud perdit 80 de ses meilleurs fantassins. Les Marocains
+manquaient de vivres et souffraient du climat et de la mauvaise qualité
+de l’eau, qui leur donnait la dysenterie ; beaucoup périrent de
+maladie ; tous les chevaux avaient succombé, et Mahmoud fut contraint de
+mander à Moulaï Ahmed sa situation désespérée. Le sultan lui envoya six
+colonnes de renfort, qui vinrent successivement faire leur jonction avec
+l’armée du pacha. Malgré cela, Mahmoud ne put vaincre Nouha et dut
+retourner à Tombouctou sans avoir remporté aucun succès, vers la fin de
+1593.
+
+Pendant que le pacha guerroyait ainsi vainement contre le roi du Dendi,
+de graves événements s’étaient passés à Tombouctou et à Dienné. Yahia,
+chef des Touareg de Tombouctou, qui s’était enfui de la ville à la
+nouvelle de la bataille de Tondibi[225], y était revenu le 10 octobre
+1591, avec des partisans nombreux, dont des Zaghrâna[226] de la famille
+des Ahl-Nioroua, et il avait attaqué la forteresse élevée par Djouder et
+commandée alors par le caïd Moustafa-et-Tourki. Il fut blessé
+mortellement d’une balle dès le premier assaut et sa tête fut coupée et
+promenée par la ville, tandis que les soldats marocains frappaient à
+coups de sabre tous les gens qu’ils rencontraient, sans distinction de
+parti ni de nationalité. Les habitants de Tombouctou, fort excités par
+ces procédés, demandèrent conseil à leur cadi, Abou-Hafs Omar. Ce
+dernier ordonna à son huissier Amar de leur recommander de rester
+tranquilles et de se contenter de bien veiller sur leurs personnes et
+leurs biens ; mais Amar, au lieu de transmettre cet avis, fit proclamer
+que le cadi conseillait de se soulever contre les Marocains. Aussitôt la
+population prit les armes (fin octobre 1591). Beaucoup de gens furent
+tués de part et d’autre, dont Ould-Kirinfel, cet ancien fonctionnaire
+d’Issihak II qui avait provoqué l’envoi de l’armée de Djouder au Soudan,
+et qui était venu avec elle à Tombouctou et y était resté. Les Touareg,
+sous prétexte de porter secours aux Marocains, vinrent mettre le feu à
+la ville, tandis que le caïd Moustafa était toujours assiégé dans sa
+casbah.
+
+Informé de ces événements, Mahmoud expédia à Tombouctou 324 fusiliers
+sous les ordres du caïd _Mâmi-ben-Barroun_, qui entra dans la ville le
+27 décembre 1591, mit fin à l’émeute et réconcilia les gens de
+Tombouctou avec Moustafa-et-Tourki. Les habitants qui s’étaient enfuis
+lors de la défaite d’Issihak II par Djouder rentrèrent alors dans la
+cité et le chef du port ramena les pirogues. La population prêta serment
+de fidélité à Moulaï Ahmed, les routes se rouvrirent — en particulier
+celle de Dienné — et les affaires reprirent leur cours interrompu. Le
+caïd Mâmi marcha contre les Ahl-Nioroua, leur tua beaucoup d’hommes et
+emmena en captivité leurs femmes et leurs enfants, qui furent vendus à
+Tombouctou de 200 à 400 cauries chacun.
+
+Peu après, Dienné prêta à son tour serment de fidélité à Mâmi, comme
+représentant du pacha. Mâmi y installa une garnison et ses soldats
+s’emparèrent d’un chef de brigands nommé Bongona Konndé, lequel ne
+cessait d’inquiéter les alentours de la ville, et le mirent à mort. Le
+caïd révoqua et emprisonna le cadi indigène de Dienné, Mohammed-Bamba
+Konaté, et le remplaça par un Marocain, Ahmed-el-Filâli. Puis il leva
+dans la ville un impôt de 60.000 pièces d’or.
+
+Après que Mâmi eut quitté Dienné pour retourner à Tombouctou, le
+gouverneur du Bagana, nommé Bakari, arriva de Kara[227], obtint l’entrée
+de la ville en jurant sur le Coran et sur le _sahih_ de Bokhari qu’il ne
+venait que pour prêter serment de fidélité à Moulaï Ahmed, mais, une
+fois dans les murs, entraîna les fortes têtes de Dienné, pilla les biens
+des fonctionnaires nommés par le caïd Mâmi et ceux des négociants
+marocains, mit aux fers le cadi El-Filâli et l’expédia au Karadougou,
+délivra Mohammed-Bamba Konaté et le réinstalla dans les fonctions de
+cadi. Mâmi, avisé de ces événements, arriva de Tombouctou avec 300
+soldats, et Bakari s’enfuit avec ses partisans à Tira ou Kéra, sur le
+Bani, à hauteur de Dienné. Il y fut rejoint par Mâmi, qu’accompagnaient
+des chefs peuls du Massina ; la pirogue du caïd, fendue par un javelot
+qu’avait lancé Bakari lui-même, faillit chavirer, mais Mâmi put échapper
+à ce danger et dispersa les rebelles ; le gouverneur du Bagana se sauva
+dans la direction du Bendougou, mais fut arrêté dans sa fuite et mis à
+mort par le chef de Tarendi (?) ; sa tête et celles de ses compagnons
+furent envoyées à Tombouctou.
+
+Vers la même époque, des Touareg commandés par Aboubekr-ould-el-Ghandâs
+s’emparèrent de la casbah marocaine de Ras-el-Ma, massacrèrent la
+garnison et marchèrent sur Tombouctou. Le caïd Moustafa-et-Tourki,
+chargé du commandement et de la défense de cette ville, n’avait plus
+qu’un seul cheval ; il apprit que l’une des colonnes expédiées du Maroc
+à la requête de Mahmoud était arrivée à Bir-Takhnât, à une journée de
+Tombouctou : cette colonne comprenait 1.500 fantassins, 500 cavaliers et
+500 chevaux hauts-le-pied et était commandée par le caïd Ali-er-Rachedi.
+Ayant fait hâter l’arrivée de ce renfort, Moustafa se porta avec lui à
+la rencontre des Touareg, qu’il joignit à Bir-Ez-Zobeïr ; les Touareg,
+qu’accompagnaient des « Zenaga aux cheveux tressés » (sans doute des
+Bella) et des Zaghrâna, furent mis en déroute après une vive résistance.
+
+Revenons maintenant au pacha Mahmoud. Il avait fait toute son expédition
+du Dendi en compagnie de son prédécesseur Djouder ; lorsqu’il reprit la
+route de Tombouctou, il laissa Djouder comme gouverneur à Gao, puis il
+fit construire un fort à Bamba. Il arriva à Tombouctou très irrité
+contre la population de cette ville, à cause de la révolte dont j’ai
+parlé plus haut ; mais son irritation provenait surtout de ce qu’il
+avait échoué dans sa lutte contre l’_askia_ Nouha. Déjà, il avait, du
+Dendi, envoyé l’ordre de mettre à mort deux chérifs auxquels on coupa en
+public les pieds et les mains, ce qui provoqua de la part du cadi Abou-
+Hafs Omar l’envoi au Maroc d’un message se plaignant de la cruauté du
+pacha. Aussi Mahmoud voulait-il faire arrêter le cadi, mais on l’en
+dissuada. Il tourna alors sa colère contre les Touareg, dont il fit un
+terrible carnage du côté de Ras-el-Ma. Ensuite le pacha fit proclamer
+qu’il ferait une perquisition dans toutes les maisons de Tombouctou pour
+voir s’il ne s’y trouvait pas des armes, mais que les maisons où
+habitaient les descendants de feu le cadi Mahmoud ne seraient pas
+visitées, par respect pour la mémoire de ce saint personnage : tous les
+habitants se hâtèrent alors de transporter leurs richesses dans ces
+maisons que l’on ne devait pas fouiller ; les jours suivants, Mahmoud
+fit prêter à tous les gens de la ville serment de fidélité au sultan,
+dans la mosquée de Sankoré, en consacrant un jour à chaque quartier,
+famille ou corporation. Lorsque le tour des lettrés, fils et disciples
+du cadi Mahmoud, fut arrivé, le pacha les fit tous arrêter dans la
+mosquée (20 octobre 1593) ; un grand nombre d’entre eux furent
+massacrés, d’ailleurs contre la volonté du pacha, à ce qu’il semble ; on
+emprisonna les autres à la casbah, et parmi eux se trouvait le cadi
+Abou-Hafs Omar. Ensuite Mahmoud pilla les maisons des prisonniers, où il
+trouva entassés les biens de toute la population. Il dissipa ces
+richesses en prodigalités, sauf 100.000 pièces d’or qu’il expédia au
+sultan. Ses soldats dérobèrent tout ce qu’ils purent et abusèrent des
+femmes.
+
+Vers cette époque, le fort marocain de Goulané (près Say) fut assiégé
+par Nouha ; Mahmoud envoya le caïd Mâmi avec des pirogues pour
+recueillir les assiégés et les ramener à Tombouctou. Le caïd ne put
+d’ailleurs approcher la casbah que par le fleuve, tant le blocus était
+étroit : on démolit le mur qui regardait le Niger et c’est par cette
+brèche qu’on put faire embarquer la garnison.
+
+Cependant, au reçu du message du cadi Abou-Hafs Omar, le sultan dépêcha
+à Tombouctou 1200 hommes commandés par le caïd Bou-Ikhtiyâr, « fils
+renégat d’un prince chrétien », avec l’ordre officiel de faire grâce au
+cadi et de ne plus molester les lettrés, mais aussi avec l’ordre
+confidentiel et seul exécutable de les lui envoyer tous enchaînés ;
+conformément à cet ordre secret, le pacha mit donc en route pour le
+Maroc cette colonne de captifs, le 18 mars 1594. On rapporte que, en
+arrivant à Marrakech, le cadi Omar maudit cette ville et qu’en effet, à
+dater de ce jour, commença pour elle une ère de calamités. C’est le 1er
+juin 1594, d’après Ahmed Bâba qui en faisait partie, que la caravane des
+prisonniers arriva à Marrakech ; Omar fut emprisonné par le sultan et
+rendu à la liberté seulement le 19 mai 1596.
+
+D’autre part, Moulaï Ahmed était furieux des cruautés inutiles de
+Mahmoud et surtout ne pardonnait pas à ce dernier de ne lui avoir envoyé
+que 100.000 pièces d’or sur tout ce qu’il avait pillé à Tombouctou.
+Profitant de ce que le pacha était parti dans le _Hadjar_ (la région
+pierreuse des falaises des Tombo) pour y relancer le roi Nouha, qui
+venait de quitter le Dendi et de se fixer du côté de Hombori[228], le
+sultan envoya au Soudan le caïd _Mansour_, avec l’ordre de mettre à mort
+Mahmoud. Celui-ci, prévenu par un fils de Moulaï Ahmed, Abou-Fârès, qui
+lui avait dépêché un messager rapide, partit avec quelques soldats
+marocains et tenta d’escalader durant la nuit la falaise de _Ouallam_
+(près et au Sud-Ouest de Hombori), que défendaient les autochtones :
+c’était courir volontairement à la mort, d’autant que le pacha avait été
+averti par Slimân, l’_askia_ du Nord, de la folie d’une pareille
+entreprise ; Mahmoud en effet trouva là le trépas qu’il cherchait : il
+fut tué d’une flèche et sa tête fut envoyée à Nouha, qui l’expédia à son
+tour au roi du Kebbi, lequel la fit planter sur une perche sur le marché
+de Liki(1595).
+
+3o _Interrègne_ (1595-97). — Après la mort de Mahmoud, l’armée
+marocaine, que le pacha avait laissée au pied de la falaise de Ouallam
+sans la prévenir de son coup de tête, fut ramenée par l’_askia_ Slimân
+au lac Débo, puis elle alla rejoindre Djouder dans l’île de Zenta ou
+Dienta, près Tombouctou, où elle attendit l’arrivée du caïd _Mansour_.
+Ce dernier entra dans Tombouctou le 12 mars 1595.
+
+En juin de la même année, Mansour marcha sur le Hadjar pour venger la
+mort de Mahmoud, avec 3.000 hommes, cavaliers et fantassins. Il mit en
+déroute le roi Nouha, dont tous les gens, hommes et femmes, furent
+emmenés en captivité à Tombouctou et confiés à l’_askia_ Slimân, comme
+faisant partie de la population de ses Etats.
+
+Mansour résida à Tombouctou, où il se montra bon administrateur. Mais il
+était en rivalité avec Djouder : personne en effet n’avait été investi
+du titre de pacha depuis la mort de Mahmoud ; le sultan, avisé de cette
+situation, confia à Djouder l’administration du pays et à Mansour le
+commandement des troupes.
+
+Mansour, parti pour le Dendi, tomba malade à Karabara, revint à
+Tombouctou et y mourut le 9 novembre 1596. On prétendit que Djouder
+l’avait fait empoisonner.
+
+4o _Gouvernement du pacha Mohammed-Tâba_ (1597-98). — Le sultan envoya
+alors à Tombouctou comme pacha Mohammed-Tâba, qui arriva seulement le 28
+décembre 1597. Parti en colonne dans le Hadjar, il mourut à Nganda (?)
+le 11 mai 1598, empoisonné aussi, dit-on, par Djouder.
+
+5o _Interrègne_ (1598-99). — Le caïd Moustafa-et-Tourki voulut prendre
+le commandement des troupes, mais celles-ci choisirent Djouder comme
+chef. Ce dernier fit assassiner Moustafa à Kabara en juillet 1598.
+Moulaï-Ahmed, informé de ces intrigues, manda à Djouder de retourner au
+Maroc, mais celui-ci pria le sultan d’envoyer d’abord quelqu’un pour le
+remplacer. Moulaï Ahmed expédia alors les deux caïds Moustafa-el-Fîl et
+Abdelmalek le Portugais. Djouder écrivit de nouveau à Marrakech, disant
+que le pays était menacé par l’empereur de Mali et le roi du Massina et
+qu’il fallait pour le défendre, non des caïds, mais un pacha. Le sultan
+envoya donc au Soudan le pacha _Ammar_, mais sans le faire accompagner
+de troupes[229]. Moustafa et Abdelmalek arrivèrent à Tombouctou en
+décembre 1598, mais Ammar n’y parvint qu’en février 1599. Quant à
+Djouder, il se résigna à quitter le Soudan le 25 mars 1599.
+
+6o _Gouvernements des pachas Ammar_ (1599-1600) et _Slimân_ (1600-04). —
+Ammar était très faible et se laissait mener par le caïd Moustafa-el-
+Fîl. Le sultan le révoqua et le remplaça par _Slimân_, lequel arriva à
+Tombouctou le 19 mai 1600 avec 500 fusils et, conformément à l’ordre de
+Moulaï Ahmed, fit arrêter Ammar et Moustafa et les expédia à Marrakech.
+Slimân était intelligent et énergique et veillait particulièrement au
+maintien de la discipline dans l’armée et à la répression des vols.
+Ayant découvert que l’_amîn_ ou trésorier El-Hassân était un
+concussionnaire, il lui enleva la garde du trésor.
+
+7o _Gouvernement du pacha Mahmoud-Lonko_ (1604-12). — Moulaï Ahmed-ed-
+Déhébi mourut de la peste — ou empoisonné par sa femme Aïcha — le 21
+août 1603 et fut remplacé à Marrakech par son fils Moulaï Abou-Fârès,
+tandis que son autre fils Zidân était proclamé à Fez. Abou-Fârès envoya
+Mahmoud-Lonko comme pacha à Tombouctou et rappela Slimân au Maroc.
+Mahmoud-Lonko arriva à Tombouctou en juillet 1604 avec 300 soldats, au
+moment où l’_askia_ Slimân venait de mourir ; il rétablit dans ses
+fonctions l’_amîn_ El-Hassân et le laissa même diriger et
+l’administration civile et l’armée[230].
+
+Au Maroc cependant, Moulaï Abdallah succédait en 1605 à Abou-Fârès et,
+en 1607, après quarante jours durant lesquels régna Abou-Hassoun, Moulaï
+Zidân monta sur le trône de Marrakech[231].
+
+Mahmoud-Lonko, après la mort d’El-Hassân (1607), avait cédé à peu près
+tous ses pouvoirs au caïd _Ali-ben-Abdallah Et-Telemsâni_, qu’il avait
+fait venir de Tendirma à Tombouctou et qui, au bout de quatre ans et
+demi, déposa le pacha et prit sa place (1612). Mahmoud-Lonko mourut peu
+après : il avait été le dernier pacha envoyé de Marrakech au Soudan.
+
+Au Dendi, Nouha avait eu comme successeur _Moustafa_ et, après celui-ci,
+_Hâroun-Dangataï_, fils de l’_askia_ Daoud. En 1608, Hâroun envoya son
+_hi-koï_ attaquer les populations riveraines du Niger soumises aux
+Marocains ; Ali-et-Telemsâni marcha contre lui avec l’_askia_ du Nord,
+qui s’appelait aussi _Hâroun_ et était fils d’El-Hadj II. Ali, se
+rendant dans le Sud par la voie de terre, atteignit la montagne de Doué
+(Douentza), d’où il se dirigea vers l’armée du _hi-koï_, à travers le
+territoire d’une tribu de Peuls Bari (ou Sangaré) ; Boubou-Ouolo-Keïna,
+_fondoko_ ou _ardo_ des Bari de la Boucle, prit peur et se réfugia
+auprès du roi du Massina Boubou-Aïssata dit Niamé, alors en hostilité
+avec les Marocains. Ali poursuivit Boubou-Ouolo jusqu’à Diankabé (près
+et au Nord du Débo), et, de là, manda à Boubou-Aïssata de lui amener le
+fugitif ; le roi du Massina refusa, mais proposa à Ali de rétablir
+Boubou-Ouolo dans le commandement de sa tribu moyennant 2.000 vaches, ce
+qui fut accepté : Boubou-Ouolo reçut de Ali la chéchia d’investiture et
+remit pour cela 2.000 autres vaches, plus 2.000 encore en guise de
+cadeau ; ces 6.000 vaches purent être rassemblées très rapidement, fait
+observer Sa’di, ce qui montre quelle devait être à cette époque la
+richesse en bétail des Peuls de la région.
+
+En 1609, le roi du Dendi envoya une armée sur le territoire de Dienné,
+après s’être entendu secrètement avec Mohammed Bamba, chef de cette
+ville, et avec le gouverneur du Karadougou. L’armée songaï traversa le
+Bani et vint camper à _Tarfeï_, sans doute près de Mopti. Mais, un
+désaccord étant survenu entre le roi du Dendi et le chef de Dienné, et
+la fidélité des habitants de cette ville n’étant pas certaine, l’armée
+songaï repassa le fleuve et descendit le long de la rive droite du
+Niger, pour aller attaquer Gobi, près et au Nord-Ouest de Korienza, où
+le caïd marocain de Dienné avait établi un poste et où il se trouvait à
+ce moment ; ce caïd se réfugia dans sa casbah, laissant sa tente et son
+bagage aux mains de Bari, chef de l’armée songaï, qui assiégea la
+forteresse marocaine. Cependant le caïd Ali-et-Telemsâni, averti de ces
+événements par un message du chef de Gourao, quitta Tombouctou, se
+rendit à Diankabé et de là se porta au secours de Gobi ; Bari décampa et
+s’enfuit au Sud du mont Sorba, où Ali le poursuivit : près de la
+montagne s’engagea un violent combat, qui semble avoir été meurtrier
+surtout pour les Marocains (juin 1609). L’armée du caïd fut mise en
+déroute et acculée au lac Débo, dans lequel elle commençait à être
+précipitée lorsqu’elle put être ralliée par Ali ; Bari, craignant un
+retour offensif de l’ennemi, rassembla ses troupes et reprit le chemin
+du Dendi.
+
+Néanmoins les Marocains n’avaient pas eu le dessus, et cette défaite du
+gros de leur armée fut le signal de nombreuses révoltes et défections
+dans le territoire de Dienné, dont beaucoup d’habitants se
+transportèrent au Hadjar. Les pirogues marocaines se rendant de
+Tombouctou à Dienné étaient souvent attaquées et pillées au passage ; la
+casbah de Kouna (entre Sofara et Mopti) fut attaquée ; Ali, en allant
+par eau du Débo à Dienné avec ses troupes, fut assailli à Kambao ou
+Gambao (?), le 14 juin 1609, par les Peuls du chef Soria-Moussa, aidés
+des sédentaires du Bara : la bataille fut violente et, commencée sur le
+débarcadère, ne se termina que dans les rues ; les Marocains, en
+définitive, furent vainqueurs, tuèrent le chef du Bara et s’emparèrent
+de Soria-Moussa, qui était aveugle ; toute la ville de Kambao fut
+pillée, sauf le quartier des Bobo. Ali se rendit ensuite à Dienné, où
+Soria-Moussa fut supplicié, puis il reprit la direction de Tombouctou.
+On pensait qu’il mettrait à mort le chef de Dienné, mais, redoutant des
+complications, — car Mohammed Bamba était très aimé des indigènes, — le
+caïd le laissa en paix, se contentant de lui faire payer une forte
+amende. Quant au gouverneur du Karadougou, nommé Mohammed, il fut mis à
+mort sur l’ordre du pacha Mahmoud-Lonko, qui avait été excité contre lui
+par l’_askia_ du Nord Bakari, successeur de Slimân. Après le départ de
+Ali, les gens des bords du fleuve qui avaient émigré revinrent peu à peu
+dans leur pays.
+
+En 1612, Ali était à Issafeï (El-Oualedji), lorsqu’il apprit qu’_El-
+Amîn_, qui avait succédé à Haroûn comme roi du Dendi, envoyait contre
+lui une expédition. Le caïd marocain marcha à la rencontre de l’armée
+songaï et la joignit à _Tyirko-tyirko_, au fin fond du pays de Benga ou
+Bengo (?), du côté de l’Est (sans doute dans la région située entre
+Hombori et Dori) ; les deux troupes eurent peur l’une de l’autre et se
+tournèrent le dos sans combattre. On assure que Ali aurait payé le chef
+de l’armée du Dendi pour que celui-ci s’en allât sans lui livrer
+bataille ; en tout cas El-Amîn en fut persuadé et fit empoisonner son
+général à son retour au Dendi ; de l’or fut trouvé dans ses vêtements,
+qu’on supposa lui avoir été donné par le caïd. C’est en revenant de
+cette singulière expédition que Ali déposa Mahmoud-Lonko.
+
+
+ =II. — Les pachas nommés sur place= (1612-1660).
+
+
+A partir de 1612, et sauf en ce qui concerne l’envoi du pacha Ammar
+(1618), les sultans du Maroc[232] n’intervinrent plus dans la
+désignation des pachas de Tombouctou, qui furent élus et déposés tour à
+tour par les troupes marocaines du Soudan. Ces pachas furent d’abord des
+caïds ou des officiers de moindre importance, venus du Maroc avec
+Djouder et ses premiers successeurs ; puis, lorsque les derniers
+Marocains eurent disparu, les pachas furent choisis parmi leurs
+descendants nés au Soudan, c’est-à-dire parmi les _Arma_ issus des
+mariages des Marocains avec des femmes indigènes.
+
+_Ali-ben-Abdallah Et-Telemsâni_ se fît proclamer pacha à Tombouctou le
+11 octobre 1612 ; il fut déposé par ses troupes le 13 mars 1617 et
+remplacé par _Ahmed-ben-Youssof_. Cette année-là, la sécheresse fut
+extrême et la cherté des vives excessive à Tombouctou, où on mangea des
+cadavres de bêtes de somme et jusqu’à des cadavres humains ; après la
+famine vint la peste ; puis il y eut une forte inondation en décembre,
+et un tremblement de terre le 18 février 1618 ; en septembre de cette
+dernière année, on aperçut une comète.
+
+Le 27 mars 1618 arriva le pacha _Ammar_, envoyé par le sultan ; il prit
+le pouvoir et fit torturer et mettre à mort Ali-Et-Telemsâni, auquel
+Moulaï Zidân ne pardonnait pas d’avoir gardé pour lui les impôts énormes
+et le butin qu’il avait ramassés, ni d’avoir fait prêter le serment
+d’obéissance au nom de l’agitateur Es-Saouri, quand celui-ci avait
+cherché à se faire proclamer sultan du Maroc en 1613. Ammar retourna en
+juin 1618 à Marrakech et les troupes nommèrent pacha _Haddou-ben-
+Youssof_. Vers le même temps mourut le roi du Dendi El-Amîn, qui fut
+remplacé par _Daoud_, fils de Mohammed-Bani ; à cette époque, nous
+apprend Sa’di, le Hombori obéissait au Dendi.
+
+Haddou mourut en janvier 1619 et fut remplacé par _Mohammed-el-Mâssi_,
+qui révoqua l’_askia_ du Nord Bakari-Gombo, lequel régnait depuis 12
+ans, et le remplaça par El-hadj III, descendant de Omar Komdiago. Ce
+Mohammed-el-Mâssi, déposé et assassiné par ses troupes après trois ans
+de règne, fut remplacé par _Hammou_ le 4 novembre 1621.
+
+A partir de cette date, ce ne fut plus qu’une suite de révoltes
+militaires, d’emprisonnements, d’assassinats des caïds les uns par les
+autres, de dépositions de pachas éphémères dont l’autorité ne s’exerçait
+que par la violence et ne dépassait guère la région fluviale comprise
+entre Tombouctou et Dienné. Plusieurs fois un pacha, en prenant
+possession du pouvoir, révoqua l’_askia_ du Nord en exercice et le
+remplaça par un autre, prenant toujours cependant ce dernier dans la
+famille royale ; ces _askia_ du Nord résidaient à Tombouctou. Les impôts
+n’allaient plus au Maroc, ou n’y allaient qu’en infime quantité, bien
+qu’ils fussent écrasants ; les caïds en gardaient une bonne part pour
+eux, le pacha prenait le reste.
+
+Le _Tarikh-es-Soudân_ ne signale pour cette période que des choses
+insignifiantes en fait d’affaires indigènes, en dehors des démêlés du
+roi du Massina Hamadou-Amina II avec le pacha _Ali-ben-Abdelkader_ en
+1629[233]. Le même Ali-ben-Abdelkader, en 1630, se rendit à Gounguia et
+envoya à Daoud, roi du Dendi, des cadeaux et des propositions de paix,
+en lui demandant la main de sa fille ; Daoud accepta et donna à Ali, non
+sa fille, mais la fille d’un de ses proches ; la paix ne cessa de régner
+entre Tombouctou et le Dendi tant que Ali-ben-Abdelkader demeura au
+pouvoir. Ce pacha voulut faire le pèlerinage de La Mecque et partit en
+septembre 1631 par Araouâne ; arrivé au Touat, il y fut attaqué par des
+pillards du Tafilelt et n’obtint la vie qu’en leur remettant une somme
+considérable. Puis il revint à Tombouctou et alla combattre la garnison
+marocaine de Gao, qui lui avait refusé une escorte lors de son départ
+pour le Touat ; il fut honteusement vaincu et ne dut son salut qu’à
+l’intervention de l’_askia_ du Nord, qui l’avait accompagné : cet
+_askia_ se nommait Mohammed-Bengan et avait succédé à El-hadj III, sous
+le pacha Hammou. Ali prépara ensuite une nouvelle expédition contre Gao,
+mais ses troupes se révoltèrent durant le trajet et le pacha fut mis à
+mort (juillet 1632).
+
+Ali-ben-Mobârek le remplaça durant trois mois, puis fut déposé et
+remplacé par _So’oud-ben-Ahmed_ le 17 octobre 1632. C’est peu après
+l’avènement de ce dernier que Bakari, chef de Dienné, fut arrêté et mis
+à mort par les Marocains de la ville, commandés par le caïd Mellouk, qui
+voulait punir Bakari d’avoir favorisé la révolte sous Ali-et-Telemsâni ;
+sa tête fut mise au bout d’une perche sur la place du marché. Ce meurtre
+déchaîna une nouvelle révolte, à laquelle prirent part les pays situés à
+l’Ouest de Dienné ; les révoltés mirent en déroute une armée marocaine à
+Bîna, près Gomitogo. So’oud révoqua Mellouk, ce qui apaisa momentanément
+la population indigène (1633). Un an après (1634), So’oud vint à Dienné
+et se rendit à Bîna pour châtier Yao-Sori, qui avait dirigé la révolte
+de 1633 ; Yao-Sori alla se cacher non loin de Bîna. A cette occasion,
+les chefs du Séladougou et du Ouoron vinrent faire leur soumission au
+pacha ; les chefs de Da et d’Oma (Bendougou) envoyèrent seulement une
+députation pour le saluer. So’oud mourut peu après à Tombouctou et fut
+remplacé par Abderrahmân-ben-Ahmed, qui mourut en 1635 et fut remplacé
+lui-même par Saïd-ben-Ali.
+
+Sur ces entrefaites, _Ismaïl_, frère du roi du Dendi Daoud, vint à
+Tombouctou et demanda au pacha, par l’entremise de Mohammed-Bengan,
+_askia_ du Nord, des soldats pour l’aider à détrôner son frère. Le pacha
+fit donner à Ismaïl des soldats de la garnison de Gao, à l’aide desquels
+le prétendant put déposer Daoud et prendre sa place : après quoi il
+renvoya les Marocains en les insultant grossièrement, ce qui fut cause
+qu’en 1639 le pacha _Messaoud-ben-Mansour_ (qui avait, en 1637, déposé
+et remplacé Saïd-ben-Ali) fit une expédition au Dendi. Passant par
+Bamba, Gao et Gounguia, Messaoud arriva par eau à Loulâmi, qui était la
+résidence habituelle de l’_askia_ du Sud (sans doute non loin de Say) ;
+Ismaïl et son armée furent mis en déroute et le pacha s’établit dans la
+capitale du Dendi avec Mohammed-Bengan, l’_askia_ du Nord. Les Songaï
+vinrent faire leur soumission à Messaoud, qui leur imposa comme roi
+Mohammed, fils de Daoud, et repartit pour Tombouctou avec les biens, les
+femmes et les enfants d’Ismaïl. Aussitôt après son départ, les Songaï
+déposèrent Mohammed et élurent roi un nommé Daoud, fils de Mohammed-
+Sorko.
+
+De 1639 à 1642, une famine désola la région de Dienné et de Tombouctou :
+beaucoup de gens moururent de faim ; une mère mangea son enfant. Cette
+famine avait pour cause principale les agissements des Marocains, qui
+pillaient les grains, et aussi l’insécurité du pays, qui ne permettait
+pas de se livrer à la culture d’une manière permanente.
+
+L’_askia_ du Nord Mohammed-Bengan mourut en 1642 ; il avait régné 21 ans
+et neuf mois, y compris cinq mois pendant lesquels il avait été remplacé
+par Ali-Samba, en 1635 ; il eut comme successeur son fils El-hadj
+Mohammed IV, qui régnait encore en 1655, lorsque Sa’di rédigea son
+ouvrage. Quant au pacha Messaoud, il fut déposé en 1643 et remplacé par
+Mohammed-ben-Mohammed, qui fit en 1644 au Massina une expédition que
+j’ai racontée au chapitre précédent.
+
+Mohammed-ben-Mohammed fut remplacé en 1646 par Ahmed-ben-Ali, lequel fut
+à son tour remplacé en 1647 par _Hamid-ben-Abderrahmân_. Ce dernier se
+distingua par une expédition contre les Tombo dont Sa’di, qui
+accompagnait le pacha, nous a laissé un récit détaillé. Sentant son
+autorité sur l’armée vacillante, Hamid résolut de se couvrir de gloire
+et partit de Tombouctou un beau jour (7 juin 1647), en plein orage, avec
+l’_askia_ du Nord El-hadj IV et une petite colonne. Le 9, il traversait
+le fleuve à Bori ou Bara, à 20 kilomètres à l’Est de Tombouctou, et
+s’avançait vers le Hadjar (pays des falaises), marchant jour et nuit,
+avec des porteurs chargés d’eau et de vivres. Au bout de huit jours, sa
+troupe épuisée atteignit le mont Nadié, d’où elle gagna le mont Sonko
+(région de Douentza-Hombori), ayant laissé en route beaucoup de chevaux.
+Arrivé là, Hamid razzia un troupeau de moutons conduit par des Peuls qui
+lui tuèrent un homme et prirent la fuite, puis il alla camper dans des
+plantations appartenant à des païens, au pied d’une montagne sur
+laquelle s’élevait le village de ces derniers ; le lendemain, le pacha
+transporta son camp près de l’étang de Djibo, en face du mont Lambo ou
+Boun-Lambo. Là, il reçut la visite du chef de Daanka (peut-être
+Diankabo ?), qui se prosterna devant lui en se couvrant la tête de
+poussière, fit sa soumission et annonça celle du chef de Hombori. Puis,
+revenant sur ses pas, Hamid alla camper dans un village situé en face du
+mont Maka et au Sud du mont Nadié, où le chef de Hombori vint en effet
+lui faire sa soumission. A quelques heures de là résidait Hamadi-Bilal,
+un chef ennemi du pacha ; comme les troupes marocaines arrivaient à son
+campement[234], Hamadi-Bilal prit la fuite et se réfugia dans une
+caverne située à une grande hauteur sur le flanc du mont Dâni ; le pacha
+tenta vainement l’assaut de cette caverne et, abandonnant l’entreprise,
+revint en trois jours à la montagne de Daanka (sans doute Diankabo), le
+27 juin 1647, le jour où il y eut à Tombouctou une éclipse de soleil. De
+Diankabo, Hamid envoya des cavaliers enlever quelques bœufs à des
+pasteurs peuls, puis il retourna en trois jours à la montagne de
+Hombori, ayant campé le premier jour à Koïra-Tao[235] et le second jour
+près de la mare de Karama. Le chef de Hombori ayant fui en apprenant le
+retour du pacha, celui-ci lui imposa une amende en esclaves, en céréales
+et en pagnes du pays ; le chef de Hombori commença à payer cette amende,
+puis s’enfuit de nouveau ; Hamid alors prononça sa déchéance et le
+remplaça par son frère, qui acheva le versement de l’amende. Après avoir
+razzié quelques groupes de Peuls pasteurs, le pacha regagna en six jours
+le Niger, qu’il atteignit à Achor ou Atior, et campa en face de Kireï,
+en un endroit appelé Goungou-Koreï (le ventre blanc) ou Konko-Koïra
+(pays des roniers) ; le lendemain, il gagna par eau Yaba ou Niaba, y
+coucha, puis traversa le fleuve pour aller camper sur la rive gauche et,
+en deux jours, atteignit Korondiofi (Korioumé) et rentra à Tombouctou.
+
+Après coup, le pacha fit dire que l’objet de son expédition avait été de
+châtier la tribu de _Sonfontir_ (tribu de Peuls Dialloubé commandée par
+Hamadi-Bilal), qui, après avoir pillé le Kissou, s’était réfugiée sur la
+rive droite et avait gagné le pays des falaises ; Hamid prétendit que
+son intention avait été de ramasser beaucoup de butin pour parer à la
+mauvaise situation du trésor, et il déclara qu’au cours de sa colonne il
+avait obtenu le concours des chefs de Hombori, de Daanka (Diankabo), de
+Fili (?), de Touré et de Kiro. Puis il fit rédiger par Sa’di une lettre
+adressée à la garnison de Gao, dans laquelle il disait avoir obtenu la
+soumission de Hamadi-Bilal et avoir rapporté un énorme butin ; il
+ajoutait que les Touareg Oulmidden avaient, pendant l’expédition,
+attaqué les Touareg Kel-Antassar, alliés des Marocains, et autorisait le
+caïd de Gao à s’entendre avec celui de Bamba pour exterminer les
+Oulmidden. Cette lettre quelque peu mensongère fut portée à Gao par
+Sa’di lui-même, qui nous a donné son itinéraire à partir de Tombouctou :
+du port de Daï à l’île de Zenta ou Dienta, un jour ; de cette île à
+Bamba, huit jours ; de Bamba, par Kabinga, à Tosaye près du mont Dara,
+trois jours ; de Tosaye à Bourem, trois jours ; de Bourem à Tondibi,
+deux jours ; de Tondibi à Gao, deux jours.
+
+Le pacha _Yahia_ remplaça Hamid en 1648 ; en 1651, il fit une expédition
+du côté de Bamba contre les Bérabich et les Touareg, avec le concours de
+la garnison de Gao, qui vint le rejoindre à Zémané, à l’Est de Bamba :
+cette expédition n’eut aucun résultat.
+
+En 1652, sous le pacha _Ahmed-ben-Haddou_[236], successeur de Yahia, le
+chef des Touareg Damossân (région de Dori) se révolta contre le poste
+marocain de Gao et s’enfuit auprès de Daoud, roi du Dendi, avec tous les
+pasteurs du pays, Arabes, Touareg et Peuls. Le caïd de Gao, nommé
+Mansour, le poursuivit jusqu’au Dendi : le roi lui-même avait pris la
+fuite et le caïd ne put le rattraper, non plus que le chef des Damossân
+qui, aidé des Songaï, harcela l’armée marocaine dans sa retraite jusqu’à
+Gounguia, sans toutefois pousser plus loin[237].
+
+Les pachas qui succédèrent à Ahmed-ben-Haddou furent : Mohammed-ben-
+Moussa (1654-55), Mohammed-ben-Ahmed (1655-57), qui reçut la soumission
+des Touareg du Hadjar et notamment des Kel-Tadmekket[238], et Mohammed-
+ech-Chetouki, dit _Bouya_ (1657-60). Celui-ci, le vingt-septième pacha
+de Tombouctou depuis Djouder, cessa vers la fin de son gouvernement de
+reconnaître la suzeraineté, même nominale, du sultan de Marrakech et, à
+partir de 1660, on cessa à Tombouctou de dire le prône du vendredi au
+nom du sultan — alors Moulaï El-Abbâs — pour le prononcer au nom du
+pacha régnant. A partir de la même époque d’autre part, les pachas
+furent tous des Arma, c’est-à-dire des mulâtres, de plus en plus noirs à
+mesure que disparaissaient les générations contemporaines de la
+conquête ; leurs troupes se composaient d’éléments divers dans lesquels
+le sang nègre domina de plus en plus : en sorte qu’à tous les égards on
+peut dire que la domination proprement marocaine prit fin vers l’année
+1660.
+
+Cependant des pachas et des caïds, descendants plus ou moins directs des
+Marocains de la conquête, se succédèrent encore à Tombouctou, à Gao, à
+Bamba, à Dienné, et dans quelques autres villes du moyen Niger, jusque
+vers la fin du XVIIIe siècle, ainsi que nous le verrons dans un
+instant : c’est cette période, allant de 1660 à 1780 environ, que
+j’appellerai la fin de la domination marocaine.
+
+Voici, à titre documentaire, la liste des rois du Dendi et des _askia_
+du Nord depuis la ruine de l’empire de Gao (1591) jusqu’à 1660.
+
+_Rois du Dendi_ : 1o Issihak, dernier empereur de Gao ; 1o _bis_
+Mohammed-Gao, frère d’Issihak ; 2o Nouha, premier _askia_ du Dendi à
+proprement parler ; 3o Moustafa, fils de l’empereur de Gao Daoud ; 4o
+Mohammed-Sorko, frère de Moustafa ; 5o Haroun-Dengataï, frère des deux
+précédents ; 6o El-Amîn, également fils de l’empereur Daoud, prince sage
+et aimé de ses sujets : durant une famine, il s’occupa des malheureux,
+égorgeait huit bœufs par jour et en distribuait la viande, ainsi que le
+lait de mille vaches et 200.000 cauries ; 7o Daoud I, fils de l’empereur
+de Gao Mohammed-Bani, fainéant et très cruel ; 8o Ismaïl I, frère du
+précédent ; 9o Mohammed, fils du roi Daoud I, nommé par le pacha
+Messaoud mais déposé aussitôt après ; 10o Daoud II, fils du roi
+Mohammed-Sorko ; 11o Mohammed-Bari, fils du roi Haroun-Dengataï ; 12o
+Mar-Sindine, arrière-petit-fils de l’empereur Daoud ; 13o Nouha II, fils
+du roi Moustafa ; 14o Mohammed-Borko, fils du roi Daoud I ; 15o El-hadj,
+frère du précédent ; 16o Ismaïl II, fils du roi Mohammed-Sorko ; 17o
+Daoud III, frère du précédent.
+
+_Askia du Nord_ : 1o Slimân, fils de l’empereur Daoud (1591-1604) ; 2o
+Haroun, fils de l’empereur El-hadj II (1604-08) ; 3o Bakari-Kombo
+(1608-19) ; 4o El-hadj III (1619-21) ; 5o Mohammed-Bengan II, fils du
+_balama_ Saliki (1621-35) ; 6o Ali-Samba Diolili (1635) ; 7o Mohammed-
+Bengan II, pour la deuxième fois (1635-42) ; 8o El-hadj Mohammed IV
+(1642-57) ; 9o Daoud, fils de Haroun (1657-69).
+
+
+ =III. — La fin de la domination marocaine= (1660-1780).
+
+
+La domination marocaine au Soudan ne fut, à aucune époque, une source de
+prospérité pour les pays nigériens : Sa’di l’a confessé dans un éloquent
+parallèle entre la période des _askia_ de Gao et celle des pachas de
+Tombouctou, parallèle qui n’est pas à l’éloge de ces derniers. A partir
+du moment où les sultans de Marrakech avaient cessé d’intervenir dans la
+désignation des pachas, l’anarchie et le pillage étaient devenus la
+règle commune, mais cette situation ne fit qu’empirer lorsque, les
+derniers chefs et soldats expédiés du Maghreb étant morts, l’autorité
+passa entre les mains des Arma et que le nom même du sultan cessa d’être
+mentionné dans les prières publiques[239]. Ce ne fut plus alors que
+luttes de partis et rivalités de petits caïds à la merci de leurs
+soldats ; chacun de ces chefs instables autorisait les pires vexations
+sur la population, afin de ne pas mécontenter les troupes ; les pachas
+et les caïds, n’étant pas sûrs quand même de la fidélité de leurs
+hommes, faisaient appel au concours des Touareg, toujours à l’affût du
+pillage, et peu à peu l’influence des Touareg devint bien plus grande
+que celle des Arma.
+
+Chaque fois que le bruit courait d’une attaque à repousser ou d’une
+expédition à faire, le pacha levait une contribution sur les marchands
+de Tombouctou et s’en servait pour payer l’arriéré dû aux soldats, sans
+quoi ceux-ci n’auraient pas marché. Souvent d’ailleurs le pacha, une
+fois la contribution versée par les marchands, en gardait le montant
+pour lui sans faire l’expédition annoncée.
+
+Les troupes marocaines, du temps des premiers pachas, formaient trois
+divisions principales, selon leur pays d’origine : l’une comprenait les
+soldats venus de Marrakech, la seconde ceux venus de Fez et la troisième
+se composait du contingent fourni par les Cheraga ; chacune de ces
+divisions était commandée par un lieutenant-général. Lorsque l’armée fut
+devenue la seule dispensatrice du pouvoir, chaque division voulut que le
+pacha fût choisi dans son sein, et c’est ainsi que, à partir du milieu
+du XVIIe siècle, l’histoire de Tombouctou n’est remplie que d’une
+succession d’innombrables pachas, déposés aussitôt que proclamés.
+
+Le _Tedzkiret-en-Nisiân_ renferme la biographie des 155 pachas marocains
+ou soi-disant tels qui se succédèrent de 1591 à 1750 ; sur ces 155
+pachas, on en compte 27 de 1591 à 1660 et 128 de 1660 à 1750 : 128
+pachas pour une période de 90 ans ! Dès le début, la durée de chaque
+règne ou gouvernement avait été bien minime, puisque le pacha qui
+demeura le plus longtemps au pouvoir, Mahmoud-Lonko, n’y resta que huit
+ans (1604-12) ; mais, à partir de 1660, on n’observe plus guère que des
+règnes de moins d’un an : certains pachas ne demeurèrent que quelques
+mois en fonctions, d’autres quelques jours seulement, plusieurs ne
+goûtèrent pas pendant plus de 24 heures les joies du pouvoir suprême ;
+il y eut même de nombreux interrègnes, dont l’un dura trois ans et demi
+(1723-26). Par contre, il arriva souvent que le même individu exerça
+l’autorité à plusieurs reprises et, sur les 155 pachas cités par
+l’auteur du _Tedzkiret_, on ne trouve que 97 noms différents, ce qui est
+déjà un assez joli chiffre pour une période de 160 ans !
+
+Je crois inutile, au moins à partir de 1660, de donner la liste de ces
+tyranneaux éphémères, dont le nom, la plupart du temps, ne mérite guère
+que l’oubli et dont la personnalité d’ailleurs a peu influé sur
+l’évolution du pays. Il en est de même des _askia_ du Nord, qui
+continuèrent à être tour à tour nommés et déposés par les pachas[240] et
+dont l’influence était moins considérable encore que celle de ces
+derniers. Quant aux _askia_ du Dendi, ils conservèrent probablement le
+commandement des Songaï du Sud comme par le passé ; mais, l’autorité des
+pachas se restreignant de plus en plus aux environs directs de
+Tombouctou, il n’y eut plus guère de contact entre ces derniers et le
+royaume purement indigène des Songaï indépendants, et, par suite, nous
+manquons de renseignements sur l’histoire du Dendi pour la période
+postérieure au temps de Sa’di.
+
+Les quelques événements qui méritent d’être notés durant la fin de la
+domination marocaine à Tombouctou sont les suivants.
+
+En 1664, la dynastie saadienne, à laquelle avaient appartenu Moulaï
+Ahmed-ed-Déhébi et ses successeurs jusqu’à et y compris El-Abbâs, fut
+remplacée au Maroc par la dynastie filalienne ou hassanide dont Moulaï
+El-Hafid est le représentant actuel. Nous avons vu[241] que les premiers
+princes de cette nouvelle dynastie avaient tenté quelques essais timides
+en vue de rasseoir l’autorité du Maroc sur le Soudan. Mais, à partir de
+1670, Tombouctou dépendait en réalité de l’empereur banmana de Ségou et
+les pachas ne conservaient un semblant d’autorité qu’à condition de
+payer tribut à ce dernier. Vers cette époque, Er-Rachid, le premier
+sultan hassanide de Fez, étant parti à la poursuite d’un de ses ennemis,
+Ali-ben-Haïdar, réfugié à Tombouctou, se heurta dans le Nord du Massina
+occidental à l’armée de Biton Kouloubali, empereur de Ségou, et retourna
+sur ses pas sans avoir osé livrer bataille aux Banmana. Son successeur
+Ismaïl aurait, en 1672, envoyé son neveu Ahmed à Tombouctou pour y
+recruter des troupes noires ; Mohammed-ech-Chergui, alors pacha[242],
+prêta, ainsi que ses troupes, serment de fidélité au sultan de Fez et,
+durant les quelques années qu’Ahmed passa à Tombouctou, l’autorité de ce
+souverain y fut au moins nominalement reconnue. Mais, une fois Ahmed
+parti, il ne subsista pas d’autre trace de cette éphémère domination
+qu’une garnison marocaine qu’avait envoyée Ismaïl et qui se fondit peu à
+peu avec les Arma.
+
+Vers 1680, les Touareg Oulmidden, qui s’étaient toujours montrés
+rebelles aux Marocains, s’emparèrent de Gao et chassèrent la garnison
+qui y était installée. Huit ans après cependant, en 1688, le pacha
+Mansour dit _Seniber_ chassa les Touareg de Gao et leur prit beaucoup de
+captifs et de bœufs, mais il ne semble pas que Gao ait été réoccupé de
+façon permanente par les Marocains[243]. En 1699, durant son deuxième
+pachalik, Seniber enleva des troupeaux aux Touareg de Tingalhaï (?) et à
+des Peuls Sidibé.
+
+La grande mosquée de Tombouctou fut réparée en 1709 sous le pacha
+Mohammed-ben-Hammedi.
+
+Le pacha Mansour dit _Koreï_[244], qui régna en 1712, puis de 1716 à
+1719, amassa des richesses considérables en vendant les charges
+publiques et en prenant pour lui tout ce que ses fonctionnaires
+percevaient à titre de redevances, sans leur rien laisser en fait de
+traitement. Il n’y eut sous son règne « ni récoltes plantureuses ni
+abondance de vivres ; la seule chose qui fut très florissante, ce furent
+les abus de pouvoir ». Ce pacha, à la requête du caïd du Guimbala ou
+Harikouna, que gênaient les _Bambara_ du Débo[245], prit d’assaut et
+saccagea plusieurs villages voisins du lac, dont les habitants n’avaient
+pour se défendre que des flèches empoisonnées. En 1718, il dirigea une
+expédition contre les Touareg de la région de Gao et attaqua aussi les
+Kel-Tadmekket, mais sans succès[246]. Sous le gouvernement de Koreï, on
+ne pouvait sortir dans la rue sans être dépouillé par les _legha_,
+esclaves qui formaient la garde particulière du pacha[247]. Ces
+exactions motivèrent la révolte des Chorfa, qui chassèrent Koreï de
+Tombouctou, après un violent combat, en 1719.
+
+Depuis une dizaine d’années, la situation était fort mauvaise dans la
+vallée du Niger moyen et particulièrement à Tombouctou : en 1711, avant
+la première arrivée au pouvoir de Mansour-Koreï, une famine terrible
+avait commencé à sévir, qui dura jusqu’en 1716 ; elle n’avait pas encore
+pris fin que l’état du pays devint plus intolérable encore, sous le
+troisième pachalik de Abdallah-el-Imrâni, lequel fut sept fois pacha
+entre 1713 et 1730 : durant cette fâcheuse année 1716, Abdallah-el-
+Imrâni et Mansour-Koreï se disputaient le pouvoir, le premier ayant fait
+venir des Banmana pour le soutenir, tandis que le second avait appelé à
+son aide des Kel-Tadmekket ; c’était entre les deux partis rivaux des
+batailles journalières, dont souffrait surtout la population paisible
+des marchands et des lettrés[248]. Mansour-Koreï eut enfin le dessus,
+mais, comme nous venons de le voir, sa victoire fut loin de ramener le
+calme et la prospérité.
+
+Le pacha _Bâ-Haddou_, qui succéda à Koreï, paya en 1720 trois mille
+_mitskal_ d’or (environ 30 à 35.000 francs) à Ag-Cheikh, _aménokal_ ou
+roi des Oulmidden, pour que ce dernier ne pillât pas la ville de
+Tombouctou, sous les murs de laquelle il était venu camper avec des
+forces imposantes. Les Touareg, vers cette époque, étaient devenus les
+véritables maîtres de la région : aidés souvent des caïds rivaux du
+pacha régnant, ils coupaient les routes, razziaient les troupeaux des
+Peuls et détroussaient les voyageurs, que ce fussent des Marocains ou
+des indigènes. Cependant, l’_aménokal_ des Oulmidden venait à Tombouctou
+se faire donner par le pacha l’investiture de ses fonctions.
+
+C’est vers ce temps que, l’anarchie étant à son comble, il y eut un
+interrègne de trois ans et demi (1723-26), dont les Touareg profitèrent
+pour livrer Tombouctou au pillage.
+
+En 1737, à la suite de razzias et de meurtres commis par les Kel-
+Tadmekket sur la route de Kabara à Tombouctou, le pacha Ahmed, fils de
+Seniber, se porta à _Togaya_ (ou Togaï), à quelques heures en amont du
+port de Daï, à la tête de toutes les troupes marocaines et de partisans
+arabes (Bérabich et Kounta) et nègres. _Oghmor_, chef des Kel-Tadmekket,
+se dirigea alors avec ses propres alliés dans la direction de Bamba,
+traversa le Niger à Boka, puis, remontant la rive gauche du fleuve,
+passa à l’Est et près de Tombouctou et se porta dans l’Ouest de cette
+ville avec des chevaux, des hommes, des esclaves, des femmes et des
+troupeaux en nombre considérable ; il avait voulu épargner Tombouctou,
+où il ne restait que les lettrés, les marchands, les pauvres et les
+femmes. Ayant donc contourné la ville, il se dirigea sur Togaya, attaqua
+les Marocains dans la soirée, puis renouvela l’attaque le lendemain
+matin et mit l’armée du pacha en complète déroute : Ahmed-ben-Seniber,
+acculé au fleuve, y périt avec son cheval ; 200 soldats marocains furent
+tués, 150 périrent noyés (23 mai 1737). A la suite de sa victoire,
+Oghmor exigea des habitants de Tombouctou une redevance qui lui fut
+payée aussitôt et il rétablit les communications entre cette ville et
+Kabara[249]. Ceux des soldats du pacha qui avaient échappé au désastre
+se réfugièrent dans l’île de Hondomi (au Sud et en face de Daï), d’où
+ils gagnèrent Sibi ou Tiébi, point qui se trouve au Sud de cette île,
+sur la rive droite du Niger ; ils y restèrent 70 jours et n’en purent
+sortir que grâce à l’_askia_ du Nord, El-hadj V, qui se mit à leur tête
+et les ramena à Tombouctou.
+
+L’année suivante (1738), pendant laquelle régna le pacha Ahmed-ed-Dar’i,
+fut marquée par une famine terrible, dont les effets se firent sentir
+surtout à Araouâne. La mesure de mil atteignit 6.000 cauries et celle de
+riz décortiqué 3.000 cauries, ce qui était la valeur de la pièce d’or
+(sans doute la piastre espagnole), laquelle n’avait pas changé de cours.
+Cette famine ne dura pas longtemps, mais elle fut plus désastreuse que
+toutes les autres — nombreuses d’ailleurs — qui décimèrent la population
+durant la domination marocaine. De 1741 à 1744, sous les divers
+pachaliks de Saïd, fils de Seniber, une nouvelle et longue famine désola
+encore la région[250]. A cette époque, les Peuls du Massina étaient
+maîtres d’une partie du Gourma (c’est-à-dire de la rive droite du Niger)
+dans la région avoisinant le Guimbala ou Harikouna (contrée du lac
+Débo), et les Touareg étaient maîtres de tout le reste du Gourma (c’est-
+à-dire du Nord et de l’Est de la Boucle du Niger) ; les pachas de
+Tombouctou payaient à ce moment l’impôt aux Touareg, et les caïds de
+Dienné le payaient tantôt aux Peuls et tantôt aux Banmana de Ségou. Les
+gens qui n’avaient que des armes blanches (Arabes, Touareg et Peuls) ou
+des flèches (Banmana) n’hésitaient pas alors à attaquer les Marocains
+armés de fusils. Une comète étant apparue vers ce temps-là (aux environs
+de 1745), les angoisses des musulmans s’accrurent encore, car ils
+croyaient que chaque comète est un présage de malheur.
+
+Bien que nous n’ayons pas de données précises à cet égard, on peut
+donner 1780 comme la date à laquelle disparut toute trace de la
+domination marocaine, ou du moins comme la date à partir de laquelle les
+restes de cette domination cessèrent de constituer un semblant d’Etat
+organisé. A cette époque, le titre même de pacha disparut : il ne resta
+à Tombouctou qu’un caïd choisi parmi les Arma, sorte de maire plutôt que
+chef militaire, qui recevait l’investiture tantôt des Touareg, tantôt
+des Kounta, tantôt des Peuls du Massina, selon la tournure que prenaient
+les événements politiques ; les fonctions de ce caïd se bornaient du
+reste à l’administration de la ville. Il en était de même à Gao, où les
+Touareg étaient maîtres absolus depuis 1770. En amont de Tombouctou et
+en particulier à Dienné, la situation était analogue, avec cette
+différence que les chefs d’origine arma étaient investis de leurs
+fonctions tantôt par le roi peul du Massina et tantôt par l’empereur
+banmana de Ségou.
+
+On me permettra de constater, en terminant cet aperçu de l’histoire du
+moyen Niger sous la domination marocaine, que les pachas soi-disant
+« marocains » qui eurent quelque valeur, soit militaire soit
+administrative, ont tous été, non pas des Arabes ni des Berbères, mais
+bien des renégats d’origine européenne : tels furent, d’après le
+_Tedzkiret-en-Nisiân_, Djouder, Mahmoud-ben-Zergoun, Mohammed-Tâba,
+Ammar, Slimân, Mahmoud-Lonko, et, parmi les pachas nommés sur place,
+Ahmed-ben-Youssof (1617-18) et Hammou-ben-Abdallah (1660-61).
+
+
+ =IV. — Histoire des villes de Tombouctou et de Dienné.=
+
+
+Nous avons la bonne fortune de posséder un certain nombre de
+renseignements sur les villes de Tombouctou et de Dienné depuis les
+temps anciens. J’ai cru devoir placer ici un résumé de ces
+renseignements. A vrai dire, l’histoire de ces deux villes — de la
+première surtout — appartient à l’histoire des empires de Mali et de Gao
+au moins autant qu’à celle de la domination marocaine, mais c’est
+l’influence marocaine qui s’est fait sentir le plus fortement sur elles
+et, aujourd’hui encore, elles sont jusqu’à un certain point, malgré
+l’origine soudanaise de la majorité de leurs habitants, comme des
+faubourgs du Maroc égarés au Soudan. Il m’a donc paru naturel de
+terminer l’histoire de la domination marocaine par ces deux courtes
+monographies de Tombouctou et de Dienné, que j’arrêterai au moment de
+l’occupation française[251].
+
+1o _La ville de Tombouctou._ — Le nom de la ville est prononcé par les
+autochtones _Tombouctou_ ou _Tomboutou_ ; les Arabes l’écrivent
+généralement _Tinboktou_ et certains Européens ont tiré de là
+l’orthographe _Timbouctou_. On a voulu voir dans « Tin-Boktou » la forme
+originale de ce nom, qui serait ainsi un mot berbère signifiant « lieu
+de Boktou », _Boktou_ étant le nom d’un puits ou d’une vieille femme
+chargée de la garde de ce puits.
+
+Quoi qu’il en soit, il semble certain que l’emplacement où se trouve
+aujourd’hui Tombouctou était autrefois un lieu de campement utilisé par
+les Touareg durant la saison sèche. C’est vers l’an 1100 que, pour la
+première fois, des habitations furent construites sur cet emplacement et
+qu’un village de sédentaires commença de s’y former. Mais c’est
+seulement deux siècles plus tard que, Dienné ayant pris de l’importance
+et les Diennéens se mettant à descendre le Niger pour se livrer à des
+opérations commerciales, Tombouctou devint un lieu de transit entre
+Dienné et Oualata et que sa population s’accrut dans des proportions
+appréciables. Lorsque Kankan-Moussa l’eut annexée en 1325 à l’empire de
+Mali et l’eut embellie d’une mosquée et d’une résidence impériale, la
+ville de Tombouctou devint un centre considérable, les marchands du
+Maghreb y affluèrent ainsi que les lettrés et, peu à peu, Oualata, qui
+avait en 1224 remplacé Ghana comme métropole savante et commerciale, fut
+à son tour supplantée par Tombouctou, laquelle avait déjà supplanté
+Tirakka[252].
+
+Il est à remarquer que la plupart des savants de Tombouctou dont parle
+le _Tarikh-es-Soudân_ étaient, non pas des Noirs comme ceux de Dienné,
+mais des Berbères et notamment des Goddala ; c’était le cas des membres
+de la célèbre famille des _Akit_, à laquelle appartenait Ahmed Bâba,
+auteur d’un dictionnaire biographique souvent cité par Sa’di. Ces
+savants et jurisconsultes berbères étaient originaires de l’Adrar et du
+Tagant ; leurs familles étaient venues s’établir d’abord à Ghana, puis
+avaient émigré à Oualata et de là à Tombouctou[253]. D’autres docteurs
+et lettrés étaient d’origine arabe ; l’élément nègre enfin fut également
+représenté par quelques Mandingues et surtout par des Soninké.
+
+Dès le XIVe siècle, Tombouctou occupait, comme centre intellectuel, une
+situation particulièrement brillante. Sa’di rapporte qu’un savant arabe
+nommé Et-Temimi, rencontré au Hidjaz par Kankan-Moussa et venu avec lui
+à Tombouctou, s’aperçut que les jurisconsultes de cette ville soudanaise
+étaient plus versés que lui-même en matière de droit et que, avant de
+pouvoir soutenir avec eux aucune discussion, il dut aller perfectionner
+ses lumières à Fez.
+
+Ce fut Kankan-Moussa, empereur de Mali, qui fit bâtir, en 1325, la
+grande mosquée (_dyinguer-ber_) de Tombouctou, par le poète Es-Sahéli,
+ainsi que je l’ai dit plus haut. Le cadi El-Akib, de la famille des
+Akit, qui vécut de 1507 à 1583, fit démolir le bâtiment dû à Es-Sahéli,
+lequel tombait de vétusté, et fit construire sur le même emplacement une
+nouvelle mosquée, beaucoup plus grande, dont les restes sont encore
+visibles aujourd’hui[254]. Les _imâm_ de la grande mosquée furent
+d’abord des Nègres, depuis le temps de Kankan-Moussa (1325) jusqu’au
+règne du roi touareg Akil (1433-68). Le dernier imâm nègre, qui était en
+même temps cadi, s’appelait Kâteb-Moussa ; après avoir accompli le saint
+pèlerinage, il mourut, chargé d’années, vers la fin du règne d’Akil. Son
+successeur, le premier _imâm_ blanc, était originaire de Tabalbalet et
+s’appelait pour cela Abdallah-el-Balbali ; il épousa une femme peule
+nommée Aïssata ou Aïcha et en eut une fille, Nana-Biro Touré, dont la
+fille à son tour enfanta le père de Sa’di, auteur du _Tarikh-es-Soudân_.
+Le second _imâm_ blanc fut un homme du Touat, le troisième était
+originaire du Fezzân, etc. Jusqu’à l’époque actuelle, les _imâm_ de la
+grande mosquée n’ont pas cessé d’être d’origine arabe ou berbère.
+
+Quant à la mosquée dite de _Sankoré_, elle fut bâtie, à une date
+inconnue, grâce aux libéralités d’une femme aussi pieuse que riche et
+généreuse. Les _imâm_ de cette mosquée ont toujours été de race
+blanche : au début, ils appartenaient à la famille des Akit[255],
+ensuite ils furent choisis parmi des savants ou des pieux personnages
+originaires du Maghreb ou du Fezzân.
+
+Une troisième mosquée, dite de _Sidi-Yahia_ en l’honneur de l’ancêtre
+des Bekkaï, fut commencée, sous le roi Akil, par Mohammed-Naddi, alors
+maire de Tombouctou, et terminée au début du XVIe siècle par Omar
+Komdiago, frère du premier _askia_ de Gao.
+
+Parmi les plus illustres personnages nés à Tombouctou, il convient de
+citer les deux maîtres de la littérature arabe soudanaise, _Ahmed Bâba_
+et _Sa’di_. Le premier est antérieur au second, puisqu’il se trouvait à
+Tombouctou lors de l’entrée de Djouder dans cette ville (1591), tandis
+que Sa’di ne naquit qu’en 1596. Le père d’Ahmed Bâba, nommé lui-même
+_Ahmed_, avait été un jurisconsulte fort remarquable ; l’un de ses
+disciples, contemporain d’Ahmed Bâba mais bien plus âgé que lui, fut, au
+témoignage de ce dernier, le savant de beaucoup le plus instruit et le
+meilleur professeur de son époque : c’était un Mandingue nommé _Mohammed
+Barhayorho_ ; lorsqu’Ahmed Bâba eut perdu son père, en 1583, il alla se
+perfectionner dans la science et les lettres en assistant aux leçons de
+ce Mohammed Barhayorho qui, né en 1524, mourut en 1593 alors qu’Ahmed
+Bâba était encore jeune. Nous avons vu qu’Ahmed Bâba avait été emmené en
+captivité au Maroc en 1594, sous le gouvernement du pacha Mahmoud-ben-
+Zergoun, en même temps que le célèbre cadi _Abou-Hafs Omar_ ; emprisonné
+à Marrakech par Moulaï Ahmed, il fut rendu à la liberté en 1607 par
+Moulaï Zidân et revint la même année à Tombouctou, où il mourut[256].
+
+J’ai dit que, d’abord englobée dans l’empire de Mali de 1325 à 1433, la
+ville de Tombouctou avait appartenu aux Touareg de 1433 à 1468, puis
+avait fait partie de l’empire de Gao de 1468 à 1591.
+
+Léon l’Africain, qui visita Tombouctou vers 1507 sous le règne de
+l’_askia_ Mohammed I, nous a laissé une intéressante description de
+cette ville, telle qu’elle se présentait au début du XVIe siècle. Tout
+d’abord il signale qu’elle ne renfermait alors que des huttes en torchis
+recouvertes de paille, à l’exception des deux édifices en pierres
+maçonnées — ou plutôt en briques — bâtis par Es-Sahéli, et sans doute
+aussi des deux mosquées de Sankoré et de Sidi-Yahia, dont la seconde fut
+achevée vers cette époque. Par contre, on y voyait déjà de nombreuses
+boutiques de marchands et d’artisans, et les tisserands y pullulaient.
+Des femmes esclaves étaient chargées de la vente des vivres et se
+montraient en public le visage découvert, tandis que les dames nobles
+avaient toujours la figure voilée. On trouvait à acheter des tissus
+d’Europe, importés par les commerçants de Barbarie, du bétail, du lait
+et du beurre en abondance, ainsi que des grains ; le sel, qui provenait
+de Teghazza, était fort cher. On se servait comme monnaie de pièces et
+de poudre d’or, mais, pour les petits achats, on usait de cauries
+importés d’Asie et arrivant au Soudan par le Maghreb ; 400 cauries
+représentaient un « ducat » du pays[257] et 6 ducats et 2/3 faisaient
+une once romaine.
+
+Léon rapporte encore que l’on dansait souvent dans les rues jusqu’à une
+heure du matin, que les incendies étaient fréquents en raison du mode de
+couverture des maisons et qu’on ne buvait que de l’eau de puits. Le
+« roi » de Tombouctou — c’est-à-dire l’administrateur ou maire de la
+ville — ne se déplaçait qu’à chameau, escorté de cavaliers et paré de
+bijoux d’or ; les gens qui venaient lui demander une faveur le saluaient
+en s’agenouillant devant lui et en se répandant de la poussière sur la
+tête. La ville était interdite aux Juifs, mais par contre on y avait un
+grand respect pour les docteurs musulmans, les lettrés y étaient en
+grand honneur et on se disputait à prix d’or les manuscrits arabes
+apportés de l’Afrique du Nord[258].
+
+Chaque fois qu’il s’agissait de percevoir les impôts en dehors de la
+ville, le chef de Tombouctou organisait une colonne militaire ; il
+disposait à cet effet de 3.000 cavaliers et d’un grand nombre de
+fantassins armés d’arcs et de flèches empoisonnées. On usait des
+chameaux pour les voyages et les transports, mais les chevaux étaient
+les seules montures employées à la guerre ; ces chevaux étaient, ou bien
+des animaux nés dans le pays, de petite taille ou de peu de fonds, ou
+bien des bêtes importées de Barbarie, les seules qui eussent une réelle
+valeur. Comme les bons chevaux étaient rares, le chef de la ville avait
+coutume, chaque fois qu’il en arrivait plus de douze à Tombouctou, de
+prendre pour lui le meilleur animal du lot, qu’il payait du reste à sa
+valeur.
+
+Kabara, situé, dit Léon, à douze milles de Tombouctou sur un bras du
+Niger, était le port où s’embarquaient les marchands pour se rendre à
+Dienné et à Mali. Le chef de Tombouctou y était représenté par un
+gouverneur qui réglait les litiges entre les gens de diverses
+nationalités se rencontrant en ce point.
+
+Tombouctou fut, comme nous l’avons vu, la capitale du pachalik marocain
+de 1591 à 1780, en même temps que la résidence habituelle de l’_askia_
+du Nord. Mais en réalité la ville devint, dès 1670 environ, une
+dépendance de l’empire banmana de Ségou, tout en demeurant exposée aux
+pillages et aux caprices des nomades de la contrée (Bérabich, Kounta,
+Peuls et surtout Touareg). Réunie au royaume peul du Massina en 1826 par
+Sékou-Hamadou, elle devint indépendante, sous la protection suzeraine de
+la famille kounta des Bekkaï, lors de la prise de Hamdallahi par El-
+hadj-Omar en 1862. L’influence des Touareg Kel-Antassar supplanta
+ensuite celle des Kounta et se trouvait prédominante lorsque, en 1893,
+nous prîmes possession de la ville ; l’autorité des Kel Antassar
+cependant ne suffisait pas à protéger les environs de Tombouctou contre
+les pillages des Bérabich, auxquels les gens de la ville payaient tribut
+pour garantir la sécurité des caravanes.
+
+Tombouctou compte à l’heure actuelle environ 5.800 habitants fixes, tous
+musulmans, auxquels il convient d’ajouter une population flottante
+variant de 2 à 4.000 individus selon les époques de l’année. Les
+habitants fixes sont en grande majorité des Songaï, divisés en nobles ou
+_Arma_ (ceux qui se prétendent d’origine marocaine) et en _Gabibi_ (ceux
+d’origine purement nègre) ; à côté d’eux sont les _Alfa_[259] ou
+savants, qui appartiennent à toutes les races du Soudan et de l’Afrique
+du Nord. Parmi la population flottante, on remarque des Arabes du
+Maghreb et de la Tripolitaine, des Maures Kounta et Bérabich, des
+Touareg, des Peuls, des Banmana, etc. La langue courante est le songaï,
+mais l’arabe est parlé dans certains quartiers par un très grand nombre
+de personnes.
+
+Au moment de notre occupation, la ville était divisée en sept quartiers
+principaux ou _farandi_, appelés : _Yobou-ber_ (le grand marché) ;
+_Sangoungou_ (le ventre du chef), qu’habitaient les gens de Ghadamès et
+de Tripoli ; _Sankoré_ ou mieux _Sankoreï_ (le chef blanc, parce que le
+chef du quartier était toujours autrefois un homme de race blanche), où
+se trouve la mosquée qui a pris le nom du quartier et où habitaient
+surtout des Alfa et des Arma ; _Sareï-keïna_ (le petit cimetière),
+quartier des Kounta ; _Yobou-keïna_ (le petit marché), où Es-Sahéli
+avait bâti le palais de Mâdougou ; _Badyindé_ (fossé de la destruction),
+quartier qui était autrefois inondé de temps à autre par un reflux des
+eaux du Niger, ce qui motiva le détournement du chenal venant aboutir en
+cet endroit ; enfin _Dyinguer-ber_ (la grande mosquée).
+
+2o _La ville de Dienné._ — Je ne reviendrai pas ici sur les
+circonstances qui amenèrent et accompagnèrent la fondation de Dienné :
+je rappellerai seulement qu’après une ébauche de colonisation remontant
+à la fin du VIIe siècle, le premier établissement des Soninké dans le
+quartier de Dioboro eut lieu vers l’an 800 sous la direction d’Adyini
+Kounaté et que la ville fut définitivement fondée vers 1250 par des
+Soninké-Nono conduits par un chef du clan des Mana[260]. Le commandement
+de Dienné a toujours appartenu depuis à la famille de ce chef.
+
+_Komboro Mana_, vingt-sixième chef de Dienné depuis Adyini Kounaté, se
+convertit à l’islamisme vers l’an 1300 et entraîna dans son mouvement de
+conversion la majorité des Diennéens ; ce serait lui qui aurait fait
+bâtir la première mosquée de la ville par un Marocain nommé _Maloum-
+Idris_, contemporain et peut-être ami ou serviteur d’Es-Sahéli, lequel
+construisit vers la même époque (1325) la première mosquée de
+Tombouctou[261]. La grande mosquée actuelle de Dienné a été élevée sur
+l’emplacement où, naguère encore, on montrait les ruines d’un édifice
+ayant remplacé celui dû à Maloum-Idris[262].
+
+Nous avons vu que Dienné réussit à conserver son indépendance jusque
+vers 1473, époque à laquelle la ville fut incorporée à l’empire de Gao.
+Avant cette date, elle était le chef-lieu d’une sorte de petit Etat dont
+le territoire s’étendait du Nord au Sud depuis Kakagnan (près et au Sud
+du Débo) jusqu’à Diéou (au Sud de Dienné et à proximité du Ouoron,
+canton nord du Karadougou), et de l’Ouest à l’Est depuis Tini (localité
+sans doute voisine de Diafarabé) jusqu’aux montagnes du Tombola (falaise
+de Bandiagara). Le chef de Dienné protégeait son territoire contre les
+incursions possibles du dehors au moyen de 24 officiers ou chefs de
+bandes, dont douze étaient installés à l’Ouest de la ville, du côté de
+Séna (près et au Nord-Est de Séla), sous le commandement du _Séna-
+faran_, avec mission de surveiller les armées du Mali, tandis que les
+douze autres étaient postés sur la rive droite du Bani.
+
+Sous Sonni Ali-Ber et sous les _askia_, Dienné fit partie intégrante de
+l’empire de Gao. Lors de la conquête marocaine, la ville dépendit de
+Tombouctou et son territoire fut commandé par un caïd. Au moment de la
+décadence de la domination marocaine, ce caïd, devenu un simple notable
+arma, se rendit à peu près indépendant du pacha de Tombouctou, mais il
+lui fallut compter avec les Banmana de Ségou et avec les Peuls du
+Massina. Enfin Dienné fut prise vers 1815 par Sékou-Hamadou et annexée
+officiellement au royaume peul du Massina, pour passer en 1861 à
+l’empire toucouleur d’El-hadj-Omar et être emportée d’assaut en 1893 par
+le colonel Archinard.
+
+Dienné fut de tout temps fréquentée par de nombreux étrangers qui y
+venaient de partout, soit pour s’y livrer au commerce soit pour s’y
+instruire dans les sciences musulmanes. Parmi les savants qui
+illustrèrent cette ville, Sa’di nous cite : _Mori-Maga_ « le Kananké »,
+qui était sans doute un Peul et qui professa au XVe siècle ; _Fodié
+Mohammed Sânou_ « le Ouangari », probablement un Mandingue ou un
+Dioula[263], qui fut le premier cadi régulier de Dienné[264] et qui
+vivait au XVIe siècle ; _El-Abbâs Guibi_ (ou Kibbi), autre cadi de
+Dienné également « Ouangari », c’est-à-dire Soninké, Dioula ou
+Mandingue ; _Mahmoud Barhayorho_, qui succéda comme cadi au précédent en
+1552 et fut le père des deux célèbres jurisconsultes de Tombouctou,
+Mohammed et Ahmed Barhayorho, d’origine mandingue comme Mahmoud ;
+_Modibbo Bakari Taraoré_, d’origine soninké, mandingue ou banmana
+d’après son nom de clan, qui appartenait à la famille du chef du
+Karadougou et qui fut également cadi ; _Mohammed Bamba Konaté_,
+d’origine soninké ou dioula, qui succéda au précédent et fut le dernier
+cadi de Dienné avant la conquête marocaine. De tous les personnages
+cités par Sa’di comme ayant illustré Dienné, un seul est mentionné comme
+étant originaire de cette ville : le cadi Ahmed Torfo.
+
+On a voulu parfois faire dériver du nom de la ville de Dienné — nom qui
+se prononce également _Guienné_ — le mot « Guinée », employé autrefois
+pour désigner le Soudan Occidental et appliqué depuis plus spécialement
+à la région côtière. Je croirais plus volontiers que _Guinée_ est
+l’équivalent exact de _Soudan_, le premier de ces mots ayant été
+emprunté au berbère comme le second l’a été à l’arabe. On sait que le
+mot « Soudan » vient de l’expression arabe _blad-es-Soudân_ « pays des
+Noirs » et que les Arabes eux-mêmes ont fait de _Soudân_ — qui signifie
+proprement « les Noirs » — un terme géographique (_tarikh-es-Soudân_,
+histoire du Soudan, c’est-à-dire du pays des Noirs) ; ils en ont même
+formé l’ethnique _soudâni_, qui veut dire « un homme du pays des
+Noirs », sans qu’il s’agisse nécessairement d’un Nègre, et le mot
+_soudânia_, que l’on emploie au Maghreb pour désigner une langue
+soudanaise quelconque. Or, en berbère et notamment dans le dialecte
+chleuh usité au Maroc, « noir » se dit _aguinaou_[265], pluriel
+_iguinaouen_, d’où l’expression _akal-n-iguinaouen_ « pays des Noirs »,
+traduction exacte de _blad-es-Soudân_, qu’emploient les Berbères pour
+désigner le Soudan. Ce mot est même passé dans l’arabe vulgaire du
+Maghreb sous les formes _guennaoui_, servant à désigner un « Nègre », et
+_guennaouiya_, voulant dire « langue soudanaise ». Il me paraît
+vraisemblable par suite que le mot « Guinée » nous soit venu des
+Berbères marocains par l’intermédiaire des premiers navigateurs
+portugais qui relâchèrent sur la côte atlantique du Maroc : ces
+navigateurs, ayant demandé aux indigènes riverains le nom des pays du
+Sud, s’entendirent répondre _akal-n-iguinaouen_, qu’ils traduisirent par
+« pays de Guinée », en orthographiant ce dernier mot _Ginoa_ ou _Genoa_,
+forme qui se rapproche très sensiblement, dans la bouche d’un Portugais,
+de la prononciation berbère et surtout du mot berbère arabisé employé
+par certains auteurs pour désigner le Soudan (voir la note précédente).
+
+Le terme « Guinée » est d’ailleurs bien antérieur au nom de Dienné : le
+géographe arabe Zohri divisait l’Afrique intertropicale en trois
+régions : _Guinaoua_ (Guinée), _Koukaoua_ (Bornou et Kanem) et _Habech_
+(Abyssinie) ; pour lui « Guinée » était évidemment synonyme de « Soudan
+occidental » et n’avait certainement aucun rapport avec le nom de
+Dienné, si l’on veut bien se rappeler qu’il écrivait vers 1137, c’est-à-
+dire plus d’un siècle avant la fondation définitive de Dienné et
+l’imposition de ce nom à la colonie soninké de Dioboro[266].
+
+Ce qui a amené à faire dériver « Guinée » de Dienné est sans doute le
+fait que Léon l’Africain, parlant d’un « royaume de Ghinée » qu’il situe
+le long du Niger au Sud de Oualata, au couchant de Tombouctou et au Nord
+de Mali — c’est-à-dire, d’une façon très approximative du reste, dans la
+région où se trouve Dienné —, dit : « Ce second royaume est appelé par
+nos marchans (lisez « par les marchands du Maghreb ») _Gheneoa_, mais
+ceux de Gennes, Portugal et Europe, qui n’en ont entiere cognoissance,
+l’appellent _Ghinea_ »[267]. A mon avis, si Léon plaçait assurément
+Dienné dans son « royaume de Ghinée »[268], il donnait au terme
+_Gheneoa_ ou _Ghinea_ la même signification que Zohri : cela seul peut
+expliquer le passage où il avance qu’une partie de la « Ghinée » est
+_sur l’Océan_, à l’endroit « où le Niger (lisez « le Sénégal ») se rend
+dans iceluy ».
+
+[Illustration : Carte 15. — La domination marocaine au Soudan.]
+
+
+[Note 218 : Voir plus haut, page 116.]
+
+[Note 219 : Voir plus haut, page 115.]
+
+[Note 220 : Rive gauche du Niger, à l’Est du Dallol Maouri.]
+
+[Note 221 : Près et en amont du confluent du Niger et du Dallol Maouri.]
+
+[Note 222 : Les personnes arrêtées à Tintyi avec Mohammed-Gao étaient au
+nombre de 83 ; on raconte que le premier _askia_, Mohammed Touré, après
+avoir vaincu Sonni Ali, avait arrêté le même nombre de personnes dans la
+même localité, après leur avoir accordé l’_amân_ sous la foi du serment,
+et que l’acte de Mahmoud fut une punition céleste de l’acte commis cent
+ans auparavant par Mohammed Touré.]
+
+[Note 223 : Il y eut, à partir de cette époque, deux _askia_ : l’un,
+nommé par les Marocains, n’était qu’un instrument entre les mains de ces
+derniers pour leurs relations avec les indigènes du Nord de la Boucle et
+de la région de Tombouctou ; l’autre, successeur de Mohammed-Gao au
+Dendi, exerçait un pouvoir réel sur les Songaï du Sud.]
+
+[Note 224 : A moins qu’il ne s’agisse d’un autre Garou, situé à côté de
+Malo, au Sud et près de Tillabéry, c’est-à-dire bien plus en amont.]
+
+[Note 225 : Victoire remportée le 12 avril 1591 par Djouder sur Issihak
+II.]
+
+[Note 226 : Voir la note [206], page 225.]
+
+[Note 227 : Ou de Kala (Sokolo).]
+
+[Note 228 : Sa’di prétend que Mahmoud, au cours de cette expédition,
+s’empara de Hombori et de _Daanka_ (peut être Diankabo ?).]
+
+[Note 229 : Précédemment, Ammar avait conduit au Soudan mille hommes de
+renfort, dont 500 renégats chrétiens et 500 Maures Andalous, chaque
+groupe suivant un chemin spécial, en raison du manque d’eau, dans la
+traversée de l’Azaouad ; les Andalous s’égarèrent et périrent tous et,
+seuls, les renégats chrétiens arrivèrent à destination. Ceci donne un
+exemple du déchet que devraient subir les troupes marocaines envoyées
+sur le Niger.]
+
+[Note 230 : El-Hassân mourut en 1607 et fut remplacé comme _amîn_ par
+son fils Amer.]
+
+[Note 231 : A l’occasion de son avènement, Moulaï Zidân rendit la
+liberté à l’écrivain Ahmed Bâba, de Tombouctou, qui avait été emmené en
+captivité au Maroc en même temps que le cadi Abou-Hafs Omar ; Ahmed Bâba
+revint à Tombouctou et y mourut par la suite. Sa’di avait onze ans au
+moment du retour d’Ahmed Bâba à Tombouctou (8 avril 1607).]
+
+[Note 232 : Ces sultans furent Moulaï Zidân (1607-27), Abou-Merouân
+Abdelmalek (1627-31), Abou-Abdallah El-Oualid (1631-36), Mohammed-ech-
+Cheikh (1636-54) et El-Abbâs (1654-64).]
+
+[Note 233 : Voir chap. VIII, p. 229. A Hammou avaient succédé : Youssof
+(1622-27), Ibrahim (1627-28) et Ali-ben-Abdelkader (1628-32).]
+
+[Note 234 : Ce Hamadi-Bilal était un chef de Peuls nomades et non pas un
+Tombo.]
+
+[Note 235 : Koïra-Tao signifie en songaï « village neuf ».]
+
+[Note 236 : En 1653, Mohammed, frère de l’auteur du _Tarikh-es-Soudân_,
+fut opéré heureusement de la cataracte à Tombouctou par le médecin
+Ibrahim, originaire du Sous ; le prix de l’opération — 33 _mitskal_ et
+un tiers en poudre d’or — fut payé par le pacha Ahmed-ben-Haddou.]
+
+[Note 237 : Il semble que Gounguia était l’extrême limite de la
+domination marocaine dans la direction du Sud-Est.]
+
+[Note 238 : C’est sous le règne de Mohammed-ben-Ahmed que Sa’di termina
+son ouvrage ; les renseignements postérieurs à 1655 ont été puisés dans
+le _Tedzkiret-en-Nisiân_, dont l’auteur anonyme, originaire sans doute
+du Massina, naquit en 1700 et acheva d’écrire en 1751.]
+
+[Note 239 : C’est en 1660, la dernière année de son gouvernement, que le
+pacha Bouya, ancien lieutenant-général, se proclama sultan et fit faire
+le prône en son nom par les _imâm_ de Tombouctou et de Goundam ; à
+partir du 15 mars 1660, on fit régulièrement le prône au nom du pacha
+régnant.]
+
+[Note 240 : Sauf l’_askia_ Bakari, qui régna de 1702 à 1705, et qui fut
+proclamé par les indigènes sans que son choix ait été ratifié par le
+pacha.]
+
+[Note 241 : 1er vol., pages 247 et 248.]
+
+[Note 242 : Ou Nasser-et-Telemsâni, qui est donné comme ayant régné soit
+jusqu’en 1669 seulement, soit jusqu’en 1672.]
+
+[Note 243 : Tombouctou fut désolé par la peste en cette même année
+1688.]
+
+[Note 244 : C’est-à-dire « le Blanc » : le _Tedzkiret_ nous dit qu’il
+était beau de visage et de teint brun, c’est-à-dire qu’il n’était pas
+complètement nègre.]
+
+[Note 245 : Le caïd du Guimbala avait fait dire au pacha que les Bambara
+du Débo avaient menacé d’attaquer Koreï, alors qu’au contraire ils
+avaient proposé de se soumettre. Il semble que le _Tarikh-es-Soudân_ et
+le _Tedzkiret_ donnent communément le nom de _Ouangara_ aux musulmans
+des pays faisant ou ayant fait partie de l’empire de Mali et celui de
+_Bambara_ aux païens des mêmes contrées, sans distinction de peuple ni
+de tribu, au moins en ce qui concerne ce dernier terme.]
+
+[Note 246 : Sous les pachas qui se succédèrent de 1660 à 1750, de
+nombreuses expéditions furent dirigées contre les Touareg, le plus
+souvent infructueuses ; les populations sédentaires riveraines du Niger,
+d’autre part, furent pillées fréquemment par les Oulmidden et les Kel-
+Tadmekket. Les pachas faisaient aussi couramment des expéditions contre
+les Peuls de la Boucle, dans le but de se procurer du bétail de
+boucherie et des vaches laitières.]
+
+[Note 247 : Voir la traduction du _Tedzkiret_, pages 43 à 47.]
+
+[Note 248 : Voir la traduction du _Tedzkiret_, pages 72 et 73.]
+
+[Note 249 : De Tombouctou, on avait entendu la fusillade du combat de
+Togaya ; ce dernier point doit être placé près de Korioumé.]
+
+[Note 250 : Voir la traduction du _Tedzkiret_, pages 116 à 119.]
+
+[Note 251 : Pour de plus amples détails sur certains points, consulter
+les monographies du Père Hacquard (Tombouctou) et de M. Ch. Monteil
+(Dienné).]
+
+[Note 252 : Tirakka, qui se trouvait non loin de l’emplacement de
+Tombouctou, existait bien avant cette dernière ville et était, avant le
+développement de celle-ci, le centre des opérations commerciales du
+Niger moyen. Ces opérations se transportèrent à Tombouctou sans doute au
+XIIIe siècle et s’y maintinrent par la suite. « Les marchands de
+Barbarie et de l’Egypte, dit Marmol, vont à _Tombut_ chercher l’or de
+_tibar_ (c’est-à-dire « la poudre d’or », _tibr_ en arabe) qui vient de
+la province des _Mandinga_ ou _Manienga_ ; ce commerce était autrefois
+en la ville de _Geni_ ou _Geneoa_ (Ghana, plutôt que Dienné) qui est
+plus proche du couchant ; y venaient les _Çaragolles_ (Soninké), les
+_Fulles_ (Peuls et Toucouleurs), les _Ialofes_ (Ouolofs) et les
+_Sénègues_ (Zenaga) ». D’après Léon l’Africain, c’est sous Sonni Ali-Ber
+(fin du XVe siècle) que les marchands maghrébins installés à Oualata se
+transportèrent à Tombouctou et à Gao et que commença le déclin de
+Oualata. Pour le tableau de la prospérité de Tombouctou, consulter le
+_Tarikh-es-Soudân_, pages 36 et 37 de la traduction.]
+
+[Note 253 : Un trisaïeul d’Ahmed Bâba, nommé Abou-Abdallah, fut cadi de
+Tombouctou sous la domination du roi touareg Akil (1433 à 1468) ; la
+famille des Akit, en venant de Ghana, s’était fixée d’abord au Massina,
+mais Mohammed Akit, père de l’arrière-grand-père d’Ahmed Bâba, par haine
+des Peuls et par crainte que les siens contractassent des alliances avec
+ces païens, quitta le Massina, alla d’abord à Oualata, puis à Ras-el-Ma,
+et enfin se fixa à Tombouctou du temps du roi Akil. C’est à la même
+époque que vint à Tombouctou Sidi-Yahia, l’ancêtre de la famille arabe
+des Bekkaï.]
+
+[Note 254 : Quant au « palais » construit par Es-Sahéli, il n’en reste
+plus aucune trace ; il se trouvait probablement là où se tenait encore,
+au temps de Barth, le marché à la viande.]
+
+[Note 255 : Cette famille n’étant venue à Tombouctou qu’au XVe siècle,
+il s’ensuit que la mosquée de Sankoré est postérieure d’un siècle au
+moins à la grande mosquée.]
+
+[Note 256 : On sait que, sur la foi de renseignements erronés fournis à
+Barth, on a longtemps attribué en Europe à Ahmed Bâba la paternité du
+_Tarikh-es-Soudân_ ; c’est M. Houdas qui, à la lecture du manuscrit
+complet de cet ouvrage, a découvert le premier que son auteur était
+Abderrahmân-es-Sa’di.]
+
+[Note 257 : Aujourd’hui 400 cauries représentent généralement cinquante
+centimes.]
+
+[Note 258 : D’après Ahmed Bâba, la majorité des habitants de Tombouctou
+professait encore le paganisme au XVIe siècle ; les musulmans étaient
+concentrés dans un quartier entouré de murs où logeaient également les
+Arabes et les Berbères de passage.]
+
+[Note 259 : Abréviation probable de l’arabe _al-fakih_ « le
+jurisconsulte ».]
+
+[Note 260 : Premier vol., pages 257, 263, 269 et 270.]
+
+[Note 261 : Une tradition attribue au même Maloum-Idris la construction
+du palais impérial de Ségou-koro, sous le règne de Biton-Kouloubali, et
+ajoute que ce dernier, une fois l’édifice achevé, aurait fait assassiner
+l’architecte pour l’empêcher d’élever ailleurs un palais semblable au
+sien. Comme l’avènement de Biton eut lieu au plus tôt dans la seconde
+moitié du XVIIe siècle, il est nécessaire d’interpréter cette tradition
+en faisant de l’architecte du palais de Ségou-koro un simple
+continuateur de l’art d’Es-Sahéli et de Maloum-Idris, c’est-à-dire sans
+doute quelque maître-maçon que Biton avait fait venir de Dienné.]
+
+[Note 262 : Lire d’intéressants détails sur Dienné dans le _Tarikh-es-
+Soudân_, pages 22 à 25 de la traduction.]
+
+[Note 263 : _Sânou_ est aujourd’hui un nom de clan porté surtout par les
+Dioula ; Sa’di nous apprend que Fodié Mohammed était né à _Bitou_, ville
+ou village qui se trouvait d’après le même auteur dans un pays
+aurifère : on a voulu identifier ce Bitou avec la ville de Boutoukou,
+Bondoukou ou Gottogo (Côte d’Ivoire), qui ne remonte d’ailleurs qu’au
+XVe siècle et a succédé à la ville plus ancienne de Bégho (Côte d’Or
+actuelle) ; il existe un Bitou au Sud-Est du Mossi, relativement proche
+des mines d’or du pays achanti ; il est possible aussi qu’il faille
+placer le Bitou du _Tarikh-es-Soudân_ dans le « Ouangara », c’est-à-dire
+dans les contrées aurifères du Bambouk, du Gangaran ou du Manding.]
+
+[Note 264 : Avant lui les procès se plaidaient devant l’_imâm_ de la
+grande mosquée, ainsi que la chose a lieu de nos jours encore dans
+beaucoup de localités musulmanes du Soudan.]
+
+[Note 265 : L’une des portes de Marrakech, édifiée en 1194, porte le nom
+de _Bab-aguinaou_, qui est traduit « porte du Nègre » par les
+indigènes ; Zohri, géographe arabe du XIIe siècle, emploie, pour
+désigner le « pays des Noirs », un mot qu’il écrit tantôt _Ganaoua_ et
+tantôt _Guinaoua_ (_Kitabou-Djografia_, manuscr. 2220 de la Bibl. Nat.,
+folio 7 recto ligne 7, folio 19 recto ligne 12, folio 53 verso et folio
+54 recto). Ces renseignements m’ont été communiqués par M. le professeur
+Houdas. — A rapprocher de l’article de Yakout intitulé _Guinaoua_ ou
+_Kinaoua_, et relatif à une tribu berbère habitant au voisinage du pays
+des Noirs, près du territoire de Ghana.]
+
+[Note 266 : Si l’on voulait faire dériver « Guinée » du nom d’une ville
+africaine, il serait plus logique de faire venir ce mot du nom de Ghana,
+qui est citée par le même Zohri comme la ville principale de la
+_Guinaoua_. Mais je n’accepterais pas davantage cette étymologie, ne
+serait-ce qu’à cause de la différence des orthographes adoptées par
+Zohri, qui écrit _Guinaoua_ par un _kef_, un _noun_, un _alif_, un
+_ouaou_ et un _ta-merboutha_, tandis qu’il écrit _Ghana_ par un _ghain_,
+un _alif_, un _noun_ et un _ta-merboutha_.]
+
+[Note 267 : Edition Schefer, 3e vol., page 288.]
+
+[Note 268 : C’est bien en effet de Dienné que Léon entend parler
+lorsqu’il dit : « Il n’y a cité ny chateau, hors mis un grand vilage
+auquel le seigneur fait sa résidence, avec les prestres, docteurs,
+marchans et autres gens d’autorité, qui ont leurs logis bastis en
+manière d’hameaux et blanchis de craye et couvers de paille... Ce
+vilage, par l’espace de troys moys de l’an (qui sont juillet, aoust et
+septembre) se void en forme d’une ile, pour ce qu’en ce temps là, le
+Niger se deborde ne plus ne moins que fait le Nil. Et alors les marchans
+de Tombut conduisent leur marchandise en petites barques fort étroites
+et faites de la moitié d’un pied d’arbre creusé, etc. » (Edition
+Schefer, 3e vol., pages 289-290).]
+
+
+
+
+ CHAPITRE X
+
+ =Les empires banmana de Ségou et du Kaarta
+ (XVIIe au XIXe siècles).=
+
+
+ =I. — L’empire de Ségou= (1660-1861).
+
+
+1o _Les origines._ — A partir du XIIIe siècle sans doute[269], les
+Banmana, descendant les vallées du Niger et du Bani, firent leur
+apparition dans les pays situés à l’Est de Ségou et peu à peu, soit en
+occupant des contrées jusque là désertes, soit en se mélangeant à des
+Mandingues, des Sénoufo et des Bobo et en les absorbant progressivement,
+ils arrivèrent à former la majorité de la population dans ces provinces
+de l’empire de Mali voisines de Dienné dont Sa’di nous a donné une
+description sommaire : le Sibiridougou, le Bendougou et le Karadougou.
+L’un de leurs clans principaux, celui des _Kouloubali_, s’était établi
+dans la région comprise entre Barouéli et la rive droite du Niger et,
+vers l’an 1600, le chef de ce clan, nommé _Kaladian_, se fixa à
+_Markadougouba_, près et en aval du poste actuel de Ségou ; comme les
+autres villages de la contrée, Markadougouba faisait encore partie, au
+moins théoriquement, de l’empire de Mali, mais il était alors placé sous
+la dépendance effective de Dienné, qui venait de se soumettre aux
+Marocains.
+
+Vers 1620, Kaladian mourut ; l’un de ses fils, _Notémé_, demeura à
+Markadougouba ; un autre, appelé _Danfassari_, établit sa résidence à
+_Ségou-koro_ et y jeta les bases d’un Etat indépendant. _Souma_, fils de
+Danfassari, succéda à son père et réussit à étendre son autorité sur
+tous les villages peuplés de Banmana qui se trouvaient compris dans le
+triangle Ségou-Barouéli-Garo ; il régna sans doute de 1645 à 1660
+environ, et eut pour successeur son fils Fotigué, dit _Biton_, véritable
+fondateur de l’empire de Ségou.
+
+2o _Dynastie des Kouloubali_ (1660-1740). — _Biton Kouloubali_
+transforma en un Etat puissant le petit royaume fondé par son grand-
+père. Son avènement doit se placer entre 1660 et 1670. A cette époque,
+ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, l’autorité des pachas
+de Tombouctou était devenue bien précaire et, comme ils avaient trop à
+faire en se contentant de lutter pour maintenir leur pouvoir, ils ne
+pouvaient plus envoyer de troupes pour soutenir leurs caïds ; aussi le
+caïd de Dienné, comme les autres, n’exerçait plus son commandement que
+dans les environs immédiats de sa résidence. Comme, d’autre part,
+l’empire de Mali n’avait pu se relever des coups que lui avaient portés
+les _askia_ de Gao durant le XVIe siècle, les Banmana jouissaient d’une
+réelle indépendance de fait et il était facile à un chef entreprenant
+comme Biton de créer à son profit un nouvel empire soudanais. Il le fit
+avec une célérité et un succès remarquables.
+
+Cependant l’empereur de Mali, Mama-Maghan Keïta[270], effrayé du
+prestige naissant de Biton, voulut l’anéantir à ses débuts et il passa
+sur la rive droite du Niger à la tête de tout ce qu’il avait pu recruter
+en fait de troupes, pour aller attaquer Ségou-koro. Biton fit entourer
+d’un mur sa capitale, y construisit une sorte de forteresse et attendit
+l’ennemi de pied ferme. L’empereur de Mali vint mettre le siège devant
+la ville vers 1667, mais, au bout de trois ans, n’ayant pas réussi à
+obtenir le moindre avantage et se voyant abandonné du plus grand nombre
+de ses partisans, il se retira et reprit le chemin de sa résidence.
+Biton sortit alors de sa forteresse et poursuivit son adversaire
+jusqu’en face de Mali à peu près ; Mama-Maghan, acculé au fleuve, n’osa
+pas accepter le combat et fit la paix avec Biton, jurant de ne plus
+s’avancer désormais en aval de Mali, tandis que l’empereur de Ségou, de
+son côté, promit de ne pas aller, du côté d’amont, plus loin que Niamina
+(1669-1670). Ce serait à la suite de ce piteux échec que le souverain
+mandingue aurait abandonné sa résidence de Mali pour se reporter plus au
+Sud, à Kangaba, berceau de sa famille, ramenant ainsi l’empire de Mali
+aux proportions d’un simple petit royaume isolé.
+
+Délivré ainsi de tout souci du côté du seul rival qu’il pouvait
+craindre, Biton songea à accroître sa puissance en asseyant son autorité
+sur les deux rives du Niger. Pour atteindre ce but, il voulut d’abord se
+constituer une armée solide et toute à sa dévotion, et voici le procédé
+qu’il employa : lorsqu’un criminel était condamné à une amende, Biton
+payait cette amende de ses propres deniers et le criminel devenait de
+droit son esclave ; s’il s’agissait d’un condamné à mort, Biton le
+graciait, avec un résultat identique ; lorsqu’un de ses sujets ne
+pouvait arriver à acquitter son impôt, le monarque libérait le
+contribuable insolvable de sa dette envers l’Etat à condition qu’il se
+constituât son esclave ou — s’il était trop âgé — qu’il mît un de ses
+fils à la disposition du souverain. Quel que fût le cas, l’homme ainsi
+privé de sa liberté individuelle devenait la chose de l’empereur,
+prenait le nom de _ton-dion_, c’est-à-dire « esclave de la compagnie
+réglementée » ou « esclave de la loi, captif légal », et était
+immédiatement enrôlé sous les drapeaux. Les _tondion_ formèrent ainsi
+une sorte de garde impériale dont le souverain était le véritable
+maître ; peu à peu, leur nombre s’accroissant par des engagements
+volontaires, ils constituèrent une réelle armée permanente, divisée en
+plusieurs compagnies dont les chefs furent d’abord les premiers
+_tondion_ et ensuite leurs descendants[271].
+
+Après avoir organisé ainsi son armée, Biton voulut aussi se créer une
+flottille et un corps d’ingénieurs et, pour cela, militarisa les Somono.
+Ceux-ci n’étaient pas encore très nombreux ; l’empereur leur donna une
+grande quantité d’esclaves, en leur enjoignant d’apprendre à ces
+derniers l’art de construire les pirogues et de les diriger et celui de
+capturer le poisson. Ces esclaves furent d’ailleurs traités sur le même
+pied que les hommes libres, mais, en échange, ils devaient acquitter un
+impôt en cauries, fournir un contingent à l’armée, construire et
+entretenir les enceintes des villes fortifiées, faire le service des
+courriers impériaux et des passages et transports de troupes. D’autre
+part, les Somono reçurent le monopole de la navigation et de la pêche
+sur le Niger et Biton leur reconnut le droit de percevoir pour eux-mêmes
+les taxes de passage et de transport des particuliers.
+
+Cependant ce conquérant doublé d’un organisateur remarquable avait des
+instincts de despote : il persécuta cruellement ceux de ses compatriotes
+qui n’appartenaient pas au même clan que lui ; beaucoup parmi ces
+derniers (Taraoré et Diara notamment), comme aussi parmi les Kouloubali
+de la branche aînée, dits _Massassi_[272], quittèrent la région de
+Ségou, franchirent le Niger et allèrent s’établir dans des pays que
+Biton n’avait pas annexés à son empire, en vertu, sans doute, de la
+convention passée entre lui et l’empereur de Mali (Bélédougou, Kaniaga,
+Niamala, Kaarta) : ce fut là l’origine du second empire banmana, dit du
+Kaarta ou des Massassi, dont je retracerai l’histoire un peu plus loin.
+
+Une fois maître d’une armée et d’une flottille sérieuses, Biton assit
+solidement son autorité sur la rive droite du Niger, vainquit et chassa
+sur l’autre rive les Kouloubali-Massassi qui ne le voulaient pas
+reconnaître pour chef, réprima les révoltes des Soninké récalcitrants
+commandés par Mama Fofana et Boulé Kané, étendit son rayon d’action vers
+l’Est sur les deux rives du Bani et vers le Nord-Est jusqu’aux faubourgs
+de Dienné, englobant dans son empire les anciennes provinces mandingues
+du Sibiridougou, du Bendougou et du Séladougou et faisant de San le
+siège d’un gouvernement provincial qui releva directement de Ségou.
+Puis, franchissant le Niger, il annexait les pays compris entre ce
+fleuve et le Kaniaga, battait au Bélédougou les chefs Konionmassa et
+Sama, et s’emparait de la province de Sana ou Sansanding et de celle du
+Karadougou, qui se trouvait à cheval sur les deux rives du Niger.
+Poussant plus loin encore, il attaquait les Massassi à Sountian, près
+Mourdia, tuait leur chef Foulikoro, et ensuite ne tardait pas à
+conquérir tout le Bagana et à imposer sa suzeraineté au royaume peul du
+Massina et jusqu’à Tombouctou. Dès 1670, il faisait la loi depuis cette
+dernière ville jusqu’à Niamina et nous avons vu qu’en 1671 il fut de
+taille à effrayer le sultan du Maroc Er-Rachid et à refuser de lui
+livrer la personne de Ali-ben-Haïdar. Ses Etats ainsi constitués, Biton
+les partagea en 60 districts, dont il confia le commandement à 60 de ses
+meilleurs _tondion_.
+
+J’ai dit plus haut[273] que Biton s’était fait construire un palais par
+un architecte de Dienné : Mage aperçut en 1864 les ruines de ce palais à
+Ségou-koro. Ce monarque régna de 1660 environ à 1710 ; il mourut du
+tétanos, après s’être blessé au pied en marchant accidentellement sur
+une pointe de fer.
+
+Il eut comme successeur son fils aîné Dékoro ou _Denkoro Kouloubali_
+(1710-40), qui fut proclamé à _Ségou-bougou_, sa résidence habituelle du
+vivant de son père, et fonda ensuite _Ségou-koura_, près du Ségou actuel
+où se trouve le poste français[274]. Denkoro était fort cruel[275] ; les
+chefs des _tondion_, ayant gagné son esclave de confiance, nommé Bilali,
+parvinrent à se saisir de la personne de l’empereur pendant qu’il se
+baignait dans une chambre de son palais et le massacrèrent ainsi que la
+plupart de ses enfants et que Bilali lui-même. Puis ils élurent pour
+souverain un autre fils de Biton, nommé _Ali_[276] ; du vivant de son
+prédécesseur, ce dernier était allé faire un voyage à Tombouctou, s’y
+était converti à l’islamisme et avait même étudié l’arabe auprès d’un
+cheikh de la famille des Bekkaï : c’est de là qu’il avait rapporté son
+prénom musulman. Les Banmana et notamment les _tondion_, une fois
+dissipé l’enthousiasme qu’avait provoqué le remplacement du cruel
+Denkoro, virent avec un grand déplaisir à leur tête cet empereur qui
+appartenait à une religion détestée, semblait vouloir la propager parmi
+ses sujets et affectait d’interdire l’usage des boissons fermentées et
+le culte des génies. L’un des chefs militaires, surnommé _Ton-mansa_ ou
+_Ton-massa_, c’est-à-dire « chef de l’armée régulière », disposant à sa
+guise d’un millier de _tondion_, mit à profit le mécontentement
+général ; avec un autre chef de _tondion_ qui avait le commandement de
+la cavalerie et s’appelait _Kaniouba-Niouma_, il organisa un complot qui
+aboutit, quinze jours après l’avènement de Ali, au massacre de ce prince
+et de tous les membres de la famille impériale, à l’exception de deux
+filles (1740). Ces dernières furent sauvées par un ancien esclave de
+Biton nommé Ngolo Diara, originaire de Niola près Bogué (en face de
+Niamina), qui les fit conduire sur la rive droite du Bani[277].
+
+3o _Les tondion au pouvoir_ (1740-1750). — _Ton-mansa_, après
+l’assassinat de Ali Kouloubali, s’empara du pouvoir et installa sa
+capitale à _Ngoï_, à quelques kilomètres au Sud de Ségou, disant qu’il
+ne pourrait résider là où son ancien maître Denkoro avait été tué. Comme
+on lui fit remarquer que Ngoï manquait d’eau, il y fit creuser des puits
+et commença un canal qui devait amener à Ngoï les poissons du Niger. Les
+autres chefs des _tondion_, mécontents de ces projets grandioses, le
+tuèrent après trois ans de règne et élirent à sa place _Kaniouba-Niouma_
+(Kaniouba-le-Beau ou le-Bon), qui était, dit-on, d’origine peule et
+appartenait au clan des Bari ; ce Kaniouba régna également trois ans,
+après avoir chassé dans le Bendougou le fils de Ton-mansa et ses
+partisans, et fut remplacé par un de ses collègues _Kafa-Diougou_ (Kafa-
+le-Laid ou le-Méchant), qui avait dirigé l’assassinat de Denkoro. Après
+un règne dont la durée est fixée aussi à trois ans par la tradition,
+Kafa-Diougou fut renversé et tué par Ngolo Diara, cet esclave qui avait
+sauvé les deux filles de Ali et qui, s’étant emparé du pouvoir, fonda la
+dynastie des _Diara_[278]
+
+4o _Dynastie des Diara_ (1750-1890). — _Ngolo Diara_ avait une
+cinquantaine d’années lorsqu’il monta sur le trône ; il était né en
+effet du vivant de Biton, sans doute vers la fin du règne de ce prince,
+aux environs de 1700 ; son père Zan Diara, n’ayant pu acquitter l’impôt
+en mil dont il était redevable, avait dû, selon la règle, donner un de
+ses enfants à l’empereur et c’est ainsi que Ngolo, alors âgé de 8 à 10
+ans environ, était devenu l’esclave de Biton.
+
+Ngolo ne fut, au début de son règne, qu’un chef de parti : il eut à
+lutter contre les _tondion_, qu’il voulait écarter du pouvoir, notamment
+contre l’un de leurs chefs nommé Sandyi, qu’il fit tuer près de Ségou-
+koro, et aussi contre les Kouloubali, qui le considéraient comme un
+usurpateur. Ne se sentant pas en sécurité à Ségou-koura, il transporta
+sa résidence un peu plus en aval, dans un faubourg appelé _Ségou-Sikoro_
+qu’il fortifia, dont il fit sa capitale et qui fut depuis celle de tous
+ses successeurs. Enfin, après quatre ans d’efforts et de guerres
+civiles, il réussit à se faire reconnaître définitivement comme
+empereur ; c’est pour cette raison qu’on ne place généralement son
+avènement qu’en 1754, bien qu’il se soit emparé du pouvoir en 1750.
+
+Il rétablit sur des bases solides la puissance de l’empire, un peu
+amoindrie sous les _tondion_, et réussit à réfréner les ambitions des
+chefs militaires. C’est de lui qu’entendit parler Jackson à Mogador en
+1800 : les informateurs du consul anglais, qui ignoraient sa mort et le
+croyaient encore sur le trône, l’appelaient _Wooloo_[279], ajoutant
+qu’il possédait trois palais à Tombouctou et une résidence à Dienné ; à
+la même époque, et d’après la même source d’informations, les cadis et
+les fonctionnaires civils de Tombouctou étaient des descendants de
+Marocains (Arma), mais les fonctionnaires militaires étaient des
+Banmana.
+
+ DELAFOSSE Planche XXIV
+
+[Illustration : _Cliché Paulin_
+
+FIG. 47. — Vue prise au marché de Baguindé (Tombouctou).]
+
+[Illustration : _Cliché Paulin_
+
+FIG. 48. — Vue d’ensemble du marché de Baguindé (Tombouctou).]
+
+Ngolo avait réparti la province de Ségou en cinq cantons, à la tête de
+chacun desquels il avait placé l’un de ses fils : Niénékoro résidait à
+Ségou-koro, Makoro à Mbébala (en aval des quatre Ségou), Ntyi à
+Bambabougou ou Bamabougou (au commencement du coude de Sansanding),
+Diakili à Kéranion ou Kérango (au sommet du même coude) et Mamourou à
+Ségou-Sikoro, auprès de son père.
+
+Les Peuls répandus entre le Niger et le Bani ayant cherché à secouer
+l’autorité de l’empereur banmana, ce dernier leur fit la guerre pendant
+huit ans et contraignit un grand nombre d’entre eux à quitter le pays et
+à se réfugier dans la partie orientale du Ouassoulou et notamment dans
+le Ganadougou (cercle actuel de Sikasso), où ils se mêlèrent aux
+Foulanké. Ntyi, fils de Ngolo, fut tué dans le Karadougou au cours de
+cette guerre contre les Peuls, qui étaient commandés par un nommé Sidi-
+Baba.
+
+Ngolo fit deux expéditions contre les Mossi du Yatenga, dont l’empereur
+Kango avait fait périr cruellement des guerriers banmana mis à sa
+disposition précédemment par Denkoro ou par Ton-mansa. Repoussé lors de
+la première expédition (vers 1760), Ngolo retourna plus tard au Yatenga,
+pour réclamer à Kango des commerçants dioula qui avaient fui de Ségou à
+la suite d’une sorte de guerre civile et que l’empereur du Yatenga
+refusait de renvoyer chez eux ; il semble que cette seconde expédition
+ne fut pas plus heureuse que la première[280] ; en tout cas Ngolo
+contracta, au cours de cette colonne, une maladie dont il mourut avant
+d’avoir pu rejoindre sa capitale (1787). Ses restes, cousus dans la peau
+d’un bœuf, furent ramenés à Ségou par son armée et y furent enterrés en
+grande pompe. Il avait près de 90 ans lors de son décès et avait régné
+durant 37 ans, dont 33 ans de règne effectif.
+
+L’aîné de ses fils survivants, _Niénékoro_ ou Nianankoro, lui succéda.
+Mais il était à peine monté sur le trône que son frère _Makoro_, fils
+d’une captive de Ngolo, voulut s’emparer du pouvoir (1787). Niénékoro
+s’était installé à Ségou-koura et Makoro à Ségou-Sikoro : ces deux
+quartiers de Ségou furent transformés durant cinq ans en deux citadelles
+ennemies. Makoro fut d’abord battu par le Soninké Béma, qui commandait
+l’armée de Niénékoro et maniait très habilement la lance ; alors, afin
+d’augmenter le nombre de ses partisans, il fit main basse sur le trésor
+impérial et le distribua à tous ceux qui vinrent lui offrir leurs
+services. Ce que voyant, Niénékoro fit appel à Dassé Kouloubali, alors
+empereur du Kaarta, lequel vint camper à Niamina et exigea, pour prix de
+son alliance, que Niénékoro lui remit le crâne de son aïeul Foulikoro,
+qui avait été tué par Biton[281] ; Niénékoro accepta cette condition,
+mais Béma lui ayant fait observer qu’il ne pouvait livrer ce crâne,
+attendu que les talismans de son père Ngolo étaient renfermés dedans,
+Niénékoro prit un crâne quelconque et le fit remettre à Dassé, en disant
+à ce prince que c’était celui de Foulikoro. Dassé fut dupe ou fit mine
+de l’être, accepta le crâne, et retourna au Kaarta en promettant à
+Niénékoro qu’il viendrait à son secours quand il le faudrait. Cependant
+les gens de Makoro gagnèrent Béma à la cause de leur maître en lui
+donnant une partie de l’or qu’ils avaient reçu de ce dernier, et il fut
+décidé entre les chefs des deux armées que, lorsqu’on livrerait
+bataille, les fusiliers des deux camps tireraient à blanc. Une fois
+cette chose convenue, Makoro envoya ses troupes contre Ségou-koura :
+l’armée de Niénékoro les reçut à coups de fusils non chargés[282], mais
+elles firent mine de s’enfuir, attirant Niénékoro à _Diofina_, au Sud de
+Ségou-koro ; une bande de guerriers postés là à l’avance prit Niénékoro
+par le revers, s’empara de lui et le conduisit à Makoro, qui le fit
+mettre aux fers et le laissa, dit-on, mourir de faim (1792).
+
+Ensuite Makoro se fit proclamer empereur de Ségou sous le nom de Mosson
+ou _Monson Diara_, et régna de 1792 à 1808[283].
+
+Dassé arriva en face de Ségou alors que tout était fini. Il chercha à
+faire croire à Monson que son retard était voulu et qu’il avait désiré
+la défaite de Niénékoro, et, pour se payer de son abstention dans la
+lutte, il ne proposa rien moins à Monson qu’une sorte de suzeraineté du
+Kaarta sur l’empire de Ségou. Monson rejeta ces propositions avec
+hauteur et partit en guerre contre Dassé. Son principal objectif fut la
+conquête du Bélédougou, qu’il réussit, sinon à annexer, au moins à
+piller de fond en comble ; au cours de cette guerre, il ravagea en
+particulier Gana, Touba-koro et d’autres villages de la région où se
+trouve aujourd’hui Banamba, tandis que son frère utérin Nkoro-Ntyi
+étendait l’autorité de l’empire de Ségou sur la contrée comprise entre
+Niamina et Bamako. Monson voulut même attaquer le Kaarta et pénétra dans
+le Fouladougou, mais il fut arrêté à Bangassi (à l’Est-Nord-Est de Kita)
+par le chef de cette ville, nommé Séri Noumoukiè, qui l’obligea à battre
+en retraite.
+
+Plus tard, des Maures ayant enlevé des bœufs dans un village banmana
+dépendant de Ségou et les ayant vendus à un chef du Kaarta qui refusa de
+les rendre à leurs propriétaires, Monson, prenant prétexte de la
+circonstance, se transporta en plein Kaarta avec une forte armée et vint
+attaquer Guémou (au Sud de Nioro sur la route de Badoumbé), qui était
+alors la capitale de l’empire du Kaarta et la résidence de Dassé. Ce
+dernier prit peur, s’enfuit de Guémou et, passant par Dioka (sur la
+route de Nioro à Kayes), alla s’enfermer dans _Guidingouma_, chef-lieu
+du Guidimaka, qu’il fortifia à la hâte. Monson ravagea tout le Kaarta,
+puis vint mettre le siège devant Guidingouma, résolu à prendre la place
+par la famine ; n’ayant pu obtenir encore aucun résultat après deux mois
+de siège et voyant son armée harcelée sans cesse par les sorties des
+assiégés, l’empereur de Ségou fit demander 200 cavaliers à Ali, chef des
+Oulad-Mbarek, qui les lui refusa. Monson leva alors le siège de
+Guidingouma pour se porter contre Ali et prit la direction de Diara ;
+comme il arrivait dans les environs de Nioro, il apprit que Ali et ses
+Maures s’étaient enfuis vers le Nord et, n’osant pas les y poursuivre,
+il reprit le chemin de Ségou (1796).
+
+Mungo-Park fut témoin, lors de son premier voyage, d’une partie de ces
+luttes entre les empereurs de Ségou et du Kaarta ; l’attaque de Guémou
+par Monson eut lieu quatre jours après l’arrivée de l’explorateur à
+Diara, c’est-à-dire le 22 février 1796. Ce voyageur, qui avait été bien
+accueilli à Guémou par Dassé, se vit ensuite refuser l’accès de Ségou
+par Monson ; lors de son second voyage, en 1805, ce dernier prince
+l’autorisa à s’arrêter à Sansanding pour y construire les embarcations
+avec lesquelles il devait descendre le Niger jusqu’à Boussa.
+
+Monson passe pour avoir fait en 1803 une expédition à Tombouctou et
+avoir pillé cette ville, pour punir les habitants de lui avoir refusé le
+tribut qu’ils devaient payer annuellement à l’empereur de Ségou.
+
+Ce prince mourut dans son village de culture de _Sirakoro_ (entre Ségou
+et Ngoï) et fut enterré à Ségou-Sikoro (1808).
+
+Monson eut neuf fils qui régnèrent successivement après lui. _Da_, le
+premier (1808-27), fut contemporain de Sékou-Hamadou ; lorsque les
+disciples de ce dernier eurent tué le fils de l’_ardo_ Hamadi-Dikko,
+celui-ci demanda du secours à Da, qui lui envoya une armée : nous avons
+vu au chapitre VIII quel avait été le sort de cette armée, dont l’envoi
+n’empêcha pas le triomphe de Sékou-Hamadou ni la fin de la suzeraineté
+de Ségou sur le Massina. Un an avant sa mort (1826), Da fit la paix avec
+le Kaarta, qui n’avait pas cessé depuis trente ans d’être avec Ségou sur
+un pied d’hostilités. C’est sous le règne de Da Diara que Mama Taraoré,
+gouverneur de San, chercha à s’affranchir de la tutelle de l’empire de
+Ségou : Da dirigea une expédition contre lui, s’empara de San après une
+assez vive résistance, mit le feu à la ville et remplaça Mama Taraoré
+par Mami Santara. Ce même prince fit également une expédition contre le
+Manding : remontant la rive droite du Niger, il traversa le fleuve en
+amont de Bamako et vint razzier Samayana. Il en fit une autre dans les
+dépendances orientales du Kaarta, mais fut repoussé par les Massassi.
+
+Après Da régnèrent d’abord six de ses frères : _Tièfolo_ (1827-39) ;
+_Niénemba_ (1839-41) ; _Kérango-Bé_ (1841-49), qui fit une expédition au
+Bélédougou[284] ; _Nialouma-Kouma_ (1849-51) ; _Massala-Demba_ (1851-54)
+et _Touroukoro-Mari_ (1854-56). Ce dernier, ayant accepté d’entrer en
+pourparlers avec El-hadj-Omar et de se soumettre à lui, se vit en butte
+aux haines de sa famille et de ses sujets et fut assassiné par le
+huitième fils de Monson, Kégué-Mari ou Massala-Mari, qui, cependant, ne
+prit pas pour lui le pouvoir et le laissa au dernier des neuf frères,
+_Ali Diara_ (1856-62).
+
+Depuis l’avènement de Sékou-Hamadou au Massina (1810), ce dernier pays
+avait échappé, ainsi que Dienné et Tombouctou, à la tutelle des
+empereurs de Ségou, sans cependant que les rôles aient été renversés,
+quoi qu’en ait prétendu Hamadou-Hamadou lors de ses démêlés avec El-
+hadj-Omar : le Massina ne dépendait plus de Ségou, mais Ségou ne
+relevait pas davantage du Massina ; en réalité les deux Etats se
+trouvaient indépendants l’un de l’autre, tantôt sur le pied de guerre,
+tantôt sur le pied de paix. Sous les règnes de Tièfolo[285] et de ses
+cinq premiers successeurs, les Peuls firent de fréquentes incursions
+dans le Sarro ou Saro, le Séladougou et le Bendougou, sans pouvoir
+arriver à entamer les environs mêmes de Ségou. Mais lorsque, sous le
+règne de Ali Diara, un ennemi commun se fut dressé contre les Peuls et
+les Banmana en la personne d’El-hadj-Omar, déjà maître alors du Kaarta,
+les haines entre Hamdallahi et Ségou s’apaisèrent ; Hamadou-Hamadou et
+Ali se prêtèrent un mutuel concours pour se défendre contre la conquête
+toucouleure : peut-être cependant leur alliance manqua-t-elle souvent de
+toute la bonne foi désirable. En tout cas, ni Ali ni Hamadou ne surent
+en tirer tout le parti qui aurait pu en résulter et ils ne parvinrent
+pas à enrayer les conquêtes du chef toucouleur[286].
+
+Vers la fin de 1859, Ali Diara, informé de l’approche d’El-hadj-
+Omar[287], implora le secours de Hamadou-Hamadou : ce dernier vint
+camper avec une armée sur la rive gauche du Niger, en face de Ségou, et
+proposa à l’empereur banmana son alliance complète, à condition que Ali
+se fit musulman et convertit son peuple à l’islam ; Ali fit alors élever
+une mosquée à Ségou, mais borna là son zèle de néophyte malgré lui ;
+satisfait en apparence de cette manifestation, Hamadou-Hamadou retourna
+au Massina avec son armée en promettant de revenir lorsque le besoin
+s’en ferait sentir. L’occasion ne tarda pas à naître : en avril 1860,
+El-hadj, grâce à son artillerie et malgré des pertes très sérieuses,
+s’emparait de la forteresse banmana d’_Oïtala_ (sur la rive gauche du
+Niger, au Nord-Ouest de Ségou), où le gros de l’armée de Ali s’était
+concentré sous le commandement de Tata, fils de l’empereur. En mai, le
+conquérant toucouleur entrait à Sansanding, d’où il menaçait Ségou.
+Hamadou-Hamadou envoya alors par la rive droite une colonne de 14.000
+hommes, dont 8.000 cavaliers, 5.000 fantassins armés de lances et de
+flèches et 1.000 fusiliers, sous le commandement de son oncle Ba-Lobbo,
+dans le but de reprendre Sansanding et de protéger Ségou. Cette armée
+vint camper d’abord à _Koni_, à 40 kilomètres en aval de Sansanding ;
+les guerriers du Massina s’occupèrent surtout de prosélytisme
+religieux : sur l’ordre de Ba-Lobbo, les Somono des bords du Niger, dont
+beaucoup étaient encore païens, brûlèrent leurs idoles, se convertirent
+en masse à l’islam et bâtirent des mosquées ; un grand enthousiasme
+régnait. Tout cela n’empêcha pas les deux armées réunies de Ali et de
+Ba-Lobbo d’être battues à _Tio_, en face de Sansanding, en janvier 1861.
+
+Après sa défaite, Ali rentra à Ségou, d’où il s’enfuit du reste dès
+qu’il apprit l’arrivée d’El-hadj (10 mars 1861), pour aller se réfugier
+auprès de Hamadou-Hamadou. Celui-ci confia à l’empereur déchu une armée
+de 30.000 hommes, composée de Peuls et de Banmana et commandée par Ba-
+Lobbo ; Ali revint dans son pays avec cette troupe et campa à _Kogou_, à
+8 kilomètres de Ségou qu’occupait déjà El-hadj ; après quatorze jours
+d’attente et un jour de combat, la formidable armée fournie par Hamadou
+fut mise en déroute, et Ali Diara se sauva à _Touna_, sur la rive droite
+du Bani. El-hadj ayant envoyé une colonne détruire Touna, Ali se réfugia
+au Massina, où il fut fait prisonnier en 1862 par le conquérant
+toucouleur ; celui-ci le fit mettre à mort l’année suivante.
+
+Lorsque Ali eut été fait prisonnier, les débris de l’armée banmana se
+choisirent pour chef _Kégué-Mari_, ce frère de Ali qui s’était démis du
+pouvoir en faveur de celui-ci. Kégué-Mari, de 1862 à 1870 environ,
+continua avec ténacité et parfois avec succès la lutte contre les
+Toucouleurs, rendant souvent difficile à Ahmadou[288], qui remplaçait
+son père El-hadj à Ségou depuis 1862, l’exercice de son autorité ; il
+avait installé sa capitale à Touna, que les Banmana avaient réoccupé
+après le départ de la colonne envoyée par El-hadj contre Ali.
+
+A sa mort, qui survint vers 1870, Kégué-Mari fut remplacé par un de ses
+neveux, _Niénemba II_, fils de Da, qui s’installa à _Sambala_ (près
+Touna), et fut à son tour remplacé en 1878 par _Mamourou_. Ce dernier ne
+régna que sept jours et eut pour successeur _Massatoma_ (1878-83) ;
+celui-ci, abandonnant en 1879 la rive droite du Bani, où ses
+prédécesseurs avaient conservé leur résidence habituelle pendant seize
+ans, se transporta sur la rive gauche, à _Moribougou_ (cercle actuel de
+Dienné), où il mourut. _Karamoko_ lui succéda de 1883 à 1887 et résida
+en divers endroits, entre Touna et Sama, allant même inquiéter Ahmadou
+jusque sous les murs de Ségou.
+
+Cependant, malgré leur situation précaire, les derniers descendants de
+Ngolo Diara trouvaient matière à disputes au sujet de l’exercice du
+commandement : Karamoko, ne pouvant s’entendre avec ses cousins Togoma
+et Monson, fils de Tièfolo, les fit empoisonner ; lui-même fut
+empoisonné peu après à Farako (au Sud-Est de Sansanding) par Ntô, frère
+de Monson, et remplacé par son propre frère _Mari_[289], en 1887.
+
+Trois ans après, le colonel Archinard mettait en fuite Madani,
+successeur d’Ahmadou à Ségou depuis 1884, entrait en vainqueur dans
+l’ancienne capitale banmana le 6 avril 1890 et rétablissait le 11 avril
+Mari Diara sur le trône de ses pères, avec un officier français (le
+capitaine Underberg) comme résident en vue d’exercer notre protectorat ;
+Mari, n’ayant manifesté sa reconnaissance qu’en organisant un complot
+dans le but de massacrer l’officier français et ses tirailleurs, fut
+fusillé le 29 mai de la même année sur l’ordre du capitaine Underberg :
+ainsi périt le dernier empereur de Ségou, mais en réalité l’empire de
+Ségou avait pris fin en 1861, le jour de l’entrée d’El-hadj-Omar dans la
+capitale banmana[290].
+
+
+ =II. — L’empire du Kaarta ou des Massassi= (1670-1854).
+
+
+Nous avons vu que le clan des Kouloubali, dès le début de sa formation
+entre le Bani et le Niger, s’était divisé en deux fractions : d’une part
+les descendants de Baramangolo, constituant la branche cadette mais
+détenant le pouvoir parce que leur ancêtre avait, le premier, posé ses
+pieds sur la rive gauche du Bani[291], de l’autre les descendants de
+Niangolo ou _Massassi_, qui représentaient la branche aînée. Ceux-ci
+avaient d’abord accepté sans trop de difficultés leur situation
+inférieure, mais lorsque Biton voulut transformer les droits sur le sol
+de la branche cadette en un joug tyrannique, les Massassi se révoltèrent
+et, moitié par amour de l’indépendance, moitié par contrainte, ils
+traversèrent en masse le Niger et, se portant vers le Nord-Ouest,
+allèrent s’établir en majorité dans la province du _Niamala_ ou Diamala,
+qui était formée de la partie septentrionale du Kaniaga et se trouvait à
+la limite orientale du Kaarta.
+
+Leur exode commença peu après l’avènement de Biton, c’est-à-dire
+vraisemblablement entre 1665 et 1670. Les chefs de cet exode étaient
+deux frères, descendants de Niangolo, appelés _Zié_ et _Sarhaba_ ou
+_Sa_, ce dernier plus connu sous le nom de _Sounsa_. Le premier mourut
+probablement dès le début de la migration. Quant à Sounsa, il fixa sa
+résidence près de Mourdia et y fonda un village qu’il appela _Sountian_
+et qui fut la première capitale de l’empire des Kouloubali-Massassi,
+appelé communément empire du Kaarta (1670). Sounsa en effet, étendant
+peu à peu son autorité vers l’Ouest, ne tarda pas à soumettre les
+Mandingues, les Foulanké et les Soninké établis dans le Fouladougou, le
+Kaarta, le Gangaran et le Bambouk, tous pays qui s’étaient soustraits
+déjà à l’autorité des derniers empereurs de Mali ou ne relevaient plus
+d’eux que nominalement. Bientôt il se trouva à la tête d’un Etat
+considérable et puissant, qui menaçait du côté du Nord-Ouest le royaume
+diawara de Diara et inquiétait du côté de l’Est l’empire naissant de
+Ségou. Sounsa passe, dans les traditions indigènes, pour avoir donné à
+son territoire une forte impulsion agricole. Il laissa, dit-on, 67
+garçons et 76 filles.
+
+Il eut comme successeur _Bemfa_, l’aîné de ses fils (1690-1700). A Bemfa
+succéda son frère _Foulikoro_ ou Foulakoro (1700-1709) ; ce dernier, au
+cours d’une expédition du côté du Niger, enleva dans un village
+dépendant de Ségou une fille de l’empereur Biton : furieux, celui-ci fit
+envoyer à Foulikoro un vêtement ensorcelé qui devait paralyser les
+moyens d’action de celui qui l’aurait revêtu, puis il alla mettre le
+siège devant Sountian ; par l’effet du vêtement magique ou autrement,
+Foulikoro ne fut pas de taille à résister ; Biton s’empara de Sountian,
+fit prisonnier Foulikoro, l’emmena à Ségou et là le fit décapiter,
+conservant sa tête pour en faire une sorte de talisman impérial (1709).
+
+_Sébé_ ou _Sié_, dit Sié-Banmana, frère de Foulikoro, avait réussi à
+s’échapper de Sountian au moment de la prise de cette ville par Biton et
+s’était réfugié au Fouladougou, du côté de Bangassi, où il fut rejoint
+par les débris de l’armée des Massassi. Il régna très longtemps, de 1709
+environ à 1760. Ayant réussi à rassembler une troupe imposante, il
+quitta le Fouladougou, s’avança vers le Nord et vint dans le Diangounté,
+où il obtint du gouverneur diawara l’autorisation de fixer sa résidence.
+Ayant fondé là un village qui fut appelé _Guémou_[292], il en fit la
+capitale de l’empire du Kaarta reconstitué.
+
+Sur ces entrefaites, le roi de Diara appela Sébé à son aide pour le
+soutenir contre les entreprises des Dabora qui, soutenus par les Maures
+Oulad-Mbarek, devenaient menaçants. Sébé saisit avec empressement cette
+occasion d’agrandir ses Etats et d’augmenter le nombre de ses femmes et
+de ses esclaves. Le gouverneur du Diangounté, qui avait accueilli Sébé
+et lui avait permis de se refaire un royaume, était précisément le chef
+de la famille des _Dabora_, ennemie et rivale de la famille des _Sagoné_
+à laquelle appartenait le roi de Diara. Sans égard pour les services que
+lui avait rendus ce gouverneur, Sébé lui déclara la guerre, annexa le
+Diangounté au Kaarta, s’empara du chef des Dabora et le mit à mort, et
+chassa la plupart des membres de cette famille vers le Bakounou, le
+Guidioumé, le Boundou et le Fouta. Puis, éprouvant le besoin d’améliorer
+sa cavalerie, il acheta soixante étalons au roi du Fouta, auquel il
+donna en paiement _Déni Dabora_, le propre fils de l’ancien gouverneur
+du Diangounté (1750).
+
+Ensuite, sous prétexte de protéger Diara contre les Maures, il se porta
+vers cette ville avec toute son armée et annexa à son empire ce qui
+subsistait encore du royaume diawara (1754). Cependant il ne put ou ne
+voulut fixer sa résidence à Diara et, après un court séjour à Nioro,
+retourna à Guémou, où il mourut six ans après (1760).
+
+Il eut comme successeur son frère _Déni_[293] ou _Dénimbabo_, qui régna
+de 1760 à 1780 et ravagea le Bakounou, le Diomboko, le Khasso et une
+partie du Bambouk. Le roi du Khasso, Demba Séga, avait alors sa capitale
+à _Koniakari_ ; Déni, soutenu par le chef khassonkè de Séro, vint y
+mettre le siège. Un devin ayant prédit que, tant que Déni vivrait, les
+Banmana ne prendraient pas Koniakari, l’empereur du Kaarta résolut de
+sacrifier sa vie au triomphe de son peuple : au cours d’une sortie
+conduite par les fils de Demba Séga, il se laissa prendre et fut mis à
+mort. Son sacrifice fut d’ailleurs inutile, car son armée, démoralisée
+par la perte de son chef, leva le siège[294].
+
+_Sirabo_ (1780-89), successeur de Déni, transféra la capitale de
+l’empire à quelque distance au Sud-Sud-Ouest de Nioro, à la limite du
+Kingui et du Lankamané, où il fonda un village auquel il donna le nom de
+_Guémou_, en souvenir de la résidence de ses deux prédécesseurs. Il
+enleva Kita aux Mandingues, conquit une partie du Bélédougou, s’empara
+du Guidioumé, acheva l’annexion du Bakounou et reprit, au Khasso et au
+Diomboko, la guerre contre Demba Séga.
+
+_Dassé_ ou _Dessékoro_ (1789-1802) succéda à Sirabo et résida comme lui
+à Guémou du Kingui. Nous avons vu comment il se rendit à Niamina pour
+parlementer avec Niénékoro, empereur de Ségou, et comment, dans la
+suite, il fut attaqué par Monson. Les traditions massassi expliquent la
+brouille entre Dassé et Monson d’une autre façon que les traditions de
+Ségou, rapportées plus haut. D’après les informations recueillies à
+Nioro par MM. les administrateurs Adam et Lasselves, Monson aurait
+envoyé à Dassé un messager porteur d’une houe, d’une entrave et d’un
+mors, en lui disant de choisir : l’acceptation de la houe eût signifié
+que Dassé renonçait aux ambitions conquérantes de ses prédécesseurs et
+voulait se consacrer exclusivement à l’agriculture, auquel cas Monson
+promettait de ne pas l’inquiéter ; l’acceptation de l’entrave eût été le
+symbole de la soumission à l’empereur de Ségou, qui aurait comblé de
+richesses Dassé devenu son vassal ; mais l’empereur du Kaarta choisit le
+mors, symbole de la guerre à outrance. C’est alors que Monson marcha sur
+Guémou (1796). Dassé n’attendit pas son adversaire et s’enfuit par Dioka
+à _Tango_, dans le Guidioumé, où il fut battu par Monson après trois
+jours de lutte. C’est ensuite que se placent le retranchement de Dassé à
+_Guidingouma_, dans le Guidimaka, le pillage du Kaarta par Monson, le
+siège de Guidingouma, la marche de Monson sur Diara et son retour à
+Ségou (voir plus haut). Une fois Monson rentré à Ségou, Dassé quitta le
+Guidimaka et vint s’installer près de _Dioka_, où il fonda un nouveau
+village fortifié (1797). Des marchands, conduisant 2.500 esclaves, étant
+venus à passer à Dioka, Dassé offrit aux chefs de la caravane
+d’hospitaliser les captifs dans son château-fort pendant la nuit, pour
+empêcher leur évasion ; les marchands acceptèrent, mais, le lendemain
+matin, Dassé les chassa et garda les esclaves, dont il fit 2.500
+soldats. Ayant reconstitué son armée par ce procédé d’une probité
+douteuse, il recommença ses razzias.
+
+Son frère _Moussa-Kourabo_ lui succéda (1802-1811) ; avec l’aide du chef
+de Séro, il parvint enfin à s’emparer de Koniakari (1810), y installa
+son lieutenant Fadigui comme gouverneur, poursuivit Demba Séga à travers
+le Diomboko et le contraignit à passer sur la rive gauche du Sénégal et
+à se réfugier au Boundou. Attaqué par Da, empereur de Ségou, il repoussa
+ce dernier.
+
+_Téguenkoro_ ou Tégakoro (1811-15) parvint à réduire à l’obéissance les
+Kâgoro du Kaarta, qui avaient réussi jusque là à conserver leur
+indépendance : leur dernier roi, Bandiougou Mangassa, vaincu par
+Téguenkoro, reconnut la suzeraineté de l’empereur massassi. Peu après,
+ce dernier ravagea le Bambouk.
+
+Sous le règne de _Sékouba_ ou Sakhaba (1815-18), Fadigui, gouverneur des
+provinces khassonkè de la rive droite du Sénégal, se rendit indépendant
+du Kaarta et fonda un petit royaume éphémère avec Koniakari comme
+capitale. Pendant ce temps là, Sékouba dirigeait des razzias dans le
+Bélédougou, le Birgo et le Manding.
+
+_Bodian_ dit Moriba (1818-35) quitta Dioka et alla s’installer à
+_Yélimané_. Après avoir défait Fadigui et reconquis Koniakari, il opéra
+de fructueuses razzias dans le Galam, le Damga, le Saloum, le Boundou et
+le Bambouk ; au cours de son expédition dans le Boundou, il fit la paix
+avec Demba Séga, qui revint au Khasso et fonda Médine, où il installa sa
+résidence.
+
+Sous _Garan_, qui régna de 1835 à 1844[295], les Diawara de Diara
+refusèrent le tribut que, depuis 1754, ils payaient à l’empereur du
+Kaarta. Garan, au cours d’une entrevue qu’il eut avec leurs
+représentants, les traita avec mépris, disant qu’il n’avait pas
+l’habitude de discuter avec des Soninké ; les Diawara répliquèrent
+qu’ils n’étaient pas des Soninké : « Pourquoi alors, leur demanda Garan,
+parlez-vous le soninké ? si ce n’est pas votre langue maternelle, quelle
+est-elle donc, votre langue ? — Si tu veux connaître notre langue,
+répondirent les Diawara, fais-nous la guerre, car nous ne la parlons que
+dans les combats ! » Malgré ces fières paroles, les Diawara se soumirent
+dès que Garan eut fait mettre leurs chefs aux fers.
+
+_Kandia_ dit Mamadi (1844-54) fut le dernier empereur de la lignée des
+Kouloubali-Massassi. D’abord installé à _Kodié_, il fixa sa résidence à
+_Nioro_ en 1846, obligeant les Diawara qui s’y trouvaient à émigrer vers
+le Nord, où ils fondèrent, aux confins du désert plusieurs villages dont
+l’un porte encore leur nom (Diawara). Quatre ans après, au cours d’une
+querelle, les fils de Kandia blessèrent mortellement le fils du chef des
+Diawara et la guerre éclata entre ces derniers et les Banmana ; au bout
+de sept ans de luttes, en 1853, les Diawara furent vaincus
+définitivement.
+
+Mais Kandia ne devait pas jouir longtemps de sa victoire : El-hadj-Omar,
+alors installé à Farabana, entre le Sénégal et la basse Falémé, avait
+envoyé un messager au gouverneur de Koniakari pour l’inviter à se faire
+musulman et ce messager avait été mis à mort par les Banmana ; informé
+de la chose, El-hadj marcha contre le Diomboko. Kandia expédia à sa
+rencontre une colonne commandée par Goundo Sarhanorho, ancien serf de
+Bodian ; nous verrons au chapitre suivant comment le conquérant
+toucouleur mit l’armée banmana en déroute, pénétra dans Koniakari
+évacué, livra près de Yélimané deux rudes combats aux Massassi, reçut à
+Simbi la soumission de Kandia, entra à Nioro dont il fit momentanément
+sa capitale, confisqua le trésor des empereurs massassi et fit exécuter
+tous les membres de la famille impériale ; Kandia lui-même, qui avait
+d’abord trouvé grâce devant El-hadj, fut mis à mort peu de temps après
+(1854).
+
+[Illustration : Carte 16. — Les empires de Ségou et du Kaarta.]
+
+ DELAFOSSE Planche XXV
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 49. — Résidence de l’Administrateur, à Ségou.]
+
+[Illustration : _Cliché Fortier_
+
+FIG. 50. — Ségou, la Mosquée.]
+
+
+[Note 269 : Voir 1er volume, pages 283 à 286.]
+
+[Note 270 : D’après une tradition recueillie à Ségou par M.
+l’administrateur Relhié, il se serait agi, non pas de l’empereur de
+Mali, mais d’un « roi de Kong » qui se serait appelé Kaladian, comme
+l’arrière-grand-père de Biton ; cette tradition, ainsi interprétée, me
+paraît assez invraisemblable.]
+
+[Note 271 : Par la suite, les _tondion_ acquirent une puissance
+considérable et, comme nous le verrons, les empereurs de Ségou, forcés
+de compter avec leurs chefs, ne furent souvent que des instruments entre
+les mains d’une oligarchie militaire ; le nom même de ces soldats,
+malgré son étymologie quelque peu méprisante, devint un titre d’honneur
+parmi eux et une appellation au sens redoutable parmi leurs ennemis ;
+les Banmana de Ségou furent souvent appelés _Dion-ka_ « les gens des
+esclaves » et, actuellement encore, la région qu’ils habitent dans le
+cercle de Koutiala est désignée par le nom de _Dionkadougou_.]
+
+[Note 272 : Biton appartenait en effet à la branche cadette des
+Kouloubali, comme descendant de Baramangolo ; voir 1er vol., page 286.]
+
+[Note 273 : Chap. IX, page 275, note [261].]
+
+[Note 274 : Il existe quatre villages du nom de Ségou qui sont, d’amont
+en aval : _Ségou-koro_ (l’ancien Ségou), résidence de Danfassari, Souma
+et Biton ; _Ségou-bougou_ (village de cultures de Ségou), dépendance du
+précédent ; _Ségou-koura_ (le nouveau Ségou), fondé par Denkoro, et
+enfin _Ségou-Sikoro_ (la cheville de Ségou), autrefois faubourg de
+Ségou-koura, transformé en résidence royale sous Ngolo Diara et devenu
+le chef-lieu du cercle actuel de Ségou.]
+
+[Note 275 : On prétend qu’il aurait fait pétrir l’argile des murs de sa
+résidence avec le sang de captifs égorgés exprès.]
+
+[Note 276 : _Alias_ Bakari.]
+
+[Note 277 : Elles y firent souche de Kouloubali de sang royal qui
+habitent encore cette région.]
+
+[Note 278 : On donne souvent aux princes de cette dynastie le nom de
+_Ngolossi_, c’est-à-dire « postérité de Ngolo ».]
+
+[Note 279 : Le prénom _Ngolo_, très usité chez les Banmana, est prononcé
+fréquemment _Molo_ ou encore _Ouolo_. — En réalité, Ngolo était mort
+depuis treize ans en 1800, mais, en raison de sa renommée considérable,
+son nom passait encore au Maroc pour celui de l’empereur régnant.]
+
+[Note 280 : Voir chap. IV, page 144.]
+
+[Note 281 : Voir plus loin l’histoire de l’empire du Kaarta.]
+
+[Note 282 : Ce qui prouve que les Banmana possédaient des fusils à la
+fin du XVIIIe siècle.]
+
+[Note 283 : On place quelquefois l’avènement de Monson en 1787, parce
+que l’on ne tient pas compte des cinq ans pendant lesquels il eut à
+lutter contre Niénékoro avant de s’emparer du pouvoir.]
+
+[Note 284 : Ce prince s’appelait Bé ; il fut surnommé Kérango-Bé parce
+que, avant son avènement, il résidait à Kéranion ou Kérango.]
+
+[Note 285 : Tièfolo régnait à Ségou lorsqu’El-hadj-Omar y passa en
+revenant de La Mecque, vers 1828 : l’empereur banmana le fit mettre aux
+fers, puis le relâcha sur les instances des musulmans alors établis à
+Ségou et notamment d’un Toucouleur nommé Tierno-Abdoul ; El-hadj ne
+devait jamais pardonner à la dynastie des Diara cette humiliation que
+l’un de ses membres lui avait fait subir.]
+
+[Note 286 : Pour les détails de la lutte d’El-hadj-Omar contre Ségou et
+Hamdallahi, voir le chapitre suivant.]
+
+[Note 287 : L’empereur de Ségou avait cherché à arrêter les conquêtes
+d’El-hadj en envoyant des armées au secours des Diawara du Kingui et des
+Banmana du Bélédougou, mais sans aucun succès. Une autre armée, envoyée
+de Ségou contre El-hadj sous le commandement de deux chefs nommés Bagui
+et Bonoto, n’avait pas été plus heureuse.]
+
+[Note 288 : J’écrirai constamment _Ahmadou_ le nom du fils d’El-hadj-
+Omar, ce qui permettra de le distinguer de son ennemi _Hamadou_, fils de
+Hamadou-Sékou et roi du Massina.]
+
+[Note 289 : Il y eut trois princes du nom de Mari dans la dynastie des
+Diara : Touroukoro-Mari, Kégué-Mari ou Massala-Mari et Mari successeur
+de Karamoko.]
+
+[Note 290 : Voir pour plus de détails le chap. XV (occupation
+française). Après la mort de Mari, un nommé Bodian Kouloubali fut
+installé par nous comme roi de Ségou, mais l’histoire de cette période
+ne se rattache plus à celle de l’empire de Ségou et on la trouvera au
+chapitre XV.]
+
+[Note 291 : Voir 1er vol., page 286.]
+
+[Note 292 : Il existe un certain nombre de localités appelées Guémou ;
+celle dont il s’agit ici est située au Sud-Ouest et non loin de
+Dianghirté.]
+
+[Note 293 : Certaines traditions confondent ce Déni avec Déni Dabora,
+que Sébé avait donné au roi du Fouta en paiement de ses chevaux ; je
+crois qu’il s’agit de deux personnages complètement distincts.]
+
+[Note 294 : D’après les traditions recueillies par Mage, la fin de Déni
+aurait été beaucoup moins glorieuse : Demba Séga, avec l’aide de
+renforts toucouleurs envoyés à son secours par le roi du Fouta, aurait
+mis en déroute l’armée banmana, et Déni se serait réfugié sur la
+montagne située près de Koniakari, où il aurait été pris et mis à mort
+par des gens venus là pour couper du bois.]
+
+[Note 295 : Les dates que je donne ici pour les règnes de Téguenkoro,
+Sékouba, Bodian et Garan sont celles qui concordent avec les différentes
+traditions indigènes ; elles diffèrent de celles données par Mage, qui
+fait régner le premier de ces princes de 1808 à 1811, le second de 1811
+à 1815, le troisième de 1815 à 1832 et le quatrième de 1832 à 1843.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XI
+
+ =L’empire toucouleur d’El-hadj-Omar
+ (XIXe siècle).=
+
+
+ =I. — Les débuts d’El-hadj-Omar= (1797-1848).
+
+
+_Omar-Saïdou Tal_, dit _El-hadj-Omar_, naquit à Aloar (Fouta) vers
+1797 ; c’était un Toucouleur appartenant à la famille Tal et au clan des
+Tôrobé. Son père, Saïdou Tal[296], était un musulman instruit et
+fervent ; ennuyé de la tiédeur religieuse de ses compatriotes, il avait
+construit dans sa propre maison une _mosalla_ (lieu de prière), afin de
+ne pas être obligé de coudoyer dans la mosquée du village des gens qu’il
+méprisait. Les marabouts d’Aloar s’en montrèrent offensés, rasèrent le
+petit mur qui entourait la _mosalla_ de Saïdou et traduisirent ce
+dernier devant un imâm du pays réputé pour sa piété et sa justice, nommé
+Youssouf ; ce dernier parvint à ramener l’harmonie entre Saïdou et ses
+compatriotes. Au cours des pourparlers qui eurent lieu à cette occasion,
+Youssouf distingua Omar, encore enfant, et lui prédit qu’un jour il
+serait le chef des gens du Fouta.
+
+Parvenu à l’âge adulte, vers 1820, Omar entreprit le pèlerinage de La
+Mecque. Son voyage dura près de vingt ans, puisqu’il ne revint au Soudan
+occidental qu’en 1838 ; il séjourna en effet longtemps au Caire, à
+Djedda et à La Mecque, où il fut initié au _dzikr_ (formule d’oraison)
+des Tidjania par le _ouakil_ ou fondé de pouvoir du cheikh de
+Temassine : ce cheikh était alors Sidi El-hadj-Ali et son _ouakil_ à La
+Mecque s’appelait Mohammed-ben-Khalifa ; ce dernier investit El-hadj-
+Omar du titre de _khalifa_ (vicaire) de la confrérie pour les pays du
+Soudan. C’est surtout en revenant des lieux saints que Omar voyagea
+lentement, s’arrêtant auprès des princes musulmans et des cheikhs
+renommés qu’il rencontra sur son passage ; il demeura ainsi un certain
+temps au Bornou, auprès du sultan El-Kanémi, qui lui donna une femme, et
+à Sokoto, auprès du sultan Mohammed-Bello, qui lui donna pour sa part
+deux épouses, dont une de ses propres parentes : c’est de cette dernière
+que Omar eut son fils _Habibou_, qui devait plus tard régner à
+Dinguiray ; de l’autre femme que lui donna Mohammed-Bello, il eut
+_Ahmadou_, qui naquit à Sokoto en 1833 et qui devait plus tard régner à
+Ségou, à Nioro et à Bandiagara. Durant son séjour au Haoussa, Omar
+s’enrichit en vendant des talismans, des recettes magiques et des objets
+rapportés de La Mecque. El-Kanémi et Mohammed-Bello lui avaient donné un
+grand nombre de jeunes esclaves ; El-hadj les instruisit dans la
+religion musulmane et en fit ses premiers disciples ou _talibé_ : ils
+furent, jusqu’à la fin de sa vie, ses plus fidèles partisans et ses
+hommes de confiance et c’est à eux qu’il confia par la suite les
+commandements militaires les plus importants ; Moustafa, qui reçut plus
+tard le gouvernement de Nioro, était l’un de ces esclaves originaires du
+Soudan Central.
+
+Cependant la famille d’El-hadj-Omar trouvait que son absence se
+prolongeait outre mesure et son frère Alfa-Ahmadou fut envoyé par elle
+au Haoussa pour l’inviter à revenir dans son pays. Omar quitta alors
+Sokoto et passa par le Massina, où il fut à Hamdallahi l’hôte de Sékou-
+Hamadou, puis par Ségou, où l’empereur banmana Tièfolo le traita
+durement et le mit aux fers pour le relâcher ensuite (1838). De Ségou,
+n’osant pas traverser les pays banmana, il remonta le Niger jusque près
+de Siguiri et se dirigea ensuite vers le Fouta-Diallon, passant par
+Dinguiray, Kankan, Saréya, Bagaréya, Mamounian et Sarékoura. L’_almami_
+(ou imâm, chef à la fois religieux et politique) du Fouta-Diallon
+l’accueillit avec de grands égards et l’installa d’abord à Fodéagui,
+puis à Diégounko, où il lui donna de vastes terrains ; Omar fonda à
+_Diégounko_ une _zaouïa_ (couvent), où il forma de nombreux disciples,
+tout en s’approvisionnant de poudre et de fusils aux comptoirs de
+Sierra-Leone, du Rio-Nunez et du Rio-Pongo, à l’aide de poudre d’or
+qu’il faisait tirer du Bouré.
+
+Une fois bien pourvu de partisans, d’armes et de munitions, il laissa
+ses femmes et enfants au Fouta-Diallon à la garde de ses _talibé_,
+franchit le Rio-Grande et la Gambie, entra dans le Saloum, traversa le
+Sine, le Baol, le Cayor et le Oualo et arriva à Podor en 1846. Il eut
+une entrevue à Donaye ou Dounaye (près Podor) avec M. Caille,
+gouverneur-intérimaire du Sénégal, et lui exposa ses vues : pacifier le
+Sénégal, rétablir la sécurité et le commerce ; il reçut des cadeaux
+magnifiques du gouverneur, ainsi que des commerçants européens de Podor.
+Puis il commença une tournée dans le Fouta, visitant Aloar, son village
+natal, puis Boumba où il fut l’hôte de l’_almami_ Mahmoudou, puis
+Kobilo. En 1847, il vint à Bakel, où il fut très bien reçu par M.
+Hecquart, commandant du poste, auquel il promit son appui contre les
+réfractaires du Galam ; ensuite il visita le Boundou et le Bambouk et
+retourna au Fouta-Diallon par Labé. Son renom, son influence et ses
+partisans grandissaient d’année en année. L’_almami_ du Fouta-Diallon,
+effrayé du nombre des guerriers qui accompagnaient Omar, lui interdit
+l’accès de son territoire ; mais Omar passa outre et gagna Diégounko, où
+il demeura dix-huit mois, puis il alla s’établir à _Dinguiray_, en
+raison de l’hostilité croissante de l’_almami_ du Fouta-Diallon (1848).
+
+
+ =II. — Les premières conquêtes d’El-hadj : de Dinguiray à Nioro=
+ (1848-54).
+
+
+A Dinguiray, El-hadj construisit une forteresse et commença des
+préparatifs de guerre sainte, enrôlant des quantités de partisans,
+musulmans et païens, qu’attirait l’espoir d’un riche butin.
+
+Il visa d’abord _Tamba_, où résidait un chef mandingue qui commandait
+aux Diallonké du Nord-Est et était suzerain du Bouré. Ce chef avait une
+réputation de cruauté terrible : on l’accusait de donner des captifs en
+pâture aux vautours sacrés de son village ; Omar profita de cette
+réputation pour représenter la guerre contre Tamba comme une œuvre pie.
+Mais le chef de Tamba prit les devant et vint assiéger Dinguiray, sans
+succès d’ailleurs. Omar prit alors l’offensive, mais, n’osant s’attaquer
+directement à Tamba, qui avait résisté victorieusement trois fois aux
+Banmana du Kaarta, il se porta avec 700 fusils sur le petit village de
+_Labata_, dépendant de Tamba, l’enleva sans résistance, puis, enhardi
+par ce succès facile, vint assiéger Tamba, réduisit cette ville par la
+famine et la prit au bout de six mois de siège, infligeant en même temps
+une défaite à Bandiougou Keïta, chef du _Ménien_ (au Nord-Est de
+Dinguiray) et descendant des empereurs de Mali, qui était venu au
+secours de Tamba. El-hadj fit tuer le chef de Tamba et tous les adultes
+de la ville et emmena en captivité les femmes et les enfants. Quelques
+mois après, il attaquait le Ménien, prenait Goufoudé, capitale de cette
+province, coupait la tête à Bandiougou et aux notables, grossissait le
+nombre de ses esclaves et en faisait des distributions généreuses à ses
+lieutenants, ce qui augmenta considérablement le chiffre de ses
+partisans. Le _Bouré_ fit sa soumission et accepta de payer tribut.
+
+Ensuite, quittant Dinguiray, dont il laissa le commandement à son fils
+_Habibou_ et fit la capitale d’une sorte de royaume, Omar descendit la
+rive gauche du Bafing, qu’il avait traversé à Tamba, s’empara sans
+grande résistance de _Solou_ (ou Sollou ou encore Soulou) et de
+_Kakadian_, reçut la soumission de Koundian et de Santankoto et passa
+dans le _Bambouk_, où il s’établit à _Dialafara_. Son lieutenant Mamadi
+Dian — mort plus tard durant le siège de Médine en 1857 — razzia le
+Diébédougou, tandis qu’Alfa-Boubou s’emparait du _Fouladougou_ (cercle
+actuel de Kita). Puis Omar, quittant Dialafara, se dirigea vers le
+Gadiaga et s’installa à _Farabana_, tandis que ses lieutenants pillaient
+_Makhana_[297], dont le chef Barka avait fait piler un enfant par la
+propre mère de celui-ci, dans un mortier, pour s’en faire un « grigri ».
+Les traitants indigènes de Bakel vinrent trouver le conquérant à
+Farabana pour sonder ses intentions ; Omar les rassura, leur disant
+qu’il n’en voulait qu’aux « Bambara », c’est-à-dire aux païens.
+
+C’est à cette époque qu’El-hadj envoya un messager à Koniakari pour
+inviter le gouverneur massassi à se faire musulman ; ce messager ayant
+été mis à mort, Omar se disposa à marcher contre les Banmana et,
+quittant Farabana, se dirigea sur _Dramané_[298] et _Bongourou_ (près et
+en aval du Kayes actuel). Kandia, empereur des Massassi, envoya de Nioro
+contre les Toucouleurs une colonne commandée par Goundo Sarhanorho ;
+cette colonne vint camper sur la rive droite du Sénégal, à Kolou, en
+face de Bongourou. El-hadj fit traverser le fleuve à l’une de ses armées
+un peu en aval de Kolou, tandis qu’une autre, remontant la rive gauche,
+le traversait à Tamboukané[299] et venait tourner Goundo : pris entre
+deux feux, celui-ci fut mis en déroute et s’enfuit à Nioro.
+
+Alfa-Oumar-Boïla, petit-fils de l’_almami_ Youssouf qui avait prédit la
+fortune de Omar, avait joint l’armée de ce dernier à Kolou avec des
+contingents du Fouta ; après la défaite des Banmana, cet Alfa-Oumar
+pilla toutes les boutiques des traitants échelonnés entre Médine et
+Bakel. Le gouverneur du Sénégal considéra ce pillage comme effectué sur
+l’ordre d’El-hadj et le lui reprocha ; en réponse, El-hadj écrivit aux
+musulmans de Saint-Louis, leur enjoignant de se séparer des Chrétiens,
+auxquels il allait faire la guerre, disait-il, jusqu’à ce que le
+gouverneur implorât la paix et payât tribut ; puis il ordonna aux gens
+du Goye, du Boundou et du Fouta de bloquer Bakel et Podor. Un traitant
+de Bakel, nommé Ndiaye Sour, étant allé lui demander pourquoi il avait
+trahi les promesses faites à Farabana à ses collègues, Omar répondit
+qu’il avait agi ainsi parce que des commerçants indigènes de Bakel
+avaient vendu de la poudre aux Banmana, alors que ces mêmes commerçants,
+sur l’ordre du gouverneur Protet, avaient refusé de lui en vendre à lui.
+
+Une fois que l’armée de Goundo Sarhanorho eut été dispersée, El-hadj
+passa le Sénégal à _Sontoukoulé_ (près et en amont de Kayes), arriva le
+lendemain à _Koniakari_ évacué, se dirigea sur Séro, repoussa
+victorieusement une attaque des Maures _Askeur_ et parvint en quelques
+jours à _Yélimané_, où il dut livrer aux Banmana deux rudes combats.
+Traversant le Guidioumé sans rencontrer aucune nouvelle résistance, il
+arriva à _Tango_ où un musulman soninké, Kanko Diêli, intercéda auprès
+de lui en vue d’obtenir des conditions de paix honorables pour les
+Massassi. Sans l’écouter, El-hadj poussa jusqu’à Dioka, puis à _Simbi_,
+où, d’après la tradition, il fit jaillir du sol une source miraculeuse
+pour abreuver son armée mourant de soif. C’est là que Kandia, empereur
+du Kaarta, Karounka, chef des Diawara, Nouhou et Sambouné, chefs des
+Peuls du Kingui et du Bakounou, Maoundé, chef des Kâgoro, vinrent faire
+leur soumission : Omar l’accepta et se rendit à _Nioro_, où Kandia lui
+remit les clefs de sa forteresse, se contentant pour lui-même d’une
+modeste hutte, d’une femme et d’un esclave (1854).
+
+Après avoir confisqué le trésor des Massassi, Omar fit tuer les fils de
+l’empereur par des esclaves qu’il mit ensuite à mort eux-mêmes, puis il
+imposa de force la religion musulmane aux habitants de Nioro, obligea
+les polygames à ne garder que quatre femmes chacun et à répudier les
+autres et distribua celles-ci à ses _talibé_.
+
+
+ =III. — De Nioro à Ségou= (1854-1861).
+
+
+Mais, si les chefs s’étaient soumis, le gros de la population n’accepta
+pas aussi facilement le joug du conquérant toucouleur. Bientôt les
+Banmana vinrent investir Nioro ; au bout de quinze jours de siège, les
+soldats d’El-hadj, soit pour se venger de la honte qui leur était
+infligée, soit par crainte de voir les Banmana de la ville s’unir aux
+assiégeants, soit pour supprimer des bouches inutiles, massacrèrent les
+Banmana enfermés avec eux dans Nioro : quatre cents indigènes furent
+tués. Kandia se réfugia auprès d’El-hadj, qui lui accorda la vie sauve
+et qui d’ailleurs prétendit toujours que ce massacre avait été décidé et
+exécuté à son insu. Les assiégeants, effrayés par le bruit des fusils et
+croyant à une sortie, s’enfuirent. Omar envoya aussitôt 1.500 hommes
+après eux.
+
+Pendant que le conquérant était assiégé dans Nioro, le reste de son
+armée, avec Alfa-Oumar-Boïla, était bloqué dans _Kolomina_ par un chef
+massassi nommé Séguékoro ; Alfa-Oumar parvint à se dégager, mais, en
+poursuivant ses assaillants, il perdit un millier d’hommes. El-hadj, une
+fois maître de ses mouvements, partit au secours de son lieutenant ; son
+armée, poursuivant l’ennemi vers le Lankamané, fut égarée par son guide,
+le Banmana Daba, et vint tomber sur _Kandiari_, village fortifié, qui
+lui tua 500 hommes et qu’El-hadj assiégea inutilement ; au moment où des
+renforts arrivaient aux Toucouleurs, les assiégés profitèrent de la nuit
+pour fuir et El-hadj rentra à Nioro sans avoir pu faire beaucoup de
+prisonniers et après avoir perdu beaucoup de monde. De rage, il fit
+mettre à mort l’ex-empereur Kandia. Il manquait de vivres et les Banmana
+harcelaient les bandes qu’il envoyait au pillage pour s’en procurer.
+Alors, il réunit toutes ses troupes, marcha sur le Lankamané, poursuivit
+l’armée du Kaarta jusqu’à _Karéga_, réussit à massacrer un grand nombre
+de Banmana et ramassa des quantités de captifs ; les débris de l’armée
+massassi se dispersèrent : le Kaarta était vaincu.
+
+Omar revint ensuite à Nioro, où il se fit construire une nouvelle
+forteresse. Alors les Diawara du Kingui se révoltèrent sous la conduite
+de leur chef Karounka ; El-hadj leur enleva par surprise le village de
+_Diabigué_ et les poursuivit jusque dans le Bakounou ; au cours de cette
+poursuite cependant, ses troupes essuyèrent un échec à _Bambibéro_, mais
+il réussit ensuite à infliger aux Diawara une défaite définitive.
+
+A ce moment, il envoya un ambassadeur à Hamadou-Hamadou, roi du Massina,
+demandant à ce dernier de se joindre à lui pour achever d’écraser les
+Banmana et lui promettant en échange de lui faire obtenir un royaume qui
+comprendrait toute la Boucle du Niger[300]. Hamadou-Hamadou répondit que
+le seul royaume auquel il tenait était sa propre tête et il expédia
+contre El-hadj une armée commandée par Bokar-Ahmat-Sala, dit Abdoulaye :
+Alfa-Oumar rencontra cette armée à _Kassakéré_ et la mit en déroute.
+
+Ensuite, El-hadj prit et détruisit _Diangounté_, où s’étaient réfugiés
+des Diawara rebelles. De là, il envoya à l’empereur de Ségou, qui était
+alors Touroukoro-Mari, une députation pour lui dire qu’il n’en voulait
+qu’aux Diawara et désirait demeurer en bons termes avec les gens de
+Ségou. Touroukoro-Mari expédia auprès d’El-hadj un marabout toucouleur
+nommé Tierno-Abdoul, pour lui faire savoir qu’il désirait lui aussi
+rester son ami ; c’est alors que Kégué-Mari accusa Touroukoro-Mari
+d’avoir voulu livrer Ségou à El-hadj, lui coupa la tête et le remplaça
+par son frère Ali (1856).
+
+Après la prise de Diangounté, Omar installa un poste à _Guémou_[301], un
+autre à _Diala_, et se rendit à _Saboussiré_, sur le Sénégal, pour punir
+les Khassonkè d’avoir donné asile aux débris de l’armée du Kaarta
+(1857). Niamodi, chef du Logo, s’était enfui ; Saboussiré fut pris,
+ainsi que le Natiaga. Mais restait _Médine_, où résidait Kinnti-Sambala,
+roi du Khasso, et que protégeait le fort français construit en 1855 par
+Faidherbe.
+
+Les Toucouleurs de l’armée d’El-hadj attaquèrent Médine et furent
+repoussés. Alors le conquérant vint mettre le siège devant la ville et
+le fort, le 20 avril 1857, avec quinze à vingt mille hommes. Le fort
+n’était occupé que par quelques défenseurs, sous le commandement du
+mulâtre Paul Holle, originaire de St-Louis ; le siège dura trois mois :
+la garnison n’avait plus ni poudre ni vivres, et Paul Holle songeait à
+se faire sauter à l’aide des quelques barils de poudre réservés en vue
+de cette éventualité, lorsque Faidherbe, alors gouverneur du Sénégal,
+ayant remonté le fleuve jusqu’à Kayes, débloqua Médine et mit en déroute
+l’armée d’El-hadj, qu’il poursuivit jusqu’aux chûtes du Félou et qui se
+retrancha à Saboussiré (18 juillet 1857). Les chefs du Logo et du
+Natiaga purent réoccuper leurs provinces.
+
+La famine décima bientôt l’armée toucouleure, que des désertions
+nombreuses faisaient diminuer à vue d’œil ; El-hadj craignait que les
+renforts demandés à St-Louis par Faidherbe n’arrivassent bientôt ; il
+fit le compte de ses soldats : ils n’étaient plus que 7.000. Alors il
+leva le camp, passa par Dinguira (dans le Natiaga), traversa le Bambouk,
+perdit plusieurs centaines d’hommes et de chevaux qui se noyèrent au
+passage du Galamagui ou Balinko (rivière qui passe près de Koundian) et
+se réfugia à _Koundian_, où il fit construire par son maçon Samba
+Ndiaye, une immense forteresse dont l’achèvement demanda cinq mois. Ses
+lieutenants hésitant à mettre la main à la pâte, El-hadj donna l’exemple
+en transportant lui-même des pierres sur sa tête. Pendant ce temps, il
+envoyait razzier le Bambouk, le Gangaran et tous les pays du voisinage,
+afin de se procurer de l’or et des captifs.
+
+En décembre 1857, il quitta Koundian, dont il laissa le commandement à
+un de ses esclaves nommé Diango, assisté du Toucouleur Racine Tal comme
+chef de l’armée du Bambouk. Après avoir envoyé Alfa-Oumar à Nioro, il
+traversa la Falémé à hauteur de Kakadian, entra dans le Boundou (avril
+1858), chercha à exciter les Peuls Bari à la révolte contre Boubakar-
+Saada, chef du Boundou, et, devant leur refus, les déporta à Nioro, où
+il fit expédier en même temps deux obusiers abandonnés à Ndioum (Ferlo),
+au mois de décembre précédent, par le commandant de Bakel, M. Cornu, au
+cours d’une affaire malheureuse dirigée contre ce village. Du Boundou,
+El-hadj passa dans le Fouta et vint camper à _Oréfondé_ (entre Saldé et
+Kaédi). En avril 1859, mécontent du mauvais vouloir des Foutanké à son
+égard, effrayé par la nouvelle des attaques des Maures contre Nioro,
+qu’Alfa-Oumar défendait de son mieux, et de la révolte des Banmana du
+Kaarta, il remonta le Sénégal avec tout son monde, hommes, femmes et
+enfants, au nombre de 40.000 personnes, attaqua notre poste de _Matam_,
+fut repoussé par Paul Holle, qui avait alors le commandement de ce
+poste, passa devant Bakel sans répondre aux obus qui lui furent lancés
+et se rendit à _Guémou_ du Guidimaka, à quatorze kilomètres de
+Bakel[302], où il fit construire une forteresse.
+
+Pendant ce temps, Siré-Adama, neveu d’El-hadj, qui avait eu une chaude
+affaire avec les Idao-Aïch sur la rive nord du Sénégal, était passé sur
+la rive gauche, avait razzié le Kaméra et avait tenté de s’emparer, à
+Arondou[303], du brick _Pilote_ qui, mitraillant à bout portant son
+armée, lui tua des quantités de guerriers. Ayant rassemblé les débris de
+sa troupe, Siré-Adama repassa le Sénégal et rejoignit El-hadj à Guémou
+(Guidimaka). Ce dernier, laissant à son neveu le commandement de la
+place de Guémou, passa au Nord de Médine, se rendit à Koniakari, entra
+dans le Diafounou (juillet 1859), puis gagna Nioro, qu’il avait quitté
+depuis trois ans. Vers le mois d’octobre, laissant comme gouverneur ou
+vice-roi à Nioro son esclave _Moustafa_, El-hadj marcha contre les
+Diawara et les Banmana révoltés, passa à Bagoïna, contourna le
+Diangounté et vint tomber à _Merkoya_ sur les Banmana du Bélédougou et
+du Kaarta réunis ; il utilisa là ses deux obusiers, dont les coups
+jetèrent la panique parmi ses adversaires, et put s’emparer de Merkoya,
+où il fit un grand massacre de Banmana : le chef du pays resta parmi les
+morts. El-hadj y fut rejoint par son lieutenant Alfa-Ousmân, qui venait
+de détruire _Bangassi_, capitale du Fouladougou.
+
+A la même époque (25 octobre 1859), les troupes françaises de Bakel
+s’emparaient de Guémou du Guidimaka, après une sanglante bataille livrée
+aux Toucouleurs par le commandant Faron et le capitaine de frégate Aube,
+bataille qui nous coûta 39 tués dont un officier et 97 blessés dont six
+officiers, mais qui coûta à l’armée ennemie la mort de son chef Siré-
+Adama et celle de 250 guerriers, plus 1.500 prisonniers.
+
+Après la prise de Merkoya par El-hadj, Karounka, chef des Diawara du
+Kingui, obtint une armée de Ali, empereur de Ségou, et vint attaquer le
+conquérant toucouleur au Nord du Bélédougou, mais il fut repoussé et dut
+se réfugier à Ségou ; il devait être tué peu après dans une rencontre
+avec une bande d’espions à la solde d’El-hadj. Les Banmana du Bélédougou
+et du Fadougou[304], s’étant réunis, vinrent à leur tour attaquer Omar,
+mais sans plus de succès. Une autre armée, expédiée de Ségou par Ali
+sous le commandement de Bagui et de Bonoto, ne fut pas plus heureuse.
+
+Cependant les vivres manquaient à Merkoya et El-hadj décida d’attaquer
+Ségou, sentant que, s’il se retirait à Nioro sans chercher à tirer
+vengeance de Ali, sa fortune serait perdue. Il ordonna qu’on laisserait
+les femmes, trop gênantes dans une pareille expédition : une partie de
+ses guerriers s’y refusèrent et désertèrent l’armée, les autres
+suivirent le conquérant ; les femmes de ces derniers, demeurées à
+Merkoya, furent d’ailleurs capturées par les Banmana après le départ
+d’El-hadj. Celui-ci traversa d’abord le Fadougou, où il reçut, à
+_Markona_, la soumission de Barada Tounkara, chef des Soninké du pays ;
+à _Damfa_, il éprouva une vive résistance, mais prit la place grâce à
+ses obusiers ; continuant sa route, il fut attaqué par une armée venue
+de Ségou, qu’il mit en déroute, après quoi il parvint à _Niamina_, qu’il
+trouva abandonné (avril 1860).
+
+Quand les vivres trouvés à Niamina furent épuisés, El-hadj marcha vers
+le Nord-Est, longeant à peu près la rive gauche du Niger. L’armée de
+Ségou se rassembla, pour l’arrêter, à _Oïtala_, sur cette même rive et à
+quelque distance au Nord-Ouest de Ségou, sous le commandement de Tata,
+fils de Ali. Omar attaqua Oïtala dans la matinée ; au premier choc, il
+dut reculer, abandonnant 300 morts et les deux obusiers ; Samba Ndiaye,
+qui était chef de l’artillerie d’El-hadj en même temps que son
+architecte, put reprendre les obusiers avec ses trente artilleurs
+ouolofs, dont sept furent tués et quinze blessés grièvement ; les roues
+des canons étaient brisées. El-hadj ranima ses troupes en leur disant
+que, si elles ne remportaient pas la victoire ce jour-là, c’en serait
+fait d’elles, et il employa cinq jours à faire réparer les affuts de ses
+obusiers. Le cinquième jour, grâce précisément aux obus, Oïtala fut
+pris, Tata fut tué, un grand massacre eut lieu et beaucoup de femmes
+furent capturées.
+
+Koromama, chef de la famille soninké des Koumma ou Koumba, qui détenait
+autrefois le pouvoir à Sansanding et en avait été dépossédée par celle
+des Sissé, alliée aux Peuls Bari du Massina, fit prier El-hadj de venir
+prendre Sansanding, dont les habitants supportaient aussi mal le joug
+des rois peuls du Massina que celui des empereurs banmana de Ségou.
+Omar, vingt-six jours après la prise d’Oïtala, marcha donc sur
+_Sansanding_, qui lui ouvrit ses portes sans résistance ; il y passa
+cinq mois à lever des impôts, et bientôt sa suzeraineté parut plus dure
+aux Soninké que celle des empereurs de Ségou ou celle plus récente, et
+nominale plutôt que réelle, des rois du Massina. Hamadou-Hamadou,
+informé de cette situation, écrivit alors à El-hadj d’avoir à évacuer
+Sansanding et toutes les provinces relevant de Ségou, territoires qui,
+disait-il, lui appartenaient, à lui Hamadou-Hamadou, puisqu’il en avait
+converti les habitants à l’islamisme[305]. El-hadj répondit en proposant
+à Hamadou-Hamadou de s’unir à lui contre l’empereur de Ségou et de
+partager les dépouilles ; Hamadou se considéra comme insulté, fit mander
+à El-hadj d’évacuer immédiatement Sansanding, rassembla 8.000 cavaliers,
+5.000 fantassins armés de lances et 1.000 fusiliers et confia cette
+armée à son oncle Ba-Lobbo, qui vint camper à _Koni_, à quarante
+kilomètres en aval de Sansanding, sur le Niger. El-hadj menaça d’aller
+prendre Hamdallahi, mais Ba-Lobbo envoya prévenir Ali, dont l’armée vint
+se réunir à celle du Massina à _Tio_, en face de Sansanding. Durant deux
+mois, les deux armées demeurèrent sans bouger en face l’une de l’autre,
+se contentant de s’insulter à travers le fleuve. Un jour, les pêcheurs
+des deux rives ayant échangé des coups de fusil, des soldats d’El-hadj
+se précipitèrent dans le Niger, guéable en cette saison, portant sur la
+tête leurs fusils et leurs poires à poudre ; Omar voulut les rappeler,
+mais ils ne l’écoutèrent pas et tombèrent, au nombre de 500, sur l’armée
+du Massina, qui les tua tous à coups de lance. Le lendemain, El-hadj fit
+traverser le fleuve à la moitié de ses troupes, à Sansanding même, sous
+le commandement d’Alfa-Oumar-Boïla ; l’autre moitié passa le Niger plus
+en aval avec Alfa-Ousmân : les Peuls et les Banmana furent pris entre
+deux feux et se débandèrent, l’armée du Massina s’enfuit vers Hamdallahi
+et celle de Ali vers Ségou (janvier 1861).
+
+El-hadj, qui était resté en prières à Sansanding durant l’action, fit
+camper ses deux colonnes à _Kéranion_ ou Kérango (rive droite, près de
+Tio) et vint se mettre à leur tête, laissant Bakari Tako avec mille
+hommes à la garde de Sansanding. Une semaine après la bataille de Tio,
+il se mit en marche vers Ségou et vint camper à _Bamabougou_ ou
+Bambabougou ; l’armée de Ségou commit la faute de sortir à sa rencontre,
+mais se débanda d’ailleurs à Banankoro avant d’avoir pris le contact et
+se dispersa de tous côtés. Prévenu par quelques hommes dévoués, Ali eut
+le temps de monter à cheval et de s’enfuir de sa capitale par la porte
+de l’Ouest : quelques moments après, El-hadj-Omar entrait sans
+résistance dans _Ségou-Sikoro_[306] privé de ses défenseurs (10 mars
+1861).
+
+
+ =IV. — De Ségou à Hamdallahi= (1861-62).
+
+
+Quelques mois après l’entrée d’El-hadj à Ségou, tous les anciens
+fonctionnaires, chefs d’armée et chefs de canton de l’empire avaient
+fait leur soumission ; le conquérant toucouleur leur imposa de se raser
+la tête, de ne plus boire de liqueurs fermentées, de ne plus manger de
+chiens ni de chevaux ni d’animaux morts de maladie, enfin de faire les
+prières musulmanes et de ne conserver chacun que quatre épouses. Il se
+fit donner en otages des fils et frères de chefs, dont il fit des
+officiers militaires ; sur ses plans, Samba Ndiaye entoura Ségou-Sikoro
+de fortifications importantes et construisit un réduit où furent
+enfermés désormais le butin pris à l’ennemi, l’or, le sel, les cauries,
+la poudre, etc.
+
+Cependant Ali, qui avait échappé à la poursuite d’Alfa-Oumar, s’était
+réfugié dans le Massina. Hamadou-Hamadou leva une armée de 30.000
+hommes, dont 10.000 cavaliers, qui s’avança jusqu’à _Kogou_, en vue de
+Ségou, où elle demeura quatorze jours sans attaquer ; le quinzième jour,
+à la suite d’une escarmouche d’avant-garde, on en vint enfin aux mains
+et, après des sautes de chance diverses, El-hadj finit par mettre
+l’armée du Massina en déroute. Ali, qui avait accompagné cette armée,
+s’échappa encore et put atteindre _Touna_, sur la rive droite du Bani,
+où il se retrancha. El-hadj envoya contre lui une colonne qui s’empara
+de Touna et détruisit la résidence de Ali, mais ce dernier ne fut pas
+pris et rejoignit Hamadou-Hamadou.
+
+Les gens du Massina n’étaient pas d’accord entre eux pour continuer la
+guerre et Hamadou fit à Omar des propositions de paix ; ce dernier
+refusa de les accepter, disant qu’il avait offert autrefois à Hamadou de
+s’associer avec lui contre les Banmana et que le roi du Massina avait
+refusé ; mais il consentit à soumettre le différend à l’arbitrage de
+quelque marabout vénéré : Hamadou ne voulut pas entendre parler
+d’arbitrage et répondit qu’il préférait la guerre. Il y avait alors un
+an qu’El-hadj était à Ségou. Il donna à son fils _Ahmadou_ le
+commandement de cette ville et des provinces qui en dépendaient, lui fit
+jurer obéissance par les Banmana et quitta Ségou le 13 avril 1862 pour
+aller s’établir près de _Dougassou_, sur les bords d’un lac situé non
+loin de Ségou dans la direction du Bani, afin d’y organiser son armée.
+Il avait avec lui ses fils Makiou, Hadi, Maï, Mountaga, et ses neveux
+Tidiani (fils d’Alfa-Ahmadou), Saïdou et Ibrahima (tous deux fils de
+Tierno-Boubakar), ainsi que ses lieutenants Alfa-Oumar-Boïla, Alfa-
+Ousmân, Mamadi-Sidianké, Mamadi-Yorouba, etc. Il réunit 30.000 hommes,
+_sofa_ et _talibé_[307], puis, quittant Dougassou, il traversa le Bani
+et arriva à _Konihou_, où Ba-Lobbo avait concentré l’armée du Massina.
+Ba-Lobbo fut défait et se replia sur Dienné, où se trouvait alors
+Hamadou-Hamadou. Celui-ci prit la tête de l’armée peule et joignit El-
+hadj à _Saéwal_ (ou Tiaéwal), sur le Bani, entre Sofara et Hamdallahi ;
+ses lanciers, le chapeau de paille rabattu sur les yeux pour se protéger
+des balles, chargèrent avec impétuosité, mais le nombre des fusils de
+l’armée toucouleure rendit ces charges inutiles. Après un jour et une
+nuit de bataille, la situation demeurait indécise ; Hamadou, qui avait
+plus de 50.000 hommes, cerna alors l’armée d’El-hadj pour l’affamer :
+El-hadj avait encore de la poudre, mais les balles lui manquaient, et,
+si Hamadou avait poursuivi l’attaque, El-Hadj eût été promptement à sa
+merci. Profitant du répit que lui laissait la tactique de son ennemi,
+Omar fit fabriquer 10.000 balles par jour durant cinq jours par tous les
+forgerons de son armée, puis il fit abattre tout son troupeau et, une
+fois ses hommes bien repus et bien approvisionnés de munitions, s’étant
+d’autre part fait indiquer par un espion la disposition du camp de
+Hamadou et l’endroit où se trouvaient ce dernier et ses principaux
+officiers, au matin du sixième jour, il lança ses différentes compagnies
+sur des points bien précis, se réservant pour lui-même et ses Foutanké
+l’attaque du point où se tenait le roi du Massina. Celui-ci, voyant
+s’avancer El-hadj, fit coucher ses fusiliers et plaça sa cavalerie en
+arrière. Omar continua à avancer sans tirer, malgré la grêle de balles,
+de flèches et de javelots qui pleuvait sur ses hommes, et, arrivé à
+cinquante mètres de l’ennemi, il ordonna la charge en criant « _Haïwa !
+haïwa !_ » L’infanterie du Massina fut culbutée et la cavalerie mise en
+déroute. Mais Hamadou, blessé à la poitrine, un bras cassé par une
+balle, n’avait pas bougé ; se dressant sur ses étriers, tenant entre ses
+dents les lances de ses ancêtres, il se précipita sur les Toucouleurs,
+plantant successivement, de son bras valide, trois lances dans la
+poitrine de trois chefs _talibé_, en disant : « Pour mon grand-père,
+pour mon père et pour moi ! » Telle était l’impétuosité de son élan que,
+avec une poignée de fidèles auxquels il ouvrait la voie, il put
+traverser les rangs de l’armée d’El-hadj et s’enfuir sans qu’on songeât
+sur le moment à le poursuivre. Quand on y pensa, il descendait déjà le
+Bani en pirogue.
+
+Omar rassembla son monde, enterra ses morts, ramassa ses blessés et
+arriva le soir devant _Hamdallahi_, qui n’était pas défendue et que ses
+habitants avaient abandonnée ; il y entra le lendemain matin en bon
+ordre, ses troupes divisées en trois armées : d’abord celle du Ganar
+avec pavillon blanc, puis celle des Irlabé avec pavillon noir, ensuite
+celle du Toro avec pavillon blanc et rouge[308]. Lui et sa suite
+entrèrent en dernier lieu (1862).
+
+Alfa-Oumar, envoyé à la poursuite de Hamadou, le rejoignit sur le Niger,
+alors qu’il fuyait sur Tombouctou avec quatre pirogues, emmenant sa
+grand-mère, sa mère, son trésor, ses livres et ses fidèles. Le roi du
+Massina fut fait prisonnier et emmené sous escorte à Mopti, qu’il avait
+déjà dépassé. El-hadj, averti, donna l’ordre de lui couper la tête, ce
+qui fut fait. Ali, fait prisonnier d’un autre côté, fut simplement mis
+aux fers.
+
+Les chefs du Massina firent alors leur soumission à El-hadj-Omar, qui
+les laissa presque tous en fonctions, installant seulement des hommes à
+lui à Dienné (Kango-Moussa) et à Mopti (Modibbo-Daouda) (fin juin 1862).
+Il envoya ensuite une colonne à Tombouctou pour y chercher les trésors
+que Hamadou y avait en dépôt. Les oncles de Hamadou, Ba-Lobbo et
+Abdessâlem, vinrent vivre à la cour d’El-hadj. Ahmadou, fils de ce
+dernier, vint visiter son père à Hamdallahi, puis retourna à Ségou (fin
+1862).
+
+
+ =V. — La mort d’El-hadj-Omar= (1864).
+
+
+Vers cette époque, le conquérant toucouleur envoya contre Tombouctou une
+colonne commandée par Alfa-Oumar[309] ; Ahmed-el-Bekkaï, chef des
+Kounta, s’était sauvé chez les Touareg Kel-Antassar : ceux-ci
+accoururent et livrèrent, au Nord de Tombouctou, un violent combat aux
+troupes d’El-hadj, qui durent évacuer la ville. Mais El-hadj, étant
+arrivé en personne avec trente mille hommes, mit en fuite les Kounta et
+les Touareg, et pilla Tombouctou ; pendant qu’il était absorbé par le
+rassemblement du butin, les Kounta et les Touareg revinrent à
+l’improviste, et Omar ne dut son salut qu’à des Bozo qui le cachèrent
+dans une pirogue et le ramenèrent à Hamdallahi (janvier 1863). El-Hadj
+voulut alors faire la paix avec Ahmed-el-Bekkaï et lui envoya 70
+esclaves et une grosse somme en or ; Ahmed répondit à ces avances par
+une lettre, accompagnée d’un cadeau de sept chevaux, dans laquelle il
+engageait Omar à remettre le Massina au représentant de la dynastie des
+Bari, c’est-à-dire à Ba-Lobbo ; El-hadj ne répondit pas à cette
+lettre[310].
+
+Mais il se décidait à retourner à Ségou et avait fait venir Ahmadou à
+Hamdallahi pour lui passer le gouvernement du Massina (février 1863),
+lorsque la révolte éclata dans ce pays. Ba-Lobbo et Abdessâlem avaient
+fait leur paix avec Omar dans l’espoir qu’il leur laisserait le
+commandement du pays : lorsqu’ils virent qu’il allait donner ce
+commandement à son fils Ahmadou, ils complotèrent la révolte de concert
+avec Ahmed-el-Bekkaï. Ce dernier écrivit à un de ses disciples, Modibbo-
+Daouda, qui suivait El-hadj depuis l’entrée de ce dernier à Nioro,
+l’avisant que les chefs du Massina sollicitaient son appui pour se
+débarrasser d’El-hadj, mais qu’il voulait d’abord connaître les forces
+et la façon de combattre de celui-ci ; Modibbo-Daouda vint montrer la
+lettre à El-hadj, qui fit mettre aux fers Ba-Lobbo Abdessâlem et tous
+leurs parents. Puis ayant renvoyé Ahmadou à Ségou, Omar marcha sur
+Tombouctou ; battu à _Goundam_ (mars 1863), il s’enfuit dans le Hodh
+pour tâcher de gagner Nioro par le désert, mais, menacé par les Oulad-
+Mbarek, il fit volte-face, traversa le Bagana et réussit à atteindre le
+Massina (avril 1863).
+
+Cependant, en mai 1863, Ba-Lobbo et Abdessâlem réussirent à s’échapper
+de prison. Omar furieux fit tuer tous les membres de leur famille qui se
+trouvaient à Hamdallahi, en même temps que l’ex-empereur Ali. Ce
+massacre fut le signal d’une révolte générale du Massina.
+
+Un village s’étant fortifié, des chefs peuls, soi-disant dévoués à El-
+hadj, demandèrent à celui-ci une armée pour châtier ce village ; ils
+obtinrent 500 _talibé_, qui marchèrent contre la place ennemie, encadrés
+de partisans fournis par les chefs peuls ; lorsqu’on arriva au village,
+ces partisans se joignirent aux assiégés et massacrèrent la plupart des
+_talibé_. Omar envoya alors chercher de la poudre à Ségou pour préparer
+sa revanche : Ahmadou lui en expédia 150 barils, portés par des Somono
+qu’escortaient 300 _talibé_ ; en arrivant près de Dienné, les porteurs
+jetèrent leurs charges à terre, sur l’ordre des Peuls postés près de la
+route ; les _talibé_ prirent la fuite, poursuivis par les Peuls, qui en
+tuèrent un grand nombre à coups de lances (juin 1863). A partir de cet
+incident, les communications furent coupées entre Hamdallahi et
+Ségou[311].
+
+Peu de temps après, El-hadj expédia à Tombouctou, pour la troisième
+fois, une armée commandée par Alfa-Oumar : celui-ci trouva la ville
+abandonnée de ses habitants et la mit au pillage ; mais, en revenant au
+Massina, il fut attaqué par Ba-Lobbo et un fils d’Ahmed-el-Bekkaï nommé
+Sidia, à la tête d’une forte armée de Peuls et de Maures Kounta : il fut
+mis en déroute, dut abandonner son butin et ses canons[312] et fut tué
+avant d’avoir pu gagner Hamdallahi.
+
+El-hadj fut bientôt bloqué dans cette ville ; la famine étant survenue,
+beaucoup de _talibé_ désertaient et passaient à l’ennemi. Le siège,
+commencé en septembre 1863, durait depuis huit mois lorsque, par une
+nuit obscure, El-hadj réussit à faire sortir de la ville assiégée son
+neveu Tidiani, qu’il envoyait demander des vivres et du secours aux
+Tombo de la montagne. Mais, ne voyant pas revenir son neveu, qui se
+trouvait coupé de Hamdallahi par les assiégeants, il mit le feu à sa
+capitale et, à la faveur de l’incendie, parvint à s’enfuir. Rejoint par
+l’armée de Ba-Lobbo à _Ngoro_, dans un ravin du Pignari, voyant ses
+meilleurs partisans tués, abandonné par les autres, il se réfugia dans
+la grotte de _Dayambéré_ (falaise de Bandiagara), où il mourut de faim,
+se fit sauter à l’aide d’un baril de poudre ou périt enfumé par les
+Peuls, suivant les différentes versions qui circulent à ce sujet
+(septembre 1864). Plus tard, ses ossements furent recueillis par
+Tidiani, qui les fit déposer dans la forteresse qu’il s’était construite
+à Bandiagara.
+
+
+ =VI. — Ségou sous le commandement des Toucouleurs= (1861-90).
+
+
+Nous avons vu qu’_El-hadj-Omar_ était entré à Ségou le 10 mars 1861 et
+que, en le quittant, le 13 avril 1862, pour marcher sur le Massina, il
+avait laissé dans cette ville son fils _Ahmadou_, en lui confiant le
+commandement de la place et des provinces dont se composait encore, un
+an auparavant, l’empire banmana de Ségou.
+
+L’ancienne capitale des empereurs de la dynastie des Diara avait été
+sérieusement fortifiée par El-hadj-Omar, qui l’avait fait entourer d’un
+solide mur d’enceinte, percé de sept portes qui étaient barricadées tous
+les soirs ; de plus, il avait fait construire un réduit (le
+_dionfoutou_) qui servait de magasin et où les femmes d’El-hadj avaient
+leur logement. Ahmadou fit élever, pour y résider personnellement, un
+autre réduit dont les murs avaient six mètres de haut. Toutes ces
+fortifications furent érigées sous la direction d’un Soninké du Goye,
+nommé Samba Bakili et surnommé _Samba Ndiaye_, qui avait appris le
+métier de maçon à Saint-Louis, où il avait résidé longtemps comme otage.
+Ce Samba Ndiaye avait suivi Omar de Dinguiray à Ségou, lui servant de
+directeur de l’artillerie pendant les combats et d’ingénieur entre les
+batailles ; lorsqu’El-hadj quitta Ségou, il l’y laissa à la requête
+d’Ahmadou.
+
+Comme je l’ai dit plus haut, El-hadj avait appelé Ahmadou à Hamdallahi
+au début de 1863, pour lui confier le commandement du Massina et
+retourner lui-même à Ségou ; mais, la révolte ayant éclaté parmi les
+Peuls et la nouvelle étant parvenue à Hamdallahi que les anciens chefs
+militaires de Ségou, quoique ayant fait leur soumission au conquérant
+toucouleur, préparaient en sous-main le retour de Ali sur le trône de
+ses pères, Omar ordonna à son fils de regagner Ségou (mars 1863).
+
+Ahmadou, lors de son retour, reçut les compliments des chefs militaires
+banmana, qu’il traita avec beaucoup d’égards et qu’il combla de
+cadeaux ; il les invita à venir chez lui à l’occasion de la fête de la
+rupture du jeûne, devant leur lire ce jour-là une lettre importante
+d’El-hadj. Ce jour (23 mars 1863), ils vinrent en effet. Lorsqu’ils
+furent dans le réduit d’Ahmadou, les _talibé_ les entourèrent et les
+saisirent ; la plupart avaient des armes sous leurs vêtements ; Ahmadou
+les fit mettre aux fers et les expédia par le fleuve à son père, sous la
+conduite de Tierno-Abdoul. Celui-ci, arrivé à hauteur de Hamdallahi,
+demanda des ordres à El-hadj, qui fit décapiter tous les chefs banmana
+au bord même du fleuve.
+
+Cependant, Ahmadou percevait les impôts avec difficulté. En août 1863,
+ses collecteurs revinrent bredouilles du Kaminiadougou, où fermentait la
+révolte. Vers la fin de la même année, les gens de cette province
+vinrent enlever Bamabougou (ou Bambabougou), entre Sansanding et Ségou,
+sur la rive droite du Niger. Trois jours après, Sansanding, qui avait
+acquitté en rechignant un impôt de 500 pagnes porté ensuite à 1.000, se
+révolta à son tour contre Ahmadou, à l’instigation des Sissé, qu’El-hadj
+avait dépossédés au profit des Koumba, lorsque ceux ci lui avaient livré
+la place. Au moment ou Koromama Koumba envoyait un messager à Ahmadou
+pour l’avertir du mouvement, _Boubou Sissé_ ouvrait les portes de la
+ville à une armée de Banmana du Kalari (ou Karadougou) et à une autre
+armée de Banmana venant de Sokolo. Ces deux armées, unies aux gens de
+Boubou Sissé, massacrèrent la garnison toucouleure. Koromama, qui refusa
+de s’associer à la révolte, fut livré par deux de ses parents,
+Abderrahmân Koumba et Baba Koumba, à Boubou Sissé, qui le fit conduire
+sur la rive droite, en face de Médina, et l’y fit torturer : on lui
+trancha successivement les mains, les épaules, les pieds, les genoux ;
+puis on lui arracha le cœur. La tradition dit qu’il ne proféra pas une
+plainte et se contenta de répéter la formule de la foi musulmane tant
+qu’il en eut la force.
+
+Le Saro (ou Sarro) se révolta également : alors Ahmadou envoya des
+colonnes contre les révoltés de la rive droite ; Dougaba, chef des
+Banmana de Sokolo venus à Sansanding, qui pillait la rive gauche, fut
+défait et tué à Sama par Siré-Moktar, neveu d’El-Hadj et cousin de feu
+Siré-Adama (novembre 1863).
+
+Moustafa, que Omar avait laissé comme gouverneur à Nioro, envoya à
+Ahmadou 2.000 hommes de renfort, avec lesquels _Tierno-Alassane_,
+lieutenant d’Ahmadou, alla attaquer Sansanding. L’armée toucouleure
+pénétra dans le faubourg de l’Ouest, sans grande résistance, et se rua
+aussitôt au pillage des maisons ; les Banmana, sortis par l’Est, firent
+le tour des murailles et vinrent attaquer les Toucouleurs par derrière ;
+ceux-ci prirent la fuite et l’armée rentra à Ségou dans le plus grand
+désordre, abandonnant son butin, ses captifs et une partie de ses fusils
+(décembre 1863).
+
+Un grand mécontentement se développait dans les troupes d’Ahmadou ; il y
+avait rivalité entre les Irlabé et les gens du Toro, entre ceux-ci et
+ceux du Damga ; les vivres étaient rares et chers. Par contre,
+Sansanding se fortifiait et Boubou-Sissé accroissait son armée et la
+payait bien. En février 1864, après beaucoup de tergiversations, Ahmadou
+envoya _Abdoul-Belnadio_ attaquer Sansanding ; les choses se passèrent
+comme l’année précédente : les Banmana laissèrent les Toucouleurs entrer
+dans la ville, puis les tournèrent, les mirent en déroute et en tuèrent
+un grand nombre, dont Abdoul-Belnadio lui-même[313].
+
+Vers avril 1864, _Kégué-Mari_, frère et successeur de Ali, commença à se
+mettre à la tête du mouvement de révolte contre Ahmadou. Ce dernier
+envoyait faire des razzias dans les environs de Ségou, mais son autorité
+ne s’étendait qu’à une région très restreinte, et il était sans
+communications avec son père, bloqué dans le Massina. Très avare, il
+entretenait mal son armée, qui se détachait de lui, et il en était
+réduit à mettre en circulation des nouvelles imaginaires (victoire de
+l’armée de Nioro, approche d’El-hadj, etc.) pour maintenir le moral de
+ses troupes.
+
+En septembre 1864, Kégué-Mari pilla plusieurs villages soumis à Ahmadou,
+à quelques kilomètres de Ségou, sans que celui-ci pût réussir à
+rassembler son armée assez vite pour l’en empêcher.
+
+Ahmadou, pour tâcher de reconquérir son prestige, s’efforçait d’acquérir
+la réputation d’un prince juste : un de ses cousins, Mamadou-Abi, ayant
+pris des captifs à un Somono et les ayant vendus, Ahmadou le força à les
+restituer ; des _talibé_, ayant pris à des Banmana, au marché de
+Bamabougou, des marchandises sans les payer, Ahmadou leur fit donner
+cent coups de corde à chacun. D’autre part, il continuait à mécontenter
+les Toucouleurs par son avarice et les Banmana par des interdictions
+ridicules, telles que celle de tatouer les enfants ou la défense faite
+aux femmes de tresser leur chevelure en cimier.
+
+Cependant, en janvier 1865, Kégué-Mari s’avança avec une armée jusqu’à
+_Togo_, à quelques heures au Sud de Sansanding et à moins d’un jour de
+Ségou. Ahmadou envoya tous ses soldats disponibles, sous le commandement
+de Tierno-Alassane ; au premier choc, les Somono de Ségou, qui portaient
+120 barils de poudre, jetèrent leurs charges et prirent la fuite ; les
+Banmana s’emparèrent de la poudre et du _tabala_ (tambour de guerre) de
+Tierno-Alassane et se retirèrent dans Togo (24 janvier). Le 28 janvier,
+Ahmadou, ayant reçu des renforts de Niamina et de Kénienko (ou
+Kénientou), partit lui-même de Ségou, accompagné de Mage et de Quintin,
+emportant 140 barils de poudre fabriquée dans le pays (4.000 kilos
+environ), 33 sacs de poudre d’Europe (850 kilos environ), 108 fusils de
+rechange et 150.000 balles de fer, en plus des armes et des munitions
+que chaque soldat portait sur lui. A la nuit, il rejoignit, en suivant
+le Niger, l’armée de Tierno-Alassane à Markadougouba, à quelques
+kilomètres au Nord-Ouest de Togo, où Kégué-Mari était toujours campé
+avec ses troupes. Le 29 janvier, Ahmadou demeura à Markadougouba, se
+contentant de faire reconnaître la position du chef banmana par des
+patrouilles. Il distribua 80 barils de poudre à ses troupes, en
+recommandant de ne pas la gaspiller et en défendant de tirer un seul
+coup par amusement sous peine de coups de corde.
+
+Le 30 janvier, Ahmadou exhorta ses soldats, reprocha aux _talibé_ leur
+manque de courage, fit désigner des hommes d’élite pour marcher en
+avant, puis, disant qu’il fallait être pur au moment d’affronter la
+mort, exigea la restitution des objets ou captifs pris à la guerre et
+soustraits au partage légal. Après bien des atermoiements, les soldats
+se décidèrent à restituer quelques objets pillés ou à désigner tel de
+leurs captifs qui, si eux-mêmes venaient à mourir, représenterait la
+valeur de ce qu’ils avaient soustrait. Ensuite Ahmadou procéda au
+dénombrement de son armée, en faisant aligner les fusils par terre, et
+désigna son campement à chaque compagnie. Puis il recommanda aux _sofa_
+de s’avancer sans tirer jusqu’à dix pas de l’ennemi, de ne jamais
+reculer, de mettre beaucoup de poudre et dix balles dans leurs fusils.
+Il y eut, entre _talibé_ et _sofa_, une scène de défis et de disputes
+qu’Ahmadou eut grand peine à faire cesser. Après avoir calmé et exhorté
+les _talibé_ et les _sofa_, il fit de même auprès des _Toubourou_[314],
+puis des Peuls, puis des Diawara.
+
+Le départ eu lieu le 31 janvier à 4 heures du matin. A 7 heures, on
+arriva à un village en ruines où les troupes se rangèrent en ordre de
+bataille : les _talibé_ en quatre colonnes au centre, les _sofa_ et les
+Diawara à gauche, les Peuls[315] en avant et à droite pour fermer la
+route de l’Est ; en tout 4.000 cavaliers et 6.000 fantassins, dont
+Ahmadou passa la revue. A 9 heures, on fit halte en vue de Togo, à 500
+mètres de l’armée ennemie qui, Kégué-Mari à sa tête, était rangée en
+avant des murailles du village. Mari avait peut-être 3.000 fantassins et
+400 cavaliers, sans compter les soldats postés sur le mur d’enceinte et
+les terrasses de Togo. Ahmadou ayant ordonné l’attaque, cinq colonnes
+composées de fantassins et de cavaliers qui avaient mis pied à terre
+s’avancèrent au pas en psalmodiant _la ilah ill’ Allah, Mohammed rassoul
+Allah_ : à droite les Irlabé, pavillon noir, commandant Tierno-Abdoul,
+et des _sofa_, pavillon rouge, commandants Fali et Diougou Koullé ; au
+centre, les gens du Toro, pavillon rouge et blanc, commandant Tierno-
+Alassane ; à gauche, les Toubourou, sans pavillon, et enfin les _talibé_
+du Ganar, que commandait un autre Tierno-Abdoul. Les Banmana de Kégué-
+Mari attendaient l’attaque, immobiles, accroupis par terre. Arrivées à
+cent pas de l’ennemi, les colonnes d’Ahmadou s’élancèrent au pas de
+charge et le feu commença à un signal donné. Les Banmana se levèrent en
+désordre et cherchèrent à rentrer dans le village, mais ils
+s’entassèrent aux portes et furent tués à bout portant, beaucoup à coups
+d’épée. Kégué-Mari avait fui sur une colline en arrière de Togo avec sa
+cavalerie. Les _talibé_ et les _sofa_ entrèrent dans le village, où
+commença la guerre des rues ; tout cela n’avait duré que quelques
+minutes, mais ensuite la bataille devint plus pénible. Les Diawara et
+les Toubourou furent un moment repoussés ; des Banmana purent s’enfuir,
+beaucoup furent faits prisonniers et massacrés. A 4 heures, Togo ne
+renfermait plus que de rares défenseurs.
+
+Le lendemain, la plupart des fuyards furent rattrapés dans la brousse et
+mis à mort ; une centaine, qui se rendirent, furent néanmoins décapités
+sur l’ordre d’Ahmadou. Beaucoup de fugitifs aussi avaient été tués à
+coups de lance par les Peuls. Mage estime à 2.500 au minimum le nombre
+des Banmana qui périrent dans cette bataille, tandis qu’Ahmadou n’eut
+pas cent morts de son côté. Bien que Kégué-Mari eût réussi à prendre la
+fuite, c’était une éclatante victoire, mais Ahmadou ne sut pas en
+profiter.
+
+Au lieu de marcher sur Sansanding, il céda aux sollicitations des
+_talibé_, pressés de voir partager le butin, et rentra à Ségou, avec
+3.500 femmes et enfants capturés dans Togo. D’ailleurs, il n’osait pas
+se mesurer avec Boubou-Sissé et préférait aller ramasser du butin et des
+esclaves en attaquant les Banmana.
+
+Le 25 mars 1865, il partit de Ségou accompagné de Mage et de Quintin,
+emmenant son armée qu’il organisa à Ségou-Koro jusqu’au 2 avril. Ce
+jour-là, il se mit en marche vers Fogni, puis vers Kamini (en face de
+Niamina) et Kénienko (ou Kénientou), pour aller attaquer _Dina_, village
+de la rive droite du Niger situé un peu en aval de Koulikoro et où
+s’étaient concentrés les habitants de Koulikoro, de Manambougou et de
+Bamako, tous insoumis. Ahmadou arriva devant Dina le 7 avril et donna
+l’assaut à l’endroit le plus facilement défendable, le mur d’enceinte y
+dessinant un angle rentrant, et sans prendre aucune disposition
+préalable ; néanmoins, et bien que le mur eût quatre mètres de haut,
+l’armée toucouleure réussit à l’escalader sous le feu des Banmana qui,
+une fois l’enceinte extérieure franchie par l’ennemi, se réfugièrent
+dans un réduit construit au centre du village. A ce moment, une panique
+se déclara brusquement parmi les troupes d’Ahmadou, qui évacuèrent la
+place et laissèrent les Banmana réoccuper les terrasses des maisons ;
+mais, peu après, les Toucouleurs revinrent à la charge et rentrèrent
+dans le village. Enfin, après des alternatives diverses, les assaillants
+battirent de nouveau en retraite vers 3 heures et demie de l’après-midi.
+Lorsque la nuit fut venue, Ahmadou fit cerner le village, mais
+incomplètement, et les assiégés purent s’échapper presque tous, bien
+qu’un certain nombre de guerriers banmana furent capturés et massacrés
+et que beaucoup de femmes furent faites prisonnières. Les troupes
+d’Ahmadou, pénétrant enfin dans le village et le réduit évacués, se
+livrèrent au pillage jusqu’au lever du jour.
+
+Après la prise de Dina, le prince toucouleur continua sa route vers le
+Sud en suivant toujours la rive droite du Niger. Le 10 avril, une partie
+de son armée passa le fleuve pour aller piller Koulikoro ; les Somono de
+cette dernière localité vinrent se rendre à Ahmadou, qui les envoya
+s’installer à Kénienko. Le 11 avril, le village de _Manambougou_, que
+ses habitants avaient abandonné, fut brûlé ; puis, renonçant à pousser
+jusqu’à Bamako, Ahmadou, qui, lui, était demeuré sur la rive droite,
+traversa à son tour le Niger, incendia _Koulikoro_ avec plus de trois
+tonnes de coton qui s’y trouvaient réunies et se rendit à Niamina en
+longeant la rive gauche et en détruisant tout sur son passage ; il
+arriva le 14 avril à Niamina, dont les Toucouleurs avaient fait une
+place forte, et rentra le 18 à Ségou.
+
+Enfin, le 4 juillet 1865, Ahmadou se décida à marcher contre Sansanding.
+Il passa le Niger près de Markadougouba ; le passage du fleuve dura
+trois jours : une tornade fit couler plusieurs pirogues. L’armée
+toucouleure arriva le 9 juillet devant Sansanding, que défendait une
+armée composée de Peuls, de Maures et de Banmana. Ahmadou ordonna
+aussitôt l’assaut, mais ses colonnes furent plusieurs fois repoussées
+avec pertes. Le siège dura 72 jours, avec des alternatives de succès et
+de revers. Une partie des Soninké et de leurs captifs vint se rendre
+lorsque la famine commença à se faire sentir ; l’armée d’Ahmadou était
+d’ailleurs elle-même fort mal approvisionnée en vivres et la saison des
+pluies l’affaiblissait ; de plus, pendant ce temps, Kégué-Mari attaquait
+les environs de Ségou. Le 11 septembre, l’armée de ce dernier, venant de
+l’Est, traversa le Niger et attaqua Ahmadou dans son camp ; elle fut
+repoussée, mais put se retirer sans être inquiétée. Le 15 septembre,
+plus de 1.500 hommes de l’armée de Mari parvinrent à entrer dans
+Sansanding. Dans la nuit du 17 septembre, Ahmadou, pris de panique à la
+nouvelle que Kégué-Mari en personne menaçait Ségou, leva le siège pour
+rentrer dans sa capitale, où il arriva le 23 avec son armée en déroute.
+
+Fin 1865, on craignit sérieusement à Ségou d’être attaqué par Kégué-
+Mari, mais Ahmadou ne put réussir à faire marcher son armée, qui ne
+voulait plus se battre. Heureusement pour lui, Mari demeura dans
+l’inaction.
+
+Ahmadou avait caché le plus longtemps possible au public la mort de son
+père ; lorsqu’elle fut connue de tout le monde, il se proclama le seul
+héritier de la puissance paternelle et voulut être, non plus seulement
+le roi de Ségou, mais l’empereur de toute la partie du Soudan occupée
+par les Toucouleurs. Cependant ses frères _Habibou_ et _Moktar_, qui
+régnaient, le premier à Dinguiray et le deuxième à Koniakari, son cousin
+_Tidiani_, qui régnait au Massina, et l’ancien esclave de son père,
+_Moustafa_, qui commandait Nioro, prétendaient demeurer indépendants de
+son autorité, d’ailleurs assez mal assise à Ségou même. En 1870, Ahmadou
+quitta momentanément Ségou pour aller surveiller à Nioro les agissements
+de Moustafa ; n’ayant pu trouver dans la gestion de ce dernier des
+motifs suffisants pour le faire exécuter, malgré le désir secret qu’il
+en avait, il se contenta de prendre lui-même la direction des affaires
+de la province ; puis, en 1872, ayant appris que Habibou, accompagné de
+son frère Moktar, venait opérer des razzias dans le Diomboko et le
+Kaarta, il marcha contre lui, s’empara de sa personne et de celle de
+Moktar et revint à Ségou avec les deux prisonniers, qu’il laissa mourir
+dans les fers.
+
+En 1884, Ahmadou, ne sentant plus sa vie en sûreté à Ségou, où il
+s’était fait détester de tout le monde et surtout des Toucouleurs, passa
+le commandement à son fils _Madani_, alla demeurer quelque temps à
+Niamina, puis alla s’emparer de Nioro sur son frère Mountaga, qu’il y
+avait installé en 1873.
+
+Le 6 avril 1890, le lieutenant-colonel Archinard arrivait en face de
+Ségou et Madani prenait aussitôt la fuite avec les derniers _talibé_,
+laissant la place libre aux troupes françaises, et se sauvait à Mopti.
+
+
+ =VII. — Nioro sous le commandement des Toucouleurs= (1854-91).
+
+
+Comme nous l’avons vu plus haut, _El-hadj-Omar_ s’était emparé de Nioro
+en 1854 ; il n’y fit que des séjours intermittents, laissant en son
+absence à _Alfa-Oumar_ le soin de surveiller ses intérêts. Lorsque, en
+1859, il se décida à marcher sur Ségou, il installa à Nioro comme
+gouverneur l’un de ses esclaves préférés, nommé _Moustafa_, qui fut le
+véritable roi du Kingui et du Kaarta de 1859 à 1870.
+
+Le pays demeura relativement tranquille sous le gouvernement de
+Moustafa ; cependant, en décembre 1864, le Bakounou se révolta contre
+les Toucouleurs : Moustafa, alors démuni de troupes, dut faire appel à
+_Tierno-Moussa_, qui commandait le fort de Koniakari. Tierno-Moussa se
+transporta au Bakounou, mais se laissa bloquer à _Bagoïna_ ; il envoya
+demander à Ahmadou un renfort que le roi de Ségou ne put lui fournir ;
+enfin, il réussit à s’échapper du côté du Kingui, mais ne put entrer à
+Nioro, les routes étant coupées par les Maures et les Banmana, et s’en
+retourna à Koniakari.
+
+De son côté, _Ahmadou_, sans cesse harcelé à Ségou par les Banmana et
+les Peuls, demandait continuellement à Moustafa des renforts que ce
+dernier était bien incapable de lui expédier. En 1870, persuadé que
+Moustafa y mettait de la mauvaise volonté, Ahmadou vint à Nioro et, dans
+le but de perdre le gouverneur, l’accusa de prévarication ; Moustafa
+prouva qu’il n’avait pas touché au trésor d’El-hadj et avait administré
+sagement le pays au moyen des seules recettes de l’impôt. Ahmadou ne put
+le condamner mais, après être allé passer quelques jours à Guémou, il
+revint à Nioro et y resta deux ans, prenant en mains propres le
+commandement du pays. C’est à cette époque que ses deux frères Habibou
+et Moktar vinrent de Dinguiray et de Koniakari dans le but de razzier
+des provinces dépendant de Nioro ; Ahmadou, nous venons de le voir,
+marcha contre eux, les fit prisonniers et les emmena à Ségou[316], avec
+un fort contingent prélevé à Nioro et Moustafa lui-même, ayant laissé
+comme gouverneur au Kingui un chef de _sofa_ surnommé _Almami_ (1872).
+
+Au bout d’un an, Ahmadou envoya son frère _Mountaga_ pour gouverner
+Nioro (1873). Mountaga y régna de 1873 à 1884, acquérant la réputation
+d’un grand général et d’un excellent administrateur, et annexant à son
+gouvernement le Séfé et le Komintara (cercle actuel de Kita). Ahmadou,
+jaloux des lauriers de son frère, quitta Ségou en 1884, se rendit à
+_Bassaka_ dans le Bakounou et y convoqua Mountaga ; il accueillit ce
+dernier amicalement : mais Mountaga défiant profita de la nuit pour
+retourner à Nioro. Ahmadou envoya à sa poursuite une colonne qui revint
+en disant qu’elle n’avait pu l’atteindre. Il partit alors en personne,
+s’arrêta à Touroungoumbé, puis à Yéréré, envoyant de chacun de ces
+points des messagers à Mountaga pour l’engager à venir faire sa
+soumission. Après quatre mois d’inutiles pourparlers, il mit le siège
+devant Nioro. Mountaga réussit à fomenter un complot contre son frère,
+dans l’entourage même de ce dernier, mais Ahmadou le découvrit et fit
+exécuter le marabout Mahmadou-Kaya, âme du complot. Cependant les Peuls
+Sambourou se révoltèrent contre Ahmadou : Boubakar-Samba marcha contre
+eux, tua leur chef Falilou, dont la tête fut envoyée au camp d’Ahmadou,
+et prit tous les villages des Sambourou. La famine s’étant déclarée dans
+Nioro, Mountaga invita ses partisans à aller rejoindre Ahmadou et resta
+seul avec sa famille et le griot Farangalli ; les assiégeants entrèrent
+alors par la porte par laquelle étaient sortis les défenseurs ; Mountaga
+se retira avec son frère Daï et Farangalli dans sa poudrière et se fit
+sauter au moment où les _sofa_ d’Ahmadou en forçaient la porte (1885).
+
+_Ahmadou_ s’installa donc à Nioro. Quelques années après, apprenant que
+le Diafounou avait prêté son appui au marabout soninké Mahmadou Lamine,
+qui se préparait à assiéger Bakel, et redoutant que ce fait ne lui
+attirât les Français sur le dos, Ahmadou marcha sur _Gouri_, capitale du
+Diafounou ; après quatre mois de séjour à Kérané et de temporisations,
+il mit le siège devant Gouri ; au bout de trois mois, les Soninké
+évacuèrent la place pendant la nuit (1887). Après cette victoire
+d’ailleurs peu glorieuse, Ahmadou retourna à Nioro.
+
+En 1890, il envoya une armée attaquer _Koniakari_ que venait d’occuper
+le lieutenant Valentin. Après une série d’opérations dont on trouvera le
+récit au chapitre XV, il fut contraint d’évacuer Nioro devant le colonel
+Archinard, qui occupa cette ville le 1er janvier 1891 et mit en fuite
+les Toucouleurs ; Ahmadou se transporta à Bandiagara, d’où il devait
+être chassé également par nous en 1893.
+
+Durant l’occupation de Nioro par les Toucouleurs, les recettes de l’Etat
+étaient fournies par l’impôt du dixième sur les récoltes de mil, le
+cinquième du butin fait par les Toucouleurs et la moitié de celui fait
+par les contingents indigènes — le reste étant réparti entre les chefs
+et les soldats —, les héritages non réclamés, les biens abandonnés,
+l’_oussourou_ ou dîme prélevée sur les troupeaux des nomades et les
+marchandises des colporteurs, et enfin le produit des amendes. Les
+recettes servaient à entretenir le gouverneur, ses courtisans et son
+harem, à faire des cadeaux aux chefs et aux notables, à nourrir les
+troupes pendant les expéditions, à acheter des armes, des munitions et
+des chevaux, à faire des libéralités et à rémunérer les percepteurs. En
+plus de ces impôts d’Etat, il y avait les impôts religieux (_diaka_ sur
+les récoltes et les bestiaux, indemnité à payer pour être dispensé du
+jeûne, etc.) ; les recettes provenant de ces impôts servaient à
+l’entretien des mosquées, des imâm et autres membres du clergé.
+
+Des cadis rendaient la justice, assistés de lettrés ou pieux personnages
+qui n’avaient que voix consultative. On pouvait appeler de leurs
+décisions au grand cadi de Nioro. Quant aux non musulmans, ils
+continuaient à faire juger leurs différends devant leurs propres
+tribunaux et selon la coutume locale.
+
+
+ =VIII. — Le Massina sous le commandement des Toucouleurs= (1862-93).
+
+
+J’ai dit plus haut comment _El-hadj-Omar_ avait conquis le Massina en
+1862 et comment, après des luttes perpétuelles pour conserver sa
+conquête, il avait trouvé la mort en 1864 dans la falaise de Bandiagara.
+Son neveu _Tidiani_ lui succéda au Massina de 1864 à 1887.
+
+Ayant reconstruit Hamdallahi, Tidiani équipa une armée, poursuivit _Ba-
+Lobbo_ dans le Kounari et, pour utiliser la bonne volonté des Tombo,
+disposés à le soutenir contre les Peuls, transporta sa capitale à
+_Bandiagara_. Son règne ne fut qu’une lutte continuelle contre les
+habitants de son prétendu royaume, lequel en réalité ne dépassait guère
+les environs immédiats de Bandiagara. Il eut cependant des alternatives
+de succès et de revers. Son plus terrible adversaire fut _El-Bekkaï_,
+qui avait établi son quartier-général à _Ténenkou_ ; son meilleur
+secours lui vint de la rivalité et du défaut d’entente qui divisaient
+Ba-Lobbo et El-Bekkaï. C’est ainsi qu’il put battre ces deux derniers
+simultanément, l’un à _Poromani_ ou Foromani (entre Sofara et San) et
+l’autre à _Sénidiadio_. Mais ensuite Ba-Lobbo s’enferma à Dienné, que
+Tidiani ne parvint à reprendre qu’après un siège pénible ; Ba-Lobbo
+d’ailleurs avait pu s’échapper et s’était réfugié à _Fiou_
+(circonscription actuelle de San), auprès de Peuls originaires du
+Massina. Pendant ce temps, El-Bekkaï, avec les gens du Kounari, menaçait
+Bandiagara, que Tidiani eut grand-peine à préserver ; enfin, il put
+refouler El-Bekkaï sur Ténenkou et s’emparer successivement de Ténenkou,
+de Kakagnan, de Diafarabé et du Sébéra. C’est à cette époque que mourut
+Ba-Lobbo, qui ne fut qu’imparfaitement remplacé par Hamadou-Abdoul,
+lequel résida à Fiou, et Amirou-Ba-Lobbo, lequel s’était établi à
+Bangadina, au Sud-Est de San, chez les Minianka.
+
+Le décès de Ba-Lobbo entraîna la soumission d’une grande partie des
+Peuls au prince toucouleur. Peu après, Ahmed-el-Bekkaï, au cours d’un
+combat contre l’armée de Tidiani, était tué près de _Sarédina_ (Sébéra),
+où son tombeau est devenu un lieu de pèlerinage[317].
+
+Tidiani put enfin se considérer comme roi du Massina, mais le Massina
+était devenu presque un désert.
+
+En 1887, Tidiani reçut à Bandiagara la visite du lieutenant de vaisseau
+Caron, qui venait lui demander la route de Tombouctou et l’accès de
+Dienné ; le roi répondit à l’explorateur : « Je suis un porteur d’outres
+et mes outres sont Dienné et Tombouctou ; si tu les veux, empare-toi
+d’abord du porteur. » Néanmoins Caron put parvenir jusqu’à Kabara et
+s’en revenir sur ses pas, malgré l’opposition et les menaces de Tidiani,
+qui mourut la même année.
+
+Tidiani avait fait tous ses efforts pour organiser ses Etats. Il les
+avait divisés en provinces, à la tête de chacune desquelles était placé
+un _amirou_ ou gouverneur. Les divers _amirou_ résidaient d’ordinaire à
+Bandiagara auprès du roi, mais effectuaient des tournées dans leurs
+districts respectifs en vue de percevoir l’impôt. L’armée comprenait
+quatre corps, dont les deux premiers étaient composés de Toucouleurs, le
+troisième étant formé des esclaves du roi et le quatrième de Banmana
+enrôlés qu’on appelait _sofa_. Les impôts ordinaires et les impôts
+religieux furent organisés comme à Nioro ; les Tombo étaient à peu près
+dispensés de l’impôt, mais ils devaient fournir des porteurs au roi lors
+de ses déplacements et de ses expéditions militaires.
+
+_Tapsirou_, fils de Tidiani, lui succéda mais ne régna que quelques mois
+(1887-88).
+
+_Mounirou_, frère de Tapsirou, remplaça ce dernier (1888-91). Son règne
+se passa en luttes contre les Kounta, que commandait _Abiddine_, fils et
+successeur d’Ahmed-el-Bekkaï[318], et contre les Peuls, surtout ceux du
+Farimaké. Néanmoins, il parvint à conserver son autorité, grâce surtout
+à l’appui des Tombo de la région de Bandiagara et de leur chef Gogouna.
+
+En 1891, _Ahmadou_, fils d’El-hadj-Omar, fuyant de Nioro devant les
+troupes françaises, arriva au Massina, où Mounirou lui céda le pouvoir
+par déférence pour son âge. Mais deux ans plus tard le général
+Archinard, s’étant emparé de Dienné, arrivait à Mopti ; Madani, fils
+d’Ahmadou, réfugié dans cette dernière ville depuis la prise de Ségou
+par les Français, rejoignait son père à Bandiagara, pendant que le
+général proclamait à Mopti la déchéance d’Ahmadou et nommait roi du
+Massina _Aguibou_, frère d’Ahmadou et ancien roi de Dinguiray, qui avait
+embrassé notre cause. Peu après, Ahmadou était battu à _Korikori_ par le
+général Archinard, qui entrait sans coup férir à Bandiagara et y
+installait Aguibou (29 avril 1893).
+
+Ahmadou, s’étant réfugié à Douentza, tenta en vain un retour offensif,
+se sauva à Hombori, puis à Dori, puis à Say, où il passa le Niger pour
+aller s’installer à _Dounga_, entre Say et Niamey ; de là, il gagna
+bientôt les pays haoussa, où il mourut obscurément en 1898 ; ses
+derniers _talibé_ et parents qui l’avaient accompagné dans sa fuite
+soutinrent plus tard l’émir de Sokoto lors de sa tentative de résistance
+contre les Anglais ; après la victoire de ces derniers, qui s’emparèrent
+de _Bassirou_, fils d’Ahmadou, et occupèrent Sokoto, les anciens
+partisans d’Ahmadou prirent, en 1906, le chemin du Bornou, du Ouadaï et
+du Darfour pour aller s’installer en Arabie, dans le Hidjaz, où ils sont
+encore.
+
+Quant à Aguibou, il conserva de 1893 à 1902, sous notre protection et
+notre contrôle, le titre et les fonctions de roi du Massina, avec
+résidence à Bandiagara. Mais, faible et sans valeur, il ne sut pas
+ramener le calme dans ce pays troublé ni parvenir à y faire aimer le nom
+des Toucouleurs. A la suite d’incidents divers qui seront relatés au
+chapitre XV, un arrêté du 26 décembre 1902, rendu sur la proposition de
+M. le Gouverneur Ponty, plaça le Massina sous le régime de
+l’administration directe et mit Aguibou à la retraite en lui accordant
+une pension. Les chefs toucouleurs installés comme chefs de province par
+El-hadj et ses successeurs furent supprimés par extinction : à la mort
+de chacun d’eux, les cantons et les villages qu’ils commandaient furent
+rendus à leurs chefs autochtones. Aguibou lui-même, dernier représentant
+de la dynastie des Tal, s’éteignit en 1908[319].
+
+[Illustration : Carte 17. — L’empire d’El-hadj-Omar.]
+
+
+[Note 296 : Saïdou Tal eut cinq fils : Almami-Guédo, Alfa-Ahmadou,
+Tierno-Boubakar et El-hadj-Omar, nés de sa première femme, et Alioun, né
+d’une seconde épouse.]
+
+[Note 297 : Rive gauche du Sénégal, en amont de l’embouchure de la
+Falémé.]
+
+[Note 298 : Près et en amont de Makhana et sur la même rive.]
+
+[Note 299 : Entre Dramané et Bongourou.]
+
+[Note 300 : Il semble qu’El-hadj-Omar était assez porté à proposer aux
+chefs dont il désirait l’alliance de leur donner le commandement de pays
+qui ne lui appartenaient pas : c’est ainsi qu’il offrit à un marabout
+des Taleb-Mokhtar nommé Sidi Bouya, ancêtre de Saad Bou, de le nommer
+« émir du Hodh » ; Sidi Bouya réfléchit longtemps, et enfin refusa ce
+titre, qui aurait fait de lui le vassal d’El-hadj et l’aurait obligé à
+guerroyer pour le compte de ce dernier.]
+
+[Note 301 : Il s’agit ici du Guémou de l’Est, ancienne capitale de Sébé
+Kouloubali.]
+
+[Note 302 : Ce Guémou se trouvait non loin du village actuel de
+Sambakagny.]
+
+[Note 303 : Sur la rive gauche du Sénégal et à 400 mètres en aval de
+l’embouchure de la Falémé.]
+
+[Note 304 : Il s’agit, non pas du canton du Fadougou, chef-lieu Farako,
+situé sur la rive droite du Niger, mais d’une province du même nom qui
+se trouve sur la rive gauche, au Nord-Est du Bélédougou.]
+
+[Note 305 : Nous avons vu plus haut que cette conversion était toute
+superficielle ; en réalité, le Massina s’était rendu indépendant de
+Ségou, mais si l’un des deux pays eût pu prétendre à la suzeraineté sur
+l’autre, ç’aurait été, par droit historique, l’empire de Ségou.]
+
+[Note 306 : La nouvelle de la prise de Ségou par El-Hadj-Omar répandit
+la consternation dans tous les pays qui se trouvaient en relations avec
+l’empire banmana. Ahmed-el-Bekkaï, chef des Kounta de Tombouctou, qui
+avait entendu parler par l’explorateur Barth de la reine Victoria et la
+considérait comme le plus puissant des souverains de l’Europe, lui
+expédia des ambassadeurs par la voie du Sahara, afin de solliciter son
+concours pour l’aider à protéger Tombouctou contre les Toucouleurs. Les
+envoyés d’El-Bekkaï parvinrent jusqu’à Tripoli, mais là, les
+fonctionnaires turcs, ayant saisi les lettres dont ils étaient porteurs,
+crurent servir la cause de l’islam en empêchant ces lettres d’arriver à
+destination et renvoyèrent les ambassadeurs à Tombouctou après leur
+avoir fait des cadeaux.]
+
+[Note 307 : On appelait _sofa_ (« palefrenier » en mandingue) des
+captifs pris jeunes et qui avaient commencé leur apprentissage de soldat
+en soignant les chevaux ; les _talibé_ (de _taleb_, en arabe
+« étudiant ») étaient les anciens disciples d’El-hadj.]
+
+[Note 308 : Le Ganar, le pays des Irlabé et le Toro sont trois provinces
+du Fouta dont étaient originaires la plupart des soldats composant ces
+trois armées.]
+
+[Note 309 : C’est un détachement de cette armée qui fit prisonnier, du
+côté de Bassikounou, le lieutenant indigène de spahis Alioune Sal, alors
+en mission dans la région ; Alioune Sal parvint à s’échapper et regagna
+le Sénégal.]
+
+[Note 310 : Une partie de la correspondance échangée de 1860 à 1864,
+entre El-hadj-Omar d’une part et Hamadou-Hamadou et El-Bekkaï de
+l’autre, a été retrouvée par le _fama_ ou roi actuel de Sansanding,
+Mademba, qui en a remis tout récemment une copie à M. Terrier,
+secrétaire général du Comité de l’Afrique Française ; ce dernier a eu
+l’obligeance de me communiquer ces lettres.]
+
+[Note 311 : C’est pourquoi Mage, qui arriva à Ségou avec Quintin au
+début de 1864 et auquel nous sommes redevables de la plupart des détails
+qui précèdent concernant El-hadj-Omar, ne reçut pas de nouvelles des
+faits et gestes de ce dernier postérieurs à juin 1863 et ne connut les
+événements qui vont suivre que de façon imparfaite.]
+
+[Note 312 : D’après une autre version, ces canons auraient été pris par
+Ahmed-el-Bekkaï à la bataille de Goundam ; c’étaient les deux obusiers
+abandonnés dans le Ferlo par le commandant du fort de Bakel en 1857
+(voir plus haut). El-Bekkaï les fit transporter à Tombouctou, où se
+trouvaient déjà huit canons, dont trois en bronze et cinq en fer, que
+les Marocains avaient amenés autrefois.]
+
+[Note 313 : C’est après cette défaite des Toucouleurs que Mage arriva à
+Ségou avec le docteur Quintin. Pour ce qui concerne le voyage de ces
+explorateurs, ainsi que la mission du capitaine Galliéni, voir les
+chapitres XIV et XV.]
+
+[Note 314 : Les Toubourou, chez les Toucouleurs, correspondent aux
+Rimaïbé chez les Peuls.]
+
+[Note 315 : Un certain nombre de Peuls, appartenant surtout au clan des
+Dialloubé, auquel la dynastie des Bari avait ravi le pouvoir au Massina,
+avaient pris du service dans l’armée d’Ahmadou.]
+
+[Note 316 : Habibou fut remplacé à Dinguiray par son autre frère
+Aguibou, qui fut plus tard roi du Massina.]
+
+[Note 317 : Ce tombeau fut érigé en 1895 par les soins du colonel de
+Trentinian : cet officier voulut ainsi reconnaître les services rendus à
+la civilisation par El-Bekkaï, qui avait autrefois protégé Barth à
+Tombouctou. Cet Ahmed-el-Bekkaï était le petit-fils du fameux Sidi-el-
+Mokhtar-ben-Ahmed, né en 1729 et mort en 1811, qui enleva la suprématie
+religieuse aux Kel-Antassar pour la donner aux Kounta et dont le
+tombeau, situé à Bou-el-Anouar dans l’Azaouad, est aussi un lieu de
+pèlerinage très fréquenté.]
+
+[Note 318 : Abiddine fut tué en 1889 au cours d’une bataille livrée aux
+troupes de Mounirou.]
+
+[Note 319 : Il avait fait en 1900 un voyage en France et avait visité
+l’Exposition Universelle.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XII
+
+ =L’empire mandingue de Samori
+ (XIXe siècle).=
+
+
+L’empire de Samori n’eut jamais l’extension de celui d’El-hadj-Omar ; il
+n’en eut pas non plus la durée. Il semble que les qualités de Samori, en
+tant qu’organisateur, étaient inférieures à celles d’El-hadj-Omar, mais
+il semble d’autre part que l’habileté guerrière du premier fut plus
+considérable que celle du second. En tout cas, les conditions dans
+lesquelles opérèrent ces deux grands conquérants soudanais de l’époque
+contemporaine étaient fort différentes, et il est essentiel de se les
+rappeler si l’on veut établir entre eux une comparaison.
+
+El-hadj-Omar était un musulman instruit, qui avait beaucoup voyagé,
+avait vécu à la cour de souverains puissants, tels que les sultans du
+Bornou et de Sokoto, avait visité des villes telles que Le Caire et La
+Mecque, avait vu de près les Français du Sénégal et s’était entouré de
+gens, tels que Samba Ndiaye, formés à notre école. Samori au contraire
+était ignorant et illettré[320] ; il ne fut jamais en relations directes
+avec d’autres pays que les contrées du Soudan où se déroula sa fortune
+et, s’il reçut quelquefois la visite d’Européens, il n’avait jamais
+visité leurs établissements et n’avait jamais vu la mer avant sa capture
+et son exil.
+
+D’autre part, El-hadj-Omar, sauf sur les rives du Sénégal, ne fut
+aucunement gêné, dans la constitution de son empire, par l’action
+européenne et n’eut affaire qu’à des peuplades indigènes dont la plupart
+n’étaient aucunement organisées ou à des Etats également indigènes qui
+étaient arrivés à l’époque de la décadence et du démembrement, tandis
+que Samori, dès le début, vit ses ambitions contrecarrées constamment
+par les Français et dut passer sa vie à refaire ailleurs des conquêtes
+que notre armée lui enlevait au fur et à mesure : aurait-il eu la
+volonté et le pouvoir d’organiser solidement son empire que nous ne lui
+aurions pas laissé le temps de le faire. Si l’on veut bien observer
+qu’il trouva le moyen de résister pendant seize ans à nos colonnes et
+que, durant cette période de perpétuel qui-vive, il réussit à imposer
+son autorité sur un territoire qui n’eut jamais moins de 500 kilomètres
+de long sur 200 de large, la promenant des sources du Niger à la basse
+Volta Noire, et si l’on se souvient d’autre part qu’il suffit de trois
+années au général Archinard pour effacer de la carte d’Afrique toute
+trace de l’empire, déjà vieux de trente ans, fondé par El-hadj-Omar, on
+conviendra que la comparaison n’est pas entièrement défavorable à
+Samori.
+
+D’un autre côté, il faut remarquer que ce dernier, au moins pendant la
+première moitié de son règne, opérait parmi ses compatriotes et
+incarnait en quelque sorte la résistance nationale opposée à
+l’occupation française, tandis qu’El-hadj et ses successeurs s’étaient
+taillé des royaumes en pays étranger et n’avaient jamais su se concilier
+l’amour ni la fidélité de leurs sujets. L’armée d’El-hadj, en dehors
+d’un noyau d’esclaves et de disciples dévoués corps et âmes à leur
+maître, était un ramassis de gens de toutes nationalités, sur lesquels
+El-hadj avait su prendre un ascendant personnel indéniable, mais qui ne
+servirent souvent qu’en rechignant ses fils et ses lieutenants. L’armée
+de Samori comptait bien aussi une quantité considérable de gens venus de
+partout, enrôlés volontaires qu’attirait l’espoir du butin ou captifs
+faits à la guerre et entraînés au métier militaire par leurs maîtres,
+mais elle comporta toujours un fort contingent de Mandingues et de
+Foulanké du Ouassoulou, compatriotes de Samori lui-même, parlant la même
+langue, ayant les mêmes mœurs et les mêmes traditions que le chef qui
+les menait au combat.
+
+L’histoire de Samori intéresse moins exclusivement la colonie du Haut-
+Sénégal-Niger que celle d’El-hadj-Omar ; elle intéresse même plus la
+Guinée et la Côte d’Ivoire — dans leurs limites actuelles — que la
+colonie qui fait l’objet du présent ouvrage. D’un autre côté, l’histoire
+du conquérant mandingue est beaucoup plus intimement liée à celle de
+l’occupation française que l’histoire du conquérant toucouleur. Aussi
+n’en donnerai-je ici qu’un assez court résumé, en insistant seulement
+sur les faits qui concernent plus spécialement le Haut-Sénégal-Niger et
+en renvoyant, pour les détails, au volume que M. André Mévil a consacré
+au célèbre héros soudanais[321], volume que j’ai d’ailleurs fortement
+mis à contribution, ainsi qu’au chapitre XV de ce volume.
+
+_Samori Touré_[322] naquit vers 1835, de parents obscurs, à Sanankoro
+près Bissandougou, dans la partie du Ouassoulou avoisinant le Milo
+(Guinée Française). Vers 1870, il s’imposa comme chef à Bissandougou,
+prit _Sanankoro_ et s’y installa. De 1874 à 1877, il s’empara du
+Sangaran et de quelques cantons voisins à cheval sur le haut Niger,
+entre le Tinkisso et le Milo. En 1880, il s’intitula _amir-el-
+moumenîn_[323] et prêcha la guerre contre les infidèles. Bientôt il
+franchit le Niger en aval de Siguiri et établit son autorité sur
+_Kangaba_ et l’Est du Manding, ainsi que sur les cantons banmana de la
+rive droite (Safé, Guitoumou — ou Djitoumou — et Méguétana), où il fit
+de nombreux captifs. Puis il menaça Niagassola, à 120 kilomètres de
+notre fort de Kita qui venait d’être fondé. Le colonel Borgnis-
+Desbordes, ayant inutilement cherché à entrer en pourparlers avec lui
+par l’intermédiaire du lieutenant indigène Alakamessa, engagea les
+hostilités au début de 1882, en allant au secours de _Kéniéra_, sur la
+rive droite du Niger (à l’Est-Sud-Est de Siguiri), que Samori
+assiégeait ; ce dernier prit la fuite, mais son frère _Fabou_ attaqua le
+colonel comme il repassait le Niger et le harcela presque jusqu’à Kita.
+
+Le 1er février 1883, Borgnis-Desbordes fondait le poste de Bamako, après
+avoir été attaqué à Daba par les Banmana, sur la route de Kita à Bamako.
+Peu après, Fabou s’avançait vers le Nord jusqu’à _Sibi_ et coupait la
+ligne de ravitaillement de Kita à Bamako, tandis que d’autres bandes de
+Samori détruisaient la ligne télégraphique et arrivaient le 1er avril à
+4 kilomètres au Sud de _Bamako_, au confluent de l’Oyako et du Niger. Le
+colonel Borgnis-Desbordes engagea l’attaque en cet endroit le 5 avril,
+avec 400 hommes contre 3.000 ; nos troupes, après avoir franchi l’Oyako,
+durent reculer, repasser le ruisseau et s’appuyer aux collines rocheuses
+qui viennent aboutir à sa rive gauche. Après plus de huit heures d’un
+combat meurtrier, nos troupes, diminuées du dixième, durent rentrer à
+Bamako, où le capitaine Pietri amena un renfort de Kita. Le 12 avril,
+Borgnis-Desbordes réunit les hommes valides des deux effectifs, y ajouta
+200 auxiliaires, retourna à l’Oyako, y retrouva Fabou et ses bandes et
+les mit en déroute ; le capitaine Pietri accentua cette déroute à l’aide
+d’une colonne volante.
+
+Les instructions supérieures étant de ne pas s’engager trop avant, le
+colonel Boylève, en 1883-84, se contenta de surveiller la ligne des
+postes, au Sud et à proximité de laquelle se tenaient les avant-gardes
+de Samori.
+
+En 1884-85, le commandant Combes repoussa les bandes avoisinant Bamako
+sur la rive droite du Niger, qu’il franchit à Kangaba, puis installa un
+poste provisoire à Niagassola. Samori envoya attaquer ce poste, que
+commandait le capitaine Louvel ; ce dernier se porta au devant de
+l’ennemi, qu’il rencontra au Sud de Niagassola, sur la route de Siguiri,
+près de _Nafadié_, au passage difficile de la rivière Komodo. _Malinké-
+Mori_, frère de Samori, attaqua vigoureusement le détachement Louvel, au
+moment où celui-ci s’engageait dans un ravin boisé, mais fut mis en
+déroute ; Louvel revint sur Nafadié, où il fut attaqué le lendemain par
+3.000 _sofa_ qui, ne pouvant prendre d’assaut le fortin provisoire
+construit à la hâte, en firent le blocus. Le commandant Combes, averti,
+vint de Koundian par Niagassola et arriva, le 10 juin 1885, à Nafadié,
+qu’il dégagea. Combes et Louvel se replièrent sur Niagassola, harcelés
+par les _sofa_ de Malinké-Mori et passant au travers des bandes de Fabou
+qui cherchaient à les couper de ce dernier point. Les soldats de Samori
+considérèrent cette marche de nos troupes comme une fuite et, voulant
+dire que nous avions peur et refusions le combat, ils crièrent aux
+tirailleurs : _Al tarha bôké Niagassola !_ « Allez vous soulager à
+Niagassola ! » (injure demeurée longtemps fameuse parmi nos troupes
+indigènes).
+
+Fin 1885, le lieutenant-colonel Frey avait à repousser 10.000 _sofa_
+établis sur la rive gauche du Bakhoy, sous le commandement de Malinké-
+Mori qui s’était avancé jusqu’à 30 kilomètres de Bafoulabé, tandis que
+Fabou tentait de pénétrer dans le Birgo pour prendre Kita entre deux
+feux et que le lieutenant Péroz était assiégé dans Niagassola. Le
+lieutenant-colonel Frey, ayant quitté Toukoto le 28 décembre 1885,
+arriva le 16 janvier 1886 à _Galé_, que Malinké-Mori venait d’abandonner
+en l’incendiant ; il le poursuivit au delà de Nafadié[324], à l’Ouest de
+Niagassola, l’atteignit par surprise, dans la nuit du 17 au 18, près de
+la rivière Farako ou Fatako, et le mit en déroute.
+
+Samori fit alors demander la paix : Frey répondit qu’il exigeait, pour
+l’accorder, que tous les _sofa_ se retirassent sur la rive droite du
+Niger ; _Oumar-Diêli_, l’envoyé de Samori, donna aussitôt des ordres
+pour que les chefs de bandes opérant dans le Bouré et le Manding
+évacuassent la rive gauche. A la demande de Samori, Frey envoya auprès
+de ce dernier une mission composée du capitaine Tournier, du capitaine
+indigène Mahmadou Racine, du lieutenant Péroz et de l’interprète
+Alassane, et chargée de proposer un traité reconnaissant à la France
+tous les pays de la rive gauche du Niger à partir du confluent du
+Tinkisso jusqu’à Niamina ; Samori signa le traité qu’on lui proposait
+et, comme preuve de sa bonne foi, confia à la mission son fils _Kièoulé-
+Karamoko_, qui fut emmené en France et rejoignit ensuite son père[325].
+
+Le traité de 1886 ne fut pas ratifié à Paris et, en 1887, le capitaine
+Péroz fut envoyé à Bissandougou pour proposer à Samori un autre traité,
+étendant les droits de la France sur la rive gauche du Niger jusqu’aux
+sources du Tinkisso et établissant le protectorat français sur les Etats
+de Samori : ce dernier signa ce traité le 25 mars 1887. L’empire de
+Samori ainsi délimité se composait à peu près du Ouassoulou et était
+borné à l’Est par le royaume de Sikasso, au Nord par le royaume de Ségou
+et nos possessions, à l’Ouest par le Fouta-Diallon.
+
+La même année, Samori entrait en guerre avec _Tièba_[326], roi de
+_Sikasso_, et mettait le siège devant cette ville. Il avait demandé au
+commandant supérieur du Soudan un canon et des renforts et crut que le
+lieutenant Binger, qui commençait à cette époque son célèbre voyage,
+était chargé de les lui amener. Détrompé par cet officier lui-même, il
+ne l’en reçut pas moins bien ; le lieutenant Binger demeura longtemps
+dans le camp de l’_almami_, devant Sikasso, mais ne put déterminer
+Samori à abandonner une lutte sans issue. Celui-ci y aurait peut-être
+renoncé, mais il avait juré, en quittant Bissandougou, de rapporter la
+tête de Tièba, et il n’osait pas manquer à son serment. Le siège de
+Sikasso dura 16 mois (mai 1887 à août 1888) et coûta à Samori nombre
+d’hommes, mais finalement l’_almami_ dut lever son camp et s’en
+retourner bredouille.
+
+En mai 1889, des _sofa_ de Samori firent des incursions sur la rive
+gauche du Niger, en violation du traité de 1887, que l’_almami_
+d’ailleurs nous renvoya, furieux que nous ne l’ayons pas aidé dans sa
+lutte impuissante contre Tièba et que nous soyons entrés en pourparlers
+avec ce dernier pour le gagner à notre cause. Samori prétendait, avec
+quelque apparence de raison, qu’aux termes mêmes du traité de 1887
+Sikasso et ses dépendances, étant sur la rive droite, faisaient partie
+de ses propres Etats.
+
+Au début de 1891, le colonel Archinard passait le Niger au Sud de
+Siguiri et entamait les opérations du côté de Kankan et de Bissandougou,
+qu’il occupait. Au commencement de l’année suivante, le lieutenant-
+colonel Humbert continua à opérer dans les mêmes régions et occupa
+Kérouané et Sanankoro, sans arriver pourtant à pouvoir ruiner la
+puissance de Samori. Le colonel Archinard, revenu au Soudan comme
+gouverneur en fin 1892, confia au lieutenant-colonel Combes le soin de
+poursuivre la lutte ; Combes réussit à déloger les troupes de Samori du
+Kouranko et de la vallée du Milo, les chassa vers le Sud-Est au delà
+d’Odienné et fonda les postes de Farana et de Kissidougou.
+
+En 1893, Samori, secondé par l’armée du chef d’Odienné, vint assiéger
+_Ténétou_ et _Bougouni_, qui se rendirent à lui au moment où le
+lieutenant-colonel Bonnier arrivait à leur secours (novembre 1893) ;
+Bonnier poursuivit l’_almami_ au Sud de Bougouni, mais dut abandonner
+l’opération commencée pour marcher sur Tombouctou.
+
+C’est alors que Samori s’empara de la région comprise entre Kong et
+Bondoukou (1894-95) et s’y installa. En 1896-97, ses bandes firent une
+réapparition sur les territoires qui constituent aujourd’hui le Haut-
+Sénégal-Niger, sous la direction de son fils préféré _Sarankièni-Mori_,
+qui opéra des razzias — souvent malheureuses du reste — dans les pays
+birifo et dagari du cercle actuel de Gaoua ; c’est là qu’il rencontra et
+extermina, près de _Dokita_, le détachement anglais du lieutenant
+Henderson : cet officier, fait prisonnier par Sarankièni-Mori, fut
+envoyé par celui-ci à son père à Dabakala (mars 1897) ; Samori le
+relâcha et le fit reconduire sur les bords de la Volta, où il fut
+recueilli par une reconnaissance du capitaine Scal.
+
+Le capitaine Braulot, au retour d’une mission chez Babemba qui
+commençait à nous donner de sérieuses inquiétudes, fut envoyé par Bobo-
+Dioulasso et Lorhosso en vue d’occuper _Bouna_, que Samori avait accepté
+de nous rétrocéder ; cet officier était accompagné du lieutenant Bunas
+et du sergent Myskiewicz : les trois Européens furent tués près de
+Bouna, le 20 août 1897, par l’armée de Sarankièni-Mori. Ce massacre
+décida l’autorité supérieure à en finir avec Samori et des opérations
+eurent lieu en 1898 dans le Nord de la Côte d’Ivoire actuelle : les
+commandants Caudrelier et Pineau rabattirent l’_almami_ vers le Sud-
+Ouest sur le haut Cavally ; il fut arrêté dans sa fuite par divers
+détachements opérant sous le commandement du lieutenant-colonel Bertin,
+puis du commandant de Lartigue, et fut pris, le 29 septembre 1898, à
+_Guélémou_, près de la route actuelle de Touba à Danané, par une
+reconnaissance dirigée par les capitaines Gouraud et Gaden.
+
+Samori fut amené à Saint-Louis par Nafadié, Niagassola, Kita et Kayes ;
+à Saint-Louis, il tenta de se suicider en se donnant un coup de couteau,
+mais ne réussit qu’à se blesser légèrement. Puis il fut déporté au Gabon
+avec son fils Sarankièni-Mori, son conseiller Morifing-Dian et sa femme
+Sarankièni, et mourut à Njolé, sur l’Ogôoué, en 1900, à l’âge de 65 ans
+environ.
+
+Samori avait surtout donné ses soins à l’organisation de son armée :
+celle-ci comprenait d’abord une sorte de garde d’élite à cheval, formée
+des fils, neveux et petits-fils de l’_almami_ et de quelques autres
+jeunes gens de grandes familles, puis un certain nombre de bataillons
+d’infanterie dont chacun était commandé par un fils ou un cousin de
+Samori ou encore par l’un de ses serfs ou esclaves préférés. En outre,
+de nombreuses bandes d’auxiliaires, à pied ou à cheval, étaient
+recrutées selon les besoins ou les facilités du moment.
+
+Les soldats étaient pour la plupart enrôlés très jeunes et servaient
+d’abord comme palefreniers et domestiques sous le nom de _bilakoro_
+(enfants vêtus d’une simple pièce d’étoffe ou _bila_) ; devenus
+_koursitigui_, c’est-à-dire en âge de porter la culotte (de 12 à 15
+ans), ils recevaient des fusils et accompagnaient au combat les soldats
+réguliers, non pas tant pour prendre part eux-mêmes à l’action que pour
+assister les réguliers, porter leurs bagages, les aider à charger leurs
+fusils et les ramener au camp lorsqu’ils étaient blessés. Les réguliers,
+véritables soldats, portaient le nom de _sofa_ (littéralement « père du
+cheval »), non pas qu’ils fussent nécessairement des cavaliers, mais
+parce qu’ils avaient commencé, comme je viens de le dire, par exercer le
+métier de palefrenier.
+
+Les _sofa_ étaient armés soit de fusils à pierre, soit de fusils à
+piston, soit d’armes perfectionnées de systèmes divers : ces dernières
+provenaient, soit d’achats faits aux comptoirs du Sierra-Leone, du
+Libéria ou du Sénégal, soit de prises opérées sur des détachements
+européens, soit — pour une assez large part — de fusils transformés ou
+fabriqués, sur le modèle de nos Gras ou de nos Kropatchek, par les
+forgerons que Samori traînait partout avec lui.
+
+[Illustration : Carte 18. — L’empire de Samori.]
+
+
+[Note 320 : Il ne sut jamais lire couramment l’arabe et toutes les
+lettres que l’on a de lui ont été rédigées par des secrétaires.]
+
+[Note 321 : A. Mévil, _Samory_.]
+
+[Note 322 : Son père s’appelait Lafia Touré et sa mère Massorona
+Kamara ; tous deux étaient des Mandingues, originaires l’un du
+Ouassoulou et l’autre du Konian (région de Beyla).]
+
+[Note 323 : Samori n’aimait pas être appelé par son prénom tout court,
+ce qui constitue chez les Mandingues une formule d’appellation peu
+respectueuse ; on le désignait généralement par le titre d’_almami_, qui
+signifie l’« imâm » (le grand-prêtre), et n’est aucunement, quoi qu’on
+en ait dit, l’abréviation d’_amir-el-moumenîn_ « prince des croyants ».]
+
+[Note 324 : Ce village est différent du Nafadié près duquel eut lieu le
+combat du Komodo.]
+
+[Note 325 : Plus tard, à la suite d’une dispute, Samori fit mettre à
+mort ce Karamoko, qui d’ailleurs, prétend-on, était un esclave et non un
+fils de l’_almami_.]
+
+[Note 326 : Tièba mourut le 28 janvier 1893 et fut remplacé par Babemba,
+son frère ou son neveu.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIII
+
+ =L’empire de Tekrour et les Etats secondaires.=
+
+
+A maintes reprises, au cours de cet ouvrage, j’ai mentionné le nom de
+l’empire de Tekrour comme celui de l’un des Etats indigènes qui ont joué
+un rôle considérable dans l’histoire du Soudan depuis les premiers
+siècles de notre ère : cependant, les territoires qui ont constitué cet
+empire étant situés, d’une manière générale, en dehors des limites de la
+colonie actuelle du Haut-Sénégal-Niger, je n’ai pas cru devoir consacrer
+un chapitre spécial à cet Etat ; néanmoins, il me paraît indispensable,
+en raison de l’influence qu’il a exercée sur les autres Etats ou que
+ceux-ci lui ont fait subir, de donner au moins un résumé de son
+histoire, telle qu’elle m’apparaît d’après les quelques documents que
+j’ai eus entre les mains[327].
+
+Dans le Haut-Sénégal-Niger proprement dit, d’autre part, bien des Etats
+ont existé dont l’importance, pour avoir été locale, n’en a pas moins
+été réelle : les uns n’ont été que des royaumes plus ou moins vassaux
+des grands empires dont nous avons parlé déjà, les autres ont su garder
+leur indépendance. Chacun de ces petits Etats mérite également de
+trouver ici son histoire, si succincte qu’elle soit.
+
+ DELAFOSSE Planche XXVI
+
+[Illustration : _Cliché Paulin_
+
+FIG. 51. — Tombouctou, vue générale.]
+
+[Illustration : FIG. 52. — Les restes de l’ancien fort de Médine, près
+de Kayes.]
+
+
+ =I. — L’empire de Tekrour.=
+
+
+J’ai dit précédemment que la ville de _Tekrour_, qui donna son nom à
+l’empire dont elle fut momentanément la capitale et à la population
+centrale de cet empire — celle des _Tekarir_ ou Toucouleurs —, était
+vraisemblablement située sur le Sénégal, tout près du village et du
+poste actuels de Podor[328].
+
+Il est très probable que « Tekrour » n’était pas le nom indigène de
+cette ville et que ce nom lui a été donné par les Berbères, lesquels
+nous l’ont transmis par l’intermédiaire des Arabes, de même qu’ils nous
+ont transmis par l’intermédiaire des Ouolofs celui par lequel nous
+désignons les « Toucouleurs »[329].
+
+Quoi qu’il en soit, cette ville dut être célèbre dès une époque très
+ancienne parmi les populations sahariennes et soudanaises vivant à
+proximité du Sénégal ; ses premiers habitants devaient appartenir à une
+population de race noire — ainsi que le dit expressément Yakout —, dont
+les descendants sont encore appelés aujourd’hui « Tekrouriens »
+(_Tekarir_) par les Maures leurs voisins et « Toucouleurs » par les
+Français, sous la réserve cependant que les Toucouleurs actuels sont,
+comme je l’ai dit, un amalgame très composite de peuples divers dans
+lequel l’ancien peuple autochtone de Tekrour ne forme sans doute qu’un
+élément restreint.
+
+Elle fut la capitale d’un Etat nègre qui devait chevaucher sur les deux
+rives du Sénégal, s’étendant même davantage sur la rive nord, à une
+époque où les Berbères ne s’étaient pas encore avancés vers le Sud plus
+loin que l’Adrar mauritanien et où les Ouolofs, les Sérères et les
+Toucouleurs étaient répandus dans le pays habité aujourd’hui par les
+Maures Trarza et Brakna. Depuis une date qu’il est impossible de fixer
+jusque vers la fin du VIIIe siècle de notre ère, le pouvoir était entre
+les mains d’une famille autochtone appartenant, disent certaines
+traditions, au clan des _Sal_. L’autorité de l’empereur de Tekrour
+s’étendait, non seulement sur les Tekrouriens proprement dits, lesquels
+habitaient le Fouta actuel et la rive nord du Sénégal faisant face au
+Fouta, mais aussi sur les Sérères et les Ouolofs : c’est l’ensemble de
+ces trois peuples, semble-t-il, qu’Edrissi désignait sous le nom de
+_Maghzara_.
+
+Les villes principales de l’empire étaient : _Aoulîl_ (sur la côte de
+l’Atlantique, au Nord du lac de Biakh ou lac de Teniahya) qui
+fournissait le sel et l’ambre gris ; _Senegana_, chef-lieu de la
+province du même nom et du pays ouolof, qui devait se trouver d’après
+Bekri à l’embouchure du Sénégal, à peu près à l’emplacement actuel de
+St-Louis ; enfin _Tekrour_, capitale de l’empire et résidence habituelle
+du souverain, dont les habitants, au dire d’Edrissi, se vêtaient — au
+XIIe siècle — de couvertures de laine et se coiffaient de petits turbans
+de même tissu, les gens riches seuls portant des vêtements de coton et
+des sortes de burnous. L’empereur ne résidait pas toujours à Tekrour
+même puisque, lors de l’arrivée des Judéo-Syriens au Fouta, il habitait
+à _Guédé_, sur le marigot de Doué, un peu au Sud-Est de Podor et par
+conséquent de Tekrour. Le Guidimaka et le Galam devaient former les
+provinces extrêmes de l’empire ; nous avons vu que ces pays
+commencèrent, durant la seconde moitié du VIIIe siècle, à être colonisés
+par des Soninké venus du Ouagadou ; lorsque l’empire de Ghana fut, un
+peu plus tard, commandé par des Soninké, le Guidimaka et le Galam
+devinrent, au moins en partie, des dépendances de Ghana.
+
+Vers l’an 800, _Ismaïl_, l’un des chefs de l’immigration judéo-syrienne
+au Fouta, s’empara du pouvoir, qui demeura pendant deux siècles environ
+entre les mains des Judéo-Syriens, lesquels devinrent les Peuls.
+
+Au début du XIe siècle, Mahmoud, le dernier empereur judéo-syrien, fut
+tué par un Tekrourien nommé _Ouâr Diâdié_, _Ouâr Diâbi_ ou _Ouâr
+Ndiaye_, fils de Râbis[330]. Ce personnage fut le premier prince de la
+deuxième dynastie toucouleure, ou tout au moins autochtone, du Tekrour,
+laquelle demeura au pouvoir environ trois siècles ; il se convertit à
+l’islamisme, fit embrasser la religion nouvelle par la majorité des
+Toucouleurs et par les Soninké de Silla (Galam), et mourut en 1040. Ses
+successeurs embrassèrent le parti des Almoravides et leur fournirent des
+contingents, ainsi qu’on l’a vu plus haut.
+
+Les Soninké-Sossé de la famille de Soumangourou Kannté, chassés du
+Kaniaga par l’empereur mandingue Soundiata en 1235 et émigrés au Tekrour
+vers 1250, parvinrent à détrôner le dernier représentant de la dynastie
+issue de Ouâr Diâdié, en s’appuyant sur le clan toucouleur des Dénianké,
+rival et ennemi de celui des Koliâbé[331]. On eut ainsi, de 1250 à 1350
+environ, la dynastie des _Sossé_.
+
+Elle fut renversée au bout de cent ans par les _Ouolofs_ qui, après
+avoir secoué le joug du Tekrour sous la conduite d’un nommé Ndiadiane
+Ndiaye et avoir forcé les Sérères à abandonner les rives du Sénégal pour
+se concentrer dans le Sine, s’emparèrent de Tekrour vers 1350 et
+annexèrent le Fouta à l’empire du Diolof. La situation redevint donc ce
+qu’elle était au début, c’est-à-dire qu’on eut un seul empire allant de
+l’Atlantique au Galam, avec cette différence que, de vassaux du Tekrour,
+les Ouolofs en étaient devenus les suzerains[332].
+
+Le Fouta ne reconquit son indépendance que vers 1520, pour être gouverné
+d’ailleurs par une dynastie peule, celle de _Koli Galadio_. Ce
+personnage, nous l’avons vu, était fils de Tindo ou Tendo Galadio[333],
+qui résidait au Bakounou et fut vaincu et tué au Kingui en 1512 par le
+premier _askia_ de Gao. La mère de Koli, d’après certaines traditions,
+était mandingue et aurait été donnée en mariage à Tindo par un prince du
+clan des Keïta, descendant de Soundiata[334]. Koli, fuyant le Kingui,
+arriva au Toro, s’empara de Guédé, où résidait alors le gouverneur
+ouolof du Toro — ou le roi du Toro vassal des Ouolofs — et, grâce à
+l’appui des Dénianké, se fit reconnaître chef du Toro et de tout le
+Fouta par les Toucouleurs. Ensuite, il alla faire la guerre au Bambouk,
+mais, battu par Guimé Sissoko, alors roi du Bambouk, il se porta vers
+l’Ouest, jusque près de l’Océan, souleva les Sérères contre les Ouolofs
+et, avec l’aide des premiers, infligea une sanglante défaite au
+souverain du Diolof, qui se jeta dans une pirogue et remonta le cours du
+Sénégal jusque près de Bakel, se réfugiant à _Gallat_, non loin de
+Touabo. Koli, traversant le Fouta, atteignit le monarque ouolof à Gallat
+et le tua[335]. Le Diolof cessa d’être un vaste empire pour ne plus
+constituer qu’un royaume modeste et le Toro, où Koli s’établit
+définitivement, redevint la province centrale du Tekrour reconstitué.
+
+Koli, d’après Sa’di, eut pour successeur son fils _Yoro-Diam_, qui fut
+remplacé lui-même par son frère _Galadyi-Tabar_, lequel « ne peut être
+comparé qu’à l’empereur Moussa (Kankan-Moussa) pour sa renommée et ses
+vertus ». Après Galadyi régna son neveu _Kato_ ou Kata, fils de Yoro-
+Diam, auquel succéda son frère _Samba-Lam_[336] ; celui-ci demeura 37
+ans sur le trône et fut remplacé par son fils _Boubakar_, qui régnait
+encore au temps où fut écrit le _Tarikh-es-Soudân_, c’est-à-dire vers
+1650. J’ignore, quant à présent, les noms des successeurs de Boubakar.
+
+André Brue, dans un voyage qu’il fit au Fouta en 1697, s’arrêta à
+_Guyorel_ (Guireye de nos cartes), en amont de Kaédi et sur la rive
+gauche du Sénégal : cette localité était le port desservant la résidence
+habituelle du _siratik_, c’est-à-dire du roi du Fouta ou empereur du
+Tekrour ; Brue ne nous donne pas le nom de cette résidence, qui devait
+se trouver dans le Bosséa, mais il nous dit que le _siratik_ demeurait
+une partie de l’année à _Goumel_, à deux jours en amont de Guyorel : ce
+Goumel doit correspondre au Koumdel de nos cartes et se plaçait en tout
+cas en un point voisin de Matam[337]. Brue se rendit lui-même à Goumel
+et y vit le roi, qui était musulman, avait le teint d’un mulâtre et des
+traits plus fins que les Nègres, ce qui prouve qu’il avait conservé des
+traces visibles de son origine peule ; le fils de ce roi s’appelait
+alors Boukar-Siré.
+
+Dans le courant du XVIIIe siècle, vers 1720 selon les uns, en 1776
+seulement d’après les autres, un marabout toucouleur appartenant au clan
+des Tôrobé et nommé _Abdoulkader_ prêcha la guerre sainte contre les
+infidèles, vainquit les Dénianké, renversa la dynastie peule des
+descendants de Koli et établit au Fouta une sorte de monarchie
+théocratique qui se maintint jusqu’à la conquête française, le pouvoir
+appartenant désormais à des religieux du clan des _Tôrobé_.
+
+
+ =II. — Le royaume du Galam ou Gadiaga.=
+
+
+Lors de la dispersion des Soninké du Ouagadou, vers la fin du VIIIe
+siècle, _Alikassa Sempré_ alla fonder _Galambou_ ou _Kounguel_, au
+confluent de la Falémé et du Sénégal, et d’autres chefs de familles
+soninké fondèrent dans la même région _Yaressi_ ou Diaressi (ou encore
+Diarissona), sur la rive nord du Sénégal, en face d’Ambidédi, et
+_Silla_, près de Bakel. Ces diverses colonies formèrent le royaume du
+Galam ou du Gadiaga, avec Galambou comme capitale, royaume qui se
+composait approximativement des provinces actuelles du Goye et du
+Kaméra, sur la rive gauche du fleuve, formant le Galam ou Gadiaga
+proprement dit, et du Guidimaka, sur la rive droite. Le pouvoir se
+transmit parmi les descendants d’Alikassa, qui échangèrent leur nom de
+Sempré contre celui de _Bakili_[338]. Les autres grandes familles
+étaient celles des Yaressi ou Diarisso, des Sibi, des Silla et, plus
+tard, des Diakhaté ou Niakaté et des Diâbi.
+
+Cet Etat eut à diverses reprises des périodes d’indépendance, mais il
+fut le plus souvent vassal de quelque grand empire, la suzeraineté étant
+exercée successivement par Tekrour, Ghana, Diara, Mali et même, au moins
+momentanément, par le roi du Khasso.
+
+Alikassa aurait eu comme successeurs Salounga I, puis Salounga II dit
+Ndoungoumé, puis Findiougné Diâbi, puis Mari-Kassa. A la mort de ce
+dernier, le royaume se divisa en quatre parties à peu près autonomes, le
+Goye, le Kaméra, le Guidimaka et le Diomboko, le pouvoir souverain étant
+exercé tantôt par le chef de l’une de ces provinces et tantôt par celui
+d’une autre, selon leur rang d’ancienneté dans la famille. Les quatre
+fils de Mari-Kassa Bakili se seraient en effet partagé le royaume,
+Souleïmân-Kassa se fixant au Goye, Alikassa II au Kaméra, Amadou-Bé au
+Diomboko et un prince dont je ne possède pas le nom au Guidimaka.
+
+Nous n’avons que fort peu de documents concernant l’histoire et les
+destinées de cet Etat, en dehors des faits que j’ai mentionnés dans les
+chapitres précédents et de ceux que l’on trouvera dans le récit de
+l’occupation du Soudan par les Français. Le Galam fut en effet en
+relations suivies avec nos premiers établissements du Sénégal, pour la
+même raison qu’il était au Moyen-Age en relations étroites avec Ghana :
+là en effet se trouvait la porte d’accès aux mines d’or du Bambouk.
+
+
+ =III. — Royaumes du Bambouk, du Konkodougou et du Gangaran.=
+
+
+Nous avons vu comment, au début du XIIIe siècle, le Bambouk et le
+Gangaran avaient été conquis par un général de Soundiata nommé Amari-
+Sonko et comment, un peu plus tard, vers 1255, les royaumes mandingues
+du _Bambouk_, du _Konkodougou_ et du _Gangaran_ avaient été fondés, le
+premier par _Moussa-Son-Koroma Sissoko_ avec _Koundian_ comme capitale,
+le second par _Siriman Keïta_ avec _Dékou_ comme chef-lieu et le
+troisième par _Sané-Nianga Taraoré_.
+
+Le Bambouk ou Bambougou s’étendait entre la Falémé et le Bafing,
+comprenant les montagnes aurifères du Tambaoura ; il n’allait pas au
+Nord-Ouest jusqu’au Sénégal, dont il était séparé par le Kaméra et le
+Khasso, mais il débordait sur la rive droite de ce fleuve du côté de
+Bafoulabé ; au Sud, il ne s’avançait que peu au delà du parallèle de
+Koundian. Le Konkodougou lui faisait suite vers le Sud, correspondant à
+peu près au cercle actuel de Satadougou. Enfin le Gangaran était compris
+entre le Sénégal au Nord, le Bafing à l’Ouest, le Bakhoy à l’Est et les
+montagnes enfermant la vallée du Tinkisso au Sud. Ces trois royaumes,
+avec le Manding proprement dit ou Mandé et le Bouré, qui leur faisaient
+suite vers l’Est, composaient le territoire connu des anciens sous le
+nom de _Ouangara_, _Gbangara_ ou _Gangara_.
+
+Les trois royaumes du Bambouk, du Konkodougou et du Gangaran furent
+vassaux de l’empire de Mali pendant toute la période de puissance de ce
+dernier Etat ; par la suite, ils se rendirent indépendants, mais eurent
+à souffrir des incursions des bandes du Tekrour au XVIe siècle, et, plus
+tard, se trouvèrent plus ou moins englobés dans l’empire banmana du
+Kaarta, puis dans celui d’El-hadj-Omar, pour servir enfin de théâtre aux
+premières incursions de Samori.
+
+1o _Le Bambouk._ — Le plus important de ces trois royaumes fut celui du
+Bambouk qui, au moment de son apogée, comprenait : le Bambougou
+proprement dit (canton de Koundian), le Barinta, le Bétéya, le
+Diébédougou, le Diébelli, le Farimboula, le Makadougou, le Niambiya et
+le Tomora, dans le cercle actuel de Bafoulabé ; le Sintédougou, dans le
+cercle actuel de Satadougou, et le Bilidougou, le Logo, le Sirimana et
+le Tambaoura, dans le cercle actuel de Kayes. Vers 1802, au dire de
+Golberry, le _siratigui_ ou roi du Bambouk était même suzerain du
+Konkodougou et de la ville de Satadougou.
+
+Moussa-Son-Koroma passe pour être mort vers la fin du XIIIe siècle,
+laissant dix-sept fils dont l’aîné, nommé Kamakan-Dyita, lui succéda ;
+les seize autres prirent chacun le commandement de l’une des seize
+provinces dont l’ensemble constituait le royaume. Le Bambougou formait
+deux provinces (Nanifara et Kourouba) et le Diébédougou également
+(Kassama et Yatéra). Le pouvoir royal se transmit sans interruption dans
+la famille des _Sissoko_. Les rois dont le souvenir s’est le mieux
+conservé jusqu’à nous furent _Sanga-Moussa_, ancien chef du Tomora, dont
+la tombe, située dans cette dernière province, est honorée de nos jours
+encore par un sacrifice solennel qui a lieu chaque année, et _Guimé_,
+qui repoussa au XVIe siècle les bandes peules et toucouleures conduites
+par Koli Galadio.
+
+C’est sous le règne de ce Guimé Sissoko que les Malinké du Bambouk, qui
+étaient musulmans depuis la conquête du pays par Amari-Sonko, revinrent
+au culte de leurs lointains ancêtres : les marabouts du pays, ayant
+cherché à s’emparer des mines d’or, furent tous massacrés et l’islamisme
+fut abandonné par le roi et par tous ses sujets (1540 environ). Quelques
+années plus tard, vers 1550, les Portugais s’emparèrent à leur tour des
+mines d’or, mais ils ne tardèrent pas à disparaître : les uns moururent
+de maladie, d’autres s’entretuèrent à la suite de rivalités pour la
+possession des meilleurs placers, les derniers furent massacrés par les
+indigènes.
+
+2o _Le Konkodougou._ — Tandis que le Bambouk fut toujours peuplé en
+majorité de Malinké, le Konkodougou renfermait à l’origine uniquement
+des Diallonké (Dao, Monékata, Kessékho, Dagnokho, Touré, Kontaga, etc.).
+Des Mandingues des clans Sissoko, Taraoré et Doumbouya, venus du
+Sangaran et du Bouré, s’y installèrent et y furent rejoints par les
+Keïta du Manding qui accompagnaient Siriman au moment de sa prise de
+possession du pays. A partir de cette époque, le pouvoir appartint
+toujours aux _Keïta_ de la famille de Siriman, mais cette famille se
+divisa en deux fractions rivales, celle des _Kanessi_ et celle des
+_Batassi_ : Siriman Keïta, après son installation à Dékou, avait épousé
+une femme nommée Kané, fille d’un chef diallonké du clan des Dagnokho,
+qui ne lui donnait pas d’enfants ; un devin, consulté par le roi,
+déclara que Kané cesserait d’être stérile dès que son époux aurait
+fécondé une autre femme ; Kané alors autorisa Siriman à faire partager
+sa couche à une nommée Bata, qui était la propre esclave de Kané ; Bata
+devint enceinte et Kané le devint elle-même peu de temps après ; la
+descendance de Bata forma la fraction des Keïta-Batassi, de souche
+servile, mais ayant le privilège de la primogéniture, tandis que la
+descendance de Kané forma la fraction des Keïta-Kanessi, de souche noble
+et ayant par là même le privilège de fournir les rois.
+
+En dehors de _Mali-Siriman_, fondateur du royaume, voici les princes du
+Konkodougou dont la tradition a conservé les noms : _Mali-Guimé_, qui
+fit la guerre au Bambouk, défit l’armée des Sissoko dans le Tambaoura et
+exigea, pour évacuer ce dernier pays, un tribut en or qui lui fut versé
+intégralement ; — _Ténemba-Tamba_, qui dirigea une expédition sur la
+haute Gambie ; — _Ténemba-Siriman_, frère du précédent, qui eut des
+démêlés avec la famille impériale de Mali (les Keïta-Mansaré) et lui
+livra, au Nord-Est du Konkodougou, un combat où il remporta la
+victoire ; mais il dut retourner en hâte dans son pays pour le défendre
+contre les incursions du chef de Tamba (cercle actuel de Dinguiray, dans
+la Guinée Française) ; de plus, son règne fut troublé par des tentatives
+de révolte de la part des Batassi ; — _Diguimadi_, qui parvint à ramener
+les Batassi à l’obéissance ; — _Dabakoutou_, qui, menacé à son tour par
+les Batassi, appela à son aide les Khassonkè du Logo et mit le siège
+devant Dabia, l’une des places fortes des Batassi ; vaincu, il dut
+s’enfermer dans Tembé, où il avait sa résidence ; ce Dabakoutou régnait
+aux environs de 1880 : ce fut lui qui signa le traité plaçant le
+Konkodougou sous le protectorat français ; — son successeur _Diamadi_
+fut le dernier roi du Konkodougou.
+
+Le royaume n’avait pas de capitale fixe : lorsqu’un roi venait à mourir,
+son successeur continuait à résider dans le village qu’il occupait avant
+de monter sur le trône. Le chef-lieu du cercle actuel, Satadougou, ne
+fut jamais une résidence royale : c’était une colonie fondée d’abord sur
+la rive gauche de la Falémé par des Soninké et des Malinké venus de
+Sansanding[339] et par des Toucouleurs venus du Fouta, et transportée
+ensuite sur la rive droite.
+
+Le roi percevait un tribut sur les villages conquis et sur ceux qui
+réclamaient sa protection ; de plus, un impôt était prélevé sur les
+caravanes traversant le pays et un autre sur la vente des colas. Enfin
+chaque famille devait acquitter une sorte d’impôt national payable en
+céréales[340].
+
+
+ =IV. — Le royaume du Khasso.=
+
+
+J’ai relaté ailleurs[341] les origines des Khassonkè, leur établissement
+dans le Khasso proprement dit (région de Kayes) et le Diomboko (région
+de Koniakari et de Séro), ainsi que les luttes entre les rois de Séro et
+de Koniakari, luttes dont le résultat final fut la fondation de
+_Médine_, dans le Logo, par _Demba Séga_, dernier roi khassonkè de
+Koniakari, vers 1810[342].
+
+Kombossi, fils et successeur du roi de Séro vainqueur de Demba Séga, eut
+à lutter contre les Banmana-Massassi, anciens alliés de son père ;
+vaincu par eux, il se réfugia au Fouta, abandonnant vers 1825 la
+province et la ville de Séro aux Banmana, déjà maîtres de Koniakari
+depuis 1810[343].
+
+Le domaine des Khassonkè indépendants se trouva ainsi réduit à une bande
+assez étroite de terrain située sur la rive gauche du Sénégal, entre
+l’embouchure du Bafing et le Galam, et comprenant le Natiaga (région de
+Dinguira), le Logo (région de Médine) et le Khasso propre (région de
+Kayes), avec Médine comme capitale.
+
+_Haoua-Demba_ succéda à Demba Séga de 1825 environ à 1840 ; il eut à
+lutter contre les Banmana du Kaarta et fut soutenu à cette occasion par
+un colon français nommé Duranton, qui était installé au Khasso et qui,
+ayant épousé Sadioba, fille du roi, était devenu le conseiller de ce
+dernier. Haoua-Demba fut remplacé par _Kinnti-Sambala_, qui fut assiégé
+avec nous à Médine par El-hadj-Omar en 1857[344], et plaça le Khasso
+sous le protectorat français. Ensuite régnèrent _Diouga-Sambala_, puis
+_Makhani-Sambala_, lequel mourut en 1891. A cette époque, le canton de
+Koniakari fut de nouveau réuni au Khasso et _Demba-Yamadou_, successeur
+de Makhani-Sambala, quitta Médine pour transporter sa résidence à
+Koniakari ; les Toucouleurs demeurés dans cette province furent
+contraints d’accepter son autorité, tout en conservant un chef de leur
+nationalité, qui fut Tierno-Diala. Le canton de Séro échappa à la même
+époque au joug des Toucouleurs mais demeura, comme dans l’ancien temps,
+indépendant du Khasso et eut comme roi un nommé Niamé-Fali, auquel
+succéda Tiékouta.
+
+Quant à Demba-Yamadou, il mourut en 1902 et fut remplacé par _Sidi-
+Guessé_. A la mort de ce dernier (1905), le royaume du Khasso fut divisé
+en deux provinces : celle de Koniakari avec, comme chef, _Sadio-
+Sambala_, et celle comprenant le Khasso propre, le Logo et le Natiaga,
+placée sous le commandement de _Kita-Demba_, frère de Sadio-Sambala.
+
+
+ =V. — Le Tombola.=
+
+
+Le Tombola ou pays des Tombo a toujours conservé son indépendance, même
+lors des guerres que lui firent les _askia_ de Gao, puis les pachas de
+Tombouctou, ainsi qu’à l’époque où il prêta son concours à El-hadj-Omar
+et à ses successeurs contre les Peuls du Massina. Mais il ne forma
+jamais un Etat à proprement parler et fut sans cesse divisé en une
+multitude de petits cantons dont les chefs étaient indépendants les uns
+des autres.
+
+Chacun de ces cantons formait en réalité une sorte de petit royaume
+assez fortement organisé, avec des traditions et une étiquette assez
+comparables à celles qui avaient cours dans les empires mossi. Le chef
+de chaque canton portait — et porte encore — le titre de _hogon_ ou
+_hogoun_ ; il cumule les fonctions de chef territorial et de grand-
+prêtre. Ces fonctions ne sont pas héréditaires : le _hogon_ est élu par
+l’assemblée des patriarches ou chefs de famille, ou plutôt il est
+proclamé par cette assemblée après consultation des génies ou divinités
+locales, car c’est toujours le candidat désigné par les génies qui est
+élu par l’assemblée des anciens. Une fois nommé, le nouveau _hogon_ vit
+pendant trois ans isolé, dans une retraite d’accès difficile, et il est
+ensuite installé solennellement dans la maison où sont conservés les
+objets consacrés au culte et les reliques et talismans des chefs
+défunts.
+
+La personne du _hogon_ est sacrée : on ne doit ni le toucher ni lui
+adresser la parole directement ; sa demeure est un lieu d’asile. Ses
+insignes sont une mitre rouge et un trident. En cas de rixe dans le
+village, on porte le trident du _hogon_ sur le lieu du combat et ce
+dernier cesse aussitôt. Beaucoup de prohibitions d’ordre magico-
+religieux sont attachées aux fonctions de _hogon_ : le titulaire de ces
+fonctions ne peut manger ni viande de chèvre ni l’espèce de mil appelée
+_fonio_ ou _fonion_ en langue mandingue ; il ne doit boire que l’eau
+provenant d’une source spéciale et ne peut boire, lorsqu’un de ses
+sujets vient à décéder, tant que le défunt n’est pas enterré ; il peut
+épouser toute femme qui lui plaît, mais à condition que cette femme soit
+vierge, et ses veuves ne peuvent se remarier. Il lui est interdit de
+quitter le village où il réside ; s’il tombe malade, on ne peut lui
+donner aucun médicament et sa santé demeure entièrement entre les mains
+de la divinité ; lorsqu’il vient à mourir, personne ne peut toucher à
+son cadavre, en dehors des hommes de la caste des forgerons, qui
+procèdent à sa toilette funèbre et à son enterrement. Après sa mort, on
+attend trois ans avant de publier la nouvelle de son décès et d’élire
+son successeur, et l’intérim du pouvoir est confié durant cette période
+au fils du _hogon_ défunt.
+
+Cette fonction, par ailleurs, est la source de certains avantages
+matériels. Les sujets du _hogon_ doivent en effet cultiver ses champs et
+lui assurer ainsi la nourriture ; de plus, il est de droit maître des
+biens des jeteurs de sorts tués pour leurs méfaits, de ceux des
+meurtriers, des objets perdus non réclamés, des animaux qui ont tué ou
+blessé grièvement une personne, du premier produit mâle de tout animal
+domestique, des bêtes ne possédant qu’un testicule (à l’exception
+toutefois des chevaux et des ânes qui se trouvent dans ce cas), des
+poules à plumes longues, des chiens d’une certaine espèce et enfin des
+moutons égarés.
+
+Le _hogon_ est entouré de plusieurs ministres ou _kédiou_, dont chacun a
+sa fonction spéciale et est assisté lui-même d’un lieutenant ou _saga_,
+qui le remplacera lors de sa mort. L’un de ces ministres, le _laggam_,
+est chargé de présider aux cérémonies du culte et a seul qualité pour
+entrer en relations avec les génies ; un autre a pour fonctions de
+transmettre la parole du _hogon_ à ses sujets et de lui traduire les
+demandes et les réponses de ces derniers.
+
+
+ =VI. — Le Liptako[345].=
+
+
+Les premiers chefs du Liptako dont on ait conservé le souvenir
+appartenaient au peuple des _Déforo_ ; leur dynastie demeura au pouvoir
+durant les cent ans qui précédèrent la domination marocaine à Tombouctou
+(1491-1591). Après eux, le pays fut occupé par les Kouroumankobé ou
+_Gourmankobé_ — vraisemblablement les Gourmantché —, qui refoulèrent les
+Déforo vers Aribinda et exercèrent également le pouvoir durant un siècle
+(1591 à 1690 environ), et fournirent huit rois dont voici les noms :
+Belba-Galfermi, Diêr-Galfermi, Koro-Belbéga, Alfâkir (ou Aldjâkir)[346],
+Ouontambéri, Mossogo, Famaba et enfin Diari fils d’Alfao.
+
+Ce _Diari_ eut une querelle avec le chef des Peuls établis dans le pays,
+qui s’appelait _Ibrahima-Saïdou_ ; une guerre s’ensuivit, qui se termina
+par la victoire d’Ibrahima : ce dernier chassa Diari du Liptako et
+s’empara du pouvoir. Les Peuls du Liptako conservèrent depuis lors
+l’autorité, mais leur indépendance prit fin vers 1800, lors des
+conquêtes de _Ousmân-dan-Fodio_, qui, une fois maître de Sokoto, établit
+sa suzeraineté au moins nominale dans le Liptako.
+
+Les premiers Peuls qui firent leur apparition dans la région de Dori
+étaient commandés par un nommé Bir-Mâri, du clan ou de la tribu des Faté
+ou Paté. Ce Bir-Mâri fut remplacé par son fils Yaro ou Yoro, auquel
+succéda son propre fils Yamé-Dikko ; ensuite vint Saïdou, fils de Yamé-
+Dikko, qui conserva le pouvoir deux ans et fut remplacé pendant dix-sept
+ans par son frère Oumar ; à celui-ci succéda, pendant quatorze ans,
+Hamma, fils de Saïdou ; c’est après lui qu’Ibrahima, autre fils de
+Saïdou, devint le chef des Peuls du Liptako et c’est sept ans après son
+avènement qu’il s’empara du pouvoir sur les Gourmantché vers 1690[347].
+
+_Ibrahima-Saïdou_ (1690-1714), après avoir refoulé les Gourmantché au
+Sud du Liptako, eut à lutter contre des bandes — songaï probablement —
+qui étaient venues à Tibaré[348] sous le commandement d’un nommé Daouda-
+Bengaï ; il repoussa ces bandes. Ensuite le pays fut envahi par des
+Touareg, dirigés par un nommé Kâoua, qui fut également vaincu et chassé
+par Ibrahima, lequel, au retour de cette expédition, s’installa à Kamfat
+(?). Sur ces entrefaites, un esclave nommé Yobi-Kâta s’en fut dans le
+Mossi d’où il ramena une armée pour attaquer Ibrahima, mais cette armée
+fut mise en déroute. Ibrahima vainquit ensuite un chef gourmantché nommé
+Bâbou-Binoï, qui avait envahi le Liptako, et le tua. En 1710, un nommé
+Korandi, chef du village de Sébong (peut-être Zebba, chef-lieu du
+Yagha), s’avança vers Boloï, au Sud de Dori ; Ibrahima envoya contre lui
+deux cents hommes, qui le surprirent et le mirent en déroute. Quatre ans
+après cet événement, Ibrahima mourut, au bout d’un règne bien rempli de
+31 ans, dont 24 ans depuis la défaite du dernier roi gourmantché.
+
+_Salihou_, fils de Hamma-Saïdou, régna de 1714 à 1730 ; attaqué,
+quelques jours après son avènement, par un conquérant dioula ou soninké
+nommé Daïkara, fils de Do Kouroubari, il le mit en déroute et le tua ;
+la même année, il vainquit un chef touareg, Ouentag fils d’Assoua. La
+paix ne cessa pas de régner ensuite au Liptako jusqu’à la mort de
+Salihou.
+
+Sous _Ibrahima-Hamma_ (1730-58), frère de Salihou, un chef mossi nommé
+Diamondi envahit le Liptako et vainquit les Peuls à Boureï, à une
+vingtaine de kilomètres dans le Sud-Ouest de Dori ; les Mossi pillèrent
+Boureï, tuèrent le chef du village, qui s’appelait Béda-Hamma, et
+partirent en emmenant avec eux tous les bœufs. Sept ans plus tard, un
+parti de Touareg Logomaten, dirigé par le chef Soudara, vint razzier une
+localité du Liptako appelée Adyidi, tuant 47 hommes et enlevant les
+bœufs. Ce fut ensuite le tour de Boundoubâbou d’être pillé par des gens
+du Yagha, qui tuèrent un grand nombre de personnes, dont Bouido-Ali-
+Bangal, chef de Boundoubâbou. A cette période de revers pour le Liptako
+succéda une période de victoires : Ibrahima-Hamma, ayant réussi à
+constituer une cavalerie, se débarrassa de ses ennemis et dirigea même
+de fructueuses expéditions jusque sur Boromo et sur Salaga, vers 1750.
+
+_Sékou_, fils de Salihou (1758-79), eut comme principal lieutenant
+Hamadou-Aïssata, qui fit plusieurs expéditions heureuses contre Boromo
+et divers villages mossi dépendant de Ouagadougou et du Yatenga.
+
+_Hamadou-Aïssata_ (1779-83) s’empara du pouvoir à la mort de Sékou ;
+après lui régnèrent _Aboubakari_ (1783-84) et _Hamma-Taoua_ (1784-1803).
+C’est vers la fin du règne de ce dernier que le Liptako fut incorporé à
+l’empire de Sokoto, récemment créé par le cheikh Ousmân, fils de
+Mohammed-ben-Ousmân, plus connu sous le nom de Ousmân-dan-Fodio.
+
+
+ =VII. — Les petits Etats de la haute Volta.=
+
+
+1o _La principauté dioula de Loto_ (cercle actuel de Gaoua). — Un dioula
+de Bobo-Dioulasso, nommé _Bé-Bakari Ouatara_, conquit, vers le début du
+XIXe siècle, le pays des Gan et des Lorho, dans le Sud-Ouest du cercle
+actuel de Gaoua, et fit un moment de Lorhosso son centre d’action.
+Appelé par les Dian et les Pougouli de la région de Diébougou pour les
+soutenir contre les Dagari-Oulé, il transporta sa résidence à _Loto_,
+non loin du poste actuel de Diébougou, et s’empara de tout le pays
+environnant. Il voulut même pousser ses conquêtes sur la rive gauche de
+la Volta et s’avança dans le Gourounsi, mais, vaincu par les Sissala, il
+s’empoisonna.
+
+ DELAFOSSE Planche XXVII
+
+[Illustration : _Cliché Fortier_
+
+FIG. 53. — Maison habitée par René CAILLIÉ, à Tombouctou.]
+
+[Illustration : _Cliché Fortier_
+
+FIG. 54. — Maison habitée par BARTH, à Tombouctou.]
+
+Son fils _Karakara_, qui se trouvait à Bobo-Dioulasso lorsqu’il apprit
+la mort de son père, vint recueillir sa succession à Loto ; les Gan
+s’étant révoltés contre son autorité, il marcha contre Obiri, leur
+capitale, massacrant tout sur son passage ; mais il ne put s’emparer
+d’Obiri et les Gan conservèrent leur indépendance.
+
+_Ansoumana_, fils de Karakara, lui succéda et fut lui-même remplacé par
+son frère _Dabila_, qui régnait vers 1850. Dabila, comme ses
+prédécesseurs, résidait habituellement à Bobo-Dioulasso, mais il avait
+un pied-à-terre à Loto et y établissait son quartier-général chaque fois
+qu’il organisait une colonne dans sa principauté. Comme il avait expédié
+de Bobo-Dioulasso des envoyés à Da, chef des Dian, pour s’assurer de ses
+intentions, ses envoyés furent massacrés à Bapla par des Oulé ou par des
+Birifo, qui firent remettre à Da les têtes de leurs victimes ; Dabila
+fit réclamer les têtes à Da qui les lui envoya, en l’informant que cet
+acte de déférence de sa part allait lui attirer la haine des Oulé et des
+Birifo et en suppliant le chef ouatara de venir à son secours. Dabila se
+rendit donc à Loto et repoussa les Oulé jusque vers Gaoua, d’où les Lobi
+les chassèrent du côté de la Volta, faisant un grand nombre de
+prisonniers qu’ils expédièrent à Dabila en priant ce dernier de ne pas
+s’avancer dans leur pays. Dabila se tourna alors vers le Nord,
+combattant successivement les Oulé et les Pougouli, mais, vaincu par une
+coalition de ces deux tribus, il s’empoisonna.
+
+Son fils et successeur _Koutoukou_ se maintint à Loto, où il fut
+remplacé par _Karamorho_, frère de Dabila. Celui-ci essaya d’aller
+recruter des partisans à Bouna, échoua dans son entreprise et mourut à
+Lorhosso lors de son retour.
+
+Son fils _Barkatou_, qui l’accompagnait, ramena la colonne à Loto, mais
+ne put conserver son autorité, en raison des attaques sans cesse
+renouvelées des Oulé et des Birifo. Ces derniers vinrent même mettre le
+siège devant Loto en 1890, puis se retirèrent en 1897. Peu après, le
+commandant Caudrelier occupait le pays au nom de la France ; Barkatou,
+réduit aux proportions d’un simple notable, mourut paisiblement en 1907.
+
+2o _La principauté soninké de Ouahabou_ (cercle actuel de Koury). — Un
+musulman soninké de la région de Boromo, nommé _Mamadou-Mori_, ayant
+acquis une certaine réputation à la suite d’un pèlerinage à La Mecque,
+se constitua vers 1850 une petite principauté dans la Boucle de la Volta
+Noire ; il résidait habituellement à Banga (canton de Safané), au centre
+de cette boucle. Vers 1860, il s’empara de Boromo, battit les Nounouma
+et les Niénigué à Téharako, fonda _Ouahabou_, au Sud-Ouest de Boromo, et
+en fit sa capitale politique et religieuse, prit Oury et Pompoï dans le
+Nord-Ouest de Boromo, s’avança jusqu’à Dédougou, près et au Sud de
+Koury, revint en arrière pour razzier Bagassi (à l’Ouest de Ouahabou),
+franchit la Volta et alla guerroyer à Poura (au Sud-Est de Boromo)
+contre les Nounouma. Revenu à Ouahabou, il fixa sa résidence tout près
+de cette localité, à Sahirou, où il mourut en 1878.
+
+Il fut remplacé par son fils _Moktarou-Karamorho_ qui, venant de
+Ouahabou et se dirigeant vers le Sud, attaqua les Pougouli et en
+réduisit un grand nombre en esclavage. Au cours d’une deuxième colonne,
+il razzia les Oulé et les Dian de la province de Dano (cercle actuel de
+Gaoua) ; mais, embarrassé par son butin et ses captifs, il se laissa
+surprendre près de Dano par les Oulé alliés aux Pougouli ; son armée fut
+anéantie et lui-même ne dut son salut qu’à la rapidité de sa fuite. Vers
+1882, menacé par les Bobo, il contracta alliance avec le conquérant
+zaberma Babato, dont il sera question un peu plus loin, et vint avec lui
+mettre le siège devant Safané ; cependant, un chef bobo nommé Londané,
+ayant réussi à rassembler une armée nombreuse, repoussa Moktarou-
+Karamorho jusqu’à Ouahabou et obligea Babato à repasser la Volta. Douze
+ans plus tard, nous occupions Ouahabou, où Moktarou-Karamorho, mis
+désormais hors d’état de dévaster le pays, était maintenu comme chef de
+canton.
+
+3o _La principauté peule de Barani_ (cercle actuel de Koury). — Vers
+1830, un chef peul nommé _Malik Sidibé_ était parvenu à établir son
+autorité sur les Bobo-Oulé de Ouonkoro, Kouna et Kossidéré, à l’Ouest du
+coude du Sourou. Sékou-Hamadou, qui régnait alors au Massina, envoya
+dans ce pays une colonne commandée par Alfa-Samba ; celui-ci prit
+Ouonkoro, chassa Malik à l’Est du Sourou et repartit au Massina après
+avoir laissé, comme gouverneur du pays bobo, un nommé Ousmân-Oumarou.
+Quant à Malik Sidibé, il s’établit du côté de Louta, auprès des Samo.
+
+Lorsqu’El-hadj-Omar se fut emparé du Massina et eut fait périr Hamadou-
+Hamadou (1862), Ousmân-Oumarou se rendit à Tombouctou pour s’entendre
+avec Ba-Lobbo, oncle du dernier roi peul du Massina, au sujet de la
+conduite à tenir vis-à-vis des Toucouleurs. _Dian Sidibé_, qui venait de
+succéder à son père Malik, en profita pour repasser le Sourou et vint
+s’établir à _Barani_, à une cinquantaine de kilomètres dans le Sud de
+Ouonkoro.
+
+Cependant Ba-Lobbo, rejeté vers 1872 au Sud de Dienné par Tidiani, neveu
+d’El-hadj et son successeur au Massina, avait détaché son lieutenant
+Boubakar chez les Bobo-Oulé du Sud ; à la suite d’une colonne, Boubakar
+confia le commandement de la région à un Peul nommé _Demba Bari_ ou
+Demba Sangaré, qui établit sa résidence à _Dokuy_, dans le Sud-Ouest de
+Koury. Dian Sidibé ne tarda pas à faire alliance avec Demba Bari.
+
+Vers 1875, _Ouidi Sidibé_, frère de Dian, chercha à enlever le pouvoir à
+ce dernier avec l’aide de Soninké établis à Tissé ou Tissi, sur la route
+de Barani à Koury ; n’ayant pu réussir, il alla demander une armée à
+Tidiani, auquel il fit acte de soumission ; Tidiani lui confia des
+troupes, grâce auxquelles Ouidi s’empara de Barani et en chassa son
+frère. Celui-ci alla se réfugier à Dokuy auprès de Saloun, fils de Demba
+Bari, et y mourut peu après (1878).
+
+Une fois maître de Barani, Ouidi s’empara de Ouarkoy et étendit peu à
+peu son autorité sur la majorité des Bobo-Oulé. Avec la complicité des
+gens de Sono (près et au Nord de Koury), il réussit à passer le Sourou,
+pilla le pays samo et alla jusqu’à Biban (à mi chemin entre Koury et
+Yâko) pour châtier un chef peul qui avait refusé de reconnaître sa
+suzeraineté. Mais, lorsque la puissance des Toucouleurs fut anéantie à
+Ségou par l’occupation française (1890) et commença à s’effriter au
+Massina, les Soninké riverains du Sourou se révoltèrent contre Ouidi, à
+la voix d’un marabout qui avait fait le pèlerinage de La Mecque et qu’on
+appelait à cause de cela _Lagui_ (pour El-hadj). Lagui parvint à battre
+Ouidi et à affranchir de son joug la région de Lanfiéra et celle d’Ira
+(1891). En 1894, un an après la prise du Massina par le général
+Archinard, un autre pèlerin soninké appelé aussi Lagui prêcha à Boussé
+la révolte contre Ouidi, rassembla tous les Soninké épars de Ouaninkoro
+à Sono, ainsi que les Peuls de Dakka et de Téri, et devint rapidement
+maître de tout le Souroudougou (rive gauche du Sourou en aval de son
+coude). Ouidi marcha contre lui, mais fut repoussé à deux reprises, à
+Oué et à Kassoun.
+
+A ce moment intervint le commandant Destenave, qui maintint Ouidi comme
+chef de province à Barani et dirigea une expédition contre les Soninké
+du Souroudougou. Ouidi mourut vers 1900 ; son fils Idrissa est
+actuellement chef du canton de Barani.
+
+4o _La principauté zaberma de Sati_ (Gourounsi). — Vers 1880, un Zaberma
+ou Songaï du Sud-Est, nommé _Gandiari_, ayant recruté une armée de
+partisans dans le Kebbi et le Gando, traversa le Niger à Say et, de
+proche en proche, s’avança jusque dans le Gourounsi dont il s’empara,
+installant à _Sati_, près de Léo, le siège central de ses opérations.
+Ses principaux lieutenants étaient _Alfa-Haïnou_ ou _Alfa-Himé_[349] et
+_Babato_. Ayant voulu conquérir aussi le Kipirsi, Gandiari fut tué par
+le chef de Réo, au cours d’un combat au Sud de Tialgo, en 1885.
+
+_Babato_ alors prit le commandement de l’armée et, pour se ménager un
+allié en cas de besoin, envoya des présents à Sanom, alors empereur de
+Ouagadougou, et lui offrit son amitié. Puis, poussant ses conquêtes vers
+le Nord-Ouest, à travers les Nounouma et les Yilsé, il remonta la rive
+gauche de la Volta jusqu’à hauteur de Koury, pénétrant dans le pays des
+Samo du Sourou au moment où le commandant Destenave y arrivait lui-même
+pour combattre les Soninké (1894). Babato retourna alors au Gourounsi,
+puis se porta vers le Sud, pillant les villages dagari situés entre Léo
+et Oua et se heurtant près de cette dernière ville, en 1896, à
+Sarankièni-Mori, fils et lieutenant de Samori. Les deux conquérants se
+firent peur l’un à l’autre et, après un court essai de lutte, firent la
+paix dans une entrevue qui rappela, par certains points, la fameuse
+entrevue du Camp du Drap d’Or. Sarankièni-Mori repassa sur la rive
+occidentale de la Volta Noire. Quant à Babato, menacé du côté du Nord
+par les colonnes françaises et du côté du Sud par les Anglais, il
+traversa la Volta Blanche et se réfugia du côté de Sansanné-Mango, où il
+mourut vers 1899.
+
+La domination des Zaberma dans le Gourounsi avait été de courte durée,
+mais elle avait cependant réussi à ruiner ce pays riche et peuplé, pour
+lequel la fuite de Babato marqua le début d’une véritable renaissance.
+
+
+ =VIII. — Le royaume de Sikasso.=
+
+
+Vers le début du XIXe siècle, un métis de Dioula et de Sénoufo nommé
+_Tapri Taraoré_, originaire de Kankira (circonscription actuelle de
+Banfora), vint s’établir à Finkolo, à 18 kilomètres de Sikasso, et
+arriva à exercer une sorte d’hégémonie sur les Siénérhè du Kénédougou. A
+sa mort, il fut remplacé par son fils _Massa-Toroma_, auquel succédèrent
+l’un après l’autre ses frères _Famorhoba_, _Nagnama_ et _Daoula_. Ce
+dernier quitta Finkolo et s’établit à Bougoula, à 8 kilomètres de
+Sikasso ; il obtint la soumission des Samorho de l’Ouest, réduisit à
+l’obéissance les Sénoufo du Koursoudougou et du Sonondougou, organisa
+une sorte d’armée permanente et devint le maître absolu, non seulement
+des Siénérhè, mais aussi d’une partie des Tagba et des Folo. Attaqué par
+les Samorho de l’Est, il fut tué dans le combat qu’il leur livra.
+
+Son fils aîné _Molo_, surnommé Kounansa, lui succéda. Ce prince, par ses
+cruautés et ses vexations, excita contre lui une grande partie de ses
+sujets. Fafa, chef de Kinian, profitant du mécontentement général, se
+mit à la tête d’un mouvement d’insurrection et vint mettre le siège
+devant Bougoula vers 1875. Molo fit appel à Ahmadou, qui régnait alors à
+Ségou et qui envoya à son secours une armée commandée par un Toucouleur
+nommé Yahia. Cette armée battit Fafa près de Natié ; Fafa pourtant
+parvint à s’échapper à la faveur de la nuit et se rendit dans le
+Sonondougou, où il organisa une nouvelle révolte.
+
+Cependant Molo, délivré par Yahia, fut obligé de se convertir à
+l’islamisme, condition qu’Ahmadou avait imposée en envoyant une armée à
+son secours, et quelques notables sénoufo, pour se faire bien venir de
+leur roi et de Yahia, devenu son conseiller tout puissant, embrassèrent
+la religion nouvelle ; celle-ci n’était pratiquée jusqu’alors que par
+les Dioula établis dans le pays, notamment à Sikasso et à Kinian. Molo
+fut tué dans une embuscade en allant de nouveau combattre Fafa.
+
+Son frère _Tièba_ lui succéda et, aidé de Yahia, passa les premières
+années de son règne à lutter avec Fafa et ses partisans, sans remporter
+d’ailleurs aucun succès définitif. Il transféra la capitale de Bougoula
+à _Sikasso_[350], où était née sa mère, et y construisit une forteresse.
+Par la suite, il fit la conquête du Ganadougou afin de s’emparer des
+troupeaux des Foulanké, dirigea des razzias dans le Folona (cercles
+actuels de Bobo-Dioulasso et de Koroko) et en ramena de nombreux captifs
+qu’il employa à élever autour de Sikasso un double mur d’enceinte. Cette
+précaution devait lui être de la plus grande utilité : en effet, en
+1887, Samori venait mettre le siège devant la ville, et c’est
+certainement grâce à ses fortifications comme à ses approvisionnements
+judicieusement préparés que Tièba put obliger son adversaire à se
+retirer au bout de seize mois d’investissement, en août 1888. Pendant
+que Samori, de 1889 à 1892, était aux prises avec les colonnes
+françaises dans la région du haut Niger, Tièba profita de l’amitié que
+nous lui témoignions pour agrandir ses Etats vers le Sud : son rêve
+était de constituer un empire sénoufo assez puissant pour s’opposer à
+l’extension de l’empire mandingue de Samori. Chaque fois qu’il avait
+obtenu la soumission d’un chef de canton, il réclamait à ce dernier l’un
+de ses fils à titre d’otage ; tous ces fils de chefs étaient élevés à
+Sikasso auprès du roi, qui leur faisait donner une éducation militaire
+et administrative conforme à ses vues.
+
+Cependant Fafa demeurait toujours indépendant à Kinian et il avait
+étendu son autorité sur une fraction importante des Minianka du cercle
+actuel de Koutiala, notamment sur ceux des cantons du Sao et de
+Konséguéla. En 1890, Simogo Koné, chef de ce dernier village, fatigué
+des exigences de Fafa, fit offrir son alliance à Tièba contre le chef de
+Kinian ; grâce à l’appui de Simogo et surtout à l’intervention du
+capitaine Quiquandon et du lieutenant Spitzer, Tièba parvint enfin à
+s’emparer de Kinian (mars 1891) et à annexer à son royaume les provinces
+qui jusque là étaient soumises à Fafa. Cependant les Minianka du Sao,
+sous la conduite de Baki Ounogo, résistèrent victorieusement à Tièba et
+ne se soumirent à lui qu’après la prise de Tiéré par ce dernier (1891) ;
+ceux des cantons d’Ourikéla et de Molobala n’acceptèrent jamais
+complètement la suzeraineté du roi de Sikasso.
+
+Celui-ci avait installé à Koutiala un membre de sa famille nommé Sinali
+Taraoré, qu’il avait chargé d’administrer le pays minianka ; dans un but
+analogue, il avait placé à Bougounso, comme gouverneur militaire, un
+nommé Bérété Kourouma, et à Ntossoni résidait Fo Taraoré, l’un des fils
+du roi.
+
+Tièba mourut le 28 janvier 1893 et fut remplacé par _Babemba_, son frère
+— ou son neveu selon certains témoignages —, qui étendit plus loin
+encore l’autorité royale, achevant la conquête du pays minianka en
+s’emparant de Yorosso et en y installant un gouverneur nommé Zanga Piré,
+puis soumettant à peu près toutes les tribus sénoufo répandues entre le
+haut Bagbê et le Bandama dans le cercle actuel de Korhogo (Côte
+d’Ivoire). C’est dans cette région qu’il se heurta aux bandes de Samori
+vers 1894 ; la lutte entre les deux conquérants dura jusqu’en 1898, avec
+des chances variables.
+
+Babemba avait perfectionné le système militaire et administratif
+organisé par Tièba : une garde de 200 hommes environ formait une petite
+armée permanente ; de plus, au commencement de chaque saison sèche, le
+roi levait tous les hommes valides et partait en expédition pour
+ramasser des captifs et des troupeaux. Chaque province était administrée
+par un chef d’armée ou _kélétigui_ choisi par le roi, qu’assistait
+parfois un chef civil (_diamanatigui_) dont l’autorité s’effaçait devant
+celle du premier. Les jeunes gens devaient travailler aux plantations du
+roi ; tous les ans, à l’époque des grandes fêtes musulmanes de la
+rupture du jeûne et de la journée des sacrifices, chaque village devait
+apporter au souverain un tribut consistant en bœufs, moutons, poulets,
+miel et cauries ; on percevait de plus une taxe sur les colporteurs.
+
+Cependant Babemba, en même temps qu’il combattait Samori, cherchait à se
+dégager du protectorat français que Tièba avait accepté[351] et qui
+gênait le nouveau roi dans son désir d’expansion territoriale. Après
+avoir fraîchement accueilli le capitaine Braulot en 1897, il reçut plus
+mal encore le capitaine Morisson l’année suivante et même l’expulsa de
+Sikasso et le fit dépouiller, ainsi que son escorte, à quelque distance
+de la capitale (janvier 1898). A la suite de ce renvoi insultant du
+représentant de la France, Babemba poussa l’audace et la provocation
+jusqu’à envoyer attaquer des villages voisins du poste que nous avions
+établi à Bougouni. Une colonne fut alors organisée à la hâte sous le
+commandement du lieutenant-colonel Audéoud et du commandant Pineau, au
+moyen de détachements prélevés sur les garnisons des postes et de
+nombreux auxiliaires ; elle se concentrait le 9 avril 1898 a Ouo, sur le
+Bagbê, s’emparait de Kinian et arrivait le 15 avril en vue de Sikasso.
+La ville, défendue par 10.000 fantassins et 3.000 cavaliers, était
+protégée par deux murs concentriques d’une épaisseur de cinq mètres à la
+base et d’une hauteur de quatre à cinq mètres. Du 16 au 30 avril,
+Babemba organisa de nombreuses sorties et nous livra quatorze combats,
+qui nous coûtèrent 18 tués (dont le lieutenant Gallet) et 58 blessés sur
+un effectif de 1395 hommes dont 95 Européens (officiers, sous-officiers
+et artilleurs). Le 30 avril, le lieutenant-colonel Audéoud fit ouvrir
+trois brèches à l’aide des pièces de siège et, le 1er mai, on donna
+l’assaut au lever du jour, pendant que 3.000 ennemis, sortis de la place
+pendant la nuit, attaquaient notre camp : cette attaque fut repoussée
+par nos armes et l’assaut ne fut pas ralenti ; mais nos colonnes,
+exposées, une fois dans la ville, au feu partant des maisons et de la
+forteresse royale, se trouvaient dans une position critique. On bombarda
+alors le réduit central où se tenait le roi et, vers trois heures, le
+commandant Pineau y pénétrait par une brèche. Babemba se fit tuer d’un
+coup de révolver par son lieutenant Tiékoro Sarhanorho et, à 3 heures et
+demi, Sikasso était à nous : nous avions eu un officier tué (lieutenant
+Loury), deux officiers et cinq sous-officiers blessés, 36 indigènes tués
+et 85 indigènes blessés.
+
+Au moment de son apogée, c’est-à-dire vers 1893, le royaume de Sikasso
+avait compris tout le cercle actuel de Sikasso, la majeure portion du
+cercle actuel de Koutiala[352], une fraction de celui de Bobo-Dioulasso
+(Tagbana ou pays des Tagba et Folona ou canton de Ngorho) et, dans la
+Côte d’Ivoire actuelle, tout le Nord du cercle de Korhogo (districts de
+Tombougou et de Korhogo).
+
+
+ =IX — Le Loudamar ou royaume des Oulad-Mbarek.=
+
+
+Nous savons qu’au début du XVIIe siècle, après la mort de Osmân-ould-
+Barkani-ould-Maghfar, chef de l’invasion arabe des Beni-Hassân en
+Mauritanie, son frère _Mbarek_ s’avança vers le Sud-Est, soumettant les
+Zenaga du Hodh, refoulant les Soninké de la lisière saharienne vers le
+Sud et vers l’Est et établissant au Nord du Kingui et du Bakounou sa
+tribu, qui prit le nom d’_Oulad-Mbarek_. La famille royale des Oulad-
+Mbarek se recruta dans la fraction des _Ahl-ould-Amar_ et c’est à cause
+de cela que le royaume arabo-berbère fondé par Mbarek fut désigné par
+les Noirs du Soudan et par les voyageurs européens sous le nom de
+_Loudamar_, corruption de celui de l’ancêtre de la famille royale (Ould-
+Amar).
+
+J’ai signalé à plus d’une reprise, en relatant l’histoire du royaume de
+Diara, de l’empire du Kaarta et de la conquête de Nioro par El-hadj-
+Omar, les interventions des Oulad-Mbarek dans les évènements qui se
+déroulèrent au Kingui et au Bakounou.
+
+Le premier des successeurs de Mbarek dont la tradition nous ait conservé
+le nom fut _Hannoun_, qui conquit le Bakounou sur les Peuls et mourut
+vers 1755. Son fils _Omar_ régna de 1755 à 1762 et eut pour successeur
+son propre fils _Ali_ (1762-1800). Vers la fin du XVIIIe siècle,
+l’autorité du roi du « Loudamar » se faisait sentir jusqu’à Diara et les
+Diawara du Kingui s’appuyaient sur elle pour résister aux Banmana-
+Massassi. C’est, semble-t-il, sur les ordres émanant du roi des Oulad-
+Mbarek que le major Houghton fut tué en 1791 à Simbi, à une trentaine de
+kilomètres au Sud-Sud-Ouest de Nioro ; la chose d’ailleurs n’est pas
+certaine, car, d’après certains témoignages, Houghton serait mort de
+privations et de maladie. En 1796, l’explorateur Mungo-Park fut arrêté à
+Diara sur l’ordre de Ali, qui résidait alors à _Bénoum_, à peu de
+distance au Nord-Est de Diara[353] ; retenu prisonnier durant quatre
+mois à Bénoum, Mungo-Park réussit à s’échapper en profitant du désarroi
+causé dans l’entourage du roi par l’attaque dirigée contre Diara par
+Dassé Kouloubali, empereur du Kaarta. Ali mourut peu après, vers 1800,
+après 38 à 40 ans de règne.
+
+J’ignore qui commanda les Oulad-Mbarek de 1800 à 1840. Vers cette
+dernière date se place l’avènement de _Ammar-ould-Ousmân_, qui engagea
+la lutte avec les Idao-Aïch, vainquit Bakar-ould-Soueïd, chef de la
+fraction des Abakak de cette dernière tribu, et étendit l’autorité du
+« Loudamar » sur la majeure partie du Hodh et du Nord du Sahel, arrivant
+à se faire payer tribut par Sinakoré Doukouré, alors chef de Goumbou et
+du Ouagadou. Lorsqu’El-hadj-Omar s’empara de Nioro en 1854, il trouva un
+très sérieux adversaire en la personne de Ammar ; ce dernier, ayant
+trouvé un concours précieux chez les Peuls Sambourou, battit El-hadj à
+Sampaka et à Bassaka (ou Bassatcha) dans le Bakounou et l’obligea à
+reculer jusqu’à Diongoï, au Sud-Ouest de Ouossébougou ; rejeté ensuite
+dans le Hodh, à Mantiouga, par Alfa-Oumar, lieutenant d’El-Hadj, Ammar y
+mourut vers 1859.
+
+Son successeur _Baddi-ould-Mokhtar_ vint attaquer Moustafa à Nioro et
+parvint à pénétrer dans cette ville et à la piller ; comme il s’en
+retournait dans le Nord, il fut rejoint à Ouarguetta par Moustafa, qui
+lui reprit tout son butin et lui infligea une déroute complète. Mais
+Baddi rassembla tous les guerriers de sa tribu et reprit l’offensive,
+pour être battu de nouveau au puits de Tini. Alors, voyant son pouvoir
+réduit considérablement et craignant d’autre part d’être attaqué par les
+Mejdouf, qui s’étaient ralliés à El-hadj-Omar grâce aux conseils des
+Taleb-Mokhtar, Baddi se rendit à Ségou, dont El-hadj venait de
+s’emparer, pour faire sa soumission. Il mourut lors de son retour en son
+pays (1861).
+
+_Ali_, fils de Baddi, essaya quelque temps après de secouer le joug des
+Toucouleurs, mais il fut battu à Touroungoumbé par Lantaro-Samba,
+lieutenant de Moustafa : ce fut la fin des hostilités des Oulad-Mbarek
+contre les Toucouleurs et aussi la fin de la puissance du royaume maure
+du « Loudamar ».
+
+
+[Note 327 : Cette histoire sera complétée — et sans doute rectifiée en
+plus d’un point —, dans un avenir rapproché, par la publication de la
+traduction d’une chronique du Fouta en arabe recueillie au Sénégal par
+M. le commandant Gaden.]
+
+[Note 328 : Voir Ire partie, page 235, note [169].]
+
+[Note 329 : « Tekrour » pourrait signifier en berbère « l’endroit où
+l’on est volé », de _aker_ « voler » mis à la VIIe forme. J’ai lu
+quelque part que « Tekrour » serait un mot arabe signifiant « les
+affinés » et appliqué aux Noirs musulmans du Soudan septentrional :
+cette étymologie me semble inacceptable ; la racine arabe _karr_ ne
+pourrait revêtir ce sens que sous la forme _tekerror_, qui s’écrirait
+d’une manière très différente de celle employée par tous les Arabes pour
+transcrire le mot _Tekrour_ et ses dérivés. Un manuscrit arabe cité par
+Cooley (British Museum, MS. no 7483) dit : « Les Noirs sont maintenant
+appelés Tekrouri en général, mais anciennement le nom de Tekrouri
+n’était appelé qu’aux habitants du pays portant ce nom. »]
+
+[Note 330 : Les variantes des manuscrits arabes permettent de lire le
+nom de ces trois manières : « Diâdié » est un nom peul ou toucouleur,
+« Diâbi » est un nom de clan soninké, « Ndiaye » un nom ouolof ; il
+s’ensuit que le personnage qui enleva le pouvoir à la première dynastie
+peule pouvait être d’origine soit toucouleure, soit soninké, soit
+ouolove. Certaines traditions disent qu’il appartenait au clan des
+Koliâbé, mais, selon d’autres, ce clan serait bien postérieur et aurait
+été constitué par les serfs de Koli Galadio (voir plus loin).]
+
+[Note 331 : D’après les traditions qui ne font remonter les Koliâbé qu’à
+l’époque de Koli Galadio, les Dénianké ne se seraient constitués qu’à la
+même époque et seraient, non pas des autochtones du Tekrour, mais un
+mélange de Peuls et de Mandingues.]
+
+[Note 332 : Des traditions recueillies par M. le commandant Gaden
+donnent à la première dynastie étrangère — vraisemblablement celle que
+j’appelle « dynastie judéo-syrienne » — le nom de _Diaogo_ et font des
+gens qui envahirent le Fouta vers la fin du VIIIe siècle un mélange de
+Blancs et de Noirs, venus avec beaucoup de bœufs et comprenant un grand
+nombre de forgerons ; elles donnent le nom de _Manna_ à la dynastie qui
+s’empara du pouvoir sur les Diaogo — sans doute celle issue de Ouâr
+Diâdié — et celui de _Tondion_ ou _Toundiougne_ à celle qui succéda aux
+Manna — sans doute la dynastie sossé. — Après les Tondion, les mêmes
+traditions font intervenir, non pas des Ouolofs, mais des Peuls blancs
+mélangés de Mandingues venus de _Termess_ — sans doute le « Tirmissi »
+placé dans le Kaniaga par Sa’di —, puis des gens d’origine indécise qui
+établirent au _Toro_ le centre de leur domination, et placent ensuite
+l’arrivée de Koli Galadio.]
+
+[Note 333 : Tendo Galadio est appelé aussi — sans doute par abréviation
+— _Ten-Gala_ ou _Ten-Guélé_ : de là le nom de _Koli-Tenguélé_ (Koli fils
+de Tendo Galadio) donné souvent à Koli Galadio.]
+
+[Note 334 : Certaines traditions font des Dénianké des métis de Peuls et
+de Mandingues issus de Tendo Galadio et de cette princesse Keïta ; en
+réalité, ils doivent être plus anciens et être de souche toucouleure, si
+nous en croyons cette autre tradition qui fait remonter leur origine au
+temps de Ouâr Diâdié (voir 1er volume, page 225) ; mais il paraît établi
+qu’ils prirent parti pour Koli, comme ils avaient pris parti pour les
+Sossé d’ailleurs, et c’est ainsi sans doute que la famille de Koli fut
+identifiée avec les Dénianké.]
+
+[Note 335 : D’autres traditions rapportent qu’il le poursuivit de Gallat
+à Ndar (St-Louis) et le tua sur le bord de la mer.]
+
+[Note 336 : Jeannequin de Rochefort, dans le voyage qu’il fit en 1638
+sur le bas Sénégal, entendit parler de ce Samba-Lam, dans le royaume
+duquel on allait en chaloupe chercher des cuirs ; il relate que les
+Etats de « Samba Lame » confinaient à ceux du roi de _Tombuto_
+(Tombouctou) et que ce prince était suzerain du Damel (roi du Cayor), du
+Brac (roi du Oualo) et des Maures de Barbarie (Maures Brakna).]
+
+[Note 337 : Il ne s’agit pas ici du _Goumal_ de nos cartes, situé bien
+plus en amont et à mi-chemin à peu près entre Matam et Bakel, puisque
+Brue compte deux jours de Guyorel à Goumel et six jours de Guyorel à
+_Dembacané_, point voisin de Bakel.]
+
+[Note 338 : Voir 1er volume, page 262.]
+
+[Note 339 : Il s’agit ici du village de Sansanding sur la Falémé et non
+pas de la ville du même nom sise sur le Niger.]
+
+[Note 340 : Je ne possède pas de renseignements spéciaux sur l’histoire
+du Gangaran.]
+
+[Note 341 : 1er volume, pages 289 et 290.]
+
+[Note 342 : C’est ce Demba Séga qui, alors établi à Koniakari, y reçut
+Mungo-Park en janvier 1796.]
+
+[Note 343 : Ces deux villes devaient être conquises en 1853 par El-hadj-
+Omar.]
+
+[Note 344 : Au moment du siège de Médine, le chef du Natiaga s’appelait
+Sémounou ; il s’enfuit devant El-hadj, qui lui donna comme successeur
+Altini-Séga ; après le départ des Toucouleurs, ce dernier se fit
+reconnaître comme chef du Natiaga par l’autorité française et établit sa
+résidence à Tinké, dans une gorge d’accès difficile. Vers la même
+époque, le chef du Logo s’appelait Niamodi et résidait à Saboussiré.]
+
+[Note 345 : Les renseignements concernant l’histoire du Liptako que je
+reproduis ici sont empruntés à un manuscrit arabe recueilli à Dori par
+M. le lieutenant Marc, qui a bien voulu me le communiquer en
+m’autorisant à en faire usage. Le manuscrit donne ces renseignements
+comme émanant d’un certain Nouha fils de Diogol fils d’El-hadj fils de
+Baouligo de la tribu peule des Yaté, qui vint s’établir au Liptako en
+venant du Haoussa, et qui les tenait lui-même de divers docteurs et
+savants du Liptako, du Haoussa, du Songaï et d’autres pays.]
+
+[Note 346 : Ce mot peut être un surnom arabe signifiant « le Réfléchi »
+(ou « le Taquin »).]
+
+[Note 347 : Cela placerait l’arrivée des Peuls au Liptako cent ans à peu
+près avant la prise du pouvoir par Ibrahima, c’est-à-dire vers la fin du
+XVIe siècle, ce qui est conforme aux traditions recueillies d’autre
+part.]
+
+[Note 348 : A l’Est et près de Téra, sur la route de Dori à Sansan-
+Haoussa.]
+
+[Note 349 : Certains prétendent qu’Alfa-Himé aurait conquis le Gourounsi
+vers 1870 et que Gandiari lui aurait succédé vers 1880.]
+
+[Note 350 : _Sikasso_ est le nom donné par les Dioula à cette ville, que
+les Sénoufo appellent _Sikokana_ ou _Sikokaha_ (village de Siko).]
+
+[Note 351 : Tièba avait eu auprès de lui, comme résident temporaire
+représentant le gouvernement français, d’abord le capitaine Quiquandon,
+puis le lieutenant Marchand.]
+
+[Note 352 : Une partie des Minianka et la plupart des Bobo de ce cercle
+étaient demeurés indépendants, notamment dans les cantons de Zangasso,
+Karangasso, Mpessoba et Kinntiéri, ainsi que les Soninké et les Banmana
+de Dougbolo. Les Minianka de Yorosso, soumis par Babemba au début de son
+règne, s’étaient révoltés par la suite contre son autorité.]
+
+[Note 353 : D’après Mungo-Park, on se rendait en dix jours de Bénoum à
+Tichit et on mettait le même temps pour aller de Bénoum à Oualata.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIV
+
+ =L’exploration européenne.=
+
+
+Ainsi que je l’ai dit dans la première partie de cet ouvrage, la portion
+du continent africain dont nous nous occupons ici ne fut pas visitée par
+les Anciens, dont les explorations — pour autant que nous sommes
+documentés sur le sujet — ne dépassèrent pas les rivages de l’Atlantique
+d’une part ni le Sahara proprement dit de l’autre. Nous n’avons donc pas
+à reparler ici du voyage des Nasamons ni de celui de Hannon, pas plus
+que du périple entrepris sous Néko II ni des tentatives d’Eudoxe de
+Cyzique. Les expéditions romaines du début de notre ère, si elles
+atteignirent des pays que l’on peut considérer comme se rattachant au
+Soudan[354], ne pénétrèrent pas en tout cas dans les territoires qui
+font l’objet de notre étude.
+
+L’exploration du Haut-Sénégal-Niger par des voyageurs européens ou tout
+au moins méditerranéens ne commença qu’au Xe siècle de notre ère et fut
+pendant longtemps monopolisée par des Arabes ou des Berbères de
+l’Espagne, du Maghreb et de l’Ifrîkia. La plupart de ces premiers
+explorateurs du Soudan sont d’ailleurs demeurés anonymes ; quelques-uns
+seulement ont eu la chance d’avoir leurs noms transmis à la postérité
+par les historiens et les géographes qui ont utilisé leurs
+renseignements ; ces historiens et géographes, qui ont ainsi tiré profit
+d’explorations le plus souvent anonymes, sont : Bekri, Zohri, Edrissi,
+Yakout, Ibn-Saïd, Aboulféda, Gharnati, Ibn-Khaldoun, etc.
+
+Deux seulement, parmi les voyageurs arabes qui ont visité le Soudan du
+Xe au XIVe siècles, ont écrit des relations dont le texte est parvenu
+jusqu’à nous : _Ibn-Haoukal_ et _Ibn-Batouta_.
+
+Le premier (Xe siècle) ne parcourut que l’extrême Nord du Soudan,
+visitant Aoudaghost et Ghana, pour retourner ensuite au Maroc, et on
+doit le considérer surtout comme le premier explorateur du Sahara
+soudanais. Ibn-Batouta, qui se rendit de Oualata à Mali et passa au
+retour par Tombouctou et Gao (1352-53), peut être cité au contraire
+comme le premier explorateur du Soudan occidental ; sa relation
+d’ailleurs ne se borne pas à une sèche nomenclature de gîtes d’étape,
+ainsi qu’on peut s’en rendre compte à la lecture du chapitre VII du
+présent volume.
+
+Vers la même époque, des navigateurs européens commençaient à aborder à
+la côte occidentale d’Afrique[355], mais ils ne pénétraient pas à
+l’intérieur du continent. C’est seulement vers la fin du XVe siècle,
+semble-t-il, que les _Portugais_, établis en Mauritanie, sur la basse
+Gambie et la Côte d’Or, envoyèrent des missions dans les pays qui
+forment aujourd’hui le Haut-Sénégal-Niger. Mais nous ne savons rien de
+ces missions ni des voyages qu’elles accomplirent, en dehors des brèves
+mentions qu’en a faites Joao de Barros : c’est ainsi qu’aux environs de
+1481 le roi Jean II, qui venait de monter sur le trône du Portugal,
+envoya à l’empereur de Mali deux ambassades, dont l’une, partie de la
+Gambie, se composait de Rodriguez Rabello, Péro Reinal et Joao Collaçao,
+et dont l’autre fut mise en route par le gouverneur d’Elmina. Nous
+ignorons ce qui advint de la première ; quant à la seconde, dont nous ne
+savons pas la composition, elle parvint effectivement à Mali et
+constitua sans doute la première reconnaissance du Niger faite par des
+Européens.
+
+Quelque vingt ans plus tard, vers 1507, _Léon l’Africain_ exécutait à
+travers le Soudan un voyage mémorable qui devait être mis à contribution
+pendant plus de deux siècles par tous les géographes, cosmographes et
+polygraphes de l’Europe et constituer ainsi la base de toutes nos
+connaissances relatives au pays des Noirs jusqu’au temps de Mungo-Park.
+A vrai dire, les observations faites par Léon ne sont pas toutes d’un
+intérêt considérable ni d’une nouveauté bien sensible, et l’on peut se
+demander s’il a visité personnellement toutes les contrées et les villes
+qu’il nous décrit : Oualata, Dienné, Mali, Tombouctou, Kabara, Gao,
+Gober, Agadès, Kano, etc. Les jugements qu’il porte sur les indigènes du
+Soudan sont assez contradictoires, et l’on serait en droit de supposer
+qu’il les a recueillis de diverses bouches et qu’ils ne résultent pas de
+ses propres observations[356].
+
+En 1534 se place un nouveau voyage à Mali d’un ambassadeur portugais :
+celui-ci se nommait _Péroz Fernandez_ ; il était envoyé par Joao de
+Barros et accrédité par le roi Jean III. Nous ne savons rien des détails
+ni des résultats de son voyage, sinon qu’il parvint à la cour de
+l’empereur de Mali et fut très bien accueilli par lui. Les Portugais
+qui, vers 1550, s’emparèrent des mines d’or du Bambouk, ne nous ont
+laissé non plus aucun renseignement sur leurs faits et gestes.
+
+Un siècle se passa ensuite sans que s’accomplit aucune nouvelle
+exploration européenne dont le souvenir se soit conservé[357]. Puis,
+vers la fin du XVIIe siècle, apparurent sur le haut Sénégal les premiers
+voyageurs français. Nos commerçants trafiquaient au Cap Vert et à
+l’embouchure du Sénégal depuis 1558 et avaient des établissements
+permanents sur le bas fleuve depuis 1638.
+
+En 1667, 1682 et 1685, des tentatives furent faites, par les différentes
+compagnies commerciales françaises qui se succédèrent au Sénégal, pour
+remonter le fleuve jusqu’à la Falémé, mais toutes échouèrent par suite
+du mauvais vouloir des gens du Fouta. Le voyage de 1682 fut accompli par
+Dancourt, directeur de la Compagnie, et par le chirurgien Lemaire, et
+celui de 1685 par le directeur Chambonneau. Ce dernier fut plus heureux
+l’année suivante et parvint au Galam, à l’Ouest de la Falémé.
+
+En 1687, un commis nommé _Bazy_ réussit à faire de fructueuses
+opérations de traite au Galam et à remonter « au plus haut du Sénégal,
+jusqu’au Rocher », c’est-à-dire jusqu’aux barrages rocheux voisins de
+Kayes ; ce commis obscur fut ainsi sans doute le premier Français ayant
+pénétré librement dans la colonie actuelle du Haut-Sénégal-Niger. Trois
+ans après, _La Courbe_, inspecteur général de la Compagnie du Sénégal,
+poussait à son tour jusqu’à la chûte du Félou (1690) ; c’est au retour
+de cette exploration que, le premier, il affirmait que le Sénégal et le
+Niger ne pouvaient constituer un seul et même fleuve, comme on le
+croyait encore à l’époque[358].
+
+C’est en 1697 qu’_André Brue_, directeur de la Compagnie du Sénégal, se
+rendit pour la première fois au Fouta et visita le roi de ce pays, qui
+résidait alors non loin de Matam ; mais il ne poussa pas cette fois
+jusqu’à l’embouchure de la Falémé et se contenta d’envoyer au Galam un
+commis chargé de porter au _tonka_ ou _tounka_ (roi du Galam) les
+cadeaux que la Compagnie s’était engagée à lui remettre comme une sorte
+de tribut annuel. En 1698, lors d’un nouveau voyage, Brue parvint à
+Dembakané, alors capitale du roi de Galam, qui se trouvait sur la rive
+gauche du Sénégal, à 200 pas du fleuve et, très vraisemblablement, en
+amont de l’embouchure de la Falémé ; il visita le roi Boukari, qui
+venait de s’emparer du pouvoir sur son prédécesseur Maka. Poursuivant
+son voyage un peu plus en amont, Brue atteignit Dramané (près du village
+actuel d’Ambidédi), le 1er septembre 1698 ; cette localité était peuplée
+de marchands soninké, qui professaient l’islamisme, comme le roi du
+Galam. Brue fonda près de Dramané et à quelques kilomètres en aval, à
+Makhana ou Makhané, un comptoir qu’il laissa à la garde d’un frère
+convers de l’ordre des Augustins nommé _Apollinaire_. Ce moine était en
+même temps chirurgien. Animé de l’esprit d’entreprise, il chercha à
+pénétrer au Bambouk, mais n’y put parvenir ; en échange, il explora le
+Khasso, visita les chûtes du Félou et remonta ensuite une partie du
+cours inférieur de la Falémé.
+
+En 1710, La Courbe, envoyé en voyage d’inspection au Galam, alla visiter
+l’île de Cagnou, située près de Médine, qu’il baptisa « île
+Pontchartrain » ; l’année suivante, le Rouennais _Mustellier_, l’un des
+membres associés de la nouvelle Compagnie du Sénégal, se rendit aussi à
+l’île de Cagnou, et, lors de son retour, mourut à Touabo, près et en
+aval de Bakel. Des établissements furent créés de 1712 à 1714 sur le
+Sénégal, entre Kayes et la Falémé, et sur la partie inférieure de ce
+dernier cours d’eau.
+
+C’est peu après, en 1715-17, que se placent les explorations du maçon
+_Compagnon_, qui était employé au fort Saint-Joseph (entre Makhana et
+Tamboukané) ; Compagnon se rendit d’abord du fort Saint-Joseph au fort
+Saint-Pierre (à Kaïnoura, sur la basse Falémé, non loin du point
+terminus de la reconnaissance du frère Apollinaire) ; puis, remontant la
+rive droite de la Falémé jusqu’à la hauteur de Naye (près et en aval de
+Sénoudébou), il revint sur le Sénégal et alla ensuite visiter les
+districts aurifères du Nettéko et du Tambaoura (Bambouk), d’où il
+rapporta de précieuses observations et des échantillons de minerais que
+Brue fit analyser.
+
+En 1719, Brue envoya en mission un sieur Tinstall de la Tour, dans le
+but d’obtenir des renseignements sur Tombouctou et son commerce, mais il
+ne semble pas que Tinstall ait jamais dépassé le Khasso.
+
+De 1730 à 1732, les minéralogistes _Pelays_ et _Legrand_ firent deux
+voyages au Bambouk et visitèrent les exploitations d’or établies par les
+indigènes ; Pelays fut assassiné par ces derniers au cours de son second
+voyage. De nouvelles reconnaissances furent faites sur la Falémé et dans
+le Bambouk en 1744 par Delabrue, en 1748 par Duliron et en 1756 par
+Aussenac.
+
+L’occupation du Sénégal par les Anglais interrompit l’exploration du
+pays. Elle fut reprise en 1786, sous le gouvernement du chevalier de
+Boufflers ; à cette époque, Durand, directeur de la Compagnie du
+Sénégal, envoya l’un de ses employés nommé _Rubault_ au Galam, par la
+voie de terre. Après avoir traversé le Cayor, le Diolof et le Boundou,
+Rubault atteignit la Falémé à Kaïnoura, puis le Sénégal à Tamboukané,
+près des ruines de l’ancien fort Saint-Joseph. Il fut assassiné l’année
+suivante par les esclaves qu’il avait achetés pour le compte de sa
+compagnie.
+
+L’exploration française subit ensuite un nouveau temps d’arrêt, tandis
+que, pour la première fois, les Anglais allaient faire leur apparition
+au Soudan occidental : quatre grands noms les y représentèrent à cette
+époque, ceux de Houghton, de Mungo-Park et de Laing, morts tous trois en
+Afrique martyrs de la science, et celui de Dochard.
+
+Le major _Houghton_, venant de la Gambie, pénétra au Bambouk, traversa
+le Sénégal du côté de Kayes et se dirigea vers le Nord-Est avec
+l’intention de gagner Tombouctou ; mais, parvenu à Simbi, à 35
+kilomètres environ au Sud-Sud-Ouest de Nioro, il fut arrêté par ordre du
+roi des Oulad-Mbarek et mourut, assassiné disent les uns, d’épuisement
+et de dysenterie disent les autres (1791).
+
+En 1795, l’Ecossais _Mungo-Park_ partait aussi de la Gambie ; après
+avoir traversé le Boundou, il atteignait le Sénégal près de Bakel et le
+suivait jusqu’à Kayes, où il arriva le 28 décembre 1795 ; de Kayes, il
+se rendit à Koniakari, où il visita Demba Séga, roi du Khasso, en
+janvier 1796 ; puis il se rendit à Guémou, à la frontière du Lankamané
+et du Kingui, où il arriva le 12 février et où il fut bien accueilli par
+Dassé Kouloubali, empereur du Kaarta. Ce dernier, qui était en
+hostilités avec l’empereur de Ségou, ne crut pas pouvoir donner à Mungo-
+Park la route de l’Est, et le voyageur obliqua vers le Nord-Est, pour
+contourner au Nord les pays où régnait l’état de guerre. Prenant donc la
+route de Nioro, il passa à Simbi, où il recueillit les bruits relatifs à
+la mort de Houghton, puis parvint à Diara. Mais là, il fut arrêté par
+des Oulad-Mbarek et conduit à Ali, roi du « Loudamar », qui résidait
+alors à Bénoum, à une cinquantaine de kilomètres au Nord-Est de Nioro.
+Ali le garda prisonnier dans son camp ; après quatre mois de captivité,
+Mungo-Park profita d’une attaque de Diara par Dassé Kouloubali, attaque
+qui jeta le désarroi au camp de Ali, et il parvint à s’échapper ; au
+prix de fatigues inouïes, en butte à des dangers sans nombre, il réussit
+à gagner Ouossébougou et à atteindre le Niger en face de Ségou, en
+juillet 1796. L’empereur Monson, qui ne pardonnait pas au voyageur
+écossais d’avoir été bien accueilli par son ennemi Dassé, lui refusa
+l’autorisation de traverser le fleuve ; descendant alors la rive gauche
+du Niger, Mungo-Park poursuivit sa route jusqu’un peu au-delà de
+Sansanding ; puis, continuant son voyage en pirogue, il parvint jusqu’à
+un village situé à deux jours de Dienné et sur la rive droite du Niger
+(29 juillet 1796) : ce village, qu’il appelle _Silla_, était
+probablement Sélé, en amont de Diafarabé. Malade, dénué de tout, en
+butte à l’hostilité de tous les indigènes, cet homme pourtant si tenace
+dut s’avouer vaincu et, renonçant à pousser plus loin, il revint sur ses
+pas. Il repassa par Sansanding, évita le voisinage de Ségou, passa par
+Niamina et Koulikoro, arriva le 23 août à Bamako et traversa le Manding,
+où il dut s’arrêter assez longtemps pour cause de maladie. Le 11 mai
+1797, il atteignait Satadougou, d’où il revint à la côte en suivant le
+cours de la Gambie, après dix-huit mois de souffrances dont ceux qui
+voyagent aujourd’hui au Soudan peuvent difficilement se faire une idée
+exacte.
+
+L’année suivante, l’Allemand Hornemann, parti de Tripoli, atteignait le
+Niger du côté de Say et, descendant la rive gauche du fleuve, allait
+mourir dans le Noupé (1798).
+
+En 1805, _Mungo-Park_ voulut renouveler son expérience ; mais sa seconde
+exploration fut bien différente de ce qu’avait été la première. Au lieu
+de partir seul, il emmenait avec lui 40 Européens et un très fort
+convoi. Ce fut un voyage lamentable, qui se termina de la façon tragique
+que l’on sait. Venant de la Gambie, l’expédition atteignit la Falémé le
+8 juin ; le chef de la mission avait comme assistants principaux
+_Anderson_, _Scott_ et le lieutenant _Martyr_ ; ce dernier commandait un
+détachement de soldats anglais. On longea les montagnes du Konkodougou
+et du Tambaoura, puis, traversant le Bafing et le Bakhoy et passant près
+de Kita, l’expédition arriva à Bangassi, d’où elle atteignit le Niger le
+19 août en amont de Bamako, après avoir perdu par suite de maladie ou
+abandonné 29 Européens sur les 40 partis de la Gambie avec Park. Les
+survivants étaient à Bamako le 21 août ; s’embarquant sur des pirogues
+près de Toulimandio, ils arrivaient le 14 septembre à Niamina et le 16 à
+Somi, en face de Ségou, ayant perdu encore quatre d’entre eux depuis
+Bamako. Monson ne voulut pas recevoir Mungo-Park, mais il l’autorisa à
+poursuivre son voyage. Partant de Somi le 26 septembre, Park arriva le
+lendemain à Sansanding et y demeura sept semaines, qu’il employa à faire
+transformer une grande pirogue en schooner ; trois Européens, dont
+Anderson, périrent durant ce séjour à Sansanding. Le 16 novembre 1805,
+Park s’embarquait sur son bateau avec les quatre Européens qui lui
+restaient : Scott, Martyr et deux soldats ou ouvriers. Postérieurement à
+cette date, on n’eut plus aucune nouvelle de l’expédition.
+
+En 1810, Maxwell, alors gouverneur anglais du Sénégal, se décida à
+envoyer aux informations un Noir nommé Isaac, qui avait été interprète
+de Park et que ce dernier, avant de quitter Sansanding, avait renvoyé à
+la côte avec des lettres et son journal de route. Isaac revint au
+Sénégal en 1811, rapportant la nouvelle que Park et ses derniers
+compagnons avaient péri dans les rapides de Boussa environ quatre mois
+après leur départ de Sansanding, c’est-à-dire vers fin mars 1806. Par
+des documents recueillis à Sokoto en 1827 par Clapperton, on sut que les
+cinq voyageurs avaient abordé à Tombouctou et y avaient séjourné[359] ;
+ayant fait escale à Gao, ils furent attaqués par les Touareg, qui
+tuèrent trois des quatre compagnons européens de Park ; ce dernier et
+Martyr étaient les seuls survivants au moment de l’arrivée aux grands
+rapides de Boussa : attaqués au moment le plus dangereux par des
+indigènes massés sur les roches et se voyant perdus, les deux voyageurs
+se jetèrent à l’eau et y périrent noyés.
+
+En 1818-19, le chirurgien anglais _Dochard_, venant lui aussi de la
+Gambie par le Boundou, explora le Bambouk, le Gangaran, le Fouladougou,
+le Bélédougou, et atteignit le Niger à mi-chemin entre Koulikoro et
+Niamina, d’où il gagna Bamako (janvier 1819). Revenant ensuite à
+Bangassi (Fouladougou), il traversa le Kaarta et fut recueilli près de
+Bakel par des officiers français.
+
+Le major _Gordon Laing_, parti de Tripoli par Ghadamès et le Touat,
+atteignit Oualata, puis Tombouctou en 1826 ; obligé de retourner sur ses
+pas en raison de l’hostilité de Sékou-Hamadou, il fut étranglé par des
+Bérabich sur la route de Tombouctou à Araouâne le 24 avril (ou le 24
+septembre) 1826. Ses restes, retrouvés tout récemment par M. Bonnel de
+Mézières, ont été déposés à Tombouctou par les soins de l’autorité
+française[360].
+
+Après Laing, nous rencontrons[361] le nom d’un explorateur français qui,
+malgré ses origines modestes et son manque absolu de ressources,
+effectua au Soudan l’un des plus beaux voyages du XIXe siècle et l’un de
+ceux qui firent faire les plus grands pas à la science géographique : je
+veux parler de _René Caillié_. Parti de Kakoundi (Rio-Nunez) le 19 avril
+1827 déguisé en Maure, et se faisant passer pour un Egyptien capturé par
+des Français puis affranchi par son maître au Sénégal et désireux de
+regagner son pays, il réussit à traverser le Fouta-Diallon, atteignit le
+Niger à Kouroussa, visita le Ouassoulou, tomba gravement malade à Timé
+ou Kiémé, près et à l’Est d’Odienné qui n’existait pas encore (Côte
+d’Ivoire actuelle), se rendit de là à Tengréla, d’où il passa dans le
+Haut-Sénégal-Niger actuel, atteignit Dienné, entra à Tombouctou le 20
+avril 1828 et arriva enfin à Tanger le 18 août de la même année, ayant
+accompli seul, en seize mois, un voyage de plus de 4.500 kilomètres et
+rapportant des masses de renseignements précieux.
+
+Entre temps, les reconnaissances parties du bas Sénégal avaient repris
+leur cours dans la région de Kayes. En 1822, le capitaine de frégate
+Leblanc avait visité le Galam, et Groux de Beaufort, en 1824-25, puis
+Duranton en 1828, avaient exploré le Bambouk, le Khasso et le Sud du
+Kaarta. Bouet-Willaumez, gouverneur du Sénégal, remonta en 1836 le
+fleuve jusqu’à Médine et visita les chûtes du Félou. Sur son ordre, en
+1843, une mission composée du pharmacien Huart, du commis de marine
+Raffenel et du traitant Pottin-Paterson remonta la Falémé et fit une
+nouvelle exploration du Bambouk et du Khasso. En 1846, _Raffenel_ fit un
+second voyage au Soudan et explora le Kaarta.
+
+Ensuite se place la plus belle exploration soudanaise, celle du docteur
+allemand _Barth_ : il faisait partie d’une expédition scientifique
+dirigée par Richardson et comprenant en outre Overweg ; partie de
+Tripoli en 1850, la mission visita Rhât et Agadès, atteignit en 1851 le
+Haoussa, où mourut Richardson, et explora le Bornou et les rives du
+Tchad. Overweg étant mort à son tour, Barth, demeuré seul, assuma tout
+le labeur. Ayant visité l’Adamaoua, le Kanem et le Baguirmi, il revint
+au Haoussa, séjourna à Zinder, Katséna, Sokoto et Gando, atteignit le
+Niger en face de Say, le traversa, visita le Yagha, gagna Dori, puis
+Hombori, arriva le 7 septembre 1853 à Tombouctou où il séjourna sept
+mois (1853-54), suivit la rive septentrionale du Niger jusqu’à Gao,
+regagna le lac Tchad et enfin rejoignit Tripoli en 1855, après un voyage
+de plus de cinq ans dans le cœur de l’Afrique. Durant le séjour de Barth
+à Tombouctou, Hamadou-Hamadou, alors roi du Massina, avait donné l’ordre
+de faire chasser l’explorateur hors de la ville ; ce dernier dut en en
+effet partir, protégé d’ailleurs par Ahmed-el-Bekkaï.
+
+En 1858, Brossard de Corbigny complétait l’exploration du Khasso et du
+Logo et, en 1859-60, le sous-lieutenant _Pascal_ achevait celle des
+bassins de la Falémé et du Bafing[362]. En 1860 le lieutenant indigène
+_Alioune Sal_ partait du Sénégal et, de 1861 à 1862, explorait le Tagant
+et le Hodh, visitait Oualata, Araouâne, et parvenait à Bassikounou ;
+arrêté là et fait prisonnier par un détachement de l’armée d’El-hadj-
+Omar, il parvint à s’échapper et put regagner Bakel.
+
+De 1863 à 1866 s’accomplit le voyage du lieutenant de vaisseau _Mage_ et
+du docteur _Quintin_ à Ségou. Partis de Saint-Louis, les deux
+explorateurs s’acheminèrent par Médine — qui était depuis 1855 notre
+poste le plus avancé vers l’Est —, Bafoulabé et Kita, traversèrent le
+Fouladougou, passèrent par Banamba, atteignirent le Niger à Niamina le
+22 février 1864 et arrivèrent à Ségou, où ils furent reçus par Ahmadou,
+le 28 fév. suivant. Ils étaient chargés par Faidherbe de négocier un
+traité avec El-hadj-Omar et d’obtenir de lui l’autorisation de créer un
+poste français à Bafoulabé. Mais El-hadj guerroyait alors au Massina et
+Ahmadou ne voulut pas mettre les voyageurs en communication avec lui ;
+tout en les traitant avec courtoisie, il les garda, en fait, prisonniers
+à Ségou durant deux ans et deux mois. Les explorateurs mirent à profit
+ce séjour forcé pour récolter des quantités de renseignements sur
+l’histoire du Soudan et l’organisation de l’empire d’El-hadj-Omar ; ils
+eurent aussi l’occasion d’assister de près aux opérations de guerre
+d’Ahmadou, qu’ils accompagnèrent dans ses expéditions contre Sansanding
+et contre Koulikoro. Ayant enfin obtenu l’autorisation de quitter Ségou,
+ils partirent de cette ville dans la nuit du 5 au 6 mai 1866, passèrent
+par Touba (Touba-koura), Ouossébougou, Bagoïna, Nioro et Koniakari et
+atteignirent Médine le 28 mai 1866.
+
+Comme on était resté fort longtemps au Sénégal sans avoir de nouvelles
+des deux voyageurs, l’officier de spahis _Perraud_ et le docteur
+_Béliard_ furent envoyés en mars 1864 à leur recherche ; partis de
+Médine, ils s’avancèrent jusqu’à Nioro, mais ne purent aller plus loin,
+la route de Nioro à Ségou étant coupée par les Banmana révoltés contre
+les Toucouleurs, et ils durent revenir à Médine.
+
+Le premier Européen qui pénétra dans Ségou et y rendit visite à Ahmadou,
+après Mage et Quintin, fut _Paul Soleillet_, qui, venant de Saint-Louis
+et passant par Koniakari et le Kaarta, atteignit le Niger à Niamina le
+20 septembre 1878, fut reçu à la cour du roi toucouleur, et revint au
+Sénégal en 1879.
+
+Le 1er juillet 1880, Tombouctou recevait la visite de l’explorateur
+autrichien _Oskar Lenz_, qui venait du Maroc par l’Oued-Draa, Tindouf et
+Araouâne ; après avoir séjourné 18 jours à Tombouctou, Lenz se rendit à
+Bassikounou en passant par Ras-el-Ma, visita Sokolo, Goumbou, Bagoïna,
+Nioro et Koniakari, et arriva à Médine le 2 novembre 1880.
+
+A la fin de la même année, le capitaine _Galliéni_, accompagné des
+lieutenants Vallière et Piétri et des docteurs Tautain et Bayol,
+quittait Médine, passait à Kita, était attaqué à Dio dans le Bélédougou
+par le chef de Daba, traversait le Niger au Sud de Bamako à Touréla et
+s’avançait sur la rive droite jusqu’à Nango, à 35 kilomètres de Ségou,
+sans pouvoir obtenir d’Ahmadou l’accès de sa capitale. Après dix mois
+d’attente, il recevait enfin de ce dernier, le 10 mars 1881, la
+signature d’un traité, et ralliait le poste de Kita, qui venait d’être
+fondé le 27 février par le colonel Borgnis-Desbordes.
+
+En 1883, le docteur _Collin_ visitait Satadougou, Dabia et Tembé, où il
+était reçu par Dabakoutou, alors roi du Konkodougou, et lui faisait
+accepter le protectorat français.
+
+Cette même année, un nommé Buonfanti prétendit que, avec le docteur
+américain Van Flint, il avait atteint Kouka, venant de Tripoli, était
+allé à Say, avait remonté le Niger jusqu’à Tombouctou, était allé de là
+au Mossi et était arrivé à Lagos par le Dagomba et le Dahomey. Il
+raconta son voyage en 1884 à la Société de Géographie de Bruxelles,
+disant que, ses bagages lui ayant été volés, il avait perdu toutes ses
+notes. Les invraisemblances de son récit et l’identité de quelques
+passages exacts avec les passages correspondants de Barth ont fait
+suspecter fortement la véracité de Buonfanti, qui mourut au Congo en
+1887.
+
+Après notre installation sur le Niger et la création du poste de Bamako
+(1883), on songea à faire le lever du grand fleuve soudanais d’une façon
+sérieuse. En 1884, l’enseigne _Froger_ amena du Sénégal au Niger une
+canonnière démontable, le _Niger_, qu’il mit à flot en aval des rapides
+de Bamako et ancra à Koulikoro ; en 1885, le lieutenant de vaisseau
+_Davoust_ s’embarquait sur cette canonnière et explorait le fleuve
+jusqu’à Diafarabé. En 1887, le lieutenant de vaisseau _Caron_
+construisit à Bamako une nouvelle canonnière, le _Mage_ ; ne recevant
+pas de France la machine qui lui était destinée, il s’embarqua à
+Manambougou sur le _Niger_ et, escorté de deux chalands, le
+_Manambougou_ et le _Titi_, il poussa jusqu’à Mopti, alla visiter
+Tidiani à Bandiagara, continua son voyage malgré le mauvais vouloir
+manifeste du roi toucouleur et mouilla le 16 août 1887 à Kabara ;
+empêché d’entrer à Tombouctou par l’hostilité des Touareg, qui le
+prenaient pour l’allié de Tidiani, il fit machine en arrière et regagna
+Koulikoro.
+
+A la même époque, le lieutenant _Binger_ commençait la merveilleuse
+exploration qui l’a mis, avec Barth et Nachtigal, au premier rang des
+découvreurs de l’Afrique et lui a assuré, de façon incontestable, la
+première place parmi les explorateurs français du continent noir. Ayant
+traversé le Niger à Bamako le 1er juillet 1887, M. Binger, seul et sans
+escorte, visitait d’abord Ouolossébougou, Ténétou et Bougouni, parvenait
+sous les murs de Sikasso qu’il trouvait assiégé par Samori, demeurait
+quelque temps l’hôte du fameux conquérant, atteignait Tengréla,
+traversait le Folona et entrait le 20 février 1888 à Kong, dont il
+révélait l’importance à l’Europe, tout en démontrant l’inexistence de la
+chaîne de montagnes de même nom, qui figurait alors sur toutes les
+cartes. Après un long et fructueux séjour à Kong, il visitait Bobo-
+Dioulasso, pénétrait au Mossi, était reçu à Ouagadougou[363] par le
+_nâba_ Sanom, revenait au Sud, traversait le Gourounsi et le Dagomba,
+visitait Salaga et Kintampo, atteignait Bondoukou et revenait fermer son
+itinéraire à Kong, le 5 janvier 1889 ; il y rencontrait Treich-Laplène,
+venu de Grand-Bassam par Bondoukou, et achevait son voyage en se rendant
+avec lui à nos comptoirs maritimes de la Côte d’Ivoire. Non seulement il
+avait reconnu le bassin supérieur de la Volta et la partie occidentale
+de la Boucle du Niger, jusqu’alors inconnue — si l’on excepte les
+renseignements recueillis presque à la même époque par Krause —, niais
+il rapportait une masse d’informations si abondantes et si précises et
+d’itinéraires par renseignements si exacts qu’aujourd’hui encore on
+trouve à s’instruire en lisant sa relation de voyage.
+
+Pendant que s’accomplissait l’exploration de M. Binger, en 1888-89, le
+lieutenant de vaisseau _Jayme_ reprenait les tentatives de
+reconnaissance du Niger et parvenait à Korioumé sur le _Mage_, sans
+pouvoir entrer à Tombouctou ni pousser son voyage en aval de ce point.
+
+Dans le bassin du Sénégal d’autre part, le capitaine _Oberdorff_
+explorait le Konkodougou et mourait à Tembé (1888), tandis que le
+lieutenant _Plat_ continuait la mission.
+
+En 1890 le docteur _Crozat_ visitait San et le Yatenga et entrait en
+relations, à Ouagadougou, avec le _nâba_ Bokari-Koutou[364].
+
+De fin décembre 1890 à août 1891, le capitaine _Monteil_, accompagné de
+l’adjudant Badaire, traversait de l’Ouest à l’Est la Boucle du Niger, de
+Ségou à Say, passant par San, Kinian, Sikasso, Bobo-Dioulasso, le
+Dafina, Koury, Yâko, puis, n’ayant pu pénétrer à Ouagadougou, par Dori,
+où il arrivait le 22 mai 1891, reliant ainsi les itinéraires de M.
+Binger à ceux de Barth ; il était le 19 août à Say, franchissait le
+Niger, gagnait le Tchad par Sokoto et parvenait à Tripoli avec son
+compagnon après des fatigues excessives.
+
+En 1891-92, le lieutenant _Marchand_, qui avait été nommé résident
+auprès de Tièba, roi de Sikasso, explora les cercles actuels de Sikasso
+et de Bougouni, ainsi que le Nord de la Côte d’Ivoire.
+
+En 1894, la majeure partie de ce qui constitue aujourd’hui le Haut-
+Sénégal-Niger était explorée, et les reconnaissances qui furent
+effectuées à partir de cette date appartiennent plutôt au domaine de la
+conquête et de l’occupation. Cependant, il convient encore de signaler
+l’exploration du Sud-Est de la Boucle du Niger, qui fut faite ou
+complétée en 1894 par le mulâtre anglais _Fergusson_[365], lequel visita
+Bitou, Tenkodogo et Ouagadougou, et, en 1895-96, par les lieutenants
+_Baud_ et _Vergoz_ (région de Say), le commandant _Decœur_ (région de
+Fada-n-Gourma), la mission allemande du docteur _Grüner_ et du
+lieutenant _Von Carnap_ (Fada-n-Gourma, Tenkodogo et Koupéla), et le
+capitaine _Toutée_, qui remonta le Niger de Boussa à Farka (entre
+Tillabéry et Dounzou). En 1895 également, les lieutenants Baud et
+Vermeersch, venant du Dahomey par Gambaga et Oua, arrivaient à Bouna
+(Côte d’Ivoire) et l’administrateur _Alby_, venu aussi du Dahomey par
+Sansanné-Mango, poussait jusqu’à Ouagadougou, sans d’ailleurs obtenir
+l’accès de la ville, tandis que le capitaine _Destenave_, alors résident
+à Bandiagara, faisait de nombreuses reconnaissances en pays mossi.
+
+L’année suivante (1896), l’exploration du Niger était achevée depuis
+Tombouctou jusqu’au golfe de Guinée par le lieutenant de vaisseau
+_Hourst_, accompagné de l’enseigne Baudry, du lieutenant Bluzet, du
+docteur Taburet et du Père Hacquard. Ayant quitté Kabara sur le chaland
+_Jules-Davoust_, cette mission atteignait Say le 7 avril 1896 et en
+repartait le 15 septembre pour arriver quelque temps après à
+l’embouchure du Niger.
+
+En 1899, la science comptait encore un martyr en la personne du géologue
+_Lejeal_, assassiné par les Touareg tandis qu’il explorait les falaises
+de Hombori.
+
+Pour terminer cette revue d’ailleurs trop incomplète de l’exploration du
+Haut-Sénégal-Niger, il convient encore de citer les voyages de MM.
+_E.-F. Gautier_ et _R. Chudeau_ qui, en 1904-05, firent faire un pas
+décisif à la connaissance du Sahara soudanais, et celui du lieutenant
+_Desplagnes_ qui, en 1905-06, parcourut et leva de façon précise la
+région lacustre située au Sud de Tombouctou et le pays montagneux des
+Tombo.
+
+Bien d’autres voyages auraient mérité de trouver place dans ce chapitre
+et bien d’autres noms auraient dû y être mentionnés ; que l’on veuille
+bien m’excuser de les avoir négligés, non par dédain ni par oubli, mais
+parce que la liste complète de tous ceux qui ont contribué à la
+connaissance du Soudan Français formerait à elle seule un volume.
+
+[Illustration : Carte 19. — Les grandes explorations.]
+
+
+[Note 354 : Expédition de Julius Maternus dans l’Aïr entre 80 et 90
+après Jésus-Christ.]
+
+[Note 355 : Le premier voyage accompli par des Européens à l’embouchure
+du Sénégal date vraisemblablement de 1292 : il fut exécuté par des
+Italiens, les frères Vivaldi. Ce voyage fut suivi de quelques autres au
+XIVe siècle, faits par des Espagnols et des Normands. Les Portugais se
+montrèrent surtout à partir du XVe siècle.]
+
+[Note 356 : Comparez notamment ces deux curieux passages : « Les Noirs
+meinent une bonne vie, sont de fidele nature, faisans volontiers plaisir
+aux passans, et s’etudient de tout leur pouvoir à se donner tous les
+plaisirs de quoy ils se peuvent aviser à se resjouir en danses, et le
+plus souvent en banquets, convis et ebas de diverses sortes. Ils sont
+fort modestes, et ont en grand honneur et reverence les hommes doctes et
+religieux, ayans meilleur temps que tout le reste des autres peuples
+lesquels demeurent en Afrique. » (Edition Schefer, 1er vol., page 118).
+Et plus loin : « Ceux de la terre noire sont gens fort ruraux, sans
+raison, sans esprit ny pratique, n’estans aucunement experimentez en
+chose que ce soyt, et suivent la maniere de vivre des bestes brutes,
+sans loy, ny ordonnances. Entre eux y a une infinité de putains, et par
+conséquent de cornars, et sont bien habiles ceux qui en peuvent echaper,
+sinon aucuns de ceux qui sont aux grandes cités ayans meilleur jugement
+et sens naturel que les autres. » (_Ibid._, page 121).]
+
+[Note 357 : Vers la fin de la première moitié du XVIIe siècle (1640 à
+1650), Sa’di, l’auteur du _Tarikh-es-Soudân_, fit plusieurs voyages de
+Tombouctou à Dienné et Sansanding et de Tombouctou à Gao, mais sa
+qualité de natif de Tombouctou empêche de le classer parmi les
+explorateurs européens et même maghrébins. C’est un peu plus tard, entre
+1660 et 1670, que se place le voyage que fit à Tombouctou, comme captif
+des Maures, un matelot français nommé Paul Imbert ; ce voyage, pour
+d’autres raisons, peut difficilement être rangé parmi les explorations
+du Soudan.]
+
+[Note 358 : On attribue souvent à tort à André Brue, sur la foi du Père
+Labat, le mérite de cette exploration : or André Brue ne fit aucunement
+partie de l’expédition du Félou. (Voir à ce sujet l’_Histoire du
+Sénégal_ du professeur Cultru).]
+
+[Note 359 : Selon d’autres témoignages, Park et ses compagnons
+n’auraient pas pénétré dans la ville de Tombouctou.]
+
+[Note 360 : On a souvent attribué la priorité de la découverte de
+Tombouctou à un matelot américain nommé Robert Adams, qui aurait atteint
+cette ville en 1810 et y aurait séjourné dix mois. Ce matelot, qui avait
+fait naufrage près du Cap Blanc et avait été capturé par les Maures avec
+ses compagnons, parvint ensuite à Tanger, y fut recueilli par le consul
+anglais et prétendit avoir été emmené à Tombouctou par son maître durant
+sa captivité et en être revenu par Taodéni et Fez. Son récit fut mis en
+doute par ses compagnons de naufrage et on s’accorde généralement à le
+considérer comme apocryphe. Fût-il véritable d’ailleurs, le voyage
+involontaire d’Adams serait à classer dans la même catégorie que celui
+du matelot français Paul Imbert, lequel du reste aurait
+incontestablement l’avantage de la priorité. A mon avis, ce serait
+plutôt à Mungo-Park que doit revenir l’honneur d’avoir, parmi les
+voyageurs européens, atteint le premier Tombouctou, bien que Lenz
+affirme, d’après les dires des indigènes, que Park aurait passé en vue
+de Kabara sans s’y arrêter et ne serait pas entré à Tombouctou.]
+
+[Note 361 : Je n’ai pas mentionné les belles explorations de Denham,
+Oudney, Clapperton et Lander (1823-30), qui n’intéressent
+qu’indirectement les pays dont j’ai à m’occuper ici.]
+
+[Note 362 : En 1859, un juif d’Akka (Maroc) nommé Mardochée se rendit à
+Tombouctou en passant par Araouâne et renouvela plusieurs fois ce voyage
+durant les années suivantes.]
+
+[Note 363 : Ouagadougou avait été visité déjà en 1886 par le voyageur
+allemand _G. A. Krause_, qui, venant du golfe de Guinée, s’était avancé
+jusqu’à San, Dienné et Bandiagara, voyageant seul et portant lui-même
+son léger bagage. Arrivé à Douentza, sur la route de Tombouctou, il
+revint au Mossi, traversa le Gourounsi, passa par Sati et arriva à
+Kintampo en 1888. Il convient de rendre justice à cet explorateur
+modeste qui, le premier, acquit une idée à peu près exacte du cours de
+la Volta. En 1887, le lieutenant allemand Von François s’était avancé
+par Salaga jusqu’au Sud du Mossi, à Sourma, sans pouvoir y pénétrer.]
+
+[Note 364 : Deux ans plus tard, le docteur Crozat accompagnait à Kong la
+mission du capitaine Binger, du lieutenant Braulot et de M. Monnier,
+puis, cherchant à gagner Sikasso, mourait de maladie à Tengréla, où se
+trouve son tombeau.]
+
+[Note 365 : Fergusson dressa d’excellentes cartes de la partie nord de
+la Gold-Coast et des régions voisines ; il fut tué en 1897 près de
+Dokita (cercle actuel de Gaoua) au cours de la défaite d’un détachement
+anglais par Sarankièni-Mori.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XV
+
+ =L’occupation française=
+
+
+ =I. — Les débuts de l’occupation du haut Sénégal= (1698-1854).
+
+
+C’est à la fin du XVIIe siècle qu’il fut procédé à l’installation du
+premier poste permanent sur la partie du haut Sénégal qui relève
+aujourd’hui de la colonie du Haut-Sénégal-Niger.
+
+Depuis le XIVe siècle, des navigateurs français étaient en relations
+avec les indigènes de la côte, mais ce n’est qu’à partir du milieu du
+XVIe siècle que nous possédons des renseignements sur ces voyages, qui
+avaient surtout pour but les îles du Cap Vert. Le premier navire
+français ayant abordé à l’embouchure du Sénégal et dont le nom nous ait
+été conservé est la _Gallaire_, qui mouilla en 1558 vers l’emplacement
+où s’élève aujourd’hui Saint-Louis. Ce vaisseau venait de Dieppe et, à
+partir de cette époque, durant une trentaine d’années, des Dieppois
+remontèrent le fleuve dans des barques, échangeant des produits avec les
+riverains, sans dépasser vraisemblablement Podor. En 1588, la reine
+Elisabeth donna à des marchands anglais, pour une période de dix ans, le
+privilège de trafiquer sur le Sénégal, mais, après cette période, les
+Normands recommencèrent leurs voyages.
+
+En 1626, des armateurs de Dieppe et de Rouen formèrent une compagnie
+privée pour l’exploitation du Sénégal et de la Gambie ; ce fut la
+première tentative régulièrement organisée de l’implantation française
+au Sénégal ; en 1633, cette compagnie obtenait de Richelieu un privilège
+et, cinq ans après, en 1638, le capitaine dieppois Thomas Lambert et le
+gentilhomme Jeannequin de Rochefort construisaient à la pointe de
+Bieurt, sur les bords du fleuve et à trois lieues de son embouchure, le
+premier établissement français, passant des traités d’amitié avec les
+rois du Cayor et du Oualo et remontant le Sénégal jusqu’à 280 kilomètres
+de la pointe de Bieurt. Le poste construit par Lambert ayant été enlevé
+par un raz-de-marée, le commis Louis Caullier, qui gérait les affaires
+de la Compagnie du Cap Vert et du Sénégal — laquelle venait de remplacer
+la compagnie normande —, en construisit un autre en 1658 ; le nouvel
+établissement fut également détruit par l’action de la mer et la
+Compagnie du Cap Vert, en 1659, transporta le siége de ses opérations
+dans l’île de Ndar et y construisit un fort qui fut la première maison
+de la ville de Saint-Louis.
+
+En 1664, la Compagnie du Cap Vert était expropriée par Colbert au profit
+de la Compagnie des Indes Occidentales ; cette dernière fut mise à son
+tour en liquidation en 1672 et l’établissement du Sénégal fut vendu en
+1673 aux sieurs Egrot, secrétaire du roi, François et Raguenet,
+bourgeois de Paris, qui formèrent une société nouvelle sous le nom de
+Compagnie du Sénégal. Cette société fut, en 1681, remplacée par une
+autre qui conserva le même nom. En 1693, les Anglais installés à la
+Gambie s’emparaient de nos comptoirs du Sénégal et en étaient chassés la
+même année par le capitaine Bernard, commandant le vaisseau le _Léger_.
+En 1696, une troisième Compagnie du Sénégal se formait et envoyait en
+Afrique, comme directeur, André Brue ; celui-ci fit enfin procéder à
+l’occupation du haut fleuve, qui avait été reconnu jusqu’aux environs de
+Médine par Bazy (1687) et La Courbe (1690).
+
+Ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, c’est à la fin de
+l’année 1698 que, sous la direction de Brue, fut fondé sur la rive
+gauche du fleuve, à côté du village de Makhana, c’est-à-dire à quelque
+distance en amont de l’embouchure de la Falémé et en aval d’Ambidédi, le
+premier poste français du Soudan : on lui donna le nom de fort _Saint-
+Joseph_ et le commandement en fut confié au moine augustin
+_Apollinaire_ ; une convention avait été passée à cet effet entre André
+Brue et Boukari, roi du Galam. Le poste ne fut achevé d’ailleurs qu’en
+1700 et il fut emporté dès l’année suivante par la crue du fleuve ; Brue
+le fit reconstruire aussitôt (1701), dans les mêmes parages mais sur un
+point plus élevé. Mais, en 1702, alors que Brue, retourné en France,
+était remplacé par Lemaître comme directeur de la compagnie en Afrique,
+les Mandingues du Bambouk, armés de flèches empoisonnées, investirent le
+nouveau fort et l’attaquèrent avec une telle impétuosité que les
+employés de la compagnie durent se sauver en pirogue à la faveur de la
+nuit ; le lendemain, les Mandingues envahissaient le poste, le mettaient
+au pillage et s’en allaient après l’avoir incendié.
+
+Les relations avec le Galam furent reprises en 1706 par La Courbe, qui
+avait remplacé Lemaître. En 1709 se constituait une quatrième Compagnie
+du Sénégal, la première qui fut composée uniquement de commerçants et la
+seule qui fit de bonnes affaires ; les associés étaient tous des
+Rouennais : Mustellier, veuve Cardin, veuve Morin et ses fils, François
+et Charles Planterose. Mustellier se rendit en personne au Sénégal, prit
+la direction des affaires et conserva La Courbe en lui donnant les
+fonctions d’inspecteur ; ce Mustellier mourut en 1711 près de Bakel, à
+Touabo. La nouvelle compagnie avait décidé de rétablir le comptoir du
+Galam : en 1710 La Courbe avait voulu bâtir un poste dans l’île de
+Cagnou, près de Médine, mais l’hostilité des Khassonkè l’obligea à
+renoncer à ses projets ; au cours du voyage qui précéda sa mort,
+Mustellier avait fait choix d’un emplacement sis sur une colline, près
+de Médine ; sa maladie l’ayant empêché de donner suite à ses intentions,
+Richebourg, qui le remplaça, en tint pour la région choisie par Brue
+quatorze ans auparavant et fit commencer en 1712 l’érection d’un fort
+près de Dramané, entre Makhana et Tamboukané, à quelques kilomètres de
+l’ancien fort Saint-Joseph. Le nouvel établissement fut baptisé du même
+nom que l’ancien. Richebourg se noya l’année suivante dans la barre du
+Sénégal et fut remplacé par André Brue, dont la compagnie rouennaise
+avait tenu à utiliser la compétence. Ce dernier fit achever en 1714 le
+nouveau fort Saint-Joseph, et en fit construire un autre, appelé fort
+_Saint-Pierre_, par le commis Corniet à Kaïnoura, sur la rive droite de
+la basse Falémé, entre Naye et Sénoudébou, de façon à tenir en respect
+les Mandingues du Bambouk et à faciliter l’exploration de ce pays, dont
+les mines d’or avaient depuis longtemps attiré l’attention de la
+compagnie.
+
+En 1718, les membres de la quatrième Compagnie du Sénégal, ayant fait
+fortune, vendirent leurs établissements à la Compagnie des Indes, qui
+conserva provisoirement André Brue comme directeur en Afrique. L’année
+suivante, Brue, revenant au projet de La Courbe, voulut faire occuper
+l’île de Cagnou — appelée successivement « île Pontchartrain » et « île
+d’Orléans » — mais son projet ne reçut aucun commencement d’exécution.
+Quelques années plus tard (1723), sur l’ordre de Du Bellay, qui avait
+remplacé Brue au Sénégal, un agent nommé _Levens_ fonda deux comptoirs
+en plein territoire du Bambouk : l’un était situé à Farabana, à l’Est de
+la Falémé, et l’autre — achevé seulement en 1724 — à Samarina, près des
+mines du Tambaoura. Ce même Levens cependant ne paraissait pas très
+confiant dans l’avenir de l’exploitation aurifère du Bambouk, estimant
+que les frais dépasseraient les profits. De fait, l’exploration
+méthodique des richesses minières de ce pays, commencée en 1715 par
+Compagnon et poursuivie, de 1730 à 1756, par divers voyageurs, ne fut
+suivie d’aucune exploitation sérieuse. Quant aux postes de Farabana et
+de Samarina, ils avaient été évacués dès 1732, à la suite de
+l’assassinat du minéralogiste Pelays.
+
+Tous nos établissements du haut fleuve, y compris les forts Saint-Joseph
+et Saint-Pierre, furent évacués en 1759, au moment de la guerre entre la
+France et l’Angleterre. Les Anglais se rendirent maîtres de l’embouchure
+du Sénégal, mais ne s’occupèrent aucunement du Galam ni du Bambouk. A la
+suite de la paix de Paris, la Compagnie des Indes ne réoccupa que l’île
+de Gorée ; elle entra d’ailleurs en liquidation en 1767 et, la même
+année, le roi de France prenait possession de Gorée et de la péninsule
+du Cap Vert, tandis que Saint-Louis et le Sénégal demeuraient anglais.
+Enfin, en 1779, l’expédition du marquis de Vaudreuil et du duc de Lauzun
+enlevait Saint-Louis aux Anglais, et le bassin du Sénégal devenait une
+colonie française qui eut, à partir de cette époque, des gouverneurs
+nommés par le roi[366].
+
+Dumontet, premier gouverneur du Sénégal, fit reconstruire en 1780 le
+fort Saint-Joseph par Gauthier de Chevigny, choisissant cette fois un
+emplacement plus voisin de l’embouchure de la Falémé, emplacement situé
+entre Gousséla et Makhana, sur la rive gauche du Sénégal, et que les
+Soninké du pays appelèrent _Toubaboukané_, c’est-à-dire « escale des
+Européens ». Il avait également l’intention d’établir des postes sur la
+rive gauche de la Falémé, à Sénoudébou et à Dentilia (près de
+Sansanding), mais il ne donna pas suite à ce projet. Dès 1782
+d’ailleurs, le fort Saint-Joseph de Toubaboukané fut à peu près
+abandonné et tomba en ruines. Il fut réédifié en 1786 par Rubault, sous
+le gouvernement du chevalier de Boufflers, et abandonné de nouveau
+l’année suivante, après l’assassinat de Rubault.
+
+Au moment de la chûte de la monarchie, nous ne possédions donc plus
+aucun établissement au Soudan. Après plusieurs alternatives d’occupation
+française et anglaise du bas Sénégal, notre colonie nous fut rendue en
+1814 par le traité de Paris et elle fut réoccupée le 25 janvier 1817.
+
+En 1818, le baron Portal, alors ministre des Colonies, dressa un plan
+méthodique d’occupation du haut Sénégal, mais des difficultés de divers
+ordres — difficultés financières entre autres, ainsi que le naufrage
+d’une partie de l’expédition avec la _Méduse_ — empêchèrent alors la
+réalisation de ce plan. Cependant, en 1819, le capitaine de frégate de
+Meslay avait remonté le fleuve jusqu’à Bakel et y avait fondé un poste,
+mais son rapport concluait à l’inutilité des sacrifices qu’exigerait une
+occupation permanente du haut pays.
+
+Pourtant les relations avec le Galam et le Khasso se trouvèrent renouées
+du fait de notre installation à Bakel ; en 1820, le capitaine de frégate
+Leblanc poussait jusqu’en amont de l’embouchure de la Falémé et, en
+1824, des négociants de Saint-Louis fondaient la _Société de Galam_, qui
+dura jusqu’en 1840 ; en 1825, cette société établissait un comptoir à
+Makhana (fort _Saint-Charles_), un dépôt à Sansanding (sur la Falémé) et
+envoyait un bateau stationner devant Médine. Ces diverses stations
+furent abandonnées successivement : il n’en demeurait plus trace en 1841
+et Bakel était alors le poste le plus avancé sur le haut fleuve.
+
+En 1844, le gouverneur _Bouet-Willaumez_ traçait un remarquable
+programme de pénétration du Soudan ; mais il ne parvint pas à le faire
+adopter par la métropole et l’exécution n’en devait être commencée que
+dix ans plus tard par _Faidherbe_. Ce dernier, après s’être distingué à
+Podor comme capitaine du génie sous le gouvernement du commandant
+Protet, était promu en 1854 au grade de chef de bataillon, à l’âge de 36
+ans, et appelé la même année au gouvernement du Sénégal, sur la demande
+des habitants de la colonie.
+
+Avec lui va cesser la période de tâtonnements qui durait depuis plus de
+cent cinquante ans et c’est en réalité sous sa direction énergique et
+prévoyante que va commencer la nouvelle phase, celle de la conquête et
+de la véritable occupation du haut bassin du Sénégal.
+
+
+ =II. — La marche au Niger= (1854-1880).
+
+
+Cette nouvelle phase correspond à la période durant laquelle les
+gouverneurs du Sénégal s’occupèrent directement des affaires du pays que
+l’on appelait alors tantôt le « Haut-Fleuve » et tantôt le « Soudan ».
+Voici la liste de ces gouverneurs, titulaires ou intérimaires, dont les
+noms resteront attachés à la conquête du haut Sénégal : Faidherbe
+(1854-61), Jauréguiberry (1861-63), Faidherbe (1863-65), Pinet-Laprade
+(1865-69), Valière (1869-76) et Brière de l’Isle (1876-81).
+
+Dès 1855, _Faidherbe_ concluait un traité d’amitié avec le roi du
+Khasso, occupait _Médine_, résidence de ce prince, au terminus extrême
+de la navigation sur le Sénégal, et y construisait une forteresse dont
+les restes sont encore visibles aujourd’hui. C’est le 12 septembre 1855
+qu’une colonne, commandée par le gouverneur en personne assisté du
+lieutenant de vaisseau Desmarais, débarquait à Kayes ; le lendemain,
+Faidherbe arrivait à Médine, que les bandes d’El-hadj-Omar venaient
+d’évacuer, et y était reçu avec de grandes démonstrations d’amitié par
+Kinnti-Sambala, roi du Khasso. Le 22 septembre, le gouverneur visitait
+les chûtes du Félou et il repartait le 6 octobre pour Saint-Louis[367],
+laissant le fort de Médine à peu près achevé : on avait travaillé avec
+une activité fébrile et la construction du blockhaus coûta la vie à un
+grand nombre de sapeurs européens, terrassés par la fatigue et la
+maladie. On n’en était pas encore arrivé, en effet, à n’employer que les
+indigènes pour les gros travaux et ce n’est qu’après une série de
+cruelles expériences que la main-d’œuvre européenne devait être
+abandonnée sous ces climats débilitants et meurtriers.
+
+Nous avons vu que, deux ans après la construction du poste, en 1857, El-
+hadj-Omar vint mettre le siège devant Médine. La place était alors
+commandée par un mulâtre de Saint-Louis, _Paul Holle_, assisté de sept
+Européens (le sergent Desplats, les soldats d’infanterie de marine
+Sacrais, Marter, Chevant et Gravanti, et les artilleurs Deshayes et
+Marot), de 22 tirailleurs sénégalais[368] et de 34 « laptots » ou
+matelots indigènes. Le 20 avril 1857, El-hadj donna l’assaut : ses
+hommes se servaient d’échelles en bambou qu’ils appliquaient contre
+l’enceinte du village khassonkè et contre les murailles du fort lui-
+même ; ils ne reculèrent qu’après des efforts opiniâtres et renouvelés
+de la part des assiégés et en laissant plus de 300 cadavres au pied des
+murs ; de notre côté, nous n’avions perdu que six hommes. Après
+plusieurs jours durant lesquels on échangea de part et d’autre des coups
+de feu sans grand résultat, le 11 mai dans la nuit, 200 Toucouleurs se
+rendirent maîtres de l’îlot situé en face de Médine. Au matin, le
+sergent Desplats, s’embarquant avec onze tirailleurs dans un canot
+recouvert de peaux de bœufs, tourna l’îlot et en chassa les
+Toucouleurs ; ceux-ci perdirent une centaine d’hommes, tués par les feux
+croisés du fort, du village khassonkè et du canot. Dans la nuit du 4
+juin, un contingent ennemi, venu de la rive droite pour renforcer les
+troupes d’El-hadj, tenta en vain l’assaut du fort.
+
+Cependant la garnison et les quelques six mille indigènes enfermés dans
+le village de Kinnti-Sambala commençaient à souffrir de la famine.
+Girardot, qui commandait un poste créé récemment à Sénoudébou, sur la
+rive occidentale de la Falémé, partit avec quelques volontaires noirs
+pour tâcher de débloquer Médine ; abandonné de ses volontaires à
+Diakandapé, un peu en aval de Kayes, il ne put qu’envoyer aux assiégés
+cinq hommes portant chacun dix paquets de cartouches et dont deux
+seulement arrivèrent à Médine.
+
+Paul Holle avait convenu avec Desplats de faire sauter le fort avec ses
+défenseurs au cas où l’ennemi parviendrait à s’en rendre maître, et il
+conservait dans ce but, dissimulée dans un réduit, une petite provision
+de poudre dont le sergent et lui-même étaient seuls à connaître
+l’existence ; les Khassonkè venaient continuellement réclamer des
+munitions et Paul Holle, ne voulant pas avouer qu’il n’en avait plus de
+disponibles, afin de ne pas détacher de lui ses alliés, usait de
+subterfuges pour éluder leurs demandes. Le 15 juillet, les Toucouleurs
+avaient établi leurs travaux d’approche à 25 mètres du fort, et il ne
+restait plus aux assiégés que deux cartouches par homme et deux
+gargousses pour chacune des quatre pièces d’artillerie. La situation
+semblait désespérée, car les eaux du Sénégal étaient basses et il
+paraissait impossible que des secours pussent arriver de Saint-Louis en
+temps utile.
+
+Non loin de Médine se trouvait bien un aviso, le _Guet-N’dar_, ayant à
+son bord l’enseigne des Essarts, deux sous-officiers européens et 25
+laptots, mais cet aviso était lui-même dans une situation extrêmement
+critique. Vers la fin de l’année précédente, au début de la baisse des
+eaux, il s’était échoué à Diakandapé, entre Tamboukané et Kayes, et des
+Essarts attendait tranquillement la crue pour se dégager lorsque lui
+parvint la nouvelle du siège de Médine ; alors, dès les premières
+pluies, en juin, il avait essayé de remettre son bateau à flot pour se
+porter au secours des assiégés, mais l’aviso était venu s’enferrer sur
+les roches de Sontoukoulé, à hauteur de Kayes ; depuis un mois, à demi
+englouti, le _Guet-N’dar_ tenait pourtant en respect les Toucouleurs,
+mais son commandant était réduit à l’impuissance. Frappé d’un accès
+pernicieux, des Essarts mourut au moment même où Faidherbe arrivait à
+son secours, le 16 juillet 1857.
+
+Le gouverneur en effet, profitant d’une hausse du niveau des eaux dans
+le bas fleuve, avait réussi à remonter jusqu’à Kayes sur le _Podor_,
+avec 80 soldats européens et 140 tirailleurs sénégalais. La crue,
+attendue depuis si longtemps, se produisit subitement et, le 18 juillet
+au matin, le _Basilic_, venant de Matam avec un renfort de 20 Européens
+et de 100 Noirs, parvenait à franchir les rapides de Sontoukoulé et
+venait mouiller à trois kilomètres de Médine.
+
+Faidherbe concentre aussitôt tout son monde en ce point. S’apercevant
+que les « kippes », ces énormes rochers entre lesquels le Sénégal se
+fraie un passage en face de Médine, étaient garnis de guerriers
+toucouleurs dont le feu plongeant interdisait l’accès du fort, il passe
+sur la rive droite avec sa troupe, enlève le « kippe » du Nord à l’arme
+blanche et, s’étant ainsi rendu maître d’une position éminemment
+favorable, il crible de balles le « kippe » du Sud, que l’ennemi ne
+tarde pas à évacuer. La colonne repasse alors le fleuve sur les canots
+du _Basilic_, refoulant les Toucouleurs vers Médine et les prenant entre
+son propre feu et celui de Paul Holle, venu à la rencontre de Faidherbe.
+L’armée d’El-hadj se débanda en désordre : Médine était sauvé, mais il
+était temps, car les assiégés mouraient littéralement de faim ; aussitôt
+que les Khassonkè du village indigène se furent rendu compte de leur
+délivrance, ils se ruèrent hors des murs pour dévorer de l’herbe et des
+racines. Ce siège, héroïquement soutenu par Paul Holle et ses
+compagnons, avait duré trois mois[369].
+
+Dès le lendemain de son entrée à Médine, le 19 juillet, Faidherbe
+brûlait le village de Kounda, situé un peu en amont et où les
+Toucouleurs s’étaient retranchés. Le 23, une bande de partisans d’El-
+hadj tenta de reprendre l’offensive, mais fut rapidement mise en
+déroute. Faidherbe put en toute tranquillité repartir pour Saint-Louis,
+où il arriva le 27 août. L’année suivante (1858), il faisait occuper
+Kéniéba, dans le Bambouk, et confiait l’exploitation des mines d’or au
+capitaine du génie Maritz, mais les pertes furent si grandes que l’on
+dut abandonner l’entreprise dès 1860.
+
+J’ai raconté au chapitre XI comment nous parvinmes à nous débarrasser
+définitivement d’El-hadj-Omar, au moins dans la région de Bakel et de
+Médine, par la prise de Guémou dans le Guidimaka en octobre 1859.
+L’année suivante, El-hadj nous faisait offrir, par son envoyé Tierno-
+Moussa, de traiter avec nous et de nous céder les pays situés entre la
+Falémé et le Bafing, comprenant la rive gauche du Sénégal de Médine à
+Bafoulabé, ainsi que le Guidimaka ; El-hadj entendait par contre se
+réserver le Diomboko, le Kaarta, le Fouladougou, le Bélédougou, le
+Manding et toutes les contrées au Nord et à l’Est de ces pays. C’est
+pour répondre à ces propositions qu’en revenant au Sénégal, en 1863,
+Faidherbe envoya à Ségou Mage et Quintin[370]. Nous avons vu au chapitre
+précédent que ces derniers n’avaient pu entrer en relations avec El-
+hadj, mort d’ailleurs au Massina durant leur séjour à Ségou, et qu’ils
+étaient revenus à Saint-Louis en 1866 sans avoir obtenu aucun résultat
+au point de vue politique, mais en rapportant des cartes et des
+renseignements que l’on devait mettre à profit pour pousser en avant
+l’occupation.
+
+La marche vers l’Est ne fut d’ailleurs reprise avec vigueur que dix ans
+plus tard, sous le gouvernement de _Brière de l’Isle_, qui arriva au
+Sénégal en 1876. En 1878, il faisait enlever par la colonne _Reybaud_ la
+position de _Saboussiré_, que les Toucouleurs occupaient encore, à 16
+kilomètres en amont de Médine, annexait le Logo et le Natiaga, faisait
+fonder en 1879 le poste de _Bafoulabé_ et parvenait à faire demander au
+Parlement les crédits nécessaires à la construction d’un chemin de fer
+de Médine à Bafoulabé, amorce d’une ligne destinée à relier le Sénégal
+au Niger ; les crédits étaient votés le 13 novembre 1880, à la requête
+de l’amiral Cloué, alors ministre de la Marine et des Colonies.
+
+La même année (1880), le gouverneur Brière de l’Isle envoyait le
+capitaine _Galliéni_ vers Ségou, dans le but d’obtenir d’Ahmadou un
+traité reconnaissant notre protectorat ; la mission Galliéni, en
+s’acheminant de Kita vers Bamako, fut attaquée à _Dio_, au Sud de Daba,
+par deux mille Banmana que commandait le chef de ce dernier village,
+lequel pensait servir les intérêts de son peuple en empêchant les
+Français de faire d’Ahmadou leur allié : l’attaque fut d’ailleurs
+repoussée, mais le capitaine Galliéni comprit que l’état d’esprit des
+Banmana ne lui permettrait pas de fonder à ce moment un poste à Bamako,
+comme il en avait eu l’intention, et, passant au Sud de cette ville, il
+franchit le Niger à Touréla et poursuivit sa marche jusqu’à Nango, à une
+quarantaine de kilomètres de Ségou. Là, il reçut d’Ahmadou l’ordre de ne
+pas s’avancer plus loin ; il fit porter alors au roi de Ségou le traité
+qu’il était chargé de lui faire signer, mais Ahmadou conserva ce
+document sous prétexte de l’étudier et dix mois se passèrent en
+pourparlers qui paraissaient sans issue, la mission se trouvant dans une
+sorte de demi-captivité qui rappelait celle de Mage.
+
+Cependant le lieutenant-colonel _Borgnis-Desbordes_, nommé commandant du
+Haut-Sénégal en 1880, fondait un poste à _Kita_ le 27 février 1881 et
+Ahmadou, impressionné par la nouvelle de ce pas en avant, se décidait,
+le 10 mars suivant, à retourner au capitaine Galliéni, après l’avoir
+revêtu de son sceau, le traité qu’il détenait depuis si longtemps ; mais
+le texte arabe du document, rédigé sous la dictée d’Ahmadou, ne
+correspondait pas au texte français et ne comportait qu’une simple
+autorisation de commercer accordée aux Européens : aussi le traité ne
+put-il pas être appliqué.
+
+
+ =III. — La grande conquête= (1880-99).
+
+
+A partir de 1880, le commandement des territoires du Soudan fut confié à
+un officier supérieur relevant du gouverneur du Sénégal et ce dernier
+n’intervint plus directement dans les affaires du « Haut-Fleuve ». En
+fait, la fondation du poste de _Kita_, que j’ai signalée à l’instant,
+appartient à cette nouvelle période de l’histoire politique et militaire
+du Soudan Français. Les gouverneurs du Sénégal, durant cette période,
+furent, après Brière de l’Isle, d’abord Lanneau (1881), puis Canard
+(1881-82), ensuite Vallon (1882) ; à ce dernier succédèrent des
+gouverneurs civils : Servatius (1882-83), Bourdiaux (1883-84), Seignac-
+Lesseps (1884-86), Genouille (1886-88), Clément-Thomas (1888-90) et
+enfin M. de Lamothe (1890-95), après lequel se place le premier
+gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, M. Chaudié
+(1895-1900).
+
+Quant au commandement supérieur du Haut-Fleuve — appelé commandement
+supérieur du Soudan Français à partir du 6 septembre 1890 —, il fut
+successivement confié à ces grands acteurs de l’épopée soudanaise qui
+ont nom Borgnis-Desbordes (1880-83), Boylève (1883-84), Combes
+(1884-85), Frey (1885-86), Galliéni (1886-88), Archinard (1888-91) et
+Humbert (1891-92). A partir de 1892, le titre de « commandant
+supérieur » fut changé en celui de gouverneur et le Soudan Français,
+érigé en colonie autonome, releva directement de la métropole de 1892 à
+1895 : le général Archinard fut le premier gouverneur du Soudan
+(1892-93) ; puis, après deux intérims remplis successivement par les
+colonels Combes et Bonnier en 1893, M. Grodet reçut la direction de la
+colonie de 1893 à 1895.
+
+Avec l’institution du Gouvernement Général (décret du 16 juin 1895), le
+gouverneur du Soudan Français n’eut plus que le titre de lieutenant-
+gouverneur et fut placé sous la haute direction du gouverneur général :
+ce fut le colonel de Trentinian qu’on appela à ce poste en 1895 ;
+remplacé momentanément en 1898 par le colonel Audéoud, il revint au
+Soudan comme général la même année et quitta la colonie en 1899, en en
+laissant pour quelques mois le commandement au colonel Vimard. On
+procéda ensuite à une réorganisation du Gouvernement Général de
+l’Afrique Occidentale Française, ainsi que nous le verrons plus loin.
+
+J’ai dû me borner à tracer, de cette période héroïque que j’appelle « la
+grande conquête », un résumé succinct et déplorablement sec ; pour les
+détails, je renvoie le lecteur aux chapitres précédents concernant les
+empires d’El-hadj-Omar et de Samori et l’histoire des Etats secondaires,
+ainsi qu’au beau livre publié récemment par MM. Terrier et Mourey.
+
+Le 9 janvier 1881, le colonel _Borgnis-Desbordes_ quitte Médine à la
+tête d’une colonne et occupe _Kita_, où il crée un poste le 27 février.
+Puis il transfère la capitale du Soudan de Médine à _Kayes_, la
+navigation entre Kayes et Médine étant rendue impossible par les rochers
+la majeure partie de l’année.
+
+Nous avons vu au chapitre XII qu’un nouvel adversaire venait à ce moment
+de se dresser contre nous en la personne de Samori, qui était en train
+de conquérir le Manding. Le lieutenant indigène Alakamessa est envoyé
+auprès de lui, au Ouassoulou, mais ne peut rien en obtenir. Sans hésiter
+davantage, Borgnis-Desbordes franchit le Niger près de Siguiri au début
+de 1882, dégage Kéniéra que Samori assiégeait et revient à Kita, harcelé
+par les bandes du conquérant. En novembre 1882, il s’empare de
+Mourgoula, triomphe en janvier 1883 de la résistance du chef de Daba et
+installe un poste à _Bamako_ le 1er février suivant ; nous avons vu plus
+haut quelles luttes il lui fallut soutenir aux portes mêmes du nouveau
+poste pour y maintenir notre autorité contre les attaques de Fabou,
+frère de Samori ; enfin, après plusieurs combats sanglants, Fabou était
+mis en déroute par Borgnis-Desbordes et le capitaine Piétri et repassait
+sur la rive droite du Niger à Bankoumana, à 60 kilomètres en amont de
+Bamako (avril 1883).
+
+Durant la campagne de 1883-84, le colonel _Boylève_ travaille à
+maintenir Samori en arrière de notre ligne de ravitaillement. Après lui,
+le commandant _Combes_ (1884-85) dégage les abords de Bamako et le
+Manding et installe des postes provisoires à Koundou (Fouladougou) et à
+Niagassola (Birgo). J’ai dit plus haut comment ce dernier poste avait
+été attaqué par l’armée de Samori, comment le capitaine Louvel avait été
+bloqué dans Nafadié et comment une intervention rapide du commandant
+Combes avait sauvé la situation (juin 1885).
+
+En 1885-86, le colonel _Frey_ doit de nouveau dégager Niagassola, après
+quoi il inflige à Samori, du 17 au 18 janvier 1886, une défaite telle
+que l’_almami_ implore la paix, signe le traité que lui présente la
+mission Péroz et remet à cette mission, comme otage, son fils Karamoko.
+Le traité n’ayant pas été ratifié en France, un autre est présenté en
+1887 par le capitaine Péroz à la signature de Samori, qui acquiesce le
+25 mars aux conditions imposées par le gouvernement français.
+
+Cependant, tranquillisé momentanément du côté de Samori, le colonel
+_Galliéni_ se tourne du côté d’Ahmadou, auquel il fait accepter un
+traité de protectorat le 12 mai 1887, au moment où le prince toucouleur
+venait de s’emparer de Gouri, chef-lieu du Diafounou. Ce traité ne fut
+d’ailleurs accepté par Ahmadou que dans le but d’éviter une attaque à
+laquelle il n’était pas alors en mesure de répondre, et il demeura en
+fait lettre morte. La même année, le lieutenant Reichemberg avait obtenu
+un traité de Garan Sissoko, dernier représentant des rois du Bambouk, et
+le Kaméra, qui s’était révolté en 1886 à la voix de Mamadou Lamine, fit
+sa soumission.
+
+Le colonel _Archinard_, en arrivant au Soudan en 1888, sentit la
+nécessité d’en finir avec Ahmadou et les autres princes qui régnaient
+sur les provinces conquises par El-hadj-Omar. Aguibou, qui résidait
+alors à Dinguiray, s’était avancé jusqu’à Koundian, dans le Bambouk ; le
+colonel Archinard dégage Koundian en 1889, établit un poste à Kouroussa
+et rejette sur le Milo Aguibou, qui ne tarde pas à se soumettre, tandis
+que le capitaine Quiquandon asseyait notre autorité dans le Konkodougou.
+Puis, après avoir refoulé les Toucouleurs hors du Kaarta, il achève la
+conquête du Fouladougou et du Bélédougou et fait occuper Niamina par le
+lieutenant Morin. Le 6 avril 1890, à la tête d’une colonne qui, pour la
+première fois, était presque exclusivement composée de troupes
+indigènes, il arrive en face de _Ségou_, traverse le Niger sur des
+pirogues amenées de Bamako par l’enseigne Hourst, et entre à Ségou, que
+Madani évacue sans résistance ; il y installe le 11 avril comme roi Mari
+Diara, l’héritier des derniers empereurs banmana de Ségou, en plaçant
+auprès de lui, pour le protéger et le surveiller en même temps, le
+capitaine Underberg. Puis, se portant vers le Sahel, il s’empare de
+_Ouossébougou_ le 26 avril, malgré une vigoureuse résistance de la part
+de Bandiougou Diara, chef de la garnison ennemie, qui se fait sauter
+dans son réduit après nous avoir tué un grand nombre d’hommes : le
+capitaine Mangin était parmi les morts.
+
+Les bandes d’Ahmadou, après la prise de Ouossébougou, se rejettent sur
+notre ligne de postes et attaquent _Talari_, _Mahina_ et _Bafoulabé_,
+s’avançant même jusqu’à proximité de Kayes et de Bakel. Elles sont
+repoussées[371] et, le 16 juin, le colonel Archinard prend _Koniakari_
+et y installe le lieutenant Valentin ; ce dernier, attaqué par les
+Toucouleurs, les refoule vers le Nord. Une fois les pluies finies, vers
+la fin de 1890, le colonel prépare sa marche sur Nioro, après avoir
+installé le commandant Ruault à Koniakari avec du canon et envoyé le
+lieutenant Marchand attaquer l’Est de Nioro avec l’aide d’auxiliaires
+banmana.
+
+Le 10 décembre 1890, les Toucouleurs viennent razzier Oualia, près de
+Koniakari : le lieutenant Laperrine les poursuit avec 18 spahis et des
+auxiliaires et leur reprend leur butin. Le 15 décembre, le gros de notre
+colonne est rassemblé à Koniakari, malgré les difficultés résultant de
+l’épizootie qui décime les animaux de transport. Le colonel Archinard
+quitte ce poste le 17 décembre avec un détachement d’infanterie de
+marine, six compagnies de tirailleurs, des spahis, douze pièces de canon
+et 300 voitures Lefebvre. La colonne suit le Kolembiné pour se
+ravitailler en eau. Le 21, elle arrive, par Bangassi et Gouri, à
+Sambakané ; le colonel abandonne la route du Guidioumé (route sud),
+propice aux embuscades, et prend celle du Kéniarémé (route nord) : le
+22, il campe à Yélimané, sans avoir rencontré d’autre résistance que des
+feux d’avant-garde ; le 23, il revient sur _Niogoméra_ avec huit canons,
+trois compagnies et les spahis, trouve les Toucouleurs en position à 4
+kilomètres de Yélimané et les met en déroute après un certain flottement
+dû à la molle ardeur des tirailleurs auxiliaires : les Toucouleurs
+évacuent Niogoméra. Puis la colonne reprend sa marche. Le 30 décembre,
+elle traverse _Koriga_ et aborde bientôt une masse de 10.000 Toucouleurs
+que l’artillerie débande sans trop de peine. On est obligé de laisser le
+convoi en arrière. Le colonel forme une colonne légère avec trois
+compagnies, quelques canons et des spahis ; il enlève _Katia_ le 30
+décembre et arrive le 1er janvier 1891 à _Nioro_, que les Toucouleurs
+ont évacué.
+
+Ahmadou, à qui la route du Massina est coupée par le lieutenant
+Marchand, s’est réfugié à _Kolomina_, à 30 kilomètres au Sud de Nioro.
+Le colonel Archinard s’y porte le 3 janvier et rencontre à la tête des
+Toucouleurs Ali-Bouri, Ahmadou s’étant enfui ; Ali-Bouri se retranche
+dans le lit d’un marigot desséché et se laisse canonner durant deux
+heures sans lâcher pied ; enfin la position est enlevée à la tombée de
+la nuit et la colonne rentre le 5 janvier à Nioro avec 1.500
+prisonniers.
+
+Cependant Ahmadou avait réussi à gagner le Hodh et, passant par Néma,
+s’était réfugié au Massina.
+
+Le Guidimaka, plus ou moins insoumis depuis 1886, accepte définitivement
+notre autorité en nous voyant maîtres de Nioro.
+
+La situation, d’autre part, n’était pas merveilleuse à Ségou : Mari
+Diara n’avait pas réalisé les espérances que l’on avait fondées sur
+lui ; bien plus, il avait ourdi un complot contre la vie du capitaine
+Underberg, qui avait dû le faire fusiller le 29 mai 1888. Le colonel
+Archinard avait cru lui trouver un excellent remplaçant en la personne
+d’un chef banmana du Kaarta, nommé Bodian Kouloubali, qui nous avait
+rendu des services lors de nos opérations contre les Toucouleurs. Mais
+les Banmana de Ségou, et particulièrement les parents et partisans de
+Mari Diara, n’avaient pas accepté de gaîté de cœur ce roi qui
+appartenait à la famille des Massassi, ennemie héréditaire des princes
+de Ségou. La révolte n’avait pas tardé à éclater sur plusieurs points,
+notamment chez les Peuls résidant entre le Niger et le Bani et chez les
+Minianka, qui, ayant résisté victorieusement à la domination d’Ahmadou,
+se refusaient à se plier devant les exigences des _sofa_ de Bodian.
+C’est ainsi que les Minianka de la région de Mpessoba bloquèrent dans
+Sido, l’un des faubourgs de Diéna, le lieutenant de vaisseau Hourst et
+le docteur Grall. Après la prise de Nioro, le colonel Archinard devait
+se porter en toute hâte sur la rive droite du Bani pour secourir ces
+deux officiers ; _Diéna_ fut pris le 24 février 1891, après une
+résistance acharnée qui nous coûta 13 tirailleurs tués et 142 blessés
+dont 8 officiers et 4 sous-officiers européens.
+
+Cependant, à l’autre extrémité du Soudan, Samori était redevenu
+menaçant, et, sans prendre de repos après cette rude campagne, le
+colonel Archinard se rendait au Ouassoulou, où il occupait Kankan et
+Bissandougou en mars 1891, et refoulait l’_almami_ vers l’Est.
+
+Une autre nomination de chef indigène fut plus heureuse que celle de
+Bodian. Un commis des postes et télégraphes du Sénégal, nommé _Mademba_,
+s’était distingué dans la colonne contre les Toucouleurs et notamment
+lors de la prise de Ouossébougou. Le colonel Archinard l’installa en
+1891 à _Sansanding_, constituant, avec cette ville comme capitale, une
+sorte de petit royaume dont Mademba devint le chef, avec le titre
+indigène de _fama_, et qu’il administre encore aujourd’hui. En décembre
+1891, Mademba se vit attaqué dans Sansanding par une bande de 700
+fantassins et 400 cavaliers que dirigeait un marabout du Sahel nommé El-
+hadj-Bougouni, soutenu par un lieutenant d’Ahmadou nommé Oumar-Samba-
+Dondèl ; le 10 mars 1892, après un siège de plus de deux mois, Mademba
+parvenait à mettre ses assaillants en déroute.
+
+Quant à Tièba, roi de Sikasso, il avait accepté notre protectorat et on
+avait placé auprès de lui, comme résident, le capitaine Quiquandon
+(1890-91). Tièba soutenait alors une guerre pénible contre son ennemi
+Fafa ; il avait réussi à prendre Koulila et Loutana, mais assiégeait
+vainement Kinian. En mars 1891, soutenu par des auxiliaires banmana que
+lui avait amenés Bodian, appuyé par le chef Simogo Koné et aidé surtout
+par le capitaine Quiquandon et le lieutenant Spitzer, Tièba parvint
+enfin à réduire Kinian par la famine, après un blocus de plusieurs mois.
+
+Le lieutenant-colonel Humbert consacra toute la campagne de 1891-92 à
+combattre Samori dans la partie du Ouassoulou qui se trouve incorporée
+aujourd’hui dans la Guinée Française.
+
+En juillet 1891, le lieutenant Marchand, remplaçant le capitaine
+Quiquandon comme résident auprès de Tièba, chercha à engager ce dernier
+à nous aider dans notre lutte contre Samori, mais Tièba refusa de se
+lancer dans cette aventure. Le capitaine Péroz, envoyé plus tard à
+Sikasso dans le même but, fut assez mal reçu par Tièba.
+
+Cependant Ahmadou, qui avait pris le commandement du Massina, soulevait
+contre nous la rive droite du Niger, poussant ses attaques jusqu’en face
+de Sansanding, ainsi que nous l’avons vu plus haut. Il se trouvait
+d’ailleurs soutenu en la circonstance par les Peuls, les Banmana et les
+Minianka, unis avec lui dans la haine que leur inspirait notre protégé
+Bodian.
+
+Les Sénoufo-Minianka, excités par des émissaires d’Ahmadou, se
+révoltèrent contre le lieutenant de Bodian appelé Mamadi-Dian, qui fut
+attiré dans un guet-apens à _Bla_ et y trouva la mort le 12 février
+1892. Le capitaine _Briquelot_, en tournée dans les environs, apprit cet
+événement le 14 février, arriva à Bla le 20 et y installa un poste
+provisoire. Les Sénoufo se présentèrent le 22 devant Bla au nombre de
+1.200 environ ; Briquelot n’avait qu’un sergent et un clairon européens,
+onze tirailleurs et 268 auxiliaires dont 208 cavaliers ; après un jour
+de combat, les assiégeants se retirèrent ; Briquelot sortit le 23 de la
+place et dut revenir à Ségou, n’ayant plus de cartouches. Le 28, les
+Sénoufo, conduits par Mamourou, chef de Dougbolo, s’emparèrent de Bla
+sur la garnison des 268 auxiliaires de Bodian, qui furent tous
+massacrés.
+
+Les pasteurs peuls de la province de Ségou, mécontents des réquisitions
+constantes de Bodian, ruinés de plus par la peste bovine, se soulevèrent
+à leur tour, et, en mars 1892, la situation était très critique :
+Mademba bloqué à Sansanding, Bodian et Briquelot bloqués à Ségou, et
+autour, tous les pays, tous les peuples soulevés contre nous et nos
+protégés, fruit de l’erreur commise en imposant à des gens, sous
+prétexte de les délivrer du joug étranger, un chef aussi étranger que
+l’avaient été les chefs toucouleurs et beaucoup plus malhabile.
+
+Le lieutenant _Huillard_, parti de Ségou pour tâcher de faire avorter le
+mouvement des Peuls révoltés, fut attaqué le 19 avril près de Souba et
+tué. Le capitaine Briquelot, partant le lendemain même de Ségou avec une
+petite troupe, recueillit les restes du lieutenant Huillard, puis se
+dirigea sur Barouéli, qu’assiégeaient les révoltés ; il fut attaqué le
+22 et réussit à mettre en déroute ses assaillants, mais fut blessé,
+ainsi que les deux officiers qui l’accompagnaient (lieutenant Poitevin
+et enseigne Biffaud). En juin, le commandant Bonnier arriva à Barouéli
+et battit les Peuls révoltés à _Nougoula_ et à _Ouo_ ; les vaincus
+franchirent le Bani et se réfugièrent au Miniankala.
+
+Les Banmana révoltés du Kaminiadougou furent battus à _Koïla_ le 22 juin
+et, le 26, Bonnier dispersait à _Dosséguéla_, sur la rive gauche du
+Niger, les bandes d’El-hadj-Bougouni, dégageant définitivement
+Sansanding. La tranquillité put enfin régner sur les deux rives du
+fleuve, mais, dans le Baninko et le Bendougou, les habitants réclamaient
+toujours le départ des chefs massassi installés par Bodian, et ils ne
+firent leur soumission qu’à condition d’avoir affaire directement aux
+Français.
+
+Le Miniankala demeurait un foyer de révolte : les Sénoufo du pays, ainsi
+que les _tondion_[372] qui avaient servi la dynastie des Diara et les
+Peuls mécontents, y entretenaient des relations avec Ahmadou. En
+décembre 1892, le lieutenant Cailleau vint attaquer Dougbolo, centre de
+la révolte, mais, après plusieurs assauts infructueux et meurtriers et
+malgré sa pièce de montagne, il dut se replier sur Bla avec onze tués et
+soixante blessés sur 420 hommes environ, dont 300 auxiliaires de Bodian.
+Le chef des rebelles, Mamourou, avait eu la main emportée par un boulet
+et il mourut peu après de sa blessure.
+
+ DELAFOSSE Planche XXVIII
+
+[Illustration : _Cliché Delafosse_
+
+FIG. 55. — Poste de Gaoua.]
+
+[Illustration : _Cliché Fortier_
+
+FIG. 56. — Bandiagara ; Résidence de l’Administrateur.]
+
+Le général Archinard, revenant au Soudan comme gouverneur, vers la fin
+de 1892, confie au lieutenant-colonel Combes le soin de continuer la
+lutte contre Samori et expédie auprès de Tièba le commandant Quiquandon
+qui, comme capitaine, avait rendu de grands services à ce roi et avait
+gagné son amitié, mais le roi de Sikasso mourut le 26 janvier 1893 avant
+même l’arrivée du commandant, et son successeur Babemba ne se montra pas
+disposé plus que ne s’était montré Tièba à prendre l’offensive contre
+Samori.
+
+Cependant le général avait repris personnellement la direction des
+opérations contre les Toucouleurs. Après avoir pacifié le Bélédougou et
+le Ouagadou, installé un poste à _Goumbou_ sous le commandement du
+capitaine indigène Mamadou Racine (27 février 1893), puis supprimé les
+fonctions royales de Bodian[373] et créé à Ségou un poste régulier avec
+le système de l’administration directe (mars 1893), il poursuit en pays
+minianka les derniers chefs de la révolte, s’empare de _Kenntiéri_ et de
+_Mpessoba_ grâce à son artillerie (27 au 29 mars), soumet _Dougbolo_ et
+fait fusiller à Gantiesso Samba-Li et Baba-Demba-Diallo, chefs des Peuls
+révoltés.
+
+Une fois le pays minianka ainsi pacifié, le général Archinard se rend
+par San au Massina, mais est arrêté à _Dienné_ par Alfa-Moussa, qui
+commandait la ville au nom d’Ahmadou, et est obligé de la prendre
+d’assaut, perdant dans cette opération le capitaine Lespieau et le
+lieutenant Dugast (12 avril 1893). Se rendant à Mopti, il y fait
+reconnaître Aguibou, fils d’El-hadj-Omar, comme roi du Massina, puis
+s’empare de _Bandiagara_ qu’il trouve évacué par Ahmadou (28 avril) et
+installe Aguibou à la place de son frère Ahmadou, lequel avait pris la
+fuite vers l’Est. Le capitaine Blachère était laissé comme résident
+auprès d’Aguibou et le lieutenant de vaisseau Boîteux était placé à
+Mopti pour protéger les relations commerciales entre Dienné et
+Tombouctou. Hamadou-Abdoul, fils de Ba-Lobbo et chef des Peuls du
+Massina, avait immédiatement fait sa soumission au général Archinard.
+Ahmadou chercha à soulever contre nous les Tombo de _Douentza_, mais sa
+résistance fut brisée en cet endroit le 19 mai par le capitaine
+_Blachère_ et il dut s’enfuir à Hombori, puis à Say.
+
+Rien ne subsistait plus de l’ancien empire d’El-hadj Omar et Samori
+était définitivement délogé du Ouassoulou et refoulé à l’Est d’Odienné.
+Le général Archinard pouvait rentrer en France satisfait de l’œuvre
+qu’il avait accomplie. Le colonel Combes l’y suivit de près, laissant le
+commandement du Soudan au lieutenant-colonel _Bonnier_ (fin 1893).
+
+Ce dernier dut se porter, en novembre 1893, au secours de Ténétou et de
+Bougouni, dont Samori venait de s’emparer, faisant un retour offensif
+vers le Nord[374] ; un poste fut créé à _Bougouni_ et les bandes de
+l’_almami_ furent rejetées dans la Côte d’Ivoire.
+
+A la même époque, des événements graves se préparaient à _Tombouctou_.
+Le 16 décembre 1893, le lieutenant de vaisseau _Boîteux_, après avoir
+poussé une reconnaissance par eau jusqu’à Kabara, entrait à Tombouctou
+sans rencontrer aucune résistance ; mais, peu après, le 28 décembre,
+l’enseigne _Aube_, qu’il avait laissé à la garde de ses embarcations,
+était massacré entre Kabara et Tombouctou par les Touareg. Le
+lieutenant-colonel Bonnier, informé de ces événements à Sansanding
+tandis qu’il revenait de son expédition contre Samori, accourut en toute
+hâte à Tombouctou, où il faisait son entrée le 6 janvier 1894 et d’où il
+repartait le 12, se dirigeant sur le lac Faguibine, pour rechercher et
+châtier les Touareg auteurs du meurtre de l’enseigne Aube. Dans la nuit
+du 14 au 15 janvier, son détachement était surpris à _Takoubao_, entre
+Tombouctou et Goundam, et massacré entièrement à l’exception du
+capitaine Nigotte, du sous-lieutenant Sarda, du sergent-major Béretti,
+d’un sergent et de quelques tirailleurs indigènes, qui purent dépister
+les Touareg en traversant un marigot et regagner Tombouctou. Outre le
+colonel Bonnier, nous avions perdu dans cette malheureuse affaire le
+commandant Hugueny, les capitaines Regad, Livrelli, Sensarric et
+Tassard, les lieutenants Garnier et Bouverot, le docteur Grall, le
+vétérinaire Lenoir, l’interprète Aklouch, huit sous-officiers européens
+et 200 tirailleurs indigènes.
+
+Le commandant _Joffre_, arrivant de Nioro, vengea toutes ces morts :
+suivant la limite de la zone inondée, il livrait bataille aux Touareg à
+_Niafounké_ (24 janvier) et sur les bords du marigot de _Goundam_, où il
+créait un poste, passait le 8 février à Takoubao où il recueillait les
+restes des victimes, entrait le 12 à Tombouctou et y construisait une
+forteresse qui reçut le nom de Fort-Bonnier ; puis il élevait un fortin
+à Kabara et un autre à Korioumé, recevait la soumission de Mohammed-
+Ould-Mohammed, chef des Bérabich, et infligeait des pertes sérieuses aux
+Tenguéréguif et aux Kel-Antassar. En mars, le capitaine _Gautheron_
+repoussait les Irréghanaten près de _Koura_ et le commandant Joffre
+mettait en déroute, à _Koïratao_ et près du lac _Fati_, un fort parti
+composé d’Iguellad, de Tenguéréguif et d’Irréghanaten ; le 28 mars, le
+commandant recevait la soumission des Chorfiga, des Imededrhen, des Kel-
+Nchéria et des Kel-Nkounder : d’avril à juin, il luttait contre Ngounna,
+chef des Kel-Antassar, et ensuite contre les Kel-Témoulaï ; enfin, le 6
+septembre 1894, il recevait la soumission définitive des Irréghanaten et
+des Kel-Témoulaï : seuls des Touareg de la région de Tombouctou, les
+Kel-Antassar et les Tenguéréguif continuaient la résistance[375].
+
+Des instructions de l’autorité supérieure ayant interrompu les
+opérations de répression, la soumission de ces derniers se trouva
+retardée de quelques années. L’achèvement de la grande conquête,
+interrompu pendant le passage au pouvoir du gouverneur Grodet, qui donna
+surtout ses soins à l’organisation financière et administrative de la
+colonie, fut repris sous le commandement du colonel, ensuite général,
+_de Trentinian_, en 1895.
+
+Durant cette dernière année, le capitaine _Destenave_, alors résident à
+Bandiagara, conclut un traité à _Ouahigouya_ avec Bagaré, qui venait
+d’être proclamé empereur du Yatenga ; il chercha vainement à entrer à
+Ouagadougou, puis, par une série d’heureuses randonnées, obtint la
+soumission des Samo et des Bobo du Nord, étendant notre autorité dans la
+vallée de la Volta jusqu’à _Ouarkoy_ et dans l’Est de la Boucle du Niger
+jusqu’à _Dori_. Il fut obligé aussi d’intervenir dans les affaires
+intérieures du Massina, où Aguibou ne pouvait arriver à se faire obéir
+des Peuls ni des Tombo. En 1896, les Tombo du Dakol et les Peuls de la
+même région se soulèvent à la voix du marabout Hamidou-Kolâdo, qui est
+battu à _Sangha_ et tué peu après par un spahi auxiliaire, au moment où
+il cherchait à s’enfuir dans la montagne[376].
+
+La même année (1896), les lieutenants _Voulet_ et _Chanoine_ durent
+batailler au Yatenga pour soutenir notre protégé Bagaré contre la
+révolte de ses sujets ; puis ils pénétrèrent dans l’empire de
+Ouagadougou, s’emparèrent de _Yâko_, mirent en déroute — avec une
+cinquantaine de tirailleurs seulement — les deux à trois mille cavaliers
+du _nâba_ Bokari-Koutou, entrèrent à _Ouagadougou_ (août 1896) et y
+établirent un poste. Ensuite Voulet se porta au Gourounsi, refoula vers
+le Sud-Est le conquérant zaberma Babato et conclut à _Sati_ un traité
+avec le chef indigène Hamaria. Puis, revenant à Ouagadougou, il fit
+proclamer _nâba_ Kouka et imposa le protectorat français à l’empire de
+Ouagadougou (20 janvier 1897).
+
+Dans le Sud-Est de la Boucle, le lieutenant _Pelletier_ établissait en
+1897 un poste à _Say_, où les lieutenants Baud et Vergoz avaient, en
+1895, obtenu la soumission des chefs indigènes. Dans l’Est et le centre,
+le commandant Destenave soumettait définitivement Dori et entreprenait
+la pacification du Yatenga, où les Samo s’étaient révoltés : après avoir
+occupé _Louta_, il était attaqué à _Karémanguel_ par six mille guerriers
+que commandait un nommé Daka et parvenait à les mettre en déroute. Le 14
+mars 1897, avec l’aide de partisans gourounsi, le lieutenant Chanoine
+battait Babato à Gandiaga. En avril, le capitaine _Scal_, alors résident
+à Ouagadougou, procédait à l’occupation du Gourounsi et recueillait près
+de Léo le lieutenant anglais Henderson, que Sarankièni-Mori avait fait
+prisonnier près de Dokita et que Samori avait relâché, et le capitaine
+_Hugot_, opérant à l’Ouest du Mossi et attaqué à _Mansara_ par les Bobo,
+les mettait en déroute après un combat fort dur ; ce dernier officier,
+un peu plus tard, battait définitivement Babato à Doussé.
+
+Le commandant _Caudrelier_, de son côté, installait le lieutenant Spiess
+à _San_, fondait un poste à _Sono_ et un autre à _Boromo_ et prenait
+possession de la haute Volta ; puis le capitaine _Braulot_ établissait
+des postes à _Diébougou_ et à _Lorhosso_, et se rendait de cette
+dernière localité à Bouna pour y trouver la mort dans les circonstances
+rapportées au chapitre XII (20 août 1897). Le mois suivant, le
+commandant Caudrelier occupait _Bobo-Dioulasso_, puis, au début de
+l’année 1898, il soumettait définitivement les Bobo du Sud, après une
+vive résistance.
+
+Le 1er mai 1898, le colonel _Audéoud_ s’emparait de _Sikasso_ sur
+Babemba, dans les circonstances que j’ai relatées plus haut (chapitre
+XIII) et, le 29 septembre de la même année, le sergent _Bratières_, qui
+faisait partie du détachement des capitaines Gouraud et Gaden, faisait
+prisonnier Samori près du haut Cavally : les deux principaux adversaires
+de notre expansion vers le Sud avaient disparu. D’autre part, des
+conventions passées avec l’Allemagne en 1897 et avec l’Angleterre en
+1898 limitaient vers le Nord les zones d’extension du Togo et de la
+Gold-Coast.
+
+Cependant la conquête n’était pas encore achevée définitivement.
+L’occupation des pays lobi, oulé et birifo, commencée en 1898 par le
+lieutenant _Modest_ au cours de rudes combats, était poursuivie en 1899
+et 1900, pour être complétée en 1901 et 1902 par le capitaine _Ruby_,
+puis par le capitaine _Pelletier_ et le lieutenant _Schwartz_, qui
+fondaient le poste de _Gaoua_. Le lieutenant-colonel _Pineau_, en
+revenant de Kong en 1899, pacifiait le pays minianka et créait le poste
+de _Koutiala_ ; à la même époque, le poste de Sono était transféré à
+_Koury_ et un poste était créé à _Hombori_. Au Yatenga, le capitaine
+_Bouticq_ complétait notre prise de possession et installait un poste
+définitif à _Ouahigouya_, puis le capitaine _Bouvet_ achevait de
+soumettre les Samo réfractaires (1899).
+
+D’autre part la lutte avait repris avec les Touareg et certaines
+fractions maures, du côté de Tombouctou, dès le mois de juillet 1895,
+avec l’envoi dans cette ville du commandant _Réjou_, muni des
+instructions fermes et précises du colonel de Trentinian. Le 4 août, le
+capitaine _Florentin_ avait été attaqué à _Farach_, près du Faguibine,
+par les Kel-Antassar, et avait dû se replier sur Goundam ; les Kel-
+Antassar poussaient à ce moment l’audace jusqu’à venir tuer des gens aux
+portes mêmes de Tombouctou : le capitaine _Gouraud_ les dispersa et
+dégagea les abords de nos postes, qui furent augmentés d’un fort élevé à
+_Soumpi_. En décembre, à la suite d’une vigoureuse colonne dirigée par
+le commandant Réjou, une fraction des Kel-Antassar, commandée par
+Loudagh, frère de Ngounna, fit sa soumission, mais Ngounna lui-même,
+soutenu par les Tormoz et une partie des Allouch, demeurait
+irréductible.
+
+En mars 1896, des Hoggar venus du Sahara central razzièrent des
+troupeaux appartenant à nos alliés les Bérabich, au Nord-Est de
+Tombouctou ; ils furent surpris à _Akenken_ et mis en déroute par le
+capitaine _Laperrine_. Du côté de l’Ouest, au contraire, la situation
+s’améliorait sensiblement : nous occupions _Ras-el-Ma_ en mai 1896, puis
+_Néré_, et le colonel de Trentinian, s’étant transporté à Goundam, y
+recevait la soumission définitive de Sobo, chef des Tenguéréguif ; en
+janvier 1897, le lieutenant _Wirth_ pacifiait les pays situés entre
+Niafounké et Goumbou et occupait temporairement _Bassikounou_.
+
+En juin 1897, les lieutenants _de Chevigné_ et _de la Tour_, opérant une
+reconnaissance sur la rive gauche du Niger en aval de Tombouctou, furent
+massacrés par un parti de Hoggar à _Sériri_, près de Rhergo, avec la
+plus grande portion de leur détachement, et, à la même époque, le
+capitaine _Menvielle_ avait à repousser de nombreuses attaques des Kel-
+Antassar et des Kounta, attaques dont l’une coûta la vie au lieutenant
+_Bellevue_, à Diagourou. Abiddine, chef de la famille des Bekkaï, ayant
+opéré la réconciliation des Kounta avec les Kel-Antassar insoumis, était
+devenu le meilleur allié de Ngounna et dirigeait des attaques jusqu’à
+six kilomètres seulement de Kabara : le commandant Goldschen, en juillet
+1897, le poursuivit sans pouvoir le joindre ; le commandant Klobb, venu
+de Nioro, poussa une pointe jusqu’à Bamba sans rencontrer l’ennemi, qui
+se dérobait sans cesse ; enfin, au mois de novembre, le commandant
+_Goldschen_ parvint à surprendre Abiddine à _Gourdjigaï_ et lui infligea
+une sérieuse défaite.
+
+En 1898, le lieutenant _de Gail_ organisa à Tombouctou le premier
+peloton de méharistes, qui fut, dès ses débuts, utilisé avec succès pour
+la poursuite des Touareg et des Kounta. En juin, le commandant _Klobb_
+battait les réfractaires à _Bourem_ et le lieutenant _Delestre_, attaqué
+à _Zenka_ par les bandes d’Abiddine et les Igouadaren, les repoussait
+d’abord, puis les mettait en déroute le 24 juillet à _Dongoï_. Au mois
+de novembre, le lieutenant Meynier installait le poste de _Bamba_ ; un
+autre poste était créé peu après à _Gao_, Ngounna était tué par le
+lieutenant _Gressard_ et son fils venait à Tombouctou offrir la
+soumission de la fraction jusque là irréductible des Kel-Antassar.
+
+Quant à la zone saharienne habitée par les Maures du Hodh, elle était
+visitée en 1898-99 par _Coppolani_ qui, accompagné de M. Arnaud,
+parcourait tous les campements dispersés entre Kayes et Soumpi et
+obtenait la soumission des Idao-Aïch, des Oulad-Mbarek, des Oulad-
+Nasser, des Mejdouf, des Allouch, et de toutes les tribus maures
+répandues jusqu’à Tichit et Oualata. Il ne put cependant pénétrer à
+_Araouâne_, que traversa en 1900 le lieutenant _Pichon_, en revenant
+d’une reconnaissance à _Bou-Djebiha_, dans la région de Mabrouk.
+
+
+ =IV. — L’organisation et la mise en valeur= (1899-1911).
+
+
+Au moment où allait s’achever le XIXe siècle, on pouvait considérer
+comme terminée la rude conquête des territoires qui forment la colonie
+actuelle du Haut-Sénégal-Niger. Il ne restait plus qu’à préciser
+l’occupation du pays, à supprimer les derniers éléments de trouble, à
+réprimer çà et là de petites révoltes locales, et surtout à compléter
+l’organisation administrative et politique de la colonie, dont les bases
+avaient été jetées déjà par le général de Trentinian d’une façon
+remarquable et solide, ainsi qu’à poursuivre avec ténacité la mise en
+valeur d’une conquête si chèrement achetée. Ce fut l’œuvre de M.
+_Ponty_, depuis la fin de l’année 1899 jusqu’en 1908, et c’est encore
+celle à laquelle se dévoue M. _Clozel_ depuis cette dernière date.
+
+Un décret du 17 octobre 1899 supprima le Soudan Français en tant que
+colonie autonome. La zone sud fut répartie entre la Guinée Française, la
+Côte d’Ivoire et le Dahomey ; les pays du haut Sénégal, du Sahel et du
+haut Niger furent rattachés à la colonie du Sénégal, avec un délégué
+résidant à Kayes et chargé de l’administration directe de ces régions ;
+enfin les provinces de Tombouctou et de la Volta formèrent deux
+territoires militaires[377] placés chacun sous le commandement d’un
+officier supérieur relevant du gouverneur général. Ce dernier conservait
+l’administration directe de la colonie du Sénégal proprement dite ; son
+représentant à Kayes, chargé de l’administration des « Territoires du
+haut Sénégal et du moyen Niger », fut M. Ponty, ancien collaborateur des
+généraux Archinard et de Trentinian.
+
+Trois ans après, le décret du 1er octobre 1902 réorganisait sur de
+nouvelles bases le Gouvernement général et reconstituait à peu près
+l’ancien Soudan Français — moins les cercles réunis aux colonies
+côtières — sous le nom de « Territoire de la Sénégambie et du Niger » ;
+le délégué de Kayes devenait permanent et relevait du gouverneur
+général, lequel était désormais distinct du gouverneur du Sénégal et
+avait sa résidence à Dakar et non plus à Saint-Louis.
+
+Enfin un décret du 18 octobre 1904 faisait de l’ancien Soudan Français,
+dénommé cette fois _Haut-Sénégal et Niger_, une colonie analogue aux
+autres colonies du groupe, transformait le délégué de Kayes en
+lieutenant-gouverneur et plaçait sous son autorité les commandants des
+territoires militaires.
+
+Fort heureusement pour l’avenir du Soudan, ces multiples transformations
+n’affectèrent que la forme extérieure de l’administration du pays ; ses
+destinées demeurèrent confiées, sous des titres divers, à M. Ponty qui,
+de 1899 à 1908, fut le véritable gouverneur de la colonie, pour être
+remplacé, lors de sa nomination au poste de gouverneur général, par M.
+Clozel[378], lequel transféra le chef-lieu de la colonie de Kayes à
+Koulouba, près Bamako.
+
+Les seuls points noirs qui se dressaient encore à l’horizon politique au
+début du XXe siècle étaient la turbulence des Lobi, l’opposition latente
+des Tombo et la résistance de quelques fractions de nomades (Touareg et
+Kounta).
+
+Nous avons vu tout à l’heure qu’un poste fut fondé à Gaoua en 1901-02 :
+à partir de cette date, sans que l’on puisse dire que la soumission des
+Lobi soit absolument parfaite, on a pu administrer leur pays sans
+incident réellement grave.
+
+En ce qui concerne les Tombo, ce n’est que récemment que notre autorité
+put être définitivement établie dans la région montagneuse qui s’étend
+en arrière de Bandiagara : à la suite d’hostilités sans cesse
+renaissantes, le _hogon_ de Pesséma dut être arrêté en 1908 et interné à
+Nioro ; la révolte continuait cependant à couver dans certains
+villages : l’administrateur d’Arboussier fut attaqué en 1909 dans les
+gorges de Pélinga et, un peu plus tard, l’adjoint des affaires indigènes
+_Veyres_ était assassiné au cours d’une tournée ; le commandant
+_Cazeaux_ fut chargé en 1909-10 d’une colonne de répression au cours de
+laquelle il fut grièvement blessé, mais qui se termina par la
+pacification complète du pays, l’évacuation, par les indigènes jusque là
+insoumis, de leurs repaires de la montagne et la création du poste de
+_Sangha_. En septembre 1910, le gouverneur _Clozel_ visita toute la
+région qui s’était insurgée l’année précédente et y ramena
+définitivement le calme.
+
+Quant aux Touareg, les derniers récalcitrants sont venus peu à peu à
+nous. C’est ainsi qu’en 1903 Firhoun, chef des Oulmidden de la région
+nigérienne, faisait sa soumission au lieutenant-colonel Dagneaud. Notre
+ennemi le plus tenace, Abiddine, se livra en 1909 à des razzias sur nos
+protégés, avec la complicité des Kounta de sa famille et de quelques
+fractions d’Irréghanaten dissidents ; battu enfin à une centaine de
+kilomètres au Nord de Mabrouk, au combat d’_Achourat_, où périt le
+capitaine _Grosdemange_ (novembre 1909), il s’enfuit au Tafilelt. En s’y
+rendant, il fut attaqué par nos troupes du Touat, qui lui infligèrent
+une nouvelle défaite. La partie saharienne de notre domaine soudanais
+paraît maintenant aussi tranquille et paisible que peut l’être une
+région désertique propice aux lointaines randonnées et de surveillance
+difficile ; en tout cas, les incidents qui pourraient s’y produire
+encore ne sauraient plus guère avoir que l’importance d’actes de
+brigandage isolés.
+
+[Illustration : Carte 20. — La conquête du Soudan français.]
+
+ DELAFOSSE Planche XXIX
+
+[Illustration : _Cliché Fortier_
+
+FIG. 57. — Mopti, la Maison des Passagers.]
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 58. — BANTCHANDÉ, roi des Gourmantché.]
+
+
+[Note 366 : Une nouvelle compagnie privilégiée se fonda en 1783, sous le
+nom de « Compagnie nouvelle du Sénégal et dépendances », mais le
+gouverneur de la colonie n’en demeura pas moins nommé par le roi.]
+
+[Note 367 : Faidherbe avait profité de son voyage pour signer, avec les
+chefs du Khasso, du Kaméra et du Guidimaka, des traités nous autorisant
+à naviguer librement entre Bakel et Médine.]
+
+[Note 368 : Le corps des tirailleurs sénégalais venait alors d’être créé
+par Faidherbe : il se composait d’un bataillon comprenant quatre
+compagnies ; le nombre des compagnies fut porté à cinq en 1860 et à six
+en 1861.]
+
+[Note 369 : Paul Holle mourut à Médine en 1862 ; Faidherbe, lorsqu’il
+vint, en 1863, comme général, reprendre le gouvernement du Sénégal, fit
+élever dans l’enceinte du fort une pyramide portant une inscription qui
+rappelle les hauts faits et la mort de Holle, de des Essarts et du
+lieutenant Descemet ; ce dernier, aide-de-camp de Faidherbe, avait été
+tué lors de la délivrance de Médine.]
+
+[Note 370 : La même année, Faidherbe avait conclu à Saint-Louis, avec un
+envoyé d’Ahmed-el-Bekkaï, nommé Mohammed-ben-Zine, un traité
+garantissant la sécurité des Européens qui voudraient aller commercer
+chez les Kounta de Tombouctou, du Hodh et de la Mauritanie. La conquête
+du Massina et de Tombouctou par El-hadj-Omar rendit ce traité
+pratiquement nul.]
+
+[Note 371 : Bafoulabé fut défendu par le capitaine Ruault, assisté des
+lieutenants Valentin et Lagarde et de 124 hommes ; les Toucouleurs, qui
+avaient marché sur le poste après avoir attaqué un convoi conduit par le
+capitaine indigène Mamadou Racine, furent mis en déroute en laissant 250
+des leurs sur le terrain ; de notre côté, nous eûmes six tués et 37
+blessés.]
+
+[Note 372 : Voir page 284 du présent volume.]
+
+[Note 373 : Bodian, rendu à la vie privée avec une pension de retraite,
+alla se fixer à Sambagoré, près de Nioro.]
+
+[Note 374 : Les spahis du capitaine Laperrine, au cours de cette
+expédition, faillirent mettre la main sur Samori, que le capitaine
+Vuillemot avait surpris à Faragaran et battu à Koloni.]
+
+[Note 375 : En 1894 également, Ali-Kari, imâm de Bossé (Massina), leva
+l’étendard de la révolte contre nous et contre notre protégé Aguibou ;
+ses bandes furent anéanties par le capitaine Bonaccorsi.]
+
+[Note 376 : Aguibou ne cessa d’éprouver des difficultés de plus en plus
+grandes à gouverner le royaume que nous lui avions octroyé ; il n’y
+avait que des adversaires, soit parmi les Peuls ennemis de sa famille,
+soit parmi les populations autochtones, soit même parmi les Toucouleurs,
+qui ne lui pardonnaient pas d’avoir trahi la cause de son frère Ahmadou.
+Aussi, par arrêté du 26 décembre 1902 rendu sur la proposition de M.
+Ponty, le Massina fut transformé en pays d’administration directe et
+Aguibou, relevé de ses fonctions royales, reçut une pension qui l’aida à
+finir ses jours d’une façon honorable. Il mourut en 1908.]
+
+[Note 377 : Un troisième territoire militaire fut créé en 1900, celui de
+Zinder ; c’est le seul qui subsiste aujourd’hui.]
+
+[Note 378 : Je rappelle ici pour mémoire les noms des quatre gouverneurs
+généraux de l’A. O. F. qui se sont succédé depuis la création du
+Gouvernement général : MM. Chaudié (1895-1900), Ballay (1900-1902),
+Roume (1902-1908) et Ponty.]
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME
+
+ * * * * *
+
+
+ Pages
+
+ QUATRIÈME PARTIE : L’HISTOIRE 1
+
+ _Chapitre premier : le Soudan occidental avant notre ère_ 3
+
+ _Chapitre II : l’empire de Ghana (IVe au XIIIe siècles)_ 12
+
+ L’emplacement de Ghana 12
+
+ Le nom de Ghana 20
+
+ L’hégémonie judéo-syrienne (IVe au VIIIe siècles) 22
+
+ L’hégémonie soninké (VIIIe au XIe siècles) 25
+
+ Les Almoravides (XIe siècle) 32
+
+ L’empire de Ghana vers 1065 40
+
+ Décadence et fin de l’empire de Ghana (1076-1240) 53
+
+ _Chapitre III : l’empire de Gao (VIIe au XVIe siècles)_ 60
+
+ Gounguia siège de l’empire (690-1009) 60
+
+ La dynastie berbère des Dia à Gao (1009-1335) 64
+
+ La dynastie berbère des Sonni (1335-1493) 72
+
+ La dynastie soninké des Askia (1493-1591) 84
+
+ _Chapitre IV : les empires mossi et gourmantché_ 122
+
+ L’empire de Ouagadougou 124
+
+ L’empire du Yatenga 138
+
+ L’empire de Fada-n-Gourma 149
+
+ _Chapitre V : le royaume de Diara_ 154
+
+ La dynastie des Niakaté (XIe au XIIIe siècles) 154
+
+ La dynastie des Diawara (1270 à 1754) 155
+
+ _Chapitre VI : l’empire de Sosso ou du Kaniaga_ 162
+
+ _Chapitre VII : l’empire de Mali ou empire mandingue (XIe au 173
+ XVIIe siècles)_
+
+ _Chapitre VIII : le royaume peul du Massina_ 223
+
+ Dynastie des Diallo (1400-1810) 223
+
+ Dynastie des Bari (1810-1862) 231
+
+ _Chapitre IX : la domination marocaine à Tombouctou_ 240
+
+ Les pachas nommés par le sultan (1591-1612) 240
+
+ Les pachas nommés sur place (1612-1660) 253
+
+ La fin de la domination marocaine (1660-1780) 261
+
+ Histoire des villes de Tombouctou et de Dienné 268
+
+ _Chapitre X : les empires banmana de Ségou et du Kaarta_ 282
+
+ L’empire de Ségou (1660-1861) 282
+
+ L’empire du Kaarta ou des Massassi (1670-1854) 297
+
+ _Chapitre XI : l’empire toucouleur d’El-hadj-Omar_ 305
+
+ Les débuts d’El-hadj-Omar (1797-1848) 305
+
+ Les premières conquêtes d’El-hadj : de Dinguiray à Nioro 307
+ (1848-54)
+
+ De Nioro à Ségou (1854-61) 310
+
+ De Ségou à Hamdallahi (1861-62) 318
+
+ La mort d’El-hadj-Omar (1864) 321
+
+ Ségou sous le commandement des Toucouleurs (1861-90) 323
+
+ Nioro sous le commandement des Toucouleurs (1854-91) 332
+
+ Le Massina sous le commandement des Toucouleurs (1862-93) 335
+
+ _Chapitre XII : l’empire mandingue de Samori_ 341
+
+ _Chapitre XIII : l’empire de Tekrour et les Etats secondaires_ 352
+
+ L’empire de Tekrour 353
+
+ Le royaume du Galam ou Gadiaga 358
+
+ Royaumes du Bambouk, du Konkodougou et du Gangaran 359
+
+ Le royaume du Khasso 363
+
+ Le Tombola 364
+
+ Le Liptako 366
+
+ Les petits Etats de la haute Volta 368
+
+ Le royaume de Sikasso 373
+
+ Le Loudamar ou royaume des Oulad-Mbarek 377
+
+ _Chapitre XIV : l’exploration européenne_ 380
+
+ _Chapitre XV : l’occupation française_ 398
+
+ Les débuts de l’occupation du haut Sénégal (1698-1854) 398
+
+ La marche au Niger (1854-1880) 403
+
+ La grande conquête (1880-99) 409
+
+ L’organisation et la mise en valeur (1899-1911) 424
+
+
+ * * * * *
+ LAVAL. — IMPRIMERIE L. BARNÉOUD ET Cie.
+
+
+
+
+Note du transcripteur :
+
+
+ Les changements dans l’ERRATA ont été aportés.
+
+ Page 6, " caravanes qui se dirigaient " a été remplacé par
+ " dirigeaient "
+
+ Page 22, " s’étendait vraisembablement pas " a été remplacé par
+ " vraisemblablement "
+
+ Page 44, " L’empeur prélevait un dinar " a été remplacé par
+ " L’empereur "
+
+ Page 63, " sorte de christianisme abârtardi " a été remplacé par
+ " abâtardi "
+
+ Page 68, " les assistant poussaients de " a été remplacé par
+ " assistants poussaient "
+
+ Page 70, note 77, " Bekri a vouler parler " a été remplacé par
+ " voulu "
+
+ Page 81, " petit village voivin de Kebbi " a été remplacé par
+ " voisin "
+
+ Page 96, " L’un deux, nommé Alou " a été remplacé par " L’un d’eux "
+
+ Page 97, " un javelot par derière " a été remplacé par " derrière "
+
+ Page 101, " rentra ausstiôt à Gao " a été remplacé par " aussitôt "
+
+ Page 103, note 108, " mentionnée sous es mêmes " a été remplacé par
+ " sous les "
+
+ Page 122, " leur territoiro n’ait jamais " a été remplacé par
+ " territoire "
+
+ Page 131, " jarres des bière de mil " a été remplacé par " de bière "
+
+ Page 132, " fils du Môhro-nâba, une fois " a été remplacé par
+ " Môrho-nâba "
+
+ Page 132, " confèrent le droit voler " a été remplacé par
+ " droit de voler "
+
+ Page 150, " qui fit constuire une maison " a été remplacé par
+ " construire "
+
+ Page 181, note 156, " l’évalution indiquée par Cadamosto " a été
+ remplacé par " l’évaluation "
+
+ Page 184, note 162, " cette indication est assument inexacte " a été
+ remplacé par " assurément "
+
+ Page 196, " qui avait le fait pélerinage " a été remplacé par " fait
+ le pélerinage "
+
+ Page 198, " musisiens jouaient du tambour " a été remplacé par
+ " musiciens "
+
+ Page 216, " les Peuls, mais il éprouvèrent " a été remplacé par
+ " ils "
+
+ Page 219, " Le sixème jour, après avoir " a été remplacé par
+ " sixième "
+
+ Page 220, " Ségou et assiéga durant trois ans " a été remplacé par
+ " assiégea "
+
+ Page 244, note 225, " par Djouder sur Issikak II " a été remplacé
+ par " Issihak "
+
+ Page 248, " pacha étai parti dans le " a été remplacé par " était "
+
+ Page 249, " Kabara en juillet 1898 " a été remplacé par " 1598 "
+
+ Page 250, " moment où l’_ashia_ Slimân " a été remplacé par
+ " l’_askia_ "
+
+ Page 273, " les lettres y étaient en grand honneur " a été remplacé
+ par " lettrés "
+
+ Page 311, " Omar envoya assitôt 1.500 " a été remplacé par
+ " aussitôt "
+
+ Page 337, " le général Achinard, qui entrait " a été remplacé par
+ " Archinard "
+
+ Page 346, note 325, " un fils de l’_almani_ " a été remplacé par
+ " l’_almami_ "
+
+ Page 354, " dernier empereur judéo-yrien " a été remplacé par
+ " judéo-syrien "
+
+ Page 364, " sucesseurs contre les Peuls " a été remplacé par
+ " successeurs "
+
+ Page 373, " non seulement des Séniérhè " a été remplacé par
+ " Siénérhè "
+
+ Page 376, " système militaire et adminisratif " a été remplacé par
+ " administratif "
+
+ Page 403, " y contruisait une forteresse " a été remplacé par
+ " construisait "
+
+ Page 410, " 9 janvier 1891, le colonel " a été remplacé par " 1881 "
+
+ De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe
+ ont été apportés.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77845 ***