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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77845 ***
+ _Haut-Sénégal-Niger
+ (Soudan Français)_
+
+[Décoration]
+
+ PREMIÈRE SÉRIE
+
+ * * * * *
+
+ TOME II
+
+
+~SOUS PRESSE :~
+
+ DEUXIÈME SÉRIE
+
+ _Géographie économique_
+
+(Voies de communication. — Faune sauvage. — Productions forestières. —
+Productions agricoles. — Elevage des bovidés et des ovidés. — Elevage
+des équidés. — Industries indigènes. — La question des mines d’or. —
+Commerce intérieur. — Commerce extérieur. — La politique économique à
+suivre).
+
+ Par JACQUES MENIAUD
+
+ _Ouvrage illustré de nombreuses photographies et de cartes
+ documentaires_
+
+[Décoration]
+
+
+~EN PRÉPARATION :~
+
+ TROISIÈME SÉRIE
+
+ _Le Territoire militaire du Niger_
+
+ Par JULES BRÉVIÉ
+
+
+
+
+ _Haut-Sénégal-Niger
+ (Soudan Français)_
+
+ Séries d’études publiées sous la direction
+ de M. le Gouverneur CLOZEL
+
+[Décoration]
+
+ PREMIÈRE SÉRIE
+
+ * * * * *
+
+ _Le Pays, les Peuples, les Langues,
+ l’Histoire, les Civilisations_
+
+ PAR
+ MAURICE DELAFOSSE
+ Administrateur de 1re classe des Colonies
+Chargé de cours à l’École Coloniale et à l’École des Langues Orientales
+
+ * * * * *
+
+ _Préface de M. le Gouverneur CLOZEL_
+
+[Décoration]
+
+ _80 illustrations photographiques, 22 cartes dont une carte d’ensemble
+ au 1 : 5.000.000.
+ Bibliographie et Index_
+
+[Décoration]
+
+ TOME II
+
+ L’Histoire
+
+[Décoration]
+
+ PARIS
+ ÉMILE LAROSE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+ 11, Rue Victor-Cousin, 11
+ * * * * *
+ 1912
+
+
+
+
+ ERRATA DU DEUXIÈME VOLUME
+
+
+ Page 61, note 63, et page 83, note 90, ligne 5, _au lieu de_ :
+ Scheffer, _lire_ : Schefer.
+
+ Page 149, note 137, ligne 3, _au lieu de_ : _sotigui_, _lire_ :
+ _kountigui_.
+
+ Page 170, ligne 2, _au lieu de_ : non loin de sa victoire, _lire_ :
+ non loin du lieu de sa victoire.
+
+ Page 179, ligne 7, _au lieu de_ : de Bélédougou, _lire_ : du
+ Bélédougou.
+
+ Page 227, lignes 9 et 13, _au lieu de_ : Mohammed II, _lire_ :
+ Mohammed III.
+
+ Page 260, entre les lignes 16 et 17, _intercaler_ : 1o _bis_ Mohammed-
+ Gao, frère d’Issihak.
+
+ Page 277, note 265, ligne 4, _au lieu de_ : _Ganoua_, _lire_ :
+ _Ganaoua_.
+
+ Page 290, ligne 22, _au lieu de_ : le son aïeul, _lire_ : de son
+ aïeul.
+
+ Page 376, ligne 27, _au lieu de_ : Andéoud, _lire_ : Audéoud.
+
+ Page 377, ligne 28, _au lieu de_ : Makhfar, _lire_ : Maghfar.
+
+ Page 378, ligne 8, _au lieu de_ : Ould-Omar, _lire_ : Ould-Amar.
+
+ Page 420, ligne 6, _au lieu de_ : à un traité, _lire_ : un traité à.
+
+
+ DELAFOSSE Planche XV
+
+[Illustration : _Cliché Bouchot_
+
+FIG. 29. — Groupe de Maures du Hodh.]
+
+[Illustration : FIG. 30. — Groupe de Maures, à Kayes.]
+
+
+
+
+ QUATRIÈME PARTIE
+
+ _L’histoire_
+
+
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ =Le Soudan occidental avant notre ère.=
+
+
+L’histoire proprement dite des pays du Soudan qui constituent
+aujourd’hui la colonie civile du Haut-Sénégal-Niger ne commence qu’au
+début de notre ère, et encore est-il bien difficile de la retracer
+jusque-là avec quelque exactitude. Entre la naissance de J.-C. et
+l’hégire, c’est-à-dire pour les six premiers siècles, nous n’avons pour
+nous guider que les traditions orales des indigènes, et j’ai dit déjà le
+peu de foi qu’il convenait de leur accorder. Pour les âges précédant
+l’ère chrétienne, c’est le néant ; je n’oserais même pas dire que ce
+soit la préhistoire, car, au Soudan, la préhistoire n’est éclairée que
+par des hypothèses, sans, pour ainsi dire, aucun fait matériellement
+prouvé sur lequel ces hypothèses puissent trouver un point d’appui
+solide.
+
+Le plus ancien document écrit parlant du Soudan Occidental que nous
+possédons à l’heure actuelle date du Xe siècle de notre ère ; c’est la
+relation de voyage d’Ibn-Haoukal. Je ne veux pas dire qu’avant cette
+date des auteurs n’aient pas parlé des Nègres de l’Afrique Occidentale ;
+mais ils ne nous ont rien dit sur leur pays, qu’ils ignoraient, ni
+naturellement sur leur histoire. Et ceux qui nous ont livré leurs
+impressions sur la race noire ne l’avaient étudiée que dans la personne
+des esclaves vivant auprès d’eux, en Europe ou dans le Nord de
+l’Afrique. Tel Galien (IIe siècle ap. J.-C.), dont l’appréciation sur
+les Nègres a été souvent reproduite, en particulier par Ibn-Saïd, et,
+d’après ce dernier, par Aboulféda ; pour le célèbre médecin grec de
+l’antiquité, les Nègres se distinguaient des Blancs par dix caractères
+principaux : leurs cheveux crépus, leur barbe maigre, leurs narines
+larges, leurs lèvres épaisses, leurs dents aiguës, leur peau mal
+odorante, leur couleur noire, l’écartement de leurs doigts et de leurs
+orteils, la longueur de leur membre viril et leur grand amour des
+réjouissances. Ce portrait succinct n’est pas mal tracé et n’a pas perdu
+de sa valeur en vieillissant, mais il ne suffit pas à nous éclairer sur
+l’état du Soudan au temps de Galien.
+
+Tout au plus peut-on glaner, par-ci par-là, dans les auteurs de
+l’antiquité un vague renseignement se rapportant aux populations de
+l’extrême Nord du Soudan. Mais, en dehors de maigres indications
+relatives à quelques tribus berbères du Sahara, de données géographiques
+vagues ou erronées, il n’y a rien à tirer, je crois, en ce qui concerne
+le Soudan Français, des historiens grecs et latins, pas plus que des
+papyrus de l’ancienne Egypte.
+
+Tout ce que nous apprennent ces sources d’information, c’est que, avant
+J.-C. comme depuis, le Soudan a approvisionné d’esclaves et de poudre
+d’or les pays méditerranéens. Mais nous ne savons même pas comment ces
+deux produits parvenaient en Europe ni même dans le Nord de l’Afrique,
+ni quelle population allait les chercher. Hérodote nous dit bien[1] que
+les Carthaginois se rendaient par mer en un pays situé au-delà des
+colonnes d’Hercule, dans le but d’y acheter de l’or aux indigènes : il
+est vraisemblable que ce pays, découvert sans doute par Hannon, était
+situé entre le Maroc actuel et le Sénégal, peut-être même à l’embouchure
+de ce dernier fleuve ; mais il est peu probable que les Carthaginois
+aient jamais quitté leurs vaisseaux pour s’avancer dans l’intérieur des
+terres et qu’ils aient pénétré dans la région que nous appelons
+aujourd’hui le Soudan. D’ailleurs leurs procédés commerciaux, qu’a
+décrits Hérodote, ne permettent pas de supposer qu’ils aient eu un
+contact quelconque avec les indigènes, même avec ceux de la côte : dès
+leur arrivée, les Carthaginois tiraient de leurs vaisseaux les
+marchandises apportées de leur pays, les rangeaient le long du rivage,
+remontaient ensuite sur leurs navires et allumaient des feux dont la
+fumée servait à signaler leur présence aux naturels de la contrée ;
+ceux-ci alors s’approchaient du bord de la mer et disposaient des petits
+tas de poudre d’or à côté des paquets de marchandises, puis
+s’éloignaient. « Les Carthaginois, continue Hérodote, sortent alors de
+leurs vaisseaux, examinent la quantité d’or que l’on a apportée, et, si
+elle leur paraît répondre au prix de leurs marchandises, ils l’emportent
+et s’en vont. Mais, s’il n’y en a pas pour leur valeur, ils s’en
+retournent sur leurs vaisseaux, où ils restent tranquilles. Les autres
+reviennent ensuite, et ajoutent quelque chose, jusqu’à ce que les
+Carthaginois soient contents. Ils ne se font jamais tort les uns aux
+autres. Les Carthaginois ne touchent point à l’or, à moins qu’il n’y en
+ait pour la valeur de leurs marchandises ; et ceux du pays n’emportent
+point les marchandises avant que les Carthaginois n’aient enlevé l’or. »
+Un tel système de troc faisait assurément le plus grand honneur à la
+loyauté et au bon sens commercial des Carthaginois comme des Berbères ou
+des Nègres côtiers, mais il ne devait guère permettre aux premiers de se
+documenter sur les seconds, sur leurs institutions et leur histoire.
+
+Il est fort probable que les Noirs du Soudan étaient aussi en relations
+par terre avec les Carthaginois, les Cyrénéens et les Egyptiens. Peut-
+être des Egyptiens ou d’autres gens du Nord se rendaient-ils au Soudan
+pour y chercher de l’or : quelques traditions que j’ai recueillies
+autrefois à la Côte d’Ivoire tendraient à le prouver, mais elles ne
+constituent qu’un argument bien faible. Il est peu vraisemblable par
+contre que des Nègres se soient jamais avancés de leur propre volonté
+jusqu’aux bords de la Méditerranée. Mais on a parfaitement le droit de
+supposer qu’autrefois comme aujourd’hui des caravanes s’organisaient
+dans le nord de l’Afrique et, traversant le Sahara, allaient porter au
+Soudan des tissus, du cuivre, des verroteries[2], etc., pour s’y
+procurer en échange de l’or et des esclaves. Sans doute celles de ces
+caravanes qui se dirigeaient vers les pays du Niger et du Haut-Sénégal
+se composaient surtout de Berbères, voyageant soit pour leur propre
+compte, soit pour celui de commerçants puniques, grecs ou égyptiens.
+Mais rien ne peut nous fixer exactement à cet égard.
+
+Il paraît bien certain que les changements politiques survenus dans
+l’Afrique du Nord n’ont pas eu de répercussion sensible au Soudan, en
+dehors de quelques exodes déterminés par certains de ces changements et
+dont il a été question dans la deuxième partie de cet ouvrage.
+
+Les Egyptiens ont pu constituer leurs différentes dynasties ; les
+Assyriens, les Chaldéens, les Mèdes et les Perses ont pu guerroyer dans
+l’Afrique du Nord, les Phéniciens et les Grecs y fonder des colonies
+florissantes, les Romains s’emparer du pouvoir sur les Carthaginois et
+les Berbères : il ne semble pas que l’écho de ces bouleversements ait
+traversé le Sahara. Si les colonnes romaines se sont avancées jusque
+dans le Sud du Maroc avec Suétonius Paullinus, dans le Fezzan et au-delà
+avec Cornelius Balbus et Septimius Flaccus, si elles ont même atteint
+l’Aïr avec Julius Maternus, ces reconnaissances ne furent jamais
+poussées jusqu’à la région qui nous occupe présentement, et les
+renseignements récoltés par les officiers latins — ou tout au moins ceux
+d’entre ces renseignements qui nous sont parvenus — ne jettent aucun
+jour sur l’état du Soudan à cette époque reculée.
+
+Si maintenant nous demandons à l’archéologie et à l’épigraphie les
+indications que l’histoire ne peut nous fournir, nous nous trouvons en
+présence d’un pareil néant.
+
+On a découvert, il est vrai, en plusieurs points de l’Afrique
+Occidentale — en Guinée, dans le bassin du Haut-Sénégal, dans la boucle
+du Niger, à la Côte d’Ivoire, au Sahara soudanais et ailleurs, — des
+gisements nombreux d’ustensiles en pierre polie ou taillée et même des
+grottes aux parois constellées de dessins divers. Mais il est absolument
+impossible, jusqu’à présent, d’assigner en général[3] une date
+quelconque à ces ustensiles et à ces dessins, dans des régions où
+certaines peuplades appartenaient hier encore à l’âge de la pierre polie
+et où d’autres y appartiennent encore aujourd’hui dans une certaine
+mesure : ces stations, qu’on les appelle paléolithiques ou néolithiques,
+peuvent remonter à cent ans aussi bien qu’à trois ou quatre mille ans.
+Il n’est pas démontré non plus que les objets trouvés dans une station
+n’y aient pas été apportés d’ailleurs : plusieurs Européens — entre
+autres M. Vuillet, directeur du service de l’agriculture à Koulouba —
+ont rencontré dans la boucle du Niger des forgerons qui, sans les avoir
+fabriqués eux-mêmes, utilisent dans la pratique de leur métier des
+instruments en pierre ; Lenz a signalé que les Nègres d’Araouân se
+servent, pour les travaux du ménage, d’outils en pierre polie qu’ils
+rapportent de Taodéni. Et d’autre part, dans plusieurs contrées du Haut-
+Sénégal-Niger et du Sahara soudanais, on fabrique encore de nos jours,
+en même temps que des ustensiles en fer, des objets en pierre tels
+qu’anneaux de bras, ornements de lèvres, boules servant à écraser le
+tabac ou les arachides, marteaux pour frapper les écorces de certains
+ficus, etc. ; j’ai pu, pour ma part, assister dans le cercle de Gaoua à
+la fabrication de ces objets divers, ainsi qu’au forage de perles en
+pierre.
+
+Les ruines nous apprennent moins encore : sauf, je crois, chez les Tombo
+des falaises, on ne bâtit au Soudan qu’avec de l’argile et du bois.
+Seuls, les soubassements des murs sont souvent en pierres brutes,
+maçonnées avec de la boue. Aussi les ruines que l’on peut rencontrer
+sont fatalement récentes : j’estime qu’au bout de deux siècles au
+maximum, nulle trace ne peut subsister d’une cité soudanaise ; tout au
+plus pourra-t-on reconnaître, par la présence de certains arbres,
+l’emplacement d’un village disparu, et encore sera-t-il impossible
+d’assigner une date à la disparition de ce village, car les arbres
+actuels peuvent provenir des graines de ceux que l’homme avait plantés.
+Les plus importantes des villes soudanaises dont nous ont parlé les
+auteurs arabes du moyen-âge ne se composaient, au dire de ces auteurs
+eux-mêmes, que de huttes cylindriques aux murs d’argile surmontés d’une
+toiture en paille, exception faite des maisons de Ghana qui avaient
+parfois des murs en pierre ; il semble, comme je l’ai dit précédemment,
+que les premières maisons à terrasse n’ont fait leur apparition au
+Soudan qu’au XIVe siècle : il y a bien des chances pour que les
+habitations antérieures à notre ère n’aient pas été autrement
+construites et pour que, par conséquent, il soit absolument impossible
+aujourd’hui d’en retrouver les restes.
+
+Il y a bien, il est vrai, les débris de poteries et d’ustensiles divers
+que l’on peut exhumer des _tumuli_ ou des emplacements des villes
+disparues. Mais que prouvent ces débris ? Tous ceux que l’on a trouvés
+jusqu’à présent ne se distinguent pas des poteries et ustensiles
+fabriqués de nos jours au Soudan ; tout au plus a-t-on trouvé en telle
+ou telle région des débris ne répondant pas au type actuellement en
+usage dans cette région mais répondant à un type encore en usage dans
+une contrée voisine : comme, de tout temps, des échanges ont existé
+entre les divers pays du Soudan et même entre le Soudan et les pays
+méditerranéens, cela même ne peut fournir matière à aucune déduction
+certaine[4].
+
+Restent les fameuses ruines du Lobi. On trouve près de Gaoua, ainsi
+qu’entre Gagouli ou Galgouli et Lorhosso, des ruines de constructions en
+pierres maçonnées dont on ignore l’origine. Ce qui les caractérise
+surtout, c’est la rectitude et le parfait alignement des murs ; ces
+murs, généralement en latérite, se présentent sous l’aspect d’une
+enceinte rectangulaire, dans laquelle est parfois inscrite une seconde
+enceinte parallèle à la première, comme c’est le cas pour les ruines de
+Gaoua et celles de Karankasso (près de Lorhosso) ; à Tioboulouma (à
+l’Ouest de Gagouli), on aperçoit même les ruines d’une véritable maison
+en pierres qui possédait un étage et qui présente encore des traces
+d’embrasures de portes et de fenêtres en pierres apparemment taillées.
+
+Quelle peut être l’origine de ces ruines ? Sont-elles les vestiges
+d’établissements qu’auraient installés des chercheurs d’or portugais des
+XVe ou XVIe siècles ? Il semble peu probable que les Portugais se soient
+avancés aussi loin dans l’intérieur des terres : Gagouli en effet est à
+plus de cinq cents kilomètres du point le plus proche de la côte (dans
+l’espèce Grand-Bassam) et à plus de 1.500 kilomètres de l’embouchure du
+Rio Grande. Ces constructions furent-elles l’œuvre d’une population
+indigène aujourd’hui disparue ? En dehors du fait, insolite au Soudan,
+qu’elles ont été bâties en maçonnerie, le parfait alignement de leurs
+murs et la rectitude des angles paraissent difficilement conciliables
+avec le génie architectural de la race noire. Seraient-ce les restes
+d’une poussée vers le Sud de quelques peuples méditerranéens ? Cette
+dernière hypothèse me semble aussi invraisemblable que les autres ; elle
+aurait besoin en tout cas, pour se pouvoir soutenir, de quelques
+éléments supplémentaires d’information.
+
+Les indigènes qui habitent actuellement les régions où se trouvent ces
+ruines — Lorho, Gan, Lobi, Birifo — affirment tous n’être pas
+autochtones ; ils affirment également tous que, lors de l’arrivée de
+leurs ancêtres, ces ruines existaient déjà dans leur état actuel, sans
+que les autochtones d’alors — là où il s’en trouvait — en connussent
+l’origine. Ces déclarations permettraient de faire remonter la
+construction de ces bâtiments au-delà du XIe siècle de notre ère[5],
+mais c’est tout ce qu’on en peut conclure avec quelque raison. On peut
+encore espérer que des fouilles exécutées méthodiquement nous révéleront
+quelque jour, au moins en partie, l’origine de ces ruines du Lobi : pour
+le moment elles demeurent un mystère inexpliqué et ne nous fournissent
+aucun renseignement.
+
+Quant aux inscriptions relevées dans le Haut-Sénégal-Niger, elles ne
+nous apportent aucune indication de quelque importance, au moins en ce
+qui concerne l’époque ancienne. Les dessins et signes divers découverts
+dans les grottes n’ont pas encore pu être expliqués ; la plupart
+d’ailleurs ressemblent singulièrement aux dessins et signes ornementaux
+tracés de nos jours sur les murs des habitations et sur certains rochers
+et ils peuvent être l’œuvre, non pas d’anciens troglodytes, mais de
+modernes indigènes du Soudan, de chasseurs notamment, qui vont se
+réfugier dans ces grottes pour y dormir ou s’y abriter de la pluie et
+qui ont pu les décorer pour tromper leur désœuvrement momentané ;
+d’autres semblent avoir une origine et une signification religieuses,
+mais il est impossible absolument de leur donner une date ; rien même ne
+prouve que ces dessins soient contemporains des objets en pierre trouvés
+dans quelques-unes de ces grottes.
+
+Les inscriptions en _tifinarh_ sont rares, le plus souvent
+indéchiffrables et ne portent point de date. On n’en a d’ailleurs
+rencontré aucune, jusqu’à présent, dans le Soudan proprement dit ; elles
+sont localisées aux pays qu’occupent ou ont occupés les Berbères
+(Mauritanie, Sahara soudanais et surtout Sahara propre)[6].
+
+Les inscriptions arabes sont plus nombreuses ; on en a trouvé en
+particulier une quantité considérable à Bentia, à Gao et en d’autres
+points voisins du Niger : toutes celles qui ont pu être déchiffrées sont
+des inscriptions funéraires, gravées sur des pierres tombales. La
+plupart sont datées et les plus anciennes ne remontent pas au-delà du
+XIVe siècle ; comme d’autre part elles ne contiennent pas autre chose
+que le nom du défunt, la date de sa mort et quelques formules pieuses,
+l’intérêt qu’elles offrent n’est que fort secondaire : elles montrent
+seulement qu’il y avait des musulmans établis dans la région de Gao à
+partir du XIVe siècle au moins, ce que nous savions déjà d’autre
+part[7].
+
+Et c’est ainsi que, de tout ce chapitre une seule certitude se dégage :
+c’est que nous ne savons rien de l’histoire du Haut-Sénégal-Niger
+antérieure aux premiers siècles de notre ère et que nous n’avons que
+bien peu de probabilités d’être mieux informés dans l’avenir sur cette
+obscure période.
+
+
+[Note 1 : Livre IV, CXCVI.]
+
+[Note 2 : La présence en Afrique Occidentale de perles de verre, de
+fabrication phénicienne ou égyptienne remontant à une haute antiquité, a
+été signalée à maintes reprises, ainsi que celle de perles en agathe ou
+cornaline dont l’origine paraît être également méditerranéenne, mais
+relativement plus récente.]
+
+[Note 3 : Je dis « en général », car je ne voudrais pas être trop
+affirmatif. Ainsi il est constant que les haches en pierre polie sont
+considérées presque partout, par les indigènes actuels du Soudan, comme
+des pierres tombées du ciel ; on prétend que, lorsque la foudre tombe,
+c’est une de ces pierres qui cause les dégâts. Cette interprétation
+tendrait à prouver l’antiquité des haches en pierre qu’on trouve au
+Soudan, puisque les indigènes actuels attribuent leur origine à un
+phénomène naturel.]
+
+[Note 4 : On m’a remis une fois, dans la basse Côte d’Ivoire, comme un
+échantillon de l’ancienne industrie du pays, une sorte de manche de
+stylet en cuivre qui représentait un mousquetaire et une dame du temps
+de Richelieu. Si cet objet était de fabrication relativement ancienne,
+il était plus manifestement encore de fabrication européenne.]
+
+[Note 5 : Nous avons vu que les dates probables de leur arrivée dans le
+pays sont la fin du XIe siècle pour les Lorho, la fin du XIIIe pour les
+Gan, le XIVe pour les Lobi et la fin du XVIIe pour les Birifo.]
+
+[Note 6 : Si les inscriptions arabes trouvées au Soudan sont
+nécessairement récentes, au moins relativement, il n’en est pas
+fatalement de même des inscriptions en _tifinarh_ : cet alphabet était
+en effet en usage dès l’an 1500 avant J.-C., ainsi que le prouveraient
+des découvertes faites à Cnosse, où l’on aurait trouvé des caractères
+analogues au _tifinarh_ employés dans la figuration des comptes des
+scribes du roi Minos.]
+
+[Note 7 : M. le lieutenant Marc a rapporté cette année en France
+plusieurs pierres tombales de Bentia, choisies parmi celles dont les
+inscriptions sont encore lisibles. Des estampages et des copies d’autres
+pierres gravées de même provenance ont été recueillis par cet officier ;
+M. le capitaine Figaret en a photographié de son côté et M. de
+Gironcourt a copié plusieurs inscriptions au cours de son dernier
+voyage. M. Houdas, qui a eu entre les mains ces divers documents, n’a
+relevé aucune inscription présentant un caractère historique et n’en n’a
+pas trouvé une seule qu’on puisse dire être antérieure au XIVe siècle.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ =L’empire de Ghana
+ (IVe au XIIIe siècles).=
+
+
+Il est matériellement impossible d’exposer dans son ensemble, par
+tranches synchroniques, l’histoire des divers pays qui constituent
+aujourd’hui la colonie du Haut-Sénégal-Niger, ces pays n’ayant jamais
+formé un tout. J’ai pensé que la meilleure méthode consisterait à
+examiner l’un après l’autre les principaux Etats indigènes qui se sont
+succédé ou ont coexisté dans les différentes régions du Soudan Français
+et, comme il faut bien adopter un ordre quelconque, je placerai les
+monographies de ces Etats selon la date à laquelle chacun d’eux est
+apparu pour la première fois sur la scène de l’histoire. C’est ainsi que
+je me trouve débuter par l’empire de Ghana[8].
+
+
+ =I. — L’emplacement de Ghana.=
+
+
+Ainsi que je l’ai dit en parlant des origines des Peuls et des Soninké,
+la ville ancienne de Ghana était située à l’extrême Nord du Bagana, dans
+l’Aoukar, non loin des localités actuelles de Néma et de Oualata, dont
+la première sans doute fut contemporaine de Ghana et dont la seconde
+succéda à celle-ci comme métropole du Soudan saharien. Je crois qu’en
+plaçant Ghana à l’Est légèrement Sud de Néma et sur la ligne joignant
+Oualata à Bassikounou, on doit se rapprocher autant qu’il est possible
+de la vérité.
+
+Ibn-Haoukal, qui visita Ghana au Xe siècle et parla le premier de cette
+ville[9], la situe à une distance de 10 à 20 journées de marche à l’Est
+d’Aoudaghost, que nous avons placé[10] à une soixantaine de kilomètres
+au Nord-Est de Kiffa. Il ajoute, en donnant son itinéraire de Ghana au
+Fezzan par Koukaoua (Kouka), qu’on met presque un mois pour se rendre de
+Ghana à _Sâmat_ en passant par _Kaoga_ ou _Gaoga_ (pour Gaogao) : si
+l’on identifie cette dernière ville avec Gao et Sâmat avec la localité
+actuelle de Samet ou Samit, située à 100 kilomètres environ à l’Est-
+Nord-Est de Gao, — deux identifications très vraisemblables, — il se
+trouve que l’emplacement que j’assigne à Ghana se serait trouvé à
+environ 750 kilomètres à l’Ouest de Samit, soit à 30 journées de 25
+kilomètres chacune, ce qui correspond bien à l’évaluation d’Ibn-Haoukal.
+
+Bekri (XIe siècle)[11] est plus précis encore. Il nous a donné plusieurs
+itinéraires aboutissant à Ghana ou en partant ; l’un place cette ville à
+quatre jours du dernier village berbère en venant de l’Oued Draa,
+village appelé _Mouddoûken_ et peuplé de Zenaga, ce qui indique bien que
+Ghana se trouvait à l’extrême limite septentrionale du pays des Nègres ;
+un autre itinéraire, partant du Sénégal, situe Ghana à 20 journées de
+_Silla_ qui, ainsi que je l’ai dit plus haut[12], était un peu à l’Ouest
+de Bakel ; un troisième la place à 18 jours de _Gadiaro_ ou _Gadiara_,
+ville située à 12 milles du Sénégal près de Yaressi ou Diaressi, c’est-
+à-dire dans le Guidimaka[13]. Ailleurs Bekri nous dit que Ghana se
+trouvait dans un pays appelé _Aoukar_ : ce terme, appliqué par les
+Berbères et les Maures à plusieurs régions d’aspect chaotique, est en
+particulier le nom actuel du pays où sont bâties Oualata et Néma. Le
+même auteur dit encore que les habitants de Ghana s’abreuvaient au moyen
+de puits, ce qui implique qu’aucun fleuve ni cours d’eau n’arrosait la
+ville. Enfin Bekri, décrivant les chemins qui conduisaient de Ghana au
+Niger, dit que, si l’on quitte Ghana en marchant vers l’endroit où le
+soleil se lève, on suit une route qui traverse des habitations nègres et
+qu’on arrive à un lieu appelé _Aougâm_, où se trouvent des champs de
+mil ; de ce lieu (situé vraisemblablement à proximité de Ghana et à la
+limite des plantations dépendant de cette ville), on arrive en quatre
+jours à _Ras-el-Ma_, où le Nil (Niger, représenté en la circonstance par
+la dérivation du Faguibine) commence à couler hors du pays des Noirs
+(pour arroser une région habitée par des Berbères). En un autre passage,
+Bekri reproduit des renseignements qui lui avaient été fournis par le
+jurisconsulte Abou-Mohammed Abd-el-Melek-ibn-Nakhkhâs el-Gharfa, lequel
+avait voyagé dans ces contrées ; d’après ce voyageur, Ras-el-Ma — que
+Bekri appelle cette fois _Safongo_ pour _Sabongo_ ou _Issabongo_, son
+nom songaï — se trouvait séparé de Ghana par trois gîtes d’étape, c’est-
+à-dire qu’on s’y rendait de Ghana — ou plutôt d’Aougâm, limite des
+dépendances directes de Ghana — en quatre jours. Tous ces renseignements
+concordent d’une façon saisissante à placer Ghana dans le triangle
+Oualata-Néma-Bassikounou.
+
+Edrissi, qui écrivit vers 1150 sa compilation géographique, s’est
+inspiré surtout de Bekri en ce qui concerne la partie occidentale du
+Soudan, mais il est beaucoup plus confus et ses données sont souvent
+contradictoires. Il place Ghana à 12 jours seulement « à l’Est » de
+Barissa ou Yaressi, alors que Bekri la situait à 18 ou 20 jours du même
+point et au Nord-Est ; il est à remarquer d’ailleurs qu’Edrissi professe
+une singulière affection pour le nombre douze ; il indique 12 jours
+entre Tekrour et Barissa, 12 jours entre Barissa et Aoudaghost, 12 jours
+entre Barissa et Ghana, 12 jours encore entre Mallel et Ghana, etc.
+Mais, ce qui est plus grave, il prétend que Ghana se composait de deux
+villes à cheval sur « le fleuve » et que son roi possédait « sur le bord
+du Nil » un château fortifié, bâti en 1116, orné de sculptures et de
+peintures et _muni de fenêtres vitrées !_ Ce « fleuve » ou « Nil » ne
+peut être que le Niger, d’après l’ensemble des indications d’Edrissi, et
+la situation qu’il donne à Ghana ne pourrait correspondre qu’à celle de
+Sansanding ; mais comme d’autre part le même auteur place Gaoga (Gao) à
+l’Est de Ghana — ce qui n’est exact que si Ghana se trouvait là où la
+met Bekri — et au Sud de Koukaoua (Kouka) — ce qui constitue une erreur
+inexcusable —, comme il commet une foule de confusions faciles à
+relever, nous devons nous méfier fortement de ses assertions ; la
+description du luxueux palais du roi de Ghana suffirait d’ailleurs à
+nous mettre sur nos gardes.
+
+Il ne nous faut pas oublier du reste que, au temps d’Edrissi, Ghana
+avait déjà diminué beaucoup d’importance, ayant été saccagée vers la fin
+du siècle précédent par les Almoravides et ayant perdu une bonne partie
+de sa population ; ce ne devait plus être un centre commercial bien
+achalandé et Edrissi n’a sans doute pas été renseigné sur cette ville,
+comme l’avait été Bekri, par des gens y ayant passé eux-mêmes : cette
+circonstance enlève beaucoup de sa valeur à un récit qui ne fait que
+reproduire, plus ou moins exactement, des passages mal compris
+d’ouvrages antérieurs. Il se pourrait aussi qu’entre l’époque de Bekri
+et celle d’Edrissi une nouvelle ville se fût fondée sur le Niger, à
+laquelle on aurait également donné le nom de Ghana ; le fait est
+fréquent au Soudan de localités naissantes auxquelles on donne le nom de
+la patrie de leurs fondateurs et il peut amener facilement des
+confusions. Cependant, ce que dit Edrissi de la situation commerciale de
+sa Ghana correspond bien à ce que nous avaient appris Ibn-Haoukal et
+Bekri.
+
+Yakout (fin du XIIe siècle et commencement du XIIIe), bien que
+légèrement postérieur à Edrissi, mérite davantage créance, car il ne
+puisa en général qu’à de bonnes sources les matériaux de son
+dictionnaire géographique. « Ghana, nous dit-il, est une grande ville
+située à l’extrémité méridionale du Maghreb et contiguë au pays des
+Nègres ; c’est le lieu de réunion des commerçants qui, de cette cité,
+_pénètrent dans les déserts_ conduisant aux régions d’où vient la poudre
+d’or. Si Ghana n’existait pas, l’accès de ces régions ne serait pas
+possible : elle se trouve en effet placée au point de séparation de la
+Berbérie (_Gharb_) d’avec le pays des Nègres (_Blâd-es-Soudân_) ».
+Ailleurs le même géographe nous parle de Ghana comme se trouvant « à la
+limite extrême du pays des Nègres ». Rien ne peut nous indiquer plus
+nettement que Ghana était au nord du Soudan proprement dit et même
+séparée de lui par une zone désertique qui correspond exactement à la
+zone séparant Oualata de Goumbou. Parlant — à l’article _et-tibr_ (la
+poudre d’or) — de la façon dont s’accomplissaient les voyages en vue de
+l’acquisition de l’or, Yakout dit que les commerçants venus du Maghreb
+doivent renouveler leur provision d’eau une fois arrivés à Ghana,
+attendu qu’ils ont à traverser, au sud de cette ville, « un désert où
+régnent des vents brûlants qui assèchent l’eau en pénétrant dans les
+outres ; aussi doit-on adopter un nouveau mode de transport et de
+conservation de l’eau dans ce désert : pour cela, on choisit des
+chameaux haut-le-pied ou peu chargés qu’on laisse assoifés durant un
+jour et une nuit avant de les amener à l’abreuvoir et qu’on abreuve
+alors deux fois de suite jusqu’à ce que leur estomac soit gonflé ; les
+chameliers les poussent devant eux et, lorsque les outres se sont vidées
+et que l’on a besoin d’eau, ils égorgent l’un de ces chameaux et on boit
+le liquide contenu dans son ventre ; puis le voyage continue et, chaque
+fois que l’on a de nouveau besoin d’eau, on recourt au même procédé et
+on remplit également les outres de ce liquide. C’est ainsi que l’on
+peut, sans trop de fatigue, poursuivre le voyage jusqu’aux approches du
+lieu où l’on doit se rencontrer avec les Noirs possesseurs de poudre
+d’or. » Après cela il me paraît bien difficile de placer Ghana aux
+environs de Ségou, ainsi qu’on a cru parfois pouvoir le faire.
+
+Ibn-Saïd, qui fut contemporain de la destruction de Ghana[14], assigne à
+cette ville une position astronomique qui, considérée isolément, est
+absolument invraisemblable : il la place par 10° 15′ de latitude Nord et
+29° de longitude planimétrique à l’Est des îles Fortunées, ce qui
+correspondrait au Sud-Ouest du Bornou. Mais nous savons que les
+latitudes d’Ibn-Saïd sont presque toutes plus ou moins reculées vers le
+Sud et que ses longitudes, en ce qui concerne le Soudan, ne sont à peu
+près exactes que les unes par rapport aux autres : c’est ainsi qu’il
+place l’embouchure de son « Nil de Ghana » (Sénégal) dans l’Océan
+Atlantique par 14° lat. et 10° 20′ long., point qui viendrait tomber à
+50 kilomètres environ au sud de Goumbou ! Mais si nous plaçons sa
+longitude de Ghana d’après celle qu’il donne pour Aoudaghost (22°), nous
+obtenons un méridien passant approximativement par Ras-el-Ma, ce qui se
+rapproche sensiblement de la vérité.
+
+Les auteurs qui viennent après Ibn-Saïd sont tous postérieurs à la
+destruction de Ghana, dont ils n’ont pu parler que d’après les ouvrages
+de leurs devanciers. Aboulféda (mort en 1331) se contente de la placer
+« à l’extrême Sud du Maghreb », ce qui est exact. Quant à Ibn-Khaldoun
+(né en 1332), il se borne à citer Edrissi et réédite l’erreur de ce
+dernier relative à la soi-disant proximité de Ghana par rapport au
+Niger. Ibn-Batouta, qui visita le Soudan vers 1352, est muet au sujet de
+Ghana, ce qui est bien naturel puisque cette ville n’existait plus
+depuis un siècle au moment de son voyage et avait été remplacée par
+Oualata. Il en est de même de Léon l’Africain, dont le voyage au Soudan
+eut lieu au début du XVIe siècle. Quand à Sa’di (XVIIe siècle), il nous
+dit simplement que Kaya-Maghan avait établi sa résidence à Ghana,
+« grande ville située dans la terre de Bagana », ce qui s’accorde avec
+les indications d’Ibn-Haoukal et de Bekri, à condition de ne pas
+confondre le Bagana avec le Bakounou actuel et de placer Ghana dans son
+extrême Nord.
+
+Cooley (_The Negroland of the Arabs_, 1841), qui s’est trompé souvent
+dans ses identifications en rapportant au Niger ce qui a trait au
+Sénégal, mais qui cependant a fait faire un pas énorme à la connaissance
+de l’ancien Soudan, démontre par une longue et minutieuse dissertation
+que Ghana se trouvait dans la région de Tombouctou et à l’Ouest de cette
+ville[15]. Barth, dont la conscience scientifique nous est connue et qui
+n’avançait rien en général dont il ne se fût assuré à l’avance, a cru
+pouvoir placer Ghana par 18° de latitude Nord et 7° de longitude Ouest
+de Greenwich, ce qui situe cette ville dans l’Aoukar et à proximité de
+Oualata[16]. Enfin Coppolani, dont la compétence ne peut être niée par
+personne en la circonstance, identifiait Ghana avec Néma ou tout au
+moins avec un emplacement très voisin de Néma, ainsi qu’il résulte de
+notes manuscrites rédigées par lui qui sont conservées à Saint-Louis aux
+archives de la Mauritanie[17].
+
+Après tous ces témoignages, il est peut-être inutile de perdre du temps
+à réfuter une erreur qui a fait quelques adeptes et qui consistait à
+placer Ghana à proximité du Niger, dans la région comprise entre Bamako,
+Banamba et Ségou : cette erreur provenait d’abord d’une foi trop grande
+accordée aux renseignements d’Edrissi et ensuite de l’interprétation
+inexacte donnée à un paragraphe du _Tarikh-es-Soudân_. La lecture d’Ibn-
+Haoukal et de Bekri aurait suffi à faire rejeter l’indication
+fantaisiste d’Edrissi. Quant au paragraphe de Sa’di auquel je fais
+allusion, il est traduit ainsi par M. Houdas[18] : « Melli est le nom
+d’une grande contrée, très vaste, qui se trouve à l’extrême occident du
+côté de l’Océan Atlantique. Qaïamagha fut le premier prince qui régna
+dans cette région. La capitale était Ghâna, grande cité sise dans le
+pays de Bâghena. » On a voulu déduire de là que Ghana devait être
+identifiée avec Mali, ville évidemment située près du Niger à peu près à
+hauteur de Ségou, ainsi qu’il résulte en particulier du témoignage
+d’Ibn-Batouta, qui la visita et y séjourna assez longtemps. Mais rien
+absolument, dans le passage en question, n’autorise une pareille
+identification que, du reste, toute la documentation que nous possédons
+sur le Soudan du Moyen-Age rend par ailleurs impossible. Sa’di, à mon
+avis, a voulu dire simplement que le premier prince dont il savait le
+nom, — ou le premier prince de race noire, — parmi ceux qui avaient
+régné dans la région où se développa plus tard l’empire de Mali,
+résidait à Ghana ; la traduction littérale du paragraphe, qui serait la
+suivante, ne laisse d’ailleurs aucun doute à cet égard : « Or [le] Mali
+[est] une grande contrée occupant un espace considérable dans l’occident
+le plus éloigné (_Maghreb-el-aqsa_) vers le côté de la mer entourée
+(l’Océan Atlantique), et Qaya-Magha [fut] celui qui commença la
+domination dans cette région[19], et le séjour de son pouvoir [était]
+Ghâna, qui [était] une grande ville dans la terre de Bâghena ».
+
+J’ai dit plus haut[20] que des impossibilités matérielles nous empêchent
+d’accorder le moindre crédit à la théorie de M. le lieutenant
+Desplagnes, d’après laquelle les ruines récentes et modestes du petit
+village de Gana près Banamba ne seraient autres que les ruines de
+l’antique Ghana ; ces dernières, datant aujourd’hui de près de sept
+siècles, seraient du reste bien difficiles à retrouver, étant donnée la
+nature probable des constructions fragiles qui devaient dominer dans la
+ville détruite par Soundiata. Pour être juste, il me faut ajouter que,
+s’il n’est pas possible de placer Ghana dans la région de Banamba, Mali
+par contre ne devait pas être bien éloigné de ce dernier point, ainsi
+que nous le verrons plus loin ; mais Mali était situé plus près du Niger
+et avait d’ailleurs vraisemblablement disparu lorsque fut fondé, vers la
+fin du XVIIe ou le commencement du XVIIIe siècle, le petit village
+banmana dont on voit aujourd’hui les ruines près du Gana actuel.
+
+
+ =II. — Le nom de Ghana.=
+
+
+Le nom de Ghana nous a été transmis par tous les auteurs arabes sans
+exception sous la forme _Ghânat_, faisant au nominatif _Ghânatou_, à
+l’accusatif _Ghânata_ et au cas indirect _Ghânati_ (par _ghaïn_, _alif_,
+_noun_ et _ta-merboutha_). Les Noirs qui en ont connaissance à l’heure
+actuelle, pour l’avoir lu dans des ouvrages écrits en arabe, le
+prononcent _Ganata_, ainsi qu’ils font pour la plupart des mots arabes
+de la même désinence (Fatimata, Aïssata, etc.). Je me sers ici de la
+forme _Ghana_ parce qu’elle est la plus généralement employée en
+Europe ; j’aurais pu supprimer la lettre _h_, que les Noirs ne font pas
+sentir et qui sans doute ne devait pas exister dans la prononciation
+indigène du mot, comme je l’ai supprimée dans le mot « Bagana »[21],
+mais je l’ai maintenue à seule fin d’éviter une confusion possible avec
+le nom du village actuel de Gana près Banamba.
+
+Yakout[22] nous dit que Ghana — _Ghânatou_ dans le titre de l’article —
+est un mot étranger dont il ne connaît pas l’équivalent en langue arabe.
+Bekri par contre nous apprend que _ghana_ était le titre donné aux rois
+de l’Aoukar, titre qui, par extension, était devenu le nom de la ville
+et celui de l’empire : on disait sans doute « la ville du ghana, le pays
+du ghana » ou plutôt, comme l’article n’existait probablement pas dans
+la langue des indigènes[23], « la ville ou le pays de Ghana ». Quoi
+qu’il en soit, les géographes et historiens arabes, y compris Bekri lui-
+même, ont tous donné Ghana comme le nom d’une ville et celui de l’Etat
+dont cette ville était la capitale.
+
+Ce mot _ghana_, ayant sans doute le sens primitif de « chef » ou de
+« roi » d’après Bekri, n’appartenait certainement pas à la langue
+arabe ; Yakout nous le dit d’ailleurs. Il n’appartenait
+vraisemblablement pas non plus à la langue berbère, ou alors il aurait
+eu en cette langue une autre signification[24]. Il existe bien en
+soninké un mot _kana_ qui est employé parfois avec l’acception de
+« chef », mais le titre donné aux rois dans cette langue semble avoir
+toujours été _tounka_ ou _tonka_, mot qui était déjà employé dans ce
+sens au temps de la dynastie soninké de Ghana, puisqu’il nous a été
+transmis par Bekri comme le titre précédant le nom de l’empereur de
+cette dynastie qui vivait de son temps : Tounka Ménîn. En mandingue le
+titre correspondant est _mansa_ ou _massa_. Enfin dans beaucoup de pays
+du Soudan, on a usé et on use encore des mots _fari_, _farima_,
+_farhama_, _fama_(mandé), _faran_ (songaï), _fara_ (haoussa), _far-ba_
+(ouolof), qui proviennent peut-être de la racine sémitique _far’_
+« sommet, cime, chef, prince », d’où dérive également le titre des
+Pharaons. Mais nulle part nous ne trouvons aujourd’hui de mot
+ressemblant à _ghana_ employé comme titre de souveraineté. Peut-être ce
+mot appartenait-il à la langue des premiers fondateurs de l’empire de
+Ghana, c’est-à-dire à cette langue qui provenait sans doute d’éléments à
+la fois araméens, égyptiens et berbères, que parlaient les Judéo-Syriens
+lors de leur arrivée dans l’Aoukar et sur laquelle nous ne pouvons
+qu’émettre des conjectures.
+
+J’ajouterai que, d’après Mohammed-Lahmed Yôra, marabout de la tribu
+mauritanienne des Oulad-Daïmân, le nom actuel du _Tagant_ ne serait pas
+autre chose que la forme berbérisée de Ghana ou Gana ; « Tagant »
+signifierait donc en berbère « pays de Ghana », mais ce mot aurait pris,
+avec le temps, une signification plus restreinte et ne serait plus
+appliqué qu’à la région qui forma la province occidentale de l’empire de
+Ghana au moment de son apogée[25].
+
+
+ =III. — L’hégémonie judéo-syrienne= (IVe au VIIIe siècles).
+
+
+En relatant le premier exode des Judéo-Syriens de Cyrénaïque, nous les
+avions suivis à travers l’Aïr jusqu’au Massina, où nous les avions
+laissés, vers le commencement du IIe siècle après J.-C., sous le
+commandement de _Kara_, descendant d’Israël, et de _Gama_, descendant du
+syrien Souleïmân[26]. Lorsque, vers l’an 150 de notre ère, les Judéo-
+Syriens provenant de cet exode quittèrent le Massina pour se rendre dans
+l’Aoukar, leurs chefs appartenaient encore aux deux mêmes familles ;
+celle de Kara avait la prééminence et le souvenir en a été conservé
+jusqu’à nos jours par certaines fractions peules, chez lesquelles les
+nobles portent le nom modernisé de _Karanké_ ou _Kananké_ (ceux de Kara
+ou Kana)[27]. Kara — ou son successeur — s’installa à Ghana, auprès d’un
+village soninké qui sans doute existait déjà depuis un certain temps
+sous un autre nom, et fut le chef de la première colonie judéo-syrienne
+arrivée dans l’Aoukar. Lorsque, une cinquantaine d’années plus tard, le
+deuxième exode vint, par la voie du Touat, rejoindre le premier, les
+nouveaux arrivants obtinrent du descendant de Kara l’autorisation de
+planter leurs tentes dans la région et reconnurent également son
+autorité. Mais cette dernière ne s’étendait vraisemblablement pas encore
+aux Soninké, premiers maîtres du pays. Ce ne fut guère, semble-t-il, que
+cent ans après l’arrivée de l’immigration provenant du Touat que les
+Judéo-Syriens, qui avaient dû dans une certaine mesure adopter des
+habitudes sédentaires et faire de Ghana une véritable ville, devinrent
+les maîtres effectifs du pays. C’est donc vers l’an 300 qu’il convient
+de placer la fondation proprement dite de l’empire de Ghana et le début
+de la dynastie impériale judéo-syrienne issue de Kara.
+
+Cette dynastie conserva le pouvoir, très probablement, jusqu’à la fin du
+VIIIe siècle. C’est elle qui fournit ces quarante-quatre princes de race
+blanche et d’origine inconnue dont nous parle Sa’di, desquels 22
+auraient régné avant l’hégire — de 300 à 622 — et 22 après la même date
+— de 622 à 790 environ, ce qui ferait une moyenne de 15 à 16 ans pour
+chaque règne précédant l’hégire et de 7 à 8 ans seulement pour chacun
+des règnes postérieurs à cette date. On peut trouver cette proportion
+bien inégale : si elle est dans l’ordre ordinaire des choses pour la
+période précédant l’hégire, elle paraît plutôt faible pour la période
+suivante ; mais il convient d’observer que la division du _Tarikh-es-
+Soudân_ en deux nombres parfaitement égaux de règnes, séparés par
+l’hégire, présente au contraire trop de symétrie pour n’être pas un
+arrangement apocryphe ; il est plus vraisemblable de supposer que la
+tradition recueillie par Sa’di mentionnait simplement une succession de
+44 souverains dont une partie étaient antérieurs à l’hégire et que
+l’auteur du _Tarikh_ a traduit « partie » par « moitié ». Si nous nous
+en tenons à cette hypothèse et si nous admettons seulement le chiffre de
+44 princes — chiffre d’ailleurs peu certain lui-même — s’étant succédé
+de 300 à 790, nous obtenons une durée moyenne de 11 ans pour chaque
+règne ; étant donné que le pouvoir passait en général à l’aîné des
+frères subsistants du souverain défunt, cette moyenne n’a rien que de
+très normal : certains empereurs devaient être en effet fort âgés
+lorsqu’ils montaient sur le trône et, même sans tenir compte de
+révolutions de palais assez probables, il se peut fort bien que 44 rois
+se soient succédé durant une période de cinq siècles.
+
+Certains ont voulu faire des Berbères de ces empereurs blancs de Ghana :
+la chose me paraît fort improbable. S’ils avaient été des Berbères,
+Sa’di ne nous aurait pas dit : « Ils étaient de race blanche, mais nous
+ignorons d’où ils tiraient leur origine »[28]. Car il n’est pas
+admissible que, vivant à Tombouctou en contact permanent avec des
+Touareg, il n’eût pas recueilli quelques traditions relatives à cette
+ancienne domination berbère. Ibn-Khaldoun, si abondamment documenté sur
+l’histoire ancienne des Berbères du Sud, n’aurait pas manqué également
+de connaître et de signaler la chose ; or, dans ses _Prolégomènes_, il
+rapporte — ainsi que l’avait fait Edrissi et sans doute d’après ce
+dernier — qu’on attribue l’origine des anciens empereurs blancs de Ghana
+à un nommé _Saleh_, descendant de Ali, gendre du Prophète, par Abdallah
+fils de Hassân fils d’El-Hassân, fils lui-même de Ali ; puis il fait
+remarquer que cette hypothèse est invraisemblable, aucun homme du nom de
+Saleh n’étant cité parmi la descendance de Abdallah le Fatimite ; il
+ajoute qu’au reste cette dynastie blanche a entièrement disparu et que,
+de son temps, le pays de Ghana faisait partie de l’empire de Mali. Il
+aurait pu, s’il avait connu la chronologie du premier empire de Ghana,
+observer simplement qu’un descendant de Ali n’aurait pu donner naissance
+à une dynastie antérieure à l’hégire, c’est-à-dire à Ali lui-même. Mais
+ce qui est à retenir de ce passage d’Ibn-Khaldoun, c’est qu’il n’a pas
+songé un seul instant à donner une origine berbère aux premiers princes
+de Ghana.
+
+D’autres ont supposé que le fondateur de l’empire de Ghana et le premier
+des 44 princes de race blanche aurait été Kaya-Maghan. Cette supposition
+était basée sur une interprétation, que je crois mauvaise, d’un passage
+du _Tarikh-es-Soudân_ cité plus haut. A mon avis, dans l’esprit de
+Sa’di, Kaya-Maghan était, non pas le premier des 44 rois blancs dont il
+fait mention, mais bien le premier des princes nègres de famille mandé
+qui succédèrent à cette dynastie blanche. Cela résulte, quoique peu
+clairement d’ailleurs, du contexte de son récit. En tout cas il ne dit
+nulle part de façon explicite que Kaya-Maghan ait appartenu à la
+dynastie des 44 rois blancs. Les traditions indigènes d’autre part sont
+nettes et formelles à cet égard : Kaya-Maghan, nègre soninké, dernier
+roi du Ouagadou, s’empara du pouvoir à Ghana sur un prince de race
+blanche.
+
+Je crois avoir suffisamment montré, et par ce qui précède et par les
+pages de la deuxième partie de cet ouvrage relatives à l’origine des
+Peuls, que la dynastie de race blanche qui régna à Ghana du IVe au VIIIe
+siècles appartenait, au moins vraisemblablement, à la population
+sémitique d’origine judéo-syrienne qui donna plus tard naissance aux
+Peuls.
+
+Quant à l’histoire de Ghana sous cette dynastie, elle nous est inconnue.
+Tout ce que nous apprend le _Tarikh-es-Soudân_, c’est que le pays
+renfermait, à côté de la population de race blanche détenant le pouvoir,
+des vassaux _ouangara_ ou _ouakoré_, c’est-à-dire des Mandé ; nous
+savons par ailleurs que ces Mandé étaient des Soninké originaires du
+Diaga, mais c’est tout.
+
+Les traditions indigènes ne nous renseignent que sur les faits qui
+précédèrent immédiatement et motivèrent en partie la mainmise des
+Soninké sur l’empire. Ainsi que nous l’avons vu, le pouvoir appartenait
+à la famille issue de Kara. Les descendants de Gama n’occupaient que le
+second rang. L’empereur qui régnait vers la fin du VIIIe siècle tua,
+pour une raison futile, un Soninké nommé Bentigui Doukouré, qui était le
+serviteur préféré du chef de la famille issue de Gama, alors premier
+ministre de l’empereur. La veuve de Bentigui, qui était enceinte, fut
+recueillie par ce ministre ; peu après, elle accoucha d’un fils. Afin de
+soustraire cet enfant à la haine de l’empereur, le ministre lui
+substitua une petite fille née le même jour et fit cacher le fils de
+Bentigui dans un village de culture éloigné. Lorsque l’enfant fut devenu
+un homme, le ministre lui révéla le secret de sa naissance ; le fils de
+Bentigui alors se rendit auprès de l’empereur, le tua et s’empara du
+pouvoir, soutenu par ses compatriotes soninké. Ainsi finit l’hégémonie
+judéo-syrienne à Ghana.
+
+
+ =IV. — L’hégémonie soninké= (VIIIe au XIe siècles).
+
+
+Vers l’époque où le fils de Bentigui assassina le dernier empereur
+judéo-syrien de Ghana, c’est-à-dire vers 790, survenait la dispersion
+des Soninké du Ouagadou. _Kaya-Maghan Sissé_ roi de ce pays, se portait
+vers l’Aoukar avec le plus grand nombre de ses sujets et arrivait à
+Ghana au moment où ses compatriotes venaient de secouer le joug des
+Judéo-Syriens ou Proto-Peuls. Le fils de Bentigui était devenu
+momentanément maître du pouvoir, mais Kaya-Maghan possédait sans doute
+une armée assez considérable et il lui fut facile de contraindre, de gré
+ou de force, le fils de Bentigui à se démettre de son autorité
+momentanée ; en tout cas, l’ancien roi du Ouagadou se fit proclamer
+empereur. Peut-être les Judéo-Syriens essayèrent-ils de lui résister,
+mais ils n’étaient pas de force à lutter les armes à la main avec les
+Soninké mieux organisés au point de vue militaire, et ils évacuèrent le
+pays pour se porter vers le Tagant, le Gorgol et le Fouta, laissant
+seulement dans l’Aoukar quelques familles, dont celle des _Massîn_, qui
+se composait probablement des descendants de Gama[29].
+
+Kaya-Maghan dut, dès le début de son règne, asseoir fortement son
+autorité et l’étendre fort loin de sa résidence, puisque Ibn-Khaldoun
+nous raconte que, lorsque le Maghreb fut conquis par les musulmans —
+c’est-à-dire au VIIIe siècle —, des marchands arabes commencèrent à se
+rendre dans le Soudan occidental et constatèrent qu’aucun roi nègre
+n’avait à cette époque une puissance comparable à celle de l’empereur
+noir de Ghana, dont les Etats s’étendaient jusqu’à l’Atlantique.
+
+Le pouvoir se transmit dans la famille des _Sissé-Tounkara_, c’est-à-
+dire des Sissé de souche royale, descendants de Kaya-Maghan[30]. Peu à
+peu, l’autorité des empereurs soninké de Ghana s’étendit bien au-delà
+des limites qu’avait atteintes celle des empereurs judéo-syriens.
+L’empire ne tarda pas à englober, non seulement l’Aoukar et tout le
+Bagana, c’est-à-dire approximativement le quadrilatère Oualata-Goumbou-
+Sosso-Sokolo, mais aussi tous les pays du Sahel déjà peuplés en grande
+partie de Soninké (le Diaga, le Kaniaga, le Nord du Bélédougou et du
+Kaarta, le Kingui, le Diafounou), ainsi que la majeure portion du Hodh
+et du Tagant, où les Berbères cédaient alors le pas aux Soninké et aux
+familles judéo-syriennes plus ou moins mélangées de Soninké (Massîn de
+Tichit et autres). Il est probable même que le royaume soninké du Galam
+(Guidimaka, Kaméra et Goye) était plus ou moins vassal de l’empereur de
+Ghana et que l’autorité de ce dernier se faisait ainsi sentir vers le
+Sud-Ouest jusqu’aux confins du Tekrour. Par contre, il ne semble pas
+qu’à l’Est elle ait jamais dépassé le Niger : la région de Dienné et de
+Tombouctou devait, de ce côté, constituer la marche extrême de l’empire.
+Au Nord et au Nord-Ouest, les Berbères Messoufa, Lemtouna et Goddala se
+trouvaient en bordure de la partie désertique des Etats du _Tounka_ de
+Ghana et ils reconnaissaient son autorité dès qu’ils s’avançaient au Sud
+de leur domaine propre. Du côté du Midi enfin, le Sénégal et son
+affluent le Baoulé devaient former la limite approximative de l’empire.
+
+Telle était vraisemblablement la situation de cet Etat vers le milieu du
+IXe siècle, c’est-à-dire au début de son apogée. Quant aux événements
+qui se déroulèrent depuis l’avènement de Kaya-Maghan jusqu’à cette
+époque, nous ne savons rien à leur sujet.
+
+Nous ne commençons à être documentés qu’à partir du moment où les
+Berbères se répandirent dans le Hodh d’une façon appréciable et se
+fortifièrent au Tagant, intervenant dans les affaires intérieures de
+l’empire de Ghana, c’est-à-dire à partir de l’an 825 environ.
+
+Les premières conquêtes des Berbères dans le Nord du Soudan et leurs
+premières attaques contre les Soninké furent dirigées par un chef zenaga
+de la tribu pastorale des Lemtouna (fraction des Ourtentak), nommé
+_Tiloutane_, fils de Tiklâne, lequel mourut en 836 ou 837, à l’âge de 80
+ans[31]. Ce Tiloutane avait succédé lui-même à Telagagguine, fils
+d’Ourekkout ou Ouayaktine, qui est le plus ancien chef lemtouna dont le
+nom nous ait été conservé.
+
+A la tête d’une armée de 100.000 méharistes, si nous en croyons Ibn-
+Khaldoun, Tiloutane était parvenu à asseoir son autorité sur tous les
+Berbères du Sahara occidental (Lemtouna, Goddala, Messoufa, Lemta,
+Mesrâta, Telkâta, Maddassa, Ouareth ou Aourets, etc.) et à se faire
+payer par plus de vingt chefs nègres, sinon un tribut régulier, au moins
+des redevances moyennant lesquelles ses bandes protégeaient leurs
+domaines du pillage et garantissaient la sécurité des caravanes venant
+du Nord ou s’y rendant. Les auteurs arabes ne nous disent pas si
+l’empereur de Ghana lui-même payait cette sorte de tribut, mais il
+paraît bien certain que plusieurs des rois vassaux de son empire y
+étaient astreints.
+
+A Tiloutane succéda son fils _Betsine_, qui mourut en 851 ; puis vint
+_Ilettane_ ou Latsir, fils de Betsine, qui mourut en 900. Après Ilettane
+régna son fils _Temîm_ qui, en l’an 919, fut renversé par une coalition
+des chefs des diverses tribus zenaga et massacré par les conjurés. Après
+sa mort, les Lemtouna perdirent momentanément leur hégémonie sur les
+Berbères du Sahara, les différentes tribus du désert demeurèrent
+indépendantes les unes des autres pendant plus d’un siècle et les
+empereurs soninké de Ghana virent s’accroître leur autorité du côté du
+Hodh et du Tagant. L’apogée de leur puissance doit se placer à peu près
+à cette époque, c’est-à-dire au début du Xe siècle ; elle dura un peu
+plus de cent ans, pour finir vers le milieu du XIe siècle avec les
+commencements de l’empire almoravide.
+
+Ce n’est pas à dire pourtant que, durant cette période, les empereurs
+soninké et leurs vassaux n’eurent pas à lutter contre les Berbères, ou
+tout au moins contre la principale tribu berbère de la région, celle des
+Lemtouna. Celle-ci s’était constituée en une sorte de royaume dont la
+capitale, depuis le IXe siècle probablement, était la ville
+d’_Aoudaghost_[32], située, ainsi que je l’ai dit, à l’extrémité
+orientale du Tagant actuel, à 60 kilomètres environ au Nord-Est de
+Kiffa, sur la route conduisant de cette dernière localité à Tichit[33].
+Ibn-Haoukal nous a donné d’Aoudaghost une description que Bekri a
+complétée par la suite. D’après ce dernier auteur, cette ville était
+grande et bien peuplée ; elle s’élevait dans une plaine sablonneuse, au
+pied d’une montagne stérile et dénudée qui la protégeait du côté du Sud,
+tandis qu’une haute colline couverte de gommiers la dominait au Nord ;
+elle était entourée de jardins où croissaient des dattiers et de champs
+de blé cultivés à la houe et arrosés à la main. Seuls d’ailleurs, les
+nobles se nourrissaient de blé ; le menu peuple ne mangeait que du
+sorgho, du mil et des haricots[34]. On y trouvait aussi quelques petits
+figuiers et quelques pieds de vigne, ainsi que des plants de henné. Les
+puits donnaient une eau excellente ; les bœufs et les moutons étaient en
+abondance et on pouvait avoir dix béliers et même plus pour un _mitskal_
+(c’est-à-dire environ 4 gr. 50 d’or, valant aujourd’hui de 13 à 15
+francs). La poudre d’or servait en effet de monnaie ; elle venait des
+mines du Ouangara (Bambouk principalement). Le marché était très
+achalandé et on y rencontrait, entre autres choses, du miel provenant du
+pays des Nègres ; du Nord de l’Afrique venaient du blé, des raisins et
+autres fruits secs, toutes denrées qui, au temps de Bekri (XIe siècle),
+se vendaient six _mitskal_ le quintal. Les habitants étaient de race
+blanche mais avaient le teint jaunâtre, parce que, dit Bekri, « ils sont
+minés par la fièvre et les affections de la rate ». En dehors des
+Lemtouna, ces habitants comprenaient quelques Arabes originaires de
+l’Ifrîkia (Tripolitaine, Tunisie et province de Constantine) et des
+Berbères appartenant aux tribus Bergadjâna, Nefoussa, Louâta, Zenâta et
+surtout Nefzâoua ; enfin il s’y trouvait un grand nombre d’esclaves
+noires, fort appréciées comme cuisinières. Les jeunes filles blanches
+d’Aoudaghost étaient appréciées à un autre point de vue et Bekri s’étend
+longuement sur leurs charmes. Les gens de la ville étaient musulmans, au
+moins en partie, puisque, un peu avant l’époque almoravide, plusieurs
+mosquées existaient déjà à Aoudaghost où l’on apprenait à lire le Coran.
+Mais, au dire de Yakout, on y trouvait aussi des païens vénérant le
+soleil et mangeant des viandes non saignées. La population berbère qui
+campait en dehors de la ville se composait de pasteurs nomades,
+cultivant cependant la terre lorsqu’elle avait été bien arrosée par les
+pluies ; ces nomades, de teint clair dans le Nord, avaient la peau de
+plus en plus foncée à mesure qu’on s’avançait vers le Sud ; ceux qui
+avoisinaient le Soudan proprement dit étaient très noirs.
+
+L’industrie locale consistait surtout dans la fabrication des boucliers
+de cuir, qui étaient vendus aux Berbères nomades. Les importations
+comprenaient du cuivre, des burnous et des blouses de couleur rouge et
+de couleur bleue, venant du Maroc et de l’Espagne, et du sel provenant
+d’Aoulil ; quant aux produits exportés, c’était surtout : de l’ambre
+gris, dont la qualité était excellente, « vu, dit Bekri, la proximité de
+l’Océan » ; de l’or raffiné et transformé en torsades filiformes, or
+dont la pureté était considérée comme supérieure à celle de l’or de tous
+les autres pays ; enfin de la gomme, récoltée dans les environs même de
+la ville et qui était expédiée en Espagne pour lustrer les étoffes de
+soie.
+
+Des renseignements fournis par Bekri et Ibn-Haoukal, il résulte que les
+habitants d’Aoudaghost étaient aisés et que cette ville jouissait d’une
+prospérité réelle. Le second de ces auteurs nous dit que de riches
+caravanes partaient sans cesse de Sidjilmassa (Tafilelt) pour le Soudan
+et, traversant Aoudaghost, rapportaient de grands profits aux gens de
+cette cité. Lorsqu’il la visita, Ibn-Haoukal y vit un écrit par lequel
+un indigène de Sidjilmassa se reconnaissait le débiteur d’un habitant
+d’Aoudaghost pour une somme de 40.000 dinars, chose que le voyageur
+arabe considérait comme unique en Orient à son époque (Xe siècle).
+
+A la même époque et d’après le témoignage du même voyageur, le roi des
+Lemtouna, qui résidait à Aoudaghost, entretenait des relations avec
+l’empereur de Ghana et celui de Gao et leur faisait des cadeaux pour les
+empêcher de lui faire la guerre, ce qui nous donne une idée assez
+précise de la puissance de ces souverains et de la situation
+d’Aoudaghost vis-à-vis de Ghana au point de vue politique.
+
+Les Soninké d’ailleurs ne se gênaient pas pour aller razzier les
+territoires occupés par les Berbères : Bekri nous apprend en effet que,
+à cinq jours d’Aoudaghost sur la route conduisant de cette ville au
+Maroc, se trouvait une montagne nommée Azgounane ou Azdjounane où les
+Noirs s’embusquaient pour couper la route aux caravanes et les
+piller[35].
+
+Vers 970 d’après Bekri, entre 920 et 940 d’après Ibn-Khaldoun, régnait à
+Aoudaghost un prince lemtouna nommé _Tinyéroutane_ ou Bérouyane, fils de
+Ouichnou ou Ouachnik et petit-fils de Nizar ou Izar, qui avait réussi à
+acquérir une véritable puissance. Comme son prédécesseur du IXe siècle
+Tiloutane[36], il avait plus de vingt chefs nègres comme vassaux ou
+tributaires, et la partie habitée de son royaume s’étendait sur deux
+mois de marche en longueur et autant en largeur. Il pouvait mettre en
+campagne 100.000 méharistes et en profitait pour intervenir dans les
+querelles intestines qui divisaient les petits Etats vassaux de Ghana.
+Invité par Târine ou Taarbine, alors chef des Massîn de Tichit[37], à le
+soutenir contre le chef noir d’Aougam[38], il fournit au premier 50.000
+méharistes qui envahirent et razzièrent le pays d’Aougam, brûlant les
+maisons et détruisant les récoltes ; le chef du parti vaincu, se voyant
+perdu, jeta son bouclier, sauta à bas de son cheval, détacha sa selle,
+la posa sur le sol, s’y assit et se laissa tuer ; ses femmes, trop
+fières pour se laisser tomber au pouvoir des Blancs, se tuèrent en se
+jetant dans les puits.
+
+Peu après cependant, vers 990, Aoudaghost tomba au pouvoir de l’empereur
+de Ghana qui, au moment de la prise de cette ville par les Almoravides
+en 1054, y était encore représenté par un gouverneur nègre.
+
+
+ =V. — Les Almoravides et leurs premiers empiètements sur l’empire de
+ Ghana= (XIe siècle).
+
+
+Vers l’an 1020, les chefs des diverses tribus zenaga s’entendirent pour
+s’unir de nouveau comme au temps de Tiloutane, afin de résister aux
+empiétements des Soninké sur le Sahara et le Tagant et de secouer leur
+suprématie. Ils se choisirent un roi qui fut pris, cette fois encore,
+parmi les Lemtouna ; ce fut _Tarsina_ ou Tarchina, fils de Tifat ou
+Tifaout. Le premier sans doute parmi les princes berbères du Sahara
+occidental, Tarsina se convertit à l’islamisme et prit le nom de
+Abdallah-abou-Mohammed ; il se rendit même en pèlerinage à La Mecque,
+fit la guerre sainte à ses voisins infidèles, Berbères ou Nègres, et,
+après trois ans de règne, fut tué en 1023 au cours d’une razzia dirigée
+contre une tribu d’origine sémitique et de religion israélite, peut-être
+quelque fraction des Judéo-Syriens chassés de Ghana deux siècles
+auparavant ; cette tribu résidait aux environs d’une localité qui, au
+XIVe siècle, s’appelait Teklessine et était habitée par des Zenaga-
+Ouareth musulmans[39] : cette indication permet de situer
+vraisemblablement dans le Nord de la Mauritanie actuelle l’endroit où
+fut tué Tarsina et qui s’appelait alors _Bekâra_, d’après l’auteur du
+_Roudh-el-Qarthâs_. Bekri donne au même lieu le nom de _Gangara_, nom
+identique, dit-il, à celui d’une tribu nègre (sans doute les Gangara,
+Ouangara ou Mandingues), et appelle In-Kelâbine la localité voisine
+habitée par des Zenaga-Ouareth musulmans.
+
+ DELAFOSSE Planche XVI
+
+[Illustration : FIG. 31. — Type de Jeune Maure.]
+
+[Illustration : FIG. 32. — Métisse de Maure et de femme noire.]
+
+Après la mort de Tarsina, le commandement des Zenaga du désert ou
+« Zenaga voilés » échut à son gendre _Yahia-ben-Ibrahim_, lequel
+appartenait à la tribu des Goddala ; cette dernière tribu formait alors
+avec celle des Lemtouna une confédération unique, dont le territoire
+s’étendait depuis le Tagant jusqu’au rivage de l’Océan Atlantique, les
+Goddala habitant à l’Ouest des Lemtouna, entre l’Adrar et la mer.
+
+En 1035[40], Yahia-ben-Ibrahim remit provisoirement le pouvoir à son
+fils Ibrahim-ben-Yahia et partit pour La Mecque. Au retour de son
+pèlerinage, il passa par Kaïrouân (Tunisie) et y rencontra un illustre
+docteur originaire de Fez, Abou-Amrân, dont il suivit les leçons et
+devint l’ami. Le docteur ne tarda pas à s’apercevoir que le prince
+berbère était, quoique musulman fervent, très ignorant des choses de la
+religion, et il apprit de lui que ses sujets sahariens l’étaient plus
+encore. Au cours d’une conversation roulant sur cette fâcheuse
+ignorance, Yahia demanda à Abou-Amrân de lui confier quelque savant
+jurisconsulte qui pût donner à son peuple l’enseignement dont il avait
+besoin. Aucun des disciples d’Abou-Amrân n’ayant voulu accepter cette
+mission, celui-ci engagea Yahia à aller à Nefis[41], dans le pays des
+Masmouda, et à s’adresser là à un savant lemta originaire du Sous et
+nommé Mohammed-Ouaggag-ben-Zelloui (ou Ouag-ag-Zelloui), pour lequel il
+lui remit une lettre d’introduction. Yahia se rendit auprès de Ouaggag,
+qu’il rencontra en 1038, peu avant la mort d’Abou-Amrân lui-même. L’un
+des disciples de Ouaggag, un Berbère nommé _Abdallah-ben-Yassine-ben-
+Meggou_[42], accepta de partir avec Yahia. Ce dernier regagna alors
+l’Adrar Mauritanien, accompagné de Abdallah-ben-Yassine, qui commença
+ses prédications dans la tribu à laquelle appartenait Yahia, c’est-à-
+dire celle des Goddala.
+
+Abdallah voulut tout d’abord interdire à ceux-ci d’avoir plus de quatre
+femmes ; les Goddala trouvèrent le réformateur trop sévère, et surtout
+trop morose et trop ennuyeux, et se prirent à le détester. Découragé, il
+voulut se rendre chez les Noirs du Tekrour, où l’islamisme commençait à
+briller d’un vif éclat grâce aux efforts du roi toucouleur Ouâr-Diâbi ou
+Ouâr-Diâdié, qui venait d’affranchir son pays du joug des Peuls et de
+chasser ces derniers vers le Ferlo. Mais Yahia ne consentit pas à se
+séparer de Abdallah et lui proposa de se retirer avec lui dans une île
+ou une presqu’île comprise entre la mer et le Sénégal, près de
+l’embouchure de ce fleuve ; on pouvait, de la rive nord d’un bras du
+Sénégal, se rendre à gué dans cette île à marée basse, tandis qu’il
+était nécessaire de se servir de pirogues à marée haute. Les deux
+dévots[43], accompagnés de sept fidèles Goddala, se transportèrent en
+effet dans cette île et y bâtirent sur une colline un ermitage où ils
+s’enfermèrent, en faisant vœu d’y adorer Dieu jusqu’à leur mort. Mais,
+dès que Abdallah eut cessé de vouloir convertir les Berbères malgré eux,
+ces derniers vinrent à lui. Au bout de trois mois des masses de gens —
+principalement des Lemtouna —, attirés surtout par la curiosité, se
+rendaient à l’ermitage et demandaient à être instruits ; bientôt
+Abdallah eut ainsi un millier d’adeptes qui ne quittaient plus
+l’ermitage (_ribâth_) et que, pour cela, il nomma _al-morabethîn_ (ceux
+du _ribâth_, les ermites), mot que nous avons transformé en
+_Almoravides_ et qui, dans une autre acception, a donné le mot
+« marabout ».
+
+Ces adeptes de la secte nouvelle appartenaient presque tous à des
+familles nobles et jouissaient d’une certaine autorité dans leurs tribus
+ou sous-tribus respectives ; néanmoins lorsque, envoyés par leur maître,
+ils se présentèrent à leurs compatriotes dans le but de les convertir,
+personne ne voulut les écouter. Ils revinrent conter leur déconvenue à
+Abdallah, qui alla lui-même exhorter les tribus, mais sans plus de
+succès.
+
+On était arrivé à 1042 et le nombre des Almoravides dévoués à Abdallah
+s’élevait à deux mille environ. Le réformateur se mit alors à leur tête,
+prêcha la guerre sainte contre les Zenaga infidèles ou mauvais croyants
+et, quittant les rives du Sénégal, il partit en guerre contre les
+Goddala, en tua un grand nombre et convertit les autres. Ensuite il agit
+de même vis-à-vis des Lemtouna récalcitrants, qu’il bloqua dans les
+montagnes de l’Adrar et auxquels il enleva la plupart de leurs
+troupeaux.
+
+Cependant Abdallah fatiguait ses partisans par son rigorisme ; il
+prétendait interdire les pillages et refusait de manger la chair et de
+boire le lait provenant des troupeaux pris à l’ennemi. Il alla plus loin
+encore et — en un endroit que nous ne connaissons pas mais qui devait se
+trouver dans la Mauritanie actuelle — il obligea ses fidèles à
+construire une ville (que Bekri appelle Aretnenna) dont toutes les
+maisons devaient être égales en hauteur. Ce puritanisme exalté lui
+aliéna de nouveau les sympathies des Goddala. L’un d’eux, le
+jurisconsulte El-Djouher-ben-Sekkem, avec l’aide des chefs Eyar et In-
+Teggou, parvint à enlever à Abdallah le droit d’imposer ses conseils à
+la communauté et lui arracha l’administration du trésor public. Enhardis
+par ces premiers succès, les Goddala finirent par chasser le réformateur
+de leur pays, démolirent sa maison et pillèrent ses biens.
+
+Abdallah, fuyant le Sahara, alla conter ses infortunes au Tafilelt à son
+maître Ouaggag. Celui-ci fit alors mander aux Goddala que quiconque
+refuserait l’obéissance à Abdallah serait excommunié et privé du salut
+éternel, et il leur renvoya le proscrit. Abdallah, ayant sans doute
+recruté des partisans en route, principalement chez les Lemtouna,
+massacra tous ses ennemis dès son retour en pays goddala, plus une foule
+de gens qu’il décréta criminels ou impudiques. Parvenant à fanatiser à
+nouveau ses premiers disciples, il accrut rapidement le nombre des
+Almoravides, entraîna les Lemtouna dans la guerre sainte contre les
+Messoufa infidèles qui habitaient la région de Kaoukadam ou Gaogadem,
+entre l’Adrar et le Dara, soumit même les Lemta de l’Ouest et finit par
+devenir le chef incontesté de tous les Zenaga du Sahara occidental,
+Yahia ne conservant qu’une autorité purement nominale et n’étant qu’un
+instrument docile entre ses mains. Les rebelles qui venaient faire leur
+soumission recevaient d’abord, pour leur purification, cent coups de
+nerf de bœuf et étaient ensuite instruits des vérités de la religion et
+autorisés à prononcer la formule de la foi musulmane. Ils étaient
+astreints à payer la dîme et d’autres impôts, dont le produit servait à
+acheter des armes et des montures pour continuer la guerre au profit des
+Almoravides.
+
+Ces derniers, armés seulement de piques et de javelots, pénétrèrent au
+Nord jusque dans le Dara et s’emparèrent de Sidjilmassa (Tafilelt), sous
+la conduite de Yahia et de Abdallah, qui revinrent ensuite dans le
+Sahara, après avoir laissé une garnison dans leur dernière conquête.
+
+Yahia-ben-Ibrahim étant venu à mourir, Abdallah rassembla tous les chefs
+des tribus zenaga du désert et déclara qu’il ne voulait garder que le
+pouvoir spirituel, et qu’on devait élire un roi, ou chef à la fois
+militaire et civil, en remplacement du défunt. Pour donner la
+prééminence aux Lemtouna, qui l’avaient le mieux soutenu, il fit élire
+roi un chef de leur tribu, descendant de Telagagguine et nommé _Yahia-
+ben-Omar_ ; ce dernier ne fut du reste que le commandant en chef de
+l’armée almoravide, Abdallah conservant en fait l’autorité suprême.
+
+Yahia-ben-Omar, sur l’ordre de Abdallah, s’empara de tout ce qui restait
+à prendre dans le Sahara, ainsi que d’un grand nombre de villages
+peuplés de Nègres et relevant de l’autorité de l’empereur de Ghana.
+Aoudaghost, demeuré jusque-là fidèle à ce prince, fut attaqué en 1054
+par Abdallah lui-même. A cette époque, la population de la ville,
+composée surtout d’Arabes et de Berbères, était divisée en deux
+fractions ennemies ; profitant de cette circonstance et attirés par la
+richesse des habitants et le nombre de leurs esclaves, les Almoravides
+se ruèrent à l’assaut avec impétuosité, s’emparèrent de la ville, la
+pillèrent de fond en comble, violèrent les femmes, capturèrent les
+esclaves et massacrèrent tous les hommes qui ne purent prendre la fuite.
+Abdallah fit même mettre à mort un saint personnage nommé Zebâgara, né à
+Kaïrouân d’un père arabe et qui avait fait le pèlerinage de La Mecque.
+La raison de cette rigueur des Almoravides, nous dit Bekri, était que
+les habitants d’Aoudaghost reconnaissaient la suzeraineté de l’empereur
+de Ghana.
+
+Peu après, vers 1055, le peuple de Sidjilmassa massacra la garnison
+almoravide. Les docteurs de la ville, conseillés par Ouaggag et
+redoutant la colère de Abdallah, mirent le massacre sur le compte des
+Zenâta et firent demander au réformateur de venir purger leur pays des
+infidèles qui le déshonoraient. Abdallah convoqua aussitôt tous les
+Almoravides, mais les Goddala, mécontents de ce qu’on avait choisi le
+roi parmi les Lemtouna, refusèrent de marcher et se retirèrent sur le
+bord de l’Océan, entre la baie d’Arguin et le Sénégal. Emmenant alors
+avec lui le plus grand nombre des guerriers lemtouna, Abdallah en
+personne se rendit dans le Sud marocain, s’empara du Dara et de
+Sidjilmassa sur les Maghrâoua qui s’en étaient rendus maîtres et
+commença à installer au Maroc la domination des Lemtouna venus de
+l’Adrar et du Tagant, domination qui devait bientôt s’étendre à
+l’Espagne.
+
+Cependant Yahia-ben-Omar était demeuré dans le Sud. Le gros contingent
+des Almoravides étant parti pour le Maroc avec Abdallah, il ne disposait
+que d’un nombre d’hommes restreint et une attaque des Goddala rebelles
+était à craindre. Aussi, sur le conseil que lui avait donné Abdallah en
+le quittant, Yahia s’installa au cœur des montagnes des Lemtouna qui,
+d’accès difficile, abondaient en eau et en pâturages et s’étendaient sur
+un espace de six journées de marche dans un sens contre une journée dans
+l’autre : à cette description donnée par Bekri, il est facile de
+reconnaître l’Adrar Mauritanien[44]. Une place forte, nommée _Azgui_ ou
+Azoggui — sans doute le point actuel d’Azougui, près et au Nord-Ouest
+d’Atar[45], — lui servait de résidence et d’abri ; cette forteresse,
+entourée d’une forêt de 20.000 dattiers, avait été construite par
+Yannou, frère aîné de Yahia-ben-Omar. Redoutant, malgré sa position, de
+ne pouvoir résister aux Goddala, Yahia fit implorer le secours de
+l’empereur du Tekrour, qui lui envoya un contingent toucouleur commandé
+par Lebbi, fils de l’empereur Ouâr-Diâbi. Les Goddala en effet, au
+nombre de 30.000 guerriers, marchèrent en 1056 ou 1057 contre Yahia. Ce
+dernier, à la tête de ses propres soldats et du contingent toucouleur,
+se porta au devant de l’ennemi, qu’il rencontra à _Tebferilla_ ou _Tin-
+Ferella_, lieu qui se trouvait sans doute dans la région d’Akjoujt, au
+Sud-Ouest d’Atar[46]. Les Goddala furent vainqueurs et, à partir de ce
+jour, ne furent plus inquiétés par les Almoravides. Quant à Yahia-ben-
+Omar, il fut tué au cours du combat.
+
+Abdallah, informé de cet événement, fit donner le commandement de
+l’empire almoravide au frère du défunt, _Aboubekr-ben-Omar_, né d’un
+père lemtouna et d’une mère goddala, qui se trouvait alors avec lui dans
+le Sud marocain. Aboubekr s’empara du Sous sur les Guezoula, du Deren
+(Atlas) sur les Masmouda, d’Aghmat sur les Maghrâoua, puis fit la guerre
+aux Berghouâta. C’est au cours de cette expédition que fut tué Abdallah-
+ben-Yassine, en 1058 ou 1059, au combat de Kerifelt. Ce dernier, si
+rigoriste pour les autres, avait mené lui-même une vie fort dissolue,
+épousant chaque mois plusieurs femmes nouvelles et les répudiant
+ensuite. « Il n’entendait pas parler d’une jolie fille, dit Gharnati,
+sans la demander aussitôt en mariage ; il est vrai qu’il ne donnait
+jamais plus de quatre ducats de dot »[47].
+
+A la mort de Abdallah, Aboubekr devint le seul maître de l’empire
+almoravide. Il résidait alors à Aghmat, à un jour de l’emplacement où
+devait s’élever Marrakech quelques années plus tard, sur la route du
+Tafilelt. L’année suivante (1059 ou 1060), il apprit que les Berbères du
+Sud se révoltaient contre son autorité et que les Messoufa se portaient
+contre les Lemtouna demeurés dans l’Adrar. Laissant donc son cousin
+_Youssof-ben-Tachfine_ au Maroc pour le gouverner en son absence, il
+partit en 1060 ou 1061 pour le Sahara, ramena à l’obéissance les nomades
+révoltés et, pour leur donner de l’occupation, les emmena guerroyer au
+Soudan contre l’empereur de Ghana, qui se nommait alors _Bassi_.
+
+Ce dernier n’était monté sur le trône qu’à l’âge de 85 ans ; devenu
+aveugle, il s’entendait avec son entourage pour cacher cette infirmité à
+son peuple. Quoique infidèle, il aimait à témoigner des égards aux
+musulmans, mais cela ne l’empêcha pas de se trouver en butte aux
+hostilités des Almoravides.
+
+Sur ces entrefaites, Aboubekr apprit que son cousin Youssof, en son
+absence, avait fait du Maroc un grand et riche empire, et il quitta le
+Soudan pour aller se remettre à la tête des Almoravides du Nord. Mais
+Youssof, sur le conseil de sa femme Zineb, ex-femme d’Aboubekr, se porta
+à la rencontre de ce dernier avec une forte armée et beaucoup de
+cadeaux, laissant entendre à son cousin qu’il le combattrait si celui-ci
+tentait de reprendre le pouvoir, tandis que, dans le cas contraire, il
+lui donnerait tous ces trésors, si rares au Sahara. Aboubekr accepta les
+cadeaux et retourna au Tagant, où il établit définitivement sa résidence
+habituelle.
+
+C’est ainsi que la majeure partie de l’armée des Almoravides demeura
+dans le Maroc et se porta de là en Espagne, tandis que les pays du
+Soudan et du Sahara où leur puissance était née ne conservèrent que de
+faibles contingents, commandés par Aboubekr. Celui-ci, ne pouvant plus
+songer à être le sultan du Nord, voulut être celui du Sud. Utilisant
+avec habileté les guerriers lemtouna qui lui étaient demeurés fidèles et
+les alliés qu’il pouvait recruter parmi les autres tribus zenaga restées
+au Sahara, il fit une guerre sans merci à l’empereur de Ghana et à ses
+différents vassaux.
+
+
+ =VI. — L’empire de Ghana vers 1065.=
+
+
+Avant de passer au récit des événements qui mirent la ville de Ghana
+entre les mains des Almoravides, il me paraît nécessaire de jeter un
+coup d’œil sur ce qu’était l’empire de Ghana au moment où Aboubekr-ben-
+Omar se sépara de Youssof-ben-Tachfine.
+
+A cette époque (1062), l’empereur Bassi vint à mourir et fut remplacé
+par son neveu utérin _Ménîn_, car « l’usage de ce peuple, — nous dit
+Bekri qui écrivait son ouvrage cinq ans après l’avènement de Ménîn, —
+veut que le roi ait pour remplaçant le fils de sa sœur, afin d’être sûr
+que son successeur soit bien de son sang ».
+
+L’empereur ou _tounka_ Ménîn, bien que ses Etats se trouvassent amputés
+d’Aoudaghost et de plusieurs principautés tributaires de moindre
+importance, était maître encore d’un vaste domaine et, d’après le
+témoignage de Bekri, sa puissance était considérable. Il pouvait mettre
+en campagne 200.000 guerriers, dont 40.000 archers au moins ; il
+possédait une cavalerie, mais de valeur assez médiocre, les chevaux du
+pays étant fort petits. Son autorité, amoindrie dans le Nord et dans
+l’Ouest par la fortune rapide de l’empire almoravide, s’exerçait
+cependant encore sur Tichit et sur une partie tout au moins de l’ancien
+royaume d’Aoudaghost ; d’après le _Kitâbou-l-jarafiya_, ouvrage arabe
+anonyme cité par Cooley, l’empereur de Ghana faisait avec succès la
+guerre aux Almoravides campés au Nord-Est de sa capitale, entre celle-ci
+et Rayoun ou Araouân, qui était « la ville du désert la plus proche de
+Sidjilmassa et de Ouargla ». Au Sud, l’autorité du prince soninké
+s’étendait jusqu’au haut Sénégal et se faisait même sentir sur la rive
+gauche de ce fleuve, dans les pays aurifères du Ouangara (Bambouk et
+Gangaran) et parmi les sauvages Diallonké — les _Lemlem_ des auteurs
+arabes —, chez lesquels ses bandes armées allaient renouveler de temps à
+autre sa provision d’esclaves. A l’Est, le pouvoir de Ménîn ne dépassait
+pas le Niger, à partir duquel commençait à se faire sentir l’influence
+de l’empire de Gao. Au Sud-Ouest enfin son autorité cessait là où
+commençait celle de l’empereur de Tekrour : les Soninké du Galam, placés
+entre deux feux, obéissaient tantôt à l’un et tantôt à l’autre des deux
+souverains, ou profitaient de leur situation pour garder
+l’indépendance ; à l’époque où écrivait Bekri (1067-68), les Soninké de
+_Silla_ (près et à l’Ouest de Bakel) dépendaient du Tekrour : ils
+avaient été convertis à l’islamisme par Ouâr-Diâbi et leur chef était
+considéré comme assez puissant pour résister aux armées que l’empereur
+de Ghana aurait pu envoyer contre lui ; il faisait la guerre à ceux de
+ses voisins demeurés païens. Parmi ces derniers étaient les habitants de
+_Galambou_, ville du Kaméra située près de l’embouchure de la Falémé, à
+un jour de Silla, et qui, elle, dépendait du _tounka_ Ménîn ainsi que
+_Diaressi_ (Diarissona, Yaressi ou Barissa), qui était alors le chef-
+lieu du Guidimaka et devait se trouver à peu près en face d’Ambidédi.
+
+Bekri nous a laissé une excellente description de Ghana et des
+principales contrées de l’empire, tel qu’il existait de son temps,
+c’est-à-dire une dizaine d’années avant que la capitale ne fût prise et
+saccagée par les Almoravides. Ghana, d’après lui, se composait de deux
+villes situées dans une plaine. L’une, habitée par les musulmans
+(marchands arabes et berbères), renfermait douze mosquées, pourvues
+chacune d’un imâm, d’un muezzin et d’un lecteur ; on y rencontrait des
+jurisconsultes et des savants distingués. Des puits d’eau douce
+servaient à abreuver les habitants et, près de ces puits, on cultivait
+des légumes. Le climat cependant était malsain pour les gens du
+Maghreb : au moment de la maturité des épis, presque tous les étrangers
+tombaient malades et une grande mortalité sévissait à l’époque de la
+moisson. La ville païenne, où résidait l’empereur, était à six milles de
+la ville musulmane ; des habitations s’étendaient d’ailleurs entre les
+deux quartiers. La ville impériale, la plus vaste des deux, était
+appelée par les Arabes _El-Ghâba_ (la forêt), parce qu’elle était
+entourée de bois sacrés où des huttes servaient de demeures aux prêtres
+chargés du culte national et où étaient conservées les idoles, à côté
+des tombes des souverains ; des gardiens empêchaient de pénétrer dans
+ces bois et de voir ce qui s’y passait. C’était également dans ces bois
+sacrés que se trouvaient les prisons d’Etat : dès que quelqu’un y était
+enfermé, nous dit Bekri, on n’entendait plus parler de lui.
+
+Les maisons de Ghana étaient construites avec des pierres[48] et du bois
+de gommier. Le palais de l’empereur se composait d’une sorte de château
+qu’entouraient des huttes de terre à toit conique en paille, le tout
+environné d’un mur. Près du tribunal impérial était une mosquée, à
+l’usage des musulmans qui venaient rendre visite à l’empereur.
+
+Les interprètes, le trésorier et la plupart des ministres étaient
+choisis par l’empereur parmi les musulmans. L’empereur et son héritier
+présomptif avaient seuls le droit, parmi les païens, de porter des
+vêtements confectionnés ; les sujets du prince ne se vêtaient que de
+pagnes de laine (appelés _kassa_ par Edrissi), de coton (_fouta_ dans le
+même auteur), de soie ou de velours, selon les moyens de chacun. Les
+hommes se rasaient la barbe et les femmes la chevelure. L’empereur
+portait des colliers et des bracelets et se couvrait la tête de
+plusieurs bonnets brodés superposés, entourés d’un turban de cotonnade
+très fine.
+
+Ce monarque donnait audience sous une sorte de tente ou de vaste
+parasol ; auprès de lui se tenaient alors dix chevaux richement
+caparaçonnés et derrière lui étaient dix serviteurs portant des
+boucliers et des épées à poignée d’or ; à sa droite étaient rangés les
+fils des rois vassaux, superbement vêtus, les cheveux tressés et ornés
+de bijoux d’or. Quant au maire de la ville et aux ministres, ils
+s’asseyaient par terre devant l’empereur. L’entrée de la tente était
+gardée par des chiens portant des colliers d’or et d’argent garnis de
+grelots également en or et argent. L’ouverture de l’audience était
+annoncée au moyen de longs tambours appelés _daba_[49], dont la caisse
+était faite d’un tronc d’arbre évidé. Lorsque les sujets de l’empereur
+se présentaient devant le prince, ils se prosternaient et se jetaient de
+la poussière sur la tête ; quant aux musulmans, ils se contentaient de
+frapper leurs mains l’une contre l’autre, en signe de respect.
+
+Edrissi rapporte que, tous les matins, l’empereur faisait à cheval le
+tour de sa capitale, suivi de tous ses officiers ; les gens qui avaient
+à se plaindre de quelque injustice pouvaient, au cours de cette
+promenade, s’adresser à lui : il réglait l’affaire sur-le-champ et, une
+fois la justice ainsi rendue, rentrait à son palais. Il faisait une
+nouvelle promenade dans la soirée, mais alors nul ne pouvait l’aborder.
+
+Lorsque le souverain venait à mourir, on construisait une sorte de dôme
+en bois à l’endroit où devait s’élever le tombeau, puis on plaçait le
+corps sur une estrade garnie de tapis et de coussins, à l’intérieur du
+dôme ; auprès du cadavre, on disposait les ornements et les armes du
+défunt, ainsi que les plats et les calebasses dans lesquels il avait
+coutume de manger et de boire et que l’on remplissait d’aliments et de
+boisson avant de les placer dans la chambre sépulcrale ; on enfermait
+aussi dans cette chambre plusieurs des serviteurs du défunt, choisis
+parmi ceux qui, de son vivant, lui préparaient sa nourriture. Puis on
+recouvrait l’édifice avec des nattes et des étoffes et toute la foule
+assemblée jetait de la terre dessus, de façon à former un grand tertre
+qu’on entourait ensuite d’un fossé.
+
+Bekri raconte que les gens de Ghana sacrifiaient des victimes aux morts
+et leur offraient des boissons fermentées. L’épreuve du poison était
+admise en justice : si quelqu’un niait une dette ou était accusé d’un
+crime et refusait de s’en reconnaître l’auteur, le juge prenait une
+parcelle d’un bois âcre et amer et la faisait infuser dans de l’eau,
+puis obligeait l’accusé à boire cette infusion : si l’estomac du
+défendeur rejetait le breuvage, il était proclamé innocent ; sinon, on
+le considérait comme coupable.
+
+Les principaux articles d’importation venant du Maroc ou du Sahara
+étaient le cuivre, les cauries, les tissus, les figues, les dattes et le
+sel.
+
+L’empereur prélevait un dinar par chaque âne chargé de sel qui pénétrait
+sur son territoire et deux dinars par chaque charge de sel quittant le
+pays. Le droit sur le cuivre importé à Ghana était de cinq _mitskal_ par
+charge et le droit sur toute autre marchandise était de dix _mitskal_
+par charge. Le sel était apporté par caravanes des mines de Tatental,
+situées dans le Sahara à 40 jours au nord de Ghana et à 20 jours au sud
+du Tafilelt, et aussi des mines d’Aoulil ; le sel d’Aoulil arrivait à
+Ghana en traversant le Tagant ou bien encore était transporté par mer
+d’Aoulil à l’embouchure du Sénégal, puis remontait le fleuve en pirogues
+jusqu’à Silla ou Diaressi, d’où il gagnait Ghana par caravanes. Aoulil
+fournissait aussi de l’ambre gris.
+
+L’or était importé des pays situés au Sud de l’empire ; on l’allait
+chercher à _Gadiaro_ ou Gadiara, ville située à dix-huit jours de Ghana,
+par une route ne traversant que des contrées habitées par des Nègres.
+Gadiaro n’était d’ailleurs qu’un marché d’échange : l’or lui-même
+provenait des régions montagneuses situées sur la rive gauche du haut
+Sénégal. Toutes les pépites trouvées dans les mines dépendant de
+l’empire appartenaient au souverain, mais l’or en poudre appartenait à
+qui l’avait récolté. Bekri assure qu’on rencontrait parfois des pépites
+pesant d’une once à une livre et qu’une pépite énorme faisait, de son
+temps, partie du trésor impérial ; d’après Edrissi, elle aurait pesé
+trente livres et l’empereur l’aurait fait percer d’un trou pour y
+attacher la longe de son cheval.
+
+Le pays qui produisait l’or était alors comme aujourd’hui la région
+comprise entre la Falémé et le haut Niger — Bambouk, Gangaran, Manding
+et Bouré — région connue des Arabes sous le nom de _Ouangara_ qui fut,
+par extension, appliqué aux Mandingues et à tous les peuples de la
+famille mandé sujets des empires de Ghana et de Mali. D’après Edrissi,
+le Ouangara formait une île de 300 milles de long sur 150 de large,
+entourée de tous côtés « par le Nil » ; cette description, appliquée à
+l’ensemble des pays que je viens d’énumérer, est assez exacte : le
+Sénégal au Nord, la Falémé à l’Ouest, le Bakhoy à l’Est, le Niger et le
+Tinkisso au Sud forment en effet une ceinture fluviale presque continue
+autour de la région aurifère. Edrissi relate que, vers le mois d’août,
+les eaux sortaient du lit des rivières et inondaient une bonne partie du
+Ouangara, et que l’on ramassait l’or au moment où les eaux se
+retiraient ; Sa’di s’exprime à peu près de même : il en faut conclure
+que, au moins dans les vallées, on procédait surtout par lavage des
+sables d’alluvion.
+
+Le fait que Ghana était en quelque sorte l’entrepôt de l’or du Soudan
+fut sans doute la cause principale de sa prospérité. Yakout nous fournit
+à cet égard des renseignements très complets et très intéressants. Il
+nous dit même que la richesse des habitants de Sidjilmassa et de Dara,
+dans le Sud marocain, provenait de ce que ces villes se trouvaient
+situées sur la route conduisant à Ghana et de là aux mines d’or du
+Soudan. Il nous explique comment s’organisaient à Ghana les voyages
+accomplis en vue d’aller acquérir le précieux métal. Les commerçants du
+Maghreb y arrivaient du Tafilelt avec un stock de marchandises se
+composant de sel acheté en route à Tatental (région de Teghazza) et d’un
+bois résineux, mais sans odeur désagréable, qui servait à parfumer les
+outres de cuir et à rendre buvable l’eau qui y avait séjourné
+longtemps ; ils apportaient en outre des perles de verre bleu[50], des
+anneaux, boucles d’oreille et bagues en cuivre rouge. Durant la
+traversée du Sahara, les caravanes s’approvisionnaient d’eau chez les
+Lemtouna voilés du Sud marocain et du Nord de l’Adrar, car, en dehors de
+ces régions, on ne rencontrait que quelques puits d’eau saumâtre, à
+moins de se trouver à passer après une pluie abondante, auquel cas on
+pouvait trouver çà et là un peu d’eau courante. A la sortie du
+territoire des Lemtouna du Nord, les voyageurs buvaient d’abord l’eau
+pure ramassée dans ce pays et en abreuvaient leurs chameaux ; ensuite
+ils mélangeaient progressivement cette eau avec celle qu’ils trouvaient
+en route, car ceux qui ne buvaient que l’eau du désert tombaient
+malades, particulièrement quand ils n’y étaient pas habitués, et ne se
+rétablissaient qu’en arrivant à Ghana, après des fatigues considérables.
+
+Une fois à Ghana, les commerçants maghrébins s’associaient avec des
+intermédiaires de la ville, gens habiles à conclure les marchés avec les
+populations du Sud, prenaient des guides et renouvelaient leur provision
+d’eau selon la méthode spéciale que j’ai décrite plus haut d’après le
+même auteur[51]. Après un voyage d’une vingtaine de jours, fort pénible
+au début lors de la traversée du désert qui séparait Ghana du Soudan
+proprement dit, les caravanes arrivaient aux pays voisins du Sénégal et
+entraient en contact avec les indigènes de la région aurifère. Cette
+prise de contact était très particulière et rappelait singulièrement le
+procédé usité par les Carthaginois et rapporté par Hérodote. Les
+commerçants maghrébins frappaient sur de grands tambours dont le son
+s’entendait au loin ; les Noirs des pays aurifères, d’après ce qu’on
+raconta à Yakout, étaient des sauvages allant complètement nus, ignorant
+la pudeur comme les bêtes et se cachant dans des trous creusés dans la
+terre[52] ; ils avaient peur de se tenir debout en face des marchands
+blancs et ne venaient jamais au devant d’eux, mais, dès qu’ils
+entendaient le son des tambours, ils sortaient de leurs cachettes et
+attendaient sans bouger à une certaine distance. Les commerçants
+déballaient leurs marchandises (sel, anneaux de cuivre, perles bleues) :
+chacun déposait à terre, par petits paquets séparés, les marchandises
+lui appartenant en propre, puis tous s’éloignaient hors de la vue des
+indigènes. Ceux-ci s’approchaient alors et, à côté de chaque tas de
+marchandises, déposaient une quantité déterminée de poudre d’or, puis se
+retiraient. Les marchands revenaient ensuite, chacun prenant ce qu’il
+trouvait d’or à côté de son tas de marchandises, puis ils s’en
+retournaient en battant du tambour pour annoncer leur départ et la
+conclusion du marché, laissant les marchandises à l’endroit où ils les
+avaient déposées. Ces transactions à la muette s’accomplissaient,
+paraît-il, très régulièrement, et sans qu’aucune des parties craignît
+d’être trompée par l’autre. Massoudi (_Prairies d’or_, vol. IV, page 93)
+relate aussi cette coutume, qu’il dit être bien connue des gens de
+Sidjilmassa ; il ajoute que les marchands se rendant de cette ville dans
+l’empire de Ghana pour y acheter de l’or déposaient leurs marchandises
+sur les bords « du grand et large fleuve » près duquel vivaient les
+indigènes chercheurs d’or : ce grand et large fleuve n’était autre que
+le Sénégal, que les commerçants maghrébins atteignaient près de
+l’embouchure de la Kolembiné.
+
+Yakout complète sa description des mœurs commerciales de cette époque en
+citant une opinion d’Ibn-el-Faqih, d’après lequel l’or poussait dans le
+sable du Ouangara comme poussent les carottes et se récoltait au lever
+du soleil ; d’après le même informateur, les indigènes de la région
+aurifère se nourrissaient de petit mil, de pois chiches et de haricots
+et s’habillaient de peaux de léopards, animaux très nombreux dans la
+contrée. D’après Edrissi, les indigènes de tous les pays soudanais
+dépendant de Ghana — comme aussi ceux relevant de Tekrour — étaient
+armés d’arcs et de flèches et de massues ; leurs maisons étaient
+construites en argile et couvertes de paille ; ils se paraient
+d’ornements en cuivre et de colliers en perles de verre ou de pierre ;
+ils cultivaient principalement le mil et en tiraient une boisson
+fermentée.
+
+_Route conduisant de Ghana à Gadiaro_ (d’après Bekri). — A quatre jours
+de Ghana, on trouvait _Samakanda_ (chez les Samaka ou gens du Sama),
+capitale du _Sama_, pays vassal de Ghana ; les habitants de ce pays, qui
+passaient pour les meilleurs archers de tous les Nègres et se servaient
+de flèches empoisonnées, portaient le nom de _Bagama_ ou Bakama
+(c’étaient sans doute des Kâgoro) : les hommes allaient complètement
+nus, tandis que les femmes cachaient leur sexe au moyen de lanières de
+cuir ; elles se rasaient la tête, mais non le pubis. Chez les Bagama —
+comme aujourd’hui chez les Kâgoro et les Banmana, — le fils héritait de
+son père, contrairement à l’usage qui régnait à Ghana et chez les
+Soninké de l’époque.
+
+A deux jours de Samakanda, on entrait dans le pays de _Tâka_ ou Dâga, où
+croissaient en abondance des arbres nommés _tadmout_ en berbère
+(baobabs), donnant des fruits de la forme d’une pastèque, remplis d’une
+substance à la fois sucrée et acidulée (pain de singe) que l’on
+employait contre la fièvre.
+
+Le septième jour, on arrivait à un affluent du Sénégal appelé _Diougou_
+(sans doute la Kolembiné), que les chameaux passaient à gué et les
+hommes en pirogue. Onze journées de marche séparaient l’endroit où l’on
+traversait cette rivière de Gadiaro. Après l’avoir franchie, on entrait
+dans le pays de _Garantel_, grand royaume païen fréquenté par des
+marchands musulmans qui ne faisaient qu’y passer mais étaient traités
+avec égard par les habitants ; ce pays renfermait des éléphants et des
+girafes. La ville même de Garantel, appelée Garbil par Edrissi et placée
+par lui à neuf jours de Samakanda, devait se trouver au sud du point où
+la route de Ghana à Gadiaro traversait le Diougou et sur la rive droite
+de cette rivière, à la pointe sud de l’étang de Magui, c’est-à-dire à
+l’Ouest de Koniakari et au Nord-Est de Kayes ; Edrissi dit qu’elle était
+bâtie au bord du « Nil » — lisez : d’une masse d’eau importante —, sur
+le flanc septentrional d’une montagne, et que ses habitants se vêtaient
+de laine et se nourrissaient de mil, de poisson et de lait de chameau.
+
+ DELAFOSSE Planche XVII
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 33. — Groupe de Touareg, à Bamba.]
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 34. — Cavaliers Songaï, près de Say.]
+
+En sortant du royaume de Garantel, on arrivait à _Gadiaro_ (ou Gadiara,
+d’après Edrissi), rendez-vous des marchands qui allaient acheter de l’or
+et des expéditions venant lever le tribut sur les mines au nom de
+l’empereur de Ghana. Gadiaro était une ville fortifiée, située sur la
+rive Nord du Sénégal et à douze milles du fleuve (sans doute à peu près
+en face de notre Kayes actuel et non loin de l’ancien Kayes de la rive
+droite) ; de nombreux musulmans y habitaient. En réalité, Gadiaro
+n’était qu’un entrepôt : les mines d’or se trouvaient de l’autre côté du
+Sénégal et à une certaine distance, ainsi que je l’ai expliqué plus
+haut, dans le pays qu’habitaient les _Lemlem_ d’Edrissi. Ce dernier
+rapporte que les gens de Gadiaro, montés sur des chameaux, allaient chez
+les Lemlem capturer des esclaves qu’ils vendaient aux gens de Ghana.
+
+_Pays et villes situés dans le bassin du Sénégal et faisant partie de
+l’empire de Ghana_ (toujours d’après Bekri). — A l’Ouest de Gadiaro, sur
+la rive Nord du Sénégal, se trouvait (à peu près en face d’Ambidédi) la
+ville de _Diaressi_ ou Yaressi ou Diarissona (_alias_ Barissa)[53], qui
+était peuplée de musulmans, quoique environnée de païens ; on y trouvait
+des chèvres de petite taille qui, prétend Bekri, se fécondaient sans le
+secours d’un mâle, en se frottant contre le tronc d’un certain arbre.
+Des commerçants noirs étrangers au pays et nommés _Nougamarta_ venaient
+acheter de la poudre d’or à Diaressi et la transportaient de là dans
+tout le Soudan. Vis-à-vis de cette ville, sur la rive Sud du fleuve,
+s’étendait, sur une profondeur de huit journées de marche, un grand
+royaume dont le souverain portait le titre de _dou_ — ou le nom de _Dao_
+— et dont les habitants combattaient avec des flèches ; ces habitants —
+des Diallonké probablement — sont appelés _Lemlem_ par Edrissi, qui
+ajoute que les gens de Tekrour et de Ghana se rendaient dans leur pays
+pour y capturer des esclaves ; le même auteur cite, parmi les villages
+des Lemlem, une localité qu’il appelle _Mallel_, située sur une colline
+de terre rouge, au Nord d’une montagne d’où jaillissait une source qui
+alimentait en eau les habitants et donnait naissance à un affluent du
+Sénégal ; il cite encore une autre localité qu’il appelle _Dao_, sans
+doute du nom du chef mentionné par Bekri[54]. Ce royaume du _dou_ ou de
+Dao était contigu au pays de Mali ou des Mandingues, lequel était
+indépendant de Ghana.
+
+A l’Ouest de Diaressi, en suivant le Sénégal, on trouvait la ville de
+_Galambou_, peuplée de païens qui étaient en butte aux incursions du
+chef de Silla ; Galambou devait se trouver sur la rive Sud du fleuve,
+très près du confluent de la Falémé.
+
+A un jour en aval de Galambou — sans doute à l’Ouest et très près de
+Bakel —, était la ville de _Silla_, bâtie à cheval sur les deux rives du
+fleuve et peuplée de musulmans depuis le début du XIe siècle, époque à
+laquelle l’empereur toucouleur Ouâr-Diâbi ou Ouâr-Diâdié avait converti
+les habitants de Tekrour et de Silla. Les gens de cette dernière ville
+faisaient le commerce du mil, du sel d’Aoulil, des anneaux de cuivre
+provenant du Maghreb et de petits pagnes de coton appelés _tiaguia_ ou
+_chakia_ et fabriqués dans le pays des _Toronka_ (sans doute au Fouta-
+Toro) ; ils possédaient beaucoup de bœufs, mais n’avaient ni moutons ni
+chèvres. Dans la partie de leur territoire touchant au Sénégal, en un
+endroit nommé Sahâbi, se trouvaient beaucoup d’hippopotames ; ces
+animaux étaient appelés _gabou_ (Bekri orthographie _gafou_) dans la
+langue du pays, ce qui indique que le peul était alors parlé à Silla ou
+du moins dans la région de Silla, c’est-à-dire de Bakel ; les riverains
+les chassaient au moyen de courts javelots de fer munis chacun d’une
+corde : l’animal blessé plongeait, mourait au fond de l’eau, puis
+remontait à la surface, et on le halait alors au moyen des cordes
+attachées aux javelots. On mangeait la chair des hippopotames et on
+confectionnait des cravaches avec leur peau.
+
+Dans toutes ces régions baignées par le Sénégal, on semait deux fois par
+an : d’abord sur la partie du sol qui avait été inondée durant la crue,
+et ensuite sur les terrains arrosés par la pluie.
+
+Dans les mêmes pays, la coutume était que la victime d’un vol pouvait à
+sa guise vendre le voleur comme esclave ou le tuer ; quant à celui qui
+se rendait coupable d’adultère, il était écorché vif.
+
+A Silla finissaient les domaines de l’empereur de Ghana et commençaient
+ceux de l’empereur de Tekrour.
+
+_Pays de l’empire de Ghana situés à l’Ouest de la capitale_ (encore
+d’après Bekri). — Aoudaghost se trouvait à quinze journées de marche
+dans l’Ouest de Ghana ; un peu au Sud de la ligne joignant ces deux
+localités, c’est-à-dire à peu près sur la route actuelle de Néma à
+Kiffa, on rencontrait à six jours de Ghana la ville d’_In-Bara_ ou
+Ambara, dont le chef — il s’appelait Târam à cette époque — n’obéissait
+pas à l’empereur Ménîn, s’étant sans doute trouvé englobé dans la main-
+mise des Almoravides sur Aoudaghost et ses dépendances. Cette localité
+devait se trouver à mi-chemin environ de Goumbou et de Tichit.
+
+En continuant dans la même direction, on trouvait, neuf jours au delà
+d’In-Bara, la ville de _Kougha_, peuplée de musulmans bien qu’entourée
+d’infidèles ; cette ville devait se trouver à peu de distance du poste
+actuel de Mbout dans la Mauritanie ; les caravanes venant de l’Adrar ou
+d’Aoulil s’y arrêtaient pour y déposer des cauries, du cuivre et du sel
+et en emporter de la poudre d’or provenant des mines de la Falémé : il
+semble que Kougha était le marché soudanais de l’Adrar, comme Diaressi
+et Gadiaro étaient ceux du Tagant et de Ghana. Bekri assure que les
+mines dont le produit allait à Kougha étaient celles qui, de tout le
+pays nègre, fournissaient le plus d’or. Cette ville se trouvait
+vraisemblablement sur la limite des zones d’influence respectives de
+Tekrour et de Ghana, car Bekri nous dit qu’une localité de la même
+région, qu’il appelle _Alouken_ (située sans doute dans le Nord-Ouest du
+Guidimaka), était commandée par un nommé Kammara, fils de feu l’empereur
+Bassi et cousin de Ménîn[55].
+
+Bien que le géographe arabe ne l’indique pas, la route de Ghana à
+Tekrour par In-Bara et Kougha devait marquer l’extrême limite
+septentrionale du domaine propre des Noirs dans cette contrée ; il nous
+dit en effet qu’en partant du pays des Toronka (sans doute le Fouta-
+Toro) — qui s’étendait plus vers l’Est qu’aujourd’hui puisque sa
+capitale n’était pas très éloignée de Galambou et de Diaressi[56] —, et
+en se dirigeant vers l’Est « à travers le pays des Nègres », on
+traversait des royaumes qu’il n’a pas mentionnés sur la route sus-
+indiquée et qui, vraisemblablement, se trouvaient un peu plus au Sud.
+
+Ces royaumes, en partant du Tekrour — c’est-à-dire de l’Ouest —, étaient
+ceux du _Diafouko_ (peut-être le Diafounou ou un pays voisin appelé
+Diafounko[57], ce qui signifierait en mandingue « au delà du
+Diafounou ») et des _Faraoui_ ou Faraoua (peut-être le Diomboko ou le
+Kaarta). Les Noirs du Diafouko adoraient un serpent ressemblant à un
+grand boa, mais pourvu d’une crinière et d’une queue poilue ; ce reptile
+se tenait dans une caverne à l’orifice de laquelle se trouvaient un
+arbrisseau et des pierres ; ceux qui se consacraient au culte du serpent
+résidaient près de cette caverne et suspendaient aux branches de
+l’arbrisseau des vêtements précieux et des bijoux de bon aloi, déposant
+à son pied des calebasses qui renfermaient des aliments, ainsi que des
+vases remplis de lait ou de bière de mil. Lorsqu’ils voulaient faire
+venir le serpent, il prononçaient des mots magiques et faisaient
+entendre un sifflement particulier : aussitôt le serpent sortait de sa
+caverne et se montrait à eux. Lorsqu’un chef du pays venait à mourir,
+les prêtres du serpent rassemblaient auprès de la caverne tous les
+candidats à sa succession et prononçaient les mots magiques : le
+reptile, sortant alors de son trou, flairait les candidats l’un après
+l’autre, puis touchait l’un deux de son nez et retournait à sa caverne ;
+l’homme ainsi désigné courait après le serpent de toute sa vitesse, en
+arrachant autant de poils qu’il le pouvait à la crinière et à la queue
+de l’animal, car la durée de son règne devait être proportionnée au
+nombre des poils arrachés, à raison d’une année par poil.
+
+Quant au royaume des Faraoui, il formait un Etat indépendant. Le sel s’y
+vendait au poids de l’or, ce qui indique que ce pays était assez éloigné
+du Sahara et de la mer et au contraire assez rapproché des régions
+aurifères. On y remarquait un étang où poussait une herbe dont la racine
+jouissait de vertus aphrodisiaques très remarquables ; le roi des
+Faraoui se réservait pour lui seul la récolte de cette herbe, qui lui
+permettait de visiter ses nombreuses épouses les unes après les autres
+sans éprouver aucun affaiblissement. Un roi musulman voisin ayant voulu
+lui acheter un peu de cette plante, le chef des Faraoui s’y refusa,
+disant que ce prince musulman, qui n’avait que peu de femmes, se
+laisserait aller, s’il usait de l’herbe mirifique, à des excès réprouvés
+par sa religion ; mais, en compensation, il lui envoya une autre plante
+qui guérissait de l’impuissance.
+
+
+ =VII. — Décadence et fin de l’empire de Ghana= (1076-1240).
+
+
+Pendant que Youssof-ben-Tachfine fondait Marrakech en 1063, puis
+s’emparait de Fez en 1069 et de Séville en 1086, Aboubekr-ben-Omar
+faisait la guerre sainte aux Noirs demeurés infidèles de l’empire de
+Ghana. Il trouva un allié en la personne de l’empereur de Tekrour, Lebbi
+ou Ibrahim Sal, dont les sujets toucouleurs étaient alors en grande
+partie musulmans et qui avait déjà, quelques années auparavant, soutenu
+Yahia-ben-Omar contre les Goddala ; on prétend même qu’Aboubekr aurait
+épousé Fatimata Sal, fille de l’empereur de Tekrour. L’empire de Ghana
+au contraire, demeuré réfractaire à l’islam et dont le renom de richesse
+et de prospérité n’était pas usurpé, devint le but naturel des efforts
+d’Aboubekr. Mais il semble que Ghana était de taille à résister,
+d’autant plus facilement que, comme le fait remarquer Ibn-Khaldoun, le
+gros des troupes almoravides était alors occupé à la conquête du Maroc
+et de l’Espagne et qu’Aboubekr ne pouvait espérer recevoir aucun secours
+de son cousin Youssof. Nous ignorons le détail des luttes qui se
+déroulèrent entre les Zenaga et les Soninké, mais nous savons
+qu’Aboubekr mit quatorze ans à se rendre maître de Ghana puisque, revenu
+au Tagant en 1061 ou 1062 après avoir renoncé au trône du Maroc, il ne
+conquit Ghana qu’en 1076. Mais cette conquête semble avoir été
+complète : non seulement les Almoravides prirent la ville, pillèrent les
+biens des habitants, massacrèrent une partie de la population soninké,
+forçant le reste à s’enfuir ou à embrasser la religion musulmane, mais
+ils obligèrent l’empereur[58] à reconnaître la suzeraineté d’Aboubekr et
+à lui payer tribut, et ils annexèrent à leur domaine politique toutes
+les dépendances de Ghana, jusques et y compris les montagnes aurifères
+du Bambouk.
+
+Mais la puissance des Almoravides au Soudan ne devait pas être de longue
+durée : leurs points faibles étaient l’infériorité numérique de leur
+armée et leurs divisions intestines. Seuls en somme, les Lemtouna de
+l’Adrar soutenaient énergiquement et fidèlement Aboubekr, et ils
+n’étaient plus bien nombreux. Les Goddala faisaient toujours grise mine
+à l’élu de Abdallah-ben-Yassine, au frère de celui qu’ils avaient vaincu
+et tué à Tebferilla ; les Messoufa, les Lemta et les fractions de
+moindre importance des autres tribus se complaisaient dans des razzias
+isolées, mais n’aimaient pas prendre part, sous le commandement d’un
+chef étranger, à des expéditions militaires régulières. D’ailleurs,
+pendant qu’Aboubekr guerroyait au Soudan, la révolte éclatait dans son
+propre pays, au Nord-Ouest du Tagant. Il dut retourner dans l’Adrar pour
+la combattre et c’est en cherchant à la réprimer qu’il fut tué en 1087,
+d’une flèche empoisonnée que lui décocha un Nègre aveugle de la tribu
+des Gangara ou Ouangara, — c’est-à-dire un Mandingue ou un Soninké, —
+mercenaire au service des révoltés.
+
+Avec la mort d’Aboubekr prit fin l’hégémonie des Almoravides au Sahara
+occidental et au Soudan ; ses successeurs furent simplement chefs des
+Lemtouna de l’Adrar et eurent assez à faire à défendre leur propre
+territoire contre les entreprises des Messoufa au Nord et des Goddala à
+l’Ouest et au Sud ; les Lemtouna du Tagant se rendirent à peu près
+indépendants et émigrèrent en partie vers l’Est du Hodh et la région de
+Tombouctou, entraînant avec eux une fraction notable des Goddala. Quant
+aux Soninké de Ghana, ils ne tardèrent pas à recouvrer leur
+indépendance, mais leur empire ne devait pas voir renaître la période
+glorieuse qui avait précédé la lutte avec les Almoravides : à mesure que
+s’effritait la puissance de ces derniers, les royaumes autrefois
+tributaires de Ghana se constituèrent en petits Etats indépendants. Le
+royaume soninké de Sosso en particulier, fondé dans le Kaniaga à la fin
+du VIIIe siècle par quelques familles venues du Ouagadou et fortifié
+depuis par l’arrivée d’un certain nombre de gens qui avaient fui Ghana
+lors de la prise de cette ville par Aboubekr, commençait à prendre de
+l’importance et à englober sous son autorité le Nord du Bélédougou, le
+Sud du Bagana et une partie du Diaga, toutes provinces qui jusque-là
+avaient été placées, comme le Kaniaga lui-même, sous la suzeraineté de
+Ghana : c’était le début de l’empire des Sossé, rival de l’empire de
+Ghana. Les Doukouré, vers la même époque, fondaient un nouveau royaume
+au Ouagadou et au Bakounou, et les Niakaté s’établissaient fortement à
+Diara, dans le Kingui ; le Galam se rendait indépendant ou, comme semble
+le dire Edrissi, devenait vassal du Tekrour.
+
+En sorte que, au début du XIIe siècle, l’empire de Ghana ne formait plus
+qu’un royaume de médiocre étendue, comprenant seulement l’Aoukar et la
+région de Bassikounou, c’est-à-dire qu’il était en réalité en dehors du
+Soudan proprement dit. Il en fut ainsi pendant tout le XIIe siècle.
+Puis, en 1203, Soumangourou Kannté, empereur de Sosso, s’empara de Ghana
+et l’annexa à ses Etats ; il ne transporta pas pour cela sa résidence à
+Ghana et, une fois l’expédition terminée, revint à Sosso pour surveiller
+les empiétements de son rival du Sud, l’empereur des Mandingues. Mais
+l’empire de Ghana avait vécu.
+
+La ville elle-même, qui avait déjà perdu beaucoup de son importance
+depuis la conquête almoravide, déclina de jour en jour. Vingt-et-un ans
+après son annexion à l’empire de Sosso, en 1224, les riches familles
+soninké et les marchands arabes et berbères de Ghana, voulant échapper
+sans doute aux exactions de la garnison sossé, se transportaient à
+quelque distance au Nord-Ouest et, sous la direction d’un cheikh nommé
+Ismaïl, revenant de La Mecque, fondaient _Birou_ ou _Oualata_, qui
+remplaça Ghana comme métropole du Soudan septentrional et comme port du
+désert[59].
+
+Seize ans après la fondation de Oualata, l’empereur malinké Soundiata,
+qui venait de renverser l’empire sossé et de l’annexer à ses Etats,
+s’emparait de Ghana et détruisait ce qui en restait encore (1240)[60].
+
+On pourrait être tenté de croire que Ghana ait survécu à la conquête
+mandingue, puisque des auteurs postérieurs à cette conquête, comme
+Aboulféda et Ibn-Khaldoun, parlent encore de Ghana, tout en disant que,
+de leur temps, elle faisait partie de l’empire de Mali. Mais il faut se
+rappeler que le renom de cette ville fameuse survécut à son existence
+même et que son nom fut appliqué longtemps encore au pays dont elle
+avait été la capitale. C’est ainsi qu’Ibn-Khaldoun nous dit avoir puisé
+la plupart de ses renseignements sur l’empire de Mali auprès d’un cheikh
+nommé Ousmân, mufti « des habitants de Ghana » — il ne dit pas « mufti
+de Ghana » —, qu’il rencontra en Egypte en 1393 ; ce mufti devait, très
+vraisemblablement, résider à Oualata, auprès d’une population composée
+en effet des descendants d’anciens habitants de Ghana. C’est ainsi
+encore que, du temps de Marmol (XVIe siècle), Oualata était appelé
+parfois Ghana : « _Gualata que otros llaman Ganata_ ».
+
+[Illustration : Carte 8. — L’empire de Ghana.]
+
+
+[Note 8 : Voir la carte de l’ancien empire de Ghana, page 57.]
+
+[Note 9 : Massoudi, qui mourut en 956, mentionne simplement dans ses
+_Prairies d’Or_ le nom de Ghana comme celui d’un Etat nègre.]
+
+[Note 10 : 1er vol., page 187.]
+
+[Note 11 : Abou-Obeïd-Abdallah el-Bekri, né en Espagne vers 1030 d’une
+famille arabe, mourut en 1094 ; il ne voyagea pas au Soudan, mais il eut
+à sa disposition, à Cordoue, des documents fort circonstanciés émanant
+de divers voyageurs ; en outre, il puisa largement dans les ouvrages de
+Mohammed-ibn-Youssof, qui ne nous sont pas parvenus. C’est vers 1070
+qu’il termina son livre sur l’Afrique.]
+
+[Note 12 : 1er vol., p. 262.]
+
+[Note 13 : Voir même page.]
+
+[Note 14 : Il mourut en 1286 et Ghana fut détruite vers 1240 par
+Soundiata.]
+
+[Note 15 : Page 34 et _passim_.]
+
+[Note 16 : Le même auteur place Aoudaghost sur la même latitude à peu
+près et par 11° de longitude Ouest de Greenwich, ce qui correspond
+exactement à la position que je donne moi-même à cette ville, entre
+Kiffa et Tichit.]
+
+[Note 17 : Renseignement communiqué par M. le commandant Gaden.]
+
+[Note 18 : Page 18.]
+
+[Note 19 : On voit que Sa’di n’a pas dit explicitement que Kaya-Maghan
+ait été le premier roi de Ghana : il a voulu indiquer que Kaya-Maghan
+fut le premier prince de la dynastie mandé-soninké qui remplaça à Ghana
+la dynastie de race blanche, c’est-à-dire le premier prince de race
+noire, ainsi qu’il résulte des paragraphes suivants (pages 18 et 19 de
+la traduction Houdas) ; nous y reviendrons plus loin. Le passage du
+_Tarikh-es-Soudân_ n’implique pas non plus que Ghana fût située dans le
+Mali, mais simplement qu’elle était la résidence d’un roi dont la
+domination s’étendait sur des régions qui, plus tard, firent partie du
+Mali.]
+
+[Note 20 : 1er vol., page 287. Voir aussi le supplément au no de mars
+1910 de l’_Afrique Française_ (pages 60 à 64), où sont décrites les
+ruines insignifiantes que l’on peut voir actuellement à quelques
+kilomètres de Banamba.]
+
+[Note 21 : Les mots Ghâna, Gâna ou Ghana, par un _a_ long après le _g_,
+et Bâghena, Bâghana ou Bagana, par un _a_ long après le _b_ et un _a_
+bref après le _g_, n’ont très vraisemblablement pas la même origine ;
+leur ressemblance partielle n’est due sans doute qu’à une coïncidence
+fortuite.]
+
+[Note 22 : Vol. III, page 770, de l’édition Wüstenfeld.]
+
+[Note 23 : Si la langue usuelle de Ghana était le soninké, comme le
+suppose Barth avec beaucoup de vraisemblance, la chose devient
+certaine.]
+
+[Note 24 : Deux racines berbères existent d’où pourrait à la rigueur
+être dérivé le mot _gana_ : l’une exprime l’idée d’élévation, l’autre
+l’idée de noirceur.]
+
+[Note 25 : Cette interprétation du nom du Tagant m’a été communiquée par
+M. le commandant Gaden ; M. Houdas partage l’opinion de Mohammed-Lahmed.
+Il me faut ajouter que, dans plusieurs dialectes berbères, il existe un
+mot _tagant_ ayant le sens de « forêt ».]
+
+[Note 26 : 1er vol., page 215.]
+
+[Note 27 : C’est pour cela sans doute que l’ancêtre Kara est appelé
+parfois Karaké ou Karanké dans les traditions peules et soninké.]
+
+[Note 28 : Traduction Houdas, page 18.]
+
+[Note 29 : Nous avons vu (IIe partie) qu’une fraction de ces Massîn
+fonda Tichit. C’est d’eux très probablement qu’a voulu parler Yakout en
+disant qu’une tribu connue sous le nom de _Guenaoua_ et originaire de la
+région de Ghana nomadisait dans le pays des Noirs contigu au territoire
+de cette dernière ville. M. le commandant Gaden m’a signalé la présence
+actuelle au Tagant d’une tribu que les Maures appelleraient encore
+_Oulad-Gana_.]
+
+[Note 30 : Barth pensait que Kaya-Maghan était le fondateur de Ghana et
+le premier des princes de race blanche et il croyait que ces derniers
+étaient des Peuls — identifiés par lui avec les _Leucæthiopes_ des
+anciens — parlant déjà le peul. J’ai dit précédemment que je ne pouvais
+partager son opinion relativement à l’identification des Peuls avec les
+_Leucæthiopes_ et que la population fondatrice de l’empire de Ghana ne
+devait adopter la langue peule que longtemps après, lors de son exode
+dans le Fouta. Barth, qui écrit _Wagadja-Mangha_ le nom de Kaya-Maghan
+dit que le nom de ce prince appartenait à la langue peule, dans laquelle
+« grand » se dirait _mangha_ ou _mangho_ ; or il existe bien en peul une
+racine _ma’_ ou mieux _maw_ exprimant l’idée de « grandeur » ou
+d’« aînesse », et des mots _ma’nga_ ou mieux _mawnga_, _ma’ngo_ ou mieux
+_mawngo_, qui peuvent signifier « grand » ; mais, accolé à un nom
+d’homme, « grand » se dit _mawo_ ou _mawdo_ et ne peut jamais se dire
+_manga_ ou _mango_ ni _mawnga_ ou _mawngo_. En réalité _Maghan_ est un
+nom excessivement fréquent chez les divers peuples mandé et nous avons
+vu qu’il était porté en particulier par tous les rois soninké du
+Ouagadou ; il se présente, selon les dialectes ou les pays, sous les
+formes _Maghan_, _Marhan_, _Makhan_, _Makan_ ou, plus rarement, _Magha_,
+_Marha_, _Makha_, _Maka_. Ce devait être le prénom de l’ancêtre des
+Sissé, plus connu sous le surnom légendaire de Digna : ses fils furent
+appelés Maghan-Diabé, Maghan-Kaya, etc., c’est-à-dire en soninké « Diabé
+fils de Maghan, Kaya fils de Maghan, etc. », expressions qui, dans la
+bouche des Peuls, sont devenues Diabé-Maghan, Kaya-Maghan, etc., avec la
+même signification.]
+
+[Note 31 : Gharnati (_Roudh-el-Qarthâs_) et Ibn-Khaldoun (_Histoire des
+Berbères_).]
+
+[Note 32 : Il semble qu’Aoudaghost avait été fondé, longtemps auparavant
+et sous un autre nom, par des Soninké venus de Ghana ; mais des Berbères
+et des marchands arabes s’y étaient installés par la suite, et les
+Soninké ne devaient s’y trouver qu’en minorité à partir du IXe siècle.]
+
+[Note 33 : Le nom de cette ville est écrit _Aoudzaghast_ par Yakout et
+_Aoudaghost_ par la plupart des autres auteurs arabes. La ville était,
+d’après Ibn-Haoukal, à un mois de chemin des salines d’Aoulil, situées
+au bord de l’Atlantique entre Saint-Louis et Nouakchott. Entre
+Aoudaghost et Sidjilmassa (Tafilelt), on comptait un mois et demi de
+voyage à grandes étapes ; le pays séparant ces deux villes était habité
+par des Berbères nomades, Cherata et Messoufa, dont les derniers
+faisaient payer des droits aux caravanes traversant leur territoire.
+D’après Bekri, Aoudaghost était à 40 jours de marche de Tâmedelt,
+localité située près de l’oued Draa ou Dara, entre la ville de Dara et
+l’Océan. Aboulféda place Aoudaghost à l’Est du désert de Tisr ou Tirs
+(Tiris) qui s’étendait entre le royaume des Lemtouna et l’Océan, au Sud
+de déserts allant jusqu’au Tafilelt, à l’Ouest et au Nord de pays
+habités par les Nègres (Voir 1er vol., page 187, la position assignée à
+Aoudaghost par Ibn-Saïd ; Barth plaçait la même ville par 18° ou 19° de
+latitude Nord et par 10° ou 11° de longitude Ouest de Greenwich).
+L’emplacement d’Aoudaghost serait connu des Tadjakant qui fréquentent de
+nos jours le Sud-Est du Tagant.]
+
+[Note 34 : Yakout, d’après El-Mehellebi.]
+
+[Note 35 : Cette montagne, donnée par Bekri comme dominant au Nord un
+puits qu’il appelle Ouarane ou Ourane, devait se trouver non loin de
+Chinguetti, dans l’Est de l’Adrar mauritanien.]
+
+[Note 36 : Il se pourrait que le Tiloutane de Gharnati et le
+Tinyéroutane de Bekri ne fussent qu’un même personnage, ou du moins que
+les deux auteurs arabes aient confondu les deux princes et attribué à
+l’un des actes ou des faits qui devraient se rapporter à l’autre.]
+
+[Note 37 : Et non pas chef du Massina, au moins très vraisemblablement.]
+
+[Note 38 : Bekri ne nous dit pas s’il s’agit de la localité de ce nom
+qu’il a mentionnée ailleurs comme formant le faubourg oriental de
+Ghana : il semble même, dans le passage que je rapporte en ce moment,
+faire d’Aougam tantôt le nom d’un pays ou d’une ville et tantôt le nom
+ou le titre d’un chef. En tout cas le contexte indique clairement que
+les habitants d’Aougam — ou les sujets du chef Aougam — étaient des
+Nègres, tandis que leurs adversaires Massîn étaient des Blancs.]
+
+[Note 39 : _Roudh-el-Qarthâs_, traduction Beaumier, page 165.]
+
+[Note 40 : Ou en 1050 seulement d’après Bekri et Ibn-Khaldoun, mais la
+date de 1035 donnée par Gharnati semble plus exacte.]
+
+[Note 41 : Ou à Melkous, d’après Bekri ; cette localité en tout cas
+devait être voisine de Sidjilmassa, ainsi que le fait observer Ibn-
+Khaldoun.]
+
+[Note 42 : D’après Bekri, la mère de Abdallah, nommée Tinizamaren,
+appartenait à une fraction de la tribu berbère des Djezoula ou Guezoula
+qui habitait Temamanaout, dans la partie du Sahara avoisinant Ghana.]
+
+[Note 43 : D’après Ibn-Khaldoun, Yahia-ben-Ibrahim était déjà mort à
+cette époque et Abdallah aurait été accompagné dans sa retraite par
+Yahia-ben-Omar et par Aboubekr, frère de ce dernier, qui devaient plus
+tard régner l’un et l’autre sur les Almoravides.]
+
+[Note 44 : Les Lemtouna se partageaient alors en deux fractions : celle
+du Tagant, avec Aoudaghost comme ville principale, plus ou moins vassale
+de l’empereur de Ghana, et celle de l’Adrar, toujours demeurée
+indépendante et ayant comme chef-lieu Azgui.]
+
+[Note 45 : Aboulféda donne comme position à Azgui 22° de latitude Nord
+et 4° de longitude à l’Est de l’embouchure du Sénégal, ce qui
+correspond, à 150 kilomètres près, à la position d’Atar : si l’on ne
+trouvait pas d’approximations plus inexactes dans les positions
+d’Aboulféda, ce serait magnifique.]
+
+[Note 46 : Bekri place Tebferilla entre la montagne des Lemtouna (région
+d’Atar et d’Oujeft) et le Taliouyen ou Talouine ; ailleurs il dit que
+les Lemtouna de la montagne passaient l’été dans l’Amatlous (sans doute
+l’Amatlich de la carte Gerhardt, au sud d’Akjoujt) et dans le Taliouyen,
+régions situées à dix jours au nord du pays des Noirs.]
+
+[Note 47 : Traduction Beaumier, p. 184.]
+
+[Note 48 : Ghana est la seule ville du Soudan dans laquelle les auteurs
+arabes aient signalé des maisons en pierres ; encore ces maisons ne
+devaient-elles s’y rencontrer qu’exceptionnellement, puisque, plus loin,
+Bekri parle de huttes d’argile entourant le palais impérial. Il est
+probable que ces pierres n’étaient pas maçonnées ni taillées.]
+
+[Note 49 : Le nom de ces tambours est aujourd’hui encore _daba_ ou
+_taba_ en soninké et en mandingue.]
+
+[Note 50 : Peut-être étaient-ce des perles d’origine phénicienne
+analogues à celles que l’on rencontre dans les régions aurifères de la
+Côte d’Ivoire et de la Côte d’Or.]
+
+[Note 51 : Premier volume, pages 87 et 88.]
+
+[Note 52 : Sans doute Yakout entend par ces « trous », non pas des
+habitations, mais les puits servant à l’extraction des alluvions
+aurifères.]
+
+[Note 53 : Aboulféda place Barissa par 13° 30′ de latitude Nord et par
+11° 30′ de longitude à l’Est de l’embouchure du Sénégal.]
+
+[Note 54 : Edrissi ajoute que les Lemlem, qui allaient souvent tout nus,
+se faisaient des stigmates sur les tempes et la face : leur pays se
+trouvait en bordure d’un affluent du « Nil », c’est-à-dire du Sénégal
+(la Falémé ou le Bafing, ou les deux) et touchait à l’Ouest au pays des
+Magzâra ou Magrâra (par lequel il convient d’entendre le Boundou, le
+Fouta et le Diolof) et au Sud à des déserts inhabités (lisez : des
+contrées inconnues). La langue des Lemlem différait de celle des Magzâra
+(toucouleur, sérère et ouolof) et de celle de Ghana (soninké). Voir :
+Barth, _Central-Afrikanischer Vokabularien_, page CLXVII.]
+
+[Note 55 : Cooley a cru pouvoir identifier In-Bara avec Hombori et
+Kougha avec Gao ; à vrai dire, l’orthographe donnée à Kougha par Bekri
+est exactement la même que celle donnée à Gao par Ibn-Haoukal (Kougha ou
+Kaoga), mais, alors que le Kougha d’Ibn-Haoukal correspond manifestement
+à Gao, celui de Bekri, indiqué comme se trouvant à quinze jours à
+l’_Ouest_ de Ghana et à proximité des mines d’or, de Tekrour et
+d’Aoulil, ne peut aucunement se confondre avec Gao. Il serait également
+invraisemblable qu’un cousin de l’empereur de Ghana eût exercé un
+commandement dans la région de Gao, puisque nous savons que l’autorité
+de Menîn s’arrêtait vers l’Est à Ras-el-Ma. Enfin Bekri nous donne, dans
+un autre passage, un itinéraire très circonstancié de Ghana à Gao, fort
+différent de celui de Ghana à Kougha, et il écrit le nom de Gao d’une
+manière bien distincte, qui ne peut se lire que Koukou, Koko, Kaokao ou
+Gaogao.]
+
+[Note 56 : D’après des traditions recueillies par M. le Commandant
+Gaden, la résidence du roi du Toro fut, à une certaine époque, _Gallat_,
+village situé non loin de l’emplacement actuel de Bakel.]
+
+[Note 57 : A la rigueur, Bekri mettant souvent un _f_ à la place d’un
+_b_ dans sa transcription des noms soudanais, on pourrait lire
+_Diomboko_ le mot qu’il orthographie _Zefokou_ ou _Diafouko_.]
+
+[Note 58 : Probablement Ménîn, qui était monté sur le trône en 1062.]
+
+[Note 59 : La ville même de Oualata dut être musulmane depuis sa
+fondation, mais l’ancienne population soninké de l’Aoukar dut demeurer
+très longtemps païenne puisque, au dire de Léon l’Africain, les peuples
+dépendant de Oualata adoraient le feu au début du XVIe siècle.]
+
+[Note 60 : D’après une tradition écrite recueillie à Araouân par M.
+Bonnel de Mézières, Ghana aurait été détruite par un _askia_, neuf cents
+ans avant l’arrivée du pacha Djouder à Tombouctou, c’est-à-dire vers la
+fin du VIIe siècle : le fait et la date sont également inacceptables
+puisque, à cette époque, le futur empire de Gao ne faisait que commencer
+à se constituer, le premier _askia_ ne devant apparaître d’ailleurs qu’à
+la fin du XVe siècle, et que la période de prospérité de Ghana n’avait
+pas commencé encore. Sans doute il convient d’interpréter cette
+tradition en disant que, vers 690, se fondait dans la région de Gao un
+empire qui, beaucoup plus tard, devait devenir le rival de celui de
+Ghana.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ =L’Empire de Gao (VIIe au XVIe siècles).=
+
+
+ =I. — Gounguia siège de l’empire= (690-1009).
+
+
+Bien que, pour demeurer fidèle à une formule généralement adoptée, je
+donne le nom d’« empire de Gao » à l’important Etat soudanais qui se
+développa et fleurit du VIIe au XVIe siècles dans la vallée du Niger
+inférieur et moyen, la ville de Gao ne fut la capitale de cet empire
+qu’à partir du XIe siècle : durant les 320 premières années de son
+existence, il eut, comme ville principale et résidence de ses
+souverains, la localité de _Gounguia_ (Koukia selon l’orthographe
+employée par les Arabes, Cochia dans Cadamosto). Ainsi que je l’ai dit
+précédemment[61], cette localité devait se trouver dans l’une des îles
+de Bentia, entre Gao et Tillabéry, à 150 kilomètres environ en aval du
+premier de ces deux points, ou en tout cas dans l’une des îles que l’on
+rencontre sur le Niger dans la même région.
+
+J’ai raconté déjà[62] comment des Berbères des tribus Lemta et Hoouara,
+venant de Tripolitaine, s’étaient échoués à la fin du VIIe siècle auprès
+des Songaï habitant la rive gauche du Niger en face de Gounguia, comment
+_Dia Aliamen_, chef de ces Berbères, avait réussi à débarrasser la
+contrée des Sorko pillards qui avaient fait de Gounguia leur principal
+repaire, comment ce service rendu aux indigènes lui avait valu d’être
+reconnu comme chef du pays et comment enfin, vers 690, il avait établi
+sa résidence à Gounguia même, à la place des Sorko chassés vers Gao, et
+avait fondé là un royaume qui devait devenir plus tard un véritable
+empire.
+
+Les chefs et la classe dirigeante de cet empire appartinrent pendant
+huit siècles à la nation berbère (tribu des Lemta), tandis que ses
+sujets étaient au début des Nègres Songaï, auxquels vinrent s’adjoindre
+par la suite des fractions de peuples divers.
+
+Ainsi que je l’ai fait observer déjà, je ne suis pas le premier à avoir
+attribué aux Berbères la fondation de l’empire de Gao : Barth a déjà
+soutenu cette théorie, avec preuves à l’appui, et, avant lui, Léon
+l’Africain et Marmol avaient explicitement représenté la dynastie des
+Dia et celle des Sonni comme étant de souche libyenne. Parlant en effet
+du premier _askia_, qui régnait à Gao au moment même du voyage de Léon
+au Soudan (1507 environ), ce dernier dit que ce prince « descendu des
+Noirs » était, avant son avènement, capitaine au service de « Soni Heli,
+de la lignée des Libyens »[63] : si l’on songe que Léon traversait le
+pays quinze ans seulement après la mort de Sonni Ali et que, par suite,
+les informations qu’il a recueillies sur ce dernier avaient des chances
+d’être exactes, on conviendra qu’il y a lieu, en cette circonstance tout
+au moins, d’accorder foi aux indications du célèbre voyageur. Marmol,
+lui, fait de Sonni Ali un _Lumptuna_, peut-être par suite d’une
+confusion assez fréquente entre les Lemta et les Lemtouna, mais en tout
+cas il lui attribue comme Léon une origine berbère. Or les princes de la
+dynastie des Sonni, bien que portant un titre différent, appartenaient à
+la même famille que leurs prédécesseurs de la dynastie des Dia, ainsi
+que nous le verrons plus loin[64].
+
+Sa’di donne au nom d’Aliamen et au titre de _dia_[65], qui précède son
+nom comme celui de ses trente successeurs, une étymologie qui peut à bon
+droit paraître fantaisiste. D’après cet auteur, le futur fondateur du
+royaume de Gounguia était originaire du Yémen et aurait quitté son pays
+avec son frère pour parcourir le monde ; après un long et pénible
+voyage, les deux frères arrivèrent en vue de Gounguia, sales, épuisés,
+vêtus de peaux de bêtes ; les indigènes, étonnés de l’aspect de ces
+inconnus, leur auraient demandé d’où ils venaient et l’un d’eux aurait
+répondu en arabe, en montrant son frère : _dja men el-Yemen_ « il vient
+du Yémen » ; les indigènes auraient cru que ces syllabes,
+incompréhensibles pour eux et d’ailleurs mal entendues, représentaient
+le titre et le nom de celui que l’autre avait montré, et ils l’auraient
+appelé _Dia Aliamen_, faisant de _dia_ un titre équivalent à « sultan ».
+Cette légende est remplie d’invraisemblances : d’abord ces deux hommes
+partant du Yémen pour faire le tour du monde et venant échouer en un
+coin perdu du Soudan ; ensuite ce fait de l’un deux disant en montrant
+son frère « il vient du Yémen », alors qu’il eût été plus logique,
+semble-t-il, qu’il dit « nous venons du Yémen » ; enfin, s’il était
+naturel que ces étranges touristes, s’ils venaient du Yémen, parlassent
+arabe et que les Songaï ne comprissent pas leur langue, il eût été par
+contre bien extraordinaire qu’ils eussent compris la question qui leur
+était adressée en songaï. A mon avis, il ne faut voir là qu’un nouvel
+exemple de la facilité avec laquelle les musulmans du Soudan attribuent
+une origine yéménite à tous les fondateurs d’empire et, de l’histoire
+rapportée par Sa’di, je retiens simplement : d’abord que Dia Aliamen
+était de race blanche, ensuite que lui et ses compagnons arrivèrent à
+Gounguia en assez piteux état[66].
+
+Je ne reviendrai pas ici sur l’autre légende rapportée par Sa’di, celle
+du poisson-tyran harponné par Aliamen : j’ai dit[67] qu’il convenait
+sans doute de voir dans ce poisson-tyran une interprétation symbolique
+des pêcheurs pillards de la caste des Sorko, dont Aliamen purgea la
+contrée avec l’aide de ses compagnons. Je ne reviendrai pas non plus sur
+les luttes entre le royaume naissant de Gounguia et cette caste des
+Sorko, luttes qui se terminèrent par la défaite de ces derniers : les
+uns acceptèrent, comme les autres Songaï, la suzeraineté des princes
+berbères de Gounguia ; les autres, remontant le Niger d’étape en étape,
+allèrent chercher jusque du côté du lac Débo une indépendance relative
+et momentanée. Je rappellerai seulement que ces luttes provoquèrent la
+fondation de Gao par les Sorko-Faran vers 690, celle de Bamba par les
+Sorko-Fono vers la même époque ou un peu plus tard, puis l’extension de
+l’autorité des rois de Gounguia sur la rive droite du Niger d’abord et
+ensuite à Gao vers 890.
+
+C’est là à peu près tout ce que nous savons de l’histoire des quatorze
+premiers souverains, en outre de leurs noms que nous ont légués le
+_Tarikh-es-Soudân_ et la tradition et qui sont les suivants, chacun
+étant précédé du titre énigmatique de _dia_ : Aliamen, Azkaï, Atkaï,
+Akkaï, Akkou, Alifaï (ou Alfaï), Baï-Komaï, Baï, Kareï, Ayam-Karaoueï,
+Ayam-Danka, Ayam-Danka-Kibao, Konkoreï et Kenken[68].
+
+Nous savons encore une chose de plus : c’est que ces quatorze princes
+n’étaient pas musulmans. Sa’di prétend qu’ils étaient païens, mais il
+est très possible qu’ils aient été chrétiens ou tout au moins qu’ils
+aient professé une sorte de christianisme abâtardi, car la religion
+chrétienne était fort répandue parmi les Berbères de Tripolitaine au
+moment où se produisit l’exode qui amena Dia Aliamen sur les bords du
+Niger. Tous, très probablement, ont résidé à Gounguia.
+
+
+ =II. — La dynastie berbère des Dia à Gao= (1009-1335).
+
+
+Ici se place une date, que nous fournit Sa’di : celle de la conversion à
+l’islamisme, en 1009 ou 1010, de _Dia Kossoï_ ou Kossaï, successeur de
+Dia Kenken et quinzième roi de Gounguia. Le _Tarikh-es-Soudân_ ajoute
+que, à l’occasion de cette conversion, Dia Kossoï fut surnommé _Moslem-
+dam_, ce qui aurait signifié dans la langue du pays « qui a embrassé
+l’islam volontairement » ; j’ignore en quelle langue la syllabe _dam_ a
+la signification de « volontairement », mais ce n’est pas en songaï en
+tout cas, à ce qu’il me semble.
+
+C’est à cette date également que, me rangeant aux déductions de Barth,
+je place le transfert de la capitale de l’empire de Gounguia à _Gao_.
+Nous avons vu que Gao avait été fondé par des pêcheurs, peu après
+l’installation de Dia Aliamen à Gounguia, et que cette localité avait
+commencé à faire partie du royaume des princes lemta dès la fin du IXe
+siècle. C’est sans doute vers la même époque qu’elle devint un centre
+commercial important, jouant vis-à-vis des pays du Niger inférieur un
+rôle analogue à celui joué par Ghana vis-à-vis du Soudan occidental. Les
+caravanes partant de Tunisie, de Tripolitaine et même d’Egypte et
+passant par Tadmekket ou par Takedda s’y donnaient rendez-vous ; c’est
+ainsi que, dès le Xe siècle, cette ville dut abriter un certain nombre
+de musulmans, venus de l’Afrique du Nord et des cités sahariennes, qui
+nouèrent des relations avec les rois de Gounguia devenus suzerains de
+Gao et déterminèrent enfin l’un d’eux, Dia Kossoï, à embrasser la
+religion nouvelle. Il est vraisemblable que c’est au cours d’un voyage à
+Gao que Dia Kossoï se convertit à l’islamisme et qu’il fut alors
+sollicité par les marchands arabes et berbères en vue du transfert en
+cette ville de la capitale de l’Etat ; les rives du Niger n’étaient pas
+toujours très sûres, les Sorko sur le fleuve et les Oulmidden nomades à
+proximité de la rive gauche devaient inquiéter souvent les commerçants
+et piller les caravanes, et la présence de l’empereur à Gao devait être
+désirée comme représentant un gage de sécurité et de protection
+efficace.
+
+Il est probable cependant que Dia Kossoï et ses successeurs ne
+résidèrent pas à Gao de façon permanente ; ils devaient avoir conservé à
+Gounguia une sorte de forteresse militaire et plus d’une fois c’est en
+cette dernière localité qu’ils reçurent l’investiture. En tout cas, si
+Gounguia continua, dans une certaine mesure, à être pendant longtemps
+encore la capitale politique, Gao devint, dès le début du XIe siècle, la
+métropole commerciale, la résidence habituelle de la cour et le centre
+des musulmans. Ces derniers ne comprenaient d’ailleurs que le roi, une
+partie de sa famille et de sa cour et les étrangers : l’ensemble de la
+population était encore infidèle et dut le demeurer jusqu’au XVIe
+siècle, ainsi qu’il résulte du témoignage de Bekri pour le XIe siècle et
+de la correspondance échangée entre le premier askia et le réformateur
+marocain El-Merhili pour la fin du XVe[69].
+
+Les princes berbères qui régnèrent à Gao, depuis et y compris Dia Kossoï
+jusqu’au dernier représentant de la dynastie des Dia, furent au nombre
+de dix-sept. Nous ne connaissons que la date de la conversion du premier
+à l’islamisme (1009 ou 1010) et la date approximative de la fin du règne
+du dernier, _Dia Bada_ (1335). Voici leurs noms, d’après le _Tarikh-es-
+Soudân_ : Kossoï (ou Kossaï), Kossoï-Daraï, Ngaroungadam, Baïkaï-Kîmi,
+Nintassaï (_alias_ Ayam-Daa), Baï-Keïna Kamba, Keïna-Tianiombo,
+Atib[70], Ayam-Daa, Fadadio, Alikar, Beïra-Foloko, _Assibaï_ (qui
+régnait vers 1325 et sous le règne duquel l’empire de Gao devint vassal
+de l’empire de Mali), Douro, Diongo-Ber, Bissi-Ber et Bada.
+
+Il est à remarquer que ces noms présentent une grande analogie avec ceux
+des quatorze Dia païens, en ce sens qu’aucun prénom musulman ne se
+rencontre parmi eux. Il est très difficile au reste de discerner la
+forme véritable qui doit être donnée à chacun de ces noms ; plusieurs
+ont des consonnances songaï et même on retrouve dans quelques-uns des
+épithètes songaï (Baï-Keïna « Baï le Petit », Diongo-Ber « Diongo le
+Grand », etc.), alors que d’autres semblent appartenir à la langue
+berbère. Il est très probable d’ailleurs que la langue songaï devait
+être le langage usuel, même à la cour, et que les noms berbères des
+princes lemta ont dû être modifiés singulièrement en passant par la
+bouche des Songaï.
+
+Nous verrons tout à l’heure dans quelles circonstances le pouvoir passa,
+vers 1335, de la dynastie des Dia à celle des Sonni ; mais avant de
+conter le récit de cet événement, je ne crois pas inutile de jeter un
+coup d’œil sur l’état de la ville de Gao et du reste de l’empire entre
+le XIe siècle et l’avènement des Sonni.
+
+_La ville de Gao._ — Le nom de la ville de Gao a été écrit de façons
+diverses par les différents auteurs arabes qui en ont parlé ; d’autre
+part plusieurs cités soudanaises ont porté ou portent encore des noms
+qui, transcrits en caractères arabes, se rapprochent singulièrement de
+celui de Gao : ces deux ordres de faits ont été la cause de multiples
+confusions. Gao est écrit _Kaogha_ par Ibn-Haoukal et Edrissi, _Kôkô_ ou
+_Kaokao_ par Bekri, Yakout et Ibn-Batouta, _Kâgho_ ou _Kâ’o_ par Sa’di,
+et Jean Temporal, le traducteur français de Léon l’Africain, nous a
+transmis ce nom sous la forme _Gago_, tandis que Dapper l’a écrit tantôt
+_Gago_ et tantôt _Gaogo_. En réalité, si l’on tient compte de ce que la
+prononciation indigène est _Gao_ ou _Gaogao_ et de ce que l’alphabet
+arabe ne possédant pas de _g_, cette lettre est rendue tantôt par un
+_kef_ (k), tantôt par un _ghaïn_ (gh) et moins souvent — en ce qui
+concerne au moins les noms soudanais — par un _djim_ (dj) ou un _qaf_ (k
+emphatique), on s’apercevra que les différentes leçons données plus haut
+ne s’éloignent pas beaucoup les unes des autres et peuvent se rapporter
+toutes à la véritable forme indigène du mot. D’autre part Bekri nous
+parle, ainsi que je l’ai mentionné dans le chapitre précédent, d’une
+ville située non loin de la rive nord du Sénégal, dans le Sud-Est de la
+Mauritanie actuelle, dont il orthographie le nom absolument comme Ibn-
+Haoukal et Edrissi ont orthographié le nom de Gao : c’est la ville que
+j’ai appelée _Kougha_ et qu’il faut bien se garder de placer sur le
+Niger.
+
+On a voulu voir parfois le nom de Gao dans celui de Gounguia, écrit
+_Koukia_ par les auteurs arabes qui en ont parlé et notamment Sa’di ;
+mais ce dernier n’a fait aucune confusion, écrivant toujours _Koukia_
+pour Gounguia et _Kâgho_ ou _Kâ’o_ pour Gao ; d’ailleurs plusieurs
+passages du _Tarikh-es-Soudân_ nous montrent, sans aucune ambiguïté,
+qu’il s’agissait là de deux villes différentes et placées à plus de cent
+kilomètres l’une de l’autre, distance qui correspond à celle séparant
+Gao de Bentia : c’est ainsi qu’il est question d’un voyage accompli de
+_Kâgho_ à _Koukia_ par Daoud, frère de l’askia Issihak (pages 163 de la
+traduction et 99 du texte), et que ce même personnage, proclamé empereur
+le 24 mars à _Koukia_, n’entra que le 30 du même mois à _Kâgho_ (page
+165 de la traduction).
+
+Mais c’est surtout avec Kouka ou Koukaoua, l’ancienne capitale du
+Bornou, que la confusion est possible ; le nom de Kouka en effet se
+trouve presque toujours orthographié chez les auteurs arabes par un
+_kef_ et un _ouaou_ répétés deux fois, ce qui peut donner _Koukou_ ou
+_Kôkô_[71], c’est-à-dire exactement la forme adoptée par Bekri, Yakout
+et Ibn-Batouta pour le nom de Gao ; le traducteur de Léon l’Africain
+écrit _Gaoga_ le nom de Kouka, absolument comme il est permis de
+prononcer le nom de Gao tel que l’ont transcrit Ibn-Haoukal et Edrissi,
+et Dapper l’écrit tantôt _Gaoga_ et tantôt _Gaogao_. Et cependant il
+n’est pas douteux que le Gaoga de Léon ou le Gaogao de Dapper, situé « à
+l’Est du Bornou », le Koukou d’Edrissi et d’Aboulféda, que « d’aucuns
+placent dans le Kanem », désignent bien le Koukaoua ou Kouka voisin du
+lac Tchad et non pas le Gao du Niger.
+
+Ibn-Haoukal mentionne simplement le nom de Gao dans ses itinéraires,
+sans nous fournir de renseignements sur ce qu’était cette ville à son
+époque (Xe siècle). Les plus anciennes indications que nous possédons
+sur Gao se trouvent dans Bekri et datent de la deuxième moitié du XIe
+siècle, c’est-à-dire qu’elles sont postérieures à la conversion de Dia
+Kossoï et au transfert de la capitale de Gounguia à Gao[72]. Cette
+dernière ville se trouvait alors comme aujourd’hui sur la rive gauche du
+Niger et était peuplée en majorité de gens de race noire — des Songaï
+vraisemblablement — et aussi de Berbères et de quelques marchands
+arabes ; ceux-ci, d’après Bekri, appelaient _Bezerkâni_ ou _Bediergâni_
+les indigènes de Gao. La ville se composait de deux quartiers dont l’un
+était habité par les musulmans et l’autre par les infidèles ;
+l’empereur, bien que musulman, résidait dans le quartier des infidèles,
+qui sans doute constituait la véritable ville indigène, le quartier
+musulman ne renfermant que les commerçants originaires de l’Afrique du
+Nord ou de Tadmekket.
+
+La cour impériale se distinguait déjà par une étiquette et des usages
+spéciaux : lorsque le souverain prenait ses repas, on battait du
+tambour, les femmes dansaient en secouant leur tête et toutes les
+affaires étaient interrompues jusqu’à ce que l’empereur eût fini de
+manger ; alors les restes du repas étaient jetés dans le Niger et les
+assistants poussaient de grands cris, ce qui faisait connaître au peuple
+que l’empereur avait achevé d’absorber sa nourriture et que chacun
+pouvait reprendre ses occupations. Lorsqu’un nouveau prince était appelé
+à prendre le pouvoir, on lui remettait, comme insignes de son autorité,
+un sceau, une épée et un Coran que l’on disait avoir été envoyés à Gao
+par le khalife de Bagdad comme témoignage d’investiture. Bien que
+l’immense majorité des habitants de l’empire ne pratiquât pas
+l’islamisme, la règle admise depuis Dia Kossoï voulait que le pouvoir ne
+fût confié qu’à un musulman.
+
+Les indigènes de Gao étaient vêtus de pagnes ou de simples tabliers de
+peau, selon leur condition. Les femmes avaient la réputation de se
+livrer à la magie, d’après Edrissi. Le sel tenait lieu de monnaie dans
+tout le pays ; il était apporté des mines de Taotek, situées dans le
+Sahara à six jours au delà de Tadmekket.
+
+_La ville de Tadmekket._ — Tadmekket ou Es-Souk[73] était à 9 jours dans
+le Nord-Nord-Est de Gao, à 300 kilomètres environ de cette dernière
+ville, et les relations étaient constantes entre la cité saharienne et
+la cité soudanaise. Au temps de Bekri, Tadmekket passait pour une ville
+mieux bâtie que Ghana et Gao ; ses habitants étaient des Berbères
+musulmans et portaient le voile que portent encore les Touareg de nos
+jours. Ils ne cultivaient pas la terre en général et s’approvisionnaient
+de mil auprès des Noirs riverains du Niger ; ils aimaient à se vêtir
+d’étoffes rouges et se servaient comme monnaie de pièces d’or sans
+alliage et ne portant aucune empreinte. Tadmekket était à cette époque
+(XIe siècle) en relations avec Kaïrouân par Ouargla[74] et avec
+Ghadamès.
+
+Les Berbères nomades dépendant de Tadmekket — ou les Kel-Tadmekket —
+étaient connus sous le nom de _Saghmâra_ ; ils étaient répandus à l’Est
+et au Nord-Est de la ville, sur la route de Ghadamès, sur une étendue de
+six jours de marche ; on en trouvait aussi à l’Ouest et au Sud, entre
+Tadmekket et le Niger, et même sur la rive droite du fleuve, en face de
+Gao et dans l’intérieur du coude que domine aujourd’hui Bourem.
+
+A quatre jours au delà de la limite extrême des Saghmâra de l’Est,
+c’est-à-dire à dix jours de Tadmekket en allant vers Ghadamès, se
+trouvait une contrée renfermant une mine de pierres précieuses
+ressemblant à l’agate, veinées parfois de rouge, de jaune et de blanc ;
+ces pierres, appelées _tâssi-n-semt_ en berbère, faisaient l’objet d’un
+commerce important. Les gens de Tadmekket allaient les vendre à Ghana,
+où on les payait un bon prix ; une fois polies et percées d’un trou, au
+moyen d’une pierre dure d’une autre espèce nommée _tentouâs_, ces sortes
+d’agates servaient à la parure des indigènes du Soudan[75].
+
+_Villes et pays situés entre Gao et Ghana._ — Tadmekket, comme on vient
+de le voir, était en relations, non seulement avec Gao, mais aussi avec
+Ghana. Bekri nous a donné l’itinéraire suivi par les caravanes qui se
+rendaient de Tadmekket à Ghana. Cet itinéraire traversait d’abord la
+région désertique comprise entre Tadmekket et le Niger moyen, région que
+fréquentaient les Saghmâra ou Kel-Tadmekket de la rive gauche ; on
+atteignait le Niger vers l’endroit où finissait le territoire de ces
+Saghmâra, endroit qui devait se trouver à l’Ouest de Bamba et
+correspondre avec le Sahamar actuel[76]. De là, on suivait la rive
+septentrionale du fleuve pendant trois jours environ et on arrivait à
+_Tirakka_ ou Tiragga, ville grande et populeuse mais dépourvue de mur
+d’enceinte (d’après Edrissi), qui était située à six jours à l’Est de
+Ras-el-Ma et correspondait à peu près au point où se trouve aujourd’hui
+Ernessé, un peu à l’Est de l’emplacement de Tombouctou[77]. Le marché de
+Tirakka, que n’avait pas encore remplacé celui de Tombouctou, attirait
+un grand nombre de commerçants de Ghana et de Tadmekket ; cet endroit
+était célèbre par la présence d’énormes tortues et par l’abondance des
+termites, abondance telle qu’on ne pouvait poser les marchandises que
+sur des pierres ou des tréteaux. De Tirakka, les caravanes se rendaient
+à _Bougarat_, localité qui devait se trouver à l’extrémité Nord-Est du
+lac Faguibine et qui était habitée par des Zenaga-Maddassa. De là, en
+suivant la rive septentrionale du Faguibine, on gagnait _Ras-el-Ma_ ou
+_Issabongo_, d’où l’on atteignait Ghana en quatre ou cinq étapes.
+
+D’après Edrissi on pouvait aussi, en venant de Tadmekket, atteindre le
+Niger plus en aval, à un endroit situé à six jours de cette ville et à
+six jours de Tirakka, c’est-à-dire entre Bourem et Bamba. Une localité
+se trouvait là à laquelle Edrissi donne le nom de _Madassa_, Marassa ou
+Maouassa, « ville très peuplée et industrieuse, située sur la rive
+gauche du Nil, où l’on fait du riz et du gros mil ; la pêche et le
+commerce de l’or sont les principales industries des habitants ». Peut-
+être convient-il de rapprocher le nom de cette ville de celui des
+Zenaga-Maddassa placés par Bekri près du Faguibine, et qui devaient
+constituer une fraction des Messoufa. D’autre part Edrissi donne aux
+Berbères qui nomadisaient entre Tadmekket et le Niger, non plus le nom
+de Saghmâra que leur applique Bekri, mais celui de _Bagâma_ ou
+_Tagâma_ ; d’après le même auteur, ils se nourrissaient presque
+exclusivement de laitage et faisaient paître leurs chameaux le long
+d’une rivière venant de l’Est et se jetant dans le Niger (sans doute
+l’oued Tilemsi).
+
+Yakout a consacré un court article de son dictionnaire à un Etat dont il
+écrit le nom _Koûkoû_ et qui semble être Gao, mais qui pourrait être
+aussi Kouka. Voici la traduction de cet article : « Koûkoû est le nom
+d’un peuple et d’un pays du Soudan. El-Mehellebi dit que le Koûkoû fait
+partie du premier climat (extrême Sud du monde connu) et s’étend sur dix
+degrés de latitude. Le roi de ce pays manifeste de la bienveillance pour
+ceux de ses sujets qui sont musulmans et dont le plus grand nombre lui
+obéissent. Il possède une ville sur la rive orientale du Nil, appelée
+_Sarnât_, qui contient des marchés ; il s’y fait du commerce et on s’y
+rend de toutes les villes voisines. Il possède aussi une ville à l’Ouest
+du Nil (peut-être Gounguia, si par Koûkoû il faut entendre réellement
+l’empire de Gao), où il réside avec ses gens et sa garnison ; on y
+trouve une petite mosquée où le roi fait ses prières et une grande
+mosquée située entre deux écoles. Dans sa capitale, le roi possède un
+château, mais il n’y habite pas et n’y loge que ses eunuques. La plupart
+des gens de son entourage sont musulmans. Le roi et ses principaux
+courtisans sont vêtus de tuniques et coiffés de turbans ; ils montent à
+cheval sans selle. Ce royaume est plus prospère (ou plus peuplé) que le
+royaume des Zagâoua (Kanem ou Ouadaï), dont le pays est cependant plus
+étendu. Les richesses des gens du Koûkoû consistent en troupeaux et en
+étoffes formées de bandes cousues ensemble ; le trésor royal se compose
+surtout de sel. »
+
+Yakout mentionne aussi une ville nommée _Ouartanîs_, située « sur le
+fleuve qui baigne les régions méridionales de l’Ifrîkia, dans le pays
+des Berbères ». Cette ville était soumise au pouvoir des _Maddassa_,
+tribu zenaga en partie païenne et en partie musulmane ; les Maddassa
+païens mangeaient des viandes non saignées et adoraient le soleil mais,
+à côté de cela, redoutaient l’injustice et contractaient mariage avec
+des musulmans. Ces païens étaient des sauvages, ainsi d’ailleurs que la
+plupart des musulmans du pays ; leurs richesses consistaient en étoffes
+formées de bandes cousues ensemble. Yakout ajoute que le « fleuve » qui
+baignait Ouartanîs était une dérivation du « Nil » avoisinant le pays
+des Noirs et qu’entre cette ville et la ville nègre de _Koûkoû_, il y
+avait dix étapes. Si l’on identifie Koûkoû avec Gao, Ouartanîs
+correspondrait au Bougarat de Bekri, sur le Faguibine.
+
+
+ =III. — La dynastie berbère des Sonni= (1335-1493).
+
+
+Depuis 1325, l’empire de Gao n’était plus qu’un royaume vassal de
+l’empire de Mali, lequel avait alors atteint son apogée, ainsi que nous
+le verrons dans l’un des chapitres suivants. Tombouctou, d’abord
+campement de Berbères nomades, puis marché d’échange, avait commencé à
+compter des habitations stables depuis le début du XIIe siècle, puis
+avait peu à peu remplacé Tirakka comme port du Sahara sur le Niger et
+s’était même développé, depuis le premier quart du XIVe siècle, jusqu’à
+concurrencer sérieusement Oualata, mais c’est par les empereurs de Mali
+que cette ville avait été agrandie et embellie, notamment par Kankan-
+Moussa en 1325, après que l’armée de ce prince se fut emparée de Gao.
+
+Dia Assibaï, sous le règne duquel Gao fut annexé au Mali, avait comme
+épouse préférée un femme nommée Fati qui devint enceinte à plusieurs
+reprises, sans que jamais ses grossesses pussent être conduites à terme.
+Ayant une sœur nommée Omma, elle conseilla à son mari d’épouser cette
+dernière, pensant qu’Omma lui donnerait des descendants. Dia Assibaï,
+bien que musulman, n’était pas au courant de la loi qui défend d’être le
+mari de deux sœurs en même temps ; il épousa donc Omma. Or les deux
+sœurs devinrent, le même jour, enceintes de ses œuvres et elles
+accouchèrent ensemble, durant la même nuit, d’un garçon chacune. On
+garda les nouveau-nés dans la même pièce jusqu’au lever du jour et alors
+seulement on les lava : le premier lavé fut considéré comme l’aîné et
+nommé _Ali-Kolen_ ou Ali-Kolon ; l’autre fut appelé _Souleïmân-Nar_ ou
+Nêri. Lorsque Kankan-Moussa se rendit à Gao pour recevoir la soumission
+d’Assibaï, il prit avec lui les deux fils de son nouveau vassal et les
+emmena à sa cour, les gardant comme otages et les employant à son
+service.
+
+Ali-Kolen, chaque fois qu’il dirigeait une expédition militaire pour le
+compte de l’empereur de Mali, cherchait à se rapprocher des provinces
+constituant le domaine de sa propre famille et disposait des dépôts
+d’armes et de provisions sur la route y conduisant. Lorsqu’il jugea ses
+préparatifs suffisants, il partit à cheval avec son frère et quelques
+partisans habitués à le suivre au cours de ses expéditions, et prit la
+route de Gao. L’empereur de Mali, qui était alors Maghan, fils et
+successeur de Kankan-Moussa, envoya une troupe de gens armés pour les
+rattraper ; mais les deux frères défirent leurs poursuivants et
+atteignirent le pays de Gao (1335). Ali-Kolen, qui appartenait
+d’ailleurs à la famille impériale lemta, puisqu’il était fils de Dia
+Assibaï, se fit élire comme souverain en remplacement de Dia Bada et
+réussit à se rendre indépendant de l’empereur de Mali. Il ne put
+cependant étendre sa propre autorité jusqu’à Tombouctou, puisque Ibn-
+Batouta, qui visita cette dernière ville en 1352-53, rapporte qu’elle
+était demeurée sous la suzeraineté du Mali. D’après Sa’di, le pouvoir de
+Ali-Kolen et de ses seize premiers successeurs ne s’exerçait guère au
+Nord ni à l’Ouest de Gao et ce ne fut que vers la fin du XVe siècle,
+avec Ali-Ber et les premiers _askia_, que le royaume de Gao mérita
+réellement le titre d’empire.
+
+En réalité Ali-Kolen ne fonda pas une nouvelle dynastie et ne fit que
+continuer la dynastie berbère des Dia. Seulement il prit un nouveau
+titre de souveraineté, que nous écrivons généralement _sonni_ d’après la
+leçon donnée par Léon l’Africain et Sa’di, mais que la plupart des
+manuscrits arabes du pays écrivent _soun_, _sinn_ ou _chinn_ et que les
+Songaï prononceraient _tyinn_ ou _tyoun_ ; j’ignore d’ailleurs
+l’étymologie et le sens de ce mot. Quoi qu’il en soit, ce titre ayant
+été donné à Ali-Kolen et à ses dix-huit successeurs en remplacement du
+titre de _dia_, on considère Ali-Kolen comme le fondateur d’une seconde
+dynastie, celle des _Sonni_.
+
+Cette dynastie compta dix-neuf souverains, qui se succédèrent à Gao de
+1335 à 1493 et dont la plupart, contrairement aux princes dia, portèrent
+des prénoms musulmans[78] ; ces souverains furent : Ali-Kolen, son frère
+Souleïmân-Nar (ou Nêri), Ibrahim-Kabaï, Ousmân-Kanafa, Bari-keïna-nkabé,
+Moussa, Bakari-Diongo, Bakari-Dilla-Bimbi, Mar-Kareï, Mohammed-Daa,
+Mohammed-Gounguia, Mohammed-Fari, Kar-Bifo[79], Mar-feï-koul-diam, Mar-
+har-kann, Mar-har-na-dano, Souleïmân-Dam, Ali-Ber et Bari ou Bakari-Daa.
+
+A part l’audacieuse équipée de Ali-Kolen et de son frère, nous ne savons
+rien sur les faits et gestes des dix-sept premiers princes sonni, ni sur
+l’histoire de Gao à leur époque. Ibn-Batouta nous fait seulement
+connaître que, vers 1352, c’est-à-dire environ 17 ans après l’avènement
+de Ali-Kolen, Tombouctou était gouverné par un représentant de
+l’empereur de Mali et ne relevait pas de Gao, mais que cette dernière
+ville, où il séjourna un mois, était l’une des plus belles et des plus
+grandes villes du Soudan et que les vivres s’y trouvaient en
+abondance[80].
+
+Il n’en est pas de même du dix-huitième sonni, _Ali-Ber_ ou Ali-le-
+Grand, plus généralement connu sous la simple appellation de _Sonni
+Ali_. Ce dernier, qui occupa le trône de 1464 ou 1465 à 1492, eut un
+règne brillant et sut reculer fort loin les limites jusque-là modestes
+du royaume de Gao, dont il fit un empire véritable et qu’il affranchit
+définitivement de la suzeraineté de l’empereur de Mali, parachevant
+ainsi l’œuvre de son ancêtre Ali-Kolen. C’est surtout la prise de
+Tombouctou et celle de Dienné qui l’ont rendu célèbre.
+
+Tombouctou, d’abord simple campement de Touareg, puis station
+commerciale, avait fait partie de l’empire de Mali depuis 1325 jusqu’en
+1433. Vers cette époque, l’autorité des souverains de Mali étant devenue
+fort précaire dans les provinces éloignées de leur vaste empire, les
+Touareg commencèrent à faire de fréquentes incursions dans la ville et à
+ravager les environs, sans que la garnison mandingue cherchât même à s’y
+opposer. Enfin _Akil-ag-Meloual_, chef des Touareg de la région, conquit
+définitivement Tombouctou en 1433, chassa la garnison mandingue et
+demeura maître de la ville durant 35 ans[81]. Nomade comme ses sujets
+berbères, campant à proximité du Niger pendant la saison sèche pour se
+porter du côté d’Araouân à la saison des pluies, Akil ne résida jamais à
+Tombouctou que tout à fait temporairement ; il se déchargeait de
+l’administration de la ville sur un Zenaga originaire de Chinguetti
+(Adrar) et nommé Mohammed-Naddi, qui avait exercé déjà les mêmes
+fonctions sous la domination mandingue. Ce Mohammed-Naddi mourut vers
+1465, peu de temps après l’avènement de Sonni Ali, auquel il avait
+adressé à cette occasion une lettre de félicitations. Il fut remplacé
+par son fils Ammar qui, au contraire, envoya au prince lemta une lettre
+de menaces, lui mandant qu’il avait des forces pour repousser quiconque
+viendrait attaquer Tombouctou. Mais il devait bientôt changer d’allure.
+
+Le principal bénéfice de la fonction de cette sorte d’administrateur-
+maire consistait dans le prélèvement du tiers de l’impôt ; mais Akil,
+après la mort de Mohammed-Naddi, prit l’habitude de faire irruption dans
+la ville au moment de la rentrée de l’impôt et de s’emparer du tiers
+réservé en principe au maire, qu’il utilisait pour habiller et nourrir
+ses guerriers, tandis que les deux autres tiers étaient distribués aux
+gens de sa suite et à ses partisans ; non contents de cela, les Touareg
+pénétraient dans les maisons et violaient les femmes. Ammar, très irrité
+de se voir enlever sa part des revenus et d’être traité par Akil en
+quantité négligeable, dépêcha en secret un messager à Ali-Ber,
+promettant de lui livrer la ville. L’empereur de Gao, qui occupait alors
+le trône depuis trois ans environ, récompensa richement le messager et
+marcha sur Tombouctou à la tête de sa cavalerie, en longeant la rive
+droite du Niger. Lorsqu’il arriva en face de Korioumé, Akil se trouvait
+en compagnie de Ammar près de Tombouctou, sur une colline de sable
+appelée Amadiaga ou Amadia, d’où ils pouvaient apercevoir l’armée de
+Gao. Akil prit aussitôt la fuite et alla se réfugier à Oualata avec les
+docteurs musulmans du quartier de Sankoré, tandis que Ammar expédiait
+des pirogues à Ali pour l’aider à traverser le fleuve avec ses
+guerriers. Cependant, lorsque Ammar eut vu l’empereur de Gao prendre
+pied sur la rive Nord, il prit peur à son tour, craignant que Sonni Ali
+ne cherchât à se venger de la malencontreuse lettre de menaces envoyée
+quelque deux ans auparavant, et il s’enfuit aussi à Oualata, après avoir
+recommandé à son frère El-Mokhtar d’aller faire sa soumission à Ali.
+L’empereur de Gao entra dans Tombouctou le 29 ou 30 janvier 1468, pilla
+et saccagea la ville de fond en comble, tua un grand nombre de gens,
+mais fit grâce à El-Mokhtar et lui confia la charge qu’exerçait
+auparavant son frère.
+
+Le _Tarikh-es-Soudân_ raconte en détail les circonstances qui
+accompagnèrent ou suivirent la prise de Tombouctou par Ali-Ber,
+circonstances qui ont permis à Sa’di de considérer le sac de cette ville
+par l’empereur de Gao comme plus terrible que ceux dont elle fut l’objet
+de la part des Mossi en 1333 et des Marocains en 1591. Le chef touareg
+Akil, nous l’avons vu, s’était enfui à Oualata ; parmi les docteurs
+musulmans qui l’avaient accompagné se trouvaient les représentants de la
+famille goddala des Akît, qui devait fournir plus tard le célèbre
+écrivain de Tombouctou, Ahmed-Bâba. Akil avait avec lui mille chameaux.
+« Le jour du départ, dit Sa’di, on vit des hommes d’âge mur, tout
+barbus, trembler de frayeur quand il s’agissait d’enfourcher un chameau,
+et tomber ensuite à terre aussitôt que l’animal se relevait. C’est que
+nos vertueux ancêtres gardaient leurs enfants dans leur giron, en sorte
+que ces enfants grandissaient sans rien savoir des choses de la vie,
+parce que, étant jeunes, ils n’avaient jamais joué. Or le jeu, à ce
+moment, forme l’homme et lui apprend un très grand nombre de
+choses »[82].
+
+Sonni Ali fit mettre à mort ou abreuva d’humiliations tous les docteurs
+et savants musulmans qui étaient demeurés à Tombouctou, sous prétexte
+qu’ils étaient les amis des Touareg. Un jour, il se fit amener au port
+de Kabara trente vierges, toutes filles de jurisconsultes éminents, et
+leur ordonna de retourner à pied à Tombouctou ; lorsqu’elles furent
+arrivées auprès de la dune d’Amadia, elles déclarèrent n’avoir pas la
+force de continuer plus loin ; Sonni Ali, avisé de cela, les fit mettre
+à mort et l’endroit fut appelé _Fina-kadar-el-abkâr_ (en arabe « seuil
+du destin des vierges »). Cette persécution des musulmans dura jusqu’en
+1470. Ceux qui, à cette époque, étaient encore en vie s’enfuirent pour
+rejoindre à Oualata leurs compatriotes partis avec Akil ; Ali-Ber les
+fit poursuivre par El-Mokhtar, maire de Tombouctou, qui les rejoignit
+près du Faguibine à un endroit appelé Taadjit ; un violent combat eut
+lieu dans lequel périrent les plus éminents des derniers docteurs de
+Tombouctou. Les survivants se réfugièrent dans l’île d’Alfao, près et au
+nord de Goundam ; Sonni Ali les relança jusque là, en massacra un grand
+nombre et en fit mettre d’autres aux fers ; ceux qui purent s’échapper
+prirent la route du Sud-Ouest, mais des cavaliers de l’empereur les
+rattrapèrent à Sébi (entre Niafounké et le Débo) et les mirent à mort.
+
+Non content d’avoir assis son pouvoir sur Tombouctou, Ali-Ber convoitait
+la riche ville de Dienné qui, jusqu’à lui, avait toujours su conserver
+son indépendance et sur laquelle les empereurs de Mali, malgré 99
+tentatives, n’avaient jamais pu exercer leur domination. L’on ne sait
+pas exactement à quelle date Sonni Ali prit Dienné ; la lecture du
+_Tarikh-es-Soudân_ semblerait faire croire qu’il s’empara de cette ville
+avant de prendre Tombouctou et que c’est de Dienné — et non de Gao —
+qu’il arriva à l’appel de Ammar pour mettre en fuite Akil et ses
+Touareg. Comme d’autre part le même ouvrage nous apprend que le siège de
+Dienné dura sept ans, sept mois et sept jours et que Ali, monté sur le
+trône en 1464-65, entra à Tombouctou en janvier 1468, la prise de Dienné
+doit nécessairement être considérée comme postérieure à celle de
+Tombouctou. Mais on peut supposer que Ali avait mis le siège devant
+Dienné dès le début de son règne ou au moins dès 1466, que, tout en y
+laissant une partie de ses troupes, il fit pendant ce siège d’autres
+expéditions dont l’une aboutit à la prise de Tombouctou, et qu’il ne se
+rendit définitivement maître de Dienné que vers 1473.
+
+Pendant la durée du siège, son armée changeait de positions suivant les
+saisons : durant la sécheresse, elle campait dans le faubourg de
+Dioboro ; lorsque l’inondation gagnait et que les eaux entouraient la
+ville de tous côtés, elle se retirait sur un monticule qu’on appela pour
+cette raison « la colline du Sonni ». Tant que durait l’hivernage, les
+troupes de Gao cultivaient la terre de ce monticule, pour se procurer
+des vivres, et, lorsque la baisse des eaux le permettait, elles
+retournaient s’installer à Dioboro. Malgré l’imperfection de cet
+investissement, la population de Dienné finit à la longue par souffrir
+de la famine. Mais les assiégeants n’étaient pas dans des conditions
+bien meilleures et Sonni Ali, fatigué de la durée de ces vaines
+opérations, allait abandonner son entreprise au bout de sept ans de
+siège, lorsque Séri Mohammed, l’un des principaux capitaines de Nso
+Mana, alors roi de Dienné, fit instruire secrètement l’empereur de la
+situation précaire des assiégés. Ali décida alors de continuer le siège
+et de resserrer l’investissement et bientôt le conseil des notables de
+Dienné se résigna à livrer la ville. Le roi de Dienné se rendit donc au
+camp de Sonni Ali, descendit de cheval et s’approcha de l’empereur pour
+lui prêter hommage ; ce dernier l’accueillit avec de grands égards, mais
+s’étonna de son jeune âge ; on lui fit alors observer que ce roi ne
+venait que de monter sur le trône, son père étant mort durant le siège.
+Ali-Ber fit asseoir le jeune prince auprès de lui et, à partir de cette
+époque, les chefs de Dienné eurent le privilège de s’asseoir sur la même
+natte que les empereurs de Gao et d’être traités par ceux-ci d’égal à
+égal. Ali entra dans la ville mais ne la livra pas au pillage[83] ;
+puis, après avoir épousé la mère du jeune roi, il prit la route du Nord.
+
+Une fois maître de Tombouctou et de Dienné, Ali-Ber couronna ses
+conquêtes en ravageant toute la région comprise entre ces deux villes,
+région dont il avait fait un gouvernement connu sous le nom de _Dirma_ ;
+le gouverneur de cette province, le _Dirma-Koï_, résidait un peu en aval
+de Niafounké, à _Tendirma_.
+
+Sonni Ali commença par saccager _Diondio_, ville située sans doute sur
+la rive gauche du Bani, à peu près en face de Sofara, et autorisa le
+Dirma-Koï à y pénétrer à cheval, privilège qui, jusque-là, n’appartenait
+qu’au souverain du pays. Il conquit ensuite le Bara (entre le lac Débo
+et le Bara-Issa) et le pays de Nounou (à l’Ouest de Niafounké), alors
+gouverné par la reine Bikoun-Kabi[84], et opéra de fructueuses razzias
+sur les Peuls pasteurs du Farimaké. Mais, ayant été repoussé par les
+habitants du Borgou (région située à l’Ouest de Mopti), il rentra à Gao
+pour s’y reposer, vers 1476, après une absence de dix ans.
+
+Cependant l’empereur mossi du Yatenga[85] se montrait jaloux des
+lauriers de son rival de Gao ; il ne pouvait oublier qu’un de ses
+ancêtres, en 1333, c’est-à-dire l’année qui suivit la mort du puissant
+empereur mandingue Kankan-Moussa et cent trente-cinq ans avant l’entrée
+de Sonni Ali à Tombouctou, s’était porté jusqu’à cette cité lointaine,
+avait mis en déroute la garnison mandingue, avait pillé la ville et y
+avait mis le feu. Plus tard, vers la fin de la domination du Mali à
+Tombouctou, c’est-à-dire au début du XVe siècle, un empereur mossi avait
+dirigé une nouvelle expédition dans la région des lacs et s’était avancé
+jusqu’à _Bango_, sur la rive sud du lac Débo[86]. L’empereur du Yatenga
+contemporain de Sonni Ali, _Nasséré I_ ou Nassodoba, voulut pousser plus
+loin encore le renom de son empire et il y réussit : profitant du séjour
+à Gao de Ali-Ber, qui ne pouvait pas de là surveiller facilement ses
+récentes conquêtes, il partit à la tête d’une armée, traversa sans doute
+le Niger du côté du lac Débo, pénétra en 1477 dans le _Sama_[87], entra
+à Oualata en 1480 après un mois de siège, pilla la ville et s’en
+retourna avec un grand nombre de femmes[88] et d’enfants et un immense
+butin. Ammar, ancien maire de Tombouctou, réussit à rassembler les
+hommes valides de Oualata, qui s’étaient dispersés lors de l’entrée des
+Mossi dans la ville, et il partit à leur tête à la poursuite de ces
+derniers ; il les atteignit à quelque distance au Sud de Oualata et
+parvint à leur reprendre une partie des gens qu’ils emmenaient en
+captivité.
+
+Cependant Sonni Ali avait quitté Gao et était venu s’installer à Ras-el-
+Ma. Poursuivant ses projets de vengeance contre Akil et les docteurs de
+Tombouctou réfugiés à Oualata, il avait conçu une entreprise qui peut à
+bon droit passer pour fantastique : il ne s’agissait de rien moins que
+de creuser un canal long d’environ 250 kilomètres pour réunir Ras-el-Ma
+à Oualata, afin de pouvoir se rendre par eau jusqu’à cette dernière
+ville et l’attaquer plus facilement. Cette conception bizarre paraît
+d’autant plus surprenante que les Mossi venaient de démontrer qu’il
+n’était nullement besoin d’un canal pour aller prendre Oualata.
+L’empereur de Gao pourtant avait commencé le gigantesque travail et il
+se trouvait à un endroit appelé Chin-Feness, en train d’en surveiller
+l’exécution, lorsqu’il apprit que l’armée mossi, revenant de Oualata par
+le chemin suivi à l’aller, était parvenue aux environs du lac Débo et se
+disposait à venir attaquer ses derrières. Laissant alors son canal — qui
+ne fut jamais poussé plus loin —, Ali-Ber marcha au-devant de l’empereur
+Nasséré, qu’il rencontra en 1483 à _Dianguitoï_, petit village voisin de
+Kebbi (sans doute le Kebbi actuel, au Sud et près du lac de Korienza, à
+moins qu’il ne s’agisse de Kobi, au Sud du Débo) ; Ali-Ber fut
+vainqueur, mit l’armée mossi en déroute et la poursuivit jusque dans le
+Yatenga, où il pénétra derrière elle.
+
+En revenant de cette expédition, Ali entreprit la conquête du pays
+montagneux des Tombo, mais fut repoussé par les Dogom et retourna à
+Tombouctou, où il ne tarda pas à persécuter de nouveau les musulmans :
+en 1486, il fit jeter en prison le maire El-Mokhtar, qui pourtant
+l’avait puissamment servi au début de sa conquête, et, en 1488, il
+chassa de la ville un certain nombre de lettrés qui émigrèrent dans
+l’Aoukar et y demeurèrent jusqu’à sa mort.
+
+Après ces événements, Ali-Ber dirigea plusieurs razzias dans le
+_Gourma_, c’est-à-dire dans les pays de la rive droite du Niger,
+guerroyant contre les Berbères-Zaghrâna et contre les Peuls ; en
+revenant de l’une de ces expéditions, il se noya le 6 novembre 1492 dans
+une rivière torrentueuse que Sa’di appelle le Koni[89].
+
+Bien que vraisemblablement musulman, Sonni Ali ne fut pas tendre pour
+les disciples de Mahomet et il laissa parmi eux une fort mauvaise
+réputation. Sa’di l’accuse d’avoir été « méchant, libertin, injuste,
+oppresseur, sanguinaire », d’avoir fait périr un nombre considérable de
+fidèles et d’avoir persécuté les docteurs et les dévots. Cependant ce
+prince fantasque reconnaissait les mérites des lettrés, disant que, sans
+eux, « il n’y aurait ni agrément ni plaisir en ce monde », et il les
+comblait d’égards à sa manière : ayant razzié la tribu de Sonfontir
+(sans doute une fraction des Dialloubé du Massina) et ayant capturé
+ainsi un certain nombre de jeunes et jolies filles peules, il les envoya
+aux notables et aux savants de Tombouctou pour qu’ils en fissent leurs
+concubines ; certains épousèrent légalement la captive qui leur était
+échue et c’est d’une de ces alliances que naquit l’aïeul de Sa’di.
+
+Sonni Ali avait une singulière façon d’accomplir ses devoirs religieux :
+il remettait à la nuit ou au lendemain matin ses cinq prières
+quotidiennes, et faisait alors, tout en restant assis, les divers gestes
+rituels, en disant : « Ceci est pour la prière du matin, ceci pour la
+prière du midi, etc. », après quoi il ajoutait : « maintenant
+répartissez-vous tout cela entre vous, puisque vous vous connaissez bien
+les unes les autres ».
+
+Il semble que ce conquérant doublé d’un ingénieur, s’il avait beaucoup
+de conceptions brillantes, avait par contre peu de suite dans les
+idées : parfois il donnait l’ordre de tuer quelqu’un sans le moindre
+motif et se repentait ensuite de cette décision ; aussi ses serviteurs,
+qui connaissaient son caractère, mettaient à l’abri tous ceux dont la
+mise à mort aurait pu provoquer un repentir de sa part et, quand il
+déplorait l’ordre donné, lui annonçaient que le condamné vivait encore,
+ce qui lui causait un vif plaisir. C’est ce que faisait souvent l’un de
+ses lieutenant noirs, qui devait le remplacer sur le trône peu après sa
+mort et qui avait, contrairement à son maître, une grande force de
+caractère et un remarquable esprit de suite : Mohammed Touré.
+
+_Bakari-Daa_, fils de Ali-Ber, fut proclamé empereur en 1492, à la mort
+de son père, dans le village de _Denga_ (au sud de Bourem, sur la rive
+droite du Niger), où il se trouvait alors. Il fut le dernier des princes
+de souche berbère qui se succédèrent sur le trône depuis Aliamen. A vrai
+dire, les alliances répétées des Dia et ensuite des Sonni avec des
+femmes de race noire, songaï ou autres, avaient dû altérer
+singulièrement le type berbère primitif des empereurs de Gao, et il est
+fort probable que Sonni Ali et son fils devaient ressembler plus à des
+Nègres qu’à des Touareg. Cependant, comme je l’ai dit plus haut, ils
+étaient encore considérés comme des « Libyens ». Mais le successeur du
+dernier Sonni fut un vrai Nègre, un Soninké de la fraction des Silla,
+nommé Mohammed et fils d’Aboubakari Touré[90].
+
+Comme je l’ai rappelé à l’instant, _Mohammed Touré_ était l’un des
+principaux lieutenants de Sonni Ali ; sans doute il avait dirigé en
+personne plusieurs des expéditions heureuses dont on a fait gloire à
+Ali-Ber et était le véritable chef de l’armée de ce dernier. Aussi, à la
+mort de son maître, il se considéra comme en état de s’emparer du
+pouvoir impérial. Ayant réuni les fidèles partisans qu’il avait plus
+d’une fois menés à la victoire, il alla attaquer Bakari-Daa à Denga, où
+il arriva le 18 février 1493. Ce premier contact avec son adversaire ne
+fut pas heureux : vaincu, il dut se retirer en désordre à _Angoo_,
+village voisin de Gao. Bakari-Daa l’y poursuivit, mais, la chance ayant
+tourné, fut battu à son tour le 3 mars après un combat meurtrier et
+s’enfuit, presque seul, dans le Sud de Gounguia, à Ayorou, où il demeura
+jusqu’à sa mort. La vieille dynastie lemta des Dia et des Sonni, après
+une durée de huit siècles mais une courte apogée limitée au seul règne
+de Ali-Ber, s’éteignit ainsi misérablement moins d’un an après la mort
+du grand conquérant, pour être remplacée par la dynastie soninké des
+Askia.
+
+
+ =IV. — La dynastie soninké des Askia= (1493-1591).
+
+
+L’hégémonie des princes soninké de Gao ne devait durer qu’un siècle,
+mais elle devait porter les limites et la puissance de l’empire à un
+point qui n’avait jamais été atteint encore, même sous le règne de Sonni
+Ali.
+
+Dès le lendemain de la victoire d’Angoo, en mars 1493, Mohammed Touré se
+rendit à Gao et s’y fit proclamer empereur. Les filles de Ali-Ber, en
+apprenant cette nouvelle, s’écrièrent en songaï _a si tyi a_ (ou _a si
+kyi a_), c’est-à-dire « il ne l’est pas » ou « il ne le sera pas ». On
+rapporta la chose à Mohammed, qui déclara que cette formule serait
+désormais son nom de guerre et son titre de souveraineté, ainsi que
+celui de tous ses successeurs ; et c’est ainsi que cette phrase,
+légèrement déformée en _askia_, devint le nom de la nouvelle
+dynastie[91].
+
+1o _Règne d’Askia Mohammed I_ (1493-1528).
+
+L’avènement de Mohammed fut le signal de la réaction musulmane : le
+nouveau souverain prit exactement le contre-pied de ce qu’avait fait
+Ali-Ber, fréquenta les lettrés, prit leur avis, les protégea et donna
+une force réelle aux communautés mahométanes de son empire[92]. Il
+ordonna de faire sortir El-Mokhtar de prison pour le rétablir dans ses
+fonctions de maire de Tombouctou, mais il apprit que le malheureux était
+mort durant sa captivité ; alors il fit revenir de Oualata les docteurs
+qui s’y étaient réfugiés et confia l’administration de Tombouctou à
+Ammar, qui l’avait exercée déjà avant la prise de la ville par Sonni
+Ali. Se considérant comme trop ignorant de la loi musulmane pour
+trancher de façon orthodoxe les multiples questions que soulevait la
+restauration islamique, surtout en face de ce fait que l’immense
+majorité de ses sujets appartenait encore au paganisme, il entra en
+relations avec le réformateur marocain _El-Merhili_, qui venait de se
+signaler par son fanatisme en persécutant les Juifs du Touat. Un échange
+de correspondances s’établit entre Askia Mohammed et El-Merhili. Le
+premier avait posé au second diverses questions touchant la conduite
+qu’il devait tenir vis-à-vis de ses sujets non encore convertis à
+l’islamisme et vis-à-vis de ceux qui, autrefois musulmans, étaient
+retournés au paganisme ; il lui avait demandé aussi ce qu’il convenait
+de faire des trésors accumulés par Sonni Ali, s’il était permis de
+laisser les habitants de l’empire conserver leur système de succession
+qui excluait les fils au profit des frères et des neveux utérins, etc.
+El-Merhîli répondit en indiquant les cas dans lesquels la guerre sainte
+était permise, en disant que les richesses et les esclaves de Sonni Ali
+devaient être versés au trésor public de l’empire, qu’il convenait de
+faire renoncer les indigènes à celles de leurs coutumes qui se
+trouvaient en contradiction avec la loi coranique, etc. Il vint même
+plus tard en personne, vers 1502, visiter Askia Mohammed à Gao, ainsi
+que le rapporte Ibn-Meriem.
+
+Vers la fin de 1495, Mohammed partit pour La Mecque avec plusieurs
+notabilités musulmanes de l’empire, dont le Soninké Mori-Salihou Diawara
+qui était originaire de la région de Tendirma ; son fils Moussa et l’un
+de ses généraux nommé Ali-Folen l’accompagnaient également. Il avait
+laissé le commandement intérimaire de l’empire à son frère Omar-
+Komdiago, gouverneur du Gourma. Cinq cent cavaliers et mille fantassins
+lui servaient d’escorte et il emportait avec lui 300.000 pièces d’or
+provenant du trésor de Sonni Ali ; sur cette somme, il consacra 100.000
+pièces à des aumônes faites aux deux villes saintes et à l’achat à
+Médine d’un terrain destiné aux pèlerins venant du Soudan ; 100.000
+pièces servirent à son entretien et à celui de sa suite et 100.000
+furent employées à des achats divers. Il rencontra au Hidjaz le
+quatorzième khalife abbasside d’Egypte, El-Motaouekkel, qui le désigna
+solennellement comme son lieutenant au pays songaï, en lui plaçant sur
+la tête un bonnet et un turban. Il s’entretint aussi des affaires de son
+Etat avec plusieurs docteurs illustres, entre autres Es-Soyouti. Ayant
+ainsi donné un nouvel aliment à sa foi et un nouveau lustre à sa gloire
+naissante, il revint en son pays, nanti du titre d’_El-hadj_ mais
+endetté de 150.000 ducats[93], et rentra à Gao en août 1497.
+
+Il ne s’était pas contenté d’ailleurs de s’occuper de religion. Dès le
+début de son règne, il avait donné ses soins à l’organisation militaire
+et politique de son empire. Sous Ali-Ber, toute la population était
+appelée sous les armes chaque fois que le besoin s’en faisait sentir,
+c’est-à-dire très fréquemment : c’était le service obligatoire pour tous
+à peu près permanent, mais il n’y avait pas d’armée régulière et la
+population, continuellement sous les armes, ne pouvait vaquer aux
+travaux des champs. Mohammed changea tout cela : il créa une véritable
+armée de métier, toujours prête à marcher, mais ne comprenant qu’une
+partie de la population ; le reste des habitants conservait la faculté
+de se livrer en toute sécurité à l’agriculture ou au commerce.
+
+L’empire fut divisé en un certain nombre de gouvernements, à la tête de
+chacun desquels fut placé un dignitaire de la cour, choisi dans la
+parenté ou l’entourage de l’empereur. L’armée fut partagée en plusieurs
+corps, dont l’un servait de garde au souverain et dont les autres
+étaient répartis entre les divers gouvernements et placés sous
+l’autorité directe des gouverneurs.
+
+Les principales charges ou dignités instituées par Mohammed I et
+conservées par ses successeurs étaient les suivantes :
+
+1o celle de _Gourman-fari_ ou gouverneur du Gourma, c’est-à-dire de
+l’Ouest de la Boucle du Niger (rive droite), avec résidence habituelle à
+Gao d’abord et ensuite à Tendirma ; cette charge fut confiée par
+Mohammed à l’un de ses frères, Omar-Komdiago, et, à la mort de ce
+dernier, à son autre frère Yahia ;
+
+2o celle de _Balama_ ou _Balamassa_, dont j’ignore la nature exacte,
+mais qui devait correspondre à la charge de _baloum_ ou maître du palais
+chez les Mossi ;
+
+3o celle de _Dendi-fari_ ou gouverneur du Dendi (région située au Sud de
+Gounguia) ;
+
+4o celle de _Bango-fari_ ou _Bangou-farima_ ou gouverneur « du lac »,
+c’est-à-dire de la région du lac Débo ; cette charge, l’une des plus
+hautes dignités de l’empire, donnait le droit à celui qui en était
+titulaire de se faire précéder de tambours lorsqu’il entrait dans la
+ville de Gao ;
+
+5o celle de _Haribanda-farima_ ou gouverneur du Haribanda ou Aribinda,
+c’est-à-dire de la partie du Gourma située en face de Gao (rive droite
+du fleuve entre Bourem et Gounguia inclus) ;
+
+6o celle de _Hi-koï_ ou chef de la flottille, toujours confiée à un
+Sorko ;
+
+7o celle de _Fari-mondio_ ou chef percepteur, comportant la surveillance
+des collecteurs d’impôt et de la centralisation des recettes ;
+
+8o celle de _Koré-farima_ ou chef des génies, sorte de grand prêtre de
+la religion indigène ;
+
+9o celle de _Adiga-farima_, charge assez peu importante dont j’ignore la
+nature ;
+
+10o celle de _Sao-farima_ ou chef des forêts, dont le titulaire veillait
+à la coupe des bois de construction et à la perception de la dîme sur
+les produits de la chasse ;
+
+11o celle de _Ho-koï-koï_ ou chef des pêcheurs ;
+
+12o celle de _Hombori-koï_ ou chef de Hombori, représentant de
+l’empereur auprès des Tombo.
+
+Chaque canton ou grande ville avait en outre son chef ou administrateur
+(_koï_), par exemple le Dirma-koï, le Bara-koï, le Dienné-koï, le
+Tombouctou-koï, etc., et son collecteur d’impôts (_mondio_).
+
+Une minutieuse hiérarchie assignait à chaque fonctionnaire son rang,
+déterminé par la place qu’il occupait derrière le souverain lors des
+cortèges officiels, ainsi que par un uniforme, une coiffure ou des
+insignes spéciaux, par le nombre des tambours dont il pouvait se faire
+précéder, etc.
+
+La gloire militaire d’Askia Mohammed égala ses capacités
+d’administrateur et son zèle religieux. La biographie que Sa’di nous a
+laissée de lui n’est qu’une longue suite de victoires remportées par
+lui-même ou ses généraux.
+
+Tombouctou et Dienné avaient reconnu son autorité dès le début de son
+règne sans aucune difficulté et même avec une allégresse manifeste, en
+sorte que, dès 1493, le pouvoir de Mohammed s’étendait à toutes les
+contrées conquises par Ali-Ber ; mais il devait, par la suite, s’étendre
+bien plus loin : s’il faut en croire le _Tarikh-es-Soudân_, son empire,
+une fois constitué définitivement, comprenait, outre les pays nigériens,
+tout l’ancien empire de Ghana jusqu’à l’Atlantique vers l’Ouest et, du
+Sud au Nord, toutes les contrées s’étendant entre le Bendougou et
+Teghazza. « C’est par la force, ajoute Sa’di, qu’il s’empara de tous ces
+pays, où il fit régner la paix et l’abondance. » Il faut faire ici la
+part de l’exagération, car il semble bien certain que le Tekrour ne fut
+jamais vassal de Gao et que l’empire de Mali, quoique diminué, était
+encore une unité importante et nullement négligeable ; mais il n’en est
+pas moins vrai que l’étendue de la région soumise à Askia Mohammed était
+considérable.
+
+Dès la seconde année de son règne, en 1494, son frère Omar-Komdiago
+annexait le Diaga à l’empire. En 1497-98, à son retour de La Mecque,
+Mohammed fit contre les Mossi une véritable guerre sainte, la seule de
+son règne qui ait été conduite selon les règles canoniques. Parti de Gao
+avec son conseiller Salihou Diawara, il envoya ce dernier auprès de
+Nasséré, empereur du Yatenga, qui résidait alors à Sissamba, à dix
+kilomètres à l’Ouest de Ouahigouya. Salihou portait une lettre de
+l’Askia qui sommait Nasséré d’embrasser l’islamisme ; après avoir pris
+connaissance de cet ultimatum, l’empereur du Yatenga demanda à consulter
+ses ancêtres défunts avant de répondre et il se rendit à cet effet au
+temple voisin de sa résidence, accompagné de Salihou. Après que des
+offrandes eurent été faites aux morts, un vieillard apparut soudain
+devant lequel tout le monde se prosterna et qui ordonna au prince mossi
+de lutter jusqu’à la mort du dernier de ses sujets. Salihou retourna
+alors auprès de Mohammed et lui raconta tout ce dont il avait été
+témoin, en ajoutant que le vieillard lui avait avoué être Satan lui-
+même. Mohammed attaqua donc Nasséré, lui tua beaucoup d’hommes, dévasta
+les champs et les villages du Yatenga et emmena en captivité un grand
+nombre d’enfants qu’il convertit à l’islamisme et dont il fit plus tard
+ses meilleurs soldats.
+
+L’année suivante (1498-99), l’Askia se rendit à Tendirma, d’où il
+dirigea une expédition contre un nommé Ousmana, qui gouvernait alors le
+Bagana pour le compte de l’empereur de Mali et qui, aidé par les Peuls
+du Massina, tentait de résister à la main-mise de l’empereur de Gao sur
+sa province. Mohammed parvint à s’emparer de la personne de Ousmana, tua
+Demba-Dondi, chef des Peuls alliés du Mali, et annexa le Bagana à ses
+Etats.
+
+En 1499-1500, tournant ses efforts vers l’Est de son empire, il se
+rendit à Ayorou ; le fils de Sonni Ali s’était réfugié là et avait fait
+de cette localité le centre d’une sorte de royaume indépendant qui
+comprenait à peu près l’ancien domaine des rois de Gounguia, c’est-à-
+dire le Djermaganda, le Zaberma et le Dendi. Mohammed, après une faible
+résistance rencontrée à Ayorou et à _Tildia_ (peut-être le Tillabéry
+actuel), annexa toute cette région.
+
+Reprenant ensuite sa lutte contre le Mali, il envoya en 1500-1501 Omar-
+Komdiago au-delà du Bagana vers l’Ouest, dans une province que Sa’di
+appelle _Dialana_ (ou Zalana) et qui devait correspondre à tout ou
+partie du royaume de Diara ; un représentant de l’empereur de Mali,
+nommé Kama Keïta ou Gama-Faté-Koli, gouvernait cette province ; il
+repoussa l’attaque de Omar, qui dut se replier sur Tinfirina (?), à
+l’Est du Dialana — probablement dans le Bakounou — et faire appel à
+l’Askia lui-même. Ce dernier se rendit alors sur les lieux, vainquit
+Kama-Keïta, dévasta le pays, pilla un palais que l’empereur de Mali
+possédait dans la contrée et s’empara des femmes qui s’y trouvaient. Il
+épousa l’une d’elles, nommée Mariama Dabo, qui lui donna son fils
+Ismaïl. Après être resté quelque temps dans sa nouvelle conquête pour
+l’organiser[94], il revint à Gao, où il demeura jusqu’en 1504 sans faire
+d’autres expéditions.
+
+Mais en 1504-05, ayant descendu le Niger jusqu’au delà de Say, il se
+lança dans le Borgou ou pays des Bariba[95] et y ramassa un grand nombre
+de captives dont l’une, nommée Zâra Gombengui, devint sa femme et lui
+donna son fils et futur successeur Moussa. Cette expédition au Borgou
+fut très meurtrière pour l’armée de Gao et beaucoup d’entre les
+meilleurs soldats de Mohammed y périrent, surtout parmi le contingent
+fourni par les Songaï de l’Est, que Sa’di appelle les gens du
+_Zaberbanda_[96]. Omar-Komdiago, qui accompagnait son frère, lui dit en
+voyant tomber tous ces guerriers : « Tu veux donc la fin des Songaï ? —
+Non, répondit l’Askia, je suis heureux au contraire de voir ces gens
+disparaître pour le bien du Songaï[97], car ils m’auraient gêné un jour
+s’ils étaient demeurés auprès de moi ; ne pouvant les mettre moi-même à
+mort, je les avais amenés dans cette expédition pour qu’ils s’y fissent
+tuer. » Sans doute Mohammed voulait dire par là que les Songaï du Sud-
+Est, restés attachés à la dynastie lemta dont les princes avaient
+pendant longtemps résidé au milieu d’eux, n’avaient pour lui que des
+sentiments d’une fidélité douteuse.
+
+En 1506-07, l’Askia fit encore colonne dans les territoires du Mali,
+poussant son expédition jusqu’au Galam, c’est-à-dire jusqu’aux approches
+du Tekrour. Mais en 1511-12, l’autorité de l’empereur de Gao dans les
+provinces du Sahel conquises sur le Mali se trouva menacée par un chef
+peul, le _saltigué_ ou _ardo_ Tindo Galadio, qui résidait dans le
+Bakounou et qui excitait les populations contre l’Askia en se posant en
+prophète et en réformateur. Mohammed partit en guerre contre lui et le
+défit et le tua près de Nioro, à Diara, en 1512. Nous avons vu[98]
+comment Koli, fils de Tindo, s’étant enfui au Fouta avec les partisans
+de son père, affranchit ce pays de la suzeraineté des Ouolofs et y fonda
+une dynastie peule qui garda le pouvoir jusqu’au XVIIIe siècle.
+
+Mohammed tourna ensuite son ambition vers les pays situés à l’Est du
+Niger et notamment vers celui des Haoussa. En 1513, il s’empara de
+Katséna et acquit l’alliance de _Kanta_, roi du Kebbi, qui résidait
+alors dans une localité appelée Liki ou Lika et qui disposait d’une
+réelle puissance[99]. Accompagné de Kanta, l’Askia se porta jusque dans
+l’Aïr, conquit Agadès et fit son vassal du chef de cette ville qui, bien
+que toujours nommé par les Touareg, paya désormais un tribut annuel de
+1.500 ducats à l’empereur de Gao (1515). Au retour de l’expédition,
+Kanta fut fort déçu de voir que Mohammed ne lui donnait pas sa part du
+butin et il s’ouvrit de sa déconvenue au gouverneur du Dendi, qui lui
+conseilla de se taire et de ne rien réclamer ; mais les guerriers de
+Kanta ne l’entendirent point ainsi, et devant leur attitude, le roi du
+Kebbi se révolta ouvertement contre l’Askia et se proclama indépendant.
+Mohammed envoya contre lui une armée en 1517, mais Kanta remporta une
+victoire complète sur les troupes de l’Askia et, à partir de cette
+époque, le Kebbi demeura toujours indépendant de l’empire de Gao.
+
+Pendant ce temps Kama Keïta ou Gama-Faté, ancien lieutenant de
+l’empereur de Mali au Bagana, prêchait la révolte contre l’Askia ; Omar-
+Komdiago dut se porter contre lui en 1517 et le vainquit alors
+définitivement.
+
+Deux ans après (1519), Omar mourut. Mohammed se trouvait alors à
+_Sankoïra_ (village du maître) ou _Saïkoïra_ (village du fleuve),
+localité située, nous dit Sa’di, sur le Niger au delà de Gounguia en
+allant vers le Dendi et qui peut-être n’était autre que le Say
+actuel[100]. Lorsqu’il eut appris le décès de Omar, il confia les
+fonctions de gouverneur du Gourma à son autre frère Yahia ; Bala, fils
+de ce dernier, qui était jusque là simple _Adiga-farima_, fut élevé à la
+dignité de _Bango-fari_ malgré son jeune âge. Cette désignation
+inattendue suscita la jalousie des frères et des collègues de Bala ; ils
+commencèrent à former un parti hostile à l’Askia Mohammed, à son frère
+Yahia et à son ami Ali-Folen. Moussa, propre fils de l’Askia et chargé
+alors des fonctions de Fari-Mondio, se mit à la tête des mécontents.
+
+Mohammed était devenu aveugle. Ali-Folen, qui ne le quittait pas et
+était devenu son conseiller intime, parvint à dissimuler cette infirmité
+au peuple. Cependant Moussa combattait de tout son pouvoir l’influence
+que Ali-Folen avait su prendre sur l’empereur et il finit par le forcer
+à quitter la cour ; en 1527, Ali-Folen, craignant d’être assassiné par
+les séides de Moussa, s’enfuit de Gao et se réfugia auprès de Yahia qui,
+en sa qualité de gouverneur du Gourma, avait établi sa résidence
+habituelle à Tendirma.
+
+Quant à Moussa, il profita du départ de Ali-Folen et de l’absence de
+Yahia pour se révolter ouvertement contre l’autorité de son père et, en
+1528, il se rendit à Gounguia dans le but d’y créer un royaume
+indépendant dont il serait le chef. Mohammed appela alors Yahia à son
+aide et lui enjoignit d’aller à Gounguia pour ramener Moussa à
+l’obéissance, en lui recommandant de ne pas se montrer trop cruel vis-à-
+vis de ce fils rebelle et de ses partisans. Yahia partit donc pour
+Gounguia animé d’intentions conciliantes, mais Moussa le reçut les armes
+à la main ; un combat eut lieu au cours duquel Yahia fut blessé, fait
+prisonnier, dépouillé de ses vêtements et jeté à terre la face contre le
+sol ; dans cette position, Yahia chercha encore à ramener à la raison
+les révoltés, au premier rang desquels, à côté de Moussa, étaient deux
+autres fils de Mohammed, Daoud et Ismaïl, ainsi qu’un fils de Omar-
+Komdiago appelé Mohammed-Mar et surnommé Bengan-Koreï (Bengan-le-Blanc).
+Tous demeurèrent sourds aux supplications de leur oncle Yahia, qui
+mourut des suites de ses blessures et des mauvais traitements qu’il
+avait reçus.
+
+Moussa et ses partisans se rendirent ensuite à Gao, où ils entrèrent le
+26 août 1528, jour de la fête des sacrifices. Le même jour, le vieil
+empereur Mohammed I fut contraint, par les menaces de son fils Moussa,
+d’abdiquer en sa faveur ; il continua à habiter le palais impérial, mais
+cessa de s’occuper des affaires de l’Etat.
+
+2o _Règne d’Askia Moussa_ (1528-1531).
+
+Une fois maître du pouvoir, Moussa, se défiant de ses frères, voulut les
+faire assassiner. Ils se réfugièrent à Tendirma auprès de leur aîné
+_Ousmân-Youbâbo_, qui avait remplacé son oncle Yahia comme gouverneur du
+Gourma. Ousmân-Youbâbo aurait dû avoir le pas sur Moussa, qui était son
+cadet, mais leur mère commune Kamissa, qui avait une préférence pour son
+plus jeune fils, réussit à obtenir de l’aîné qu’il reconnût Moussa comme
+souverain et qu’il se déterminât à venir le saluer à Gao. Ousmân en
+effet fit équiper des pirogues pour se rendre dans la capitale ; mais au
+cours du voyage, un griot s’étant mis à chanter, Ousmân entra dans une
+violente colère et déclara que, n’acceptant qu’à contre-cœur la
+suzeraineté de son cadet, il n’était pas d’humeur à écouter des
+chansons ; on tenta de le calmer, mais son irritation ne fit que
+s’accroître et finalement il décida d’interrompre son voyage et fit
+accoster et décharger les pirogues, en jurant que jamais il ne
+couvrirait sa tête de poussière devant personne[101]. Informé de cet
+incident, Moussa quitta Gao à la tête de ses troupes et se porta sur
+Tendirma. Lorsque l’armée impériale passa à proximité de Tombouctou,
+Mahmoud, cadi de cette ville, se rendit au devant de l’Askia pour
+l’inviter à la clémence ; mais Moussa ne se laissa pas fléchir et,
+montrant des flèches empoisonnées, il dit au cadi : « Voici un soleil
+par lequel mes frères ont besoin d’être brûlés avant d’aller se mettre à
+l’ombre de ta personne. » Puis il continua sa route.
+
+Ousmân ne l’attendit pas et marcha à sa rencontre ; Moussa hésita
+d’abord à accepter le combat, son adversaire ayant avec lui deux
+lieutenants dont chacun passait pour valoir plus de mille hommes à lui
+seul ; mais, ces deux lieutenants étant venus faire leur soumission à
+l’Askia, celui-ci engagea la bataille, qui eut lieu près de Kabara,
+entre cette localité et Akenken (c’est-à-dire sur la rive gauche du
+Niger et à l’Est de Tombouctou), l’an 1528-29. Il y eut beaucoup de tués
+des deux côtés, mais en définitive Moussa demeura vainqueur et les chefs
+du parti adverse se dispersèrent dans toutes les directions. Ismaïl
+s’enfuit à Oualata auprès d’un chef touareg, neveu d’Akil qui était son
+beau-frère ; Ali-Folen se réfugia à Kano, où il mourut ; Ousmân alla se
+fixer en un lieu nommé Témen ou Tamana, où il demeura jusqu’à sa mort,
+laquelle ne survint qu’en 1556-57. Quant à Bala, fils de Yahia, dont
+l’élévation au poste de « gouverneur du Lac » avait été le prétexte de
+la révolte première de Moussa contre son père et qui, naturellement,
+avait pris parti pour Ousmân, il alla se placer sous la protection de
+Mahmoud, le cadi de Tombouctou.
+
+Moussa ayant fait proclamer que tous ceux qui chercheraient asile auprès
+du cadi de Tombouctou auraient la vie sauve à l’exception de Bala, ce
+dernier pensa sauver ses jours en mettant sur sa tête tous les livres de
+Mahmoud, mais l’Askia n’accepta pas cette sauvegarde. Alors Bala se
+décida à aller faire sa soumission ; il fut reçu à Tila, à l’Est de
+Tombouctou, où campait alors l’empereur, par un fils de ce dernier nommé
+Mohammed, qui intercéda en sa faveur auprès de son père. Mais Bala
+déclara que jamais il ne donnerait à Moussa le titre d’Askia, que jamais
+il ne se couvrirait la tête de poussière en sa présence et que jamais il
+n’accepterait de chevaucher derrière lui. Dès qu’il eut prononcé ces
+paroles, il fut mis à mort sur l’ordre de Moussa. L’empereur fit ensuite
+enterrer vivants deux docteurs qui avaient pris parti contre lui et
+massacrer les chefs des cantons du Dirma et du Bara ; puis il confia les
+fonctions de gouverneur du Gourma à son cousin Bengan-Koreï et reprit la
+route de Gao en passant par la province de Dienné.
+
+Comme il traversait Tirafeï, localité voisine de Diondio, un cheikh
+renommé qui s’appelait Mori-Maghan vint lui rendre visite pour implorer
+la grâce des chefs du Dirma et du Bara, dont il ignorait encore la
+triste fin ; ayant appris qu’ils étaient déjà exécutés, il leva ses deux
+mains sur Moussa pour le maudire. Cette malédiction prononcée par un
+saint réputé fit un certain effet sur les courtisans de l’Askia. L’un de
+ses frères, Issihak, qui lui était demeuré fidèle, confia à Bengan-Koreï
+que, si c’eût été lui que le cheikh eût maudit, il aurait tué ce dernier
+sur le champ ; lorsqu’on fut arrivé au lieu d’étape, Bengan-Koreï
+rapporta ce propos à Moussa, qui prétendit n’attacher aucune importance
+à l’incident : « D’ailleurs, ajouta-t-il, ce n’était pas pour me maudire
+que le cheikh a levé ses deux bras, mais pour repousser deux lions qui
+lui sautaient sur les épaules et que j’ai très bien vus. »
+
+Arrivé à Gao, Moussa fit jeter en prison un autre de ses frères nommé
+Abdoullah et l’y fit égorger, racontant ensuite que le malheureux était
+mort de peur. Beaucoup de ses frères ou cousins eurent un sort analogue,
+si bien que les quelques survivants, y compris Issihak, craignant pour
+leur propre personne, finirent par s’entendre entre eux pour se
+débarrasser de ce tyran sanguinaire. L’un d’eux, nommé Alou, le frappa
+un jour d’un javelot à l’épaule gauche ; Moussa rentra chez lui, retira
+le fer, pansa sa blessure et passa la nuit à ruminer une vengeance
+éclatante. Le lendemain pourtant il quittait Gao pour aller se mettre à
+l’abri dans un village voisin nommé Mansour ou Mansourou[102] ; ses
+frères l’y rejoignirent le même jour et il fut tué par Alou (12 avril
+1531).
+
+3o _Règne d’Askia Bengan-Koreï ou Askia Mohammed II_ (1531-1537).
+
+Mohammed-Bengan-Koreï, fils de Omar-Komdiago, fut proclamé empereur à
+Mansour, aussitôt après la mort de l’Askia Moussa. Alou, ayant tué ce
+dernier, s’apprêtait à monter sur le trône, ou plutôt à s’asseoir sous
+une sorte d’estrade de bois qui était réservée à l’empereur, lorsqu’il
+vit installé là Bengan-Koreï, le gouverneur du Gourma, qui s’était ainsi
+emparé des prérogatives du pouvoir sur les instances de son frère
+Ousmân-Tinferen. « Je ne suis pas homme, dit alors Alou, à briser un
+arbre avec ma tête pour qu’un autre en mange les fruits. » Et il intima
+à Bengan-Koreï l’ordre de sortir de dessous l’estrade. Mais, comme il se
+préparait à s’y asseoir lui-même, Ousmân-Tinferen lui lança un javelot
+par derrière ; Alou prit la fuite et Bengan-Koreï reçut le serment
+d’obéissance de tous les officiers. Quant à Alou, qui s’était réfugié
+auprès des Sorko qui habitaient le port de Gao, il fut tué par le chef
+de ces bateliers qui porta sa tête à Bengan-Koreï ; celui-ci remercia le
+chef du port, après quoi il le fit mettre à mort ainsi que beaucoup de
+ses gens, afin sans doute de leur apprendre à ne pas mettre leur doigt
+entre l’arbre et l’écorce.
+
+ DELAFOSSE Planche XVIII
+
+[Illustration : _Cliché Paulin_
+
+FIG. 35. — Un marché à Tombouctou.]
+
+[Illustration : _Cliché Paulin_
+
+FIG. 36. — Marché au bois à Tombouctou.]
+
+Bengan-Koreï s’installa ensuite dans le palais impérial de Gao, où
+vivait encore Mohammed Touré, le premier Askia ; il interna ce dernier
+près et à l’Ouest de Gao, dans une île du Niger. Puis il nomma son frère
+Ousmân-Tinferen au poste de _Gourman-fari_, fit revenir Ismaïl de
+Oualata et le maria à sa fille Fati. C’était un prince aimant le faste :
+il eut beaucoup de courtisans, leur donna des vêtements somptueux,
+multiplia les orchestres, les griots et griottes. Son règne fut une ère
+de richesse et de prospérité. Mais en même temps il entreprit tant
+d’expéditions militaires qu’il lassa la patience de ses sujets et que
+ceux-ci finirent par le prendre en aversion.
+
+C’est ainsi qu’il partit en guerre contre Kanta, le fameux roi du
+Kebbi ; un combat eut lieu entre les deux princes à un endroit appelé
+Ouantarmassa : Bengan-Koreï y fut défait honteusement et s’enfuit avec
+son armée, mais se trouva acculé à une mare dans laquelle les chevaux
+n’avaient pas pied ; l’Askia dut son salut au chef de la flottille
+Bakari-Ali Doundo, qui l’avait accompagné dans son expédition et qui lui
+fit traverser la mare en le portant sur ses épaules. L’empereur fut
+moins irrité de sa défaite que des risées qu’elle ne manquerait pas de
+soulever parmi les lettrés de Tombouctou, ses anciens camarades d’école.
+Depuis cette époque d’ailleurs, aucun Askia ne tenta plus d’expédition
+contre le Kebbi.
+
+Bengan-Koreï dirigea ensuite une colonne contre le village païen de
+Gourmou, situé sur la rive droite du Niger, un peu en aval de
+Tombouctou. Son lieutenant Dongoligo, chargé de surveiller la route
+conduisant au village, se mit à jouer au jeu des douze cases[103] et,
+passionné par le jeu, ne prit pas garde à un message l’avisant de
+l’approche de l’ennemi, lequel se portait au devant de l’armée
+impériale. Il s’ensuivit une panique que l’intervention personnelle de
+l’Askia parvint cependant à faire cesser et, en définitive, les gens de
+Gourmou furent vaincus.
+
+Peu après, Ismaïl, fils de Mohammed I, se rendit une nuit dans l’île où
+son père était prisonnier. Celui-ci se plaignit fort de ce que ses fils
+ne faisaient rien pour le sortir de cette île, où les moustiques le
+dévoraient et où les grenouilles sautaient jusque sur lui ; il pria
+Ismaïl d’aller trouver un eunuque qui, abordé d’une certaine manière que
+le vieil empereur détrôné indiqua à son fils, remettrait à ce dernier un
+trésor : à l’aide de ce trésor, Ismaïl devait pouvoir acheter la
+complicité de Souma-Kotobâgui, l’un des amis de Bengan-Koreï, et obtenir
+ainsi la liberté de Mohammed I. Ismaïl fit ce que lui avait dit son
+père, mais ne put arriver à aucun résultat, et ce ne fut que lors de
+l’avènement au trône du même Ismaïl, en 1537, que le malheureux
+vieillard fut enfin rendu à la liberté.
+
+Déjà l’on commençait à murmurer contre Bengan-Koreï. En 1535-36 sévit
+une épidémie appelée _kafi_ ou _gafé_, distincte de la variole mais
+aussi meurtrière, qui fut attribuée à la colère du Ciel contre l’Askia
+régnant. L’un des courtisans de l’empereur lui ayant rapporté les
+murmures du peuple, les autres dignitaires de la cour forcèrent le
+souverain à leur livrer le nom du dénonciateur, qui s’appelait Yari-
+Songo-Dibi ; puis, s’étant emparés de sa personne, ils le teignirent en
+rouge, en noir et en blanc, et le promenèrent, ainsi arrangé, sur un
+ânon, par les rues de Gao.
+
+L’année suivante (1537), Bengan-Koreï se trouvait à Mansour, près Gao,
+lorsqu’il eut l’idée d’envoyer en expédition le gouverneur du Dendi,
+Mar-Tamza, en le menaçant de la révocation s’il ne réussissait pas dans
+les opérations qui lui étaient confiées et en le faisant surveiller par
+des espions. Mar-Tamza, s’étant débarrassé de ces derniers, déposa
+Bengan-Koreï dans ce même village de Mansour où il avait été proclamé
+six ans auparavant (23 avril 1537).
+
+4o _Règne d’Askia Ismaïl_ (1537-1539).
+
+Le jour même de la déposition de Bengan-Koreï, Mar-Tamza fit proclamer
+empereur Ismaïl, fils de Mohammed I, à un endroit appelé _Târa_, contigu
+au village de Mansour. Aussitôt Ismaïl envoya un messager à Gao, pour
+que la garnison empêchât Bengan-Koreï de pénétrer dans la capitale, puis
+il expédia des agents dans la direction du Haoussa et dans celle du
+Gourma[104], afin de rattraper dans sa fuite l’Askia déposé. Mais ce
+dernier réussit à se sauver dans la direction de Tombouctou. Il était en
+route depuis deux jours sans avoir pu manger de colas, dont il était
+très friand, lorsqu’il croisa un messager qu’il avait envoyé à Dienné
+alors qu’il était au pouvoir et qui revenait par le fleuve avec des
+provisions. Ce messager accosta aussitôt à l’endroit où se trouvait
+Bengan-Koreï et lui donna des colas ; l’ancien Askia les mangea avec
+avidité, mais les vomit aussitôt, ce à quoi il était sujet depuis
+longtemps. Le messager lui offrit ensuite de le prendre dans sa pirogue,
+mais Bengan-Koreï refusa, gagna Tombouctou et y demander l’hospitalité
+au cadi Mahmoud ; après s’être reposé quelques jours, il se dirigea vers
+Tendirma pour y rejoindre son frère Ousmân-Tinferen. Le lendemain de son
+départ de Tombouctou y arrivèrent des cavaliers envoyés à sa poursuite
+par Ismaïl ; continuant leur chemin, ils atteignirent le fugitif près du
+lac de Goro, un peu en aval d’El-Oualedji. Cependant Bengan-Koreï
+n’était pas seul : des partisans l’avaient accompagné dans sa fuite,
+parmi lesquels son fils Bakari, et d’autre part Ousmân-Tinferen était
+venu au devant de lui ; les cavaliers d’Ismaïl, dans ces conditions,
+n’osèrent pas mettre la main sur lui et retournèrent sur leurs pas.
+Ousmân-Tinferen proposa alors à son frère de le ramener à Gao et de le
+replacer sur le trône, mais Bengan-Koreï lui fit observer qu’un tel
+projet était irréalisable, parce qu’il avait, durant son règne, renforcé
+tellement le corps d’armée de Gao qu’entreprendre de lutter contre cette
+troupe aurait été une folie. « D’ailleurs, ajouta-t-il, les gens du
+Songaï, quand ils en veulent à quelqu’un, ne lui pardonnent jamais. »
+Cependant Ismaïl envoya de nouveaux cavaliers, sous la conduite de Yari-
+Songo-Dibi, contre Ousmân-Tinferen et Bengan-Koreï, mais, arrivés en
+face de Tendirma, sur la rive droite du Niger, ces cavaliers se
+contentèrent de crier des insultes à travers le fleuve et se retirèrent
+sans avoir osé engager le combat. Pourtant l’Askia déposé ne se sentait
+pas en sécurité sur le territoire de l’empire et, accompagné de son fils
+et de son frère, il se réfugia dans le Sud du Mali, dans la province de
+Sangara-Soma. Son fils Bakari s’y maria. Mais les Mandingues du Sud
+abreuvaient les émigrés de telles humiliations que Ousmân alla habiter
+Oualata, tandis que Bengan-Koreï se fixait à Sama, sur le Niger, près de
+Sansanding[105].
+
+Le jour de l’avènement d’Ismaïl, lorsque le héraut l’avait proclamé
+Askia, le nouvel empereur avait eu une violente émotion et avait perdu
+du sang par l’anus. Effrayé de cet accident, il déclara que cela
+provenait de ce qu’il avait juré autrefois fidélité à Bengan-Koreï, que
+c’était un présage indiquant qu’il ne règnerait pas longtemps et qu’au
+reste, s’il avait accepté le pouvoir, c’était uniquement pour libérer
+son père et ramener ses frères à la cour. Dès le début de son règne en
+effet, en 1537, il fit sortir son père de l’île où il était retenu
+prisonnier et le ramena à Gao : Mohammed Touré y mourut peu après, le 2
+mars 1538.
+
+En 1537-38, Ismaïl fit une expédition à Dori. Ensuite il en fit une
+autre contre un chef païen nommé Bagaboula, qui résidait dans le Gourma,
+c’est-à-dire sur la rive droite du Niger. Bagaboula s’enfuit avec ses
+gens devant les troupes de l’Askia ; Hamadou, petit-fils de Mohammed I,
+qu’Ismaïl avait nommé _Gourman-fari_ en remplacement de Ousmân-Tinferen,
+poursuivit Bagaboula avec des cavaliers, mais le chef païen lui résista
+et lui tua neuf cents soldats, après quoi il fut tué lui-même. Les
+troupes de Hamadou, à la suite de leur victoire si chèrement achetée,
+firent un tel nombre de captifs que le prix des esclaves tomba à Gao à
+300 cauries[106].
+
+Ismaïl mourut en novembre 1539 à l’âge de trente ans. L’armée, qui se
+trouvait alors en expédition, rentra aussitôt à Gao pour choisir un
+nouvel empereur.
+
+5o _Règne d’Askia Issihak I_ (1539-1549).
+
+Issihak, frère d’Ismaïl, fut proclamé Askia le 27 décembre 1539. Ce fut
+le plus illustre et le plus redouté des empereurs de Gao. Pour
+s’affranchir de la tutelle de l’armée, qui faisait et défaisait les
+souverains et les tenait dans sa main, il inaugura son règne en faisant
+mettre à mort la plupart des généraux. Il fit également assassiner à
+Oualata Ousmân-Tinferen par un Berbère de la tribu des Zaghrâna auquel
+il avait promis trente génisses comme prix de son forfait et qu’il fit
+tuer à son tour lorsque le meurtrier vint toucher sa récompense. Ensuite
+il fit exécuter Hamadou, le gouverneur du Gourma, ainsi que Souma-
+Kotobâgui ; puis il destitua le chef de la flottille, Bakari-Ali-Doundo,
+qu’il redoutait, et le remplaça par un nommé Moussa. Sa’di rapporte que
+l’empereur ayant interpellé le chef de la flottille par son titre (_Hi-
+koï_), en lui disant en public : « Hi-koï, tu prendras rang désormais
+après le Hombori-koï ! », Bakari-Ali-Doundo fit semblant de ne pas
+entendre ; Issihak répéta son injonction, en s’adressant à Bakari par
+son nom, et ce dernier alors s’écria : « J’obéirai à tes ordres,
+maintenant que je sais que c’est à Bakari qu’ils s’appliquent ; quant au
+Hi-koï, jamais il ne prendra rang après le Hombori-koï. » Toute
+l’assistance admira cette riposte, qui équivalait à une démission, mais
+rappelait l’empereur à l’observation des usages établis. C’est à la
+suite de cette réplique que Bakari-Ali-Doundo fut remplacé par Moussa.
+
+En 1542-43, Issihak I fit une expédition contre Ntoba, à l’Ouest-Sud-
+Ouest de San, la ville la plus reculée du Bendougou. En revenant, il
+passa par Dienné, dont il fit nettoyer la mosquée, auprès de laquelle se
+trouvait un gros tas d’immondices. C’est au cours de ce voyage qu’il
+remarqua la présence d’esprit et l’ascendant d’un docteur mandingue
+nommé Mahmoud Barhayorho ; peu après, il le fit nommer cadi de Dienné, à
+la mort du cadi alors en exercice. En 1544-45, l’empereur conduisit une
+colonne dans le Dendi contre Kokoro-Kâbi (?).
+
+Il avait nommé Ali Kotia gouverneur du Gourma en remplacement de
+Hamadou, puis, Ali Kotia étant tombé en disgrâce, il l’avait remplacé
+par son frère Daoud. En 1545-46, il confia à ce dernier le commandement
+d’une expédition dirigée contre Mali. Daoud pénétra dans la capitale
+même de l’empire mandingue, que l’empereur de Mali avait évacuée, et y
+demeura sept jours durant lesquels il obligea tous ses soldats à faire
+leurs ordures dans le palais impérial. Après son départ, lorsque les
+Mandingues revinrent dans la ville et trouvèrent la demeure de leur
+souverain remplie de matières fécales, ils s’étonnèrent à la fois,
+rapporte Sa’di, « du grand nombre des soldats du Songaï, de leur
+abjection et de leur stupidité ».
+
+Vers cette même époque, Issihak I reçut de Moulaï Ahmed-el-Aaredj,
+sultan du Maroc, une lettre l’invitant à céder à ce dernier les mines de
+sel de Teghazza. L’empereur de Gao répondit : « L’Ahmed qui m’a fait ces
+propositions ne saurait être le sultan actuel du Maroc, et quant à
+l’Issihak qui les écoutera, ce n’est pas moi : cet Issihak-là est encore
+à naître. » Puis il envoya deux mille méharistes touareg, avec ordre de
+saccager la partie du Dara voisine de Marrakech, sans d’ailleurs tuer
+personne. Ces Touareg pillèrent le marché des Beni-Sebeh, sans du reste
+mettre personne à mort, puis s’en retournèrent.
+
+En 1549 l’Askia Issihak I, s’étant rendu à Gounguia, y contracta la
+maladie dont il devait mourir[107]. Daoud, prévenu, se rendit à Gao pour
+être prêt à tout événement ; mais auparavant, il avait voulu conjurer la
+rivalité possible du gouverneur du Haribanda, nommé Bakari, et avait eu
+recours aux offices d’un magicien réputé : ce dernier, ayant fait
+approcher un baquet rempli d’eau, prononça quelques formules et appela
+Bakari ; aussitôt sortit de l’eau un être ressemblant à Bakari, que le
+magicien enchaîna, perça d’une lance et fit disparaître ; Bakari mourut
+effectivement le jour même de l’arrivée de Daoud à Gao. Ainsi débarrassé
+de son rival, Daoud se rendit à Gounguia, où il arriva quelques jours
+avant la mort d’Issihak I, laquelle eut lieu le 23 mars 1549.
+
+Issihak laissait la réputation d’un prince glorieux mais cupide : Sa’di
+rapporte qu’il avait extorqué 70.000 pièces d’or aux négociants de
+Tombouctou par l’intermédiaire d’un griot qui, allant sans cesse de Gao
+à Tombouctou, se faisait donner de l’argent au nom de l’empereur.
+
+6o _Règne d’Askia Daoud_ (1549-1582).
+
+Daoud, frère d’Ismaïl et fils comme lui de Mohammed I, fut proclamé à
+Gounguia le 24 mars 1549 et fit le 30 mars son entrée solennelle à Gao.
+Il commença par nommer de nouveaux fonctionnaires : le Zaghrâni Ali
+Kotia fut replacé dans la charge de _Gourman-fari_ ; Mohammed-Bengan,
+fils du nouvel Askia, devint _Fari-mondio_ ; El-hadj, frère de Daoud,
+fut nommé _Koré-farima_ ; Moussa, chef de la flottille, fut mis à mort
+et remplacé par Ali Dâdo ; seul, le _Dendi-fari_, Mohammed-Bengan-
+Simbilo, demeura en fonctions, pour être remplacé à sa mort par l’ancien
+_Hi-koï_ Bakari-Ali-Doundo, qu’Issihak I avait destitué.
+
+En octobre-novembre 1549, Daoud fit une expédition contre les Mossi. En
+1550 il se porta dans le Bagana et y combattit les Peuls du Massina,
+commandés par le _fondo-koï_ ou _ardo_ Diâdié-Toumané, qu’il vainquit
+près de Nampala, sur la route de Sokolo à Soumpi, dans une localité
+appelée Toï, Tirmissi ou Kouma[108]. Il ramena de cette expédition
+beaucoup de chanteurs et de chanteuses de la caste des Mabbé, qu’il
+installa à Gao dans un quartier spécial. Comme il passait à Tendirma en
+revenant du Massina (1551), une épidémie éclata dans cette dernière
+ville, au quartier appelé Gordio, et fit de nombreuses victimes.
+
+En 1552, un conflit éclata entre Daoud et Kanta, roi du Kebbi, conflit
+qui se termina par un traité de paix conclu l’année suivante. Une fois
+tranquillisé de ce côté, Daoud envoya de Gounguia, en 1554, vingt-quatre
+cavaliers résolus, placés sous le commandement du _Hi-koï_ Ali Dâdo,
+avec mission d’opérer des razzias du côté de Katséna, chez les Haoussa.
+Cette petite troupe se heurta près de Karfata à 400 cavaliers de l’armée
+de Katséna, qui lui tuèrent quinze hommes dont Ali Dâdo et blessèrent et
+firent prisonniers les neuf autres. Après quoi les cavaliers haoussa
+renvoyèrent les prisonniers à Daoud, on les comblant d’égards à cause de
+leur courage.
+
+En 1554-55, l’Askia, se trouvant à Bornou (rive droite du Niger en aval
+de Gao), remonta le fleuve jusqu’à Ouaratyi-Bakari (?) et expédia de là
+le _Sao-farima_ Mohammed-Konaté, sans doute un Soninké ou un Mandingue,
+et le nouveau _Hi-koï_ Kama Koli, avec des troupes, dans les montagnes
+du Tombola. L’année suivante (1555-56), Daoud en personne se porta
+jusqu’à Boussa, qu’il pilla ; mais beaucoup de ses soldats se noyèrent
+dans les rapides au cours de cette expédition.
+
+En 1558-59, ce fut contre l’empereur de Mali que l’empereur de Gao fit
+colonne. S’étant rendu dans le Fara-sora (province nord de cet empire),
+il rencontra à Dibikarala — sans doute du côté de Sokolo — le lieutenant
+de l’empereur de Mali qui commandait cette province, et que soutenait le
+_Ghana-faran_[109]. Il les vainquit et fit un grand nombre de captives,
+parmi lesquelles se trouvait une fille de l’empereur de Mali nommée
+Nâra ; Daoud l’épousa et la fit conduire à Gao couverte de bijoux,
+accompagnée de nombreux esclaves portant des ustensiles de ménage en or
+et beaucoup de bagages, ce qui indique que les souverains du Mali
+étaient encore, à cette époque, très riches et très considérés. Tandis
+que l’Askia revenait au Songaï mourut à Sama Bengan-Koreï, l’ancien
+empereur détrôné, qui était devenu aveugle ; Sa’di raconte que Daoud
+avait établi son campement en face de Sama, sur la rive gauche du Niger,
+et qu’il envoya ses musiciens donner une aubade à Bengan-Koreï ; le
+bruit que firent les musiciens occasionna à Bengan-Koreï une rupture
+d’anévrisme dont il mourut. De Sama, Daoud se rendit à Dienné, où il
+reprocha fort au chef de la ville, El-Amîn, ancien palefrenier de
+Mohammed I, d’avoir laissé les _Bambara_[110] venir en grand nombre à
+Dienné et y prendre une prépondérance menaçante.
+
+En 1561-62[111], l’Askia opéra une razzia chez les Mossi, dont il avait
+atteint le pays en partant de Bornou (au sud de Gao).
+
+Quelques années auparavant, en 1556-57, Mohammed Ikoma, qui exerçait à
+Teghazza les fonctions de percepteur pour le compte de l’empereur de
+Gao, avait été tué par un homme du Tafilelt nommé Ez-Zobeïri, sur
+l’ordre du sultan du Maroc Mohammed-El-Kebir. Des Touareg transportant
+du sel avaient été massacrés en même temps que lui. Ceux qui échappèrent
+au massacre étaient venus demander à Daoud l’autorisation de délaisser
+les mines de Teghazza et d’en exploiter d’autres qu’ils connaissaient
+dans la même région. L’Askia accorda l’autorisation demandée et ce fut
+ainsi que, vers 1562, on commença à tirer du sel d’un point situé entre
+Teghazza et Taodéni, point connu sous le nom de _Teghazzat-el-Ghizlân_
+(Teghazza des Gazelles).
+
+En 1564, Daoud envoya Bakari-Ali-Doundo dans le pays de _Barka_[112]
+pour y combattre un chef nommé Boni, « sorte de démon rusé, habile et
+très méfiant ». Bakari partit en mai, moment où la chaleur était
+extrême, et passa à travers des déserts inhabités, afin de cacher à tout
+le monde le but de son expédition, dont il n’avait même pas informé ses
+troupes. Il réussit à tomber sur Boni à l’improviste, en dévalant du
+haut d’une montagne. Boni n’aurait jamais cru qu’une colonne venant de
+Gao eût pu arriver en son pays à cette époque de l’année. L’armée de
+Bakari tua un grand nombre d’ennemis et Boni fut parmi les morts.
+L’expédition rentra à Gao au mois de juillet de la même année[113].
+
+Sa’di nous rapporte qu’en 1570, Daoud fit colonne « contre Souro
+Bantamba ou Bantanna (?) dans le Mali » et que ce fut sa dernière
+expédition dans l’_Atarama_, c’est-à-dire vers l’Occident. Il avait avec
+lui les chefs de deux tribus berbères, celle des _Maghcharen_[114] et
+celle des _Indassen_, chacun de ces chefs disposant de douze mille
+guerriers touareg. « Daoud, dit Sa’di, fit avec eux la guerre contre les
+Arabes de ces contrées. » J’ignore ce qu’il faut entendre par Souro
+Bantamba, s’il s’agit d’un homme ou d’un pays, et je n’ai pu identifier
+le mot « Atarama ». Mais j’imagine que le mot « Mali » est pris ici,
+ainsi que cela a lieu souvent chez l’auteur du _Tarikh-es-Soudân_, dans
+une acception purement géographique désignant les pays situés entre le
+Niger et l’Océan, et que les Arabes dont il est question n’étaient
+autres que les Beni-Hassân, qui devaient commencer à cette époque la
+conquête du Hodh sur les Berbères.
+
+Au retour de cette expédition, l’Askia passa par Tombouctou et donna de
+l’argent pour l’achèvement de la nouvelle grande mosquée ; une fois
+revenu à Gao, il envoya au cadi El-Akib quatre mille poutres d’un bois
+appelé _gangou_ ou _kanko_, pour en terminer la construction. Cette
+mosquée était destinée à remplacer celle édifiée en 1325 sur l’ordre de
+l’empereur mandingue Kankan-Moussa et qui était tombée en ruines ; elle
+fut élevée sur l’emplacement de cette dernière et subsista jusqu’à notre
+époque : les restes en sont encore visibles de nos jours.
+
+Ensuite Daoud dirigea une colonne contre la ville de _Diobango_, dans le
+Nord-Ouest de la Boucle, fit razzier _Sini_ par Yakouba et pilla lui-
+même _Daa_[115]. Il tenta aussi une expédition au Mossi, mais sans
+succès, puis en fit une autre sans plus de succès contre _Loulâmi_ dans
+le Dendi.
+
+En 1577-78 mourut le sultan du Maroc Abdelmalek, qui eut pour successeur
+Ahmed, surnommé plus tard Ed-Déhébi. Celui-ci fit demander à Daoud de
+lui abandonner l’exploitation des mines de Teghazza pendant un an et lui
+envoya en cadeau dix mille pièces d’or ; les deux souverains devinrent
+amis et, lorsque Daoud vint à mourir quelques années plus tard, le
+sultan Ahmed prit le deuil.
+
+En 1578 mourut Yakouba qui fut remplacé, comme gouverneur du Gourma, par
+Mohammed-Bengan, fils de l’empereur Daoud. Ce Mohammed-Bengan fit en
+1579 une expédition contre les habitants des monts Dom — les Dogom —,
+qui avaient résisté à Sonni Ali et à Mohammed I. Les troupes que lui
+avait fournies son père étaient commandées par un officier nommé Yassi,
+auquel Daoud avait formellement recommandé de n’exposer ses hommes à
+aucun danger inutile ni à aucune surprise. Aussi, quand Mohammed-Bengan
+ordonna d’escalader la montagne sur laquelle s’était retranché l’ennemi,
+Yassi s’y refusa. Cependant un montagnard nommé Maa, célèbre pour sa
+corpulence, guettait l’armée, debout sur un pic ; un cavalier de
+Mohammed-Bengan parvint à escalader la montagne en se dissimulant
+derrière les rochers, tomba à l’improviste sur Maa et le tua d’un coup
+de javelot. Les Dogom en conçurent une grande frayeur de la cavalerie
+songaï ; néanmoins, mal secondé par Yassi, Mohammed-Bengan se retira
+sans avoir livré combat.
+
+En 1582, alors qu’une épidémie terrible décimait Tombouctou, des
+pillards peuls du Massina attaquèrent une embarcation montée par
+Mohammed-el-Hadj, fils de l’Askia Daoud, qui revenait de Dienné, et ils
+la pillèrent. C’était la première fois que pareille chose se produisait
+depuis la fondation de l’empire de Gao. Le roi du Massina était alors
+Boubou-Mariama. A la suite de cet incident, Mohammed-Bengan marcha sur
+le Massina, ravagea le pays et fit périr beaucoup de gens, en
+particulier des lettrés, ce qui conduisit Daoud à désapprouver cette
+expédition.
+
+L’Askia mourut peu après (juillet-août 1582), dans son village de
+culture de Tondibi[116], à 50 kilomètres en amont de Gao, où il résidait
+habituellement depuis plusieurs années. Son corps fut transporté en
+pirogue à Gao, où on l’enterra.
+
+7o _Règne d’Askia Mohammed III ou Mohammed-el-Hadj II_ (1582-1586).
+
+Ce souverain passe pour avoir été le plus grand empereur de Gao après
+son homonyme Mohammed-el-Hadj I, fondateur de la dynastie des Askia.
+Lorsqu’il apprit la mort de son père Daoud, il partit à cheval pour Gao,
+suivi à distance par ses frères, qui n’hésitèrent pas à le proclamer
+Askia, en raison de l’absence de leur aîné Mohammed-Bengan, alors
+gouverneur du Gourma. Après les funérailles de Daoud, tout le monde
+prêta serment d’obéissance à El-Hadj II, à Gao, le 7 août 1582. Le
+nouvel empereur était atteint d’ulcères aux jambes, aussi ne se mit-il
+jamais à la tête des troupes et ne fit-il aucune expédition militaire.
+
+Mohammed-Bengan, lorsqu’il avait appris la maladie de Daoud, était parti
+pour Gao ; mais à Tombouctou, il apprit la mort de son père et
+l’avènement d’El-Hadj. Il retourna alors chez lui, rassembla des troupes
+pour marcher sur la capitale et revint à Tombouctou ; là, il changea
+d’avis et pria le cadi de faire mander à El-Hadj qu’il résignait ses
+fonctions de gouverneur de Gourma pour se fixer à Tombouctou et s’y
+livrer à l’étude, puis il licencia ses troupes, qui rejoignirent El-Hadj
+à Gao. L’empereur accepta la démission de Mohammed-Bengan et le remplaça
+par El-Hâdi, un autre de ses frères. Cependant les chefs de l’armée
+prièrent l’Askia de ne pas autoriser Mohammed-Bengan à demeurer à
+Tombouctou, car ils y envoyaient souvent des messagers pour leurs
+affaires et ils craignaient qu’on ne vint dire à El-Hadj qu’ils
+envoyaient ces messagers pour comploter avec le frère aîné de
+l’empereur. El-Hadj expédia donc à Tombouctou des émissaires qui
+s’emparèrent de Mohammed-Bengan et l’internèrent à Ganto, sur la rive
+droite du Niger, à 50 kilomètres en amont de Rhergo, où il demeura
+jusqu’à l’avènement de Mohammed-Bani.
+
+Bakari, fils de l’ancien Askia détrôné Bengan-Koreï, apprenant
+l’avènement d’El-Hadj, quitta le Karadougou, où il se trouvait depuis la
+fuite de son père au Mali, et se rendit à Gao, où l’empereur le traita
+avec beaucoup d’égards et le nomma gouverneur du Bagana. Bakari alla
+s’établir à Tendirma et fut considéré comme le lieutenant du gouverneur
+du Gourma.
+
+Cependant Boubou-Mariama, roi du Massina, avait déclaré que jamais il ne
+ferait sa soumission à El-Hadj. Celui-ci chargea Bakari de l’arrêter par
+surprise et de le lui amener, ce qui fut fait. Boubou-Mariama, une fois
+en présence de l’Askia, nia avoir tenu les propos qu’on lui prêtait ;
+El-Hadj lui offrit alors de lui rendre son royaume, mais Boubou préféra
+demeurer à Gao à la cour de l’empereur et fut remplacé au Massina par
+Hamadou-Amina.
+
+En 1584, El-Hâdi, gouverneur du Gourma, quitta Tendirma pour aller à Gao
+dans le but de détrôner son frère. Avant d’arriver à la capitale, il
+rencontra des envoyés d’El-Hadj qui l’invitèrent à retourner sur ses
+pas, mais il refusa d’obéir et entra à Gao revêtu d’une cuirasse et
+précédé de musiciens. L’empereur était malade et incapable d’agir. Le
+gouvernement du Dendi se trouvait alors vacant depuis la mort de Bâna,
+qui avait remplacé Kama Koli. Alors Bakari Siladyi, qui avait succédé
+comme chef de la flottille à Ali Dâdo, dit à El-Hadj : « Nomme-moi
+_Dendi-fari_ et je t’amènerai El-Hâdi prisonnier. » Bakari Siladyi eut
+sa nomination, réussit à attirer El-Hâdi dans la maison du prédicateur
+de la mosquée et le fit arrêter là ; El-Hadj fit périr sous les coups
+les partisans d’El-Hâdi et fit interner celui-ci à Ganto.
+
+Vers cette époque, Ahmed, sultan du Maroc, envoya une ambassade à Gao
+avec de superbes cadeaux pour El-Hadj ; le but secret de cette ambassade
+était de recueillir des informations sur le Soudan et sur les forces
+militaires de l’empire de Gao. El-Hadj reçut brillamment l’ambassadeur
+marocain et lui fit présent de nombreux esclaves, de 80 eunuques, etc.
+Peu après on apprenait que le sultan Ahmed avait envoyé 20.000 hommes
+sur Ouadân, dans le Nord-Est de la Mauritanie actuelle, avec ordre de
+pousser au Sud et de s’emparer de tous les pays qu’ils rencontreraient
+sur les rives du Sénégal et au-delà, et de poursuivre leur route jusqu’à
+Tombouctou. Cette armée d’ailleurs fut décimée par la faim et la soif et
+les survivants retournèrent au Maroc sans avoir rien accompli du plan
+dicté par le sultan.
+
+Plus tard, ce dernier expédia deux cents fusiliers à Teghazza. Les
+habitants, prévenus à temps, s’enfuirent les uns à El-Hamdiya, les
+autres au Touat ou ailleurs. Quant aux notables, ils vinrent demander
+protection à El-Hadj, qui, se sentant trop faible pour reprendre
+Teghazza aux Marocains, décida qu’on n’extrairait plus de sel de la mine
+(1585) : Teghazza fut donc abandonnée à cette époque. Les Bérabich et
+les Messoufa qui exploitaient les carrières de Teghazza et de Teghazzat-
+el-Ghizlân se répandirent de divers côtés pour chercher d’autres
+salines ; un certain nombre se portèrent à Taodéni, y pratiquèrent des
+fouilles et y trouvèrent du sel en abondance, et c’est ainsi que Taodéni
+remplaça Teghazza, qui d’ailleurs fut réoccupée peu après par les
+troupes de l’Askia, les Marocains étant repartis ; l’exploitation de
+Teghazza ne fut abandonnée définitivement qu’en 1596.
+
+Cependant les frères d’El-Hadj se révoltèrent contre lui ; ils allèrent
+trouver l’un d’eux, Mohammed-Bani, l’amenèrent à Gao et le proclamèrent
+empereur en remplacement d’El-Hadj le 15 décembre 1586. L’Askia déposé
+mourut quelques jours après.
+
+8o _Règne d’Askia Mohammed-Bani_ (1586-1588).
+
+Dès son avènement, Mohammed-Bani nomma son frère Sâlih gouverneur du
+Gourma et fit mettre à mort Mohammed-Bengan et El-Hâdi, internés à
+Ganto, où ils furent enterrés. On n’eut que du mépris pour le nouvel
+empereur, qui était cruel — bien que surnommé « le Bon » (_Bani_) — et
+n’avait aucune capacité. Ses frères, qui l’avaient fait proclamer,
+complotèrent sa déposition et son remplacement par Nouha, frère utérin
+d’El-Hâdi ; mais le complot fut éventé, les conspirateurs révoqués de
+leurs fonctions et Nouha interné dans le Dendi.
+
+En 1588, le _Balama_ Mohammed-es-Sâdik, dit _Saliki Tounkara_, frère de
+l’Askia et de Sâlih, tua Alou, chef de Kabara, homme tyrannique et
+pervers, s’empara de ses richesses, et excita Sâlih à la révolte en lui
+promettant le trône. Sâlih se rendit à Kabara à l’appel de Sâliki, mais
+son entourage lui conseilla de se méfier de ce dernier et d’exiger de
+lui, comme preuve de sa bonne foi, qu’il livrât le trésor d’Alou. Le
+Balama ayant refusé, Sâlih lui livra bataille, mais fut tué de la main
+même de Saliki. Celui-ci réunit ses propres troupes et celles de Sâlih
+et marcha sur Gao. Mohammed-Bani fut averti de la révolte du Balama par
+Mar-Nafa, petit-fils de Mohammed I, que Saliki avait fait prisonnier
+mais qui avait pu s’échapper et s’était enfui à Gao, ayant encore au
+pied l’un des anneaux de ses chaînes.
+
+Dans l’armée du Balama se trouvait Bakari, gouverneur du Bagana, ainsi
+que les chefs du Hombori, du Bara, du Karadougou, etc. Mohammed-Bani
+quitta Gao le 9 avril 1588 pour se porter à la rencontre des révoltés
+mais mourut le même jour, de colère prétendent certains, d’une
+congestion disent les autres : malgré la chaleur en effet il avait
+revêtu une cuirasse qui, vu son obésité, le serrait trop étroitement.
+
+9o _Règne d’Askia Issihak II_ (1588-1591).
+
+Le lendemain de la mort de Mohammed-Bani, Issihak, autre fils de Daoud,
+fut proclamé empereur à Gao. Lorsque la nouvelle parvint au camp du
+Balama Saliki Tounkara, les troupes qui accompagnaient ce dernier lui
+prêtèrent serment de fidélité et le proclamèrent Askia de leur côté.
+Tombouctou reçut le 21 avril un message du Balama et le reconnut à son
+tour comme Askia, en organisant de grandes fêtes de réjouissance, car,
+dit Sa’di, « les gens de Tombouctou avaient en réalité une grande
+affection pour ce prince qui s’illusionna lui-même et illusionna les
+autres ».
+
+A Gao, on redoutait fort Saliki, et Issihak demeurait inactif.
+Aboubakari Lambaro, secrétaire d’Issihak, représenta à ce dernier que
+l’influence du Balama grandissait au dehors et qu’il était nécessaire de
+le combattre, et il engagea l’empereur à confier la direction de la
+résistance à Oumar Kato et à Mohammed, fils d’El-Hadj II, ce que fit
+Issihak. Oumar Kato jura en public d’amener le lendemain le Balama à Gao
+et de le tuer de sa lance, et il fit faire le même serment par toute
+l’armée. Saliki campait alors à Goumbou-koïra, village situé en amont et
+non loin de Gao ; il fut attaqué là par l’armée d’Issihak : le premier
+assaillant fut Mar-Nafa, qui lança son javelot contre la tente du
+Balama ; ensuite arriva un corps de Touareg, puis ce fut le tour de la
+cavalerie d’Issihak d’engager l’attaque. Alors le Balama s’élança dans
+la direction d’Issihak, mais il se heurta à Oumar Kato, qui lui lança un
+javelot : Saliki avait un casque et le javelot, ayant frappé le casque,
+ricocha en l’air. Le Balama lutta toute la journée mais fut enfin vaincu
+et s’enfuit à Tombouctou, où il arriva le 25 avril, avec le gouverneur
+du Bagana et les chefs du Hombori et du Bara, tous blessés sauf le
+premier ; de là, il se rendit à Tendirma, traversa le Niger[117] et se
+sauva sur la rive droite, du côté des falaises, avec le chef du Hombori
+et celui de Boni. Les gens d’Issihak parvinrent à rejoindre les fugitifs
+et mirent la main sur le Balama et le chef de Boni, qui furent conduits
+à Ganto, puis mis à mort et enterrés dans cette localité, près de
+l’endroit où avaient été ensevelis Mohammed-Bengan et El-Hâdi. Quant au
+chef du Hombori, il fut cousu dans une peau de bœuf et jeté tout vivant
+dans un trou qu’on recouvrit de terre, dans une écurie d’un quartier de
+Gao appelé Sonnougoro. Ensuite Issihak fit également mettre à mort le
+chef des Touareg de Tombouctou et le maire de cette ville. Beaucoup
+d’autres complices du Balama furent tués, d’autres emprisonnés, d’autres
+fouettés, dont plusieurs jusqu’à ce que mort s’ensuivit. Les cruautés
+capricieuses d’Issihak II remplissent quatre pages du _Tarikh-es-
+Soudân_.
+
+ DELAFOSSE Planche XIX
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 37. — Griots et chefs Mossi, à Ouagadougou.]
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 38. — Musiciens et danseurs Mossi, à Yâko.]
+
+Cependant l’Askia vainqueur allait bientôt voir surgir devant lui un
+ennemi plus sérieux que Saliki Tounkara. Nous avons vu que, depuis le
+règne d’Issihak I, c’est-à-dire depuis une quarantaine d’années, les
+sultans du Maroc n’avaient pas cessé de convoiter les mines de sel de
+Teghazza et qu’ils avaient usé tour à tour de la menace, des cadeaux et
+de la guerre pour se les approprier, sans succès du reste. Mais, depuis
+le retour à Marrakech de l’ambassade qu’il avait envoyée à l’Askia El-
+Hadj II, les convoitises du sultan Ahmed s’étaient étendues plus loin
+que Teghazza : ce n’était plus seulement le sel du Sahara qui le
+tentait, c’était surtout l’or du Soudan, cet or dont la conquête devait
+lui valoir plus tard le surnom d’_Ed-Déhébi_ « le Doré ». J’ai relaté
+plus haut qu’en 1584, un an avant l’affaire de Teghazza, une forte armée
+marocaine envoyée dans l’Adrar pour se porter de là sur le Sénégal avait
+échoué piteusement ; mais le sultan Ahmed n’avait pas pour cela renoncé
+à ses projets sur le Soudan.
+
+Un Berbère nommé Ould-Kirinfel, fonctionnaire d’Issihak II tombé en
+disgrâce et interné par ordre de l’Askia à Teghazza, parvint en 1589 à
+s’échapper et se réfugia à Marrakech. A cette époque, le sultan Moulaï
+Ahmed se trouvait à Fez, où il était allé réprimer une révolte. Ould-
+Kirinfel lui adressa une lettre dans laquelle il lui dépeignait la
+mauvaise situation politique de l’empire de Gao et l’engageait à
+profiter de la faiblesse de l’Askia Issihak II pour s’emparer de ses
+Etats. Impressionné par cette lettre, Ahmed envoya un message à Issihak,
+demandant à ce dernier d’abandonner l’exploitation des mines de Teghazza
+et de Taodéni à celui qui protégeait tout le Maghreb contre les
+incursions des Chrétiens et qui avait par suite tous les droits à régner
+en maître au Sahara comme au Maroc. Ce message arriva à Gao vers le 1er
+janvier 1590. Issihak II y répondit par une lettre de menaces et
+d’injures, à laquelle il joignit une poignée de javelots et deux
+entraves de fer, indiquant par là qu’il était déterminé à la guerre et
+qu’il se faisait fort de faire du sultan son captif.
+
+Moulaï Ahmed attendit que la saison des pluies eût répandu un peu d’eau
+dans les vallées du désert et, en novembre 1590, il mit en marche une
+armée de trois mille hommes, fantassins et cavaliers, accompagnée d’un
+grand nombre de porteurs, d’ouvriers et de médecins, et en confia le
+commandement à un officier d’origine espagnole nommé _Djouder_, qui
+avait sous ses ordres dix caïds et deux généraux, dont l’un commandait
+l’aile droite et l’autre l’aile gauche de l’armée.
+
+Issihak, informé du départ de Djouder, crut que l’armée marocaine allait
+se porter du côté de Oualata et du Bagana et il se rendit à Kala
+(Sokolo) pour l’arrêter. Mais il apprit là que Djouder avait pris la
+direction d’Araouân et de Gao et il rallia en toute hâte sa capitale, où
+il réunit en conseil tous les dignitaires de l’empire afin de discuter
+les mesures à prendre. Tous les avis judicieux furent rejetés et rien
+n’était préparé pour la défense lorsque l’armée marocaine arriva au
+Niger.
+
+C’est à _Karabara_, à l’Ouest et près de Bamba, sur la rive gauche, que
+Djouder atteignit le Niger, le 30 mars 1591 ; il fêta par un grand repas
+l’heureuse arrivée de ses troupes sur les bords du grand fleuve
+soudanais et, poursuivant sa route vers Gao en suivant la rive gauche,
+il rencontra l’armée d’Issihak le 12 avril à Tengodibo, près de
+_Tondibi_, c’est-à-dire à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Gao.
+
+L’Askia n’avait pas cru que les Marocains pourraient arriver jusqu’aux
+environs de sa capitale ; pris à l’improviste, il s’était porté
+rapidement en avant et attendait l’ennemi au bord du fleuve, entouré
+d’une formidable armée de 30.000 fantassins et 12.500 cavaliers. Les
+3.000 hommes de Djouder — ou ce qui en restait, car beaucoup avaient dû
+périr ou s’égarer en route — dispersèrent en un clin d’œil, grâce à leur
+discipline relative et surtout aux mousquets dont beaucoup d’entre eux
+étaient armés, cette multitude sans cohésion qui ne disposait que de
+flèches, de javelots, de lances et d’épées. C’était la première fois
+sans doute que les armes à feu faisaient leur apparition dans la vallée
+du Niger et elles assurèrent aux Marocains une facile victoire contre
+des gens qui, dans leur ignorance, offraient aux fusiliers de Djouder
+une cible compacte, mal défendue par de minces boucliers de cuir.
+
+Parmi les fantassins de l’armée de Gao, beaucoup, saisis de panique,
+jetèrent leurs boucliers à terre et s’accroupirent dessus, se laissant
+massacrer sans résistance par les Marocains, qui, rapporte Sa’di, ne
+manquèrent pas de dépouiller leurs victimes de leurs bracelets d’or.
+Quant à l’Askia, tournant bride avec ses cavaliers dès les premiers
+coups de feu, il traversa le Niger entre Tondibi et Gao et envoya aux
+habitants de Gao et de Tombouctou l’ordre de passer comme lui sur la
+rive droite, pensant que les Marocains, qui n’avaient pas de pirogues à
+leur disposition, ne pourraient les y poursuivre. Les gens de Gao
+s’empressèrent d’obéir, mais le passage du fleuve fut difficile, en
+raison de la bousculade produite par la peur : bien des personnes se
+noyèrent et beaucoup perdirent tous leurs biens. Quant aux gens de
+Tombouctou, religieux et commerçants pour la plupart, originaires en
+grand nombre des pays musulmans du Nord, ils désiraient la conquête
+marocaine plutôt qu’ils ne la redoutaient, et ils demeurèrent chez eux à
+l’exception des fonctionnaires impériaux, qui allèrent camper sur la
+rive droite du fleuve, en un endroit faisant face à l’île de Toya,
+laquelle se trouve près de Kabara.
+
+Cependant Djouder, étant arrivé à Gao, n’y trouva plus qu’un vieux
+prédicateur soninké nommé Mahmoud Daramé, des étudiants et des marchands
+maghrébins ou sahariens. Il témoigna les plus grands égards à Mahmoud
+Daramé, qui s’était porté au-devant de lui pour le saluer. Il visita le
+palais des Askia, mais le trouva bien misérable.
+
+Il ne tarda pas à recevoir d’Issihak un message par lequel l’empereur
+déchu offrait de remettre à Djouder, pour le sultan Ahmed, cent mille
+pièces d’or et mille esclaves, à condition que l’armée marocaine
+retournât à Marrakech. Djouder transmit par lettre ces propositions au
+sultan, en ajoutant que la maison du chef des âniers de Marrakech valait
+mieux que le palais de l’empereur de Gao, ce qui nous indique ce qu’il
+faut penser de la soi-disant brillante civilisation du Soudan à cette
+époque.
+
+Puis, en attendant la réponse de Moulaï Ahmed, Djouder alla se fixer
+avec ses troupes à Tombouctou, où il entra sans coup férir le 30 mai
+1591. Le cadi, Abou-Hafs Omar, avait envoyé un muezzin saluer Djouder en
+dehors de la ville, sans pourtant lui offrir l’hospitalité. Une fois à
+Tombouctou, Djouder y fit immédiatement construire un fort dans le
+quartier des gens de Ghadamès, qui était le plus riche de la cité.
+
+Le vieil empire de Gao, après avoir mis sept siècles à atteindre son
+apogée, ne l’avait conservée que durant cent ans et toute sa puissance
+s’était évaporée en quelques minutes au contact de l’armée marocaine.
+Cependant, quelque artificiel que parût l’édifice politique échafaudé à
+coups d’intrigues et de razzias par Sonni Ali, Mohammed Touré et leurs
+successeurs, il était au fond plus solide que celui qu’essayèrent de
+leur substituer les Marocains, ainsi que nous le verrons dans un autre
+chapitre. Et surtout, la prospérité du pays se ressentit cruellement du
+changement de régime, si nous en croyons Sa’di. Cet écrivain, qu’on
+pourrait plutôt soupçonner de partialité pour les Marocains, nous a
+laissé à ce sujet un parallèle qui vaut la peine d’être reproduit.
+
+Au moment de l’arrivée de Djouder, dit cet auteur, le Soudan était riche
+et fertile. La paix et la sécurité régnaient partout, grâce à la forte
+organisation donnée à l’empire par Mohammed-ben-Aboubakari (Mohammed
+I) : les ordres donnés de son palais par l’empereur étaient exécutés
+ponctuellement depuis le Dendi jusqu’à Teghazza et depuis le Bendougou
+jusqu’au Touat. Vers la fin de la dynastie des Askia cependant, la foi
+religieuse était bien tombée et les mœurs avaient dégénéré : on
+pratiquait la sodomie, l’adultère était devenu courant et les enfants
+des princes avaient des rapports avec leurs sœurs ; l’arrivée des
+Marocains fut le châtiment de Dieu.
+
+Car tout changea avec la conquête marocaine : elle fut le signal de
+l’anarchie, du brigandage, des rapines et de la désorganisation
+générale. Pour la première fois depuis l’avènement du premier Askia, on
+vit les « barbares » des confins de l’empire attaquer le territoire des
+Songaï : Samba Lamdo, chef des Peuls de Danga (sans doute dans le
+Massina Occidental), ravagea la région de Ras-el-Ma ; les Berbères
+Zaghrâna (peut-être les mêmes que les Sakhoura actuels, vassaux des
+Kounta) pillèrent le Bara et le Dirma ; enfin, tout un ramassis de
+païens du Sud-Ouest, que Sa’di englobe sous la méprisante épithète
+collective de _Bambara_, saccagèrent de fond en comble le territoire de
+Dienné, emmenèrent en captivité des femmes libres, des musulmanes, et en
+eurent des enfants qui furent élevés dans la religion païenne. Sa’di
+nous a conservé les noms des chefs qui dirigeaient ces bandes
+sacrilèges : les uns étaient des Peuls, comme Samba Kissi, _saltigué_ ou
+chef des Ourourbé du Bendougou et du Séladougou, Yoro Bari, chef des
+Dialloubé de Poromani (entre San et Mopti), Bâbo, chef de Kobikéré
+(entre Sansanding et Diafarabé) ; les autres étaient des Malinké ou des
+Banmana, comme Mansa Sama, chef du Fadougou (ou de Farako), Mansa
+Maghan-Oulé, chef du Bendougou, Bongona Konndé, etc.
+
+D’autre part il convient d’observer que l’autorité marocaine fut loin de
+se faire sentir partout où s’étendait l’autorité des Askia. D’une façon
+générale, l’ancien empire de Gao se scinda en deux parties : la région
+Nord, avec Gao, Tombouctou et Dienné, constitua le royaume de
+Tombouctou, avec un Askia sans pouvoir ni prestige, nommé par les pachas
+marocains, qui étaient les seuls vrais représentants de l’autorité ; la
+région située au Sud de Gao, ou pays songaï proprement dit, forma un
+royaume indépendant connu sous le nom de royaume du Dendi, dans lequel
+continuèrent à régner Issihak II et ses successeurs, luttant sans trève
+et quelquefois avec succès contre les pachas de Tombouctou.
+
+Mais nous nous arrêterons ici et reprendrons la destinée de ces pays
+lorsque nous traiterons de l’histoire de Tombouctou sous la domination
+marocaine. Cependant, avant de terminer cet aperçu de l’histoire de
+l’empire de Gao, il me reste à dire ce qu’était sa capitale sous la
+dynastie des Askia (XVIe siècle), d’après Léon l’Africain qui la visita
+du temps de Mohammed I. C’était une très grande ville sans murailles,
+aux maisons peu confortables, en dehors de quelques assez beaux édifices
+qui servaient de logement à l’empereur. Les habitants se divisaient en
+cultivateurs, en pêcheurs et en marchands ; on apportait à Gao beaucoup
+d’or, que l’on échangeait contre des articles importés d’Europe et de
+Berbérie, mais la quantité d’or amenée sur la place dépassait la valeur
+des marchandises et bien des gens ne trouvaient pas à écouler toute la
+poudre d’or qu’ils avaient apportée et devaient en remporter une partie.
+Les vivres étaient abondants, notamment le riz ; on vendait aussi à Gao
+toutes sortes de calebasses. Un grand marché d’esclaves se tenait dans
+la ville ; il était si bien approvisionné par les razzias de l’empereur
+et de ses officiers qu’une jeune fille de quinze ans ne se vendait que
+six ducats — 75 francs environ —, tandis qu’un cheval coûtait de 40 à 50
+ducats, que le plus mauvais drap d’Europe s’achetait quatre ducats
+l’aune, le drap de qualité moyenne quinze ducats et le drap fin de
+Venise — rouge, bleu ou violet — trente ducats au moins ; la plus
+médiocre épée valait de trois à quatre ducats et pourtant le sel, qu’on
+apportait de Teghazza sous forme de « tables », était encore plus cher
+que tout le reste.
+
+Le pays environnant la ville était couvert de villages de culture et de
+campements de bergers. Les habitants de la campagne étaient ignorants,
+complètement illettrés et vêtus misérablement ; ils se couvraient de
+peaux de mouton durant l’hiver et allaient tout nus pendant l’été, ou
+bien cachaient leurs parties sexuelles au moyen d’un petit morceau
+d’étoffe ; certains portaient des sandales.
+
+L’empereur avait une infinité de femmes, gardées par des eunuques. Des
+gardes à pied et à cheval se tenaient dans une cour séparant l’entrée de
+l’habitation impériale des appartements privés du souverain. Ce dernier
+donnait ses audiences dans l’une des loges qui garnissaient chacun des
+angles d’une grande place entourée de murailles. Bien qu’il eût auprès
+de lui des secrétaires, des conseillers, des trésoriers, des capitaines,
+etc., il expédiait toutes les affaires par lui-même.
+
+Les finances de l’Etat n’étaient pas en général dans une très brillante
+situation : bien que les sujets de l’Askia fussent écrasés d’impôts, les
+dépenses excédaient toujours les recettes et, pour combler le déficit,
+il fallait organiser continuellement des expéditions militaires et
+aller, presque chaque année, razzier une province. Et cependant la
+situation devait être pire encore sous l’administration marocaine[118].
+
+[Illustration : Carte 9. — L’empire de Gao.]
+
+
+[Note 61 : 1er volume, page 192.]
+
+[Note 62 : 1er volume, pages 238 et suivantes.]
+
+[Note 63 : Edition Schefer, vol. III, page 284.]
+
+[Note 64 : Ibn-Khaldoun, dans ses _Prolégomènes_, dit explicitement que
+le prince de Mali qui conquit Gao (Kankan-Moussa) appartenait à la race
+nègre, mais il laisse entendre que le roi de Gao, son tributaire, était
+de race blanche.]
+
+[Note 65 : Ce mot, écrit _za_ par Sa’di, se prononce _dia_ dans la
+région de Tombouctou et de Gao et _za_ dans la région de Say. Il a fait
+donner le nom de « dynastie des Dia » aux 31 souverains qui se
+succédèrent sur le trône, à Gounguia puis à Gao, depuis la fondation de
+l’empire jusqu’à Ali-Kolen, le premier _sonni_.]
+
+[Note 66 : J’ai dit qu’ils avaient été fort maltraités par leurs
+compatriotes du Sahara central et que c’était là la raison qui les avait
+conduits à chercher plus loin une terre moins inhospitalière (1er vol.,
+page 192).]
+
+[Note 67 : 1er volume, page 239.]
+
+[Note 68 : Ces noms, dont la plupart présentent une physionomie berbère,
+peuvent être lus de bien des manières différentes sur le texte arabe ;
+je les ai orthographiés de la manière la plus conforme à la
+prononciation conservée par les traditions locales.]
+
+[Note 69 : M. Bonnel de Mézières a rapporté récemment du Soudan une
+copie fort intéressante d’une lettre d’El-Merhili au premier askia.]
+
+[Note 70 : Ralfs intercale un autre souverain, Timbassinaï, entre Atib
+et Ayam-Daa, ce qui ferait en tout 32 princes de la dynastie des Dia, au
+lieu des 31 mentionnés par Sa’di dans les manuscrits de son ouvrage qui
+ont été rapportés en France.]
+
+[Note 71 : On a parfois un _ra_ à la place du _ouaou_, ce qui donne
+_Karkar_, mais cette leçon provient d’une erreur de lecture de la part
+des copistes.]
+
+[Note 72 : Bekri dit que, de son temps, l’empereur de Gao se nommait
+_Kanda_ ou _Ganda_ : peut-être faut-il voir là un simple titre de
+souveraineté ; peut-être aussi pourrait-on y retrouver la dernière
+partie du nom du deuxième successeur de Kossoï : Ngaroungadam ou Hin-
+Karoun-Kadam.]
+
+[Note 73 : Edrissi donne à Tadmekket le nom de Saghmâra, qui était celui
+de la tribu berbère dont cette ville constituait la capitale.]
+
+[Note 74 : Bekri compte cinquante jours de marche entre Tadmekket et
+Ouargla.]
+
+[Note 75 : On rencontre encore aujourd’hui, dans la majeure partie de
+l’Afrique Occidentale, des perles grossièrement polies et taillées
+répondant exactement à la description de Bekri ; ces perles atteignent
+un prix assez élevé, d’autant plus élevé qu’on s’avance vers le Sud,
+sans jamais atteindre cependant la valeur des perles en verre bleu dites
+« pierres d’aigris ». Les indigènes disent que ces perles en agate sont
+de fabrication ancienne et assurent qu’elles viennent des pays du Nord,
+sans préciser davantage.]
+
+[Note 76 : Peut-être y a-t-il une correspondance entre le nom de Sahamar
+et celui des Saghmâra.]
+
+[Note 77 : On a voulu placer Tirakka aux environs de Bourem en se basant
+sur une phrase de Bekri disant que « arrivé à Tirakka, le Nil tourne
+vers le Sud et rentre dans le pays des Noirs ». Bekri, comme beaucoup de
+géographes anciens, n’attachait pas une grande importance au sens du
+courant des fleuves et, de ce qu’il dit que « le Nil tourne vers le
+Sud », il ne faut pas nécessairement déduire que le Niger _coulait_ vers
+le Sud à partir de Tirakka. A mon avis, c’est du coude de Tombouctou et
+non du coude de Bourem que Bekri a voulu parler, sans quoi ses
+informateurs, qui avaient voyagé dans ces contrées, ne lui auraient pas
+dit que Tirakka se trouvait à six jours seulement de Ras-el-Ma.]
+
+[Note 78 : La plupart des noms qui suivent les prénoms musulmans ont une
+allure songaï ; plusieurs peuvent recevoir une interprétation facile
+dans cette langue, comme Souleïmân-Nêri (Souleïman le Stupide), Ibrahim-
+Kabaï (Ibrahim le Savant), Ousmân-Kanafa (Ousmân l’Utile), Bari-Keïna-
+nkabé (le petit cheval barbu), Bakari-Diongo (Bakari le Chacal), Mar-
+Kareï (la panthère-crocodile), Kar-Bifo (il a frappé avant-hier), Mar-
+feï-koul-diam (la panthère divise les ouvriers de tout), Mar-har-kann
+(la panthère mâle dort), Mar-har-na-dano (la panthère mâle n’est pas
+aveugle), etc.]
+
+[Note 79 : Le nom de ce prince est omis dans les listes données par
+Ralfs et par M. Félix Dubois.]
+
+[Note 80 : De Gao, Ibn-Batouta se rendit dans l’Aïr, à travers le pays
+des Touareg (qu’il appelle _Berdâma_), en passant par _Takedda_, ville
+commerçante en relations avec l’Egypte, le Maghreb, le Haoussa, le
+Songaï et le Bornou, qui devait son importance à l’exploitation de mines
+de cuivre et dont le chef, nommé Izar, était un Berbère campant en
+dehors des murs. La position de Takedda devait correspondre à celle du
+point actuel de _Teguidda_ (la saline), signalé par le capitaine Cortier
+entre Agadès et Gao.]
+
+[Note 81 : Sa’di dit « pendant 40 ans », ce qui reporterait la prise de
+Tombouctou par Sonni Ali à l’année 1473, mais le même auteur dit
+ailleurs que Sonni Ali s’empara de Tombouctou en 1468. C’est sous la
+domination d’Akil à Tombouctou que Sidi Yahia, ancêtre de la famille
+kounta des Bekkaï, vint s’établir dans la région.]
+
+[Note 82 : Traduction Houdas, page 106.]
+
+[Note 83 : D’après d’autres traditions mentionnées ailleurs par Sa’di,
+le siège de Dienné n’aurait commencé qu’après la prise de Tombouctou et
+n’aurait duré que quatre ans : de toutes façons, il faudrait placer vers
+1473 la prise de Dienné par Sonni Ali.]
+
+[Note 84 : Il se pourrait que ce nom, prononcé Bikounkabé, fût le nom
+peul d’une tribu. Un manuscrit recueilli à Sokoto en 1827 par Clapperton
+semble le laisser entendre.]
+
+[Note 85 : Le _Tarikh-es-Soudân_ ne précise pas s’il s’agit de
+l’empereur mossi du Yatenga ou de celui de Ouagadougou, mais il donne à
+ce souverain, lorsqu’il parle plus loin de la guerre que lui fit le
+premier Askia, le nom de _Na’sira_ ou _Nasséré_, qui est celui du
+quinzième empereur du Yatenga, contemporain de Sonni Ali et de Mohammed
+Touré.]
+
+[Note 86 : D’après Sa’di, cette expédition fut mise en déroute grâce à
+la présence à Bango d’un saint homme nommé El-hadj, qui possédait le don
+d’accomplir des miracles.]
+
+[Note 87 : Probablement le Sama de Bekri, c’est-à-dire la région
+occidentale du Bagana, au Sud-Ouest de Oualata.]
+
+[Note 88 : Parmi ces captives se trouvait une jeune fille de famille
+noble que l’empereur mossi épousa, mais qui lui fut reprise plus tard
+par l’Askia Mohammed Touré lorsque celui-ci ravagea le Yatenga.]
+
+[Note 89 : Sans doute quelque ruisseau sortant des montagnes de la
+Boucle et grossi par les pluies ; à noter que _Koni_ signifie
+« ruisseau » en mandingue.]
+
+[Note 90 : « Le roy de Tombut qui est à present, nommé Abubacr Izchia
+decendu des Noirs, étant fait capitaine par Soni Heli de la lignée des
+Libyens et roy de Tombut et Gago, se revolta et meit à mort les enfans
+du defunct ; à cause de quoy, le domaine et seigneurie retourna souz la
+puissance des Noirs » (Léon l’Africain, édition Schefer, 3e vol., page
+284). Léon voyagea au Soudan vers 1507 et écrivit sa relation vers 1520.
+A noter qu’il donne au premier Askia le nom d’_Abubacr_ qui, d’après
+Sa’di, était celui de son père.]
+
+[Note 91 : Les Touareg, assez mal disposés à l’égard du nouvel empereur,
+prétendirent que _Askia_ était un surnom méprisant, signifiant dans leur
+langue « petit esclave ».]
+
+[Note 92 : Comme preuve de la considération dans laquelle Mohammed
+tenait les lettrés, on peut citer le trait suivant : en 1509, comme
+Mahmoud, cadi de Tombouctou, arrivait à Gao en revenant de La Mecque,
+l’empereur, qui se trouvait alors à Kabara, se rendit par eau jusqu’à
+Gao pour recevoir Mahmoud.]
+
+[Note 93 : D’après Léon l’Africain.]
+
+[Note 94 : Sans doute Mohammed conserva plus ou moins l’organisation
+établie par les princes de Mali dans cette partie de leur empire ; il
+dut même laisser le commandement des provinces à des Mandingues, puisque
+nous trouvons dans Sa’di qu’en 1510-11 le gouverneur du Bagana — ou du
+Bakounou, selon les manuscrits — se nommait Makouta Keïta.]
+
+[Note 95 : Ne pas confondre avec la province appelée aussi Borgou et
+située à l’Ouest de Mopti.]
+
+[Note 96 : Sans doute pour _Issa-ber-banda_ « pays au-delà du grand
+fleuve », expression analogue au terme Haribanda ou Aribinda, mais
+appliquée à la rive gauche du fleuve, comme Zaberma, au lieu de l’être à
+sa rive droite.]
+
+[Note 97 : Sa’di emploie couramment le mot Songaï (qu’il écrit _Soghaï_
+ou _Saghaï_) pour désigner, soit l’ensemble de l’empire de Gao, soit
+surtout le berceau de cet empire et le territoire propre des Songaï
+(région allant de Gao au Dendi). Ibn-Khaldoun nous fait connaître que
+les musulmans de Ghana donnaient souvent le nom de Tekrour au Songaï ;
+il écrit ce dernier mot _Zaghaï_, ainsi que Makrizi, lequel rapporte
+qu’Ibn-Saïd donnait ce nom de Zaghaï à l’ensemble des nations comprises
+entre la Nubie, la Tripolitaine et le Tekrour.]
+
+[Note 98 : 1er volume, page 229, note [166].]
+
+[Note 99 : Dans un manuscrit remis à Clapperton en 1824 par le sultan de
+Sokoto Mohammed-Bello, ce dernier parle du Kebbi, pays situé au Sud du
+Goulbi-n-Sokoto et à l’Est du Gando, dont les habitants étaient issus
+d’un mélange de Songaï et de Haoussa. Il dit que le plus puissant
+monarque du Kebbi fut Kanta, un ancien esclave de Peuls : ce souverain
+avait trois capitales : Goungou, la plus ancienne, puis Sourami et enfin
+Liki. Ce Kanta, dit Bello, conquit Katséna, Kano, Gober, Zaria et
+l’Aïr ; mais Ali, alors sultan du Bornou, marcha contre lui en passant
+au Nord de Katséna et l’attaqua à Sourami ; il assiégea vainement cette
+ville et se retira, en passant par Gando ; Kanta le poursuivit,
+l’atteignit à Ongour (?), le vainquit et s’empara sur lui d’un énorme
+butin. En revenant dans son pays, Kanta fut attaqué par les gens de la
+province de Katséna, qui s’étaient révoltés contre lui, et fut blessé
+d’une flèche au cours d’un combat. Il mourut de sa blessure et son corps
+fut transporté à Sourami, où on l’enterra. Sa dynastie continua à régner
+au Kebbi pendant un siècle environ, après quoi les rois de Gober, de
+l’Aïr et du Zanfara s’allièrent contre le dernier de ses successeurs et
+détruisirent ses trois capitales.]
+
+[Note 100 : Ou bien se trouvait dans l’île de Tillabéry, où existe un
+village appelé Saï Koïra.]
+
+[Note 101 : Allusion à la façon de saluer le souverain qui était usitée
+autrefois dans toutes les cours du Soudan et qui a subsisté jusqu’à nos
+jours en pays mossi ; l’usage voulait que tout sujet qui se présentait
+devant un prince se prosternât la face et les coudes contre le sol et,
+prenant de la poussière avec ses deux mains, la projetât sur sa tête.]
+
+[Note 102 : Il s’agit d’un petit village très proche de Gao et non pas
+de la localité de Mansourou sise entre Tillabéry et Say.]
+
+[Note 103 : Il s’agit d’un jeu à combinaisons encore fort répandu de nos
+jours dans toute l’Afrique noire.]
+
+[Note 104 : Par rapport à Gao, _Haoussa_ représente l’Est et _Gourma_
+l’Ouest.]
+
+[Note 105 : Il y avait près de Sansanding deux villages du nom de Sama,
+l’un en amont sur la rive gauche du Niger, l’autre en aval sur la rive
+droite, sans compter un troisième Sama situé un peu en amont de Ségou
+sur la rive gauche. Celui dont il est question ici était très
+probablement le Sama de la rive droite, en aval de Sansanding.]
+
+[Note 106 : Au cours _actuel_ des cauries, cela représenterait un peu
+moins de cinquante centimes.]
+
+[Note 107 : Le 19 octobre 1548 était mort le célèbre cadi de Tombouctou,
+Mahmoud, auquel succéda son fils Mohammed, qui mourut lui même en 1565.]
+
+[Note 108 : Il ne s’agit vraisemblablement pas ici de la localité
+mentionnée sous les mêmes noms, page 228 du 1er volume, comme pays
+d’origine des Peuls du Massina, et qui se trouvait dans le Kaniaga. Sans
+doute, en arrivant au Massina, les Peuls y avaient fondé un village
+auquel ils donnèrent le nom de celui qu’ils venaient de quitter.]
+
+[Note 109 : Ou _Ghana-fama_, titre donné au fonctionnaire mandingue
+chargé du gouvernement de la province de Ghana, au temps où cette région
+dépendait de Mali ; depuis le premier Askia, la région était placée sous
+la suzeraineté de l’empereur de Gao, mais le titre s’était conservé et
+était donné à l’un des dignitaires de la cour de Mali.]
+
+[Note 110 : Par ce mot, Sa’di entend les populations païennes, quelles
+qu’elles soient, plutôt que les Banmana ; ces derniers, vers le milieu
+du XVIe siècle, ne devaient pas être encore bien nombreux ni bien
+influents dans la région de Dienné.]
+
+[Note 111 : Le gouverneur du Gourma Ali Kotia mourut en 1562 et fut
+remplacé par Yakouba, un fils de Mohammed I.]
+
+[Note 112 : Sans doute il s’agit d’une région montagneuse habitée par
+des Tombo, peut-être la région de Boni, près Hombori.]
+
+[Note 113 : En 1565 mourut le cadi de Tombouctou Mohammed-ben-Mahmoud,
+qui fut remplacé par son frère El-Akib. Peu après mourut Bakari-Ali-
+Doundo.]
+
+[Note 114 : Peut-être ce mot est-il le même qu’_Imocharhen_, nom donné
+aux Touareg de souche noble, mais je croirais plutôt qu’il s’agit d’une
+tribu ou sous-tribu spéciale.]
+
+[Note 115 : Sans doute ces trois localités se trouvaient dans la région
+comprise entre Douentza et Bandiagara.]
+
+[Note 116 : _Tondibi_ signifie en songaï « pierre noire » ou « colline
+noire ».]
+
+[Note 117 : Tous ces événements s’étaient déroulés sur la rive gauche du
+Niger.]
+
+[Note 118 : On trouvera une description de Tombouctou et de Dienné vers
+la même époque au chapitre traitant de la domination marocaine. — A
+titre documentaire, je reproduis ici, d’après Sa’di, la liste des divers
+gouverneurs du Gourma qui se succédèrent de 1493 à 1591. Ce furent :
+Omar-Komdiago, Yahia, Ousmân-Youbabo, Bengan-Koreï, Ousmân-Tinferen,
+Hamadou-Araya, Ali Kotia, Daoud, Ali Kotia (deuxième fois), Yakouba,
+Mohammed-Bengan, El-Hâdi, Sâlih, Mahmoud. Les différents _Balama_,
+pendant la même période, furent : Mohammed-Koreï, Mahmoud-Doundoumi,
+Hamadou-Araya, Ali Kotia, Khâled, Mohammed-ould-Della, Mohammed-Ouao,
+Hâmed, Saliki Tounkara, Mohammed-Gao. Ce dernier, frère d’Issihak II, le
+détrôna après sa défaite et se fit proclamer Askia, pour être lui-même
+déposé et fait prisonnier, quarante jours après son avènement, par le
+pacha Mahmoud.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ =Les empires mossi et gourmantché
+ (XIe au XXe siècles).=
+
+
+J’ai dit, en parlant de l’origine et de la formation des peuples du
+groupe mossi[119], comment et à la suite de quelles circonstances un
+nommé _Ouidiraogo_, petit-fils d’un roi dagomba, s’était établi à
+_Tenkodogo_ au début du XIe siècle et y avait fondé le berceau d’où
+devaient sortir peu à peu les peuples mossi et gourmantché. Nous avons
+vu comment Ouidiraogo avait partagé son Etat naissant en trois
+provinces, commandées par ses trois fils _Zoungourana_ (à l’Ouest),
+_Raoua_ (au Nord) et _Diaba_ (à l’Est), provinces qui devaient devenir
+les trois empires de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-n-Gourma.
+
+Lorsque Ouidiraogo mourut, vers le milieu du XIe siècle, Zoungourana lui
+succéda à Tenkodogo et confia le commandement de la province de l’Ouest
+à son propre fils _Oubri_. C’est à cette époque, c’est-à-dire vers 1050,
+que l’on peut faire commencer l’histoire proprement dite des trois
+empires issus de l’invasion dagomba.
+
+Ainsi que nous l’allons voir, ces trois empires, bien que n’ayant pas eu
+l’éclat ni la renommée des empires de Ghana, de Gao et de Mali, bien
+aussi que leur territoire n’ait jamais atteint les dimensions presque
+fantastiques de ces derniers, furent en réalité des Etats plus forts,
+plus homogènes et plus durables. Entourés d’empires et de royaumes dont
+l’éphémère apogée fut toujours suivie à bref délai d’un démembrement
+progressif ou d’une fin rapide, ils ont, eux, duré neuf siècles sans
+changement appréciable dans leurs limites ni dans leur organisation
+intérieure, et même, à la vérité, ils existent encore actuellement, leur
+indépendance n’ayant pris fin qu’avec l’occupation française et leurs
+institutions politiques et sociales n’ayant pas varié sensiblement
+depuis le Moyen Age. Alors que l’histoire des empires soudanais voisins
+abonde en général en révolutions de palais et en changements de
+dynastie, les souverains actuels de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-
+n-Gourma rattachent leur généalogie à Ouidiraogo et fournissent ainsi le
+rare exemple d’une triple dynastie d’origine commune ayant conservé le
+pouvoir dans la même famille pendant près de neuf cents ans.
+
+Aucun de ces trois empires ne s’est illustré par de grandes conquêtes
+extra-territoriales, bien que certains de leurs souverains aient fait au
+loin des randonnées demeurées célèbres et aient à leur actif des
+épisodes tels que la prise de Tombouctou en 1333 et le sac de Oualata en
+1480. Mais aucun non plus ne fut jamais vassal de l’étranger et, si
+quelques expéditions dirigées par Sonni Ali et certains Askia réussirent
+à pénétrer dans les pays mossi ou gourmantché et à y capturer des femmes
+et des enfants, jamais l’intégrité des trois Etats ne fut sérieusement
+compromise, jamais ils n’essuyèrent de défaite véritable, tandis qu’ils
+en infligèrent au contraire de fort retentissantes à des ennemis d’une
+valeur non négligeable, tels que les empereurs de Mali, de Gao, de Ségou
+et les pachas marocains de Tombouctou.
+
+Cette fortune très particulière eut des causes diverses. Tout d’abord la
+densité de peuplement des empires mossi, en permettant aux souverains
+comme au peuple lui-même d’opposer toujours aux armées ennemies un
+nombre de combattants bien supérieur, leur assura de tout temps la
+priorité au point de vue militaire ; mais il ne faut pas oublier que
+cette densité de peuplement était due à l’état de sécurité relative du
+pays, sécurité que les Etats voisins ne furent pas capables d’assurer à
+leurs sujets. Ensuite il convient d’observer que, bien que renfermant
+des peuples divers, les Etats mossi et gourmantché formaient chacun un
+tout beaucoup plus homogène, au point de vue ethnique, que les
+agglomérations disparates constituant les autres empires soudanais :
+l’histoire nous apprend que, dans tous les pays du monde, l’extension
+trop considérable des frontières d’un Etat en dehors de ses limites
+proprement nationales est presque toujours l’indice d’un démembrement
+prochain, parce qu’elle est une cause d’affaiblissement du pouvoir
+souverain ; en localisant leurs efforts à leur propre pays, les princes
+de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-n-Gourma acquirent une force pour
+ainsi dire concentrée que les empereurs de Gao et de Mali, par exemple,
+cessèrent de posséder à partir du jour où leurs Etats sortirent de leurs
+limites naturelles.
+
+Enfin il est un autre élément de puissance qui ne fit jamais défaut aux
+empires dont nous nous occupons en ce moment, et particulièrement à ceux
+de Ouagadougou et du Yatenga : je veux parler d’une religion vraiment
+nationale, puissamment organisée, réglant minutieusement tous les actes
+de la vie privée et publique, basée en grande partie sur le culte des
+ancêtres et dont l’empereur, comme descendant du grand ancêtre commun,
+détenait entre ses mains la direction suprême, participant lui-même en
+quelque sorte à la quasi-divinité attribuée à ses prédécesseurs défunts
+et dont il devait jouir à son tour après sa mort. Il y a à cet égard une
+analogie assurément lointaine, mais réelle, entre les institutions de la
+Chine et celle des pays mossi, et ce qui a fait la force et la durée des
+premières a puissamment aidé les secondes à se maintenir dans leur
+intégrité au travers des révolutions des pays voisins[120].
+
+
+ =I. — L’empire de Ouagadougou.=
+
+
+1o _Histoire._
+
+Nous avons laissé[121] _Oubri_ s’installant vers 1050 dans la région de
+Ouagadougou et faisant sa résidence d’un village qui reçut de lui le nom
+d’_Oubritenga_ et qui devint le chef-lieu d’une province vassale de
+Tenkodogo, où régnait Zoungourana. Oubri ne tarda pas à étendre les
+limites de son autorité ; il s’empara d’abord de Gangado et de Loumbila,
+puis de Lâ, et réunit ainsi sous son commandement les régions de
+Boussouma et de Béloussa, puis la province de Yâko.
+
+A la mort de son père Zoungourana, Oubri lui succéda comme suzerain de
+tous les pays conquis par les membres de sa famille, c’est-à-dire des
+quatre royaumes de Tenkodogo, de Fada-n-Gourma, de Zandoma et
+d’Oubritenga : le premier était commandé par Séré, fils de Zoungourana
+et frère d’Oubri, le second par Diaba, oncle d’Oubri, le troisième par
+Raoua, frère de Diaba, et le quatrième par Oubri lui-même, qui y
+maintint sa résidence. Peu à peu, le royaume de Fada-n-Gourma se rendit
+indépendant. Celui de Zandoma devait être absorbé, environ 350 ans plus
+tard, dans un Etat indépendant fondé par Ya-Diga, petit-fils d’Oubri, et
+former avec ce dernier l’empire du Yatenga.
+
+Les deux royaumes de Tenkodogo et d’Oubritenga, réunis ensemble sous la
+suzeraineté d’Oubri et de ses successeurs, formèrent l’empire qui devait
+avoir plus tard _Ouagadougou_ comme capitale. Bien qu’Oubri n’ait pas
+résidé dans cette dernière localité, ce fut lui qui en fit la conquête
+sur les autochtones Nioniossé et Nounouma : il leur livra une bataille
+qui dura cinq jours et se termina par leur défaite ; les uns firent leur
+soumission à Oubri et demeurèrent à Ouagadougou ; les autres se
+réfugièrent au Kipirsi : Oubri les y poursuivit et mourut au cours de
+cette expédition, à Koudougou, vers 1090.
+
+Il laissait, sous le nom de _Môrho_, un empire dont les habitants furent
+appelés _Môssé_ ou _Mossi_ et dont le souverain portait le titre de _Mô-
+nâba_ ou _Môrho-nâba_ (chef du Môrho ou pays des Mossi)[122]. Cet empire
+comprenait alors la province d’Oubritenga (région de Ouagadougou),
+celles de Yâko, de Boussouma, de Béloussa, plus les royaumes vassaux de
+Tenkodogo, comprenant une bonne partie du pays boussansé, et de Zandoma,
+dans l’Est du Yatenga actuel. L’autorité du _Môrho-nâba_ s’étendait en
+plus, dès cet instant, sur une partie au moins du Kipirsi et du
+Gourounsi actuels (pays Nounouma et Sissala), ainsi que sur les Nankana.
+L’empire était partagé en royaumes ou gouvernements provinciaux,
+commandés chacun par un frère ou parent de l’empereur ; ces royaumes ou
+gouvernements se divisaient à leur tour en cantons, qui se composaient
+chacun de plusieurs villages. Depuis les chefs de village jusqu’à
+l’empereur était établie une hiérarchie centralisatrice fort
+remarquable.
+
+Oubri, nous l’avons vu, résidait à Oubritenga et régna approximativement
+de 1050 à 1090. Ses quatorze premiers successeurs résidèrent tantôt dans
+l’une tantôt dans l’autre des diverses régions de l’empire, selon les
+besoins politiques du moment. Ce furent : _Sorba_ ou Narimtoré, fils
+d’Oubri, qui résida à Lougoussi ; puis _Nassékiemdé_, _Nassébiri_ et
+_Ninguem_, tous les trois frères de Sorba, qui résidèrent à Lâ ;
+_Koundoumié_ ou Koundégné, fils de Ninguem, qui régna vraisemblablement
+de 1170 à 1210, dirigea une colonne contre Kayao et Tiéou et établit sa
+résidence dans cette dernière localité ; _Kouda_, fils de Koundoumié,
+qui résida à Saponé ; _Dawoéma_, fils de Kouda, qui résida à Loumbila et
+guerroya au Nord de Yâko avec son voisin, l’empereur du Yatenga (régna
+de 1240 à 1270 environ) ; _Zettembousma_, frère du précédent (résidence
+inconnue) ; _Niandeffo_, fils de Zettembousma, qui le premier résida à
+Ouagadougou (régna de 1280 à 1300 environ) ; _Nattia_, fils de
+Niandeffo, qui résida à Dazouli ; _Namoéro_, fils de Nattia (résidence
+inconnue) ; _Kida_, fils de Niandeffo, qui résida à Ouagadougou ainsi
+que son frère et successeur _Kimba_, sous lequel le royaume vassal de
+Zandoma passa à l’empire du Yatenga ; enfin _Kobra_, fils de Kimba et
+quinzième Môrho-nâba, qui régna entre 1400 et 1430 et résida à Nougandé.
+
+A partir de _Sana_ (1430-1450), frère de Kobra et seizième Môrho-nâba,
+Ouagadougou devint la résidence permanente des empereurs[123]. Après lui
+régnèrent ses fils _Guiliga_ et _Oubra_, puis _Mottoba_ et _Ouarga_,
+tous les deux fils d’Oubra.
+
+C’est sous le règne de Ouarga (1540-1570), le vingtième Môrho-nâba, que
+se produisit un événement à la suite duquel il fut interdit aux
+empereurs de sortir de la ville de Ouagadougou sous aucun prétexte. Il
+existait une coutume en vertu de laquelle, lorsque le Môrho-nâba était
+absent de sa résidence, les auteurs de crimes ou de délits commis dans
+cette résidence ne pouvaient être poursuivis. Ouarga ayant eu à se
+rendre dans la province de Yâko pour protéger les frontières de son
+empire contre les incursions de pillards du Yatenga, des gens sans aveu
+profitèrent de son absence et de l’impunité qu’elle leur conférait pour
+commettre toutes sortes de crimes. Quelque temps après, la femme
+préférée de Ouarga, à la suite d’une querelle de ménage, s’enfuit du
+côté de Lâ et l’empereur monta à cheval pour courir lui-même à sa
+poursuite ; mais, comme il se disposait à quitter Ouagadougou, ses
+ministres et ses courtisans lui barrèrent le passage, le conjurant de ne
+pas provoquer, par une nouvelle absence, une seconde période de
+criminalité et d’anarchie ; Ouarga céda aux instances de ses ministres
+et rentra dans sa demeure. Peu après du reste, l’épouse fugitive
+réintégra d’elle-même le domicile conjugal. Depuis cette époque jusqu’à
+la conquête française, jamais les empereurs de Ouagadougou ne sont
+sortis de leur capitale ; lorsqu’ils étaient obligés de faire la guerre,
+ils confiaient le commandement de l’armée à un de leurs parents, mais ne
+dirigeaient pas eux-mêmes les opérations.
+
+Douze empereurs se succédèrent à Ouagadougou entre Ouarga et le Môrho-
+nâba actuel ; ce furent : _Zombéré_, fils de Ouarga ; _Kom I_, fils de
+Zombéré ; _Sagha_, fils de Kom ; _Roulougon_, fils de Sagha ;
+_Savadoro_, fils de Roulougon ; _Karfo_, fils de Savadoro ; _Baoro_,
+fils de Roulougon ; _Koutou_ (1830-1850), fils de Savadoro, célèbre par
+une expédition victorieuse dans le Kipirsi ; _Sanom_ (1850-1890), fils
+de Koutou, qui reçut M. Binger à Ouagadougou en 1888 et qui envoya une
+colonne contre Lallé ; _Bokari-Koutou_ (1890-96), frère de Sanom, qui
+reçut fraîchement en 1890 l’explorateur Crozat et refusa en 1891 l’accès
+de Ouagadougou au capitaine Monteil, puis expédia une armée contre les
+Peuls de Djibo ; vaincu et mis en déroute, en août 1896, malgré ses 2 à
+3.000 cavaliers, par les cinquante tirailleurs du lieutenant Voulet, il
+dut abandonner à la fois le pouvoir et sa capitale ; _Mazi_ (1896-97),
+frère et successeur éphémère de Bokari-Koutou ; _Ouobdérho_ ou _Kouka_
+(1897-1906), qui signa avec Voulet un traité plaçant ses Etats sous la
+suzeraineté de la France ; enfin _Kom II_, qui règne à Ouagadougou
+depuis 1906, est le trente-deuxième successeur d’Oubri, fondateur de
+l’empire.
+
+2o _Organisation intérieure._
+
+Une fois définitivement constitué, l’empire de Ouagadougou fut divisé en
+cinq gouvernements provinciaux dépendant directement de l’empereur et en
+quatre royaumes vassaux, sans compter les provinces tributaires annexées
+à chacun de ces gouvernements ou royaumes. Les cinq gouvernements
+provinciaux étaient ceux de _Gounga_, _Ouidi_, _Larallé_, _Baloum_ et
+_Kamsoro_ : leur ensemble constituait le domaine propre de la couronne
+impériale. Les quatre royaumes vassaux étaient ceux de _Tenkodogo_,
+_Boussouma_, _Béloussa_ et _Yâko_. Ainsi que je l’ai dit plus haut,
+chaque gouvernement ou royaume était divisé en cantons et chaque canton
+en villages.
+
+L’autorité de l’empereur semble n’avoir jamais été méconnue à
+l’intérieur des frontières, sauf dans de très rares circonstances. Les
+rois vassaux, frères, fils ou neveux de l’empereur, lui obéissaient
+régulièrement. L’empereur du reste ne les gênait nullement dans leur
+administration et n’exigeait d’eux que le paiement de l’impôt et la
+levée du contingent nécessaire aux expéditions nationales qu’il était
+obligé d’organiser éventuellement contre les ennemis du dehors
+(empereurs de Mali, de Gao ou de Ségou, pachas marocains, etc.). En
+revanche, l’empereur prêtait son appui à ceux de ses vassaux qui ne
+parvenaient pas à se faire obéir de leurs sujets ou tributaires ; c’est
+ainsi que le nâba Dawoéma eut à faire colonne contre les Boussansé de
+Garango qui voulaient s’affranchir de l’autorité du roi de Tenkodogo.
+
+Parfois cependant, mais surtout à une époque très récente, des
+désaccords surgirent entre l’empereur et certains des rois vassaux :
+ainsi le nâba Sanom eut à lutter contre les velléités d’indépendance des
+rois de Boussouma et de Béloussa.
+
+L’empereur était assisté de seize ministres ou dignitaires qui
+résidaient en général auprès de lui et dont cinq cumulaient, avec leurs
+fonctions spéciales, celles de gouverneurs des cinq provinces
+impériales. Ces ministres ou dignitaires étaient — et sont encore — par
+ordre de préséance : 1o le gardien des tombeaux des empereurs défunts,
+qui était de droit gouverneur de la province de _Larallé_ ; 2o le maître
+de la cavalerie, gouverneur de la province de _Ouidi_ ; 3o le maître de
+l’infanterie, gouverneur de la province de _Gounga_ ; 4o le chef des
+eunuques, gouverneur de la province de _Kamsoro_ ; 5o l’intendant, chef
+des pages, gouverneur de la province de _Baloum_ ; 6o le chef de l’armée
+ou _tamsôba_ ; 7o le chef des gardes impériaux ou _samandénâba_ ; 8o le
+chef des prêtres ou _pouinâba_ ; 9o le maître des sacrifices ou
+_gandénâba_ ; 10o le chef des serviteurs ou _dapouinâba_ ; 11o le sous-
+chef des serviteurs ou _kambonâba_ ; 12o le chef des musiciens ou
+_bindénâba_ ; 13o le chef des bouchers ou _mendonâba_ ; 14o le chef des
+palefreniers ou _ouidianga-nâba_ ; 15o le maître des marchés, chef des
+percepteurs des droits de place, ou _daranâba_ ; 16o le chef des
+musulmans ou _yarhnâba_. Ces charges sont héréditaires en ce sens que le
+titulaire de chacune est toujours choisi par l’empereur dans la proche
+parenté du titulaire précédent.
+
+L’empereur est entouré d’un grand nombre de pages (_sorhoné_, pluriel
+_sorhondamba_), de gardes (_samandé_), de palefreniers (_ouirkima_) et
+d’eunuques (_dioussaba_). Les pages sont de jeunes garçons qui doivent
+demeurer vierges tant qu’ils sont en fonctions ; tous les ans, le chef
+des prêtres leur présente à chacun successivement une calebasse d’eau
+sacrée dans laquelle ils doivent se mirer le visage : selon la façon
+dont leur figure se trouve reflétée dans l’eau, le chef des prêtres
+découvre s’ils ont ou non enfreint la règle de chasteté qui leur est
+imposée. Avant notre occupation, le _sorhoné_ convaincu d’avoir eu
+commerce avec une femme était mis à mort séance tenante. La raison de
+cette coutume est que les pages, assistant à toutes les conférences de
+l’empereur avec ses ministres, sont détenteurs de secrets d’Etat qui
+risqueraient d’être divulgués si les _sorhondamba_ avaient des relations
+féminines. Lorsque les pages parviennent à l’âge d’homme, l’empereur les
+renvoie après leur avoir donné une femme ; le premier-né de cette union
+appartient à l’empereur : si c’est un garçon, il deviendra page à son
+tour ; si c’est une fille, le Môrho-nâba la marie à un page mis à la
+retraite ou à l’un de ses protégés.
+
+Chaque matin, vers 7 heures, l’empereur sort de sa maison, monte à
+cheval et fait le simulacre de se mettre en route ; mais, au bout de
+quelques pas, il met pied à terre et rentre chez lui. L’origine de ce
+rite remonte à l’aventure du nâba Ouarga, que j’ai contée plus haut.
+Aussitôt cette cérémonie terminée, l’empereur s’installe dans une sorte
+d’alcôve ou de niche disposée dans le mur d’enceinte de son habitation ;
+les musiciens font résonner leurs instruments et tous les ministres
+s’approchent et se prosternent devant le souverain, le front posé sur le
+sol et les avant-bras frappant la terre à coups répétés, puis se jettent
+de la poussière sur la tête. Après cette salutation, on procède à
+l’expédition des affaires courantes : les cinq chefs de province se
+présentent à tour de rôle, par ordre de préséance, chacun rendant compte
+à l’empereur des événements survenus depuis la veille, prenant ses
+instructions pour la journée et lui présentant les chefs de village ou
+de quartier, ainsi d’ailleurs que les particuliers, qui ont quelque
+réclamation à faire ou quelque demande à adresser. Le Môrho-nâba écoute
+les requêtes, fait au besoin une rapide enquête auprès de ses ministres
+ou auprès de témoins convoqués par ceux-ci et rend ses sentences.
+Pendant l’audience, qui dure environ trois heures, l’empereur et ses
+ministres absorbent fréquemment de la bière de mil. Vers 11 heures, le
+souverain se retire dans ses appartements privés. Vers 3 heures, il
+donne une nouvelle audience dans les mêmes conditions que le matin, mais
+pour ne s’occuper que de questions d’ordre politique ou d’affaires de
+justice criminelle[124].
+
+Chaque geste du Môrho-nâba est réglé par un protocole minutieux et est
+signalé par des airs de flûte ou de tambour, ainsi que par un claquement
+de doigts exécuté par tous les assistants. S’il sort à cheval pour une
+courte promenade dans les faubourgs de sa capitale, toute sa cour le
+suit, qui à pied, qui à cheval ; les griots font retentir l’air de
+vociférations, avec accompagnement de flûtes et de tambours. Un
+palefrenier conduit sa monture à la longe, tandis que deux pages
+soutiennent chacun l’un de ses étriers et qu’un troisième, marchant à
+côté du cheval, abrite l’empereur sous un vaste parasol. Les autres
+pages suivent, portant l’un le coussin, un autre l’épée du souverain, le
+reste des jarres de bière de mil qui permettent au prince de se livrer,
+au cours de sa promenade, à de copieuses libations.
+
+La nuit, revêtu d’un déguisement et accompagné d’un seul page,
+l’empereur parcourt incognito les divers quartiers de sa capitale, dans
+le but de se renseigner sur ce qui se dit et sur ce qui se fait.
+
+A certaines dates, il se rend dans deux endroits situés dans les
+environs immédiats de la ville, endroits nommés l’un _Saba_ et l’autre
+_Tienvi_, et il y procède à des sacrifices de bœufs, moutons et poulets,
+dans le but de s’éviter tout ennui d’ordre physique ou moral.
+
+Il a environ trois cents femmes, comprenant celles qu’il a épousées lui-
+même et, en plus, les veuves de son prédécesseur, ainsi que les épouses
+adultères de ses sujets que la coutume affecte au harem impérial. Toutes
+ces femmes ne résident pas auprès du souverain : beaucoup habitent dans
+des villages commandés par des eunuques et dont nul n’avait, avant notre
+occupation, le droit d’approcher, sous peine de mort. Tous les ans, on
+s’assure de la fidélité des épouses du Môrho-nâba en usant d’un procédé
+analogue à celui employé pour surveiller la chasteté des pages ;
+l’épouse reconnue coupable d’adultère est punie de mort, ainsi que son
+complice. Il semble même que l’adultère commis avec une femme de
+l’empereur soit considéré comme le crime le moins excusable, car les
+_nâkomsé_ ou fils de chefs ne sont passibles de la peine de mort que
+dans ce seul cas. Jamais les épouses du souverain ne font leurs couches
+ni n’allaitent leurs enfants dans le palais impérial ; elles se
+transportent pour cela dans les villages spéciaux confiés à la garde des
+eunuques. Théoriquement, elles n’occupent pas un rang plus élevé que les
+femmes des simples particuliers, mais en fait elles jouissent d’une
+grande considération, comme tout ce qui touche à la personne de
+l’empereur.
+
+Les fils du Môrho-nâba, une fois sevrés, sont confiés à un gouverneur de
+province ou à un chef de canton qui est chargé de leur éducation. A
+l’âge de dix ans, ils reçoivent une femme en mariage et sont installés
+chacun dans un village spécial, vivant là avec une cour calquée sur
+celle de l’empereur, mais sans exercer nécessairement un commandement
+territorial. Les prérogatives attachées au titre de fils de l’empereur
+sont considérables, tant que vit leur père : elles leur confèrent le
+droit de voler, de piller et même de tuer sans être inquiétés ; les fils
+du souverain sont de plus exempts de tout impôt ; d’autre part, il leur
+est interdit de résider dans la capitale du vivant de leur père. A la
+mort du monarque, ses fils deviennent de simples _nâkomsé_ (fils de
+chefs ou nobles), dont la situation est d’ailleurs encore fort
+privilégiée.
+
+Les filles de l’empereur et celles des rois vassaux peuvent demeurer
+célibataires ou se marier ; mais dans l’un et l’autre cas, elles
+jouissent du privilège de pouvoir accorder leurs faveurs à qui bon leur
+semble, sans que leurs maris — si elles en ont — aient le droit de s’y
+opposer.
+
+L’un des fils — ou, à défaut de fils, l’une des filles — du souverain
+est l’objet d’avantages spéciaux : à la mort de chaque Môrho-nâba en
+effet, ses veuves choisissent l’un de ses jeunes enfants qui prend son
+nom et continue en quelque sorte sa personnalité ; il n’exerce aucun
+commandement, mais est entouré d’une cour semblable à celle de
+l’empereur, jouit d’une considération presque égale à celle de ce
+dernier et est comme lui un personnage sacré ou _kourita_ : nul n’a le
+droit de lui résister ni de lui faire du mal.
+
+Lorsque le décès d’un empereur a été constaté, on procède à son
+inhumation et à ses funérailles dans la même forme que pour un simple
+particulier, avec cette différence toutefois que les cérémonies ont plus
+d’éclat et donnent lieu à des sacrifices plus importants ; avant notre
+installation dans le pays, on procédait à cette occasion à des
+sacrifices humains. Autrefois, à la mort de chaque empereur, on envoyait
+l’une de ses épouses et l’un de ses chevaux à Gambaga et on les immolait
+sur la tombe de Yennenga, arrière-grand-mère d’Oubri.
+
+Pendant tout le temps que durait l’interrègne, le pays était plongé dans
+la plus complète anarchie : chacun avait le droit de tuer, de piller et
+de voler à sa guise ; les condamnés en cours de peine étaient, de plein
+droit, grâciés et remis en liberté. Une fois les funérailles terminées,
+un collège électoral s’assemblait mystérieusement, composé de quatre
+ministres : le _Ouidi-nâba_, président, le _Larallé-nâba_, le _Gounga-
+nâba_ et le _tamsôba_. La réunion se tenait dans un lieu aussi caché que
+possible ; les partisans des différents compétiteurs au trône, en effet,
+n’auraient pas manqué de venir troubler les opérations du Conseil, s’ils
+avaient connu le lieu de la réunion. Une fois les membres du collège
+électoral d’accord sur le choix du nouvel empereur — lequel ne pouvait
+être pris que dans la descendance d’Oubri et se trouvait, dans la
+pratique, être tantôt le frère et tantôt le fils ou le neveu de
+l’empereur défunt —, ils prévenaient en secret l’élu qui, en se cachant
+lui-même, venait se joindre à eux. Alors chacun des membres du conseil
+convoquait ses guerriers. Le lendemain, on prévenait la population, qui
+accourait aussitôt, et le nouveau souverain était alors proclamé par les
+soins du _Ouidi-nâba_, non pas sous le nom qu’il avait porté jusque-là,
+mais sous un surnom qui devenait en quelque sorte son titre impérial et
+qui seul pouvait être prononcé désormais. Cet usage a subsisté jusqu’à
+l’époque actuelle[125].
+
+A partir du moment de la proclamation du nouvel empereur, les troubles
+de l’interrègne prenaient fin. Le Môrho-Nâba, suivi des grands
+dignitaires et de la foule, se rendait sous un figuier, près de la
+demeure du _samandé-nâbila_ ou sous-chef des gardes impériaux, où il
+passait la première journée de son règne. Le soir venu, il se rendait
+chez le chef de village ou maire de Ouagadougou pour y passer la nuit et
+la journée du lendemain. Le troisième jour, il se transportait dans un
+quartier de la ville appelé _Paspanga_ où il recevait les chefs de
+canton et les _nâkomsé_, qui venaient lui prêter serment de fidélité.
+Après cette dernière formalité seulement, il se séparait des membres du
+collège électoral et se rendait au palais impérial, accompagné du
+_Baloum-nâba_, du _Kamsoro-nâba_ et de l’eunuque en chef du palais,
+lequel portait le titre de _Zaka-nâba_. Tous ces rites ont été observés
+encore lors de la proclamation du Môrho-nâba actuel.
+
+Tant que durent les fêtes du couronnement, les compétiteurs malheureux
+sont l’objet des plus cruelles railleries et des pires brimades. Mais,
+comme je l’ai dit plus haut, aussitôt le nouvel empereur proclamé, les
+désordres de l’interrègne prennent fin. La tradition locale ne mentionne
+qu’un seul cas où, la décision du collège électoral n’ayant pas été
+acceptée par le peuple, des troubles graves se produisirent même après
+la proclamation du souverain : cela se passa lors de l’élection de
+Sagha, fils de Kom I ; le peuple aurait voulu voir nommer Raoko, fils de
+l’empereur Zombéré, et, mécontent de ce que l’élu n’était pas le
+souverain de son choix, il refusa de reconnaître Sagha ; ce dernier ne
+put prendre possession du pouvoir qu’après avoir livré, à la tête de ses
+partisans, une sanglante bataille à son rival malheureux.
+
+Les rois vassaux sont de véritables monarques et sont nommés dans les
+mêmes conditions que l’empereur, par leurs propres ministres, sauf en ce
+qui concerne le roi de Béloussa, lequel est toujours désigné par le
+Môrho-nâba lui-même. Ces rois vassaux jouissent de toutes les
+prérogatives de la souveraineté, nomment eux-mêmes leurs chefs de canton
+et administrent à leur guise leurs royaumes respectifs.
+
+Quant aux gouverneurs des provinces impériales, ils sont nommés par
+l’empereur, qui choisit dans la parenté du gouverneur défunt le
+remplaçant de ce dernier. Ils jouissent du reste de pouvoirs
+considérables, sont entourés chacun d’une cour nombreuse, mais sont
+placés sous le contrôle direct de l’empereur. Les chefs de canton des
+provinces impériales sont nommés par le Môrho-nâba, sur la présentation
+des gouverneurs de province ; eux aussi sont toujours pris dans la
+proche parenté du chef qu’ils sont appelés à remplacer. Ils sont sous
+les ordres directs des gouverneurs, par l’intermédiaire desquels ils
+doivent passer pour s’adresser à l’empereur. Ce sont eux qui procèdent à
+la nomination des chefs de village, choisis eux aussi dans la famille du
+chef à remplacer. Les villages entourant directement la capitale forment
+avec celle-ci un canton spécial, le _Bagaré_, qui est administré
+directement par l’empereur.
+
+Les gouverneurs de province, la plupart des chefs de canton et même les
+chefs des villages importants sont assistés chacun d’un ou plusieurs
+_baloum_ ou _baloum-nâba_, sorte d’intendants ou maîtres du palais,
+qu’ils choisissent comme il leur plaît. Ces _baloum_ sont parfois
+d’anciens esclaves ou d’anciens pages, le plus souvent des individus
+quelconques appartenant au menu peuple, mais jamais ils ne sont pris
+parmi les _nâkomsé_ ; leur charge n’est pas héréditaire ; elle confère
+le pouvoir de parler et d’agir au nom du chef qu’assiste le _baloum_.
+
+La coutume ne prévoit pas qu’un chef quelconque, de l’empereur aux chefs
+de village, puisse être, à proprement parler, destitué de ses fonctions.
+Un chef qui donne des sujets de plainte au souverain est convoqué par
+celui-ci, sous un prétexte quelconque, et mis à mort sans autre forme de
+procès : tout au moins est-ce ainsi que les choses se passaient avant
+l’occupation française. Lorsque, soupçonnant le motif véritable qui le
+faisait convoquer à la cour de l’empereur, le chef ne s’y rendait pas de
+bonne volonté, une colonne était envoyée contre lui avec mission de
+s’emparer de sa personne.
+
+A la fin de l’hivernage, avant notre installation en pays mossi, les
+chefs de canton devaient venir saluer l’empereur et lui remettre une
+sorte d’impôt consistant en bœufs, moutons, chevaux, mil, cauries, etc.
+En outre, chaque fois que le souverain avait besoin de quelque chose, il
+chargeait les gouverneurs de province de le lui procurer ; ceux-ci alors
+convoquaient leurs chefs de canton, qui réunissaient à leur tour leurs
+chefs de village, lesquels se procuraient, par l’intermédiaire des chefs
+de famille, les animaux, denrées ou objets demandés. Enfin, chaque fois
+qu’un indigène quelconque se présentait au Môrho-nâba, il devait lui
+remettre un présent en rapport avec son état de fortune.
+
+Des droits de place étaient perçus sur les marchés au profit de
+l’empereur, qui avait droit aussi aux défenses des éléphants tués sur
+son territoire, ainsi qu’à un quartier des buffles et grosses antilopes
+abattus par les chasseurs. Enfin le droit de confiscation, dont le
+Môrho-nâba pouvait user sans être limité par aucune règle précise, lui
+permettait en cas de besoin d’accroître les ressources tirées de ses
+revenus ordinaires.
+
+De leur côté les gouverneurs de province avaient le droit de se faire
+remettre par leurs chefs de canton tout ce dont ils pouvaient avoir
+besoin pour l’entretien de leur famille et de leur suite, et les chefs
+de canton usaient du même droit vis-à-vis des chefs de village relevant
+de leur autorité. Les chefs de village à leur tour recevaient un certain
+nombre de cadeaux de leurs administrés. En sorte que les charges pesant
+sur les habitants de l’empire étaient en somme assez considérables, et
+d’autant plus lourdes qu’elles étaient souvent irrégulières et
+arbitrairement imposées.
+
+Il n’existait pas d’armée permanente. Mais, en cas de guerre, les
+gouverneurs de province convoquaient les chefs de canton, qui se
+rendaient à leur appel avec tous les hommes valides dont ils pouvaient
+disposer. Tous se groupaient autour du _tamsôba_. Les cavaliers étaient
+armés de la lance et les fantassins de l’arc ; les uns et les autres se
+servaient également de sabres, de casse-têtes et de haches de guerre.
+
+Quant à la police, elle n’était guère assurée que par les soins des
+particuliers, qui procédaient eux-mêmes à l’arrestation des délinquants
+dont ils avaient à se plaindre et prenaient l’initiative de les
+poursuivre devant la juridiction compétente (tribunaux de famille, de
+quartier, de village, de canton, de province ou de royaume, et enfin le
+tribunal de l’empereur).
+
+J’ai parlé à plusieurs reprises des _nâkomsé_ : ils comprennent tous les
+individus qui peuvent se prétendre issus d’Oubri, le premier Môrho-nâba,
+et constituent la noblesse du pays. C’est exclusivement parmi eux que se
+peuvent recruter les empereurs, les rois vassaux, les gouverneurs de
+province et les chefs de canton. Tous ne sont pas pourvus d’un
+commandement, mais tous jouissent, de par leur naissance, de privilèges
+spéciaux, dont certains ont dû être abolis du reste par l’autorité
+française : de ce nombre était le droit de piller les caravanes de
+passage et de se faire remettre par les indigènes non nobles tout ce
+qu’il leur plaisait de réclamer. Il fut de tout temps interdit aux
+_nâkomsé_ de tuer des gens sans nécessité, mais les meurtres commis par
+eux n’entraînaient comme châtiment qu’une simple mise aux fers de peu de
+durée. De plus, quels que fussent leurs crimes, ils avaient le privilège
+de ne pouvoir être jugés que par l’empereur. Les femmes issues de la
+descendance d’Oubri ne jouissent en principe d’aucune prérogative
+spéciale, mais leur naissance leur permet cependant de vivre d’une façon
+particulière : elles demeurent dans une indépendance à peu près absolue
+vis-à-vis de leurs maris, à moins toutefois que ces derniers ne soient
+eux-mêmes des _nâkomsé_.
+
+
+ =II. — L’empire du Yatenga.=
+
+
+L’empire mossi du Yatenga, bien que moins étendu que celui de
+Ouagadougou, eut une histoire extérieure plus brillante : ce furent ses
+chefs en effet, et non pas ceux de Ouagadougou, qui dirigèrent sur
+Tombouctou et Oualata ces fameuses expéditions dont Sa’di nous a
+conservé le souvenir. Nous avons l’habitude de donner le nom de Mossi à
+la région de Ouagadougou et d’appeler « roi du Mossi » l’empereur de
+Ouagadougou, mais il ne faut pas oublier que les habitants du Yatenga —
+au moins ceux qui appartiennent à la fraction dirigeante — sont des
+Mossi tout aussi bien que ceux de Ouagadougou et que le souverain de
+Ouahigouya porte le titre de _Môrho-nâba_ tout comme son collègue de
+Ouagadougou. D’ailleurs la vraisemblance, les itinéraires suivis, le nom
+même du « roi des Mossi » cité par le _Tarikh-es-Soudân_[126], tout
+démontre clairement que les armées mossi qui ne craignirent pas d’aller
+empiéter sur les domaines de l’empereur de Mali et de Sonni Ali venaient
+du Yatenga.
+
+Nous avons vu[127] comment, au début du XIe siècle, _Raoua_[128], fils
+de Ouidiraogo et petit-fils de la princesse dagomba Yennenga, ayant reçu
+de son père le gouvernement des pays situés au Nord de Tenkodogo,
+s’était avancé dans la direction du Nord-Ouest jusqu’au _Zandoma_, y
+avait établi sa résidence et s’était taillé, aux dépens des Dogom et des
+Nioniossé, un royaume vassal de celui commandé à Tenkodogo d’abord par
+son père Ouidiraogo et ensuite par son frère Zoungourana. Les
+descendants de Raoua lui succédèrent sur le trône de Zandoma, mais, dans
+la seconde moitié du XIe siècle, ils cessèrent de relever du roi de
+Tenkodogo, qui était devenu vassal de l’empereur Oubri, pour reconnaître
+comme suzerain ce dernier lui-même, lequel n’était autre que le neveu de
+Raoua. Et c’est ainsi que le royaume de Zandoma, à ses débuts, constitua
+en quelque sorte une province de l’empire naissant de Ouagadougou.
+
+Sous le règne de Nassébiri, fils et troisième successeur d’Oubri, un
+fils de l’empereur, nommé _Ouamtanango_, dirigea une expédition
+militaire dans la partie du Yatenga demeurée indépendante, fit alliance
+avec les Nioniossé, embaucha les forgerons de cette peuplade comme
+sapeurs et, continuant l’œuvre de Raoua, acheva de chasser dans les
+montagnes les Dogom autochtones.
+
+Un peu plus tard, sous le règne de Ninguem, frère de Nassébiri, un autre
+fils de ce dernier nommé _Ya-Diga_, jaloux des lauriers de Ouamtanango,
+alla également faire une expédition au Yatenga. Pendant qu’il se
+trouvait dans ce pays, son oncle Ninguem mourut à Lâ, où il avait établi
+sa résidence, et Koundoumié, fils de Ninguem, profita de l’absence de
+son cousin Ya-Diga, plus âgé que lui, pour se faire proclamer empereur,
+vers l’an 1170. Pabré, sœur de Ya-Diga, s’empara alors des amulettes
+sacrées provenant de Riâlé, l’arrière grand-père d’Oubri[129], amulettes
+à la possession desquelles était attachée la faculté d’exercer le
+pouvoir suprême, et elle réussit à les apporter à son frère, qui
+résidait alors à _Goursi_, dans le Yatenga. Koundoumié se mit à la
+poursuite de Pabré, mais, arrivé à Yâko, il n’alla pas plus loin,
+l’anarchie s’étant déclarée derrière lui dans ses Etats, et il revint en
+arrière pour châtier les rebelles et se fixer à Tiéou. Ya-Diga demeura
+donc en possession des amulettes sacrées ; il fut rejoint bientôt à
+Goursi par un de ses frères nommé Yaouloumfao-Gama, qui amenait avec lui
+une bande de rebelles décidés à refuser l’obéissance à Koundoumié : se
+sentant alors de taille à résister à son cousin, Ya-Diga se fit lui
+aussi proclamer empereur des Mossi (_Môrho-nâba_) et fonda un second
+Etat mossi indépendant, avec Goursi comme capitale. Cet Etat fut appelé
+_Yatenga_, c’est-à-dire « terre de Ya ». Sa fondation définitive
+remonterait donc à la fin du XIIe siècle.
+
+Vers la même époque, un frère ou parent de Ya-Diga, appelé _Kouda_ comme
+le fils et successeur de Koundoumié, fondait un troisième Etat mossi
+indépendant au _Riziam_.
+
+A la mort de Ya-Diga (vers 1200 environ), le pays appelé aujourd’hui
+Yatenga comprenait donc trois royaumes mossi, tous fondés et gouvernés
+par des descendants de Ouidiraogo : celui du _Zandoma_, vassal de
+l’empereur de Ouagadougou ; celui du _Riziam_, indépendant ; celui de
+_Goursi_ ou du Yatenga propre, également indépendant. Ce dernier devait
+plus tard absorber les deux autres et devenir l’empire du Yatenga.
+
+A Ya-Diga succéda son frère _Yaouloumfao-Gama_, qui dut régner de 1200 à
+1225 environ. A la mort de ce dernier, _Kourita_, deuxième fils de Ya-
+Diga, s’empara du pouvoir au détriment de son aîné _Guéda_ ; mais celui-
+ci alla chercher des partisans à Lâ, dans l’empire voisin, parvint à
+s’emparer de Goursi et chassa Kourita dans la brousse, où il mourut
+(vers 1230). A Guéda succéda un autre de ses frères, nommé _Tounougoum_.
+Ensuite régnèrent _Possinga_ et _Nasségué_, tous les deux fils de
+Tounougoum.
+
+C’est sous le règne de Nasségué (1320-1340 vraisemblablement) qu’eut
+lieu la prise de Tombouctou par les Mossi du Yatenga, en 1333. Nous
+savons par Sa’di que la garnison mandingue laissée à Tombouctou par
+Kankan-Moussa prit la fuite, que Nasségué pilla la ville et l’incendia,
+puis se retira avec un immense butin, et qu’après son départ les troupes
+de l’empereur de Mali Maghan réoccupèrent la place.
+
+A Nasségué succédèrent ses fils _Somna_ et _Vanté-Baragouan_. Ce dernier
+(1350-1380) agrandit le domaine de ses prédécesseurs en ajoutant à la
+province de Goursi celles de Boussoum et de Somniaga et en s’emparant de
+Lâ sur l’empereur de Ouagadougou[130].
+
+_Bonga_ ou _Lambouéga_, fils et successeur de Vanté-Baragouan
+(1380-1410), annexa au Yatenga le royaume de _Zandoma_, jusque là vassal
+de l’empire de Ouagadougou. Voici, d’après la tradition, dans quelles
+circonstances s’opéra cette annexion : Bonga fit mettre du poison dans
+de la viande de bœuf et envoya cette viande, à titre de présent de bonne
+amitié, aux chefs de Bassi, de Kouba et de Tangaï, vassaux du roi de
+Zandoma ; ayant mangé de cette viande, ces chefs moururent ; Bonga fit
+alors déclarer par les augures qu’ils étaient morts pour avoir refusé de
+reconnaître son autorité ; aussitôt le roi de Zandoma, dernier
+descendant de Raoua, ainsi que le chef de Bembella et tous ses autres
+vassaux, par crainte d’un sort semblable, fit sa soumission à Bonga. Ce
+fut probablement ce dernier — ou l’un de ses successeurs immédiats —
+qui, vers le début du XVe siècle, alla faire une incursion dans le
+Massina, s’avançant jusque sur les rives du lac Débo.
+
+Après Bonga régnèrent successivement six souverains que la tradition
+donne comme ses fils ; à mon avis, il conviendrait de traduire ici
+« fils » par « descendants », sans quoi il serait difficile d’expliquer
+la période de plus d’un siècle qui, selon toute vraisemblance, s’écoula
+entre la mort de Bonga et celle du sixième de ses successeurs. Ces six
+empereurs furent : _Sougounam_ (1410-1430) ; _Kissoum_ (1430-1435), qui
+transféra la capitale de Goursi à _Sissamba_, à dix kilomètres à l’Ouest
+de Ouahigouya ; _Zangayella_ (1435-1460), qui annexa le canton de
+Bougounam, dernière parcelle du royaume de Zandoma demeurée encore
+indépendante du Yatenga ; _Lanlassé_ (1460-1475) ; _Nasséré_ ou
+_Nassodoba_ (1475-1500) et _Yamba_ (1500-1530).
+
+Ce fut Nasséré, l’avant-dernier de ces six successeurs de Bonga, qui
+s’illustra par son expédition dans le Bagana en 1477, son entrée à
+Oualata en 1480 et le sac de cette ville. Nous avons vu que, trois ans
+après la prise de Oualata, l’armée de Nasséré se rencontra près du lac
+de Korienza avec celle de Sonni Ali-Ber et, mise en déroute par ce
+dernier, dut se replier sur le Yatenga. Nous avons vu aussi que le
+fondateur de la dynastie des Askia à Gao, Mohammed Touré, entreprit en
+1497-1498 contre Nasséré une expédition à laquelle il donna toutes les
+allures d’une guerre sainte et que le Yatenga, sans que son indépendance
+en ait été ébranlée, eut beaucoup à souffrir de cette attaque. Cependant
+les randonnées de Nasséré avaient porté la terreur dans les pays de
+l’Ouest et c’est à elles que le nom des Mossi dut d’être connu en Europe
+dès la fin du XVe siècle : en effet, à la suite des razzias de Nasséré
+dans le Bagana et du sac de Oualata, l’empereur de Mali qui régnait
+alors envoya aux comptoirs portugais de la Côte une ambassade dans le
+but d’implorer l’aide de Jean II, roi de Portugal, contre les attaques
+dont son territoire était l’objet de la part des Mossi[131].
+
+Après Yamba, successeur de Nasséré, régnèrent six empereurs que les
+traditions de Ouahigouya donnent comme fils de Kissoum, deuxième
+successeur de Bonga : je ferai, au sujet de cette prétendue filiation,
+les mêmes réserves que j’ai faites au sujet des six empereurs soi-disant
+fils de Bonga. Ce furent : _Niogo_ (1530-1560), _Parima_ (1560-1590),
+_Koumpaougoum_ (1590-1620) ; _Nâbasséré_ ou Nasséré II (1620-1660), qui
+tenta en vain de s’emparer du royaume de Yâko, vassal de l’empire de
+Ouagadougou ; _Toussourou_ (1660-1690) et _Sini_ (1690-1720)[132].
+
+Ensuite régna _Pigo_ (1720-1739), qui est donné comme fils de Nâbasséré,
+et qui transféra la capitale de Sissamba à _Tziga_, à 30 kilomètres au
+Sud-Sud-Est de Ouahigouya.
+
+Après Pigo, nous commençons à avoir des dates plus certaines. A la mort
+de ce souverain, le trône devait revenir à son frère Kango. Mais
+_Ouabégo_, donné comme fils de Parima et alors chef du canton de Pirima,
+usurpa le pouvoir en 1739. Kango et son neveu Sagha se rendirent à
+Ségou[133] pour demander à Denkoro Kouloubali, fils et successeur de
+l’empereur banmana Biton, de les aider à lutter contre Ouabégo ; ils
+avaient amené avec eux une autruche et, comme cet oiseau était alors
+inconnu des gens de Ségou, ils firent croire aux Banmana que c’était un
+poulet et que tous les poulets du Yatenga étaient de la même taille.
+Kango d’ailleurs était un magicien extraordinaire : sur sa demande, un
+Banmana le tua et enferma son cadavre dans une grande jarre, de laquelle
+Kango, sept jours après, sortit vivant. Fortement impressionné par
+l’autruche et par la résurrection de Kango, l’empereur de Ségou[134]
+donna à ce dernier une armée ; avec l’aide de cette armée et des Peuls
+Dialloubé, Kango vainquit Ouabégo et le tua au village de Ridimba en
+1754.
+
+_Kango_, qui régna de 1754 à 1787 voulut se créer une capitale nouvelle
+et, dans un endroit inhabité appelé _Gossa_, il fit construire une
+grande forteresse à étages qu’il appela _Ouahigouya_ ou mieux
+Ouayougouya, c’est-à-dire « venir saluer », parce qu’il obligea tous les
+chefs de canton à venir lui rendre hommage en ce lieu selon la mode
+usitée à la cour de Ouagadougou. Kango fit la guerre au roi de Yâko et
+le battit, et il soumit une partie du pays samo. Il fit tous ses efforts
+pour faire cesser les guerres de village à village. Mais les guerriers
+banmana qu’il avait amenés de Ségou se livraient au pillage : pour s’en
+débarrasser, il les emmena dans la direction de Yâko, sous prétexte de
+colonne ; arrivé près de la rivière de Niességa, il fit camper sa troupe
+dans les hautes herbes, alors complètement sèches et, à la tombée de la
+nuit, après avoir eu soin de faire mettre les Mossi à l’écart, il mit le
+feu aux herbes : beaucoup de Banmana furent rôtis, d’autres furent
+assommés par les Mossi, ceux qui purent s’échapper retournèrent à Ségou.
+Cela se passait vers 1760 : Ngolo Diara, alors empereur de Ségou, voulut
+venger ses compatriotes et partit en guerre contre le Yatenga, mais il
+fut repoussé par Kango. Plus tard, à la suite d’une sorte de guerre
+civile qui éclata à Ségou, les commerçants dioula de cette ville
+s’enfuirent et se réfugièrent au Yatenga ; Ngolo demanda à Kango de les
+lui renvoyer et, sur son refus, dirigea pour la deuxième fois une
+colonne contre l’empire de Ouahigouya ; cette colonne n’eut pas plus de
+succès que la précédente et Ngolo mourut pendant cette expédition, suivi
+de près dans la tombe par son adversaire (1787)[135].
+
+Kango fut un monarque cruel ; il faisait périr sur des bûchers à Pissi,
+près de Ouahigouya, les gens qui lui déplaisaient. Des familles ainsi
+décimées par lui se vengèrent. L’empereur n’avait pas d’enfants et s’en
+désespérait ; enfin il lui naquit une fille. Un complot, dans lequel
+entrèrent ses propres femmes, fut ourdi pour tuer la malheureuse
+enfant : les notables, à l’occasion de la naissance de cette dernière,
+apportèrent à Kango des étoffes comme cadeaux et, suivant la coutume,
+l’empereur donna ces étoffes à ses femmes, qui les jetèrent sur le
+nouveau-né et l’étouffèrent.
+
+_Sagha_, neveu de Kango et fils de Pigo, régna de 1787 à 1803 et résida
+à Tziga. _Kaogo_ (1803-1806), autre fils de Pigo, fit une expédition
+malheureuse contre les Tombo de Bandiagara ; lui aussi résida à Tziga.
+_Tougouri_ (1806-1822), fils de Sagha, résida à Ouahigouya ; il fit la
+guerre au roi de Yâko, échoua une première fois, puis, sept ans après,
+parvint à détruire ce village, mais sans parvenir à annexer le royaume
+de Yâko au Yatenga. _Tanga_ ou _Kom_ (1822-25), deuxième fils de Sagha,
+fit colonne contre les Samo de la région de Koury.
+
+_Ragongo_ (1825-31), troisième fils de Sagha, eut à lutter contre son
+frère Kourgo qui, aidé des Peuls du Massina, brûla Ouahigouya et rasa la
+forteresse construite par Kango. Ragongo se réfugia à Tziga, mais revint
+sept jours après, surprit l’armée de Kourgo pendant que les guerriers
+étaient ivres de _dolo_ (bière de mil), la mit en déroute et
+reconstruisit Ouahigouya. Kourgo, réfugié à Gomboro, y mourut peu après.
+
+_Ridimba-nâba_ (1831), frère de Ragongo et chef de Ridimba (d’où son
+surnom), s’empara du pouvoir par usurpation sur son frère aîné Diogoré-
+nâba, auquel il reprochait d’avoir pris parti pour Kourgo. Mais
+_Diogoré-nâba_ (ou Zogo-nâba) le vainquit, le chassa dans le Massina et
+régna de 1831 à 1834 ; il installa sa capitale à Zougounam. Sous son
+règne commença une famine terrible qui désola le Yatenga pendant sept
+ans et au cours de laquelle on tua des vieillards pour les manger.
+
+_Totébalobo_ (1834-1850), fils de Sagha, résida à Tziga. Il devint
+aveugle vers 1840 et son frère Yemdé essaya alors de le renverser ; n’y
+pouvant parvenir, Yemdé engagea Totébalobo à faire la guerre au roi
+mossi indépendant du _Riziam_, qui résidait à cent kilomètres à l’Est de
+Ouahigouya. Totébalobo partit avec Yemdé et vainquit le roi du Riziam à
+Riziam même et à Sabassé ; le prince vaincu se réfugia dans la montagne,
+chez les Tombo. Comme l’empereur retournait à Tziga, Yemdé fit prendre à
+son frère une mauvaise direction lors de la traversée de l’étang de
+Bama : le souverain aveugle s’embourba et périt dans la vase.
+
+_Yemdé_ (1850-77), devenu nâba du Yatenga, fit la paix avec le roi du
+Riziam, qui reconnut sa suzeraineté. C’est donc sous le règne de Yemdé
+que le Yatenga atteignit la limite extrême de son extension
+territoriale. Ce souverain fit colonne au Massina, puis à Lâ et dans le
+Djilgodi. Après lui régnèrent : _Sanoum_ (1877-79), fils de Kaogo ;
+_Noboga_ (1879-84), fils de Tougouri ; _Pigo II_ (1884-85), fils de
+Totébalobo, qui mourut au bout de sept mois de règne.
+
+_Baogo_ (1885-95), fils de Yemdé, chassa à Gomboro, chez les Samo, les
+frères de Noboga, qui rallièrent à leur cause plusieurs villages mossi
+et firent une guerre longue mais sans succès à Baogo. Mamadou Laki, chef
+des Peuls Dialloubé du Massina, et l’un des propres ministres de Baogo,
+firent en 1893 cause commune avec les frères de Noboga, installés alors
+à Tiou, au Nord-Ouest du Yatenga. Baogo, craignant pour le maintien de
+son autorité, envoya alors des émissaires à Bandiagara au capitaine
+Destenave, pour l’inviter à venir à Ouahigouya et à l’aider dans sa
+lutte contre les révoltés, alors commandés par Bagaré, l’aîné des frères
+survivants de Noboga. Le capitaine Destenave vint à Ouahigouya en 1894,
+mais refusa d’aider Baogo dans sa lutte et chercha à le réconcilier avec
+Bagaré, sans succès d’ailleurs. Après le départ de cet officier, Baogo
+alla attaquer Tiou, mais il fut battu par Bagaré et les Dialloubé et,
+blessé d’une flèche, mourut à Sim en 1895.
+
+_Bagaré_ ou _Bouilli_ (1895-99), fils de Tougouri, se rendit alors à
+Ouahigouya et s’empara du pouvoir. Le chef de Roba, fils de l’empereur
+Tanga, chercha à le détrôner mais fut vaincu à Réko. Le capitaine
+Destenave, au cours d’un deuxième voyage à Ouahigouya, reçut la
+soumission de Bagaré, qui se plaça sous le protectorat français ; cet
+officier, pour asseoir l’autorité du nouvel empereur, dut détruire le
+village de Sissamba, qui s’était révolté contre Bagaré. Cependant ce
+dernier avait toujours contre lui ses cousins, les descendants des
+frères de Tougouri, qui lui reprochaient d’avoir tué son prédécesseur
+Baogo ; ils voulaient donner le pouvoir au chef d’Ouro, fils de
+Totébalobo, mais, pour ne pas attirer sur lui le mauvais sort en le
+proclamant empereur du vivant de Bagaré, ils choisirent comme chef
+provisoire une fille de Baogo nommée Nâpoko, laquelle confia le
+commandement de l’armée des révoltés à un guerrier réputé appelé
+_Sidayété_. Celui-ci, partant de Tziga, vint détruire Ouahigouya et
+força Bagaré à se réfugier à Bango, à 15 kilomètres au Nord-Ouest de sa
+capitale. Le lieutenant Voulet se trouvant à passer à Tiou, Bagaré l’y
+vint saluer et lui demanda sa protection ; Voulet, avec l’armée de
+Bagaré et des partisans Dialloubé, battit Sidayété à Sim, à Soulou et à
+Rambi et réinstalla Bagaré à Ouahigouya (1896). Mais, six mois après le
+départ de Voulet pour Ouagadougou, Sidayété chassa de nouveau Bagaré à
+Bango ; l’empereur vaincu fit avertir Voulet, alors à Barani (cercle
+actuel de Koury), qui revint au Yatenga, battit Sidayété à Barga et à
+Salla et chassa ses bandes du côté de Ouagadougou. Mais, après le départ
+de Voulet, Sidayété reprit une troisième fois Ouahigouya, où cependant
+Bagaré était réinstallé peu après (1898) par le commandant Destenave,
+qui établissait dans la capitale du Yatenga un poste français avec un
+résident (capitaine Bouticq, puis capitaine Bouvet).
+
+_Liguidi_ (1899-1902), frère de Bagaré, ne pouvant se faire obéir des
+Samo, implora le secours du capitaine Bouvet, qui, au cours d’une
+colonne de police, ramena les révoltés à l’obéissance (1900).
+
+_Koboga_, fils de Noboga et quarantième successeur de Ya-Diga, règne à
+Ouahigouya depuis 1902.
+
+L’empereur du Yatenga, nous l’avons vu, porte comme celui de Ouagadougou
+le titre de _Môrho-nâba_ ; la capitale de l’empire a varié d’emplacement
+bien des fois : les localités où elle fut installée le plus souvent sont
+Sissamba, Tziga et Ouahigouya.
+
+L’empereur nomme les _soloum-nâba_ (chefs de province) et approuve la
+nomination des _tenga-nâba_ (chefs de village). Les chefs de province et
+les rois vassaux, jusqu’à l’occupation française, venaient chaque année
+saluer le souverain et lui apporter leur tribut. Les principaux
+dignitaires de la cour étaient et sont encore : le _togou-nâba_, chargé
+de répéter à haute voix dans les audiences les paroles du souverain,
+d’administrer les villages relevant directement de celui-ci, de
+transmettre ses ordres aux chefs de province et de donner l’investiture
+au successeur de l’empereur défunt ; le _ouidi-nâba_, chef de la
+cavalerie et gouverneur des villages commandés par les fils du
+souverain, ainsi que des Peuls Dialloubé et Fitoubé et d’une partie des
+Samo ; le _rassoum-nâba_, chef des serviteurs de l’empereur, gouverneur
+des Nioniossé, d’une partie des Yarhsé ou Dioula musulmans et des Peuls
+Tôrobé, exécuteur des hautes-œuvres, chef des prisons et gardien du
+trésor ; le _baloum-nâba_, maître du palais, chef des pages,
+palefreniers et eunuques, introducteur des visiteurs et plaignants, et
+gouverneur d’une partie des Samo et des Dioula ; le _sôba-nâba_,
+introducteur des chefs de province et lieutenant du baloum-nâba ; le
+_samandé-nâba_, chef des fantassins et remplaçant éventuel du togou-
+nâba ; le _ouidikim-nâba_, lieutenant du ouidi-nâba ; le _bagaré-nâba_,
+gardien des troupeaux et chef des esclaves, lieutenant du rassoum-nâba ;
+le _bougouré-nâba_, chef des soldats recrutés parmi les esclaves ; le
+_kom-nâba_, remplaçant éventuel du rassoum-nâba et chef d’une partie des
+fantassins ; le _diaka-nâba_, gardien des amulettes impériales apportées
+autrefois par la sœur de Ya-Diga ; le _yaogo-nâba_, gardien des
+sépultures impériales ; le _saba-nâba_, chef des forgerons et lieutenant
+du kom-nâba ; le _tôm-nâba_, second lieutenant du baloum-nâba, chargé de
+donner aux chefs venant recevoir l’investiture la poignée de poussière
+nécessaire pour saluer l’empereur : en échange de cette poignée de
+poussière, le chef nouvellement investi donnait une femme au tôm-nâba.
+
+L’impôt était payé en mil par les Nioniossé et les Samo, en sel par les
+Dioula, en bœufs par les Peuls. Les Mossi ne payaient pas d’impôt à
+proprement parler, mais contribuaient au tribut annuel versé à
+l’empereur par les chefs de province. Les caravanes étaient astreintes à
+un droit de circulation payable en nature.
+
+Les chefs de province étaient choisis par l’empereur dans la famille de
+leur prédécesseur ; parfois cependant le souverain nommait à ces
+fonctions certains de ses favoris. Ces chefs de province avaient chacun
+une cour copiée sur celle de l’empereur. Ils nommaient les chefs de
+village en se basant sur le système appliqué par le souverain à la
+nomination des chefs de province. Les chefs de village étaient toujours
+des Mossi, même en pays étranger ; ils versaient un tribut annuel au
+chef de leur province.
+
+A côté du chef de village mossi (_tenga-nâba_), il existe souvent un
+_tenga-sôba_ ou « maître de la terre » qui est généralement le
+descendant de l’une des familles autochtones qui occupaient le pays
+avant les Mossi (familles nioniossé en particulier) ; le _tenga-sôba_,
+quand il existe, est en même temps grand-prêtre[136]. Là où les Mossi
+n’ont pas trouvé d’occupants du sol lors de leur arrivée au Yatenga, le
+tenga-nâba et le tenga-sôba se confondent dans la personne d’un
+fonctionnaire unique. Au point de vue religieux, les tenga-sôba sont
+sous l’autorité du tenga-sôba de Bougouré, lequel descend des anciens
+rois des Nioniossé. En cas de différend relatif au régime des terres,
+c’est le tenga-sobâ et non le tenga-nâba qui est choisi comme juge.
+
+
+ =III. — L’empire de Fada-n-Gourma.=
+
+
+La fondation de l’empire de Fada-n-Gourma remonte, nous l’avons vu, au
+début du XIe siècle, comme celle de l’empire de Ouagadougou et des
+premières colonisations mossi au Yatenga. _Diaba Lompo_, fils de
+Ouidiraogo, frère de Zoungourana et de Raoua et oncle d’Oubri, établit
+la domination de la descendance de Riâlé sur le pays des Gourmantché
+actuels : de lui et de ses successeurs, nous ne savons pas grand-chose,
+à de rares exceptions près. L’histoire de cet empire nous est beaucoup
+moins connue que celle des deux empires mossi de même origine et sans
+doute le rôle qu’il joua dans l’histoire générale du Soudan fut beaucoup
+plus effacé.
+
+La tradition[137] nous a conservé cependant les noms de 24 empereurs qui
+se succédèrent depuis le XIe siècle jusqu’à l’époque actuelle et dont le
+24e, qui règne encore aujourd’hui à Youngou, Nioungou, Noungou ou Younga
+— appellations indigènes de la ville de Fada-n-Gourma —, serait le
+descendant direct de Diaba Lompo, fondateur de la dynastie. Pour moi, je
+crois que la liste effective des souverains de Fada-n-Gourma doit être
+plus longue et que certains noms n’ont pas été retenus par la tradition,
+sans quoi la durée moyenne de chacun des règnes dépasserait trente-cinq
+ans, ce qui est beaucoup.
+
+Quoi qu’il en soit, voici la liste des vingt-quatre empereurs dont les
+noms nous sont parvenus. Après Diaba Lompo auraient régné son fils
+Tidapo, puis Ountani fils de Tidapo, puis Bayidoba, puis _Labi Diédo_ :
+ce dernier aurait, par ses victoires sur les Dogom et les Bariba, donné
+à l’empire et au peuple des Gourmantché leurs limites actuelles ; enivré
+de sa puissance, Labi Diédo, dans un accès d’orgueil, tira une flèche
+contre le ciel ; comme il levait la tête pour suivre le trajet de la
+flèche, celle-ci retomba sur l’un de ses yeux et le tua. Après lui
+régnèrent Tentuoriba, puis _Tokourmou_, réputé pour sa jalousie et sa
+férocité : frappé de ce que les traits de ses enfants différaient de ses
+traits propres, il soupçonna ses femmes de l’avoir trompé ; les anciens
+du pays cherchèrent à lui démontrer la fausseté de son raisonnement en
+lâchant devant lui des vaches et des veaux préalablement séparés en deux
+groupes, l’un de vaches et l’autre de veaux, et en lui montrant un veau
+brun qui, guidé par l’instinct filial, allait retrouver une vache
+blanche qui était bien sa mère ; mais cette démonstration ne convainquit
+pas Tokourmou, qui fit construire une maison dans le lit d’une rivière,
+à l’époque des basses eaux, et y enferma toutes ses femmes, à
+l’exception de trente qui trouvèrent grâce à ses yeux ; lorsque la crue
+survint, la maison fut engloutie et toutes les malheureuses périrent.
+
+Après ce monarque cruel vint une série de sept empereurs dont nous ne
+savons que les noms : Guima, Gori, Bogoré frère du précédent, Kampadi,
+Kambambi, Tankoïdé et Barissongué. Ensuite régna _Yendablé_ (fin du XVIe
+siècle ou commencement du XVIIe), qui dirigea une colonne contre
+Sansanné-Mango et rapporta un butin considérable. Ses successeurs
+furent : Yembirima, Bangama, Yengama, Yenkirima, Yenkiablé, Yempabou,
+Yempadougou, Yenkouaré et enfin _Bantchandé_, l’empereur actuel.
+
+Il semble que l’autorité des souverains de l’Etat gourmantché n’était
+réellement absolue que dans la province de Fada-n-Gourma ; il y avait
+des luttes fréquentes entre l’empereur et ses vassaux : c’est ainsi
+qu’en 1895, lors de notre installation dans le pays, Bantchandé était en
+guerre avec Touri-ntouri-ba, chef de Matiakouali, et avec le chef de
+Diapaga. En 1897 le lieutenant Baud arriva à Fada-n-Gourma, consolida
+l’autorité de Bantchandé et amena Touri-ntouri-ba à faire sa soumission.
+Le chef de Diapaga demeura indépendant jusqu’à ce qu’un poste français
+eût été créé auprès de sa résidence, en 1907.
+
+Les usages de la cour de Fada-n-Gourma sont très analogues à ceux
+observés à Ouagadougou et à Ouahigouya, mais l’empereur porte le titre
+de _mbaro_ au lieu de celui de Môrho-nâba. Avant l’occupation française,
+l’empire était divisé en dix-huit provinces, dont l’une relevait
+directement du monarque, tandis que les dix-sept autres étaient
+commandées chacune par un chef vassal de l’empereur et nommé par ce
+dernier, toujours dans une famille déterminée.
+
+La province impériale comprenait, outre Fada-n-Gourma, les villages de
+Gayéri, Boulgou, Pagou, Bartibogou, Kodiar, Namounou et la partie de
+Bilanga habitée par des Yansi. Les noms ou chefs-lieux des dix-sept
+provinces vassales étaient : Diapaga ou Diapangou, Bilanga (partie
+habitée par des Gourmantché), Piéla, Tchenhou, Bogandé, Nebba, Yamba,
+Matiakouali, Bizougou, Gobnangou, Konkobiri, Madiori, Pama, Diabo,
+Kominianga, Youmtenga et Nabangou ; la province de Diabo était surtout
+peuplée de Mossi et les trois dernières de Yansi.
+
+[Illustration : Carte 10. — Les empires mossi et gourmantché.]
+
+
+[Note 119 : 1er volume, pages 305 et suivantes.]
+
+[Note 120 : Voir à ce sujet _le Pays Mossi_ par M. le lieutenant Marc.]
+
+[Note 121 : 1er volume, page 309.]
+
+[Note 122 : Ces appellations n’étaient pas spéciales à l’empire de
+Ouagadougou : l’empire du Yatenga portait aussi le nom de _Môrho_, son
+souverain celui de _Mô-nâba_ et ses habitants celui de _Môssé_ ou
+_Mossi_.]
+
+[Note 123 : Ouagadougou — ou mieux _Ouaghadogho_ — ne doit pas remonter,
+en tant qu’agglomération importante, au-delà de l’empereur Niandeffo,
+c’est-à-dire de la fin du XIIIe siècle, bien qu’il existât déjà un
+village sur le même emplacement au temps d’Oubri. M. le lieutenant Marc
+suppose que cette localité constituait dès le XIIe siècle un centre
+commercial important ; son opinion, que je ne partage pas, est basée sur
+une phrase du _Tarikh-es-Soudân_ (page 46 de la traduction) disant que
+« les gens de — ou du — _Ouaghdou_ » étaient ceux qui se rendaient en
+plus grand nombre à Tombouctou pour y trafiquer, lors des débuts de la
+prospérité de cette ville (époque qu’il faudrait d’ailleurs reporter
+plutôt au XIIIe siècle) ; mais il me semble impossible de traduire
+l’expression du texte autrement que par « les gens du Ouagadou » et
+d’entendre par _Ouaghdou_ autre chose que la province du Sahel où se
+trouve Goumbou.]
+
+[Note 124 : Comparer la grande analogie existant entre les usages encore
+suivis de nos jours à la cour de l’empereur de Ouagadougou et ceux
+suivis autrefois aux cours de Ghana, Mali et Gao. Tous les détails
+donnés ici sur l’organisation intérieure de l’empire de Ouagadougou sont
+empruntés presque textuellement à la monographie du cercle de
+Ouagadougou rédigée par M. l’administrateur Carrier d’après ses propres
+observations et celles de ses prédécesseurs.]
+
+[Note 125 : Le nom que portait l’empereur avant son couronnement devient
+un terme proscrit, même dans la langue courante et même appliqué à des
+objets d’un usage familier. Ainsi le prédécesseur du Môrho-nâba actuel,
+avant son avènement, portait le nom de _Kouka_, mot qui désigne une
+espèce de tamarinier et qui est donné souvent comme prénom en pays
+mossi ; lorsque Kouka fut proclamé empereur, il prit le surnom de
+_Ouobdérho_ (l’éléphant) : à partir de cet instant, tous les habitants
+de l’empire qui s’appelaient Kouka changèrent leur nom en _Nâbiouré_, ce
+qui signifie « nom du nâba » et le tamarinier de l’espèce _kouka_ fut
+appelé également _nâbiouré_ (Lieutenant Marc, _le Pays mossi_).]
+
+[Note 126 : Ce nom est écrit par Sa’di _Na’sira_ ou _Na’séré_ : or
+l’empereur du Yatenga qui vivait à la fin du XVe siècle, c’est-à-dire à
+l’époque où _Na’sira_ pilla Oualata, s’appelait _Nasséré_ ou
+_Nassodoba_, d’après les traditions conservées à Ouahigouya.]
+
+[Note 127 : 1er volume, pages 308 et 310.]
+
+[Note 128 : Presque toutes les traditions consignées ici qui se
+rapportent à l’empire du Yatenga ont été empruntées à la monographie du
+Cercle de Ouahigouya par M. l’administrateur Vadier.]
+
+[Note 129 : Voir 1er volume, pages 307 et suivantes.]
+
+[Note 130 : Lâ devait faire retour, quelque temps après, à l’empire de
+Ouagadougou.]
+
+[Note 131 : Peu après, une expédition portugaise amena à Lisbonne des
+gens du golfe du Bénin qui apprirent à Jean II l’existence d’un puissant
+monarque appelé _Ogané_ qui donnait l’investiture à leur roi. Les
+Portugais crurent pouvoir identifier ce monarque avec le fameux « Prêtre
+Jean ». En 1488, un Ouolof amené à Lisbonne parla à Jean II de
+l’empereur des Mossi, lui disant que les Etats de ce prince puissant
+commençaient au-delà de Tombouctou en s’étendant vers l’Orient et
+ajoutant que ce souverain se conformait, sur beaucoup de points, aux
+coutumes des peuples chrétiens ; Jean II en conclut que le roi des Mossi
+pouvait bien être le Prêtre Jean et se confondre avec l’_Ogané_ dont on
+lui avait parlé précédemment, et il confia à un Abyssin une lettre pour
+le « roi de Moses », lettre qui, naturellement, ne parvint jamais à son
+adresse. Barth, se fondant sur ces faits rapportés par de Barros, a fait
+d’_Ogané_ le titre royal de l’empereur des Mossi ; ce même mot a été
+rapproché, un peu à la légère, par le lieutenant Desplagnes, du titre de
+_hogoun_ porté par les chefs des Tombo, mais inconnu des Mossi. A mon
+avis, l’_Ogané_ signalé à Jean II était tout simplement un souverain
+résidant non loin de la Côte du Bénin : on sait que « chef » se dit
+_ogan_ dans plusieurs dialectes de la Côte des Esclaves. (Voir à ce
+sujet _le Pays Mossi_, par le lieutenant Marc, pages 4 et suivantes).]
+
+[Note 132 : Toutes ces dates sont approximatives.]
+
+[Note 133 : Kango et Sagha atteignirent le Bani près de Poromani (ou
+Fouroumané), en aval de San, et remontèrent ce fleuve jusqu’en face de
+Ségou.]
+
+[Note 134 : Si Kango est demeuré quelque temps à Ségou, ce qui est
+probable, l’empereur banmana qui lui confia une armée n’était plus sans
+doute Denkoro, mort en 1740, mais _Ton-mansa_, dont l’avènement eut lieu
+la même année.]
+
+[Note 135 : Les dates de l’avènement et de la mort de Kango sont
+exactement celles que la tradition assigne au règne effectif de
+l’empereur de Ségou Ngolo Diara, qui, monté sur le trône en 1750, ne
+s’empara définitivement du pouvoir qu’en 1754 et mourut en 1787.]
+
+[Note 136 : A comparer un régime absolument analogue qui existe en pays
+mandé : le _dougoutigui_, maître du sol et chef de la religion,
+représente les plus anciens occupants du pays ; le _kountigui_, sorte de
+maire ou administrateur du village, est un simple fonctionnaire
+représentant le pouvoir central.]
+
+[Note 137 : Presque toutes les traditions historiques relatives à cet
+empire ont été empruntées à la monographie du Cercle de Fada-n-Gourma
+par M. l’administrateur Maubert.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ =Le royaume de Diara
+ (XIe au XVIIIe siècles)=
+
+
+ =I. — La dynastie des Niakaté= (XIe au XIIIe siècles).
+
+
+Nous avons vu précédemment[138] comment le Kingui et le Diafounou
+avaient été colonisés, dès la fin du VIIe siècle, par des Soninké venus
+du Diaga, comment un éphémère royaume soninké s’était constitué vers 750
+dans le Ouagadou et comment le dernier roi du Ouagadou s’était emparé
+vers 790 de Ghana sur les Judéo-Syriens, en même temps que certains de
+ses sujets allaient renforcer les colonies soninké de la région où
+existait déjà, depuis le VIIe siècle, la ville de _Diara_, située à peu
+de distance au Nord-Est de Nioro.
+
+Ces colonies soninké du Kingui et du Diafounou relevèrent plus ou moins
+directement de l’empire de Ghana durant toute la période de la puissance
+des Sissé, c’est-à-dire depuis la fin du VIIIe siècle jusqu’en 1076,
+époque de la prise de Ghana par les Almoravides et du premier
+démembrement de l’empire de Ghana. Parmi les Etats soninké indépendants
+qui se créèrent à la suite de ce démembrement furent ceux du Kingui, du
+Kaniaga et du Bakounou, fondés, le premier par la famille des Niakaté,
+Diakhaté ou Diagaté, le second par celle des Diarisso et le troisième
+par celle des Doukouré. Le royaume du Bakounou n’a pas eu d’histoire à
+proprement parler et nous pouvons nous contenter de ce qui a été dit à
+son sujet à l’occasion de la formation du peuple soninké[139]. Le
+royaume du Kaniaga, devenu plus tard l’empire de Sosso, fera l’objet du
+chapitre suivant. Je ne m’occuperai pour l’instant que du royaume du
+Kingui ou de Diara.
+
+Je n’ai d’ailleurs pas grand chose à ajouter à ce que j’ai rapporté plus
+haut[140] concernant la fondation à Diara, par les Niakaté, d’un royaume
+qui semble avoir eu des débuts assez modestes. La dynastie des Niakaté
+se maintint au pouvoir depuis la fin du XIe siècle ou le commencement du
+XIIe jusque vers 1270 ; son autorité ne devait pas s’étendre bien loin,
+mais se faisait sentir probablement, en dehors du Kingui, sur le
+Kéniarémé, le Guidioumé et le Diafounou ; les Niakaté devaient, au moins
+à partir de la fin du XIIe siècle, être plus ou moins vassaux des
+empereurs de Sosso. Le dernier prince de cette dynastie, et le seul dont
+les traditions que j’ai eues à ma disposition aient conservé le nom,
+_Mana-Maghan Niakaté_, parvint à étendre son pouvoir sur une partie du
+Kaarta, du Diangounté et du Bakounou ; peut-être la défaite de
+Soumangourou Kannté, empereur de Sosso, par Soundiata, empereur des
+Mandingues, en 1235, favorisa-t-elle l’extension du domaine de Mana-
+Maghan. Mais ce dernier ne fut affranchi de la tutelle de Sosso que pour
+tomber sous celle, plus ou moins directe, de Mali. J’ai raconté[141] la
+fin tragique de Mana-Maghan et de ses deux fils Bemba et Mana ; je
+m’étais arrêté à la prise du pouvoir par _Fié-Mamoudou Diawara_, en 1270
+environ.
+
+
+ =II. — La dynastie des Diawara= (1270 à 1754).
+
+
+Fié-Mamoudou, le premier des rois diawara de Diara, fut un prince habile
+et puissant. Les Berbères du Tagant, ayant entendu dire que tous les
+pays se disputaient son alliance, lui envoyèrent une ambassade chargée
+de lui amener, en guise de présent, trois cents jeunes captives.
+L’ambassade arriva à Diara, alors que Mamoudou résidait encore à
+Toundoungoumé ou Touroungoumbé, village très voisin de Diara, où avait
+habité et où était mort son père Daman-Guilé. Le personnage le plus
+influent de la capitale, nommé _Diabigné-Doumbé_ et qui passe pour être
+l’ancêtre de la famille des Kamara chez les Kâgoro, logea chez lui les
+ambassadeurs, fit asseoir les trois cents captives sur la place publique
+et chargea son fils _Fato-Makhan_, ami personnel du nouveau roi, d’aller
+prévenir ce dernier. Fato-Makhan enfourcha son cheval aussitôt, se
+rendit à Toundoungoumé et informa Mamoudou de l’événement qui défrayait
+alors toutes les conversations, ajoutant que, parmi les trois cents
+captives des Berbères, il en était une qui dépassait en beauté toutes
+les autres. Mamoudou fut enchanté de la nouvelle et il s’apprêtait à
+réclamer cette jeune fille pour en faire son épouse, lorsque son
+principal conseiller, nommé Fakaloumpan, lui dit à l’oreille :
+« N’épouse pas cette fille ; donne-la en mariage à celui qui t’a parlé
+d’elle et qui évidemment la désire ; tu trouveras facilement une autre
+femme et tu auras la paix. » Le roi écouta cet avis et dit à Fato-Makhan
+qu’il lui offrait la belle captive : « Que te donnerai-je en échange ?
+demanda Fato-Makhan. — Donne-moi Diara », répondit le roi, qui savait
+que les partisans des Niakaté étaient encore nombreux dans cette ville
+et que, tant qu’il ne pourrait y entrer en maître, son autorité
+demeurerait précaire.
+
+« Si je te donne Diara, reprit Fato-Makhan, comment te conduiras-tu vis-
+à-vis de moi et des miens ? — Ce que faisaient les Niakaté, dit
+Mamoudou, je le ferai ; comment se conduisaient-ils vis-à-vis de sa
+famille ? — Selon la coutume établie. — J’accepte de faire de même. — Eh
+bien, conclut Fato-Makhan, je te remettrai le sabre royal et, si cela te
+plaît, tu seras notre roi ; si cela ne te plaît pas, tu demeureras un
+simple particulier et tu épouseras la belle captive. »
+
+Etant ainsi tombé d’accord avec Mamoudou, Fato-Makhan retourna à Diara
+et raconta tout à son père. Celui-ci trouva de son goût l’arrangement
+intervenu et le fit accepter par tous les notables de Diara. Puis il
+alla lui-même chercher Mamoudou qui, alors seulement, fit pour la
+première fois son entrée solennelle dans la capitale du royaume, escorté
+de ses guerriers, et reçut le serment d’obéissance de tous les chefs.
+
+L’empereur qui régnait alors sur le Tekrour, et qui appartenait à la
+dynastie des Sossé, ayant lui aussi entendu parler de la puissance de
+Mamoudou, expédia à son tour à Diara une ambassade. Ses envoyés furent
+éblouis de la richesse du roi et de la prospérité du pays et, sur le
+rapport qu’ils en firent à l’empereur de Tekrour lors de leur retour au
+Fouta, celui-ci leva une armée pour aller piller Diara. Mamoudou marcha
+à la rencontre de l’expédition toucouleure, la mit en déroute et la
+poursuivit jusque sur les rives du Sénégal. Comme il se préparait à
+regagner son royaume, il fut trahi par un de ses frères, qui renseigna
+les Toucouleurs sur l’itinéraire qu’il devait suivre ; les ennemis lui
+tendirent une embuscade et réussirent à le tuer. Avant de rendre le
+dernier soupir, Mamoudou recommanda à Fato-Makhan, son fidèle
+lieutenant, de se rendre le plus vite possible à Diara, de prendre dans
+son magasin le sabre royal et de le suspendre à l’épaule de son fils
+Silla-Makhan, encore enfant, afin d’empêcher le traître de s’emparer du
+pouvoir[142].
+
+Fato-Makhan remplit sa mission consciencieusement, et _Silla-Makhan
+Diawara_ succéda à son père sur le trône de Diara. C’est sous son règne
+— qui se déroula à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe siècle —
+que, vers l’an 1300, la ville de _Nioro_ fut fondée par des Peuls
+Diawambé que Mana-Maghan Niakaté avait amenés du Kaarta au Kingui vers
+1250.
+
+Silla-Makhan régna quarante ans et eut trente-sept enfants, dont quinze
+garçons. Son fils aîné _Daman_ résidait auprès de son père à Diara et
+lui succéda après sa mort. Les autres s’installèrent dans divers
+villages du Kingui ou même dans d’autres provinces du royaume,
+s’emparèrent du commandement de ces villages ou provinces et le
+transmirent à leurs descendants. C’est ainsi que l’un d’eux, nommé
+Bandiougou, s’établit à Yéréré ; un autre, Ouali, se fixa à
+Toundoungoumé ; Faré s’installa à Bouli, Aïssé à Mérémédi, Samba à
+Diabigué, Mokoti à Diala (dans le Nord du Kaarta), Dabo au Diangounté,
+etc. Plusieurs quittèrent le royaume et allèrent fonder des villages
+diawara au Boundou et au Fouta.
+
+Après Daman, qui mourut sans doute vers 1350, ses descendants
+continuèrent à occuper le trône de Diara. Le royaume se maintint pendant
+quatre siècles, mais il ne constitua jamais un véritable empire
+comparable à ceux de Ghana, de Gao, de Mali, de Tekrour ou même de
+Sosso. Nous avons vu qu’il s’était trouvé plus ou moins directement
+englobé dans l’empire mandingue à l’époque de Soundiata (XIIIe siècle) ;
+dès les premières années du XVIe siècle, l’Askia Mohammed I étendit sa
+suzeraineté jusqu’au Kingui, et le royaume de Diara passa de la tutelle
+de Mali sous celle de Gao ; redevenu à peu près indépendant à la fin du
+même siècle, après la victoire du pacha Djouder sur l’Askia Issihak II,
+il ne devait pas tarder à être annexé à l’empire banmana des Massassi.
+
+Ce furent des querelles de famille et des disputes au sujet de la
+préséance qui précipitèrent la décadence du royaume et furent l’occasion
+de sa ruine. Les descendants directs de Daman, qui constituaient la
+branche aînée des Diawara, avaient reçu le nom de _Sagoné_ ; les
+descendants de Dabo, frère de Daman, établis au Diangounté, formaient la
+branche des _Dabora_ ou _Daboro_. Ces deux fractions ne tardèrent pas à
+devenir ennemies : les Dabora entraînèrent dans leur parti les
+descendants de Mokoti, établis à Diala, et voulurent, vers l’an 1450,
+forcer la main au souverain alors régnant pour qu’il désignât son
+successeur parmi eux ; ayant échoué dans leur dessein, ils résolurent
+d’employer la force et déclarèrent la guerre aux Sagoné. Ceux-ci furent
+vainqueurs et obligèrent les Dabora à demeurer dans leur province. Trois
+siècles passèrent, sans que les haines des deux familles se fussent
+apaisées.
+
+Vers 1750, il se trouva que le roi de Diara, chef des Sagoné, et son
+vassal le chef des Dabora étaient amoureux d’une même femme et se
+partageaient ses faveurs ; le premier était laid et ne se risquait que
+de nuit chez sa belle, craignant que celle-ci ne voulût plus de lui si
+elle venait à apercevoir son visage ; or une nuit, tandis que le roi
+était chez sa maîtresse, son rival s’introduisit dans la chambre des
+amants sous prétexte de reprendre une bague qu’il y avait oubliée et il
+alluma du feu, soi-disant pour y voir clair mais en réalité pour rendre
+visible aux yeux de la femme la laideur du Sagoné. Celui-ci, d’autant
+plus furieux que la belle l’accabla de moqueries, jura solennellement
+que le feu allumé par la main du chef des Dabora ne s’éteindrait pas de
+sitôt, ce qui équivalait à une déclaration de guerre. Les hostilités en
+effet s’ouvrirent peu après : les Dabora, soutenus par les Maures Oulad-
+Mbarek, étaient sensiblement les plus forts, et les Sagoné appelèrent à
+leur secours l’empereur banmana du Kaarta, Sébé ou Sié Kouloubali, qui
+n’attendait que cette occasion pour arrondir son domaine. Sébé tomba sur
+les Dabora, les vainquit, mais annexa le Diangounté au Kaarta au lieu de
+le restituer au roi de Diara. Puis, sous prétexte de défendre le Kingui
+contre les Oulad-Mbarek, dont la puissance devenait redoutable, il se
+porta jusqu’à Nioro, enleva le pouvoir aux Diawara et partagea ce qui
+restait du royaume de Diara en provinces relevant directement de son
+autorité (1754).
+
+Comme nous le verrons en parlant de l’histoire des empires banmana, la
+lutte continua longtemps encore au Kingui entre les Diawara et les
+Banmana-Massassi, et ce ne fut que sous le règne du dernier empereur du
+Kaarta, Kandia, un siècle environ après la main-mise de Sébé Kouloubali
+sur le royaume de Diara, que les Massassi furent définitivement
+vainqueurs des Diawara et installèrent leur capitale à Nioro (1846),
+pour en être chassés quelques années après par El-Hadj Omar en 1854.
+
+[Illustration : Carte 11. — Le royaume de Diara.]
+
+ DELAFOSSE Planche XX
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 39. — Cavaliers Touareg
+
+exécutant une charge de parade contre le vapeur _Ibis_, à Bamba.]
+
+[Illustration : _Cliché Fortier_
+
+FIG. 40. — Scène de danse guerrière chez les Malinké.]
+
+
+[Note 138 : 1er volume, pages 256 à 263.]
+
+[Note 139 : 1er volume, pages 265 et 266.]
+
+[Note 140 : 1er volume, pages 266 et 267.]
+
+[Note 141 : 1er volume, page 267 et plus loin pages 273 à 276.]
+
+[Note 142 : Au sujet de l’origine de ce sabre légendaire, voir le 1er
+volume, pages 272 et 273.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE VI
+
+ =L’Empire de Sosso ou du Kaniaga
+ (XIe au XIIIe siècles).=
+
+
+L’Etat soninké dont je vais tenter de retracer ici la brève histoire
+n’eut ni la durée ni l’éclat de l’empire de Ghana, mais il fut
+cependant, à un moment donné, maître des destinées du Soudan. Le nom de
+sa capitale, _Sosso_, ou celui de la fraction dirigeante de sa
+population, les _Sossé_, transmis à la postérité par Ibn-Khaldoun, a été
+longtemps confondu avec celui des Soussou, alors que, à mon avis, ces
+derniers n’ont jamais participé à sa formation ni à sa gloire : c’est
+tout au moins ce qui résulte d’un examen consciencieux des traditions
+locales, comme de la lecture attentive des quelques documents écrits que
+nous possédons sur ce sujet.
+
+J’ai relaté plus haut[143] comment les Soninké s’étaient établis dans le
+_Kaniaga_ et y avaient fondé à diverses reprises des colonies qui, en se
+soudant entre elles, donnèrent naissance à un véritable Etat. Dès la fin
+du VIIe siècle, nous avons vu la migration de l’ancêtre Digna passer par
+le Kaniaga en se rendant du Diaga à Dioka. Vers 750, Goumaté-Fadé, père
+du clan des Diarisso, Diaressi ou Yaressi, recevait du roi du Ouagadou
+le gouvernement de la partie septentrionale du Bélédougou et Diaméra-
+Sogona celui de la partie méridionale du Kaniaga ; ce dernier fixait sa
+résidence à _Guesséné_ ou près de Guesséné. Quelque quarante ans plus
+tard, lors du démembrement du Ouagadou, Goumaté-Fadé devenait le chef
+indépendant d’une petite province habitée par sa propre famille et celle
+de Diaméra-Sogona. Cette province ne tarda pas à être annexée à l’empire
+de Ghana et à former une sorte de petit royaume vassal de cet empire.
+
+Lorsque la prise de Ghana en 1076 par les Almoravides provoqua un
+nouveau mouvement de migration parmi les Soninké, un grand nombre de
+gens de cette nation s’enfuirent de l’Aoukar et allèrent dans le Kaniaga
+rejoindre leurs compatriotes. C’est à ce moment, très vraisemblablement,
+que l’Etat soninké du Kaniaga se constitua définitivement, sous le
+commandement d’une dynastie issue de Goumaté-Fadé et appartenant au clan
+des _Diarisso_.
+
+L’empire de Ghana n’avait pas été en réalité détruit par la conquête
+almoravide, mais celle-ci l’avait fortement ébranlé et, lorsque la
+domination berbère eut pris fin, vers 1090, avec la mort d’Aboubekr-ben-
+Omar, le souverain de Ghana n’était plus assez puissant pour rétablir
+son autorité sur les petits Etats qui s’étaient constitués dans le Sud,
+à la faveur de la main-mise momentanée des Lemtouna sur la grande
+métropole soninké. C’est ainsi que le royaume du Kaniaga conserva son
+indépendance et put, à son tour, devenir un empire.
+
+D’après les traditions indigènes, la dynastie des _Diarisso_ compta sept
+princes, qui se succédèrent de 1076 à 1180 environ. Le premier, _Kambiné
+Diarisso_, descendait de Goumaté-Fadé ; ce fut lui qui, déjà fort âgé à
+cette époque, organisa l’Etat après la prise de Ghana par Aboubekr-ben-
+Omar, installant sa capitale dans une localité voisine de Guesséné qui
+fut plus tard appelée _Sosso_, ainsi que nous le verrons dans un
+instant.
+
+Son fils _Souleïmân_ lui succéda vers 1090, un peu après la mort
+d’Aboubekr-ben-Omar, et eut pour successeur son propre fils _Banna-
+Boubou_ (1100-1120). C’est sous le règne de ce dernier que les Peuls,
+venant de l’Ouest, auraient fait leur première apparition au Kaniaga ;
+la famille royale des Diarisso les accueillit avec bienveillance : le
+roi, ses fils et ses principaux officiers prirent femmes dans les
+familles nobles des nouveaux immigrants, familles qui appartenaient au
+clan des _Sô_ ou _Férôbé_ : c’est ce qui fit donner aux descendants de
+ces unions le nom de _Sossé_ (descendance des Sô) ; plus tard, l’emploi
+de cette appellation s’étant généralisé, elle fut appliquée à tous les
+habitants du Kaniaga ou tout au moins à tous les membres de la classe
+dirigeante. C’est également cette circonstance qui fit donner le nom de
+_Sosso_ (village des Sô) à la capitale de l’Etat et à l’Etat lui-même.
+
+Après Banna-Boubou régna son fils _Makhan_ (1120-1130), généralement
+connu sous le nom de Ouagadou-Makhan parce que sa mère était originaire
+du Ouagadou et l’avait mis au monde dans ce dernier pays, où elle était
+allée faire ses couches. A Makhan succédèrent _Gané_ (1130-1140),
+_Moussa_ (1140-1160) et _Birama_ (1160-1180), tous descendants de
+Kambiné Diarisso.
+
+Birama fut le dernier prince de cette dynastie. Il avait laissé neuf
+fils, issus de deux mères distinctes ; l’aîné des enfants du premier lit
+voulut, à la mort de son père, s’emparer du pouvoir, mais la succession
+lui fut disputée par l’aîné des enfants du second lit. Les autres fils
+prirent parti chacun pour son frère utérin et une querelle s’ensuivit
+qui dégénéra en bataille. Les enfants du second lit, se sentant les plus
+faibles, appelèrent à leur secours un chef renommé nommé _Diara Kannté_,
+qui avait été le meilleur général de Birama ; c’était un Soninké d’une
+caste inférieure, que certaines traditions disent originaire de la
+province de Ouossébougou tandis que d’autres le font venir de Tirakka,
+escale du Niger autrefois célèbre et voisine de Tombouctou qui la
+supplanta[144].
+
+Quoi qu’il en soit, l’intervention de Diara Kannté amena la victoire des
+enfants du deuxième lit, qui étaient cinq frères ; mais, lorsqu’il
+s’agit de savoir lequel des cinq monterait sur le trône, les disputes
+recommencèrent et des horions furent de nouveau échangés. Ce que voyant,
+Diara Kannté s’empara lui-même du pouvoir, se fit reconnaître comme
+empereur par les notables et exila tous les fils de Birama dans le
+Kaarta.
+
+La dynastie des _Kannté_, qui succéda ainsi à celle des Diarisso vers
+1180, ne compta que deux princes : Diara Kannté et _Soumangourou_ (ou
+Soumahoro) Kannté. Celui-ci régna de 1200 environ à 1235 et ce fut sous
+son commandement que l’empire de Sosso parvint à son apogée, pour
+disparaître aussitôt après. Très peu de temps après son avènement, en
+1203, Soumangourou s’emparait de Ghana sur le dernier des souverains de
+la dynastie des Sissé, descendants de Kaya-Maghan, et annexait à son
+propre empire ce qui restait encore de l’empire de Ghana, c’est-à-dire
+l’Aoukar, tout le Bagana et le Diaga. Le royaume de Diara et celui du
+Bakounou ou de Goumbou (royaume des Doukouré) devenaient bientôt vassaux
+de l’empire de Sosso. Ainsi, en outre du Kaniaga et de ses anciennes
+dépendances immédiates, qui étaient le Nord du Bélédougou, Ségou et
+Sansanding, le domaine impérial de Soumangourou Kannté s’étendait vers
+1230 sur la majeure partie des pays compris entre le Niger à l’Est, le
+Sénégal au Sud, le Galam et le Tagant à l’Ouest et le Sahara au Nord.
+
+C’est la prise de Ghana par Soumangourou qui amena la fondation de
+_Oualata_ : le conquérant n’était pas demeuré à Ghana et, après avoir
+sans doute consciencieusement pillé la ville, il était retourné à
+Sosso[145], laissant seulement une garnison composée de Sossé pour faire
+respecter son autorité et percevoir les impôts. Les Sossé, semble-t-il,
+et Soumangourou lui-même étaient païens, tandis que la majorité des
+Soninké de Ghana avaient été convertis à l’islam par les Almoravides.
+Soit parce qu’il leur déplaisait de subir le contact et le joug des
+infidèles, soit en raison des déprédations de la garnison sossé, les
+principales familles musulmanes de Ghana se portèrent à quelque distance
+vers le Nord-Ouest et, en 1224, fondèrent Oualata près de puits à côté
+desquels les nomades avaient coutume de camper pour abreuver leurs
+chameaux et qu’on appelait à cause de cela _Birou_, ce qui signifie
+« les tentes » en langue soninké. C’est ainsi que Oualata remplaça Ghana
+comme port commercial du désert.
+
+Cependant Soumangourou, parvenu au faîte de sa puissance, allait avoir à
+se mesurer avec un rude adversaire, l’empereur du Mandé Soundiata Keïta,
+qui résidait vraisemblablement alors à Kangaba, en amont de Bamako.
+Depuis longtemps, l’empereur de Sosso avait compris que l’Etat mandingue
+naissant constituait un danger pour son autorité et il avait essayé de
+l’empêcher de se constituer. Il eut facilement raison des onze frères de
+Soundiata, mais il devait échouer vis-à-vis de ce dernier.
+
+La tradition rapporte en effet que Naré-Famagan Keïta, père de
+Soundiata, laissa en mourant douze fils : à peine l’aîné avait-il
+succédé à son père que Soumangourou, accouru de Sosso à Kangaba, le tua,
+puis s’en retourna au Kaniaga. A l’aîné succéda le second, qui eut le
+même sort, et ainsi de suite jusqu’au onzième inclusivement. C’est alors
+que le douzième et dernier, Soundiata, monta sur le trône du Mandé,
+trône fort précaire alors, ainsi qu’on le voit, d’autant plus que le
+nouveau prince, encore tout jeune, était depuis sept ans paralysé et ne
+pouvait se tenir debout. Dès que Soumangourou fut informé de l’avènement
+de Soundiata, il accourut à Kangaba pour le tuer comme il avait fait de
+ses prédécesseurs, mais, se trouvant en face d’un enfant infirme, il
+dédaigna de le mettre à mort et se contenta de le menacer pour le cas où
+il ne reconnaîtrait pas sa suzeraineté, après quoi il retourna à Sosso
+d’après certaines traditions ou, selon d’autres, demeura à Kangaba
+jusqu’à la guérison de Soundiata. En tout cas le Mandé était en fait, à
+ce moment, sous la domination de l’empereur de Sosso.
+
+Cependant le jeune Soundiata bouillait de colère et s’épuisait en
+efforts stériles pour se lever et courir après cet ennemi dont il ne
+pouvait digérer le mépris. Il dit aux gens de son entourage : « Donnez-
+moi une barre de fer pour m’aider à me lever. » On rassembla tous les
+forgerons et on leur fit fabriquer une énorme barre de fer. Soundiata la
+saisit et tenta de se soulever en s’appuyant dessus, mais elle se tordit
+sous son effort et il dut se rasseoir. Les forgerons en firent une
+autre, plus solide encore, mais qui se tordit comme la première. Une
+troisième eut le même sort. Alors un nommé Kékotondi, homme sage et
+avisé, conseilla de donner tout simplement à Soundiata le bâton royal de
+son père ; on le lui donna : en s’appuyant dessus, Soundiata réussit à
+se mettre debout et sa paralysie disparut aussitôt. Tout le monde
+immédiatement acclama le jeune prince en criant : « Qu’il soit roi du
+Mandé comme l’a été son père et qu’il dépasse ce dernier en
+puissance ! » C’est à ce moment, d’après les traditions citées plus
+haut, que Soundiata aurait chassé Soumangouru de Kangaba et l’aurait
+contraint à retourner à Sosso.
+
+Nous verrons plus loin, en étudiant l’histoire de l’empire mandingue,
+comment Soundiata parvint à établir sa domination sur le Sangaran, la
+province de Labé (Fouta-Diallon), le Sud du Bélédougou et la région de
+Koulikoro, empiétant même sur les domaines de Soumangourou à Kénientou
+ou Kénienko, sur la rive droite du Niger en aval de Koulikoro.
+
+L’empereur de Sosso, mis au courant de ces faits, revint à Kangaba dans
+l’intention de mettre ses menaces d’antan à exécution, mais cette fois
+il eut peur et se hâta de retourner chez lui pour préparer sa propre
+défense. Sur ces entrefaites, une sœur de Soundiata nommée Diégué-
+Maniaba Souko se rendit à Sosso ; elle plut à Soumangourou, qui décida
+de l’épouser. La mère de Soumangourou déconseilla cette union à son
+fils, lui disant que cette jeune fille ne pouvait être venue à lui que
+dans le dessein de le trahir ; mais l’empereur n’écouta pas les avis de
+sa mère et épousa Diégué-Maniaba. Le soir de ses noces, lorsqu’il voulut
+user de ses droits d’époux, sa jeune femme refusa par trois fois de se
+donner à lui ; Soumangourou lui ayant demandé la raison de sa conduite,
+elle lui dit : « Je ne me donnerai à toi que si tu me révèles ce que tu
+crains et ce que tu ne crains pas. — Je ne crains rien ni personne au
+monde, répondit l’empereur, si ce n’est un ergot de coq blanc ; c’est là
+en effet mon _tana_[146] et, si quelqu’un jetait seulement sur moi un
+ergot de coq blanc, je mourrais immédiatement. » Diégué-Maniaba alors
+s’abandonna et, Soumangourou s’étant ensuite endormi, elle se leva,
+sortit du palais impérial dont les gardiens — payés par elle cent gros
+d’or chacun — lui ouvrirent la porte, prit le cheval de Soumangourou,
+monta dessus et s’enfuit à toute vitesse pour ne s’arrêter qu’une fois
+arrivée dans le Mandé, à la maison de son frère, auquel elle raconta
+tout.
+
+Soundiata envoya aussitôt chercher un ergot de coq blanc. On trouva un
+coq blanc chez Fina-Maghan, dit Silla-Makamba, qui devint peu après
+gouverneur du pays de Ségou et qui passe pour être l’ancêtre d’une
+partie du clan des Kamara. Fina-Maghan tua le coq, retira l’un de ses
+ergots et le fixa en guise de pointe à une flèche, puis il remit la
+flèche magique au chef des gardes de Soundiata, qui n’était autre que
+l’oncle de ce dernier, Danguina Konnté, chef du Sangaran.
+
+Cependant un devin avait dit à Soumangourou : « Un sort a été jeté sur
+toi ; si tu ne tues pas la fille de ta sœur pour le conjurer, Soundiata
+te tuera. » Soumangourou tua donc la fille de sa sœur. Celle-ci,
+furieuse, courut révéler à Soundiata que le _tana_ de son frère était un
+ergot de coq blanc ; Soundiata vit bien alors que sa propre sœur Diégué-
+Maniaba lui avait dit la vérité, et il partit immédiatement à la tête de
+douze bandes de guerriers, pour combattre Soumangourou.
+
+Ce dernier s’était également préparé à la guerre. Les deux armées se
+rencontrèrent à _Kirina_, près et au Nord de Koulikoro[147], Soundiata
+arrivant par le Sud du Bélédougou et Soumangourou ayant passé par
+Sansanding. Soundiata, apercevant devant lui comme un gros nuage noir,
+demanda : « Quel est ce nuage sombre qui vient de l’Est ? » On lui
+répondit : « Ce que tu prends pour un nuage n’est autre chose que
+l’armée de Soumangourou. » L’empereur de Sosso cependant demandait à ses
+hommes : « Quelle est cette grande montagne qu’on aperçoit à l’Ouest ? »
+On lui répondit : « Ce sont les guerriers de Soundiata. » Les deux
+armées ayant pris contact, un combat furieux s’engagea à la mode
+homérique : Soundiata se mit à invectiver les soldats de son adversaire
+qui, terrorisés par la voix du roi mandingue, coururent se cacher
+derrière leur chef ; Soumangourou aussi invectiva l’armée mandingue :
+chaque fois qu’il criait, huit têtes se dressaient sur ses épaules, et
+les soldats de Soundiata, effrayés, se sauvèrent derrière leur chef.
+Alors Soundiata cria à son oncle Danguina : « Passe-moi la flèche. » Et,
+saisissant la flèche armée de l’ergot de coq blanc, il la lança lui-même
+sur Soumangourou.
+
+La flèche atteignit l’empereur de Sosso, qui s’évanouit aussitôt aux
+yeux de tous, sans que personne ait pu savoir ce qu’il était devenu.
+Seulement le bracelet d’argent qu’il portait au bras tomba à terre et,
+depuis, un baobab poussa à l’intérieur du bracelet : on peut voir encore
+ce baobab à Kirina[148].
+
+La tradition rapporte que, après avoir frappé Soumangourou, la flèche
+magique rebondit jusqu’à _Soro_, ricocha de là à _Sorokoto_, puis à
+_Kénientou_, puis à _Morolanga_, et alla enfin tomber à _Ségala_.
+J’ignore où il faut placer Soro, Sorokoto et Morolanga : sans doute ces
+points devaient être situés non loin du Niger, entre Koulikoro et Ségou.
+Kénientou ou Kénienko est un village situé sur la rive droite du fleuve
+entre Koulikoro et Niamina. Quant au Ségala mentionné par la tradition,
+ce peut être le village de ce nom placé sur la rive droite du Niger en
+face de Niamina ou plutôt celui qui se trouve dans le Kaniaga, au Nord-
+Est de Sosso. Sans doute cette légende signifie que, après avoir défait
+et tué Soumangourou à Kirina, Soundiata s’empara successivement des
+divers villages et pays qui dépendaient de Sosso, jusques et y compris
+le Kaniaga lui-même.
+
+Ce qui est certain en tout cas, c’est que la bataille de Kirina, qui eut
+lieu probablement en 1235, marqua la fin de l’empire de Sosso :
+Soundiata annexa à l’empire du Mandé toutes les contrées qui relevaient
+jusqu’alors de la suzeraineté de Soumangourou et transporta sa résidence
+non loin du lieu de sa victoire, entre Kirina et Niamina, où il bâtit
+une ville qui fut appelée _Mandé_ ou _Mali_ en souvenir du pays
+d’origine de son fondateur et du berceau de son empire.
+
+Quant aux parents et aux familiers de Soumangourou, les _Sossé_, ils se
+décidèrent à fuir la domination du vainqueur et, se portant vers
+l’Ouest, ils arrivèrent au Tekrour avec leurs derniers partisans.
+Quelques années après la chute de l’empire de Sosso, vers 1250, ces
+Sossé s’emparaient du pouvoir sur les Toucouleurs et fondaient au Fouta
+une dynastie d’origine soninké qui devait être renversée un siècle plus
+tard par la conquête ouolove.
+
+[Illustration : Carte 12. — L’empire de Sosso.]
+
+
+[Note 143 : Voir 1er volume, pages 256 à 263.]
+
+[Note 144 : Tirakka a été mentionnée par Bekri ; voir plus haut,
+chapitre III, page 70.]
+
+[Note 145 : Ibn-Khaldoun nous dit en propres termes que le roi de Ghana
+fut vaincu par « les gens de Sosso » qui, d’ailleurs, ne demeurèrent pas
+dans le pays et retournèrent chez eux, emmenant en esclavage un grand
+nombre d’habitants de Ghana.]
+
+[Note 146 : Objet sacré ou interdit.]
+
+[Note 147 : On place parfois cette rencontre au Nord de Goumbou, où se
+trouve en effet une localité du nom de _Kérina_, mais il me paraît
+invraisemblable que les deux chefs aient pu se rencontrer au Sahel, l’un
+venant de Sosso et l’autre de Kangaba.]
+
+[Note 148 : Comme beaucoup de baobabs, celui de Kirina porte à sa base,
+près du sol, un étranglement dont la légende attribue l’origine au fait
+que l’arbre aurait été gêné, dans sa croissance, par le bracelet de
+Soumangourou.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE VII
+
+ =L’empire de Mali ou empire mandingue
+ (XIe au XVIIe siècles).=
+
+
+De tous les empires indigènes qui se constituèrent dans le Soudan
+occidental, celui de Mali fut incontestablement le plus puissant et le
+plus glorieux : si nous sommes moins documentés actuellement sur son
+histoire que sur celle de la dernière période de l’empire de Gao, c’est
+simplement parce que nous ne possédons malheureusement pas d’annales
+écrites par un lettré du pays mandingue alors que nous avons la bonne
+fortune, pour la région de Tombouctou et de Gao, de posséder le _Tarikh-
+es-Soudân_, mais on peut espérer que l’on découvrira quelque jour une
+vieille chronique traitant spécialement de l’histoire du Mali, et l’on
+comprendra mieux alors la renommée dont a joui cet Etat auprès des
+Arabes et des Portugais.
+
+1o _Le Mandé ou Mali durant les XIe et XIIe siècles._
+
+On place généralement au début du XIIIe siècle, vers l’an 1213, la
+fondation de l’empire de Mali. Ainsi que j’ai eu déjà l’occasion de le
+dire, cette date n’est en réalité que celle d’un pèlerinage accompli à
+La Mecque par l’un des premiers princes mandingues dont la tradition
+nous a conservé les noms. Il est hors de doute que, bien avant cette
+date, un royaume assez fortement constitué existait depuis longtemps au
+_Mandé_, Manding ou Mali, ou pays d’origine des Mandingues ou Malinké,
+c’est-à-dire dans la région comprise entre le haut Niger à l’Est, le
+Bélédougou au Nord et le haut Bakhoy à l’Ouest. Depuis longtemps aussi
+sans doute, la capitale de ce royaume se trouvait à _Kangaba_, sur la
+rive gauche du Niger en amont de Bamako. Mais cet Etat n’avait
+probablement qu’une extension territoriale fort limitée et une influence
+politique assez restreinte. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle que
+commença le développement réel du royaume et que s’accomplit sa
+transformation en un empire tel qu’on n’en avait jamais vu au Soudan et
+qu’on ne devait plus jamais en revoir après lui.
+
+D’après Léon l’Africain, le premier souverain musulman du Mandé aurait
+été converti par l’oncle du sultan almoravide Youssof-ben-Tachfine,
+fondateur de Marrakech, c’est-à-dire vraisemblablement par le chef
+lemtouna Omar, père de Yahia et d’Aboubekr, lesquels nous sont donnés
+par les historiens arabes comme les cousins de Youssof ; Yahia-ben-Omar
+étant mort en 1056 et Aboubekr en 1087, on pourrait placer la conversion
+du premier prince mandingue musulman vers 1050, un peu après celle de la
+famille royale de Tekrour, et la faire correspondre avec le début du
+mouvement almoravide.
+
+Le nom de ce prince nous a été transmis par Ibn-Khaldoun, qui l’appelle
+_Baramendana_, selon la prononciation à lui indiquée par le cheikh
+Ousmân, mufti du pays de Ghana. Peut-être pourrait-on écrire ce mot
+_Baramandéna_ et le traduire par « chef dans le Mandé » ou « chef du
+Mandé », en rapprochant _bara_ du terme _ouara_ ou _ouâr_ employé chez
+certaines populations du Sénégal comme titre de souveraineté[149].
+
+D’après la tradition, les prédécesseurs de Baramendana étaient des
+païens fervents, réputés comme d’habiles et dangereux _soubarha_ ou
+« jeteurs de sorts ». D’après Bekri, qui semble avoir été le
+contemporain de Baramendana et avoir écrit sa description de l’Afrique
+du temps de l’un de ses premiers successeurs, voici dans quelles
+circonstances ce prince embrassa l’islamisme. La disette régnait au
+Mandé ; malgré de nombreux sacrifices de bœufs, si nombreux que la race
+bovine faillit s’éteindre dans le pays, la sécheresse et la misère ne
+faisaient que s’accroître. Un pieux musulman qui logeait chez le roi —
+le Lemtouna Omar, si nous en croyons Léon l’Africain — persuada à
+Baramendana que la pluie tomberait s’il embrassait l’islamisme. Une fois
+le roi sommairement instruit des dogmes de la religion, Omar lui fit
+prendre un bain et revêtir une blouse de coton bien propre ; puis tous
+deux se mirent à prier sur une colline, le musulman récitant les
+formules sacrées et le néophyte répondant _amen_ ; ils prièrent ainsi
+toute la nuit et, lorsque le jour parut, la pluie se mit à tomber
+abondamment. Baramendana fit alors briser les idoles et expulser de sa
+résidence les prêtres païens et les sorciers. Puis il entreprit le
+pèlerinage de La Mecque (d’après Ibn-Khaldoun).
+
+Le pouvoir se transmit à ses descendants qui, tous, professèrent comme
+lui l’islamisme ainsi que leur famille et furent appelés à cause de cela
+_El-Moslemâni_ (les islamisés). La masse du peuple d’ailleurs, ajoute
+Bekri, demeura païenne.
+
+Environ un siècle après la conversion de Baramendana, vers 1150, le
+trône du Mandé était occupé par un nommé _Hamama_, le plus ancien
+souverain dont la tradition proprement indigène ait conservé le nom
+exact. Il mourut vers 1175 et eut pour successeur son fils _Dyigui-
+Bilali_, auquel succéda vers 1200 son propre fils _Moussa_.
+
+2o _Règne de Moussa Keïta dit Allakoï_ (1200-1218).
+
+Moussa est presque toujours cité dans les traditions indigènes sous le
+surnom d’_Allakoï_. Ce surnom lui aurait été donné parce qu’il avait
+l’habitude, chaque fois qu’on l’interrogeait sur la cause d’un
+événement, de répondre _Alla koï_ ! c’est-à-dire « Dieu certes ! »,
+voulant indiquer par là que Dieu était la cause première de toutes
+choses. Certains ajoutent que sa descendance reçut le nom d’_Allakoïta_
+« ceux d’Allakoï », nom qui aurait été abrégé plus tard en _Koïta_ ou
+_Keïta_ : je ne prétends pas infirmer cette étymologie, mais je serais
+assez porté à croire que la famille royale du Mandé portait ce nom de
+Keïta bien avant l’époque d’Allakoï. En tout cas, c’est au clan des
+Keïta qu’appartenaient Allakoï et ses successeurs et qu’appartiennent
+encore de nos jours les chefs malinké qui se disent de souche royale ;
+seulement, comme le nom s’est répandu à l’infini et qu’une multitude de
+branches cadettes sont issues de la branche aînée, les représentants de
+cette dernière s’attribuent généralement l’épithète de _Mansaré_ ou
+_Massaré_ qui signifie, comme Massassi chez les Banmana et Tounkara chez
+les Soninké, « lignée royale ».
+
+Allakoï passa dans la dévotion la majeure partie de sa vie ; s’il faut
+en croire la tradition, il aurait fait quatre fois le saint pèlerinage
+de La Mecque, dont une fois en 1213[150]. Cela lui attira une grande
+renommée qui, à défaut d’expéditions militaires, servit à consolider son
+autorité et à propager au loin le nom du Mandé et de ses habitants.
+
+3o _Règne de Naré-Famaghan_ (1218-1230).
+
+Nous ne savons rien de ce prince, en dehors de son nom et du fait qu’il
+était fils d’Allakoï et était né au Mandé. Il est probable que ce fut
+sous son règne que le royaume de Kangaba commença à prendre de
+l’extension vers le Sud et le Sud-Est et à étendre son autorité sur la
+rive droite du haut Niger : les Banmana proprement dits, alors cantonnés
+dans cette région, s’enfuirent au Toron pour échapper au joug des
+Mandingues et se soustraire à l’islamisation, tandis que les Somono, qui
+formaient alors comme de nos jours une caste de pêcheurs, embrassèrent
+la religion nouvelle et acceptèrent la suzeraineté du roi de Kangaba
+afin de pouvoir demeurer sur le Niger et continuer à y exercer leur
+industrie.
+
+4o _Règne de Soundiata_ (1230-1255).
+
+J’ai dit dans le chapitre précédent, en parlant des luttes entre
+l’empire naissant du Mandé et celui de Sosso, dans quelles conditions
+Soundiata était arrivé au pouvoir. Ce prince était le douzième fils de
+Naré-Famaghan : ses onze frères étaient nés d’une même épouse de ce
+dernier, tandis que Soundiata était l’unique enfant d’une autre femme du
+même roi. La tradition nous a conservé les noms des onze aînés de
+Soundiata : ils s’appelaient Kononiogo-Simba, Kabali-Simba, Mari-
+Taniaguélé, Noutiyé-Mari-Yérességué, Sossotoulou-Langadia, Moussokoro,
+Moussogandaké, Mantia-Maghamba, Fénadougouko-Maghan, Gaka-Bougari,
+Kalabamba-Diokountou. Nous avons vu comment ces onze princes montèrent
+alternativement sur le trône de leur père, pour être tués l’un après
+l’autre par Soumangourou, empereur de Sosso, au fur et à mesure de leur
+avènement, en sorte qu’aucun d’eux ne régna à proprement parler.
+
+ DELAFOSSE Planche XXI
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 41. — Résidence du Fama de Sansanding.]
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 42. — MADEMBA, fama de Sansanding, et le général CAUDRELIER.]
+
+Moins d’un an après le décès de Naré-Famaghan, le douzième et dernier de
+ses fils était seul survivant ; d’ailleurs très jeune et perclus des
+jambes depuis sept ans, il semblait moins encore que ses frères de
+taille à résister à Soumangourou. Grâce à l’énergie de son caractère et
+aux ruses de sa sœur Diégué-Maniaba et aussi — s’il faut en croire la
+légende rapportée plus haut — grâce au miracle opéré sur sa constitution
+par le bâton royal de son père, il fut au contraire celui qui devait
+débarrasser le Mandé de son ennemi le plus dangereux.
+
+Ce prince fameux est demeuré légendaire jusqu’à nos jours dans tout le
+Soudan à l’Ouest du Niger et il est même fort probable qu’on lui
+attribue beaucoup de faits et d’exploits qu’il serait plus exact de
+rapporter à ses successeurs. Ce héros de la nation mandingue est
+universellement désigné dans les traditions indigènes sous le nom de
+_Soundiata_, qui signifierait « le lion affamé »[151], à moins que la
+syllabe _soun_ ne représente un titre de souveraineté analogue au
+_sonni_ de la deuxième dynastie de Gao, ce qui donnerait à Soun-Diata le
+sens de « prince Lion ». Cette dernière étymologie concorderait en
+partie avec celle que propose Ibn-Khaldoun : d’après cet historien, le
+nom complet du vainqueur de Soumangourou était _Mari-Diata-Téguen_ ; il
+ajoute que, dans la langue du pays, _mari_ veut dire « prince descendu
+d’un roi », _diata_ « lion » et _téguen_ « petit-fils ». Le
+renseignement est parfaitement exact en ce qui concerne _diata_ ; quant
+à _mari_, ce mot peut en effet signifier à la rigueur « petit maître »
+ou « descendant de maître », mais il est plus vraisemblable d’en faire
+un prénom, à moins qu’il faille le prendre comme une transcription
+approximative de Mali et traduire Mari-Diata par « le Lion du Mandé ».
+Il est possible d’ailleurs qu’Ibn-Khaldoun n’ait pas reproduit
+exactement les sons entendus par lui de la bouche du cheikh Ousmân,
+mufti des gens de Ghana : ce dernier du reste était sans doute un Arabe
+ou un Berbère, ou encore à la rigueur un Soninké, et pouvait très bien
+n’avoir qu’une connaissance imparfaite de la langue mandingue. Ainsi,
+pour ce qui est de _téguen_, on pourrait y reconnaître le mot _denkèni_,
+qui signifie, non pas « petit-fils », mais « petit garçon », et qui
+aurait été donné comme surnom à Soundiata, en raison du peu d’années
+qu’il comptait au moment de son avènement.
+
+Quoiqu’il en soit, Soundiata ou Mari-Diata, une fois guéri de sa maladie
+et parvenu à l’âge adulte, se révéla très vite un prince énergique et un
+guerrier redoutable. Les habitants du Mandé le craignaient mais ne
+l’aimaient pas et ils songèrent même à s’entendre avec Soumangourou pour
+se débarrasser de lui. Ayant eu vent de cette sorte de complot,
+Soundiata résolut de se constituer une armée forte et disciplinée.
+Rassemblant une bande de chasseurs et de gens prêts à tout, il traversa
+le Bouré, franchit le Tinkisso et tomba à l’improviste sur le Sangaran,
+dont le chef était un de ses oncles nommé Danguina Konnté ; celui-ci se
+hâta de reconnaître la suzeraineté de son neveu et se rangea sous sa
+bannière, à la tête de ses propres guerriers. Ses troupes s’étant ainsi
+accrues, Soundiata se porta sur Labé, dans le Fouta-Diallon actuel, où
+régnait alors le chef des Diallonké-Dabo[152], nommé lui-même Tabo, et,
+usant de la même tactique, il annexa le pays à ses Etats et recruta une
+deuxième armée. Après avoir agrandi son domaine dans la direction du
+Sud, il se porta vers l’Est, franchit le Niger à Siguiri, repoussa
+définitivement les Banmana récalcitrants au-delà du Baoulé, et, aidé
+d’un Soninké du Ouagadou nommé Diouna qui fut son lieutenant durant
+cette expédition, il établit des colonies mandingues entre le Sankarani
+et le Baoulé. De retour à Kangaba, il envoyait Diouna s’emparer de la
+région de Kita et deux de ses propres fils, Makan et Siétigui, prendre
+le commandement des provinces de Kayaba, de Kouroukoto et de Mourgoula
+et d’une partie du Fouladougou actuel[153]. Lui-même faisait la conquête
+du Bélédougou méridional, s’emparait de Kirina sur un chef somono appelé
+Tara-Maghan, ancêtre des Taraoré, traversait le Niger entre Koulikoro et
+Niamina, entrait en vainqueur à Kénientou ou Kénienko, où régnait alors
+Soura-Moussa, chef du clan des Sissoko, et revenait dans sa capitale à
+la tête de deux nouvelles armées recrutées l’une sur la rive gauche et
+l’autre sur la rive droite du fleuve (1234). Toutes ces conquêtes
+n’avaient pas demandé quatre ans à l’actif et entreprenant Soundiata et
+s’étaient effectuées d’ailleurs sans qu’aucune résistance sérieuse lui
+fût opposée.
+
+Lorsqu’il revint à Kangaba, il tint à y faire une entrée solennelle et
+imposante, de façon à impressionner fortement ceux de ses compatriotes
+qui avaient eu un moment l’intention de le faire passer de vie à trépas.
+Il fit donc ranger en ordre, dans une grande plaine située à quelque
+distance au Nord de la ville, ses cinq corps d’armée, l’un composé de
+ses plus anciens partisans, les quatre autres recrutés au Sangaran, au
+Diallon, au Bélédougou et au Bâko ou région de Ségou (rive droite du
+Niger à hauteur de Niamina). Puis il fit venir les vieillards les plus
+respectés de Kangaba et leur demanda de décider à qui revenait le
+commandement de l’armée entière. Le plus âgé des vieillards fit préparer
+du plomb fondu par un forgeron et dit : « Celui qui pourra plonger sa
+main dans ce plomb fondu sera le chef de l’armée et du pays. » Aucun des
+quatre commandants des corps d’armée étrangers n’osa mettre sa main dans
+le métal brûlant, mais Soundiata y plongea la sienne sans hésitation et
+l’en retira intacte. Il fut alors acclamé comme chef unique par tous les
+guerriers et par les vieillards et il entra à Kangaba à la tête de ses
+troupes ; parti en petit chef méconnu, il revenait en empereur[154].
+
+Cependant Soumangourou avait vu avec colère les empiètements de
+Soundiata sur la partie méridionale de son empire et il décida
+d’attaquer son rival avant que celui-ci ne fût devenu trop puissant.
+Nous avons vu au chapitre précédent les péripéties légendaires de cette
+lutte demeurée fameuse entre les deux empereurs, lutte qui se termina en
+1235 par l’écrasement de Soumangourou à Kirina et l’annexion à l’empire
+mandingue des provinces dont se composait le domaine propre de l’empire
+de Sosso, c’est-à-dire le Nord du Bélédougou, la région de Ségou et de
+Sansanding, le Kaniaga, etc. L’annexion des provinces jusque-là vassales
+de Sosso — le Diaga, le Bagana, le Ouagadou, le Bakounou, le Kaarta et
+les pays dépendant du roi de Diara — devait s’accomplir à brève
+échéance.
+
+En effet, après avoir tué Soumangourou et mis l’armée sossé en déroute,
+Soundiata continuait vers le Nord sa marche victorieuse, passant à
+Sansanding, à Dia, à Dioura, à Bassikounou, arrivait dans l’Aoukar,
+s’emparait de Ghana et y mettait le feu, détruisant la ville de fond en
+comble (1240) et ensuite, sans pousser jusqu’à Oualata, — peut-être par
+respect pour les docteurs musulmans qui habitaient cette dernière
+localité, — il reprenait la route du Sud.
+
+La position de Kangaba lui semblant trop excentrique par rapport à
+l’extension qu’il venait de donner à son empire, il décida de bâtir une
+nouvelle capitale et choisit à cet effet un emplacement situé à
+proximité du lieu où il avait donné la mesure de sa force en écrasant
+l’empereur de Sosso. La ville construite sur cet emplacement fut appelée
+_Mali_ ou _Mandé_, en souvenir du pays d’origine de Soundiata et du
+berceau de sa dynastie.
+
+On a beaucoup discuté sur l’emplacement probable de l’ancienne cité de
+Mali ; on a même été jusqu’à le confondre avec celui de Ghana, bien que
+la lecture des historiens et géographes arabes suffise à empêcher toute
+confusion à cet égard. A mon avis, la seule solution exacte de la
+question a été donnée par M. Binger[155]. Un voyageur nommé El-hadj
+Mamadou-Lamine, rencontré par cet explorateur à Ténétou (près Bougouni)
+en 1887, lui indiqua comme l’emplacement de l’ancienne ville de Mali un
+endroit situé sur la rive gauche du Niger, au Sud-Ouest de Niamina et au
+Sud-Sud-Ouest de Moribougou, à hauteur des villages de Konina et Kondou,
+lesquels se trouvent entre le fleuve et l’emplacement de Mali ; cette
+dernière ville aurait donc été située légèrement à l’Ouest de la route
+actuelle de Niamina à Koulikoro. Si l’on se reporte à la relation de
+voyage d’Ibn-Batouta, qui, en venant de la région de Sansanding,
+traversa en bac la rivière _Sansara_ près de son embouchure dans le
+Niger et atteignit Mali à dix milles au-delà de cette rivière, et si
+l’on se rappelle que Barth donne, d’après ses informateurs indigènes, le
+nom de _Samsarah_ à l’affluent du Niger qui se jette dans ce fleuve tout
+près et légèrement en aval de Niamina, on ne peut qu’accepter la
+solution indiquée par M. Binger[156].
+
+Le nom de cette capitale a été orthographié tantôt _Mali_, tantôt
+_Melli_ ou _Mellé_[157], tantôt _Mandi_ (notamment par les Portugais) ou
+_Mandé_, toutes formes qui ne sont, ainsi que je l’ai indiqué
+précédemment, que des variantes dialectales du nom du Mandé ou Manding,
+pays primitif des Mandenga, Mandingues ou Malinké. Ibn-Khaldoun rapporte
+d’ailleurs, d’après un ancien cadi de Gao nommé Mohammed-ben-Ouassoul,
+que Mali était en réalité un nom de pays et que la capitale s’appelait
+véritablement _beled Beni_, c’est-à-dire « la ville de Beni ou des
+Beni ». On a supposé généralement que _Beni_ — dont l’orthographe ainsi
+fixée est d’ailleurs fort douteuse — était le mot arabe signifiant
+« enfants » ou « tribu » et que le nom même de la tribu avait été omis
+par les copistes. Mais peut-être n’y a-t-il eu aucune omission et _Beni_
+était-il le nom même de Mali ou de ses habitants ; on pourrait
+rapprocher de ce mot les _Benays_ ou _Benais_ que Marmol et Dapper
+signalent comme habitant les « royaumes de Gualata, Meli et
+Tombut »[158]. Il est à remarquer aussi que l’informateur de M. Binger
+lui a déclaré que le vrai nom de la ville de Mali était _Nianimadougou_
+ou simplement _Niani_ ou _Nani_ : or le _b_, le _y_ (ou _ni_ dans les
+langues soudanaises) et l’_n_ se confondent aisément dans l’écriture
+arabe lorsque les points diacritiques sont omis ou mal placés[159], en
+sorte que le _Beni_ d’Ibn-Khaldoun peut parfaitement être une leçon
+fautive mise pour _Yani_ ou _Niani_ ou _Nani_.
+
+Il ne semble pas que Soundiata, après la destruction de Ghana et la
+fondation de Mali, ait dirigé en personne de nouvelles expéditions
+militaires. Il se reposa sur ses lauriers, pendant que ses lieutenants
+continuaient de reculer les limites de son empire, et se livra à
+l’agriculture, mettant ainsi en pratique sans la connaître la célèbre
+devise _ense et aratro_. La contrée avoisinant Mali était alors à peu
+près inhabitée et couverte de forêts improductives. Soundiata, qui
+aimait s’entourer de l’avis des gens âgés, demanda à un vieillard de lui
+enseigner le moyen de rendre prospère sa nouvelle résidence. Le
+vieillard emmena l’empereur en dehors de la ville et, lui montrant la
+forêt prochaine, lui dit simplement : « Fais abattre ces arbres, fais
+transformer ces forêts en champs, et alors seulement tu seras devenu un
+vrai roi. » Soundiata ordonna donc à ses gens d’abattre les arbres ;
+mais ces hommes, qui avaient passé leur vie dans les combats, ne
+s’entendaient qu’aux choses de la guerre : ils se contentèrent d’abattre
+les arbres à coups de hache et, lorsque le printemps revint, les souches
+reverdirent, des rejetons poussèrent et la forêt commença à renaître. Le
+vieux conseiller de Soundiata riait dans sa barbe et l’empereur se
+montrait fort vexé. Alors le vieillard enseigna à Soundiata et à ses
+soldats transformés en agriculteurs l’art de tuer la vie des arbres en
+incendiant d’abord les herbes et les broussailles et en brûlant ensuite
+les troncs et les souches, et tout le pays put être ainsi promptement et
+convenablement défriché. Lorsque ce premier travail fut achevé, le
+vieillard apporta à l’empereur des graines de mil, de coton, d’arachides
+et de calebasses, ainsi que des œufs de poules et de pintades, puis il
+lui apprit à semer les graines et à faire couver les œufs. Et, au bout
+de quelques années, la province de Mali devint l’une des plus prospères
+du Soudan.
+
+Pendant ce temps, comme je viens de le dire, les généraux de Soundiata
+ne demeuraient pas inactifs. L’un d’eux, nommé _Amari-Sonko_[160], avant
+même la bataille de Kirina, s’était emparé du Gangaran et du Bambouk,
+englobant dans l’empire mandingue les fameuses mines d’or du Ouangara,
+dont le nom ne devait pas tarder à devenir synonyme de Mandé et de
+Mandingue ; après la fondation de Mali, il poussa ses conquêtes dans le
+Boundou et jusque sur la basse Gambie, faisant sentir l’influence de
+l’empire et de la nationalité mandingues dans le pays de Tekrour et chez
+les Ouolofs.
+
+Soundiata fut tué d’une flèche, par maladresse, au cours d’une fête
+donnée dans sa capitale en 1255. Son meurtrier involontaire était un
+Peul nommé _Maham Boli_. Ce dernier descendait d’un nommé Nima, ancêtre
+du clan peul des Boli, qui, au moment de la dispersion des Peuls du
+Fouta (XIe siècle), avait émigré avec les siens vers le Kaniaga. L’un
+des descendants de Nima, Bida fils de Garan, ne trouvant plus assez de
+terres disponibles au Kaniaga pour nourrir sa famille, était venu
+demander à Soundiata de le laisser s’établir auprès de Mali. L’empereur
+l’ayant fort bien reçu, Bida organisa des réjouissances, accompagnées de
+simulacres de combat, pour remercier Soundiata de son accueil ; c’est au
+cours de ces réjouissances que Maham, l’un des fils de Bida, décocha une
+malencontreuse flèche qui atteignit l’empereur et le blessa
+mortellement. Bida et sa famille, craignant des représailles, se
+sauvèrent dans le Sahel auprès de Peuls Yalabé et Oualarbé qui s’y
+trouvaient déjà et que commandait Ilo-Diadié Galadio[161].
+
+5o _Règne de Mansa-Oulé_ (1255-1270).
+
+A Soundiata succéda l’un de ses fils, connu sous le surnom de _Mansa-
+Oulé_, c’est-à-dire « l’empereur rouge », en raison de son teint
+relativement clair[162]. Ce prince ne fut pas un guerrier comme son père
+mais plutôt un pieux personnage comme son arrière-grand-père : nous
+savons qu’il accomplit le pèlerinage de La Mecque du temps du sultan
+mamlouk Ed-Dâher Bîbers, lequel régna de 1260 à 1277.
+
+Cependant le domaine de l’empire mandingue s’accrut encore sous le règne
+de Mansa-Oulé, surtout du côté de l’Ouest. En effet, l’un des meilleurs
+généraux de Soundiata, Moussa-Son-Koroma Sissoko, trouvant que Mansa-
+Oulé ne savait pas utiliser ses services, alla s’établir à Koundian avec
+son armée et y fonda le royaume du _Bambougou_ ou du Bambouk qui fut
+vassal de l’empire de Mali. D’autre part un parent de Mansa-Oulé,
+Siriman Keïta, qui avait lui aussi conduit à la victoire les troupes de
+Soundiata et ne pouvait se résoudre à l’inaction, alla s’emparer du
+_Konkodougou_ sur les Diallonké et y fonda, avec Dékou comme capitale
+provisoire, un second royaume vassal[163]. Enfin Sané-Nianga Taraoré,
+laissé dans le Gangaran par Amari-Sonko, s’empara du Baniakadougou
+(cercle actuel de Kita) et des cantons du Kolama, du Bafing et du
+Soulou, Solou ou Sollou (cercle actuel de Bafoulabé) et fit du tout un
+troisième royaume vassal de Mali, le royaume du _Gangaran_.
+
+6o _Règnes de Ouati, Kalifa et Aboubakari_ (1270-1285).
+
+Nous savons fort peu de choses sur ces trois empereurs, en dehors des
+maigres renseignements fournis à Ibn-Khaldoun par le cheikh Ousmân[164].
+Mansa-Oulé eut pour successeur son frère _Ouati_, qui régna probablement
+de 1270 à 1275 et qui fut remplacé par son frère cadet _Kalifa_. Ce
+dernier, faible d’esprit, n’avait de passion que pour le tir à l’arc et
+il lançait des flèches sur les passants pour s’amuser et juger de son
+adresse. Les officiers de la cour s’emparèrent de lui quelques semaines
+après son avènement, le mirent à mort et confièrent le sceptre à un
+neveu utérin de Soundiata, nommé _Aboubakari_, lequel dut régner de 1275
+à 1285 ; Ibn-Khaldoun fait remarquer à ce sujet que la coutume de ces
+« nations barbares » était de suivre l’ordre de succession en ligne
+utérine.
+
+7o _Règne de Sakoura_ (1285-1300).
+
+A la mort d’Aboubakari, un serf attaché à la famille royale et nommé
+_Sakoura_ ou _Sabakoura_, s’empara du pouvoir. Ce fut l’un des plus
+puissants parmi les empereurs de Mali ; il fit plusieurs expéditions
+couronnées de succès, notamment dans l’empire de Gao et dans celui de
+Tekrour. Le cheikh Ousmân lui attribuait la prise de Gao et prétendait
+que son autorité s’étendait depuis cette ville jusqu’à l’Atlantique,
+mais un autre informateur d’Ibn-Khaldoun, El-hadj Younes, interprète de
+langue « tekrourienne » au Caire, assurait que Gao ne fut annexé au Mali
+que sous le règne de Kankan-Moussa, ce qui est l’opinion la plus
+généralement admise. En tout cas, il semble certain que le domaine de
+l’empire de Mali s’accrut notablement sous le règne de Sakoura et que
+c’est vers la même époque que les marchands du Maghreb et de la
+Tripolitaine commencèrent à se rendre à Mali et à faire de la jeune
+capitale soudanaise un centre commercial important.
+
+Sakoura accomplit le pèlerinage de La Mecque au temps du sultan El-Melek
+En-Nâsser, lequel régna de 1293 à 1341, y compris deux interruptions.
+C’est en revenant des lieux-saints par le Yémen et l’Erythrée, vers l’an
+1300, que Sakoura trouva la mort : il fut dévalisé et assassiné par des
+Danakil sur la côte de Tadjourah, comme il venait de débarquer sur la
+terre d’Afrique. Ses compagnons de voyage recueillirent son corps, le
+firent dessécher et le transportèrent jusqu’à Kouka, où il fut placé
+sous la sauvegarde de l’empereur du Bornou ; ce dernier expédia des
+messagers à Mali pour aviser les notables de la mort de leur souverain
+et les prier d’envoyer chercher ses restes. Une ambassade se rendit de
+Mali à Kouka à cet effet et ramena le corps de Sakoura, qui fut enterré
+à côté de ceux de ses prédécesseurs.
+
+8o _Règnes de Gaou, Mamadou et Aboubakari II_ (1300-1307).
+
+Gaou, fils de Soundiata, avait commencé à exercer le pouvoir dès le
+départ de Sakoura pour La Mecque ; il était fort âgé et mourut peu après
+l’assassinat de celui-ci, sans doute vers 1301. Son fils Mamadou lui
+succéda et ne régna qu’un an ou deux ; il fut remplacé par Aboubakari
+II, fils d’une sœur de Soundiata, qui ne régna lui-même que quatre ou
+cinq ans.
+
+9o _Règne de Kankan-Moussa_ (1307-1332).
+
+Kankan-Moussa, appelé par Ibn-Khaldoun Mansa Moussa (c’est-à-dire
+l’« empereur Moussa »), était fils d’Aboubakari II ; sa mère l’avait mis
+au monde dans une localité appelée Kankan[165] et c’est ce qui lui valut
+son surnom : _Kankan-Moussa_ doit en effet se traduire par « Moussa de
+Kankan »[166].
+
+Il fut, avec Soundiata, le plus illustre des empereurs mandingues. Ibn-
+Khaldoun nous a donné sur lui des détails assez circonstanciés, qu’il
+devait à El-Mâmer, descendant de Abd-el-Moumen, fondateur de la dynastie
+berbère des Almohades, lequel El-Mâmer était un ami personnel du grand
+historien arabe et avait eu l’occasion de voyager au Soudan en compagnie
+de Kankan-Moussa lui-même, ainsi que nous l’allons voir dans un instant.
+
+La dix-septième année de son règne, en 1324, Kankan-Moussa se rendit en
+pèlerinage à La Mecque, emmenant avec lui un personnel nombreux et une
+quantité considérable de bagages, qui comprenaient entre autres choses
+80 paquets de poudre d’or pesant chacun trois _kintar_, c’est-à-dire
+probablement 120 onces ou 3 kilos 800 environ, soit en tout une valeur
+de plus de 900.000 francs au taux actuel de l’or. Il était accompagné de
+60.000 porteurs et précédé de 500 esclaves tenant chacun à la main une
+canne d’or du poids de 500 _mitskal_, soit environ trois kilos. Il passa
+par Oualata, puis par un pays de fortes altitudes (sans doute l’Adrar
+Ahnet) et par le Touat[167]. Il se rendit de là au Caire et reçut
+l’hospitalité à Birket-el-Habech, aux environs de cette ville, dans la
+maison de campagne d’un riche marchand d’Alexandrie nommé Siradj-ed-Dine
+fils d’El-Kouaïk. Sans doute l’énorme quantité d’or apportée du Soudan
+n’était pas suffisante pour faire face aux dépenses de l’impérial
+pèlerin, car ce dernier et ses courtisans empruntèrent à Siradj-ed-Dine
+une assez forte somme d’argent[168]. Cependant Kankan-Moussa ne laissa
+pas en Orient la réputation d’un prince bien généreux : il ne dépensa en
+aumônes pieuses dans les deux villes saintes que 20.000 pièces d’or,
+tandis que l’Askia Mohammed I devait plus tard faire à ces villes un don
+de 100.000 pièces d’or.
+
+A La Mecque, Kankan-Moussa rencontra un poète arabe né à Grenade, Abou-
+Ishaq Ibrahim-es-Sahéli, surnommé Et-Toueïdjine, avec lequel il se lia
+d’amitié. En quittant les lieux saints pour regagner son pays,
+l’empereur de Mali détermina Es-Sahéli à l’accompagner. Ils passèrent
+par Ghadamès et y trouvèrent El-Mâmer ; ce dernier résidait
+habituellement dans le Zab (région de Biskra), où il jouissait d’une
+grande influence ; ayant appris que Kankan-Moussa devait passer à
+Ghadamès, il était allé l’y attendre et, dès qu’il le vit, il lui
+demanda une armée pour s’emparer de Ouargla. L’empereur de Mali n’était
+pas fâché de s’entourer de personnalités musulmanes de race blanche, ce
+qui lui donnait un plus grand prestige aux yeux de ses sujets ; aussi
+laissa-t-il croire à El-Mâmer qu’il lui confierait volontiers l’armée
+désirée, à condition qu’il vînt lui-même la chercher à Mali. Et c’est
+ainsi qu’El-Mâmer et Es-Sahéli se trouvèrent faire partie du cortège de
+Kankan-Moussa durant la traversée du Sahara et l’arrivée au Soudan ;
+l’empereur du reste les traitait avec les plus grands égards, leur
+donnait le pas sur ses ministres et ses généraux et leur faisait porter
+à manger à chaque halte. C’est par El-Mâmer que nous savons que les
+bagages de l’empereur de Mali étaient portés par des chameaux durant la
+traversée du désert et, une fois la caravane arrivée au pays des Noirs,
+par 12.000 jeunes esclaves vêtus de tuniques de soie et de brocart.
+
+C’est pendant le voyage de Kankan-Moussa et peu avant son retour que
+l’un de ses généraux demeurés au Soudan, _Sagamandia_, s’empara de Gao
+sur Dia Assibaï et fit de l’empire de Gao un royaume vassal de l’empire
+de Mali (1325). La nouvelle de cette victoire parvint à Moussa alors
+qu’il était encore au Sahara et il décida de visiter en passant ses
+nouveaux domaines. Il se dirigea donc sur Gao, où il fut reçu en grande
+pompe et avec tous les honneurs souverains ; Dia Assibaï fit acte de
+soumission entre ses mains et Moussa, pour s’assurer la fidélité de son
+nouveau vassal, emmena à Mali comme otages les deux fils de l’empereur
+de Gao, Ali-Kolen et Souleïmân-Nar.
+
+El-Mâmer ayant fait observer à Kankan-Moussa que la mosquée de Gao, qui
+ne se composait, comme les autres maisons de la ville, que d’une hutte à
+toit de paille, était bien misérable pour un monument consacré à
+l’adoration de Dieu, l’empereur mandingue demanda à Es-Sahéli, qui avait
+un certain talent d’architecte, d’en construire une autre plus belle. Le
+poète espagnol fit alors bâtir, en dehors de la ville, une maison
+rectangulaire à terrasse, ornée d’un minaret pyramidal et d’un _mihrab_,
+le tout en briques d’argile cuites au feu ; cette mosquée existait
+encore au temps de Sa’di (milieu du XVIIe siècle). Moussa fut très
+satisfait du résultat et lorsque, poursuivant son voyage, il arriva à
+Tombouctou et annexa également cette ville à son empire, il confia à Es-
+Sahéli l’érection d’une mosquée et d’un palais : ce dernier devait
+servir de salle d’audience aux princes de Mali lorsqu’ils viendraient
+visiter Tombouctou et on appela pour cette raison _Mâdougou_ (terre du
+maître) l’emplacement que l’empereur fit réserver pour la construction
+de ce palais. Du temps de Sa’di, cet emplacement était occupé par le
+marché à la viande. Les habitations de Tombouctou et de Mali, d’après le
+témoignage d’El-Mâmer, n’étaient alors que des huttes rondes en argile,
+coiffées de toitures coniques en paille, comme celles de Gao et de
+toutes les villes du Soudan ; les mosquées et le « palais » de
+l’empereur à Mali n’étaient pas construits autrement. Es-Sahéli édifia à
+Tombouctou une mosquée à minaret analogue à celle qu’il avait érigée à
+Gao, et qui devint la grande mosquée (_djinguer-ber_) dont les ruines
+existent encore[169] ; quant au palais de Mâdougou dû au même poète, ce
+fut une salle carrée surmontée d’une terrasse à coupole, le tout enduit
+de plâtre et orné d’arabesques de couleurs éclatantes : Es-Sahéli
+déploya tout son génie dans cette construction dont il fit, au dire
+d’El-Mâmer, « un admirable monument ». Kankan-Moussa, pour récompenser
+son architecte improvisé, lui donna, d’après Ibn-Khaldoun, 12.000
+_mitskal_ de poudre d’or, c’est-à-dire environ 50 kilos ou 150.000
+francs au taux actuel de l’or. Le cadeau se serait même monté à 40.000
+_mitskal_ d’après Ibn-Batouta, qui loue fort la générosité de l’empereur
+Moussa vis-à-vis des « Blancs », ajoutant qu’un jour ce prince donna
+3.000 _mitskal_ au jurisconsulte Modrik-ben-Faris, dont le grand-père
+passait pour avoir instruit Soundiata.
+
+Es-Sahéli se fixa à Tombouctou ; il y mourut en 1346, sous le règne de
+Souleïmân, et y fut enterré. Avant de mourir, il avait eu au Soudan des
+enfants qui, devenus adultes, s’établirent à Oualata. Cette dernière
+ville avait été annexée à l’empire de Mali en même temps que Tombouctou.
+
+Kankan-Moussa entretenait des relations amicales avec le sultan de Fez,
+qui appartenait alors à la dynastie berbère des Mérinides. Peu après
+l’avènement du sultan Aboul-Hassân (1331-1348), Moussa lui fit parvenir
+de riches présents, avec une lettre le félicitant spécialement de la
+victoire qu’il avait remportée sur Tlemcen. Deux notables malinké et un
+interprète appartenant à la tribu des _Massîn_[170] étaient chargés de
+remettre cette lettre à Aboul-Hassân. Le sultan marocain ne voulut pas
+demeurer en reste de générosité vis-à-vis de son collègue soudanais et,
+après avoir somptueusement traité les envoyés de Moussa, il les renvoya
+à Mali avec une ambassade marocaine conduite par Ali-ben-Ghânem, chef de
+la tribu arabe des Makil, et composée d’Abou-Taleb Mohammed-ben-Abi-
+Medien, secrétaire du Conseil d’Etat, et de l’eunuque Anber ;
+l’ambassade emportait de nombreux cadeaux destinés à Kankan-Moussa. Ce
+dernier mourut en 1332, pendant que ses envoyés étaient encore à Fez, et
+ce ne fut que sous le règne de Souleïmân que les ambassadeurs d’Aboul-
+Hassân parvinrent à Mali.
+
+Au moment de la mort de Kankan-Moussa, l’empire de Mali avait atteint
+des dimensions, une renommée et une puissance considérables. Gao,
+Tombouctou, Oualata, Araouân, Tichit, Tadmekket, Takedda et Agadès
+reconnaissaient le suzeraineté de l’empereur mandingue et lui payaient
+tribut, quoique sans doute assez irrégulièrement en ce qui concernait
+tout au moins les villes sahariennes. Tous les pays noirs compris entre
+le Bani à l’Est, l’empire de Tekrour à l’Ouest et les approches de la
+forêt dense au Sud relevaient plus ou moins directement de ce potentat,
+à l’exception de Dienné, qui avait conservé toute son indépendance. Les
+contrées de la Boucle non riveraines du Niger ou du Bani, et en
+particulier les empires mossi, étaient également en dehors de la zone
+d’action du souverain mandingue. Mais, même en faisant cette
+restriction, même en faisant la part de l’exagération des historiens
+arabes, et même en tenant compte de ce que l’autorité de l’empereur ne
+pouvait vraisemblablement pas s’exercer sur toute l’étendue de ses
+domaines d’une manière absolue et avait besoin, pour se faire sentir, de
+s’appuyer sur de fréquentes expéditions militaires, une pareille zone
+d’action — qui s’étendait jusqu’aux portes de Ghadamès et de Ouargla —
+n’en demeure pas moins l’un des phénomènes historiques les plus
+surprenants qu’il nous soit donné d’enregistrer.
+
+10o _Règne de Maghan_ (1332-1336).
+
+Maghan était fils de Kankan-Moussa. C’est au début de son règne, en
+1333, que l’empereur mossi du Yatenga, _Nasségué_, pénétra à Tombouctou,
+mit en fuite la garnison mandingue, pilla la ville et l’incendia. Cette
+incursion des Mossi dans l’empire de Mali ne paraît pas du reste avoir
+dépassé les proportions d’une simple razzia : Nasségué, une fois son
+coup de main accompli, regagna le Yatenga avec son butin ; les
+Mandingues réoccupèrent Tombouctou et les quartiers dévorés par le feu
+furent reconstruits.
+
+L’une des conséquences secondaires du sac de Tombouctou par les Mossi
+fut de retenir longtemps à Oualata l’ambassade d’Aboul-Hassân. Partie du
+Maroc vers la fin de 1332, elle était arrivée dans l’Aoukar l’année
+suivante ; elle y apprit d’abord la mort de Kankan-Moussa et ensuite la
+randonnée de Nasségué et crut devoir demeurer à Oualata jusqu’à ce que
+la route du Sud fût redevenue sûre et qu’un prince plus actif et plus
+puissant que Maghan fût monté sur le trône : et c’est ainsi qu’elle
+n’arriva à Mali qu’en 1336.
+
+Maghan en effet semble n’avoir brillé ni par l’énergie ni par
+l’habileté. Nous avons vu qu’il ne sut pas garder à sa cour les deux
+princes de Gao que Kankan-Moussa avait amenés comme otages à Mali et
+que, après leur avoir laissé toute la liberté et tout le temps
+nécessaires pour préparer et accomplir leur évasion (1335), il ne fut
+pas capable de les rattraper et ne put empêcher l’aîné, Ali-Kolen, de se
+faire proclamer empereur à Gao et de secouer le joug du Mali. C’est
+ainsi que Maghan laissa s’amoindrir le domaine que lui avait légué son
+père : lors de sa mort, Tombouctou et Oualata dépendaient toujours de
+Mali, mais Gao et l’ensemble du pays songaï proprement dit s’étaient
+affranchis, au moins dans une certaine mesure, de la tutelle mandingue.
+
+11o _Règne de Souleïmân_ (1336-1359).
+
+Souleïmân, frère de Kankan-Moussa, ne put rétablir l’autorité du Mali
+sur Gao, mais il réussit à redonner à l’empire un prestige presque aussi
+considérable que celui dont il avait joui sous le règne de Moussa. Nous
+sommes assez abondamment documentés sur ce prince et sur la situation de
+l’empire mandingue à son époque, non seulement par Ibn-Khaldoun, mais
+surtout par Ibn-Batouta, qui visita Mali en 1352 et qui nous a laissé de
+son voyage une relation fort intéressante.
+
+J’ai dit que l’ambassade expédiée de Fez par Aboul-Hassân arriva à Mali
+en 1336, peu après l’avènement de Souleïmân. Ce prince la reçut avec de
+grands honneurs et renvoya au Maroc les ambassadeurs maghrébins, en leur
+adjoignant une députation de notables mandingues commandés par El-hadj
+Moussa-el-Ouangarati[171] et chargés de remettre au sultan une lettre de
+remerciements et de nombreux présents.
+
+En 1351, Souleïmân entreprit le pèlerinage de La Mecque. A l’aller comme
+au retour, il profita de son passage à travers le Sahara pour raffermir
+son autorité sur les dépendances lointaines de son empire et sans doute
+il réussit dans cette entreprise, d’après ce que nous raconte Ibn-
+Khaldoun. Ce dernier, ayant été envoyé en 1353 à Biskra en mission
+politique, y rencontra un envoyé du chef de Takedda qui lui fournit des
+renseignements intéressants sur la situation politique et économique de
+cette ville[172] et des autres dépendances sahariennes du Mali. Takedda,
+alors la plus grande ville du pays touareg, était le rendez-vous de tous
+les Soudanais qui allaient à La Mecque ou en revenaient ; chaque année,
+une caravane de 12.000 chameaux chargés, se rendant du Caire à Mali,
+traversait Takedda et apportait une grande animation dans la cité.
+Celle-ci était gouvernée par un prince touareg — un « Zenaga voilé »,
+dit Ibn-Kaldoun — qui entretenait des relations amicales avec les chefs
+de Ouargla et de Biskra, mais qui reconnaissait la suzeraineté de
+l’empereur de Mali, ainsi d’ailleurs, — ajoute Ibn-Khaldoun, — « que
+toutes les autres villes du Sahara auxquelles on donne le nom collectif
+d’_el-mebstîn_ »[173].
+
+Vers la fin de son règne, Souleïmân, ayant appris l’avènement à Fez
+d’Abou-Sâlem, fils et troisième successeur d’Aboul-Hassân, lui adressa
+une lettre de félicitations accompagnée de présents somptueux.
+L’ambassade chargée de cette lettre et de ces présents venait d’arriver
+à Oualata lorsqu’elle apprit la mort de Souleïmân (vers la fin de
+l’année 1359) et les compétitions engagées au sujet de sa succession.
+Elle interrompit en conséquence son voyage et ne le reprit que quelques
+mois après, sur l’ordre de Mari-Diata II, ainsi que nous le verrons tout
+à l’heure.
+
+Voici maintenant les renseignements que nous devons à Ibn-Batouta[174]
+sur l’empire de Mali et sa capitale sous le règne de Souleïmân.
+
+Le célèbre voyageur, parti de Fez en 1352, alla d’abord à Sidjilmassa,
+puis en partit avec une caravane guidée par un Messoufi ; il arriva en
+vingt-cinq jours à Teghazza, où il visita les mines de sel, alors
+exploitées par des esclaves des Messoufa. Le sel de Teghazza, rendu à
+Oualata, se vendait de 8 à 10 _mitskal_ (100 fr. environ au taux actuel)
+la charge de chameau, et de 20 à 30 _mitskal_, parfois 40, à Mali ; ce
+sel servait de monnaie dans le Soudan, une fois coupé en morceaux.
+
+De Teghazza, Ibn-Batouta se rendit à _Tâsser-hala_, où le chef de la
+caravane renouvela les provisions d’eau et d’où, comme à l’habitude, il
+envoya un Messoufi pour annoncer son arrivée à Oualata ; on paya cet
+envoyé cent _mitskal_ d’or. Les voyageurs atteignirent _Oualata_ deux
+mois après leur départ de Sidjilmassa. Le lieutenant ou _farba_ de
+l’empereur de Mali à Oualata se nommait Hosseïn et le chef de la ville
+s’appelait _Mansa Dio_ (peut-être _Mansa-dion_ « serviteur de
+l’empereur »). Les habitants étaient des Noirs, ainsi que le chef de la
+ville et, semble-t-il, le lieutenant de l’empereur, puisque Ibn-Batouta
+fut frappé du peu de considération de ce fonctionnaire pour les hommes
+blancs ; des notables messoufa résidaient à Oualata et escortaient le
+_farba_. Ces Messoufa de Oualata, qui formaient la majorité de la
+population, passaient d’ailleurs pour des Nègres aux yeux d’Ibn-
+Batouta ; sans doute c’étaient des métis de Soninké et de Berbères. La
+ville renfermait également quelques Blancs de race pure. On observait le
+système de succession en ligne utérine, le neveu fils de sœur succédant
+à son oncle, bien que les gens de la ville fussent des musulmans
+fervents et instruits ; les femmes allaient le visage découvert et
+exerçaient une grosse influence ; elles accompagnaient leurs époux
+lorsqu’ils partaient en voyage et avaient une grande liberté de mœurs.
+
+Il y avait « vingt-quatre jours de marche forcée entre Oualata et
+Mali », où résidait le « sultan » du pays et où Ibn-Batouta se rendit
+ensuite. Les routes étaient très sûres à cette époque. Notre voyageur
+remarqua un grand nombre d’arbres immenses, dépouillés de leurs feuilles
+à cette saison de l’année (saison sèche) et souvent creux : c’étaient
+vraisemblablement des baobabs ; dans certains logeaient des abeilles
+dont on récoltait le miel ; dans les anfractuosités de plusieurs de ces
+arbres s’installaient des tisserands. Ibn-Batouta signale le « pain de
+singe », l’arachide et les beignets frits dans l’huile de _gharti_,
+c’est-à-dire de _kharité_[175] ; il décrit aussi l’emploi de cette huile
+mélangée à de l’argile pour enduire les terrasses, ainsi que l’usage des
+calebasses en guise de récipients de cuisine et la coutume qu’avaient
+les femmes de transporter leurs bagages dans ces mêmes récipients
+végétaux. Les marchandises d’échange étaient le sel et les perles en
+verroterie. Aux haltes, dans les villages, on apportait aux voyageurs de
+l’_anli_, eau mélangée de farine et parfois de miel[176], du lait, des
+poulets, du riz, de la farine de haricots, de la farine de mil — de
+l’espèce appelée _fonio_ — qui servait à faire du cousscouss et de
+l’_assîda_[177]. Ce qui est remarquable dans ces observations
+recueillies par Ibn-Batouta, c’est qu’elles pourraient être faites
+aujourd’hui encore par n’importe quel voyageur traversant la même
+région.
+
+A dix jours de Oualata, Ibn-Batouta arriva à un grand village[178] du
+_Diagara_ ou _Diagari_ (pays de Diaga), habité par des commerçants
+ouangara, c’est-à-dire soninké ou mandingues, et quelques hommes blancs
+ou métis, les uns de la secte des Ibâdites, les autres du rite
+malékite ; les premiers appartenaient au clan des _Sarhanorho_ et les
+seconds au clan des _Touré_. Du Diagara, Ibn-Batouta se rendit au _Nil_
+(Niger), qu’il atteignit à _Kara-Sakho_, c’est-à-dire au marché de Kara,
+près et en face de la localité actuelle de Kongokourou, située sur la
+rive gauche du Niger à quelque distance au Nord de Kara. « Le fleuve,
+dit le voyageur, coule de là (de Kara-Sakho) vers _Kabora_ (sans doute
+Diafarabé), puis vers Diaga (ou Dia), puis vers Tombouctou, ensuite vers
+Gao, puis vers le _Maouli_ (sans doute le Maouri de nos cartes) qui est
+dans le pays des _Limi_ (probablement les habitants du Kebbi), ensuite
+vers le _Noufé_ (ou Noupé) » ; Ibn-Batouta, qui prenait le Niger pour la
+branche supérieure du Nil, ajoute que, du Noupé, le fleuve coulait vers
+le pays des Nouba (Nubie), passait à Dongola et traversait l’Egypte.
+
+Les chefs de Kabora et de Diaga étaient vassaux de l’empereur de Mali ;
+les gens de la seconde de ces villes passaient pour des musulmans
+éclairés. Le Maouri était, en descendant le Niger, la dernière
+dépendance du Mali, ce qui indique qu’aux yeux d’Ibn-Batouta le royaume
+ou empire de Gao était encore considéré comme vassal de Mali, au moins
+nominalement. Quant au Noupé, il formait un royaume indépendant, très
+puissant, dont le souverain faisait tuer les Blancs (Arabes ou Berbères)
+qui osaient s’aventurer sur ses domaines.
+
+De Kara-Sakho, Ibn-Batouta se rendit à la rivière _Sansara_[179],
+laquelle coulait à environ dix milles de Mali. Il fallait une
+autorisation pour entrer à Mali, mais le voyageur avait prévenu de son
+arrivée la communauté des Blancs (Berbères et Arabes) de la capitale
+mandingue et il put traverser sans délai le Sansara, au moyen du bac qui
+y était installé.
+
+Mali était alors une ville entièrement musulmane, où l’on rencontrait
+des jurisconsultes égyptiens et marocains ; le cadi était un Nègre nommé
+Abderrahmân, qui avait fait le pèlerinage ; l’interprète de l’empereur
+se nommait Douga[180]. Quant au souverain, on l’appelait _Mansa
+Souleïmân_, et Ibn-Batouta fait observer que _mansa_ signifie
+« sultan ». Il se plaint de l’avarice de ce prince qui, comme cadeau de
+bienvenue — fait à la suite d’une cérémonie pour le repos de l’âme
+d’Aboul-Hassân, sultan du Maroc décédé — lui envoya trois fromages, un
+morceau de bœuf frit dans de l’huile de karité et une calebasse de lait
+caillé ! Aussi le voyageur, après avoir attendu trois mois, présenta des
+réclamations : l’empereur lui donna alors 33 _mitskal_ et un tiers de
+poudre d’or et, plus tard, au moment de son départ, cent _mitskal_, soit
+en tout plus de 1.600 francs, ce qu’Ibn-Batouta trouva tout naturel.
+
+L’empereur donnait ses audiences dans une chambre prenant jour sur une
+cour par trois fenêtres en bois revêtues de lames d’argent et, au-
+dessous, trois autres garnies de plaques d’or. Ces fenêtres étaient
+cachées par des rideaux qu’on relevait pour indiquer que l’heure de
+l’audience était venue. Lorsque l’empereur arrivait, on passait à
+travers l’une des fenêtres un cordon auquel était attachée une pièce
+d’étoffe de fabrication égyptienne ; dès qu’on apercevait ce signal, les
+tambours et les trompes se faisaient entendre et trois cents esclaves
+sortaient du palais, armés d’arcs ou de javelots et de boucliers ; les
+porteurs de javelots se plaçaient debout à droite et à gauche des
+fenêtres du trône et les archers s’asseyaient devant eux. On amenait
+ensuite deux chevaux sellés et bridés et deux béliers destinés à écarter
+le mauvais œil. Quand l’empereur s’était assis, trois esclaves sortaient
+en courant et appelaient son premier ministre, nommé alors Kandia-
+Moussa ; derrière celui-ci venaient les chefs d’armée, le prédicateur de
+la mosquée et les jurisconsultes, qui tous s’asseyaient en avant des
+archers. L’interprète se tenait debout à la porte de la chambre du
+trône, revêtu de riches habits, coiffé d’un turban à franges, armé d’une
+épée à fourreau doré et chaussé de bottes, privilège dont il était le
+seul à jouir aux jours d’audience ; il tenait en main deux javelots,
+l’un d’or et l’autre d’argent, garnis de pointes de fer. Les soldats qui
+ne faisaient pas partie de la garde impériale, les fonctionnaires
+civils, les serviteurs et les Messoufa attachés à la cour demeuraient en
+dehors de la place des audiences, dans une large rue plantée d’arbres.
+Chaque chef d’armée avait devant lui ses officiers, armés de lances et
+d’arcs, et ses musiciens, portant des tambours, des trompes en ivoire et
+des instruments faits avec des planchettes et des calebasses et sur
+lesquels on frappait avec des baguettes[181]. Les chefs d’armée avaient
+chacun un carquois pendu à l’épaule et un arc à la main ; ils arrivaient
+à cheval, précédés de leurs officiers et de leurs soldats. Dans la
+chambre aux fenêtres, à côté de l’empereur, se tenait un homme faisant
+fonctions de héraut : quiconque voulait parler au souverain s’adressait
+à l’interprète, qui transmettait la phrase au héraut, lequel à son tour
+la communiquait à l’empereur ; les réponses de ce dernier passaient par
+les mêmes intermédiaires.
+
+A de certains jours, l’empereur sortait de sa demeure et donnait ses
+audiences sur une sorte d’estrade à trois marches, recouverte d’un vélum
+de soie et installée sous un arbre, sur la place du palais. Cette
+estrade était, dit Ibn-Batouta, appelée _bembé_ dans la langue du
+pays[182]. Sur cette estrade, on plaçait un coussin où s’asseyait le
+prince ; au-dessus de sa tête, on tenait ouvert un parasol de soie en
+forme de dôme, surmonté d’un grand oiseau d’or. L’empereur sortait du
+palais un carquois au dos et un arc à la main, coiffé d’un turban en
+étoffe dorée que retenaient des cordons d’or terminés par des pointes
+semblables à des poignards ; il était vêtu, dans ces circonstances,
+d’une robe rouge en étoffe de fabrication européenne ; devant lui
+marchaient des chanteurs qui tenaient en main des clochettes d’or et
+d’argent ; il s’avançait à pas lents, suivi de plus de trois cents
+esclaves armés. Une fois qu’il était assis, les musiciens jouaient du
+tambour et de la trompe et trois esclaves allaient appeler le premier
+ministre et les chefs d’armée, puis on amenait les deux chevaux et les
+deux béliers. L’interprète se plaçait à l’entrée de la cour qui servait
+de place d’audience et le peuple demeurait dans la rue.
+
+D’après Ibn-Batouta, les Noirs du Mali étaient, de tous les peuples,
+celui qui se montrait le plus soumis à son souverain ; ils juraient par
+son nom, disant : _Mansa Souleïmân kî_, ce qui veut dire exactement en
+mandingue : « l’empereur Souleïmân a ordonné, c’est l’ordre du prince ».
+Si l’empereur, au cours d’une audience, appelait un de ses sujets par
+son nom, celui-ci enlevait ses vêtements de gala et se couvrait de vieux
+haillons, remplaçait son turban par un bonnet sale, relevait sa culotte
+jusqu’à mi-jambes, s’agenouillait, frappait la terre de ses coudes, se
+redressait sur ses genoux dans une posture humble et écoutait ainsi la
+parole du souverain. Avant de répondre il découvrait son dos et se
+jetait de la poussière sur le dos et la tête[183].
+
+Lorsque l’empereur s’adressait à la foule, tout le monde ôtait son
+turban. Lorsqu’un orateur de l’assemblée en appelait à quelqu’un de la
+véracité des paroles qu’il venait de prononcer, celui qui voulait
+confirmer la déclaration de cet orateur tirait la corde de son arc et la
+lâchait brusquement, produisant ainsi un bruit très perceptible. Quand
+l’empereur approuvait ou remerciait quelqu’un, celui-ci se couvrait de
+poussière ; Ibn-Batouta rapporte à ce propos qu’un notable mandingue
+nommé El-hadj Moussa, envoyé comme ambassadeur au Maroc[184] par
+Souleïmân, se présenta chez le sultan de Fez avec une corbeille remplie
+de poussière et qu’il se couvrait le torse de cette poussière chaque
+fois que le sultan lui adressait une parole agréable.
+
+Ibn-Batouta nous a décrit également la manière dont se célébrait à Mali,
+au XIVe siècle, la fête de la rupture du jeûne et celle des sacrifices.
+On faisait la prière sur une place voisine du palais. Les fidèles se
+vêtaient de blanc. L’empereur arrivait à cheval, coiffé d’un turban dont
+une extrémité retombait sur l’épaule ; lui seul, concurremment avec le
+cadi, le prédicateur et les jurisconsultes, avait le droit de porter ce
+jour là un turban disposé de cette façon ; il était précédé d’étendards
+de soie rouge et se préparait à la cérémonie dans une tente disposée à
+cet effet, puis il récitait la prière avec les fidèles. Après le sermon
+et une fois descendu de la chaire, le prédicateur s’asseyait devant
+l’empereur et lui adressait un discours en arabe, faisant l’éloge du
+prince et exhortant le peuple là lui obéir ; un homme, tenant une lance
+à la main, traduisait ce discours au public dans la langue du pays.
+
+Après la prière de l’après-midi, l’empereur prenait place sur le _bembé_
+et les gardes du corps s’avançaient, superbement équipés, portant des
+carquois d’or et d’argent, des épées à poignées et fourreaux d’or, des
+lances d’or et d’argent et des masses d’armes en cristal. Quatre
+officiers, tenant chacun un éventail d’argent, se plaçaient derrière le
+prince pour écarter les mouches. L’interprète Douga, suivi de ses quatre
+femmes et de cent jeunes captives bien habillées et la tête ceinte d’un
+bandeau d’or et d’argent, s’asseyait sur une sorte de trône et, en
+s’accompagnant d’une harpe garnie de grelots, chantait les louanges de
+l’empereur et célébrait ses exploits. Les femmes et les captives de
+Douga chantaient et dansaient, au son de tambours sur lesquels
+frappaient trente jeunes gens habillés de rouge et coiffés de turbans
+blancs. D’autres jeunes gens dansaient et sautaient avec agilité, ou
+faisaient avec leurs épées des simulacres de combat auxquels Douga
+prenait part en s’y distinguant. Pour marquer son plaisir, l’empereur
+remit à son interprète, en présence d’Ibn-Batouta, 200 _mitskal_ d’or ;
+un héraut cria le montant du cadeau et aussitôt les chefs d’armée, en
+guise d’acclamation, firent résonner les cordes de leurs arcs. Ensuite
+les griots, (appelés, dit Ibn-Batouta, _dyêli_, pluriel _dyéla_)[185],
+s’avancèrent, recouverts de plumes, coiffés de masques en bois à bec
+rouge représentant des têtes d’oiseaux, et dirent au prince des choses
+telles que : « L’estrade sur laquelle tu es assis portait autrefois tel
+empereur, dont l’un des plus beaux actes fut d’avoir fait telle chose.
+Fais donc, toi aussi, la même chose, pour qu’on cite également ton nom
+dans l’avenir. » Puis le chef des griots monta sur l’estrade et posa sa
+tête sur les genoux de Souleïmân, puis sur son épaule droite et enfin
+sur son épaule gauche, selon un usage fort ancien dans le pays, fait
+observer Ibn-Batouta[186].
+
+Ce voyageur rapporte un fait qui montre bien jusqu’où s’étendait le
+pouvoir de l’empereur de Mali et combien son autorité était respectée
+jusqu’aux confins de son empire. Un vendredi, pendant la prière à la
+mosquée, un Messoufi interpella à haute voix le souverain pour se faire
+rendre justice, disant que le chef de Oualata lui avait acheté pour 600
+_mitskal_ de marchandises et ne lui offrait que 100 _mitskal_ en
+paiement. L’empereur envoya chercher le chef incriminé et fit juger
+l’affaire par le cadi ; celui-ci ayant donné raison au Messoufi,
+l’empereur destitua le chef de Oualata.
+
+La principale femme de Souleïmân, nommée _Kâssa_ ou « la Reine », et qui
+était cousine de son époux, partageait avec lui l’autorité suprême, et
+le prône du vendredi se faisait en leurs deux noms réunis. Pendant le
+séjour d’Ibn-Batouta à Mali, l’empereur crut avoir à se plaindre de la
+Kâssa, la fit emprisonner et la remplaça par une autre de ses femmes qui
+n’était pas de sang royal. Le public blâma cet acte du souverain, mais
+on apprit par la suite que la Kâssa avait comploté avec un parent de
+Souleïmân pour détrôner celui-ci et on approuva la colère du prince.
+
+Ibn-Batouta trouva les Noirs du Mali remplis de justice et d’équité ;
+dans tout leur pays régnait une sécurité parfaite, les vols étaient
+inconnus ou punis très sévèrement, ainsi que toute injustice. Si des
+étrangers venaient à mourir, leurs biens étaient conservés jusqu’à ce
+que les ayants-droit les vinssent réclamer. Le même auteur loue beaucoup
+aussi la piété et le zèle religieux des Mandingues de son temps ; il
+constate avec plaisir qu’à Mali on contraignait les enfants à prier à
+force de coups et qu’on les mettait aux fers lorsqu’ils ne montraient
+pas assez d’ardeur à apprendre le Coran par cœur. D’autre part, il ne
+leur pardonne pas de laisser aller les jeunes filles et les esclaves des
+deux sexes sans aucun vêtement ni de permettre aux femmes de se
+découvrir le visage et de se mettre toutes nues devant l’empereur ; il
+leur reproche aussi de s’asperger de poussière, de réciter des poésies
+dans un accoutrement ridicule, de manger du chien, de l’âne et des
+animaux morts sans avoir été égorgés.
+
+Les chevaux étaient rares à Mali lors du voyage d’Ibn-Batouta et se
+payaient jusqu’à 100 _mitskal_ (environ 1.200 francs). Les chameaux y
+étaient sans doute plus abondants, puisque notre voyageur dit qu’il
+quitta Mali monté sur un chameau « parce que les chevaux sont très rares
+en ce pays ». En partant de la capitale, Ibn-Batouta prit une route se
+dirigeant approximativement vers le Nord-Est et atteignit le
+Sansara[187] à un endroit où on le traversait en barque et de nuit
+seulement, les « moustiques » y étant trop nombreux durant le jour[188].
+Le voyageur vit seize hippopotames dans ce cours d’eau ; il raconte que
+les indigènes les capturaient au moyen d’un harpon muni d’une corde,
+laquelle servait à tirer au rivage l’animal harponné ; c’est exactement
+le procédé que Bekri avait signalé comme usité par les riverains du
+Sénégal.
+
+Ibn-Batouta fit halte à un grand village situé près du Sansara, sur la
+rive gauche de la rivière ; le chef ou _farba_ de ce village, appelé
+Magha ou Maghan, lui parla d’anthropophages originaires d’un pays
+aurifère situé dans le Sud du Mali (le Bouré probablement), qui étaient
+venus un jour se présenter à Kankan-Moussa, portant de grands anneaux
+aux oreilles et vêtus de manteaux de soie ; ils mangèrent une esclave
+que l’empereur leur avait donnée et vinrent remercier le monarque après
+s’être enduit la figure et les mains du sang de leur victime[189].
+
+Du Sansara, Ibn-Batouta se rendit à _Korimansa_, village situé, dit-il,
+à deux jours de Diaga ou du Diagara (sans doute près des villages
+actuels de Kokry et de Massamana, entre Sansanding et Diafarabé, sur la
+rive gauche du Niger). Son chameau était mort en route et il envoya en
+acheter un autre à Diaga ou Dia. De Korimansa il alla à _Mîma_ ou au
+Mîma, sans doute une ville ou plutôt une province située entre le Débo
+et le Faguibine, et de là à Tombouctou, où il arriva en 1353.
+
+La plupart des habitants de Tombouctou étaient alors des Messoufa
+porteurs de voile (Touareg), mais le gouverneur ou _farba_, qui
+s’appelait alors Moussa, donnait l’investiture aux chefs des Touareg au
+nom de l’empereur de Mali, après les avoir revêtus d’un boubou, d’une
+culotte et d’un turban et les avoir fait asseoir sur un bouclier que les
+nobles de la tribu élevaient sur leurs têtes. Ibn-Batouta visita à
+Tombouctou le tombeau du poète-architecte Es-Sahéli, ainsi que celui de
+Siradj-ed-Dine. Il quitta cette ville en pirogue et descendit le Niger,
+achetant ses vivres à l’aide de sel, d’épices et de verroterie ; on lui
+fit boire du _dolo_ au miel. Il séjourna un mois à Gao, qu’il signale
+comme l’une des plus belles et des plus grandes villes du Soudan,
+abondante en vivres ; comme à Mali, on y employait les cauries en guise
+de monnaie.
+
+A Gao, il quitta le Niger et se rendit par terre à Takedda, où il
+signale des mines de cuivre ; de là, il gagna l’Aïr, qui dépendait alors
+du sultan de Kouka, puis l’Ahaggar et le Touat, et revint enfin à Fez
+par Sidjilmassa.
+
+12o _Règnes de Kamba et de Mari-Diata II_ (1359-1374).
+
+Lorsque Souleïmân mourut, son fils _Kamba_ (ou Famba ou encore Kassa)
+fut proclamé empereur. Mais un fils de Maghan, surnommé _Mari-Diata_ (ou
+Mali-Diata) comme son aïeul Soundiata, briguait aussi la couronne et
+n’accepta pas l’autorité de Kamba. Une guerre civile s’ensuivit, au
+cours de laquelle plusieurs princes de la famille impériale se tuèrent
+les uns les autres. Enfin, au bout de neuf mois d’un règne plus nominal
+que réel, Kamba succomba dans une bataille et, le parti adverse ayant
+triomphé définitivement, _Mari-Diata II_ s’empara du pouvoir (1360).
+
+Le premier acte de gouvernement du nouvel empereur fut d’envoyer un
+exprès à Oualata pour donner à l’ambassade expédiée par Souleïmân
+l’année précédente l’ordre de continuer sa route. De plus, aux présents
+remis par Souleïmân, il ajouta une girafe. La caravane arriva à Fez en
+décembre 1360 ou janvier 1361. Le sultan Abou-Sâlem la reçut avec de
+grands honneurs et la girafe de Mari-Diata fit sensation auprès des
+Marocains qui, pour la plupart, ne connaissaient pas cet animal. Le jour
+de l’entrée à Fez de l’ambassade mandingue, dit Ibn-Khaldoun, « fut une
+véritable fête : pendant que le sultan allait s’asseoir dans le kiosque
+d’or d’où il avait l’habitude de passer ses troupes en revue, les
+crieurs publics invitèrent tout le monde à se rendre dans la plaine, en
+dehors de la ville. L’on s’y précipita en foule de tous les côtés et,
+bientôt, ce vaste local fut tellement encombré que plusieurs individus
+durent monter sur les épaules de leurs voisins. Le désir de voir la
+girafe et d’en admirer la forme étrange avait attiré toute cette
+multitude. Les poètes profitèrent d’une si belle occasion pour réciter
+au sultan des éloges et des compliments dans lesquels ils eurent soin de
+décrire ce singulier spectacle. Les envoyés nègres se présentèrent
+devant Abou-Sâlem pour lui exposer l’objet de leur mission et, tout en
+lui donnant l’assurance la plus formelle de l’amitié que leur souverain
+lui portait, ils le prièrent d’excuser le retard qu’on avait mis dans
+l’envoi du présent, retard causé par la guerre civile qui avait désolé
+l’empire. Ils décrivirent aussi en termes pompeux la grandeur de leur
+sultan et la haute puissance de leur nation. Pendant que l’interprète
+expliquait leur discours, ils faisaient résonner les cordes de leurs
+arcs en signe d’approbation, selon l’usage de leur pays. Pour saluer le
+sultan, ils se jetèrent de la poussière sur la tête, ainsi que cela se
+pratique envers les souverains de leur pays barbare »[190]. Abou-Sâlem
+mourut durant le séjour à Fez des envoyés mandingues ; ce fut le régent
+de l’empire, Ibn-Merzouk, qui leur fit les cadeaux d’usage et les
+congédia. Lors de leur retour, ils passèrent par Marrakech et par le
+pays des Beni-Hassân, dont le territoire s’étendait déjà à cette époque
+depuis le Sous jusqu’à la frontière du pays des Noirs.
+
+Quelques années après ces événements, le sultan mérinide de Fez Abd-el-
+Halim, détrôné et chassé du Maroc par son frère Abou-Ziyân, s’enfuyait
+au Sahara, allait à Mali vers 1366 visiter Mari-Diata II et se rendait
+de là à La Mecque.
+
+Ibn-Khaldoun fut documenté sur le compte de Mari-Diata II par un nommé
+Mohammed-ben-Ouassoul, natif de Sidjilmassa, qui avait fait fonctions de
+cadi à Gao et que l’historien des Berbères rencontra en 1374-75 à
+Honeïn, non loin de la ville actuelle de Nemours dans le département
+d’Oran. Ce Ben-Ouassoul considérait Mari-Diata II comme un tyran sans
+respect pour la justice et un grand coureur de femmes ; il l’accusait
+même d’avoir dilapidé le trésor impérial et d’avoir vendu à vil prix, à
+des marchands égyptiens, une pépite d’or vierge pesant vingt _kintar_
+(environ 25 kilos !), pépite qui provenait des mines du Ouangara et que
+les empereurs de Mali se transmettaient en même temps que le
+pouvoir[191]. Nous savons, de la même source, que Mari-Diata II mourut
+de la maladie du sommeil, « maladie très commune dans ce pays et _qui
+attaque surtout les gens haut placés_ ; cette indisposition commence par
+des accès périodiques et réduit enfin le malade à un tel état qu’à peine
+peut-on le tenir un instant éveillé ; alors elle se déclare d’une
+manière permanente et fait mourir sa victime. Pendant deux années, Diata
+eut à en subir les attaques, et il y succomba l’an de l’hégire 775
+(1373-74) »[192].
+
+13o _Règne de Moussa II_ (1374-1387).
+
+Moussa II, fils de Mari-Diata II, succéda à son père, qu’il n’imita pas
+dans ses errements. Mais il se montra d’autre part faible et indolent et
+laissa son premier ministre, surnommé _Diata_, s’emparer de la direction
+des affaires. Ce Diata équipa une forte armée, à la tête de laquelle il
+s’en fut guerroyer au loin, soumettant des peuples noirs qui habitaient
+dans l’Est de Gao et s’attaquant même au sultan du Bornou, Omar-ben-
+Idris. Ce fut sous le règne de Moussa II que la ville de Takedda refusa
+de payer tribut à l’empereur de Mali et recouvra son indépendance ;
+Diata se porta sur cette ville et en fit le siège, mais il dut s’en
+retourner sans avoir réussi à s’en emparer.
+
+14o _Règnes de Maghan II et Santigui_ (1387-1390).
+
+_Maghan II_ succéda en 1387 à son frère Moussa II. Il n’était pas encore
+depuis deux ans sur le trône lorsque, en 1389, l’un de ses ministres
+l’assassina et s’empara du pouvoir. Ce ministre nous est connu sous le
+surnom de _Santigui_ ou Sandigui, qui était le titre de sa charge ; ce
+mot signifie, non pas proprement « ministre », comme le dit Ibn-
+Khaldoun, mais « chef des achats » et il devait s’appliquer à une sorte
+de trésorier ou d’intendant. Ce Santigui n’appartenait pas à la dynastie
+impériale des Keïta, mais il lui était en quelque sorte allié, ayant
+épousé la mère de Moussa II, veuve de Mari-Diata II. Quelques mois après
+son avènement, en 1389-90, il fut tué par les parents de Maghan II, qui
+firent appeler, pour lui confier le pouvoir, un descendant de l’empereur
+Gaou nommé _Mamoudou_. Celui-ci résidait alors chez les infidèles dont
+le pays était situé au Sud du Mandé (peut-être chez les Banmana ou bien
+chez les Diallonké) ; il s’empressa de se rendre à Mali et y fut
+proclamé empereur en 1390, sous le nom de _Maghan_.
+
+15o _L’empire de Mali au XVe siècle._
+
+Les renseignements d’Ibn-Khaldoun sur l’empire de Mali s’arrêtent à
+l’avènement de ce _Maghan III_ (1390) ; l’historien arabe acheva
+d’écrire son ouvrage vers 1395 et mourut en 1406, en sorte qu’il n’a
+rien su des successeurs de Maghan III ni de ce prince lui-même, en
+dehors de la date de sa prise de pouvoir. Alors que nous possédons la
+liste complète des empereurs de Mali à partir d’Allakoï, avec des
+renseignements assez circonstanciés sur la plupart d’entre eux, nous ne
+connaissons au contraire à peu près rien de ce qui s’est passé à partir
+du XVe siècle, en dehors des quelques indications que l’on peut glaner
+dans le _Tarikh-es-Soudân_ et dans les vieilles relations portugaises.
+Les traditions indigènes, si documentées en ce qui concerne Soundiata et
+la période héroïque, sont complètement muettes sur l’époque de l’empire
+mandingue la moins éloignée de nous.
+
+Nous savons seulement par Sa’di que l’empire de Mali, qui était parvenu
+à son apogée avec Kankan-Moussa et s’était diminué plutôt qu’accru sous
+ses successeurs, vit sa décadence se précipiter à partir du XVe siècle,
+tout en demeurant un Etat puissant. Il comprenait encore en effet, en
+dehors de la province de Mali et des contrées habitées par les
+Mandingues, la ville et la région de Tombouctou, l’Aoukar avec Oualata,
+le Mîma (pays situé entre le Faguibine et le Débo), le Bagana et le
+Diaga, le royaume de Diara et peut-être une partie du Galam ; Gao et le
+pays des Songaï étaient encore, au moins nominalement, sous la
+suzeraineté de l’empereur mandingue, dont l’autorité n’était pas nulle
+au Tekrour. Ibn-Khaldoun prétend même que de son temps (dernières années
+du XIVe siècle) les villes de Silla et de Tekrour étaient vassales de
+Mali (_Prolégomènes_) et que les Zenaga voilés du désert — Goddala,
+Lemtouna, Messoufa, etc. — payaient tribut à l’empereur mandingue, que
+cet historien appelle _malik-es-Soudân_ « le roi des Nègres », et que
+ces tribus berbères fournissaient des contingents à l’armée mandingue
+(_Histoire des Berbères_).
+
+Vers le milieu du XVe siècle, des Ouolofs venus aux comptoirs portugais
+de la Gambie dirent à Diégo Gomez que tous les pays de l’intérieur
+appartenaient au _Bour-Mali_ (c’est-à-dire à l’empereur de Mali), lequel
+résidait d’après eux dans une grande ville ceinte d’un mur en briques
+cuites qu’ils appelaient _Kiokia_ ou _Kiokoun_ (peut-être par confusion
+avec Koukia ou Gounguia) ; son pays, ajoutaient-ils, était riche en or
+et faisait du commerce avec le Maghreb et l’Egypte ; on s’y rendait des
+rives de l’Atlantique en se dirigeant vers l’Est et en traversant les
+contrées habitées par les _Somanda_ (?), les _Konnouberta_ (?) et les
+_Sarakolé_ ; le _forisangul_ (peut-être le « roi du Sénégal » ou plutôt
+le roi du Songaï) passait à leurs yeux pour être vassal du Mali.
+
+Sa’di nous apprend que l’empire était divisé en deux gouvernements
+militaires, celui du Sud ou du _Sangara-soma_, comprenant principalement
+les provinces mandingues qui s’étendaient du haut Niger jusqu’à la
+Gambie, et celui du Nord ou du _Farana-sora_ (ou Faran-sora), comprenant
+l’ensemble des pays annexés[193] ; le gouverneur du Farana-sora résidait
+habituellement, semble-t-il, dans le Kaniaga. Chacun de ces deux
+gouvernements était à son tour divisé en provinces, lesquelles se
+partageaient en cantons. Chaque chef de province transmettait les ordres
+de l’empereur aux chefs de canton placés sous son commandement et
+prenait la parole en leur nom lorsqu’ils étaient convoqués par le
+souverain.
+
+Sa’di nous cite seulement les noms des trois provinces qui avoisinaient
+Dienné, celles de _Kala_, du _Bendougou_ et du _Sibiridougou_. La
+première a été identifiée généralement avec une région qui aurait eu
+pour chef-lieu Sokolo : cette identification provient de ce que l’ancien
+nom de Sokolo était en effet _Kala_ et de ce que les Maures désignent
+encore ainsi ce village de nos jours. Mais il me paraît plus rationnel
+d’identifier la « province de Kala » dont parle le _Tarikh-es-Soudân_
+avec une région comprenant le _Karadougou_ ou _Kaladougou_ actuel, situé
+entre le Niger et le Bani ; tous les passages de cet ouvrage où il est
+question de la province ou de la ville de « Kala » concordent avec cette
+solution. Le Bendougou n’était autre que le pays actuel du même nom, sur
+la rive droite du Bani (région de San). Quant au Sibiridougou, que Sa’di
+place au Sud des deux premières provinces et sur les confins de la
+province de Mali, il devait s’étendre à l’Est de Niamina dans la
+direction de Koutiala.
+
+La province de Kala ou du Karadougou, dont le chef, qui appartenait au
+clan des Taraoré[194], résidait à _Kara_ ou Kala (chef-lieu du
+Karadougou actuel), comprenait douze cantons, dont huit situés dans
+« l’île de Kara », c’est-à-dire entre le Niger et le Bani, et quatre
+situés au Nord de cette « île », sur la rive gauche du Niger. Les huit
+premiers étaient les cantons de _Ouoron_ (Orondougou actuel, dans le
+canton de Saro ou Sarro), de _Ouonzo_ ou Ouosso (sur le Bani en face de
+San[195], de _Kaminia_ ou Kamiya (au Sud de Kara), de _Farako_ ou du
+Fadougou (au Sud-Est de Sansanding), de _Kirko_ ou Guirgo (?), de _Kao_
+ou Gao ou Kou (?), de _Farama_ (?) et de _Diara_ (?). Les quatre cantons
+de la rive gauche étaient ceux de _Koukiri_ (sans doute l’un des deux
+villages actuels de Kokry ou de Kobikéré, entre Sansanding et Dia ou
+Diaga), de _Niara_ (sans doute le Niéria actuel, au Nord-Est de
+Sansanding), de _Sana_ (très vraisemblablement le canton actuel de
+Sansanding) et de _Sâma_ ou Samba (en amont de Sansanding, rive gauche).
+
+Les cantons du Bendougou cités par Sa’di sont ceux de Koou (peut-être
+Koro, entre Dienné et San), de Kaana ou Kaghana (le Konignon de nos
+cartes, au Sud de Dienné), de Soma (à l’Ouest-Sud-Ouest de San), de Tara
+(près et à l’Ouest de Kaana), de Da (au Sud-Sud-Ouest de San), d’Ama ou
+Oma (?), de Tâba (à l’Ouest de San) ; il s’en trouvait cinq autres, dont
+l’auteur du _Tarikh_ avait oublié les noms, comme il avait oublié ceux
+des cantons du Sibiridougou.
+
+A partir des premières années du XVe siècle, ainsi que je le disais plus
+haut d’après Sa’di, la puissance des empereurs de Mali commença à
+décliner. Leurs exactions et celles des gouverneurs des provinces furent
+telles, prétend l’auteur du _Tarikh_, qu’un matin Dieu envoya contre eux
+sa milice angélique sous la forme de jeunes gens qui firent irruption
+dans la salle d’audience du palais impérial, tuèrent de leurs glaives
+presque tous les gens qui étaient là, et disparurent. En réalité ces
+anges exterminateurs s’appelèrent les Mossi, les Touareg et surtout
+Sonni Ali-Ber et Askia Mohammed Touré, mais l’empire de Mali n’eut pas
+tant à souffrir d’eux qu’on serait tenté de le croire en lisant la
+pieuse légende rapportée par Sa’di.
+
+Vers 1400, sans doute sous le règne de Maghan III ou de l’un de ses
+successeurs immédiats, le souverain mossi du Yatenga, _Bonga_, faisait
+une incursion dans le Massina oriental et s’avançait jusque sur la rive
+méridionale du lac Débo. En 1433, Araouân, Tombouctou et Oualata
+échappent à la domination du Mali pour passer sous celle du chef touareg
+Akil ; de 1465 à 1473, l’empereur de Gao Sonni Ali-Ber affranchit
+définitivement le Songaï de la suzeraineté mandingue, conquiert
+Tombouctou sur les Touareg, annexe à l’empire de Gao la ville et le
+territoire de Dienné, dont les princes de Mali n’avaient jamais réussi à
+se rendre maîtres, et s’empare d’une portion de la zone des inondations
+nigériennes qui, jusqu’à cette époque, avait fait partie intégrante des
+territoires dépendant de Mali.
+
+Mais, du côté de l’Ouest, l’empire ne s’était pas laissé entamer. Le
+Vénitien Cadamosto, qui visita en 1455 le Cap Vert et la Gambie et en
+1457 les îles Bissagos, nous apprend que, de son temps, les Mandingues
+de la Gambie étaient encore sujets de l’empereur de Mali[196].
+
+Sonni Ali venait à peine de laisser un peu de répit au souverain
+mandingue que _Nasséré_, empereur mossi du Yatenga, traversait le Niger
+près de Mopti en 1477, ravageait tout le Massina, s’avançait jusque dans
+le Nord-Ouest du Bagana pour aller ensuite s’emparer de Oualata qu’il
+pillait de fond en comble en 1480, traversait en s’en retournant le
+Farimaké et le Bara et allait enfin se heurter, en 1483, à l’armée de
+Sonni Ali-Ber près du lac de Korienza.
+
+C’est vers cette époque que se placent les premières relations de
+l’empire de Mali avec le Portugal. Le roi Jean II était monté sur le
+trône en 1481[197], après s’être déjà illustré, durant sa régence, par
+l’intérêt qu’il portait à la découverte et à la colonisation des côtes
+occidentales de l’Afrique. L’empereur de Mali qui régnait alors
+s’appelait _Mamoudou_ ; il avait succédé à son père _Mansa-Oulé II_,
+lequel avait lui-même remplacé sur le trône son propre père _Moussa
+III_. Nous ignorons les noms des princes qui régnèrent entre Maghan III
+et Mousa III, mais nous connaissons ceux de ce dernier et de ses deux
+successeurs immédiats grâce à Joao de Barros. Celui-ci appelle en effet
+_Mahmud-ben-Manzugul_, « petit-fils de Moussa », l’empereur mandingue
+qui entretint des relations avec le roi Jean II, et il n’est pas
+difficile de retrouver « Mansa-Oulé » dans _Manzugul_. D’après le même
+auteur, ce prince résidait à _Songo_, « l’une des villes les plus
+populeuses de cette grande contrée que nous appelons ordinairement pays
+des Mandingues », et cette ville était située sur le méridien du Cap des
+Palmes et à 140 lieues marines environ (777 kilomètres) de la côte. La
+position ainsi donnée à Songo par de Barros correspond bien à la
+situation de Mali, qui devait se trouver à une cinquantaine de
+kilomètres seulement à l’Est du méridien du Cap des Palmes et à 800
+kilomètres environ du point le plus rapproché de la côte. Barth a cru
+pouvoir identifier Songo avec le Songaï et le lieutenant Marc,
+interprétant un passage de M. Binger, l’a rapproché de Ngorho, ville
+sénoufo située dans le Sud du cercle de Bobo-Dioulasso ; mais ni le pays
+songaï ni Ngorho ne correspondent à la position assignée à Songo par de
+Barros et Ngorho n’a jamais été le centre d’un Etat musulman et n’a
+jamais été la résidence d’aucun prince mandingue. Si l’on veut bien se
+rappeler que de Barros tenait ses informations des rapports du
+gouverneur portugais d’Elmina (Côte d’Or) et si l’on se reporte au nom
+donné aux Dioula et aux peuples mandé en général par les Fanti, les
+Achanti, les Agni et les autres populations de la Côte d’Or et de la
+Côte d’Ivoire — nom qui est encore aujourd’hui prononcé _Songo_ ou
+_Nzoko_ par les Fanti et les Agni, _Sorho_ par les Koulango et _Tiorho_
+par les Sénoufo —, on conviendra qu’il est fort vraisemblable que, dans
+l’esprit du gouverneur d’Elmina et dans celui de de Barros, _Songo_
+désignait tout simplement le pays des Mandingues et sa capitale Mali.
+
+Au moment où se produisirent les grandes incursions mossi dans le Bagana
+(1477-1483), les Portugais possédaient des comptoirs en différents
+points de la côte, notamment à Arguin, au Rio de Cantor (Gambie) et à
+Elmina ; il est probable même qu’ils fondèrent vers cette époque un
+établissement dans l’Adrar. Il est difficile de savoir auquel de ces
+comptoirs s’adressa l’empereur Mamoudou, qui était surtout connu des
+Portugais sous le nom de _Mandi-Mansa_, c’est-à-dire « roi du Mandé ou
+des Mandingues » ; il est probable cependant que ses envoyés se
+dirigèrent de préférence vers les établissements de la Gambie, qui
+étaient pour eux d’accès plus facile que ceux de la Mauritanie et
+d’Elmina : le comptoir d’Elmina d’ailleurs ne fut fondé que vers 1481,
+et d’autre part les Mandingues étaient établis jusque sur les rives de
+la basse Gambie et entretenaient des relations commerciales suivies avec
+les factoreries du « Rio de Cantor », tandis qu’ils ne s’aventuraient
+guère dans la Mauritanie ni dans la forêt du golfe de Guinée.
+
+Quoi qu’il en soit, Mamoudou, effrayé de la menace que constituaient
+pour la sécurité de son empire les razzias des Mossi, les conquêtes de
+Ali-Ber et, d’un autre côté, les incursions des Ouolofs, alors maîtres
+d’une partie du Tekrour, envoya une ambassade aux Portugais pour
+réclamer leur aide contre ses ennemis. Le gouverneur du fort portugais
+qui reçut la visite des ambassadeurs mandingues se hâta d’informer son
+roi de cet événement. Jean II ne semble pas avoir répondu d’une façon
+directe à la requête de Mamoudou ; sans doute trouvait-il que c’eût été
+s’aventurer beaucoup que d’envoyer aussi loin une expédition militaire :
+mais il voulut profiter de la circonstance pour nouer des relations plus
+étroites avec l’empereur mandingue, et il expédia deux ambassades à
+Mali. L’une, partie de la Gambie, se composait de Rodriguez Rabello,
+Pero Reinal et Joao Collaçao ; nous ignorons à quelle époque elle arriva
+à Mali et même si elle atteignit cette ville. L’autre, mise en route par
+le gouverneur d’Elmina, parvint auprès de Mamoudou, qui remit aux
+envoyés portugais une lettre destinée à leur roi ; dans cette lettre,
+que Joao de Barros dit avoir eue entre les mains, il se montrait fort
+surpris de l’étendue du pouvoir du roi de Portugal, ajoutant qu’aucun
+des _4.404 monarques_ qui l’avaient précédé sur le trône de Mali (_sic_)
+n’avait jamais reçu ni message ni messager d’un roi chrétien et que lui-
+même, jusqu’alors, ne connaissait que quatre sultans dont la puissance
+méritât d’être comparée à la sienne, à savoir les sultans d’_Alimaun_
+(Yémen), de _Baldac_ (Baghdad), de _Cairo_ (le Caire) et de _Tucurol_
+(Tekrour).
+
+Cependant l’amitié des Portugais ne devait pas être d’un grand secours à
+l’empire de Mali, dont le démembrement allait être accéléré, après la
+mort du roi Jean II, par les conquêtes du premier _askia_ de Gao et de
+ses successeurs, à partir de l’année 1498.
+
+16o _L’empire de Mali au XVIe siècle._
+
+Léon l’Africain[198] visita Mali au début du XVIe siècle. Il nous dit
+que cette ville comptait de son temps environ six mille feux[199] et se
+trouvait à proximité d’un bras du Niger. On y rencontrait beaucoup
+d’artisans et de marchands, lesquels approvisionnaient Dienné et
+Tombouctou de divers articles et denrées. Les grains, le coton et le
+bétail s’y trouvaient en abondance. L’islamisme y était florissant, aux
+mosquées étaient attachées des écoles et les habitants étaient « les
+plus civils, de meilleur esprit et plus grande reputation de tous les
+Noirs, pour autant qu’ils furent les premiers à recevoir la loy de
+Mahommet ». L’empire de Mali, au dire du même voyageur, s’étendait alors
+au Nord jusqu’au territoire de Dienné, au Sud jusqu’à un désert ou pays
+inconnu hérissé de hautes montagnes (Fouta Diallon), à l’Ouest jusqu’à
+des forêts qui bordaient l’Océan et à l’Est jusqu’aux territoires
+dépendant de Gao.
+
+Nous avons vu, en racontant l’histoire de l’empire de Gao, comment
+l’askia Mohammed I, en 1498-99, annexa le Bagana à ses Etats, malgré la
+résistance du gouverneur mandingue Ousmana, qui fut fait prisonnier, et
+celle de Demba Dondi, chef des Peuls du Massina, qui fut tué. En
+1500-1501, c’était le tour des provinces constituant le royaume de Diara
+d’être dévastées par Omar Komdiago, frère de l’askia, et annexées à
+l’empire de Gao, malgré la belle défense que fit Kama, le représentant
+du Mali auprès du roi de Diara. En 1506-07, Mohammed I se portait au
+Galam et étendait son autorité jusqu’aux confins du Tekrour. L’empire de
+Mali se trouva ainsi amputé de toutes ses dépendances septentrionales et
+ramené à peu près aux limites qu’il possédait vers 1324, avant la
+victoire de Soundiata sur Soumangourou.
+
+Les deux premiers successeurs de Mohammed I à Gao, Moussa et Bengan-
+Koreï, laissèrent en paix ce qui restait de l’empire mandingue. Mais un
+autre ennemi avait surgi du côté de l’Ouest : je veux parler du Tekrour.
+Sous le commandement de Koli Galadio, _alias_ Koli Tenguéla, les Peuls
+et les Toucouleurs du Fouta cherchèrent à s’emparer des mines d’or du
+Bambouk ; se portant en masses serrées le long de la rive sud du Sénégal
+entre 1530 et 1535, ils pillèrent d’abord les provinces méridionales du
+royaume de Galam (Goye et Kaméra) et massacrèrent ensuite un nombre
+considérable de Mandingues sur les deux rives de la Falémé. L’empereur
+de Mali implora de nouveau l’aide des Portugais et, en réponse à ses
+prières, Joao de Barros, alors gouverneur des établissements portugais
+de la Guinée, envoya à Mali en 1534, non pas une armée, mais un
+ambassadeur nommé Péroz Fernandez, accrédité par le roi Jean III, dans
+le but de proposer au monarque mandingue une intervention amicale auprès
+de l’empereur de Tekrour et de solutionner différentes questions
+relatives au commerce de la Gambie. Le souverain qui régnait alors à
+Mali s’appelait Mamoudou (_Mamoudou II_) et était le petit-fils de cet
+autre Mamoudou qui avait reçu les envoyés de Jean II. Il accueillit fort
+bien Péroz Fernandez et lui dit, d’après de Barros lui-même, « qu’il
+s’estimait très heureux de sa venue, car, du temps de son grand-père qui
+portait le même nom que lui, un messager était déjà venu de la part d’un
+autre roi Jean de Portugal ». On ne sait quel fut le résultat de ces
+négociations au point de vue politique ; il semble pourtant que les
+Peuls et les Toucouleurs repassèrent la Falémé sans occuper le Bambouk,
+mais que le roi de ce pays, _Guimé Sissoko_, voyant que l’empereur de
+Mali était impuissant à le défendre, se rendit à peu près indépendant.
+
+Cependant l’askia Bengan-Koreï, détrôné par Ismaïl en 1537, s’était
+réfugié dans les environs de Mali et s’était placé sous la sauvegarde de
+Mamoudou II. La protection de ce dernier n’empêcha pas les Mandingues
+d’abreuver d’humiliations le fils de leur ancien ennemi (Bengan-koreï
+était fils de Omar Komdiago) et celui-ci alla se fixer près de
+Sansanding, dans un petit village de la rive droite du Niger nommé Sama.
+
+En 1542, l’askia Issihak I venait razzier le Bendougou, à peu de
+distance de Mali. En 1545-46, son frère Daoud s’avançait jusque sous les
+murs de la capitale mandingue : l’empereur prenait la fuite, l’armée de
+Gao entrait victorieuse à Mali et y demeurait une semaine, remplissant
+d’ordures la résidence impériale. Puis, trouvant sans doute qu’il avait
+humilié suffisamment le rival de son frère, Daoud se retira, et
+l’empereur de Mali put rentrer dans sa capitale.
+
+Le même Daoud, ayant remplacé plus tard Issihak I sur le trône de Gao,
+dirigea plusieurs expéditions dans le Massina, le Bagana et la région de
+Kala (Sokolo). En revenant de cette dernière expédition, en 1559, il
+passa près de Sansanding.
+
+L’autorité des derniers askia continua à s’affermir sur le Diaga, le
+Bagana et le royaume de Diara, mais l’empereur de Mali conserva à peu
+près intacte la partie méridionale de son domaine. Lorsque les Marocains
+s’installèrent à Tombouctou en 1591 et substituèrent leur pouvoir à
+celui des princes de Gao sur le moyen Niger, plusieurs des provinces
+situées au Nord de Mali se constituèrent en petits Etats plus ou moins
+indépendants, tels que le royaume peul du Massina et le royaume soninké
+de Goumbou, tandis que le royaume de Diara retrouvait pour un temps sa
+liberté d’allures. Cependant l’empire de Mali gagna plus qu’il ne perdit
+au changement de régime. A la fin du XVIe siècle, un effort fut même
+tenté par l’empereur _Mamoudou III_ pour enlever Dienné aux Marocains ;
+ce prince fut d’ailleurs mal secondé par ses vassaux : les deux
+gouverneurs militaires du Farana-sora et du Sangara-soma refusèrent de
+l’accompagner dans son expédition, ce que voyant, Bakari, chef du
+Karadougou, et son collègue le chef du Bendougou ne répondirent pas non
+plus à l’appel de l’empereur. Celui-ci ne trouva un concours effectif
+qu’auprès des chefs des cantons de Farako (dans le Karadougou) et d’Ama
+ou Oma (dans le Bendougou), ainsi qu’auprès de Hamadou-Amina, chef des
+Peuls du Massina, qui chercha à profiter de l’occasion pour se rendre
+complètement indépendant des Marocains. Le caïd de Dienné demanda du
+secours au pacha Ammar, qui venait de remplacer Djouder à Tombouctou.
+Ammar envoya des troupes conduites par les caïds Moustafa et Abdelmalek,
+lesquels arrivèrent à Dienné le 26 avril 1599. Mamoudou III et ses
+alliés étaient campés sur les collines de Sânouna et leur armée
+s’étendait jusqu’au bras du Bani qui sert de port à la ville. Les
+Marocains firent une sortie pour repousser les Mandingues et les Peuls,
+mais ils éprouvèrent une résistance inattendue et ne durent leur salut
+qu’à leurs armes à feu. Les gens de Dienné cependant arrivèrent à la
+rescousse et Mamoudou III fut mis en déroute et retourna à Mali, tandis
+que ses alliés regagnaient également leurs pays.
+
+Hamadou-Amina avait transporté son camp à Soï ou Soé, entre Dienné et
+Mopti[200]. Les caïds marocains voulurent aller l’y attaquer, mais le
+gouverneur songaï du Gourma leur fit observer que ce chef, en sa qualité
+de nomade, était au fond peu redoutable, et qu’il valait mieux marcher
+contre le chef d’Ama, qui était un sédentaire[201] et qui du reste avait
+contribué à entraîner l’empereur de Mali dans son expédition contre
+Dienné. Les Marocains se portèrent donc sur Ama, sous le commandement du
+caïd Slimân-Chaouch, et pillèrent et détruisirent _Soo_ (peut-être San),
+qui était alors un marché important. Tandis que l’armée marocaine
+revenait du Bendougou, elle fut attaquée sur les bords du Bani, en face
+de Tié (village de la rive droite du Bani, près et en aval de Koro), par
+Hamadou-Amina aidé d’auxiliaires banmana ; le caïd Slimân fut
+complètement battu et, à la suite de cette défaite, les Marocains firent
+la paix avec Hamadou et laissèrent en paix l’empereur de Mali et ses
+alliés.
+
+17o _Dernière période de l’empire de Mali_ (1600 à 1670).
+
+Cependant un nouveau peuple allait jouer son rôle dans les destinées du
+Soudan occidental et porter au vieil empire de Mali des coups plus rudes
+que ceux que lui avaient donnés les souverains de Gao : je veux parler
+des _Banmana_. Installés dès 1600 dans la région de Ségou, ceux-ci
+furent d’abord placés pendant une soixantaine d’années sous la
+suzeraineté au moins nominale de l’empereur de Mali, bien que ceux
+d’entre eux qui s’étaient établis à proximité de Dienné dépendissent
+plutôt soit du caïd marocain qui résidait dans cette dernière ville,
+soit du roi peul du Massina.
+
+Sa’di, qui fit plusieurs voyages sur la portion du Niger voisine de
+Mali, notamment en 1644, nous a fourni quelques renseignements sur la
+géographie de cette région vers le milieu du XVIIe siècle.
+
+Voici l’un de ses itinéraires : venant de Tombouctou par eau, il
+atteignit en sept jours Soï (près Akka) sur le lac Débo et se rendit de
+là, en une demi-journée, en longeant le bord septentrional du lac, à
+Kankoura, près de Gourao ; traversant alors le lac, il arriva en un jour
+au mont Sorba, sur la rive Sud, et gagna de là, par terre, Kakagnan, sur
+le marigot de même nom. Reprenant alors la voie fluviale, il atteignit,
+au bout de douze jours de navigation sur le marigot de Dia et le Niger,
+le point de Koukiri ou Kokry ; à un jour en amont, il toucha Foulao,
+puis, trois jours et demi après, termina son voyage à _Komino_, qui
+était le port de Farako et se trouvait sur la rive droite du fleuve, à
+quelques heures de ce chef-lieu de canton[202] ; en face de Komino, sur
+la rive gauche, était _Nakira_ (le Nakry de nos cartes), port du Sana ou
+canton de Sansanding, dont le chef-lieu s’appelait alors _Tiébla_ ou
+Sanamadougou et se trouvait à une faible distance au Nord-Est de
+Sansanding même. Le canton de Sana ou de Sansanding avait encore un
+autre port sur la rive gauche du Niger, à _Noursanna_, entre Nakira et
+Koukiri.
+
+Après être allé à Tiébla visiter le chef du Sana et être demeuré quelque
+temps auprès de lui, Sa’di traversa le Niger, passa la nuit à Komino,
+arriva le lendemain à midi à Makira et le soir à _Dioulo_ (Yolo de nos
+cartes) ; le troisième jour, il coucha à _Fala_ (sans doute le Dionfalla
+actuel) et le quatrième à _Foutina_ (Faténé), près et au Sud de Kaminia.
+Le cinquième jour au matin, il arrivait à _Tonko_ (peut-être Toumo),
+dans le Séladougou, et atteignait le soir Farmanata ; le sixième jour,
+il traversait _Séla_ et Tamakoro et arrivait à _Timitama_, chef-lieu du
+Ouoron ; le septième jour, il atteignait _Bîna_ (près du Gomitogo
+actuel), où l’on pouvait s’embarquer à la période des hautes eaux, et se
+rendait de là en pirogue à Dienné, où il entra le huitième jour.
+
+L’année suivante, Sa’di refit en sens inverse la route de Dienné à
+Sansanding et nota un itinéraire à peu près analogue au précédent, mais
+plus détaillé. Sa première étape fut Bîna et la seconde _Konti_ ou
+Kondyi, où résidait alors le _Kala-san_, c’est-à-dire (en songaï) le
+chef de la province du Karadougou. Le troisième jour, il traversa
+_Ouanta_ (canton du Ouoron), puis Tamtama, village dépendant de Séla et
+distinct de Timitama chef-lieu du Ouoron, ensuite Komtonna, Nionsorora
+et Niéna, et alla coucher à Séla. Le quatrième jour, il atteignit Tonko,
+où se trouvait la limite du Séladougou et du Kaminiadougou. Le cinquième
+jour, il passa à Tatinna et à Tatirma (le Tacirma de nos cartes), puis à
+Foutina (Faténé) et à Taouatalla, et coucha dans un village dont il ne
+donne pas le nom. Le sixième jour, après avoir dépassé Fala, il
+abandonna la route de Yolo ou route du Nord, alors inondée, et se
+dirigea sur _Toumé_, où il passa la nuit. Le septième jour, par
+_Fadougou_, Nounio, Massala et Komma, il arriva à _Farako_, résidence du
+chef du Fadougou ou canton de Farako. Le huitième jour enfin, il
+atteignit le Niger à Komino, traversa le fleuve, toucha la rive gauche à
+Nakira ou Nakry et gagna Tiébla, résidence du chef du Sana. Il profita
+de son séjour au Sana pour aller visiter la ville même de _Sansanding_,
+dont il orthographie le nom _Chenchendi_ ; on mettait trois à quatre
+heures pour y arriver en partant de Tiébla : de cette dernière localité,
+on descendait vers le Niger, qu’on atteignait à Madina, en amont de
+Nakry, et dont on remontait ensuite la rive gauche.
+
+Nous avons vu que, dès les premières années du XVIIe siècle, les Banmana
+s’étaient installés dans la région de Ségou. A partir de 1630, devenus
+nombreux et puissants, ils s’alliaient tantôt aux Peuls du Massina et
+tantôt aux Mandingues du Karadougou et du Bendougou — peu à peu absorbés
+par eux — contre les Marocains de Dienné ou contre l’empereur de Mali,
+dont l’autorité devenait de plus en plus précaire sur la rive droite du
+Niger. En 1645 les Banmana, qui avaient conservé la haine farouche des
+musulmans, faisaient une sorte de guerre sainte contre les représentants
+de l’empereur mahométan de Mali à Farako et à Tiébla, dévastaient le
+Fadougou et le Sana et s’établissaient sur les deux rives du Niger
+depuis Koukiri jusque tout près de Niamina, menaçant l’empereur de Mali
+jusque dans sa résidence.
+
+Vers 1670, Biton Kouloubali fondait définitivement l’empire banmana de
+Ségou et y annexait Sansanding, le Massina et le Bagana, ainsi que
+Dienné et la région de Tombouctou, enlevant toute autorité et tout
+prestige aux descendants des pachas et caïds marocains. Vers la même
+époque, Sounsa Kouloubali, chef de la fraction des Massassi,
+s’établissait près de Mourdia et fondait l’empire banmana dit du Kaarta.
+Le Bélédougou devenait une sorte de marche frontière entre les deux
+empires naissants, théâtre et victime des luttes qu’allaient se livrer
+les princes de Ségou et ceux du Kaarta.
+
+_Mama-Maghan_, le dernier des empereurs mandingues de la dynastie des
+Keïta, voulut enrayer le développement de l’empire de Ségou et assiégea
+durant trois ans (1667-70) la capitale de Biton. Obligé de se retirer
+sans avoir obtenu aucun résultat et poursuivi par son adversaire
+jusqu’en face de sa propre capitale, il dut faire la paix pour éviter
+d’être précipité dans le Niger avec les débris de son armée et renonça à
+exercer son autorité en aval de Niamina. Ne se sentant plus désormais
+chez lui à Mali, il abandonna cette ville, qui tomba rapidement en
+ruines, et se transporta à Kangaba, berceau de sa famille.
+
+Au commencement du XVIIIe siècle, aucune trace ne subsistait plus, en
+dehors de vagues emplacements de cases encore visibles, de cette fameuse
+cité de Mali qui, pendant quatre siècles, avait été la véritable
+capitale du Soudan Occidental. Les provinces mandingues qui purent
+échapper à la conquête banmana se transformèrent en petits royaumes
+indépendants, et les descendants de Soundiata, réfugiés à Kangaba, ne
+furent plus que les chefs de la petite province du Mandé proprement dit,
+comme aux temps fabuleux qui avaient précédé le XIIIe siècle[203].
+L’empire de Mali avait disparu, d’une manière définitive, de la carte de
+l’Afrique.
+
+[Illustration : Carte 13. — L’empire de Mali.]
+
+
+[Note 149 : A comparer avec Ouâr Diâbi, Ouâr Diâdié ou Ouâr Ndiaye, nom
+donné à l’islamisateur du Tekrour. A rapprocher aussi de _bara-mousso_,
+nom donné en mandingue à celle des épouses d’un même mari qui a le pas
+sur les autres.]
+
+[Note 150 : D’après le témoignage de Makrizi, qui fait d’Allakoï le
+« premier roi du Tekrour » et l’appelle _Serbendana_, peut-être par
+suite d’une confusion entre ce prince et Baramendana.]
+
+[Note 151 : Mot à mot « le lion du jeûne », allusion probable à la faim
+de vengeance qui animait ce prince vis-à-vis de l’ennemi de sa famille
+et de son pays. Le nom du lion, prononcé _diara_ par les Banmana et les
+Dioula, est généralement prononcé _diata_ par les Malinké. Ce mot n’a
+qu’une analogie toute fortuite avec le nom du clan des Diara, qui
+signifie « de Dia, originaire de Dia ou du Diaga ».]
+
+[Note 152 : Sans doute les mêmes que les Lemlem du royaume de Dao ou du
+Dao mentionnés par Bekri.]
+
+[Note 153 : 1er vol., page 292.]
+
+[Note 154 : D’après Ibn-Batouta, Soundiata aurait été instruit dans la
+religion musulmane par le grand-père d’un jurisconsulte nommé Modrik-
+ben-Faris, lequel Modrik fut contemporain de Kankan-Moussa, petit-neveu
+de Soundiata.]
+
+[Note 155 : _Du Niger au Golfe de Guinée_, 1er vol.]
+
+[Note 156 : Dapper donne 30 journées de Mali à Tombouctou, ce qui
+correspond bien à la distance séparant cette dernière ville de la région
+de Niamina ; c’est l’évaluation indiquée par Cadamosto.]
+
+[Note 157 : C’est sous cette orthographe (Mellé) que le nom a été,
+d’après M. E. D. Morel, mentionné pour la première fois sur une carte :
+il s’agit d’un portulan espagnol de 1375. La carte de Mecias de
+Villadestes, qui date de 1413, indique le « pays de Moussa, roi de
+Melli » sur le haut Sénégal, à l’Est du _Toucouzor_ (Tekrour).]
+
+[Note 158 : Dapper dit qu’au Sud des Mandinga ou Manienga de la haute
+Gambie, « dont le pays renferme beaucoup d’or », habitent les Souso
+(Soussou), dont la capitale s’appelle _Bena_. Il ne peut y avoir autre
+chose qu’une ressemblance purement fortuite entre le nom de cette ville
+soussou et celui donné par le même auteur aux habitants de Oualata.]
+
+[Note 159 : Et précisément la plupart des manuscrits de l’ouvrage d’Ibn-
+Khaldoun donnent le mot sans aucun point diacritique.]
+
+[Note 160 : Ce conquérant mandingue est appelé _Abba-Manko_ par
+Golberry, qui le fait vivre vers l’an 1100 et dit qu’il imposa
+l’islamisme aux habitants du Bambouk.]
+
+[Note 161 : Ce fut là l’origine de la tribu peule dite des _Sambourou_.
+A la mort de Bida et d’Ilo-Diadié, Maham-Boli, prenant le pas sur ses
+cinq frères (Amadi, Bogoli, Almami, Ousmân et Mangui), réunit sous son
+autorité les trois clans des Boli (ou Ourourbé), des Yalabé (ou
+Oualaïbé) et des Oualarbé ; il eut pour successeurs Bounoumbo Boli,
+Samba Boli, Sambouné Boli, Amadi Galadio, Guidal Galadio et Sambourou
+Galadio, lequel donna son nom à la tribu.]
+
+[Note 162 : Ibn-Khaldoun l’appelle Mansa-Ouali et prétend que _Ouali_
+est, chez les Mandingues, la corruption du nom arabe _Ali_ ; cette
+indication est assurément inexacte : Ali ne se transforme pas au Soudan
+en « Ouali », qui d’ailleurs est donné quelquefois comme nom ou surnom
+par les musulmans avec son sens arabe de « saint » ; les traditions
+indigènes au reste mentionnent toujours le successeur de Soundiata sous
+le nom de Mansa-Oulé.]
+
+[Note 163 : 1er vol., pages 292 et 293.]
+
+[Note 164 : Ce cheikh fut rencontré par Ibn-Khaldoun en Egypte en
+1393-94. Entre autres choses, il dit au célèbre historien arabe que le
+vrai nom des « Tekrouriens » de Gao était _Zaghaï_ (pour Songaï) et
+celui des gens du Mali _Ankaria_ (vraisemblablement pour _Ouangaria_,
+forme plurielle arabisée du mot « Ouangara »).]
+
+[Note 165 : Rien n’indique que cette localité ait été celle du même nom
+qui est actuellement l’une des villes principales de la Guinée
+Française, mais la chose n’est pas impossible.]
+
+[Note 166 : On a écrit parfois _Konkour-Moussa_ : cette leçon fautive
+provient d’une erreur de copiste ou d’une mauvaise lecture des textes
+arabes, l’_n_ final et l’_r_ se confondant facilement dans l’écriture
+arabe.]
+
+[Note 167 : D’après Sa’di, Kankan-Moussa aurait laissé au Touat beaucoup
+de ses gens, qui avaient été atteints en route d’une maladie du pied
+appelée dans leur langue _touât_, d’où le nom que prit par la suite
+cette oasis. Cette étymologie ne paraît pas très vraisemblable, le nom
+du Touat étant probablement d’origine berbère et antérieur à l’époque de
+Kankan-Moussa. Je dois cependant faire observer qu’il existe dans la
+langue mandingue (dialecte banmana) un mot _touato_ signifiant
+« boîteux ».]
+
+[Note 168 : L’histoire de cet emprunt ou plutôt de son remboursement est
+assez curieuse. Lorsque Kankan-Moussa fut de retour à Mali, Siradj-ed-
+Dine y envoya un messager dans le but de recouvrer sa créance. Ce
+messager étant demeuré à Mali, pour des motifs restés inconnus, Siradj-
+ed-Dine partit lui-même, accompagné de son fils, et arriva à Tombouctou,
+où il logea chez le poète Es-Sahéli. Le malheureux mourut la nuit même
+de son arrivée. Le bruit courut qu’il avait été empoisonné sur l’ordre
+de l’empereur, mais son fils protesta contre ces accusations, faisant
+remarquer qu’il avait mangé des mêmes mets que son père et n’avait pas
+été indisposé. Le fils de Siradj-ed-Dine atteignit ensuite Mali, reçut
+de Moussa les sommes prêtées autrefois par son père, et retourna en
+Egypte.]
+
+[Note 169 : En réalité les ruines actuelles sont celles d’un bâtiment
+construit au XVIe siècle en remplacement de celui qu’avait élevé Es-
+Sahéli.]
+
+[Note 170 : C’est-à-dire probablement un métis de Soninké de Tichit
+(Voir 1er vol., page 220).]
+
+[Note 171 : D’après Ibn-Batouta. L’épithète de _Ouangarati_ signifie
+« natif du Ouangara ».]
+
+[Note 172 : Takedda était située entre Gao et Agadès, à 70 étapes au
+Sud-Ouest de Ouargla d’après Ibn-Khaldoun.]
+
+[Note 173 : _Histoire des Berbères_, trad. de Slane, livre III, p. 288.
+De Slane propose de lire _Massîn_ au lieu de _mebstîn_ et pense qu’il
+est fait allusion aux villes sahariennes habitées par des Massîn. Je
+croirais plus volontiers que _mebstîn_ est une forme dérivée du mot
+persan _boustân_ « jardin », passé dans la langue arabe, et qu’il
+convient de le traduire par « les villes entourées de jardins, les
+oasis ».]
+
+[Note 174 : Ibn-Batouta, né en 1303, était Berbère d’origine. Il fut
+chargé en 1352 par Abou-Inân, sultan de Fez, de visiter le pays des
+Noirs et accomplit sa mission avec d’autant plus de succès qu’il avait
+voyagé auparavant durant 25 ans en Egypte et dans toute l’Asie jusqu’en
+Chine. Ses notes de voyage furent revues par Ibn-Djozaï de Grenade et la
+rédaction en fut achevée vers 1355. Lui-même mourut en 1377-78.]
+
+[Note 175 : _Kharité_ est le nom soninké de l’huile tirée des fruits
+d’un arbre appelé _khari_ par les Soninké, _karéhi_ par les Peuls et
+_sé_ ou _syé_ par les Mandingues.]
+
+[Note 176 : « Miel » se dit _li_ en mandingue.]
+
+[Note 177 : Ce qu’Ibn-Batouta appelle _assîda_ est le _tô_ des Banmana
+et des Malinké, c’est-à-dire une sorte de pâte de farine cuite et
+servant d’aliment principal.]
+
+[Note 178 : Sans doute Dioura.]
+
+[Note 179 : Très probablement la rivière qui se jette dans le Niger près
+et à l’Est de Niamina et à laquelle Barth donne ce même nom.]
+
+[Note 180 : _Douga_ est le nom d’une espèce de vautour et aussi celui
+d’un génie, chez les Banmana et les Malinké, et est souvent donné comme
+prénom à des hommes.]
+
+[Note 181 : Il s’agit de l’instrument répandu dans toute l’Afrique
+Noire, appelé en mandingue _balan_ ou _bala_ et connu des Européens sous
+le nom de « balafon ».]
+
+[Note 182 : _Bembé_ est le mot mandingue actuel signifiant « estrade ».]
+
+[Note 183 : Comparez les usages observés encore de nos jours chez les
+Mossi.]
+
+[Note 184 : Voir plus haut.]
+
+[Note 185 : _Dyéla_ est le pluriel arabisé de _dyêli_, qui est
+effectivement l’appellation mandingue des griots mais qui fait en
+réalité au pluriel _dyêli-lou_ ou _dyêlou_.]
+
+[Note 186 : Cet usage s’est conservé jusqu’à nous dans la plupart des
+pays du Soudan, ainsi d’ailleurs que presque tous ceux observés au XIVe
+siècle par Ibn-Batouta.]
+
+[Note 187 : Ibn-Batouta fait de cette rivière « un cours d’eau sortant
+du Nil ». Cette appréciation est justifiée par le fait que, au moment de
+la crue du haut Niger, les eaux du fleuve s’engouffrent dans la rivière
+de Niamina, qui devient ainsi un déversoir du Niger et cesse d’être un
+affluent.]
+
+[Note 188 : Ces « moustiques » sont probablement des tsétsé : on sait
+que ces mouches se montrent de préférence pendant le jour, tandis que
+les moustiques au contraire sont surtout à craindre la nuit.]
+
+[Note 189 : Le même chef de village raconta à Ibn-Batouta l’histoire
+d’un jurisconsulte arabe nommé Aboul-Abbas, qui avait reçu de Kankan-
+Moussa un cadeau de 4.000 _mitskal_ de poudre d’or et qui, ayant mis
+cette somme en sûreté dans le Mîma, avait cherché à faire croire qu’elle
+lui avait été volée, afin de s’en faire donner une autre par le prince ;
+celui-ci, ayant découvert la supercherie, exila Aboul-Abbas pendant
+quatre ans dans le pays des cannibales ; ces derniers ne mangèrent pas
+le jurisconsulte, n’ayant aucun goût pour la chair des Blancs.]
+
+[Note 190 : _Histoire des Berbères_, trad. de Slane, livre IV, p. 343 et
+344.]
+
+[Note 191 : Ben-Ouassoul rapporta à Ibn-Khaldoun que la ville de Mali
+était très étendue, très populeuse et très commerçante, que de
+nombreuses sources arrosaient les terres cultivées dont elle était
+environnée et qu’elle constituait un lieu de halte pour les caravanes
+provenant du Maghreb, de l’Ifrîkia et de l’Egypte.]
+
+[Note 192 : _Histoire des Berbères_, trad. de Slane, livre II, p. 115.
+Ce passage d’Ibn-Khaldoun est intéressant à plus d’un titre : il nous
+montre d’abord que la maladie du sommeil n’est pas une nouveauté au
+Soudan et que ses ravages devaient être aussi considérables au XIVe
+siècle qu’ils le sont de nos jours ; il est en outre de nature à nous
+rassurer sur les effets de cette maladie, dont la présence dans les pays
+nigériens depuis au moins cinq à six siècles ne semble pas avoir
+contribué de façon appréciable à dépeupler ces régions.]
+
+[Note 193 : Le texte du _Tarikh-es-Soudân_ semble faire de ces deux mots
+les titres des deux gouverneurs et c’est ainsi que M. Houdas l’a
+interprété dans sa traduction : cependant je serais plus disposé à
+croire que ce sont des noms de pays ou de chefs-lieux de province, ainsi
+qu’il paraît résulter d’un passage (pages 93 du texte et 155 de la
+traduction) où il est dit : « et ils atteignirent le pays (ou la ville)
+de Sangara-soma ». Le premier de ces mots peut signifier en mandingue
+« l’ensemble du pays du Sangaran » ou encore « le lieu des tornades » ;
+le second peut vouloir dire « le lieu des rochers » ou « la résidence du
+chef ».]
+
+[Note 194 : _Tarikh-es-Soudân_, p. 34 de la traduction.]
+
+[Note 195 : D’après M. Ch. Monteil, le Ouonzo de Sa’di correspondrait au
+Ouandiodougou du canton actuel de Saro ou Sarro.]
+
+[Note 196 : Ce voyageur, dans sa relation parue à Vicence en 1507, dit
+que l’or du Mali se transportait partie à _Cochia_ (Koukia ou Gounguia),
+sur la route du Caire et de Syrie, et partie à _Tombut_ (Tombouctou),
+d’où il allait soit à Tunis par le Touat soit au Maroc par _Hoden_ (le
+Hodh ou plutôt Ouadân).]
+
+[Note 197 : Jean II régna de 1481 à 1495. Après lui vinrent Emmanuel
+(1495-1521) et Jean III (1521-1557).]
+
+[Note 198 : Hassân-ben-Mohammed el-Ouazzân, plus connu sous le surnom de
+Léon l’Africain, voyagea au Soudan vers 1507, à l’âge de seize ans
+environ, et écrivit sa relation aux alentours de l’an 1520.]
+
+[Note 199 : C’est-à-dire 6.000 familles et non pas 6.000 habitants,
+comme l’écrit Dapper dans son interprétation du récit de Léon.]
+
+[Note 200 : Ou à Soua (Pondori).]
+
+[Note 201 : Peut-être faut-il interpréter ce raisonnement, rapporté par
+Sa’di, de la façon suivante : la résidence de Hamadou-Amina, simple
+campement, ne pouvait renfermer grand-chose à piller, tandis que le
+Bendougou comprenait quelques centres commerciaux où l’on pouvait
+espérer ramasser un butin appréciable.]
+
+[Note 202 : Farako était le chef-lieu ; le canton lui-même portait le
+nom de Fadougou, qui est encore celui d’un village situé à l’Est de
+Farako. Le Komino de Sa’di devait se trouver très près de l’emplacement
+du village actuel de Konou.]
+
+[Note 203 : Mambi Keïta, le dernier chef du Mandé descendant de
+l’ancienne famille impériale de Mali, est mort à Kangaba il y a quelques
+années : pour des motifs politiques, toute autorité a été enlevée à ses
+héritiers par l’administration française, et son successeur ne commande
+même plus le canton de Kangaba.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ =Le royaume peul du Massina[204]
+ (XVe au XIXe siècles)=
+
+
+ =I. — Dynastie des Diallo= (1400-1810).
+
+
+J’ai relaté ailleurs[205] l’arrivée de _Maga Diallo_ vers l’an 1400 dans
+le Diaga ; j’ai dit comment il avait reçu du gouverneur mandingue du
+Bagana l’investiture officielle d’_ardo_ ou chef des familles peules qui
+l’avaient suivi dans son exode du Kaniaga au Diaga. Son autorité ne
+tarda pas à s’étendre sur les Peuls d’autres clans (Bari principalement)
+qui vinrent peu après s’établir dans la même région et c’est ainsi que
+se fonda, au début du XVe siècle, le royaume peul du Massina, sous la
+suzeraineté de l’empereur de Mali.
+
+Ce nom de _Massina_ était celui d’une mare voisine de _Kéké_ ou Kékey,
+village situé sur le marigot de Dia, en aval de Dia ou Diaga et un peu
+au Nord-Est de Ténenkou. C’est auprès de cette mare que Maga Diallo
+établit sa résidence et c’est en raison de cette circonstance que les
+Peuls donnèrent le nom de Massina à cette province, jusque-là connue
+sous celui de Diaga ou Diagara. Par la suite, on fit usage des deux
+noms, en se servant de préférence du mot « Massina » pour désigner
+l’habitat des Peuls et leur royaume ; plus tard, lorsque ce dernier prit
+de l’extension et déborda vers l’Est, d’abord entre le marigot de Dia et
+le Niger, puis sur la rive droite de ce fleuve lui-même, le mot
+« Massina » prit une extension correspondante, tandis que « Diaga »
+continua à désigner plus spécialement la région de Dia ou Diaga et la
+rive gauche du marigot de même nom.
+
+Maga Diallo mourut vers 1404. Le pouvoir se transmit dans sa famille
+jusqu’au début du XIXe siècle ; en réalité, l’autorité de l’_ardo_ du
+Massina ne s’étendait que sur les Peuls et leurs Rimaïbé, tous plus ou
+moins nomades, tandis que les Noirs sédentaires — Soninké et Bozo —
+relevaient directement du gouverneur du Bagana ou du chef de Dienné,
+selon l’endroit qu’ils habitaient. Ce n’est guère qu’au siècle dernier,
+sous la dynastie des Bari, que le Massina devint un véritable Etat
+compact, réunissant sous un même sceptre tous les habitants du pays,
+Peuls et Nègres, nomades et sédentaires.
+
+De 1400 à 1494, le royaume peul du Massina fut vassal de l’empire de
+Mali. Les princes qui s’y succédèrent durant cette période, après Maga
+Diallo, furent : son fils aîné _Bouhima_ ou Ibrahim (1404-24) ; son
+second fils _Alioun_ (1424-33) ; _Kanta_, fils aîné de Bouhima
+(1433-66) ; _Alioun II_, second fils de Bouhima (1466-80), et _Nia_ ou
+Aniaya, fils de Kanta (1480-1510).
+
+Le _Tarikh-es-Soudân_ nous donne quelques renseignements, surtout
+généalogiques, sur ces premiers rois du Massina. Outre Bouhima et
+Alioun, Maga Diallo avait eu de sa première femme, Demmo, fille de
+Niadel ou Guédal, trois autres fils : Demba, Kouba et Harendi ; d’une
+seconde femme, il avait eu Nialel, et, d’une troisième nommée Bindo, il
+avait eu encore deux fils : Hamadi et Samba. Bouhima épousa d’abord
+Yédenké, dont il eut un fils nommé Makiba ou Nankaba, ensuite Kaffo,
+dont il eut Kanta et Alioun II, et enfin Tiddo ou Teddi, dont il eut un
+dernier fils nommé Hamadi. Kanta épousa une femme de la tribu des
+Sangaré, nommée Safo Daramé, dont il eut six fils : Diâdié, Nia ou
+Aniaya, Demba-Dondi, Yoro, Lambourou et Kania ; d’une autre femme nommée
+Bounga, il eut un septième fils, Maka.
+
+ DELAFOSSE Planche XXII
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 43. — Une danse Tombo, à Bandiagara.]
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 44. — Danseurs Tombo, à Bandiagara.]
+
+Kanta périt dans un combat contre les Zaghrâna[206], qui furent
+vainqueurs des Peuls. C’est sous le règne de son successeur Alioun II
+que le Massina fut attaqué par Sonni Ali-Ber, empereur de Gao, qui fut
+repoussé et défait par les Peuls du Borgou ou Massina central (entre le
+marigot de Dia et le Niger) ; c’est vers la fin du règne du même _ardo_
+que le pays fut traversé et ravagé par l’armée mossi de Nasséré dans sa
+marche sur Oualata : d’après Sa’di, Alioun II aurait infligé une défaite
+aux Mossi.
+
+Sous le règne de Nia ou Aniaya, le Massina tout entier fut annexé à
+l’empire de Gao, en 1494, par Omar Komdiago, frère et lieutenant du
+premier _askia_ Mohammed Touré. Les Peuls n’acceptèrent pas cette
+annexion de gaieté de cœur et demeurèrent, autant qu’ils le purent,
+fidèles à l’empereur de Mali. C’est ainsi que, comme nous l’avons vu,
+sous le commandement de _Demba-Dondi_, l’un des frères de Nia ou Aniaya,
+ils aidèrent Ousmana, gouverneur mandingue du Bagana, à résister à
+l’askia en 1498-99 ; mais ils furent vaincus comme Ousmana lui-même,
+Demba fut tué et les rois peuls du Massina furent désormais vassaux de
+l’empire de Gao. C’est vers l’an 1500, après la défaite de son frère
+Demba par Mohammed Touré, que le roi Nia quitta Kéké et transporta sa
+résidence dans le Guimbala, près du lac Débo[207]. D’une façon générale,
+les rois de la dynastie des Diallo habitèrent tantôt sur la rive gauche
+du marigot de Dia (soit à ou près de Kéké, soit à ou près de Ténenkou),
+tantôt entre ce marigot et le Niger, ou encore à Soï, entre le Niger et
+le Bani.
+
+Le successeur de Nia Diallo fut _Soudi_ ou Saouadi, petit-fils de
+Bouhima par Diâdié ; il régna de 1510 à 1539. A sa mort, son fils _Ilo_
+et _Hamadou-Siré_, fils de Nia, se disputèrent le pouvoir ; le litige
+fut porté devant l’askia Issihak I, qui décida de s’en remettre à la
+volonté du peuple ; mais les gens du Massina se divisèrent en deux
+fractions et en vinrent aux mains : Ilo attaqua son rival et le chassa
+du pays ; aidé par les Sangaré, Hamadou-Siré rentra au Massina, fut
+défait de nouveau et alla à Gao implorer l’aide de l’askia. Celui-ci
+invita Ilo à venir lui parler et le fit tuer sur la route : Ilo avait
+régné un an (1539-40)[208].
+
+_Hamadou-Siré_ (1540-43) lui succéda et fut déposé, au bout de quatre
+ans de règne, par Issihak I, qui fit nommer à sa place _Hamadou-Poullo_,
+frère d’Ilo. Ce dernier s’étant mis à persécuter beaucoup de familles
+qui appartenaient comme lui au clan des Dialloubé et ayant obligé
+plusieurs d’entre elles à quitter le Massina, Issihak I lui enleva le
+pouvoir l’année suivante (1544) et le confia à son neveu _Boubou-Ilo_
+(Boubou fils d’Ilo), qui régna de 1544 à 1551. C’est sous le règne de
+Boubou-Ilo, en 1550, que les Peuls de la région de Nampala, sous la
+conduite de Diâdié Toumané, se révoltèrent contre l’askia Daoud, qui
+venait de monter sur le trône ; Daoud leur infligea une sanglante
+défaite et fit sur eux de nombreux prisonniers, dont des griots de la
+caste des Mabbé ou Maboubé.
+
+Après Boubou-Ilo régnèrent _Ibrahim-Boye_ (1551-59) et _Boubou-Mariama_
+(1559-83), tous les deux fils de Hamadou-Poullo. Ibrahim-Boye mourut à
+Dienné, au moment où l’askia Daoud y passait en revenant de son
+expédition au Mali (1558-59). En 1582, vers la fin d’un règne de vingt-
+quatre ans, Boubou-Mariama[209] voulut se distinguer par un coup
+d’audace : il attaqua sur le Niger — ou sur l’un de ses bras — et pilla
+une embarcation qui ramenait de Dienné vers Gao El-hadj Mohammed, fils
+de l’askia Daoud et son futur successeur ; Mohammed-Bengan, autre fils
+de Daoud et chargé alors des fonctions de gouverneur du Gourma, marcha
+aussitôt sur le Massina, ravagea le pays et massacra un grand nombre
+d’habitants, dont beaucoup de lettrés musulmans. Boubou-Mariama se
+réfugia à _Fi_, entre Kobikéré et Kokry, puis revint au Massina après le
+départ de Mohammed-Bengan. Lorsqu’El-hadj Mohammed (Mohammed III)
+succéda à son père à la fin de la même année (1582), Boubou-Mariama
+refusa de faire acte de soumission entre ses mains. Nous avons vu
+comment il fut arrêté en 1583, sur l’ordre de l’askia, et emmené à Gao,
+et comment, malgré l’offre de Mohammed III de lui rendre son royaume, il
+préféra demeurer à la cour de son ancien ennemi.
+
+Il fut remplacé au Massina par _Hamadou-Amina_, fils de Boubou-Ilo
+(1583-1603). Ce prince fut contemporain de l’écrasement de l’askia
+Issihak II par les Marocains (1591) ; son prédécesseur Boubou-Mariama,
+qui vivait encore à ce moment et avait suivi l’armée de l’askia à
+Tondibi, fut tué dans la mêlée. Les pachas de Tombouctou remplacèrent
+désormais les empereurs de Gao comme suzerains du Massina, mais leur
+suzeraineté fut plus nominale et plus précaire que ne l’avait été celle
+de ces derniers. C’est ainsi qu’en 1598 Hamadou-Amina se révolta
+ouvertement contre les autorités marocaines ; le caïd Moustafa-et-
+Tourki, partant de Tendirma, marcha sur le Massina à la tête de 700
+soldats marocains et songaï et joignit l’_ardo_ près de Diaga en un
+endroit appelé _Touloufina_. Hamadou avait avec lui un grand nombre
+d’alliés banmana ; se sentant malgré cela en état d’infériorité, il
+s’enfuit avec ses Peuls, laissant les Banmana aux prises avec l’armée du
+caïd. Celle-ci cerna les Banmana, en tua un grand nombre et s’empara de
+la famille de leur chef, qui fut emmenée captive à Dienné. Après s’être
+débarrassé des Banmana, Moustafa se mit à la poursuite de Hamadou-Amina,
+qu’il n’abandonna qu’en arrivant dans le Kaniaga ; l’_ardo_ s’enfuit
+jusqu’à Diara (près Nioro), tandis que le caïd revenait vers le Massina
+en passant par Koukiri ou Kokry, où se trouvait alors le gouverneur de
+la province du Karadougou. Arrivé en face de _Ténenkou_, sur la rive
+droite du marigot de Dia, Moustafa héla les habitants de cette ville,
+leur demandant de lui envoyer des pirogues pour traverser le fleuve ;
+les gens de Ténenkou obtempérèrent à cet ordre : aussitôt débarqué sur
+la rive gauche, le caïd attaqua Ténenkou et s’en empara. Le futur pacha
+Ali-ben-Abdallah, qui se trouvait à côté de Moustafa durant l’assaut,
+fut blessé d’une flèche empoisonnée par les assiégés, mais il guérit
+grâce à des vomissements provoqués par la fumée de tabac. Moustafa fit à
+Ténenkou[210] de nombreux prisonniers qu’il emmena à Tombouctou ; il
+devait, peu après le retour de son expédition, être assassiné à Kabara
+sur l’ordre de Djouder (juillet 1598). Avant de quitter le Massina,
+Moustafa y avait installé comme roi, en remplacement de Hamadou-Amina,
+un prince de la famille royale nommé _Hamadi-Aïssata_.
+
+Lorsque Hamadou-Amina apprit la mort du caïd Moustafa, il quitta Diara
+et retourna au Massina, où il fit sa rentrée en 1599, puis il reprit le
+commandement des mains de Hamadi-Aïssata. La même année, il prêta son
+concours à Mamoudou III, empereur de Mali, pour attaquer Dienné : j’ai
+dit comment les Marocains, qui étaient conduits par Moustafa-el-Fîl et
+un Portugais nommé Abdelmalek, eurent le dessus, et comment Hamadou-
+Amina se replia à Soï (entre Dienné et Mopti), à moins que ce ne fût à
+Soua, dans le Pondori. Tandis que, quelque temps après, le caïd Slimân-
+Chaouch revenait d’une expédition au Bendougou, Hamadou-Amina l’attaqua
+sur les bords du Bani, en face de Tié, et lui infligea une si sévère
+défaite que les Marocains traitèrent avec lui et lui promirent de
+respecter désormais le territoire formant son royaume.
+
+_Boubou-Aïssata_, dit Niamé, fils de Hamadou-Amina, succéda à son père
+et régna de 1603 à 1613. Après lui vint _Bourahima-Boye_, son frère
+(1613-25), qui eut comme successeur _Silamaga-Aïssata_, frère de père et
+de mère de Boubou-Aïssata ; Silamaga régna seulement deux ans (1625-27)
+et fut, d’après Sa’di, un prince juste et énergique.
+
+_Hamadou-Amina II_, fils de Boubou-Aïssata, monta sur le trône en
+1627[211]. Lorsque, l’année suivante, le pacha Ali-ben-Abdelkader prit
+le commandement à Tombouctou, il fit ordonner à Hamadou-Amina II de
+venir recevoir de ses mains l’investiture officielle. L’_ardo_ refusa.
+Aussi, en 1629, Ali-ben-Abdelkader entreprit une expédition contre le
+Massina ; mais les Peuls se dérobèrent, n’acceptant pas le combat et
+fuyant devant les Marocains pour revenir ensuite les attaquer sur leurs
+derrières. Le pacha se fatigua bientôt de cette campagne inutile et
+revint à Tombouctou. De là, il envoya un message à Hamadou-Amina II pour
+l’aviser qu’il le reconnaissait officiellement comme roi du Massina et
+l’autorisait à percevoir l’impôt ; Sa’di, l’auteur du _Tarikh-es-
+Soudân_, qui se rendit au Massina cette même année (1629) pour aller
+visiter un de ses amis, le cadi Samba, eut l’occasion de voir Hamadou-
+Amina II au moment où il venait de recevoir le message du pacha.
+
+En 1634, Hamadou-Amina se transporta à Dienné sous prétexte d’aller y
+chercher un captif évadé et, se jouant de deux caïds marocains envoyés
+pour l’arrêter, il arriva jusqu’à la ville, posa sa main sur les
+remparts et repartit sans qu’on osât l’inquiéter. Dix ans après, le
+pacha Mohammed-ben-Mohammed dirigea contre lui une expédition, avec le
+concours de son vassal l’askia du Nord El-hadj et celui de la garnison
+de Dienné ; l’armée marocaine essuya d’abord une sanglante défaite, le
+20 mai 1644, du côté de Soï, mais, le lendemain, ce fut au tour de
+Hamadou-Amina d’être mis en déroute. L’_ardo_ se replia sur Kéké et les
+débris de son armée se sauvèrent dans le pays des Banmana, pensant y
+trouver un refuge ; mais les Banmana, pour se venger des nombreux actes
+de brigandage auxquels les Peuls se livraient habituellement sur leur
+territoire, s’emparèrent de tout ce qui tomba entre leurs mains, hommes
+et biens. Cependant le pacha avait fait demander aux chefs du Sana
+(Sansanding) et du Fadougou (Farako) d’arrêter Hamadou-Amina : ces deux
+chefs armèrent treize pirogues, s’embarquèrent à Nakry le 12 juillet
+1644, descendirent le Niger, puis le marigot de Diaga, et rencontrèrent
+l’_ardo_ à Kéké. Ce dernier leur ayant demandé ce qu’ils venaient faire
+au Massina, les deux chefs se troublèrent et, sans oser aucune tentative
+pour s’emparer de la personne du roi, ils lui dirent qu’ils allaient à
+Tombouctou saluer le pacha ; Hamadou-Amina les engagea à n’en rien
+faire, mais, comme ils semblaient persister dans leur projet, il les
+laissa aller et leur donna même des vaches en cadeau. Continuant leur
+chemin, ils rencontrèrent à Karan (rive gauche du marigot de Dia, à
+hauteur de Kakagnan) l’armée du pacha ; celui-ci accueillit les deux
+chefs avec bienveillance, malgré l’échec de leur mission ; puis il
+prononça la déchéance de Hamadou-Amina II et nomma à sa place, comme roi
+du Massina, son cousin _Hamadi-Fatima_, fils de Bourahima-Boye ; ensuite
+il renvoya les chefs du Sana et du Fadougou, en les chargeant de nouveau
+de s’emparer de Hamadou-Amina. Mais ce dernier, ayant eu connaissance de
+leurs desseins, s’était réfugié à Fi (près Kobikéré) et la flottille
+ennemie ne le trouva plus à Kéké. Après être passés à Diaga, les chefs
+du Sana et du Fadougou, étant arrivés à hauteur de Fi, envoyèrent un
+émissaire au chef de ce village pour l’engager à chasser de chez lui
+Hamadou-Amina et à le capturer si possible. Le chef de Fi déclara donc à
+l’_ardo_ en fuite qu’il ne pouvait pas lui accorder plus longtemps
+l’hospitalité, mais il ne lui fit aucun mal, et Hamadou-Amina put
+retourner au Massina, rassembler ses partisans, mettre en déroute ceux
+de Hamadi-Fatima et reprendre le pouvoir (18 septembre 1644) : il le
+conserva jusqu’à sa mort, qui eut lieu en 1663, après trente-six ans
+d’un règne glorieux mais souvent agité.
+
+Nous ne possédons que fort peu de renseignements sur ses successeurs,
+qui furent : _Alioun III_, frère de Hamadi-Fatima (1663-73), _Gallo-
+Haoua_ (1673-75), _Gourori_, fils du précédent (1675-96), _Guéladio_
+(1696-1706), _Guidado_, neveu du précédent (1706-61), _Hamadou-Amina
+III_, fils de Guidado (1761-80), _Ya-Gallo_ (1780-1801) et _Hamadi-
+Dikko_ ou Gourori II, fils de Ya-Gallo (1801-1810). Tous furent plus ou
+moins vassaux, non plus des pachas de Tombouctou, qui n’existaient plus
+depuis 1670 environ en tant qu’autorité constituée, mais des empereurs
+banmana de Ségou[212].
+
+Hamadi-Dikko fut le dernier roi de la dynastie des Diallo, qui avait
+ainsi exercé la suprématie au Massina durant plus de quatre cents ans.
+Bien que nous n’ayons pas d’indications précises à cet égard et que
+quelques-uns des princes de cette dynastie portent des prénoms
+musulmans, il semble bien qu’aucun d’eux n’ait professé l’islamisme : ce
+fut, en tout cas, la raison qu’invoqua Sékou-Hamadou, fondateur de la
+dynastie des Bari, pour s’emparer du pouvoir, ainsi que nous l’allons
+voir à l’instant.
+
+
+ =II. — Dynastie des Bari= (1810-1862).
+
+
+Les Peuls du Massina appartiennent à un certain nombre de familles
+réparties en plusieurs clans, ainsi que j’ai eu l’occasion de le dire.
+Au début de leur organisation, le clan _Diallo_ ou des Dialloubé avait
+le pas sur les autres, et c’est ainsi que Maga Diallo put s’emparer du
+commandement et que ses descendants le conservèrent durant quatre
+siècles. Le clan le plus puissant après celui des Dialloubé était le
+clan des _Daébé_, qui est connu également sous les noms de _Bari_ et
+_Sangaré_ et qui correspond au clan toucouleur des _Si_ et au clan mandé
+des _Sissé_[213]. On a vu qu’à plusieurs reprises les Bari ou Sangaré
+avaient pris le parti des ennemis du Massina contre les rois dialloubé.
+
+A la fin du XVIIIe siècle vivait à Yogoumsirou près d’Ouromodi (Massina
+central) un pieux musulman originaire du Fitouka (région à l’Est de
+Niafounké), qui appartenait au clan peul des Bari et était appelé
+_Hamadou-Lobbo_ ou Ahmadou-Lobbo[214], parce qu’il avait pour mère une
+femme nommée Lobbo, ou encore Hamadou-Boubou, parce que son père
+s’appelait Boubou. Hamadou-Lobbo avait eu à Malangal ou Maréval (Massina
+central) un fils auquel il donna le même nom qu’il portait lui-même et
+qu’on appela pour cette raison _Hamadou-Hamadou-Lobbo_, c’est-à-dire
+« Hamadou fils de Hamadou fils de Lobbo » ; lorsque, plus tard, ce fils
+reçut le surnom de _Sékou_ ou « vénérable » (corruption du mot arabe
+_cheikh_), on l’appela _Sékou-Hamadou_, c’est-à-dire « Sékou fils de
+Hamadou »[215].
+
+Sékou-Hamadou, après avoir été instruit par son père à Yogoumsirou, se
+mit à voyager. Il accompagna en 1800 Ousmân-dan-Fodio dans ses
+expéditions en pays haoussa et, au retour, vint s’établir dans un hameau
+peul voisin de Dienné et nommé Nonkama. Les Arma de Dienné l’en ayant
+expulsé, il alla se fixer à Sono, dans le Sébéra, pays d’origine de sa
+mère Fatimata, et y fonda une école. Ses _talibé_ ou disciples s’étant
+rendus un jour au marché de Siman, près et au Nord de Dienné, un fils de
+Hamadi-Dikko, l’_ardo_ du Massina, leur chercha dispute et confisqua
+leurs couvertures ; ils vinrent se plaindre à Sékou-Hamadou, qui leur
+conseilla de tuer le fils de l’_ardo_, ce que firent les _talibé_.
+Alors, pour fuir la colère de Hamadi-Dikko, Sékou-Hamadou alla s’établir
+auprès de Soï.
+
+Cependant l’_ardo_, effrayé des agissements et de la renommée
+grandissante de Sékou-Hamadou, implora contre ce dernier l’aide de _Da_,
+alors empereur de Ségou et suzerain du Massina. Da ordonna à l’un de ses
+généraux, nommé Fatouma-Séri, d’aller s’emparer de la personne du
+cheikh ; arrivé à Dotala (près et au Nord-Est de Dienné), Fatouma-Séri
+comprit que Sékou-Hamadou, dont la réputation de science et de vertu
+était déjà considérable, constituait un adversaire sérieux ; il fit
+occuper la rive du Niger par les guerriers de l’_ardo_ et celle du Bani
+par Galadio, chef du Kounari (pays de Kouna, entre Mopti et Sofara).
+Puis il marcha sur Soï à la tête de l’armée banmana. Sékou-Hamadou
+proclama alors la guerre sainte, marcha au devant de Fatouma-Séri,
+battit ses troupes près de Soï et les repoussa jusqu’à Yari, à côté de
+Dotala, où elles se fortifièrent. On prétend que le cheikh n’avait à sa
+disposition que quinze cavaliers, mais que, ayant fait rassembler un
+grand troupeau de bœufs, il fit recouvrir ces animaux de guenilles
+auxquelles on mit le feu et les lâcha ensuite sur les Banmana, parmi
+lesquels les bœufs, affolés par la douleur, jetèrent le désarroi et la
+panique. Fatouma-Séri, en apprenant qu’il s’était ainsi laissé jouer par
+son adversaire, se tua de honte et de dépit ; quant à ses guerriers, ils
+se dispersèrent, et c’est à partir de cet événement que l’empire de
+Ségou perdit la tutelle qu’il avait jusque-là exercée, depuis 1670
+environ, sur le Massina.
+
+Sékou-Hamadou avait envoyé deux de ses frères auprès de Ousmân-dan-
+Fodio, empereur de Sokoto, pour solliciter sa bénédiction et lui
+demander des drapeaux ; ces drapeaux arrivèrent au moment de la déroute
+de Fatouma-Séri et ne contribuèrent pas peu à fortifier le prestige dont
+jouissait déjà le cheikh. Il en profita pour imposer fortement son
+autorité à tout le Sébéra, où il plaça l’un de ses Rimaïbé, Sanoussi
+Sissé, comme gouverneur. Les Peuls de la région, heureux en somme de
+l’occasion qui s’offrait à eux d’échapper au joug des Banmana, firent
+leur soumission à Sékou-Hamadou et lui livrèrent la personne de Hamadi-
+Dikko, le dernier _ardo_ du Massina (1810). Sékou-Hamadou en effet
+répudia ce titre d’_ardo_ (guide, conducteur, chef de migration ou de
+tribu nomade), qui lui paraissait trop modeste, et prit celui d’_amirou-
+l-moumenîna_ (prince des Croyants). Cependant, il installa son neveu
+Bokar-Amina à Ténenkou, avec le titre d’_amirou_ tout court
+(commandant), en lui donnant le gouvernement du Massina occidental et en
+en faisant en quelque sorte le successeur local de Hamadi-Dikko.
+
+Les habitants de Dienné, fervents musulmans et surtout marchands avisés,
+toujours du parti du plus fort, firent leur soumission au cheikh, qui
+envoya des représentants dans la ville pour y exercer l’autorité en son
+nom. Mais les Arma, descendants des derniers caïds marocains, qui
+avaient remplacé ces derniers dans le commandement de la ville et de ses
+environs, ne voulurent pas supporter ces maîtres qu’on leur imposait
+malgré eux et les massacrèrent. Sékou-Hamadou vint alors mettre le siège
+devant Dienné, qui se rendit au bout de neuf mois avec d’autant plus de
+facilité que, à part les Arma, tous ses habitants étaient favorables au
+cheikh. Une fois maître de Dienné, Sékou-Hamadou traversa le Bani et se
+rendit dans le Kounari pour y fixer sa résidence ; Galadio, mécontent,
+alla à Tombouctou pour implorer le secours des Bekkaï, lesquels
+formaient la principale famille des Kounta et détenaient alors la
+suprématie politique à Tombouctou. Les Bekkaï refusèrent de donner leur
+appui à Galadio qui, après deux ans de lutte, fut définitivement battu
+par Sékou-Hamadou et alla, avec ses partisans, se réfugier au Yagha,
+entre Dori et Say, où son fils Ibrahim jouissait encore d’une réelle
+autorité vers la fin du XIXe siècle.
+
+Sékou-Hamadou fonda alors dans le Kounari, sur la rive droite du Bani et
+au pied des montagnes du Pignari, entre Kouna et Sofara, un village
+qu’il appela _Hamdallahi_ (glorification de Dieu) et dont il fit sa
+capitale (1815). C’est là qu’il reçut la visite d’El-hadj-Omar, vers
+1838, lorsque ce dernier revenait de La Mecque ; Sékou-Hamadou lui
+prédit, dit-on, qu’il serait un grand prince mais périrait
+misérablement.
+
+Une fois solidement installé à Hamdallahi, il organisa ses Etats[216],
+les partagea en provinces, mit dans chaque province un gouverneur et un
+cadi, établit des impôts et une sorte de service militaire. Les impôts
+consistaient principalement en une dîme sur les récoltes : un dixième de
+la dîme formait la solde du percepteur, un cinquième revenait au roi et
+le reste servait à payer le chef de province, à entretenir le contingent
+militaire et à secourir les indigents. On percevait en outre un impôt en
+nature sur les troupeaux, impôt dont le montant était dépensé par le roi
+en frais de représentation : le taux était d’un taureau sur trente, une
+vache sur quarante, un mouton sur quarante et une chèvre sur cent. De
+plus, Sékou-Hamadou institua une sorte d’impôt somptuaire, qui
+consistait à prélever le quarantième de la fortune monnayée des gens
+riches (or et cauries) et le quarantième de leur provision de sel. A la
+fête de la rupture du jeûne, chaque chef de famille payait un
+_moudd_[217] de mil par adulte, dont un cinquième revenait au roi, le
+reste étant affecté au personnel des mosquées et aux indigents. Les
+serfs devaient aussi une contribution en mil ou en riz pour la
+nourriture de l’armée. Tous ces impôts étaient annuels.
+
+En dehors des impôts existait la taxe de l’_oussourou_ ou du dixième des
+marchandises importées de l’extérieur et vendues dans le royaume. Quant
+au butin fait à la guerre, une fois diminué d’un cinquième qui servait à
+payer le chef de la colonne et à racheter les prisonniers, il était
+partagé entre les guerriers à raison d’une part par fantassin et de deux
+parts par cavalier. Pour son alimentation et celle de sa cour et des
+hôtes de passage, le roi se réservait dans chaque province des terrains
+qui étaient cultivés par les Rimaïbé attachés à la couronne.
+
+Chaque village devait fournir un contingent militaire divisé en trois
+fractions qui étaient appelées à tour de rôle ; mais, en cas de
+nécessité, elles pouvaient être appelées toutes les trois à la fois. On
+faisait généralement une expédition militaire ou une razzia tous les
+ans, au moment de la saison sèche ; pendant la durée de l’opération, les
+guerriers recevaient une indemnité de vivres en grains ou en cauries. Il
+y avait cinq généraux : le général en chef ou _amirou mawngal_ résidait
+à Dienné et campait durant la saison sèche au Pondori, d’où il
+surveillait les Banmana ; trois généraux résidaient à Hamdallahi pendant
+la saison des pluies : le reste du temps, l’un campait à Poromani (ou
+Foromana), sur la rive droite du Bani et à peu près en face de Dienné,
+pour surveiller les Minianka, un autre au Kounari pour surveiller les
+Tombo et les Mossi, et le troisième à Saréniamou, au Nord de Bandiagara,
+pour surveiller les Touareg et les Peuls de la Boucle ; un cinquième
+général résidait à Ténenkou et surveillait la frontière de l’Ouest :
+c’était le remplaçant local des anciens rois de la dynastie des Diallo.
+
+Dans chaque chef-lieu de canton et dans chacun des sept quartiers de
+Hamdallahi était un cadi jugeant les affaires civiles. Le grand cadi de
+Hamdallahi, entouré des cadis de quartier, connaissait des crimes et, en
+appel, de tous les jugements des cadis secondaires. On pouvait en
+appeler au roi des jugements du grand cadi ; lorsqu’il y avait
+divergence entre l’avis de ce dernier et celui du roi, on avait recours
+à l’arbitrage d’un jurisconsulte réputé. L’assemblée des jurisconsultes
+de la capitale formait auprès du roi une sorte de Conseil d’Etat.
+
+Sékou-Hamadou réussit à convertir à l’islam presque tous les Peuls, dont
+la plupart étaient encore païens au début du XIXe siècle, et même
+beaucoup de Banmana ; ces derniers d’ailleurs abandonnèrent presque tous
+l’islamisme après la chute de l’Etat toucouleur qui remplaça au Massina
+le royaume des Bari. Du temps de la domination des Diallo, le système de
+succession en usage dans le pays était le système de succession
+patriarcale : Sékou-Hamadou l’interdit et imposa à ses sujets la
+succession en ligne directe.
+
+Sékou-Hamadou régna de 1810 à 1844. Il avait étendu son autorité surtout
+du côté de l’Est, jusqu’aux premières montagnes des Tombo, et au Sud-
+Est, jusque vers le confluent de la Volta Noire et du Sourou. Au Nord
+son pouvoir s’exerçait depuis 1827 jusqu’à Tombouctou, où son influence
+néanmoins était contrebalancée par celle des Bekkaï et par celle des
+Touareg. C’est en 1826-1827 que Sékou-Hamadou avait conquis Tombouctou
+et en avait fait une dépendance du Massina ; lorsqu’il mourut, les
+habitants de la ville, qui détestaient les Peuls, firent appel à _El-
+Mokhtar Bekkaï_, qui résidait alors à Mabrouk : celui-ci intervint
+auprès des Touareg de la région et, grâce à leur concours et à celui de
+ses Kounta, il parvint à affranchir Tombouctou du joug du Massina et à
+en chasser la garnison peule (1844).
+
+_Hamadou-Sékou_, fils de Sékou-Hamadou, succéda à son père ; deux ans
+après son avènement, il faisait de nouveau accepter la suzeraineté du
+Massina par Tombouctou (1846), sans cependant réoccuper la ville ; grâce
+à une convention passée avec _El-Bekkaï_, frère d’El-Mokhtar, les
+susceptibilités des habitants purent recevoir satisfaction : il fut
+décidé que tous les fonctionnaires seraient des Songaï, à l’exception
+d’un percepteur peul qui assisterait le percepteur songaï dans le
+recouvrement de l’impôt à verser au roi du Massina.
+
+Hamadou-Sékou abdiqua en 1852 en faveur de son fils _Hamadou-Hamadou_,
+au détriment de ses frères Ba-Lobbo et Abdessâlem. Hamadou-Hamadou régna
+de 1852 à 1862 ; sa lutte avec El-hadj-Omar et sa défaite seront contées
+dans l’histoire de l’empire toucouleur. Qu’il me suffise de dire ici
+qu’El-hadj, après s’être emparé de Sansanding en 1860, puis de Ségou en
+1861, marcha contre Hamadou-Hamadou et prit Hamdallahi en 1862, après
+quoi il fit arrêter Hamadou-Hamadou près de Tombouctou et le fit mettre
+à mort. _Ba-Lobbo_ cependant continua la lutte contre les Toucouleurs et
+arriva même à se tailler dans la Boucle du Niger une sorte de royaume
+assez étendu, mais en réalité le royaume peul du Massina et la dynastie
+des Bari avaient pris fin avec l’entrée d’El-hadj-Omar à Hamdallahi. Le
+récit des difficultés que rencontrèrent dans le Massina El-hadj et ses
+successeurs, tant de la part des Bari et des Peuls en général que de
+celle des Bekkaï de Tombouctou, appartient à l’histoire de l’empire
+toucouleur plutôt qu’à celle du royaume peul.
+
+[Illustration : Carte 14. — Le royaume du Massina.]
+
+
+[Note 204 : L’histoire du royaume peul du Massina est intimement liée à
+celle de la domination marocaine à Tombouctou (ch. IX), à celle de
+l’empire banmana de Ségou (ch. X) et à celle de l’empire toucouleur
+d’El-hadj-Omar et de ses successeurs (ch. XI). Afin de ne pas me répéter
+trop souvent, j’ai omis dans le présent chapitre un certain nombre de
+détails que l’on trouvera dans les trois chapitres suivants.]
+
+[Note 205 : 1er vol., p. 228 et 229.]
+
+[Note 206 : Il est difficile de savoir quelle est exactement la
+population que Sa’di désigne par le terme de _Zaghrâna_ : tantôt il
+s’agit, semble-t-il, de Berbères (peut-être les Sakhoura actuellement
+vassaux des Kounta), tantôt le même mot paraît représenter des Soninké
+(peut-être ce mot devrait-il se lire _Diagharana_, « gens du Diaghara ou
+Diaga ») ou des Sorko.]
+
+[Note 207 : Guimbala (région de la grande eau) est le nom donné en
+mandingue à la région du Débo ; nos cartes portent ce mot au Nord du
+lac, mais il désigne aussi bien les rives ouest, sud et est que la rive
+nord.]
+
+[Note 208 : M. Ch. Monteil fait régner Ilo en 1520-21 : cette date me
+semble difficile à admettre puisque le _Tarikh-es-Soudân_, notre seul
+guide en la matière, fait intervenir dans la mort de ce prince l’askia
+Issihak I, lequel régna de 1539 à 1549. Pour le reste, j’ai adopté les
+dates données par M. Ch. Monteil toutes les fois qu’elles s’accordent
+avec les indications fournies par Sa’di.]
+
+[Note 209 : Ce nom indique que la mère de Boubou s’appelait Mariama. Les
+Peuls font suivre leur nom tantôt de celui de leur mère, tantôt de celui
+de leur père (par exemple Boubou-Ilo), tantôt d’un surnom (Hamadou-
+Poullo), indépendamment du nom de clan, qui se place toujours le dernier
+et qui, pour tous ces princes, est Diallo.]
+
+[Note 210 : Moustafa gardait rancune aux gens de Ténenkou parce qu’ils
+avaient, quelque temps auparavant, facilité le passage du fleuve à des
+Banmana qui allaient razzier le pays de Dienné. Le caïd de cette ville
+avait alors cherché à s’emparer de Ténenkou, mais avait été mis en
+déroute.]
+
+[Note 211 : Sa’di nous dit que ce prince régnait depuis 25 ans au moment
+où lui-même rédigeait son ouvrage, lequel fut écrit vers 1652 et
+complété ensuite en 1655.]
+
+[Note 212 : Je donne les noms et les dates des rois du Massina, de 1663
+à 1810, d’après la _Monographie de Djenné_ de M. Ch. Monteil.]
+
+[Note 213 : De là l’appellation de Sissé donnée couramment à la dynastie
+des Bari.]
+
+[Note 214 : Les noms Hamadou et Ahmadou, Hamadi et Ahmadi, Amadou et
+Amadi, sont au fond identiques : ce sont des déformations différentes du
+prénom arabe Ahmed. Généralement les Peuls transposent l’aspiration
+avant l’_a_ initial (d’où la prononciation Hamadou ou Hamadi), tandis
+que les Mandé la suppriment (d’où la prononciation Amadou ou Amadi) ;
+les lettrés qui se piquent de correction écrivent et prononcent
+Ahmadou.]
+
+[Note 215 : Les quatre personnages constituant la dynastie des Bari
+portant tous le même nom, Hamadou — qui est généralement chez les Peuls
+le nom donné à tous les fils aînés —, il importe de les distinguer les
+uns des autres en désignant toujours chacun d’eux par une expression qui
+ne puisse prêter à ambiguïté : c’est pourquoi j’ai adopté de préférence
+les appellations Hamadou-Lobbo, Sékou-Hamadou, Hamadou-Sékou et Hamadou-
+Hamadou, qui ont l’avantage d’être correctes et de ne pas donner lieu à
+confusion.]
+
+[Note 216 : Presque tous les détails concernant la vie et le règne de
+Sékou-Hamadou ainsi que l’organisation de son royaume ont été empruntés
+à la _Monographie de Djenné_ de M. Ch. Monteil ; on les retrouvera, bien
+plus développés, dans ce très remarquable travail (pages 265 à 276).
+J’ai utilisé aussi la monographie du Cercle de Bandiagara de M. J. de
+Kersaint-Gilly (1909).]
+
+[Note 217 : Mesure de capacité variant au Soudan entre un et trois
+litres.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE IX
+
+ =La domination marocaine à Tombouctou
+ (XVIe au XVIIIe siècles)=
+
+
+ =I. — Les pachas nommés par le sultan= (1591-1612).
+
+
+1o _Gouvernement du pacha Djouder_ (1591). — Nous avons laissé[218] le
+pacha Djouder au moment de son entrée à Tombouctou, le 30 mai 1591 ; le
+dernier empereur de Gao, Issihak II, en complète déroute, s’était
+réfugié dans l’intérieur de la Boucle, d’où il avait fait proposer à
+Djouder de lui remettre, pour le sultan Moulai Ahmed, cent mille pièces
+d’or et mille esclaves, en échange du rappel de l’armée marocaine à
+Marrakech. Lorsque le sultan reçut la lettre du pacha lui transmettant
+ces propositions, il entra dans une violente colère, prononça séance
+tenante la révocation de Djouder et envoya pour le remplacer, avec une
+escorte de 80 soldats, le pacha _Mahmoud-ben-Zergoun_ ; ce dernier avait
+ordre de chasser Issihak du pays des Nègres.
+
+2o _Gouvernement du pacha Mahmoud_ (1591-95). — Mahmoud arriva à
+Tombouctou le 17 août 1591, prit le commandement et fit tout d’abord
+construire des pirogues : Djouder lui avait dit en effet que c’était le
+manque d’embarcations qui l’avait empêché de poursuivre Issihak, le chef
+du port les ayant toutes emmenées lorsque l’_askia_ avait envoyé aux
+gens de Tombouctou l’ordre de passer sur la rive droite[219]. On fit
+deux grandes barques avec les arbres qui se trouvaient dans la ville et
+les portes des maisons ; ces barques furent mises à l’eau le 23 août et
+le 6 septembre 1591, et sans doute elles accompagnèrent l’armée de
+Mahmoud et servirent à transborder les troupes d’une rive à l’autre le
+cas échéant, bien que Sa’di ne précise pas ce point ; il est probable en
+tout cas que le gros de l’expédition prit la route de terre, car deux
+barques, même de grandes dimensions, n’auraient pu suffire à transporter
+l’armée.
+
+ DELAFOSSE Planche XXIII
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 45. — Kabara ; vue prise à bord d’un vapeur.]
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 46. — La pointe de Kabara.]
+
+Mahmoud, avec Djouder et toutes les troupes, quitta Tombouctou le 9
+septembre, campa hors des murs à l’Est de la ville, puis se mit
+définitivement en route le 21 septembre, fit halte à Moussa-bango, puis
+à Sihinga ; Issihak, venant de Bornou, s’était porté au devant des
+Marocains et Mahmoud le rencontra à Bamba, le 14 octobre 1591 : la
+bataille s’engagea près de Bamba, au pied de la colline de Diandian ou
+Zenzen ; Issihak fut vaincu, s’enfuit en pleine déroute vers le Dendi en
+longeant la rive droite du fleuve et alla se réfugier dans la région de
+Say. Mahmoud poursuivit les débris de l’armée songaï, qu’Issihak avait
+chargés de protéger sa fuite et avait laissés en partie du côté
+d’Ansongo, et il arriva à Gounguia ou Koukia, où il établit son camp. Il
+avait là avec lui environ quatre mille fusiliers, répartis en 174 tentes
+de 20 fusiliers chacune.
+
+Issihak envoya contre le pacha ses 1200 meilleurs cavaliers, commandés
+par le chef de la flottille, un Sorko nommé Laha, avec ordre d’attaquer
+Mahmoud par surprise. Mais Laha fut rejoint en route par le _balama_
+(maître du palais) _Mohammed-Gao_, frère d’Issihak, avec cent cavaliers,
+et, une dispute étant née entre les deux dignitaires au sujet de la
+prééminence, l’expédition n’eut pas lieu. Le chef de la flottille
+retourna auprès de son maître et les cavaliers de Mohammed-Gao
+proclamèrent ce dernier _askia_ en remplacement d’Issihak II, qu’ils
+déposèrent purement et simplement : c’est ainsi que se constitua le
+royaume songaï du _Dendi_ qui, comme nous le verrons, demeura
+indépendant des Marocains.
+
+Issihak accepta avec philosophie, mais non sans tristesse, sa déposition
+et se prépara à partir pour le Kebbi[220], renonçant à la fois à la
+couronne et à la lutte contre les Marocains : ses officiers mirent la
+main sur tous les emblèmes du pouvoir pour les remettre à Mohammed-Gao,
+et ils se séparèrent d’Issihak à Tara[221], en pleurant ainsi que lui.
+Abandonnant alors son projet de gagner le Kebbi, l’ancien empereur,
+accompagné de quelques rares fidèles, demeura sur la rive droite du
+Niger et se retira à _Tonfina_, chez les Gourmantché ; mais ceux-ci le
+mirent à mort ainsi que ses derniers partisans en mars-avril 1592.
+
+L’armée songaï se rangea tout entière sous les ordres de Mohammed-Gao,
+qui fut de nouveau et solennellement proclamé _askia_ et envoya libérer
+ses deux frères Moustafa et Nouha, qui avaient été internés au Dendi en
+1586 par l’_askia_ Mohammed-Bani. Mais ses autres frères ou parents
+passèrent aux Marocains. Se voyant ainsi abandonné d’une partie de ses
+proches, Mohammed-Gao dépêcha son secrétaire Bakari Lambaro au pacha
+Mahmoud, offrant de prêter serment d’obéissance au sultan du Maroc.
+L’armée de Mahmoud souffrait de la disette ; aussi le pacha accueillit
+favorablement les ouvertures de l’_askia_ et lui demanda des vivres.
+Mohammed-Gao fit moissonner tout le mil blanc qui se trouvait sur la
+rive gauche du Niger et le fit envoyer aux Marocains, puis il se prépara
+à partir pour Gounguia en vue d’aller faire sa soumission à Mahmoud. Ses
+ministres — et notamment le _hi-koï_ (chef de la flottille) Laha —
+voulurent le détourner de son dessein, par défiance des Marocains, mais
+Bakari Lambaro fut d’un avis contraire et ce fut lui qui, finalement,
+fut écouté. Lorsque l’_askia_ fut arrivé en vue du camp marocain, qui
+était établi à _Tintyi_, près de Gounguia, Mahmoud envoya au devant de
+lui quarante des principaux chefs de son armée, sans armes. Le _hi-koï_
+voulait qu’on les mît à mort, afin de jeter la désorganisation dans les
+troupes du pacha, mais le secrétaire Bakari s’y opposa, en jurant à
+Mohammed-Gao qu’il trouverait auprès de Mahmoud une sécurité absolue.
+L’_askia_ continua donc son chemin, précédé des chefs marocains. Le
+pacha avait fait préparer un repas dans sa tente et il y invita
+Mohammed-Gao et sa suite ; dès que le festin fut commencé, les gens de
+Mahmoud se précipitèrent sur l’_askia_ et ses lieutenants et les
+dépouillèrent de leurs armes. Les simples soldats de l’armée songaï,
+demeurés en dehors de la tente, prirent aussitôt la fuite ; les uns
+furent tués par les Marocains à coups de sabres ou de mousquets, les
+autres réussirent à s’échapper, notamment _Oumar Kato_, ancien
+lieutenant d’Issihak II, qui se sauva sur le cheval de Mohammed-Gao.
+Celui-ci fut mis aux fers, ainsi que le _hi-koï_, le _Gourman-fari_ et
+seize autres fonctionnaires, et tous furent expédiés à Gao, où le caïd
+Hammou-Barka, sur l’ordre de Mahmoud, les enferma dans une chambre de
+l’ancien palais impérial, dont il fit renverser les murs sur eux. Tous
+périrent ainsi, à l’exception du _hi-koï_, qui fut crucifié. On mit
+aussi à mort deux fils de l’_askia_ Daoud qui, pourtant, s’étaient
+présentés librement pour faire leur soumission[222]. Cependant la vie de
+_Slimân_, autre fils de l’_askia_ Daoud, fut épargnée, et Mahmoud le
+nomma « _askia_ du Nord »[223]. D’autre part le secrétaire Bakari
+Lambaro ne fut pas inquiété par le pacha, ce qui, rapproché de la
+conduite qu’il avait tenue, le fit soupçonner d’avoir trahi son
+souverain.
+
+Moustafa et Nouha, à peine libérés, avaient appris l’arrestation et la
+mort de Mohammed-Gao et étaient retournés au Dendi. Les débris de
+l’armée songaï offrirent à Moustafa, qui était l’aîné, le titre
+d’_askia_ du Dendi, mais il les pria de choisir de préférence _Nouha_,
+comme étant le plus digne. Nouha groupa autour de lui tous les fragments
+épars des anciennes troupes impériales et fut rejoint par plusieurs
+notables qui, faits prisonniers par Mahmoud, avaient réussi à
+s’échapper. Le pacha marcha alors contre Nouha et le joignit à la
+frontière du Dendi, du côté de Say, sur la rive droite du fleuve ; les
+gens du Gando (c’est-à-dire de la rive gauche) entendirent le bruit de
+la fusillade pendant une journée entière. Nouha vaincu alla s’installer
+plus au Sud, à Gourao ou Garou, à côté de Mella, en face de l’endroit où
+le Maouri touche au Gando[224]. Mahmoud le poursuivit encore et établit
+une garnison de 200 fusils à _Goulané_ (sans doute l’un des trois
+villages appelés Kolo, Kouléré et Goularé sur nos cartes, près et au
+Nord de Say). La guerre continua pendant deux ans dans cette région
+entre Mahmoud et Nouha, qui, malgré le petit nombre de ses soldats et
+l’infériorité de son armement, réussit à fatiguer son adversaire et à
+lui tuer beaucoup d’hommes, grâce à la nature du pays, couvert en partie
+de forêts touffues et de marécages. Au combat de _Bourneï_ (?) entre
+autres, Mahmoud perdit 80 de ses meilleurs fantassins. Les Marocains
+manquaient de vivres et souffraient du climat et de la mauvaise qualité
+de l’eau, qui leur donnait la dysenterie ; beaucoup périrent de
+maladie ; tous les chevaux avaient succombé, et Mahmoud fut contraint de
+mander à Moulaï Ahmed sa situation désespérée. Le sultan lui envoya six
+colonnes de renfort, qui vinrent successivement faire leur jonction avec
+l’armée du pacha. Malgré cela, Mahmoud ne put vaincre Nouha et dut
+retourner à Tombouctou sans avoir remporté aucun succès, vers la fin de
+1593.
+
+Pendant que le pacha guerroyait ainsi vainement contre le roi du Dendi,
+de graves événements s’étaient passés à Tombouctou et à Dienné. Yahia,
+chef des Touareg de Tombouctou, qui s’était enfui de la ville à la
+nouvelle de la bataille de Tondibi[225], y était revenu le 10 octobre
+1591, avec des partisans nombreux, dont des Zaghrâna[226] de la famille
+des Ahl-Nioroua, et il avait attaqué la forteresse élevée par Djouder et
+commandée alors par le caïd Moustafa-et-Tourki. Il fut blessé
+mortellement d’une balle dès le premier assaut et sa tête fut coupée et
+promenée par la ville, tandis que les soldats marocains frappaient à
+coups de sabre tous les gens qu’ils rencontraient, sans distinction de
+parti ni de nationalité. Les habitants de Tombouctou, fort excités par
+ces procédés, demandèrent conseil à leur cadi, Abou-Hafs Omar. Ce
+dernier ordonna à son huissier Amar de leur recommander de rester
+tranquilles et de se contenter de bien veiller sur leurs personnes et
+leurs biens ; mais Amar, au lieu de transmettre cet avis, fit proclamer
+que le cadi conseillait de se soulever contre les Marocains. Aussitôt la
+population prit les armes (fin octobre 1591). Beaucoup de gens furent
+tués de part et d’autre, dont Ould-Kirinfel, cet ancien fonctionnaire
+d’Issihak II qui avait provoqué l’envoi de l’armée de Djouder au Soudan,
+et qui était venu avec elle à Tombouctou et y était resté. Les Touareg,
+sous prétexte de porter secours aux Marocains, vinrent mettre le feu à
+la ville, tandis que le caïd Moustafa était toujours assiégé dans sa
+casbah.
+
+Informé de ces événements, Mahmoud expédia à Tombouctou 324 fusiliers
+sous les ordres du caïd _Mâmi-ben-Barroun_, qui entra dans la ville le
+27 décembre 1591, mit fin à l’émeute et réconcilia les gens de
+Tombouctou avec Moustafa-et-Tourki. Les habitants qui s’étaient enfuis
+lors de la défaite d’Issihak II par Djouder rentrèrent alors dans la
+cité et le chef du port ramena les pirogues. La population prêta serment
+de fidélité à Moulaï Ahmed, les routes se rouvrirent — en particulier
+celle de Dienné — et les affaires reprirent leur cours interrompu. Le
+caïd Mâmi marcha contre les Ahl-Nioroua, leur tua beaucoup d’hommes et
+emmena en captivité leurs femmes et leurs enfants, qui furent vendus à
+Tombouctou de 200 à 400 cauries chacun.
+
+Peu après, Dienné prêta à son tour serment de fidélité à Mâmi, comme
+représentant du pacha. Mâmi y installa une garnison et ses soldats
+s’emparèrent d’un chef de brigands nommé Bongona Konndé, lequel ne
+cessait d’inquiéter les alentours de la ville, et le mirent à mort. Le
+caïd révoqua et emprisonna le cadi indigène de Dienné, Mohammed-Bamba
+Konaté, et le remplaça par un Marocain, Ahmed-el-Filâli. Puis il leva
+dans la ville un impôt de 60.000 pièces d’or.
+
+Après que Mâmi eut quitté Dienné pour retourner à Tombouctou, le
+gouverneur du Bagana, nommé Bakari, arriva de Kara[227], obtint l’entrée
+de la ville en jurant sur le Coran et sur le _sahih_ de Bokhari qu’il ne
+venait que pour prêter serment de fidélité à Moulaï Ahmed, mais, une
+fois dans les murs, entraîna les fortes têtes de Dienné, pilla les biens
+des fonctionnaires nommés par le caïd Mâmi et ceux des négociants
+marocains, mit aux fers le cadi El-Filâli et l’expédia au Karadougou,
+délivra Mohammed-Bamba Konaté et le réinstalla dans les fonctions de
+cadi. Mâmi, avisé de ces événements, arriva de Tombouctou avec 300
+soldats, et Bakari s’enfuit avec ses partisans à Tira ou Kéra, sur le
+Bani, à hauteur de Dienné. Il y fut rejoint par Mâmi, qu’accompagnaient
+des chefs peuls du Massina ; la pirogue du caïd, fendue par un javelot
+qu’avait lancé Bakari lui-même, faillit chavirer, mais Mâmi put échapper
+à ce danger et dispersa les rebelles ; le gouverneur du Bagana se sauva
+dans la direction du Bendougou, mais fut arrêté dans sa fuite et mis à
+mort par le chef de Tarendi (?) ; sa tête et celles de ses compagnons
+furent envoyées à Tombouctou.
+
+Vers la même époque, des Touareg commandés par Aboubekr-ould-el-Ghandâs
+s’emparèrent de la casbah marocaine de Ras-el-Ma, massacrèrent la
+garnison et marchèrent sur Tombouctou. Le caïd Moustafa-et-Tourki,
+chargé du commandement et de la défense de cette ville, n’avait plus
+qu’un seul cheval ; il apprit que l’une des colonnes expédiées du Maroc
+à la requête de Mahmoud était arrivée à Bir-Takhnât, à une journée de
+Tombouctou : cette colonne comprenait 1.500 fantassins, 500 cavaliers et
+500 chevaux hauts-le-pied et était commandée par le caïd Ali-er-Rachedi.
+Ayant fait hâter l’arrivée de ce renfort, Moustafa se porta avec lui à
+la rencontre des Touareg, qu’il joignit à Bir-Ez-Zobeïr ; les Touareg,
+qu’accompagnaient des « Zenaga aux cheveux tressés » (sans doute des
+Bella) et des Zaghrâna, furent mis en déroute après une vive résistance.
+
+Revenons maintenant au pacha Mahmoud. Il avait fait toute son expédition
+du Dendi en compagnie de son prédécesseur Djouder ; lorsqu’il reprit la
+route de Tombouctou, il laissa Djouder comme gouverneur à Gao, puis il
+fit construire un fort à Bamba. Il arriva à Tombouctou très irrité
+contre la population de cette ville, à cause de la révolte dont j’ai
+parlé plus haut ; mais son irritation provenait surtout de ce qu’il
+avait échoué dans sa lutte contre l’_askia_ Nouha. Déjà, il avait, du
+Dendi, envoyé l’ordre de mettre à mort deux chérifs auxquels on coupa en
+public les pieds et les mains, ce qui provoqua de la part du cadi Abou-
+Hafs Omar l’envoi au Maroc d’un message se plaignant de la cruauté du
+pacha. Aussi Mahmoud voulait-il faire arrêter le cadi, mais on l’en
+dissuada. Il tourna alors sa colère contre les Touareg, dont il fit un
+terrible carnage du côté de Ras-el-Ma. Ensuite le pacha fit proclamer
+qu’il ferait une perquisition dans toutes les maisons de Tombouctou pour
+voir s’il ne s’y trouvait pas des armes, mais que les maisons où
+habitaient les descendants de feu le cadi Mahmoud ne seraient pas
+visitées, par respect pour la mémoire de ce saint personnage : tous les
+habitants se hâtèrent alors de transporter leurs richesses dans ces
+maisons que l’on ne devait pas fouiller ; les jours suivants, Mahmoud
+fit prêter à tous les gens de la ville serment de fidélité au sultan,
+dans la mosquée de Sankoré, en consacrant un jour à chaque quartier,
+famille ou corporation. Lorsque le tour des lettrés, fils et disciples
+du cadi Mahmoud, fut arrivé, le pacha les fit tous arrêter dans la
+mosquée (20 octobre 1593) ; un grand nombre d’entre eux furent
+massacrés, d’ailleurs contre la volonté du pacha, à ce qu’il semble ; on
+emprisonna les autres à la casbah, et parmi eux se trouvait le cadi
+Abou-Hafs Omar. Ensuite Mahmoud pilla les maisons des prisonniers, où il
+trouva entassés les biens de toute la population. Il dissipa ces
+richesses en prodigalités, sauf 100.000 pièces d’or qu’il expédia au
+sultan. Ses soldats dérobèrent tout ce qu’ils purent et abusèrent des
+femmes.
+
+Vers cette époque, le fort marocain de Goulané (près Say) fut assiégé
+par Nouha ; Mahmoud envoya le caïd Mâmi avec des pirogues pour
+recueillir les assiégés et les ramener à Tombouctou. Le caïd ne put
+d’ailleurs approcher la casbah que par le fleuve, tant le blocus était
+étroit : on démolit le mur qui regardait le Niger et c’est par cette
+brèche qu’on put faire embarquer la garnison.
+
+Cependant, au reçu du message du cadi Abou-Hafs Omar, le sultan dépêcha
+à Tombouctou 1200 hommes commandés par le caïd Bou-Ikhtiyâr, « fils
+renégat d’un prince chrétien », avec l’ordre officiel de faire grâce au
+cadi et de ne plus molester les lettrés, mais aussi avec l’ordre
+confidentiel et seul exécutable de les lui envoyer tous enchaînés ;
+conformément à cet ordre secret, le pacha mit donc en route pour le
+Maroc cette colonne de captifs, le 18 mars 1594. On rapporte que, en
+arrivant à Marrakech, le cadi Omar maudit cette ville et qu’en effet, à
+dater de ce jour, commença pour elle une ère de calamités. C’est le 1er
+juin 1594, d’après Ahmed Bâba qui en faisait partie, que la caravane des
+prisonniers arriva à Marrakech ; Omar fut emprisonné par le sultan et
+rendu à la liberté seulement le 19 mai 1596.
+
+D’autre part, Moulaï Ahmed était furieux des cruautés inutiles de
+Mahmoud et surtout ne pardonnait pas à ce dernier de ne lui avoir envoyé
+que 100.000 pièces d’or sur tout ce qu’il avait pillé à Tombouctou.
+Profitant de ce que le pacha était parti dans le _Hadjar_ (la région
+pierreuse des falaises des Tombo) pour y relancer le roi Nouha, qui
+venait de quitter le Dendi et de se fixer du côté de Hombori[228], le
+sultan envoya au Soudan le caïd _Mansour_, avec l’ordre de mettre à mort
+Mahmoud. Celui-ci, prévenu par un fils de Moulaï Ahmed, Abou-Fârès, qui
+lui avait dépêché un messager rapide, partit avec quelques soldats
+marocains et tenta d’escalader durant la nuit la falaise de _Ouallam_
+(près et au Sud-Ouest de Hombori), que défendaient les autochtones :
+c’était courir volontairement à la mort, d’autant que le pacha avait été
+averti par Slimân, l’_askia_ du Nord, de la folie d’une pareille
+entreprise ; Mahmoud en effet trouva là le trépas qu’il cherchait : il
+fut tué d’une flèche et sa tête fut envoyée à Nouha, qui l’expédia à son
+tour au roi du Kebbi, lequel la fit planter sur une perche sur le marché
+de Liki(1595).
+
+3o _Interrègne_ (1595-97). — Après la mort de Mahmoud, l’armée
+marocaine, que le pacha avait laissée au pied de la falaise de Ouallam
+sans la prévenir de son coup de tête, fut ramenée par l’_askia_ Slimân
+au lac Débo, puis elle alla rejoindre Djouder dans l’île de Zenta ou
+Dienta, près Tombouctou, où elle attendit l’arrivée du caïd _Mansour_.
+Ce dernier entra dans Tombouctou le 12 mars 1595.
+
+En juin de la même année, Mansour marcha sur le Hadjar pour venger la
+mort de Mahmoud, avec 3.000 hommes, cavaliers et fantassins. Il mit en
+déroute le roi Nouha, dont tous les gens, hommes et femmes, furent
+emmenés en captivité à Tombouctou et confiés à l’_askia_ Slimân, comme
+faisant partie de la population de ses Etats.
+
+Mansour résida à Tombouctou, où il se montra bon administrateur. Mais il
+était en rivalité avec Djouder : personne en effet n’avait été investi
+du titre de pacha depuis la mort de Mahmoud ; le sultan, avisé de cette
+situation, confia à Djouder l’administration du pays et à Mansour le
+commandement des troupes.
+
+Mansour, parti pour le Dendi, tomba malade à Karabara, revint à
+Tombouctou et y mourut le 9 novembre 1596. On prétendit que Djouder
+l’avait fait empoisonner.
+
+4o _Gouvernement du pacha Mohammed-Tâba_ (1597-98). — Le sultan envoya
+alors à Tombouctou comme pacha Mohammed-Tâba, qui arriva seulement le 28
+décembre 1597. Parti en colonne dans le Hadjar, il mourut à Nganda (?)
+le 11 mai 1598, empoisonné aussi, dit-on, par Djouder.
+
+5o _Interrègne_ (1598-99). — Le caïd Moustafa-et-Tourki voulut prendre
+le commandement des troupes, mais celles-ci choisirent Djouder comme
+chef. Ce dernier fit assassiner Moustafa à Kabara en juillet 1598.
+Moulaï-Ahmed, informé de ces intrigues, manda à Djouder de retourner au
+Maroc, mais celui-ci pria le sultan d’envoyer d’abord quelqu’un pour le
+remplacer. Moulaï Ahmed expédia alors les deux caïds Moustafa-el-Fîl et
+Abdelmalek le Portugais. Djouder écrivit de nouveau à Marrakech, disant
+que le pays était menacé par l’empereur de Mali et le roi du Massina et
+qu’il fallait pour le défendre, non des caïds, mais un pacha. Le sultan
+envoya donc au Soudan le pacha _Ammar_, mais sans le faire accompagner
+de troupes[229]. Moustafa et Abdelmalek arrivèrent à Tombouctou en
+décembre 1598, mais Ammar n’y parvint qu’en février 1599. Quant à
+Djouder, il se résigna à quitter le Soudan le 25 mars 1599.
+
+6o _Gouvernements des pachas Ammar_ (1599-1600) et _Slimân_ (1600-04). —
+Ammar était très faible et se laissait mener par le caïd Moustafa-el-
+Fîl. Le sultan le révoqua et le remplaça par _Slimân_, lequel arriva à
+Tombouctou le 19 mai 1600 avec 500 fusils et, conformément à l’ordre de
+Moulaï Ahmed, fit arrêter Ammar et Moustafa et les expédia à Marrakech.
+Slimân était intelligent et énergique et veillait particulièrement au
+maintien de la discipline dans l’armée et à la répression des vols.
+Ayant découvert que l’_amîn_ ou trésorier El-Hassân était un
+concussionnaire, il lui enleva la garde du trésor.
+
+7o _Gouvernement du pacha Mahmoud-Lonko_ (1604-12). — Moulaï Ahmed-ed-
+Déhébi mourut de la peste — ou empoisonné par sa femme Aïcha — le 21
+août 1603 et fut remplacé à Marrakech par son fils Moulaï Abou-Fârès,
+tandis que son autre fils Zidân était proclamé à Fez. Abou-Fârès envoya
+Mahmoud-Lonko comme pacha à Tombouctou et rappela Slimân au Maroc.
+Mahmoud-Lonko arriva à Tombouctou en juillet 1604 avec 300 soldats, au
+moment où l’_askia_ Slimân venait de mourir ; il rétablit dans ses
+fonctions l’_amîn_ El-Hassân et le laissa même diriger et
+l’administration civile et l’armée[230].
+
+Au Maroc cependant, Moulaï Abdallah succédait en 1605 à Abou-Fârès et,
+en 1607, après quarante jours durant lesquels régna Abou-Hassoun, Moulaï
+Zidân monta sur le trône de Marrakech[231].
+
+Mahmoud-Lonko, après la mort d’El-Hassân (1607), avait cédé à peu près
+tous ses pouvoirs au caïd _Ali-ben-Abdallah Et-Telemsâni_, qu’il avait
+fait venir de Tendirma à Tombouctou et qui, au bout de quatre ans et
+demi, déposa le pacha et prit sa place (1612). Mahmoud-Lonko mourut peu
+après : il avait été le dernier pacha envoyé de Marrakech au Soudan.
+
+Au Dendi, Nouha avait eu comme successeur _Moustafa_ et, après celui-ci,
+_Hâroun-Dangataï_, fils de l’_askia_ Daoud. En 1608, Hâroun envoya son
+_hi-koï_ attaquer les populations riveraines du Niger soumises aux
+Marocains ; Ali-et-Telemsâni marcha contre lui avec l’_askia_ du Nord,
+qui s’appelait aussi _Hâroun_ et était fils d’El-Hadj II. Ali, se
+rendant dans le Sud par la voie de terre, atteignit la montagne de Doué
+(Douentza), d’où il se dirigea vers l’armée du _hi-koï_, à travers le
+territoire d’une tribu de Peuls Bari (ou Sangaré) ; Boubou-Ouolo-Keïna,
+_fondoko_ ou _ardo_ des Bari de la Boucle, prit peur et se réfugia
+auprès du roi du Massina Boubou-Aïssata dit Niamé, alors en hostilité
+avec les Marocains. Ali poursuivit Boubou-Ouolo jusqu’à Diankabé (près
+et au Nord du Débo), et, de là, manda à Boubou-Aïssata de lui amener le
+fugitif ; le roi du Massina refusa, mais proposa à Ali de rétablir
+Boubou-Ouolo dans le commandement de sa tribu moyennant 2.000 vaches, ce
+qui fut accepté : Boubou-Ouolo reçut de Ali la chéchia d’investiture et
+remit pour cela 2.000 autres vaches, plus 2.000 encore en guise de
+cadeau ; ces 6.000 vaches purent être rassemblées très rapidement, fait
+observer Sa’di, ce qui montre quelle devait être à cette époque la
+richesse en bétail des Peuls de la région.
+
+En 1609, le roi du Dendi envoya une armée sur le territoire de Dienné,
+après s’être entendu secrètement avec Mohammed Bamba, chef de cette
+ville, et avec le gouverneur du Karadougou. L’armée songaï traversa le
+Bani et vint camper à _Tarfeï_, sans doute près de Mopti. Mais, un
+désaccord étant survenu entre le roi du Dendi et le chef de Dienné, et
+la fidélité des habitants de cette ville n’étant pas certaine, l’armée
+songaï repassa le fleuve et descendit le long de la rive droite du
+Niger, pour aller attaquer Gobi, près et au Nord-Ouest de Korienza, où
+le caïd marocain de Dienné avait établi un poste et où il se trouvait à
+ce moment ; ce caïd se réfugia dans sa casbah, laissant sa tente et son
+bagage aux mains de Bari, chef de l’armée songaï, qui assiégea la
+forteresse marocaine. Cependant le caïd Ali-et-Telemsâni, averti de ces
+événements par un message du chef de Gourao, quitta Tombouctou, se
+rendit à Diankabé et de là se porta au secours de Gobi ; Bari décampa et
+s’enfuit au Sud du mont Sorba, où Ali le poursuivit : près de la
+montagne s’engagea un violent combat, qui semble avoir été meurtrier
+surtout pour les Marocains (juin 1609). L’armée du caïd fut mise en
+déroute et acculée au lac Débo, dans lequel elle commençait à être
+précipitée lorsqu’elle put être ralliée par Ali ; Bari, craignant un
+retour offensif de l’ennemi, rassembla ses troupes et reprit le chemin
+du Dendi.
+
+Néanmoins les Marocains n’avaient pas eu le dessus, et cette défaite du
+gros de leur armée fut le signal de nombreuses révoltes et défections
+dans le territoire de Dienné, dont beaucoup d’habitants se
+transportèrent au Hadjar. Les pirogues marocaines se rendant de
+Tombouctou à Dienné étaient souvent attaquées et pillées au passage ; la
+casbah de Kouna (entre Sofara et Mopti) fut attaquée ; Ali, en allant
+par eau du Débo à Dienné avec ses troupes, fut assailli à Kambao ou
+Gambao (?), le 14 juin 1609, par les Peuls du chef Soria-Moussa, aidés
+des sédentaires du Bara : la bataille fut violente et, commencée sur le
+débarcadère, ne se termina que dans les rues ; les Marocains, en
+définitive, furent vainqueurs, tuèrent le chef du Bara et s’emparèrent
+de Soria-Moussa, qui était aveugle ; toute la ville de Kambao fut
+pillée, sauf le quartier des Bobo. Ali se rendit ensuite à Dienné, où
+Soria-Moussa fut supplicié, puis il reprit la direction de Tombouctou.
+On pensait qu’il mettrait à mort le chef de Dienné, mais, redoutant des
+complications, — car Mohammed Bamba était très aimé des indigènes, — le
+caïd le laissa en paix, se contentant de lui faire payer une forte
+amende. Quant au gouverneur du Karadougou, nommé Mohammed, il fut mis à
+mort sur l’ordre du pacha Mahmoud-Lonko, qui avait été excité contre lui
+par l’_askia_ du Nord Bakari, successeur de Slimân. Après le départ de
+Ali, les gens des bords du fleuve qui avaient émigré revinrent peu à peu
+dans leur pays.
+
+En 1612, Ali était à Issafeï (El-Oualedji), lorsqu’il apprit qu’_El-
+Amîn_, qui avait succédé à Haroûn comme roi du Dendi, envoyait contre
+lui une expédition. Le caïd marocain marcha à la rencontre de l’armée
+songaï et la joignit à _Tyirko-tyirko_, au fin fond du pays de Benga ou
+Bengo (?), du côté de l’Est (sans doute dans la région située entre
+Hombori et Dori) ; les deux troupes eurent peur l’une de l’autre et se
+tournèrent le dos sans combattre. On assure que Ali aurait payé le chef
+de l’armée du Dendi pour que celui-ci s’en allât sans lui livrer
+bataille ; en tout cas El-Amîn en fut persuadé et fit empoisonner son
+général à son retour au Dendi ; de l’or fut trouvé dans ses vêtements,
+qu’on supposa lui avoir été donné par le caïd. C’est en revenant de
+cette singulière expédition que Ali déposa Mahmoud-Lonko.
+
+
+ =II. — Les pachas nommés sur place= (1612-1660).
+
+
+A partir de 1612, et sauf en ce qui concerne l’envoi du pacha Ammar
+(1618), les sultans du Maroc[232] n’intervinrent plus dans la
+désignation des pachas de Tombouctou, qui furent élus et déposés tour à
+tour par les troupes marocaines du Soudan. Ces pachas furent d’abord des
+caïds ou des officiers de moindre importance, venus du Maroc avec
+Djouder et ses premiers successeurs ; puis, lorsque les derniers
+Marocains eurent disparu, les pachas furent choisis parmi leurs
+descendants nés au Soudan, c’est-à-dire parmi les _Arma_ issus des
+mariages des Marocains avec des femmes indigènes.
+
+_Ali-ben-Abdallah Et-Telemsâni_ se fît proclamer pacha à Tombouctou le
+11 octobre 1612 ; il fut déposé par ses troupes le 13 mars 1617 et
+remplacé par _Ahmed-ben-Youssof_. Cette année-là, la sécheresse fut
+extrême et la cherté des vives excessive à Tombouctou, où on mangea des
+cadavres de bêtes de somme et jusqu’à des cadavres humains ; après la
+famine vint la peste ; puis il y eut une forte inondation en décembre,
+et un tremblement de terre le 18 février 1618 ; en septembre de cette
+dernière année, on aperçut une comète.
+
+Le 27 mars 1618 arriva le pacha _Ammar_, envoyé par le sultan ; il prit
+le pouvoir et fit torturer et mettre à mort Ali-Et-Telemsâni, auquel
+Moulaï Zidân ne pardonnait pas d’avoir gardé pour lui les impôts énormes
+et le butin qu’il avait ramassés, ni d’avoir fait prêter le serment
+d’obéissance au nom de l’agitateur Es-Saouri, quand celui-ci avait
+cherché à se faire proclamer sultan du Maroc en 1613. Ammar retourna en
+juin 1618 à Marrakech et les troupes nommèrent pacha _Haddou-ben-
+Youssof_. Vers le même temps mourut le roi du Dendi El-Amîn, qui fut
+remplacé par _Daoud_, fils de Mohammed-Bani ; à cette époque, nous
+apprend Sa’di, le Hombori obéissait au Dendi.
+
+Haddou mourut en janvier 1619 et fut remplacé par _Mohammed-el-Mâssi_,
+qui révoqua l’_askia_ du Nord Bakari-Gombo, lequel régnait depuis 12
+ans, et le remplaça par El-hadj III, descendant de Omar Komdiago. Ce
+Mohammed-el-Mâssi, déposé et assassiné par ses troupes après trois ans
+de règne, fut remplacé par _Hammou_ le 4 novembre 1621.
+
+A partir de cette date, ce ne fut plus qu’une suite de révoltes
+militaires, d’emprisonnements, d’assassinats des caïds les uns par les
+autres, de dépositions de pachas éphémères dont l’autorité ne s’exerçait
+que par la violence et ne dépassait guère la région fluviale comprise
+entre Tombouctou et Dienné. Plusieurs fois un pacha, en prenant
+possession du pouvoir, révoqua l’_askia_ du Nord en exercice et le
+remplaça par un autre, prenant toujours cependant ce dernier dans la
+famille royale ; ces _askia_ du Nord résidaient à Tombouctou. Les impôts
+n’allaient plus au Maroc, ou n’y allaient qu’en infime quantité, bien
+qu’ils fussent écrasants ; les caïds en gardaient une bonne part pour
+eux, le pacha prenait le reste.
+
+Le _Tarikh-es-Soudân_ ne signale pour cette période que des choses
+insignifiantes en fait d’affaires indigènes, en dehors des démêlés du
+roi du Massina Hamadou-Amina II avec le pacha _Ali-ben-Abdelkader_ en
+1629[233]. Le même Ali-ben-Abdelkader, en 1630, se rendit à Gounguia et
+envoya à Daoud, roi du Dendi, des cadeaux et des propositions de paix,
+en lui demandant la main de sa fille ; Daoud accepta et donna à Ali, non
+sa fille, mais la fille d’un de ses proches ; la paix ne cessa de régner
+entre Tombouctou et le Dendi tant que Ali-ben-Abdelkader demeura au
+pouvoir. Ce pacha voulut faire le pèlerinage de La Mecque et partit en
+septembre 1631 par Araouâne ; arrivé au Touat, il y fut attaqué par des
+pillards du Tafilelt et n’obtint la vie qu’en leur remettant une somme
+considérable. Puis il revint à Tombouctou et alla combattre la garnison
+marocaine de Gao, qui lui avait refusé une escorte lors de son départ
+pour le Touat ; il fut honteusement vaincu et ne dut son salut qu’à
+l’intervention de l’_askia_ du Nord, qui l’avait accompagné : cet
+_askia_ se nommait Mohammed-Bengan et avait succédé à El-hadj III, sous
+le pacha Hammou. Ali prépara ensuite une nouvelle expédition contre Gao,
+mais ses troupes se révoltèrent durant le trajet et le pacha fut mis à
+mort (juillet 1632).
+
+Ali-ben-Mobârek le remplaça durant trois mois, puis fut déposé et
+remplacé par _So’oud-ben-Ahmed_ le 17 octobre 1632. C’est peu après
+l’avènement de ce dernier que Bakari, chef de Dienné, fut arrêté et mis
+à mort par les Marocains de la ville, commandés par le caïd Mellouk, qui
+voulait punir Bakari d’avoir favorisé la révolte sous Ali-et-Telemsâni ;
+sa tête fut mise au bout d’une perche sur la place du marché. Ce meurtre
+déchaîna une nouvelle révolte, à laquelle prirent part les pays situés à
+l’Ouest de Dienné ; les révoltés mirent en déroute une armée marocaine à
+Bîna, près Gomitogo. So’oud révoqua Mellouk, ce qui apaisa momentanément
+la population indigène (1633). Un an après (1634), So’oud vint à Dienné
+et se rendit à Bîna pour châtier Yao-Sori, qui avait dirigé la révolte
+de 1633 ; Yao-Sori alla se cacher non loin de Bîna. A cette occasion,
+les chefs du Séladougou et du Ouoron vinrent faire leur soumission au
+pacha ; les chefs de Da et d’Oma (Bendougou) envoyèrent seulement une
+députation pour le saluer. So’oud mourut peu après à Tombouctou et fut
+remplacé par Abderrahmân-ben-Ahmed, qui mourut en 1635 et fut remplacé
+lui-même par Saïd-ben-Ali.
+
+Sur ces entrefaites, _Ismaïl_, frère du roi du Dendi Daoud, vint à
+Tombouctou et demanda au pacha, par l’entremise de Mohammed-Bengan,
+_askia_ du Nord, des soldats pour l’aider à détrôner son frère. Le pacha
+fit donner à Ismaïl des soldats de la garnison de Gao, à l’aide desquels
+le prétendant put déposer Daoud et prendre sa place : après quoi il
+renvoya les Marocains en les insultant grossièrement, ce qui fut cause
+qu’en 1639 le pacha _Messaoud-ben-Mansour_ (qui avait, en 1637, déposé
+et remplacé Saïd-ben-Ali) fit une expédition au Dendi. Passant par
+Bamba, Gao et Gounguia, Messaoud arriva par eau à Loulâmi, qui était la
+résidence habituelle de l’_askia_ du Sud (sans doute non loin de Say) ;
+Ismaïl et son armée furent mis en déroute et le pacha s’établit dans la
+capitale du Dendi avec Mohammed-Bengan, l’_askia_ du Nord. Les Songaï
+vinrent faire leur soumission à Messaoud, qui leur imposa comme roi
+Mohammed, fils de Daoud, et repartit pour Tombouctou avec les biens, les
+femmes et les enfants d’Ismaïl. Aussitôt après son départ, les Songaï
+déposèrent Mohammed et élurent roi un nommé Daoud, fils de Mohammed-
+Sorko.
+
+De 1639 à 1642, une famine désola la région de Dienné et de Tombouctou :
+beaucoup de gens moururent de faim ; une mère mangea son enfant. Cette
+famine avait pour cause principale les agissements des Marocains, qui
+pillaient les grains, et aussi l’insécurité du pays, qui ne permettait
+pas de se livrer à la culture d’une manière permanente.
+
+L’_askia_ du Nord Mohammed-Bengan mourut en 1642 ; il avait régné 21 ans
+et neuf mois, y compris cinq mois pendant lesquels il avait été remplacé
+par Ali-Samba, en 1635 ; il eut comme successeur son fils El-hadj
+Mohammed IV, qui régnait encore en 1655, lorsque Sa’di rédigea son
+ouvrage. Quant au pacha Messaoud, il fut déposé en 1643 et remplacé par
+Mohammed-ben-Mohammed, qui fit en 1644 au Massina une expédition que
+j’ai racontée au chapitre précédent.
+
+Mohammed-ben-Mohammed fut remplacé en 1646 par Ahmed-ben-Ali, lequel fut
+à son tour remplacé en 1647 par _Hamid-ben-Abderrahmân_. Ce dernier se
+distingua par une expédition contre les Tombo dont Sa’di, qui
+accompagnait le pacha, nous a laissé un récit détaillé. Sentant son
+autorité sur l’armée vacillante, Hamid résolut de se couvrir de gloire
+et partit de Tombouctou un beau jour (7 juin 1647), en plein orage, avec
+l’_askia_ du Nord El-hadj IV et une petite colonne. Le 9, il traversait
+le fleuve à Bori ou Bara, à 20 kilomètres à l’Est de Tombouctou, et
+s’avançait vers le Hadjar (pays des falaises), marchant jour et nuit,
+avec des porteurs chargés d’eau et de vivres. Au bout de huit jours, sa
+troupe épuisée atteignit le mont Nadié, d’où elle gagna le mont Sonko
+(région de Douentza-Hombori), ayant laissé en route beaucoup de chevaux.
+Arrivé là, Hamid razzia un troupeau de moutons conduit par des Peuls qui
+lui tuèrent un homme et prirent la fuite, puis il alla camper dans des
+plantations appartenant à des païens, au pied d’une montagne sur
+laquelle s’élevait le village de ces derniers ; le lendemain, le pacha
+transporta son camp près de l’étang de Djibo, en face du mont Lambo ou
+Boun-Lambo. Là, il reçut la visite du chef de Daanka (peut-être
+Diankabo ?), qui se prosterna devant lui en se couvrant la tête de
+poussière, fit sa soumission et annonça celle du chef de Hombori. Puis,
+revenant sur ses pas, Hamid alla camper dans un village situé en face du
+mont Maka et au Sud du mont Nadié, où le chef de Hombori vint en effet
+lui faire sa soumission. A quelques heures de là résidait Hamadi-Bilal,
+un chef ennemi du pacha ; comme les troupes marocaines arrivaient à son
+campement[234], Hamadi-Bilal prit la fuite et se réfugia dans une
+caverne située à une grande hauteur sur le flanc du mont Dâni ; le pacha
+tenta vainement l’assaut de cette caverne et, abandonnant l’entreprise,
+revint en trois jours à la montagne de Daanka (sans doute Diankabo), le
+27 juin 1647, le jour où il y eut à Tombouctou une éclipse de soleil. De
+Diankabo, Hamid envoya des cavaliers enlever quelques bœufs à des
+pasteurs peuls, puis il retourna en trois jours à la montagne de
+Hombori, ayant campé le premier jour à Koïra-Tao[235] et le second jour
+près de la mare de Karama. Le chef de Hombori ayant fui en apprenant le
+retour du pacha, celui-ci lui imposa une amende en esclaves, en céréales
+et en pagnes du pays ; le chef de Hombori commença à payer cette amende,
+puis s’enfuit de nouveau ; Hamid alors prononça sa déchéance et le
+remplaça par son frère, qui acheva le versement de l’amende. Après avoir
+razzié quelques groupes de Peuls pasteurs, le pacha regagna en six jours
+le Niger, qu’il atteignit à Achor ou Atior, et campa en face de Kireï,
+en un endroit appelé Goungou-Koreï (le ventre blanc) ou Konko-Koïra
+(pays des roniers) ; le lendemain, il gagna par eau Yaba ou Niaba, y
+coucha, puis traversa le fleuve pour aller camper sur la rive gauche et,
+en deux jours, atteignit Korondiofi (Korioumé) et rentra à Tombouctou.
+
+Après coup, le pacha fit dire que l’objet de son expédition avait été de
+châtier la tribu de _Sonfontir_ (tribu de Peuls Dialloubé commandée par
+Hamadi-Bilal), qui, après avoir pillé le Kissou, s’était réfugiée sur la
+rive droite et avait gagné le pays des falaises ; Hamid prétendit que
+son intention avait été de ramasser beaucoup de butin pour parer à la
+mauvaise situation du trésor, et il déclara qu’au cours de sa colonne il
+avait obtenu le concours des chefs de Hombori, de Daanka (Diankabo), de
+Fili (?), de Touré et de Kiro. Puis il fit rédiger par Sa’di une lettre
+adressée à la garnison de Gao, dans laquelle il disait avoir obtenu la
+soumission de Hamadi-Bilal et avoir rapporté un énorme butin ; il
+ajoutait que les Touareg Oulmidden avaient, pendant l’expédition,
+attaqué les Touareg Kel-Antassar, alliés des Marocains, et autorisait le
+caïd de Gao à s’entendre avec celui de Bamba pour exterminer les
+Oulmidden. Cette lettre quelque peu mensongère fut portée à Gao par
+Sa’di lui-même, qui nous a donné son itinéraire à partir de Tombouctou :
+du port de Daï à l’île de Zenta ou Dienta, un jour ; de cette île à
+Bamba, huit jours ; de Bamba, par Kabinga, à Tosaye près du mont Dara,
+trois jours ; de Tosaye à Bourem, trois jours ; de Bourem à Tondibi,
+deux jours ; de Tondibi à Gao, deux jours.
+
+Le pacha _Yahia_ remplaça Hamid en 1648 ; en 1651, il fit une expédition
+du côté de Bamba contre les Bérabich et les Touareg, avec le concours de
+la garnison de Gao, qui vint le rejoindre à Zémané, à l’Est de Bamba :
+cette expédition n’eut aucun résultat.
+
+En 1652, sous le pacha _Ahmed-ben-Haddou_[236], successeur de Yahia, le
+chef des Touareg Damossân (région de Dori) se révolta contre le poste
+marocain de Gao et s’enfuit auprès de Daoud, roi du Dendi, avec tous les
+pasteurs du pays, Arabes, Touareg et Peuls. Le caïd de Gao, nommé
+Mansour, le poursuivit jusqu’au Dendi : le roi lui-même avait pris la
+fuite et le caïd ne put le rattraper, non plus que le chef des Damossân
+qui, aidé des Songaï, harcela l’armée marocaine dans sa retraite jusqu’à
+Gounguia, sans toutefois pousser plus loin[237].
+
+Les pachas qui succédèrent à Ahmed-ben-Haddou furent : Mohammed-ben-
+Moussa (1654-55), Mohammed-ben-Ahmed (1655-57), qui reçut la soumission
+des Touareg du Hadjar et notamment des Kel-Tadmekket[238], et Mohammed-
+ech-Chetouki, dit _Bouya_ (1657-60). Celui-ci, le vingt-septième pacha
+de Tombouctou depuis Djouder, cessa vers la fin de son gouvernement de
+reconnaître la suzeraineté, même nominale, du sultan de Marrakech et, à
+partir de 1660, on cessa à Tombouctou de dire le prône du vendredi au
+nom du sultan — alors Moulaï El-Abbâs — pour le prononcer au nom du
+pacha régnant. A partir de la même époque d’autre part, les pachas
+furent tous des Arma, c’est-à-dire des mulâtres, de plus en plus noirs à
+mesure que disparaissaient les générations contemporaines de la
+conquête ; leurs troupes se composaient d’éléments divers dans lesquels
+le sang nègre domina de plus en plus : en sorte qu’à tous les égards on
+peut dire que la domination proprement marocaine prit fin vers l’année
+1660.
+
+Cependant des pachas et des caïds, descendants plus ou moins directs des
+Marocains de la conquête, se succédèrent encore à Tombouctou, à Gao, à
+Bamba, à Dienné, et dans quelques autres villes du moyen Niger, jusque
+vers la fin du XVIIIe siècle, ainsi que nous le verrons dans un
+instant : c’est cette période, allant de 1660 à 1780 environ, que
+j’appellerai la fin de la domination marocaine.
+
+Voici, à titre documentaire, la liste des rois du Dendi et des _askia_
+du Nord depuis la ruine de l’empire de Gao (1591) jusqu’à 1660.
+
+_Rois du Dendi_ : 1o Issihak, dernier empereur de Gao ; 1o _bis_
+Mohammed-Gao, frère d’Issihak ; 2o Nouha, premier _askia_ du Dendi à
+proprement parler ; 3o Moustafa, fils de l’empereur de Gao Daoud ; 4o
+Mohammed-Sorko, frère de Moustafa ; 5o Haroun-Dengataï, frère des deux
+précédents ; 6o El-Amîn, également fils de l’empereur Daoud, prince sage
+et aimé de ses sujets : durant une famine, il s’occupa des malheureux,
+égorgeait huit bœufs par jour et en distribuait la viande, ainsi que le
+lait de mille vaches et 200.000 cauries ; 7o Daoud I, fils de l’empereur
+de Gao Mohammed-Bani, fainéant et très cruel ; 8o Ismaïl I, frère du
+précédent ; 9o Mohammed, fils du roi Daoud I, nommé par le pacha
+Messaoud mais déposé aussitôt après ; 10o Daoud II, fils du roi
+Mohammed-Sorko ; 11o Mohammed-Bari, fils du roi Haroun-Dengataï ; 12o
+Mar-Sindine, arrière-petit-fils de l’empereur Daoud ; 13o Nouha II, fils
+du roi Moustafa ; 14o Mohammed-Borko, fils du roi Daoud I ; 15o El-hadj,
+frère du précédent ; 16o Ismaïl II, fils du roi Mohammed-Sorko ; 17o
+Daoud III, frère du précédent.
+
+_Askia du Nord_ : 1o Slimân, fils de l’empereur Daoud (1591-1604) ; 2o
+Haroun, fils de l’empereur El-hadj II (1604-08) ; 3o Bakari-Kombo
+(1608-19) ; 4o El-hadj III (1619-21) ; 5o Mohammed-Bengan II, fils du
+_balama_ Saliki (1621-35) ; 6o Ali-Samba Diolili (1635) ; 7o Mohammed-
+Bengan II, pour la deuxième fois (1635-42) ; 8o El-hadj Mohammed IV
+(1642-57) ; 9o Daoud, fils de Haroun (1657-69).
+
+
+ =III. — La fin de la domination marocaine= (1660-1780).
+
+
+La domination marocaine au Soudan ne fut, à aucune époque, une source de
+prospérité pour les pays nigériens : Sa’di l’a confessé dans un éloquent
+parallèle entre la période des _askia_ de Gao et celle des pachas de
+Tombouctou, parallèle qui n’est pas à l’éloge de ces derniers. A partir
+du moment où les sultans de Marrakech avaient cessé d’intervenir dans la
+désignation des pachas, l’anarchie et le pillage étaient devenus la
+règle commune, mais cette situation ne fit qu’empirer lorsque, les
+derniers chefs et soldats expédiés du Maghreb étant morts, l’autorité
+passa entre les mains des Arma et que le nom même du sultan cessa d’être
+mentionné dans les prières publiques[239]. Ce ne fut plus alors que
+luttes de partis et rivalités de petits caïds à la merci de leurs
+soldats ; chacun de ces chefs instables autorisait les pires vexations
+sur la population, afin de ne pas mécontenter les troupes ; les pachas
+et les caïds, n’étant pas sûrs quand même de la fidélité de leurs
+hommes, faisaient appel au concours des Touareg, toujours à l’affût du
+pillage, et peu à peu l’influence des Touareg devint bien plus grande
+que celle des Arma.
+
+Chaque fois que le bruit courait d’une attaque à repousser ou d’une
+expédition à faire, le pacha levait une contribution sur les marchands
+de Tombouctou et s’en servait pour payer l’arriéré dû aux soldats, sans
+quoi ceux-ci n’auraient pas marché. Souvent d’ailleurs le pacha, une
+fois la contribution versée par les marchands, en gardait le montant
+pour lui sans faire l’expédition annoncée.
+
+Les troupes marocaines, du temps des premiers pachas, formaient trois
+divisions principales, selon leur pays d’origine : l’une comprenait les
+soldats venus de Marrakech, la seconde ceux venus de Fez et la troisième
+se composait du contingent fourni par les Cheraga ; chacune de ces
+divisions était commandée par un lieutenant-général. Lorsque l’armée fut
+devenue la seule dispensatrice du pouvoir, chaque division voulut que le
+pacha fût choisi dans son sein, et c’est ainsi que, à partir du milieu
+du XVIIe siècle, l’histoire de Tombouctou n’est remplie que d’une
+succession d’innombrables pachas, déposés aussitôt que proclamés.
+
+Le _Tedzkiret-en-Nisiân_ renferme la biographie des 155 pachas marocains
+ou soi-disant tels qui se succédèrent de 1591 à 1750 ; sur ces 155
+pachas, on en compte 27 de 1591 à 1660 et 128 de 1660 à 1750 : 128
+pachas pour une période de 90 ans ! Dès le début, la durée de chaque
+règne ou gouvernement avait été bien minime, puisque le pacha qui
+demeura le plus longtemps au pouvoir, Mahmoud-Lonko, n’y resta que huit
+ans (1604-12) ; mais, à partir de 1660, on n’observe plus guère que des
+règnes de moins d’un an : certains pachas ne demeurèrent que quelques
+mois en fonctions, d’autres quelques jours seulement, plusieurs ne
+goûtèrent pas pendant plus de 24 heures les joies du pouvoir suprême ;
+il y eut même de nombreux interrègnes, dont l’un dura trois ans et demi
+(1723-26). Par contre, il arriva souvent que le même individu exerça
+l’autorité à plusieurs reprises et, sur les 155 pachas cités par
+l’auteur du _Tedzkiret_, on ne trouve que 97 noms différents, ce qui est
+déjà un assez joli chiffre pour une période de 160 ans !
+
+Je crois inutile, au moins à partir de 1660, de donner la liste de ces
+tyranneaux éphémères, dont le nom, la plupart du temps, ne mérite guère
+que l’oubli et dont la personnalité d’ailleurs a peu influé sur
+l’évolution du pays. Il en est de même des _askia_ du Nord, qui
+continuèrent à être tour à tour nommés et déposés par les pachas[240] et
+dont l’influence était moins considérable encore que celle de ces
+derniers. Quant aux _askia_ du Dendi, ils conservèrent probablement le
+commandement des Songaï du Sud comme par le passé ; mais, l’autorité des
+pachas se restreignant de plus en plus aux environs directs de
+Tombouctou, il n’y eut plus guère de contact entre ces derniers et le
+royaume purement indigène des Songaï indépendants, et, par suite, nous
+manquons de renseignements sur l’histoire du Dendi pour la période
+postérieure au temps de Sa’di.
+
+Les quelques événements qui méritent d’être notés durant la fin de la
+domination marocaine à Tombouctou sont les suivants.
+
+En 1664, la dynastie saadienne, à laquelle avaient appartenu Moulaï
+Ahmed-ed-Déhébi et ses successeurs jusqu’à et y compris El-Abbâs, fut
+remplacée au Maroc par la dynastie filalienne ou hassanide dont Moulaï
+El-Hafid est le représentant actuel. Nous avons vu[241] que les premiers
+princes de cette nouvelle dynastie avaient tenté quelques essais timides
+en vue de rasseoir l’autorité du Maroc sur le Soudan. Mais, à partir de
+1670, Tombouctou dépendait en réalité de l’empereur banmana de Ségou et
+les pachas ne conservaient un semblant d’autorité qu’à condition de
+payer tribut à ce dernier. Vers cette époque, Er-Rachid, le premier
+sultan hassanide de Fez, étant parti à la poursuite d’un de ses ennemis,
+Ali-ben-Haïdar, réfugié à Tombouctou, se heurta dans le Nord du Massina
+occidental à l’armée de Biton Kouloubali, empereur de Ségou, et retourna
+sur ses pas sans avoir osé livrer bataille aux Banmana. Son successeur
+Ismaïl aurait, en 1672, envoyé son neveu Ahmed à Tombouctou pour y
+recruter des troupes noires ; Mohammed-ech-Chergui, alors pacha[242],
+prêta, ainsi que ses troupes, serment de fidélité au sultan de Fez et,
+durant les quelques années qu’Ahmed passa à Tombouctou, l’autorité de ce
+souverain y fut au moins nominalement reconnue. Mais, une fois Ahmed
+parti, il ne subsista pas d’autre trace de cette éphémère domination
+qu’une garnison marocaine qu’avait envoyée Ismaïl et qui se fondit peu à
+peu avec les Arma.
+
+Vers 1680, les Touareg Oulmidden, qui s’étaient toujours montrés
+rebelles aux Marocains, s’emparèrent de Gao et chassèrent la garnison
+qui y était installée. Huit ans après cependant, en 1688, le pacha
+Mansour dit _Seniber_ chassa les Touareg de Gao et leur prit beaucoup de
+captifs et de bœufs, mais il ne semble pas que Gao ait été réoccupé de
+façon permanente par les Marocains[243]. En 1699, durant son deuxième
+pachalik, Seniber enleva des troupeaux aux Touareg de Tingalhaï (?) et à
+des Peuls Sidibé.
+
+La grande mosquée de Tombouctou fut réparée en 1709 sous le pacha
+Mohammed-ben-Hammedi.
+
+Le pacha Mansour dit _Koreï_[244], qui régna en 1712, puis de 1716 à
+1719, amassa des richesses considérables en vendant les charges
+publiques et en prenant pour lui tout ce que ses fonctionnaires
+percevaient à titre de redevances, sans leur rien laisser en fait de
+traitement. Il n’y eut sous son règne « ni récoltes plantureuses ni
+abondance de vivres ; la seule chose qui fut très florissante, ce furent
+les abus de pouvoir ». Ce pacha, à la requête du caïd du Guimbala ou
+Harikouna, que gênaient les _Bambara_ du Débo[245], prit d’assaut et
+saccagea plusieurs villages voisins du lac, dont les habitants n’avaient
+pour se défendre que des flèches empoisonnées. En 1718, il dirigea une
+expédition contre les Touareg de la région de Gao et attaqua aussi les
+Kel-Tadmekket, mais sans succès[246]. Sous le gouvernement de Koreï, on
+ne pouvait sortir dans la rue sans être dépouillé par les _legha_,
+esclaves qui formaient la garde particulière du pacha[247]. Ces
+exactions motivèrent la révolte des Chorfa, qui chassèrent Koreï de
+Tombouctou, après un violent combat, en 1719.
+
+Depuis une dizaine d’années, la situation était fort mauvaise dans la
+vallée du Niger moyen et particulièrement à Tombouctou : en 1711, avant
+la première arrivée au pouvoir de Mansour-Koreï, une famine terrible
+avait commencé à sévir, qui dura jusqu’en 1716 ; elle n’avait pas encore
+pris fin que l’état du pays devint plus intolérable encore, sous le
+troisième pachalik de Abdallah-el-Imrâni, lequel fut sept fois pacha
+entre 1713 et 1730 : durant cette fâcheuse année 1716, Abdallah-el-
+Imrâni et Mansour-Koreï se disputaient le pouvoir, le premier ayant fait
+venir des Banmana pour le soutenir, tandis que le second avait appelé à
+son aide des Kel-Tadmekket ; c’était entre les deux partis rivaux des
+batailles journalières, dont souffrait surtout la population paisible
+des marchands et des lettrés[248]. Mansour-Koreï eut enfin le dessus,
+mais, comme nous venons de le voir, sa victoire fut loin de ramener le
+calme et la prospérité.
+
+Le pacha _Bâ-Haddou_, qui succéda à Koreï, paya en 1720 trois mille
+_mitskal_ d’or (environ 30 à 35.000 francs) à Ag-Cheikh, _aménokal_ ou
+roi des Oulmidden, pour que ce dernier ne pillât pas la ville de
+Tombouctou, sous les murs de laquelle il était venu camper avec des
+forces imposantes. Les Touareg, vers cette époque, étaient devenus les
+véritables maîtres de la région : aidés souvent des caïds rivaux du
+pacha régnant, ils coupaient les routes, razziaient les troupeaux des
+Peuls et détroussaient les voyageurs, que ce fussent des Marocains ou
+des indigènes. Cependant, l’_aménokal_ des Oulmidden venait à Tombouctou
+se faire donner par le pacha l’investiture de ses fonctions.
+
+C’est vers ce temps que, l’anarchie étant à son comble, il y eut un
+interrègne de trois ans et demi (1723-26), dont les Touareg profitèrent
+pour livrer Tombouctou au pillage.
+
+En 1737, à la suite de razzias et de meurtres commis par les Kel-
+Tadmekket sur la route de Kabara à Tombouctou, le pacha Ahmed, fils de
+Seniber, se porta à _Togaya_ (ou Togaï), à quelques heures en amont du
+port de Daï, à la tête de toutes les troupes marocaines et de partisans
+arabes (Bérabich et Kounta) et nègres. _Oghmor_, chef des Kel-Tadmekket,
+se dirigea alors avec ses propres alliés dans la direction de Bamba,
+traversa le Niger à Boka, puis, remontant la rive gauche du fleuve,
+passa à l’Est et près de Tombouctou et se porta dans l’Ouest de cette
+ville avec des chevaux, des hommes, des esclaves, des femmes et des
+troupeaux en nombre considérable ; il avait voulu épargner Tombouctou,
+où il ne restait que les lettrés, les marchands, les pauvres et les
+femmes. Ayant donc contourné la ville, il se dirigea sur Togaya, attaqua
+les Marocains dans la soirée, puis renouvela l’attaque le lendemain
+matin et mit l’armée du pacha en complète déroute : Ahmed-ben-Seniber,
+acculé au fleuve, y périt avec son cheval ; 200 soldats marocains furent
+tués, 150 périrent noyés (23 mai 1737). A la suite de sa victoire,
+Oghmor exigea des habitants de Tombouctou une redevance qui lui fut
+payée aussitôt et il rétablit les communications entre cette ville et
+Kabara[249]. Ceux des soldats du pacha qui avaient échappé au désastre
+se réfugièrent dans l’île de Hondomi (au Sud et en face de Daï), d’où
+ils gagnèrent Sibi ou Tiébi, point qui se trouve au Sud de cette île,
+sur la rive droite du Niger ; ils y restèrent 70 jours et n’en purent
+sortir que grâce à l’_askia_ du Nord, El-hadj V, qui se mit à leur tête
+et les ramena à Tombouctou.
+
+L’année suivante (1738), pendant laquelle régna le pacha Ahmed-ed-Dar’i,
+fut marquée par une famine terrible, dont les effets se firent sentir
+surtout à Araouâne. La mesure de mil atteignit 6.000 cauries et celle de
+riz décortiqué 3.000 cauries, ce qui était la valeur de la pièce d’or
+(sans doute la piastre espagnole), laquelle n’avait pas changé de cours.
+Cette famine ne dura pas longtemps, mais elle fut plus désastreuse que
+toutes les autres — nombreuses d’ailleurs — qui décimèrent la population
+durant la domination marocaine. De 1741 à 1744, sous les divers
+pachaliks de Saïd, fils de Seniber, une nouvelle et longue famine désola
+encore la région[250]. A cette époque, les Peuls du Massina étaient
+maîtres d’une partie du Gourma (c’est-à-dire de la rive droite du Niger)
+dans la région avoisinant le Guimbala ou Harikouna (contrée du lac
+Débo), et les Touareg étaient maîtres de tout le reste du Gourma (c’est-
+à-dire du Nord et de l’Est de la Boucle du Niger) ; les pachas de
+Tombouctou payaient à ce moment l’impôt aux Touareg, et les caïds de
+Dienné le payaient tantôt aux Peuls et tantôt aux Banmana de Ségou. Les
+gens qui n’avaient que des armes blanches (Arabes, Touareg et Peuls) ou
+des flèches (Banmana) n’hésitaient pas alors à attaquer les Marocains
+armés de fusils. Une comète étant apparue vers ce temps-là (aux environs
+de 1745), les angoisses des musulmans s’accrurent encore, car ils
+croyaient que chaque comète est un présage de malheur.
+
+Bien que nous n’ayons pas de données précises à cet égard, on peut
+donner 1780 comme la date à laquelle disparut toute trace de la
+domination marocaine, ou du moins comme la date à partir de laquelle les
+restes de cette domination cessèrent de constituer un semblant d’Etat
+organisé. A cette époque, le titre même de pacha disparut : il ne resta
+à Tombouctou qu’un caïd choisi parmi les Arma, sorte de maire plutôt que
+chef militaire, qui recevait l’investiture tantôt des Touareg, tantôt
+des Kounta, tantôt des Peuls du Massina, selon la tournure que prenaient
+les événements politiques ; les fonctions de ce caïd se bornaient du
+reste à l’administration de la ville. Il en était de même à Gao, où les
+Touareg étaient maîtres absolus depuis 1770. En amont de Tombouctou et
+en particulier à Dienné, la situation était analogue, avec cette
+différence que les chefs d’origine arma étaient investis de leurs
+fonctions tantôt par le roi peul du Massina et tantôt par l’empereur
+banmana de Ségou.
+
+On me permettra de constater, en terminant cet aperçu de l’histoire du
+moyen Niger sous la domination marocaine, que les pachas soi-disant
+« marocains » qui eurent quelque valeur, soit militaire soit
+administrative, ont tous été, non pas des Arabes ni des Berbères, mais
+bien des renégats d’origine européenne : tels furent, d’après le
+_Tedzkiret-en-Nisiân_, Djouder, Mahmoud-ben-Zergoun, Mohammed-Tâba,
+Ammar, Slimân, Mahmoud-Lonko, et, parmi les pachas nommés sur place,
+Ahmed-ben-Youssof (1617-18) et Hammou-ben-Abdallah (1660-61).
+
+
+ =IV. — Histoire des villes de Tombouctou et de Dienné.=
+
+
+Nous avons la bonne fortune de posséder un certain nombre de
+renseignements sur les villes de Tombouctou et de Dienné depuis les
+temps anciens. J’ai cru devoir placer ici un résumé de ces
+renseignements. A vrai dire, l’histoire de ces deux villes — de la
+première surtout — appartient à l’histoire des empires de Mali et de Gao
+au moins autant qu’à celle de la domination marocaine, mais c’est
+l’influence marocaine qui s’est fait sentir le plus fortement sur elles
+et, aujourd’hui encore, elles sont jusqu’à un certain point, malgré
+l’origine soudanaise de la majorité de leurs habitants, comme des
+faubourgs du Maroc égarés au Soudan. Il m’a donc paru naturel de
+terminer l’histoire de la domination marocaine par ces deux courtes
+monographies de Tombouctou et de Dienné, que j’arrêterai au moment de
+l’occupation française[251].
+
+1o _La ville de Tombouctou._ — Le nom de la ville est prononcé par les
+autochtones _Tombouctou_ ou _Tomboutou_ ; les Arabes l’écrivent
+généralement _Tinboktou_ et certains Européens ont tiré de là
+l’orthographe _Timbouctou_. On a voulu voir dans « Tin-Boktou » la forme
+originale de ce nom, qui serait ainsi un mot berbère signifiant « lieu
+de Boktou », _Boktou_ étant le nom d’un puits ou d’une vieille femme
+chargée de la garde de ce puits.
+
+Quoi qu’il en soit, il semble certain que l’emplacement où se trouve
+aujourd’hui Tombouctou était autrefois un lieu de campement utilisé par
+les Touareg durant la saison sèche. C’est vers l’an 1100 que, pour la
+première fois, des habitations furent construites sur cet emplacement et
+qu’un village de sédentaires commença de s’y former. Mais c’est
+seulement deux siècles plus tard que, Dienné ayant pris de l’importance
+et les Diennéens se mettant à descendre le Niger pour se livrer à des
+opérations commerciales, Tombouctou devint un lieu de transit entre
+Dienné et Oualata et que sa population s’accrut dans des proportions
+appréciables. Lorsque Kankan-Moussa l’eut annexée en 1325 à l’empire de
+Mali et l’eut embellie d’une mosquée et d’une résidence impériale, la
+ville de Tombouctou devint un centre considérable, les marchands du
+Maghreb y affluèrent ainsi que les lettrés et, peu à peu, Oualata, qui
+avait en 1224 remplacé Ghana comme métropole savante et commerciale, fut
+à son tour supplantée par Tombouctou, laquelle avait déjà supplanté
+Tirakka[252].
+
+Il est à remarquer que la plupart des savants de Tombouctou dont parle
+le _Tarikh-es-Soudân_ étaient, non pas des Noirs comme ceux de Dienné,
+mais des Berbères et notamment des Goddala ; c’était le cas des membres
+de la célèbre famille des _Akit_, à laquelle appartenait Ahmed Bâba,
+auteur d’un dictionnaire biographique souvent cité par Sa’di. Ces
+savants et jurisconsultes berbères étaient originaires de l’Adrar et du
+Tagant ; leurs familles étaient venues s’établir d’abord à Ghana, puis
+avaient émigré à Oualata et de là à Tombouctou[253]. D’autres docteurs
+et lettrés étaient d’origine arabe ; l’élément nègre enfin fut également
+représenté par quelques Mandingues et surtout par des Soninké.
+
+Dès le XIVe siècle, Tombouctou occupait, comme centre intellectuel, une
+situation particulièrement brillante. Sa’di rapporte qu’un savant arabe
+nommé Et-Temimi, rencontré au Hidjaz par Kankan-Moussa et venu avec lui
+à Tombouctou, s’aperçut que les jurisconsultes de cette ville soudanaise
+étaient plus versés que lui-même en matière de droit et que, avant de
+pouvoir soutenir avec eux aucune discussion, il dut aller perfectionner
+ses lumières à Fez.
+
+Ce fut Kankan-Moussa, empereur de Mali, qui fit bâtir, en 1325, la
+grande mosquée (_dyinguer-ber_) de Tombouctou, par le poète Es-Sahéli,
+ainsi que je l’ai dit plus haut. Le cadi El-Akib, de la famille des
+Akit, qui vécut de 1507 à 1583, fit démolir le bâtiment dû à Es-Sahéli,
+lequel tombait de vétusté, et fit construire sur le même emplacement une
+nouvelle mosquée, beaucoup plus grande, dont les restes sont encore
+visibles aujourd’hui[254]. Les _imâm_ de la grande mosquée furent
+d’abord des Nègres, depuis le temps de Kankan-Moussa (1325) jusqu’au
+règne du roi touareg Akil (1433-68). Le dernier imâm nègre, qui était en
+même temps cadi, s’appelait Kâteb-Moussa ; après avoir accompli le saint
+pèlerinage, il mourut, chargé d’années, vers la fin du règne d’Akil. Son
+successeur, le premier _imâm_ blanc, était originaire de Tabalbalet et
+s’appelait pour cela Abdallah-el-Balbali ; il épousa une femme peule
+nommée Aïssata ou Aïcha et en eut une fille, Nana-Biro Touré, dont la
+fille à son tour enfanta le père de Sa’di, auteur du _Tarikh-es-Soudân_.
+Le second _imâm_ blanc fut un homme du Touat, le troisième était
+originaire du Fezzân, etc. Jusqu’à l’époque actuelle, les _imâm_ de la
+grande mosquée n’ont pas cessé d’être d’origine arabe ou berbère.
+
+Quant à la mosquée dite de _Sankoré_, elle fut bâtie, à une date
+inconnue, grâce aux libéralités d’une femme aussi pieuse que riche et
+généreuse. Les _imâm_ de cette mosquée ont toujours été de race
+blanche : au début, ils appartenaient à la famille des Akit[255],
+ensuite ils furent choisis parmi des savants ou des pieux personnages
+originaires du Maghreb ou du Fezzân.
+
+Une troisième mosquée, dite de _Sidi-Yahia_ en l’honneur de l’ancêtre
+des Bekkaï, fut commencée, sous le roi Akil, par Mohammed-Naddi, alors
+maire de Tombouctou, et terminée au début du XVIe siècle par Omar
+Komdiago, frère du premier _askia_ de Gao.
+
+Parmi les plus illustres personnages nés à Tombouctou, il convient de
+citer les deux maîtres de la littérature arabe soudanaise, _Ahmed Bâba_
+et _Sa’di_. Le premier est antérieur au second, puisqu’il se trouvait à
+Tombouctou lors de l’entrée de Djouder dans cette ville (1591), tandis
+que Sa’di ne naquit qu’en 1596. Le père d’Ahmed Bâba, nommé lui-même
+_Ahmed_, avait été un jurisconsulte fort remarquable ; l’un de ses
+disciples, contemporain d’Ahmed Bâba mais bien plus âgé que lui, fut, au
+témoignage de ce dernier, le savant de beaucoup le plus instruit et le
+meilleur professeur de son époque : c’était un Mandingue nommé _Mohammed
+Barhayorho_ ; lorsqu’Ahmed Bâba eut perdu son père, en 1583, il alla se
+perfectionner dans la science et les lettres en assistant aux leçons de
+ce Mohammed Barhayorho qui, né en 1524, mourut en 1593 alors qu’Ahmed
+Bâba était encore jeune. Nous avons vu qu’Ahmed Bâba avait été emmené en
+captivité au Maroc en 1594, sous le gouvernement du pacha Mahmoud-ben-
+Zergoun, en même temps que le célèbre cadi _Abou-Hafs Omar_ ; emprisonné
+à Marrakech par Moulaï Ahmed, il fut rendu à la liberté en 1607 par
+Moulaï Zidân et revint la même année à Tombouctou, où il mourut[256].
+
+J’ai dit que, d’abord englobée dans l’empire de Mali de 1325 à 1433, la
+ville de Tombouctou avait appartenu aux Touareg de 1433 à 1468, puis
+avait fait partie de l’empire de Gao de 1468 à 1591.
+
+Léon l’Africain, qui visita Tombouctou vers 1507 sous le règne de
+l’_askia_ Mohammed I, nous a laissé une intéressante description de
+cette ville, telle qu’elle se présentait au début du XVIe siècle. Tout
+d’abord il signale qu’elle ne renfermait alors que des huttes en torchis
+recouvertes de paille, à l’exception des deux édifices en pierres
+maçonnées — ou plutôt en briques — bâtis par Es-Sahéli, et sans doute
+aussi des deux mosquées de Sankoré et de Sidi-Yahia, dont la seconde fut
+achevée vers cette époque. Par contre, on y voyait déjà de nombreuses
+boutiques de marchands et d’artisans, et les tisserands y pullulaient.
+Des femmes esclaves étaient chargées de la vente des vivres et se
+montraient en public le visage découvert, tandis que les dames nobles
+avaient toujours la figure voilée. On trouvait à acheter des tissus
+d’Europe, importés par les commerçants de Barbarie, du bétail, du lait
+et du beurre en abondance, ainsi que des grains ; le sel, qui provenait
+de Teghazza, était fort cher. On se servait comme monnaie de pièces et
+de poudre d’or, mais, pour les petits achats, on usait de cauries
+importés d’Asie et arrivant au Soudan par le Maghreb ; 400 cauries
+représentaient un « ducat » du pays[257] et 6 ducats et 2/3 faisaient
+une once romaine.
+
+Léon rapporte encore que l’on dansait souvent dans les rues jusqu’à une
+heure du matin, que les incendies étaient fréquents en raison du mode de
+couverture des maisons et qu’on ne buvait que de l’eau de puits. Le
+« roi » de Tombouctou — c’est-à-dire l’administrateur ou maire de la
+ville — ne se déplaçait qu’à chameau, escorté de cavaliers et paré de
+bijoux d’or ; les gens qui venaient lui demander une faveur le saluaient
+en s’agenouillant devant lui et en se répandant de la poussière sur la
+tête. La ville était interdite aux Juifs, mais par contre on y avait un
+grand respect pour les docteurs musulmans, les lettrés y étaient en
+grand honneur et on se disputait à prix d’or les manuscrits arabes
+apportés de l’Afrique du Nord[258].
+
+Chaque fois qu’il s’agissait de percevoir les impôts en dehors de la
+ville, le chef de Tombouctou organisait une colonne militaire ; il
+disposait à cet effet de 3.000 cavaliers et d’un grand nombre de
+fantassins armés d’arcs et de flèches empoisonnées. On usait des
+chameaux pour les voyages et les transports, mais les chevaux étaient
+les seules montures employées à la guerre ; ces chevaux étaient, ou bien
+des animaux nés dans le pays, de petite taille ou de peu de fonds, ou
+bien des bêtes importées de Barbarie, les seules qui eussent une réelle
+valeur. Comme les bons chevaux étaient rares, le chef de la ville avait
+coutume, chaque fois qu’il en arrivait plus de douze à Tombouctou, de
+prendre pour lui le meilleur animal du lot, qu’il payait du reste à sa
+valeur.
+
+Kabara, situé, dit Léon, à douze milles de Tombouctou sur un bras du
+Niger, était le port où s’embarquaient les marchands pour se rendre à
+Dienné et à Mali. Le chef de Tombouctou y était représenté par un
+gouverneur qui réglait les litiges entre les gens de diverses
+nationalités se rencontrant en ce point.
+
+Tombouctou fut, comme nous l’avons vu, la capitale du pachalik marocain
+de 1591 à 1780, en même temps que la résidence habituelle de l’_askia_
+du Nord. Mais en réalité la ville devint, dès 1670 environ, une
+dépendance de l’empire banmana de Ségou, tout en demeurant exposée aux
+pillages et aux caprices des nomades de la contrée (Bérabich, Kounta,
+Peuls et surtout Touareg). Réunie au royaume peul du Massina en 1826 par
+Sékou-Hamadou, elle devint indépendante, sous la protection suzeraine de
+la famille kounta des Bekkaï, lors de la prise de Hamdallahi par El-
+hadj-Omar en 1862. L’influence des Touareg Kel-Antassar supplanta
+ensuite celle des Kounta et se trouvait prédominante lorsque, en 1893,
+nous prîmes possession de la ville ; l’autorité des Kel Antassar
+cependant ne suffisait pas à protéger les environs de Tombouctou contre
+les pillages des Bérabich, auxquels les gens de la ville payaient tribut
+pour garantir la sécurité des caravanes.
+
+Tombouctou compte à l’heure actuelle environ 5.800 habitants fixes, tous
+musulmans, auxquels il convient d’ajouter une population flottante
+variant de 2 à 4.000 individus selon les époques de l’année. Les
+habitants fixes sont en grande majorité des Songaï, divisés en nobles ou
+_Arma_ (ceux qui se prétendent d’origine marocaine) et en _Gabibi_ (ceux
+d’origine purement nègre) ; à côté d’eux sont les _Alfa_[259] ou
+savants, qui appartiennent à toutes les races du Soudan et de l’Afrique
+du Nord. Parmi la population flottante, on remarque des Arabes du
+Maghreb et de la Tripolitaine, des Maures Kounta et Bérabich, des
+Touareg, des Peuls, des Banmana, etc. La langue courante est le songaï,
+mais l’arabe est parlé dans certains quartiers par un très grand nombre
+de personnes.
+
+Au moment de notre occupation, la ville était divisée en sept quartiers
+principaux ou _farandi_, appelés : _Yobou-ber_ (le grand marché) ;
+_Sangoungou_ (le ventre du chef), qu’habitaient les gens de Ghadamès et
+de Tripoli ; _Sankoré_ ou mieux _Sankoreï_ (le chef blanc, parce que le
+chef du quartier était toujours autrefois un homme de race blanche), où
+se trouve la mosquée qui a pris le nom du quartier et où habitaient
+surtout des Alfa et des Arma ; _Sareï-keïna_ (le petit cimetière),
+quartier des Kounta ; _Yobou-keïna_ (le petit marché), où Es-Sahéli
+avait bâti le palais de Mâdougou ; _Badyindé_ (fossé de la destruction),
+quartier qui était autrefois inondé de temps à autre par un reflux des
+eaux du Niger, ce qui motiva le détournement du chenal venant aboutir en
+cet endroit ; enfin _Dyinguer-ber_ (la grande mosquée).
+
+2o _La ville de Dienné._ — Je ne reviendrai pas ici sur les
+circonstances qui amenèrent et accompagnèrent la fondation de Dienné :
+je rappellerai seulement qu’après une ébauche de colonisation remontant
+à la fin du VIIe siècle, le premier établissement des Soninké dans le
+quartier de Dioboro eut lieu vers l’an 800 sous la direction d’Adyini
+Kounaté et que la ville fut définitivement fondée vers 1250 par des
+Soninké-Nono conduits par un chef du clan des Mana[260]. Le commandement
+de Dienné a toujours appartenu depuis à la famille de ce chef.
+
+_Komboro Mana_, vingt-sixième chef de Dienné depuis Adyini Kounaté, se
+convertit à l’islamisme vers l’an 1300 et entraîna dans son mouvement de
+conversion la majorité des Diennéens ; ce serait lui qui aurait fait
+bâtir la première mosquée de la ville par un Marocain nommé _Maloum-
+Idris_, contemporain et peut-être ami ou serviteur d’Es-Sahéli, lequel
+construisit vers la même époque (1325) la première mosquée de
+Tombouctou[261]. La grande mosquée actuelle de Dienné a été élevée sur
+l’emplacement où, naguère encore, on montrait les ruines d’un édifice
+ayant remplacé celui dû à Maloum-Idris[262].
+
+Nous avons vu que Dienné réussit à conserver son indépendance jusque
+vers 1473, époque à laquelle la ville fut incorporée à l’empire de Gao.
+Avant cette date, elle était le chef-lieu d’une sorte de petit Etat dont
+le territoire s’étendait du Nord au Sud depuis Kakagnan (près et au Sud
+du Débo) jusqu’à Diéou (au Sud de Dienné et à proximité du Ouoron,
+canton nord du Karadougou), et de l’Ouest à l’Est depuis Tini (localité
+sans doute voisine de Diafarabé) jusqu’aux montagnes du Tombola (falaise
+de Bandiagara). Le chef de Dienné protégeait son territoire contre les
+incursions possibles du dehors au moyen de 24 officiers ou chefs de
+bandes, dont douze étaient installés à l’Ouest de la ville, du côté de
+Séna (près et au Nord-Est de Séla), sous le commandement du _Séna-
+faran_, avec mission de surveiller les armées du Mali, tandis que les
+douze autres étaient postés sur la rive droite du Bani.
+
+Sous Sonni Ali-Ber et sous les _askia_, Dienné fit partie intégrante de
+l’empire de Gao. Lors de la conquête marocaine, la ville dépendit de
+Tombouctou et son territoire fut commandé par un caïd. Au moment de la
+décadence de la domination marocaine, ce caïd, devenu un simple notable
+arma, se rendit à peu près indépendant du pacha de Tombouctou, mais il
+lui fallut compter avec les Banmana de Ségou et avec les Peuls du
+Massina. Enfin Dienné fut prise vers 1815 par Sékou-Hamadou et annexée
+officiellement au royaume peul du Massina, pour passer en 1861 à
+l’empire toucouleur d’El-hadj-Omar et être emportée d’assaut en 1893 par
+le colonel Archinard.
+
+Dienné fut de tout temps fréquentée par de nombreux étrangers qui y
+venaient de partout, soit pour s’y livrer au commerce soit pour s’y
+instruire dans les sciences musulmanes. Parmi les savants qui
+illustrèrent cette ville, Sa’di nous cite : _Mori-Maga_ « le Kananké »,
+qui était sans doute un Peul et qui professa au XVe siècle ; _Fodié
+Mohammed Sânou_ « le Ouangari », probablement un Mandingue ou un
+Dioula[263], qui fut le premier cadi régulier de Dienné[264] et qui
+vivait au XVIe siècle ; _El-Abbâs Guibi_ (ou Kibbi), autre cadi de
+Dienné également « Ouangari », c’est-à-dire Soninké, Dioula ou
+Mandingue ; _Mahmoud Barhayorho_, qui succéda comme cadi au précédent en
+1552 et fut le père des deux célèbres jurisconsultes de Tombouctou,
+Mohammed et Ahmed Barhayorho, d’origine mandingue comme Mahmoud ;
+_Modibbo Bakari Taraoré_, d’origine soninké, mandingue ou banmana
+d’après son nom de clan, qui appartenait à la famille du chef du
+Karadougou et qui fut également cadi ; _Mohammed Bamba Konaté_,
+d’origine soninké ou dioula, qui succéda au précédent et fut le dernier
+cadi de Dienné avant la conquête marocaine. De tous les personnages
+cités par Sa’di comme ayant illustré Dienné, un seul est mentionné comme
+étant originaire de cette ville : le cadi Ahmed Torfo.
+
+On a voulu parfois faire dériver du nom de la ville de Dienné — nom qui
+se prononce également _Guienné_ — le mot « Guinée », employé autrefois
+pour désigner le Soudan Occidental et appliqué depuis plus spécialement
+à la région côtière. Je croirais plus volontiers que _Guinée_ est
+l’équivalent exact de _Soudan_, le premier de ces mots ayant été
+emprunté au berbère comme le second l’a été à l’arabe. On sait que le
+mot « Soudan » vient de l’expression arabe _blad-es-Soudân_ « pays des
+Noirs » et que les Arabes eux-mêmes ont fait de _Soudân_ — qui signifie
+proprement « les Noirs » — un terme géographique (_tarikh-es-Soudân_,
+histoire du Soudan, c’est-à-dire du pays des Noirs) ; ils en ont même
+formé l’ethnique _soudâni_, qui veut dire « un homme du pays des
+Noirs », sans qu’il s’agisse nécessairement d’un Nègre, et le mot
+_soudânia_, que l’on emploie au Maghreb pour désigner une langue
+soudanaise quelconque. Or, en berbère et notamment dans le dialecte
+chleuh usité au Maroc, « noir » se dit _aguinaou_[265], pluriel
+_iguinaouen_, d’où l’expression _akal-n-iguinaouen_ « pays des Noirs »,
+traduction exacte de _blad-es-Soudân_, qu’emploient les Berbères pour
+désigner le Soudan. Ce mot est même passé dans l’arabe vulgaire du
+Maghreb sous les formes _guennaoui_, servant à désigner un « Nègre », et
+_guennaouiya_, voulant dire « langue soudanaise ». Il me paraît
+vraisemblable par suite que le mot « Guinée » nous soit venu des
+Berbères marocains par l’intermédiaire des premiers navigateurs
+portugais qui relâchèrent sur la côte atlantique du Maroc : ces
+navigateurs, ayant demandé aux indigènes riverains le nom des pays du
+Sud, s’entendirent répondre _akal-n-iguinaouen_, qu’ils traduisirent par
+« pays de Guinée », en orthographiant ce dernier mot _Ginoa_ ou _Genoa_,
+forme qui se rapproche très sensiblement, dans la bouche d’un Portugais,
+de la prononciation berbère et surtout du mot berbère arabisé employé
+par certains auteurs pour désigner le Soudan (voir la note précédente).
+
+Le terme « Guinée » est d’ailleurs bien antérieur au nom de Dienné : le
+géographe arabe Zohri divisait l’Afrique intertropicale en trois
+régions : _Guinaoua_ (Guinée), _Koukaoua_ (Bornou et Kanem) et _Habech_
+(Abyssinie) ; pour lui « Guinée » était évidemment synonyme de « Soudan
+occidental » et n’avait certainement aucun rapport avec le nom de
+Dienné, si l’on veut bien se rappeler qu’il écrivait vers 1137, c’est-à-
+dire plus d’un siècle avant la fondation définitive de Dienné et
+l’imposition de ce nom à la colonie soninké de Dioboro[266].
+
+Ce qui a amené à faire dériver « Guinée » de Dienné est sans doute le
+fait que Léon l’Africain, parlant d’un « royaume de Ghinée » qu’il situe
+le long du Niger au Sud de Oualata, au couchant de Tombouctou et au Nord
+de Mali — c’est-à-dire, d’une façon très approximative du reste, dans la
+région où se trouve Dienné —, dit : « Ce second royaume est appelé par
+nos marchans (lisez « par les marchands du Maghreb ») _Gheneoa_, mais
+ceux de Gennes, Portugal et Europe, qui n’en ont entiere cognoissance,
+l’appellent _Ghinea_ »[267]. A mon avis, si Léon plaçait assurément
+Dienné dans son « royaume de Ghinée »[268], il donnait au terme
+_Gheneoa_ ou _Ghinea_ la même signification que Zohri : cela seul peut
+expliquer le passage où il avance qu’une partie de la « Ghinée » est
+_sur l’Océan_, à l’endroit « où le Niger (lisez « le Sénégal ») se rend
+dans iceluy ».
+
+[Illustration : Carte 15. — La domination marocaine au Soudan.]
+
+
+[Note 218 : Voir plus haut, page 116.]
+
+[Note 219 : Voir plus haut, page 115.]
+
+[Note 220 : Rive gauche du Niger, à l’Est du Dallol Maouri.]
+
+[Note 221 : Près et en amont du confluent du Niger et du Dallol Maouri.]
+
+[Note 222 : Les personnes arrêtées à Tintyi avec Mohammed-Gao étaient au
+nombre de 83 ; on raconte que le premier _askia_, Mohammed Touré, après
+avoir vaincu Sonni Ali, avait arrêté le même nombre de personnes dans la
+même localité, après leur avoir accordé l’_amân_ sous la foi du serment,
+et que l’acte de Mahmoud fut une punition céleste de l’acte commis cent
+ans auparavant par Mohammed Touré.]
+
+[Note 223 : Il y eut, à partir de cette époque, deux _askia_ : l’un,
+nommé par les Marocains, n’était qu’un instrument entre les mains de ces
+derniers pour leurs relations avec les indigènes du Nord de la Boucle et
+de la région de Tombouctou ; l’autre, successeur de Mohammed-Gao au
+Dendi, exerçait un pouvoir réel sur les Songaï du Sud.]
+
+[Note 224 : A moins qu’il ne s’agisse d’un autre Garou, situé à côté de
+Malo, au Sud et près de Tillabéry, c’est-à-dire bien plus en amont.]
+
+[Note 225 : Victoire remportée le 12 avril 1591 par Djouder sur Issihak
+II.]
+
+[Note 226 : Voir la note [206], page 225.]
+
+[Note 227 : Ou de Kala (Sokolo).]
+
+[Note 228 : Sa’di prétend que Mahmoud, au cours de cette expédition,
+s’empara de Hombori et de _Daanka_ (peut être Diankabo ?).]
+
+[Note 229 : Précédemment, Ammar avait conduit au Soudan mille hommes de
+renfort, dont 500 renégats chrétiens et 500 Maures Andalous, chaque
+groupe suivant un chemin spécial, en raison du manque d’eau, dans la
+traversée de l’Azaouad ; les Andalous s’égarèrent et périrent tous et,
+seuls, les renégats chrétiens arrivèrent à destination. Ceci donne un
+exemple du déchet que devraient subir les troupes marocaines envoyées
+sur le Niger.]
+
+[Note 230 : El-Hassân mourut en 1607 et fut remplacé comme _amîn_ par
+son fils Amer.]
+
+[Note 231 : A l’occasion de son avènement, Moulaï Zidân rendit la
+liberté à l’écrivain Ahmed Bâba, de Tombouctou, qui avait été emmené en
+captivité au Maroc en même temps que le cadi Abou-Hafs Omar ; Ahmed Bâba
+revint à Tombouctou et y mourut par la suite. Sa’di avait onze ans au
+moment du retour d’Ahmed Bâba à Tombouctou (8 avril 1607).]
+
+[Note 232 : Ces sultans furent Moulaï Zidân (1607-27), Abou-Merouân
+Abdelmalek (1627-31), Abou-Abdallah El-Oualid (1631-36), Mohammed-ech-
+Cheikh (1636-54) et El-Abbâs (1654-64).]
+
+[Note 233 : Voir chap. VIII, p. 229. A Hammou avaient succédé : Youssof
+(1622-27), Ibrahim (1627-28) et Ali-ben-Abdelkader (1628-32).]
+
+[Note 234 : Ce Hamadi-Bilal était un chef de Peuls nomades et non pas un
+Tombo.]
+
+[Note 235 : Koïra-Tao signifie en songaï « village neuf ».]
+
+[Note 236 : En 1653, Mohammed, frère de l’auteur du _Tarikh-es-Soudân_,
+fut opéré heureusement de la cataracte à Tombouctou par le médecin
+Ibrahim, originaire du Sous ; le prix de l’opération — 33 _mitskal_ et
+un tiers en poudre d’or — fut payé par le pacha Ahmed-ben-Haddou.]
+
+[Note 237 : Il semble que Gounguia était l’extrême limite de la
+domination marocaine dans la direction du Sud-Est.]
+
+[Note 238 : C’est sous le règne de Mohammed-ben-Ahmed que Sa’di termina
+son ouvrage ; les renseignements postérieurs à 1655 ont été puisés dans
+le _Tedzkiret-en-Nisiân_, dont l’auteur anonyme, originaire sans doute
+du Massina, naquit en 1700 et acheva d’écrire en 1751.]
+
+[Note 239 : C’est en 1660, la dernière année de son gouvernement, que le
+pacha Bouya, ancien lieutenant-général, se proclama sultan et fit faire
+le prône en son nom par les _imâm_ de Tombouctou et de Goundam ; à
+partir du 15 mars 1660, on fit régulièrement le prône au nom du pacha
+régnant.]
+
+[Note 240 : Sauf l’_askia_ Bakari, qui régna de 1702 à 1705, et qui fut
+proclamé par les indigènes sans que son choix ait été ratifié par le
+pacha.]
+
+[Note 241 : 1er vol., pages 247 et 248.]
+
+[Note 242 : Ou Nasser-et-Telemsâni, qui est donné comme ayant régné soit
+jusqu’en 1669 seulement, soit jusqu’en 1672.]
+
+[Note 243 : Tombouctou fut désolé par la peste en cette même année
+1688.]
+
+[Note 244 : C’est-à-dire « le Blanc » : le _Tedzkiret_ nous dit qu’il
+était beau de visage et de teint brun, c’est-à-dire qu’il n’était pas
+complètement nègre.]
+
+[Note 245 : Le caïd du Guimbala avait fait dire au pacha que les Bambara
+du Débo avaient menacé d’attaquer Koreï, alors qu’au contraire ils
+avaient proposé de se soumettre. Il semble que le _Tarikh-es-Soudân_ et
+le _Tedzkiret_ donnent communément le nom de _Ouangara_ aux musulmans
+des pays faisant ou ayant fait partie de l’empire de Mali et celui de
+_Bambara_ aux païens des mêmes contrées, sans distinction de peuple ni
+de tribu, au moins en ce qui concerne ce dernier terme.]
+
+[Note 246 : Sous les pachas qui se succédèrent de 1660 à 1750, de
+nombreuses expéditions furent dirigées contre les Touareg, le plus
+souvent infructueuses ; les populations sédentaires riveraines du Niger,
+d’autre part, furent pillées fréquemment par les Oulmidden et les Kel-
+Tadmekket. Les pachas faisaient aussi couramment des expéditions contre
+les Peuls de la Boucle, dans le but de se procurer du bétail de
+boucherie et des vaches laitières.]
+
+[Note 247 : Voir la traduction du _Tedzkiret_, pages 43 à 47.]
+
+[Note 248 : Voir la traduction du _Tedzkiret_, pages 72 et 73.]
+
+[Note 249 : De Tombouctou, on avait entendu la fusillade du combat de
+Togaya ; ce dernier point doit être placé près de Korioumé.]
+
+[Note 250 : Voir la traduction du _Tedzkiret_, pages 116 à 119.]
+
+[Note 251 : Pour de plus amples détails sur certains points, consulter
+les monographies du Père Hacquard (Tombouctou) et de M. Ch. Monteil
+(Dienné).]
+
+[Note 252 : Tirakka, qui se trouvait non loin de l’emplacement de
+Tombouctou, existait bien avant cette dernière ville et était, avant le
+développement de celle-ci, le centre des opérations commerciales du
+Niger moyen. Ces opérations se transportèrent à Tombouctou sans doute au
+XIIIe siècle et s’y maintinrent par la suite. « Les marchands de
+Barbarie et de l’Egypte, dit Marmol, vont à _Tombut_ chercher l’or de
+_tibar_ (c’est-à-dire « la poudre d’or », _tibr_ en arabe) qui vient de
+la province des _Mandinga_ ou _Manienga_ ; ce commerce était autrefois
+en la ville de _Geni_ ou _Geneoa_ (Ghana, plutôt que Dienné) qui est
+plus proche du couchant ; y venaient les _Çaragolles_ (Soninké), les
+_Fulles_ (Peuls et Toucouleurs), les _Ialofes_ (Ouolofs) et les
+_Sénègues_ (Zenaga) ». D’après Léon l’Africain, c’est sous Sonni Ali-Ber
+(fin du XVe siècle) que les marchands maghrébins installés à Oualata se
+transportèrent à Tombouctou et à Gao et que commença le déclin de
+Oualata. Pour le tableau de la prospérité de Tombouctou, consulter le
+_Tarikh-es-Soudân_, pages 36 et 37 de la traduction.]
+
+[Note 253 : Un trisaïeul d’Ahmed Bâba, nommé Abou-Abdallah, fut cadi de
+Tombouctou sous la domination du roi touareg Akil (1433 à 1468) ; la
+famille des Akit, en venant de Ghana, s’était fixée d’abord au Massina,
+mais Mohammed Akit, père de l’arrière-grand-père d’Ahmed Bâba, par haine
+des Peuls et par crainte que les siens contractassent des alliances avec
+ces païens, quitta le Massina, alla d’abord à Oualata, puis à Ras-el-Ma,
+et enfin se fixa à Tombouctou du temps du roi Akil. C’est à la même
+époque que vint à Tombouctou Sidi-Yahia, l’ancêtre de la famille arabe
+des Bekkaï.]
+
+[Note 254 : Quant au « palais » construit par Es-Sahéli, il n’en reste
+plus aucune trace ; il se trouvait probablement là où se tenait encore,
+au temps de Barth, le marché à la viande.]
+
+[Note 255 : Cette famille n’étant venue à Tombouctou qu’au XVe siècle,
+il s’ensuit que la mosquée de Sankoré est postérieure d’un siècle au
+moins à la grande mosquée.]
+
+[Note 256 : On sait que, sur la foi de renseignements erronés fournis à
+Barth, on a longtemps attribué en Europe à Ahmed Bâba la paternité du
+_Tarikh-es-Soudân_ ; c’est M. Houdas qui, à la lecture du manuscrit
+complet de cet ouvrage, a découvert le premier que son auteur était
+Abderrahmân-es-Sa’di.]
+
+[Note 257 : Aujourd’hui 400 cauries représentent généralement cinquante
+centimes.]
+
+[Note 258 : D’après Ahmed Bâba, la majorité des habitants de Tombouctou
+professait encore le paganisme au XVIe siècle ; les musulmans étaient
+concentrés dans un quartier entouré de murs où logeaient également les
+Arabes et les Berbères de passage.]
+
+[Note 259 : Abréviation probable de l’arabe _al-fakih_ « le
+jurisconsulte ».]
+
+[Note 260 : Premier vol., pages 257, 263, 269 et 270.]
+
+[Note 261 : Une tradition attribue au même Maloum-Idris la construction
+du palais impérial de Ségou-koro, sous le règne de Biton-Kouloubali, et
+ajoute que ce dernier, une fois l’édifice achevé, aurait fait assassiner
+l’architecte pour l’empêcher d’élever ailleurs un palais semblable au
+sien. Comme l’avènement de Biton eut lieu au plus tôt dans la seconde
+moitié du XVIIe siècle, il est nécessaire d’interpréter cette tradition
+en faisant de l’architecte du palais de Ségou-koro un simple
+continuateur de l’art d’Es-Sahéli et de Maloum-Idris, c’est-à-dire sans
+doute quelque maître-maçon que Biton avait fait venir de Dienné.]
+
+[Note 262 : Lire d’intéressants détails sur Dienné dans le _Tarikh-es-
+Soudân_, pages 22 à 25 de la traduction.]
+
+[Note 263 : _Sânou_ est aujourd’hui un nom de clan porté surtout par les
+Dioula ; Sa’di nous apprend que Fodié Mohammed était né à _Bitou_, ville
+ou village qui se trouvait d’après le même auteur dans un pays
+aurifère : on a voulu identifier ce Bitou avec la ville de Boutoukou,
+Bondoukou ou Gottogo (Côte d’Ivoire), qui ne remonte d’ailleurs qu’au
+XVe siècle et a succédé à la ville plus ancienne de Bégho (Côte d’Or
+actuelle) ; il existe un Bitou au Sud-Est du Mossi, relativement proche
+des mines d’or du pays achanti ; il est possible aussi qu’il faille
+placer le Bitou du _Tarikh-es-Soudân_ dans le « Ouangara », c’est-à-dire
+dans les contrées aurifères du Bambouk, du Gangaran ou du Manding.]
+
+[Note 264 : Avant lui les procès se plaidaient devant l’_imâm_ de la
+grande mosquée, ainsi que la chose a lieu de nos jours encore dans
+beaucoup de localités musulmanes du Soudan.]
+
+[Note 265 : L’une des portes de Marrakech, édifiée en 1194, porte le nom
+de _Bab-aguinaou_, qui est traduit « porte du Nègre » par les
+indigènes ; Zohri, géographe arabe du XIIe siècle, emploie, pour
+désigner le « pays des Noirs », un mot qu’il écrit tantôt _Ganaoua_ et
+tantôt _Guinaoua_ (_Kitabou-Djografia_, manuscr. 2220 de la Bibl. Nat.,
+folio 7 recto ligne 7, folio 19 recto ligne 12, folio 53 verso et folio
+54 recto). Ces renseignements m’ont été communiqués par M. le professeur
+Houdas. — A rapprocher de l’article de Yakout intitulé _Guinaoua_ ou
+_Kinaoua_, et relatif à une tribu berbère habitant au voisinage du pays
+des Noirs, près du territoire de Ghana.]
+
+[Note 266 : Si l’on voulait faire dériver « Guinée » du nom d’une ville
+africaine, il serait plus logique de faire venir ce mot du nom de Ghana,
+qui est citée par le même Zohri comme la ville principale de la
+_Guinaoua_. Mais je n’accepterais pas davantage cette étymologie, ne
+serait-ce qu’à cause de la différence des orthographes adoptées par
+Zohri, qui écrit _Guinaoua_ par un _kef_, un _noun_, un _alif_, un
+_ouaou_ et un _ta-merboutha_, tandis qu’il écrit _Ghana_ par un _ghain_,
+un _alif_, un _noun_ et un _ta-merboutha_.]
+
+[Note 267 : Edition Schefer, 3e vol., page 288.]
+
+[Note 268 : C’est bien en effet de Dienné que Léon entend parler
+lorsqu’il dit : « Il n’y a cité ny chateau, hors mis un grand vilage
+auquel le seigneur fait sa résidence, avec les prestres, docteurs,
+marchans et autres gens d’autorité, qui ont leurs logis bastis en
+manière d’hameaux et blanchis de craye et couvers de paille... Ce
+vilage, par l’espace de troys moys de l’an (qui sont juillet, aoust et
+septembre) se void en forme d’une ile, pour ce qu’en ce temps là, le
+Niger se deborde ne plus ne moins que fait le Nil. Et alors les marchans
+de Tombut conduisent leur marchandise en petites barques fort étroites
+et faites de la moitié d’un pied d’arbre creusé, etc. » (Edition
+Schefer, 3e vol., pages 289-290).]
+
+
+
+
+ CHAPITRE X
+
+ =Les empires banmana de Ségou et du Kaarta
+ (XVIIe au XIXe siècles).=
+
+
+ =I. — L’empire de Ségou= (1660-1861).
+
+
+1o _Les origines._ — A partir du XIIIe siècle sans doute[269], les
+Banmana, descendant les vallées du Niger et du Bani, firent leur
+apparition dans les pays situés à l’Est de Ségou et peu à peu, soit en
+occupant des contrées jusque là désertes, soit en se mélangeant à des
+Mandingues, des Sénoufo et des Bobo et en les absorbant progressivement,
+ils arrivèrent à former la majorité de la population dans ces provinces
+de l’empire de Mali voisines de Dienné dont Sa’di nous a donné une
+description sommaire : le Sibiridougou, le Bendougou et le Karadougou.
+L’un de leurs clans principaux, celui des _Kouloubali_, s’était établi
+dans la région comprise entre Barouéli et la rive droite du Niger et,
+vers l’an 1600, le chef de ce clan, nommé _Kaladian_, se fixa à
+_Markadougouba_, près et en aval du poste actuel de Ségou ; comme les
+autres villages de la contrée, Markadougouba faisait encore partie, au
+moins théoriquement, de l’empire de Mali, mais il était alors placé sous
+la dépendance effective de Dienné, qui venait de se soumettre aux
+Marocains.
+
+Vers 1620, Kaladian mourut ; l’un de ses fils, _Notémé_, demeura à
+Markadougouba ; un autre, appelé _Danfassari_, établit sa résidence à
+_Ségou-koro_ et y jeta les bases d’un Etat indépendant. _Souma_, fils de
+Danfassari, succéda à son père et réussit à étendre son autorité sur
+tous les villages peuplés de Banmana qui se trouvaient compris dans le
+triangle Ségou-Barouéli-Garo ; il régna sans doute de 1645 à 1660
+environ, et eut pour successeur son fils Fotigué, dit _Biton_, véritable
+fondateur de l’empire de Ségou.
+
+2o _Dynastie des Kouloubali_ (1660-1740). — _Biton Kouloubali_
+transforma en un Etat puissant le petit royaume fondé par son grand-
+père. Son avènement doit se placer entre 1660 et 1670. A cette époque,
+ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, l’autorité des pachas
+de Tombouctou était devenue bien précaire et, comme ils avaient trop à
+faire en se contentant de lutter pour maintenir leur pouvoir, ils ne
+pouvaient plus envoyer de troupes pour soutenir leurs caïds ; aussi le
+caïd de Dienné, comme les autres, n’exerçait plus son commandement que
+dans les environs immédiats de sa résidence. Comme, d’autre part,
+l’empire de Mali n’avait pu se relever des coups que lui avaient portés
+les _askia_ de Gao durant le XVIe siècle, les Banmana jouissaient d’une
+réelle indépendance de fait et il était facile à un chef entreprenant
+comme Biton de créer à son profit un nouvel empire soudanais. Il le fit
+avec une célérité et un succès remarquables.
+
+Cependant l’empereur de Mali, Mama-Maghan Keïta[270], effrayé du
+prestige naissant de Biton, voulut l’anéantir à ses débuts et il passa
+sur la rive droite du Niger à la tête de tout ce qu’il avait pu recruter
+en fait de troupes, pour aller attaquer Ségou-koro. Biton fit entourer
+d’un mur sa capitale, y construisit une sorte de forteresse et attendit
+l’ennemi de pied ferme. L’empereur de Mali vint mettre le siège devant
+la ville vers 1667, mais, au bout de trois ans, n’ayant pas réussi à
+obtenir le moindre avantage et se voyant abandonné du plus grand nombre
+de ses partisans, il se retira et reprit le chemin de sa résidence.
+Biton sortit alors de sa forteresse et poursuivit son adversaire
+jusqu’en face de Mali à peu près ; Mama-Maghan, acculé au fleuve, n’osa
+pas accepter le combat et fit la paix avec Biton, jurant de ne plus
+s’avancer désormais en aval de Mali, tandis que l’empereur de Ségou, de
+son côté, promit de ne pas aller, du côté d’amont, plus loin que Niamina
+(1669-1670). Ce serait à la suite de ce piteux échec que le souverain
+mandingue aurait abandonné sa résidence de Mali pour se reporter plus au
+Sud, à Kangaba, berceau de sa famille, ramenant ainsi l’empire de Mali
+aux proportions d’un simple petit royaume isolé.
+
+Délivré ainsi de tout souci du côté du seul rival qu’il pouvait
+craindre, Biton songea à accroître sa puissance en asseyant son autorité
+sur les deux rives du Niger. Pour atteindre ce but, il voulut d’abord se
+constituer une armée solide et toute à sa dévotion, et voici le procédé
+qu’il employa : lorsqu’un criminel était condamné à une amende, Biton
+payait cette amende de ses propres deniers et le criminel devenait de
+droit son esclave ; s’il s’agissait d’un condamné à mort, Biton le
+graciait, avec un résultat identique ; lorsqu’un de ses sujets ne
+pouvait arriver à acquitter son impôt, le monarque libérait le
+contribuable insolvable de sa dette envers l’Etat à condition qu’il se
+constituât son esclave ou — s’il était trop âgé — qu’il mît un de ses
+fils à la disposition du souverain. Quel que fût le cas, l’homme ainsi
+privé de sa liberté individuelle devenait la chose de l’empereur,
+prenait le nom de _ton-dion_, c’est-à-dire « esclave de la compagnie
+réglementée » ou « esclave de la loi, captif légal », et était
+immédiatement enrôlé sous les drapeaux. Les _tondion_ formèrent ainsi
+une sorte de garde impériale dont le souverain était le véritable
+maître ; peu à peu, leur nombre s’accroissant par des engagements
+volontaires, ils constituèrent une réelle armée permanente, divisée en
+plusieurs compagnies dont les chefs furent d’abord les premiers
+_tondion_ et ensuite leurs descendants[271].
+
+Après avoir organisé ainsi son armée, Biton voulut aussi se créer une
+flottille et un corps d’ingénieurs et, pour cela, militarisa les Somono.
+Ceux-ci n’étaient pas encore très nombreux ; l’empereur leur donna une
+grande quantité d’esclaves, en leur enjoignant d’apprendre à ces
+derniers l’art de construire les pirogues et de les diriger et celui de
+capturer le poisson. Ces esclaves furent d’ailleurs traités sur le même
+pied que les hommes libres, mais, en échange, ils devaient acquitter un
+impôt en cauries, fournir un contingent à l’armée, construire et
+entretenir les enceintes des villes fortifiées, faire le service des
+courriers impériaux et des passages et transports de troupes. D’autre
+part, les Somono reçurent le monopole de la navigation et de la pêche
+sur le Niger et Biton leur reconnut le droit de percevoir pour eux-mêmes
+les taxes de passage et de transport des particuliers.
+
+Cependant ce conquérant doublé d’un organisateur remarquable avait des
+instincts de despote : il persécuta cruellement ceux de ses compatriotes
+qui n’appartenaient pas au même clan que lui ; beaucoup parmi ces
+derniers (Taraoré et Diara notamment), comme aussi parmi les Kouloubali
+de la branche aînée, dits _Massassi_[272], quittèrent la région de
+Ségou, franchirent le Niger et allèrent s’établir dans des pays que
+Biton n’avait pas annexés à son empire, en vertu, sans doute, de la
+convention passée entre lui et l’empereur de Mali (Bélédougou, Kaniaga,
+Niamala, Kaarta) : ce fut là l’origine du second empire banmana, dit du
+Kaarta ou des Massassi, dont je retracerai l’histoire un peu plus loin.
+
+Une fois maître d’une armée et d’une flottille sérieuses, Biton assit
+solidement son autorité sur la rive droite du Niger, vainquit et chassa
+sur l’autre rive les Kouloubali-Massassi qui ne le voulaient pas
+reconnaître pour chef, réprima les révoltes des Soninké récalcitrants
+commandés par Mama Fofana et Boulé Kané, étendit son rayon d’action vers
+l’Est sur les deux rives du Bani et vers le Nord-Est jusqu’aux faubourgs
+de Dienné, englobant dans son empire les anciennes provinces mandingues
+du Sibiridougou, du Bendougou et du Séladougou et faisant de San le
+siège d’un gouvernement provincial qui releva directement de Ségou.
+Puis, franchissant le Niger, il annexait les pays compris entre ce
+fleuve et le Kaniaga, battait au Bélédougou les chefs Konionmassa et
+Sama, et s’emparait de la province de Sana ou Sansanding et de celle du
+Karadougou, qui se trouvait à cheval sur les deux rives du Niger.
+Poussant plus loin encore, il attaquait les Massassi à Sountian, près
+Mourdia, tuait leur chef Foulikoro, et ensuite ne tardait pas à
+conquérir tout le Bagana et à imposer sa suzeraineté au royaume peul du
+Massina et jusqu’à Tombouctou. Dès 1670, il faisait la loi depuis cette
+dernière ville jusqu’à Niamina et nous avons vu qu’en 1671 il fut de
+taille à effrayer le sultan du Maroc Er-Rachid et à refuser de lui
+livrer la personne de Ali-ben-Haïdar. Ses Etats ainsi constitués, Biton
+les partagea en 60 districts, dont il confia le commandement à 60 de ses
+meilleurs _tondion_.
+
+J’ai dit plus haut[273] que Biton s’était fait construire un palais par
+un architecte de Dienné : Mage aperçut en 1864 les ruines de ce palais à
+Ségou-koro. Ce monarque régna de 1660 environ à 1710 ; il mourut du
+tétanos, après s’être blessé au pied en marchant accidentellement sur
+une pointe de fer.
+
+Il eut comme successeur son fils aîné Dékoro ou _Denkoro Kouloubali_
+(1710-40), qui fut proclamé à _Ségou-bougou_, sa résidence habituelle du
+vivant de son père, et fonda ensuite _Ségou-koura_, près du Ségou actuel
+où se trouve le poste français[274]. Denkoro était fort cruel[275] ; les
+chefs des _tondion_, ayant gagné son esclave de confiance, nommé Bilali,
+parvinrent à se saisir de la personne de l’empereur pendant qu’il se
+baignait dans une chambre de son palais et le massacrèrent ainsi que la
+plupart de ses enfants et que Bilali lui-même. Puis ils élurent pour
+souverain un autre fils de Biton, nommé _Ali_[276] ; du vivant de son
+prédécesseur, ce dernier était allé faire un voyage à Tombouctou, s’y
+était converti à l’islamisme et avait même étudié l’arabe auprès d’un
+cheikh de la famille des Bekkaï : c’est de là qu’il avait rapporté son
+prénom musulman. Les Banmana et notamment les _tondion_, une fois
+dissipé l’enthousiasme qu’avait provoqué le remplacement du cruel
+Denkoro, virent avec un grand déplaisir à leur tête cet empereur qui
+appartenait à une religion détestée, semblait vouloir la propager parmi
+ses sujets et affectait d’interdire l’usage des boissons fermentées et
+le culte des génies. L’un des chefs militaires, surnommé _Ton-mansa_ ou
+_Ton-massa_, c’est-à-dire « chef de l’armée régulière », disposant à sa
+guise d’un millier de _tondion_, mit à profit le mécontentement
+général ; avec un autre chef de _tondion_ qui avait le commandement de
+la cavalerie et s’appelait _Kaniouba-Niouma_, il organisa un complot qui
+aboutit, quinze jours après l’avènement de Ali, au massacre de ce prince
+et de tous les membres de la famille impériale, à l’exception de deux
+filles (1740). Ces dernières furent sauvées par un ancien esclave de
+Biton nommé Ngolo Diara, originaire de Niola près Bogué (en face de
+Niamina), qui les fit conduire sur la rive droite du Bani[277].
+
+3o _Les tondion au pouvoir_ (1740-1750). — _Ton-mansa_, après
+l’assassinat de Ali Kouloubali, s’empara du pouvoir et installa sa
+capitale à _Ngoï_, à quelques kilomètres au Sud de Ségou, disant qu’il
+ne pourrait résider là où son ancien maître Denkoro avait été tué. Comme
+on lui fit remarquer que Ngoï manquait d’eau, il y fit creuser des puits
+et commença un canal qui devait amener à Ngoï les poissons du Niger. Les
+autres chefs des _tondion_, mécontents de ces projets grandioses, le
+tuèrent après trois ans de règne et élirent à sa place _Kaniouba-Niouma_
+(Kaniouba-le-Beau ou le-Bon), qui était, dit-on, d’origine peule et
+appartenait au clan des Bari ; ce Kaniouba régna également trois ans,
+après avoir chassé dans le Bendougou le fils de Ton-mansa et ses
+partisans, et fut remplacé par un de ses collègues _Kafa-Diougou_ (Kafa-
+le-Laid ou le-Méchant), qui avait dirigé l’assassinat de Denkoro. Après
+un règne dont la durée est fixée aussi à trois ans par la tradition,
+Kafa-Diougou fut renversé et tué par Ngolo Diara, cet esclave qui avait
+sauvé les deux filles de Ali et qui, s’étant emparé du pouvoir, fonda la
+dynastie des _Diara_[278]
+
+4o _Dynastie des Diara_ (1750-1890). — _Ngolo Diara_ avait une
+cinquantaine d’années lorsqu’il monta sur le trône ; il était né en
+effet du vivant de Biton, sans doute vers la fin du règne de ce prince,
+aux environs de 1700 ; son père Zan Diara, n’ayant pu acquitter l’impôt
+en mil dont il était redevable, avait dû, selon la règle, donner un de
+ses enfants à l’empereur et c’est ainsi que Ngolo, alors âgé de 8 à 10
+ans environ, était devenu l’esclave de Biton.
+
+Ngolo ne fut, au début de son règne, qu’un chef de parti : il eut à
+lutter contre les _tondion_, qu’il voulait écarter du pouvoir, notamment
+contre l’un de leurs chefs nommé Sandyi, qu’il fit tuer près de Ségou-
+koro, et aussi contre les Kouloubali, qui le considéraient comme un
+usurpateur. Ne se sentant pas en sécurité à Ségou-koura, il transporta
+sa résidence un peu plus en aval, dans un faubourg appelé _Ségou-Sikoro_
+qu’il fortifia, dont il fit sa capitale et qui fut depuis celle de tous
+ses successeurs. Enfin, après quatre ans d’efforts et de guerres
+civiles, il réussit à se faire reconnaître définitivement comme
+empereur ; c’est pour cette raison qu’on ne place généralement son
+avènement qu’en 1754, bien qu’il se soit emparé du pouvoir en 1750.
+
+Il rétablit sur des bases solides la puissance de l’empire, un peu
+amoindrie sous les _tondion_, et réussit à réfréner les ambitions des
+chefs militaires. C’est de lui qu’entendit parler Jackson à Mogador en
+1800 : les informateurs du consul anglais, qui ignoraient sa mort et le
+croyaient encore sur le trône, l’appelaient _Wooloo_[279], ajoutant
+qu’il possédait trois palais à Tombouctou et une résidence à Dienné ; à
+la même époque, et d’après la même source d’informations, les cadis et
+les fonctionnaires civils de Tombouctou étaient des descendants de
+Marocains (Arma), mais les fonctionnaires militaires étaient des
+Banmana.
+
+ DELAFOSSE Planche XXIV
+
+[Illustration : _Cliché Paulin_
+
+FIG. 47. — Vue prise au marché de Baguindé (Tombouctou).]
+
+[Illustration : _Cliché Paulin_
+
+FIG. 48. — Vue d’ensemble du marché de Baguindé (Tombouctou).]
+
+Ngolo avait réparti la province de Ségou en cinq cantons, à la tête de
+chacun desquels il avait placé l’un de ses fils : Niénékoro résidait à
+Ségou-koro, Makoro à Mbébala (en aval des quatre Ségou), Ntyi à
+Bambabougou ou Bamabougou (au commencement du coude de Sansanding),
+Diakili à Kéranion ou Kérango (au sommet du même coude) et Mamourou à
+Ségou-Sikoro, auprès de son père.
+
+Les Peuls répandus entre le Niger et le Bani ayant cherché à secouer
+l’autorité de l’empereur banmana, ce dernier leur fit la guerre pendant
+huit ans et contraignit un grand nombre d’entre eux à quitter le pays et
+à se réfugier dans la partie orientale du Ouassoulou et notamment dans
+le Ganadougou (cercle actuel de Sikasso), où ils se mêlèrent aux
+Foulanké. Ntyi, fils de Ngolo, fut tué dans le Karadougou au cours de
+cette guerre contre les Peuls, qui étaient commandés par un nommé Sidi-
+Baba.
+
+Ngolo fit deux expéditions contre les Mossi du Yatenga, dont l’empereur
+Kango avait fait périr cruellement des guerriers banmana mis à sa
+disposition précédemment par Denkoro ou par Ton-mansa. Repoussé lors de
+la première expédition (vers 1760), Ngolo retourna plus tard au Yatenga,
+pour réclamer à Kango des commerçants dioula qui avaient fui de Ségou à
+la suite d’une sorte de guerre civile et que l’empereur du Yatenga
+refusait de renvoyer chez eux ; il semble que cette seconde expédition
+ne fut pas plus heureuse que la première[280] ; en tout cas Ngolo
+contracta, au cours de cette colonne, une maladie dont il mourut avant
+d’avoir pu rejoindre sa capitale (1787). Ses restes, cousus dans la peau
+d’un bœuf, furent ramenés à Ségou par son armée et y furent enterrés en
+grande pompe. Il avait près de 90 ans lors de son décès et avait régné
+durant 37 ans, dont 33 ans de règne effectif.
+
+L’aîné de ses fils survivants, _Niénékoro_ ou Nianankoro, lui succéda.
+Mais il était à peine monté sur le trône que son frère _Makoro_, fils
+d’une captive de Ngolo, voulut s’emparer du pouvoir (1787). Niénékoro
+s’était installé à Ségou-koura et Makoro à Ségou-Sikoro : ces deux
+quartiers de Ségou furent transformés durant cinq ans en deux citadelles
+ennemies. Makoro fut d’abord battu par le Soninké Béma, qui commandait
+l’armée de Niénékoro et maniait très habilement la lance ; alors, afin
+d’augmenter le nombre de ses partisans, il fit main basse sur le trésor
+impérial et le distribua à tous ceux qui vinrent lui offrir leurs
+services. Ce que voyant, Niénékoro fit appel à Dassé Kouloubali, alors
+empereur du Kaarta, lequel vint camper à Niamina et exigea, pour prix de
+son alliance, que Niénékoro lui remit le crâne de son aïeul Foulikoro,
+qui avait été tué par Biton[281] ; Niénékoro accepta cette condition,
+mais Béma lui ayant fait observer qu’il ne pouvait livrer ce crâne,
+attendu que les talismans de son père Ngolo étaient renfermés dedans,
+Niénékoro prit un crâne quelconque et le fit remettre à Dassé, en disant
+à ce prince que c’était celui de Foulikoro. Dassé fut dupe ou fit mine
+de l’être, accepta le crâne, et retourna au Kaarta en promettant à
+Niénékoro qu’il viendrait à son secours quand il le faudrait. Cependant
+les gens de Makoro gagnèrent Béma à la cause de leur maître en lui
+donnant une partie de l’or qu’ils avaient reçu de ce dernier, et il fut
+décidé entre les chefs des deux armées que, lorsqu’on livrerait
+bataille, les fusiliers des deux camps tireraient à blanc. Une fois
+cette chose convenue, Makoro envoya ses troupes contre Ségou-koura :
+l’armée de Niénékoro les reçut à coups de fusils non chargés[282], mais
+elles firent mine de s’enfuir, attirant Niénékoro à _Diofina_, au Sud de
+Ségou-koro ; une bande de guerriers postés là à l’avance prit Niénékoro
+par le revers, s’empara de lui et le conduisit à Makoro, qui le fit
+mettre aux fers et le laissa, dit-on, mourir de faim (1792).
+
+Ensuite Makoro se fit proclamer empereur de Ségou sous le nom de Mosson
+ou _Monson Diara_, et régna de 1792 à 1808[283].
+
+Dassé arriva en face de Ségou alors que tout était fini. Il chercha à
+faire croire à Monson que son retard était voulu et qu’il avait désiré
+la défaite de Niénékoro, et, pour se payer de son abstention dans la
+lutte, il ne proposa rien moins à Monson qu’une sorte de suzeraineté du
+Kaarta sur l’empire de Ségou. Monson rejeta ces propositions avec
+hauteur et partit en guerre contre Dassé. Son principal objectif fut la
+conquête du Bélédougou, qu’il réussit, sinon à annexer, au moins à
+piller de fond en comble ; au cours de cette guerre, il ravagea en
+particulier Gana, Touba-koro et d’autres villages de la région où se
+trouve aujourd’hui Banamba, tandis que son frère utérin Nkoro-Ntyi
+étendait l’autorité de l’empire de Ségou sur la contrée comprise entre
+Niamina et Bamako. Monson voulut même attaquer le Kaarta et pénétra dans
+le Fouladougou, mais il fut arrêté à Bangassi (à l’Est-Nord-Est de Kita)
+par le chef de cette ville, nommé Séri Noumoukiè, qui l’obligea à battre
+en retraite.
+
+Plus tard, des Maures ayant enlevé des bœufs dans un village banmana
+dépendant de Ségou et les ayant vendus à un chef du Kaarta qui refusa de
+les rendre à leurs propriétaires, Monson, prenant prétexte de la
+circonstance, se transporta en plein Kaarta avec une forte armée et vint
+attaquer Guémou (au Sud de Nioro sur la route de Badoumbé), qui était
+alors la capitale de l’empire du Kaarta et la résidence de Dassé. Ce
+dernier prit peur, s’enfuit de Guémou et, passant par Dioka (sur la
+route de Nioro à Kayes), alla s’enfermer dans _Guidingouma_, chef-lieu
+du Guidimaka, qu’il fortifia à la hâte. Monson ravagea tout le Kaarta,
+puis vint mettre le siège devant Guidingouma, résolu à prendre la place
+par la famine ; n’ayant pu obtenir encore aucun résultat après deux mois
+de siège et voyant son armée harcelée sans cesse par les sorties des
+assiégés, l’empereur de Ségou fit demander 200 cavaliers à Ali, chef des
+Oulad-Mbarek, qui les lui refusa. Monson leva alors le siège de
+Guidingouma pour se porter contre Ali et prit la direction de Diara ;
+comme il arrivait dans les environs de Nioro, il apprit que Ali et ses
+Maures s’étaient enfuis vers le Nord et, n’osant pas les y poursuivre,
+il reprit le chemin de Ségou (1796).
+
+Mungo-Park fut témoin, lors de son premier voyage, d’une partie de ces
+luttes entre les empereurs de Ségou et du Kaarta ; l’attaque de Guémou
+par Monson eut lieu quatre jours après l’arrivée de l’explorateur à
+Diara, c’est-à-dire le 22 février 1796. Ce voyageur, qui avait été bien
+accueilli à Guémou par Dassé, se vit ensuite refuser l’accès de Ségou
+par Monson ; lors de son second voyage, en 1805, ce dernier prince
+l’autorisa à s’arrêter à Sansanding pour y construire les embarcations
+avec lesquelles il devait descendre le Niger jusqu’à Boussa.
+
+Monson passe pour avoir fait en 1803 une expédition à Tombouctou et
+avoir pillé cette ville, pour punir les habitants de lui avoir refusé le
+tribut qu’ils devaient payer annuellement à l’empereur de Ségou.
+
+Ce prince mourut dans son village de culture de _Sirakoro_ (entre Ségou
+et Ngoï) et fut enterré à Ségou-Sikoro (1808).
+
+Monson eut neuf fils qui régnèrent successivement après lui. _Da_, le
+premier (1808-27), fut contemporain de Sékou-Hamadou ; lorsque les
+disciples de ce dernier eurent tué le fils de l’_ardo_ Hamadi-Dikko,
+celui-ci demanda du secours à Da, qui lui envoya une armée : nous avons
+vu au chapitre VIII quel avait été le sort de cette armée, dont l’envoi
+n’empêcha pas le triomphe de Sékou-Hamadou ni la fin de la suzeraineté
+de Ségou sur le Massina. Un an avant sa mort (1826), Da fit la paix avec
+le Kaarta, qui n’avait pas cessé depuis trente ans d’être avec Ségou sur
+un pied d’hostilités. C’est sous le règne de Da Diara que Mama Taraoré,
+gouverneur de San, chercha à s’affranchir de la tutelle de l’empire de
+Ségou : Da dirigea une expédition contre lui, s’empara de San après une
+assez vive résistance, mit le feu à la ville et remplaça Mama Taraoré
+par Mami Santara. Ce même prince fit également une expédition contre le
+Manding : remontant la rive droite du Niger, il traversa le fleuve en
+amont de Bamako et vint razzier Samayana. Il en fit une autre dans les
+dépendances orientales du Kaarta, mais fut repoussé par les Massassi.
+
+Après Da régnèrent d’abord six de ses frères : _Tièfolo_ (1827-39) ;
+_Niénemba_ (1839-41) ; _Kérango-Bé_ (1841-49), qui fit une expédition au
+Bélédougou[284] ; _Nialouma-Kouma_ (1849-51) ; _Massala-Demba_ (1851-54)
+et _Touroukoro-Mari_ (1854-56). Ce dernier, ayant accepté d’entrer en
+pourparlers avec El-hadj-Omar et de se soumettre à lui, se vit en butte
+aux haines de sa famille et de ses sujets et fut assassiné par le
+huitième fils de Monson, Kégué-Mari ou Massala-Mari, qui, cependant, ne
+prit pas pour lui le pouvoir et le laissa au dernier des neuf frères,
+_Ali Diara_ (1856-62).
+
+Depuis l’avènement de Sékou-Hamadou au Massina (1810), ce dernier pays
+avait échappé, ainsi que Dienné et Tombouctou, à la tutelle des
+empereurs de Ségou, sans cependant que les rôles aient été renversés,
+quoi qu’en ait prétendu Hamadou-Hamadou lors de ses démêlés avec El-
+hadj-Omar : le Massina ne dépendait plus de Ségou, mais Ségou ne
+relevait pas davantage du Massina ; en réalité les deux Etats se
+trouvaient indépendants l’un de l’autre, tantôt sur le pied de guerre,
+tantôt sur le pied de paix. Sous les règnes de Tièfolo[285] et de ses
+cinq premiers successeurs, les Peuls firent de fréquentes incursions
+dans le Sarro ou Saro, le Séladougou et le Bendougou, sans pouvoir
+arriver à entamer les environs mêmes de Ségou. Mais lorsque, sous le
+règne de Ali Diara, un ennemi commun se fut dressé contre les Peuls et
+les Banmana en la personne d’El-hadj-Omar, déjà maître alors du Kaarta,
+les haines entre Hamdallahi et Ségou s’apaisèrent ; Hamadou-Hamadou et
+Ali se prêtèrent un mutuel concours pour se défendre contre la conquête
+toucouleure : peut-être cependant leur alliance manqua-t-elle souvent de
+toute la bonne foi désirable. En tout cas, ni Ali ni Hamadou ne surent
+en tirer tout le parti qui aurait pu en résulter et ils ne parvinrent
+pas à enrayer les conquêtes du chef toucouleur[286].
+
+Vers la fin de 1859, Ali Diara, informé de l’approche d’El-hadj-
+Omar[287], implora le secours de Hamadou-Hamadou : ce dernier vint
+camper avec une armée sur la rive gauche du Niger, en face de Ségou, et
+proposa à l’empereur banmana son alliance complète, à condition que Ali
+se fit musulman et convertit son peuple à l’islam ; Ali fit alors élever
+une mosquée à Ségou, mais borna là son zèle de néophyte malgré lui ;
+satisfait en apparence de cette manifestation, Hamadou-Hamadou retourna
+au Massina avec son armée en promettant de revenir lorsque le besoin
+s’en ferait sentir. L’occasion ne tarda pas à naître : en avril 1860,
+El-hadj, grâce à son artillerie et malgré des pertes très sérieuses,
+s’emparait de la forteresse banmana d’_Oïtala_ (sur la rive gauche du
+Niger, au Nord-Ouest de Ségou), où le gros de l’armée de Ali s’était
+concentré sous le commandement de Tata, fils de l’empereur. En mai, le
+conquérant toucouleur entrait à Sansanding, d’où il menaçait Ségou.
+Hamadou-Hamadou envoya alors par la rive droite une colonne de 14.000
+hommes, dont 8.000 cavaliers, 5.000 fantassins armés de lances et de
+flèches et 1.000 fusiliers, sous le commandement de son oncle Ba-Lobbo,
+dans le but de reprendre Sansanding et de protéger Ségou. Cette armée
+vint camper d’abord à _Koni_, à 40 kilomètres en aval de Sansanding ;
+les guerriers du Massina s’occupèrent surtout de prosélytisme
+religieux : sur l’ordre de Ba-Lobbo, les Somono des bords du Niger, dont
+beaucoup étaient encore païens, brûlèrent leurs idoles, se convertirent
+en masse à l’islam et bâtirent des mosquées ; un grand enthousiasme
+régnait. Tout cela n’empêcha pas les deux armées réunies de Ali et de
+Ba-Lobbo d’être battues à _Tio_, en face de Sansanding, en janvier 1861.
+
+Après sa défaite, Ali rentra à Ségou, d’où il s’enfuit du reste dès
+qu’il apprit l’arrivée d’El-hadj (10 mars 1861), pour aller se réfugier
+auprès de Hamadou-Hamadou. Celui-ci confia à l’empereur déchu une armée
+de 30.000 hommes, composée de Peuls et de Banmana et commandée par Ba-
+Lobbo ; Ali revint dans son pays avec cette troupe et campa à _Kogou_, à
+8 kilomètres de Ségou qu’occupait déjà El-hadj ; après quatorze jours
+d’attente et un jour de combat, la formidable armée fournie par Hamadou
+fut mise en déroute, et Ali Diara se sauva à _Touna_, sur la rive droite
+du Bani. El-hadj ayant envoyé une colonne détruire Touna, Ali se réfugia
+au Massina, où il fut fait prisonnier en 1862 par le conquérant
+toucouleur ; celui-ci le fit mettre à mort l’année suivante.
+
+Lorsque Ali eut été fait prisonnier, les débris de l’armée banmana se
+choisirent pour chef _Kégué-Mari_, ce frère de Ali qui s’était démis du
+pouvoir en faveur de celui-ci. Kégué-Mari, de 1862 à 1870 environ,
+continua avec ténacité et parfois avec succès la lutte contre les
+Toucouleurs, rendant souvent difficile à Ahmadou[288], qui remplaçait
+son père El-hadj à Ségou depuis 1862, l’exercice de son autorité ; il
+avait installé sa capitale à Touna, que les Banmana avaient réoccupé
+après le départ de la colonne envoyée par El-hadj contre Ali.
+
+A sa mort, qui survint vers 1870, Kégué-Mari fut remplacé par un de ses
+neveux, _Niénemba II_, fils de Da, qui s’installa à _Sambala_ (près
+Touna), et fut à son tour remplacé en 1878 par _Mamourou_. Ce dernier ne
+régna que sept jours et eut pour successeur _Massatoma_ (1878-83) ;
+celui-ci, abandonnant en 1879 la rive droite du Bani, où ses
+prédécesseurs avaient conservé leur résidence habituelle pendant seize
+ans, se transporta sur la rive gauche, à _Moribougou_ (cercle actuel de
+Dienné), où il mourut. _Karamoko_ lui succéda de 1883 à 1887 et résida
+en divers endroits, entre Touna et Sama, allant même inquiéter Ahmadou
+jusque sous les murs de Ségou.
+
+Cependant, malgré leur situation précaire, les derniers descendants de
+Ngolo Diara trouvaient matière à disputes au sujet de l’exercice du
+commandement : Karamoko, ne pouvant s’entendre avec ses cousins Togoma
+et Monson, fils de Tièfolo, les fit empoisonner ; lui-même fut
+empoisonné peu après à Farako (au Sud-Est de Sansanding) par Ntô, frère
+de Monson, et remplacé par son propre frère _Mari_[289], en 1887.
+
+Trois ans après, le colonel Archinard mettait en fuite Madani,
+successeur d’Ahmadou à Ségou depuis 1884, entrait en vainqueur dans
+l’ancienne capitale banmana le 6 avril 1890 et rétablissait le 11 avril
+Mari Diara sur le trône de ses pères, avec un officier français (le
+capitaine Underberg) comme résident en vue d’exercer notre protectorat ;
+Mari, n’ayant manifesté sa reconnaissance qu’en organisant un complot
+dans le but de massacrer l’officier français et ses tirailleurs, fut
+fusillé le 29 mai de la même année sur l’ordre du capitaine Underberg :
+ainsi périt le dernier empereur de Ségou, mais en réalité l’empire de
+Ségou avait pris fin en 1861, le jour de l’entrée d’El-hadj-Omar dans la
+capitale banmana[290].
+
+
+ =II. — L’empire du Kaarta ou des Massassi= (1670-1854).
+
+
+Nous avons vu que le clan des Kouloubali, dès le début de sa formation
+entre le Bani et le Niger, s’était divisé en deux fractions : d’une part
+les descendants de Baramangolo, constituant la branche cadette mais
+détenant le pouvoir parce que leur ancêtre avait, le premier, posé ses
+pieds sur la rive gauche du Bani[291], de l’autre les descendants de
+Niangolo ou _Massassi_, qui représentaient la branche aînée. Ceux-ci
+avaient d’abord accepté sans trop de difficultés leur situation
+inférieure, mais lorsque Biton voulut transformer les droits sur le sol
+de la branche cadette en un joug tyrannique, les Massassi se révoltèrent
+et, moitié par amour de l’indépendance, moitié par contrainte, ils
+traversèrent en masse le Niger et, se portant vers le Nord-Ouest,
+allèrent s’établir en majorité dans la province du _Niamala_ ou Diamala,
+qui était formée de la partie septentrionale du Kaniaga et se trouvait à
+la limite orientale du Kaarta.
+
+Leur exode commença peu après l’avènement de Biton, c’est-à-dire
+vraisemblablement entre 1665 et 1670. Les chefs de cet exode étaient
+deux frères, descendants de Niangolo, appelés _Zié_ et _Sarhaba_ ou
+_Sa_, ce dernier plus connu sous le nom de _Sounsa_. Le premier mourut
+probablement dès le début de la migration. Quant à Sounsa, il fixa sa
+résidence près de Mourdia et y fonda un village qu’il appela _Sountian_
+et qui fut la première capitale de l’empire des Kouloubali-Massassi,
+appelé communément empire du Kaarta (1670). Sounsa en effet, étendant
+peu à peu son autorité vers l’Ouest, ne tarda pas à soumettre les
+Mandingues, les Foulanké et les Soninké établis dans le Fouladougou, le
+Kaarta, le Gangaran et le Bambouk, tous pays qui s’étaient soustraits
+déjà à l’autorité des derniers empereurs de Mali ou ne relevaient plus
+d’eux que nominalement. Bientôt il se trouva à la tête d’un Etat
+considérable et puissant, qui menaçait du côté du Nord-Ouest le royaume
+diawara de Diara et inquiétait du côté de l’Est l’empire naissant de
+Ségou. Sounsa passe, dans les traditions indigènes, pour avoir donné à
+son territoire une forte impulsion agricole. Il laissa, dit-on, 67
+garçons et 76 filles.
+
+Il eut comme successeur _Bemfa_, l’aîné de ses fils (1690-1700). A Bemfa
+succéda son frère _Foulikoro_ ou Foulakoro (1700-1709) ; ce dernier, au
+cours d’une expédition du côté du Niger, enleva dans un village
+dépendant de Ségou une fille de l’empereur Biton : furieux, celui-ci fit
+envoyer à Foulikoro un vêtement ensorcelé qui devait paralyser les
+moyens d’action de celui qui l’aurait revêtu, puis il alla mettre le
+siège devant Sountian ; par l’effet du vêtement magique ou autrement,
+Foulikoro ne fut pas de taille à résister ; Biton s’empara de Sountian,
+fit prisonnier Foulikoro, l’emmena à Ségou et là le fit décapiter,
+conservant sa tête pour en faire une sorte de talisman impérial (1709).
+
+_Sébé_ ou _Sié_, dit Sié-Banmana, frère de Foulikoro, avait réussi à
+s’échapper de Sountian au moment de la prise de cette ville par Biton et
+s’était réfugié au Fouladougou, du côté de Bangassi, où il fut rejoint
+par les débris de l’armée des Massassi. Il régna très longtemps, de 1709
+environ à 1760. Ayant réussi à rassembler une troupe imposante, il
+quitta le Fouladougou, s’avança vers le Nord et vint dans le Diangounté,
+où il obtint du gouverneur diawara l’autorisation de fixer sa résidence.
+Ayant fondé là un village qui fut appelé _Guémou_[292], il en fit la
+capitale de l’empire du Kaarta reconstitué.
+
+Sur ces entrefaites, le roi de Diara appela Sébé à son aide pour le
+soutenir contre les entreprises des Dabora qui, soutenus par les Maures
+Oulad-Mbarek, devenaient menaçants. Sébé saisit avec empressement cette
+occasion d’agrandir ses Etats et d’augmenter le nombre de ses femmes et
+de ses esclaves. Le gouverneur du Diangounté, qui avait accueilli Sébé
+et lui avait permis de se refaire un royaume, était précisément le chef
+de la famille des _Dabora_, ennemie et rivale de la famille des _Sagoné_
+à laquelle appartenait le roi de Diara. Sans égard pour les services que
+lui avait rendus ce gouverneur, Sébé lui déclara la guerre, annexa le
+Diangounté au Kaarta, s’empara du chef des Dabora et le mit à mort, et
+chassa la plupart des membres de cette famille vers le Bakounou, le
+Guidioumé, le Boundou et le Fouta. Puis, éprouvant le besoin d’améliorer
+sa cavalerie, il acheta soixante étalons au roi du Fouta, auquel il
+donna en paiement _Déni Dabora_, le propre fils de l’ancien gouverneur
+du Diangounté (1750).
+
+Ensuite, sous prétexte de protéger Diara contre les Maures, il se porta
+vers cette ville avec toute son armée et annexa à son empire ce qui
+subsistait encore du royaume diawara (1754). Cependant il ne put ou ne
+voulut fixer sa résidence à Diara et, après un court séjour à Nioro,
+retourna à Guémou, où il mourut six ans après (1760).
+
+Il eut comme successeur son frère _Déni_[293] ou _Dénimbabo_, qui régna
+de 1760 à 1780 et ravagea le Bakounou, le Diomboko, le Khasso et une
+partie du Bambouk. Le roi du Khasso, Demba Séga, avait alors sa capitale
+à _Koniakari_ ; Déni, soutenu par le chef khassonkè de Séro, vint y
+mettre le siège. Un devin ayant prédit que, tant que Déni vivrait, les
+Banmana ne prendraient pas Koniakari, l’empereur du Kaarta résolut de
+sacrifier sa vie au triomphe de son peuple : au cours d’une sortie
+conduite par les fils de Demba Séga, il se laissa prendre et fut mis à
+mort. Son sacrifice fut d’ailleurs inutile, car son armée, démoralisée
+par la perte de son chef, leva le siège[294].
+
+_Sirabo_ (1780-89), successeur de Déni, transféra la capitale de
+l’empire à quelque distance au Sud-Sud-Ouest de Nioro, à la limite du
+Kingui et du Lankamané, où il fonda un village auquel il donna le nom de
+_Guémou_, en souvenir de la résidence de ses deux prédécesseurs. Il
+enleva Kita aux Mandingues, conquit une partie du Bélédougou, s’empara
+du Guidioumé, acheva l’annexion du Bakounou et reprit, au Khasso et au
+Diomboko, la guerre contre Demba Séga.
+
+_Dassé_ ou _Dessékoro_ (1789-1802) succéda à Sirabo et résida comme lui
+à Guémou du Kingui. Nous avons vu comment il se rendit à Niamina pour
+parlementer avec Niénékoro, empereur de Ségou, et comment, dans la
+suite, il fut attaqué par Monson. Les traditions massassi expliquent la
+brouille entre Dassé et Monson d’une autre façon que les traditions de
+Ségou, rapportées plus haut. D’après les informations recueillies à
+Nioro par MM. les administrateurs Adam et Lasselves, Monson aurait
+envoyé à Dassé un messager porteur d’une houe, d’une entrave et d’un
+mors, en lui disant de choisir : l’acceptation de la houe eût signifié
+que Dassé renonçait aux ambitions conquérantes de ses prédécesseurs et
+voulait se consacrer exclusivement à l’agriculture, auquel cas Monson
+promettait de ne pas l’inquiéter ; l’acceptation de l’entrave eût été le
+symbole de la soumission à l’empereur de Ségou, qui aurait comblé de
+richesses Dassé devenu son vassal ; mais l’empereur du Kaarta choisit le
+mors, symbole de la guerre à outrance. C’est alors que Monson marcha sur
+Guémou (1796). Dassé n’attendit pas son adversaire et s’enfuit par Dioka
+à _Tango_, dans le Guidioumé, où il fut battu par Monson après trois
+jours de lutte. C’est ensuite que se placent le retranchement de Dassé à
+_Guidingouma_, dans le Guidimaka, le pillage du Kaarta par Monson, le
+siège de Guidingouma, la marche de Monson sur Diara et son retour à
+Ségou (voir plus haut). Une fois Monson rentré à Ségou, Dassé quitta le
+Guidimaka et vint s’installer près de _Dioka_, où il fonda un nouveau
+village fortifié (1797). Des marchands, conduisant 2.500 esclaves, étant
+venus à passer à Dioka, Dassé offrit aux chefs de la caravane
+d’hospitaliser les captifs dans son château-fort pendant la nuit, pour
+empêcher leur évasion ; les marchands acceptèrent, mais, le lendemain
+matin, Dassé les chassa et garda les esclaves, dont il fit 2.500
+soldats. Ayant reconstitué son armée par ce procédé d’une probité
+douteuse, il recommença ses razzias.
+
+Son frère _Moussa-Kourabo_ lui succéda (1802-1811) ; avec l’aide du chef
+de Séro, il parvint enfin à s’emparer de Koniakari (1810), y installa
+son lieutenant Fadigui comme gouverneur, poursuivit Demba Séga à travers
+le Diomboko et le contraignit à passer sur la rive gauche du Sénégal et
+à se réfugier au Boundou. Attaqué par Da, empereur de Ségou, il repoussa
+ce dernier.
+
+_Téguenkoro_ ou Tégakoro (1811-15) parvint à réduire à l’obéissance les
+Kâgoro du Kaarta, qui avaient réussi jusque là à conserver leur
+indépendance : leur dernier roi, Bandiougou Mangassa, vaincu par
+Téguenkoro, reconnut la suzeraineté de l’empereur massassi. Peu après,
+ce dernier ravagea le Bambouk.
+
+Sous le règne de _Sékouba_ ou Sakhaba (1815-18), Fadigui, gouverneur des
+provinces khassonkè de la rive droite du Sénégal, se rendit indépendant
+du Kaarta et fonda un petit royaume éphémère avec Koniakari comme
+capitale. Pendant ce temps là, Sékouba dirigeait des razzias dans le
+Bélédougou, le Birgo et le Manding.
+
+_Bodian_ dit Moriba (1818-35) quitta Dioka et alla s’installer à
+_Yélimané_. Après avoir défait Fadigui et reconquis Koniakari, il opéra
+de fructueuses razzias dans le Galam, le Damga, le Saloum, le Boundou et
+le Bambouk ; au cours de son expédition dans le Boundou, il fit la paix
+avec Demba Séga, qui revint au Khasso et fonda Médine, où il installa sa
+résidence.
+
+Sous _Garan_, qui régna de 1835 à 1844[295], les Diawara de Diara
+refusèrent le tribut que, depuis 1754, ils payaient à l’empereur du
+Kaarta. Garan, au cours d’une entrevue qu’il eut avec leurs
+représentants, les traita avec mépris, disant qu’il n’avait pas
+l’habitude de discuter avec des Soninké ; les Diawara répliquèrent
+qu’ils n’étaient pas des Soninké : « Pourquoi alors, leur demanda Garan,
+parlez-vous le soninké ? si ce n’est pas votre langue maternelle, quelle
+est-elle donc, votre langue ? — Si tu veux connaître notre langue,
+répondirent les Diawara, fais-nous la guerre, car nous ne la parlons que
+dans les combats ! » Malgré ces fières paroles, les Diawara se soumirent
+dès que Garan eut fait mettre leurs chefs aux fers.
+
+_Kandia_ dit Mamadi (1844-54) fut le dernier empereur de la lignée des
+Kouloubali-Massassi. D’abord installé à _Kodié_, il fixa sa résidence à
+_Nioro_ en 1846, obligeant les Diawara qui s’y trouvaient à émigrer vers
+le Nord, où ils fondèrent, aux confins du désert plusieurs villages dont
+l’un porte encore leur nom (Diawara). Quatre ans après, au cours d’une
+querelle, les fils de Kandia blessèrent mortellement le fils du chef des
+Diawara et la guerre éclata entre ces derniers et les Banmana ; au bout
+de sept ans de luttes, en 1853, les Diawara furent vaincus
+définitivement.
+
+Mais Kandia ne devait pas jouir longtemps de sa victoire : El-hadj-Omar,
+alors installé à Farabana, entre le Sénégal et la basse Falémé, avait
+envoyé un messager au gouverneur de Koniakari pour l’inviter à se faire
+musulman et ce messager avait été mis à mort par les Banmana ; informé
+de la chose, El-hadj marcha contre le Diomboko. Kandia expédia à sa
+rencontre une colonne commandée par Goundo Sarhanorho, ancien serf de
+Bodian ; nous verrons au chapitre suivant comment le conquérant
+toucouleur mit l’armée banmana en déroute, pénétra dans Koniakari
+évacué, livra près de Yélimané deux rudes combats aux Massassi, reçut à
+Simbi la soumission de Kandia, entra à Nioro dont il fit momentanément
+sa capitale, confisqua le trésor des empereurs massassi et fit exécuter
+tous les membres de la famille impériale ; Kandia lui-même, qui avait
+d’abord trouvé grâce devant El-hadj, fut mis à mort peu de temps après
+(1854).
+
+[Illustration : Carte 16. — Les empires de Ségou et du Kaarta.]
+
+ DELAFOSSE Planche XXV
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 49. — Résidence de l’Administrateur, à Ségou.]
+
+[Illustration : _Cliché Fortier_
+
+FIG. 50. — Ségou, la Mosquée.]
+
+
+[Note 269 : Voir 1er volume, pages 283 à 286.]
+
+[Note 270 : D’après une tradition recueillie à Ségou par M.
+l’administrateur Relhié, il se serait agi, non pas de l’empereur de
+Mali, mais d’un « roi de Kong » qui se serait appelé Kaladian, comme
+l’arrière-grand-père de Biton ; cette tradition, ainsi interprétée, me
+paraît assez invraisemblable.]
+
+[Note 271 : Par la suite, les _tondion_ acquirent une puissance
+considérable et, comme nous le verrons, les empereurs de Ségou, forcés
+de compter avec leurs chefs, ne furent souvent que des instruments entre
+les mains d’une oligarchie militaire ; le nom même de ces soldats,
+malgré son étymologie quelque peu méprisante, devint un titre d’honneur
+parmi eux et une appellation au sens redoutable parmi leurs ennemis ;
+les Banmana de Ségou furent souvent appelés _Dion-ka_ « les gens des
+esclaves » et, actuellement encore, la région qu’ils habitent dans le
+cercle de Koutiala est désignée par le nom de _Dionkadougou_.]
+
+[Note 272 : Biton appartenait en effet à la branche cadette des
+Kouloubali, comme descendant de Baramangolo ; voir 1er vol., page 286.]
+
+[Note 273 : Chap. IX, page 275, note [261].]
+
+[Note 274 : Il existe quatre villages du nom de Ségou qui sont, d’amont
+en aval : _Ségou-koro_ (l’ancien Ségou), résidence de Danfassari, Souma
+et Biton ; _Ségou-bougou_ (village de cultures de Ségou), dépendance du
+précédent ; _Ségou-koura_ (le nouveau Ségou), fondé par Denkoro, et
+enfin _Ségou-Sikoro_ (la cheville de Ségou), autrefois faubourg de
+Ségou-koura, transformé en résidence royale sous Ngolo Diara et devenu
+le chef-lieu du cercle actuel de Ségou.]
+
+[Note 275 : On prétend qu’il aurait fait pétrir l’argile des murs de sa
+résidence avec le sang de captifs égorgés exprès.]
+
+[Note 276 : _Alias_ Bakari.]
+
+[Note 277 : Elles y firent souche de Kouloubali de sang royal qui
+habitent encore cette région.]
+
+[Note 278 : On donne souvent aux princes de cette dynastie le nom de
+_Ngolossi_, c’est-à-dire « postérité de Ngolo ».]
+
+[Note 279 : Le prénom _Ngolo_, très usité chez les Banmana, est prononcé
+fréquemment _Molo_ ou encore _Ouolo_. — En réalité, Ngolo était mort
+depuis treize ans en 1800, mais, en raison de sa renommée considérable,
+son nom passait encore au Maroc pour celui de l’empereur régnant.]
+
+[Note 280 : Voir chap. IV, page 144.]
+
+[Note 281 : Voir plus loin l’histoire de l’empire du Kaarta.]
+
+[Note 282 : Ce qui prouve que les Banmana possédaient des fusils à la
+fin du XVIIIe siècle.]
+
+[Note 283 : On place quelquefois l’avènement de Monson en 1787, parce
+que l’on ne tient pas compte des cinq ans pendant lesquels il eut à
+lutter contre Niénékoro avant de s’emparer du pouvoir.]
+
+[Note 284 : Ce prince s’appelait Bé ; il fut surnommé Kérango-Bé parce
+que, avant son avènement, il résidait à Kéranion ou Kérango.]
+
+[Note 285 : Tièfolo régnait à Ségou lorsqu’El-hadj-Omar y passa en
+revenant de La Mecque, vers 1828 : l’empereur banmana le fit mettre aux
+fers, puis le relâcha sur les instances des musulmans alors établis à
+Ségou et notamment d’un Toucouleur nommé Tierno-Abdoul ; El-hadj ne
+devait jamais pardonner à la dynastie des Diara cette humiliation que
+l’un de ses membres lui avait fait subir.]
+
+[Note 286 : Pour les détails de la lutte d’El-hadj-Omar contre Ségou et
+Hamdallahi, voir le chapitre suivant.]
+
+[Note 287 : L’empereur de Ségou avait cherché à arrêter les conquêtes
+d’El-hadj en envoyant des armées au secours des Diawara du Kingui et des
+Banmana du Bélédougou, mais sans aucun succès. Une autre armée, envoyée
+de Ségou contre El-hadj sous le commandement de deux chefs nommés Bagui
+et Bonoto, n’avait pas été plus heureuse.]
+
+[Note 288 : J’écrirai constamment _Ahmadou_ le nom du fils d’El-hadj-
+Omar, ce qui permettra de le distinguer de son ennemi _Hamadou_, fils de
+Hamadou-Sékou et roi du Massina.]
+
+[Note 289 : Il y eut trois princes du nom de Mari dans la dynastie des
+Diara : Touroukoro-Mari, Kégué-Mari ou Massala-Mari et Mari successeur
+de Karamoko.]
+
+[Note 290 : Voir pour plus de détails le chap. XV (occupation
+française). Après la mort de Mari, un nommé Bodian Kouloubali fut
+installé par nous comme roi de Ségou, mais l’histoire de cette période
+ne se rattache plus à celle de l’empire de Ségou et on la trouvera au
+chapitre XV.]
+
+[Note 291 : Voir 1er vol., page 286.]
+
+[Note 292 : Il existe un certain nombre de localités appelées Guémou ;
+celle dont il s’agit ici est située au Sud-Ouest et non loin de
+Dianghirté.]
+
+[Note 293 : Certaines traditions confondent ce Déni avec Déni Dabora,
+que Sébé avait donné au roi du Fouta en paiement de ses chevaux ; je
+crois qu’il s’agit de deux personnages complètement distincts.]
+
+[Note 294 : D’après les traditions recueillies par Mage, la fin de Déni
+aurait été beaucoup moins glorieuse : Demba Séga, avec l’aide de
+renforts toucouleurs envoyés à son secours par le roi du Fouta, aurait
+mis en déroute l’armée banmana, et Déni se serait réfugié sur la
+montagne située près de Koniakari, où il aurait été pris et mis à mort
+par des gens venus là pour couper du bois.]
+
+[Note 295 : Les dates que je donne ici pour les règnes de Téguenkoro,
+Sékouba, Bodian et Garan sont celles qui concordent avec les différentes
+traditions indigènes ; elles diffèrent de celles données par Mage, qui
+fait régner le premier de ces princes de 1808 à 1811, le second de 1811
+à 1815, le troisième de 1815 à 1832 et le quatrième de 1832 à 1843.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XI
+
+ =L’empire toucouleur d’El-hadj-Omar
+ (XIXe siècle).=
+
+
+ =I. — Les débuts d’El-hadj-Omar= (1797-1848).
+
+
+_Omar-Saïdou Tal_, dit _El-hadj-Omar_, naquit à Aloar (Fouta) vers
+1797 ; c’était un Toucouleur appartenant à la famille Tal et au clan des
+Tôrobé. Son père, Saïdou Tal[296], était un musulman instruit et
+fervent ; ennuyé de la tiédeur religieuse de ses compatriotes, il avait
+construit dans sa propre maison une _mosalla_ (lieu de prière), afin de
+ne pas être obligé de coudoyer dans la mosquée du village des gens qu’il
+méprisait. Les marabouts d’Aloar s’en montrèrent offensés, rasèrent le
+petit mur qui entourait la _mosalla_ de Saïdou et traduisirent ce
+dernier devant un imâm du pays réputé pour sa piété et sa justice, nommé
+Youssouf ; ce dernier parvint à ramener l’harmonie entre Saïdou et ses
+compatriotes. Au cours des pourparlers qui eurent lieu à cette occasion,
+Youssouf distingua Omar, encore enfant, et lui prédit qu’un jour il
+serait le chef des gens du Fouta.
+
+Parvenu à l’âge adulte, vers 1820, Omar entreprit le pèlerinage de La
+Mecque. Son voyage dura près de vingt ans, puisqu’il ne revint au Soudan
+occidental qu’en 1838 ; il séjourna en effet longtemps au Caire, à
+Djedda et à La Mecque, où il fut initié au _dzikr_ (formule d’oraison)
+des Tidjania par le _ouakil_ ou fondé de pouvoir du cheikh de
+Temassine : ce cheikh était alors Sidi El-hadj-Ali et son _ouakil_ à La
+Mecque s’appelait Mohammed-ben-Khalifa ; ce dernier investit El-hadj-
+Omar du titre de _khalifa_ (vicaire) de la confrérie pour les pays du
+Soudan. C’est surtout en revenant des lieux saints que Omar voyagea
+lentement, s’arrêtant auprès des princes musulmans et des cheikhs
+renommés qu’il rencontra sur son passage ; il demeura ainsi un certain
+temps au Bornou, auprès du sultan El-Kanémi, qui lui donna une femme, et
+à Sokoto, auprès du sultan Mohammed-Bello, qui lui donna pour sa part
+deux épouses, dont une de ses propres parentes : c’est de cette dernière
+que Omar eut son fils _Habibou_, qui devait plus tard régner à
+Dinguiray ; de l’autre femme que lui donna Mohammed-Bello, il eut
+_Ahmadou_, qui naquit à Sokoto en 1833 et qui devait plus tard régner à
+Ségou, à Nioro et à Bandiagara. Durant son séjour au Haoussa, Omar
+s’enrichit en vendant des talismans, des recettes magiques et des objets
+rapportés de La Mecque. El-Kanémi et Mohammed-Bello lui avaient donné un
+grand nombre de jeunes esclaves ; El-hadj les instruisit dans la
+religion musulmane et en fit ses premiers disciples ou _talibé_ : ils
+furent, jusqu’à la fin de sa vie, ses plus fidèles partisans et ses
+hommes de confiance et c’est à eux qu’il confia par la suite les
+commandements militaires les plus importants ; Moustafa, qui reçut plus
+tard le gouvernement de Nioro, était l’un de ces esclaves originaires du
+Soudan Central.
+
+Cependant la famille d’El-hadj-Omar trouvait que son absence se
+prolongeait outre mesure et son frère Alfa-Ahmadou fut envoyé par elle
+au Haoussa pour l’inviter à revenir dans son pays. Omar quitta alors
+Sokoto et passa par le Massina, où il fut à Hamdallahi l’hôte de Sékou-
+Hamadou, puis par Ségou, où l’empereur banmana Tièfolo le traita
+durement et le mit aux fers pour le relâcher ensuite (1838). De Ségou,
+n’osant pas traverser les pays banmana, il remonta le Niger jusque près
+de Siguiri et se dirigea ensuite vers le Fouta-Diallon, passant par
+Dinguiray, Kankan, Saréya, Bagaréya, Mamounian et Sarékoura. L’_almami_
+(ou imâm, chef à la fois religieux et politique) du Fouta-Diallon
+l’accueillit avec de grands égards et l’installa d’abord à Fodéagui,
+puis à Diégounko, où il lui donna de vastes terrains ; Omar fonda à
+_Diégounko_ une _zaouïa_ (couvent), où il forma de nombreux disciples,
+tout en s’approvisionnant de poudre et de fusils aux comptoirs de
+Sierra-Leone, du Rio-Nunez et du Rio-Pongo, à l’aide de poudre d’or
+qu’il faisait tirer du Bouré.
+
+Une fois bien pourvu de partisans, d’armes et de munitions, il laissa
+ses femmes et enfants au Fouta-Diallon à la garde de ses _talibé_,
+franchit le Rio-Grande et la Gambie, entra dans le Saloum, traversa le
+Sine, le Baol, le Cayor et le Oualo et arriva à Podor en 1846. Il eut
+une entrevue à Donaye ou Dounaye (près Podor) avec M. Caille,
+gouverneur-intérimaire du Sénégal, et lui exposa ses vues : pacifier le
+Sénégal, rétablir la sécurité et le commerce ; il reçut des cadeaux
+magnifiques du gouverneur, ainsi que des commerçants européens de Podor.
+Puis il commença une tournée dans le Fouta, visitant Aloar, son village
+natal, puis Boumba où il fut l’hôte de l’_almami_ Mahmoudou, puis
+Kobilo. En 1847, il vint à Bakel, où il fut très bien reçu par M.
+Hecquart, commandant du poste, auquel il promit son appui contre les
+réfractaires du Galam ; ensuite il visita le Boundou et le Bambouk et
+retourna au Fouta-Diallon par Labé. Son renom, son influence et ses
+partisans grandissaient d’année en année. L’_almami_ du Fouta-Diallon,
+effrayé du nombre des guerriers qui accompagnaient Omar, lui interdit
+l’accès de son territoire ; mais Omar passa outre et gagna Diégounko, où
+il demeura dix-huit mois, puis il alla s’établir à _Dinguiray_, en
+raison de l’hostilité croissante de l’_almami_ du Fouta-Diallon (1848).
+
+
+ =II. — Les premières conquêtes d’El-hadj : de Dinguiray à Nioro=
+ (1848-54).
+
+
+A Dinguiray, El-hadj construisit une forteresse et commença des
+préparatifs de guerre sainte, enrôlant des quantités de partisans,
+musulmans et païens, qu’attirait l’espoir d’un riche butin.
+
+Il visa d’abord _Tamba_, où résidait un chef mandingue qui commandait
+aux Diallonké du Nord-Est et était suzerain du Bouré. Ce chef avait une
+réputation de cruauté terrible : on l’accusait de donner des captifs en
+pâture aux vautours sacrés de son village ; Omar profita de cette
+réputation pour représenter la guerre contre Tamba comme une œuvre pie.
+Mais le chef de Tamba prit les devant et vint assiéger Dinguiray, sans
+succès d’ailleurs. Omar prit alors l’offensive, mais, n’osant s’attaquer
+directement à Tamba, qui avait résisté victorieusement trois fois aux
+Banmana du Kaarta, il se porta avec 700 fusils sur le petit village de
+_Labata_, dépendant de Tamba, l’enleva sans résistance, puis, enhardi
+par ce succès facile, vint assiéger Tamba, réduisit cette ville par la
+famine et la prit au bout de six mois de siège, infligeant en même temps
+une défaite à Bandiougou Keïta, chef du _Ménien_ (au Nord-Est de
+Dinguiray) et descendant des empereurs de Mali, qui était venu au
+secours de Tamba. El-hadj fit tuer le chef de Tamba et tous les adultes
+de la ville et emmena en captivité les femmes et les enfants. Quelques
+mois après, il attaquait le Ménien, prenait Goufoudé, capitale de cette
+province, coupait la tête à Bandiougou et aux notables, grossissait le
+nombre de ses esclaves et en faisait des distributions généreuses à ses
+lieutenants, ce qui augmenta considérablement le chiffre de ses
+partisans. Le _Bouré_ fit sa soumission et accepta de payer tribut.
+
+Ensuite, quittant Dinguiray, dont il laissa le commandement à son fils
+_Habibou_ et fit la capitale d’une sorte de royaume, Omar descendit la
+rive gauche du Bafing, qu’il avait traversé à Tamba, s’empara sans
+grande résistance de _Solou_ (ou Sollou ou encore Soulou) et de
+_Kakadian_, reçut la soumission de Koundian et de Santankoto et passa
+dans le _Bambouk_, où il s’établit à _Dialafara_. Son lieutenant Mamadi
+Dian — mort plus tard durant le siège de Médine en 1857 — razzia le
+Diébédougou, tandis qu’Alfa-Boubou s’emparait du _Fouladougou_ (cercle
+actuel de Kita). Puis Omar, quittant Dialafara, se dirigea vers le
+Gadiaga et s’installa à _Farabana_, tandis que ses lieutenants pillaient
+_Makhana_[297], dont le chef Barka avait fait piler un enfant par la
+propre mère de celui-ci, dans un mortier, pour s’en faire un « grigri ».
+Les traitants indigènes de Bakel vinrent trouver le conquérant à
+Farabana pour sonder ses intentions ; Omar les rassura, leur disant
+qu’il n’en voulait qu’aux « Bambara », c’est-à-dire aux païens.
+
+C’est à cette époque qu’El-hadj envoya un messager à Koniakari pour
+inviter le gouverneur massassi à se faire musulman ; ce messager ayant
+été mis à mort, Omar se disposa à marcher contre les Banmana et,
+quittant Farabana, se dirigea sur _Dramané_[298] et _Bongourou_ (près et
+en aval du Kayes actuel). Kandia, empereur des Massassi, envoya de Nioro
+contre les Toucouleurs une colonne commandée par Goundo Sarhanorho ;
+cette colonne vint camper sur la rive droite du Sénégal, à Kolou, en
+face de Bongourou. El-hadj fit traverser le fleuve à l’une de ses armées
+un peu en aval de Kolou, tandis qu’une autre, remontant la rive gauche,
+le traversait à Tamboukané[299] et venait tourner Goundo : pris entre
+deux feux, celui-ci fut mis en déroute et s’enfuit à Nioro.
+
+Alfa-Oumar-Boïla, petit-fils de l’_almami_ Youssouf qui avait prédit la
+fortune de Omar, avait joint l’armée de ce dernier à Kolou avec des
+contingents du Fouta ; après la défaite des Banmana, cet Alfa-Oumar
+pilla toutes les boutiques des traitants échelonnés entre Médine et
+Bakel. Le gouverneur du Sénégal considéra ce pillage comme effectué sur
+l’ordre d’El-hadj et le lui reprocha ; en réponse, El-hadj écrivit aux
+musulmans de Saint-Louis, leur enjoignant de se séparer des Chrétiens,
+auxquels il allait faire la guerre, disait-il, jusqu’à ce que le
+gouverneur implorât la paix et payât tribut ; puis il ordonna aux gens
+du Goye, du Boundou et du Fouta de bloquer Bakel et Podor. Un traitant
+de Bakel, nommé Ndiaye Sour, étant allé lui demander pourquoi il avait
+trahi les promesses faites à Farabana à ses collègues, Omar répondit
+qu’il avait agi ainsi parce que des commerçants indigènes de Bakel
+avaient vendu de la poudre aux Banmana, alors que ces mêmes commerçants,
+sur l’ordre du gouverneur Protet, avaient refusé de lui en vendre à lui.
+
+Une fois que l’armée de Goundo Sarhanorho eut été dispersée, El-hadj
+passa le Sénégal à _Sontoukoulé_ (près et en amont de Kayes), arriva le
+lendemain à _Koniakari_ évacué, se dirigea sur Séro, repoussa
+victorieusement une attaque des Maures _Askeur_ et parvint en quelques
+jours à _Yélimané_, où il dut livrer aux Banmana deux rudes combats.
+Traversant le Guidioumé sans rencontrer aucune nouvelle résistance, il
+arriva à _Tango_ où un musulman soninké, Kanko Diêli, intercéda auprès
+de lui en vue d’obtenir des conditions de paix honorables pour les
+Massassi. Sans l’écouter, El-hadj poussa jusqu’à Dioka, puis à _Simbi_,
+où, d’après la tradition, il fit jaillir du sol une source miraculeuse
+pour abreuver son armée mourant de soif. C’est là que Kandia, empereur
+du Kaarta, Karounka, chef des Diawara, Nouhou et Sambouné, chefs des
+Peuls du Kingui et du Bakounou, Maoundé, chef des Kâgoro, vinrent faire
+leur soumission : Omar l’accepta et se rendit à _Nioro_, où Kandia lui
+remit les clefs de sa forteresse, se contentant pour lui-même d’une
+modeste hutte, d’une femme et d’un esclave (1854).
+
+Après avoir confisqué le trésor des Massassi, Omar fit tuer les fils de
+l’empereur par des esclaves qu’il mit ensuite à mort eux-mêmes, puis il
+imposa de force la religion musulmane aux habitants de Nioro, obligea
+les polygames à ne garder que quatre femmes chacun et à répudier les
+autres et distribua celles-ci à ses _talibé_.
+
+
+ =III. — De Nioro à Ségou= (1854-1861).
+
+
+Mais, si les chefs s’étaient soumis, le gros de la population n’accepta
+pas aussi facilement le joug du conquérant toucouleur. Bientôt les
+Banmana vinrent investir Nioro ; au bout de quinze jours de siège, les
+soldats d’El-hadj, soit pour se venger de la honte qui leur était
+infligée, soit par crainte de voir les Banmana de la ville s’unir aux
+assiégeants, soit pour supprimer des bouches inutiles, massacrèrent les
+Banmana enfermés avec eux dans Nioro : quatre cents indigènes furent
+tués. Kandia se réfugia auprès d’El-hadj, qui lui accorda la vie sauve
+et qui d’ailleurs prétendit toujours que ce massacre avait été décidé et
+exécuté à son insu. Les assiégeants, effrayés par le bruit des fusils et
+croyant à une sortie, s’enfuirent. Omar envoya aussitôt 1.500 hommes
+après eux.
+
+Pendant que le conquérant était assiégé dans Nioro, le reste de son
+armée, avec Alfa-Oumar-Boïla, était bloqué dans _Kolomina_ par un chef
+massassi nommé Séguékoro ; Alfa-Oumar parvint à se dégager, mais, en
+poursuivant ses assaillants, il perdit un millier d’hommes. El-hadj, une
+fois maître de ses mouvements, partit au secours de son lieutenant ; son
+armée, poursuivant l’ennemi vers le Lankamané, fut égarée par son guide,
+le Banmana Daba, et vint tomber sur _Kandiari_, village fortifié, qui
+lui tua 500 hommes et qu’El-hadj assiégea inutilement ; au moment où des
+renforts arrivaient aux Toucouleurs, les assiégés profitèrent de la nuit
+pour fuir et El-hadj rentra à Nioro sans avoir pu faire beaucoup de
+prisonniers et après avoir perdu beaucoup de monde. De rage, il fit
+mettre à mort l’ex-empereur Kandia. Il manquait de vivres et les Banmana
+harcelaient les bandes qu’il envoyait au pillage pour s’en procurer.
+Alors, il réunit toutes ses troupes, marcha sur le Lankamané, poursuivit
+l’armée du Kaarta jusqu’à _Karéga_, réussit à massacrer un grand nombre
+de Banmana et ramassa des quantités de captifs ; les débris de l’armée
+massassi se dispersèrent : le Kaarta était vaincu.
+
+Omar revint ensuite à Nioro, où il se fit construire une nouvelle
+forteresse. Alors les Diawara du Kingui se révoltèrent sous la conduite
+de leur chef Karounka ; El-hadj leur enleva par surprise le village de
+_Diabigué_ et les poursuivit jusque dans le Bakounou ; au cours de cette
+poursuite cependant, ses troupes essuyèrent un échec à _Bambibéro_, mais
+il réussit ensuite à infliger aux Diawara une défaite définitive.
+
+A ce moment, il envoya un ambassadeur à Hamadou-Hamadou, roi du Massina,
+demandant à ce dernier de se joindre à lui pour achever d’écraser les
+Banmana et lui promettant en échange de lui faire obtenir un royaume qui
+comprendrait toute la Boucle du Niger[300]. Hamadou-Hamadou répondit que
+le seul royaume auquel il tenait était sa propre tête et il expédia
+contre El-hadj une armée commandée par Bokar-Ahmat-Sala, dit Abdoulaye :
+Alfa-Oumar rencontra cette armée à _Kassakéré_ et la mit en déroute.
+
+Ensuite, El-hadj prit et détruisit _Diangounté_, où s’étaient réfugiés
+des Diawara rebelles. De là, il envoya à l’empereur de Ségou, qui était
+alors Touroukoro-Mari, une députation pour lui dire qu’il n’en voulait
+qu’aux Diawara et désirait demeurer en bons termes avec les gens de
+Ségou. Touroukoro-Mari expédia auprès d’El-hadj un marabout toucouleur
+nommé Tierno-Abdoul, pour lui faire savoir qu’il désirait lui aussi
+rester son ami ; c’est alors que Kégué-Mari accusa Touroukoro-Mari
+d’avoir voulu livrer Ségou à El-hadj, lui coupa la tête et le remplaça
+par son frère Ali (1856).
+
+Après la prise de Diangounté, Omar installa un poste à _Guémou_[301], un
+autre à _Diala_, et se rendit à _Saboussiré_, sur le Sénégal, pour punir
+les Khassonkè d’avoir donné asile aux débris de l’armée du Kaarta
+(1857). Niamodi, chef du Logo, s’était enfui ; Saboussiré fut pris,
+ainsi que le Natiaga. Mais restait _Médine_, où résidait Kinnti-Sambala,
+roi du Khasso, et que protégeait le fort français construit en 1855 par
+Faidherbe.
+
+Les Toucouleurs de l’armée d’El-hadj attaquèrent Médine et furent
+repoussés. Alors le conquérant vint mettre le siège devant la ville et
+le fort, le 20 avril 1857, avec quinze à vingt mille hommes. Le fort
+n’était occupé que par quelques défenseurs, sous le commandement du
+mulâtre Paul Holle, originaire de St-Louis ; le siège dura trois mois :
+la garnison n’avait plus ni poudre ni vivres, et Paul Holle songeait à
+se faire sauter à l’aide des quelques barils de poudre réservés en vue
+de cette éventualité, lorsque Faidherbe, alors gouverneur du Sénégal,
+ayant remonté le fleuve jusqu’à Kayes, débloqua Médine et mit en déroute
+l’armée d’El-hadj, qu’il poursuivit jusqu’aux chûtes du Félou et qui se
+retrancha à Saboussiré (18 juillet 1857). Les chefs du Logo et du
+Natiaga purent réoccuper leurs provinces.
+
+La famine décima bientôt l’armée toucouleure, que des désertions
+nombreuses faisaient diminuer à vue d’œil ; El-hadj craignait que les
+renforts demandés à St-Louis par Faidherbe n’arrivassent bientôt ; il
+fit le compte de ses soldats : ils n’étaient plus que 7.000. Alors il
+leva le camp, passa par Dinguira (dans le Natiaga), traversa le Bambouk,
+perdit plusieurs centaines d’hommes et de chevaux qui se noyèrent au
+passage du Galamagui ou Balinko (rivière qui passe près de Koundian) et
+se réfugia à _Koundian_, où il fit construire par son maçon Samba
+Ndiaye, une immense forteresse dont l’achèvement demanda cinq mois. Ses
+lieutenants hésitant à mettre la main à la pâte, El-hadj donna l’exemple
+en transportant lui-même des pierres sur sa tête. Pendant ce temps, il
+envoyait razzier le Bambouk, le Gangaran et tous les pays du voisinage,
+afin de se procurer de l’or et des captifs.
+
+En décembre 1857, il quitta Koundian, dont il laissa le commandement à
+un de ses esclaves nommé Diango, assisté du Toucouleur Racine Tal comme
+chef de l’armée du Bambouk. Après avoir envoyé Alfa-Oumar à Nioro, il
+traversa la Falémé à hauteur de Kakadian, entra dans le Boundou (avril
+1858), chercha à exciter les Peuls Bari à la révolte contre Boubakar-
+Saada, chef du Boundou, et, devant leur refus, les déporta à Nioro, où
+il fit expédier en même temps deux obusiers abandonnés à Ndioum (Ferlo),
+au mois de décembre précédent, par le commandant de Bakel, M. Cornu, au
+cours d’une affaire malheureuse dirigée contre ce village. Du Boundou,
+El-hadj passa dans le Fouta et vint camper à _Oréfondé_ (entre Saldé et
+Kaédi). En avril 1859, mécontent du mauvais vouloir des Foutanké à son
+égard, effrayé par la nouvelle des attaques des Maures contre Nioro,
+qu’Alfa-Oumar défendait de son mieux, et de la révolte des Banmana du
+Kaarta, il remonta le Sénégal avec tout son monde, hommes, femmes et
+enfants, au nombre de 40.000 personnes, attaqua notre poste de _Matam_,
+fut repoussé par Paul Holle, qui avait alors le commandement de ce
+poste, passa devant Bakel sans répondre aux obus qui lui furent lancés
+et se rendit à _Guémou_ du Guidimaka, à quatorze kilomètres de
+Bakel[302], où il fit construire une forteresse.
+
+Pendant ce temps, Siré-Adama, neveu d’El-hadj, qui avait eu une chaude
+affaire avec les Idao-Aïch sur la rive nord du Sénégal, était passé sur
+la rive gauche, avait razzié le Kaméra et avait tenté de s’emparer, à
+Arondou[303], du brick _Pilote_ qui, mitraillant à bout portant son
+armée, lui tua des quantités de guerriers. Ayant rassemblé les débris de
+sa troupe, Siré-Adama repassa le Sénégal et rejoignit El-hadj à Guémou
+(Guidimaka). Ce dernier, laissant à son neveu le commandement de la
+place de Guémou, passa au Nord de Médine, se rendit à Koniakari, entra
+dans le Diafounou (juillet 1859), puis gagna Nioro, qu’il avait quitté
+depuis trois ans. Vers le mois d’octobre, laissant comme gouverneur ou
+vice-roi à Nioro son esclave _Moustafa_, El-hadj marcha contre les
+Diawara et les Banmana révoltés, passa à Bagoïna, contourna le
+Diangounté et vint tomber à _Merkoya_ sur les Banmana du Bélédougou et
+du Kaarta réunis ; il utilisa là ses deux obusiers, dont les coups
+jetèrent la panique parmi ses adversaires, et put s’emparer de Merkoya,
+où il fit un grand massacre de Banmana : le chef du pays resta parmi les
+morts. El-hadj y fut rejoint par son lieutenant Alfa-Ousmân, qui venait
+de détruire _Bangassi_, capitale du Fouladougou.
+
+A la même époque (25 octobre 1859), les troupes françaises de Bakel
+s’emparaient de Guémou du Guidimaka, après une sanglante bataille livrée
+aux Toucouleurs par le commandant Faron et le capitaine de frégate Aube,
+bataille qui nous coûta 39 tués dont un officier et 97 blessés dont six
+officiers, mais qui coûta à l’armée ennemie la mort de son chef Siré-
+Adama et celle de 250 guerriers, plus 1.500 prisonniers.
+
+Après la prise de Merkoya par El-hadj, Karounka, chef des Diawara du
+Kingui, obtint une armée de Ali, empereur de Ségou, et vint attaquer le
+conquérant toucouleur au Nord du Bélédougou, mais il fut repoussé et dut
+se réfugier à Ségou ; il devait être tué peu après dans une rencontre
+avec une bande d’espions à la solde d’El-hadj. Les Banmana du Bélédougou
+et du Fadougou[304], s’étant réunis, vinrent à leur tour attaquer Omar,
+mais sans plus de succès. Une autre armée, expédiée de Ségou par Ali
+sous le commandement de Bagui et de Bonoto, ne fut pas plus heureuse.
+
+Cependant les vivres manquaient à Merkoya et El-hadj décida d’attaquer
+Ségou, sentant que, s’il se retirait à Nioro sans chercher à tirer
+vengeance de Ali, sa fortune serait perdue. Il ordonna qu’on laisserait
+les femmes, trop gênantes dans une pareille expédition : une partie de
+ses guerriers s’y refusèrent et désertèrent l’armée, les autres
+suivirent le conquérant ; les femmes de ces derniers, demeurées à
+Merkoya, furent d’ailleurs capturées par les Banmana après le départ
+d’El-hadj. Celui-ci traversa d’abord le Fadougou, où il reçut, à
+_Markona_, la soumission de Barada Tounkara, chef des Soninké du pays ;
+à _Damfa_, il éprouva une vive résistance, mais prit la place grâce à
+ses obusiers ; continuant sa route, il fut attaqué par une armée venue
+de Ségou, qu’il mit en déroute, après quoi il parvint à _Niamina_, qu’il
+trouva abandonné (avril 1860).
+
+Quand les vivres trouvés à Niamina furent épuisés, El-hadj marcha vers
+le Nord-Est, longeant à peu près la rive gauche du Niger. L’armée de
+Ségou se rassembla, pour l’arrêter, à _Oïtala_, sur cette même rive et à
+quelque distance au Nord-Ouest de Ségou, sous le commandement de Tata,
+fils de Ali. Omar attaqua Oïtala dans la matinée ; au premier choc, il
+dut reculer, abandonnant 300 morts et les deux obusiers ; Samba Ndiaye,
+qui était chef de l’artillerie d’El-hadj en même temps que son
+architecte, put reprendre les obusiers avec ses trente artilleurs
+ouolofs, dont sept furent tués et quinze blessés grièvement ; les roues
+des canons étaient brisées. El-hadj ranima ses troupes en leur disant
+que, si elles ne remportaient pas la victoire ce jour-là, c’en serait
+fait d’elles, et il employa cinq jours à faire réparer les affuts de ses
+obusiers. Le cinquième jour, grâce précisément aux obus, Oïtala fut
+pris, Tata fut tué, un grand massacre eut lieu et beaucoup de femmes
+furent capturées.
+
+Koromama, chef de la famille soninké des Koumma ou Koumba, qui détenait
+autrefois le pouvoir à Sansanding et en avait été dépossédée par celle
+des Sissé, alliée aux Peuls Bari du Massina, fit prier El-hadj de venir
+prendre Sansanding, dont les habitants supportaient aussi mal le joug
+des rois peuls du Massina que celui des empereurs banmana de Ségou.
+Omar, vingt-six jours après la prise d’Oïtala, marcha donc sur
+_Sansanding_, qui lui ouvrit ses portes sans résistance ; il y passa
+cinq mois à lever des impôts, et bientôt sa suzeraineté parut plus dure
+aux Soninké que celle des empereurs de Ségou ou celle plus récente, et
+nominale plutôt que réelle, des rois du Massina. Hamadou-Hamadou,
+informé de cette situation, écrivit alors à El-hadj d’avoir à évacuer
+Sansanding et toutes les provinces relevant de Ségou, territoires qui,
+disait-il, lui appartenaient, à lui Hamadou-Hamadou, puisqu’il en avait
+converti les habitants à l’islamisme[305]. El-hadj répondit en proposant
+à Hamadou-Hamadou de s’unir à lui contre l’empereur de Ségou et de
+partager les dépouilles ; Hamadou se considéra comme insulté, fit mander
+à El-hadj d’évacuer immédiatement Sansanding, rassembla 8.000 cavaliers,
+5.000 fantassins armés de lances et 1.000 fusiliers et confia cette
+armée à son oncle Ba-Lobbo, qui vint camper à _Koni_, à quarante
+kilomètres en aval de Sansanding, sur le Niger. El-hadj menaça d’aller
+prendre Hamdallahi, mais Ba-Lobbo envoya prévenir Ali, dont l’armée vint
+se réunir à celle du Massina à _Tio_, en face de Sansanding. Durant deux
+mois, les deux armées demeurèrent sans bouger en face l’une de l’autre,
+se contentant de s’insulter à travers le fleuve. Un jour, les pêcheurs
+des deux rives ayant échangé des coups de fusil, des soldats d’El-hadj
+se précipitèrent dans le Niger, guéable en cette saison, portant sur la
+tête leurs fusils et leurs poires à poudre ; Omar voulut les rappeler,
+mais ils ne l’écoutèrent pas et tombèrent, au nombre de 500, sur l’armée
+du Massina, qui les tua tous à coups de lance. Le lendemain, El-hadj fit
+traverser le fleuve à la moitié de ses troupes, à Sansanding même, sous
+le commandement d’Alfa-Oumar-Boïla ; l’autre moitié passa le Niger plus
+en aval avec Alfa-Ousmân : les Peuls et les Banmana furent pris entre
+deux feux et se débandèrent, l’armée du Massina s’enfuit vers Hamdallahi
+et celle de Ali vers Ségou (janvier 1861).
+
+El-hadj, qui était resté en prières à Sansanding durant l’action, fit
+camper ses deux colonnes à _Kéranion_ ou Kérango (rive droite, près de
+Tio) et vint se mettre à leur tête, laissant Bakari Tako avec mille
+hommes à la garde de Sansanding. Une semaine après la bataille de Tio,
+il se mit en marche vers Ségou et vint camper à _Bamabougou_ ou
+Bambabougou ; l’armée de Ségou commit la faute de sortir à sa rencontre,
+mais se débanda d’ailleurs à Banankoro avant d’avoir pris le contact et
+se dispersa de tous côtés. Prévenu par quelques hommes dévoués, Ali eut
+le temps de monter à cheval et de s’enfuir de sa capitale par la porte
+de l’Ouest : quelques moments après, El-hadj-Omar entrait sans
+résistance dans _Ségou-Sikoro_[306] privé de ses défenseurs (10 mars
+1861).
+
+
+ =IV. — De Ségou à Hamdallahi= (1861-62).
+
+
+Quelques mois après l’entrée d’El-hadj à Ségou, tous les anciens
+fonctionnaires, chefs d’armée et chefs de canton de l’empire avaient
+fait leur soumission ; le conquérant toucouleur leur imposa de se raser
+la tête, de ne plus boire de liqueurs fermentées, de ne plus manger de
+chiens ni de chevaux ni d’animaux morts de maladie, enfin de faire les
+prières musulmanes et de ne conserver chacun que quatre épouses. Il se
+fit donner en otages des fils et frères de chefs, dont il fit des
+officiers militaires ; sur ses plans, Samba Ndiaye entoura Ségou-Sikoro
+de fortifications importantes et construisit un réduit où furent
+enfermés désormais le butin pris à l’ennemi, l’or, le sel, les cauries,
+la poudre, etc.
+
+Cependant Ali, qui avait échappé à la poursuite d’Alfa-Oumar, s’était
+réfugié dans le Massina. Hamadou-Hamadou leva une armée de 30.000
+hommes, dont 10.000 cavaliers, qui s’avança jusqu’à _Kogou_, en vue de
+Ségou, où elle demeura quatorze jours sans attaquer ; le quinzième jour,
+à la suite d’une escarmouche d’avant-garde, on en vint enfin aux mains
+et, après des sautes de chance diverses, El-hadj finit par mettre
+l’armée du Massina en déroute. Ali, qui avait accompagné cette armée,
+s’échappa encore et put atteindre _Touna_, sur la rive droite du Bani,
+où il se retrancha. El-hadj envoya contre lui une colonne qui s’empara
+de Touna et détruisit la résidence de Ali, mais ce dernier ne fut pas
+pris et rejoignit Hamadou-Hamadou.
+
+Les gens du Massina n’étaient pas d’accord entre eux pour continuer la
+guerre et Hamadou fit à Omar des propositions de paix ; ce dernier
+refusa de les accepter, disant qu’il avait offert autrefois à Hamadou de
+s’associer avec lui contre les Banmana et que le roi du Massina avait
+refusé ; mais il consentit à soumettre le différend à l’arbitrage de
+quelque marabout vénéré : Hamadou ne voulut pas entendre parler
+d’arbitrage et répondit qu’il préférait la guerre. Il y avait alors un
+an qu’El-hadj était à Ségou. Il donna à son fils _Ahmadou_ le
+commandement de cette ville et des provinces qui en dépendaient, lui fit
+jurer obéissance par les Banmana et quitta Ségou le 13 avril 1862 pour
+aller s’établir près de _Dougassou_, sur les bords d’un lac situé non
+loin de Ségou dans la direction du Bani, afin d’y organiser son armée.
+Il avait avec lui ses fils Makiou, Hadi, Maï, Mountaga, et ses neveux
+Tidiani (fils d’Alfa-Ahmadou), Saïdou et Ibrahima (tous deux fils de
+Tierno-Boubakar), ainsi que ses lieutenants Alfa-Oumar-Boïla, Alfa-
+Ousmân, Mamadi-Sidianké, Mamadi-Yorouba, etc. Il réunit 30.000 hommes,
+_sofa_ et _talibé_[307], puis, quittant Dougassou, il traversa le Bani
+et arriva à _Konihou_, où Ba-Lobbo avait concentré l’armée du Massina.
+Ba-Lobbo fut défait et se replia sur Dienné, où se trouvait alors
+Hamadou-Hamadou. Celui-ci prit la tête de l’armée peule et joignit El-
+hadj à _Saéwal_ (ou Tiaéwal), sur le Bani, entre Sofara et Hamdallahi ;
+ses lanciers, le chapeau de paille rabattu sur les yeux pour se protéger
+des balles, chargèrent avec impétuosité, mais le nombre des fusils de
+l’armée toucouleure rendit ces charges inutiles. Après un jour et une
+nuit de bataille, la situation demeurait indécise ; Hamadou, qui avait
+plus de 50.000 hommes, cerna alors l’armée d’El-hadj pour l’affamer :
+El-hadj avait encore de la poudre, mais les balles lui manquaient, et,
+si Hamadou avait poursuivi l’attaque, El-Hadj eût été promptement à sa
+merci. Profitant du répit que lui laissait la tactique de son ennemi,
+Omar fit fabriquer 10.000 balles par jour durant cinq jours par tous les
+forgerons de son armée, puis il fit abattre tout son troupeau et, une
+fois ses hommes bien repus et bien approvisionnés de munitions, s’étant
+d’autre part fait indiquer par un espion la disposition du camp de
+Hamadou et l’endroit où se trouvaient ce dernier et ses principaux
+officiers, au matin du sixième jour, il lança ses différentes compagnies
+sur des points bien précis, se réservant pour lui-même et ses Foutanké
+l’attaque du point où se tenait le roi du Massina. Celui-ci, voyant
+s’avancer El-hadj, fit coucher ses fusiliers et plaça sa cavalerie en
+arrière. Omar continua à avancer sans tirer, malgré la grêle de balles,
+de flèches et de javelots qui pleuvait sur ses hommes, et, arrivé à
+cinquante mètres de l’ennemi, il ordonna la charge en criant « _Haïwa !
+haïwa !_ » L’infanterie du Massina fut culbutée et la cavalerie mise en
+déroute. Mais Hamadou, blessé à la poitrine, un bras cassé par une
+balle, n’avait pas bougé ; se dressant sur ses étriers, tenant entre ses
+dents les lances de ses ancêtres, il se précipita sur les Toucouleurs,
+plantant successivement, de son bras valide, trois lances dans la
+poitrine de trois chefs _talibé_, en disant : « Pour mon grand-père,
+pour mon père et pour moi ! » Telle était l’impétuosité de son élan que,
+avec une poignée de fidèles auxquels il ouvrait la voie, il put
+traverser les rangs de l’armée d’El-hadj et s’enfuir sans qu’on songeât
+sur le moment à le poursuivre. Quand on y pensa, il descendait déjà le
+Bani en pirogue.
+
+Omar rassembla son monde, enterra ses morts, ramassa ses blessés et
+arriva le soir devant _Hamdallahi_, qui n’était pas défendue et que ses
+habitants avaient abandonnée ; il y entra le lendemain matin en bon
+ordre, ses troupes divisées en trois armées : d’abord celle du Ganar
+avec pavillon blanc, puis celle des Irlabé avec pavillon noir, ensuite
+celle du Toro avec pavillon blanc et rouge[308]. Lui et sa suite
+entrèrent en dernier lieu (1862).
+
+Alfa-Oumar, envoyé à la poursuite de Hamadou, le rejoignit sur le Niger,
+alors qu’il fuyait sur Tombouctou avec quatre pirogues, emmenant sa
+grand-mère, sa mère, son trésor, ses livres et ses fidèles. Le roi du
+Massina fut fait prisonnier et emmené sous escorte à Mopti, qu’il avait
+déjà dépassé. El-hadj, averti, donna l’ordre de lui couper la tête, ce
+qui fut fait. Ali, fait prisonnier d’un autre côté, fut simplement mis
+aux fers.
+
+Les chefs du Massina firent alors leur soumission à El-hadj-Omar, qui
+les laissa presque tous en fonctions, installant seulement des hommes à
+lui à Dienné (Kango-Moussa) et à Mopti (Modibbo-Daouda) (fin juin 1862).
+Il envoya ensuite une colonne à Tombouctou pour y chercher les trésors
+que Hamadou y avait en dépôt. Les oncles de Hamadou, Ba-Lobbo et
+Abdessâlem, vinrent vivre à la cour d’El-hadj. Ahmadou, fils de ce
+dernier, vint visiter son père à Hamdallahi, puis retourna à Ségou (fin
+1862).
+
+
+ =V. — La mort d’El-hadj-Omar= (1864).
+
+
+Vers cette époque, le conquérant toucouleur envoya contre Tombouctou une
+colonne commandée par Alfa-Oumar[309] ; Ahmed-el-Bekkaï, chef des
+Kounta, s’était sauvé chez les Touareg Kel-Antassar : ceux-ci
+accoururent et livrèrent, au Nord de Tombouctou, un violent combat aux
+troupes d’El-hadj, qui durent évacuer la ville. Mais El-hadj, étant
+arrivé en personne avec trente mille hommes, mit en fuite les Kounta et
+les Touareg, et pilla Tombouctou ; pendant qu’il était absorbé par le
+rassemblement du butin, les Kounta et les Touareg revinrent à
+l’improviste, et Omar ne dut son salut qu’à des Bozo qui le cachèrent
+dans une pirogue et le ramenèrent à Hamdallahi (janvier 1863). El-Hadj
+voulut alors faire la paix avec Ahmed-el-Bekkaï et lui envoya 70
+esclaves et une grosse somme en or ; Ahmed répondit à ces avances par
+une lettre, accompagnée d’un cadeau de sept chevaux, dans laquelle il
+engageait Omar à remettre le Massina au représentant de la dynastie des
+Bari, c’est-à-dire à Ba-Lobbo ; El-hadj ne répondit pas à cette
+lettre[310].
+
+Mais il se décidait à retourner à Ségou et avait fait venir Ahmadou à
+Hamdallahi pour lui passer le gouvernement du Massina (février 1863),
+lorsque la révolte éclata dans ce pays. Ba-Lobbo et Abdessâlem avaient
+fait leur paix avec Omar dans l’espoir qu’il leur laisserait le
+commandement du pays : lorsqu’ils virent qu’il allait donner ce
+commandement à son fils Ahmadou, ils complotèrent la révolte de concert
+avec Ahmed-el-Bekkaï. Ce dernier écrivit à un de ses disciples, Modibbo-
+Daouda, qui suivait El-hadj depuis l’entrée de ce dernier à Nioro,
+l’avisant que les chefs du Massina sollicitaient son appui pour se
+débarrasser d’El-hadj, mais qu’il voulait d’abord connaître les forces
+et la façon de combattre de celui-ci ; Modibbo-Daouda vint montrer la
+lettre à El-hadj, qui fit mettre aux fers Ba-Lobbo Abdessâlem et tous
+leurs parents. Puis ayant renvoyé Ahmadou à Ségou, Omar marcha sur
+Tombouctou ; battu à _Goundam_ (mars 1863), il s’enfuit dans le Hodh
+pour tâcher de gagner Nioro par le désert, mais, menacé par les Oulad-
+Mbarek, il fit volte-face, traversa le Bagana et réussit à atteindre le
+Massina (avril 1863).
+
+Cependant, en mai 1863, Ba-Lobbo et Abdessâlem réussirent à s’échapper
+de prison. Omar furieux fit tuer tous les membres de leur famille qui se
+trouvaient à Hamdallahi, en même temps que l’ex-empereur Ali. Ce
+massacre fut le signal d’une révolte générale du Massina.
+
+Un village s’étant fortifié, des chefs peuls, soi-disant dévoués à El-
+hadj, demandèrent à celui-ci une armée pour châtier ce village ; ils
+obtinrent 500 _talibé_, qui marchèrent contre la place ennemie, encadrés
+de partisans fournis par les chefs peuls ; lorsqu’on arriva au village,
+ces partisans se joignirent aux assiégés et massacrèrent la plupart des
+_talibé_. Omar envoya alors chercher de la poudre à Ségou pour préparer
+sa revanche : Ahmadou lui en expédia 150 barils, portés par des Somono
+qu’escortaient 300 _talibé_ ; en arrivant près de Dienné, les porteurs
+jetèrent leurs charges à terre, sur l’ordre des Peuls postés près de la
+route ; les _talibé_ prirent la fuite, poursuivis par les Peuls, qui en
+tuèrent un grand nombre à coups de lances (juin 1863). A partir de cet
+incident, les communications furent coupées entre Hamdallahi et
+Ségou[311].
+
+Peu de temps après, El-hadj expédia à Tombouctou, pour la troisième
+fois, une armée commandée par Alfa-Oumar : celui-ci trouva la ville
+abandonnée de ses habitants et la mit au pillage ; mais, en revenant au
+Massina, il fut attaqué par Ba-Lobbo et un fils d’Ahmed-el-Bekkaï nommé
+Sidia, à la tête d’une forte armée de Peuls et de Maures Kounta : il fut
+mis en déroute, dut abandonner son butin et ses canons[312] et fut tué
+avant d’avoir pu gagner Hamdallahi.
+
+El-hadj fut bientôt bloqué dans cette ville ; la famine étant survenue,
+beaucoup de _talibé_ désertaient et passaient à l’ennemi. Le siège,
+commencé en septembre 1863, durait depuis huit mois lorsque, par une
+nuit obscure, El-hadj réussit à faire sortir de la ville assiégée son
+neveu Tidiani, qu’il envoyait demander des vivres et du secours aux
+Tombo de la montagne. Mais, ne voyant pas revenir son neveu, qui se
+trouvait coupé de Hamdallahi par les assiégeants, il mit le feu à sa
+capitale et, à la faveur de l’incendie, parvint à s’enfuir. Rejoint par
+l’armée de Ba-Lobbo à _Ngoro_, dans un ravin du Pignari, voyant ses
+meilleurs partisans tués, abandonné par les autres, il se réfugia dans
+la grotte de _Dayambéré_ (falaise de Bandiagara), où il mourut de faim,
+se fit sauter à l’aide d’un baril de poudre ou périt enfumé par les
+Peuls, suivant les différentes versions qui circulent à ce sujet
+(septembre 1864). Plus tard, ses ossements furent recueillis par
+Tidiani, qui les fit déposer dans la forteresse qu’il s’était construite
+à Bandiagara.
+
+
+ =VI. — Ségou sous le commandement des Toucouleurs= (1861-90).
+
+
+Nous avons vu qu’_El-hadj-Omar_ était entré à Ségou le 10 mars 1861 et
+que, en le quittant, le 13 avril 1862, pour marcher sur le Massina, il
+avait laissé dans cette ville son fils _Ahmadou_, en lui confiant le
+commandement de la place et des provinces dont se composait encore, un
+an auparavant, l’empire banmana de Ségou.
+
+L’ancienne capitale des empereurs de la dynastie des Diara avait été
+sérieusement fortifiée par El-hadj-Omar, qui l’avait fait entourer d’un
+solide mur d’enceinte, percé de sept portes qui étaient barricadées tous
+les soirs ; de plus, il avait fait construire un réduit (le
+_dionfoutou_) qui servait de magasin et où les femmes d’El-hadj avaient
+leur logement. Ahmadou fit élever, pour y résider personnellement, un
+autre réduit dont les murs avaient six mètres de haut. Toutes ces
+fortifications furent érigées sous la direction d’un Soninké du Goye,
+nommé Samba Bakili et surnommé _Samba Ndiaye_, qui avait appris le
+métier de maçon à Saint-Louis, où il avait résidé longtemps comme otage.
+Ce Samba Ndiaye avait suivi Omar de Dinguiray à Ségou, lui servant de
+directeur de l’artillerie pendant les combats et d’ingénieur entre les
+batailles ; lorsqu’El-hadj quitta Ségou, il l’y laissa à la requête
+d’Ahmadou.
+
+Comme je l’ai dit plus haut, El-hadj avait appelé Ahmadou à Hamdallahi
+au début de 1863, pour lui confier le commandement du Massina et
+retourner lui-même à Ségou ; mais, la révolte ayant éclaté parmi les
+Peuls et la nouvelle étant parvenue à Hamdallahi que les anciens chefs
+militaires de Ségou, quoique ayant fait leur soumission au conquérant
+toucouleur, préparaient en sous-main le retour de Ali sur le trône de
+ses pères, Omar ordonna à son fils de regagner Ségou (mars 1863).
+
+Ahmadou, lors de son retour, reçut les compliments des chefs militaires
+banmana, qu’il traita avec beaucoup d’égards et qu’il combla de
+cadeaux ; il les invita à venir chez lui à l’occasion de la fête de la
+rupture du jeûne, devant leur lire ce jour-là une lettre importante
+d’El-hadj. Ce jour (23 mars 1863), ils vinrent en effet. Lorsqu’ils
+furent dans le réduit d’Ahmadou, les _talibé_ les entourèrent et les
+saisirent ; la plupart avaient des armes sous leurs vêtements ; Ahmadou
+les fit mettre aux fers et les expédia par le fleuve à son père, sous la
+conduite de Tierno-Abdoul. Celui-ci, arrivé à hauteur de Hamdallahi,
+demanda des ordres à El-hadj, qui fit décapiter tous les chefs banmana
+au bord même du fleuve.
+
+Cependant, Ahmadou percevait les impôts avec difficulté. En août 1863,
+ses collecteurs revinrent bredouilles du Kaminiadougou, où fermentait la
+révolte. Vers la fin de la même année, les gens de cette province
+vinrent enlever Bamabougou (ou Bambabougou), entre Sansanding et Ségou,
+sur la rive droite du Niger. Trois jours après, Sansanding, qui avait
+acquitté en rechignant un impôt de 500 pagnes porté ensuite à 1.000, se
+révolta à son tour contre Ahmadou, à l’instigation des Sissé, qu’El-hadj
+avait dépossédés au profit des Koumba, lorsque ceux ci lui avaient livré
+la place. Au moment ou Koromama Koumba envoyait un messager à Ahmadou
+pour l’avertir du mouvement, _Boubou Sissé_ ouvrait les portes de la
+ville à une armée de Banmana du Kalari (ou Karadougou) et à une autre
+armée de Banmana venant de Sokolo. Ces deux armées, unies aux gens de
+Boubou Sissé, massacrèrent la garnison toucouleure. Koromama, qui refusa
+de s’associer à la révolte, fut livré par deux de ses parents,
+Abderrahmân Koumba et Baba Koumba, à Boubou Sissé, qui le fit conduire
+sur la rive droite, en face de Médina, et l’y fit torturer : on lui
+trancha successivement les mains, les épaules, les pieds, les genoux ;
+puis on lui arracha le cœur. La tradition dit qu’il ne proféra pas une
+plainte et se contenta de répéter la formule de la foi musulmane tant
+qu’il en eut la force.
+
+Le Saro (ou Sarro) se révolta également : alors Ahmadou envoya des
+colonnes contre les révoltés de la rive droite ; Dougaba, chef des
+Banmana de Sokolo venus à Sansanding, qui pillait la rive gauche, fut
+défait et tué à Sama par Siré-Moktar, neveu d’El-Hadj et cousin de feu
+Siré-Adama (novembre 1863).
+
+Moustafa, que Omar avait laissé comme gouverneur à Nioro, envoya à
+Ahmadou 2.000 hommes de renfort, avec lesquels _Tierno-Alassane_,
+lieutenant d’Ahmadou, alla attaquer Sansanding. L’armée toucouleure
+pénétra dans le faubourg de l’Ouest, sans grande résistance, et se rua
+aussitôt au pillage des maisons ; les Banmana, sortis par l’Est, firent
+le tour des murailles et vinrent attaquer les Toucouleurs par derrière ;
+ceux-ci prirent la fuite et l’armée rentra à Ségou dans le plus grand
+désordre, abandonnant son butin, ses captifs et une partie de ses fusils
+(décembre 1863).
+
+Un grand mécontentement se développait dans les troupes d’Ahmadou ; il y
+avait rivalité entre les Irlabé et les gens du Toro, entre ceux-ci et
+ceux du Damga ; les vivres étaient rares et chers. Par contre,
+Sansanding se fortifiait et Boubou-Sissé accroissait son armée et la
+payait bien. En février 1864, après beaucoup de tergiversations, Ahmadou
+envoya _Abdoul-Belnadio_ attaquer Sansanding ; les choses se passèrent
+comme l’année précédente : les Banmana laissèrent les Toucouleurs entrer
+dans la ville, puis les tournèrent, les mirent en déroute et en tuèrent
+un grand nombre, dont Abdoul-Belnadio lui-même[313].
+
+Vers avril 1864, _Kégué-Mari_, frère et successeur de Ali, commença à se
+mettre à la tête du mouvement de révolte contre Ahmadou. Ce dernier
+envoyait faire des razzias dans les environs de Ségou, mais son autorité
+ne s’étendait qu’à une région très restreinte, et il était sans
+communications avec son père, bloqué dans le Massina. Très avare, il
+entretenait mal son armée, qui se détachait de lui, et il en était
+réduit à mettre en circulation des nouvelles imaginaires (victoire de
+l’armée de Nioro, approche d’El-hadj, etc.) pour maintenir le moral de
+ses troupes.
+
+En septembre 1864, Kégué-Mari pilla plusieurs villages soumis à Ahmadou,
+à quelques kilomètres de Ségou, sans que celui-ci pût réussir à
+rassembler son armée assez vite pour l’en empêcher.
+
+Ahmadou, pour tâcher de reconquérir son prestige, s’efforçait d’acquérir
+la réputation d’un prince juste : un de ses cousins, Mamadou-Abi, ayant
+pris des captifs à un Somono et les ayant vendus, Ahmadou le força à les
+restituer ; des _talibé_, ayant pris à des Banmana, au marché de
+Bamabougou, des marchandises sans les payer, Ahmadou leur fit donner
+cent coups de corde à chacun. D’autre part, il continuait à mécontenter
+les Toucouleurs par son avarice et les Banmana par des interdictions
+ridicules, telles que celle de tatouer les enfants ou la défense faite
+aux femmes de tresser leur chevelure en cimier.
+
+Cependant, en janvier 1865, Kégué-Mari s’avança avec une armée jusqu’à
+_Togo_, à quelques heures au Sud de Sansanding et à moins d’un jour de
+Ségou. Ahmadou envoya tous ses soldats disponibles, sous le commandement
+de Tierno-Alassane ; au premier choc, les Somono de Ségou, qui portaient
+120 barils de poudre, jetèrent leurs charges et prirent la fuite ; les
+Banmana s’emparèrent de la poudre et du _tabala_ (tambour de guerre) de
+Tierno-Alassane et se retirèrent dans Togo (24 janvier). Le 28 janvier,
+Ahmadou, ayant reçu des renforts de Niamina et de Kénienko (ou
+Kénientou), partit lui-même de Ségou, accompagné de Mage et de Quintin,
+emportant 140 barils de poudre fabriquée dans le pays (4.000 kilos
+environ), 33 sacs de poudre d’Europe (850 kilos environ), 108 fusils de
+rechange et 150.000 balles de fer, en plus des armes et des munitions
+que chaque soldat portait sur lui. A la nuit, il rejoignit, en suivant
+le Niger, l’armée de Tierno-Alassane à Markadougouba, à quelques
+kilomètres au Nord-Ouest de Togo, où Kégué-Mari était toujours campé
+avec ses troupes. Le 29 janvier, Ahmadou demeura à Markadougouba, se
+contentant de faire reconnaître la position du chef banmana par des
+patrouilles. Il distribua 80 barils de poudre à ses troupes, en
+recommandant de ne pas la gaspiller et en défendant de tirer un seul
+coup par amusement sous peine de coups de corde.
+
+Le 30 janvier, Ahmadou exhorta ses soldats, reprocha aux _talibé_ leur
+manque de courage, fit désigner des hommes d’élite pour marcher en
+avant, puis, disant qu’il fallait être pur au moment d’affronter la
+mort, exigea la restitution des objets ou captifs pris à la guerre et
+soustraits au partage légal. Après bien des atermoiements, les soldats
+se décidèrent à restituer quelques objets pillés ou à désigner tel de
+leurs captifs qui, si eux-mêmes venaient à mourir, représenterait la
+valeur de ce qu’ils avaient soustrait. Ensuite Ahmadou procéda au
+dénombrement de son armée, en faisant aligner les fusils par terre, et
+désigna son campement à chaque compagnie. Puis il recommanda aux _sofa_
+de s’avancer sans tirer jusqu’à dix pas de l’ennemi, de ne jamais
+reculer, de mettre beaucoup de poudre et dix balles dans leurs fusils.
+Il y eut, entre _talibé_ et _sofa_, une scène de défis et de disputes
+qu’Ahmadou eut grand peine à faire cesser. Après avoir calmé et exhorté
+les _talibé_ et les _sofa_, il fit de même auprès des _Toubourou_[314],
+puis des Peuls, puis des Diawara.
+
+Le départ eu lieu le 31 janvier à 4 heures du matin. A 7 heures, on
+arriva à un village en ruines où les troupes se rangèrent en ordre de
+bataille : les _talibé_ en quatre colonnes au centre, les _sofa_ et les
+Diawara à gauche, les Peuls[315] en avant et à droite pour fermer la
+route de l’Est ; en tout 4.000 cavaliers et 6.000 fantassins, dont
+Ahmadou passa la revue. A 9 heures, on fit halte en vue de Togo, à 500
+mètres de l’armée ennemie qui, Kégué-Mari à sa tête, était rangée en
+avant des murailles du village. Mari avait peut-être 3.000 fantassins et
+400 cavaliers, sans compter les soldats postés sur le mur d’enceinte et
+les terrasses de Togo. Ahmadou ayant ordonné l’attaque, cinq colonnes
+composées de fantassins et de cavaliers qui avaient mis pied à terre
+s’avancèrent au pas en psalmodiant _la ilah ill’ Allah, Mohammed rassoul
+Allah_ : à droite les Irlabé, pavillon noir, commandant Tierno-Abdoul,
+et des _sofa_, pavillon rouge, commandants Fali et Diougou Koullé ; au
+centre, les gens du Toro, pavillon rouge et blanc, commandant Tierno-
+Alassane ; à gauche, les Toubourou, sans pavillon, et enfin les _talibé_
+du Ganar, que commandait un autre Tierno-Abdoul. Les Banmana de Kégué-
+Mari attendaient l’attaque, immobiles, accroupis par terre. Arrivées à
+cent pas de l’ennemi, les colonnes d’Ahmadou s’élancèrent au pas de
+charge et le feu commença à un signal donné. Les Banmana se levèrent en
+désordre et cherchèrent à rentrer dans le village, mais ils
+s’entassèrent aux portes et furent tués à bout portant, beaucoup à coups
+d’épée. Kégué-Mari avait fui sur une colline en arrière de Togo avec sa
+cavalerie. Les _talibé_ et les _sofa_ entrèrent dans le village, où
+commença la guerre des rues ; tout cela n’avait duré que quelques
+minutes, mais ensuite la bataille devint plus pénible. Les Diawara et
+les Toubourou furent un moment repoussés ; des Banmana purent s’enfuir,
+beaucoup furent faits prisonniers et massacrés. A 4 heures, Togo ne
+renfermait plus que de rares défenseurs.
+
+Le lendemain, la plupart des fuyards furent rattrapés dans la brousse et
+mis à mort ; une centaine, qui se rendirent, furent néanmoins décapités
+sur l’ordre d’Ahmadou. Beaucoup de fugitifs aussi avaient été tués à
+coups de lance par les Peuls. Mage estime à 2.500 au minimum le nombre
+des Banmana qui périrent dans cette bataille, tandis qu’Ahmadou n’eut
+pas cent morts de son côté. Bien que Kégué-Mari eût réussi à prendre la
+fuite, c’était une éclatante victoire, mais Ahmadou ne sut pas en
+profiter.
+
+Au lieu de marcher sur Sansanding, il céda aux sollicitations des
+_talibé_, pressés de voir partager le butin, et rentra à Ségou, avec
+3.500 femmes et enfants capturés dans Togo. D’ailleurs, il n’osait pas
+se mesurer avec Boubou-Sissé et préférait aller ramasser du butin et des
+esclaves en attaquant les Banmana.
+
+Le 25 mars 1865, il partit de Ségou accompagné de Mage et de Quintin,
+emmenant son armée qu’il organisa à Ségou-Koro jusqu’au 2 avril. Ce
+jour-là, il se mit en marche vers Fogni, puis vers Kamini (en face de
+Niamina) et Kénienko (ou Kénientou), pour aller attaquer _Dina_, village
+de la rive droite du Niger situé un peu en aval de Koulikoro et où
+s’étaient concentrés les habitants de Koulikoro, de Manambougou et de
+Bamako, tous insoumis. Ahmadou arriva devant Dina le 7 avril et donna
+l’assaut à l’endroit le plus facilement défendable, le mur d’enceinte y
+dessinant un angle rentrant, et sans prendre aucune disposition
+préalable ; néanmoins, et bien que le mur eût quatre mètres de haut,
+l’armée toucouleure réussit à l’escalader sous le feu des Banmana qui,
+une fois l’enceinte extérieure franchie par l’ennemi, se réfugièrent
+dans un réduit construit au centre du village. A ce moment, une panique
+se déclara brusquement parmi les troupes d’Ahmadou, qui évacuèrent la
+place et laissèrent les Banmana réoccuper les terrasses des maisons ;
+mais, peu après, les Toucouleurs revinrent à la charge et rentrèrent
+dans le village. Enfin, après des alternatives diverses, les assaillants
+battirent de nouveau en retraite vers 3 heures et demie de l’après-midi.
+Lorsque la nuit fut venue, Ahmadou fit cerner le village, mais
+incomplètement, et les assiégés purent s’échapper presque tous, bien
+qu’un certain nombre de guerriers banmana furent capturés et massacrés
+et que beaucoup de femmes furent faites prisonnières. Les troupes
+d’Ahmadou, pénétrant enfin dans le village et le réduit évacués, se
+livrèrent au pillage jusqu’au lever du jour.
+
+Après la prise de Dina, le prince toucouleur continua sa route vers le
+Sud en suivant toujours la rive droite du Niger. Le 10 avril, une partie
+de son armée passa le fleuve pour aller piller Koulikoro ; les Somono de
+cette dernière localité vinrent se rendre à Ahmadou, qui les envoya
+s’installer à Kénienko. Le 11 avril, le village de _Manambougou_, que
+ses habitants avaient abandonné, fut brûlé ; puis, renonçant à pousser
+jusqu’à Bamako, Ahmadou, qui, lui, était demeuré sur la rive droite,
+traversa à son tour le Niger, incendia _Koulikoro_ avec plus de trois
+tonnes de coton qui s’y trouvaient réunies et se rendit à Niamina en
+longeant la rive gauche et en détruisant tout sur son passage ; il
+arriva le 14 avril à Niamina, dont les Toucouleurs avaient fait une
+place forte, et rentra le 18 à Ségou.
+
+Enfin, le 4 juillet 1865, Ahmadou se décida à marcher contre Sansanding.
+Il passa le Niger près de Markadougouba ; le passage du fleuve dura
+trois jours : une tornade fit couler plusieurs pirogues. L’armée
+toucouleure arriva le 9 juillet devant Sansanding, que défendait une
+armée composée de Peuls, de Maures et de Banmana. Ahmadou ordonna
+aussitôt l’assaut, mais ses colonnes furent plusieurs fois repoussées
+avec pertes. Le siège dura 72 jours, avec des alternatives de succès et
+de revers. Une partie des Soninké et de leurs captifs vint se rendre
+lorsque la famine commença à se faire sentir ; l’armée d’Ahmadou était
+d’ailleurs elle-même fort mal approvisionnée en vivres et la saison des
+pluies l’affaiblissait ; de plus, pendant ce temps, Kégué-Mari attaquait
+les environs de Ségou. Le 11 septembre, l’armée de ce dernier, venant de
+l’Est, traversa le Niger et attaqua Ahmadou dans son camp ; elle fut
+repoussée, mais put se retirer sans être inquiétée. Le 15 septembre,
+plus de 1.500 hommes de l’armée de Mari parvinrent à entrer dans
+Sansanding. Dans la nuit du 17 septembre, Ahmadou, pris de panique à la
+nouvelle que Kégué-Mari en personne menaçait Ségou, leva le siège pour
+rentrer dans sa capitale, où il arriva le 23 avec son armée en déroute.
+
+Fin 1865, on craignit sérieusement à Ségou d’être attaqué par Kégué-
+Mari, mais Ahmadou ne put réussir à faire marcher son armée, qui ne
+voulait plus se battre. Heureusement pour lui, Mari demeura dans
+l’inaction.
+
+Ahmadou avait caché le plus longtemps possible au public la mort de son
+père ; lorsqu’elle fut connue de tout le monde, il se proclama le seul
+héritier de la puissance paternelle et voulut être, non plus seulement
+le roi de Ségou, mais l’empereur de toute la partie du Soudan occupée
+par les Toucouleurs. Cependant ses frères _Habibou_ et _Moktar_, qui
+régnaient, le premier à Dinguiray et le deuxième à Koniakari, son cousin
+_Tidiani_, qui régnait au Massina, et l’ancien esclave de son père,
+_Moustafa_, qui commandait Nioro, prétendaient demeurer indépendants de
+son autorité, d’ailleurs assez mal assise à Ségou même. En 1870, Ahmadou
+quitta momentanément Ségou pour aller surveiller à Nioro les agissements
+de Moustafa ; n’ayant pu trouver dans la gestion de ce dernier des
+motifs suffisants pour le faire exécuter, malgré le désir secret qu’il
+en avait, il se contenta de prendre lui-même la direction des affaires
+de la province ; puis, en 1872, ayant appris que Habibou, accompagné de
+son frère Moktar, venait opérer des razzias dans le Diomboko et le
+Kaarta, il marcha contre lui, s’empara de sa personne et de celle de
+Moktar et revint à Ségou avec les deux prisonniers, qu’il laissa mourir
+dans les fers.
+
+En 1884, Ahmadou, ne sentant plus sa vie en sûreté à Ségou, où il
+s’était fait détester de tout le monde et surtout des Toucouleurs, passa
+le commandement à son fils _Madani_, alla demeurer quelque temps à
+Niamina, puis alla s’emparer de Nioro sur son frère Mountaga, qu’il y
+avait installé en 1873.
+
+Le 6 avril 1890, le lieutenant-colonel Archinard arrivait en face de
+Ségou et Madani prenait aussitôt la fuite avec les derniers _talibé_,
+laissant la place libre aux troupes françaises, et se sauvait à Mopti.
+
+
+ =VII. — Nioro sous le commandement des Toucouleurs= (1854-91).
+
+
+Comme nous l’avons vu plus haut, _El-hadj-Omar_ s’était emparé de Nioro
+en 1854 ; il n’y fit que des séjours intermittents, laissant en son
+absence à _Alfa-Oumar_ le soin de surveiller ses intérêts. Lorsque, en
+1859, il se décida à marcher sur Ségou, il installa à Nioro comme
+gouverneur l’un de ses esclaves préférés, nommé _Moustafa_, qui fut le
+véritable roi du Kingui et du Kaarta de 1859 à 1870.
+
+Le pays demeura relativement tranquille sous le gouvernement de
+Moustafa ; cependant, en décembre 1864, le Bakounou se révolta contre
+les Toucouleurs : Moustafa, alors démuni de troupes, dut faire appel à
+_Tierno-Moussa_, qui commandait le fort de Koniakari. Tierno-Moussa se
+transporta au Bakounou, mais se laissa bloquer à _Bagoïna_ ; il envoya
+demander à Ahmadou un renfort que le roi de Ségou ne put lui fournir ;
+enfin, il réussit à s’échapper du côté du Kingui, mais ne put entrer à
+Nioro, les routes étant coupées par les Maures et les Banmana, et s’en
+retourna à Koniakari.
+
+De son côté, _Ahmadou_, sans cesse harcelé à Ségou par les Banmana et
+les Peuls, demandait continuellement à Moustafa des renforts que ce
+dernier était bien incapable de lui expédier. En 1870, persuadé que
+Moustafa y mettait de la mauvaise volonté, Ahmadou vint à Nioro et, dans
+le but de perdre le gouverneur, l’accusa de prévarication ; Moustafa
+prouva qu’il n’avait pas touché au trésor d’El-hadj et avait administré
+sagement le pays au moyen des seules recettes de l’impôt. Ahmadou ne put
+le condamner mais, après être allé passer quelques jours à Guémou, il
+revint à Nioro et y resta deux ans, prenant en mains propres le
+commandement du pays. C’est à cette époque que ses deux frères Habibou
+et Moktar vinrent de Dinguiray et de Koniakari dans le but de razzier
+des provinces dépendant de Nioro ; Ahmadou, nous venons de le voir,
+marcha contre eux, les fit prisonniers et les emmena à Ségou[316], avec
+un fort contingent prélevé à Nioro et Moustafa lui-même, ayant laissé
+comme gouverneur au Kingui un chef de _sofa_ surnommé _Almami_ (1872).
+
+Au bout d’un an, Ahmadou envoya son frère _Mountaga_ pour gouverner
+Nioro (1873). Mountaga y régna de 1873 à 1884, acquérant la réputation
+d’un grand général et d’un excellent administrateur, et annexant à son
+gouvernement le Séfé et le Komintara (cercle actuel de Kita). Ahmadou,
+jaloux des lauriers de son frère, quitta Ségou en 1884, se rendit à
+_Bassaka_ dans le Bakounou et y convoqua Mountaga ; il accueillit ce
+dernier amicalement : mais Mountaga défiant profita de la nuit pour
+retourner à Nioro. Ahmadou envoya à sa poursuite une colonne qui revint
+en disant qu’elle n’avait pu l’atteindre. Il partit alors en personne,
+s’arrêta à Touroungoumbé, puis à Yéréré, envoyant de chacun de ces
+points des messagers à Mountaga pour l’engager à venir faire sa
+soumission. Après quatre mois d’inutiles pourparlers, il mit le siège
+devant Nioro. Mountaga réussit à fomenter un complot contre son frère,
+dans l’entourage même de ce dernier, mais Ahmadou le découvrit et fit
+exécuter le marabout Mahmadou-Kaya, âme du complot. Cependant les Peuls
+Sambourou se révoltèrent contre Ahmadou : Boubakar-Samba marcha contre
+eux, tua leur chef Falilou, dont la tête fut envoyée au camp d’Ahmadou,
+et prit tous les villages des Sambourou. La famine s’étant déclarée dans
+Nioro, Mountaga invita ses partisans à aller rejoindre Ahmadou et resta
+seul avec sa famille et le griot Farangalli ; les assiégeants entrèrent
+alors par la porte par laquelle étaient sortis les défenseurs ; Mountaga
+se retira avec son frère Daï et Farangalli dans sa poudrière et se fit
+sauter au moment où les _sofa_ d’Ahmadou en forçaient la porte (1885).
+
+_Ahmadou_ s’installa donc à Nioro. Quelques années après, apprenant que
+le Diafounou avait prêté son appui au marabout soninké Mahmadou Lamine,
+qui se préparait à assiéger Bakel, et redoutant que ce fait ne lui
+attirât les Français sur le dos, Ahmadou marcha sur _Gouri_, capitale du
+Diafounou ; après quatre mois de séjour à Kérané et de temporisations,
+il mit le siège devant Gouri ; au bout de trois mois, les Soninké
+évacuèrent la place pendant la nuit (1887). Après cette victoire
+d’ailleurs peu glorieuse, Ahmadou retourna à Nioro.
+
+En 1890, il envoya une armée attaquer _Koniakari_ que venait d’occuper
+le lieutenant Valentin. Après une série d’opérations dont on trouvera le
+récit au chapitre XV, il fut contraint d’évacuer Nioro devant le colonel
+Archinard, qui occupa cette ville le 1er janvier 1891 et mit en fuite
+les Toucouleurs ; Ahmadou se transporta à Bandiagara, d’où il devait
+être chassé également par nous en 1893.
+
+Durant l’occupation de Nioro par les Toucouleurs, les recettes de l’Etat
+étaient fournies par l’impôt du dixième sur les récoltes de mil, le
+cinquième du butin fait par les Toucouleurs et la moitié de celui fait
+par les contingents indigènes — le reste étant réparti entre les chefs
+et les soldats —, les héritages non réclamés, les biens abandonnés,
+l’_oussourou_ ou dîme prélevée sur les troupeaux des nomades et les
+marchandises des colporteurs, et enfin le produit des amendes. Les
+recettes servaient à entretenir le gouverneur, ses courtisans et son
+harem, à faire des cadeaux aux chefs et aux notables, à nourrir les
+troupes pendant les expéditions, à acheter des armes, des munitions et
+des chevaux, à faire des libéralités et à rémunérer les percepteurs. En
+plus de ces impôts d’Etat, il y avait les impôts religieux (_diaka_ sur
+les récoltes et les bestiaux, indemnité à payer pour être dispensé du
+jeûne, etc.) ; les recettes provenant de ces impôts servaient à
+l’entretien des mosquées, des imâm et autres membres du clergé.
+
+Des cadis rendaient la justice, assistés de lettrés ou pieux personnages
+qui n’avaient que voix consultative. On pouvait appeler de leurs
+décisions au grand cadi de Nioro. Quant aux non musulmans, ils
+continuaient à faire juger leurs différends devant leurs propres
+tribunaux et selon la coutume locale.
+
+
+ =VIII. — Le Massina sous le commandement des Toucouleurs= (1862-93).
+
+
+J’ai dit plus haut comment _El-hadj-Omar_ avait conquis le Massina en
+1862 et comment, après des luttes perpétuelles pour conserver sa
+conquête, il avait trouvé la mort en 1864 dans la falaise de Bandiagara.
+Son neveu _Tidiani_ lui succéda au Massina de 1864 à 1887.
+
+Ayant reconstruit Hamdallahi, Tidiani équipa une armée, poursuivit _Ba-
+Lobbo_ dans le Kounari et, pour utiliser la bonne volonté des Tombo,
+disposés à le soutenir contre les Peuls, transporta sa capitale à
+_Bandiagara_. Son règne ne fut qu’une lutte continuelle contre les
+habitants de son prétendu royaume, lequel en réalité ne dépassait guère
+les environs immédiats de Bandiagara. Il eut cependant des alternatives
+de succès et de revers. Son plus terrible adversaire fut _El-Bekkaï_,
+qui avait établi son quartier-général à _Ténenkou_ ; son meilleur
+secours lui vint de la rivalité et du défaut d’entente qui divisaient
+Ba-Lobbo et El-Bekkaï. C’est ainsi qu’il put battre ces deux derniers
+simultanément, l’un à _Poromani_ ou Foromani (entre Sofara et San) et
+l’autre à _Sénidiadio_. Mais ensuite Ba-Lobbo s’enferma à Dienné, que
+Tidiani ne parvint à reprendre qu’après un siège pénible ; Ba-Lobbo
+d’ailleurs avait pu s’échapper et s’était réfugié à _Fiou_
+(circonscription actuelle de San), auprès de Peuls originaires du
+Massina. Pendant ce temps, El-Bekkaï, avec les gens du Kounari, menaçait
+Bandiagara, que Tidiani eut grand-peine à préserver ; enfin, il put
+refouler El-Bekkaï sur Ténenkou et s’emparer successivement de Ténenkou,
+de Kakagnan, de Diafarabé et du Sébéra. C’est à cette époque que mourut
+Ba-Lobbo, qui ne fut qu’imparfaitement remplacé par Hamadou-Abdoul,
+lequel résida à Fiou, et Amirou-Ba-Lobbo, lequel s’était établi à
+Bangadina, au Sud-Est de San, chez les Minianka.
+
+Le décès de Ba-Lobbo entraîna la soumission d’une grande partie des
+Peuls au prince toucouleur. Peu après, Ahmed-el-Bekkaï, au cours d’un
+combat contre l’armée de Tidiani, était tué près de _Sarédina_ (Sébéra),
+où son tombeau est devenu un lieu de pèlerinage[317].
+
+Tidiani put enfin se considérer comme roi du Massina, mais le Massina
+était devenu presque un désert.
+
+En 1887, Tidiani reçut à Bandiagara la visite du lieutenant de vaisseau
+Caron, qui venait lui demander la route de Tombouctou et l’accès de
+Dienné ; le roi répondit à l’explorateur : « Je suis un porteur d’outres
+et mes outres sont Dienné et Tombouctou ; si tu les veux, empare-toi
+d’abord du porteur. » Néanmoins Caron put parvenir jusqu’à Kabara et
+s’en revenir sur ses pas, malgré l’opposition et les menaces de Tidiani,
+qui mourut la même année.
+
+Tidiani avait fait tous ses efforts pour organiser ses Etats. Il les
+avait divisés en provinces, à la tête de chacune desquelles était placé
+un _amirou_ ou gouverneur. Les divers _amirou_ résidaient d’ordinaire à
+Bandiagara auprès du roi, mais effectuaient des tournées dans leurs
+districts respectifs en vue de percevoir l’impôt. L’armée comprenait
+quatre corps, dont les deux premiers étaient composés de Toucouleurs, le
+troisième étant formé des esclaves du roi et le quatrième de Banmana
+enrôlés qu’on appelait _sofa_. Les impôts ordinaires et les impôts
+religieux furent organisés comme à Nioro ; les Tombo étaient à peu près
+dispensés de l’impôt, mais ils devaient fournir des porteurs au roi lors
+de ses déplacements et de ses expéditions militaires.
+
+_Tapsirou_, fils de Tidiani, lui succéda mais ne régna que quelques mois
+(1887-88).
+
+_Mounirou_, frère de Tapsirou, remplaça ce dernier (1888-91). Son règne
+se passa en luttes contre les Kounta, que commandait _Abiddine_, fils et
+successeur d’Ahmed-el-Bekkaï[318], et contre les Peuls, surtout ceux du
+Farimaké. Néanmoins, il parvint à conserver son autorité, grâce surtout
+à l’appui des Tombo de la région de Bandiagara et de leur chef Gogouna.
+
+En 1891, _Ahmadou_, fils d’El-hadj-Omar, fuyant de Nioro devant les
+troupes françaises, arriva au Massina, où Mounirou lui céda le pouvoir
+par déférence pour son âge. Mais deux ans plus tard le général
+Archinard, s’étant emparé de Dienné, arrivait à Mopti ; Madani, fils
+d’Ahmadou, réfugié dans cette dernière ville depuis la prise de Ségou
+par les Français, rejoignait son père à Bandiagara, pendant que le
+général proclamait à Mopti la déchéance d’Ahmadou et nommait roi du
+Massina _Aguibou_, frère d’Ahmadou et ancien roi de Dinguiray, qui avait
+embrassé notre cause. Peu après, Ahmadou était battu à _Korikori_ par le
+général Archinard, qui entrait sans coup férir à Bandiagara et y
+installait Aguibou (29 avril 1893).
+
+Ahmadou, s’étant réfugié à Douentza, tenta en vain un retour offensif,
+se sauva à Hombori, puis à Dori, puis à Say, où il passa le Niger pour
+aller s’installer à _Dounga_, entre Say et Niamey ; de là, il gagna
+bientôt les pays haoussa, où il mourut obscurément en 1898 ; ses
+derniers _talibé_ et parents qui l’avaient accompagné dans sa fuite
+soutinrent plus tard l’émir de Sokoto lors de sa tentative de résistance
+contre les Anglais ; après la victoire de ces derniers, qui s’emparèrent
+de _Bassirou_, fils d’Ahmadou, et occupèrent Sokoto, les anciens
+partisans d’Ahmadou prirent, en 1906, le chemin du Bornou, du Ouadaï et
+du Darfour pour aller s’installer en Arabie, dans le Hidjaz, où ils sont
+encore.
+
+Quant à Aguibou, il conserva de 1893 à 1902, sous notre protection et
+notre contrôle, le titre et les fonctions de roi du Massina, avec
+résidence à Bandiagara. Mais, faible et sans valeur, il ne sut pas
+ramener le calme dans ce pays troublé ni parvenir à y faire aimer le nom
+des Toucouleurs. A la suite d’incidents divers qui seront relatés au
+chapitre XV, un arrêté du 26 décembre 1902, rendu sur la proposition de
+M. le Gouverneur Ponty, plaça le Massina sous le régime de
+l’administration directe et mit Aguibou à la retraite en lui accordant
+une pension. Les chefs toucouleurs installés comme chefs de province par
+El-hadj et ses successeurs furent supprimés par extinction : à la mort
+de chacun d’eux, les cantons et les villages qu’ils commandaient furent
+rendus à leurs chefs autochtones. Aguibou lui-même, dernier représentant
+de la dynastie des Tal, s’éteignit en 1908[319].
+
+[Illustration : Carte 17. — L’empire d’El-hadj-Omar.]
+
+
+[Note 296 : Saïdou Tal eut cinq fils : Almami-Guédo, Alfa-Ahmadou,
+Tierno-Boubakar et El-hadj-Omar, nés de sa première femme, et Alioun, né
+d’une seconde épouse.]
+
+[Note 297 : Rive gauche du Sénégal, en amont de l’embouchure de la
+Falémé.]
+
+[Note 298 : Près et en amont de Makhana et sur la même rive.]
+
+[Note 299 : Entre Dramané et Bongourou.]
+
+[Note 300 : Il semble qu’El-hadj-Omar était assez porté à proposer aux
+chefs dont il désirait l’alliance de leur donner le commandement de pays
+qui ne lui appartenaient pas : c’est ainsi qu’il offrit à un marabout
+des Taleb-Mokhtar nommé Sidi Bouya, ancêtre de Saad Bou, de le nommer
+« émir du Hodh » ; Sidi Bouya réfléchit longtemps, et enfin refusa ce
+titre, qui aurait fait de lui le vassal d’El-hadj et l’aurait obligé à
+guerroyer pour le compte de ce dernier.]
+
+[Note 301 : Il s’agit ici du Guémou de l’Est, ancienne capitale de Sébé
+Kouloubali.]
+
+[Note 302 : Ce Guémou se trouvait non loin du village actuel de
+Sambakagny.]
+
+[Note 303 : Sur la rive gauche du Sénégal et à 400 mètres en aval de
+l’embouchure de la Falémé.]
+
+[Note 304 : Il s’agit, non pas du canton du Fadougou, chef-lieu Farako,
+situé sur la rive droite du Niger, mais d’une province du même nom qui
+se trouve sur la rive gauche, au Nord-Est du Bélédougou.]
+
+[Note 305 : Nous avons vu plus haut que cette conversion était toute
+superficielle ; en réalité, le Massina s’était rendu indépendant de
+Ségou, mais si l’un des deux pays eût pu prétendre à la suzeraineté sur
+l’autre, ç’aurait été, par droit historique, l’empire de Ségou.]
+
+[Note 306 : La nouvelle de la prise de Ségou par El-Hadj-Omar répandit
+la consternation dans tous les pays qui se trouvaient en relations avec
+l’empire banmana. Ahmed-el-Bekkaï, chef des Kounta de Tombouctou, qui
+avait entendu parler par l’explorateur Barth de la reine Victoria et la
+considérait comme le plus puissant des souverains de l’Europe, lui
+expédia des ambassadeurs par la voie du Sahara, afin de solliciter son
+concours pour l’aider à protéger Tombouctou contre les Toucouleurs. Les
+envoyés d’El-Bekkaï parvinrent jusqu’à Tripoli, mais là, les
+fonctionnaires turcs, ayant saisi les lettres dont ils étaient porteurs,
+crurent servir la cause de l’islam en empêchant ces lettres d’arriver à
+destination et renvoyèrent les ambassadeurs à Tombouctou après leur
+avoir fait des cadeaux.]
+
+[Note 307 : On appelait _sofa_ (« palefrenier » en mandingue) des
+captifs pris jeunes et qui avaient commencé leur apprentissage de soldat
+en soignant les chevaux ; les _talibé_ (de _taleb_, en arabe
+« étudiant ») étaient les anciens disciples d’El-hadj.]
+
+[Note 308 : Le Ganar, le pays des Irlabé et le Toro sont trois provinces
+du Fouta dont étaient originaires la plupart des soldats composant ces
+trois armées.]
+
+[Note 309 : C’est un détachement de cette armée qui fit prisonnier, du
+côté de Bassikounou, le lieutenant indigène de spahis Alioune Sal, alors
+en mission dans la région ; Alioune Sal parvint à s’échapper et regagna
+le Sénégal.]
+
+[Note 310 : Une partie de la correspondance échangée de 1860 à 1864,
+entre El-hadj-Omar d’une part et Hamadou-Hamadou et El-Bekkaï de
+l’autre, a été retrouvée par le _fama_ ou roi actuel de Sansanding,
+Mademba, qui en a remis tout récemment une copie à M. Terrier,
+secrétaire général du Comité de l’Afrique Française ; ce dernier a eu
+l’obligeance de me communiquer ces lettres.]
+
+[Note 311 : C’est pourquoi Mage, qui arriva à Ségou avec Quintin au
+début de 1864 et auquel nous sommes redevables de la plupart des détails
+qui précèdent concernant El-hadj-Omar, ne reçut pas de nouvelles des
+faits et gestes de ce dernier postérieurs à juin 1863 et ne connut les
+événements qui vont suivre que de façon imparfaite.]
+
+[Note 312 : D’après une autre version, ces canons auraient été pris par
+Ahmed-el-Bekkaï à la bataille de Goundam ; c’étaient les deux obusiers
+abandonnés dans le Ferlo par le commandant du fort de Bakel en 1857
+(voir plus haut). El-Bekkaï les fit transporter à Tombouctou, où se
+trouvaient déjà huit canons, dont trois en bronze et cinq en fer, que
+les Marocains avaient amenés autrefois.]
+
+[Note 313 : C’est après cette défaite des Toucouleurs que Mage arriva à
+Ségou avec le docteur Quintin. Pour ce qui concerne le voyage de ces
+explorateurs, ainsi que la mission du capitaine Galliéni, voir les
+chapitres XIV et XV.]
+
+[Note 314 : Les Toubourou, chez les Toucouleurs, correspondent aux
+Rimaïbé chez les Peuls.]
+
+[Note 315 : Un certain nombre de Peuls, appartenant surtout au clan des
+Dialloubé, auquel la dynastie des Bari avait ravi le pouvoir au Massina,
+avaient pris du service dans l’armée d’Ahmadou.]
+
+[Note 316 : Habibou fut remplacé à Dinguiray par son autre frère
+Aguibou, qui fut plus tard roi du Massina.]
+
+[Note 317 : Ce tombeau fut érigé en 1895 par les soins du colonel de
+Trentinian : cet officier voulut ainsi reconnaître les services rendus à
+la civilisation par El-Bekkaï, qui avait autrefois protégé Barth à
+Tombouctou. Cet Ahmed-el-Bekkaï était le petit-fils du fameux Sidi-el-
+Mokhtar-ben-Ahmed, né en 1729 et mort en 1811, qui enleva la suprématie
+religieuse aux Kel-Antassar pour la donner aux Kounta et dont le
+tombeau, situé à Bou-el-Anouar dans l’Azaouad, est aussi un lieu de
+pèlerinage très fréquenté.]
+
+[Note 318 : Abiddine fut tué en 1889 au cours d’une bataille livrée aux
+troupes de Mounirou.]
+
+[Note 319 : Il avait fait en 1900 un voyage en France et avait visité
+l’Exposition Universelle.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XII
+
+ =L’empire mandingue de Samori
+ (XIXe siècle).=
+
+
+L’empire de Samori n’eut jamais l’extension de celui d’El-hadj-Omar ; il
+n’en eut pas non plus la durée. Il semble que les qualités de Samori, en
+tant qu’organisateur, étaient inférieures à celles d’El-hadj-Omar, mais
+il semble d’autre part que l’habileté guerrière du premier fut plus
+considérable que celle du second. En tout cas, les conditions dans
+lesquelles opérèrent ces deux grands conquérants soudanais de l’époque
+contemporaine étaient fort différentes, et il est essentiel de se les
+rappeler si l’on veut établir entre eux une comparaison.
+
+El-hadj-Omar était un musulman instruit, qui avait beaucoup voyagé,
+avait vécu à la cour de souverains puissants, tels que les sultans du
+Bornou et de Sokoto, avait visité des villes telles que Le Caire et La
+Mecque, avait vu de près les Français du Sénégal et s’était entouré de
+gens, tels que Samba Ndiaye, formés à notre école. Samori au contraire
+était ignorant et illettré[320] ; il ne fut jamais en relations directes
+avec d’autres pays que les contrées du Soudan où se déroula sa fortune
+et, s’il reçut quelquefois la visite d’Européens, il n’avait jamais
+visité leurs établissements et n’avait jamais vu la mer avant sa capture
+et son exil.
+
+D’autre part, El-hadj-Omar, sauf sur les rives du Sénégal, ne fut
+aucunement gêné, dans la constitution de son empire, par l’action
+européenne et n’eut affaire qu’à des peuplades indigènes dont la plupart
+n’étaient aucunement organisées ou à des Etats également indigènes qui
+étaient arrivés à l’époque de la décadence et du démembrement, tandis
+que Samori, dès le début, vit ses ambitions contrecarrées constamment
+par les Français et dut passer sa vie à refaire ailleurs des conquêtes
+que notre armée lui enlevait au fur et à mesure : aurait-il eu la
+volonté et le pouvoir d’organiser solidement son empire que nous ne lui
+aurions pas laissé le temps de le faire. Si l’on veut bien observer
+qu’il trouva le moyen de résister pendant seize ans à nos colonnes et
+que, durant cette période de perpétuel qui-vive, il réussit à imposer
+son autorité sur un territoire qui n’eut jamais moins de 500 kilomètres
+de long sur 200 de large, la promenant des sources du Niger à la basse
+Volta Noire, et si l’on se souvient d’autre part qu’il suffit de trois
+années au général Archinard pour effacer de la carte d’Afrique toute
+trace de l’empire, déjà vieux de trente ans, fondé par El-hadj-Omar, on
+conviendra que la comparaison n’est pas entièrement défavorable à
+Samori.
+
+D’un autre côté, il faut remarquer que ce dernier, au moins pendant la
+première moitié de son règne, opérait parmi ses compatriotes et
+incarnait en quelque sorte la résistance nationale opposée à
+l’occupation française, tandis qu’El-hadj et ses successeurs s’étaient
+taillé des royaumes en pays étranger et n’avaient jamais su se concilier
+l’amour ni la fidélité de leurs sujets. L’armée d’El-hadj, en dehors
+d’un noyau d’esclaves et de disciples dévoués corps et âmes à leur
+maître, était un ramassis de gens de toutes nationalités, sur lesquels
+El-hadj avait su prendre un ascendant personnel indéniable, mais qui ne
+servirent souvent qu’en rechignant ses fils et ses lieutenants. L’armée
+de Samori comptait bien aussi une quantité considérable de gens venus de
+partout, enrôlés volontaires qu’attirait l’espoir du butin ou captifs
+faits à la guerre et entraînés au métier militaire par leurs maîtres,
+mais elle comporta toujours un fort contingent de Mandingues et de
+Foulanké du Ouassoulou, compatriotes de Samori lui-même, parlant la même
+langue, ayant les mêmes mœurs et les mêmes traditions que le chef qui
+les menait au combat.
+
+L’histoire de Samori intéresse moins exclusivement la colonie du Haut-
+Sénégal-Niger que celle d’El-hadj-Omar ; elle intéresse même plus la
+Guinée et la Côte d’Ivoire — dans leurs limites actuelles — que la
+colonie qui fait l’objet du présent ouvrage. D’un autre côté, l’histoire
+du conquérant mandingue est beaucoup plus intimement liée à celle de
+l’occupation française que l’histoire du conquérant toucouleur. Aussi
+n’en donnerai-je ici qu’un assez court résumé, en insistant seulement
+sur les faits qui concernent plus spécialement le Haut-Sénégal-Niger et
+en renvoyant, pour les détails, au volume que M. André Mévil a consacré
+au célèbre héros soudanais[321], volume que j’ai d’ailleurs fortement
+mis à contribution, ainsi qu’au chapitre XV de ce volume.
+
+_Samori Touré_[322] naquit vers 1835, de parents obscurs, à Sanankoro
+près Bissandougou, dans la partie du Ouassoulou avoisinant le Milo
+(Guinée Française). Vers 1870, il s’imposa comme chef à Bissandougou,
+prit _Sanankoro_ et s’y installa. De 1874 à 1877, il s’empara du
+Sangaran et de quelques cantons voisins à cheval sur le haut Niger,
+entre le Tinkisso et le Milo. En 1880, il s’intitula _amir-el-
+moumenîn_[323] et prêcha la guerre contre les infidèles. Bientôt il
+franchit le Niger en aval de Siguiri et établit son autorité sur
+_Kangaba_ et l’Est du Manding, ainsi que sur les cantons banmana de la
+rive droite (Safé, Guitoumou — ou Djitoumou — et Méguétana), où il fit
+de nombreux captifs. Puis il menaça Niagassola, à 120 kilomètres de
+notre fort de Kita qui venait d’être fondé. Le colonel Borgnis-
+Desbordes, ayant inutilement cherché à entrer en pourparlers avec lui
+par l’intermédiaire du lieutenant indigène Alakamessa, engagea les
+hostilités au début de 1882, en allant au secours de _Kéniéra_, sur la
+rive droite du Niger (à l’Est-Sud-Est de Siguiri), que Samori
+assiégeait ; ce dernier prit la fuite, mais son frère _Fabou_ attaqua le
+colonel comme il repassait le Niger et le harcela presque jusqu’à Kita.
+
+Le 1er février 1883, Borgnis-Desbordes fondait le poste de Bamako, après
+avoir été attaqué à Daba par les Banmana, sur la route de Kita à Bamako.
+Peu après, Fabou s’avançait vers le Nord jusqu’à _Sibi_ et coupait la
+ligne de ravitaillement de Kita à Bamako, tandis que d’autres bandes de
+Samori détruisaient la ligne télégraphique et arrivaient le 1er avril à
+4 kilomètres au Sud de _Bamako_, au confluent de l’Oyako et du Niger. Le
+colonel Borgnis-Desbordes engagea l’attaque en cet endroit le 5 avril,
+avec 400 hommes contre 3.000 ; nos troupes, après avoir franchi l’Oyako,
+durent reculer, repasser le ruisseau et s’appuyer aux collines rocheuses
+qui viennent aboutir à sa rive gauche. Après plus de huit heures d’un
+combat meurtrier, nos troupes, diminuées du dixième, durent rentrer à
+Bamako, où le capitaine Pietri amena un renfort de Kita. Le 12 avril,
+Borgnis-Desbordes réunit les hommes valides des deux effectifs, y ajouta
+200 auxiliaires, retourna à l’Oyako, y retrouva Fabou et ses bandes et
+les mit en déroute ; le capitaine Pietri accentua cette déroute à l’aide
+d’une colonne volante.
+
+Les instructions supérieures étant de ne pas s’engager trop avant, le
+colonel Boylève, en 1883-84, se contenta de surveiller la ligne des
+postes, au Sud et à proximité de laquelle se tenaient les avant-gardes
+de Samori.
+
+En 1884-85, le commandant Combes repoussa les bandes avoisinant Bamako
+sur la rive droite du Niger, qu’il franchit à Kangaba, puis installa un
+poste provisoire à Niagassola. Samori envoya attaquer ce poste, que
+commandait le capitaine Louvel ; ce dernier se porta au devant de
+l’ennemi, qu’il rencontra au Sud de Niagassola, sur la route de Siguiri,
+près de _Nafadié_, au passage difficile de la rivière Komodo. _Malinké-
+Mori_, frère de Samori, attaqua vigoureusement le détachement Louvel, au
+moment où celui-ci s’engageait dans un ravin boisé, mais fut mis en
+déroute ; Louvel revint sur Nafadié, où il fut attaqué le lendemain par
+3.000 _sofa_ qui, ne pouvant prendre d’assaut le fortin provisoire
+construit à la hâte, en firent le blocus. Le commandant Combes, averti,
+vint de Koundian par Niagassola et arriva, le 10 juin 1885, à Nafadié,
+qu’il dégagea. Combes et Louvel se replièrent sur Niagassola, harcelés
+par les _sofa_ de Malinké-Mori et passant au travers des bandes de Fabou
+qui cherchaient à les couper de ce dernier point. Les soldats de Samori
+considérèrent cette marche de nos troupes comme une fuite et, voulant
+dire que nous avions peur et refusions le combat, ils crièrent aux
+tirailleurs : _Al tarha bôké Niagassola !_ « Allez vous soulager à
+Niagassola ! » (injure demeurée longtemps fameuse parmi nos troupes
+indigènes).
+
+Fin 1885, le lieutenant-colonel Frey avait à repousser 10.000 _sofa_
+établis sur la rive gauche du Bakhoy, sous le commandement de Malinké-
+Mori qui s’était avancé jusqu’à 30 kilomètres de Bafoulabé, tandis que
+Fabou tentait de pénétrer dans le Birgo pour prendre Kita entre deux
+feux et que le lieutenant Péroz était assiégé dans Niagassola. Le
+lieutenant-colonel Frey, ayant quitté Toukoto le 28 décembre 1885,
+arriva le 16 janvier 1886 à _Galé_, que Malinké-Mori venait d’abandonner
+en l’incendiant ; il le poursuivit au delà de Nafadié[324], à l’Ouest de
+Niagassola, l’atteignit par surprise, dans la nuit du 17 au 18, près de
+la rivière Farako ou Fatako, et le mit en déroute.
+
+Samori fit alors demander la paix : Frey répondit qu’il exigeait, pour
+l’accorder, que tous les _sofa_ se retirassent sur la rive droite du
+Niger ; _Oumar-Diêli_, l’envoyé de Samori, donna aussitôt des ordres
+pour que les chefs de bandes opérant dans le Bouré et le Manding
+évacuassent la rive gauche. A la demande de Samori, Frey envoya auprès
+de ce dernier une mission composée du capitaine Tournier, du capitaine
+indigène Mahmadou Racine, du lieutenant Péroz et de l’interprète
+Alassane, et chargée de proposer un traité reconnaissant à la France
+tous les pays de la rive gauche du Niger à partir du confluent du
+Tinkisso jusqu’à Niamina ; Samori signa le traité qu’on lui proposait
+et, comme preuve de sa bonne foi, confia à la mission son fils _Kièoulé-
+Karamoko_, qui fut emmené en France et rejoignit ensuite son père[325].
+
+Le traité de 1886 ne fut pas ratifié à Paris et, en 1887, le capitaine
+Péroz fut envoyé à Bissandougou pour proposer à Samori un autre traité,
+étendant les droits de la France sur la rive gauche du Niger jusqu’aux
+sources du Tinkisso et établissant le protectorat français sur les Etats
+de Samori : ce dernier signa ce traité le 25 mars 1887. L’empire de
+Samori ainsi délimité se composait à peu près du Ouassoulou et était
+borné à l’Est par le royaume de Sikasso, au Nord par le royaume de Ségou
+et nos possessions, à l’Ouest par le Fouta-Diallon.
+
+La même année, Samori entrait en guerre avec _Tièba_[326], roi de
+_Sikasso_, et mettait le siège devant cette ville. Il avait demandé au
+commandant supérieur du Soudan un canon et des renforts et crut que le
+lieutenant Binger, qui commençait à cette époque son célèbre voyage,
+était chargé de les lui amener. Détrompé par cet officier lui-même, il
+ne l’en reçut pas moins bien ; le lieutenant Binger demeura longtemps
+dans le camp de l’_almami_, devant Sikasso, mais ne put déterminer
+Samori à abandonner une lutte sans issue. Celui-ci y aurait peut-être
+renoncé, mais il avait juré, en quittant Bissandougou, de rapporter la
+tête de Tièba, et il n’osait pas manquer à son serment. Le siège de
+Sikasso dura 16 mois (mai 1887 à août 1888) et coûta à Samori nombre
+d’hommes, mais finalement l’_almami_ dut lever son camp et s’en
+retourner bredouille.
+
+En mai 1889, des _sofa_ de Samori firent des incursions sur la rive
+gauche du Niger, en violation du traité de 1887, que l’_almami_
+d’ailleurs nous renvoya, furieux que nous ne l’ayons pas aidé dans sa
+lutte impuissante contre Tièba et que nous soyons entrés en pourparlers
+avec ce dernier pour le gagner à notre cause. Samori prétendait, avec
+quelque apparence de raison, qu’aux termes mêmes du traité de 1887
+Sikasso et ses dépendances, étant sur la rive droite, faisaient partie
+de ses propres Etats.
+
+Au début de 1891, le colonel Archinard passait le Niger au Sud de
+Siguiri et entamait les opérations du côté de Kankan et de Bissandougou,
+qu’il occupait. Au commencement de l’année suivante, le lieutenant-
+colonel Humbert continua à opérer dans les mêmes régions et occupa
+Kérouané et Sanankoro, sans arriver pourtant à pouvoir ruiner la
+puissance de Samori. Le colonel Archinard, revenu au Soudan comme
+gouverneur en fin 1892, confia au lieutenant-colonel Combes le soin de
+poursuivre la lutte ; Combes réussit à déloger les troupes de Samori du
+Kouranko et de la vallée du Milo, les chassa vers le Sud-Est au delà
+d’Odienné et fonda les postes de Farana et de Kissidougou.
+
+En 1893, Samori, secondé par l’armée du chef d’Odienné, vint assiéger
+_Ténétou_ et _Bougouni_, qui se rendirent à lui au moment où le
+lieutenant-colonel Bonnier arrivait à leur secours (novembre 1893) ;
+Bonnier poursuivit l’_almami_ au Sud de Bougouni, mais dut abandonner
+l’opération commencée pour marcher sur Tombouctou.
+
+C’est alors que Samori s’empara de la région comprise entre Kong et
+Bondoukou (1894-95) et s’y installa. En 1896-97, ses bandes firent une
+réapparition sur les territoires qui constituent aujourd’hui le Haut-
+Sénégal-Niger, sous la direction de son fils préféré _Sarankièni-Mori_,
+qui opéra des razzias — souvent malheureuses du reste — dans les pays
+birifo et dagari du cercle actuel de Gaoua ; c’est là qu’il rencontra et
+extermina, près de _Dokita_, le détachement anglais du lieutenant
+Henderson : cet officier, fait prisonnier par Sarankièni-Mori, fut
+envoyé par celui-ci à son père à Dabakala (mars 1897) ; Samori le
+relâcha et le fit reconduire sur les bords de la Volta, où il fut
+recueilli par une reconnaissance du capitaine Scal.
+
+Le capitaine Braulot, au retour d’une mission chez Babemba qui
+commençait à nous donner de sérieuses inquiétudes, fut envoyé par Bobo-
+Dioulasso et Lorhosso en vue d’occuper _Bouna_, que Samori avait accepté
+de nous rétrocéder ; cet officier était accompagné du lieutenant Bunas
+et du sergent Myskiewicz : les trois Européens furent tués près de
+Bouna, le 20 août 1897, par l’armée de Sarankièni-Mori. Ce massacre
+décida l’autorité supérieure à en finir avec Samori et des opérations
+eurent lieu en 1898 dans le Nord de la Côte d’Ivoire actuelle : les
+commandants Caudrelier et Pineau rabattirent l’_almami_ vers le Sud-
+Ouest sur le haut Cavally ; il fut arrêté dans sa fuite par divers
+détachements opérant sous le commandement du lieutenant-colonel Bertin,
+puis du commandant de Lartigue, et fut pris, le 29 septembre 1898, à
+_Guélémou_, près de la route actuelle de Touba à Danané, par une
+reconnaissance dirigée par les capitaines Gouraud et Gaden.
+
+Samori fut amené à Saint-Louis par Nafadié, Niagassola, Kita et Kayes ;
+à Saint-Louis, il tenta de se suicider en se donnant un coup de couteau,
+mais ne réussit qu’à se blesser légèrement. Puis il fut déporté au Gabon
+avec son fils Sarankièni-Mori, son conseiller Morifing-Dian et sa femme
+Sarankièni, et mourut à Njolé, sur l’Ogôoué, en 1900, à l’âge de 65 ans
+environ.
+
+Samori avait surtout donné ses soins à l’organisation de son armée :
+celle-ci comprenait d’abord une sorte de garde d’élite à cheval, formée
+des fils, neveux et petits-fils de l’_almami_ et de quelques autres
+jeunes gens de grandes familles, puis un certain nombre de bataillons
+d’infanterie dont chacun était commandé par un fils ou un cousin de
+Samori ou encore par l’un de ses serfs ou esclaves préférés. En outre,
+de nombreuses bandes d’auxiliaires, à pied ou à cheval, étaient
+recrutées selon les besoins ou les facilités du moment.
+
+Les soldats étaient pour la plupart enrôlés très jeunes et servaient
+d’abord comme palefreniers et domestiques sous le nom de _bilakoro_
+(enfants vêtus d’une simple pièce d’étoffe ou _bila_) ; devenus
+_koursitigui_, c’est-à-dire en âge de porter la culotte (de 12 à 15
+ans), ils recevaient des fusils et accompagnaient au combat les soldats
+réguliers, non pas tant pour prendre part eux-mêmes à l’action que pour
+assister les réguliers, porter leurs bagages, les aider à charger leurs
+fusils et les ramener au camp lorsqu’ils étaient blessés. Les réguliers,
+véritables soldats, portaient le nom de _sofa_ (littéralement « père du
+cheval »), non pas qu’ils fussent nécessairement des cavaliers, mais
+parce qu’ils avaient commencé, comme je viens de le dire, par exercer le
+métier de palefrenier.
+
+Les _sofa_ étaient armés soit de fusils à pierre, soit de fusils à
+piston, soit d’armes perfectionnées de systèmes divers : ces dernières
+provenaient, soit d’achats faits aux comptoirs du Sierra-Leone, du
+Libéria ou du Sénégal, soit de prises opérées sur des détachements
+européens, soit — pour une assez large part — de fusils transformés ou
+fabriqués, sur le modèle de nos Gras ou de nos Kropatchek, par les
+forgerons que Samori traînait partout avec lui.
+
+[Illustration : Carte 18. — L’empire de Samori.]
+
+
+[Note 320 : Il ne sut jamais lire couramment l’arabe et toutes les
+lettres que l’on a de lui ont été rédigées par des secrétaires.]
+
+[Note 321 : A. Mévil, _Samory_.]
+
+[Note 322 : Son père s’appelait Lafia Touré et sa mère Massorona
+Kamara ; tous deux étaient des Mandingues, originaires l’un du
+Ouassoulou et l’autre du Konian (région de Beyla).]
+
+[Note 323 : Samori n’aimait pas être appelé par son prénom tout court,
+ce qui constitue chez les Mandingues une formule d’appellation peu
+respectueuse ; on le désignait généralement par le titre d’_almami_, qui
+signifie l’« imâm » (le grand-prêtre), et n’est aucunement, quoi qu’on
+en ait dit, l’abréviation d’_amir-el-moumenîn_ « prince des croyants ».]
+
+[Note 324 : Ce village est différent du Nafadié près duquel eut lieu le
+combat du Komodo.]
+
+[Note 325 : Plus tard, à la suite d’une dispute, Samori fit mettre à
+mort ce Karamoko, qui d’ailleurs, prétend-on, était un esclave et non un
+fils de l’_almami_.]
+
+[Note 326 : Tièba mourut le 28 janvier 1893 et fut remplacé par Babemba,
+son frère ou son neveu.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIII
+
+ =L’empire de Tekrour et les Etats secondaires.=
+
+
+A maintes reprises, au cours de cet ouvrage, j’ai mentionné le nom de
+l’empire de Tekrour comme celui de l’un des Etats indigènes qui ont joué
+un rôle considérable dans l’histoire du Soudan depuis les premiers
+siècles de notre ère : cependant, les territoires qui ont constitué cet
+empire étant situés, d’une manière générale, en dehors des limites de la
+colonie actuelle du Haut-Sénégal-Niger, je n’ai pas cru devoir consacrer
+un chapitre spécial à cet Etat ; néanmoins, il me paraît indispensable,
+en raison de l’influence qu’il a exercée sur les autres Etats ou que
+ceux-ci lui ont fait subir, de donner au moins un résumé de son
+histoire, telle qu’elle m’apparaît d’après les quelques documents que
+j’ai eus entre les mains[327].
+
+Dans le Haut-Sénégal-Niger proprement dit, d’autre part, bien des Etats
+ont existé dont l’importance, pour avoir été locale, n’en a pas moins
+été réelle : les uns n’ont été que des royaumes plus ou moins vassaux
+des grands empires dont nous avons parlé déjà, les autres ont su garder
+leur indépendance. Chacun de ces petits Etats mérite également de
+trouver ici son histoire, si succincte qu’elle soit.
+
+ DELAFOSSE Planche XXVI
+
+[Illustration : _Cliché Paulin_
+
+FIG. 51. — Tombouctou, vue générale.]
+
+[Illustration : FIG. 52. — Les restes de l’ancien fort de Médine, près
+de Kayes.]
+
+
+ =I. — L’empire de Tekrour.=
+
+
+J’ai dit précédemment que la ville de _Tekrour_, qui donna son nom à
+l’empire dont elle fut momentanément la capitale et à la population
+centrale de cet empire — celle des _Tekarir_ ou Toucouleurs —, était
+vraisemblablement située sur le Sénégal, tout près du village et du
+poste actuels de Podor[328].
+
+Il est très probable que « Tekrour » n’était pas le nom indigène de
+cette ville et que ce nom lui a été donné par les Berbères, lesquels
+nous l’ont transmis par l’intermédiaire des Arabes, de même qu’ils nous
+ont transmis par l’intermédiaire des Ouolofs celui par lequel nous
+désignons les « Toucouleurs »[329].
+
+Quoi qu’il en soit, cette ville dut être célèbre dès une époque très
+ancienne parmi les populations sahariennes et soudanaises vivant à
+proximité du Sénégal ; ses premiers habitants devaient appartenir à une
+population de race noire — ainsi que le dit expressément Yakout —, dont
+les descendants sont encore appelés aujourd’hui « Tekrouriens »
+(_Tekarir_) par les Maures leurs voisins et « Toucouleurs » par les
+Français, sous la réserve cependant que les Toucouleurs actuels sont,
+comme je l’ai dit, un amalgame très composite de peuples divers dans
+lequel l’ancien peuple autochtone de Tekrour ne forme sans doute qu’un
+élément restreint.
+
+Elle fut la capitale d’un Etat nègre qui devait chevaucher sur les deux
+rives du Sénégal, s’étendant même davantage sur la rive nord, à une
+époque où les Berbères ne s’étaient pas encore avancés vers le Sud plus
+loin que l’Adrar mauritanien et où les Ouolofs, les Sérères et les
+Toucouleurs étaient répandus dans le pays habité aujourd’hui par les
+Maures Trarza et Brakna. Depuis une date qu’il est impossible de fixer
+jusque vers la fin du VIIIe siècle de notre ère, le pouvoir était entre
+les mains d’une famille autochtone appartenant, disent certaines
+traditions, au clan des _Sal_. L’autorité de l’empereur de Tekrour
+s’étendait, non seulement sur les Tekrouriens proprement dits, lesquels
+habitaient le Fouta actuel et la rive nord du Sénégal faisant face au
+Fouta, mais aussi sur les Sérères et les Ouolofs : c’est l’ensemble de
+ces trois peuples, semble-t-il, qu’Edrissi désignait sous le nom de
+_Maghzara_.
+
+Les villes principales de l’empire étaient : _Aoulîl_ (sur la côte de
+l’Atlantique, au Nord du lac de Biakh ou lac de Teniahya) qui
+fournissait le sel et l’ambre gris ; _Senegana_, chef-lieu de la
+province du même nom et du pays ouolof, qui devait se trouver d’après
+Bekri à l’embouchure du Sénégal, à peu près à l’emplacement actuel de
+St-Louis ; enfin _Tekrour_, capitale de l’empire et résidence habituelle
+du souverain, dont les habitants, au dire d’Edrissi, se vêtaient — au
+XIIe siècle — de couvertures de laine et se coiffaient de petits turbans
+de même tissu, les gens riches seuls portant des vêtements de coton et
+des sortes de burnous. L’empereur ne résidait pas toujours à Tekrour
+même puisque, lors de l’arrivée des Judéo-Syriens au Fouta, il habitait
+à _Guédé_, sur le marigot de Doué, un peu au Sud-Est de Podor et par
+conséquent de Tekrour. Le Guidimaka et le Galam devaient former les
+provinces extrêmes de l’empire ; nous avons vu que ces pays
+commencèrent, durant la seconde moitié du VIIIe siècle, à être colonisés
+par des Soninké venus du Ouagadou ; lorsque l’empire de Ghana fut, un
+peu plus tard, commandé par des Soninké, le Guidimaka et le Galam
+devinrent, au moins en partie, des dépendances de Ghana.
+
+Vers l’an 800, _Ismaïl_, l’un des chefs de l’immigration judéo-syrienne
+au Fouta, s’empara du pouvoir, qui demeura pendant deux siècles environ
+entre les mains des Judéo-Syriens, lesquels devinrent les Peuls.
+
+Au début du XIe siècle, Mahmoud, le dernier empereur judéo-syrien, fut
+tué par un Tekrourien nommé _Ouâr Diâdié_, _Ouâr Diâbi_ ou _Ouâr
+Ndiaye_, fils de Râbis[330]. Ce personnage fut le premier prince de la
+deuxième dynastie toucouleure, ou tout au moins autochtone, du Tekrour,
+laquelle demeura au pouvoir environ trois siècles ; il se convertit à
+l’islamisme, fit embrasser la religion nouvelle par la majorité des
+Toucouleurs et par les Soninké de Silla (Galam), et mourut en 1040. Ses
+successeurs embrassèrent le parti des Almoravides et leur fournirent des
+contingents, ainsi qu’on l’a vu plus haut.
+
+Les Soninké-Sossé de la famille de Soumangourou Kannté, chassés du
+Kaniaga par l’empereur mandingue Soundiata en 1235 et émigrés au Tekrour
+vers 1250, parvinrent à détrôner le dernier représentant de la dynastie
+issue de Ouâr Diâdié, en s’appuyant sur le clan toucouleur des Dénianké,
+rival et ennemi de celui des Koliâbé[331]. On eut ainsi, de 1250 à 1350
+environ, la dynastie des _Sossé_.
+
+Elle fut renversée au bout de cent ans par les _Ouolofs_ qui, après
+avoir secoué le joug du Tekrour sous la conduite d’un nommé Ndiadiane
+Ndiaye et avoir forcé les Sérères à abandonner les rives du Sénégal pour
+se concentrer dans le Sine, s’emparèrent de Tekrour vers 1350 et
+annexèrent le Fouta à l’empire du Diolof. La situation redevint donc ce
+qu’elle était au début, c’est-à-dire qu’on eut un seul empire allant de
+l’Atlantique au Galam, avec cette différence que, de vassaux du Tekrour,
+les Ouolofs en étaient devenus les suzerains[332].
+
+Le Fouta ne reconquit son indépendance que vers 1520, pour être gouverné
+d’ailleurs par une dynastie peule, celle de _Koli Galadio_. Ce
+personnage, nous l’avons vu, était fils de Tindo ou Tendo Galadio[333],
+qui résidait au Bakounou et fut vaincu et tué au Kingui en 1512 par le
+premier _askia_ de Gao. La mère de Koli, d’après certaines traditions,
+était mandingue et aurait été donnée en mariage à Tindo par un prince du
+clan des Keïta, descendant de Soundiata[334]. Koli, fuyant le Kingui,
+arriva au Toro, s’empara de Guédé, où résidait alors le gouverneur
+ouolof du Toro — ou le roi du Toro vassal des Ouolofs — et, grâce à
+l’appui des Dénianké, se fit reconnaître chef du Toro et de tout le
+Fouta par les Toucouleurs. Ensuite, il alla faire la guerre au Bambouk,
+mais, battu par Guimé Sissoko, alors roi du Bambouk, il se porta vers
+l’Ouest, jusque près de l’Océan, souleva les Sérères contre les Ouolofs
+et, avec l’aide des premiers, infligea une sanglante défaite au
+souverain du Diolof, qui se jeta dans une pirogue et remonta le cours du
+Sénégal jusque près de Bakel, se réfugiant à _Gallat_, non loin de
+Touabo. Koli, traversant le Fouta, atteignit le monarque ouolof à Gallat
+et le tua[335]. Le Diolof cessa d’être un vaste empire pour ne plus
+constituer qu’un royaume modeste et le Toro, où Koli s’établit
+définitivement, redevint la province centrale du Tekrour reconstitué.
+
+Koli, d’après Sa’di, eut pour successeur son fils _Yoro-Diam_, qui fut
+remplacé lui-même par son frère _Galadyi-Tabar_, lequel « ne peut être
+comparé qu’à l’empereur Moussa (Kankan-Moussa) pour sa renommée et ses
+vertus ». Après Galadyi régna son neveu _Kato_ ou Kata, fils de Yoro-
+Diam, auquel succéda son frère _Samba-Lam_[336] ; celui-ci demeura 37
+ans sur le trône et fut remplacé par son fils _Boubakar_, qui régnait
+encore au temps où fut écrit le _Tarikh-es-Soudân_, c’est-à-dire vers
+1650. J’ignore, quant à présent, les noms des successeurs de Boubakar.
+
+André Brue, dans un voyage qu’il fit au Fouta en 1697, s’arrêta à
+_Guyorel_ (Guireye de nos cartes), en amont de Kaédi et sur la rive
+gauche du Sénégal : cette localité était le port desservant la résidence
+habituelle du _siratik_, c’est-à-dire du roi du Fouta ou empereur du
+Tekrour ; Brue ne nous donne pas le nom de cette résidence, qui devait
+se trouver dans le Bosséa, mais il nous dit que le _siratik_ demeurait
+une partie de l’année à _Goumel_, à deux jours en amont de Guyorel : ce
+Goumel doit correspondre au Koumdel de nos cartes et se plaçait en tout
+cas en un point voisin de Matam[337]. Brue se rendit lui-même à Goumel
+et y vit le roi, qui était musulman, avait le teint d’un mulâtre et des
+traits plus fins que les Nègres, ce qui prouve qu’il avait conservé des
+traces visibles de son origine peule ; le fils de ce roi s’appelait
+alors Boukar-Siré.
+
+Dans le courant du XVIIIe siècle, vers 1720 selon les uns, en 1776
+seulement d’après les autres, un marabout toucouleur appartenant au clan
+des Tôrobé et nommé _Abdoulkader_ prêcha la guerre sainte contre les
+infidèles, vainquit les Dénianké, renversa la dynastie peule des
+descendants de Koli et établit au Fouta une sorte de monarchie
+théocratique qui se maintint jusqu’à la conquête française, le pouvoir
+appartenant désormais à des religieux du clan des _Tôrobé_.
+
+
+ =II. — Le royaume du Galam ou Gadiaga.=
+
+
+Lors de la dispersion des Soninké du Ouagadou, vers la fin du VIIIe
+siècle, _Alikassa Sempré_ alla fonder _Galambou_ ou _Kounguel_, au
+confluent de la Falémé et du Sénégal, et d’autres chefs de familles
+soninké fondèrent dans la même région _Yaressi_ ou Diaressi (ou encore
+Diarissona), sur la rive nord du Sénégal, en face d’Ambidédi, et
+_Silla_, près de Bakel. Ces diverses colonies formèrent le royaume du
+Galam ou du Gadiaga, avec Galambou comme capitale, royaume qui se
+composait approximativement des provinces actuelles du Goye et du
+Kaméra, sur la rive gauche du fleuve, formant le Galam ou Gadiaga
+proprement dit, et du Guidimaka, sur la rive droite. Le pouvoir se
+transmit parmi les descendants d’Alikassa, qui échangèrent leur nom de
+Sempré contre celui de _Bakili_[338]. Les autres grandes familles
+étaient celles des Yaressi ou Diarisso, des Sibi, des Silla et, plus
+tard, des Diakhaté ou Niakaté et des Diâbi.
+
+Cet Etat eut à diverses reprises des périodes d’indépendance, mais il
+fut le plus souvent vassal de quelque grand empire, la suzeraineté étant
+exercée successivement par Tekrour, Ghana, Diara, Mali et même, au moins
+momentanément, par le roi du Khasso.
+
+Alikassa aurait eu comme successeurs Salounga I, puis Salounga II dit
+Ndoungoumé, puis Findiougné Diâbi, puis Mari-Kassa. A la mort de ce
+dernier, le royaume se divisa en quatre parties à peu près autonomes, le
+Goye, le Kaméra, le Guidimaka et le Diomboko, le pouvoir souverain étant
+exercé tantôt par le chef de l’une de ces provinces et tantôt par celui
+d’une autre, selon leur rang d’ancienneté dans la famille. Les quatre
+fils de Mari-Kassa Bakili se seraient en effet partagé le royaume,
+Souleïmân-Kassa se fixant au Goye, Alikassa II au Kaméra, Amadou-Bé au
+Diomboko et un prince dont je ne possède pas le nom au Guidimaka.
+
+Nous n’avons que fort peu de documents concernant l’histoire et les
+destinées de cet Etat, en dehors des faits que j’ai mentionnés dans les
+chapitres précédents et de ceux que l’on trouvera dans le récit de
+l’occupation du Soudan par les Français. Le Galam fut en effet en
+relations suivies avec nos premiers établissements du Sénégal, pour la
+même raison qu’il était au Moyen-Age en relations étroites avec Ghana :
+là en effet se trouvait la porte d’accès aux mines d’or du Bambouk.
+
+
+ =III. — Royaumes du Bambouk, du Konkodougou et du Gangaran.=
+
+
+Nous avons vu comment, au début du XIIIe siècle, le Bambouk et le
+Gangaran avaient été conquis par un général de Soundiata nommé Amari-
+Sonko et comment, un peu plus tard, vers 1255, les royaumes mandingues
+du _Bambouk_, du _Konkodougou_ et du _Gangaran_ avaient été fondés, le
+premier par _Moussa-Son-Koroma Sissoko_ avec _Koundian_ comme capitale,
+le second par _Siriman Keïta_ avec _Dékou_ comme chef-lieu et le
+troisième par _Sané-Nianga Taraoré_.
+
+Le Bambouk ou Bambougou s’étendait entre la Falémé et le Bafing,
+comprenant les montagnes aurifères du Tambaoura ; il n’allait pas au
+Nord-Ouest jusqu’au Sénégal, dont il était séparé par le Kaméra et le
+Khasso, mais il débordait sur la rive droite de ce fleuve du côté de
+Bafoulabé ; au Sud, il ne s’avançait que peu au delà du parallèle de
+Koundian. Le Konkodougou lui faisait suite vers le Sud, correspondant à
+peu près au cercle actuel de Satadougou. Enfin le Gangaran était compris
+entre le Sénégal au Nord, le Bafing à l’Ouest, le Bakhoy à l’Est et les
+montagnes enfermant la vallée du Tinkisso au Sud. Ces trois royaumes,
+avec le Manding proprement dit ou Mandé et le Bouré, qui leur faisaient
+suite vers l’Est, composaient le territoire connu des anciens sous le
+nom de _Ouangara_, _Gbangara_ ou _Gangara_.
+
+Les trois royaumes du Bambouk, du Konkodougou et du Gangaran furent
+vassaux de l’empire de Mali pendant toute la période de puissance de ce
+dernier Etat ; par la suite, ils se rendirent indépendants, mais eurent
+à souffrir des incursions des bandes du Tekrour au XVIe siècle, et, plus
+tard, se trouvèrent plus ou moins englobés dans l’empire banmana du
+Kaarta, puis dans celui d’El-hadj-Omar, pour servir enfin de théâtre aux
+premières incursions de Samori.
+
+1o _Le Bambouk._ — Le plus important de ces trois royaumes fut celui du
+Bambouk qui, au moment de son apogée, comprenait : le Bambougou
+proprement dit (canton de Koundian), le Barinta, le Bétéya, le
+Diébédougou, le Diébelli, le Farimboula, le Makadougou, le Niambiya et
+le Tomora, dans le cercle actuel de Bafoulabé ; le Sintédougou, dans le
+cercle actuel de Satadougou, et le Bilidougou, le Logo, le Sirimana et
+le Tambaoura, dans le cercle actuel de Kayes. Vers 1802, au dire de
+Golberry, le _siratigui_ ou roi du Bambouk était même suzerain du
+Konkodougou et de la ville de Satadougou.
+
+Moussa-Son-Koroma passe pour être mort vers la fin du XIIIe siècle,
+laissant dix-sept fils dont l’aîné, nommé Kamakan-Dyita, lui succéda ;
+les seize autres prirent chacun le commandement de l’une des seize
+provinces dont l’ensemble constituait le royaume. Le Bambougou formait
+deux provinces (Nanifara et Kourouba) et le Diébédougou également
+(Kassama et Yatéra). Le pouvoir royal se transmit sans interruption dans
+la famille des _Sissoko_. Les rois dont le souvenir s’est le mieux
+conservé jusqu’à nous furent _Sanga-Moussa_, ancien chef du Tomora, dont
+la tombe, située dans cette dernière province, est honorée de nos jours
+encore par un sacrifice solennel qui a lieu chaque année, et _Guimé_,
+qui repoussa au XVIe siècle les bandes peules et toucouleures conduites
+par Koli Galadio.
+
+C’est sous le règne de ce Guimé Sissoko que les Malinké du Bambouk, qui
+étaient musulmans depuis la conquête du pays par Amari-Sonko, revinrent
+au culte de leurs lointains ancêtres : les marabouts du pays, ayant
+cherché à s’emparer des mines d’or, furent tous massacrés et l’islamisme
+fut abandonné par le roi et par tous ses sujets (1540 environ). Quelques
+années plus tard, vers 1550, les Portugais s’emparèrent à leur tour des
+mines d’or, mais ils ne tardèrent pas à disparaître : les uns moururent
+de maladie, d’autres s’entretuèrent à la suite de rivalités pour la
+possession des meilleurs placers, les derniers furent massacrés par les
+indigènes.
+
+2o _Le Konkodougou._ — Tandis que le Bambouk fut toujours peuplé en
+majorité de Malinké, le Konkodougou renfermait à l’origine uniquement
+des Diallonké (Dao, Monékata, Kessékho, Dagnokho, Touré, Kontaga, etc.).
+Des Mandingues des clans Sissoko, Taraoré et Doumbouya, venus du
+Sangaran et du Bouré, s’y installèrent et y furent rejoints par les
+Keïta du Manding qui accompagnaient Siriman au moment de sa prise de
+possession du pays. A partir de cette époque, le pouvoir appartint
+toujours aux _Keïta_ de la famille de Siriman, mais cette famille se
+divisa en deux fractions rivales, celle des _Kanessi_ et celle des
+_Batassi_ : Siriman Keïta, après son installation à Dékou, avait épousé
+une femme nommée Kané, fille d’un chef diallonké du clan des Dagnokho,
+qui ne lui donnait pas d’enfants ; un devin, consulté par le roi,
+déclara que Kané cesserait d’être stérile dès que son époux aurait
+fécondé une autre femme ; Kané alors autorisa Siriman à faire partager
+sa couche à une nommée Bata, qui était la propre esclave de Kané ; Bata
+devint enceinte et Kané le devint elle-même peu de temps après ; la
+descendance de Bata forma la fraction des Keïta-Batassi, de souche
+servile, mais ayant le privilège de la primogéniture, tandis que la
+descendance de Kané forma la fraction des Keïta-Kanessi, de souche noble
+et ayant par là même le privilège de fournir les rois.
+
+En dehors de _Mali-Siriman_, fondateur du royaume, voici les princes du
+Konkodougou dont la tradition a conservé les noms : _Mali-Guimé_, qui
+fit la guerre au Bambouk, défit l’armée des Sissoko dans le Tambaoura et
+exigea, pour évacuer ce dernier pays, un tribut en or qui lui fut versé
+intégralement ; — _Ténemba-Tamba_, qui dirigea une expédition sur la
+haute Gambie ; — _Ténemba-Siriman_, frère du précédent, qui eut des
+démêlés avec la famille impériale de Mali (les Keïta-Mansaré) et lui
+livra, au Nord-Est du Konkodougou, un combat où il remporta la
+victoire ; mais il dut retourner en hâte dans son pays pour le défendre
+contre les incursions du chef de Tamba (cercle actuel de Dinguiray, dans
+la Guinée Française) ; de plus, son règne fut troublé par des tentatives
+de révolte de la part des Batassi ; — _Diguimadi_, qui parvint à ramener
+les Batassi à l’obéissance ; — _Dabakoutou_, qui, menacé à son tour par
+les Batassi, appela à son aide les Khassonkè du Logo et mit le siège
+devant Dabia, l’une des places fortes des Batassi ; vaincu, il dut
+s’enfermer dans Tembé, où il avait sa résidence ; ce Dabakoutou régnait
+aux environs de 1880 : ce fut lui qui signa le traité plaçant le
+Konkodougou sous le protectorat français ; — son successeur _Diamadi_
+fut le dernier roi du Konkodougou.
+
+Le royaume n’avait pas de capitale fixe : lorsqu’un roi venait à mourir,
+son successeur continuait à résider dans le village qu’il occupait avant
+de monter sur le trône. Le chef-lieu du cercle actuel, Satadougou, ne
+fut jamais une résidence royale : c’était une colonie fondée d’abord sur
+la rive gauche de la Falémé par des Soninké et des Malinké venus de
+Sansanding[339] et par des Toucouleurs venus du Fouta, et transportée
+ensuite sur la rive droite.
+
+Le roi percevait un tribut sur les villages conquis et sur ceux qui
+réclamaient sa protection ; de plus, un impôt était prélevé sur les
+caravanes traversant le pays et un autre sur la vente des colas. Enfin
+chaque famille devait acquitter une sorte d’impôt national payable en
+céréales[340].
+
+
+ =IV. — Le royaume du Khasso.=
+
+
+J’ai relaté ailleurs[341] les origines des Khassonkè, leur établissement
+dans le Khasso proprement dit (région de Kayes) et le Diomboko (région
+de Koniakari et de Séro), ainsi que les luttes entre les rois de Séro et
+de Koniakari, luttes dont le résultat final fut la fondation de
+_Médine_, dans le Logo, par _Demba Séga_, dernier roi khassonkè de
+Koniakari, vers 1810[342].
+
+Kombossi, fils et successeur du roi de Séro vainqueur de Demba Séga, eut
+à lutter contre les Banmana-Massassi, anciens alliés de son père ;
+vaincu par eux, il se réfugia au Fouta, abandonnant vers 1825 la
+province et la ville de Séro aux Banmana, déjà maîtres de Koniakari
+depuis 1810[343].
+
+Le domaine des Khassonkè indépendants se trouva ainsi réduit à une bande
+assez étroite de terrain située sur la rive gauche du Sénégal, entre
+l’embouchure du Bafing et le Galam, et comprenant le Natiaga (région de
+Dinguira), le Logo (région de Médine) et le Khasso propre (région de
+Kayes), avec Médine comme capitale.
+
+_Haoua-Demba_ succéda à Demba Séga de 1825 environ à 1840 ; il eut à
+lutter contre les Banmana du Kaarta et fut soutenu à cette occasion par
+un colon français nommé Duranton, qui était installé au Khasso et qui,
+ayant épousé Sadioba, fille du roi, était devenu le conseiller de ce
+dernier. Haoua-Demba fut remplacé par _Kinnti-Sambala_, qui fut assiégé
+avec nous à Médine par El-hadj-Omar en 1857[344], et plaça le Khasso
+sous le protectorat français. Ensuite régnèrent _Diouga-Sambala_, puis
+_Makhani-Sambala_, lequel mourut en 1891. A cette époque, le canton de
+Koniakari fut de nouveau réuni au Khasso et _Demba-Yamadou_, successeur
+de Makhani-Sambala, quitta Médine pour transporter sa résidence à
+Koniakari ; les Toucouleurs demeurés dans cette province furent
+contraints d’accepter son autorité, tout en conservant un chef de leur
+nationalité, qui fut Tierno-Diala. Le canton de Séro échappa à la même
+époque au joug des Toucouleurs mais demeura, comme dans l’ancien temps,
+indépendant du Khasso et eut comme roi un nommé Niamé-Fali, auquel
+succéda Tiékouta.
+
+Quant à Demba-Yamadou, il mourut en 1902 et fut remplacé par _Sidi-
+Guessé_. A la mort de ce dernier (1905), le royaume du Khasso fut divisé
+en deux provinces : celle de Koniakari avec, comme chef, _Sadio-
+Sambala_, et celle comprenant le Khasso propre, le Logo et le Natiaga,
+placée sous le commandement de _Kita-Demba_, frère de Sadio-Sambala.
+
+
+ =V. — Le Tombola.=
+
+
+Le Tombola ou pays des Tombo a toujours conservé son indépendance, même
+lors des guerres que lui firent les _askia_ de Gao, puis les pachas de
+Tombouctou, ainsi qu’à l’époque où il prêta son concours à El-hadj-Omar
+et à ses successeurs contre les Peuls du Massina. Mais il ne forma
+jamais un Etat à proprement parler et fut sans cesse divisé en une
+multitude de petits cantons dont les chefs étaient indépendants les uns
+des autres.
+
+Chacun de ces cantons formait en réalité une sorte de petit royaume
+assez fortement organisé, avec des traditions et une étiquette assez
+comparables à celles qui avaient cours dans les empires mossi. Le chef
+de chaque canton portait — et porte encore — le titre de _hogon_ ou
+_hogoun_ ; il cumule les fonctions de chef territorial et de grand-
+prêtre. Ces fonctions ne sont pas héréditaires : le _hogon_ est élu par
+l’assemblée des patriarches ou chefs de famille, ou plutôt il est
+proclamé par cette assemblée après consultation des génies ou divinités
+locales, car c’est toujours le candidat désigné par les génies qui est
+élu par l’assemblée des anciens. Une fois nommé, le nouveau _hogon_ vit
+pendant trois ans isolé, dans une retraite d’accès difficile, et il est
+ensuite installé solennellement dans la maison où sont conservés les
+objets consacrés au culte et les reliques et talismans des chefs
+défunts.
+
+La personne du _hogon_ est sacrée : on ne doit ni le toucher ni lui
+adresser la parole directement ; sa demeure est un lieu d’asile. Ses
+insignes sont une mitre rouge et un trident. En cas de rixe dans le
+village, on porte le trident du _hogon_ sur le lieu du combat et ce
+dernier cesse aussitôt. Beaucoup de prohibitions d’ordre magico-
+religieux sont attachées aux fonctions de _hogon_ : le titulaire de ces
+fonctions ne peut manger ni viande de chèvre ni l’espèce de mil appelée
+_fonio_ ou _fonion_ en langue mandingue ; il ne doit boire que l’eau
+provenant d’une source spéciale et ne peut boire, lorsqu’un de ses
+sujets vient à décéder, tant que le défunt n’est pas enterré ; il peut
+épouser toute femme qui lui plaît, mais à condition que cette femme soit
+vierge, et ses veuves ne peuvent se remarier. Il lui est interdit de
+quitter le village où il réside ; s’il tombe malade, on ne peut lui
+donner aucun médicament et sa santé demeure entièrement entre les mains
+de la divinité ; lorsqu’il vient à mourir, personne ne peut toucher à
+son cadavre, en dehors des hommes de la caste des forgerons, qui
+procèdent à sa toilette funèbre et à son enterrement. Après sa mort, on
+attend trois ans avant de publier la nouvelle de son décès et d’élire
+son successeur, et l’intérim du pouvoir est confié durant cette période
+au fils du _hogon_ défunt.
+
+Cette fonction, par ailleurs, est la source de certains avantages
+matériels. Les sujets du _hogon_ doivent en effet cultiver ses champs et
+lui assurer ainsi la nourriture ; de plus, il est de droit maître des
+biens des jeteurs de sorts tués pour leurs méfaits, de ceux des
+meurtriers, des objets perdus non réclamés, des animaux qui ont tué ou
+blessé grièvement une personne, du premier produit mâle de tout animal
+domestique, des bêtes ne possédant qu’un testicule (à l’exception
+toutefois des chevaux et des ânes qui se trouvent dans ce cas), des
+poules à plumes longues, des chiens d’une certaine espèce et enfin des
+moutons égarés.
+
+Le _hogon_ est entouré de plusieurs ministres ou _kédiou_, dont chacun a
+sa fonction spéciale et est assisté lui-même d’un lieutenant ou _saga_,
+qui le remplacera lors de sa mort. L’un de ces ministres, le _laggam_,
+est chargé de présider aux cérémonies du culte et a seul qualité pour
+entrer en relations avec les génies ; un autre a pour fonctions de
+transmettre la parole du _hogon_ à ses sujets et de lui traduire les
+demandes et les réponses de ces derniers.
+
+
+ =VI. — Le Liptako[345].=
+
+
+Les premiers chefs du Liptako dont on ait conservé le souvenir
+appartenaient au peuple des _Déforo_ ; leur dynastie demeura au pouvoir
+durant les cent ans qui précédèrent la domination marocaine à Tombouctou
+(1491-1591). Après eux, le pays fut occupé par les Kouroumankobé ou
+_Gourmankobé_ — vraisemblablement les Gourmantché —, qui refoulèrent les
+Déforo vers Aribinda et exercèrent également le pouvoir durant un siècle
+(1591 à 1690 environ), et fournirent huit rois dont voici les noms :
+Belba-Galfermi, Diêr-Galfermi, Koro-Belbéga, Alfâkir (ou Aldjâkir)[346],
+Ouontambéri, Mossogo, Famaba et enfin Diari fils d’Alfao.
+
+Ce _Diari_ eut une querelle avec le chef des Peuls établis dans le pays,
+qui s’appelait _Ibrahima-Saïdou_ ; une guerre s’ensuivit, qui se termina
+par la victoire d’Ibrahima : ce dernier chassa Diari du Liptako et
+s’empara du pouvoir. Les Peuls du Liptako conservèrent depuis lors
+l’autorité, mais leur indépendance prit fin vers 1800, lors des
+conquêtes de _Ousmân-dan-Fodio_, qui, une fois maître de Sokoto, établit
+sa suzeraineté au moins nominale dans le Liptako.
+
+Les premiers Peuls qui firent leur apparition dans la région de Dori
+étaient commandés par un nommé Bir-Mâri, du clan ou de la tribu des Faté
+ou Paté. Ce Bir-Mâri fut remplacé par son fils Yaro ou Yoro, auquel
+succéda son propre fils Yamé-Dikko ; ensuite vint Saïdou, fils de Yamé-
+Dikko, qui conserva le pouvoir deux ans et fut remplacé pendant dix-sept
+ans par son frère Oumar ; à celui-ci succéda, pendant quatorze ans,
+Hamma, fils de Saïdou ; c’est après lui qu’Ibrahima, autre fils de
+Saïdou, devint le chef des Peuls du Liptako et c’est sept ans après son
+avènement qu’il s’empara du pouvoir sur les Gourmantché vers 1690[347].
+
+_Ibrahima-Saïdou_ (1690-1714), après avoir refoulé les Gourmantché au
+Sud du Liptako, eut à lutter contre des bandes — songaï probablement —
+qui étaient venues à Tibaré[348] sous le commandement d’un nommé Daouda-
+Bengaï ; il repoussa ces bandes. Ensuite le pays fut envahi par des
+Touareg, dirigés par un nommé Kâoua, qui fut également vaincu et chassé
+par Ibrahima, lequel, au retour de cette expédition, s’installa à Kamfat
+(?). Sur ces entrefaites, un esclave nommé Yobi-Kâta s’en fut dans le
+Mossi d’où il ramena une armée pour attaquer Ibrahima, mais cette armée
+fut mise en déroute. Ibrahima vainquit ensuite un chef gourmantché nommé
+Bâbou-Binoï, qui avait envahi le Liptako, et le tua. En 1710, un nommé
+Korandi, chef du village de Sébong (peut-être Zebba, chef-lieu du
+Yagha), s’avança vers Boloï, au Sud de Dori ; Ibrahima envoya contre lui
+deux cents hommes, qui le surprirent et le mirent en déroute. Quatre ans
+après cet événement, Ibrahima mourut, au bout d’un règne bien rempli de
+31 ans, dont 24 ans depuis la défaite du dernier roi gourmantché.
+
+_Salihou_, fils de Hamma-Saïdou, régna de 1714 à 1730 ; attaqué,
+quelques jours après son avènement, par un conquérant dioula ou soninké
+nommé Daïkara, fils de Do Kouroubari, il le mit en déroute et le tua ;
+la même année, il vainquit un chef touareg, Ouentag fils d’Assoua. La
+paix ne cessa pas de régner ensuite au Liptako jusqu’à la mort de
+Salihou.
+
+Sous _Ibrahima-Hamma_ (1730-58), frère de Salihou, un chef mossi nommé
+Diamondi envahit le Liptako et vainquit les Peuls à Boureï, à une
+vingtaine de kilomètres dans le Sud-Ouest de Dori ; les Mossi pillèrent
+Boureï, tuèrent le chef du village, qui s’appelait Béda-Hamma, et
+partirent en emmenant avec eux tous les bœufs. Sept ans plus tard, un
+parti de Touareg Logomaten, dirigé par le chef Soudara, vint razzier une
+localité du Liptako appelée Adyidi, tuant 47 hommes et enlevant les
+bœufs. Ce fut ensuite le tour de Boundoubâbou d’être pillé par des gens
+du Yagha, qui tuèrent un grand nombre de personnes, dont Bouido-Ali-
+Bangal, chef de Boundoubâbou. A cette période de revers pour le Liptako
+succéda une période de victoires : Ibrahima-Hamma, ayant réussi à
+constituer une cavalerie, se débarrassa de ses ennemis et dirigea même
+de fructueuses expéditions jusque sur Boromo et sur Salaga, vers 1750.
+
+_Sékou_, fils de Salihou (1758-79), eut comme principal lieutenant
+Hamadou-Aïssata, qui fit plusieurs expéditions heureuses contre Boromo
+et divers villages mossi dépendant de Ouagadougou et du Yatenga.
+
+_Hamadou-Aïssata_ (1779-83) s’empara du pouvoir à la mort de Sékou ;
+après lui régnèrent _Aboubakari_ (1783-84) et _Hamma-Taoua_ (1784-1803).
+C’est vers la fin du règne de ce dernier que le Liptako fut incorporé à
+l’empire de Sokoto, récemment créé par le cheikh Ousmân, fils de
+Mohammed-ben-Ousmân, plus connu sous le nom de Ousmân-dan-Fodio.
+
+
+ =VII. — Les petits Etats de la haute Volta.=
+
+
+1o _La principauté dioula de Loto_ (cercle actuel de Gaoua). — Un dioula
+de Bobo-Dioulasso, nommé _Bé-Bakari Ouatara_, conquit, vers le début du
+XIXe siècle, le pays des Gan et des Lorho, dans le Sud-Ouest du cercle
+actuel de Gaoua, et fit un moment de Lorhosso son centre d’action.
+Appelé par les Dian et les Pougouli de la région de Diébougou pour les
+soutenir contre les Dagari-Oulé, il transporta sa résidence à _Loto_,
+non loin du poste actuel de Diébougou, et s’empara de tout le pays
+environnant. Il voulut même pousser ses conquêtes sur la rive gauche de
+la Volta et s’avança dans le Gourounsi, mais, vaincu par les Sissala, il
+s’empoisonna.
+
+ DELAFOSSE Planche XXVII
+
+[Illustration : _Cliché Fortier_
+
+FIG. 53. — Maison habitée par René CAILLIÉ, à Tombouctou.]
+
+[Illustration : _Cliché Fortier_
+
+FIG. 54. — Maison habitée par BARTH, à Tombouctou.]
+
+Son fils _Karakara_, qui se trouvait à Bobo-Dioulasso lorsqu’il apprit
+la mort de son père, vint recueillir sa succession à Loto ; les Gan
+s’étant révoltés contre son autorité, il marcha contre Obiri, leur
+capitale, massacrant tout sur son passage ; mais il ne put s’emparer
+d’Obiri et les Gan conservèrent leur indépendance.
+
+_Ansoumana_, fils de Karakara, lui succéda et fut lui-même remplacé par
+son frère _Dabila_, qui régnait vers 1850. Dabila, comme ses
+prédécesseurs, résidait habituellement à Bobo-Dioulasso, mais il avait
+un pied-à-terre à Loto et y établissait son quartier-général chaque fois
+qu’il organisait une colonne dans sa principauté. Comme il avait expédié
+de Bobo-Dioulasso des envoyés à Da, chef des Dian, pour s’assurer de ses
+intentions, ses envoyés furent massacrés à Bapla par des Oulé ou par des
+Birifo, qui firent remettre à Da les têtes de leurs victimes ; Dabila
+fit réclamer les têtes à Da qui les lui envoya, en l’informant que cet
+acte de déférence de sa part allait lui attirer la haine des Oulé et des
+Birifo et en suppliant le chef ouatara de venir à son secours. Dabila se
+rendit donc à Loto et repoussa les Oulé jusque vers Gaoua, d’où les Lobi
+les chassèrent du côté de la Volta, faisant un grand nombre de
+prisonniers qu’ils expédièrent à Dabila en priant ce dernier de ne pas
+s’avancer dans leur pays. Dabila se tourna alors vers le Nord,
+combattant successivement les Oulé et les Pougouli, mais, vaincu par une
+coalition de ces deux tribus, il s’empoisonna.
+
+Son fils et successeur _Koutoukou_ se maintint à Loto, où il fut
+remplacé par _Karamorho_, frère de Dabila. Celui-ci essaya d’aller
+recruter des partisans à Bouna, échoua dans son entreprise et mourut à
+Lorhosso lors de son retour.
+
+Son fils _Barkatou_, qui l’accompagnait, ramena la colonne à Loto, mais
+ne put conserver son autorité, en raison des attaques sans cesse
+renouvelées des Oulé et des Birifo. Ces derniers vinrent même mettre le
+siège devant Loto en 1890, puis se retirèrent en 1897. Peu après, le
+commandant Caudrelier occupait le pays au nom de la France ; Barkatou,
+réduit aux proportions d’un simple notable, mourut paisiblement en 1907.
+
+2o _La principauté soninké de Ouahabou_ (cercle actuel de Koury). — Un
+musulman soninké de la région de Boromo, nommé _Mamadou-Mori_, ayant
+acquis une certaine réputation à la suite d’un pèlerinage à La Mecque,
+se constitua vers 1850 une petite principauté dans la Boucle de la Volta
+Noire ; il résidait habituellement à Banga (canton de Safané), au centre
+de cette boucle. Vers 1860, il s’empara de Boromo, battit les Nounouma
+et les Niénigué à Téharako, fonda _Ouahabou_, au Sud-Ouest de Boromo, et
+en fit sa capitale politique et religieuse, prit Oury et Pompoï dans le
+Nord-Ouest de Boromo, s’avança jusqu’à Dédougou, près et au Sud de
+Koury, revint en arrière pour razzier Bagassi (à l’Ouest de Ouahabou),
+franchit la Volta et alla guerroyer à Poura (au Sud-Est de Boromo)
+contre les Nounouma. Revenu à Ouahabou, il fixa sa résidence tout près
+de cette localité, à Sahirou, où il mourut en 1878.
+
+Il fut remplacé par son fils _Moktarou-Karamorho_ qui, venant de
+Ouahabou et se dirigeant vers le Sud, attaqua les Pougouli et en
+réduisit un grand nombre en esclavage. Au cours d’une deuxième colonne,
+il razzia les Oulé et les Dian de la province de Dano (cercle actuel de
+Gaoua) ; mais, embarrassé par son butin et ses captifs, il se laissa
+surprendre près de Dano par les Oulé alliés aux Pougouli ; son armée fut
+anéantie et lui-même ne dut son salut qu’à la rapidité de sa fuite. Vers
+1882, menacé par les Bobo, il contracta alliance avec le conquérant
+zaberma Babato, dont il sera question un peu plus loin, et vint avec lui
+mettre le siège devant Safané ; cependant, un chef bobo nommé Londané,
+ayant réussi à rassembler une armée nombreuse, repoussa Moktarou-
+Karamorho jusqu’à Ouahabou et obligea Babato à repasser la Volta. Douze
+ans plus tard, nous occupions Ouahabou, où Moktarou-Karamorho, mis
+désormais hors d’état de dévaster le pays, était maintenu comme chef de
+canton.
+
+3o _La principauté peule de Barani_ (cercle actuel de Koury). — Vers
+1830, un chef peul nommé _Malik Sidibé_ était parvenu à établir son
+autorité sur les Bobo-Oulé de Ouonkoro, Kouna et Kossidéré, à l’Ouest du
+coude du Sourou. Sékou-Hamadou, qui régnait alors au Massina, envoya
+dans ce pays une colonne commandée par Alfa-Samba ; celui-ci prit
+Ouonkoro, chassa Malik à l’Est du Sourou et repartit au Massina après
+avoir laissé, comme gouverneur du pays bobo, un nommé Ousmân-Oumarou.
+Quant à Malik Sidibé, il s’établit du côté de Louta, auprès des Samo.
+
+Lorsqu’El-hadj-Omar se fut emparé du Massina et eut fait périr Hamadou-
+Hamadou (1862), Ousmân-Oumarou se rendit à Tombouctou pour s’entendre
+avec Ba-Lobbo, oncle du dernier roi peul du Massina, au sujet de la
+conduite à tenir vis-à-vis des Toucouleurs. _Dian Sidibé_, qui venait de
+succéder à son père Malik, en profita pour repasser le Sourou et vint
+s’établir à _Barani_, à une cinquantaine de kilomètres dans le Sud de
+Ouonkoro.
+
+Cependant Ba-Lobbo, rejeté vers 1872 au Sud de Dienné par Tidiani, neveu
+d’El-hadj et son successeur au Massina, avait détaché son lieutenant
+Boubakar chez les Bobo-Oulé du Sud ; à la suite d’une colonne, Boubakar
+confia le commandement de la région à un Peul nommé _Demba Bari_ ou
+Demba Sangaré, qui établit sa résidence à _Dokuy_, dans le Sud-Ouest de
+Koury. Dian Sidibé ne tarda pas à faire alliance avec Demba Bari.
+
+Vers 1875, _Ouidi Sidibé_, frère de Dian, chercha à enlever le pouvoir à
+ce dernier avec l’aide de Soninké établis à Tissé ou Tissi, sur la route
+de Barani à Koury ; n’ayant pu réussir, il alla demander une armée à
+Tidiani, auquel il fit acte de soumission ; Tidiani lui confia des
+troupes, grâce auxquelles Ouidi s’empara de Barani et en chassa son
+frère. Celui-ci alla se réfugier à Dokuy auprès de Saloun, fils de Demba
+Bari, et y mourut peu après (1878).
+
+Une fois maître de Barani, Ouidi s’empara de Ouarkoy et étendit peu à
+peu son autorité sur la majorité des Bobo-Oulé. Avec la complicité des
+gens de Sono (près et au Nord de Koury), il réussit à passer le Sourou,
+pilla le pays samo et alla jusqu’à Biban (à mi chemin entre Koury et
+Yâko) pour châtier un chef peul qui avait refusé de reconnaître sa
+suzeraineté. Mais, lorsque la puissance des Toucouleurs fut anéantie à
+Ségou par l’occupation française (1890) et commença à s’effriter au
+Massina, les Soninké riverains du Sourou se révoltèrent contre Ouidi, à
+la voix d’un marabout qui avait fait le pèlerinage de La Mecque et qu’on
+appelait à cause de cela _Lagui_ (pour El-hadj). Lagui parvint à battre
+Ouidi et à affranchir de son joug la région de Lanfiéra et celle d’Ira
+(1891). En 1894, un an après la prise du Massina par le général
+Archinard, un autre pèlerin soninké appelé aussi Lagui prêcha à Boussé
+la révolte contre Ouidi, rassembla tous les Soninké épars de Ouaninkoro
+à Sono, ainsi que les Peuls de Dakka et de Téri, et devint rapidement
+maître de tout le Souroudougou (rive gauche du Sourou en aval de son
+coude). Ouidi marcha contre lui, mais fut repoussé à deux reprises, à
+Oué et à Kassoun.
+
+A ce moment intervint le commandant Destenave, qui maintint Ouidi comme
+chef de province à Barani et dirigea une expédition contre les Soninké
+du Souroudougou. Ouidi mourut vers 1900 ; son fils Idrissa est
+actuellement chef du canton de Barani.
+
+4o _La principauté zaberma de Sati_ (Gourounsi). — Vers 1880, un Zaberma
+ou Songaï du Sud-Est, nommé _Gandiari_, ayant recruté une armée de
+partisans dans le Kebbi et le Gando, traversa le Niger à Say et, de
+proche en proche, s’avança jusque dans le Gourounsi dont il s’empara,
+installant à _Sati_, près de Léo, le siège central de ses opérations.
+Ses principaux lieutenants étaient _Alfa-Haïnou_ ou _Alfa-Himé_[349] et
+_Babato_. Ayant voulu conquérir aussi le Kipirsi, Gandiari fut tué par
+le chef de Réo, au cours d’un combat au Sud de Tialgo, en 1885.
+
+_Babato_ alors prit le commandement de l’armée et, pour se ménager un
+allié en cas de besoin, envoya des présents à Sanom, alors empereur de
+Ouagadougou, et lui offrit son amitié. Puis, poussant ses conquêtes vers
+le Nord-Ouest, à travers les Nounouma et les Yilsé, il remonta la rive
+gauche de la Volta jusqu’à hauteur de Koury, pénétrant dans le pays des
+Samo du Sourou au moment où le commandant Destenave y arrivait lui-même
+pour combattre les Soninké (1894). Babato retourna alors au Gourounsi,
+puis se porta vers le Sud, pillant les villages dagari situés entre Léo
+et Oua et se heurtant près de cette dernière ville, en 1896, à
+Sarankièni-Mori, fils et lieutenant de Samori. Les deux conquérants se
+firent peur l’un à l’autre et, après un court essai de lutte, firent la
+paix dans une entrevue qui rappela, par certains points, la fameuse
+entrevue du Camp du Drap d’Or. Sarankièni-Mori repassa sur la rive
+occidentale de la Volta Noire. Quant à Babato, menacé du côté du Nord
+par les colonnes françaises et du côté du Sud par les Anglais, il
+traversa la Volta Blanche et se réfugia du côté de Sansanné-Mango, où il
+mourut vers 1899.
+
+La domination des Zaberma dans le Gourounsi avait été de courte durée,
+mais elle avait cependant réussi à ruiner ce pays riche et peuplé, pour
+lequel la fuite de Babato marqua le début d’une véritable renaissance.
+
+
+ =VIII. — Le royaume de Sikasso.=
+
+
+Vers le début du XIXe siècle, un métis de Dioula et de Sénoufo nommé
+_Tapri Taraoré_, originaire de Kankira (circonscription actuelle de
+Banfora), vint s’établir à Finkolo, à 18 kilomètres de Sikasso, et
+arriva à exercer une sorte d’hégémonie sur les Siénérhè du Kénédougou. A
+sa mort, il fut remplacé par son fils _Massa-Toroma_, auquel succédèrent
+l’un après l’autre ses frères _Famorhoba_, _Nagnama_ et _Daoula_. Ce
+dernier quitta Finkolo et s’établit à Bougoula, à 8 kilomètres de
+Sikasso ; il obtint la soumission des Samorho de l’Ouest, réduisit à
+l’obéissance les Sénoufo du Koursoudougou et du Sonondougou, organisa
+une sorte d’armée permanente et devint le maître absolu, non seulement
+des Siénérhè, mais aussi d’une partie des Tagba et des Folo. Attaqué par
+les Samorho de l’Est, il fut tué dans le combat qu’il leur livra.
+
+Son fils aîné _Molo_, surnommé Kounansa, lui succéda. Ce prince, par ses
+cruautés et ses vexations, excita contre lui une grande partie de ses
+sujets. Fafa, chef de Kinian, profitant du mécontentement général, se
+mit à la tête d’un mouvement d’insurrection et vint mettre le siège
+devant Bougoula vers 1875. Molo fit appel à Ahmadou, qui régnait alors à
+Ségou et qui envoya à son secours une armée commandée par un Toucouleur
+nommé Yahia. Cette armée battit Fafa près de Natié ; Fafa pourtant
+parvint à s’échapper à la faveur de la nuit et se rendit dans le
+Sonondougou, où il organisa une nouvelle révolte.
+
+Cependant Molo, délivré par Yahia, fut obligé de se convertir à
+l’islamisme, condition qu’Ahmadou avait imposée en envoyant une armée à
+son secours, et quelques notables sénoufo, pour se faire bien venir de
+leur roi et de Yahia, devenu son conseiller tout puissant, embrassèrent
+la religion nouvelle ; celle-ci n’était pratiquée jusqu’alors que par
+les Dioula établis dans le pays, notamment à Sikasso et à Kinian. Molo
+fut tué dans une embuscade en allant de nouveau combattre Fafa.
+
+Son frère _Tièba_ lui succéda et, aidé de Yahia, passa les premières
+années de son règne à lutter avec Fafa et ses partisans, sans remporter
+d’ailleurs aucun succès définitif. Il transféra la capitale de Bougoula
+à _Sikasso_[350], où était née sa mère, et y construisit une forteresse.
+Par la suite, il fit la conquête du Ganadougou afin de s’emparer des
+troupeaux des Foulanké, dirigea des razzias dans le Folona (cercles
+actuels de Bobo-Dioulasso et de Koroko) et en ramena de nombreux captifs
+qu’il employa à élever autour de Sikasso un double mur d’enceinte. Cette
+précaution devait lui être de la plus grande utilité : en effet, en
+1887, Samori venait mettre le siège devant la ville, et c’est
+certainement grâce à ses fortifications comme à ses approvisionnements
+judicieusement préparés que Tièba put obliger son adversaire à se
+retirer au bout de seize mois d’investissement, en août 1888. Pendant
+que Samori, de 1889 à 1892, était aux prises avec les colonnes
+françaises dans la région du haut Niger, Tièba profita de l’amitié que
+nous lui témoignions pour agrandir ses Etats vers le Sud : son rêve
+était de constituer un empire sénoufo assez puissant pour s’opposer à
+l’extension de l’empire mandingue de Samori. Chaque fois qu’il avait
+obtenu la soumission d’un chef de canton, il réclamait à ce dernier l’un
+de ses fils à titre d’otage ; tous ces fils de chefs étaient élevés à
+Sikasso auprès du roi, qui leur faisait donner une éducation militaire
+et administrative conforme à ses vues.
+
+Cependant Fafa demeurait toujours indépendant à Kinian et il avait
+étendu son autorité sur une fraction importante des Minianka du cercle
+actuel de Koutiala, notamment sur ceux des cantons du Sao et de
+Konséguéla. En 1890, Simogo Koné, chef de ce dernier village, fatigué
+des exigences de Fafa, fit offrir son alliance à Tièba contre le chef de
+Kinian ; grâce à l’appui de Simogo et surtout à l’intervention du
+capitaine Quiquandon et du lieutenant Spitzer, Tièba parvint enfin à
+s’emparer de Kinian (mars 1891) et à annexer à son royaume les provinces
+qui jusque là étaient soumises à Fafa. Cependant les Minianka du Sao,
+sous la conduite de Baki Ounogo, résistèrent victorieusement à Tièba et
+ne se soumirent à lui qu’après la prise de Tiéré par ce dernier (1891) ;
+ceux des cantons d’Ourikéla et de Molobala n’acceptèrent jamais
+complètement la suzeraineté du roi de Sikasso.
+
+Celui-ci avait installé à Koutiala un membre de sa famille nommé Sinali
+Taraoré, qu’il avait chargé d’administrer le pays minianka ; dans un but
+analogue, il avait placé à Bougounso, comme gouverneur militaire, un
+nommé Bérété Kourouma, et à Ntossoni résidait Fo Taraoré, l’un des fils
+du roi.
+
+Tièba mourut le 28 janvier 1893 et fut remplacé par _Babemba_, son frère
+— ou son neveu selon certains témoignages —, qui étendit plus loin
+encore l’autorité royale, achevant la conquête du pays minianka en
+s’emparant de Yorosso et en y installant un gouverneur nommé Zanga Piré,
+puis soumettant à peu près toutes les tribus sénoufo répandues entre le
+haut Bagbê et le Bandama dans le cercle actuel de Korhogo (Côte
+d’Ivoire). C’est dans cette région qu’il se heurta aux bandes de Samori
+vers 1894 ; la lutte entre les deux conquérants dura jusqu’en 1898, avec
+des chances variables.
+
+Babemba avait perfectionné le système militaire et administratif
+organisé par Tièba : une garde de 200 hommes environ formait une petite
+armée permanente ; de plus, au commencement de chaque saison sèche, le
+roi levait tous les hommes valides et partait en expédition pour
+ramasser des captifs et des troupeaux. Chaque province était administrée
+par un chef d’armée ou _kélétigui_ choisi par le roi, qu’assistait
+parfois un chef civil (_diamanatigui_) dont l’autorité s’effaçait devant
+celle du premier. Les jeunes gens devaient travailler aux plantations du
+roi ; tous les ans, à l’époque des grandes fêtes musulmanes de la
+rupture du jeûne et de la journée des sacrifices, chaque village devait
+apporter au souverain un tribut consistant en bœufs, moutons, poulets,
+miel et cauries ; on percevait de plus une taxe sur les colporteurs.
+
+Cependant Babemba, en même temps qu’il combattait Samori, cherchait à se
+dégager du protectorat français que Tièba avait accepté[351] et qui
+gênait le nouveau roi dans son désir d’expansion territoriale. Après
+avoir fraîchement accueilli le capitaine Braulot en 1897, il reçut plus
+mal encore le capitaine Morisson l’année suivante et même l’expulsa de
+Sikasso et le fit dépouiller, ainsi que son escorte, à quelque distance
+de la capitale (janvier 1898). A la suite de ce renvoi insultant du
+représentant de la France, Babemba poussa l’audace et la provocation
+jusqu’à envoyer attaquer des villages voisins du poste que nous avions
+établi à Bougouni. Une colonne fut alors organisée à la hâte sous le
+commandement du lieutenant-colonel Audéoud et du commandant Pineau, au
+moyen de détachements prélevés sur les garnisons des postes et de
+nombreux auxiliaires ; elle se concentrait le 9 avril 1898 a Ouo, sur le
+Bagbê, s’emparait de Kinian et arrivait le 15 avril en vue de Sikasso.
+La ville, défendue par 10.000 fantassins et 3.000 cavaliers, était
+protégée par deux murs concentriques d’une épaisseur de cinq mètres à la
+base et d’une hauteur de quatre à cinq mètres. Du 16 au 30 avril,
+Babemba organisa de nombreuses sorties et nous livra quatorze combats,
+qui nous coûtèrent 18 tués (dont le lieutenant Gallet) et 58 blessés sur
+un effectif de 1395 hommes dont 95 Européens (officiers, sous-officiers
+et artilleurs). Le 30 avril, le lieutenant-colonel Audéoud fit ouvrir
+trois brèches à l’aide des pièces de siège et, le 1er mai, on donna
+l’assaut au lever du jour, pendant que 3.000 ennemis, sortis de la place
+pendant la nuit, attaquaient notre camp : cette attaque fut repoussée
+par nos armes et l’assaut ne fut pas ralenti ; mais nos colonnes,
+exposées, une fois dans la ville, au feu partant des maisons et de la
+forteresse royale, se trouvaient dans une position critique. On bombarda
+alors le réduit central où se tenait le roi et, vers trois heures, le
+commandant Pineau y pénétrait par une brèche. Babemba se fit tuer d’un
+coup de révolver par son lieutenant Tiékoro Sarhanorho et, à 3 heures et
+demi, Sikasso était à nous : nous avions eu un officier tué (lieutenant
+Loury), deux officiers et cinq sous-officiers blessés, 36 indigènes tués
+et 85 indigènes blessés.
+
+Au moment de son apogée, c’est-à-dire vers 1893, le royaume de Sikasso
+avait compris tout le cercle actuel de Sikasso, la majeure portion du
+cercle actuel de Koutiala[352], une fraction de celui de Bobo-Dioulasso
+(Tagbana ou pays des Tagba et Folona ou canton de Ngorho) et, dans la
+Côte d’Ivoire actuelle, tout le Nord du cercle de Korhogo (districts de
+Tombougou et de Korhogo).
+
+
+ =IX — Le Loudamar ou royaume des Oulad-Mbarek.=
+
+
+Nous savons qu’au début du XVIIe siècle, après la mort de Osmân-ould-
+Barkani-ould-Maghfar, chef de l’invasion arabe des Beni-Hassân en
+Mauritanie, son frère _Mbarek_ s’avança vers le Sud-Est, soumettant les
+Zenaga du Hodh, refoulant les Soninké de la lisière saharienne vers le
+Sud et vers l’Est et établissant au Nord du Kingui et du Bakounou sa
+tribu, qui prit le nom d’_Oulad-Mbarek_. La famille royale des Oulad-
+Mbarek se recruta dans la fraction des _Ahl-ould-Amar_ et c’est à cause
+de cela que le royaume arabo-berbère fondé par Mbarek fut désigné par
+les Noirs du Soudan et par les voyageurs européens sous le nom de
+_Loudamar_, corruption de celui de l’ancêtre de la famille royale (Ould-
+Amar).
+
+J’ai signalé à plus d’une reprise, en relatant l’histoire du royaume de
+Diara, de l’empire du Kaarta et de la conquête de Nioro par El-hadj-
+Omar, les interventions des Oulad-Mbarek dans les évènements qui se
+déroulèrent au Kingui et au Bakounou.
+
+Le premier des successeurs de Mbarek dont la tradition nous ait conservé
+le nom fut _Hannoun_, qui conquit le Bakounou sur les Peuls et mourut
+vers 1755. Son fils _Omar_ régna de 1755 à 1762 et eut pour successeur
+son propre fils _Ali_ (1762-1800). Vers la fin du XVIIIe siècle,
+l’autorité du roi du « Loudamar » se faisait sentir jusqu’à Diara et les
+Diawara du Kingui s’appuyaient sur elle pour résister aux Banmana-
+Massassi. C’est, semble-t-il, sur les ordres émanant du roi des Oulad-
+Mbarek que le major Houghton fut tué en 1791 à Simbi, à une trentaine de
+kilomètres au Sud-Sud-Ouest de Nioro ; la chose d’ailleurs n’est pas
+certaine, car, d’après certains témoignages, Houghton serait mort de
+privations et de maladie. En 1796, l’explorateur Mungo-Park fut arrêté à
+Diara sur l’ordre de Ali, qui résidait alors à _Bénoum_, à peu de
+distance au Nord-Est de Diara[353] ; retenu prisonnier durant quatre
+mois à Bénoum, Mungo-Park réussit à s’échapper en profitant du désarroi
+causé dans l’entourage du roi par l’attaque dirigée contre Diara par
+Dassé Kouloubali, empereur du Kaarta. Ali mourut peu après, vers 1800,
+après 38 à 40 ans de règne.
+
+J’ignore qui commanda les Oulad-Mbarek de 1800 à 1840. Vers cette
+dernière date se place l’avènement de _Ammar-ould-Ousmân_, qui engagea
+la lutte avec les Idao-Aïch, vainquit Bakar-ould-Soueïd, chef de la
+fraction des Abakak de cette dernière tribu, et étendit l’autorité du
+« Loudamar » sur la majeure partie du Hodh et du Nord du Sahel, arrivant
+à se faire payer tribut par Sinakoré Doukouré, alors chef de Goumbou et
+du Ouagadou. Lorsqu’El-hadj-Omar s’empara de Nioro en 1854, il trouva un
+très sérieux adversaire en la personne de Ammar ; ce dernier, ayant
+trouvé un concours précieux chez les Peuls Sambourou, battit El-hadj à
+Sampaka et à Bassaka (ou Bassatcha) dans le Bakounou et l’obligea à
+reculer jusqu’à Diongoï, au Sud-Ouest de Ouossébougou ; rejeté ensuite
+dans le Hodh, à Mantiouga, par Alfa-Oumar, lieutenant d’El-Hadj, Ammar y
+mourut vers 1859.
+
+Son successeur _Baddi-ould-Mokhtar_ vint attaquer Moustafa à Nioro et
+parvint à pénétrer dans cette ville et à la piller ; comme il s’en
+retournait dans le Nord, il fut rejoint à Ouarguetta par Moustafa, qui
+lui reprit tout son butin et lui infligea une déroute complète. Mais
+Baddi rassembla tous les guerriers de sa tribu et reprit l’offensive,
+pour être battu de nouveau au puits de Tini. Alors, voyant son pouvoir
+réduit considérablement et craignant d’autre part d’être attaqué par les
+Mejdouf, qui s’étaient ralliés à El-hadj-Omar grâce aux conseils des
+Taleb-Mokhtar, Baddi se rendit à Ségou, dont El-hadj venait de
+s’emparer, pour faire sa soumission. Il mourut lors de son retour en son
+pays (1861).
+
+_Ali_, fils de Baddi, essaya quelque temps après de secouer le joug des
+Toucouleurs, mais il fut battu à Touroungoumbé par Lantaro-Samba,
+lieutenant de Moustafa : ce fut la fin des hostilités des Oulad-Mbarek
+contre les Toucouleurs et aussi la fin de la puissance du royaume maure
+du « Loudamar ».
+
+
+[Note 327 : Cette histoire sera complétée — et sans doute rectifiée en
+plus d’un point —, dans un avenir rapproché, par la publication de la
+traduction d’une chronique du Fouta en arabe recueillie au Sénégal par
+M. le commandant Gaden.]
+
+[Note 328 : Voir Ire partie, page 235, note [169].]
+
+[Note 329 : « Tekrour » pourrait signifier en berbère « l’endroit où
+l’on est volé », de _aker_ « voler » mis à la VIIe forme. J’ai lu
+quelque part que « Tekrour » serait un mot arabe signifiant « les
+affinés » et appliqué aux Noirs musulmans du Soudan septentrional :
+cette étymologie me semble inacceptable ; la racine arabe _karr_ ne
+pourrait revêtir ce sens que sous la forme _tekerror_, qui s’écrirait
+d’une manière très différente de celle employée par tous les Arabes pour
+transcrire le mot _Tekrour_ et ses dérivés. Un manuscrit arabe cité par
+Cooley (British Museum, MS. no 7483) dit : « Les Noirs sont maintenant
+appelés Tekrouri en général, mais anciennement le nom de Tekrouri
+n’était appelé qu’aux habitants du pays portant ce nom. »]
+
+[Note 330 : Les variantes des manuscrits arabes permettent de lire le
+nom de ces trois manières : « Diâdié » est un nom peul ou toucouleur,
+« Diâbi » est un nom de clan soninké, « Ndiaye » un nom ouolof ; il
+s’ensuit que le personnage qui enleva le pouvoir à la première dynastie
+peule pouvait être d’origine soit toucouleure, soit soninké, soit
+ouolove. Certaines traditions disent qu’il appartenait au clan des
+Koliâbé, mais, selon d’autres, ce clan serait bien postérieur et aurait
+été constitué par les serfs de Koli Galadio (voir plus loin).]
+
+[Note 331 : D’après les traditions qui ne font remonter les Koliâbé qu’à
+l’époque de Koli Galadio, les Dénianké ne se seraient constitués qu’à la
+même époque et seraient, non pas des autochtones du Tekrour, mais un
+mélange de Peuls et de Mandingues.]
+
+[Note 332 : Des traditions recueillies par M. le commandant Gaden
+donnent à la première dynastie étrangère — vraisemblablement celle que
+j’appelle « dynastie judéo-syrienne » — le nom de _Diaogo_ et font des
+gens qui envahirent le Fouta vers la fin du VIIIe siècle un mélange de
+Blancs et de Noirs, venus avec beaucoup de bœufs et comprenant un grand
+nombre de forgerons ; elles donnent le nom de _Manna_ à la dynastie qui
+s’empara du pouvoir sur les Diaogo — sans doute celle issue de Ouâr
+Diâdié — et celui de _Tondion_ ou _Toundiougne_ à celle qui succéda aux
+Manna — sans doute la dynastie sossé. — Après les Tondion, les mêmes
+traditions font intervenir, non pas des Ouolofs, mais des Peuls blancs
+mélangés de Mandingues venus de _Termess_ — sans doute le « Tirmissi »
+placé dans le Kaniaga par Sa’di —, puis des gens d’origine indécise qui
+établirent au _Toro_ le centre de leur domination, et placent ensuite
+l’arrivée de Koli Galadio.]
+
+[Note 333 : Tendo Galadio est appelé aussi — sans doute par abréviation
+— _Ten-Gala_ ou _Ten-Guélé_ : de là le nom de _Koli-Tenguélé_ (Koli fils
+de Tendo Galadio) donné souvent à Koli Galadio.]
+
+[Note 334 : Certaines traditions font des Dénianké des métis de Peuls et
+de Mandingues issus de Tendo Galadio et de cette princesse Keïta ; en
+réalité, ils doivent être plus anciens et être de souche toucouleure, si
+nous en croyons cette autre tradition qui fait remonter leur origine au
+temps de Ouâr Diâdié (voir 1er volume, page 225) ; mais il paraît établi
+qu’ils prirent parti pour Koli, comme ils avaient pris parti pour les
+Sossé d’ailleurs, et c’est ainsi sans doute que la famille de Koli fut
+identifiée avec les Dénianké.]
+
+[Note 335 : D’autres traditions rapportent qu’il le poursuivit de Gallat
+à Ndar (St-Louis) et le tua sur le bord de la mer.]
+
+[Note 336 : Jeannequin de Rochefort, dans le voyage qu’il fit en 1638
+sur le bas Sénégal, entendit parler de ce Samba-Lam, dans le royaume
+duquel on allait en chaloupe chercher des cuirs ; il relate que les
+Etats de « Samba Lame » confinaient à ceux du roi de _Tombuto_
+(Tombouctou) et que ce prince était suzerain du Damel (roi du Cayor), du
+Brac (roi du Oualo) et des Maures de Barbarie (Maures Brakna).]
+
+[Note 337 : Il ne s’agit pas ici du _Goumal_ de nos cartes, situé bien
+plus en amont et à mi-chemin à peu près entre Matam et Bakel, puisque
+Brue compte deux jours de Guyorel à Goumel et six jours de Guyorel à
+_Dembacané_, point voisin de Bakel.]
+
+[Note 338 : Voir 1er volume, page 262.]
+
+[Note 339 : Il s’agit ici du village de Sansanding sur la Falémé et non
+pas de la ville du même nom sise sur le Niger.]
+
+[Note 340 : Je ne possède pas de renseignements spéciaux sur l’histoire
+du Gangaran.]
+
+[Note 341 : 1er volume, pages 289 et 290.]
+
+[Note 342 : C’est ce Demba Séga qui, alors établi à Koniakari, y reçut
+Mungo-Park en janvier 1796.]
+
+[Note 343 : Ces deux villes devaient être conquises en 1853 par El-hadj-
+Omar.]
+
+[Note 344 : Au moment du siège de Médine, le chef du Natiaga s’appelait
+Sémounou ; il s’enfuit devant El-hadj, qui lui donna comme successeur
+Altini-Séga ; après le départ des Toucouleurs, ce dernier se fit
+reconnaître comme chef du Natiaga par l’autorité française et établit sa
+résidence à Tinké, dans une gorge d’accès difficile. Vers la même
+époque, le chef du Logo s’appelait Niamodi et résidait à Saboussiré.]
+
+[Note 345 : Les renseignements concernant l’histoire du Liptako que je
+reproduis ici sont empruntés à un manuscrit arabe recueilli à Dori par
+M. le lieutenant Marc, qui a bien voulu me le communiquer en
+m’autorisant à en faire usage. Le manuscrit donne ces renseignements
+comme émanant d’un certain Nouha fils de Diogol fils d’El-hadj fils de
+Baouligo de la tribu peule des Yaté, qui vint s’établir au Liptako en
+venant du Haoussa, et qui les tenait lui-même de divers docteurs et
+savants du Liptako, du Haoussa, du Songaï et d’autres pays.]
+
+[Note 346 : Ce mot peut être un surnom arabe signifiant « le Réfléchi »
+(ou « le Taquin »).]
+
+[Note 347 : Cela placerait l’arrivée des Peuls au Liptako cent ans à peu
+près avant la prise du pouvoir par Ibrahima, c’est-à-dire vers la fin du
+XVIe siècle, ce qui est conforme aux traditions recueillies d’autre
+part.]
+
+[Note 348 : A l’Est et près de Téra, sur la route de Dori à Sansan-
+Haoussa.]
+
+[Note 349 : Certains prétendent qu’Alfa-Himé aurait conquis le Gourounsi
+vers 1870 et que Gandiari lui aurait succédé vers 1880.]
+
+[Note 350 : _Sikasso_ est le nom donné par les Dioula à cette ville, que
+les Sénoufo appellent _Sikokana_ ou _Sikokaha_ (village de Siko).]
+
+[Note 351 : Tièba avait eu auprès de lui, comme résident temporaire
+représentant le gouvernement français, d’abord le capitaine Quiquandon,
+puis le lieutenant Marchand.]
+
+[Note 352 : Une partie des Minianka et la plupart des Bobo de ce cercle
+étaient demeurés indépendants, notamment dans les cantons de Zangasso,
+Karangasso, Mpessoba et Kinntiéri, ainsi que les Soninké et les Banmana
+de Dougbolo. Les Minianka de Yorosso, soumis par Babemba au début de son
+règne, s’étaient révoltés par la suite contre son autorité.]
+
+[Note 353 : D’après Mungo-Park, on se rendait en dix jours de Bénoum à
+Tichit et on mettait le même temps pour aller de Bénoum à Oualata.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIV
+
+ =L’exploration européenne.=
+
+
+Ainsi que je l’ai dit dans la première partie de cet ouvrage, la portion
+du continent africain dont nous nous occupons ici ne fut pas visitée par
+les Anciens, dont les explorations — pour autant que nous sommes
+documentés sur le sujet — ne dépassèrent pas les rivages de l’Atlantique
+d’une part ni le Sahara proprement dit de l’autre. Nous n’avons donc pas
+à reparler ici du voyage des Nasamons ni de celui de Hannon, pas plus
+que du périple entrepris sous Néko II ni des tentatives d’Eudoxe de
+Cyzique. Les expéditions romaines du début de notre ère, si elles
+atteignirent des pays que l’on peut considérer comme se rattachant au
+Soudan[354], ne pénétrèrent pas en tout cas dans les territoires qui
+font l’objet de notre étude.
+
+L’exploration du Haut-Sénégal-Niger par des voyageurs européens ou tout
+au moins méditerranéens ne commença qu’au Xe siècle de notre ère et fut
+pendant longtemps monopolisée par des Arabes ou des Berbères de
+l’Espagne, du Maghreb et de l’Ifrîkia. La plupart de ces premiers
+explorateurs du Soudan sont d’ailleurs demeurés anonymes ; quelques-uns
+seulement ont eu la chance d’avoir leurs noms transmis à la postérité
+par les historiens et les géographes qui ont utilisé leurs
+renseignements ; ces historiens et géographes, qui ont ainsi tiré profit
+d’explorations le plus souvent anonymes, sont : Bekri, Zohri, Edrissi,
+Yakout, Ibn-Saïd, Aboulféda, Gharnati, Ibn-Khaldoun, etc.
+
+Deux seulement, parmi les voyageurs arabes qui ont visité le Soudan du
+Xe au XIVe siècles, ont écrit des relations dont le texte est parvenu
+jusqu’à nous : _Ibn-Haoukal_ et _Ibn-Batouta_.
+
+Le premier (Xe siècle) ne parcourut que l’extrême Nord du Soudan,
+visitant Aoudaghost et Ghana, pour retourner ensuite au Maroc, et on
+doit le considérer surtout comme le premier explorateur du Sahara
+soudanais. Ibn-Batouta, qui se rendit de Oualata à Mali et passa au
+retour par Tombouctou et Gao (1352-53), peut être cité au contraire
+comme le premier explorateur du Soudan occidental ; sa relation
+d’ailleurs ne se borne pas à une sèche nomenclature de gîtes d’étape,
+ainsi qu’on peut s’en rendre compte à la lecture du chapitre VII du
+présent volume.
+
+Vers la même époque, des navigateurs européens commençaient à aborder à
+la côte occidentale d’Afrique[355], mais ils ne pénétraient pas à
+l’intérieur du continent. C’est seulement vers la fin du XVe siècle,
+semble-t-il, que les _Portugais_, établis en Mauritanie, sur la basse
+Gambie et la Côte d’Or, envoyèrent des missions dans les pays qui
+forment aujourd’hui le Haut-Sénégal-Niger. Mais nous ne savons rien de
+ces missions ni des voyages qu’elles accomplirent, en dehors des brèves
+mentions qu’en a faites Joao de Barros : c’est ainsi qu’aux environs de
+1481 le roi Jean II, qui venait de monter sur le trône du Portugal,
+envoya à l’empereur de Mali deux ambassades, dont l’une, partie de la
+Gambie, se composait de Rodriguez Rabello, Péro Reinal et Joao Collaçao,
+et dont l’autre fut mise en route par le gouverneur d’Elmina. Nous
+ignorons ce qui advint de la première ; quant à la seconde, dont nous ne
+savons pas la composition, elle parvint effectivement à Mali et
+constitua sans doute la première reconnaissance du Niger faite par des
+Européens.
+
+Quelque vingt ans plus tard, vers 1507, _Léon l’Africain_ exécutait à
+travers le Soudan un voyage mémorable qui devait être mis à contribution
+pendant plus de deux siècles par tous les géographes, cosmographes et
+polygraphes de l’Europe et constituer ainsi la base de toutes nos
+connaissances relatives au pays des Noirs jusqu’au temps de Mungo-Park.
+A vrai dire, les observations faites par Léon ne sont pas toutes d’un
+intérêt considérable ni d’une nouveauté bien sensible, et l’on peut se
+demander s’il a visité personnellement toutes les contrées et les villes
+qu’il nous décrit : Oualata, Dienné, Mali, Tombouctou, Kabara, Gao,
+Gober, Agadès, Kano, etc. Les jugements qu’il porte sur les indigènes du
+Soudan sont assez contradictoires, et l’on serait en droit de supposer
+qu’il les a recueillis de diverses bouches et qu’ils ne résultent pas de
+ses propres observations[356].
+
+En 1534 se place un nouveau voyage à Mali d’un ambassadeur portugais :
+celui-ci se nommait _Péroz Fernandez_ ; il était envoyé par Joao de
+Barros et accrédité par le roi Jean III. Nous ne savons rien des détails
+ni des résultats de son voyage, sinon qu’il parvint à la cour de
+l’empereur de Mali et fut très bien accueilli par lui. Les Portugais
+qui, vers 1550, s’emparèrent des mines d’or du Bambouk, ne nous ont
+laissé non plus aucun renseignement sur leurs faits et gestes.
+
+Un siècle se passa ensuite sans que s’accomplit aucune nouvelle
+exploration européenne dont le souvenir se soit conservé[357]. Puis,
+vers la fin du XVIIe siècle, apparurent sur le haut Sénégal les premiers
+voyageurs français. Nos commerçants trafiquaient au Cap Vert et à
+l’embouchure du Sénégal depuis 1558 et avaient des établissements
+permanents sur le bas fleuve depuis 1638.
+
+En 1667, 1682 et 1685, des tentatives furent faites, par les différentes
+compagnies commerciales françaises qui se succédèrent au Sénégal, pour
+remonter le fleuve jusqu’à la Falémé, mais toutes échouèrent par suite
+du mauvais vouloir des gens du Fouta. Le voyage de 1682 fut accompli par
+Dancourt, directeur de la Compagnie, et par le chirurgien Lemaire, et
+celui de 1685 par le directeur Chambonneau. Ce dernier fut plus heureux
+l’année suivante et parvint au Galam, à l’Ouest de la Falémé.
+
+En 1687, un commis nommé _Bazy_ réussit à faire de fructueuses
+opérations de traite au Galam et à remonter « au plus haut du Sénégal,
+jusqu’au Rocher », c’est-à-dire jusqu’aux barrages rocheux voisins de
+Kayes ; ce commis obscur fut ainsi sans doute le premier Français ayant
+pénétré librement dans la colonie actuelle du Haut-Sénégal-Niger. Trois
+ans après, _La Courbe_, inspecteur général de la Compagnie du Sénégal,
+poussait à son tour jusqu’à la chûte du Félou (1690) ; c’est au retour
+de cette exploration que, le premier, il affirmait que le Sénégal et le
+Niger ne pouvaient constituer un seul et même fleuve, comme on le
+croyait encore à l’époque[358].
+
+C’est en 1697 qu’_André Brue_, directeur de la Compagnie du Sénégal, se
+rendit pour la première fois au Fouta et visita le roi de ce pays, qui
+résidait alors non loin de Matam ; mais il ne poussa pas cette fois
+jusqu’à l’embouchure de la Falémé et se contenta d’envoyer au Galam un
+commis chargé de porter au _tonka_ ou _tounka_ (roi du Galam) les
+cadeaux que la Compagnie s’était engagée à lui remettre comme une sorte
+de tribut annuel. En 1698, lors d’un nouveau voyage, Brue parvint à
+Dembakané, alors capitale du roi de Galam, qui se trouvait sur la rive
+gauche du Sénégal, à 200 pas du fleuve et, très vraisemblablement, en
+amont de l’embouchure de la Falémé ; il visita le roi Boukari, qui
+venait de s’emparer du pouvoir sur son prédécesseur Maka. Poursuivant
+son voyage un peu plus en amont, Brue atteignit Dramané (près du village
+actuel d’Ambidédi), le 1er septembre 1698 ; cette localité était peuplée
+de marchands soninké, qui professaient l’islamisme, comme le roi du
+Galam. Brue fonda près de Dramané et à quelques kilomètres en aval, à
+Makhana ou Makhané, un comptoir qu’il laissa à la garde d’un frère
+convers de l’ordre des Augustins nommé _Apollinaire_. Ce moine était en
+même temps chirurgien. Animé de l’esprit d’entreprise, il chercha à
+pénétrer au Bambouk, mais n’y put parvenir ; en échange, il explora le
+Khasso, visita les chûtes du Félou et remonta ensuite une partie du
+cours inférieur de la Falémé.
+
+En 1710, La Courbe, envoyé en voyage d’inspection au Galam, alla visiter
+l’île de Cagnou, située près de Médine, qu’il baptisa « île
+Pontchartrain » ; l’année suivante, le Rouennais _Mustellier_, l’un des
+membres associés de la nouvelle Compagnie du Sénégal, se rendit aussi à
+l’île de Cagnou, et, lors de son retour, mourut à Touabo, près et en
+aval de Bakel. Des établissements furent créés de 1712 à 1714 sur le
+Sénégal, entre Kayes et la Falémé, et sur la partie inférieure de ce
+dernier cours d’eau.
+
+C’est peu après, en 1715-17, que se placent les explorations du maçon
+_Compagnon_, qui était employé au fort Saint-Joseph (entre Makhana et
+Tamboukané) ; Compagnon se rendit d’abord du fort Saint-Joseph au fort
+Saint-Pierre (à Kaïnoura, sur la basse Falémé, non loin du point
+terminus de la reconnaissance du frère Apollinaire) ; puis, remontant la
+rive droite de la Falémé jusqu’à la hauteur de Naye (près et en aval de
+Sénoudébou), il revint sur le Sénégal et alla ensuite visiter les
+districts aurifères du Nettéko et du Tambaoura (Bambouk), d’où il
+rapporta de précieuses observations et des échantillons de minerais que
+Brue fit analyser.
+
+En 1719, Brue envoya en mission un sieur Tinstall de la Tour, dans le
+but d’obtenir des renseignements sur Tombouctou et son commerce, mais il
+ne semble pas que Tinstall ait jamais dépassé le Khasso.
+
+De 1730 à 1732, les minéralogistes _Pelays_ et _Legrand_ firent deux
+voyages au Bambouk et visitèrent les exploitations d’or établies par les
+indigènes ; Pelays fut assassiné par ces derniers au cours de son second
+voyage. De nouvelles reconnaissances furent faites sur la Falémé et dans
+le Bambouk en 1744 par Delabrue, en 1748 par Duliron et en 1756 par
+Aussenac.
+
+L’occupation du Sénégal par les Anglais interrompit l’exploration du
+pays. Elle fut reprise en 1786, sous le gouvernement du chevalier de
+Boufflers ; à cette époque, Durand, directeur de la Compagnie du
+Sénégal, envoya l’un de ses employés nommé _Rubault_ au Galam, par la
+voie de terre. Après avoir traversé le Cayor, le Diolof et le Boundou,
+Rubault atteignit la Falémé à Kaïnoura, puis le Sénégal à Tamboukané,
+près des ruines de l’ancien fort Saint-Joseph. Il fut assassiné l’année
+suivante par les esclaves qu’il avait achetés pour le compte de sa
+compagnie.
+
+L’exploration française subit ensuite un nouveau temps d’arrêt, tandis
+que, pour la première fois, les Anglais allaient faire leur apparition
+au Soudan occidental : quatre grands noms les y représentèrent à cette
+époque, ceux de Houghton, de Mungo-Park et de Laing, morts tous trois en
+Afrique martyrs de la science, et celui de Dochard.
+
+Le major _Houghton_, venant de la Gambie, pénétra au Bambouk, traversa
+le Sénégal du côté de Kayes et se dirigea vers le Nord-Est avec
+l’intention de gagner Tombouctou ; mais, parvenu à Simbi, à 35
+kilomètres environ au Sud-Sud-Ouest de Nioro, il fut arrêté par ordre du
+roi des Oulad-Mbarek et mourut, assassiné disent les uns, d’épuisement
+et de dysenterie disent les autres (1791).
+
+En 1795, l’Ecossais _Mungo-Park_ partait aussi de la Gambie ; après
+avoir traversé le Boundou, il atteignait le Sénégal près de Bakel et le
+suivait jusqu’à Kayes, où il arriva le 28 décembre 1795 ; de Kayes, il
+se rendit à Koniakari, où il visita Demba Séga, roi du Khasso, en
+janvier 1796 ; puis il se rendit à Guémou, à la frontière du Lankamané
+et du Kingui, où il arriva le 12 février et où il fut bien accueilli par
+Dassé Kouloubali, empereur du Kaarta. Ce dernier, qui était en
+hostilités avec l’empereur de Ségou, ne crut pas pouvoir donner à Mungo-
+Park la route de l’Est, et le voyageur obliqua vers le Nord-Est, pour
+contourner au Nord les pays où régnait l’état de guerre. Prenant donc la
+route de Nioro, il passa à Simbi, où il recueillit les bruits relatifs à
+la mort de Houghton, puis parvint à Diara. Mais là, il fut arrêté par
+des Oulad-Mbarek et conduit à Ali, roi du « Loudamar », qui résidait
+alors à Bénoum, à une cinquantaine de kilomètres au Nord-Est de Nioro.
+Ali le garda prisonnier dans son camp ; après quatre mois de captivité,
+Mungo-Park profita d’une attaque de Diara par Dassé Kouloubali, attaque
+qui jeta le désarroi au camp de Ali, et il parvint à s’échapper ; au
+prix de fatigues inouïes, en butte à des dangers sans nombre, il réussit
+à gagner Ouossébougou et à atteindre le Niger en face de Ségou, en
+juillet 1796. L’empereur Monson, qui ne pardonnait pas au voyageur
+écossais d’avoir été bien accueilli par son ennemi Dassé, lui refusa
+l’autorisation de traverser le fleuve ; descendant alors la rive gauche
+du Niger, Mungo-Park poursuivit sa route jusqu’un peu au-delà de
+Sansanding ; puis, continuant son voyage en pirogue, il parvint jusqu’à
+un village situé à deux jours de Dienné et sur la rive droite du Niger
+(29 juillet 1796) : ce village, qu’il appelle _Silla_, était
+probablement Sélé, en amont de Diafarabé. Malade, dénué de tout, en
+butte à l’hostilité de tous les indigènes, cet homme pourtant si tenace
+dut s’avouer vaincu et, renonçant à pousser plus loin, il revint sur ses
+pas. Il repassa par Sansanding, évita le voisinage de Ségou, passa par
+Niamina et Koulikoro, arriva le 23 août à Bamako et traversa le Manding,
+où il dut s’arrêter assez longtemps pour cause de maladie. Le 11 mai
+1797, il atteignait Satadougou, d’où il revint à la côte en suivant le
+cours de la Gambie, après dix-huit mois de souffrances dont ceux qui
+voyagent aujourd’hui au Soudan peuvent difficilement se faire une idée
+exacte.
+
+L’année suivante, l’Allemand Hornemann, parti de Tripoli, atteignait le
+Niger du côté de Say et, descendant la rive gauche du fleuve, allait
+mourir dans le Noupé (1798).
+
+En 1805, _Mungo-Park_ voulut renouveler son expérience ; mais sa seconde
+exploration fut bien différente de ce qu’avait été la première. Au lieu
+de partir seul, il emmenait avec lui 40 Européens et un très fort
+convoi. Ce fut un voyage lamentable, qui se termina de la façon tragique
+que l’on sait. Venant de la Gambie, l’expédition atteignit la Falémé le
+8 juin ; le chef de la mission avait comme assistants principaux
+_Anderson_, _Scott_ et le lieutenant _Martyr_ ; ce dernier commandait un
+détachement de soldats anglais. On longea les montagnes du Konkodougou
+et du Tambaoura, puis, traversant le Bafing et le Bakhoy et passant près
+de Kita, l’expédition arriva à Bangassi, d’où elle atteignit le Niger le
+19 août en amont de Bamako, après avoir perdu par suite de maladie ou
+abandonné 29 Européens sur les 40 partis de la Gambie avec Park. Les
+survivants étaient à Bamako le 21 août ; s’embarquant sur des pirogues
+près de Toulimandio, ils arrivaient le 14 septembre à Niamina et le 16 à
+Somi, en face de Ségou, ayant perdu encore quatre d’entre eux depuis
+Bamako. Monson ne voulut pas recevoir Mungo-Park, mais il l’autorisa à
+poursuivre son voyage. Partant de Somi le 26 septembre, Park arriva le
+lendemain à Sansanding et y demeura sept semaines, qu’il employa à faire
+transformer une grande pirogue en schooner ; trois Européens, dont
+Anderson, périrent durant ce séjour à Sansanding. Le 16 novembre 1805,
+Park s’embarquait sur son bateau avec les quatre Européens qui lui
+restaient : Scott, Martyr et deux soldats ou ouvriers. Postérieurement à
+cette date, on n’eut plus aucune nouvelle de l’expédition.
+
+En 1810, Maxwell, alors gouverneur anglais du Sénégal, se décida à
+envoyer aux informations un Noir nommé Isaac, qui avait été interprète
+de Park et que ce dernier, avant de quitter Sansanding, avait renvoyé à
+la côte avec des lettres et son journal de route. Isaac revint au
+Sénégal en 1811, rapportant la nouvelle que Park et ses derniers
+compagnons avaient péri dans les rapides de Boussa environ quatre mois
+après leur départ de Sansanding, c’est-à-dire vers fin mars 1806. Par
+des documents recueillis à Sokoto en 1827 par Clapperton, on sut que les
+cinq voyageurs avaient abordé à Tombouctou et y avaient séjourné[359] ;
+ayant fait escale à Gao, ils furent attaqués par les Touareg, qui
+tuèrent trois des quatre compagnons européens de Park ; ce dernier et
+Martyr étaient les seuls survivants au moment de l’arrivée aux grands
+rapides de Boussa : attaqués au moment le plus dangereux par des
+indigènes massés sur les roches et se voyant perdus, les deux voyageurs
+se jetèrent à l’eau et y périrent noyés.
+
+En 1818-19, le chirurgien anglais _Dochard_, venant lui aussi de la
+Gambie par le Boundou, explora le Bambouk, le Gangaran, le Fouladougou,
+le Bélédougou, et atteignit le Niger à mi-chemin entre Koulikoro et
+Niamina, d’où il gagna Bamako (janvier 1819). Revenant ensuite à
+Bangassi (Fouladougou), il traversa le Kaarta et fut recueilli près de
+Bakel par des officiers français.
+
+Le major _Gordon Laing_, parti de Tripoli par Ghadamès et le Touat,
+atteignit Oualata, puis Tombouctou en 1826 ; obligé de retourner sur ses
+pas en raison de l’hostilité de Sékou-Hamadou, il fut étranglé par des
+Bérabich sur la route de Tombouctou à Araouâne le 24 avril (ou le 24
+septembre) 1826. Ses restes, retrouvés tout récemment par M. Bonnel de
+Mézières, ont été déposés à Tombouctou par les soins de l’autorité
+française[360].
+
+Après Laing, nous rencontrons[361] le nom d’un explorateur français qui,
+malgré ses origines modestes et son manque absolu de ressources,
+effectua au Soudan l’un des plus beaux voyages du XIXe siècle et l’un de
+ceux qui firent faire les plus grands pas à la science géographique : je
+veux parler de _René Caillié_. Parti de Kakoundi (Rio-Nunez) le 19 avril
+1827 déguisé en Maure, et se faisant passer pour un Egyptien capturé par
+des Français puis affranchi par son maître au Sénégal et désireux de
+regagner son pays, il réussit à traverser le Fouta-Diallon, atteignit le
+Niger à Kouroussa, visita le Ouassoulou, tomba gravement malade à Timé
+ou Kiémé, près et à l’Est d’Odienné qui n’existait pas encore (Côte
+d’Ivoire actuelle), se rendit de là à Tengréla, d’où il passa dans le
+Haut-Sénégal-Niger actuel, atteignit Dienné, entra à Tombouctou le 20
+avril 1828 et arriva enfin à Tanger le 18 août de la même année, ayant
+accompli seul, en seize mois, un voyage de plus de 4.500 kilomètres et
+rapportant des masses de renseignements précieux.
+
+Entre temps, les reconnaissances parties du bas Sénégal avaient repris
+leur cours dans la région de Kayes. En 1822, le capitaine de frégate
+Leblanc avait visité le Galam, et Groux de Beaufort, en 1824-25, puis
+Duranton en 1828, avaient exploré le Bambouk, le Khasso et le Sud du
+Kaarta. Bouet-Willaumez, gouverneur du Sénégal, remonta en 1836 le
+fleuve jusqu’à Médine et visita les chûtes du Félou. Sur son ordre, en
+1843, une mission composée du pharmacien Huart, du commis de marine
+Raffenel et du traitant Pottin-Paterson remonta la Falémé et fit une
+nouvelle exploration du Bambouk et du Khasso. En 1846, _Raffenel_ fit un
+second voyage au Soudan et explora le Kaarta.
+
+Ensuite se place la plus belle exploration soudanaise, celle du docteur
+allemand _Barth_ : il faisait partie d’une expédition scientifique
+dirigée par Richardson et comprenant en outre Overweg ; partie de
+Tripoli en 1850, la mission visita Rhât et Agadès, atteignit en 1851 le
+Haoussa, où mourut Richardson, et explora le Bornou et les rives du
+Tchad. Overweg étant mort à son tour, Barth, demeuré seul, assuma tout
+le labeur. Ayant visité l’Adamaoua, le Kanem et le Baguirmi, il revint
+au Haoussa, séjourna à Zinder, Katséna, Sokoto et Gando, atteignit le
+Niger en face de Say, le traversa, visita le Yagha, gagna Dori, puis
+Hombori, arriva le 7 septembre 1853 à Tombouctou où il séjourna sept
+mois (1853-54), suivit la rive septentrionale du Niger jusqu’à Gao,
+regagna le lac Tchad et enfin rejoignit Tripoli en 1855, après un voyage
+de plus de cinq ans dans le cœur de l’Afrique. Durant le séjour de Barth
+à Tombouctou, Hamadou-Hamadou, alors roi du Massina, avait donné l’ordre
+de faire chasser l’explorateur hors de la ville ; ce dernier dut en en
+effet partir, protégé d’ailleurs par Ahmed-el-Bekkaï.
+
+En 1858, Brossard de Corbigny complétait l’exploration du Khasso et du
+Logo et, en 1859-60, le sous-lieutenant _Pascal_ achevait celle des
+bassins de la Falémé et du Bafing[362]. En 1860 le lieutenant indigène
+_Alioune Sal_ partait du Sénégal et, de 1861 à 1862, explorait le Tagant
+et le Hodh, visitait Oualata, Araouâne, et parvenait à Bassikounou ;
+arrêté là et fait prisonnier par un détachement de l’armée d’El-hadj-
+Omar, il parvint à s’échapper et put regagner Bakel.
+
+De 1863 à 1866 s’accomplit le voyage du lieutenant de vaisseau _Mage_ et
+du docteur _Quintin_ à Ségou. Partis de Saint-Louis, les deux
+explorateurs s’acheminèrent par Médine — qui était depuis 1855 notre
+poste le plus avancé vers l’Est —, Bafoulabé et Kita, traversèrent le
+Fouladougou, passèrent par Banamba, atteignirent le Niger à Niamina le
+22 février 1864 et arrivèrent à Ségou, où ils furent reçus par Ahmadou,
+le 28 fév. suivant. Ils étaient chargés par Faidherbe de négocier un
+traité avec El-hadj-Omar et d’obtenir de lui l’autorisation de créer un
+poste français à Bafoulabé. Mais El-hadj guerroyait alors au Massina et
+Ahmadou ne voulut pas mettre les voyageurs en communication avec lui ;
+tout en les traitant avec courtoisie, il les garda, en fait, prisonniers
+à Ségou durant deux ans et deux mois. Les explorateurs mirent à profit
+ce séjour forcé pour récolter des quantités de renseignements sur
+l’histoire du Soudan et l’organisation de l’empire d’El-hadj-Omar ; ils
+eurent aussi l’occasion d’assister de près aux opérations de guerre
+d’Ahmadou, qu’ils accompagnèrent dans ses expéditions contre Sansanding
+et contre Koulikoro. Ayant enfin obtenu l’autorisation de quitter Ségou,
+ils partirent de cette ville dans la nuit du 5 au 6 mai 1866, passèrent
+par Touba (Touba-koura), Ouossébougou, Bagoïna, Nioro et Koniakari et
+atteignirent Médine le 28 mai 1866.
+
+Comme on était resté fort longtemps au Sénégal sans avoir de nouvelles
+des deux voyageurs, l’officier de spahis _Perraud_ et le docteur
+_Béliard_ furent envoyés en mars 1864 à leur recherche ; partis de
+Médine, ils s’avancèrent jusqu’à Nioro, mais ne purent aller plus loin,
+la route de Nioro à Ségou étant coupée par les Banmana révoltés contre
+les Toucouleurs, et ils durent revenir à Médine.
+
+Le premier Européen qui pénétra dans Ségou et y rendit visite à Ahmadou,
+après Mage et Quintin, fut _Paul Soleillet_, qui, venant de Saint-Louis
+et passant par Koniakari et le Kaarta, atteignit le Niger à Niamina le
+20 septembre 1878, fut reçu à la cour du roi toucouleur, et revint au
+Sénégal en 1879.
+
+Le 1er juillet 1880, Tombouctou recevait la visite de l’explorateur
+autrichien _Oskar Lenz_, qui venait du Maroc par l’Oued-Draa, Tindouf et
+Araouâne ; après avoir séjourné 18 jours à Tombouctou, Lenz se rendit à
+Bassikounou en passant par Ras-el-Ma, visita Sokolo, Goumbou, Bagoïna,
+Nioro et Koniakari, et arriva à Médine le 2 novembre 1880.
+
+A la fin de la même année, le capitaine _Galliéni_, accompagné des
+lieutenants Vallière et Piétri et des docteurs Tautain et Bayol,
+quittait Médine, passait à Kita, était attaqué à Dio dans le Bélédougou
+par le chef de Daba, traversait le Niger au Sud de Bamako à Touréla et
+s’avançait sur la rive droite jusqu’à Nango, à 35 kilomètres de Ségou,
+sans pouvoir obtenir d’Ahmadou l’accès de sa capitale. Après dix mois
+d’attente, il recevait enfin de ce dernier, le 10 mars 1881, la
+signature d’un traité, et ralliait le poste de Kita, qui venait d’être
+fondé le 27 février par le colonel Borgnis-Desbordes.
+
+En 1883, le docteur _Collin_ visitait Satadougou, Dabia et Tembé, où il
+était reçu par Dabakoutou, alors roi du Konkodougou, et lui faisait
+accepter le protectorat français.
+
+Cette même année, un nommé Buonfanti prétendit que, avec le docteur
+américain Van Flint, il avait atteint Kouka, venant de Tripoli, était
+allé à Say, avait remonté le Niger jusqu’à Tombouctou, était allé de là
+au Mossi et était arrivé à Lagos par le Dagomba et le Dahomey. Il
+raconta son voyage en 1884 à la Société de Géographie de Bruxelles,
+disant que, ses bagages lui ayant été volés, il avait perdu toutes ses
+notes. Les invraisemblances de son récit et l’identité de quelques
+passages exacts avec les passages correspondants de Barth ont fait
+suspecter fortement la véracité de Buonfanti, qui mourut au Congo en
+1887.
+
+Après notre installation sur le Niger et la création du poste de Bamako
+(1883), on songea à faire le lever du grand fleuve soudanais d’une façon
+sérieuse. En 1884, l’enseigne _Froger_ amena du Sénégal au Niger une
+canonnière démontable, le _Niger_, qu’il mit à flot en aval des rapides
+de Bamako et ancra à Koulikoro ; en 1885, le lieutenant de vaisseau
+_Davoust_ s’embarquait sur cette canonnière et explorait le fleuve
+jusqu’à Diafarabé. En 1887, le lieutenant de vaisseau _Caron_
+construisit à Bamako une nouvelle canonnière, le _Mage_ ; ne recevant
+pas de France la machine qui lui était destinée, il s’embarqua à
+Manambougou sur le _Niger_ et, escorté de deux chalands, le
+_Manambougou_ et le _Titi_, il poussa jusqu’à Mopti, alla visiter
+Tidiani à Bandiagara, continua son voyage malgré le mauvais vouloir
+manifeste du roi toucouleur et mouilla le 16 août 1887 à Kabara ;
+empêché d’entrer à Tombouctou par l’hostilité des Touareg, qui le
+prenaient pour l’allié de Tidiani, il fit machine en arrière et regagna
+Koulikoro.
+
+A la même époque, le lieutenant _Binger_ commençait la merveilleuse
+exploration qui l’a mis, avec Barth et Nachtigal, au premier rang des
+découvreurs de l’Afrique et lui a assuré, de façon incontestable, la
+première place parmi les explorateurs français du continent noir. Ayant
+traversé le Niger à Bamako le 1er juillet 1887, M. Binger, seul et sans
+escorte, visitait d’abord Ouolossébougou, Ténétou et Bougouni, parvenait
+sous les murs de Sikasso qu’il trouvait assiégé par Samori, demeurait
+quelque temps l’hôte du fameux conquérant, atteignait Tengréla,
+traversait le Folona et entrait le 20 février 1888 à Kong, dont il
+révélait l’importance à l’Europe, tout en démontrant l’inexistence de la
+chaîne de montagnes de même nom, qui figurait alors sur toutes les
+cartes. Après un long et fructueux séjour à Kong, il visitait Bobo-
+Dioulasso, pénétrait au Mossi, était reçu à Ouagadougou[363] par le
+_nâba_ Sanom, revenait au Sud, traversait le Gourounsi et le Dagomba,
+visitait Salaga et Kintampo, atteignait Bondoukou et revenait fermer son
+itinéraire à Kong, le 5 janvier 1889 ; il y rencontrait Treich-Laplène,
+venu de Grand-Bassam par Bondoukou, et achevait son voyage en se rendant
+avec lui à nos comptoirs maritimes de la Côte d’Ivoire. Non seulement il
+avait reconnu le bassin supérieur de la Volta et la partie occidentale
+de la Boucle du Niger, jusqu’alors inconnue — si l’on excepte les
+renseignements recueillis presque à la même époque par Krause —, niais
+il rapportait une masse d’informations si abondantes et si précises et
+d’itinéraires par renseignements si exacts qu’aujourd’hui encore on
+trouve à s’instruire en lisant sa relation de voyage.
+
+Pendant que s’accomplissait l’exploration de M. Binger, en 1888-89, le
+lieutenant de vaisseau _Jayme_ reprenait les tentatives de
+reconnaissance du Niger et parvenait à Korioumé sur le _Mage_, sans
+pouvoir entrer à Tombouctou ni pousser son voyage en aval de ce point.
+
+Dans le bassin du Sénégal d’autre part, le capitaine _Oberdorff_
+explorait le Konkodougou et mourait à Tembé (1888), tandis que le
+lieutenant _Plat_ continuait la mission.
+
+En 1890 le docteur _Crozat_ visitait San et le Yatenga et entrait en
+relations, à Ouagadougou, avec le _nâba_ Bokari-Koutou[364].
+
+De fin décembre 1890 à août 1891, le capitaine _Monteil_, accompagné de
+l’adjudant Badaire, traversait de l’Ouest à l’Est la Boucle du Niger, de
+Ségou à Say, passant par San, Kinian, Sikasso, Bobo-Dioulasso, le
+Dafina, Koury, Yâko, puis, n’ayant pu pénétrer à Ouagadougou, par Dori,
+où il arrivait le 22 mai 1891, reliant ainsi les itinéraires de M.
+Binger à ceux de Barth ; il était le 19 août à Say, franchissait le
+Niger, gagnait le Tchad par Sokoto et parvenait à Tripoli avec son
+compagnon après des fatigues excessives.
+
+En 1891-92, le lieutenant _Marchand_, qui avait été nommé résident
+auprès de Tièba, roi de Sikasso, explora les cercles actuels de Sikasso
+et de Bougouni, ainsi que le Nord de la Côte d’Ivoire.
+
+En 1894, la majeure partie de ce qui constitue aujourd’hui le Haut-
+Sénégal-Niger était explorée, et les reconnaissances qui furent
+effectuées à partir de cette date appartiennent plutôt au domaine de la
+conquête et de l’occupation. Cependant, il convient encore de signaler
+l’exploration du Sud-Est de la Boucle du Niger, qui fut faite ou
+complétée en 1894 par le mulâtre anglais _Fergusson_[365], lequel visita
+Bitou, Tenkodogo et Ouagadougou, et, en 1895-96, par les lieutenants
+_Baud_ et _Vergoz_ (région de Say), le commandant _Decœur_ (région de
+Fada-n-Gourma), la mission allemande du docteur _Grüner_ et du
+lieutenant _Von Carnap_ (Fada-n-Gourma, Tenkodogo et Koupéla), et le
+capitaine _Toutée_, qui remonta le Niger de Boussa à Farka (entre
+Tillabéry et Dounzou). En 1895 également, les lieutenants Baud et
+Vermeersch, venant du Dahomey par Gambaga et Oua, arrivaient à Bouna
+(Côte d’Ivoire) et l’administrateur _Alby_, venu aussi du Dahomey par
+Sansanné-Mango, poussait jusqu’à Ouagadougou, sans d’ailleurs obtenir
+l’accès de la ville, tandis que le capitaine _Destenave_, alors résident
+à Bandiagara, faisait de nombreuses reconnaissances en pays mossi.
+
+L’année suivante (1896), l’exploration du Niger était achevée depuis
+Tombouctou jusqu’au golfe de Guinée par le lieutenant de vaisseau
+_Hourst_, accompagné de l’enseigne Baudry, du lieutenant Bluzet, du
+docteur Taburet et du Père Hacquard. Ayant quitté Kabara sur le chaland
+_Jules-Davoust_, cette mission atteignait Say le 7 avril 1896 et en
+repartait le 15 septembre pour arriver quelque temps après à
+l’embouchure du Niger.
+
+En 1899, la science comptait encore un martyr en la personne du géologue
+_Lejeal_, assassiné par les Touareg tandis qu’il explorait les falaises
+de Hombori.
+
+Pour terminer cette revue d’ailleurs trop incomplète de l’exploration du
+Haut-Sénégal-Niger, il convient encore de citer les voyages de MM.
+_E.-F. Gautier_ et _R. Chudeau_ qui, en 1904-05, firent faire un pas
+décisif à la connaissance du Sahara soudanais, et celui du lieutenant
+_Desplagnes_ qui, en 1905-06, parcourut et leva de façon précise la
+région lacustre située au Sud de Tombouctou et le pays montagneux des
+Tombo.
+
+Bien d’autres voyages auraient mérité de trouver place dans ce chapitre
+et bien d’autres noms auraient dû y être mentionnés ; que l’on veuille
+bien m’excuser de les avoir négligés, non par dédain ni par oubli, mais
+parce que la liste complète de tous ceux qui ont contribué à la
+connaissance du Soudan Français formerait à elle seule un volume.
+
+[Illustration : Carte 19. — Les grandes explorations.]
+
+
+[Note 354 : Expédition de Julius Maternus dans l’Aïr entre 80 et 90
+après Jésus-Christ.]
+
+[Note 355 : Le premier voyage accompli par des Européens à l’embouchure
+du Sénégal date vraisemblablement de 1292 : il fut exécuté par des
+Italiens, les frères Vivaldi. Ce voyage fut suivi de quelques autres au
+XIVe siècle, faits par des Espagnols et des Normands. Les Portugais se
+montrèrent surtout à partir du XVe siècle.]
+
+[Note 356 : Comparez notamment ces deux curieux passages : « Les Noirs
+meinent une bonne vie, sont de fidele nature, faisans volontiers plaisir
+aux passans, et s’etudient de tout leur pouvoir à se donner tous les
+plaisirs de quoy ils se peuvent aviser à se resjouir en danses, et le
+plus souvent en banquets, convis et ebas de diverses sortes. Ils sont
+fort modestes, et ont en grand honneur et reverence les hommes doctes et
+religieux, ayans meilleur temps que tout le reste des autres peuples
+lesquels demeurent en Afrique. » (Edition Schefer, 1er vol., page 118).
+Et plus loin : « Ceux de la terre noire sont gens fort ruraux, sans
+raison, sans esprit ny pratique, n’estans aucunement experimentez en
+chose que ce soyt, et suivent la maniere de vivre des bestes brutes,
+sans loy, ny ordonnances. Entre eux y a une infinité de putains, et par
+conséquent de cornars, et sont bien habiles ceux qui en peuvent echaper,
+sinon aucuns de ceux qui sont aux grandes cités ayans meilleur jugement
+et sens naturel que les autres. » (_Ibid._, page 121).]
+
+[Note 357 : Vers la fin de la première moitié du XVIIe siècle (1640 à
+1650), Sa’di, l’auteur du _Tarikh-es-Soudân_, fit plusieurs voyages de
+Tombouctou à Dienné et Sansanding et de Tombouctou à Gao, mais sa
+qualité de natif de Tombouctou empêche de le classer parmi les
+explorateurs européens et même maghrébins. C’est un peu plus tard, entre
+1660 et 1670, que se place le voyage que fit à Tombouctou, comme captif
+des Maures, un matelot français nommé Paul Imbert ; ce voyage, pour
+d’autres raisons, peut difficilement être rangé parmi les explorations
+du Soudan.]
+
+[Note 358 : On attribue souvent à tort à André Brue, sur la foi du Père
+Labat, le mérite de cette exploration : or André Brue ne fit aucunement
+partie de l’expédition du Félou. (Voir à ce sujet l’_Histoire du
+Sénégal_ du professeur Cultru).]
+
+[Note 359 : Selon d’autres témoignages, Park et ses compagnons
+n’auraient pas pénétré dans la ville de Tombouctou.]
+
+[Note 360 : On a souvent attribué la priorité de la découverte de
+Tombouctou à un matelot américain nommé Robert Adams, qui aurait atteint
+cette ville en 1810 et y aurait séjourné dix mois. Ce matelot, qui avait
+fait naufrage près du Cap Blanc et avait été capturé par les Maures avec
+ses compagnons, parvint ensuite à Tanger, y fut recueilli par le consul
+anglais et prétendit avoir été emmené à Tombouctou par son maître durant
+sa captivité et en être revenu par Taodéni et Fez. Son récit fut mis en
+doute par ses compagnons de naufrage et on s’accorde généralement à le
+considérer comme apocryphe. Fût-il véritable d’ailleurs, le voyage
+involontaire d’Adams serait à classer dans la même catégorie que celui
+du matelot français Paul Imbert, lequel du reste aurait
+incontestablement l’avantage de la priorité. A mon avis, ce serait
+plutôt à Mungo-Park que doit revenir l’honneur d’avoir, parmi les
+voyageurs européens, atteint le premier Tombouctou, bien que Lenz
+affirme, d’après les dires des indigènes, que Park aurait passé en vue
+de Kabara sans s’y arrêter et ne serait pas entré à Tombouctou.]
+
+[Note 361 : Je n’ai pas mentionné les belles explorations de Denham,
+Oudney, Clapperton et Lander (1823-30), qui n’intéressent
+qu’indirectement les pays dont j’ai à m’occuper ici.]
+
+[Note 362 : En 1859, un juif d’Akka (Maroc) nommé Mardochée se rendit à
+Tombouctou en passant par Araouâne et renouvela plusieurs fois ce voyage
+durant les années suivantes.]
+
+[Note 363 : Ouagadougou avait été visité déjà en 1886 par le voyageur
+allemand _G. A. Krause_, qui, venant du golfe de Guinée, s’était avancé
+jusqu’à San, Dienné et Bandiagara, voyageant seul et portant lui-même
+son léger bagage. Arrivé à Douentza, sur la route de Tombouctou, il
+revint au Mossi, traversa le Gourounsi, passa par Sati et arriva à
+Kintampo en 1888. Il convient de rendre justice à cet explorateur
+modeste qui, le premier, acquit une idée à peu près exacte du cours de
+la Volta. En 1887, le lieutenant allemand Von François s’était avancé
+par Salaga jusqu’au Sud du Mossi, à Sourma, sans pouvoir y pénétrer.]
+
+[Note 364 : Deux ans plus tard, le docteur Crozat accompagnait à Kong la
+mission du capitaine Binger, du lieutenant Braulot et de M. Monnier,
+puis, cherchant à gagner Sikasso, mourait de maladie à Tengréla, où se
+trouve son tombeau.]
+
+[Note 365 : Fergusson dressa d’excellentes cartes de la partie nord de
+la Gold-Coast et des régions voisines ; il fut tué en 1897 près de
+Dokita (cercle actuel de Gaoua) au cours de la défaite d’un détachement
+anglais par Sarankièni-Mori.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XV
+
+ =L’occupation française=
+
+
+ =I. — Les débuts de l’occupation du haut Sénégal= (1698-1854).
+
+
+C’est à la fin du XVIIe siècle qu’il fut procédé à l’installation du
+premier poste permanent sur la partie du haut Sénégal qui relève
+aujourd’hui de la colonie du Haut-Sénégal-Niger.
+
+Depuis le XIVe siècle, des navigateurs français étaient en relations
+avec les indigènes de la côte, mais ce n’est qu’à partir du milieu du
+XVIe siècle que nous possédons des renseignements sur ces voyages, qui
+avaient surtout pour but les îles du Cap Vert. Le premier navire
+français ayant abordé à l’embouchure du Sénégal et dont le nom nous ait
+été conservé est la _Gallaire_, qui mouilla en 1558 vers l’emplacement
+où s’élève aujourd’hui Saint-Louis. Ce vaisseau venait de Dieppe et, à
+partir de cette époque, durant une trentaine d’années, des Dieppois
+remontèrent le fleuve dans des barques, échangeant des produits avec les
+riverains, sans dépasser vraisemblablement Podor. En 1588, la reine
+Elisabeth donna à des marchands anglais, pour une période de dix ans, le
+privilège de trafiquer sur le Sénégal, mais, après cette période, les
+Normands recommencèrent leurs voyages.
+
+En 1626, des armateurs de Dieppe et de Rouen formèrent une compagnie
+privée pour l’exploitation du Sénégal et de la Gambie ; ce fut la
+première tentative régulièrement organisée de l’implantation française
+au Sénégal ; en 1633, cette compagnie obtenait de Richelieu un privilège
+et, cinq ans après, en 1638, le capitaine dieppois Thomas Lambert et le
+gentilhomme Jeannequin de Rochefort construisaient à la pointe de
+Bieurt, sur les bords du fleuve et à trois lieues de son embouchure, le
+premier établissement français, passant des traités d’amitié avec les
+rois du Cayor et du Oualo et remontant le Sénégal jusqu’à 280 kilomètres
+de la pointe de Bieurt. Le poste construit par Lambert ayant été enlevé
+par un raz-de-marée, le commis Louis Caullier, qui gérait les affaires
+de la Compagnie du Cap Vert et du Sénégal — laquelle venait de remplacer
+la compagnie normande —, en construisit un autre en 1658 ; le nouvel
+établissement fut également détruit par l’action de la mer et la
+Compagnie du Cap Vert, en 1659, transporta le siége de ses opérations
+dans l’île de Ndar et y construisit un fort qui fut la première maison
+de la ville de Saint-Louis.
+
+En 1664, la Compagnie du Cap Vert était expropriée par Colbert au profit
+de la Compagnie des Indes Occidentales ; cette dernière fut mise à son
+tour en liquidation en 1672 et l’établissement du Sénégal fut vendu en
+1673 aux sieurs Egrot, secrétaire du roi, François et Raguenet,
+bourgeois de Paris, qui formèrent une société nouvelle sous le nom de
+Compagnie du Sénégal. Cette société fut, en 1681, remplacée par une
+autre qui conserva le même nom. En 1693, les Anglais installés à la
+Gambie s’emparaient de nos comptoirs du Sénégal et en étaient chassés la
+même année par le capitaine Bernard, commandant le vaisseau le _Léger_.
+En 1696, une troisième Compagnie du Sénégal se formait et envoyait en
+Afrique, comme directeur, André Brue ; celui-ci fit enfin procéder à
+l’occupation du haut fleuve, qui avait été reconnu jusqu’aux environs de
+Médine par Bazy (1687) et La Courbe (1690).
+
+Ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, c’est à la fin de
+l’année 1698 que, sous la direction de Brue, fut fondé sur la rive
+gauche du fleuve, à côté du village de Makhana, c’est-à-dire à quelque
+distance en amont de l’embouchure de la Falémé et en aval d’Ambidédi, le
+premier poste français du Soudan : on lui donna le nom de fort _Saint-
+Joseph_ et le commandement en fut confié au moine augustin
+_Apollinaire_ ; une convention avait été passée à cet effet entre André
+Brue et Boukari, roi du Galam. Le poste ne fut achevé d’ailleurs qu’en
+1700 et il fut emporté dès l’année suivante par la crue du fleuve ; Brue
+le fit reconstruire aussitôt (1701), dans les mêmes parages mais sur un
+point plus élevé. Mais, en 1702, alors que Brue, retourné en France,
+était remplacé par Lemaître comme directeur de la compagnie en Afrique,
+les Mandingues du Bambouk, armés de flèches empoisonnées, investirent le
+nouveau fort et l’attaquèrent avec une telle impétuosité que les
+employés de la compagnie durent se sauver en pirogue à la faveur de la
+nuit ; le lendemain, les Mandingues envahissaient le poste, le mettaient
+au pillage et s’en allaient après l’avoir incendié.
+
+Les relations avec le Galam furent reprises en 1706 par La Courbe, qui
+avait remplacé Lemaître. En 1709 se constituait une quatrième Compagnie
+du Sénégal, la première qui fut composée uniquement de commerçants et la
+seule qui fit de bonnes affaires ; les associés étaient tous des
+Rouennais : Mustellier, veuve Cardin, veuve Morin et ses fils, François
+et Charles Planterose. Mustellier se rendit en personne au Sénégal, prit
+la direction des affaires et conserva La Courbe en lui donnant les
+fonctions d’inspecteur ; ce Mustellier mourut en 1711 près de Bakel, à
+Touabo. La nouvelle compagnie avait décidé de rétablir le comptoir du
+Galam : en 1710 La Courbe avait voulu bâtir un poste dans l’île de
+Cagnou, près de Médine, mais l’hostilité des Khassonkè l’obligea à
+renoncer à ses projets ; au cours du voyage qui précéda sa mort,
+Mustellier avait fait choix d’un emplacement sis sur une colline, près
+de Médine ; sa maladie l’ayant empêché de donner suite à ses intentions,
+Richebourg, qui le remplaça, en tint pour la région choisie par Brue
+quatorze ans auparavant et fit commencer en 1712 l’érection d’un fort
+près de Dramané, entre Makhana et Tamboukané, à quelques kilomètres de
+l’ancien fort Saint-Joseph. Le nouvel établissement fut baptisé du même
+nom que l’ancien. Richebourg se noya l’année suivante dans la barre du
+Sénégal et fut remplacé par André Brue, dont la compagnie rouennaise
+avait tenu à utiliser la compétence. Ce dernier fit achever en 1714 le
+nouveau fort Saint-Joseph, et en fit construire un autre, appelé fort
+_Saint-Pierre_, par le commis Corniet à Kaïnoura, sur la rive droite de
+la basse Falémé, entre Naye et Sénoudébou, de façon à tenir en respect
+les Mandingues du Bambouk et à faciliter l’exploration de ce pays, dont
+les mines d’or avaient depuis longtemps attiré l’attention de la
+compagnie.
+
+En 1718, les membres de la quatrième Compagnie du Sénégal, ayant fait
+fortune, vendirent leurs établissements à la Compagnie des Indes, qui
+conserva provisoirement André Brue comme directeur en Afrique. L’année
+suivante, Brue, revenant au projet de La Courbe, voulut faire occuper
+l’île de Cagnou — appelée successivement « île Pontchartrain » et « île
+d’Orléans » — mais son projet ne reçut aucun commencement d’exécution.
+Quelques années plus tard (1723), sur l’ordre de Du Bellay, qui avait
+remplacé Brue au Sénégal, un agent nommé _Levens_ fonda deux comptoirs
+en plein territoire du Bambouk : l’un était situé à Farabana, à l’Est de
+la Falémé, et l’autre — achevé seulement en 1724 — à Samarina, près des
+mines du Tambaoura. Ce même Levens cependant ne paraissait pas très
+confiant dans l’avenir de l’exploitation aurifère du Bambouk, estimant
+que les frais dépasseraient les profits. De fait, l’exploration
+méthodique des richesses minières de ce pays, commencée en 1715 par
+Compagnon et poursuivie, de 1730 à 1756, par divers voyageurs, ne fut
+suivie d’aucune exploitation sérieuse. Quant aux postes de Farabana et
+de Samarina, ils avaient été évacués dès 1732, à la suite de
+l’assassinat du minéralogiste Pelays.
+
+Tous nos établissements du haut fleuve, y compris les forts Saint-Joseph
+et Saint-Pierre, furent évacués en 1759, au moment de la guerre entre la
+France et l’Angleterre. Les Anglais se rendirent maîtres de l’embouchure
+du Sénégal, mais ne s’occupèrent aucunement du Galam ni du Bambouk. A la
+suite de la paix de Paris, la Compagnie des Indes ne réoccupa que l’île
+de Gorée ; elle entra d’ailleurs en liquidation en 1767 et, la même
+année, le roi de France prenait possession de Gorée et de la péninsule
+du Cap Vert, tandis que Saint-Louis et le Sénégal demeuraient anglais.
+Enfin, en 1779, l’expédition du marquis de Vaudreuil et du duc de Lauzun
+enlevait Saint-Louis aux Anglais, et le bassin du Sénégal devenait une
+colonie française qui eut, à partir de cette époque, des gouverneurs
+nommés par le roi[366].
+
+Dumontet, premier gouverneur du Sénégal, fit reconstruire en 1780 le
+fort Saint-Joseph par Gauthier de Chevigny, choisissant cette fois un
+emplacement plus voisin de l’embouchure de la Falémé, emplacement situé
+entre Gousséla et Makhana, sur la rive gauche du Sénégal, et que les
+Soninké du pays appelèrent _Toubaboukané_, c’est-à-dire « escale des
+Européens ». Il avait également l’intention d’établir des postes sur la
+rive gauche de la Falémé, à Sénoudébou et à Dentilia (près de
+Sansanding), mais il ne donna pas suite à ce projet. Dès 1782
+d’ailleurs, le fort Saint-Joseph de Toubaboukané fut à peu près
+abandonné et tomba en ruines. Il fut réédifié en 1786 par Rubault, sous
+le gouvernement du chevalier de Boufflers, et abandonné de nouveau
+l’année suivante, après l’assassinat de Rubault.
+
+Au moment de la chûte de la monarchie, nous ne possédions donc plus
+aucun établissement au Soudan. Après plusieurs alternatives d’occupation
+française et anglaise du bas Sénégal, notre colonie nous fut rendue en
+1814 par le traité de Paris et elle fut réoccupée le 25 janvier 1817.
+
+En 1818, le baron Portal, alors ministre des Colonies, dressa un plan
+méthodique d’occupation du haut Sénégal, mais des difficultés de divers
+ordres — difficultés financières entre autres, ainsi que le naufrage
+d’une partie de l’expédition avec la _Méduse_ — empêchèrent alors la
+réalisation de ce plan. Cependant, en 1819, le capitaine de frégate de
+Meslay avait remonté le fleuve jusqu’à Bakel et y avait fondé un poste,
+mais son rapport concluait à l’inutilité des sacrifices qu’exigerait une
+occupation permanente du haut pays.
+
+Pourtant les relations avec le Galam et le Khasso se trouvèrent renouées
+du fait de notre installation à Bakel ; en 1820, le capitaine de frégate
+Leblanc poussait jusqu’en amont de l’embouchure de la Falémé et, en
+1824, des négociants de Saint-Louis fondaient la _Société de Galam_, qui
+dura jusqu’en 1840 ; en 1825, cette société établissait un comptoir à
+Makhana (fort _Saint-Charles_), un dépôt à Sansanding (sur la Falémé) et
+envoyait un bateau stationner devant Médine. Ces diverses stations
+furent abandonnées successivement : il n’en demeurait plus trace en 1841
+et Bakel était alors le poste le plus avancé sur le haut fleuve.
+
+En 1844, le gouverneur _Bouet-Willaumez_ traçait un remarquable
+programme de pénétration du Soudan ; mais il ne parvint pas à le faire
+adopter par la métropole et l’exécution n’en devait être commencée que
+dix ans plus tard par _Faidherbe_. Ce dernier, après s’être distingué à
+Podor comme capitaine du génie sous le gouvernement du commandant
+Protet, était promu en 1854 au grade de chef de bataillon, à l’âge de 36
+ans, et appelé la même année au gouvernement du Sénégal, sur la demande
+des habitants de la colonie.
+
+Avec lui va cesser la période de tâtonnements qui durait depuis plus de
+cent cinquante ans et c’est en réalité sous sa direction énergique et
+prévoyante que va commencer la nouvelle phase, celle de la conquête et
+de la véritable occupation du haut bassin du Sénégal.
+
+
+ =II. — La marche au Niger= (1854-1880).
+
+
+Cette nouvelle phase correspond à la période durant laquelle les
+gouverneurs du Sénégal s’occupèrent directement des affaires du pays que
+l’on appelait alors tantôt le « Haut-Fleuve » et tantôt le « Soudan ».
+Voici la liste de ces gouverneurs, titulaires ou intérimaires, dont les
+noms resteront attachés à la conquête du haut Sénégal : Faidherbe
+(1854-61), Jauréguiberry (1861-63), Faidherbe (1863-65), Pinet-Laprade
+(1865-69), Valière (1869-76) et Brière de l’Isle (1876-81).
+
+Dès 1855, _Faidherbe_ concluait un traité d’amitié avec le roi du
+Khasso, occupait _Médine_, résidence de ce prince, au terminus extrême
+de la navigation sur le Sénégal, et y construisait une forteresse dont
+les restes sont encore visibles aujourd’hui. C’est le 12 septembre 1855
+qu’une colonne, commandée par le gouverneur en personne assisté du
+lieutenant de vaisseau Desmarais, débarquait à Kayes ; le lendemain,
+Faidherbe arrivait à Médine, que les bandes d’El-hadj-Omar venaient
+d’évacuer, et y était reçu avec de grandes démonstrations d’amitié par
+Kinnti-Sambala, roi du Khasso. Le 22 septembre, le gouverneur visitait
+les chûtes du Félou et il repartait le 6 octobre pour Saint-Louis[367],
+laissant le fort de Médine à peu près achevé : on avait travaillé avec
+une activité fébrile et la construction du blockhaus coûta la vie à un
+grand nombre de sapeurs européens, terrassés par la fatigue et la
+maladie. On n’en était pas encore arrivé, en effet, à n’employer que les
+indigènes pour les gros travaux et ce n’est qu’après une série de
+cruelles expériences que la main-d’œuvre européenne devait être
+abandonnée sous ces climats débilitants et meurtriers.
+
+Nous avons vu que, deux ans après la construction du poste, en 1857, El-
+hadj-Omar vint mettre le siège devant Médine. La place était alors
+commandée par un mulâtre de Saint-Louis, _Paul Holle_, assisté de sept
+Européens (le sergent Desplats, les soldats d’infanterie de marine
+Sacrais, Marter, Chevant et Gravanti, et les artilleurs Deshayes et
+Marot), de 22 tirailleurs sénégalais[368] et de 34 « laptots » ou
+matelots indigènes. Le 20 avril 1857, El-hadj donna l’assaut : ses
+hommes se servaient d’échelles en bambou qu’ils appliquaient contre
+l’enceinte du village khassonkè et contre les murailles du fort lui-
+même ; ils ne reculèrent qu’après des efforts opiniâtres et renouvelés
+de la part des assiégés et en laissant plus de 300 cadavres au pied des
+murs ; de notre côté, nous n’avions perdu que six hommes. Après
+plusieurs jours durant lesquels on échangea de part et d’autre des coups
+de feu sans grand résultat, le 11 mai dans la nuit, 200 Toucouleurs se
+rendirent maîtres de l’îlot situé en face de Médine. Au matin, le
+sergent Desplats, s’embarquant avec onze tirailleurs dans un canot
+recouvert de peaux de bœufs, tourna l’îlot et en chassa les
+Toucouleurs ; ceux-ci perdirent une centaine d’hommes, tués par les feux
+croisés du fort, du village khassonkè et du canot. Dans la nuit du 4
+juin, un contingent ennemi, venu de la rive droite pour renforcer les
+troupes d’El-hadj, tenta en vain l’assaut du fort.
+
+Cependant la garnison et les quelques six mille indigènes enfermés dans
+le village de Kinnti-Sambala commençaient à souffrir de la famine.
+Girardot, qui commandait un poste créé récemment à Sénoudébou, sur la
+rive occidentale de la Falémé, partit avec quelques volontaires noirs
+pour tâcher de débloquer Médine ; abandonné de ses volontaires à
+Diakandapé, un peu en aval de Kayes, il ne put qu’envoyer aux assiégés
+cinq hommes portant chacun dix paquets de cartouches et dont deux
+seulement arrivèrent à Médine.
+
+Paul Holle avait convenu avec Desplats de faire sauter le fort avec ses
+défenseurs au cas où l’ennemi parviendrait à s’en rendre maître, et il
+conservait dans ce but, dissimulée dans un réduit, une petite provision
+de poudre dont le sergent et lui-même étaient seuls à connaître
+l’existence ; les Khassonkè venaient continuellement réclamer des
+munitions et Paul Holle, ne voulant pas avouer qu’il n’en avait plus de
+disponibles, afin de ne pas détacher de lui ses alliés, usait de
+subterfuges pour éluder leurs demandes. Le 15 juillet, les Toucouleurs
+avaient établi leurs travaux d’approche à 25 mètres du fort, et il ne
+restait plus aux assiégés que deux cartouches par homme et deux
+gargousses pour chacune des quatre pièces d’artillerie. La situation
+semblait désespérée, car les eaux du Sénégal étaient basses et il
+paraissait impossible que des secours pussent arriver de Saint-Louis en
+temps utile.
+
+Non loin de Médine se trouvait bien un aviso, le _Guet-N’dar_, ayant à
+son bord l’enseigne des Essarts, deux sous-officiers européens et 25
+laptots, mais cet aviso était lui-même dans une situation extrêmement
+critique. Vers la fin de l’année précédente, au début de la baisse des
+eaux, il s’était échoué à Diakandapé, entre Tamboukané et Kayes, et des
+Essarts attendait tranquillement la crue pour se dégager lorsque lui
+parvint la nouvelle du siège de Médine ; alors, dès les premières
+pluies, en juin, il avait essayé de remettre son bateau à flot pour se
+porter au secours des assiégés, mais l’aviso était venu s’enferrer sur
+les roches de Sontoukoulé, à hauteur de Kayes ; depuis un mois, à demi
+englouti, le _Guet-N’dar_ tenait pourtant en respect les Toucouleurs,
+mais son commandant était réduit à l’impuissance. Frappé d’un accès
+pernicieux, des Essarts mourut au moment même où Faidherbe arrivait à
+son secours, le 16 juillet 1857.
+
+Le gouverneur en effet, profitant d’une hausse du niveau des eaux dans
+le bas fleuve, avait réussi à remonter jusqu’à Kayes sur le _Podor_,
+avec 80 soldats européens et 140 tirailleurs sénégalais. La crue,
+attendue depuis si longtemps, se produisit subitement et, le 18 juillet
+au matin, le _Basilic_, venant de Matam avec un renfort de 20 Européens
+et de 100 Noirs, parvenait à franchir les rapides de Sontoukoulé et
+venait mouiller à trois kilomètres de Médine.
+
+Faidherbe concentre aussitôt tout son monde en ce point. S’apercevant
+que les « kippes », ces énormes rochers entre lesquels le Sénégal se
+fraie un passage en face de Médine, étaient garnis de guerriers
+toucouleurs dont le feu plongeant interdisait l’accès du fort, il passe
+sur la rive droite avec sa troupe, enlève le « kippe » du Nord à l’arme
+blanche et, s’étant ainsi rendu maître d’une position éminemment
+favorable, il crible de balles le « kippe » du Sud, que l’ennemi ne
+tarde pas à évacuer. La colonne repasse alors le fleuve sur les canots
+du _Basilic_, refoulant les Toucouleurs vers Médine et les prenant entre
+son propre feu et celui de Paul Holle, venu à la rencontre de Faidherbe.
+L’armée d’El-hadj se débanda en désordre : Médine était sauvé, mais il
+était temps, car les assiégés mouraient littéralement de faim ; aussitôt
+que les Khassonkè du village indigène se furent rendu compte de leur
+délivrance, ils se ruèrent hors des murs pour dévorer de l’herbe et des
+racines. Ce siège, héroïquement soutenu par Paul Holle et ses
+compagnons, avait duré trois mois[369].
+
+Dès le lendemain de son entrée à Médine, le 19 juillet, Faidherbe
+brûlait le village de Kounda, situé un peu en amont et où les
+Toucouleurs s’étaient retranchés. Le 23, une bande de partisans d’El-
+hadj tenta de reprendre l’offensive, mais fut rapidement mise en
+déroute. Faidherbe put en toute tranquillité repartir pour Saint-Louis,
+où il arriva le 27 août. L’année suivante (1858), il faisait occuper
+Kéniéba, dans le Bambouk, et confiait l’exploitation des mines d’or au
+capitaine du génie Maritz, mais les pertes furent si grandes que l’on
+dut abandonner l’entreprise dès 1860.
+
+J’ai raconté au chapitre XI comment nous parvinmes à nous débarrasser
+définitivement d’El-hadj-Omar, au moins dans la région de Bakel et de
+Médine, par la prise de Guémou dans le Guidimaka en octobre 1859.
+L’année suivante, El-hadj nous faisait offrir, par son envoyé Tierno-
+Moussa, de traiter avec nous et de nous céder les pays situés entre la
+Falémé et le Bafing, comprenant la rive gauche du Sénégal de Médine à
+Bafoulabé, ainsi que le Guidimaka ; El-hadj entendait par contre se
+réserver le Diomboko, le Kaarta, le Fouladougou, le Bélédougou, le
+Manding et toutes les contrées au Nord et à l’Est de ces pays. C’est
+pour répondre à ces propositions qu’en revenant au Sénégal, en 1863,
+Faidherbe envoya à Ségou Mage et Quintin[370]. Nous avons vu au chapitre
+précédent que ces derniers n’avaient pu entrer en relations avec El-
+hadj, mort d’ailleurs au Massina durant leur séjour à Ségou, et qu’ils
+étaient revenus à Saint-Louis en 1866 sans avoir obtenu aucun résultat
+au point de vue politique, mais en rapportant des cartes et des
+renseignements que l’on devait mettre à profit pour pousser en avant
+l’occupation.
+
+La marche vers l’Est ne fut d’ailleurs reprise avec vigueur que dix ans
+plus tard, sous le gouvernement de _Brière de l’Isle_, qui arriva au
+Sénégal en 1876. En 1878, il faisait enlever par la colonne _Reybaud_ la
+position de _Saboussiré_, que les Toucouleurs occupaient encore, à 16
+kilomètres en amont de Médine, annexait le Logo et le Natiaga, faisait
+fonder en 1879 le poste de _Bafoulabé_ et parvenait à faire demander au
+Parlement les crédits nécessaires à la construction d’un chemin de fer
+de Médine à Bafoulabé, amorce d’une ligne destinée à relier le Sénégal
+au Niger ; les crédits étaient votés le 13 novembre 1880, à la requête
+de l’amiral Cloué, alors ministre de la Marine et des Colonies.
+
+La même année (1880), le gouverneur Brière de l’Isle envoyait le
+capitaine _Galliéni_ vers Ségou, dans le but d’obtenir d’Ahmadou un
+traité reconnaissant notre protectorat ; la mission Galliéni, en
+s’acheminant de Kita vers Bamako, fut attaquée à _Dio_, au Sud de Daba,
+par deux mille Banmana que commandait le chef de ce dernier village,
+lequel pensait servir les intérêts de son peuple en empêchant les
+Français de faire d’Ahmadou leur allié : l’attaque fut d’ailleurs
+repoussée, mais le capitaine Galliéni comprit que l’état d’esprit des
+Banmana ne lui permettrait pas de fonder à ce moment un poste à Bamako,
+comme il en avait eu l’intention, et, passant au Sud de cette ville, il
+franchit le Niger à Touréla et poursuivit sa marche jusqu’à Nango, à une
+quarantaine de kilomètres de Ségou. Là, il reçut d’Ahmadou l’ordre de ne
+pas s’avancer plus loin ; il fit porter alors au roi de Ségou le traité
+qu’il était chargé de lui faire signer, mais Ahmadou conserva ce
+document sous prétexte de l’étudier et dix mois se passèrent en
+pourparlers qui paraissaient sans issue, la mission se trouvant dans une
+sorte de demi-captivité qui rappelait celle de Mage.
+
+Cependant le lieutenant-colonel _Borgnis-Desbordes_, nommé commandant du
+Haut-Sénégal en 1880, fondait un poste à _Kita_ le 27 février 1881 et
+Ahmadou, impressionné par la nouvelle de ce pas en avant, se décidait,
+le 10 mars suivant, à retourner au capitaine Galliéni, après l’avoir
+revêtu de son sceau, le traité qu’il détenait depuis si longtemps ; mais
+le texte arabe du document, rédigé sous la dictée d’Ahmadou, ne
+correspondait pas au texte français et ne comportait qu’une simple
+autorisation de commercer accordée aux Européens : aussi le traité ne
+put-il pas être appliqué.
+
+
+ =III. — La grande conquête= (1880-99).
+
+
+A partir de 1880, le commandement des territoires du Soudan fut confié à
+un officier supérieur relevant du gouverneur du Sénégal et ce dernier
+n’intervint plus directement dans les affaires du « Haut-Fleuve ». En
+fait, la fondation du poste de _Kita_, que j’ai signalée à l’instant,
+appartient à cette nouvelle période de l’histoire politique et militaire
+du Soudan Français. Les gouverneurs du Sénégal, durant cette période,
+furent, après Brière de l’Isle, d’abord Lanneau (1881), puis Canard
+(1881-82), ensuite Vallon (1882) ; à ce dernier succédèrent des
+gouverneurs civils : Servatius (1882-83), Bourdiaux (1883-84), Seignac-
+Lesseps (1884-86), Genouille (1886-88), Clément-Thomas (1888-90) et
+enfin M. de Lamothe (1890-95), après lequel se place le premier
+gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, M. Chaudié
+(1895-1900).
+
+Quant au commandement supérieur du Haut-Fleuve — appelé commandement
+supérieur du Soudan Français à partir du 6 septembre 1890 —, il fut
+successivement confié à ces grands acteurs de l’épopée soudanaise qui
+ont nom Borgnis-Desbordes (1880-83), Boylève (1883-84), Combes
+(1884-85), Frey (1885-86), Galliéni (1886-88), Archinard (1888-91) et
+Humbert (1891-92). A partir de 1892, le titre de « commandant
+supérieur » fut changé en celui de gouverneur et le Soudan Français,
+érigé en colonie autonome, releva directement de la métropole de 1892 à
+1895 : le général Archinard fut le premier gouverneur du Soudan
+(1892-93) ; puis, après deux intérims remplis successivement par les
+colonels Combes et Bonnier en 1893, M. Grodet reçut la direction de la
+colonie de 1893 à 1895.
+
+Avec l’institution du Gouvernement Général (décret du 16 juin 1895), le
+gouverneur du Soudan Français n’eut plus que le titre de lieutenant-
+gouverneur et fut placé sous la haute direction du gouverneur général :
+ce fut le colonel de Trentinian qu’on appela à ce poste en 1895 ;
+remplacé momentanément en 1898 par le colonel Audéoud, il revint au
+Soudan comme général la même année et quitta la colonie en 1899, en en
+laissant pour quelques mois le commandement au colonel Vimard. On
+procéda ensuite à une réorganisation du Gouvernement Général de
+l’Afrique Occidentale Française, ainsi que nous le verrons plus loin.
+
+J’ai dû me borner à tracer, de cette période héroïque que j’appelle « la
+grande conquête », un résumé succinct et déplorablement sec ; pour les
+détails, je renvoie le lecteur aux chapitres précédents concernant les
+empires d’El-hadj-Omar et de Samori et l’histoire des Etats secondaires,
+ainsi qu’au beau livre publié récemment par MM. Terrier et Mourey.
+
+Le 9 janvier 1881, le colonel _Borgnis-Desbordes_ quitte Médine à la
+tête d’une colonne et occupe _Kita_, où il crée un poste le 27 février.
+Puis il transfère la capitale du Soudan de Médine à _Kayes_, la
+navigation entre Kayes et Médine étant rendue impossible par les rochers
+la majeure partie de l’année.
+
+Nous avons vu au chapitre XII qu’un nouvel adversaire venait à ce moment
+de se dresser contre nous en la personne de Samori, qui était en train
+de conquérir le Manding. Le lieutenant indigène Alakamessa est envoyé
+auprès de lui, au Ouassoulou, mais ne peut rien en obtenir. Sans hésiter
+davantage, Borgnis-Desbordes franchit le Niger près de Siguiri au début
+de 1882, dégage Kéniéra que Samori assiégeait et revient à Kita, harcelé
+par les bandes du conquérant. En novembre 1882, il s’empare de
+Mourgoula, triomphe en janvier 1883 de la résistance du chef de Daba et
+installe un poste à _Bamako_ le 1er février suivant ; nous avons vu plus
+haut quelles luttes il lui fallut soutenir aux portes mêmes du nouveau
+poste pour y maintenir notre autorité contre les attaques de Fabou,
+frère de Samori ; enfin, après plusieurs combats sanglants, Fabou était
+mis en déroute par Borgnis-Desbordes et le capitaine Piétri et repassait
+sur la rive droite du Niger à Bankoumana, à 60 kilomètres en amont de
+Bamako (avril 1883).
+
+Durant la campagne de 1883-84, le colonel _Boylève_ travaille à
+maintenir Samori en arrière de notre ligne de ravitaillement. Après lui,
+le commandant _Combes_ (1884-85) dégage les abords de Bamako et le
+Manding et installe des postes provisoires à Koundou (Fouladougou) et à
+Niagassola (Birgo). J’ai dit plus haut comment ce dernier poste avait
+été attaqué par l’armée de Samori, comment le capitaine Louvel avait été
+bloqué dans Nafadié et comment une intervention rapide du commandant
+Combes avait sauvé la situation (juin 1885).
+
+En 1885-86, le colonel _Frey_ doit de nouveau dégager Niagassola, après
+quoi il inflige à Samori, du 17 au 18 janvier 1886, une défaite telle
+que l’_almami_ implore la paix, signe le traité que lui présente la
+mission Péroz et remet à cette mission, comme otage, son fils Karamoko.
+Le traité n’ayant pas été ratifié en France, un autre est présenté en
+1887 par le capitaine Péroz à la signature de Samori, qui acquiesce le
+25 mars aux conditions imposées par le gouvernement français.
+
+Cependant, tranquillisé momentanément du côté de Samori, le colonel
+_Galliéni_ se tourne du côté d’Ahmadou, auquel il fait accepter un
+traité de protectorat le 12 mai 1887, au moment où le prince toucouleur
+venait de s’emparer de Gouri, chef-lieu du Diafounou. Ce traité ne fut
+d’ailleurs accepté par Ahmadou que dans le but d’éviter une attaque à
+laquelle il n’était pas alors en mesure de répondre, et il demeura en
+fait lettre morte. La même année, le lieutenant Reichemberg avait obtenu
+un traité de Garan Sissoko, dernier représentant des rois du Bambouk, et
+le Kaméra, qui s’était révolté en 1886 à la voix de Mamadou Lamine, fit
+sa soumission.
+
+Le colonel _Archinard_, en arrivant au Soudan en 1888, sentit la
+nécessité d’en finir avec Ahmadou et les autres princes qui régnaient
+sur les provinces conquises par El-hadj-Omar. Aguibou, qui résidait
+alors à Dinguiray, s’était avancé jusqu’à Koundian, dans le Bambouk ; le
+colonel Archinard dégage Koundian en 1889, établit un poste à Kouroussa
+et rejette sur le Milo Aguibou, qui ne tarde pas à se soumettre, tandis
+que le capitaine Quiquandon asseyait notre autorité dans le Konkodougou.
+Puis, après avoir refoulé les Toucouleurs hors du Kaarta, il achève la
+conquête du Fouladougou et du Bélédougou et fait occuper Niamina par le
+lieutenant Morin. Le 6 avril 1890, à la tête d’une colonne qui, pour la
+première fois, était presque exclusivement composée de troupes
+indigènes, il arrive en face de _Ségou_, traverse le Niger sur des
+pirogues amenées de Bamako par l’enseigne Hourst, et entre à Ségou, que
+Madani évacue sans résistance ; il y installe le 11 avril comme roi Mari
+Diara, l’héritier des derniers empereurs banmana de Ségou, en plaçant
+auprès de lui, pour le protéger et le surveiller en même temps, le
+capitaine Underberg. Puis, se portant vers le Sahel, il s’empare de
+_Ouossébougou_ le 26 avril, malgré une vigoureuse résistance de la part
+de Bandiougou Diara, chef de la garnison ennemie, qui se fait sauter
+dans son réduit après nous avoir tué un grand nombre d’hommes : le
+capitaine Mangin était parmi les morts.
+
+Les bandes d’Ahmadou, après la prise de Ouossébougou, se rejettent sur
+notre ligne de postes et attaquent _Talari_, _Mahina_ et _Bafoulabé_,
+s’avançant même jusqu’à proximité de Kayes et de Bakel. Elles sont
+repoussées[371] et, le 16 juin, le colonel Archinard prend _Koniakari_
+et y installe le lieutenant Valentin ; ce dernier, attaqué par les
+Toucouleurs, les refoule vers le Nord. Une fois les pluies finies, vers
+la fin de 1890, le colonel prépare sa marche sur Nioro, après avoir
+installé le commandant Ruault à Koniakari avec du canon et envoyé le
+lieutenant Marchand attaquer l’Est de Nioro avec l’aide d’auxiliaires
+banmana.
+
+Le 10 décembre 1890, les Toucouleurs viennent razzier Oualia, près de
+Koniakari : le lieutenant Laperrine les poursuit avec 18 spahis et des
+auxiliaires et leur reprend leur butin. Le 15 décembre, le gros de notre
+colonne est rassemblé à Koniakari, malgré les difficultés résultant de
+l’épizootie qui décime les animaux de transport. Le colonel Archinard
+quitte ce poste le 17 décembre avec un détachement d’infanterie de
+marine, six compagnies de tirailleurs, des spahis, douze pièces de canon
+et 300 voitures Lefebvre. La colonne suit le Kolembiné pour se
+ravitailler en eau. Le 21, elle arrive, par Bangassi et Gouri, à
+Sambakané ; le colonel abandonne la route du Guidioumé (route sud),
+propice aux embuscades, et prend celle du Kéniarémé (route nord) : le
+22, il campe à Yélimané, sans avoir rencontré d’autre résistance que des
+feux d’avant-garde ; le 23, il revient sur _Niogoméra_ avec huit canons,
+trois compagnies et les spahis, trouve les Toucouleurs en position à 4
+kilomètres de Yélimané et les met en déroute après un certain flottement
+dû à la molle ardeur des tirailleurs auxiliaires : les Toucouleurs
+évacuent Niogoméra. Puis la colonne reprend sa marche. Le 30 décembre,
+elle traverse _Koriga_ et aborde bientôt une masse de 10.000 Toucouleurs
+que l’artillerie débande sans trop de peine. On est obligé de laisser le
+convoi en arrière. Le colonel forme une colonne légère avec trois
+compagnies, quelques canons et des spahis ; il enlève _Katia_ le 30
+décembre et arrive le 1er janvier 1891 à _Nioro_, que les Toucouleurs
+ont évacué.
+
+Ahmadou, à qui la route du Massina est coupée par le lieutenant
+Marchand, s’est réfugié à _Kolomina_, à 30 kilomètres au Sud de Nioro.
+Le colonel Archinard s’y porte le 3 janvier et rencontre à la tête des
+Toucouleurs Ali-Bouri, Ahmadou s’étant enfui ; Ali-Bouri se retranche
+dans le lit d’un marigot desséché et se laisse canonner durant deux
+heures sans lâcher pied ; enfin la position est enlevée à la tombée de
+la nuit et la colonne rentre le 5 janvier à Nioro avec 1.500
+prisonniers.
+
+Cependant Ahmadou avait réussi à gagner le Hodh et, passant par Néma,
+s’était réfugié au Massina.
+
+Le Guidimaka, plus ou moins insoumis depuis 1886, accepte définitivement
+notre autorité en nous voyant maîtres de Nioro.
+
+La situation, d’autre part, n’était pas merveilleuse à Ségou : Mari
+Diara n’avait pas réalisé les espérances que l’on avait fondées sur
+lui ; bien plus, il avait ourdi un complot contre la vie du capitaine
+Underberg, qui avait dû le faire fusiller le 29 mai 1888. Le colonel
+Archinard avait cru lui trouver un excellent remplaçant en la personne
+d’un chef banmana du Kaarta, nommé Bodian Kouloubali, qui nous avait
+rendu des services lors de nos opérations contre les Toucouleurs. Mais
+les Banmana de Ségou, et particulièrement les parents et partisans de
+Mari Diara, n’avaient pas accepté de gaîté de cœur ce roi qui
+appartenait à la famille des Massassi, ennemie héréditaire des princes
+de Ségou. La révolte n’avait pas tardé à éclater sur plusieurs points,
+notamment chez les Peuls résidant entre le Niger et le Bani et chez les
+Minianka, qui, ayant résisté victorieusement à la domination d’Ahmadou,
+se refusaient à se plier devant les exigences des _sofa_ de Bodian.
+C’est ainsi que les Minianka de la région de Mpessoba bloquèrent dans
+Sido, l’un des faubourgs de Diéna, le lieutenant de vaisseau Hourst et
+le docteur Grall. Après la prise de Nioro, le colonel Archinard devait
+se porter en toute hâte sur la rive droite du Bani pour secourir ces
+deux officiers ; _Diéna_ fut pris le 24 février 1891, après une
+résistance acharnée qui nous coûta 13 tirailleurs tués et 142 blessés
+dont 8 officiers et 4 sous-officiers européens.
+
+Cependant, à l’autre extrémité du Soudan, Samori était redevenu
+menaçant, et, sans prendre de repos après cette rude campagne, le
+colonel Archinard se rendait au Ouassoulou, où il occupait Kankan et
+Bissandougou en mars 1891, et refoulait l’_almami_ vers l’Est.
+
+Une autre nomination de chef indigène fut plus heureuse que celle de
+Bodian. Un commis des postes et télégraphes du Sénégal, nommé _Mademba_,
+s’était distingué dans la colonne contre les Toucouleurs et notamment
+lors de la prise de Ouossébougou. Le colonel Archinard l’installa en
+1891 à _Sansanding_, constituant, avec cette ville comme capitale, une
+sorte de petit royaume dont Mademba devint le chef, avec le titre
+indigène de _fama_, et qu’il administre encore aujourd’hui. En décembre
+1891, Mademba se vit attaqué dans Sansanding par une bande de 700
+fantassins et 400 cavaliers que dirigeait un marabout du Sahel nommé El-
+hadj-Bougouni, soutenu par un lieutenant d’Ahmadou nommé Oumar-Samba-
+Dondèl ; le 10 mars 1892, après un siège de plus de deux mois, Mademba
+parvenait à mettre ses assaillants en déroute.
+
+Quant à Tièba, roi de Sikasso, il avait accepté notre protectorat et on
+avait placé auprès de lui, comme résident, le capitaine Quiquandon
+(1890-91). Tièba soutenait alors une guerre pénible contre son ennemi
+Fafa ; il avait réussi à prendre Koulila et Loutana, mais assiégeait
+vainement Kinian. En mars 1891, soutenu par des auxiliaires banmana que
+lui avait amenés Bodian, appuyé par le chef Simogo Koné et aidé surtout
+par le capitaine Quiquandon et le lieutenant Spitzer, Tièba parvint
+enfin à réduire Kinian par la famine, après un blocus de plusieurs mois.
+
+Le lieutenant-colonel Humbert consacra toute la campagne de 1891-92 à
+combattre Samori dans la partie du Ouassoulou qui se trouve incorporée
+aujourd’hui dans la Guinée Française.
+
+En juillet 1891, le lieutenant Marchand, remplaçant le capitaine
+Quiquandon comme résident auprès de Tièba, chercha à engager ce dernier
+à nous aider dans notre lutte contre Samori, mais Tièba refusa de se
+lancer dans cette aventure. Le capitaine Péroz, envoyé plus tard à
+Sikasso dans le même but, fut assez mal reçu par Tièba.
+
+Cependant Ahmadou, qui avait pris le commandement du Massina, soulevait
+contre nous la rive droite du Niger, poussant ses attaques jusqu’en face
+de Sansanding, ainsi que nous l’avons vu plus haut. Il se trouvait
+d’ailleurs soutenu en la circonstance par les Peuls, les Banmana et les
+Minianka, unis avec lui dans la haine que leur inspirait notre protégé
+Bodian.
+
+Les Sénoufo-Minianka, excités par des émissaires d’Ahmadou, se
+révoltèrent contre le lieutenant de Bodian appelé Mamadi-Dian, qui fut
+attiré dans un guet-apens à _Bla_ et y trouva la mort le 12 février
+1892. Le capitaine _Briquelot_, en tournée dans les environs, apprit cet
+événement le 14 février, arriva à Bla le 20 et y installa un poste
+provisoire. Les Sénoufo se présentèrent le 22 devant Bla au nombre de
+1.200 environ ; Briquelot n’avait qu’un sergent et un clairon européens,
+onze tirailleurs et 268 auxiliaires dont 208 cavaliers ; après un jour
+de combat, les assiégeants se retirèrent ; Briquelot sortit le 23 de la
+place et dut revenir à Ségou, n’ayant plus de cartouches. Le 28, les
+Sénoufo, conduits par Mamourou, chef de Dougbolo, s’emparèrent de Bla
+sur la garnison des 268 auxiliaires de Bodian, qui furent tous
+massacrés.
+
+Les pasteurs peuls de la province de Ségou, mécontents des réquisitions
+constantes de Bodian, ruinés de plus par la peste bovine, se soulevèrent
+à leur tour, et, en mars 1892, la situation était très critique :
+Mademba bloqué à Sansanding, Bodian et Briquelot bloqués à Ségou, et
+autour, tous les pays, tous les peuples soulevés contre nous et nos
+protégés, fruit de l’erreur commise en imposant à des gens, sous
+prétexte de les délivrer du joug étranger, un chef aussi étranger que
+l’avaient été les chefs toucouleurs et beaucoup plus malhabile.
+
+Le lieutenant _Huillard_, parti de Ségou pour tâcher de faire avorter le
+mouvement des Peuls révoltés, fut attaqué le 19 avril près de Souba et
+tué. Le capitaine Briquelot, partant le lendemain même de Ségou avec une
+petite troupe, recueillit les restes du lieutenant Huillard, puis se
+dirigea sur Barouéli, qu’assiégeaient les révoltés ; il fut attaqué le
+22 et réussit à mettre en déroute ses assaillants, mais fut blessé,
+ainsi que les deux officiers qui l’accompagnaient (lieutenant Poitevin
+et enseigne Biffaud). En juin, le commandant Bonnier arriva à Barouéli
+et battit les Peuls révoltés à _Nougoula_ et à _Ouo_ ; les vaincus
+franchirent le Bani et se réfugièrent au Miniankala.
+
+Les Banmana révoltés du Kaminiadougou furent battus à _Koïla_ le 22 juin
+et, le 26, Bonnier dispersait à _Dosséguéla_, sur la rive gauche du
+Niger, les bandes d’El-hadj-Bougouni, dégageant définitivement
+Sansanding. La tranquillité put enfin régner sur les deux rives du
+fleuve, mais, dans le Baninko et le Bendougou, les habitants réclamaient
+toujours le départ des chefs massassi installés par Bodian, et ils ne
+firent leur soumission qu’à condition d’avoir affaire directement aux
+Français.
+
+Le Miniankala demeurait un foyer de révolte : les Sénoufo du pays, ainsi
+que les _tondion_[372] qui avaient servi la dynastie des Diara et les
+Peuls mécontents, y entretenaient des relations avec Ahmadou. En
+décembre 1892, le lieutenant Cailleau vint attaquer Dougbolo, centre de
+la révolte, mais, après plusieurs assauts infructueux et meurtriers et
+malgré sa pièce de montagne, il dut se replier sur Bla avec onze tués et
+soixante blessés sur 420 hommes environ, dont 300 auxiliaires de Bodian.
+Le chef des rebelles, Mamourou, avait eu la main emportée par un boulet
+et il mourut peu après de sa blessure.
+
+ DELAFOSSE Planche XXVIII
+
+[Illustration : _Cliché Delafosse_
+
+FIG. 55. — Poste de Gaoua.]
+
+[Illustration : _Cliché Fortier_
+
+FIG. 56. — Bandiagara ; Résidence de l’Administrateur.]
+
+Le général Archinard, revenant au Soudan comme gouverneur, vers la fin
+de 1892, confie au lieutenant-colonel Combes le soin de continuer la
+lutte contre Samori et expédie auprès de Tièba le commandant Quiquandon
+qui, comme capitaine, avait rendu de grands services à ce roi et avait
+gagné son amitié, mais le roi de Sikasso mourut le 26 janvier 1893 avant
+même l’arrivée du commandant, et son successeur Babemba ne se montra pas
+disposé plus que ne s’était montré Tièba à prendre l’offensive contre
+Samori.
+
+Cependant le général avait repris personnellement la direction des
+opérations contre les Toucouleurs. Après avoir pacifié le Bélédougou et
+le Ouagadou, installé un poste à _Goumbou_ sous le commandement du
+capitaine indigène Mamadou Racine (27 février 1893), puis supprimé les
+fonctions royales de Bodian[373] et créé à Ségou un poste régulier avec
+le système de l’administration directe (mars 1893), il poursuit en pays
+minianka les derniers chefs de la révolte, s’empare de _Kenntiéri_ et de
+_Mpessoba_ grâce à son artillerie (27 au 29 mars), soumet _Dougbolo_ et
+fait fusiller à Gantiesso Samba-Li et Baba-Demba-Diallo, chefs des Peuls
+révoltés.
+
+Une fois le pays minianka ainsi pacifié, le général Archinard se rend
+par San au Massina, mais est arrêté à _Dienné_ par Alfa-Moussa, qui
+commandait la ville au nom d’Ahmadou, et est obligé de la prendre
+d’assaut, perdant dans cette opération le capitaine Lespieau et le
+lieutenant Dugast (12 avril 1893). Se rendant à Mopti, il y fait
+reconnaître Aguibou, fils d’El-hadj-Omar, comme roi du Massina, puis
+s’empare de _Bandiagara_ qu’il trouve évacué par Ahmadou (28 avril) et
+installe Aguibou à la place de son frère Ahmadou, lequel avait pris la
+fuite vers l’Est. Le capitaine Blachère était laissé comme résident
+auprès d’Aguibou et le lieutenant de vaisseau Boîteux était placé à
+Mopti pour protéger les relations commerciales entre Dienné et
+Tombouctou. Hamadou-Abdoul, fils de Ba-Lobbo et chef des Peuls du
+Massina, avait immédiatement fait sa soumission au général Archinard.
+Ahmadou chercha à soulever contre nous les Tombo de _Douentza_, mais sa
+résistance fut brisée en cet endroit le 19 mai par le capitaine
+_Blachère_ et il dut s’enfuir à Hombori, puis à Say.
+
+Rien ne subsistait plus de l’ancien empire d’El-hadj Omar et Samori
+était définitivement délogé du Ouassoulou et refoulé à l’Est d’Odienné.
+Le général Archinard pouvait rentrer en France satisfait de l’œuvre
+qu’il avait accomplie. Le colonel Combes l’y suivit de près, laissant le
+commandement du Soudan au lieutenant-colonel _Bonnier_ (fin 1893).
+
+Ce dernier dut se porter, en novembre 1893, au secours de Ténétou et de
+Bougouni, dont Samori venait de s’emparer, faisant un retour offensif
+vers le Nord[374] ; un poste fut créé à _Bougouni_ et les bandes de
+l’_almami_ furent rejetées dans la Côte d’Ivoire.
+
+A la même époque, des événements graves se préparaient à _Tombouctou_.
+Le 16 décembre 1893, le lieutenant de vaisseau _Boîteux_, après avoir
+poussé une reconnaissance par eau jusqu’à Kabara, entrait à Tombouctou
+sans rencontrer aucune résistance ; mais, peu après, le 28 décembre,
+l’enseigne _Aube_, qu’il avait laissé à la garde de ses embarcations,
+était massacré entre Kabara et Tombouctou par les Touareg. Le
+lieutenant-colonel Bonnier, informé de ces événements à Sansanding
+tandis qu’il revenait de son expédition contre Samori, accourut en toute
+hâte à Tombouctou, où il faisait son entrée le 6 janvier 1894 et d’où il
+repartait le 12, se dirigeant sur le lac Faguibine, pour rechercher et
+châtier les Touareg auteurs du meurtre de l’enseigne Aube. Dans la nuit
+du 14 au 15 janvier, son détachement était surpris à _Takoubao_, entre
+Tombouctou et Goundam, et massacré entièrement à l’exception du
+capitaine Nigotte, du sous-lieutenant Sarda, du sergent-major Béretti,
+d’un sergent et de quelques tirailleurs indigènes, qui purent dépister
+les Touareg en traversant un marigot et regagner Tombouctou. Outre le
+colonel Bonnier, nous avions perdu dans cette malheureuse affaire le
+commandant Hugueny, les capitaines Regad, Livrelli, Sensarric et
+Tassard, les lieutenants Garnier et Bouverot, le docteur Grall, le
+vétérinaire Lenoir, l’interprète Aklouch, huit sous-officiers européens
+et 200 tirailleurs indigènes.
+
+Le commandant _Joffre_, arrivant de Nioro, vengea toutes ces morts :
+suivant la limite de la zone inondée, il livrait bataille aux Touareg à
+_Niafounké_ (24 janvier) et sur les bords du marigot de _Goundam_, où il
+créait un poste, passait le 8 février à Takoubao où il recueillait les
+restes des victimes, entrait le 12 à Tombouctou et y construisait une
+forteresse qui reçut le nom de Fort-Bonnier ; puis il élevait un fortin
+à Kabara et un autre à Korioumé, recevait la soumission de Mohammed-
+Ould-Mohammed, chef des Bérabich, et infligeait des pertes sérieuses aux
+Tenguéréguif et aux Kel-Antassar. En mars, le capitaine _Gautheron_
+repoussait les Irréghanaten près de _Koura_ et le commandant Joffre
+mettait en déroute, à _Koïratao_ et près du lac _Fati_, un fort parti
+composé d’Iguellad, de Tenguéréguif et d’Irréghanaten ; le 28 mars, le
+commandant recevait la soumission des Chorfiga, des Imededrhen, des Kel-
+Nchéria et des Kel-Nkounder : d’avril à juin, il luttait contre Ngounna,
+chef des Kel-Antassar, et ensuite contre les Kel-Témoulaï ; enfin, le 6
+septembre 1894, il recevait la soumission définitive des Irréghanaten et
+des Kel-Témoulaï : seuls des Touareg de la région de Tombouctou, les
+Kel-Antassar et les Tenguéréguif continuaient la résistance[375].
+
+Des instructions de l’autorité supérieure ayant interrompu les
+opérations de répression, la soumission de ces derniers se trouva
+retardée de quelques années. L’achèvement de la grande conquête,
+interrompu pendant le passage au pouvoir du gouverneur Grodet, qui donna
+surtout ses soins à l’organisation financière et administrative de la
+colonie, fut repris sous le commandement du colonel, ensuite général,
+_de Trentinian_, en 1895.
+
+Durant cette dernière année, le capitaine _Destenave_, alors résident à
+Bandiagara, conclut un traité à _Ouahigouya_ avec Bagaré, qui venait
+d’être proclamé empereur du Yatenga ; il chercha vainement à entrer à
+Ouagadougou, puis, par une série d’heureuses randonnées, obtint la
+soumission des Samo et des Bobo du Nord, étendant notre autorité dans la
+vallée de la Volta jusqu’à _Ouarkoy_ et dans l’Est de la Boucle du Niger
+jusqu’à _Dori_. Il fut obligé aussi d’intervenir dans les affaires
+intérieures du Massina, où Aguibou ne pouvait arriver à se faire obéir
+des Peuls ni des Tombo. En 1896, les Tombo du Dakol et les Peuls de la
+même région se soulèvent à la voix du marabout Hamidou-Kolâdo, qui est
+battu à _Sangha_ et tué peu après par un spahi auxiliaire, au moment où
+il cherchait à s’enfuir dans la montagne[376].
+
+La même année (1896), les lieutenants _Voulet_ et _Chanoine_ durent
+batailler au Yatenga pour soutenir notre protégé Bagaré contre la
+révolte de ses sujets ; puis ils pénétrèrent dans l’empire de
+Ouagadougou, s’emparèrent de _Yâko_, mirent en déroute — avec une
+cinquantaine de tirailleurs seulement — les deux à trois mille cavaliers
+du _nâba_ Bokari-Koutou, entrèrent à _Ouagadougou_ (août 1896) et y
+établirent un poste. Ensuite Voulet se porta au Gourounsi, refoula vers
+le Sud-Est le conquérant zaberma Babato et conclut à _Sati_ un traité
+avec le chef indigène Hamaria. Puis, revenant à Ouagadougou, il fit
+proclamer _nâba_ Kouka et imposa le protectorat français à l’empire de
+Ouagadougou (20 janvier 1897).
+
+Dans le Sud-Est de la Boucle, le lieutenant _Pelletier_ établissait en
+1897 un poste à _Say_, où les lieutenants Baud et Vergoz avaient, en
+1895, obtenu la soumission des chefs indigènes. Dans l’Est et le centre,
+le commandant Destenave soumettait définitivement Dori et entreprenait
+la pacification du Yatenga, où les Samo s’étaient révoltés : après avoir
+occupé _Louta_, il était attaqué à _Karémanguel_ par six mille guerriers
+que commandait un nommé Daka et parvenait à les mettre en déroute. Le 14
+mars 1897, avec l’aide de partisans gourounsi, le lieutenant Chanoine
+battait Babato à Gandiaga. En avril, le capitaine _Scal_, alors résident
+à Ouagadougou, procédait à l’occupation du Gourounsi et recueillait près
+de Léo le lieutenant anglais Henderson, que Sarankièni-Mori avait fait
+prisonnier près de Dokita et que Samori avait relâché, et le capitaine
+_Hugot_, opérant à l’Ouest du Mossi et attaqué à _Mansara_ par les Bobo,
+les mettait en déroute après un combat fort dur ; ce dernier officier,
+un peu plus tard, battait définitivement Babato à Doussé.
+
+Le commandant _Caudrelier_, de son côté, installait le lieutenant Spiess
+à _San_, fondait un poste à _Sono_ et un autre à _Boromo_ et prenait
+possession de la haute Volta ; puis le capitaine _Braulot_ établissait
+des postes à _Diébougou_ et à _Lorhosso_, et se rendait de cette
+dernière localité à Bouna pour y trouver la mort dans les circonstances
+rapportées au chapitre XII (20 août 1897). Le mois suivant, le
+commandant Caudrelier occupait _Bobo-Dioulasso_, puis, au début de
+l’année 1898, il soumettait définitivement les Bobo du Sud, après une
+vive résistance.
+
+Le 1er mai 1898, le colonel _Audéoud_ s’emparait de _Sikasso_ sur
+Babemba, dans les circonstances que j’ai relatées plus haut (chapitre
+XIII) et, le 29 septembre de la même année, le sergent _Bratières_, qui
+faisait partie du détachement des capitaines Gouraud et Gaden, faisait
+prisonnier Samori près du haut Cavally : les deux principaux adversaires
+de notre expansion vers le Sud avaient disparu. D’autre part, des
+conventions passées avec l’Allemagne en 1897 et avec l’Angleterre en
+1898 limitaient vers le Nord les zones d’extension du Togo et de la
+Gold-Coast.
+
+Cependant la conquête n’était pas encore achevée définitivement.
+L’occupation des pays lobi, oulé et birifo, commencée en 1898 par le
+lieutenant _Modest_ au cours de rudes combats, était poursuivie en 1899
+et 1900, pour être complétée en 1901 et 1902 par le capitaine _Ruby_,
+puis par le capitaine _Pelletier_ et le lieutenant _Schwartz_, qui
+fondaient le poste de _Gaoua_. Le lieutenant-colonel _Pineau_, en
+revenant de Kong en 1899, pacifiait le pays minianka et créait le poste
+de _Koutiala_ ; à la même époque, le poste de Sono était transféré à
+_Koury_ et un poste était créé à _Hombori_. Au Yatenga, le capitaine
+_Bouticq_ complétait notre prise de possession et installait un poste
+définitif à _Ouahigouya_, puis le capitaine _Bouvet_ achevait de
+soumettre les Samo réfractaires (1899).
+
+D’autre part la lutte avait repris avec les Touareg et certaines
+fractions maures, du côté de Tombouctou, dès le mois de juillet 1895,
+avec l’envoi dans cette ville du commandant _Réjou_, muni des
+instructions fermes et précises du colonel de Trentinian. Le 4 août, le
+capitaine _Florentin_ avait été attaqué à _Farach_, près du Faguibine,
+par les Kel-Antassar, et avait dû se replier sur Goundam ; les Kel-
+Antassar poussaient à ce moment l’audace jusqu’à venir tuer des gens aux
+portes mêmes de Tombouctou : le capitaine _Gouraud_ les dispersa et
+dégagea les abords de nos postes, qui furent augmentés d’un fort élevé à
+_Soumpi_. En décembre, à la suite d’une vigoureuse colonne dirigée par
+le commandant Réjou, une fraction des Kel-Antassar, commandée par
+Loudagh, frère de Ngounna, fit sa soumission, mais Ngounna lui-même,
+soutenu par les Tormoz et une partie des Allouch, demeurait
+irréductible.
+
+En mars 1896, des Hoggar venus du Sahara central razzièrent des
+troupeaux appartenant à nos alliés les Bérabich, au Nord-Est de
+Tombouctou ; ils furent surpris à _Akenken_ et mis en déroute par le
+capitaine _Laperrine_. Du côté de l’Ouest, au contraire, la situation
+s’améliorait sensiblement : nous occupions _Ras-el-Ma_ en mai 1896, puis
+_Néré_, et le colonel de Trentinian, s’étant transporté à Goundam, y
+recevait la soumission définitive de Sobo, chef des Tenguéréguif ; en
+janvier 1897, le lieutenant _Wirth_ pacifiait les pays situés entre
+Niafounké et Goumbou et occupait temporairement _Bassikounou_.
+
+En juin 1897, les lieutenants _de Chevigné_ et _de la Tour_, opérant une
+reconnaissance sur la rive gauche du Niger en aval de Tombouctou, furent
+massacrés par un parti de Hoggar à _Sériri_, près de Rhergo, avec la
+plus grande portion de leur détachement, et, à la même époque, le
+capitaine _Menvielle_ avait à repousser de nombreuses attaques des Kel-
+Antassar et des Kounta, attaques dont l’une coûta la vie au lieutenant
+_Bellevue_, à Diagourou. Abiddine, chef de la famille des Bekkaï, ayant
+opéré la réconciliation des Kounta avec les Kel-Antassar insoumis, était
+devenu le meilleur allié de Ngounna et dirigeait des attaques jusqu’à
+six kilomètres seulement de Kabara : le commandant Goldschen, en juillet
+1897, le poursuivit sans pouvoir le joindre ; le commandant Klobb, venu
+de Nioro, poussa une pointe jusqu’à Bamba sans rencontrer l’ennemi, qui
+se dérobait sans cesse ; enfin, au mois de novembre, le commandant
+_Goldschen_ parvint à surprendre Abiddine à _Gourdjigaï_ et lui infligea
+une sérieuse défaite.
+
+En 1898, le lieutenant _de Gail_ organisa à Tombouctou le premier
+peloton de méharistes, qui fut, dès ses débuts, utilisé avec succès pour
+la poursuite des Touareg et des Kounta. En juin, le commandant _Klobb_
+battait les réfractaires à _Bourem_ et le lieutenant _Delestre_, attaqué
+à _Zenka_ par les bandes d’Abiddine et les Igouadaren, les repoussait
+d’abord, puis les mettait en déroute le 24 juillet à _Dongoï_. Au mois
+de novembre, le lieutenant Meynier installait le poste de _Bamba_ ; un
+autre poste était créé peu après à _Gao_, Ngounna était tué par le
+lieutenant _Gressard_ et son fils venait à Tombouctou offrir la
+soumission de la fraction jusque là irréductible des Kel-Antassar.
+
+Quant à la zone saharienne habitée par les Maures du Hodh, elle était
+visitée en 1898-99 par _Coppolani_ qui, accompagné de M. Arnaud,
+parcourait tous les campements dispersés entre Kayes et Soumpi et
+obtenait la soumission des Idao-Aïch, des Oulad-Mbarek, des Oulad-
+Nasser, des Mejdouf, des Allouch, et de toutes les tribus maures
+répandues jusqu’à Tichit et Oualata. Il ne put cependant pénétrer à
+_Araouâne_, que traversa en 1900 le lieutenant _Pichon_, en revenant
+d’une reconnaissance à _Bou-Djebiha_, dans la région de Mabrouk.
+
+
+ =IV. — L’organisation et la mise en valeur= (1899-1911).
+
+
+Au moment où allait s’achever le XIXe siècle, on pouvait considérer
+comme terminée la rude conquête des territoires qui forment la colonie
+actuelle du Haut-Sénégal-Niger. Il ne restait plus qu’à préciser
+l’occupation du pays, à supprimer les derniers éléments de trouble, à
+réprimer çà et là de petites révoltes locales, et surtout à compléter
+l’organisation administrative et politique de la colonie, dont les bases
+avaient été jetées déjà par le général de Trentinian d’une façon
+remarquable et solide, ainsi qu’à poursuivre avec ténacité la mise en
+valeur d’une conquête si chèrement achetée. Ce fut l’œuvre de M.
+_Ponty_, depuis la fin de l’année 1899 jusqu’en 1908, et c’est encore
+celle à laquelle se dévoue M. _Clozel_ depuis cette dernière date.
+
+Un décret du 17 octobre 1899 supprima le Soudan Français en tant que
+colonie autonome. La zone sud fut répartie entre la Guinée Française, la
+Côte d’Ivoire et le Dahomey ; les pays du haut Sénégal, du Sahel et du
+haut Niger furent rattachés à la colonie du Sénégal, avec un délégué
+résidant à Kayes et chargé de l’administration directe de ces régions ;
+enfin les provinces de Tombouctou et de la Volta formèrent deux
+territoires militaires[377] placés chacun sous le commandement d’un
+officier supérieur relevant du gouverneur général. Ce dernier conservait
+l’administration directe de la colonie du Sénégal proprement dite ; son
+représentant à Kayes, chargé de l’administration des « Territoires du
+haut Sénégal et du moyen Niger », fut M. Ponty, ancien collaborateur des
+généraux Archinard et de Trentinian.
+
+Trois ans après, le décret du 1er octobre 1902 réorganisait sur de
+nouvelles bases le Gouvernement général et reconstituait à peu près
+l’ancien Soudan Français — moins les cercles réunis aux colonies
+côtières — sous le nom de « Territoire de la Sénégambie et du Niger » ;
+le délégué de Kayes devenait permanent et relevait du gouverneur
+général, lequel était désormais distinct du gouverneur du Sénégal et
+avait sa résidence à Dakar et non plus à Saint-Louis.
+
+Enfin un décret du 18 octobre 1904 faisait de l’ancien Soudan Français,
+dénommé cette fois _Haut-Sénégal et Niger_, une colonie analogue aux
+autres colonies du groupe, transformait le délégué de Kayes en
+lieutenant-gouverneur et plaçait sous son autorité les commandants des
+territoires militaires.
+
+Fort heureusement pour l’avenir du Soudan, ces multiples transformations
+n’affectèrent que la forme extérieure de l’administration du pays ; ses
+destinées demeurèrent confiées, sous des titres divers, à M. Ponty qui,
+de 1899 à 1908, fut le véritable gouverneur de la colonie, pour être
+remplacé, lors de sa nomination au poste de gouverneur général, par M.
+Clozel[378], lequel transféra le chef-lieu de la colonie de Kayes à
+Koulouba, près Bamako.
+
+Les seuls points noirs qui se dressaient encore à l’horizon politique au
+début du XXe siècle étaient la turbulence des Lobi, l’opposition latente
+des Tombo et la résistance de quelques fractions de nomades (Touareg et
+Kounta).
+
+Nous avons vu tout à l’heure qu’un poste fut fondé à Gaoua en 1901-02 :
+à partir de cette date, sans que l’on puisse dire que la soumission des
+Lobi soit absolument parfaite, on a pu administrer leur pays sans
+incident réellement grave.
+
+En ce qui concerne les Tombo, ce n’est que récemment que notre autorité
+put être définitivement établie dans la région montagneuse qui s’étend
+en arrière de Bandiagara : à la suite d’hostilités sans cesse
+renaissantes, le _hogon_ de Pesséma dut être arrêté en 1908 et interné à
+Nioro ; la révolte continuait cependant à couver dans certains
+villages : l’administrateur d’Arboussier fut attaqué en 1909 dans les
+gorges de Pélinga et, un peu plus tard, l’adjoint des affaires indigènes
+_Veyres_ était assassiné au cours d’une tournée ; le commandant
+_Cazeaux_ fut chargé en 1909-10 d’une colonne de répression au cours de
+laquelle il fut grièvement blessé, mais qui se termina par la
+pacification complète du pays, l’évacuation, par les indigènes jusque là
+insoumis, de leurs repaires de la montagne et la création du poste de
+_Sangha_. En septembre 1910, le gouverneur _Clozel_ visita toute la
+région qui s’était insurgée l’année précédente et y ramena
+définitivement le calme.
+
+Quant aux Touareg, les derniers récalcitrants sont venus peu à peu à
+nous. C’est ainsi qu’en 1903 Firhoun, chef des Oulmidden de la région
+nigérienne, faisait sa soumission au lieutenant-colonel Dagneaud. Notre
+ennemi le plus tenace, Abiddine, se livra en 1909 à des razzias sur nos
+protégés, avec la complicité des Kounta de sa famille et de quelques
+fractions d’Irréghanaten dissidents ; battu enfin à une centaine de
+kilomètres au Nord de Mabrouk, au combat d’_Achourat_, où périt le
+capitaine _Grosdemange_ (novembre 1909), il s’enfuit au Tafilelt. En s’y
+rendant, il fut attaqué par nos troupes du Touat, qui lui infligèrent
+une nouvelle défaite. La partie saharienne de notre domaine soudanais
+paraît maintenant aussi tranquille et paisible que peut l’être une
+région désertique propice aux lointaines randonnées et de surveillance
+difficile ; en tout cas, les incidents qui pourraient s’y produire
+encore ne sauraient plus guère avoir que l’importance d’actes de
+brigandage isolés.
+
+[Illustration : Carte 20. — La conquête du Soudan français.]
+
+ DELAFOSSE Planche XXIX
+
+[Illustration : _Cliché Fortier_
+
+FIG. 57. — Mopti, la Maison des Passagers.]
+
+[Illustration : _Cliché Froment_
+
+FIG. 58. — BANTCHANDÉ, roi des Gourmantché.]
+
+
+[Note 366 : Une nouvelle compagnie privilégiée se fonda en 1783, sous le
+nom de « Compagnie nouvelle du Sénégal et dépendances », mais le
+gouverneur de la colonie n’en demeura pas moins nommé par le roi.]
+
+[Note 367 : Faidherbe avait profité de son voyage pour signer, avec les
+chefs du Khasso, du Kaméra et du Guidimaka, des traités nous autorisant
+à naviguer librement entre Bakel et Médine.]
+
+[Note 368 : Le corps des tirailleurs sénégalais venait alors d’être créé
+par Faidherbe : il se composait d’un bataillon comprenant quatre
+compagnies ; le nombre des compagnies fut porté à cinq en 1860 et à six
+en 1861.]
+
+[Note 369 : Paul Holle mourut à Médine en 1862 ; Faidherbe, lorsqu’il
+vint, en 1863, comme général, reprendre le gouvernement du Sénégal, fit
+élever dans l’enceinte du fort une pyramide portant une inscription qui
+rappelle les hauts faits et la mort de Holle, de des Essarts et du
+lieutenant Descemet ; ce dernier, aide-de-camp de Faidherbe, avait été
+tué lors de la délivrance de Médine.]
+
+[Note 370 : La même année, Faidherbe avait conclu à Saint-Louis, avec un
+envoyé d’Ahmed-el-Bekkaï, nommé Mohammed-ben-Zine, un traité
+garantissant la sécurité des Européens qui voudraient aller commercer
+chez les Kounta de Tombouctou, du Hodh et de la Mauritanie. La conquête
+du Massina et de Tombouctou par El-hadj-Omar rendit ce traité
+pratiquement nul.]
+
+[Note 371 : Bafoulabé fut défendu par le capitaine Ruault, assisté des
+lieutenants Valentin et Lagarde et de 124 hommes ; les Toucouleurs, qui
+avaient marché sur le poste après avoir attaqué un convoi conduit par le
+capitaine indigène Mamadou Racine, furent mis en déroute en laissant 250
+des leurs sur le terrain ; de notre côté, nous eûmes six tués et 37
+blessés.]
+
+[Note 372 : Voir page 284 du présent volume.]
+
+[Note 373 : Bodian, rendu à la vie privée avec une pension de retraite,
+alla se fixer à Sambagoré, près de Nioro.]
+
+[Note 374 : Les spahis du capitaine Laperrine, au cours de cette
+expédition, faillirent mettre la main sur Samori, que le capitaine
+Vuillemot avait surpris à Faragaran et battu à Koloni.]
+
+[Note 375 : En 1894 également, Ali-Kari, imâm de Bossé (Massina), leva
+l’étendard de la révolte contre nous et contre notre protégé Aguibou ;
+ses bandes furent anéanties par le capitaine Bonaccorsi.]
+
+[Note 376 : Aguibou ne cessa d’éprouver des difficultés de plus en plus
+grandes à gouverner le royaume que nous lui avions octroyé ; il n’y
+avait que des adversaires, soit parmi les Peuls ennemis de sa famille,
+soit parmi les populations autochtones, soit même parmi les Toucouleurs,
+qui ne lui pardonnaient pas d’avoir trahi la cause de son frère Ahmadou.
+Aussi, par arrêté du 26 décembre 1902 rendu sur la proposition de M.
+Ponty, le Massina fut transformé en pays d’administration directe et
+Aguibou, relevé de ses fonctions royales, reçut une pension qui l’aida à
+finir ses jours d’une façon honorable. Il mourut en 1908.]
+
+[Note 377 : Un troisième territoire militaire fut créé en 1900, celui de
+Zinder ; c’est le seul qui subsiste aujourd’hui.]
+
+[Note 378 : Je rappelle ici pour mémoire les noms des quatre gouverneurs
+généraux de l’A. O. F. qui se sont succédé depuis la création du
+Gouvernement général : MM. Chaudié (1895-1900), Ballay (1900-1902),
+Roume (1902-1908) et Ponty.]
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME
+
+ * * * * *
+
+
+ Pages
+
+ QUATRIÈME PARTIE : L’HISTOIRE 1
+
+ _Chapitre premier : le Soudan occidental avant notre ère_ 3
+
+ _Chapitre II : l’empire de Ghana (IVe au XIIIe siècles)_ 12
+
+ L’emplacement de Ghana 12
+
+ Le nom de Ghana 20
+
+ L’hégémonie judéo-syrienne (IVe au VIIIe siècles) 22
+
+ L’hégémonie soninké (VIIIe au XIe siècles) 25
+
+ Les Almoravides (XIe siècle) 32
+
+ L’empire de Ghana vers 1065 40
+
+ Décadence et fin de l’empire de Ghana (1076-1240) 53
+
+ _Chapitre III : l’empire de Gao (VIIe au XVIe siècles)_ 60
+
+ Gounguia siège de l’empire (690-1009) 60
+
+ La dynastie berbère des Dia à Gao (1009-1335) 64
+
+ La dynastie berbère des Sonni (1335-1493) 72
+
+ La dynastie soninké des Askia (1493-1591) 84
+
+ _Chapitre IV : les empires mossi et gourmantché_ 122
+
+ L’empire de Ouagadougou 124
+
+ L’empire du Yatenga 138
+
+ L’empire de Fada-n-Gourma 149
+
+ _Chapitre V : le royaume de Diara_ 154
+
+ La dynastie des Niakaté (XIe au XIIIe siècles) 154
+
+ La dynastie des Diawara (1270 à 1754) 155
+
+ _Chapitre VI : l’empire de Sosso ou du Kaniaga_ 162
+
+ _Chapitre VII : l’empire de Mali ou empire mandingue (XIe au 173
+ XVIIe siècles)_
+
+ _Chapitre VIII : le royaume peul du Massina_ 223
+
+ Dynastie des Diallo (1400-1810) 223
+
+ Dynastie des Bari (1810-1862) 231
+
+ _Chapitre IX : la domination marocaine à Tombouctou_ 240
+
+ Les pachas nommés par le sultan (1591-1612) 240
+
+ Les pachas nommés sur place (1612-1660) 253
+
+ La fin de la domination marocaine (1660-1780) 261
+
+ Histoire des villes de Tombouctou et de Dienné 268
+
+ _Chapitre X : les empires banmana de Ségou et du Kaarta_ 282
+
+ L’empire de Ségou (1660-1861) 282
+
+ L’empire du Kaarta ou des Massassi (1670-1854) 297
+
+ _Chapitre XI : l’empire toucouleur d’El-hadj-Omar_ 305
+
+ Les débuts d’El-hadj-Omar (1797-1848) 305
+
+ Les premières conquêtes d’El-hadj : de Dinguiray à Nioro 307
+ (1848-54)
+
+ De Nioro à Ségou (1854-61) 310
+
+ De Ségou à Hamdallahi (1861-62) 318
+
+ La mort d’El-hadj-Omar (1864) 321
+
+ Ségou sous le commandement des Toucouleurs (1861-90) 323
+
+ Nioro sous le commandement des Toucouleurs (1854-91) 332
+
+ Le Massina sous le commandement des Toucouleurs (1862-93) 335
+
+ _Chapitre XII : l’empire mandingue de Samori_ 341
+
+ _Chapitre XIII : l’empire de Tekrour et les Etats secondaires_ 352
+
+ L’empire de Tekrour 353
+
+ Le royaume du Galam ou Gadiaga 358
+
+ Royaumes du Bambouk, du Konkodougou et du Gangaran 359
+
+ Le royaume du Khasso 363
+
+ Le Tombola 364
+
+ Le Liptako 366
+
+ Les petits Etats de la haute Volta 368
+
+ Le royaume de Sikasso 373
+
+ Le Loudamar ou royaume des Oulad-Mbarek 377
+
+ _Chapitre XIV : l’exploration européenne_ 380
+
+ _Chapitre XV : l’occupation française_ 398
+
+ Les débuts de l’occupation du haut Sénégal (1698-1854) 398
+
+ La marche au Niger (1854-1880) 403
+
+ La grande conquête (1880-99) 409
+
+ L’organisation et la mise en valeur (1899-1911) 424
+
+
+ * * * * *
+ LAVAL. — IMPRIMERIE L. BARNÉOUD ET Cie.
+
+
+
+
+Note du transcripteur :
+
+
+ Les changements dans l’ERRATA ont été aportés.
+
+ Page 6, " caravanes qui se dirigaient " a été remplacé par
+ " dirigeaient "
+
+ Page 22, " s’étendait vraisembablement pas " a été remplacé par
+ " vraisemblablement "
+
+ Page 44, " L’empeur prélevait un dinar " a été remplacé par
+ " L’empereur "
+
+ Page 63, " sorte de christianisme abârtardi " a été remplacé par
+ " abâtardi "
+
+ Page 68, " les assistant poussaients de " a été remplacé par
+ " assistants poussaient "
+
+ Page 70, note 77, " Bekri a vouler parler " a été remplacé par
+ " voulu "
+
+ Page 81, " petit village voivin de Kebbi " a été remplacé par
+ " voisin "
+
+ Page 96, " L’un deux, nommé Alou " a été remplacé par " L’un d’eux "
+
+ Page 97, " un javelot par derière " a été remplacé par " derrière "
+
+ Page 101, " rentra ausstiôt à Gao " a été remplacé par " aussitôt "
+
+ Page 103, note 108, " mentionnée sous es mêmes " a été remplacé par
+ " sous les "
+
+ Page 122, " leur territoiro n’ait jamais " a été remplacé par
+ " territoire "
+
+ Page 131, " jarres des bière de mil " a été remplacé par " de bière "
+
+ Page 132, " fils du Môhro-nâba, une fois " a été remplacé par
+ " Môrho-nâba "
+
+ Page 132, " confèrent le droit voler " a été remplacé par
+ " droit de voler "
+
+ Page 150, " qui fit constuire une maison " a été remplacé par
+ " construire "
+
+ Page 181, note 156, " l’évalution indiquée par Cadamosto " a été
+ remplacé par " l’évaluation "
+
+ Page 184, note 162, " cette indication est assument inexacte " a été
+ remplacé par " assurément "
+
+ Page 196, " qui avait le fait pélerinage " a été remplacé par " fait
+ le pélerinage "
+
+ Page 198, " musisiens jouaient du tambour " a été remplacé par
+ " musiciens "
+
+ Page 216, " les Peuls, mais il éprouvèrent " a été remplacé par
+ " ils "
+
+ Page 219, " Le sixème jour, après avoir " a été remplacé par
+ " sixième "
+
+ Page 220, " Ségou et assiéga durant trois ans " a été remplacé par
+ " assiégea "
+
+ Page 244, note 225, " par Djouder sur Issikak II " a été remplacé
+ par " Issihak "
+
+ Page 248, " pacha étai parti dans le " a été remplacé par " était "
+
+ Page 249, " Kabara en juillet 1898 " a été remplacé par " 1598 "
+
+ Page 250, " moment où l’_ashia_ Slimân " a été remplacé par
+ " l’_askia_ "
+
+ Page 273, " les lettres y étaient en grand honneur " a été remplacé
+ par " lettrés "
+
+ Page 311, " Omar envoya assitôt 1.500 " a été remplacé par
+ " aussitôt "
+
+ Page 337, " le général Achinard, qui entrait " a été remplacé par
+ " Archinard "
+
+ Page 346, note 325, " un fils de l’_almani_ " a été remplacé par
+ " l’_almami_ "
+
+ Page 354, " dernier empereur judéo-yrien " a été remplacé par
+ " judéo-syrien "
+
+ Page 364, " sucesseurs contre les Peuls " a été remplacé par
+ " successeurs "
+
+ Page 373, " non seulement des Séniérhè " a été remplacé par
+ " Siénérhè "
+
+ Page 376, " système militaire et adminisratif " a été remplacé par
+ " administratif "
+
+ Page 403, " y contruisait une forteresse " a été remplacé par
+ " construisait "
+
+ Page 410, " 9 janvier 1891, le colonel " a été remplacé par " 1881 "
+
+ De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe
+ ont été apportés.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77845 ***
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+<title>Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 2 (de 3):
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+III</a><br>
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+<div class="page">
+<p class="center spaced2"><span class=
+"xxlarge bold letter-spaced"><em>Haut-Sénégal-Niger</em></span><br>
+<span class="large">(<em>Soudan Français</em>)</span>
+</p>
+
+<div class="figdecor iwdecor1">
+<figure><img src='images/decor1.jpg' alt='[Décoration]'>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="center space-above1 letter-spaced">PREMIÈRE SÉRIE</p>
+
+<hr class="decor width1 spaced2">
+
+<p class="center less letter-spaced"><span class="sc">Tome</span>
+II</p>
+</div>
+
+<p class="x-ebookmaker-drop space-above2">
+</p>
+
+<div class="page">
+<div class="container40">
+<p class="pad4 sserif less underline">SOUS PRESSE&nbsp;:</p>
+
+<p class="center spaced2 space-above1"><span class="med">DEUXIÈME
+SÉRIE</span><br>
+<span class="large letter-spaced"><em>Géographie
+économique</em></span>
+</p>
+
+<p class="hang1">(Voies de communication. — Faune sauvage. —
+Productions forestières. — Productions agricoles. — Elevage des
+bovidés et des ovidés. — Elevage des équidés. — Industries
+indigènes. — La question des mines d’or. — Commerce intérieur. —
+Commerce extérieur. — La politique économique à suivre).</p>
+
+<p class="center space-above15">Par <span class="sc">Jacques</span>
+MENIAUD</p>
+
+<p class="center space-above15"><em>Ouvrage illustré de nombreuses
+photographies et de cartes documentaires</em>
+</p>
+
+<div class="figdecor iwdecor2">
+<figure><img src='images/decor2.jpg' alt='[Décoration]'>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="pad4 sserif less underline">EN PRÉPARATION&nbsp;:</p>
+
+<p class="center spaced2 space-above1"><span class="med">TROISIÈME
+SÉRIE</span><br>
+<span class="large letter-spaced"><em>Le Territoire militaire du
+Niger</em></span><br>
+Par <span class="sc">Jules</span> BRÉVIÉ</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="titlepage">
+<h1><span class=
+"xxxlarge bold letter-spaced"><em>Haut-Sénégal-Niger</em></span><br>
+
+<span class="xlarge">(<em>Soudan Français</em>)</span>
+</h1>
+
+<p class="center spaced15">Séries d’études publiées sous la
+direction<br>
+de M. le Gouverneur CLOZEL</p>
+
+<div class="figdecor iwdecor3">
+<figure><img src='images/decor3.jpg' alt='[Décoration]'>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="center less space-above1">PREMIÈRE SÉRIE</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="center xlarge spaced15"><em>Le Pays, les Peuples, les
+Langues,<br>
+l’Histoire, les Civilisations</em>
+</p>
+
+<p class="center spaced15"><span class="small">PAR</span><br>
+<span class="sc">Maurice</span> DELAFOSSE</p>
+
+<p class="center"><span class="med">Administrateur de
+1<sup>re</sup> classe des Colonies<br>
+Chargé de cours à l’École Coloniale et à l’École des Langues
+Orientales</span>
+</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="center med spaced2"><em>Préface de M. le Gouverneur
+CLOZEL</em>
+</p>
+
+<div class="figdecor iwdecor3">
+<figure><img src='images/decor4.jpg' alt='[Décoration]'>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="center small"><em>80 illustrations photographiques, 22
+cartes dont une carte d’ensemble au 1&nbsp;: 5.000.000.<br>
+Bibliographie et Index</em>
+</p>
+
+<div class="figdecor iwdecor3">
+<figure><img src='images/decor4.jpg' alt='[Décoration]'>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="center spaced15 space-below15"><span class=
+"sc">Tome</span> II<br>
+<span class="large letter-spaced">L’Histoire</span></p>
+
+<div class="figdecor iwdecor4">
+<figure><img src='images/logo.jpg' alt='[Décoration]'>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="publisher"><span class="large"><span class=
+"letter-spaced01">PARIS</span></span><br>
+<span class="letter-spaced">ÉMILE LAROSE,
+LIBRAIRE-ÉDITEUR</span><br>
+<span class="med">11, Rue Victor-Cousin, 11</span>
+</p>
+
+<hr class="decor width1">
+
+<p class="center">1912</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><a id="err"></a>ERRATA DU DEUXIÈME VOLUME</h2>
+
+<ul class="simple1">
+<li>Page 61, note <a href="#Footnote_63">63</a>, et page 83, note
+<a href="#Footnote_90">90</a>, ligne 5, <em>au lieu de</em>&nbsp;:
+Scheffer, <em>lire</em>&nbsp;: Schefer.</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_149">149</a>, note <a href=
+"#Footnote_137">137</a>, ligne 3, <em>au lieu de</em>&nbsp;:
+<em>sotigui</em>, <em>lire</em>&nbsp;: <em>kountigui</em>.</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_170">170</a>, ligne 2, <em>au lieu
+de</em>&nbsp;: non loin de sa victoire, <em>lire</em>&nbsp;: non
+loin du lieu de sa victoire.</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_179">179</a>, ligne 7, <em>au lieu
+de</em>&nbsp;: de Bélédougou, <em>lire</em>&nbsp;: du
+Bélédougou.</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_227">227</a>, lignes 9 et 13, <em>au lieu
+de</em>&nbsp;: Mohammed II, <em>lire</em>&nbsp;: Mohammed III.</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_260">260</a>, entre les lignes 16 et 17,
+<em>intercaler</em>&nbsp;: 1<sup>o</sup> <em>bis</em> Mohammed-Gao,
+frère d’Issihak.</li>
+
+<li>Page 277, note <a href="#Footnote_265">265</a>, ligne 4, <em>au
+lieu de</em>&nbsp;: <em>Ganoua</em>, <em>lire</em>&nbsp;:
+<em>Ganaoua</em>.</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_290">290</a>, ligne 22, <em>au lieu
+de</em>&nbsp;: le son aïeul, <em>lire</em>&nbsp;: de son
+aïeul.</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_376">376</a>, ligne 27, <em>au lieu
+de</em>&nbsp;: Andéoud, <em>lire</em>&nbsp;: Audéoud.</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_377">377</a>, ligne 28, <em>au lieu
+de</em>&nbsp;: Makhfar, <em>lire</em>&nbsp;: Maghfar.</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_378">378</a>, ligne 8, <em>au lieu
+de</em>&nbsp;: Ould-Omar, <em>lire</em>&nbsp;: Ould-Amar.</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_420">420</a>, ligne 6, <em>au lieu
+de</em>&nbsp;: à un traité, <em>lire</em>&nbsp;: un traité à.</li>
+</ul>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="plate" id="pl15">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XV</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i29"><img src='images/i29.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Bouchot</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 29. — Groupe de Maures
+du Hodh.</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i30"><img src='images/i30.jpg' alt=''>
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 30. — Groupe de Maures,
+à Kayes.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="page">
+<p class="center spaced2"><span class="pagenum" id=
+"Page_1">[1]</span><a id="p4"></a><span class="large">QUATRIÈME
+PARTIE</span><br>
+<span class="xlarge"><em>L’histoire</em></span>
+</p>
+</div>
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_3">[3]</span><a id=
+"p4c01"></a>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<p class="sch1">Le Soudan occidental avant notre ère.</p>
+
+<p>L’histoire proprement dite des pays du Soudan qui constituent
+aujourd’hui la colonie civile du Haut-Sénégal-Niger ne commence
+qu’au début de notre ère, et encore est-il bien difficile de la
+retracer jusque-là avec quelque exactitude. Entre la naissance de
+J.-C. et l’hégire, c’est-à-dire pour les six premiers siècles, nous
+n’avons pour nous guider que les traditions orales des indigènes,
+et j’ai dit déjà le peu de foi qu’il convenait de leur accorder.
+Pour les âges précédant l’ère chrétienne, c’est le néant&nbsp;; je
+n’oserais même pas dire que ce soit la préhistoire, car, au Soudan,
+la préhistoire n’est éclairée que par des hypothèses, sans, pour
+ainsi dire, aucun fait matériellement prouvé sur lequel ces
+hypothèses puissent trouver un point d’appui solide.</p>
+
+<p>Le plus ancien document écrit parlant du Soudan Occidental que
+nous possédons à l’heure actuelle date du <span class=
+"sc2">X</span><sup>e</sup> siècle de notre ère&nbsp;; c’est la
+relation de voyage d’Ibn-Haoukal. Je ne veux pas dire qu’avant
+cette date des auteurs n’aient pas parlé des Nègres de l’Afrique
+Occidentale&nbsp;; mais ils ne nous ont rien dit sur leur pays,
+qu’ils ignoraient, ni naturellement sur leur histoire. Et ceux qui
+nous ont livré leurs impressions sur la race noire ne l’avaient
+étudiée que dans la personne des esclaves vivant auprès d’eux, en
+Europe ou dans le Nord de l’Afrique. Tel Galien (<span class=
+"sc2">II</span><sup>e</sup> siècle ap. J.-C.), dont l’appréciation
+sur les Nègres a été souvent reproduite, en particulier par
+Ibn-Saïd, et, d’après ce dernier, par Aboulféda&nbsp;; pour le
+célèbre médecin grec de<span class="pagenum" id="Page_4">[4]</span>
+l’antiquité, les Nègres se distinguaient des Blancs par dix
+caractères principaux&nbsp;: leurs cheveux crépus, leur barbe
+maigre, leurs narines larges, leurs lèvres épaisses, leurs dents
+aiguës, leur peau mal odorante, leur couleur noire, l’écartement de
+leurs doigts et de leurs orteils, la longueur de leur membre viril
+et leur grand amour des réjouissances. Ce portrait succinct n’est
+pas mal tracé et n’a pas perdu de sa valeur en vieillissant, mais
+il ne suffit pas à nous éclairer sur l’état du Soudan au temps de
+Galien.</p>
+
+<p>Tout au plus peut-on glaner, par-ci par-là, dans les auteurs de
+l’antiquité un vague renseignement se rapportant aux populations de
+l’extrême Nord du Soudan. Mais, en dehors de maigres indications
+relatives à quelques tribus berbères du Sahara, de données
+géographiques vagues ou erronées, il n’y a rien à tirer, je crois,
+en ce qui concerne le Soudan Français, des historiens grecs et
+latins, pas plus que des papyrus de l’ancienne Egypte.</p>
+
+<p>Tout ce que nous apprennent ces sources d’information, c’est
+que, avant J.-C. comme depuis, le Soudan a approvisionné d’esclaves
+et de poudre d’or les pays méditerranéens. Mais nous ne savons même
+pas comment ces deux produits parvenaient en Europe ni même dans le
+Nord de l’Afrique, ni quelle population allait les chercher.
+Hérodote nous dit bien<a id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1"
+class="fnanchor">[1]</a> que les Carthaginois se rendaient par mer
+en un pays situé au-delà des colonnes d’Hercule, dans le but d’y
+acheter de l’or aux indigènes&nbsp;: il est vraisemblable que ce
+pays, découvert sans doute par Hannon, était situé entre le Maroc
+actuel et le Sénégal, peut-être même à l’embouchure de ce dernier
+fleuve&nbsp;; mais il est peu probable que les Carthaginois aient
+jamais quitté leurs vaisseaux pour s’avancer dans l’intérieur des
+terres et qu’ils aient pénétré dans la région que nous appelons
+aujourd’hui le Soudan. D’ailleurs leurs procédés commerciaux, qu’a
+décrits Hérodote, ne permettent pas de supposer qu’ils aient eu un
+contact quelconque avec les indigènes, même avec ceux de la
+côte&nbsp;: dès leur arrivée, les Carthaginois tiraient de leurs
+vaisseaux les marchandises apportées de leur pays, les
+rangeaient<span class="pagenum" id="Page_5">[5]</span> le long du
+rivage, remontaient ensuite sur leurs navires et allumaient des
+feux dont la fumée servait à signaler leur présence aux naturels de
+la contrée&nbsp;; ceux-ci alors s’approchaient du bord de la mer et
+disposaient des petits tas de poudre d’or à côté des paquets de
+marchandises, puis s’éloignaient. «&nbsp;Les Carthaginois, continue
+Hérodote, sortent alors de leurs vaisseaux, examinent la quantité
+d’or que l’on a apportée, et, si elle leur paraît répondre au prix
+de leurs marchandises, ils l’emportent et s’en vont. Mais, s’il n’y
+en a pas pour leur valeur, ils s’en retournent sur leurs vaisseaux,
+où ils restent tranquilles. Les autres reviennent ensuite, et
+ajoutent quelque chose, jusqu’à ce que les Carthaginois soient
+contents. Ils ne se font jamais tort les uns aux autres. Les
+Carthaginois ne touchent point à l’or, à moins qu’il n’y en ait
+pour la valeur de leurs marchandises&nbsp;; et ceux du pays
+n’emportent point les marchandises avant que les Carthaginois
+n’aient enlevé l’or.&nbsp;» Un tel système de troc faisait
+assurément le plus grand honneur à la loyauté et au bon sens
+commercial des Carthaginois comme des Berbères ou des Nègres
+côtiers, mais il ne devait guère permettre aux premiers de se
+documenter sur les seconds, sur leurs institutions et leur
+histoire.</p>
+
+<p>Il est fort probable que les Noirs du Soudan étaient aussi en
+relations par terre avec les Carthaginois, les Cyrénéens et les
+Egyptiens. Peut-être des Egyptiens ou d’autres gens du Nord se
+rendaient-ils au Soudan pour y chercher de l’or&nbsp;: quelques
+traditions que j’ai recueillies autrefois à la Côte d’Ivoire
+tendraient à le prouver, mais elles ne constituent qu’un argument
+bien faible. Il est peu vraisemblable par contre que des Nègres se
+soient jamais avancés de leur propre volonté jusqu’aux bords de la
+Méditerranée. Mais on a parfaitement le droit de supposer
+qu’autrefois comme aujourd’hui des caravanes s’organisaient dans le
+nord de l’Afrique et, traversant le Sahara, allaient porter au
+Soudan des tissus, du cuivre, des verroteries<a id=
+"FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>,
+etc.,<span class="pagenum" id="Page_6">[6]</span> pour s’y procurer
+en échange de l’or et des esclaves. Sans doute celles de ces
+caravanes qui se dirigeaient vers les pays du Niger et du
+Haut-Sénégal se composaient surtout de Berbères, voyageant soit
+pour leur propre compte, soit pour celui de commerçants puniques,
+grecs ou égyptiens. Mais rien ne peut nous fixer exactement à cet
+égard.</p>
+
+<p>Il paraît bien certain que les changements politiques survenus
+dans l’Afrique du Nord n’ont pas eu de répercussion sensible au
+Soudan, en dehors de quelques exodes déterminés par certains de ces
+changements et dont il a été question dans la deuxième partie de
+cet ouvrage.</p>
+
+<p>Les Egyptiens ont pu constituer leurs différentes
+dynasties&nbsp;; les Assyriens, les Chaldéens, les Mèdes et les
+Perses ont pu guerroyer dans l’Afrique du Nord, les Phéniciens et
+les Grecs y fonder des colonies florissantes, les Romains s’emparer
+du pouvoir sur les Carthaginois et les Berbères&nbsp;: il ne semble
+pas que l’écho de ces bouleversements ait traversé le Sahara. Si
+les colonnes romaines se sont avancées jusque dans le Sud du Maroc
+avec Suétonius Paullinus, dans le Fezzan et au-delà avec Cornelius
+Balbus et Septimius Flaccus, si elles ont même atteint l’Aïr avec
+Julius Maternus, ces reconnaissances ne furent jamais poussées
+jusqu’à la région qui nous occupe présentement, et les
+renseignements récoltés par les officiers latins — ou tout au moins
+ceux d’entre ces renseignements qui nous sont parvenus — ne jettent
+aucun jour sur l’état du Soudan à cette époque reculée.</p>
+
+<p>Si maintenant nous demandons à l’archéologie et à l’épigraphie
+les indications que l’histoire ne peut nous fournir, nous nous
+trouvons en présence d’un pareil néant.</p>
+
+<p>On a découvert, il est vrai, en plusieurs points de l’Afrique
+Occidentale — en Guinée, dans le bassin du Haut-Sénégal, dans la
+boucle du Niger, à la Côte d’Ivoire, au Sahara soudanais et
+ailleurs, — des gisements nombreux d’ustensiles en pierre polie ou
+taillée et même des grottes aux parois constellées<span class=
+"pagenum" id="Page_7">[7]</span> de dessins divers. Mais il est
+absolument impossible, jusqu’à présent, d’assigner en général<a id=
+"FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> une
+date quelconque à ces ustensiles et à ces dessins, dans des régions
+où certaines peuplades appartenaient hier encore à l’âge de la
+pierre polie et où d’autres y appartiennent encore aujourd’hui dans
+une certaine mesure&nbsp;: ces stations, qu’on les appelle
+paléolithiques ou néolithiques, peuvent remonter à cent ans aussi
+bien qu’à trois ou quatre mille ans. Il n’est pas démontré non plus
+que les objets trouvés dans une station n’y aient pas été apportés
+d’ailleurs&nbsp;: plusieurs Européens — entre autres M. Vuillet,
+directeur du service de l’agriculture à Koulouba — ont rencontré
+dans la boucle du Niger des forgerons qui, sans les avoir fabriqués
+eux-mêmes, utilisent dans la pratique de leur métier des
+instruments en pierre&nbsp;; Lenz a signalé que les Nègres
+d’Araouân se servent, pour les travaux du ménage, d’outils en
+pierre polie qu’ils rapportent de Taodéni. Et d’autre part, dans
+plusieurs contrées du Haut-Sénégal-Niger et du Sahara soudanais, on
+fabrique encore de nos jours, en même temps que des ustensiles en
+fer, des objets en pierre tels qu’anneaux de bras, ornements de
+lèvres, boules servant à écraser le tabac ou les arachides,
+marteaux pour frapper les écorces de certains ficus, etc.&nbsp;;
+j’ai pu, pour ma part, assister dans le cercle de Gaoua à la
+fabrication de ces objets divers, ainsi qu’au forage de perles en
+pierre.</p>
+
+<p>Les ruines nous apprennent moins encore&nbsp;: sauf, je crois,
+chez les Tombo des falaises, on ne bâtit au Soudan qu’avec de
+l’argile et du bois. Seuls, les soubassements des murs sont souvent
+en pierres brutes, maçonnées avec de la boue. Aussi les ruines que
+l’on peut rencontrer sont fatalement récentes&nbsp;: j’estime qu’au
+bout de deux siècles au maximum, nulle trace ne<span class=
+"pagenum" id="Page_8">[8]</span> peut subsister d’une cité
+soudanaise&nbsp;; tout au plus pourra-t-on reconnaître, par la
+présence de certains arbres, l’emplacement d’un village disparu, et
+encore sera-t-il impossible d’assigner une date à la disparition de
+ce village, car les arbres actuels peuvent provenir des graines de
+ceux que l’homme avait plantés. Les plus importantes des villes
+soudanaises dont nous ont parlé les auteurs arabes du moyen-âge ne
+se composaient, au dire de ces auteurs eux-mêmes, que de huttes
+cylindriques aux murs d’argile surmontés d’une toiture en paille,
+exception faite des maisons de Ghana qui avaient parfois des murs
+en pierre&nbsp;; il semble, comme je l’ai dit précédemment, que les
+premières maisons à terrasse n’ont fait leur apparition au Soudan
+qu’au <span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle&nbsp;: il y a
+bien des chances pour que les habitations antérieures à notre ère
+n’aient pas été autrement construites et pour que, par conséquent,
+il soit absolument impossible aujourd’hui d’en retrouver les
+restes.</p>
+
+<p>Il y a bien, il est vrai, les débris de poteries et d’ustensiles
+divers que l’on peut exhumer des <em>tumuli</em> ou des
+emplacements des villes disparues. Mais que prouvent ces
+débris&nbsp;? Tous ceux que l’on a trouvés jusqu’à présent ne se
+distinguent pas des poteries et ustensiles fabriqués de nos jours
+au Soudan&nbsp;; tout au plus a-t-on trouvé en telle ou telle
+région des débris ne répondant pas au type actuellement en usage
+dans cette région mais répondant à un type encore en usage dans une
+contrée voisine&nbsp;: comme, de tout temps, des échanges ont
+existé entre les divers pays du Soudan et même entre le Soudan et
+les pays méditerranéens, cela même ne peut fournir matière à aucune
+déduction certaine<a id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4"
+class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p>Restent les fameuses ruines du Lobi. On trouve près de Gaoua,
+ainsi qu’entre Gagouli ou Galgouli et Lorhosso, des ruines de
+constructions en pierres maçonnées dont on ignore l’origine. Ce qui
+les caractérise surtout, c’est la rectitude et le<span class=
+"pagenum" id="Page_9">[9]</span> parfait alignement des murs&nbsp;;
+ces murs, généralement en latérite, se présentent sous l’aspect
+d’une enceinte rectangulaire, dans laquelle est parfois inscrite
+une seconde enceinte parallèle à la première, comme c’est le cas
+pour les ruines de Gaoua et celles de Karankasso (près de
+Lorhosso)&nbsp;; à Tioboulouma (à l’Ouest de Gagouli), on aperçoit
+même les ruines d’une véritable maison en pierres qui possédait un
+étage et qui présente encore des traces d’embrasures de portes et
+de fenêtres en pierres apparemment taillées.</p>
+
+<p>Quelle peut être l’origine de ces ruines&nbsp;? Sont-elles les
+vestiges d’établissements qu’auraient installés des chercheurs d’or
+portugais des <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> ou
+<span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècles&nbsp;? Il semble
+peu probable que les Portugais se soient avancés aussi loin dans
+l’intérieur des terres&nbsp;: Gagouli en effet est à plus de cinq
+cents kilomètres du point le plus proche de la côte (dans l’espèce
+Grand-Bassam) et à plus de 1.500 kilomètres de l’embouchure du Rio
+Grande. Ces constructions furent-elles l’œuvre d’une population
+indigène aujourd’hui disparue&nbsp;? En dehors du fait, insolite au
+Soudan, qu’elles ont été bâties en maçonnerie, le parfait
+alignement de leurs murs et la rectitude des angles paraissent
+difficilement conciliables avec le génie architectural de la race
+noire. Seraient-ce les restes d’une poussée vers le Sud de quelques
+peuples méditerranéens&nbsp;? Cette dernière hypothèse me semble
+aussi invraisemblable que les autres&nbsp;; elle aurait besoin en
+tout cas, pour se pouvoir soutenir, de quelques éléments
+supplémentaires d’information.</p>
+
+<p>Les indigènes qui habitent actuellement les régions où se
+trouvent ces ruines — Lorho, Gan, Lobi, Birifo — affirment tous
+n’être pas autochtones&nbsp;; ils affirment également tous que,
+lors de l’arrivée de leurs ancêtres, ces ruines existaient déjà
+dans leur état actuel, sans que les autochtones d’alors — là où il
+s’en trouvait — en connussent l’origine. Ces déclarations
+permettraient de faire remonter la construction de ces bâtiments
+au-delà du <span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle de notre
+ère<a id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class=
+"fnanchor">[5]</a>, mais c’est tout ce<span class="pagenum" id=
+"Page_10">[10]</span> qu’on en peut conclure avec quelque raison.
+On peut encore espérer que des fouilles exécutées méthodiquement
+nous révéleront quelque jour, au moins en partie, l’origine de ces
+ruines du Lobi&nbsp;: pour le moment elles demeurent un mystère
+inexpliqué et ne nous fournissent aucun renseignement.</p>
+
+<p>Quant aux inscriptions relevées dans le Haut-Sénégal-Niger,
+elles ne nous apportent aucune indication de quelque importance, au
+moins en ce qui concerne l’époque ancienne. Les dessins et signes
+divers découverts dans les grottes n’ont pas encore pu être
+expliqués&nbsp;; la plupart d’ailleurs ressemblent singulièrement
+aux dessins et signes ornementaux tracés de nos jours sur les murs
+des habitations et sur certains rochers et ils peuvent être
+l’œuvre, non pas d’anciens troglodytes, mais de modernes indigènes
+du Soudan, de chasseurs notamment, qui vont se réfugier dans ces
+grottes pour y dormir ou s’y abriter de la pluie et qui ont pu les
+décorer pour tromper leur désœuvrement momentané&nbsp;; d’autres
+semblent avoir une origine et une signification religieuses, mais
+il est impossible absolument de leur donner une date&nbsp;; rien
+même ne prouve que ces dessins soient contemporains des objets en
+pierre trouvés dans quelques-unes de ces grottes.</p>
+
+<p>Les inscriptions en <em>tifinarh</em> sont rares, le plus
+souvent indéchiffrables et ne portent point de date. On n’en a
+d’ailleurs rencontré aucune, jusqu’à présent, dans le Soudan
+proprement dit&nbsp;; elles sont localisées aux pays qu’occupent ou
+ont occupés les Berbères (Mauritanie, Sahara soudanais et surtout
+Sahara propre)<a id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class=
+"fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<p>Les inscriptions arabes sont plus nombreuses&nbsp;; on en a
+trouvé en particulier une quantité considérable à Bentia, à Gao et
+en d’autres points voisins du Niger&nbsp;: toutes celles qui ont pu
+être déchiffrées sont des inscriptions funéraires, gravées sur
+des<span class="pagenum" id="Page_11">[11]</span> pierres tombales.
+La plupart sont datées et les plus anciennes ne remontent pas
+au-delà du <span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle&nbsp;;
+comme d’autre part elles ne contiennent pas autre chose que le nom
+du défunt, la date de sa mort et quelques formules pieuses,
+l’intérêt qu’elles offrent n’est que fort secondaire&nbsp;: elles
+montrent seulement qu’il y avait des musulmans établis dans la
+région de Gao à partir du <span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup>
+siècle au moins, ce que nous savions déjà d’autre part<a id=
+"FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class=
+"fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>Et c’est ainsi que, de tout ce chapitre une seule certitude se
+dégage&nbsp;: c’est que nous ne savons rien de l’histoire du
+Haut-Sénégal-Niger antérieure aux premiers siècles de notre ère et
+que nous n’avons que bien peu de probabilités d’être mieux informés
+dans l’avenir sur cette obscure période.</p>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c01">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class=
+"label">[1]</span></a>Livre IV, CXCVI.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class=
+"label">[2]</span></a>La présence en Afrique Occidentale de perles
+de verre, de fabrication phénicienne ou égyptienne remontant à une
+haute antiquité, a été signalée à maintes reprises, ainsi que celle
+de perles en agathe ou cornaline dont l’origine paraît être
+également méditerranéenne, mais relativement plus récente.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class=
+"label">[3]</span></a>Je dis «&nbsp;en général&nbsp;», car je ne
+voudrais pas être trop affirmatif. Ainsi il est constant que les
+haches en pierre polie sont considérées presque partout, par les
+indigènes actuels du Soudan, comme des pierres tombées du
+ciel&nbsp;; on prétend que, lorsque la foudre tombe, c’est une de
+ces pierres qui cause les dégâts. Cette interprétation tendrait à
+prouver l’antiquité des haches en pierre qu’on trouve au Soudan,
+puisque les indigènes actuels attribuent leur origine à un
+phénomène naturel.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class=
+"label">[4]</span></a>On m’a remis une fois, dans la basse Côte
+d’Ivoire, comme un échantillon de l’ancienne industrie du pays, une
+sorte de manche de stylet en cuivre qui représentait un
+mousquetaire et une dame du temps de Richelieu. Si cet objet était
+de fabrication relativement ancienne, il était plus manifestement
+encore de fabrication européenne.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class=
+"label">[5]</span></a>Nous avons vu que les dates probables de leur
+arrivée dans le pays sont la fin du <span class=
+"sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle pour les Lorho, la fin du
+<span class="sc2">XIII</span><sup>e</sup> pour les Gan, le
+<span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup> pour les Lobi et la fin du
+<span class="sc2">XVII</span><sup>e</sup> pour les Birifo.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class=
+"label">[6]</span></a>Si les inscriptions arabes trouvées au Soudan
+sont nécessairement récentes, au moins relativement, il n’en est
+pas fatalement de même des inscriptions en <em>tifinarh</em>&nbsp;:
+cet alphabet était en effet en usage dès l’an 1500 avant J.-C.,
+ainsi que le prouveraient des découvertes faites à Cnosse, où l’on
+aurait trouvé des caractères analogues au <em>tifinarh</em>
+employés dans la figuration des comptes des scribes du roi
+Minos.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class=
+"label">[7]</span></a>M. le lieutenant Marc a rapporté cette année
+en France plusieurs pierres tombales de Bentia, choisies parmi
+celles dont les inscriptions sont encore lisibles. Des estampages
+et des copies d’autres pierres gravées de même provenance ont été
+recueillis par cet officier&nbsp;; M. le capitaine Figaret en a
+photographié de son côté et M. de Gironcourt a copié plusieurs
+inscriptions au cours de son dernier voyage. M. Houdas, qui a eu
+entre les mains ces divers documents, n’a relevé aucune inscription
+présentant un caractère historique et n’en n’a pas trouvé une seule
+qu’on puisse dire être antérieure au <span class=
+"sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_12">[12]</span><a id=
+"p4c02"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="sch1">L’empire de Ghana<br>
+(IV<sup>e</sup> au XIII<sup>e</sup> siècles).</p>
+
+<p>Il est matériellement impossible d’exposer dans son ensemble,
+par tranches synchroniques, l’histoire des divers pays qui
+constituent aujourd’hui la colonie du Haut-Sénégal-Niger, ces pays
+n’ayant jamais formé un tout. J’ai pensé que la meilleure méthode
+consisterait à examiner l’un après l’autre les principaux Etats
+indigènes qui se sont succédé ou ont coexisté dans les différentes
+régions du Soudan Français et, comme il faut bien adopter un ordre
+quelconque, je placerai les monographies de ces Etats selon la date
+à laquelle chacun d’eux est apparu pour la première fois sur la
+scène de l’histoire. C’est ainsi que je me trouve débuter par
+l’empire de Ghana<a id="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8"
+class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<h3 class="bold"><a id="p4c02s1"></a>I. — L’emplacement de
+Ghana.</h3>
+
+<p>Ainsi que je l’ai dit en parlant des origines des Peuls et des
+Soninké, la ville ancienne de Ghana était située à l’extrême Nord
+du Bagana, dans l’Aoukar, non loin des localités actuelles de Néma
+et de Oualata, dont la première sans doute fut contemporaine de
+Ghana et dont la seconde succéda à celle-ci comme métropole du
+Soudan saharien. Je crois qu’en plaçant Ghana à l’Est légèrement
+Sud de Néma et sur la ligne joignant Oualata<span class="pagenum"
+id="Page_13">[13]</span> à Bassikounou, on doit se rapprocher
+autant qu’il est possible de la vérité.</p>
+
+<p>Ibn-Haoukal, qui visita Ghana au <span class=
+"sc2">X</span><sup>e</sup> siècle et parla le premier de cette
+ville<a id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class=
+"fnanchor">[9]</a>, la situe à une distance de 10 à 20 journées de
+marche à l’Est d’Aoudaghost, que nous avons placé<a id=
+"FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>
+à une soixantaine de kilomètres au Nord-Est de Kiffa. Il ajoute, en
+donnant son itinéraire de Ghana au Fezzan par Koukaoua (Kouka),
+qu’on met presque un mois pour se rendre de Ghana à <em>Sâmat</em>
+en passant par <em>Kaoga</em> ou <em>Gaoga</em> (pour
+Gaogao)&nbsp;: si l’on identifie cette dernière ville avec Gao et
+Sâmat avec la localité actuelle de Samet ou Samit, située à 100
+kilomètres environ à l’Est-Nord-Est de Gao, — deux identifications
+très vraisemblables, — il se trouve que l’emplacement que j’assigne
+à Ghana se serait trouvé à environ 750 kilomètres à l’Ouest de
+Samit, soit à 30 journées de 25 kilomètres chacune, ce qui
+correspond bien à l’évaluation d’Ibn-Haoukal.</p>
+
+<p>Bekri (<span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle)<a id=
+"FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>
+est plus précis encore. Il nous a donné plusieurs itinéraires
+aboutissant à Ghana ou en partant&nbsp;; l’un place cette ville à
+quatre jours du dernier village berbère en venant de l’Oued Draa,
+village appelé <em>Mouddoûken</em> et peuplé de Zenaga, ce qui
+indique bien que Ghana se trouvait à l’extrême limite
+septentrionale du pays des Nègres&nbsp;; un autre itinéraire,
+partant du Sénégal, situe Ghana à 20 journées de <em>Silla</em>
+qui, ainsi que je l’ai dit plus haut<a id=
+"FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>,
+était un peu à l’Ouest de Bakel&nbsp;; un troisième la place à 18
+jours de <em>Gadiaro</em> ou <em>Gadiara</em>, ville située à 12
+milles du Sénégal près de Yaressi ou Diaressi, c’est-à-dire dans le
+Guidimaka<a id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class=
+"fnanchor">[13]</a>. Ailleurs Bekri nous dit que Ghana<span class=
+"pagenum" id="Page_14">[14]</span> se trouvait dans un pays appelé
+<em>Aoukar</em>&nbsp;: ce terme, appliqué par les Berbères et les
+Maures à plusieurs régions d’aspect chaotique, est en particulier
+le nom actuel du pays où sont bâties Oualata et Néma. Le même
+auteur dit encore que les habitants de Ghana s’abreuvaient au moyen
+de puits, ce qui implique qu’aucun fleuve ni cours d’eau n’arrosait
+la ville. Enfin Bekri, décrivant les chemins qui conduisaient de
+Ghana au Niger, dit que, si l’on quitte Ghana en marchant vers
+l’endroit où le soleil se lève, on suit une route qui traverse des
+habitations nègres et qu’on arrive à un lieu appelé
+<em>Aougâm</em>, où se trouvent des champs de mil&nbsp;; de ce lieu
+(situé vraisemblablement à proximité de Ghana et à la limite des
+plantations dépendant de cette ville), on arrive en quatre jours à
+<em>Ras-el-Ma</em>, où le Nil (Niger, représenté en la circonstance
+par la dérivation du Faguibine) commence à couler hors du pays des
+Noirs (pour arroser une région habitée par des Berbères). En un
+autre passage, Bekri reproduit des renseignements qui lui avaient
+été fournis par le jurisconsulte Abou-Mohammed
+Abd-el-Melek-ibn-Nakhkhâs el-Gharfa, lequel avait voyagé dans ces
+contrées&nbsp;; d’après ce voyageur, Ras-el-Ma — que Bekri appelle
+cette fois <em>Safongo</em> pour <em>Sabongo</em> ou
+<em>Issabongo</em>, son nom songaï — se trouvait séparé de Ghana
+par trois gîtes d’étape, c’est-à-dire qu’on s’y rendait de Ghana —
+ou plutôt d’Aougâm, limite des dépendances directes de Ghana — en
+quatre jours. Tous ces renseignements concordent d’une façon
+saisissante à placer Ghana dans le triangle
+Oualata-Néma-Bassikounou.</p>
+
+<p>Edrissi, qui écrivit vers 1150 sa compilation géographique,
+s’est inspiré surtout de Bekri en ce qui concerne la partie
+occidentale du Soudan, mais il est beaucoup plus confus et ses
+données sont souvent contradictoires. Il place Ghana à 12 jours
+seulement «&nbsp;à l’Est&nbsp;» de Barissa ou Yaressi, alors que
+Bekri la situait à 18 ou 20 jours du même point et au
+Nord-Est&nbsp;; il est à remarquer d’ailleurs qu’Edrissi professe
+une singulière affection pour le nombre douze&nbsp;; il indique 12
+jours entre Tekrour et Barissa, 12 jours entre Barissa et
+Aoudaghost, 12 jours entre Barissa et Ghana, 12 jours encore entre
+Mallel et Ghana, etc. Mais, ce qui est plus grave, il prétend que
+Ghana se composait<span class="pagenum" id="Page_15">[15]</span> de
+deux villes à cheval sur «&nbsp;le fleuve&nbsp;» et que son roi
+possédait «&nbsp;sur le bord du Nil&nbsp;» un château fortifié,
+bâti en 1116, orné de sculptures et de peintures et <em>muni de
+fenêtres vitrées&nbsp;!</em> Ce «&nbsp;fleuve&nbsp;» ou
+«&nbsp;Nil&nbsp;» ne peut être que le Niger, d’après l’ensemble des
+indications d’Edrissi, et la situation qu’il donne à Ghana ne
+pourrait correspondre qu’à celle de Sansanding&nbsp;; mais comme
+d’autre part le même auteur place Gaoga (Gao) à l’Est de Ghana — ce
+qui n’est exact que si Ghana se trouvait là où la met Bekri — et au
+Sud de Koukaoua (Kouka) — ce qui constitue une erreur inexcusable
+—, comme il commet une foule de confusions faciles à relever, nous
+devons nous méfier fortement de ses assertions&nbsp;; la
+description du luxueux palais du roi de Ghana suffirait d’ailleurs
+à nous mettre sur nos gardes.</p>
+
+<p>Il ne nous faut pas oublier du reste que, au temps d’Edrissi,
+Ghana avait déjà diminué beaucoup d’importance, ayant été saccagée
+vers la fin du siècle précédent par les Almoravides et ayant perdu
+une bonne partie de sa population&nbsp;; ce ne devait plus être un
+centre commercial bien achalandé et Edrissi n’a sans doute pas été
+renseigné sur cette ville, comme l’avait été Bekri, par des gens y
+ayant passé eux-mêmes&nbsp;: cette circonstance enlève beaucoup de
+sa valeur à un récit qui ne fait que reproduire, plus ou moins
+exactement, des passages mal compris d’ouvrages antérieurs. Il se
+pourrait aussi qu’entre l’époque de Bekri et celle d’Edrissi une
+nouvelle ville se fût fondée sur le Niger, à laquelle on aurait
+également donné le nom de Ghana&nbsp;; le fait est fréquent au
+Soudan de localités naissantes auxquelles on donne le nom de la
+patrie de leurs fondateurs et il peut amener facilement des
+confusions. Cependant, ce que dit Edrissi de la situation
+commerciale de sa Ghana correspond bien à ce que nous avaient
+appris Ibn-Haoukal et Bekri.</p>
+
+<p>Yakout (fin du <span class="sc2">XII</span><sup>e</sup> siècle
+et commencement du <span class="sc2">XIII</span><sup>e</sup>), bien
+que légèrement postérieur à Edrissi, mérite davantage créance, car
+il ne puisa en général qu’à de bonnes sources les matériaux de son
+dictionnaire géographique. «&nbsp;Ghana, nous dit-il, est une
+grande ville située à l’extrémité méridionale du Maghreb et
+contiguë au pays des Nègres&nbsp;; c’est le lieu de réunion des
+commerçants qui, de cette cité, <em>pénètrent dans les déserts</em>
+conduisant aux<span class="pagenum" id="Page_16">[16]</span>
+régions d’où vient la poudre d’or. Si Ghana n’existait pas, l’accès
+de ces régions ne serait pas possible&nbsp;: elle se trouve en
+effet placée au point de séparation de la Berbérie (<em>Gharb</em>)
+d’avec le pays des Nègres (<em>Blâd-es-Soudân</em>)&nbsp;».
+Ailleurs le même géographe nous parle de Ghana comme se trouvant
+«&nbsp;à la limite extrême du pays des Nègres&nbsp;». Rien ne peut
+nous indiquer plus nettement que Ghana était au nord du Soudan
+proprement dit et même séparée de lui par une zone désertique qui
+correspond exactement à la zone séparant Oualata de Goumbou.
+Parlant — à l’article <em>et-tibr</em> (la poudre d’or) — de la
+façon dont s’accomplissaient les voyages en vue de l’acquisition de
+l’or, Yakout dit que les commerçants venus du Maghreb doivent
+renouveler leur provision d’eau une fois arrivés à Ghana, attendu
+qu’ils ont à traverser, au sud de cette ville, «&nbsp;un désert où
+régnent des vents brûlants qui assèchent l’eau en pénétrant dans
+les outres&nbsp;; aussi doit-on adopter un nouveau mode de
+transport et de conservation de l’eau dans ce désert&nbsp;: pour
+cela, on choisit des chameaux haut-le-pied ou peu chargés qu’on
+laisse assoifés durant un jour et une nuit avant de les amener à
+l’abreuvoir et qu’on abreuve alors deux fois de suite jusqu’à ce
+que leur estomac soit gonflé&nbsp;; les chameliers les poussent
+devant eux et, lorsque les outres se sont vidées et que l’on a
+besoin d’eau, ils égorgent l’un de ces chameaux et on boit le
+liquide contenu dans son ventre&nbsp;; puis le voyage continue et,
+chaque fois que l’on a de nouveau besoin d’eau, on recourt au même
+procédé et on remplit également les outres de ce liquide. C’est
+ainsi que l’on peut, sans trop de fatigue, poursuivre le voyage
+jusqu’aux approches du lieu où l’on doit se rencontrer avec les
+Noirs possesseurs de poudre d’or.&nbsp;» Après cela il me paraît
+bien difficile de placer Ghana aux environs de Ségou, ainsi qu’on a
+cru parfois pouvoir le faire.</p>
+
+<p>Ibn-Saïd, qui fut contemporain de la destruction de Ghana<a id=
+"FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>,
+assigne à cette ville une position astronomique qui, considérée
+isolément, est absolument invraisemblable&nbsp;: il la place par
+10° 15′ de latitude Nord et 29° de longitude
+planimétrique<span class="pagenum" id="Page_17">[17]</span> à l’Est
+des îles Fortunées, ce qui correspondrait au Sud-Ouest du Bornou.
+Mais nous savons que les latitudes d’Ibn-Saïd sont presque toutes
+plus ou moins reculées vers le Sud et que ses longitudes, en ce qui
+concerne le Soudan, ne sont à peu près exactes que les unes par
+rapport aux autres&nbsp;: c’est ainsi qu’il place l’embouchure de
+son «&nbsp;Nil de Ghana&nbsp;» (Sénégal) dans l’Océan Atlantique
+par 14° lat. et 10° 20′ long., point qui viendrait tomber à 50
+kilomètres environ au sud de Goumbou&nbsp;! Mais si nous plaçons sa
+longitude de Ghana d’après celle qu’il donne pour Aoudaghost (22°),
+nous obtenons un méridien passant approximativement par Ras-el-Ma,
+ce qui se rapproche sensiblement de la vérité.</p>
+
+<p>Les auteurs qui viennent après Ibn-Saïd sont tous postérieurs à
+la destruction de Ghana, dont ils n’ont pu parler que d’après les
+ouvrages de leurs devanciers. Aboulféda (mort en 1331) se contente
+de la placer «&nbsp;à l’extrême Sud du Maghreb&nbsp;», ce qui est
+exact. Quant à Ibn-Khaldoun (né en 1332), il se borne à citer
+Edrissi et réédite l’erreur de ce dernier relative à la soi-disant
+proximité de Ghana par rapport au Niger. Ibn-Batouta, qui visita le
+Soudan vers 1352, est muet au sujet de Ghana, ce qui est bien
+naturel puisque cette ville n’existait plus depuis un siècle au
+moment de son voyage et avait été remplacée par Oualata. Il en est
+de même de Léon l’Africain, dont le voyage au Soudan eut lieu au
+début du <span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Quand à
+Sa’di (<span class="sc2">XVII</span><sup>e</sup> siècle), il nous
+dit simplement que Kaya-Maghan avait établi sa résidence à Ghana,
+«&nbsp;grande ville située dans la terre de Bagana&nbsp;», ce qui
+s’accorde avec les indications d’Ibn-Haoukal et de Bekri, à
+condition de ne pas confondre le Bagana avec le Bakounou actuel et
+de placer Ghana dans son extrême Nord.</p>
+
+<p>Cooley (<em>The Negroland of the Arabs</em>, 1841), qui s’est
+trompé souvent dans ses identifications en rapportant au Niger ce
+qui a trait au Sénégal, mais qui cependant a fait faire un pas
+énorme à la connaissance de l’ancien Soudan, démontre par une
+longue et minutieuse dissertation que Ghana se trouvait dans la
+région de Tombouctou et à l’Ouest de cette ville<a id=
+"FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class=
+"fnanchor">[15]</a>.<span class="pagenum" id="Page_18">[18]</span>
+Barth, dont la conscience scientifique nous est connue et qui
+n’avançait rien en général dont il ne se fût assuré à l’avance, a
+cru pouvoir placer Ghana par 18° de latitude Nord et 7° de
+longitude Ouest de Greenwich, ce qui situe cette ville dans
+l’Aoukar et à proximité de Oualata<a id="FNanchor_16"></a><a href=
+"#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Enfin Coppolani, dont la
+compétence ne peut être niée par personne en la circonstance,
+identifiait Ghana avec Néma ou tout au moins avec un emplacement
+très voisin de Néma, ainsi qu’il résulte de notes manuscrites
+rédigées par lui qui sont conservées à Saint-Louis aux archives de
+la Mauritanie<a id="FNanchor_17"></a><a href="#Footnote_17" class=
+"fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<p>Après tous ces témoignages, il est peut-être inutile de perdre
+du temps à réfuter une erreur qui a fait quelques adeptes et qui
+consistait à placer Ghana à proximité du Niger, dans la région
+comprise entre Bamako, Banamba et Ségou&nbsp;: cette erreur
+provenait d’abord d’une foi trop grande accordée aux renseignements
+d’Edrissi et ensuite de l’interprétation inexacte donnée à un
+paragraphe du <em>Tarikh-es-Soudân</em>. La lecture d’Ibn-Haoukal
+et de Bekri aurait suffi à faire rejeter l’indication fantaisiste
+d’Edrissi. Quant au paragraphe de Sa’di auquel je fais allusion, il
+est traduit ainsi par M. Houdas<a id="FNanchor_18"></a><a href=
+"#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>&nbsp;: «&nbsp;Melli est le
+nom d’une grande contrée, très vaste, qui se trouve à l’extrême
+occident du côté de l’Océan Atlantique. Qaïamagha fut le premier
+prince qui régna dans cette région. La capitale était Ghâna, grande
+cité sise dans le pays de Bâghena.&nbsp;» On a voulu déduire de là
+que Ghana devait être identifiée avec Mali, ville évidemment située
+près du Niger à peu près à hauteur de Ségou, ainsi qu’il résulte en
+particulier du témoignage d’Ibn-Batouta, qui la visita et y
+séjourna assez longtemps. Mais rien absolument, dans le passage en
+question, n’autorise une pareille identification que, du reste,
+toute la documentation que nous possédons sur le Soudan du
+Moyen-Age rend par ailleurs impossible. Sa’di, à mon avis, a voulu
+dire simplement que le premier prince<span class="pagenum" id=
+"Page_19">[19]</span> dont il savait le nom, — ou le premier prince
+de race noire, — parmi ceux qui avaient régné dans la région où se
+développa plus tard l’empire de Mali, résidait à Ghana&nbsp;; la
+traduction littérale du paragraphe, qui serait la suivante, ne
+laisse d’ailleurs aucun doute à cet égard&nbsp;: «&nbsp;Or [le]
+Mali [est] une grande contrée occupant un espace considérable dans
+l’occident le plus éloigné (<em>Maghreb-el-aqsa</em>) vers le côté
+de la mer entourée (l’Océan Atlantique), et Qaya-Magha [fut] celui
+qui commença la domination dans cette région<a id=
+"FNanchor_19"></a><a href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>,
+et le séjour de son pouvoir [était] Ghâna, qui [était] une grande
+ville dans la terre de Bâghena&nbsp;».</p>
+
+<p>J’ai dit plus haut<a id="FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20"
+class="fnanchor">[20]</a> que des impossibilités matérielles nous
+empêchent d’accorder le moindre crédit à la théorie de M. le
+lieutenant Desplagnes, d’après laquelle les ruines récentes et
+modestes du petit village de Gana près Banamba ne seraient autres
+que les ruines de l’antique Ghana&nbsp;; ces dernières, datant
+aujourd’hui de près de sept siècles, seraient du reste bien
+difficiles à retrouver, étant donnée la nature probable des
+constructions fragiles qui devaient dominer dans la ville détruite
+par Soundiata. Pour être juste, il me faut ajouter que, s’il n’est
+pas possible de placer Ghana dans la région de Banamba, Mali par
+contre ne devait pas être bien éloigné de ce dernier point, ainsi
+que nous le verrons plus loin&nbsp;; mais Mali était situé plus
+près du Niger et avait d’ailleurs vraisemblablement disparu lorsque
+fut fondé, vers la fin du <span class="sc2">XVII</span><sup>e</sup>
+ou le commencement du <span class="sc2">XVIII</span><sup>e</sup>
+siècle, le petit village banmana dont on voit aujourd’hui les
+ruines près du Gana actuel.</p>
+
+<h3 class="bold"><span class="pagenum" id=
+"Page_20">[20]</span><a id="p4c02s2"></a>II. — Le nom de
+Ghana.</h3>
+
+<p>Le nom de Ghana nous a été transmis par tous les auteurs arabes
+sans exception sous la forme <em>Ghânat</em>, faisant au nominatif
+<em>Ghânatou</em>, à l’accusatif <em>Ghânata</em> et au cas
+indirect <em>Ghânati</em> (par <em>ghaïn</em>, <em>alif</em>,
+<em>noun</em> et <em>ta-merboutha</em>). Les Noirs qui en ont
+connaissance à l’heure actuelle, pour l’avoir lu dans des ouvrages
+écrits en arabe, le prononcent <em>Ganata</em>, ainsi qu’ils font
+pour la plupart des mots arabes de la même désinence (Fatimata,
+Aïssata, etc.). Je me sers ici de la forme <em>Ghana</em> parce
+qu’elle est la plus généralement employée en Europe&nbsp;; j’aurais
+pu supprimer la lettre <em>h</em>, que les Noirs ne font pas sentir
+et qui sans doute ne devait pas exister dans la prononciation
+indigène du mot, comme je l’ai supprimée dans le mot
+«&nbsp;Bagana&nbsp;»<a id="FNanchor_21"></a><a href="#Footnote_21"
+class="fnanchor">[21]</a>, mais je l’ai maintenue à seule fin
+d’éviter une confusion possible avec le nom du village actuel de
+Gana près Banamba.</p>
+
+<p>Yakout<a id="FNanchor_22"></a><a href="#Footnote_22" class=
+"fnanchor">[22]</a> nous dit que Ghana — <em>Ghânatou</em> dans le
+titre de l’article — est un mot étranger dont il ne connaît pas
+l’équivalent en langue arabe. Bekri par contre nous apprend que
+<em>ghana</em> était le titre donné aux rois de l’Aoukar, titre
+qui, par extension, était devenu le nom de la ville et celui de
+l’empire&nbsp;: on disait sans doute «&nbsp;la ville du ghana, le
+pays du ghana&nbsp;» ou plutôt, comme l’article n’existait
+probablement pas dans la langue des indigènes<a id=
+"FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>,
+«&nbsp;la ville ou le pays de Ghana&nbsp;». Quoi qu’il en soit, les
+géographes et historiens arabes, y compris Bekri lui-même, ont tous
+donné Ghana comme le nom d’une ville et celui de l’Etat dont cette
+ville était la capitale.</p>
+
+<p>Ce mot <em>ghana</em>, ayant sans doute le sens primitif de
+«&nbsp;chef&nbsp;» ou de «&nbsp;roi&nbsp;» d’après Bekri,
+n’appartenait certainement pas à<span class="pagenum" id=
+"Page_21">[21]</span> la langue arabe&nbsp;; Yakout nous le dit
+d’ailleurs. Il n’appartenait vraisemblablement pas non plus à la
+langue berbère, ou alors il aurait eu en cette langue une autre
+signification<a id="FNanchor_24"></a><a href="#Footnote_24" class=
+"fnanchor">[24]</a>. Il existe bien en soninké un mot <em>kana</em>
+qui est employé parfois avec l’acception de «&nbsp;chef&nbsp;»,
+mais le titre donné aux rois dans cette langue semble avoir
+toujours été <em>tounka</em> ou <em>tonka</em>, mot qui était déjà
+employé dans ce sens au temps de la dynastie soninké de Ghana,
+puisqu’il nous a été transmis par Bekri comme le titre précédant le
+nom de l’empereur de cette dynastie qui vivait de son temps&nbsp;:
+Tounka Ménîn. En mandingue le titre correspondant est
+<em>mansa</em> ou <em>massa</em>. Enfin dans beaucoup de pays du
+Soudan, on a usé et on use encore des mots <em>fari</em>,
+<em>farima</em>, <em>farhama</em>, <em>fama</em>(mandé),
+<em>faran</em> (songaï), <em>fara</em> (haoussa), <em>far-ba</em>
+(ouolof), qui proviennent peut-être de la racine sémitique
+<em>far’</em> «&nbsp;sommet, cime, chef, prince&nbsp;», d’où dérive
+également le titre des Pharaons. Mais nulle part nous ne trouvons
+aujourd’hui de mot ressemblant à <em>ghana</em> employé comme titre
+de souveraineté. Peut-être ce mot appartenait-il à la langue des
+premiers fondateurs de l’empire de Ghana, c’est-à-dire à cette
+langue qui provenait sans doute d’éléments à la fois araméens,
+égyptiens et berbères, que parlaient les Judéo-Syriens lors de leur
+arrivée dans l’Aoukar et sur laquelle nous ne pouvons qu’émettre
+des conjectures.</p>
+
+<p>J’ajouterai que, d’après Mohammed-Lahmed Yôra, marabout de la
+tribu mauritanienne des Oulad-Daïmân, le nom actuel du
+<em>Tagant</em> ne serait pas autre chose que la forme berbérisée
+de Ghana ou Gana&nbsp;; «&nbsp;Tagant&nbsp;» signifierait donc en
+berbère «&nbsp;pays de Ghana&nbsp;», mais ce mot aurait pris, avec
+le temps, une signification plus restreinte et ne serait plus
+appliqué qu’à la région qui forma la province occidentale de
+l’empire de Ghana au moment de son apogée<a id=
+"FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" class=
+"fnanchor">[25]</a>.</p>
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_22">[22]</span><a id=
+"p4c02s3"></a><span class="bold">III. — L’hégémonie
+judéo-syrienne</span> (<span class="sc2">IV</span><sup>e</sup> au
+<span class="sc2">VIII</span><sup>e</sup> siècles).</h3>
+
+<p>En relatant le premier exode des Judéo-Syriens de Cyrénaïque,
+nous les avions suivis à travers l’Aïr jusqu’au Massina, où nous
+les avions laissés, vers le commencement du <span class=
+"sc2">II</span><sup>e</sup> siècle après J.-C., sous le
+commandement de <em>Kara</em>, descendant d’Israël, et de
+<em>Gama</em>, descendant du syrien Souleïmân<a id=
+"FNanchor_26"></a><a href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.
+Lorsque, vers l’an 150 de notre ère, les Judéo-Syriens provenant de
+cet exode quittèrent le Massina pour se rendre dans l’Aoukar, leurs
+chefs appartenaient encore aux deux mêmes familles&nbsp;; celle de
+Kara avait la prééminence et le souvenir en a été conservé jusqu’à
+nos jours par certaines fractions peules, chez lesquelles les
+nobles portent le nom modernisé de <em>Karanké</em> ou
+<em>Kananké</em> (ceux de Kara ou Kana)<a id=
+"FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.
+Kara — ou son successeur — s’installa à Ghana, auprès d’un village
+soninké qui sans doute existait déjà depuis un certain temps sous
+un autre nom, et fut le chef de la première colonie judéo-syrienne
+arrivée dans l’Aoukar. Lorsque, une cinquantaine d’années plus
+tard, le deuxième exode vint, par la voie du Touat, rejoindre le
+premier, les nouveaux arrivants obtinrent du descendant de Kara
+l’autorisation de planter leurs tentes dans la région et
+reconnurent également son autorité. Mais cette dernière ne
+s’étendait vraisemblablement pas encore aux Soninké, premiers
+maîtres du pays. Ce ne fut guère, semble-t-il, que cent ans après
+l’arrivée de l’immigration provenant du Touat que les
+Judéo-Syriens, qui avaient dû dans une certaine mesure adopter des
+habitudes sédentaires et faire de Ghana une véritable ville,
+devinrent les maîtres effectifs du pays. C’est donc vers l’an 300
+qu’il convient de placer la fondation proprement dite de l’empire
+de Ghana et le début de la dynastie impériale judéo-syrienne issue
+de Kara.</p>
+
+<p>Cette dynastie conserva le pouvoir, très probablement, jusqu’à
+la fin du <span class="sc2">VIII</span><sup>e</sup> siècle. C’est
+elle qui fournit ces quarante-quatre<span class="pagenum" id=
+"Page_23">[23]</span> princes de race blanche et d’origine inconnue
+dont nous parle Sa’di, desquels 22 auraient régné avant l’hégire —
+de 300 à 622 — et 22 après la même date — de 622 à 790 environ, ce
+qui ferait une moyenne de 15 à 16 ans pour chaque règne précédant
+l’hégire et de 7 à 8 ans seulement pour chacun des règnes
+postérieurs à cette date. On peut trouver cette proportion bien
+inégale&nbsp;: si elle est dans l’ordre ordinaire des choses pour
+la période précédant l’hégire, elle paraît plutôt faible pour la
+période suivante&nbsp;; mais il convient d’observer que la division
+du <em>Tarikh-es-Soudân</em> en deux nombres parfaitement égaux de
+règnes, séparés par l’hégire, présente au contraire trop de
+symétrie pour n’être pas un arrangement apocryphe&nbsp;; il est
+plus vraisemblable de supposer que la tradition recueillie par
+Sa’di mentionnait simplement une succession de 44 souverains dont
+une partie étaient antérieurs à l’hégire et que l’auteur du
+<em>Tarikh</em> a traduit «&nbsp;partie&nbsp;» par
+«&nbsp;moitié&nbsp;». Si nous nous en tenons à cette hypothèse et
+si nous admettons seulement le chiffre de 44 princes — chiffre
+d’ailleurs peu certain lui-même — s’étant succédé de 300 à 790,
+nous obtenons une durée moyenne de 11 ans pour chaque règne&nbsp;;
+étant donné que le pouvoir passait en général à l’aîné des frères
+subsistants du souverain défunt, cette moyenne n’a rien que de très
+normal&nbsp;: certains empereurs devaient être en effet fort âgés
+lorsqu’ils montaient sur le trône et, même sans tenir compte de
+révolutions de palais assez probables, il se peut fort bien que 44
+rois se soient succédé durant une période de cinq siècles.</p>
+
+<p>Certains ont voulu faire des Berbères de ces empereurs blancs de
+Ghana&nbsp;: la chose me paraît fort improbable. S’ils avaient été
+des Berbères, Sa’di ne nous aurait pas dit&nbsp;: «&nbsp;Ils
+étaient de race blanche, mais nous ignorons d’où ils tiraient leur
+origine&nbsp;»<a id="FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class=
+"fnanchor">[28]</a>. Car il n’est pas admissible que, vivant à
+Tombouctou en contact permanent avec des Touareg, il n’eût pas
+recueilli quelques traditions relatives à cette ancienne domination
+berbère. Ibn-Khaldoun, si abondamment documenté sur l’histoire
+ancienne des Berbères du Sud, n’aurait pas manqué<span class=
+"pagenum" id="Page_24">[24]</span> également de connaître et de
+signaler la chose&nbsp;; or, dans ses <em>Prolégomènes</em>, il
+rapporte — ainsi que l’avait fait Edrissi et sans doute d’après ce
+dernier — qu’on attribue l’origine des anciens empereurs blancs de
+Ghana à un nommé <em>Saleh</em>, descendant de Ali, gendre du
+Prophète, par Abdallah fils de Hassân fils d’El-Hassân, fils
+lui-même de Ali&nbsp;; puis il fait remarquer que cette hypothèse
+est invraisemblable, aucun homme du nom de Saleh n’étant cité parmi
+la descendance de Abdallah le Fatimite&nbsp;; il ajoute qu’au reste
+cette dynastie blanche a entièrement disparu et que, de son temps,
+le pays de Ghana faisait partie de l’empire de Mali. Il aurait pu,
+s’il avait connu la chronologie du premier empire de Ghana,
+observer simplement qu’un descendant de Ali n’aurait pu donner
+naissance à une dynastie antérieure à l’hégire, c’est-à-dire à Ali
+lui-même. Mais ce qui est à retenir de ce passage d’Ibn-Khaldoun,
+c’est qu’il n’a pas songé un seul instant à donner une origine
+berbère aux premiers princes de Ghana.</p>
+
+<p>D’autres ont supposé que le fondateur de l’empire de Ghana et le
+premier des 44 princes de race blanche aurait été Kaya-Maghan.
+Cette supposition était basée sur une interprétation, que je crois
+mauvaise, d’un passage du <em>Tarikh-es-Soudân</em> cité plus haut.
+A mon avis, dans l’esprit de Sa’di, Kaya-Maghan était, non pas le
+premier des 44 rois blancs dont il fait mention, mais bien le
+premier des princes nègres de famille mandé qui succédèrent à cette
+dynastie blanche. Cela résulte, quoique peu clairement d’ailleurs,
+du contexte de son récit. En tout cas il ne dit nulle part de façon
+explicite que Kaya-Maghan ait appartenu à la dynastie des 44 rois
+blancs. Les traditions indigènes d’autre part sont nettes et
+formelles à cet égard&nbsp;: Kaya-Maghan, nègre soninké, dernier
+roi du Ouagadou, s’empara du pouvoir à Ghana sur un prince de race
+blanche.</p>
+
+<p>Je crois avoir suffisamment montré, et par ce qui précède et par
+les pages de la deuxième partie de cet ouvrage relatives à
+l’origine des Peuls, que la dynastie de race blanche qui régna à
+Ghana du <span class="sc2">IV</span><sup>e</sup> au <span class=
+"sc2">VIII</span><sup>e</sup> siècles appartenait, au moins
+vraisemblablement, à la population sémitique d’origine
+judéo-syrienne qui donna plus tard naissance aux Peuls.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_25">[25]</span>Quant à l’histoire
+de Ghana sous cette dynastie, elle nous est inconnue. Tout ce que
+nous apprend le <em>Tarikh-es-Soudân</em>, c’est que le pays
+renfermait, à côté de la population de race blanche détenant le
+pouvoir, des vassaux <em>ouangara</em> ou <em>ouakoré</em>,
+c’est-à-dire des Mandé&nbsp;; nous savons par ailleurs que ces
+Mandé étaient des Soninké originaires du Diaga, mais c’est
+tout.</p>
+
+<p>Les traditions indigènes ne nous renseignent que sur les faits
+qui précédèrent immédiatement et motivèrent en partie la mainmise
+des Soninké sur l’empire. Ainsi que nous l’avons vu, le pouvoir
+appartenait à la famille issue de Kara. Les descendants de Gama
+n’occupaient que le second rang. L’empereur qui régnait vers la fin
+du <span class="sc2">VIII</span><sup>e</sup> siècle tua, pour une
+raison futile, un Soninké nommé Bentigui Doukouré, qui était le
+serviteur préféré du chef de la famille issue de Gama, alors
+premier ministre de l’empereur. La veuve de Bentigui, qui était
+enceinte, fut recueillie par ce ministre&nbsp;; peu après, elle
+accoucha d’un fils. Afin de soustraire cet enfant à la haine de
+l’empereur, le ministre lui substitua une petite fille née le même
+jour et fit cacher le fils de Bentigui dans un village de culture
+éloigné. Lorsque l’enfant fut devenu un homme, le ministre lui
+révéla le secret de sa naissance&nbsp;; le fils de Bentigui alors
+se rendit auprès de l’empereur, le tua et s’empara du pouvoir,
+soutenu par ses compatriotes soninké. Ainsi finit l’hégémonie
+judéo-syrienne à Ghana.</p>
+
+<h3><a id="p4c02s4"></a><span class="bold">IV. — L’hégémonie
+soninké</span> (<span class="sc2">VIII</span><sup>e</sup> au
+<span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècles).</h3>
+
+<p>Vers l’époque où le fils de Bentigui assassina le dernier
+empereur judéo-syrien de Ghana, c’est-à-dire vers 790, survenait la
+dispersion des Soninké du Ouagadou. <em>Kaya-Maghan Sissé</em> roi
+de ce pays, se portait vers l’Aoukar avec le plus grand nombre de
+ses sujets et arrivait à Ghana au moment où ses compatriotes
+venaient de secouer le joug des Judéo-Syriens ou Proto-Peuls. Le
+fils de Bentigui était devenu momentanément maître du pouvoir, mais
+Kaya-Maghan possédait sans doute une armée assez considérable et il
+lui fut facile de contraindre, de gré ou de force, le fils de
+Bentigui à se démettre de son autorité<span class="pagenum" id=
+"Page_26">[26]</span> momentanée&nbsp;; en tout cas, l’ancien roi
+du Ouagadou se fit proclamer empereur. Peut-être les Judéo-Syriens
+essayèrent-ils de lui résister, mais ils n’étaient pas de force à
+lutter les armes à la main avec les Soninké mieux organisés au
+point de vue militaire, et ils évacuèrent le pays pour se porter
+vers le Tagant, le Gorgol et le Fouta, laissant seulement dans
+l’Aoukar quelques familles, dont celle des <em>Massîn</em>, qui se
+composait probablement des descendants de Gama<a id=
+"FNanchor_29"></a><a href="#Footnote_29" class=
+"fnanchor">[29]</a>.</p>
+
+<p>Kaya-Maghan dut, dès le début de son règne, asseoir fortement
+son autorité et l’étendre fort loin de sa résidence, puisque
+Ibn-Khaldoun nous raconte que, lorsque le Maghreb fut conquis par
+les musulmans — c’est-à-dire au <span class=
+"sc2">VIII</span><sup>e</sup> siècle —, des marchands arabes
+commencèrent à se rendre dans le Soudan occidental et constatèrent
+qu’aucun roi nègre n’avait à cette époque une puissance comparable
+à celle de l’empereur noir de Ghana, dont les Etats s’étendaient
+jusqu’à l’Atlantique.</p>
+
+<p>Le pouvoir se transmit dans la famille des
+<em>Sissé-Tounkara</em>, c’est-à-dire des Sissé de souche royale,
+descendants de Kaya-Maghan<a id="FNanchor_30"></a><a href=
+"#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. Peu à peu, l’autorité des
+empereurs soninké de<span class="pagenum" id="Page_27">[27]</span>
+Ghana s’étendit bien au-delà des limites qu’avait atteintes celle
+des empereurs judéo-syriens. L’empire ne tarda pas à englober, non
+seulement l’Aoukar et tout le Bagana, c’est-à-dire
+approximativement le quadrilatère Oualata-Goumbou-Sosso-Sokolo,
+mais aussi tous les pays du Sahel déjà peuplés en grande partie de
+Soninké (le Diaga, le Kaniaga, le Nord du Bélédougou et du Kaarta,
+le Kingui, le Diafounou), ainsi que la majeure portion du Hodh et
+du Tagant, où les Berbères cédaient alors le pas aux Soninké et aux
+familles judéo-syriennes plus ou moins mélangées de Soninké (Massîn
+de Tichit et autres). Il est probable même que le royaume soninké
+du Galam (Guidimaka, Kaméra et Goye) était plus ou moins vassal de
+l’empereur de Ghana et que l’autorité de ce dernier se faisait
+ainsi sentir vers le Sud-Ouest jusqu’aux confins du Tekrour. Par
+contre, il ne semble pas qu’à l’Est elle ait jamais dépassé le
+Niger&nbsp;: la région de Dienné et de Tombouctou devait, de ce
+côté, constituer la marche extrême de l’empire. Au Nord et au
+Nord-Ouest, les Berbères Messoufa, Lemtouna et Goddala se
+trouvaient en bordure de la partie désertique des Etats du
+<em>Tounka</em> de Ghana et ils reconnaissaient son autorité dès
+qu’ils s’avançaient au Sud de leur domaine propre. Du côté du Midi
+enfin, le Sénégal et son affluent le Baoulé devaient former la
+limite approximative de l’empire.</p>
+
+<p>Telle était vraisemblablement la situation de cet Etat vers le
+milieu du <span class="sc2">IX</span><sup>e</sup> siècle,
+c’est-à-dire au début de son apogée. Quant aux événements qui se
+déroulèrent depuis l’avènement de Kaya-Maghan jusqu’à cette époque,
+nous ne savons rien à leur sujet.</p>
+
+<p>Nous ne commençons à être documentés qu’à partir du moment où
+les Berbères se répandirent dans le Hodh d’une façon appréciable et
+se fortifièrent au Tagant, intervenant dans<span class="pagenum"
+id="Page_28">[28]</span> les affaires intérieures de l’empire de
+Ghana, c’est-à-dire à partir de l’an 825 environ.</p>
+
+<p>Les premières conquêtes des Berbères dans le Nord du Soudan et
+leurs premières attaques contre les Soninké furent dirigées par un
+chef zenaga de la tribu pastorale des Lemtouna (fraction des
+Ourtentak), nommé <em>Tiloutane</em>, fils de Tiklâne, lequel
+mourut en 836 ou 837, à l’âge de 80 ans<a id=
+"FNanchor_31"></a><a href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.
+Ce Tiloutane avait succédé lui-même à Telagagguine, fils
+d’Ourekkout ou Ouayaktine, qui est le plus ancien chef lemtouna
+dont le nom nous ait été conservé.</p>
+
+<p>A la tête d’une armée de 100.000 méharistes, si nous en croyons
+Ibn-Khaldoun, Tiloutane était parvenu à asseoir son autorité sur
+tous les Berbères du Sahara occidental (Lemtouna, Goddala,
+Messoufa, Lemta, Mesrâta, Telkâta, Maddassa, Ouareth ou Aourets,
+etc.) et à se faire payer par plus de vingt chefs nègres, sinon un
+tribut régulier, au moins des redevances moyennant lesquelles ses
+bandes protégeaient leurs domaines du pillage et garantissaient la
+sécurité des caravanes venant du Nord ou s’y rendant. Les auteurs
+arabes ne nous disent pas si l’empereur de Ghana lui-même payait
+cette sorte de tribut, mais il paraît bien certain que plusieurs
+des rois vassaux de son empire y étaient astreints.</p>
+
+<p>A Tiloutane succéda son fils <em>Betsine</em>, qui mourut en
+851&nbsp;; puis vint <em>Ilettane</em> ou Latsir, fils de Betsine,
+qui mourut en 900. Après Ilettane régna son fils <em>Temîm</em>
+qui, en l’an 919, fut renversé par une coalition des chefs des
+diverses tribus zenaga et massacré par les conjurés. Après sa mort,
+les Lemtouna perdirent momentanément leur hégémonie sur les
+Berbères du Sahara, les différentes tribus du désert demeurèrent
+indépendantes les unes des autres pendant plus d’un siècle et les
+empereurs soninké de Ghana virent s’accroître leur autorité du côté
+du Hodh et du Tagant. L’apogée de leur puissance doit se placer à
+peu près à cette époque, c’est-à-dire au début du <span class=
+"sc2">X</span><sup>e</sup> siècle&nbsp;; elle dura un peu plus de
+cent ans, pour finir vers le milieu du <span class=
+"sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle avec les commencements de
+l’empire almoravide.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_29">[29]</span>Ce n’est pas à
+dire pourtant que, durant cette période, les empereurs soninké et
+leurs vassaux n’eurent pas à lutter contre les Berbères, ou tout au
+moins contre la principale tribu berbère de la région, celle des
+Lemtouna. Celle-ci s’était constituée en une sorte de royaume dont
+la capitale, depuis le <span class="sc2">IX</span><sup>e</sup>
+siècle probablement, était la ville d’<em>Aoudaghost</em><a id=
+"FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>,
+située, ainsi que je l’ai dit, à l’extrémité orientale du Tagant
+actuel, à 60 kilomètres environ au Nord-Est de Kiffa, sur la route
+conduisant de cette dernière localité à Tichit<a id=
+"FNanchor_33"></a><a href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.
+Ibn-Haoukal nous a donné d’Aoudaghost une description que Bekri a
+complétée par la suite. D’après ce dernier auteur, cette ville
+était grande et bien peuplée&nbsp;; elle s’élevait dans une plaine
+sablonneuse, au pied d’une montagne stérile et dénudée qui la
+protégeait du côté du Sud, tandis qu’une haute colline couverte de
+gommiers la dominait au Nord&nbsp;; elle était entourée de jardins
+où croissaient des dattiers et de champs de blé cultivés à la houe
+et arrosés à la main. Seuls d’ailleurs, les nobles se nourrissaient
+de blé&nbsp;; le menu peuple ne mangeait que du sorgho, du mil et
+des haricots<a id="FNanchor_34"></a><a href="#Footnote_34" class=
+"fnanchor">[34]</a>. On y trouvait aussi quelques petits figuiers
+et<span class="pagenum" id="Page_30">[30]</span> quelques pieds de
+vigne, ainsi que des plants de henné. Les puits donnaient une eau
+excellente&nbsp;; les bœufs et les moutons étaient en abondance et
+on pouvait avoir dix béliers et même plus pour un <em>mitskal</em>
+(c’est-à-dire environ 4 gr. 50 d’or, valant aujourd’hui de 13 à 15
+francs). La poudre d’or servait en effet de monnaie&nbsp;; elle
+venait des mines du Ouangara (Bambouk principalement). Le marché
+était très achalandé et on y rencontrait, entre autres choses, du
+miel provenant du pays des Nègres&nbsp;; du Nord de l’Afrique
+venaient du blé, des raisins et autres fruits secs, toutes denrées
+qui, au temps de Bekri (<span class="sc2">XI</span><sup>e</sup>
+siècle), se vendaient six <em>mitskal</em> le quintal. Les
+habitants étaient de race blanche mais avaient le teint jaunâtre,
+parce que, dit Bekri, «&nbsp;ils sont minés par la fièvre et les
+affections de la rate&nbsp;». En dehors des Lemtouna, ces habitants
+comprenaient quelques Arabes originaires de l’Ifrîkia
+(Tripolitaine, Tunisie et province de Constantine) et des Berbères
+appartenant aux tribus Bergadjâna, Nefoussa, Louâta, Zenâta et
+surtout Nefzâoua&nbsp;; enfin il s’y trouvait un grand nombre
+d’esclaves noires, fort appréciées comme cuisinières. Les jeunes
+filles blanches d’Aoudaghost étaient appréciées à un autre point de
+vue et Bekri s’étend longuement sur leurs charmes. Les gens de la
+ville étaient musulmans, au moins en partie, puisque, un peu avant
+l’époque almoravide, plusieurs mosquées existaient déjà à
+Aoudaghost où l’on apprenait à lire le Coran. Mais, au dire de
+Yakout, on y trouvait aussi des païens vénérant le soleil et
+mangeant des viandes non saignées. La population berbère qui
+campait en dehors de la ville se composait de pasteurs nomades,
+cultivant cependant la terre lorsqu’elle avait été bien arrosée par
+les pluies&nbsp;; ces nomades, de teint clair dans le Nord, avaient
+la peau de plus en plus foncée à mesure qu’on s’avançait vers le
+Sud&nbsp;; ceux qui avoisinaient le Soudan proprement dit étaient
+très noirs.</p>
+
+<p>L’industrie locale consistait surtout dans la fabrication des
+boucliers de cuir, qui étaient vendus aux Berbères nomades. Les
+importations comprenaient du cuivre, des burnous et des blouses de
+couleur rouge et de couleur bleue, venant du Maroc et de l’Espagne,
+et du sel provenant d’Aoulil&nbsp;; quant aux produits<span class=
+"pagenum" id="Page_31">[31]</span> exportés, c’était surtout&nbsp;:
+de l’ambre gris, dont la qualité était excellente, «&nbsp;vu, dit
+Bekri, la proximité de l’Océan&nbsp;»&nbsp;; de l’or raffiné et
+transformé en torsades filiformes, or dont la pureté était
+considérée comme supérieure à celle de l’or de tous les autres
+pays&nbsp;; enfin de la gomme, récoltée dans les environs même de
+la ville et qui était expédiée en Espagne pour lustrer les étoffes
+de soie.</p>
+
+<p>Des renseignements fournis par Bekri et Ibn-Haoukal, il résulte
+que les habitants d’Aoudaghost étaient aisés et que cette ville
+jouissait d’une prospérité réelle. Le second de ces auteurs nous
+dit que de riches caravanes partaient sans cesse de Sidjilmassa
+(Tafilelt) pour le Soudan et, traversant Aoudaghost, rapportaient
+de grands profits aux gens de cette cité. Lorsqu’il la visita,
+Ibn-Haoukal y vit un écrit par lequel un indigène de Sidjilmassa se
+reconnaissait le débiteur d’un habitant d’Aoudaghost pour une somme
+de 40.000 dinars, chose que le voyageur arabe considérait comme
+unique en Orient à son époque (<span class=
+"sc2">X</span><sup>e</sup> siècle).</p>
+
+<p>A la même époque et d’après le témoignage du même voyageur, le
+roi des Lemtouna, qui résidait à Aoudaghost, entretenait des
+relations avec l’empereur de Ghana et celui de Gao et leur faisait
+des cadeaux pour les empêcher de lui faire la guerre, ce qui nous
+donne une idée assez précise de la puissance de ces souverains et
+de la situation d’Aoudaghost vis-à-vis de Ghana au point de vue
+politique.</p>
+
+<p>Les Soninké d’ailleurs ne se gênaient pas pour aller razzier les
+territoires occupés par les Berbères&nbsp;: Bekri nous apprend en
+effet que, à cinq jours d’Aoudaghost sur la route conduisant de
+cette ville au Maroc, se trouvait une montagne nommée Azgounane ou
+Azdjounane où les Noirs s’embusquaient pour couper la route aux
+caravanes et les piller<a id="FNanchor_35"></a><a href=
+"#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p>
+
+<p>Vers 970 d’après Bekri, entre 920 et 940 d’après Ibn-Khaldoun,
+régnait à Aoudaghost un prince lemtouna nommé <em>Tinyéroutane</em>
+ou Bérouyane, fils de Ouichnou ou Ouachnik et
+petit-fils<span class="pagenum" id="Page_32">[32]</span> de Nizar
+ou Izar, qui avait réussi à acquérir une véritable puissance. Comme
+son prédécesseur du <span class="sc2">IX</span><sup>e</sup> siècle
+Tiloutane<a id="FNanchor_36"></a><a href="#Footnote_36" class=
+"fnanchor">[36]</a>, il avait plus de vingt chefs nègres comme
+vassaux ou tributaires, et la partie habitée de son royaume
+s’étendait sur deux mois de marche en longueur et autant en
+largeur. Il pouvait mettre en campagne 100.000 méharistes et en
+profitait pour intervenir dans les querelles intestines qui
+divisaient les petits Etats vassaux de Ghana. Invité par Târine ou
+Taarbine, alors chef des Massîn de Tichit<a id=
+"FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>,
+à le soutenir contre le chef noir d’Aougam<a id=
+"FNanchor_38"></a><a href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>,
+il fournit au premier 50.000 méharistes qui envahirent et
+razzièrent le pays d’Aougam, brûlant les maisons et détruisant les
+récoltes&nbsp;; le chef du parti vaincu, se voyant perdu, jeta son
+bouclier, sauta à bas de son cheval, détacha sa selle, la posa sur
+le sol, s’y assit et se laissa tuer&nbsp;; ses femmes, trop fières
+pour se laisser tomber au pouvoir des Blancs, se tuèrent en se
+jetant dans les puits.</p>
+
+<p>Peu après cependant, vers 990, Aoudaghost tomba au pouvoir de
+l’empereur de Ghana qui, au moment de la prise de cette ville par
+les Almoravides en 1054, y était encore représenté par un
+gouverneur nègre.</p>
+
+<h3><a id="p4c02s5"></a><span class="bold">V. — Les Almoravides et
+leurs premiers empiètements sur l’empire de Ghana</span>
+(<span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle).</h3>
+
+<p>Vers l’an 1020, les chefs des diverses tribus zenaga
+s’entendirent pour s’unir de nouveau comme au temps de Tiloutane,
+afin de résister aux empiétements des Soninké sur le Sahara
+et<span class="pagenum" id="Page_33">[33]</span> le Tagant et de
+secouer leur suprématie. Ils se choisirent un roi qui fut pris,
+cette fois encore, parmi les Lemtouna&nbsp;; ce fut
+<em>Tarsina</em> ou Tarchina, fils de Tifat ou Tifaout. Le premier
+sans doute parmi les princes berbères du Sahara occidental, Tarsina
+se convertit à l’islamisme et prit le nom de
+Abdallah-abou-Mohammed&nbsp;; il se rendit même en pèlerinage à La
+Mecque, fit la guerre sainte à ses voisins infidèles, Berbères ou
+Nègres, et, après trois ans de règne, fut tué en 1023 au cours
+d’une razzia dirigée contre une tribu d’origine sémitique et de
+religion israélite, peut-être quelque fraction des Judéo-Syriens
+chassés de Ghana deux siècles auparavant&nbsp;; cette tribu
+résidait aux environs d’une localité qui, au <span class=
+"sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle, s’appelait Teklessine et était
+habitée par des Zenaga-Ouareth musulmans<a id=
+"FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class=
+"fnanchor">[39]</a>&nbsp;: cette indication permet de situer
+vraisemblablement dans le Nord de la Mauritanie actuelle l’endroit
+où fut tué Tarsina et qui s’appelait alors <em>Bekâra</em>, d’après
+l’auteur du <em>Roudh-el-Qarthâs</em>. Bekri donne au même lieu le
+nom de <em>Gangara</em>, nom identique, dit-il, à celui d’une tribu
+nègre (sans doute les Gangara, Ouangara ou Mandingues), et appelle
+In-Kelâbine la localité voisine habitée par des Zenaga-Ouareth
+musulmans.</p>
+
+<div class="plate" id="pl16">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XVI</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="igrp">
+<div class="figcenter iw6 float-left">
+<figure id="i31"><img src='images/i31.jpg' alt=''>
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 31. — Type de Jeune
+Maure.</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw6 float-right">
+<figure id="i32"><img src='images/i32.jpg' alt=''>
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 32. — Métisse de Maure
+et de femme noire.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+</div>
+
+<p class="clear">Après la mort de Tarsina, le commandement des
+Zenaga du désert ou «&nbsp;Zenaga voilés&nbsp;» échut à son gendre
+<em>Yahia-ben-Ibrahim</em>, lequel appartenait à la tribu des
+Goddala&nbsp;; cette dernière tribu formait alors avec celle des
+Lemtouna une confédération unique, dont le territoire s’étendait
+depuis le Tagant jusqu’au rivage de l’Océan Atlantique, les Goddala
+habitant à l’Ouest des Lemtouna, entre l’Adrar et la mer.</p>
+
+<p>En 1035<a id="FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" class=
+"fnanchor">[40]</a>, Yahia-ben-Ibrahim remit provisoirement le
+pouvoir à son fils Ibrahim-ben-Yahia et partit pour La Mecque. Au
+retour de son pèlerinage, il passa par Kaïrouân (Tunisie) et y
+rencontra un illustre docteur originaire de Fez, Abou-Amrân, dont
+il suivit les leçons et devint l’ami. Le docteur ne tarda pas à
+s’apercevoir que le prince berbère était, quoique musulman fervent,
+très ignorant des choses de la religion, et<span class="pagenum"
+id="Page_34">[34]</span> il apprit de lui que ses sujets sahariens
+l’étaient plus encore. Au cours d’une conversation roulant sur
+cette fâcheuse ignorance, Yahia demanda à Abou-Amrân de lui confier
+quelque savant jurisconsulte qui pût donner à son peuple
+l’enseignement dont il avait besoin. Aucun des disciples
+d’Abou-Amrân n’ayant voulu accepter cette mission, celui-ci engagea
+Yahia à aller à Nefis<a id="FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41"
+class="fnanchor">[41]</a>, dans le pays des Masmouda, et à
+s’adresser là à un savant lemta originaire du Sous et nommé
+Mohammed-Ouaggag-ben-Zelloui (ou Ouag-ag-Zelloui), pour lequel il
+lui remit une lettre d’introduction. Yahia se rendit auprès de
+Ouaggag, qu’il rencontra en 1038, peu avant la mort d’Abou-Amrân
+lui-même. L’un des disciples de Ouaggag, un Berbère nommé
+<em>Abdallah-ben-Yassine-ben-Meggou</em><a id=
+"FNanchor_42"></a><a href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>,
+accepta de partir avec Yahia. Ce dernier regagna alors l’Adrar
+Mauritanien, accompagné de Abdallah-ben-Yassine, qui commença ses
+prédications dans la tribu à laquelle appartenait Yahia,
+c’est-à-dire celle des Goddala.</p>
+
+<p>Abdallah voulut tout d’abord interdire à ceux-ci d’avoir plus de
+quatre femmes&nbsp;; les Goddala trouvèrent le réformateur trop
+sévère, et surtout trop morose et trop ennuyeux, et se prirent à le
+détester. Découragé, il voulut se rendre chez les Noirs du Tekrour,
+où l’islamisme commençait à briller d’un vif éclat grâce aux
+efforts du roi toucouleur Ouâr-Diâbi ou Ouâr-Diâdié, qui venait
+d’affranchir son pays du joug des Peuls et de chasser ces derniers
+vers le Ferlo. Mais Yahia ne consentit pas à se séparer de Abdallah
+et lui proposa de se retirer avec lui dans une île ou une
+presqu’île comprise entre la mer et le Sénégal, près de
+l’embouchure de ce fleuve&nbsp;; on pouvait, de la rive nord d’un
+bras du Sénégal, se rendre à gué dans cette île à marée basse,
+tandis qu’il était nécessaire de se servir de pirogues à marée
+haute. Les deux dévots<a id="FNanchor_43"></a><a href=
+"#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, accompagnés de sept
+fidèles<span class="pagenum" id="Page_35">[35]</span> Goddala, se
+transportèrent en effet dans cette île et y bâtirent sur une
+colline un ermitage où ils s’enfermèrent, en faisant vœu d’y adorer
+Dieu jusqu’à leur mort. Mais, dès que Abdallah eut cessé de vouloir
+convertir les Berbères malgré eux, ces derniers vinrent à lui. Au
+bout de trois mois des masses de gens — principalement des Lemtouna
+—, attirés surtout par la curiosité, se rendaient à l’ermitage et
+demandaient à être instruits&nbsp;; bientôt Abdallah eut ainsi un
+millier d’adeptes qui ne quittaient plus l’ermitage
+(<em>ribâth</em>) et que, pour cela, il nomma
+<em>al-morabethîn</em> (ceux du <em>ribâth</em>, les ermites), mot
+que nous avons transformé en <em>Almoravides</em> et qui, dans une
+autre acception, a donné le mot «&nbsp;marabout&nbsp;».</p>
+
+<p>Ces adeptes de la secte nouvelle appartenaient presque tous à
+des familles nobles et jouissaient d’une certaine autorité dans
+leurs tribus ou sous-tribus respectives&nbsp;; néanmoins lorsque,
+envoyés par leur maître, ils se présentèrent à leurs compatriotes
+dans le but de les convertir, personne ne voulut les écouter. Ils
+revinrent conter leur déconvenue à Abdallah, qui alla lui-même
+exhorter les tribus, mais sans plus de succès.</p>
+
+<p>On était arrivé à 1042 et le nombre des Almoravides dévoués à
+Abdallah s’élevait à deux mille environ. Le réformateur se mit
+alors à leur tête, prêcha la guerre sainte contre les Zenaga
+infidèles ou mauvais croyants et, quittant les rives du Sénégal, il
+partit en guerre contre les Goddala, en tua un grand nombre et
+convertit les autres. Ensuite il agit de même vis-à-vis des
+Lemtouna récalcitrants, qu’il bloqua dans les montagnes de l’Adrar
+et auxquels il enleva la plupart de leurs troupeaux.</p>
+
+<p>Cependant Abdallah fatiguait ses partisans par son
+rigorisme&nbsp;; il prétendait interdire les pillages et refusait
+de manger la chair et de boire le lait provenant des troupeaux pris
+à l’ennemi. Il alla plus loin encore et — en un endroit que nous ne
+connaissons pas mais qui devait se trouver dans la Mauritanie
+actuelle — il obligea ses fidèles à construire une ville (que Bekri
+appelle Aretnenna) dont toutes les maisons devaient être égales en
+hauteur. Ce puritanisme exalté lui aliéna de nouveau<span class=
+"pagenum" id="Page_36">[36]</span> les sympathies des Goddala. L’un
+d’eux, le jurisconsulte El-Djouher-ben-Sekkem, avec l’aide des
+chefs Eyar et In-Teggou, parvint à enlever à Abdallah le droit
+d’imposer ses conseils à la communauté et lui arracha
+l’administration du trésor public. Enhardis par ces premiers
+succès, les Goddala finirent par chasser le réformateur de leur
+pays, démolirent sa maison et pillèrent ses biens.</p>
+
+<p>Abdallah, fuyant le Sahara, alla conter ses infortunes au
+Tafilelt à son maître Ouaggag. Celui-ci fit alors mander aux
+Goddala que quiconque refuserait l’obéissance à Abdallah serait
+excommunié et privé du salut éternel, et il leur renvoya le
+proscrit. Abdallah, ayant sans doute recruté des partisans en
+route, principalement chez les Lemtouna, massacra tous ses ennemis
+dès son retour en pays goddala, plus une foule de gens qu’il
+décréta criminels ou impudiques. Parvenant à fanatiser à nouveau
+ses premiers disciples, il accrut rapidement le nombre des
+Almoravides, entraîna les Lemtouna dans la guerre sainte contre les
+Messoufa infidèles qui habitaient la région de Kaoukadam ou
+Gaogadem, entre l’Adrar et le Dara, soumit même les Lemta de
+l’Ouest et finit par devenir le chef incontesté de tous les Zenaga
+du Sahara occidental, Yahia ne conservant qu’une autorité purement
+nominale et n’étant qu’un instrument docile entre ses mains. Les
+rebelles qui venaient faire leur soumission recevaient d’abord,
+pour leur purification, cent coups de nerf de bœuf et étaient
+ensuite instruits des vérités de la religion et autorisés à
+prononcer la formule de la foi musulmane. Ils étaient astreints à
+payer la dîme et d’autres impôts, dont le produit servait à acheter
+des armes et des montures pour continuer la guerre au profit des
+Almoravides.</p>
+
+<p>Ces derniers, armés seulement de piques et de javelots,
+pénétrèrent au Nord jusque dans le Dara et s’emparèrent de
+Sidjilmassa (Tafilelt), sous la conduite de Yahia et de Abdallah,
+qui revinrent ensuite dans le Sahara, après avoir laissé une
+garnison dans leur dernière conquête.</p>
+
+<p>Yahia-ben-Ibrahim étant venu à mourir, Abdallah rassembla tous
+les chefs des tribus zenaga du désert et déclara qu’il ne voulait
+garder que le pouvoir spirituel, et qu’on devait élire
+un<span class="pagenum" id="Page_37">[37]</span> roi, ou chef à la
+fois militaire et civil, en remplacement du défunt. Pour donner la
+prééminence aux Lemtouna, qui l’avaient le mieux soutenu, il fit
+élire roi un chef de leur tribu, descendant de Telagagguine et
+nommé <em>Yahia-ben-Omar</em>&nbsp;; ce dernier ne fut du reste que
+le commandant en chef de l’armée almoravide, Abdallah conservant en
+fait l’autorité suprême.</p>
+
+<p>Yahia-ben-Omar, sur l’ordre de Abdallah, s’empara de tout ce qui
+restait à prendre dans le Sahara, ainsi que d’un grand nombre de
+villages peuplés de Nègres et relevant de l’autorité de l’empereur
+de Ghana. Aoudaghost, demeuré jusque-là fidèle à ce prince, fut
+attaqué en 1054 par Abdallah lui-même. A cette époque, la
+population de la ville, composée surtout d’Arabes et de Berbères,
+était divisée en deux fractions ennemies&nbsp;; profitant de cette
+circonstance et attirés par la richesse des habitants et le nombre
+de leurs esclaves, les Almoravides se ruèrent à l’assaut avec
+impétuosité, s’emparèrent de la ville, la pillèrent de fond en
+comble, violèrent les femmes, capturèrent les esclaves et
+massacrèrent tous les hommes qui ne purent prendre la fuite.
+Abdallah fit même mettre à mort un saint personnage nommé Zebâgara,
+né à Kaïrouân d’un père arabe et qui avait fait le pèlerinage de La
+Mecque. La raison de cette rigueur des Almoravides, nous dit Bekri,
+était que les habitants d’Aoudaghost reconnaissaient la suzeraineté
+de l’empereur de Ghana.</p>
+
+<p>Peu après, vers 1055, le peuple de Sidjilmassa massacra la
+garnison almoravide. Les docteurs de la ville, conseillés par
+Ouaggag et redoutant la colère de Abdallah, mirent le massacre sur
+le compte des Zenâta et firent demander au réformateur de venir
+purger leur pays des infidèles qui le déshonoraient. Abdallah
+convoqua aussitôt tous les Almoravides, mais les Goddala,
+mécontents de ce qu’on avait choisi le roi parmi les Lemtouna,
+refusèrent de marcher et se retirèrent sur le bord de l’Océan,
+entre la baie d’Arguin et le Sénégal. Emmenant alors avec lui le
+plus grand nombre des guerriers lemtouna, Abdallah en personne se
+rendit dans le Sud marocain, s’empara du Dara et de Sidjilmassa sur
+les Maghrâoua qui s’en étaient rendus maîtres et commença à
+installer au Maroc la domination<span class="pagenum" id=
+"Page_38">[38]</span> des Lemtouna venus de l’Adrar et du Tagant,
+domination qui devait bientôt s’étendre à l’Espagne.</p>
+
+<p>Cependant Yahia-ben-Omar était demeuré dans le Sud. Le gros
+contingent des Almoravides étant parti pour le Maroc avec Abdallah,
+il ne disposait que d’un nombre d’hommes restreint et une attaque
+des Goddala rebelles était à craindre. Aussi, sur le conseil que
+lui avait donné Abdallah en le quittant, Yahia s’installa au cœur
+des montagnes des Lemtouna qui, d’accès difficile, abondaient en
+eau et en pâturages et s’étendaient sur un espace de six journées
+de marche dans un sens contre une journée dans l’autre&nbsp;: à
+cette description donnée par Bekri, il est facile de reconnaître
+l’Adrar Mauritanien<a id="FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44"
+class="fnanchor">[44]</a>. Une place forte, nommée <em>Azgui</em>
+ou Azoggui — sans doute le point actuel d’Azougui, près et au
+Nord-Ouest d’Atar<a id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45"
+class="fnanchor">[45]</a>, — lui servait de résidence et
+d’abri&nbsp;; cette forteresse, entourée d’une forêt de 20.000
+dattiers, avait été construite par Yannou, frère aîné de
+Yahia-ben-Omar. Redoutant, malgré sa position, de ne pouvoir
+résister aux Goddala, Yahia fit implorer le secours de l’empereur
+du Tekrour, qui lui envoya un contingent toucouleur commandé par
+Lebbi, fils de l’empereur Ouâr-Diâbi. Les Goddala en effet, au
+nombre de 30.000 guerriers, marchèrent en 1056 ou 1057 contre
+Yahia. Ce dernier, à la tête de ses propres soldats et du
+contingent toucouleur, se porta au devant de l’ennemi, qu’il
+rencontra à <em>Tebferilla</em> ou <em>Tin-Ferella</em>, lieu qui
+se trouvait sans doute dans la région d’Akjoujt, au Sud-Ouest
+d’Atar<a id="FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class=
+"fnanchor">[46]</a>. Les Goddala furent vainqueurs et, à partir de
+ce jour, ne furent<span class="pagenum" id="Page_39">[39]</span>
+plus inquiétés par les Almoravides. Quant à Yahia-ben-Omar, il fut
+tué au cours du combat.</p>
+
+<p>Abdallah, informé de cet événement, fit donner le commandement
+de l’empire almoravide au frère du défunt,
+<em>Aboubekr-ben-Omar</em>, né d’un père lemtouna et d’une mère
+goddala, qui se trouvait alors avec lui dans le Sud marocain.
+Aboubekr s’empara du Sous sur les Guezoula, du Deren (Atlas) sur
+les Masmouda, d’Aghmat sur les Maghrâoua, puis fit la guerre aux
+Berghouâta. C’est au cours de cette expédition que fut tué
+Abdallah-ben-Yassine, en 1058 ou 1059, au combat de Kerifelt. Ce
+dernier, si rigoriste pour les autres, avait mené lui-même une vie
+fort dissolue, épousant chaque mois plusieurs femmes nouvelles et
+les répudiant ensuite. «&nbsp;Il n’entendait pas parler d’une jolie
+fille, dit Gharnati, sans la demander aussitôt en mariage&nbsp;; il
+est vrai qu’il ne donnait jamais plus de quatre ducats de
+dot&nbsp;»<a id="FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class=
+"fnanchor">[47]</a>.</p>
+
+<p>A la mort de Abdallah, Aboubekr devint le seul maître de
+l’empire almoravide. Il résidait alors à Aghmat, à un jour de
+l’emplacement où devait s’élever Marrakech quelques années plus
+tard, sur la route du Tafilelt. L’année suivante (1059 ou 1060), il
+apprit que les Berbères du Sud se révoltaient contre son autorité
+et que les Messoufa se portaient contre les Lemtouna demeurés dans
+l’Adrar. Laissant donc son cousin <em>Youssof-ben-Tachfine</em> au
+Maroc pour le gouverner en son absence, il partit en 1060 ou 1061
+pour le Sahara, ramena à l’obéissance les nomades révoltés et, pour
+leur donner de l’occupation, les emmena guerroyer au Soudan contre
+l’empereur de Ghana, qui se nommait alors <em>Bassi</em>.</p>
+
+<p>Ce dernier n’était monté sur le trône qu’à l’âge de 85
+ans&nbsp;; devenu aveugle, il s’entendait avec son entourage pour
+cacher cette infirmité à son peuple. Quoique infidèle, il aimait à
+témoigner des égards aux musulmans, mais cela ne l’empêcha pas de
+se trouver en butte aux hostilités des Almoravides.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Aboubekr apprit que son cousin Youssof, en
+son absence, avait fait du Maroc un grand et riche
+empire,<span class="pagenum" id="Page_40">[40]</span> et il quitta
+le Soudan pour aller se remettre à la tête des Almoravides du Nord.
+Mais Youssof, sur le conseil de sa femme Zineb, ex-femme
+d’Aboubekr, se porta à la rencontre de ce dernier avec une forte
+armée et beaucoup de cadeaux, laissant entendre à son cousin qu’il
+le combattrait si celui-ci tentait de reprendre le pouvoir, tandis
+que, dans le cas contraire, il lui donnerait tous ces trésors, si
+rares au Sahara. Aboubekr accepta les cadeaux et retourna au
+Tagant, où il établit définitivement sa résidence habituelle.</p>
+
+<p>C’est ainsi que la majeure partie de l’armée des Almoravides
+demeura dans le Maroc et se porta de là en Espagne, tandis que les
+pays du Soudan et du Sahara où leur puissance était née ne
+conservèrent que de faibles contingents, commandés par Aboubekr.
+Celui-ci, ne pouvant plus songer à être le sultan du Nord, voulut
+être celui du Sud. Utilisant avec habileté les guerriers lemtouna
+qui lui étaient demeurés fidèles et les alliés qu’il pouvait
+recruter parmi les autres tribus zenaga restées au Sahara, il fit
+une guerre sans merci à l’empereur de Ghana et à ses différents
+vassaux.</p>
+
+<h3 class="bold"><a id="p4c02s6"></a>VI. — L’empire de Ghana vers
+1065.</h3>
+
+<p>Avant de passer au récit des événements qui mirent la ville de
+Ghana entre les mains des Almoravides, il me paraît nécessaire de
+jeter un coup d’œil sur ce qu’était l’empire de Ghana au moment où
+Aboubekr-ben-Omar se sépara de Youssof-ben-Tachfine.</p>
+
+<p>A cette époque (1062), l’empereur Bassi vint à mourir et fut
+remplacé par son neveu utérin <em>Ménîn</em>, car «&nbsp;l’usage de
+ce peuple, — nous dit Bekri qui écrivait son ouvrage cinq ans après
+l’avènement de Ménîn, — veut que le roi ait pour remplaçant le fils
+de sa sœur, afin d’être sûr que son successeur soit bien de son
+sang&nbsp;».</p>
+
+<p>L’empereur ou <em>tounka</em> Ménîn, bien que ses Etats se
+trouvassent amputés d’Aoudaghost et de plusieurs principautés
+tributaires de moindre importance, était maître encore d’un vaste
+domaine et, d’après le témoignage de Bekri, sa puissance
+était<span class="pagenum" id="Page_41">[41]</span> considérable.
+Il pouvait mettre en campagne 200.000 guerriers, dont 40.000
+archers au moins&nbsp;; il possédait une cavalerie, mais de valeur
+assez médiocre, les chevaux du pays étant fort petits. Son
+autorité, amoindrie dans le Nord et dans l’Ouest par la fortune
+rapide de l’empire almoravide, s’exerçait cependant encore sur
+Tichit et sur une partie tout au moins de l’ancien royaume
+d’Aoudaghost&nbsp;; d’après le <em>Kitâbou-l-jarafiya</em>, ouvrage
+arabe anonyme cité par Cooley, l’empereur de Ghana faisait avec
+succès la guerre aux Almoravides campés au Nord-Est de sa capitale,
+entre celle-ci et Rayoun ou Araouân, qui était «&nbsp;la ville du
+désert la plus proche de Sidjilmassa et de Ouargla&nbsp;». Au Sud,
+l’autorité du prince soninké s’étendait jusqu’au haut Sénégal et se
+faisait même sentir sur la rive gauche de ce fleuve, dans les pays
+aurifères du Ouangara (Bambouk et Gangaran) et parmi les sauvages
+Diallonké — les <em>Lemlem</em> des auteurs arabes —, chez lesquels
+ses bandes armées allaient renouveler de temps à autre sa provision
+d’esclaves. A l’Est, le pouvoir de Ménîn ne dépassait pas le Niger,
+à partir duquel commençait à se faire sentir l’influence de
+l’empire de Gao. Au Sud-Ouest enfin son autorité cessait là où
+commençait celle de l’empereur de Tekrour&nbsp;: les Soninké du
+Galam, placés entre deux feux, obéissaient tantôt à l’un et tantôt
+à l’autre des deux souverains, ou profitaient de leur situation
+pour garder l’indépendance&nbsp;; à l’époque où écrivait Bekri
+(1067-68), les Soninké de <em>Silla</em> (près et à l’Ouest de
+Bakel) dépendaient du Tekrour&nbsp;: ils avaient été convertis à
+l’islamisme par Ouâr-Diâbi et leur chef était considéré comme assez
+puissant pour résister aux armées que l’empereur de Ghana aurait pu
+envoyer contre lui&nbsp;; il faisait la guerre à ceux de ses
+voisins demeurés païens. Parmi ces derniers étaient les habitants
+de <em>Galambou</em>, ville du Kaméra située près de l’embouchure
+de la Falémé, à un jour de Silla, et qui, elle, dépendait du
+<em>tounka</em> Ménîn ainsi que <em>Diaressi</em> (Diarissona,
+Yaressi ou Barissa), qui était alors le chef-lieu du Guidimaka et
+devait se trouver à peu près en face d’Ambidédi.</p>
+
+<p>Bekri nous a laissé une excellente description de Ghana et des
+principales contrées de l’empire, tel qu’il existait de son temps,
+c’est-à-dire une dizaine d’années avant que la capitale ne
+fût<span class="pagenum" id="Page_42">[42]</span> prise et saccagée
+par les Almoravides. Ghana, d’après lui, se composait de deux
+villes situées dans une plaine. L’une, habitée par les musulmans
+(marchands arabes et berbères), renfermait douze mosquées, pourvues
+chacune d’un imâm, d’un muezzin et d’un lecteur&nbsp;; on y
+rencontrait des jurisconsultes et des savants distingués. Des puits
+d’eau douce servaient à abreuver les habitants et, près de ces
+puits, on cultivait des légumes. Le climat cependant était malsain
+pour les gens du Maghreb&nbsp;: au moment de la maturité des épis,
+presque tous les étrangers tombaient malades et une grande
+mortalité sévissait à l’époque de la moisson. La ville païenne, où
+résidait l’empereur, était à six milles de la ville
+musulmane&nbsp;; des habitations s’étendaient d’ailleurs entre les
+deux quartiers. La ville impériale, la plus vaste des deux, était
+appelée par les Arabes <em>El-Ghâba</em> (la forêt), parce qu’elle
+était entourée de bois sacrés où des huttes servaient de demeures
+aux prêtres chargés du culte national et où étaient conservées les
+idoles, à côté des tombes des souverains&nbsp;; des gardiens
+empêchaient de pénétrer dans ces bois et de voir ce qui s’y
+passait. C’était également dans ces bois sacrés que se trouvaient
+les prisons d’Etat&nbsp;: dès que quelqu’un y était enfermé, nous
+dit Bekri, on n’entendait plus parler de lui.</p>
+
+<p>Les maisons de Ghana étaient construites avec des pierres<a id=
+"FNanchor_48"></a><a href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>
+et du bois de gommier. Le palais de l’empereur se composait d’une
+sorte de château qu’entouraient des huttes de terre à toit conique
+en paille, le tout environné d’un mur. Près du tribunal impérial
+était une mosquée, à l’usage des musulmans qui venaient rendre
+visite à l’empereur.</p>
+
+<p>Les interprètes, le trésorier et la plupart des ministres
+étaient choisis par l’empereur parmi les musulmans. L’empereur et
+son héritier présomptif avaient seuls le droit, parmi les païens,
+de porter des vêtements confectionnés&nbsp;; les sujets du prince
+ne se vêtaient que de pagnes de laine (appelés <em>kassa</em> par
+Edrissi), de<span class="pagenum" id="Page_43">[43]</span> coton
+(<em>fouta</em> dans le même auteur), de soie ou de velours, selon
+les moyens de chacun. Les hommes se rasaient la barbe et les femmes
+la chevelure. L’empereur portait des colliers et des bracelets et
+se couvrait la tête de plusieurs bonnets brodés superposés,
+entourés d’un turban de cotonnade très fine.</p>
+
+<p>Ce monarque donnait audience sous une sorte de tente ou de vaste
+parasol&nbsp;; auprès de lui se tenaient alors dix chevaux
+richement caparaçonnés et derrière lui étaient dix serviteurs
+portant des boucliers et des épées à poignée d’or&nbsp;; à sa
+droite étaient rangés les fils des rois vassaux, superbement vêtus,
+les cheveux tressés et ornés de bijoux d’or. Quant au maire de la
+ville et aux ministres, ils s’asseyaient par terre devant
+l’empereur. L’entrée de la tente était gardée par des chiens
+portant des colliers d’or et d’argent garnis de grelots également
+en or et argent. L’ouverture de l’audience était annoncée au moyen
+de longs tambours appelés <em>daba</em><a id=
+"FNanchor_49"></a><a href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>,
+dont la caisse était faite d’un tronc d’arbre évidé. Lorsque les
+sujets de l’empereur se présentaient devant le prince, ils se
+prosternaient et se jetaient de la poussière sur la tête&nbsp;;
+quant aux musulmans, ils se contentaient de frapper leurs mains
+l’une contre l’autre, en signe de respect.</p>
+
+<p>Edrissi rapporte que, tous les matins, l’empereur faisait à
+cheval le tour de sa capitale, suivi de tous ses officiers&nbsp;;
+les gens qui avaient à se plaindre de quelque injustice pouvaient,
+au cours de cette promenade, s’adresser à lui&nbsp;: il réglait
+l’affaire sur-le-champ et, une fois la justice ainsi rendue,
+rentrait à son palais. Il faisait une nouvelle promenade dans la
+soirée, mais alors nul ne pouvait l’aborder.</p>
+
+<p>Lorsque le souverain venait à mourir, on construisait une sorte
+de dôme en bois à l’endroit où devait s’élever le tombeau, puis on
+plaçait le corps sur une estrade garnie de tapis et de coussins, à
+l’intérieur du dôme&nbsp;; auprès du cadavre, on disposait les
+ornements et les armes du défunt, ainsi que les plats et les
+calebasses dans lesquels il avait coutume de manger et de boire et
+que l’on remplissait d’aliments et de boisson avant<span class=
+"pagenum" id="Page_44">[44]</span> de les placer dans la chambre
+sépulcrale&nbsp;; on enfermait aussi dans cette chambre plusieurs
+des serviteurs du défunt, choisis parmi ceux qui, de son vivant,
+lui préparaient sa nourriture. Puis on recouvrait l’édifice avec
+des nattes et des étoffes et toute la foule assemblée jetait de la
+terre dessus, de façon à former un grand tertre qu’on entourait
+ensuite d’un fossé.</p>
+
+<p>Bekri raconte que les gens de Ghana sacrifiaient des victimes
+aux morts et leur offraient des boissons fermentées. L’épreuve du
+poison était admise en justice&nbsp;: si quelqu’un niait une dette
+ou était accusé d’un crime et refusait de s’en reconnaître
+l’auteur, le juge prenait une parcelle d’un bois âcre et amer et la
+faisait infuser dans de l’eau, puis obligeait l’accusé à boire
+cette infusion&nbsp;: si l’estomac du défendeur rejetait le
+breuvage, il était proclamé innocent&nbsp;; sinon, on le
+considérait comme coupable.</p>
+
+<p>Les principaux articles d’importation venant du Maroc ou du
+Sahara étaient le cuivre, les cauries, les tissus, les figues, les
+dattes et le sel.</p>
+
+<p>L’empereur prélevait un dinar par chaque âne chargé de sel qui
+pénétrait sur son territoire et deux dinars par chaque charge de
+sel quittant le pays. Le droit sur le cuivre importé à Ghana était
+de cinq <em>mitskal</em> par charge et le droit sur toute autre
+marchandise était de dix <em>mitskal</em> par charge. Le sel était
+apporté par caravanes des mines de Tatental, situées dans le Sahara
+à 40 jours au nord de Ghana et à 20 jours au sud du Tafilelt, et
+aussi des mines d’Aoulil&nbsp;; le sel d’Aoulil arrivait à Ghana en
+traversant le Tagant ou bien encore était transporté par mer
+d’Aoulil à l’embouchure du Sénégal, puis remontait le fleuve en
+pirogues jusqu’à Silla ou Diaressi, d’où il gagnait Ghana par
+caravanes. Aoulil fournissait aussi de l’ambre gris.</p>
+
+<p>L’or était importé des pays situés au Sud de l’empire&nbsp;; on
+l’allait chercher à <em>Gadiaro</em> ou Gadiara, ville située à
+dix-huit jours de Ghana, par une route ne traversant que des
+contrées habitées par des Nègres. Gadiaro n’était d’ailleurs qu’un
+marché d’échange&nbsp;: l’or lui-même provenait des régions
+montagneuses situées sur la rive gauche du haut Sénégal. Toutes les
+pépites trouvées dans les mines dépendant de l’empire appartenaient
+au souverain, mais l’or en poudre appartenait à qui
+l’avait<span class="pagenum" id="Page_45">[45]</span> récolté.
+Bekri assure qu’on rencontrait parfois des pépites pesant d’une
+once à une livre et qu’une pépite énorme faisait, de son temps,
+partie du trésor impérial&nbsp;; d’après Edrissi, elle aurait pesé
+trente livres et l’empereur l’aurait fait percer d’un trou pour y
+attacher la longe de son cheval.</p>
+
+<p>Le pays qui produisait l’or était alors comme aujourd’hui la
+région comprise entre la Falémé et le haut Niger — Bambouk,
+Gangaran, Manding et Bouré — région connue des Arabes sous le nom
+de <em>Ouangara</em> qui fut, par extension, appliqué aux
+Mandingues et à tous les peuples de la famille mandé sujets des
+empires de Ghana et de Mali. D’après Edrissi, le Ouangara formait
+une île de 300 milles de long sur 150 de large, entourée de tous
+côtés «&nbsp;par le Nil&nbsp;»&nbsp;; cette description, appliquée
+à l’ensemble des pays que je viens d’énumérer, est assez
+exacte&nbsp;: le Sénégal au Nord, la Falémé à l’Ouest, le Bakhoy à
+l’Est, le Niger et le Tinkisso au Sud forment en effet une ceinture
+fluviale presque continue autour de la région aurifère. Edrissi
+relate que, vers le mois d’août, les eaux sortaient du lit des
+rivières et inondaient une bonne partie du Ouangara, et que l’on
+ramassait l’or au moment où les eaux se retiraient&nbsp;; Sa’di
+s’exprime à peu près de même&nbsp;: il en faut conclure que, au
+moins dans les vallées, on procédait surtout par lavage des sables
+d’alluvion.</p>
+
+<p>Le fait que Ghana était en quelque sorte l’entrepôt de l’or du
+Soudan fut sans doute la cause principale de sa prospérité. Yakout
+nous fournit à cet égard des renseignements très complets et très
+intéressants. Il nous dit même que la richesse des habitants de
+Sidjilmassa et de Dara, dans le Sud marocain, provenait de ce que
+ces villes se trouvaient situées sur la route conduisant à Ghana et
+de là aux mines d’or du Soudan. Il nous explique comment
+s’organisaient à Ghana les voyages accomplis en vue d’aller
+acquérir le précieux métal. Les commerçants du Maghreb y arrivaient
+du Tafilelt avec un stock de marchandises se composant de sel
+acheté en route à Tatental (région de Teghazza) et d’un bois
+résineux, mais sans odeur désagréable, qui servait à parfumer les
+outres de cuir et à rendre buvable l’eau qui y avait séjourné
+longtemps&nbsp;; ils apportaient<span class="pagenum" id=
+"Page_46">[46]</span> en outre des perles de verre bleu<a id=
+"FNanchor_50"></a><a href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>,
+des anneaux, boucles d’oreille et bagues en cuivre rouge. Durant la
+traversée du Sahara, les caravanes s’approvisionnaient d’eau chez
+les Lemtouna voilés du Sud marocain et du Nord de l’Adrar, car, en
+dehors de ces régions, on ne rencontrait que quelques puits d’eau
+saumâtre, à moins de se trouver à passer après une pluie abondante,
+auquel cas on pouvait trouver çà et là un peu d’eau courante. A la
+sortie du territoire des Lemtouna du Nord, les voyageurs buvaient
+d’abord l’eau pure ramassée dans ce pays et en abreuvaient leurs
+chameaux&nbsp;; ensuite ils mélangeaient progressivement cette eau
+avec celle qu’ils trouvaient en route, car ceux qui ne buvaient que
+l’eau du désert tombaient malades, particulièrement quand ils n’y
+étaient pas habitués, et ne se rétablissaient qu’en arrivant à
+Ghana, après des fatigues considérables.</p>
+
+<p>Une fois à Ghana, les commerçants maghrébins s’associaient avec
+des intermédiaires de la ville, gens habiles à conclure les marchés
+avec les populations du Sud, prenaient des guides et renouvelaient
+leur provision d’eau selon la méthode spéciale que j’ai décrite
+plus haut d’après le même auteur<a id="FNanchor_51"></a><a href=
+"#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. Après un voyage d’une
+vingtaine de jours, fort pénible au début lors de la traversée du
+désert qui séparait Ghana du Soudan proprement dit, les caravanes
+arrivaient aux pays voisins du Sénégal et entraient en contact avec
+les indigènes de la région aurifère. Cette prise de contact était
+très particulière et rappelait singulièrement le procédé usité par
+les Carthaginois et rapporté par Hérodote. Les commerçants
+maghrébins frappaient sur de grands tambours dont le son
+s’entendait au loin&nbsp;; les Noirs des pays aurifères, d’après ce
+qu’on raconta à Yakout, étaient des sauvages allant complètement
+nus, ignorant la pudeur comme les bêtes et se cachant dans des
+trous creusés dans la terre<a id="FNanchor_52"></a><a href=
+"#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>&nbsp;;<span class=
+"pagenum" id="Page_47">[47]</span> ils avaient peur de se tenir
+debout en face des marchands blancs et ne venaient jamais au devant
+d’eux, mais, dès qu’ils entendaient le son des tambours, ils
+sortaient de leurs cachettes et attendaient sans bouger à une
+certaine distance. Les commerçants déballaient leurs marchandises
+(sel, anneaux de cuivre, perles bleues)&nbsp;: chacun déposait à
+terre, par petits paquets séparés, les marchandises lui appartenant
+en propre, puis tous s’éloignaient hors de la vue des indigènes.
+Ceux-ci s’approchaient alors et, à côté de chaque tas de
+marchandises, déposaient une quantité déterminée de poudre d’or,
+puis se retiraient. Les marchands revenaient ensuite, chacun
+prenant ce qu’il trouvait d’or à côté de son tas de marchandises,
+puis ils s’en retournaient en battant du tambour pour annoncer leur
+départ et la conclusion du marché, laissant les marchandises à
+l’endroit où ils les avaient déposées. Ces transactions à la muette
+s’accomplissaient, paraît-il, très régulièrement, et sans qu’aucune
+des parties craignît d’être trompée par l’autre. Massoudi
+(<em>Prairies d’or</em>, vol. IV, page 93) relate aussi cette
+coutume, qu’il dit être bien connue des gens de Sidjilmassa&nbsp;;
+il ajoute que les marchands se rendant de cette ville dans l’empire
+de Ghana pour y acheter de l’or déposaient leurs marchandises sur
+les bords «&nbsp;du grand et large fleuve&nbsp;» près duquel
+vivaient les indigènes chercheurs d’or&nbsp;: ce grand et large
+fleuve n’était autre que le Sénégal, que les commerçants maghrébins
+atteignaient près de l’embouchure de la Kolembiné.</p>
+
+<p>Yakout complète sa description des mœurs commerciales de cette
+époque en citant une opinion d’Ibn-el-Faqih, d’après lequel l’or
+poussait dans le sable du Ouangara comme poussent les carottes et
+se récoltait au lever du soleil&nbsp;; d’après le même informateur,
+les indigènes de la région aurifère se nourrissaient de petit mil,
+de pois chiches et de haricots et s’habillaient de peaux de
+léopards, animaux très nombreux dans la contrée. D’après Edrissi,
+les indigènes de tous les pays soudanais dépendant de Ghana — comme
+aussi ceux relevant de Tekrour — étaient armés d’arcs et de flèches
+et de massues&nbsp;; leurs maisons étaient construites en argile et
+couvertes de paille&nbsp;; ils se paraient d’ornements en cuivre et
+de colliers en perles de verre<span class="pagenum" id=
+"Page_48">[48]</span> ou de pierre&nbsp;; ils cultivaient
+principalement le mil et en tiraient une boisson fermentée.</p>
+
+<p><em>Route conduisant de Ghana à Gadiaro</em> (d’après Bekri). —
+A quatre jours de Ghana, on trouvait <em>Samakanda</em> (chez les
+Samaka ou gens du Sama), capitale du <em>Sama</em>, pays vassal de
+Ghana&nbsp;; les habitants de ce pays, qui passaient pour les
+meilleurs archers de tous les Nègres et se servaient de flèches
+empoisonnées, portaient le nom de <em>Bagama</em> ou Bakama
+(c’étaient sans doute des Kâgoro)&nbsp;: les hommes allaient
+complètement nus, tandis que les femmes cachaient leur sexe au
+moyen de lanières de cuir&nbsp;; elles se rasaient la tête, mais
+non le pubis. Chez les Bagama — comme aujourd’hui chez les Kâgoro
+et les Banmana, — le fils héritait de son père, contrairement à
+l’usage qui régnait à Ghana et chez les Soninké de l’époque.</p>
+
+<p>A deux jours de Samakanda, on entrait dans le pays de
+<em>Tâka</em> ou Dâga, où croissaient en abondance des arbres
+nommés <em>tadmout</em> en berbère (baobabs), donnant des fruits de
+la forme d’une pastèque, remplis d’une substance à la fois sucrée
+et acidulée (pain de singe) que l’on employait contre la
+fièvre.</p>
+
+<p>Le septième jour, on arrivait à un affluent du Sénégal appelé
+<em>Diougou</em> (sans doute la Kolembiné), que les chameaux
+passaient à gué et les hommes en pirogue. Onze journées de marche
+séparaient l’endroit où l’on traversait cette rivière de Gadiaro.
+Après l’avoir franchie, on entrait dans le pays de
+<em>Garantel</em>, grand royaume païen fréquenté par des marchands
+musulmans qui ne faisaient qu’y passer mais étaient traités avec
+égard par les habitants&nbsp;; ce pays renfermait des éléphants et
+des girafes. La ville même de Garantel, appelée Garbil par Edrissi
+et placée par lui à neuf jours de Samakanda, devait se trouver au
+sud du point où la route de Ghana à Gadiaro traversait le Diougou
+et sur la rive droite de cette rivière, à la pointe sud de l’étang
+de Magui, c’est-à-dire à l’Ouest de Koniakari et au Nord-Est de
+Kayes&nbsp;; Edrissi dit qu’elle était bâtie au bord du
+«&nbsp;Nil&nbsp;» — lisez&nbsp;: d’une masse d’eau importante —,
+sur le flanc septentrional d’une montagne, et que ses habitants se
+vêtaient de laine et se nourrissaient de mil, de poisson et de lait
+de chameau.</p>
+
+<div class="plate" id="pl17">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XVII</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i33"><img src='images/i33.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Froment</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 33. — Groupe de
+Touareg, à Bamba.</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i34"><img src='images/i34.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Froment</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 34. — Cavaliers Songaï,
+près de Say.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_49">[49]</span>En sortant du
+royaume de Garantel, on arrivait à <em>Gadiaro</em> (ou Gadiara,
+d’après Edrissi), rendez-vous des marchands qui allaient acheter de
+l’or et des expéditions venant lever le tribut sur les mines au nom
+de l’empereur de Ghana. Gadiaro était une ville fortifiée, située
+sur la rive Nord du Sénégal et à douze milles du fleuve (sans doute
+à peu près en face de notre Kayes actuel et non loin de l’ancien
+Kayes de la rive droite)&nbsp;; de nombreux musulmans y habitaient.
+En réalité, Gadiaro n’était qu’un entrepôt&nbsp;: les mines d’or se
+trouvaient de l’autre côté du Sénégal et à une certaine distance,
+ainsi que je l’ai expliqué plus haut, dans le pays qu’habitaient
+les <em>Lemlem</em> d’Edrissi. Ce dernier rapporte que les gens de
+Gadiaro, montés sur des chameaux, allaient chez les Lemlem capturer
+des esclaves qu’ils vendaient aux gens de Ghana.</p>
+
+<p><em>Pays et villes situés dans le bassin du Sénégal et faisant
+partie de l’empire de Ghana</em> (toujours d’après Bekri). — A
+l’Ouest de Gadiaro, sur la rive Nord du Sénégal, se trouvait (à peu
+près en face d’Ambidédi) la ville de <em>Diaressi</em> ou Yaressi
+ou Diarissona (<em>alias</em> Barissa)<a id=
+"FNanchor_53"></a><a href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>,
+qui était peuplée de musulmans, quoique environnée de païens&nbsp;;
+on y trouvait des chèvres de petite taille qui, prétend Bekri, se
+fécondaient sans le secours d’un mâle, en se frottant contre le
+tronc d’un certain arbre. Des commerçants noirs étrangers au pays
+et nommés <em>Nougamarta</em> venaient acheter de la poudre d’or à
+Diaressi et la transportaient de là dans tout le Soudan. Vis-à-vis
+de cette ville, sur la rive Sud du fleuve, s’étendait, sur une
+profondeur de huit journées de marche, un grand royaume dont le
+souverain portait le titre de <em>dou</em> — ou le nom de
+<em>Dao</em> — et dont les habitants combattaient avec des
+flèches&nbsp;; ces habitants — des Diallonké probablement — sont
+appelés <em>Lemlem</em> par Edrissi, qui ajoute que les gens de
+Tekrour et de Ghana se rendaient dans leur pays pour y capturer des
+esclaves&nbsp;; le même auteur cite, parmi les villages des Lemlem,
+une localité qu’il appelle <em>Mallel</em>, située sur une colline
+de terre rouge, au Nord d’une montagne d’où jaillissait<span class=
+"pagenum" id="Page_50">[50]</span> une source qui alimentait en eau
+les habitants et donnait naissance à un affluent du Sénégal&nbsp;;
+il cite encore une autre localité qu’il appelle <em>Dao</em>, sans
+doute du nom du chef mentionné par Bekri<a id=
+"FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>.
+Ce royaume du <em>dou</em> ou de Dao était contigu au pays de Mali
+ou des Mandingues, lequel était indépendant de Ghana.</p>
+
+<p>A l’Ouest de Diaressi, en suivant le Sénégal, on trouvait la
+ville de <em>Galambou</em>, peuplée de païens qui étaient en butte
+aux incursions du chef de Silla&nbsp;; Galambou devait se trouver
+sur la rive Sud du fleuve, très près du confluent de la Falémé.</p>
+
+<p>A un jour en aval de Galambou — sans doute à l’Ouest et très
+près de Bakel —, était la ville de <em>Silla</em>, bâtie à cheval
+sur les deux rives du fleuve et peuplée de musulmans depuis le
+début du <span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle, époque à
+laquelle l’empereur toucouleur Ouâr-Diâbi ou Ouâr-Diâdié avait
+converti les habitants de Tekrour et de Silla. Les gens de cette
+dernière ville faisaient le commerce du mil, du sel d’Aoulil, des
+anneaux de cuivre provenant du Maghreb et de petits pagnes de coton
+appelés <em>tiaguia</em> ou <em>chakia</em> et fabriqués dans le
+pays des <em>Toronka</em> (sans doute au Fouta-Toro)&nbsp;; ils
+possédaient beaucoup de bœufs, mais n’avaient ni moutons ni
+chèvres. Dans la partie de leur territoire touchant au Sénégal, en
+un endroit nommé Sahâbi, se trouvaient beaucoup
+d’hippopotames&nbsp;; ces animaux étaient appelés <em>gabou</em>
+(Bekri orthographie <em>gafou</em>) dans la langue du pays, ce qui
+indique que le peul était alors parlé à Silla ou du moins dans la
+région de Silla, c’est-à-dire de Bakel&nbsp;; les riverains les
+chassaient au moyen de courts javelots de fer munis chacun d’une
+corde&nbsp;: l’animal blessé plongeait, mourait au fond de l’eau,
+puis remontait à la surface, et on le halait alors<span class=
+"pagenum" id="Page_51">[51]</span> au moyen des cordes attachées
+aux javelots. On mangeait la chair des hippopotames et on
+confectionnait des cravaches avec leur peau.</p>
+
+<p>Dans toutes ces régions baignées par le Sénégal, on semait deux
+fois par an&nbsp;: d’abord sur la partie du sol qui avait été
+inondée durant la crue, et ensuite sur les terrains arrosés par la
+pluie.</p>
+
+<p>Dans les mêmes pays, la coutume était que la victime d’un vol
+pouvait à sa guise vendre le voleur comme esclave ou le tuer&nbsp;;
+quant à celui qui se rendait coupable d’adultère, il était écorché
+vif.</p>
+
+<p>A Silla finissaient les domaines de l’empereur de Ghana et
+commençaient ceux de l’empereur de Tekrour.</p>
+
+<p><em>Pays de l’empire de Ghana situés à l’Ouest de la
+capitale</em> (encore d’après Bekri). — Aoudaghost se trouvait à
+quinze journées de marche dans l’Ouest de Ghana&nbsp;; un peu au
+Sud de la ligne joignant ces deux localités, c’est-à-dire à peu
+près sur la route actuelle de Néma à Kiffa, on rencontrait à six
+jours de Ghana la ville d’<em>In-Bara</em> ou Ambara, dont le chef
+— il s’appelait Târam à cette époque — n’obéissait pas à l’empereur
+Ménîn, s’étant sans doute trouvé englobé dans la main-mise des
+Almoravides sur Aoudaghost et ses dépendances. Cette localité
+devait se trouver à mi-chemin environ de Goumbou et de Tichit.</p>
+
+<p>En continuant dans la même direction, on trouvait, neuf jours au
+delà d’In-Bara, la ville de <em>Kougha</em>, peuplée de musulmans
+bien qu’entourée d’infidèles&nbsp;; cette ville devait se trouver à
+peu de distance du poste actuel de Mbout dans la Mauritanie&nbsp;;
+les caravanes venant de l’Adrar ou d’Aoulil s’y arrêtaient pour y
+déposer des cauries, du cuivre et du sel et en emporter de la
+poudre d’or provenant des mines de la Falémé&nbsp;: il semble que
+Kougha était le marché soudanais de l’Adrar, comme Diaressi et
+Gadiaro étaient ceux du Tagant et de Ghana. Bekri assure que les
+mines dont le produit allait à Kougha étaient celles qui, de tout
+le pays nègre, fournissaient le plus d’or. Cette ville se trouvait
+vraisemblablement sur la limite des zones d’influence respectives
+de Tekrour et de Ghana, car Bekri nous dit qu’une localité de la
+même région, qu’il appelle <em>Alouken</em> (située
+sans<span class="pagenum" id="Page_52">[52]</span> doute dans le
+Nord-Ouest du Guidimaka), était commandée par un nommé Kammara,
+fils de feu l’empereur Bassi et cousin de Ménîn<a id=
+"FNanchor_55"></a><a href="#Footnote_55" class=
+"fnanchor">[55]</a>.</p>
+
+<p>Bien que le géographe arabe ne l’indique pas, la route de Ghana
+à Tekrour par In-Bara et Kougha devait marquer l’extrême limite
+septentrionale du domaine propre des Noirs dans cette
+contrée&nbsp;; il nous dit en effet qu’en partant du pays des
+Toronka (sans doute le Fouta-Toro) — qui s’étendait plus vers l’Est
+qu’aujourd’hui puisque sa capitale n’était pas très éloignée de
+Galambou et de Diaressi<a id="FNanchor_56"></a><a href=
+"#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> —, et en se dirigeant vers
+l’Est «&nbsp;à travers le pays des Nègres&nbsp;», on traversait des
+royaumes qu’il n’a pas mentionnés sur la route sus-indiquée et qui,
+vraisemblablement, se trouvaient un peu plus au Sud.</p>
+
+<p>Ces royaumes, en partant du Tekrour — c’est-à-dire de l’Ouest —,
+étaient ceux du <em>Diafouko</em> (peut-être le Diafounou ou un
+pays voisin appelé Diafounko<a id="FNanchor_57"></a><a href=
+"#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, ce qui signifierait en
+mandingue «&nbsp;au delà du Diafounou&nbsp;») et des
+<em>Faraoui</em> ou Faraoua (peut-être le Diomboko ou le Kaarta).
+Les Noirs du Diafouko adoraient un serpent ressemblant à un grand
+boa, mais pourvu d’une crinière et d’une queue poilue&nbsp;; ce
+reptile se tenait dans une caverne à l’orifice de laquelle se
+trouvaient un arbrisseau<span class="pagenum" id=
+"Page_53">[53]</span> et des pierres&nbsp;; ceux qui se
+consacraient au culte du serpent résidaient près de cette caverne
+et suspendaient aux branches de l’arbrisseau des vêtements précieux
+et des bijoux de bon aloi, déposant à son pied des calebasses qui
+renfermaient des aliments, ainsi que des vases remplis de lait ou
+de bière de mil. Lorsqu’ils voulaient faire venir le serpent, il
+prononçaient des mots magiques et faisaient entendre un sifflement
+particulier&nbsp;: aussitôt le serpent sortait de sa caverne et se
+montrait à eux. Lorsqu’un chef du pays venait à mourir, les prêtres
+du serpent rassemblaient auprès de la caverne tous les candidats à
+sa succession et prononçaient les mots magiques&nbsp;: le reptile,
+sortant alors de son trou, flairait les candidats l’un après
+l’autre, puis touchait l’un deux de son nez et retournait à sa
+caverne&nbsp;; l’homme ainsi désigné courait après le serpent de
+toute sa vitesse, en arrachant autant de poils qu’il le pouvait à
+la crinière et à la queue de l’animal, car la durée de son règne
+devait être proportionnée au nombre des poils arrachés, à raison
+d’une année par poil.</p>
+
+<p>Quant au royaume des Faraoui, il formait un Etat indépendant. Le
+sel s’y vendait au poids de l’or, ce qui indique que ce pays était
+assez éloigné du Sahara et de la mer et au contraire assez
+rapproché des régions aurifères. On y remarquait un étang où
+poussait une herbe dont la racine jouissait de vertus
+aphrodisiaques très remarquables&nbsp;; le roi des Faraoui se
+réservait pour lui seul la récolte de cette herbe, qui lui
+permettait de visiter ses nombreuses épouses les unes après les
+autres sans éprouver aucun affaiblissement. Un roi musulman voisin
+ayant voulu lui acheter un peu de cette plante, le chef des Faraoui
+s’y refusa, disant que ce prince musulman, qui n’avait que peu de
+femmes, se laisserait aller, s’il usait de l’herbe mirifique, à des
+excès réprouvés par sa religion&nbsp;; mais, en compensation, il
+lui envoya une autre plante qui guérissait de l’impuissance.</p>
+
+<h3><a id="p4c02s7"></a><span class="bold">VII. — Décadence et fin
+de l’empire de Ghana</span> (1076-1240).</h3>
+
+<p>Pendant que Youssof-ben-Tachfine fondait Marrakech en 1063, puis
+s’emparait de Fez en 1069 et de Séville en 1086,<span class=
+"pagenum" id="Page_54">[54]</span> Aboubekr-ben-Omar faisait la
+guerre sainte aux Noirs demeurés infidèles de l’empire de Ghana. Il
+trouva un allié en la personne de l’empereur de Tekrour, Lebbi ou
+Ibrahim Sal, dont les sujets toucouleurs étaient alors en grande
+partie musulmans et qui avait déjà, quelques années auparavant,
+soutenu Yahia-ben-Omar contre les Goddala&nbsp;; on prétend même
+qu’Aboubekr aurait épousé Fatimata Sal, fille de l’empereur de
+Tekrour. L’empire de Ghana au contraire, demeuré réfractaire à
+l’islam et dont le renom de richesse et de prospérité n’était pas
+usurpé, devint le but naturel des efforts d’Aboubekr. Mais il
+semble que Ghana était de taille à résister, d’autant plus
+facilement que, comme le fait remarquer Ibn-Khaldoun, le gros des
+troupes almoravides était alors occupé à la conquête du Maroc et de
+l’Espagne et qu’Aboubekr ne pouvait espérer recevoir aucun secours
+de son cousin Youssof. Nous ignorons le détail des luttes qui se
+déroulèrent entre les Zenaga et les Soninké, mais nous savons
+qu’Aboubekr mit quatorze ans à se rendre maître de Ghana puisque,
+revenu au Tagant en 1061 ou 1062 après avoir renoncé au trône du
+Maroc, il ne conquit Ghana qu’en 1076. Mais cette conquête semble
+avoir été complète&nbsp;: non seulement les Almoravides prirent la
+ville, pillèrent les biens des habitants, massacrèrent une partie
+de la population soninké, forçant le reste à s’enfuir ou à
+embrasser la religion musulmane, mais ils obligèrent
+l’empereur<a id="FNanchor_58"></a><a href="#Footnote_58" class=
+"fnanchor">[58]</a> à reconnaître la suzeraineté d’Aboubekr et à
+lui payer tribut, et ils annexèrent à leur domaine politique toutes
+les dépendances de Ghana, jusques et y compris les montagnes
+aurifères du Bambouk.</p>
+
+<p>Mais la puissance des Almoravides au Soudan ne devait pas être
+de longue durée&nbsp;: leurs points faibles étaient l’infériorité
+numérique de leur armée et leurs divisions intestines. Seuls en
+somme, les Lemtouna de l’Adrar soutenaient énergiquement et
+fidèlement Aboubekr, et ils n’étaient plus bien nombreux. Les
+Goddala faisaient toujours grise mine à l’élu de
+Abdallah-ben-Yassine, au frère de celui qu’ils avaient vaincu et
+tué à Tebferilla&nbsp;; les Messoufa, les Lemta et les fractions de
+moindre importance<span class="pagenum" id="Page_55">[55]</span>
+des autres tribus se complaisaient dans des razzias isolées, mais
+n’aimaient pas prendre part, sous le commandement d’un chef
+étranger, à des expéditions militaires régulières. D’ailleurs,
+pendant qu’Aboubekr guerroyait au Soudan, la révolte éclatait dans
+son propre pays, au Nord-Ouest du Tagant. Il dut retourner dans
+l’Adrar pour la combattre et c’est en cherchant à la réprimer qu’il
+fut tué en 1087, d’une flèche empoisonnée que lui décocha un Nègre
+aveugle de la tribu des Gangara ou Ouangara, — c’est-à-dire un
+Mandingue ou un Soninké, — mercenaire au service des révoltés.</p>
+
+<p>Avec la mort d’Aboubekr prit fin l’hégémonie des Almoravides au
+Sahara occidental et au Soudan&nbsp;; ses successeurs furent
+simplement chefs des Lemtouna de l’Adrar et eurent assez à faire à
+défendre leur propre territoire contre les entreprises des Messoufa
+au Nord et des Goddala à l’Ouest et au Sud&nbsp;; les Lemtouna du
+Tagant se rendirent à peu près indépendants et émigrèrent en partie
+vers l’Est du Hodh et la région de Tombouctou, entraînant avec eux
+une fraction notable des Goddala. Quant aux Soninké de Ghana, ils
+ne tardèrent pas à recouvrer leur indépendance, mais leur empire ne
+devait pas voir renaître la période glorieuse qui avait précédé la
+lutte avec les Almoravides&nbsp;: à mesure que s’effritait la
+puissance de ces derniers, les royaumes autrefois tributaires de
+Ghana se constituèrent en petits Etats indépendants. Le royaume
+soninké de Sosso en particulier, fondé dans le Kaniaga à la fin du
+<span class="sc2">VIII</span><sup>e</sup> siècle par quelques
+familles venues du Ouagadou et fortifié depuis par l’arrivée d’un
+certain nombre de gens qui avaient fui Ghana lors de la prise de
+cette ville par Aboubekr, commençait à prendre de l’importance et à
+englober sous son autorité le Nord du Bélédougou, le Sud du Bagana
+et une partie du Diaga, toutes provinces qui jusque-là avaient été
+placées, comme le Kaniaga lui-même, sous la suzeraineté de
+Ghana&nbsp;: c’était le début de l’empire des Sossé, rival de
+l’empire de Ghana. Les Doukouré, vers la même époque, fondaient un
+nouveau royaume au Ouagadou et au Bakounou, et les Niakaté
+s’établissaient fortement à Diara, dans le Kingui&nbsp;; le Galam
+se rendait indépendant ou, comme semble le dire Edrissi, devenait
+vassal du Tekrour.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_56">[56]</span>En sorte que, au
+début du <span class="sc2">XII</span><sup>e</sup> siècle, l’empire
+de Ghana ne formait plus qu’un royaume de médiocre étendue,
+comprenant seulement l’Aoukar et la région de Bassikounou,
+c’est-à-dire qu’il était en réalité en dehors du Soudan proprement
+dit. Il en fut ainsi pendant tout le <span class=
+"sc2">XII</span><sup>e</sup> siècle. Puis, en 1203, Soumangourou
+Kannté, empereur de Sosso, s’empara de Ghana et l’annexa à ses
+Etats&nbsp;; il ne transporta pas pour cela sa résidence à Ghana
+et, une fois l’expédition terminée, revint à Sosso pour surveiller
+les empiétements de son rival du Sud, l’empereur des Mandingues.
+Mais l’empire de Ghana avait vécu.</p>
+
+<p>La ville elle-même, qui avait déjà perdu beaucoup de son
+importance depuis la conquête almoravide, déclina de jour en jour.
+Vingt-et-un ans après son annexion à l’empire de Sosso, en 1224,
+les riches familles soninké et les marchands arabes et berbères de
+Ghana, voulant échapper sans doute aux exactions de la garnison
+sossé, se transportaient à quelque distance au Nord-Ouest et, sous
+la direction d’un cheikh nommé Ismaïl, revenant de La Mecque,
+fondaient <em>Birou</em> ou <em>Oualata</em>, qui remplaça Ghana
+comme métropole du Soudan septentrional et comme port du
+désert<a id="FNanchor_59"></a><a href="#Footnote_59" class=
+"fnanchor">[59]</a>.</p>
+
+<p>Seize ans après la fondation de Oualata, l’empereur malinké
+Soundiata, qui venait de renverser l’empire sossé et de l’annexer à
+ses Etats, s’emparait de Ghana et détruisait ce qui en restait
+encore (1240)<a id="FNanchor_60"></a><a href="#Footnote_60" class=
+"fnanchor">[60]</a>.</p>
+
+<p>On pourrait être tenté de croire que Ghana ait survécu à
+la<span class="pagenum" id="Page_59">[59]</span> conquête
+mandingue, puisque des auteurs postérieurs à cette conquête, comme
+Aboulféda et Ibn-Khaldoun, parlent encore de Ghana, tout en disant
+que, de leur temps, elle faisait partie de l’empire de Mali. Mais
+il faut se rappeler que le renom de cette ville fameuse survécut à
+son existence même et que son nom fut appliqué longtemps encore au
+pays dont elle avait été la capitale. C’est ainsi qu’Ibn-Khaldoun
+nous dit avoir puisé la plupart de ses renseignements sur l’empire
+de Mali auprès d’un cheikh nommé Ousmân, mufti «&nbsp;des habitants
+de Ghana&nbsp;» — il ne dit pas «&nbsp;mufti de Ghana&nbsp;» —,
+qu’il rencontra en Egypte en 1393&nbsp;; ce mufti devait, très
+vraisemblablement, résider à Oualata, auprès d’une population
+composée en effet des descendants d’anciens habitants de Ghana.
+C’est ainsi encore que, du temps de Marmol (<span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle), Oualata était appelé parfois
+Ghana&nbsp;: «&nbsp;<em>Gualata que otros llaman
+Ganata</em>&nbsp;».</p>
+
+<div class="plate">
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="map08"><a href="images/map08_large.jpg"><img src=
+'images/map08.jpg' alt=''></a>
+<p class="cp1">Carte 8. — L’empire de Ghana.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c02">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class=
+"label">[8]</span></a>Voir la carte de l’ancien empire de Ghana,
+<a href="#map08">page 57.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class=
+"label">[9]</span></a>Massoudi, qui mourut en 956, mentionne
+simplement dans ses <em>Prairies d’Or</em> le nom de Ghana comme
+celui d’un Etat nègre.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class=
+"label">[10]</span></a>1<sup>er</sup> vol., <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_187">
+page 187.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class=
+"label">[11]</span></a>Abou-Obeïd-Abdallah el-Bekri, né en Espagne
+vers 1030 d’une famille arabe, mourut en 1094&nbsp;; il ne voyagea
+pas au Soudan, mais il eut à sa disposition, à Cordoue, des
+documents fort circonstanciés émanant de divers voyageurs&nbsp;; en
+outre, il puisa largement dans les ouvrages de
+Mohammed-ibn-Youssof, qui ne nous sont pas parvenus. C’est vers
+1070 qu’il termina son livre sur l’Afrique.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class=
+"label">[12]</span></a>1<sup>er</sup> vol., <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_262">
+p. 262.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class=
+"label">[13]</span></a>Voir <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_262">
+même page.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class=
+"label">[14]</span></a>Il mourut en 1286 et Ghana fut détruite vers
+1240 par Soundiata.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class=
+"label">[15]</span></a>Page 34 et <em>passim</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class=
+"label">[16]</span></a>Le même auteur place Aoudaghost sur la même
+latitude à peu près et par 11° de longitude Ouest de Greenwich, ce
+qui correspond exactement à la position que je donne moi-même à
+cette ville, entre Kiffa et Tichit.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class=
+"label">[17]</span></a>Renseignement communiqué par M. le
+commandant Gaden.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class=
+"label">[18]</span></a>Page 18.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class=
+"label">[19]</span></a>On voit que Sa’di n’a pas dit explicitement
+que Kaya-Maghan ait été le premier roi de Ghana&nbsp;: il a voulu
+indiquer que Kaya-Maghan fut le premier prince de la dynastie
+mandé-soninké qui remplaça à Ghana la dynastie de race blanche,
+c’est-à-dire le premier prince de race noire, ainsi qu’il résulte
+des paragraphes suivants (pages 18 et 19 de la traduction
+Houdas)&nbsp;; nous y reviendrons plus loin. Le passage du
+<em>Tarikh-es-Soudân</em> n’implique pas non plus que Ghana fût
+située dans le Mali, mais simplement qu’elle était la résidence
+d’un roi dont la domination s’étendait sur des régions qui, plus
+tard, firent partie du Mali.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class=
+"label">[20]</span></a>1<sup>er</sup> vol., <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_287">
+page 287.</a> Voir aussi le supplément au n<sup>o</sup> de mars
+1910 de l’<em>Afrique Française</em> (pages 60 à 64), où sont
+décrites les ruines insignifiantes que l’on peut voir actuellement
+à quelques kilomètres de Banamba.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class=
+"label">[21]</span></a>Les mots Ghâna, Gâna ou Ghana, par un
+<em>a</em> long après le <em>g</em>, et Bâghena, Bâghana ou Bagana,
+par un <em>a</em> long après le <em>b</em> et un <em>a</em> bref
+après le <em>g</em>, n’ont très vraisemblablement pas la même
+origine&nbsp;; leur ressemblance partielle n’est due sans doute
+qu’à une coïncidence fortuite.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class=
+"label">[22]</span></a>Vol. III, page 770, de l’édition
+Wüstenfeld.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class=
+"label">[23]</span></a>Si la langue usuelle de Ghana était le
+soninké, comme le suppose Barth avec beaucoup de vraisemblance, la
+chose devient certaine.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class=
+"label">[24]</span></a>Deux racines berbères existent d’où pourrait
+à la rigueur être dérivé le mot <em>gana</em>&nbsp;: l’une exprime
+l’idée d’élévation, l’autre l’idée de noirceur.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class=
+"label">[25]</span></a>Cette interprétation du nom du Tagant m’a
+été communiquée par M. le commandant Gaden&nbsp;; M. Houdas partage
+l’opinion de Mohammed-Lahmed. Il me faut ajouter que, dans
+plusieurs dialectes berbères, il existe un mot <em>tagant</em>
+ayant le sens de «&nbsp;forêt&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class=
+"label">[26]</span></a>1<sup>er</sup> vol., <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_215">
+page 215.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class=
+"label">[27]</span></a>C’est pour cela sans doute que l’ancêtre
+Kara est appelé parfois Karaké ou Karanké dans les traditions
+peules et soninké.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class=
+"label">[28]</span></a>Traduction Houdas, page 18.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class=
+"label">[29]</span></a>Nous avons vu (<a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_220">II<sup>e</sup>
+partie</a>) qu’une fraction de ces Massîn fonda Tichit. C’est d’eux
+très probablement qu’a voulu parler Yakout en disant qu’une tribu
+connue sous le nom de <em>Guenaoua</em> et originaire de la région
+de Ghana nomadisait dans le pays des Noirs contigu au territoire de
+cette dernière ville. M. le commandant Gaden m’a signalé la
+présence actuelle au Tagant d’une tribu que les Maures
+appelleraient encore <em>Oulad-Gana</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class=
+"label">[30]</span></a>Barth pensait que Kaya-Maghan était le
+fondateur de Ghana et le premier des princes de race blanche et il
+croyait que ces derniers étaient des Peuls — identifiés par lui
+avec les <em>Leucæthiopes</em> des anciens — parlant déjà le peul.
+J’ai dit précédemment que je ne pouvais partager son opinion
+relativement à l’identification des Peuls avec les
+<em>Leucæthiopes</em> et que la population fondatrice de l’empire
+de Ghana ne devait adopter la langue peule que longtemps après,
+lors de son exode dans le Fouta. Barth, qui écrit
+<em>Wagadja-Mangha</em> le nom de Kaya-Maghan dit que le nom de ce
+prince appartenait à la langue peule, dans laquelle
+«&nbsp;grand&nbsp;» se dirait <em>mangha</em> ou
+<em>mangho</em>&nbsp;; or il existe bien en peul une racine
+<em>ma’</em> ou mieux <em>maw</em> exprimant l’idée de
+«&nbsp;grandeur&nbsp;» ou d’«&nbsp;aînesse&nbsp;», et des mots
+<em>ma’nga</em> ou mieux <em>mawnga</em>, <em>ma’ngo</em> ou mieux
+<em>mawngo</em>, qui peuvent signifier «&nbsp;grand&nbsp;»&nbsp;;
+mais, accolé à un nom d’homme, «&nbsp;grand&nbsp;» se dit
+<em>mawo</em> ou <em>mawdo</em> et ne peut jamais se dire
+<em>manga</em> ou <em>mango</em> ni <em>mawnga</em> ou
+<em>mawngo</em>. En réalité <em>Maghan</em> est un nom
+excessivement fréquent chez les divers peuples mandé et nous avons
+vu qu’il était porté en particulier par tous les rois soninké du
+Ouagadou&nbsp;; il se présente, selon les dialectes ou les pays,
+sous les formes <em>Maghan</em>, <em>Marhan</em>, <em>Makhan</em>,
+<em>Makan</em> ou, plus rarement, <em>Magha</em>, <em>Marha</em>,
+<em>Makha</em>, <em>Maka</em>. Ce devait être le prénom de
+l’ancêtre des Sissé, plus connu sous le surnom légendaire de
+Digna&nbsp;: ses fils furent appelés Maghan-Diabé, Maghan-Kaya,
+etc., c’est-à-dire en soninké «&nbsp;Diabé fils de Maghan, Kaya
+fils de Maghan, etc.&nbsp;», expressions qui, dans la bouche des
+Peuls, sont devenues Diabé-Maghan, Kaya-Maghan, etc., avec la même
+signification.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class=
+"label">[31]</span></a>Gharnati (<em>Roudh-el-Qarthâs</em>) et
+Ibn-Khaldoun (<em>Histoire des Berbères</em>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class=
+"label">[32]</span></a>Il semble qu’Aoudaghost avait été fondé,
+longtemps auparavant et sous un autre nom, par des Soninké venus de
+Ghana&nbsp;; mais des Berbères et des marchands arabes s’y étaient
+installés par la suite, et les Soninké ne devaient s’y trouver
+qu’en minorité à partir du <span class="sc2">IX</span><sup>e</sup>
+siècle.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class=
+"label">[33]</span></a>Le nom de cette ville est écrit
+<em>Aoudzaghast</em> par Yakout et <em>Aoudaghost</em> par la
+plupart des autres auteurs arabes. La ville était, d’après
+Ibn-Haoukal, à un mois de chemin des salines d’Aoulil, situées au
+bord de l’Atlantique entre Saint-Louis et Nouakchott. Entre
+Aoudaghost et Sidjilmassa (Tafilelt), on comptait un mois et demi
+de voyage à grandes étapes&nbsp;; le pays séparant ces deux villes
+était habité par des Berbères nomades, Cherata et Messoufa, dont
+les derniers faisaient payer des droits aux caravanes traversant
+leur territoire. D’après Bekri, Aoudaghost était à 40 jours de
+marche de Tâmedelt, localité située près de l’oued Draa ou Dara,
+entre la ville de Dara et l’Océan. Aboulféda place Aoudaghost à
+l’Est du désert de Tisr ou Tirs (Tiris) qui s’étendait entre le
+royaume des Lemtouna et l’Océan, au Sud de déserts allant jusqu’au
+Tafilelt, à l’Ouest et au Nord de pays habités par les Nègres (Voir
+1<sup>er</sup> vol., <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_187">
+page 187,</a> la position assignée à Aoudaghost par Ibn-Saïd&nbsp;;
+Barth plaçait la même ville par 18° ou 19° de latitude Nord et par
+10° ou 11° de longitude Ouest de Greenwich). L’emplacement
+d’Aoudaghost serait connu des Tadjakant qui fréquentent de nos
+jours le Sud-Est du Tagant.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class=
+"label">[34]</span></a>Yakout, d’après El-Mehellebi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class=
+"label">[35]</span></a>Cette montagne, donnée par Bekri comme
+dominant au Nord un puits qu’il appelle Ouarane ou Ourane, devait
+se trouver non loin de Chinguetti, dans l’Est de l’Adrar
+mauritanien.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class=
+"label">[36]</span></a>Il se pourrait que le Tiloutane de Gharnati
+et le Tinyéroutane de Bekri ne fussent qu’un même personnage, ou du
+moins que les deux auteurs arabes aient confondu les deux princes
+et attribué à l’un des actes ou des faits qui devraient se
+rapporter à l’autre.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class=
+"label">[37]</span></a>Et non pas chef du Massina, au moins très
+vraisemblablement.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class=
+"label">[38]</span></a>Bekri ne nous dit pas s’il s’agit de la
+localité de ce nom qu’il a mentionnée ailleurs comme formant le
+faubourg oriental de Ghana&nbsp;: il semble même, dans le passage
+que je rapporte en ce moment, faire d’Aougam tantôt le nom d’un
+pays ou d’une ville et tantôt le nom ou le titre d’un chef. En tout
+cas le contexte indique clairement que les habitants d’Aougam — ou
+les sujets du chef Aougam — étaient des Nègres, tandis que leurs
+adversaires Massîn étaient des Blancs.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class=
+"label">[39]</span></a><em>Roudh-el-Qarthâs</em>, traduction
+Beaumier, page 165.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class=
+"label">[40]</span></a>Ou en 1050 seulement d’après Bekri et
+Ibn-Khaldoun, mais la date de 1035 donnée par Gharnati semble plus
+exacte.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class=
+"label">[41]</span></a>Ou à Melkous, d’après Bekri&nbsp;; cette
+localité en tout cas devait être voisine de Sidjilmassa, ainsi que
+le fait observer Ibn-Khaldoun.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class=
+"label">[42]</span></a>D’après Bekri, la mère de Abdallah, nommée
+Tinizamaren, appartenait à une fraction de la tribu berbère des
+Djezoula ou Guezoula qui habitait Temamanaout, dans la partie du
+Sahara avoisinant Ghana.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class=
+"label">[43]</span></a>D’après Ibn-Khaldoun, Yahia-ben-Ibrahim
+était déjà mort à cette époque et Abdallah aurait été accompagné
+dans sa retraite par Yahia-ben-Omar et par Aboubekr, frère de ce
+dernier, qui devaient plus tard régner l’un et l’autre sur les
+Almoravides.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class=
+"label">[44]</span></a>Les Lemtouna se partageaient alors en deux
+fractions&nbsp;: celle du Tagant, avec Aoudaghost comme ville
+principale, plus ou moins vassale de l’empereur de Ghana, et celle
+de l’Adrar, toujours demeurée indépendante et ayant comme chef-lieu
+Azgui.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class=
+"label">[45]</span></a>Aboulféda donne comme position à Azgui 22°
+de latitude Nord et 4° de longitude à l’Est de l’embouchure du
+Sénégal, ce qui correspond, à 150 kilomètres près, à la position
+d’Atar&nbsp;: si l’on ne trouvait pas d’approximations plus
+inexactes dans les positions d’Aboulféda, ce serait magnifique.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class=
+"label">[46]</span></a>Bekri place Tebferilla entre la montagne des
+Lemtouna (région d’Atar et d’Oujeft) et le Taliouyen ou
+Talouine&nbsp;; ailleurs il dit que les Lemtouna de la montagne
+passaient l’été dans l’Amatlous (sans doute l’Amatlich de la carte
+Gerhardt, au sud d’Akjoujt) et dans le Taliouyen, régions situées à
+dix jours au nord du pays des Noirs.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class=
+"label">[47]</span></a>Traduction Beaumier, p. 184.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class=
+"label">[48]</span></a>Ghana est la seule ville du Soudan dans
+laquelle les auteurs arabes aient signalé des maisons en
+pierres&nbsp;; encore ces maisons ne devaient-elles s’y rencontrer
+qu’exceptionnellement, puisque, plus loin, Bekri parle de huttes
+d’argile entourant le palais impérial. Il est probable que ces
+pierres n’étaient pas maçonnées ni taillées.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class=
+"label">[49]</span></a>Le nom de ces tambours est aujourd’hui
+encore <em>daba</em> ou <em>taba</em> en soninké et en
+mandingue.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class=
+"label">[50]</span></a>Peut-être étaient-ce des perles d’origine
+phénicienne analogues à celles que l’on rencontre dans les régions
+aurifères de la Côte d’Ivoire et de la Côte d’Or.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class=
+"label">[51]</span></a>Premier volume, pages <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_87">
+87</a> et <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_88">
+88.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class=
+"label">[52]</span></a>Sans doute Yakout entend par ces
+«&nbsp;trous&nbsp;», non pas des habitations, mais les puits
+servant à l’extraction des alluvions aurifères.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class=
+"label">[53]</span></a>Aboulféda place Barissa par 13° 30′ de
+latitude Nord et par 11° 30′ de longitude à l’Est de l’embouchure
+du Sénégal.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class=
+"label">[54]</span></a>Edrissi ajoute que les Lemlem, qui allaient
+souvent tout nus, se faisaient des stigmates sur les tempes et la
+face&nbsp;: leur pays se trouvait en bordure d’un affluent du
+«&nbsp;Nil&nbsp;», c’est-à-dire du Sénégal (la Falémé ou le Bafing,
+ou les deux) et touchait à l’Ouest au pays des Magzâra ou Magrâra
+(par lequel il convient d’entendre le Boundou, le Fouta et le
+Diolof) et au Sud à des déserts inhabités (lisez&nbsp;: des
+contrées inconnues). La langue des Lemlem différait de celle des
+Magzâra (toucouleur, sérère et ouolof) et de celle de Ghana
+(soninké). Voir&nbsp;: Barth, <em>Central-Afrikanischer
+Vokabularien</em>, page CLXVII.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class=
+"label">[55]</span></a>Cooley a cru pouvoir identifier In-Bara avec
+Hombori et Kougha avec Gao&nbsp;; à vrai dire, l’orthographe donnée
+à Kougha par Bekri est exactement la même que celle donnée à Gao
+par Ibn-Haoukal (Kougha ou Kaoga), mais, alors que le Kougha
+d’Ibn-Haoukal correspond manifestement à Gao, celui de Bekri,
+indiqué comme se trouvant à quinze jours à l’<em>Ouest</em> de
+Ghana et à proximité des mines d’or, de Tekrour et d’Aoulil, ne
+peut aucunement se confondre avec Gao. Il serait également
+invraisemblable qu’un cousin de l’empereur de Ghana eût exercé un
+commandement dans la région de Gao, puisque nous savons que
+l’autorité de Menîn s’arrêtait vers l’Est à Ras-el-Ma. Enfin Bekri
+nous donne, dans un autre passage, un itinéraire très circonstancié
+de Ghana à Gao, fort différent de celui de Ghana à Kougha, et il
+écrit le nom de Gao d’une manière bien distincte, qui ne peut se
+lire que Koukou, Koko, Kaokao ou Gaogao.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class=
+"label">[56]</span></a>D’après des traditions recueillies par M. le
+Commandant Gaden, la résidence du roi du Toro fut, à une certaine
+époque, <em>Gallat</em>, village situé non loin de l’emplacement
+actuel de Bakel.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class=
+"label">[57]</span></a>A la rigueur, Bekri mettant souvent un
+<em>f</em> à la place d’un <em>b</em> dans sa transcription des
+noms soudanais, on pourrait lire <em>Diomboko</em> le mot qu’il
+orthographie <em>Zefokou</em> ou <em>Diafouko</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class=
+"label">[58]</span></a>Probablement Ménîn, qui était monté sur le
+trône en 1062.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class=
+"label">[59]</span></a>La ville même de Oualata dut être musulmane
+depuis sa fondation, mais l’ancienne population soninké de l’Aoukar
+dut demeurer très longtemps païenne puisque, au dire de Léon
+l’Africain, les peuples dépendant de Oualata adoraient le feu au
+début du <span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class=
+"label">[60]</span></a>D’après une tradition écrite recueillie à
+Araouân par M. Bonnel de Mézières, Ghana aurait été détruite par un
+<em>askia</em>, neuf cents ans avant l’arrivée du pacha Djouder à
+Tombouctou, c’est-à-dire vers la fin du <span class=
+"sc2">VII</span><sup>e</sup> siècle&nbsp;: le fait et la date sont
+également inacceptables puisque, à cette époque, le futur empire de
+Gao ne faisait que commencer à se constituer, le premier
+<em>askia</em> ne devant apparaître d’ailleurs qu’à la fin du
+<span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle, et que la période
+de prospérité de Ghana n’avait pas commencé encore. Sans doute il
+convient d’interpréter cette tradition en disant que, vers 690, se
+fondait dans la région de Gao un empire qui, beaucoup plus tard,
+devait devenir le rival de celui de Ghana.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_60">[60]</span><a id=
+"p4c03"></a>CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="sch1">L’Empire de Gao (VII<sup>e</sup> au XVI<sup>e</sup>
+siècles).</p>
+
+<h3><a id="p4c03s1"></a><span class="bold">I. — Gounguia siège de
+l’empire</span> (690-1009).</h3>
+
+<p>Bien que, pour demeurer fidèle à une formule généralement
+adoptée, je donne le nom d’«&nbsp;empire de Gao&nbsp;» à
+l’important Etat soudanais qui se développa et fleurit du
+<span class="sc2">VII</span><sup>e</sup> au <span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècles dans la vallée du Niger
+inférieur et moyen, la ville de Gao ne fut la capitale de cet
+empire qu’à partir du <span class="sc2">XI</span><sup>e</sup>
+siècle&nbsp;: durant les 320 premières années de son existence, il
+eut, comme ville principale et résidence de ses souverains, la
+localité de <em>Gounguia</em> (Koukia selon l’orthographe employée
+par les Arabes, Cochia dans Cadamosto). Ainsi que je l’ai dit
+précédemment<a id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" class=
+"fnanchor">[61]</a>, cette localité devait se trouver dans l’une
+des îles de Bentia, entre Gao et Tillabéry, à 150 kilomètres
+environ en aval du premier de ces deux points, ou en tout cas dans
+l’une des îles que l’on rencontre sur le Niger dans la même
+région.</p>
+
+<p>J’ai raconté déjà<a id="FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62"
+class="fnanchor">[62]</a> comment des Berbères des tribus Lemta et
+Hoouara, venant de Tripolitaine, s’étaient échoués à la fin du
+<span class="sc2">VII</span><sup>e</sup> siècle auprès des Songaï
+habitant la rive gauche du Niger en face de Gounguia, comment
+<em>Dia Aliamen</em>, chef de ces Berbères, avait réussi à
+débarrasser la contrée des Sorko pillards qui avaient fait de
+Gounguia leur principal repaire, comment<span class="pagenum" id=
+"Page_61">[61]</span> ce service rendu aux indigènes lui avait valu
+d’être reconnu comme chef du pays et comment enfin, vers 690, il
+avait établi sa résidence à Gounguia même, à la place des Sorko
+chassés vers Gao, et avait fondé là un royaume qui devait devenir
+plus tard un véritable empire.</p>
+
+<p>Les chefs et la classe dirigeante de cet empire appartinrent
+pendant huit siècles à la nation berbère (tribu des Lemta), tandis
+que ses sujets étaient au début des Nègres Songaï, auxquels vinrent
+s’adjoindre par la suite des fractions de peuples divers.</p>
+
+<p>Ainsi que je l’ai fait observer déjà, je ne suis pas le premier
+à avoir attribué aux Berbères la fondation de l’empire de
+Gao&nbsp;: Barth a déjà soutenu cette théorie, avec preuves à
+l’appui, et, avant lui, Léon l’Africain et Marmol avaient
+explicitement représenté la dynastie des Dia et celle des Sonni
+comme étant de souche libyenne. Parlant en effet du premier
+<em>askia</em>, qui régnait à Gao au moment même du voyage de Léon
+au Soudan (1507 environ), ce dernier dit que ce prince
+«&nbsp;descendu des Noirs&nbsp;» était, avant son avènement,
+capitaine au service de «&nbsp;Soni Heli, de la lignée des
+Libyens&nbsp;»<a id="FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class=
+"fnanchor">[63]</a>&nbsp;: si l’on songe que Léon traversait le
+pays quinze ans seulement après la mort de Sonni Ali et que, par
+suite, les informations qu’il a recueillies sur ce dernier avaient
+des chances d’être exactes, on conviendra qu’il y a lieu, en cette
+circonstance tout au moins, d’accorder foi aux indications du
+célèbre voyageur. Marmol, lui, fait de Sonni Ali un
+<em>Lumptuna</em>, peut-être par suite d’une confusion assez
+fréquente entre les Lemta et les Lemtouna, mais en tout cas il lui
+attribue comme Léon une origine berbère. Or les princes de la
+dynastie des Sonni, bien que portant un titre différent,
+appartenaient à la même famille que leurs prédécesseurs de la
+dynastie des Dia, ainsi que nous le verrons plus loin<a id=
+"FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class=
+"fnanchor">[64]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_62">[62]</span>Sa’di donne au nom
+d’Aliamen et au titre de <em>dia</em><a id=
+"FNanchor_65"></a><a href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>,
+qui précède son nom comme celui de ses trente successeurs, une
+étymologie qui peut à bon droit paraître fantaisiste. D’après cet
+auteur, le futur fondateur du royaume de Gounguia était originaire
+du Yémen et aurait quitté son pays avec son frère pour parcourir le
+monde&nbsp;; après un long et pénible voyage, les deux frères
+arrivèrent en vue de Gounguia, sales, épuisés, vêtus de peaux de
+bêtes&nbsp;; les indigènes, étonnés de l’aspect de ces inconnus,
+leur auraient demandé d’où ils venaient et l’un d’eux aurait
+répondu en arabe, en montrant son frère&nbsp;: <em>dja men
+el-Yemen</em> «&nbsp;il vient du Yémen&nbsp;»&nbsp;; les indigènes
+auraient cru que ces syllabes, incompréhensibles pour eux et
+d’ailleurs mal entendues, représentaient le titre et le nom de
+celui que l’autre avait montré, et ils l’auraient appelé <em>Dia
+Aliamen</em>, faisant de <em>dia</em> un titre équivalent à
+«&nbsp;sultan&nbsp;». Cette légende est remplie
+d’invraisemblances&nbsp;: d’abord ces deux hommes partant du Yémen
+pour faire le tour du monde et venant échouer en un coin perdu du
+Soudan&nbsp;; ensuite ce fait de l’un deux disant en montrant son
+frère «&nbsp;il vient du Yémen&nbsp;», alors qu’il eût été plus
+logique, semble-t-il, qu’il dit «&nbsp;nous venons du
+Yémen&nbsp;»&nbsp;; enfin, s’il était naturel que ces étranges
+touristes, s’ils venaient du Yémen, parlassent arabe et que les
+Songaï ne comprissent pas leur langue, il eût été par contre bien
+extraordinaire qu’ils eussent compris la question qui leur était
+adressée en songaï. A mon avis, il ne faut voir là qu’un nouvel
+exemple de la facilité avec laquelle les musulmans du Soudan
+attribuent une origine yéménite à tous les fondateurs d’empire et,
+de l’histoire rapportée par Sa’di, je retiens simplement&nbsp;:
+d’abord que Dia Aliamen était de race blanche, ensuite que lui et
+ses compagnons arrivèrent à Gounguia en assez piteux état<a id=
+"FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class=
+"fnanchor">[66]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_63">[63]</span>Je ne reviendrai
+pas ici sur l’autre légende rapportée par Sa’di, celle du
+poisson-tyran harponné par Aliamen&nbsp;: j’ai dit<a id=
+"FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>
+qu’il convenait sans doute de voir dans ce poisson-tyran une
+interprétation symbolique des pêcheurs pillards de la caste des
+Sorko, dont Aliamen purgea la contrée avec l’aide de ses
+compagnons. Je ne reviendrai pas non plus sur les luttes entre le
+royaume naissant de Gounguia et cette caste des Sorko, luttes qui
+se terminèrent par la défaite de ces derniers&nbsp;: les uns
+acceptèrent, comme les autres Songaï, la suzeraineté des princes
+berbères de Gounguia&nbsp;; les autres, remontant le Niger d’étape
+en étape, allèrent chercher jusque du côté du lac Débo une
+indépendance relative et momentanée. Je rappellerai seulement que
+ces luttes provoquèrent la fondation de Gao par les Sorko-Faran
+vers 690, celle de Bamba par les Sorko-Fono vers la même époque ou
+un peu plus tard, puis l’extension de l’autorité des rois de
+Gounguia sur la rive droite du Niger d’abord et ensuite à Gao vers
+890.</p>
+
+<p>C’est là à peu près tout ce que nous savons de l’histoire des
+quatorze premiers souverains, en outre de leurs noms que nous ont
+légués le <em>Tarikh-es-Soudân</em> et la tradition et qui sont les
+suivants, chacun étant précédé du titre énigmatique de
+<em>dia</em>&nbsp;: Aliamen, Azkaï, Atkaï, Akkaï, Akkou, Alifaï (ou
+Alfaï), Baï-Komaï, Baï, Kareï, Ayam-Karaoueï, Ayam-Danka,
+Ayam-Danka-Kibao, Konkoreï et Kenken<a id=
+"FNanchor_68"></a><a href="#Footnote_68" class=
+"fnanchor">[68]</a>.</p>
+
+<p>Nous savons encore une chose de plus&nbsp;: c’est que ces
+quatorze princes n’étaient pas musulmans. Sa’di prétend qu’ils
+étaient païens, mais il est très possible qu’ils aient été
+chrétiens ou tout au moins qu’ils aient professé une sorte de
+christianisme abâtardi, car la religion chrétienne était fort
+répandue parmi les Berbères de Tripolitaine au moment où se
+produisit l’exode qui amena Dia Aliamen sur les bords du Niger.
+Tous, très probablement, ont résidé à Gounguia.</p>
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_64">[64]</span><a id=
+"p4c03s2"></a><span class="bold">II. — La dynastie berbère des Dia
+à Gao</span> (1009-1335).</h3>
+
+<p>Ici se place une date, que nous fournit Sa’di&nbsp;: celle de la
+conversion à l’islamisme, en 1009 ou 1010, de <em>Dia Kossoï</em>
+ou Kossaï, successeur de Dia Kenken et quinzième roi de Gounguia.
+Le <em>Tarikh-es-Soudân</em> ajoute que, à l’occasion de cette
+conversion, Dia Kossoï fut surnommé <em>Moslem-dam</em>, ce qui
+aurait signifié dans la langue du pays «&nbsp;qui a embrassé
+l’islam volontairement&nbsp;»&nbsp;; j’ignore en quelle langue la
+syllabe <em>dam</em> a la signification de
+«&nbsp;volontairement&nbsp;», mais ce n’est pas en songaï en tout
+cas, à ce qu’il me semble.</p>
+
+<p>C’est à cette date également que, me rangeant aux déductions de
+Barth, je place le transfert de la capitale de l’empire de Gounguia
+à <em>Gao</em>. Nous avons vu que Gao avait été fondé par des
+pêcheurs, peu après l’installation de Dia Aliamen à Gounguia, et
+que cette localité avait commencé à faire partie du royaume des
+princes lemta dès la fin du <span class="sc2">IX</span><sup>e</sup>
+siècle. C’est sans doute vers la même époque qu’elle devint un
+centre commercial important, jouant vis-à-vis des pays du Niger
+inférieur un rôle analogue à celui joué par Ghana vis-à-vis du
+Soudan occidental. Les caravanes partant de Tunisie, de
+Tripolitaine et même d’Egypte et passant par Tadmekket ou par
+Takedda s’y donnaient rendez-vous&nbsp;; c’est ainsi que, dès le
+<span class="sc2">X</span><sup>e</sup> siècle, cette ville dut
+abriter un certain nombre de musulmans, venus de l’Afrique du Nord
+et des cités sahariennes, qui nouèrent des relations avec les rois
+de Gounguia devenus suzerains de Gao et déterminèrent enfin l’un
+d’eux, Dia Kossoï, à embrasser la religion nouvelle. Il est
+vraisemblable que c’est au cours d’un voyage à Gao que Dia Kossoï
+se convertit à l’islamisme et qu’il fut alors sollicité par les
+marchands arabes et berbères en vue du transfert en cette ville de
+la capitale de l’Etat&nbsp;; les rives du Niger n’étaient pas
+toujours très sûres, les Sorko sur le fleuve et les Oulmidden
+nomades à proximité de la rive gauche devaient inquiéter souvent
+les commerçants et piller les caravanes, et la présence de
+l’empereur à Gao devait être désirée comme représentant un gage de
+sécurité et de protection efficace.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_65">[65]</span>Il est probable
+cependant que Dia Kossoï et ses successeurs ne résidèrent pas à Gao
+de façon permanente&nbsp;; ils devaient avoir conservé à Gounguia
+une sorte de forteresse militaire et plus d’une fois c’est en cette
+dernière localité qu’ils reçurent l’investiture. En tout cas, si
+Gounguia continua, dans une certaine mesure, à être pendant
+longtemps encore la capitale politique, Gao devint, dès le début du
+<span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle, la métropole
+commerciale, la résidence habituelle de la cour et le centre des
+musulmans. Ces derniers ne comprenaient d’ailleurs que le roi, une
+partie de sa famille et de sa cour et les étrangers&nbsp;:
+l’ensemble de la population était encore infidèle et dut le
+demeurer jusqu’au <span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle,
+ainsi qu’il résulte du témoignage de Bekri pour le <span class=
+"sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle et de la correspondance échangée
+entre le premier askia et le réformateur marocain El-Merhili pour
+la fin du <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup><a id=
+"FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" class=
+"fnanchor">[69]</a>.</p>
+
+<p>Les princes berbères qui régnèrent à Gao, depuis et y compris
+Dia Kossoï jusqu’au dernier représentant de la dynastie des Dia,
+furent au nombre de dix-sept. Nous ne connaissons que la date de la
+conversion du premier à l’islamisme (1009 ou 1010) et la date
+approximative de la fin du règne du dernier, <em>Dia Bada</em>
+(1335). Voici leurs noms, d’après le
+<em>Tarikh-es-Soudân</em>&nbsp;: Kossoï (ou Kossaï), Kossoï-Daraï,
+Ngaroungadam, Baïkaï-Kîmi, Nintassaï (<em>alias</em> Ayam-Daa),
+Baï-Keïna Kamba, Keïna-Tianiombo, Atib<a id=
+"FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>,
+Ayam-Daa, Fadadio, Alikar, Beïra-Foloko, <em>Assibaï</em> (qui
+régnait vers 1325 et sous le règne duquel l’empire de Gao devint
+vassal de l’empire de Mali), Douro, Diongo-Ber, Bissi-Ber et
+Bada.</p>
+
+<p>Il est à remarquer que ces noms présentent une grande analogie
+avec ceux des quatorze Dia païens, en ce sens qu’aucun prénom
+musulman ne se rencontre parmi eux. Il est très difficile au reste
+de discerner la forme véritable qui doit être donnée<span class=
+"pagenum" id="Page_66">[66]</span> à chacun de ces noms&nbsp;;
+plusieurs ont des consonnances songaï et même on retrouve dans
+quelques-uns des épithètes songaï (Baï-Keïna «&nbsp;Baï le
+Petit&nbsp;», Diongo-Ber «&nbsp;Diongo le Grand&nbsp;», etc.),
+alors que d’autres semblent appartenir à la langue berbère. Il est
+très probable d’ailleurs que la langue songaï devait être le
+langage usuel, même à la cour, et que les noms berbères des princes
+lemta ont dû être modifiés singulièrement en passant par la bouche
+des Songaï.</p>
+
+<p>Nous verrons tout à l’heure dans quelles circonstances le
+pouvoir passa, vers 1335, de la dynastie des Dia à celle des
+Sonni&nbsp;; mais avant de conter le récit de cet événement, je ne
+crois pas inutile de jeter un coup d’œil sur l’état de la ville de
+Gao et du reste de l’empire entre le <span class=
+"sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle et l’avènement des Sonni.</p>
+
+<p><em>La ville de Gao.</em> — Le nom de la ville de Gao a été
+écrit de façons diverses par les différents auteurs arabes qui en
+ont parlé&nbsp;; d’autre part plusieurs cités soudanaises ont porté
+ou portent encore des noms qui, transcrits en caractères arabes, se
+rapprochent singulièrement de celui de Gao&nbsp;: ces deux ordres
+de faits ont été la cause de multiples confusions. Gao est écrit
+<em>Kaogha</em> par Ibn-Haoukal et Edrissi, <em>Kôkô</em> ou
+<em>Kaokao</em> par Bekri, Yakout et Ibn-Batouta, <em>Kâgho</em> ou
+<em>Kâ’o</em> par Sa’di, et Jean Temporal, le traducteur français
+de Léon l’Africain, nous a transmis ce nom sous la forme
+<em>Gago</em>, tandis que Dapper l’a écrit tantôt <em>Gago</em> et
+tantôt <em>Gaogo</em>. En réalité, si l’on tient compte de ce que
+la prononciation indigène est <em>Gao</em> ou <em>Gaogao</em> et de
+ce que l’alphabet arabe ne possédant pas de <em>g</em>, cette
+lettre est rendue tantôt par un <em>kef</em> (k), tantôt par un
+<em>ghaïn</em> (gh) et moins souvent — en ce qui concerne au moins
+les noms soudanais — par un <em>djim</em> (dj) ou un <em>qaf</em>
+(k emphatique), on s’apercevra que les différentes leçons données
+plus haut ne s’éloignent pas beaucoup les unes des autres et
+peuvent se rapporter toutes à la véritable forme indigène du mot.
+D’autre part Bekri nous parle, ainsi que je l’ai mentionné dans le
+chapitre précédent, d’une ville située non loin de la rive nord du
+Sénégal, dans le Sud-Est de la Mauritanie actuelle, dont il
+orthographie le nom absolument comme Ibn-Haoukal et Edrissi ont
+orthographié le nom de Gao&nbsp;: c’est<span class="pagenum" id=
+"Page_67">[67]</span> la ville que j’ai appelée <em>Kougha</em> et
+qu’il faut bien se garder de placer sur le Niger.</p>
+
+<p>On a voulu voir parfois le nom de Gao dans celui de Gounguia,
+écrit <em>Koukia</em> par les auteurs arabes qui en ont parlé et
+notamment Sa’di&nbsp;; mais ce dernier n’a fait aucune confusion,
+écrivant toujours <em>Koukia</em> pour Gounguia et <em>Kâgho</em>
+ou <em>Kâ’o</em> pour Gao&nbsp;; d’ailleurs plusieurs passages du
+<em>Tarikh-es-Soudân</em> nous montrent, sans aucune ambiguïté,
+qu’il s’agissait là de deux villes différentes et placées à plus de
+cent kilomètres l’une de l’autre, distance qui correspond à celle
+séparant Gao de Bentia&nbsp;: c’est ainsi qu’il est question d’un
+voyage accompli de <em>Kâgho</em> à <em>Koukia</em> par Daoud,
+frère de l’askia Issihak (pages 163 de la traduction et 99 du
+texte), et que ce même personnage, proclamé empereur le 24 mars à
+<em>Koukia</em>, n’entra que le 30 du même mois à <em>Kâgho</em>
+(page 165 de la traduction).</p>
+
+<p>Mais c’est surtout avec Kouka ou Koukaoua, l’ancienne capitale
+du Bornou, que la confusion est possible&nbsp;; le nom de Kouka en
+effet se trouve presque toujours orthographié chez les auteurs
+arabes par un <em>kef</em> et un <em>ouaou</em> répétés deux fois,
+ce qui peut donner <em>Koukou</em> ou <em>Kôkô</em><a id=
+"FNanchor_71"></a><a href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>,
+c’est-à-dire exactement la forme adoptée par Bekri, Yakout et
+Ibn-Batouta pour le nom de Gao&nbsp;; le traducteur de Léon
+l’Africain écrit <em>Gaoga</em> le nom de Kouka, absolument comme
+il est permis de prononcer le nom de Gao tel que l’ont transcrit
+Ibn-Haoukal et Edrissi, et Dapper l’écrit tantôt <em>Gaoga</em> et
+tantôt <em>Gaogao</em>. Et cependant il n’est pas douteux que le
+Gaoga de Léon ou le Gaogao de Dapper, situé «&nbsp;à l’Est du
+Bornou&nbsp;», le Koukou d’Edrissi et d’Aboulféda, que
+«&nbsp;d’aucuns placent dans le Kanem&nbsp;», désignent bien le
+Koukaoua ou Kouka voisin du lac Tchad et non pas le Gao du
+Niger.</p>
+
+<p>Ibn-Haoukal mentionne simplement le nom de Gao dans ses
+itinéraires, sans nous fournir de renseignements sur ce qu’était
+cette ville à son époque (<span class="sc2">X</span><sup>e</sup>
+siècle). Les plus anciennes indications que nous possédons sur Gao
+se trouvent dans Bekri et<span class="pagenum" id=
+"Page_68">[68]</span> datent de la deuxième moitié du <span class=
+"sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle, c’est-à-dire qu’elles sont
+postérieures à la conversion de Dia Kossoï et au transfert de la
+capitale de Gounguia à Gao<a id="FNanchor_72"></a><a href=
+"#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. Cette dernière ville se
+trouvait alors comme aujourd’hui sur la rive gauche du Niger et
+était peuplée en majorité de gens de race noire — des Songaï
+vraisemblablement — et aussi de Berbères et de quelques marchands
+arabes&nbsp;; ceux-ci, d’après Bekri, appelaient <em>Bezerkâni</em>
+ou <em>Bediergâni</em> les indigènes de Gao. La ville se composait
+de deux quartiers dont l’un était habité par les musulmans et
+l’autre par les infidèles&nbsp;; l’empereur, bien que musulman,
+résidait dans le quartier des infidèles, qui sans doute constituait
+la véritable ville indigène, le quartier musulman ne renfermant que
+les commerçants originaires de l’Afrique du Nord ou de
+Tadmekket.</p>
+
+<p>La cour impériale se distinguait déjà par une étiquette et des
+usages spéciaux&nbsp;: lorsque le souverain prenait ses repas, on
+battait du tambour, les femmes dansaient en secouant leur tête et
+toutes les affaires étaient interrompues jusqu’à ce que l’empereur
+eût fini de manger&nbsp;; alors les restes du repas étaient jetés
+dans le Niger et les assistants poussaient de grands cris, ce qui
+faisait connaître au peuple que l’empereur avait achevé d’absorber
+sa nourriture et que chacun pouvait reprendre ses occupations.
+Lorsqu’un nouveau prince était appelé à prendre le pouvoir, on lui
+remettait, comme insignes de son autorité, un sceau, une épée et un
+Coran que l’on disait avoir été envoyés à Gao par le khalife de
+Bagdad comme témoignage d’investiture. Bien que l’immense majorité
+des habitants de l’empire ne pratiquât pas l’islamisme, la règle
+admise depuis Dia Kossoï voulait que le pouvoir ne fût confié qu’à
+un musulman.</p>
+
+<p>Les indigènes de Gao étaient vêtus de pagnes ou de simples
+tabliers de peau, selon leur condition. Les femmes avaient la
+réputation de se livrer à la magie, d’après Edrissi. Le sel tenait
+lieu de monnaie dans tout le pays&nbsp;; il était apporté des
+mines<span class="pagenum" id="Page_69">[69]</span> de Taotek,
+situées dans le Sahara à six jours au delà de Tadmekket.</p>
+
+<p><em>La ville de Tadmekket.</em> — Tadmekket ou Es-Souk<a id=
+"FNanchor_73"></a><a href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>
+était à 9 jours dans le Nord-Nord-Est de Gao, à 300 kilomètres
+environ de cette dernière ville, et les relations étaient
+constantes entre la cité saharienne et la cité soudanaise. Au temps
+de Bekri, Tadmekket passait pour une ville mieux bâtie que Ghana et
+Gao&nbsp;; ses habitants étaient des Berbères musulmans et
+portaient le voile que portent encore les Touareg de nos jours. Ils
+ne cultivaient pas la terre en général et s’approvisionnaient de
+mil auprès des Noirs riverains du Niger&nbsp;; ils aimaient à se
+vêtir d’étoffes rouges et se servaient comme monnaie de pièces d’or
+sans alliage et ne portant aucune empreinte. Tadmekket était à
+cette époque (<span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle) en
+relations avec Kaïrouân par Ouargla<a id="FNanchor_74"></a><a href=
+"#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> et avec Ghadamès.</p>
+
+<p>Les Berbères nomades dépendant de Tadmekket — ou les
+Kel-Tadmekket — étaient connus sous le nom de
+<em>Saghmâra</em>&nbsp;; ils étaient répandus à l’Est et au
+Nord-Est de la ville, sur la route de Ghadamès, sur une étendue de
+six jours de marche&nbsp;; on en trouvait aussi à l’Ouest et au
+Sud, entre Tadmekket et le Niger, et même sur la rive droite du
+fleuve, en face de Gao et dans l’intérieur du coude que domine
+aujourd’hui Bourem.</p>
+
+<p>A quatre jours au delà de la limite extrême des Saghmâra de
+l’Est, c’est-à-dire à dix jours de Tadmekket en allant vers
+Ghadamès, se trouvait une contrée renfermant une mine de pierres
+précieuses ressemblant à l’agate, veinées parfois de rouge, de
+jaune et de blanc&nbsp;; ces pierres, appelées
+<em>tâssi-n-semt</em> en berbère, faisaient l’objet d’un commerce
+important. Les gens de Tadmekket allaient les vendre à Ghana, où on
+les payait un bon prix&nbsp;; une fois polies et percées d’un trou,
+au moyen d’une pierre dure d’une autre espèce nommée
+<em>tentouâs</em>, ces sortes d’agates servaient à la parure des
+indigènes du Soudan<a id="FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75"
+class="fnanchor">[75]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_70">[70]</span><em>Villes et pays
+situés entre Gao et Ghana.</em> — Tadmekket, comme on vient de le
+voir, était en relations, non seulement avec Gao, mais aussi avec
+Ghana. Bekri nous a donné l’itinéraire suivi par les caravanes qui
+se rendaient de Tadmekket à Ghana. Cet itinéraire traversait
+d’abord la région désertique comprise entre Tadmekket et le Niger
+moyen, région que fréquentaient les Saghmâra ou Kel-Tadmekket de la
+rive gauche&nbsp;; on atteignait le Niger vers l’endroit où
+finissait le territoire de ces Saghmâra, endroit qui devait se
+trouver à l’Ouest de Bamba et correspondre avec le Sahamar
+actuel<a id="FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class=
+"fnanchor">[76]</a>. De là, on suivait la rive septentrionale du
+fleuve pendant trois jours environ et on arrivait à
+<em>Tirakka</em> ou Tiragga, ville grande et populeuse mais
+dépourvue de mur d’enceinte (d’après Edrissi), qui était située à
+six jours à l’Est de Ras-el-Ma et correspondait à peu près au point
+où se trouve aujourd’hui Ernessé, un peu à l’Est de l’emplacement
+de Tombouctou<a id="FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class=
+"fnanchor">[77]</a>. Le marché de Tirakka, que n’avait pas encore
+remplacé celui de Tombouctou, attirait un grand nombre de
+commerçants de Ghana et de Tadmekket&nbsp;; cet endroit était
+célèbre par la présence d’énormes tortues et par l’abondance des
+termites, abondance telle qu’on ne pouvait poser les marchandises
+que sur des pierres ou des tréteaux. De Tirakka, les caravanes se
+rendaient à <em>Bougarat</em>,<span class="pagenum" id=
+"Page_71">[71]</span> localité qui devait se trouver à l’extrémité
+Nord-Est du lac Faguibine et qui était habitée par des
+Zenaga-Maddassa. De là, en suivant la rive septentrionale du
+Faguibine, on gagnait <em>Ras-el-Ma</em> ou <em>Issabongo</em>,
+d’où l’on atteignait Ghana en quatre ou cinq étapes.</p>
+
+<p>D’après Edrissi on pouvait aussi, en venant de Tadmekket,
+atteindre le Niger plus en aval, à un endroit situé à six jours de
+cette ville et à six jours de Tirakka, c’est-à-dire entre Bourem et
+Bamba. Une localité se trouvait là à laquelle Edrissi donne le nom
+de <em>Madassa</em>, Marassa ou Maouassa, «&nbsp;ville très peuplée
+et industrieuse, située sur la rive gauche du Nil, où l’on fait du
+riz et du gros mil&nbsp;; la pêche et le commerce de l’or sont les
+principales industries des habitants&nbsp;». Peut-être convient-il
+de rapprocher le nom de cette ville de celui des Zenaga-Maddassa
+placés par Bekri près du Faguibine, et qui devaient constituer une
+fraction des Messoufa. D’autre part Edrissi donne aux Berbères qui
+nomadisaient entre Tadmekket et le Niger, non plus le nom de
+Saghmâra que leur applique Bekri, mais celui de <em>Bagâma</em> ou
+<em>Tagâma</em>&nbsp;; d’après le même auteur, ils se nourrissaient
+presque exclusivement de laitage et faisaient paître leurs chameaux
+le long d’une rivière venant de l’Est et se jetant dans le Niger
+(sans doute l’oued Tilemsi).</p>
+
+<p>Yakout a consacré un court article de son dictionnaire à un Etat
+dont il écrit le nom <em>Koûkoû</em> et qui semble être Gao, mais
+qui pourrait être aussi Kouka. Voici la traduction de cet
+article&nbsp;: «&nbsp;Koûkoû est le nom d’un peuple et d’un pays du
+Soudan. El-Mehellebi dit que le Koûkoû fait partie du premier
+climat (extrême Sud du monde connu) et s’étend sur dix degrés de
+latitude. Le roi de ce pays manifeste de la bienveillance pour ceux
+de ses sujets qui sont musulmans et dont le plus grand nombre lui
+obéissent. Il possède une ville sur la rive orientale du Nil,
+appelée <em>Sarnât</em>, qui contient des marchés&nbsp;; il s’y
+fait du commerce et on s’y rend de toutes les villes voisines. Il
+possède aussi une ville à l’Ouest du Nil (peut-être Gounguia, si
+par Koûkoû il faut entendre réellement l’empire de Gao), où il
+réside avec ses gens et sa garnison&nbsp;; on y trouve une petite
+mosquée où le roi fait ses prières et une grande mosquée située
+entre deux écoles.<span class="pagenum" id="Page_72">[72]</span>
+Dans sa capitale, le roi possède un château, mais il n’y habite pas
+et n’y loge que ses eunuques. La plupart des gens de son entourage
+sont musulmans. Le roi et ses principaux courtisans sont vêtus de
+tuniques et coiffés de turbans&nbsp;; ils montent à cheval sans
+selle. Ce royaume est plus prospère (ou plus peuplé) que le royaume
+des Zagâoua (Kanem ou Ouadaï), dont le pays est cependant plus
+étendu. Les richesses des gens du Koûkoû consistent en troupeaux et
+en étoffes formées de bandes cousues ensemble&nbsp;; le trésor
+royal se compose surtout de sel.&nbsp;»</p>
+
+<p>Yakout mentionne aussi une ville nommée <em>Ouartanîs</em>,
+située «&nbsp;sur le fleuve qui baigne les régions méridionales de
+l’Ifrîkia, dans le pays des Berbères&nbsp;». Cette ville était
+soumise au pouvoir des <em>Maddassa</em>, tribu zenaga en partie
+païenne et en partie musulmane&nbsp;; les Maddassa païens
+mangeaient des viandes non saignées et adoraient le soleil mais, à
+côté de cela, redoutaient l’injustice et contractaient mariage avec
+des musulmans. Ces païens étaient des sauvages, ainsi d’ailleurs
+que la plupart des musulmans du pays&nbsp;; leurs richesses
+consistaient en étoffes formées de bandes cousues ensemble. Yakout
+ajoute que le «&nbsp;fleuve&nbsp;» qui baignait Ouartanîs était une
+dérivation du «&nbsp;Nil&nbsp;» avoisinant le pays des Noirs et
+qu’entre cette ville et la ville nègre de <em>Koûkoû</em>, il y
+avait dix étapes. Si l’on identifie Koûkoû avec Gao, Ouartanîs
+correspondrait au Bougarat de Bekri, sur le Faguibine.</p>
+
+<h3><a id="p4c03s3"></a><span class="bold">III. — La dynastie
+berbère des Sonni</span> (1335-1493).</h3>
+
+<p>Depuis 1325, l’empire de Gao n’était plus qu’un royaume vassal
+de l’empire de Mali, lequel avait alors atteint son apogée, ainsi
+que nous le verrons dans l’un des chapitres suivants. Tombouctou,
+d’abord campement de Berbères nomades, puis marché d’échange, avait
+commencé à compter des habitations stables depuis le début du
+<span class="sc2">XII</span><sup>e</sup> siècle, puis avait peu à
+peu remplacé Tirakka comme port du Sahara sur le Niger et s’était
+même développé, depuis le premier quart du <span class=
+"sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle, jusqu’à concurrencer
+sérieusement Oualata, mais c’est par les<span class="pagenum" id=
+"Page_73">[73]</span> empereurs de Mali que cette ville avait été
+agrandie et embellie, notamment par Kankan-Moussa en 1325, après
+que l’armée de ce prince se fut emparée de Gao.</p>
+
+<p>Dia Assibaï, sous le règne duquel Gao fut annexé au Mali, avait
+comme épouse préférée un femme nommée Fati qui devint enceinte à
+plusieurs reprises, sans que jamais ses grossesses pussent être
+conduites à terme. Ayant une sœur nommée Omma, elle conseilla à son
+mari d’épouser cette dernière, pensant qu’Omma lui donnerait des
+descendants. Dia Assibaï, bien que musulman, n’était pas au courant
+de la loi qui défend d’être le mari de deux sœurs en même
+temps&nbsp;; il épousa donc Omma. Or les deux sœurs devinrent, le
+même jour, enceintes de ses œuvres et elles accouchèrent ensemble,
+durant la même nuit, d’un garçon chacune. On garda les nouveau-nés
+dans la même pièce jusqu’au lever du jour et alors seulement on les
+lava&nbsp;: le premier lavé fut considéré comme l’aîné et nommé
+<em>Ali-Kolen</em> ou Ali-Kolon&nbsp;; l’autre fut appelé
+<em>Souleïmân-Nar</em> ou Nêri. Lorsque Kankan-Moussa se rendit à
+Gao pour recevoir la soumission d’Assibaï, il prit avec lui les
+deux fils de son nouveau vassal et les emmena à sa cour, les
+gardant comme otages et les employant à son service.</p>
+
+<p>Ali-Kolen, chaque fois qu’il dirigeait une expédition militaire
+pour le compte de l’empereur de Mali, cherchait à se rapprocher des
+provinces constituant le domaine de sa propre famille et disposait
+des dépôts d’armes et de provisions sur la route y conduisant.
+Lorsqu’il jugea ses préparatifs suffisants, il partit à cheval avec
+son frère et quelques partisans habitués à le suivre au cours de
+ses expéditions, et prit la route de Gao. L’empereur de Mali, qui
+était alors Maghan, fils et successeur de Kankan-Moussa, envoya une
+troupe de gens armés pour les rattraper&nbsp;; mais les deux frères
+défirent leurs poursuivants et atteignirent le pays de Gao (1335).
+Ali-Kolen, qui appartenait d’ailleurs à la famille impériale lemta,
+puisqu’il était fils de Dia Assibaï, se fit élire comme souverain
+en remplacement de Dia Bada et réussit à se rendre indépendant de
+l’empereur de Mali. Il ne put cependant étendre sa propre autorité
+jusqu’à Tombouctou, puisque Ibn-Batouta, qui visita cette dernière
+ville en 1352-53,<span class="pagenum" id="Page_74">[74]</span>
+rapporte qu’elle était demeurée sous la suzeraineté du Mali.
+D’après Sa’di, le pouvoir de Ali-Kolen et de ses seize premiers
+successeurs ne s’exerçait guère au Nord ni à l’Ouest de Gao et ce
+ne fut que vers la fin du <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup>
+siècle, avec Ali-Ber et les premiers <em>askia</em>, que le royaume
+de Gao mérita réellement le titre d’empire.</p>
+
+<p>En réalité Ali-Kolen ne fonda pas une nouvelle dynastie et ne
+fit que continuer la dynastie berbère des Dia. Seulement il prit un
+nouveau titre de souveraineté, que nous écrivons généralement
+<em>sonni</em> d’après la leçon donnée par Léon l’Africain et
+Sa’di, mais que la plupart des manuscrits arabes du pays écrivent
+<em>soun</em>, <em>sinn</em> ou <em>chinn</em> et que les Songaï
+prononceraient <em>tyinn</em> ou <em>tyoun</em>&nbsp;; j’ignore
+d’ailleurs l’étymologie et le sens de ce mot. Quoi qu’il en soit,
+ce titre ayant été donné à Ali-Kolen et à ses dix-huit successeurs
+en remplacement du titre de <em>dia</em>, on considère Ali-Kolen
+comme le fondateur d’une seconde dynastie, celle des
+<em>Sonni</em>.</p>
+
+<p>Cette dynastie compta dix-neuf souverains, qui se succédèrent à
+Gao de 1335 à 1493 et dont la plupart, contrairement aux princes
+dia, portèrent des prénoms musulmans<a id=
+"FNanchor_78"></a><a href="#Footnote_78" class=
+"fnanchor">[78]</a>&nbsp;; ces souverains furent&nbsp;: Ali-Kolen,
+son frère Souleïmân-Nar (ou Nêri), Ibrahim-Kabaï, Ousmân-Kanafa,
+Bari-keïna-nkabé, Moussa, Bakari-Diongo, Bakari-Dilla-Bimbi,
+Mar-Kareï, Mohammed-Daa, Mohammed-Gounguia, Mohammed-Fari,
+Kar-Bifo<a id="FNanchor_79"></a><a href="#Footnote_79" class=
+"fnanchor">[79]</a>, Mar-feï-koul-diam, Mar-har-kann,
+Mar-har-na-dano, Souleïmân-Dam, Ali-Ber et Bari ou Bakari-Daa.</p>
+
+<p>A part l’audacieuse équipée de Ali-Kolen et de son frère, nous
+ne savons rien sur les faits et gestes des dix-sept
+premiers<span class="pagenum" id="Page_75">[75]</span> princes
+sonni, ni sur l’histoire de Gao à leur époque. Ibn-Batouta nous
+fait seulement connaître que, vers 1352, c’est-à-dire environ 17
+ans après l’avènement de Ali-Kolen, Tombouctou était gouverné par
+un représentant de l’empereur de Mali et ne relevait pas de Gao,
+mais que cette dernière ville, où il séjourna un mois, était l’une
+des plus belles et des plus grandes villes du Soudan et que les
+vivres s’y trouvaient en abondance<a id="FNanchor_80"></a><a href=
+"#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p>
+
+<p>Il n’en est pas de même du dix-huitième sonni, <em>Ali-Ber</em>
+ou Ali-le-Grand, plus généralement connu sous la simple appellation
+de <em>Sonni Ali</em>. Ce dernier, qui occupa le trône de 1464 ou
+1465 à 1492, eut un règne brillant et sut reculer fort loin les
+limites jusque-là modestes du royaume de Gao, dont il fit un empire
+véritable et qu’il affranchit définitivement de la suzeraineté de
+l’empereur de Mali, parachevant ainsi l’œuvre de son ancêtre
+Ali-Kolen. C’est surtout la prise de Tombouctou et celle de Dienné
+qui l’ont rendu célèbre.</p>
+
+<p>Tombouctou, d’abord simple campement de Touareg, puis station
+commerciale, avait fait partie de l’empire de Mali depuis 1325
+jusqu’en 1433. Vers cette époque, l’autorité des souverains de Mali
+étant devenue fort précaire dans les provinces éloignées de leur
+vaste empire, les Touareg commencèrent à faire de fréquentes
+incursions dans la ville et à ravager les environs, sans que la
+garnison mandingue cherchât même à s’y opposer. Enfin
+<em>Akil-ag-Meloual</em>, chef des Touareg de la région, conquit
+définitivement Tombouctou en 1433, chassa la garnison mandingue et
+demeura maître de la ville durant 35 ans<a id=
+"FNanchor_81"></a><a href="#Footnote_81" class=
+"fnanchor">[81]</a>.<span class="pagenum" id="Page_76">[76]</span>
+Nomade comme ses sujets berbères, campant à proximité du Niger
+pendant la saison sèche pour se porter du côté d’Araouân à la
+saison des pluies, Akil ne résida jamais à Tombouctou que tout à
+fait temporairement&nbsp;; il se déchargeait de l’administration de
+la ville sur un Zenaga originaire de Chinguetti (Adrar) et nommé
+Mohammed-Naddi, qui avait exercé déjà les mêmes fonctions sous la
+domination mandingue. Ce Mohammed-Naddi mourut vers 1465, peu de
+temps après l’avènement de Sonni Ali, auquel il avait adressé à
+cette occasion une lettre de félicitations. Il fut remplacé par son
+fils Ammar qui, au contraire, envoya au prince lemta une lettre de
+menaces, lui mandant qu’il avait des forces pour repousser
+quiconque viendrait attaquer Tombouctou. Mais il devait bientôt
+changer d’allure.</p>
+
+<p>Le principal bénéfice de la fonction de cette sorte
+d’administrateur-maire consistait dans le prélèvement du tiers de
+l’impôt&nbsp;; mais Akil, après la mort de Mohammed-Naddi, prit
+l’habitude de faire irruption dans la ville au moment de la rentrée
+de l’impôt et de s’emparer du tiers réservé en principe au maire,
+qu’il utilisait pour habiller et nourrir ses guerriers, tandis que
+les deux autres tiers étaient distribués aux gens de sa suite et à
+ses partisans&nbsp;; non contents de cela, les Touareg pénétraient
+dans les maisons et violaient les femmes. Ammar, très irrité de se
+voir enlever sa part des revenus et d’être traité par Akil en
+quantité négligeable, dépêcha en secret un messager à Ali-Ber,
+promettant de lui livrer la ville. L’empereur de Gao, qui occupait
+alors le trône depuis trois ans environ, récompensa richement le
+messager et marcha sur Tombouctou à la tête de sa cavalerie, en
+longeant la rive droite du Niger. Lorsqu’il arriva en face de
+Korioumé, Akil se trouvait en compagnie de Ammar près de
+Tombouctou, sur une colline de sable appelée Amadiaga ou Amadia,
+d’où ils pouvaient apercevoir l’armée de Gao. Akil prit aussitôt la
+fuite et alla se réfugier à Oualata avec les docteurs musulmans du
+quartier de Sankoré, tandis que Ammar expédiait des pirogues à Ali
+pour l’aider à traverser le fleuve avec ses guerriers. Cependant,
+lorsque Ammar eut vu l’empereur de Gao prendre pied sur la rive
+Nord, il prit peur à son tour, craignant que Sonni Ali ne cherchât
+à se venger de la<span class="pagenum" id="Page_77">[77]</span>
+malencontreuse lettre de menaces envoyée quelque deux ans
+auparavant, et il s’enfuit aussi à Oualata, après avoir recommandé
+à son frère El-Mokhtar d’aller faire sa soumission à Ali.
+L’empereur de Gao entra dans Tombouctou le 29 ou 30 janvier 1468,
+pilla et saccagea la ville de fond en comble, tua un grand nombre
+de gens, mais fit grâce à El-Mokhtar et lui confia la charge
+qu’exerçait auparavant son frère.</p>
+
+<p>Le <em>Tarikh-es-Soudân</em> raconte en détail les circonstances
+qui accompagnèrent ou suivirent la prise de Tombouctou par Ali-Ber,
+circonstances qui ont permis à Sa’di de considérer le sac de cette
+ville par l’empereur de Gao comme plus terrible que ceux dont elle
+fut l’objet de la part des Mossi en 1333 et des Marocains en 1591.
+Le chef touareg Akil, nous l’avons vu, s’était enfui à
+Oualata&nbsp;; parmi les docteurs musulmans qui l’avaient
+accompagné se trouvaient les représentants de la famille goddala
+des Akît, qui devait fournir plus tard le célèbre écrivain de
+Tombouctou, Ahmed-Bâba. Akil avait avec lui mille chameaux.
+«&nbsp;Le jour du départ, dit Sa’di, on vit des hommes d’âge mur,
+tout barbus, trembler de frayeur quand il s’agissait d’enfourcher
+un chameau, et tomber ensuite à terre aussitôt que l’animal se
+relevait. C’est que nos vertueux ancêtres gardaient leurs enfants
+dans leur giron, en sorte que ces enfants grandissaient sans rien
+savoir des choses de la vie, parce que, étant jeunes, ils n’avaient
+jamais joué. Or le jeu, à ce moment, forme l’homme et lui apprend
+un très grand nombre de choses&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_82"></a><a href="#Footnote_82" class=
+"fnanchor">[82]</a>.</p>
+
+<p>Sonni Ali fit mettre à mort ou abreuva d’humiliations tous les
+docteurs et savants musulmans qui étaient demeurés à Tombouctou,
+sous prétexte qu’ils étaient les amis des Touareg. Un jour, il se
+fit amener au port de Kabara trente vierges, toutes filles de
+jurisconsultes éminents, et leur ordonna de retourner à pied à
+Tombouctou&nbsp;; lorsqu’elles furent arrivées auprès de la dune
+d’Amadia, elles déclarèrent n’avoir pas la force de continuer plus
+loin&nbsp;; Sonni Ali, avisé de cela, les fit mettre à mort et
+l’endroit fut appelé <em>Fina-kadar-el-abkâr</em> (en
+arabe<span class="pagenum" id="Page_78">[78]</span> «&nbsp;seuil du
+destin des vierges&nbsp;»). Cette persécution des musulmans dura
+jusqu’en 1470. Ceux qui, à cette époque, étaient encore en vie
+s’enfuirent pour rejoindre à Oualata leurs compatriotes partis avec
+Akil&nbsp;; Ali-Ber les fit poursuivre par El-Mokhtar, maire de
+Tombouctou, qui les rejoignit près du Faguibine à un endroit appelé
+Taadjit&nbsp;; un violent combat eut lieu dans lequel périrent les
+plus éminents des derniers docteurs de Tombouctou. Les survivants
+se réfugièrent dans l’île d’Alfao, près et au nord de
+Goundam&nbsp;; Sonni Ali les relança jusque là, en massacra un
+grand nombre et en fit mettre d’autres aux fers&nbsp;; ceux qui
+purent s’échapper prirent la route du Sud-Ouest, mais des cavaliers
+de l’empereur les rattrapèrent à Sébi (entre Niafounké et le Débo)
+et les mirent à mort.</p>
+
+<p>Non content d’avoir assis son pouvoir sur Tombouctou, Ali-Ber
+convoitait la riche ville de Dienné qui, jusqu’à lui, avait
+toujours su conserver son indépendance et sur laquelle les
+empereurs de Mali, malgré 99 tentatives, n’avaient jamais pu
+exercer leur domination. L’on ne sait pas exactement à quelle date
+Sonni Ali prit Dienné&nbsp;; la lecture du
+<em>Tarikh-es-Soudân</em> semblerait faire croire qu’il s’empara de
+cette ville avant de prendre Tombouctou et que c’est de Dienné — et
+non de Gao — qu’il arriva à l’appel de Ammar pour mettre en fuite
+Akil et ses Touareg. Comme d’autre part le même ouvrage nous
+apprend que le siège de Dienné dura sept ans, sept mois et sept
+jours et que Ali, monté sur le trône en 1464-65, entra à Tombouctou
+en janvier 1468, la prise de Dienné doit nécessairement être
+considérée comme postérieure à celle de Tombouctou. Mais on peut
+supposer que Ali avait mis le siège devant Dienné dès le début de
+son règne ou au moins dès 1466, que, tout en y laissant une partie
+de ses troupes, il fit pendant ce siège d’autres expéditions dont
+l’une aboutit à la prise de Tombouctou, et qu’il ne se rendit
+définitivement maître de Dienné que vers 1473.</p>
+
+<p>Pendant la durée du siège, son armée changeait de positions
+suivant les saisons&nbsp;: durant la sécheresse, elle campait dans
+le faubourg de Dioboro&nbsp;; lorsque l’inondation gagnait et que
+les eaux entouraient la ville de tous côtés, elle se retirait sur
+un monticule qu’on appela pour cette raison «&nbsp;la colline du
+Sonni&nbsp;».<span class="pagenum" id="Page_79">[79]</span> Tant
+que durait l’hivernage, les troupes de Gao cultivaient la terre de
+ce monticule, pour se procurer des vivres, et, lorsque la baisse
+des eaux le permettait, elles retournaient s’installer à Dioboro.
+Malgré l’imperfection de cet investissement, la population de
+Dienné finit à la longue par souffrir de la famine. Mais les
+assiégeants n’étaient pas dans des conditions bien meilleures et
+Sonni Ali, fatigué de la durée de ces vaines opérations, allait
+abandonner son entreprise au bout de sept ans de siège, lorsque
+Séri Mohammed, l’un des principaux capitaines de Nso Mana, alors
+roi de Dienné, fit instruire secrètement l’empereur de la situation
+précaire des assiégés. Ali décida alors de continuer le siège et de
+resserrer l’investissement et bientôt le conseil des notables de
+Dienné se résigna à livrer la ville. Le roi de Dienné se rendit
+donc au camp de Sonni Ali, descendit de cheval et s’approcha de
+l’empereur pour lui prêter hommage&nbsp;; ce dernier l’accueillit
+avec de grands égards, mais s’étonna de son jeune âge&nbsp;; on lui
+fit alors observer que ce roi ne venait que de monter sur le trône,
+son père étant mort durant le siège. Ali-Ber fit asseoir le jeune
+prince auprès de lui et, à partir de cette époque, les chefs de
+Dienné eurent le privilège de s’asseoir sur la même natte que les
+empereurs de Gao et d’être traités par ceux-ci d’égal à égal. Ali
+entra dans la ville mais ne la livra pas au pillage<a id=
+"FNanchor_83"></a><a href="#Footnote_83" class=
+"fnanchor">[83]</a>&nbsp;; puis, après avoir épousé la mère du
+jeune roi, il prit la route du Nord.</p>
+
+<p>Une fois maître de Tombouctou et de Dienné, Ali-Ber couronna ses
+conquêtes en ravageant toute la région comprise entre ces deux
+villes, région dont il avait fait un gouvernement connu sous le nom
+de <em>Dirma</em>&nbsp;; le gouverneur de cette province, le
+<em>Dirma-Koï</em>, résidait un peu en aval de Niafounké, à
+<em>Tendirma</em>.</p>
+
+<p>Sonni Ali commença par saccager <em>Diondio</em>, ville située
+sans doute sur la rive gauche du Bani, à peu près en face de
+Sofara, et autorisa le Dirma-Koï à y pénétrer à cheval, privilège
+qui, jusque-là, n’appartenait qu’au souverain du pays. Il
+conquit<span class="pagenum" id="Page_80">[80]</span> ensuite le
+Bara (entre le lac Débo et le Bara-Issa) et le pays de Nounou (à
+l’Ouest de Niafounké), alors gouverné par la reine
+Bikoun-Kabi<a id="FNanchor_84"></a><a href="#Footnote_84" class=
+"fnanchor">[84]</a>, et opéra de fructueuses razzias sur les Peuls
+pasteurs du Farimaké. Mais, ayant été repoussé par les habitants du
+Borgou (région située à l’Ouest de Mopti), il rentra à Gao pour s’y
+reposer, vers 1476, après une absence de dix ans.</p>
+
+<p>Cependant l’empereur mossi du Yatenga<a id=
+"FNanchor_85"></a><a href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>
+se montrait jaloux des lauriers de son rival de Gao&nbsp;; il ne
+pouvait oublier qu’un de ses ancêtres, en 1333, c’est-à-dire
+l’année qui suivit la mort du puissant empereur mandingue
+Kankan-Moussa et cent trente-cinq ans avant l’entrée de Sonni Ali à
+Tombouctou, s’était porté jusqu’à cette cité lointaine, avait mis
+en déroute la garnison mandingue, avait pillé la ville et y avait
+mis le feu. Plus tard, vers la fin de la domination du Mali à
+Tombouctou, c’est-à-dire au début du <span class=
+"sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle, un empereur mossi avait dirigé
+une nouvelle expédition dans la région des lacs et s’était avancé
+jusqu’à <em>Bango</em>, sur la rive sud du lac Débo<a id=
+"FNanchor_86"></a><a href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.
+L’empereur du Yatenga contemporain de Sonni Ali, <em>Nasséré I</em>
+ou Nassodoba, voulut pousser plus loin encore le renom de son
+empire et il y réussit&nbsp;: profitant du séjour à Gao de Ali-Ber,
+qui ne pouvait pas de là surveiller facilement ses récentes
+conquêtes, il partit à la tête d’une armée, traversa sans doute le
+Niger du côté du lac Débo, pénétra en 1477 dans le
+<em>Sama</em><a id="FNanchor_87"></a><a href="#Footnote_87" class=
+"fnanchor">[87]</a>, entra à Oualata en 1480 après un mois de
+siège, pilla la ville et<span class="pagenum" id=
+"Page_81">[81]</span> s’en retourna avec un grand nombre de
+femmes<a id="FNanchor_88"></a><a href="#Footnote_88" class=
+"fnanchor">[88]</a> et d’enfants et un immense butin. Ammar, ancien
+maire de Tombouctou, réussit à rassembler les hommes valides de
+Oualata, qui s’étaient dispersés lors de l’entrée des Mossi dans la
+ville, et il partit à leur tête à la poursuite de ces
+derniers&nbsp;; il les atteignit à quelque distance au Sud de
+Oualata et parvint à leur reprendre une partie des gens qu’ils
+emmenaient en captivité.</p>
+
+<p>Cependant Sonni Ali avait quitté Gao et était venu s’installer à
+Ras-el-Ma. Poursuivant ses projets de vengeance contre Akil et les
+docteurs de Tombouctou réfugiés à Oualata, il avait conçu une
+entreprise qui peut à bon droit passer pour fantastique&nbsp;: il
+ne s’agissait de rien moins que de creuser un canal long d’environ
+250 kilomètres pour réunir Ras-el-Ma à Oualata, afin de pouvoir se
+rendre par eau jusqu’à cette dernière ville et l’attaquer plus
+facilement. Cette conception bizarre paraît d’autant plus
+surprenante que les Mossi venaient de démontrer qu’il n’était
+nullement besoin d’un canal pour aller prendre Oualata. L’empereur
+de Gao pourtant avait commencé le gigantesque travail et il se
+trouvait à un endroit appelé Chin-Feness, en train d’en surveiller
+l’exécution, lorsqu’il apprit que l’armée mossi, revenant de
+Oualata par le chemin suivi à l’aller, était parvenue aux environs
+du lac Débo et se disposait à venir attaquer ses derrières.
+Laissant alors son canal — qui ne fut jamais poussé plus loin —,
+Ali-Ber marcha au-devant de l’empereur Nasséré, qu’il rencontra en
+1483 à <em>Dianguitoï</em>, petit village voisin de Kebbi (sans
+doute le Kebbi actuel, au Sud et près du lac de Korienza, à moins
+qu’il ne s’agisse de Kobi, au Sud du Débo)&nbsp;; Ali-Ber fut
+vainqueur, mit l’armée mossi en déroute et la poursuivit jusque
+dans le Yatenga, où il pénétra derrière elle.</p>
+
+<p>En revenant de cette expédition, Ali entreprit la conquête du
+pays montagneux des Tombo, mais fut repoussé par les Dogom et
+retourna à Tombouctou, où il ne tarda pas à persécuter de nouveau
+les musulmans&nbsp;: en 1486, il fit jeter en prison le
+maire<span class="pagenum" id="Page_82">[82]</span> El-Mokhtar, qui
+pourtant l’avait puissamment servi au début de sa conquête, et, en
+1488, il chassa de la ville un certain nombre de lettrés qui
+émigrèrent dans l’Aoukar et y demeurèrent jusqu’à sa mort.</p>
+
+<p>Après ces événements, Ali-Ber dirigea plusieurs razzias dans le
+<em>Gourma</em>, c’est-à-dire dans les pays de la rive droite du
+Niger, guerroyant contre les Berbères-Zaghrâna et contre les
+Peuls&nbsp;; en revenant de l’une de ces expéditions, il se noya le
+6 novembre 1492 dans une rivière torrentueuse que Sa’di appelle le
+Koni<a id="FNanchor_89"></a><a href="#Footnote_89" class=
+"fnanchor">[89]</a>.</p>
+
+<p>Bien que vraisemblablement musulman, Sonni Ali ne fut pas tendre
+pour les disciples de Mahomet et il laissa parmi eux une fort
+mauvaise réputation. Sa’di l’accuse d’avoir été «&nbsp;méchant,
+libertin, injuste, oppresseur, sanguinaire&nbsp;», d’avoir fait
+périr un nombre considérable de fidèles et d’avoir persécuté les
+docteurs et les dévots. Cependant ce prince fantasque reconnaissait
+les mérites des lettrés, disant que, sans eux, «&nbsp;il n’y aurait
+ni agrément ni plaisir en ce monde&nbsp;», et il les comblait
+d’égards à sa manière&nbsp;: ayant razzié la tribu de Sonfontir
+(sans doute une fraction des Dialloubé du Massina) et ayant capturé
+ainsi un certain nombre de jeunes et jolies filles peules, il les
+envoya aux notables et aux savants de Tombouctou pour qu’ils en
+fissent leurs concubines&nbsp;; certains épousèrent légalement la
+captive qui leur était échue et c’est d’une de ces alliances que
+naquit l’aïeul de Sa’di.</p>
+
+<p>Sonni Ali avait une singulière façon d’accomplir ses devoirs
+religieux&nbsp;: il remettait à la nuit ou au lendemain matin ses
+cinq prières quotidiennes, et faisait alors, tout en restant assis,
+les divers gestes rituels, en disant&nbsp;: «&nbsp;Ceci est pour la
+prière du matin, ceci pour la prière du midi, etc.&nbsp;», après
+quoi il ajoutait&nbsp;: «&nbsp;maintenant répartissez-vous tout
+cela entre vous, puisque vous vous connaissez bien les unes les
+autres&nbsp;».</p>
+
+<p>Il semble que ce conquérant doublé d’un ingénieur, s’il avait
+beaucoup de conceptions brillantes, avait par contre
+peu<span class="pagenum" id="Page_83">[83]</span> de suite dans les
+idées&nbsp;: parfois il donnait l’ordre de tuer quelqu’un sans le
+moindre motif et se repentait ensuite de cette décision&nbsp;;
+aussi ses serviteurs, qui connaissaient son caractère, mettaient à
+l’abri tous ceux dont la mise à mort aurait pu provoquer un
+repentir de sa part et, quand il déplorait l’ordre donné, lui
+annonçaient que le condamné vivait encore, ce qui lui causait un
+vif plaisir. C’est ce que faisait souvent l’un de ses lieutenant
+noirs, qui devait le remplacer sur le trône peu après sa mort et
+qui avait, contrairement à son maître, une grande force de
+caractère et un remarquable esprit de suite&nbsp;: Mohammed
+Touré.</p>
+
+<p><em>Bakari-Daa</em>, fils de Ali-Ber, fut proclamé empereur en
+1492, à la mort de son père, dans le village de <em>Denga</em> (au
+sud de Bourem, sur la rive droite du Niger), où il se trouvait
+alors. Il fut le dernier des princes de souche berbère qui se
+succédèrent sur le trône depuis Aliamen. A vrai dire, les alliances
+répétées des Dia et ensuite des Sonni avec des femmes de race
+noire, songaï ou autres, avaient dû altérer singulièrement le type
+berbère primitif des empereurs de Gao, et il est fort probable que
+Sonni Ali et son fils devaient ressembler plus à des Nègres qu’à
+des Touareg. Cependant, comme je l’ai dit plus haut, ils étaient
+encore considérés comme des «&nbsp;Libyens&nbsp;». Mais le
+successeur du dernier Sonni fut un vrai Nègre, un Soninké de la
+fraction des Silla, nommé Mohammed et fils d’Aboubakari Touré<a id=
+"FNanchor_90"></a><a href="#Footnote_90" class=
+"fnanchor">[90]</a>.</p>
+
+<p>Comme je l’ai rappelé à l’instant, <em>Mohammed Touré</em> était
+l’un des principaux lieutenants de Sonni Ali&nbsp;; sans doute il
+avait dirigé en personne plusieurs des expéditions heureuses dont
+on a fait gloire à Ali-Ber et était le véritable chef de l’armée de
+ce dernier. Aussi, à la mort de son maître, il se
+considéra<span class="pagenum" id="Page_84">[84]</span> comme en
+état de s’emparer du pouvoir impérial. Ayant réuni les fidèles
+partisans qu’il avait plus d’une fois menés à la victoire, il alla
+attaquer Bakari-Daa à Denga, où il arriva le 18 février 1493. Ce
+premier contact avec son adversaire ne fut pas heureux&nbsp;:
+vaincu, il dut se retirer en désordre à <em>Angoo</em>, village
+voisin de Gao. Bakari-Daa l’y poursuivit, mais, la chance ayant
+tourné, fut battu à son tour le 3 mars après un combat meurtrier et
+s’enfuit, presque seul, dans le Sud de Gounguia, à Ayorou, où il
+demeura jusqu’à sa mort. La vieille dynastie lemta des Dia et des
+Sonni, après une durée de huit siècles mais une courte apogée
+limitée au seul règne de Ali-Ber, s’éteignit ainsi misérablement
+moins d’un an après la mort du grand conquérant, pour être
+remplacée par la dynastie soninké des Askia.</p>
+
+<h3><a id="p4c03s4"></a><span class="bold">IV. — La dynastie
+soninké des Askia</span> (1493-1591).</h3>
+
+<p>L’hégémonie des princes soninké de Gao ne devait durer qu’un
+siècle, mais elle devait porter les limites et la puissance de
+l’empire à un point qui n’avait jamais été atteint encore, même
+sous le règne de Sonni Ali.</p>
+
+<p>Dès le lendemain de la victoire d’Angoo, en mars 1493, Mohammed
+Touré se rendit à Gao et s’y fit proclamer empereur. Les filles de
+Ali-Ber, en apprenant cette nouvelle, s’écrièrent en songaï <em>a
+si tyi a</em> (ou <em>a si kyi a</em>), c’est-à-dire «&nbsp;il ne
+l’est pas&nbsp;» ou «&nbsp;il ne le sera pas&nbsp;». On rapporta la
+chose à Mohammed, qui déclara que cette formule serait désormais
+son nom de guerre et son titre de souveraineté, ainsi que celui de
+tous ses successeurs&nbsp;; et c’est ainsi que cette phrase,
+légèrement déformée en <em>askia</em>, devint le nom de la nouvelle
+dynastie<a id="FNanchor_91"></a><a href="#Footnote_91" class=
+"fnanchor">[91]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_85">[85]</span>1<sup>o</sup>
+<em>Règne d’Askia Mohammed I</em> (1493-1528).</p>
+
+<p>L’avènement de Mohammed fut le signal de la réaction
+musulmane&nbsp;: le nouveau souverain prit exactement le
+contre-pied de ce qu’avait fait Ali-Ber, fréquenta les lettrés,
+prit leur avis, les protégea et donna une force réelle aux
+communautés mahométanes de son empire<a id=
+"FNanchor_92"></a><a href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>.
+Il ordonna de faire sortir El-Mokhtar de prison pour le rétablir
+dans ses fonctions de maire de Tombouctou, mais il apprit que le
+malheureux était mort durant sa captivité&nbsp;; alors il fit
+revenir de Oualata les docteurs qui s’y étaient réfugiés et confia
+l’administration de Tombouctou à Ammar, qui l’avait exercée déjà
+avant la prise de la ville par Sonni Ali. Se considérant comme trop
+ignorant de la loi musulmane pour trancher de façon orthodoxe les
+multiples questions que soulevait la restauration islamique,
+surtout en face de ce fait que l’immense majorité de ses sujets
+appartenait encore au paganisme, il entra en relations avec le
+réformateur marocain <em>El-Merhili</em>, qui venait de se signaler
+par son fanatisme en persécutant les Juifs du Touat. Un échange de
+correspondances s’établit entre Askia Mohammed et El-Merhili. Le
+premier avait posé au second diverses questions touchant la
+conduite qu’il devait tenir vis-à-vis de ses sujets non encore
+convertis à l’islamisme et vis-à-vis de ceux qui, autrefois
+musulmans, étaient retournés au paganisme&nbsp;; il lui avait
+demandé aussi ce qu’il convenait de faire des trésors accumulés par
+Sonni Ali, s’il était permis de laisser les habitants de l’empire
+conserver leur système de succession qui excluait les fils au
+profit des frères et des neveux utérins, etc. El-Merhîli répondit
+en indiquant les cas dans lesquels la guerre sainte était permise,
+en disant que les richesses et les esclaves de Sonni Ali devaient
+être versés au trésor public de l’empire, qu’il convenait de faire
+renoncer les indigènes à celles de leurs coutumes qui se trouvaient
+en contradiction avec la loi coranique, etc. Il vint<span class=
+"pagenum" id="Page_86">[86]</span> même plus tard en personne, vers
+1502, visiter Askia Mohammed à Gao, ainsi que le rapporte
+Ibn-Meriem.</p>
+
+<p>Vers la fin de 1495, Mohammed partit pour La Mecque avec
+plusieurs notabilités musulmanes de l’empire, dont le Soninké
+Mori-Salihou Diawara qui était originaire de la région de
+Tendirma&nbsp;; son fils Moussa et l’un de ses généraux nommé
+Ali-Folen l’accompagnaient également. Il avait laissé le
+commandement intérimaire de l’empire à son frère Omar-Komdiago,
+gouverneur du Gourma. Cinq cent cavaliers et mille fantassins lui
+servaient d’escorte et il emportait avec lui 300.000 pièces d’or
+provenant du trésor de Sonni Ali&nbsp;; sur cette somme, il
+consacra 100.000 pièces à des aumônes faites aux deux villes
+saintes et à l’achat à Médine d’un terrain destiné aux pèlerins
+venant du Soudan&nbsp;; 100.000 pièces servirent à son entretien et
+à celui de sa suite et 100.000 furent employées à des achats
+divers. Il rencontra au Hidjaz le quatorzième khalife abbasside
+d’Egypte, El-Motaouekkel, qui le désigna solennellement comme son
+lieutenant au pays songaï, en lui plaçant sur la tête un bonnet et
+un turban. Il s’entretint aussi des affaires de son Etat avec
+plusieurs docteurs illustres, entre autres Es-Soyouti. Ayant ainsi
+donné un nouvel aliment à sa foi et un nouveau lustre à sa gloire
+naissante, il revint en son pays, nanti du titre d’<em>El-hadj</em>
+mais endetté de 150.000 ducats<a id="FNanchor_93"></a><a href=
+"#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, et rentra à Gao en août
+1497.</p>
+
+<p>Il ne s’était pas contenté d’ailleurs de s’occuper de religion.
+Dès le début de son règne, il avait donné ses soins à
+l’organisation militaire et politique de son empire. Sous Ali-Ber,
+toute la population était appelée sous les armes chaque fois que le
+besoin s’en faisait sentir, c’est-à-dire très fréquemment&nbsp;:
+c’était le service obligatoire pour tous à peu près permanent, mais
+il n’y avait pas d’armée régulière et la population,
+continuellement sous les armes, ne pouvait vaquer aux travaux des
+champs. Mohammed changea tout cela&nbsp;: il créa une véritable
+armée de métier, toujours prête à marcher, mais ne comprenant
+qu’une partie de la population&nbsp;; le reste des habitants
+conservait la<span class="pagenum" id="Page_87">[87]</span> faculté
+de se livrer en toute sécurité à l’agriculture ou au commerce.</p>
+
+<p>L’empire fut divisé en un certain nombre de gouvernements, à la
+tête de chacun desquels fut placé un dignitaire de la cour, choisi
+dans la parenté ou l’entourage de l’empereur. L’armée fut partagée
+en plusieurs corps, dont l’un servait de garde au souverain et dont
+les autres étaient répartis entre les divers gouvernements et
+placés sous l’autorité directe des gouverneurs.</p>
+
+<p>Les principales charges ou dignités instituées par Mohammed I et
+conservées par ses successeurs étaient les suivantes&nbsp;:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> celle de <em>Gourman-fari</em> ou gouverneur du
+Gourma, c’est-à-dire de l’Ouest de la Boucle du Niger (rive
+droite), avec résidence habituelle à Gao d’abord et ensuite à
+Tendirma&nbsp;; cette charge fut confiée par Mohammed à l’un de ses
+frères, Omar-Komdiago, et, à la mort de ce dernier, à son autre
+frère Yahia&nbsp;;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> celle de <em>Balama</em> ou <em>Balamassa</em>,
+dont j’ignore la nature exacte, mais qui devait correspondre à la
+charge de <em>baloum</em> ou maître du palais chez les
+Mossi&nbsp;;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> celle de <em>Dendi-fari</em> ou gouverneur du
+Dendi (région située au Sud de Gounguia)&nbsp;;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> celle de <em>Bango-fari</em> ou
+<em>Bangou-farima</em> ou gouverneur «&nbsp;du lac&nbsp;»,
+c’est-à-dire de la région du lac Débo&nbsp;; cette charge, l’une
+des plus hautes dignités de l’empire, donnait le droit à celui qui
+en était titulaire de se faire précéder de tambours lorsqu’il
+entrait dans la ville de Gao&nbsp;;</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> celle de <em>Haribanda-farima</em> ou gouverneur
+du Haribanda ou Aribinda, c’est-à-dire de la partie du Gourma
+située en face de Gao (rive droite du fleuve entre Bourem et
+Gounguia inclus)&nbsp;;</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> celle de <em>Hi-koï</em> ou chef de la flottille,
+toujours confiée à un Sorko&nbsp;;</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> celle de <em>Fari-mondio</em> ou chef percepteur,
+comportant la surveillance des collecteurs d’impôt et de la
+centralisation des recettes&nbsp;;</p>
+
+<p>8<sup>o</sup> celle de <em>Koré-farima</em> ou chef des génies,
+sorte de grand prêtre de la religion indigène&nbsp;;</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_88">[88]</span>9<sup>o</sup>
+celle de <em>Adiga-farima</em>, charge assez peu importante dont
+j’ignore la nature&nbsp;;</p>
+
+<p>10<sup>o</sup> celle de <em>Sao-farima</em> ou chef des forêts,
+dont le titulaire veillait à la coupe des bois de construction et à
+la perception de la dîme sur les produits de la chasse&nbsp;;</p>
+
+<p>11<sup>o</sup> celle de <em>Ho-koï-koï</em> ou chef des
+pêcheurs&nbsp;;</p>
+
+<p>12<sup>o</sup> celle de <em>Hombori-koï</em> ou chef de Hombori,
+représentant de l’empereur auprès des Tombo.</p>
+
+<p>Chaque canton ou grande ville avait en outre son chef ou
+administrateur (<em>koï</em>), par exemple le Dirma-koï, le
+Bara-koï, le Dienné-koï, le Tombouctou-koï, etc., et son collecteur
+d’impôts (<em>mondio</em>).</p>
+
+<p>Une minutieuse hiérarchie assignait à chaque fonctionnaire son
+rang, déterminé par la place qu’il occupait derrière le souverain
+lors des cortèges officiels, ainsi que par un uniforme, une
+coiffure ou des insignes spéciaux, par le nombre des tambours dont
+il pouvait se faire précéder, etc.</p>
+
+<p>La gloire militaire d’Askia Mohammed égala ses capacités
+d’administrateur et son zèle religieux. La biographie que Sa’di
+nous a laissée de lui n’est qu’une longue suite de victoires
+remportées par lui-même ou ses généraux.</p>
+
+<p>Tombouctou et Dienné avaient reconnu son autorité dès le début
+de son règne sans aucune difficulté et même avec une allégresse
+manifeste, en sorte que, dès 1493, le pouvoir de Mohammed
+s’étendait à toutes les contrées conquises par Ali-Ber&nbsp;; mais
+il devait, par la suite, s’étendre bien plus loin&nbsp;: s’il faut
+en croire le <em>Tarikh-es-Soudân</em>, son empire, une fois
+constitué définitivement, comprenait, outre les pays nigériens,
+tout l’ancien empire de Ghana jusqu’à l’Atlantique vers l’Ouest et,
+du Sud au Nord, toutes les contrées s’étendant entre le Bendougou
+et Teghazza. «&nbsp;C’est par la force, ajoute Sa’di, qu’il
+s’empara de tous ces pays, où il fit régner la paix et
+l’abondance.&nbsp;» Il faut faire ici la part de l’exagération, car
+il semble bien certain que le Tekrour ne fut jamais vassal de Gao
+et que l’empire de Mali, quoique diminué, était encore une unité
+importante et nullement négligeable&nbsp;; mais il n’en est pas
+moins vrai que l’étendue de la région soumise à Askia Mohammed
+était considérable.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_89">[89]</span>Dès la seconde
+année de son règne, en 1494, son frère Omar-Komdiago annexait le
+Diaga à l’empire. En 1497-98, à son retour de La Mecque, Mohammed
+fit contre les Mossi une véritable guerre sainte, la seule de son
+règne qui ait été conduite selon les règles canoniques. Parti de
+Gao avec son conseiller Salihou Diawara, il envoya ce dernier
+auprès de Nasséré, empereur du Yatenga, qui résidait alors à
+Sissamba, à dix kilomètres à l’Ouest de Ouahigouya. Salihou portait
+une lettre de l’Askia qui sommait Nasséré d’embrasser
+l’islamisme&nbsp;; après avoir pris connaissance de cet ultimatum,
+l’empereur du Yatenga demanda à consulter ses ancêtres défunts
+avant de répondre et il se rendit à cet effet au temple voisin de
+sa résidence, accompagné de Salihou. Après que des offrandes eurent
+été faites aux morts, un vieillard apparut soudain devant lequel
+tout le monde se prosterna et qui ordonna au prince mossi de lutter
+jusqu’à la mort du dernier de ses sujets. Salihou retourna alors
+auprès de Mohammed et lui raconta tout ce dont il avait été témoin,
+en ajoutant que le vieillard lui avait avoué être Satan lui-même.
+Mohammed attaqua donc Nasséré, lui tua beaucoup d’hommes, dévasta
+les champs et les villages du Yatenga et emmena en captivité un
+grand nombre d’enfants qu’il convertit à l’islamisme et dont il fit
+plus tard ses meilleurs soldats.</p>
+
+<p>L’année suivante (1498-99), l’Askia se rendit à Tendirma, d’où
+il dirigea une expédition contre un nommé Ousmana, qui gouvernait
+alors le Bagana pour le compte de l’empereur de Mali et qui, aidé
+par les Peuls du Massina, tentait de résister à la main-mise de
+l’empereur de Gao sur sa province. Mohammed parvint à s’emparer de
+la personne de Ousmana, tua Demba-Dondi, chef des Peuls alliés du
+Mali, et annexa le Bagana à ses Etats.</p>
+
+<p>En 1499-1500, tournant ses efforts vers l’Est de son empire, il
+se rendit à Ayorou&nbsp;; le fils de Sonni Ali s’était réfugié là
+et avait fait de cette localité le centre d’une sorte de royaume
+indépendant qui comprenait à peu près l’ancien domaine des rois de
+Gounguia, c’est-à-dire le Djermaganda, le Zaberma et le Dendi.
+Mohammed, après une faible résistance rencontrée à<span class=
+"pagenum" id="Page_90">[90]</span> Ayorou et à <em>Tildia</em>
+(peut-être le Tillabéry actuel), annexa toute cette région.</p>
+
+<p>Reprenant ensuite sa lutte contre le Mali, il envoya en
+1500-1501 Omar-Komdiago au-delà du Bagana vers l’Ouest, dans une
+province que Sa’di appelle <em>Dialana</em> (ou Zalana) et qui
+devait correspondre à tout ou partie du royaume de Diara&nbsp;; un
+représentant de l’empereur de Mali, nommé Kama Keïta ou
+Gama-Faté-Koli, gouvernait cette province&nbsp;; il repoussa
+l’attaque de Omar, qui dut se replier sur Tinfirina (?), à l’Est du
+Dialana — probablement dans le Bakounou — et faire appel à l’Askia
+lui-même. Ce dernier se rendit alors sur les lieux, vainquit
+Kama-Keïta, dévasta le pays, pilla un palais que l’empereur de Mali
+possédait dans la contrée et s’empara des femmes qui s’y
+trouvaient. Il épousa l’une d’elles, nommée Mariama Dabo, qui lui
+donna son fils Ismaïl. Après être resté quelque temps dans sa
+nouvelle conquête pour l’organiser<a id="FNanchor_94"></a><a href=
+"#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>, il revint à Gao, où il
+demeura jusqu’en 1504 sans faire d’autres expéditions.</p>
+
+<p>Mais en 1504-05, ayant descendu le Niger jusqu’au delà de Say,
+il se lança dans le Borgou ou pays des Bariba<a id=
+"FNanchor_95"></a><a href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>
+et y ramassa un grand nombre de captives dont l’une, nommée Zâra
+Gombengui, devint sa femme et lui donna son fils et futur
+successeur Moussa. Cette expédition au Borgou fut très meurtrière
+pour l’armée de Gao et beaucoup d’entre les meilleurs soldats de
+Mohammed y périrent, surtout parmi le contingent fourni par les
+Songaï de l’Est, que Sa’di appelle les gens du
+<em>Zaberbanda</em><a id="FNanchor_96"></a><a href="#Footnote_96"
+class="fnanchor">[96]</a>. Omar-Komdiago, qui accompagnait son
+frère, lui dit en voyant tomber tous ces guerriers&nbsp;: «&nbsp;Tu
+veux donc la fin des Songaï&nbsp;? — Non, répondit l’Askia, je suis
+heureux au contraire<span class="pagenum" id="Page_91">[91]</span>
+de voir ces gens disparaître pour le bien du Songaï<a id=
+"FNanchor_97"></a><a href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>,
+car ils m’auraient gêné un jour s’ils étaient demeurés auprès de
+moi&nbsp;; ne pouvant les mettre moi-même à mort, je les avais
+amenés dans cette expédition pour qu’ils s’y fissent tuer.&nbsp;»
+Sans doute Mohammed voulait dire par là que les Songaï du Sud-Est,
+restés attachés à la dynastie lemta dont les princes avaient
+pendant longtemps résidé au milieu d’eux, n’avaient pour lui que
+des sentiments d’une fidélité douteuse.</p>
+
+<p>En 1506-07, l’Askia fit encore colonne dans les territoires du
+Mali, poussant son expédition jusqu’au Galam, c’est-à-dire
+jusqu’aux approches du Tekrour. Mais en 1511-12, l’autorité de
+l’empereur de Gao dans les provinces du Sahel conquises sur le Mali
+se trouva menacée par un chef peul, le <em>saltigué</em> ou
+<em>ardo</em> Tindo Galadio, qui résidait dans le Bakounou et qui
+excitait les populations contre l’Askia en se posant en prophète et
+en réformateur. Mohammed partit en guerre contre lui et le défit et
+le tua près de Nioro, à Diara, en 1512. Nous avons vu<a id=
+"FNanchor_98"></a><a href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>
+comment Koli, fils de Tindo, s’étant enfui au Fouta avec les
+partisans de son père, affranchit ce pays de la suzeraineté des
+Ouolofs et y fonda une dynastie peule qui garda le pouvoir jusqu’au
+<span class="sc2">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Mohammed tourna ensuite son ambition vers les pays situés à
+l’Est du Niger et notamment vers celui des Haoussa. En 1513, il
+s’empara de Katséna et acquit l’alliance de <em>Kanta</em>, roi du
+Kebbi, qui résidait alors dans une localité appelée Liki ou Lika et
+qui disposait d’une réelle puissance<a id=
+"FNanchor_99"></a><a href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>.
+Accompagné de Kanta, l’Askia se porta jusque dans l’Aïr, conquit
+Agadès et<span class="pagenum" id="Page_92">[92]</span> fit son
+vassal du chef de cette ville qui, bien que toujours nommé par les
+Touareg, paya désormais un tribut annuel de 1.500 ducats à
+l’empereur de Gao (1515). Au retour de l’expédition, Kanta fut fort
+déçu de voir que Mohammed ne lui donnait pas sa part du butin et il
+s’ouvrit de sa déconvenue au gouverneur du Dendi, qui lui conseilla
+de se taire et de ne rien réclamer&nbsp;; mais les guerriers de
+Kanta ne l’entendirent point ainsi, et devant leur attitude, le roi
+du Kebbi se révolta ouvertement contre l’Askia et se proclama
+indépendant. Mohammed envoya contre lui une armée en 1517, mais
+Kanta remporta une victoire complète sur les troupes de l’Askia et,
+à partir de cette époque, le Kebbi demeura toujours indépendant de
+l’empire de Gao.</p>
+
+<p>Pendant ce temps Kama Keïta ou Gama-Faté, ancien lieutenant de
+l’empereur de Mali au Bagana, prêchait la révolte contre
+l’Askia&nbsp;; Omar-Komdiago dut se porter contre lui en 1517 et le
+vainquit alors définitivement.</p>
+
+<p>Deux ans après (1519), Omar mourut. Mohammed se trouvait alors à
+<em>Sankoïra</em> (village du maître) ou <em>Saïkoïra</em> (village
+du fleuve), localité située, nous dit Sa’di, sur le Niger au delà
+de Gounguia en allant vers le Dendi et qui peut-être n’était autre
+que le Say actuel<a id="FNanchor_100"></a><a href="#Footnote_100"
+class="fnanchor">[100]</a>. Lorsqu’il eut appris le décès de Omar,
+il confia les fonctions de gouverneur du Gourma à son autre
+frère<span class="pagenum" id="Page_93">[93]</span> Yahia&nbsp;;
+Bala, fils de ce dernier, qui était jusque là simple
+<em>Adiga-farima</em>, fut élevé à la dignité de
+<em>Bango-fari</em> malgré son jeune âge. Cette désignation
+inattendue suscita la jalousie des frères et des collègues de
+Bala&nbsp;; ils commencèrent à former un parti hostile à l’Askia
+Mohammed, à son frère Yahia et à son ami Ali-Folen. Moussa, propre
+fils de l’Askia et chargé alors des fonctions de Fari-Mondio, se
+mit à la tête des mécontents.</p>
+
+<p>Mohammed était devenu aveugle. Ali-Folen, qui ne le quittait pas
+et était devenu son conseiller intime, parvint à dissimuler cette
+infirmité au peuple. Cependant Moussa combattait de tout son
+pouvoir l’influence que Ali-Folen avait su prendre sur l’empereur
+et il finit par le forcer à quitter la cour&nbsp;; en 1527,
+Ali-Folen, craignant d’être assassiné par les séides de Moussa,
+s’enfuit de Gao et se réfugia auprès de Yahia qui, en sa qualité de
+gouverneur du Gourma, avait établi sa résidence habituelle à
+Tendirma.</p>
+
+<p>Quant à Moussa, il profita du départ de Ali-Folen et de
+l’absence de Yahia pour se révolter ouvertement contre l’autorité
+de son père et, en 1528, il se rendit à Gounguia dans le but d’y
+créer un royaume indépendant dont il serait le chef. Mohammed
+appela alors Yahia à son aide et lui enjoignit d’aller à Gounguia
+pour ramener Moussa à l’obéissance, en lui recommandant de ne pas
+se montrer trop cruel vis-à-vis de ce fils rebelle et de ses
+partisans. Yahia partit donc pour Gounguia animé d’intentions
+conciliantes, mais Moussa le reçut les armes à la main&nbsp;; un
+combat eut lieu au cours duquel Yahia fut blessé, fait prisonnier,
+dépouillé de ses vêtements et jeté à terre la face contre le
+sol&nbsp;; dans cette position, Yahia chercha encore à ramener à la
+raison les révoltés, au premier rang desquels, à côté de Moussa,
+étaient deux autres fils de Mohammed, Daoud et Ismaïl, ainsi qu’un
+fils de Omar-Komdiago appelé Mohammed-Mar et surnommé Bengan-Koreï
+(Bengan-le-Blanc). Tous demeurèrent sourds aux supplications de
+leur oncle Yahia, qui mourut des suites de ses blessures et des
+mauvais traitements qu’il avait reçus.</p>
+
+<p>Moussa et ses partisans se rendirent ensuite à Gao, où ils
+entrèrent le 26 août 1528, jour de la fête des sacrifices.
+Le<span class="pagenum" id="Page_94">[94]</span> même jour, le
+vieil empereur Mohammed I fut contraint, par les menaces de son
+fils Moussa, d’abdiquer en sa faveur&nbsp;; il continua à habiter
+le palais impérial, mais cessa de s’occuper des affaires de
+l’Etat.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <em>Règne d’Askia Moussa</em> (1528-1531).</p>
+
+<p>Une fois maître du pouvoir, Moussa, se défiant de ses frères,
+voulut les faire assassiner. Ils se réfugièrent à Tendirma auprès
+de leur aîné <em>Ousmân-Youbâbo</em>, qui avait remplacé son oncle
+Yahia comme gouverneur du Gourma. Ousmân-Youbâbo aurait dû avoir le
+pas sur Moussa, qui était son cadet, mais leur mère commune
+Kamissa, qui avait une préférence pour son plus jeune fils, réussit
+à obtenir de l’aîné qu’il reconnût Moussa comme souverain et qu’il
+se déterminât à venir le saluer à Gao. Ousmân en effet fit équiper
+des pirogues pour se rendre dans la capitale&nbsp;; mais au cours
+du voyage, un griot s’étant mis à chanter, Ousmân entra dans une
+violente colère et déclara que, n’acceptant qu’à contre-cœur la
+suzeraineté de son cadet, il n’était pas d’humeur à écouter des
+chansons&nbsp;; on tenta de le calmer, mais son irritation ne fit
+que s’accroître et finalement il décida d’interrompre son voyage et
+fit accoster et décharger les pirogues, en jurant que jamais il ne
+couvrirait sa tête de poussière devant personne<a id=
+"FNanchor_101"></a><a href="#Footnote_101" class=
+"fnanchor">[101]</a>. Informé de cet incident, Moussa quitta Gao à
+la tête de ses troupes et se porta sur Tendirma. Lorsque l’armée
+impériale passa à proximité de Tombouctou, Mahmoud, cadi de cette
+ville, se rendit au devant de l’Askia pour l’inviter à la
+clémence&nbsp;; mais Moussa ne se laissa pas fléchir et, montrant
+des flèches empoisonnées, il dit au cadi&nbsp;: «&nbsp;Voici un
+soleil par lequel mes frères ont besoin d’être brûlés avant d’aller
+se mettre à l’ombre de ta personne.&nbsp;» Puis il continua sa
+route.</p>
+
+<p>Ousmân ne l’attendit pas et marcha à sa rencontre&nbsp;; Moussa
+hésita d’abord à accepter le combat, son adversaire ayant
+avec<span class="pagenum" id="Page_95">[95]</span> lui deux
+lieutenants dont chacun passait pour valoir plus de mille hommes à
+lui seul&nbsp;; mais, ces deux lieutenants étant venus faire leur
+soumission à l’Askia, celui-ci engagea la bataille, qui eut lieu
+près de Kabara, entre cette localité et Akenken (c’est-à-dire sur
+la rive gauche du Niger et à l’Est de Tombouctou), l’an 1528-29. Il
+y eut beaucoup de tués des deux côtés, mais en définitive Moussa
+demeura vainqueur et les chefs du parti adverse se dispersèrent
+dans toutes les directions. Ismaïl s’enfuit à Oualata auprès d’un
+chef touareg, neveu d’Akil qui était son beau-frère&nbsp;;
+Ali-Folen se réfugia à Kano, où il mourut&nbsp;; Ousmân alla se
+fixer en un lieu nommé Témen ou Tamana, où il demeura jusqu’à sa
+mort, laquelle ne survint qu’en 1556-57. Quant à Bala, fils de
+Yahia, dont l’élévation au poste de «&nbsp;gouverneur du Lac&nbsp;»
+avait été le prétexte de la révolte première de Moussa contre son
+père et qui, naturellement, avait pris parti pour Ousmân, il alla
+se placer sous la protection de Mahmoud, le cadi de Tombouctou.</p>
+
+<p>Moussa ayant fait proclamer que tous ceux qui chercheraient
+asile auprès du cadi de Tombouctou auraient la vie sauve à
+l’exception de Bala, ce dernier pensa sauver ses jours en mettant
+sur sa tête tous les livres de Mahmoud, mais l’Askia n’accepta pas
+cette sauvegarde. Alors Bala se décida à aller faire sa
+soumission&nbsp;; il fut reçu à Tila, à l’Est de Tombouctou, où
+campait alors l’empereur, par un fils de ce dernier nommé Mohammed,
+qui intercéda en sa faveur auprès de son père. Mais Bala déclara
+que jamais il ne donnerait à Moussa le titre d’Askia, que jamais il
+ne se couvrirait la tête de poussière en sa présence et que jamais
+il n’accepterait de chevaucher derrière lui. Dès qu’il eut prononcé
+ces paroles, il fut mis à mort sur l’ordre de Moussa. L’empereur
+fit ensuite enterrer vivants deux docteurs qui avaient pris parti
+contre lui et massacrer les chefs des cantons du Dirma et du
+Bara&nbsp;; puis il confia les fonctions de gouverneur du Gourma à
+son cousin Bengan-Koreï et reprit la route de Gao en passant par la
+province de Dienné.</p>
+
+<p>Comme il traversait Tirafeï, localité voisine de Diondio, un
+cheikh renommé qui s’appelait Mori-Maghan vint lui
+rendre<span class="pagenum" id="Page_96">[96]</span> visite pour
+implorer la grâce des chefs du Dirma et du Bara, dont il ignorait
+encore la triste fin&nbsp;; ayant appris qu’ils étaient déjà
+exécutés, il leva ses deux mains sur Moussa pour le maudire. Cette
+malédiction prononcée par un saint réputé fit un certain effet sur
+les courtisans de l’Askia. L’un de ses frères, Issihak, qui lui
+était demeuré fidèle, confia à Bengan-Koreï que, si c’eût été lui
+que le cheikh eût maudit, il aurait tué ce dernier sur le
+champ&nbsp;; lorsqu’on fut arrivé au lieu d’étape, Bengan-Koreï
+rapporta ce propos à Moussa, qui prétendit n’attacher aucune
+importance à l’incident&nbsp;: «&nbsp;D’ailleurs, ajouta-t-il, ce
+n’était pas pour me maudire que le cheikh a levé ses deux bras,
+mais pour repousser deux lions qui lui sautaient sur les épaules et
+que j’ai très bien vus.&nbsp;»</p>
+
+<p>Arrivé à Gao, Moussa fit jeter en prison un autre de ses frères
+nommé Abdoullah et l’y fit égorger, racontant ensuite que le
+malheureux était mort de peur. Beaucoup de ses frères ou cousins
+eurent un sort analogue, si bien que les quelques survivants, y
+compris Issihak, craignant pour leur propre personne, finirent par
+s’entendre entre eux pour se débarrasser de ce tyran sanguinaire.
+L’un d’eux, nommé Alou, le frappa un jour d’un javelot à l’épaule
+gauche&nbsp;; Moussa rentra chez lui, retira le fer, pansa sa
+blessure et passa la nuit à ruminer une vengeance éclatante. Le
+lendemain pourtant il quittait Gao pour aller se mettre à l’abri
+dans un village voisin nommé Mansour ou Mansourou<a id=
+"FNanchor_102"></a><a href="#Footnote_102" class=
+"fnanchor">[102]</a>&nbsp;; ses frères l’y rejoignirent le même
+jour et il fut tué par Alou (12 avril 1531).</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> <em>Règne d’Askia Bengan-Koreï ou Askia Mohammed
+II</em> (1531-1537).</p>
+
+<p>Mohammed-Bengan-Koreï, fils de Omar-Komdiago, fut proclamé
+empereur à Mansour, aussitôt après la mort de l’Askia Moussa. Alou,
+ayant tué ce dernier, s’apprêtait à monter sur le trône, ou plutôt
+à s’asseoir sous une sorte d’estrade de bois qui était réservée à
+l’empereur, lorsqu’il vit installé là Bengan-Koreï, le gouverneur
+du Gourma, qui s’était ainsi emparé des<span class="pagenum" id=
+"Page_97">[97]</span> prérogatives du pouvoir sur les instances de
+son frère Ousmân-Tinferen. «&nbsp;Je ne suis pas homme, dit alors
+Alou, à briser un arbre avec ma tête pour qu’un autre en mange les
+fruits.&nbsp;» Et il intima à Bengan-Koreï l’ordre de sortir de
+dessous l’estrade. Mais, comme il se préparait à s’y asseoir
+lui-même, Ousmân-Tinferen lui lança un javelot par derrière&nbsp;;
+Alou prit la fuite et Bengan-Koreï reçut le serment d’obéissance de
+tous les officiers. Quant à Alou, qui s’était réfugié auprès des
+Sorko qui habitaient le port de Gao, il fut tué par le chef de ces
+bateliers qui porta sa tête à Bengan-Koreï&nbsp;; celui-ci remercia
+le chef du port, après quoi il le fit mettre à mort ainsi que
+beaucoup de ses gens, afin sans doute de leur apprendre à ne pas
+mettre leur doigt entre l’arbre et l’écorce.</p>
+
+<div class="plate" id="pl18">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XVIII</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i35"><img src='images/i35.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Paulin</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 35. — Un marché à
+Tombouctou.</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i36"><img src='images/i36.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Paulin</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 36. — Marché au bois à
+Tombouctou.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<p>Bengan-Koreï s’installa ensuite dans le palais impérial de Gao,
+où vivait encore Mohammed Touré, le premier Askia&nbsp;; il interna
+ce dernier près et à l’Ouest de Gao, dans une île du Niger. Puis il
+nomma son frère Ousmân-Tinferen au poste de <em>Gourman-fari</em>,
+fit revenir Ismaïl de Oualata et le maria à sa fille Fati. C’était
+un prince aimant le faste&nbsp;: il eut beaucoup de courtisans,
+leur donna des vêtements somptueux, multiplia les orchestres, les
+griots et griottes. Son règne fut une ère de richesse et de
+prospérité. Mais en même temps il entreprit tant d’expéditions
+militaires qu’il lassa la patience de ses sujets et que ceux-ci
+finirent par le prendre en aversion.</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’il partit en guerre contre Kanta, le fameux roi
+du Kebbi&nbsp;; un combat eut lieu entre les deux princes à un
+endroit appelé Ouantarmassa&nbsp;: Bengan-Koreï y fut défait
+honteusement et s’enfuit avec son armée, mais se trouva acculé à
+une mare dans laquelle les chevaux n’avaient pas pied&nbsp;;
+l’Askia dut son salut au chef de la flottille Bakari-Ali Doundo,
+qui l’avait accompagné dans son expédition et qui lui fit traverser
+la mare en le portant sur ses épaules. L’empereur fut moins irrité
+de sa défaite que des risées qu’elle ne manquerait pas de soulever
+parmi les lettrés de Tombouctou, ses anciens camarades d’école.
+Depuis cette époque d’ailleurs, aucun Askia ne tenta plus
+d’expédition contre le Kebbi.</p>
+
+<p>Bengan-Koreï dirigea ensuite une colonne contre le
+village<span class="pagenum" id="Page_98">[98]</span> païen de
+Gourmou, situé sur la rive droite du Niger, un peu en aval de
+Tombouctou. Son lieutenant Dongoligo, chargé de surveiller la route
+conduisant au village, se mit à jouer au jeu des douze cases<a id=
+"FNanchor_103"></a><a href="#Footnote_103" class=
+"fnanchor">[103]</a> et, passionné par le jeu, ne prit pas garde à
+un message l’avisant de l’approche de l’ennemi, lequel se portait
+au devant de l’armée impériale. Il s’ensuivit une panique que
+l’intervention personnelle de l’Askia parvint cependant à faire
+cesser et, en définitive, les gens de Gourmou furent vaincus.</p>
+
+<p>Peu après, Ismaïl, fils de Mohammed I, se rendit une nuit dans
+l’île où son père était prisonnier. Celui-ci se plaignit fort de ce
+que ses fils ne faisaient rien pour le sortir de cette île, où les
+moustiques le dévoraient et où les grenouilles sautaient jusque sur
+lui&nbsp;; il pria Ismaïl d’aller trouver un eunuque qui, abordé
+d’une certaine manière que le vieil empereur détrôné indiqua à son
+fils, remettrait à ce dernier un trésor&nbsp;: à l’aide de ce
+trésor, Ismaïl devait pouvoir acheter la complicité de
+Souma-Kotobâgui, l’un des amis de Bengan-Koreï, et obtenir ainsi la
+liberté de Mohammed I. Ismaïl fit ce que lui avait dit son père,
+mais ne put arriver à aucun résultat, et ce ne fut que lors de
+l’avènement au trône du même Ismaïl, en 1537, que le malheureux
+vieillard fut enfin rendu à la liberté.</p>
+
+<p>Déjà l’on commençait à murmurer contre Bengan-Koreï. En 1535-36
+sévit une épidémie appelée <em>kafi</em> ou <em>gafé</em>,
+distincte de la variole mais aussi meurtrière, qui fut attribuée à
+la colère du Ciel contre l’Askia régnant. L’un des courtisans de
+l’empereur lui ayant rapporté les murmures du peuple, les autres
+dignitaires de la cour forcèrent le souverain à leur livrer le nom
+du dénonciateur, qui s’appelait Yari-Songo-Dibi&nbsp;; puis,
+s’étant emparés de sa personne, ils le teignirent en rouge, en noir
+et en blanc, et le promenèrent, ainsi arrangé, sur un ânon, par les
+rues de Gao.</p>
+
+<p>L’année suivante (1537), Bengan-Koreï se trouvait à Mansour,
+près Gao, lorsqu’il eut l’idée d’envoyer en expédition le
+gouverneur du Dendi, Mar-Tamza, en le menaçant de la
+révocation<span class="pagenum" id="Page_99">[99]</span> s’il ne
+réussissait pas dans les opérations qui lui étaient confiées et en
+le faisant surveiller par des espions. Mar-Tamza, s’étant
+débarrassé de ces derniers, déposa Bengan-Koreï dans ce même
+village de Mansour où il avait été proclamé six ans auparavant (23
+avril 1537).</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> <em>Règne d’Askia Ismaïl</em> (1537-1539).</p>
+
+<p>Le jour même de la déposition de Bengan-Koreï, Mar-Tamza fit
+proclamer empereur Ismaïl, fils de Mohammed I, à un endroit appelé
+<em>Târa</em>, contigu au village de Mansour. Aussitôt Ismaïl
+envoya un messager à Gao, pour que la garnison empêchât
+Bengan-Koreï de pénétrer dans la capitale, puis il expédia des
+agents dans la direction du Haoussa et dans celle du Gourma<a id=
+"FNanchor_104"></a><a href="#Footnote_104" class=
+"fnanchor">[104]</a>, afin de rattraper dans sa fuite l’Askia
+déposé. Mais ce dernier réussit à se sauver dans la direction de
+Tombouctou. Il était en route depuis deux jours sans avoir pu
+manger de colas, dont il était très friand, lorsqu’il croisa un
+messager qu’il avait envoyé à Dienné alors qu’il était au pouvoir
+et qui revenait par le fleuve avec des provisions. Ce messager
+accosta aussitôt à l’endroit où se trouvait Bengan-Koreï et lui
+donna des colas&nbsp;; l’ancien Askia les mangea avec avidité, mais
+les vomit aussitôt, ce à quoi il était sujet depuis longtemps. Le
+messager lui offrit ensuite de le prendre dans sa pirogue, mais
+Bengan-Koreï refusa, gagna Tombouctou et y demander l’hospitalité
+au cadi Mahmoud&nbsp;; après s’être reposé quelques jours, il se
+dirigea vers Tendirma pour y rejoindre son frère Ousmân-Tinferen.
+Le lendemain de son départ de Tombouctou y arrivèrent des cavaliers
+envoyés à sa poursuite par Ismaïl&nbsp;; continuant leur chemin,
+ils atteignirent le fugitif près du lac de Goro, un peu en aval
+d’El-Oualedji. Cependant Bengan-Koreï n’était pas seul&nbsp;: des
+partisans l’avaient accompagné dans sa fuite, parmi lesquels son
+fils Bakari, et d’autre part Ousmân-Tinferen était venu au devant
+de lui&nbsp;; les cavaliers d’Ismaïl, dans ces conditions,
+n’osèrent pas mettre la main sur lui et retournèrent sur leurs pas.
+Ousmân-Tinferen proposa alors à son frère de le ramener à Gao et de
+le replacer sur le trône, mais Bengan-Koreï lui fit
+observer<span class="pagenum" id="Page_100">[100]</span> qu’un tel
+projet était irréalisable, parce qu’il avait, durant son règne,
+renforcé tellement le corps d’armée de Gao qu’entreprendre de
+lutter contre cette troupe aurait été une folie. «&nbsp;D’ailleurs,
+ajouta-t-il, les gens du Songaï, quand ils en veulent à quelqu’un,
+ne lui pardonnent jamais.&nbsp;» Cependant Ismaïl envoya de
+nouveaux cavaliers, sous la conduite de Yari-Songo-Dibi, contre
+Ousmân-Tinferen et Bengan-Koreï, mais, arrivés en face de Tendirma,
+sur la rive droite du Niger, ces cavaliers se contentèrent de crier
+des insultes à travers le fleuve et se retirèrent sans avoir osé
+engager le combat. Pourtant l’Askia déposé ne se sentait pas en
+sécurité sur le territoire de l’empire et, accompagné de son fils
+et de son frère, il se réfugia dans le Sud du Mali, dans la
+province de Sangara-Soma. Son fils Bakari s’y maria. Mais les
+Mandingues du Sud abreuvaient les émigrés de telles humiliations
+que Ousmân alla habiter Oualata, tandis que Bengan-Koreï se fixait
+à Sama, sur le Niger, près de Sansanding<a id=
+"FNanchor_105"></a><a href="#Footnote_105" class=
+"fnanchor">[105]</a>.</p>
+
+<p>Le jour de l’avènement d’Ismaïl, lorsque le héraut l’avait
+proclamé Askia, le nouvel empereur avait eu une violente émotion et
+avait perdu du sang par l’anus. Effrayé de cet accident, il déclara
+que cela provenait de ce qu’il avait juré autrefois fidélité à
+Bengan-Koreï, que c’était un présage indiquant qu’il ne règnerait
+pas longtemps et qu’au reste, s’il avait accepté le pouvoir,
+c’était uniquement pour libérer son père et ramener ses frères à la
+cour. Dès le début de son règne en effet, en 1537, il fit sortir
+son père de l’île où il était retenu prisonnier et le ramena à
+Gao&nbsp;: Mohammed Touré y mourut peu après, le 2 mars 1538.</p>
+
+<p>En 1537-38, Ismaïl fit une expédition à Dori. Ensuite il en fit
+une autre contre un chef païen nommé Bagaboula, qui résidait dans
+le Gourma, c’est-à-dire sur la rive droite du Niger. Bagaboula
+s’enfuit avec ses gens devant les troupes de
+l’Askia&nbsp;;<span class="pagenum" id="Page_101">[101]</span>
+Hamadou, petit-fils de Mohammed I, qu’Ismaïl avait nommé
+<em>Gourman-fari</em> en remplacement de Ousmân-Tinferen,
+poursuivit Bagaboula avec des cavaliers, mais le chef païen lui
+résista et lui tua neuf cents soldats, après quoi il fut tué
+lui-même. Les troupes de Hamadou, à la suite de leur victoire si
+chèrement achetée, firent un tel nombre de captifs que le prix des
+esclaves tomba à Gao à 300 cauries<a id="FNanchor_106"></a><a href=
+"#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>.</p>
+
+<p>Ismaïl mourut en novembre 1539 à l’âge de trente ans. L’armée,
+qui se trouvait alors en expédition, rentra aussitôt à Gao pour
+choisir un nouvel empereur.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> <em>Règne d’Askia Issihak I</em> (1539-1549).</p>
+
+<p>Issihak, frère d’Ismaïl, fut proclamé Askia le 27 décembre 1539.
+Ce fut le plus illustre et le plus redouté des empereurs de Gao.
+Pour s’affranchir de la tutelle de l’armée, qui faisait et
+défaisait les souverains et les tenait dans sa main, il inaugura
+son règne en faisant mettre à mort la plupart des généraux. Il fit
+également assassiner à Oualata Ousmân-Tinferen par un Berbère de la
+tribu des Zaghrâna auquel il avait promis trente génisses comme
+prix de son forfait et qu’il fit tuer à son tour lorsque le
+meurtrier vint toucher sa récompense. Ensuite il fit exécuter
+Hamadou, le gouverneur du Gourma, ainsi que Souma-Kotobâgui&nbsp;;
+puis il destitua le chef de la flottille, Bakari-Ali-Doundo, qu’il
+redoutait, et le remplaça par un nommé Moussa. Sa’di rapporte que
+l’empereur ayant interpellé le chef de la flottille par son titre
+(<em>Hi-koï</em>), en lui disant en public&nbsp;: «&nbsp;Hi-koï, tu
+prendras rang désormais après le Hombori-koï&nbsp;!&nbsp;»,
+Bakari-Ali-Doundo fit semblant de ne pas entendre&nbsp;; Issihak
+répéta son injonction, en s’adressant à Bakari par son nom, et ce
+dernier alors s’écria&nbsp;: «&nbsp;J’obéirai à tes ordres,
+maintenant que je sais que c’est à Bakari qu’ils
+s’appliquent&nbsp;; quant au Hi-koï, jamais il ne prendra rang
+après le Hombori-koï.&nbsp;» Toute l’assistance admira cette
+riposte, qui équivalait à une démission, mais rappelait l’empereur
+à l’observation des usages établis.<span class="pagenum" id=
+"Page_102">[102]</span> C’est à la suite de cette réplique que
+Bakari-Ali-Doundo fut remplacé par Moussa.</p>
+
+<p>En 1542-43, Issihak I fit une expédition contre Ntoba, à
+l’Ouest-Sud-Ouest de San, la ville la plus reculée du Bendougou. En
+revenant, il passa par Dienné, dont il fit nettoyer la mosquée,
+auprès de laquelle se trouvait un gros tas d’immondices. C’est au
+cours de ce voyage qu’il remarqua la présence d’esprit et
+l’ascendant d’un docteur mandingue nommé Mahmoud Barhayorho&nbsp;;
+peu après, il le fit nommer cadi de Dienné, à la mort du cadi alors
+en exercice. En 1544-45, l’empereur conduisit une colonne dans le
+Dendi contre Kokoro-Kâbi (?).</p>
+
+<p>Il avait nommé Ali Kotia gouverneur du Gourma en remplacement de
+Hamadou, puis, Ali Kotia étant tombé en disgrâce, il l’avait
+remplacé par son frère Daoud. En 1545-46, il confia à ce dernier le
+commandement d’une expédition dirigée contre Mali. Daoud pénétra
+dans la capitale même de l’empire mandingue, que l’empereur de Mali
+avait évacuée, et y demeura sept jours durant lesquels il obligea
+tous ses soldats à faire leurs ordures dans le palais impérial.
+Après son départ, lorsque les Mandingues revinrent dans la ville et
+trouvèrent la demeure de leur souverain remplie de matières
+fécales, ils s’étonnèrent à la fois, rapporte Sa’di, «&nbsp;du
+grand nombre des soldats du Songaï, de leur abjection et de leur
+stupidité&nbsp;».</p>
+
+<p>Vers cette même époque, Issihak I reçut de Moulaï
+Ahmed-el-Aaredj, sultan du Maroc, une lettre l’invitant à céder à
+ce dernier les mines de sel de Teghazza. L’empereur de Gao
+répondit&nbsp;: «&nbsp;L’Ahmed qui m’a fait ces propositions ne
+saurait être le sultan actuel du Maroc, et quant à l’Issihak qui
+les écoutera, ce n’est pas moi&nbsp;: cet Issihak-là est encore à
+naître.&nbsp;» Puis il envoya deux mille méharistes touareg, avec
+ordre de saccager la partie du Dara voisine de Marrakech, sans
+d’ailleurs tuer personne. Ces Touareg pillèrent le marché des
+Beni-Sebeh, sans du reste mettre personne à mort, puis s’en
+retournèrent.</p>
+
+<p>En 1549 l’Askia Issihak I, s’étant rendu à Gounguia, y contracta
+la maladie dont il devait mourir<a id="FNanchor_107"></a><a href=
+"#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>. Daoud, prévenu,
+se<span class="pagenum" id="Page_103">[103]</span> rendit à Gao
+pour être prêt à tout événement&nbsp;; mais auparavant, il avait
+voulu conjurer la rivalité possible du gouverneur du Haribanda,
+nommé Bakari, et avait eu recours aux offices d’un magicien
+réputé&nbsp;: ce dernier, ayant fait approcher un baquet rempli
+d’eau, prononça quelques formules et appela Bakari&nbsp;; aussitôt
+sortit de l’eau un être ressemblant à Bakari, que le magicien
+enchaîna, perça d’une lance et fit disparaître&nbsp;; Bakari mourut
+effectivement le jour même de l’arrivée de Daoud à Gao. Ainsi
+débarrassé de son rival, Daoud se rendit à Gounguia, où il arriva
+quelques jours avant la mort d’Issihak I, laquelle eut lieu le 23
+mars 1549.</p>
+
+<p>Issihak laissait la réputation d’un prince glorieux mais
+cupide&nbsp;: Sa’di rapporte qu’il avait extorqué 70.000 pièces
+d’or aux négociants de Tombouctou par l’intermédiaire d’un griot
+qui, allant sans cesse de Gao à Tombouctou, se faisait donner de
+l’argent au nom de l’empereur.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> <em>Règne d’Askia Daoud</em> (1549-1582).</p>
+
+<p>Daoud, frère d’Ismaïl et fils comme lui de Mohammed I, fut
+proclamé à Gounguia le 24 mars 1549 et fit le 30 mars son entrée
+solennelle à Gao. Il commença par nommer de nouveaux
+fonctionnaires&nbsp;: le Zaghrâni Ali Kotia fut replacé dans la
+charge de <em>Gourman-fari</em>&nbsp;; Mohammed-Bengan, fils du
+nouvel Askia, devint <em>Fari-mondio</em>&nbsp;; El-hadj, frère de
+Daoud, fut nommé <em>Koré-farima</em>&nbsp;; Moussa, chef de la
+flottille, fut mis à mort et remplacé par Ali Dâdo&nbsp;; seul, le
+<em>Dendi-fari</em>, Mohammed-Bengan-Simbilo, demeura en fonctions,
+pour être remplacé à sa mort par l’ancien <em>Hi-koï</em>
+Bakari-Ali-Doundo, qu’Issihak I avait destitué.</p>
+
+<p>En octobre-novembre 1549, Daoud fit une expédition contre les
+Mossi. En 1550 il se porta dans le Bagana et y combattit les Peuls
+du Massina, commandés par le <em>fondo-koï</em> ou <em>ardo</em>
+Diâdié-Toumané, qu’il vainquit près de Nampala, sur la route de
+Sokolo à Soumpi, dans une localité appelée Toï, Tirmissi ou
+Kouma<a id="FNanchor_108"></a><a href="#Footnote_108" class=
+"fnanchor">[108]</a>. Il ramena de cette expédition beaucoup de
+chanteurs<span class="pagenum" id="Page_104">[104]</span> et de
+chanteuses de la caste des Mabbé, qu’il installa à Gao dans un
+quartier spécial. Comme il passait à Tendirma en revenant du
+Massina (1551), une épidémie éclata dans cette dernière ville, au
+quartier appelé Gordio, et fit de nombreuses victimes.</p>
+
+<p>En 1552, un conflit éclata entre Daoud et Kanta, roi du Kebbi,
+conflit qui se termina par un traité de paix conclu l’année
+suivante. Une fois tranquillisé de ce côté, Daoud envoya de
+Gounguia, en 1554, vingt-quatre cavaliers résolus, placés sous le
+commandement du <em>Hi-koï</em> Ali Dâdo, avec mission d’opérer des
+razzias du côté de Katséna, chez les Haoussa. Cette petite troupe
+se heurta près de Karfata à 400 cavaliers de l’armée de Katséna,
+qui lui tuèrent quinze hommes dont Ali Dâdo et blessèrent et firent
+prisonniers les neuf autres. Après quoi les cavaliers haoussa
+renvoyèrent les prisonniers à Daoud, on les comblant d’égards à
+cause de leur courage.</p>
+
+<p>En 1554-55, l’Askia, se trouvant à Bornou (rive droite du Niger
+en aval de Gao), remonta le fleuve jusqu’à Ouaratyi-Bakari (?) et
+expédia de là le <em>Sao-farima</em> Mohammed-Konaté, sans doute un
+Soninké ou un Mandingue, et le nouveau <em>Hi-koï</em> Kama Koli,
+avec des troupes, dans les montagnes du Tombola. L’année suivante
+(1555-56), Daoud en personne se porta jusqu’à Boussa, qu’il
+pilla&nbsp;; mais beaucoup de ses soldats se noyèrent dans les
+rapides au cours de cette expédition.</p>
+
+<p>En 1558-59, ce fut contre l’empereur de Mali que l’empereur de
+Gao fit colonne. S’étant rendu dans le Fara-sora (province nord de
+cet empire), il rencontra à Dibikarala — sans doute du côté de
+Sokolo — le lieutenant de l’empereur de Mali qui commandait cette
+province, et que soutenait le <em>Ghana-faran</em><a id=
+"FNanchor_109"></a><a href="#Footnote_109" class=
+"fnanchor">[109]</a>. Il les vainquit et fit un grand nombre de
+captives, parmi lesquelles<span class="pagenum" id=
+"Page_105">[105]</span> se trouvait une fille de l’empereur de Mali
+nommée Nâra&nbsp;; Daoud l’épousa et la fit conduire à Gao couverte
+de bijoux, accompagnée de nombreux esclaves portant des ustensiles
+de ménage en or et beaucoup de bagages, ce qui indique que les
+souverains du Mali étaient encore, à cette époque, très riches et
+très considérés. Tandis que l’Askia revenait au Songaï mourut à
+Sama Bengan-Koreï, l’ancien empereur détrôné, qui était devenu
+aveugle&nbsp;; Sa’di raconte que Daoud avait établi son campement
+en face de Sama, sur la rive gauche du Niger, et qu’il envoya ses
+musiciens donner une aubade à Bengan-Koreï&nbsp;; le bruit que
+firent les musiciens occasionna à Bengan-Koreï une rupture
+d’anévrisme dont il mourut. De Sama, Daoud se rendit à Dienné, où
+il reprocha fort au chef de la ville, El-Amîn, ancien palefrenier
+de Mohammed I, d’avoir laissé les <em>Bambara</em><a id=
+"FNanchor_110"></a><a href="#Footnote_110" class=
+"fnanchor">[110]</a> venir en grand nombre à Dienné et y prendre
+une prépondérance menaçante.</p>
+
+<p>En 1561-62<a id="FNanchor_111"></a><a href="#Footnote_111"
+class="fnanchor">[111]</a>, l’Askia opéra une razzia chez les
+Mossi, dont il avait atteint le pays en partant de Bornou (au sud
+de Gao).</p>
+
+<p>Quelques années auparavant, en 1556-57, Mohammed Ikoma, qui
+exerçait à Teghazza les fonctions de percepteur pour le compte de
+l’empereur de Gao, avait été tué par un homme du Tafilelt nommé
+Ez-Zobeïri, sur l’ordre du sultan du Maroc Mohammed-El-Kebir. Des
+Touareg transportant du sel avaient été massacrés en même temps que
+lui. Ceux qui échappèrent au massacre étaient venus demander à
+Daoud l’autorisation de délaisser les mines de Teghazza et d’en
+exploiter d’autres qu’ils connaissaient dans la même région.
+L’Askia accorda l’autorisation demandée et ce fut ainsi que, vers
+1562, on commença à tirer du sel d’un point situé entre Teghazza et
+Taodéni, point connu sous le nom de <em>Teghazzat-el-Ghizlân</em>
+(Teghazza des Gazelles).</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_106">[106]</span>En 1564, Daoud
+envoya Bakari-Ali-Doundo dans le pays de <em>Barka</em><a id=
+"FNanchor_112"></a><a href="#Footnote_112" class=
+"fnanchor">[112]</a> pour y combattre un chef nommé Boni,
+«&nbsp;sorte de démon rusé, habile et très méfiant&nbsp;». Bakari
+partit en mai, moment où la chaleur était extrême, et passa à
+travers des déserts inhabités, afin de cacher à tout le monde le
+but de son expédition, dont il n’avait même pas informé ses
+troupes. Il réussit à tomber sur Boni à l’improviste, en dévalant
+du haut d’une montagne. Boni n’aurait jamais cru qu’une colonne
+venant de Gao eût pu arriver en son pays à cette époque de l’année.
+L’armée de Bakari tua un grand nombre d’ennemis et Boni fut parmi
+les morts. L’expédition rentra à Gao au mois de juillet de la même
+année<a id="FNanchor_113"></a><a href="#Footnote_113" class=
+"fnanchor">[113]</a>.</p>
+
+<p>Sa’di nous rapporte qu’en 1570, Daoud fit colonne «&nbsp;contre
+Souro Bantamba ou Bantanna (?) dans le Mali&nbsp;» et que ce fut sa
+dernière expédition dans l’<em>Atarama</em>, c’est-à-dire vers
+l’Occident. Il avait avec lui les chefs de deux tribus berbères,
+celle des <em>Maghcharen</em><a id="FNanchor_114"></a><a href=
+"#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a> et celle des
+<em>Indassen</em>, chacun de ces chefs disposant de douze mille
+guerriers touareg. «&nbsp;Daoud, dit Sa’di, fit avec eux la guerre
+contre les Arabes de ces contrées.&nbsp;» J’ignore ce qu’il faut
+entendre par Souro Bantamba, s’il s’agit d’un homme ou d’un pays,
+et je n’ai pu identifier le mot «&nbsp;Atarama&nbsp;». Mais
+j’imagine que le mot «&nbsp;Mali&nbsp;» est pris ici, ainsi que
+cela a lieu souvent chez l’auteur du <em>Tarikh-es-Soudân</em>,
+dans une acception purement géographique désignant les pays situés
+entre le Niger et l’Océan, et que les Arabes dont il est question
+n’étaient autres que les Beni-Hassân, qui devaient commencer à
+cette époque la conquête du Hodh sur les Berbères.</p>
+
+<p>Au retour de cette expédition, l’Askia passa par Tombouctou et
+donna de l’argent pour l’achèvement de la nouvelle grande
+mosquée&nbsp;; une fois revenu à Gao, il envoya au cadi
+El-Akib<span class="pagenum" id="Page_107">[107]</span> quatre
+mille poutres d’un bois appelé <em>gangou</em> ou <em>kanko</em>,
+pour en terminer la construction. Cette mosquée était destinée à
+remplacer celle édifiée en 1325 sur l’ordre de l’empereur mandingue
+Kankan-Moussa et qui était tombée en ruines&nbsp;; elle fut élevée
+sur l’emplacement de cette dernière et subsista jusqu’à notre
+époque&nbsp;: les restes en sont encore visibles de nos jours.</p>
+
+<p>Ensuite Daoud dirigea une colonne contre la ville de
+<em>Diobango</em>, dans le Nord-Ouest de la Boucle, fit razzier
+<em>Sini</em> par Yakouba et pilla lui-même <em>Daa</em><a id=
+"FNanchor_115"></a><a href="#Footnote_115" class=
+"fnanchor">[115]</a>. Il tenta aussi une expédition au Mossi, mais
+sans succès, puis en fit une autre sans plus de succès contre
+<em>Loulâmi</em> dans le Dendi.</p>
+
+<p>En 1577-78 mourut le sultan du Maroc Abdelmalek, qui eut pour
+successeur Ahmed, surnommé plus tard Ed-Déhébi. Celui-ci fit
+demander à Daoud de lui abandonner l’exploitation des mines de
+Teghazza pendant un an et lui envoya en cadeau dix mille pièces
+d’or&nbsp;; les deux souverains devinrent amis et, lorsque Daoud
+vint à mourir quelques années plus tard, le sultan Ahmed prit le
+deuil.</p>
+
+<p>En 1578 mourut Yakouba qui fut remplacé, comme gouverneur du
+Gourma, par Mohammed-Bengan, fils de l’empereur Daoud. Ce
+Mohammed-Bengan fit en 1579 une expédition contre les habitants des
+monts Dom — les Dogom —, qui avaient résisté à Sonni Ali et à
+Mohammed I. Les troupes que lui avait fournies son père étaient
+commandées par un officier nommé Yassi, auquel Daoud avait
+formellement recommandé de n’exposer ses hommes à aucun danger
+inutile ni à aucune surprise. Aussi, quand Mohammed-Bengan ordonna
+d’escalader la montagne sur laquelle s’était retranché l’ennemi,
+Yassi s’y refusa. Cependant un montagnard nommé Maa, célèbre pour
+sa corpulence, guettait l’armée, debout sur un pic&nbsp;; un
+cavalier de Mohammed-Bengan parvint à escalader la montagne en se
+dissimulant derrière les rochers, tomba à l’improviste sur Maa et
+le tua d’un coup de javelot. Les Dogom en conçurent une grande
+frayeur de la cavalerie songaï&nbsp;; néanmoins, mal
+secondé<span class="pagenum" id="Page_108">[108]</span> par Yassi,
+Mohammed-Bengan se retira sans avoir livré combat.</p>
+
+<p>En 1582, alors qu’une épidémie terrible décimait Tombouctou, des
+pillards peuls du Massina attaquèrent une embarcation montée par
+Mohammed-el-Hadj, fils de l’Askia Daoud, qui revenait de Dienné, et
+ils la pillèrent. C’était la première fois que pareille chose se
+produisait depuis la fondation de l’empire de Gao. Le roi du
+Massina était alors Boubou-Mariama. A la suite de cet incident,
+Mohammed-Bengan marcha sur le Massina, ravagea le pays et fit périr
+beaucoup de gens, en particulier des lettrés, ce qui conduisit
+Daoud à désapprouver cette expédition.</p>
+
+<p>L’Askia mourut peu après (juillet-août 1582), dans son village
+de culture de Tondibi<a id="FNanchor_116"></a><a href=
+"#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>, à 50 kilomètres en
+amont de Gao, où il résidait habituellement depuis plusieurs
+années. Son corps fut transporté en pirogue à Gao, où on
+l’enterra.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> <em>Règne d’Askia Mohammed III ou Mohammed-el-Hadj
+II</em> (1582-1586).</p>
+
+<p>Ce souverain passe pour avoir été le plus grand empereur de Gao
+après son homonyme Mohammed-el-Hadj I, fondateur de la dynastie des
+Askia. Lorsqu’il apprit la mort de son père Daoud, il partit à
+cheval pour Gao, suivi à distance par ses frères, qui n’hésitèrent
+pas à le proclamer Askia, en raison de l’absence de leur aîné
+Mohammed-Bengan, alors gouverneur du Gourma. Après les funérailles
+de Daoud, tout le monde prêta serment d’obéissance à El-Hadj II, à
+Gao, le 7 août 1582. Le nouvel empereur était atteint d’ulcères aux
+jambes, aussi ne se mit-il jamais à la tête des troupes et ne
+fit-il aucune expédition militaire.</p>
+
+<p>Mohammed-Bengan, lorsqu’il avait appris la maladie de Daoud,
+était parti pour Gao&nbsp;; mais à Tombouctou, il apprit la mort de
+son père et l’avènement d’El-Hadj. Il retourna alors chez lui,
+rassembla des troupes pour marcher sur la capitale et revint à
+Tombouctou&nbsp;; là, il changea d’avis et pria le cadi de faire
+mander à El-Hadj qu’il résignait ses fonctions de gouverneur de
+Gourma pour se fixer à Tombouctou et s’y livrer à<span class=
+"pagenum" id="Page_109">[109]</span> l’étude, puis il licencia ses
+troupes, qui rejoignirent El-Hadj à Gao. L’empereur accepta la
+démission de Mohammed-Bengan et le remplaça par El-Hâdi, un autre
+de ses frères. Cependant les chefs de l’armée prièrent l’Askia de
+ne pas autoriser Mohammed-Bengan à demeurer à Tombouctou, car ils y
+envoyaient souvent des messagers pour leurs affaires et ils
+craignaient qu’on ne vint dire à El-Hadj qu’ils envoyaient ces
+messagers pour comploter avec le frère aîné de l’empereur. El-Hadj
+expédia donc à Tombouctou des émissaires qui s’emparèrent de
+Mohammed-Bengan et l’internèrent à Ganto, sur la rive droite du
+Niger, à 50 kilomètres en amont de Rhergo, où il demeura jusqu’à
+l’avènement de Mohammed-Bani.</p>
+
+<p>Bakari, fils de l’ancien Askia détrôné Bengan-Koreï, apprenant
+l’avènement d’El-Hadj, quitta le Karadougou, où il se trouvait
+depuis la fuite de son père au Mali, et se rendit à Gao, où
+l’empereur le traita avec beaucoup d’égards et le nomma gouverneur
+du Bagana. Bakari alla s’établir à Tendirma et fut considéré comme
+le lieutenant du gouverneur du Gourma.</p>
+
+<p>Cependant Boubou-Mariama, roi du Massina, avait déclaré que
+jamais il ne ferait sa soumission à El-Hadj. Celui-ci chargea
+Bakari de l’arrêter par surprise et de le lui amener, ce qui fut
+fait. Boubou-Mariama, une fois en présence de l’Askia, nia avoir
+tenu les propos qu’on lui prêtait&nbsp;; El-Hadj lui offrit alors
+de lui rendre son royaume, mais Boubou préféra demeurer à Gao à la
+cour de l’empereur et fut remplacé au Massina par
+Hamadou-Amina.</p>
+
+<p>En 1584, El-Hâdi, gouverneur du Gourma, quitta Tendirma pour
+aller à Gao dans le but de détrôner son frère. Avant d’arriver à la
+capitale, il rencontra des envoyés d’El-Hadj qui l’invitèrent à
+retourner sur ses pas, mais il refusa d’obéir et entra à Gao revêtu
+d’une cuirasse et précédé de musiciens. L’empereur était malade et
+incapable d’agir. Le gouvernement du Dendi se trouvait alors vacant
+depuis la mort de Bâna, qui avait remplacé Kama Koli. Alors Bakari
+Siladyi, qui avait succédé comme chef de la flottille à Ali Dâdo,
+dit à El-Hadj&nbsp;: «&nbsp;Nomme-moi <em>Dendi-fari</em> et je
+t’amènerai El-Hâdi prisonnier.&nbsp;» Bakari Siladyi eut sa
+nomination, réussit à attirer El-Hâdi dans la<span class="pagenum"
+id="Page_110">[110]</span> maison du prédicateur de la mosquée et
+le fit arrêter là&nbsp;; El-Hadj fit périr sous les coups les
+partisans d’El-Hâdi et fit interner celui-ci à Ganto.</p>
+
+<p>Vers cette époque, Ahmed, sultan du Maroc, envoya une ambassade
+à Gao avec de superbes cadeaux pour El-Hadj&nbsp;; le but secret de
+cette ambassade était de recueillir des informations sur le Soudan
+et sur les forces militaires de l’empire de Gao. El-Hadj reçut
+brillamment l’ambassadeur marocain et lui fit présent de nombreux
+esclaves, de 80 eunuques, etc. Peu après on apprenait que le sultan
+Ahmed avait envoyé 20.000 hommes sur Ouadân, dans le Nord-Est de la
+Mauritanie actuelle, avec ordre de pousser au Sud et de s’emparer
+de tous les pays qu’ils rencontreraient sur les rives du Sénégal et
+au-delà, et de poursuivre leur route jusqu’à Tombouctou. Cette
+armée d’ailleurs fut décimée par la faim et la soif et les
+survivants retournèrent au Maroc sans avoir rien accompli du plan
+dicté par le sultan.</p>
+
+<p>Plus tard, ce dernier expédia deux cents fusiliers à Teghazza.
+Les habitants, prévenus à temps, s’enfuirent les uns à El-Hamdiya,
+les autres au Touat ou ailleurs. Quant aux notables, ils vinrent
+demander protection à El-Hadj, qui, se sentant trop faible pour
+reprendre Teghazza aux Marocains, décida qu’on n’extrairait plus de
+sel de la mine (1585)&nbsp;: Teghazza fut donc abandonnée à cette
+époque. Les Bérabich et les Messoufa qui exploitaient les carrières
+de Teghazza et de Teghazzat-el-Ghizlân se répandirent de divers
+côtés pour chercher d’autres salines&nbsp;; un certain nombre se
+portèrent à Taodéni, y pratiquèrent des fouilles et y trouvèrent du
+sel en abondance, et c’est ainsi que Taodéni remplaça Teghazza, qui
+d’ailleurs fut réoccupée peu après par les troupes de l’Askia, les
+Marocains étant repartis&nbsp;; l’exploitation de Teghazza ne fut
+abandonnée définitivement qu’en 1596.</p>
+
+<p>Cependant les frères d’El-Hadj se révoltèrent contre lui&nbsp;;
+ils allèrent trouver l’un d’eux, Mohammed-Bani, l’amenèrent à Gao
+et le proclamèrent empereur en remplacement d’El-Hadj le 15
+décembre 1586. L’Askia déposé mourut quelques jours après.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_111">[111]</span>8<sup>o</sup>
+<em>Règne d’Askia Mohammed-Bani</em> (1586-1588).</p>
+
+<p>Dès son avènement, Mohammed-Bani nomma son frère Sâlih
+gouverneur du Gourma et fit mettre à mort Mohammed-Bengan et
+El-Hâdi, internés à Ganto, où ils furent enterrés. On n’eut que du
+mépris pour le nouvel empereur, qui était cruel — bien que surnommé
+«&nbsp;le Bon&nbsp;» (<em>Bani</em>) — et n’avait aucune capacité.
+Ses frères, qui l’avaient fait proclamer, complotèrent sa
+déposition et son remplacement par Nouha, frère utérin
+d’El-Hâdi&nbsp;; mais le complot fut éventé, les conspirateurs
+révoqués de leurs fonctions et Nouha interné dans le Dendi.</p>
+
+<p>En 1588, le <em>Balama</em> Mohammed-es-Sâdik, dit <em>Saliki
+Tounkara</em>, frère de l’Askia et de Sâlih, tua Alou, chef de
+Kabara, homme tyrannique et pervers, s’empara de ses richesses, et
+excita Sâlih à la révolte en lui promettant le trône. Sâlih se
+rendit à Kabara à l’appel de Sâliki, mais son entourage lui
+conseilla de se méfier de ce dernier et d’exiger de lui, comme
+preuve de sa bonne foi, qu’il livrât le trésor d’Alou. Le Balama
+ayant refusé, Sâlih lui livra bataille, mais fut tué de la main
+même de Saliki. Celui-ci réunit ses propres troupes et celles de
+Sâlih et marcha sur Gao. Mohammed-Bani fut averti de la révolte du
+Balama par Mar-Nafa, petit-fils de Mohammed I, que Saliki avait
+fait prisonnier mais qui avait pu s’échapper et s’était enfui à
+Gao, ayant encore au pied l’un des anneaux de ses chaînes.</p>
+
+<p>Dans l’armée du Balama se trouvait Bakari, gouverneur du Bagana,
+ainsi que les chefs du Hombori, du Bara, du Karadougou, etc.
+Mohammed-Bani quitta Gao le 9 avril 1588 pour se porter à la
+rencontre des révoltés mais mourut le même jour, de colère
+prétendent certains, d’une congestion disent les autres&nbsp;:
+malgré la chaleur en effet il avait revêtu une cuirasse qui, vu son
+obésité, le serrait trop étroitement.</p>
+
+<p>9<sup>o</sup> <em>Règne d’Askia Issihak II</em> (1588-1591).</p>
+
+<p>Le lendemain de la mort de Mohammed-Bani, Issihak, autre fils de
+Daoud, fut proclamé empereur à Gao. Lorsque la nouvelle parvint au
+camp du Balama Saliki Tounkara, les troupes qui accompagnaient ce
+dernier lui prêtèrent serment de fidélité et le proclamèrent Askia
+de leur côté. Tombouctou reçut le<span class="pagenum" id=
+"Page_112">[112]</span> 21 avril un message du Balama et le
+reconnut à son tour comme Askia, en organisant de grandes fêtes de
+réjouissance, car, dit Sa’di, «&nbsp;les gens de Tombouctou avaient
+en réalité une grande affection pour ce prince qui s’illusionna
+lui-même et illusionna les autres&nbsp;».</p>
+
+<p>A Gao, on redoutait fort Saliki, et Issihak demeurait inactif.
+Aboubakari Lambaro, secrétaire d’Issihak, représenta à ce dernier
+que l’influence du Balama grandissait au dehors et qu’il était
+nécessaire de le combattre, et il engagea l’empereur à confier la
+direction de la résistance à Oumar Kato et à Mohammed, fils
+d’El-Hadj II, ce que fit Issihak. Oumar Kato jura en public
+d’amener le lendemain le Balama à Gao et de le tuer de sa lance, et
+il fit faire le même serment par toute l’armée. Saliki campait
+alors à Goumbou-koïra, village situé en amont et non loin de
+Gao&nbsp;; il fut attaqué là par l’armée d’Issihak&nbsp;: le
+premier assaillant fut Mar-Nafa, qui lança son javelot contre la
+tente du Balama&nbsp;; ensuite arriva un corps de Touareg, puis ce
+fut le tour de la cavalerie d’Issihak d’engager l’attaque. Alors le
+Balama s’élança dans la direction d’Issihak, mais il se heurta à
+Oumar Kato, qui lui lança un javelot&nbsp;: Saliki avait un casque
+et le javelot, ayant frappé le casque, ricocha en l’air. Le Balama
+lutta toute la journée mais fut enfin vaincu et s’enfuit à
+Tombouctou, où il arriva le 25 avril, avec le gouverneur du Bagana
+et les chefs du Hombori et du Bara, tous blessés sauf le
+premier&nbsp;; de là, il se rendit à Tendirma, traversa le
+Niger<a id="FNanchor_117"></a><a href="#Footnote_117" class=
+"fnanchor">[117]</a> et se sauva sur la rive droite, du côté des
+falaises, avec le chef du Hombori et celui de Boni. Les gens
+d’Issihak parvinrent à rejoindre les fugitifs et mirent la main sur
+le Balama et le chef de Boni, qui furent conduits à Ganto, puis mis
+à mort et enterrés dans cette localité, près de l’endroit où
+avaient été ensevelis Mohammed-Bengan et El-Hâdi. Quant au chef du
+Hombori, il fut cousu dans une peau de bœuf et jeté tout vivant
+dans un trou qu’on recouvrit de terre, dans une écurie d’un
+quartier de Gao appelé Sonnougoro. Ensuite Issihak fit également
+mettre à<span class="pagenum" id="Page_113">[113]</span> mort le
+chef des Touareg de Tombouctou et le maire de cette ville. Beaucoup
+d’autres complices du Balama furent tués, d’autres emprisonnés,
+d’autres fouettés, dont plusieurs jusqu’à ce que mort s’ensuivit.
+Les cruautés capricieuses d’Issihak II remplissent quatre pages du
+<em>Tarikh-es-Soudân</em>.</p>
+
+<div class="plate" id="pl19">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XIX</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i37"><img src='images/i37.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Froment</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 37. — Griots et chefs
+Mossi, à Ouagadougou.</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i38"><img src='images/i38.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Froment</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 38. — Musiciens et
+danseurs Mossi, à Yâko.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<p>Cependant l’Askia vainqueur allait bientôt voir surgir devant
+lui un ennemi plus sérieux que Saliki Tounkara. Nous avons vu que,
+depuis le règne d’Issihak I, c’est-à-dire depuis une quarantaine
+d’années, les sultans du Maroc n’avaient pas cessé de convoiter les
+mines de sel de Teghazza et qu’ils avaient usé tour à tour de la
+menace, des cadeaux et de la guerre pour se les approprier, sans
+succès du reste. Mais, depuis le retour à Marrakech de l’ambassade
+qu’il avait envoyée à l’Askia El-Hadj II, les convoitises du sultan
+Ahmed s’étaient étendues plus loin que Teghazza&nbsp;: ce n’était
+plus seulement le sel du Sahara qui le tentait, c’était surtout
+l’or du Soudan, cet or dont la conquête devait lui valoir plus tard
+le surnom d’<em>Ed-Déhébi</em> «&nbsp;le Doré&nbsp;». J’ai relaté
+plus haut qu’en 1584, un an avant l’affaire de Teghazza, une forte
+armée marocaine envoyée dans l’Adrar pour se porter de là sur le
+Sénégal avait échoué piteusement&nbsp;; mais le sultan Ahmed
+n’avait pas pour cela renoncé à ses projets sur le Soudan.</p>
+
+<p>Un Berbère nommé Ould-Kirinfel, fonctionnaire d’Issihak II tombé
+en disgrâce et interné par ordre de l’Askia à Teghazza, parvint en
+1589 à s’échapper et se réfugia à Marrakech. A cette époque, le
+sultan Moulaï Ahmed se trouvait à Fez, où il était allé réprimer
+une révolte. Ould-Kirinfel lui adressa une lettre dans laquelle il
+lui dépeignait la mauvaise situation politique de l’empire de Gao
+et l’engageait à profiter de la faiblesse de l’Askia Issihak II
+pour s’emparer de ses Etats. Impressionné par cette lettre, Ahmed
+envoya un message à Issihak, demandant à ce dernier d’abandonner
+l’exploitation des mines de Teghazza et de Taodéni à celui qui
+protégeait tout le Maghreb contre les incursions des Chrétiens et
+qui avait par suite tous les droits à régner en maître au Sahara
+comme au Maroc. Ce message arriva à Gao vers le 1<sup>er</sup>
+janvier 1590. Issihak II y répondit par une lettre de menaces et
+d’injures, à laquelle il joignit une poignée<span class="pagenum"
+id="Page_114">[114]</span> de javelots et deux entraves de fer,
+indiquant par là qu’il était déterminé à la guerre et qu’il se
+faisait fort de faire du sultan son captif.</p>
+
+<p>Moulaï Ahmed attendit que la saison des pluies eût répandu un
+peu d’eau dans les vallées du désert et, en novembre 1590, il mit
+en marche une armée de trois mille hommes, fantassins et cavaliers,
+accompagnée d’un grand nombre de porteurs, d’ouvriers et de
+médecins, et en confia le commandement à un officier d’origine
+espagnole nommé <em>Djouder</em>, qui avait sous ses ordres dix
+caïds et deux généraux, dont l’un commandait l’aile droite et
+l’autre l’aile gauche de l’armée.</p>
+
+<p>Issihak, informé du départ de Djouder, crut que l’armée
+marocaine allait se porter du côté de Oualata et du Bagana et il se
+rendit à Kala (Sokolo) pour l’arrêter. Mais il apprit là que
+Djouder avait pris la direction d’Araouân et de Gao et il rallia en
+toute hâte sa capitale, où il réunit en conseil tous les
+dignitaires de l’empire afin de discuter les mesures à prendre.
+Tous les avis judicieux furent rejetés et rien n’était préparé pour
+la défense lorsque l’armée marocaine arriva au Niger.</p>
+
+<p>C’est à <em>Karabara</em>, à l’Ouest et près de Bamba, sur la
+rive gauche, que Djouder atteignit le Niger, le 30 mars 1591&nbsp;;
+il fêta par un grand repas l’heureuse arrivée de ses troupes sur
+les bords du grand fleuve soudanais et, poursuivant sa route vers
+Gao en suivant la rive gauche, il rencontra l’armée d’Issihak le 12
+avril à Tengodibo, près de <em>Tondibi</em>, c’est-à-dire à une
+cinquantaine de kilomètres au Nord de Gao.</p>
+
+<p>L’Askia n’avait pas cru que les Marocains pourraient arriver
+jusqu’aux environs de sa capitale&nbsp;; pris à l’improviste, il
+s’était porté rapidement en avant et attendait l’ennemi au bord du
+fleuve, entouré d’une formidable armée de 30.000 fantassins et
+12.500 cavaliers. Les 3.000 hommes de Djouder — ou ce qui en
+restait, car beaucoup avaient dû périr ou s’égarer en route —
+dispersèrent en un clin d’œil, grâce à leur discipline relative et
+surtout aux mousquets dont beaucoup d’entre eux étaient armés,
+cette multitude sans cohésion qui ne disposait que de flèches, de
+javelots, de lances et d’épées. C’était la première fois sans doute
+que les armes à feu faisaient leur apparition<span class="pagenum"
+id="Page_115">[115]</span> dans la vallée du Niger et elles
+assurèrent aux Marocains une facile victoire contre des gens qui,
+dans leur ignorance, offraient aux fusiliers de Djouder une cible
+compacte, mal défendue par de minces boucliers de cuir.</p>
+
+<p>Parmi les fantassins de l’armée de Gao, beaucoup, saisis de
+panique, jetèrent leurs boucliers à terre et s’accroupirent dessus,
+se laissant massacrer sans résistance par les Marocains, qui,
+rapporte Sa’di, ne manquèrent pas de dépouiller leurs victimes de
+leurs bracelets d’or. Quant à l’Askia, tournant bride avec ses
+cavaliers dès les premiers coups de feu, il traversa le Niger entre
+Tondibi et Gao et envoya aux habitants de Gao et de Tombouctou
+l’ordre de passer comme lui sur la rive droite, pensant que les
+Marocains, qui n’avaient pas de pirogues à leur disposition, ne
+pourraient les y poursuivre. Les gens de Gao s’empressèrent
+d’obéir, mais le passage du fleuve fut difficile, en raison de la
+bousculade produite par la peur&nbsp;: bien des personnes se
+noyèrent et beaucoup perdirent tous leurs biens. Quant aux gens de
+Tombouctou, religieux et commerçants pour la plupart, originaires
+en grand nombre des pays musulmans du Nord, ils désiraient la
+conquête marocaine plutôt qu’ils ne la redoutaient, et ils
+demeurèrent chez eux à l’exception des fonctionnaires impériaux,
+qui allèrent camper sur la rive droite du fleuve, en un endroit
+faisant face à l’île de Toya, laquelle se trouve près de
+Kabara.</p>
+
+<p>Cependant Djouder, étant arrivé à Gao, n’y trouva plus qu’un
+vieux prédicateur soninké nommé Mahmoud Daramé, des étudiants et
+des marchands maghrébins ou sahariens. Il témoigna les plus grands
+égards à Mahmoud Daramé, qui s’était porté au-devant de lui pour le
+saluer. Il visita le palais des Askia, mais le trouva bien
+misérable.</p>
+
+<p>Il ne tarda pas à recevoir d’Issihak un message par lequel
+l’empereur déchu offrait de remettre à Djouder, pour le sultan
+Ahmed, cent mille pièces d’or et mille esclaves, à condition que
+l’armée marocaine retournât à Marrakech. Djouder transmit par
+lettre ces propositions au sultan, en ajoutant que la maison du
+chef des âniers de Marrakech valait mieux que le palais de
+l’empereur de Gao, ce qui nous indique ce qu’il faut penser
+de<span class="pagenum" id="Page_116">[116]</span> la soi-disant
+brillante civilisation du Soudan à cette époque.</p>
+
+<p>Puis, en attendant la réponse de Moulaï Ahmed, Djouder alla se
+fixer avec ses troupes à Tombouctou, où il entra sans coup férir le
+30 mai 1591. Le cadi, Abou-Hafs Omar, avait envoyé un muezzin
+saluer Djouder en dehors de la ville, sans pourtant lui offrir
+l’hospitalité. Une fois à Tombouctou, Djouder y fit immédiatement
+construire un fort dans le quartier des gens de Ghadamès, qui était
+le plus riche de la cité.</p>
+
+<p>Le vieil empire de Gao, après avoir mis sept siècles à atteindre
+son apogée, ne l’avait conservée que durant cent ans et toute sa
+puissance s’était évaporée en quelques minutes au contact de
+l’armée marocaine. Cependant, quelque artificiel que parût
+l’édifice politique échafaudé à coups d’intrigues et de razzias par
+Sonni Ali, Mohammed Touré et leurs successeurs, il était au fond
+plus solide que celui qu’essayèrent de leur substituer les
+Marocains, ainsi que nous le verrons dans un autre chapitre. Et
+surtout, la prospérité du pays se ressentit cruellement du
+changement de régime, si nous en croyons Sa’di. Cet écrivain, qu’on
+pourrait plutôt soupçonner de partialité pour les Marocains, nous a
+laissé à ce sujet un parallèle qui vaut la peine d’être
+reproduit.</p>
+
+<p>Au moment de l’arrivée de Djouder, dit cet auteur, le Soudan
+était riche et fertile. La paix et la sécurité régnaient partout,
+grâce à la forte organisation donnée à l’empire par
+Mohammed-ben-Aboubakari (Mohammed I)&nbsp;: les ordres donnés de
+son palais par l’empereur étaient exécutés ponctuellement depuis le
+Dendi jusqu’à Teghazza et depuis le Bendougou jusqu’au Touat. Vers
+la fin de la dynastie des Askia cependant, la foi religieuse était
+bien tombée et les mœurs avaient dégénéré&nbsp;: on pratiquait la
+sodomie, l’adultère était devenu courant et les enfants des princes
+avaient des rapports avec leurs sœurs&nbsp;; l’arrivée des
+Marocains fut le châtiment de Dieu.</p>
+
+<p>Car tout changea avec la conquête marocaine&nbsp;: elle fut le
+signal de l’anarchie, du brigandage, des rapines et de la
+désorganisation générale. Pour la première fois depuis l’avènement
+du premier Askia, on vit les «&nbsp;barbares&nbsp;» des confins de
+l’empire attaquer le territoire des Songaï&nbsp;: Samba Lamdo, chef
+des<span class="pagenum" id="Page_117">[117]</span> Peuls de Danga
+(sans doute dans le Massina Occidental), ravagea la région de
+Ras-el-Ma&nbsp;; les Berbères Zaghrâna (peut-être les mêmes que les
+Sakhoura actuels, vassaux des Kounta) pillèrent le Bara et le
+Dirma&nbsp;; enfin, tout un ramassis de païens du Sud-Ouest, que
+Sa’di englobe sous la méprisante épithète collective de
+<em>Bambara</em>, saccagèrent de fond en comble le territoire de
+Dienné, emmenèrent en captivité des femmes libres, des musulmanes,
+et en eurent des enfants qui furent élevés dans la religion
+païenne. Sa’di nous a conservé les noms des chefs qui dirigeaient
+ces bandes sacrilèges&nbsp;: les uns étaient des Peuls, comme Samba
+Kissi, <em>saltigué</em> ou chef des Ourourbé du Bendougou et du
+Séladougou, Yoro Bari, chef des Dialloubé de Poromani (entre San et
+Mopti), Bâbo, chef de Kobikéré (entre Sansanding et
+Diafarabé)&nbsp;; les autres étaient des Malinké ou des Banmana,
+comme Mansa Sama, chef du Fadougou (ou de Farako), Mansa
+Maghan-Oulé, chef du Bendougou, Bongona Konndé, etc.</p>
+
+<p>D’autre part il convient d’observer que l’autorité marocaine fut
+loin de se faire sentir partout où s’étendait l’autorité des Askia.
+D’une façon générale, l’ancien empire de Gao se scinda en deux
+parties&nbsp;: la région Nord, avec Gao, Tombouctou et Dienné,
+constitua le royaume de Tombouctou, avec un Askia sans pouvoir ni
+prestige, nommé par les pachas marocains, qui étaient les seuls
+vrais représentants de l’autorité&nbsp;; la région située au Sud de
+Gao, ou pays songaï proprement dit, forma un royaume indépendant
+connu sous le nom de royaume du Dendi, dans lequel continuèrent à
+régner Issihak II et ses successeurs, luttant sans trève et
+quelquefois avec succès contre les pachas de Tombouctou.</p>
+
+<p>Mais nous nous arrêterons ici et reprendrons la destinée de ces
+pays lorsque nous traiterons de l’histoire de Tombouctou sous la
+domination marocaine. Cependant, avant de terminer cet aperçu de
+l’histoire de l’empire de Gao, il me reste à dire ce qu’était sa
+capitale sous la dynastie des Askia (<span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle), d’après Léon l’Africain qui
+la visita du temps de Mohammed I. C’était une très grande ville
+sans murailles, aux maisons peu confortables, en dehors de quelques
+assez beaux édifices qui<span class="pagenum" id=
+"Page_118">[118]</span> servaient de logement à l’empereur. Les
+habitants se divisaient en cultivateurs, en pêcheurs et en
+marchands&nbsp;; on apportait à Gao beaucoup d’or, que l’on
+échangeait contre des articles importés d’Europe et de Berbérie,
+mais la quantité d’or amenée sur la place dépassait la valeur des
+marchandises et bien des gens ne trouvaient pas à écouler toute la
+poudre d’or qu’ils avaient apportée et devaient en remporter une
+partie. Les vivres étaient abondants, notamment le riz&nbsp;; on
+vendait aussi à Gao toutes sortes de calebasses. Un grand marché
+d’esclaves se tenait dans la ville&nbsp;; il était si bien
+approvisionné par les razzias de l’empereur et de ses officiers
+qu’une jeune fille de quinze ans ne se vendait que six ducats — 75
+francs environ —, tandis qu’un cheval coûtait de 40 à 50 ducats,
+que le plus mauvais drap d’Europe s’achetait quatre ducats l’aune,
+le drap de qualité moyenne quinze ducats et le drap fin de Venise —
+rouge, bleu ou violet — trente ducats au moins&nbsp;; la plus
+médiocre épée valait de trois à quatre ducats et pourtant le sel,
+qu’on apportait de Teghazza sous forme de «&nbsp;tables&nbsp;»,
+était encore plus cher que tout le reste.</p>
+
+<p>Le pays environnant la ville était couvert de villages de
+culture et de campements de bergers. Les habitants de la campagne
+étaient ignorants, complètement illettrés et vêtus
+misérablement&nbsp;; ils se couvraient de peaux de mouton durant
+l’hiver et allaient tout nus pendant l’été, ou bien cachaient leurs
+parties sexuelles au moyen d’un petit morceau d’étoffe&nbsp;;
+certains portaient des sandales.</p>
+
+<p>L’empereur avait une infinité de femmes, gardées par des
+eunuques. Des gardes à pied et à cheval se tenaient dans une cour
+séparant l’entrée de l’habitation impériale des appartements privés
+du souverain. Ce dernier donnait ses audiences dans l’une des loges
+qui garnissaient chacun des angles d’une grande place entourée de
+murailles. Bien qu’il eût auprès de lui des secrétaires, des
+conseillers, des trésoriers, des capitaines, etc., il expédiait
+toutes les affaires par lui-même.</p>
+
+<p>Les finances de l’Etat n’étaient pas en général dans une très
+brillante situation&nbsp;: bien que les sujets de l’Askia fussent
+écrasés d’impôts, les dépenses excédaient toujours les recettes et,
+pour<span class="pagenum" id="Page_121">[121]</span> combler le
+déficit, il fallait organiser continuellement des expéditions
+militaires et aller, presque chaque année, razzier une province. Et
+cependant la situation devait être pire encore sous
+l’administration marocaine<a id="FNanchor_118"></a><a href=
+"#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>.</p>
+
+<div class="plate">
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="map09"><a href="images/map09_large.jpg"><img src=
+'images/map09.jpg' alt=''></a>
+<p class="cp1">Carte 9. — L’empire de Gao.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c03">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class=
+"label">[61]</span></a>1<sup>er</sup> volume, <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_192">
+page 192.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class=
+"label">[62]</span></a>1<sup>er</sup> volume, <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_238">
+pages 238</a> et suivantes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class=
+"label">[63]</span></a>Edition Schefer, vol. III, page 284.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class=
+"label">[64]</span></a>Ibn-Khaldoun, dans ses
+<em>Prolégomènes</em>, dit explicitement que le prince de Mali qui
+conquit Gao (Kankan-Moussa) appartenait à la race nègre, mais il
+laisse entendre que le roi de Gao, son tributaire, était de race
+blanche.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class=
+"label">[65]</span></a>Ce mot, écrit <em>za</em> par Sa’di, se
+prononce <em>dia</em> dans la région de Tombouctou et de Gao et
+<em>za</em> dans la région de Say. Il a fait donner le nom de
+«&nbsp;dynastie des Dia&nbsp;» aux 31 souverains qui se succédèrent
+sur le trône, à Gounguia puis à Gao, depuis la fondation de
+l’empire jusqu’à Ali-Kolen, le premier <em>sonni</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class=
+"label">[66]</span></a>J’ai dit qu’ils avaient été fort maltraités
+par leurs compatriotes du Sahara central et que c’était là la
+raison qui les avait conduits à chercher plus loin une terre moins
+inhospitalière (1<sup>er</sup> vol., <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_192">
+page 192</a>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class=
+"label">[67]</span></a>1<sup>er</sup> volume, <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_239">
+page 239.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class=
+"label">[68]</span></a>Ces noms, dont la plupart présentent une
+physionomie berbère, peuvent être lus de bien des manières
+différentes sur le texte arabe&nbsp;; je les ai orthographiés de la
+manière la plus conforme à la prononciation conservée par les
+traditions locales.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class=
+"label">[69]</span></a>M. Bonnel de Mézières a rapporté récemment
+du Soudan une copie fort intéressante d’une lettre d’El-Merhili au
+premier askia.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class=
+"label">[70]</span></a>Ralfs intercale un autre souverain,
+Timbassinaï, entre Atib et Ayam-Daa, ce qui ferait en tout 32
+princes de la dynastie des Dia, au lieu des 31 mentionnés par Sa’di
+dans les manuscrits de son ouvrage qui ont été rapportés en
+France.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class=
+"label">[71]</span></a>On a parfois un <em>ra</em> à la place du
+<em>ouaou</em>, ce qui donne <em>Karkar</em>, mais cette leçon
+provient d’une erreur de lecture de la part des copistes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class=
+"label">[72]</span></a>Bekri dit que, de son temps, l’empereur de
+Gao se nommait <em>Kanda</em> ou <em>Ganda</em>&nbsp;: peut-être
+faut-il voir là un simple titre de souveraineté&nbsp;; peut-être
+aussi pourrait-on y retrouver la dernière partie du nom du deuxième
+successeur de Kossoï&nbsp;: Ngaroungadam ou Hin-Karoun-Kadam.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class=
+"label">[73]</span></a>Edrissi donne à Tadmekket le nom de
+Saghmâra, qui était celui de la tribu berbère dont cette ville
+constituait la capitale.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class=
+"label">[74]</span></a>Bekri compte cinquante jours de marche entre
+Tadmekket et Ouargla.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class=
+"label">[75]</span></a>On rencontre encore aujourd’hui, dans la
+majeure partie de l’Afrique Occidentale, des perles grossièrement
+polies et taillées répondant exactement à la description de
+Bekri&nbsp;; ces perles atteignent un prix assez élevé, d’autant
+plus élevé qu’on s’avance vers le Sud, sans jamais atteindre
+cependant la valeur des perles en verre bleu dites «&nbsp;pierres
+d’aigris&nbsp;». Les indigènes disent que ces perles en agate sont
+de fabrication ancienne et assurent qu’elles viennent des pays du
+Nord, sans préciser davantage.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class=
+"label">[76]</span></a>Peut-être y a-t-il une correspondance entre
+le nom de Sahamar et celui des Saghmâra.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class=
+"label">[77]</span></a>On a voulu placer Tirakka aux environs de
+Bourem en se basant sur une phrase de Bekri disant que
+«&nbsp;arrivé à Tirakka, le Nil tourne vers le Sud et rentre dans
+le pays des Noirs&nbsp;». Bekri, comme beaucoup de géographes
+anciens, n’attachait pas une grande importance au sens du courant
+des fleuves et, de ce qu’il dit que «&nbsp;le Nil tourne vers le
+Sud&nbsp;», il ne faut pas nécessairement déduire que le Niger
+<em>coulait</em> vers le Sud à partir de Tirakka. A mon avis, c’est
+du coude de Tombouctou et non du coude de Bourem que Bekri a voulu
+parler, sans quoi ses informateurs, qui avaient voyagé dans ces
+contrées, ne lui auraient pas dit que Tirakka se trouvait à six
+jours seulement de Ras-el-Ma.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class=
+"label">[78]</span></a>La plupart des noms qui suivent les prénoms
+musulmans ont une allure songaï&nbsp;; plusieurs peuvent recevoir
+une interprétation facile dans cette langue, comme Souleïmân-Nêri
+(Souleïman le Stupide), Ibrahim-Kabaï (Ibrahim le Savant),
+Ousmân-Kanafa (Ousmân l’Utile), Bari-Keïna-nkabé (le petit cheval
+barbu), Bakari-Diongo (Bakari le Chacal), Mar-Kareï (la
+panthère-crocodile), Kar-Bifo (il a frappé avant-hier),
+Mar-feï-koul-diam (la panthère divise les ouvriers de tout),
+Mar-har-kann (la panthère mâle dort), Mar-har-na-dano (la panthère
+mâle n’est pas aveugle), etc.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_79"></a><a href="#FNanchor_79"><span class=
+"label">[79]</span></a>Le nom de ce prince est omis dans les listes
+données par Ralfs et par M. Félix Dubois.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_80"></a><a href="#FNanchor_80"><span class=
+"label">[80]</span></a>De Gao, Ibn-Batouta se rendit dans l’Aïr, à
+travers le pays des Touareg (qu’il appelle <em>Berdâma</em>), en
+passant par <em>Takedda</em>, ville commerçante en relations avec
+l’Egypte, le Maghreb, le Haoussa, le Songaï et le Bornou, qui
+devait son importance à l’exploitation de mines de cuivre et dont
+le chef, nommé Izar, était un Berbère campant en dehors des murs.
+La position de Takedda devait correspondre à celle du point actuel
+de <em>Teguidda</em> (la saline), signalé par le capitaine Cortier
+entre Agadès et Gao.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_81"></a><a href="#FNanchor_81"><span class=
+"label">[81]</span></a>Sa’di dit «&nbsp;pendant 40 ans&nbsp;», ce
+qui reporterait la prise de Tombouctou par Sonni Ali à l’année
+1473, mais le même auteur dit ailleurs que Sonni Ali s’empara de
+Tombouctou en 1468. C’est sous la domination d’Akil à Tombouctou
+que Sidi Yahia, ancêtre de la famille kounta des Bekkaï, vint
+s’établir dans la région.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_82"></a><a href="#FNanchor_82"><span class=
+"label">[82]</span></a>Traduction Houdas, page 106.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_83"></a><a href="#FNanchor_83"><span class=
+"label">[83]</span></a>D’après d’autres traditions mentionnées
+ailleurs par Sa’di, le siège de Dienné n’aurait commencé qu’après
+la prise de Tombouctou et n’aurait duré que quatre ans&nbsp;: de
+toutes façons, il faudrait placer vers 1473 la prise de Dienné par
+Sonni Ali.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_84"></a><a href="#FNanchor_84"><span class=
+"label">[84]</span></a>Il se pourrait que ce nom, prononcé
+Bikounkabé, fût le nom peul d’une tribu. Un manuscrit recueilli à
+Sokoto en 1827 par Clapperton semble le laisser entendre.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_85"></a><a href="#FNanchor_85"><span class=
+"label">[85]</span></a>Le <em>Tarikh-es-Soudân</em> ne précise pas
+s’il s’agit de l’empereur mossi du Yatenga ou de celui de
+Ouagadougou, mais il donne à ce souverain, lorsqu’il parle plus
+loin de la guerre que lui fit le premier Askia, le nom de
+<em>Na’sira</em> ou <em>Nasséré</em>, qui est celui du quinzième
+empereur du Yatenga, contemporain de Sonni Ali et de Mohammed
+Touré.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_86"></a><a href="#FNanchor_86"><span class=
+"label">[86]</span></a>D’après Sa’di, cette expédition fut mise en
+déroute grâce à la présence à Bango d’un saint homme nommé El-hadj,
+qui possédait le don d’accomplir des miracles.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_87"></a><a href="#FNanchor_87"><span class=
+"label">[87]</span></a>Probablement le Sama de Bekri, c’est-à-dire
+la région occidentale du Bagana, au Sud-Ouest de Oualata.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_88"></a><a href="#FNanchor_88"><span class=
+"label">[88]</span></a>Parmi ces captives se trouvait une jeune
+fille de famille noble que l’empereur mossi épousa, mais qui lui
+fut reprise plus tard par l’Askia Mohammed Touré lorsque celui-ci
+ravagea le Yatenga.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_89"></a><a href="#FNanchor_89"><span class=
+"label">[89]</span></a>Sans doute quelque ruisseau sortant des
+montagnes de la Boucle et grossi par les pluies&nbsp;; à noter que
+<em>Koni</em> signifie «&nbsp;ruisseau&nbsp;» en mandingue.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_90"></a><a href="#FNanchor_90"><span class=
+"label">[90]</span></a>«&nbsp;Le roy de Tombut qui est à present,
+nommé Abubacr Izchia decendu des Noirs, étant fait capitaine par
+Soni Heli de la lignée des Libyens et roy de Tombut et Gago, se
+revolta et meit à mort les enfans du defunct&nbsp;; à cause de
+quoy, le domaine et seigneurie retourna souz la puissance des
+Noirs&nbsp;» (Léon l’Africain, édition Schefer, 3<sup>e</sup> vol.,
+page 284). Léon voyagea au Soudan vers 1507 et écrivit sa relation
+vers 1520. A noter qu’il donne au premier Askia le nom
+d’<em>Abubacr</em> qui, d’après Sa’di, était celui de son père.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_91"></a><a href="#FNanchor_91"><span class=
+"label">[91]</span></a>Les Touareg, assez mal disposés à l’égard du
+nouvel empereur, prétendirent que <em>Askia</em> était un surnom
+méprisant, signifiant dans leur langue «&nbsp;petit
+esclave&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_92"></a><a href="#FNanchor_92"><span class=
+"label">[92]</span></a>Comme preuve de la considération dans
+laquelle Mohammed tenait les lettrés, on peut citer le trait
+suivant&nbsp;: en 1509, comme Mahmoud, cadi de Tombouctou, arrivait
+à Gao en revenant de La Mecque, l’empereur, qui se trouvait alors à
+Kabara, se rendit par eau jusqu’à Gao pour recevoir Mahmoud.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_93"></a><a href="#FNanchor_93"><span class=
+"label">[93]</span></a>D’après Léon l’Africain.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_94"></a><a href="#FNanchor_94"><span class=
+"label">[94]</span></a>Sans doute Mohammed conserva plus ou moins
+l’organisation établie par les princes de Mali dans cette partie de
+leur empire&nbsp;; il dut même laisser le commandement des
+provinces à des Mandingues, puisque nous trouvons dans Sa’di qu’en
+1510-11 le gouverneur du Bagana — ou du Bakounou, selon les
+manuscrits — se nommait Makouta Keïta.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_95"></a><a href="#FNanchor_95"><span class=
+"label">[95]</span></a>Ne pas confondre avec la province appelée
+aussi Borgou et située à l’Ouest de Mopti.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_96"></a><a href="#FNanchor_96"><span class=
+"label">[96]</span></a>Sans doute pour <em>Issa-ber-banda</em>
+«&nbsp;pays au-delà du grand fleuve&nbsp;», expression analogue au
+terme Haribanda ou Aribinda, mais appliquée à la rive gauche du
+fleuve, comme Zaberma, au lieu de l’être à sa rive droite.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_97"></a><a href="#FNanchor_97"><span class=
+"label">[97]</span></a>Sa’di emploie couramment le mot Songaï
+(qu’il écrit <em>Soghaï</em> ou <em>Saghaï</em>) pour désigner,
+soit l’ensemble de l’empire de Gao, soit surtout le berceau de cet
+empire et le territoire propre des Songaï (région allant de Gao au
+Dendi). Ibn-Khaldoun nous fait connaître que les musulmans de Ghana
+donnaient souvent le nom de Tekrour au Songaï&nbsp;; il écrit ce
+dernier mot <em>Zaghaï</em>, ainsi que Makrizi, lequel rapporte
+qu’Ibn-Saïd donnait ce nom de Zaghaï à l’ensemble des nations
+comprises entre la Nubie, la Tripolitaine et le Tekrour.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_98"></a><a href="#FNanchor_98"><span class=
+"label">[98]</span></a>1<sup>er</sup> volume, page 229, note
+<a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Footnote_166"
+class="fnanchor">[166]</a>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_99"></a><a href="#FNanchor_99"><span class=
+"label">[99]</span></a>Dans un manuscrit remis à Clapperton en 1824
+par le sultan de Sokoto Mohammed-Bello, ce dernier parle du Kebbi,
+pays situé au Sud du Goulbi-n-Sokoto et à l’Est du Gando, dont les
+habitants étaient issus d’un mélange de Songaï et de Haoussa. Il
+dit que le plus puissant monarque du Kebbi fut Kanta, un ancien
+esclave de Peuls&nbsp;: ce souverain avait trois capitales&nbsp;:
+Goungou, la plus ancienne, puis Sourami et enfin Liki. Ce Kanta,
+dit Bello, conquit Katséna, Kano, Gober, Zaria et l’Aïr&nbsp;; mais
+Ali, alors sultan du Bornou, marcha contre lui en passant au Nord
+de Katséna et l’attaqua à Sourami&nbsp;; il assiégea vainement
+cette ville et se retira, en passant par Gando&nbsp;; Kanta le
+poursuivit, l’atteignit à Ongour (?), le vainquit et s’empara sur
+lui d’un énorme butin. En revenant dans son pays, Kanta fut attaqué
+par les gens de la province de Katséna, qui s’étaient révoltés
+contre lui, et fut blessé d’une flèche au cours d’un combat. Il
+mourut de sa blessure et son corps fut transporté à Sourami, où on
+l’enterra. Sa dynastie continua à régner au Kebbi pendant un siècle
+environ, après quoi les rois de Gober, de l’Aïr et du Zanfara
+s’allièrent contre le dernier de ses successeurs et détruisirent
+ses trois capitales.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_100"></a><a href="#FNanchor_100"><span class=
+"label">[100]</span></a>Ou bien se trouvait dans l’île de
+Tillabéry, où existe un village appelé Saï Koïra.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_101"></a><a href="#FNanchor_101"><span class=
+"label">[101]</span></a>Allusion à la façon de saluer le souverain
+qui était usitée autrefois dans toutes les cours du Soudan et qui a
+subsisté jusqu’à nos jours en pays mossi&nbsp;; l’usage voulait que
+tout sujet qui se présentait devant un prince se prosternât la face
+et les coudes contre le sol et, prenant de la poussière avec ses
+deux mains, la projetât sur sa tête.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_102"></a><a href="#FNanchor_102"><span class=
+"label">[102]</span></a>Il s’agit d’un petit village très proche de
+Gao et non pas de la localité de Mansourou sise entre Tillabéry et
+Say.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_103"></a><a href="#FNanchor_103"><span class=
+"label">[103]</span></a>Il s’agit d’un jeu à combinaisons encore
+fort répandu de nos jours dans toute l’Afrique noire.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_104"></a><a href="#FNanchor_104"><span class=
+"label">[104]</span></a>Par rapport à Gao, <em>Haoussa</em>
+représente l’Est et <em>Gourma</em> l’Ouest.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_105"></a><a href="#FNanchor_105"><span class=
+"label">[105]</span></a>Il y avait près de Sansanding deux villages
+du nom de Sama, l’un en amont sur la rive gauche du Niger, l’autre
+en aval sur la rive droite, sans compter un troisième Sama situé un
+peu en amont de Ségou sur la rive gauche. Celui dont il est
+question ici était très probablement le Sama de la rive droite, en
+aval de Sansanding.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_106"></a><a href="#FNanchor_106"><span class=
+"label">[106]</span></a>Au cours <em>actuel</em> des cauries, cela
+représenterait un peu moins de cinquante centimes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_107"></a><a href="#FNanchor_107"><span class=
+"label">[107]</span></a>Le 19 octobre 1548 était mort le célèbre
+cadi de Tombouctou, Mahmoud, auquel succéda son fils Mohammed, qui
+mourut lui même en 1565.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_108"></a><a href="#FNanchor_108"><span class=
+"label">[108]</span></a>Il ne s’agit vraisemblablement pas ici de
+la localité mentionnée sous les mêmes noms, <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_228">
+page 228</a> du 1<sup>er</sup> volume, comme pays d’origine des
+Peuls du Massina, et qui se trouvait dans le Kaniaga. Sans doute,
+en arrivant au Massina, les Peuls y avaient fondé un village auquel
+ils donnèrent le nom de celui qu’ils venaient de quitter.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_109"></a><a href="#FNanchor_109"><span class=
+"label">[109]</span></a>Ou <em>Ghana-fama</em>, titre donné au
+fonctionnaire mandingue chargé du gouvernement de la province de
+Ghana, au temps où cette région dépendait de Mali&nbsp;; depuis le
+premier Askia, la région était placée sous la suzeraineté de
+l’empereur de Gao, mais le titre s’était conservé et était donné à
+l’un des dignitaires de la cour de Mali.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_110"></a><a href="#FNanchor_110"><span class=
+"label">[110]</span></a>Par ce mot, Sa’di entend les populations
+païennes, quelles qu’elles soient, plutôt que les Banmana&nbsp;;
+ces derniers, vers le milieu du <span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle, ne devaient pas être encore
+bien nombreux ni bien influents dans la région de Dienné.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_111"></a><a href="#FNanchor_111"><span class=
+"label">[111]</span></a>Le gouverneur du Gourma Ali Kotia mourut en
+1562 et fut remplacé par Yakouba, un fils de Mohammed I.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_112"></a><a href="#FNanchor_112"><span class=
+"label">[112]</span></a>Sans doute il s’agit d’une région
+montagneuse habitée par des Tombo, peut-être la région de Boni,
+près Hombori.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_113"></a><a href="#FNanchor_113"><span class=
+"label">[113]</span></a>En 1565 mourut le cadi de Tombouctou
+Mohammed-ben-Mahmoud, qui fut remplacé par son frère El-Akib. Peu
+après mourut Bakari-Ali-Doundo.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_114"></a><a href="#FNanchor_114"><span class=
+"label">[114]</span></a>Peut-être ce mot est-il le même
+qu’<em>Imocharhen</em>, nom donné aux Touareg de souche noble, mais
+je croirais plutôt qu’il s’agit d’une tribu ou sous-tribu
+spéciale.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_115"></a><a href="#FNanchor_115"><span class=
+"label">[115]</span></a>Sans doute ces trois localités se
+trouvaient dans la région comprise entre Douentza et
+Bandiagara.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_116"></a><a href="#FNanchor_116"><span class=
+"label">[116]</span></a><em>Tondibi</em> signifie en songaï
+«&nbsp;pierre noire&nbsp;» ou «&nbsp;colline noire&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_117"></a><a href="#FNanchor_117"><span class=
+"label">[117]</span></a>Tous ces événements s’étaient déroulés sur
+la rive gauche du Niger.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_118"></a><a href="#FNanchor_118"><span class=
+"label">[118]</span></a>On trouvera une description de <a href=
+"#p4c09s4">Tombouctou et de Dienné</a> vers la même époque au
+chapitre traitant de la domination marocaine. — A titre
+documentaire, je reproduis ici, d’après Sa’di, la liste des divers
+gouverneurs du Gourma qui se succédèrent de 1493 à 1591. Ce
+furent&nbsp;: Omar-Komdiago, Yahia, Ousmân-Youbabo, Bengan-Koreï,
+Ousmân-Tinferen, Hamadou-Araya, Ali Kotia, Daoud, Ali Kotia
+(deuxième fois), Yakouba, Mohammed-Bengan, El-Hâdi, Sâlih, Mahmoud.
+Les différents <em>Balama</em>, pendant la même période,
+furent&nbsp;: Mohammed-Koreï, Mahmoud-Doundoumi, Hamadou-Araya, Ali
+Kotia, Khâled, Mohammed-ould-Della, Mohammed-Ouao, Hâmed, Saliki
+Tounkara, Mohammed-Gao. Ce dernier, frère d’Issihak II, le détrôna
+après sa défaite et se fit proclamer Askia, pour être lui-même
+déposé et fait prisonnier, quarante jours après son avènement, par
+le pacha Mahmoud.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_122">[122]</span><a id=
+"p4c04"></a>CHAPITRE IV</h2>
+
+<p class="sch1">Les empires mossi et gourmantché<br>
+(XI<sup>e</sup> au XX<sup>e</sup> siècles).</p>
+
+<p>J’ai dit, en parlant de l’origine et de la formation des peuples
+du groupe mossi<a id="FNanchor_119"></a><a href="#Footnote_119"
+class="fnanchor">[119]</a>, comment et à la suite de quelles
+circonstances un nommé <em>Ouidiraogo</em>, petit-fils d’un roi
+dagomba, s’était établi à <em>Tenkodogo</em> au début du
+<span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle et y avait fondé le
+berceau d’où devaient sortir peu à peu les peuples mossi et
+gourmantché. Nous avons vu comment Ouidiraogo avait partagé son
+Etat naissant en trois provinces, commandées par ses trois fils
+<em>Zoungourana</em> (à l’Ouest), <em>Raoua</em> (au Nord) et
+<em>Diaba</em> (à l’Est), provinces qui devaient devenir les trois
+empires de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-n-Gourma.</p>
+
+<p>Lorsque Ouidiraogo mourut, vers le milieu du <span class=
+"sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle, Zoungourana lui succéda à
+Tenkodogo et confia le commandement de la province de l’Ouest à son
+propre fils <em>Oubri</em>. C’est à cette époque, c’est-à-dire vers
+1050, que l’on peut faire commencer l’histoire proprement dite des
+trois empires issus de l’invasion dagomba.</p>
+
+<p>Ainsi que nous l’allons voir, ces trois empires, bien que
+n’ayant pas eu l’éclat ni la renommée des empires de Ghana, de Gao
+et de Mali, bien aussi que leur territoire n’ait jamais atteint les
+dimensions presque fantastiques de ces derniers, furent en réalité
+des Etats plus forts, plus homogènes et plus durables.<span class=
+"pagenum" id="Page_123">[123]</span> Entourés d’empires et de
+royaumes dont l’éphémère apogée fut toujours suivie à bref délai
+d’un démembrement progressif ou d’une fin rapide, ils ont, eux,
+duré neuf siècles sans changement appréciable dans leurs limites ni
+dans leur organisation intérieure, et même, à la vérité, ils
+existent encore actuellement, leur indépendance n’ayant pris fin
+qu’avec l’occupation française et leurs institutions politiques et
+sociales n’ayant pas varié sensiblement depuis le Moyen Age. Alors
+que l’histoire des empires soudanais voisins abonde en général en
+révolutions de palais et en changements de dynastie, les souverains
+actuels de Ouagadougou, du Yatenga et de Fada-n-Gourma rattachent
+leur généalogie à Ouidiraogo et fournissent ainsi le rare exemple
+d’une triple dynastie d’origine commune ayant conservé le pouvoir
+dans la même famille pendant près de neuf cents ans.</p>
+
+<p>Aucun de ces trois empires ne s’est illustré par de grandes
+conquêtes extra-territoriales, bien que certains de leurs
+souverains aient fait au loin des randonnées demeurées célèbres et
+aient à leur actif des épisodes tels que la prise de Tombouctou en
+1333 et le sac de Oualata en 1480. Mais aucun non plus ne fut
+jamais vassal de l’étranger et, si quelques expéditions dirigées
+par Sonni Ali et certains Askia réussirent à pénétrer dans les pays
+mossi ou gourmantché et à y capturer des femmes et des enfants,
+jamais l’intégrité des trois Etats ne fut sérieusement compromise,
+jamais ils n’essuyèrent de défaite véritable, tandis qu’ils en
+infligèrent au contraire de fort retentissantes à des ennemis d’une
+valeur non négligeable, tels que les empereurs de Mali, de Gao, de
+Ségou et les pachas marocains de Tombouctou.</p>
+
+<p>Cette fortune très particulière eut des causes diverses. Tout
+d’abord la densité de peuplement des empires mossi, en permettant
+aux souverains comme au peuple lui-même d’opposer toujours aux
+armées ennemies un nombre de combattants bien supérieur, leur
+assura de tout temps la priorité au point de vue militaire&nbsp;;
+mais il ne faut pas oublier que cette densité de peuplement était
+due à l’état de sécurité relative du pays, sécurité que les Etats
+voisins ne furent pas capables d’assurer à leurs sujets. Ensuite il
+convient d’observer que, bien que renfermant des peuples divers,
+les Etats mossi et gourmantché<span class="pagenum" id=
+"Page_124">[124]</span> formaient chacun un tout beaucoup plus
+homogène, au point de vue ethnique, que les agglomérations
+disparates constituant les autres empires soudanais&nbsp;:
+l’histoire nous apprend que, dans tous les pays du monde,
+l’extension trop considérable des frontières d’un Etat en dehors de
+ses limites proprement nationales est presque toujours l’indice
+d’un démembrement prochain, parce qu’elle est une cause
+d’affaiblissement du pouvoir souverain&nbsp;; en localisant leurs
+efforts à leur propre pays, les princes de Ouagadougou, du Yatenga
+et de Fada-n-Gourma acquirent une force pour ainsi dire concentrée
+que les empereurs de Gao et de Mali, par exemple, cessèrent de
+posséder à partir du jour où leurs Etats sortirent de leurs limites
+naturelles.</p>
+
+<p>Enfin il est un autre élément de puissance qui ne fit jamais
+défaut aux empires dont nous nous occupons en ce moment, et
+particulièrement à ceux de Ouagadougou et du Yatenga&nbsp;: je veux
+parler d’une religion vraiment nationale, puissamment organisée,
+réglant minutieusement tous les actes de la vie privée et publique,
+basée en grande partie sur le culte des ancêtres et dont
+l’empereur, comme descendant du grand ancêtre commun, détenait
+entre ses mains la direction suprême, participant lui-même en
+quelque sorte à la quasi-divinité attribuée à ses prédécesseurs
+défunts et dont il devait jouir à son tour après sa mort. Il y a à
+cet égard une analogie assurément lointaine, mais réelle, entre les
+institutions de la Chine et celle des pays mossi, et ce qui a fait
+la force et la durée des premières a puissamment aidé les secondes
+à se maintenir dans leur intégrité au travers des révolutions des
+pays voisins<a id="FNanchor_120"></a><a href="#Footnote_120" class=
+"fnanchor">[120]</a>.</p>
+
+<h3 class="bold"><a id="p4c04s1"></a>I. — L’empire de
+Ouagadougou.</h3>
+
+<p>1<sup>o</sup> <em>Histoire.</em></p>
+
+<p>Nous avons laissé<a id="FNanchor_121"></a><a href=
+"#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> <em>Oubri</em>
+s’installant vers 1050 dans la région de Ouagadougou et faisant sa
+résidence d’un village<span class="pagenum" id=
+"Page_125">[125]</span> qui reçut de lui le nom
+d’<em>Oubritenga</em> et qui devint le chef-lieu d’une province
+vassale de Tenkodogo, où régnait Zoungourana. Oubri ne tarda pas à
+étendre les limites de son autorité&nbsp;; il s’empara d’abord de
+Gangado et de Loumbila, puis de Lâ, et réunit ainsi sous son
+commandement les régions de Boussouma et de Béloussa, puis la
+province de Yâko.</p>
+
+<p>A la mort de son père Zoungourana, Oubri lui succéda comme
+suzerain de tous les pays conquis par les membres de sa famille,
+c’est-à-dire des quatre royaumes de Tenkodogo, de Fada-n-Gourma, de
+Zandoma et d’Oubritenga&nbsp;: le premier était commandé par Séré,
+fils de Zoungourana et frère d’Oubri, le second par Diaba, oncle
+d’Oubri, le troisième par Raoua, frère de Diaba, et le quatrième
+par Oubri lui-même, qui y maintint sa résidence. Peu à peu, le
+royaume de Fada-n-Gourma se rendit indépendant. Celui de Zandoma
+devait être absorbé, environ 350 ans plus tard, dans un Etat
+indépendant fondé par Ya-Diga, petit-fils d’Oubri, et former avec
+ce dernier l’empire du Yatenga.</p>
+
+<p>Les deux royaumes de Tenkodogo et d’Oubritenga, réunis ensemble
+sous la suzeraineté d’Oubri et de ses successeurs, formèrent
+l’empire qui devait avoir plus tard <em>Ouagadougou</em> comme
+capitale. Bien qu’Oubri n’ait pas résidé dans cette dernière
+localité, ce fut lui qui en fit la conquête sur les autochtones
+Nioniossé et Nounouma&nbsp;: il leur livra une bataille qui dura
+cinq jours et se termina par leur défaite&nbsp;; les uns firent
+leur soumission à Oubri et demeurèrent à Ouagadougou&nbsp;; les
+autres se réfugièrent au Kipirsi&nbsp;: Oubri les y poursuivit et
+mourut au cours de cette expédition, à Koudougou, vers 1090.</p>
+
+<p>Il laissait, sous le nom de <em>Môrho</em>, un empire dont les
+habitants furent appelés <em>Môssé</em> ou <em>Mossi</em> et dont
+le souverain portait le titre de <em>Mô-nâba</em> ou
+<em>Môrho-nâba</em> (chef du Môrho ou pays des Mossi)<a id=
+"FNanchor_122"></a><a href="#Footnote_122" class=
+"fnanchor">[122]</a>. Cet empire comprenait alors la province
+d’Oubritenga (région de Ouagadougou), celles de Yâko, de
+Boussouma,<span class="pagenum" id="Page_126">[126]</span> de
+Béloussa, plus les royaumes vassaux de Tenkodogo, comprenant une
+bonne partie du pays boussansé, et de Zandoma, dans l’Est du
+Yatenga actuel. L’autorité du <em>Môrho-nâba</em> s’étendait en
+plus, dès cet instant, sur une partie au moins du Kipirsi et du
+Gourounsi actuels (pays Nounouma et Sissala), ainsi que sur les
+Nankana. L’empire était partagé en royaumes ou gouvernements
+provinciaux, commandés chacun par un frère ou parent de
+l’empereur&nbsp;; ces royaumes ou gouvernements se divisaient à
+leur tour en cantons, qui se composaient chacun de plusieurs
+villages. Depuis les chefs de village jusqu’à l’empereur était
+établie une hiérarchie centralisatrice fort remarquable.</p>
+
+<p>Oubri, nous l’avons vu, résidait à Oubritenga et régna
+approximativement de 1050 à 1090. Ses quatorze premiers successeurs
+résidèrent tantôt dans l’une tantôt dans l’autre des diverses
+régions de l’empire, selon les besoins politiques du moment. Ce
+furent&nbsp;: <em>Sorba</em> ou Narimtoré, fils d’Oubri, qui résida
+à Lougoussi&nbsp;; puis <em>Nassékiemdé</em>, <em>Nassébiri</em> et
+<em>Ninguem</em>, tous les trois frères de Sorba, qui résidèrent à
+Lâ&nbsp;; <em>Koundoumié</em> ou Koundégné, fils de Ninguem, qui
+régna vraisemblablement de 1170 à 1210, dirigea une colonne contre
+Kayao et Tiéou et établit sa résidence dans cette dernière
+localité&nbsp;; <em>Kouda</em>, fils de Koundoumié, qui résida à
+Saponé&nbsp;; <em>Dawoéma</em>, fils de Kouda, qui résida à
+Loumbila et guerroya au Nord de Yâko avec son voisin, l’empereur du
+Yatenga (régna de 1240 à 1270 environ)&nbsp;;
+<em>Zettembousma</em>, frère du précédent (résidence
+inconnue)&nbsp;; <em>Niandeffo</em>, fils de Zettembousma, qui le
+premier résida à Ouagadougou (régna de 1280 à 1300 environ)&nbsp;;
+<em>Nattia</em>, fils de Niandeffo, qui résida à Dazouli&nbsp;;
+<em>Namoéro</em>, fils de Nattia (résidence inconnue)&nbsp;;
+<em>Kida</em>, fils de Niandeffo, qui résida à Ouagadougou ainsi
+que son frère et successeur <em>Kimba</em>, sous lequel le royaume
+vassal de Zandoma passa à l’empire du Yatenga&nbsp;; enfin
+<em>Kobra</em>, fils de Kimba et quinzième Môrho-nâba, qui régna
+entre 1400 et 1430 et résida à Nougandé.</p>
+
+<p>A partir de <em>Sana</em> (1430-1450), frère de Kobra et
+seizième Môrho-nâba, Ouagadougou devint la résidence permanente
+des<span class="pagenum" id="Page_127">[127]</span> empereurs<a id=
+"FNanchor_123"></a><a href="#Footnote_123" class=
+"fnanchor">[123]</a>. Après lui régnèrent ses fils <em>Guiliga</em>
+et <em>Oubra</em>, puis <em>Mottoba</em> et <em>Ouarga</em>, tous
+les deux fils d’Oubra.</p>
+
+<p>C’est sous le règne de Ouarga (1540-1570), le vingtième
+Môrho-nâba, que se produisit un événement à la suite duquel il fut
+interdit aux empereurs de sortir de la ville de Ouagadougou sous
+aucun prétexte. Il existait une coutume en vertu de laquelle,
+lorsque le Môrho-nâba était absent de sa résidence, les auteurs de
+crimes ou de délits commis dans cette résidence ne pouvaient être
+poursuivis. Ouarga ayant eu à se rendre dans la province de Yâko
+pour protéger les frontières de son empire contre les incursions de
+pillards du Yatenga, des gens sans aveu profitèrent de son absence
+et de l’impunité qu’elle leur conférait pour commettre toutes
+sortes de crimes. Quelque temps après, la femme préférée de Ouarga,
+à la suite d’une querelle de ménage, s’enfuit du côté de Lâ et
+l’empereur monta à cheval pour courir lui-même à sa
+poursuite&nbsp;; mais, comme il se disposait à quitter Ouagadougou,
+ses ministres et ses courtisans lui barrèrent le passage, le
+conjurant de ne pas provoquer, par une nouvelle absence, une
+seconde période de criminalité et d’anarchie&nbsp;; Ouarga céda aux
+instances de ses ministres et rentra dans sa demeure. Peu après du
+reste, l’épouse fugitive réintégra d’elle-même le domicile
+conjugal. Depuis cette époque jusqu’à la conquête française, jamais
+les empereurs de Ouagadougou ne sont sortis de leur capitale&nbsp;;
+lorsqu’ils étaient obligés de faire la guerre, ils confiaient
+le<span class="pagenum" id="Page_128">[128]</span> commandement de
+l’armée à un de leurs parents, mais ne dirigeaient pas eux-mêmes
+les opérations.</p>
+
+<p>Douze empereurs se succédèrent à Ouagadougou entre Ouarga et le
+Môrho-nâba actuel&nbsp;; ce furent&nbsp;: <em>Zombéré</em>, fils de
+Ouarga&nbsp;; <em>Kom I</em>, fils de Zombéré&nbsp;;
+<em>Sagha</em>, fils de Kom&nbsp;; <em>Roulougon</em>, fils de
+Sagha&nbsp;; <em>Savadoro</em>, fils de Roulougon&nbsp;;
+<em>Karfo</em>, fils de Savadoro&nbsp;; <em>Baoro</em>, fils de
+Roulougon&nbsp;; <em>Koutou</em> (1830-1850), fils de Savadoro,
+célèbre par une expédition victorieuse dans le Kipirsi&nbsp;;
+<em>Sanom</em> (1850-1890), fils de Koutou, qui reçut M. Binger à
+Ouagadougou en 1888 et qui envoya une colonne contre Lallé&nbsp;;
+<em>Bokari-Koutou</em> (1890-96), frère de Sanom, qui reçut
+fraîchement en 1890 l’explorateur Crozat et refusa en 1891 l’accès
+de Ouagadougou au capitaine Monteil, puis expédia une armée contre
+les Peuls de Djibo&nbsp;; vaincu et mis en déroute, en août 1896,
+malgré ses 2 à 3.000 cavaliers, par les cinquante tirailleurs du
+lieutenant Voulet, il dut abandonner à la fois le pouvoir et sa
+capitale&nbsp;; <em>Mazi</em> (1896-97), frère et successeur
+éphémère de Bokari-Koutou&nbsp;; <em>Ouobdérho</em> ou
+<em>Kouka</em> (1897-1906), qui signa avec Voulet un traité plaçant
+ses Etats sous la suzeraineté de la France&nbsp;; enfin <em>Kom
+II</em>, qui règne à Ouagadougou depuis 1906, est le
+trente-deuxième successeur d’Oubri, fondateur de l’empire.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <em>Organisation intérieure.</em></p>
+
+<p>Une fois définitivement constitué, l’empire de Ouagadougou fut
+divisé en cinq gouvernements provinciaux dépendant directement de
+l’empereur et en quatre royaumes vassaux, sans compter les
+provinces tributaires annexées à chacun de ces gouvernements ou
+royaumes. Les cinq gouvernements provinciaux étaient ceux de
+<em>Gounga</em>, <em>Ouidi</em>, <em>Larallé</em>, <em>Baloum</em>
+et <em>Kamsoro</em>&nbsp;: leur ensemble constituait le domaine
+propre de la couronne impériale. Les quatre royaumes vassaux
+étaient ceux de <em>Tenkodogo</em>, <em>Boussouma</em>,
+<em>Béloussa</em> et <em>Yâko</em>. Ainsi que je l’ai dit plus
+haut, chaque gouvernement ou royaume était divisé en cantons et
+chaque canton en villages.</p>
+
+<p>L’autorité de l’empereur semble n’avoir jamais été méconnue à
+l’intérieur des frontières, sauf dans de très rares circonstances.
+Les rois vassaux, frères, fils ou neveux de l’empereur, lui
+obéissaient régulièrement. L’empereur du reste ne les
+gênait<span class="pagenum" id="Page_129">[129]</span> nullement
+dans leur administration et n’exigeait d’eux que le paiement de
+l’impôt et la levée du contingent nécessaire aux expéditions
+nationales qu’il était obligé d’organiser éventuellement contre les
+ennemis du dehors (empereurs de Mali, de Gao ou de Ségou, pachas
+marocains, etc.). En revanche, l’empereur prêtait son appui à ceux
+de ses vassaux qui ne parvenaient pas à se faire obéir de leurs
+sujets ou tributaires&nbsp;; c’est ainsi que le nâba Dawoéma eut à
+faire colonne contre les Boussansé de Garango qui voulaient
+s’affranchir de l’autorité du roi de Tenkodogo.</p>
+
+<p>Parfois cependant, mais surtout à une époque très récente, des
+désaccords surgirent entre l’empereur et certains des rois
+vassaux&nbsp;: ainsi le nâba Sanom eut à lutter contre les
+velléités d’indépendance des rois de Boussouma et de Béloussa.</p>
+
+<p>L’empereur était assisté de seize ministres ou dignitaires qui
+résidaient en général auprès de lui et dont cinq cumulaient, avec
+leurs fonctions spéciales, celles de gouverneurs des cinq provinces
+impériales. Ces ministres ou dignitaires étaient — et sont encore —
+par ordre de préséance&nbsp;: 1<sup>o</sup> le gardien des tombeaux
+des empereurs défunts, qui était de droit gouverneur de la province
+de <em>Larallé</em>&nbsp;; 2<sup>o</sup> le maître de la cavalerie,
+gouverneur de la province de <em>Ouidi</em>&nbsp;; 3<sup>o</sup> le
+maître de l’infanterie, gouverneur de la province de
+<em>Gounga</em>&nbsp;; 4<sup>o</sup> le chef des eunuques,
+gouverneur de la province de <em>Kamsoro</em>&nbsp;; 5<sup>o</sup>
+l’intendant, chef des pages, gouverneur de la province de
+<em>Baloum</em>&nbsp;; 6<sup>o</sup> le chef de l’armée ou
+<em>tamsôba</em>&nbsp;; 7<sup>o</sup> le chef des gardes impériaux
+ou <em>samandénâba</em>&nbsp;; 8<sup>o</sup> le chef des prêtres ou
+<em>pouinâba</em>&nbsp;; 9<sup>o</sup> le maître des sacrifices ou
+<em>gandénâba</em>&nbsp;; 10<sup>o</sup> le chef des serviteurs ou
+<em>dapouinâba</em>&nbsp;; 11<sup>o</sup> le sous-chef des
+serviteurs ou <em>kambonâba</em>&nbsp;; 12<sup>o</sup> le chef des
+musiciens ou <em>bindénâba</em>&nbsp;; 13<sup>o</sup> le chef des
+bouchers ou <em>mendonâba</em>&nbsp;; 14<sup>o</sup> le chef des
+palefreniers ou <em>ouidianga-nâba</em>&nbsp;; 15<sup>o</sup> le
+maître des marchés, chef des percepteurs des droits de place, ou
+<em>daranâba</em>&nbsp;; 16<sup>o</sup> le chef des musulmans ou
+<em>yarhnâba</em>. Ces charges sont héréditaires en ce sens que le
+titulaire de chacune est toujours choisi par l’empereur dans la
+proche parenté du titulaire précédent.</p>
+
+<p>L’empereur est entouré d’un grand nombre de pages
+(<em>sorhoné</em>,<span class="pagenum" id="Page_130">[130]</span>
+pluriel <em>sorhondamba</em>), de gardes (<em>samandé</em>), de
+palefreniers (<em>ouirkima</em>) et d’eunuques
+(<em>dioussaba</em>). Les pages sont de jeunes garçons qui doivent
+demeurer vierges tant qu’ils sont en fonctions&nbsp;; tous les ans,
+le chef des prêtres leur présente à chacun successivement une
+calebasse d’eau sacrée dans laquelle ils doivent se mirer le
+visage&nbsp;: selon la façon dont leur figure se trouve reflétée
+dans l’eau, le chef des prêtres découvre s’ils ont ou non enfreint
+la règle de chasteté qui leur est imposée. Avant notre occupation,
+le <em>sorhoné</em> convaincu d’avoir eu commerce avec une femme
+était mis à mort séance tenante. La raison de cette coutume est que
+les pages, assistant à toutes les conférences de l’empereur avec
+ses ministres, sont détenteurs de secrets d’Etat qui risqueraient
+d’être divulgués si les <em>sorhondamba</em> avaient des relations
+féminines. Lorsque les pages parviennent à l’âge d’homme,
+l’empereur les renvoie après leur avoir donné une femme&nbsp;; le
+premier-né de cette union appartient à l’empereur&nbsp;: si c’est
+un garçon, il deviendra page à son tour&nbsp;; si c’est une fille,
+le Môrho-nâba la marie à un page mis à la retraite ou à l’un de ses
+protégés.</p>
+
+<p>Chaque matin, vers 7 heures, l’empereur sort de sa maison, monte
+à cheval et fait le simulacre de se mettre en route&nbsp;; mais, au
+bout de quelques pas, il met pied à terre et rentre chez lui.
+L’origine de ce rite remonte à l’aventure du nâba Ouarga, que j’ai
+contée plus haut. Aussitôt cette cérémonie terminée, l’empereur
+s’installe dans une sorte d’alcôve ou de niche disposée dans le mur
+d’enceinte de son habitation&nbsp;; les musiciens font résonner
+leurs instruments et tous les ministres s’approchent et se
+prosternent devant le souverain, le front posé sur le sol et les
+avant-bras frappant la terre à coups répétés, puis se jettent de la
+poussière sur la tête. Après cette salutation, on procède à
+l’expédition des affaires courantes&nbsp;: les cinq chefs de
+province se présentent à tour de rôle, par ordre de préséance,
+chacun rendant compte à l’empereur des événements survenus depuis
+la veille, prenant ses instructions pour la journée et lui
+présentant les chefs de village ou de quartier, ainsi d’ailleurs
+que les particuliers, qui ont quelque réclamation à faire ou
+quelque demande à adresser. Le Môrho-nâba<span class="pagenum" id=
+"Page_131">[131]</span> écoute les requêtes, fait au besoin une
+rapide enquête auprès de ses ministres ou auprès de témoins
+convoqués par ceux-ci et rend ses sentences. Pendant l’audience,
+qui dure environ trois heures, l’empereur et ses ministres
+absorbent fréquemment de la bière de mil. Vers 11 heures, le
+souverain se retire dans ses appartements privés. Vers 3 heures, il
+donne une nouvelle audience dans les mêmes conditions que le matin,
+mais pour ne s’occuper que de questions d’ordre politique ou
+d’affaires de justice criminelle<a id="FNanchor_124"></a><a href=
+"#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>.</p>
+
+<p>Chaque geste du Môrho-nâba est réglé par un protocole minutieux
+et est signalé par des airs de flûte ou de tambour, ainsi que par
+un claquement de doigts exécuté par tous les assistants. S’il sort
+à cheval pour une courte promenade dans les faubourgs de sa
+capitale, toute sa cour le suit, qui à pied, qui à cheval&nbsp;;
+les griots font retentir l’air de vociférations, avec
+accompagnement de flûtes et de tambours. Un palefrenier conduit sa
+monture à la longe, tandis que deux pages soutiennent chacun l’un
+de ses étriers et qu’un troisième, marchant à côté du cheval,
+abrite l’empereur sous un vaste parasol. Les autres pages suivent,
+portant l’un le coussin, un autre l’épée du souverain, le reste des
+jarres de bière de mil qui permettent au prince de se livrer, au
+cours de sa promenade, à de copieuses libations.</p>
+
+<p>La nuit, revêtu d’un déguisement et accompagné d’un seul page,
+l’empereur parcourt incognito les divers quartiers de sa capitale,
+dans le but de se renseigner sur ce qui se dit et sur ce qui se
+fait.</p>
+
+<p>A certaines dates, il se rend dans deux endroits situés dans les
+environs immédiats de la ville, endroits nommés l’un <em>Saba</em>
+et l’autre <em>Tienvi</em>, et il y procède à des sacrifices de
+bœufs, moutons<span class="pagenum" id="Page_132">[132]</span> et
+poulets, dans le but de s’éviter tout ennui d’ordre physique ou
+moral.</p>
+
+<p>Il a environ trois cents femmes, comprenant celles qu’il a
+épousées lui-même et, en plus, les veuves de son prédécesseur,
+ainsi que les épouses adultères de ses sujets que la coutume
+affecte au harem impérial. Toutes ces femmes ne résident pas auprès
+du souverain&nbsp;: beaucoup habitent dans des villages commandés
+par des eunuques et dont nul n’avait, avant notre occupation, le
+droit d’approcher, sous peine de mort. Tous les ans, on s’assure de
+la fidélité des épouses du Môrho-nâba en usant d’un procédé
+analogue à celui employé pour surveiller la chasteté des
+pages&nbsp;; l’épouse reconnue coupable d’adultère est punie de
+mort, ainsi que son complice. Il semble même que l’adultère commis
+avec une femme de l’empereur soit considéré comme le crime le moins
+excusable, car les <em>nâkomsé</em> ou fils de chefs ne sont
+passibles de la peine de mort que dans ce seul cas. Jamais les
+épouses du souverain ne font leurs couches ni n’allaitent leurs
+enfants dans le palais impérial&nbsp;; elles se transportent pour
+cela dans les villages spéciaux confiés à la garde des eunuques.
+Théoriquement, elles n’occupent pas un rang plus élevé que les
+femmes des simples particuliers, mais en fait elles jouissent d’une
+grande considération, comme tout ce qui touche à la personne de
+l’empereur.</p>
+
+<p>Les fils du Môrho-nâba, une fois sevrés, sont confiés à un
+gouverneur de province ou à un chef de canton qui est chargé de
+leur éducation. A l’âge de dix ans, ils reçoivent une femme en
+mariage et sont installés chacun dans un village spécial, vivant là
+avec une cour calquée sur celle de l’empereur, mais sans exercer
+nécessairement un commandement territorial. Les prérogatives
+attachées au titre de fils de l’empereur sont considérables, tant
+que vit leur père&nbsp;: elles leur confèrent le droit de voler, de
+piller et même de tuer sans être inquiétés&nbsp;; les fils du
+souverain sont de plus exempts de tout impôt&nbsp;; d’autre part,
+il leur est interdit de résider dans la capitale du vivant de leur
+père. A la mort du monarque, ses fils deviennent de simples
+<em>nâkomsé</em> (fils de chefs ou nobles), dont la situation est
+d’ailleurs encore fort privilégiée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_133">[133]</span>Les filles de
+l’empereur et celles des rois vassaux peuvent demeurer célibataires
+ou se marier&nbsp;; mais dans l’un et l’autre cas, elles jouissent
+du privilège de pouvoir accorder leurs faveurs à qui bon leur
+semble, sans que leurs maris — si elles en ont — aient le droit de
+s’y opposer.</p>
+
+<p>L’un des fils — ou, à défaut de fils, l’une des filles — du
+souverain est l’objet d’avantages spéciaux&nbsp;: à la mort de
+chaque Môrho-nâba en effet, ses veuves choisissent l’un de ses
+jeunes enfants qui prend son nom et continue en quelque sorte sa
+personnalité&nbsp;; il n’exerce aucun commandement, mais est
+entouré d’une cour semblable à celle de l’empereur, jouit d’une
+considération presque égale à celle de ce dernier et est comme lui
+un personnage sacré ou <em>kourita</em>&nbsp;: nul n’a le droit de
+lui résister ni de lui faire du mal.</p>
+
+<p>Lorsque le décès d’un empereur a été constaté, on procède à son
+inhumation et à ses funérailles dans la même forme que pour un
+simple particulier, avec cette différence toutefois que les
+cérémonies ont plus d’éclat et donnent lieu à des sacrifices plus
+importants&nbsp;; avant notre installation dans le pays, on
+procédait à cette occasion à des sacrifices humains. Autrefois, à
+la mort de chaque empereur, on envoyait l’une de ses épouses et
+l’un de ses chevaux à Gambaga et on les immolait sur la tombe de
+Yennenga, arrière-grand-mère d’Oubri.</p>
+
+<p>Pendant tout le temps que durait l’interrègne, le pays était
+plongé dans la plus complète anarchie&nbsp;: chacun avait le droit
+de tuer, de piller et de voler à sa guise&nbsp;; les condamnés en
+cours de peine étaient, de plein droit, grâciés et remis en
+liberté. Une fois les funérailles terminées, un collège électoral
+s’assemblait mystérieusement, composé de quatre ministres&nbsp;: le
+<em>Ouidi-nâba</em>, président, le <em>Larallé-nâba</em>, le
+<em>Gounga-nâba</em> et le <em>tamsôba</em>. La réunion se tenait
+dans un lieu aussi caché que possible&nbsp;; les partisans des
+différents compétiteurs au trône, en effet, n’auraient pas manqué
+de venir troubler les opérations du Conseil, s’ils avaient connu le
+lieu de la réunion. Une fois les membres du collège électoral
+d’accord sur le choix du nouvel empereur — lequel ne pouvait être
+pris que dans la descendance d’Oubri et se trouvait, dans la
+pratique, être tantôt le<span class="pagenum" id=
+"Page_134">[134]</span> frère et tantôt le fils ou le neveu de
+l’empereur défunt —, ils prévenaient en secret l’élu qui, en se
+cachant lui-même, venait se joindre à eux. Alors chacun des membres
+du conseil convoquait ses guerriers. Le lendemain, on prévenait la
+population, qui accourait aussitôt, et le nouveau souverain était
+alors proclamé par les soins du <em>Ouidi-nâba</em>, non pas sous
+le nom qu’il avait porté jusque-là, mais sous un surnom qui
+devenait en quelque sorte son titre impérial et qui seul pouvait
+être prononcé désormais. Cet usage a subsisté jusqu’à l’époque
+actuelle<a id="FNanchor_125"></a><a href="#Footnote_125" class=
+"fnanchor">[125]</a>.</p>
+
+<p>A partir du moment de la proclamation du nouvel empereur, les
+troubles de l’interrègne prenaient fin. Le Môrho-Nâba, suivi des
+grands dignitaires et de la foule, se rendait sous un figuier, près
+de la demeure du <em>samandé-nâbila</em> ou sous-chef des gardes
+impériaux, où il passait la première journée de son règne. Le soir
+venu, il se rendait chez le chef de village ou maire de Ouagadougou
+pour y passer la nuit et la journée du lendemain. Le troisième
+jour, il se transportait dans un quartier de la ville appelé
+<em>Paspanga</em> où il recevait les chefs de canton et les
+<em>nâkomsé</em>, qui venaient lui prêter serment de fidélité.
+Après cette dernière formalité seulement, il se séparait des
+membres du collège électoral et se rendait au palais impérial,
+accompagné du <em>Baloum-nâba</em>, du <em>Kamsoro-nâba</em> et de
+l’eunuque en chef du palais, lequel portait le titre de
+<em>Zaka-nâba</em>. Tous ces rites ont été observés encore lors de
+la proclamation du Môrho-nâba actuel.</p>
+
+<p>Tant que durent les fêtes du couronnement, les compétiteurs
+malheureux sont l’objet des plus cruelles railleries et des pires
+brimades. Mais, comme je l’ai dit plus haut, aussitôt le
+nouvel<span class="pagenum" id="Page_135">[135]</span> empereur
+proclamé, les désordres de l’interrègne prennent fin. La tradition
+locale ne mentionne qu’un seul cas où, la décision du collège
+électoral n’ayant pas été acceptée par le peuple, des troubles
+graves se produisirent même après la proclamation du
+souverain&nbsp;: cela se passa lors de l’élection de Sagha, fils de
+Kom I&nbsp;; le peuple aurait voulu voir nommer Raoko, fils de
+l’empereur Zombéré, et, mécontent de ce que l’élu n’était pas le
+souverain de son choix, il refusa de reconnaître Sagha&nbsp;; ce
+dernier ne put prendre possession du pouvoir qu’après avoir livré,
+à la tête de ses partisans, une sanglante bataille à son rival
+malheureux.</p>
+
+<p>Les rois vassaux sont de véritables monarques et sont nommés
+dans les mêmes conditions que l’empereur, par leurs propres
+ministres, sauf en ce qui concerne le roi de Béloussa, lequel est
+toujours désigné par le Môrho-nâba lui-même. Ces rois vassaux
+jouissent de toutes les prérogatives de la souveraineté, nomment
+eux-mêmes leurs chefs de canton et administrent à leur guise leurs
+royaumes respectifs.</p>
+
+<p>Quant aux gouverneurs des provinces impériales, ils sont nommés
+par l’empereur, qui choisit dans la parenté du gouverneur défunt le
+remplaçant de ce dernier. Ils jouissent du reste de pouvoirs
+considérables, sont entourés chacun d’une cour nombreuse, mais sont
+placés sous le contrôle direct de l’empereur. Les chefs de canton
+des provinces impériales sont nommés par le Môrho-nâba, sur la
+présentation des gouverneurs de province&nbsp;; eux aussi sont
+toujours pris dans la proche parenté du chef qu’ils sont appelés à
+remplacer. Ils sont sous les ordres directs des gouverneurs, par
+l’intermédiaire desquels ils doivent passer pour s’adresser à
+l’empereur. Ce sont eux qui procèdent à la nomination des chefs de
+village, choisis eux aussi dans la famille du chef à remplacer. Les
+villages entourant directement la capitale forment avec celle-ci un
+canton spécial, le <em>Bagaré</em>, qui est administré directement
+par l’empereur.</p>
+
+<p>Les gouverneurs de province, la plupart des chefs de canton et
+même les chefs des villages importants sont assistés chacun d’un ou
+plusieurs <em>baloum</em> ou <em>baloum-nâba</em>, sorte
+d’intendants ou maîtres du palais, qu’ils choisissent comme il leur
+plaît.<span class="pagenum" id="Page_136">[136]</span> Ces
+<em>baloum</em> sont parfois d’anciens esclaves ou d’anciens pages,
+le plus souvent des individus quelconques appartenant au menu
+peuple, mais jamais ils ne sont pris parmi les
+<em>nâkomsé</em>&nbsp;; leur charge n’est pas héréditaire&nbsp;;
+elle confère le pouvoir de parler et d’agir au nom du chef
+qu’assiste le <em>baloum</em>.</p>
+
+<p>La coutume ne prévoit pas qu’un chef quelconque, de l’empereur
+aux chefs de village, puisse être, à proprement parler, destitué de
+ses fonctions. Un chef qui donne des sujets de plainte au souverain
+est convoqué par celui-ci, sous un prétexte quelconque, et mis à
+mort sans autre forme de procès&nbsp;: tout au moins est-ce ainsi
+que les choses se passaient avant l’occupation française. Lorsque,
+soupçonnant le motif véritable qui le faisait convoquer à la cour
+de l’empereur, le chef ne s’y rendait pas de bonne volonté, une
+colonne était envoyée contre lui avec mission de s’emparer de sa
+personne.</p>
+
+<p>A la fin de l’hivernage, avant notre installation en pays mossi,
+les chefs de canton devaient venir saluer l’empereur et lui
+remettre une sorte d’impôt consistant en bœufs, moutons, chevaux,
+mil, cauries, etc. En outre, chaque fois que le souverain avait
+besoin de quelque chose, il chargeait les gouverneurs de province
+de le lui procurer&nbsp;; ceux-ci alors convoquaient leurs chefs de
+canton, qui réunissaient à leur tour leurs chefs de village,
+lesquels se procuraient, par l’intermédiaire des chefs de famille,
+les animaux, denrées ou objets demandés. Enfin, chaque fois qu’un
+indigène quelconque se présentait au Môrho-nâba, il devait lui
+remettre un présent en rapport avec son état de fortune.</p>
+
+<p>Des droits de place étaient perçus sur les marchés au profit de
+l’empereur, qui avait droit aussi aux défenses des éléphants tués
+sur son territoire, ainsi qu’à un quartier des buffles et grosses
+antilopes abattus par les chasseurs. Enfin le droit de
+confiscation, dont le Môrho-nâba pouvait user sans être limité par
+aucune règle précise, lui permettait en cas de besoin d’accroître
+les ressources tirées de ses revenus ordinaires.</p>
+
+<p>De leur côté les gouverneurs de province avaient le droit de se
+faire remettre par leurs chefs de canton tout ce dont ils pouvaient
+avoir besoin pour l’entretien de leur famille et de
+leur<span class="pagenum" id="Page_137">[137]</span> suite, et les
+chefs de canton usaient du même droit vis-à-vis des chefs de
+village relevant de leur autorité. Les chefs de village à leur tour
+recevaient un certain nombre de cadeaux de leurs administrés. En
+sorte que les charges pesant sur les habitants de l’empire étaient
+en somme assez considérables, et d’autant plus lourdes qu’elles
+étaient souvent irrégulières et arbitrairement imposées.</p>
+
+<p>Il n’existait pas d’armée permanente. Mais, en cas de guerre,
+les gouverneurs de province convoquaient les chefs de canton, qui
+se rendaient à leur appel avec tous les hommes valides dont ils
+pouvaient disposer. Tous se groupaient autour du <em>tamsôba</em>.
+Les cavaliers étaient armés de la lance et les fantassins de
+l’arc&nbsp;; les uns et les autres se servaient également de
+sabres, de casse-têtes et de haches de guerre.</p>
+
+<p>Quant à la police, elle n’était guère assurée que par les soins
+des particuliers, qui procédaient eux-mêmes à l’arrestation des
+délinquants dont ils avaient à se plaindre et prenaient
+l’initiative de les poursuivre devant la juridiction compétente
+(tribunaux de famille, de quartier, de village, de canton, de
+province ou de royaume, et enfin le tribunal de l’empereur).</p>
+
+<p>J’ai parlé à plusieurs reprises des <em>nâkomsé</em>&nbsp;: ils
+comprennent tous les individus qui peuvent se prétendre issus
+d’Oubri, le premier Môrho-nâba, et constituent la noblesse du pays.
+C’est exclusivement parmi eux que se peuvent recruter les
+empereurs, les rois vassaux, les gouverneurs de province et les
+chefs de canton. Tous ne sont pas pourvus d’un commandement, mais
+tous jouissent, de par leur naissance, de privilèges spéciaux, dont
+certains ont dû être abolis du reste par l’autorité
+française&nbsp;: de ce nombre était le droit de piller les
+caravanes de passage et de se faire remettre par les indigènes non
+nobles tout ce qu’il leur plaisait de réclamer. Il fut de tout
+temps interdit aux <em>nâkomsé</em> de tuer des gens sans
+nécessité, mais les meurtres commis par eux n’entraînaient comme
+châtiment qu’une simple mise aux fers de peu de durée. De plus,
+quels que fussent leurs crimes, ils avaient le privilège de ne
+pouvoir être jugés que par l’empereur. Les femmes issues de la
+descendance d’Oubri ne jouissent en principe d’aucune
+prérogative<span class="pagenum" id="Page_138">[138]</span>
+spéciale, mais leur naissance leur permet cependant de vivre d’une
+façon particulière&nbsp;: elles demeurent dans une indépendance à
+peu près absolue vis-à-vis de leurs maris, à moins toutefois que
+ces derniers ne soient eux-mêmes des <em>nâkomsé</em>.</p>
+
+<h3 class="bold"><a id="p4c04s2"></a>II. — L’empire du
+Yatenga.</h3>
+
+<p>L’empire mossi du Yatenga, bien que moins étendu que celui de
+Ouagadougou, eut une histoire extérieure plus brillante&nbsp;: ce
+furent ses chefs en effet, et non pas ceux de Ouagadougou, qui
+dirigèrent sur Tombouctou et Oualata ces fameuses expéditions dont
+Sa’di nous a conservé le souvenir. Nous avons l’habitude de donner
+le nom de Mossi à la région de Ouagadougou et d’appeler «&nbsp;roi
+du Mossi&nbsp;» l’empereur de Ouagadougou, mais il ne faut pas
+oublier que les habitants du Yatenga — au moins ceux qui
+appartiennent à la fraction dirigeante — sont des Mossi tout aussi
+bien que ceux de Ouagadougou et que le souverain de Ouahigouya
+porte le titre de <em>Môrho-nâba</em> tout comme son collègue de
+Ouagadougou. D’ailleurs la vraisemblance, les itinéraires suivis,
+le nom même du «&nbsp;roi des Mossi&nbsp;» cité par le
+<em>Tarikh-es-Soudân</em><a id="FNanchor_126"></a><a href=
+"#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>, tout démontre
+clairement que les armées mossi qui ne craignirent pas d’aller
+empiéter sur les domaines de l’empereur de Mali et de Sonni Ali
+venaient du Yatenga.</p>
+
+<p>Nous avons vu<a id="FNanchor_127"></a><a href="#Footnote_127"
+class="fnanchor">[127]</a> comment, au début du <span class=
+"sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle, <em>Raoua</em><a id=
+"FNanchor_128"></a><a href="#Footnote_128" class=
+"fnanchor">[128]</a>, fils de Ouidiraogo et petit-fils de la
+princesse dagomba Yennenga, ayant reçu de son père le gouvernement
+des pays situés au Nord de Tenkodogo, s’était avancé dans la
+direction du<span class="pagenum" id="Page_139">[139]</span>
+Nord-Ouest jusqu’au <em>Zandoma</em>, y avait établi sa résidence
+et s’était taillé, aux dépens des Dogom et des Nioniossé, un
+royaume vassal de celui commandé à Tenkodogo d’abord par son père
+Ouidiraogo et ensuite par son frère Zoungourana. Les descendants de
+Raoua lui succédèrent sur le trône de Zandoma, mais, dans la
+seconde moitié du <span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle,
+ils cessèrent de relever du roi de Tenkodogo, qui était devenu
+vassal de l’empereur Oubri, pour reconnaître comme suzerain ce
+dernier lui-même, lequel n’était autre que le neveu de Raoua. Et
+c’est ainsi que le royaume de Zandoma, à ses débuts, constitua en
+quelque sorte une province de l’empire naissant de Ouagadougou.</p>
+
+<p>Sous le règne de Nassébiri, fils et troisième successeur
+d’Oubri, un fils de l’empereur, nommé <em>Ouamtanango</em>, dirigea
+une expédition militaire dans la partie du Yatenga demeurée
+indépendante, fit alliance avec les Nioniossé, embaucha les
+forgerons de cette peuplade comme sapeurs et, continuant l’œuvre de
+Raoua, acheva de chasser dans les montagnes les Dogom
+autochtones.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, sous le règne de Ninguem, frère de Nassébiri,
+un autre fils de ce dernier nommé <em>Ya-Diga</em>, jaloux des
+lauriers de Ouamtanango, alla également faire une expédition au
+Yatenga. Pendant qu’il se trouvait dans ce pays, son oncle Ninguem
+mourut à Lâ, où il avait établi sa résidence, et Koundoumié, fils
+de Ninguem, profita de l’absence de son cousin Ya-Diga, plus âgé
+que lui, pour se faire proclamer empereur, vers l’an 1170. Pabré,
+sœur de Ya-Diga, s’empara alors des amulettes sacrées provenant de
+Riâlé, l’arrière grand-père d’Oubri<a id=
+"FNanchor_129"></a><a href="#Footnote_129" class=
+"fnanchor">[129]</a>, amulettes à la possession desquelles était
+attachée la faculté d’exercer le pouvoir suprême, et elle réussit à
+les apporter à son frère, qui résidait alors à <em>Goursi</em>,
+dans le Yatenga. Koundoumié se mit à la poursuite de Pabré, mais,
+arrivé à Yâko, il n’alla pas plus loin, l’anarchie s’étant déclarée
+derrière lui dans ses Etats, et il revint en arrière pour châtier
+les rebelles et se fixer à Tiéou. Ya-Diga demeura donc en
+possession des amulettes sacrées&nbsp;; il fut rejoint bientôt à
+Goursi par<span class="pagenum" id="Page_140">[140]</span> un de
+ses frères nommé Yaouloumfao-Gama, qui amenait avec lui une bande
+de rebelles décidés à refuser l’obéissance à Koundoumié&nbsp;: se
+sentant alors de taille à résister à son cousin, Ya-Diga se fit lui
+aussi proclamer empereur des Mossi (<em>Môrho-nâba</em>) et fonda
+un second Etat mossi indépendant, avec Goursi comme capitale. Cet
+Etat fut appelé <em>Yatenga</em>, c’est-à-dire «&nbsp;terre de
+Ya&nbsp;». Sa fondation définitive remonterait donc à la fin du
+<span class="sc2">XII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Vers la même époque, un frère ou parent de Ya-Diga, appelé
+<em>Kouda</em> comme le fils et successeur de Koundoumié, fondait
+un troisième Etat mossi indépendant au <em>Riziam</em>.</p>
+
+<p>A la mort de Ya-Diga (vers 1200 environ), le pays appelé
+aujourd’hui Yatenga comprenait donc trois royaumes mossi, tous
+fondés et gouvernés par des descendants de Ouidiraogo&nbsp;: celui
+du <em>Zandoma</em>, vassal de l’empereur de Ouagadougou&nbsp;;
+celui du <em>Riziam</em>, indépendant&nbsp;; celui de
+<em>Goursi</em> ou du Yatenga propre, également indépendant. Ce
+dernier devait plus tard absorber les deux autres et devenir
+l’empire du Yatenga.</p>
+
+<p>A Ya-Diga succéda son frère <em>Yaouloumfao-Gama</em>, qui dut
+régner de 1200 à 1225 environ. A la mort de ce dernier,
+<em>Kourita</em>, deuxième fils de Ya-Diga, s’empara du pouvoir au
+détriment de son aîné <em>Guéda</em>&nbsp;; mais celui-ci alla
+chercher des partisans à Lâ, dans l’empire voisin, parvint à
+s’emparer de Goursi et chassa Kourita dans la brousse, où il mourut
+(vers 1230). A Guéda succéda un autre de ses frères, nommé
+<em>Tounougoum</em>. Ensuite régnèrent <em>Possinga</em> et
+<em>Nasségué</em>, tous les deux fils de Tounougoum.</p>
+
+<p>C’est sous le règne de Nasségué (1320-1340 vraisemblablement)
+qu’eut lieu la prise de Tombouctou par les Mossi du Yatenga, en
+1333. Nous savons par Sa’di que la garnison mandingue laissée à
+Tombouctou par Kankan-Moussa prit la fuite, que Nasségué pilla la
+ville et l’incendia, puis se retira avec un immense butin, et
+qu’après son départ les troupes de l’empereur de Mali Maghan
+réoccupèrent la place.</p>
+
+<p>A Nasségué succédèrent ses fils <em>Somna</em> et
+<em>Vanté-Baragouan</em>. Ce dernier (1350-1380) agrandit le
+domaine de ses prédécesseurs en ajoutant à la province de Goursi
+celles de Boussoum<span class="pagenum" id="Page_141">[141]</span>
+et de Somniaga et en s’emparant de Lâ sur l’empereur de
+Ouagadougou<a id="FNanchor_130"></a><a href="#Footnote_130" class=
+"fnanchor">[130]</a>.</p>
+
+<p><em>Bonga</em> ou <em>Lambouéga</em>, fils et successeur de
+Vanté-Baragouan (1380-1410), annexa au Yatenga le royaume de
+<em>Zandoma</em>, jusque là vassal de l’empire de Ouagadougou.
+Voici, d’après la tradition, dans quelles circonstances s’opéra
+cette annexion&nbsp;: Bonga fit mettre du poison dans de la viande
+de bœuf et envoya cette viande, à titre de présent de bonne amitié,
+aux chefs de Bassi, de Kouba et de Tangaï, vassaux du roi de
+Zandoma&nbsp;; ayant mangé de cette viande, ces chefs
+moururent&nbsp;; Bonga fit alors déclarer par les augures qu’ils
+étaient morts pour avoir refusé de reconnaître son autorité&nbsp;;
+aussitôt le roi de Zandoma, dernier descendant de Raoua, ainsi que
+le chef de Bembella et tous ses autres vassaux, par crainte d’un
+sort semblable, fit sa soumission à Bonga. Ce fut probablement ce
+dernier — ou l’un de ses successeurs immédiats — qui, vers le début
+du <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle, alla faire une
+incursion dans le Massina, s’avançant jusque sur les rives du lac
+Débo.</p>
+
+<p>Après Bonga régnèrent successivement six souverains que la
+tradition donne comme ses fils&nbsp;; à mon avis, il conviendrait
+de traduire ici «&nbsp;fils&nbsp;» par «&nbsp;descendants&nbsp;»,
+sans quoi il serait difficile d’expliquer la période de plus d’un
+siècle qui, selon toute vraisemblance, s’écoula entre la mort de
+Bonga et celle du sixième de ses successeurs. Ces six empereurs
+furent&nbsp;: <em>Sougounam</em> (1410-1430)&nbsp;;
+<em>Kissoum</em> (1430-1435), qui transféra la capitale de Goursi à
+<em>Sissamba</em>, à dix kilomètres à l’Ouest de Ouahigouya&nbsp;;
+<em>Zangayella</em> (1435-1460), qui annexa le canton de Bougounam,
+dernière parcelle du royaume de Zandoma demeurée encore
+indépendante du Yatenga&nbsp;; <em>Lanlassé</em> (1460-1475)&nbsp;;
+<em>Nasséré</em> ou <em>Nassodoba</em> (1475-1500) et
+<em>Yamba</em> (1500-1530).</p>
+
+<p>Ce fut Nasséré, l’avant-dernier de ces six successeurs de Bonga,
+qui s’illustra par son expédition dans le Bagana en 1477, son
+entrée à Oualata en 1480 et le sac de cette ville. Nous avons vu
+que, trois ans après la prise de Oualata, l’armée de<span class=
+"pagenum" id="Page_142">[142]</span> Nasséré se rencontra près du
+lac de Korienza avec celle de Sonni Ali-Ber et, mise en déroute par
+ce dernier, dut se replier sur le Yatenga. Nous avons vu aussi que
+le fondateur de la dynastie des Askia à Gao, Mohammed Touré,
+entreprit en 1497-1498 contre Nasséré une expédition à laquelle il
+donna toutes les allures d’une guerre sainte et que le Yatenga,
+sans que son indépendance en ait été ébranlée, eut beaucoup à
+souffrir de cette attaque. Cependant les randonnées de Nasséré
+avaient porté la terreur dans les pays de l’Ouest et c’est à elles
+que le nom des Mossi dut d’être connu en Europe dès la fin du
+<span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle&nbsp;: en effet, à
+la suite des razzias de Nasséré dans le Bagana et du sac de
+Oualata, l’empereur de Mali qui régnait alors envoya aux comptoirs
+portugais de la Côte une ambassade dans le but d’implorer l’aide de
+Jean II, roi de Portugal, contre les attaques dont son territoire
+était l’objet de la part des Mossi<a id="FNanchor_131"></a><a href=
+"#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p>
+
+<p>Après Yamba, successeur de Nasséré, régnèrent six empereurs que
+les traditions de Ouahigouya donnent comme fils de Kissoum,
+deuxième successeur de Bonga&nbsp;: je ferai, au sujet de cette
+prétendue filiation, les mêmes réserves que j’ai faites au sujet
+des six empereurs soi-disant fils de Bonga. Ce
+furent&nbsp;:<span class="pagenum" id="Page_143">[143]</span>
+<em>Niogo</em> (1530-1560), <em>Parima</em> (1560-1590),
+<em>Koumpaougoum</em> (1590-1620)&nbsp;; <em>Nâbasséré</em> ou
+Nasséré II (1620-1660), qui tenta en vain de s’emparer du royaume
+de Yâko, vassal de l’empire de Ouagadougou&nbsp;;
+<em>Toussourou</em> (1660-1690) et <em>Sini</em> (1690-1720)<a id=
+"FNanchor_132"></a><a href="#Footnote_132" class=
+"fnanchor">[132]</a>.</p>
+
+<p>Ensuite régna <em>Pigo</em> (1720-1739), qui est donné comme
+fils de Nâbasséré, et qui transféra la capitale de Sissamba à
+<em>Tziga</em>, à 30 kilomètres au Sud-Sud-Est de Ouahigouya.</p>
+
+<p>Après Pigo, nous commençons à avoir des dates plus certaines. A
+la mort de ce souverain, le trône devait revenir à son frère Kango.
+Mais <em>Ouabégo</em>, donné comme fils de Parima et alors chef du
+canton de Pirima, usurpa le pouvoir en 1739. Kango et son neveu
+Sagha se rendirent à Ségou<a id="FNanchor_133"></a><a href=
+"#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a> pour demander à Denkoro
+Kouloubali, fils et successeur de l’empereur banmana Biton, de les
+aider à lutter contre Ouabégo&nbsp;; ils avaient amené avec eux une
+autruche et, comme cet oiseau était alors inconnu des gens de
+Ségou, ils firent croire aux Banmana que c’était un poulet et que
+tous les poulets du Yatenga étaient de la même taille. Kango
+d’ailleurs était un magicien extraordinaire&nbsp;: sur sa demande,
+un Banmana le tua et enferma son cadavre dans une grande jarre, de
+laquelle Kango, sept jours après, sortit vivant. Fortement
+impressionné par l’autruche et par la résurrection de Kango,
+l’empereur de Ségou<a id="FNanchor_134"></a><a href="#Footnote_134"
+class="fnanchor">[134]</a> donna à ce dernier une armée&nbsp;; avec
+l’aide de cette armée et des Peuls Dialloubé, Kango vainquit
+Ouabégo et le tua au village de Ridimba en 1754.</p>
+
+<p><em>Kango</em>, qui régna de 1754 à 1787 voulut se créer une
+capitale nouvelle et, dans un endroit inhabité appelé
+<em>Gossa</em>, il fit construire une grande forteresse à étages
+qu’il appela <em>Ouahigouya</em> ou mieux Ouayougouya, c’est-à-dire
+«&nbsp;venir saluer&nbsp;», parce qu’il obligea tous les chefs de
+canton à venir<span class="pagenum" id="Page_144">[144]</span> lui
+rendre hommage en ce lieu selon la mode usitée à la cour de
+Ouagadougou. Kango fit la guerre au roi de Yâko et le battit, et il
+soumit une partie du pays samo. Il fit tous ses efforts pour faire
+cesser les guerres de village à village. Mais les guerriers banmana
+qu’il avait amenés de Ségou se livraient au pillage&nbsp;: pour
+s’en débarrasser, il les emmena dans la direction de Yâko, sous
+prétexte de colonne&nbsp;; arrivé près de la rivière de Niességa,
+il fit camper sa troupe dans les hautes herbes, alors complètement
+sèches et, à la tombée de la nuit, après avoir eu soin de faire
+mettre les Mossi à l’écart, il mit le feu aux herbes&nbsp;:
+beaucoup de Banmana furent rôtis, d’autres furent assommés par les
+Mossi, ceux qui purent s’échapper retournèrent à Ségou. Cela se
+passait vers 1760&nbsp;: Ngolo Diara, alors empereur de Ségou,
+voulut venger ses compatriotes et partit en guerre contre le
+Yatenga, mais il fut repoussé par Kango. Plus tard, à la suite
+d’une sorte de guerre civile qui éclata à Ségou, les commerçants
+dioula de cette ville s’enfuirent et se réfugièrent au
+Yatenga&nbsp;; Ngolo demanda à Kango de les lui renvoyer et, sur
+son refus, dirigea pour la deuxième fois une colonne contre
+l’empire de Ouahigouya&nbsp;; cette colonne n’eut pas plus de
+succès que la précédente et Ngolo mourut pendant cette expédition,
+suivi de près dans la tombe par son adversaire (1787)<a id=
+"FNanchor_135"></a><a href="#Footnote_135" class=
+"fnanchor">[135]</a>.</p>
+
+<p>Kango fut un monarque cruel&nbsp;; il faisait périr sur des
+bûchers à Pissi, près de Ouahigouya, les gens qui lui déplaisaient.
+Des familles ainsi décimées par lui se vengèrent. L’empereur
+n’avait pas d’enfants et s’en désespérait&nbsp;; enfin il lui
+naquit une fille. Un complot, dans lequel entrèrent ses propres
+femmes, fut ourdi pour tuer la malheureuse enfant&nbsp;: les
+notables, à l’occasion de la naissance de cette dernière,
+apportèrent à Kango des étoffes comme cadeaux et, suivant la
+coutume, l’empereur donna ces étoffes à ses femmes, qui les
+jetèrent sur le nouveau-né et l’étouffèrent.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_145">[145]</span><em>Sagha</em>,
+neveu de Kango et fils de Pigo, régna de 1787 à 1803 et résida à
+Tziga. <em>Kaogo</em> (1803-1806), autre fils de Pigo, fit une
+expédition malheureuse contre les Tombo de Bandiagara&nbsp;; lui
+aussi résida à Tziga. <em>Tougouri</em> (1806-1822), fils de Sagha,
+résida à Ouahigouya&nbsp;; il fit la guerre au roi de Yâko, échoua
+une première fois, puis, sept ans après, parvint à détruire ce
+village, mais sans parvenir à annexer le royaume de Yâko au
+Yatenga. <em>Tanga</em> ou <em>Kom</em> (1822-25), deuxième fils de
+Sagha, fit colonne contre les Samo de la région de Koury.</p>
+
+<p><em>Ragongo</em> (1825-31), troisième fils de Sagha, eut à
+lutter contre son frère Kourgo qui, aidé des Peuls du Massina,
+brûla Ouahigouya et rasa la forteresse construite par Kango.
+Ragongo se réfugia à Tziga, mais revint sept jours après, surprit
+l’armée de Kourgo pendant que les guerriers étaient ivres de
+<em>dolo</em> (bière de mil), la mit en déroute et reconstruisit
+Ouahigouya. Kourgo, réfugié à Gomboro, y mourut peu après.</p>
+
+<p><em>Ridimba-nâba</em> (1831), frère de Ragongo et chef de
+Ridimba (d’où son surnom), s’empara du pouvoir par usurpation sur
+son frère aîné Diogoré-nâba, auquel il reprochait d’avoir pris
+parti pour Kourgo. Mais <em>Diogoré-nâba</em> (ou Zogo-nâba) le
+vainquit, le chassa dans le Massina et régna de 1831 à 1834&nbsp;;
+il installa sa capitale à Zougounam. Sous son règne commença une
+famine terrible qui désola le Yatenga pendant sept ans et au cours
+de laquelle on tua des vieillards pour les manger.</p>
+
+<p><em>Totébalobo</em> (1834-1850), fils de Sagha, résida à Tziga.
+Il devint aveugle vers 1840 et son frère Yemdé essaya alors de le
+renverser&nbsp;; n’y pouvant parvenir, Yemdé engagea Totébalobo à
+faire la guerre au roi mossi indépendant du <em>Riziam</em>, qui
+résidait à cent kilomètres à l’Est de Ouahigouya. Totébalobo partit
+avec Yemdé et vainquit le roi du Riziam à Riziam même et à
+Sabassé&nbsp;; le prince vaincu se réfugia dans la montagne, chez
+les Tombo. Comme l’empereur retournait à Tziga, Yemdé fit prendre à
+son frère une mauvaise direction lors de la traversée de l’étang de
+Bama&nbsp;: le souverain aveugle s’embourba et périt dans la
+vase.</p>
+
+<p><em>Yemdé</em> (1850-77), devenu nâba du Yatenga, fit la paix
+avec le roi du Riziam, qui reconnut sa suzeraineté. C’est donc
+sous<span class="pagenum" id="Page_146">[146]</span> le règne de
+Yemdé que le Yatenga atteignit la limite extrême de son extension
+territoriale. Ce souverain fit colonne au Massina, puis à Lâ et
+dans le Djilgodi. Après lui régnèrent&nbsp;: <em>Sanoum</em>
+(1877-79), fils de Kaogo&nbsp;; <em>Noboga</em> (1879-84), fils de
+Tougouri&nbsp;; <em>Pigo II</em> (1884-85), fils de Totébalobo, qui
+mourut au bout de sept mois de règne.</p>
+
+<p><em>Baogo</em> (1885-95), fils de Yemdé, chassa à Gomboro, chez
+les Samo, les frères de Noboga, qui rallièrent à leur cause
+plusieurs villages mossi et firent une guerre longue mais sans
+succès à Baogo. Mamadou Laki, chef des Peuls Dialloubé du Massina,
+et l’un des propres ministres de Baogo, firent en 1893 cause
+commune avec les frères de Noboga, installés alors à Tiou, au
+Nord-Ouest du Yatenga. Baogo, craignant pour le maintien de son
+autorité, envoya alors des émissaires à Bandiagara au capitaine
+Destenave, pour l’inviter à venir à Ouahigouya et à l’aider dans sa
+lutte contre les révoltés, alors commandés par Bagaré, l’aîné des
+frères survivants de Noboga. Le capitaine Destenave vint à
+Ouahigouya en 1894, mais refusa d’aider Baogo dans sa lutte et
+chercha à le réconcilier avec Bagaré, sans succès d’ailleurs. Après
+le départ de cet officier, Baogo alla attaquer Tiou, mais il fut
+battu par Bagaré et les Dialloubé et, blessé d’une flèche, mourut à
+Sim en 1895.</p>
+
+<p><em>Bagaré</em> ou <em>Bouilli</em> (1895-99), fils de Tougouri,
+se rendit alors à Ouahigouya et s’empara du pouvoir. Le chef de
+Roba, fils de l’empereur Tanga, chercha à le détrôner mais fut
+vaincu à Réko. Le capitaine Destenave, au cours d’un deuxième
+voyage à Ouahigouya, reçut la soumission de Bagaré, qui se plaça
+sous le protectorat français&nbsp;; cet officier, pour asseoir
+l’autorité du nouvel empereur, dut détruire le village de Sissamba,
+qui s’était révolté contre Bagaré. Cependant ce dernier avait
+toujours contre lui ses cousins, les descendants des frères de
+Tougouri, qui lui reprochaient d’avoir tué son prédécesseur
+Baogo&nbsp;; ils voulaient donner le pouvoir au chef d’Ouro, fils
+de Totébalobo, mais, pour ne pas attirer sur lui le mauvais sort en
+le proclamant empereur du vivant de Bagaré, ils choisirent comme
+chef provisoire une fille de Baogo nommée Nâpoko, laquelle confia
+le commandement de l’armée des révoltés à un guerrier
+réputé<span class="pagenum" id="Page_147">[147]</span> appelé
+<em>Sidayété</em>. Celui-ci, partant de Tziga, vint détruire
+Ouahigouya et força Bagaré à se réfugier à Bango, à 15 kilomètres
+au Nord-Ouest de sa capitale. Le lieutenant Voulet se trouvant à
+passer à Tiou, Bagaré l’y vint saluer et lui demanda sa
+protection&nbsp;; Voulet, avec l’armée de Bagaré et des partisans
+Dialloubé, battit Sidayété à Sim, à Soulou et à Rambi et réinstalla
+Bagaré à Ouahigouya (1896). Mais, six mois après le départ de
+Voulet pour Ouagadougou, Sidayété chassa de nouveau Bagaré à
+Bango&nbsp;; l’empereur vaincu fit avertir Voulet, alors à Barani
+(cercle actuel de Koury), qui revint au Yatenga, battit Sidayété à
+Barga et à Salla et chassa ses bandes du côté de Ouagadougou. Mais,
+après le départ de Voulet, Sidayété reprit une troisième fois
+Ouahigouya, où cependant Bagaré était réinstallé peu après (1898)
+par le commandant Destenave, qui établissait dans la capitale du
+Yatenga un poste français avec un résident (capitaine Bouticq, puis
+capitaine Bouvet).</p>
+
+<p><em>Liguidi</em> (1899-1902), frère de Bagaré, ne pouvant se
+faire obéir des Samo, implora le secours du capitaine Bouvet, qui,
+au cours d’une colonne de police, ramena les révoltés à
+l’obéissance (1900).</p>
+
+<p><em>Koboga</em>, fils de Noboga et quarantième successeur de
+Ya-Diga, règne à Ouahigouya depuis 1902.</p>
+
+<p>L’empereur du Yatenga, nous l’avons vu, porte comme celui de
+Ouagadougou le titre de <em>Môrho-nâba</em>&nbsp;; la capitale de
+l’empire a varié d’emplacement bien des fois&nbsp;: les localités
+où elle fut installée le plus souvent sont Sissamba, Tziga et
+Ouahigouya.</p>
+
+<p>L’empereur nomme les <em>soloum-nâba</em> (chefs de province) et
+approuve la nomination des <em>tenga-nâba</em> (chefs de village).
+Les chefs de province et les rois vassaux, jusqu’à l’occupation
+française, venaient chaque année saluer le souverain et lui
+apporter leur tribut. Les principaux dignitaires de la cour étaient
+et sont encore&nbsp;: le <em>togou-nâba</em>, chargé de répéter à
+haute voix dans les audiences les paroles du souverain,
+d’administrer les villages relevant directement de celui-ci, de
+transmettre ses ordres aux chefs de province et de donner
+l’investiture au successeur de l’empereur défunt&nbsp;; le
+<em>ouidi-nâba</em>, chef de la cavalerie<span class="pagenum" id=
+"Page_148">[148]</span> et gouverneur des villages commandés par
+les fils du souverain, ainsi que des Peuls Dialloubé et Fitoubé et
+d’une partie des Samo&nbsp;; le <em>rassoum-nâba</em>, chef des
+serviteurs de l’empereur, gouverneur des Nioniossé, d’une partie
+des Yarhsé ou Dioula musulmans et des Peuls Tôrobé, exécuteur des
+hautes-œuvres, chef des prisons et gardien du trésor&nbsp;; le
+<em>baloum-nâba</em>, maître du palais, chef des pages,
+palefreniers et eunuques, introducteur des visiteurs et plaignants,
+et gouverneur d’une partie des Samo et des Dioula&nbsp;; le
+<em>sôba-nâba</em>, introducteur des chefs de province et
+lieutenant du baloum-nâba&nbsp;; le <em>samandé-nâba</em>, chef des
+fantassins et remplaçant éventuel du togou-nâba&nbsp;; le
+<em>ouidikim-nâba</em>, lieutenant du ouidi-nâba&nbsp;; le
+<em>bagaré-nâba</em>, gardien des troupeaux et chef des esclaves,
+lieutenant du rassoum-nâba&nbsp;; le <em>bougouré-nâba</em>, chef
+des soldats recrutés parmi les esclaves&nbsp;; le
+<em>kom-nâba</em>, remplaçant éventuel du rassoum-nâba et chef
+d’une partie des fantassins&nbsp;; le <em>diaka-nâba</em>, gardien
+des amulettes impériales apportées autrefois par la sœur de
+Ya-Diga&nbsp;; le <em>yaogo-nâba</em>, gardien des sépultures
+impériales&nbsp;; le <em>saba-nâba</em>, chef des forgerons et
+lieutenant du kom-nâba&nbsp;; le <em>tôm-nâba</em>, second
+lieutenant du baloum-nâba, chargé de donner aux chefs venant
+recevoir l’investiture la poignée de poussière nécessaire pour
+saluer l’empereur&nbsp;: en échange de cette poignée de poussière,
+le chef nouvellement investi donnait une femme au tôm-nâba.</p>
+
+<p>L’impôt était payé en mil par les Nioniossé et les Samo, en sel
+par les Dioula, en bœufs par les Peuls. Les Mossi ne payaient pas
+d’impôt à proprement parler, mais contribuaient au tribut annuel
+versé à l’empereur par les chefs de province. Les caravanes étaient
+astreintes à un droit de circulation payable en nature.</p>
+
+<p>Les chefs de province étaient choisis par l’empereur dans la
+famille de leur prédécesseur&nbsp;; parfois cependant le souverain
+nommait à ces fonctions certains de ses favoris. Ces chefs de
+province avaient chacun une cour copiée sur celle de l’empereur.
+Ils nommaient les chefs de village en se basant sur le système
+appliqué par le souverain à la nomination des chefs de province.
+Les chefs de village étaient toujours des Mossi, même en pays
+étranger&nbsp;; ils versaient un tribut annuel au chef de leur
+province.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_149">[149]</span>A côté du chef
+de village mossi (<em>tenga-nâba</em>), il existe souvent un
+<em>tenga-sôba</em> ou «&nbsp;maître de la terre&nbsp;» qui est
+généralement le descendant de l’une des familles autochtones qui
+occupaient le pays avant les Mossi (familles nioniossé en
+particulier)&nbsp;; le <em>tenga-sôba</em>, quand il existe, est en
+même temps grand-prêtre<a id="FNanchor_136"></a><a href=
+"#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>. Là où les Mossi n’ont
+pas trouvé d’occupants du sol lors de leur arrivée au Yatenga, le
+tenga-nâba et le tenga-sôba se confondent dans la personne d’un
+fonctionnaire unique. Au point de vue religieux, les tenga-sôba
+sont sous l’autorité du tenga-sôba de Bougouré, lequel descend des
+anciens rois des Nioniossé. En cas de différend relatif au régime
+des terres, c’est le tenga-sobâ et non le tenga-nâba qui est choisi
+comme juge.</p>
+
+<h3 class="bold"><a id="p4c04s3"></a>III. — L’empire de
+Fada-n-Gourma.</h3>
+
+<p>La fondation de l’empire de Fada-n-Gourma remonte, nous l’avons
+vu, au début du <span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle,
+comme celle de l’empire de Ouagadougou et des premières
+colonisations mossi au Yatenga. <em>Diaba Lompo</em>, fils de
+Ouidiraogo, frère de Zoungourana et de Raoua et oncle d’Oubri,
+établit la domination de la descendance de Riâlé sur le pays des
+Gourmantché actuels&nbsp;: de lui et de ses successeurs, nous ne
+savons pas grand-chose, à de rares exceptions près. L’histoire de
+cet empire nous est beaucoup moins connue que celle des deux
+empires mossi de même origine et sans doute le rôle qu’il joua dans
+l’histoire générale du Soudan fut beaucoup plus effacé.</p>
+
+<p>La tradition<a id="FNanchor_137"></a><a href="#Footnote_137"
+class="fnanchor">[137]</a> nous a conservé cependant les noms
+de<span class="pagenum" id="Page_150">[150]</span> 24 empereurs qui
+se succédèrent depuis le <span class="sc2">XI</span><sup>e</sup>
+siècle jusqu’à l’époque actuelle et dont le 24<sup>e</sup>, qui
+règne encore aujourd’hui à Youngou, Nioungou, Noungou ou Younga —
+appellations indigènes de la ville de Fada-n-Gourma —, serait le
+descendant direct de Diaba Lompo, fondateur de la dynastie. Pour
+moi, je crois que la liste effective des souverains de
+Fada-n-Gourma doit être plus longue et que certains noms n’ont pas
+été retenus par la tradition, sans quoi la durée moyenne de chacun
+des règnes dépasserait trente-cinq ans, ce qui est beaucoup.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, voici la liste des vingt-quatre empereurs
+dont les noms nous sont parvenus. Après Diaba Lompo auraient régné
+son fils Tidapo, puis Ountani fils de Tidapo, puis Bayidoba, puis
+<em>Labi Diédo</em>&nbsp;: ce dernier aurait, par ses victoires sur
+les Dogom et les Bariba, donné à l’empire et au peuple des
+Gourmantché leurs limites actuelles&nbsp;; enivré de sa puissance,
+Labi Diédo, dans un accès d’orgueil, tira une flèche contre le
+ciel&nbsp;; comme il levait la tête pour suivre le trajet de la
+flèche, celle-ci retomba sur l’un de ses yeux et le tua. Après lui
+régnèrent Tentuoriba, puis <em>Tokourmou</em>, réputé pour sa
+jalousie et sa férocité&nbsp;: frappé de ce que les traits de ses
+enfants différaient de ses traits propres, il soupçonna ses femmes
+de l’avoir trompé&nbsp;; les anciens du pays cherchèrent à lui
+démontrer la fausseté de son raisonnement en lâchant devant lui des
+vaches et des veaux préalablement séparés en deux groupes, l’un de
+vaches et l’autre de veaux, et en lui montrant un veau brun qui,
+guidé par l’instinct filial, allait retrouver une vache blanche qui
+était bien sa mère&nbsp;; mais cette démonstration ne convainquit
+pas Tokourmou, qui fit construire une maison dans le lit d’une
+rivière, à l’époque des basses eaux, et y enferma toutes ses
+femmes, à l’exception de trente qui trouvèrent grâce à ses
+yeux&nbsp;; lorsque la crue survint, la maison fut engloutie et
+toutes les malheureuses périrent.</p>
+
+<p>Après ce monarque cruel vint une série de sept empereurs dont
+nous ne savons que les noms&nbsp;: Guima, Gori, Bogoré frère du
+précédent, Kampadi, Kambambi, Tankoïdé et Barissongué. Ensuite
+régna <em>Yendablé</em> (fin du <span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle ou commencement du <span class=
+"sc2">XVII</span><sup>e</sup>), qui dirigea une colonne contre
+Sansanné-Mango et<span class="pagenum" id="Page_153">[153]</span>
+rapporta un butin considérable. Ses successeurs furent&nbsp;:
+Yembirima, Bangama, Yengama, Yenkirima, Yenkiablé, Yempabou,
+Yempadougou, Yenkouaré et enfin <em>Bantchandé</em>, l’empereur
+actuel.</p>
+
+<p>Il semble que l’autorité des souverains de l’Etat gourmantché
+n’était réellement absolue que dans la province de
+Fada-n-Gourma&nbsp;; il y avait des luttes fréquentes entre
+l’empereur et ses vassaux&nbsp;: c’est ainsi qu’en 1895, lors de
+notre installation dans le pays, Bantchandé était en guerre avec
+Touri-ntouri-ba, chef de Matiakouali, et avec le chef de Diapaga.
+En 1897 le lieutenant Baud arriva à Fada-n-Gourma, consolida
+l’autorité de Bantchandé et amena Touri-ntouri-ba à faire sa
+soumission. Le chef de Diapaga demeura indépendant jusqu’à ce qu’un
+poste français eût été créé auprès de sa résidence, en 1907.</p>
+
+<p>Les usages de la cour de Fada-n-Gourma sont très analogues à
+ceux observés à Ouagadougou et à Ouahigouya, mais l’empereur porte
+le titre de <em>mbaro</em> au lieu de celui de Môrho-nâba. Avant
+l’occupation française, l’empire était divisé en dix-huit
+provinces, dont l’une relevait directement du monarque, tandis que
+les dix-sept autres étaient commandées chacune par un chef vassal
+de l’empereur et nommé par ce dernier, toujours dans une famille
+déterminée.</p>
+
+<p>La province impériale comprenait, outre Fada-n-Gourma, les
+villages de Gayéri, Boulgou, Pagou, Bartibogou, Kodiar, Namounou et
+la partie de Bilanga habitée par des Yansi. Les noms ou chefs-lieux
+des dix-sept provinces vassales étaient&nbsp;: Diapaga ou
+Diapangou, Bilanga (partie habitée par des Gourmantché), Piéla,
+Tchenhou, Bogandé, Nebba, Yamba, Matiakouali, Bizougou, Gobnangou,
+Konkobiri, Madiori, Pama, Diabo, Kominianga, Youmtenga et
+Nabangou&nbsp;; la province de Diabo était surtout peuplée de Mossi
+et les trois dernières de Yansi.</p>
+
+<div class="plate">
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="map10"><a href="images/map10_large.jpg"><img src=
+'images/map10.jpg' alt=''></a>
+<p class="cp1">Carte 10. — Les empires mossi et gourmantché.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c04">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_119"></a><a href="#FNanchor_119"><span class=
+"label">[119]</span></a>1<sup>er</sup> volume, <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_305">
+pages 305</a> et suivantes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_120"></a><a href="#FNanchor_120"><span class=
+"label">[120]</span></a>Voir à ce sujet <em>le Pays Mossi</em> par
+M. le lieutenant Marc.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_121"></a><a href="#FNanchor_121"><span class=
+"label">[121]</span></a>1<sup>er</sup> volume, <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_309">
+page 309.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_122"></a><a href="#FNanchor_122"><span class=
+"label">[122]</span></a>Ces appellations n’étaient pas spéciales à
+l’empire de Ouagadougou&nbsp;: l’empire du Yatenga portait aussi le
+nom de <em>Môrho</em>, son souverain celui de <em>Mô-nâba</em> et
+ses habitants celui de <em>Môssé</em> ou <em>Mossi</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_123"></a><a href="#FNanchor_123"><span class=
+"label">[123]</span></a>Ouagadougou — ou mieux <em>Ouaghadogho</em>
+— ne doit pas remonter, en tant qu’agglomération importante,
+au-delà de l’empereur Niandeffo, c’est-à-dire de la fin du
+<span class="sc2">XIII</span><sup>e</sup> siècle, bien qu’il
+existât déjà un village sur le même emplacement au temps d’Oubri.
+M. le lieutenant Marc suppose que cette localité constituait dès le
+<span class="sc2">XII</span><sup>e</sup> siècle un centre
+commercial important&nbsp;; son opinion, que je ne partage pas, est
+basée sur une phrase du <em>Tarikh-es-Soudân</em> (page 46 de la
+traduction) disant que «&nbsp;les gens de — ou du —
+<em>Ouaghdou</em>&nbsp;» étaient ceux qui se rendaient en plus
+grand nombre à Tombouctou pour y trafiquer, lors des débuts de la
+prospérité de cette ville (époque qu’il faudrait d’ailleurs
+reporter plutôt au <span class="sc2">XIII</span><sup>e</sup>
+siècle)&nbsp;; mais il me semble impossible de traduire
+l’expression du texte autrement que par «&nbsp;les gens du
+Ouagadou&nbsp;» et d’entendre par <em>Ouaghdou</em> autre chose que
+la province du Sahel où se trouve Goumbou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_124"></a><a href="#FNanchor_124"><span class=
+"label">[124]</span></a>Comparer la grande analogie existant entre
+les usages encore suivis de nos jours à la cour de l’empereur de
+Ouagadougou et ceux suivis autrefois aux cours de Ghana, Mali et
+Gao. Tous les détails donnés ici sur l’organisation intérieure de
+l’empire de Ouagadougou sont empruntés presque textuellement à la
+monographie du cercle de Ouagadougou rédigée par M.
+l’administrateur Carrier d’après ses propres observations et celles
+de ses prédécesseurs.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_125"></a><a href="#FNanchor_125"><span class=
+"label">[125]</span></a>Le nom que portait l’empereur avant son
+couronnement devient un terme proscrit, même dans la langue
+courante et même appliqué à des objets d’un usage familier. Ainsi
+le prédécesseur du Môrho-nâba actuel, avant son avènement, portait
+le nom de <em>Kouka</em>, mot qui désigne une espèce de tamarinier
+et qui est donné souvent comme prénom en pays mossi&nbsp;; lorsque
+Kouka fut proclamé empereur, il prit le surnom de
+<em>Ouobdérho</em> (l’éléphant)&nbsp;: à partir de cet instant,
+tous les habitants de l’empire qui s’appelaient Kouka changèrent
+leur nom en <em>Nâbiouré</em>, ce qui signifie «&nbsp;nom du
+nâba&nbsp;» et le tamarinier de l’espèce <em>kouka</em> fut appelé
+également <em>nâbiouré</em> (Lieutenant Marc, <em>le Pays
+mossi</em>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_126"></a><a href="#FNanchor_126"><span class=
+"label">[126]</span></a>Ce nom est écrit par Sa’di <em>Na’sira</em>
+ou <em>Na’séré</em>&nbsp;: or l’empereur du Yatenga qui vivait à la
+fin du <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle, c’est-à-dire
+à l’époque où <em>Na’sira</em> pilla Oualata, s’appelait
+<em>Nasséré</em> ou <em>Nassodoba</em>, d’après les traditions
+conservées à Ouahigouya.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_127"></a><a href="#FNanchor_127"><span class=
+"label">[127]</span></a>1<sup>er</sup> volume, pages <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_308">
+308</a> et <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_310">
+310.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_128"></a><a href="#FNanchor_128"><span class=
+"label">[128]</span></a>Presque toutes les traditions consignées
+ici qui se rapportent à l’empire du Yatenga ont été empruntées à la
+monographie du Cercle de Ouahigouya par M. l’administrateur
+Vadier.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_129"></a><a href="#FNanchor_129"><span class=
+"label">[129]</span></a>Voir 1<sup>er</sup> volume, <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_307">
+pages 307</a> et suivantes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_130"></a><a href="#FNanchor_130"><span class=
+"label">[130]</span></a>Lâ devait faire retour, quelque temps
+après, à l’empire de Ouagadougou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_131"></a><a href="#FNanchor_131"><span class=
+"label">[131]</span></a>Peu après, une expédition portugaise amena
+à Lisbonne des gens du golfe du Bénin qui apprirent à Jean II
+l’existence d’un puissant monarque appelé <em>Ogané</em> qui
+donnait l’investiture à leur roi. Les Portugais crurent pouvoir
+identifier ce monarque avec le fameux «&nbsp;Prêtre Jean&nbsp;». En
+1488, un Ouolof amené à Lisbonne parla à Jean II de l’empereur des
+Mossi, lui disant que les Etats de ce prince puissant commençaient
+au-delà de Tombouctou en s’étendant vers l’Orient et ajoutant que
+ce souverain se conformait, sur beaucoup de points, aux coutumes
+des peuples chrétiens&nbsp;; Jean II en conclut que le roi des
+Mossi pouvait bien être le Prêtre Jean et se confondre avec
+l’<em>Ogané</em> dont on lui avait parlé précédemment, et il confia
+à un Abyssin une lettre pour le «&nbsp;roi de Moses&nbsp;», lettre
+qui, naturellement, ne parvint jamais à son adresse. Barth, se
+fondant sur ces faits rapportés par de Barros, a fait
+d’<em>Ogané</em> le titre royal de l’empereur des Mossi&nbsp;; ce
+même mot a été rapproché, un peu à la légère, par le lieutenant
+Desplagnes, du titre de <em>hogoun</em> porté par les chefs des
+Tombo, mais inconnu des Mossi. A mon avis, l’<em>Ogané</em> signalé
+à Jean II était tout simplement un souverain résidant non loin de
+la Côte du Bénin&nbsp;: on sait que «&nbsp;chef&nbsp;» se dit
+<em>ogan</em> dans plusieurs dialectes de la Côte des Esclaves.
+(Voir à ce sujet <em>le Pays Mossi</em>, par le lieutenant Marc,
+pages 4 et suivantes).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_132"></a><a href="#FNanchor_132"><span class=
+"label">[132]</span></a>Toutes ces dates sont approximatives.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_133"></a><a href="#FNanchor_133"><span class=
+"label">[133]</span></a>Kango et Sagha atteignirent le Bani près de
+Poromani (ou Fouroumané), en aval de San, et remontèrent ce fleuve
+jusqu’en face de Ségou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_134"></a><a href="#FNanchor_134"><span class=
+"label">[134]</span></a>Si Kango est demeuré quelque temps à Ségou,
+ce qui est probable, l’empereur banmana qui lui confia une armée
+n’était plus sans doute Denkoro, mort en 1740, mais
+<em>Ton-mansa</em>, dont l’avènement eut lieu la même année.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_135"></a><a href="#FNanchor_135"><span class=
+"label">[135]</span></a>Les dates de l’avènement et de la mort de
+Kango sont exactement celles que la tradition assigne au règne
+effectif de l’empereur de Ségou Ngolo Diara, qui, monté sur le
+trône en 1750, ne s’empara définitivement du pouvoir qu’en 1754 et
+mourut en 1787.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_136"></a><a href="#FNanchor_136"><span class=
+"label">[136]</span></a>A comparer un régime absolument analogue
+qui existe en pays mandé&nbsp;: le <em>dougoutigui</em>, maître du
+sol et chef de la religion, représente les plus anciens occupants
+du pays&nbsp;; le <em>kountigui</em>, sorte de maire ou
+administrateur du village, est un simple fonctionnaire représentant
+le pouvoir central.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_137"></a><a href="#FNanchor_137"><span class=
+"label">[137]</span></a>Presque toutes les traditions historiques
+relatives à cet empire ont été empruntées à la monographie du
+Cercle de Fada-n-Gourma par M. l’administrateur Maubert.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_154">[154]</span><a id=
+"p4c05"></a>CHAPITRE V</h2>
+
+<p class="sch1">Le royaume de Diara<br>
+(XI<sup>e</sup> au XVIII<sup>e</sup> siècles)</p>
+
+<h3><a id="p4c05s1"></a><span class="bold">I. — La dynastie des
+Niakaté</span> (<span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> au
+<span class="sc2">XIII</span><sup>e</sup> siècles).</h3>
+
+<p>Nous avons vu précédemment<a id="FNanchor_138"></a><a href=
+"#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a> comment le Kingui et le
+Diafounou avaient été colonisés, dès la fin du <span class=
+"sc2">VII</span><sup>e</sup> siècle, par des Soninké venus du
+Diaga, comment un éphémère royaume soninké s’était constitué vers
+750 dans le Ouagadou et comment le dernier roi du Ouagadou s’était
+emparé vers 790 de Ghana sur les Judéo-Syriens, en même temps que
+certains de ses sujets allaient renforcer les colonies soninké de
+la région où existait déjà, depuis le <span class=
+"sc2">VII</span><sup>e</sup> siècle, la ville de <em>Diara</em>,
+située à peu de distance au Nord-Est de Nioro.</p>
+
+<p>Ces colonies soninké du Kingui et du Diafounou relevèrent plus
+ou moins directement de l’empire de Ghana durant toute la période
+de la puissance des Sissé, c’est-à-dire depuis la fin du
+<span class="sc2">VIII</span><sup>e</sup> siècle jusqu’en 1076,
+époque de la prise de Ghana par les Almoravides et du premier
+démembrement de l’empire de Ghana. Parmi les Etats soninké
+indépendants qui se créèrent à la suite de ce démembrement furent
+ceux du Kingui, du Kaniaga et du Bakounou, fondés, le premier par
+la famille des Niakaté, Diakhaté ou Diagaté, le second par celle
+des Diarisso et le troisième par celle des Doukouré. Le royaume du
+Bakounou<span class="pagenum" id="Page_155">[155]</span> n’a pas eu
+d’histoire à proprement parler et nous pouvons nous contenter de ce
+qui a été dit à son sujet à l’occasion de la formation du peuple
+soninké<a id="FNanchor_139"></a><a href="#Footnote_139" class=
+"fnanchor">[139]</a>. Le royaume du Kaniaga, devenu plus tard
+l’empire de Sosso, fera l’objet du chapitre suivant. Je ne
+m’occuperai pour l’instant que du royaume du Kingui ou de
+Diara.</p>
+
+<p>Je n’ai d’ailleurs pas grand chose à ajouter à ce que j’ai
+rapporté plus haut<a id="FNanchor_140"></a><a href="#Footnote_140"
+class="fnanchor">[140]</a> concernant la fondation à Diara, par les
+Niakaté, d’un royaume qui semble avoir eu des débuts assez
+modestes. La dynastie des Niakaté se maintint au pouvoir depuis la
+fin du <span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle ou le
+commencement du <span class="sc2">XII</span><sup>e</sup> jusque
+vers 1270&nbsp;; son autorité ne devait pas s’étendre bien loin,
+mais se faisait sentir probablement, en dehors du Kingui, sur le
+Kéniarémé, le Guidioumé et le Diafounou&nbsp;; les Niakaté
+devaient, au moins à partir de la fin du <span class=
+"sc2">XII</span><sup>e</sup> siècle, être plus ou moins vassaux des
+empereurs de Sosso. Le dernier prince de cette dynastie, et le seul
+dont les traditions que j’ai eues à ma disposition aient conservé
+le nom, <em>Mana-Maghan Niakaté</em>, parvint à étendre son pouvoir
+sur une partie du Kaarta, du Diangounté et du Bakounou&nbsp;;
+peut-être la défaite de Soumangourou Kannté, empereur de Sosso, par
+Soundiata, empereur des Mandingues, en 1235, favorisa-t-elle
+l’extension du domaine de Mana-Maghan. Mais ce dernier ne fut
+affranchi de la tutelle de Sosso que pour tomber sous celle, plus
+ou moins directe, de Mali. J’ai raconté<a id=
+"FNanchor_141"></a><a href="#Footnote_141" class=
+"fnanchor">[141]</a> la fin tragique de Mana-Maghan et de ses deux
+fils Bemba et Mana&nbsp;; je m’étais arrêté à la prise du pouvoir
+par <em>Fié-Mamoudou Diawara</em>, en 1270 environ.</p>
+
+<h3><a id="p4c05s2"></a><span class="bold">II. — La dynastie des
+Diawara</span> (1270 à 1754).</h3>
+
+<p>Fié-Mamoudou, le premier des rois diawara de Diara, fut un
+prince habile et puissant. Les Berbères du Tagant, ayant entendu
+dire que tous les pays se disputaient son alliance, lui envoyèrent
+une ambassade chargée de lui amener, en guise de<span class=
+"pagenum" id="Page_156">[156]</span> présent, trois cents jeunes
+captives. L’ambassade arriva à Diara, alors que Mamoudou résidait
+encore à Toundoungoumé ou Touroungoumbé, village très voisin de
+Diara, où avait habité et où était mort son père Daman-Guilé. Le
+personnage le plus influent de la capitale, nommé
+<em>Diabigné-Doumbé</em> et qui passe pour être l’ancêtre de la
+famille des Kamara chez les Kâgoro, logea chez lui les
+ambassadeurs, fit asseoir les trois cents captives sur la place
+publique et chargea son fils <em>Fato-Makhan</em>, ami personnel du
+nouveau roi, d’aller prévenir ce dernier. Fato-Makhan enfourcha son
+cheval aussitôt, se rendit à Toundoungoumé et informa Mamoudou de
+l’événement qui défrayait alors toutes les conversations, ajoutant
+que, parmi les trois cents captives des Berbères, il en était une
+qui dépassait en beauté toutes les autres. Mamoudou fut enchanté de
+la nouvelle et il s’apprêtait à réclamer cette jeune fille pour en
+faire son épouse, lorsque son principal conseiller, nommé
+Fakaloumpan, lui dit à l’oreille&nbsp;: «&nbsp;N’épouse pas cette
+fille&nbsp;; donne-la en mariage à celui qui t’a parlé d’elle et
+qui évidemment la désire&nbsp;; tu trouveras facilement une autre
+femme et tu auras la paix.&nbsp;» Le roi écouta cet avis et dit à
+Fato-Makhan qu’il lui offrait la belle captive&nbsp;: «&nbsp;Que te
+donnerai-je en échange&nbsp;? demanda Fato-Makhan. — Donne-moi
+Diara&nbsp;», répondit le roi, qui savait que les partisans des
+Niakaté étaient encore nombreux dans cette ville et que, tant qu’il
+ne pourrait y entrer en maître, son autorité demeurerait
+précaire.</p>
+
+<p>«&nbsp;Si je te donne Diara, reprit Fato-Makhan, comment te
+conduiras-tu vis-à-vis de moi et des miens&nbsp;? — Ce que
+faisaient les Niakaté, dit Mamoudou, je le ferai&nbsp;; comment se
+conduisaient-ils vis-à-vis de sa famille&nbsp;? — Selon la coutume
+établie. — J’accepte de faire de même. — Eh bien, conclut
+Fato-Makhan, je te remettrai le sabre royal et, si cela te plaît,
+tu seras notre roi&nbsp;; si cela ne te plaît pas, tu demeureras un
+simple particulier et tu épouseras la belle captive.&nbsp;»</p>
+
+<p>Etant ainsi tombé d’accord avec Mamoudou, Fato-Makhan retourna à
+Diara et raconta tout à son père. Celui-ci trouva de son goût
+l’arrangement intervenu et le fit accepter par tous les notables de
+Diara. Puis il alla lui-même chercher Mamoudou<span class="pagenum"
+id="Page_157">[157]</span> qui, alors seulement, fit pour la
+première fois son entrée solennelle dans la capitale du royaume,
+escorté de ses guerriers, et reçut le serment d’obéissance de tous
+les chefs.</p>
+
+<p>L’empereur qui régnait alors sur le Tekrour, et qui appartenait
+à la dynastie des Sossé, ayant lui aussi entendu parler de la
+puissance de Mamoudou, expédia à son tour à Diara une ambassade.
+Ses envoyés furent éblouis de la richesse du roi et de la
+prospérité du pays et, sur le rapport qu’ils en firent à l’empereur
+de Tekrour lors de leur retour au Fouta, celui-ci leva une armée
+pour aller piller Diara. Mamoudou marcha à la rencontre de
+l’expédition toucouleure, la mit en déroute et la poursuivit jusque
+sur les rives du Sénégal. Comme il se préparait à regagner son
+royaume, il fut trahi par un de ses frères, qui renseigna les
+Toucouleurs sur l’itinéraire qu’il devait suivre&nbsp;; les ennemis
+lui tendirent une embuscade et réussirent à le tuer. Avant de
+rendre le dernier soupir, Mamoudou recommanda à Fato-Makhan, son
+fidèle lieutenant, de se rendre le plus vite possible à Diara, de
+prendre dans son magasin le sabre royal et de le suspendre à
+l’épaule de son fils Silla-Makhan, encore enfant, afin d’empêcher
+le traître de s’emparer du pouvoir<a id="FNanchor_142"></a><a href=
+"#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>.</p>
+
+<p>Fato-Makhan remplit sa mission consciencieusement, et
+<em>Silla-Makhan Diawara</em> succéda à son père sur le trône de
+Diara. C’est sous son règne — qui se déroula à la fin du
+<span class="sc2">XIII</span><sup>e</sup> siècle et au début du
+<span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle — que, vers l’an
+1300, la ville de <em>Nioro</em> fut fondée par des Peuls Diawambé
+que Mana-Maghan Niakaté avait amenés du Kaarta au Kingui vers
+1250.</p>
+
+<p>Silla-Makhan régna quarante ans et eut trente-sept enfants, dont
+quinze garçons. Son fils aîné <em>Daman</em> résidait auprès de son
+père à Diara et lui succéda après sa mort. Les autres
+s’installèrent dans divers villages du Kingui ou même dans d’autres
+provinces du royaume, s’emparèrent du commandement de ces villages
+ou provinces et le transmirent à leurs descendants. C’est ainsi que
+l’un d’eux, nommé Bandiougou, s’établit<span class="pagenum" id=
+"Page_158">[158]</span> à Yéréré&nbsp;; un autre, Ouali, se fixa à
+Toundoungoumé&nbsp;; Faré s’installa à Bouli, Aïssé à Mérémédi,
+Samba à Diabigué, Mokoti à Diala (dans le Nord du Kaarta), Dabo au
+Diangounté, etc. Plusieurs quittèrent le royaume et allèrent fonder
+des villages diawara au Boundou et au Fouta.</p>
+
+<p>Après Daman, qui mourut sans doute vers 1350, ses descendants
+continuèrent à occuper le trône de Diara. Le royaume se maintint
+pendant quatre siècles, mais il ne constitua jamais un véritable
+empire comparable à ceux de Ghana, de Gao, de Mali, de Tekrour ou
+même de Sosso. Nous avons vu qu’il s’était trouvé plus ou moins
+directement englobé dans l’empire mandingue à l’époque de Soundiata
+(<span class="sc2">XIII</span><sup>e</sup> siècle)&nbsp;; dès les
+premières années du <span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle, l’Askia Mohammed I étendit sa suzeraineté jusqu’au Kingui,
+et le royaume de Diara passa de la tutelle de Mali sous celle de
+Gao&nbsp;; redevenu à peu près indépendant à la fin du même siècle,
+après la victoire du pacha Djouder sur l’Askia Issihak II, il ne
+devait pas tarder à être annexé à l’empire banmana des
+Massassi.</p>
+
+<p>Ce furent des querelles de famille et des disputes au sujet de
+la préséance qui précipitèrent la décadence du royaume et furent
+l’occasion de sa ruine. Les descendants directs de Daman, qui
+constituaient la branche aînée des Diawara, avaient reçu le nom de
+<em>Sagoné</em>&nbsp;; les descendants de Dabo, frère de Daman,
+établis au Diangounté, formaient la branche des <em>Dabora</em> ou
+<em>Daboro</em>. Ces deux fractions ne tardèrent pas à devenir
+ennemies&nbsp;: les Dabora entraînèrent dans leur parti les
+descendants de Mokoti, établis à Diala, et voulurent, vers l’an
+1450, forcer la main au souverain alors régnant pour qu’il désignât
+son successeur parmi eux&nbsp;; ayant échoué dans leur dessein, ils
+résolurent d’employer la force et déclarèrent la guerre aux Sagoné.
+Ceux-ci furent vainqueurs et obligèrent les Dabora à demeurer dans
+leur province. Trois siècles passèrent, sans que les haines des
+deux familles se fussent apaisées.</p>
+
+<p>Vers 1750, il se trouva que le roi de Diara, chef des Sagoné, et
+son vassal le chef des Dabora étaient amoureux d’une même femme et
+se partageaient ses faveurs&nbsp;; le premier était laid et ne se
+risquait que de nuit chez sa belle, craignant que
+celle-ci<span class="pagenum" id="Page_161">[161]</span> ne voulût
+plus de lui si elle venait à apercevoir son visage&nbsp;; or une
+nuit, tandis que le roi était chez sa maîtresse, son rival
+s’introduisit dans la chambre des amants sous prétexte de reprendre
+une bague qu’il y avait oubliée et il alluma du feu, soi-disant
+pour y voir clair mais en réalité pour rendre visible aux yeux de
+la femme la laideur du Sagoné. Celui-ci, d’autant plus furieux que
+la belle l’accabla de moqueries, jura solennellement que le feu
+allumé par la main du chef des Dabora ne s’éteindrait pas de sitôt,
+ce qui équivalait à une déclaration de guerre. Les hostilités en
+effet s’ouvrirent peu après&nbsp;: les Dabora, soutenus par les
+Maures Oulad-Mbarek, étaient sensiblement les plus forts, et les
+Sagoné appelèrent à leur secours l’empereur banmana du Kaarta, Sébé
+ou Sié Kouloubali, qui n’attendait que cette occasion pour arrondir
+son domaine. Sébé tomba sur les Dabora, les vainquit, mais annexa
+le Diangounté au Kaarta au lieu de le restituer au roi de Diara.
+Puis, sous prétexte de défendre le Kingui contre les Oulad-Mbarek,
+dont la puissance devenait redoutable, il se porta jusqu’à Nioro,
+enleva le pouvoir aux Diawara et partagea ce qui restait du royaume
+de Diara en provinces relevant directement de son autorité
+(1754).</p>
+
+<p>Comme nous le verrons en parlant de l’histoire des empires
+banmana, la lutte continua longtemps encore au Kingui entre les
+Diawara et les Banmana-Massassi, et ce ne fut que sous le règne du
+dernier empereur du Kaarta, Kandia, un siècle environ après la
+main-mise de Sébé Kouloubali sur le royaume de Diara, que les
+Massassi furent définitivement vainqueurs des Diawara et
+installèrent leur capitale à Nioro (1846), pour en être chassés
+quelques années après par El-Hadj Omar en 1854.</p>
+
+<div class="plate">
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="map11"><a href="images/map11_large.jpg"><img src=
+'images/map11.jpg' alt=''></a>
+<p class="cp1">Carte 11. — Le royaume de Diara.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="plate" id="pl20">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XX</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i39"><img src='images/i39.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Froment</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 39. — Cavaliers
+Touareg<br>
+<span class="less">exécutant une charge de parade contre le vapeur
+<em>Ibis</em>, à Bamba.</span></p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i40"><img src='images/i40.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Fortier</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 40. — Scène de danse
+guerrière chez les Malinké.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c05">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_138"></a><a href="#FNanchor_138"><span class=
+"label">[138]</span></a>1<sup>er</sup> volume, <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_256">
+pages 256</a> à 263.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_139"></a><a href="#FNanchor_139"><span class=
+"label">[139]</span></a>1<sup>er</sup> volume, pages <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_265">
+265</a> et <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_266">
+266.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_140"></a><a href="#FNanchor_140"><span class=
+"label">[140]</span></a>1<sup>er</sup> volume, pages <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_266">
+266</a> et <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_267">
+267.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_141"></a><a href="#FNanchor_141"><span class=
+"label">[141]</span></a>1<sup>er</sup> volume, <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_267">
+page 267</a> et plus loin <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_273">
+pages 273</a> à 276.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_142"></a><a href="#FNanchor_142"><span class=
+"label">[142]</span></a>Au sujet de l’origine de ce sabre
+légendaire, voir le 1<sup>er</sup> volume, pages <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_272">
+272</a> et <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_273">
+273.</a></p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_162">[162]</span><a id=
+"p4c06"></a>CHAPITRE VI</h2>
+
+<p class="sch1">L’Empire de Sosso ou du Kaniaga<br>
+(XI<sup>e</sup> au XIII<sup>e</sup> siècles).</p>
+
+<p>L’Etat soninké dont je vais tenter de retracer ici la brève
+histoire n’eut ni la durée ni l’éclat de l’empire de Ghana, mais il
+fut cependant, à un moment donné, maître des destinées du Soudan.
+Le nom de sa capitale, <em>Sosso</em>, ou celui de la fraction
+dirigeante de sa population, les <em>Sossé</em>, transmis à la
+postérité par Ibn-Khaldoun, a été longtemps confondu avec celui des
+Soussou, alors que, à mon avis, ces derniers n’ont jamais participé
+à sa formation ni à sa gloire&nbsp;: c’est tout au moins ce qui
+résulte d’un examen consciencieux des traditions locales, comme de
+la lecture attentive des quelques documents écrits que nous
+possédons sur ce sujet.</p>
+
+<p>J’ai relaté plus haut<a id="FNanchor_143"></a><a href=
+"#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a> comment les Soninké
+s’étaient établis dans le <em>Kaniaga</em> et y avaient fondé à
+diverses reprises des colonies qui, en se soudant entre elles,
+donnèrent naissance à un véritable Etat. Dès la fin du <span class=
+"sc2">VII</span><sup>e</sup> siècle, nous avons vu la migration de
+l’ancêtre Digna passer par le Kaniaga en se rendant du Diaga à
+Dioka. Vers 750, Goumaté-Fadé, père du clan des Diarisso, Diaressi
+ou Yaressi, recevait du roi du Ouagadou le gouvernement de la
+partie septentrionale du Bélédougou et Diaméra-Sogona celui de la
+partie méridionale du Kaniaga&nbsp;; ce dernier fixait sa résidence
+à <em>Guesséné</em> ou près<span class="pagenum" id=
+"Page_163">[163]</span> de Guesséné. Quelque quarante ans plus
+tard, lors du démembrement du Ouagadou, Goumaté-Fadé devenait le
+chef indépendant d’une petite province habitée par sa propre
+famille et celle de Diaméra-Sogona. Cette province ne tarda pas à
+être annexée à l’empire de Ghana et à former une sorte de petit
+royaume vassal de cet empire.</p>
+
+<p>Lorsque la prise de Ghana en 1076 par les Almoravides provoqua
+un nouveau mouvement de migration parmi les Soninké, un grand
+nombre de gens de cette nation s’enfuirent de l’Aoukar et allèrent
+dans le Kaniaga rejoindre leurs compatriotes. C’est à ce moment,
+très vraisemblablement, que l’Etat soninké du Kaniaga se constitua
+définitivement, sous le commandement d’une dynastie issue de
+Goumaté-Fadé et appartenant au clan des <em>Diarisso</em>.</p>
+
+<p>L’empire de Ghana n’avait pas été en réalité détruit par la
+conquête almoravide, mais celle-ci l’avait fortement ébranlé et,
+lorsque la domination berbère eut pris fin, vers 1090, avec la mort
+d’Aboubekr-ben-Omar, le souverain de Ghana n’était plus assez
+puissant pour rétablir son autorité sur les petits Etats qui
+s’étaient constitués dans le Sud, à la faveur de la main-mise
+momentanée des Lemtouna sur la grande métropole soninké. C’est
+ainsi que le royaume du Kaniaga conserva son indépendance et put, à
+son tour, devenir un empire.</p>
+
+<p>D’après les traditions indigènes, la dynastie des
+<em>Diarisso</em> compta sept princes, qui se succédèrent de 1076 à
+1180 environ. Le premier, <em>Kambiné Diarisso</em>, descendait de
+Goumaté-Fadé&nbsp;; ce fut lui qui, déjà fort âgé à cette époque,
+organisa l’Etat après la prise de Ghana par Aboubekr-ben-Omar,
+installant sa capitale dans une localité voisine de Guesséné qui
+fut plus tard appelée <em>Sosso</em>, ainsi que nous le verrons
+dans un instant.</p>
+
+<p>Son fils <em>Souleïmân</em> lui succéda vers 1090, un peu après
+la mort d’Aboubekr-ben-Omar, et eut pour successeur son propre fils
+<em>Banna-Boubou</em> (1100-1120). C’est sous le règne de ce
+dernier que les Peuls, venant de l’Ouest, auraient fait leur
+première apparition au Kaniaga&nbsp;; la famille royale des
+Diarisso les accueillit avec bienveillance&nbsp;: le roi, ses fils
+et ses principaux<span class="pagenum" id="Page_164">[164]</span>
+officiers prirent femmes dans les familles nobles des nouveaux
+immigrants, familles qui appartenaient au clan des <em>Sô</em> ou
+<em>Férôbé</em>&nbsp;: c’est ce qui fit donner aux descendants de
+ces unions le nom de <em>Sossé</em> (descendance des Sô)&nbsp;;
+plus tard, l’emploi de cette appellation s’étant généralisé, elle
+fut appliquée à tous les habitants du Kaniaga ou tout au moins à
+tous les membres de la classe dirigeante. C’est également cette
+circonstance qui fit donner le nom de <em>Sosso</em> (village des
+Sô) à la capitale de l’Etat et à l’Etat lui-même.</p>
+
+<p>Après Banna-Boubou régna son fils <em>Makhan</em> (1120-1130),
+généralement connu sous le nom de Ouagadou-Makhan parce que sa mère
+était originaire du Ouagadou et l’avait mis au monde dans ce
+dernier pays, où elle était allée faire ses couches. A Makhan
+succédèrent <em>Gané</em> (1130-1140), <em>Moussa</em> (1140-1160)
+et <em>Birama</em> (1160-1180), tous descendants de Kambiné
+Diarisso.</p>
+
+<p>Birama fut le dernier prince de cette dynastie. Il avait laissé
+neuf fils, issus de deux mères distinctes&nbsp;; l’aîné des enfants
+du premier lit voulut, à la mort de son père, s’emparer du pouvoir,
+mais la succession lui fut disputée par l’aîné des enfants du
+second lit. Les autres fils prirent parti chacun pour son frère
+utérin et une querelle s’ensuivit qui dégénéra en bataille. Les
+enfants du second lit, se sentant les plus faibles, appelèrent à
+leur secours un chef renommé nommé <em>Diara Kannté</em>, qui avait
+été le meilleur général de Birama&nbsp;; c’était un Soninké d’une
+caste inférieure, que certaines traditions disent originaire de la
+province de Ouossébougou tandis que d’autres le font venir de
+Tirakka, escale du Niger autrefois célèbre et voisine de Tombouctou
+qui la supplanta<a id="FNanchor_144"></a><a href="#Footnote_144"
+class="fnanchor">[144]</a>.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, l’intervention de Diara Kannté amena la
+victoire des enfants du deuxième lit, qui étaient cinq
+frères&nbsp;; mais, lorsqu’il s’agit de savoir lequel des cinq
+monterait sur le trône, les disputes recommencèrent et des horions
+furent de nouveau échangés. Ce que voyant, Diara Kannté s’empara
+lui-même<span class="pagenum" id="Page_165">[165]</span> du
+pouvoir, se fit reconnaître comme empereur par les notables et
+exila tous les fils de Birama dans le Kaarta.</p>
+
+<p>La dynastie des <em>Kannté</em>, qui succéda ainsi à celle des
+Diarisso vers 1180, ne compta que deux princes&nbsp;: Diara Kannté
+et <em>Soumangourou</em> (ou Soumahoro) Kannté. Celui-ci régna de
+1200 environ à 1235 et ce fut sous son commandement que l’empire de
+Sosso parvint à son apogée, pour disparaître aussitôt après. Très
+peu de temps après son avènement, en 1203, Soumangourou s’emparait
+de Ghana sur le dernier des souverains de la dynastie des Sissé,
+descendants de Kaya-Maghan, et annexait à son propre empire ce qui
+restait encore de l’empire de Ghana, c’est-à-dire l’Aoukar, tout le
+Bagana et le Diaga. Le royaume de Diara et celui du Bakounou ou de
+Goumbou (royaume des Doukouré) devenaient bientôt vassaux de
+l’empire de Sosso. Ainsi, en outre du Kaniaga et de ses anciennes
+dépendances immédiates, qui étaient le Nord du Bélédougou, Ségou et
+Sansanding, le domaine impérial de Soumangourou Kannté s’étendait
+vers 1230 sur la majeure partie des pays compris entre le Niger à
+l’Est, le Sénégal au Sud, le Galam et le Tagant à l’Ouest et le
+Sahara au Nord.</p>
+
+<p>C’est la prise de Ghana par Soumangourou qui amena la fondation
+de <em>Oualata</em>&nbsp;: le conquérant n’était pas demeuré à
+Ghana et, après avoir sans doute consciencieusement pillé la ville,
+il était retourné à Sosso<a id="FNanchor_145"></a><a href=
+"#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>, laissant seulement une
+garnison composée de Sossé pour faire respecter son autorité et
+percevoir les impôts. Les Sossé, semble-t-il, et Soumangourou
+lui-même étaient païens, tandis que la majorité des Soninké de
+Ghana avaient été convertis à l’islam par les Almoravides. Soit
+parce qu’il leur déplaisait de subir le contact et le joug des
+infidèles, soit en raison des déprédations de la garnison sossé,
+les principales familles musulmanes de Ghana se portèrent à quelque
+distance vers le Nord-Ouest et, en 1224, fondèrent Oualata près de
+puits à côté desquels les nomades avaient coutume<span class=
+"pagenum" id="Page_166">[166]</span> de camper pour abreuver leurs
+chameaux et qu’on appelait à cause de cela <em>Birou</em>, ce qui
+signifie «&nbsp;les tentes&nbsp;» en langue soninké. C’est ainsi
+que Oualata remplaça Ghana comme port commercial du désert.</p>
+
+<p>Cependant Soumangourou, parvenu au faîte de sa puissance, allait
+avoir à se mesurer avec un rude adversaire, l’empereur du Mandé
+Soundiata Keïta, qui résidait vraisemblablement alors à Kangaba, en
+amont de Bamako. Depuis longtemps, l’empereur de Sosso avait
+compris que l’Etat mandingue naissant constituait un danger pour
+son autorité et il avait essayé de l’empêcher de se constituer. Il
+eut facilement raison des onze frères de Soundiata, mais il devait
+échouer vis-à-vis de ce dernier.</p>
+
+<p>La tradition rapporte en effet que Naré-Famagan Keïta, père de
+Soundiata, laissa en mourant douze fils&nbsp;: à peine l’aîné
+avait-il succédé à son père que Soumangourou, accouru de Sosso à
+Kangaba, le tua, puis s’en retourna au Kaniaga. A l’aîné succéda le
+second, qui eut le même sort, et ainsi de suite jusqu’au onzième
+inclusivement. C’est alors que le douzième et dernier, Soundiata,
+monta sur le trône du Mandé, trône fort précaire alors, ainsi qu’on
+le voit, d’autant plus que le nouveau prince, encore tout jeune,
+était depuis sept ans paralysé et ne pouvait se tenir debout. Dès
+que Soumangourou fut informé de l’avènement de Soundiata, il
+accourut à Kangaba pour le tuer comme il avait fait de ses
+prédécesseurs, mais, se trouvant en face d’un enfant infirme, il
+dédaigna de le mettre à mort et se contenta de le menacer pour le
+cas où il ne reconnaîtrait pas sa suzeraineté, après quoi il
+retourna à Sosso d’après certaines traditions ou, selon d’autres,
+demeura à Kangaba jusqu’à la guérison de Soundiata. En tout cas le
+Mandé était en fait, à ce moment, sous la domination de l’empereur
+de Sosso.</p>
+
+<p>Cependant le jeune Soundiata bouillait de colère et s’épuisait
+en efforts stériles pour se lever et courir après cet ennemi dont
+il ne pouvait digérer le mépris. Il dit aux gens de son
+entourage&nbsp;: «&nbsp;Donnez-moi une barre de fer pour m’aider à
+me lever.&nbsp;» On rassembla tous les forgerons et on leur fit
+fabriquer une énorme barre de fer. Soundiata la saisit et tenta
+de<span class="pagenum" id="Page_167">[167]</span> se soulever en
+s’appuyant dessus, mais elle se tordit sous son effort et il dut se
+rasseoir. Les forgerons en firent une autre, plus solide encore,
+mais qui se tordit comme la première. Une troisième eut le même
+sort. Alors un nommé Kékotondi, homme sage et avisé, conseilla de
+donner tout simplement à Soundiata le bâton royal de son
+père&nbsp;; on le lui donna&nbsp;: en s’appuyant dessus, Soundiata
+réussit à se mettre debout et sa paralysie disparut aussitôt. Tout
+le monde immédiatement acclama le jeune prince en criant&nbsp;:
+«&nbsp;Qu’il soit roi du Mandé comme l’a été son père et qu’il
+dépasse ce dernier en puissance&nbsp;!&nbsp;» C’est à ce moment,
+d’après les traditions citées plus haut, que Soundiata aurait
+chassé Soumangouru de Kangaba et l’aurait contraint à retourner à
+Sosso.</p>
+
+<p>Nous verrons plus loin, en étudiant l’histoire de l’empire
+mandingue, comment Soundiata parvint à établir sa domination sur le
+Sangaran, la province de Labé (Fouta-Diallon), le Sud du Bélédougou
+et la région de Koulikoro, empiétant même sur les domaines de
+Soumangourou à Kénientou ou Kénienko, sur la rive droite du Niger
+en aval de Koulikoro.</p>
+
+<p>L’empereur de Sosso, mis au courant de ces faits, revint à
+Kangaba dans l’intention de mettre ses menaces d’antan à exécution,
+mais cette fois il eut peur et se hâta de retourner chez lui pour
+préparer sa propre défense. Sur ces entrefaites, une sœur de
+Soundiata nommée Diégué-Maniaba Souko se rendit à Sosso&nbsp;; elle
+plut à Soumangourou, qui décida de l’épouser. La mère de
+Soumangourou déconseilla cette union à son fils, lui disant que
+cette jeune fille ne pouvait être venue à lui que dans le dessein
+de le trahir&nbsp;; mais l’empereur n’écouta pas les avis de sa
+mère et épousa Diégué-Maniaba. Le soir de ses noces, lorsqu’il
+voulut user de ses droits d’époux, sa jeune femme refusa par trois
+fois de se donner à lui&nbsp;; Soumangourou lui ayant demandé la
+raison de sa conduite, elle lui dit&nbsp;: «&nbsp;Je ne me donnerai
+à toi que si tu me révèles ce que tu crains et ce que tu ne crains
+pas. — Je ne crains rien ni personne au monde, répondit l’empereur,
+si ce n’est un ergot de coq blanc&nbsp;; c’est là en effet mon
+<em>tana</em><a id="FNanchor_146"></a><a href="#Footnote_146"
+class="fnanchor">[146]</a><span class="pagenum" id=
+"Page_168">[168]</span> et, si quelqu’un jetait seulement sur moi
+un ergot de coq blanc, je mourrais immédiatement.&nbsp;»
+Diégué-Maniaba alors s’abandonna et, Soumangourou s’étant ensuite
+endormi, elle se leva, sortit du palais impérial dont les gardiens
+— payés par elle cent gros d’or chacun — lui ouvrirent la porte,
+prit le cheval de Soumangourou, monta dessus et s’enfuit à toute
+vitesse pour ne s’arrêter qu’une fois arrivée dans le Mandé, à la
+maison de son frère, auquel elle raconta tout.</p>
+
+<p>Soundiata envoya aussitôt chercher un ergot de coq blanc. On
+trouva un coq blanc chez Fina-Maghan, dit Silla-Makamba, qui devint
+peu après gouverneur du pays de Ségou et qui passe pour être
+l’ancêtre d’une partie du clan des Kamara. Fina-Maghan tua le coq,
+retira l’un de ses ergots et le fixa en guise de pointe à une
+flèche, puis il remit la flèche magique au chef des gardes de
+Soundiata, qui n’était autre que l’oncle de ce dernier, Danguina
+Konnté, chef du Sangaran.</p>
+
+<p>Cependant un devin avait dit à Soumangourou&nbsp;: «&nbsp;Un
+sort a été jeté sur toi&nbsp;; si tu ne tues pas la fille de ta
+sœur pour le conjurer, Soundiata te tuera.&nbsp;» Soumangourou tua
+donc la fille de sa sœur. Celle-ci, furieuse, courut révéler à
+Soundiata que le <em>tana</em> de son frère était un ergot de coq
+blanc&nbsp;; Soundiata vit bien alors que sa propre sœur
+Diégué-Maniaba lui avait dit la vérité, et il partit immédiatement
+à la tête de douze bandes de guerriers, pour combattre
+Soumangourou.</p>
+
+<p>Ce dernier s’était également préparé à la guerre. Les deux
+armées se rencontrèrent à <em>Kirina</em>, près et au Nord de
+Koulikoro<a id="FNanchor_147"></a><a href="#Footnote_147" class=
+"fnanchor">[147]</a>, Soundiata arrivant par le Sud du Bélédougou
+et Soumangourou ayant passé par Sansanding. Soundiata, apercevant
+devant lui comme un gros nuage noir, demanda&nbsp;: «&nbsp;Quel est
+ce nuage sombre qui vient de l’Est&nbsp;?&nbsp;» On lui
+répondit&nbsp;: «&nbsp;Ce que tu prends pour un nuage n’est autre
+chose que l’armée de Soumangourou.&nbsp;» L’empereur de Sosso
+cependant demandait à ses hommes&nbsp;: «&nbsp;Quelle est cette
+grande montagne qu’on aperçoit<span class="pagenum" id=
+"Page_169">[169]</span> à l’Ouest&nbsp;?&nbsp;» On lui
+répondit&nbsp;: «&nbsp;Ce sont les guerriers de Soundiata.&nbsp;»
+Les deux armées ayant pris contact, un combat furieux s’engagea à
+la mode homérique&nbsp;: Soundiata se mit à invectiver les soldats
+de son adversaire qui, terrorisés par la voix du roi mandingue,
+coururent se cacher derrière leur chef&nbsp;; Soumangourou aussi
+invectiva l’armée mandingue&nbsp;: chaque fois qu’il criait, huit
+têtes se dressaient sur ses épaules, et les soldats de Soundiata,
+effrayés, se sauvèrent derrière leur chef. Alors Soundiata cria à
+son oncle Danguina&nbsp;: «&nbsp;Passe-moi la flèche.&nbsp;» Et,
+saisissant la flèche armée de l’ergot de coq blanc, il la lança
+lui-même sur Soumangourou.</p>
+
+<p>La flèche atteignit l’empereur de Sosso, qui s’évanouit aussitôt
+aux yeux de tous, sans que personne ait pu savoir ce qu’il était
+devenu. Seulement le bracelet d’argent qu’il portait au bras tomba
+à terre et, depuis, un baobab poussa à l’intérieur du
+bracelet&nbsp;: on peut voir encore ce baobab à Kirina<a id=
+"FNanchor_148"></a><a href="#Footnote_148" class=
+"fnanchor">[148]</a>.</p>
+
+<p>La tradition rapporte que, après avoir frappé Soumangourou, la
+flèche magique rebondit jusqu’à <em>Soro</em>, ricocha de là à
+<em>Sorokoto</em>, puis à <em>Kénientou</em>, puis à
+<em>Morolanga</em>, et alla enfin tomber à <em>Ségala</em>.
+J’ignore où il faut placer Soro, Sorokoto et Morolanga&nbsp;: sans
+doute ces points devaient être situés non loin du Niger, entre
+Koulikoro et Ségou. Kénientou ou Kénienko est un village situé sur
+la rive droite du fleuve entre Koulikoro et Niamina. Quant au
+Ségala mentionné par la tradition, ce peut être le village de ce
+nom placé sur la rive droite du Niger en face de Niamina ou plutôt
+celui qui se trouve dans le Kaniaga, au Nord-Est de Sosso. Sans
+doute cette légende signifie que, après avoir défait et tué
+Soumangourou à Kirina, Soundiata s’empara successivement des divers
+villages et pays qui dépendaient de Sosso, jusques et y compris le
+Kaniaga lui-même.</p>
+
+<p>Ce qui est certain en tout cas, c’est que la bataille de Kirina,
+qui eut lieu probablement en 1235, marqua la fin de l’empire de
+Sosso&nbsp;: Soundiata annexa à l’empire du Mandé toutes
+les<span class="pagenum" id="Page_170">[170]</span> contrées qui
+relevaient jusqu’alors de la suzeraineté de Soumangourou et
+transporta sa résidence non loin du lieu de sa victoire, entre
+Kirina et Niamina, où il bâtit une ville qui fut appelée
+<em>Mandé</em> ou <em>Mali</em> en souvenir du pays d’origine de
+son fondateur et du berceau de son empire.</p>
+
+<p>Quant aux parents et aux familiers de Soumangourou, les
+<em>Sossé</em>, ils se décidèrent à fuir la domination du vainqueur
+et, se portant vers l’Ouest, ils arrivèrent au Tekrour avec leurs
+derniers partisans. Quelques années après la chute de l’empire de
+Sosso, vers 1250, ces Sossé s’emparaient du pouvoir sur les
+Toucouleurs et fondaient au Fouta une dynastie d’origine soninké
+qui devait être renversée un siècle plus tard par la conquête
+ouolove.</p>
+
+<div class="plate"><span class="pagenum" id="Page_171">[171]</span>
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="map12"><a href="images/map12_large.jpg"><img src=
+'images/map12.jpg' alt=''></a>
+<p class="cp1">Carte 12. — L’empire de Sosso.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c06">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_143"></a><a href="#FNanchor_143"><span class=
+"label">[143]</span></a>Voir 1<sup>er</sup> volume, <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_256">
+pages 256</a> à 263.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_144"></a><a href="#FNanchor_144"><span class=
+"label">[144]</span></a>Tirakka a été mentionnée par Bekri&nbsp;;
+voir plus haut, chapitre III, <a href="#Page_70">page 70.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_145"></a><a href="#FNanchor_145"><span class=
+"label">[145]</span></a>Ibn-Khaldoun nous dit en propres termes que
+le roi de Ghana fut vaincu par «&nbsp;les gens de Sosso&nbsp;» qui,
+d’ailleurs, ne demeurèrent pas dans le pays et retournèrent chez
+eux, emmenant en esclavage un grand nombre d’habitants de
+Ghana.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_146"></a><a href="#FNanchor_146"><span class=
+"label">[146]</span></a>Objet sacré ou interdit.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_147"></a><a href="#FNanchor_147"><span class=
+"label">[147]</span></a>On place parfois cette rencontre au Nord de
+Goumbou, où se trouve en effet une localité du nom de
+<em>Kérina</em>, mais il me paraît invraisemblable que les deux
+chefs aient pu se rencontrer au Sahel, l’un venant de Sosso et
+l’autre de Kangaba.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_148"></a><a href="#FNanchor_148"><span class=
+"label">[148]</span></a>Comme beaucoup de baobabs, celui de Kirina
+porte à sa base, près du sol, un étranglement dont la légende
+attribue l’origine au fait que l’arbre aurait été gêné, dans sa
+croissance, par le bracelet de Soumangourou.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_173">[173]</span><a id=
+"p4c07"></a>CHAPITRE VII</h2>
+
+<p class="sch1">L’empire de Mali ou empire mandingue<br>
+(XI<sup>e</sup> au XVII<sup>e</sup> siècles).</p>
+
+<p>De tous les empires indigènes qui se constituèrent dans le
+Soudan occidental, celui de Mali fut incontestablement le plus
+puissant et le plus glorieux&nbsp;: si nous sommes moins documentés
+actuellement sur son histoire que sur celle de la dernière période
+de l’empire de Gao, c’est simplement parce que nous ne possédons
+malheureusement pas d’annales écrites par un lettré du pays
+mandingue alors que nous avons la bonne fortune, pour la région de
+Tombouctou et de Gao, de posséder le <em>Tarikh-es-Soudân</em>,
+mais on peut espérer que l’on découvrira quelque jour une vieille
+chronique traitant spécialement de l’histoire du Mali, et l’on
+comprendra mieux alors la renommée dont a joui cet Etat auprès des
+Arabes et des Portugais.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <em>Le Mandé ou Mali durant les XI<sup>e</sup> et
+XII<sup>e</sup> siècles.</em></p>
+
+<p>On place généralement au début du <span class=
+"sc2">XIII</span><sup>e</sup> siècle, vers l’an 1213, la fondation
+de l’empire de Mali. Ainsi que j’ai eu déjà l’occasion de le dire,
+cette date n’est en réalité que celle d’un pèlerinage accompli à La
+Mecque par l’un des premiers princes mandingues dont la tradition
+nous a conservé les noms. Il est hors de doute que, bien avant
+cette date, un royaume assez fortement constitué existait depuis
+longtemps au <em>Mandé</em>, Manding ou Mali, ou pays d’origine des
+Mandingues ou Malinké, c’est-à-dire dans la région comprise entre
+le haut Niger à l’Est, le Bélédougou au Nord et le haut Bakhoy à
+l’Ouest. Depuis longtemps aussi sans doute, la capitale de ce
+royaume se trouvait à <em>Kangaba</em>, sur la rive gauche du Niger
+en amont de<span class="pagenum" id="Page_174">[174]</span> Bamako.
+Mais cet Etat n’avait probablement qu’une extension territoriale
+fort limitée et une influence politique assez restreinte. Ce n’est
+qu’à partir du <span class="sc2">XIII</span><sup>e</sup> siècle que
+commença le développement réel du royaume et que s’accomplit sa
+transformation en un empire tel qu’on n’en avait jamais vu au
+Soudan et qu’on ne devait plus jamais en revoir après lui.</p>
+
+<p>D’après Léon l’Africain, le premier souverain musulman du Mandé
+aurait été converti par l’oncle du sultan almoravide
+Youssof-ben-Tachfine, fondateur de Marrakech, c’est-à-dire
+vraisemblablement par le chef lemtouna Omar, père de Yahia et
+d’Aboubekr, lesquels nous sont donnés par les historiens arabes
+comme les cousins de Youssof&nbsp;; Yahia-ben-Omar étant mort en
+1056 et Aboubekr en 1087, on pourrait placer la conversion du
+premier prince mandingue musulman vers 1050, un peu après celle de
+la famille royale de Tekrour, et la faire correspondre avec le
+début du mouvement almoravide.</p>
+
+<p>Le nom de ce prince nous a été transmis par Ibn-Khaldoun, qui
+l’appelle <em>Baramendana</em>, selon la prononciation à lui
+indiquée par le cheikh Ousmân, mufti du pays de Ghana. Peut-être
+pourrait-on écrire ce mot <em>Baramandéna</em> et le traduire par
+«&nbsp;chef dans le Mandé&nbsp;» ou «&nbsp;chef du Mandé&nbsp;», en
+rapprochant <em>bara</em> du terme <em>ouara</em> ou <em>ouâr</em>
+employé chez certaines populations du Sénégal comme titre de
+souveraineté<a id="FNanchor_149"></a><a href="#Footnote_149" class=
+"fnanchor">[149]</a>.</p>
+
+<p>D’après la tradition, les prédécesseurs de Baramendana étaient
+des païens fervents, réputés comme d’habiles et dangereux
+<em>soubarha</em> ou «&nbsp;jeteurs de sorts&nbsp;». D’après Bekri,
+qui semble avoir été le contemporain de Baramendana et avoir écrit
+sa description de l’Afrique du temps de l’un de ses premiers
+successeurs, voici dans quelles circonstances ce prince embrassa
+l’islamisme. La disette régnait au Mandé&nbsp;; malgré de nombreux
+sacrifices de bœufs, si nombreux que la race bovine faillit
+s’éteindre dans le pays, la sécheresse et la misère ne faisaient
+que s’accroître. Un pieux musulman qui logeait chez le roi
+—<span class="pagenum" id="Page_175">[175]</span> le Lemtouna Omar,
+si nous en croyons Léon l’Africain — persuada à Baramendana que la
+pluie tomberait s’il embrassait l’islamisme. Une fois le roi
+sommairement instruit des dogmes de la religion, Omar lui fit
+prendre un bain et revêtir une blouse de coton bien propre&nbsp;;
+puis tous deux se mirent à prier sur une colline, le musulman
+récitant les formules sacrées et le néophyte répondant
+<em>amen</em>&nbsp;; ils prièrent ainsi toute la nuit et, lorsque
+le jour parut, la pluie se mit à tomber abondamment. Baramendana
+fit alors briser les idoles et expulser de sa résidence les prêtres
+païens et les sorciers. Puis il entreprit le pèlerinage de La
+Mecque (d’après Ibn-Khaldoun).</p>
+
+<p>Le pouvoir se transmit à ses descendants qui, tous, professèrent
+comme lui l’islamisme ainsi que leur famille et furent appelés à
+cause de cela <em>El-Moslemâni</em> (les islamisés). La masse du
+peuple d’ailleurs, ajoute Bekri, demeura païenne.</p>
+
+<p>Environ un siècle après la conversion de Baramendana, vers 1150,
+le trône du Mandé était occupé par un nommé <em>Hamama</em>, le
+plus ancien souverain dont la tradition proprement indigène ait
+conservé le nom exact. Il mourut vers 1175 et eut pour successeur
+son fils <em>Dyigui-Bilali</em>, auquel succéda vers 1200 son
+propre fils <em>Moussa</em>.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <em>Règne de Moussa Keïta dit Allakoï</em>
+(1200-1218).</p>
+
+<p>Moussa est presque toujours cité dans les traditions indigènes
+sous le surnom d’<em>Allakoï</em>. Ce surnom lui aurait été donné
+parce qu’il avait l’habitude, chaque fois qu’on l’interrogeait sur
+la cause d’un événement, de répondre <em>Alla koï</em>&nbsp;!
+c’est-à-dire «&nbsp;Dieu certes&nbsp;!&nbsp;», voulant indiquer par
+là que Dieu était la cause première de toutes choses. Certains
+ajoutent que sa descendance reçut le nom d’<em>Allakoïta</em>
+«&nbsp;ceux d’Allakoï&nbsp;», nom qui aurait été abrégé plus tard
+en <em>Koïta</em> ou <em>Keïta</em>&nbsp;: je ne prétends pas
+infirmer cette étymologie, mais je serais assez porté à croire que
+la famille royale du Mandé portait ce nom de Keïta bien avant
+l’époque d’Allakoï. En tout cas, c’est au clan des Keïta
+qu’appartenaient Allakoï et ses successeurs et qu’appartiennent
+encore de nos jours les chefs malinké qui se disent de souche
+royale&nbsp;; seulement, comme le nom s’est répandu à l’infini et
+qu’une multitude de branches cadettes sont issues de la
+branche<span class="pagenum" id="Page_176">[176]</span> aînée, les
+représentants de cette dernière s’attribuent généralement
+l’épithète de <em>Mansaré</em> ou <em>Massaré</em> qui signifie,
+comme Massassi chez les Banmana et Tounkara chez les Soninké,
+«&nbsp;lignée royale&nbsp;».</p>
+
+<p>Allakoï passa dans la dévotion la majeure partie de sa
+vie&nbsp;; s’il faut en croire la tradition, il aurait fait quatre
+fois le saint pèlerinage de La Mecque, dont une fois en 1213<a id=
+"FNanchor_150"></a><a href="#Footnote_150" class=
+"fnanchor">[150]</a>. Cela lui attira une grande renommée qui, à
+défaut d’expéditions militaires, servit à consolider son autorité
+et à propager au loin le nom du Mandé et de ses habitants.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> <em>Règne de Naré-Famaghan</em> (1218-1230).</p>
+
+<p>Nous ne savons rien de ce prince, en dehors de son nom et du
+fait qu’il était fils d’Allakoï et était né au Mandé. Il est
+probable que ce fut sous son règne que le royaume de Kangaba
+commença à prendre de l’extension vers le Sud et le Sud-Est et à
+étendre son autorité sur la rive droite du haut Niger&nbsp;: les
+Banmana proprement dits, alors cantonnés dans cette région,
+s’enfuirent au Toron pour échapper au joug des Mandingues et se
+soustraire à l’islamisation, tandis que les Somono, qui formaient
+alors comme de nos jours une caste de pêcheurs, embrassèrent la
+religion nouvelle et acceptèrent la suzeraineté du roi de Kangaba
+afin de pouvoir demeurer sur le Niger et continuer à y exercer leur
+industrie.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> <em>Règne de Soundiata</em> (1230-1255).</p>
+
+<p>J’ai dit dans le chapitre précédent, en parlant des luttes entre
+l’empire naissant du Mandé et celui de Sosso, dans quelles
+conditions Soundiata était arrivé au pouvoir. Ce prince était le
+douzième fils de Naré-Famaghan&nbsp;: ses onze frères étaient nés
+d’une même épouse de ce dernier, tandis que Soundiata était
+l’unique enfant d’une autre femme du même roi. La tradition nous a
+conservé les noms des onze aînés de Soundiata&nbsp;: ils
+s’appelaient Kononiogo-Simba, Kabali-Simba, Mari-Taniaguélé,
+Noutiyé-Mari-Yérességué, Sossotoulou-Langadia,
+Moussokoro,<span class="pagenum" id="Page_177">[177]</span>
+Moussogandaké, Mantia-Maghamba, Fénadougouko-Maghan, Gaka-Bougari,
+Kalabamba-Diokountou. Nous avons vu comment ces onze princes
+montèrent alternativement sur le trône de leur père, pour être tués
+l’un après l’autre par Soumangourou, empereur de Sosso, au fur et à
+mesure de leur avènement, en sorte qu’aucun d’eux ne régna à
+proprement parler.</p>
+
+<div class="plate" id="pl21">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XXI</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i41"><img src='images/i41.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Froment</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 41. — Résidence du Fama
+de Sansanding.</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i42"><img src='images/i42.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Froment</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 42. — <span class=
+"sc">Mademba</span>, fama de Sansanding, et le général <span class=
+"sc">Caudrelier</span>.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<p>Moins d’un an après le décès de Naré-Famaghan, le douzième et
+dernier de ses fils était seul survivant&nbsp;; d’ailleurs très
+jeune et perclus des jambes depuis sept ans, il semblait moins
+encore que ses frères de taille à résister à Soumangourou. Grâce à
+l’énergie de son caractère et aux ruses de sa sœur Diégué-Maniaba
+et aussi — s’il faut en croire la légende rapportée plus haut —
+grâce au miracle opéré sur sa constitution par le bâton royal de
+son père, il fut au contraire celui qui devait débarrasser le Mandé
+de son ennemi le plus dangereux.</p>
+
+<p>Ce prince fameux est demeuré légendaire jusqu’à nos jours dans
+tout le Soudan à l’Ouest du Niger et il est même fort probable
+qu’on lui attribue beaucoup de faits et d’exploits qu’il serait
+plus exact de rapporter à ses successeurs. Ce héros de la nation
+mandingue est universellement désigné dans les traditions indigènes
+sous le nom de <em>Soundiata</em>, qui signifierait «&nbsp;le lion
+affamé&nbsp;»<a id="FNanchor_151"></a><a href="#Footnote_151"
+class="fnanchor">[151]</a>, à moins que la syllabe <em>soun</em> ne
+représente un titre de souveraineté analogue au <em>sonni</em> de
+la deuxième dynastie de Gao, ce qui donnerait à Soun-Diata le sens
+de «&nbsp;prince Lion&nbsp;». Cette dernière étymologie
+concorderait en partie avec celle que propose Ibn-Khaldoun&nbsp;:
+d’après cet historien, le nom complet du vainqueur de Soumangourou
+était <em>Mari-Diata-Téguen</em>&nbsp;; il ajoute que, dans la
+langue du pays, <em>mari</em> veut dire «&nbsp;prince descendu d’un
+roi&nbsp;», <em>diata</em> «&nbsp;lion&nbsp;» et <em>téguen</em>
+«&nbsp;petit-fils&nbsp;». Le renseignement est parfaitement exact
+en ce qui concerne <em>diata</em>&nbsp;; quant à <em>mari</em>, ce
+mot peut en effet<span class="pagenum" id="Page_178">[178]</span>
+signifier à la rigueur «&nbsp;petit maître&nbsp;» ou
+«&nbsp;descendant de maître&nbsp;», mais il est plus vraisemblable
+d’en faire un prénom, à moins qu’il faille le prendre comme une
+transcription approximative de Mali et traduire Mari-Diata par
+«&nbsp;le Lion du Mandé&nbsp;». Il est possible d’ailleurs
+qu’Ibn-Khaldoun n’ait pas reproduit exactement les sons entendus
+par lui de la bouche du cheikh Ousmân, mufti des gens de
+Ghana&nbsp;: ce dernier du reste était sans doute un Arabe ou un
+Berbère, ou encore à la rigueur un Soninké, et pouvait très bien
+n’avoir qu’une connaissance imparfaite de la langue mandingue.
+Ainsi, pour ce qui est de <em>téguen</em>, on pourrait y
+reconnaître le mot <em>denkèni</em>, qui signifie, non pas
+«&nbsp;petit-fils&nbsp;», mais «&nbsp;petit garçon&nbsp;», et qui
+aurait été donné comme surnom à Soundiata, en raison du peu
+d’années qu’il comptait au moment de son avènement.</p>
+
+<p>Quoiqu’il en soit, Soundiata ou Mari-Diata, une fois guéri de sa
+maladie et parvenu à l’âge adulte, se révéla très vite un prince
+énergique et un guerrier redoutable. Les habitants du Mandé le
+craignaient mais ne l’aimaient pas et ils songèrent même à
+s’entendre avec Soumangourou pour se débarrasser de lui. Ayant eu
+vent de cette sorte de complot, Soundiata résolut de se constituer
+une armée forte et disciplinée. Rassemblant une bande de chasseurs
+et de gens prêts à tout, il traversa le Bouré, franchit le Tinkisso
+et tomba à l’improviste sur le Sangaran, dont le chef était un de
+ses oncles nommé Danguina Konnté&nbsp;; celui-ci se hâta de
+reconnaître la suzeraineté de son neveu et se rangea sous sa
+bannière, à la tête de ses propres guerriers. Ses troupes s’étant
+ainsi accrues, Soundiata se porta sur Labé, dans le Fouta-Diallon
+actuel, où régnait alors le chef des Diallonké-Dabo<a id=
+"FNanchor_152"></a><a href="#Footnote_152" class=
+"fnanchor">[152]</a>, nommé lui-même Tabo, et, usant de la même
+tactique, il annexa le pays à ses Etats et recruta une deuxième
+armée. Après avoir agrandi son domaine dans la direction du Sud, il
+se porta vers l’Est, franchit le Niger à Siguiri, repoussa
+définitivement les Banmana récalcitrants au-delà du Baoulé, et,
+aidé d’un Soninké du Ouagadou nommé Diouna qui fut son<span class=
+"pagenum" id="Page_179">[179]</span> lieutenant durant cette
+expédition, il établit des colonies mandingues entre le Sankarani
+et le Baoulé. De retour à Kangaba, il envoyait Diouna s’emparer de
+la région de Kita et deux de ses propres fils, Makan et Siétigui,
+prendre le commandement des provinces de Kayaba, de Kouroukoto et
+de Mourgoula et d’une partie du Fouladougou actuel<a id=
+"FNanchor_153"></a><a href="#Footnote_153" class=
+"fnanchor">[153]</a>. Lui-même faisait la conquête du Bélédougou
+méridional, s’emparait de Kirina sur un chef somono appelé
+Tara-Maghan, ancêtre des Taraoré, traversait le Niger entre
+Koulikoro et Niamina, entrait en vainqueur à Kénientou ou Kénienko,
+où régnait alors Soura-Moussa, chef du clan des Sissoko, et
+revenait dans sa capitale à la tête de deux nouvelles armées
+recrutées l’une sur la rive gauche et l’autre sur la rive droite du
+fleuve (1234). Toutes ces conquêtes n’avaient pas demandé quatre
+ans à l’actif et entreprenant Soundiata et s’étaient effectuées
+d’ailleurs sans qu’aucune résistance sérieuse lui fût opposée.</p>
+
+<p>Lorsqu’il revint à Kangaba, il tint à y faire une entrée
+solennelle et imposante, de façon à impressionner fortement ceux de
+ses compatriotes qui avaient eu un moment l’intention de le faire
+passer de vie à trépas. Il fit donc ranger en ordre, dans une
+grande plaine située à quelque distance au Nord de la ville, ses
+cinq corps d’armée, l’un composé de ses plus anciens partisans, les
+quatre autres recrutés au Sangaran, au Diallon, au Bélédougou et au
+Bâko ou région de Ségou (rive droite du Niger à hauteur de
+Niamina). Puis il fit venir les vieillards les plus respectés de
+Kangaba et leur demanda de décider à qui revenait le commandement
+de l’armée entière. Le plus âgé des vieillards fit préparer du
+plomb fondu par un forgeron et dit&nbsp;: «&nbsp;Celui qui pourra
+plonger sa main dans ce plomb fondu sera le chef de l’armée et du
+pays.&nbsp;» Aucun des quatre commandants des corps d’armée
+étrangers n’osa mettre sa main dans le métal brûlant, mais
+Soundiata y plongea la sienne sans hésitation et l’en retira
+intacte. Il fut alors acclamé comme chef unique par tous les
+guerriers et par les vieillards et il entra à Kangaba à
+la<span class="pagenum" id="Page_180">[180]</span> tête de ses
+troupes&nbsp;; parti en petit chef méconnu, il revenait en
+empereur<a id="FNanchor_154"></a><a href="#Footnote_154" class=
+"fnanchor">[154]</a>.</p>
+
+<p>Cependant Soumangourou avait vu avec colère les empiètements de
+Soundiata sur la partie méridionale de son empire et il décida
+d’attaquer son rival avant que celui-ci ne fût devenu trop
+puissant. Nous avons vu au chapitre précédent les péripéties
+légendaires de cette lutte demeurée fameuse entre les deux
+empereurs, lutte qui se termina en 1235 par l’écrasement de
+Soumangourou à Kirina et l’annexion à l’empire mandingue des
+provinces dont se composait le domaine propre de l’empire de Sosso,
+c’est-à-dire le Nord du Bélédougou, la région de Ségou et de
+Sansanding, le Kaniaga, etc. L’annexion des provinces jusque-là
+vassales de Sosso — le Diaga, le Bagana, le Ouagadou, le Bakounou,
+le Kaarta et les pays dépendant du roi de Diara — devait
+s’accomplir à brève échéance.</p>
+
+<p>En effet, après avoir tué Soumangourou et mis l’armée sossé en
+déroute, Soundiata continuait vers le Nord sa marche victorieuse,
+passant à Sansanding, à Dia, à Dioura, à Bassikounou, arrivait dans
+l’Aoukar, s’emparait de Ghana et y mettait le feu, détruisant la
+ville de fond en comble (1240) et ensuite, sans pousser jusqu’à
+Oualata, — peut-être par respect pour les docteurs musulmans qui
+habitaient cette dernière localité, — il reprenait la route du
+Sud.</p>
+
+<p>La position de Kangaba lui semblant trop excentrique par rapport
+à l’extension qu’il venait de donner à son empire, il décida de
+bâtir une nouvelle capitale et choisit à cet effet un emplacement
+situé à proximité du lieu où il avait donné la mesure de sa force
+en écrasant l’empereur de Sosso. La ville construite sur cet
+emplacement fut appelée <em>Mali</em> ou <em>Mandé</em>, en
+souvenir du pays d’origine de Soundiata et du berceau de sa
+dynastie.</p>
+
+<p>On a beaucoup discuté sur l’emplacement probable de l’ancienne
+cité de Mali&nbsp;; on a même été jusqu’à le confondre
+avec<span class="pagenum" id="Page_181">[181]</span> celui de
+Ghana, bien que la lecture des historiens et géographes arabes
+suffise à empêcher toute confusion à cet égard. A mon avis, la
+seule solution exacte de la question a été donnée par M.
+Binger<a id="FNanchor_155"></a><a href="#Footnote_155" class=
+"fnanchor">[155]</a>. Un voyageur nommé El-hadj Mamadou-Lamine,
+rencontré par cet explorateur à Ténétou (près Bougouni) en 1887,
+lui indiqua comme l’emplacement de l’ancienne ville de Mali un
+endroit situé sur la rive gauche du Niger, au Sud-Ouest de Niamina
+et au Sud-Sud-Ouest de Moribougou, à hauteur des villages de Konina
+et Kondou, lesquels se trouvent entre le fleuve et l’emplacement de
+Mali&nbsp;; cette dernière ville aurait donc été située légèrement
+à l’Ouest de la route actuelle de Niamina à Koulikoro. Si l’on se
+reporte à la relation de voyage d’Ibn-Batouta, qui, en venant de la
+région de Sansanding, traversa en bac la rivière <em>Sansara</em>
+près de son embouchure dans le Niger et atteignit Mali à dix milles
+au-delà de cette rivière, et si l’on se rappelle que Barth donne,
+d’après ses informateurs indigènes, le nom de <em>Samsarah</em> à
+l’affluent du Niger qui se jette dans ce fleuve tout près et
+légèrement en aval de Niamina, on ne peut qu’accepter la solution
+indiquée par M. Binger<a id="FNanchor_156"></a><a href=
+"#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>.</p>
+
+<p>Le nom de cette capitale a été orthographié tantôt
+<em>Mali</em>, tantôt <em>Melli</em> ou <em>Mellé</em><a id=
+"FNanchor_157"></a><a href="#Footnote_157" class=
+"fnanchor">[157]</a>, tantôt <em>Mandi</em> (notamment par les
+Portugais) ou <em>Mandé</em>, toutes formes qui ne sont, ainsi que
+je l’ai indiqué précédemment, que des variantes dialectales du nom
+du Mandé ou Manding, pays primitif des Mandenga, Mandingues ou
+Malinké. Ibn-Khaldoun rapporte d’ailleurs, d’après un ancien cadi
+de Gao nommé Mohammed-ben-Ouassoul, que Mali était en réalité un
+nom de pays et que la capitale s’appelait véritablement <em>beled
+Beni</em>, c’est-à-dire «&nbsp;la ville de Beni ou des Beni&nbsp;».
+On a supposé généralement que <em>Beni</em> — dont
+l’orthographe<span class="pagenum" id="Page_182">[182]</span> ainsi
+fixée est d’ailleurs fort douteuse — était le mot arabe signifiant
+«&nbsp;enfants&nbsp;» ou «&nbsp;tribu&nbsp;» et que le nom même de
+la tribu avait été omis par les copistes. Mais peut-être n’y a-t-il
+eu aucune omission et <em>Beni</em> était-il le nom même de Mali ou
+de ses habitants&nbsp;; on pourrait rapprocher de ce mot les
+<em>Benays</em> ou <em>Benais</em> que Marmol et Dapper signalent
+comme habitant les «&nbsp;royaumes de Gualata, Meli et
+Tombut&nbsp;»<a id="FNanchor_158"></a><a href="#Footnote_158"
+class="fnanchor">[158]</a>. Il est à remarquer aussi que
+l’informateur de M. Binger lui a déclaré que le vrai nom de la
+ville de Mali était <em>Nianimadougou</em> ou simplement
+<em>Niani</em> ou <em>Nani</em>&nbsp;: or le <em>b</em>, le
+<em>y</em> (ou <em>ni</em> dans les langues soudanaises) et
+l’<em>n</em> se confondent aisément dans l’écriture arabe lorsque
+les points diacritiques sont omis ou mal placés<a id=
+"FNanchor_159"></a><a href="#Footnote_159" class=
+"fnanchor">[159]</a>, en sorte que le <em>Beni</em> d’Ibn-Khaldoun
+peut parfaitement être une leçon fautive mise pour <em>Yani</em> ou
+<em>Niani</em> ou <em>Nani</em>.</p>
+
+<p>Il ne semble pas que Soundiata, après la destruction de Ghana et
+la fondation de Mali, ait dirigé en personne de nouvelles
+expéditions militaires. Il se reposa sur ses lauriers, pendant que
+ses lieutenants continuaient de reculer les limites de son empire,
+et se livra à l’agriculture, mettant ainsi en pratique sans la
+connaître la célèbre devise <em>ense et aratro</em>. La contrée
+avoisinant Mali était alors à peu près inhabitée et couverte de
+forêts improductives. Soundiata, qui aimait s’entourer de l’avis
+des gens âgés, demanda à un vieillard de lui enseigner le moyen de
+rendre prospère sa nouvelle résidence. Le vieillard emmena
+l’empereur en dehors de la ville et, lui montrant la forêt
+prochaine, lui dit simplement&nbsp;: «&nbsp;Fais abattre ces
+arbres, fais transformer ces forêts en champs, et alors seulement
+tu seras devenu un vrai roi.&nbsp;» Soundiata ordonna donc à ses
+gens d’abattre les arbres&nbsp;; mais ces hommes, qui avaient passé
+leur vie dans les combats, ne s’entendaient qu’aux choses de la
+guerre&nbsp;: ils se<span class="pagenum" id=
+"Page_183">[183]</span> contentèrent d’abattre les arbres à coups
+de hache et, lorsque le printemps revint, les souches reverdirent,
+des rejetons poussèrent et la forêt commença à renaître. Le vieux
+conseiller de Soundiata riait dans sa barbe et l’empereur se
+montrait fort vexé. Alors le vieillard enseigna à Soundiata et à
+ses soldats transformés en agriculteurs l’art de tuer la vie des
+arbres en incendiant d’abord les herbes et les broussailles et en
+brûlant ensuite les troncs et les souches, et tout le pays put être
+ainsi promptement et convenablement défriché. Lorsque ce premier
+travail fut achevé, le vieillard apporta à l’empereur des graines
+de mil, de coton, d’arachides et de calebasses, ainsi que des œufs
+de poules et de pintades, puis il lui apprit à semer les graines et
+à faire couver les œufs. Et, au bout de quelques années, la
+province de Mali devint l’une des plus prospères du Soudan.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, comme je viens de le dire, les généraux de
+Soundiata ne demeuraient pas inactifs. L’un d’eux, nommé
+<em>Amari-Sonko</em><a id="FNanchor_160"></a><a href=
+"#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>, avant même la bataille
+de Kirina, s’était emparé du Gangaran et du Bambouk, englobant dans
+l’empire mandingue les fameuses mines d’or du Ouangara, dont le nom
+ne devait pas tarder à devenir synonyme de Mandé et de
+Mandingue&nbsp;; après la fondation de Mali, il poussa ses
+conquêtes dans le Boundou et jusque sur la basse Gambie, faisant
+sentir l’influence de l’empire et de la nationalité mandingues dans
+le pays de Tekrour et chez les Ouolofs.</p>
+
+<p>Soundiata fut tué d’une flèche, par maladresse, au cours d’une
+fête donnée dans sa capitale en 1255. Son meurtrier involontaire
+était un Peul nommé <em>Maham Boli</em>. Ce dernier descendait d’un
+nommé Nima, ancêtre du clan peul des Boli, qui, au moment de la
+dispersion des Peuls du Fouta (<span class=
+"sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle), avait émigré avec les siens
+vers le Kaniaga. L’un des descendants de Nima, Bida fils de Garan,
+ne trouvant plus assez de terres disponibles au Kaniaga pour
+nourrir sa famille, était venu demander à Soundiata de le laisser
+s’établir auprès de Mali. L’empereur<span class="pagenum" id=
+"Page_184">[184]</span> l’ayant fort bien reçu, Bida organisa des
+réjouissances, accompagnées de simulacres de combat, pour remercier
+Soundiata de son accueil&nbsp;; c’est au cours de ces réjouissances
+que Maham, l’un des fils de Bida, décocha une malencontreuse flèche
+qui atteignit l’empereur et le blessa mortellement. Bida et sa
+famille, craignant des représailles, se sauvèrent dans le Sahel
+auprès de Peuls Yalabé et Oualarbé qui s’y trouvaient déjà et que
+commandait Ilo-Diadié Galadio<a id="FNanchor_161"></a><a href=
+"#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> <em>Règne de Mansa-Oulé</em> (1255-1270).</p>
+
+<p>A Soundiata succéda l’un de ses fils, connu sous le surnom de
+<em>Mansa-Oulé</em>, c’est-à-dire «&nbsp;l’empereur rouge&nbsp;»,
+en raison de son teint relativement clair<a id=
+"FNanchor_162"></a><a href="#Footnote_162" class=
+"fnanchor">[162]</a>. Ce prince ne fut pas un guerrier comme son
+père mais plutôt un pieux personnage comme son
+arrière-grand-père&nbsp;: nous savons qu’il accomplit le pèlerinage
+de La Mecque du temps du sultan mamlouk Ed-Dâher Bîbers, lequel
+régna de 1260 à 1277.</p>
+
+<p>Cependant le domaine de l’empire mandingue s’accrut encore sous
+le règne de Mansa-Oulé, surtout du côté de l’Ouest. En effet, l’un
+des meilleurs généraux de Soundiata, Moussa-Son-Koroma Sissoko,
+trouvant que Mansa-Oulé ne savait pas utiliser ses services, alla
+s’établir à Koundian avec son armée et y fonda le royaume du
+<em>Bambougou</em> ou du Bambouk qui fut vassal de l’empire de
+Mali. D’autre part un parent de Mansa-Oulé, Siriman Keïta, qui
+avait lui aussi conduit à la victoire les troupes de Soundiata et
+ne pouvait se résoudre à l’inaction, alla s’emparer du
+<em>Konkodougou</em> sur les Diallonké et y fonda, avec
+Dékou<span class="pagenum" id="Page_185">[185]</span> comme
+capitale provisoire, un second royaume vassal<a id=
+"FNanchor_163"></a><a href="#Footnote_163" class=
+"fnanchor">[163]</a>. Enfin Sané-Nianga Taraoré, laissé dans le
+Gangaran par Amari-Sonko, s’empara du Baniakadougou (cercle actuel
+de Kita) et des cantons du Kolama, du Bafing et du Soulou, Solou ou
+Sollou (cercle actuel de Bafoulabé) et fit du tout un troisième
+royaume vassal de Mali, le royaume du <em>Gangaran</em>.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> <em>Règnes de Ouati, Kalifa et Aboubakari</em>
+(1270-1285).</p>
+
+<p>Nous savons fort peu de choses sur ces trois empereurs, en
+dehors des maigres renseignements fournis à Ibn-Khaldoun par le
+cheikh Ousmân<a id="FNanchor_164"></a><a href="#Footnote_164"
+class="fnanchor">[164]</a>. Mansa-Oulé eut pour successeur son
+frère <em>Ouati</em>, qui régna probablement de 1270 à 1275 et qui
+fut remplacé par son frère cadet <em>Kalifa</em>. Ce dernier,
+faible d’esprit, n’avait de passion que pour le tir à l’arc et il
+lançait des flèches sur les passants pour s’amuser et juger de son
+adresse. Les officiers de la cour s’emparèrent de lui quelques
+semaines après son avènement, le mirent à mort et confièrent le
+sceptre à un neveu utérin de Soundiata, nommé <em>Aboubakari</em>,
+lequel dut régner de 1275 à 1285&nbsp;; Ibn-Khaldoun fait remarquer
+à ce sujet que la coutume de ces «&nbsp;nations barbares&nbsp;»
+était de suivre l’ordre de succession en ligne utérine.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> <em>Règne de Sakoura</em> (1285-1300).</p>
+
+<p>A la mort d’Aboubakari, un serf attaché à la famille royale et
+nommé <em>Sakoura</em> ou <em>Sabakoura</em>, s’empara du pouvoir.
+Ce fut l’un des plus puissants parmi les empereurs de Mali&nbsp;;
+il fit plusieurs expéditions couronnées de succès, notamment dans
+l’empire de Gao et dans celui de Tekrour. Le cheikh Ousmân lui
+attribuait la prise de Gao et prétendait que son autorité
+s’étendait depuis cette ville jusqu’à l’Atlantique, mais un autre
+informateur d’Ibn-Khaldoun, El-hadj Younes, interprète de langue
+«&nbsp;tekrourienne&nbsp;» au Caire, assurait que Gao ne fut annexé
+au Mali que sous le règne de Kankan-Moussa, ce qui est l’opinion la
+plus<span class="pagenum" id="Page_186">[186]</span> généralement
+admise. En tout cas, il semble certain que le domaine de l’empire
+de Mali s’accrut notablement sous le règne de Sakoura et que c’est
+vers la même époque que les marchands du Maghreb et de la
+Tripolitaine commencèrent à se rendre à Mali et à faire de la jeune
+capitale soudanaise un centre commercial important.</p>
+
+<p>Sakoura accomplit le pèlerinage de La Mecque au temps du sultan
+El-Melek En-Nâsser, lequel régna de 1293 à 1341, y compris deux
+interruptions. C’est en revenant des lieux-saints par le Yémen et
+l’Erythrée, vers l’an 1300, que Sakoura trouva la mort&nbsp;: il
+fut dévalisé et assassiné par des Danakil sur la côte de Tadjourah,
+comme il venait de débarquer sur la terre d’Afrique. Ses compagnons
+de voyage recueillirent son corps, le firent dessécher et le
+transportèrent jusqu’à Kouka, où il fut placé sous la sauvegarde de
+l’empereur du Bornou&nbsp;; ce dernier expédia des messagers à Mali
+pour aviser les notables de la mort de leur souverain et les prier
+d’envoyer chercher ses restes. Une ambassade se rendit de Mali à
+Kouka à cet effet et ramena le corps de Sakoura, qui fut enterré à
+côté de ceux de ses prédécesseurs.</p>
+
+<p>8<sup>o</sup> <em>Règnes de Gaou, Mamadou et Aboubakari II</em>
+(1300-1307).</p>
+
+<p>Gaou, fils de Soundiata, avait commencé à exercer le pouvoir dès
+le départ de Sakoura pour La Mecque&nbsp;; il était fort âgé et
+mourut peu après l’assassinat de celui-ci, sans doute vers 1301.
+Son fils Mamadou lui succéda et ne régna qu’un an ou deux&nbsp;; il
+fut remplacé par Aboubakari II, fils d’une sœur de Soundiata, qui
+ne régna lui-même que quatre ou cinq ans.</p>
+
+<p>9<sup>o</sup> <em>Règne de Kankan-Moussa</em> (1307-1332).</p>
+
+<p>Kankan-Moussa, appelé par Ibn-Khaldoun Mansa Moussa
+(c’est-à-dire l’«&nbsp;empereur Moussa&nbsp;»), était fils
+d’Aboubakari II&nbsp;; sa mère l’avait mis au monde dans une
+localité appelée Kankan<a id="FNanchor_165"></a><a href=
+"#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a> et c’est ce qui lui
+valut son surnom&nbsp;: <em>Kankan-Moussa</em> doit en effet se
+traduire par «&nbsp;Moussa de Kankan&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_166"></a><a href="#Footnote_166" class=
+"fnanchor">[166]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_187">[187]</span>Il fut, avec
+Soundiata, le plus illustre des empereurs mandingues. Ibn-Khaldoun
+nous a donné sur lui des détails assez circonstanciés, qu’il devait
+à El-Mâmer, descendant de Abd-el-Moumen, fondateur de la dynastie
+berbère des Almohades, lequel El-Mâmer était un ami personnel du
+grand historien arabe et avait eu l’occasion de voyager au Soudan
+en compagnie de Kankan-Moussa lui-même, ainsi que nous l’allons
+voir dans un instant.</p>
+
+<p>La dix-septième année de son règne, en 1324, Kankan-Moussa se
+rendit en pèlerinage à La Mecque, emmenant avec lui un personnel
+nombreux et une quantité considérable de bagages, qui comprenaient
+entre autres choses 80 paquets de poudre d’or pesant chacun trois
+<em>kintar</em>, c’est-à-dire probablement 120 onces ou 3 kilos 800
+environ, soit en tout une valeur de plus de 900.000 francs au taux
+actuel de l’or. Il était accompagné de 60.000 porteurs et précédé
+de 500 esclaves tenant chacun à la main une canne d’or du poids de
+500 <em>mitskal</em>, soit environ trois kilos. Il passa par
+Oualata, puis par un pays de fortes altitudes (sans doute l’Adrar
+Ahnet) et par le Touat<a id="FNanchor_167"></a><a href=
+"#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>. Il se rendit de là au
+Caire et reçut l’hospitalité à Birket-el-Habech, aux environs de
+cette ville, dans la maison de campagne d’un riche marchand
+d’Alexandrie nommé Siradj-ed-Dine fils d’El-Kouaïk. Sans doute
+l’énorme quantité d’or apportée du Soudan n’était pas suffisante
+pour faire face aux dépenses de l’impérial pèlerin, car ce dernier
+et ses courtisans empruntèrent à Siradj-ed-Dine une assez forte
+somme d’argent<a id="FNanchor_168"></a><a href="#Footnote_168"
+class="fnanchor">[168]</a>. Cependant Kankan-Moussa<span class=
+"pagenum" id="Page_188">[188]</span> ne laissa pas en Orient la
+réputation d’un prince bien généreux&nbsp;: il ne dépensa en
+aumônes pieuses dans les deux villes saintes que 20.000 pièces
+d’or, tandis que l’Askia Mohammed I devait plus tard faire à ces
+villes un don de 100.000 pièces d’or.</p>
+
+<p>A La Mecque, Kankan-Moussa rencontra un poète arabe né à
+Grenade, Abou-Ishaq Ibrahim-es-Sahéli, surnommé Et-Toueïdjine, avec
+lequel il se lia d’amitié. En quittant les lieux saints pour
+regagner son pays, l’empereur de Mali détermina Es-Sahéli à
+l’accompagner. Ils passèrent par Ghadamès et y trouvèrent
+El-Mâmer&nbsp;; ce dernier résidait habituellement dans le Zab
+(région de Biskra), où il jouissait d’une grande influence&nbsp;;
+ayant appris que Kankan-Moussa devait passer à Ghadamès, il était
+allé l’y attendre et, dès qu’il le vit, il lui demanda une armée
+pour s’emparer de Ouargla. L’empereur de Mali n’était pas fâché de
+s’entourer de personnalités musulmanes de race blanche, ce qui lui
+donnait un plus grand prestige aux yeux de ses sujets&nbsp;; aussi
+laissa-t-il croire à El-Mâmer qu’il lui confierait volontiers
+l’armée désirée, à condition qu’il vînt lui-même la chercher à
+Mali. Et c’est ainsi qu’El-Mâmer et Es-Sahéli se trouvèrent faire
+partie du cortège de Kankan-Moussa durant la traversée du Sahara et
+l’arrivée au Soudan&nbsp;; l’empereur du reste les traitait avec
+les plus grands égards, leur donnait le pas sur ses ministres et
+ses généraux et leur faisait porter à manger à chaque halte. C’est
+par El-Mâmer que nous savons que les bagages de l’empereur de Mali
+étaient portés par des chameaux durant la traversée du désert et,
+une fois la caravane arrivée au pays des Noirs, par 12.000 jeunes
+esclaves vêtus de tuniques de soie et de brocart.</p>
+
+<p>C’est pendant le voyage de Kankan-Moussa et peu avant son retour
+que l’un de ses généraux demeurés au Soudan,
+<em>Sagamandia</em>,<span class="pagenum" id=
+"Page_189">[189]</span> s’empara de Gao sur Dia Assibaï et fit de
+l’empire de Gao un royaume vassal de l’empire de Mali (1325). La
+nouvelle de cette victoire parvint à Moussa alors qu’il était
+encore au Sahara et il décida de visiter en passant ses nouveaux
+domaines. Il se dirigea donc sur Gao, où il fut reçu en grande
+pompe et avec tous les honneurs souverains&nbsp;; Dia Assibaï fit
+acte de soumission entre ses mains et Moussa, pour s’assurer la
+fidélité de son nouveau vassal, emmena à Mali comme otages les deux
+fils de l’empereur de Gao, Ali-Kolen et Souleïmân-Nar.</p>
+
+<p>El-Mâmer ayant fait observer à Kankan-Moussa que la mosquée de
+Gao, qui ne se composait, comme les autres maisons de la ville, que
+d’une hutte à toit de paille, était bien misérable pour un monument
+consacré à l’adoration de Dieu, l’empereur mandingue demanda à
+Es-Sahéli, qui avait un certain talent d’architecte, d’en
+construire une autre plus belle. Le poète espagnol fit alors bâtir,
+en dehors de la ville, une maison rectangulaire à terrasse, ornée
+d’un minaret pyramidal et d’un <em>mihrab</em>, le tout en briques
+d’argile cuites au feu&nbsp;; cette mosquée existait encore au
+temps de Sa’di (milieu du <span class="sc2">XVII</span><sup>e</sup>
+siècle). Moussa fut très satisfait du résultat et lorsque,
+poursuivant son voyage, il arriva à Tombouctou et annexa également
+cette ville à son empire, il confia à Es-Sahéli l’érection d’une
+mosquée et d’un palais&nbsp;: ce dernier devait servir de salle
+d’audience aux princes de Mali lorsqu’ils viendraient visiter
+Tombouctou et on appela pour cette raison <em>Mâdougou</em> (terre
+du maître) l’emplacement que l’empereur fit réserver pour la
+construction de ce palais. Du temps de Sa’di, cet emplacement était
+occupé par le marché à la viande. Les habitations de Tombouctou et
+de Mali, d’après le témoignage d’El-Mâmer, n’étaient alors que des
+huttes rondes en argile, coiffées de toitures coniques en paille,
+comme celles de Gao et de toutes les villes du Soudan&nbsp;; les
+mosquées et le «&nbsp;palais&nbsp;» de l’empereur à Mali n’étaient
+pas construits autrement. Es-Sahéli édifia à Tombouctou une mosquée
+à minaret analogue à celle qu’il avait érigée à Gao, et qui devint
+la grande mosquée (<em>djinguer-ber</em>) dont les ruines existent
+encore<a id="FNanchor_169"></a><a href="#Footnote_169" class=
+"fnanchor">[169]</a>&nbsp;;<span class="pagenum" id=
+"Page_190">[190]</span> quant au palais de Mâdougou dû au même
+poète, ce fut une salle carrée surmontée d’une terrasse à coupole,
+le tout enduit de plâtre et orné d’arabesques de couleurs
+éclatantes&nbsp;: Es-Sahéli déploya tout son génie dans cette
+construction dont il fit, au dire d’El-Mâmer, «&nbsp;un admirable
+monument&nbsp;». Kankan-Moussa, pour récompenser son architecte
+improvisé, lui donna, d’après Ibn-Khaldoun, 12.000 <em>mitskal</em>
+de poudre d’or, c’est-à-dire environ 50 kilos ou 150.000 francs au
+taux actuel de l’or. Le cadeau se serait même monté à 40.000
+<em>mitskal</em> d’après Ibn-Batouta, qui loue fort la générosité
+de l’empereur Moussa vis-à-vis des «&nbsp;Blancs&nbsp;», ajoutant
+qu’un jour ce prince donna 3.000 <em>mitskal</em> au jurisconsulte
+Modrik-ben-Faris, dont le grand-père passait pour avoir instruit
+Soundiata.</p>
+
+<p>Es-Sahéli se fixa à Tombouctou&nbsp;; il y mourut en 1346, sous
+le règne de Souleïmân, et y fut enterré. Avant de mourir, il avait
+eu au Soudan des enfants qui, devenus adultes, s’établirent à
+Oualata. Cette dernière ville avait été annexée à l’empire de Mali
+en même temps que Tombouctou.</p>
+
+<p>Kankan-Moussa entretenait des relations amicales avec le sultan
+de Fez, qui appartenait alors à la dynastie berbère des Mérinides.
+Peu après l’avènement du sultan Aboul-Hassân (1331-1348), Moussa
+lui fit parvenir de riches présents, avec une lettre le félicitant
+spécialement de la victoire qu’il avait remportée sur Tlemcen. Deux
+notables malinké et un interprète appartenant à la tribu des
+<em>Massîn</em><a id="FNanchor_170"></a><a href="#Footnote_170"
+class="fnanchor">[170]</a> étaient chargés de remettre cette lettre
+à Aboul-Hassân. Le sultan marocain ne voulut pas demeurer en reste
+de générosité vis-à-vis de son collègue soudanais et, après avoir
+somptueusement traité les envoyés de Moussa, il les renvoya à Mali
+avec une ambassade marocaine conduite par Ali-ben-Ghânem, chef de
+la tribu arabe des Makil, et composée d’Abou-Taleb
+Mohammed-ben-Abi-Medien, secrétaire du Conseil d’Etat, et de
+l’eunuque Anber&nbsp;; l’ambassade emportait de nombreux cadeaux
+destinés à Kankan-Moussa. Ce dernier mourut en 1332, pendant que
+ses envoyés étaient encore à Fez, et ce ne fut que sous le règne
+de<span class="pagenum" id="Page_191">[191]</span> Souleïmân que
+les ambassadeurs d’Aboul-Hassân parvinrent à Mali.</p>
+
+<p>Au moment de la mort de Kankan-Moussa, l’empire de Mali avait
+atteint des dimensions, une renommée et une puissance
+considérables. Gao, Tombouctou, Oualata, Araouân, Tichit,
+Tadmekket, Takedda et Agadès reconnaissaient le suzeraineté de
+l’empereur mandingue et lui payaient tribut, quoique sans doute
+assez irrégulièrement en ce qui concernait tout au moins les villes
+sahariennes. Tous les pays noirs compris entre le Bani à l’Est,
+l’empire de Tekrour à l’Ouest et les approches de la forêt dense au
+Sud relevaient plus ou moins directement de ce potentat, à
+l’exception de Dienné, qui avait conservé toute son indépendance.
+Les contrées de la Boucle non riveraines du Niger ou du Bani, et en
+particulier les empires mossi, étaient également en dehors de la
+zone d’action du souverain mandingue. Mais, même en faisant cette
+restriction, même en faisant la part de l’exagération des
+historiens arabes, et même en tenant compte de ce que l’autorité de
+l’empereur ne pouvait vraisemblablement pas s’exercer sur toute
+l’étendue de ses domaines d’une manière absolue et avait besoin,
+pour se faire sentir, de s’appuyer sur de fréquentes expéditions
+militaires, une pareille zone d’action — qui s’étendait jusqu’aux
+portes de Ghadamès et de Ouargla — n’en demeure pas moins l’un des
+phénomènes historiques les plus surprenants qu’il nous soit donné
+d’enregistrer.</p>
+
+<p>10<sup>o</sup> <em>Règne de Maghan</em> (1332-1336).</p>
+
+<p>Maghan était fils de Kankan-Moussa. C’est au début de son règne,
+en 1333, que l’empereur mossi du Yatenga, <em>Nasségué</em>,
+pénétra à Tombouctou, mit en fuite la garnison mandingue, pilla la
+ville et l’incendia. Cette incursion des Mossi dans l’empire de
+Mali ne paraît pas du reste avoir dépassé les proportions d’une
+simple razzia&nbsp;: Nasségué, une fois son coup de main accompli,
+regagna le Yatenga avec son butin&nbsp;; les Mandingues
+réoccupèrent Tombouctou et les quartiers dévorés par le feu furent
+reconstruits.</p>
+
+<p>L’une des conséquences secondaires du sac de Tombouctou par les
+Mossi fut de retenir longtemps à Oualata l’ambassade<span class=
+"pagenum" id="Page_192">[192]</span> d’Aboul-Hassân. Partie du
+Maroc vers la fin de 1332, elle était arrivée dans l’Aoukar l’année
+suivante&nbsp;; elle y apprit d’abord la mort de Kankan-Moussa et
+ensuite la randonnée de Nasségué et crut devoir demeurer à Oualata
+jusqu’à ce que la route du Sud fût redevenue sûre et qu’un prince
+plus actif et plus puissant que Maghan fût monté sur le
+trône&nbsp;: et c’est ainsi qu’elle n’arriva à Mali qu’en 1336.</p>
+
+<p>Maghan en effet semble n’avoir brillé ni par l’énergie ni par
+l’habileté. Nous avons vu qu’il ne sut pas garder à sa cour les
+deux princes de Gao que Kankan-Moussa avait amenés comme otages à
+Mali et que, après leur avoir laissé toute la liberté et tout le
+temps nécessaires pour préparer et accomplir leur évasion (1335),
+il ne fut pas capable de les rattraper et ne put empêcher l’aîné,
+Ali-Kolen, de se faire proclamer empereur à Gao et de secouer le
+joug du Mali. C’est ainsi que Maghan laissa s’amoindrir le domaine
+que lui avait légué son père&nbsp;: lors de sa mort, Tombouctou et
+Oualata dépendaient toujours de Mali, mais Gao et l’ensemble du
+pays songaï proprement dit s’étaient affranchis, au moins dans une
+certaine mesure, de la tutelle mandingue.</p>
+
+<p>11<sup>o</sup> <em>Règne de Souleïmân</em> (1336-1359).</p>
+
+<p>Souleïmân, frère de Kankan-Moussa, ne put rétablir l’autorité du
+Mali sur Gao, mais il réussit à redonner à l’empire un prestige
+presque aussi considérable que celui dont il avait joui sous le
+règne de Moussa. Nous sommes assez abondamment documentés sur ce
+prince et sur la situation de l’empire mandingue à son époque, non
+seulement par Ibn-Khaldoun, mais surtout par Ibn-Batouta, qui
+visita Mali en 1352 et qui nous a laissé de son voyage une relation
+fort intéressante.</p>
+
+<p>J’ai dit que l’ambassade expédiée de Fez par Aboul-Hassân arriva
+à Mali en 1336, peu après l’avènement de Souleïmân. Ce prince la
+reçut avec de grands honneurs et renvoya au Maroc les ambassadeurs
+maghrébins, en leur adjoignant une députation de notables
+mandingues commandés par El-hadj Moussa-el-Ouangarati<a id=
+"FNanchor_171"></a><a href="#Footnote_171" class=
+"fnanchor">[171]</a> et chargés de remettre au sultan une lettre de
+remerciements et de nombreux présents.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_193">[193]</span>En 1351,
+Souleïmân entreprit le pèlerinage de La Mecque. A l’aller comme au
+retour, il profita de son passage à travers le Sahara pour
+raffermir son autorité sur les dépendances lointaines de son empire
+et sans doute il réussit dans cette entreprise, d’après ce que nous
+raconte Ibn-Khaldoun. Ce dernier, ayant été envoyé en 1353 à Biskra
+en mission politique, y rencontra un envoyé du chef de Takedda qui
+lui fournit des renseignements intéressants sur la situation
+politique et économique de cette ville<a id=
+"FNanchor_172"></a><a href="#Footnote_172" class=
+"fnanchor">[172]</a> et des autres dépendances sahariennes du Mali.
+Takedda, alors la plus grande ville du pays touareg, était le
+rendez-vous de tous les Soudanais qui allaient à La Mecque ou en
+revenaient&nbsp;; chaque année, une caravane de 12.000 chameaux
+chargés, se rendant du Caire à Mali, traversait Takedda et
+apportait une grande animation dans la cité. Celle-ci était
+gouvernée par un prince touareg — un «&nbsp;Zenaga voilé&nbsp;»,
+dit Ibn-Kaldoun — qui entretenait des relations amicales avec les
+chefs de Ouargla et de Biskra, mais qui reconnaissait la
+suzeraineté de l’empereur de Mali, ainsi d’ailleurs, — ajoute
+Ibn-Khaldoun, — «&nbsp;que toutes les autres villes du Sahara
+auxquelles on donne le nom collectif
+d’<em>el-mebstîn</em>&nbsp;»<a id="FNanchor_173"></a><a href=
+"#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p>
+
+<p>Vers la fin de son règne, Souleïmân, ayant appris l’avènement à
+Fez d’Abou-Sâlem, fils et troisième successeur d’Aboul-Hassân, lui
+adressa une lettre de félicitations accompagnée de présents
+somptueux. L’ambassade chargée de cette lettre et de ces présents
+venait d’arriver à Oualata lorsqu’elle apprit la mort de Souleïmân
+(vers la fin de l’année 1359) et les compétitions engagées au sujet
+de sa succession. Elle interrompit en conséquence son voyage et ne
+le reprit que quelques mois après, sur l’ordre de Mari-Diata II,
+ainsi que nous le verrons tout à l’heure.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_194">[194]</span>Voici maintenant
+les renseignements que nous devons à Ibn-Batouta<a id=
+"FNanchor_174"></a><a href="#Footnote_174" class=
+"fnanchor">[174]</a> sur l’empire de Mali et sa capitale sous le
+règne de Souleïmân.</p>
+
+<p>Le célèbre voyageur, parti de Fez en 1352, alla d’abord à
+Sidjilmassa, puis en partit avec une caravane guidée par un
+Messoufi&nbsp;; il arriva en vingt-cinq jours à Teghazza, où il
+visita les mines de sel, alors exploitées par des esclaves des
+Messoufa. Le sel de Teghazza, rendu à Oualata, se vendait de 8 à 10
+<em>mitskal</em> (100 fr. environ au taux actuel) la charge de
+chameau, et de 20 à 30 <em>mitskal</em>, parfois 40, à Mali&nbsp;;
+ce sel servait de monnaie dans le Soudan, une fois coupé en
+morceaux.</p>
+
+<p>De Teghazza, Ibn-Batouta se rendit à <em>Tâsser-hala</em>, où le
+chef de la caravane renouvela les provisions d’eau et d’où, comme à
+l’habitude, il envoya un Messoufi pour annoncer son arrivée à
+Oualata&nbsp;; on paya cet envoyé cent <em>mitskal</em> d’or. Les
+voyageurs atteignirent <em>Oualata</em> deux mois après leur départ
+de Sidjilmassa. Le lieutenant ou <em>farba</em> de l’empereur de
+Mali à Oualata se nommait Hosseïn et le chef de la ville s’appelait
+<em>Mansa Dio</em> (peut-être <em>Mansa-dion</em> «&nbsp;serviteur
+de l’empereur&nbsp;»). Les habitants étaient des Noirs, ainsi que
+le chef de la ville et, semble-t-il, le lieutenant de l’empereur,
+puisque Ibn-Batouta fut frappé du peu de considération de ce
+fonctionnaire pour les hommes blancs&nbsp;; des notables messoufa
+résidaient à Oualata et escortaient le <em>farba</em>. Ces Messoufa
+de Oualata, qui formaient la majorité de la population, passaient
+d’ailleurs pour des Nègres aux yeux d’Ibn-Batouta&nbsp;; sans doute
+c’étaient des métis de Soninké et de Berbères. La ville renfermait
+également quelques Blancs de race pure. On observait le système de
+succession en ligne utérine, le neveu fils de sœur succédant à son
+oncle, bien que les gens de la ville fussent des musulmans fervents
+et instruits&nbsp;; les femmes allaient le visage
+découvert<span class="pagenum" id="Page_195">[195]</span> et
+exerçaient une grosse influence&nbsp;; elles accompagnaient leurs
+époux lorsqu’ils partaient en voyage et avaient une grande liberté
+de mœurs.</p>
+
+<p>Il y avait «&nbsp;vingt-quatre jours de marche forcée entre
+Oualata et Mali&nbsp;», où résidait le «&nbsp;sultan&nbsp;» du pays
+et où Ibn-Batouta se rendit ensuite. Les routes étaient très sûres
+à cette époque. Notre voyageur remarqua un grand nombre d’arbres
+immenses, dépouillés de leurs feuilles à cette saison de l’année
+(saison sèche) et souvent creux&nbsp;: c’étaient vraisemblablement
+des baobabs&nbsp;; dans certains logeaient des abeilles dont on
+récoltait le miel&nbsp;; dans les anfractuosités de plusieurs de
+ces arbres s’installaient des tisserands. Ibn-Batouta signale le
+«&nbsp;pain de singe&nbsp;», l’arachide et les beignets frits dans
+l’huile de <em>gharti</em>, c’est-à-dire de <em>kharité</em><a id=
+"FNanchor_175"></a><a href="#Footnote_175" class=
+"fnanchor">[175]</a>&nbsp;; il décrit aussi l’emploi de cette huile
+mélangée à de l’argile pour enduire les terrasses, ainsi que
+l’usage des calebasses en guise de récipients de cuisine et la
+coutume qu’avaient les femmes de transporter leurs bagages dans ces
+mêmes récipients végétaux. Les marchandises d’échange étaient le
+sel et les perles en verroterie. Aux haltes, dans les villages, on
+apportait aux voyageurs de l’<em>anli</em>, eau mélangée de farine
+et parfois de miel<a id="FNanchor_176"></a><a href="#Footnote_176"
+class="fnanchor">[176]</a>, du lait, des poulets, du riz, de la
+farine de haricots, de la farine de mil — de l’espèce appelée
+<em>fonio</em> — qui servait à faire du cousscouss et de
+l’<em>assîda</em><a id="FNanchor_177"></a><a href="#Footnote_177"
+class="fnanchor">[177]</a>. Ce qui est remarquable dans ces
+observations recueillies par Ibn-Batouta, c’est qu’elles pourraient
+être faites aujourd’hui encore par n’importe quel voyageur
+traversant la même région.</p>
+
+<p>A dix jours de Oualata, Ibn-Batouta arriva à un grand
+village<a id="FNanchor_178"></a><a href="#Footnote_178" class=
+"fnanchor">[178]</a> du <em>Diagara</em> ou <em>Diagari</em> (pays
+de Diaga), habité par des commerçants ouangara, c’est-à-dire
+soninké ou mandingues, et quelques hommes blancs ou métis, les uns
+de la secte des Ibâdites,<span class="pagenum" id=
+"Page_196">[196]</span> les autres du rite malékite&nbsp;; les
+premiers appartenaient au clan des <em>Sarhanorho</em> et les
+seconds au clan des <em>Touré</em>. Du Diagara, Ibn-Batouta se
+rendit au <em>Nil</em> (Niger), qu’il atteignit à
+<em>Kara-Sakho</em>, c’est-à-dire au marché de Kara, près et en
+face de la localité actuelle de Kongokourou, située sur la rive
+gauche du Niger à quelque distance au Nord de Kara. «&nbsp;Le
+fleuve, dit le voyageur, coule de là (de Kara-Sakho) vers
+<em>Kabora</em> (sans doute Diafarabé), puis vers Diaga (ou Dia),
+puis vers Tombouctou, ensuite vers Gao, puis vers le
+<em>Maouli</em> (sans doute le Maouri de nos cartes) qui est dans
+le pays des <em>Limi</em> (probablement les habitants du Kebbi),
+ensuite vers le <em>Noufé</em> (ou Noupé)&nbsp;»&nbsp;;
+Ibn-Batouta, qui prenait le Niger pour la branche supérieure du
+Nil, ajoute que, du Noupé, le fleuve coulait vers le pays des Nouba
+(Nubie), passait à Dongola et traversait l’Egypte.</p>
+
+<p>Les chefs de Kabora et de Diaga étaient vassaux de l’empereur de
+Mali&nbsp;; les gens de la seconde de ces villes passaient pour des
+musulmans éclairés. Le Maouri était, en descendant le Niger, la
+dernière dépendance du Mali, ce qui indique qu’aux yeux
+d’Ibn-Batouta le royaume ou empire de Gao était encore considéré
+comme vassal de Mali, au moins nominalement. Quant au Noupé, il
+formait un royaume indépendant, très puissant, dont le souverain
+faisait tuer les Blancs (Arabes ou Berbères) qui osaient
+s’aventurer sur ses domaines.</p>
+
+<p>De Kara-Sakho, Ibn-Batouta se rendit à la rivière
+<em>Sansara</em><a id="FNanchor_179"></a><a href="#Footnote_179"
+class="fnanchor">[179]</a>, laquelle coulait à environ dix milles
+de Mali. Il fallait une autorisation pour entrer à Mali, mais le
+voyageur avait prévenu de son arrivée la communauté des Blancs
+(Berbères et Arabes) de la capitale mandingue et il put traverser
+sans délai le Sansara, au moyen du bac qui y était installé.</p>
+
+<p>Mali était alors une ville entièrement musulmane, où l’on
+rencontrait des jurisconsultes égyptiens et marocains&nbsp;; le
+cadi était un Nègre nommé Abderrahmân, qui avait fait le
+pèlerinage&nbsp;; l’interprète de l’empereur se nommait Douga<a id=
+"FNanchor_180"></a><a href="#Footnote_180" class=
+"fnanchor">[180]</a>. Quant au souverain,<span class="pagenum" id=
+"Page_197">[197]</span> on l’appelait <em>Mansa Souleïmân</em>, et
+Ibn-Batouta fait observer que <em>mansa</em> signifie
+«&nbsp;sultan&nbsp;». Il se plaint de l’avarice de ce prince qui,
+comme cadeau de bienvenue — fait à la suite d’une cérémonie pour le
+repos de l’âme d’Aboul-Hassân, sultan du Maroc décédé — lui envoya
+trois fromages, un morceau de bœuf frit dans de l’huile de karité
+et une calebasse de lait caillé&nbsp;! Aussi le voyageur, après
+avoir attendu trois mois, présenta des réclamations&nbsp;:
+l’empereur lui donna alors 33 <em>mitskal</em> et un tiers de
+poudre d’or et, plus tard, au moment de son départ, cent
+<em>mitskal</em>, soit en tout plus de 1.600 francs, ce
+qu’Ibn-Batouta trouva tout naturel.</p>
+
+<p>L’empereur donnait ses audiences dans une chambre prenant jour
+sur une cour par trois fenêtres en bois revêtues de lames d’argent
+et, au-dessous, trois autres garnies de plaques d’or. Ces fenêtres
+étaient cachées par des rideaux qu’on relevait pour indiquer que
+l’heure de l’audience était venue. Lorsque l’empereur arrivait, on
+passait à travers l’une des fenêtres un cordon auquel était
+attachée une pièce d’étoffe de fabrication égyptienne&nbsp;; dès
+qu’on apercevait ce signal, les tambours et les trompes se
+faisaient entendre et trois cents esclaves sortaient du palais,
+armés d’arcs ou de javelots et de boucliers&nbsp;; les porteurs de
+javelots se plaçaient debout à droite et à gauche des fenêtres du
+trône et les archers s’asseyaient devant eux. On amenait ensuite
+deux chevaux sellés et bridés et deux béliers destinés à écarter le
+mauvais œil. Quand l’empereur s’était assis, trois esclaves
+sortaient en courant et appelaient son premier ministre, nommé
+alors Kandia-Moussa&nbsp;; derrière celui-ci venaient les chefs
+d’armée, le prédicateur de la mosquée et les jurisconsultes, qui
+tous s’asseyaient en avant des archers. L’interprète se tenait
+debout à la porte de la chambre du trône, revêtu de riches habits,
+coiffé d’un turban à franges, armé d’une épée à fourreau doré et
+chaussé de bottes, privilège dont il était le seul à jouir aux
+jours d’audience&nbsp;; il tenait en main deux javelots, l’un d’or
+et l’autre d’argent, garnis de pointes de<span class="pagenum" id=
+"Page_198">[198]</span> fer. Les soldats qui ne faisaient pas
+partie de la garde impériale, les fonctionnaires civils, les
+serviteurs et les Messoufa attachés à la cour demeuraient en dehors
+de la place des audiences, dans une large rue plantée d’arbres.
+Chaque chef d’armée avait devant lui ses officiers, armés de lances
+et d’arcs, et ses musiciens, portant des tambours, des trompes en
+ivoire et des instruments faits avec des planchettes et des
+calebasses et sur lesquels on frappait avec des baguettes<a id=
+"FNanchor_181"></a><a href="#Footnote_181" class=
+"fnanchor">[181]</a>. Les chefs d’armée avaient chacun un carquois
+pendu à l’épaule et un arc à la main&nbsp;; ils arrivaient à
+cheval, précédés de leurs officiers et de leurs soldats. Dans la
+chambre aux fenêtres, à côté de l’empereur, se tenait un homme
+faisant fonctions de héraut&nbsp;: quiconque voulait parler au
+souverain s’adressait à l’interprète, qui transmettait la phrase au
+héraut, lequel à son tour la communiquait à l’empereur&nbsp;; les
+réponses de ce dernier passaient par les mêmes intermédiaires.</p>
+
+<p>A de certains jours, l’empereur sortait de sa demeure et donnait
+ses audiences sur une sorte d’estrade à trois marches, recouverte
+d’un vélum de soie et installée sous un arbre, sur la place du
+palais. Cette estrade était, dit Ibn-Batouta, appelée
+<em>bembé</em> dans la langue du pays<a id=
+"FNanchor_182"></a><a href="#Footnote_182" class=
+"fnanchor">[182]</a>. Sur cette estrade, on plaçait un coussin où
+s’asseyait le prince&nbsp;; au-dessus de sa tête, on tenait ouvert
+un parasol de soie en forme de dôme, surmonté d’un grand oiseau
+d’or. L’empereur sortait du palais un carquois au dos et un arc à
+la main, coiffé d’un turban en étoffe dorée que retenaient des
+cordons d’or terminés par des pointes semblables à des
+poignards&nbsp;; il était vêtu, dans ces circonstances, d’une robe
+rouge en étoffe de fabrication européenne&nbsp;; devant lui
+marchaient des chanteurs qui tenaient en main des clochettes d’or
+et d’argent&nbsp;; il s’avançait à pas lents, suivi de plus de
+trois cents esclaves armés. Une fois qu’il était assis, les
+musiciens jouaient du tambour et de la trompe et trois esclaves
+allaient appeler le premier ministre et les chefs d’armée,
+puis<span class="pagenum" id="Page_199">[199]</span> on amenait les
+deux chevaux et les deux béliers. L’interprète se plaçait à
+l’entrée de la cour qui servait de place d’audience et le peuple
+demeurait dans la rue.</p>
+
+<p>D’après Ibn-Batouta, les Noirs du Mali étaient, de tous les
+peuples, celui qui se montrait le plus soumis à son
+souverain&nbsp;; ils juraient par son nom, disant&nbsp;: <em>Mansa
+Souleïmân kî</em>, ce qui veut dire exactement en mandingue&nbsp;:
+«&nbsp;l’empereur Souleïmân a ordonné, c’est l’ordre du
+prince&nbsp;». Si l’empereur, au cours d’une audience, appelait un
+de ses sujets par son nom, celui-ci enlevait ses vêtements de gala
+et se couvrait de vieux haillons, remplaçait son turban par un
+bonnet sale, relevait sa culotte jusqu’à mi-jambes, s’agenouillait,
+frappait la terre de ses coudes, se redressait sur ses genoux dans
+une posture humble et écoutait ainsi la parole du souverain. Avant
+de répondre il découvrait son dos et se jetait de la poussière sur
+le dos et la tête<a id="FNanchor_183"></a><a href="#Footnote_183"
+class="fnanchor">[183]</a>.</p>
+
+<p>Lorsque l’empereur s’adressait à la foule, tout le monde ôtait
+son turban. Lorsqu’un orateur de l’assemblée en appelait à
+quelqu’un de la véracité des paroles qu’il venait de prononcer,
+celui qui voulait confirmer la déclaration de cet orateur tirait la
+corde de son arc et la lâchait brusquement, produisant ainsi un
+bruit très perceptible. Quand l’empereur approuvait ou remerciait
+quelqu’un, celui-ci se couvrait de poussière&nbsp;; Ibn-Batouta
+rapporte à ce propos qu’un notable mandingue nommé El-hadj Moussa,
+envoyé comme ambassadeur au Maroc<a id="FNanchor_184"></a><a href=
+"#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a> par Souleïmân, se
+présenta chez le sultan de Fez avec une corbeille remplie de
+poussière et qu’il se couvrait le torse de cette poussière chaque
+fois que le sultan lui adressait une parole agréable.</p>
+
+<p>Ibn-Batouta nous a décrit également la manière dont se célébrait
+à Mali, au <span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle, la fête
+de la rupture du jeûne et celle des sacrifices. On faisait la
+prière sur une place voisine du palais. Les fidèles se vêtaient de
+blanc. L’empereur arrivait à cheval, coiffé d’un turban dont une
+extrémité retombait sur l’épaule&nbsp;; lui seul, concurremment
+avec le cadi, le prédicateur<span class="pagenum" id=
+"Page_200">[200]</span> et les jurisconsultes, avait le droit de
+porter ce jour là un turban disposé de cette façon&nbsp;; il était
+précédé d’étendards de soie rouge et se préparait à la cérémonie
+dans une tente disposée à cet effet, puis il récitait la prière
+avec les fidèles. Après le sermon et une fois descendu de la
+chaire, le prédicateur s’asseyait devant l’empereur et lui
+adressait un discours en arabe, faisant l’éloge du prince et
+exhortant le peuple là lui obéir&nbsp;; un homme, tenant une lance
+à la main, traduisait ce discours au public dans la langue du
+pays.</p>
+
+<p>Après la prière de l’après-midi, l’empereur prenait place sur le
+<em>bembé</em> et les gardes du corps s’avançaient, superbement
+équipés, portant des carquois d’or et d’argent, des épées à
+poignées et fourreaux d’or, des lances d’or et d’argent et des
+masses d’armes en cristal. Quatre officiers, tenant chacun un
+éventail d’argent, se plaçaient derrière le prince pour écarter les
+mouches. L’interprète Douga, suivi de ses quatre femmes et de cent
+jeunes captives bien habillées et la tête ceinte d’un bandeau d’or
+et d’argent, s’asseyait sur une sorte de trône et, en
+s’accompagnant d’une harpe garnie de grelots, chantait les louanges
+de l’empereur et célébrait ses exploits. Les femmes et les captives
+de Douga chantaient et dansaient, au son de tambours sur lesquels
+frappaient trente jeunes gens habillés de rouge et coiffés de
+turbans blancs. D’autres jeunes gens dansaient et sautaient avec
+agilité, ou faisaient avec leurs épées des simulacres de combat
+auxquels Douga prenait part en s’y distinguant. Pour marquer son
+plaisir, l’empereur remit à son interprète, en présence
+d’Ibn-Batouta, 200 <em>mitskal</em> d’or&nbsp;; un héraut cria le
+montant du cadeau et aussitôt les chefs d’armée, en guise
+d’acclamation, firent résonner les cordes de leurs arcs. Ensuite
+les griots, (appelés, dit Ibn-Batouta, <em>dyêli</em>, pluriel
+<em>dyéla</em>)<a id="FNanchor_185"></a><a href="#Footnote_185"
+class="fnanchor">[185]</a>, s’avancèrent, recouverts de plumes,
+coiffés de masques en bois à bec rouge représentant des têtes
+d’oiseaux, et dirent au prince des choses telles que&nbsp;:
+«&nbsp;L’estrade sur laquelle tu es assis portait autrefois tel
+empereur, dont l’un des plus beaux actes fut<span class="pagenum"
+id="Page_201">[201]</span> d’avoir fait telle chose. Fais donc, toi
+aussi, la même chose, pour qu’on cite également ton nom dans
+l’avenir.&nbsp;» Puis le chef des griots monta sur l’estrade et
+posa sa tête sur les genoux de Souleïmân, puis sur son épaule
+droite et enfin sur son épaule gauche, selon un usage fort ancien
+dans le pays, fait observer Ibn-Batouta<a id=
+"FNanchor_186"></a><a href="#Footnote_186" class=
+"fnanchor">[186]</a>.</p>
+
+<p>Ce voyageur rapporte un fait qui montre bien jusqu’où s’étendait
+le pouvoir de l’empereur de Mali et combien son autorité était
+respectée jusqu’aux confins de son empire. Un vendredi, pendant la
+prière à la mosquée, un Messoufi interpella à haute voix le
+souverain pour se faire rendre justice, disant que le chef de
+Oualata lui avait acheté pour 600 <em>mitskal</em> de marchandises
+et ne lui offrait que 100 <em>mitskal</em> en paiement. L’empereur
+envoya chercher le chef incriminé et fit juger l’affaire par le
+cadi&nbsp;; celui-ci ayant donné raison au Messoufi, l’empereur
+destitua le chef de Oualata.</p>
+
+<p>La principale femme de Souleïmân, nommée <em>Kâssa</em> ou
+«&nbsp;la Reine&nbsp;», et qui était cousine de son époux,
+partageait avec lui l’autorité suprême, et le prône du vendredi se
+faisait en leurs deux noms réunis. Pendant le séjour d’Ibn-Batouta
+à Mali, l’empereur crut avoir à se plaindre de la Kâssa, la fit
+emprisonner et la remplaça par une autre de ses femmes qui n’était
+pas de sang royal. Le public blâma cet acte du souverain, mais on
+apprit par la suite que la Kâssa avait comploté avec un parent de
+Souleïmân pour détrôner celui-ci et on approuva la colère du
+prince.</p>
+
+<p>Ibn-Batouta trouva les Noirs du Mali remplis de justice et
+d’équité&nbsp;; dans tout leur pays régnait une sécurité parfaite,
+les vols étaient inconnus ou punis très sévèrement, ainsi que toute
+injustice. Si des étrangers venaient à mourir, leurs biens étaient
+conservés jusqu’à ce que les ayants-droit les vinssent réclamer. Le
+même auteur loue beaucoup aussi la piété et le zèle religieux des
+Mandingues de son temps&nbsp;; il constate avec plaisir qu’à
+Mali<span class="pagenum" id="Page_202">[202]</span> on
+contraignait les enfants à prier à force de coups et qu’on les
+mettait aux fers lorsqu’ils ne montraient pas assez d’ardeur à
+apprendre le Coran par cœur. D’autre part, il ne leur pardonne pas
+de laisser aller les jeunes filles et les esclaves des deux sexes
+sans aucun vêtement ni de permettre aux femmes de se découvrir le
+visage et de se mettre toutes nues devant l’empereur&nbsp;; il leur
+reproche aussi de s’asperger de poussière, de réciter des poésies
+dans un accoutrement ridicule, de manger du chien, de l’âne et des
+animaux morts sans avoir été égorgés.</p>
+
+<p>Les chevaux étaient rares à Mali lors du voyage d’Ibn-Batouta et
+se payaient jusqu’à 100 <em>mitskal</em> (environ 1.200 francs).
+Les chameaux y étaient sans doute plus abondants, puisque notre
+voyageur dit qu’il quitta Mali monté sur un chameau «&nbsp;parce
+que les chevaux sont très rares en ce pays&nbsp;». En partant de la
+capitale, Ibn-Batouta prit une route se dirigeant approximativement
+vers le Nord-Est et atteignit le Sansara<a id=
+"FNanchor_187"></a><a href="#Footnote_187" class=
+"fnanchor">[187]</a> à un endroit où on le traversait en barque et
+de nuit seulement, les «&nbsp;moustiques&nbsp;» y étant trop
+nombreux durant le jour<a id="FNanchor_188"></a><a href=
+"#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>. Le voyageur vit seize
+hippopotames dans ce cours d’eau&nbsp;; il raconte que les
+indigènes les capturaient au moyen d’un harpon muni d’une corde,
+laquelle servait à tirer au rivage l’animal harponné&nbsp;; c’est
+exactement le procédé que Bekri avait signalé comme usité par les
+riverains du Sénégal.</p>
+
+<p>Ibn-Batouta fit halte à un grand village situé près du Sansara,
+sur la rive gauche de la rivière&nbsp;; le chef ou <em>farba</em>
+de ce village, appelé Magha ou Maghan, lui parla d’anthropophages
+originaires d’un pays aurifère situé dans le Sud du Mali (le Bouré
+probablement), qui étaient venus un jour se présenter à
+Kankan-Moussa, portant de grands anneaux aux oreilles et vêtus de
+manteaux de soie&nbsp;; ils mangèrent une esclave que
+l’empereur<span class="pagenum" id="Page_203">[203]</span> leur
+avait donnée et vinrent remercier le monarque après s’être enduit
+la figure et les mains du sang de leur victime<a id=
+"FNanchor_189"></a><a href="#Footnote_189" class=
+"fnanchor">[189]</a>.</p>
+
+<p>Du Sansara, Ibn-Batouta se rendit à <em>Korimansa</em>, village
+situé, dit-il, à deux jours de Diaga ou du Diagara (sans doute près
+des villages actuels de Kokry et de Massamana, entre Sansanding et
+Diafarabé, sur la rive gauche du Niger). Son chameau était mort en
+route et il envoya en acheter un autre à Diaga ou Dia. De Korimansa
+il alla à <em>Mîma</em> ou au Mîma, sans doute une ville ou plutôt
+une province située entre le Débo et le Faguibine, et de là à
+Tombouctou, où il arriva en 1353.</p>
+
+<p>La plupart des habitants de Tombouctou étaient alors des
+Messoufa porteurs de voile (Touareg), mais le gouverneur ou
+<em>farba</em>, qui s’appelait alors Moussa, donnait l’investiture
+aux chefs des Touareg au nom de l’empereur de Mali, après les avoir
+revêtus d’un boubou, d’une culotte et d’un turban et les avoir fait
+asseoir sur un bouclier que les nobles de la tribu élevaient sur
+leurs têtes. Ibn-Batouta visita à Tombouctou le tombeau du
+poète-architecte Es-Sahéli, ainsi que celui de Siradj-ed-Dine. Il
+quitta cette ville en pirogue et descendit le Niger, achetant ses
+vivres à l’aide de sel, d’épices et de verroterie&nbsp;; on lui fit
+boire du <em>dolo</em> au miel. Il séjourna un mois à Gao, qu’il
+signale comme l’une des plus belles et des plus grandes villes du
+Soudan, abondante en vivres&nbsp;; comme à Mali, on y employait les
+cauries en guise de monnaie.</p>
+
+<p>A Gao, il quitta le Niger et se rendit par terre à Takedda, où
+il signale des mines de cuivre&nbsp;; de là, il gagna l’Aïr, qui
+dépendait alors du sultan de Kouka, puis l’Ahaggar et le Touat, et
+revint enfin à Fez par Sidjilmassa.</p>
+
+<p>12<sup>o</sup> <em>Règnes de Kamba et de Mari-Diata II</em>
+(1359-1374).</p>
+
+<p>Lorsque Souleïmân mourut, son fils <em>Kamba</em> (ou Famba
+ou<span class="pagenum" id="Page_204">[204]</span> encore Kassa)
+fut proclamé empereur. Mais un fils de Maghan, surnommé
+<em>Mari-Diata</em> (ou Mali-Diata) comme son aïeul Soundiata,
+briguait aussi la couronne et n’accepta pas l’autorité de Kamba.
+Une guerre civile s’ensuivit, au cours de laquelle plusieurs
+princes de la famille impériale se tuèrent les uns les autres.
+Enfin, au bout de neuf mois d’un règne plus nominal que réel, Kamba
+succomba dans une bataille et, le parti adverse ayant triomphé
+définitivement, <em>Mari-Diata II</em> s’empara du pouvoir
+(1360).</p>
+
+<p>Le premier acte de gouvernement du nouvel empereur fut d’envoyer
+un exprès à Oualata pour donner à l’ambassade expédiée par
+Souleïmân l’année précédente l’ordre de continuer sa route. De
+plus, aux présents remis par Souleïmân, il ajouta une girafe. La
+caravane arriva à Fez en décembre 1360 ou janvier 1361. Le sultan
+Abou-Sâlem la reçut avec de grands honneurs et la girafe de
+Mari-Diata fit sensation auprès des Marocains qui, pour la plupart,
+ne connaissaient pas cet animal. Le jour de l’entrée à Fez de
+l’ambassade mandingue, dit Ibn-Khaldoun, «&nbsp;fut une véritable
+fête&nbsp;: pendant que le sultan allait s’asseoir dans le kiosque
+d’or d’où il avait l’habitude de passer ses troupes en revue, les
+crieurs publics invitèrent tout le monde à se rendre dans la
+plaine, en dehors de la ville. L’on s’y précipita en foule de tous
+les côtés et, bientôt, ce vaste local fut tellement encombré que
+plusieurs individus durent monter sur les épaules de leurs voisins.
+Le désir de voir la girafe et d’en admirer la forme étrange avait
+attiré toute cette multitude. Les poètes profitèrent d’une si belle
+occasion pour réciter au sultan des éloges et des compliments dans
+lesquels ils eurent soin de décrire ce singulier spectacle. Les
+envoyés nègres se présentèrent devant Abou-Sâlem pour lui exposer
+l’objet de leur mission et, tout en lui donnant l’assurance la plus
+formelle de l’amitié que leur souverain lui portait, ils le
+prièrent d’excuser le retard qu’on avait mis dans l’envoi du
+présent, retard causé par la guerre civile qui avait désolé
+l’empire. Ils décrivirent aussi en termes pompeux la grandeur de
+leur sultan et la haute puissance de leur nation. Pendant que
+l’interprète expliquait leur discours, ils faisaient résonner les
+cordes de<span class="pagenum" id="Page_205">[205]</span> leurs
+arcs en signe d’approbation, selon l’usage de leur pays. Pour
+saluer le sultan, ils se jetèrent de la poussière sur la tête,
+ainsi que cela se pratique envers les souverains de leur pays
+barbare&nbsp;»<a id="FNanchor_190"></a><a href="#Footnote_190"
+class="fnanchor">[190]</a>. Abou-Sâlem mourut durant le séjour à
+Fez des envoyés mandingues&nbsp;; ce fut le régent de l’empire,
+Ibn-Merzouk, qui leur fit les cadeaux d’usage et les congédia. Lors
+de leur retour, ils passèrent par Marrakech et par le pays des
+Beni-Hassân, dont le territoire s’étendait déjà à cette époque
+depuis le Sous jusqu’à la frontière du pays des Noirs.</p>
+
+<p>Quelques années après ces événements, le sultan mérinide de Fez
+Abd-el-Halim, détrôné et chassé du Maroc par son frère Abou-Ziyân,
+s’enfuyait au Sahara, allait à Mali vers 1366 visiter Mari-Diata II
+et se rendait de là à La Mecque.</p>
+
+<p>Ibn-Khaldoun fut documenté sur le compte de Mari-Diata II par un
+nommé Mohammed-ben-Ouassoul, natif de Sidjilmassa, qui avait fait
+fonctions de cadi à Gao et que l’historien des Berbères rencontra
+en 1374-75 à Honeïn, non loin de la ville actuelle de Nemours dans
+le département d’Oran. Ce Ben-Ouassoul considérait Mari-Diata II
+comme un tyran sans respect pour la justice et un grand coureur de
+femmes&nbsp;; il l’accusait même d’avoir dilapidé le trésor
+impérial et d’avoir vendu à vil prix, à des marchands égyptiens,
+une pépite d’or vierge pesant vingt <em>kintar</em> (environ 25
+kilos&nbsp;!), pépite qui provenait des mines du Ouangara et que
+les empereurs de Mali se transmettaient en même temps que le
+pouvoir<a id="FNanchor_191"></a><a href="#Footnote_191" class=
+"fnanchor">[191]</a>. Nous savons, de la même source, que
+Mari-Diata II mourut de la maladie du sommeil, «&nbsp;maladie très
+commune dans ce pays et <em>qui attaque surtout les gens haut
+placés</em>&nbsp;; cette indisposition commence par des accès
+périodiques et réduit enfin le malade à un tel état qu’à peine
+peut-on le tenir un instant éveillé&nbsp;; alors elle se déclare
+d’une manière permanente et fait mourir sa victime.<span class=
+"pagenum" id="Page_206">[206]</span> Pendant deux années, Diata eut
+à en subir les attaques, et il y succomba l’an de l’hégire 775
+(1373-74)&nbsp;»<a id="FNanchor_192"></a><a href="#Footnote_192"
+class="fnanchor">[192]</a>.</p>
+
+<p>13<sup>o</sup> <em>Règne de Moussa II</em> (1374-1387).</p>
+
+<p>Moussa II, fils de Mari-Diata II, succéda à son père, qu’il
+n’imita pas dans ses errements. Mais il se montra d’autre part
+faible et indolent et laissa son premier ministre, surnommé
+<em>Diata</em>, s’emparer de la direction des affaires. Ce Diata
+équipa une forte armée, à la tête de laquelle il s’en fut guerroyer
+au loin, soumettant des peuples noirs qui habitaient dans l’Est de
+Gao et s’attaquant même au sultan du Bornou, Omar-ben-Idris. Ce fut
+sous le règne de Moussa II que la ville de Takedda refusa de payer
+tribut à l’empereur de Mali et recouvra son indépendance&nbsp;;
+Diata se porta sur cette ville et en fit le siège, mais il dut s’en
+retourner sans avoir réussi à s’en emparer.</p>
+
+<p>14<sup>o</sup> <em>Règnes de Maghan II et Santigui</em>
+(1387-1390).</p>
+
+<p><em>Maghan II</em> succéda en 1387 à son frère Moussa II. Il
+n’était pas encore depuis deux ans sur le trône lorsque, en 1389,
+l’un de ses ministres l’assassina et s’empara du pouvoir. Ce
+ministre nous est connu sous le surnom de <em>Santigui</em> ou
+Sandigui, qui était le titre de sa charge&nbsp;; ce mot signifie,
+non pas proprement «&nbsp;ministre&nbsp;», comme le dit
+Ibn-Khaldoun, mais «&nbsp;chef des achats&nbsp;» et il devait
+s’appliquer à une sorte de trésorier ou d’intendant. Ce Santigui
+n’appartenait pas à la dynastie impériale des Keïta, mais il lui
+était en quelque sorte allié, ayant épousé la mère de Moussa II,
+veuve de Mari-Diata II. Quelques mois après son avènement, en
+1389-90, il fut tué par les parents de Maghan II, qui firent
+appeler, pour lui confier le pouvoir, un descendant de l’empereur
+Gaou nommé <em>Mamoudou</em>. Celui-ci résidait alors chez les
+infidèles dont le pays était situé au Sud du Mandé (peut-être chez
+les Banmana ou bien chez les<span class="pagenum" id=
+"Page_207">[207]</span> Diallonké)&nbsp;; il s’empressa de se
+rendre à Mali et y fut proclamé empereur en 1390, sous le nom de
+<em>Maghan</em>.</p>
+
+<p>15<sup>o</sup> <em>L’empire de Mali au XV<sup>e</sup>
+siècle.</em></p>
+
+<p>Les renseignements d’Ibn-Khaldoun sur l’empire de Mali
+s’arrêtent à l’avènement de ce <em>Maghan III</em> (1390)&nbsp;;
+l’historien arabe acheva d’écrire son ouvrage vers 1395 et mourut
+en 1406, en sorte qu’il n’a rien su des successeurs de Maghan III
+ni de ce prince lui-même, en dehors de la date de sa prise de
+pouvoir. Alors que nous possédons la liste complète des empereurs
+de Mali à partir d’Allakoï, avec des renseignements assez
+circonstanciés sur la plupart d’entre eux, nous ne connaissons au
+contraire à peu près rien de ce qui s’est passé à partir du
+<span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle, en dehors des
+quelques indications que l’on peut glaner dans le
+<em>Tarikh-es-Soudân</em> et dans les vieilles relations
+portugaises. Les traditions indigènes, si documentées en ce qui
+concerne Soundiata et la période héroïque, sont complètement
+muettes sur l’époque de l’empire mandingue la moins éloignée de
+nous.</p>
+
+<p>Nous savons seulement par Sa’di que l’empire de Mali, qui était
+parvenu à son apogée avec Kankan-Moussa et s’était diminué plutôt
+qu’accru sous ses successeurs, vit sa décadence se précipiter à
+partir du <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle, tout en
+demeurant un Etat puissant. Il comprenait encore en effet, en
+dehors de la province de Mali et des contrées habitées par les
+Mandingues, la ville et la région de Tombouctou, l’Aoukar avec
+Oualata, le Mîma (pays situé entre le Faguibine et le Débo), le
+Bagana et le Diaga, le royaume de Diara et peut-être une partie du
+Galam&nbsp;; Gao et le pays des Songaï étaient encore, au moins
+nominalement, sous la suzeraineté de l’empereur mandingue, dont
+l’autorité n’était pas nulle au Tekrour. Ibn-Khaldoun prétend même
+que de son temps (dernières années du <span class=
+"sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle) les villes de Silla et de
+Tekrour étaient vassales de Mali (<em>Prolégomènes</em>) et que les
+Zenaga voilés du désert — Goddala, Lemtouna, Messoufa, etc. —
+payaient tribut à l’empereur mandingue, que cet historien appelle
+<em>malik-es-Soudân</em> «&nbsp;le roi des Nègres&nbsp;», et que
+ces tribus berbères fournissaient des contingents à l’armée
+mandingue (<em>Histoire des Berbères</em>).</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_208">[208]</span>Vers le milieu
+du <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle, des Ouolofs
+venus aux comptoirs portugais de la Gambie dirent à Diégo Gomez que
+tous les pays de l’intérieur appartenaient au <em>Bour-Mali</em>
+(c’est-à-dire à l’empereur de Mali), lequel résidait d’après eux
+dans une grande ville ceinte d’un mur en briques cuites qu’ils
+appelaient <em>Kiokia</em> ou <em>Kiokoun</em> (peut-être par
+confusion avec Koukia ou Gounguia)&nbsp;; son pays, ajoutaient-ils,
+était riche en or et faisait du commerce avec le Maghreb et
+l’Egypte&nbsp;; on s’y rendait des rives de l’Atlantique en se
+dirigeant vers l’Est et en traversant les contrées habitées par les
+<em>Somanda</em> (?), les <em>Konnouberta</em> (?) et les
+<em>Sarakolé</em>&nbsp;; le <em>forisangul</em> (peut-être le
+«&nbsp;roi du Sénégal&nbsp;» ou plutôt le roi du Songaï) passait à
+leurs yeux pour être vassal du Mali.</p>
+
+<p>Sa’di nous apprend que l’empire était divisé en deux
+gouvernements militaires, celui du Sud ou du <em>Sangara-soma</em>,
+comprenant principalement les provinces mandingues qui s’étendaient
+du haut Niger jusqu’à la Gambie, et celui du Nord ou du
+<em>Farana-sora</em> (ou Faran-sora), comprenant l’ensemble des
+pays annexés<a id="FNanchor_193"></a><a href="#Footnote_193" class=
+"fnanchor">[193]</a>&nbsp;; le gouverneur du Farana-sora résidait
+habituellement, semble-t-il, dans le Kaniaga. Chacun de ces deux
+gouvernements était à son tour divisé en provinces, lesquelles se
+partageaient en cantons. Chaque chef de province transmettait les
+ordres de l’empereur aux chefs de canton placés sous son
+commandement et prenait la parole en leur nom lorsqu’ils étaient
+convoqués par le souverain.</p>
+
+<p>Sa’di nous cite seulement les noms des trois provinces qui
+avoisinaient Dienné, celles de <em>Kala</em>, du <em>Bendougou</em>
+et du <em>Sibiridougou</em>. La première a été identifiée
+généralement avec une région qui aurait eu pour chef-lieu
+Sokolo&nbsp;: cette identification provient de ce que l’ancien nom
+de Sokolo était en effet <em>Kala</em><span class="pagenum" id=
+"Page_209">[209]</span> et de ce que les Maures désignent encore
+ainsi ce village de nos jours. Mais il me paraît plus rationnel
+d’identifier la «&nbsp;province de Kala&nbsp;» dont parle le
+<em>Tarikh-es-Soudân</em> avec une région comprenant le
+<em>Karadougou</em> ou <em>Kaladougou</em> actuel, situé entre le
+Niger et le Bani&nbsp;; tous les passages de cet ouvrage où il est
+question de la province ou de la ville de «&nbsp;Kala&nbsp;»
+concordent avec cette solution. Le Bendougou n’était autre que le
+pays actuel du même nom, sur la rive droite du Bani (région de
+San). Quant au Sibiridougou, que Sa’di place au Sud des deux
+premières provinces et sur les confins de la province de Mali, il
+devait s’étendre à l’Est de Niamina dans la direction de
+Koutiala.</p>
+
+<p>La province de Kala ou du Karadougou, dont le chef, qui
+appartenait au clan des Taraoré<a id="FNanchor_194"></a><a href=
+"#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>, résidait à
+<em>Kara</em> ou Kala (chef-lieu du Karadougou actuel), comprenait
+douze cantons, dont huit situés dans «&nbsp;l’île de Kara&nbsp;»,
+c’est-à-dire entre le Niger et le Bani, et quatre situés au Nord de
+cette «&nbsp;île&nbsp;», sur la rive gauche du Niger. Les huit
+premiers étaient les cantons de <em>Ouoron</em> (Orondougou actuel,
+dans le canton de Saro ou Sarro), de <em>Ouonzo</em> ou Ouosso (sur
+le Bani en face de San<a id="FNanchor_195"></a><a href=
+"#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>, de <em>Kaminia</em> ou
+Kamiya (au Sud de Kara), de <em>Farako</em> ou du Fadougou (au
+Sud-Est de Sansanding), de <em>Kirko</em> ou Guirgo (?), de
+<em>Kao</em> ou Gao ou Kou (?), de <em>Farama</em> (?) et de
+<em>Diara</em> (?). Les quatre cantons de la rive gauche étaient
+ceux de <em>Koukiri</em> (sans doute l’un des deux villages actuels
+de Kokry ou de Kobikéré, entre Sansanding et Dia ou Diaga), de
+<em>Niara</em> (sans doute le Niéria actuel, au Nord-Est de
+Sansanding), de <em>Sana</em> (très vraisemblablement le canton
+actuel de Sansanding) et de <em>Sâma</em> ou Samba (en amont de
+Sansanding, rive gauche).</p>
+
+<p>Les cantons du Bendougou cités par Sa’di sont ceux de Koou
+(peut-être Koro, entre Dienné et San), de Kaana ou Kaghana (le
+Konignon de nos cartes, au Sud de Dienné), de Soma (à
+l’Ouest-Sud-Ouest de San), de Tara (près et à l’Ouest de
+Kaana),<span class="pagenum" id="Page_210">[210]</span> de Da (au
+Sud-Sud-Ouest de San), d’Ama ou Oma (?), de Tâba (à l’Ouest de
+San)&nbsp;; il s’en trouvait cinq autres, dont l’auteur du
+<em>Tarikh</em> avait oublié les noms, comme il avait oublié ceux
+des cantons du Sibiridougou.</p>
+
+<p>A partir des premières années du <span class=
+"sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle, ainsi que je le disais plus
+haut d’après Sa’di, la puissance des empereurs de Mali commença à
+décliner. Leurs exactions et celles des gouverneurs des provinces
+furent telles, prétend l’auteur du <em>Tarikh</em>, qu’un matin
+Dieu envoya contre eux sa milice angélique sous la forme de jeunes
+gens qui firent irruption dans la salle d’audience du palais
+impérial, tuèrent de leurs glaives presque tous les gens qui
+étaient là, et disparurent. En réalité ces anges exterminateurs
+s’appelèrent les Mossi, les Touareg et surtout Sonni Ali-Ber et
+Askia Mohammed Touré, mais l’empire de Mali n’eut pas tant à
+souffrir d’eux qu’on serait tenté de le croire en lisant la pieuse
+légende rapportée par Sa’di.</p>
+
+<p>Vers 1400, sans doute sous le règne de Maghan III ou de l’un de
+ses successeurs immédiats, le souverain mossi du Yatenga,
+<em>Bonga</em>, faisait une incursion dans le Massina oriental et
+s’avançait jusque sur la rive méridionale du lac Débo. En 1433,
+Araouân, Tombouctou et Oualata échappent à la domination du Mali
+pour passer sous celle du chef touareg Akil&nbsp;; de 1465 à 1473,
+l’empereur de Gao Sonni Ali-Ber affranchit définitivement le Songaï
+de la suzeraineté mandingue, conquiert Tombouctou sur les Touareg,
+annexe à l’empire de Gao la ville et le territoire de Dienné, dont
+les princes de Mali n’avaient jamais réussi à se rendre maîtres, et
+s’empare d’une portion de la zone des inondations nigériennes qui,
+jusqu’à cette époque, avait fait partie intégrante des territoires
+dépendant de Mali.</p>
+
+<p>Mais, du côté de l’Ouest, l’empire ne s’était pas laissé
+entamer. Le Vénitien Cadamosto, qui visita en 1455 le Cap Vert et
+la Gambie et en 1457 les îles Bissagos, nous apprend que, de son
+temps, les Mandingues de la Gambie étaient encore sujets de
+l’empereur de Mali<a id="FNanchor_196"></a><a href="#Footnote_196"
+class="fnanchor">[196]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_211">[211]</span>Sonni Ali venait
+à peine de laisser un peu de répit au souverain mandingue que
+<em>Nasséré</em>, empereur mossi du Yatenga, traversait le Niger
+près de Mopti en 1477, ravageait tout le Massina, s’avançait jusque
+dans le Nord-Ouest du Bagana pour aller ensuite s’emparer de
+Oualata qu’il pillait de fond en comble en 1480, traversait en s’en
+retournant le Farimaké et le Bara et allait enfin se heurter, en
+1483, à l’armée de Sonni Ali-Ber près du lac de Korienza.</p>
+
+<p>C’est vers cette époque que se placent les premières relations
+de l’empire de Mali avec le Portugal. Le roi Jean II était monté
+sur le trône en 1481<a id="FNanchor_197"></a><a href=
+"#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a>, après s’être déjà
+illustré, durant sa régence, par l’intérêt qu’il portait à la
+découverte et à la colonisation des côtes occidentales de
+l’Afrique. L’empereur de Mali qui régnait alors s’appelait
+<em>Mamoudou</em>&nbsp;; il avait succédé à son père <em>Mansa-Oulé
+II</em>, lequel avait lui-même remplacé sur le trône son propre
+père <em>Moussa III</em>. Nous ignorons les noms des princes qui
+régnèrent entre Maghan III et Mousa III, mais nous connaissons ceux
+de ce dernier et de ses deux successeurs immédiats grâce à Joao de
+Barros. Celui-ci appelle en effet <em>Mahmud-ben-Manzugul</em>,
+«&nbsp;petit-fils de Moussa&nbsp;», l’empereur mandingue qui
+entretint des relations avec le roi Jean II, et il n’est pas
+difficile de retrouver «&nbsp;Mansa-Oulé&nbsp;» dans
+<em>Manzugul</em>. D’après le même auteur, ce prince résidait à
+<em>Songo</em>, «&nbsp;l’une des villes les plus populeuses de
+cette grande contrée que nous appelons ordinairement pays des
+Mandingues&nbsp;», et cette ville était située sur le méridien du
+Cap des Palmes et à 140 lieues marines environ (777 kilomètres) de
+la côte. La position ainsi donnée à Songo par de Barros correspond
+bien à la situation de Mali, qui devait se trouver à une
+cinquantaine de kilomètres seulement à l’Est du méridien du Cap des
+Palmes et à 800 kilomètres environ du point le plus rapproché de la
+côte. Barth a cru pouvoir identifier Songo avec le Songaï et le
+lieutenant<span class="pagenum" id="Page_212">[212]</span> Marc,
+interprétant un passage de M. Binger, l’a rapproché de Ngorho,
+ville sénoufo située dans le Sud du cercle de Bobo-Dioulasso&nbsp;;
+mais ni le pays songaï ni Ngorho ne correspondent à la position
+assignée à Songo par de Barros et Ngorho n’a jamais été le centre
+d’un Etat musulman et n’a jamais été la résidence d’aucun prince
+mandingue. Si l’on veut bien se rappeler que de Barros tenait ses
+informations des rapports du gouverneur portugais d’Elmina (Côte
+d’Or) et si l’on se reporte au nom donné aux Dioula et aux peuples
+mandé en général par les Fanti, les Achanti, les Agni et les autres
+populations de la Côte d’Or et de la Côte d’Ivoire — nom qui est
+encore aujourd’hui prononcé <em>Songo</em> ou <em>Nzoko</em> par
+les Fanti et les Agni, <em>Sorho</em> par les Koulango et
+<em>Tiorho</em> par les Sénoufo —, on conviendra qu’il est fort
+vraisemblable que, dans l’esprit du gouverneur d’Elmina et dans
+celui de de Barros, <em>Songo</em> désignait tout simplement le
+pays des Mandingues et sa capitale Mali.</p>
+
+<p>Au moment où se produisirent les grandes incursions mossi dans
+le Bagana (1477-1483), les Portugais possédaient des comptoirs en
+différents points de la côte, notamment à Arguin, au Rio de Cantor
+(Gambie) et à Elmina&nbsp;; il est probable même qu’ils fondèrent
+vers cette époque un établissement dans l’Adrar. Il est difficile
+de savoir auquel de ces comptoirs s’adressa l’empereur Mamoudou,
+qui était surtout connu des Portugais sous le nom de
+<em>Mandi-Mansa</em>, c’est-à-dire «&nbsp;roi du Mandé ou des
+Mandingues&nbsp;»&nbsp;; il est probable cependant que ses envoyés
+se dirigèrent de préférence vers les établissements de la Gambie,
+qui étaient pour eux d’accès plus facile que ceux de la Mauritanie
+et d’Elmina&nbsp;: le comptoir d’Elmina d’ailleurs ne fut fondé que
+vers 1481, et d’autre part les Mandingues étaient établis jusque
+sur les rives de la basse Gambie et entretenaient des relations
+commerciales suivies avec les factoreries du «&nbsp;Rio de
+Cantor&nbsp;», tandis qu’ils ne s’aventuraient guère dans la
+Mauritanie ni dans la forêt du golfe de Guinée.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, Mamoudou, effrayé de la menace que
+constituaient pour la sécurité de son empire les razzias des Mossi,
+les conquêtes de Ali-Ber et, d’un autre côté, les incursions des
+Ouolofs, alors maîtres d’une partie du Tekrour, envoya
+une<span class="pagenum" id="Page_213">[213]</span> ambassade aux
+Portugais pour réclamer leur aide contre ses ennemis. Le gouverneur
+du fort portugais qui reçut la visite des ambassadeurs mandingues
+se hâta d’informer son roi de cet événement. Jean II ne semble pas
+avoir répondu d’une façon directe à la requête de Mamoudou&nbsp;;
+sans doute trouvait-il que c’eût été s’aventurer beaucoup que
+d’envoyer aussi loin une expédition militaire&nbsp;: mais il voulut
+profiter de la circonstance pour nouer des relations plus étroites
+avec l’empereur mandingue, et il expédia deux ambassades à Mali.
+L’une, partie de la Gambie, se composait de Rodriguez Rabello, Pero
+Reinal et Joao Collaçao&nbsp;; nous ignorons à quelle époque elle
+arriva à Mali et même si elle atteignit cette ville. L’autre, mise
+en route par le gouverneur d’Elmina, parvint auprès de Mamoudou,
+qui remit aux envoyés portugais une lettre destinée à leur
+roi&nbsp;; dans cette lettre, que Joao de Barros dit avoir eue
+entre les mains, il se montrait fort surpris de l’étendue du
+pouvoir du roi de Portugal, ajoutant qu’aucun des <em>4.404
+monarques</em> qui l’avaient précédé sur le trône de Mali
+(<em>sic</em>) n’avait jamais reçu ni message ni messager d’un roi
+chrétien et que lui-même, jusqu’alors, ne connaissait que quatre
+sultans dont la puissance méritât d’être comparée à la sienne, à
+savoir les sultans d’<em>Alimaun</em> (Yémen), de <em>Baldac</em>
+(Baghdad), de <em>Cairo</em> (le Caire) et de <em>Tucurol</em>
+(Tekrour).</p>
+
+<p>Cependant l’amitié des Portugais ne devait pas être d’un grand
+secours à l’empire de Mali, dont le démembrement allait être
+accéléré, après la mort du roi Jean II, par les conquêtes du
+premier <em>askia</em> de Gao et de ses successeurs, à partir de
+l’année 1498.</p>
+
+<p>16<sup>o</sup> <em>L’empire de Mali au XVI<sup>e</sup>
+siècle.</em></p>
+
+<p>Léon l’Africain<a id="FNanchor_198"></a><a href="#Footnote_198"
+class="fnanchor">[198]</a> visita Mali au début du <span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Il nous dit que cette ville
+comptait de son temps environ six mille feux<a id=
+"FNanchor_199"></a><a href="#Footnote_199" class=
+"fnanchor">[199]</a> et se trouvait à proximité d’un bras du Niger.
+On y<span class="pagenum" id="Page_214">[214]</span> rencontrait
+beaucoup d’artisans et de marchands, lesquels approvisionnaient
+Dienné et Tombouctou de divers articles et denrées. Les grains, le
+coton et le bétail s’y trouvaient en abondance. L’islamisme y était
+florissant, aux mosquées étaient attachées des écoles et les
+habitants étaient «&nbsp;les plus civils, de meilleur esprit et
+plus grande reputation de tous les Noirs, pour autant qu’ils furent
+les premiers à recevoir la loy de Mahommet&nbsp;». L’empire de
+Mali, au dire du même voyageur, s’étendait alors au Nord jusqu’au
+territoire de Dienné, au Sud jusqu’à un désert ou pays inconnu
+hérissé de hautes montagnes (Fouta Diallon), à l’Ouest jusqu’à des
+forêts qui bordaient l’Océan et à l’Est jusqu’aux territoires
+dépendant de Gao.</p>
+
+<p>Nous avons vu, en racontant l’histoire de l’empire de Gao,
+comment l’askia Mohammed I, en 1498-99, annexa le Bagana à ses
+Etats, malgré la résistance du gouverneur mandingue Ousmana, qui
+fut fait prisonnier, et celle de Demba Dondi, chef des Peuls du
+Massina, qui fut tué. En 1500-1501, c’était le tour des provinces
+constituant le royaume de Diara d’être dévastées par Omar Komdiago,
+frère de l’askia, et annexées à l’empire de Gao, malgré la belle
+défense que fit Kama, le représentant du Mali auprès du roi de
+Diara. En 1506-07, Mohammed I se portait au Galam et étendait son
+autorité jusqu’aux confins du Tekrour. L’empire de Mali se trouva
+ainsi amputé de toutes ses dépendances septentrionales et ramené à
+peu près aux limites qu’il possédait vers 1324, avant la victoire
+de Soundiata sur Soumangourou.</p>
+
+<p>Les deux premiers successeurs de Mohammed I à Gao, Moussa et
+Bengan-Koreï, laissèrent en paix ce qui restait de l’empire
+mandingue. Mais un autre ennemi avait surgi du côté de
+l’Ouest&nbsp;: je veux parler du Tekrour. Sous le commandement de
+Koli Galadio, <em>alias</em> Koli Tenguéla, les Peuls et les
+Toucouleurs du Fouta cherchèrent à s’emparer des mines d’or du
+Bambouk&nbsp;; se portant en masses serrées le long de la rive sud
+du Sénégal entre 1530 et 1535, ils pillèrent d’abord les provinces
+méridionales du royaume de Galam (Goye et Kaméra) et massacrèrent
+ensuite un nombre considérable de Mandingues sur les deux rives de
+la Falémé. L’empereur de Mali implora de nouveau l’aide
+des<span class="pagenum" id="Page_215">[215]</span> Portugais et,
+en réponse à ses prières, Joao de Barros, alors gouverneur des
+établissements portugais de la Guinée, envoya à Mali en 1534, non
+pas une armée, mais un ambassadeur nommé Péroz Fernandez, accrédité
+par le roi Jean III, dans le but de proposer au monarque mandingue
+une intervention amicale auprès de l’empereur de Tekrour et de
+solutionner différentes questions relatives au commerce de la
+Gambie. Le souverain qui régnait alors à Mali s’appelait Mamoudou
+(<em>Mamoudou II</em>) et était le petit-fils de cet autre Mamoudou
+qui avait reçu les envoyés de Jean II. Il accueillit fort bien
+Péroz Fernandez et lui dit, d’après de Barros lui-même,
+«&nbsp;qu’il s’estimait très heureux de sa venue, car, du temps de
+son grand-père qui portait le même nom que lui, un messager était
+déjà venu de la part d’un autre roi Jean de Portugal&nbsp;». On ne
+sait quel fut le résultat de ces négociations au point de vue
+politique&nbsp;; il semble pourtant que les Peuls et les
+Toucouleurs repassèrent la Falémé sans occuper le Bambouk, mais que
+le roi de ce pays, <em>Guimé Sissoko</em>, voyant que l’empereur de
+Mali était impuissant à le défendre, se rendit à peu près
+indépendant.</p>
+
+<p>Cependant l’askia Bengan-Koreï, détrôné par Ismaïl en 1537,
+s’était réfugié dans les environs de Mali et s’était placé sous la
+sauvegarde de Mamoudou II. La protection de ce dernier n’empêcha
+pas les Mandingues d’abreuver d’humiliations le fils de leur ancien
+ennemi (Bengan-koreï était fils de Omar Komdiago) et celui-ci alla
+se fixer près de Sansanding, dans un petit village de la rive
+droite du Niger nommé Sama.</p>
+
+<p>En 1542, l’askia Issihak I venait razzier le Bendougou, à peu de
+distance de Mali. En 1545-46, son frère Daoud s’avançait jusque
+sous les murs de la capitale mandingue&nbsp;: l’empereur prenait la
+fuite, l’armée de Gao entrait victorieuse à Mali et y demeurait une
+semaine, remplissant d’ordures la résidence impériale. Puis,
+trouvant sans doute qu’il avait humilié suffisamment le rival de
+son frère, Daoud se retira, et l’empereur de Mali put rentrer dans
+sa capitale.</p>
+
+<p>Le même Daoud, ayant remplacé plus tard Issihak I sur le trône
+de Gao, dirigea plusieurs expéditions dans le Massina, le Bagana et
+la région de Kala (Sokolo). En revenant de cette<span class=
+"pagenum" id="Page_216">[216]</span> dernière expédition, en 1559,
+il passa près de Sansanding.</p>
+
+<p>L’autorité des derniers askia continua à s’affermir sur le
+Diaga, le Bagana et le royaume de Diara, mais l’empereur de Mali
+conserva à peu près intacte la partie méridionale de son domaine.
+Lorsque les Marocains s’installèrent à Tombouctou en 1591 et
+substituèrent leur pouvoir à celui des princes de Gao sur le moyen
+Niger, plusieurs des provinces situées au Nord de Mali se
+constituèrent en petits Etats plus ou moins indépendants, tels que
+le royaume peul du Massina et le royaume soninké de Goumbou, tandis
+que le royaume de Diara retrouvait pour un temps sa liberté
+d’allures. Cependant l’empire de Mali gagna plus qu’il ne perdit au
+changement de régime. A la fin du <span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle, un effort fut même tenté par
+l’empereur <em>Mamoudou III</em> pour enlever Dienné aux
+Marocains&nbsp;; ce prince fut d’ailleurs mal secondé par ses
+vassaux&nbsp;: les deux gouverneurs militaires du Farana-sora et du
+Sangara-soma refusèrent de l’accompagner dans son expédition, ce
+que voyant, Bakari, chef du Karadougou, et son collègue le chef du
+Bendougou ne répondirent pas non plus à l’appel de l’empereur.
+Celui-ci ne trouva un concours effectif qu’auprès des chefs des
+cantons de Farako (dans le Karadougou) et d’Ama ou Oma (dans le
+Bendougou), ainsi qu’auprès de Hamadou-Amina, chef des Peuls du
+Massina, qui chercha à profiter de l’occasion pour se rendre
+complètement indépendant des Marocains. Le caïd de Dienné demanda
+du secours au pacha Ammar, qui venait de remplacer Djouder à
+Tombouctou. Ammar envoya des troupes conduites par les caïds
+Moustafa et Abdelmalek, lesquels arrivèrent à Dienné le 26 avril
+1599. Mamoudou III et ses alliés étaient campés sur les collines de
+Sânouna et leur armée s’étendait jusqu’au bras du Bani qui sert de
+port à la ville. Les Marocains firent une sortie pour repousser les
+Mandingues et les Peuls, mais ils éprouvèrent une résistance
+inattendue et ne durent leur salut qu’à leurs armes à feu. Les gens
+de Dienné cependant arrivèrent à la rescousse et Mamoudou III fut
+mis en déroute et retourna à Mali, tandis que ses alliés
+regagnaient également leurs pays.</p>
+
+<p>Hamadou-Amina avait transporté son camp à Soï ou
+Soé,<span class="pagenum" id="Page_217">[217]</span> entre Dienné
+et Mopti<a id="FNanchor_200"></a><a href="#Footnote_200" class=
+"fnanchor">[200]</a>. Les caïds marocains voulurent aller l’y
+attaquer, mais le gouverneur songaï du Gourma leur fit observer que
+ce chef, en sa qualité de nomade, était au fond peu redoutable, et
+qu’il valait mieux marcher contre le chef d’Ama, qui était un
+sédentaire<a id="FNanchor_201"></a><a href="#Footnote_201" class=
+"fnanchor">[201]</a> et qui du reste avait contribué à entraîner
+l’empereur de Mali dans son expédition contre Dienné. Les Marocains
+se portèrent donc sur Ama, sous le commandement du caïd
+Slimân-Chaouch, et pillèrent et détruisirent <em>Soo</em>
+(peut-être San), qui était alors un marché important. Tandis que
+l’armée marocaine revenait du Bendougou, elle fut attaquée sur les
+bords du Bani, en face de Tié (village de la rive droite du Bani,
+près et en aval de Koro), par Hamadou-Amina aidé d’auxiliaires
+banmana&nbsp;; le caïd Slimân fut complètement battu et, à la suite
+de cette défaite, les Marocains firent la paix avec Hamadou et
+laissèrent en paix l’empereur de Mali et ses alliés.</p>
+
+<p>17<sup>o</sup> <em>Dernière période de l’empire de Mali</em>
+(1600 à 1670).</p>
+
+<p>Cependant un nouveau peuple allait jouer son rôle dans les
+destinées du Soudan occidental et porter au vieil empire de Mali
+des coups plus rudes que ceux que lui avaient donnés les souverains
+de Gao&nbsp;: je veux parler des <em>Banmana</em>. Installés dès
+1600 dans la région de Ségou, ceux-ci furent d’abord placés pendant
+une soixantaine d’années sous la suzeraineté au moins nominale de
+l’empereur de Mali, bien que ceux d’entre eux qui s’étaient établis
+à proximité de Dienné dépendissent plutôt soit du caïd marocain qui
+résidait dans cette dernière ville, soit du roi peul du
+Massina.</p>
+
+<p>Sa’di, qui fit plusieurs voyages sur la portion du Niger voisine
+de Mali, notamment en 1644, nous a fourni quelques renseignements
+sur la géographie de cette région vers le milieu du <span class=
+"sc2">XVII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_218">[218]</span>Voici l’un de
+ses itinéraires&nbsp;: venant de Tombouctou par eau, il atteignit
+en sept jours Soï (près Akka) sur le lac Débo et se rendit de là,
+en une demi-journée, en longeant le bord septentrional du lac, à
+Kankoura, près de Gourao&nbsp;; traversant alors le lac, il arriva
+en un jour au mont Sorba, sur la rive Sud, et gagna de là, par
+terre, Kakagnan, sur le marigot de même nom. Reprenant alors la
+voie fluviale, il atteignit, au bout de douze jours de navigation
+sur le marigot de Dia et le Niger, le point de Koukiri ou
+Kokry&nbsp;; à un jour en amont, il toucha Foulao, puis, trois
+jours et demi après, termina son voyage à <em>Komino</em>, qui
+était le port de Farako et se trouvait sur la rive droite du
+fleuve, à quelques heures de ce chef-lieu de canton<a id=
+"FNanchor_202"></a><a href="#Footnote_202" class=
+"fnanchor">[202]</a>&nbsp;; en face de Komino, sur la rive gauche,
+était <em>Nakira</em> (le Nakry de nos cartes), port du Sana ou
+canton de Sansanding, dont le chef-lieu s’appelait alors
+<em>Tiébla</em> ou Sanamadougou et se trouvait à une faible
+distance au Nord-Est de Sansanding même. Le canton de Sana ou de
+Sansanding avait encore un autre port sur la rive gauche du Niger,
+à <em>Noursanna</em>, entre Nakira et Koukiri.</p>
+
+<p>Après être allé à Tiébla visiter le chef du Sana et être demeuré
+quelque temps auprès de lui, Sa’di traversa le Niger, passa la nuit
+à Komino, arriva le lendemain à midi à Makira et le soir à
+<em>Dioulo</em> (Yolo de nos cartes)&nbsp;; le troisième jour, il
+coucha à <em>Fala</em> (sans doute le Dionfalla actuel) et le
+quatrième à <em>Foutina</em> (Faténé), près et au Sud de Kaminia.
+Le cinquième jour au matin, il arrivait à <em>Tonko</em> (peut-être
+Toumo), dans le Séladougou, et atteignait le soir Farmanata&nbsp;;
+le sixième jour, il traversait <em>Séla</em> et Tamakoro et
+arrivait à <em>Timitama</em>, chef-lieu du Ouoron&nbsp;; le
+septième jour, il atteignait <em>Bîna</em> (près du Gomitogo
+actuel), où l’on pouvait s’embarquer à la période des hautes eaux,
+et se rendait de là en pirogue à Dienné, où il entra le huitième
+jour.</p>
+
+<p>L’année suivante, Sa’di refit en sens inverse la route de
+Dienné<span class="pagenum" id="Page_219">[219]</span> à Sansanding
+et nota un itinéraire à peu près analogue au précédent, mais plus
+détaillé. Sa première étape fut Bîna et la seconde <em>Konti</em>
+ou Kondyi, où résidait alors le <em>Kala-san</em>, c’est-à-dire (en
+songaï) le chef de la province du Karadougou. Le troisième jour, il
+traversa <em>Ouanta</em> (canton du Ouoron), puis Tamtama, village
+dépendant de Séla et distinct de Timitama chef-lieu du Ouoron,
+ensuite Komtonna, Nionsorora et Niéna, et alla coucher à Séla. Le
+quatrième jour, il atteignit Tonko, où se trouvait la limite du
+Séladougou et du Kaminiadougou. Le cinquième jour, il passa à
+Tatinna et à Tatirma (le Tacirma de nos cartes), puis à Foutina
+(Faténé) et à Taouatalla, et coucha dans un village dont il ne
+donne pas le nom. Le sixième jour, après avoir dépassé Fala, il
+abandonna la route de Yolo ou route du Nord, alors inondée, et se
+dirigea sur <em>Toumé</em>, où il passa la nuit. Le septième jour,
+par <em>Fadougou</em>, Nounio, Massala et Komma, il arriva à
+<em>Farako</em>, résidence du chef du Fadougou ou canton de Farako.
+Le huitième jour enfin, il atteignit le Niger à Komino, traversa le
+fleuve, toucha la rive gauche à Nakira ou Nakry et gagna Tiébla,
+résidence du chef du Sana. Il profita de son séjour au Sana pour
+aller visiter la ville même de <em>Sansanding</em>, dont il
+orthographie le nom <em>Chenchendi</em>&nbsp;; on mettait trois à
+quatre heures pour y arriver en partant de Tiébla&nbsp;: de cette
+dernière localité, on descendait vers le Niger, qu’on atteignait à
+Madina, en amont de Nakry, et dont on remontait ensuite la rive
+gauche.</p>
+
+<p>Nous avons vu que, dès les premières années du <span class=
+"sc2">XVII</span><sup>e</sup> siècle, les Banmana s’étaient
+installés dans la région de Ségou. A partir de 1630, devenus
+nombreux et puissants, ils s’alliaient tantôt aux Peuls du Massina
+et tantôt aux Mandingues du Karadougou et du Bendougou — peu à peu
+absorbés par eux — contre les Marocains de Dienné ou contre
+l’empereur de Mali, dont l’autorité devenait de plus en plus
+précaire sur la rive droite du Niger. En 1645 les Banmana, qui
+avaient conservé la haine farouche des musulmans, faisaient une
+sorte de guerre sainte contre les représentants de l’empereur
+mahométan de Mali à Farako et à Tiébla, dévastaient le Fadougou et
+le Sana et s’établissaient sur les deux rives du Niger depuis
+Koukiri jusque<span class="pagenum" id="Page_220">[220]</span> tout
+près de Niamina, menaçant l’empereur de Mali jusque dans sa
+résidence.</p>
+
+<p>Vers 1670, Biton Kouloubali fondait définitivement l’empire
+banmana de Ségou et y annexait Sansanding, le Massina et le Bagana,
+ainsi que Dienné et la région de Tombouctou, enlevant toute
+autorité et tout prestige aux descendants des pachas et caïds
+marocains. Vers la même époque, Sounsa Kouloubali, chef de la
+fraction des Massassi, s’établissait près de Mourdia et fondait
+l’empire banmana dit du Kaarta. Le Bélédougou devenait une sorte de
+marche frontière entre les deux empires naissants, théâtre et
+victime des luttes qu’allaient se livrer les princes de Ségou et
+ceux du Kaarta.</p>
+
+<p><em>Mama-Maghan</em>, le dernier des empereurs mandingues de la
+dynastie des Keïta, voulut enrayer le développement de l’empire de
+Ségou et assiégea durant trois ans (1667-70) la capitale de Biton.
+Obligé de se retirer sans avoir obtenu aucun résultat et poursuivi
+par son adversaire jusqu’en face de sa propre capitale, il dut
+faire la paix pour éviter d’être précipité dans le Niger avec les
+débris de son armée et renonça à exercer son autorité en aval de
+Niamina. Ne se sentant plus désormais chez lui à Mali, il abandonna
+cette ville, qui tomba rapidement en ruines, et se transporta à
+Kangaba, berceau de sa famille.</p>
+
+<p>Au commencement du <span class="sc2">XVIII</span><sup>e</sup>
+siècle, aucune trace ne subsistait plus, en dehors de vagues
+emplacements de cases encore visibles, de cette fameuse cité de
+Mali qui, pendant quatre siècles, avait été la véritable capitale
+du Soudan Occidental. Les provinces mandingues qui purent échapper
+à la conquête banmana se transformèrent en petits royaumes
+indépendants, et les descendants de Soundiata, réfugiés à Kangaba,
+ne furent plus que les chefs de la petite province du Mandé
+proprement dit, comme aux temps fabuleux qui avaient précédé le
+<span class="sc2">XIII</span><sup>e</sup> siècle<a id=
+"FNanchor_203"></a><a href="#Footnote_203" class=
+"fnanchor">[203]</a>. L’empire de Mali avait disparu, d’une manière
+définitive, de la carte de l’Afrique.</p>
+
+<div class="plate"><span class="pagenum" id="Page_221">[221]</span>
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="map13"><a href="images/map13_large.jpg"><img src=
+'images/map13.jpg' alt=''></a>
+<p class="cp1">Carte 13. — L’empire de Mali.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c07">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_149"></a><a href="#FNanchor_149"><span class=
+"label">[149]</span></a>A comparer avec Ouâr Diâbi, Ouâr Diâdié ou
+Ouâr Ndiaye, nom donné à l’islamisateur du Tekrour. A rapprocher
+aussi de <em>bara-mousso</em>, nom donné en mandingue à celle des
+épouses d’un même mari qui a le pas sur les autres.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_150"></a><a href="#FNanchor_150"><span class=
+"label">[150]</span></a>D’après le témoignage de Makrizi, qui fait
+d’Allakoï le «&nbsp;premier roi du Tekrour&nbsp;» et l’appelle
+<em>Serbendana</em>, peut-être par suite d’une confusion entre ce
+prince et Baramendana.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_151"></a><a href="#FNanchor_151"><span class=
+"label">[151]</span></a>Mot à mot «&nbsp;le lion du jeûne&nbsp;»,
+allusion probable à la faim de vengeance qui animait ce prince
+vis-à-vis de l’ennemi de sa famille et de son pays. Le nom du lion,
+prononcé <em>diara</em> par les Banmana et les Dioula, est
+généralement prononcé <em>diata</em> par les Malinké. Ce mot n’a
+qu’une analogie toute fortuite avec le nom du clan des Diara, qui
+signifie «&nbsp;de Dia, originaire de Dia ou du Diaga&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_152"></a><a href="#FNanchor_152"><span class=
+"label">[152]</span></a>Sans doute les mêmes que les Lemlem du
+royaume de Dao ou du Dao mentionnés par Bekri.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_153"></a><a href="#FNanchor_153"><span class=
+"label">[153]</span></a>1<sup>er</sup> vol., <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_292">
+page 292.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_154"></a><a href="#FNanchor_154"><span class=
+"label">[154]</span></a>D’après Ibn-Batouta, Soundiata aurait été
+instruit dans la religion musulmane par le grand-père d’un
+jurisconsulte nommé Modrik-ben-Faris, lequel Modrik fut
+contemporain de Kankan-Moussa, petit-neveu de Soundiata.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_155"></a><a href="#FNanchor_155"><span class=
+"label">[155]</span></a><em>Du Niger au Golfe de Guinée</em>,
+1<sup>er</sup> vol.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_156"></a><a href="#FNanchor_156"><span class=
+"label">[156]</span></a>Dapper donne 30 journées de Mali à
+Tombouctou, ce qui correspond bien à la distance séparant cette
+dernière ville de la région de Niamina&nbsp;; c’est l’évaluation
+indiquée par Cadamosto.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_157"></a><a href="#FNanchor_157"><span class=
+"label">[157]</span></a>C’est sous cette orthographe (Mellé) que le
+nom a été, d’après M. E. D. Morel, mentionné pour la première fois
+sur une carte&nbsp;: il s’agit d’un portulan espagnol de 1375. La
+carte de Mecias de Villadestes, qui date de 1413, indique le
+«&nbsp;pays de Moussa, roi de Melli&nbsp;» sur le haut Sénégal, à
+l’Est du <em>Toucouzor</em> (Tekrour).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_158"></a><a href="#FNanchor_158"><span class=
+"label">[158]</span></a>Dapper dit qu’au Sud des Mandinga ou
+Manienga de la haute Gambie, «&nbsp;dont le pays renferme beaucoup
+d’or&nbsp;», habitent les Souso (Soussou), dont la capitale
+s’appelle <em>Bena</em>. Il ne peut y avoir autre chose qu’une
+ressemblance purement fortuite entre le nom de cette ville soussou
+et celui donné par le même auteur aux habitants de Oualata.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_159"></a><a href="#FNanchor_159"><span class=
+"label">[159]</span></a>Et précisément la plupart des manuscrits de
+l’ouvrage d’Ibn-Khaldoun donnent le mot sans aucun point
+diacritique.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_160"></a><a href="#FNanchor_160"><span class=
+"label">[160]</span></a>Ce conquérant mandingue est appelé
+<em>Abba-Manko</em> par Golberry, qui le fait vivre vers l’an 1100
+et dit qu’il imposa l’islamisme aux habitants du Bambouk.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_161"></a><a href="#FNanchor_161"><span class=
+"label">[161]</span></a>Ce fut là l’origine de la tribu peule dite
+des <em>Sambourou</em>. A la mort de Bida et d’Ilo-Diadié,
+Maham-Boli, prenant le pas sur ses cinq frères (Amadi, Bogoli,
+Almami, Ousmân et Mangui), réunit sous son autorité les trois clans
+des Boli (ou Ourourbé), des Yalabé (ou Oualaïbé) et des
+Oualarbé&nbsp;; il eut pour successeurs Bounoumbo Boli, Samba Boli,
+Sambouné Boli, Amadi Galadio, Guidal Galadio et Sambourou Galadio,
+lequel donna son nom à la tribu.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_162"></a><a href="#FNanchor_162"><span class=
+"label">[162]</span></a>Ibn-Khaldoun l’appelle Mansa-Ouali et
+prétend que <em>Ouali</em> est, chez les Mandingues, la corruption
+du nom arabe <em>Ali</em>&nbsp;; cette indication est assurément
+inexacte&nbsp;: Ali ne se transforme pas au Soudan en
+«&nbsp;Ouali&nbsp;», qui d’ailleurs est donné quelquefois comme nom
+ou surnom par les musulmans avec son sens arabe de
+«&nbsp;saint&nbsp;»&nbsp;; les traditions indigènes au reste
+mentionnent toujours le successeur de Soundiata sous le nom de
+Mansa-Oulé.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_163"></a><a href="#FNanchor_163"><span class=
+"label">[163]</span></a>1<sup>er</sup> vol., pages <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_292">
+292</a> et <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_293">
+293.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_164"></a><a href="#FNanchor_164"><span class=
+"label">[164]</span></a>Ce cheikh fut rencontré par Ibn-Khaldoun en
+Egypte en 1393-94. Entre autres choses, il dit au célèbre historien
+arabe que le vrai nom des «&nbsp;Tekrouriens&nbsp;» de Gao était
+<em>Zaghaï</em> (pour Songaï) et celui des gens du Mali
+<em>Ankaria</em> (vraisemblablement pour <em>Ouangaria</em>, forme
+plurielle arabisée du mot «&nbsp;Ouangara&nbsp;»).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_165"></a><a href="#FNanchor_165"><span class=
+"label">[165]</span></a>Rien n’indique que cette localité ait été
+celle du même nom qui est actuellement l’une des villes principales
+de la Guinée Française, mais la chose n’est pas impossible.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_166"></a><a href="#FNanchor_166"><span class=
+"label">[166]</span></a>On a écrit parfois
+<em>Konkour-Moussa</em>&nbsp;: cette leçon fautive provient d’une
+erreur de copiste ou d’une mauvaise lecture des textes arabes,
+l’<em>n</em> final et l’<em>r</em> se confondant facilement dans
+l’écriture arabe.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_167"></a><a href="#FNanchor_167"><span class=
+"label">[167]</span></a>D’après Sa’di, Kankan-Moussa aurait laissé
+au Touat beaucoup de ses gens, qui avaient été atteints en route
+d’une maladie du pied appelée dans leur langue <em>touât</em>, d’où
+le nom que prit par la suite cette oasis. Cette étymologie ne
+paraît pas très vraisemblable, le nom du Touat étant probablement
+d’origine berbère et antérieur à l’époque de Kankan-Moussa. Je dois
+cependant faire observer qu’il existe dans la langue mandingue
+(dialecte banmana) un mot <em>touato</em> signifiant
+«&nbsp;boîteux&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_168"></a><a href="#FNanchor_168"><span class=
+"label">[168]</span></a>L’histoire de cet emprunt ou plutôt de son
+remboursement est assez curieuse. Lorsque Kankan-Moussa fut de
+retour à Mali, Siradj-ed-Dine y envoya un messager dans le but de
+recouvrer sa créance. Ce messager étant demeuré à Mali, pour des
+motifs restés inconnus, Siradj-ed-Dine partit lui-même, accompagné
+de son fils, et arriva à Tombouctou, où il logea chez le poète
+Es-Sahéli. Le malheureux mourut la nuit même de son arrivée. Le
+bruit courut qu’il avait été empoisonné sur l’ordre de l’empereur,
+mais son fils protesta contre ces accusations, faisant remarquer
+qu’il avait mangé des mêmes mets que son père et n’avait pas été
+indisposé. Le fils de Siradj-ed-Dine atteignit ensuite Mali, reçut
+de Moussa les sommes prêtées autrefois par son père, et retourna en
+Egypte.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_169"></a><a href="#FNanchor_169"><span class=
+"label">[169]</span></a>En réalité les ruines actuelles sont celles
+d’un bâtiment construit au <span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle en remplacement de celui qu’avait élevé Es-Sahéli.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_170"></a><a href="#FNanchor_170"><span class=
+"label">[170]</span></a>C’est-à-dire probablement un métis de
+Soninké de Tichit (Voir 1<sup>er</sup> vol., <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_220">
+page 220</a>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_171"></a><a href="#FNanchor_171"><span class=
+"label">[171]</span></a>D’après Ibn-Batouta. L’épithète de
+<em>Ouangarati</em> signifie «&nbsp;natif du Ouangara&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_172"></a><a href="#FNanchor_172"><span class=
+"label">[172]</span></a>Takedda était située entre Gao et Agadès, à
+70 étapes au Sud-Ouest de Ouargla d’après Ibn-Khaldoun.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_173"></a><a href="#FNanchor_173"><span class=
+"label">[173]</span></a><em>Histoire des Berbères</em>, trad. de
+Slane, livre III, p. 288. De Slane propose de lire <em>Massîn</em>
+au lieu de <em>mebstîn</em> et pense qu’il est fait allusion aux
+villes sahariennes habitées par des Massîn. Je croirais plus
+volontiers que <em>mebstîn</em> est une forme dérivée du mot persan
+<em>boustân</em> «&nbsp;jardin&nbsp;», passé dans la langue arabe,
+et qu’il convient de le traduire par «&nbsp;les villes entourées de
+jardins, les oasis&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_174"></a><a href="#FNanchor_174"><span class=
+"label">[174]</span></a>Ibn-Batouta, né en 1303, était Berbère
+d’origine. Il fut chargé en 1352 par Abou-Inân, sultan de Fez, de
+visiter le pays des Noirs et accomplit sa mission avec d’autant
+plus de succès qu’il avait voyagé auparavant durant 25 ans en
+Egypte et dans toute l’Asie jusqu’en Chine. Ses notes de voyage
+furent revues par Ibn-Djozaï de Grenade et la rédaction en fut
+achevée vers 1355. Lui-même mourut en 1377-78.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_175"></a><a href="#FNanchor_175"><span class=
+"label">[175]</span></a><em>Kharité</em> est le nom soninké de
+l’huile tirée des fruits d’un arbre appelé <em>khari</em> par les
+Soninké, <em>karéhi</em> par les Peuls et <em>sé</em> ou
+<em>syé</em> par les Mandingues.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_176"></a><a href="#FNanchor_176"><span class=
+"label">[176]</span></a>«&nbsp;Miel&nbsp;» se dit <em>li</em> en
+mandingue.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_177"></a><a href="#FNanchor_177"><span class=
+"label">[177]</span></a>Ce qu’Ibn-Batouta appelle <em>assîda</em>
+est le <em>tô</em> des Banmana et des Malinké, c’est-à-dire une
+sorte de pâte de farine cuite et servant d’aliment principal.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_178"></a><a href="#FNanchor_178"><span class=
+"label">[178]</span></a>Sans doute Dioura.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_179"></a><a href="#FNanchor_179"><span class=
+"label">[179]</span></a>Très probablement la rivière qui se jette
+dans le Niger près et à l’Est de Niamina et à laquelle Barth donne
+ce même nom.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_180"></a><a href="#FNanchor_180"><span class=
+"label">[180]</span></a><em>Douga</em> est le nom d’une espèce de
+vautour et aussi celui d’un génie, chez les Banmana et les Malinké,
+et est souvent donné comme prénom à des hommes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_181"></a><a href="#FNanchor_181"><span class=
+"label">[181]</span></a>Il s’agit de l’instrument répandu dans
+toute l’Afrique Noire, appelé en mandingue <em>balan</em> ou
+<em>bala</em> et connu des Européens sous le nom de
+«&nbsp;balafon&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_182"></a><a href="#FNanchor_182"><span class=
+"label">[182]</span></a><em>Bembé</em> est le mot mandingue actuel
+signifiant «&nbsp;estrade&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_183"></a><a href="#FNanchor_183"><span class=
+"label">[183]</span></a>Comparez les usages observés encore de nos
+jours chez les Mossi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_184"></a><a href="#FNanchor_184"><span class=
+"label">[184]</span></a>Voir plus haut.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_185"></a><a href="#FNanchor_185"><span class=
+"label">[185]</span></a><em>Dyéla</em> est le pluriel arabisé de
+<em>dyêli</em>, qui est effectivement l’appellation mandingue des
+griots mais qui fait en réalité au pluriel <em>dyêli-lou</em> ou
+<em>dyêlou</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_186"></a><a href="#FNanchor_186"><span class=
+"label">[186]</span></a>Cet usage s’est conservé jusqu’à nous dans
+la plupart des pays du Soudan, ainsi d’ailleurs que presque tous
+ceux observés au <span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle
+par Ibn-Batouta.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_187"></a><a href="#FNanchor_187"><span class=
+"label">[187]</span></a>Ibn-Batouta fait de cette rivière «&nbsp;un
+cours d’eau sortant du Nil&nbsp;». Cette appréciation est justifiée
+par le fait que, au moment de la crue du haut Niger, les eaux du
+fleuve s’engouffrent dans la rivière de Niamina, qui devient ainsi
+un déversoir du Niger et cesse d’être un affluent.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_188"></a><a href="#FNanchor_188"><span class=
+"label">[188]</span></a>Ces «&nbsp;moustiques&nbsp;» sont
+probablement des tsétsé&nbsp;: on sait que ces mouches se montrent
+de préférence pendant le jour, tandis que les moustiques au
+contraire sont surtout à craindre la nuit.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_189"></a><a href="#FNanchor_189"><span class=
+"label">[189]</span></a>Le même chef de village raconta à
+Ibn-Batouta l’histoire d’un jurisconsulte arabe nommé Aboul-Abbas,
+qui avait reçu de Kankan-Moussa un cadeau de 4.000 <em>mitskal</em>
+de poudre d’or et qui, ayant mis cette somme en sûreté dans le
+Mîma, avait cherché à faire croire qu’elle lui avait été volée,
+afin de s’en faire donner une autre par le prince&nbsp;; celui-ci,
+ayant découvert la supercherie, exila Aboul-Abbas pendant quatre
+ans dans le pays des cannibales&nbsp;; ces derniers ne mangèrent
+pas le jurisconsulte, n’ayant aucun goût pour la chair des
+Blancs.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_190"></a><a href="#FNanchor_190"><span class=
+"label">[190]</span></a><em>Histoire des Berbères</em>, trad. de
+Slane, livre IV, p. 343 et 344.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_191"></a><a href="#FNanchor_191"><span class=
+"label">[191]</span></a>Ben-Ouassoul rapporta à Ibn-Khaldoun que la
+ville de Mali était très étendue, très populeuse et très
+commerçante, que de nombreuses sources arrosaient les terres
+cultivées dont elle était environnée et qu’elle constituait un lieu
+de halte pour les caravanes provenant du Maghreb, de l’Ifrîkia et
+de l’Egypte.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_192"></a><a href="#FNanchor_192"><span class=
+"label">[192]</span></a><em>Histoire des Berbères</em>, trad. de
+Slane, livre II, p. 115. Ce passage d’Ibn-Khaldoun est intéressant
+à plus d’un titre&nbsp;: il nous montre d’abord que la maladie du
+sommeil n’est pas une nouveauté au Soudan et que ses ravages
+devaient être aussi considérables au <span class=
+"sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle qu’ils le sont de nos
+jours&nbsp;; il est en outre de nature à nous rassurer sur les
+effets de cette maladie, dont la présence dans les pays nigériens
+depuis au moins cinq à six siècles ne semble pas avoir contribué de
+façon appréciable à dépeupler ces régions.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_193"></a><a href="#FNanchor_193"><span class=
+"label">[193]</span></a>Le texte du <em>Tarikh-es-Soudân</em>
+semble faire de ces deux mots les titres des deux gouverneurs et
+c’est ainsi que M. Houdas l’a interprété dans sa traduction&nbsp;:
+cependant je serais plus disposé à croire que ce sont des noms de
+pays ou de chefs-lieux de province, ainsi qu’il paraît résulter
+d’un passage (pages 93 du texte et 155 de la traduction) où il est
+dit&nbsp;: «&nbsp;et ils atteignirent le pays (ou la ville) de
+Sangara-soma&nbsp;». Le premier de ces mots peut signifier en
+mandingue «&nbsp;l’ensemble du pays du Sangaran&nbsp;» ou encore
+«&nbsp;le lieu des tornades&nbsp;»&nbsp;; le second peut vouloir
+dire «&nbsp;le lieu des rochers&nbsp;» ou «&nbsp;la résidence du
+chef&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_194"></a><a href="#FNanchor_194"><span class=
+"label">[194]</span></a><em>Tarikh-es-Soudân</em>, p. 34 de la
+traduction.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_195"></a><a href="#FNanchor_195"><span class=
+"label">[195]</span></a>D’après M. Ch. Monteil, le Ouonzo de Sa’di
+correspondrait au Ouandiodougou du canton actuel de Saro ou
+Sarro.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_196"></a><a href="#FNanchor_196"><span class=
+"label">[196]</span></a>Ce voyageur, dans sa relation parue à
+Vicence en 1507, dit que l’or du Mali se transportait partie à
+<em>Cochia</em> (Koukia ou Gounguia), sur la route du Caire et de
+Syrie, et partie à <em>Tombut</em> (Tombouctou), d’où il allait
+soit à Tunis par le Touat soit au Maroc par <em>Hoden</em> (le Hodh
+ou plutôt Ouadân).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_197"></a><a href="#FNanchor_197"><span class=
+"label">[197]</span></a>Jean II régna de 1481 à 1495. Après lui
+vinrent Emmanuel (1495-1521) et Jean III (1521-1557).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_198"></a><a href="#FNanchor_198"><span class=
+"label">[198]</span></a>Hassân-ben-Mohammed el-Ouazzân, plus connu
+sous le surnom de Léon l’Africain, voyagea au Soudan vers 1507, à
+l’âge de seize ans environ, et écrivit sa relation aux alentours de
+l’an 1520.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_199"></a><a href="#FNanchor_199"><span class=
+"label">[199]</span></a>C’est-à-dire 6.000 familles et non pas
+6.000 habitants, comme l’écrit Dapper dans son interprétation du
+récit de Léon.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_200"></a><a href="#FNanchor_200"><span class=
+"label">[200]</span></a>Ou à Soua (Pondori).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_201"></a><a href="#FNanchor_201"><span class=
+"label">[201]</span></a>Peut-être faut-il interpréter ce
+raisonnement, rapporté par Sa’di, de la façon suivante&nbsp;: la
+résidence de Hamadou-Amina, simple campement, ne pouvait renfermer
+grand-chose à piller, tandis que le Bendougou comprenait quelques
+centres commerciaux où l’on pouvait espérer ramasser un butin
+appréciable.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_202"></a><a href="#FNanchor_202"><span class=
+"label">[202]</span></a>Farako était le chef-lieu&nbsp;; le canton
+lui-même portait le nom de Fadougou, qui est encore celui d’un
+village situé à l’Est de Farako. Le Komino de Sa’di devait se
+trouver très près de l’emplacement du village actuel de Konou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_203"></a><a href="#FNanchor_203"><span class=
+"label">[203]</span></a>Mambi Keïta, le dernier chef du Mandé
+descendant de l’ancienne famille impériale de Mali, est mort à
+Kangaba il y a quelques années&nbsp;: pour des motifs politiques,
+toute autorité a été enlevée à ses héritiers par l’administration
+française, et son successeur ne commande même plus le canton de
+Kangaba.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_223">[223]</span><a id=
+"p4c08"></a>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<p class="sch1">Le royaume peul du Massina<a id=
+"FNanchor_204"></a><a href="#Footnote_204" class=
+"fnanchor">[204]</a><br>
+(XV<sup>e</sup> au XIX<sup>e</sup> siècles)</p>
+
+<h3><a id="p4c08s1"></a><span class="bold">I. — Dynastie des
+Diallo</span> (1400-1810).</h3>
+
+<p>J’ai relaté ailleurs<a id="FNanchor_205"></a><a href=
+"#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a> l’arrivée de <em>Maga
+Diallo</em> vers l’an 1400 dans le Diaga&nbsp;; j’ai dit comment il
+avait reçu du gouverneur mandingue du Bagana l’investiture
+officielle d’<em>ardo</em> ou chef des familles peules qui
+l’avaient suivi dans son exode du Kaniaga au Diaga. Son autorité ne
+tarda pas à s’étendre sur les Peuls d’autres clans (Bari
+principalement) qui vinrent peu après s’établir dans la même région
+et c’est ainsi que se fonda, au début du <span class=
+"sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle, le royaume peul du Massina,
+sous la suzeraineté de l’empereur de Mali.</p>
+
+<p>Ce nom de <em>Massina</em> était celui d’une mare voisine de
+<em>Kéké</em> ou Kékey, village situé sur le marigot de Dia, en
+aval de Dia ou Diaga et un peu au Nord-Est de Ténenkou. C’est
+auprès de cette mare que Maga Diallo établit sa résidence et c’est
+en raison de cette circonstance que les Peuls donnèrent le nom de
+Massina à cette province, jusque-là connue sous celui de
+Diaga<span class="pagenum" id="Page_224">[224]</span> ou Diagara.
+Par la suite, on fit usage des deux noms, en se servant de
+préférence du mot «&nbsp;Massina&nbsp;» pour désigner l’habitat des
+Peuls et leur royaume&nbsp;; plus tard, lorsque ce dernier prit de
+l’extension et déborda vers l’Est, d’abord entre le marigot de Dia
+et le Niger, puis sur la rive droite de ce fleuve lui-même, le mot
+«&nbsp;Massina&nbsp;» prit une extension correspondante, tandis que
+«&nbsp;Diaga&nbsp;» continua à désigner plus spécialement la région
+de Dia ou Diaga et la rive gauche du marigot de même nom.</p>
+
+<p>Maga Diallo mourut vers 1404. Le pouvoir se transmit dans sa
+famille jusqu’au début du <span class="sc2">XIX</span><sup>e</sup>
+siècle&nbsp;; en réalité, l’autorité de l’<em>ardo</em> du Massina
+ne s’étendait que sur les Peuls et leurs Rimaïbé, tous plus ou
+moins nomades, tandis que les Noirs sédentaires — Soninké et Bozo —
+relevaient directement du gouverneur du Bagana ou du chef de
+Dienné, selon l’endroit qu’ils habitaient. Ce n’est guère qu’au
+siècle dernier, sous la dynastie des Bari, que le Massina devint un
+véritable Etat compact, réunissant sous un même sceptre tous les
+habitants du pays, Peuls et Nègres, nomades et sédentaires.</p>
+
+<p>De 1400 à 1494, le royaume peul du Massina fut vassal de
+l’empire de Mali. Les princes qui s’y succédèrent durant cette
+période, après Maga Diallo, furent&nbsp;: son fils aîné
+<em>Bouhima</em> ou Ibrahim (1404-24)&nbsp;; son second fils
+<em>Alioun</em> (1424-33)&nbsp;; <em>Kanta</em>, fils aîné de
+Bouhima (1433-66)&nbsp;; <em>Alioun II</em>, second fils de Bouhima
+(1466-80), et <em>Nia</em> ou Aniaya, fils de Kanta
+(1480-1510).</p>
+
+<p>Le <em>Tarikh-es-Soudân</em> nous donne quelques renseignements,
+surtout généalogiques, sur ces premiers rois du Massina. Outre
+Bouhima et Alioun, Maga Diallo avait eu de sa première femme,
+Demmo, fille de Niadel ou Guédal, trois autres fils&nbsp;: Demba,
+Kouba et Harendi&nbsp;; d’une seconde femme, il avait eu Nialel,
+et, d’une troisième nommée Bindo, il avait eu encore deux
+fils&nbsp;: Hamadi et Samba. Bouhima épousa d’abord Yédenké, dont
+il eut un fils nommé Makiba ou Nankaba, ensuite Kaffo, dont il eut
+Kanta et Alioun II, et enfin Tiddo ou Teddi, dont il eut un dernier
+fils nommé Hamadi. Kanta épousa une femme de la tribu des Sangaré,
+nommée Safo Daramé, dont il eut six fils&nbsp;: Diâdié, Nia ou
+Aniaya, Demba-Dondi, Yoro, Lambourou et<span class="pagenum" id=
+"Page_225">[225]</span> Kania&nbsp;; d’une autre femme nommée
+Bounga, il eut un septième fils, Maka.</p>
+
+<div class="plate" id="pl22">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XXII</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i43"><img src='images/i43.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Froment</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 43. — Une danse Tombo,
+à Bandiagara.</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i44"><img src='images/i44.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Froment</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 44. — Danseurs Tombo, à
+Bandiagara.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<p>Kanta périt dans un combat contre les Zaghrâna<a id=
+"FNanchor_206"></a><a href="#Footnote_206" class=
+"fnanchor">[206]</a>, qui furent vainqueurs des Peuls. C’est sous
+le règne de son successeur Alioun II que le Massina fut attaqué par
+Sonni Ali-Ber, empereur de Gao, qui fut repoussé et défait par les
+Peuls du Borgou ou Massina central (entre le marigot de Dia et le
+Niger)&nbsp;; c’est vers la fin du règne du même <em>ardo</em> que
+le pays fut traversé et ravagé par l’armée mossi de Nasséré dans sa
+marche sur Oualata&nbsp;: d’après Sa’di, Alioun II aurait infligé
+une défaite aux Mossi.</p>
+
+<p>Sous le règne de Nia ou Aniaya, le Massina tout entier fut
+annexé à l’empire de Gao, en 1494, par Omar Komdiago, frère et
+lieutenant du premier <em>askia</em> Mohammed Touré. Les Peuls
+n’acceptèrent pas cette annexion de gaieté de cœur et demeurèrent,
+autant qu’ils le purent, fidèles à l’empereur de Mali. C’est ainsi
+que, comme nous l’avons vu, sous le commandement de
+<em>Demba-Dondi</em>, l’un des frères de Nia ou Aniaya, ils
+aidèrent Ousmana, gouverneur mandingue du Bagana, à résister à
+l’askia en 1498-99&nbsp;; mais ils furent vaincus comme Ousmana
+lui-même, Demba fut tué et les rois peuls du Massina furent
+désormais vassaux de l’empire de Gao. C’est vers l’an 1500, après
+la défaite de son frère Demba par Mohammed Touré, que le roi Nia
+quitta Kéké et transporta sa résidence dans le Guimbala, près du
+lac Débo<a id="FNanchor_207"></a><a href="#Footnote_207" class=
+"fnanchor">[207]</a>. D’une façon générale, les rois de la dynastie
+des Diallo habitèrent tantôt sur la rive gauche du marigot de Dia
+(soit à ou près de Kéké, soit à ou près de Ténenkou), tantôt entre
+ce marigot et le Niger, ou encore à Soï, entre le Niger et le
+Bani.</p>
+
+<p>Le successeur de Nia Diallo fut <em>Soudi</em> ou Saouadi,
+petit-fils de<span class="pagenum" id="Page_226">[226]</span>
+Bouhima par Diâdié&nbsp;; il régna de 1510 à 1539. A sa mort, son
+fils <em>Ilo</em> et <em>Hamadou-Siré</em>, fils de Nia, se
+disputèrent le pouvoir&nbsp;; le litige fut porté devant l’askia
+Issihak I, qui décida de s’en remettre à la volonté du
+peuple&nbsp;; mais les gens du Massina se divisèrent en deux
+fractions et en vinrent aux mains&nbsp;: Ilo attaqua son rival et
+le chassa du pays&nbsp;; aidé par les Sangaré, Hamadou-Siré rentra
+au Massina, fut défait de nouveau et alla à Gao implorer l’aide de
+l’askia. Celui-ci invita Ilo à venir lui parler et le fit tuer sur
+la route&nbsp;: Ilo avait régné un an (1539-40)<a id=
+"FNanchor_208"></a><a href="#Footnote_208" class=
+"fnanchor">[208]</a>.</p>
+
+<p><em>Hamadou-Siré</em> (1540-43) lui succéda et fut déposé, au
+bout de quatre ans de règne, par Issihak I, qui fit nommer à sa
+place <em>Hamadou-Poullo</em>, frère d’Ilo. Ce dernier s’étant mis
+à persécuter beaucoup de familles qui appartenaient comme lui au
+clan des Dialloubé et ayant obligé plusieurs d’entre elles à
+quitter le Massina, Issihak I lui enleva le pouvoir l’année
+suivante (1544) et le confia à son neveu <em>Boubou-Ilo</em>
+(Boubou fils d’Ilo), qui régna de 1544 à 1551. C’est sous le règne
+de Boubou-Ilo, en 1550, que les Peuls de la région de Nampala, sous
+la conduite de Diâdié Toumané, se révoltèrent contre l’askia Daoud,
+qui venait de monter sur le trône&nbsp;; Daoud leur infligea une
+sanglante défaite et fit sur eux de nombreux prisonniers, dont des
+griots de la caste des Mabbé ou Maboubé.</p>
+
+<p>Après Boubou-Ilo régnèrent <em>Ibrahim-Boye</em> (1551-59) et
+<em>Boubou-Mariama</em> (1559-83), tous les deux fils de
+Hamadou-Poullo. Ibrahim-Boye mourut à Dienné, au moment où l’askia
+Daoud y passait en revenant de son expédition au Mali (1558-59). En
+1582, vers la fin d’un règne de vingt-quatre ans,
+Boubou-Mariama<a id="FNanchor_209"></a><a href="#Footnote_209"
+class="fnanchor">[209]</a> voulut se distinguer par un coup
+d’audace&nbsp;: il attaqua sur le Niger — ou sur l’un de ses bras —
+et pilla une<span class="pagenum" id="Page_227">[227]</span>
+embarcation qui ramenait de Dienné vers Gao El-hadj Mohammed, fils
+de l’askia Daoud et son futur successeur&nbsp;; Mohammed-Bengan,
+autre fils de Daoud et chargé alors des fonctions de gouverneur du
+Gourma, marcha aussitôt sur le Massina, ravagea le pays et massacra
+un grand nombre d’habitants, dont beaucoup de lettrés musulmans.
+Boubou-Mariama se réfugia à <em>Fi</em>, entre Kobikéré et Kokry,
+puis revint au Massina après le départ de Mohammed-Bengan.
+Lorsqu’El-hadj Mohammed (Mohammed III) succéda à son père à la fin
+de la même année (1582), Boubou-Mariama refusa de faire acte de
+soumission entre ses mains. Nous avons vu comment il fut arrêté en
+1583, sur l’ordre de l’askia, et emmené à Gao, et comment, malgré
+l’offre de Mohammed III de lui rendre son royaume, il préféra
+demeurer à la cour de son ancien ennemi.</p>
+
+<p>Il fut remplacé au Massina par <em>Hamadou-Amina</em>, fils de
+Boubou-Ilo (1583-1603). Ce prince fut contemporain de l’écrasement
+de l’askia Issihak II par les Marocains (1591)&nbsp;; son
+prédécesseur Boubou-Mariama, qui vivait encore à ce moment et avait
+suivi l’armée de l’askia à Tondibi, fut tué dans la mêlée. Les
+pachas de Tombouctou remplacèrent désormais les empereurs de Gao
+comme suzerains du Massina, mais leur suzeraineté fut plus nominale
+et plus précaire que ne l’avait été celle de ces derniers. C’est
+ainsi qu’en 1598 Hamadou-Amina se révolta ouvertement contre les
+autorités marocaines&nbsp;; le caïd Moustafa-et-Tourki, partant de
+Tendirma, marcha sur le Massina à la tête de 700 soldats marocains
+et songaï et joignit l’<em>ardo</em> près de Diaga en un endroit
+appelé <em>Touloufina</em>. Hamadou avait avec lui un grand nombre
+d’alliés banmana&nbsp;; se sentant malgré cela en état
+d’infériorité, il s’enfuit avec ses Peuls, laissant les Banmana aux
+prises avec l’armée du caïd. Celle-ci cerna les Banmana, en tua un
+grand nombre et s’empara de la famille de leur chef, qui fut
+emmenée captive à Dienné. Après s’être débarrassé des Banmana,
+Moustafa se mit à la poursuite<span class="pagenum" id=
+"Page_228">[228]</span> de Hamadou-Amina, qu’il n’abandonna qu’en
+arrivant dans le Kaniaga&nbsp;; l’<em>ardo</em> s’enfuit jusqu’à
+Diara (près Nioro), tandis que le caïd revenait vers le Massina en
+passant par Koukiri ou Kokry, où se trouvait alors le gouverneur de
+la province du Karadougou. Arrivé en face de <em>Ténenkou</em>, sur
+la rive droite du marigot de Dia, Moustafa héla les habitants de
+cette ville, leur demandant de lui envoyer des pirogues pour
+traverser le fleuve&nbsp;; les gens de Ténenkou obtempérèrent à cet
+ordre&nbsp;: aussitôt débarqué sur la rive gauche, le caïd attaqua
+Ténenkou et s’en empara. Le futur pacha Ali-ben-Abdallah, qui se
+trouvait à côté de Moustafa durant l’assaut, fut blessé d’une
+flèche empoisonnée par les assiégés, mais il guérit grâce à des
+vomissements provoqués par la fumée de tabac. Moustafa fit à
+Ténenkou<a id="FNanchor_210"></a><a href="#Footnote_210" class=
+"fnanchor">[210]</a> de nombreux prisonniers qu’il emmena à
+Tombouctou&nbsp;; il devait, peu après le retour de son expédition,
+être assassiné à Kabara sur l’ordre de Djouder (juillet 1598).
+Avant de quitter le Massina, Moustafa y avait installé comme roi,
+en remplacement de Hamadou-Amina, un prince de la famille royale
+nommé <em>Hamadi-Aïssata</em>.</p>
+
+<p>Lorsque Hamadou-Amina apprit la mort du caïd Moustafa, il quitta
+Diara et retourna au Massina, où il fit sa rentrée en 1599, puis il
+reprit le commandement des mains de Hamadi-Aïssata. La même année,
+il prêta son concours à Mamoudou III, empereur de Mali, pour
+attaquer Dienné&nbsp;: j’ai dit comment les Marocains, qui étaient
+conduits par Moustafa-el-Fîl et un Portugais nommé Abdelmalek,
+eurent le dessus, et comment Hamadou-Amina se replia à Soï (entre
+Dienné et Mopti), à moins que ce ne fût à Soua, dans le Pondori.
+Tandis que, quelque temps après, le caïd Slimân-Chaouch revenait
+d’une expédition au Bendougou, Hamadou-Amina l’attaqua sur les
+bords du Bani, en face de Tié, et lui infligea une si sévère
+défaite que les Marocains traitèrent avec lui et lui promirent de
+respecter désormais le territoire formant son royaume.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id=
+"Page_229">[229]</span><em>Boubou-Aïssata</em>, dit Niamé, fils de
+Hamadou-Amina, succéda à son père et régna de 1603 à 1613. Après
+lui vint <em>Bourahima-Boye</em>, son frère (1613-25), qui eut
+comme successeur <em>Silamaga-Aïssata</em>, frère de père et de
+mère de Boubou-Aïssata&nbsp;; Silamaga régna seulement deux ans
+(1625-27) et fut, d’après Sa’di, un prince juste et énergique.</p>
+
+<p><em>Hamadou-Amina II</em>, fils de Boubou-Aïssata, monta sur le
+trône en 1627<a id="FNanchor_211"></a><a href="#Footnote_211"
+class="fnanchor">[211]</a>. Lorsque, l’année suivante, le pacha
+Ali-ben-Abdelkader prit le commandement à Tombouctou, il fit
+ordonner à Hamadou-Amina II de venir recevoir de ses mains
+l’investiture officielle. L’<em>ardo</em> refusa. Aussi, en 1629,
+Ali-ben-Abdelkader entreprit une expédition contre le
+Massina&nbsp;; mais les Peuls se dérobèrent, n’acceptant pas le
+combat et fuyant devant les Marocains pour revenir ensuite les
+attaquer sur leurs derrières. Le pacha se fatigua bientôt de cette
+campagne inutile et revint à Tombouctou. De là, il envoya un
+message à Hamadou-Amina II pour l’aviser qu’il le reconnaissait
+officiellement comme roi du Massina et l’autorisait à percevoir
+l’impôt&nbsp;; Sa’di, l’auteur du <em>Tarikh-es-Soudân</em>, qui se
+rendit au Massina cette même année (1629) pour aller visiter un de
+ses amis, le cadi Samba, eut l’occasion de voir Hamadou-Amina II au
+moment où il venait de recevoir le message du pacha.</p>
+
+<p>En 1634, Hamadou-Amina se transporta à Dienné sous prétexte
+d’aller y chercher un captif évadé et, se jouant de deux caïds
+marocains envoyés pour l’arrêter, il arriva jusqu’à la ville, posa
+sa main sur les remparts et repartit sans qu’on osât l’inquiéter.
+Dix ans après, le pacha Mohammed-ben-Mohammed dirigea contre lui
+une expédition, avec le concours de son vassal l’askia du Nord
+El-hadj et celui de la garnison de Dienné&nbsp;; l’armée marocaine
+essuya d’abord une sanglante défaite, le 20 mai 1644, du côté de
+Soï, mais, le lendemain, ce fut au tour de Hamadou-Amina d’être mis
+en déroute. L’<em>ardo</em> se replia sur Kéké et les débris de son
+armée se sauvèrent dans le pays des Banmana, pensant y trouver un
+refuge&nbsp;; mais les<span class="pagenum" id=
+"Page_230">[230]</span> Banmana, pour se venger des nombreux actes
+de brigandage auxquels les Peuls se livraient habituellement sur
+leur territoire, s’emparèrent de tout ce qui tomba entre leurs
+mains, hommes et biens. Cependant le pacha avait fait demander aux
+chefs du Sana (Sansanding) et du Fadougou (Farako) d’arrêter
+Hamadou-Amina&nbsp;: ces deux chefs armèrent treize pirogues,
+s’embarquèrent à Nakry le 12 juillet 1644, descendirent le Niger,
+puis le marigot de Diaga, et rencontrèrent l’<em>ardo</em> à Kéké.
+Ce dernier leur ayant demandé ce qu’ils venaient faire au Massina,
+les deux chefs se troublèrent et, sans oser aucune tentative pour
+s’emparer de la personne du roi, ils lui dirent qu’ils allaient à
+Tombouctou saluer le pacha&nbsp;; Hamadou-Amina les engagea à n’en
+rien faire, mais, comme ils semblaient persister dans leur projet,
+il les laissa aller et leur donna même des vaches en cadeau.
+Continuant leur chemin, ils rencontrèrent à Karan (rive gauche du
+marigot de Dia, à hauteur de Kakagnan) l’armée du pacha&nbsp;;
+celui-ci accueillit les deux chefs avec bienveillance, malgré
+l’échec de leur mission&nbsp;; puis il prononça la déchéance de
+Hamadou-Amina II et nomma à sa place, comme roi du Massina, son
+cousin <em>Hamadi-Fatima</em>, fils de Bourahima-Boye&nbsp;;
+ensuite il renvoya les chefs du Sana et du Fadougou, en les
+chargeant de nouveau de s’emparer de Hamadou-Amina. Mais ce
+dernier, ayant eu connaissance de leurs desseins, s’était réfugié à
+Fi (près Kobikéré) et la flottille ennemie ne le trouva plus à
+Kéké. Après être passés à Diaga, les chefs du Sana et du Fadougou,
+étant arrivés à hauteur de Fi, envoyèrent un émissaire au chef de
+ce village pour l’engager à chasser de chez lui Hamadou-Amina et à
+le capturer si possible. Le chef de Fi déclara donc à
+l’<em>ardo</em> en fuite qu’il ne pouvait pas lui accorder plus
+longtemps l’hospitalité, mais il ne lui fit aucun mal, et
+Hamadou-Amina put retourner au Massina, rassembler ses partisans,
+mettre en déroute ceux de Hamadi-Fatima et reprendre le pouvoir (18
+septembre 1644)&nbsp;: il le conserva jusqu’à sa mort, qui eut lieu
+en 1663, après trente-six ans d’un règne glorieux mais souvent
+agité.</p>
+
+<p>Nous ne possédons que fort peu de renseignements sur ses
+successeurs, qui furent&nbsp;: <em>Alioun III</em>, frère de
+Hamadi-Fatima<span class="pagenum" id="Page_231">[231]</span>
+(1663-73), <em>Gallo-Haoua</em> (1673-75), <em>Gourori</em>, fils
+du précédent (1675-96), <em>Guéladio</em> (1696-1706),
+<em>Guidado</em>, neveu du précédent (1706-61), <em>Hamadou-Amina
+III</em>, fils de Guidado (1761-80), <em>Ya-Gallo</em> (1780-1801)
+et <em>Hamadi-Dikko</em> ou Gourori II, fils de Ya-Gallo
+(1801-1810). Tous furent plus ou moins vassaux, non plus des pachas
+de Tombouctou, qui n’existaient plus depuis 1670 environ en tant
+qu’autorité constituée, mais des empereurs banmana de Ségou<a id=
+"FNanchor_212"></a><a href="#Footnote_212" class=
+"fnanchor">[212]</a>.</p>
+
+<p>Hamadi-Dikko fut le dernier roi de la dynastie des Diallo, qui
+avait ainsi exercé la suprématie au Massina durant plus de quatre
+cents ans. Bien que nous n’ayons pas d’indications précises à cet
+égard et que quelques-uns des princes de cette dynastie portent des
+prénoms musulmans, il semble bien qu’aucun d’eux n’ait professé
+l’islamisme&nbsp;: ce fut, en tout cas, la raison qu’invoqua
+Sékou-Hamadou, fondateur de la dynastie des Bari, pour s’emparer du
+pouvoir, ainsi que nous l’allons voir à l’instant.</p>
+
+<h3><a id="p4c08s2"></a><span class="bold">II. — Dynastie des
+Bari</span> (1810-1862).</h3>
+
+<p>Les Peuls du Massina appartiennent à un certain nombre de
+familles réparties en plusieurs clans, ainsi que j’ai eu l’occasion
+de le dire. Au début de leur organisation, le clan <em>Diallo</em>
+ou des Dialloubé avait le pas sur les autres, et c’est ainsi que
+Maga Diallo put s’emparer du commandement et que ses descendants le
+conservèrent durant quatre siècles. Le clan le plus puissant après
+celui des Dialloubé était le clan des <em>Daébé</em>, qui est connu
+également sous les noms de <em>Bari</em> et <em>Sangaré</em> et qui
+correspond au clan toucouleur des <em>Si</em> et au clan mandé des
+<em>Sissé</em><a id="FNanchor_213"></a><a href="#Footnote_213"
+class="fnanchor">[213]</a>. On a vu qu’à plusieurs reprises les
+Bari ou Sangaré avaient pris le parti des ennemis du Massina contre
+les rois dialloubé.</p>
+
+<p>A la fin du <span class="sc2">XVIII</span><sup>e</sup> siècle
+vivait à Yogoumsirou près d’Ouromodi (Massina central) un pieux
+musulman originaire du Fitouka<span class="pagenum" id=
+"Page_232">[232]</span> (région à l’Est de Niafounké), qui
+appartenait au clan peul des Bari et était appelé
+<em>Hamadou-Lobbo</em> ou Ahmadou-Lobbo<a id=
+"FNanchor_214"></a><a href="#Footnote_214" class=
+"fnanchor">[214]</a>, parce qu’il avait pour mère une femme nommée
+Lobbo, ou encore Hamadou-Boubou, parce que son père s’appelait
+Boubou. Hamadou-Lobbo avait eu à Malangal ou Maréval (Massina
+central) un fils auquel il donna le même nom qu’il portait lui-même
+et qu’on appela pour cette raison <em>Hamadou-Hamadou-Lobbo</em>,
+c’est-à-dire «&nbsp;Hamadou fils de Hamadou fils de
+Lobbo&nbsp;»&nbsp;; lorsque, plus tard, ce fils reçut le surnom de
+<em>Sékou</em> ou «&nbsp;vénérable&nbsp;» (corruption du mot arabe
+<em>cheikh</em>), on l’appela <em>Sékou-Hamadou</em>, c’est-à-dire
+«&nbsp;Sékou fils de Hamadou&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_215"></a><a href="#Footnote_215" class=
+"fnanchor">[215]</a>.</p>
+
+<p>Sékou-Hamadou, après avoir été instruit par son père à
+Yogoumsirou, se mit à voyager. Il accompagna en 1800
+Ousmân-dan-Fodio dans ses expéditions en pays haoussa et, au
+retour, vint s’établir dans un hameau peul voisin de Dienné et
+nommé Nonkama. Les Arma de Dienné l’en ayant expulsé, il alla se
+fixer à Sono, dans le Sébéra, pays d’origine de sa mère Fatimata,
+et y fonda une école. Ses <em>talibé</em> ou disciples s’étant
+rendus un jour au marché de Siman, près et au Nord de Dienné, un
+fils de Hamadi-Dikko, l’<em>ardo</em> du Massina, leur chercha
+dispute et confisqua leurs couvertures&nbsp;; ils vinrent se
+plaindre à Sékou-Hamadou, qui leur conseilla de tuer le fils de
+l’<em>ardo</em>, ce que firent les <em>talibé</em>. Alors, pour
+fuir la colère de Hamadi-Dikko, Sékou-Hamadou alla s’établir auprès
+de Soï.</p>
+
+<p>Cependant l’<em>ardo</em>, effrayé des agissements et de la
+renommée grandissante de Sékou-Hamadou, implora contre ce
+dernier<span class="pagenum" id="Page_233">[233]</span> l’aide de
+<em>Da</em>, alors empereur de Ségou et suzerain du Massina. Da
+ordonna à l’un de ses généraux, nommé Fatouma-Séri, d’aller
+s’emparer de la personne du cheikh&nbsp;; arrivé à Dotala (près et
+au Nord-Est de Dienné), Fatouma-Séri comprit que Sékou-Hamadou,
+dont la réputation de science et de vertu était déjà considérable,
+constituait un adversaire sérieux&nbsp;; il fit occuper la rive du
+Niger par les guerriers de l’<em>ardo</em> et celle du Bani par
+Galadio, chef du Kounari (pays de Kouna, entre Mopti et Sofara).
+Puis il marcha sur Soï à la tête de l’armée banmana. Sékou-Hamadou
+proclama alors la guerre sainte, marcha au devant de Fatouma-Séri,
+battit ses troupes près de Soï et les repoussa jusqu’à Yari, à côté
+de Dotala, où elles se fortifièrent. On prétend que le cheikh
+n’avait à sa disposition que quinze cavaliers, mais que, ayant fait
+rassembler un grand troupeau de bœufs, il fit recouvrir ces animaux
+de guenilles auxquelles on mit le feu et les lâcha ensuite sur les
+Banmana, parmi lesquels les bœufs, affolés par la douleur, jetèrent
+le désarroi et la panique. Fatouma-Séri, en apprenant qu’il s’était
+ainsi laissé jouer par son adversaire, se tua de honte et de
+dépit&nbsp;; quant à ses guerriers, ils se dispersèrent, et c’est à
+partir de cet événement que l’empire de Ségou perdit la tutelle
+qu’il avait jusque-là exercée, depuis 1670 environ, sur le
+Massina.</p>
+
+<p>Sékou-Hamadou avait envoyé deux de ses frères auprès de
+Ousmân-dan-Fodio, empereur de Sokoto, pour solliciter sa
+bénédiction et lui demander des drapeaux&nbsp;; ces drapeaux
+arrivèrent au moment de la déroute de Fatouma-Séri et ne
+contribuèrent pas peu à fortifier le prestige dont jouissait déjà
+le cheikh. Il en profita pour imposer fortement son autorité à tout
+le Sébéra, où il plaça l’un de ses Rimaïbé, Sanoussi Sissé, comme
+gouverneur. Les Peuls de la région, heureux en somme de l’occasion
+qui s’offrait à eux d’échapper au joug des Banmana, firent leur
+soumission à Sékou-Hamadou et lui livrèrent la personne de
+Hamadi-Dikko, le dernier <em>ardo</em> du Massina (1810).
+Sékou-Hamadou en effet répudia ce titre d’<em>ardo</em> (guide,
+conducteur, chef de migration ou de tribu nomade), qui lui
+paraissait trop modeste, et prit celui
+d’<em>amirou-l-moumenîna</em> (prince des Croyants). Cependant, il
+installa son neveu Bokar-Amina<span class="pagenum" id=
+"Page_234">[234]</span> à Ténenkou, avec le titre d’<em>amirou</em>
+tout court (commandant), en lui donnant le gouvernement du Massina
+occidental et en en faisant en quelque sorte le successeur local de
+Hamadi-Dikko.</p>
+
+<p>Les habitants de Dienné, fervents musulmans et surtout marchands
+avisés, toujours du parti du plus fort, firent leur soumission au
+cheikh, qui envoya des représentants dans la ville pour y exercer
+l’autorité en son nom. Mais les Arma, descendants des derniers
+caïds marocains, qui avaient remplacé ces derniers dans le
+commandement de la ville et de ses environs, ne voulurent pas
+supporter ces maîtres qu’on leur imposait malgré eux et les
+massacrèrent. Sékou-Hamadou vint alors mettre le siège devant
+Dienné, qui se rendit au bout de neuf mois avec d’autant plus de
+facilité que, à part les Arma, tous ses habitants étaient
+favorables au cheikh. Une fois maître de Dienné, Sékou-Hamadou
+traversa le Bani et se rendit dans le Kounari pour y fixer sa
+résidence&nbsp;; Galadio, mécontent, alla à Tombouctou pour
+implorer le secours des Bekkaï, lesquels formaient la principale
+famille des Kounta et détenaient alors la suprématie politique à
+Tombouctou. Les Bekkaï refusèrent de donner leur appui à Galadio
+qui, après deux ans de lutte, fut définitivement battu par
+Sékou-Hamadou et alla, avec ses partisans, se réfugier au Yagha,
+entre Dori et Say, où son fils Ibrahim jouissait encore d’une
+réelle autorité vers la fin du <span class=
+"sc2">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Sékou-Hamadou fonda alors dans le Kounari, sur la rive droite du
+Bani et au pied des montagnes du Pignari, entre Kouna et Sofara, un
+village qu’il appela <em>Hamdallahi</em> (glorification de Dieu) et
+dont il fit sa capitale (1815). C’est là qu’il reçut la visite
+d’El-hadj-Omar, vers 1838, lorsque ce dernier revenait de La
+Mecque&nbsp;; Sékou-Hamadou lui prédit, dit-on, qu’il serait un
+grand prince mais périrait misérablement.</p>
+
+<p>Une fois solidement installé à Hamdallahi, il organisa ses
+Etats<a id="FNanchor_216"></a><a href="#Footnote_216" class=
+"fnanchor">[216]</a>, les partagea en provinces, mit dans chaque
+province<span class="pagenum" id="Page_235">[235]</span> un
+gouverneur et un cadi, établit des impôts et une sorte de service
+militaire. Les impôts consistaient principalement en une dîme sur
+les récoltes&nbsp;: un dixième de la dîme formait la solde du
+percepteur, un cinquième revenait au roi et le reste servait à
+payer le chef de province, à entretenir le contingent militaire et
+à secourir les indigents. On percevait en outre un impôt en nature
+sur les troupeaux, impôt dont le montant était dépensé par le roi
+en frais de représentation&nbsp;: le taux était d’un taureau sur
+trente, une vache sur quarante, un mouton sur quarante et une
+chèvre sur cent. De plus, Sékou-Hamadou institua une sorte d’impôt
+somptuaire, qui consistait à prélever le quarantième de la fortune
+monnayée des gens riches (or et cauries) et le quarantième de leur
+provision de sel. A la fête de la rupture du jeûne, chaque chef de
+famille payait un <em>moudd</em><a id="FNanchor_217"></a><a href=
+"#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a> de mil par adulte, dont
+un cinquième revenait au roi, le reste étant affecté au personnel
+des mosquées et aux indigents. Les serfs devaient aussi une
+contribution en mil ou en riz pour la nourriture de l’armée. Tous
+ces impôts étaient annuels.</p>
+
+<p>En dehors des impôts existait la taxe de l’<em>oussourou</em> ou
+du dixième des marchandises importées de l’extérieur et vendues
+dans le royaume. Quant au butin fait à la guerre, une fois diminué
+d’un cinquième qui servait à payer le chef de la colonne et à
+racheter les prisonniers, il était partagé entre les guerriers à
+raison d’une part par fantassin et de deux parts par cavalier. Pour
+son alimentation et celle de sa cour et des hôtes de passage, le
+roi se réservait dans chaque province des terrains qui étaient
+cultivés par les Rimaïbé attachés à la couronne.</p>
+
+<p>Chaque village devait fournir un contingent militaire divisé en
+trois fractions qui étaient appelées à tour de rôle&nbsp;; mais, en
+cas de nécessité, elles pouvaient être appelées toutes les trois à
+la fois. On faisait généralement une expédition militaire ou une
+razzia tous les ans, au moment de la saison sèche&nbsp;; pendant la
+durée de l’opération, les guerriers recevaient une indemnité de
+vivres en grains ou en cauries. Il y avait cinq généraux&nbsp;:
+le<span class="pagenum" id="Page_236">[236]</span> général en chef
+ou <em>amirou mawngal</em> résidait à Dienné et campait durant la
+saison sèche au Pondori, d’où il surveillait les Banmana&nbsp;;
+trois généraux résidaient à Hamdallahi pendant la saison des
+pluies&nbsp;: le reste du temps, l’un campait à Poromani (ou
+Foromana), sur la rive droite du Bani et à peu près en face de
+Dienné, pour surveiller les Minianka, un autre au Kounari pour
+surveiller les Tombo et les Mossi, et le troisième à Saréniamou, au
+Nord de Bandiagara, pour surveiller les Touareg et les Peuls de la
+Boucle&nbsp;; un cinquième général résidait à Ténenkou et
+surveillait la frontière de l’Ouest&nbsp;: c’était le remplaçant
+local des anciens rois de la dynastie des Diallo.</p>
+
+<p>Dans chaque chef-lieu de canton et dans chacun des sept
+quartiers de Hamdallahi était un cadi jugeant les affaires civiles.
+Le grand cadi de Hamdallahi, entouré des cadis de quartier,
+connaissait des crimes et, en appel, de tous les jugements des
+cadis secondaires. On pouvait en appeler au roi des jugements du
+grand cadi&nbsp;; lorsqu’il y avait divergence entre l’avis de ce
+dernier et celui du roi, on avait recours à l’arbitrage d’un
+jurisconsulte réputé. L’assemblée des jurisconsultes de la capitale
+formait auprès du roi une sorte de Conseil d’Etat.</p>
+
+<p>Sékou-Hamadou réussit à convertir à l’islam presque tous les
+Peuls, dont la plupart étaient encore païens au début du
+<span class="sc2">XIX</span><sup>e</sup> siècle, et même beaucoup
+de Banmana&nbsp;; ces derniers d’ailleurs abandonnèrent presque
+tous l’islamisme après la chute de l’Etat toucouleur qui remplaça
+au Massina le royaume des Bari. Du temps de la domination des
+Diallo, le système de succession en usage dans le pays était le
+système de succession patriarcale&nbsp;: Sékou-Hamadou l’interdit
+et imposa à ses sujets la succession en ligne directe.</p>
+
+<p>Sékou-Hamadou régna de 1810 à 1844. Il avait étendu son autorité
+surtout du côté de l’Est, jusqu’aux premières montagnes des Tombo,
+et au Sud-Est, jusque vers le confluent de la Volta Noire et du
+Sourou. Au Nord son pouvoir s’exerçait depuis 1827 jusqu’à
+Tombouctou, où son influence néanmoins était contrebalancée par
+celle des Bekkaï et par celle des Touareg. C’est en 1826-1827 que
+Sékou-Hamadou avait conquis Tombouctou et en avait fait une
+dépendance du Massina&nbsp;; lorsqu’il<span class="pagenum" id=
+"Page_239">[239]</span> mourut, les habitants de la ville, qui
+détestaient les Peuls, firent appel à <em>El-Mokhtar Bekkaï</em>,
+qui résidait alors à Mabrouk&nbsp;: celui-ci intervint auprès des
+Touareg de la région et, grâce à leur concours et à celui de ses
+Kounta, il parvint à affranchir Tombouctou du joug du Massina et à
+en chasser la garnison peule (1844).</p>
+
+<p><em>Hamadou-Sékou</em>, fils de Sékou-Hamadou, succéda à son
+père&nbsp;; deux ans après son avènement, il faisait de nouveau
+accepter la suzeraineté du Massina par Tombouctou (1846), sans
+cependant réoccuper la ville&nbsp;; grâce à une convention passée
+avec <em>El-Bekkaï</em>, frère d’El-Mokhtar, les susceptibilités
+des habitants purent recevoir satisfaction&nbsp;: il fut décidé que
+tous les fonctionnaires seraient des Songaï, à l’exception d’un
+percepteur peul qui assisterait le percepteur songaï dans le
+recouvrement de l’impôt à verser au roi du Massina.</p>
+
+<p>Hamadou-Sékou abdiqua en 1852 en faveur de son fils
+<em>Hamadou-Hamadou</em>, au détriment de ses frères Ba-Lobbo et
+Abdessâlem. Hamadou-Hamadou régna de 1852 à 1862&nbsp;; sa lutte
+avec El-hadj-Omar et sa défaite seront contées dans l’histoire de
+l’empire toucouleur. Qu’il me suffise de dire ici qu’El-hadj, après
+s’être emparé de Sansanding en 1860, puis de Ségou en 1861, marcha
+contre Hamadou-Hamadou et prit Hamdallahi en 1862, après quoi il
+fit arrêter Hamadou-Hamadou près de Tombouctou et le fit mettre à
+mort. <em>Ba-Lobbo</em> cependant continua la lutte contre les
+Toucouleurs et arriva même à se tailler dans la Boucle du Niger une
+sorte de royaume assez étendu, mais en réalité le royaume peul du
+Massina et la dynastie des Bari avaient pris fin avec l’entrée
+d’El-hadj-Omar à Hamdallahi. Le récit des difficultés que
+rencontrèrent dans le Massina El-hadj et ses successeurs, tant de
+la part des Bari et des Peuls en général que de celle des Bekkaï de
+Tombouctou, appartient à l’histoire de l’empire toucouleur plutôt
+qu’à celle du royaume peul.</p>
+
+<div class="plate">
+<div class="figcenter iw6">
+<figure id="map14"><a href="images/map14_large.jpg"><img src=
+'images/map14.jpg' alt=''></a>
+<p class="cp1">Carte 14. — Le royaume du Massina.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c08">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_204"></a><a href="#FNanchor_204"><span class=
+"label">[204]</span></a>L’histoire du royaume peul du Massina est
+intimement liée à celle de la domination marocaine à Tombouctou
+(<a href="#p4c09">ch. IX</a>), à celle de l’empire banmana de Ségou
+(<a href="#p4c10">ch. X</a>) et à celle de l’empire toucouleur
+d’El-hadj-Omar et de ses successeurs (<a href="#p4c11">ch. XI</a>).
+Afin de ne pas me répéter trop souvent, j’ai omis dans le présent
+chapitre un certain nombre de détails que l’on trouvera dans les
+trois chapitres suivants.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_205"></a><a href="#FNanchor_205"><span class=
+"label">[205]</span></a>1<sup>er</sup> vol., p. <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_228">
+228</a> et <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_229">
+229.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_206"></a><a href="#FNanchor_206"><span class=
+"label">[206]</span></a>Il est difficile de savoir quelle est
+exactement la population que Sa’di désigne par le terme de
+<em>Zaghrâna</em>&nbsp;: tantôt il s’agit, semble-t-il, de Berbères
+(peut-être les Sakhoura actuellement vassaux des Kounta), tantôt le
+même mot paraît représenter des Soninké (peut-être ce mot
+devrait-il se lire <em>Diagharana</em>, «&nbsp;gens du Diaghara ou
+Diaga&nbsp;») ou des Sorko.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_207"></a><a href="#FNanchor_207"><span class=
+"label">[207]</span></a>Guimbala (région de la grande eau) est le
+nom donné en mandingue à la région du Débo&nbsp;; nos cartes
+portent ce mot au Nord du lac, mais il désigne aussi bien les rives
+ouest, sud et est que la rive nord.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_208"></a><a href="#FNanchor_208"><span class=
+"label">[208]</span></a>M. Ch. Monteil fait régner Ilo en
+1520-21&nbsp;: cette date me semble difficile à admettre puisque le
+<em>Tarikh-es-Soudân</em>, notre seul guide en la matière, fait
+intervenir dans la mort de ce prince l’askia Issihak I, lequel
+régna de 1539 à 1549. Pour le reste, j’ai adopté les dates données
+par M. Ch. Monteil toutes les fois qu’elles s’accordent avec les
+indications fournies par Sa’di.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_209"></a><a href="#FNanchor_209"><span class=
+"label">[209]</span></a>Ce nom indique que la mère de Boubou
+s’appelait Mariama. Les Peuls font suivre leur nom tantôt de celui
+de leur mère, tantôt de celui de leur père (par exemple
+Boubou-Ilo), tantôt d’un surnom (Hamadou-Poullo), indépendamment du
+nom de clan, qui se place toujours le dernier et qui, pour tous ces
+princes, est Diallo.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_210"></a><a href="#FNanchor_210"><span class=
+"label">[210]</span></a>Moustafa gardait rancune aux gens de
+Ténenkou parce qu’ils avaient, quelque temps auparavant, facilité
+le passage du fleuve à des Banmana qui allaient razzier le pays de
+Dienné. Le caïd de cette ville avait alors cherché à s’emparer de
+Ténenkou, mais avait été mis en déroute.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_211"></a><a href="#FNanchor_211"><span class=
+"label">[211]</span></a>Sa’di nous dit que ce prince régnait depuis
+25 ans au moment où lui-même rédigeait son ouvrage, lequel fut
+écrit vers 1652 et complété ensuite en 1655.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_212"></a><a href="#FNanchor_212"><span class=
+"label">[212]</span></a>Je donne les noms et les dates des rois du
+Massina, de 1663 à 1810, d’après la <em>Monographie de Djenné</em>
+de M. Ch. Monteil.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_213"></a><a href="#FNanchor_213"><span class=
+"label">[213]</span></a>De là l’appellation de Sissé donnée
+couramment à la dynastie des Bari.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_214"></a><a href="#FNanchor_214"><span class=
+"label">[214]</span></a>Les noms Hamadou et Ahmadou, Hamadi et
+Ahmadi, Amadou et Amadi, sont au fond identiques&nbsp;: ce sont des
+déformations différentes du prénom arabe Ahmed. Généralement les
+Peuls transposent l’aspiration avant l’<em>a</em> initial (d’où la
+prononciation Hamadou ou Hamadi), tandis que les Mandé la
+suppriment (d’où la prononciation Amadou ou Amadi)&nbsp;; les
+lettrés qui se piquent de correction écrivent et prononcent
+Ahmadou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_215"></a><a href="#FNanchor_215"><span class=
+"label">[215]</span></a>Les quatre personnages constituant la
+dynastie des Bari portant tous le même nom, Hamadou — qui est
+généralement chez les Peuls le nom donné à tous les fils aînés —,
+il importe de les distinguer les uns des autres en désignant
+toujours chacun d’eux par une expression qui ne puisse prêter à
+ambiguïté&nbsp;: c’est pourquoi j’ai adopté de préférence les
+appellations Hamadou-Lobbo, Sékou-Hamadou, Hamadou-Sékou et
+Hamadou-Hamadou, qui ont l’avantage d’être correctes et de ne pas
+donner lieu à confusion.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_216"></a><a href="#FNanchor_216"><span class=
+"label">[216]</span></a>Presque tous les détails concernant la vie
+et le règne de Sékou-Hamadou ainsi que l’organisation de son
+royaume ont été empruntés à la <em>Monographie de Djenné</em> de M.
+Ch. Monteil&nbsp;; on les retrouvera, bien plus développés, dans ce
+très remarquable travail (pages 265 à 276). J’ai utilisé aussi la
+monographie du Cercle de Bandiagara de M. J. de Kersaint-Gilly
+(1909).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_217"></a><a href="#FNanchor_217"><span class=
+"label">[217]</span></a>Mesure de capacité variant au Soudan entre
+un et trois litres.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_240">[240]</span><a id=
+"p4c09"></a>CHAPITRE IX</h2>
+
+<p class="sch1">La domination marocaine à Tombouctou<br>
+(XVI<sup>e</sup> au XVIII<sup>e</sup> siècles)</p>
+
+<h3><a id="p4c09s1"></a><span class="bold">I. — Les pachas nommés
+par le sultan</span> (1591-1612).</h3>
+
+<p>1<sup>o</sup> <em>Gouvernement du pacha Djouder</em> (1591). —
+Nous avons laissé<a id="FNanchor_218"></a><a href="#Footnote_218"
+class="fnanchor">[218]</a> le pacha Djouder au moment de son entrée
+à Tombouctou, le 30 mai 1591&nbsp;; le dernier empereur de Gao,
+Issihak II, en complète déroute, s’était réfugié dans l’intérieur
+de la Boucle, d’où il avait fait proposer à Djouder de lui
+remettre, pour le sultan Moulai Ahmed, cent mille pièces d’or et
+mille esclaves, en échange du rappel de l’armée marocaine à
+Marrakech. Lorsque le sultan reçut la lettre du pacha lui
+transmettant ces propositions, il entra dans une violente colère,
+prononça séance tenante la révocation de Djouder et envoya pour le
+remplacer, avec une escorte de 80 soldats, le pacha
+<em>Mahmoud-ben-Zergoun</em>&nbsp;; ce dernier avait ordre de
+chasser Issihak du pays des Nègres.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <em>Gouvernement du pacha Mahmoud</em> (1591-95).
+— Mahmoud arriva à Tombouctou le 17 août 1591, prit le commandement
+et fit tout d’abord construire des pirogues&nbsp;: Djouder lui
+avait dit en effet que c’était le manque d’embarcations qui l’avait
+empêché de poursuivre Issihak, le chef du port les ayant toutes
+emmenées lorsque l’<em>askia</em> avait envoyé aux gens de
+Tombouctou l’ordre de passer sur la rive droite<a id=
+"FNanchor_219"></a><a href="#Footnote_219" class=
+"fnanchor">[219]</a>. On fit deux grandes<span class="pagenum" id=
+"Page_241">[241]</span> barques avec les arbres qui se trouvaient
+dans la ville et les portes des maisons&nbsp;; ces barques furent
+mises à l’eau le 23 août et le 6 septembre 1591, et sans doute
+elles accompagnèrent l’armée de Mahmoud et servirent à transborder
+les troupes d’une rive à l’autre le cas échéant, bien que Sa’di ne
+précise pas ce point&nbsp;; il est probable en tout cas que le gros
+de l’expédition prit la route de terre, car deux barques, même de
+grandes dimensions, n’auraient pu suffire à transporter
+l’armée.</p>
+
+<div class="plate" id="pl23">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XXIII</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i45"><img src='images/i45.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Froment</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 45. — Kabara&nbsp;; vue
+prise à bord d’un vapeur.</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i46"><img src='images/i46.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Froment</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 46. — La pointe de
+Kabara.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<p>Mahmoud, avec Djouder et toutes les troupes, quitta Tombouctou
+le 9 septembre, campa hors des murs à l’Est de la ville, puis se
+mit définitivement en route le 21 septembre, fit halte à
+Moussa-bango, puis à Sihinga&nbsp;; Issihak, venant de Bornou,
+s’était porté au devant des Marocains et Mahmoud le rencontra à
+Bamba, le 14 octobre 1591&nbsp;: la bataille s’engagea près de
+Bamba, au pied de la colline de Diandian ou Zenzen&nbsp;; Issihak
+fut vaincu, s’enfuit en pleine déroute vers le Dendi en longeant la
+rive droite du fleuve et alla se réfugier dans la région de Say.
+Mahmoud poursuivit les débris de l’armée songaï, qu’Issihak avait
+chargés de protéger sa fuite et avait laissés en partie du côté
+d’Ansongo, et il arriva à Gounguia ou Koukia, où il établit son
+camp. Il avait là avec lui environ quatre mille fusiliers, répartis
+en 174 tentes de 20 fusiliers chacune.</p>
+
+<p>Issihak envoya contre le pacha ses 1200 meilleurs cavaliers,
+commandés par le chef de la flottille, un Sorko nommé Laha, avec
+ordre d’attaquer Mahmoud par surprise. Mais Laha fut rejoint en
+route par le <em>balama</em> (maître du palais)
+<em>Mohammed-Gao</em>, frère d’Issihak, avec cent cavaliers, et,
+une dispute étant née entre les deux dignitaires au sujet de la
+prééminence, l’expédition n’eut pas lieu. Le chef de la flottille
+retourna auprès de son maître et les cavaliers de Mohammed-Gao
+proclamèrent ce dernier <em>askia</em> en remplacement d’Issihak
+II, qu’ils déposèrent purement et simplement&nbsp;: c’est ainsi que
+se constitua le royaume songaï du <em>Dendi</em> qui, comme nous le
+verrons, demeura indépendant des Marocains.</p>
+
+<p>Issihak accepta avec philosophie, mais non sans tristesse, sa
+déposition et se prépara à partir pour le Kebbi<a id=
+"FNanchor_220"></a><a href="#Footnote_220" class=
+"fnanchor">[220]</a>, renonçant<span class="pagenum" id=
+"Page_242">[242]</span> à la fois à la couronne et à la lutte
+contre les Marocains&nbsp;: ses officiers mirent la main sur tous
+les emblèmes du pouvoir pour les remettre à Mohammed-Gao, et ils se
+séparèrent d’Issihak à Tara<a id="FNanchor_221"></a><a href=
+"#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>, en pleurant ainsi que
+lui. Abandonnant alors son projet de gagner le Kebbi, l’ancien
+empereur, accompagné de quelques rares fidèles, demeura sur la rive
+droite du Niger et se retira à <em>Tonfina</em>, chez les
+Gourmantché&nbsp;; mais ceux-ci le mirent à mort ainsi que ses
+derniers partisans en mars-avril 1592.</p>
+
+<p>L’armée songaï se rangea tout entière sous les ordres de
+Mohammed-Gao, qui fut de nouveau et solennellement proclamé
+<em>askia</em> et envoya libérer ses deux frères Moustafa et Nouha,
+qui avaient été internés au Dendi en 1586 par l’<em>askia</em>
+Mohammed-Bani. Mais ses autres frères ou parents passèrent aux
+Marocains. Se voyant ainsi abandonné d’une partie de ses proches,
+Mohammed-Gao dépêcha son secrétaire Bakari Lambaro au pacha
+Mahmoud, offrant de prêter serment d’obéissance au sultan du Maroc.
+L’armée de Mahmoud souffrait de la disette&nbsp;; aussi le pacha
+accueillit favorablement les ouvertures de l’<em>askia</em> et lui
+demanda des vivres. Mohammed-Gao fit moissonner tout le mil blanc
+qui se trouvait sur la rive gauche du Niger et le fit envoyer aux
+Marocains, puis il se prépara à partir pour Gounguia en vue d’aller
+faire sa soumission à Mahmoud. Ses ministres — et notamment le
+<em>hi-koï</em> (chef de la flottille) Laha — voulurent le
+détourner de son dessein, par défiance des Marocains, mais Bakari
+Lambaro fut d’un avis contraire et ce fut lui qui, finalement, fut
+écouté. Lorsque l’<em>askia</em> fut arrivé en vue du camp
+marocain, qui était établi à <em>Tintyi</em>, près de Gounguia,
+Mahmoud envoya au devant de lui quarante des principaux chefs de
+son armée, sans armes. Le <em>hi-koï</em> voulait qu’on les mît à
+mort, afin de jeter la désorganisation dans les troupes du pacha,
+mais le secrétaire Bakari s’y opposa, en jurant à Mohammed-Gao
+qu’il trouverait auprès de Mahmoud une sécurité absolue.
+L’<em>askia</em> continua donc son chemin, précédé des chefs
+marocains. Le pacha avait fait préparer un repas dans<span class=
+"pagenum" id="Page_243">[243]</span> sa tente et il y invita
+Mohammed-Gao et sa suite&nbsp;; dès que le festin fut commencé, les
+gens de Mahmoud se précipitèrent sur l’<em>askia</em> et ses
+lieutenants et les dépouillèrent de leurs armes. Les simples
+soldats de l’armée songaï, demeurés en dehors de la tente, prirent
+aussitôt la fuite&nbsp;; les uns furent tués par les Marocains à
+coups de sabres ou de mousquets, les autres réussirent à
+s’échapper, notamment <em>Oumar Kato</em>, ancien lieutenant
+d’Issihak II, qui se sauva sur le cheval de Mohammed-Gao. Celui-ci
+fut mis aux fers, ainsi que le <em>hi-koï</em>, le
+<em>Gourman-fari</em> et seize autres fonctionnaires, et tous
+furent expédiés à Gao, où le caïd Hammou-Barka, sur l’ordre de
+Mahmoud, les enferma dans une chambre de l’ancien palais impérial,
+dont il fit renverser les murs sur eux. Tous périrent ainsi, à
+l’exception du <em>hi-koï</em>, qui fut crucifié. On mit aussi à
+mort deux fils de l’<em>askia</em> Daoud qui, pourtant, s’étaient
+présentés librement pour faire leur soumission<a id=
+"FNanchor_222"></a><a href="#Footnote_222" class=
+"fnanchor">[222]</a>. Cependant la vie de <em>Slimân</em>, autre
+fils de l’<em>askia</em> Daoud, fut épargnée, et Mahmoud le nomma
+«&nbsp;<em>askia</em> du Nord&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_223"></a><a href="#Footnote_223" class=
+"fnanchor">[223]</a>. D’autre part le secrétaire Bakari Lambaro ne
+fut pas inquiété par le pacha, ce qui, rapproché de la conduite
+qu’il avait tenue, le fit soupçonner d’avoir trahi son
+souverain.</p>
+
+<p>Moustafa et Nouha, à peine libérés, avaient appris l’arrestation
+et la mort de Mohammed-Gao et étaient retournés au Dendi. Les
+débris de l’armée songaï offrirent à Moustafa, qui était l’aîné, le
+titre d’<em>askia</em> du Dendi, mais il les pria de choisir de
+préférence <em>Nouha</em>, comme étant le plus digne. Nouha groupa
+autour de lui tous les fragments épars des anciennes troupes
+impériales et fut rejoint par plusieurs notables qui, faits
+prisonniers<span class="pagenum" id="Page_244">[244]</span> par
+Mahmoud, avaient réussi à s’échapper. Le pacha marcha alors contre
+Nouha et le joignit à la frontière du Dendi, du côté de Say, sur la
+rive droite du fleuve&nbsp;; les gens du Gando (c’est-à-dire de la
+rive gauche) entendirent le bruit de la fusillade pendant une
+journée entière. Nouha vaincu alla s’installer plus au Sud, à
+Gourao ou Garou, à côté de Mella, en face de l’endroit où le Maouri
+touche au Gando<a id="FNanchor_224"></a><a href="#Footnote_224"
+class="fnanchor">[224]</a>. Mahmoud le poursuivit encore et établit
+une garnison de 200 fusils à <em>Goulané</em> (sans doute l’un des
+trois villages appelés Kolo, Kouléré et Goularé sur nos cartes,
+près et au Nord de Say). La guerre continua pendant deux ans dans
+cette région entre Mahmoud et Nouha, qui, malgré le petit nombre de
+ses soldats et l’infériorité de son armement, réussit à fatiguer
+son adversaire et à lui tuer beaucoup d’hommes, grâce à la nature
+du pays, couvert en partie de forêts touffues et de marécages. Au
+combat de <em>Bourneï</em> (?) entre autres, Mahmoud perdit 80 de
+ses meilleurs fantassins. Les Marocains manquaient de vivres et
+souffraient du climat et de la mauvaise qualité de l’eau, qui leur
+donnait la dysenterie&nbsp;; beaucoup périrent de maladie&nbsp;;
+tous les chevaux avaient succombé, et Mahmoud fut contraint de
+mander à Moulaï Ahmed sa situation désespérée. Le sultan lui envoya
+six colonnes de renfort, qui vinrent successivement faire leur
+jonction avec l’armée du pacha. Malgré cela, Mahmoud ne put vaincre
+Nouha et dut retourner à Tombouctou sans avoir remporté aucun
+succès, vers la fin de 1593.</p>
+
+<p>Pendant que le pacha guerroyait ainsi vainement contre le roi du
+Dendi, de graves événements s’étaient passés à Tombouctou et à
+Dienné. Yahia, chef des Touareg de Tombouctou, qui s’était enfui de
+la ville à la nouvelle de la bataille de Tondibi<a id=
+"FNanchor_225"></a><a href="#Footnote_225" class=
+"fnanchor">[225]</a>, y était revenu le 10 octobre 1591, avec des
+partisans nombreux, dont des Zaghrâna<a id=
+"FNanchor_226"></a><a href="#Footnote_226" class=
+"fnanchor">[226]</a> de la famille des Ahl-Nioroua, et il avait
+attaqué la forteresse élevée par Djouder et commandée alors par le
+caïd Moustafa-et-Tourki. Il fut blessé<span class="pagenum" id=
+"Page_245">[245]</span> mortellement d’une balle dès le premier
+assaut et sa tête fut coupée et promenée par la ville, tandis que
+les soldats marocains frappaient à coups de sabre tous les gens
+qu’ils rencontraient, sans distinction de parti ni de nationalité.
+Les habitants de Tombouctou, fort excités par ces procédés,
+demandèrent conseil à leur cadi, Abou-Hafs Omar. Ce dernier ordonna
+à son huissier Amar de leur recommander de rester tranquilles et de
+se contenter de bien veiller sur leurs personnes et leurs
+biens&nbsp;; mais Amar, au lieu de transmettre cet avis, fit
+proclamer que le cadi conseillait de se soulever contre les
+Marocains. Aussitôt la population prit les armes (fin octobre
+1591). Beaucoup de gens furent tués de part et d’autre, dont
+Ould-Kirinfel, cet ancien fonctionnaire d’Issihak II qui avait
+provoqué l’envoi de l’armée de Djouder au Soudan, et qui était venu
+avec elle à Tombouctou et y était resté. Les Touareg, sous prétexte
+de porter secours aux Marocains, vinrent mettre le feu à la ville,
+tandis que le caïd Moustafa était toujours assiégé dans sa
+casbah.</p>
+
+<p>Informé de ces événements, Mahmoud expédia à Tombouctou 324
+fusiliers sous les ordres du caïd <em>Mâmi-ben-Barroun</em>, qui
+entra dans la ville le 27 décembre 1591, mit fin à l’émeute et
+réconcilia les gens de Tombouctou avec Moustafa-et-Tourki. Les
+habitants qui s’étaient enfuis lors de la défaite d’Issihak II par
+Djouder rentrèrent alors dans la cité et le chef du port ramena les
+pirogues. La population prêta serment de fidélité à Moulaï Ahmed,
+les routes se rouvrirent — en particulier celle de Dienné — et les
+affaires reprirent leur cours interrompu. Le caïd Mâmi marcha
+contre les Ahl-Nioroua, leur tua beaucoup d’hommes et emmena en
+captivité leurs femmes et leurs enfants, qui furent vendus à
+Tombouctou de 200 à 400 cauries chacun.</p>
+
+<p>Peu après, Dienné prêta à son tour serment de fidélité à Mâmi,
+comme représentant du pacha. Mâmi y installa une garnison et ses
+soldats s’emparèrent d’un chef de brigands nommé Bongona Konndé,
+lequel ne cessait d’inquiéter les alentours de la ville, et le
+mirent à mort. Le caïd révoqua et emprisonna le cadi indigène de
+Dienné, Mohammed-Bamba Konaté, et le remplaça par un Marocain,
+Ahmed-el-Filâli. Puis il leva dans la ville un impôt de 60.000
+pièces d’or.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_246">[246]</span>Après que Mâmi
+eut quitté Dienné pour retourner à Tombouctou, le gouverneur du
+Bagana, nommé Bakari, arriva de Kara<a id=
+"FNanchor_227"></a><a href="#Footnote_227" class=
+"fnanchor">[227]</a>, obtint l’entrée de la ville en jurant sur le
+Coran et sur le <em>sahih</em> de Bokhari qu’il ne venait que pour
+prêter serment de fidélité à Moulaï Ahmed, mais, une fois dans les
+murs, entraîna les fortes têtes de Dienné, pilla les biens des
+fonctionnaires nommés par le caïd Mâmi et ceux des négociants
+marocains, mit aux fers le cadi El-Filâli et l’expédia au
+Karadougou, délivra Mohammed-Bamba Konaté et le réinstalla dans les
+fonctions de cadi. Mâmi, avisé de ces événements, arriva de
+Tombouctou avec 300 soldats, et Bakari s’enfuit avec ses partisans
+à Tira ou Kéra, sur le Bani, à hauteur de Dienné. Il y fut rejoint
+par Mâmi, qu’accompagnaient des chefs peuls du Massina&nbsp;; la
+pirogue du caïd, fendue par un javelot qu’avait lancé Bakari
+lui-même, faillit chavirer, mais Mâmi put échapper à ce danger et
+dispersa les rebelles&nbsp;; le gouverneur du Bagana se sauva dans
+la direction du Bendougou, mais fut arrêté dans sa fuite et mis à
+mort par le chef de Tarendi (?)&nbsp;; sa tête et celles de ses
+compagnons furent envoyées à Tombouctou.</p>
+
+<p>Vers la même époque, des Touareg commandés par
+Aboubekr-ould-el-Ghandâs s’emparèrent de la casbah marocaine de
+Ras-el-Ma, massacrèrent la garnison et marchèrent sur Tombouctou.
+Le caïd Moustafa-et-Tourki, chargé du commandement et de la défense
+de cette ville, n’avait plus qu’un seul cheval&nbsp;; il apprit que
+l’une des colonnes expédiées du Maroc à la requête de Mahmoud était
+arrivée à Bir-Takhnât, à une journée de Tombouctou&nbsp;: cette
+colonne comprenait 1.500 fantassins, 500 cavaliers et 500 chevaux
+hauts-le-pied et était commandée par le caïd Ali-er-Rachedi. Ayant
+fait hâter l’arrivée de ce renfort, Moustafa se porta avec lui à la
+rencontre des Touareg, qu’il joignit à Bir-Ez-Zobeïr&nbsp;; les
+Touareg, qu’accompagnaient des «&nbsp;Zenaga aux cheveux
+tressés&nbsp;» (sans doute des Bella) et des Zaghrâna, furent mis
+en déroute après une vive résistance.</p>
+
+<p>Revenons maintenant au pacha Mahmoud. Il avait fait toute son
+expédition du Dendi en compagnie de son prédécesseur<span class=
+"pagenum" id="Page_247">[247]</span> Djouder&nbsp;; lorsqu’il
+reprit la route de Tombouctou, il laissa Djouder comme gouverneur à
+Gao, puis il fit construire un fort à Bamba. Il arriva à Tombouctou
+très irrité contre la population de cette ville, à cause de la
+révolte dont j’ai parlé plus haut&nbsp;; mais son irritation
+provenait surtout de ce qu’il avait échoué dans sa lutte contre
+l’<em>askia</em> Nouha. Déjà, il avait, du Dendi, envoyé l’ordre de
+mettre à mort deux chérifs auxquels on coupa en public les pieds et
+les mains, ce qui provoqua de la part du cadi Abou-Hafs Omar
+l’envoi au Maroc d’un message se plaignant de la cruauté du pacha.
+Aussi Mahmoud voulait-il faire arrêter le cadi, mais on l’en
+dissuada. Il tourna alors sa colère contre les Touareg, dont il fit
+un terrible carnage du côté de Ras-el-Ma. Ensuite le pacha fit
+proclamer qu’il ferait une perquisition dans toutes les maisons de
+Tombouctou pour voir s’il ne s’y trouvait pas des armes, mais que
+les maisons où habitaient les descendants de feu le cadi Mahmoud ne
+seraient pas visitées, par respect pour la mémoire de ce saint
+personnage&nbsp;: tous les habitants se hâtèrent alors de
+transporter leurs richesses dans ces maisons que l’on ne devait pas
+fouiller&nbsp;; les jours suivants, Mahmoud fit prêter à tous les
+gens de la ville serment de fidélité au sultan, dans la mosquée de
+Sankoré, en consacrant un jour à chaque quartier, famille ou
+corporation. Lorsque le tour des lettrés, fils et disciples du cadi
+Mahmoud, fut arrivé, le pacha les fit tous arrêter dans la mosquée
+(20 octobre 1593)&nbsp;; un grand nombre d’entre eux furent
+massacrés, d’ailleurs contre la volonté du pacha, à ce qu’il
+semble&nbsp;; on emprisonna les autres à la casbah, et parmi eux se
+trouvait le cadi Abou-Hafs Omar. Ensuite Mahmoud pilla les maisons
+des prisonniers, où il trouva entassés les biens de toute la
+population. Il dissipa ces richesses en prodigalités, sauf 100.000
+pièces d’or qu’il expédia au sultan. Ses soldats dérobèrent tout ce
+qu’ils purent et abusèrent des femmes.</p>
+
+<p>Vers cette époque, le fort marocain de Goulané (près Say) fut
+assiégé par Nouha&nbsp;; Mahmoud envoya le caïd Mâmi avec des
+pirogues pour recueillir les assiégés et les ramener à Tombouctou.
+Le caïd ne put d’ailleurs approcher la casbah que par le fleuve,
+tant le blocus était étroit&nbsp;: on démolit le mur qui
+regardait<span class="pagenum" id="Page_248">[248]</span> le Niger
+et c’est par cette brèche qu’on put faire embarquer la
+garnison.</p>
+
+<p>Cependant, au reçu du message du cadi Abou-Hafs Omar, le sultan
+dépêcha à Tombouctou 1200 hommes commandés par le caïd
+Bou-Ikhtiyâr, «&nbsp;fils renégat d’un prince chrétien&nbsp;», avec
+l’ordre officiel de faire grâce au cadi et de ne plus molester les
+lettrés, mais aussi avec l’ordre confidentiel et seul exécutable de
+les lui envoyer tous enchaînés&nbsp;; conformément à cet ordre
+secret, le pacha mit donc en route pour le Maroc cette colonne de
+captifs, le 18 mars 1594. On rapporte que, en arrivant à Marrakech,
+le cadi Omar maudit cette ville et qu’en effet, à dater de ce jour,
+commença pour elle une ère de calamités. C’est le 1<sup>er</sup>
+juin 1594, d’après Ahmed Bâba qui en faisait partie, que la
+caravane des prisonniers arriva à Marrakech&nbsp;; Omar fut
+emprisonné par le sultan et rendu à la liberté seulement le 19 mai
+1596.</p>
+
+<p>D’autre part, Moulaï Ahmed était furieux des cruautés inutiles
+de Mahmoud et surtout ne pardonnait pas à ce dernier de ne lui
+avoir envoyé que 100.000 pièces d’or sur tout ce qu’il avait pillé
+à Tombouctou. Profitant de ce que le pacha était parti dans le
+<em>Hadjar</em> (la région pierreuse des falaises des Tombo) pour y
+relancer le roi Nouha, qui venait de quitter le Dendi et de se
+fixer du côté de Hombori<a id="FNanchor_228"></a><a href=
+"#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>, le sultan envoya au
+Soudan le caïd <em>Mansour</em>, avec l’ordre de mettre à mort
+Mahmoud. Celui-ci, prévenu par un fils de Moulaï Ahmed, Abou-Fârès,
+qui lui avait dépêché un messager rapide, partit avec quelques
+soldats marocains et tenta d’escalader durant la nuit la falaise de
+<em>Ouallam</em> (près et au Sud-Ouest de Hombori), que défendaient
+les autochtones&nbsp;: c’était courir volontairement à la mort,
+d’autant que le pacha avait été averti par Slimân, l’<em>askia</em>
+du Nord, de la folie d’une pareille entreprise&nbsp;; Mahmoud en
+effet trouva là le trépas qu’il cherchait&nbsp;: il fut tué d’une
+flèche et sa tête fut envoyée à Nouha, qui l’expédia à son tour au
+roi du Kebbi, lequel la fit planter sur une perche sur le marché de
+Liki(1595).</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_249">[249]</span>3<sup>o</sup>
+<em>Interrègne</em> (1595-97). — Après la mort de Mahmoud, l’armée
+marocaine, que le pacha avait laissée au pied de la falaise de
+Ouallam sans la prévenir de son coup de tête, fut ramenée par
+l’<em>askia</em> Slimân au lac Débo, puis elle alla rejoindre
+Djouder dans l’île de Zenta ou Dienta, près Tombouctou, où elle
+attendit l’arrivée du caïd <em>Mansour</em>. Ce dernier entra dans
+Tombouctou le 12 mars 1595.</p>
+
+<p>En juin de la même année, Mansour marcha sur le Hadjar pour
+venger la mort de Mahmoud, avec 3.000 hommes, cavaliers et
+fantassins. Il mit en déroute le roi Nouha, dont tous les gens,
+hommes et femmes, furent emmenés en captivité à Tombouctou et
+confiés à l’<em>askia</em> Slimân, comme faisant partie de la
+population de ses Etats.</p>
+
+<p>Mansour résida à Tombouctou, où il se montra bon administrateur.
+Mais il était en rivalité avec Djouder&nbsp;: personne en effet
+n’avait été investi du titre de pacha depuis la mort de
+Mahmoud&nbsp;; le sultan, avisé de cette situation, confia à
+Djouder l’administration du pays et à Mansour le commandement des
+troupes.</p>
+
+<p>Mansour, parti pour le Dendi, tomba malade à Karabara, revint à
+Tombouctou et y mourut le 9 novembre 1596. On prétendit que Djouder
+l’avait fait empoisonner.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> <em>Gouvernement du pacha Mohammed-Tâba</em>
+(1597-98). — Le sultan envoya alors à Tombouctou comme pacha
+Mohammed-Tâba, qui arriva seulement le 28 décembre 1597. Parti en
+colonne dans le Hadjar, il mourut à Nganda (?) le 11 mai 1598,
+empoisonné aussi, dit-on, par Djouder.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> <em>Interrègne</em> (1598-99). — Le caïd
+Moustafa-et-Tourki voulut prendre le commandement des troupes, mais
+celles-ci choisirent Djouder comme chef. Ce dernier fit assassiner
+Moustafa à Kabara en juillet 1598. Moulaï-Ahmed, informé de ces
+intrigues, manda à Djouder de retourner au Maroc, mais celui-ci
+pria le sultan d’envoyer d’abord quelqu’un pour le remplacer.
+Moulaï Ahmed expédia alors les deux caïds Moustafa-el-Fîl et
+Abdelmalek le Portugais. Djouder écrivit de nouveau à Marrakech,
+disant que le pays était menacé par l’empereur de Mali et le roi du
+Massina et qu’il fallait pour le défendre, non des caïds, mais un
+pacha. Le sultan envoya donc au Soudan le pacha<span class=
+"pagenum" id="Page_250">[250]</span> <em>Ammar</em>, mais sans le
+faire accompagner de troupes<a id="FNanchor_229"></a><a href=
+"#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>. Moustafa et Abdelmalek
+arrivèrent à Tombouctou en décembre 1598, mais Ammar n’y parvint
+qu’en février 1599. Quant à Djouder, il se résigna à quitter le
+Soudan le 25 mars 1599.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> <em>Gouvernements des pachas Ammar</em>
+(1599-1600) et <em>Slimân</em> (1600-04). — Ammar était très faible
+et se laissait mener par le caïd Moustafa-el-Fîl. Le sultan le
+révoqua et le remplaça par <em>Slimân</em>, lequel arriva à
+Tombouctou le 19 mai 1600 avec 500 fusils et, conformément à
+l’ordre de Moulaï Ahmed, fit arrêter Ammar et Moustafa et les
+expédia à Marrakech. Slimân était intelligent et énergique et
+veillait particulièrement au maintien de la discipline dans l’armée
+et à la répression des vols. Ayant découvert que l’<em>amîn</em> ou
+trésorier El-Hassân était un concussionnaire, il lui enleva la
+garde du trésor.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> <em>Gouvernement du pacha Mahmoud-Lonko</em>
+(1604-12). — Moulaï Ahmed-ed-Déhébi mourut de la peste — ou
+empoisonné par sa femme Aïcha — le 21 août 1603 et fut remplacé à
+Marrakech par son fils Moulaï Abou-Fârès, tandis que son autre fils
+Zidân était proclamé à Fez. Abou-Fârès envoya Mahmoud-Lonko comme
+pacha à Tombouctou et rappela Slimân au Maroc. Mahmoud-Lonko arriva
+à Tombouctou en juillet 1604 avec 300 soldats, au moment où
+l’<em>askia</em> Slimân venait de mourir&nbsp;; il rétablit dans
+ses fonctions l’<em>amîn</em> El-Hassân et le laissa même diriger
+et l’administration civile et l’armée<a id=
+"FNanchor_230"></a><a href="#Footnote_230" class=
+"fnanchor">[230]</a>.</p>
+
+<p>Au Maroc cependant, Moulaï Abdallah succédait en 1605 à
+Abou-Fârès et, en 1607, après quarante jours durant lesquels régna
+Abou-Hassoun, Moulaï Zidân monta sur le trône de Marrakech<a id=
+"FNanchor_231"></a><a href="#Footnote_231" class=
+"fnanchor">[231]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_251">[251]</span>Mahmoud-Lonko,
+après la mort d’El-Hassân (1607), avait cédé à peu près tous ses
+pouvoirs au caïd <em>Ali-ben-Abdallah Et-Telemsâni</em>, qu’il
+avait fait venir de Tendirma à Tombouctou et qui, au bout de quatre
+ans et demi, déposa le pacha et prit sa place (1612). Mahmoud-Lonko
+mourut peu après&nbsp;: il avait été le dernier pacha envoyé de
+Marrakech au Soudan.</p>
+
+<p>Au Dendi, Nouha avait eu comme successeur <em>Moustafa</em> et,
+après celui-ci, <em>Hâroun-Dangataï</em>, fils de l’<em>askia</em>
+Daoud. En 1608, Hâroun envoya son <em>hi-koï</em> attaquer les
+populations riveraines du Niger soumises aux Marocains&nbsp;;
+Ali-et-Telemsâni marcha contre lui avec l’<em>askia</em> du Nord,
+qui s’appelait aussi <em>Hâroun</em> et était fils d’El-Hadj II.
+Ali, se rendant dans le Sud par la voie de terre, atteignit la
+montagne de Doué (Douentza), d’où il se dirigea vers l’armée du
+<em>hi-koï</em>, à travers le territoire d’une tribu de Peuls Bari
+(ou Sangaré)&nbsp;; Boubou-Ouolo-Keïna, <em>fondoko</em> ou
+<em>ardo</em> des Bari de la Boucle, prit peur et se réfugia auprès
+du roi du Massina Boubou-Aïssata dit Niamé, alors en hostilité avec
+les Marocains. Ali poursuivit Boubou-Ouolo jusqu’à Diankabé (près
+et au Nord du Débo), et, de là, manda à Boubou-Aïssata de lui
+amener le fugitif&nbsp;; le roi du Massina refusa, mais proposa à
+Ali de rétablir Boubou-Ouolo dans le commandement de sa tribu
+moyennant 2.000 vaches, ce qui fut accepté&nbsp;: Boubou-Ouolo
+reçut de Ali la chéchia d’investiture et remit pour cela 2.000
+autres vaches, plus 2.000 encore en guise de cadeau&nbsp;; ces
+6.000 vaches purent être rassemblées très rapidement, fait observer
+Sa’di, ce qui montre quelle devait être à cette époque la richesse
+en bétail des Peuls de la région.</p>
+
+<p>En 1609, le roi du Dendi envoya une armée sur le territoire de
+Dienné, après s’être entendu secrètement avec Mohammed Bamba, chef
+de cette ville, et avec le gouverneur du Karadougou. L’armée songaï
+traversa le Bani et vint camper à <em>Tarfeï</em>, sans doute près
+de Mopti. Mais, un désaccord étant survenu entre le roi du Dendi et
+le chef de Dienné, et la fidélité des habitants de cette ville
+n’étant pas certaine, l’armée songaï repassa le<span class=
+"pagenum" id="Page_252">[252]</span> fleuve et descendit le long de
+la rive droite du Niger, pour aller attaquer Gobi, près et au
+Nord-Ouest de Korienza, où le caïd marocain de Dienné avait établi
+un poste et où il se trouvait à ce moment&nbsp;; ce caïd se réfugia
+dans sa casbah, laissant sa tente et son bagage aux mains de Bari,
+chef de l’armée songaï, qui assiégea la forteresse marocaine.
+Cependant le caïd Ali-et-Telemsâni, averti de ces événements par un
+message du chef de Gourao, quitta Tombouctou, se rendit à Diankabé
+et de là se porta au secours de Gobi&nbsp;; Bari décampa et
+s’enfuit au Sud du mont Sorba, où Ali le poursuivit&nbsp;: près de
+la montagne s’engagea un violent combat, qui semble avoir été
+meurtrier surtout pour les Marocains (juin 1609). L’armée du caïd
+fut mise en déroute et acculée au lac Débo, dans lequel elle
+commençait à être précipitée lorsqu’elle put être ralliée par
+Ali&nbsp;; Bari, craignant un retour offensif de l’ennemi,
+rassembla ses troupes et reprit le chemin du Dendi.</p>
+
+<p>Néanmoins les Marocains n’avaient pas eu le dessus, et cette
+défaite du gros de leur armée fut le signal de nombreuses révoltes
+et défections dans le territoire de Dienné, dont beaucoup
+d’habitants se transportèrent au Hadjar. Les pirogues marocaines se
+rendant de Tombouctou à Dienné étaient souvent attaquées et pillées
+au passage&nbsp;; la casbah de Kouna (entre Sofara et Mopti) fut
+attaquée&nbsp;; Ali, en allant par eau du Débo à Dienné avec ses
+troupes, fut assailli à Kambao ou Gambao (?), le 14 juin 1609, par
+les Peuls du chef Soria-Moussa, aidés des sédentaires du
+Bara&nbsp;: la bataille fut violente et, commencée sur le
+débarcadère, ne se termina que dans les rues&nbsp;; les Marocains,
+en définitive, furent vainqueurs, tuèrent le chef du Bara et
+s’emparèrent de Soria-Moussa, qui était aveugle&nbsp;; toute la
+ville de Kambao fut pillée, sauf le quartier des Bobo. Ali se
+rendit ensuite à Dienné, où Soria-Moussa fut supplicié, puis il
+reprit la direction de Tombouctou. On pensait qu’il mettrait à mort
+le chef de Dienné, mais, redoutant des complications, — car
+Mohammed Bamba était très aimé des indigènes, — le caïd le laissa
+en paix, se contentant de lui faire payer une forte amende. Quant
+au gouverneur du Karadougou, nommé Mohammed, il fut mis à mort sur
+l’ordre du pacha Mahmoud-Lonko, qui avait<span class="pagenum" id=
+"Page_253">[253]</span> été excité contre lui par l’<em>askia</em>
+du Nord Bakari, successeur de Slimân. Après le départ de Ali, les
+gens des bords du fleuve qui avaient émigré revinrent peu à peu
+dans leur pays.</p>
+
+<p>En 1612, Ali était à Issafeï (El-Oualedji), lorsqu’il apprit
+qu’<em>El-Amîn</em>, qui avait succédé à Haroûn comme roi du Dendi,
+envoyait contre lui une expédition. Le caïd marocain marcha à la
+rencontre de l’armée songaï et la joignit à <em>Tyirko-tyirko</em>,
+au fin fond du pays de Benga ou Bengo (?), du côté de l’Est (sans
+doute dans la région située entre Hombori et Dori)&nbsp;; les deux
+troupes eurent peur l’une de l’autre et se tournèrent le dos sans
+combattre. On assure que Ali aurait payé le chef de l’armée du
+Dendi pour que celui-ci s’en allât sans lui livrer bataille&nbsp;;
+en tout cas El-Amîn en fut persuadé et fit empoisonner son général
+à son retour au Dendi&nbsp;; de l’or fut trouvé dans ses vêtements,
+qu’on supposa lui avoir été donné par le caïd. C’est en revenant de
+cette singulière expédition que Ali déposa Mahmoud-Lonko.</p>
+
+<h3><a id="p4c09s2"></a><span class="bold">II. — Les pachas nommés
+sur place</span> (1612-1660).</h3>
+
+<p>A partir de 1612, et sauf en ce qui concerne l’envoi du pacha
+Ammar (1618), les sultans du Maroc<a id="FNanchor_232"></a><a href=
+"#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a> n’intervinrent plus dans
+la désignation des pachas de Tombouctou, qui furent élus et déposés
+tour à tour par les troupes marocaines du Soudan. Ces pachas furent
+d’abord des caïds ou des officiers de moindre importance, venus du
+Maroc avec Djouder et ses premiers successeurs&nbsp;; puis, lorsque
+les derniers Marocains eurent disparu, les pachas furent choisis
+parmi leurs descendants nés au Soudan, c’est-à-dire parmi les
+<em>Arma</em> issus des mariages des Marocains avec des femmes
+indigènes.</p>
+
+<p><em>Ali-ben-Abdallah Et-Telemsâni</em> se fît proclamer pacha à
+Tombouctou le 11 octobre 1612&nbsp;; il fut déposé par ses troupes
+le 13 mars 1617 et remplacé par <em>Ahmed-ben-Youssof</em>. Cette
+année-là,<span class="pagenum" id="Page_254">[254]</span> la
+sécheresse fut extrême et la cherté des vives excessive à
+Tombouctou, où on mangea des cadavres de bêtes de somme et jusqu’à
+des cadavres humains&nbsp;; après la famine vint la peste&nbsp;;
+puis il y eut une forte inondation en décembre, et un tremblement
+de terre le 18 février 1618&nbsp;; en septembre de cette dernière
+année, on aperçut une comète.</p>
+
+<p>Le 27 mars 1618 arriva le pacha <em>Ammar</em>, envoyé par le
+sultan&nbsp;; il prit le pouvoir et fit torturer et mettre à mort
+Ali-Et-Telemsâni, auquel Moulaï Zidân ne pardonnait pas d’avoir
+gardé pour lui les impôts énormes et le butin qu’il avait ramassés,
+ni d’avoir fait prêter le serment d’obéissance au nom de
+l’agitateur Es-Saouri, quand celui-ci avait cherché à se faire
+proclamer sultan du Maroc en 1613. Ammar retourna en juin 1618 à
+Marrakech et les troupes nommèrent pacha
+<em>Haddou-ben-Youssof</em>. Vers le même temps mourut le roi du
+Dendi El-Amîn, qui fut remplacé par <em>Daoud</em>, fils de
+Mohammed-Bani&nbsp;; à cette époque, nous apprend Sa’di, le Hombori
+obéissait au Dendi.</p>
+
+<p>Haddou mourut en janvier 1619 et fut remplacé par
+<em>Mohammed-el-Mâssi</em>, qui révoqua l’<em>askia</em> du Nord
+Bakari-Gombo, lequel régnait depuis 12 ans, et le remplaça par
+El-hadj III, descendant de Omar Komdiago. Ce Mohammed-el-Mâssi,
+déposé et assassiné par ses troupes après trois ans de règne, fut
+remplacé par <em>Hammou</em> le 4 novembre 1621.</p>
+
+<p>A partir de cette date, ce ne fut plus qu’une suite de révoltes
+militaires, d’emprisonnements, d’assassinats des caïds les uns par
+les autres, de dépositions de pachas éphémères dont l’autorité ne
+s’exerçait que par la violence et ne dépassait guère la région
+fluviale comprise entre Tombouctou et Dienné. Plusieurs fois un
+pacha, en prenant possession du pouvoir, révoqua l’<em>askia</em>
+du Nord en exercice et le remplaça par un autre, prenant toujours
+cependant ce dernier dans la famille royale&nbsp;; ces
+<em>askia</em> du Nord résidaient à Tombouctou. Les impôts
+n’allaient plus au Maroc, ou n’y allaient qu’en infime quantité,
+bien qu’ils fussent écrasants&nbsp;; les caïds en gardaient une
+bonne part pour eux, le pacha prenait le reste.</p>
+
+<p>Le <em>Tarikh-es-Soudân</em> ne signale pour cette période que
+des<span class="pagenum" id="Page_255">[255]</span> choses
+insignifiantes en fait d’affaires indigènes, en dehors des démêlés
+du roi du Massina Hamadou-Amina II avec le pacha
+<em>Ali-ben-Abdelkader</em> en 1629<a id=
+"FNanchor_233"></a><a href="#Footnote_233" class=
+"fnanchor">[233]</a>. Le même Ali-ben-Abdelkader, en 1630, se
+rendit à Gounguia et envoya à Daoud, roi du Dendi, des cadeaux et
+des propositions de paix, en lui demandant la main de sa
+fille&nbsp;; Daoud accepta et donna à Ali, non sa fille, mais la
+fille d’un de ses proches&nbsp;; la paix ne cessa de régner entre
+Tombouctou et le Dendi tant que Ali-ben-Abdelkader demeura au
+pouvoir. Ce pacha voulut faire le pèlerinage de La Mecque et partit
+en septembre 1631 par Araouâne&nbsp;; arrivé au Touat, il y fut
+attaqué par des pillards du Tafilelt et n’obtint la vie qu’en leur
+remettant une somme considérable. Puis il revint à Tombouctou et
+alla combattre la garnison marocaine de Gao, qui lui avait refusé
+une escorte lors de son départ pour le Touat&nbsp;; il fut
+honteusement vaincu et ne dut son salut qu’à l’intervention de
+l’<em>askia</em> du Nord, qui l’avait accompagné&nbsp;: cet
+<em>askia</em> se nommait Mohammed-Bengan et avait succédé à
+El-hadj III, sous le pacha Hammou. Ali prépara ensuite une nouvelle
+expédition contre Gao, mais ses troupes se révoltèrent durant le
+trajet et le pacha fut mis à mort (juillet 1632).</p>
+
+<p>Ali-ben-Mobârek le remplaça durant trois mois, puis fut déposé
+et remplacé par <em>So’oud-ben-Ahmed</em> le 17 octobre 1632. C’est
+peu après l’avènement de ce dernier que Bakari, chef de Dienné, fut
+arrêté et mis à mort par les Marocains de la ville, commandés par
+le caïd Mellouk, qui voulait punir Bakari d’avoir favorisé la
+révolte sous Ali-et-Telemsâni&nbsp;; sa tête fut mise au bout d’une
+perche sur la place du marché. Ce meurtre déchaîna une nouvelle
+révolte, à laquelle prirent part les pays situés à l’Ouest de
+Dienné&nbsp;; les révoltés mirent en déroute une armée marocaine à
+Bîna, près Gomitogo. So’oud révoqua Mellouk, ce qui apaisa
+momentanément la population indigène (1633). Un an après (1634),
+So’oud vint à Dienné et se rendit à Bîna pour châtier Yao-Sori, qui
+avait dirigé la révolte de 1633&nbsp;; Yao-Sori alla se cacher non
+loin de Bîna. A cette occasion, les chefs du Séladougou<span class=
+"pagenum" id="Page_256">[256]</span> et du Ouoron vinrent faire
+leur soumission au pacha&nbsp;; les chefs de Da et d’Oma
+(Bendougou) envoyèrent seulement une députation pour le saluer.
+So’oud mourut peu après à Tombouctou et fut remplacé par
+Abderrahmân-ben-Ahmed, qui mourut en 1635 et fut remplacé lui-même
+par Saïd-ben-Ali.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, <em>Ismaïl</em>, frère du roi du Dendi
+Daoud, vint à Tombouctou et demanda au pacha, par l’entremise de
+Mohammed-Bengan, <em>askia</em> du Nord, des soldats pour l’aider à
+détrôner son frère. Le pacha fit donner à Ismaïl des soldats de la
+garnison de Gao, à l’aide desquels le prétendant put déposer Daoud
+et prendre sa place&nbsp;: après quoi il renvoya les Marocains en
+les insultant grossièrement, ce qui fut cause qu’en 1639 le pacha
+<em>Messaoud-ben-Mansour</em> (qui avait, en 1637, déposé et
+remplacé Saïd-ben-Ali) fit une expédition au Dendi. Passant par
+Bamba, Gao et Gounguia, Messaoud arriva par eau à Loulâmi, qui
+était la résidence habituelle de l’<em>askia</em> du Sud (sans
+doute non loin de Say)&nbsp;; Ismaïl et son armée furent mis en
+déroute et le pacha s’établit dans la capitale du Dendi avec
+Mohammed-Bengan, l’<em>askia</em> du Nord. Les Songaï vinrent faire
+leur soumission à Messaoud, qui leur imposa comme roi Mohammed,
+fils de Daoud, et repartit pour Tombouctou avec les biens, les
+femmes et les enfants d’Ismaïl. Aussitôt après son départ, les
+Songaï déposèrent Mohammed et élurent roi un nommé Daoud, fils de
+Mohammed-Sorko.</p>
+
+<p>De 1639 à 1642, une famine désola la région de Dienné et de
+Tombouctou&nbsp;: beaucoup de gens moururent de faim&nbsp;; une
+mère mangea son enfant. Cette famine avait pour cause principale
+les agissements des Marocains, qui pillaient les grains, et aussi
+l’insécurité du pays, qui ne permettait pas de se livrer à la
+culture d’une manière permanente.</p>
+
+<p>L’<em>askia</em> du Nord Mohammed-Bengan mourut en 1642&nbsp;;
+il avait régné 21 ans et neuf mois, y compris cinq mois pendant
+lesquels il avait été remplacé par Ali-Samba, en 1635&nbsp;; il eut
+comme successeur son fils El-hadj Mohammed IV, qui régnait encore
+en 1655, lorsque Sa’di rédigea son ouvrage. Quant au pacha
+Messaoud, il fut déposé en 1643 et remplacé par
+Mohammed-ben-Mohammed,<span class="pagenum" id=
+"Page_257">[257]</span> qui fit en 1644 au Massina une expédition
+que j’ai racontée au chapitre précédent.</p>
+
+<p>Mohammed-ben-Mohammed fut remplacé en 1646 par Ahmed-ben-Ali,
+lequel fut à son tour remplacé en 1647 par
+<em>Hamid-ben-Abderrahmân</em>. Ce dernier se distingua par une
+expédition contre les Tombo dont Sa’di, qui accompagnait le pacha,
+nous a laissé un récit détaillé. Sentant son autorité sur l’armée
+vacillante, Hamid résolut de se couvrir de gloire et partit de
+Tombouctou un beau jour (7 juin 1647), en plein orage, avec
+l’<em>askia</em> du Nord El-hadj IV et une petite colonne. Le 9, il
+traversait le fleuve à Bori ou Bara, à 20 kilomètres à l’Est de
+Tombouctou, et s’avançait vers le Hadjar (pays des falaises),
+marchant jour et nuit, avec des porteurs chargés d’eau et de
+vivres. Au bout de huit jours, sa troupe épuisée atteignit le mont
+Nadié, d’où elle gagna le mont Sonko (région de Douentza-Hombori),
+ayant laissé en route beaucoup de chevaux. Arrivé là, Hamid razzia
+un troupeau de moutons conduit par des Peuls qui lui tuèrent un
+homme et prirent la fuite, puis il alla camper dans des plantations
+appartenant à des païens, au pied d’une montagne sur laquelle
+s’élevait le village de ces derniers&nbsp;; le lendemain, le pacha
+transporta son camp près de l’étang de Djibo, en face du mont Lambo
+ou Boun-Lambo. Là, il reçut la visite du chef de Daanka (peut-être
+Diankabo&nbsp;?), qui se prosterna devant lui en se couvrant la
+tête de poussière, fit sa soumission et annonça celle du chef de
+Hombori. Puis, revenant sur ses pas, Hamid alla camper dans un
+village situé en face du mont Maka et au Sud du mont Nadié, où le
+chef de Hombori vint en effet lui faire sa soumission. A quelques
+heures de là résidait Hamadi-Bilal, un chef ennemi du pacha&nbsp;;
+comme les troupes marocaines arrivaient à son campement<a id=
+"FNanchor_234"></a><a href="#Footnote_234" class=
+"fnanchor">[234]</a>, Hamadi-Bilal prit la fuite et se réfugia dans
+une caverne située à une grande hauteur sur le flanc du mont
+Dâni&nbsp;; le pacha tenta vainement l’assaut de cette caverne et,
+abandonnant l’entreprise, revint en trois jours à la montagne de
+Daanka (sans doute Diankabo), le 27 juin 1647,<span class="pagenum"
+id="Page_258">[258]</span> le jour où il y eut à Tombouctou une
+éclipse de soleil. De Diankabo, Hamid envoya des cavaliers enlever
+quelques bœufs à des pasteurs peuls, puis il retourna en trois
+jours à la montagne de Hombori, ayant campé le premier jour à
+Koïra-Tao<a id="FNanchor_235"></a><a href="#Footnote_235" class=
+"fnanchor">[235]</a> et le second jour près de la mare de Karama.
+Le chef de Hombori ayant fui en apprenant le retour du pacha,
+celui-ci lui imposa une amende en esclaves, en céréales et en
+pagnes du pays&nbsp;; le chef de Hombori commença à payer cette
+amende, puis s’enfuit de nouveau&nbsp;; Hamid alors prononça sa
+déchéance et le remplaça par son frère, qui acheva le versement de
+l’amende. Après avoir razzié quelques groupes de Peuls pasteurs, le
+pacha regagna en six jours le Niger, qu’il atteignit à Achor ou
+Atior, et campa en face de Kireï, en un endroit appelé
+Goungou-Koreï (le ventre blanc) ou Konko-Koïra (pays des
+roniers)&nbsp;; le lendemain, il gagna par eau Yaba ou Niaba, y
+coucha, puis traversa le fleuve pour aller camper sur la rive
+gauche et, en deux jours, atteignit Korondiofi (Korioumé) et rentra
+à Tombouctou.</p>
+
+<p>Après coup, le pacha fit dire que l’objet de son expédition
+avait été de châtier la tribu de <em>Sonfontir</em> (tribu de Peuls
+Dialloubé commandée par Hamadi-Bilal), qui, après avoir pillé le
+Kissou, s’était réfugiée sur la rive droite et avait gagné le pays
+des falaises&nbsp;; Hamid prétendit que son intention avait été de
+ramasser beaucoup de butin pour parer à la mauvaise situation du
+trésor, et il déclara qu’au cours de sa colonne il avait obtenu le
+concours des chefs de Hombori, de Daanka (Diankabo), de Fili (?),
+de Touré et de Kiro. Puis il fit rédiger par Sa’di une lettre
+adressée à la garnison de Gao, dans laquelle il disait avoir obtenu
+la soumission de Hamadi-Bilal et avoir rapporté un énorme
+butin&nbsp;; il ajoutait que les Touareg Oulmidden avaient, pendant
+l’expédition, attaqué les Touareg Kel-Antassar, alliés des
+Marocains, et autorisait le caïd de Gao à s’entendre avec celui de
+Bamba pour exterminer les Oulmidden. Cette lettre quelque peu
+mensongère fut portée à Gao par Sa’di lui-même, qui nous a donné
+son itinéraire à partir de Tombouctou&nbsp;: du port de Daï à l’île
+de Zenta ou Dienta, un jour&nbsp;; de cette île à<span class=
+"pagenum" id="Page_259">[259]</span> Bamba, huit jours&nbsp;; de
+Bamba, par Kabinga, à Tosaye près du mont Dara, trois jours&nbsp;;
+de Tosaye à Bourem, trois jours&nbsp;; de Bourem à Tondibi, deux
+jours&nbsp;; de Tondibi à Gao, deux jours.</p>
+
+<p>Le pacha <em>Yahia</em> remplaça Hamid en 1648&nbsp;; en 1651,
+il fit une expédition du côté de Bamba contre les Bérabich et les
+Touareg, avec le concours de la garnison de Gao, qui vint le
+rejoindre à Zémané, à l’Est de Bamba&nbsp;: cette expédition n’eut
+aucun résultat.</p>
+
+<p>En 1652, sous le pacha <em>Ahmed-ben-Haddou</em><a id=
+"FNanchor_236"></a><a href="#Footnote_236" class=
+"fnanchor">[236]</a>, successeur de Yahia, le chef des Touareg
+Damossân (région de Dori) se révolta contre le poste marocain de
+Gao et s’enfuit auprès de Daoud, roi du Dendi, avec tous les
+pasteurs du pays, Arabes, Touareg et Peuls. Le caïd de Gao, nommé
+Mansour, le poursuivit jusqu’au Dendi&nbsp;: le roi lui-même avait
+pris la fuite et le caïd ne put le rattraper, non plus que le chef
+des Damossân qui, aidé des Songaï, harcela l’armée marocaine dans
+sa retraite jusqu’à Gounguia, sans toutefois pousser plus
+loin<a id="FNanchor_237"></a><a href="#Footnote_237" class=
+"fnanchor">[237]</a>.</p>
+
+<p>Les pachas qui succédèrent à Ahmed-ben-Haddou furent&nbsp;:
+Mohammed-ben-Moussa (1654-55), Mohammed-ben-Ahmed (1655-57), qui
+reçut la soumission des Touareg du Hadjar et notamment des
+Kel-Tadmekket<a id="FNanchor_238"></a><a href="#Footnote_238"
+class="fnanchor">[238]</a>, et Mohammed-ech-Chetouki, dit
+<em>Bouya</em> (1657-60). Celui-ci, le vingt-septième pacha de
+Tombouctou depuis Djouder, cessa vers la fin de son gouvernement de
+reconnaître la suzeraineté, même nominale, du sultan de Marrakech
+et, à partir de 1660, on cessa à Tombouctou de dire le prône du
+vendredi au nom du sultan — alors Moulaï El-Abbâs — pour le
+prononcer au nom du pacha régnant. A partir de la même époque
+d’autre part, les pachas furent tous des Arma, c’est-à-dire des
+mulâtres, de plus en plus noirs à<span class="pagenum" id=
+"Page_260">[260]</span> mesure que disparaissaient les générations
+contemporaines de la conquête&nbsp;; leurs troupes se composaient
+d’éléments divers dans lesquels le sang nègre domina de plus en
+plus&nbsp;: en sorte qu’à tous les égards on peut dire que la
+domination proprement marocaine prit fin vers l’année 1660.</p>
+
+<p>Cependant des pachas et des caïds, descendants plus ou moins
+directs des Marocains de la conquête, se succédèrent encore à
+Tombouctou, à Gao, à Bamba, à Dienné, et dans quelques autres
+villes du moyen Niger, jusque vers la fin du <span class=
+"sc2">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ainsi que nous le verrons
+dans un instant&nbsp;: c’est cette période, allant de 1660 à 1780
+environ, que j’appellerai la fin de la domination marocaine.</p>
+
+<p>Voici, à titre documentaire, la liste des rois du Dendi et des
+<em>askia</em> du Nord depuis la ruine de l’empire de Gao (1591)
+jusqu’à 1660.</p>
+
+<p><em>Rois du Dendi</em>&nbsp;: 1<sup>o</sup> Issihak, dernier
+empereur de Gao&nbsp;; 1<sup>o</sup> <em>bis</em> Mohammed-Gao,
+frère d’Issihak&nbsp;; 2<sup>o</sup> Nouha, premier <em>askia</em>
+du Dendi à proprement parler&nbsp;; 3<sup>o</sup> Moustafa, fils de
+l’empereur de Gao Daoud&nbsp;; 4<sup>o</sup> Mohammed-Sorko, frère
+de Moustafa&nbsp;; 5<sup>o</sup> Haroun-Dengataï, frère des deux
+précédents&nbsp;; 6<sup>o</sup> El-Amîn, également fils de
+l’empereur Daoud, prince sage et aimé de ses sujets&nbsp;: durant
+une famine, il s’occupa des malheureux, égorgeait huit bœufs par
+jour et en distribuait la viande, ainsi que le lait de mille vaches
+et 200.000 cauries&nbsp;; 7<sup>o</sup> Daoud I, fils de l’empereur
+de Gao Mohammed-Bani, fainéant et très cruel&nbsp;; 8<sup>o</sup>
+Ismaïl I, frère du précédent&nbsp;; 9<sup>o</sup> Mohammed, fils du
+roi Daoud I, nommé par le pacha Messaoud mais déposé aussitôt
+après&nbsp;; 10<sup>o</sup> Daoud II, fils du roi
+Mohammed-Sorko&nbsp;; 11<sup>o</sup> Mohammed-Bari, fils du roi
+Haroun-Dengataï&nbsp;; 12<sup>o</sup> Mar-Sindine,
+arrière-petit-fils de l’empereur Daoud&nbsp;; 13<sup>o</sup> Nouha
+II, fils du roi Moustafa&nbsp;; 14<sup>o</sup> Mohammed-Borko, fils
+du roi Daoud I&nbsp;; 15<sup>o</sup> El-hadj, frère du
+précédent&nbsp;; 16<sup>o</sup> Ismaïl II, fils du roi
+Mohammed-Sorko&nbsp;; 17<sup>o</sup> Daoud III, frère du
+précédent.</p>
+
+<p><em>Askia du Nord</em>&nbsp;: 1<sup>o</sup> Slimân, fils de
+l’empereur Daoud (1591-1604)&nbsp;; 2<sup>o</sup> Haroun, fils de
+l’empereur El-hadj II (1604-08)&nbsp;; 3<sup>o</sup> Bakari-Kombo
+(1608-19)&nbsp;; 4<sup>o</sup> El-hadj III (1619-21)&nbsp;;
+5<sup>o</sup> Mohammed-Bengan II, fils du <em>balama</em> Saliki
+(1621-35)&nbsp;; 6<sup>o</sup> Ali-Samba Diolili (1635)&nbsp;;
+7<sup>o</sup> Mohammed-Bengan II, pour la deuxième<span class=
+"pagenum" id="Page_261">[261]</span> fois (1635-42)&nbsp;;
+8<sup>o</sup> El-hadj Mohammed IV (1642-57)&nbsp;; 9<sup>o</sup>
+Daoud, fils de Haroun (1657-69).</p>
+
+<h3><a id="p4c09s3"></a><span class="bold">III. — La fin de la
+domination marocaine</span> (1660-1780).</h3>
+
+<p>La domination marocaine au Soudan ne fut, à aucune époque, une
+source de prospérité pour les pays nigériens&nbsp;: Sa’di l’a
+confessé dans un éloquent parallèle entre la période des
+<em>askia</em> de Gao et celle des pachas de Tombouctou, parallèle
+qui n’est pas à l’éloge de ces derniers. A partir du moment où les
+sultans de Marrakech avaient cessé d’intervenir dans la désignation
+des pachas, l’anarchie et le pillage étaient devenus la règle
+commune, mais cette situation ne fit qu’empirer lorsque, les
+derniers chefs et soldats expédiés du Maghreb étant morts,
+l’autorité passa entre les mains des Arma et que le nom même du
+sultan cessa d’être mentionné dans les prières publiques<a id=
+"FNanchor_239"></a><a href="#Footnote_239" class=
+"fnanchor">[239]</a>. Ce ne fut plus alors que luttes de partis et
+rivalités de petits caïds à la merci de leurs soldats&nbsp;; chacun
+de ces chefs instables autorisait les pires vexations sur la
+population, afin de ne pas mécontenter les troupes&nbsp;; les
+pachas et les caïds, n’étant pas sûrs quand même de la fidélité de
+leurs hommes, faisaient appel au concours des Touareg, toujours à
+l’affût du pillage, et peu à peu l’influence des Touareg devint
+bien plus grande que celle des Arma.</p>
+
+<p>Chaque fois que le bruit courait d’une attaque à repousser ou
+d’une expédition à faire, le pacha levait une contribution sur les
+marchands de Tombouctou et s’en servait pour payer l’arriéré dû aux
+soldats, sans quoi ceux-ci n’auraient pas marché. Souvent
+d’ailleurs le pacha, une fois la contribution versée par les
+marchands, en gardait le montant pour lui sans faire l’expédition
+annoncée.</p>
+
+<p>Les troupes marocaines, du temps des premiers pachas, formaient
+trois divisions principales, selon leur pays d’origine&nbsp;: l’une
+comprenait les soldats venus de Marrakech, la seconde<span class=
+"pagenum" id="Page_262">[262]</span> ceux venus de Fez et la
+troisième se composait du contingent fourni par les Cheraga&nbsp;;
+chacune de ces divisions était commandée par un lieutenant-général.
+Lorsque l’armée fut devenue la seule dispensatrice du pouvoir,
+chaque division voulut que le pacha fût choisi dans son sein, et
+c’est ainsi que, à partir du milieu du <span class=
+"sc2">XVII</span><sup>e</sup> siècle, l’histoire de Tombouctou
+n’est remplie que d’une succession d’innombrables pachas, déposés
+aussitôt que proclamés.</p>
+
+<p>Le <em>Tedzkiret-en-Nisiân</em> renferme la biographie des 155
+pachas marocains ou soi-disant tels qui se succédèrent de 1591 à
+1750&nbsp;; sur ces 155 pachas, on en compte 27 de 1591 à 1660 et
+128 de 1660 à 1750&nbsp;: 128 pachas pour une période de 90
+ans&nbsp;! Dès le début, la durée de chaque règne ou gouvernement
+avait été bien minime, puisque le pacha qui demeura le plus
+longtemps au pouvoir, Mahmoud-Lonko, n’y resta que huit ans
+(1604-12)&nbsp;; mais, à partir de 1660, on n’observe plus guère
+que des règnes de moins d’un an&nbsp;: certains pachas ne
+demeurèrent que quelques mois en fonctions, d’autres quelques jours
+seulement, plusieurs ne goûtèrent pas pendant plus de 24 heures les
+joies du pouvoir suprême&nbsp;; il y eut même de nombreux
+interrègnes, dont l’un dura trois ans et demi (1723-26). Par
+contre, il arriva souvent que le même individu exerça l’autorité à
+plusieurs reprises et, sur les 155 pachas cités par l’auteur du
+<em>Tedzkiret</em>, on ne trouve que 97 noms différents, ce qui est
+déjà un assez joli chiffre pour une période de 160 ans&nbsp;!</p>
+
+<p>Je crois inutile, au moins à partir de 1660, de donner la liste
+de ces tyranneaux éphémères, dont le nom, la plupart du temps, ne
+mérite guère que l’oubli et dont la personnalité d’ailleurs a peu
+influé sur l’évolution du pays. Il en est de même des
+<em>askia</em> du Nord, qui continuèrent à être tour à tour nommés
+et déposés par les pachas<a id="FNanchor_240"></a><a href=
+"#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a> et dont l’influence
+était moins considérable encore que celle de ces derniers. Quant
+aux <em>askia</em> du Dendi, ils conservèrent probablement le
+commandement des Songaï du Sud comme par le passé&nbsp;; mais,
+l’autorité des pachas se<span class="pagenum" id=
+"Page_263">[263]</span> restreignant de plus en plus aux environs
+directs de Tombouctou, il n’y eut plus guère de contact entre ces
+derniers et le royaume purement indigène des Songaï indépendants,
+et, par suite, nous manquons de renseignements sur l’histoire du
+Dendi pour la période postérieure au temps de Sa’di.</p>
+
+<p>Les quelques événements qui méritent d’être notés durant la fin
+de la domination marocaine à Tombouctou sont les suivants.</p>
+
+<p>En 1664, la dynastie saadienne, à laquelle avaient appartenu
+Moulaï Ahmed-ed-Déhébi et ses successeurs jusqu’à et y compris
+El-Abbâs, fut remplacée au Maroc par la dynastie filalienne ou
+hassanide dont Moulaï El-Hafid est le représentant actuel. Nous
+avons vu<a id="FNanchor_241"></a><a href="#Footnote_241" class=
+"fnanchor">[241]</a> que les premiers princes de cette nouvelle
+dynastie avaient tenté quelques essais timides en vue de rasseoir
+l’autorité du Maroc sur le Soudan. Mais, à partir de 1670,
+Tombouctou dépendait en réalité de l’empereur banmana de Ségou et
+les pachas ne conservaient un semblant d’autorité qu’à condition de
+payer tribut à ce dernier. Vers cette époque, Er-Rachid, le premier
+sultan hassanide de Fez, étant parti à la poursuite d’un de ses
+ennemis, Ali-ben-Haïdar, réfugié à Tombouctou, se heurta dans le
+Nord du Massina occidental à l’armée de Biton Kouloubali, empereur
+de Ségou, et retourna sur ses pas sans avoir osé livrer bataille
+aux Banmana. Son successeur Ismaïl aurait, en 1672, envoyé son
+neveu Ahmed à Tombouctou pour y recruter des troupes noires&nbsp;;
+Mohammed-ech-Chergui, alors pacha<a id="FNanchor_242"></a><a href=
+"#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>, prêta, ainsi que ses
+troupes, serment de fidélité au sultan de Fez et, durant les
+quelques années qu’Ahmed passa à Tombouctou, l’autorité de ce
+souverain y fut au moins nominalement reconnue. Mais, une fois
+Ahmed parti, il ne subsista pas d’autre trace de cette éphémère
+domination qu’une garnison marocaine qu’avait envoyée Ismaïl et qui
+se fondit peu à peu avec les Arma.</p>
+
+<p>Vers 1680, les Touareg Oulmidden, qui s’étaient toujours montrés
+rebelles aux Marocains, s’emparèrent de Gao et chassèrent la
+garnison qui y était installée. Huit ans après
+cependant,<span class="pagenum" id="Page_264">[264]</span> en 1688,
+le pacha Mansour dit <em>Seniber</em> chassa les Touareg de Gao et
+leur prit beaucoup de captifs et de bœufs, mais il ne semble pas
+que Gao ait été réoccupé de façon permanente par les
+Marocains<a id="FNanchor_243"></a><a href="#Footnote_243" class=
+"fnanchor">[243]</a>. En 1699, durant son deuxième pachalik,
+Seniber enleva des troupeaux aux Touareg de Tingalhaï (?) et à des
+Peuls Sidibé.</p>
+
+<p>La grande mosquée de Tombouctou fut réparée en 1709 sous le
+pacha Mohammed-ben-Hammedi.</p>
+
+<p>Le pacha Mansour dit <em>Koreï</em><a id=
+"FNanchor_244"></a><a href="#Footnote_244" class=
+"fnanchor">[244]</a>, qui régna en 1712, puis de 1716 à 1719,
+amassa des richesses considérables en vendant les charges publiques
+et en prenant pour lui tout ce que ses fonctionnaires percevaient à
+titre de redevances, sans leur rien laisser en fait de traitement.
+Il n’y eut sous son règne «&nbsp;ni récoltes plantureuses ni
+abondance de vivres&nbsp;; la seule chose qui fut très florissante,
+ce furent les abus de pouvoir&nbsp;». Ce pacha, à la requête du
+caïd du Guimbala ou Harikouna, que gênaient les <em>Bambara</em> du
+Débo<a id="FNanchor_245"></a><a href="#Footnote_245" class=
+"fnanchor">[245]</a>, prit d’assaut et saccagea plusieurs villages
+voisins du lac, dont les habitants n’avaient pour se défendre que
+des flèches empoisonnées. En 1718, il dirigea une expédition contre
+les Touareg de la région de Gao et attaqua aussi les Kel-Tadmekket,
+mais sans succès<a id="FNanchor_246"></a><a href="#Footnote_246"
+class="fnanchor">[246]</a>. Sous le gouvernement de Koreï, on ne
+pouvait sortir dans la rue sans être dépouillé par les
+<em>legha</em>, esclaves qui formaient la<span class="pagenum" id=
+"Page_265">[265]</span> garde particulière du pacha<a id=
+"FNanchor_247"></a><a href="#Footnote_247" class=
+"fnanchor">[247]</a>. Ces exactions motivèrent la révolte des
+Chorfa, qui chassèrent Koreï de Tombouctou, après un violent
+combat, en 1719.</p>
+
+<p>Depuis une dizaine d’années, la situation était fort mauvaise
+dans la vallée du Niger moyen et particulièrement à
+Tombouctou&nbsp;: en 1711, avant la première arrivée au pouvoir de
+Mansour-Koreï, une famine terrible avait commencé à sévir, qui dura
+jusqu’en 1716&nbsp;; elle n’avait pas encore pris fin que l’état du
+pays devint plus intolérable encore, sous le troisième pachalik de
+Abdallah-el-Imrâni, lequel fut sept fois pacha entre 1713 et
+1730&nbsp;: durant cette fâcheuse année 1716, Abdallah-el-Imrâni et
+Mansour-Koreï se disputaient le pouvoir, le premier ayant fait
+venir des Banmana pour le soutenir, tandis que le second avait
+appelé à son aide des Kel-Tadmekket&nbsp;; c’était entre les deux
+partis rivaux des batailles journalières, dont souffrait surtout la
+population paisible des marchands et des lettrés<a id=
+"FNanchor_248"></a><a href="#Footnote_248" class=
+"fnanchor">[248]</a>. Mansour-Koreï eut enfin le dessus, mais,
+comme nous venons de le voir, sa victoire fut loin de ramener le
+calme et la prospérité.</p>
+
+<p>Le pacha <em>Bâ-Haddou</em>, qui succéda à Koreï, paya en 1720
+trois mille <em>mitskal</em> d’or (environ 30 à 35.000 francs) à
+Ag-Cheikh, <em>aménokal</em> ou roi des Oulmidden, pour que ce
+dernier ne pillât pas la ville de Tombouctou, sous les murs de
+laquelle il était venu camper avec des forces imposantes. Les
+Touareg, vers cette époque, étaient devenus les véritables maîtres
+de la région&nbsp;: aidés souvent des caïds rivaux du pacha
+régnant, ils coupaient les routes, razziaient les troupeaux des
+Peuls et détroussaient les voyageurs, que ce fussent des Marocains
+ou des indigènes. Cependant, l’<em>aménokal</em> des Oulmidden
+venait à Tombouctou se faire donner par le pacha l’investiture de
+ses fonctions.</p>
+
+<p>C’est vers ce temps que, l’anarchie étant à son comble, il y eut
+un interrègne de trois ans et demi (1723-26), dont les Touareg
+profitèrent pour livrer Tombouctou au pillage.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_266">[266]</span>En 1737, à la
+suite de razzias et de meurtres commis par les Kel-Tadmekket sur la
+route de Kabara à Tombouctou, le pacha Ahmed, fils de Seniber, se
+porta à <em>Togaya</em> (ou Togaï), à quelques heures en amont du
+port de Daï, à la tête de toutes les troupes marocaines et de
+partisans arabes (Bérabich et Kounta) et nègres. <em>Oghmor</em>,
+chef des Kel-Tadmekket, se dirigea alors avec ses propres alliés
+dans la direction de Bamba, traversa le Niger à Boka, puis,
+remontant la rive gauche du fleuve, passa à l’Est et près de
+Tombouctou et se porta dans l’Ouest de cette ville avec des
+chevaux, des hommes, des esclaves, des femmes et des troupeaux en
+nombre considérable&nbsp;; il avait voulu épargner Tombouctou, où
+il ne restait que les lettrés, les marchands, les pauvres et les
+femmes. Ayant donc contourné la ville, il se dirigea sur Togaya,
+attaqua les Marocains dans la soirée, puis renouvela l’attaque le
+lendemain matin et mit l’armée du pacha en complète déroute&nbsp;:
+Ahmed-ben-Seniber, acculé au fleuve, y périt avec son cheval&nbsp;;
+200 soldats marocains furent tués, 150 périrent noyés (23 mai
+1737). A la suite de sa victoire, Oghmor exigea des habitants de
+Tombouctou une redevance qui lui fut payée aussitôt et il rétablit
+les communications entre cette ville et Kabara<a id=
+"FNanchor_249"></a><a href="#Footnote_249" class=
+"fnanchor">[249]</a>. Ceux des soldats du pacha qui avaient échappé
+au désastre se réfugièrent dans l’île de Hondomi (au Sud et en face
+de Daï), d’où ils gagnèrent Sibi ou Tiébi, point qui se trouve au
+Sud de cette île, sur la rive droite du Niger&nbsp;; ils y
+restèrent 70 jours et n’en purent sortir que grâce à
+l’<em>askia</em> du Nord, El-hadj V, qui se mit à leur tête et les
+ramena à Tombouctou.</p>
+
+<p>L’année suivante (1738), pendant laquelle régna le pacha
+Ahmed-ed-Dar’i, fut marquée par une famine terrible, dont les
+effets se firent sentir surtout à Araouâne. La mesure de mil
+atteignit 6.000 cauries et celle de riz décortiqué 3.000 cauries,
+ce qui était la valeur de la pièce d’or (sans doute la piastre
+espagnole), laquelle n’avait pas changé de cours. Cette famine ne
+dura pas longtemps, mais elle fut plus désastreuse que toutes les
+autres — nombreuses d’ailleurs — qui décimèrent la
+population<span class="pagenum" id="Page_267">[267]</span> durant
+la domination marocaine. De 1741 à 1744, sous les divers pachaliks
+de Saïd, fils de Seniber, une nouvelle et longue famine désola
+encore la région<a id="FNanchor_250"></a><a href="#Footnote_250"
+class="fnanchor">[250]</a>. A cette époque, les Peuls du Massina
+étaient maîtres d’une partie du Gourma (c’est-à-dire de la rive
+droite du Niger) dans la région avoisinant le Guimbala ou Harikouna
+(contrée du lac Débo), et les Touareg étaient maîtres de tout le
+reste du Gourma (c’est-à-dire du Nord et de l’Est de la Boucle du
+Niger)&nbsp;; les pachas de Tombouctou payaient à ce moment l’impôt
+aux Touareg, et les caïds de Dienné le payaient tantôt aux Peuls et
+tantôt aux Banmana de Ségou. Les gens qui n’avaient que des armes
+blanches (Arabes, Touareg et Peuls) ou des flèches (Banmana)
+n’hésitaient pas alors à attaquer les Marocains armés de fusils.
+Une comète étant apparue vers ce temps-là (aux environs de 1745),
+les angoisses des musulmans s’accrurent encore, car ils croyaient
+que chaque comète est un présage de malheur.</p>
+
+<p>Bien que nous n’ayons pas de données précises à cet égard, on
+peut donner 1780 comme la date à laquelle disparut toute trace de
+la domination marocaine, ou du moins comme la date à partir de
+laquelle les restes de cette domination cessèrent de constituer un
+semblant d’Etat organisé. A cette époque, le titre même de pacha
+disparut&nbsp;: il ne resta à Tombouctou qu’un caïd choisi parmi
+les Arma, sorte de maire plutôt que chef militaire, qui recevait
+l’investiture tantôt des Touareg, tantôt des Kounta, tantôt des
+Peuls du Massina, selon la tournure que prenaient les événements
+politiques&nbsp;; les fonctions de ce caïd se bornaient du reste à
+l’administration de la ville. Il en était de même à Gao, où les
+Touareg étaient maîtres absolus depuis 1770. En amont de Tombouctou
+et en particulier à Dienné, la situation était analogue, avec cette
+différence que les chefs d’origine arma étaient investis de leurs
+fonctions tantôt par le roi peul du Massina et tantôt par
+l’empereur banmana de Ségou.</p>
+
+<p>On me permettra de constater, en terminant cet aperçu de
+l’histoire du moyen Niger sous la domination marocaine, que les
+pachas soi-disant «&nbsp;marocains&nbsp;» qui eurent quelque
+valeur,<span class="pagenum" id="Page_268">[268]</span> soit
+militaire soit administrative, ont tous été, non pas des Arabes ni
+des Berbères, mais bien des renégats d’origine européenne&nbsp;:
+tels furent, d’après le <em>Tedzkiret-en-Nisiân</em>, Djouder,
+Mahmoud-ben-Zergoun, Mohammed-Tâba, Ammar, Slimân, Mahmoud-Lonko,
+et, parmi les pachas nommés sur place, Ahmed-ben-Youssof (1617-18)
+et Hammou-ben-Abdallah (1660-61).</p>
+
+<h3 class="bold"><a id="p4c09s4"></a>IV. — Histoire des villes de
+Tombouctou et de Dienné.</h3>
+
+<p>Nous avons la bonne fortune de posséder un certain nombre de
+renseignements sur les villes de Tombouctou et de Dienné depuis les
+temps anciens. J’ai cru devoir placer ici un résumé de ces
+renseignements. A vrai dire, l’histoire de ces deux villes — de la
+première surtout — appartient à l’histoire des empires de Mali et
+de Gao au moins autant qu’à celle de la domination marocaine, mais
+c’est l’influence marocaine qui s’est fait sentir le plus fortement
+sur elles et, aujourd’hui encore, elles sont jusqu’à un certain
+point, malgré l’origine soudanaise de la majorité de leurs
+habitants, comme des faubourgs du Maroc égarés au Soudan. Il m’a
+donc paru naturel de terminer l’histoire de la domination marocaine
+par ces deux courtes monographies de Tombouctou et de Dienné, que
+j’arrêterai au moment de l’occupation française<a id=
+"FNanchor_251"></a><a href="#Footnote_251" class=
+"fnanchor">[251]</a>.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <em>La ville de Tombouctou.</em> — Le nom de la
+ville est prononcé par les autochtones <em>Tombouctou</em> ou
+<em>Tomboutou</em>&nbsp;; les Arabes l’écrivent généralement
+<em>Tinboktou</em> et certains Européens ont tiré de là
+l’orthographe <em>Timbouctou</em>. On a voulu voir dans
+«&nbsp;Tin-Boktou&nbsp;» la forme originale de ce nom, qui serait
+ainsi un mot berbère signifiant «&nbsp;lieu de Boktou&nbsp;»,
+<em>Boktou</em> étant le nom d’un puits ou d’une vieille femme
+chargée de la garde de ce puits.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, il semble certain que l’emplacement où se
+trouve aujourd’hui Tombouctou était autrefois un lieu de campement
+utilisé par les Touareg durant la saison sèche. C’est<span class=
+"pagenum" id="Page_269">[269]</span> vers l’an 1100 que, pour la
+première fois, des habitations furent construites sur cet
+emplacement et qu’un village de sédentaires commença de s’y former.
+Mais c’est seulement deux siècles plus tard que, Dienné ayant pris
+de l’importance et les Diennéens se mettant à descendre le Niger
+pour se livrer à des opérations commerciales, Tombouctou devint un
+lieu de transit entre Dienné et Oualata et que sa population
+s’accrut dans des proportions appréciables. Lorsque Kankan-Moussa
+l’eut annexée en 1325 à l’empire de Mali et l’eut embellie d’une
+mosquée et d’une résidence impériale, la ville de Tombouctou devint
+un centre considérable, les marchands du Maghreb y affluèrent ainsi
+que les lettrés et, peu à peu, Oualata, qui avait en 1224 remplacé
+Ghana comme métropole savante et commerciale, fut à son tour
+supplantée par Tombouctou, laquelle avait déjà supplanté
+Tirakka<a id="FNanchor_252"></a><a href="#Footnote_252" class=
+"fnanchor">[252]</a>.</p>
+
+<p>Il est à remarquer que la plupart des savants de Tombouctou dont
+parle le <em>Tarikh-es-Soudân</em> étaient, non pas des Noirs comme
+ceux de Dienné, mais des Berbères et notamment des Goddala&nbsp;;
+c’était le cas des membres de la célèbre famille des <em>Akit</em>,
+à laquelle appartenait Ahmed Bâba, auteur d’un dictionnaire
+biographique souvent cité par Sa’di. Ces savants et jurisconsultes
+berbères étaient originaires de l’Adrar et du Tagant&nbsp;; leurs
+familles étaient venues s’établir d’abord à Ghana, puis avaient
+émigré à Oualata et de là à Tombouctou<a id=
+"FNanchor_253"></a><a href="#Footnote_253" class=
+"fnanchor">[253]</a>. D’autres<span class="pagenum" id=
+"Page_270">[270]</span> docteurs et lettrés étaient d’origine
+arabe&nbsp;; l’élément nègre enfin fut également représenté par
+quelques Mandingues et surtout par des Soninké.</p>
+
+<p>Dès le <span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle,
+Tombouctou occupait, comme centre intellectuel, une situation
+particulièrement brillante. Sa’di rapporte qu’un savant arabe nommé
+Et-Temimi, rencontré au Hidjaz par Kankan-Moussa et venu avec lui à
+Tombouctou, s’aperçut que les jurisconsultes de cette ville
+soudanaise étaient plus versés que lui-même en matière de droit et
+que, avant de pouvoir soutenir avec eux aucune discussion, il dut
+aller perfectionner ses lumières à Fez.</p>
+
+<p>Ce fut Kankan-Moussa, empereur de Mali, qui fit bâtir, en 1325,
+la grande mosquée (<em>dyinguer-ber</em>) de Tombouctou, par le
+poète Es-Sahéli, ainsi que je l’ai dit plus haut. Le cadi El-Akib,
+de la famille des Akit, qui vécut de 1507 à 1583, fit démolir le
+bâtiment dû à Es-Sahéli, lequel tombait de vétusté, et fit
+construire sur le même emplacement une nouvelle mosquée, beaucoup
+plus grande, dont les restes sont encore visibles aujourd’hui<a id=
+"FNanchor_254"></a><a href="#Footnote_254" class=
+"fnanchor">[254]</a>. Les <em>imâm</em> de la grande mosquée furent
+d’abord des Nègres, depuis le temps de Kankan-Moussa (1325)
+jusqu’au règne du roi touareg Akil (1433-68). Le dernier imâm
+nègre, qui était en même temps cadi, s’appelait Kâteb-Moussa&nbsp;;
+après avoir accompli le saint pèlerinage, il mourut, chargé
+d’années, vers la fin du règne d’Akil. Son successeur, le premier
+<em>imâm</em> blanc, était originaire de Tabalbalet et s’appelait
+pour cela Abdallah-el-Balbali&nbsp;; il épousa une femme peule
+nommée Aïssata ou Aïcha et en eut une fille, Nana-Biro Touré, dont
+la fille à son tour enfanta le père de Sa’di, auteur du
+<em>Tarikh-es-Soudân</em>.<span class="pagenum" id=
+"Page_271">[271]</span> Le second <em>imâm</em> blanc fut un homme
+du Touat, le troisième était originaire du Fezzân, etc. Jusqu’à
+l’époque actuelle, les <em>imâm</em> de la grande mosquée n’ont pas
+cessé d’être d’origine arabe ou berbère.</p>
+
+<p>Quant à la mosquée dite de <em>Sankoré</em>, elle fut bâtie, à
+une date inconnue, grâce aux libéralités d’une femme aussi pieuse
+que riche et généreuse. Les <em>imâm</em> de cette mosquée ont
+toujours été de race blanche&nbsp;: au début, ils appartenaient à
+la famille des Akit<a id="FNanchor_255"></a><a href="#Footnote_255"
+class="fnanchor">[255]</a>, ensuite ils furent choisis parmi des
+savants ou des pieux personnages originaires du Maghreb ou du
+Fezzân.</p>
+
+<p>Une troisième mosquée, dite de <em>Sidi-Yahia</em> en l’honneur
+de l’ancêtre des Bekkaï, fut commencée, sous le roi Akil, par
+Mohammed-Naddi, alors maire de Tombouctou, et terminée au début du
+<span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle par Omar Komdiago,
+frère du premier <em>askia</em> de Gao.</p>
+
+<p>Parmi les plus illustres personnages nés à Tombouctou, il
+convient de citer les deux maîtres de la littérature arabe
+soudanaise, <em>Ahmed Bâba</em> et <em>Sa’di</em>. Le premier est
+antérieur au second, puisqu’il se trouvait à Tombouctou lors de
+l’entrée de Djouder dans cette ville (1591), tandis que Sa’di ne
+naquit qu’en 1596. Le père d’Ahmed Bâba, nommé lui-même
+<em>Ahmed</em>, avait été un jurisconsulte fort remarquable&nbsp;;
+l’un de ses disciples, contemporain d’Ahmed Bâba mais bien plus âgé
+que lui, fut, au témoignage de ce dernier, le savant de beaucoup le
+plus instruit et le meilleur professeur de son époque&nbsp;:
+c’était un Mandingue nommé <em>Mohammed Barhayorho</em>&nbsp;;
+lorsqu’Ahmed Bâba eut perdu son père, en 1583, il alla se
+perfectionner dans la science et les lettres en assistant aux
+leçons de ce Mohammed Barhayorho qui, né en 1524, mourut en 1593
+alors qu’Ahmed Bâba était encore jeune. Nous avons vu qu’Ahmed Bâba
+avait été emmené en captivité au Maroc en 1594, sous le
+gouvernement du pacha Mahmoud-ben-Zergoun, en même temps que le
+célèbre cadi <em>Abou-Hafs Omar</em>&nbsp;; emprisonné à Marrakech
+par Moulaï Ahmed,<span class="pagenum" id="Page_272">[272]</span>
+il fut rendu à la liberté en 1607 par Moulaï Zidân et revint la
+même année à Tombouctou, où il mourut<a id=
+"FNanchor_256"></a><a href="#Footnote_256" class=
+"fnanchor">[256]</a>.</p>
+
+<p>J’ai dit que, d’abord englobée dans l’empire de Mali de 1325 à
+1433, la ville de Tombouctou avait appartenu aux Touareg de 1433 à
+1468, puis avait fait partie de l’empire de Gao de 1468 à 1591.</p>
+
+<p>Léon l’Africain, qui visita Tombouctou vers 1507 sous le règne
+de l’<em>askia</em> Mohammed I, nous a laissé une intéressante
+description de cette ville, telle qu’elle se présentait au début du
+<span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Tout d’abord il
+signale qu’elle ne renfermait alors que des huttes en torchis
+recouvertes de paille, à l’exception des deux édifices en pierres
+maçonnées — ou plutôt en briques — bâtis par Es-Sahéli, et sans
+doute aussi des deux mosquées de Sankoré et de Sidi-Yahia, dont la
+seconde fut achevée vers cette époque. Par contre, on y voyait déjà
+de nombreuses boutiques de marchands et d’artisans, et les
+tisserands y pullulaient. Des femmes esclaves étaient chargées de
+la vente des vivres et se montraient en public le visage découvert,
+tandis que les dames nobles avaient toujours la figure voilée. On
+trouvait à acheter des tissus d’Europe, importés par les
+commerçants de Barbarie, du bétail, du lait et du beurre en
+abondance, ainsi que des grains&nbsp;; le sel, qui provenait de
+Teghazza, était fort cher. On se servait comme monnaie de pièces et
+de poudre d’or, mais, pour les petits achats, on usait de cauries
+importés d’Asie et arrivant au Soudan par le Maghreb&nbsp;; 400
+cauries représentaient un «&nbsp;ducat&nbsp;» du pays<a id=
+"FNanchor_257"></a><a href="#Footnote_257" class=
+"fnanchor">[257]</a> et 6 ducats et 2/3 faisaient une once
+romaine.</p>
+
+<p>Léon rapporte encore que l’on dansait souvent dans les rues
+jusqu’à une heure du matin, que les incendies étaient fréquents en
+raison du mode de couverture des maisons et qu’on ne buvait que de
+l’eau de puits. Le «&nbsp;roi&nbsp;» de Tombouctou —
+c’est-à-dire<span class="pagenum" id="Page_273">[273]</span>
+l’administrateur ou maire de la ville — ne se déplaçait qu’à
+chameau, escorté de cavaliers et paré de bijoux d’or&nbsp;; les
+gens qui venaient lui demander une faveur le saluaient en
+s’agenouillant devant lui et en se répandant de la poussière sur la
+tête. La ville était interdite aux Juifs, mais par contre on y
+avait un grand respect pour les docteurs musulmans, les lettrés y
+étaient en grand honneur et on se disputait à prix d’or les
+manuscrits arabes apportés de l’Afrique du Nord<a id=
+"FNanchor_258"></a><a href="#Footnote_258" class=
+"fnanchor">[258]</a>.</p>
+
+<p>Chaque fois qu’il s’agissait de percevoir les impôts en dehors
+de la ville, le chef de Tombouctou organisait une colonne
+militaire&nbsp;; il disposait à cet effet de 3.000 cavaliers et
+d’un grand nombre de fantassins armés d’arcs et de flèches
+empoisonnées. On usait des chameaux pour les voyages et les
+transports, mais les chevaux étaient les seules montures employées
+à la guerre&nbsp;; ces chevaux étaient, ou bien des animaux nés
+dans le pays, de petite taille ou de peu de fonds, ou bien des
+bêtes importées de Barbarie, les seules qui eussent une réelle
+valeur. Comme les bons chevaux étaient rares, le chef de la ville
+avait coutume, chaque fois qu’il en arrivait plus de douze à
+Tombouctou, de prendre pour lui le meilleur animal du lot, qu’il
+payait du reste à sa valeur.</p>
+
+<p>Kabara, situé, dit Léon, à douze milles de Tombouctou sur un
+bras du Niger, était le port où s’embarquaient les marchands pour
+se rendre à Dienné et à Mali. Le chef de Tombouctou y était
+représenté par un gouverneur qui réglait les litiges entre les gens
+de diverses nationalités se rencontrant en ce point.</p>
+
+<p>Tombouctou fut, comme nous l’avons vu, la capitale du pachalik
+marocain de 1591 à 1780, en même temps que la résidence habituelle
+de l’<em>askia</em> du Nord. Mais en réalité la ville devint, dès
+1670 environ, une dépendance de l’empire banmana de Ségou, tout en
+demeurant exposée aux pillages et aux caprices des nomades de la
+contrée (Bérabich, Kounta, Peuls et surtout<span class="pagenum"
+id="Page_274">[274]</span> Touareg). Réunie au royaume peul du
+Massina en 1826 par Sékou-Hamadou, elle devint indépendante, sous
+la protection suzeraine de la famille kounta des Bekkaï, lors de la
+prise de Hamdallahi par El-hadj-Omar en 1862. L’influence des
+Touareg Kel-Antassar supplanta ensuite celle des Kounta et se
+trouvait prédominante lorsque, en 1893, nous prîmes possession de
+la ville&nbsp;; l’autorité des Kel Antassar cependant ne suffisait
+pas à protéger les environs de Tombouctou contre les pillages des
+Bérabich, auxquels les gens de la ville payaient tribut pour
+garantir la sécurité des caravanes.</p>
+
+<p>Tombouctou compte à l’heure actuelle environ 5.800 habitants
+fixes, tous musulmans, auxquels il convient d’ajouter une
+population flottante variant de 2 à 4.000 individus selon les
+époques de l’année. Les habitants fixes sont en grande majorité des
+Songaï, divisés en nobles ou <em>Arma</em> (ceux qui se prétendent
+d’origine marocaine) et en <em>Gabibi</em> (ceux d’origine purement
+nègre)&nbsp;; à côté d’eux sont les <em>Alfa</em><a id=
+"FNanchor_259"></a><a href="#Footnote_259" class=
+"fnanchor">[259]</a> ou savants, qui appartiennent à toutes les
+races du Soudan et de l’Afrique du Nord. Parmi la population
+flottante, on remarque des Arabes du Maghreb et de la Tripolitaine,
+des Maures Kounta et Bérabich, des Touareg, des Peuls, des Banmana,
+etc. La langue courante est le songaï, mais l’arabe est parlé dans
+certains quartiers par un très grand nombre de personnes.</p>
+
+<p>Au moment de notre occupation, la ville était divisée en sept
+quartiers principaux ou <em>farandi</em>, appelés&nbsp;:
+<em>Yobou-ber</em> (le grand marché)&nbsp;; <em>Sangoungou</em> (le
+ventre du chef), qu’habitaient les gens de Ghadamès et de
+Tripoli&nbsp;; <em>Sankoré</em> ou mieux <em>Sankoreï</em> (le chef
+blanc, parce que le chef du quartier était toujours autrefois un
+homme de race blanche), où se trouve la mosquée qui a pris le nom
+du quartier et où habitaient surtout des Alfa et des Arma&nbsp;;
+<em>Sareï-keïna</em> (le petit cimetière), quartier des
+Kounta&nbsp;; <em>Yobou-keïna</em> (le petit marché), où Es-Sahéli
+avait bâti le palais de Mâdougou&nbsp;; <em>Badyindé</em> (fossé de
+la destruction), quartier qui était autrefois inondé de temps à
+autre par un reflux des eaux du Niger, ce qui motiva le
+détournement du chenal<span class="pagenum" id=
+"Page_275">[275]</span> venant aboutir en cet endroit&nbsp;; enfin
+<em>Dyinguer-ber</em> (la grande mosquée).</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <em>La ville de Dienné.</em> — Je ne reviendrai
+pas ici sur les circonstances qui amenèrent et accompagnèrent la
+fondation de Dienné&nbsp;: je rappellerai seulement qu’après une
+ébauche de colonisation remontant à la fin du <span class=
+"sc2">VII</span><sup>e</sup> siècle, le premier établissement des
+Soninké dans le quartier de Dioboro eut lieu vers l’an 800 sous la
+direction d’Adyini Kounaté et que la ville fut définitivement
+fondée vers 1250 par des Soninké-Nono conduits par un chef du clan
+des Mana<a id="FNanchor_260"></a><a href="#Footnote_260" class=
+"fnanchor">[260]</a>. Le commandement de Dienné a toujours
+appartenu depuis à la famille de ce chef.</p>
+
+<p><em>Komboro Mana</em>, vingt-sixième chef de Dienné depuis
+Adyini Kounaté, se convertit à l’islamisme vers l’an 1300 et
+entraîna dans son mouvement de conversion la majorité des
+Diennéens&nbsp;; ce serait lui qui aurait fait bâtir la première
+mosquée de la ville par un Marocain nommé <em>Maloum-Idris</em>,
+contemporain et peut-être ami ou serviteur d’Es-Sahéli, lequel
+construisit vers la même époque (1325) la première mosquée de
+Tombouctou<a id="FNanchor_261"></a><a href="#Footnote_261" class=
+"fnanchor">[261]</a>. La grande mosquée actuelle de Dienné a été
+élevée sur l’emplacement où, naguère encore, on montrait les ruines
+d’un édifice ayant remplacé celui dû à Maloum-Idris<a id=
+"FNanchor_262"></a><a href="#Footnote_262" class=
+"fnanchor">[262]</a>.</p>
+
+<p>Nous avons vu que Dienné réussit à conserver son indépendance
+jusque vers 1473, époque à laquelle la ville fut incorporée à
+l’empire de Gao. Avant cette date, elle était le chef-lieu d’une
+sorte de petit Etat dont le territoire s’étendait du Nord au Sud
+depuis Kakagnan (près et au Sud du Débo) jusqu’à Diéou (au Sud de
+Dienné et à proximité du Ouoron, canton nord du<span class=
+"pagenum" id="Page_276">[276]</span> Karadougou), et de l’Ouest à
+l’Est depuis Tini (localité sans doute voisine de Diafarabé)
+jusqu’aux montagnes du Tombola (falaise de Bandiagara). Le chef de
+Dienné protégeait son territoire contre les incursions possibles du
+dehors au moyen de 24 officiers ou chefs de bandes, dont douze
+étaient installés à l’Ouest de la ville, du côté de Séna (près et
+au Nord-Est de Séla), sous le commandement du <em>Séna-faran</em>,
+avec mission de surveiller les armées du Mali, tandis que les douze
+autres étaient postés sur la rive droite du Bani.</p>
+
+<p>Sous Sonni Ali-Ber et sous les <em>askia</em>, Dienné fit partie
+intégrante de l’empire de Gao. Lors de la conquête marocaine, la
+ville dépendit de Tombouctou et son territoire fut commandé par un
+caïd. Au moment de la décadence de la domination marocaine, ce
+caïd, devenu un simple notable arma, se rendit à peu près
+indépendant du pacha de Tombouctou, mais il lui fallut compter avec
+les Banmana de Ségou et avec les Peuls du Massina. Enfin Dienné fut
+prise vers 1815 par Sékou-Hamadou et annexée officiellement au
+royaume peul du Massina, pour passer en 1861 à l’empire toucouleur
+d’El-hadj-Omar et être emportée d’assaut en 1893 par le colonel
+Archinard.</p>
+
+<p>Dienné fut de tout temps fréquentée par de nombreux étrangers
+qui y venaient de partout, soit pour s’y livrer au commerce soit
+pour s’y instruire dans les sciences musulmanes. Parmi les savants
+qui illustrèrent cette ville, Sa’di nous cite&nbsp;:
+<em>Mori-Maga</em> «&nbsp;le Kananké&nbsp;», qui était sans doute
+un Peul et qui professa au <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup>
+siècle&nbsp;; <em>Fodié Mohammed Sânou</em> «&nbsp;le
+Ouangari&nbsp;», probablement un Mandingue ou un Dioula<a id=
+"FNanchor_263"></a><a href="#Footnote_263" class=
+"fnanchor">[263]</a>, qui fut le premier cadi régulier de
+Dienné<a id="FNanchor_264"></a><a href="#Footnote_264" class=
+"fnanchor">[264]</a> et qui vivait au <span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle&nbsp;; <em>El-Abbâs<span class=
+"pagenum" id="Page_277">[277]</span> Guibi</em> (ou Kibbi), autre
+cadi de Dienné également «&nbsp;Ouangari&nbsp;», c’est-à-dire
+Soninké, Dioula ou Mandingue&nbsp;; <em>Mahmoud Barhayorho</em>,
+qui succéda comme cadi au précédent en 1552 et fut le père des deux
+célèbres jurisconsultes de Tombouctou, Mohammed et Ahmed
+Barhayorho, d’origine mandingue comme Mahmoud&nbsp;; <em>Modibbo
+Bakari Taraoré</em>, d’origine soninké, mandingue ou banmana
+d’après son nom de clan, qui appartenait à la famille du chef du
+Karadougou et qui fut également cadi&nbsp;; <em>Mohammed Bamba
+Konaté</em>, d’origine soninké ou dioula, qui succéda au précédent
+et fut le dernier cadi de Dienné avant la conquête marocaine. De
+tous les personnages cités par Sa’di comme ayant illustré Dienné,
+un seul est mentionné comme étant originaire de cette ville&nbsp;:
+le cadi Ahmed Torfo.</p>
+
+<p>On a voulu parfois faire dériver du nom de la ville de Dienné —
+nom qui se prononce également <em>Guienné</em> — le mot
+«&nbsp;Guinée&nbsp;», employé autrefois pour désigner le Soudan
+Occidental et appliqué depuis plus spécialement à la région
+côtière. Je croirais plus volontiers que <em>Guinée</em> est
+l’équivalent exact de <em>Soudan</em>, le premier de ces mots ayant
+été emprunté au berbère comme le second l’a été à l’arabe. On sait
+que le mot «&nbsp;Soudan&nbsp;» vient de l’expression arabe
+<em>blad-es-Soudân</em> «&nbsp;pays des Noirs&nbsp;» et que les
+Arabes eux-mêmes ont fait de <em>Soudân</em> — qui signifie
+proprement «&nbsp;les Noirs&nbsp;» — un terme géographique
+(<em>tarikh-es-Soudân</em>, histoire du Soudan, c’est-à-dire du
+pays des Noirs)&nbsp;; ils en ont même formé l’ethnique
+<em>soudâni</em>, qui veut dire «&nbsp;un homme du pays des
+Noirs&nbsp;», sans qu’il s’agisse nécessairement d’un Nègre, et le
+mot <em>soudânia</em>, que l’on emploie au Maghreb pour désigner
+une langue soudanaise quelconque. Or, en berbère et notamment dans
+le dialecte chleuh usité au Maroc, «&nbsp;noir&nbsp;» se dit
+<em>aguinaou</em><a id="FNanchor_265"></a><a href="#Footnote_265"
+class="fnanchor">[265]</a>, pluriel <em>iguinaouen</em>, d’où
+l’expression <em>akal-n-iguinaouen</em><span class="pagenum" id=
+"Page_278">[278]</span> «&nbsp;pays des Noirs&nbsp;», traduction
+exacte de <em>blad-es-Soudân</em>, qu’emploient les Berbères pour
+désigner le Soudan. Ce mot est même passé dans l’arabe vulgaire du
+Maghreb sous les formes <em>guennaoui</em>, servant à désigner un
+«&nbsp;Nègre&nbsp;», et <em>guennaouiya</em>, voulant dire
+«&nbsp;langue soudanaise&nbsp;». Il me paraît vraisemblable par
+suite que le mot «&nbsp;Guinée&nbsp;» nous soit venu des Berbères
+marocains par l’intermédiaire des premiers navigateurs portugais
+qui relâchèrent sur la côte atlantique du Maroc&nbsp;: ces
+navigateurs, ayant demandé aux indigènes riverains le nom des pays
+du Sud, s’entendirent répondre <em>akal-n-iguinaouen</em>, qu’ils
+traduisirent par «&nbsp;pays de Guinée&nbsp;», en orthographiant ce
+dernier mot <em>Ginoa</em> ou <em>Genoa</em>, forme qui se
+rapproche très sensiblement, dans la bouche d’un Portugais, de la
+prononciation berbère et surtout du mot berbère arabisé employé par
+certains auteurs pour désigner le Soudan (voir la <a href=
+"#Footnote_265">note</a> précédente).</p>
+
+<p>Le terme «&nbsp;Guinée&nbsp;» est d’ailleurs bien antérieur au
+nom de Dienné&nbsp;: le géographe arabe Zohri divisait l’Afrique
+intertropicale en trois régions&nbsp;: <em>Guinaoua</em> (Guinée),
+<em>Koukaoua</em> (Bornou et Kanem) et <em>Habech</em>
+(Abyssinie)&nbsp;; pour lui «&nbsp;Guinée&nbsp;» était évidemment
+synonyme de «&nbsp;Soudan occidental&nbsp;» et n’avait certainement
+aucun rapport avec le nom de Dienné, si l’on veut bien se rappeler
+qu’il écrivait vers 1137, c’est-à-dire plus d’un siècle avant la
+fondation définitive de Dienné et l’imposition de ce nom à la
+colonie soninké de Dioboro<a id="FNanchor_266"></a><a href=
+"#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>.</p>
+
+<p>Ce qui a amené à faire dériver «&nbsp;Guinée&nbsp;» de Dienné
+est sans doute le fait que Léon l’Africain, parlant d’un
+«&nbsp;royaume de Ghinée&nbsp;» qu’il situe le long du Niger au Sud
+de Oualata, au<span class="pagenum" id="Page_281">[281]</span>
+couchant de Tombouctou et au Nord de Mali — c’est-à-dire, d’une
+façon très approximative du reste, dans la région où se trouve
+Dienné —, dit&nbsp;: «&nbsp;Ce second royaume est appelé par nos
+marchans (lisez «&nbsp;par les marchands du Maghreb&nbsp;»)
+<em>Gheneoa</em>, mais ceux de Gennes, Portugal et Europe, qui n’en
+ont entiere cognoissance, l’appellent <em>Ghinea</em>&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_267"></a><a href="#Footnote_267" class=
+"fnanchor">[267]</a>. A mon avis, si Léon plaçait assurément Dienné
+dans son «&nbsp;royaume de Ghinée&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_268"></a><a href="#Footnote_268" class=
+"fnanchor">[268]</a>, il donnait au terme <em>Gheneoa</em> ou
+<em>Ghinea</em> la même signification que Zohri&nbsp;: cela seul
+peut expliquer le passage où il avance qu’une partie de la
+«&nbsp;Ghinée&nbsp;» est <em>sur l’Océan</em>, à l’endroit
+«&nbsp;où le Niger (lisez «&nbsp;le Sénégal&nbsp;») se rend dans
+iceluy&nbsp;».</p>
+
+<div class="plate">
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="map15"><a href="images/map15_large.jpg"><img src=
+'images/map15.jpg' alt=''></a>
+<p class="cp1">Carte 15. — La domination marocaine au Soudan.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c09">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_218"></a><a href="#FNanchor_218"><span class=
+"label">[218]</span></a>Voir plus haut, <a href="#Page_116">page
+116.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_219"></a><a href="#FNanchor_219"><span class=
+"label">[219]</span></a>Voir plus haut, <a href="#Page_115">page
+115.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_220"></a><a href="#FNanchor_220"><span class=
+"label">[220]</span></a>Rive gauche du Niger, à l’Est du Dallol
+Maouri.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_221"></a><a href="#FNanchor_221"><span class=
+"label">[221]</span></a>Près et en amont du confluent du Niger et
+du Dallol Maouri.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_222"></a><a href="#FNanchor_222"><span class=
+"label">[222]</span></a>Les personnes arrêtées à Tintyi avec
+Mohammed-Gao étaient au nombre de 83&nbsp;; on raconte que le
+premier <em>askia</em>, Mohammed Touré, après avoir vaincu Sonni
+Ali, avait arrêté le même nombre de personnes dans la même
+localité, après leur avoir accordé l’<em>amân</em> sous la foi du
+serment, et que l’acte de Mahmoud fut une punition céleste de
+l’acte commis cent ans auparavant par Mohammed Touré.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_223"></a><a href="#FNanchor_223"><span class=
+"label">[223]</span></a>Il y eut, à partir de cette époque, deux
+<em>askia</em>&nbsp;: l’un, nommé par les Marocains, n’était qu’un
+instrument entre les mains de ces derniers pour leurs relations
+avec les indigènes du Nord de la Boucle et de la région de
+Tombouctou&nbsp;; l’autre, successeur de Mohammed-Gao au Dendi,
+exerçait un pouvoir réel sur les Songaï du Sud.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_224"></a><a href="#FNanchor_224"><span class=
+"label">[224]</span></a>A moins qu’il ne s’agisse d’un autre Garou,
+situé à côté de Malo, au Sud et près de Tillabéry, c’est-à-dire
+bien plus en amont.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_225"></a><a href="#FNanchor_225"><span class=
+"label">[225]</span></a>Victoire remportée le 12 avril 1591 par
+Djouder sur Issihak II.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_226"></a><a href="#FNanchor_226"><span class=
+"label">[226]</span></a>Voir la note <a href="#Footnote_206" class=
+"fnanchor">[206]</a>, page 225.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_227"></a><a href="#FNanchor_227"><span class=
+"label">[227]</span></a>Ou de Kala (Sokolo).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_228"></a><a href="#FNanchor_228"><span class=
+"label">[228]</span></a>Sa’di prétend que Mahmoud, au cours de
+cette expédition, s’empara de Hombori et de <em>Daanka</em> (peut
+être Diankabo&nbsp;?).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_229"></a><a href="#FNanchor_229"><span class=
+"label">[229]</span></a>Précédemment, Ammar avait conduit au Soudan
+mille hommes de renfort, dont 500 renégats chrétiens et 500 Maures
+Andalous, chaque groupe suivant un chemin spécial, en raison du
+manque d’eau, dans la traversée de l’Azaouad&nbsp;; les Andalous
+s’égarèrent et périrent tous et, seuls, les renégats chrétiens
+arrivèrent à destination. Ceci donne un exemple du déchet que
+devraient subir les troupes marocaines envoyées sur le Niger.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_230"></a><a href="#FNanchor_230"><span class=
+"label">[230]</span></a>El-Hassân mourut en 1607 et fut remplacé
+comme <em>amîn</em> par son fils Amer.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_231"></a><a href="#FNanchor_231"><span class=
+"label">[231]</span></a>A l’occasion de son avènement, Moulaï Zidân
+rendit la liberté à l’écrivain Ahmed Bâba, de Tombouctou, qui avait
+été emmené en captivité au Maroc en même temps que le cadi
+Abou-Hafs Omar&nbsp;; Ahmed Bâba revint à Tombouctou et y mourut
+par la suite. Sa’di avait onze ans au moment du retour d’Ahmed Bâba
+à Tombouctou (8 avril 1607).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_232"></a><a href="#FNanchor_232"><span class=
+"label">[232]</span></a>Ces sultans furent Moulaï Zidân (1607-27),
+Abou-Merouân Abdelmalek (1627-31), Abou-Abdallah El-Oualid
+(1631-36), Mohammed-ech-Cheikh (1636-54) et El-Abbâs (1654-64).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_233"></a><a href="#FNanchor_233"><span class=
+"label">[233]</span></a>Voir chap. VIII, <a href="#Page_229">p.
+229.</a> A Hammou avaient succédé&nbsp;: Youssof (1622-27), Ibrahim
+(1627-28) et Ali-ben-Abdelkader (1628-32).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_234"></a><a href="#FNanchor_234"><span class=
+"label">[234]</span></a>Ce Hamadi-Bilal était un chef de Peuls
+nomades et non pas un Tombo.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_235"></a><a href="#FNanchor_235"><span class=
+"label">[235]</span></a>Koïra-Tao signifie en songaï «&nbsp;village
+neuf&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_236"></a><a href="#FNanchor_236"><span class=
+"label">[236]</span></a>En 1653, Mohammed, frère de l’auteur du
+<em>Tarikh-es-Soudân</em>, fut opéré heureusement de la cataracte à
+Tombouctou par le médecin Ibrahim, originaire du Sous&nbsp;; le
+prix de l’opération — 33 <em>mitskal</em> et un tiers en poudre
+d’or — fut payé par le pacha Ahmed-ben-Haddou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_237"></a><a href="#FNanchor_237"><span class=
+"label">[237]</span></a>Il semble que Gounguia était l’extrême
+limite de la domination marocaine dans la direction du Sud-Est.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_238"></a><a href="#FNanchor_238"><span class=
+"label">[238]</span></a>C’est sous le règne de Mohammed-ben-Ahmed
+que Sa’di termina son ouvrage&nbsp;; les renseignements postérieurs
+à 1655 ont été puisés dans le <em>Tedzkiret-en-Nisiân</em>, dont
+l’auteur anonyme, originaire sans doute du Massina, naquit en 1700
+et acheva d’écrire en 1751.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_239"></a><a href="#FNanchor_239"><span class=
+"label">[239]</span></a>C’est en 1660, la dernière année de son
+gouvernement, que le pacha Bouya, ancien lieutenant-général, se
+proclama sultan et fit faire le prône en son nom par les
+<em>imâm</em> de Tombouctou et de Goundam&nbsp;; à partir du 15
+mars 1660, on fit régulièrement le prône au nom du pacha
+régnant.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_240"></a><a href="#FNanchor_240"><span class=
+"label">[240]</span></a>Sauf l’<em>askia</em> Bakari, qui régna de
+1702 à 1705, et qui fut proclamé par les indigènes sans que son
+choix ait été ratifié par le pacha.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_241"></a><a href="#FNanchor_241"><span class=
+"label">[241]</span></a>1<sup>er</sup> vol., pages <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_247">
+247</a> et <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_248">
+248.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_242"></a><a href="#FNanchor_242"><span class=
+"label">[242]</span></a>Ou Nasser-et-Telemsâni, qui est donné comme
+ayant régné soit jusqu’en 1669 seulement, soit jusqu’en 1672.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_243"></a><a href="#FNanchor_243"><span class=
+"label">[243]</span></a>Tombouctou fut désolé par la peste en cette
+même année 1688.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_244"></a><a href="#FNanchor_244"><span class=
+"label">[244]</span></a>C’est-à-dire «&nbsp;le Blanc&nbsp;»&nbsp;:
+le <em>Tedzkiret</em> nous dit qu’il était beau de visage et de
+teint brun, c’est-à-dire qu’il n’était pas complètement nègre.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_245"></a><a href="#FNanchor_245"><span class=
+"label">[245]</span></a>Le caïd du Guimbala avait fait dire au
+pacha que les Bambara du Débo avaient menacé d’attaquer Koreï,
+alors qu’au contraire ils avaient proposé de se soumettre. Il
+semble que le <em>Tarikh-es-Soudân</em> et le <em>Tedzkiret</em>
+donnent communément le nom de <em>Ouangara</em> aux musulmans des
+pays faisant ou ayant fait partie de l’empire de Mali et celui de
+<em>Bambara</em> aux païens des mêmes contrées, sans distinction de
+peuple ni de tribu, au moins en ce qui concerne ce dernier
+terme.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_246"></a><a href="#FNanchor_246"><span class=
+"label">[246]</span></a>Sous les pachas qui se succédèrent de 1660
+à 1750, de nombreuses expéditions furent dirigées contre les
+Touareg, le plus souvent infructueuses&nbsp;; les populations
+sédentaires riveraines du Niger, d’autre part, furent pillées
+fréquemment par les Oulmidden et les Kel-Tadmekket. Les pachas
+faisaient aussi couramment des expéditions contre les Peuls de la
+Boucle, dans le but de se procurer du bétail de boucherie et des
+vaches laitières.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_247"></a><a href="#FNanchor_247"><span class=
+"label">[247]</span></a>Voir la traduction du <em>Tedzkiret</em>,
+pages 43 à 47.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_248"></a><a href="#FNanchor_248"><span class=
+"label">[248]</span></a>Voir la traduction du <em>Tedzkiret</em>,
+pages 72 et 73.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_249"></a><a href="#FNanchor_249"><span class=
+"label">[249]</span></a>De Tombouctou, on avait entendu la
+fusillade du combat de Togaya&nbsp;; ce dernier point doit être
+placé près de Korioumé.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_250"></a><a href="#FNanchor_250"><span class=
+"label">[250]</span></a>Voir la traduction du <em>Tedzkiret</em>,
+pages 116 à 119.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_251"></a><a href="#FNanchor_251"><span class=
+"label">[251]</span></a>Pour de plus amples détails sur certains
+points, consulter les monographies du Père Hacquard (Tombouctou) et
+de M. Ch. Monteil (Dienné).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_252"></a><a href="#FNanchor_252"><span class=
+"label">[252]</span></a>Tirakka, qui se trouvait non loin de
+l’emplacement de Tombouctou, existait bien avant cette dernière
+ville et était, avant le développement de celle-ci, le centre des
+opérations commerciales du Niger moyen. Ces opérations se
+transportèrent à Tombouctou sans doute au <span class=
+"sc2">XIII</span><sup>e</sup> siècle et s’y maintinrent par la
+suite. «&nbsp;Les marchands de Barbarie et de l’Egypte, dit Marmol,
+vont à <em>Tombut</em> chercher l’or de <em>tibar</em>
+(c’est-à-dire «&nbsp;la poudre d’or&nbsp;», <em>tibr</em> en arabe)
+qui vient de la province des <em>Mandinga</em> ou
+<em>Manienga</em>&nbsp;; ce commerce était autrefois en la ville de
+<em>Geni</em> ou <em>Geneoa</em> (Ghana, plutôt que Dienné) qui est
+plus proche du couchant&nbsp;; y venaient les <em>Çaragolles</em>
+(Soninké), les <em>Fulles</em> (Peuls et Toucouleurs), les
+<em>Ialofes</em> (Ouolofs) et les <em>Sénègues</em>
+(Zenaga)&nbsp;». D’après Léon l’Africain, c’est sous Sonni Ali-Ber
+(fin du <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle) que les
+marchands maghrébins installés à Oualata se transportèrent à
+Tombouctou et à Gao et que commença le déclin de Oualata. Pour le
+tableau de la prospérité de Tombouctou, consulter le
+<em>Tarikh-es-Soudân</em>, pages 36 et 37 de la traduction.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_253"></a><a href="#FNanchor_253"><span class=
+"label">[253]</span></a>Un trisaïeul d’Ahmed Bâba, nommé
+Abou-Abdallah, fut cadi de Tombouctou sous la domination du roi
+touareg Akil (1433 à 1468)&nbsp;; la famille des Akit, en venant de
+Ghana, s’était fixée d’abord au Massina, mais Mohammed Akit, père
+de l’arrière-grand-père d’Ahmed Bâba, par haine des Peuls et par
+crainte que les siens contractassent des alliances avec ces païens,
+quitta le Massina, alla d’abord à Oualata, puis à Ras-el-Ma, et
+enfin se fixa à Tombouctou du temps du roi Akil. C’est à la même
+époque que vint à Tombouctou Sidi-Yahia, l’ancêtre de la famille
+arabe des Bekkaï.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_254"></a><a href="#FNanchor_254"><span class=
+"label">[254]</span></a>Quant au «&nbsp;palais&nbsp;» construit par
+Es-Sahéli, il n’en reste plus aucune trace&nbsp;; il se trouvait
+probablement là où se tenait encore, au temps de Barth, le marché à
+la viande.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_255"></a><a href="#FNanchor_255"><span class=
+"label">[255]</span></a>Cette famille n’étant venue à Tombouctou
+qu’au <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle, il s’ensuit
+que la mosquée de Sankoré est postérieure d’un siècle au moins à la
+grande mosquée.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_256"></a><a href="#FNanchor_256"><span class=
+"label">[256]</span></a>On sait que, sur la foi de renseignements
+erronés fournis à Barth, on a longtemps attribué en Europe à Ahmed
+Bâba la paternité du <em>Tarikh-es-Soudân</em>&nbsp;; c’est M.
+Houdas qui, à la lecture du manuscrit complet de cet ouvrage, a
+découvert le premier que son auteur était Abderrahmân-es-Sa’di.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_257"></a><a href="#FNanchor_257"><span class=
+"label">[257]</span></a>Aujourd’hui 400 cauries représentent
+généralement cinquante centimes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_258"></a><a href="#FNanchor_258"><span class=
+"label">[258]</span></a>D’après Ahmed Bâba, la majorité des
+habitants de Tombouctou professait encore le paganisme au
+<span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle&nbsp;; les
+musulmans étaient concentrés dans un quartier entouré de murs où
+logeaient également les Arabes et les Berbères de passage.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_259"></a><a href="#FNanchor_259"><span class=
+"label">[259]</span></a>Abréviation probable de l’arabe
+<em>al-fakih</em> «&nbsp;le jurisconsulte&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_260"></a><a href="#FNanchor_260"><span class=
+"label">[260]</span></a>Premier vol., pages <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_257">
+257,</a> <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_263">
+263,</a> <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_269">
+269</a> et <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_270">
+270.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_261"></a><a href="#FNanchor_261"><span class=
+"label">[261]</span></a>Une tradition attribue au même Maloum-Idris
+la construction du palais impérial de Ségou-koro, sous le règne de
+Biton-Kouloubali, et ajoute que ce dernier, une fois l’édifice
+achevé, aurait fait assassiner l’architecte pour l’empêcher
+d’élever ailleurs un palais semblable au sien. Comme l’avènement de
+Biton eut lieu au plus tôt dans la seconde moitié du <span class=
+"sc2">XVII</span><sup>e</sup> siècle, il est nécessaire
+d’interpréter cette tradition en faisant de l’architecte du palais
+de Ségou-koro un simple continuateur de l’art d’Es-Sahéli et de
+Maloum-Idris, c’est-à-dire sans doute quelque maître-maçon que
+Biton avait fait venir de Dienné.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_262"></a><a href="#FNanchor_262"><span class=
+"label">[262]</span></a>Lire d’intéressants détails sur Dienné dans
+le <em>Tarikh-es-Soudân</em>, pages 22 à 25 de la traduction.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_263"></a><a href="#FNanchor_263"><span class=
+"label">[263]</span></a><em>Sânou</em> est aujourd’hui un nom de
+clan porté surtout par les Dioula&nbsp;; Sa’di nous apprend que
+Fodié Mohammed était né à <em>Bitou</em>, ville ou village qui se
+trouvait d’après le même auteur dans un pays aurifère&nbsp;: on a
+voulu identifier ce Bitou avec la ville de Boutoukou, Bondoukou ou
+Gottogo (Côte d’Ivoire), qui ne remonte d’ailleurs qu’au
+<span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle et a succédé à la
+ville plus ancienne de Bégho (Côte d’Or actuelle)&nbsp;; il existe
+un Bitou au Sud-Est du Mossi, relativement proche des mines d’or du
+pays achanti&nbsp;; il est possible aussi qu’il faille placer le
+Bitou du <em>Tarikh-es-Soudân</em> dans le «&nbsp;Ouangara&nbsp;»,
+c’est-à-dire dans les contrées aurifères du Bambouk, du Gangaran ou
+du Manding.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_264"></a><a href="#FNanchor_264"><span class=
+"label">[264]</span></a>Avant lui les procès se plaidaient devant
+l’<em>imâm</em> de la grande mosquée, ainsi que la chose a lieu de
+nos jours encore dans beaucoup de localités musulmanes du
+Soudan.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_265"></a><a href="#FNanchor_265"><span class=
+"label">[265]</span></a>L’une des portes de Marrakech, édifiée en
+1194, porte le nom de <em>Bab-aguinaou</em>, qui est traduit
+«&nbsp;porte du Nègre&nbsp;» par les indigènes&nbsp;; Zohri,
+géographe arabe du <span class="sc2">XII</span><sup>e</sup> siècle,
+emploie, pour désigner le «&nbsp;pays des Noirs&nbsp;», un mot
+qu’il écrit tantôt <em>Ganaoua</em> et tantôt <em>Guinaoua</em>
+(<em>Kitabou-Djografia</em>, manuscr. 2220 de la Bibl. Nat., folio
+7 recto ligne 7, folio 19 recto ligne 12, folio 53 verso et folio
+54 recto). Ces renseignements m’ont été communiqués par M. le
+professeur Houdas. — A rapprocher de l’article de Yakout intitulé
+<em>Guinaoua</em> ou <em>Kinaoua</em>, et relatif à une tribu
+berbère habitant au voisinage du pays des Noirs, près du territoire
+de Ghana.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_266"></a><a href="#FNanchor_266"><span class=
+"label">[266]</span></a>Si l’on voulait faire dériver
+«&nbsp;Guinée&nbsp;» du nom d’une ville africaine, il serait plus
+logique de faire venir ce mot du nom de Ghana, qui est citée par le
+même Zohri comme la ville principale de la <em>Guinaoua</em>. Mais
+je n’accepterais pas davantage cette étymologie, ne serait-ce qu’à
+cause de la différence des orthographes adoptées par Zohri, qui
+écrit <em>Guinaoua</em> par un <em>kef</em>, un <em>noun</em>, un
+<em>alif</em>, un <em>ouaou</em> et un <em>ta-merboutha</em>,
+tandis qu’il écrit <em>Ghana</em> par un <em>ghain</em>, un
+<em>alif</em>, un <em>noun</em> et un <em>ta-merboutha</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_267"></a><a href="#FNanchor_267"><span class=
+"label">[267]</span></a>Edition Schefer, 3<sup>e</sup> vol., page
+288.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_268"></a><a href="#FNanchor_268"><span class=
+"label">[268]</span></a>C’est bien en effet de Dienné que Léon
+entend parler lorsqu’il dit&nbsp;: «&nbsp;Il n’y a cité ny chateau,
+hors mis un grand vilage auquel le seigneur fait sa résidence, avec
+les prestres, docteurs, marchans et autres gens d’autorité, qui ont
+leurs logis bastis en manière d’hameaux et blanchis de craye et
+couvers de paille... Ce vilage, par l’espace de troys moys de l’an
+(qui sont juillet, aoust et septembre) se void en forme d’une ile,
+pour ce qu’en ce temps là, le Niger se deborde ne plus ne moins que
+fait le Nil. Et alors les marchans de Tombut conduisent leur
+marchandise en petites barques fort étroites et faites de la moitié
+d’un pied d’arbre creusé, etc.&nbsp;» (Edition Schefer,
+3<sup>e</sup> vol., pages 289-290).</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_282">[282]</span><a id=
+"p4c10"></a>CHAPITRE X</h2>
+
+<p class="sch1">Les empires banmana de Ségou et du Kaarta<br>
+(XVII<sup>e</sup> au XIX<sup>e</sup> siècles).</p>
+
+<h3><a id="p4c10s1"></a><span class="bold">I. — L’empire de
+Ségou</span> (1660-1861).</h3>
+
+<p>1<sup>o</sup> <em>Les origines.</em> — A partir du <span class=
+"sc2">XIII</span><sup>e</sup> siècle sans doute<a id=
+"FNanchor_269"></a><a href="#Footnote_269" class=
+"fnanchor">[269]</a>, les Banmana, descendant les vallées du Niger
+et du Bani, firent leur apparition dans les pays situés à l’Est de
+Ségou et peu à peu, soit en occupant des contrées jusque là
+désertes, soit en se mélangeant à des Mandingues, des Sénoufo et
+des Bobo et en les absorbant progressivement, ils arrivèrent à
+former la majorité de la population dans ces provinces de l’empire
+de Mali voisines de Dienné dont Sa’di nous a donné une description
+sommaire&nbsp;: le Sibiridougou, le Bendougou et le Karadougou.
+L’un de leurs clans principaux, celui des <em>Kouloubali</em>,
+s’était établi dans la région comprise entre Barouéli et la rive
+droite du Niger et, vers l’an 1600, le chef de ce clan, nommé
+<em>Kaladian</em>, se fixa à <em>Markadougouba</em>, près et en
+aval du poste actuel de Ségou&nbsp;; comme les autres villages de
+la contrée, Markadougouba faisait encore partie, au moins
+théoriquement, de l’empire de Mali, mais il était alors placé sous
+la dépendance effective de Dienné, qui venait de se soumettre aux
+Marocains.</p>
+
+<p>Vers 1620, Kaladian mourut&nbsp;; l’un de ses fils,
+<em>Notémé</em>, demeura à Markadougouba&nbsp;; un autre, appelé
+<em>Danfassari</em>, établit sa résidence à <em>Ségou-koro</em> et
+y jeta les bases d’un Etat indépendant.<span class="pagenum" id=
+"Page_283">[283]</span> <em>Souma</em>, fils de Danfassari, succéda
+à son père et réussit à étendre son autorité sur tous les villages
+peuplés de Banmana qui se trouvaient compris dans le triangle
+Ségou-Barouéli-Garo&nbsp;; il régna sans doute de 1645 à 1660
+environ, et eut pour successeur son fils Fotigué, dit
+<em>Biton</em>, véritable fondateur de l’empire de Ségou.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <em>Dynastie des Kouloubali</em> (1660-1740). —
+<em>Biton Kouloubali</em> transforma en un Etat puissant le petit
+royaume fondé par son grand-père. Son avènement doit se placer
+entre 1660 et 1670. A cette époque, ainsi que nous l’avons vu au
+chapitre précédent, l’autorité des pachas de Tombouctou était
+devenue bien précaire et, comme ils avaient trop à faire en se
+contentant de lutter pour maintenir leur pouvoir, ils ne pouvaient
+plus envoyer de troupes pour soutenir leurs caïds&nbsp;; aussi le
+caïd de Dienné, comme les autres, n’exerçait plus son commandement
+que dans les environs immédiats de sa résidence. Comme, d’autre
+part, l’empire de Mali n’avait pu se relever des coups que lui
+avaient portés les <em>askia</em> de Gao durant le <span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle, les Banmana jouissaient d’une
+réelle indépendance de fait et il était facile à un chef
+entreprenant comme Biton de créer à son profit un nouvel empire
+soudanais. Il le fit avec une célérité et un succès
+remarquables.</p>
+
+<p>Cependant l’empereur de Mali, Mama-Maghan Keïta<a id=
+"FNanchor_270"></a><a href="#Footnote_270" class=
+"fnanchor">[270]</a>, effrayé du prestige naissant de Biton, voulut
+l’anéantir à ses débuts et il passa sur la rive droite du Niger à
+la tête de tout ce qu’il avait pu recruter en fait de troupes, pour
+aller attaquer Ségou-koro. Biton fit entourer d’un mur sa capitale,
+y construisit une sorte de forteresse et attendit l’ennemi de pied
+ferme. L’empereur de Mali vint mettre le siège devant la ville vers
+1667, mais, au bout de trois ans, n’ayant pas réussi à obtenir le
+moindre avantage et se voyant abandonné du plus grand nombre de ses
+partisans, il se retira et reprit le chemin de sa résidence. Biton
+sortit alors de sa forteresse et poursuivit son
+adversaire<span class="pagenum" id="Page_284">[284]</span> jusqu’en
+face de Mali à peu près&nbsp;; Mama-Maghan, acculé au fleuve, n’osa
+pas accepter le combat et fit la paix avec Biton, jurant de ne plus
+s’avancer désormais en aval de Mali, tandis que l’empereur de
+Ségou, de son côté, promit de ne pas aller, du côté d’amont, plus
+loin que Niamina (1669-1670). Ce serait à la suite de ce piteux
+échec que le souverain mandingue aurait abandonné sa résidence de
+Mali pour se reporter plus au Sud, à Kangaba, berceau de sa
+famille, ramenant ainsi l’empire de Mali aux proportions d’un
+simple petit royaume isolé.</p>
+
+<p>Délivré ainsi de tout souci du côté du seul rival qu’il pouvait
+craindre, Biton songea à accroître sa puissance en asseyant son
+autorité sur les deux rives du Niger. Pour atteindre ce but, il
+voulut d’abord se constituer une armée solide et toute à sa
+dévotion, et voici le procédé qu’il employa&nbsp;: lorsqu’un
+criminel était condamné à une amende, Biton payait cette amende de
+ses propres deniers et le criminel devenait de droit son
+esclave&nbsp;; s’il s’agissait d’un condamné à mort, Biton le
+graciait, avec un résultat identique&nbsp;; lorsqu’un de ses sujets
+ne pouvait arriver à acquitter son impôt, le monarque libérait le
+contribuable insolvable de sa dette envers l’Etat à condition qu’il
+se constituât son esclave ou — s’il était trop âgé — qu’il mît un
+de ses fils à la disposition du souverain. Quel que fût le cas,
+l’homme ainsi privé de sa liberté individuelle devenait la chose de
+l’empereur, prenait le nom de <em>ton-dion</em>, c’est-à-dire
+«&nbsp;esclave de la compagnie réglementée&nbsp;» ou «&nbsp;esclave
+de la loi, captif légal&nbsp;», et était immédiatement enrôlé sous
+les drapeaux. Les <em>tondion</em> formèrent ainsi une sorte de
+garde impériale dont le souverain était le véritable maître&nbsp;;
+peu à peu, leur nombre s’accroissant par des engagements
+volontaires, ils constituèrent une réelle armée permanente, divisée
+en plusieurs compagnies dont les chefs furent d’abord les premiers
+<em>tondion</em> et ensuite leurs descendants<a id=
+"FNanchor_271"></a><a href="#Footnote_271" class=
+"fnanchor">[271]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_285">[285]</span>Après avoir
+organisé ainsi son armée, Biton voulut aussi se créer une flottille
+et un corps d’ingénieurs et, pour cela, militarisa les Somono.
+Ceux-ci n’étaient pas encore très nombreux&nbsp;; l’empereur leur
+donna une grande quantité d’esclaves, en leur enjoignant
+d’apprendre à ces derniers l’art de construire les pirogues et de
+les diriger et celui de capturer le poisson. Ces esclaves furent
+d’ailleurs traités sur le même pied que les hommes libres, mais, en
+échange, ils devaient acquitter un impôt en cauries, fournir un
+contingent à l’armée, construire et entretenir les enceintes des
+villes fortifiées, faire le service des courriers impériaux et des
+passages et transports de troupes. D’autre part, les Somono
+reçurent le monopole de la navigation et de la pêche sur le Niger
+et Biton leur reconnut le droit de percevoir pour eux-mêmes les
+taxes de passage et de transport des particuliers.</p>
+
+<p>Cependant ce conquérant doublé d’un organisateur remarquable
+avait des instincts de despote&nbsp;: il persécuta cruellement ceux
+de ses compatriotes qui n’appartenaient pas au même clan que
+lui&nbsp;; beaucoup parmi ces derniers (Taraoré et Diara
+notamment), comme aussi parmi les Kouloubali de la branche aînée,
+dits <em>Massassi</em><a id="FNanchor_272"></a><a href=
+"#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>, quittèrent la région de
+Ségou, franchirent le Niger et allèrent s’établir dans des pays que
+Biton n’avait pas annexés à son empire, en vertu, sans doute, de la
+convention passée entre lui et l’empereur de Mali (Bélédougou,
+Kaniaga, Niamala, Kaarta)&nbsp;: ce fut là l’origine du second
+empire banmana, dit du Kaarta ou des Massassi, dont je retracerai
+l’histoire un peu plus loin.</p>
+
+<p>Une fois maître d’une armée et d’une flottille sérieuses, Biton
+assit solidement son autorité sur la rive droite du Niger, vainquit
+et chassa sur l’autre rive les Kouloubali-Massassi qui ne le
+voulaient pas reconnaître pour chef, réprima les révoltes
+des<span class="pagenum" id="Page_286">[286]</span> Soninké
+récalcitrants commandés par Mama Fofana et Boulé Kané, étendit son
+rayon d’action vers l’Est sur les deux rives du Bani et vers le
+Nord-Est jusqu’aux faubourgs de Dienné, englobant dans son empire
+les anciennes provinces mandingues du Sibiridougou, du Bendougou et
+du Séladougou et faisant de San le siège d’un gouvernement
+provincial qui releva directement de Ségou. Puis, franchissant le
+Niger, il annexait les pays compris entre ce fleuve et le Kaniaga,
+battait au Bélédougou les chefs Konionmassa et Sama, et s’emparait
+de la province de Sana ou Sansanding et de celle du Karadougou, qui
+se trouvait à cheval sur les deux rives du Niger. Poussant plus
+loin encore, il attaquait les Massassi à Sountian, près Mourdia,
+tuait leur chef Foulikoro, et ensuite ne tardait pas à conquérir
+tout le Bagana et à imposer sa suzeraineté au royaume peul du
+Massina et jusqu’à Tombouctou. Dès 1670, il faisait la loi depuis
+cette dernière ville jusqu’à Niamina et nous avons vu qu’en 1671 il
+fut de taille à effrayer le sultan du Maroc Er-Rachid et à refuser
+de lui livrer la personne de Ali-ben-Haïdar. Ses Etats ainsi
+constitués, Biton les partagea en 60 districts, dont il confia le
+commandement à 60 de ses meilleurs <em>tondion</em>.</p>
+
+<p>J’ai dit plus haut<a id="FNanchor_273"></a><a href=
+"#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a> que Biton s’était fait
+construire un palais par un architecte de Dienné&nbsp;: Mage
+aperçut en 1864 les ruines de ce palais à Ségou-koro. Ce monarque
+régna de 1660 environ à 1710&nbsp;; il mourut du tétanos, après
+s’être blessé au pied en marchant accidentellement sur une pointe
+de fer.</p>
+
+<p>Il eut comme successeur son fils aîné Dékoro ou <em>Denkoro
+Kouloubali</em> (1710-40), qui fut proclamé à
+<em>Ségou-bougou</em>, sa résidence habituelle du vivant de son
+père, et fonda ensuite <em>Ségou-koura</em>, près du Ségou actuel
+où se trouve le poste français<a id="FNanchor_274"></a><a href=
+"#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>. Denkoro<span class=
+"pagenum" id="Page_287">[287]</span> était fort cruel<a id=
+"FNanchor_275"></a><a href="#Footnote_275" class=
+"fnanchor">[275]</a>&nbsp;; les chefs des <em>tondion</em>, ayant
+gagné son esclave de confiance, nommé Bilali, parvinrent à se
+saisir de la personne de l’empereur pendant qu’il se baignait dans
+une chambre de son palais et le massacrèrent ainsi que la plupart
+de ses enfants et que Bilali lui-même. Puis ils élurent pour
+souverain un autre fils de Biton, nommé <em>Ali</em><a id=
+"FNanchor_276"></a><a href="#Footnote_276" class=
+"fnanchor">[276]</a>&nbsp;; du vivant de son prédécesseur, ce
+dernier était allé faire un voyage à Tombouctou, s’y était converti
+à l’islamisme et avait même étudié l’arabe auprès d’un cheikh de la
+famille des Bekkaï&nbsp;: c’est de là qu’il avait rapporté son
+prénom musulman. Les Banmana et notamment les <em>tondion</em>, une
+fois dissipé l’enthousiasme qu’avait provoqué le remplacement du
+cruel Denkoro, virent avec un grand déplaisir à leur tête cet
+empereur qui appartenait à une religion détestée, semblait vouloir
+la propager parmi ses sujets et affectait d’interdire l’usage des
+boissons fermentées et le culte des génies. L’un des chefs
+militaires, surnommé <em>Ton-mansa</em> ou <em>Ton-massa</em>,
+c’est-à-dire «&nbsp;chef de l’armée régulière&nbsp;», disposant à
+sa guise d’un millier de <em>tondion</em>, mit à profit le
+mécontentement général&nbsp;; avec un autre chef de
+<em>tondion</em> qui avait le commandement de la cavalerie et
+s’appelait <em>Kaniouba-Niouma</em>, il organisa un complot qui
+aboutit, quinze jours après l’avènement de Ali, au massacre de ce
+prince et de tous les membres de la famille impériale, à
+l’exception de deux filles (1740). Ces dernières furent sauvées par
+un ancien esclave de Biton nommé Ngolo Diara, originaire de Niola
+près Bogué (en face de Niamina), qui les fit conduire sur la rive
+droite du Bani<a id="FNanchor_277"></a><a href="#Footnote_277"
+class="fnanchor">[277]</a>.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> <em>Les tondion au pouvoir</em> (1740-1750). —
+<em>Ton-mansa</em>, après l’assassinat de Ali Kouloubali, s’empara
+du pouvoir et installa sa capitale à <em>Ngoï</em>, à quelques
+kilomètres au Sud de Ségou, disant qu’il ne pourrait résider là où
+son ancien maître Denkoro avait été tué. Comme on lui fit remarquer
+que Ngoï manquait d’eau, il y fit creuser des puits et commença un
+canal qui devait<span class="pagenum" id="Page_288">[288]</span>
+amener à Ngoï les poissons du Niger. Les autres chefs des
+<em>tondion</em>, mécontents de ces projets grandioses, le tuèrent
+après trois ans de règne et élirent à sa place
+<em>Kaniouba-Niouma</em> (Kaniouba-le-Beau ou le-Bon), qui était,
+dit-on, d’origine peule et appartenait au clan des Bari&nbsp;; ce
+Kaniouba régna également trois ans, après avoir chassé dans le
+Bendougou le fils de Ton-mansa et ses partisans, et fut remplacé
+par un de ses collègues <em>Kafa-Diougou</em> (Kafa-le-Laid ou
+le-Méchant), qui avait dirigé l’assassinat de Denkoro. Après un
+règne dont la durée est fixée aussi à trois ans par la tradition,
+Kafa-Diougou fut renversé et tué par Ngolo Diara, cet esclave qui
+avait sauvé les deux filles de Ali et qui, s’étant emparé du
+pouvoir, fonda la dynastie des <em>Diara</em><a id=
+"FNanchor_278"></a><a href="#Footnote_278" class=
+"fnanchor">[278]</a></p>
+
+<p>4<sup>o</sup> <em>Dynastie des Diara</em> (1750-1890). —
+<em>Ngolo Diara</em> avait une cinquantaine d’années lorsqu’il
+monta sur le trône&nbsp;; il était né en effet du vivant de Biton,
+sans doute vers la fin du règne de ce prince, aux environs de
+1700&nbsp;; son père Zan Diara, n’ayant pu acquitter l’impôt en mil
+dont il était redevable, avait dû, selon la règle, donner un de ses
+enfants à l’empereur et c’est ainsi que Ngolo, alors âgé de 8 à 10
+ans environ, était devenu l’esclave de Biton.</p>
+
+<p>Ngolo ne fut, au début de son règne, qu’un chef de parti&nbsp;:
+il eut à lutter contre les <em>tondion</em>, qu’il voulait écarter
+du pouvoir, notamment contre l’un de leurs chefs nommé Sandyi,
+qu’il fit tuer près de Ségou-koro, et aussi contre les Kouloubali,
+qui le considéraient comme un usurpateur. Ne se sentant pas en
+sécurité à Ségou-koura, il transporta sa résidence un peu plus en
+aval, dans un faubourg appelé <em>Ségou-Sikoro</em> qu’il fortifia,
+dont il fit sa capitale et qui fut depuis celle de tous ses
+successeurs. Enfin, après quatre ans d’efforts et de guerres
+civiles, il réussit à se faire reconnaître définitivement comme
+empereur&nbsp;; c’est pour cette raison qu’on ne place généralement
+son avènement qu’en 1754, bien qu’il se soit emparé du pouvoir en
+1750.</p>
+
+<p>Il rétablit sur des bases solides la puissance de l’empire,
+un<span class="pagenum" id="Page_289">[289]</span> peu amoindrie
+sous les <em>tondion</em>, et réussit à réfréner les ambitions des
+chefs militaires. C’est de lui qu’entendit parler Jackson à Mogador
+en 1800&nbsp;: les informateurs du consul anglais, qui ignoraient
+sa mort et le croyaient encore sur le trône, l’appelaient
+<em>Wooloo</em><a id="FNanchor_279"></a><a href="#Footnote_279"
+class="fnanchor">[279]</a>, ajoutant qu’il possédait trois palais à
+Tombouctou et une résidence à Dienné&nbsp;; à la même époque, et
+d’après la même source d’informations, les cadis et les
+fonctionnaires civils de Tombouctou étaient des descendants de
+Marocains (Arma), mais les fonctionnaires militaires étaient des
+Banmana.</p>
+
+<div class="plate" id="pl24">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XXIV</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i47"><img src='images/i47.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Paulin</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 47. — Vue prise au
+marché de Baguindé (Tombouctou).</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i48"><img src='images/i48.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Paulin</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 48. — Vue d’ensemble du
+marché de Baguindé (Tombouctou).</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<p>Ngolo avait réparti la province de Ségou en cinq cantons, à la
+tête de chacun desquels il avait placé l’un de ses fils&nbsp;:
+Niénékoro résidait à Ségou-koro, Makoro à Mbébala (en aval des
+quatre Ségou), Ntyi à Bambabougou ou Bamabougou (au commencement du
+coude de Sansanding), Diakili à Kéranion ou Kérango (au sommet du
+même coude) et Mamourou à Ségou-Sikoro, auprès de son père.</p>
+
+<p>Les Peuls répandus entre le Niger et le Bani ayant cherché à
+secouer l’autorité de l’empereur banmana, ce dernier leur fit la
+guerre pendant huit ans et contraignit un grand nombre d’entre eux
+à quitter le pays et à se réfugier dans la partie orientale du
+Ouassoulou et notamment dans le Ganadougou (cercle actuel de
+Sikasso), où ils se mêlèrent aux Foulanké. Ntyi, fils de Ngolo, fut
+tué dans le Karadougou au cours de cette guerre contre les Peuls,
+qui étaient commandés par un nommé Sidi-Baba.</p>
+
+<p>Ngolo fit deux expéditions contre les Mossi du Yatenga, dont
+l’empereur Kango avait fait périr cruellement des guerriers banmana
+mis à sa disposition précédemment par Denkoro ou par Ton-mansa.
+Repoussé lors de la première expédition (vers 1760), Ngolo retourna
+plus tard au Yatenga, pour réclamer à Kango des commerçants dioula
+qui avaient fui de Ségou à la suite d’une sorte de guerre civile et
+que l’empereur du Yatenga<span class="pagenum" id=
+"Page_290">[290]</span> refusait de renvoyer chez eux&nbsp;; il
+semble que cette seconde expédition ne fut pas plus heureuse que la
+première<a id="FNanchor_280"></a><a href="#Footnote_280" class=
+"fnanchor">[280]</a>&nbsp;; en tout cas Ngolo contracta, au cours
+de cette colonne, une maladie dont il mourut avant d’avoir pu
+rejoindre sa capitale (1787). Ses restes, cousus dans la peau d’un
+bœuf, furent ramenés à Ségou par son armée et y furent enterrés en
+grande pompe. Il avait près de 90 ans lors de son décès et avait
+régné durant 37 ans, dont 33 ans de règne effectif.</p>
+
+<p>L’aîné de ses fils survivants, <em>Niénékoro</em> ou Nianankoro,
+lui succéda. Mais il était à peine monté sur le trône que son frère
+<em>Makoro</em>, fils d’une captive de Ngolo, voulut s’emparer du
+pouvoir (1787). Niénékoro s’était installé à Ségou-koura et Makoro
+à Ségou-Sikoro&nbsp;: ces deux quartiers de Ségou furent
+transformés durant cinq ans en deux citadelles ennemies. Makoro fut
+d’abord battu par le Soninké Béma, qui commandait l’armée de
+Niénékoro et maniait très habilement la lance&nbsp;; alors, afin
+d’augmenter le nombre de ses partisans, il fit main basse sur le
+trésor impérial et le distribua à tous ceux qui vinrent lui offrir
+leurs services. Ce que voyant, Niénékoro fit appel à Dassé
+Kouloubali, alors empereur du Kaarta, lequel vint camper à Niamina
+et exigea, pour prix de son alliance, que Niénékoro lui remit le
+crâne de son aïeul Foulikoro, qui avait été tué par Biton<a id=
+"FNanchor_281"></a><a href="#Footnote_281" class=
+"fnanchor">[281]</a>&nbsp;; Niénékoro accepta cette condition, mais
+Béma lui ayant fait observer qu’il ne pouvait livrer ce crâne,
+attendu que les talismans de son père Ngolo étaient renfermés
+dedans, Niénékoro prit un crâne quelconque et le fit remettre à
+Dassé, en disant à ce prince que c’était celui de Foulikoro. Dassé
+fut dupe ou fit mine de l’être, accepta le crâne, et retourna au
+Kaarta en promettant à Niénékoro qu’il viendrait à son secours
+quand il le faudrait. Cependant les gens de Makoro gagnèrent Béma à
+la cause de leur maître en lui donnant une partie de l’or qu’ils
+avaient reçu de ce dernier, et il fut décidé entre les chefs des
+deux armées que, lorsqu’on livrerait bataille, les fusiliers des
+deux camps tireraient à blanc. Une fois cette chose
+convenue,<span class="pagenum" id="Page_291">[291]</span> Makoro
+envoya ses troupes contre Ségou-koura&nbsp;: l’armée de Niénékoro
+les reçut à coups de fusils non chargés<a id=
+"FNanchor_282"></a><a href="#Footnote_282" class=
+"fnanchor">[282]</a>, mais elles firent mine de s’enfuir, attirant
+Niénékoro à <em>Diofina</em>, au Sud de Ségou-koro&nbsp;; une bande
+de guerriers postés là à l’avance prit Niénékoro par le revers,
+s’empara de lui et le conduisit à Makoro, qui le fit mettre aux
+fers et le laissa, dit-on, mourir de faim (1792).</p>
+
+<p>Ensuite Makoro se fit proclamer empereur de Ségou sous le nom de
+Mosson ou <em>Monson Diara</em>, et régna de 1792 à 1808<a id=
+"FNanchor_283"></a><a href="#Footnote_283" class=
+"fnanchor">[283]</a>.</p>
+
+<p>Dassé arriva en face de Ségou alors que tout était fini. Il
+chercha à faire croire à Monson que son retard était voulu et qu’il
+avait désiré la défaite de Niénékoro, et, pour se payer de son
+abstention dans la lutte, il ne proposa rien moins à Monson qu’une
+sorte de suzeraineté du Kaarta sur l’empire de Ségou. Monson rejeta
+ces propositions avec hauteur et partit en guerre contre Dassé. Son
+principal objectif fut la conquête du Bélédougou, qu’il réussit,
+sinon à annexer, au moins à piller de fond en comble&nbsp;; au
+cours de cette guerre, il ravagea en particulier Gana, Touba-koro
+et d’autres villages de la région où se trouve aujourd’hui Banamba,
+tandis que son frère utérin Nkoro-Ntyi étendait l’autorité de
+l’empire de Ségou sur la contrée comprise entre Niamina et Bamako.
+Monson voulut même attaquer le Kaarta et pénétra dans le
+Fouladougou, mais il fut arrêté à Bangassi (à l’Est-Nord-Est de
+Kita) par le chef de cette ville, nommé Séri Noumoukiè, qui
+l’obligea à battre en retraite.</p>
+
+<p>Plus tard, des Maures ayant enlevé des bœufs dans un village
+banmana dépendant de Ségou et les ayant vendus à un chef du Kaarta
+qui refusa de les rendre à leurs propriétaires, Monson, prenant
+prétexte de la circonstance, se transporta en plein Kaarta avec une
+forte armée et vint attaquer Guémou (au Sud de Nioro sur la route
+de Badoumbé), qui était alors la capitale de l’empire du Kaarta et
+la résidence de Dassé. Ce dernier<span class="pagenum" id=
+"Page_292">[292]</span> prit peur, s’enfuit de Guémou et, passant
+par Dioka (sur la route de Nioro à Kayes), alla s’enfermer dans
+<em>Guidingouma</em>, chef-lieu du Guidimaka, qu’il fortifia à la
+hâte. Monson ravagea tout le Kaarta, puis vint mettre le siège
+devant Guidingouma, résolu à prendre la place par la famine&nbsp;;
+n’ayant pu obtenir encore aucun résultat après deux mois de siège
+et voyant son armée harcelée sans cesse par les sorties des
+assiégés, l’empereur de Ségou fit demander 200 cavaliers à Ali,
+chef des Oulad-Mbarek, qui les lui refusa. Monson leva alors le
+siège de Guidingouma pour se porter contre Ali et prit la direction
+de Diara&nbsp;; comme il arrivait dans les environs de Nioro, il
+apprit que Ali et ses Maures s’étaient enfuis vers le Nord et,
+n’osant pas les y poursuivre, il reprit le chemin de Ségou
+(1796).</p>
+
+<p>Mungo-Park fut témoin, lors de son premier voyage, d’une partie
+de ces luttes entre les empereurs de Ségou et du Kaarta&nbsp;;
+l’attaque de Guémou par Monson eut lieu quatre jours après
+l’arrivée de l’explorateur à Diara, c’est-à-dire le 22 février
+1796. Ce voyageur, qui avait été bien accueilli à Guémou par Dassé,
+se vit ensuite refuser l’accès de Ségou par Monson&nbsp;; lors de
+son second voyage, en 1805, ce dernier prince l’autorisa à
+s’arrêter à Sansanding pour y construire les embarcations avec
+lesquelles il devait descendre le Niger jusqu’à Boussa.</p>
+
+<p>Monson passe pour avoir fait en 1803 une expédition à Tombouctou
+et avoir pillé cette ville, pour punir les habitants de lui avoir
+refusé le tribut qu’ils devaient payer annuellement à l’empereur de
+Ségou.</p>
+
+<p>Ce prince mourut dans son village de culture de
+<em>Sirakoro</em> (entre Ségou et Ngoï) et fut enterré à
+Ségou-Sikoro (1808).</p>
+
+<p>Monson eut neuf fils qui régnèrent successivement après lui.
+<em>Da</em>, le premier (1808-27), fut contemporain de
+Sékou-Hamadou&nbsp;; lorsque les disciples de ce dernier eurent tué
+le fils de l’<em>ardo</em> Hamadi-Dikko, celui-ci demanda du
+secours à Da, qui lui envoya une armée&nbsp;: nous avons vu au
+<a href="#Page_232">chapitre VIII</a> quel avait été le sort de
+cette armée, dont l’envoi n’empêcha pas le triomphe de
+Sékou-Hamadou ni la fin de la suzeraineté de Ségou sur le Massina.
+Un an avant sa mort (1826), Da fit la paix avec le
+Kaarta,<span class="pagenum" id="Page_293">[293]</span> qui n’avait
+pas cessé depuis trente ans d’être avec Ségou sur un pied
+d’hostilités. C’est sous le règne de Da Diara que Mama Taraoré,
+gouverneur de San, chercha à s’affranchir de la tutelle de l’empire
+de Ségou&nbsp;: Da dirigea une expédition contre lui, s’empara de
+San après une assez vive résistance, mit le feu à la ville et
+remplaça Mama Taraoré par Mami Santara. Ce même prince fit
+également une expédition contre le Manding&nbsp;: remontant la rive
+droite du Niger, il traversa le fleuve en amont de Bamako et vint
+razzier Samayana. Il en fit une autre dans les dépendances
+orientales du Kaarta, mais fut repoussé par les Massassi.</p>
+
+<p>Après Da régnèrent d’abord six de ses frères&nbsp;:
+<em>Tièfolo</em> (1827-39)&nbsp;; <em>Niénemba</em>
+(1839-41)&nbsp;; <em>Kérango-Bé</em> (1841-49), qui fit une
+expédition au Bélédougou<a id="FNanchor_284"></a><a href=
+"#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>&nbsp;;
+<em>Nialouma-Kouma</em> (1849-51)&nbsp;; <em>Massala-Demba</em>
+(1851-54) et <em>Touroukoro-Mari</em> (1854-56). Ce dernier, ayant
+accepté d’entrer en pourparlers avec El-hadj-Omar et de se
+soumettre à lui, se vit en butte aux haines de sa famille et de ses
+sujets et fut assassiné par le huitième fils de Monson, Kégué-Mari
+ou Massala-Mari, qui, cependant, ne prit pas pour lui le pouvoir et
+le laissa au dernier des neuf frères, <em>Ali Diara</em>
+(1856-62).</p>
+
+<p>Depuis l’avènement de Sékou-Hamadou au Massina (1810), ce
+dernier pays avait échappé, ainsi que Dienné et Tombouctou, à la
+tutelle des empereurs de Ségou, sans cependant que les rôles aient
+été renversés, quoi qu’en ait prétendu Hamadou-Hamadou lors de ses
+démêlés avec El-hadj-Omar&nbsp;: le Massina ne dépendait plus de
+Ségou, mais Ségou ne relevait pas davantage du Massina&nbsp;; en
+réalité les deux Etats se trouvaient indépendants l’un de l’autre,
+tantôt sur le pied de guerre, tantôt sur le pied de paix. Sous les
+règnes de Tièfolo<a id="FNanchor_285"></a><a href="#Footnote_285"
+class="fnanchor">[285]</a> et de ses cinq<span class="pagenum" id=
+"Page_294">[294]</span> premiers successeurs, les Peuls firent de
+fréquentes incursions dans le Sarro ou Saro, le Séladougou et le
+Bendougou, sans pouvoir arriver à entamer les environs mêmes de
+Ségou. Mais lorsque, sous le règne de Ali Diara, un ennemi commun
+se fut dressé contre les Peuls et les Banmana en la personne
+d’El-hadj-Omar, déjà maître alors du Kaarta, les haines entre
+Hamdallahi et Ségou s’apaisèrent&nbsp;; Hamadou-Hamadou et Ali se
+prêtèrent un mutuel concours pour se défendre contre la conquête
+toucouleure&nbsp;: peut-être cependant leur alliance manqua-t-elle
+souvent de toute la bonne foi désirable. En tout cas, ni Ali ni
+Hamadou ne surent en tirer tout le parti qui aurait pu en résulter
+et ils ne parvinrent pas à enrayer les conquêtes du chef
+toucouleur<a id="FNanchor_286"></a><a href="#Footnote_286" class=
+"fnanchor">[286]</a>.</p>
+
+<p>Vers la fin de 1859, Ali Diara, informé de l’approche
+d’El-hadj-Omar<a id="FNanchor_287"></a><a href="#Footnote_287"
+class="fnanchor">[287]</a>, implora le secours de
+Hamadou-Hamadou&nbsp;: ce dernier vint camper avec une armée sur la
+rive gauche du Niger, en face de Ségou, et proposa à l’empereur
+banmana son alliance complète, à condition que Ali se fit musulman
+et convertit son peuple à l’islam&nbsp;; Ali fit alors élever une
+mosquée à Ségou, mais borna là son zèle de néophyte malgré
+lui&nbsp;; satisfait en apparence de cette manifestation,
+Hamadou-Hamadou retourna au Massina avec son armée en promettant de
+revenir lorsque le besoin s’en ferait sentir. L’occasion ne tarda
+pas à naître&nbsp;: en avril 1860, El-hadj, grâce à son artillerie
+et malgré des pertes très sérieuses, s’emparait de la forteresse
+banmana d’<em>Oïtala</em> (sur la rive gauche du Niger, au
+Nord-Ouest de Ségou), où le gros de l’armée de Ali s’était
+concentré sous le commandement de Tata, fils de l’empereur. En mai,
+le conquérant toucouleur entrait à Sansanding, d’où il menaçait
+Ségou. Hamadou-Hamadou envoya alors par la rive droite une colonne
+de 14.000 hommes, dont 8.000 cavaliers, 5.000 fantassins
+armés<span class="pagenum" id="Page_295">[295]</span> de lances et
+de flèches et 1.000 fusiliers, sous le commandement de son oncle
+Ba-Lobbo, dans le but de reprendre Sansanding et de protéger Ségou.
+Cette armée vint camper d’abord à <em>Koni</em>, à 40 kilomètres en
+aval de Sansanding&nbsp;; les guerriers du Massina s’occupèrent
+surtout de prosélytisme religieux&nbsp;: sur l’ordre de Ba-Lobbo,
+les Somono des bords du Niger, dont beaucoup étaient encore païens,
+brûlèrent leurs idoles, se convertirent en masse à l’islam et
+bâtirent des mosquées&nbsp;; un grand enthousiasme régnait. Tout
+cela n’empêcha pas les deux armées réunies de Ali et de Ba-Lobbo
+d’être battues à <em>Tio</em>, en face de Sansanding, en janvier
+1861.</p>
+
+<p>Après sa défaite, Ali rentra à Ségou, d’où il s’enfuit du reste
+dès qu’il apprit l’arrivée d’El-hadj (10 mars 1861), pour aller se
+réfugier auprès de Hamadou-Hamadou. Celui-ci confia à l’empereur
+déchu une armée de 30.000 hommes, composée de Peuls et de Banmana
+et commandée par Ba-Lobbo&nbsp;; Ali revint dans son pays avec
+cette troupe et campa à <em>Kogou</em>, à 8 kilomètres de Ségou
+qu’occupait déjà El-hadj&nbsp;; après quatorze jours d’attente et
+un jour de combat, la formidable armée fournie par Hamadou fut mise
+en déroute, et Ali Diara se sauva à <em>Touna</em>, sur la rive
+droite du Bani. El-hadj ayant envoyé une colonne détruire Touna,
+Ali se réfugia au Massina, où il fut fait prisonnier en 1862 par le
+conquérant toucouleur&nbsp;; celui-ci le fit mettre à mort l’année
+suivante.</p>
+
+<p>Lorsque Ali eut été fait prisonnier, les débris de l’armée
+banmana se choisirent pour chef <em>Kégué-Mari</em>, ce frère de
+Ali qui s’était démis du pouvoir en faveur de celui-ci. Kégué-Mari,
+de 1862 à 1870 environ, continua avec ténacité et parfois avec
+succès la lutte contre les Toucouleurs, rendant souvent difficile à
+Ahmadou<a id="FNanchor_288"></a><a href="#Footnote_288" class=
+"fnanchor">[288]</a>, qui remplaçait son père El-hadj à Ségou
+depuis 1862, l’exercice de son autorité&nbsp;; il avait installé sa
+capitale à Touna, que les Banmana avaient réoccupé après le départ
+de la colonne envoyée par El-hadj contre Ali.</p>
+
+<p>A sa mort, qui survint vers 1870, Kégué-Mari fut
+remplacé<span class="pagenum" id="Page_296">[296]</span> par un de
+ses neveux, <em>Niénemba II</em>, fils de Da, qui s’installa à
+<em>Sambala</em> (près Touna), et fut à son tour remplacé en 1878
+par <em>Mamourou</em>. Ce dernier ne régna que sept jours et eut
+pour successeur <em>Massatoma</em> (1878-83)&nbsp;; celui-ci,
+abandonnant en 1879 la rive droite du Bani, où ses prédécesseurs
+avaient conservé leur résidence habituelle pendant seize ans, se
+transporta sur la rive gauche, à <em>Moribougou</em> (cercle actuel
+de Dienné), où il mourut. <em>Karamoko</em> lui succéda de 1883 à
+1887 et résida en divers endroits, entre Touna et Sama, allant même
+inquiéter Ahmadou jusque sous les murs de Ségou.</p>
+
+<p>Cependant, malgré leur situation précaire, les derniers
+descendants de Ngolo Diara trouvaient matière à disputes au sujet
+de l’exercice du commandement&nbsp;: Karamoko, ne pouvant
+s’entendre avec ses cousins Togoma et Monson, fils de Tièfolo, les
+fit empoisonner&nbsp;; lui-même fut empoisonné peu après à Farako
+(au Sud-Est de Sansanding) par Ntô, frère de Monson, et remplacé
+par son propre frère <em>Mari</em><a id="FNanchor_289"></a><a href=
+"#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>, en 1887.</p>
+
+<p>Trois ans après, le colonel Archinard mettait en fuite Madani,
+successeur d’Ahmadou à Ségou depuis 1884, entrait en vainqueur dans
+l’ancienne capitale banmana le 6 avril 1890 et rétablissait le 11
+avril Mari Diara sur le trône de ses pères, avec un officier
+français (le capitaine Underberg) comme résident en vue d’exercer
+notre protectorat&nbsp;; Mari, n’ayant manifesté sa reconnaissance
+qu’en organisant un complot dans le but de massacrer l’officier
+français et ses tirailleurs, fut fusillé le 29 mai de la même année
+sur l’ordre du capitaine Underberg&nbsp;: ainsi périt le dernier
+empereur de Ségou, mais en réalité l’empire de Ségou avait pris fin
+en 1861, le jour de l’entrée d’El-hadj-Omar dans la capitale
+banmana<a id="FNanchor_290"></a><a href="#Footnote_290" class=
+"fnanchor">[290]</a>.</p>
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_297">[297]</span><a id=
+"p4c10s2"></a><span class="bold">II. — L’empire du Kaarta ou des
+Massassi</span> (1670-1854).</h3>
+
+<p>Nous avons vu que le clan des Kouloubali, dès le début de sa
+formation entre le Bani et le Niger, s’était divisé en deux
+fractions&nbsp;: d’une part les descendants de Baramangolo,
+constituant la branche cadette mais détenant le pouvoir parce que
+leur ancêtre avait, le premier, posé ses pieds sur la rive gauche
+du Bani<a id="FNanchor_291"></a><a href="#Footnote_291" class=
+"fnanchor">[291]</a>, de l’autre les descendants de Niangolo ou
+<em>Massassi</em>, qui représentaient la branche aînée. Ceux-ci
+avaient d’abord accepté sans trop de difficultés leur situation
+inférieure, mais lorsque Biton voulut transformer les droits sur le
+sol de la branche cadette en un joug tyrannique, les Massassi se
+révoltèrent et, moitié par amour de l’indépendance, moitié par
+contrainte, ils traversèrent en masse le Niger et, se portant vers
+le Nord-Ouest, allèrent s’établir en majorité dans la province du
+<em>Niamala</em> ou Diamala, qui était formée de la partie
+septentrionale du Kaniaga et se trouvait à la limite orientale du
+Kaarta.</p>
+
+<p>Leur exode commença peu après l’avènement de Biton, c’est-à-dire
+vraisemblablement entre 1665 et 1670. Les chefs de cet exode
+étaient deux frères, descendants de Niangolo, appelés <em>Zié</em>
+et <em>Sarhaba</em> ou <em>Sa</em>, ce dernier plus connu sous le
+nom de <em>Sounsa</em>. Le premier mourut probablement dès le début
+de la migration. Quant à Sounsa, il fixa sa résidence près de
+Mourdia et y fonda un village qu’il appela <em>Sountian</em> et qui
+fut la première capitale de l’empire des Kouloubali-Massassi,
+appelé communément empire du Kaarta (1670). Sounsa en effet,
+étendant peu à peu son autorité vers l’Ouest, ne tarda pas à
+soumettre les Mandingues, les Foulanké et les Soninké établis dans
+le Fouladougou, le Kaarta, le Gangaran et le Bambouk, tous pays qui
+s’étaient soustraits déjà à l’autorité des derniers empereurs de
+Mali ou ne relevaient plus d’eux que nominalement. Bientôt il se
+trouva à la tête d’un Etat considérable et puissant, qui menaçait
+du côté du Nord-Ouest le royaume diawara de Diara et inquiétait du
+côté de l’Est l’empire naissant de Ségou.<span class="pagenum" id=
+"Page_298">[298]</span> Sounsa passe, dans les traditions
+indigènes, pour avoir donné à son territoire une forte impulsion
+agricole. Il laissa, dit-on, 67 garçons et 76 filles.</p>
+
+<p>Il eut comme successeur <em>Bemfa</em>, l’aîné de ses fils
+(1690-1700). A Bemfa succéda son frère <em>Foulikoro</em> ou
+Foulakoro (1700-1709)&nbsp;; ce dernier, au cours d’une expédition
+du côté du Niger, enleva dans un village dépendant de Ségou une
+fille de l’empereur Biton&nbsp;: furieux, celui-ci fit envoyer à
+Foulikoro un vêtement ensorcelé qui devait paralyser les moyens
+d’action de celui qui l’aurait revêtu, puis il alla mettre le siège
+devant Sountian&nbsp;; par l’effet du vêtement magique ou
+autrement, Foulikoro ne fut pas de taille à résister&nbsp;; Biton
+s’empara de Sountian, fit prisonnier Foulikoro, l’emmena à Ségou et
+là le fit décapiter, conservant sa tête pour en faire une sorte de
+talisman impérial (1709).</p>
+
+<p><em>Sébé</em> ou <em>Sié</em>, dit Sié-Banmana, frère de
+Foulikoro, avait réussi à s’échapper de Sountian au moment de la
+prise de cette ville par Biton et s’était réfugié au Fouladougou,
+du côté de Bangassi, où il fut rejoint par les débris de l’armée
+des Massassi. Il régna très longtemps, de 1709 environ à 1760.
+Ayant réussi à rassembler une troupe imposante, il quitta le
+Fouladougou, s’avança vers le Nord et vint dans le Diangounté, où
+il obtint du gouverneur diawara l’autorisation de fixer sa
+résidence. Ayant fondé là un village qui fut appelé
+<em>Guémou</em><a id="FNanchor_292"></a><a href="#Footnote_292"
+class="fnanchor">[292]</a>, il en fit la capitale de l’empire du
+Kaarta reconstitué.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, le roi de Diara appela Sébé à son aide pour
+le soutenir contre les entreprises des Dabora qui, soutenus par les
+Maures Oulad-Mbarek, devenaient menaçants. Sébé saisit avec
+empressement cette occasion d’agrandir ses Etats et d’augmenter le
+nombre de ses femmes et de ses esclaves. Le gouverneur du
+Diangounté, qui avait accueilli Sébé et lui avait permis de se
+refaire un royaume, était précisément le chef de la famille des
+<em>Dabora</em>, ennemie et rivale de la famille des
+<em>Sagoné</em> à laquelle appartenait le roi de Diara. Sans égard
+pour les services que lui avait rendus ce gouverneur, Sébé lui
+déclara la<span class="pagenum" id="Page_299">[299]</span> guerre,
+annexa le Diangounté au Kaarta, s’empara du chef des Dabora et le
+mit à mort, et chassa la plupart des membres de cette famille vers
+le Bakounou, le Guidioumé, le Boundou et le Fouta. Puis, éprouvant
+le besoin d’améliorer sa cavalerie, il acheta soixante étalons au
+roi du Fouta, auquel il donna en paiement <em>Déni Dabora</em>, le
+propre fils de l’ancien gouverneur du Diangounté (1750).</p>
+
+<p>Ensuite, sous prétexte de protéger Diara contre les Maures, il
+se porta vers cette ville avec toute son armée et annexa à son
+empire ce qui subsistait encore du royaume diawara (1754).
+Cependant il ne put ou ne voulut fixer sa résidence à Diara et,
+après un court séjour à Nioro, retourna à Guémou, où il mourut six
+ans après (1760).</p>
+
+<p>Il eut comme successeur son frère <em>Déni</em><a id=
+"FNanchor_293"></a><a href="#Footnote_293" class=
+"fnanchor">[293]</a> ou <em>Dénimbabo</em>, qui régna de 1760 à
+1780 et ravagea le Bakounou, le Diomboko, le Khasso et une partie
+du Bambouk. Le roi du Khasso, Demba Séga, avait alors sa capitale à
+<em>Koniakari</em>&nbsp;; Déni, soutenu par le chef khassonkè de
+Séro, vint y mettre le siège. Un devin ayant prédit que, tant que
+Déni vivrait, les Banmana ne prendraient pas Koniakari, l’empereur
+du Kaarta résolut de sacrifier sa vie au triomphe de son
+peuple&nbsp;: au cours d’une sortie conduite par les fils de Demba
+Séga, il se laissa prendre et fut mis à mort. Son sacrifice fut
+d’ailleurs inutile, car son armée, démoralisée par la perte de son
+chef, leva le siège<a id="FNanchor_294"></a><a href="#Footnote_294"
+class="fnanchor">[294]</a>.</p>
+
+<p><em>Sirabo</em> (1780-89), successeur de Déni, transféra la
+capitale de l’empire à quelque distance au Sud-Sud-Ouest de Nioro,
+à la limite du Kingui et du Lankamané, où il fonda un village
+auquel il donna le nom de <em>Guémou</em>, en souvenir de la
+résidence de ses deux prédécesseurs. Il enleva Kita aux Mandingues,
+conquit une<span class="pagenum" id="Page_300">[300]</span> partie
+du Bélédougou, s’empara du Guidioumé, acheva l’annexion du Bakounou
+et reprit, au Khasso et au Diomboko, la guerre contre Demba
+Séga.</p>
+
+<p><em>Dassé</em> ou <em>Dessékoro</em> (1789-1802) succéda à
+Sirabo et résida comme lui à Guémou du Kingui. Nous avons vu
+comment il se rendit à Niamina pour parlementer avec Niénékoro,
+empereur de Ségou, et comment, dans la suite, il fut attaqué par
+Monson. Les traditions massassi expliquent la brouille entre Dassé
+et Monson d’une autre façon que les traditions de Ségou, rapportées
+plus haut. D’après les informations recueillies à Nioro par MM. les
+administrateurs Adam et Lasselves, Monson aurait envoyé à Dassé un
+messager porteur d’une houe, d’une entrave et d’un mors, en lui
+disant de choisir&nbsp;: l’acceptation de la houe eût signifié que
+Dassé renonçait aux ambitions conquérantes de ses prédécesseurs et
+voulait se consacrer exclusivement à l’agriculture, auquel cas
+Monson promettait de ne pas l’inquiéter&nbsp;; l’acceptation de
+l’entrave eût été le symbole de la soumission à l’empereur de
+Ségou, qui aurait comblé de richesses Dassé devenu son
+vassal&nbsp;; mais l’empereur du Kaarta choisit le mors, symbole de
+la guerre à outrance. C’est alors que Monson marcha sur Guémou
+(1796). Dassé n’attendit pas son adversaire et s’enfuit par Dioka à
+<em>Tango</em>, dans le Guidioumé, où il fut battu par Monson après
+trois jours de lutte. C’est ensuite que se placent le retranchement
+de Dassé à <em>Guidingouma</em>, dans le Guidimaka, le pillage du
+Kaarta par Monson, le siège de Guidingouma, la marche de Monson sur
+Diara et son retour à Ségou (voir plus haut). Une fois Monson
+rentré à Ségou, Dassé quitta le Guidimaka et vint s’installer près
+de <em>Dioka</em>, où il fonda un nouveau village fortifié (1797).
+Des marchands, conduisant 2.500 esclaves, étant venus à passer à
+Dioka, Dassé offrit aux chefs de la caravane d’hospitaliser les
+captifs dans son château-fort pendant la nuit, pour empêcher leur
+évasion&nbsp;; les marchands acceptèrent, mais, le lendemain matin,
+Dassé les chassa et garda les esclaves, dont il fit 2.500 soldats.
+Ayant reconstitué son armée par ce procédé d’une probité douteuse,
+il recommença ses razzias.</p>
+
+<p>Son frère <em>Moussa-Kourabo</em> lui succéda (1802-1811)&nbsp;;
+avec<span class="pagenum" id="Page_301">[301]</span> l’aide du chef
+de Séro, il parvint enfin à s’emparer de Koniakari (1810), y
+installa son lieutenant Fadigui comme gouverneur, poursuivit Demba
+Séga à travers le Diomboko et le contraignit à passer sur la rive
+gauche du Sénégal et à se réfugier au Boundou. Attaqué par Da,
+empereur de Ségou, il repoussa ce dernier.</p>
+
+<p><em>Téguenkoro</em> ou Tégakoro (1811-15) parvint à réduire à
+l’obéissance les Kâgoro du Kaarta, qui avaient réussi jusque là à
+conserver leur indépendance&nbsp;: leur dernier roi, Bandiougou
+Mangassa, vaincu par Téguenkoro, reconnut la suzeraineté de
+l’empereur massassi. Peu après, ce dernier ravagea le Bambouk.</p>
+
+<p>Sous le règne de <em>Sékouba</em> ou Sakhaba (1815-18), Fadigui,
+gouverneur des provinces khassonkè de la rive droite du Sénégal, se
+rendit indépendant du Kaarta et fonda un petit royaume éphémère
+avec Koniakari comme capitale. Pendant ce temps là, Sékouba
+dirigeait des razzias dans le Bélédougou, le Birgo et le
+Manding.</p>
+
+<p><em>Bodian</em> dit Moriba (1818-35) quitta Dioka et alla
+s’installer à <em>Yélimané</em>. Après avoir défait Fadigui et
+reconquis Koniakari, il opéra de fructueuses razzias dans le Galam,
+le Damga, le Saloum, le Boundou et le Bambouk&nbsp;; au cours de
+son expédition dans le Boundou, il fit la paix avec Demba Séga, qui
+revint au Khasso et fonda Médine, où il installa sa résidence.</p>
+
+<p>Sous <em>Garan</em>, qui régna de 1835 à 1844<a id=
+"FNanchor_295"></a><a href="#Footnote_295" class=
+"fnanchor">[295]</a>, les Diawara de Diara refusèrent le tribut
+que, depuis 1754, ils payaient à l’empereur du Kaarta. Garan, au
+cours d’une entrevue qu’il eut avec leurs représentants, les traita
+avec mépris, disant qu’il n’avait pas l’habitude de discuter avec
+des Soninké&nbsp;; les Diawara répliquèrent qu’ils n’étaient pas
+des Soninké&nbsp;: «&nbsp;Pourquoi alors, leur demanda Garan,
+parlez-vous le soninké&nbsp;? si ce n’est pas votre langue
+maternelle, quelle est-elle donc, votre langue&nbsp;?<span class=
+"pagenum" id="Page_302">[302]</span> — Si tu veux connaître notre
+langue, répondirent les Diawara, fais-nous la guerre, car nous ne
+la parlons que dans les combats&nbsp;!&nbsp;» Malgré ces fières
+paroles, les Diawara se soumirent dès que Garan eut fait mettre
+leurs chefs aux fers.</p>
+
+<p><em>Kandia</em> dit Mamadi (1844-54) fut le dernier empereur de
+la lignée des Kouloubali-Massassi. D’abord installé à
+<em>Kodié</em>, il fixa sa résidence à <em>Nioro</em> en 1846,
+obligeant les Diawara qui s’y trouvaient à émigrer vers le Nord, où
+ils fondèrent, aux confins du désert plusieurs villages dont l’un
+porte encore leur nom (Diawara). Quatre ans après, au cours d’une
+querelle, les fils de Kandia blessèrent mortellement le fils du
+chef des Diawara et la guerre éclata entre ces derniers et les
+Banmana&nbsp;; au bout de sept ans de luttes, en 1853, les Diawara
+furent vaincus définitivement.</p>
+
+<p>Mais Kandia ne devait pas jouir longtemps de sa victoire&nbsp;:
+El-hadj-Omar, alors installé à Farabana, entre le Sénégal et la
+basse Falémé, avait envoyé un messager au gouverneur de Koniakari
+pour l’inviter à se faire musulman et ce messager avait été mis à
+mort par les Banmana&nbsp;; informé de la chose, El-hadj marcha
+contre le Diomboko. Kandia expédia à sa rencontre une colonne
+commandée par Goundo Sarhanorho, ancien serf de Bodian&nbsp;; nous
+verrons au chapitre suivant comment le conquérant toucouleur mit
+l’armée banmana en déroute, pénétra dans Koniakari évacué, livra
+près de Yélimané deux rudes combats aux Massassi, reçut à Simbi la
+soumission de Kandia, entra à Nioro dont il fit momentanément sa
+capitale, confisqua le trésor des empereurs massassi et fit
+exécuter tous les membres de la famille impériale&nbsp;; Kandia
+lui-même, qui avait d’abord trouvé grâce devant El-hadj, fut mis à
+mort peu de temps après (1854).</p>
+
+<div class="plate"><span class="pagenum" id="Page_303">[303]</span>
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="map16"><a href="images/map16_large.jpg"><img src=
+'images/map16.jpg' alt=''></a>
+<p class="cp1">Carte 16. — Les empires de Ségou et du Kaarta.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="plate" id="pl25">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XXV</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i49"><img src='images/i49.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Froment</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 49. — Résidence de
+l’Administrateur, à Ségou.</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i50"><img src='images/i50.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Fortier</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 50. — Ségou, la
+Mosquée.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c10">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_269"></a><a href="#FNanchor_269"><span class=
+"label">[269]</span></a>Voir 1<sup>er</sup> volume, pages 283 à
+286.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_270"></a><a href="#FNanchor_270"><span class=
+"label">[270]</span></a>D’après une tradition recueillie à Ségou
+par M. l’administrateur Relhié, il se serait agi, non pas de
+l’empereur de Mali, mais d’un «&nbsp;roi de Kong&nbsp;» qui se
+serait appelé Kaladian, comme l’arrière-grand-père de Biton&nbsp;;
+cette tradition, ainsi interprétée, me paraît assez
+invraisemblable.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_271"></a><a href="#FNanchor_271"><span class=
+"label">[271]</span></a>Par la suite, les <em>tondion</em>
+acquirent une puissance considérable et, comme nous le verrons, les
+empereurs de Ségou, forcés de compter avec leurs chefs, ne furent
+souvent que des instruments entre les mains d’une oligarchie
+militaire&nbsp;; le nom même de ces soldats, malgré son étymologie
+quelque peu méprisante, devint un titre d’honneur parmi eux et une
+appellation au sens redoutable parmi leurs ennemis&nbsp;; les
+Banmana de Ségou furent souvent appelés <em>Dion-ka</em> «&nbsp;les
+gens des esclaves&nbsp;» et, actuellement encore, la région qu’ils
+habitent dans le cercle de Koutiala est désignée par le nom de
+<em>Dionkadougou</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_272"></a><a href="#FNanchor_272"><span class=
+"label">[272]</span></a>Biton appartenait en effet à la branche
+cadette des Kouloubali, comme descendant de Baramangolo&nbsp;; voir
+1<sup>er</sup> vol., <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_286">
+page 286.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_273"></a><a href="#FNanchor_273"><span class=
+"label">[273]</span></a>Chap. IX, page 275, note <a href=
+"#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_274"></a><a href="#FNanchor_274"><span class=
+"label">[274]</span></a>Il existe quatre villages du nom de Ségou
+qui sont, d’amont en aval&nbsp;: <em>Ségou-koro</em> (l’ancien
+Ségou), résidence de Danfassari, Souma et Biton&nbsp;;
+<em>Ségou-bougou</em> (village de cultures de Ségou), dépendance du
+précédent&nbsp;; <em>Ségou-koura</em> (le nouveau Ségou), fondé par
+Denkoro, et enfin <em>Ségou-Sikoro</em> (la cheville de Ségou),
+autrefois faubourg de Ségou-koura, transformé en résidence royale
+sous Ngolo Diara et devenu le chef-lieu du cercle actuel de
+Ségou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_275"></a><a href="#FNanchor_275"><span class=
+"label">[275]</span></a>On prétend qu’il aurait fait pétrir
+l’argile des murs de sa résidence avec le sang de captifs égorgés
+exprès.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_276"></a><a href="#FNanchor_276"><span class=
+"label">[276]</span></a><em>Alias</em> Bakari.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_277"></a><a href="#FNanchor_277"><span class=
+"label">[277]</span></a>Elles y firent souche de Kouloubali de sang
+royal qui habitent encore cette région.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_278"></a><a href="#FNanchor_278"><span class=
+"label">[278]</span></a>On donne souvent aux princes de cette
+dynastie le nom de <em>Ngolossi</em>, c’est-à-dire «&nbsp;postérité
+de Ngolo&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_279"></a><a href="#FNanchor_279"><span class=
+"label">[279]</span></a>Le prénom <em>Ngolo</em>, très usité chez
+les Banmana, est prononcé fréquemment <em>Molo</em> ou encore
+<em>Ouolo</em>. — En réalité, Ngolo était mort depuis treize ans en
+1800, mais, en raison de sa renommée considérable, son nom passait
+encore au Maroc pour celui de l’empereur régnant.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_280"></a><a href="#FNanchor_280"><span class=
+"label">[280]</span></a>Voir chap. IV, <a href="#Page_144">page
+144.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_281"></a><a href="#FNanchor_281"><span class=
+"label">[281]</span></a>Voir plus loin <a href=
+"#p4c10s2">l’histoire</a> de l’empire du Kaarta.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_282"></a><a href="#FNanchor_282"><span class=
+"label">[282]</span></a>Ce qui prouve que les Banmana possédaient
+des fusils à la fin du <span class="sc2">XVIII</span><sup>e</sup>
+siècle.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_283"></a><a href="#FNanchor_283"><span class=
+"label">[283]</span></a>On place quelquefois l’avènement de Monson
+en 1787, parce que l’on ne tient pas compte des cinq ans pendant
+lesquels il eut à lutter contre Niénékoro avant de s’emparer du
+pouvoir.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_284"></a><a href="#FNanchor_284"><span class=
+"label">[284]</span></a>Ce prince s’appelait Bé&nbsp;; il fut
+surnommé Kérango-Bé parce que, avant son avènement, il résidait à
+Kéranion ou Kérango.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_285"></a><a href="#FNanchor_285"><span class=
+"label">[285]</span></a>Tièfolo régnait à Ségou lorsqu’El-hadj-Omar
+y passa en revenant de La Mecque, vers 1828&nbsp;: l’empereur
+banmana le fit mettre aux fers, puis le relâcha sur les instances
+des musulmans alors établis à Ségou et notamment d’un Toucouleur
+nommé Tierno-Abdoul&nbsp;; El-hadj ne devait jamais pardonner à la
+dynastie des Diara cette humiliation que l’un de ses membres lui
+avait fait subir.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_286"></a><a href="#FNanchor_286"><span class=
+"label">[286]</span></a>Pour les détails de la lutte d’El-hadj-Omar
+contre Ségou et Hamdallahi, voir le <a href="#p4c10">chapitre
+suivant.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_287"></a><a href="#FNanchor_287"><span class=
+"label">[287]</span></a>L’empereur de Ségou avait cherché à arrêter
+les conquêtes d’El-hadj en envoyant des armées au secours des
+Diawara du Kingui et des Banmana du Bélédougou, mais sans aucun
+succès. Une autre armée, envoyée de Ségou contre El-hadj sous le
+commandement de deux chefs nommés Bagui et Bonoto, n’avait pas été
+plus heureuse.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_288"></a><a href="#FNanchor_288"><span class=
+"label">[288]</span></a>J’écrirai constamment <em>Ahmadou</em> le
+nom du fils d’El-hadj-Omar, ce qui permettra de le distinguer de
+son ennemi <em>Hamadou</em>, fils de Hamadou-Sékou et roi du
+Massina.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_289"></a><a href="#FNanchor_289"><span class=
+"label">[289]</span></a>Il y eut trois princes du nom de Mari dans
+la dynastie des Diara&nbsp;: Touroukoro-Mari, Kégué-Mari ou
+Massala-Mari et Mari successeur de Karamoko.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_290"></a><a href="#FNanchor_290"><span class=
+"label">[290]</span></a>Voir pour plus de détails le <a href=
+"#Page_413">chap. XV</a> (occupation française). Après la mort de
+Mari, un nommé Bodian Kouloubali fut installé par nous comme roi de
+Ségou, mais l’histoire de cette période ne se rattache plus à celle
+de l’empire de Ségou et on la trouvera au chapitre XV.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_291"></a><a href="#FNanchor_291"><span class=
+"label">[291]</span></a>Voir 1<sup>er</sup> vol., <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_286">
+page 286.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_292"></a><a href="#FNanchor_292"><span class=
+"label">[292]</span></a>Il existe un certain nombre de localités
+appelées Guémou&nbsp;; celle dont il s’agit ici est située au
+Sud-Ouest et non loin de Dianghirté.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_293"></a><a href="#FNanchor_293"><span class=
+"label">[293]</span></a>Certaines traditions confondent ce Déni
+avec Déni Dabora, que Sébé avait donné au roi du Fouta en paiement
+de ses chevaux&nbsp;; je crois qu’il s’agit de deux personnages
+complètement distincts.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_294"></a><a href="#FNanchor_294"><span class=
+"label">[294]</span></a>D’après les traditions recueillies par
+Mage, la fin de Déni aurait été beaucoup moins glorieuse&nbsp;:
+Demba Séga, avec l’aide de renforts toucouleurs envoyés à son
+secours par le roi du Fouta, aurait mis en déroute l’armée banmana,
+et Déni se serait réfugié sur la montagne située près de Koniakari,
+où il aurait été pris et mis à mort par des gens venus là pour
+couper du bois.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_295"></a><a href="#FNanchor_295"><span class=
+"label">[295]</span></a>Les dates que je donne ici pour les règnes
+de Téguenkoro, Sékouba, Bodian et Garan sont celles qui concordent
+avec les différentes traditions indigènes&nbsp;; elles diffèrent de
+celles données par Mage, qui fait régner le premier de ces princes
+de 1808 à 1811, le second de 1811 à 1815, le troisième de 1815 à
+1832 et le quatrième de 1832 à 1843.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_305">[305]</span><a id=
+"p4c11"></a>CHAPITRE XI</h2>
+
+<p class="sch1">L’empire toucouleur d’El-hadj-Omar<br>
+(XIX<sup>e</sup> siècle).</p>
+
+<h3><a id="p4c11s1"></a><span class="bold">I. — Les débuts
+d’El-hadj-Omar</span> (1797-1848).</h3>
+
+<p><em>Omar-Saïdou Tal</em>, dit <em>El-hadj-Omar</em>, naquit à
+Aloar (Fouta) vers 1797&nbsp;; c’était un Toucouleur appartenant à
+la famille Tal et au clan des Tôrobé. Son père, Saïdou Tal<a id=
+"FNanchor_296"></a><a href="#Footnote_296" class=
+"fnanchor">[296]</a>, était un musulman instruit et fervent&nbsp;;
+ennuyé de la tiédeur religieuse de ses compatriotes, il avait
+construit dans sa propre maison une <em>mosalla</em> (lieu de
+prière), afin de ne pas être obligé de coudoyer dans la mosquée du
+village des gens qu’il méprisait. Les marabouts d’Aloar s’en
+montrèrent offensés, rasèrent le petit mur qui entourait la
+<em>mosalla</em> de Saïdou et traduisirent ce dernier devant un
+imâm du pays réputé pour sa piété et sa justice, nommé
+Youssouf&nbsp;; ce dernier parvint à ramener l’harmonie entre
+Saïdou et ses compatriotes. Au cours des pourparlers qui eurent
+lieu à cette occasion, Youssouf distingua Omar, encore enfant, et
+lui prédit qu’un jour il serait le chef des gens du Fouta.</p>
+
+<p>Parvenu à l’âge adulte, vers 1820, Omar entreprit le pèlerinage
+de La Mecque. Son voyage dura près de vingt ans,
+puisqu’il<span class="pagenum" id="Page_306">[306]</span> ne revint
+au Soudan occidental qu’en 1838&nbsp;; il séjourna en effet
+longtemps au Caire, à Djedda et à La Mecque, où il fut initié au
+<em>dzikr</em> (formule d’oraison) des Tidjania par le
+<em>ouakil</em> ou fondé de pouvoir du cheikh de Temassine&nbsp;:
+ce cheikh était alors Sidi El-hadj-Ali et son <em>ouakil</em> à La
+Mecque s’appelait Mohammed-ben-Khalifa&nbsp;; ce dernier investit
+El-hadj-Omar du titre de <em>khalifa</em> (vicaire) de la confrérie
+pour les pays du Soudan. C’est surtout en revenant des lieux saints
+que Omar voyagea lentement, s’arrêtant auprès des princes musulmans
+et des cheikhs renommés qu’il rencontra sur son passage&nbsp;; il
+demeura ainsi un certain temps au Bornou, auprès du sultan
+El-Kanémi, qui lui donna une femme, et à Sokoto, auprès du sultan
+Mohammed-Bello, qui lui donna pour sa part deux épouses, dont une
+de ses propres parentes&nbsp;: c’est de cette dernière que Omar eut
+son fils <em>Habibou</em>, qui devait plus tard régner à
+Dinguiray&nbsp;; de l’autre femme que lui donna Mohammed-Bello, il
+eut <em>Ahmadou</em>, qui naquit à Sokoto en 1833 et qui devait
+plus tard régner à Ségou, à Nioro et à Bandiagara. Durant son
+séjour au Haoussa, Omar s’enrichit en vendant des talismans, des
+recettes magiques et des objets rapportés de La Mecque. El-Kanémi
+et Mohammed-Bello lui avaient donné un grand nombre de jeunes
+esclaves&nbsp;; El-hadj les instruisit dans la religion musulmane
+et en fit ses premiers disciples ou <em>talibé</em>&nbsp;: ils
+furent, jusqu’à la fin de sa vie, ses plus fidèles partisans et ses
+hommes de confiance et c’est à eux qu’il confia par la suite les
+commandements militaires les plus importants&nbsp;; Moustafa, qui
+reçut plus tard le gouvernement de Nioro, était l’un de ces
+esclaves originaires du Soudan Central.</p>
+
+<p>Cependant la famille d’El-hadj-Omar trouvait que son absence se
+prolongeait outre mesure et son frère Alfa-Ahmadou fut envoyé par
+elle au Haoussa pour l’inviter à revenir dans son pays. Omar quitta
+alors Sokoto et passa par le Massina, où il fut à Hamdallahi l’hôte
+de Sékou-Hamadou, puis par Ségou, où l’empereur banmana Tièfolo le
+traita durement et le mit aux fers pour le relâcher ensuite (1838).
+De Ségou, n’osant pas traverser les pays banmana, il remonta le
+Niger jusque près de Siguiri et se dirigea ensuite vers le
+Fouta-Diallon, passant par<span class="pagenum" id=
+"Page_307">[307]</span> Dinguiray, Kankan, Saréya, Bagaréya,
+Mamounian et Sarékoura. L’<em>almami</em> (ou imâm, chef à la fois
+religieux et politique) du Fouta-Diallon l’accueillit avec de
+grands égards et l’installa d’abord à Fodéagui, puis à Diégounko,
+où il lui donna de vastes terrains&nbsp;; Omar fonda à
+<em>Diégounko</em> une <em>zaouïa</em> (couvent), où il forma de
+nombreux disciples, tout en s’approvisionnant de poudre et de
+fusils aux comptoirs de Sierra-Leone, du Rio-Nunez et du Rio-Pongo,
+à l’aide de poudre d’or qu’il faisait tirer du Bouré.</p>
+
+<p>Une fois bien pourvu de partisans, d’armes et de munitions, il
+laissa ses femmes et enfants au Fouta-Diallon à la garde de ses
+<em>talibé</em>, franchit le Rio-Grande et la Gambie, entra dans le
+Saloum, traversa le Sine, le Baol, le Cayor et le Oualo et arriva à
+Podor en 1846. Il eut une entrevue à Donaye ou Dounaye (près Podor)
+avec M. Caille, gouverneur-intérimaire du Sénégal, et lui exposa
+ses vues&nbsp;: pacifier le Sénégal, rétablir la sécurité et le
+commerce&nbsp;; il reçut des cadeaux magnifiques du gouverneur,
+ainsi que des commerçants européens de Podor. Puis il commença une
+tournée dans le Fouta, visitant Aloar, son village natal, puis
+Boumba où il fut l’hôte de l’<em>almami</em> Mahmoudou, puis
+Kobilo. En 1847, il vint à Bakel, où il fut très bien reçu par M.
+Hecquart, commandant du poste, auquel il promit son appui contre
+les réfractaires du Galam&nbsp;; ensuite il visita le Boundou et le
+Bambouk et retourna au Fouta-Diallon par Labé. Son renom, son
+influence et ses partisans grandissaient d’année en année.
+L’<em>almami</em> du Fouta-Diallon, effrayé du nombre des guerriers
+qui accompagnaient Omar, lui interdit l’accès de son
+territoire&nbsp;; mais Omar passa outre et gagna Diégounko, où il
+demeura dix-huit mois, puis il alla s’établir à <em>Dinguiray</em>,
+en raison de l’hostilité croissante de l’<em>almami</em> du
+Fouta-Diallon (1848).</p>
+
+<h3><a id="p4c11s2"></a><span class="bold">II. — Les premières
+conquêtes d’El-hadj&nbsp;: de Dinguiray à Nioro</span>
+(1848-54).</h3>
+
+<p>A Dinguiray, El-hadj construisit une forteresse et commença des
+préparatifs de guerre sainte, enrôlant des quantités de
+partisans,<span class="pagenum" id="Page_308">[308]</span>
+musulmans et païens, qu’attirait l’espoir d’un riche butin.</p>
+
+<p>Il visa d’abord <em>Tamba</em>, où résidait un chef mandingue
+qui commandait aux Diallonké du Nord-Est et était suzerain du
+Bouré. Ce chef avait une réputation de cruauté terrible&nbsp;: on
+l’accusait de donner des captifs en pâture aux vautours sacrés de
+son village&nbsp;; Omar profita de cette réputation pour
+représenter la guerre contre Tamba comme une œuvre pie. Mais le
+chef de Tamba prit les devant et vint assiéger Dinguiray, sans
+succès d’ailleurs. Omar prit alors l’offensive, mais, n’osant
+s’attaquer directement à Tamba, qui avait résisté victorieusement
+trois fois aux Banmana du Kaarta, il se porta avec 700 fusils sur
+le petit village de <em>Labata</em>, dépendant de Tamba, l’enleva
+sans résistance, puis, enhardi par ce succès facile, vint assiéger
+Tamba, réduisit cette ville par la famine et la prit au bout de six
+mois de siège, infligeant en même temps une défaite à Bandiougou
+Keïta, chef du <em>Ménien</em> (au Nord-Est de Dinguiray) et
+descendant des empereurs de Mali, qui était venu au secours de
+Tamba. El-hadj fit tuer le chef de Tamba et tous les adultes de la
+ville et emmena en captivité les femmes et les enfants. Quelques
+mois après, il attaquait le Ménien, prenait Goufoudé, capitale de
+cette province, coupait la tête à Bandiougou et aux notables,
+grossissait le nombre de ses esclaves et en faisait des
+distributions généreuses à ses lieutenants, ce qui augmenta
+considérablement le chiffre de ses partisans. Le <em>Bouré</em> fit
+sa soumission et accepta de payer tribut.</p>
+
+<p>Ensuite, quittant Dinguiray, dont il laissa le commandement à
+son fils <em>Habibou</em> et fit la capitale d’une sorte de
+royaume, Omar descendit la rive gauche du Bafing, qu’il avait
+traversé à Tamba, s’empara sans grande résistance de <em>Solou</em>
+(ou Sollou ou encore Soulou) et de <em>Kakadian</em>, reçut la
+soumission de Koundian et de Santankoto et passa dans le
+<em>Bambouk</em>, où il s’établit à <em>Dialafara</em>. Son
+lieutenant Mamadi Dian — mort plus tard durant le siège de Médine
+en 1857 — razzia le Diébédougou, tandis qu’Alfa-Boubou s’emparait
+du <em>Fouladougou</em> (cercle actuel de Kita). Puis Omar,
+quittant Dialafara, se dirigea vers le Gadiaga et s’installa à
+<em>Farabana</em>, tandis que ses lieutenants pillaient<span class=
+"pagenum" id="Page_309">[309]</span> <em>Makhana</em><a id=
+"FNanchor_297"></a><a href="#Footnote_297" class=
+"fnanchor">[297]</a>, dont le chef Barka avait fait piler un enfant
+par la propre mère de celui-ci, dans un mortier, pour s’en faire un
+«&nbsp;grigri&nbsp;». Les traitants indigènes de Bakel vinrent
+trouver le conquérant à Farabana pour sonder ses intentions&nbsp;;
+Omar les rassura, leur disant qu’il n’en voulait qu’aux
+«&nbsp;Bambara&nbsp;», c’est-à-dire aux païens.</p>
+
+<p>C’est à cette époque qu’El-hadj envoya un messager à Koniakari
+pour inviter le gouverneur massassi à se faire musulman&nbsp;; ce
+messager ayant été mis à mort, Omar se disposa à marcher contre les
+Banmana et, quittant Farabana, se dirigea sur
+<em>Dramané</em><a id="FNanchor_298"></a><a href="#Footnote_298"
+class="fnanchor">[298]</a> et <em>Bongourou</em> (près et en aval
+du Kayes actuel). Kandia, empereur des Massassi, envoya de Nioro
+contre les Toucouleurs une colonne commandée par Goundo
+Sarhanorho&nbsp;; cette colonne vint camper sur la rive droite du
+Sénégal, à Kolou, en face de Bongourou. El-hadj fit traverser le
+fleuve à l’une de ses armées un peu en aval de Kolou, tandis qu’une
+autre, remontant la rive gauche, le traversait à Tamboukané<a id=
+"FNanchor_299"></a><a href="#Footnote_299" class=
+"fnanchor">[299]</a> et venait tourner Goundo&nbsp;: pris entre
+deux feux, celui-ci fut mis en déroute et s’enfuit à Nioro.</p>
+
+<p>Alfa-Oumar-Boïla, petit-fils de l’<em>almami</em> Youssouf qui
+avait prédit la fortune de Omar, avait joint l’armée de ce dernier
+à Kolou avec des contingents du Fouta&nbsp;; après la défaite des
+Banmana, cet Alfa-Oumar pilla toutes les boutiques des traitants
+échelonnés entre Médine et Bakel. Le gouverneur du Sénégal
+considéra ce pillage comme effectué sur l’ordre d’El-hadj et le lui
+reprocha&nbsp;; en réponse, El-hadj écrivit aux musulmans de
+Saint-Louis, leur enjoignant de se séparer des Chrétiens, auxquels
+il allait faire la guerre, disait-il, jusqu’à ce que le gouverneur
+implorât la paix et payât tribut&nbsp;; puis il ordonna aux gens du
+Goye, du Boundou et du Fouta de bloquer Bakel et Podor. Un traitant
+de Bakel, nommé Ndiaye Sour, étant allé lui demander pourquoi il
+avait trahi les promesses faites à Farabana à ses collègues, Omar
+répondit qu’il avait agi ainsi parce<span class="pagenum" id=
+"Page_310">[310]</span> que des commerçants indigènes de Bakel
+avaient vendu de la poudre aux Banmana, alors que ces mêmes
+commerçants, sur l’ordre du gouverneur Protet, avaient refusé de
+lui en vendre à lui.</p>
+
+<p>Une fois que l’armée de Goundo Sarhanorho eut été dispersée,
+El-hadj passa le Sénégal à <em>Sontoukoulé</em> (près et en amont
+de Kayes), arriva le lendemain à <em>Koniakari</em> évacué, se
+dirigea sur Séro, repoussa victorieusement une attaque des Maures
+<em>Askeur</em> et parvint en quelques jours à <em>Yélimané</em>,
+où il dut livrer aux Banmana deux rudes combats. Traversant le
+Guidioumé sans rencontrer aucune nouvelle résistance, il arriva à
+<em>Tango</em> où un musulman soninké, Kanko Diêli, intercéda
+auprès de lui en vue d’obtenir des conditions de paix honorables
+pour les Massassi. Sans l’écouter, El-hadj poussa jusqu’à Dioka,
+puis à <em>Simbi</em>, où, d’après la tradition, il fit jaillir du
+sol une source miraculeuse pour abreuver son armée mourant de soif.
+C’est là que Kandia, empereur du Kaarta, Karounka, chef des
+Diawara, Nouhou et Sambouné, chefs des Peuls du Kingui et du
+Bakounou, Maoundé, chef des Kâgoro, vinrent faire leur
+soumission&nbsp;: Omar l’accepta et se rendit à <em>Nioro</em>, où
+Kandia lui remit les clefs de sa forteresse, se contentant pour
+lui-même d’une modeste hutte, d’une femme et d’un esclave
+(1854).</p>
+
+<p>Après avoir confisqué le trésor des Massassi, Omar fit tuer les
+fils de l’empereur par des esclaves qu’il mit ensuite à mort
+eux-mêmes, puis il imposa de force la religion musulmane aux
+habitants de Nioro, obligea les polygames à ne garder que quatre
+femmes chacun et à répudier les autres et distribua celles-ci à ses
+<em>talibé</em>.</p>
+
+<h3><a id="p4c11s3"></a><span class="bold">III. — De Nioro à
+Ségou</span> (1854-1861).</h3>
+
+<p>Mais, si les chefs s’étaient soumis, le gros de la population
+n’accepta pas aussi facilement le joug du conquérant toucouleur.
+Bientôt les Banmana vinrent investir Nioro&nbsp;; au bout de quinze
+jours de siège, les soldats d’El-hadj, soit pour se venger de la
+honte qui leur était infligée, soit par crainte de voir les Banmana
+de la ville s’unir aux assiégeants, soit pour supprimer
+des<span class="pagenum" id="Page_311">[311]</span> bouches
+inutiles, massacrèrent les Banmana enfermés avec eux dans
+Nioro&nbsp;: quatre cents indigènes furent tués. Kandia se réfugia
+auprès d’El-hadj, qui lui accorda la vie sauve et qui d’ailleurs
+prétendit toujours que ce massacre avait été décidé et exécuté à
+son insu. Les assiégeants, effrayés par le bruit des fusils et
+croyant à une sortie, s’enfuirent. Omar envoya aussitôt 1.500
+hommes après eux.</p>
+
+<p>Pendant que le conquérant était assiégé dans Nioro, le reste de
+son armée, avec Alfa-Oumar-Boïla, était bloqué dans
+<em>Kolomina</em> par un chef massassi nommé Séguékoro&nbsp;;
+Alfa-Oumar parvint à se dégager, mais, en poursuivant ses
+assaillants, il perdit un millier d’hommes. El-hadj, une fois
+maître de ses mouvements, partit au secours de son
+lieutenant&nbsp;; son armée, poursuivant l’ennemi vers le
+Lankamané, fut égarée par son guide, le Banmana Daba, et vint
+tomber sur <em>Kandiari</em>, village fortifié, qui lui tua 500
+hommes et qu’El-hadj assiégea inutilement&nbsp;; au moment où des
+renforts arrivaient aux Toucouleurs, les assiégés profitèrent de la
+nuit pour fuir et El-hadj rentra à Nioro sans avoir pu faire
+beaucoup de prisonniers et après avoir perdu beaucoup de monde. De
+rage, il fit mettre à mort l’ex-empereur Kandia. Il manquait de
+vivres et les Banmana harcelaient les bandes qu’il envoyait au
+pillage pour s’en procurer. Alors, il réunit toutes ses troupes,
+marcha sur le Lankamané, poursuivit l’armée du Kaarta jusqu’à
+<em>Karéga</em>, réussit à massacrer un grand nombre de Banmana et
+ramassa des quantités de captifs&nbsp;; les débris de l’armée
+massassi se dispersèrent&nbsp;: le Kaarta était vaincu.</p>
+
+<p>Omar revint ensuite à Nioro, où il se fit construire une
+nouvelle forteresse. Alors les Diawara du Kingui se révoltèrent
+sous la conduite de leur chef Karounka&nbsp;; El-hadj leur enleva
+par surprise le village de <em>Diabigué</em> et les poursuivit
+jusque dans le Bakounou&nbsp;; au cours de cette poursuite
+cependant, ses troupes essuyèrent un échec à <em>Bambibéro</em>,
+mais il réussit ensuite à infliger aux Diawara une défaite
+définitive.</p>
+
+<p>A ce moment, il envoya un ambassadeur à Hamadou-Hamadou, roi du
+Massina, demandant à ce dernier de se joindre à lui pour achever
+d’écraser les Banmana et lui promettant en<span class="pagenum" id=
+"Page_312">[312]</span> échange de lui faire obtenir un royaume qui
+comprendrait toute la Boucle du Niger<a id=
+"FNanchor_300"></a><a href="#Footnote_300" class=
+"fnanchor">[300]</a>. Hamadou-Hamadou répondit que le seul royaume
+auquel il tenait était sa propre tête et il expédia contre El-hadj
+une armée commandée par Bokar-Ahmat-Sala, dit Abdoulaye&nbsp;:
+Alfa-Oumar rencontra cette armée à <em>Kassakéré</em> et la mit en
+déroute.</p>
+
+<p>Ensuite, El-hadj prit et détruisit <em>Diangounté</em>, où
+s’étaient réfugiés des Diawara rebelles. De là, il envoya à
+l’empereur de Ségou, qui était alors Touroukoro-Mari, une
+députation pour lui dire qu’il n’en voulait qu’aux Diawara et
+désirait demeurer en bons termes avec les gens de Ségou.
+Touroukoro-Mari expédia auprès d’El-hadj un marabout toucouleur
+nommé Tierno-Abdoul, pour lui faire savoir qu’il désirait lui aussi
+rester son ami&nbsp;; c’est alors que Kégué-Mari accusa
+Touroukoro-Mari d’avoir voulu livrer Ségou à El-hadj, lui coupa la
+tête et le remplaça par son frère Ali (1856).</p>
+
+<p>Après la prise de Diangounté, Omar installa un poste à
+<em>Guémou</em><a id="FNanchor_301"></a><a href="#Footnote_301"
+class="fnanchor">[301]</a>, un autre à <em>Diala</em>, et se rendit
+à <em>Saboussiré</em>, sur le Sénégal, pour punir les Khassonkè
+d’avoir donné asile aux débris de l’armée du Kaarta (1857).
+Niamodi, chef du Logo, s’était enfui&nbsp;; Saboussiré fut pris,
+ainsi que le Natiaga. Mais restait <em>Médine</em>, où résidait
+Kinnti-Sambala, roi du Khasso, et que protégeait le fort français
+construit en 1855 par Faidherbe.</p>
+
+<p>Les Toucouleurs de l’armée d’El-hadj attaquèrent Médine et
+furent repoussés. Alors le conquérant vint mettre le siège devant
+la ville et le fort, le 20 avril 1857, avec quinze à vingt mille
+hommes. Le fort n’était occupé que par quelques défenseurs, sous le
+commandement du mulâtre Paul Holle, originaire de<span class=
+"pagenum" id="Page_313">[313]</span> St-Louis&nbsp;; le siège dura
+trois mois&nbsp;: la garnison n’avait plus ni poudre ni vivres, et
+Paul Holle songeait à se faire sauter à l’aide des quelques barils
+de poudre réservés en vue de cette éventualité, lorsque Faidherbe,
+alors gouverneur du Sénégal, ayant remonté le fleuve jusqu’à Kayes,
+débloqua Médine et mit en déroute l’armée d’El-hadj, qu’il
+poursuivit jusqu’aux chûtes du Félou et qui se retrancha à
+Saboussiré (18 juillet 1857). Les chefs du Logo et du Natiaga
+purent réoccuper leurs provinces.</p>
+
+<p>La famine décima bientôt l’armée toucouleure, que des désertions
+nombreuses faisaient diminuer à vue d’œil&nbsp;; El-hadj craignait
+que les renforts demandés à St-Louis par Faidherbe n’arrivassent
+bientôt&nbsp;; il fit le compte de ses soldats&nbsp;: ils n’étaient
+plus que 7.000. Alors il leva le camp, passa par Dinguira (dans le
+Natiaga), traversa le Bambouk, perdit plusieurs centaines d’hommes
+et de chevaux qui se noyèrent au passage du Galamagui ou Balinko
+(rivière qui passe près de Koundian) et se réfugia à
+<em>Koundian</em>, où il fit construire par son maçon Samba Ndiaye,
+une immense forteresse dont l’achèvement demanda cinq mois. Ses
+lieutenants hésitant à mettre la main à la pâte, El-hadj donna
+l’exemple en transportant lui-même des pierres sur sa tête. Pendant
+ce temps, il envoyait razzier le Bambouk, le Gangaran et tous les
+pays du voisinage, afin de se procurer de l’or et des captifs.</p>
+
+<p>En décembre 1857, il quitta Koundian, dont il laissa le
+commandement à un de ses esclaves nommé Diango, assisté du
+Toucouleur Racine Tal comme chef de l’armée du Bambouk. Après avoir
+envoyé Alfa-Oumar à Nioro, il traversa la Falémé à hauteur de
+Kakadian, entra dans le Boundou (avril 1858), chercha à exciter les
+Peuls Bari à la révolte contre Boubakar-Saada, chef du Boundou, et,
+devant leur refus, les déporta à Nioro, où il fit expédier en même
+temps deux obusiers abandonnés à Ndioum (Ferlo), au mois de
+décembre précédent, par le commandant de Bakel, M. Cornu, au cours
+d’une affaire malheureuse dirigée contre ce village. Du Boundou,
+El-hadj passa dans le Fouta et vint camper à <em>Oréfondé</em>
+(entre Saldé et Kaédi). En avril 1859, mécontent du mauvais vouloir
+des Foutanké à son égard, effrayé par la nouvelle des attaques
+des<span class="pagenum" id="Page_314">[314]</span> Maures contre
+Nioro, qu’Alfa-Oumar défendait de son mieux, et de la révolte des
+Banmana du Kaarta, il remonta le Sénégal avec tout son monde,
+hommes, femmes et enfants, au nombre de 40.000 personnes, attaqua
+notre poste de <em>Matam</em>, fut repoussé par Paul Holle, qui
+avait alors le commandement de ce poste, passa devant Bakel sans
+répondre aux obus qui lui furent lancés et se rendit à
+<em>Guémou</em> du Guidimaka, à quatorze kilomètres de Bakel<a id=
+"FNanchor_302"></a><a href="#Footnote_302" class=
+"fnanchor">[302]</a>, où il fit construire une forteresse.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Siré-Adama, neveu d’El-hadj, qui avait eu une
+chaude affaire avec les Idao-Aïch sur la rive nord du Sénégal,
+était passé sur la rive gauche, avait razzié le Kaméra et avait
+tenté de s’emparer, à Arondou<a id="FNanchor_303"></a><a href=
+"#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>, du brick
+<em>Pilote</em> qui, mitraillant à bout portant son armée, lui tua
+des quantités de guerriers. Ayant rassemblé les débris de sa
+troupe, Siré-Adama repassa le Sénégal et rejoignit El-hadj à Guémou
+(Guidimaka). Ce dernier, laissant à son neveu le commandement de la
+place de Guémou, passa au Nord de Médine, se rendit à Koniakari,
+entra dans le Diafounou (juillet 1859), puis gagna Nioro, qu’il
+avait quitté depuis trois ans. Vers le mois d’octobre, laissant
+comme gouverneur ou vice-roi à Nioro son esclave <em>Moustafa</em>,
+El-hadj marcha contre les Diawara et les Banmana révoltés, passa à
+Bagoïna, contourna le Diangounté et vint tomber à <em>Merkoya</em>
+sur les Banmana du Bélédougou et du Kaarta réunis&nbsp;; il utilisa
+là ses deux obusiers, dont les coups jetèrent la panique parmi ses
+adversaires, et put s’emparer de Merkoya, où il fit un grand
+massacre de Banmana&nbsp;: le chef du pays resta parmi les morts.
+El-hadj y fut rejoint par son lieutenant Alfa-Ousmân, qui venait de
+détruire <em>Bangassi</em>, capitale du Fouladougou.</p>
+
+<p>A la même époque (25 octobre 1859), les troupes françaises de
+Bakel s’emparaient de Guémou du Guidimaka, après une sanglante
+bataille livrée aux Toucouleurs par le commandant Faron et le
+capitaine de frégate Aube, bataille qui nous coûta 39 tués dont un
+officier et 97 blessés dont six officiers, mais qui coûta à l’armée
+ennemie la mort de son chef<span class="pagenum" id=
+"Page_315">[315]</span> Siré-Adama et celle de 250 guerriers, plus
+1.500 prisonniers.</p>
+
+<p>Après la prise de Merkoya par El-hadj, Karounka, chef des
+Diawara du Kingui, obtint une armée de Ali, empereur de Ségou, et
+vint attaquer le conquérant toucouleur au Nord du Bélédougou, mais
+il fut repoussé et dut se réfugier à Ségou&nbsp;; il devait être
+tué peu après dans une rencontre avec une bande d’espions à la
+solde d’El-hadj. Les Banmana du Bélédougou et du Fadougou<a id=
+"FNanchor_304"></a><a href="#Footnote_304" class=
+"fnanchor">[304]</a>, s’étant réunis, vinrent à leur tour attaquer
+Omar, mais sans plus de succès. Une autre armée, expédiée de Ségou
+par Ali sous le commandement de Bagui et de Bonoto, ne fut pas plus
+heureuse.</p>
+
+<p>Cependant les vivres manquaient à Merkoya et El-hadj décida
+d’attaquer Ségou, sentant que, s’il se retirait à Nioro sans
+chercher à tirer vengeance de Ali, sa fortune serait perdue. Il
+ordonna qu’on laisserait les femmes, trop gênantes dans une
+pareille expédition&nbsp;: une partie de ses guerriers s’y
+refusèrent et désertèrent l’armée, les autres suivirent le
+conquérant&nbsp;; les femmes de ces derniers, demeurées à Merkoya,
+furent d’ailleurs capturées par les Banmana après le départ
+d’El-hadj. Celui-ci traversa d’abord le Fadougou, où il reçut, à
+<em>Markona</em>, la soumission de Barada Tounkara, chef des
+Soninké du pays&nbsp;; à <em>Damfa</em>, il éprouva une vive
+résistance, mais prit la place grâce à ses obusiers&nbsp;;
+continuant sa route, il fut attaqué par une armée venue de Ségou,
+qu’il mit en déroute, après quoi il parvint à <em>Niamina</em>,
+qu’il trouva abandonné (avril 1860).</p>
+
+<p>Quand les vivres trouvés à Niamina furent épuisés, El-hadj
+marcha vers le Nord-Est, longeant à peu près la rive gauche du
+Niger. L’armée de Ségou se rassembla, pour l’arrêter, à
+<em>Oïtala</em>, sur cette même rive et à quelque distance au
+Nord-Ouest de Ségou, sous le commandement de Tata, fils de Ali.
+Omar attaqua Oïtala dans la matinée&nbsp;; au premier choc, il dut
+reculer, abandonnant 300 morts et les deux obusiers&nbsp;; Samba
+Ndiaye, qui était chef de l’artillerie d’El-hadj en même
+temps<span class="pagenum" id="Page_316">[316]</span> que son
+architecte, put reprendre les obusiers avec ses trente artilleurs
+ouolofs, dont sept furent tués et quinze blessés grièvement&nbsp;;
+les roues des canons étaient brisées. El-hadj ranima ses troupes en
+leur disant que, si elles ne remportaient pas la victoire ce
+jour-là, c’en serait fait d’elles, et il employa cinq jours à faire
+réparer les affuts de ses obusiers. Le cinquième jour, grâce
+précisément aux obus, Oïtala fut pris, Tata fut tué, un grand
+massacre eut lieu et beaucoup de femmes furent capturées.</p>
+
+<p>Koromama, chef de la famille soninké des Koumma ou Koumba, qui
+détenait autrefois le pouvoir à Sansanding et en avait été
+dépossédée par celle des Sissé, alliée aux Peuls Bari du Massina,
+fit prier El-hadj de venir prendre Sansanding, dont les habitants
+supportaient aussi mal le joug des rois peuls du Massina que celui
+des empereurs banmana de Ségou. Omar, vingt-six jours après la
+prise d’Oïtala, marcha donc sur <em>Sansanding</em>, qui lui ouvrit
+ses portes sans résistance&nbsp;; il y passa cinq mois à lever des
+impôts, et bientôt sa suzeraineté parut plus dure aux Soninké que
+celle des empereurs de Ségou ou celle plus récente, et nominale
+plutôt que réelle, des rois du Massina. Hamadou-Hamadou, informé de
+cette situation, écrivit alors à El-hadj d’avoir à évacuer
+Sansanding et toutes les provinces relevant de Ségou, territoires
+qui, disait-il, lui appartenaient, à lui Hamadou-Hamadou, puisqu’il
+en avait converti les habitants à l’islamisme<a id=
+"FNanchor_305"></a><a href="#Footnote_305" class=
+"fnanchor">[305]</a>. El-hadj répondit en proposant à
+Hamadou-Hamadou de s’unir à lui contre l’empereur de Ségou et de
+partager les dépouilles&nbsp;; Hamadou se considéra comme insulté,
+fit mander à El-hadj d’évacuer immédiatement Sansanding, rassembla
+8.000 cavaliers, 5.000 fantassins armés de lances et 1.000
+fusiliers et confia cette armée à son oncle Ba-Lobbo, qui vint
+camper à <em>Koni</em>, à quarante kilomètres en aval de
+Sansanding, sur le Niger. El-hadj menaça d’aller prendre
+Hamdallahi, mais Ba-Lobbo envoya prévenir Ali, dont l’armée vint se
+réunir<span class="pagenum" id="Page_317">[317]</span> à celle du
+Massina à <em>Tio</em>, en face de Sansanding. Durant deux mois,
+les deux armées demeurèrent sans bouger en face l’une de l’autre,
+se contentant de s’insulter à travers le fleuve. Un jour, les
+pêcheurs des deux rives ayant échangé des coups de fusil, des
+soldats d’El-hadj se précipitèrent dans le Niger, guéable en cette
+saison, portant sur la tête leurs fusils et leurs poires à
+poudre&nbsp;; Omar voulut les rappeler, mais ils ne l’écoutèrent
+pas et tombèrent, au nombre de 500, sur l’armée du Massina, qui les
+tua tous à coups de lance. Le lendemain, El-hadj fit traverser le
+fleuve à la moitié de ses troupes, à Sansanding même, sous le
+commandement d’Alfa-Oumar-Boïla&nbsp;; l’autre moitié passa le
+Niger plus en aval avec Alfa-Ousmân&nbsp;: les Peuls et les Banmana
+furent pris entre deux feux et se débandèrent, l’armée du Massina
+s’enfuit vers Hamdallahi et celle de Ali vers Ségou (janvier
+1861).</p>
+
+<p>El-hadj, qui était resté en prières à Sansanding durant
+l’action, fit camper ses deux colonnes à <em>Kéranion</em> ou
+Kérango (rive droite, près de Tio) et vint se mettre à leur tête,
+laissant Bakari Tako avec mille hommes à la garde de Sansanding.
+Une semaine après la bataille de Tio, il se mit en marche vers
+Ségou et vint camper à <em>Bamabougou</em> ou Bambabougou&nbsp;;
+l’armée de Ségou commit la faute de sortir à sa rencontre, mais se
+débanda d’ailleurs à Banankoro avant d’avoir pris le contact et se
+dispersa de tous côtés. Prévenu par quelques hommes dévoués, Ali
+eut le temps de monter à cheval et de s’enfuir de sa capitale par
+la porte de l’Ouest&nbsp;: quelques moments après, El-hadj-Omar
+entrait sans résistance dans <em>Ségou-Sikoro</em><a id=
+"FNanchor_306"></a><a href="#Footnote_306" class=
+"fnanchor">[306]</a> privé de ses défenseurs (10 mars 1861).</p>
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_318">[318]</span><a id=
+"p4c11s4"></a><span class="bold">IV. — De Ségou à Hamdallahi</span>
+(1861-62).</h3>
+
+<p>Quelques mois après l’entrée d’El-hadj à Ségou, tous les anciens
+fonctionnaires, chefs d’armée et chefs de canton de l’empire
+avaient fait leur soumission&nbsp;; le conquérant toucouleur leur
+imposa de se raser la tête, de ne plus boire de liqueurs
+fermentées, de ne plus manger de chiens ni de chevaux ni d’animaux
+morts de maladie, enfin de faire les prières musulmanes et de ne
+conserver chacun que quatre épouses. Il se fit donner en otages des
+fils et frères de chefs, dont il fit des officiers
+militaires&nbsp;; sur ses plans, Samba Ndiaye entoura Ségou-Sikoro
+de fortifications importantes et construisit un réduit où furent
+enfermés désormais le butin pris à l’ennemi, l’or, le sel, les
+cauries, la poudre, etc.</p>
+
+<p>Cependant Ali, qui avait échappé à la poursuite d’Alfa-Oumar,
+s’était réfugié dans le Massina. Hamadou-Hamadou leva une armée de
+30.000 hommes, dont 10.000 cavaliers, qui s’avança jusqu’à
+<em>Kogou</em>, en vue de Ségou, où elle demeura quatorze jours
+sans attaquer&nbsp;; le quinzième jour, à la suite d’une
+escarmouche d’avant-garde, on en vint enfin aux mains et, après des
+sautes de chance diverses, El-hadj finit par mettre l’armée du
+Massina en déroute. Ali, qui avait accompagné cette armée,
+s’échappa encore et put atteindre <em>Touna</em>, sur la rive
+droite du Bani, où il se retrancha. El-hadj envoya contre lui une
+colonne qui s’empara de Touna et détruisit la résidence de Ali,
+mais ce dernier ne fut pas pris et rejoignit Hamadou-Hamadou.</p>
+
+<p>Les gens du Massina n’étaient pas d’accord entre eux pour
+continuer la guerre et Hamadou fit à Omar des propositions de
+paix&nbsp;; ce dernier refusa de les accepter, disant qu’il avait
+offert autrefois à Hamadou de s’associer avec lui contre les
+Banmana et que le roi du Massina avait refusé&nbsp;; mais il
+consentit à soumettre le différend à l’arbitrage de quelque
+marabout vénéré&nbsp;: Hamadou ne voulut pas entendre parler
+d’arbitrage et répondit qu’il préférait la guerre. Il y avait alors
+un an qu’El-hadj était à Ségou. Il donna à son fils
+<em>Ahmadou</em> le commandement de cette ville et des provinces
+qui en dépendaient, lui fit jurer<span class="pagenum" id=
+"Page_319">[319]</span> obéissance par les Banmana et quitta Ségou
+le 13 avril 1862 pour aller s’établir près de <em>Dougassou</em>,
+sur les bords d’un lac situé non loin de Ségou dans la direction du
+Bani, afin d’y organiser son armée. Il avait avec lui ses fils
+Makiou, Hadi, Maï, Mountaga, et ses neveux Tidiani (fils
+d’Alfa-Ahmadou), Saïdou et Ibrahima (tous deux fils de
+Tierno-Boubakar), ainsi que ses lieutenants Alfa-Oumar-Boïla,
+Alfa-Ousmân, Mamadi-Sidianké, Mamadi-Yorouba, etc. Il réunit 30.000
+hommes, <em>sofa</em> et <em>talibé</em><a id=
+"FNanchor_307"></a><a href="#Footnote_307" class=
+"fnanchor">[307]</a>, puis, quittant Dougassou, il traversa le Bani
+et arriva à <em>Konihou</em>, où Ba-Lobbo avait concentré l’armée
+du Massina. Ba-Lobbo fut défait et se replia sur Dienné, où se
+trouvait alors Hamadou-Hamadou. Celui-ci prit la tête de l’armée
+peule et joignit El-hadj à <em>Saéwal</em> (ou Tiaéwal), sur le
+Bani, entre Sofara et Hamdallahi&nbsp;; ses lanciers, le chapeau de
+paille rabattu sur les yeux pour se protéger des balles, chargèrent
+avec impétuosité, mais le nombre des fusils de l’armée toucouleure
+rendit ces charges inutiles. Après un jour et une nuit de bataille,
+la situation demeurait indécise&nbsp;; Hamadou, qui avait plus de
+50.000 hommes, cerna alors l’armée d’El-hadj pour l’affamer&nbsp;:
+El-hadj avait encore de la poudre, mais les balles lui manquaient,
+et, si Hamadou avait poursuivi l’attaque, El-Hadj eût été
+promptement à sa merci. Profitant du répit que lui laissait la
+tactique de son ennemi, Omar fit fabriquer 10.000 balles par jour
+durant cinq jours par tous les forgerons de son armée, puis il fit
+abattre tout son troupeau et, une fois ses hommes bien repus et
+bien approvisionnés de munitions, s’étant d’autre part fait
+indiquer par un espion la disposition du camp de Hamadou et
+l’endroit où se trouvaient ce dernier et ses principaux officiers,
+au matin du sixième jour, il lança ses différentes compagnies sur
+des points bien précis, se réservant pour lui-même et ses Foutanké
+l’attaque du point où se tenait le roi du Massina. Celui-ci, voyant
+s’avancer El-hadj, fit coucher ses fusiliers et plaça sa cavalerie
+en arrière. Omar continua à avancer sans tirer, malgré<span class=
+"pagenum" id="Page_320">[320]</span> la grêle de balles, de flèches
+et de javelots qui pleuvait sur ses hommes, et, arrivé à cinquante
+mètres de l’ennemi, il ordonna la charge en criant
+«&nbsp;<em>Haïwa&nbsp;! haïwa&nbsp;!</em>&nbsp;» L’infanterie du
+Massina fut culbutée et la cavalerie mise en déroute. Mais Hamadou,
+blessé à la poitrine, un bras cassé par une balle, n’avait pas
+bougé&nbsp;; se dressant sur ses étriers, tenant entre ses dents
+les lances de ses ancêtres, il se précipita sur les Toucouleurs,
+plantant successivement, de son bras valide, trois lances dans la
+poitrine de trois chefs <em>talibé</em>, en disant&nbsp;:
+«&nbsp;Pour mon grand-père, pour mon père et pour moi&nbsp;!&nbsp;»
+Telle était l’impétuosité de son élan que, avec une poignée de
+fidèles auxquels il ouvrait la voie, il put traverser les rangs de
+l’armée d’El-hadj et s’enfuir sans qu’on songeât sur le moment à le
+poursuivre. Quand on y pensa, il descendait déjà le Bani en
+pirogue.</p>
+
+<p>Omar rassembla son monde, enterra ses morts, ramassa ses blessés
+et arriva le soir devant <em>Hamdallahi</em>, qui n’était pas
+défendue et que ses habitants avaient abandonnée&nbsp;; il y entra
+le lendemain matin en bon ordre, ses troupes divisées en trois
+armées&nbsp;: d’abord celle du Ganar avec pavillon blanc, puis
+celle des Irlabé avec pavillon noir, ensuite celle du Toro avec
+pavillon blanc et rouge<a id="FNanchor_308"></a><a href=
+"#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>. Lui et sa suite
+entrèrent en dernier lieu (1862).</p>
+
+<p>Alfa-Oumar, envoyé à la poursuite de Hamadou, le rejoignit sur
+le Niger, alors qu’il fuyait sur Tombouctou avec quatre pirogues,
+emmenant sa grand-mère, sa mère, son trésor, ses livres et ses
+fidèles. Le roi du Massina fut fait prisonnier et emmené sous
+escorte à Mopti, qu’il avait déjà dépassé. El-hadj, averti, donna
+l’ordre de lui couper la tête, ce qui fut fait. Ali, fait
+prisonnier d’un autre côté, fut simplement mis aux fers.</p>
+
+<p>Les chefs du Massina firent alors leur soumission à
+El-hadj-Omar, qui les laissa presque tous en fonctions, installant
+seulement des hommes à lui à Dienné (Kango-Moussa) et à Mopti
+(Modibbo-Daouda) (fin juin 1862). Il envoya ensuite une colonne à
+Tombouctou pour y chercher les trésors que Hamadou y
+avait<span class="pagenum" id="Page_321">[321]</span> en dépôt. Les
+oncles de Hamadou, Ba-Lobbo et Abdessâlem, vinrent vivre à la cour
+d’El-hadj. Ahmadou, fils de ce dernier, vint visiter son père à
+Hamdallahi, puis retourna à Ségou (fin 1862).</p>
+
+<h3><a id="p4c11s5"></a><span class="bold">V. — La mort
+d’El-hadj-Omar</span> (1864).</h3>
+
+<p>Vers cette époque, le conquérant toucouleur envoya contre
+Tombouctou une colonne commandée par Alfa-Oumar<a id=
+"FNanchor_309"></a><a href="#Footnote_309" class=
+"fnanchor">[309]</a>&nbsp;; Ahmed-el-Bekkaï, chef des Kounta,
+s’était sauvé chez les Touareg Kel-Antassar&nbsp;: ceux-ci
+accoururent et livrèrent, au Nord de Tombouctou, un violent combat
+aux troupes d’El-hadj, qui durent évacuer la ville. Mais El-hadj,
+étant arrivé en personne avec trente mille hommes, mit en fuite les
+Kounta et les Touareg, et pilla Tombouctou&nbsp;; pendant qu’il
+était absorbé par le rassemblement du butin, les Kounta et les
+Touareg revinrent à l’improviste, et Omar ne dut son salut qu’à des
+Bozo qui le cachèrent dans une pirogue et le ramenèrent à
+Hamdallahi (janvier 1863). El-Hadj voulut alors faire la paix avec
+Ahmed-el-Bekkaï et lui envoya 70 esclaves et une grosse somme en
+or&nbsp;; Ahmed répondit à ces avances par une lettre, accompagnée
+d’un cadeau de sept chevaux, dans laquelle il engageait Omar à
+remettre le Massina au représentant de la dynastie des Bari,
+c’est-à-dire à Ba-Lobbo&nbsp;; El-hadj ne répondit pas à cette
+lettre<a id="FNanchor_310"></a><a href="#Footnote_310" class=
+"fnanchor">[310]</a>.</p>
+
+<p>Mais il se décidait à retourner à Ségou et avait fait venir
+Ahmadou à Hamdallahi pour lui passer le gouvernement du Massina
+(février 1863), lorsque la révolte éclata dans ce pays.<span class=
+"pagenum" id="Page_322">[322]</span> Ba-Lobbo et Abdessâlem avaient
+fait leur paix avec Omar dans l’espoir qu’il leur laisserait le
+commandement du pays&nbsp;: lorsqu’ils virent qu’il allait donner
+ce commandement à son fils Ahmadou, ils complotèrent la révolte de
+concert avec Ahmed-el-Bekkaï. Ce dernier écrivit à un de ses
+disciples, Modibbo-Daouda, qui suivait El-hadj depuis l’entrée de
+ce dernier à Nioro, l’avisant que les chefs du Massina
+sollicitaient son appui pour se débarrasser d’El-hadj, mais qu’il
+voulait d’abord connaître les forces et la façon de combattre de
+celui-ci&nbsp;; Modibbo-Daouda vint montrer la lettre à El-hadj,
+qui fit mettre aux fers Ba-Lobbo Abdessâlem et tous leurs parents.
+Puis ayant renvoyé Ahmadou à Ségou, Omar marcha sur
+Tombouctou&nbsp;; battu à <em>Goundam</em> (mars 1863), il s’enfuit
+dans le Hodh pour tâcher de gagner Nioro par le désert, mais,
+menacé par les Oulad-Mbarek, il fit volte-face, traversa le Bagana
+et réussit à atteindre le Massina (avril 1863).</p>
+
+<p>Cependant, en mai 1863, Ba-Lobbo et Abdessâlem réussirent à
+s’échapper de prison. Omar furieux fit tuer tous les membres de
+leur famille qui se trouvaient à Hamdallahi, en même temps que
+l’ex-empereur Ali. Ce massacre fut le signal d’une révolte générale
+du Massina.</p>
+
+<p>Un village s’étant fortifié, des chefs peuls, soi-disant dévoués
+à El-hadj, demandèrent à celui-ci une armée pour châtier ce
+village&nbsp;; ils obtinrent 500 <em>talibé</em>, qui marchèrent
+contre la place ennemie, encadrés de partisans fournis par les
+chefs peuls&nbsp;; lorsqu’on arriva au village, ces partisans se
+joignirent aux assiégés et massacrèrent la plupart des
+<em>talibé</em>. Omar envoya alors chercher de la poudre à Ségou
+pour préparer sa revanche&nbsp;: Ahmadou lui en expédia 150 barils,
+portés par des Somono qu’escortaient 300 <em>talibé</em>&nbsp;; en
+arrivant près de Dienné, les porteurs jetèrent leurs charges à
+terre, sur l’ordre des Peuls postés près de la route&nbsp;; les
+<em>talibé</em> prirent la fuite, poursuivis par les Peuls, qui en
+tuèrent un grand nombre à coups de lances (juin 1863). A partir de
+cet incident, les communications furent coupées entre Hamdallahi et
+Ségou<a id="FNanchor_311"></a><a href="#Footnote_311" class=
+"fnanchor">[311]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_323">[323]</span>Peu de temps
+après, El-hadj expédia à Tombouctou, pour la troisième fois, une
+armée commandée par Alfa-Oumar&nbsp;: celui-ci trouva la ville
+abandonnée de ses habitants et la mit au pillage&nbsp;; mais, en
+revenant au Massina, il fut attaqué par Ba-Lobbo et un fils
+d’Ahmed-el-Bekkaï nommé Sidia, à la tête d’une forte armée de Peuls
+et de Maures Kounta&nbsp;: il fut mis en déroute, dut abandonner
+son butin et ses canons<a id="FNanchor_312"></a><a href=
+"#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a> et fut tué avant d’avoir
+pu gagner Hamdallahi.</p>
+
+<p>El-hadj fut bientôt bloqué dans cette ville&nbsp;; la famine
+étant survenue, beaucoup de <em>talibé</em> désertaient et
+passaient à l’ennemi. Le siège, commencé en septembre 1863, durait
+depuis huit mois lorsque, par une nuit obscure, El-hadj réussit à
+faire sortir de la ville assiégée son neveu Tidiani, qu’il envoyait
+demander des vivres et du secours aux Tombo de la montagne. Mais,
+ne voyant pas revenir son neveu, qui se trouvait coupé de
+Hamdallahi par les assiégeants, il mit le feu à sa capitale et, à
+la faveur de l’incendie, parvint à s’enfuir. Rejoint par l’armée de
+Ba-Lobbo à <em>Ngoro</em>, dans un ravin du Pignari, voyant ses
+meilleurs partisans tués, abandonné par les autres, il se réfugia
+dans la grotte de <em>Dayambéré</em> (falaise de Bandiagara), où il
+mourut de faim, se fit sauter à l’aide d’un baril de poudre ou
+périt enfumé par les Peuls, suivant les différentes versions qui
+circulent à ce sujet (septembre 1864). Plus tard, ses ossements
+furent recueillis par Tidiani, qui les fit déposer dans la
+forteresse qu’il s’était construite à Bandiagara.</p>
+
+<h3><a id="p4c11s6"></a><span class="bold">VI. — Ségou sous le
+commandement des Toucouleurs</span> (1861-90).</h3>
+
+<p>Nous avons vu qu’<em>El-hadj-Omar</em> était entré à Ségou le 10
+mars 1861 et que, en le quittant, le 13 avril 1862, pour marcher
+sur<span class="pagenum" id="Page_324">[324]</span> le Massina, il
+avait laissé dans cette ville son fils <em>Ahmadou</em>, en lui
+confiant le commandement de la place et des provinces dont se
+composait encore, un an auparavant, l’empire banmana de Ségou.</p>
+
+<p>L’ancienne capitale des empereurs de la dynastie des Diara avait
+été sérieusement fortifiée par El-hadj-Omar, qui l’avait fait
+entourer d’un solide mur d’enceinte, percé de sept portes qui
+étaient barricadées tous les soirs&nbsp;; de plus, il avait fait
+construire un réduit (le <em>dionfoutou</em>) qui servait de
+magasin et où les femmes d’El-hadj avaient leur logement. Ahmadou
+fit élever, pour y résider personnellement, un autre réduit dont
+les murs avaient six mètres de haut. Toutes ces fortifications
+furent érigées sous la direction d’un Soninké du Goye, nommé Samba
+Bakili et surnommé <em>Samba Ndiaye</em>, qui avait appris le
+métier de maçon à Saint-Louis, où il avait résidé longtemps comme
+otage. Ce Samba Ndiaye avait suivi Omar de Dinguiray à Ségou, lui
+servant de directeur de l’artillerie pendant les combats et
+d’ingénieur entre les batailles&nbsp;; lorsqu’El-hadj quitta Ségou,
+il l’y laissa à la requête d’Ahmadou.</p>
+
+<p>Comme je l’ai dit plus haut, El-hadj avait appelé Ahmadou à
+Hamdallahi au début de 1863, pour lui confier le commandement du
+Massina et retourner lui-même à Ségou&nbsp;; mais, la révolte ayant
+éclaté parmi les Peuls et la nouvelle étant parvenue à Hamdallahi
+que les anciens chefs militaires de Ségou, quoique ayant fait leur
+soumission au conquérant toucouleur, préparaient en sous-main le
+retour de Ali sur le trône de ses pères, Omar ordonna à son fils de
+regagner Ségou (mars 1863).</p>
+
+<p>Ahmadou, lors de son retour, reçut les compliments des chefs
+militaires banmana, qu’il traita avec beaucoup d’égards et qu’il
+combla de cadeaux&nbsp;; il les invita à venir chez lui à
+l’occasion de la fête de la rupture du jeûne, devant leur lire ce
+jour-là une lettre importante d’El-hadj. Ce jour (23 mars 1863),
+ils vinrent en effet. Lorsqu’ils furent dans le réduit d’Ahmadou,
+les <em>talibé</em> les entourèrent et les saisirent&nbsp;; la
+plupart avaient des<span class="pagenum" id="Page_325">[325]</span>
+armes sous leurs vêtements&nbsp;; Ahmadou les fit mettre aux fers
+et les expédia par le fleuve à son père, sous la conduite de
+Tierno-Abdoul. Celui-ci, arrivé à hauteur de Hamdallahi, demanda
+des ordres à El-hadj, qui fit décapiter tous les chefs banmana au
+bord même du fleuve.</p>
+
+<p>Cependant, Ahmadou percevait les impôts avec difficulté. En août
+1863, ses collecteurs revinrent bredouilles du Kaminiadougou, où
+fermentait la révolte. Vers la fin de la même année, les gens de
+cette province vinrent enlever Bamabougou (ou Bambabougou), entre
+Sansanding et Ségou, sur la rive droite du Niger. Trois jours
+après, Sansanding, qui avait acquitté en rechignant un impôt de 500
+pagnes porté ensuite à 1.000, se révolta à son tour contre Ahmadou,
+à l’instigation des Sissé, qu’El-hadj avait dépossédés au profit
+des Koumba, lorsque ceux ci lui avaient livré la place. Au moment
+ou Koromama Koumba envoyait un messager à Ahmadou pour l’avertir du
+mouvement, <em>Boubou Sissé</em> ouvrait les portes de la ville à
+une armée de Banmana du Kalari (ou Karadougou) et à une autre armée
+de Banmana venant de Sokolo. Ces deux armées, unies aux gens de
+Boubou Sissé, massacrèrent la garnison toucouleure. Koromama, qui
+refusa de s’associer à la révolte, fut livré par deux de ses
+parents, Abderrahmân Koumba et Baba Koumba, à Boubou Sissé, qui le
+fit conduire sur la rive droite, en face de Médina, et l’y fit
+torturer&nbsp;: on lui trancha successivement les mains, les
+épaules, les pieds, les genoux&nbsp;; puis on lui arracha le cœur.
+La tradition dit qu’il ne proféra pas une plainte et se contenta de
+répéter la formule de la foi musulmane tant qu’il en eut la
+force.</p>
+
+<p>Le Saro (ou Sarro) se révolta également&nbsp;: alors Ahmadou
+envoya des colonnes contre les révoltés de la rive droite&nbsp;;
+Dougaba, chef des Banmana de Sokolo venus à Sansanding, qui pillait
+la rive gauche, fut défait et tué à Sama par Siré-Moktar, neveu
+d’El-Hadj et cousin de feu Siré-Adama (novembre 1863).</p>
+
+<p>Moustafa, que Omar avait laissé comme gouverneur à Nioro, envoya
+à Ahmadou 2.000 hommes de renfort, avec lesquels
+<em>Tierno-Alassane</em>, lieutenant d’Ahmadou, alla attaquer
+Sansanding. L’armée toucouleure pénétra dans le faubourg de
+l’Ouest,<span class="pagenum" id="Page_326">[326]</span> sans
+grande résistance, et se rua aussitôt au pillage des maisons&nbsp;;
+les Banmana, sortis par l’Est, firent le tour des murailles et
+vinrent attaquer les Toucouleurs par derrière&nbsp;; ceux-ci
+prirent la fuite et l’armée rentra à Ségou dans le plus grand
+désordre, abandonnant son butin, ses captifs et une partie de ses
+fusils (décembre 1863).</p>
+
+<p>Un grand mécontentement se développait dans les troupes
+d’Ahmadou&nbsp;; il y avait rivalité entre les Irlabé et les gens
+du Toro, entre ceux-ci et ceux du Damga&nbsp;; les vivres étaient
+rares et chers. Par contre, Sansanding se fortifiait et
+Boubou-Sissé accroissait son armée et la payait bien. En février
+1864, après beaucoup de tergiversations, Ahmadou envoya
+<em>Abdoul-Belnadio</em> attaquer Sansanding&nbsp;; les choses se
+passèrent comme l’année précédente&nbsp;: les Banmana laissèrent
+les Toucouleurs entrer dans la ville, puis les tournèrent, les
+mirent en déroute et en tuèrent un grand nombre, dont
+Abdoul-Belnadio lui-même<a id="FNanchor_313"></a><a href=
+"#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>.</p>
+
+<p>Vers avril 1864, <em>Kégué-Mari</em>, frère et successeur de
+Ali, commença à se mettre à la tête du mouvement de révolte contre
+Ahmadou. Ce dernier envoyait faire des razzias dans les environs de
+Ségou, mais son autorité ne s’étendait qu’à une région très
+restreinte, et il était sans communications avec son père, bloqué
+dans le Massina. Très avare, il entretenait mal son armée, qui se
+détachait de lui, et il en était réduit à mettre en circulation des
+nouvelles imaginaires (victoire de l’armée de Nioro, approche
+d’El-hadj, etc.) pour maintenir le moral de ses troupes.</p>
+
+<p>En septembre 1864, Kégué-Mari pilla plusieurs villages soumis à
+Ahmadou, à quelques kilomètres de Ségou, sans que celui-ci pût
+réussir à rassembler son armée assez vite pour l’en empêcher.</p>
+
+<p>Ahmadou, pour tâcher de reconquérir son prestige, s’efforçait
+d’acquérir la réputation d’un prince juste&nbsp;: un de ses
+cousins, Mamadou-Abi, ayant pris des captifs à un Somono et les
+ayant vendus, Ahmadou le força à les restituer&nbsp;; des
+<em>talibé</em>,<span class="pagenum" id="Page_327">[327]</span>
+ayant pris à des Banmana, au marché de Bamabougou, des marchandises
+sans les payer, Ahmadou leur fit donner cent coups de corde à
+chacun. D’autre part, il continuait à mécontenter les Toucouleurs
+par son avarice et les Banmana par des interdictions ridicules,
+telles que celle de tatouer les enfants ou la défense faite aux
+femmes de tresser leur chevelure en cimier.</p>
+
+<p>Cependant, en janvier 1865, Kégué-Mari s’avança avec une armée
+jusqu’à <em>Togo</em>, à quelques heures au Sud de Sansanding et à
+moins d’un jour de Ségou. Ahmadou envoya tous ses soldats
+disponibles, sous le commandement de Tierno-Alassane&nbsp;; au
+premier choc, les Somono de Ségou, qui portaient 120 barils de
+poudre, jetèrent leurs charges et prirent la fuite&nbsp;; les
+Banmana s’emparèrent de la poudre et du <em>tabala</em> (tambour de
+guerre) de Tierno-Alassane et se retirèrent dans Togo (24 janvier).
+Le 28 janvier, Ahmadou, ayant reçu des renforts de Niamina et de
+Kénienko (ou Kénientou), partit lui-même de Ségou, accompagné de
+Mage et de Quintin, emportant 140 barils de poudre fabriquée dans
+le pays (4.000 kilos environ), 33 sacs de poudre d’Europe (850
+kilos environ), 108 fusils de rechange et 150.000 balles de fer, en
+plus des armes et des munitions que chaque soldat portait sur lui.
+A la nuit, il rejoignit, en suivant le Niger, l’armée de
+Tierno-Alassane à Markadougouba, à quelques kilomètres au
+Nord-Ouest de Togo, où Kégué-Mari était toujours campé avec ses
+troupes. Le 29 janvier, Ahmadou demeura à Markadougouba, se
+contentant de faire reconnaître la position du chef banmana par des
+patrouilles. Il distribua 80 barils de poudre à ses troupes, en
+recommandant de ne pas la gaspiller et en défendant de tirer un
+seul coup par amusement sous peine de coups de corde.</p>
+
+<p>Le 30 janvier, Ahmadou exhorta ses soldats, reprocha aux
+<em>talibé</em> leur manque de courage, fit désigner des hommes
+d’élite pour marcher en avant, puis, disant qu’il fallait être pur
+au moment d’affronter la mort, exigea la restitution des objets ou
+captifs pris à la guerre et soustraits au partage légal. Après bien
+des atermoiements, les soldats se décidèrent à restituer quelques
+objets pillés ou à désigner tel de leurs captifs qui,
+si<span class="pagenum" id="Page_328">[328]</span> eux-mêmes
+venaient à mourir, représenterait la valeur de ce qu’ils avaient
+soustrait. Ensuite Ahmadou procéda au dénombrement de son armée, en
+faisant aligner les fusils par terre, et désigna son campement à
+chaque compagnie. Puis il recommanda aux <em>sofa</em> de s’avancer
+sans tirer jusqu’à dix pas de l’ennemi, de ne jamais reculer, de
+mettre beaucoup de poudre et dix balles dans leurs fusils. Il y
+eut, entre <em>talibé</em> et <em>sofa</em>, une scène de défis et
+de disputes qu’Ahmadou eut grand peine à faire cesser. Après avoir
+calmé et exhorté les <em>talibé</em> et les <em>sofa</em>, il fit
+de même auprès des <em>Toubourou</em><a id=
+"FNanchor_314"></a><a href="#Footnote_314" class=
+"fnanchor">[314]</a>, puis des Peuls, puis des Diawara.</p>
+
+<p>Le départ eu lieu le 31 janvier à 4 heures du matin. A 7 heures,
+on arriva à un village en ruines où les troupes se rangèrent en
+ordre de bataille&nbsp;: les <em>talibé</em> en quatre colonnes au
+centre, les <em>sofa</em> et les Diawara à gauche, les Peuls<a id=
+"FNanchor_315"></a><a href="#Footnote_315" class=
+"fnanchor">[315]</a> en avant et à droite pour fermer la route de
+l’Est&nbsp;; en tout 4.000 cavaliers et 6.000 fantassins, dont
+Ahmadou passa la revue. A 9 heures, on fit halte en vue de Togo, à
+500 mètres de l’armée ennemie qui, Kégué-Mari à sa tête, était
+rangée en avant des murailles du village. Mari avait peut-être
+3.000 fantassins et 400 cavaliers, sans compter les soldats postés
+sur le mur d’enceinte et les terrasses de Togo. Ahmadou ayant
+ordonné l’attaque, cinq colonnes composées de fantassins et de
+cavaliers qui avaient mis pied à terre s’avancèrent au pas en
+psalmodiant <em>la ilah ill’ Allah, Mohammed rassoul
+Allah</em>&nbsp;: à droite les Irlabé, pavillon noir, commandant
+Tierno-Abdoul, et des <em>sofa</em>, pavillon rouge, commandants
+Fali et Diougou Koullé&nbsp;; au centre, les gens du Toro, pavillon
+rouge et blanc, commandant Tierno-Alassane&nbsp;; à gauche, les
+Toubourou, sans pavillon, et enfin les <em>talibé</em> du Ganar,
+que commandait un autre Tierno-Abdoul. Les Banmana de Kégué-Mari
+attendaient l’attaque, immobiles, accroupis par terre. Arrivées à
+cent pas de l’ennemi, les colonnes<span class="pagenum" id=
+"Page_329">[329]</span> d’Ahmadou s’élancèrent au pas de charge et
+le feu commença à un signal donné. Les Banmana se levèrent en
+désordre et cherchèrent à rentrer dans le village, mais ils
+s’entassèrent aux portes et furent tués à bout portant, beaucoup à
+coups d’épée. Kégué-Mari avait fui sur une colline en arrière de
+Togo avec sa cavalerie. Les <em>talibé</em> et les <em>sofa</em>
+entrèrent dans le village, où commença la guerre des rues&nbsp;;
+tout cela n’avait duré que quelques minutes, mais ensuite la
+bataille devint plus pénible. Les Diawara et les Toubourou furent
+un moment repoussés&nbsp;; des Banmana purent s’enfuir, beaucoup
+furent faits prisonniers et massacrés. A 4 heures, Togo ne
+renfermait plus que de rares défenseurs.</p>
+
+<p>Le lendemain, la plupart des fuyards furent rattrapés dans la
+brousse et mis à mort&nbsp;; une centaine, qui se rendirent, furent
+néanmoins décapités sur l’ordre d’Ahmadou. Beaucoup de fugitifs
+aussi avaient été tués à coups de lance par les Peuls. Mage estime
+à 2.500 au minimum le nombre des Banmana qui périrent dans cette
+bataille, tandis qu’Ahmadou n’eut pas cent morts de son côté. Bien
+que Kégué-Mari eût réussi à prendre la fuite, c’était une éclatante
+victoire, mais Ahmadou ne sut pas en profiter.</p>
+
+<p>Au lieu de marcher sur Sansanding, il céda aux sollicitations
+des <em>talibé</em>, pressés de voir partager le butin, et rentra à
+Ségou, avec 3.500 femmes et enfants capturés dans Togo. D’ailleurs,
+il n’osait pas se mesurer avec Boubou-Sissé et préférait aller
+ramasser du butin et des esclaves en attaquant les Banmana.</p>
+
+<p>Le 25 mars 1865, il partit de Ségou accompagné de Mage et de
+Quintin, emmenant son armée qu’il organisa à Ségou-Koro jusqu’au 2
+avril. Ce jour-là, il se mit en marche vers Fogni, puis vers Kamini
+(en face de Niamina) et Kénienko (ou Kénientou), pour aller
+attaquer <em>Dina</em>, village de la rive droite du Niger situé un
+peu en aval de Koulikoro et où s’étaient concentrés les habitants
+de Koulikoro, de Manambougou et de Bamako, tous insoumis. Ahmadou
+arriva devant Dina le 7 avril et donna l’assaut à l’endroit le plus
+facilement défendable, le mur d’enceinte y dessinant un angle
+rentrant, et sans prendre aucune disposition préalable&nbsp;;
+néanmoins, et bien que le mur eût quatre<span class="pagenum" id=
+"Page_330">[330]</span> mètres de haut, l’armée toucouleure réussit
+à l’escalader sous le feu des Banmana qui, une fois l’enceinte
+extérieure franchie par l’ennemi, se réfugièrent dans un réduit
+construit au centre du village. A ce moment, une panique se déclara
+brusquement parmi les troupes d’Ahmadou, qui évacuèrent la place et
+laissèrent les Banmana réoccuper les terrasses des maisons&nbsp;;
+mais, peu après, les Toucouleurs revinrent à la charge et
+rentrèrent dans le village. Enfin, après des alternatives diverses,
+les assaillants battirent de nouveau en retraite vers 3 heures et
+demie de l’après-midi. Lorsque la nuit fut venue, Ahmadou fit
+cerner le village, mais incomplètement, et les assiégés purent
+s’échapper presque tous, bien qu’un certain nombre de guerriers
+banmana furent capturés et massacrés et que beaucoup de femmes
+furent faites prisonnières. Les troupes d’Ahmadou, pénétrant enfin
+dans le village et le réduit évacués, se livrèrent au pillage
+jusqu’au lever du jour.</p>
+
+<p>Après la prise de Dina, le prince toucouleur continua sa route
+vers le Sud en suivant toujours la rive droite du Niger. Le 10
+avril, une partie de son armée passa le fleuve pour aller piller
+Koulikoro&nbsp;; les Somono de cette dernière localité vinrent se
+rendre à Ahmadou, qui les envoya s’installer à Kénienko. Le 11
+avril, le village de <em>Manambougou</em>, que ses habitants
+avaient abandonné, fut brûlé&nbsp;; puis, renonçant à pousser
+jusqu’à Bamako, Ahmadou, qui, lui, était demeuré sur la rive
+droite, traversa à son tour le Niger, incendia <em>Koulikoro</em>
+avec plus de trois tonnes de coton qui s’y trouvaient réunies et se
+rendit à Niamina en longeant la rive gauche et en détruisant tout
+sur son passage&nbsp;; il arriva le 14 avril à Niamina, dont les
+Toucouleurs avaient fait une place forte, et rentra le 18 à
+Ségou.</p>
+
+<p>Enfin, le 4 juillet 1865, Ahmadou se décida à marcher contre
+Sansanding. Il passa le Niger près de Markadougouba&nbsp;; le
+passage du fleuve dura trois jours&nbsp;: une tornade fit couler
+plusieurs pirogues. L’armée toucouleure arriva le 9 juillet devant
+Sansanding, que défendait une armée composée de Peuls, de Maures et
+de Banmana. Ahmadou ordonna aussitôt l’assaut, mais ses colonnes
+furent plusieurs fois repoussées avec pertes. Le siège dura 72
+jours, avec des alternatives de succès et de<span class="pagenum"
+id="Page_331">[331]</span> revers. Une partie des Soninké et de
+leurs captifs vint se rendre lorsque la famine commença à se faire
+sentir&nbsp;; l’armée d’Ahmadou était d’ailleurs elle-même fort mal
+approvisionnée en vivres et la saison des pluies
+l’affaiblissait&nbsp;; de plus, pendant ce temps, Kégué-Mari
+attaquait les environs de Ségou. Le 11 septembre, l’armée de ce
+dernier, venant de l’Est, traversa le Niger et attaqua Ahmadou dans
+son camp&nbsp;; elle fut repoussée, mais put se retirer sans être
+inquiétée. Le 15 septembre, plus de 1.500 hommes de l’armée de Mari
+parvinrent à entrer dans Sansanding. Dans la nuit du 17 septembre,
+Ahmadou, pris de panique à la nouvelle que Kégué-Mari en personne
+menaçait Ségou, leva le siège pour rentrer dans sa capitale, où il
+arriva le 23 avec son armée en déroute.</p>
+
+<p>Fin 1865, on craignit sérieusement à Ségou d’être attaqué par
+Kégué-Mari, mais Ahmadou ne put réussir à faire marcher son armée,
+qui ne voulait plus se battre. Heureusement pour lui, Mari demeura
+dans l’inaction.</p>
+
+<p>Ahmadou avait caché le plus longtemps possible au public la mort
+de son père&nbsp;; lorsqu’elle fut connue de tout le monde, il se
+proclama le seul héritier de la puissance paternelle et voulut
+être, non plus seulement le roi de Ségou, mais l’empereur de toute
+la partie du Soudan occupée par les Toucouleurs. Cependant ses
+frères <em>Habibou</em> et <em>Moktar</em>, qui régnaient, le
+premier à Dinguiray et le deuxième à Koniakari, son cousin
+<em>Tidiani</em>, qui régnait au Massina, et l’ancien esclave de
+son père, <em>Moustafa</em>, qui commandait Nioro, prétendaient
+demeurer indépendants de son autorité, d’ailleurs assez mal assise
+à Ségou même. En 1870, Ahmadou quitta momentanément Ségou pour
+aller surveiller à Nioro les agissements de Moustafa&nbsp;; n’ayant
+pu trouver dans la gestion de ce dernier des motifs suffisants pour
+le faire exécuter, malgré le désir secret qu’il en avait, il se
+contenta de prendre lui-même la direction des affaires de la
+province&nbsp;; puis, en 1872, ayant appris que Habibou, accompagné
+de son frère Moktar, venait opérer des razzias dans le Diomboko et
+le Kaarta, il marcha contre lui, s’empara de sa personne et de
+celle de Moktar et revint à Ségou avec les deux prisonniers, qu’il
+laissa mourir dans les fers.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_332">[332]</span>En 1884,
+Ahmadou, ne sentant plus sa vie en sûreté à Ségou, où il s’était
+fait détester de tout le monde et surtout des Toucouleurs, passa le
+commandement à son fils <em>Madani</em>, alla demeurer quelque
+temps à Niamina, puis alla s’emparer de Nioro sur son frère
+Mountaga, qu’il y avait installé en 1873.</p>
+
+<p>Le 6 avril 1890, le lieutenant-colonel Archinard arrivait en
+face de Ségou et Madani prenait aussitôt la fuite avec les derniers
+<em>talibé</em>, laissant la place libre aux troupes françaises, et
+se sauvait à Mopti.</p>
+
+<h3><a id="p4c11s7"></a><span class="bold">VII. — Nioro sous le
+commandement des Toucouleurs</span> (1854-91).</h3>
+
+<p>Comme nous l’avons vu plus haut, <em>El-hadj-Omar</em> s’était
+emparé de Nioro en 1854&nbsp;; il n’y fit que des séjours
+intermittents, laissant en son absence à <em>Alfa-Oumar</em> le
+soin de surveiller ses intérêts. Lorsque, en 1859, il se décida à
+marcher sur Ségou, il installa à Nioro comme gouverneur l’un de ses
+esclaves préférés, nommé <em>Moustafa</em>, qui fut le véritable
+roi du Kingui et du Kaarta de 1859 à 1870.</p>
+
+<p>Le pays demeura relativement tranquille sous le gouvernement de
+Moustafa&nbsp;; cependant, en décembre 1864, le Bakounou se révolta
+contre les Toucouleurs&nbsp;: Moustafa, alors démuni de troupes,
+dut faire appel à <em>Tierno-Moussa</em>, qui commandait le fort de
+Koniakari. Tierno-Moussa se transporta au Bakounou, mais se laissa
+bloquer à <em>Bagoïna</em>&nbsp;; il envoya demander à Ahmadou un
+renfort que le roi de Ségou ne put lui fournir&nbsp;; enfin, il
+réussit à s’échapper du côté du Kingui, mais ne put entrer à Nioro,
+les routes étant coupées par les Maures et les Banmana, et s’en
+retourna à Koniakari.</p>
+
+<p>De son côté, <em>Ahmadou</em>, sans cesse harcelé à Ségou par
+les Banmana et les Peuls, demandait continuellement à Moustafa des
+renforts que ce dernier était bien incapable de lui expédier. En
+1870, persuadé que Moustafa y mettait de la mauvaise volonté,
+Ahmadou vint à Nioro et, dans le but de perdre le gouverneur,
+l’accusa de prévarication&nbsp;; Moustafa prouva qu’il n’avait pas
+touché au trésor d’El-hadj et avait administré sagement<span class=
+"pagenum" id="Page_333">[333]</span> le pays au moyen des seules
+recettes de l’impôt. Ahmadou ne put le condamner mais, après être
+allé passer quelques jours à Guémou, il revint à Nioro et y resta
+deux ans, prenant en mains propres le commandement du pays. C’est à
+cette époque que ses deux frères Habibou et Moktar vinrent de
+Dinguiray et de Koniakari dans le but de razzier des provinces
+dépendant de Nioro&nbsp;; Ahmadou, nous venons de le voir, marcha
+contre eux, les fit prisonniers et les emmena à Ségou<a id=
+"FNanchor_316"></a><a href="#Footnote_316" class=
+"fnanchor">[316]</a>, avec un fort contingent prélevé à Nioro et
+Moustafa lui-même, ayant laissé comme gouverneur au Kingui un chef
+de <em>sofa</em> surnommé <em>Almami</em> (1872).</p>
+
+<p>Au bout d’un an, Ahmadou envoya son frère <em>Mountaga</em> pour
+gouverner Nioro (1873). Mountaga y régna de 1873 à 1884, acquérant
+la réputation d’un grand général et d’un excellent administrateur,
+et annexant à son gouvernement le Séfé et le Komintara (cercle
+actuel de Kita). Ahmadou, jaloux des lauriers de son frère, quitta
+Ségou en 1884, se rendit à <em>Bassaka</em> dans le Bakounou et y
+convoqua Mountaga&nbsp;; il accueillit ce dernier
+amicalement&nbsp;: mais Mountaga défiant profita de la nuit pour
+retourner à Nioro. Ahmadou envoya à sa poursuite une colonne qui
+revint en disant qu’elle n’avait pu l’atteindre. Il partit alors en
+personne, s’arrêta à Touroungoumbé, puis à Yéréré, envoyant de
+chacun de ces points des messagers à Mountaga pour l’engager à
+venir faire sa soumission. Après quatre mois d’inutiles
+pourparlers, il mit le siège devant Nioro. Mountaga réussit à
+fomenter un complot contre son frère, dans l’entourage même de ce
+dernier, mais Ahmadou le découvrit et fit exécuter le marabout
+Mahmadou-Kaya, âme du complot. Cependant les Peuls Sambourou se
+révoltèrent contre Ahmadou&nbsp;: Boubakar-Samba marcha contre eux,
+tua leur chef Falilou, dont la tête fut envoyée au camp d’Ahmadou,
+et prit tous les villages des Sambourou. La famine s’étant déclarée
+dans Nioro, Mountaga invita ses partisans à aller rejoindre Ahmadou
+et resta seul avec sa famille et le griot Farangalli&nbsp;; les
+assiégeants entrèrent<span class="pagenum" id=
+"Page_334">[334]</span> alors par la porte par laquelle étaient
+sortis les défenseurs&nbsp;; Mountaga se retira avec son frère Daï
+et Farangalli dans sa poudrière et se fit sauter au moment où les
+<em>sofa</em> d’Ahmadou en forçaient la porte (1885).</p>
+
+<p><em>Ahmadou</em> s’installa donc à Nioro. Quelques années après,
+apprenant que le Diafounou avait prêté son appui au marabout
+soninké Mahmadou Lamine, qui se préparait à assiéger Bakel, et
+redoutant que ce fait ne lui attirât les Français sur le dos,
+Ahmadou marcha sur <em>Gouri</em>, capitale du Diafounou&nbsp;;
+après quatre mois de séjour à Kérané et de temporisations, il mit
+le siège devant Gouri&nbsp;; au bout de trois mois, les Soninké
+évacuèrent la place pendant la nuit (1887). Après cette victoire
+d’ailleurs peu glorieuse, Ahmadou retourna à Nioro.</p>
+
+<p>En 1890, il envoya une armée attaquer <em>Koniakari</em> que
+venait d’occuper le lieutenant Valentin. Après une série
+d’opérations dont on trouvera le récit au <a href=
+"#Page_412">chapitre XV,</a> il fut contraint d’évacuer Nioro
+devant le colonel Archinard, qui occupa cette ville le
+1<sup>er</sup> janvier 1891 et mit en fuite les Toucouleurs&nbsp;;
+Ahmadou se transporta à Bandiagara, d’où il devait être chassé
+également par nous en 1893.</p>
+
+<p>Durant l’occupation de Nioro par les Toucouleurs, les recettes
+de l’Etat étaient fournies par l’impôt du dixième sur les récoltes
+de mil, le cinquième du butin fait par les Toucouleurs et la moitié
+de celui fait par les contingents indigènes — le reste étant
+réparti entre les chefs et les soldats —, les héritages non
+réclamés, les biens abandonnés, l’<em>oussourou</em> ou dîme
+prélevée sur les troupeaux des nomades et les marchandises des
+colporteurs, et enfin le produit des amendes. Les recettes
+servaient à entretenir le gouverneur, ses courtisans et son harem,
+à faire des cadeaux aux chefs et aux notables, à nourrir les
+troupes pendant les expéditions, à acheter des armes, des munitions
+et des chevaux, à faire des libéralités et à rémunérer les
+percepteurs. En plus de ces impôts d’Etat, il y avait les impôts
+religieux (<em>diaka</em> sur les récoltes et les bestiaux,
+indemnité à payer pour être dispensé du jeûne, etc.)&nbsp;; les
+recettes provenant de ces impôts servaient à l’entretien des
+mosquées, des imâm et autres membres du clergé.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_335">[335]</span>Des cadis
+rendaient la justice, assistés de lettrés ou pieux personnages qui
+n’avaient que voix consultative. On pouvait appeler de leurs
+décisions au grand cadi de Nioro. Quant aux non musulmans, ils
+continuaient à faire juger leurs différends devant leurs propres
+tribunaux et selon la coutume locale.</p>
+
+<h3><a id="p4c11s8"></a><span class="bold">VIII. — Le Massina sous
+le commandement des Toucouleurs</span> (1862-93).</h3>
+
+<p>J’ai dit plus haut comment <em>El-hadj-Omar</em> avait conquis
+le Massina en 1862 et comment, après des luttes perpétuelles pour
+conserver sa conquête, il avait trouvé la mort en 1864 dans la
+falaise de Bandiagara. Son neveu <em>Tidiani</em> lui succéda au
+Massina de 1864 à 1887.</p>
+
+<p>Ayant reconstruit Hamdallahi, Tidiani équipa une armée,
+poursuivit <em>Ba-Lobbo</em> dans le Kounari et, pour utiliser la
+bonne volonté des Tombo, disposés à le soutenir contre les Peuls,
+transporta sa capitale à <em>Bandiagara</em>. Son règne ne fut
+qu’une lutte continuelle contre les habitants de son prétendu
+royaume, lequel en réalité ne dépassait guère les environs
+immédiats de Bandiagara. Il eut cependant des alternatives de
+succès et de revers. Son plus terrible adversaire fut
+<em>El-Bekkaï</em>, qui avait établi son quartier-général à
+<em>Ténenkou</em>&nbsp;; son meilleur secours lui vint de la
+rivalité et du défaut d’entente qui divisaient Ba-Lobbo et
+El-Bekkaï. C’est ainsi qu’il put battre ces deux derniers
+simultanément, l’un à <em>Poromani</em> ou Foromani (entre Sofara
+et San) et l’autre à <em>Sénidiadio</em>. Mais ensuite Ba-Lobbo
+s’enferma à Dienné, que Tidiani ne parvint à reprendre qu’après un
+siège pénible&nbsp;; Ba-Lobbo d’ailleurs avait pu s’échapper et
+s’était réfugié à <em>Fiou</em> (circonscription actuelle de San),
+auprès de Peuls originaires du Massina. Pendant ce temps,
+El-Bekkaï, avec les gens du Kounari, menaçait Bandiagara, que
+Tidiani eut grand-peine à préserver&nbsp;; enfin, il put refouler
+El-Bekkaï sur Ténenkou et s’emparer successivement de Ténenkou, de
+Kakagnan, de Diafarabé et du Sébéra. C’est à cette époque que
+mourut Ba-Lobbo, qui ne fut qu’imparfaitement remplacé par
+Hamadou-Abdoul, lequel résida à Fiou, et
+Amirou-Ba-Lobbo,<span class="pagenum" id="Page_336">[336]</span>
+lequel s’était établi à Bangadina, au Sud-Est de San, chez les
+Minianka.</p>
+
+<p>Le décès de Ba-Lobbo entraîna la soumission d’une grande partie
+des Peuls au prince toucouleur. Peu après, Ahmed-el-Bekkaï, au
+cours d’un combat contre l’armée de Tidiani, était tué près de
+<em>Sarédina</em> (Sébéra), où son tombeau est devenu un lieu de
+pèlerinage<a id="FNanchor_317"></a><a href="#Footnote_317" class=
+"fnanchor">[317]</a>.</p>
+
+<p>Tidiani put enfin se considérer comme roi du Massina, mais le
+Massina était devenu presque un désert.</p>
+
+<p>En 1887, Tidiani reçut à Bandiagara la visite du lieutenant de
+vaisseau Caron, qui venait lui demander la route de Tombouctou et
+l’accès de Dienné&nbsp;; le roi répondit à l’explorateur&nbsp;:
+«&nbsp;Je suis un porteur d’outres et mes outres sont Dienné et
+Tombouctou&nbsp;; si tu les veux, empare-toi d’abord du
+porteur.&nbsp;» Néanmoins Caron put parvenir jusqu’à Kabara et s’en
+revenir sur ses pas, malgré l’opposition et les menaces de Tidiani,
+qui mourut la même année.</p>
+
+<p>Tidiani avait fait tous ses efforts pour organiser ses Etats. Il
+les avait divisés en provinces, à la tête de chacune desquelles
+était placé un <em>amirou</em> ou gouverneur. Les divers
+<em>amirou</em> résidaient d’ordinaire à Bandiagara auprès du roi,
+mais effectuaient des tournées dans leurs districts respectifs en
+vue de percevoir l’impôt. L’armée comprenait quatre corps, dont les
+deux premiers étaient composés de Toucouleurs, le troisième étant
+formé des esclaves du roi et le quatrième de Banmana enrôlés qu’on
+appelait <em>sofa</em>. Les impôts ordinaires et les impôts
+religieux furent organisés comme à Nioro&nbsp;; les Tombo étaient à
+peu près dispensés de l’impôt, mais ils devaient fournir des
+porteurs au roi lors de ses déplacements et de ses expéditions
+militaires.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id=
+"Page_337">[337]</span><em>Tapsirou</em>, fils de Tidiani, lui
+succéda mais ne régna que quelques mois (1887-88).</p>
+
+<p><em>Mounirou</em>, frère de Tapsirou, remplaça ce dernier
+(1888-91). Son règne se passa en luttes contre les Kounta, que
+commandait <em>Abiddine</em>, fils et successeur
+d’Ahmed-el-Bekkaï<a id="FNanchor_318"></a><a href="#Footnote_318"
+class="fnanchor">[318]</a>, et contre les Peuls, surtout ceux du
+Farimaké. Néanmoins, il parvint à conserver son autorité, grâce
+surtout à l’appui des Tombo de la région de Bandiagara et de leur
+chef Gogouna.</p>
+
+<p>En 1891, <em>Ahmadou</em>, fils d’El-hadj-Omar, fuyant de Nioro
+devant les troupes françaises, arriva au Massina, où Mounirou lui
+céda le pouvoir par déférence pour son âge. Mais deux ans plus tard
+le général Archinard, s’étant emparé de Dienné, arrivait à
+Mopti&nbsp;; Madani, fils d’Ahmadou, réfugié dans cette dernière
+ville depuis la prise de Ségou par les Français, rejoignait son
+père à Bandiagara, pendant que le général proclamait à Mopti la
+déchéance d’Ahmadou et nommait roi du Massina <em>Aguibou</em>,
+frère d’Ahmadou et ancien roi de Dinguiray, qui avait embrassé
+notre cause. Peu après, Ahmadou était battu à <em>Korikori</em> par
+le général Archinard, qui entrait sans coup férir à Bandiagara et y
+installait Aguibou (29 avril 1893).</p>
+
+<p>Ahmadou, s’étant réfugié à Douentza, tenta en vain un retour
+offensif, se sauva à Hombori, puis à Dori, puis à Say, où il passa
+le Niger pour aller s’installer à <em>Dounga</em>, entre Say et
+Niamey&nbsp;; de là, il gagna bientôt les pays haoussa, où il
+mourut obscurément en 1898&nbsp;; ses derniers <em>talibé</em> et
+parents qui l’avaient accompagné dans sa fuite soutinrent plus tard
+l’émir de Sokoto lors de sa tentative de résistance contre les
+Anglais&nbsp;; après la victoire de ces derniers, qui s’emparèrent
+de <em>Bassirou</em>, fils d’Ahmadou, et occupèrent Sokoto, les
+anciens partisans d’Ahmadou prirent, en 1906, le chemin du Bornou,
+du Ouadaï et du Darfour pour aller s’installer en Arabie, dans le
+Hidjaz, où ils sont encore.</p>
+
+<p>Quant à Aguibou, il conserva de 1893 à 1902, sous notre
+protection et notre contrôle, le titre et les fonctions de roi du
+Massina,<span class="pagenum" id="Page_338">[338]</span> avec
+résidence à Bandiagara. Mais, faible et sans valeur, il ne sut pas
+ramener le calme dans ce pays troublé ni parvenir à y faire aimer
+le nom des Toucouleurs. A la suite d’incidents divers qui seront
+relatés au <a href="#Page_420">chapitre XV,</a> un arrêté du 26
+décembre 1902, rendu sur la proposition de M. le Gouverneur Ponty,
+plaça le Massina sous le régime de l’administration directe et mit
+Aguibou à la retraite en lui accordant une pension. Les chefs
+toucouleurs installés comme chefs de province par El-hadj et ses
+successeurs furent supprimés par extinction&nbsp;: à la mort de
+chacun d’eux, les cantons et les villages qu’ils commandaient
+furent rendus à leurs chefs autochtones. Aguibou lui-même, dernier
+représentant de la dynastie des Tal, s’éteignit en 1908<a id=
+"FNanchor_319"></a><a href="#Footnote_319" class=
+"fnanchor">[319]</a>.</p>
+
+<div class="plate"><span class="pagenum" id="Page_339">[339]</span>
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="map17"><a href="images/map17_large.jpg"><img src=
+'images/map17.jpg' alt=''></a>
+<p class="cp1">Carte 17. — L’empire d’El-hadj-Omar.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c11">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_296"></a><a href="#FNanchor_296"><span class=
+"label">[296]</span></a>Saïdou Tal eut cinq fils&nbsp;:
+Almami-Guédo, Alfa-Ahmadou, Tierno-Boubakar et El-hadj-Omar, nés de
+sa première femme, et Alioun, né d’une seconde épouse.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_297"></a><a href="#FNanchor_297"><span class=
+"label">[297]</span></a>Rive gauche du Sénégal, en amont de
+l’embouchure de la Falémé.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_298"></a><a href="#FNanchor_298"><span class=
+"label">[298]</span></a>Près et en amont de Makhana et sur la même
+rive.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_299"></a><a href="#FNanchor_299"><span class=
+"label">[299]</span></a>Entre Dramané et Bongourou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_300"></a><a href="#FNanchor_300"><span class=
+"label">[300]</span></a>Il semble qu’El-hadj-Omar était assez porté
+à proposer aux chefs dont il désirait l’alliance de leur donner le
+commandement de pays qui ne lui appartenaient pas&nbsp;: c’est
+ainsi qu’il offrit à un marabout des Taleb-Mokhtar nommé Sidi
+Bouya, ancêtre de Saad Bou, de le nommer «&nbsp;émir du
+Hodh&nbsp;»&nbsp;; Sidi Bouya réfléchit longtemps, et enfin refusa
+ce titre, qui aurait fait de lui le vassal d’El-hadj et l’aurait
+obligé à guerroyer pour le compte de ce dernier.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_301"></a><a href="#FNanchor_301"><span class=
+"label">[301]</span></a>Il s’agit ici du Guémou de l’Est, ancienne
+capitale de Sébé Kouloubali.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_302"></a><a href="#FNanchor_302"><span class=
+"label">[302]</span></a>Ce Guémou se trouvait non loin du village
+actuel de Sambakagny.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_303"></a><a href="#FNanchor_303"><span class=
+"label">[303]</span></a>Sur la rive gauche du Sénégal et à 400
+mètres en aval de l’embouchure de la Falémé.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_304"></a><a href="#FNanchor_304"><span class=
+"label">[304]</span></a>Il s’agit, non pas du canton du Fadougou,
+chef-lieu Farako, situé sur la rive droite du Niger, mais d’une
+province du même nom qui se trouve sur la rive gauche, au Nord-Est
+du Bélédougou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_305"></a><a href="#FNanchor_305"><span class=
+"label">[305]</span></a>Nous avons vu plus haut que cette
+conversion était toute superficielle&nbsp;; en réalité, le Massina
+s’était rendu indépendant de Ségou, mais si l’un des deux pays eût
+pu prétendre à la suzeraineté sur l’autre, ç’aurait été, par droit
+historique, l’empire de Ségou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_306"></a><a href="#FNanchor_306"><span class=
+"label">[306]</span></a>La nouvelle de la prise de Ségou par
+El-Hadj-Omar répandit la consternation dans tous les pays qui se
+trouvaient en relations avec l’empire banmana. Ahmed-el-Bekkaï,
+chef des Kounta de Tombouctou, qui avait entendu parler par
+l’explorateur Barth de la reine Victoria et la considérait comme le
+plus puissant des souverains de l’Europe, lui expédia des
+ambassadeurs par la voie du Sahara, afin de solliciter son concours
+pour l’aider à protéger Tombouctou contre les Toucouleurs. Les
+envoyés d’El-Bekkaï parvinrent jusqu’à Tripoli, mais là, les
+fonctionnaires turcs, ayant saisi les lettres dont ils étaient
+porteurs, crurent servir la cause de l’islam en empêchant ces
+lettres d’arriver à destination et renvoyèrent les ambassadeurs à
+Tombouctou après leur avoir fait des cadeaux.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_307"></a><a href="#FNanchor_307"><span class=
+"label">[307]</span></a>On appelait <em>sofa</em>
+(«&nbsp;palefrenier&nbsp;» en mandingue) des captifs pris jeunes et
+qui avaient commencé leur apprentissage de soldat en soignant les
+chevaux&nbsp;; les <em>talibé</em> (de <em>taleb</em>, en arabe
+«&nbsp;étudiant&nbsp;») étaient les anciens disciples
+d’El-hadj.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_308"></a><a href="#FNanchor_308"><span class=
+"label">[308]</span></a>Le Ganar, le pays des Irlabé et le Toro
+sont trois provinces du Fouta dont étaient originaires la plupart
+des soldats composant ces trois armées.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_309"></a><a href="#FNanchor_309"><span class=
+"label">[309]</span></a>C’est un détachement de cette armée qui fit
+prisonnier, du côté de Bassikounou, le lieutenant indigène de
+spahis Alioune Sal, alors en mission dans la région&nbsp;; Alioune
+Sal parvint à s’échapper et regagna le Sénégal.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_310"></a><a href="#FNanchor_310"><span class=
+"label">[310]</span></a>Une partie de la correspondance échangée de
+1860 à 1864, entre El-hadj-Omar d’une part et Hamadou-Hamadou et
+El-Bekkaï de l’autre, a été retrouvée par le <em>fama</em> ou roi
+actuel de Sansanding, Mademba, qui en a remis tout récemment une
+copie à M. Terrier, secrétaire général du Comité de l’Afrique
+Française&nbsp;; ce dernier a eu l’obligeance de me communiquer ces
+lettres.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_311"></a><a href="#FNanchor_311"><span class=
+"label">[311]</span></a>C’est pourquoi Mage, qui arriva à Ségou
+avec Quintin au début de 1864 et auquel nous sommes redevables de
+la plupart des détails qui précèdent concernant El-hadj-Omar, ne
+reçut pas de nouvelles des faits et gestes de ce dernier
+postérieurs à juin 1863 et ne connut les événements qui vont suivre
+que de façon imparfaite.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_312"></a><a href="#FNanchor_312"><span class=
+"label">[312]</span></a>D’après une autre version, ces canons
+auraient été pris par Ahmed-el-Bekkaï à la bataille de
+Goundam&nbsp;; c’étaient les deux obusiers abandonnés dans le Ferlo
+par le commandant du fort de Bakel en 1857 (voir plus haut).
+El-Bekkaï les fit transporter à Tombouctou, où se trouvaient déjà
+huit canons, dont trois en bronze et cinq en fer, que les Marocains
+avaient amenés autrefois.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_313"></a><a href="#FNanchor_313"><span class=
+"label">[313]</span></a>C’est après cette défaite des Toucouleurs
+que Mage arriva à Ségou avec le docteur Quintin. Pour ce qui
+concerne le voyage de ces explorateurs, ainsi que la mission du
+capitaine Galliéni, voir les chapitres <a href="#Page_390">XIV</a>
+et <a href="#Page_408">XV.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_314"></a><a href="#FNanchor_314"><span class=
+"label">[314]</span></a>Les Toubourou, chez les Toucouleurs,
+correspondent aux Rimaïbé chez les Peuls.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_315"></a><a href="#FNanchor_315"><span class=
+"label">[315]</span></a>Un certain nombre de Peuls, appartenant
+surtout au clan des Dialloubé, auquel la dynastie des Bari avait
+ravi le pouvoir au Massina, avaient pris du service dans l’armée
+d’Ahmadou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_316"></a><a href="#FNanchor_316"><span class=
+"label">[316]</span></a>Habibou fut remplacé à Dinguiray par son
+autre frère Aguibou, qui fut plus tard roi du Massina.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_317"></a><a href="#FNanchor_317"><span class=
+"label">[317]</span></a>Ce tombeau fut érigé en 1895 par les soins
+du colonel de Trentinian&nbsp;: cet officier voulut ainsi
+reconnaître les services rendus à la civilisation par El-Bekkaï,
+qui avait autrefois protégé Barth à Tombouctou. Cet Ahmed-el-Bekkaï
+était le petit-fils du fameux Sidi-el-Mokhtar-ben-Ahmed, né en 1729
+et mort en 1811, qui enleva la suprématie religieuse aux
+Kel-Antassar pour la donner aux Kounta et dont le tombeau, situé à
+Bou-el-Anouar dans l’Azaouad, est aussi un lieu de pèlerinage très
+fréquenté.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_318"></a><a href="#FNanchor_318"><span class=
+"label">[318]</span></a>Abiddine fut tué en 1889 au cours d’une
+bataille livrée aux troupes de Mounirou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_319"></a><a href="#FNanchor_319"><span class=
+"label">[319]</span></a>Il avait fait en 1900 un voyage en France
+et avait visité l’Exposition Universelle.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_341">[341]</span><a id=
+"p4c12"></a>CHAPITRE XII</h2>
+
+<p class="sch1">L’empire mandingue de Samori<br>
+(XIX<sup>e</sup> siècle).</p>
+
+<p>L’empire de Samori n’eut jamais l’extension de celui
+d’El-hadj-Omar&nbsp;; il n’en eut pas non plus la durée. Il semble
+que les qualités de Samori, en tant qu’organisateur, étaient
+inférieures à celles d’El-hadj-Omar, mais il semble d’autre part
+que l’habileté guerrière du premier fut plus considérable que celle
+du second. En tout cas, les conditions dans lesquelles opérèrent
+ces deux grands conquérants soudanais de l’époque contemporaine
+étaient fort différentes, et il est essentiel de se les rappeler si
+l’on veut établir entre eux une comparaison.</p>
+
+<p>El-hadj-Omar était un musulman instruit, qui avait beaucoup
+voyagé, avait vécu à la cour de souverains puissants, tels que les
+sultans du Bornou et de Sokoto, avait visité des villes telles que
+Le Caire et La Mecque, avait vu de près les Français du Sénégal et
+s’était entouré de gens, tels que Samba Ndiaye, formés à notre
+école. Samori au contraire était ignorant et illettré<a id=
+"FNanchor_320"></a><a href="#Footnote_320" class=
+"fnanchor">[320]</a>&nbsp;; il ne fut jamais en relations directes
+avec d’autres pays que les contrées du Soudan où se déroula sa
+fortune et, s’il reçut quelquefois la visite d’Européens, il
+n’avait jamais visité leurs établissements et n’avait jamais vu la
+mer avant sa capture et son exil.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_342">[342]</span>D’autre part,
+El-hadj-Omar, sauf sur les rives du Sénégal, ne fut aucunement
+gêné, dans la constitution de son empire, par l’action européenne
+et n’eut affaire qu’à des peuplades indigènes dont la plupart
+n’étaient aucunement organisées ou à des Etats également indigènes
+qui étaient arrivés à l’époque de la décadence et du démembrement,
+tandis que Samori, dès le début, vit ses ambitions contrecarrées
+constamment par les Français et dut passer sa vie à refaire
+ailleurs des conquêtes que notre armée lui enlevait au fur et à
+mesure&nbsp;: aurait-il eu la volonté et le pouvoir d’organiser
+solidement son empire que nous ne lui aurions pas laissé le temps
+de le faire. Si l’on veut bien observer qu’il trouva le moyen de
+résister pendant seize ans à nos colonnes et que, durant cette
+période de perpétuel qui-vive, il réussit à imposer son autorité
+sur un territoire qui n’eut jamais moins de 500 kilomètres de long
+sur 200 de large, la promenant des sources du Niger à la basse
+Volta Noire, et si l’on se souvient d’autre part qu’il suffit de
+trois années au général Archinard pour effacer de la carte
+d’Afrique toute trace de l’empire, déjà vieux de trente ans, fondé
+par El-hadj-Omar, on conviendra que la comparaison n’est pas
+entièrement défavorable à Samori.</p>
+
+<p>D’un autre côté, il faut remarquer que ce dernier, au moins
+pendant la première moitié de son règne, opérait parmi ses
+compatriotes et incarnait en quelque sorte la résistance nationale
+opposée à l’occupation française, tandis qu’El-hadj et ses
+successeurs s’étaient taillé des royaumes en pays étranger et
+n’avaient jamais su se concilier l’amour ni la fidélité de leurs
+sujets. L’armée d’El-hadj, en dehors d’un noyau d’esclaves et de
+disciples dévoués corps et âmes à leur maître, était un ramassis de
+gens de toutes nationalités, sur lesquels El-hadj avait su prendre
+un ascendant personnel indéniable, mais qui ne servirent souvent
+qu’en rechignant ses fils et ses lieutenants. L’armée de Samori
+comptait bien aussi une quantité considérable de gens venus de
+partout, enrôlés volontaires qu’attirait l’espoir du butin ou
+captifs faits à la guerre et entraînés au métier militaire par
+leurs maîtres, mais elle comporta toujours un fort contingent de
+Mandingues et de Foulanké du Ouassoulou,<span class="pagenum" id=
+"Page_343">[343]</span> compatriotes de Samori lui-même, parlant la
+même langue, ayant les mêmes mœurs et les mêmes traditions que le
+chef qui les menait au combat.</p>
+
+<p>L’histoire de Samori intéresse moins exclusivement la colonie du
+Haut-Sénégal-Niger que celle d’El-hadj-Omar&nbsp;; elle intéresse
+même plus la Guinée et la Côte d’Ivoire — dans leurs limites
+actuelles — que la colonie qui fait l’objet du présent ouvrage.
+D’un autre côté, l’histoire du conquérant mandingue est beaucoup
+plus intimement liée à celle de l’occupation française que
+l’histoire du conquérant toucouleur. Aussi n’en donnerai-je ici
+qu’un assez court résumé, en insistant seulement sur les faits qui
+concernent plus spécialement le Haut-Sénégal-Niger et en renvoyant,
+pour les détails, au volume que M. André Mévil a consacré au
+célèbre héros soudanais<a id="FNanchor_321"></a><a href=
+"#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a>, volume que j’ai
+d’ailleurs fortement mis à contribution, ainsi qu’au chapitre XV de
+ce volume.</p>
+
+<p><em>Samori Touré</em><a id="FNanchor_322"></a><a href=
+"#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a> naquit vers 1835, de
+parents obscurs, à Sanankoro près Bissandougou, dans la partie du
+Ouassoulou avoisinant le Milo (Guinée Française). Vers 1870, il
+s’imposa comme chef à Bissandougou, prit <em>Sanankoro</em> et s’y
+installa. De 1874 à 1877, il s’empara du Sangaran et de quelques
+cantons voisins à cheval sur le haut Niger, entre le Tinkisso et le
+Milo. En 1880, il s’intitula <em>amir-el-moumenîn</em><a id=
+"FNanchor_323"></a><a href="#Footnote_323" class=
+"fnanchor">[323]</a> et prêcha la guerre contre les infidèles.
+Bientôt il franchit le Niger en aval de Siguiri et établit son
+autorité sur <em>Kangaba</em> et l’Est du Manding, ainsi que sur
+les cantons banmana de la rive droite (Safé, Guitoumou — ou
+Djitoumou — et Méguétana), où il fit de nombreux captifs. Puis il
+menaça Niagassola, à 120 kilomètres de notre fort de Kita qui
+venait d’être fondé. Le colonel Borgnis-Desbordes,<span class=
+"pagenum" id="Page_344">[344]</span> ayant inutilement cherché à
+entrer en pourparlers avec lui par l’intermédiaire du lieutenant
+indigène Alakamessa, engagea les hostilités au début de 1882, en
+allant au secours de <em>Kéniéra</em>, sur la rive droite du Niger
+(à l’Est-Sud-Est de Siguiri), que Samori assiégeait&nbsp;; ce
+dernier prit la fuite, mais son frère <em>Fabou</em> attaqua le
+colonel comme il repassait le Niger et le harcela presque jusqu’à
+Kita.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> février 1883, Borgnis-Desbordes fondait le
+poste de Bamako, après avoir été attaqué à Daba par les Banmana,
+sur la route de Kita à Bamako. Peu après, Fabou s’avançait vers le
+Nord jusqu’à <em>Sibi</em> et coupait la ligne de ravitaillement de
+Kita à Bamako, tandis que d’autres bandes de Samori détruisaient la
+ligne télégraphique et arrivaient le 1<sup>er</sup> avril à 4
+kilomètres au Sud de <em>Bamako</em>, au confluent de l’Oyako et du
+Niger. Le colonel Borgnis-Desbordes engagea l’attaque en cet
+endroit le 5 avril, avec 400 hommes contre 3.000&nbsp;; nos
+troupes, après avoir franchi l’Oyako, durent reculer, repasser le
+ruisseau et s’appuyer aux collines rocheuses qui viennent aboutir à
+sa rive gauche. Après plus de huit heures d’un combat meurtrier,
+nos troupes, diminuées du dixième, durent rentrer à Bamako, où le
+capitaine Pietri amena un renfort de Kita. Le 12 avril,
+Borgnis-Desbordes réunit les hommes valides des deux effectifs, y
+ajouta 200 auxiliaires, retourna à l’Oyako, y retrouva Fabou et ses
+bandes et les mit en déroute&nbsp;; le capitaine Pietri accentua
+cette déroute à l’aide d’une colonne volante.</p>
+
+<p>Les instructions supérieures étant de ne pas s’engager trop
+avant, le colonel Boylève, en 1883-84, se contenta de surveiller la
+ligne des postes, au Sud et à proximité de laquelle se tenaient les
+avant-gardes de Samori.</p>
+
+<p>En 1884-85, le commandant Combes repoussa les bandes avoisinant
+Bamako sur la rive droite du Niger, qu’il franchit à Kangaba, puis
+installa un poste provisoire à Niagassola. Samori envoya attaquer
+ce poste, que commandait le capitaine Louvel&nbsp;; ce dernier se
+porta au devant de l’ennemi, qu’il rencontra au Sud de Niagassola,
+sur la route de Siguiri, près de <em>Nafadié</em>, au passage
+difficile de la rivière Komodo. <em>Malinké-Mori</em>, frère de
+Samori, attaqua vigoureusement le détachement<span class="pagenum"
+id="Page_345">[345]</span> Louvel, au moment où celui-ci
+s’engageait dans un ravin boisé, mais fut mis en déroute&nbsp;;
+Louvel revint sur Nafadié, où il fut attaqué le lendemain par 3.000
+<em>sofa</em> qui, ne pouvant prendre d’assaut le fortin provisoire
+construit à la hâte, en firent le blocus. Le commandant Combes,
+averti, vint de Koundian par Niagassola et arriva, le 10 juin 1885,
+à Nafadié, qu’il dégagea. Combes et Louvel se replièrent sur
+Niagassola, harcelés par les <em>sofa</em> de Malinké-Mori et
+passant au travers des bandes de Fabou qui cherchaient à les couper
+de ce dernier point. Les soldats de Samori considérèrent cette
+marche de nos troupes comme une fuite et, voulant dire que nous
+avions peur et refusions le combat, ils crièrent aux
+tirailleurs&nbsp;: <em>Al tarha bôké Niagassola&nbsp;!</em>
+«&nbsp;Allez vous soulager à Niagassola&nbsp;!&nbsp;» (injure
+demeurée longtemps fameuse parmi nos troupes indigènes).</p>
+
+<p>Fin 1885, le lieutenant-colonel Frey avait à repousser 10.000
+<em>sofa</em> établis sur la rive gauche du Bakhoy, sous le
+commandement de Malinké-Mori qui s’était avancé jusqu’à 30
+kilomètres de Bafoulabé, tandis que Fabou tentait de pénétrer dans
+le Birgo pour prendre Kita entre deux feux et que le lieutenant
+Péroz était assiégé dans Niagassola. Le lieutenant-colonel Frey,
+ayant quitté Toukoto le 28 décembre 1885, arriva le 16 janvier 1886
+à <em>Galé</em>, que Malinké-Mori venait d’abandonner en
+l’incendiant&nbsp;; il le poursuivit au delà de Nafadié<a id=
+"FNanchor_324"></a><a href="#Footnote_324" class=
+"fnanchor">[324]</a>, à l’Ouest de Niagassola, l’atteignit par
+surprise, dans la nuit du 17 au 18, près de la rivière Farako ou
+Fatako, et le mit en déroute.</p>
+
+<p>Samori fit alors demander la paix&nbsp;: Frey répondit qu’il
+exigeait, pour l’accorder, que tous les <em>sofa</em> se
+retirassent sur la rive droite du Niger&nbsp;;
+<em>Oumar-Diêli</em>, l’envoyé de Samori, donna aussitôt des ordres
+pour que les chefs de bandes opérant dans le Bouré et le Manding
+évacuassent la rive gauche. A la demande de Samori, Frey envoya
+auprès de ce dernier une mission composée du capitaine Tournier, du
+capitaine indigène Mahmadou Racine, du lieutenant Péroz et de
+l’interprète Alassane, et chargée de proposer un traité
+reconnaissant à la France tous les<span class="pagenum" id=
+"Page_346">[346]</span> pays de la rive gauche du Niger à partir du
+confluent du Tinkisso jusqu’à Niamina&nbsp;; Samori signa le traité
+qu’on lui proposait et, comme preuve de sa bonne foi, confia à la
+mission son fils <em>Kièoulé-Karamoko</em>, qui fut emmené en
+France et rejoignit ensuite son père<a id=
+"FNanchor_325"></a><a href="#Footnote_325" class=
+"fnanchor">[325]</a>.</p>
+
+<p>Le traité de 1886 ne fut pas ratifié à Paris et, en 1887, le
+capitaine Péroz fut envoyé à Bissandougou pour proposer à Samori un
+autre traité, étendant les droits de la France sur la rive gauche
+du Niger jusqu’aux sources du Tinkisso et établissant le
+protectorat français sur les Etats de Samori&nbsp;: ce dernier
+signa ce traité le 25 mars 1887. L’empire de Samori ainsi délimité
+se composait à peu près du Ouassoulou et était borné à l’Est par le
+royaume de Sikasso, au Nord par le royaume de Ségou et nos
+possessions, à l’Ouest par le Fouta-Diallon.</p>
+
+<p>La même année, Samori entrait en guerre avec
+<em>Tièba</em><a id="FNanchor_326"></a><a href="#Footnote_326"
+class="fnanchor">[326]</a>, roi de <em>Sikasso</em>, et mettait le
+siège devant cette ville. Il avait demandé au commandant supérieur
+du Soudan un canon et des renforts et crut que le lieutenant
+Binger, qui commençait à cette époque son célèbre voyage, était
+chargé de les lui amener. Détrompé par cet officier lui-même, il ne
+l’en reçut pas moins bien&nbsp;; le lieutenant Binger demeura
+longtemps dans le camp de l’<em>almami</em>, devant Sikasso, mais
+ne put déterminer Samori à abandonner une lutte sans issue.
+Celui-ci y aurait peut-être renoncé, mais il avait juré, en
+quittant Bissandougou, de rapporter la tête de Tièba, et il n’osait
+pas manquer à son serment. Le siège de Sikasso dura 16 mois (mai
+1887 à août 1888) et coûta à Samori nombre d’hommes, mais
+finalement l’<em>almami</em> dut lever son camp et s’en retourner
+bredouille.</p>
+
+<p>En mai 1889, des <em>sofa</em> de Samori firent des incursions
+sur la rive gauche du Niger, en violation du traité de 1887, que
+l’<em>almami</em> d’ailleurs nous renvoya, furieux que nous ne
+l’ayons pas aidé dans sa lutte impuissante contre Tièba et que nous
+soyons<span class="pagenum" id="Page_347">[347]</span> entrés en
+pourparlers avec ce dernier pour le gagner à notre cause. Samori
+prétendait, avec quelque apparence de raison, qu’aux termes mêmes
+du traité de 1887 Sikasso et ses dépendances, étant sur la rive
+droite, faisaient partie de ses propres Etats.</p>
+
+<p>Au début de 1891, le colonel Archinard passait le Niger au Sud
+de Siguiri et entamait les opérations du côté de Kankan et de
+Bissandougou, qu’il occupait. Au commencement de l’année suivante,
+le lieutenant-colonel Humbert continua à opérer dans les mêmes
+régions et occupa Kérouané et Sanankoro, sans arriver pourtant à
+pouvoir ruiner la puissance de Samori. Le colonel Archinard, revenu
+au Soudan comme gouverneur en fin 1892, confia au
+lieutenant-colonel Combes le soin de poursuivre la lutte&nbsp;;
+Combes réussit à déloger les troupes de Samori du Kouranko et de la
+vallée du Milo, les chassa vers le Sud-Est au delà d’Odienné et
+fonda les postes de Farana et de Kissidougou.</p>
+
+<p>En 1893, Samori, secondé par l’armée du chef d’Odienné, vint
+assiéger <em>Ténétou</em> et <em>Bougouni</em>, qui se rendirent à
+lui au moment où le lieutenant-colonel Bonnier arrivait à leur
+secours (novembre 1893)&nbsp;; Bonnier poursuivit l’<em>almami</em>
+au Sud de Bougouni, mais dut abandonner l’opération commencée pour
+marcher sur Tombouctou.</p>
+
+<p>C’est alors que Samori s’empara de la région comprise entre Kong
+et Bondoukou (1894-95) et s’y installa. En 1896-97, ses bandes
+firent une réapparition sur les territoires qui constituent
+aujourd’hui le Haut-Sénégal-Niger, sous la direction de son fils
+préféré <em>Sarankièni-Mori</em>, qui opéra des razzias — souvent
+malheureuses du reste — dans les pays birifo et dagari du cercle
+actuel de Gaoua&nbsp;; c’est là qu’il rencontra et extermina, près
+de <em>Dokita</em>, le détachement anglais du lieutenant
+Henderson&nbsp;: cet officier, fait prisonnier par Sarankièni-Mori,
+fut envoyé par celui-ci à son père à Dabakala (mars 1897)&nbsp;;
+Samori le relâcha et le fit reconduire sur les bords de la Volta,
+où il fut recueilli par une reconnaissance du capitaine Scal.</p>
+
+<p>Le capitaine Braulot, au retour d’une mission chez Babemba qui
+commençait à nous donner de sérieuses inquiétudes, fut<span class=
+"pagenum" id="Page_348">[348]</span> envoyé par Bobo-Dioulasso et
+Lorhosso en vue d’occuper <em>Bouna</em>, que Samori avait accepté
+de nous rétrocéder&nbsp;; cet officier était accompagné du
+lieutenant Bunas et du sergent Myskiewicz&nbsp;: les trois
+Européens furent tués près de Bouna, le 20 août 1897, par l’armée
+de Sarankièni-Mori. Ce massacre décida l’autorité supérieure à en
+finir avec Samori et des opérations eurent lieu en 1898 dans le
+Nord de la Côte d’Ivoire actuelle&nbsp;: les commandants Caudrelier
+et Pineau rabattirent l’<em>almami</em> vers le Sud-Ouest sur le
+haut Cavally&nbsp;; il fut arrêté dans sa fuite par divers
+détachements opérant sous le commandement du lieutenant-colonel
+Bertin, puis du commandant de Lartigue, et fut pris, le 29
+septembre 1898, à <em>Guélémou</em>, près de la route actuelle de
+Touba à Danané, par une reconnaissance dirigée par les capitaines
+Gouraud et Gaden.</p>
+
+<p>Samori fut amené à Saint-Louis par Nafadié, Niagassola, Kita et
+Kayes&nbsp;; à Saint-Louis, il tenta de se suicider en se donnant
+un coup de couteau, mais ne réussit qu’à se blesser légèrement.
+Puis il fut déporté au Gabon avec son fils Sarankièni-Mori, son
+conseiller Morifing-Dian et sa femme Sarankièni, et mourut à Njolé,
+sur l’Ogôoué, en 1900, à l’âge de 65 ans environ.</p>
+
+<p>Samori avait surtout donné ses soins à l’organisation de son
+armée&nbsp;: celle-ci comprenait d’abord une sorte de garde d’élite
+à cheval, formée des fils, neveux et petits-fils de
+l’<em>almami</em> et de quelques autres jeunes gens de grandes
+familles, puis un certain nombre de bataillons d’infanterie dont
+chacun était commandé par un fils ou un cousin de Samori ou encore
+par l’un de ses serfs ou esclaves préférés. En outre, de nombreuses
+bandes d’auxiliaires, à pied ou à cheval, étaient recrutées selon
+les besoins ou les facilités du moment.</p>
+
+<p>Les soldats étaient pour la plupart enrôlés très jeunes et
+servaient d’abord comme palefreniers et domestiques sous le nom de
+<em>bilakoro</em> (enfants vêtus d’une simple pièce d’étoffe ou
+<em>bila</em>)&nbsp;; devenus <em>koursitigui</em>, c’est-à-dire en
+âge de porter la culotte (de 12 à 15 ans), ils recevaient des
+fusils et accompagnaient au combat les soldats réguliers, non pas
+tant pour prendre part eux-mêmes à l’action que pour assister les
+réguliers, porter leurs bagages, les aider à charger leurs fusils
+et les ramener au<span class="pagenum" id="Page_351">[351]</span>
+camp lorsqu’ils étaient blessés. Les réguliers, véritables soldats,
+portaient le nom de <em>sofa</em> (littéralement «&nbsp;père du
+cheval&nbsp;»), non pas qu’ils fussent nécessairement des
+cavaliers, mais parce qu’ils avaient commencé, comme je viens de le
+dire, par exercer le métier de palefrenier.</p>
+
+<p>Les <em>sofa</em> étaient armés soit de fusils à pierre, soit de
+fusils à piston, soit d’armes perfectionnées de systèmes
+divers&nbsp;: ces dernières provenaient, soit d’achats faits aux
+comptoirs du Sierra-Leone, du Libéria ou du Sénégal, soit de prises
+opérées sur des détachements européens, soit — pour une assez large
+part — de fusils transformés ou fabriqués, sur le modèle de nos
+Gras ou de nos Kropatchek, par les forgerons que Samori traînait
+partout avec lui.</p>
+
+<div class="plate">
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="map18"><a href="images/map18_large.jpg"><img src=
+'images/map18.jpg' alt=''></a>
+<p class="cp1">Carte 18. — L’empire de Samori.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c12">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_320"></a><a href="#FNanchor_320"><span class=
+"label">[320]</span></a>Il ne sut jamais lire couramment l’arabe et
+toutes les lettres que l’on a de lui ont été rédigées par des
+secrétaires.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_321"></a><a href="#FNanchor_321"><span class=
+"label">[321]</span></a>A. Mévil, <em>Samory</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_322"></a><a href="#FNanchor_322"><span class=
+"label">[322]</span></a>Son père s’appelait Lafia Touré et sa mère
+Massorona Kamara&nbsp;; tous deux étaient des Mandingues,
+originaires l’un du Ouassoulou et l’autre du Konian (région de
+Beyla).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_323"></a><a href="#FNanchor_323"><span class=
+"label">[323]</span></a>Samori n’aimait pas être appelé par son
+prénom tout court, ce qui constitue chez les Mandingues une formule
+d’appellation peu respectueuse&nbsp;; on le désignait généralement
+par le titre d’<em>almami</em>, qui signifie l’«&nbsp;imâm&nbsp;»
+(le grand-prêtre), et n’est aucunement, quoi qu’on en ait dit,
+l’abréviation d’<em>amir-el-moumenîn</em> «&nbsp;prince des
+croyants&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_324"></a><a href="#FNanchor_324"><span class=
+"label">[324]</span></a>Ce village est différent du Nafadié près
+duquel eut lieu le combat du Komodo.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_325"></a><a href="#FNanchor_325"><span class=
+"label">[325]</span></a>Plus tard, à la suite d’une dispute, Samori
+fit mettre à mort ce Karamoko, qui d’ailleurs, prétend-on, était un
+esclave et non un fils de l’<em>almami</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_326"></a><a href="#FNanchor_326"><span class=
+"label">[326]</span></a>Tièba mourut le 28 janvier 1893 et fut
+remplacé par Babemba, son frère ou son neveu.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_352">[352]</span><a id=
+"p4c13"></a>CHAPITRE XIII</h2>
+
+<p class="sch1">L’empire de Tekrour et les Etats secondaires.</p>
+
+<p>A maintes reprises, au cours de cet ouvrage, j’ai mentionné le
+nom de l’empire de Tekrour comme celui de l’un des Etats indigènes
+qui ont joué un rôle considérable dans l’histoire du Soudan depuis
+les premiers siècles de notre ère&nbsp;: cependant, les territoires
+qui ont constitué cet empire étant situés, d’une manière générale,
+en dehors des limites de la colonie actuelle du Haut-Sénégal-Niger,
+je n’ai pas cru devoir consacrer un chapitre spécial à cet
+Etat&nbsp;; néanmoins, il me paraît indispensable, en raison de
+l’influence qu’il a exercée sur les autres Etats ou que ceux-ci lui
+ont fait subir, de donner au moins un résumé de son histoire, telle
+qu’elle m’apparaît d’après les quelques documents que j’ai eus
+entre les mains<a id="FNanchor_327"></a><a href="#Footnote_327"
+class="fnanchor">[327]</a>.</p>
+
+<p>Dans le Haut-Sénégal-Niger proprement dit, d’autre part, bien
+des Etats ont existé dont l’importance, pour avoir été locale, n’en
+a pas moins été réelle&nbsp;: les uns n’ont été que des royaumes
+plus ou moins vassaux des grands empires dont nous avons parlé
+déjà, les autres ont su garder leur indépendance. Chacun de ces
+petits Etats mérite également de trouver ici son histoire, si
+succincte qu’elle soit.</p>
+
+<div class="plate" id="pl26">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XXVI</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i51"><img src='images/i51.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Paulin</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 51. — Tombouctou, vue
+générale.</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i52"><img src='images/i52.jpg' alt=''>
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 52. — Les restes de
+l’ancien fort de Médine, près de Kayes.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<h3 class="bold"><span class="pagenum" id=
+"Page_353">[353]</span><a id="p4c13s1"></a>I. — L’empire de
+Tekrour.</h3>
+
+<p>J’ai dit précédemment que la ville de <em>Tekrour</em>, qui
+donna son nom à l’empire dont elle fut momentanément la capitale et
+à la population centrale de cet empire — celle des <em>Tekarir</em>
+ou Toucouleurs —, était vraisemblablement située sur le Sénégal,
+tout près du village et du poste actuels de Podor<a id=
+"FNanchor_328"></a><a href="#Footnote_328" class=
+"fnanchor">[328]</a>.</p>
+
+<p>Il est très probable que «&nbsp;Tekrour&nbsp;» n’était pas le
+nom indigène de cette ville et que ce nom lui a été donné par les
+Berbères, lesquels nous l’ont transmis par l’intermédiaire des
+Arabes, de même qu’ils nous ont transmis par l’intermédiaire des
+Ouolofs celui par lequel nous désignons les
+«&nbsp;Toucouleurs&nbsp;»<a id="FNanchor_329"></a><a href=
+"#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, cette ville dut être célèbre dès une époque
+très ancienne parmi les populations sahariennes et soudanaises
+vivant à proximité du Sénégal&nbsp;; ses premiers habitants
+devaient appartenir à une population de race noire — ainsi que le
+dit expressément Yakout —, dont les descendants sont encore appelés
+aujourd’hui «&nbsp;Tekrouriens&nbsp;» (<em>Tekarir</em>) par les
+Maures leurs voisins et «&nbsp;Toucouleurs&nbsp;» par les Français,
+sous la réserve cependant que les Toucouleurs actuels sont, comme
+je l’ai dit, un amalgame très composite de peuples divers dans
+lequel l’ancien peuple autochtone de Tekrour ne forme sans doute
+qu’un élément restreint.</p>
+
+<p>Elle fut la capitale d’un Etat nègre qui devait chevaucher sur
+les deux rives du Sénégal, s’étendant même davantage sur la rive
+nord, à une époque où les Berbères ne s’étaient pas encore avancés
+vers le Sud plus loin que l’Adrar mauritanien et où les<span class=
+"pagenum" id="Page_354">[354]</span> Ouolofs, les Sérères et les
+Toucouleurs étaient répandus dans le pays habité aujourd’hui par
+les Maures Trarza et Brakna. Depuis une date qu’il est impossible
+de fixer jusque vers la fin du <span class=
+"sc2">VIII</span><sup>e</sup> siècle de notre ère, le pouvoir était
+entre les mains d’une famille autochtone appartenant, disent
+certaines traditions, au clan des <em>Sal</em>. L’autorité de
+l’empereur de Tekrour s’étendait, non seulement sur les Tekrouriens
+proprement dits, lesquels habitaient le Fouta actuel et la rive
+nord du Sénégal faisant face au Fouta, mais aussi sur les Sérères
+et les Ouolofs&nbsp;: c’est l’ensemble de ces trois peuples,
+semble-t-il, qu’Edrissi désignait sous le nom de
+<em>Maghzara</em>.</p>
+
+<p>Les villes principales de l’empire étaient&nbsp;:
+<em>Aoulîl</em> (sur la côte de l’Atlantique, au Nord du lac de
+Biakh ou lac de Teniahya) qui fournissait le sel et l’ambre
+gris&nbsp;; <em>Senegana</em>, chef-lieu de la province du même nom
+et du pays ouolof, qui devait se trouver d’après Bekri à
+l’embouchure du Sénégal, à peu près à l’emplacement actuel de
+St-Louis&nbsp;; enfin <em>Tekrour</em>, capitale de l’empire et
+résidence habituelle du souverain, dont les habitants, au dire
+d’Edrissi, se vêtaient — au <span class=
+"sc2">XII</span><sup>e</sup> siècle — de couvertures de laine et se
+coiffaient de petits turbans de même tissu, les gens riches seuls
+portant des vêtements de coton et des sortes de burnous. L’empereur
+ne résidait pas toujours à Tekrour même puisque, lors de l’arrivée
+des Judéo-Syriens au Fouta, il habitait à <em>Guédé</em>, sur le
+marigot de Doué, un peu au Sud-Est de Podor et par conséquent de
+Tekrour. Le Guidimaka et le Galam devaient former les provinces
+extrêmes de l’empire&nbsp;; nous avons vu que ces pays
+commencèrent, durant la seconde moitié du <span class=
+"sc2">VIII</span><sup>e</sup> siècle, à être colonisés par des
+Soninké venus du Ouagadou&nbsp;; lorsque l’empire de Ghana fut, un
+peu plus tard, commandé par des Soninké, le Guidimaka et le Galam
+devinrent, au moins en partie, des dépendances de Ghana.</p>
+
+<p>Vers l’an 800, <em>Ismaïl</em>, l’un des chefs de l’immigration
+judéo-syrienne au Fouta, s’empara du pouvoir, qui demeura pendant
+deux siècles environ entre les mains des Judéo-Syriens, lesquels
+devinrent les Peuls.</p>
+
+<p>Au début du <span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle,
+Mahmoud, le dernier empereur judéo-syrien, fut tué par un
+Tekrourien nommé <em>Ouâr Diâdié</em>, <em>Ouâr<span class=
+"pagenum" id="Page_355">[355]</span> Diâbi</em> ou <em>Ouâr
+Ndiaye</em>, fils de Râbis<a id="FNanchor_330"></a><a href=
+"#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>. Ce personnage fut le
+premier prince de la deuxième dynastie toucouleure, ou tout au
+moins autochtone, du Tekrour, laquelle demeura au pouvoir environ
+trois siècles&nbsp;; il se convertit à l’islamisme, fit embrasser
+la religion nouvelle par la majorité des Toucouleurs et par les
+Soninké de Silla (Galam), et mourut en 1040. Ses successeurs
+embrassèrent le parti des Almoravides et leur fournirent des
+contingents, ainsi qu’on l’a vu plus haut.</p>
+
+<p>Les Soninké-Sossé de la famille de Soumangourou Kannté, chassés
+du Kaniaga par l’empereur mandingue Soundiata en 1235 et émigrés au
+Tekrour vers 1250, parvinrent à détrôner le dernier représentant de
+la dynastie issue de Ouâr Diâdié, en s’appuyant sur le clan
+toucouleur des Dénianké, rival et ennemi de celui des Koliâbé<a id=
+"FNanchor_331"></a><a href="#Footnote_331" class=
+"fnanchor">[331]</a>. On eut ainsi, de 1250 à 1350 environ, la
+dynastie des <em>Sossé</em>.</p>
+
+<p>Elle fut renversée au bout de cent ans par les <em>Ouolofs</em>
+qui, après avoir secoué le joug du Tekrour sous la conduite d’un
+nommé Ndiadiane Ndiaye et avoir forcé les Sérères à abandonner les
+rives du Sénégal pour se concentrer dans le Sine, s’emparèrent de
+Tekrour vers 1350 et annexèrent le Fouta à l’empire du Diolof. La
+situation redevint donc ce qu’elle était au début, c’est-à-dire
+qu’on eut un seul empire allant de l’Atlantique au Galam, avec
+cette différence que, de vassaux du Tekrour, les Ouolofs en étaient
+devenus les suzerains<a id="FNanchor_332"></a><a href=
+"#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_356">[356]</span>Le Fouta ne
+reconquit son indépendance que vers 1520, pour être gouverné
+d’ailleurs par une dynastie peule, celle de <em>Koli Galadio</em>.
+Ce personnage, nous l’avons vu, était fils de Tindo ou Tendo
+Galadio<a id="FNanchor_333"></a><a href="#Footnote_333" class=
+"fnanchor">[333]</a>, qui résidait au Bakounou et fut vaincu et tué
+au Kingui en 1512 par le premier <em>askia</em> de Gao. La mère de
+Koli, d’après certaines traditions, était mandingue et aurait été
+donnée en mariage à Tindo par un prince du clan des Keïta,
+descendant de Soundiata<a id="FNanchor_334"></a><a href=
+"#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>. Koli, fuyant le Kingui,
+arriva au Toro, s’empara de Guédé, où résidait alors le gouverneur
+ouolof du Toro — ou le roi du Toro vassal des Ouolofs — et, grâce à
+l’appui des Dénianké, se fit reconnaître chef du Toro et de tout le
+Fouta par les Toucouleurs. Ensuite, il alla faire la guerre au
+Bambouk, mais, battu par Guimé Sissoko, alors roi du Bambouk, il se
+porta vers l’Ouest, jusque près de l’Océan, souleva les Sérères
+contre les Ouolofs et, avec l’aide des premiers, infligea une
+sanglante défaite au souverain du Diolof, qui se jeta dans une
+pirogue et remonta le cours du Sénégal jusque près de Bakel, se
+réfugiant à <em>Gallat</em>, non loin de Touabo. Koli, traversant
+le Fouta, atteignit le monarque ouolof à Gallat<span class=
+"pagenum" id="Page_357">[357]</span> et le tua<a id=
+"FNanchor_335"></a><a href="#Footnote_335" class=
+"fnanchor">[335]</a>. Le Diolof cessa d’être un vaste empire pour
+ne plus constituer qu’un royaume modeste et le Toro, où Koli
+s’établit définitivement, redevint la province centrale du Tekrour
+reconstitué.</p>
+
+<p>Koli, d’après Sa’di, eut pour successeur son fils
+<em>Yoro-Diam</em>, qui fut remplacé lui-même par son frère
+<em>Galadyi-Tabar</em>, lequel «&nbsp;ne peut être comparé qu’à
+l’empereur Moussa (Kankan-Moussa) pour sa renommée et ses
+vertus&nbsp;». Après Galadyi régna son neveu <em>Kato</em> ou Kata,
+fils de Yoro-Diam, auquel succéda son frère
+<em>Samba-Lam</em><a id="FNanchor_336"></a><a href="#Footnote_336"
+class="fnanchor">[336]</a>&nbsp;; celui-ci demeura 37 ans sur le
+trône et fut remplacé par son fils <em>Boubakar</em>, qui régnait
+encore au temps où fut écrit le <em>Tarikh-es-Soudân</em>,
+c’est-à-dire vers 1650. J’ignore, quant à présent, les noms des
+successeurs de Boubakar.</p>
+
+<p>André Brue, dans un voyage qu’il fit au Fouta en 1697, s’arrêta
+à <em>Guyorel</em> (Guireye de nos cartes), en amont de Kaédi et
+sur la rive gauche du Sénégal&nbsp;: cette localité était le port
+desservant la résidence habituelle du <em>siratik</em>,
+c’est-à-dire du roi du Fouta ou empereur du Tekrour&nbsp;; Brue ne
+nous donne pas le nom de cette résidence, qui devait se trouver
+dans le Bosséa, mais il nous dit que le <em>siratik</em> demeurait
+une partie de l’année à <em>Goumel</em>, à deux jours en amont de
+Guyorel&nbsp;: ce Goumel doit correspondre au Koumdel de nos cartes
+et se plaçait en tout cas en un point voisin de Matam<a id=
+"FNanchor_337"></a><a href="#Footnote_337" class=
+"fnanchor">[337]</a>. Brue se rendit lui-même à Goumel et y vit le
+roi, qui était musulman, avait le teint d’un mulâtre et des traits
+plus fins que les Nègres, ce qui prouve<span class="pagenum" id=
+"Page_358">[358]</span> qu’il avait conservé des traces visibles de
+son origine peule&nbsp;; le fils de ce roi s’appelait alors
+Boukar-Siré.</p>
+
+<p>Dans le courant du <span class="sc2">XVIII</span><sup>e</sup>
+siècle, vers 1720 selon les uns, en 1776 seulement d’après les
+autres, un marabout toucouleur appartenant au clan des Tôrobé et
+nommé <em>Abdoulkader</em> prêcha la guerre sainte contre les
+infidèles, vainquit les Dénianké, renversa la dynastie peule des
+descendants de Koli et établit au Fouta une sorte de monarchie
+théocratique qui se maintint jusqu’à la conquête française, le
+pouvoir appartenant désormais à des religieux du clan des
+<em>Tôrobé</em>.</p>
+
+<h3 class="bold"><a id="p4c13s2"></a>II. — Le royaume du Galam ou
+Gadiaga.</h3>
+
+<p>Lors de la dispersion des Soninké du Ouagadou, vers la fin du
+<span class="sc2">VIII</span><sup>e</sup> siècle, <em>Alikassa
+Sempré</em> alla fonder <em>Galambou</em> ou <em>Kounguel</em>, au
+confluent de la Falémé et du Sénégal, et d’autres chefs de familles
+soninké fondèrent dans la même région <em>Yaressi</em> ou Diaressi
+(ou encore Diarissona), sur la rive nord du Sénégal, en face
+d’Ambidédi, et <em>Silla</em>, près de Bakel. Ces diverses colonies
+formèrent le royaume du Galam ou du Gadiaga, avec Galambou comme
+capitale, royaume qui se composait approximativement des provinces
+actuelles du Goye et du Kaméra, sur la rive gauche du fleuve,
+formant le Galam ou Gadiaga proprement dit, et du Guidimaka, sur la
+rive droite. Le pouvoir se transmit parmi les descendants
+d’Alikassa, qui échangèrent leur nom de Sempré contre celui de
+<em>Bakili</em><a id="FNanchor_338"></a><a href="#Footnote_338"
+class="fnanchor">[338]</a>. Les autres grandes familles étaient
+celles des Yaressi ou Diarisso, des Sibi, des Silla et, plus tard,
+des Diakhaté ou Niakaté et des Diâbi.</p>
+
+<p>Cet Etat eut à diverses reprises des périodes d’indépendance,
+mais il fut le plus souvent vassal de quelque grand empire, la
+suzeraineté étant exercée successivement par Tekrour, Ghana, Diara,
+Mali et même, au moins momentanément, par le roi du Khasso.</p>
+
+<p>Alikassa aurait eu comme successeurs Salounga I, puis Salounga
+II dit Ndoungoumé, puis Findiougné Diâbi, puis
+Mari-Kassa.<span class="pagenum" id="Page_359">[359]</span> A la
+mort de ce dernier, le royaume se divisa en quatre parties à peu
+près autonomes, le Goye, le Kaméra, le Guidimaka et le Diomboko, le
+pouvoir souverain étant exercé tantôt par le chef de l’une de ces
+provinces et tantôt par celui d’une autre, selon leur rang
+d’ancienneté dans la famille. Les quatre fils de Mari-Kassa Bakili
+se seraient en effet partagé le royaume, Souleïmân-Kassa se fixant
+au Goye, Alikassa II au Kaméra, Amadou-Bé au Diomboko et un prince
+dont je ne possède pas le nom au Guidimaka.</p>
+
+<p>Nous n’avons que fort peu de documents concernant l’histoire et
+les destinées de cet Etat, en dehors des faits que j’ai mentionnés
+dans les chapitres précédents et de ceux que l’on trouvera dans le
+récit de l’occupation du Soudan par les Français. Le Galam fut en
+effet en relations suivies avec nos premiers établissements du
+Sénégal, pour la même raison qu’il était au Moyen-Age en relations
+étroites avec Ghana&nbsp;: là en effet se trouvait la porte d’accès
+aux mines d’or du Bambouk.</p>
+
+<h3 class="bold"><a id="p4c13s3"></a>III. — Royaumes du Bambouk, du
+Konkodougou et du Gangaran.</h3>
+
+<p>Nous avons vu comment, au début du <span class=
+"sc2">XIII</span><sup>e</sup> siècle, le Bambouk et le Gangaran
+avaient été conquis par un général de Soundiata nommé Amari-Sonko
+et comment, un peu plus tard, vers 1255, les royaumes mandingues du
+<em>Bambouk</em>, du <em>Konkodougou</em> et du <em>Gangaran</em>
+avaient été fondés, le premier par <em>Moussa-Son-Koroma
+Sissoko</em> avec <em>Koundian</em> comme capitale, le second par
+<em>Siriman Keïta</em> avec <em>Dékou</em> comme chef-lieu et le
+troisième par <em>Sané-Nianga Taraoré</em>.</p>
+
+<p>Le Bambouk ou Bambougou s’étendait entre la Falémé et le Bafing,
+comprenant les montagnes aurifères du Tambaoura&nbsp;; il n’allait
+pas au Nord-Ouest jusqu’au Sénégal, dont il était séparé par le
+Kaméra et le Khasso, mais il débordait sur la rive droite de ce
+fleuve du côté de Bafoulabé&nbsp;; au Sud, il ne s’avançait que peu
+au delà du parallèle de Koundian. Le Konkodougou lui faisait suite
+vers le Sud, correspondant à peu près au cercle actuel de
+Satadougou. Enfin le Gangaran était compris entre le
+Sénégal<span class="pagenum" id="Page_360">[360]</span> au Nord, le
+Bafing à l’Ouest, le Bakhoy à l’Est et les montagnes enfermant la
+vallée du Tinkisso au Sud. Ces trois royaumes, avec le Manding
+proprement dit ou Mandé et le Bouré, qui leur faisaient suite vers
+l’Est, composaient le territoire connu des anciens sous le nom de
+<em>Ouangara</em>, <em>Gbangara</em> ou <em>Gangara</em>.</p>
+
+<p>Les trois royaumes du Bambouk, du Konkodougou et du Gangaran
+furent vassaux de l’empire de Mali pendant toute la période de
+puissance de ce dernier Etat&nbsp;; par la suite, ils se rendirent
+indépendants, mais eurent à souffrir des incursions des bandes du
+Tekrour au <span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle, et,
+plus tard, se trouvèrent plus ou moins englobés dans l’empire
+banmana du Kaarta, puis dans celui d’El-hadj-Omar, pour servir
+enfin de théâtre aux premières incursions de Samori.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <em>Le Bambouk.</em> — Le plus important de ces
+trois royaumes fut celui du Bambouk qui, au moment de son apogée,
+comprenait&nbsp;: le Bambougou proprement dit (canton de Koundian),
+le Barinta, le Bétéya, le Diébédougou, le Diébelli, le Farimboula,
+le Makadougou, le Niambiya et le Tomora, dans le cercle actuel de
+Bafoulabé&nbsp;; le Sintédougou, dans le cercle actuel de
+Satadougou, et le Bilidougou, le Logo, le Sirimana et le Tambaoura,
+dans le cercle actuel de Kayes. Vers 1802, au dire de Golberry, le
+<em>siratigui</em> ou roi du Bambouk était même suzerain du
+Konkodougou et de la ville de Satadougou.</p>
+
+<p>Moussa-Son-Koroma passe pour être mort vers la fin du
+<span class="sc2">XIII</span><sup>e</sup> siècle, laissant dix-sept
+fils dont l’aîné, nommé Kamakan-Dyita, lui succéda&nbsp;; les seize
+autres prirent chacun le commandement de l’une des seize provinces
+dont l’ensemble constituait le royaume. Le Bambougou formait deux
+provinces (Nanifara et Kourouba) et le Diébédougou également
+(Kassama et Yatéra). Le pouvoir royal se transmit sans interruption
+dans la famille des <em>Sissoko</em>. Les rois dont le souvenir
+s’est le mieux conservé jusqu’à nous furent <em>Sanga-Moussa</em>,
+ancien chef du Tomora, dont la tombe, située dans cette dernière
+province, est honorée de nos jours encore par un sacrifice solennel
+qui a lieu chaque année, et <em>Guimé</em>, qui repoussa au
+<span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle les bandes peules
+et toucouleures conduites par Koli Galadio.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_361">[361]</span>C’est sous le
+règne de ce Guimé Sissoko que les Malinké du Bambouk, qui étaient
+musulmans depuis la conquête du pays par Amari-Sonko, revinrent au
+culte de leurs lointains ancêtres&nbsp;: les marabouts du pays,
+ayant cherché à s’emparer des mines d’or, furent tous massacrés et
+l’islamisme fut abandonné par le roi et par tous ses sujets (1540
+environ). Quelques années plus tard, vers 1550, les Portugais
+s’emparèrent à leur tour des mines d’or, mais ils ne tardèrent pas
+à disparaître&nbsp;: les uns moururent de maladie, d’autres
+s’entretuèrent à la suite de rivalités pour la possession des
+meilleurs placers, les derniers furent massacrés par les
+indigènes.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <em>Le Konkodougou.</em> — Tandis que le Bambouk
+fut toujours peuplé en majorité de Malinké, le Konkodougou
+renfermait à l’origine uniquement des Diallonké (Dao, Monékata,
+Kessékho, Dagnokho, Touré, Kontaga, etc.). Des Mandingues des clans
+Sissoko, Taraoré et Doumbouya, venus du Sangaran et du Bouré, s’y
+installèrent et y furent rejoints par les Keïta du Manding qui
+accompagnaient Siriman au moment de sa prise de possession du pays.
+A partir de cette époque, le pouvoir appartint toujours aux
+<em>Keïta</em> de la famille de Siriman, mais cette famille se
+divisa en deux fractions rivales, celle des <em>Kanessi</em> et
+celle des <em>Batassi</em>&nbsp;: Siriman Keïta, après son
+installation à Dékou, avait épousé une femme nommée Kané, fille
+d’un chef diallonké du clan des Dagnokho, qui ne lui donnait pas
+d’enfants&nbsp;; un devin, consulté par le roi, déclara que Kané
+cesserait d’être stérile dès que son époux aurait fécondé une autre
+femme&nbsp;; Kané alors autorisa Siriman à faire partager sa couche
+à une nommée Bata, qui était la propre esclave de Kané&nbsp;; Bata
+devint enceinte et Kané le devint elle-même peu de temps
+après&nbsp;; la descendance de Bata forma la fraction des
+Keïta-Batassi, de souche servile, mais ayant le privilège de la
+primogéniture, tandis que la descendance de Kané forma la fraction
+des Keïta-Kanessi, de souche noble et ayant par là même le
+privilège de fournir les rois.</p>
+
+<p>En dehors de <em>Mali-Siriman</em>, fondateur du royaume, voici
+les princes du Konkodougou dont la tradition a conservé les
+noms&nbsp;: <em>Mali-Guimé</em>, qui fit la guerre au Bambouk,
+défit l’armée des<span class="pagenum" id="Page_362">[362]</span>
+Sissoko dans le Tambaoura et exigea, pour évacuer ce dernier pays,
+un tribut en or qui lui fut versé intégralement&nbsp;; —
+<em>Ténemba-Tamba</em>, qui dirigea une expédition sur la haute
+Gambie&nbsp;; — <em>Ténemba-Siriman</em>, frère du précédent, qui
+eut des démêlés avec la famille impériale de Mali (les
+Keïta-Mansaré) et lui livra, au Nord-Est du Konkodougou, un combat
+où il remporta la victoire&nbsp;; mais il dut retourner en hâte
+dans son pays pour le défendre contre les incursions du chef de
+Tamba (cercle actuel de Dinguiray, dans la Guinée Française)&nbsp;;
+de plus, son règne fut troublé par des tentatives de révolte de la
+part des Batassi&nbsp;; — <em>Diguimadi</em>, qui parvint à ramener
+les Batassi à l’obéissance&nbsp;; — <em>Dabakoutou</em>, qui,
+menacé à son tour par les Batassi, appela à son aide les Khassonkè
+du Logo et mit le siège devant Dabia, l’une des places fortes des
+Batassi&nbsp;; vaincu, il dut s’enfermer dans Tembé, où il avait sa
+résidence&nbsp;; ce Dabakoutou régnait aux environs de 1880&nbsp;:
+ce fut lui qui signa le traité plaçant le Konkodougou sous le
+protectorat français&nbsp;; — son successeur <em>Diamadi</em> fut
+le dernier roi du Konkodougou.</p>
+
+<p>Le royaume n’avait pas de capitale fixe&nbsp;: lorsqu’un roi
+venait à mourir, son successeur continuait à résider dans le
+village qu’il occupait avant de monter sur le trône. Le chef-lieu
+du cercle actuel, Satadougou, ne fut jamais une résidence
+royale&nbsp;: c’était une colonie fondée d’abord sur la rive gauche
+de la Falémé par des Soninké et des Malinké venus de
+Sansanding<a id="FNanchor_339"></a><a href="#Footnote_339" class=
+"fnanchor">[339]</a> et par des Toucouleurs venus du Fouta, et
+transportée ensuite sur la rive droite.</p>
+
+<p>Le roi percevait un tribut sur les villages conquis et sur ceux
+qui réclamaient sa protection&nbsp;; de plus, un impôt était
+prélevé sur les caravanes traversant le pays et un autre sur la
+vente des colas. Enfin chaque famille devait acquitter une sorte
+d’impôt national payable en céréales<a id=
+"FNanchor_340"></a><a href="#Footnote_340" class=
+"fnanchor">[340]</a>.</p>
+
+<h3 class="bold"><span class="pagenum" id=
+"Page_363">[363]</span><a id="p4c13s4"></a>IV. — Le royaume du
+Khasso.</h3>
+
+<p>J’ai relaté ailleurs<a id="FNanchor_341"></a><a href=
+"#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a> les origines des
+Khassonkè, leur établissement dans le Khasso proprement dit (région
+de Kayes) et le Diomboko (région de Koniakari et de Séro), ainsi
+que les luttes entre les rois de Séro et de Koniakari, luttes dont
+le résultat final fut la fondation de <em>Médine</em>, dans le
+Logo, par <em>Demba Séga</em>, dernier roi khassonkè de Koniakari,
+vers 1810<a id="FNanchor_342"></a><a href="#Footnote_342" class=
+"fnanchor">[342]</a>.</p>
+
+<p>Kombossi, fils et successeur du roi de Séro vainqueur de Demba
+Séga, eut à lutter contre les Banmana-Massassi, anciens alliés de
+son père&nbsp;; vaincu par eux, il se réfugia au Fouta, abandonnant
+vers 1825 la province et la ville de Séro aux Banmana, déjà maîtres
+de Koniakari depuis 1810<a id="FNanchor_343"></a><a href=
+"#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>.</p>
+
+<p>Le domaine des Khassonkè indépendants se trouva ainsi réduit à
+une bande assez étroite de terrain située sur la rive gauche du
+Sénégal, entre l’embouchure du Bafing et le Galam, et comprenant le
+Natiaga (région de Dinguira), le Logo (région de Médine) et le
+Khasso propre (région de Kayes), avec Médine comme capitale.</p>
+
+<p><em>Haoua-Demba</em> succéda à Demba Séga de 1825 environ à
+1840&nbsp;; il eut à lutter contre les Banmana du Kaarta et fut
+soutenu à cette occasion par un colon français nommé Duranton, qui
+était installé au Khasso et qui, ayant épousé Sadioba, fille du
+roi, était devenu le conseiller de ce dernier. Haoua-Demba fut
+remplacé par <em>Kinnti-Sambala</em>, qui fut assiégé avec nous à
+Médine par El-hadj-Omar en 1857<a id="FNanchor_344"></a><a href=
+"#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>, et plaça le Khasso sous
+le protectorat français. Ensuite régnèrent <em>Diouga-Sambala</em>,
+puis<span class="pagenum" id="Page_364">[364]</span>
+<em>Makhani-Sambala</em>, lequel mourut en 1891. A cette époque, le
+canton de Koniakari fut de nouveau réuni au Khasso et
+<em>Demba-Yamadou</em>, successeur de Makhani-Sambala, quitta
+Médine pour transporter sa résidence à Koniakari&nbsp;; les
+Toucouleurs demeurés dans cette province furent contraints
+d’accepter son autorité, tout en conservant un chef de leur
+nationalité, qui fut Tierno-Diala. Le canton de Séro échappa à la
+même époque au joug des Toucouleurs mais demeura, comme dans
+l’ancien temps, indépendant du Khasso et eut comme roi un nommé
+Niamé-Fali, auquel succéda Tiékouta.</p>
+
+<p>Quant à Demba-Yamadou, il mourut en 1902 et fut remplacé par
+<em>Sidi-Guessé</em>. A la mort de ce dernier (1905), le royaume du
+Khasso fut divisé en deux provinces&nbsp;: celle de Koniakari avec,
+comme chef, <em>Sadio-Sambala</em>, et celle comprenant le Khasso
+propre, le Logo et le Natiaga, placée sous le commandement de
+<em>Kita-Demba</em>, frère de Sadio-Sambala.</p>
+
+<h3 class="bold"><a id="p4c13s5"></a>V. — Le Tombola.</h3>
+
+<p>Le Tombola ou pays des Tombo a toujours conservé son
+indépendance, même lors des guerres que lui firent les
+<em>askia</em> de Gao, puis les pachas de Tombouctou, ainsi qu’à
+l’époque où il prêta son concours à El-hadj-Omar et à ses
+successeurs contre les Peuls du Massina. Mais il ne forma jamais un
+Etat à proprement parler et fut sans cesse divisé en une multitude
+de petits cantons dont les chefs étaient indépendants les uns des
+autres.</p>
+
+<p>Chacun de ces cantons formait en réalité une sorte de petit
+royaume assez fortement organisé, avec des traditions et une
+étiquette assez comparables à celles qui avaient cours dans les
+empires mossi. Le chef de chaque canton portait — et porte encore —
+le titre de <em>hogon</em> ou <em>hogoun</em>&nbsp;; il cumule les
+fonctions de chef territorial et de grand-prêtre. Ces fonctions ne
+sont pas héréditaires&nbsp;: le <em>hogon</em> est élu par
+l’assemblée des patriarches ou chefs de famille, ou plutôt il est
+proclamé par cette assemblée après consultation des génies ou
+divinités locales, car c’est toujours le candidat désigné par les
+génies qui est élu par l’assemblée<span class="pagenum" id=
+"Page_365">[365]</span> des anciens. Une fois nommé, le nouveau
+<em>hogon</em> vit pendant trois ans isolé, dans une retraite
+d’accès difficile, et il est ensuite installé solennellement dans
+la maison où sont conservés les objets consacrés au culte et les
+reliques et talismans des chefs défunts.</p>
+
+<p>La personne du <em>hogon</em> est sacrée&nbsp;: on ne doit ni le
+toucher ni lui adresser la parole directement&nbsp;; sa demeure est
+un lieu d’asile. Ses insignes sont une mitre rouge et un trident.
+En cas de rixe dans le village, on porte le trident du
+<em>hogon</em> sur le lieu du combat et ce dernier cesse aussitôt.
+Beaucoup de prohibitions d’ordre magico-religieux sont attachées
+aux fonctions de <em>hogon</em>&nbsp;: le titulaire de ces
+fonctions ne peut manger ni viande de chèvre ni l’espèce de mil
+appelée <em>fonio</em> ou <em>fonion</em> en langue
+mandingue&nbsp;; il ne doit boire que l’eau provenant d’une source
+spéciale et ne peut boire, lorsqu’un de ses sujets vient à décéder,
+tant que le défunt n’est pas enterré&nbsp;; il peut épouser toute
+femme qui lui plaît, mais à condition que cette femme soit vierge,
+et ses veuves ne peuvent se remarier. Il lui est interdit de
+quitter le village où il réside&nbsp;; s’il tombe malade, on ne
+peut lui donner aucun médicament et sa santé demeure entièrement
+entre les mains de la divinité&nbsp;; lorsqu’il vient à mourir,
+personne ne peut toucher à son cadavre, en dehors des hommes de la
+caste des forgerons, qui procèdent à sa toilette funèbre et à son
+enterrement. Après sa mort, on attend trois ans avant de publier la
+nouvelle de son décès et d’élire son successeur, et l’intérim du
+pouvoir est confié durant cette période au fils du <em>hogon</em>
+défunt.</p>
+
+<p>Cette fonction, par ailleurs, est la source de certains
+avantages matériels. Les sujets du <em>hogon</em> doivent en effet
+cultiver ses champs et lui assurer ainsi la nourriture&nbsp;; de
+plus, il est de droit maître des biens des jeteurs de sorts tués
+pour leurs méfaits, de ceux des meurtriers, des objets perdus non
+réclamés, des animaux qui ont tué ou blessé grièvement une
+personne, du premier produit mâle de tout animal domestique, des
+bêtes ne possédant qu’un testicule (à l’exception toutefois des
+chevaux et des ânes qui se trouvent dans ce cas), des poules
+à<span class="pagenum" id="Page_366">[366]</span> plumes longues,
+des chiens d’une certaine espèce et enfin des moutons égarés.</p>
+
+<p>Le <em>hogon</em> est entouré de plusieurs ministres ou
+<em>kédiou</em>, dont chacun a sa fonction spéciale et est assisté
+lui-même d’un lieutenant ou <em>saga</em>, qui le remplacera lors
+de sa mort. L’un de ces ministres, le <em>laggam</em>, est chargé
+de présider aux cérémonies du culte et a seul qualité pour entrer
+en relations avec les génies&nbsp;; un autre a pour fonctions de
+transmettre la parole du <em>hogon</em> à ses sujets et de lui
+traduire les demandes et les réponses de ces derniers.</p>
+
+<h3 class="bold"><a id="p4c13s6"></a>VI. — Le Liptako<a id=
+"FNanchor_345"></a><a href="#Footnote_345" class=
+"fnanchor">[345]</a>.</h3>
+
+<p>Les premiers chefs du Liptako dont on ait conservé le souvenir
+appartenaient au peuple des <em>Déforo</em>&nbsp;; leur dynastie
+demeura au pouvoir durant les cent ans qui précédèrent la
+domination marocaine à Tombouctou (1491-1591). Après eux, le pays
+fut occupé par les Kouroumankobé ou <em>Gourmankobé</em> —
+vraisemblablement les Gourmantché —, qui refoulèrent les Déforo
+vers Aribinda et exercèrent également le pouvoir durant un siècle
+(1591 à 1690 environ), et fournirent huit rois dont voici les
+noms&nbsp;: Belba-Galfermi, Diêr-Galfermi, Koro-Belbéga, Alfâkir
+(ou Aldjâkir)<a id="FNanchor_346"></a><a href="#Footnote_346"
+class="fnanchor">[346]</a>, Ouontambéri, Mossogo, Famaba et enfin
+Diari fils d’Alfao.</p>
+
+<p>Ce <em>Diari</em> eut une querelle avec le chef des Peuls
+établis dans le pays, qui s’appelait
+<em>Ibrahima-Saïdou</em>&nbsp;; une guerre s’ensuivit, qui se
+termina par la victoire d’Ibrahima&nbsp;: ce dernier chassa Diari
+du Liptako et s’empara du pouvoir. Les Peuls du Liptako<span class=
+"pagenum" id="Page_367">[367]</span> conservèrent depuis lors
+l’autorité, mais leur indépendance prit fin vers 1800, lors des
+conquêtes de <em>Ousmân-dan-Fodio</em>, qui, une fois maître de
+Sokoto, établit sa suzeraineté au moins nominale dans le
+Liptako.</p>
+
+<p>Les premiers Peuls qui firent leur apparition dans la région de
+Dori étaient commandés par un nommé Bir-Mâri, du clan ou de la
+tribu des Faté ou Paté. Ce Bir-Mâri fut remplacé par son fils Yaro
+ou Yoro, auquel succéda son propre fils Yamé-Dikko&nbsp;; ensuite
+vint Saïdou, fils de Yamé-Dikko, qui conserva le pouvoir deux ans
+et fut remplacé pendant dix-sept ans par son frère Oumar&nbsp;; à
+celui-ci succéda, pendant quatorze ans, Hamma, fils de
+Saïdou&nbsp;; c’est après lui qu’Ibrahima, autre fils de Saïdou,
+devint le chef des Peuls du Liptako et c’est sept ans après son
+avènement qu’il s’empara du pouvoir sur les Gourmantché vers
+1690<a id="FNanchor_347"></a><a href="#Footnote_347" class=
+"fnanchor">[347]</a>.</p>
+
+<p><em>Ibrahima-Saïdou</em> (1690-1714), après avoir refoulé les
+Gourmantché au Sud du Liptako, eut à lutter contre des bandes —
+songaï probablement — qui étaient venues à Tibaré<a id=
+"FNanchor_348"></a><a href="#Footnote_348" class=
+"fnanchor">[348]</a> sous le commandement d’un nommé
+Daouda-Bengaï&nbsp;; il repoussa ces bandes. Ensuite le pays fut
+envahi par des Touareg, dirigés par un nommé Kâoua, qui fut
+également vaincu et chassé par Ibrahima, lequel, au retour de cette
+expédition, s’installa à Kamfat (?). Sur ces entrefaites, un
+esclave nommé Yobi-Kâta s’en fut dans le Mossi d’où il ramena une
+armée pour attaquer Ibrahima, mais cette armée fut mise en déroute.
+Ibrahima vainquit ensuite un chef gourmantché nommé Bâbou-Binoï,
+qui avait envahi le Liptako, et le tua. En 1710, un nommé Korandi,
+chef du village de Sébong (peut-être Zebba, chef-lieu du Yagha),
+s’avança vers Boloï, au Sud de Dori&nbsp;; Ibrahima envoya contre
+lui deux cents hommes, qui le surprirent et le mirent en déroute.
+Quatre ans après cet événement, Ibrahima mourut, au bout d’un règne
+bien rempli de 31 ans, dont 24 ans depuis la défaite du dernier roi
+gourmantché.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id=
+"Page_368">[368]</span><em>Salihou</em>, fils de Hamma-Saïdou,
+régna de 1714 à 1730&nbsp;; attaqué, quelques jours après son
+avènement, par un conquérant dioula ou soninké nommé Daïkara, fils
+de Do Kouroubari, il le mit en déroute et le tua&nbsp;; la même
+année, il vainquit un chef touareg, Ouentag fils d’Assoua. La paix
+ne cessa pas de régner ensuite au Liptako jusqu’à la mort de
+Salihou.</p>
+
+<p>Sous <em>Ibrahima-Hamma</em> (1730-58), frère de Salihou, un
+chef mossi nommé Diamondi envahit le Liptako et vainquit les Peuls
+à Boureï, à une vingtaine de kilomètres dans le Sud-Ouest de
+Dori&nbsp;; les Mossi pillèrent Boureï, tuèrent le chef du village,
+qui s’appelait Béda-Hamma, et partirent en emmenant avec eux tous
+les bœufs. Sept ans plus tard, un parti de Touareg Logomaten,
+dirigé par le chef Soudara, vint razzier une localité du Liptako
+appelée Adyidi, tuant 47 hommes et enlevant les bœufs. Ce fut
+ensuite le tour de Boundoubâbou d’être pillé par des gens du Yagha,
+qui tuèrent un grand nombre de personnes, dont Bouido-Ali-Bangal,
+chef de Boundoubâbou. A cette période de revers pour le Liptako
+succéda une période de victoires&nbsp;: Ibrahima-Hamma, ayant
+réussi à constituer une cavalerie, se débarrassa de ses ennemis et
+dirigea même de fructueuses expéditions jusque sur Boromo et sur
+Salaga, vers 1750.</p>
+
+<p><em>Sékou</em>, fils de Salihou (1758-79), eut comme principal
+lieutenant Hamadou-Aïssata, qui fit plusieurs expéditions heureuses
+contre Boromo et divers villages mossi dépendant de Ouagadougou et
+du Yatenga.</p>
+
+<p><em>Hamadou-Aïssata</em> (1779-83) s’empara du pouvoir à la mort
+de Sékou&nbsp;; après lui régnèrent <em>Aboubakari</em> (1783-84)
+et <em>Hamma-Taoua</em> (1784-1803). C’est vers la fin du règne de
+ce dernier que le Liptako fut incorporé à l’empire de Sokoto,
+récemment créé par le cheikh Ousmân, fils de Mohammed-ben-Ousmân,
+plus connu sous le nom de Ousmân-dan-Fodio.</p>
+
+<h3 class="bold"><a id="p4c13s7"></a>VII. — Les petits Etats de la
+haute Volta.</h3>
+
+<p>1<sup>o</sup> <em>La principauté dioula de Loto</em> (cercle
+actuel de Gaoua). — Un dioula de Bobo-Dioulasso, nommé
+<em>Bé-Bakari Ouatara</em>, conquit, vers le début du <span class=
+"sc2">XIX</span><sup>e</sup> siècle, le pays des Gan et
+des<span class="pagenum" id="Page_369">[369]</span> Lorho, dans le
+Sud-Ouest du cercle actuel de Gaoua, et fit un moment de Lorhosso
+son centre d’action. Appelé par les Dian et les Pougouli de la
+région de Diébougou pour les soutenir contre les Dagari-Oulé, il
+transporta sa résidence à <em>Loto</em>, non loin du poste actuel
+de Diébougou, et s’empara de tout le pays environnant. Il voulut
+même pousser ses conquêtes sur la rive gauche de la Volta et
+s’avança dans le Gourounsi, mais, vaincu par les Sissala, il
+s’empoisonna.</p>
+
+<div class="plate" id="pl27">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XXVII</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i53"><img src='images/i53.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Fortier</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 53. — Maison habitée
+par René <span class="sc">Caillié</span>, à Tombouctou.</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i54"><img src='images/i54.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Fortier</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 54. — Maison habitée
+par <span class="sc">Barth</span>, à Tombouctou.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<p>Son fils <em>Karakara</em>, qui se trouvait à Bobo-Dioulasso
+lorsqu’il apprit la mort de son père, vint recueillir sa succession
+à Loto&nbsp;; les Gan s’étant révoltés contre son autorité, il
+marcha contre Obiri, leur capitale, massacrant tout sur son
+passage&nbsp;; mais il ne put s’emparer d’Obiri et les Gan
+conservèrent leur indépendance.</p>
+
+<p><em>Ansoumana</em>, fils de Karakara, lui succéda et fut
+lui-même remplacé par son frère <em>Dabila</em>, qui régnait vers
+1850. Dabila, comme ses prédécesseurs, résidait habituellement à
+Bobo-Dioulasso, mais il avait un pied-à-terre à Loto et y
+établissait son quartier-général chaque fois qu’il organisait une
+colonne dans sa principauté. Comme il avait expédié de
+Bobo-Dioulasso des envoyés à Da, chef des Dian, pour s’assurer de
+ses intentions, ses envoyés furent massacrés à Bapla par des Oulé
+ou par des Birifo, qui firent remettre à Da les têtes de leurs
+victimes&nbsp;; Dabila fit réclamer les têtes à Da qui les lui
+envoya, en l’informant que cet acte de déférence de sa part allait
+lui attirer la haine des Oulé et des Birifo et en suppliant le chef
+ouatara de venir à son secours. Dabila se rendit donc à Loto et
+repoussa les Oulé jusque vers Gaoua, d’où les Lobi les chassèrent
+du côté de la Volta, faisant un grand nombre de prisonniers qu’ils
+expédièrent à Dabila en priant ce dernier de ne pas s’avancer dans
+leur pays. Dabila se tourna alors vers le Nord, combattant
+successivement les Oulé et les Pougouli, mais, vaincu par une
+coalition de ces deux tribus, il s’empoisonna.</p>
+
+<p>Son fils et successeur <em>Koutoukou</em> se maintint à Loto, où
+il fut remplacé par <em>Karamorho</em>, frère de Dabila. Celui-ci
+essaya d’aller recruter des partisans à Bouna, échoua dans son
+entreprise et mourut à Lorhosso lors de son retour.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_370">[370]</span>Son fils
+<em>Barkatou</em>, qui l’accompagnait, ramena la colonne à Loto,
+mais ne put conserver son autorité, en raison des attaques sans
+cesse renouvelées des Oulé et des Birifo. Ces derniers vinrent même
+mettre le siège devant Loto en 1890, puis se retirèrent en 1897.
+Peu après, le commandant Caudrelier occupait le pays au nom de la
+France&nbsp;; Barkatou, réduit aux proportions d’un simple notable,
+mourut paisiblement en 1907.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <em>La principauté soninké de Ouahabou</em>
+(cercle actuel de Koury). — Un musulman soninké de la région de
+Boromo, nommé <em>Mamadou-Mori</em>, ayant acquis une certaine
+réputation à la suite d’un pèlerinage à La Mecque, se constitua
+vers 1850 une petite principauté dans la Boucle de la Volta
+Noire&nbsp;; il résidait habituellement à Banga (canton de Safané),
+au centre de cette boucle. Vers 1860, il s’empara de Boromo, battit
+les Nounouma et les Niénigué à Téharako, fonda <em>Ouahabou</em>,
+au Sud-Ouest de Boromo, et en fit sa capitale politique et
+religieuse, prit Oury et Pompoï dans le Nord-Ouest de Boromo,
+s’avança jusqu’à Dédougou, près et au Sud de Koury, revint en
+arrière pour razzier Bagassi (à l’Ouest de Ouahabou), franchit la
+Volta et alla guerroyer à Poura (au Sud-Est de Boromo) contre les
+Nounouma. Revenu à Ouahabou, il fixa sa résidence tout près de
+cette localité, à Sahirou, où il mourut en 1878.</p>
+
+<p>Il fut remplacé par son fils <em>Moktarou-Karamorho</em> qui,
+venant de Ouahabou et se dirigeant vers le Sud, attaqua les
+Pougouli et en réduisit un grand nombre en esclavage. Au cours
+d’une deuxième colonne, il razzia les Oulé et les Dian de la
+province de Dano (cercle actuel de Gaoua)&nbsp;; mais, embarrassé
+par son butin et ses captifs, il se laissa surprendre près de Dano
+par les Oulé alliés aux Pougouli&nbsp;; son armée fut anéantie et
+lui-même ne dut son salut qu’à la rapidité de sa fuite. Vers 1882,
+menacé par les Bobo, il contracta alliance avec le conquérant
+zaberma Babato, dont il sera question un peu plus loin, et vint
+avec lui mettre le siège devant Safané&nbsp;; cependant, un chef
+bobo nommé Londané, ayant réussi à rassembler une armée nombreuse,
+repoussa Moktarou-Karamorho jusqu’à Ouahabou et obligea Babato à
+repasser la Volta. Douze ans plus tard, nous occupions Ouahabou, où
+Moktarou-Karamorho, mis désormais hors<span class="pagenum" id=
+"Page_371">[371]</span> d’état de dévaster le pays, était maintenu
+comme chef de canton.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> <em>La principauté peule de Barani</em> (cercle
+actuel de Koury). — Vers 1830, un chef peul nommé <em>Malik
+Sidibé</em> était parvenu à établir son autorité sur les Bobo-Oulé
+de Ouonkoro, Kouna et Kossidéré, à l’Ouest du coude du Sourou.
+Sékou-Hamadou, qui régnait alors au Massina, envoya dans ce pays
+une colonne commandée par Alfa-Samba&nbsp;; celui-ci prit Ouonkoro,
+chassa Malik à l’Est du Sourou et repartit au Massina après avoir
+laissé, comme gouverneur du pays bobo, un nommé Ousmân-Oumarou.
+Quant à Malik Sidibé, il s’établit du côté de Louta, auprès des
+Samo.</p>
+
+<p>Lorsqu’El-hadj-Omar se fut emparé du Massina et eut fait périr
+Hamadou-Hamadou (1862), Ousmân-Oumarou se rendit à Tombouctou pour
+s’entendre avec Ba-Lobbo, oncle du dernier roi peul du Massina, au
+sujet de la conduite à tenir vis-à-vis des Toucouleurs. <em>Dian
+Sidibé</em>, qui venait de succéder à son père Malik, en profita
+pour repasser le Sourou et vint s’établir à <em>Barani</em>, à une
+cinquantaine de kilomètres dans le Sud de Ouonkoro.</p>
+
+<p>Cependant Ba-Lobbo, rejeté vers 1872 au Sud de Dienné par
+Tidiani, neveu d’El-hadj et son successeur au Massina, avait
+détaché son lieutenant Boubakar chez les Bobo-Oulé du Sud&nbsp;; à
+la suite d’une colonne, Boubakar confia le commandement de la
+région à un Peul nommé <em>Demba Bari</em> ou Demba Sangaré, qui
+établit sa résidence à <em>Dokuy</em>, dans le Sud-Ouest de Koury.
+Dian Sidibé ne tarda pas à faire alliance avec Demba Bari.</p>
+
+<p>Vers 1875, <em>Ouidi Sidibé</em>, frère de Dian, chercha à
+enlever le pouvoir à ce dernier avec l’aide de Soninké établis à
+Tissé ou Tissi, sur la route de Barani à Koury&nbsp;; n’ayant pu
+réussir, il alla demander une armée à Tidiani, auquel il fit acte
+de soumission&nbsp;; Tidiani lui confia des troupes, grâce
+auxquelles Ouidi s’empara de Barani et en chassa son frère.
+Celui-ci alla se réfugier à Dokuy auprès de Saloun, fils de Demba
+Bari, et y mourut peu après (1878).</p>
+
+<p>Une fois maître de Barani, Ouidi s’empara de Ouarkoy et étendit
+peu à peu son autorité sur la majorité des Bobo-Oulé. Avec la
+complicité des gens de Sono (près et au Nord de Koury),<span class=
+"pagenum" id="Page_372">[372]</span> il réussit à passer le Sourou,
+pilla le pays samo et alla jusqu’à Biban (à mi chemin entre Koury
+et Yâko) pour châtier un chef peul qui avait refusé de reconnaître
+sa suzeraineté. Mais, lorsque la puissance des Toucouleurs fut
+anéantie à Ségou par l’occupation française (1890) et commença à
+s’effriter au Massina, les Soninké riverains du Sourou se
+révoltèrent contre Ouidi, à la voix d’un marabout qui avait fait le
+pèlerinage de La Mecque et qu’on appelait à cause de cela
+<em>Lagui</em> (pour El-hadj). Lagui parvint à battre Ouidi et à
+affranchir de son joug la région de Lanfiéra et celle d’Ira (1891).
+En 1894, un an après la prise du Massina par le général Archinard,
+un autre pèlerin soninké appelé aussi Lagui prêcha à Boussé la
+révolte contre Ouidi, rassembla tous les Soninké épars de
+Ouaninkoro à Sono, ainsi que les Peuls de Dakka et de Téri, et
+devint rapidement maître de tout le Souroudougou (rive gauche du
+Sourou en aval de son coude). Ouidi marcha contre lui, mais fut
+repoussé à deux reprises, à Oué et à Kassoun.</p>
+
+<p>A ce moment intervint le commandant Destenave, qui maintint
+Ouidi comme chef de province à Barani et dirigea une expédition
+contre les Soninké du Souroudougou. Ouidi mourut vers 1900&nbsp;;
+son fils Idrissa est actuellement chef du canton de Barani.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> <em>La principauté zaberma de Sati</em>
+(Gourounsi). — Vers 1880, un Zaberma ou Songaï du Sud-Est, nommé
+<em>Gandiari</em>, ayant recruté une armée de partisans dans le
+Kebbi et le Gando, traversa le Niger à Say et, de proche en proche,
+s’avança jusque dans le Gourounsi dont il s’empara, installant à
+<em>Sati</em>, près de Léo, le siège central de ses opérations. Ses
+principaux lieutenants étaient <em>Alfa-Haïnou</em> ou
+<em>Alfa-Himé</em><a id="FNanchor_349"></a><a href="#Footnote_349"
+class="fnanchor">[349]</a> et <em>Babato</em>. Ayant voulu
+conquérir aussi le Kipirsi, Gandiari fut tué par le chef de Réo, au
+cours d’un combat au Sud de Tialgo, en 1885.</p>
+
+<p><em>Babato</em> alors prit le commandement de l’armée et, pour
+se ménager un allié en cas de besoin, envoya des présents à Sanom,
+alors empereur de Ouagadougou, et lui offrit son amitié. Puis,
+poussant ses conquêtes vers le Nord-Ouest, à travers les
+Nounouma<span class="pagenum" id="Page_373">[373]</span> et les
+Yilsé, il remonta la rive gauche de la Volta jusqu’à hauteur de
+Koury, pénétrant dans le pays des Samo du Sourou au moment où le
+commandant Destenave y arrivait lui-même pour combattre les Soninké
+(1894). Babato retourna alors au Gourounsi, puis se porta vers le
+Sud, pillant les villages dagari situés entre Léo et Oua et se
+heurtant près de cette dernière ville, en 1896, à Sarankièni-Mori,
+fils et lieutenant de Samori. Les deux conquérants se firent peur
+l’un à l’autre et, après un court essai de lutte, firent la paix
+dans une entrevue qui rappela, par certains points, la fameuse
+entrevue du Camp du Drap d’Or. Sarankièni-Mori repassa sur la rive
+occidentale de la Volta Noire. Quant à Babato, menacé du côté du
+Nord par les colonnes françaises et du côté du Sud par les Anglais,
+il traversa la Volta Blanche et se réfugia du côté de
+Sansanné-Mango, où il mourut vers 1899.</p>
+
+<p>La domination des Zaberma dans le Gourounsi avait été de courte
+durée, mais elle avait cependant réussi à ruiner ce pays riche et
+peuplé, pour lequel la fuite de Babato marqua le début d’une
+véritable renaissance.</p>
+
+<h3 class="bold"><a id="p4c13s8"></a>VIII. — Le royaume de
+Sikasso.</h3>
+
+<p>Vers le début du <span class="sc2">XIX</span><sup>e</sup>
+siècle, un métis de Dioula et de Sénoufo nommé <em>Tapri
+Taraoré</em>, originaire de Kankira (circonscription actuelle de
+Banfora), vint s’établir à Finkolo, à 18 kilomètres de Sikasso, et
+arriva à exercer une sorte d’hégémonie sur les Siénérhè du
+Kénédougou. A sa mort, il fut remplacé par son fils
+<em>Massa-Toroma</em>, auquel succédèrent l’un après l’autre ses
+frères <em>Famorhoba</em>, <em>Nagnama</em> et <em>Daoula</em>. Ce
+dernier quitta Finkolo et s’établit à Bougoula, à 8 kilomètres de
+Sikasso&nbsp;; il obtint la soumission des Samorho de l’Ouest,
+réduisit à l’obéissance les Sénoufo du Koursoudougou et du
+Sonondougou, organisa une sorte d’armée permanente et devint le
+maître absolu, non seulement des Siénérhè, mais aussi d’une partie
+des Tagba et des Folo. Attaqué par les Samorho de l’Est, il fut tué
+dans le combat qu’il leur livra.</p>
+
+<p>Son fils aîné <em>Molo</em>, surnommé Kounansa, lui succéda.
+Ce<span class="pagenum" id="Page_374">[374]</span> prince, par ses
+cruautés et ses vexations, excita contre lui une grande partie de
+ses sujets. Fafa, chef de Kinian, profitant du mécontentement
+général, se mit à la tête d’un mouvement d’insurrection et vint
+mettre le siège devant Bougoula vers 1875. Molo fit appel à
+Ahmadou, qui régnait alors à Ségou et qui envoya à son secours une
+armée commandée par un Toucouleur nommé Yahia. Cette armée battit
+Fafa près de Natié&nbsp;; Fafa pourtant parvint à s’échapper à la
+faveur de la nuit et se rendit dans le Sonondougou, où il organisa
+une nouvelle révolte.</p>
+
+<p>Cependant Molo, délivré par Yahia, fut obligé de se convertir à
+l’islamisme, condition qu’Ahmadou avait imposée en envoyant une
+armée à son secours, et quelques notables sénoufo, pour se faire
+bien venir de leur roi et de Yahia, devenu son conseiller tout
+puissant, embrassèrent la religion nouvelle&nbsp;; celle-ci n’était
+pratiquée jusqu’alors que par les Dioula établis dans le pays,
+notamment à Sikasso et à Kinian. Molo fut tué dans une embuscade en
+allant de nouveau combattre Fafa.</p>
+
+<p>Son frère <em>Tièba</em> lui succéda et, aidé de Yahia, passa
+les premières années de son règne à lutter avec Fafa et ses
+partisans, sans remporter d’ailleurs aucun succès définitif. Il
+transféra la capitale de Bougoula à <em>Sikasso</em><a id=
+"FNanchor_350"></a><a href="#Footnote_350" class=
+"fnanchor">[350]</a>, où était née sa mère, et y construisit une
+forteresse. Par la suite, il fit la conquête du Ganadougou afin de
+s’emparer des troupeaux des Foulanké, dirigea des razzias dans le
+Folona (cercles actuels de Bobo-Dioulasso et de Koroko) et en
+ramena de nombreux captifs qu’il employa à élever autour de Sikasso
+un double mur d’enceinte. Cette précaution devait lui être de la
+plus grande utilité&nbsp;: en effet, en 1887, Samori venait mettre
+le siège devant la ville, et c’est certainement grâce à ses
+fortifications comme à ses approvisionnements judicieusement
+préparés que Tièba put obliger son adversaire à se retirer au bout
+de seize mois d’investissement, en août 1888. Pendant que Samori,
+de 1889 à 1892, était aux prises avec les colonnes françaises dans
+la région du haut Niger, Tièba profita de l’amitié que nous lui
+témoignions pour<span class="pagenum" id="Page_375">[375]</span>
+agrandir ses Etats vers le Sud&nbsp;: son rêve était de constituer
+un empire sénoufo assez puissant pour s’opposer à l’extension de
+l’empire mandingue de Samori. Chaque fois qu’il avait obtenu la
+soumission d’un chef de canton, il réclamait à ce dernier l’un de
+ses fils à titre d’otage&nbsp;; tous ces fils de chefs étaient
+élevés à Sikasso auprès du roi, qui leur faisait donner une
+éducation militaire et administrative conforme à ses vues.</p>
+
+<p>Cependant Fafa demeurait toujours indépendant à Kinian et il
+avait étendu son autorité sur une fraction importante des Minianka
+du cercle actuel de Koutiala, notamment sur ceux des cantons du Sao
+et de Konséguéla. En 1890, Simogo Koné, chef de ce dernier village,
+fatigué des exigences de Fafa, fit offrir son alliance à Tièba
+contre le chef de Kinian&nbsp;; grâce à l’appui de Simogo et
+surtout à l’intervention du capitaine Quiquandon et du lieutenant
+Spitzer, Tièba parvint enfin à s’emparer de Kinian (mars 1891) et à
+annexer à son royaume les provinces qui jusque là étaient soumises
+à Fafa. Cependant les Minianka du Sao, sous la conduite de Baki
+Ounogo, résistèrent victorieusement à Tièba et ne se soumirent à
+lui qu’après la prise de Tiéré par ce dernier (1891)&nbsp;; ceux
+des cantons d’Ourikéla et de Molobala n’acceptèrent jamais
+complètement la suzeraineté du roi de Sikasso.</p>
+
+<p>Celui-ci avait installé à Koutiala un membre de sa famille nommé
+Sinali Taraoré, qu’il avait chargé d’administrer le pays
+minianka&nbsp;; dans un but analogue, il avait placé à Bougounso,
+comme gouverneur militaire, un nommé Bérété Kourouma, et à Ntossoni
+résidait Fo Taraoré, l’un des fils du roi.</p>
+
+<p>Tièba mourut le 28 janvier 1893 et fut remplacé par
+<em>Babemba</em>, son frère — ou son neveu selon certains
+témoignages —, qui étendit plus loin encore l’autorité royale,
+achevant la conquête du pays minianka en s’emparant de Yorosso et
+en y installant un gouverneur nommé Zanga Piré, puis soumettant à
+peu près toutes les tribus sénoufo répandues entre le haut Bagbê et
+le Bandama dans le cercle actuel de Korhogo (Côte d’Ivoire). C’est
+dans cette région qu’il se heurta aux bandes de Samori vers
+1894&nbsp;; la lutte entre les deux conquérants dura jusqu’en 1898,
+avec des chances variables.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_376">[376]</span>Babemba avait
+perfectionné le système militaire et administratif organisé par
+Tièba&nbsp;: une garde de 200 hommes environ formait une petite
+armée permanente&nbsp;; de plus, au commencement de chaque saison
+sèche, le roi levait tous les hommes valides et partait en
+expédition pour ramasser des captifs et des troupeaux. Chaque
+province était administrée par un chef d’armée ou
+<em>kélétigui</em> choisi par le roi, qu’assistait parfois un chef
+civil (<em>diamanatigui</em>) dont l’autorité s’effaçait devant
+celle du premier. Les jeunes gens devaient travailler aux
+plantations du roi&nbsp;; tous les ans, à l’époque des grandes
+fêtes musulmanes de la rupture du jeûne et de la journée des
+sacrifices, chaque village devait apporter au souverain un tribut
+consistant en bœufs, moutons, poulets, miel et cauries&nbsp;; on
+percevait de plus une taxe sur les colporteurs.</p>
+
+<p>Cependant Babemba, en même temps qu’il combattait Samori,
+cherchait à se dégager du protectorat français que Tièba avait
+accepté<a id="FNanchor_351"></a><a href="#Footnote_351" class=
+"fnanchor">[351]</a> et qui gênait le nouveau roi dans son désir
+d’expansion territoriale. Après avoir fraîchement accueilli le
+capitaine Braulot en 1897, il reçut plus mal encore le capitaine
+Morisson l’année suivante et même l’expulsa de Sikasso et le fit
+dépouiller, ainsi que son escorte, à quelque distance de la
+capitale (janvier 1898). A la suite de ce renvoi insultant du
+représentant de la France, Babemba poussa l’audace et la
+provocation jusqu’à envoyer attaquer des villages voisins du poste
+que nous avions établi à Bougouni. Une colonne fut alors organisée
+à la hâte sous le commandement du lieutenant-colonel Audéoud et du
+commandant Pineau, au moyen de détachements prélevés sur les
+garnisons des postes et de nombreux auxiliaires&nbsp;; elle se
+concentrait le 9 avril 1898 a Ouo, sur le Bagbê, s’emparait de
+Kinian et arrivait le 15 avril en vue de Sikasso. La ville,
+défendue par 10.000 fantassins et 3.000 cavaliers, était protégée
+par deux murs concentriques d’une épaisseur de cinq mètres à la
+base et d’une hauteur de quatre à cinq mètres. Du<span class=
+"pagenum" id="Page_377">[377]</span> 16 au 30 avril, Babemba
+organisa de nombreuses sorties et nous livra quatorze combats, qui
+nous coûtèrent 18 tués (dont le lieutenant Gallet) et 58 blessés
+sur un effectif de 1395 hommes dont 95 Européens (officiers,
+sous-officiers et artilleurs). Le 30 avril, le lieutenant-colonel
+Audéoud fit ouvrir trois brèches à l’aide des pièces de siège et,
+le 1<sup>er</sup> mai, on donna l’assaut au lever du jour, pendant
+que 3.000 ennemis, sortis de la place pendant la nuit, attaquaient
+notre camp&nbsp;: cette attaque fut repoussée par nos armes et
+l’assaut ne fut pas ralenti&nbsp;; mais nos colonnes, exposées, une
+fois dans la ville, au feu partant des maisons et de la forteresse
+royale, se trouvaient dans une position critique. On bombarda alors
+le réduit central où se tenait le roi et, vers trois heures, le
+commandant Pineau y pénétrait par une brèche. Babemba se fit tuer
+d’un coup de révolver par son lieutenant Tiékoro Sarhanorho et, à 3
+heures et demi, Sikasso était à nous&nbsp;: nous avions eu un
+officier tué (lieutenant Loury), deux officiers et cinq
+sous-officiers blessés, 36 indigènes tués et 85 indigènes
+blessés.</p>
+
+<p>Au moment de son apogée, c’est-à-dire vers 1893, le royaume de
+Sikasso avait compris tout le cercle actuel de Sikasso, la majeure
+portion du cercle actuel de Koutiala<a id=
+"FNanchor_352"></a><a href="#Footnote_352" class=
+"fnanchor">[352]</a>, une fraction de celui de Bobo-Dioulasso
+(Tagbana ou pays des Tagba et Folona ou canton de Ngorho) et, dans
+la Côte d’Ivoire actuelle, tout le Nord du cercle de Korhogo
+(districts de Tombougou et de Korhogo).</p>
+
+<h3 class="bold"><a id="p4c13s9"></a>IX — Le Loudamar ou royaume
+des Oulad-Mbarek.</h3>
+
+<p>Nous savons qu’au début du <span class=
+"sc2">XVII</span><sup>e</sup> siècle, après la mort de
+Osmân-ould-Barkani-ould-Maghfar, chef de l’invasion arabe des
+Beni-Hassân en Mauritanie, son frère <em>Mbarek</em> s’avança vers
+le Sud-Est, soumettant les Zenaga du Hodh, refoulant
+les<span class="pagenum" id="Page_378">[378]</span> Soninké de la
+lisière saharienne vers le Sud et vers l’Est et établissant au Nord
+du Kingui et du Bakounou sa tribu, qui prit le nom
+d’<em>Oulad-Mbarek</em>. La famille royale des Oulad-Mbarek se
+recruta dans la fraction des <em>Ahl-ould-Amar</em> et c’est à
+cause de cela que le royaume arabo-berbère fondé par Mbarek fut
+désigné par les Noirs du Soudan et par les voyageurs européens sous
+le nom de <em>Loudamar</em>, corruption de celui de l’ancêtre de la
+famille royale (Ould-Amar).</p>
+
+<p>J’ai signalé à plus d’une reprise, en relatant l’histoire du
+royaume de Diara, de l’empire du Kaarta et de la conquête de Nioro
+par El-hadj-Omar, les interventions des Oulad-Mbarek dans les
+évènements qui se déroulèrent au Kingui et au Bakounou.</p>
+
+<p>Le premier des successeurs de Mbarek dont la tradition nous ait
+conservé le nom fut <em>Hannoun</em>, qui conquit le Bakounou sur
+les Peuls et mourut vers 1755. Son fils <em>Omar</em> régna de 1755
+à 1762 et eut pour successeur son propre fils <em>Ali</em>
+(1762-1800). Vers la fin du <span class=
+"sc2">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, l’autorité du roi du
+«&nbsp;Loudamar&nbsp;» se faisait sentir jusqu’à Diara et les
+Diawara du Kingui s’appuyaient sur elle pour résister aux
+Banmana-Massassi. C’est, semble-t-il, sur les ordres émanant du roi
+des Oulad-Mbarek que le major Houghton fut tué en 1791 à Simbi, à
+une trentaine de kilomètres au Sud-Sud-Ouest de Nioro&nbsp;; la
+chose d’ailleurs n’est pas certaine, car, d’après certains
+témoignages, Houghton serait mort de privations et de maladie. En
+1796, l’explorateur Mungo-Park fut arrêté à Diara sur l’ordre de
+Ali, qui résidait alors à <em>Bénoum</em>, à peu de distance au
+Nord-Est de Diara<a id="FNanchor_353"></a><a href="#Footnote_353"
+class="fnanchor">[353]</a>&nbsp;; retenu prisonnier durant quatre
+mois à Bénoum, Mungo-Park réussit à s’échapper en profitant du
+désarroi causé dans l’entourage du roi par l’attaque dirigée contre
+Diara par Dassé Kouloubali, empereur du Kaarta. Ali mourut peu
+après, vers 1800, après 38 à 40 ans de règne.</p>
+
+<p>J’ignore qui commanda les Oulad-Mbarek de 1800 à 1840. Vers
+cette dernière date se place l’avènement de
+<em>Ammar-ould-Ousmân</em>,<span class="pagenum" id=
+"Page_379">[379]</span> qui engagea la lutte avec les Idao-Aïch,
+vainquit Bakar-ould-Soueïd, chef de la fraction des Abakak de cette
+dernière tribu, et étendit l’autorité du «&nbsp;Loudamar&nbsp;» sur
+la majeure partie du Hodh et du Nord du Sahel, arrivant à se faire
+payer tribut par Sinakoré Doukouré, alors chef de Goumbou et du
+Ouagadou. Lorsqu’El-hadj-Omar s’empara de Nioro en 1854, il trouva
+un très sérieux adversaire en la personne de Ammar&nbsp;; ce
+dernier, ayant trouvé un concours précieux chez les Peuls
+Sambourou, battit El-hadj à Sampaka et à Bassaka (ou Bassatcha)
+dans le Bakounou et l’obligea à reculer jusqu’à Diongoï, au
+Sud-Ouest de Ouossébougou&nbsp;; rejeté ensuite dans le Hodh, à
+Mantiouga, par Alfa-Oumar, lieutenant d’El-Hadj, Ammar y mourut
+vers 1859.</p>
+
+<p>Son successeur <em>Baddi-ould-Mokhtar</em> vint attaquer
+Moustafa à Nioro et parvint à pénétrer dans cette ville et à la
+piller&nbsp;; comme il s’en retournait dans le Nord, il fut rejoint
+à Ouarguetta par Moustafa, qui lui reprit tout son butin et lui
+infligea une déroute complète. Mais Baddi rassembla tous les
+guerriers de sa tribu et reprit l’offensive, pour être battu de
+nouveau au puits de Tini. Alors, voyant son pouvoir réduit
+considérablement et craignant d’autre part d’être attaqué par les
+Mejdouf, qui s’étaient ralliés à El-hadj-Omar grâce aux conseils
+des Taleb-Mokhtar, Baddi se rendit à Ségou, dont El-hadj venait de
+s’emparer, pour faire sa soumission. Il mourut lors de son retour
+en son pays (1861).</p>
+
+<p><em>Ali</em>, fils de Baddi, essaya quelque temps après de
+secouer le joug des Toucouleurs, mais il fut battu à Touroungoumbé
+par Lantaro-Samba, lieutenant de Moustafa&nbsp;: ce fut la fin des
+hostilités des Oulad-Mbarek contre les Toucouleurs et aussi la fin
+de la puissance du royaume maure du «&nbsp;Loudamar&nbsp;».</p>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c13">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_327"></a><a href="#FNanchor_327"><span class=
+"label">[327]</span></a>Cette histoire sera complétée — et sans
+doute rectifiée en plus d’un point —, dans un avenir rapproché, par
+la publication de la traduction d’une chronique du Fouta en arabe
+recueillie au Sénégal par M. le commandant Gaden.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_328"></a><a href="#FNanchor_328"><span class=
+"label">[328]</span></a>Voir I<sup>re</sup> partie, page 235, note
+<a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Footnote_169"
+class="fnanchor">[169]</a>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_329"></a><a href="#FNanchor_329"><span class=
+"label">[329]</span></a>«&nbsp;Tekrour&nbsp;» pourrait signifier en
+berbère «&nbsp;l’endroit où l’on est volé&nbsp;», de <em>aker</em>
+«&nbsp;voler&nbsp;» mis à la VII<sup>e</sup> forme. J’ai lu quelque
+part que «&nbsp;Tekrour&nbsp;» serait un mot arabe signifiant
+«&nbsp;les affinés&nbsp;» et appliqué aux Noirs musulmans du Soudan
+septentrional&nbsp;: cette étymologie me semble inacceptable&nbsp;;
+la racine arabe <em>karr</em> ne pourrait revêtir ce sens que sous
+la forme <em>tekerror</em>, qui s’écrirait d’une manière très
+différente de celle employée par tous les Arabes pour transcrire le
+mot <em>Tekrour</em> et ses dérivés. Un manuscrit arabe cité par
+Cooley (British Museum, MS. n<sup>o</sup> 7483) dit&nbsp;:
+«&nbsp;Les Noirs sont maintenant appelés Tekrouri en général, mais
+anciennement le nom de Tekrouri n’était appelé qu’aux habitants du
+pays portant ce nom.&nbsp;»</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_330"></a><a href="#FNanchor_330"><span class=
+"label">[330]</span></a>Les variantes des manuscrits arabes
+permettent de lire le nom de ces trois manières&nbsp;:
+«&nbsp;Diâdié&nbsp;» est un nom peul ou toucouleur,
+«&nbsp;Diâbi&nbsp;» est un nom de clan soninké,
+«&nbsp;Ndiaye&nbsp;» un nom ouolof&nbsp;; il s’ensuit que le
+personnage qui enleva le pouvoir à la première dynastie peule
+pouvait être d’origine soit toucouleure, soit soninké, soit
+ouolove. Certaines traditions disent qu’il appartenait au clan des
+Koliâbé, mais, selon d’autres, ce clan serait bien postérieur et
+aurait été constitué par les serfs de Koli Galadio (voir plus
+loin).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_331"></a><a href="#FNanchor_331"><span class=
+"label">[331]</span></a>D’après les traditions qui ne font remonter
+les Koliâbé qu’à l’époque de Koli Galadio, les Dénianké ne se
+seraient constitués qu’à la même époque et seraient, non pas des
+autochtones du Tekrour, mais un mélange de Peuls et de
+Mandingues.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_332"></a><a href="#FNanchor_332"><span class=
+"label">[332]</span></a>Des traditions recueillies par M. le
+commandant Gaden donnent à la première dynastie étrangère —
+vraisemblablement celle que j’appelle «&nbsp;dynastie
+judéo-syrienne&nbsp;» — le nom de <em>Diaogo</em> et font des gens
+qui envahirent le Fouta vers la fin du <span class=
+"sc2">VIII</span><sup>e</sup> siècle un mélange de Blancs et de
+Noirs, venus avec beaucoup de bœufs et comprenant un grand nombre
+de forgerons&nbsp;; elles donnent le nom de <em>Manna</em> à la
+dynastie qui s’empara du pouvoir sur les Diaogo — sans doute celle
+issue de Ouâr Diâdié — et celui de <em>Tondion</em> ou
+<em>Toundiougne</em> à celle qui succéda aux Manna — sans doute la
+dynastie sossé. — Après les Tondion, les mêmes traditions font
+intervenir, non pas des Ouolofs, mais des Peuls blancs mélangés de
+Mandingues venus de <em>Termess</em> — sans doute le
+«&nbsp;Tirmissi&nbsp;» placé dans le Kaniaga par Sa’di —, puis des
+gens d’origine indécise qui établirent au <em>Toro</em> le centre
+de leur domination, et placent ensuite l’arrivée de Koli
+Galadio.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_333"></a><a href="#FNanchor_333"><span class=
+"label">[333]</span></a>Tendo Galadio est appelé aussi — sans doute
+par abréviation — <em>Ten-Gala</em> ou <em>Ten-Guélé</em>&nbsp;: de
+là le nom de <em>Koli-Tenguélé</em> (Koli fils de Tendo Galadio)
+donné souvent à Koli Galadio.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_334"></a><a href="#FNanchor_334"><span class=
+"label">[334]</span></a>Certaines traditions font des Dénianké des
+métis de Peuls et de Mandingues issus de Tendo Galadio et de cette
+princesse Keïta&nbsp;; en réalité, ils doivent être plus anciens et
+être de souche toucouleure, si nous en croyons cette autre
+tradition qui fait remonter leur origine au temps de Ouâr Diâdié
+(voir 1<sup>er</sup> volume, <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_225">
+page 225</a>)&nbsp;; mais il paraît établi qu’ils prirent parti
+pour Koli, comme ils avaient pris parti pour les Sossé d’ailleurs,
+et c’est ainsi sans doute que la famille de Koli fut identifiée
+avec les Dénianké.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_335"></a><a href="#FNanchor_335"><span class=
+"label">[335]</span></a>D’autres traditions rapportent qu’il le
+poursuivit de Gallat à Ndar (St-Louis) et le tua sur le bord de la
+mer.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_336"></a><a href="#FNanchor_336"><span class=
+"label">[336]</span></a>Jeannequin de Rochefort, dans le voyage
+qu’il fit en 1638 sur le bas Sénégal, entendit parler de ce
+Samba-Lam, dans le royaume duquel on allait en chaloupe chercher
+des cuirs&nbsp;; il relate que les Etats de «&nbsp;Samba
+Lame&nbsp;» confinaient à ceux du roi de <em>Tombuto</em>
+(Tombouctou) et que ce prince était suzerain du Damel (roi du
+Cayor), du Brac (roi du Oualo) et des Maures de Barbarie (Maures
+Brakna).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_337"></a><a href="#FNanchor_337"><span class=
+"label">[337]</span></a>Il ne s’agit pas ici du <em>Goumal</em> de
+nos cartes, situé bien plus en amont et à mi-chemin à peu près
+entre Matam et Bakel, puisque Brue compte deux jours de Guyorel à
+Goumel et six jours de Guyorel à <em>Dembacané</em>, point voisin
+de Bakel.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_338"></a><a href="#FNanchor_338"><span class=
+"label">[338]</span></a>Voir 1<sup>er</sup> volume, <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_262">
+page 262.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_339"></a><a href="#FNanchor_339"><span class=
+"label">[339]</span></a>Il s’agit ici du village de Sansanding sur
+la Falémé et non pas de la ville du même nom sise sur le Niger.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_340"></a><a href="#FNanchor_340"><span class=
+"label">[340]</span></a>Je ne possède pas de renseignements
+spéciaux sur l’histoire du Gangaran.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_341"></a><a href="#FNanchor_341"><span class=
+"label">[341]</span></a>1<sup>er</sup> volume, pages <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_289">
+289</a> et <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/77844/77844-h/77844-h.htm#Page_290">
+290.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_342"></a><a href="#FNanchor_342"><span class=
+"label">[342]</span></a>C’est ce Demba Séga qui, alors établi à
+Koniakari, y reçut Mungo-Park en janvier 1796.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_343"></a><a href="#FNanchor_343"><span class=
+"label">[343]</span></a>Ces deux villes devaient être conquises en
+1853 par El-hadj-Omar.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_344"></a><a href="#FNanchor_344"><span class=
+"label">[344]</span></a>Au moment du siège de Médine, le chef du
+Natiaga s’appelait Sémounou&nbsp;; il s’enfuit devant El-hadj, qui
+lui donna comme successeur Altini-Séga&nbsp;; après le départ des
+Toucouleurs, ce dernier se fit reconnaître comme chef du Natiaga
+par l’autorité française et établit sa résidence à Tinké, dans une
+gorge d’accès difficile. Vers la même époque, le chef du Logo
+s’appelait Niamodi et résidait à Saboussiré.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_345"></a><a href="#FNanchor_345"><span class=
+"label">[345]</span></a>Les renseignements concernant l’histoire du
+Liptako que je reproduis ici sont empruntés à un manuscrit arabe
+recueilli à Dori par M. le lieutenant Marc, qui a bien voulu me le
+communiquer en m’autorisant à en faire usage. Le manuscrit donne
+ces renseignements comme émanant d’un certain Nouha fils de Diogol
+fils d’El-hadj fils de Baouligo de la tribu peule des Yaté, qui
+vint s’établir au Liptako en venant du Haoussa, et qui les tenait
+lui-même de divers docteurs et savants du Liptako, du Haoussa, du
+Songaï et d’autres pays.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_346"></a><a href="#FNanchor_346"><span class=
+"label">[346]</span></a>Ce mot peut être un surnom arabe signifiant
+«&nbsp;le Réfléchi&nbsp;» (ou «&nbsp;le Taquin&nbsp;»).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_347"></a><a href="#FNanchor_347"><span class=
+"label">[347]</span></a>Cela placerait l’arrivée des Peuls au
+Liptako cent ans à peu près avant la prise du pouvoir par Ibrahima,
+c’est-à-dire vers la fin du <span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle, ce qui est conforme aux
+traditions recueillies d’autre part.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_348"></a><a href="#FNanchor_348"><span class=
+"label">[348]</span></a>A l’Est et près de Téra, sur la route de
+Dori à Sansan-Haoussa.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_349"></a><a href="#FNanchor_349"><span class=
+"label">[349]</span></a>Certains prétendent qu’Alfa-Himé aurait
+conquis le Gourounsi vers 1870 et que Gandiari lui aurait succédé
+vers 1880.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_350"></a><a href="#FNanchor_350"><span class=
+"label">[350]</span></a><em>Sikasso</em> est le nom donné par les
+Dioula à cette ville, que les Sénoufo appellent <em>Sikokana</em>
+ou <em>Sikokaha</em> (village de Siko).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_351"></a><a href="#FNanchor_351"><span class=
+"label">[351]</span></a>Tièba avait eu auprès de lui, comme
+résident temporaire représentant le gouvernement français, d’abord
+le capitaine Quiquandon, puis le lieutenant Marchand.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_352"></a><a href="#FNanchor_352"><span class=
+"label">[352]</span></a>Une partie des Minianka et la plupart des
+Bobo de ce cercle étaient demeurés indépendants, notamment dans les
+cantons de Zangasso, Karangasso, Mpessoba et Kinntiéri, ainsi que
+les Soninké et les Banmana de Dougbolo. Les Minianka de Yorosso,
+soumis par Babemba au début de son règne, s’étaient révoltés par la
+suite contre son autorité.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_353"></a><a href="#FNanchor_353"><span class=
+"label">[353]</span></a>D’après Mungo-Park, on se rendait en dix
+jours de Bénoum à Tichit et on mettait le même temps pour aller de
+Bénoum à Oualata.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_380">[380]</span><a id=
+"p4c14"></a>CHAPITRE XIV</h2>
+
+<p class="sch1">L’exploration européenne.</p>
+
+<p>Ainsi que je l’ai dit dans la première partie de cet ouvrage, la
+portion du continent africain dont nous nous occupons ici ne fut
+pas visitée par les Anciens, dont les explorations — pour autant
+que nous sommes documentés sur le sujet — ne dépassèrent pas les
+rivages de l’Atlantique d’une part ni le Sahara proprement dit de
+l’autre. Nous n’avons donc pas à reparler ici du voyage des
+Nasamons ni de celui de Hannon, pas plus que du périple entrepris
+sous Néko II ni des tentatives d’Eudoxe de Cyzique. Les expéditions
+romaines du début de notre ère, si elles atteignirent des pays que
+l’on peut considérer comme se rattachant au Soudan<a id=
+"FNanchor_354"></a><a href="#Footnote_354" class=
+"fnanchor">[354]</a>, ne pénétrèrent pas en tout cas dans les
+territoires qui font l’objet de notre étude.</p>
+
+<p>L’exploration du Haut-Sénégal-Niger par des voyageurs européens
+ou tout au moins méditerranéens ne commença qu’au <span class=
+"sc2">X</span><sup>e</sup> siècle de notre ère et fut pendant
+longtemps monopolisée par des Arabes ou des Berbères de l’Espagne,
+du Maghreb et de l’Ifrîkia. La plupart de ces premiers explorateurs
+du Soudan sont d’ailleurs demeurés anonymes&nbsp;; quelques-uns
+seulement ont eu la chance d’avoir leurs noms transmis à la
+postérité par les historiens et les géographes qui ont utilisé
+leurs renseignements&nbsp;; ces historiens et géographes, qui ont
+ainsi tiré profit d’explorations le plus souvent anonymes,
+sont&nbsp;: Bekri, Zohri, Edrissi, Yakout, Ibn-Saïd, Aboulféda,
+Gharnati, Ibn-Khaldoun, etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_381">[381]</span>Deux seulement,
+parmi les voyageurs arabes qui ont visité le Soudan du <span class=
+"sc2">X</span><sup>e</sup> au <span class=
+"sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècles, ont écrit des relations dont
+le texte est parvenu jusqu’à nous&nbsp;: <em>Ibn-Haoukal</em> et
+<em>Ibn-Batouta</em>.</p>
+
+<p>Le premier (<span class="sc2">X</span><sup>e</sup> siècle) ne
+parcourut que l’extrême Nord du Soudan, visitant Aoudaghost et
+Ghana, pour retourner ensuite au Maroc, et on doit le considérer
+surtout comme le premier explorateur du Sahara soudanais.
+Ibn-Batouta, qui se rendit de Oualata à Mali et passa au retour par
+Tombouctou et Gao (1352-53), peut être cité au contraire comme le
+premier explorateur du Soudan occidental&nbsp;; sa relation
+d’ailleurs ne se borne pas à une sèche nomenclature de gîtes
+d’étape, ainsi qu’on peut s’en rendre compte à la lecture du
+chapitre VII du présent volume.</p>
+
+<p>Vers la même époque, des navigateurs européens commençaient à
+aborder à la côte occidentale d’Afrique<a id=
+"FNanchor_355"></a><a href="#Footnote_355" class=
+"fnanchor">[355]</a>, mais ils ne pénétraient pas à l’intérieur du
+continent. C’est seulement vers la fin du <span class=
+"sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle, semble-t-il, que les
+<em>Portugais</em>, établis en Mauritanie, sur la basse Gambie et
+la Côte d’Or, envoyèrent des missions dans les pays qui forment
+aujourd’hui le Haut-Sénégal-Niger. Mais nous ne savons rien de ces
+missions ni des voyages qu’elles accomplirent, en dehors des brèves
+mentions qu’en a faites Joao de Barros&nbsp;: c’est ainsi qu’aux
+environs de 1481 le roi Jean II, qui venait de monter sur le trône
+du Portugal, envoya à l’empereur de Mali deux ambassades, dont
+l’une, partie de la Gambie, se composait de Rodriguez Rabello, Péro
+Reinal et Joao Collaçao, et dont l’autre fut mise en route par le
+gouverneur d’Elmina. Nous ignorons ce qui advint de la
+première&nbsp;; quant à la seconde, dont nous ne savons pas la
+composition, elle parvint effectivement à Mali et constitua sans
+doute la première reconnaissance du Niger faite par des
+Européens.</p>
+
+<p>Quelque vingt ans plus tard, vers 1507, <em>Léon l’Africain</em>
+exécutait à travers le Soudan un voyage mémorable qui devait
+être<span class="pagenum" id="Page_382">[382]</span> mis à
+contribution pendant plus de deux siècles par tous les géographes,
+cosmographes et polygraphes de l’Europe et constituer ainsi la base
+de toutes nos connaissances relatives au pays des Noirs jusqu’au
+temps de Mungo-Park. A vrai dire, les observations faites par Léon
+ne sont pas toutes d’un intérêt considérable ni d’une nouveauté
+bien sensible, et l’on peut se demander s’il a visité
+personnellement toutes les contrées et les villes qu’il nous
+décrit&nbsp;: Oualata, Dienné, Mali, Tombouctou, Kabara, Gao,
+Gober, Agadès, Kano, etc. Les jugements qu’il porte sur les
+indigènes du Soudan sont assez contradictoires, et l’on serait en
+droit de supposer qu’il les a recueillis de diverses bouches et
+qu’ils ne résultent pas de ses propres observations<a id=
+"FNanchor_356"></a><a href="#Footnote_356" class=
+"fnanchor">[356]</a>.</p>
+
+<p>En 1534 se place un nouveau voyage à Mali d’un ambassadeur
+portugais&nbsp;: celui-ci se nommait <em>Péroz
+Fernandez</em>&nbsp;; il était envoyé par Joao de Barros et
+accrédité par le roi Jean III. Nous ne savons rien des détails ni
+des résultats de son voyage, sinon qu’il parvint à la cour de
+l’empereur de Mali et fut très bien accueilli par lui. Les
+Portugais qui, vers 1550, s’emparèrent des mines d’or du Bambouk,
+ne nous ont laissé non plus aucun renseignement sur leurs faits et
+gestes.</p>
+
+<p>Un siècle se passa ensuite sans que s’accomplit aucune nouvelle
+exploration européenne dont le souvenir se soit conservé<a id=
+"FNanchor_357"></a><a href="#Footnote_357" class=
+"fnanchor">[357]</a>.<span class="pagenum" id=
+"Page_383">[383]</span> Puis, vers la fin du <span class=
+"sc2">XVII</span><sup>e</sup> siècle, apparurent sur le haut
+Sénégal les premiers voyageurs français. Nos commerçants
+trafiquaient au Cap Vert et à l’embouchure du Sénégal depuis 1558
+et avaient des établissements permanents sur le bas fleuve depuis
+1638.</p>
+
+<p>En 1667, 1682 et 1685, des tentatives furent faites, par les
+différentes compagnies commerciales françaises qui se succédèrent
+au Sénégal, pour remonter le fleuve jusqu’à la Falémé, mais toutes
+échouèrent par suite du mauvais vouloir des gens du Fouta. Le
+voyage de 1682 fut accompli par Dancourt, directeur de la
+Compagnie, et par le chirurgien Lemaire, et celui de 1685 par le
+directeur Chambonneau. Ce dernier fut plus heureux l’année suivante
+et parvint au Galam, à l’Ouest de la Falémé.</p>
+
+<p>En 1687, un commis nommé <em>Bazy</em> réussit à faire de
+fructueuses opérations de traite au Galam et à remonter «&nbsp;au
+plus haut du Sénégal, jusqu’au Rocher&nbsp;», c’est-à-dire
+jusqu’aux barrages rocheux voisins de Kayes&nbsp;; ce commis obscur
+fut ainsi sans doute le premier Français ayant pénétré librement
+dans la colonie actuelle du Haut-Sénégal-Niger. Trois ans après,
+<em>La Courbe</em>, inspecteur général de la Compagnie du Sénégal,
+poussait à son tour jusqu’à la chûte du Félou (1690)&nbsp;; c’est
+au retour de cette exploration que, le premier, il affirmait que le
+Sénégal et le Niger ne pouvaient constituer un seul et même fleuve,
+comme on le croyait encore à l’époque<a id=
+"FNanchor_358"></a><a href="#Footnote_358" class=
+"fnanchor">[358]</a>.</p>
+
+<p>C’est en 1697 qu’<em>André Brue</em>, directeur de la Compagnie
+du Sénégal, se rendit pour la première fois au Fouta et visita le
+roi de ce pays, qui résidait alors non loin de Matam&nbsp;; mais il
+ne poussa pas cette fois jusqu’à l’embouchure de la Falémé et
+se<span class="pagenum" id="Page_384">[384]</span> contenta
+d’envoyer au Galam un commis chargé de porter au <em>tonka</em> ou
+<em>tounka</em> (roi du Galam) les cadeaux que la Compagnie s’était
+engagée à lui remettre comme une sorte de tribut annuel. En 1698,
+lors d’un nouveau voyage, Brue parvint à Dembakané, alors capitale
+du roi de Galam, qui se trouvait sur la rive gauche du Sénégal, à
+200 pas du fleuve et, très vraisemblablement, en amont de
+l’embouchure de la Falémé&nbsp;; il visita le roi Boukari, qui
+venait de s’emparer du pouvoir sur son prédécesseur Maka.
+Poursuivant son voyage un peu plus en amont, Brue atteignit Dramané
+(près du village actuel d’Ambidédi), le 1<sup>er</sup> septembre
+1698&nbsp;; cette localité était peuplée de marchands soninké, qui
+professaient l’islamisme, comme le roi du Galam. Brue fonda près de
+Dramané et à quelques kilomètres en aval, à Makhana ou Makhané, un
+comptoir qu’il laissa à la garde d’un frère convers de l’ordre des
+Augustins nommé <em>Apollinaire</em>. Ce moine était en même temps
+chirurgien. Animé de l’esprit d’entreprise, il chercha à pénétrer
+au Bambouk, mais n’y put parvenir&nbsp;; en échange, il explora le
+Khasso, visita les chûtes du Félou et remonta ensuite une partie du
+cours inférieur de la Falémé.</p>
+
+<p>En 1710, La Courbe, envoyé en voyage d’inspection au Galam, alla
+visiter l’île de Cagnou, située près de Médine, qu’il baptisa
+«&nbsp;île Pontchartrain&nbsp;»&nbsp;; l’année suivante, le
+Rouennais <em>Mustellier</em>, l’un des membres associés de la
+nouvelle Compagnie du Sénégal, se rendit aussi à l’île de Cagnou,
+et, lors de son retour, mourut à Touabo, près et en aval de Bakel.
+Des établissements furent créés de 1712 à 1714 sur le Sénégal,
+entre Kayes et la Falémé, et sur la partie inférieure de ce dernier
+cours d’eau.</p>
+
+<p>C’est peu après, en 1715-17, que se placent les explorations du
+maçon <em>Compagnon</em>, qui était employé au fort Saint-Joseph
+(entre Makhana et Tamboukané)&nbsp;; Compagnon se rendit d’abord du
+fort Saint-Joseph au fort Saint-Pierre (à Kaïnoura, sur la basse
+Falémé, non loin du point terminus de la reconnaissance du frère
+Apollinaire)&nbsp;; puis, remontant la rive droite de la Falémé
+jusqu’à la hauteur de Naye (près et en aval de Sénoudébou), il
+revint sur le Sénégal et alla ensuite visiter les districts
+aurifères du Nettéko et du Tambaoura (Bambouk), d’où<span class=
+"pagenum" id="Page_385">[385]</span> il rapporta de précieuses
+observations et des échantillons de minerais que Brue fit
+analyser.</p>
+
+<p>En 1719, Brue envoya en mission un sieur Tinstall de la Tour,
+dans le but d’obtenir des renseignements sur Tombouctou et son
+commerce, mais il ne semble pas que Tinstall ait jamais dépassé le
+Khasso.</p>
+
+<p>De 1730 à 1732, les minéralogistes <em>Pelays</em> et
+<em>Legrand</em> firent deux voyages au Bambouk et visitèrent les
+exploitations d’or établies par les indigènes&nbsp;; Pelays fut
+assassiné par ces derniers au cours de son second voyage. De
+nouvelles reconnaissances furent faites sur la Falémé et dans le
+Bambouk en 1744 par Delabrue, en 1748 par Duliron et en 1756 par
+Aussenac.</p>
+
+<p>L’occupation du Sénégal par les Anglais interrompit
+l’exploration du pays. Elle fut reprise en 1786, sous le
+gouvernement du chevalier de Boufflers&nbsp;; à cette époque,
+Durand, directeur de la Compagnie du Sénégal, envoya l’un de ses
+employés nommé <em>Rubault</em> au Galam, par la voie de terre.
+Après avoir traversé le Cayor, le Diolof et le Boundou, Rubault
+atteignit la Falémé à Kaïnoura, puis le Sénégal à Tamboukané, près
+des ruines de l’ancien fort Saint-Joseph. Il fut assassiné l’année
+suivante par les esclaves qu’il avait achetés pour le compte de sa
+compagnie.</p>
+
+<p>L’exploration française subit ensuite un nouveau temps d’arrêt,
+tandis que, pour la première fois, les Anglais allaient faire leur
+apparition au Soudan occidental&nbsp;: quatre grands noms les y
+représentèrent à cette époque, ceux de Houghton, de Mungo-Park et
+de Laing, morts tous trois en Afrique martyrs de la science, et
+celui de Dochard.</p>
+
+<p>Le major <em>Houghton</em>, venant de la Gambie, pénétra au
+Bambouk, traversa le Sénégal du côté de Kayes et se dirigea vers le
+Nord-Est avec l’intention de gagner Tombouctou&nbsp;; mais, parvenu
+à Simbi, à 35 kilomètres environ au Sud-Sud-Ouest de Nioro, il fut
+arrêté par ordre du roi des Oulad-Mbarek et mourut, assassiné
+disent les uns, d’épuisement et de dysenterie disent les autres
+(1791).</p>
+
+<p>En 1795, l’Ecossais <em>Mungo-Park</em> partait aussi de la
+Gambie&nbsp;;<span class="pagenum" id="Page_386">[386]</span> après
+avoir traversé le Boundou, il atteignait le Sénégal près de Bakel
+et le suivait jusqu’à Kayes, où il arriva le 28 décembre
+1795&nbsp;; de Kayes, il se rendit à Koniakari, où il visita Demba
+Séga, roi du Khasso, en janvier 1796&nbsp;; puis il se rendit à
+Guémou, à la frontière du Lankamané et du Kingui, où il arriva le
+12 février et où il fut bien accueilli par Dassé Kouloubali,
+empereur du Kaarta. Ce dernier, qui était en hostilités avec
+l’empereur de Ségou, ne crut pas pouvoir donner à Mungo-Park la
+route de l’Est, et le voyageur obliqua vers le Nord-Est, pour
+contourner au Nord les pays où régnait l’état de guerre. Prenant
+donc la route de Nioro, il passa à Simbi, où il recueillit les
+bruits relatifs à la mort de Houghton, puis parvint à Diara. Mais
+là, il fut arrêté par des Oulad-Mbarek et conduit à Ali, roi du
+«&nbsp;Loudamar&nbsp;», qui résidait alors à Bénoum, à une
+cinquantaine de kilomètres au Nord-Est de Nioro. Ali le garda
+prisonnier dans son camp&nbsp;; après quatre mois de captivité,
+Mungo-Park profita d’une attaque de Diara par Dassé Kouloubali,
+attaque qui jeta le désarroi au camp de Ali, et il parvint à
+s’échapper&nbsp;; au prix de fatigues inouïes, en butte à des
+dangers sans nombre, il réussit à gagner Ouossébougou et à
+atteindre le Niger en face de Ségou, en juillet 1796. L’empereur
+Monson, qui ne pardonnait pas au voyageur écossais d’avoir été bien
+accueilli par son ennemi Dassé, lui refusa l’autorisation de
+traverser le fleuve&nbsp;; descendant alors la rive gauche du
+Niger, Mungo-Park poursuivit sa route jusqu’un peu au-delà de
+Sansanding&nbsp;; puis, continuant son voyage en pirogue, il
+parvint jusqu’à un village situé à deux jours de Dienné et sur la
+rive droite du Niger (29 juillet 1796)&nbsp;: ce village, qu’il
+appelle <em>Silla</em>, était probablement Sélé, en amont de
+Diafarabé. Malade, dénué de tout, en butte à l’hostilité de tous
+les indigènes, cet homme pourtant si tenace dut s’avouer vaincu et,
+renonçant à pousser plus loin, il revint sur ses pas. Il repassa
+par Sansanding, évita le voisinage de Ségou, passa par Niamina et
+Koulikoro, arriva le 23 août à Bamako et traversa le Manding, où il
+dut s’arrêter assez longtemps pour cause de maladie. Le 11 mai
+1797, il atteignait Satadougou, d’où il revint à la côte en suivant
+le cours de la Gambie, après dix-huit mois de souffrances dont ceux
+qui<span class="pagenum" id="Page_387">[387]</span> voyagent
+aujourd’hui au Soudan peuvent difficilement se faire une idée
+exacte.</p>
+
+<p>L’année suivante, l’Allemand Hornemann, parti de Tripoli,
+atteignait le Niger du côté de Say et, descendant la rive gauche du
+fleuve, allait mourir dans le Noupé (1798).</p>
+
+<p>En 1805, <em>Mungo-Park</em> voulut renouveler son
+expérience&nbsp;; mais sa seconde exploration fut bien différente
+de ce qu’avait été la première. Au lieu de partir seul, il emmenait
+avec lui 40 Européens et un très fort convoi. Ce fut un voyage
+lamentable, qui se termina de la façon tragique que l’on sait.
+Venant de la Gambie, l’expédition atteignit la Falémé le 8
+juin&nbsp;; le chef de la mission avait comme assistants principaux
+<em>Anderson</em>, <em>Scott</em> et le lieutenant
+<em>Martyr</em>&nbsp;; ce dernier commandait un détachement de
+soldats anglais. On longea les montagnes du Konkodougou et du
+Tambaoura, puis, traversant le Bafing et le Bakhoy et passant près
+de Kita, l’expédition arriva à Bangassi, d’où elle atteignit le
+Niger le 19 août en amont de Bamako, après avoir perdu par suite de
+maladie ou abandonné 29 Européens sur les 40 partis de la Gambie
+avec Park. Les survivants étaient à Bamako le 21 août&nbsp;;
+s’embarquant sur des pirogues près de Toulimandio, ils arrivaient
+le 14 septembre à Niamina et le 16 à Somi, en face de Ségou, ayant
+perdu encore quatre d’entre eux depuis Bamako. Monson ne voulut pas
+recevoir Mungo-Park, mais il l’autorisa à poursuivre son voyage.
+Partant de Somi le 26 septembre, Park arriva le lendemain à
+Sansanding et y demeura sept semaines, qu’il employa à faire
+transformer une grande pirogue en schooner&nbsp;; trois Européens,
+dont Anderson, périrent durant ce séjour à Sansanding. Le 16
+novembre 1805, Park s’embarquait sur son bateau avec les quatre
+Européens qui lui restaient&nbsp;: Scott, Martyr et deux soldats ou
+ouvriers. Postérieurement à cette date, on n’eut plus aucune
+nouvelle de l’expédition.</p>
+
+<p>En 1810, Maxwell, alors gouverneur anglais du Sénégal, se décida
+à envoyer aux informations un Noir nommé Isaac, qui avait été
+interprète de Park et que ce dernier, avant de quitter Sansanding,
+avait renvoyé à la côte avec des lettres et son journal de route.
+Isaac revint au Sénégal en 1811, rapportant la<span class="pagenum"
+id="Page_388">[388]</span> nouvelle que Park et ses derniers
+compagnons avaient péri dans les rapides de Boussa environ quatre
+mois après leur départ de Sansanding, c’est-à-dire vers fin mars
+1806. Par des documents recueillis à Sokoto en 1827 par Clapperton,
+on sut que les cinq voyageurs avaient abordé à Tombouctou et y
+avaient séjourné<a id="FNanchor_359"></a><a href="#Footnote_359"
+class="fnanchor">[359]</a>&nbsp;; ayant fait escale à Gao, ils
+furent attaqués par les Touareg, qui tuèrent trois des quatre
+compagnons européens de Park&nbsp;; ce dernier et Martyr étaient
+les seuls survivants au moment de l’arrivée aux grands rapides de
+Boussa&nbsp;: attaqués au moment le plus dangereux par des
+indigènes massés sur les roches et se voyant perdus, les deux
+voyageurs se jetèrent à l’eau et y périrent noyés.</p>
+
+<p>En 1818-19, le chirurgien anglais <em>Dochard</em>, venant lui
+aussi de la Gambie par le Boundou, explora le Bambouk, le Gangaran,
+le Fouladougou, le Bélédougou, et atteignit le Niger à mi-chemin
+entre Koulikoro et Niamina, d’où il gagna Bamako (janvier 1819).
+Revenant ensuite à Bangassi (Fouladougou), il traversa le Kaarta et
+fut recueilli près de Bakel par des officiers français.</p>
+
+<p>Le major <em>Gordon Laing</em>, parti de Tripoli par Ghadamès et
+le Touat, atteignit Oualata, puis Tombouctou en 1826&nbsp;; obligé
+de retourner sur ses pas en raison de l’hostilité de Sékou-Hamadou,
+il fut étranglé par des Bérabich sur la route de Tombouctou à
+Araouâne le 24 avril (ou le 24 septembre) 1826. Ses restes,
+retrouvés tout récemment par M. Bonnel de Mézières, ont été déposés
+à Tombouctou par les soins de l’autorité française<a id=
+"FNanchor_360"></a><a href="#Footnote_360" class=
+"fnanchor">[360]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_389">[389]</span>Après Laing,
+nous rencontrons<a id="FNanchor_361"></a><a href="#Footnote_361"
+class="fnanchor">[361]</a> le nom d’un explorateur français qui,
+malgré ses origines modestes et son manque absolu de ressources,
+effectua au Soudan l’un des plus beaux voyages du <span class=
+"sc2">XIX</span><sup>e</sup> siècle et l’un de ceux qui firent
+faire les plus grands pas à la science géographique&nbsp;: je veux
+parler de <em>René Caillié</em>. Parti de Kakoundi (Rio-Nunez) le
+19 avril 1827 déguisé en Maure, et se faisant passer pour un
+Egyptien capturé par des Français puis affranchi par son maître au
+Sénégal et désireux de regagner son pays, il réussit à traverser le
+Fouta-Diallon, atteignit le Niger à Kouroussa, visita le
+Ouassoulou, tomba gravement malade à Timé ou Kiémé, près et à l’Est
+d’Odienné qui n’existait pas encore (Côte d’Ivoire actuelle), se
+rendit de là à Tengréla, d’où il passa dans le Haut-Sénégal-Niger
+actuel, atteignit Dienné, entra à Tombouctou le 20 avril 1828 et
+arriva enfin à Tanger le 18 août de la même année, ayant accompli
+seul, en seize mois, un voyage de plus de 4.500 kilomètres et
+rapportant des masses de renseignements précieux.</p>
+
+<p>Entre temps, les reconnaissances parties du bas Sénégal avaient
+repris leur cours dans la région de Kayes. En 1822, le capitaine de
+frégate Leblanc avait visité le Galam, et Groux de Beaufort, en
+1824-25, puis Duranton en 1828, avaient exploré le Bambouk, le
+Khasso et le Sud du Kaarta. Bouet-Willaumez, gouverneur du Sénégal,
+remonta en 1836 le fleuve jusqu’à Médine et visita les chûtes du
+Félou. Sur son ordre, en 1843, une mission composée du pharmacien
+Huart, du commis de marine Raffenel et du traitant Pottin-Paterson
+remonta la Falémé et fit une nouvelle exploration du Bambouk et du
+Khasso. En 1846, <em>Raffenel</em> fit un second voyage au Soudan
+et explora le Kaarta.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_390">[390]</span>Ensuite se place
+la plus belle exploration soudanaise, celle du docteur allemand
+<em>Barth</em>&nbsp;: il faisait partie d’une expédition
+scientifique dirigée par Richardson et comprenant en outre
+Overweg&nbsp;; partie de Tripoli en 1850, la mission visita Rhât et
+Agadès, atteignit en 1851 le Haoussa, où mourut Richardson, et
+explora le Bornou et les rives du Tchad. Overweg étant mort à son
+tour, Barth, demeuré seul, assuma tout le labeur. Ayant visité
+l’Adamaoua, le Kanem et le Baguirmi, il revint au Haoussa, séjourna
+à Zinder, Katséna, Sokoto et Gando, atteignit le Niger en face de
+Say, le traversa, visita le Yagha, gagna Dori, puis Hombori, arriva
+le 7 septembre 1853 à Tombouctou où il séjourna sept mois
+(1853-54), suivit la rive septentrionale du Niger jusqu’à Gao,
+regagna le lac Tchad et enfin rejoignit Tripoli en 1855, après un
+voyage de plus de cinq ans dans le cœur de l’Afrique. Durant le
+séjour de Barth à Tombouctou, Hamadou-Hamadou, alors roi du
+Massina, avait donné l’ordre de faire chasser l’explorateur hors de
+la ville&nbsp;; ce dernier dut en en effet partir, protégé
+d’ailleurs par Ahmed-el-Bekkaï.</p>
+
+<p>En 1858, Brossard de Corbigny complétait l’exploration du Khasso
+et du Logo et, en 1859-60, le sous-lieutenant <em>Pascal</em>
+achevait celle des bassins de la Falémé et du Bafing<a id=
+"FNanchor_362"></a><a href="#Footnote_362" class=
+"fnanchor">[362]</a>. En 1860 le lieutenant indigène <em>Alioune
+Sal</em> partait du Sénégal et, de 1861 à 1862, explorait le Tagant
+et le Hodh, visitait Oualata, Araouâne, et parvenait à
+Bassikounou&nbsp;; arrêté là et fait prisonnier par un détachement
+de l’armée d’El-hadj-Omar, il parvint à s’échapper et put regagner
+Bakel.</p>
+
+<p>De 1863 à 1866 s’accomplit le voyage du lieutenant de vaisseau
+<em>Mage</em> et du docteur <em>Quintin</em> à Ségou. Partis de
+Saint-Louis, les deux explorateurs s’acheminèrent par Médine — qui
+était depuis 1855 notre poste le plus avancé vers l’Est —,
+Bafoulabé et Kita, traversèrent le Fouladougou, passèrent par
+Banamba, atteignirent le Niger à Niamina le 22 février 1864 et
+arrivèrent à Ségou, où ils furent reçus par Ahmadou, le 28 fév.
+suivant. Ils étaient chargés par Faidherbe de négocier un
+traité<span class="pagenum" id="Page_391">[391]</span> avec
+El-hadj-Omar et d’obtenir de lui l’autorisation de créer un poste
+français à Bafoulabé. Mais El-hadj guerroyait alors au Massina et
+Ahmadou ne voulut pas mettre les voyageurs en communication avec
+lui&nbsp;; tout en les traitant avec courtoisie, il les garda, en
+fait, prisonniers à Ségou durant deux ans et deux mois. Les
+explorateurs mirent à profit ce séjour forcé pour récolter des
+quantités de renseignements sur l’histoire du Soudan et
+l’organisation de l’empire d’El-hadj-Omar&nbsp;; ils eurent aussi
+l’occasion d’assister de près aux opérations de guerre d’Ahmadou,
+qu’ils accompagnèrent dans ses expéditions contre Sansanding et
+contre Koulikoro. Ayant enfin obtenu l’autorisation de quitter
+Ségou, ils partirent de cette ville dans la nuit du 5 au 6 mai
+1866, passèrent par Touba (Touba-koura), Ouossébougou, Bagoïna,
+Nioro et Koniakari et atteignirent Médine le 28 mai 1866.</p>
+
+<p>Comme on était resté fort longtemps au Sénégal sans avoir de
+nouvelles des deux voyageurs, l’officier de spahis <em>Perraud</em>
+et le docteur <em>Béliard</em> furent envoyés en mars 1864 à leur
+recherche&nbsp;; partis de Médine, ils s’avancèrent jusqu’à Nioro,
+mais ne purent aller plus loin, la route de Nioro à Ségou étant
+coupée par les Banmana révoltés contre les Toucouleurs, et ils
+durent revenir à Médine.</p>
+
+<p>Le premier Européen qui pénétra dans Ségou et y rendit visite à
+Ahmadou, après Mage et Quintin, fut <em>Paul Soleillet</em>, qui,
+venant de Saint-Louis et passant par Koniakari et le Kaarta,
+atteignit le Niger à Niamina le 20 septembre 1878, fut reçu à la
+cour du roi toucouleur, et revint au Sénégal en 1879.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> juillet 1880, Tombouctou recevait la visite de
+l’explorateur autrichien <em>Oskar Lenz</em>, qui venait du Maroc
+par l’Oued-Draa, Tindouf et Araouâne&nbsp;; après avoir séjourné 18
+jours à Tombouctou, Lenz se rendit à Bassikounou en passant par
+Ras-el-Ma, visita Sokolo, Goumbou, Bagoïna, Nioro et Koniakari, et
+arriva à Médine le 2 novembre 1880.</p>
+
+<p>A la fin de la même année, le capitaine <em>Galliéni</em>,
+accompagné des lieutenants Vallière et Piétri et des docteurs
+Tautain et Bayol, quittait Médine, passait à Kita, était attaqué à
+Dio dans le Bélédougou par le chef de Daba, traversait le Niger au
+Sud<span class="pagenum" id="Page_392">[392]</span> de Bamako à
+Touréla et s’avançait sur la rive droite jusqu’à Nango, à 35
+kilomètres de Ségou, sans pouvoir obtenir d’Ahmadou l’accès de sa
+capitale. Après dix mois d’attente, il recevait enfin de ce
+dernier, le 10 mars 1881, la signature d’un traité, et ralliait le
+poste de Kita, qui venait d’être fondé le 27 février par le colonel
+Borgnis-Desbordes.</p>
+
+<p>En 1883, le docteur <em>Collin</em> visitait Satadougou, Dabia
+et Tembé, où il était reçu par Dabakoutou, alors roi du
+Konkodougou, et lui faisait accepter le protectorat français.</p>
+
+<p>Cette même année, un nommé Buonfanti prétendit que, avec le
+docteur américain Van Flint, il avait atteint Kouka, venant de
+Tripoli, était allé à Say, avait remonté le Niger jusqu’à
+Tombouctou, était allé de là au Mossi et était arrivé à Lagos par
+le Dagomba et le Dahomey. Il raconta son voyage en 1884 à la
+Société de Géographie de Bruxelles, disant que, ses bagages lui
+ayant été volés, il avait perdu toutes ses notes. Les
+invraisemblances de son récit et l’identité de quelques passages
+exacts avec les passages correspondants de Barth ont fait suspecter
+fortement la véracité de Buonfanti, qui mourut au Congo en
+1887.</p>
+
+<p>Après notre installation sur le Niger et la création du poste de
+Bamako (1883), on songea à faire le lever du grand fleuve soudanais
+d’une façon sérieuse. En 1884, l’enseigne <em>Froger</em> amena du
+Sénégal au Niger une canonnière démontable, le <em>Niger</em>,
+qu’il mit à flot en aval des rapides de Bamako et ancra à
+Koulikoro&nbsp;; en 1885, le lieutenant de vaisseau
+<em>Davoust</em> s’embarquait sur cette canonnière et explorait le
+fleuve jusqu’à Diafarabé. En 1887, le lieutenant de vaisseau
+<em>Caron</em> construisit à Bamako une nouvelle canonnière, le
+<em>Mage</em>&nbsp;; ne recevant pas de France la machine qui lui
+était destinée, il s’embarqua à Manambougou sur le <em>Niger</em>
+et, escorté de deux chalands, le <em>Manambougou</em> et le
+<em>Titi</em>, il poussa jusqu’à Mopti, alla visiter Tidiani à
+Bandiagara, continua son voyage malgré le mauvais vouloir manifeste
+du roi toucouleur et mouilla le 16 août 1887 à Kabara&nbsp;;
+empêché d’entrer à Tombouctou par l’hostilité des Touareg, qui le
+prenaient pour l’allié de Tidiani, il fit machine en arrière et
+regagna Koulikoro.</p>
+
+<p>A la même époque, le lieutenant <em>Binger</em> commençait la
+merveilleuse<span class="pagenum" id="Page_393">[393]</span>
+exploration qui l’a mis, avec Barth et Nachtigal, au premier rang
+des découvreurs de l’Afrique et lui a assuré, de façon
+incontestable, la première place parmi les explorateurs français du
+continent noir. Ayant traversé le Niger à Bamako le 1<sup>er</sup>
+juillet 1887, M. Binger, seul et sans escorte, visitait d’abord
+Ouolossébougou, Ténétou et Bougouni, parvenait sous les murs de
+Sikasso qu’il trouvait assiégé par Samori, demeurait quelque temps
+l’hôte du fameux conquérant, atteignait Tengréla, traversait le
+Folona et entrait le 20 février 1888 à Kong, dont il révélait
+l’importance à l’Europe, tout en démontrant l’inexistence de la
+chaîne de montagnes de même nom, qui figurait alors sur toutes les
+cartes. Après un long et fructueux séjour à Kong, il visitait
+Bobo-Dioulasso, pénétrait au Mossi, était reçu à Ouagadougou<a id=
+"FNanchor_363"></a><a href="#Footnote_363" class=
+"fnanchor">[363]</a> par le <em>nâba</em> Sanom, revenait au Sud,
+traversait le Gourounsi et le Dagomba, visitait Salaga et Kintampo,
+atteignait Bondoukou et revenait fermer son itinéraire à Kong, le 5
+janvier 1889&nbsp;; il y rencontrait Treich-Laplène, venu de
+Grand-Bassam par Bondoukou, et achevait son voyage en se rendant
+avec lui à nos comptoirs maritimes de la Côte d’Ivoire. Non
+seulement il avait reconnu le bassin supérieur de la Volta et la
+partie occidentale de la Boucle du Niger, jusqu’alors inconnue — si
+l’on excepte les renseignements recueillis presque à la même époque
+par Krause —, niais il rapportait une masse d’informations si
+abondantes et si précises et d’itinéraires par renseignements si
+exacts qu’aujourd’hui encore on trouve à s’instruire en lisant sa
+relation de voyage.</p>
+
+<p>Pendant que s’accomplissait l’exploration de M. Binger, en
+1888-89, le lieutenant de vaisseau <em>Jayme</em> reprenait les
+tentatives de reconnaissance du Niger et parvenait à Korioumé
+sur<span class="pagenum" id="Page_394">[394]</span> le
+<em>Mage</em>, sans pouvoir entrer à Tombouctou ni pousser son
+voyage en aval de ce point.</p>
+
+<p>Dans le bassin du Sénégal d’autre part, le capitaine
+<em>Oberdorff</em> explorait le Konkodougou et mourait à Tembé
+(1888), tandis que le lieutenant <em>Plat</em> continuait la
+mission.</p>
+
+<p>En 1890 le docteur <em>Crozat</em> visitait San et le Yatenga et
+entrait en relations, à Ouagadougou, avec le <em>nâba</em>
+Bokari-Koutou<a id="FNanchor_364"></a><a href="#Footnote_364"
+class="fnanchor">[364]</a>.</p>
+
+<p>De fin décembre 1890 à août 1891, le capitaine <em>Monteil</em>,
+accompagné de l’adjudant Badaire, traversait de l’Ouest à l’Est la
+Boucle du Niger, de Ségou à Say, passant par San, Kinian, Sikasso,
+Bobo-Dioulasso, le Dafina, Koury, Yâko, puis, n’ayant pu pénétrer à
+Ouagadougou, par Dori, où il arrivait le 22 mai 1891, reliant ainsi
+les itinéraires de M. Binger à ceux de Barth&nbsp;; il était le 19
+août à Say, franchissait le Niger, gagnait le Tchad par Sokoto et
+parvenait à Tripoli avec son compagnon après des fatigues
+excessives.</p>
+
+<p>En 1891-92, le lieutenant <em>Marchand</em>, qui avait été nommé
+résident auprès de Tièba, roi de Sikasso, explora les cercles
+actuels de Sikasso et de Bougouni, ainsi que le Nord de la Côte
+d’Ivoire.</p>
+
+<p>En 1894, la majeure partie de ce qui constitue aujourd’hui le
+Haut-Sénégal-Niger était explorée, et les reconnaissances qui
+furent effectuées à partir de cette date appartiennent plutôt au
+domaine de la conquête et de l’occupation. Cependant, il convient
+encore de signaler l’exploration du Sud-Est de la Boucle du Niger,
+qui fut faite ou complétée en 1894 par le mulâtre anglais
+<em>Fergusson</em><a id="FNanchor_365"></a><a href="#Footnote_365"
+class="fnanchor">[365]</a>, lequel visita Bitou, Tenkodogo et
+Ouagadougou, et, en 1895-96, par les lieutenants <em>Baud</em> et
+<em>Vergoz</em> (région de Say), le commandant <em>Decœur</em>
+(région de Fada-n-Gourma), la mission allemande du docteur
+<em>Grüner</em> et du lieutenant<span class="pagenum" id=
+"Page_397">[397]</span> <em>Von Carnap</em> (Fada-n-Gourma,
+Tenkodogo et Koupéla), et le capitaine <em>Toutée</em>, qui remonta
+le Niger de Boussa à Farka (entre Tillabéry et Dounzou). En 1895
+également, les lieutenants Baud et Vermeersch, venant du Dahomey
+par Gambaga et Oua, arrivaient à Bouna (Côte d’Ivoire) et
+l’administrateur <em>Alby</em>, venu aussi du Dahomey par
+Sansanné-Mango, poussait jusqu’à Ouagadougou, sans d’ailleurs
+obtenir l’accès de la ville, tandis que le capitaine
+<em>Destenave</em>, alors résident à Bandiagara, faisait de
+nombreuses reconnaissances en pays mossi.</p>
+
+<p>L’année suivante (1896), l’exploration du Niger était achevée
+depuis Tombouctou jusqu’au golfe de Guinée par le lieutenant de
+vaisseau <em>Hourst</em>, accompagné de l’enseigne Baudry, du
+lieutenant Bluzet, du docteur Taburet et du Père Hacquard. Ayant
+quitté Kabara sur le chaland <em>Jules-Davoust</em>, cette mission
+atteignait Say le 7 avril 1896 et en repartait le 15 septembre pour
+arriver quelque temps après à l’embouchure du Niger.</p>
+
+<p>En 1899, la science comptait encore un martyr en la personne du
+géologue <em>Lejeal</em>, assassiné par les Touareg tandis qu’il
+explorait les falaises de Hombori.</p>
+
+<p>Pour terminer cette revue d’ailleurs trop incomplète de
+l’exploration du Haut-Sénégal-Niger, il convient encore de citer
+les voyages de MM. <em>E.-F. Gautier</em> et <em>R. Chudeau</em>
+qui, en 1904-05, firent faire un pas décisif à la connaissance du
+Sahara soudanais, et celui du lieutenant <em>Desplagnes</em> qui,
+en 1905-06, parcourut et leva de façon précise la région lacustre
+située au Sud de Tombouctou et le pays montagneux des Tombo.</p>
+
+<p>Bien d’autres voyages auraient mérité de trouver place dans ce
+chapitre et bien d’autres noms auraient dû y être mentionnés&nbsp;;
+que l’on veuille bien m’excuser de les avoir négligés, non par
+dédain ni par oubli, mais parce que la liste complète de tous ceux
+qui ont contribué à la connaissance du Soudan Français formerait à
+elle seule un volume.</p>
+
+<div class="plate">
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="map19"><a href="images/map19_large.jpg"><img src=
+'images/map19.jpg' alt=''></a>
+<p class="cp1">Carte 19. — Les grandes explorations.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c14">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_354"></a><a href="#FNanchor_354"><span class=
+"label">[354]</span></a>Expédition de Julius Maternus dans l’Aïr
+entre 80 et 90 après Jésus-Christ.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_355"></a><a href="#FNanchor_355"><span class=
+"label">[355]</span></a>Le premier voyage accompli par des
+Européens à l’embouchure du Sénégal date vraisemblablement de
+1292&nbsp;: il fut exécuté par des Italiens, les frères Vivaldi. Ce
+voyage fut suivi de quelques autres au <span class=
+"sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle, faits par des Espagnols et des
+Normands. Les Portugais se montrèrent surtout à partir du
+<span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_356"></a><a href="#FNanchor_356"><span class=
+"label">[356]</span></a>Comparez notamment ces deux curieux
+passages&nbsp;: «&nbsp;Les Noirs meinent une bonne vie, sont de
+fidele nature, faisans volontiers plaisir aux passans, et
+s’etudient de tout leur pouvoir à se donner tous les plaisirs de
+quoy ils se peuvent aviser à se resjouir en danses, et le plus
+souvent en banquets, convis et ebas de diverses sortes. Ils sont
+fort modestes, et ont en grand honneur et reverence les hommes
+doctes et religieux, ayans meilleur temps que tout le reste des
+autres peuples lesquels demeurent en Afrique.&nbsp;» (Edition
+Schefer, 1<sup>er</sup> vol., page 118). Et plus loin&nbsp;:
+«&nbsp;Ceux de la terre noire sont gens fort ruraux, sans raison,
+sans esprit ny pratique, n’estans aucunement experimentez en chose
+que ce soyt, et suivent la maniere de vivre des bestes brutes, sans
+loy, ny ordonnances. Entre eux y a une infinité de putains, et par
+conséquent de cornars, et sont bien habiles ceux qui en peuvent
+echaper, sinon aucuns de ceux qui sont aux grandes cités ayans
+meilleur jugement et sens naturel que les autres.&nbsp;»
+(<em>Ibid.</em>, page 121).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_357"></a><a href="#FNanchor_357"><span class=
+"label">[357]</span></a>Vers la fin de la première moitié du
+<span class="sc2">XVII</span><sup>e</sup> siècle (1640 à 1650),
+Sa’di, l’auteur du <em>Tarikh-es-Soudân</em>, fit plusieurs voyages
+de Tombouctou à Dienné et Sansanding et de Tombouctou à Gao, mais
+sa qualité de natif de Tombouctou empêche de le classer parmi les
+explorateurs européens et même maghrébins. C’est un peu plus tard,
+entre 1660 et 1670, que se place le voyage que fit à Tombouctou,
+comme captif des Maures, un matelot français nommé Paul
+Imbert&nbsp;; ce voyage, pour d’autres raisons, peut difficilement
+être rangé parmi les explorations du Soudan.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_358"></a><a href="#FNanchor_358"><span class=
+"label">[358]</span></a>On attribue souvent à tort à André Brue,
+sur la foi du Père Labat, le mérite de cette exploration&nbsp;: or
+André Brue ne fit aucunement partie de l’expédition du Félou. (Voir
+à ce sujet l’<em>Histoire du Sénégal</em> du professeur
+Cultru).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_359"></a><a href="#FNanchor_359"><span class=
+"label">[359]</span></a>Selon d’autres témoignages, Park et ses
+compagnons n’auraient pas pénétré dans la ville de Tombouctou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_360"></a><a href="#FNanchor_360"><span class=
+"label">[360]</span></a>On a souvent attribué la priorité de la
+découverte de Tombouctou à un matelot américain nommé Robert Adams,
+qui aurait atteint cette ville en 1810 et y aurait séjourné dix
+mois. Ce matelot, qui avait fait naufrage près du Cap Blanc et
+avait été capturé par les Maures avec ses compagnons, parvint
+ensuite à Tanger, y fut recueilli par le consul anglais et
+prétendit avoir été emmené à Tombouctou par son maître durant sa
+captivité et en être revenu par Taodéni et Fez. Son récit fut mis
+en doute par ses compagnons de naufrage et on s’accorde
+généralement à le considérer comme apocryphe. Fût-il véritable
+d’ailleurs, le voyage involontaire d’Adams serait à classer dans la
+même catégorie que celui du matelot français Paul Imbert, lequel du
+reste aurait incontestablement l’avantage de la priorité. A mon
+avis, ce serait plutôt à Mungo-Park que doit revenir l’honneur
+d’avoir, parmi les voyageurs européens, atteint le premier
+Tombouctou, bien que Lenz affirme, d’après les dires des indigènes,
+que Park aurait passé en vue de Kabara sans s’y arrêter et ne
+serait pas entré à Tombouctou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_361"></a><a href="#FNanchor_361"><span class=
+"label">[361]</span></a>Je n’ai pas mentionné les belles
+explorations de Denham, Oudney, Clapperton et Lander (1823-30), qui
+n’intéressent qu’indirectement les pays dont j’ai à m’occuper
+ici.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_362"></a><a href="#FNanchor_362"><span class=
+"label">[362]</span></a>En 1859, un juif d’Akka (Maroc) nommé
+Mardochée se rendit à Tombouctou en passant par Araouâne et
+renouvela plusieurs fois ce voyage durant les années suivantes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_363"></a><a href="#FNanchor_363"><span class=
+"label">[363]</span></a>Ouagadougou avait été visité déjà en 1886
+par le voyageur allemand <em>G. A. Krause</em>, qui, venant du
+golfe de Guinée, s’était avancé jusqu’à San, Dienné et Bandiagara,
+voyageant seul et portant lui-même son léger bagage. Arrivé à
+Douentza, sur la route de Tombouctou, il revint au Mossi, traversa
+le Gourounsi, passa par Sati et arriva à Kintampo en 1888. Il
+convient de rendre justice à cet explorateur modeste qui, le
+premier, acquit une idée à peu près exacte du cours de la Volta. En
+1887, le lieutenant allemand Von François s’était avancé par Salaga
+jusqu’au Sud du Mossi, à Sourma, sans pouvoir y pénétrer.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_364"></a><a href="#FNanchor_364"><span class=
+"label">[364]</span></a>Deux ans plus tard, le docteur Crozat
+accompagnait à Kong la mission du capitaine Binger, du lieutenant
+Braulot et de M. Monnier, puis, cherchant à gagner Sikasso, mourait
+de maladie à Tengréla, où se trouve son tombeau.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_365"></a><a href="#FNanchor_365"><span class=
+"label">[365]</span></a>Fergusson dressa d’excellentes cartes de la
+partie nord de la Gold-Coast et des régions voisines&nbsp;; il fut
+tué en 1897 près de Dokita (cercle actuel de Gaoua) au cours de la
+défaite d’un détachement anglais par Sarankièni-Mori.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2><span class="pagenum" id="Page_398">[398]</span><a id=
+"p4c15"></a>CHAPITRE XV</h2>
+
+<p class="sch1">L’occupation française</p>
+
+<h3><a id="p4c15s1"></a><span class="bold">I. — Les débuts de
+l’occupation du haut Sénégal</span> (1698-1854).</h3>
+
+<p>C’est à la fin du <span class="sc2">XVII</span><sup>e</sup>
+siècle qu’il fut procédé à l’installation du premier poste
+permanent sur la partie du haut Sénégal qui relève aujourd’hui de
+la colonie du Haut-Sénégal-Niger.</p>
+
+<p>Depuis le <span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle, des
+navigateurs français étaient en relations avec les indigènes de la
+côte, mais ce n’est qu’à partir du milieu du <span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle que nous possédons des
+renseignements sur ces voyages, qui avaient surtout pour but les
+îles du Cap Vert. Le premier navire français ayant abordé à
+l’embouchure du Sénégal et dont le nom nous ait été conservé est la
+<em>Gallaire</em>, qui mouilla en 1558 vers l’emplacement où
+s’élève aujourd’hui Saint-Louis. Ce vaisseau venait de Dieppe et, à
+partir de cette époque, durant une trentaine d’années, des Dieppois
+remontèrent le fleuve dans des barques, échangeant des produits
+avec les riverains, sans dépasser vraisemblablement Podor. En 1588,
+la reine Elisabeth donna à des marchands anglais, pour une période
+de dix ans, le privilège de trafiquer sur le Sénégal, mais, après
+cette période, les Normands recommencèrent leurs voyages.</p>
+
+<p>En 1626, des armateurs de Dieppe et de Rouen formèrent une
+compagnie privée pour l’exploitation du Sénégal et de la
+Gambie&nbsp;; ce fut la première tentative régulièrement organisée
+de l’implantation française au Sénégal&nbsp;; en 1633, cette
+compagnie obtenait de Richelieu un privilège et, cinq ans après, en
+1638,<span class="pagenum" id="Page_399">[399]</span> le capitaine
+dieppois Thomas Lambert et le gentilhomme Jeannequin de Rochefort
+construisaient à la pointe de Bieurt, sur les bords du fleuve et à
+trois lieues de son embouchure, le premier établissement français,
+passant des traités d’amitié avec les rois du Cayor et du Oualo et
+remontant le Sénégal jusqu’à 280 kilomètres de la pointe de Bieurt.
+Le poste construit par Lambert ayant été enlevé par un
+raz-de-marée, le commis Louis Caullier, qui gérait les affaires de
+la Compagnie du Cap Vert et du Sénégal — laquelle venait de
+remplacer la compagnie normande —, en construisit un autre en
+1658&nbsp;; le nouvel établissement fut également détruit par
+l’action de la mer et la Compagnie du Cap Vert, en 1659, transporta
+le siége de ses opérations dans l’île de Ndar et y construisit un
+fort qui fut la première maison de la ville de Saint-Louis.</p>
+
+<p>En 1664, la Compagnie du Cap Vert était expropriée par Colbert
+au profit de la Compagnie des Indes Occidentales&nbsp;; cette
+dernière fut mise à son tour en liquidation en 1672 et
+l’établissement du Sénégal fut vendu en 1673 aux sieurs Egrot,
+secrétaire du roi, François et Raguenet, bourgeois de Paris, qui
+formèrent une société nouvelle sous le nom de Compagnie du Sénégal.
+Cette société fut, en 1681, remplacée par une autre qui conserva le
+même nom. En 1693, les Anglais installés à la Gambie s’emparaient
+de nos comptoirs du Sénégal et en étaient chassés la même année par
+le capitaine Bernard, commandant le vaisseau le <em>Léger</em>. En
+1696, une troisième Compagnie du Sénégal se formait et envoyait en
+Afrique, comme directeur, André Brue&nbsp;; celui-ci fit enfin
+procéder à l’occupation du haut fleuve, qui avait été reconnu
+jusqu’aux environs de Médine par Bazy (1687) et La Courbe
+(1690).</p>
+
+<p>Ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, c’est à la fin
+de l’année 1698 que, sous la direction de Brue, fut fondé sur la
+rive gauche du fleuve, à côté du village de Makhana, c’est-à-dire à
+quelque distance en amont de l’embouchure de la Falémé et en aval
+d’Ambidédi, le premier poste français du Soudan&nbsp;: on lui donna
+le nom de fort <em>Saint-Joseph</em> et le commandement en fut
+confié au moine augustin <em>Apollinaire</em>&nbsp;; une convention
+avait été passée à cet effet entre André Brue et Boukari, roi
+du<span class="pagenum" id="Page_400">[400]</span> Galam. Le poste
+ne fut achevé d’ailleurs qu’en 1700 et il fut emporté dès l’année
+suivante par la crue du fleuve&nbsp;; Brue le fit reconstruire
+aussitôt (1701), dans les mêmes parages mais sur un point plus
+élevé. Mais, en 1702, alors que Brue, retourné en France, était
+remplacé par Lemaître comme directeur de la compagnie en Afrique,
+les Mandingues du Bambouk, armés de flèches empoisonnées,
+investirent le nouveau fort et l’attaquèrent avec une telle
+impétuosité que les employés de la compagnie durent se sauver en
+pirogue à la faveur de la nuit&nbsp;; le lendemain, les Mandingues
+envahissaient le poste, le mettaient au pillage et s’en allaient
+après l’avoir incendié.</p>
+
+<p>Les relations avec le Galam furent reprises en 1706 par La
+Courbe, qui avait remplacé Lemaître. En 1709 se constituait une
+quatrième Compagnie du Sénégal, la première qui fut composée
+uniquement de commerçants et la seule qui fit de bonnes
+affaires&nbsp;; les associés étaient tous des Rouennais&nbsp;:
+Mustellier, veuve Cardin, veuve Morin et ses fils, François et
+Charles Planterose. Mustellier se rendit en personne au Sénégal,
+prit la direction des affaires et conserva La Courbe en lui donnant
+les fonctions d’inspecteur&nbsp;; ce Mustellier mourut en 1711 près
+de Bakel, à Touabo. La nouvelle compagnie avait décidé de rétablir
+le comptoir du Galam&nbsp;: en 1710 La Courbe avait voulu bâtir un
+poste dans l’île de Cagnou, près de Médine, mais l’hostilité des
+Khassonkè l’obligea à renoncer à ses projets&nbsp;; au cours du
+voyage qui précéda sa mort, Mustellier avait fait choix d’un
+emplacement sis sur une colline, près de Médine&nbsp;; sa maladie
+l’ayant empêché de donner suite à ses intentions, Richebourg, qui
+le remplaça, en tint pour la région choisie par Brue quatorze ans
+auparavant et fit commencer en 1712 l’érection d’un fort près de
+Dramané, entre Makhana et Tamboukané, à quelques kilomètres de
+l’ancien fort Saint-Joseph. Le nouvel établissement fut baptisé du
+même nom que l’ancien. Richebourg se noya l’année suivante dans la
+barre du Sénégal et fut remplacé par André Brue, dont la compagnie
+rouennaise avait tenu à utiliser la compétence. Ce dernier fit
+achever en 1714 le nouveau fort Saint-Joseph, et en fit construire
+un autre, appelé fort <em>Saint-Pierre</em>, par le commis Corniet
+à Kaïnoura, sur la rive<span class="pagenum" id=
+"Page_401">[401]</span> droite de la basse Falémé, entre Naye et
+Sénoudébou, de façon à tenir en respect les Mandingues du Bambouk
+et à faciliter l’exploration de ce pays, dont les mines d’or
+avaient depuis longtemps attiré l’attention de la compagnie.</p>
+
+<p>En 1718, les membres de la quatrième Compagnie du Sénégal, ayant
+fait fortune, vendirent leurs établissements à la Compagnie des
+Indes, qui conserva provisoirement André Brue comme directeur en
+Afrique. L’année suivante, Brue, revenant au projet de La Courbe,
+voulut faire occuper l’île de Cagnou — appelée successivement
+«&nbsp;île Pontchartrain&nbsp;» et «&nbsp;île d’Orléans&nbsp;» —
+mais son projet ne reçut aucun commencement d’exécution. Quelques
+années plus tard (1723), sur l’ordre de Du Bellay, qui avait
+remplacé Brue au Sénégal, un agent nommé <em>Levens</em> fonda deux
+comptoirs en plein territoire du Bambouk&nbsp;: l’un était situé à
+Farabana, à l’Est de la Falémé, et l’autre — achevé seulement en
+1724 — à Samarina, près des mines du Tambaoura. Ce même Levens
+cependant ne paraissait pas très confiant dans l’avenir de
+l’exploitation aurifère du Bambouk, estimant que les frais
+dépasseraient les profits. De fait, l’exploration méthodique des
+richesses minières de ce pays, commencée en 1715 par Compagnon et
+poursuivie, de 1730 à 1756, par divers voyageurs, ne fut suivie
+d’aucune exploitation sérieuse. Quant aux postes de Farabana et de
+Samarina, ils avaient été évacués dès 1732, à la suite de
+l’assassinat du minéralogiste Pelays.</p>
+
+<p>Tous nos établissements du haut fleuve, y compris les forts
+Saint-Joseph et Saint-Pierre, furent évacués en 1759, au moment de
+la guerre entre la France et l’Angleterre. Les Anglais se rendirent
+maîtres de l’embouchure du Sénégal, mais ne s’occupèrent aucunement
+du Galam ni du Bambouk. A la suite de la paix de Paris, la
+Compagnie des Indes ne réoccupa que l’île de Gorée&nbsp;; elle
+entra d’ailleurs en liquidation en 1767 et, la même année, le roi
+de France prenait possession de Gorée et de la péninsule du Cap
+Vert, tandis que Saint-Louis et le Sénégal demeuraient anglais.
+Enfin, en 1779, l’expédition du marquis de Vaudreuil et du duc de
+Lauzun enlevait Saint-Louis aux Anglais, et le bassin du Sénégal
+devenait une colonie<span class="pagenum" id=
+"Page_402">[402]</span> française qui eut, à partir de cette
+époque, des gouverneurs nommés par le roi<a id=
+"FNanchor_366"></a><a href="#Footnote_366" class=
+"fnanchor">[366]</a>.</p>
+
+<p>Dumontet, premier gouverneur du Sénégal, fit reconstruire en
+1780 le fort Saint-Joseph par Gauthier de Chevigny, choisissant
+cette fois un emplacement plus voisin de l’embouchure de la Falémé,
+emplacement situé entre Gousséla et Makhana, sur la rive gauche du
+Sénégal, et que les Soninké du pays appelèrent
+<em>Toubaboukané</em>, c’est-à-dire «&nbsp;escale des
+Européens&nbsp;». Il avait également l’intention d’établir des
+postes sur la rive gauche de la Falémé, à Sénoudébou et à Dentilia
+(près de Sansanding), mais il ne donna pas suite à ce projet. Dès
+1782 d’ailleurs, le fort Saint-Joseph de Toubaboukané fut à peu
+près abandonné et tomba en ruines. Il fut réédifié en 1786 par
+Rubault, sous le gouvernement du chevalier de Boufflers, et
+abandonné de nouveau l’année suivante, après l’assassinat de
+Rubault.</p>
+
+<p>Au moment de la chûte de la monarchie, nous ne possédions donc
+plus aucun établissement au Soudan. Après plusieurs alternatives
+d’occupation française et anglaise du bas Sénégal, notre colonie
+nous fut rendue en 1814 par le traité de Paris et elle fut
+réoccupée le 25 janvier 1817.</p>
+
+<p>En 1818, le baron Portal, alors ministre des Colonies, dressa un
+plan méthodique d’occupation du haut Sénégal, mais des difficultés
+de divers ordres — difficultés financières entre autres, ainsi que
+le naufrage d’une partie de l’expédition avec la <em>Méduse</em> —
+empêchèrent alors la réalisation de ce plan. Cependant, en 1819, le
+capitaine de frégate de Meslay avait remonté le fleuve jusqu’à
+Bakel et y avait fondé un poste, mais son rapport concluait à
+l’inutilité des sacrifices qu’exigerait une occupation permanente
+du haut pays.</p>
+
+<p>Pourtant les relations avec le Galam et le Khasso se trouvèrent
+renouées du fait de notre installation à Bakel&nbsp;; en 1820, le
+capitaine de frégate Leblanc poussait jusqu’en amont de
+l’embouchure<span class="pagenum" id="Page_403">[403]</span> de la
+Falémé et, en 1824, des négociants de Saint-Louis fondaient la
+<em>Société de Galam</em>, qui dura jusqu’en 1840&nbsp;; en 1825,
+cette société établissait un comptoir à Makhana (fort
+<em>Saint-Charles</em>), un dépôt à Sansanding (sur la Falémé) et
+envoyait un bateau stationner devant Médine. Ces diverses stations
+furent abandonnées successivement&nbsp;: il n’en demeurait plus
+trace en 1841 et Bakel était alors le poste le plus avancé sur le
+haut fleuve.</p>
+
+<p>En 1844, le gouverneur <em>Bouet-Willaumez</em> traçait un
+remarquable programme de pénétration du Soudan&nbsp;; mais il ne
+parvint pas à le faire adopter par la métropole et l’exécution n’en
+devait être commencée que dix ans plus tard par <em>Faidherbe</em>.
+Ce dernier, après s’être distingué à Podor comme capitaine du génie
+sous le gouvernement du commandant Protet, était promu en 1854 au
+grade de chef de bataillon, à l’âge de 36 ans, et appelé la même
+année au gouvernement du Sénégal, sur la demande des habitants de
+la colonie.</p>
+
+<p>Avec lui va cesser la période de tâtonnements qui durait depuis
+plus de cent cinquante ans et c’est en réalité sous sa direction
+énergique et prévoyante que va commencer la nouvelle phase, celle
+de la conquête et de la véritable occupation du haut bassin du
+Sénégal.</p>
+
+<h3><a id="p4c15s2"></a><span class="bold">II. — La marche au
+Niger</span> (1854-1880).</h3>
+
+<p>Cette nouvelle phase correspond à la période durant laquelle les
+gouverneurs du Sénégal s’occupèrent directement des affaires du
+pays que l’on appelait alors tantôt le «&nbsp;Haut-Fleuve&nbsp;» et
+tantôt le «&nbsp;Soudan&nbsp;». Voici la liste de ces gouverneurs,
+titulaires ou intérimaires, dont les noms resteront attachés à la
+conquête du haut Sénégal&nbsp;: Faidherbe (1854-61), Jauréguiberry
+(1861-63), Faidherbe (1863-65), Pinet-Laprade (1865-69), Valière
+(1869-76) et Brière de l’Isle (1876-81).</p>
+
+<p>Dès 1855, <em>Faidherbe</em> concluait un traité d’amitié avec
+le roi du Khasso, occupait <em>Médine</em>, résidence de ce prince,
+au terminus extrême de la navigation sur le Sénégal, et y
+construisait une forteresse dont les restes sont encore visibles
+aujourd’hui.<span class="pagenum" id="Page_404">[404]</span> C’est
+le 12 septembre 1855 qu’une colonne, commandée par le gouverneur en
+personne assisté du lieutenant de vaisseau Desmarais, débarquait à
+Kayes&nbsp;; le lendemain, Faidherbe arrivait à Médine, que les
+bandes d’El-hadj-Omar venaient d’évacuer, et y était reçu avec de
+grandes démonstrations d’amitié par Kinnti-Sambala, roi du Khasso.
+Le 22 septembre, le gouverneur visitait les chûtes du Félou et il
+repartait le 6 octobre pour Saint-Louis<a id=
+"FNanchor_367"></a><a href="#Footnote_367" class=
+"fnanchor">[367]</a>, laissant le fort de Médine à peu près
+achevé&nbsp;: on avait travaillé avec une activité fébrile et la
+construction du blockhaus coûta la vie à un grand nombre de sapeurs
+européens, terrassés par la fatigue et la maladie. On n’en était
+pas encore arrivé, en effet, à n’employer que les indigènes pour
+les gros travaux et ce n’est qu’après une série de cruelles
+expériences que la main-d’œuvre européenne devait être abandonnée
+sous ces climats débilitants et meurtriers.</p>
+
+<p>Nous avons vu que, deux ans après la construction du poste, en
+1857, El-hadj-Omar vint mettre le siège devant Médine. La place
+était alors commandée par un mulâtre de Saint-Louis, <em>Paul
+Holle</em>, assisté de sept Européens (le sergent Desplats, les
+soldats d’infanterie de marine Sacrais, Marter, Chevant et
+Gravanti, et les artilleurs Deshayes et Marot), de 22 tirailleurs
+sénégalais<a id="FNanchor_368"></a><a href="#Footnote_368" class=
+"fnanchor">[368]</a> et de 34 «&nbsp;laptots&nbsp;» ou matelots
+indigènes. Le 20 avril 1857, El-hadj donna l’assaut&nbsp;: ses
+hommes se servaient d’échelles en bambou qu’ils appliquaient contre
+l’enceinte du village khassonkè et contre les murailles du fort
+lui-même&nbsp;; ils ne reculèrent qu’après des efforts opiniâtres
+et renouvelés de la part des assiégés et en laissant plus de 300
+cadavres au pied des murs&nbsp;; de notre côté, nous n’avions perdu
+que six hommes. Après plusieurs jours durant lesquels on échangea
+de part et d’autre des coups de feu sans grand résultat, le 11 mai
+dans la nuit, 200 Toucouleurs se rendirent maîtres de l’îlot situé
+en face<span class="pagenum" id="Page_405">[405]</span> de Médine.
+Au matin, le sergent Desplats, s’embarquant avec onze tirailleurs
+dans un canot recouvert de peaux de bœufs, tourna l’îlot et en
+chassa les Toucouleurs&nbsp;; ceux-ci perdirent une centaine
+d’hommes, tués par les feux croisés du fort, du village khassonkè
+et du canot. Dans la nuit du 4 juin, un contingent ennemi, venu de
+la rive droite pour renforcer les troupes d’El-hadj, tenta en vain
+l’assaut du fort.</p>
+
+<p>Cependant la garnison et les quelques six mille indigènes
+enfermés dans le village de Kinnti-Sambala commençaient à souffrir
+de la famine. Girardot, qui commandait un poste créé récemment à
+Sénoudébou, sur la rive occidentale de la Falémé, partit avec
+quelques volontaires noirs pour tâcher de débloquer Médine&nbsp;;
+abandonné de ses volontaires à Diakandapé, un peu en aval de Kayes,
+il ne put qu’envoyer aux assiégés cinq hommes portant chacun dix
+paquets de cartouches et dont deux seulement arrivèrent à
+Médine.</p>
+
+<p>Paul Holle avait convenu avec Desplats de faire sauter le fort
+avec ses défenseurs au cas où l’ennemi parviendrait à s’en rendre
+maître, et il conservait dans ce but, dissimulée dans un réduit,
+une petite provision de poudre dont le sergent et lui-même étaient
+seuls à connaître l’existence&nbsp;; les Khassonkè venaient
+continuellement réclamer des munitions et Paul Holle, ne voulant
+pas avouer qu’il n’en avait plus de disponibles, afin de ne pas
+détacher de lui ses alliés, usait de subterfuges pour éluder leurs
+demandes. Le 15 juillet, les Toucouleurs avaient établi leurs
+travaux d’approche à 25 mètres du fort, et il ne restait plus aux
+assiégés que deux cartouches par homme et deux gargousses pour
+chacune des quatre pièces d’artillerie. La situation semblait
+désespérée, car les eaux du Sénégal étaient basses et il paraissait
+impossible que des secours pussent arriver de Saint-Louis en temps
+utile.</p>
+
+<p>Non loin de Médine se trouvait bien un aviso, le
+<em>Guet-N’dar</em>, ayant à son bord l’enseigne des Essarts, deux
+sous-officiers européens et 25 laptots, mais cet aviso était
+lui-même dans une situation extrêmement critique. Vers la fin de
+l’année précédente, au début de la baisse des eaux, il s’était
+échoué à Diakandapé, entre Tamboukané et Kayes, et des Essarts
+attendait<span class="pagenum" id="Page_406">[406]</span>
+tranquillement la crue pour se dégager lorsque lui parvint la
+nouvelle du siège de Médine&nbsp;; alors, dès les premières pluies,
+en juin, il avait essayé de remettre son bateau à flot pour se
+porter au secours des assiégés, mais l’aviso était venu s’enferrer
+sur les roches de Sontoukoulé, à hauteur de Kayes&nbsp;; depuis un
+mois, à demi englouti, le <em>Guet-N’dar</em> tenait pourtant en
+respect les Toucouleurs, mais son commandant était réduit à
+l’impuissance. Frappé d’un accès pernicieux, des Essarts mourut au
+moment même où Faidherbe arrivait à son secours, le 16 juillet
+1857.</p>
+
+<p>Le gouverneur en effet, profitant d’une hausse du niveau des
+eaux dans le bas fleuve, avait réussi à remonter jusqu’à Kayes sur
+le <em>Podor</em>, avec 80 soldats européens et 140 tirailleurs
+sénégalais. La crue, attendue depuis si longtemps, se produisit
+subitement et, le 18 juillet au matin, le <em>Basilic</em>, venant
+de Matam avec un renfort de 20 Européens et de 100 Noirs, parvenait
+à franchir les rapides de Sontoukoulé et venait mouiller à trois
+kilomètres de Médine.</p>
+
+<p>Faidherbe concentre aussitôt tout son monde en ce point.
+S’apercevant que les «&nbsp;kippes&nbsp;», ces énormes rochers
+entre lesquels le Sénégal se fraie un passage en face de Médine,
+étaient garnis de guerriers toucouleurs dont le feu plongeant
+interdisait l’accès du fort, il passe sur la rive droite avec sa
+troupe, enlève le «&nbsp;kippe&nbsp;» du Nord à l’arme blanche et,
+s’étant ainsi rendu maître d’une position éminemment favorable, il
+crible de balles le «&nbsp;kippe&nbsp;» du Sud, que l’ennemi ne
+tarde pas à évacuer. La colonne repasse alors le fleuve sur les
+canots du <em>Basilic</em>, refoulant les Toucouleurs vers Médine
+et les prenant entre son propre feu et celui de Paul Holle, venu à
+la rencontre de Faidherbe. L’armée d’El-hadj se débanda en
+désordre&nbsp;: Médine était sauvé, mais il était temps, car les
+assiégés mouraient littéralement de faim&nbsp;; aussitôt que les
+Khassonkè du village indigène se furent rendu compte de leur
+délivrance, ils se ruèrent hors des murs pour dévorer de l’herbe et
+des racines. Ce siège, héroïquement soutenu par Paul Holle et ses
+compagnons, avait duré trois mois<a id="FNanchor_369"></a><a href=
+"#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_407">[407]</span>Dès le lendemain
+de son entrée à Médine, le 19 juillet, Faidherbe brûlait le village
+de Kounda, situé un peu en amont et où les Toucouleurs s’étaient
+retranchés. Le 23, une bande de partisans d’El-hadj tenta de
+reprendre l’offensive, mais fut rapidement mise en déroute.
+Faidherbe put en toute tranquillité repartir pour Saint-Louis, où
+il arriva le 27 août. L’année suivante (1858), il faisait occuper
+Kéniéba, dans le Bambouk, et confiait l’exploitation des mines d’or
+au capitaine du génie Maritz, mais les pertes furent si grandes que
+l’on dut abandonner l’entreprise dès 1860.</p>
+
+<p>J’ai raconté au <a href="#Page_314">chapitre XI</a> comment nous
+parvinmes à nous débarrasser définitivement d’El-hadj-Omar, au
+moins dans la région de Bakel et de Médine, par la prise de Guémou
+dans le Guidimaka en octobre 1859. L’année suivante, El-hadj nous
+faisait offrir, par son envoyé Tierno-Moussa, de traiter avec nous
+et de nous céder les pays situés entre la Falémé et le Bafing,
+comprenant la rive gauche du Sénégal de Médine à Bafoulabé, ainsi
+que le Guidimaka&nbsp;; El-hadj entendait par contre se réserver le
+Diomboko, le Kaarta, le Fouladougou, le Bélédougou, le Manding et
+toutes les contrées au Nord et à l’Est de ces pays. C’est pour
+répondre à ces propositions qu’en revenant au Sénégal, en 1863,
+Faidherbe envoya à Ségou Mage et Quintin<a id=
+"FNanchor_370"></a><a href="#Footnote_370" class=
+"fnanchor">[370]</a>. Nous avons vu au chapitre précédent que ces
+derniers n’avaient pu entrer en relations avec El-hadj, mort
+d’ailleurs au Massina durant leur séjour à Ségou, et qu’ils étaient
+revenus à Saint-Louis en 1866 sans avoir obtenu aucun résultat au
+point de vue politique, mais en rapportant des cartes<span class=
+"pagenum" id="Page_408">[408]</span> et des renseignements que l’on
+devait mettre à profit pour pousser en avant l’occupation.</p>
+
+<p>La marche vers l’Est ne fut d’ailleurs reprise avec vigueur que
+dix ans plus tard, sous le gouvernement de <em>Brière de
+l’Isle</em>, qui arriva au Sénégal en 1876. En 1878, il faisait
+enlever par la colonne <em>Reybaud</em> la position de
+<em>Saboussiré</em>, que les Toucouleurs occupaient encore, à 16
+kilomètres en amont de Médine, annexait le Logo et le Natiaga,
+faisait fonder en 1879 le poste de <em>Bafoulabé</em> et parvenait
+à faire demander au Parlement les crédits nécessaires à la
+construction d’un chemin de fer de Médine à Bafoulabé, amorce d’une
+ligne destinée à relier le Sénégal au Niger&nbsp;; les crédits
+étaient votés le 13 novembre 1880, à la requête de l’amiral Cloué,
+alors ministre de la Marine et des Colonies.</p>
+
+<p>La même année (1880), le gouverneur Brière de l’Isle envoyait le
+capitaine <em>Galliéni</em> vers Ségou, dans le but d’obtenir
+d’Ahmadou un traité reconnaissant notre protectorat&nbsp;; la
+mission Galliéni, en s’acheminant de Kita vers Bamako, fut attaquée
+à <em>Dio</em>, au Sud de Daba, par deux mille Banmana que
+commandait le chef de ce dernier village, lequel pensait servir les
+intérêts de son peuple en empêchant les Français de faire d’Ahmadou
+leur allié&nbsp;: l’attaque fut d’ailleurs repoussée, mais le
+capitaine Galliéni comprit que l’état d’esprit des Banmana ne lui
+permettrait pas de fonder à ce moment un poste à Bamako, comme il
+en avait eu l’intention, et, passant au Sud de cette ville, il
+franchit le Niger à Touréla et poursuivit sa marche jusqu’à Nango,
+à une quarantaine de kilomètres de Ségou. Là, il reçut d’Ahmadou
+l’ordre de ne pas s’avancer plus loin&nbsp;; il fit porter alors au
+roi de Ségou le traité qu’il était chargé de lui faire signer, mais
+Ahmadou conserva ce document sous prétexte de l’étudier et dix mois
+se passèrent en pourparlers qui paraissaient sans issue, la mission
+se trouvant dans une sorte de demi-captivité qui rappelait celle de
+Mage.</p>
+
+<p>Cependant le lieutenant-colonel <em>Borgnis-Desbordes</em>,
+nommé commandant du Haut-Sénégal en 1880, fondait un poste à
+<em>Kita</em> le 27 février 1881 et Ahmadou, impressionné par la
+nouvelle de ce pas en avant, se décidait, le 10 mars suivant, à
+retourner<span class="pagenum" id="Page_409">[409]</span> au
+capitaine Galliéni, après l’avoir revêtu de son sceau, le traité
+qu’il détenait depuis si longtemps&nbsp;; mais le texte arabe du
+document, rédigé sous la dictée d’Ahmadou, ne correspondait pas au
+texte français et ne comportait qu’une simple autorisation de
+commercer accordée aux Européens&nbsp;: aussi le traité ne put-il
+pas être appliqué.</p>
+
+<h3><a id="p4c15s3"></a><span class="bold">III. — La grande
+conquête</span> (1880-99).</h3>
+
+<p>A partir de 1880, le commandement des territoires du Soudan fut
+confié à un officier supérieur relevant du gouverneur du Sénégal et
+ce dernier n’intervint plus directement dans les affaires du
+«&nbsp;Haut-Fleuve&nbsp;». En fait, la fondation du poste de
+<em>Kita</em>, que j’ai signalée à l’instant, appartient à cette
+nouvelle période de l’histoire politique et militaire du Soudan
+Français. Les gouverneurs du Sénégal, durant cette période, furent,
+après Brière de l’Isle, d’abord Lanneau (1881), puis Canard
+(1881-82), ensuite Vallon (1882)&nbsp;; à ce dernier succédèrent
+des gouverneurs civils&nbsp;: Servatius (1882-83), Bourdiaux
+(1883-84), Seignac-Lesseps (1884-86), Genouille (1886-88),
+Clément-Thomas (1888-90) et enfin M. de Lamothe (1890-95), après
+lequel se place le premier gouverneur général de l’Afrique
+Occidentale Française, M. Chaudié (1895-1900).</p>
+
+<p>Quant au commandement supérieur du Haut-Fleuve — appelé
+commandement supérieur du Soudan Français à partir du 6 septembre
+1890 —, il fut successivement confié à ces grands acteurs de
+l’épopée soudanaise qui ont nom Borgnis-Desbordes (1880-83),
+Boylève (1883-84), Combes (1884-85), Frey (1885-86), Galliéni
+(1886-88), Archinard (1888-91) et Humbert (1891-92). A partir de
+1892, le titre de «&nbsp;commandant supérieur&nbsp;» fut changé en
+celui de gouverneur et le Soudan Français, érigé en colonie
+autonome, releva directement de la métropole de 1892 à 1895&nbsp;:
+le général Archinard fut le premier gouverneur du Soudan
+(1892-93)&nbsp;; puis, après deux intérims remplis successivement
+par les colonels Combes et Bonnier en 1893, M. Grodet reçut la
+direction de la colonie de 1893 à 1895.</p>
+
+<p>Avec l’institution du Gouvernement Général (décret du 16
+juin<span class="pagenum" id="Page_410">[410]</span> 1895), le
+gouverneur du Soudan Français n’eut plus que le titre de
+lieutenant-gouverneur et fut placé sous la haute direction du
+gouverneur général&nbsp;: ce fut le colonel de Trentinian qu’on
+appela à ce poste en 1895&nbsp;; remplacé momentanément en 1898 par
+le colonel Audéoud, il revint au Soudan comme général la même année
+et quitta la colonie en 1899, en en laissant pour quelques mois le
+commandement au colonel Vimard. On procéda ensuite à une
+réorganisation du Gouvernement Général de l’Afrique Occidentale
+Française, ainsi que nous le verrons plus loin.</p>
+
+<p>J’ai dû me borner à tracer, de cette période héroïque que
+j’appelle «&nbsp;la grande conquête&nbsp;», un résumé succinct et
+déplorablement sec&nbsp;; pour les détails, je renvoie le lecteur
+aux chapitres précédents concernant les empires d’El-hadj-Omar et
+de Samori et l’histoire des Etats secondaires, ainsi qu’au beau
+livre publié récemment par MM. Terrier et Mourey.</p>
+
+<p>Le 9 janvier 1881, le colonel <em>Borgnis-Desbordes</em> quitte
+Médine à la tête d’une colonne et occupe <em>Kita</em>, où il crée
+un poste le 27 février. Puis il transfère la capitale du Soudan de
+Médine à <em>Kayes</em>, la navigation entre Kayes et Médine étant
+rendue impossible par les rochers la majeure partie de l’année.</p>
+
+<p>Nous avons vu au chapitre XII qu’un nouvel adversaire venait à
+ce moment de se dresser contre nous en la personne de Samori, qui
+était en train de conquérir le Manding. Le lieutenant indigène
+Alakamessa est envoyé auprès de lui, au Ouassoulou, mais ne peut
+rien en obtenir. Sans hésiter davantage, Borgnis-Desbordes franchit
+le Niger près de Siguiri au début de 1882, dégage Kéniéra que
+Samori assiégeait et revient à Kita, harcelé par les bandes du
+conquérant. En novembre 1882, il s’empare de Mourgoula, triomphe en
+janvier 1883 de la résistance du chef de Daba et installe un poste
+à <em>Bamako</em> le 1<sup>er</sup> février suivant&nbsp;; nous
+avons vu plus haut quelles luttes il lui fallut soutenir aux portes
+mêmes du nouveau poste pour y maintenir notre autorité contre les
+attaques de Fabou, frère de Samori&nbsp;; enfin, après plusieurs
+combats sanglants, Fabou était mis en déroute par Borgnis-Desbordes
+et le capitaine Piétri et repassait sur la rive droite du Niger à
+Bankoumana, à 60 kilomètres en amont de Bamako (avril 1883).</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_411">[411]</span>Durant la
+campagne de 1883-84, le colonel <em>Boylève</em> travaille à
+maintenir Samori en arrière de notre ligne de ravitaillement. Après
+lui, le commandant <em>Combes</em> (1884-85) dégage les abords de
+Bamako et le Manding et installe des postes provisoires à Koundou
+(Fouladougou) et à Niagassola (Birgo). J’ai dit plus haut comment
+ce dernier poste avait été attaqué par l’armée de Samori, comment
+le capitaine Louvel avait été bloqué dans Nafadié et comment une
+intervention rapide du commandant Combes avait sauvé la situation
+(juin 1885).</p>
+
+<p>En 1885-86, le colonel <em>Frey</em> doit de nouveau dégager
+Niagassola, après quoi il inflige à Samori, du 17 au 18 janvier
+1886, une défaite telle que l’<em>almami</em> implore la paix,
+signe le traité que lui présente la mission Péroz et remet à cette
+mission, comme otage, son fils Karamoko. Le traité n’ayant pas été
+ratifié en France, un autre est présenté en 1887 par le capitaine
+Péroz à la signature de Samori, qui acquiesce le 25 mars aux
+conditions imposées par le gouvernement français.</p>
+
+<p>Cependant, tranquillisé momentanément du côté de Samori, le
+colonel <em>Galliéni</em> se tourne du côté d’Ahmadou, auquel il
+fait accepter un traité de protectorat le 12 mai 1887, au moment où
+le prince toucouleur venait de s’emparer de Gouri, chef-lieu du
+Diafounou. Ce traité ne fut d’ailleurs accepté par Ahmadou que dans
+le but d’éviter une attaque à laquelle il n’était pas alors en
+mesure de répondre, et il demeura en fait lettre morte. La même
+année, le lieutenant Reichemberg avait obtenu un traité de Garan
+Sissoko, dernier représentant des rois du Bambouk, et le Kaméra,
+qui s’était révolté en 1886 à la voix de Mamadou Lamine, fit sa
+soumission.</p>
+
+<p>Le colonel <em>Archinard</em>, en arrivant au Soudan en 1888,
+sentit la nécessité d’en finir avec Ahmadou et les autres princes
+qui régnaient sur les provinces conquises par El-hadj-Omar.
+Aguibou, qui résidait alors à Dinguiray, s’était avancé jusqu’à
+Koundian, dans le Bambouk&nbsp;; le colonel Archinard dégage
+Koundian en 1889, établit un poste à Kouroussa et rejette sur le
+Milo Aguibou, qui ne tarde pas à se soumettre, tandis que le
+capitaine Quiquandon asseyait notre autorité dans le Konkodougou.
+Puis, après avoir refoulé les Toucouleurs hors du Kaarta,
+il<span class="pagenum" id="Page_412">[412]</span> achève la
+conquête du Fouladougou et du Bélédougou et fait occuper Niamina
+par le lieutenant Morin. Le 6 avril 1890, à la tête d’une colonne
+qui, pour la première fois, était presque exclusivement composée de
+troupes indigènes, il arrive en face de <em>Ségou</em>, traverse le
+Niger sur des pirogues amenées de Bamako par l’enseigne Hourst, et
+entre à Ségou, que Madani évacue sans résistance&nbsp;; il y
+installe le 11 avril comme roi Mari Diara, l’héritier des derniers
+empereurs banmana de Ségou, en plaçant auprès de lui, pour le
+protéger et le surveiller en même temps, le capitaine Underberg.
+Puis, se portant vers le Sahel, il s’empare de
+<em>Ouossébougou</em> le 26 avril, malgré une vigoureuse résistance
+de la part de Bandiougou Diara, chef de la garnison ennemie, qui se
+fait sauter dans son réduit après nous avoir tué un grand nombre
+d’hommes&nbsp;: le capitaine Mangin était parmi les morts.</p>
+
+<p>Les bandes d’Ahmadou, après la prise de Ouossébougou, se
+rejettent sur notre ligne de postes et attaquent <em>Talari</em>,
+<em>Mahina</em> et <em>Bafoulabé</em>, s’avançant même jusqu’à
+proximité de Kayes et de Bakel. Elles sont repoussées<a id=
+"FNanchor_371"></a><a href="#Footnote_371" class=
+"fnanchor">[371]</a> et, le 16 juin, le colonel Archinard prend
+<em>Koniakari</em> et y installe le lieutenant Valentin&nbsp;; ce
+dernier, attaqué par les Toucouleurs, les refoule vers le Nord. Une
+fois les pluies finies, vers la fin de 1890, le colonel prépare sa
+marche sur Nioro, après avoir installé le commandant Ruault à
+Koniakari avec du canon et envoyé le lieutenant Marchand attaquer
+l’Est de Nioro avec l’aide d’auxiliaires banmana.</p>
+
+<p>Le 10 décembre 1890, les Toucouleurs viennent razzier Oualia,
+près de Koniakari&nbsp;: le lieutenant Laperrine les poursuit avec
+18 spahis et des auxiliaires et leur reprend leur butin. Le 15
+décembre, le gros de notre colonne est rassemblé à Koniakari,
+malgré les difficultés résultant de l’épizootie qui décime les
+animaux de transport. Le colonel Archinard quitte ce poste le 17
+décembre avec un détachement d’infanterie de<span class="pagenum"
+id="Page_413">[413]</span> marine, six compagnies de tirailleurs,
+des spahis, douze pièces de canon et 300 voitures Lefebvre. La
+colonne suit le Kolembiné pour se ravitailler en eau. Le 21, elle
+arrive, par Bangassi et Gouri, à Sambakané&nbsp;; le colonel
+abandonne la route du Guidioumé (route sud), propice aux
+embuscades, et prend celle du Kéniarémé (route nord)&nbsp;: le 22,
+il campe à Yélimané, sans avoir rencontré d’autre résistance que
+des feux d’avant-garde&nbsp;; le 23, il revient sur
+<em>Niogoméra</em> avec huit canons, trois compagnies et les
+spahis, trouve les Toucouleurs en position à 4 kilomètres de
+Yélimané et les met en déroute après un certain flottement dû à la
+molle ardeur des tirailleurs auxiliaires&nbsp;: les Toucouleurs
+évacuent Niogoméra. Puis la colonne reprend sa marche. Le 30
+décembre, elle traverse <em>Koriga</em> et aborde bientôt une masse
+de 10.000 Toucouleurs que l’artillerie débande sans trop de peine.
+On est obligé de laisser le convoi en arrière. Le colonel forme une
+colonne légère avec trois compagnies, quelques canons et des
+spahis&nbsp;; il enlève <em>Katia</em> le 30 décembre et arrive le
+1<sup>er</sup> janvier 1891 à <em>Nioro</em>, que les Toucouleurs
+ont évacué.</p>
+
+<p>Ahmadou, à qui la route du Massina est coupée par le lieutenant
+Marchand, s’est réfugié à <em>Kolomina</em>, à 30 kilomètres au Sud
+de Nioro. Le colonel Archinard s’y porte le 3 janvier et rencontre
+à la tête des Toucouleurs Ali-Bouri, Ahmadou s’étant enfui&nbsp;;
+Ali-Bouri se retranche dans le lit d’un marigot desséché et se
+laisse canonner durant deux heures sans lâcher pied&nbsp;; enfin la
+position est enlevée à la tombée de la nuit et la colonne rentre le
+5 janvier à Nioro avec 1.500 prisonniers.</p>
+
+<p>Cependant Ahmadou avait réussi à gagner le Hodh et, passant par
+Néma, s’était réfugié au Massina.</p>
+
+<p>Le Guidimaka, plus ou moins insoumis depuis 1886, accepte
+définitivement notre autorité en nous voyant maîtres de Nioro.</p>
+
+<p>La situation, d’autre part, n’était pas merveilleuse à
+Ségou&nbsp;: Mari Diara n’avait pas réalisé les espérances que l’on
+avait fondées sur lui&nbsp;; bien plus, il avait ourdi un complot
+contre la vie du capitaine Underberg, qui avait dû le faire
+fusiller le 29 mai 1888. Le colonel Archinard avait cru lui trouver
+un excellent remplaçant en la personne d’un chef banmana
+du<span class="pagenum" id="Page_414">[414]</span> Kaarta, nommé
+Bodian Kouloubali, qui nous avait rendu des services lors de nos
+opérations contre les Toucouleurs. Mais les Banmana de Ségou, et
+particulièrement les parents et partisans de Mari Diara, n’avaient
+pas accepté de gaîté de cœur ce roi qui appartenait à la famille
+des Massassi, ennemie héréditaire des princes de Ségou. La révolte
+n’avait pas tardé à éclater sur plusieurs points, notamment chez
+les Peuls résidant entre le Niger et le Bani et chez les Minianka,
+qui, ayant résisté victorieusement à la domination d’Ahmadou, se
+refusaient à se plier devant les exigences des <em>sofa</em> de
+Bodian. C’est ainsi que les Minianka de la région de Mpessoba
+bloquèrent dans Sido, l’un des faubourgs de Diéna, le lieutenant de
+vaisseau Hourst et le docteur Grall. Après la prise de Nioro, le
+colonel Archinard devait se porter en toute hâte sur la rive droite
+du Bani pour secourir ces deux officiers&nbsp;; <em>Diéna</em> fut
+pris le 24 février 1891, après une résistance acharnée qui nous
+coûta 13 tirailleurs tués et 142 blessés dont 8 officiers et 4
+sous-officiers européens.</p>
+
+<p>Cependant, à l’autre extrémité du Soudan, Samori était redevenu
+menaçant, et, sans prendre de repos après cette rude campagne, le
+colonel Archinard se rendait au Ouassoulou, où il occupait Kankan
+et Bissandougou en mars 1891, et refoulait l’<em>almami</em> vers
+l’Est.</p>
+
+<p>Une autre nomination de chef indigène fut plus heureuse que
+celle de Bodian. Un commis des postes et télégraphes du Sénégal,
+nommé <em>Mademba</em>, s’était distingué dans la colonne contre
+les Toucouleurs et notamment lors de la prise de Ouossébougou. Le
+colonel Archinard l’installa en 1891 à <em>Sansanding</em>,
+constituant, avec cette ville comme capitale, une sorte de petit
+royaume dont Mademba devint le chef, avec le titre indigène de
+<em>fama</em>, et qu’il administre encore aujourd’hui. En décembre
+1891, Mademba se vit attaqué dans Sansanding par une bande de 700
+fantassins et 400 cavaliers que dirigeait un marabout du Sahel
+nommé El-hadj-Bougouni, soutenu par un lieutenant d’Ahmadou nommé
+Oumar-Samba-Dondèl&nbsp;; le 10 mars 1892, après un siège de plus
+de deux mois, Mademba parvenait à mettre ses assaillants en
+déroute.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_415">[415]</span>Quant à Tièba,
+roi de Sikasso, il avait accepté notre protectorat et on avait
+placé auprès de lui, comme résident, le capitaine Quiquandon
+(1890-91). Tièba soutenait alors une guerre pénible contre son
+ennemi Fafa&nbsp;; il avait réussi à prendre Koulila et Loutana,
+mais assiégeait vainement Kinian. En mars 1891, soutenu par des
+auxiliaires banmana que lui avait amenés Bodian, appuyé par le chef
+Simogo Koné et aidé surtout par le capitaine Quiquandon et le
+lieutenant Spitzer, Tièba parvint enfin à réduire Kinian par la
+famine, après un blocus de plusieurs mois.</p>
+
+<p>Le lieutenant-colonel Humbert consacra toute la campagne de
+1891-92 à combattre Samori dans la partie du Ouassoulou qui se
+trouve incorporée aujourd’hui dans la Guinée Française.</p>
+
+<p>En juillet 1891, le lieutenant Marchand, remplaçant le capitaine
+Quiquandon comme résident auprès de Tièba, chercha à engager ce
+dernier à nous aider dans notre lutte contre Samori, mais Tièba
+refusa de se lancer dans cette aventure. Le capitaine Péroz, envoyé
+plus tard à Sikasso dans le même but, fut assez mal reçu par
+Tièba.</p>
+
+<p>Cependant Ahmadou, qui avait pris le commandement du Massina,
+soulevait contre nous la rive droite du Niger, poussant ses
+attaques jusqu’en face de Sansanding, ainsi que nous l’avons vu
+plus haut. Il se trouvait d’ailleurs soutenu en la circonstance par
+les Peuls, les Banmana et les Minianka, unis avec lui dans la haine
+que leur inspirait notre protégé Bodian.</p>
+
+<p>Les Sénoufo-Minianka, excités par des émissaires d’Ahmadou, se
+révoltèrent contre le lieutenant de Bodian appelé Mamadi-Dian, qui
+fut attiré dans un guet-apens à <em>Bla</em> et y trouva la mort le
+12 février 1892. Le capitaine <em>Briquelot</em>, en tournée dans
+les environs, apprit cet événement le 14 février, arriva à Bla le
+20 et y installa un poste provisoire. Les Sénoufo se présentèrent
+le 22 devant Bla au nombre de 1.200 environ&nbsp;; Briquelot
+n’avait qu’un sergent et un clairon européens, onze tirailleurs et
+268 auxiliaires dont 208 cavaliers&nbsp;; après un jour de combat,
+les assiégeants se retirèrent&nbsp;; Briquelot sortit le 23 de la
+place et dut revenir à Ségou, n’ayant plus de cartouches. Le 28,
+les Sénoufo, conduits par Mamourou, chef de Dougbolo,<span class=
+"pagenum" id="Page_416">[416]</span> s’emparèrent de Bla sur la
+garnison des 268 auxiliaires de Bodian, qui furent tous
+massacrés.</p>
+
+<p>Les pasteurs peuls de la province de Ségou, mécontents des
+réquisitions constantes de Bodian, ruinés de plus par la peste
+bovine, se soulevèrent à leur tour, et, en mars 1892, la situation
+était très critique&nbsp;: Mademba bloqué à Sansanding, Bodian et
+Briquelot bloqués à Ségou, et autour, tous les pays, tous les
+peuples soulevés contre nous et nos protégés, fruit de l’erreur
+commise en imposant à des gens, sous prétexte de les délivrer du
+joug étranger, un chef aussi étranger que l’avaient été les chefs
+toucouleurs et beaucoup plus malhabile.</p>
+
+<p>Le lieutenant <em>Huillard</em>, parti de Ségou pour tâcher de
+faire avorter le mouvement des Peuls révoltés, fut attaqué le 19
+avril près de Souba et tué. Le capitaine Briquelot, partant le
+lendemain même de Ségou avec une petite troupe, recueillit les
+restes du lieutenant Huillard, puis se dirigea sur Barouéli,
+qu’assiégeaient les révoltés&nbsp;; il fut attaqué le 22 et réussit
+à mettre en déroute ses assaillants, mais fut blessé, ainsi que les
+deux officiers qui l’accompagnaient (lieutenant Poitevin et
+enseigne Biffaud). En juin, le commandant Bonnier arriva à Barouéli
+et battit les Peuls révoltés à <em>Nougoula</em> et à
+<em>Ouo</em>&nbsp;; les vaincus franchirent le Bani et se
+réfugièrent au Miniankala.</p>
+
+<p>Les Banmana révoltés du Kaminiadougou furent battus à
+<em>Koïla</em> le 22 juin et, le 26, Bonnier dispersait à
+<em>Dosséguéla</em>, sur la rive gauche du Niger, les bandes
+d’El-hadj-Bougouni, dégageant définitivement Sansanding. La
+tranquillité put enfin régner sur les deux rives du fleuve, mais,
+dans le Baninko et le Bendougou, les habitants réclamaient toujours
+le départ des chefs massassi installés par Bodian, et ils ne firent
+leur soumission qu’à condition d’avoir affaire directement aux
+Français.</p>
+
+<p>Le Miniankala demeurait un foyer de révolte&nbsp;: les Sénoufo
+du pays, ainsi que les <em>tondion</em><a id=
+"FNanchor_372"></a><a href="#Footnote_372" class=
+"fnanchor">[372]</a> qui avaient servi la dynastie des Diara et les
+Peuls mécontents, y entretenaient des relations avec Ahmadou. En
+décembre 1892, le lieutenant Cailleau vint attaquer Dougbolo,
+centre de la révolte, mais, après plusieurs<span class="pagenum"
+id="Page_417">[417]</span> assauts infructueux et meurtriers et
+malgré sa pièce de montagne, il dut se replier sur Bla avec onze
+tués et soixante blessés sur 420 hommes environ, dont 300
+auxiliaires de Bodian. Le chef des rebelles, Mamourou, avait eu la
+main emportée par un boulet et il mourut peu après de sa
+blessure.</p>
+
+<div class="plate" id="pl28">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XXVIII</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i55"><img src='images/i55.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Delafosse</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 55. — Poste de
+Gaoua.</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i56"><img src='images/i56.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Fortier</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 56. — Bandiagara&nbsp;;
+Résidence de l’Administrateur.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<p>Le général Archinard, revenant au Soudan comme gouverneur, vers
+la fin de 1892, confie au lieutenant-colonel Combes le soin de
+continuer la lutte contre Samori et expédie auprès de Tièba le
+commandant Quiquandon qui, comme capitaine, avait rendu de grands
+services à ce roi et avait gagné son amitié, mais le roi de Sikasso
+mourut le 26 janvier 1893 avant même l’arrivée du commandant, et
+son successeur Babemba ne se montra pas disposé plus que ne s’était
+montré Tièba à prendre l’offensive contre Samori.</p>
+
+<p>Cependant le général avait repris personnellement la direction
+des opérations contre les Toucouleurs. Après avoir pacifié le
+Bélédougou et le Ouagadou, installé un poste à <em>Goumbou</em>
+sous le commandement du capitaine indigène Mamadou Racine (27
+février 1893), puis supprimé les fonctions royales de Bodian<a id=
+"FNanchor_373"></a><a href="#Footnote_373" class=
+"fnanchor">[373]</a> et créé à Ségou un poste régulier avec le
+système de l’administration directe (mars 1893), il poursuit en
+pays minianka les derniers chefs de la révolte, s’empare de
+<em>Kenntiéri</em> et de <em>Mpessoba</em> grâce à son artillerie
+(27 au 29 mars), soumet <em>Dougbolo</em> et fait fusiller à
+Gantiesso Samba-Li et Baba-Demba-Diallo, chefs des Peuls
+révoltés.</p>
+
+<p>Une fois le pays minianka ainsi pacifié, le général Archinard se
+rend par San au Massina, mais est arrêté à <em>Dienné</em> par
+Alfa-Moussa, qui commandait la ville au nom d’Ahmadou, et est
+obligé de la prendre d’assaut, perdant dans cette opération le
+capitaine Lespieau et le lieutenant Dugast (12 avril 1893). Se
+rendant à Mopti, il y fait reconnaître Aguibou, fils
+d’El-hadj-Omar, comme roi du Massina, puis s’empare de
+<em>Bandiagara</em> qu’il trouve évacué par Ahmadou (28 avril) et
+installe Aguibou à la place de son frère Ahmadou, lequel avait pris
+la fuite vers l’Est.<span class="pagenum" id=
+"Page_418">[418]</span> Le capitaine Blachère était laissé comme
+résident auprès d’Aguibou et le lieutenant de vaisseau Boîteux
+était placé à Mopti pour protéger les relations commerciales entre
+Dienné et Tombouctou. Hamadou-Abdoul, fils de Ba-Lobbo et chef des
+Peuls du Massina, avait immédiatement fait sa soumission au général
+Archinard. Ahmadou chercha à soulever contre nous les Tombo de
+<em>Douentza</em>, mais sa résistance fut brisée en cet endroit le
+19 mai par le capitaine <em>Blachère</em> et il dut s’enfuir à
+Hombori, puis à Say.</p>
+
+<p>Rien ne subsistait plus de l’ancien empire d’El-hadj Omar et
+Samori était définitivement délogé du Ouassoulou et refoulé à l’Est
+d’Odienné. Le général Archinard pouvait rentrer en France satisfait
+de l’œuvre qu’il avait accomplie. Le colonel Combes l’y suivit de
+près, laissant le commandement du Soudan au lieutenant-colonel
+<em>Bonnier</em> (fin 1893).</p>
+
+<p>Ce dernier dut se porter, en novembre 1893, au secours de
+Ténétou et de Bougouni, dont Samori venait de s’emparer, faisant un
+retour offensif vers le Nord<a id="FNanchor_374"></a><a href=
+"#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>&nbsp;; un poste fut créé
+à <em>Bougouni</em> et les bandes de l’<em>almami</em> furent
+rejetées dans la Côte d’Ivoire.</p>
+
+<p>A la même époque, des événements graves se préparaient à
+<em>Tombouctou</em>. Le 16 décembre 1893, le lieutenant de vaisseau
+<em>Boîteux</em>, après avoir poussé une reconnaissance par eau
+jusqu’à Kabara, entrait à Tombouctou sans rencontrer aucune
+résistance&nbsp;; mais, peu après, le 28 décembre, l’enseigne
+<em>Aube</em>, qu’il avait laissé à la garde de ses embarcations,
+était massacré entre Kabara et Tombouctou par les Touareg. Le
+lieutenant-colonel Bonnier, informé de ces événements à Sansanding
+tandis qu’il revenait de son expédition contre Samori, accourut en
+toute hâte à Tombouctou, où il faisait son entrée le 6 janvier 1894
+et d’où il repartait le 12, se dirigeant sur le lac Faguibine, pour
+rechercher et châtier les Touareg auteurs du meurtre de l’enseigne
+Aube. Dans la nuit du 14 au 15 janvier, son détachement était
+surpris à <em>Takoubao</em>, entre Tombouctou et Goundam, et
+massacré entièrement à l’exception du capitaine Nigotte,
+du<span class="pagenum" id="Page_419">[419]</span> sous-lieutenant
+Sarda, du sergent-major Béretti, d’un sergent et de quelques
+tirailleurs indigènes, qui purent dépister les Touareg en
+traversant un marigot et regagner Tombouctou. Outre le colonel
+Bonnier, nous avions perdu dans cette malheureuse affaire le
+commandant Hugueny, les capitaines Regad, Livrelli, Sensarric et
+Tassard, les lieutenants Garnier et Bouverot, le docteur Grall, le
+vétérinaire Lenoir, l’interprète Aklouch, huit sous-officiers
+européens et 200 tirailleurs indigènes.</p>
+
+<p>Le commandant <em>Joffre</em>, arrivant de Nioro, vengea toutes
+ces morts&nbsp;: suivant la limite de la zone inondée, il livrait
+bataille aux Touareg à <em>Niafounké</em> (24 janvier) et sur les
+bords du marigot de <em>Goundam</em>, où il créait un poste,
+passait le 8 février à Takoubao où il recueillait les restes des
+victimes, entrait le 12 à Tombouctou et y construisait une
+forteresse qui reçut le nom de Fort-Bonnier&nbsp;; puis il élevait
+un fortin à Kabara et un autre à Korioumé, recevait la soumission
+de Mohammed-Ould-Mohammed, chef des Bérabich, et infligeait des
+pertes sérieuses aux Tenguéréguif et aux Kel-Antassar. En mars, le
+capitaine <em>Gautheron</em> repoussait les Irréghanaten près de
+<em>Koura</em> et le commandant Joffre mettait en déroute, à
+<em>Koïratao</em> et près du lac <em>Fati</em>, un fort parti
+composé d’Iguellad, de Tenguéréguif et d’Irréghanaten&nbsp;; le 28
+mars, le commandant recevait la soumission des Chorfiga, des
+Imededrhen, des Kel-Nchéria et des Kel-Nkounder&nbsp;: d’avril à
+juin, il luttait contre Ngounna, chef des Kel-Antassar, et ensuite
+contre les Kel-Témoulaï&nbsp;; enfin, le 6 septembre 1894, il
+recevait la soumission définitive des Irréghanaten et des
+Kel-Témoulaï&nbsp;: seuls des Touareg de la région de Tombouctou,
+les Kel-Antassar et les Tenguéréguif continuaient la
+résistance<a id="FNanchor_375"></a><a href="#Footnote_375" class=
+"fnanchor">[375]</a>.</p>
+
+<p>Des instructions de l’autorité supérieure ayant interrompu les
+opérations de répression, la soumission de ces derniers se trouva
+retardée de quelques années. L’achèvement de la grande conquête,
+interrompu pendant le passage au pouvoir du<span class="pagenum"
+id="Page_420">[420]</span> gouverneur Grodet, qui donna surtout ses
+soins à l’organisation financière et administrative de la colonie,
+fut repris sous le commandement du colonel, ensuite général, <em>de
+Trentinian</em>, en 1895.</p>
+
+<p>Durant cette dernière année, le capitaine <em>Destenave</em>,
+alors résident à Bandiagara, conclut un traité à
+<em>Ouahigouya</em> avec Bagaré, qui venait d’être proclamé
+empereur du Yatenga&nbsp;; il chercha vainement à entrer à
+Ouagadougou, puis, par une série d’heureuses randonnées, obtint la
+soumission des Samo et des Bobo du Nord, étendant notre autorité
+dans la vallée de la Volta jusqu’à <em>Ouarkoy</em> et dans l’Est
+de la Boucle du Niger jusqu’à <em>Dori</em>. Il fut obligé aussi
+d’intervenir dans les affaires intérieures du Massina, où Aguibou
+ne pouvait arriver à se faire obéir des Peuls ni des Tombo. En
+1896, les Tombo du Dakol et les Peuls de la même région se
+soulèvent à la voix du marabout Hamidou-Kolâdo, qui est battu à
+<em>Sangha</em> et tué peu après par un spahi auxiliaire, au moment
+où il cherchait à s’enfuir dans la montagne<a id=
+"FNanchor_376"></a><a href="#Footnote_376" class=
+"fnanchor">[376]</a>.</p>
+
+<p>La même année (1896), les lieutenants <em>Voulet</em> et
+<em>Chanoine</em> durent batailler au Yatenga pour soutenir notre
+protégé Bagaré contre la révolte de ses sujets&nbsp;; puis ils
+pénétrèrent dans l’empire de Ouagadougou, s’emparèrent de
+<em>Yâko</em>, mirent en déroute — avec une cinquantaine de
+tirailleurs seulement — les deux à trois mille cavaliers du
+<em>nâba</em> Bokari-Koutou, entrèrent à <em>Ouagadougou</em> (août
+1896) et y établirent un poste. Ensuite Voulet se porta au
+Gourounsi, refoula vers le Sud-Est le conquérant zaberma Babato et
+conclut à <em>Sati</em> un traité avec le chef indigène Hamaria.
+Puis, revenant à Ouagadougou, il fit proclamer<span class="pagenum"
+id="Page_421">[421]</span> <em>nâba</em> Kouka et imposa le
+protectorat français à l’empire de Ouagadougou (20 janvier
+1897).</p>
+
+<p>Dans le Sud-Est de la Boucle, le lieutenant <em>Pelletier</em>
+établissait en 1897 un poste à <em>Say</em>, où les lieutenants
+Baud et Vergoz avaient, en 1895, obtenu la soumission des chefs
+indigènes. Dans l’Est et le centre, le commandant Destenave
+soumettait définitivement Dori et entreprenait la pacification du
+Yatenga, où les Samo s’étaient révoltés&nbsp;: après avoir occupé
+<em>Louta</em>, il était attaqué à <em>Karémanguel</em> par six
+mille guerriers que commandait un nommé Daka et parvenait à les
+mettre en déroute. Le 14 mars 1897, avec l’aide de partisans
+gourounsi, le lieutenant Chanoine battait Babato à Gandiaga. En
+avril, le capitaine <em>Scal</em>, alors résident à Ouagadougou,
+procédait à l’occupation du Gourounsi et recueillait près de Léo le
+lieutenant anglais Henderson, que Sarankièni-Mori avait fait
+prisonnier près de Dokita et que Samori avait relâché, et le
+capitaine <em>Hugot</em>, opérant à l’Ouest du Mossi et attaqué à
+<em>Mansara</em> par les Bobo, les mettait en déroute après un
+combat fort dur&nbsp;; ce dernier officier, un peu plus tard,
+battait définitivement Babato à Doussé.</p>
+
+<p>Le commandant <em>Caudrelier</em>, de son côté, installait le
+lieutenant Spiess à <em>San</em>, fondait un poste à <em>Sono</em>
+et un autre à <em>Boromo</em> et prenait possession de la haute
+Volta&nbsp;; puis le capitaine <em>Braulot</em> établissait des
+postes à <em>Diébougou</em> et à <em>Lorhosso</em>, et se rendait
+de cette dernière localité à Bouna pour y trouver la mort dans les
+circonstances rapportées au <a href="#Page_347">chapitre XII</a>
+(20 août 1897). Le mois suivant, le commandant Caudrelier occupait
+<em>Bobo-Dioulasso</em>, puis, au début de l’année 1898, il
+soumettait définitivement les Bobo du Sud, après une vive
+résistance.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> mai 1898, le colonel <em>Audéoud</em>
+s’emparait de <em>Sikasso</em> sur Babemba, dans les circonstances
+que j’ai relatées plus haut (<a href="#Page_376">chapitre XIII</a>)
+et, le 29 septembre de la même année, le sergent
+<em>Bratières</em>, qui faisait partie du détachement des
+capitaines Gouraud et Gaden, faisait prisonnier Samori près du haut
+Cavally&nbsp;: les deux principaux adversaires de notre expansion
+vers le Sud avaient disparu. D’autre part, des conventions passées
+avec l’Allemagne en 1897 et avec l’Angleterre en 1898<span class=
+"pagenum" id="Page_422">[422]</span> limitaient vers le Nord les
+zones d’extension du Togo et de la Gold-Coast.</p>
+
+<p>Cependant la conquête n’était pas encore achevée définitivement.
+L’occupation des pays lobi, oulé et birifo, commencée en 1898 par
+le lieutenant <em>Modest</em> au cours de rudes combats, était
+poursuivie en 1899 et 1900, pour être complétée en 1901 et 1902 par
+le capitaine <em>Ruby</em>, puis par le capitaine
+<em>Pelletier</em> et le lieutenant <em>Schwartz</em>, qui
+fondaient le poste de <em>Gaoua</em>. Le lieutenant-colonel
+<em>Pineau</em>, en revenant de Kong en 1899, pacifiait le pays
+minianka et créait le poste de <em>Koutiala</em>&nbsp;; à la même
+époque, le poste de Sono était transféré à <em>Koury</em> et un
+poste était créé à <em>Hombori</em>. Au Yatenga, le capitaine
+<em>Bouticq</em> complétait notre prise de possession et installait
+un poste définitif à <em>Ouahigouya</em>, puis le capitaine
+<em>Bouvet</em> achevait de soumettre les Samo réfractaires
+(1899).</p>
+
+<p>D’autre part la lutte avait repris avec les Touareg et certaines
+fractions maures, du côté de Tombouctou, dès le mois de juillet
+1895, avec l’envoi dans cette ville du commandant <em>Réjou</em>,
+muni des instructions fermes et précises du colonel de Trentinian.
+Le 4 août, le capitaine <em>Florentin</em> avait été attaqué à
+<em>Farach</em>, près du Faguibine, par les Kel-Antassar, et avait
+dû se replier sur Goundam&nbsp;; les Kel-Antassar poussaient à ce
+moment l’audace jusqu’à venir tuer des gens aux portes mêmes de
+Tombouctou&nbsp;: le capitaine <em>Gouraud</em> les dispersa et
+dégagea les abords de nos postes, qui furent augmentés d’un fort
+élevé à <em>Soumpi</em>. En décembre, à la suite d’une vigoureuse
+colonne dirigée par le commandant Réjou, une fraction des
+Kel-Antassar, commandée par Loudagh, frère de Ngounna, fit sa
+soumission, mais Ngounna lui-même, soutenu par les Tormoz et une
+partie des Allouch, demeurait irréductible.</p>
+
+<p>En mars 1896, des Hoggar venus du Sahara central razzièrent des
+troupeaux appartenant à nos alliés les Bérabich, au Nord-Est de
+Tombouctou&nbsp;; ils furent surpris à <em>Akenken</em> et mis en
+déroute par le capitaine <em>Laperrine</em>. Du côté de l’Ouest, au
+contraire, la situation s’améliorait sensiblement&nbsp;: nous
+occupions <em>Ras-el-Ma</em> en mai 1896, puis <em>Néré</em>, et le
+colonel de Trentinian, s’étant transporté à Goundam, y recevait la
+soumission définitive<span class="pagenum" id=
+"Page_423">[423]</span> de Sobo, chef des Tenguéréguif&nbsp;; en
+janvier 1897, le lieutenant <em>Wirth</em> pacifiait les pays
+situés entre Niafounké et Goumbou et occupait temporairement
+<em>Bassikounou</em>.</p>
+
+<p>En juin 1897, les lieutenants <em>de Chevigné</em> et <em>de la
+Tour</em>, opérant une reconnaissance sur la rive gauche du Niger
+en aval de Tombouctou, furent massacrés par un parti de Hoggar à
+<em>Sériri</em>, près de Rhergo, avec la plus grande portion de
+leur détachement, et, à la même époque, le capitaine
+<em>Menvielle</em> avait à repousser de nombreuses attaques des
+Kel-Antassar et des Kounta, attaques dont l’une coûta la vie au
+lieutenant <em>Bellevue</em>, à Diagourou. Abiddine, chef de la
+famille des Bekkaï, ayant opéré la réconciliation des Kounta avec
+les Kel-Antassar insoumis, était devenu le meilleur allié de
+Ngounna et dirigeait des attaques jusqu’à six kilomètres seulement
+de Kabara&nbsp;: le commandant Goldschen, en juillet 1897, le
+poursuivit sans pouvoir le joindre&nbsp;; le commandant Klobb, venu
+de Nioro, poussa une pointe jusqu’à Bamba sans rencontrer l’ennemi,
+qui se dérobait sans cesse&nbsp;; enfin, au mois de novembre, le
+commandant <em>Goldschen</em> parvint à surprendre Abiddine à
+<em>Gourdjigaï</em> et lui infligea une sérieuse défaite.</p>
+
+<p>En 1898, le lieutenant <em>de Gail</em> organisa à Tombouctou le
+premier peloton de méharistes, qui fut, dès ses débuts, utilisé
+avec succès pour la poursuite des Touareg et des Kounta. En juin,
+le commandant <em>Klobb</em> battait les réfractaires à
+<em>Bourem</em> et le lieutenant <em>Delestre</em>, attaqué à
+<em>Zenka</em> par les bandes d’Abiddine et les Igouadaren, les
+repoussait d’abord, puis les mettait en déroute le 24 juillet à
+<em>Dongoï</em>. Au mois de novembre, le lieutenant Meynier
+installait le poste de <em>Bamba</em>&nbsp;; un autre poste était
+créé peu après à <em>Gao</em>, Ngounna était tué par le lieutenant
+<em>Gressard</em> et son fils venait à Tombouctou offrir la
+soumission de la fraction jusque là irréductible des
+Kel-Antassar.</p>
+
+<p>Quant à la zone saharienne habitée par les Maures du Hodh, elle
+était visitée en 1898-99 par <em>Coppolani</em> qui, accompagné de
+M. Arnaud, parcourait tous les campements dispersés entre Kayes et
+Soumpi et obtenait la soumission des Idao-Aïch, des Oulad-Mbarek,
+des Oulad-Nasser, des Mejdouf, des Allouch, et de toutes les tribus
+maures répandues jusqu’à Tichit et Oualata.<span class="pagenum"
+id="Page_424">[424]</span> Il ne put cependant pénétrer à
+<em>Araouâne</em>, que traversa en 1900 le lieutenant
+<em>Pichon</em>, en revenant d’une reconnaissance à
+<em>Bou-Djebiha</em>, dans la région de Mabrouk.</p>
+
+<h3><a id="p4c15s4"></a><span class="bold">IV. — L’organisation et
+la mise en valeur</span> (1899-1911).</h3>
+
+<p>Au moment où allait s’achever le <span class=
+"sc2">XIX</span><sup>e</sup> siècle, on pouvait considérer comme
+terminée la rude conquête des territoires qui forment la colonie
+actuelle du Haut-Sénégal-Niger. Il ne restait plus qu’à préciser
+l’occupation du pays, à supprimer les derniers éléments de trouble,
+à réprimer çà et là de petites révoltes locales, et surtout à
+compléter l’organisation administrative et politique de la colonie,
+dont les bases avaient été jetées déjà par le général de Trentinian
+d’une façon remarquable et solide, ainsi qu’à poursuivre avec
+ténacité la mise en valeur d’une conquête si chèrement achetée. Ce
+fut l’œuvre de M. <em>Ponty</em>, depuis la fin de l’année 1899
+jusqu’en 1908, et c’est encore celle à laquelle se dévoue M.
+<em>Clozel</em> depuis cette dernière date.</p>
+
+<p>Un décret du 17 octobre 1899 supprima le Soudan Français en tant
+que colonie autonome. La zone sud fut répartie entre la Guinée
+Française, la Côte d’Ivoire et le Dahomey&nbsp;; les pays du haut
+Sénégal, du Sahel et du haut Niger furent rattachés à la colonie du
+Sénégal, avec un délégué résidant à Kayes et chargé de
+l’administration directe de ces régions&nbsp;; enfin les provinces
+de Tombouctou et de la Volta formèrent deux territoires
+militaires<a id="FNanchor_377"></a><a href="#Footnote_377" class=
+"fnanchor">[377]</a> placés chacun sous le commandement d’un
+officier supérieur relevant du gouverneur général. Ce dernier
+conservait l’administration directe de la colonie du Sénégal
+proprement dite&nbsp;; son représentant à Kayes, chargé de
+l’administration des «&nbsp;Territoires du haut Sénégal et du moyen
+Niger&nbsp;», fut M. Ponty, ancien collaborateur des généraux
+Archinard et de Trentinian.</p>
+
+<p>Trois ans après, le décret du 1<sup>er</sup> octobre 1902
+réorganisait sur de nouvelles bases le Gouvernement général et
+reconstituait à peu près l’ancien Soudan Français — moins les
+cercles réunis<span class="pagenum" id="Page_425">[425]</span> aux
+colonies côtières — sous le nom de «&nbsp;Territoire de la
+Sénégambie et du Niger&nbsp;»&nbsp;; le délégué de Kayes devenait
+permanent et relevait du gouverneur général, lequel était désormais
+distinct du gouverneur du Sénégal et avait sa résidence à Dakar et
+non plus à Saint-Louis.</p>
+
+<p>Enfin un décret du 18 octobre 1904 faisait de l’ancien Soudan
+Français, dénommé cette fois <em>Haut-Sénégal et Niger</em>, une
+colonie analogue aux autres colonies du groupe, transformait le
+délégué de Kayes en lieutenant-gouverneur et plaçait sous son
+autorité les commandants des territoires militaires.</p>
+
+<p>Fort heureusement pour l’avenir du Soudan, ces multiples
+transformations n’affectèrent que la forme extérieure de
+l’administration du pays&nbsp;; ses destinées demeurèrent confiées,
+sous des titres divers, à M. Ponty qui, de 1899 à 1908, fut le
+véritable gouverneur de la colonie, pour être remplacé, lors de sa
+nomination au poste de gouverneur général, par M. Clozel<a id=
+"FNanchor_378"></a><a href="#Footnote_378" class=
+"fnanchor">[378]</a>, lequel transféra le chef-lieu de la colonie
+de Kayes à Koulouba, près Bamako.</p>
+
+<p>Les seuls points noirs qui se dressaient encore à l’horizon
+politique au début du <span class="sc2">XX</span><sup>e</sup>
+siècle étaient la turbulence des Lobi, l’opposition latente des
+Tombo et la résistance de quelques fractions de nomades (Touareg et
+Kounta).</p>
+
+<p>Nous avons vu tout à l’heure qu’un poste fut fondé à Gaoua en
+1901-02&nbsp;: à partir de cette date, sans que l’on puisse dire
+que la soumission des Lobi soit absolument parfaite, on a pu
+administrer leur pays sans incident réellement grave.</p>
+
+<p>En ce qui concerne les Tombo, ce n’est que récemment que notre
+autorité put être définitivement établie dans la région montagneuse
+qui s’étend en arrière de Bandiagara&nbsp;: à la suite d’hostilités
+sans cesse renaissantes, le <em>hogon</em> de Pesséma dut être
+arrêté en 1908 et interné à Nioro&nbsp;; la révolte continuait
+cependant à couver dans certains villages&nbsp;: l’administrateur
+d’Arboussier fut attaqué en 1909 dans les gorges de Pélinga
+et,<span class="pagenum" id="Page_426">[426]</span> un peu plus
+tard, l’adjoint des affaires indigènes <em>Veyres</em> était
+assassiné au cours d’une tournée&nbsp;; le commandant
+<em>Cazeaux</em> fut chargé en 1909-10 d’une colonne de répression
+au cours de laquelle il fut grièvement blessé, mais qui se termina
+par la pacification complète du pays, l’évacuation, par les
+indigènes jusque là insoumis, de leurs repaires de la montagne et
+la création du poste de <em>Sangha</em>. En septembre 1910, le
+gouverneur <em>Clozel</em> visita toute la région qui s’était
+insurgée l’année précédente et y ramena définitivement le
+calme.</p>
+
+<p>Quant aux Touareg, les derniers récalcitrants sont venus peu à
+peu à nous. C’est ainsi qu’en 1903 Firhoun, chef des Oulmidden de
+la région nigérienne, faisait sa soumission au lieutenant-colonel
+Dagneaud. Notre ennemi le plus tenace, Abiddine, se livra en 1909 à
+des razzias sur nos protégés, avec la complicité des Kounta de sa
+famille et de quelques fractions d’Irréghanaten dissidents&nbsp;;
+battu enfin à une centaine de kilomètres au Nord de Mabrouk, au
+combat d’<em>Achourat</em>, où périt le capitaine
+<em>Grosdemange</em> (novembre 1909), il s’enfuit au Tafilelt. En
+s’y rendant, il fut attaqué par nos troupes du Touat, qui lui
+infligèrent une nouvelle défaite. La partie saharienne de notre
+domaine soudanais paraît maintenant aussi tranquille et paisible
+que peut l’être une région désertique propice aux lointaines
+randonnées et de surveillance difficile&nbsp;; en tout cas, les
+incidents qui pourraient s’y produire encore ne sauraient plus
+guère avoir que l’importance d’actes de brigandage isolés.</p>
+
+<div class="plate">
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="map20"><a href="images/map20_large.jpg"><img src=
+'images/map20.jpg' alt=''></a>
+<p class="cp1">Carte 20. — La conquête du Soudan français.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="plate" id="pl29">
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub sc">Delafosse</td>
+<td class="tdr ipub">Planche XXIX</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter iw2">
+<figure id="i57"><img src='images/i57.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Fortier</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 57. — Mopti, la Maison
+des Passagers.</p>
+</figure>
+</div>
+
+<div class="figcenter iw3">
+<figure id="i58"><img src='images/i58.jpg' alt=''>
+<p class="ipubr"><em>Cliché Froment</em>
+</p>
+
+<p class="cp1"><span class="sc">Fig.</span> 58. — <span class=
+"sc">Bantchandé</span>, roi des Gourmantché.</p>
+</figure>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c15">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_366"></a><a href="#FNanchor_366"><span class=
+"label">[366]</span></a>Une nouvelle compagnie privilégiée se fonda
+en 1783, sous le nom de «&nbsp;Compagnie nouvelle du Sénégal et
+dépendances&nbsp;», mais le gouverneur de la colonie n’en demeura
+pas moins nommé par le roi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_367"></a><a href="#FNanchor_367"><span class=
+"label">[367]</span></a>Faidherbe avait profité de son voyage pour
+signer, avec les chefs du Khasso, du Kaméra et du Guidimaka, des
+traités nous autorisant à naviguer librement entre Bakel et
+Médine.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_368"></a><a href="#FNanchor_368"><span class=
+"label">[368]</span></a>Le corps des tirailleurs sénégalais venait
+alors d’être créé par Faidherbe&nbsp;: il se composait d’un
+bataillon comprenant quatre compagnies&nbsp;; le nombre des
+compagnies fut porté à cinq en 1860 et à six en 1861.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_369"></a><a href="#FNanchor_369"><span class=
+"label">[369]</span></a>Paul Holle mourut à Médine en 1862&nbsp;;
+Faidherbe, lorsqu’il vint, en 1863, comme général, reprendre le
+gouvernement du Sénégal, fit élever dans l’enceinte du fort une
+pyramide portant une inscription qui rappelle les hauts faits et la
+mort de Holle, de des Essarts et du lieutenant Descemet&nbsp;; ce
+dernier, aide-de-camp de Faidherbe, avait été tué lors de la
+délivrance de Médine.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_370"></a><a href="#FNanchor_370"><span class=
+"label">[370]</span></a>La même année, Faidherbe avait conclu à
+Saint-Louis, avec un envoyé d’Ahmed-el-Bekkaï, nommé
+Mohammed-ben-Zine, un traité garantissant la sécurité des Européens
+qui voudraient aller commercer chez les Kounta de Tombouctou, du
+Hodh et de la Mauritanie. La conquête du Massina et de Tombouctou
+par El-hadj-Omar rendit ce traité pratiquement nul.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_371"></a><a href="#FNanchor_371"><span class=
+"label">[371]</span></a>Bafoulabé fut défendu par le capitaine
+Ruault, assisté des lieutenants Valentin et Lagarde et de 124
+hommes&nbsp;; les Toucouleurs, qui avaient marché sur le poste
+après avoir attaqué un convoi conduit par le capitaine indigène
+Mamadou Racine, furent mis en déroute en laissant 250 des leurs sur
+le terrain&nbsp;; de notre côté, nous eûmes six tués et 37
+blessés.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_372"></a><a href="#FNanchor_372"><span class=
+"label">[372]</span></a>Voir <a href="#Page_284">page 284</a> du
+présent volume.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_373"></a><a href="#FNanchor_373"><span class=
+"label">[373]</span></a>Bodian, rendu à la vie privée avec une
+pension de retraite, alla se fixer à Sambagoré, près de Nioro.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_374"></a><a href="#FNanchor_374"><span class=
+"label">[374]</span></a>Les spahis du capitaine Laperrine, au cours
+de cette expédition, faillirent mettre la main sur Samori, que le
+capitaine Vuillemot avait surpris à Faragaran et battu à
+Koloni.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_375"></a><a href="#FNanchor_375"><span class=
+"label">[375]</span></a>En 1894 également, Ali-Kari, imâm de Bossé
+(Massina), leva l’étendard de la révolte contre nous et contre
+notre protégé Aguibou&nbsp;; ses bandes furent anéanties par le
+capitaine Bonaccorsi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_376"></a><a href="#FNanchor_376"><span class=
+"label">[376]</span></a>Aguibou ne cessa d’éprouver des difficultés
+de plus en plus grandes à gouverner le royaume que nous lui avions
+octroyé&nbsp;; il n’y avait que des adversaires, soit parmi les
+Peuls ennemis de sa famille, soit parmi les populations
+autochtones, soit même parmi les Toucouleurs, qui ne lui
+pardonnaient pas d’avoir trahi la cause de son frère Ahmadou.
+Aussi, par arrêté du 26 décembre 1902 rendu sur la proposition de
+M. Ponty, le Massina fut transformé en pays d’administration
+directe et Aguibou, relevé de ses fonctions royales, reçut une
+pension qui l’aida à finir ses jours d’une façon honorable. Il
+mourut en 1908.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_377"></a><a href="#FNanchor_377"><span class=
+"label">[377]</span></a>Un troisième territoire militaire fut créé
+en 1900, celui de Zinder&nbsp;; c’est le seul qui subsiste
+aujourd’hui.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_378"></a><a href="#FNanchor_378"><span class=
+"label">[378]</span></a>Je rappelle ici pour mémoire les noms des
+quatre gouverneurs généraux de l’A. O. F. qui se sont succédé
+depuis la création du Gouvernement général&nbsp;: MM. Chaudié
+(1895-1900), Ballay (1900-1902), Roume (1902-1908) et Ponty.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="spaced2"><span class="pagenum" id=
+"Page_427">[427]</span><a id="toc"></a><span class="large">TABLE
+DES MATIÈRES</span><br>
+<span class="less">CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME</span>
+</h2>
+
+<hr class="decor width5">
+
+<table class="toc">
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td class="tdr med">Pages</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1 sc">Quatrième partie&nbsp;:
+l’histoire</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4">1</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre premier&nbsp;: le Soudan
+occidental avant notre ère</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c01">3</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre II&nbsp;: l’empire de Ghana
+(IV<sup>e</sup> au XIII<sup>e</sup> siècles)</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c02">12</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">L’emplacement de Ghana</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c02s1">12</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Le nom de Ghana</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c02s2">20</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">L’hégémonie judéo-syrienne (<span class=
+"sc2">IV</span><sup>e</sup> au <span class=
+"sc2">VIII</span><sup>e</sup> siècles)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c02s3">22</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">L’hégémonie soninké (<span class=
+"sc2">VIII</span><sup>e</sup> au <span class=
+"sc2">XI</span><sup>e</sup> siècles)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c02s4">25</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Les Almoravides (<span class=
+"sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c02s5">32</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">L’empire de Ghana vers 1065</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c02s6">40</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Décadence et fin de l’empire de Ghana
+(1076-1240)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c02s7">53</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre III&nbsp;: l’empire de Gao
+(VII<sup>e</sup> au XVI<sup>e</sup> siècles)</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c03">60</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Gounguia siège de l’empire (690-1009)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c03s1">60</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">La dynastie berbère des Dia à Gao
+(1009-1335)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c03s2">64</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">La dynastie berbère des Sonni
+(1335-1493)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c03s3">72</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">La dynastie soninké des Askia
+(1493-1591)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c03s4">84</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre IV&nbsp;: les empires mossi
+et gourmantché</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c04">122</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">L’empire de Ouagadougou</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c04s1">124</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">L’empire du Yatenga</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c04s2">138</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">L’empire de Fada-n-Gourma</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c04s3">149</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre V&nbsp;: le royaume de
+Diara</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c05">154</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">La dynastie des Niakaté (<span class=
+"sc2">XI</span><sup>e</sup> au <span class=
+"sc2">XIII</span><sup>e</sup> siècles)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c05s1">154</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">La dynastie des Diawara (1270 à 1754)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c05s2">155</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre VI&nbsp;: l’empire de Sosso
+ou du Kaniaga</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c06">162</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre VII&nbsp;: l’empire de Mali
+ou empire mandingue (XI<sup>e</sup> au XVII<sup>e</sup>
+siècles)</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c07">173</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre VIII&nbsp;: le royaume peul
+du Massina</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c08">223</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4"><span class="pagenum" id=
+"Page_428">[428]</span>Dynastie des Diallo (1400-1810)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c08s1">223</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Dynastie des Bari (1810-1862)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c08s2">231</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre IX&nbsp;: la domination
+marocaine à Tombouctou</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c09">240</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Les pachas nommés par le sultan
+(1591-1612)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c09s1">240</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Les pachas nommés sur place
+(1612-1660)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c09s2">253</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">La fin de la domination marocaine
+(1660-1780)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c09s3">261</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Histoire des villes de Tombouctou et de
+Dienné</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c09s4">268</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre X&nbsp;: les empires banmana
+de Ségou et du Kaarta</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c10">282</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">L’empire de Ségou (1660-1861)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c10s1">282</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">L’empire du Kaarta ou des Massassi
+(1670-1854)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c10s2">297</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre XI&nbsp;: l’empire
+toucouleur d’El-hadj-Omar</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c11">305</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Les débuts d’El-hadj-Omar (1797-1848)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c11s1">305</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Les premières conquêtes d’El-hadj&nbsp;:
+de Dinguiray à Nioro (1848-54)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c11s2">307</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">De Nioro à Ségou (1854-61)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c11s3">310</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">De Ségou à Hamdallahi (1861-62)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c11s4">318</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">La mort d’El-hadj-Omar (1864)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c11s5">321</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Ségou sous le commandement des Toucouleurs
+(1861-90)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c11s6">323</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Nioro sous le commandement des Toucouleurs
+(1854-91)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c11s7">332</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Le Massina sous le commandement des
+Toucouleurs (1862-93)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c11s8">335</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre XII&nbsp;: l’empire
+mandingue de Samori</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c12">341</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre XIII&nbsp;: l’empire de
+Tekrour et les Etats secondaires</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c13">352</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">L’empire de Tekrour</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c13s1">353</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Le royaume du Galam ou Gadiaga</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c13s2">358</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Royaumes du Bambouk, du Konkodougou et du
+Gangaran</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c13s3">359</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Le royaume du Khasso</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c13s4">363</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Le Tombola</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c13s5">364</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Le Liptako</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c13s6">366</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Les petits Etats de la haute Volta</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c13s7">368</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Le royaume de Sikasso</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c13s8">373</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Le Loudamar ou royaume des
+Oulad-Mbarek</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c13s9">377</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre XIV&nbsp;: l’exploration
+européenne</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c14">380</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Chapitre XV&nbsp;: l’occupation
+française</em>
+</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c15">398</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">Les débuts de l’occupation du haut Sénégal
+(1698-1854)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c15s1">398</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">La marche au Niger (1854-1880)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c15s2">403</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">La grande conquête (1880-99)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c15s3">409</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdl-top pad4">L’organisation et la mise en valeur
+(1899-1911)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c15s4">424</a>
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above2">
+</p>
+
+<hr class="decor width20">
+
+<p class="center med">LAVAL. — IMPRIMERIE L. BARNÉOUD ET
+C<sup>ie</sup>.</p>
+
+<p class="x-ebookmaker-drop space-above2">
+</p>
+
+<div class="transnote">
+<h2>Note du transcripteur&nbsp;:</h2>
+
+<ul>
+<li>Les changements dans <a href="#err">l’ERRATA</a> ont été
+aportés.</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_6">6</a>, "&nbsp;caravanes qui se
+dirigaient&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;dirigeaient&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_22">22</a>, "&nbsp;s’étendait
+vraisembablement pas&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;vraisemblablement&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_44">44</a>, "&nbsp;L’empeur prélevait un
+dinar&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;L’empereur&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_63">63</a>, "&nbsp;sorte de christianisme
+abârtardi&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;abâtardi&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_68">68</a>, "&nbsp;les assistant
+poussaients de&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;assistants
+poussaient&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_70">70</a>, note <a href=
+"#Footnote_77">77</a>, "&nbsp;Bekri a vouler parler&nbsp;" a été
+remplacé par "&nbsp;voulu&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_81">81</a>, "&nbsp;petit village voivin de
+Kebbi&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;voisin&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_96">96</a>, "&nbsp;L’un deux, nommé
+Alou&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;L’un d’eux&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_97">97</a>, "&nbsp;un javelot par
+derière&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;derrière&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_101">101</a>, "&nbsp;rentra ausstiôt à
+Gao&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;aussitôt&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_103">103</a>, note <a href=
+"#Footnote_108">108</a>, "&nbsp;mentionnée sous es mêmes&nbsp;" a
+été remplacé par "&nbsp;sous les&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_122">122</a>, "&nbsp;leur territoiro n’ait
+jamais&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;territoire&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_131">131</a>, "&nbsp;jarres des bière de
+mil&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;de bière&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_132">132</a>, "&nbsp;fils du Môhro-nâba,
+une fois&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;Môrho-nâba&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_132">132</a>, "&nbsp;confèrent le droit
+voler&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;droit de voler&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_150">150</a>, "&nbsp;qui fit constuire une
+maison&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;construire&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_181">181</a>, note <a href=
+"#Footnote_156">156</a>, "&nbsp;l’évalution indiquée par
+Cadamosto&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;l’évaluation&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_184">184</a>, note <a href=
+"#Footnote_162">162</a>, "&nbsp;cette indication est assument
+inexacte&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;assurément&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_196">196</a>, "&nbsp;qui avait le fait
+pélerinage&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;fait le
+pélerinage&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_198">198</a>, "&nbsp;musisiens jouaient du
+tambour&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;musiciens&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_216">216</a>, "&nbsp;les Peuls, mais il
+éprouvèrent&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;ils&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_219">219</a>, "&nbsp;Le sixème jour, après
+avoir&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;sixième&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_220">220</a>, "&nbsp;Ségou et assiéga
+durant trois ans&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;assiégea&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_244">244</a>, note <a href=
+"#Footnote_225">225</a>, "&nbsp;par Djouder sur Issikak II&nbsp;" a
+été remplacé par "&nbsp;Issihak&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_248">248</a>, "&nbsp;pacha étai parti dans
+le&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;était&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_249">249</a>, "&nbsp;Kabara en juillet
+1898&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;1598&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_250">250</a>, "&nbsp;moment où
+l’<em>ashia</em> Slimân&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;l’<em>askia</em>&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_273">273</a>, "&nbsp;les lettres y étaient
+en grand honneur&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;lettrés&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_311">311</a>, "&nbsp;Omar envoya assitôt
+1.500&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;aussitôt&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_337">337</a>, "&nbsp;le général Achinard,
+qui entrait&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;Archinard&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_346">346</a>, note <a href=
+"#Footnote_325">325</a>, "&nbsp;un fils de l’<em>almani</em>&nbsp;"
+a été remplacé par "&nbsp;l’<em>almami</em>&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_354">354</a>, "&nbsp;dernier empereur
+judéo-yrien&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;judéo-syrien&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_364">364</a>, "&nbsp;sucesseurs contre les
+Peuls&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;successeurs&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_373">373</a>, "&nbsp;non seulement des
+Séniérhè&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;Siénérhè&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_376">376</a>, "&nbsp;système militaire et
+adminisratif&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;administratif&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_403">403</a>, "&nbsp;y contruisait une
+forteresse&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;construisait&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_410">410</a>, "&nbsp;9 janvier 1891, le
+colonel&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;1881&nbsp;"</li>
+
+<li>De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et
+d’orthographe ont été apportés.</li>
+</ul>
+</div>
+</div>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77845 ***</div>
+</body>
+</html>
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