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diff --git a/77841-h/77841-h.htm b/77841-h/77841-h.htm new file mode 100644 index 0000000..41702df --- /dev/null +++ b/77841-h/77841-h.htm @@ -0,0 +1,8540 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> + <head> + <meta name="viewport" content="width=device-width, initial-scale=1"> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Vers le cœur de l’Amérique | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + body { margin-left: 8%; margin-right: 8%; } +p { + text-align: justify; + line-height: 1.2em; + text-indent: 1.5em; + margin: 0.3em 0 + } +p { + text-align: justify; + line-height: 1.2em; + text-indent: 1.5em; + margin: 0.3em 0 + } +h1 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 1em 0 + } +h2 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 4em 0 2em 0 + } +div.c, p.c { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + text-indent: 0; + margin: 1em 0 + } +.large { + font-size: 130% + } +.small { + font-size: 90% + } +.xsmall { + font-size: 80% + } +small { + font-size: 80%; + letter-spacing: 0.05em + } +.petites-capitales { + font-variant: small-caps; +} +.poetry { + text-align: left; + margin: 1em 0 1em 5% + } +.verse { + padding-left: 3em; + text-indent: -3em + } +hr { + width: 20%; + margin: 1em 40% + } +sup { + font-size: smaller; + vertical-align: 20%; + line-height: 1em + } +li { + list-style: none; + text-indent: -1.5em; + padding-left: 1.5em + } +div.flex { + display: flex; + justify-content: center + } +table { + margin: 1em auto + } +td { + vertical-align: top + } +td.bot { + vertical-align: bottom; + padding-left: 1em + } +td.c div { + text-align: center + } +td.r div { + text-align: right + } +td.hang { + text-indent: -1.5em; + padding-left: 1.5em; + text-align: left + } +a { + text-decoration: none + } +.fnanchor { + font-size: 80%; + vertical-align: 0.35em; + padding: 0 0.15em; + text-decoration: none + } +.footnote { + margin: 1em 0 1em 30%; + font-size: 90% + } +.footnote + .footnote { + margin-top: -0.5em + } +div.gap, p.gap { + margin-top: 2.5em + } +div.flex { + display: flex; + justify-content: center + } +.break, .chapter { + margin-top: 4em + } +img { + max-width: 100% + } +@media screen { + body { + max-width: 40em; + width: 80%; + margin: 0 auto + } + img { + max-height: 800px + } + } +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { + page-break-before: always + } +.top4em { + padding-top: 4em + } +.top2em { + padding-top: 2em + } +.nobreak { + page-break-before: avoid + } + </style> + </head> + <body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77841 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> + +<p class="c top2em large">CH. WAGNER</p> + +<h1><span class="small">VERS LE CŒUR</span><br> +<span class="xsmall">DE</span><br> +L’AMÉRIQUE</h1> + +<p class="c gap">DEUXIÈME ÉDITION</p> + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +LIBRAIRIE FISCHBACHER<br> +<span class="xsmall">(SOCIÉTÉ ANONYME)</span><br> +33, RUE DE SEINE, 33<br> +1906</p> + +<p class="c xsmall">Published December 1<sup>st</sup> 1905. — Privilege of copyright in the United States<br> +reserved under the Act approved March 3<sup>d</sup> 1905 by Charles Wagner.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em large"><span class="petites-capitales">A Théodore Roosevelt<br> + +Au Président des États-Unis<br> + +magnanime et pacifique<br> + +A sa maison<br> + +au peuple des États-Unis</span></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="cVII"><i>PRÉFACE</i></h2> + +<p><i>En allant aux États-Unis j’avais un but +précis : me rapprocher du centre vital de ce pays +afin d’acquérir une idée des ressorts intimes +de son extraordinaire activité. Les observations +que comporte un tel sujet sont de nature délicate. +Un visiteur, réduit aux moyens ordinaires rencontrerait, +pour les faire, des obstacles presque +insurmontables. Ces obstacles m’étaient aplanis +par un accueil tout familial. Je n’ai pas visité +un territoire, j’ai fraternisé avec des âmes. +C’est ce qui donne leur signification à ces +impressions de voyage. J’ai été réduit, pour les +écrire, aux seules ressources du souvenir, n’ayant +pas eu le temps de prendre des notes. Mais, +toutes fragmentaires qu’elles soient, c’était pour +moi un besoin du cœur de les fixer. Je les offre +aujourd’hui, en double hommage, à mes concitoyens +de France et à tous ces amis d’Amérique +dont je ne pourrai jamais oublier l’hospitalité +cordiale.</i></p> + +<p class="gap"><i>Paris, décembre 1905.</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c001">PREMIERS TRAITS D’UNION</h2> + +<p>C’était en 1891. Je ne connaissais l’Amérique +que très vaguement. Pendant une visite que +je faisais à Madame Blaze de Bury, je fus présenté +à une jeune Américaine, bien connue dans +son pays par ses beaux livres : Grace King, de +la Nouvelle Orléans. Elle savait le français. Son +esprit en travail et sur bien des points brouillé +avec la tradition, s’intéressait aux questions morales +et religieuses telles que je les présentais, +pour les mettre en contact aussi intime que +possible avec la conscience de ce temps. Nous +eûmes, dans la suite, de longs entretiens ; Grace +King devint une auditrice fidèle de la salle +Beaumarchais. Elle écrivit sur mon œuvre missionnaire +dans une revue américaine. Avant de +quitter Paris, elle me fit connaître Miss L. +Sullivan, de New-York, qui, de même que son +amie, se mit à fréquenter régulièrement nos +réunions. Rentrées dans leurs pays, ces deux +jeunes dames ne cessèrent de m’écrire de temps +à autre. Grace King me mit en rapport avec la +Revue l’« Outlook » et son fondateur M. Lyman +Abbott, et traduisit ma Préface américaine à +« Jeunesse », premier livre par lequel les éditeurs +Dodd Mead et C<sup>o</sup>, de New-York, firent connaître +ma pensée aux États-Unis. A ces noms, il convient +d’ajouter celui de M<sup>rs</sup> Worthington d’Irvington.</p> + +<p>Lorsque en 1901, Miss Marie-Louise Hendee +eut traduit « La Vie Simple » pour la maison +M<sup>c</sup> Clure, Grace King fut chargée de faire précéder +le livre d’une introduction biographique. +Elle fit cette œuvre avec une exactitude d’informations +et une grâce de style dignes de tout +éloge. Sa préface, où se trouve l’histoire de ma +pensée et une caractéristique de ma libre propagande +de l’Évangile perpétuel, était comme +un drapeau déployé.</p> + +<p>Aujourd’hui que tant d’heureuses rencontres +ont suivi ces premières connaissances, j’éprouve +un grand bonheur à remonter à ces débuts. Un +de mes regrets, en allant visiter les États-Unis, +a été de ne pouvoir, faute de temps, pousser une +pointe jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Espérons +que ce n’est que partie remise.</p> + +<p>A partir du moment où « La Vie Simple » +parut à New-York, chez M<sup>c</sup> Clure, les points de +contact se multiplièrent. Ce livre eut la bonne +fortune d’intéresser les Américains, en répondant +à leur compréhension de la vie et à plusieurs +de leurs préoccupations présentes. Il +me valut de leur part de nombreux témoignages +de sympathie. Nos relations se bornaient là, et +je ne songeais pas à les agrandir, en traversant +l’Océan. Mais, pendant les vacances de 1902, +le Président Roosevelt, par deux fois, d’abord +dans un discours à Banghor, puis dans un autre +au Temple maçonnique de Philadelphie, à +l’occasion du 150<sup>me</sup> anniversaire de la réception +de George Washington, dans la société des +maçons américains, voulut bien signaler « La Vie +Simple » à ses concitoyens, comme un traité +pratique de bonne vie.</p> + +<p>Si donc j’ai vu l’Amérique, si j’ai pu y faire un +voyage inoubliable, je le dois à son grand Président. +Il s’en faut pourtant que ce voyage se +soit décidé d’un seul coup, et ait été préparé +sans obstacle ni peine. C’est là ce que je demande +à exposer en toute brièveté.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c005">OBSTACLES</h2> + +<p>Je ne suis pas un écrivain de carrière. +L’écrivain, aussi bien que le prédicateur, ne +viennent en moi qu’après l’homme. Et l’homme +est enraciné dans sa famille et dans son œuvre, +enraciné de telle façon que l’idée n’était jamais +venue ni à moi, ni à aucun des miens, +de ceux de la petite famille ou de la grande, +que je puisse partir pour longtemps. Autrefois, +à travers la France, l’Alsace, la Belgique, +la Suisse, j’avais entrepris quelques +tournées de prédications et conférences toujours +suivies du plus encourageant succès. +Mais les deuils de famille, le travail de plus en +plus considérable, à Paris, dans l’œuvre religieuse, +sociale, éducationnelle, avaient peu à +peu restreint le nombre des tournées. Aucune +d’elles d’ailleurs n’avait jamais duré plus d’une +quinzaine. Finalement elles s’étaient réduites +à deux ou trois jours. Encore, ces absences si +brèves ne se produisaient-elles qu’à de longs +intervalles. J’étais donc devenu l’homme qui ne +part jamais ; l’homme dont c’est le devoir de +rester là, toujours. Ainsi pensaient mes amis +autour de moi et même certains en Amérique. La +revue « Craftsman » de Syracuse<a href="#f1" id="r1" class="fnanchor">[1]</a>, ayant entendu +parler de mon voyage probable en Amérique, +en manifesta de l’étonnement, un étonnement +amical certainement, mais un étonnement +réel. « Laissez, disait-elle, cet homme où il +vit : on ne déracine pas les chênes pour les +promener. »</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#r1" id="f1">[1]</a> +Syracuse, État de New-York.</p> +</div> + +<p>En moi-même la clarté s’était faite sur ce point : +devais-je ou non aller en Amérique ? Ma règle +de conduite a toujours été de porter mon ouvrage +de semeur, sur les points où je découvrais de la +bonne terre. Les lettres et les visites que je +recevais d’Amérique avaient créé en moi la +conviction qu’un champ immense et réceptif était +ouvert, au-delà de l’Océan, aux idées pour lesquelles +je luttais et vivais dans mon pays. Or, +quiconque peut recevoir de nous, peut aussi nous +donner. Toutes les relations entre les esprits +des hommes, reposent sur l’échange mutuel. +J’étais certain que si j’avais un message pour +l’Amérique, elle en avait un autre pour moi, un +message qui, dans la suite, pourrait avoir la +plus grande influence sur mon activité dans ma +patrie. Donc je devais partir, et j’y étais intérieurement +décidé.</p> + +<p>Mais dans ces sortes de décisions, il convient +de se consulter avec les siens. Je fis donc part +de mes projets à mes paroissiens, qui me comprirent +et m’encouragèrent de leurs vœux.</p> + +<p>Puis je consultai ma famille, ma femme et mes +enfants. Si des enfants doivent être privés pendant +plusieurs mois de la présence de leur père, +n’est-il pas juste qu’ils sachent un peu pourquoi ? +Comme ils ont une privation à s’imposer, on peut +bien leur offrir une explication.</p> + +<p>Je me rappellerai toujours ce petit conciliabule, +en Touraine, sous les beaux cèdres de la +Commanderie<a href="#f2" id="r2" class="fnanchor">[2]</a>. Ma femme, mes deux filles, +mon petit Jean étaient près de moi. Les +rayons du soleil se jouaient à nos pieds, parmi +les ombres mouvantes des branches. J’expliquai +que j’avais de la peine à me séparer +de mes chéris ; mais que j’avais, pour visiter +l’Amérique, de si fortes raisons que je pouvais +bien dire que Dieu lui-même m’y appelait. +Tout le monde dit : « Oui, Papa, tu dois y aller, +et nous ferons de notre mieux afin de te rendre +l’absence facile ». Puis nous eûmes une courte +et bonne prière, pour placer toutes choses et +nous-mêmes entre les mains de Dieu.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#r2" id="f2">[2]</a> +C’est le nom de la campagne amie où nous étions +alors.</p> +</div> + +<hr> + +<p>J’avais deux océans à traverser : l’Atlantique +et la grammaire anglaise. Chaque fois que je +m’étais aventuré dans les eaux anglaises, j’étais +revenu découragé. Impossible d’apprendre et +surtout de prononcer cette langue. C’est ici +que je compris à quel point pour les études et +toutes sortes de travaux, l’amour et la nécessité +sont d’un secours puissant. Avant mes projets +de voyage en Amérique, j’apprenais l’anglais +par simple curiosité. Mais depuis que l’idée +d’aller en Amérique me hantait, je l’apprenais +par amour, par un vrai et profond amour pour ce +peuple encore invisible à mes yeux, mais que je +pressentais digne d’être beaucoup aimé. Subitement +l’anglais me parut un langage délicieux. +L’entendre parler, le lire était mon occupation +favorite. Mes professeurs, dont je me rappelle +surtout le Virginien Mac Bryde, n’avaient qu’à se +louer de mon assiduité. Et cependant, au milieu +de quelles constantes interruptions je travaillais ! +Jamais rien de régulier. Toujours à la +merci de l’imprévu du ministère, ou de quelque +visiteur importun. Au sein de mes tribulations, +je songeais aux Juifs rebâtissant Jérusalem +après l’exil et tenant d’une main la truelle, de +l’autre la lance. Bien souvent, le soir, fatigué +par une longue journée, je me sentais découragé. +L’anglais allait moins bien. Je me disais : +« je ne l’apprendrai jamais. » Mais le lendemain +je recommençais avec une ardeur nouvelle. +Sociable comme je le suis, il m’eut paru intolérable +de voyager dans un pays sans en parler, +ni en comprendre la langue. C’était la condamnation +au rôle de sourd et muet. Ensuite, +quoiqu’il eût été entendu, en principe, que je +ferais en Amérique des conférences françaises, +ceux de mes amis qui s’intéressaient le plus +vivement à ma venue, déclaraient qu’à moins +de parler anglais, je ne me mettrais pas en +contact avec le peuple américain lui-même, +mais seulement avec certains auditoires select. +Coûte que coûte, il fallait donc vaincre cet +obstacle de la langue. Ceux que je désirais +atteindre, c’était la foule des auditeurs, tels qu’on +les voit mêlés dans les réunions où s’assemblent +tous les éléments d’une population. A Paris, +quelques amis d’une extrême prudence me +disaient : « surtout ne vous laissez pas aller à +parler anglais en public, vous vous rendriez +ridicule ». Des lettres de Genève m’avertissaient +dans le même sens. Je crus mieux de déférer au +désir de ceux qui m’écrivaient : « Parlez-nous +anglais, si pauvres que soient vos moyens +en cette langue, pourvu que vous vous fassiez +comprendre. » Et je continuai à me jeter dans +l’anglais à corps perdu. Comme je me débattais +en des difficultés sans cesse renaissantes, je +reçus la visite de l’acteur Delorme, du Théâtre +de la Renaissance. Il venait m’offrir des leçons +de diction en français, comme il en avait donné +à beaucoup de mes collègues de l’Église protestante +et catholique. Je lui dis : « Retro Satanas ! » +et lui citai la parole de Gœthe : « Oui, un +comédien peut donner des leçons à un pasteur, +si le pasteur est lui-même un comédien. » +Comme il tenait déjà la porte, tout navré de ma +réception, il dit quelques mots en anglais : — Vous +savez l’anglais, lui dis-je. — Non seulement +je sais l’anglais, mais j’ai joué Shakespeare aux +États-Unis. — Alors vous êtes l’homme qu’il +me faut, lui déclarai-je, en le ramenant dans mon +bureau. Séance tenante il me donna la première +leçon d’improvisation anglaise. Il m’habitua à la +prononciation des mots, tel que le comporte +le discours public. Et pendant les vacances, à la +campagne, nous eûmes ensemble des séances de +travail qui durèrent du matin jusqu’au soir et +pendant lesquelles j’adressais à mon infatigable +et scrupuleux auditeur, des conférences, sermons, +speeches de toute nature, m’efforçant de faire +passer d’une langue dans l’autre le répertoire +total de mes idées. Dans mes moments de +loisir, je me parlais anglais à moi-même, et je +finis par penser en anglais.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c014">OU JOHN WANAMAKER INTERVIENT</h2> + +<p>Vers le mois de juin 1903, je reçus, un matin, +un petit bleu signé John Wanamaker et me +demandant un rendez-vous. Il était rédigé en une +écriture décidée, aux caractères nerveux et +concis. Je savais deux choses seulement du +signataire : la première, qu’il était un des plus +grands négociants américains ; la seconde, qu’il +aimait beaucoup mon livre : « La Vie Simple, » +et en avait distribué d’innombrables volumes. +J’allai le trouver ; hélas ! nous ne pûmes causer. +Ni son français ni mon anglais ne suffisaient. Et +pourtant nous nous comprîmes. En 1904, vers +le même mois de juin, nouvelle rencontre. Cette +fois nous pûmes avoir une conversation suivie +en anglais.</p> + +<p>Personne ne me fut plus utile, que John +Wanamaker, à partir du moment où mon +voyage se trouva décidé. Il me donna tous les +conseils et toutes les explications préalables +nécessaires et m’invita à venir demeurer à sa +campagne de Lindenhurst, durant la première +quinzaine de mon séjour en Amérique, afin d’y +faire mon acclimatation. Il visita successivement +ma famille et mon église, leur promettant +de prendre soin du pasteur et du père de +famille et de me renvoyer en France, sain et +sauf, ce qu’il s’appliqua plus tard à tenir +scrupuleusement.</p> + +<p>Je m’embarquai sur « La Lorraine », le 10 +septembre 1904, emmenant M. X. Kœnig, pour +me servir de compagnon et de secrétaire pendant +le voyage. Dans ma cabine, parmi les lettres et +télégrammes de France qui me souhaitaient un +bon voyage, je trouvai un cablogramme d’Amérique +signé : John Wanamaker, et conçu en ces +termes : « <i>America welcomes you !</i> »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c017">EN MER</h2> + +<p>Dès le premier jour, je rencontrai à bord +M<sup>r</sup> L. P. Morton, ancien ambassadeur des États-Unis +à Paris, et sa famille. Nous nous connaissions +depuis un certain temps déjà, et nous +pûmes tout à l’aise, en de longues causeries, +nous entretenir du pays où j’allais pour la +première fois.</p> + +<p>Nos modernes transatlantiques sont des merveilles +du génie humain. Parmi tous ceux qui se +font une ardente concurrence, les moins rapides +et les moins confortables eussent paru à nos +pères des chefs-d’œuvre de confort. Ce qui me +frappa le plus, c’est ce fait qu’un semblable +bateau part, ayant en somme embarqué dans +ses flancs toutes les questions sociales et même +toutes les questions humaines.</p> + +<p>D’abord, il promène par l’Océan, nos divisions +de classes. Elles sont admirablement +caractérisées par les cabines de luxe, les cabines +de première avec leur pont séparé par +une barrière des cabines de deuxième ; puis les +cabines basses où sont logés les passagers de +troisième classe désignés sous le nom d’émigrants. +Les officiers et les matelots du bord +représentent l’armée en ses couches diverses. +Le personnel de service masculin et féminin, +ainsi que les chauffeurs mécaniciens, cuisiniers, +boulangers, sont comme les spécimens +de la grande armée des travailleurs.</p> + +<p>J’eusse voulu aller des uns aux autres, fréquenter +surtout parmi ce peuple nombreux +d’émigrants, apprendre leur histoire, les causes +de leur départ de la patrie, leurs espérances. +Sept grands jours en mer, sans autre occupation +que celle d’aller et de venir. Quelle moisson de +renseignements à faire en causant familièrement +avec les femmes, les hommes, avec tous ! Pourquoi +ne l’ai-je pas fait ? C’est bien simple. Mon +estomac ne s’est pas trouvé en cette circonstance +à la hauteur de mon cœur. Dès l’instant où ce +phénomène vulgaire et humiliant qui saisit les +marins peu expérimentés, se fut déclaré en ma +personne, toute velléité de faire des visites et +de fraterniser disparut. Un vague malaise de +couleur grisâtre et verdâtre m’envahit dès le +deuxième jour et ne se mit à diminuer qu’au +quatrième. Pendant un moment de lucidité, je +fis une découverte horrifique : <i>j’avais oublié mon +anglais</i>. C’est à peine si je trouvais mes mots +pour m’expliquer en ma langue coutumière. +Quelques termes allemands, semblables à celui +de <i>Katzenjammer</i>, flottaient dans le vide de ma +mémoire comme des cadres oubliés en un appartement +déménagé. D’anglais, plus trace !</p> + +<p>Le sixième jour, heureusement, les vents se +calment, les nuages se déchirent, un chaud soleil +inonde la mer et les ponts. Aussitôt toutes les +figures s’éclairent à bord. Tout le long du jour, +des voix chantent à l’entrepont. Ce sont des +Italiens, hommes, femmes, jeunes gens, qui +mêlent leurs voix graves et claires. Je les +écoute avec charme. Ces mélodies sont toute +une tradition de soleil et de patrie, de poésie et +de pauvreté. Ils rappellent les mers bleues, les +montagnes violettes, les palmiers, les oliviers, +les orangers et les lauriers. Il y a une âme dans +ce chant.</p> + +<p>Les passagers de première ont un orchestre +à leur disposition ; mais eux-mêmes ne chantent +pas sur le pont, et surtout l’idée ne leur viendrait +pas de chanter ensemble. Pourquoi ?…</p> + +<hr> + +<p>Battant et perforant sans relâche le flot amer +de son hélice puissante, le navire nous emporte, +nous, nos âmes et nos destinées, nos +vices et nos vertus. Nous sommes momentanément +groupés ; mais nous restons séparés. Au +fond, nous ne sommes pas du même bateau. Il y +a de la mélancolie à penser que tous ces hommes +peuvent respirer le même air, qu’une étroite +solidarité matérielle les joint pour quelques +jours, que le même naufrage soudain mettrait +leurs corps dans le linceul des mêmes flots, et +qu’ils ne se sentent pas davantage frères. Un +magnifique bâtiment comme un transatlantique +est un témoin de notre grandeur mécanique, de +notre progrès scientifique. Mais certes on y +peut voir des preuves saisissantes de notre +pauvreté morale et de notre marasme social. Il +y a encore bien des traversées à faire avant +d’entrer au port de la Cité fraternelle.</p> + +<hr> + +<p>La nuit venue, je m’en fus tout seul à l’avant +du bateau, sous les étoiles. Là, on se sent marcher. +Il semble qu’un grand aigle vous a pris +sur ses ailes et vous emporte à travers les +champs de l’air. Tout votre corps est mouvement ; +toute votre âme, aspiration.</p> + +<p>Derrière le voile de ces ténèbres occidentales, +que se cache-t-il pour nous ? Demain blanchiront +à l’horizon les rives américaines. Quels hommes +y verrons-nous ? quelles rencontres, quelles +expériences ferons-nous ?</p> + +<p>Et, pareil à un homme qui va vers un peuple, +je respire déjà leur air, je les pressens, je tends +mes bras vers des amis inconnus.</p> + +<p>Mais, tout à coup, en pleine joie d’aborder +bientôt, une angoisse affreuse m’étreint le cœur : +je songe à mon anglais, et j’entends une voix +moqueuse me dire : « Lorsque tu ouvriras la +bouche devant ce peuple qui demeure là-bas, +ils se regarderont les uns les autres et se demanderont : +« Quelle langue parle cet homme ? »</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c023">LE SALUT DES FEUX</h2> + +<p>Des feux ! des feux ! feux fixes, feux intermittents ; +prunelles démesurées dardant dans la +nuit leurs flamboyants regards ; phares tournants, +de leurs gerbes balayant l’horizon. +Flammes et flammes encore, rouges, vertes. +C’est toute la symphonie des signaux, imitant +les étoiles, les comètes, les bolides, les éclairs, +les torches !</p> + +<p>Quelle féerie d’arriver ainsi de nuit et d’être +salué par de la lumière ! Et cette lumière c’est +de l’humanité. Que dans les ténèbres de l’Océan, +loin de la terre, dans l’immense et morne solitude +des flots, un simple falot apparaisse : immédiatement +cette lumière nous fait penser : <i>un +homme est là</i>. A travers toutes les mers du +globe, les lumières qui vacillent par la nuit, +annoncent des hommes. Elles disent les unes +aux autres : voici ton semblable ! Que de +pensées dans ces tremblants fanaux !</p> + +<p>Et voici la terre ! Rien ne l’indique aux +regards, car c’est l’obscurité. Minuit rend semblables +et confond dans le même noir le large +et le rivage, la plage sablée aux pentes insensibles +et la falaise abrupte aux menaçantes arêtes. +Sans les hommes, maintenant nous ne verrions +que de l’ombre, ombre redoutable où des dangers +s’accumulent. Les hommes ont fait de la +clarté. Cette clarté oriente et dirige les navires. +Toutes ces lumières, c’est de la bonne volonté. +Elles renseignent et saluent. Elles disent : voici +le chemin, venez et soyez les bienvenus ! +Elles annoncent les demeures et les tables de +famille, les rues populeuses et les ruches +d’affaires où circulent des milliers de travailleurs +laborieux.</p> + +<hr> + +<p>Le vaisseau ralentit sa marche. On distingue +une barque constellée de lumières : elle amène le +pilote. Un canot s’en détache et vient vers nous. +Le pilote, une ombre noire, monte à bord. +C’est un pygmée qui vient prendre place sur le +monstre. Et pourtant cette petite ombre qui +monte est indispensable au vaisseau monstre. +Car cet homme, c’est de la lumière encore. +Autre chose est de naviguer sur les vastes +déserts liquides, autre chose d’entrer dans un +port. Ici il faut connaître la passe. Seul le +pilote en sait la direction. Le commandant, +avec toute sa science, le timonnier, avec toute +son habileté, ont besoin de lui. Et nous voici +confiés à sa main.</p> + +<p>Lentement, comme pour ne pas réveiller la +ville endormie, « La Lorraine » entre dans le +port de New-York. Puis les machines stoppent.</p> + +<p>Nous dormirons là. Pour la première fois, +depuis une semaine, nous voilà au repos.</p> + +<p>Et l’on va rejoindre sa couchette, jetant un +dernier regard sur toutes ces lumières derrière +lesquelles on devine l’Amérique.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c027">RÉVEIL DANS LE PORT</h2> + +<p>Tout est changé ; plus de feux ; ils sont éteints ! +C’est le jour ! « La Lorraine » dort encore sur +ses ancres. Par le hublot de ma cabine, je vois un +gracieux tableau. C’est une colline verte où se remarquent +des villas parmi des bouquets d’arbres.</p> + +<p>Mais, du pont, un horizon grandiose frappe la +vue. Le port de New-York est colossal. La +statue de la Liberté que nous avons vue jadis +dans un chantier de Paris, et dont la tête +dépassait le toit de toutes les maisons voisines, +n’est ici qu’une figure de taille ordinaire, malgré +la hauteur du piédestal, tant les lignes alentour +sont larges et les proportions gigantesques. +Des vaisseaux de toute grandeur circulent dans +tous les sens. Des Ferry-boats, reliant les lignes +ferrées d’une rive à l’autre, transportent ensemble : +hommes, chevaux, voitures de maître et de +charge, automobiles. On voit passer, alignés +sur des enfilées de bateaux plats, des portions +entières de trains de marchandises. Tout cela +fume, halète, siffle et se signale à coups de +sirène. C’est la circulation active de produits de +toute nature sous des pavillons du globe entier.</p> + +<p>En levant les yeux au-dessus de ce mouvement +du port, on est frappé par l’aspect de la +ville. Les maisons les plus élevées sont celles +bâties dans la partie de la Cité qui avoisine les +quais. De loin, ces bâtiments ressemblent à des +tours féodales. Ils sont étranges. A les regarder, +à mesure que l’on s’approche davantage, on les +trouve même franchement laids. L’idée de +beauté n’a rien à faire dans cet entassement +d’étages. Ce sont, avant tout, des tours de force +de l’art de construire ; mais je serais bien étonné +que jamais la grâce des lignes puisse parvenir à +les pénétrer. Tels quels, ce sont des monuments +de la puissance commerciale des États-Unis. +Cette puissance, comprimée entre les limites +trop étroites, dans les places où elle se concentre, +jaillit en hauteur pareille à l’eau qui +s’élance en jet, des tuyaux qui l’emprisonnent. +Ce sont des manifestations aussi, en leur genre, +de cette fougue que rien n’arrête, de ce génie +conquérant à qui rien ne paraît impossible et qui +a multiplié ses témoins sur toute la surface de +ce remuant territoire.</p> + +<p>A première vue, je l’avoue, les skyscrapers<a href="#f3" id="r3" class="fnanchor">[3]</a> +m’ont heurté franchement comme des productions +anormales, des champignons de taille +extravagante poussés sur le sol surchauffé de +cités titanesques, des excroissances malsaines +surgies, par éruption, de la fièvre et de la folie +auxquelles aboutit la concurrence enragée pour +les biens matériels. Et il pourrait bien y avoir +de l’un et de l’autre, un peu de tout, bien et mal, +à leur origine. Pour l’amour de l’esthétique, dont +la vie humaine ne doit jamais se désintéresser, +il est à souhaiter que ces sortes de phénomènes +du bâtiment, demeurent à l’état d’exception.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#r3" id="f3">[3]</a> Escaladeurs de ciel.</p> +</div> + +<p>Cependant, vus de Brooklyn par les soirs +d’hiver, la rangée colossale de ces Goliath offre +un aspect unique. La difformité de leurs silhouettes +trop massives a disparu dans l’ombre. +L’obscurité clémente a couvert leur nudité. +Luisant alors de tous les feux de leurs milliers +de fenêtres, ce ne sont plus que des demeures +diaphanes du labeur qui veille. Pendant plusieurs +heures elles brillent de tout leur éclat. On sent +que le travail bat son plein. Puis, vers les sept et +huit heures, lentement les étages s’éteignent. La +muraille de feu devient un mur noir, troué seulement +de loin en loin par le regard d’une étoile.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c031">DANS LES DOCKS</h2> + +<p>Mais j’y pense ; nous n’avons toujours pas +débarqué.</p> + +<p>Le rivage de New-York, sur toute l’étendue +du port, est découpé en stalles comme une +écurie. La grande Compagnie transatlantique +française a sa place assignée. C’est tout une +manœuvre de faire entrer ces Béhémots de +l’Océan dans les cases mesurées à leur taille. +Ils se comportent à la façon de très gros +chevaux, qu’on ferait entrer dans leurs stalles, +à reculons.</p> + +<p>Enfin, la manœuvre est finie, et le pont jeté. +Le premier homme que j’aperçois, en abordant, +est John Wanamaker. Sa bienveillante physionomie +me paraît un signe tout particulier de +bon augure.</p> + +<p>Pendant les longues formalités de douane, +un essaim de journalistes m’assaillit. C’était la +première fois de ma vie que je me trouvais +entouré d’autant d’inconnus tenant des carnets +en main et me pressant de questions. J’avais +beaucoup redouté ce moment, ayant toujours +préféré le silence et l’obscurité à la renommée +un peu bruyante que nous procurent les +feuilles publiques. Mais rien ne me parut plus +naturel que de me conformer aux usages +locaux. Comme tous mes semblables, d’ailleurs, +ces journalistes m’intéressèrent. Il y +en avait de différents âges, des jeunes surtout. +Je fus agréablement surpris de les trouver si +sérieux. Leurs questions étaient intelligentes, +précises, mais nullement indiscrètes. Ils me firent +l’impression de gens connaissant leur métier et +l’exerçant scrupuleusement. Comme on ne peut +rien demander de plus à aucun homme, quel +qu’il soit, j’éprouvai de suite de la sympathie +pour leurs personnes, et nos conversations +furent pleines d’abandon.</p> + +<p>La curiosité avec laquelle ils m’observaient de +la tête aux pieds m’amusa beaucoup. Leurs +articles témoignèrent, le jour même, que, ni la +coupe rustique de mes vêtements, ni la forme +virgilienne de mes souliers ne leur avait échappé.</p> + +<p>La légende s’emparant d’un détail de vacances +de ma vie de jeune homme, avait fait de moi un +berger des Vosges, très récemment encore +occupé à garder ses moutons, et qui venait +apporter son message de simplicité, lentement +conçu dans l’austère solitude des hauteurs. Peut-être +s’attendaient-ils à me voir revêtu de quelque +costume-programme, à recommander <i>urbi +et orbi</i> comme premier et visible indice du retour +à la simplicité. J’eus donc d’abord à me défendre +de cette tendance au formalisme qui attire les +idées dans le domaine matériel. Mais ces interlocuteurs +étaient à la fois si intelligents et si +désireux de se renseigner exactement sur mes +intentions, que j’eus un vrai plaisir à leur expliquer +que la simplicité n’était ni dans le vêtement, +ni dans la demeure, ni dans la nourriture, mais +qu’elle était un état d’esprit qui nous portait à +consacrer la vie à son vrai but et à renoncer à +tout ce qui nous en éloignait.</p> + +<p>Ils me demandèrent : et pour nous autres +journalistes, en quoi consiste la « Vie Simple » ? +Quel message avez-vous pour nous ? Je leur +répondis : « C’est bien simple : ne racontez que +ce qui est vrai ».</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c035">PREMIER COUP D’ŒIL DANS NEW-YORK</h2> + +<p>Je ne sais ce qui se passe en d’autres esprits — nous +sommes si différents les uns des autres — mais +les toutes premières impressions des choses +agissent sur moi avec une extrême énergie. En +particulier elles me frappent, si je suis venu de +loin dans un milieu suffisamment différent. La +première matinée passée dans New-York me +trouva particulièrement réceptif. Le voyage est +court, de France aux États-Unis : cependant +pour celui qui n’a pas beaucoup voyagé, c’est +chose étrange de rester sept jours sans poser +le pied sur terre ferme. Je ne me lassais donc +pas de regarder les rues, le trafic, le train des +voitures, tramways, chemins de fer circulant +pêle-mêle, se croisant, ou passant au-dessus les +uns des autres. Dans certains quartiers de New-York, +la circulation d’affaires est considérablement +plus intense qu’à Paris. Elle atteint son +paroxysme dans le coin de ville avoisinant les +gigantesques ponts de Brooklyn. C’est là, à +certaines heures surtout où chacun se hâte vers +son travail ou vers sa maison, que la fourmilière +humaine grouille avec le maximum de célérité. +Celui qui, du calme d’une traversée, tombe +directement dans cette agitation, éprouve le +plus violent contraste. Quelle différence aussi, +pour moi, entre ces quartiers où l’humanité +coule à flots, tourbillonne en remous et se +précipite en cataractes, et le coin ignoré +de Bretagne où j’avais passé les dernières +semaines, livré à une intense préparation intérieure, +et songeant au peuple d’au-delà des +eaux !</p> + +<p>De ces heurts de la vie, ne nous plaignons +jamais ; ce sont d’impressives leçons de choses +à recueillir, pourvu que le cœur demeure à son +point de vue véritable et que le prochain ne +devienne pas pour nous le figurant d’un spectacle. +Quel profond intérêt humain la vue de +foules inconnues ne doit-elle pas nous inspirer ! +Ces passants charrient avec eux tous les fardeaux +et tous les problèmes de la société. Ils +sont une part du grand drame qui se déroule +et dans lequel s’affirment nos destinées. A toute +heure, la bataille vogue et se poursuit. Toutes +les forces sont à l’action. Vers quel côté penche +la balance ?</p> + +<p>En même temps que me fascine la foule, des +figures de détail me retiennent. Que de types +aperçus pour la première fois ! Plus qu’il ne +m’était jusqu’alors arrivé, je commence à voir la +couleur noire parmi les ensembles qui me coudoient. +Déjà, dans le port, la stature puissante et +les bras nerveux des nègres m’avaient frappé. +Maintenant, c’étaient des femmes, des enfants, +croisés à chaque pas, échantillons du fil noir qui +fait partie du tissu américain.</p> + +<p>Ailleurs, c’étaient de petits camelots qui vendaient +des journaux. Le camelot adulte est +presque inconnu. Souples et entreprenants, ces +garçonnets s’élancent dans les tramways qui +passent, dans les wagons des chemins de fer, +les traversent en vendant leur marchandise et +sautent à terre ensuite avec leurs « cents ».</p> + +<p>Dans les trains du chemin de fer aérien, on +passe au niveau des étages inférieurs des maisons. +Je plains ceux qui demeurent là, dans la +fumée, la poussière, le bruit perpétuel de la ferraille +et sous les regards des passants. Mais le +passant est mis à même, par cette installation, +de voir en peu de temps une multitude d’intérieurs. +Il regarde les uns défiler rapidement ; +pendant un arrêt du train, il plonge à loisir son +regard dans les autres et y fait presque une +visite. Habitué à pénétrer dans nos intérieurs +modestes de Paris, je prenais un intérêt extrême +à tout ce que me révélait parfois un simple coup +d’œil : arrangement des chambres, physionomie +du mobilier, groupes assis à table autour d’un +repas.</p> + +<p>Dans les cours et jardinets situés par +longues rangées, entre les files de maisons, et +sur les derrières des habitations ouvrières, on +voit immédiatement que les ménagères du +peuple lavent beaucoup et tiennent leur linge très +blanc. A tous les étages, elles ont, pour le suspendre, +un procédé très ingénieux. Des cordes +partent des fenêtres des cuisines et vont s’enrouler +autour d’une poulie fixée à de hautes +poutres de fer ou de bois, vers le milieu de la +courette. Par une manœuvre des plus simples, +la ménagère suspend ses pièces, une à une, et les +fait ensuite avancer, sans se déplacer elle-même. +Une fois le linge séché, elle le rentre par une +manœuvre inverse. Les jardinets sont en général +complètement incultes.</p> + +<p>Par contre, ce qui frappe, c’est le beau lierre +qui, un peu partout, grimpe aux façades des +maisons. Ce lierre perd ses feuilles en hiver. Il +n’a donc pas l’inconvénient d’engendrer de +l’humidité pendant les mois où le soleil se fait +plus rare. Depuis certaines modestes demeures, +jusqu’aux maisons les plus riches, cette plante +vivace pousse et réjouit la vue. Elle donne aux +églises un air familial et accueillant, grimpe aux +fenêtres des écoles, et constitue un élément +gracieux d’une infinie variété.</p> + +<p>New-York est rouge par les briques et la +couleur des pierres dont ses maisons sont +bâties. Une multitude d’églises, de monuments, +de bâtiments publics, sont de ce même grès +rouge qui rappelle le grès vosgien et les +pierres immortelles de la Cathédrale de Strasbourg.</p> + +<p>A un moment de la journée, M. Howland, +de la Revue « Outlook », nous prit en automobile +et, par un beau soleil, nous fit faire le +tour de Fifth Avenue et du Parc. Le parc est +immense et situé au cœur de la ville. Il a +plusieurs kilomètres de longueur. Le terrain en +est ondulé, et par endroits même, accidenté. +Les arbres sont rustiques. On a enjolivé aussi +peu que possible afin de conserver un caractère +agreste à ces sites. Il y a de vrais coins de +forêt, tels qu’on pourrait les voir à une grande +distance de la ville, des rochers véritables et +d’une physionomie suffisamment sauvage. Les +oiseaux abondent et les écureuils de même. Ces +gracieux petits animaux, qui peuplent tous les +parcs américains, sont gris, d’une belle taille, et +absolument sans crainte. C’est la preuve des +bons procédés du public à leur égard. Ils se +livrent à mille ébats et font les délices des +enfants. — Quelques équipages circulent par +le parc. Mais il n’y a aucune comparaison entre +leur nombre et ceux qui roulent par les Champs-Élysées +et l’Avenue du Bois de Boulogne.</p> + +<p>Il fallut quitter toutes les attrayantes nouveautés +qu’offre à un étranger la promenade à +travers une ville immense et aller nous occuper +d’affaires. Une tournée de conférences est toujours +une sérieuse entreprise, surtout s’il s’agit +d’en faire beaucoup en peu de temps et de les +semer sur un très vaste territoire. Par nécessité, +plus que par goût, j’avais dû m’adresser à une +maison qui voulût se charger du soin matériel +de l’arrangement de la tournée. Allant en Amérique +pour la première fois et de plus à mes +propres risques et périls, financièrement parlant, +je suis heureux de pouvoir exprimer ma satisfaction +au sujet de la façon dont la maison +J. B. Pond s’acquitta d’une tâche toujours +délicate et compliquée de maintes difficultés.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c043">ÉCHAPPÉE SUR LA CAMPAGNE</h2> + +<p>Saturé de bruit, je fus heureux, dans l’après-midi, +d’accepter une invitation de mon éditeur +M. M<sup>c</sup> Clure, pour aller passer le dimanche à sa +campagne, de Homestead, située à Ardsley on +Hudson.</p> + +<p>Hudson river, avec ses horizons de collines +et de montagnes, offre le plus beau caractère +géographique de l’Est américain. Depuis son +embouchure à New-York jusqu’à une grande +distance de la mer, ce large fleuve est bordé sur +la rive droite par une véritable muraille de +rochers, couronnée de forêts et garnie à ses pieds +de quelques grosses broussailles qui se nourrissent +dans les éboulis lentement amassés par +les siècles. Sur l’autre rive, une série de collines +à pente douce, s’enchaînent en un ensemble très +pittoresque. C’est là que, sur une longueur de +plus de cent kilomètres, se suivent, sans interruption, +des villages, d’agréables petites villes, +des villas et des fermes où une grande partie +de la population de New-York demeure en été, +souvent même toute l’année.</p> + +<p>Washington Irving a fait de ce pays, dans +son <i>Sketchbook</i>, des descriptions délicieuses et +l’a en grande partie pourvu de toute une tradition, +pieusement vivante dans le souvenir de +ses compatriotes.</p> + +<p>A peine arrivés à Ardsley, Madame M<sup>c</sup> Clure +proposa une promenade en voiture qui fut +dirigée précisément vers Irvington. Nous circulions +sur une route large et bien construite, +comme on ne les trouve que rarement en Amérique. +Beaucoup de voitures légères à roues +étroites, garnies de familles en villégiature ou +de fournisseurs ambulants : épiciers, fruitiers, +marchands de glace, mais presque pas d’automobiles. +Le réseau général des routes américaines +est en mauvais état. La population circule +en chemin de fer et en tramways. On ne peut +pas se payer, comme en France et une grande +partie de l’Europe, la fantaisie d’aller en automobile +d’un bout à l’autre du territoire. Leur +usage est donc restreint au voisinage immédiat +des villes et, proportionnellement, leur nombre +est très inférieur à celui des nôtres. On ne s’en +plaint pas, lorsqu’on circule sur une belle route +que le trop fréquent passage de voitures à +essence transformerait en un royaume de la +poussière et du méphitisme pétroléen.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c046">LE CIMETIÈRE DE SLEEPY HOLLOW</h2> + +<p>Un petit détour pour un pèlerinage à la +maison de Washington Irving, habitée par sa +famille. Plusieurs chambres sont restées telles +qu’elles étaient de son vivant. La domestique +française qui sert dans la maison est toute +heureuse de voir des compatriotes et de leur +parler.</p> + +<p>Washington Irving repose dans le cimetière +de Sleepy hollow à travers lequel conduisent +plusieurs routes carrossables. Dans ce cimetière, +fort grand et en même temps très +gracieux, il n’y a pas une seule tombe prétentieuse. +Beaux arbres, gazons, pierres de granit, +simples, impressives et quelques roses, c’est +tout. Et c’est le caractère, en général, des +cimetières américains que j’ai vus. Dans un pays +où il y a tant de richesse, cette simplicité des +cimetières dit beaucoup. Elle marque un sentiment +de respect devant l’au-delà et d’égalité +dans la mort, un sentiment religieux simple +et profond. Pas de signes d’orgueil ou de +vanité ; pas de signes d’écrasement ni de désespoir +non plus. La mort est envisagée comme +elle doit l’être, dans la résignation et dans la foi.</p> + +<p>On est si souvent choqué, péniblement impressionné, +scandalisé par le luxe des cimetières, +ou terrifié par les signes d’une douleur qui +ne connaît pas l’espérance. J’aime beaucoup +l’atmosphère morale qui règne par les cimetières +américains, et mon cœur s’est fait du +bien, au souffle qui court sur les tombes de +là-bas.</p> + +<p>Ce n’est pas tout de savoir vivre. Il faut +savoir aussi mourir. Mourir fait partie de la +vie. L’aspect du cimetière américain a été +pour moi toute une déclaration de principes. +Le cœur plein des souvenirs des chers morts, +et persuadé que si les morts ne sont rien, +les vivants sont un peu moins que rien, je +tiens beaucoup à ce que tout ce qui rappelle +ceux qui sont allés à Dieu, garde un caractère +de haute et vivifiante humanité. La façon +dont on pense aux morts et dont on soigne +leur mémoire, est un grand chapitre dans +l’art de vivre, et les autres chapitres dépendent +beaucoup de celui-ci.</p> + +<p>En ces premiers instants de mon séjour dans +un pays que j’aimais d’avance et dont je venais +voir moins la grandeur que le caractère, moins +la puissance que l’énergie morale, moins la vie +extérieure que la vie intérieure, je fus heureux +de recevoir sur les tombes du cimetière de +Sleepy hollow ces impressions réconfortantes. +Oh ! la belle, la discrète, la tendre et croyante +âme de peuple que j’ai senti se découvrir à +moi dans ce lieu de repos !</p> + +<p>Sur la rive occidentale de l’Hudson, le +soleil se couchait. En bas, le fleuve coulait +comme une nappe de lave incandescente. Puis +venait la barre sombre, gigantesque de longueur, +formée par les rochers, à cette heure +confondus en une seule masse noire. Et, au-dessus, +à travers l’échancrure enflammée de +quelques longs stratus, le soleil, embrasant +tout l’Ouest, rougeoyait comme un incendie. Je +regardais des yeux et de l’âme. Ce qui à cette +heure me donnait le plus d’émotion, c’est que +pour la première fois, je voyais le soleil se +coucher sur le pays du grand Washington.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c050">PREMIER SPEECH ANGLAIS</h2> + +<p>C’est demain dimanche, me dit M. M<sup>c</sup> Clure, +le soir à la table de famille ; je pense que vous +voudrez bien prêcher dans notre petite église. — Oh +non, fut ma réponse, je préfère écouter.</p> + +<p>Le lendemain, après l’église, nouvelle question : +Ne pourriez-vous pas nous faire un petit +culte de famille, cet après-midi ? Cette fois-ci, +impossible de refuser, quelle que fût mon appréhension +de faire mes débuts en anglais, même +devant cinq ou six auditeurs.</p> + +<p>Lorsqu’à l’heure fixée, je descendis de +ma chambre au salon, je m’y trouvai en présence… +d’une cinquantaine de personnes. Je +dis à l’oreille de mon hôte : « Monsieur, votre +famille est bien nombreuse. » Il y avait là +un certain nombre de voisins, gens distingués +et instruits, entre autres la bonne et +si vraiment modeste Miss Gould, qui a su se +faire aimer sur tout le territoire de la République. +Mais il s’agissait bien de m’occuper du +nom et de la personne de mes auditeurs ! C’est +peut-être la première fois de ma vie que j’eusse +souhaité d’en avoir moins.</p> + +<p>Il fallait bien me résoudre à leur parler. Tout +en prenant bien garde à mon discours, dont +l’allure chancelante devait rappeler les premiers +pas d’un enfant, je hasardais de temps à autre +un regard vers la figure de tel et tel auditeur en +particulier. Oh surprise et bonheur ! ils avaient +évidemment l’air de comprendre. Visiblement +ils suivaient l’idée, et je sentais ce quelque chose +qui fait savoir à un orateur que l’auditoire saisit +sa parole et se l’approprie.</p> + +<p>La glace était rompue à partir de ce moment. +Tout le monde, après ce discours, fut réellement +charmant, rassurant. Pour moi, il eut la valeur +d’un événement. Que de fois, en esprit, m’étais-je +d’avance représenté cette première épreuve. +Maintenant elle était derrière moi. Une lourde +pierre m’était enlevée. Le doute sur la valeur de +l’instrument indispensable dont j’aurais désormais +à me servir tous les jours, faisait place à +la confiance.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c053">LINDENHURST</h2> + +<p>Lindenhurst, la campagne de John Wanamaker +était fixé d’avance, comme le coin de +terre américain où se passerait la période, très +brève d’ailleurs, d’acclimatation. D’après des +instructions précises laissées à New-York par +mon hôte, le voyage, jusque-là, fut un petit +chef-d’œuvre d’attentions délicates. M. Robert +C. Ogden, notable de New-York et associé de +M. Wanamaker, nous reçut des mains de +M. M<sup>c</sup> Clure et nous conduisit au Ferry Boat du +Pennsylvanian Rail Road. Là il nous remit aux +mains d’un souriant jeune homme qui avait pour +consigne de nous conduire à Jenkintown, gare +de Lindenhurst, à 9 kilomètres de Philadelphie. +Tout le long de la route, ce jeune homme fort +bien renseigné se tenait prêt à répondre à +toutes les questions que des étrangers peuvent +poser. D’ailleurs est-on un étranger dans un +pays où un accueil si cordial vous attend partout ? +Ils me l’avaient écrit dans leurs lettres : +« Vous ne venez pas chez des étrangers, c’est +chez des frères que vous allez. Vous serez un +hôte national et en même temps un ami ! » De +loin, on est tenté de prendre de telles paroles +pour des politesses. Si j’avais mieux +connu le pays où j’allais, j’eusse pu me +dire qu’elles étaient l’expression de la simple +vérité.</p> + +<p>Sur le pas de sa porte, John Wanamaker nous +reçut. Il est impossible de mettre plus de grâce +parfaite et de familiale simplicité dans une bienvenue. +Le jour même, nous fîmes connaissance +d’une partie de sa famille, et le lendemain +M<sup>me</sup> Wanamaker revenait de la mer. Je les +voyais tous pour la première fois, et il me semblait +plutôt les revoir après une longue absence. +Pas de gêne, pas de glace à rompre, presque +pas de connaissance à faire. D’emblée, nous +nous trouvions sur un terrain commun d’idées +et de sentiments.</p> + +<p>A la première heure, le lendemain, selon l’habitude +journalière, le chef de famille fit une lecture +biblique devant toute la maison réunie, maîtres +et serviteurs. Dans sa courte prière, il mentionna +les nouveaux hôtes et envoya une pensée +à leurs homes lointains.</p> + +<p>Puis chacun se rendit à son travail. L’habitude +de faire le culte domestique est encore +largement répandue aux États-Unis. Je le +tiens pour une des manifestations religieuses +les plus authentiques et les plus salutaires +s’il peut être préservé de la routine et +se garder des formules stéréotypées, et rester +journellement l’expression fraîche et laïque des +sentiments et des pensées qui ressortent de la +vie familiale, comme des événements ambiants. +Et j’ai toujours senti, à m’y associer, cette +grande douceur qui nous vient de la communion +des âmes. Prier ensemble en toute vérité +et simplicité, en dehors de tout rite prescrit, +dans la pure mutualité humaine, c’est bien la +plus haute façon de fraterniser.</p> + +<hr> + +<p>Lindenhurst est une belle demeure, construite +en plusieurs fois. Tout se groupe autour d’un +hall central très vaste, d’où monte un large escalier +aboutissant au premier étage, à un second +hall. La plupart des pièces d’habitation donnent +sur ces halls, eux-mêmes habitables, garnis de +plantes, de meubles confortables, de belles +peintures, sculptures et autres objets d’art d’un +goût parfait. Un orgue est placé à moitié hauteur +de l’escalier. Au rez-de-chaussée s’ouvrent +les galeries de tableaux, très vastes, contenant +toutes sortes d’œuvres de maîtres. A la suite est +une belle et large salle construite spécialement +pour les deux grandes toiles de Munkaczy : +Le Christ devant Pilate et le Christ en croix. +On ne saurait qualifier cette maison de +luxueuse, si par ce mot on désigne un entassement +de richesses destinées à faire une impression +de faste et de vie somptueuse, mais +d’où l’âme est absente, ainsi que la vraie beauté. +Lindenhurst est une demeure dont la physionomie +et l’organisation font honneur à son habitant, +parce que l’habitant fait honneur à la demeure. +Elle contient des trésors d’art ; mais ce +qui me la rend chère et précieuse avant toute +chose, c’est qu’elle abrite une vie d’homme +vraiment et absolument dévouée au bien, au +travail intelligent et secourable, un homme qui, +s’il a dans New-York et Philadelphie deux +énormes magasins où se vendent des produits +du monde entier, n’a qu’une seule parole et sait +la tenir, un seul désir, celui d’employer ses +moyens, et de s’employer lui-même de son +mieux pour le plus large bien de tous.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c056">FLANERIES</h2> + +<p>Qu’on ne me donne aucune explication ! Je +veux regarder par moi-même. Il se peut ainsi +que je passe à côté de merveilles sans savoir +qu’elles existent. Mais du moins ce que j’aurai +vu, ne m’aura été ni préparé ni arrangé par +quelqu’habile cicerone désireux de me faire +voir les choses à sa façon. C’est ainsi que je +compte me promener aujourd’hui autour de +Lindenhurst, et demain à travers Philadelphie +et l’Amérique.</p> + +<p>Le parc est joli, mais d’une étendue modérée. +Principe de l’habitant : il ne faut mettre à rien +plus de dépense qu’on ne saurait justifier. +Le jardinier qui me montre les serres et la +collection d’orchidées, fait observer que celle-ci +est incomplète, toujours d’après le même principe. +Un tel principe vaut les plus rares +orchidées.</p> + +<p>Je sors du parc et me promène dans une belle +campagne ondulée. Partout brille la golden +Rod, gracieuse et rustique fleur nationale. +Entre les collines, des ravins profonds où circulent +des torrents fort capricieux. Aujourd’hui +ils dorment, demain ils se réveillent, furieux, +et se font un jeu sauvage d’emporter les +arbres et les ponts. Un semblable jeu a eu +lieu, il y a seulement trois jours. Où est le torrent ? +Parti comme un méchant garçon après un +mauvais coup. Mais il a semé partout les malheureuses +victimes de ses terribles amusements. +Il y a quelque chose de fantasque +dans la météorologie de ce pays. Les sautes +rapides de température, les coups de vent, les +excentricités atmosphériques y sont à l’ordre +du jour.</p> + +<p>A droite et à gauche des routes que nous +gagnons progressivement, voici des villas, +construites en pierres, en bois, surtout en bois. +Elles sont posées sous de beaux platanes et +autres essences d’arbres aux larges feuilles, +parmi lesquels le maple. Cet arbre qui se retrouve +dans les promenades, les parcs, le long +des routes, a cela de commun avec le bouleau +qu’il y circule au printemps une sève surabondante. +On la lui soutire, par les mêmes procédés, +pour en faire un sirop exquis. Les Américains +en sont très friands et le mangent au déjeuner, +avec des crêpes.</p> + +<p>De clôtures peu ou point. J’en avais déjà remarqué +l’absence dans la campagne de New-York. +Les propriétaires ne marquent pas avec +excès les limites de leur territoire, par des murs, +des grilles, des haies, des palissades, comme +cela se voit fréquemment en Europe, où dans +certaines contrées la hauteur des murs détruit +tout l’horizon. Je n’ai pas aperçu dans toute +l’Amérique de ces murs de jardins, déjà irrévérencieux +par leur seule hauteur, mais socialement +aggravés par les tessons de verre et les +culs de bouteille dont leur sommet se hérisse. +Une telle armature sur une muraille est une +démonstration antiamicale pour les passants. +Elle doit exciter aux mauvais sentiments contre +le propriétaire, et faire souhaiter qu’il soit +volé.</p> + +<p>Très souvent des kilomètres entiers de petites +et grandes propriétés se suivent, le long +des routes et des avenues, sans être séparées +par autre chose qu’une petite haie, un sentier +bordé de gazon. Du gazon il y en a partout, un +gazon serré et permettant aux habitants de s’y +livrer à leurs jeux et leurs ébats. Vous rencontrez +rarement en Amérique un promeneur +proprement dit. Ce charme de l’existence leur +semble inconnu. La canne, inséparable compagne +du flâneur, est presque introuvable. En revanche, +partout, autour des villes et des habitations, +sur les collines, sur les gazons des parcs, +des joueurs sont installés, jeunes et vieux, +hommes et femmes, jouant à des jeux variés, +comportant généralement de l’adresse, du +mouvement, des cris et souvent une véritable +ivresse de joie ou de combat. L’Amérique, cela +se remarque dès le premier jour, cherche son +plaisir dans le mouvement et la liberté. Mon +ami Joseph Elkinton, habitant ce pays accidenté +des environs de Philadelphie, et que +j’avais vu se livrer autour de sa maison aux +jeux que comportait l’automne, m’écrivit après +Noël : « Vous devriez nous revoir maintenant. +Tout est couvert de neige. Il y a de la glace sur +toutes les pièces d’eau. A nos heures de loisir +nous descendons les collines en petits traîneaux, +nous patinons, et nous avons tous l’air d’Esquimaux. »</p> + +<p>Ce qui m’intrigua fort, c’est de voir si peu de +jardins proprement dits. Il y a quelques fleurs +autour des demeures, des roses mêlent leurs +couleurs au fond vert des plantes grimpantes. +Mais le jardin est généralement absent. Ce potager +qu’adore le Français, ce petit coin près de +sa demeure, où le citoyen-campagnard mêle aux +fleurs qui sont la beauté et la grâce, le persil et +la ciboulette qui représentent l’utilité, vous le +chercherez en Amérique sans le trouver autrement +qu’à l’état d’exception. Mais tous ceux +qui ont un peu de terrain y font paître une +vache, quelquefois un petit troupeau. Et des +poules multicolores égaient par leur plumage et +leur caquetage le voisinage des maisons. Qui +demeure dans ces maisons, comment y vit-on ? +C’est ce que de prochaines occasions nous révéleront +sans doute. Mais elles sont gracieuses, +les maisons de campagne américaines, les +maisons de bois entourées de galeries couvertes +avec leurs fenêtres claires et riantes encadrées +de lierre ou de vigne sauvage. Et +d’après la physionomie des maisons qui dit +bien des choses, je conclus, moi passant rêveur, +que ce doivent être des demeures de +braves gens.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c066">UNE SIESTE ET SES SUITES</h2> + +<p>Pour flâner, sans crainte de s’égarer définitivement, +ce qui est toujours désagréable, il +faut, après s’être éloigné suffisamment du point +où l’on désire revenir, prendre comme règle +de tourner à chaque nouveau chemin, toujours +à droite ou toujours à gauche. Mon vieux +système, ce jour-là, me ramena, au bout de +plusieurs heures, dans les jardins de Lindenhurst. +On n’est pas rural et jardinier pour rien. Dans +ce pays nouveau, chaque légume m’intéressait, +et même les herbes du chemin. Il m’était +agréable de fouler, le long des sentiers du +nouveau monde, les petits trèfles et les plantins +qui bordent les chaussées européennes. Ils +souriaient à mes pieds comme de vieilles connaissances.</p> + +<p>Mais voici une sorte de rotonde où des fauteuils +invitent à s’asseoir. Pourquoi pas ? L’air +est doux, et la course fut longue. Et bientôt je +m’endormis, ayant comme dernières impressions, +une brise caressante, soulevant de larges feuilles +aux berceaux des vignes chargées de grappes +noires, et balançant des poires d’or aux rameaux +inclinés des arbres.</p> + +<p>A mon réveil, une petite table de jardin était +devant moi, toute dressée. Pour assiettes, des +feuilles ; pour mets, des fruits. A ce service se +reconnaissaient des mains d’enfants. Mais ces +petites mains de bonnes fées qui avaient discrètement +apporté leurs dons, où donc étaient-elles ? +Ma surprise avait des témoins, et des +témoins incapables de cacher leurs sentiments. +Des rires étouffés partirent de derrière un +buisson, et je vis venir à moi une petite fille +brune, de sept ou huit ans, pouvant bien être +la fille d’un jardinier, et une blonde du même +âge, avec de larges yeux bleus et des boucles +d’or dévalant sur ses épaules. Celle-là, visiblement, +était de la grande maison.</p> + +<p>Nous ne fûmes pas longs à devenir amis. +Je croquais des poires savoureuses et des +raisins au goût de muscat. Et je me délectais +à entendre ces voix fraîches parler anglais. +Je leur racontai une histoire ; elles dirent : +« encore une », et cela devint une série.</p> + +<p>— Voulez-vous venir prendre le thé dans +ma maison ? dit alors celle qui avait les yeux +bleus.</p> + +<p>— Très volontiers, et à quelle heure ?</p> + +<p>— A cinq heures.</p> + +<p>A l’heure indiquée, Mary vint me prendre +par la main et me conduire à sa demeure. +Car elle avait une maison sous bois, une maison +de poupée ; mais dans laquelle on pouvait entrer. +Avec un peu de bonne volonté, je parvins à +m’introduire par la porte. Et le charme de +l’enfance envahit ma pensée. Grâce à une suffisante +diplomatie, mes jambes furent casées sous +la jolie petite table verte, et en avant la causerie ! +Par la fenêtre, on voyait la forêt où couraient +quelques chevreuils, sans crainte. Le soleil +envoyait des rayons tamisés. Ils dansaient +parmi les ombres des feuilles, sur la nappe +blanche. Dans la chambre proprette, il y avait +un vrai buffet, de la vraie vaisselle. Plusieurs +poupées des mieux élevées nous tenaient +société. Nous causions comme deux grandes +personnes ou comme deux enfants, comme vous +préférerez. Les enfants sont, dans le monde, +les personnes les plus vraiment sérieuses. Nous +autres, toujours quelque chose nous trouble à +l’arrière-plan. L’enfant vit pleinement sa vie +et la prend absolument au sérieux. Le mieux +que les grands puissent faire, c’est de rester +enfants ou de le redevenir. Une des joies de +mon voyage a été ce <i>five o’ clock tea</i> chez +Mary.</p> + +<p>Pouvais-je, avant de la quitter, lui refuser de +lui raconter encore une histoire ! Non. Je lui +racontai donc une histoire de plus, et ce fut +un moment de contentement paisible, exquis. +Certainement, le plaisir de l’enfant à entendre +raconter, ne pouvait pas dépasser celui que +j’éprouvais à la voir écouter, écouter avec son +âme entière, comme les bois écoutent les +sources, comme les fleurs écoutent les abeilles.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c071">SÉJOUR A LA MAISON BLANCHE<br> +<span class="xsmall">LE PRÉSIDENT.</span></h2> + +<p>Dès la fin de juillet, le Président m’avait +invité à venir à la Maison Blanche pour le +26 septembre « <i>To dine and spend the night</i>. »</p> + +<p>J’avais souvent pensé d’avance à cette rencontre. +Et je me trouvais à la veille. J’allais +donc voir l’homme dont la personne s’est conquis +dans le monde entier une si vive sympathie +et une admiration si sincère. Et la proximité +de l’entrevue me donnait à la fois de la +joie et de l’angoisse. Quelle impression me +produirait le contact personnel ? Et lui, qu’éprouvera-t-il +à voir de tout près celui qu’il avait bien +voulu honorer de loin, pour son œuvre de +semeur et ses idées.</p> + +<p>Je relus certains passages de ses livres, me +rappelai ses actes, me répétai ses bonnes lettres +dont chacune avait été pour moi un événement +du cœur, afin de bien fixer dans mon esprit la +figure de celui chez qui j’allais.</p> + +<p>Dans ces dispositions j’arrivai à la Maison +Blanche, le 26 septembre, vers la fin de l’après-midi.</p> + +<p>La demeure présidentielle est un bâtiment +de style grec aux lignes simples, tout blanc et +situé au milieu de jardins immenses. Au delà de +ces jardins se trouve le monument de George +Washington. Il affecte la forme d’un obélisque +colossal dont le jet droit monte comme le +symbole d’une grande idée. On entre à la Maison +Blanche ainsi que dans une maison privée. +Point de garde militaire. L’impression dominante +est celle de simplicité. Pour ma part, cette +absence complète de faste me produisit plus d’effet +que tout ce que j’ai vu de plus grandiose en +fait d’exhibition de force et d’autorité autour de +la demeure des souverains. Comme habitation, +cela laisse peut-être à désirer. De tout temps les +familles des Présidents ont eu à se plaindre du +manque de confort. Mais la Maison Blanche est +maintenant un monument historique. Aucune +demeure splendide, aucun palais, quelque riche +et beau qu’il soit, ne pourra jamais la remplacer.</p> + +<p>Un domestique me conduisit dans ma chambre. +Vers les huit heures, je fus averti que le Président +me faisait demander.</p> + +<p>Je le trouvai avec M<sup>me</sup> Roosevelt dans les +salons du rez-de-chaussée où sont les portraits +des anciens présidents. Il vint à moi les bras +tendus. Un instant après, nous étions à table, +au nombre de quatre : le Président, M<sup>me</sup> Th. +Roosevelt et M<sup>me</sup> Roosevelt-West, de New-York. +C’était le dîner intime.</p> + +<p>— Où sont les boys ? dit le Président.</p> + +<p>— Ils ont déjà ôté leurs souliers, répondit +quelqu’un.</p> + +<p>— Qu’ils viennent tout de même dire bonjour +à M. Wagner.</p> + +<p>Et je vis venir deux jeunes garçons de +neuf à onze ans, visiblement fatigués d’une +longue course, et dont les yeux présageaient +qu’ils dormiraient bientôt.</p> + +<p>— J’ai une très importante question à vous +poser, dis-je à l’un d’eux : Quand vous dormez, +est-ce à mains ouvertes ou à poings fermés ?</p> + +<p>— Je ne sais pas, répondit-il, après un moment, +puisque je dors.</p> + +<p>Le Président rit de bon cœur de cette réponse, +la seule qui fût bonne à donner, et les +jeunes gens s’empressèrent de gagner leur lit.</p> + +<p>— Nous eussions été plus satisfaits, dit le +Président, de vous recevoir à Oysterbay, notre +home, où nous passons plusieurs mois d’été. Je +vous eusse proposé, et vous auriez été homme +à accepter, de passer une nuit au dehors à dormir +sous les grands arbres. Vous auriez vu +trois familles de nos cousins, vivant dans notre +voisinage, et leurs enfants et les nôtres au +complet, en tout une troupe de dix-sept.</p> + +<p>J’exprimai mon regret au Président de n’avoir +pu profiter d’une si charmante occasion de connaître +tous les chers siens, et l’espoir qu’un jour +ou l’autre cette occasion se représenterait.</p> + +<p>J’avais, dès les premières salutations, transmis +au Président des États-Unis les compliments +personnels dont notre Président, M. Émile Loubet, +avait bien voulu gracieusement me charger, +lorsque je fus lui présenter mes hommages avant +mon départ.</p> + +<p>Maintenant la conversation s’engageait sur la +multitude des sujets qui nous intéressaient : +questions d’éducation familiale et culture de +l’esprit public ; rapports sociaux ; relations internationales +et bonne volonté internationale ; +questions religieuses.</p> + +<p>Nous parlions tour à tour français, allemand, +anglais. A un moment donné, mettant en commun +des réminiscences du répertoire de poésie +allemande, nous fîmes des citations de divers +« Lieder » et en particulier de <i>Vater ich +rufe dich !</i></p> + +<p>Sur le terrain des sentiments de famille, je +trouvai le Président inépuisable de tendresse et +de filial respect. C’est avec émotion et presque +les larmes aux yeux qu’il parle de tout ce qui +touche au sanctuaire du foyer. Il l’appelle la +pierre angulaire de l’humanité. En cela, je le reconnus +immédiatement comme un homme de +cœur en qui la fibre humaine essentielle est +d’une sensibilité et d’une puissance saisissantes. +Parlant de ses sentiments religieux, il dit : « Je +suis très attaché à ma vieille Dutch Reform-church, +et je suis en même temps de l’Église +universelle. »</p> + +<p>Pour ce qui est de l’esprit public, rien de ce +qui peut contribuer à renforcer la bienveillance +mutuelle et la cohésion des citoyens ne le laisse +indifférent. Doué d’une rare pénétration à qui +toutes les finesses de la pensée sont familières, +il s’intéresse cependant avant tout aux idées +pratiques, semblables au pain de ménage, susceptibles +de devenir une nourriture largement +répandue. Il aime répéter que ce qui importe à +la santé et à la puissance d’un peuple est beaucoup +moins l’existence de quelques caractères +isolés, d’une extraordinaire hauteur, qu’une +bonne moyenne générale dans l’esprit public. +Le nerf, l’énergie individuelle, le sentiment de +la responsabilité sociale, une décision primordiale +de marcher droit et de ne pas se laisser +détourner, voilà ce qu’il apprécie avant tout, en +y joignant une large disposition sociable qui +consiste à n’aller pas jusqu’au bout de son droit, +par égard pour le prochain.</p> + +<p>On ne saurait s’exprimer d’une façon plus +sympathique à l’égard d’un peuple, que le +Président, à bien des reprises, ne s’exprima à +l’égard du nôtre. Il estime qu’avec un peu plus +de clairvoyance, les nations civilisées de ce +temps auraient de grandes chances d’éviter les +guerres et d’établir leurs affaires sur ce principe, +que les intérêts profonds des peuples sont +identiques. Si quatre ou cinq des plus puissantes, +arrivent, ce qui est en voie de se faire, à établir +entre elles le régime de l’entente amiable, elles +pourront même empêcher les autres de troubler +la paix universelle.</p> + +<p>Je voudrais pouvoir fixer ici la physionomie +du Président, telle que je l’ai vue. Sa figure, +d’une mobilité extraordinaire, est rebelle à la +photographie ou à la peinture. Tous ses portraits +le trahissent en le figeant dans l’immobilité. +Si on ne l’a vu lui-même, on ne peut +s’en faire une idée. Chacune de ses paroles +s’accompagne d’une expression particulière du +visage. Il a surtout un mot qu’il dit souvent, +avec un jeu de physionomie typique, c’est le +mot : <i>exactly</i>. C’est un <i>vivant</i> qui se met +simplement et entièrement dans chacune de +ses manifestations. L’abord est bienveillant et +sans façon. Point de signes, même légers, +annonçant le grand personnage. Ce n’est pas +seulement la simplicité démocratique. C’est +la large et accueillante simplicité humaine. +On sent un homme qui est à toutes les hauteurs : +égal aux plus grands, proche des plus +humbles. J’éprouvai une pure joie de l’âme +à le voir ainsi, car c’est le signe de la vraie +grandeur que d’être naturel, dépourvu de prétentions, +oublieux des petites précautions de +vanité que certains emploient pour donner du +relief à leur personne.</p> + +<p>Le Président des États-Unis est un homme +tout simplement, un des exemplaires qui honorent +le plus notre vieille famille. Il donne +l’impression d’une force concentrée, d’un ressort +tendu. On le sent prêt à faire, sur l’heure, +l’effort définitif, à payer de sa personne si la +cause le réclame. Au-dessus de sa table de +travail, il est représenté à cheval franchissant +un obstacle. C’est l’image de son beau +tempérament, généreux, vaillant, entreprenant, +dévoué jusqu’au sacrifice suprême. Cet +homme-là ne reculera devant rien, si ce n’est +devant mal faire. Car c’est un scrupuleux autant +qu’un décidé et un fort. Ce leader obéit à la +loi intérieure. Ce chef d’État républicain, plus +armé par la Constitution que la plupart des +souverains constitutionnels, a la délicatesse de +conscience d’un enfant : c’est un honnête homme, +pour dire le seul mot juste. Vous ne lui ferez +jamais choisir les sentiers tortueux ; s’il choisit +d’aller à un but, soyez sûr qu’il y marchera +tout droit.</p> + +<p>Avec cela il voit très clair et ne se fait pas +d’illusions. Il connaît la vie et les hommes, et +les dessous de leurs jeux hypocrites. C’est un +réaliste qui croit à la victoire du bien. Mais +il sait que cette victoire doit être le prix de +la lutte journalière contre les éléments de +décomposition. Il a beaucoup agi et beaucoup +réfléchi. Son corps, assoupli et aguerri, capable +de toutes les fatigues, habitué aux privations, +est à son service comme un bon cheval qui ne +peut rien refuser à son maître. Pendant qu’il est +assis, tranquille, à deviser avec des amis, il +ne fait point l’impression du bourgeois confortable. +Son repos est une préface à l’action. +Il sait que le combat est la loi de la vie. Mais +il ne combattra jamais que le bon combat. Et +c’est pour cela que ce combatif est un pacifique. +Ceux qui l’accusent d’impérialisme ne +le connaissent pas. Son patriotisme n’a rien +d’agressif ni de menaçant.</p> + +<p>S’il veut une Amérique forte, c’est afin de +n’être pas à la merci du bon plaisir d’autrui et de +pouvoir aimer la paix sans encourir le reproche +de faiblesse. En cela, tout le peuple est avec lui. +Pacifiques et indomptables, c’est leur caractère.</p> + +<p>L’Amérique aime son Président. Il n’y a pas +une maison de souverains parmi les plus vieilles, +les plus légitimement affectionnées dans leur +pays, qui jouisse d’une sympathie aussi profonde +et aussi large que la personne et la +famille du jeune Président des États-Unis. Tous +les âges, toutes les classes sociales le vénèrent. +On dirait qu’il est l’ami principal de chaque famille. +Sa parole a une autorité inouïe sur tout +le territoire, et cela, non par l’effet d’une popularité +bruyante et superficielle, mais par l’effet +d’un ascendant tranquille et authentique. Aux +dernières élections, tout effort tenté contre lui a +tourné contre ses adversaires, et depuis sa réélection +triomphale, l’équité de son jugement et son +absence de rancune politique convertissent à lui +ses antagonistes eux-mêmes. Chacun sait qu’il +représente <i>la meilleure Amérique</i>. Il a mieux +qu’une politique, il a un idéal, et cet idéal est +conforme aux plus nobles traditions comme +aux plus sérieux intérêts d’avenir de la République. +Les destinées du pays sont en bonnes +mains.</p> + +<p>Je considère comme un extraordinaire privilège +d’avoir pu passer de longues heures paisibles +sous son toit, à m’entretenir à cœur ouvert +avec un homme de sa valeur. Pour ceux qui +s’intéressent aux destinées universelles de la +famille humaine, c’est un grand soulagement de +cœur que de rencontrer au centre vital d’un +grand peuple, d’un peuple dont l’influence se +fait sentir jusqu’au bout du monde, un caractère +de cette trempe, un cœur de cette bonté, une si +belle et si compréhensive intelligence. Dans un +de ses discours, le Président avait dit : « We +hold that the prosperity of each nation is an aid, +not a hindrance for the prosperity of other +nations ».</p> + +<p>Je me rappellerai toujours des paroles comme +les suivantes, qui doivent être citées et retenues, +et sur lesquelles je termine :</p> + +<p>« Reading your books makes me feel more +clearly than ever, that fundamentally there are +just the same needs for us, on this side of the +water as for you on the other. We are all alike +at bottom, in needing to cherish the same +virtues and to war on the same evils. The +brotherhood of nations is no empty phrase<a href="#f4" id="r4" class="fnanchor">[4]</a>. »</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#r4" id="f4">[4]</a> En lisant vos livres, j’ai senti, plus clairement que +jamais, qu’il y a au fond les mêmes besoins pour nous, +de ce côté de l’eau, que pour vous, de l’autre. Nous +avons tous le même but, qui est de chérir les mêmes +vertus et de combattre les mêmes maux. La fraternité +des nations n’est pas une phrase creuse.</p> +</div> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c085">MENUS SOUVENIRS DE LA MAISON BLANCHE</h2> + +<p>Après le dîner, par une température douce +et une nuit de lune claire, dont les rayons, caressant +au loin les arbres et les gazons, mettent +en évidence le jet blanc du monument de +Washington, la causerie se prolongeait sous la +galerie extérieure de la Maison Blanche, tournée +vers les jardins. Le Président introduisit un +visiteur qui venait d’arriver, et dit ensuite : +Voici un collaborateur qui vient s’occuper avec +moi de mon élection… « We have some fighting. » +Il avait dit déjà, en faisant allusion à la +campagne qui battait son plein : « Si je suis élu, +je resterai avec satisfaction ; si je ne le suis pas, +je quitterai mon poste avec le sentiment d’y +avoir fait mon devoir. » Après un moment, le +Président se retira, ainsi que le nouveau venu.</p> + +<p>Dans le salon familial où M<sup>me</sup> Théodore +Roosevelt nous pria ensuite de monter, le +premier mot que dirent ces dames fut celui-ci : +Parlons français ; nous aimons tant votre langue. +En effet, ces dames s’exprimaient avec +une aisance parfaite. La conversation roula sur +la France, sur plusieurs côtés ignorés et fort +intéressants de notre vie nationale, vie de +famille et beaucoup d’autres bonnes choses, peu +connues à l’étranger ; je m’aperçus que mes +interlocutrices prenaient de l’intérêt et du plaisir +à ce que je pouvais leur raconter. Et je dis : +« Mais, je suis tout prêt à vous faire sur toutes +ces choses, à la première occasion, une conférence +détaillée, pour vous toutes seules ». Oh ! +non, répliqua la Présidente, à une telle conférence +nous inviterons beaucoup de monde ; tous +nos amis de Washington qui savent goûter +une conférence française. Et quel titre donnerez-vous +à cette conférence ? — Tout simplement +celui-ci : « <i>La France inconnue.</i> »</p> + +<p>Et il fut entendu que je donnerais cette conférence +lors de ma deuxième visite à Washington, +à la fin de ma tournée, en novembre.</p> + +<p>Puis la conversation prit un tour entièrement +familial. Des questions me furent posées sur la +composition de ma famille et l’âge des enfants. +Quand on est loin des siens, on éprouve une +grande douceur à en parler. Il fut parlé ensuite +d’Oysterbay, des enfants du Président, et je vis +une quantité de photographies artistiques d’après +lesquelles il me fut facile d’avoir une idée de +la vie charmante de simplicité que l’on mène +là-bas.</p> + +<p>Le lendemain, au déjeuner, le Président dit : +« Je suis au courant de ce que vous avez comploté +hier au soir avec ces dames : une conférence +à la Maison Blanche sur la « France inconnue ». +Mais n’aurons-nous pas une conférence publique +à Washington ?</p> + +<p>— Justement, on est en train de l’organiser. +C’est l’Union chrétienne des jeunes gens de la +ville qui en prend l’initiative.</p> + +<p>— Très bien ; en ce cas que ces Messieurs +veuillent bien choisir un local pouvant servir +de rendez-vous à un auditoire nombreux. Et +je viendrai moi-même, vous présenter au public.</p> + +<p>Après le déjeûner nous fîmes une promenade +à travers les jardins. Je vis les rosiers auxquels +M<sup>me</sup> Roosevelt donne ses soins elle-même, et la +conversation se continua.</p> + +<p>Vers les neuf heures, je quittai la Maison +Blanche.</p> + +<p>Dans le jardin, je rencontrai les plus jeunes +fils du Président. J’avais fait un bout de causerie +avec eux, le matin, dans le Hall du rez-de-chaussée +où ils sculptaient des marrons en +forme de figures humaines. Et l’un d’eux m’avait +dit : « C’est vous, Monsieur, qui avez écrit des +histoires et des farces pour amuser les enfants ; +nous ne comprenons pas le français, mais +maman nous les a traduites. »</p> + +<p>Maintenant, tête nue, en simple blouse de +coton bleu, avec quelques livres sous le bras, +ils se rendaient à l’école publique.</p> + +<p>Pour ma part, je partais, le souvenir plein de +cette journée et m’en remémorant les détails. Le +D<sup>r</sup> Radclyffe, pasteur de l’église que fréquentait +autrefois le Président Lincoln, me fit faire un +tour à travers Washington et les parcs. Quand +il me montra son église, je remarquai que tout +le mobilier venait d’être renouvelé. Les bancs +étaient flambants neufs. Mais parmi eux un vieux +banc demeurait et semblait ressortir par sa +couleur plus sombre : c’était le banc de Lincoln.</p> + +<p>Quelques instants après, visitant la magnifique +bibliothèque de Washington, nous nous trouvions +dans la rotonde centrale d’où partent dans +tous les sens les salles remplies de livres, et +nous examinions l’ingénieux mécanisme par +lequel on reçoit les volumes, quelques minutes +après les avoir demandés. Un silence religieux +régnait par ces espaces studieux, garnis de +lecteurs, dont quelques-uns, pour mieux s’isoler, +avaient la tête prise entre les deux mains et se +bouchaient les oreilles avec les pouces. Tout à +coup, sur un balcon supérieur, j’aperçois un +groupe de savants français, retour de S<sup>t</sup>-Louis, +parmi lesquels se détachait la barbe noire de +mon ami Jean Réville. Le plaisir de voir, à +cette heure et d’une façon tellement inattendue, +ce bouquet de doctes compatriotes, m’arracha un +cri spontané de surprise et de contentement. +Cette bruyante explosion de joie patriotique fit +quelque peu scandale parmi les lecteurs absorbés +dans leur attention muette. Je fis amende honorable +au bibliothécaire, témoin de l’incident, et +des sourires indulgents me prouvèrent que ma +transgression était pardonnée.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c091">« DRIVE » A CORNWALL-ON-HUDSON</h2> + +<p>A Cornwall-on-Hudson demeure M. Lyman +Abbott, directeur de la revue « Outlook ». C’est +une des figures les mieux connues en Amérique. +Non cependant qu’il ait la physionomie typique +de l’Américain moyen, soigneusement rasé et +vif en couleurs. Représentez-vous plutôt une +tête d’ascète au front lumineux, agrandi par la +calvitie du sommet de la tête. La figure, plutôt +pensive et douce, est relevée par une couronne +de cheveux blancs et une longue barbe. On se +le représenterait volontiers dans une cellule. +C’est un grand travailleur qui a écrit beaucoup +de livres, se tient au courant de la philosophie +et de la critique et connaît bien l’Europe où il +est venu souvent. Mais ce qui le caractérise +particulièrement, c’est dans sa personne, sa +parole, la forme de sa pensée, une limpide et +bienveillante simplicité. Le calme du sage et sa +souriante bonté se reflètent sur sa figure. « Je +voudrais vous faire voir, m’avait-il écrit en août, +un coin de vie rurale et de vie simple chez +nous. » Donc, le 29 septembre, nous partions sur +un des grands steamers qui font le service de +l’Hudson. A peine sortis du port de New-York, +la pluie se mit de la partie. L’Hudson avait mis +son manteau de brume, et nous naviguions sur +une eau grise, entre d’invisibles rivages. Puis la +nuit enveloppa le paysage, et c’est par une complète +obscurité qu’une voiture nous emporta +vers « The Knoll », demeure familiale des +Abbott. Des ténèbres du dehors, nous émergeâmes +dans la blanche lumière d’une gentille +maison de bois, où nous reçut la figure souriante +de M<sup>rs</sup> Abbott, l’exact pendant de son +mari, avec ses traits d’aïeule fins et un peu +pâlis.</p> + +<p>Après une soirée passée en longues causeries, +dans une maison qui constitue un véritable +centre intellectuel, par les membres de +la famille et leurs amis, tous livrés aux travaux +de l’esprit, curieux de musique, d’art et de tout +ce qui concerne le mouvement de la pensée et +de l’action bonne dans le monde, nous prîmes +du repos dans de jolies chambres à coucher, +claires, ventilées. Elles étaient ornées seulement +de quelques gravures, comme il fait bon d’en +regarder, soit qu’on se lève soit qu’on se couche, +images pleines de sens et de haute humanité et +qui vous communiquent toujours une bonne +force. Je me suis souvent, dans la vie, aperçu du +fait que les maisons avaient une âme. Celle qui +nous accueillait sous ce toit était bienfaisante.</p> + +<p>Pendant la nuit, l’accès de mauvaise humeur +qui s’était emparé du temps, la veille, se passa. +Les collines sortirent fraîches et lumineuses des +vapeurs du matin. Le soleil sécha les chemins. +Et bientôt, emportés par des routes accidentées, +ce fut une course idéale, sans poussière ni +chaleur, en voiture découverte. Papa Abbott +guidait d’une main exercée. A son joli arabe +noir, svelte et léger, il avait joint un auxiliaire +pour faciliter la course. Mais il nous fit observer +que cet auxiliaire, qui faisait tous les jours +autre chose entre d’autres mains, était un cheval +de louage quelconque, tandis que son petit +cheval noir à lui avait une individualité.</p> + +<p>Bientôt nous rejoignîmes un vaste domaine +ramassé entre deux longs plis de terrain, et cultivé +par une famille amie. Nous pûmes à l’aise +en examiner la culture et le bétail. Dans l’écurie, +au-dessus de la place où se suspendent les harnais, +on voyait, tracées sur les poutres, de belles +inscriptions. Toutes fort concises, elles renfermaient +des principes d’ordre et de bonne tenue. +Nous vîmes la laiterie propre et fraîche. La pièce +principale où se conserve le lait n’a pas de +plancher, mais une eau pure et froide y court +sur de menus cailloux polis. Dans cette eau, +les jattes de lait et de crème sont posées.</p> + +<p>Le lait est, en général, très bon en Amérique. +Il s’en fait une grande consommation. Beaucoup +de gens l’emploient comme boisson de table. +On vend même dans les gares et les restaurants, +du lait baratté dont la légère acidité est fort +agréable au goût et qui rafraîchit pendant les +chaleurs de l’été. Ce lait paraît aussi sur les +tables. Et tout cela est généralement très frais. +Le moindre ménage là-bas tient à avoir sa +petite provision de glace.</p> + +<p>Par la vacherie, la porcherie, nous gagnons +les jardins. Hélas ! quoique nous ne fussions +que fin septembre, une nuit de gel rigoureux +avait grillé toutes les plantes délicates. C’était +lamentable à voir.</p> + +<p>Au sortir du jardin, entre les lignes molles des +collines boisées, où l’automne mettait son or et +sa pourpre, dans la féerie flamboyante des feuillages +rouges, un sentiment de grande paix vous +gagnait. Quelle différence avec le bruit et +la poussière de la cité où nous nous mouvions, +la veille, à la même heure !</p> + +<p>Une courte visite à la maison d’habitation +nous fit voir un intérieur confortable aux pièces +vastes, boisées, garnies de livres. Autour du +perron d’entrée, des citrouilles, alignées, constituaient +une sorte de garde très champêtre. +Pour monter en voiture, comme pour en +descendre, une large pierre sert de degré +intermédiaire entre la terre et le marchepied +plutôt élevé du véhicule. Cette petite installation, +qui évite aux voyageurs de faire une trop large +et trop pénible enjambée, se retrouve partout +et fait partie de ces mille détails qui indiquent +le savoir-vivre pratique.</p> + +<p>Une demi-heure après, nous étions dans les +plantations de pommes du fermier Shaw à Mountainville. +Cet homme de bien nous reçut au pas +de sa porte et nous conduisit sur le penchant d’une +colline, dans un verger immense. A perte de vue +sur le gazon, s’alignaient des pommiers en haut +vent, chargés de pommes superbes, vieil or rosé, +paille enluminée de grenat. Il y en avait à foison. +Les branches basses, pareilles à des mains, +semblaient les offrir et dire : « goûtez-nous ! » +On ne doit jamais négliger une bonne occasion. +Comme je mordais dans ses fruits à belles dents, +M. Shaw me dit en souriant : vous aimez donc +les pommes ? — Beaucoup, lui répondis-je, et +les vôtres ont un goût exquis…</p> + +<p>Or, plusieurs mois après, de retour dans ma +maison, je reçus, un jour, une caisse de pommes +venant d’Amérique. Enveloppées chacune d’un +papier-parchemin, elles étaient, après Noël, et +restèrent jusqu’à Pâques aussi fraîches qu’au +premier jour. Et je pensais, en les croquant, +aux penchants des collines automnales, aux +gros rouge-gorges américains qui ont la taille +des grives de France et qui chantaient ce jour-là +dans les buissons, et à la bonne figure de +M. Lyman Abbott, dont les <i>coursiers noirs</i>, +guidés d’une main sûre, nous emportaient par +des paysages variés, où de temps en temps +miroitait, au tournant d’une colline, la vaste +nappe d’argent de Hudson-River.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c099">UN JOUR A BETHANY-CHURCH</h2> + +<p>Bethany-Church, à Philadelphie, a été pour +moi la première révélation d’une vie religieuse +manifestée en des formes que je n’avais pas rencontrées +encore et dont, par la suite, l’Amérique +devait me fournir un grand nombre d’exemples. +Je désire consacrer par un signe spécial de +reconnaissance, le jour, pour moi à jamais inoubliable, +que j’y vécus, le 25 septembre 1904. La +veille, j’avais dit à mon cher ami, M. John +Wanamaker : Demain, je veux partager votre +dimanche en entier. Dès huit heures et demie, +par un radieux soleil, nous roulions de Lindenhurst +à Philadelphie. La belle lumière du matin +revêtait tous les objets de cet éclat béni qui +vient en somme de nos âmes croyantes et fait +paraître le dimanche plus beau que les autres +jours. Je me réjouissais de voir cette douce +lumière de dimanche, heureux d’avoir reçu dans +ma jeunesse une éducation qui me rendait +capable de la discerner, heureux d’être dans +un pays où l’on sait ce que ces mots veulent +dire : le jour que Dieu a fait. En face de moi, +John Wanamaker, oubliant le fardeau de ses +prodigieuses affaires, relisait dans la Bible des +passages qui devaient être médités ce jour-là. +Je remarquai dans son chapeau haute forme +une poignée de fleurs. Ce sont les fleurs qu’il +emporte tous les dimanches matins, pour les +offrir à des malades, le long de la journée.</p> + +<p>A neuf heures, nous atteignons Bethany-Church, +large bâtiment qui renferme une église, +une immense salle pour l’école du dimanche, +des locaux variés pour les classes bibliques, +les associations de jeunesse, et la <i>Brotherhood</i>, +association d’hommes ayant comme but de s’encourager +mutuellement à la bonne vie, et qui +puise la meilleure partie de ses inspirations dans +des passages de l’Ancien et du Nouveau-Testament. +Nous fûmes reçus à la porte par quelques +membres de la <i>Brotherhood</i> qui nous conduisirent +d’abord dans une pièce étroite où se tenaient +une cinquantaine d’hommes, chefs et membres +de la grande société fraternelle. Salutations, +présentations, puis brève discussion sur des +sujets de vie religieuse pratique. Personne ne +disait un mot inutile. Une sérieuse simplicité +pénétrait les paroles, imprégnait les physionomies. +On se sentait en compagnie d’hommes de +valeur, pour qui le désir de bien employer la +vie est le grand but.</p> + +<p>Ce n’était là que le prélude d’une réunion plus +grande, dans la vaste salle du sous-sol, contenant +de huit à neuf cents personnes et qui se remplissait +de moment en moment. Lorsque nous y +descendîmes, un chant d’hommes nous accueillit +à voix bien jointes en un hymne vibrant. Une +onde magnétique m’enveloppa et fit tressaillir +à travers mon être, je ne sais quelle force supérieure +de sympathie. Je me sentais accueilli au +sanctuaire de la bonne volonté, de la tendresse +humaine. Un appel de la patrie supérieure arrivait +jusqu’à moi sur les ailes de ce chant et, +pareille à la harpe que touche un souffle de +l’esprit, mon âme se mit à chanter en moi. +J’adressai quelques paroles du cœur à tous +ces nouveaux frères qui m’ouvraient visiblement +leurs bras. Leur dessein ferme de se soutenir +mutuellement dans la vie me faisait aimer leur +contact. Une bonne force rayonnait de leur +milieu. Une telle réunion d’hommes est une +puissance dans la cité. La volonté de marcher +d’accord pour purifier nos cœurs et nos habitudes, +pour nous soutenir dans les jours difficiles, +n’est-ce pas le plus fort de tous les remparts ?</p> + +<p>Mais la réunion était finie, et l’heure venue +de nous rendre au grand culte du matin dans +la salle supérieure.</p> + +<p>Là, m’attendait un spectacle saisissant. Aux +deux bouts du large temple, sur des estrades, +étaient assis deux chœurs de jeunes filles tout +en blanc. La nef, les galeries étaient garnies +d’un peuple compact, plein du désir de s’édifier. +Toutes les figures disaient : sympathie et attente. +Et lorsque les chœurs eurent chanté et que +dans un grand silence où j’entendais battre mon +cœur, je commençai mon premier sermon +anglais, une bonté vraie rayonnant de tout +l’auditoire, vint au secours de l’hôte qui parlait +une langue, pour lui encore presque étrangère. +Cette bonté me portait et me rendait capable +de donner, de donner avec joie, tout ce que +Dieu dans sa paternelle tendresse m’avait mis +dans l’âme pour ces frères. Autour de moi +étaient assis les pasteurs de Bethany, le cher +D<sup>r</sup> Decay, douce et intelligente figure d’un +homme qui a beaucoup souffert et qui sait aimer, +le D<sup>r</sup> Patesson revenant au milieu des siens, +après une longue maladie et une douloureuse +absence. D’autres membres de l’église se tenaient +près d’eux : il me semblait que leurs volontés +renforçaient la mienne. Je n’avais jamais senti +autant le secours que l’homme peut donner à +l’homme. Et pourtant je les voyais presque tous +pour la première fois. Comme la vieille parole +me paraissait empreinte d’une vérité nouvelle, +ce matin-là : « Où deux ou trois s’unissent en +mon nom, je suis au milieu d’eux. »</p> + +<p>J’avais pris pour texte la parole de l’Évangile +selon saint Jean : « Montre-nous le Père, » +et la réponse de Jésus : « Celui qui m’a vu +a vu le Père. » Parole immense, renfermant +la vérité centrale de l’Évangile qui est celle-ci : +« L’endroit du monde où Dieu est le plus près +de nous, c’est une conscience d’homme par +laquelle il nous parle. » Plus que dans les merveilles +de la création, plus que dans les splendeurs +du matin, plus que dans le mystère souriant +de la voûte étoilée, le Père invisible nous +a regardés par les yeux de Jésus. Ces yeux +sont deux jours ouverts sur la vie infinie. En +regardant dans l’abîme de leur douceur, nous +voyons ce qui se passe dans le cœur de +Dieu même. Mais une autre vérité découle de +celle-là. Non seulement Dieu s’est traduit en +humanité dans la personne de Christ, une fois +et d’une mémorable façon ; mais il veut toujours +se révéler ainsi. Jésus, dans le même +passage, dit : « Vous ferez les œuvres que je +fais. » Comme lui, chacun de ses vrais disciples +montre le Père. Chaque homme est un témoin, +un messager. Hélas ! il y a deux sortes de messagers : +ceux qui annoncent la nuit et la propagent, +par leur cœur froid, leur méchanceté. +Ceux-là voilent la face du Père et remplissent +le monde de ténèbres. Soyons de la série des +messagers du jour, de ceux dont la vie et les +paroles annoncent un monde plus beau, augmentent +l’espérance et soutiennent la foi. Montrons +le Père !</p> + +<p>Je fus très édifié par les beaux cantiques +que chantèrent ensuite les chœurs.</p> + +<p>Après ce radieux matin, plein de bénédictions, +je pris quelque repos. Puis vers les deux heures, +nous vînmes assister à une séance de Bible-Union. +M. John Wanamaker, d’autres et moi-même, +nous prîmes la parole pour expliquer +des passages de saint Paul, exprimer des expériences +personnelles en rapport avec les textes. +La Bible, on le comprend de suite, est pour +ces hommes une mine d’où s’extrait une provision +de force pratique. Ils s’occupent moins +de dogmatique d’église ou d’exégèse scientifique, +que d’exploitation vivante et intéressée +des trésors d’âme cachés dans le Livre. Ces +pages qui viennent de si loin et ont inspiré +tant de générations de lecteurs, les pénètrent +d’un profond respect.</p> + +<p>De la chambre haute où se tenait la classe +biblique, nous fûmes dans la grande salle de +culte où se pressait un public très nombreux, +parmi lequel beaucoup de jeunes gens et de +jeunes filles. Les pasteurs firent de brèves allocutions, +et de beaux chœurs furent chantés. +Ces chants me remplissaient de bonheur, et je +répétais en moi-même certains refrains qui, à +eux seuls, sont des prières pleines d’âme et de +puissance : <i>nearer to thee !</i> Tout l’ensemble de +ces cultes me frappait par les éléments de vie +qui s’y manifestaient partout. L’élément liturgique, +traditionnel, y a sa large place ; mais il +se renouvelle tous les jours au contact de la +piété actuelle. Le culte du souvenir s’y mêle à la +réalité présente, en une heureuse proportion.</p> + +<p>Dans l’intervalle de deux chants, il se fit un +silence. Absorbé dans les pensées que me suggérait +cette musique, j’ignore pourquoi, juste à +ce moment, j’eus le sentiment qu’il ferait bon +entendre un <i>solo</i>. Comme une réponse immédiate +au désir secret de mon cœur, je vis +s’avancer près de moi, sur la plate-forme, une +dame vêtue de blanc, et pour moi une inconnue. +D’une voix d’alto magnifique, mais toute pénétrée +de cette intensité de vie religieuse que le +plus bel art seul ne peut jamais atteindre, elle +chanta : <i>Si j’étais une voix !</i> Depuis que j’avais +entendu à Kœnigsfeld, à l’église des frères +moraves : <i>Herr wie du willst</i>, chanté par une +sœur inconnue, je n’avais plus entendu avec +pareille force ce son direct de l’âme. Il me prit, +il m’emporta sur les hauteurs de l’Évangile +éternel où les morts sont vivants, où les aveugles +ouvrent leurs yeux, où les langueurs sont +guéries, le péché vaincu, l’espérance des saints +accomplie. Cette voix me donnait en cette minute +un don royal de bonheur supérieur, de pur +et divin pressentiment de la vraie vie à travers +nos terrestres obscurités. Les vers de Schiller +chantaient dans ma mémoire :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Wie wenn, nach hoffnungslosem Sehnen<a href="#f5" id="r5" class="fnanchor">[5]</a></div> +<div class="verse">Nach langer Trennung bittrem Schmerz,</div> +<div class="verse">Ein Kind, mit heissen Reuethraenen</div> +<div class="verse">Sich stürtzt an seiner Mutter Herz ;</div> +<div class="verse">So führt zu seiner Heimath Hütten,</div> +<div class="verse">Zu seiner Jugend erstem Glück,</div> +<div class="verse">Vom fernen Ausland fremder Sitten,</div> +<div class="verse">Den Wandrer der Gesang zurück.</div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><a href="#r5" id="f5">[5]</a> +Comme après une attente sans espérance,</div> +<div class="verse">Après l’amère douleur d’une longue séparation,</div> +<div class="verse">Un enfant se jette dans les bras de sa mère</div> +<div class="verse">Avec d’ardentes larmes de repentir ;</div> +<div class="verse">Ainsi vers les toits de sa patrie,</div> +<div class="verse">Ainsi vers les toits de sa patrie,</div> +<div class="verse">Vers le bonheur premier de sa jeunesse,</div> +<div class="verse">Du lointain exil des conventions étrangères</div> +<div class="verse">Le chant ramène le pèlerin.</div> +</div> +</div> +</div> + +<p>La belle voix qui réveillait ainsi en moi, en +une heure bénie, un monde de pensées et +d’harmonie, était celle de M<sup>me</sup> Sarah Macdonald +Sheridan. J’ai appris depuis, que cette voix +se faisait entendre souvent dans toutes sortes +de milieux parmi lesquels il en est de très +déshérités. Puisse-t-elle faire aux âmes de nombreux +frères le bien qu’elle m’a fait ce jour-là !</p> + +<p>Un chant semblable serait capable, je pense, +de toucher des cœurs que la parole ordinaire +laisse froids, et de porter la bonne nouvelle +d’une vie plus humaine, plus haute, plus pure, +à des cœurs fermés à nos moyens usuels.</p> + +<p>Dans un local voisin de celui où nous étions, +l’école du dimanche s’était, en attendant, réunie. +M. John Wanamaker en est le surintendant. Il +remplit ces fonctions et celles de membre de la +<i>Brotherhood</i>, avec un zèle constant. A moins +d’être en Europe, il ne manque pour ainsi dire +jamais à son poste. Il s’y rend délibérément, +toutes autres affaires cessantes. Une telle régularité +est un exemple d’un bel effet donné aux +milliers d’enfants qui suivent cette école. C’est +un encouragement pour les moniteurs et un +soutien moral extraordinaire pour les pasteurs. +Surtout si le laïque ne se pique pas d’être un +théologien, s’il est simplement un homme que +la vie, tous les jours, instruit par elle-même, et +qui cherche avant tout à mettre l’esprit du +Christ dans les relations ordinaires, ce concours +est précieux. Il apporte à l’église cet appoint +de l’expérience vivante et fraîche, qui corrige +heureusement les vétustés des formules et la +sécheresse des catéchismes. Les laïques américains +sont un des trésors des Églises. Et parmi +ces laïques qui savent joindre la parfaite simplicité +de cœur au poids que leur confère une +situation exceptionnelle, je donne une place +toute spéciale à M. John Wanamaker. Puissent +les générations nouvelles nous donner des +hommes semblables, afin de continuer leur +salutaire tradition de largeur d’esprit et de +piété agissante.</p> + +<p>Quand je regardai l’école du dimanche de +Bethany-Church, il me sembla voir devant moi +un jardin de Dieu. Plusieurs milliers d’enfants +s’y pressaient, frais, vêtus de couleurs claires, +depuis les petites filles et les petits garçons de +six à sept ans, jusqu’à la jeunesse adulte de +dix-huit à vingt ans.</p> + +<p>La disposition de cette salle superbe permet +de la diviser à volonté, pour isoler les groupes, +et donner à chaque catégorie l’enseignement +que comporte son âge. Je fus séduit par les +tout petits, réunis en très grand nombre autour +d’une dame qui les intéressait par de grandes +images, des chants simples et alertes, des explications +à la hauteur de leur compréhension.</p> + +<p>Ces gentils bébés me chantèrent avec +beaucoup de conviction une bienvenue où je +distinguai le refrain : <i>Good morning to you !</i></p> + +<p>Lorsque vient le moment de la leçon générale, +tous les enfants sont réunis par la suppression +des cloisons. Cette manœuvre se fait avec +rapidité et sans bruit. Dans certaines églises +américaines, il suffit de presser un bouton ou +de faire mouvoir un levier, pour établir ou supprimer +les cloisons. A Bethany, aussitôt que +tous les locaux particuliers sont mis en communication, +on est frappé du bel ensemble que +présente la salle.</p> + +<p>Un jet d’eau jaillit au centre, environné de +bouquets de verdure. On a devant soi l’image +gracieuse d’une jeune génération qui reçoit les +enseignements de la tradition évangélique, dans +le cadre le plus souriant.</p> + +<p>Cette journée dont la paisible et caressante +lumière me rappelait le vieux Psaume : « Un jour +dans tes parvis vaut mieux que mille ailleurs », +devait se terminer le soir par la communion. +Vers les huit heures, nous revînmes à Bethany. +Philadelphie s’enveloppait des voiles du couchant ; +le calme dominical régnait dans les rues et +planait sur les demeures. Des groupes silencieux +se dirigeaient partout vers les sanctuaires. Il y +avait dans l’atmosphère un souffle d’adoration.</p> + +<p>C’était l’heure crépusculaire où commencent +à éclore, aux vastes et sombres champs de l’azur, +ces fleurs d’éternité que sont les étoiles. Invinciblement, +le regard se lève en haut. Je franchis +le seuil du temple, silencieux, l’âme pleine d’un +sentiment d’au-delà.</p> + +<p>Dans l’intérieur, le peuple s’assemblait sans +bruit. Les lumières éclairaient sur la grande +table la multitude des vases sacrés. Ici étaient +les calices et là le pain. Après un hymne, l’ami +John Wanamaker me dit à voix basse : « Vous +êtes notre hôte ce soir au repas du Seigneur, +parlez-nous comme un frère. »</p> + +<p>Je n’ai jamais rompu ce pain que le Maître +nous apprit à rompre en souvenir de Lui, sans +que mon âme fût consacrée à tous les chers +morts et à tous les vivants. La grande question, +le mystère de notre vie à tous, d’aimer et de +souffrir, plane sur ce repas. Plus claire est la +vision de la solidarité de la famille humaine, par +dessus les barrières de la vie, et par dessus la +barrière du tombeau, lorsque nous rompons le +pain de l’esprit avec Celui qui marche d’âge en +âge au milieu de nous, dans la sainte communion +des épreuves et de l’espérance.</p> + +<p>Ce soir-là, je Le sentis présent, tout près. +Comme Lui, étaient près de moi de chers êtres +que j’ai perdus, et tous les absents aimés, +demeurés au home lointain. Et le cercle s’élargissait +de cette communion, devenant de plus +en plus vaste. N’étais-je pas d’ailleurs à Philadelphie, +dans la cité de l’amour fraternel, centre +de tant de belles traditions, au milieu des fils de +Penn et des descendants des Pilgrim-Fathers ? +Une invisible nuée de témoins s’amassait dans +la pénombre, au-dessus des têtes des vivants.</p> + +<p>Au moment donc où je pris la parole, mon +inspiration était faite de toutes ces choses-là. Il +me fut donné d’interpréter comme je l’éprouvais, +la grande solennité de cette heure. Les +cœurs se sentirent touchés dans la corde d’or +qui vibre sous les sentiments éternels, et nous +devînmes vraiment, par un effet sensible de +l’Esprit, une seule âme.</p> + +<p>C’est au milieu d’un de ces silences où l’on +entend passer les ailes des anges consolateurs, +que le vénérable pasteur se leva pour prononcer +les paroles sacramentelles et bénir le pain +et le vin. « Ceci est mon corps, ceci est mon +sang. » Comme au fond des calices altérés se +ramasse la goutte de rosée, ces paroles tombaient +rafraîchissantes, vivifiantes, sur la soif +des âmes. Celui qui veut être tout en tous et +qui nous a tous compris et aimés, nous répétait : +Je vous nourris de ma substance, je vous +abreuve de mon suc. Le fruit de son sacrifice +se renouvelait en chacun, et l’on se sentait +fortifié par la vertu qui ranime les genoux +abattus, éclaire les esprits enténébrés.</p> + +<p>La source secrète de la vie supérieure semblait +ouverte, et des courants d’eau vive ruisselaient +à travers les champs spirituels.</p> + +<p>Il est des instants où le voile qui recouvre le +grand mystère semble transparent. Nous saisissons +la Vie éternelle d’un seul regard, par +la foi.</p> + +<p>Plus de crainte, ni de doute, ni de discordance, +mais une confiance complète, la certitude +tranquille, la plénitude de l’harmonie.</p> + +<p>Les vallées sont comblées, les montagnes +abaissées, les orages apaisés, les distances +franchies. Ce qui paraissait loin est tout près, +ce qui paraissait perdu est retrouvé.</p> + +<p>Ces moments-là sont d’une richesse infinie. +Des siècles s’y condensent. On y fait provision +de clarté pour les périodes sombres.</p> + +<p>Je venais de vivre à Bethany un de ces +instants éternels.</p> + +<p>Oh ! le cher souvenir que j’en garde et garderai +toujours !</p> + +<p>Comme je bénis le Père qui me l’accorda, les +frères qui m’en fournirent l’occasion !</p> + +<p>Et comme Jacob, le matin où il quitta Béthel, +je me dis en quittant cette chère maison de +prière :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Certainement l’Éternel est en ce lieu,</div> +<div class="verse">C’est ici la maison de Dieu, la porte des cieux.</div> +</div> +</div> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c118">VIE RELIGIEUSE</h2> + +<p>Un des signes extérieurs de la vie religieuse +dans une nation, est la fréquentation du culte. +A l’heure où se célèbrent les offices, la rue est +peuplée d’une foule à l’aspect très particulier. +Les passants ont leur psychologie. On éprouve +des impressions différentes à regarder passer +des files de gens, selon qu’ils vont à la promenade, +au cimetière, à leurs affaires quotidiennes, +ou reviennent des courses et du +spectacle. Un autre esprit anime les hommes, +suivant les préoccupations différentes du moment.</p> + +<p>Dans les villes américaines, le dimanche matin, +les avenues conduisant vers les églises +présentent une animation singulière et un aspect +calme tout à la fois. Tous ces passants paraissent +recueillis. On sent qu’ils savent où ils vont. +En allant, ils pensent déjà à ce qu’ils entendront ; +en revenant, ils y pensent encore. En +un mot, ils font la bonne impression de prendre +très au sérieux l’affaire dont pour le moment +ils s’occupent.</p> + +<p>Point n’est besoin de me signaler ce qu’une +semblable démarche, ayant pris place parmi +les habitudes, peut avoir de superficiel. Partout +la tendance existe à aller du côté où va le +grand nombre. La religiosité extérieure des uns +peut être une affaire de snobisme, comme l’irréligiosité +des autres. L’esprit d’imitation ne perd +jamais ses droits.</p> + +<p>Je n’ai aucune peine à penser que, parmi +ces foules qu’un mouvement large et coutumier +emporte vers les églises, il peut se trouver des +êtres de routine, des mondains, des hypocrites +qui, le dimanche, louent le Seigneur, et en semaine +trompent le prochain. Le monde est le +monde, les hommes sont les hommes. Nos ombres +et nos tares nous suivent partout, comme nos +belles qualités. Mais cela dit, afin qu’il soit bien +entendu que je ne m’en laisse pas imposer par +des manifestations extérieures, je déclare avoir +été très impressionné par cette marche vers les +sanctuaires, le dimanche.</p> + +<p>A New-York, à Philadelphie, à Chicago, partout +où j’ai passé un dimanche, j’ai vu la même +chose. Admettons que ce soit une habitude ; il +y en a de bonnes. Et parmi les meilleures, il y a +celle de mettre un jour à part, pour se reposer, +se souvenir qu’on n’est pas une bête de +somme, et aller se réunir à ses semblables de +toute catégorie, afin de penser aux grandes vérités +qui dominent la vie, aux lignes essentielles +de notre destinée, par où nous sommes unis à +travers toutes les distinctions de surface. Dans +certaines habitudes visibles se trouvent de +réelles et fidèles manifestations de l’invisible.</p> + +<p>La vie religieuse en Amérique est représentée +par une multitude de sociétés et d’églises +diverses, remplissant toute la gamme des idées +et des sentiments humains. Entre ces divers +groupements existent des contrastes et des +contradictions ; mais au fond, leur nombre même +est un signe de belle vitalité. On peut légitimement +se demander si dans les petits centres +plusieurs chapelles ne sont pas un luxe nuisible ; +s’il ne conviendrait pas de se rapprocher, +pour mieux aspirer au but après tout +commun, et cette question se pose tous les jours +et de plus en plus avec force. Mais de l’état +de choses tel qu’il existe pratiquement, différentes +observations également favorables doivent +être tirées.</p> + +<p>D’abord une entière liberté est le bien commun +de toutes les églises. Aucune différence +n’est faite en faveur ni au détriment de personne. +Les fidèles entretiennent leur culte à +leurs frais et l’organisent comme bon leur semble. +Au sein de la liberté générale, chacun +respecte son voisin. Il est contraire à une +pratique universellement adoptée, de prêcher +les uns contre les autres. Chacun fait de son +mieux et laisse le voisin tranquille. Entre les +diverses dénominations, des rapports de cordialité +existent et sont en voie d’augmentation. +On sent qu’on a besoin les uns des +autres, et les occasions de fraterniser sont recherchées +avec ardeur. D’année en année se +multiplient les points de contact<a href="#f6" id="r6" class="fnanchor">[6]</a>. Il n’en a pas +toujours été ainsi. L’histoire américaine a connu +des périodes d’intolérance aiguë. Et, certes, on +n’aurait pas besoin de chercher longtemps pour +trouver des échantillons actuels et vivants d’une +mentalité sectaire, déniant le droit au nom de +chrétiens à ceux qui pensent autrement que +nous. Mais un progrès immense s’est réalisé +vers la justice mutuelle, le respect de l’âme et +des croyances d’autrui. L’étroitesse devient +l’infime exception, la largeur est la règle. +L’Amérique a appris la liberté et le respect de +la liberté, à l’école de l’histoire. Elle a compris +où mène l’autoritarisme religieux, et son tempérament +national, tel qu’il s’est lentement formé +par la bonne volonté, la persévérance, le +désir d’être avant tout équitable envers chacun, +s’est de plus en plus nettoyé de la peste +sectaire.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#r6" id="f6">[6]</a> Tout récemment il s’est formé une association +appelée Ministers Union, ayant pour objet de provoquer +des rendez-vous fraternels entre les ministres +de tous les cultes, et de cultiver la solidarité religieuse.</p> +</div> + +<p>Mes livres m’avaient fait connaître au sein +des dénominations les plus diverses. Je fus donc +invité à donner des conférences et à prêcher +dans les églises presbytériennes, épiscopales, +méthodistes, unitaires, luthériennes, congrégationalistes, +baptistes. J’eus même le rare privilège +de prêcher à la synagogue, ce qui constituait +en Amérique même, un événement exceptionnel.</p> + +<p>Le dernier jour avant mon départ, je reçus +une lettre de la Présidente des Dames de Saint-Vincent-de-Paul, +me priant de donner une conférence +en faveur d’une des œuvres de la +Société. Ce fut pour moi un regret très profond +que d’être empêché par l’heure imminente +du retour en France, de donner une preuve +de sincère et fraternelle sympathie à l’église +catholique.</p> + +<p>Dans les églises protestantes on remarque +très couramment un mélange que je considère +comme très heureux entre la tradition et la +pensée actuelle. Ce fait se remarque déjà dans +la forme même des édifices du culte. On s’y +sent enveloppé d’un esprit et entouré d’objets +où le respect du passé et la piété indépendante +et vivante se rencontrent en une alliance heureuse. +Naturellement, les exceptions ne manquent +pas. Le formalisme et la raideur dogmatique +d’une part ; de l’autre la sécheresse rationaliste, +l’absence de la fibre mystique et la méconnaissance +de l’âme du passé, sont des phénomènes +spirituels qui se rencontrent aussi +bien que dans notre vieux monde. Mais l’impression +d’ensemble est celle d’une piété saine +et vivante, respectueuse de l’esprit des traditions, +et les continuant avec intelligence dans +les plus libres manifestations de la pensée et +du sentiment contemporain. Ce fait m’a permis +de comprendre largement les chrétiens d’Amérique +avec lesquels je pus me rencontrer, et +d’être largement compris par eux. J’ai appris à +beaucoup les aimer pour leur aménité, l’ouverture +de leur esprit, leur chaleur d’âme et leur +hardiesse de vues. Libre et laïque disciple de +l’Évangile perpétuel, dépensant depuis trente +ans ma peine à traduire les hautes et vieilles +vérités en langage usuel et assimilable, j’ai +parfois eu la douleur, sur mon cher vieux continent, +d’être pris pour un démolisseur, alors +que, jour et nuit, je taille et pose des pierres +pour collaborer, dans la mesure de mes moyens, +à bâtir la cité nouvelle de l’âme. Là-bas, toutes +les joies spirituelles qu’on éprouve à être +profondément compris, m’ont été si richement +accordées, que je ne pourrai plus jamais me +plaindre des petites amertumes causées par +l’étroitesse et ses injustes préventions.</p> + +<hr> + +<p>Une foule d’églises américaines sont institutionnelles, +c’est-à-dire entourées de tout un +ensemble d’œuvres éducatrices et sociales. De +vastes sous-sols et des bâtiments adjacents +servent aux réunions d’enfants, de jeunes +gens, à des cercles de lecture, de couture, à +des divertissements variés. Plusieurs fois nous +avons vu des tables dressées dans les salles, +pour recevoir, le soir, de nombreuses sociétés +dans un repas fraternel. Les membres des congrégations +se rencontrent ainsi autre part que +dans les réunions cultuelles proprement dites. +Et l’Église devient un centre où l’isolé trouve +une famille ; la jeunesse, des camarades et un +milieu favorable à son éducation progressive. +Dans beaucoup de ces réunions de sociabilité, +le chant et la musique instrumentale sont très +cultivés ; les recueils de chants sont bien faits +et bien en harmonie avec le sentiment religieux +contemporain. Aussi la coopération de +chœurs très exercés et de la communauté, +dans le chant cultuel, donne-t-elle un résultat +qui vous remplit d’admiration. L’ampleur de +ces beaux chants pleins d’âme et de force, est +un merveilleux élément d’édification. Que de +fois leur harmonie m’a transporté, inspiré, +reposé !</p> + +<hr> + +<p>L’atmosphère de liberté a donné naissance, +sur le sol des États-Unis, à un catholicisme d’un +genre très particulier, vivant, original, décidé à +marcher d’accord avec ce que ce temps a de +meilleur. Nous le connaissons en France par un +grand nombre de publications, en particulier +les livres de M<sup>r</sup> l’abbé Klein. Il mérite au plus +haut point notre attention et notre sympathie, et +contiendrait d’utiles leçons non seulement pour +le catholicisme, mais aussi pour le protestantisme +de notre vieille Europe. L’esprit de +liberté, de hardiesse chrétienne, de large et +lumineuse compréhension des devoirs nouveaux +des disciples du Christ, y a trouvé des représentants +individuels d’une valeur exceptionnelle, +et produit des collectivités ne laissant rien à +désirer au point de vue de leur puissance pratique +pour le progrès moral et religieux. Je +me suis fait un devoir et un plaisir de pousser +une pointe jusqu’à Saint-Paul, afin d’y présenter +mon hommage au vénérable évêque, +Monseigneur Ireland. Dans l’esprit où il est +représenté par ce grand homme de bien et +plusieurs de ses collègues les plus autorisés, +le catholicisme est éminemment sympathique. +Il est bien Américain, libéral, décidé à vivre +en harmonie avec les autres groupements religieux.</p> + +<p>A côté de lui, sans doute, un autre catholicisme +se forme, particulariste, exclusif, et dont +les allures actuelles ne peuvent qu’être déplorées +par les amis mêmes de l’Église catholique +plus large et plus généreuse, au nombre desquels +je me compterai toujours. Cette tentative +de mouvement en arrière m’a suggéré +certaines réflexions qui s’appliquent aussi bien +aux autres groupements religieux qu’au groupement +catholique, et sont vraies des deux +côtés de l’Océan.</p> + +<p>Les Églises ont bien des forces à mettre en +ligne. Entre autres, elles ont une grande puissance +de résistance à opposer à ce qu’elles +croient devoir combattre, et un bel et merveilleux +pouvoir d’attraction et d’assimilation +pour ce qui leur apparaît comme favorable. +Plus une force est considérable, plus elle doit +être maniée avec clairvoyance. Les Églises +usent-elles toujours de leur influence avec +un suffisant discernement de leur devoir et +de leur intérêt supérieur ? Il est permis de +se le demander. Malgré leur sagesse si ancienne, +si merveilleusement raffinée, et que +nous voudrions pouvoir respecter, il leur +arrive de faire des confusions entre leur force +de résistance et leur force d’attraction. Souvent, +lorsqu’il s’agirait de mettre en campagne +les pouvoirs d’attraction et d’assimilation, elles +emploient leurs engins de résistance. Elles +opposent une barrière massive à ce qu’elles +devraient accueillir. Par une confusion inverse, +elles accueillent ce qu’elles devraient +combattre.</p> + +<p>Les groupements religieux qui ont pris à +tâche, parmi nous, de mettre en relief, surtout +leurs qualités d’opposition, ont manqué à la +fois à ce qu’ils se devaient à eux-mêmes et à +leur temps. En considérant la situation actuelle +de l’Église catholique, par exemple, ceux qui lui +veulent du bien ne sont-ils pas autorisés à penser +qu’elle s’est fait du tort en Europe et notamment +en France, par une attitude combative à +l’égard de quelques principes essentiels du +monde moderne, comme la liberté de conscience +et d’examen, le droit commun, les principes démocratiques, +la critique historique ? C’est cependant +à l’adoption de ces principes qu’elle-même, +aussi bien que tous les autres groupements +religieux contemporains, pourraient devoir une +nouvelle évolution, d’une destinée déjà si longue +et si magnifique. Pourquoi combattre à +outrance ce qui vous sauverait, et garder ou +accueillir des idées et des pratiques malsaines ?</p> + +<p>Le catholicisme américain est une preuve +manifeste de la justesse de nos réflexions. Ce +qui l’a fait grand, viable, puissant, c’est l’atmosphère +de liberté qu’on respire là-bas.</p> + +<p>Un terrible danger menacerait son développement, +le jour où des conseillers mal inspirés lui +feraient changer sa méthode. Il serait contraire +à la sagesse élémentaire de vouloir introduire +sur la terre de liberté, les vieux errements qui +ont si souvent fait suspecter l’Église par l’Europe +libérale.</p> + +<hr> + +<p>Le grand problème religieux qui se présente +au pays, aujourd’hui, est celui de la transposition +de son patrimoine vénérable, en paroles +et pensées capables d’être assimilées par la +mentalité moderne. Si l’Amérique religieuse, +suivant les errements de certains groupements +d’Europe, voulait s’abstraire de la pensée de +ce temps et se calfeutrer, d’après la méthode +des conservatismes caducs et séniles, elle deviendrait, +au sein de la nation, un corps isolé, +peu à peu dégénéré en corps étranger. Et +elle descendrait au rang d’une simple puissance +d’inertie, au lieu d’être ce qu’elle a toujours +été et ce qu’elle doit rester, la véritable +énergie directrice de la nation. Pour guider, +inspirer, pénétrer l’esprit public, donner à +l’éducation de la jeunesse son orientation, +condenser, en un mot, dans un idéal sans +cesse renaissant, toutes les meilleures aspirations +d’un peuple, il faut rester vivant soi-même, +ne rien négliger, ne rien mépriser, unir au +pieux souvenir par lequel on garde le meilleur +de l’héritage du passé, l’esprit de recherche, de +labeur, de liberté par lequel se conquiert +l’avenir.</p> + +<p>L’Amérique saura résoudre ce problème, +parce qu’elle reste prête à recevoir les impulsions +nouvelles de l’esprit divin, seul capable, +à chacune des étapes successives de l’humanité, +de nous inspirer le verbe nécessaire et +de nous fournir la manne fraîche dont nos +âmes ont besoin. Elle a, dans toutes les dénominations, +un grand nombre d’hommes qui sont +arrivés à harmoniser, dans leur vie intérieure, +le respect des saintes traditions et le devoir de +rester en contact avec la vie présente et ses +besoins. Ces hommes s’entourent de toutes les +lumières qui peuvent les aider à traduire, sans +en rien perdre, les vieilles vérités en langage +nouveau. Nous avons été heureux de trouver +en leurs mains, les livres de notre éminent +compatriote Auguste Sabatier, l’un des hommes +les plus croyants et les mieux documentés de la +société contemporaine. La synthèse des traditions +et des aspirations vivantes a trouvé, en lui +et dans ses écrits, une expression heureuse. Il +est un de ceux à qui l’avenir devra le plus, +quand seront frayées les routes, vaincus les +obstacles, établis les nouveaux abris de l’âme. +L’ayant beaucoup connu et aimé, ayant partagé +les souffrances que faisait endurer à ce vaillant +pionnier de l’Esprit, la méfiance d’un ecclésiasticisme +étroit, j’ai éprouvé une joie profonde +à voir que, par la grâce de Dieu, qui ressuscite +les morts, ce cher disparu est un de ceux qui +aident là-bas à bâtir la cité religieuse de +demain.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c136">LA BIBLE AUX ÉTATS-UNIS</h2> + +<p>Lorsque les anciens quittaient leur patrie +pour établir quelque part une colonie nouvelle, +ils emportaient, avant toutes autres choses, les +divinités du Foyer. Car il y a des divinités +hautes et lointaines et des divinités familières. +On a bien besoin que les faits de la vie domestique, +les devoirs, les joies et les douleurs de +tous les jours, se passent sous un regard vénéré, +sous une protection sanctifiante et rassurante.</p> + +<p>Les premiers colons d’Amérique, ceux surtout +qui ont le plus contribué à la faire ce +qu’elle est devenue, apportèrent la Bible. Beaucoup +d’entre eux étaient des victimes de l’étroitesse +sectaire. Des persécutions violentes les +avaient obligés à quitter le sol natal. Étrangers +sur une terre nouvelle où tout était à créer, +ils s’étaient arrachés des antiques traditions. +C’étaient des déracinés. Mais, heureusement pour +eux, ils emportaient le Livre qui est à lui seul +une tradition et une patrie.</p> + +<p>Lorsqu’ils l’ouvraient, le soir, sous les abris +récents que leur activité créait en défrichant les +solitudes, des sentiments s’emparaient de leurs +cœurs, analogues à ceux qu’éprouve l’homme +séparé de son pays et des siens, quand il regarde +les étoiles. Il voit ce qu’il avait vu autrefois +dans sa patrie. Le même sourire qui rayonnait +sur son enfance, et qui rayonne encore sur le +pays qu’il a quitté, le salue à cette heure. +Tout a changé autour de lui. Comme il est +doux pour lui de regarder à ce qui ne change +jamais !</p> + +<p>En ouvrant la Bible, au centre de la famille, +les colons du Nouveau Monde rallumaient leur +foyer, ils y retrouvaient les plus doux souvenirs, +les pensées les plus réconfortantes. Ce +livre ne pleure-t-il pas de toutes les douleurs +des hommes ? Ne chante-t-il pas de toutes leurs +espérances ? N’est-il pas une carrière inépuisable +d’où se peut extraire du granit et du +marbre, pour bâtir des cités nouvelles ?</p> + +<p>Sans traditions, sans lois publiques, sans organisation, +livrés à eux-mêmes, en face de l’immensité +des territoires inexplorés, ces premiers +colons américains trouvèrent dans le Livre tout +ce qui leur manquait. Il les rendait riches, au +sein de la pauvreté. Ils l’ont donc aimé plus +que d’autres, lui devant davantage, et se trouvant +amenés par des circonstances exceptionnelles +à mieux mesurer ce qu’ils lui devaient. Et +cet amour pour le Livre qui leur a fourni les +pierres de leurs cités, la base de leur Constitution, +le toit de leur maison, le pain de leur âme, +cet amour, où la reconnaissance se mêle à la +Foi pieuse et à l’expérience évidente, ils l’ont +transmis à leurs successeurs.</p> + +<p>Des flots de populations ont beau se déverser +sans cesse sur les États-Unis et y apporter du +sang et des idées de toutes les contrées, à la +racine de la vie nationale, au cœur du pays se +trouve, fortement constituée des meilleurs éléments +d’une religion large et harmonieuse et +des plus solides essences d’une morale foncièrement +droite et sûre, la mentalité biblique. Tout +le monde comprend le langage de la Bible et +ses grandes et impressives images. Dans le +langage quotidien, dans le style des écrivains +et des journalistes, dans l’enseignement des +professeurs, dans les discours des hommes +d’État, partout se retrouvent non point des citations +textuelles, ni l’odieux patois de Canaan, +qui est presque toujours un signe d’hypocrisie, +mais d’involontaires réminiscences de la poésie +biblique, des couleurs empruntées aux paysages +bibliques, aux montagnes de la Bible, des +bouffées d’air vivifiant venant du Thabor ou de +Golgotha.</p> + +<p>Non seulement l’Amérique a ses Sociétés +bibliques, ses Bible-houses, ses Bible-classes, +pour lire et commenter les Écritures, elle a fondé +les <i>Bible Teachers Training schools</i> (écoles +pour former des professeurs bibliques). J’ai +visité celle de New-York, qui est une petite +Université. Le but de ces écoles est de faire +connaître le Livre à ceux qui désirent l’interpréter +ou l’enseigner.</p> + +<p>Parmi les idées directrices de la méthode +employée dans ces écoles, se trouvent quelques +points dignes d’être notés. Je les transcris du +bulletin de l’école de New-York.</p> + +<p>« Le plus grand besoin de l’Église est la connaissance +des Écritures. L’Unité si désirable +de la chrétienté pourrait venir, non de considérations +sentimentales ou pratiques, mais +d’une plus profonde initiation aux vérités de la +foi qui résulterait de l’étude de la Bible elle-même. +La Bible doit être étudiée avec le même +scrupule scientifique que n’importe quel autre +livre, et par les méthodes les mieux qualifiées :</p> + +<p>S’efforcer de prendre une vue fraîche des +faits, sans se laisser restreindre ni limiter par +aucun système, ni doctrine. En même temps, +éviter l’erreur consistant à penser que nous +ne pouvons rien apprendre de nos prédécesseurs. +Car il y a deux tendances néfastes dans +l’étude : la première consiste à tout accepter de +seconde main, et la deuxième consiste à refuser +d’accepter quoi que ce soit des autres.</p> + +<p>Ne jamais rien <i>transporter dans les Écritures</i>, +mais en tirer tout ce qui s’y trouve réellement +contenu ».</p> + +<p>Voilà d’excellents principes. Une foule d’amis +éclairés de la Bible s’efforcent de s’y conformer. +Loin de fuir les travaux scientifiques sur cette +matière, ils les recherchent et les divulguent de +leur mieux. Et combien ils sont fondés dans +leur belle confiance ! La Bible est un livre où la +lumière religieuse et la chaleur morale du passé +sont contenus, comme dans les mines de charbon +sont condensées les végétations d’autrefois avec +tout le soleil qu’elles ont bu. De ce soleil emmagasiné +on peut refaire de la lumière.</p> + +<p>Mais n’allons pas à ce livre avec des idées +préconçues. La Bible est le livre le moins exclusif +qui soit. Elle est comparable à cette +maison du Père dont le Christ parlait, et où il +y a beaucoup de demeures. Si les différentes +mentalités humaines veulent bien s’installer +dans ces demeures et laisser leurs voisins en +faire autant, sans prétendre que la partie où +chacun s’installe est le tout, de leur cohabitation +fraternelle résultera la plus grande richesse de +vues. Car la Bible est compréhensive comme +nul autre livre. Toutes les heureuses contradictions +qui font la vie et le mouvement et que +les sectaires excluent méthodiquement de leurs +conceptions, s’y trouvent réunies en une harmonie +supérieure. Les systèmes nous asphyxient +par leur logique. La Bible est un reflet de la +vie elle-même, illimitée, sans clôture et où par +conséquent on respire librement. L’étude, sans +arrière-pensée dogmatique, des Écritures, est le +meilleur tonique pour un esprit religieux. Considérée +sous cet angle, elle est peut-être autant +et plus un livre d’avenir qu’un livre du passé. +Certains autoritaires néfastes ont appelé la +Bible <i>le livre des Hérétiques</i>, et par là ils pensaient +la qualifier comme un livre dangereux en +liberté, salutaire seulement en esclavage. Ils +ont, pour cela, capté ses francs et vigoureux +torrents, pour leur faire tourner les roues de +leurs moulins particularistes. Mais il vient toujours +un moment où les torrents s’émancipent, +emportant les meules, les moulins et les meuniers.</p> + +<p>La puissance par excellence, celle dont toutes +les manifestations de la substance en activité, +les plus amples déploiements de vigueur créatrice, +les plus subtiles énergies comme les +plus formidables explosions dévastatrices ne +sont que de lointains symboles, c’est l’Esprit. +La traduction humaine de l’Esprit c’est la Parole, +le Verbe. Le Verbe est sacré. Que personne +ne touche à sa liberté ! Et le Verbe +par excellence, la Parole, ce qu’il a été dit et +pensé de meilleur dans le monde où nous +sommes, c’est la Bible. En détail, à la naissance +de chaque parcelle qui la compose, comme en +son ensemble, ce Verbe a subi bien des assauts. +On a lutté contre lui avec toutes les +armes dont disposent la ruse et la violence. +Mais ses plus grands ennemis n’ont pas +été les antagonistes profanes, ce sont les +amis maladroits, ceux qui essaient de le +domestiquer dans leurs sacristies. La Bible +est comme les aigles ; il faut lui laisser le +libre déploiement de ses ailes. Laissez le +Verbe voler et sonner en liberté, et il vous +délivrera. C’est le plus hardi, le plus neuf, +le plus croyant de tous nos héritages, et en +même temps le moins tyrannique et le moins +intolérant.</p> + +<p>Il y a dans ce livre des multitudes de morts +qui sont vivants et qui aspirent à parler aux +vivants qui sont morts. Il sera toujours le livre +merveilleux de toutes les alliances par lesquelles +nous sommes forts, anciennes alliances et alliances +nouvelles.</p> + +<p>Le meilleur souhait qu’on puisse faire à +l’Amérique, c’est qu’elle reste capable de comprendre +et d’aimer ce livre et son incommensurable +Esprit, afin que, de la vieille et vivace +souche des Prophètes et de l’Évangile, des +rejetons toujours frais s’élancent à chaque génération +qui refleurit.</p> + +<p>Et puisque nous sommes sur ce chapitre de +la Bible, laissez-moi tracer, en finissant, un parallèle +entre deux façons fort différentes de se +servir des Écritures.</p> + +<p>Pour les uns, la Bible est un arsenal où sont +conservées des armes pour assaillir le prochain. +Depuis la hache de pierre et la flèche empoisonnée, +jusqu’aux explosifs qui rappellent les +torpilles, tous les engins de destruction s’y +trouvent accumulés. Les sectes et les Églises +ont largement puisé dans cette collection. En +parcourant la Bible à ce point de vue-là, on +pourrait indiquer les passages par lesquels on +pourfendit telle doctrine, étrangla telle hérésie. +Les champs de bataille, les places d’exécution +et de massacres y sont marquées exactement.</p> + +<p>Mais la Bible n’a pas été faite pour nous exterminer +les uns les autres. Ceux qui l’emploient +ainsi, commettent le crime d’abus que l’on peut +toujours commettre, en détournant les meilleures +choses de leur usage naturel.</p> + +<p>Il existe fort heureusement une autre méthode +considérant la Bible comme une provision +de puissance réconfortante, de clarté d’âme et +de tendresse. Pour elle, ces pages antiques +rappellent des bienfaits sans nombre. Ici, les +malheureux, depuis des siècles, sont venus se +réfugier dans les hautes retraites. Là, les courages +abattus ont trouvé de quoi se restaurer. +Ailleurs, les cœurs torturés par le souvenir +des fautes ont trouvé le pardon. Et le livre est +riche non seulement de ses propres ressources, +mais de tout l’immense capital du bien qu’il +a fait.</p> + +<p>Cette dernière façon de comprendre les Écritures +est de plus en plus largement pratiquée +aux États-Unis.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c148">CHEZ LES QUAKERS</h2> + +<p>Parmi tous les éléments, si divers, de la +population américaine, dont l’accueil demeure +gravé dans mon souvenir, je dois une mention +particulière à la « Société des Amis ». C’est +surtout à Philadelphie, la ville de Penn, que ses +fils, encore aujourd’hui, sont nombreux. Peuple +de rude et vigoureuse simplicité, plein de mépris +pour le mensonge des conventions et les prescriptions +formalistes, les Amis, de longue date, +prêchent et cultivent la « Vie Simple ». C’est +leur idéal. Une vive sympathie les portait donc +vers mes idées. Ils y reconnaissaient leur esprit +et leurs aspirations séculaires. De mon côté, +voici des années que j’avais le désir de les voir. +Il m’était arrivé, le long de ma carrière, de fréquenter +quelques personnes pratiquant la religion +sous cette forme laïque, large et vraiment +humaine, et la droiture de leur conscience, leur +bonté sans phrases, m’avaient fait une impression +extraordinaire. Rien ne conquiert mon âme +comme l’absence de prétentions, de circonlocutions +et de compliments. Les Quakers ont si +bien rompu avec tout formalisme qu’on pourrait +presque les trouver formalistes par excès de +simplicité. Ainsi, n’est-il pas admis qu’on invite +quelqu’un à leurs meetings. Je n’y fus donc en +aucune façon invité. Et j’eusse été pour toujours +privé du plaisir de m’y rendre, si j’avais attendu +qu’on m’y engageât. Il se trouva, comme par +hasard, quelqu’un qui me persuada que je devais +y aller tout bonnement.</p> + +<p>Donc, j’y allai, et personne ne parut y +prendre garde.</p> + +<p>Dans le local, rien que des bancs. Pas +d’orgue, pas de chant, pas d’images. Les +fenêtres sont placées de telle sorte qu’elles +éclairent la salle très discrètement. Mais on ne +peut pas voir ce qui se passe au dehors. Tous +les Amis sont laïques, ils n’ont pas de pasteurs. +Quand ils se réunissent, chacun prend place +en silence, sans s’occuper des voisins. Personne +ne regarde autour de soi. N’importe quel visiteur +survient, nul ne paraît s’en soucier. Tout +le monde reste dans une apparente indifférence. +On dirait que les « Amis » ont pris aux vieux +stoïciens leur : nil mirari.</p> + +<p>L’assemblée commence par se taire. Ni lecture +liturgique, ni chant ; on ne dit rien, on +pense. Les figures sont caractéristiques, sérieuses +et bienveillantes. Un grand calme et une +inspiration pacifique domine tout. Jamais je +n’ai mieux compris ce que dit le silence d’une +assemblée qui, tout entière, pense et se recueille. +Si personne ne trouve un motif suffisant +pour rompre ce silence, l’assemblée se +retire comme elle était venue, une fois le temps +raisonnable d’un meeting écoulé. Il ne viendrait +à l’esprit d’aucun assistant de regretter +qu’on n’ait point parlé. Les Arabes, dit-on, se +méfient des gens loquaces et honorent les +silencieux. Les Quakers, en ce point, sont +Arabes.</p> + +<p>Il me parut évident toutefois que pour moi, +venir et repartir silencieusement, serait une +faute contre les principes des « Amis », qui +consistent à faire ce que l’Esprit nous engage +à faire. L’Esprit m’incitait à leur parler. Comme +j’avais bien des choses à leur dire, je me levai +et parlai de mon banc. Un certain nombre +d’hommes et de femmes me répondirent brièvement. +Après le meeting, un grand nombre de +personnes vinrent causer avec moi, me tutoyant +selon leur habitude : « J’ai lu ton livre ». +« Je suis content de te rencontrer. »</p> + +<p>Chez eux, les Amis sont absolument délicieux. +Leur calme fait tant de bien aux âmes de ce +temps agité. Je ne me suis pas lassé de contempler +la bonne figure à la fois virile et pacifiée +de quelques-uns d’entre eux. Un certain vieillard +surtout me frappa par la profondeur et +la beauté de ses yeux bleus. J’y sentais comme +un reflet de la paix divine. Ne rien craindre, ne +pas se tourmenter, ne pas se troubler ni se +presser : agir avec bon sens, tranquillité et +confiance en Dieu, voilà une grande partie de +leurs principes. Un autre, c’est de respecter +l’esprit en chaque homme. Personne n’a une +semblable vénération pour la conscience, et ne +montre plus de délicatesse à respecter son +intégrité. Pas d’autoritarisme, pas de contrainte. +Toute individualité est sacrée en son originalité. +Jamais nous n’avons à nous substituer +à la conscience d’un autre, pour amener +des actes par lesquels il n’est que notre +instrument.</p> + +<p>On ne peut pas juger des « Amis » par leur +nombre aujourd’hui assez limité, ni par leur +surface et la place qu’ils prennent dans le +monde. Comme ils sont modestes et méprisent +la gloire bruyante, ils ne soignent pas la réclame. +Il faut donc un certain temps pour se rendre +compte de leur valeur comme principe actif +dans la société présente.</p> + +<p>De fait, par leur honnêteté, leur laborieuse +simplicité, leur esprit de contentement et d’ordre, +ils se sont créé, de longue date, une place extraordinaire. +Plusieurs des plus grandes affaires +du pays sont, de père en fils, entre leurs mains. +Ce sont des hommes d’affaires scrupuleux et +intelligents. Beaucoup d’entre eux ont de +grandes fortunes, mais ils n’en font point étalage, +et leur générosité discrète honore grandement +leur caractère.</p> + +<p>Plusieurs des meilleures écoles de Philadelphie +et des environs sont entre leurs mains. +Dans certaines de ces écoles se trouvent exclusivement +des enfants d’Amis. Ailleurs, les +Quakers sont éducateurs pour le compte du +public.</p> + +<p>Beaucoup de besogne et peu de bruit, telle +semble être la devise de ces éducateurs. Leur +calme est à lui seul une puissance éducative. +Rien ne vaut un maître qui ne s’étonne de rien +et garde la même humeur tout le long des jours, +surtout si cette humeur est invariablement +accommodante. Vous ne verrez pas ce personnel +enseignant rivaliser de sourires et de chatteries +pour la jeunesse. Pas du tout : ils sont tout +simplement bons, d’une bonté égale. Une trop +démonstrative bonté est un soleil qui alterne +facilement avec les bourrasques. C’est parfois +de la nervosité souriante, et des nerfs, en éducation, +il n’en faut pas.</p> + +<p>Bien souvent, en passant par ces tranquilles +retraites de l’éducation, un regret s’éveillait en +moi, de n’être pas enfant. J’eusse été heureux +de partager la vie dont je voyais ici l’organisation, +une vie normale, vraiment humaine, et +pénétrée, sans ostentation aucune, d’un parfum +spirituel qui rappelle les senteurs forestières +plutôt que l’encens des sacristies. Ces braves +gens ont la pudeur de la religion. Ils l’ont +partout présente et nulle part affichée. Leur +langage est aussi naturel, aussi exempt que possible +de toute pieuse formalité.</p> + +<p>Ils aiment les enfants qui sont l’avenir, et +savent comment les traiter, sans les gâter ni +les opprimer. Ils aiment les morts qui sont le +souvenir, et savent les honorer sans empiéter +sur les droits de la vie.</p> + +<p>Tandis que dans le préau de « Friends select +school », à Philadelphie, je voyais filles et +garçons jouer et s’amuser, je me promenais +dans un terrain voisin, le long d’un vieux mur +ensoleillé, garni de buissons, où de petites +fauvettes se lustraient les plumes. Là-haut, sur +la tour de l’Hôtel de Ville de Philadelphie, la +statue colossale de Penn semblait veiller sur la +cité, ses parcs, ses deux fleuves, son port +toujours en travail de vaisseaux. L’activité de +la ville immense battait alentour dans ses vigoureuses +artères. Tout à coup, de mon pied, je +heurte une pierre de la taille d’une brique. Sur +la pierre était un nom, un des grands noms des +« Amis d’Amérique ». Je regardai plus attentivement, +et je vis d’autres pierres et d’autres +noms, juste à la hauteur de l’herbe fauchée. +C’était un vieux cimetière. Ils dormaient donc +là, les os de ces vaillants pionniers, dont plusieurs +avaient tant contribué à bâtir l’Amérique. +Ils dormaient là, ces pacifiques qui, de tout +temps, avaient subi des persécutions, parce qu’ils +voulaient la paix obstinément. Je pensai à leur +esprit de sacrifice, à leur foi tranquille, à cet +héroïsme presque surhumain qui marque certains +épisodes de leur vieille histoire, à leur +patience invincible qui rendait leur résistance à +toute tyrannie semblable à celle de l’irréductible +caillou qu’aucun rouleau ne parvient à écraser. +Les cris de joie des enfants vibraient dans mes +oreilles, et la poussière des morts tressaillait +sous mes pas. Je me sentis parcouru par une +impression électrisante de belle et large vie où la +fraîcheur matinale s’allie à la solidité traditionnelle. +Et sur les tombes des chers anciens je +priais pour leur postérité aux regards ouverts, +aux joues florissantes, pendant que sur les ailes +de la brise et les rayons du soleil m’arrivait un +salut mystérieux du Père invisible en qui se +joignent et se tiennent les générations.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c158">HOTE D’ISRAEL</h2> + +<p>Pendant la dernière semaine de mon séjour +à New-York, je reçus un mot du Rev. D<sup>r</sup> Blum, +rabbin, d’origine alsacienne, me demandant un +rendez-vous. Nous nous vîmes le lendemain. +C’était un vendredi. — Vous avez beaucoup +d’amis en Israël, me dit M. Blum, et une quantité +de ceux qui ont lu vos livres seraient contents +de vous voir ; viendriez-vous à la synagogue +pour les rencontrer ?</p> + +<p>Je lui répondis que rien ne pourrait me faire +un plus grand plaisir. Il courut informer le +D<sup>r</sup> Silvermann, le distingué rabbin de Tempel +Emmanuel. Tous deux vinrent ensemble m’inviter +à assister aux offices du lendemain, +samedi.</p> + +<p>Note fut prise du rendez-vous, et une grande +joie spirituelle était par moi ressentie à l’idée +d’aller célébrer un culte avec les descendants +des vieux Prophètes, les fils de la race à qui +le monde doit Jésus-Christ et les plus purs +trésors de son patrimoine religieux. Je me rappelai +tous les chers amis juifs de Paris, et particulièrement +une maison qui m’est, entre toutes, +près du cœur et où depuis des années, de par +la volonté d’une bonne grand’mère qui n’est +plus, j’ai été fraternellement associé aux solennités +familiales de la fête de Pâques. Une telle +invitation s’étendant à un <i>infidèle</i> (pour parler +en style orthodoxe), n’était, certes, conforme à +aucune règle officielle, mais elle partait d’un si +bon esprit, était acceptée avec un cœur si +chaud, qu’il m’a toujours semblé qu’un peu +d’avenir meilleur était en germe dans l’hospitalité +exercée autour de cette table pascale où +planent de si vieilles et si vénérables traditions. +Je n’ai jamais pu oublier que Jésus a institué +le repas de l’alliance nouvelle et mondiale, à +la table même où il venait de manger le repas +de l’ancienne alliance.</p> + +<p>— Voyez, m’avaient dit ces amis, lors de +mon départ, ce que font dans le domaine religieux, +moral, social, éducationnel, les Juifs américains, +et racontez-le-nous en revenant.</p> + +<p>Déjà j’avais, au Congrès universel de la Paix +de Boston, entendu les discours de rabbins, tels +que le Rev. D<sup>r</sup> Henry Berkowitz, qui resteront +parmi les expressions les plus hautes des sentiments +qui se manifestèrent en ces séances +mémorables.</p> + +<p>J’avais fait, à Pittsbourg, la connaissance du +jeune rédacteur du « Jewish Criterion », organe +des Juifs progressistes, le rabbin Léonard Levy. +C’était à l’occasion d’un congrès des écoles du +dimanche, de Pensylvanie. Le rabbin ayant, lui +aussi, son école du dimanche, s’intéressait aux +questions traitées. Non seulement il siégea sur +l’estrade parmi les pasteurs et les organisateurs +des réunions, mais un appel de fonds ayant été +fait séance tenante pour certaines écoles du +dimanche protestantes dans les campagnes, il +donna une généreuse souscription personnelle. +Le soir, dans sa synagogue de Rodeph Shalom, +nous tenions un « peace meeting ». Sur l’estrade, +fraternellement réunis, siégeaient des +représentants des divers cultes protestants +et catholique. A Chicago, quelques jours plus +tard, Sinaï Tempel, la vaste synagogue du +rabbin Hirsch, avait eu une réunion analogue. +Et nous avions tous senti que si jamais la paix +devait habiter ce monde, il faudrait que les religions +abdiquassent leurs vieilles querelles et le +scandale de leurs exclusions antifraternelles, +pour donner aux peuples l’exemple de leur +entente cordiale et de leur conversion sincère +à un sanctuaire supérieur où, de toutes les diversités, +se crée l’Unité.</p> + +<p>Tous ces souvenirs se réunissaient dans ma +mémoire, pendant que j’attendais l’heure d’aller +à Tempel Emmanuel, superbe lieu de réunion +d’une grande Communauté juive libérale. A +l’heure du service, le Président, M<sup>r</sup> Seligmann, +vieillard octogénaire, et plusieurs autres membres +du comité se trouvaient réunis dans la +sacristie, en présence du D<sup>r</sup> Silvermann.</p> + +<p>Nous montâmes sur l’estrade, et le service +commença par les chants et prières liturgiques, +présentation de la Thorah, etc. Je remarquai que +personne ne gardait le chapeau sur la tête, et +que la plus grande partie des chants et prières +étaient en langue vulgaire.</p> + +<p>Le D<sup>r</sup> Silvermann fit un sermon sur la « Vie +Simple », et la simplicité dans les croyances, +comparant une dogmatique trop compliquée à +l’armure de Saül, sous laquelle le jeune David +étouffait en s’écriant : « Je ne peux pas marcher +avec toutes ces choses. » Puis, abrégeant à dessein +son allocution, il me présenta à ses auditeurs +comme un hôte et me pria, le plus courtoisement +du monde, de prendre sa place pour leur +parler.</p> + +<p>Un si cordial accueil fut fait à mon discours, et +des sentiments d’une sympathie si fraternelle se +manifestèrent ensuite, qu’il fut impossible de ne +pas accepter une deuxième invitation, plus longuement +préparée, et devant offrir à un plus +grand nombre de membres de la Communauté, +l’occasion de s’assembler<a href="#f7" id="r7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#r7" id="f7">[7]</a> Une des personnes que je vis ce jour-là, est +M<sup>me</sup> veuve Simon Borg, enlevée, depuis, à l’affection +de ses sept enfants. C’était une femme d’élite, consacrant +sa vie à faire le bien. Dans les conversations +que j’eus avec elle, je constatai tant de courage à supporter +les misères de la vie, et tant de foi vaillante +unie à une si large compréhension des croyances +d’autrui, que je garderai d’elle le plus édifiant souvenir.</p> +</div> + +<p>Hélas ! il ne me restait plus de temps libre, et +nous dûmes nous donner rendez-vous pour le +dernier soir de mon séjour, vers les dix heures. +Je faisais, ce soir-là, une conférence pour la +branche française de l’Union chrétienne de Jeunes +Gens. A l’issue de cette conférence, quand +les rabbins Blum et Silvermann m’amenèrent +à la synagogue, une foule de deux mille cinq +cents auditeurs s’y pressaient. Ils venaient de +passer une heure à entendre de la musique, et +un rapport sur une « Fraternité, Brotherhood ». +C’est ainsi qu’on appelle en Amérique les « mutualités » +à base religieuse.</p> + +<p>Le public, au premier regard jeté autour de +moi, me parut animé d’une sympathie absolue. +C’était l’âme hospitalière du vieil Israël qui +rayonnait sur toutes ces figures. Quand je songeai +à tout ce que ce peuple a fait et souffert, +une émotion intense s’empara de moi. L’antiquité +prodigieuse de leur vieille tradition frappa +ma pensée. Je m’inclinais en esprit devant plus +de trois mille ans d’histoire, couronnés à l’horizon +lointain par les pics géants du Prophétisme.</p> + +<p>Je choisis un texte dans le Prophète Malachie, +et pour rendre hommage à la pensée si large +qui inspirait l’hospitalité religieuse dont je jouissais, +je prononçai les paroles de ce texte en +hébreu. La première était : « N’avons-nous pas +tous un même père ? N’est-ce pas un seul +Dieu qui nous a créés ? » La deuxième était : +« Il ramènera le cœur des pères à leurs enfants, +et le cœur des enfants à leurs pères ».</p> + +<p>Cette parole est la dernière de l’ancien Testament. +Elle pourrait servir de formule à la vie +normale dans tous les domaines humains. Les +« <i>Pères</i> » c’est la tradition ; les « <i>enfants</i> » ce +sont les temps nouveaux. Il ne saurait y avoir +ni cohésion historique, ni solidité véritable dans +l’édifice national, social ou religieux, sans le +concours harmonieux de ces deux forces du +<i>Souvenir</i> et de l’<i>Avenir</i>. Deux paroles constituent +la mentalité supérieure où toutes les énergies +salutaires se marient : « Rappelle-toi ! » et +« En avant ! ». J’essayai de tirer de cette grande +parole quelques-unes des vérités qu’elle contient, +et de faire voir en quels termes heureux +elle décrit la respectueuse indépendance qui est +l’inspiration même de toute liberté féconde. Et +puis je terminai à peu près sur l’ordre d’idées +que voici : « Nos Pères, les Pères de tout l’Occident +religieux, c’est vous, ce sont vos Prophètes, +avant-coureurs d’une marche si prodigieuse, +que, malgré leur éloignement dans le vénérable +passé, ils indiquent encore aujourd’hui les routes +de l’Avenir. Nous autres, nous sommes les +enfants. Si jamais le cœur des enfants se détournait +des pères, ce serait l’ingratitude et le désastre. +Aussi, quiconque sait ce que le monde +religieux vous doit, ne prononce qu’avec vénération +le nom d’Israël.</p> + +<p>Mais si vous êtes les Pères, et si tout respect, +tout filial honneur vous doit être rendu par +nous, ne devez-vous pas aussi reconnaître vos +enfants ? Le vieux tronc d’Isaï est solidaire avec +la famille nouvelle, dont la parole prophétique +marqua d’avance les destinées, dans le passage +si rayonnant d’avenir et d’espérance, où il est +dit : « <i>Un rejeton sortira de la souche de Jessé</i> ». +Jamais je ne l’ai senti avec plus de force que ce +soir. Nous avons tous à méditer sur l’esprit large +et magnanime qui souffle à travers ce beau +texte, afin de nous mettre à l’unisson de ses +intentions. Alors nous ferons se rencontrer en +une collaboration féconde, l’Ancien Testament +et le Nouveau. Ils s’appellent et s’éclairent l’un +l’autre et ne sont jamais plus grands que reliés +sous la même couverture ».</p> + +<p>On a toujours raison de cultiver l’idéal et +l’espérance, même au sein d’un milieu terre à +terre qui vous traiterait d’utopiste. Quelques +années auparavant, dans mon livre « <i>l’Ami</i> », +sous le titre de « Haute Église », j’avais formulé +le vœu que les diverses familles religieuses, +tout en cultivant chacune sa province de +croyances particulières, se rencontrassent sur le +terrain d’une sereine et bienveillante hospitalité +et qu’on s’invitât d’Église à Église comme de +maison à maison. Que de sourires cette page +naïve avait provoqués parmi les sages de ce +monde ! Le soir de Tempel Emmanuel, je compris +que nous n’étions pas si loin qu’il pouvait +sembler, de ces agapes spirituelles entre hommes +de milieux religieux différents. Et je me +promis de ne jamais négliger une occasion +de rendre possibles ces rendez-vous mutuellement +si bienfaisants.</p> + +<p>Il était plus de onze heures du soir quand +nous sortîmes de cette bonne maison, où les +cœurs venaient de se sentir si près les uns des +autres. Mais il n’y a pas d’heure tardive qui ne +soit bonne encore pour bien faire. Les amis de +la synagogue m’amenèrent donc à un de leurs +cercles où un souper cordial nous réunit +quelques moments encore. Autour de la table +étaient assis des membres éminents de la synagogue. +Le banquier Seligmann, Président ; le +docteur Silvermann et quelques-uns de ses collègues +à l’Encyclopédie des sciences juives, qui +sera un des plus intéressants monuments d’histoire +édifiés par notre temps ; M. Levysson, +connu par ses libéralités aux universités et +œuvres d’intérêt général ; des professeurs, des +instituteurs.</p> + +<p>Des speechs furent échangés. Celui qui m’intéressa +le plus fut fait par un instituteur, ayant +son école dans <i>Eastend</i>, parmi la population juive +très dense groupée là, et sans cesse grossie +par les expulsions européennes. Cette population +crée aux Israélites américains un problème +colossal. Dans la réponse que M. Levysson +fit à l’instituteur, je compris que la bonne +volonté de ces hommes de bien était à la +hauteur des devoirs les plus exorbitants. Ils +se sentent responsables de ces milliers de +frères infortunés, arrachés à leur pays natal, +et cherchent non seulement à les empêcher +de périr de misère dans les premiers moments +de leur arrivée, mais à les soutenir +moralement et matériellement, afin de leur +ouvrir un horizon nouveau. Quelques jours +auparavant, j’avais pu visiter Montefiore home, +vaste maison pour incurables de tout âge, +située au bord de Hudson-River. On y +reçoit indistinctement les pauvres malheureux +de toute confession, ainsi qu’à Sinaï-Hospital, +fondation nouvelle, d’une étendue considérable, +construite selon les règles les plus conformes à +l’hygiène. Nous quittâmes le cercle vers une +heure du matin, et je gardai de ma rencontre +avec ces Israélites américains l’impression d’un +milieu actif, intelligent, ouvert à toutes les +grandes idées, ayant, sous la forme la plus +heureuse, ressenti le souffle vivifiant du nouveau +monde.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c171">FRÈRES NOIRS</h2> + +<p>J’attendais avec une certaine impatience l’occasion +de rencontrer des représentants de la +race noire.</p> + +<p>Un des premiers avec qui je fus en contact +personnel, est le cocher qui me fit faire un tour +dans Washington et me déclara qu’il avait lu +« la Vie simple ». Il ajouta de si bons sourires à +ses paroles, que sa figure, illuminée par un +éclair de ses dents blanches, me resta gravée +dans le souvenir.</p> + +<p>Dans les familles, les restaurants, les chemins +de fer, les nègres chargés de quelque service, me +paraissaient s’en acquitter toujours avec soin et +bonne humeur. On peut surtout les observer à +l’aise pendant qu’ils vous cirent les souliers. +L’Amérique abandonne à chacun le soin de ses +souliers. Il est de règle de ne les cirer ni dans +les familles, ni dans les hôtels<a href="#f8" id="r8" class="fnanchor">[8]</a>. On les met le +matin, tels qu’on les a ôtés le soir, et à la première +occasion on se confie aux soins d’un de +ces bons nègres qui répètent par les rues : +Shine ! shine ! Ils vous offrent un siège, fauteuil +commode et souvent royal, rappelant +les espèces de trônes sur lesquels vous font +monter les cireurs dans la bonne ville de +Lyon, et qui sont bien différents, en dignité, de +la pauvre caisse offerte comme piédestal par +nos commissionnaires parisiens. Si vous désirez +être complètement à l’abri, vous êtes invités à +pénétrer en quelque sous-sol, ou le plus souvent +en un rez-de-chaussée d’hôtel. Pendant l’opération, +le client, d’ordinaire pressé, lit son journal +ou se livre à quelque occupation urgente. De +cela, je me gardai bien. Un homme qui se fait +servir doit quelque attention au frère qui lui +consacre un moment ses soins. Et quels +soins ! Ne vous imaginez pas qu’une boîte à +cirage et une brosse en représentent les seuls +instruments. Et d’abord l’homme noir qui se +courbe vers vos bottes ne fait pas la tête d’un +individu qui va fournir une corvée quelconque. +Il vous considère comme un objet sur lequel +son art et sa bonne volonté vont s’exercer. +Primo : nettoyage complet avec une brosse qui +emporterait plutôt le cuir lui-même que d’y +laisser un atome de crotte. Après cela, cirage +délicat, et preste repassage avec des brosses +plus douces. Puis vernissage et polissage, au +moyen de chiffons de laine et de flanelle, de +rudesse graduellement amoindrie. Cela coûte +dix cents, cinquante centimes. Le frère noir +vous renvoie avec un bon sourire, et vous partez, +ayant aux pieds deux miroirs étincelants. +Un bon cirage dure une semaine… s’il ne +pleut pas.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#r8" id="f8">[8]</a> Je m’en voudrais cependant de ne pas raconter +que dans plusieurs maisons nous avons surpris nos +amis à cirer nos souliers eux-mêmes, les domestiques +n’en ayant pas l’habitude.</p> +</div> + +<p>Dans les Pullman cars, aussitôt que le train +s’approche de la station où vous avez à descendre, +le nègre s’empare de votre chapeau, +de votre pardessus, de votre parapluie même, +il les effleure avec une époussette en chiendent +devant laquelle ne saurait subsister aucune +poussière. Puis il s’approche de votre personne +qu’il invite à se lever et, depuis le col jusqu’aux +souliers, la brosse avec une impétueuse +bonhomie.</p> + +<p>En sleeping, pendant que vous dormez, le +nègre veille. Préalablement, il vous a fait votre +lit. Le matin, il vous réveille, en vous tapant +sur l’épaule. Si le voyageur ne lui adresse pas +la parole, le nègre reste muet ; si vous entamez +une conversation, il répond volontiers. Après +avoir satisfait à vos questions, il vous en pose +à son tour : échange de bons procédés.</p> + +<p>J’ai beaucoup regardé la figure des nègres. +A côté de certains types lippus, aux traits +plutôt empreints d’animalité, et qui font merveilleusement +pendant à nos abrutis blancs, j’ai +rencontré beaucoup de physionomies éclairées, +marquées de tous les signes d’une intelligence +ouverte, d’une énergique spiritualité. Mais surtout +j’ai souvent rencontré une expression que +je n’ai jamais observée au même point chez +aucun blanc, expression de fidélité, de dévouement, +à laquelle la couleur noire donne un +cachet spécial et dont l’impression sur mon +esprit a été extraordinaire.</p> + +<hr> + +<p>A New-York, un matin, pendant que je faisais +une bonne causette avec Maurice, magnifique +nègre qui venait dès l’aube me sourire +et me demander si je n’avais besoin de rien, +j’appris, non sans surprise, que nous étions +collègues. Maurice était prédicateur, chef d’une +congrégation, fondateur d’une école de théologie +et, à ses heures, valet de chambre ; sa +congrégation étant trop pauvre pour lui assurer +la vie matérielle, il gagnait sa subsistance en +servant.</p> + +<p>Le cumul de ces deux fonctions de serviteur +et de prédicateur pourrait bien avoir plusieurs +inconvénients. Le verbe indépendant lié à une +situation de subalterne ! Le loisir nécessaire à +l’étude, pris par des occupations ménagères ! +La pensée elle-même, suivant intérieurement +son cours, interrompue à chaque instant par un +ordre ou un coup de téléphone !</p> + +<p>Mais ces inconvénients qui, certes, ne sont pas +minces, laissent entrevoir des avantages dont +le poids pourrait faire baisser la balance en +leur faveur. Après tout, le prédicateur doit +chercher la matière de son enseignement dans +la vie encore plus que dans les livres. Il lui est +moins préjudiciable de manquer d’érudition que +d’expérience. Or l’expérience n’est jamais gratuite. +Elle se paie fort cher, chaque fois qu’elle +a une réelle valeur. La plupart d’entre nous +ne sont guère disposés à l’acheter son prix. +Ils ne font donc directement que les expériences +pour ainsi dire imposées par la nécessité. +Les obstacles et les duretés de l’existence, +ses douleurs inévitables, en nous coûtant de la +peine, augmentent notre faculté d’aider les +autres à vivre. Mais il est des expériences d’un +genre un peu spécial et qui ne se font presque +jamais que par procuration. Tous les prédicateurs +sont, en somme, des bourgeois. Nous +trouverions contraire à leur dignité qu’il en fût +autrement. Et s’ils sortent du peuple, si leurs +pères furent paysans, ouvriers, ou serviteurs, +ils risquent de s’embourgeoiser. Or à toutes les +époques, et à la nôtre surtout, une des grandes +questions que nous avons à porter en chaire est la +question sociale. Cette question, que vous la +regardiez par en dessus, du côté des patrons, ou +par en dessous, du côté des ouvriers et des serviteurs, +vous ne la voyez que sous un de ses aspects, +et donc vous la voyez mal. Pour bien la comprendre, +il est nécessaire de se mettre à la fois à +la place des uns et des autres. Mais se mettre à la +place d’un autre est une de ces opérations que +l’on peut bien tenter, ou même s’imaginer d’avoir +mené à bonne fin, mais qui, en somme, est du +domaine de l’impossible. La meilleure volonté +y rencontre des résistances insurmontables. Si +la place d’un autre ne devient en toute réalité +votre place personnelle, vous ne vous êtes pas +complètement mis dans sa situation et ne sauriez +éprouver ce qu’il éprouve. Je prends maintenant +un homme équitable, ne cherchant que +ce qui est juste et droit, comme doit l’être celui +qui se mêle de prêcher aux autres ; un homme, +en outre, qui aime ses semblables, en raison de +leur qualité d’hommes, et non de leur classe +particulière. Cet homme est domestique, tout le +long du jour. Il doit obéir à ses maîtres et il le +fait. Doué de clairvoyance, il considère le train +de la maison et le juge à la fois avec bienveillance +et pénétration. Mais son rôle lui impose +le respect préalable et le silence. Le soir, il est +libre ; il est même un maître, revêtu d’une +grande autorité. Il parle au nom de Dieu et de +l’humanité ; au nom de la sagesse condensée des +traditions et de l’expérience vivante du présent. +Il a la parole, il dispose du champ illimité de la +pensée. Si cet homme a une âme, il est armé, +comme nul autre, pour dire des choses pratiques +que l’on puisse penser et s’assimiler. Il opère +avec des réalités. On sent qu’il connaît le +dessus et le dessous des questions, parce qu’il a +vécu et vit journellement les deux. Et on ne +dira jamais dans quelle forme de son activité il +est le plus intéressant, si c’est en qualité de +prédicateur valet de chambre, ou de valet de +chambre prédicateur. Certes chacun de ces +deux hommes a fort besoin de l’autre. Je suis +convaincu que le monde avancerait mieux, si +les grandes questions ne se débattaient pas, en +général, comme par dessus un fossé, entre gens +qui ne sont renseignés que sur un des côtés. +La vie sociale aurait tout à gagner par la création +de traits-d’union humains, en qui vit la +compréhension cordiale et profonde, le jugement +équitable sur la situation, les droits et +les devoirs des deux partis en question. Nous +avons généralement deux fractions sociales dont +les intérêts semblent opposés : entre elles surgissent +des intermédiaires qui, le plus souvent, +sont ignorants de l’une des fractions, à moins +qu’ils ne soient de simples excitateurs exploitant +les deux antagonistes à leur profit. Je +voudrais des hommes, aimant et appréciant les +deux, et comprenant que les deux doivent ne +faire dans le fond qu’un seul.</p> + +<p>Une situation contradictoire comme celle du +collègue noir que j’eus l’avantage de connaître, +pour douloureuse et émotionnante qu’elle soit, +peut donc se transformer en une source de +progrès humain, à condition que celui qui la +subit, s’élève au-dessus de ses avatars momentanés +et, sous la livrée de domestique comme +dans la chaire, demeure avant tout un homme.</p> + +<hr> + +<p>L’occasion de parler à des auditoires nègres, +considérée par moi comme un privilège, +me fut accordée à Philadelphie, par deux fois. +C’étaient des assemblées où se mêlaient tous +les âges. Sur les tribunes, une foule d’enfants. +Les cantiques furent exécutés avec un entrain +merveilleux. Ils adorent tous le chant, et +plusieurs arrivent à un rare développement +musical. Assis sur la plate-forme, où m’avaient +accompagné plusieurs pasteurs nègres et John +Wanamaker, je croyais rêver. Des petites têtes +crépues qui chantaient de si bon cœur, mes +regards se tournaient vers l’auditoire adulte. +L’hymne montait, nourri, plein d’âme. Il y avait +de la sympathie dans l’air, et du bon accueil. +Rarement je me suis senti plus heureux de +prêter ma voix à ces vieilles vérités que l’Évangile +a frappées à l’ineffaçable effigie de l’universelle +humanité. Il me paraissait grand d’une +grandeur nouvelle, puisqu’il me servait, sur +l’heure, de parfait trait d’union avec les hommes +d’une race jusqu’alors inconnue pour moi et, +dès le premier instant, l’étincelle heureuse, le +courant de vie supérieure que produit le contact +des cœurs, se produisirent avec une force +toute spontanée. Mon discours terminé, je +m’assis, et tous les regards se tournèrent vers +John Wanamaker. « Puisque vous êtes parmi +nous, lui dit le pasteur de l’Église, permettez-nous +de vous exposer quelques desiderata. » Et +il lui parla de services, que dans sa situation +de négociant, occupant beaucoup de monde, +il pourrait rendre à ses paroissiens, en leur +offrant du travail et des places. Dans une +partie du discours de ce pasteur, on sentait +percer les sentiments pénibles qui remplissent +le cœur des noirs devant certaines hostilités +opiniâtres et certains préjugés de race.</p> + +<p>John Wanamaker profita, avec une visible +satisfaction, de l’excellente occasion qui s’offrait +à lui d’exprimer sa sympathie aux frères noirs. +« Quand vous aurez à faire à moi et à ceux, +très nombreux en ce pays, qui pensent comme +moi, et vous portent un grand intérêt, dites-vous +bien ceci : il n’y a pas là de question +de race, ni de face, ni de place, mais purement +une question de grâce, c’est-à-dire d’aptitudes +et de capacités. Vous serez toujours les bienvenus +pour occuper une fonction. Mais le tout +n’est pas d’avoir la place, il faut la bien remplir. +Si, à l’essai, nous nous apercevons que vous +avez demandé une situation où vous êtes incapables +de vous maintenir avec succès, nous +sommes obligés de vous renvoyer comme un +vulgaire blanc. Dans ce cas, quelques-uns d’entre +vous diront que c’est la couleur de leur face +qui leur a fait perdre la place. Non, ils se +trompent ; ils avaient eu trop d’ambition. Étant +montés trop haut, il leur faut redescendre. +Nous vous sommes sympathiques, ayez confiance. +Et s’il arrivait qu’une injustice se +commît envers l’un de vous, soyez certains que +nous découragerions celui qui, sous nos ordres +et dans la limite de notre influence, aurait osé +manquer, à l’égard de l’un des vôtres, de respect +ou d’équité. »</p> + +<p>De telles paroles sont l’expression même du +sentiment le plus profond. A distance, sur la foi +d’articles de journaux, relatant des faits particulièrement +odieux, où le préjugé de race s’étale +dans sa laideur entière, nous croyons que les +noirs et les blancs, sur toute la surface des États-Unis, +sont entièrement séparés et ne se mêlent +ni ne se rencontrent, même dans les endroits +publics, comme les théâtres, les concerts, les +églises, les tramways, les chemins de fer et +surtout les hôtels. Il y a à cela beaucoup d’exagération. +Une foule d’Américains, non seulement +ne méprisent ni ne haïssent les nègres, mais se +dévouent à leur cause et leur prouvent leur +sympathie par tous les moyens. Ces hommes +ne se dissimulent pas les difficultés de ce qu’on +appelle la question nègre. Mais ils ont un principe +très juste en même temps que très judicieux : +Plus les questions sont difficiles, plus il faut +concentrer de bonne volonté sur leur solution.</p> + +<p>Je m’estime heureux d’avoir rencontré un +grand nombre de ces hommes, parmi lesquels +je nommerai en particulier M<sup>r</sup> Robert C. +Ogden, de New-York.</p> + +<p>M<sup>r</sup> Ogden, associé de John Wanamaker, se +trouve à la tête du grand magasin que ce dernier +possède à New-York. Très absorbé par +des affaires colossales, il n’en est pas moins +constamment occupé d’œuvres sociales. C’est +un de ces hommes, nombreux en Amérique, +qui font le plus grand honneur à leur pays. +Les affaires, pour eux, sont une fonction sociale. +Si elles leur procurent la fortune, la fortune en +leur main est un levier pour le bien. M<sup>r</sup> Robert +C. Ogden s’occupe beaucoup des nègres, en +particulier de Hampdenschool, établissement +créé et dirigé jadis par le général Armstrong, +qui fut le père spirituel de Booker T. Washington. +Pendant de longs moments, dans son +cabinet de Broadway, M<sup>r</sup> Ogden me renseigna +sur l’œuvre éducative parmi les noirs, mettant +entre mes mains une foule d’ouvrages qui traitent +de la question. Non seulement on sent que, +en sa qualité de Président du comité de Hampdenschool, +il s’intéresse à la maison, personnellement, +mais cet intérêt, visiblement, le +touche aux entrailles mêmes. Quand il parle +des noirs, ses yeux se mouillent. Et cependant +c’est un homme fort, d’une taille plus +qu’ordinaire et doué d’un grand sang-froid.</p> + +<p>Par lui, je fus mis personnellement en rapports +avec Booker T. Washington, l’un des +hommes que j’étais le plus impatient de rencontrer, +dont je me suis senti honoré de toucher +la main et dont je me promets bien d’aller plus +tard visiter l’école à Tusgegee, dans le Sud. +Cette fois, je dus me borner à faire une conférence +au profit de Hampdenschool. Organisée +par M<sup>r</sup> Ogden, cette conférence eut lieu +dans la vaste maison, due comme tant d’autres +à la générosité universellement connue de +M<sup>r</sup> Andrew Carnegie, et qui se nomme, en +raison de cette origine, Carnegie-Hall.</p> + +<p>On avait envoyé de Virginie huit élèves de +l’école, entre 20 et 25 ans, afin de chanter devant +le public, avant et après la conférence.</p> + +<p>Comme on nous présenta les uns aux autres, +quelques minutes avant le début, je leur dis, +dans le cabinet où nous attendions l’heure de +commencer : « Chers amis, si vous voulez me +faire un immense plaisir, chantez-moi un morceau +dès maintenant. » Immédiatement ils se +rangèrent et entonnèrent un double quatuor. +Alors il me sembla que le parquet vibrait et que +le son magnifique de leurs voix me montait à +travers les os et courait dans mes moelles. Jamais +je n’ai entendu cette ampleur de basse +sortir de poitrines humaines. C’était un orgue +vivant.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, ils se firent entendre +dans la grande salle, où ils donnèrent +entre autres des mélodies telles que leurs pères +en chantaient dans les plantations, du temps de +l’esclavage. A travers la mélancolie de ces +complaintes, la détresse humaine s’exprime en +accents si douloureux et si vrais qu’on oublie +presque la musique pour ne penser qu’aux +situations dont elle est l’écho.</p> + +<p>Je ne suis pas documenté pour aborder le +problème nègre. C’est une grande montagne qui +pèse sur la conscience des États-Unis. Mais ce +qui me rassure, c’est qu’aucune question, quelle +qu’elle soit, surgissant dans les limites de la +destinée d’une nation, n’est au-dessus des +forces de cette nation, si tant est qu’elle est +abordée avec tous les moyens de bon sens, de +clairvoyance pratique d’une part, et d’autre +part, avec équité, bienveillance véritable et fraternelle +bonté. Or, de ces qualités pratiques et +de ces qualités de cœur, l’Amérique tient en +réserve des provisions intarissables. Aucun +obstacle, aucune difficulté, aucune fatalité du +sang ne prévaudra contre elles.</p> + +<p>En attendant, je m’estime heureux de connaître +l’homme dont le nom, aujourd’hui, personnifie +les espérances comme les charges des +frères noirs, l’homme vers qui, de tous les +points du territoire américain et du monde, +vont les sympathies que nous leur vouons : j’ai +nommé Booker T. Washington. Je noterai ici +un fait mémorable entre tous et qui doit être +conservé.</p> + +<p>Le soir du 7 octobre 1904, nous étions réunis +dans un banquet final, dernier acte du Congrès +de la Paix, de Boston. Six cents convives de +tous les États de la République, de tous les +pays du monde, se trouvaient à table, dans une +salle de fêtes. Nous étions assis, tous ceux qui +devaient prendre la parole dans la soirée, à une +table spéciale, d’où les orateurs seraient aisément +aperçus. Booker Washington était à trois +places de moi. Quand vint son tour de parler +et qu’il se leva, toute l’immense salle, comme +mue par un même sentiment spontané, se leva, +afin de lui rendre un hommage unique, un hommage +qui, à ce moment, par la qualité des délégués +réunis là, devenait une manifestation universelle +de toute la Terre civilisée et pacifique.</p> + +<p>Booker Washington est un homme de taille +moyenne, trapu, à la figure énergique. Quand +il se lève pour parler, on sent qu’il porte sur +ses épaules le fardeau de sa race. Sa parole est +claironnante, chaude, et va droit au but. Il est +éloquent, de cette éloquence supérieure qu’inspirent +le courage, la sincérité, l’absolu dévouement +à une cause. Images parlantes, geste +sobre, modération persuasive. On sent que cet +homme est une voix au service d’un principe.</p> + +<p>Après certaines phrases où il met son énergie +totale, quand il ferme la bouche, qu’il a puissante, +décidée, on sent à quel point ce qu’il +vient de dire est positif et inattaquable. Le geste +de son large menton, joint à l’éclair de ses +yeux, rappelle alors la parole magnifique de +Luther : <i>Das Wort sie sollen lassen stahn !</i></p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c192">TRAVAIL, ARGENT, AFFAIRES</h2> + +<p>Le travail atteint en Amérique une intensité +extraordinaire. On a travaillé beaucoup, un peu +partout, depuis un siècle, et plus qu’on n’avait +jamais travaillé dans l’histoire du monde. La +construction seule des chemins de fer modernes +a remué tant de terre, produit tant de fer et de +matériel roulant, exigé l’extraction du sol de tant +de houille, que l’ouvrage des dix siècles précédents +ne suffirait pas à remplacer le labeur accompli. +Dans cet effort de la civilisation, l’Amérique +tient le record. Il faut ajouter que nulle +part le travail n’est plus honoré que chez elle. +Par lui, un homme peut arriver à tout. Et ce +sont les hommes, fils de leurs œuvres, qui +occupent la première place dans l’opinion générale.</p> + +<p>Le travail a produit dans ce pays de +grandes richesses, et en produit encore tous les +jours, surtout là où un territoire encore neuf se +transforme rapidement en une contrée peuplée +et industrieuse. Et, certes, la richesse est estimée ; +l’argent est l’objet d’un respect général. +Disons même que le désir d’en acquérir anime +une grande partie de la population, et que l’orgueil +des grosses bourses et la gloire de ceux +qui les possèdent, dédaignent ceux qui n’ont +pas su réussir. C’est là un des côtés sombres +de l’Amérique, côté antidémocratique et non +sans danger pour l’avenir. Mais c’est un inconvénient +qui lui est commun avec d’autres nations +et qu’elle rachète d’autre part par des qualités +que toutes les nations sont loin de posséder. +En général, si ce pays a des tares ou des défauts, +nul ne les connaît mieux que lui-même, et c’est +avec un scrupule et une persévérance rares +qu’il s’attache à les combattre. Ainsi les excès +auxquels peut conduire la puissance de l’argent +y ont de fort sérieux contrepoids.</p> + +<p>En premier lieu, par une excellente habitude +qu’adoptent une quantité de gens arrivés aux +grandes fortunes, la générosité s’efforce de +payer la dette de la richesse. Une fois considéré +par ses détenteurs comme un instrument +de puissance pour le bien, cet instrument +s’exerce de tant de façons, que tout homme +juste est obligé de s’incliner avec respect. Les +exemples sont nombreux, d’hommes qui administrent +leurs biens comme un dépôt de confiance +dû au travail de tous, et remis en leurs mains +afin de servir à l’intérêt de tous. Ceux-là voient +dans la fortune une fonction sociale qui engage +au plus haut point leur responsabilité. Il suffit +de la connaître un peu dans la personne de ses +citoyens les plus riches pour ne plus pouvoir +admettre que l’Amérique soit équitablement caractérisée, +quand on l’a surnommée le pays du +roi dollar. Si elle a ses accapareurs d’or, ses +égoïstes gavés, ses corrupteurs qui prétendent +gouverner en achetant les consciences, elle a +aussi élevé à la hauteur d’un principe le devoir +de bien employer son argent. Beaucoup de ses +citoyens les plus en évidence par leur situation +matérielle, vivent personnellement sans faste et +ne se sentiraient pas le droit de faire, pour eux +ou leurs enfants, des dépenses exagérées. Ils se +savent, en un mot, responsables de l’emploi de +leurs biens, soit devant Dieu, soit devant les +hommes, et se trouvent par conséquent à l’abri +de cette tentation funeste qui vient aux êtres +sans « <i>self control</i> », du fait qu’ils peuvent se +payer tout ce qu’ils désirent.</p> + +<p>Mais ce qui, à mon avis, contrebalance encore, +dans cette génération, l’influence néfaste et démoralisatrice +des trop grandes fortunes accumulées +dans les mains d’un seul, est le fait qu’en +Amérique, tout le monde travaille, et les plus +riches souvent plus que les autres. Quelques-uns +d’entre eux se réduisent, par conscience, au rôle +de véritables esclaves, au point que je ne voudrais +pas changer avec eux. Mais c’est pour +cela même qu’ils méritent d’être respectés et +admirés. Il y a une forme très noble de l’abnégation, +dans cette façon d’être l’esclave de son +devoir d’homme riche.</p> + +<p>Pour tout dire, l’oisiveté n’a pas encore acquis +son droit de cité, ni surtout son droit au grand +soleil. Dans les vieilles sociétés une certaine +aristocratie, trop souvent dégénérée, a, depuis +de longues générations, perdu l’habitude de travailler, +et l’opinion publique y est si bien influencée +par l’existence de cette haute et brillante +collection d’oisifs, qu’elle considère comme un +signe de noblesse le fait qu’on n’a pas besoin +de travailler pour vivre. Plus une fortune est +loin de sa source, le travail, plus elle est vieille, +plus les générations, en passant, se sont habituées +à la trouver dans leur berceau, et plus +elle semble avoir de quartiers de noblesse. Il +arrive ainsi que des classes, en somme parasites, +se considèrent comme la fine fleur sociale. +A l’abri de cette superstition, les inutiles ont +beau jeu, et quiconque peut se créer une vie +d’oisif se sent un peu de la race des privilégiés. +A la longue, il se développe un état d’esprit +démoralisant qui tend à considérer le travail +comme une servitude et un amoindrissement de +dignité.</p> + +<p>De l’autre côté de l’Océan, toutes ces mouches +qui ne font pas de miel, quelque diaprées que +soient leurs ailes, sont médiocrement appréciées. +Elles le sentent et se cachent. L’habitude d’avoir +une vie occupée est si générale, que l’homme qui +ne fait rien est un corps étranger, un déraciné. +Les cités n’offrent pas assez de ressources à ceux +qui ont besoin d’être amusés par des moyens +raffinés, et ne se contentent pas des distractions +simples auxquelles l’homme qui a travaillé est +toujours disposé à trouver un grand charme. +Ils sont condamnés à l’ennui, et l’ennui finit par +les chasser de chez eux, pour aller se joindre, en +quelque station cosmopolite du vieux monde, à +la foule de ceux que l’oisiveté rassemble.</p> + +<p>L’Amérique travaille, honore le travail et sait +l’organiser. Chacun, en général, y connaît bien +son métier et cherche à y apporter quelque +ingénieuse combinaison de sa propre initiative. +La routine y enlise moins les esprits. Un certain +point d’honneur ne permet pas à l’homme qui +s’est engagé pour un travail, de le quitter avant +qu’il ne soit fait. Du haut en bas de l’échelle sociale, +on a la dignité de sa fonction et la volonté +de bien faire ce qu’on a entrepris.</p> + +<p>Les difficultés, les commandes imprévues, au +lieu d’effrayer, stimulent les industriels, les commerçants +et même l’ouvrier ordinaire. Plutôt +que d’avouer devant une commande qu’ils n’ont +pas ce qu’il faut pour la réaliser, ils se livreront +à des tours de force et des combinaisons de génie. +De cette disposition aux entreprises hardies +et aux travaux faits en dehors des conditions +ordinaires, voici un échantillon typique +autant que légendaire. Après la destruction de +Chicago par l’incendie qui n’en laissa subsister +qu’une mince partie, une fois le premier affolement +passé, il y eut un extraordinaire déploiement +d’énergie. Appel fut fait à toutes les réserves +financières, à toutes les ressources de +l’activité, pour rebâtir la cité aussi vite et aussi +solidement que possible. Un jour, un citoyen se +présenta dans les bureaux d’un entrepreneur +de bâtiments :</p> + +<p>— Il me faut une maison de tel et tel genre.</p> + +<p>— Bien, et pour quelle époque ?</p> + +<p>— Pour telle date.</p> + +<p>— Bien, nous avons à fournir ce jour-là +quinze bâtiments, mais tous dans la matinée. +Nous inscrivons le vôtre pour l’après-midi ; vous +pouvez y compter.</p> + +<p>L’Amérique a ses écoles de travail, mais la +meilleure, c’est elle-même ; ce sont ses traditions, +son entraînement pratique aux carrières. +On n’arrive à rien, sans avoir mis la main +à la pâte. Pour diriger un travail, il faut l’avoir +appris soi-même. La biographie d’une multitude +d’hommes arrivés aux grandes affaires commence +par quelque besogne simple et modeste +qu’ils s’ingéniaient à exécuter aussi bien que possible. +Le plus grand honneur est d’avoir commencé +avec rien. Le boy énergique qui ne demande +qu’à bien faire n’a qu’à regarder autour +de lui pour voir des hommes, exemples vivants +de ce qu’il peut attendre de la vie, s’il ne ménage +pas sa peine. Et c’est là une condition +excellente pour encourager chacun à faire de +son mieux. Une fois l’impression acquise qu’un +jeune homme est un travailleur, toutes les +portes lui sont ouvertes, et dès qu’il se montre +être <i>the right man on the right place</i>, on ne lui +marchande pas son traitement. Règle générale, +le travail est bien rémunéré. Il n’est même pas +admis qu’un homme donne sa peine pour rien. +La parole biblique : « Le travailleur mérite son +salaire » est une formule de dignité et non +d’esprit mercenaire.</p> + +<p>Je ne suis qu’un profane en tout ce qui +concerne le commerce et l’industrie, mais j’ai +la curiosité des enfants qui, les mains croisées +sur le dos, regardent dans la rue le gagne-petit +fondre des cuillers d’étain. Que d’usines +j’ai visitées dans la vieille Europe, que de métiers +j’ai vu exercer ! Quand je suis amené à +voir de près l’oisiveté de certaines vies, un +ennui mortel s’empare de moi, tant le vide de +toute cette vanité me navre. Mais je ne me +lasse jamais de regarder le travailleur à son +œuvre. Je ne sais quelle haute dignité, quelle +majesté l’entoure à mes yeux.</p> + +<p>Les travailleurs en Amérique m’ont, en général, +semblé dans des conditions hygiéniques +favorables. Le peu que le temps m’a permis +d’observer dans les imprimeries, les manufactures, +les entreprises de construction, me laisse +une impression de propreté, de dignité. Une +foule d’ingénieux procédés, relatifs non seulement +à la mécanique, mais au travail de bureaux, +d’emballage, à la manipulation des matières premières, +indiquent que l’initiative et la réflexion +ne perdent jamais leurs droits. Simplifier, +rendre un travail plus facile, plus expéditif et +plus propre, un outil plus maniable, une machine +plus précise, est une tendance générale +qui se remarque à chaque pas. A chaque instant, +en se livrant aux mille observations suggérées +par l’activité intelligente, l’histoire de +l’œuf de Colomb vous revient en mémoire : On +se dit : — Tiens, comme c’est simple et ingénieux +en même temps ! On s’étonne de ne +l’avoir pas trouvé soi-même. Exemple : Les +conducteurs de tramways ont à leur disposition +une sonnerie d’une simplicité enfantine, pour +marquer les places payées, même du bout de +la voiture. Cela leur épargne du temps, des +démarches et des erreurs ; dès qu’ils touchent +un cent, ils le marquent au compteur. A Paris, +il faut retourner au compteur chaque fois qu’il +s’agit de marquer.</p> + +<p>La tradition en toutes choses est si importante +que, dans ce pays nouveau, toutes ses traces +deviennent précieuses. Dans les maisons industrielles, +la tradition est représentée d’une façon +très vivante par les portraits des fondateurs de +maisons et de leurs directeurs successifs. Le +bureau des patrons est une sorte de sanctuaire. +On y est envahi par le grand sérieux des +affaires. Sur les murs sont les ancêtres, pas +bien anciens, naturellement, car ils remontent +rarement au-delà de cent ans. Mais ces commerçants, +ces industriels, ces ingénieurs ont +tous des têtes d’une vénérabilité patriarcale. +Leur figure respire la piété, l’honnêteté. Ces +physionomies de braves gens énergiques et +intelligents sont des pages impressives de +l’histoire humaine. A regarder les traits de ces +hommes, on comprend que leur trace soit restée +sensible dans les affaires par eux créées. +L’amour du travail, la probité, les sentiments +de justice et d’humanité faisaient pour eux +partie de la vie commerciale et industrielle. +Ils exerçaient les affaires comme les chevaliers +d’autrefois faisaient la guerre : avec leur âme, +leur cœur ; et leur maison, était bâtie avec un +capital d’honneur et de loyauté qui est, certes, +le plus précieux héritage légué à leurs successeurs. +A longtemps rêver devant ces portraits +d’anciens, on se surprend à se demander quel +effet feront à côté d’eux les portraits de la +génération actuelle. Et de tout cœur on souhaite +aux fils de ressembler aux pères et de continuer, +dans les formes nouvelles de la vie de ce +temps, l’esprit qui animait leurs ancêtres.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c205">REPOS</h2> + +<p>A certains moments de labeur intense, lorsque +toutes les cordes de l’activité sont tendues, +il se mêle à l’impression d’énergie et de puissance +qui se dégage des cités cyclopéennes, une +secrète angoisse, comparable à celle qui s’empare +involontairement de nous, quand le train +roule avec un maximum de vitesse. L’idée d’accidents, +de catastrophes possibles se présente +à l’esprit. On se demande, au point où en sont +arrivées les choses, si cela peut continuer ainsi, +et pendant combien de temps, et ce que, dans +une pareille fournaise, pourrait devenir la société. +Au-dessus d’un certain degré, l’activité devient +anormale, et l’organisme humain se détraque.</p> + +<p>Les bonnes machines sont pourvues de sifflets +d’alarme qui avertissent leurs conducteurs +que le danger approche, ou de manomètres +qui signalent les pressions exagérées. Ces +sortes de signaux existent aussi dans le mécanisme +social. Pour ceux qui ont des oreilles +pour entendre et des yeux pour voir, ils fonctionnent +avec insistance. Les citoyens clairvoyants +s’en aperçoivent fort bien et poussent +leur cri d’alarme. Le déséquilibrement mental, +la neurasthénie et l’incapacité de travail, résultat +des surmenages et des trop constantes surexcitations, +la fièvre de vitesse qui gagne les +gens, à mesure que leur marche s’accélère, +l’inquiétude provenant de la perpétuelle agitation, +les préoccupations où vous plonge l’ardente +et inlassable concurrence, le vertige des +situations gigantesques trop rapidement acquises, +tout cela trouble sérieusement la santé mentale +et physique, et arrive à se traduire par une +série de ruines ou d’excentricités. On sent +que, sans la présence d’une masse formidable +de lest, le bateau verrait sa marche compromise +par les saccades d’une navigation précipitée et +hasardeuse. Heureusement ce lest existe.</p> + +<p>Il consiste d’abord dans un capital énorme +de bon sens, capable de remettre sans cesse les +choses au point ; ensuite dans une grande sincérité +à reconnaître les lacunes de la vie sociale +et à les combler.</p> + +<p>Au secours de ces forces de premier ordre, +vient un certain calme, dont on voit se maintenir +le régime salutaire au milieu des plus violentes +bourrasques. On est rempli d’admiration, +lorsqu’on voit la tranquillité d’âme avec laquelle +une foule d’hommes se maintiennent au milieu +des coups de feu du labeur le plus déconcertant +par sa variété et sa quantité.</p> + +<p>A ces qualités de fond s’ajoute une bonne +hygiène. Le soin que les Américains prennent +de leur santé physique les fortifie merveilleusement +pour la lutte, et sauvegarde leur énergie +cérébrale. Il n’y a aucune comparaison entre eux +et nous, sous ce rapport. Non seulement ils ont +les jeux en plein air, les sports universellement +pratiqués à tous les âges et par tous les sexes, +mais ils ont cette fontaine de Jouvence qui +s’appelle l’hydrothérapie domestique. Sous ce +rapport, ce qui, chez nous, est le luxe des riches +est là-bas le pain quotidien de tous. L’Amérique +se lave et se douche abondamment, et par l’effet +d’un besoin national et d’une habitude devenue +une seconde nature. Elle mange ferme le matin +et ne se charge pas trop l’estomac le soir. Elle +combat de son mieux l’alcool, la vie noctambule, +l’air renfermé. Ce n’est pas à dire que ces +trois pestes, qui se développent surtout dans +les villes monstres, n’y soient connues comme +chez nous. Mais elles sont tenues en échec +par une lutte persévérante et l’opposition décidée +des éléments sains de la nation, unis +comme un rempart en face de ces ennemis du +genre humain.</p> + +<p>A cela s’ajoute que l’Amérique sait organiser +le repos et lui maintenir des retraites inviolables. +Il y a d’abord le repos de tous les jours, +quand les bureaux se ferment et que l’existence +familiale et confortable reprend ses droits. On +se nettoie du souci des affaires, et à la maison +il n’en est plus question. Là s’ouvre un autre +monde capable de vous délasser. Pour une +foule d’Américains qui se couchent de bonne +heure, le soir, la famille, avec sa douceur calmante, +corrige et répare les fatigues de la +journée.</p> + +<p>Et puis, ils ont leur dimanche. Le dimanche +est, nous commençons à nous en apercevoir, +une des institutions humanitaires les plus précieuses +et dont il faut relever les ruines, partout +où l’incurie et l’ineptie publiques l’ont laissé +s’écrouler. C’est le jour de la liberté, du souvenir +pieux, de l’idéal, de la réflexion calme, +le jour où l’homme se rappelle qu’il n’est +pas une bête de somme et que sa destinée ne +se confine pas dans le chemin tournant d’un +manège.</p> + +<p>Une foule de citoyens américains s’associent, +ce jour-là, à l’éducation religieuse et morale de +la jeunesse, dans les écoles du dimanche. Une +vie animée règne par les églises et se traduit +en chants, prières, et toutes les formes d’une +sociabilité fraternelle. L’homme couvert des +poussières de la semaine, se retrempe et se +réconforte aux sources pures d’une pensée +sanctifiante et d’une espérance qui aide à +supporter les peines et les fatigues. Et ses +forces se renouvellent. Avec les éléments de +sagesse, de patience, de considération qu’elle +peut puiser dans son dimanche respecté, vivifié, +rendu plus riche et plus secourable par tout ce +que la piété de chaque génération y apporte de +nouveau et de rafraîchissant, l’Amérique de la +vie intérieure, de celle qui met la paix de l’âme +et le contentement d’esprit au-dessus de tout, +aura raison de son moi inférieur dévoré par la +fièvre ardente des concurrences et par cette +soif des richesses que toute nouvelle acquisition +ne fait que rendre plus insatiable.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c212">ÉCOLES</h2> + +<p>Ce que nous appelons l’école primaire se +nomme en Amérique : public school. La première +différence frappante, est que cette école +est aux mains des femmes. L’instituteur existe +certainement ; mais il est rare et remplit le +plus souvent les fonctions de directeur, lorsqu’une +école est assez importante pour comporter +plusieurs classes. On peut se demander +quels résultats les dames obtiennent, +comme respect et discipline, auprès des classes +supérieures, où se trouvent des garçons de +quatorze à quinze ans. L’expérience donne +à cette question une réponse très satisfaisante. +Non seulement les garçons déjà à la limite de +l’adolescence, observent, sous une direction féminine, +une discipline respectueuse, mais ils +se montrent en règle générale plus malléables +et plus dociles aux mains d’une institutrice qui +connaît bien son métier, que sous la direction +d’un instituteur.</p> + +<p>Les écoles publiques sont coéducationnelles. +Filles et garçons suivent les mêmes leçons. +Elles sont largement fréquentées par des élèves +de toutes les classes sociales. Les écoles privées, +où se fait l’éducation des jeunes enfants, +s’attachent ordinairement au programme primaire. +Ces écoles, d’ailleurs, sont fort nombreuses. +J’en ai vu une à Minneapolis qui m’a +laissé une impression caractéristique. En entrant +dans le hall principal du rez-de-chaussée, on +est frappé par une panoplie d’instruments de +musique suspendus au mur. Arrivé un instant +avant l’ouverture, j’avais vu les enfants s’ébattre +sur le gazon qui entoure l’école. Sur un coup +de sonnette donné par la directrice, une vingtaine +d’élèves accoururent, décrochèrent les +instruments, surtout des violons, et se mirent +à jouer une marche alerte. Au son de cette +musique, toute la population de l’école entra +et se dispersa dans les salles des divers +étages. Une fois tout le monde assis, les +jeunes musiciens mirent leurs instruments au +clou et allèrent prendre leur place.</p> + +<p>Généralement, la classe commence par une +lecture destinée à recueillir et élever l’esprit. +Fort souvent elle est empruntée aux livres +saints. Les écoles possèdent quelquefois un +grand hall où tous les élèves peuvent se +rassembler. Dans ce cas, ils passent ensemble +les premières minutes de la journée. Ils +chantent, on leur fait une brève allocution +souvent suivie d’une prière. Si une communication +doit être faite aux enfants, on profite de +ce moment-là.</p> + +<p>Dans les classes supérieures, l’enseignement +civique est l’objet de leçons spéciales où une +part importante est abandonnée aux enfants. Ils +sont invités à signaler ce qu’ils ont vu ou lu +d’intéressant au point de vue du bien général +de la cité qu’ils habitent ou du pays dans son +ensemble. Généralement la séance est animée. +La discussion est admise. Les enfants proposent +même de temps à autre d’envoyer une +adresse respectueuse à un citoyen qui vient +de rendre un service à la société. A la façon +vivante dont les élèves prennent part aux +séances civiques, on reconnaît qu’ils sont, dès +leur jeunesse, attentifs à la politique, dans le +sens large et noble de ce terme. La République +et ses destinées ; les progrès de la civilisation +matérielle ou morale, tout ce qui touche à +l’esprit public ou aux intérêts de tous, occupe +leur attention.</p> + +<p>On s’aperçoit bien vite que la vie nationale +du pays est homogène, malgré l’étendue du +territoire et la diversité des habitants. Le fond +des institutions n’est pas en question. L’idéal +démocratique est l’idéal par tous accepté.</p> + +<p>Chez nous, l’accord ne s’étant pas encore fait +sur la question fondamentale, il y a division dans +les esprits, en dépit de l’homogénéité de la population. +Dans ces conditions, les questions qui +touchent à la chose publique, excitent des animosités +et des contradictions. Par amour de +la paix, il faut garder le silence à l’école sur +des faits d’une grande portée éducative. Les +maîtres sembleraient, devant les élèves, prendre +parti pour l’une ou l’autre fraction politique ; +ils doivent donc se contenter d’enseigner la +France, en général, et demeurer ainsi dans +l’abstraction. De pénibles expériences nous +mettent tous les jours en face de ce fait qu’il +y a plusieurs France. Certes, à force de bonne +volonté obstinée et d’une vue plus large sur +nos intérêts véritables, nous finirons par nous +rencontrer sur un terrain commun. Ce jour-là, +les maîtres pourront parler, devant les élèves, +des hommes et des choses de la patrie, sans +que personne les accuse de faire de la politique. +Nous jouirons du privilège enviable que l’Amérique +possède dès à présent.</p> + +<p>L’école publique n’est nulle part plus intéressante +que dans les États neufs et les villes +en pleine formation. Dans un des larges établissements +de Minneapolis, fréquenté par des centaines +d’enfants, le directeur voulut bien, à +un certain moment, rassembler tous les élèves. +En rangs serrés, ils se posèrent le long d’un +corridor, les grands collés au mur, les petits +tout devant, à la façon des tuyaux d’orgue. +J’avais devant moi de la graine de plusieurs +nations. Leur origine se reconnaissait à leur +chevelure. Scandinaves aux cheveux filasse, +rappelant le lin tout blanc que leurs mères, dans +les longues nuits septentrionales, filent sur leurs +quenouilles ; Irlandais couleur d’acajou, de +carotte ou de feu ; Italiens sombres ou châtains ; +Allemands blonds. Et toute la gamme des yeux, +ces beaux yeux d’enfants que rien n’égale sur +la terre en grâce et en vivacité. Je voyais en +esprit leurs familles et les vaisseaux qui les +avaient apportées, émigrants, de tous les coins +de l’horizon, pour les réunir là.</p> + +<p>A un signal du maître, ils entonnèrent +l’hymne national américain. Je l’ai entendu +souvent. Jamais il ne me produisit autant d’effet +que ce jour-là. N’avais-je pas devant moi des +rejetons de plusieurs peuples ?</p> + +<p>Et, cependant, une même ardente et patriotique +conviction faisait vibrer toutes les voix, +animait toutes les figures. Tous ces chers +petits chantaient l’Amérique d’un cœur unanime. +Dans leur chant, se transformant pour moi en +symbole, je vis l’expression de faits puissants +qui honorent grandement la terre hospitalière +où ils se produisent. Je vis la contrée au +cœur magnanime, vers laquelle accourent ceux +pour qui leur propre patrie est souvent inhabitable, +faute de pain. Venus des régions noires +qu’habitent les privations et la misère, ils ont +trouvé une place au champ du travail et au +soleil de la dignité humaine. Leurs enfants ont +des vêtements propres, une demeure et une +bonne nourriture. Ces mines florissantes l’indiquent +assez. La contrée d’adoption leur a +été favorable, et ils lui sont reconnaissants. Au +droit d’asile est venu se joindre le droit de cité, +et ils ont conçu la légitime fierté d’être citoyens +de la première République du monde.</p> + +<p>L’Amérique est une bonne mère qui non +seulement est aimée passionnément par ses +propres enfants, mais se fait aussi adorer par +ses enfants d’adoption. Dès la deuxième génération, +tous ces nouveaux arrivés et leurs descendants, +sont des Américains, des hommes +nouveaux.</p> + +<p>Quand on se demande par quels organes +l’Amérique résout la grosse question de l’encadrement +et de l’assimilation du flot sans cesse +renouvelé des émigrants, qui constitue pour +elle une ressource et un grave problème tout +à la fois, on est de suite frappé de l’importance +de l’école publique. C’est elle le principal, le +grand organe de digestion et d’assimilation. +L’école est l’estomac de l’Amérique. Là viennent +se rencontrer les enfants de toutes les +races. Elle les prend, les traite par l’esprit +large, accueillant, à la fois libéral et discipliné, +sévère et bienveillant, qui est comme le tempérament +de sa démocratie puissante et pacifique. +Une fois imbus de cet esprit, ils sont +siens, car c’est un esprit qui élève l’homme, +le dignifie, lui inspire la juste fierté et l’amour +de l’ensemble auquel il appartient. Et quand +alors il chante l’hymne national, où tant de +simple et pieux amour du pays et de son +histoire se mêle si naturellement à une foi +religieuse sincère et tolérante, il exprime son +âme elle-même. C’est vrai. Il s’est identifié +avec le drapeau étoilé : il descend des Pilgrim +fathers : Washington est son ancêtre, et Lincoln +est de sa race. Cela s’exprime en trois mots +qui se disent là-bas avec une ardeur de conviction +particulière : Je suis Américain.</p> + +<p>Un jour, à New-York, je demandai au petit +Royal Anderson, neveu de ma charmante hôtesse, +Miss Louise Sullivan : « Are you a kind +boy ? » Il me répondit : « I am an American. » +Il eût fallu le voir se rengorger en disant cela.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c222">HIGH SCHOOLS</h2> + +<p>Dans chaque centre d’une certaine importance +existe une high school, elle aussi presque +toujours coéducationnelle. Elle est le degré +intermédiaire entre l’école primaire et l’Université. +C’est là que se prépare aux carrières +pratiques la majorité de la jeunesse. En général, +ces écoles sont installées en pleine ville, +à proximité de tous. Pas plus que l’école primaire, +elles ne comportent d’internat. On y +enseigne les sciences, la littérature, les arts. +Le chant y tient sa place d’honneur, comme +dans toutes les écoles de la République. Les +bâtiments sont vastes, bien éclairés. Le long +des corridors spéciaux sont suspendues une +foule de photogravures excellentes, représentant +les monuments de l’antiquité, les principaux +chefs-d’œuvre de l’architecture en Europe, les +tableaux célèbres des grands maîtres et des +reproductions en plâtre des œuvres les plus +remarquables de la sculpture. Parmi toutes ces +choses destinées à former le goût artistique, se +remarquent aussi régulièrement les portraits +des grands citoyens américains, destinés à personnifier +les aspirations et l’idéal du pays, à +perpétuer la mémoire des grands faits historiques. +Il n’est pas rare, aussi, d’y rencontrer le +buste de Napoléon. Déjà je l’avais vu dans les +bureaux des négociants, sur les étagères des +salons et les frontons des bibliothèques. Maintenant +je le retrouvais dans les cabinets des +directeurs d’école et à travers les salles de +classe. Décidément, il est populaire en Amérique, +et il l’est principalement à titre de self-made +man. On admire en lui sa prodigieuse +activité, sa marche en avant à travers les obstacles, +sa destinée colossale qui le mena d’une +origine obscure à la situation d’arbitre du +monde. Tout cela lui donne un relief extraordinaire +aux yeux de ceux qui n’ont pas, comme +nous, à liquider le passé néfaste que nous a +légué son autoritarisme. Quand on songe quel +rôle Napoléon et ses lois ont joué dans notre +enseignement, et quelles traces sa main de tyran +a laissées dans notre éducation secondaire masculine, +on est surpris de voir sa figure dans +les libres écoles d’un pays avec l’idéal duquel +la férule napoléonienne présente un si terrible +contraste.</p> + +<p>A côté de la High school, l’Amérique possède +une multitude d’établissements, comparables, +dans leur programme, à nos lycées et +collèges, mais n’en ayant en aucune façon l’organisation +ni l’esprit. Ces écoles sont très +souvent en dehors des villes, au bord des lacs, +au penchant des collines, ou en plein bois. +Elles ont des internats, mais qui n’ont pas la +rigide monotonie des nôtres, ni la plupart de +leurs inconvénients. Le dortoir a presque partout +disparu, ainsi que les trop vastes et trop +lugubres réfectoires. On préfère bâtir plusieurs +maisons de dimensions ordinaires que d’édifier +de massives casernes. Chambres à coucher +et salles à manger ont un aspect familial. Et +sitôt sorti des maisons, les élèves se trouvent +au large. Point de préaux enfumés, point de +murs. L’affreuse cour, pleine de poussière et +garnie de gravier, où poussent quelques arbres +étiques, symboles du régime, heureusement à +son déclin parmi nous aussi, n’existe pas. On +n’a pas l’impression de se trouver au milieu de +détenus. Grilles, fenêtres garnies de barreaux, +parloirs mornes, où des visiteurs viennent parler +bas aux prisonniers, réglements pédants, +sinistres roulements de tambour, tout cet ensemble +que nous devons au grand homme dont +le chapeau et la redingote sont si populaires +en Amérique, n’a aucune place dans les mœurs +scolaires des États-Unis. A chaque instant du +jour, un élève, désireux de quitter la maison, +pourrait s’échapper sans tambour ni trompette. +Les récréations se prennent sur des prairies +sans clôture aucune. La clef des champs est +dans la poche d’un chacun. Tout cela manque +absolument de contrainte, mais non de discipline +et de surveillance. Le caractère et la conduite +des enfants sont l’objet d’une vigilance latente, +il est vrai, mais constante et effective. La pureté +sexuelle des élèves et le respect de leur propre +corps, la tenue consciencieuse dans le travail +et la sincérité des paroles et des actes préoccupent +les maîtres autant et plus que l’instruction +elle-même. Si la figure d’un élève témoigne +que son état réclame l’infirmerie morale, +l’auscultation et la mise en observation +ne se font pas attendre. Sans les persécuter, on +sait les suivre. Et surtout des efforts constants +sont faits pour les amener à se gouverner et +se surveiller eux-mêmes. On estime, à juste +titre, qu’une moralité provenant seulement de la +constante présence du maître, pèche par la base +et n’attend que l’occasion favorable pour devenir +de l’immoralité. Que tout enfant soit +quelqu’un, comprenne sa dignité, se charge de +la responsabilité de ses actes et préside sa +République intérieure, voilà le but vers lequel +l’éducation est dirigée. C’est l’éducation +pour la liberté par la discipline personnelle, +l’éducation du « <i>self control</i>. »</p> + +<p>Dès que le self control commence à s’exercer, +la discipline devient facile. Chacun la maintient +en ce qui le concerne. Les tristes moyens +coërcitifs, par lesquels on affaiblit le ressort +de la volonté, sont considérés comme allant +complètement à l’encontre du but de l’éducation.</p> + +<p>Chaque école a son infirmerie, presque toujours +située dans un gracieux pavillon isolé. +Une ou plusieurs nurses y président au soin de +jeunes patients, qui n’ont pas l’air malheureux.</p> + +<p>La mine des écoliers américains, filles et +garçons, est en général prospère. On s’en +rend compte surtout, lorsqu’ils sont réunis tous +ensemble dans les grandes salles où se tiennent +les meetings du matin. C’est un plaisir de +promener son regard sur ces figures qui respirent +la santé et la bonne humeur. Leur hygiène, +d’ailleurs, est bien entendue. Jamais de trop +longues séances sans un peu de distraction, +de jeux ou de gymnastique. Lorsque se prennent +les grands exercices en plein air, les +enfants se douchent généralement en rentrant +au logis, ce qui les empêche de s’endormir en +classe ou de se refroidir. Dans les écoles, il y a +souvent une interruption de cinq ou dix minutes +pendant lesquelles les enfants se dégourdissent +sur place. Un piano, posé dans le corridor, +donne le signal des mouvements, et au même +instant, dans toutes les classes et sans quitter +leurs tables, les élèves exécutent, sous la direction +du maître, une série de mouvements bien +combinés qui rétablissent une bonne circulation, +les émoustillent et leur permettent ensuite de +rester tranquilles.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c230">UNIVERSITÉS</h2> + +<p>Parmi les Universités situées dans les grandes +villes, j’ai vu particulièrement celles de New-York, +Philadelphie, Boston, Chicago, Minneapolis, +Toronto au Canada ; mais, par une combinaison +très heureuse, une partie importante de +la vie universitaire s’est depuis fort longtemps +réfugiée dans le silence et l’air pur des campagnes. +Au nombre des établissements de ce +dernier genre que j’ai visités et où j’ai séjourné, +il faut citer : Harward, Oberlin, Mount Holyoke +College, Vassar.</p> + +<p>Harward est très connu comme grande Université +pour la jeunesse masculine. Aux portes +de Boston, ville déjà traditionnelle, pleine de +souvenirs studieux et d’un esprit tourné vers +les lettres, les sciences et les arts, Harward est +en outre richement doté par des amis anciens +et nouveaux. Une foule d’illustrations américaines +en sont sorties. Le Président Roosevelt +y a fait ses études. Harward avec Yale, sa +rivale en jeux sportifs et en travaux savants, +sont des foyers dont le rayonnement s’aperçoit +de loin. Oberlin est moins connu en France. +Et cependant l’Université de l’État d’Ohio +porte le nom d’un Français illustre, Oberlin, le +grand pasteur qui vivait au Ban-de-la-Roche, +à la limite du XVIII<sup>e</sup> et du XIX<sup>e</sup> siècle. Ce +pasteur alsacien fut le pionnier d’une piété +vivante et originale. Il se servait du pic et +de tous les outils routiers et champêtres, aussi +bien que du langage ordinaire, pour donner un +corps à la doctrine de l’Évangile, et il traduisait +la Bible en actes pratiques, en civilisation, en +institutions sociales. Cet homme a frappé l’esprit +d’un peuple qui a défriché, bâti, civilisé +plus que nul autre. Ils en ont fait un de leurs +modèles vénérés, et son nom demeure attaché +à l’une de leurs Universités. Oberlin-College +est situé en pleine campagne, au milieu d’une +contrée verdoyante, légèrement ondulée. Une +toute petite ville est à côté de l’Université et +porte le même nom.</p> + +<p>Le long de larges avenues sont situées les +maisons des professeurs, comme à Harward et +toutes les Universités du même genre. Une +série de bâtiments spéciaux, répandus sur un +vaste « campus », gazonné et planté d’arbres +superbes, renferment les laboratoires, les salles +de cours et d’études, les collections, la bibliothèque, +le Musée d’Art et le Conservatoire de +Musique. Sauf certaines parties de la médecine, +qui ont besoin des grandes villes et de +la proximité de leurs hôpitaux, toutes les branches +du savoir humain y sont enseignées. L’Université +est coéducationnelle. Le nombre d’étudiantes +est sensiblement égal à celui des +étudiants. Au centre des nombreux bâtiments, +tapissés de lierre, qui constituent l’ensemble +universitaire, une église s’élève où, tous les +matins, la population entière de cette jeunesse, +s’assemble avec ses maîtres, afin de commencer +la journée par une lecture édifiante. Le Conservatoire +de Musique, très suivi, fournit des +éléments artistiques de premier ordre et contient +une salle pour les auditions, dans laquelle se +construit en ce moment même un des plus grands +orgues des États-Unis. Les étudiants forment +des sociétés musicales et chorales, actives +tout le long de l’année. Ils sont, en outre, +groupés en sociétés de tout genre, où ils poursuivent +ensemble la culture scientifique et la +culture morale. La presque totalité d’entre eux +se rattache en outre aux diverses organisations +gymnastiques et athlétiques. Ainsi l’Université +est une sorte de ruche bourdonnante en pleine +heureuse solitude. C’est un monde, rappelant +par son isolement studieux et son travail recueilli, +les bois sacrés des muses. Une atmosphère +de paix y environne les études qui, par +le perpétuel contact d’un grand nombre de +jeunes personnes et de jeunes gens laborieux, +atteignent un degré d’intensité considérable, +sans que la vie physique y perde ses droits. +On sent qu’il règne beaucoup de contentement +et un salubre esprit ambiant. Toute cette jeunesse +porte sur sa figure l’indice d’une existence +normale et équilibrée. En somme, elle +passe là d’heureuses années. J’ai pu m’en +convaincre, non seulement par le train journalier, +observé dans les diverses Universités, et +par le ton dominant qui y règne, mais encore +par les souvenirs que la vie universitaire laisse +au cœur de ceux qui l’ont partagée. Partout +j’ai rencontré des hommes et des femmes qui en +parlent avec émotion et gratitude. Oberlin est +un centre plus populaire que Harward ou Yale. +Tout ce jeune monde a son avenir à créer et +ne doit compter que sur soi-même.</p> + +<p>Les étudiants et les étudiantes demeurent +dans des maisons séparées, rattachées à l’Université +et situées à proximité des cours.</p> + +<p>Il n’y a ni cuisines ni salles à manger dans +les maisons des étudiants. Les repas sont pris +en commun dans celles où sont installées les +étudiantes. Les tables sont par groupes de +douze à vingt, et il y règne une aimable cordialité. +J’ai toujours joui, très spécialement, du +coup d’œil d’ensemble sur ces tables, où la +présence des deux sexes mettait une note originale +dont l’effet sur leur éducation mutuelle +est salutaire à tous.</p> + +<p>Si jeunes qu’elles soient, comparativement à +nos vieilles Universités européennes, les Universités +américaines ont leur histoire, pieusement +recueillie. On dirait que l’Amérique est +d’autant plus ménagère de ses souvenirs, que la +région en est moins étendue. Partout, dans les +Universités comme dans les écoles primaires, +sont conservés, sur des plaques commémoratives, +les noms et les traits des fondateurs de +laboratoires, de bibliothèques, de musées universitaires, +ainsi que les noms des anciens +élèves qui se sont distingués dans le monde. +Au premier rang figurent les actes de dévouement +et d’héroïsme.</p> + +<p>Westpoint on Hudson, principale école de +guerre des États-Unis, consacre particulièrement +le souvenir des morts héroïques. Westpoint +est un nid d’aigle assis sur les rochers +qui tombent à pic dans le fleuve. Une fois +arrivé là-haut, on découvre un plateau très +étendu où se trouvent d’immenses casernes, +des salles d’étude et de cours et un champ +de manœuvres sur lequel, au moment même +où nous arrivions, marchait, drapeaux déployés +et musique en tête, toute la population +de l’école. Ces jeunes gens ont une +tenue superbe. La moitié au moins de leur +temps se passe aux exercices physiques. Beaucoup +d’entre eux, excellents cavaliers, s’entraînent +à un jeu spécial consistant à taper sur +des boules du haut de leur cheval. Armés de +maillets à long manche, ils s’élancent à travers +la plaine gazonnée, et l’adresse avec laquelle +ils évoluent est, à certains moments, stupéfiante.</p> + +<p>Parmi les immenses bâtiments de Westpoint +il en est un destiné aux souvenirs guerriers, +c’est le Memorial-Hall. Pas un fils de l’Amérique +ne tombe sur le champ d’honneur sans +que son nom ne soit gravé là. Les généraux +ont leurs bustes ou leurs portraits. Des tableaux +consacrent certains faits militaires particuliers. +Dans ce bâtiment sont de vastes salles où +se célèbrent les anniversaires. A certains +jours, la population de l’école s’augmente +d’hôtes qu’un lien quelconque rattache à l’armée. +Ces jours-là sont les grandes dates +du sentiment patriotique, un sentiment qui, +pour être plus visiblement exprimé dans les +fastes de Wespoint, n’en existe pas moins +vivace et vibrant à travers toutes les écoles +américaines.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c239">MOUNT HOLYOKE-COLLEGE</h2> + +<p>Tel est le nom de la première université +de femmes, fondée aux États-Unis et dans le +monde, aux environs de 1837. Collège, en +Amérique, veut toujours dire Université. L’Université +du « Chêne sacré » est située dans +une jolie campagne ondulée, ayant à l’horizon +la Montagne du Chêne sacré et faisant partie de +l’État de Massachusetts. On y arrive par un +tramway de route, en une demi-heure, depuis +le chemin de fer. Un petit village est situé +dans le voisinage. Autrement, solitude complète +et grand air.</p> + +<p>L’ancienne Université tenait en un seul et +colossal bâtiment qui a complètement brûlé en +1896. Par cet incendie qui détruisit tout, l’école +sembla un moment anéantie dans son principe +même. Mais les affections des anciens élèves +lui avaient, à travers la République, créé de +trop solides appuis, pour qu’elle pût rester +ensevelie sous la cendre. On releva donc ces +murs, mais d’après un autre plan. Vingt édifices +divers remplacèrent l’ancien massif de constructions. +Maintenant Holyoke College vous salue +de loin, du sourire de ses maisons couvertes +de lierre. Ici est la bibliothèque, là le musée de +sculpture et de peinture, là encore la gymnastique +et les bains. Plus loin, la magnifique église, +capable de contenir les deux mille habitants de +l’Université ; les serres, l’infirmerie, les laboratoires, +les salles de cours, les maisons d’habitation, +l’observatoire d’astronomie. Ce dernier me +fut expliqué par un astronome féminin qui y passe +tout son temps et y fait des cours à certaines +heures, tant de jour que de nuit. Quelques bâtiments +isolés, très gracieux, servent de logement +à ceux des professeurs qui préfèrent la solitude. +Il n’y a que des femmes. J’assistai à une leçon de +chimie et à la manipulation, par une vingtaine +d’étudiantes, d’une certaine quantité de levure +de bière. Toutes étaient engoncées dans des +tabliers blancs, de la tête aux pieds. Le sérieux, +avec lequel elles regardaient leurs tubes et +notaient leurs proportions, leur donnait un air +d’alchimistes cherchant quelque pierre philosophale. +La chimie est là-bas une carrière fort +agréable et lucrative pour les femmes, qui se +placent couramment dans certaines industries. A +la serre, je vis plusieurs jeunes personnes occupées +à étudier les fleurs, pendant que d’autres +les soignaient. Au musée, une quantité d’élèves +faisaient du dessin, de la peinture à l’huile, de +la sculpture, des travaux relatifs à l’architecture +et la décoration des maisons.</p> + +<p>Plusieurs centaines d’élèves accoururent pour +écouter ma conférence française. J’eus le plaisir +de constater qu’elles comprenaient fort bien +notre langue. Leur professeur principal est une +jeune personne très distinguée, qui a passé +plusieurs années à Paris, et suivi avec assiduité, +les cours de M<sup>r</sup> Gaston Paris, dont le +portrait orne sa chambre. Dans ma conférence +anglaise du soir, j’eus devant moi la population +de Holyoke tout entière, public gracieux, +intelligent, à qui c’est un régal de parler et +qui vous soutient et vous inspire par sa bonne +sympathie.</p> + +<p>Au dîner, j’avais été invité dans la maison de +la directrice. Elle y demeure au milieu d’une +centaine d’étudiantes. Il y avait six ou sept +tables dressées. Les dames servaient elles-mêmes. +C’était absolument charmant. J’appris, +en m’intéressant à ce détail, que toutes les jeunes +personnes s’entraînaient aux travaux pratiques, +et qu’une très importante partie du travail de +la maison était fait par les étudiantes.</p> + +<p>Le personnel de service se trouve ainsi +réduit à un minimum. Les études n’y perdent +rien. Un peu de travail physique est un délassement +et rétablit l’équilibre mental. La bourse y +gagne. La pension coûte moins cher, en raison +même de cette organisation très pratique. J’eus +ainsi le plaisir de voir les corridors de la maison +balayés par des jeunes filles fort distinguées et +qui, pour tenir un balai, m’en paraissaient un +peu plus jolies.</p> + +<p>La veille, on m’avait raconté qu’une certaine +quantité de courageuses jeunes personnes qui +faisaient là leurs études, avaient gagné, comme +dames de compagnie, femmes de chambre ou +dans d’autres emplois lucratifs, l’argent nécessaire +à leurs études. Plusieurs sont actuellement +professeurs, qui ont amassé par des +leçons particulières le nécessaire pour demeurer +à l’Université et y acquérir leurs +grades.</p> + +<p>Je me trouvais à Holyoke, le soir du jour où +le Président Roosevelt fut réélu. L’Université, +calme à la surface, était en ébullition intérieure. +Dans ma conférence, je fis une allusion au fait +passionnant du jour. Le résultat de l’élection +était encore inconnu ; je l’envisageai comme +certain. Ce fut une explosion de joie dans la +salle, mille mouchoirs s’agitèrent avec frénésie, +et des trépignements généreux se firent entendre +à travers tout l’auditoire. Le lendemain, à +la première heure, le résultat une fois acquis, +l’ivresse ne connut plus de bornes. Pendant +deux heures, on entendit des chants patriotiques, +des sérénades, des cris spéciaux qui +servent là-bas aux étudiants des deux sexes à +manifester leur contentement. Ces cris, où les +femmes rendent souvent des points aux hommes, +ont une énergie que je qualifierai de sauvage, +et je me suis assuré qu’ils venaient bien des +anciens Peaux-rouges.</p> + +<p>Les femmes ne votent pas aux États-Unis. +Pour se dédommager de cette lacune dans la +loi, les jeunes filles de Holyoke avaient décidé +qu’elles feraient une élection privée, le jour +avant l’élection publique. Elles observèrent minutieusement +les usages ; firent une campagne +électorale avec articles dans le journal de l’Université, +meetings et affiches. Au jour dit, le vote +fut soumis aux plus strictes formalités et même, +pour copier fidèlement les mœurs ambiantes, +ces demoiselles désignèrent quelques policemen, +ou plus exactement police women « <i>for +hindering bribery</i>. » Le résultat de l’élection fut +une formidable majorité en faveur de Roosevelt. +Quelques jours plus tard, à la Maison +Blanche, je racontai ces incidents amusants +au Président, qui en rit de bon cœur.</p> + +<p>Avant de quitter Holyoke, j’assistai à la pose +de la première pierre d’un nouvel et important +édifice dont, d’ailleurs, les murs s’élevaient +déjà considérablement. Par les chemins qui +circulent entre les beaux platanes et les bandes +de gazon, je vis s’avancer vers l’église où +se célébrait la cérémonie, une longue théorie, +toute l’Université et ses hôtes, en costume des +grands jours : hermines, toques, robes de docteur. +Un chœur, composé de deux cents jeunes +filles en surplis blanc, précédait le cortège. La +Présidente, assistée de quelques hauts membres +d’Universités voisines, fit un speech, et +des chœurs merveilleux furent chantés. Le +reste du jour fut consacré aux réjouissances +générales. Des réjouissances, il y en a souvent. +Elles font partie du programme. Les jeux en +plein air, l’exercice journalier, une bonne +hygiène, une vie normale et pas trop de tracas +d’examens, font à ces jeunes et studieuses personnes +une vie, en somme, très heureuse.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c247">DOCTORAT HONORIS CAUSA</h2> + +<p>Parmi les marques de bonne amitié dont le +souvenir nous demeure précieux, il est impossible +d’oublier celle qui nous vint du Temple-College +de Philadelphie et du D<sup>r</sup> Conwell, son +éminent directeur. Avant de conter comment +le doctorat nous fut conféré, présentons M. le +Docteur Conwell.</p> + +<p>Le Docteur Conwell est de haute stature, +maigre, brun, nerveux. Un nez aquilin marque +sa figure expressive, où des yeux à la fois bons +et pénétrants allument leur flamme sombre. Il +a passé une partie de sa vie à voyager autour +du monde, exerçant, pendant quelque temps, +le périlleux métier de correspondant de guerre +en Extrême-Orient. Quand il eut amassé +toutes ses expériences, il subit une transformation +intérieure d’où son esprit sortit, animé +de convictions religieuses ardentes. Il se fit alors +prédicateur et professeur, et transporta toute la +belle fougue de l’ancien globe-trotter sur le +champ de l’action religieuse et sociale. Armé +de connaissances pratiques très étendues et +d’une vaste érudition, doué d’un tempérament +de fer et en même temps d’une souplesse +d’intelligence qui le rend large, tolérant, de +relations cordiales, il fit profiter son œuvre +de toutes ces qualités éminentes. Après de +longues années d’un labeur qui ne cesse jamais, +et dont une partie est consacrée à faire +des conférences sur tous les points de l’immense +territoire des États-Unis, on lui doit : l’érection +du plus large temple de Philadelphie, appartenant +à la dénomination baptiste ; la création d’une +université complète ayant un caractère populaire.</p> + +<p>Le temple contient plus de trois mille places +assises. Mais le D<sup>r</sup> Conwell, au courant de +tous les moyens de la civilisation, y a fait +installer un appareil téléphonique perfectionné +qui permet au prédicateur de se faire entendre +bien au-delà de la salle où il prêche. Cette installation +eut d’abord un but purement humanitaire. +Il s’agissait de rendre possible aux +malades d’un hôpital voisin, la participation +aux offices, sans aucun dérangement pour eux. +Une demi-douzaine de récepteurs suspendus +en face de la tribune recueillent et transmettent +non seulement la voix du prédicateur, mais la +musique de l’orgue, les chants des chœurs +et de la communauté. Les malades, de leur lit, +peuvent, en se fixant sur la tête un casque +téléphonique, suivre tous les incidents du culte +public. Une fois l’installation faite, ses services +s’étendirent bien au-delà du rayon prévu. Tout +abonné au téléphone peut, à condition de prévenir +la veille, se faire mettre en contact avec +le Temple pour la durée du service religieux. +On voit d’ici le merveilleux usage qu’un arrangement +semblable comporte.</p> + +<p>La première fois que je vis le D<sup>r</sup> Conwell, +c’est en chaire, un dimanche vers les dix heures +du soir. Il prêchait, en attendant que je vienne +d’un lointain quartier de Philadelphie, pour +saluer sa communauté. Son sermon était dirigé +contre un certain nombre de crimes sociaux qui +consistent à offenser, à dépouiller, à voler Dieu +dans la personne des hommes. Il énumérait, +avec sévérité, des cas où, par suite de bas +intérêts ou d’égoïsme sauvage, nous en arrivons, +en pleine civilisation, à priver des +enfants et des hommes de leur droit à la vie, à +la liberté, à la clarté intellectuelle, au développement +moral. Et à chacun de ces cas il s’écriait +avec une passion qui prêtait à sa parole un +éclat vengeur : « You rob God ! » vous volez +Dieu !</p> + +<p>Il m’invita plusieurs fois à prendre la parole +devant son immense auditoire. Nous eûmes +de longues conversations, et je fus mis au +courant de l’œuvre magnifique qui s’accomplissait +là, ainsi que dans l’université bâtie +porte à porte et intitulée Temple-College. Cette +université a des centaines d’étudiants, un corps +de professeurs, hommes et femmes, très remarquable, +et son but spécial est de rendre les +études accessibles à quiconque a des capacités. +Toute une vaste section ne fonctionne que le +soir. Là, des ouvriers, des employés, préalablement +entraînés par des études personnelles, +viennent suivre des cours. Après avoir suivi +ces cours pendant de longues années, ils +peuvent acquérir des grades universitaires. +Temple-College est une ruche immense et bienveillante +où le peuple intelligent peut s’initier +à la vie intellectuelle. C’est de cette université +qu’on voulait me faire docteur, étendant cette +même marque de politesse à mon compagnon +de voyage. La qualité et le but d’une semblable +œuvre, nous faisaient d’autant mieux apprécier +une offre qui fut acceptée avec empressement. +La réception fut fixée au 23 novembre. Ce +jour-là, entourés de tout le corps de professeurs, +nous entrâmes dans la salle bondée +d’un public sympathique. Non seulement on +désirait nous offrir un témoignage personnel, +mais ce témoignage s’adressait à la France +elle-même, par dessus notre tête. On nous le fit +voir surabondamment. En premier lieu, toute +la vaste salle avec ses larges tribunes était +littéralement drapée aux couleurs de France +mêlées aux couleurs américaines. Puis, comme +premier article du programme de la séance, +la <i>Marseillaise</i> fut chantée par un quatuor +d’une vigueur entraînante. Ensuite, tous les +discours contenaient des allusions à la République +sœur. Un de ces discours fut prononcé +par le maire de Philadelphie, qui +profita, en outre, de l’occasion pour déclarer +qu’il était lui-même un ancien étudiant de +Temple-College. Sa belle carrière avait été +ouverte par cette bonne maison où il était +possible de faire ses études, le soir, tout en +gagnant sa vie le jour.</p> + +<p>Aux applaudissements sans cesse renouvelés +d’une foule enthousiaste, chaque allusion à la +France se transformait en manifestation générale. +« Dites bien, et répétez-le, nous enjoignaient +tour à tour les orateurs qui se succédaient +à la tribune, dites à vos concitoyens en +quelle vive amitié nous tenons leur pays, et +combien nous désirons qu’il soit fort, prospère, +animé de l’esprit qui fait les puissantes +démocraties. »</p> + +<p>Puis on nous remit des insignes, des toques +et des parchemins, afin que de cette heure +il nous restât un symbole aux écrins du +souvenir.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c254">UN PÉNITENCIER QUAKER</h2> + +<p>Je venais de voir, aux environs de Philadelphie, +dans une jolie contrée où les champs +et les fermes alternent avec des restes de +forêts, une magnifique école coéducationnelle +dirigée par les « Amis ». Maintenant, me dit +frère Joseph Elkinton, négociant, et speaker +dans les meetings quakers, venez, que je vous +montre une autre maison, celle-là pour enfants +et jeunes gens égarés.</p> + +<p>Nous partîmes, cahotés, par de mauvais chemins +de traverse, et bientôt gagnâmes une sorte +de cité, bâtie sur une colline à large dos, et +composée d’une vingtaine de maisons. C’était là.</p> + +<p>Je n’en croyais pas mes yeux. Pour une +maison de correction, cet établissement manquait +complètement de physionomie. D’abord, +pas de murs, pas même une palissade, pas +même un fil de fer ! On entre et on sort comme +on veut. Sur une question à ce sujet, le quaker +Elkinton me répondit avec un sourire malicieux : +« <i>c’est pour empêcher les évasions</i>. » Il +paraît que rien n’empêche les gens de s’en +aller, comme d’être libres de le faire à toute +heure. Cette absence de barrières, de portes, +de verrous, de gardiens farouches, me fit +beaucoup songer. Et je finis par trouver +qu’elle était parfaitement en accord avec les +principes de ces « Amis », si humains en +toutes choses. En effet, quoiqu’ils soient de +vrais croyants, ayant la foi qui transporte les +montagnes, ils n’ont pas construit, autour de +leur cité spirituelle, de ces murs qui s’appellent +des credos. Ils ne voudraient pas qu’un mur +empêchât l’esprit de souffler ou le soleil de +rayonner. Et la même raison qui fait qu’ils n’ont +pas la fibre ecclésiastique, les arrête devant +les mesures coercitives, même quand il s’agit +de jeunes mauvais drôles. Ah ! que je comprends +ces choses, et que cette foi en la liberté +me semble belle !</p> + +<p>En approchant des maisons, situées sur les +deux rangs, le long d’une large avenue avec, +au bout, un bâtiment directeur, je remarquai +qu’elles étaient toutes tapissées de lierre. Non +de lierre comme nous le connaissons ici et +qui ne supporte pas les hivers rigoureux de +l’Amérique, mais d’un lierre qui perd ses +feuilles en automne. Avant de tomber, elles +prennent de belles tonalités, variant entre +le rose pâle et le pourpre intense. Toutes +les maisons en étaient garnies. On eût dit +les feux d’un beau couchant, caressant leurs +pierres, leurs embrasures de portes et de fenêtres. +C’était si gracieux, que ce souriant endroit +paraissait un séjour privilégié où l’on récompense +la vertu, plutôt qu’un lieu sévère où le +vice doit être corrigé. Plus d’une âme imbue +des principes classiques de la <i>poigne</i>, eût senti +là son mépris s’éveiller.</p> + +<p>Joseph Elkinton me montra un bâtiment en +construction, où des charpentiers étaient en +train de poser des poutres. Ceci, dit-il, est une +nouvelle demeure. Ceux qui la construisent +sont les aînés de la maison. Ils travaillent sous +la direction de quelques hommes du métier. Le +système, ici, est de faire faire tous les travaux +par les intéressés eux-mêmes.</p> + +<p>Nous commençâmes la visite à travers une +série de constructions ; nous vîmes des ateliers +et des écoles. L’école ne fonctionne que le matin, +sauf pour les petits, qui la fréquentent l’après-midi +également. Les ateliers ouvrent l’après-midi. +Nous regardâmes faire des souliers, des +vêtements, des meubles, puis imprimer un +journal, laver du linge. Sur une table, des +gamins repassaient des chemises avec des fers +chauffés à l’électricité. Le même fer, en contact +avec un courant, fonctionne indéfiniment : point +d’émanations gazeuses ; point de taches de charbon. +Toute cette population d’enfants n’avait +pas l’air de contrainte que jusqu’ici j’avais toujours +remarqué dans les maisons analogues. +Nous en vîmes d’autres qui revenaient du +labour, marchant en rang comme des soldats, +mais leur expression de figure était celle de +garçons contents de leur sort. Frère Joseph +me dit que le principe fondamental de la +maison était de <i>restaurer en chacun le sentiment +de la dignité humaine</i>. Jamais on ne +leur parle de leur passé. Il est considéré comme +oublié et pardonné. On préfère faire vibrer +en eux la fibre héroïque, que de les attendrir +et les amollir ou de les décourager par +le sentiment trop vif et trop persistant de leurs +fautes.</p> + +<p>Nous visitâmes leurs habitations, propres, +visiblement respectées, sans aucune de ces +traces de dégradation qui montrent qu’un +homme manque de respect à sa propre maison.</p> + +<p>Sur la table dressée pour le dîner, verres et +vaisselle d’une propreté immaculée, et des serviettes, +s’il vous plaît, pliées avec une certaine +coquetterie. Tout rappelle que ceux qui s’asseoiront +à ces petites tables de six, sont +considérés comme des individualités et non +comme de simples numéros.</p> + +<p>Pendant que nous parcourions le bâtiment de +gymnastique, contenant les piscines de bain, un +carillon se mit à sonner dans la tour de l’horloge. — Est-il +mécanique ? dis-je à Elkinton. — Non, +c’est un des jeunes pensionnaires +qui le fait sonner. Il est habile musicien, +et nous pensons que les mélodies apaisantes +ou joyeuses peuvent agir favorablement sur +l’esprit des enfants, aux heures surtout où +ils se reposent et peuvent écouter tranquillement.</p> + +<p>Une fois le tour complet fait, nous pûmes +voir, dans le bureau du directeur, les albums +nombreux et fort curieux où sont représentées +toutes les générations qui ont passé par l’école. +Chaque enfant a une courte biographie en deux +parties : avant et pendant son entrée à la maison. +Au-dessus des détails biographiques sont deux +photographies. L’une représente l’élève tel +qu’il est entré. Elle se fait toujours à la première +heure et, en général, les figures sont +pâles et sournoises, ou contraintes et dissimulées. +L’autre photographie montre le même +élève, tel qu’il était au jour de la sortie. +Entre ces deux images il y a souvent des +différences frappantes. Pour une minorité qui +semble n’avoir pas profité, il y a un nombre +énorme de physionomies accusant une transformation +complète.</p> + +<p>J’eus un long entretien avec le directeur et +plusieurs de ses principaux collaborateurs. +Tous sont quakers, quoiqu’il n’y ait pas un seul +enfant quaker parmi ces pauvres jeunes habitants +du refuge. Tous m’ont frappé par la foi +en l’homme, en l’enfant. Ils sont bien moins +obstinés à mettre en relief la corruption native +des gens qu’à découvrir en chacun quelque +vestige de l’image de Dieu. Ils aiment ces +enfants, sans avoir vis-à-vis d’eux l’air protecteur +des justes qui consentent à toucher aux +injustes. Ceux-là sont de vrais disciples du +Maître qui prenait sur lui les péchés des autres. +Ils se frappent la poitrine, parce que des enfants +sont tombés, victimes souvent de notre état +social vicieux. Et ils les aiment à cause de leur +malheur. Par l’effet d’une curiosité très naturelle, +je demandai s’il n’y avait pas là quelques +jeunes Français. Un garçonnet leva la main. — D’où +es-tu ? — De Vincennes. — Et moi, lui +répondis-je, je suis de Fontenay-sous-Bois. Et +nous échangeâmes une poignée de mains en +signe de bon voisinage.</p> + +<p>Ces quakers sont de braves gens ; leur +mépris austère des formules et des conventions, +leur simplicité rude et bienveillante m’a +gagné le cœur !</p> + +<p>Je les récompensai de tant de bienfaits spirituels, +procurés par leur fraternelle compagnie +et le spectacle de leur mâle activité, en m’appropriant +une jolie inscription fixée au mur +dans le cabinet du directeur. Sans autre forme +de procès, je la mis dans ma poche.</p> + +<p>Et qu’était-ce donc ? Un credo dont la lecture +m’avait touché jusqu’aux larmes, intitulé : +<i>The school teachers creed</i>. Il commence ainsi : +« I believe in boys and girls ! » « Je crois aux +jeunes garçons et aux jeunes filles ! » La voilà, +la foi en l’homme, sans laquelle toute notre foi +s’écroule dans le néant et le pessimisme !</p> + +<p>Si vous doutez de l’homme, de son œuvre, +du grand labeur sur les sillons de la terre ; +si vous ne prenez la présente économie que +comme une affaire mal engagée, destinée à la +banqueroute et dont l’au-delà seul payera le +déficit, vous faites une injure au Dieu en qui +vous prétendez croire et que vous pensez glorifier, +en niant l’homme. Car l’auteur responsable +de ce monde présent, c’est Lui. Son honneur +est engagé sur nos têtes. Nous sommes +solidaires. Je ne rendrai pas aux chers +« Amis » le carton que je leur ai dérobé, et je +relirai sans cesse le vaillant, le claironnant +<i>schoolteachers creed</i> : « I believe in boys and +girls. »</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c264">BOVERY MISSION</h2> + +<p>Un jour, je rendais visite à M<sup>r</sup> Klopsch, +le dévoué rédacteur du <i>Christian Herald</i>, en +qui se concentrent tant d’œuvres de miséricorde +et d’efforts vers une humanité meilleure. Il +me dit : — Viendriez-vous un soir à Bovery-Mission ? +Vous vous rencontreriez là avec tout +ce que la cité de New-York peut nous montrer +de plus lamentable en fait d’hommes sans feu +ni lieu.</p> + +<p>Rendez-vous fut pris immédiatement pour +le lundi, 28 novembre. Vers les onze heures +du soir, M<sup>r</sup> Klopsch frappa à la porte du cercle +où j’avais passé, au milieu d’amis, une de +mes rares soirées libres. Il faisait froid. Une +brume légère couvrait la ville. Nous roulâmes +pendant une heure environ jusqu’à ce que nous +eûmes atteint dans East-End, le local de Bovery-Mission.</p> + +<p>Dans une salle longue et étroite un public +compact se trouvait entassé. Une tribune occupait +le fond, surmontée d’un orgue. Sur cette +tribune avaient pris place une série de personnes +intéressées à la mission, entre autres +une dame âgée qui lui consacre son existence +entière. Il était minuit. Quand je m’assis au +centre de l’estrade, je vis devant moi une +barre destinée à servir d’appui aux orateurs. +Et j’eus l’impression d’être cité à la barre de +quelque invisible tribunal où siégeait la misère, +ayant comme assesseurs une vraie cour des +miracles, un ramassis de détresses, venues là +de tous les bouts de la terre. Je demeurai +d’abord en proie à une sorte de stupeur de l’âme. +Heureusement l’orgue jouait, et l’assemblée +chantait. Cela me permit de regarder cette +foule composée des scories des nations. Il +n’y avait pas une seule femme. L’aspect de +ces gens était celui de vaincus ; mais non de +vaincus, fraîchement revenus de quelque bataille, +effarés encore des visions horribles de la mêlée. +C’étaient des vaincus de vieille date, trop +éteints et trop annihilés à présent pour se +souvenir. Leurs figures présentaient des types +de toutes les patries et montraient en même +temps qu’ils n’en avaient plus aucune. A les +voir ainsi, on se disait involontairement : A quoi +te sert, Italien, ton roi ? Allemand, ton empereur ? +Français, ta République ?</p> + +<p>Ils étaient tombés en dehors des mailles où +tiennent les citoyens réguliers des pays, dans +l’immense filet du malheur, et gisaient là, victimes +de leur paresse, de leur ivrognerie, +de leur manque de caractère, ou de circonstances +brutales où s’était brisé, l’esquif de +leur vie.</p> + +<p>Je leur faisais, de ma place, des visites +personnelles, en les observant longtemps, individuellement. +Parmi ces centaines d’épaves, pas +une méchante figure. Il y avait de la diversité +sous l’uniformité sordide des haillons : imberbes +et barbus, hirsutes et chauves, et beaucoup +plus de borgnes que ne comporte une assemblée +d’hommes ordinaires.</p> + +<p>Par combien de sentiers divers, leurs vies +jadis fraîches et pleines d’espérance avaient-elles +abouti à cet écrasement qui, les réduisant en +poussière, les condensait comme en un résidu +noir au fond de la cornue sociale. Ils me parurent +si grands dans leur néant, que toute la +gloire de la vie bourgeoise et régulière en +fut, sur l’heure, couverte d’une ombre. Une +main invisible me retira toutes les provisions +sur lesquelles d’ordinaire compte un homme, +quand il doit parler à des semblables qui ont +un lit pour s’y coucher, une table pour s’y +asseoir ; qui portent sur eux ce passeport +nommé l’argent et qu’anime le souffle de cette +âme sociale : le crédit. — Je me sentais moi-même, +par sympathie, réduit à la misère noire, +à l’humanité nue, souffrante et blessée, et par +là, je devenais leur égal. Et quand je me levai +pour les appeler « frères » je vis, assis au milieu +d’eux, l’esprit de l’humanité souffrante, le Fils +de l’homme qui n’a point où reposer sa tête. +Jamais je ne me suis senti plus fortifié par la +pensée de pouvoir parler en son nom. Et +jamais le jugement de sa parole, à la fois clémente +et vengeresse, sur nos vanités, sur le +mensonge du christianisme confortable, ne m’a +paru plus sévère. Je reçus, ce soir-là, une de +ces leçons qui remplissent l’âme de douleur +et d’angoisse. Se rendaient-ils compte de +l’effet surhumain qu’ils me produisaient ? Évidemment, +non. Mais ils écoutèrent de bon +cœur ce que je leur disais tout haut, comme +j’avais recueilli en silence ce qu’ils me disaient +tout bas.</p> + +<p>Puis je descendis de la tribune et priai les +assistants de lever leurs mains selon qu’ils parlaient +une des trois langues : français, anglais, +allemand, les seules dans lesquelles je pouvais +me faire comprendre. Et les conversations particulières +s’engagèrent. Leurs courtes biographies, +finissant toutes mal, rappelaient ces séries +de messagers de malheur qui arrivent coup sur +coup, annonçant chacun une autre catastrophe. +Parmi les Français à qui je parlai, se trouvait +même un ancien instituteur de Marseille. Il +n’avait pas cinquante ans. Des bancs de l’école +normale, par quelles hasardeuses pérégrinations +était-il venu là ?</p> + +<p>Des tasses de café noir circulaient dans les +rangs. L’heure de la clôture approchait. Une +abondante distribution de pain fut faite à la +sortie. Où vont-ils coucher ? me demandai-je, +en voyant la noire colonne se disperser dans la +brume nocturne. Et leur vision me suivait, +lamentable, troublante, posant devant mon +esprit le problème douloureux de l’humanité +vagabonde.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c271">LA PROPRETÉ DE LA RUE AUX ÉTATS-UNIS</h2> + +<p>J’en parlerai comme un simple passant, non +comme un enquêteur de métier. A toutes les +heures du jour et de la nuit, pendant mon +séjour là-bas, l’occasion m’a été fournie de +circuler par les rues des grandes villes. J’ai +vu les quartiers populaires, commerçants et +bourgeois ; en particulier, un coup d’œil donné +aux quartiers où les étrangers se groupent et +s’entassent, selon leurs nationalités diverses, +m’a vivement intéressé. Mais nulle part une +exhibition du vice ne m’a choqué.</p> + +<p>Chez nous, nous avons les affiches, les petits +journaux pornographiques illustrés, tous en +bonne place, afin de se faire reconnaître aisément +par ceux qui les cherchent, et d’attirer, +s’il se peut, l’attention de ceux qui ne les cherchent +pas. Nous avons, aux abords des gares, +l’embuscade pour surprendre les nouveaux +arrivés, peu au courant des usages de la cité +monstre, et aux abords des Lycées, les distributions +de mauvaises lectures et les enjôleuses +de jeunes garçons. Nous jouissons du camelot +habile qui attire le client en dessinant sur le +trottoir et ensuite, le cercle une fois formé, +essaie de placer des cartes licencieuses aux +mains des auditeurs.</p> + +<p>Enfin, nous avons, la nuit, dans certains +quartiers principalement, le raccolage sur le +trottoir. Que n’avons-nous pas ? Un père de +famille ou une mère peuvent maintenant difficilement +prendre le train ou circuler par les rues, +sans être gênés à cause de leurs fils ou de leurs +filles.</p> + +<p>Lorsque nous nous plaignons, on parle de +liberté. Dans un pays de liberté, il n’est pas +admissible que des entraves soient apportées à +la presse, à la circulation des citoyens, à la +publicité. Et sous prétexte de liberté, la majorité +des citoyens est constamment gênée dans +la chose du monde la plus simple, à savoir dans +le mouvement journalier, qui veut que l’on +puisse, sans inconvénient, sortir de chez soi et +se promener par la ville. En somme, nous +subissons le contact des pires malpropretés, +nous, nos femmes, nos filles, nos fils, par l’effet +d’un simple sophisme.</p> + +<p>Les États-Unis sont, eux aussi, un pays de +liberté. Comparativement à la belle latitude +qu’ont là-bas les individus et les associations, +nous sommes, en France, de plusieurs siècles +en retard. Toutes les initiatives passées chez +nous au laminoir des routines et des engrenages +administratifs y ont libre cours. Il +s’y accomplit tous les jours des choses nouvelles +et hardies. En un mot, la liberté y règne +dans les institutions, les mœurs, les lois. Mais +on n’en tire pas la conclusion qu’il faille livrer +les murs aux affiches cyniques, ni la rue aux +ébats du scandale. Les jeunes filles sortent +sans accompagnement, de jour et de nuit, et +personne ne leur manque de respect. Elles ne +risquent pas de voir le trottoir barré par des +malheureuses qui ne savent pas ce qu’elles +font, mais dont le triste métier qu’elles sont +incapables de juger, devrait, par la prévoyance +sociale, être rangé au nombre des industries +insalubres. Ces industries, on les bannit du jour, +si on ne peut les supprimer.</p> + +<p>Une objection courante est que les vices +cachés sont pires que ceux étalés en public, +ayant l’hypocrisie en plus. Nous ne le nierons +pas. Mais oserait-on affirmer que les sociétés +ayant le plus de vices publics soient exemptes +de vices cachés ? On peut fort bien cumuler les +deux. Chez nous, les rues sont malpropres. +Prenez-vous cela pour un indice ou une preuve +de la propreté des intérieurs ? Quelle logique !</p> + +<p>J’applaudis des deux mains, lorsque des +industriels, qui savent l’Amérique curieuse de +nouveauté et veulent y importer des produits +scabreux, se trouvent arrêtés net par la police. +La liberté est-elle faite pour les empoisonneurs ?</p> + +<p>Je ne suis pas de ceux qui ont comme idéal +d’acclimater chez eux les mœurs de l’étranger. +Chaque pays a son tempérament. Mais ici, +il s’agit de bon sens ; le bon sens n’est pas +une denrée nationale. Tout le monde en vit. +Il est contraire au bon sens de laisser la rue +s’emplir de miasmes et de pestes ; d’exposer la +jeunesse aux pires rencontres ; de permettre au +cynisme de s’afficher sur nos murs.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c276">CONFÉRENCES ET AUDITOIRES</h2> + +<p>Malgré les plus attentives prévisions, l’imprévu +nous guette sans cesse dans la vie. Et +cet imprévu finit par prendre une place considérable +dans l’existence du conférencier en tournée. +De vingt-cinq à trente conférences, premier +chiffre sagement fixé, afin d’éviter le surmenage, +nous montâmes bientôt au double. Vers le milieu +d’octobre, ce maximum se trouvait dépassé. +Mais comme tous les jours de nouvelles invitations +arrivaient, ces premières conférences ne +furent bientôt plus qu’un cadre dans les places +disponibles duquel, lentement, se logeaient des +séances de moindre importance tombant sur +les après-midi et même sur les matinées. Au +prix d’un combat, recommençant à chaque +courrier, la grande majorité des demandes était +finalement écartée. Mais de celles qui ne +peuvent se refuser, un noyau irréductible se +constituait, et les colonnes, où s’inscrivaient les +jours, étaient noires de rendez-vous. Quelquefois, +dans la hâte des occupations se pressant +les unes les autres, deux séances se trouvaient +fixées à la même heure. Alors il fallait se livrer +à des prodiges de combinaisons pour contenter +tout le monde.</p> + +<p>Mais tout travail est rendu facile par la +satisfaction qu’on en retire. Si parler est une +des plus terribles épreuves de la vie, lorsqu’il +s’agit de s’adresser à des indifférents ou de +combattre des auditeurs hostiles, c’est, au +contraire, une joie sans pareille, si vous avez +affaire à des auditoires sympathiques et vibrants. +De ces auditoires, l’Amérique nous en +a offert une telle multitude et avec une telle +régularité, que chaque occasion de prendre la +parole était une joie nouvelle.</p> + +<p>Voici d’abord les réunions de clubs, presque +des soirées de famille. Tout club organise des +séances familiales où les membres peuvent +amener leurs femmes et leurs enfants adultes. +Ces rendez-vous ont un caractère privé. La +sociabilité y joue un grand rôle. Avant la conférence, +tout le monde cause ensemble. Si le +conférencier arrive de bonne heure, il a le +temps de faire connaissance, avec ceux qui +viennent pour l’écouter. Ensuite, des questions +lui sont posées, et la réunion se termine au +buffet. Dans de semblables conditions, vous +recueillez, en une seule heure, une multitude +de renseignements et d’impressions. La parfaite +cordialité du public donne d’ailleurs à ces rencontres +un charme auquel personne ne saurait +être insensible.</p> + +<p>Dans une église, un théâtre ou toute autre +salle publique, le cadre élargi et différent ne +permet plus la même familiarité. Mais, les +auditeurs peuvent cependant vous encourager +et vous rendre la tâche facile. Rien que +l’accueil premier, fût-il silencieux, que vous +fait une salle bienveillante, ressemble à une +bienvenue et à une invitation de vous trouver +chez vous. Combien de choses la figure des +auditeurs assemblés ne peut-elle pas dire à +l’inconnu qui paraît devant eux ! Je ne me +suis pas lassé de regarder les auditoires américains, +dans cet instant qui précède la conférence, +pendant que le Président de la soirée, +introduit l’orateur et que, tout en écoutant le +speaker, l’assemblée a les yeux fixés sur l’hôte +qui doit parler après lui. Figures souriantes et +paternelles de vieillards, figures posées et sérieuses +d’hommes et de femmes, attitude attentive +de jeunes gens et de jeunes filles. Que de +signes silencieux et significatifs se recueillent +en une minute ! J’ai trouvé aux auditoires +américains un air de bienveillance, de sincérité, +de virile droiture. Ils m’ont laissé un souvenir +ineffaçable, par la masse compacte de braves +gens qu’ils m’ont permis d’entrevoir.</p> + +<p>Mais c’est surtout dans les écoles, les universités, +devant les auditoires presque exclusivement +composés de jeunesse, qu’une véritable +révélation m’attendait. J’ai toujours aimé la +jeunesse ; j’espère bien, d’année en année, +l’aimer mieux, la comprendre et la servir davantage. +La jeunesse de ma patrie m’a largement +comblé d’affection, de bonne et confiante +tendresse. Mais je faisais là-bas une rencontre +nouvelle, dans des circonstances difficiles, et +je fus heureux de constater que par une sorte +de télégraphie sans fil, j’entrai d’emblée en +contact avec ces auditoires vibrants et juvéniles.</p> + +<p>Je les verrai toujours à Oberlin, Vassar, +Mount Holyoke, Boston, Chicago, Philadelphie, +New-York, Lafayette, partout enfin, également +attentifs et sérieux.</p> + +<p>Une chose m’a frappé devant les assemblées +de tout âge et les interlocuteurs individuels, +c’est que le vrai Américain ignore la <i>blague</i>. +Cette corde qui vibre un peu trop souvent chez +nous, et dont certains font même un usage +exclusif et monotone, leur est inconnue. Non +qu’ils ne soient amis du rire ! Bien au contraire. +Une sorte de bonne humeur, jeune et saine, les +anime. Ils sont prompts à saisir et à souligner +d’un sourire discret ou d’une hilarité sonore, +tout trait humoristique de la pensée. Mais ils +restent sérieux en riant.</p> + +<p>Le 27 novembre, un dimanche dont je me +souviendrai, car il me mit en contact avec plus +de dix mille auditeurs, j’eus entr’autres un coup +d’œil merveilleux. Par les soins de l’Union +chrétienne de Jeunes Gens, dont l’œuvre admirable +rayonne sur le monde entier, un mass-meeting +d’hommes avait été convoqué pour +l’après-midi à l’Opéra de New-York. En entrant +dans la salle, je vis devant moi trois mille +hommes. En grande majorité rasés, ils donnaient +une impression superbe de santé et de fraîcheur. +Leur attitude immobile, attentive d’avance, me +les révélait comme une force concentrée, un rempart +de volontés décidées. J’eus l’impression de +me trouver devant une troupe prête à combattre, +dont le courage résolu ne demande qu’à être +enflammé par une vibrante harangue. De pareils +auditoires transportent et inspirent celui +qui doit leur parler ! On se donne à eux volontiers +sans restriction. Et dût notre vie semée à +larges mains s’y dépenser tout entière, tant +mieux ! elle tomberait sur un terrain digne +de la meilleure graine. Mais à se mettre en +contact avec de si généreuses volontés, on +reçoit plus qu’on ne donne, et l’on part chargé +de puissance morale, au lieu de se retirer +épuisé.</p> + +<p>La conférence terminée, une partie du public +s’approche de l’orateur. C’est l’heure des poignées +de mains et de la fraternité démonstrative. +Un soir, dans une de ces grandes universités +où des milliers de jeunes filles font leurs +études, je vis ainsi passer devant moi la totalité +du personnel. Tranquillement assis, je serrais +la main à toutes ces enfants studieuses, chère +espérance de la mère-patrie. Et je pouvais à +loisir observer leurs traits, leurs types divers +et tout ce qu’un simple regard vous révèle +sur une personne. Bien peu d’entre elles +avaient mauvaise mine. Presque toutes, vigoureuses, +décidées, souriantes, faisaient plaisir à +voir, par cette robustesse qui se joint si bien +à la grâce des vingt ans. Et je pensais à leurs +parents, à tout ce trésor de tendresse placé +sur leurs têtes, à la grande République où elles +avaient leurs places d’épouses et de mères. +Je faisais avec chacune acte de connaissance +individuelle. D’un seul mot elles m’annonçaient, +en passant, une foule de choses bonnes et +braves qui font aimer l’humanité…</p> + +<p>Et voilà comment une tournée, ayant comporté +cent cinquante conférences, sermons et +discours de tout genre, de nombreuses réceptions +et des milliers de kilomètres de chemin de +fer, a laissé le souvenir et les effets d’une partie +de plaisir.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c285">UNE LEÇON RAPPORTÉE DES AVEUGLES AUX +CLAIRVOYANTS</h2> + +<p>Le 23 novembre, aux premières heures du +matin, j’arrivai à l’asile d’Overbrook, près de +Philadelphie, où se trouvent une grande quantité +d’aveugles de tous les âges. C’était le lendemain +du deuxième jour à Washington, jour très +rempli, dont une nuit en sleeping-car avait +dissipé les fatigues.</p> + +<p>Les murs blancs d’Overbrook resplendissaient +au loin dans la campagne où courait une brise +caressante et tonique. Bientôt nous nous trouvâmes +dans la maison que nous visitâmes en +détail. Je songeai que, d’un seul regard jeté +dans les ateliers et les cours, j’en voyais plus +que les habitants n’en verraient jamais.</p> + +<p>Nous aboutîmes à une large salle de réunion, +comme il y en a toujours dans les établissements +américains. Là se massèrent les pensionnaires +des deux sexes, enfants et adultes. Il y avait +surtout beaucoup d’enfants.</p> + +<p>M<sup>rs</sup> Wood, femme dévouée de l’artiste-aveugle +du même nom, chanta un superbe solo du +« Lobgesang » de Mendelssohn. Son mari exécuta +des morceaux d’orgue. L’assemblée aveugle +écoutait. Pendant l’instant de silence du début, +j’avais été frappé et attristé, par la nuit +répandue sur toutes ces faces d’hommes et d’enfants. +Les uns portaient des lunettes noires, +pour abriter et cacher de pauvres yeux incapables +de voir, non de souffrir. Chez d’autres, +deux grands creux, vides de regard, semblaient +comme des âtres éteints qu’habite le regret +du feu. Mais dès que jaillirent les sons de +la musique, toute cette nuit fut traversée +par de la clarté, et cette clarté révélait du +bonheur.</p> + +<p>Puis tous se levèrent et entonnèrent un chœur, +dirigé par M. Wood, non quelque banal morceau +de musique, mais un magnifique ensemble comportant +une longue et savante préparation. +Tout en écoutant, j’observais ce que j’avais sous +les yeux. Les exécutants étaient tout entiers à +leur chant. Ils se plongeaient dans l’harmonie +comme dans une lumière. A cette heure, ils +voyaient.</p> + +<p>Quand ils eurent fini de chanter, nous leur +parlâmes. C’est une situation très spéciale, si +vous êtes habitué à parler du geste et du regard, +que de s’adresser à un auditoire pour qui +rien n’existe d’un discours que ce qui s’entend. +On essaie de mettre tout ce qu’on ressent dans +l’unique moyen d’expression auquel on se +trouve réduit.</p> + +<p>Je dus pourtant ce jour-là et dans cette +même séance, apprendre qu’il existe des cas +d’isolement bien plus complets que celui de +l’aveugle.</p> + +<p>Durant les chants déjà, j’avais remarqué, au +premier rang, un enfant très jeune, qui restait +assis quand les autres se levaient, et ne semblait +prendre part à rien, pas plus aux histoires et +aux discours, qu’à la musique. Son attitude +était celle d’un être écrasé par un malheur +surhumain. John Wanamaker que j’avais vu un +moment s’asseoir près de cet enfant et le caresser, +m’expliqua que le pauvre petit était +sourd-muet et aveugle en même temps. Tout +ce qui se passait lui était donc étranger. Il me +sembla prisonnier d’une sorte de Fatalité. Les +drames d’Eschyle ont de ces figurants muets qui +sont comme des témoins du malheur gigantesque +et aphone. Ce pauvre petit, ployé sous +son cumul d’infirmités, me navrait. Pour celui-là +tout cri est nul, tout signe visible frappé d’impuissance. +Alors, pendant que d’autres amis prenaient +la parole, je m’assis près de lui, et tout +doucement je lui fis sentir que quelqu’un était +là. Il se rapprocha, se serra contre moi ; j’attirai +sa tête sur mon cœur, lui passant les mains dans +les cheveux, lui caressant les joues. Sa figure +sombre commença à se dérider. Sûrement l’enfant +prenait de l’intérêt à ma visite personnelle +dans sa cellule fermée d’un triple mur, aveugle, +muet et sourd. Alors une idée me traversa la +tête. Si je lui racontais une histoire ! Je lui pris +les mains et lui saisis successivement le pouce +et chaque doigt en les levant, les baissant, les +pliant, les frottant, les grattant ou soufflant +dessus. Puis je les traitai comme des touches +de piano et y jouai un morceau. Enfin je me +livrai à une série de manipulations qui finirent +par faire rire mon pauvre gamin. Et comme, +lorsqu’une histoire est finie, les enfants en redemandent +une autre, il tendit ses mains pour +que je recommence à y tapoter et jouer une +autre histoire avec des variantes. Nous eûmes +toute une conversation dans ce Volapuck +improvisé. Certainement nous nous quittâmes +amis.</p> + +<p>Les grands malheurs sont de grands mystères. +Je ne conseille à personne de vouloir les +expliquer. Toujours, par quelque côté, leur immensité +nous échappe. Mais le malheur nous +dit : <i>Sois bon !</i> Mis en présence des déficits +de la vie, tels qu’ils nous apparaissent dans +les pauvres existences tronquées et mutilées, +l’homme qui ne ressent pas un besoin ardent +de contribuer à payer la dette énorme du +malheur, n’est pas un homme.</p> + +<p>Si nous comprenions ce que nous dit l’humanité +blessée, nous quitterions tous l’iniquité, et +la pitié divine nous nettoierait de nos souillures. +Somme toute, la seule vraie conclusion humaine +à tirer des plus effroyables calamités est toujours +la même. L’humanité l’a entrevue dans ses crépuscules +et ses nuits. L’Évangile n’en enseigne +point d’autre. Que faire devant les montagnes +sombres de la souffrance ? <i>Il faut aimer.</i></p> + +<p>Je sortis d’Overbrook, ayant au cœur deux +images, celle du garçonnet aveugle, muet et +sourd, et celle du grand messager de l’insondable +Pitié, disant : « Venez à moi, vous tous qui +êtes travaillés et chargés ! » A quel enfant couronné +de boucles blondes et de bonheur matinal +eût-il dit avec plus de douceur qu’à ce +pauvre petit écrasé : « Laissez venir à moi les +petits ! »</p> + +<hr> + +<p>Deux heures plus tard, par une de ces coïncidences +qui frappent l’esprit, comme le briquet +le silex, je me trouvai dans Archstreet, à +Philadelphie, devant plus d’un millier d’enfants +que m’avaient amenés les « Amis ». En songeant +d’avance à cette réunion, j’avais préparé une +allocution. Mais, à cette heure, il m’eût été impossible +de la faire. Je la laissai au fond de mes +poches. Et très simplement, la méthode pratiquée +par les « Amis » s’imposa à moi : Parler +selon que le cœur est ému, proclamer tout haut +ce que l’Esprit nous dit tout bas.</p> + +<p>N’avais-je pas devant moi les plus précieux +trésors de la ville ? La nef, les tribunes, tous +les coins et recoins de la vaste et silencieuse +maison étaient littéralement bondés d’enfants, +solides et riants garçons, gracieuses fillettes. +Quel capital de vie et d’espérance ! quelles +semailles d’énergie ! Je venais de la nuit, et +j’étais dans le jour. Oh ! tous ces yeux grands +ouverts, yeux d’enfants que n’égale en beauté +ni le sourire des fleurs ni la clarté des étoiles ! +Comme cette richesse lumineuse me rappelait +la noire misère de tout à l’heure ! Sans phrases, +je leur dis ce qui m’accablait, pensant que cette +sévère leçon de choses leur serait bonne.</p> + +<p>« Vous voyez un homme qui sort de rendre +visite à une multitude d’enfants aveugles. Ils ne +l’ont pas vu. Ils ne se sont jamais vus les uns +les autres. Ni les roses de leur jardin, ni l’or +rutilant des forêts automnales, ni l’azur du ciel, +ni le sourire de leur mère n’existent pour eux. +Si chaque jour, une heure durant, un œil leur +était prêté, ils s’en serviraient avec tant de soin +qu’ils feraient provision d’images pour la série +des heures noires.</p> + +<p>Vous avez tous ici deux yeux, tout le long +des jours. Qu’en faites-vous ? Connaissez-vous +seulement la manière de vous en servir ? Savez-vous +regarder ? Le monde, sous vos yeux, est +un livre ouvert : y lisez-vous ? Que vous dit +la fourmi cheminant au soleil parmi les grains +de sable étincelants ? Que vous dit le rayon +d’argent de la lune, qui tombe sur votre oreiller, +le soir, avant que vous ne fermiez les yeux ?</p> + +<p>Connaissez-vous les histoires écrites sur la +figure des gens ? Vos yeux ont-ils appris à sourire ? +Consolent-ils ceux qui pleurent ?</p> + +<p>Fixent-ils les gens en face, vos yeux ? Y voit-on +votre pensée, comme on voit transparaître +les cailloux d’or à travers les sources de cristal ? +Ou bien les détournez-vous, honteux de la pensée +qu’ils pourraient révéler ?</p> + +<p>Avez-vous des yeux de fuyards, craintifs du +danger ? Ou savent-ils regarder, fermes et lucides, +le péril menaçant ? »</p> + +<p>Et c’est ainsi que, par un effet direct de la +solidarité humaine, des enfants aveugles avaient +fourni de quoi faire réfléchir les clairvoyants.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c295">HOMES — HOSPITALITÉ</h2> + +<p>L’Amérique construit immensément. Mais, +parmi tout ce qu’elle construit, je préfère les +maisons de bois de ses districts suburbains, +avec leur gracieuse physionomie et leur variété +infinie. Elles s’appellent couramment <i>homes</i>. Le +nombre en est incalculable. Il s’en trouve à la +portée de toutes les bourses. Malgré les difficultés +invincibles qu’oppose à la demeure individuelle +l’accroissement des cités monstres, la +lutte pour ce home individuel y est acharnée. +Partout, même dans les centres les plus populeux, +aussitôt que l’on gagne la périphérie, les +toits s’abaissent, les grosses maisons sont remplacées +par des habitations, calculées pour une +ou deux familles seulement. On voit des rues, +interminables, où se suivent, pignon à pignon, +des constructions presque identiques, habitées +par un seul locataire. Pas de concierge. L’Amérique, +même dans les bâtiments très considérables, +ne connaît pas le concierge. On est +renseigné par des inscriptions et par le nègre +qui conduit l’ascenseur. Après la région des +rues, où les maisons se pressent les unes contre +les autres, comme des cellules dans la ruche, +viennent les quartiers spacieux des homes isolés, +presque toujours entourés de gazons plantés +d’arbres. On y monte par six ou sept marches. +Tous ont leur sous-sol clair, pour la cuisine, le +calorifère, la cave. Autour du rez-de-chaussée +court une galerie couverte, garnie de lierre, de +roses, de clématites et autres plantes grimpantes. +On appelle cela le « <i>porch</i> ». Pendant toute la +belle saison, c’est le lieu de prédilection. Il n’y a +pas de formes coquettes et confortables que ce +« porch » n’affecte, ainsi d’ailleurs que tout l’extérieur +de la maison. Très peu se ressemblent +entre elles, tout en ayant un cachet général qui +les caractérise toutes. A première vue, la maison +américaine se distingue de la nôtre par moins +de symétrie et plus de variété. Aucune monotonie +dans les fenêtres. Celles-ci diffèrent à la fois +de structure et de taille. Elles sont à petits carreaux +et à guillotine. Toute l’Amérique ouvre +ses fenêtres, de bas en haut, comme des guichets.</p> + +<p>Si l’on pénètre dans les intérieurs, on trouve, +au rez-de-chaussée, toutes les pièces ouvertes +sur un hall d’où monte l’escalier. Les portes +ne servent pas et souvent n’existent pas. Il y a +un ou deux salons, la plupart du temps très +simples, une bibliothèque, une salle à manger. +Dans les chambres, outre les rocking chairs et +autres sièges commodes, des banquettes fixes +sont placées autour des baies.</p> + +<p>On se sent attiré vers ces jolis coins clairs. +Aux murs, de nombreuses gravures dont beaucoup +représentent des monuments européens, +des tableaux de grands maîtres. Si nous montons +à l’étage supérieur, nous y trouvons les +chambres à coucher et les cabinets de bains. +Les chambres à coucher se distinguent par +l’absence de tapis et tentures. La règle est de +n’avoir que des nattes et des carpettes. Pas de +rideaux aux lits. Les fenêtres sont garnies, +soit de très légers rideaux de mousseline, soit +simplement de stores en étoffe ou en bois. Souvent +il y a une très fine toile métallique qui +permet d’ouvrir la fenêtre sans risquer de faire +entrer les moustiques. Car de mouches, moustiques, +insectes volants et bourdonnants, l’Amérique +est riche. Par les soirs des beaux jours, +les coléoptères y volent en abondance, et les +cigales y font un ramage tout méridional.</p> + +<p>Une chambre à coucher américaine est surtout +combinée afin d’éviter la poussière et l’air +confiné. Une fois que vous connaissez la manœuvre +des fenêtres-guillotine et des accessoires +qui les complètent, vous pouvez doser l’aération +à volonté. Peu ou point de bibelots. Partout +des surfaces lisses sur lesquelles le torchon +passe avec facilité. Les appareils de chauffage +sont perfectionnés ; mais en général, à travers +tout le pays, maisons, écoles, gares, trains, <i>on +chauffe trop</i>.</p> + +<p>Le lit est exquis. Il me semble n’avoir couché +en Amérique que dans un seul lit, tant ils sont +égaux pour la structure et le confort. Ce sont +des lits de fer, souvent d’une forme très élégante. +Le sommier a disparu. Il est avantageusement +remplacé par une toile métallique très +tendue et faisant ressort, comme nos écoles et +nos hôpitaux neufs commencent à en avoir. +Les matelas sont de première qualité. L’Amérique +ne sait pas seulement travailler, elle sait +se coucher et cultive la science de dormir. Regardez +les affiches, ouvrez les revues dans la +partie « <i>Annonces</i> » qui en occupe la bonne +moitié. Vous y verrez toutes sortes de matelas, +construits avec un art consommé. Matelas en +deux, trois pièces. Matelas en cinq ou six tranches +superposées et finissant par offrir ce dosage +parfait de la souplesse et de la résistance +qui fait qu’on est bien couché. Or, pour les +travailleurs, un bon sommeil est si important +qu’on ne donnera jamais assez de soin à la +place où ils reposent leur tête, lasse de penser, +et leurs membres, las de remuer.</p> + +<p>Dans toutes les maisons, il y a un cabinet de +bains. Un très grand nombre en possèdent plusieurs. +Le bathroom, résumé de tous les conforts +de la toilette, est une institution nationale. +Presque toujours il est contigu à la +chambre à coucher. Il y a de l’eau chaude et +froide à toute heure. Et pour qui sait l’influence +des soins de la peau sur la santé, le système +nerveux, la circulation du sang, tout l’ensemble +des fonctions organiques, le luxe de la chambre +de bains devrait compter parmi les nécessités +ordinaires de l’existence. C’est à la fois si parfaitement +hygiénique et si agréable qu’on ne +saurait assez le louer ni le recommander. Le +bathroom est certainement une des sources de +la mine florissante d’une foule d’Américains. +Tout ce qui concerne la propreté du corps, les +soins de la peau est là-bas l’objet d’une préoccupation +universelle. Nulle part on ne recommande +et n’use plus d’espèces de savons, de +poudres, de crèmes.</p> + +<p>Rien de plus amusant que de lire à ce sujet +les annonces des journaux, ou d’assister à une +toilette chez un coiffeur connaissant son métier. +Une fois le client rasé, l’artiste capillaire se +livre sur sa figure à des manipulations si +savantes et si consciencieuses qu’on dirait +assister à un embaumement. Comment avoir +« red cheeks », des joues rouges ? c’est là une +question à laquelle répondent des quantités +d’ingénieuses recettes. Sur toute la surface +de la République, il est impossible de regarder +par la vitrine d’un train, sans voir le portrait, +grandeur naturelle, de l’inventeur d’un certain +<i>Talcum powder</i>. A la somme fabuleuse de +dollars, qu’une semblable réclame suppose, +on peut calculer l’étendue de la vente. De tels +renseignements feront sourire peut-être certaines +de mes compatriotes qui boivent du vinaigre +afin de se faire pâlir.</p> + +<p>On ne saurait prendre trop de soins de sa +vigueur et de sa santé. Nous avons assez de +figures pâles et de mines exsangues. Esthétique +à part, je ne pense pas faire un mauvais vœu +pour la jeunesse de mon pays, en lui souhaitant +un teint frais et des joues roses.</p> + +<p>Rien ne m’intéresse comme les travaux et la +vie du foyer. Aussi ai-je partout demandé à +visiter les cuisines. La cuisine est une institution +sociale de premier ordre. L’avenir des +peuples y mijote, et quand nos femmes ne s’intéresseront +plus à la cuisine, ce sera la fin +du monde. On m’avait dit : (que ne dit-on pas ?) +« Les Américaines sont frivoles, leurs maris les +traitent comme des poupées idolâtrées ; les +hommes peinent tout le jour, afin d’offrir aux +femmes de belles toilettes et une vie oisive ». +Un Monsieur grave, le monocle sur l’œil, m’avait +déclaré au surplus qu’il n’y avait pas de vie de +famille en Amérique, que tout le monde y logeait +dans les boardinghouses ; il avait lu tout +cela dans un livre. Pour me rendre compte par +moi-même de la vérité, il me fallait pénétrer en +ami dans les maisons particulières. J’eus cette +bonne fortune pendant presque tout mon séjour. +Ma conviction ancienne et ardente en faveur de +la vie de famille, me faisait d’ailleurs un devoir +de m’intéresser aux foyers qui m’accordaient +leur bonne hospitalité. Nous parlions donc de +tout et aussi de cuisine. Et c’est avec plaisir que +ces dames me montraient et m’expliquaient +cette officine si importante de la maison et la +part qu’elles y prennent. Un jour, avec le +D<sup>r</sup> Mac Cook, grand savant, qui a écrit des +livres admirables sur les araignées et les +fourmis, je fis irruption dans la cuisine, au moment +où tout le personnel féminin de la maison +était occupé à faire des pickles et des tartes. +Je fus admis à goûter à tous ces produits, et +recueillis de précieuses recettes. Pendant ce +temps, le Docteur, malicieusement, me photographiait +au milieu des casseroles, l’oreille +tendue vers le dogme culinaire.</p> + +<p>Au fait, l’immense majorité des femmes américaines +s’occupent de leur intérieur avec soin +et amour. Les domestiques sont de plus en +plus difficiles à avoir. Il s’agit donc d’être +au courant soi-même et de savoir mettre la +main à la pâte. Ces dames le font de la meilleure +grâce du monde. J’ai toujours rencontré +un large écho lorsque, dans les discours publics, +il m’arrivait de traiter ces sujets, minimes seulement +aux yeux ces gens superficiels.</p> + +<p>La femme américaine a une autre éducation +que la nôtre, une éducation comportant, dès +le début de la vie, une plus grande part de liberté. +Beaucoup plus de carrières lui sont ouvertes. +Sans doute, l’électorat politique ne lui est pas +encore accessible, mais elle est si largement +mêlée à la vie, et remplit des fonctions si nombreuses, +que depuis longtemps elle a pris l’habitude +de s’appartenir et d’être quelqu’un. Le +nombre des femmes qui n’attendent pas du +mariage la fixation de leur destinée, y est donc +plus considérable que parmi nous. On y trouvera, +plus facilement aussi que sur le vieux +continent, des femmes d’un féminisme exclusif, +se considérant comme les concurrentes et les +adversaires de l’homme, non comme ses alliées. +Mais ces exceptions confirment la règle. Et la +règle est que les femmes, en Amérique, sont +gracieusement et passionnément femmes. Peut-être, +dans le ménage normal et moyen, les +femmes sont-elles épouses avant tout, et mères +ensuite, alors que chez nous, aussitôt les enfants +venus, la maternité l’emporte, et les parents +mettent les enfants au-dessus d’eux-mêmes dans +leur affection. Il est de l’intérêt même des +enfants de ne pas occuper le premier rang ; +c’est compromettre leur éducation et leur avenir +que de leur inspirer une trop haute idée +d’eux-mêmes. N’est-il pas logique et salutaire, +que les parents fassent marcher en première +ligne leur affection mutuelle, et que leur attachement +pour les enfants marche en second ? +C’est l’ordre naturel : on ne l’intervertit jamais +impunément.</p> + +<hr> + +<p>L’esprit d’une maison apparaît le mieux dans +la façon dont s’y exerce l’hospitalité. Être +bon pour les siens, est excellent ; mais la +véritable bonté dépasse toujours les mesures +de notre vie personnelle et les limites de notre +parenté directe. Elle est chaude et rayonnante. +J’éprouve une grande douceur à exprimer ici +tout ce que j’ai ressenti d’intime bonheur et +de satisfaction de cœur dans ces homes américains +où je venais pour la première fois.</p> + +<p>L’hospitalité s’était d’avance manifestée par +la forme amicale des invitations. Et j’avais pris +comme règle, dans chaque ville, d’accepter +la première qui m’était faite. Ce système me +facilita bien des choses et me permit, sans que +j’eusse à choisir autrement, d’habiter les intérieurs +les plus variés comme idées, situation +sociale, occupations.</p> + +<p>La cordialité fut partout la même.</p> + +<p>Tout d’abord, à la descente même du train, il +s’est toujours rencontré un hôte empressé à +nous découvrir dans la foule et à nous conduire à +son home. Là, nous trouvions tout le monde sur +le pont, les petites filles parées, avec des nœuds +dans les cheveux, les membres de la famille, les +mains tendues. Jamais de glace à rompre. Et +lorsque, à table, mon regard faisait le tour des +figures jeunes et vieilles, la même question invariablement +surgissait dans mon esprit : « Où donc +ai-je déjà vu ces visages ? » Ils me semblaient +connus, familiers ; je croyais les revoir et non +les rencontrer pour la première fois. Et je me +rappelais les bonnes lettres reçues en France, +quelques mois auparavant, où des inconnus me +disaient : « <i>Vous ne venez pas chez des étrangers, +mais chez des frères.</i> » De Washington à Chicago, +de Boston à Indianapolis, plus cela changeait, +plus c’était la même chose. Et cependant, +l’hospitalité dans les conditions données n’était +pas une sinécure. Elle comportait maison ouverte +à de nombreux visiteurs et journalistes ; +une correspondance chargée, et des séances +ininterrompues au téléphone<a href="#f9" id="r9" class="fnanchor">[9]</a>. Tous ces inconvénients, +petits et grands, étaient acceptés avec +une complaisance empressée. Bien plus, chacun +s’ingéniait à réunir chez lui les amis avec +lesquels je pouvais avoir plaisir à me rencontrer.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#r9" id="f9">[9]</a> En écrivant ceci, je pense surtout aux maisons où j’ai +passé des semaines entières, comme chez Miss Louise +Sullivan à New-York ; C. F. Dole à Boston ; Jenkin Loyd +Jones à Chicago.</p> +</div> + +<p>Cette hospitalité si complète me faisait penser +à tout ce que nous avons appris de plus charmant +sur l’Orient ancien et les tentes d’Abraham. +Je n’ai jamais éprouvé la fraternité humaine +sous une forme plus gracieuse. Estimant l’affection +et la sympathie au-delà de tout ce qu’un +homme peut recevoir de ses semblables ou leur +donner, je me sentais comblé de ce que j’appréciais +le plus au monde, circulant à travers ce +grand pays comme une goutte de sang à travers +un cœur.</p> + +<p>Combien de jeunes gens et de jeunes filles, +ayant lu mon livre, sont venus à moi comme à +un frère aîné.</p> + +<p>Et nous parlions ensemble de ce qui ne +meurt pas, de ce qui nourrit l’âme et fortifie +l’espérance.</p> + +<p>J’ai bien souvent lutté pour les idées que je +défends, et le droit de donner une forme nouvelle +à l’antique vérité ; mais que sont les peines +à nous causées par les esprits sectaires, devant +cette richesse des récompenses du cœur ? Ma +patrie m’y avait habitué de longue date, par une +grande douceur de rapports avec des concitoyens +venus de tous les horizons de la pensée. +Maintenant, je retrouvais ces émotions amplifiées, +au-delà de l’Océan, parmi ce que l’Amérique +compte de plus large, de plus humain, de +plus évangélique, dans le sens illimité de ce +terme superbe.</p> + +<hr> + +<p>Toutes ces joies demeurent aujourd’hui une +richesse dans mon souvenir. J’éprouve une +intime satisfaction à fixer par quelques traits +des heures inoubliables. Et les amis de là-bas +retrouveront peut-être dans ces lignes un témoignage +du cœur, que les limites des forces humaines +m’empêchent de leur envoyer par correspondance +individuelle.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c312">TEMPÉRAMENT AMÉRICAIN</h2> + +<p>Je le définirai d’un seul mot : il est jeune. +Non que l’Amérique échappe à tous nos atavismes, +à certaines tares séniles, destructives de +la joie et de l’énergie. Mais elle a pris un bain +de jouvence, dans les conditions mêmes de son +histoire, de son développement inouï, qui est +un appel perpétuel à l’énergie et à la spontanéité.</p> + +<p>La jeunesse vraie a des sentiments vifs et +les manifeste avec sincérité. On s’en aperçoit +bien vite, en fréquentant de près les citoyens +des États-Unis. Si vous leur inspirez de la +sympathie, ils ne mettent pas longtemps à le +témoigner. Si vous les choquez, ils vous le +disent franchement.</p> + +<p>Cette rondeur est non seulement une garantie +sociale, mais une source de sécurité et de +bonne humeur dans les relations. Comme je la +préfère aux habitudes plus distinguées, en apparence, +et plus fines, mais d’où la sincérité et +la bonté sont souvent absentes !</p> + +<p>La blague, le sarcasme, tout un ensemble +de mouvements d’âme qui représentent ce +que l’homme a d’amer, de négatif, de caustique, +sont plutôt rares. L’humour les refoule +à l’arrière-plan et les remplace avec avantage. +La raillerie, aux dépens d’autrui ; l’esprit mordant, +qui vit brillamment avec des vols manifestes +pratiqués sur le bien et la réputation du +voisin, n’y exercent pas, dans la littérature, le +journalisme et l’existence quotidienne, un rôle +envahissant. S’il arrive aux Américains d’être +méchants, ils le sont avec franchise et brutalité.</p> + +<p>Comme la jeunesse, ils ont l’espérance hardie, +l’initiative prompte, mais ils joignent à ces +qualités d’élan, des trésors d’endurance et de +patiente sagesse. Leurs enthousiasmes ont des +lendemains ; et c’est une de leurs coquetteries +de ne pas reculer, quand ils se sont engagés à +fond, excepté toutefois s’ils se reconnaissent +coupables d’erreur. Avoir gaffé n’est pas selon +eux une raison pour gaffer encore, et l’honneur +n’exige point que l’on persiste dans les erreurs, +une fois démontrées.</p> + +<p>Les Américains sont fiers de leur pays. Mais +ils ne simulent pas la modestie, ils ne baissent +pas la tête, lorsque des compliments leur sont +faits. Une de leurs premières demandes aux +nouveaux arrivés est : « How do you like America » ? +Ils vous posent cette question, comme si +vous étiez le premier étranger ayant jamais +abordé leurs rivages, et ils écoutent votre réponse +avec l’attention et le sérieux d’hommes +qui n’auraient encore jamais entendu ce que +vous leur dites. Ne sont-ce pas là les signes +notoires d’un tempérament juvénile, fait d’entrain +généreux, de bonne confiance, et que +l’éloge ou le blâme touchent au vif également ? +C’est un plaisir véritable de pouvoir dire à des +hommes possédant cette franchise de cœur +tout le bien qu’on pense de leur patrie et de ses +institutions. Mais si, ce qui est inévitable, on +formule une critique, une réserve, un avertissement, +alors apparaît précisément le trait le plus +remarquable de cette mentalité.</p> + +<p>Vos paroles sont recueillies avec une conscience, +une sincérité, qui constituent pour nous +autant de leçons. Ce que j’appellerai : « la meilleure +Amérique » est certainement animée du +plus vif désir de reconnaître les défauts et les +tares nationales, afin de s’efforcer de les corriger. +J’ai rarement vu une aussi franche fierté +unie à une aussi vraie humilité. Pour moi, +l’homme modeste n’est pas celui qui vous +repousse de la main et se voile la face quand +on fait son éloge mérité ; mais celui qui accepte +l’éloge, et sait recevoir le blâme.</p> + +<p>Dans cette esquisse du tempérament américain, +n’oublions pas la pitié, cette pitié des +forts qui présente avec la rudesse vaillante un si +beau contraste. Je n’ai pu voir que rapidement +les œuvres réparatrices, les asiles de la +souffrance et de la vieillesse. Mais le passant +lui-même y est saisi par l’esprit de puissante et +intelligente tendresse qui souffle à travers ces +demeures de la maladie et de la langueur. Les +mains de ce peuple ne sont pas seulement +créatrices de prodiges du génie industriel, +elles sont douces aux blessés et aux vaincus +de la vie.</p> + +<p>La Pitié s’étend même aux bêtes. Pendant +tout mon voyage, je n’ai pas vu maltraiter un +cheval.</p> + +<p>Un autre signe de jeunesse chez les Américains, +c’est qu’ils s’amusent de peu. La jeunesse +véritable n’a pas besoin de beaucoup d’objets +coûteux, ni de préparatifs compliqués pour être +gaie. L’appétit est le meilleur cuisinier, et une +certaine capacité personnelle d’être heureux, est +la meilleure condition de bonheur. J’ai recueilli +une foule de preuves de cette vérité aux États-Unis. +Les amateurs de distractions recherchées +peuvent trouver qu’on ne s’y amuse pas. Pour +eux, un pays est triste, quand ils n’y rencontrent +pas le répertoire de leurs gaîtés ordinaires. +Mais les contrées les plus enviables +sont celles qui s’amusent sans ces adjuvants +factices d’une joie trop souvent frelatée. L’Amérique +prend son plaisir aux jeux en plein air et +aux mille fruits inattendus et quotidiens d’une +bonne humeur que le travail entretient et renouvelle +sans cesse. On y aime beaucoup, à tous +les âges, ce qu’on nomme « fun », c’est-à-dire +l’innombrable série de farces, imaginées au jour +le jour par l’esprit inventif des gens bienveillants, +travailleurs et joyeux d’humeur. On s’y +joue constamment des niches qui, pendant un +jour ou deux, font événement dans une famille +ou même une ville.</p> + +<p>L’Amérique a son jour pour le « fun », où +la belle et joyeuse humeur, mère des farces +toniques et des réconfortantes espiègleries, +reçoit les hommages de tout un peuple reconnaissant. +Je me trouvais à Minneapolis, lors du +Hallowing.</p> + +<p>Après ma conférence du soir, faite dans une +grande Église, les pasteurs me dirent : « Il y a +ici, dans un local situé à l’étage supérieur, une +réunion de jeunesse. Cela vous intéresse-t-il ? +Nous devons vous prévenir que c’est une réunion +extrêmement gaie. » Ami de la jeunesse +et de la gaieté, je ne me fis pas inviter +deux fois. Une journée sévère et laborieuse +m’avait disposé à un bon emploi de cette fin de +soirée.</p> + +<p>Nous émergeâmes dans la lumière d’une fête +qui battait son plein. Donc, tandis qu’en bas +nous tenions notre conférence, dans les combles +de cette même Église, la jeunesse se livrait à +ses ébats, et il n’était venu à l’esprit de personne +qu’il y eût là une contradiction. Tout le +monde était déguisé. Sur une scène, sommairement +installée, on jouait des pièces et on chantait, +le public prenant une part active à la +représentation, en scandant les refrains. Tout +cela était fort jovial et parfaitement convenable. +Les producteurs monotones de pièces grivoises +et de chansons à double entente, n’ont +aucune idée de la richesse illimitée du répertoire +de la gaieté humaine. La source de la joie +vraie est pure comme le ciel et inépuisable +comme la mer.</p> + +<p>Quel bon moment nous passâmes dans ce +grenier d’église !</p> + +<p>Je me vois encore hissé sur une table, sorte +de tribune improvisée, d’où se contemplait à +l’aise le remous joyeux de la salle. Jeunes gens +et jeunes filles, enfants de dix à douze ans, tout +ce monde avait l’air d’être les membres d’une +seule et même famille. A les regarder ainsi, +on se rendait compte que leur joie à tous était +réelle. A la même heure, sur tout le vaste territoire +de la République, la même fête se célébrait +avec mille variantes.</p> + +<p>Nous vîmes, en rentrant, devant presque +toutes les portes, des potirons illuminés, taillés +en figures d’hommes, les unes plus amusantes +que les autres.</p> + +<p>Les Américains ont encore le « Thanksgiving », +fête religieuse, nationale et en même +temps familiale. L’esprit du jour comporte un +retour sur soi-même à propos des événements +de l’année écoulée. C’est un appel au self +control et à la reconnaissance. Les temples regorgent +d’un public recueilli. L’âme nationale +se retrempe et se purifie à sa source, dans la +prière et la communion fraternelle. Ceci est le +côté sévère de la médaille, en voici maintenant +le côté joyeux :</p> + +<p>A chaque foyer, les amis se rassemblent, et +les repas sont empreints d’un particulier abandon. +Pour leur donner un cachet plus simple +et plus antique, les chefs de famille font à table +une partie du service, ordinairement confié aux +domestiques. Ils se tiennent debout, en découpant +le Turkey monstre et le cochon de lait +traditionnels. L’usage veut que l’on chante pendant +le repas. Et parfois, afin de maintenir le +chant dans une allure régulière, ceux qui découpent +se mettent à battre la mesure avec +leur couteau.</p> + +<p>Qu’on nous permette une anecdote relative +à « La Vie Simple » et à « Thanksgiving ». +Ce jour étant un jour de liesse et de festins, +les consommations ont une tendance à augmenter +de prix. En particulier, le Turkey +monte quelquefois au-dessus du prix raisonnable. +Un journal humoristique se servit +de ce fait, pour mettre un disciple de « La Vie +Simple » aux prises avec les marchands. Les +caricatures nous le montrent allant d’une boutique +à l’autre. Après chaque marchandage +infructueux de cochons de lait, dindes ou autres +pièces, il déclare : « Après tout, on peut s’en +passer. » Et, finalement, il célèbre Thanksgiving +avec un sandwich.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c323">SYMPATHIES FRANÇAISES</h2> + +<p>L’Amérique aime la France. Un Français qui +voyage aux États-Unis recueille aisément les +preuves de cette sympathie. J’en ai rencontré +moi-même de nombreux témoignages.</p> + +<p>Et d’abord, Lafayette n’est pas oublié. On +se souvient avec émotion de cette fraternité +d’armes, vieille maintenant de plus d’un siècle, +et de ces Français qui s’embarquèrent d’enthousiasme, +pour aider l’Amérique à conquérir sa +liberté.</p> + +<p>J’en avais fait l’expérience dès Paris, en +une circonstance typique. Me promenant un +jour dans le quartier de Reuilly, je croisai un +groupe d’Américains qui me posèrent à brûle-pourpoint +cette question : <i>Où est le cœur de +Lafayette ?</i> Je me gardai bien de leur dire que +je ne le savais pas. Ces hommes, venus de +l’autre côté de l’océan, me donnaient une leçon +d’histoire. Je leur répondis donc : « Permettez, +je vous dirai cela de suite », et j’entrai dans +un des couvents de la rue de Reuilly. Là, après +force questions au personnel, pas plus au courant +que moi-même, quelqu’un survint et dit : +« Le tombeau de Lafayette est au cimetière des +Pères de Picpus, rue de Picpus, n<sup>o</sup> 33 ; son cœur +n’a pas été déposé dans une urne à part ; il est +resté dans sa poitrine, de sorte qu’il repose +avec son corps. » Je communiquai le renseignement +aux touristes qui m’attendaient patiemment +dans la rue. Ils s’en allèrent fort heureux, +et moi tout pensif. Combien de Français connaissent +cette tombe ? De la part d’Américains, +gens qui nous sont dépeints d’ordinaire comme +éminemment pratiques et utilitaires, un tel pèlerinage +me semblait une démarche bien touchante. +J’ai pu me convaincre que le groupe +d’hommes, jadis rencontré rue de Reuilly, n’était +pas une sorte d’exception honorable à une règle +générale, mais bien un groupe représentatif de +l’état d’esprit moyen en Amérique. Non seulement +ils n’ont pas oublié Lafayette, mais ils ne +manquent pas une occasion d’accentuer toute +la bonne volonté qu’ils ressentent à l’endroit +de la République sœur.</p> + +<p>Que de fois les tribunes où j’avais à parler +furent-elles ornées des couleurs françaises et +américaines ! A table, par une charmante délicatesse +de sentiment, de petits drapeaux français, +de taille lilliputienne, décoraient souvent le corsage +des dames ou la boutonnière des hommes.</p> + +<p>Malgré cette vive sympathie, nous sommes +trop peu connus de l’autre côté de l’Atlantique. +Certes, beaucoup d’Américains voyagent chaque +année sur le continent européen, et séjournent +volontiers à Paris ou sur la Côte d’azur ; mais +d’autres, infiniment plus nombreux, ne quittent +jamais leur pays. Sur ce territoire colossal des +États-Unis, demeure une population de quatre-vingts +millions d’hommes, dont l’immense majorité +n’a jamais vu l’Europe et ne parle qu’une +langue : l’anglais. Il se trouve ainsi que l’Amérique +nous connaît peu et fort mal. Quoique bien +vus, et l’objet d’une bienveillance préalable et +traditionnelle, nous n’y jouissons pas d’une réputation +flatteuse. Notre politique, de loin, apparaît +souvent capricieuse, changeante, sectaire. +Les difficultés héréditaires, au milieu desquelles +nous cherchons la voie de l’avenir, ne sont pas +assez comprises.</p> + +<p>Et notre moralité se trouve être l’objet +d’étranges préventions. Par notre littérature +d’exportation, nous sommes considérés comme +un peuple privé de sens moral et de vie familiale. +Toute la France est vue à travers une +spécialité de romans scabreux et certains établissements +boulevardiers où les étrangers vont +plus souvent que nos concitoyens.</p> + +<p>Si, malgré cette connaissance sommaire et +défavorable, nos amis des États-Unis ont pour +nous des trésors de bonne volonté, que serait-ce +s’ils nous connaissaient mieux ? Car enfin nous +sommes de ceux qui gagnent à être connus — ceci +dit sans la moindre ironie.</p> + +<p>En attendant, bien des Américains, d’Américaines +surtout, s’ingénient à apprendre le français +avec des résultats inégaux.</p> + +<p>Par exemple, un jour qu’un professeur m’avait +engagé à parler français à sa classe supérieure +de jeunes filles, je m’aperçus bientôt que l’expression +des figures ne cadrait pas avec le +sens de mes paroles. Alors je leur dis à brûle-pourpoint : +« Certainement vous ne me comprenez +pas ! » C’était vrai. Je dus continuer mon +allocution en anglais.</p> + +<p>Je fus plus heureux ailleurs. Des auditoires +entiers de jeunes filles écoutèrent et comprirent +une conférence française, ou manifestèrent un +plaisir extrême à entendre conter des histoires +en notre langue. A Vassar College, par exemple, +je racontai, pendant toute une soirée, des histoires +à une multitude de charmantes jeunes +personnes groupées autour de moi. Je les entends +encore dire : one more ! La plupart de ces +jeunes filles, non seulement s’exprimaient bien +en français, mais avaient de fort jolies connaissances +en littérature. Elles étaient élèves de +M. Charlemagne Bracq, notre distingué compatriote, +un des hommes qui travaillent le plus +à répandre notre langue aux États-Unis, et ne +cesse d’y fonder des bibliothèques où il essaie +de grouper nos meilleurs auteurs. Grâce à +l’influence de « l’Alliance française », il y a, +dans beaucoup de villes, des cercles où se cultive +le français. Dans plusieurs d’entre eux, nous +avons rencontré un certain nombre de personnes, +de dames surtout, assidûment occupées à étudier +notre langue.</p> + +<p>Des professeurs de français, en assez grand +nombre, offrent des leçons particulières, sur +toute la surface du territoire. Mais la plupart +d’entre eux sont anglais, américains, allemands, +russes. Nous eûmes le plaisir cependant de rencontrer +des concitoyens à qui l’enseignement +du français aux États-Unis avait fourni une +jolie carrière. Parmi les livres français préférés +par la jeunesse américaine, se trouvent les romans +d’Erckmann-Chatrian.</p> + +<p>Les personnes qui s’intéressent là-bas au +mouvement des idées en France, connaissent +presque toutes le nom de Sabatier ; mais il n’y +a pour elles qu’un Sabatier. En réalité, nous en +possédons trois : Armand Sabatier, le professeur +de biologie de Montpellier ; Paul Sabatier, +l’auteur de la <i>Vie de Saint François d’Assise</i>, +et Auguste Sabatier, l’auteur de : <i>Philosophie +de la Religion</i> et de <i>Religions d’autorité et la +Religion de l’Esprit</i>. Ces trois hommes et +leurs noms donnent lieu aux plus amusants +quiproquos. Dans une revue, un article paraît +sur <i>Auguste Sabatier</i>. Un portrait accompagne +l’article ; mais c’est le portrait de Paul Sabatier. +Ailleurs, on se livre à un transport d’admiration, +en disant : quelle richesse de vues dans ce +Sabatier, qui est à la fois un maître en sciences +naturelles, en philosophie religieuse et, par dessus +le marché, un historien !</p> + +<p>Après tout, à une certaine distance, la confusion +des noms est bien pardonnable. Nous en +savons quelque chose en France, lorsque nous +nous mêlons de parler des hommes marquants +parmi les autres nations. Réjouissons-nous donc +surtout que notre triple Sabatier jouisse d’un si +bon renom aux États-Unis.</p> + +<p>A Albany, deux dames fort distinguées, +membres de l’enseignement, et dont j’étais l’hôte, +me dirent avec un sourire malicieux : « Nous +allons vous présenter un de vos compatriotes +qui nous enseigne à prononcer le français ». +Là-dessus, elles cherchèrent une boîte et dirent : +« Notre petit Français est caché-là ». +C’était tout simplement un phonographe où +se trouvaient enregistrées des conversations +courantes. Quand ces dames veulent se faire +l’oreille à la prononciation correcte du français, +elles remontent leur petit frenchman, qui se +met aussitôt à parler avec une grande volubilité. +J’ai vu, depuis, dans les annonces de +revues, que les dames d’Albany n’étaient en +aucune façon une exception, et ne faisaient que +pratiquer la méthode très répandue du phonographe +professeur.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c332">UN PLAISANT QUIPROQUO</h2> + +<p>Deux hommes se cherchent sans se trouver.</p> + +<p>Ces deux hommes sont le général Charles +Miller et moi.</p> + +<p>Le général Miller est Alsacien. Il est même +d’Oberhoffen, près de Bischwiller, pays de houblonnières, +plaine immense avec, à l’horizon, les +Vosges d’une part, et de l’autre la ligne argentée +du Rhin, au pied du rempart sombre de la +Forêt-Noire. Ce général est donc mon compatriote. +Ayant lu mon livre, il avait essayé de +me trouver à Paris, à plusieurs reprises. Nous +nous étions toujours manqués. Plusieurs lettres +avaient été échangées, aussitôt mon voyage +en Amérique décidé. Et le général Miller +s’offrait pour me faire voir une partie de +son pays. Chose entendue. Nous allions donc +enfin nous rencontrer.</p> + +<p>Le général habite Franklin, où il a de grandes +affaires industrielles, et s’occupe avec zèle de +l’éducation de la jeunesse, des écoles du dimanche, +etc.</p> + +<p>Mais il y a plusieurs Franklin en Amérique, +et c’est précisément ce que j’ignorais. L’un est +en Pensylvanie, c’est le bon ; l’autre dans l’Indiana. +Passant par Indianapolis, où je demeurai +quarante-huit heures, je demandai à mes hôtes +s’ils connaissaient le général Miller, de Franklin. — Parfaitement, +il demeure à Franklin, près +d’ici ; on y va en tramway. Aussitôt, le général +est demandé au téléphone. Nous nous parlons : +il accepte à déjeuner pour le lendemain.</p> + +<p>A l’heure dite, nous nous trouvons au rendez-vous : +il me parle de mon livre, et moi +d’Oberhoffen, de Bischwiller, de l’Alsace, du +vieux pasteur qui l’a instruit, et dont ma femme +est la petite-fille. Pendant ce discours, où l’Alsacien +en moi mettait tous les charmes du souvenir, +je crus remarquer que le général me +regardait d’une façon de plus en plus étrange. +Un peu interloqué, je lui posai une question +précise : Vous êtes bien, n’est-ce pas, mon +général, un Alsacien comme moi, et natif +d’Oberhoffen ? — Non, je ne connais ni l’Alsace, +ni Oberhoffen ! — Alors vous ne connaissez +pas, à plus forte raison, le vieux pasteur Heldt ? — Je +n’ai jamais entendu prononcer son nom ! — Mais +vous n’êtes donc pas le général Miller ? — Si +fait, je suis le général Miller ! — Miller, de +Franklin ? — Miller, de Franklin ! — Étrange ! +Quelles sont les guerres où vous avez commandé ? +Je n’ai jamais commandé nulle part. On m’appelle +général. J’ai longtemps été attorney-général.</p> + +<p>Il ne nous restait plus qu’à rire du quiproquo +et à déjeuner de bon cœur !</p> + +<p>Pendant ce temps, le vrai général Miller se +demandait anxieusement ce que devenait son +oublieux compatriote. Poussé par le labeur de +chaque jour, et n’ayant jamais une heure de +liberté pour mettre un peu d’ordre dans une +correspondance en déroute, j’arrivai jusque fin +novembre, sans donner signe de vie au général.</p> + +<p>Et j’étais embarqué sur la <i>Savoie</i>, lorsque, au +dernier moment, un homme affable et souriant +vint se présenter comme le général Miller. +C’était bien lui, cette fois. Ayant appris par les +journaux le jour de mon départ pour la France, +il était venu me dire, en même temps, bonjour +et adieu. Voilà ce qui s’appelle avoir bon caractère. +Nous rîmes de bon cœur de cette étourderie +géographique. Et me voici tenu de la +réparer à la première occasion.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c336">ON NE FAIT PAS TOUJOURS CE QU’ON VEUT</h2> + +<p>« J’irai à Chicago, mais non aux abattoirs », +m’étais-je promis à moi-même.</p> + +<p>Après une de mes conférences publiques +dans cette ville, se présenta devant moi un +homme trapu, avec une tête massive, couverte +de cheveux blancs. Sa figure respirait la +bienveillance. Il parlait anglais et allemand, et +me proposa de faire dans sa voiture une promenade +à travers Chicago. « Et, si vous le voulez, +je vous montrerai mon industrie ». Je m’intéresse +à l’industrie, un peu en amateur, mais +fort sérieusement, et il m’a toujours paru extrêmement +instructif de visiter des usines avec des +hommes compétents. J’acceptai donc, et je me +voyais déjà le lendemain parmi les métiers d’une +filature ou les hauts fourneaux de quelqu’affaire +métallurgique.</p> + +<p>A l’heure exacte du rendez-vous, mon guide +vint me prendre. Il conduisait lui-même et me +mena droit aux abattoirs, car il s’appelait Nelson +Morris, et se trouvait être un des plus anciens +et des plus gros propriétaires de cette entreprise +colossale.</p> + +<p>Chemin faisant, il me raconta sa vie. Fils d’un +pauvre juif allemand, proscrit pour ses idées +républicaines en 1848, il avait gagné l’Amérique +avec des économies modestes, à grand peine +amassées. Il commença par vendre de la viande +au panier, quand Chicago n’était qu’une petite +ville, et son panier grandit avec la ville, jusqu’à +renfermer dans ses larges flancs la viande de +10,000 têtes de bétail par jour. Les avenues de +Chicago sont longues : on peut y causer tout à +son aise. J’appris donc que Nelson Morris +avait au cœur l’intime et gros chagrin d’avoir +perdu son fils aîné. Il en pleurait encore. Ce +fils avait grandi dans son industrie, et s’en était +assimilé tous les détails. En même temps il +avait un esprit conciliant et humain qui le faisait +aimer de tous ses collaborateurs et ouvriers. +Le père ne pouvait plus parler de ses affaires +sans que la figure du fils se présentât à son +esprit. Son deuil mettait de l’amertume dans +tous ses succès passés. C’était une ombre sur +sa vie. Nous nous comprenions à demi-mot, et +je prenais, chemin faisant, une vive sympathie +pour cet inconnu qui me parlait de détresses de +l’âme à moi bien connues. Il n’y mêlait, lui, +aucune espérance, étant de ceux qui ferment +leur horizon du côté de l’invisible et ne pensent +pouvoir compter que sur ce qu’il est convenu +d’appeler les réalités positives. Il parla de sa +maison : « Elle est telle que nous l’avons faite, +ma femme et moi, en nous mariant, lorsque +nous étions dans une condition modeste. Et +nous n’y changeons rien. Tous mes souvenirs +sont là ». Cette simplicité avait mon approbation.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, nous arrivâmes : la vue +est d’abord attirée par d’immenses parcs où sans +cesse, de toutes les parties de l’Amérique, le +bétail arrive. Sur mon observation, que ce bétail +me paraissait de mine médiocre, il me dit : « It is +Saturday cattle. » En effet, nous étions un samedi +et, ce jour-là, paraît-il, on abat ce qui n’a +pas trouvé d’acheteur pendant la semaine.</p> + +<p>Entre les parcs, des marchands circulent à +cheval, pour mieux voir la qualité des troupeaux +et faire de bons achats, en connaissance de +cause. Puis le bétail monte, par des plans +inclinés, jusqu’aux limites fatales où s’accomplit +le sacrifice.</p> + +<p>J’eus la vision d’un torrent d’êtres emportés +vers la mort. Des vastes pâturages de l’ouest, +où se passa leur vie paisible, des troupeaux +sans nombre, comme autant de ruisselets qui +deviennent de larges rivières, s’unissent et +roulent vers le même point, pour finir là, en une +cataracte rouge, un autre Niagara, intarissable +et prêt à porter au loin, par les villes, la force, +la santé, la vie.</p> + +<p>Toutes ces myriades de brutes muettes meurent +pour nous faire vivre.</p> + +<p>Et je pensais à tout ce que nous coûtons, à +tout ce qui forme l’obscur terreau sur lequel +pousse l’humanité. Valons-nous autant de sacrifices ? +Menons-nous une vie dont on puisse dire +qu’elle rende ce qui s’est dépensé à cause d’elle ? +Tout ce que je pus voir et observer d’intéressant, +à travers les immenses espaces où nous +circulions, disparut devant cette question qui +renaissait, troublante et insistante, dans mon for +intérieur. Ainsi beaucoup de détails, à coup sûr, +m’échappèrent. Et surtout je ne m’aperçus +pas des cadeaux que me faisait Nelson Morris, +tout le long de cette promenade à travers les +conserves, les salaisons et les jambons fumés.</p> + +<p>Lorsque je l’eus quitté, je m’aperçus que mes +poches étaient bourrées de saucisses.</p> + +<p>La rue à cet endroit était pleine de juvéniles +camelots, criant leurs journaux. Je me fis parmi +eux un grand nombre d’amis à une saucisse +la pièce.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c342">DEAN MY KEEPER</h2> + +<p>Qui est Dean ? Dean est le serviteur toujours +attaché à la personne de John Wanamaker. Il +a fait plusieurs fois le tour du monde, sait s’expliquer +en plusieurs langues, mais parle peu, +afin de mieux observer toutes les occasions +de se rendre utile. Il est Anglais d’origine, +célibataire, et très bon fils. Sa vieille mère +demeure en Europe. Il subvient à ses besoins +et va la voir quand il peut. Dean a de bons yeux, +point ironiques, ce qui le distingue de beaucoup +de serviteurs de grande maison, dont la face +rasée laisse voir d’imperceptibles sourires, qui +en disent long sur le néant et l’hypocrisie de +l’existence mondaine. Dean n’a pas de masque, +il fait sa figure personnelle, et il est quelqu’un.</p> + +<p>Comme à plusieurs reprises son maître s’est +privé de lui, pour me le donner comme gardien, +j’ai pu l’apprécier à sa valeur. Du moment où +il avait reçu en dépôt ma personne, je lui +appartenais. Respectueusement, mais sans faiblesse, +il veillait, et ne souffrait point d’infraction +à sa consigne.</p> + +<p>— « Dean, voici le programme du voyage et +les heures des conférences, rendez-vous, invitations. +Pensez à tout. » Et je n’avais plus qu’à +me laisser vivre. Lorsque j’allai à Washington, +Dean fut mon compagnon inséparable, il me +conduisit à la Maison Blanche, m’y installa et +revint m’y prendre. En chemin de fer, il avait +toutes les attentions, surtout celle de me laisser +parfaitement tranquille. Il allait s’asseoir dans +la pièce des fumeurs, pour cultiver le cigare +qu’il adore, et de là veillait sur moi. Si je m’attardais +à des causeries après une conférence, +Dean surgissait, et je voyais l’heure sur sa figure.</p> + +<p>Je dois à la vérité de confesser, que par +deux fois j’ai soumis à une rude épreuve la +conscience de mon scrupuleux gardien.</p> + +<p>La première, c’était à Philadelphie. La journée, +très chargée, avait commencé par une +conférence à Germantown, devant un auditoire +exclusivement féminin. Après la séance, la +conversation menaçait de se prolonger. A l’heure +précise, fixée pour se rendre à une autre assemblée, +Dean vint m’avertir et me conduire +à la voiture dont déjà il ouvrait la portière. +Mais une de mes interlocutrices me pria aimablement +de monter dans la sienne, promettant +de suivre exactement celle de Dean. Non sans +ennui, l’excellent homme se résigna. Au commencement +tout alla bien. Mais, à un certain +moment, notre guide s’engagea sur un espace +fort étroit, entre le trottoir et une large tranchée +que creusaient des ouvriers au milieu de la +chaussée. Voyant que la première voiture avançait +avec peine, le cocher de la nôtre prit un +chemin différent. Ne nous voyant plus, Dean +entra dans une agitation extrême, craignant +déjà un rendez-vous manqué et se croyant en +faute. Il jura ses grands dieux de ne plus +permettre jamais le moindre changement de +programme.</p> + +<p>Un quart d’heure plus tard, nous nous retrouvions, +et tout était au mieux.</p> + +<p>La seconde irrégularité fut un délit contre le +decorum, et le corpus delicti, une paire de +gants. Des gants, je m’en suis de tout temps +passé, lorsque faire se pouvait. J’en usais jadis, +dans les grandes occasions, mais leur contact +me produisant une sensation d’asphyxie, je les +avais fait disparaître, de mes mains d’abord, +de mes poches ensuite. Il y avait plus de quinze +ans que je n’en possédais plus. Cependant, +pour aller voir le Président des États-Unis, je +crus indispensable de m’en racheter une paire.</p> + +<p>Mais arrivé à la Maison Blanche, à la minute +même où je devais les mettre, impossible de +les trouver… je les avais laissés à Philadelphie. +Dean ouvrit des yeux démesurés. Je m’efforçai +de le rassurer : « Écoutez, lui dis-je, je suis dans +la maison, il ne me faut ni chapeau, ni, à la +rigueur, de gants. Et d’ailleurs, cela paraîtra +plutôt l’effet d’un principe que d’un oubli ».</p> + +<p>Je partis, heureux, à la rencontre de mon +illustre hôte, pendant que Dean me suivait d’un +regard consterné…</p> + +<p>Comme on taille au canif un nom dans +l’écorce d’un arbre, je grave sur cette page, en +signe de réparation, le nom de <i>Dean</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c347">VISION DE FLEUVES</h2> + +<p>Le train de nuit suivait sa route ardente, +entre Chicago et Minneapolis. Déjà, dans chaque +sleeping-car, les nègres diligents avaient +installé les lits. Les voyageurs étaient couchés. +D’aucuns accordaient la basse de leur ronflement +au chant des roues sur les rubans vibrants des +rails. La tête appuyée sur l’oreiller et tournée +vers la vitre, je voyais fuir, en un pâle rayon +lunaire, les plaines immenses où l’argent des +lacs sans nombre alternait avec la silhouette +brune des terres et les lignes sombres des bois. +Façon commode de voyager et de considérer +les paysages ! Des sites à peine entrevus à travers +le blanc voile des vapeurs, la pensée +insensiblement glisse vers le souvenir ou le +rêve…</p> + +<p>Une vision immense passa dans mon esprit. +La vue récente des chutes du Niagara en formait +le début. Avec un fracas de tonnerre, la +cataracte glauque et blanche précipitait à l’abîme +les avalanches de ses vagues sans fin et +de ses bouillonnantes écumes. C’était comme +une course échevelée, vers le gouffre de myriades +de flots dont chacun, au bord du précipice, +jetait son cri au moment de prendre son +élan.</p> + +<p>De l’intarissable chute d’eau, renouvelant +sans cesse les merveilles de ses larges nappes +et de ses pluies fines où voltigent des arcs-en-ciel, +peu à peu je passai à la vision d’une cataracte +de blés d’or. Ce changement de décor +était dû, sans doute, à une influence locale. Ne +roulions-nous pas à travers l’immensité des +plaines où germent et mûrissent chaque année +des moissons de céréales, pareilles, par leur +étendue, à des mers où des épis jaunes promènent +leurs houles ? N’allions-nous pas à +Minneapolis, la ville des moulins, où le jeune +Mississipi tourne des milliers de meules ? Un +large fleuve, un fleuve de blés d’or, poussait +vers elle ses flots intarissables, charriant dans +leurs flancs le pain des hommes.</p> + +<p>Après ce symbole de richesse nationale, ma +fantaisie moitié somnolente, moitié éveillée, en +contempla un autre. Par les champs du Texas +lointain, une coulée fantastique de coton neigeux +descendait, pareille aux nappes immaculées +de névés dans les Alpes, portant jusqu’aux +extrémités de la terre de quoi filer du fil et +tisser des tissus, du beau linge pur et blanc qui +fait la joie des yeux.</p> + +<p>Mais bientôt le fleuve laiteux du coton fut +remplacé par un torrent de sang qui allait éclaboussant +ses rives. C’était le récent souvenir +de l’horrible cataracte rouge de Chicago. Heureusement +elle ne fit que passer.</p> + +<p>Et déjà d’une ville couverte d’un nuage de +fumée, d’une ville cyclopéenne assise entre des +collines de charbon, je vis jaillir une source +d’acier. Elle s’échappait de sa prison avec des +grondements d’orage. Des étoiles bleues, vertes +et or tourbillonnaient au-dessus de sa marche +triomphale. De son sein de lave brûlante s’élançaient +de longs serpents de feu, dont de noirs +cyclopes armés de marteaux assujétissaient au +loin les anneaux sur le sol, pour en faire des +sentiers de fer. Et le fleuve d’acier se répandait +dans les villes, surgissant en charpentes, +en armatures, se jetant en travers des cours +d’eau et des bras de mer, pour soutenir les +tabliers des ponts, se transformant en machines, +en outils, en chars, en vaisseaux, infatigable +créateur de merveilles.</p> + +<p>A ce moment — était-ce l’effet de tout cet +acier en fusion ? — je ressentis une soif brûlante +qui me tira de ma rêverie.</p> + +<p>Dans le filet au-dessus de ma tête il y avait +heureusement de quoi calmer cette soif. Une +provision de belles pommes aux joues rouges +étaient là. A mesure que je les réduisais en +cidre frais, le sens de la réalité me revenait.</p> + +<p>Mais je me rendais d’autant mieux compte +que je venais d’avoir une sorte de vision où +la richesse prodigieuse de l’Amérique était +figurée par des fleuves non mentionnés sur les +cartes.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c352">FORTERESSES AMÉRICAINES</h2> + +<p>Ces forteresses ne contiennent ni canons +ni explosifs, et cependant c’est en elles que +résident la force et la puissance de l’Amérique, +les armes de résistance et de combat qui ont +affirmé son influence. Elles ont leurs assises +dans le cœur et l’esprit des citoyens ; mais, +plus que basées sur le roc, elles me paraissent +inébranlables.</p> + +<p>La première est la foi religieuse, si profondément +enracinée dans la mentalité américaine, +qu’elle en détermine en quelque sorte la physionomie. +Elle la marque d’une empreinte que +le souffle matérialiste et irréligieux ne saurait +effacer et qui se retrouve encore dans le grand +sérieux et l’activité généreuse d’associations +qui se tiennent à l’écart de toute croyance religieuse, +comme les sociétés de culture éthique. +Son influence profonde et calme s’impose +jusqu’à cette masse indifférente ou profane, +nouvellement débarquée, et dont les racines ne +plongent pas dans les traditions du pays. Même +les gestes superficiels des êtres de routine et la +dévotion intéressée des hypocrites ne sont point +capables d’infirmer ce fait. Il est d’une nature +si accusée, se vérifie si souvent dans le contact +social ou familial, que sa réalité ne saurait être +révoquée en doute. L’Amérique est doublement +religieuse, et par atavisme et par conviction. +Elle porte en elle les forces concentrées et unifiées +de la fidélité pieuse aux traditions et de la +libre et personnelle communion avec la réserve +permanente des vérités. Aussi, quand les +grandes occasions de la vie nationale sont +consacrées par un culte, ou que les hommes +d’État invoquent des sentiments religieux, ce +n’est point de la convention, mais l’expression +d’une pensée vive ; et quand les citoyens et les +enfants de la grande République chantent le +chant national, il est une strophe que l’on sent +vibrer avec une émotion plus sainte encore +que toutes les autres, c’est celle où il est dit : +<i>O God our King !</i></p> + +<p>La belle vitalité de sa religion rend l’Amérique +juste, tolérante, respectueuse de la foi +des autres. Quand la Foi n’est plus qu’un souvenir +et une formule, elle devient cassante, +exclusive, dure aux convictions d’autrui, méprisante +des croyances non officielles. L’anathème +est le bâton menaçant, aux mains des +vieilles doctrines décrépites.</p> + +<p>La deuxième forteresse américaine est la Foi +à la <i>Liberté</i>. Oh ! il ne l’ont pas bâtie en un +seul jour, cette fière citadelle où flotte au vent le +drapeau étoilé de l’indépendance, non seulement +acceptée, mais proclamée comme une loi +de la vie sociale. Ils ont mis bien du temps +et de la peine à la construire. Mais désormais +elle est fondée, et personne n’y touchera. Notre +vieille Europe nous montre des États dont +toute la politique consiste à empêcher le développement +normal des hommes et des institutions. +La loi y prend la forme d’une +prohibition systématique, l’initiative y est taxée +d’indiscipline ; l’indépendance d’esprit, de crime +de lèse-tradition. L’administration publique y +passe le temps à veiller à ce qu’il ne se passe +rien de neuf. La peur de la liberté y est non +seulement le commencement, mais la somme +de la sagesse.</p> + +<p>L’Amérique, elle, croit à la Liberté, comme +elle croit en Dieu. Mais de même qu’elle croit +au Dieu des autres, au droit sacré que possède +chacun de l’adorer et de le concevoir à sa façon, +elle croit à la liberté des autres. Et sa foi robuste +sait supporter les épreuves. Elle n’abandonne +pas le culte de la Liberté, parce que des abus +odieux ont démontré les inconvénients d’une +trop large indépendance. Elle ne musèle pas les +honnêtes gens, parce que les criminels et les +enragés mordent leur prochain. Elle ne masque +pas le soleil, parce qu’il produit des ombres.</p> + +<p>En politique, en religion, grand air, liberté, +franchise pour tous. Champ illimité à l’initiative +individuelle. Dès l’enfance et dès l’école, le caractère +est encouragé. Chacun y est provoqué à +donner sa mesure totale, à oser être, à s’affirmer +dans la plénitude de son originalité. On ne lui +demande qu’une chose : respecter le droit du +voisin. Mais en ce point, on est d’une sévérité +implacable. L’Amérique ne pardonne point les +péchés contre la liberté. Si grands et puissants +que puissent être ceux qui accaparent à leur +profit la part et la liberté de tous, leur sort est +fixé d’avance. Un jour ou l’autre, sous les coups +répétés tirés de la forteresse de la Liberté, +leurs bastions sont réduits en poudre.</p> + +<p>La troisième forteresse est la bonne foi. Ne +me faites pas dire qu’il n’y a pas de coquins +en Amérique. Dans un concours international, +elle battrait peut-être le record par un choix de +coquineries inédites. Mais il suffit d’échanger +un certain nombre de lettres, d’avoir des relations +un peu variées, de causer ou collaborer +avec la population courante, pour être immédiatement +frappé de son respect pour la parole +donnée. Ils ont de la conscience, et une +conscience si loyale qu’elle se fait jour à travers +les plus étranges manœuvres de la corruption. +Ce que plusieurs, et parmi les meilleurs +éléments, peut-être, dans certains pays considèrent +comme une formule de politesse, une +promesse en l’air, serait là-bas un manque de +sincérité. Ils trouvent plus humain de refuser +carrément que de donner, par fausse pitié, des +promesses vaines. Pas de compliments, de circonlocutions, +de démonstrations superflues ! +Les affaires les plus graves se traitent souvent +en quelques mots, Cette bonne foi a quelque +chose de rassurant et de communicatif. C’est +un appel perpétuel à votre propre sérieux. +Elle éveille la confiance et en même temps +engage la responsabilité.</p> + +<p>Certains mots très souvent répétés m’ont +toujours paru comme une sorte de monnaie +courante de la mentalité d’un peuple. Il est un +mot que vous entendez très souvent prononcer +aux États-Unis, quand vous racontez une histoire, +fournissez un renseignement ou exposez +une opinion. Ce mot est : « <i>is that so ?</i> » Il est dit +sur un ton de confiance et de bienveillance, et +en même temps, il est si sincèrement interrogatif, +qu’il est certainement le plus simple et vigoureux +appel possible à la loyauté.</p> + +<hr> + +<p>La quatrième forteresse est le respect de la +femme ; non cette exagération, heureusement +exceptionnelle, où tombent certains Américains, +qui traitent leur femme comme une poupée de +grand prix, mais ce sentiment de déférence et +d’égards, qui met au cœur des jeunes gens et +des hommes un culte chevaleresque pour la +femme, et que je considère comme un des éléments +les plus solides dans le bagage moral +d’une société.</p> + +<p>A l’abri de ce sentiment, femmes et jeunes +filles circulent librement, d’un bout du territoire +à l’autre. La conscience publique est leur +meilleure sauvegarde. Personne ne leur manque +de respect. Ainsi leur indépendance et leur +personnalité sont mieux à même de se développer. +Une part de l’esclavage de la femme +provient de cette servitude où la tiennent chez +nous les usages reçus. Quelle sujétion pour +nos jeunes filles de ne pouvoir sortir seules, +quel témoignage de méfiance envers l’élément +masculin de la population ou envers elles-mêmes ! +Et quelle plaie publique ! Un virus +corrupteur en émane, dont les effets néfastes +se retrouvent dans l’éducation, dans la littérature, +au foyer familial.</p> + +<p>Rien ne réconforte comme de voir la puissance +que fait rayonner à travers un peuple +l’existence de certains principes, traduits en +actes journaliers, devenus des habitudes stables. +Le meilleur travail que nous puissions faire est +de contribuer à créer dans l’esprit public un +certain nombre de ces convictions fondamentales +auxquelles s’appuie la mentalité de la +foule. Que les forteresses tiennent bon, où se +conservent l’énergie vitale, la bonne volonté, +l’intégrité, la foi !</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c361">UN DINER DE HÉROS</h2> + +<p>L’Amérique n’ayant qu’un imperceptible +embryon d’armée permanente, on peut bien +dire qu’en temps de paix, sa force militaire est +invisible. Rien ne l’annonce. On ne voit ni +soldats ni officiers nulle part.</p> + +<p>Je dois donc me féliciter d’autant plus d’avoir +rencontré une occasion d’assister à une réunion +exclusivement militaire. Ce fut la quatorzième +assemblée annuelle de la médaille de la Légion +d’honneur. Le lieu de rendez-vous était Atlantic +City. M. John Wanamaker, ayant à porter +le toast du Président de la République, au banquet +final, me proposa de l’accompagner, ne +serait-ce que pour voir, au bord de l’Océan, +cette ville composée d’hôtels et de villas, bâtie +de toutes pièces en peu d’années.</p> + +<p>J’eus l’honneur d’être invité au dîner par le +major général O. O. Howard, commandeur pour +1903-1904.</p> + +<p>Les armées de terre et de mer étaient représentées. +Pas moins de sept généraux et deux +cents officiers et soldats prirent place autour de +la table.</p> + +<p>Ils étaient tous membres de la Légion d’honneur, +dont la médaille n’est accordée que sur +un vote du Congrès. Pour la recevoir, il est +nécessaire d’avoir accompli un acte d’héroïsme +personnel. Voici à ce sujet une petite citation +empruntée au toast porté par le général L.-G. +Estes. « Dans le fracas des charges de cavalerie, +dans le tonnerre des duels d’artillerie, dans les +assauts furieux de l’infanterie, de merveilleuses +victoires s’obtiennent qui semblent dépasser les +possibilités des forces humaines. Soutenus par +la force morale du nombre, se touchant les +coudes avec leurs camarades, nos soldats réalisèrent +des actions qui leur valurent l’admiration +du monde. Pourtant, les missions des hommes +de la Légion d’honneur se sont généralement +accomplies dans des conditions tout à fait différentes. +Volontairement, ils marchèrent à leur +but, souvent seuls, toujours en face du danger +imminent et de la mort. Autre chose est de +faire son devoir, par l’effet d’un ordre auquel +on ne saurait échapper, ou de courir volontairement +des risques supplémentaires, dans un +esprit de sacrifice patriotique… » L’attitude et +les conversations des convives avaient quelque +chose d’imposant par sa simplicité même. Pas +d’uniformes. Toutes les conversations roulaient +sur le passé. Faits d’armes, souvenirs communs +ressuscités entre anciens compagnons +qui se revoyaient après une longue séparation, +pieuse mention faite des morts et amis, propos +humoristiques et anecdotes gaies. Les toasts +avaient le même cachet à la fois grave et de +belle humeur. En général, ces messieurs entraient +en matière par une petite remarque joviale +ou une histoire destinée à faire rire les convives.</p> + +<p>General Horatio C. King, ayant à porter le +toast de l’armée des États-Unis et des « Sociétés +militaires », commença ainsi : Surtout, ne vous +figurez pas qu’ayant deux toasts à porter, +je vais réclamer un temps double. Je ne vous +attendrirai pas sur le sort du brave, sur la +tombe de qui se trouvait cette inscription : +« Ci-gît Jonathan Porter qui fut tué d’un coup +de pied de cheval. C’est bien fait, bon et fidèle +serviteur ! » D’ailleurs, je ne suis pas très en +train, ce soir. Ma fatigue est extrême, et cela +n’est pas surprenant : je n’ai à peu près rien +fait de tout le jour, si ce n’est de pousser sur +le quai dans une de vos chaises roulantes, +l’aimable lady, assise en face de moi. Néanmoins, +j’ai l’espérance de ne pas me montrer +aussi stupide que le jeune homme à qui son patron +fit le compliment suivant : « Je vous tiens +pour le plus stupide compagnon de tout New-York ; +je suis sûr que vous ne savez même +pas que Mathusalem est mort ! » — « Mort ! +balbutia le jeune homme, mort ! Je ne savais +même pas qu’il fût malade ! »</p> + +<p>Il est fort naturel que la fibre patriotique soit +une des plus vibrantes de toutes celles que +remue une pareille séance. Mais le patriotisme +américain, même celui des hommes de +guerre, n’a rien de provoquant ni d’agressif. +Ils ne se lassent pas de glorifier leur pays, et +il y a de quoi. Écoutez le général S. A. Mulholland, +chargé du toast « <i>Our Country</i> ».</p> + +<p>« J’ai entendu un jour l’histoire d’un mineur +qui tomba dans une crevasse profonde. Ses +compagnons, paralysés de frayeur, lui crièrent : +« Johnny, êtes-vous tué ? » Une voix répondit +de l’abîme : « Non, je ne suis pas tué, mais le +choc m’a rendu muet ! »</p> + +<p>Lorsque je contemple la grandeur du sujet +que je suis appelé à traiter, je suis comme +ce malheureux mineur : j’en demeure muet.</p> + +<p>Ce soir, en écoutant le bruit des vagues, +je me rappelle une scène de mon adolescence. +Il y a de cela cinquante ans, je me trouvais à +bord d’un bateau allant de New-York à Egg-Harbour, +et nous eûmes sur cette côte-ci une +accalmie de plusieurs jours. A cette époque, il +n’y avait à la place où nous sommes, qu’un +phare. Maintenant, une grande cité s’est élevée, +avec des édifices splendides, une population +nombreuse. Cette ville du bord de l’Océan est +le type du merveilleux développement de notre +pays en tout sens.</p> + +<p>Au temps de la Révolution, nous étions treize +petits États, le long de l’Atlantique, et trois millions +d’habitants. Quand je me baignai par ici, +en 1850, nous étions vingt-cinq États et vingt-cinq +millions d’habitants. A l’époque de la +guerre de sécession, le pays comptait trente-deux +États et trente-deux millions d’habitants, +dont quatre millions d’esclaves. Maintenant, +nous avons quarante-cinq États, plus de quatre-vingts +millions d’habitants, et pas un esclave +dans le pays. Ah ! nous ne devons pas seulement +aimer notre patrie, mais en être fiers.</p> + +<p>L’Amérique, une nation sans armée permanente +est cependant si forte, qu’elle commande +le respect à tous les autres peuples. Il semble +que le Tout-Puissant ait appelé notre pays à +l’existence pour révolutionner la terre et prouver +à l’Humanité que la vraie forme du gouvernement +est celle qui dérive du consentement +des gouvernés. Il y a des hommes parmi +nous qui regardent l’avenir avec de sombres +pressentiments et tremblent pour nos libres +institutions. Il est vrai que nos municipalités +sont loin d’être ce qu’elles devraient, et les +histoires de corruption jusque dans des situations +élevées, ne sont, hélas ! que trop vraies. +Les pessimistes prévoient des calamités… +Mais, malgré cela, ceux qui aiment ce pays ont +foi en l’avenir. La corruption de quelques municipalités +leur apparaît comme certaines taches +sur le soleil de nos libres institutions. Nous +pouvons être tranquilles : par la vertu de la +grande majorité du peuple, nous verrons ces +taches effacées. »</p> + +<p>Accentuant la note pacifique qui caractérise +le patriotisme américain, l’amiral Geo. W. Melville +déclare : « Il nous faut une marine, non +pour faire la guerre, mais pour garantir la paix. +De nos jours, si l’on veut maintenir la paix, il +faut, à toute heure, être prêt à la guerre. +C’est une sorte d’assurance que nous payons, +et cela coûte moins d’argent et d’hommes que +de faire la guerre. »</p> + +<p>Le général Théo S. Peck, portant le toast des +dames, dit : « En temps de guerre, les vainqueurs +aussi bien que les vaincus se sont toujours +appuyés sur les femmes. Dans toutes les +guerres où les hommes de ce pays ont bataillé +pour l’existence et le foyer, les nobles et +aimantes femmes, non seulement ont donné tout +ce qu’elles avaient (pères, maris, frères, fils, +fiancés), mais leurs prières, leur effort, leur +sacrifice de tout confort. Elles ont armé les +hommes pour la lutte, si bien qu’aucune souffrance +ni aucune misère ne leur ont semblé trop +dures.</p> + +<p>Les femmes des États-Unis, dans la paix +comme dans la guerre, marchent pour tout ce +qui est bon et vrai. Elles sont aussi prêtes à +faire demain des sacrifices à la nation et à son +glorieux drapeau, qu’elles l’ont été dans le +passé ! »</p> + +<p>Dans le toast au Président, M. John Wanamaker +dit, en rappelant l’assassinat de Mac-Kinley +à Buffalo : « D’une mer à l’autre, tout le +pays eut un frisson d’horreur devant ce martyr +immolé sur l’autel de la liberté, et tous les yeux +se tournèrent vers l’homme, jeune encore, qui +se tenait près de la tombe du grand Mac-Kinley<a href="#f10" id="r10" class="fnanchor">[10]</a>. +Dans la solennité d’une redoutable +crise, conscient de sa responsabilité écrasante, +avec une grande dignité, entouré des +anciens conseillers de Mac-Kinley, cet homme +ayant la crainte de Dieu dans son cœur, et +dans son âme, l’amour pour tout le peuple, +offrit ses épaules au fardeau, quelque lourd +qu’il fût. Les années consacrées à l’étude et +à la solitude des montagnes, lui donnaient un +esprit sûr, une santé robuste ; et l’héroïque +soldat de San-Juan fut désigné par la confiance +publique pour être l’exécuteur des intentions +du regretté William Mac-Kinley, bien plus, le +dépositaire de la volonté des États-Unis ».</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#r10" id="f10">[10]</a> Théodore Roosevelt.</p> +</div> + +<p>A tous les échos virils que cette soirée me +laissa, et qui permettent de juger ce qu’il y a de +sain et de vigoureux dans ce patriotisme à la +fois pacifique et combatif ennemi de tout militarisme +et cependant foncièrement martial, j’ajouterai +quelques lignes, afin d’en marquer le côté +religieux. La note religieuse ne fut absente +d’aucun des discours prononcés, dans la soirée, +par des hommes appartenant à toutes les dénominations. +A dessein, je cite un passage du +Général L.-G. Estes relatif à la vertu militaire : +« La valeur, le patriotisme, l’honneur, la virilité, +ne meurent point. Ils ne cessent pas avec le +bruit du canon et ne s’écoulent point avec le +sang, quand la vie s’échappe sur les champs de +bataille ; ils ne sont point déposés avec le corps +et rendus, poussière à la poussière, cendre à +la cendre. Ils ne sont point d’essence terrestre. +Ils appartiennent à l’âme et relèvent de l’Esprit. +Et l’Esprit divin, c’est le souffle de +Dieu ; il porte l’emblème de l’Éternité et, +comme son divin Créateur, il est éternel. Vaillance, +patriotisme, honneur, vertu virile, sont +éternels. »</p> + +<p>Quand nous quittâmes la salle du banquet, +l’Océan chantait au dehors sa vieille et mâle +chanson. Et mon souvenir y mêlait ces paroles +fermes tombées de la bouche des vaillants +défenseurs d’une République sans casernes ni +citadelles. D’avoir passé quelques heures parmi +les compagnons de Grant et de Lincoln, me +produisait l’effet d’un bain d’acier. Un peu de +leur âme avait passé dans la mienne. Comme +ils avaient raison de dire, en parlant de leur +patrie :</p> + +<p>« Notre pays est destiné à être un rayonnant +exemple de haute civilisation, de réconfort et +d’amélioration, non seulement pour ses propres +enfants, mais pour toute la famille humaine !<a href="#f11" id="r11" class="fnanchor">[11]</a> »</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#r11" id="f11">[11]</a> Allocution du général S. A. Mulholland.</p> +</div> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c373">SIMPLICITÉ AMÉRICAINE</h2> + +<p>Lorsque j’eus, pour la première fois, la vision +de l’Amérique gigantesque, personnifiée dans +ses bâtisses monstres, ses entreprises commerciales, +sa fièvre d’affaires, ses usines titanesques, +le luxe de certaines classes et leurs somptueuses +excentricités, j’eus le sentiment d’un contraste +violent, douloureux. Décidément, je portais en +moi un autre monde que celui qui se révélait +par cette civilisation surchauffée, étincelante +de fortune ou souillée de sordide misère, et +semblant se ruer de tout son effort vers la +conquête des biens matériels. Certains soirs, +devant des auditoires choisis où brillaient des +toilettes recherchées, constellées de pierreries, +une intime tristesse traversait mon âme, à l’idée +que ce qui faisait la substance même et la +moëlle de ma pensée pouvait servir un moment +de distraction à des curiosités blasées.</p> + +<hr> + +<p>Mais, à aller au fond même des choses, mes +impressions pessimistes ne purent pas subsister +devant des expériences plus réconfortantes. +Parmi les épaves de Bovery mission, comme +parmi la fine fleur de la société américaine, +d’après une méthode qui m’est devenue une +seconde nature, je suis allé partout, droit au +centre humain. Le luxe et la misère sont des accidents +semblables : au fond demeure l’homme. +De la surface, il faut se hâter vers la substance. +La substance fondamentale de « la meilleure +Amérique » c’est la <i>simplicité</i>.</p> + +<p>Je vois dans certains journaux anglais, allemands, +français, que le signe distinctif de la vie +américaine est l’artificialité. C’est juger du cœur +des gens par la couleur de leur gilet, et de leurs +idées par la forme de leurs perruques. Des critiques +ont soutenu que l’intérêt pris par le +public américain à l’idée et au livre de la vie +simple était du snobisme pur, du jeu de fantaisie, +sans sérieux et sans sincérité. Tout cela est du jugement +fragmentaire et superficiel. Un abcès n’est +pas un organe, une verrue n’est pas une figure.</p> + +<p>Une artificialité très visible et à plusieurs +points de vue choquante, flotte il est vrai, +comme une écume à la surface de la vie +américaine. Mais l’écume n’est pas l’océan. +La vie artificielle et compliquée qui sévit en +Amérique à un degré inquiétant n’est pas dans +le caractère américain. C’est un accident. Toutefois +cet accident constitue un danger, et l’un +des plus grands que ce pays puisse courir. En se +laissant entraîner dans la vie superficielle, cette +vie, oublieuse de l’âme, dédaigneuse de la simplicité, +l’Amérique est peut-être, plus que d’autres +contrées, infidèle à sa nature même. Elle compromet +la source où réside le secret de sa puissance, +de sa raison d’être dans le monde, le nerf +et le ressort de sa belle vigueur. Voilà le fait qui +m’a frappé en ma qualité d’ami. Et voyant ce +danger, c’est avec une angoisse fraternelle que +j’ai recueilli tous les bons symptômes capables +de faire espérer que le danger sera écarté. Un +mal reconnu est à moitié vaincu.</p> + +<p>Si d’un regard clair de sa conscience, l’homme +se rend compte qu’il court risque de perdre le +fruit de la vie par la façon anormale de l’organiser, +il est bien près de changer sa méthode. +Les vaisseaux suivent leurs pilotes, et les pilotes +leur boussole ; les nations ont pour boussole +leur foi et leur idéal. Le véritable idéal américain +est la réalisation d’une belle vie, inspirée +par le souci du mieux, large et humaine, énergique +et bienveillante. Sous l’agitation qui a +gagné cet immense territoire, une secrète angoisse +est nettement perceptible. Elle ne l’est +sans doute pas chez tous également, ni surtout +chez ces masses encore nouvelles et insuffisamment +assimilées qui entrent comme un gros +facteur troublant dans la population générale. +Mais partout où l’on prend contact avec les +hommes en qui se résume l’amour du pays, le +souci du bien public, cette angoisse se fait jour. +Elle n’a rien des inquiétudes séniles qu’inspirent +aux gens établis leur égoïsme de classe et +la peur des nouveautés. Elle tient de cette aimable +et salutaire crainte de démériter qui +anime la jeunesse généreuse, et perce même à +travers ses fougues.</p> + +<p>Dans ce qu’elle a de meilleur, l’Amérique sait +qu’un pays ne vit ni par son or, ni par sa puissance +militaire, ni par sa prospérité industrielle, +mais que toutes ces choses, en ce qu’elles ont +de bon, se ramènent à quelques vertus fondamentales +dont l’humanité ne pourra jamais se +passer. Si la source de ces vertus tarit, toute +la splendeur extérieure d’une civilisation n’est +bientôt plus qu’un fruit plantureux exposé à +pourrir sur l’arbre. L’élite du peuple américain +en a le sentiment vif, douloureux. Cette élite, +heureusement, n’est pas une exquise minorité +isolée, perdue dans une masse en décadence, +qui n’aurait plus pour agents actifs que les ferments +de sa décomposition. C’est une phalange, +innombrable et serrée, de braves gens, clairvoyants +et décidés, sensibles et courageux, ayant +en un mot toutes les qualités d’un ferment virulent +capable de pénétrer la pâte.</p> + +<p>Ces éléments de santé publique tiennent +directement à la vieille et solide tradition démocratique +américaine, où se mêlent, en un si +heureux dosage, le respect du passé, le conservatisme +normal, et l’élan courageux vers l’avenir.</p> + +<p>Je ne m’en suis jamais mieux aperçu que +lorsque je franchis le seuil d’Independence-Hall, +à Philadelphie. Cette maison est un sanctuaire +national. Bâtie au siège même du berceau des +libertés américaines, datant de l’époque héroïque, +elle a vu les assemblées où s’est décidé, au +milieu des plus émouvantes péripéties, l’avenir +de la nation. Parmi ces menus objets devenus +des reliques populaires, dans le cadre de ces +murs qui autrefois ont écouté la parole des +ancêtres et maintenant la murmurent aux oreilles +des petits-fils, devant les portraits de ces hommes +qui firent l’Amérique, j’éprouvai la plus +intense des émotions religieuses. Il me semblait +marcher sur un sol sacré. Quelques-uns des +plus purs trésors de l’humanité nouvelle s’étaient +élaborés là, au creuset des grandes luttes, +dans la fournaise des situations où les hommes +et les peuples s’épurent comme l’or. Et tout ce +qui m’environnait, c’était l’esprit d’une patriarcale, +d’une héroïque simplicité. Des éléments +condensés là, en un foyer, est fait <i>le cœur de +l’Amérique</i>.</p> + +<p>Une fois que l’on tient ce fil, on peut le +suivre partout à travers la trame de la vie +nationale. Cette tradition n’est pas un souvenir +pieux, sorte de relique morte, destinée à +sortir de sa châsse, dans les grandes occasions +seulement. Elle est mêlée à tous les actes et à +toutes les préoccupations de l’existence. C’est un +<i>Leitmotiv</i> qui, à chaque instant, reparaît dans la +vaste symphonie où se manifeste l’âme populaire.</p> + +<p>Si cette âme réagit comme elle le peut et +comme elle le fait déjà, largement, contre le +crédit excessif que donne l’argent, et contre cette +usurpation sociale qui, d’un serviteur qu’il doit +être, tend à faire de lui un Roi. Si elle profite de +toutes les occasions pour réhabiliter et honorer +les petites gens qui savent être heureux et indépendants +en limitant leurs désirs. Si la conviction +se répand que le faste est un esclavage, le +luxe criard une preuve de bêtise, les dépenses +irraisonnées une faute sociale, il n’y a pas de +doute que l’avenir n’appartienne à la meilleure +Amérique.</p> + +<p>Pour elle, le message de simplicité n’est pas +un cri de réaction ; personne de ceux qui ont +pris la peine d’en apprécier le contenu ne +s’y est mépris. Il y ont vu un appel à la clairvoyance +et à la vigilance, un appel à l’hygiène +élémentaire qui convient à la créature humaine.</p> + +<p>Peu importe le pays que nous habitons, la +langue que nous parlons, la foi religieuse ou +sociale que nous professons, nous avons tous +besoin de nous convertir à la simplicité. Nous +risquons tous de perdre la vie, par la façon absurde +de l’organiser. Quand l’accessoire marche +avant l’essentiel, l’artificiel et le conventionnel +avant le positif, tout l’éclat extérieur dont s’entoure +la vie n’est plus que le cadre magnifique +du néant.</p> + +<p>Les institutions politiques, religieuses, sociales ; +la science, l’industrie et l’éducation, tout +l’ensemble de l’effort et du travail humain doivent +contribuer à rendre l’homme plus largement +homme. Mais, si nous n’y prenons garde, tout +cela, au lieu d’être un instrument pour réaliser +plus de justice, organiser plus d’ordre et de +bonheur dans la fraternité, devient une entrave +et un esclavage. L’homme succombe, écrasé +sous ses œuvres, affaibli et dégradé par ses +forces mal dirigées, ses instincts tournés en +vices, son savoir en puissance de mort, sa foi +transformée en fanatisme, toute fonction privée +ou publique déviée de son but.</p> + +<p>On affecte souvent de nous dire que l’homme +descend du singe. Cela fait à quelques-uns un +plaisir choquant ; d’autres s’en affectent outre +mesure. Quant à moi, je pense qu’il n’y a là +matière ni à s’enorgueillir ni à se troubler. J’ai +dit quelque part que je consentirais volontiers à +être une fourmi, pourvu que je fusse une fourmi +de Dieu. Les chemins de l’Éternel vont de la +poussière à l’Esprit. La distance est prodigieuse ; +de nombreuses et d’humbles étapes +sont nécessaires. A cela, quoi d’étonnant ? Peu +m’importe donc le sentier par lequel je dois +passer, pourvu qu’il monte.</p> + +<p>Ce qu’il faut craindre ce n’est pas le singe +du commencement, ancêtre, au surplus problématique, +mais c’est celui de la fin, produit +hideux qui sortirait à la longue de la sélection +de nos tares. Descendre du singe et devenir +des hommes, c’est un progrès, et quel progrès ! +Mais être l’humanité, avoir donné naissance +à Moïse, à Platon, au Christ, avoir dompté +les éléments, attelé la foudre à son char, +fait de l’éclair son messager, et redevenir des +brutes par la férocité des sentiments, la bassesse +des instincts, l’obscurcissement de l’intelligence, +quelle chute dans les ténèbres ! Cela ne +saurait être. Élevons nos résolutions à la hauteur +d’une autre destinée. L’humanité parfois +s’égare, mais sa soif la ramène aux sources, aux +sources pures de la vie authentique et simple.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c384">ADIEUX A WASHINGTON</h2> + +<p>La date du 22 novembre avait été fixée +d’avance pour mon retour à Washington. +L’Union chrétienne de jeunes gens de cette ville +organisa la conférence publique qui m’avait été +demandée, et choisit comme local le théâtre de +Lafayette square, situé près de la Maison Blanche. +La conférence fut annoncée pour +quatre heures de l’après-midi. Le soir du même +jour devait avoir lieu ma conférence française, +dans les salons de la Maison Blanche.</p> + +<p>J’arrivai à Washington vers onze heures du +matin. L’ambassadeur de France et M<sup>me</sup> Jusserant +avaient organisé un déjeuner familial, pour +nous faire rencontrer avec quelques amis. Il +me fut particulièrement doux de franchir le seuil +du petit hôtel de l’ambassade et de me trouver +dans une maison où les tableaux, les tapisseries +et une grande partie des objets meublants, +rappelaient la France. La bonne grâce affectueuse +de mes hôtes s’ajoutait à ce charme de +la patrie lointaine.</p> + +<p>Le Président avait dit en septembre : « Je vous +présenterai moi-même à vos auditeurs ». Mais +je n’osais compter sur un tel honneur, tant il +dépassait toutes mes espérances, et jamais depuis +lors aucune allusion n’avait été faite, de ma +part, à cette haute parole. J’allais donc à +Lafayette square en songeant à toutes les +bonnes raisons qui sans doute empêcheraient +le Président de s’y trouver. En approchant du +théâtre, je vis la place entourée d’une série de +policemen de taille colossale, de ces policemen +américains, véritables tourelles dont le +seul poids est un élément d’ordre, et qui +émergent des foules, comme les rochers des +flots. Ce n’est pas pour moi que les géants +sont venus, pensai-je. Au foyer du théâtre, je +rencontrai les jeunes gens, organisateurs de la +réunion. « Le Président vient de téléphoner +qu’il sera ici dans dix minutes », me dirent-ils. +Effectivement, au bout de quelques instants, il +arriva en disant : « J’avais dit que je viendrais, +me voici ! »</p> + +<p>Je ne décrirai pas ce que j’éprouvai, pendant +que, silencieux, j’écoutais la parole de celui +que, peu de jours auparavant, l’Amérique avait +maintenu à son poste par une majorité formidable, +inconnue jusqu’alors dans les annales du +monde.</p> + +<p>Le Président parle comme un chef de famille +entouré des siens. Sa parole simple, précise, +faisait naître cette clarté qui vient des vérités +élémentaires interprétées par un esprit droit.</p> + +<p>Beaucoup d’orateurs américains ne gesticulent +pas en parlant. Ils observent une attitude +immobile qui ne laisse pas d’avoir un côté +impressionnant, quoiqu’elle tranche singulièrement +sur nos habitudes françaises. Le Président, +lui, s’anime en parlant, et son geste parfois +devient d’une singulière véhémence.</p> + +<p>On sent que ce chef d’État est porté par un +idéal à la fois élevé et pratique dont il essaie à +toute occasion de mettre en relief quelque trait +saillant. Il possède à un éminent degré la faculté +de traduire les sentiments, les idées, les lois de +la vie en langage universel. Chacune de ses +phrases, chaque exemple cité sont frappés au +coin de l’humanité supérieure, de celle qui, sans +étiquette ni acception de races, de nations ou +de classes, est la substance essentielle en chacun +de nous. Et cependant, rien de vague ni d’indéterminé +dans cette pensée dont la simplicité lumineuse +rend la parole limpide. Tout cela est pratique, +actuel, riche en couleur locale. Mais toujours +l’idéal humain perce sous l’idéal national.</p> + +<p>J’aurais voulu reproduire ici, en entier, les +paroles du Président, publiées, le lendemain, +dans tous les journaux américains. Mais je dois +y renoncer, en raison même des termes dans +lesquels était conçu ce haut témoignage de +sympathie. J’en conserve au cœur le souvenir +ému et reconnaissant et il constitue l’une des +plus belles récompenses de ma vie.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c389">CONFÉRENCE A LA MAISON BLANCHE</h2> + +<p>Le soir, j’arrivai à la Maison Blanche, une +bonne demi-heure avant la conférence, et fus +introduit dans un salon du rez-de-chaussée où +ne tardèrent pas à descendre, d’abord M<sup>me</sup> Roosevelt, +ensuite le Président. Au courant de la +conversation, le Président raconta que M<sup>me</sup> Théodore +Roosevelt et lui-même, avaient du sang +français dans les veines et descendaient de Huguenots, +expulsés de leur mère-patrie par les +rigueurs de la persécution religieuse.</p> + +<p>Déjà les invités de la Maison Blanche, au +nombre d’une centaine, étaient réunis dans le +salon voisin.</p> + +<p>Je fus introduit le dernier. De tout ce que +je pouvais éprouver à cette heure, c’est l’émotion +patriotique qui l’emportait.</p> + +<p>Pouvoir, dans ma langue maternelle, parler +de mon pays devant un auditoire si choisi, +constituait une douce et suprême satisfaction.</p> + +<p>Je me rappelais, en commençant ma conférence, +la bonne parole prononcée par le Président : +« <i>Jamais vous ne nous direz assez de +bien de la France</i> ».</p> + +<p>Il existe un très vieux classement des nations, +comme il existe une zoologie à l’usage des +petits enfants où chaque animal est sommairement +qualifié d’un seul mot. Le tigre est féroce, +l’âne bête, le chien fidèle et le chat faux. Pour +ceux qui aiment et connaissent les animaux, il +y a bien à redire sur cette science brève. Mais +déplacer les préjugés est quelquefois plus difficile +que de transporter les montagnes. L’ethnographie, +telle que la pratique la foule, a statué +que certains peuples étaient hypocrites, d’autres +lourds d’esprit, d’autres adorateurs de l’argent. +<i>Les Français sont légers et, en outre, aiment à +se disputer entre eux.</i> Notre littérature d’exportation +et notre politique intérieure semblent +bien un peu donner raison à cette opinion. Mais +elle est, en somme, erronée, c’est ce qu’il +faut s’attacher à montrer. Comme tous les peuples, +nous avons, nous aussi, des qualités par +lesquelles nous gagnons à être connus des +gens intelligents et bienveillants de toutes les +nations. Signaler ces qualités n’est pas un effet +de vanité nationale : mais c’est un service rendu +au bien général. Il est contraire à l’intérêt international +et à la bonne entente, que les peuples +se connaissent entre eux surtout par leurs défauts. +En se connaissant un peu plus par leurs +bonnes qualités, ils auraient plus de motifs de +confiance mutuelle. Il faudrait constituer un +ordre de courtiers de la bienveillance entre les +peuples, dont la méthode consisterait à raconter +sur chacun ce qu’il y a de meilleur à en +dire. Un peu de réflexion et d’expérience +nous enseigne que l’homme ne vit pas de ses +maladies, mais des parties restées saines dans +sa constitution. Les peuples ne peuvent pas +vivre de leurs vices. C’est par leurs vertus qu’ils +subsistent. La France non seulement existe, +mais elle exerce dans le monde une action permanente. +Son génie, son travail, ses idées, son +goût entrent comme un facteur essentiel dans +la collaboration universelle des nations. Il est +évident que la place que nous tenons n’est +pas due à notre légèreté. Il doit donc y avoir +autre chose. C’est ce qu’il s’agit de chercher et +de mettre en relief.</p> + +<p>Derrière le pays superficiel et bruyant, tel +qu’il s’aperçoit de loin ou se reflète dans les +livres et les feuilles publiques potinières, il y a +un autre pays, silencieux, laborieux, studieux, +une <i>France inconnue</i> qui rachète largement les +défauts criards de celle, hélas ! trop connue.</p> + +<p>Comme un hôte assis le soir près d’un foyer +ami, j’ai voulu, au foyer de la nation américaine, +parler de cette France.</p> + +<p>J’ai dit notre vie de famille si réelle, notre +peuple économe et travailleur, les vaillants +petits ménages dans les grandes cités, tels +que l’étranger ne les connaît pas et ne saurait +les connaître, mais qu’il m’a été donné de voir +en si grand nombre. J’ai parlé des paysans, des +ouvriers ; fait un parallèle, par exemple, entre le +Paris matinal, que les Français eux-mêmes +connaissent si peu, et le Paris noctambule que +l’étranger ne connaît que trop.</p> + +<p>Habitué discret de l’institut Pasteur, ami du +regretté M. Duclaux et de beaucoup d’autres +chercheurs scientifiques de mon pays, j’ai décrit +leur existence réservée, hostile à toute réclame +tapageuse, laissant pénétrer un regard aussi +vers les chambres de nos étudiants studieux, +greniers aimés, comme en contient tant ce grand +Paris, où sommeille le capital scientifique de +demain.</p> + +<p>Il m’a paru ensuite intéressant d’esquisser +tout le grand labeur d’éducation entrepris par +la troisième République, aux divers degrés de +l’enseignement national, au milieu d’obstacles +sans nombre, avec une abnégation admirable. +En passant, j’ai encadré dans ce tableau la +figure d’un des meilleurs pédagogues de tous +les temps : Félix Pécaut, à qui des hommages +publics ont été rendus à la tribune nationale, +mais dont le plus bel éloge est l’empreinte +sérieuse et forte laissée au cœur de ses +disciples.</p> + +<p>M’étant longuement entouré de documents +sur les œuvres sociales de France, j’ai indiqué +ce que l’initiative privée est parvenue à faire +dans ce domaine.</p> + +<p>Un autre mouvement méritait d’être mentionné : +celui de la pénétration sociale entreprise, +depuis une vingtaine d’années, dans une +série de mutualités, d’entreprises de collaboration +des bonnes volontés entre classes différentes, +de rencontres entre les travailleurs de +l’esprit et les travailleurs manuels. Parmi les +pionniers de la première heure de cette belle +œuvre, j’ai nommé T. Fallot, qui venait de +mourir, et tracé le profil de ce fils robuste +du Ban-de-la-Roche, en qui semblait refleurir +de nos jours l’esprit du grand Oberlin.</p> + +<p>Pouvais-je oublier ensuite de parler d’une +tentative unique en son genre et qui est parvenue +à établir, au sein de notre époque troublée +et divisée, un rendez-vous courtois de +discussion et de mutuel renseignement entre les +hommes de bonne volonté venus de tous les +horizons de la pensée. J’ai nommé <i>l’Union pour +l’action morale</i>, œuvre large et compréhensive, +qui serait capable, en se répandant, de fournir +une puissante contribution à l’avenir moral de +la France.</p> + +<p>Enfin, pendant une longue heure, il m’a été +donné de parler d’une France profonde, besognant +sous les dehors agités de notre vie +publique, d’une France recueillie, assoiffée de +bonne entente entre concitoyens, recherchant +l’unité des intentions à travers la diversité des +origines et des groupements, bâtissant la cité, +dans un effort constant vers la justice et la +bienveillance…</p> + +<p>Une réception toute cordiale suivit la conférence.</p> + +<p>Belle journée et beau soir… Sur cette impression, +il convient de clore ces souvenirs.</p> + +<hr> + +<p>Le 1<sup>er</sup> décembre, je m’embarquai sur la +<i>Savoie</i>, entouré d’une multitude d’amis qui +venaient me souhaiter bon voyage.</p> + +<p>Le dernier à quitter le bord, au moment +où déjà tombaient les amarres, fut John Wanamaker.</p> + +<p>Des nuées de goëlands, symboles des +souhaits et des souvenirs qui accompagnent +le voyageur, déployaient leurs grandes ailes +au-dessus du sillage bouillonnant.</p> + +<p>Je partais avec le sentiment d’avoir visité +l’un des pays où se trouvent amassées les +plus substantielles réserves de l’Humanité…</p> + +<hr> + +<p>Maintenant nous tournions le cap vers le +soleil levant. A mesure que nous voguions plus +avant, de chères figures émergeaient de l’ombre, +les pensées de revoir se précisaient.</p> + +<p>Mais surtout grandissait et s’imposait, d’heure +en heure, avec plus de puissance, l’image de la +Patrie.</p> + +<p>La France a jadis contribué à fonder les États-Unis. +Avec combien d’obscurités et d’obstacles +son bel idéal démocratique, victorieux au delà +des mers, n’a-t-il pas encore à lutter à son propre +foyer ! Si du secours moral, des exemples réconfortants +peuvent lui venir des contrées que +jadis fertilisa son génie, c’est justice.</p> + +<p>Quand blanchissent les moissons, le moment +est venu de se rappeler, et de saluer le semeur.</p> + +<p>Dans les lueurs de tes phares, trouant au loin +la nuit océanique, je te saluais, France aimée, +semeuse infatigable, à qui nulle inclémence +du ciel, nulle rudesse des saisons ne fut épargnée, +mais qui marches toujours parmi les +pionniers d’un avenir meilleur, la main sur la +charrue et l’espérance au front.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c">TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class="flex"> +<table> +<tbody><tr> +<td></td> +<td><div>Pages</div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Préface</td> + <td class="bot r"><div><a href="#cVII" class="xsmall">VII</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Premiers traits d’union</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c001">1</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Obstacles</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c005">5</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Où John Wanamaker intervient</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c014">14</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">En mer</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c017">17</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Le salut des feux</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c023">23</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Réveil dans le port</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c027">27</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Dans les docks</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c031">31</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Premier coup d’œil dans New-York</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c035">35</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Échappée sur la campagne</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c043">43</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Le cimetière de Sleepy hollow</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c046">46</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Premier speech anglais</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c050">50</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Lindenhurst</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c053">53</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Flâneries</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c056">56</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Une sieste et ses suites</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c066">66</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Séjour à la Maison Blanche. <i>Le Président</i></td> + <td class="bot r"><div><a href="#c071">71</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Menus souvenirs de la Maison Blanche</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c085">85</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">« Drive » à Cornwall-on-Hudson</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c091">91</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Un jour à Bethany-Church</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c099">99</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Vie religieuse</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c118">118</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">La Bible aux États-Unis</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c136">136</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Chez les Quakers</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c148">148</a></div></td></tr> + +<tr><td class="hang">Hôte d’Israël</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c158">158</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Frères noirs</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c171">171</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Travail, Argent, Affaires</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c192">192</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Repos</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c205">205</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Écoles</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c212">212</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">High Schools</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c222">222</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Universités</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c230">230</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Mount Holyoke-College</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c239">239</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Doctorat honoris causa</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c247">247</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Un pénitencier quaker</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c254">254</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Bovery-Mission</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c264">264</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">La propreté de la rue aux États-Unis</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c271">271</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Conférences et auditoires</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c276">276</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Une leçon rapportée des aveugles aux clairvoyants</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c285">285</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Homes. — Hospitalité</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c295">295</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Tempérament américain</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c312">312</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Sympathies françaises</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c323">323</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Un plaisant quiproquo</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c332">332</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">On ne fait pas toujours ce qu’on veut</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c336">336</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Dean my Keeper</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c342">342</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Vision de fleuves</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c347">347</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Forteresses américaines</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c352">352</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Un dîner de héros</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c361">361</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Simplicité américaine</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c373">373</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Adieux à Washington</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c384">384</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang">Conférence à la Maison Blanche</td> + <td class="bot r"><div><a href="#c389">389</a></div></td></tr> + +</tbody></table> +</div> + +<p class="c xsmall">IMPR. ALSACIENNE ANC<sup>t</sup> G. FISCHBACH, STRASBOURG. — 1898</p> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77841 ***</div> + </body> + <!-- created with ppgen.py 3.57i (with regex) on 2026-01-15 02:27:25 GMT --> +</html> + diff --git a/77841-h/images/cover.jpg b/77841-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ec76557 --- /dev/null +++ b/77841-h/images/cover.jpg |
