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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77841 ***
+
+
+
+
+ CH. WAGNER
+
+ VERS LE CŒUR DE L’AMÉRIQUE
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE FISCHBACHER
+ (SOCIÉTÉ ANONYME)
+ 33, RUE DE SEINE, 33
+ 1906
+
+Published December 1st 1905.--Privilege of copyright in the United
+States reserved under the Act approved March 3d 1905 by Charles Wagner.
+
+
+
+
+A Théodore Roosevelt
+
+Au Président des États-Unis
+
+magnanime et pacifique
+
+A sa maison
+
+au peuple des États-Unis
+
+
+
+
+_PRÉFACE_
+
+
+_En allant aux États-Unis j’avais un but précis: me rapprocher du centre
+vital de ce pays afin d’acquérir une idée des ressorts intimes de son
+extraordinaire activité. Les observations que comporte un tel sujet sont
+de nature délicate. Un visiteur, réduit aux moyens ordinaires
+rencontrerait, pour les faire, des obstacles presque insurmontables. Ces
+obstacles m’étaient aplanis par un accueil tout familial. Je n’ai pas
+visité un territoire, j’ai fraternisé avec des âmes. C’est ce qui donne
+leur signification à ces impressions de voyage. J’ai été réduit, pour
+les écrire, aux seules ressources du souvenir, n’ayant pas eu le temps
+de prendre des notes. Mais, toutes fragmentaires qu’elles soient,
+c’était pour moi un besoin du cœur de les fixer. Je les offre
+aujourd’hui, en double hommage, à mes concitoyens de France et à tous
+ces amis d’Amérique dont je ne pourrai jamais oublier l’hospitalité
+cordiale._
+
+ _Paris, décembre 1905._
+
+
+
+
+PREMIERS TRAITS D’UNION
+
+
+C’était en 1891. Je ne connaissais l’Amérique que très vaguement.
+Pendant une visite que je faisais à Madame Blaze de Bury, je fus
+présenté à une jeune Américaine, bien connue dans son pays par ses beaux
+livres: Grace King, de la Nouvelle Orléans. Elle savait le français. Son
+esprit en travail et sur bien des points brouillé avec la tradition,
+s’intéressait aux questions morales et religieuses telles que je les
+présentais, pour les mettre en contact aussi intime que possible avec la
+conscience de ce temps. Nous eûmes, dans la suite, de longs entretiens;
+Grace King devint une auditrice fidèle de la salle Beaumarchais. Elle
+écrivit sur mon œuvre missionnaire dans une revue américaine. Avant de
+quitter Paris, elle me fit connaître Miss L. Sullivan, de New-York, qui,
+de même que son amie, se mit à fréquenter régulièrement nos réunions.
+Rentrées dans leurs pays, ces deux jeunes dames ne cessèrent de m’écrire
+de temps à autre. Grace King me mit en rapport avec la Revue l’«Outlook»
+et son fondateur M. Lyman Abbott, et traduisit ma Préface américaine à
+«Jeunesse», premier livre par lequel les éditeurs Dodd Mead et Co, de
+New-York, firent connaître ma pensée aux États-Unis. A ces noms, il
+convient d’ajouter celui de Mrs Worthington d’Irvington.
+
+Lorsque en 1901, Miss Marie-Louise Hendee eut traduit «La Vie Simple»
+pour la maison Mc Clure, Grace King fut chargée de faire précéder le
+livre d’une introduction biographique. Elle fit cette œuvre avec une
+exactitude d’informations et une grâce de style dignes de tout éloge. Sa
+préface, où se trouve l’histoire de ma pensée et une caractéristique de
+ma libre propagande de l’Évangile perpétuel, était comme un drapeau
+déployé.
+
+Aujourd’hui que tant d’heureuses rencontres ont suivi ces premières
+connaissances, j’éprouve un grand bonheur à remonter à ces débuts. Un de
+mes regrets, en allant visiter les États-Unis, a été de ne pouvoir,
+faute de temps, pousser une pointe jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Espérons
+que ce n’est que partie remise.
+
+A partir du moment où «La Vie Simple» parut à New-York, chez Mc Clure,
+les points de contact se multiplièrent. Ce livre eut la bonne fortune
+d’intéresser les Américains, en répondant à leur compréhension de la vie
+et à plusieurs de leurs préoccupations présentes. Il me valut de leur
+part de nombreux témoignages de sympathie. Nos relations se bornaient
+là, et je ne songeais pas à les agrandir, en traversant l’Océan. Mais,
+pendant les vacances de 1902, le Président Roosevelt, par deux fois,
+d’abord dans un discours à Banghor, puis dans un autre au Temple
+maçonnique de Philadelphie, à l’occasion du 150me anniversaire de la
+réception de George Washington, dans la société des maçons américains,
+voulut bien signaler «La Vie Simple» à ses concitoyens, comme un traité
+pratique de bonne vie.
+
+Si donc j’ai vu l’Amérique, si j’ai pu y faire un voyage inoubliable, je
+le dois à son grand Président. Il s’en faut pourtant que ce voyage se
+soit décidé d’un seul coup, et ait été préparé sans obstacle ni peine.
+C’est là ce que je demande à exposer en toute brièveté.
+
+
+
+
+OBSTACLES
+
+
+Je ne suis pas un écrivain de carrière. L’écrivain, aussi bien que le
+prédicateur, ne viennent en moi qu’après l’homme. Et l’homme est
+enraciné dans sa famille et dans son œuvre, enraciné de telle façon que
+l’idée n’était jamais venue ni à moi, ni à aucun des miens, de ceux de
+la petite famille ou de la grande, que je puisse partir pour longtemps.
+Autrefois, à travers la France, l’Alsace, la Belgique, la Suisse,
+j’avais entrepris quelques tournées de prédications et conférences
+toujours suivies du plus encourageant succès. Mais les deuils de
+famille, le travail de plus en plus considérable, à Paris, dans l’œuvre
+religieuse, sociale, éducationnelle, avaient peu à peu restreint le
+nombre des tournées. Aucune d’elles d’ailleurs n’avait jamais duré plus
+d’une quinzaine. Finalement elles s’étaient réduites à deux ou trois
+jours. Encore, ces absences si brèves ne se produisaient-elles qu’à de
+longs intervalles. J’étais donc devenu l’homme qui ne part jamais;
+l’homme dont c’est le devoir de rester là, toujours. Ainsi pensaient mes
+amis autour de moi et même certains en Amérique. La revue «Craftsman» de
+Syracuse[1], ayant entendu parler de mon voyage probable en Amérique, en
+manifesta de l’étonnement, un étonnement amical certainement, mais un
+étonnement réel. «Laissez, disait-elle, cet homme où il vit: on ne
+déracine pas les chênes pour les promener.»
+
+ [1] Syracuse, État de New-York.
+
+En moi-même la clarté s’était faite sur ce point: devais-je ou non aller
+en Amérique? Ma règle de conduite a toujours été de porter mon ouvrage
+de semeur, sur les points où je découvrais de la bonne terre. Les
+lettres et les visites que je recevais d’Amérique avaient créé en moi la
+conviction qu’un champ immense et réceptif était ouvert, au-delà de
+l’Océan, aux idées pour lesquelles je luttais et vivais dans mon pays.
+Or, quiconque peut recevoir de nous, peut aussi nous donner. Toutes les
+relations entre les esprits des hommes, reposent sur l’échange mutuel.
+J’étais certain que si j’avais un message pour l’Amérique, elle en avait
+un autre pour moi, un message qui, dans la suite, pourrait avoir la plus
+grande influence sur mon activité dans ma patrie. Donc je devais partir,
+et j’y étais intérieurement décidé.
+
+Mais dans ces sortes de décisions, il convient de se consulter avec les
+siens. Je fis donc part de mes projets à mes paroissiens, qui me
+comprirent et m’encouragèrent de leurs vœux.
+
+Puis je consultai ma famille, ma femme et mes enfants. Si des enfants
+doivent être privés pendant plusieurs mois de la présence de leur père,
+n’est-il pas juste qu’ils sachent un peu pourquoi? Comme ils ont une
+privation à s’imposer, on peut bien leur offrir une explication.
+
+Je me rappellerai toujours ce petit conciliabule, en Touraine, sous les
+beaux cèdres de la Commanderie[2]. Ma femme, mes deux filles, mon petit
+Jean étaient près de moi. Les rayons du soleil se jouaient à nos pieds,
+parmi les ombres mouvantes des branches. J’expliquai que j’avais de la
+peine à me séparer de mes chéris; mais que j’avais, pour visiter
+l’Amérique, de si fortes raisons que je pouvais bien dire que Dieu
+lui-même m’y appelait. Tout le monde dit: «Oui, Papa, tu dois y aller,
+et nous ferons de notre mieux afin de te rendre l’absence facile». Puis
+nous eûmes une courte et bonne prière, pour placer toutes choses et
+nous-mêmes entre les mains de Dieu.
+
+ [2] C’est le nom de la campagne amie où nous étions alors.
+
+ * * * * *
+
+J’avais deux océans à traverser: l’Atlantique et la grammaire anglaise.
+Chaque fois que je m’étais aventuré dans les eaux anglaises, j’étais
+revenu découragé. Impossible d’apprendre et surtout de prononcer cette
+langue. C’est ici que je compris à quel point pour les études et toutes
+sortes de travaux, l’amour et la nécessité sont d’un secours puissant.
+Avant mes projets de voyage en Amérique, j’apprenais l’anglais par
+simple curiosité. Mais depuis que l’idée d’aller en Amérique me hantait,
+je l’apprenais par amour, par un vrai et profond amour pour ce peuple
+encore invisible à mes yeux, mais que je pressentais digne d’être
+beaucoup aimé. Subitement l’anglais me parut un langage délicieux.
+L’entendre parler, le lire était mon occupation favorite. Mes
+professeurs, dont je me rappelle surtout le Virginien Mac Bryde,
+n’avaient qu’à se louer de mon assiduité. Et cependant, au milieu de
+quelles constantes interruptions je travaillais! Jamais rien de
+régulier. Toujours à la merci de l’imprévu du ministère, ou de quelque
+visiteur importun. Au sein de mes tribulations, je songeais aux Juifs
+rebâtissant Jérusalem après l’exil et tenant d’une main la truelle, de
+l’autre la lance. Bien souvent, le soir, fatigué par une longue journée,
+je me sentais découragé. L’anglais allait moins bien. Je me disais: «je
+ne l’apprendrai jamais.» Mais le lendemain je recommençais avec une
+ardeur nouvelle. Sociable comme je le suis, il m’eut paru intolérable de
+voyager dans un pays sans en parler, ni en comprendre la langue. C’était
+la condamnation au rôle de sourd et muet. Ensuite, quoiqu’il eût été
+entendu, en principe, que je ferais en Amérique des conférences
+françaises, ceux de mes amis qui s’intéressaient le plus vivement à ma
+venue, déclaraient qu’à moins de parler anglais, je ne me mettrais pas
+en contact avec le peuple américain lui-même, mais seulement avec
+certains auditoires select. Coûte que coûte, il fallait donc vaincre cet
+obstacle de la langue. Ceux que je désirais atteindre, c’était la foule
+des auditeurs, tels qu’on les voit mêlés dans les réunions où
+s’assemblent tous les éléments d’une population. A Paris, quelques amis
+d’une extrême prudence me disaient: «surtout ne vous laissez pas aller à
+parler anglais en public, vous vous rendriez ridicule». Des lettres de
+Genève m’avertissaient dans le même sens. Je crus mieux de déférer au
+désir de ceux qui m’écrivaient: «Parlez-nous anglais, si pauvres que
+soient vos moyens en cette langue, pourvu que vous vous fassiez
+comprendre.» Et je continuai à me jeter dans l’anglais à corps perdu.
+Comme je me débattais en des difficultés sans cesse renaissantes, je
+reçus la visite de l’acteur Delorme, du Théâtre de la Renaissance. Il
+venait m’offrir des leçons de diction en français, comme il en avait
+donné à beaucoup de mes collègues de l’Église protestante et catholique.
+Je lui dis: «Retro Satanas!» et lui citai la parole de Gœthe: «Oui, un
+comédien peut donner des leçons à un pasteur, si le pasteur est lui-même
+un comédien.» Comme il tenait déjà la porte, tout navré de ma réception,
+il dit quelques mots en anglais:--Vous savez l’anglais, lui dis-je.--Non
+seulement je sais l’anglais, mais j’ai joué Shakespeare aux
+États-Unis.--Alors vous êtes l’homme qu’il me faut, lui déclarai-je, en
+le ramenant dans mon bureau. Séance tenante il me donna la première
+leçon d’improvisation anglaise. Il m’habitua à la prononciation des
+mots, tel que le comporte le discours public. Et pendant les vacances, à
+la campagne, nous eûmes ensemble des séances de travail qui durèrent du
+matin jusqu’au soir et pendant lesquelles j’adressais à mon infatigable
+et scrupuleux auditeur, des conférences, sermons, speeches de toute
+nature, m’efforçant de faire passer d’une langue dans l’autre le
+répertoire total de mes idées. Dans mes moments de loisir, je me parlais
+anglais à moi-même, et je finis par penser en anglais.
+
+
+
+
+OU JOHN WANAMAKER INTERVIENT
+
+
+Vers le mois de juin 1903, je reçus, un matin, un petit bleu signé John
+Wanamaker et me demandant un rendez-vous. Il était rédigé en une
+écriture décidée, aux caractères nerveux et concis. Je savais deux
+choses seulement du signataire: la première, qu’il était un des plus
+grands négociants américains; la seconde, qu’il aimait beaucoup mon
+livre: «La Vie Simple,» et en avait distribué d’innombrables volumes.
+J’allai le trouver; hélas! nous ne pûmes causer. Ni son français ni mon
+anglais ne suffisaient. Et pourtant nous nous comprîmes. En 1904, vers
+le même mois de juin, nouvelle rencontre. Cette fois nous pûmes avoir
+une conversation suivie en anglais.
+
+Personne ne me fut plus utile, que John Wanamaker, à partir du moment où
+mon voyage se trouva décidé. Il me donna tous les conseils et toutes les
+explications préalables nécessaires et m’invita à venir demeurer à sa
+campagne de Lindenhurst, durant la première quinzaine de mon séjour en
+Amérique, afin d’y faire mon acclimatation. Il visita successivement ma
+famille et mon église, leur promettant de prendre soin du pasteur et du
+père de famille et de me renvoyer en France, sain et sauf, ce qu’il
+s’appliqua plus tard à tenir scrupuleusement.
+
+Je m’embarquai sur «La Lorraine», le 10 septembre 1904, emmenant M. X.
+Kœnig, pour me servir de compagnon et de secrétaire pendant le voyage.
+Dans ma cabine, parmi les lettres et télégrammes de France qui me
+souhaitaient un bon voyage, je trouvai un cablogramme d’Amérique signé:
+John Wanamaker, et conçu en ces termes: «_America welcomes you!_»
+
+
+
+
+EN MER
+
+
+Dès le premier jour, je rencontrai à bord Mr L. P. Morton, ancien
+ambassadeur des États-Unis à Paris, et sa famille. Nous nous
+connaissions depuis un certain temps déjà, et nous pûmes tout à l’aise,
+en de longues causeries, nous entretenir du pays où j’allais pour la
+première fois.
+
+Nos modernes transatlantiques sont des merveilles du génie humain. Parmi
+tous ceux qui se font une ardente concurrence, les moins rapides et les
+moins confortables eussent paru à nos pères des chefs-d’œuvre de
+confort. Ce qui me frappa le plus, c’est ce fait qu’un semblable bateau
+part, ayant en somme embarqué dans ses flancs toutes les questions
+sociales et même toutes les questions humaines.
+
+D’abord, il promène par l’Océan, nos divisions de classes. Elles sont
+admirablement caractérisées par les cabines de luxe, les cabines de
+première avec leur pont séparé par une barrière des cabines de deuxième;
+puis les cabines basses où sont logés les passagers de troisième classe
+désignés sous le nom d’émigrants. Les officiers et les matelots du bord
+représentent l’armée en ses couches diverses. Le personnel de service
+masculin et féminin, ainsi que les chauffeurs mécaniciens, cuisiniers,
+boulangers, sont comme les spécimens de la grande armée des
+travailleurs.
+
+J’eusse voulu aller des uns aux autres, fréquenter surtout parmi ce
+peuple nombreux d’émigrants, apprendre leur histoire, les causes de leur
+départ de la patrie, leurs espérances. Sept grands jours en mer, sans
+autre occupation que celle d’aller et de venir. Quelle moisson de
+renseignements à faire en causant familièrement avec les femmes, les
+hommes, avec tous! Pourquoi ne l’ai-je pas fait? C’est bien simple. Mon
+estomac ne s’est pas trouvé en cette circonstance à la hauteur de mon
+cœur. Dès l’instant où ce phénomène vulgaire et humiliant qui saisit les
+marins peu expérimentés, se fut déclaré en ma personne, toute velléité
+de faire des visites et de fraterniser disparut. Un vague malaise de
+couleur grisâtre et verdâtre m’envahit dès le deuxième jour et ne se mit
+à diminuer qu’au quatrième. Pendant un moment de lucidité, je fis une
+découverte horrifique: _j’avais oublié mon anglais_. C’est à peine si je
+trouvais mes mots pour m’expliquer en ma langue coutumière. Quelques
+termes allemands, semblables à celui de _Katzenjammer_, flottaient dans
+le vide de ma mémoire comme des cadres oubliés en un appartement
+déménagé. D’anglais, plus trace!
+
+Le sixième jour, heureusement, les vents se calment, les nuages se
+déchirent, un chaud soleil inonde la mer et les ponts. Aussitôt toutes
+les figures s’éclairent à bord. Tout le long du jour, des voix chantent
+à l’entrepont. Ce sont des Italiens, hommes, femmes, jeunes gens, qui
+mêlent leurs voix graves et claires. Je les écoute avec charme. Ces
+mélodies sont toute une tradition de soleil et de patrie, de poésie et
+de pauvreté. Ils rappellent les mers bleues, les montagnes violettes,
+les palmiers, les oliviers, les orangers et les lauriers. Il y a une âme
+dans ce chant.
+
+Les passagers de première ont un orchestre à leur disposition; mais
+eux-mêmes ne chantent pas sur le pont, et surtout l’idée ne leur
+viendrait pas de chanter ensemble. Pourquoi?...
+
+ * * * * *
+
+Battant et perforant sans relâche le flot amer de son hélice puissante,
+le navire nous emporte, nous, nos âmes et nos destinées, nos vices et
+nos vertus. Nous sommes momentanément groupés; mais nous restons
+séparés. Au fond, nous ne sommes pas du même bateau. Il y a de la
+mélancolie à penser que tous ces hommes peuvent respirer le même air,
+qu’une étroite solidarité matérielle les joint pour quelques jours, que
+le même naufrage soudain mettrait leurs corps dans le linceul des mêmes
+flots, et qu’ils ne se sentent pas davantage frères. Un magnifique
+bâtiment comme un transatlantique est un témoin de notre grandeur
+mécanique, de notre progrès scientifique. Mais certes on y peut voir des
+preuves saisissantes de notre pauvreté morale et de notre marasme
+social. Il y a encore bien des traversées à faire avant d’entrer au port
+de la Cité fraternelle.
+
+ * * * * *
+
+La nuit venue, je m’en fus tout seul à l’avant du bateau, sous les
+étoiles. Là, on se sent marcher. Il semble qu’un grand aigle vous a pris
+sur ses ailes et vous emporte à travers les champs de l’air. Tout votre
+corps est mouvement; toute votre âme, aspiration.
+
+Derrière le voile de ces ténèbres occidentales, que se cache-t-il pour
+nous? Demain blanchiront à l’horizon les rives américaines. Quels hommes
+y verrons-nous? quelles rencontres, quelles expériences ferons-nous?
+
+Et, pareil à un homme qui va vers un peuple, je respire déjà leur air,
+je les pressens, je tends mes bras vers des amis inconnus.
+
+Mais, tout à coup, en pleine joie d’aborder bientôt, une angoisse
+affreuse m’étreint le cœur: je songe à mon anglais, et j’entends une
+voix moqueuse me dire: «Lorsque tu ouvriras la bouche devant ce peuple
+qui demeure là-bas, ils se regarderont les uns les autres et se
+demanderont: «Quelle langue parle cet homme?»
+
+
+
+
+LE SALUT DES FEUX
+
+
+Des feux! des feux! feux fixes, feux intermittents; prunelles démesurées
+dardant dans la nuit leurs flamboyants regards; phares tournants, de
+leurs gerbes balayant l’horizon. Flammes et flammes encore, rouges,
+vertes. C’est toute la symphonie des signaux, imitant les étoiles, les
+comètes, les bolides, les éclairs, les torches!
+
+Quelle féerie d’arriver ainsi de nuit et d’être salué par de la lumière!
+Et cette lumière c’est de l’humanité. Que dans les ténèbres de l’Océan,
+loin de la terre, dans l’immense et morne solitude des flots, un simple
+falot apparaisse: immédiatement cette lumière nous fait penser: _un
+homme est là_. A travers toutes les mers du globe, les lumières qui
+vacillent par la nuit, annoncent des hommes. Elles disent les unes aux
+autres: voici ton semblable! Que de pensées dans ces tremblants fanaux!
+
+Et voici la terre! Rien ne l’indique aux regards, car c’est l’obscurité.
+Minuit rend semblables et confond dans le même noir le large et le
+rivage, la plage sablée aux pentes insensibles et la falaise abrupte aux
+menaçantes arêtes. Sans les hommes, maintenant nous ne verrions que de
+l’ombre, ombre redoutable où des dangers s’accumulent. Les hommes ont
+fait de la clarté. Cette clarté oriente et dirige les navires. Toutes
+ces lumières, c’est de la bonne volonté. Elles renseignent et saluent.
+Elles disent: voici le chemin, venez et soyez les bienvenus! Elles
+annoncent les demeures et les tables de famille, les rues populeuses et
+les ruches d’affaires où circulent des milliers de travailleurs
+laborieux.
+
+ * * * * *
+
+Le vaisseau ralentit sa marche. On distingue une barque constellée de
+lumières: elle amène le pilote. Un canot s’en détache et vient vers
+nous. Le pilote, une ombre noire, monte à bord. C’est un pygmée qui
+vient prendre place sur le monstre. Et pourtant cette petite ombre qui
+monte est indispensable au vaisseau monstre. Car cet homme, c’est de la
+lumière encore. Autre chose est de naviguer sur les vastes déserts
+liquides, autre chose d’entrer dans un port. Ici il faut connaître la
+passe. Seul le pilote en sait la direction. Le commandant, avec toute sa
+science, le timonnier, avec toute son habileté, ont besoin de lui. Et
+nous voici confiés à sa main.
+
+Lentement, comme pour ne pas réveiller la ville endormie, «La Lorraine»
+entre dans le port de New-York. Puis les machines stoppent.
+
+Nous dormirons là. Pour la première fois, depuis une semaine, nous voilà
+au repos.
+
+Et l’on va rejoindre sa couchette, jetant un dernier regard sur toutes
+ces lumières derrière lesquelles on devine l’Amérique.
+
+
+
+
+RÉVEIL DANS LE PORT
+
+
+Tout est changé; plus de feux; ils sont éteints! C’est le jour! «La
+Lorraine» dort encore sur ses ancres. Par le hublot de ma cabine, je
+vois un gracieux tableau. C’est une colline verte où se remarquent des
+villas parmi des bouquets d’arbres.
+
+Mais, du pont, un horizon grandiose frappe la vue. Le port de New-York
+est colossal. La statue de la Liberté que nous avons vue jadis dans un
+chantier de Paris, et dont la tête dépassait le toit de toutes les
+maisons voisines, n’est ici qu’une figure de taille ordinaire, malgré la
+hauteur du piédestal, tant les lignes alentour sont larges et les
+proportions gigantesques. Des vaisseaux de toute grandeur circulent dans
+tous les sens. Des Ferry-boats, reliant les lignes ferrées d’une rive à
+l’autre, transportent ensemble: hommes, chevaux, voitures de maître et
+de charge, automobiles. On voit passer, alignés sur des enfilées de
+bateaux plats, des portions entières de trains de marchandises. Tout
+cela fume, halète, siffle et se signale à coups de sirène. C’est la
+circulation active de produits de toute nature sous des pavillons du
+globe entier.
+
+En levant les yeux au-dessus de ce mouvement du port, on est frappé par
+l’aspect de la ville. Les maisons les plus élevées sont celles bâties
+dans la partie de la Cité qui avoisine les quais. De loin, ces bâtiments
+ressemblent à des tours féodales. Ils sont étranges. A les regarder, à
+mesure que l’on s’approche davantage, on les trouve même franchement
+laids. L’idée de beauté n’a rien à faire dans cet entassement d’étages.
+Ce sont, avant tout, des tours de force de l’art de construire; mais je
+serais bien étonné que jamais la grâce des lignes puisse parvenir à les
+pénétrer. Tels quels, ce sont des monuments de la puissance commerciale
+des États-Unis. Cette puissance, comprimée entre les limites trop
+étroites, dans les places où elle se concentre, jaillit en hauteur
+pareille à l’eau qui s’élance en jet, des tuyaux qui l’emprisonnent. Ce
+sont des manifestations aussi, en leur genre, de cette fougue que rien
+n’arrête, de ce génie conquérant à qui rien ne paraît impossible et qui
+a multiplié ses témoins sur toute la surface de ce remuant territoire.
+
+A première vue, je l’avoue, les skyscrapers[3] m’ont heurté franchement
+comme des productions anormales, des champignons de taille extravagante
+poussés sur le sol surchauffé de cités titanesques, des excroissances
+malsaines surgies, par éruption, de la fièvre et de la folie auxquelles
+aboutit la concurrence enragée pour les biens matériels. Et il pourrait
+bien y avoir de l’un et de l’autre, un peu de tout, bien et mal, à leur
+origine. Pour l’amour de l’esthétique, dont la vie humaine ne doit
+jamais se désintéresser, il est à souhaiter que ces sortes de phénomènes
+du bâtiment, demeurent à l’état d’exception.
+
+ [3] Escaladeurs de ciel.
+
+Cependant, vus de Brooklyn par les soirs d’hiver, la rangée colossale de
+ces Goliath offre un aspect unique. La difformité de leurs silhouettes
+trop massives a disparu dans l’ombre. L’obscurité clémente a couvert
+leur nudité. Luisant alors de tous les feux de leurs milliers de
+fenêtres, ce ne sont plus que des demeures diaphanes du labeur qui
+veille. Pendant plusieurs heures elles brillent de tout leur éclat. On
+sent que le travail bat son plein. Puis, vers les sept et huit heures,
+lentement les étages s’éteignent. La muraille de feu devient un mur
+noir, troué seulement de loin en loin par le regard d’une étoile.
+
+
+
+
+DANS LES DOCKS
+
+
+Mais j’y pense; nous n’avons toujours pas débarqué.
+
+Le rivage de New-York, sur toute l’étendue du port, est découpé en
+stalles comme une écurie. La grande Compagnie transatlantique française
+a sa place assignée. C’est tout une manœuvre de faire entrer ces
+Béhémots de l’Océan dans les cases mesurées à leur taille. Ils se
+comportent à la façon de très gros chevaux, qu’on ferait entrer dans
+leurs stalles, à reculons.
+
+Enfin, la manœuvre est finie, et le pont jeté. Le premier homme que
+j’aperçois, en abordant, est John Wanamaker. Sa bienveillante
+physionomie me paraît un signe tout particulier de bon augure.
+
+Pendant les longues formalités de douane, un essaim de journalistes
+m’assaillit. C’était la première fois de ma vie que je me trouvais
+entouré d’autant d’inconnus tenant des carnets en main et me pressant de
+questions. J’avais beaucoup redouté ce moment, ayant toujours préféré le
+silence et l’obscurité à la renommée un peu bruyante que nous procurent
+les feuilles publiques. Mais rien ne me parut plus naturel que de me
+conformer aux usages locaux. Comme tous mes semblables, d’ailleurs, ces
+journalistes m’intéressèrent. Il y en avait de différents âges, des
+jeunes surtout. Je fus agréablement surpris de les trouver si sérieux.
+Leurs questions étaient intelligentes, précises, mais nullement
+indiscrètes. Ils me firent l’impression de gens connaissant leur métier
+et l’exerçant scrupuleusement. Comme on ne peut rien demander de plus à
+aucun homme, quel qu’il soit, j’éprouvai de suite de la sympathie pour
+leurs personnes, et nos conversations furent pleines d’abandon.
+
+La curiosité avec laquelle ils m’observaient de la tête aux pieds
+m’amusa beaucoup. Leurs articles témoignèrent, le jour même, que, ni la
+coupe rustique de mes vêtements, ni la forme virgilienne de mes souliers
+ne leur avait échappé.
+
+La légende s’emparant d’un détail de vacances de ma vie de jeune homme,
+avait fait de moi un berger des Vosges, très récemment encore occupé à
+garder ses moutons, et qui venait apporter son message de simplicité,
+lentement conçu dans l’austère solitude des hauteurs. Peut-être
+s’attendaient-ils à me voir revêtu de quelque costume-programme, à
+recommander _urbi et orbi_ comme premier et visible indice du retour à
+la simplicité. J’eus donc d’abord à me défendre de cette tendance au
+formalisme qui attire les idées dans le domaine matériel. Mais ces
+interlocuteurs étaient à la fois si intelligents et si désireux de se
+renseigner exactement sur mes intentions, que j’eus un vrai plaisir à
+leur expliquer que la simplicité n’était ni dans le vêtement, ni dans la
+demeure, ni dans la nourriture, mais qu’elle était un état d’esprit qui
+nous portait à consacrer la vie à son vrai but et à renoncer à tout ce
+qui nous en éloignait.
+
+Ils me demandèrent: et pour nous autres journalistes, en quoi consiste
+la «Vie Simple»? Quel message avez-vous pour nous? Je leur répondis:
+«C’est bien simple: ne racontez que ce qui est vrai».
+
+
+
+
+PREMIER COUP D’ŒIL DANS NEW-YORK
+
+
+Je ne sais ce qui se passe en d’autres esprits--nous sommes si
+différents les uns des autres--mais les toutes premières impressions des
+choses agissent sur moi avec une extrême énergie. En particulier elles
+me frappent, si je suis venu de loin dans un milieu suffisamment
+différent. La première matinée passée dans New-York me trouva
+particulièrement réceptif. Le voyage est court, de France aux
+États-Unis: cependant pour celui qui n’a pas beaucoup voyagé, c’est
+chose étrange de rester sept jours sans poser le pied sur terre ferme.
+Je ne me lassais donc pas de regarder les rues, le trafic, le train des
+voitures, tramways, chemins de fer circulant pêle-mêle, se croisant, ou
+passant au-dessus les uns des autres. Dans certains quartiers de
+New-York, la circulation d’affaires est considérablement plus intense
+qu’à Paris. Elle atteint son paroxysme dans le coin de ville avoisinant
+les gigantesques ponts de Brooklyn. C’est là, à certaines heures surtout
+où chacun se hâte vers son travail ou vers sa maison, que la fourmilière
+humaine grouille avec le maximum de célérité. Celui qui, du calme d’une
+traversée, tombe directement dans cette agitation, éprouve le plus
+violent contraste. Quelle différence aussi, pour moi, entre ces
+quartiers où l’humanité coule à flots, tourbillonne en remous et se
+précipite en cataractes, et le coin ignoré de Bretagne où j’avais passé
+les dernières semaines, livré à une intense préparation intérieure, et
+songeant au peuple d’au-delà des eaux!
+
+De ces heurts de la vie, ne nous plaignons jamais; ce sont d’impressives
+leçons de choses à recueillir, pourvu que le cœur demeure à son point de
+vue véritable et que le prochain ne devienne pas pour nous le figurant
+d’un spectacle. Quel profond intérêt humain la vue de foules inconnues
+ne doit-elle pas nous inspirer! Ces passants charrient avec eux tous les
+fardeaux et tous les problèmes de la société. Ils sont une part du grand
+drame qui se déroule et dans lequel s’affirment nos destinées. A toute
+heure, la bataille vogue et se poursuit. Toutes les forces sont à
+l’action. Vers quel côté penche la balance?
+
+En même temps que me fascine la foule, des figures de détail me
+retiennent. Que de types aperçus pour la première fois! Plus qu’il ne
+m’était jusqu’alors arrivé, je commence à voir la couleur noire parmi
+les ensembles qui me coudoient. Déjà, dans le port, la stature puissante
+et les bras nerveux des nègres m’avaient frappé. Maintenant, c’étaient
+des femmes, des enfants, croisés à chaque pas, échantillons du fil noir
+qui fait partie du tissu américain.
+
+Ailleurs, c’étaient de petits camelots qui vendaient des journaux. Le
+camelot adulte est presque inconnu. Souples et entreprenants, ces
+garçonnets s’élancent dans les tramways qui passent, dans les wagons des
+chemins de fer, les traversent en vendant leur marchandise et sautent à
+terre ensuite avec leurs «cents».
+
+Dans les trains du chemin de fer aérien, on passe au niveau des étages
+inférieurs des maisons. Je plains ceux qui demeurent là, dans la fumée,
+la poussière, le bruit perpétuel de la ferraille et sous les regards des
+passants. Mais le passant est mis à même, par cette installation, de
+voir en peu de temps une multitude d’intérieurs. Il regarde les uns
+défiler rapidement; pendant un arrêt du train, il plonge à loisir son
+regard dans les autres et y fait presque une visite. Habitué à pénétrer
+dans nos intérieurs modestes de Paris, je prenais un intérêt extrême à
+tout ce que me révélait parfois un simple coup d’œil: arrangement des
+chambres, physionomie du mobilier, groupes assis à table autour d’un
+repas.
+
+Dans les cours et jardinets situés par longues rangées, entre les files
+de maisons, et sur les derrières des habitations ouvrières, on voit
+immédiatement que les ménagères du peuple lavent beaucoup et tiennent
+leur linge très blanc. A tous les étages, elles ont, pour le suspendre,
+un procédé très ingénieux. Des cordes partent des fenêtres des cuisines
+et vont s’enrouler autour d’une poulie fixée à de hautes poutres de fer
+ou de bois, vers le milieu de la courette. Par une manœuvre des plus
+simples, la ménagère suspend ses pièces, une à une, et les fait ensuite
+avancer, sans se déplacer elle-même. Une fois le linge séché, elle le
+rentre par une manœuvre inverse. Les jardinets sont en général
+complètement incultes.
+
+Par contre, ce qui frappe, c’est le beau lierre qui, un peu partout,
+grimpe aux façades des maisons. Ce lierre perd ses feuilles en hiver. Il
+n’a donc pas l’inconvénient d’engendrer de l’humidité pendant les mois
+où le soleil se fait plus rare. Depuis certaines modestes demeures,
+jusqu’aux maisons les plus riches, cette plante vivace pousse et réjouit
+la vue. Elle donne aux églises un air familial et accueillant, grimpe
+aux fenêtres des écoles, et constitue un élément gracieux d’une infinie
+variété.
+
+New-York est rouge par les briques et la couleur des pierres dont ses
+maisons sont bâties. Une multitude d’églises, de monuments, de bâtiments
+publics, sont de ce même grès rouge qui rappelle le grès vosgien et les
+pierres immortelles de la Cathédrale de Strasbourg.
+
+A un moment de la journée, M. Howland, de la Revue «Outlook», nous prit
+en automobile et, par un beau soleil, nous fit faire le tour de Fifth
+Avenue et du Parc. Le parc est immense et situé au cœur de la ville. Il
+a plusieurs kilomètres de longueur. Le terrain en est ondulé, et par
+endroits même, accidenté. Les arbres sont rustiques. On a enjolivé aussi
+peu que possible afin de conserver un caractère agreste à ces sites. Il
+y a de vrais coins de forêt, tels qu’on pourrait les voir à une grande
+distance de la ville, des rochers véritables et d’une physionomie
+suffisamment sauvage. Les oiseaux abondent et les écureuils de même. Ces
+gracieux petits animaux, qui peuplent tous les parcs américains, sont
+gris, d’une belle taille, et absolument sans crainte. C’est la preuve
+des bons procédés du public à leur égard. Ils se livrent à mille ébats
+et font les délices des enfants.--Quelques équipages circulent par le
+parc. Mais il n’y a aucune comparaison entre leur nombre et ceux qui
+roulent par les Champs-Élysées et l’Avenue du Bois de Boulogne.
+
+Il fallut quitter toutes les attrayantes nouveautés qu’offre à un
+étranger la promenade à travers une ville immense et aller nous occuper
+d’affaires. Une tournée de conférences est toujours une sérieuse
+entreprise, surtout s’il s’agit d’en faire beaucoup en peu de temps et
+de les semer sur un très vaste territoire. Par nécessité, plus que par
+goût, j’avais dû m’adresser à une maison qui voulût se charger du soin
+matériel de l’arrangement de la tournée. Allant en Amérique pour la
+première fois et de plus à mes propres risques et périls, financièrement
+parlant, je suis heureux de pouvoir exprimer ma satisfaction au sujet de
+la façon dont la maison J. B. Pond s’acquitta d’une tâche toujours
+délicate et compliquée de maintes difficultés.
+
+
+
+
+ÉCHAPPÉE SUR LA CAMPAGNE
+
+
+Saturé de bruit, je fus heureux, dans l’après-midi, d’accepter une
+invitation de mon éditeur M. Mc Clure, pour aller passer le dimanche à
+sa campagne, de Homestead, située à Ardsley on Hudson.
+
+Hudson river, avec ses horizons de collines et de montagnes, offre le
+plus beau caractère géographique de l’Est américain. Depuis son
+embouchure à New-York jusqu’à une grande distance de la mer, ce large
+fleuve est bordé sur la rive droite par une véritable muraille de
+rochers, couronnée de forêts et garnie à ses pieds de quelques grosses
+broussailles qui se nourrissent dans les éboulis lentement amassés par
+les siècles. Sur l’autre rive, une série de collines à pente douce,
+s’enchaînent en un ensemble très pittoresque. C’est là que, sur une
+longueur de plus de cent kilomètres, se suivent, sans interruption, des
+villages, d’agréables petites villes, des villas et des fermes où une
+grande partie de la population de New-York demeure en été, souvent même
+toute l’année.
+
+Washington Irving a fait de ce pays, dans son _Sketchbook_, des
+descriptions délicieuses et l’a en grande partie pourvu de toute une
+tradition, pieusement vivante dans le souvenir de ses compatriotes.
+
+A peine arrivés à Ardsley, Madame Mc Clure proposa une promenade en
+voiture qui fut dirigée précisément vers Irvington. Nous circulions sur
+une route large et bien construite, comme on ne les trouve que rarement
+en Amérique. Beaucoup de voitures légères à roues étroites, garnies de
+familles en villégiature ou de fournisseurs ambulants: épiciers,
+fruitiers, marchands de glace, mais presque pas d’automobiles. Le réseau
+général des routes américaines est en mauvais état. La population
+circule en chemin de fer et en tramways. On ne peut pas se payer, comme
+en France et une grande partie de l’Europe, la fantaisie d’aller en
+automobile d’un bout à l’autre du territoire. Leur usage est donc
+restreint au voisinage immédiat des villes et, proportionnellement, leur
+nombre est très inférieur à celui des nôtres. On ne s’en plaint pas,
+lorsqu’on circule sur une belle route que le trop fréquent passage de
+voitures à essence transformerait en un royaume de la poussière et du
+méphitisme pétroléen.
+
+
+
+
+LE CIMETIÈRE DE SLEEPY HOLLOW
+
+
+Un petit détour pour un pèlerinage à la maison de Washington Irving,
+habitée par sa famille. Plusieurs chambres sont restées telles qu’elles
+étaient de son vivant. La domestique française qui sert dans la maison
+est toute heureuse de voir des compatriotes et de leur parler.
+
+Washington Irving repose dans le cimetière de Sleepy hollow à travers
+lequel conduisent plusieurs routes carrossables. Dans ce cimetière, fort
+grand et en même temps très gracieux, il n’y a pas une seule tombe
+prétentieuse. Beaux arbres, gazons, pierres de granit, simples,
+impressives et quelques roses, c’est tout. Et c’est le caractère, en
+général, des cimetières américains que j’ai vus. Dans un pays où il y a
+tant de richesse, cette simplicité des cimetières dit beaucoup. Elle
+marque un sentiment de respect devant l’au-delà et d’égalité dans la
+mort, un sentiment religieux simple et profond. Pas de signes d’orgueil
+ou de vanité; pas de signes d’écrasement ni de désespoir non plus. La
+mort est envisagée comme elle doit l’être, dans la résignation et dans
+la foi.
+
+On est si souvent choqué, péniblement impressionné, scandalisé par le
+luxe des cimetières, ou terrifié par les signes d’une douleur qui ne
+connaît pas l’espérance. J’aime beaucoup l’atmosphère morale qui règne
+par les cimetières américains, et mon cœur s’est fait du bien, au
+souffle qui court sur les tombes de là-bas.
+
+Ce n’est pas tout de savoir vivre. Il faut savoir aussi mourir. Mourir
+fait partie de la vie. L’aspect du cimetière américain a été pour moi
+toute une déclaration de principes. Le cœur plein des souvenirs des
+chers morts, et persuadé que si les morts ne sont rien, les vivants sont
+un peu moins que rien, je tiens beaucoup à ce que tout ce qui rappelle
+ceux qui sont allés à Dieu, garde un caractère de haute et vivifiante
+humanité. La façon dont on pense aux morts et dont on soigne leur
+mémoire, est un grand chapitre dans l’art de vivre, et les autres
+chapitres dépendent beaucoup de celui-ci.
+
+En ces premiers instants de mon séjour dans un pays que j’aimais
+d’avance et dont je venais voir moins la grandeur que le caractère,
+moins la puissance que l’énergie morale, moins la vie extérieure que la
+vie intérieure, je fus heureux de recevoir sur les tombes du cimetière
+de Sleepy hollow ces impressions réconfortantes. Oh! la belle, la
+discrète, la tendre et croyante âme de peuple que j’ai senti se
+découvrir à moi dans ce lieu de repos!
+
+Sur la rive occidentale de l’Hudson, le soleil se couchait. En bas, le
+fleuve coulait comme une nappe de lave incandescente. Puis venait la
+barre sombre, gigantesque de longueur, formée par les rochers, à cette
+heure confondus en une seule masse noire. Et, au-dessus, à travers
+l’échancrure enflammée de quelques longs stratus, le soleil, embrasant
+tout l’Ouest, rougeoyait comme un incendie. Je regardais des yeux et de
+l’âme. Ce qui à cette heure me donnait le plus d’émotion, c’est que pour
+la première fois, je voyais le soleil se coucher sur le pays du grand
+Washington.
+
+
+
+
+PREMIER SPEECH ANGLAIS
+
+
+C’est demain dimanche, me dit M. Mc Clure, le soir à la table de
+famille; je pense que vous voudrez bien prêcher dans notre petite
+église.--Oh non, fut ma réponse, je préfère écouter.
+
+Le lendemain, après l’église, nouvelle question: Ne pourriez-vous pas
+nous faire un petit culte de famille, cet après-midi? Cette fois-ci,
+impossible de refuser, quelle que fût mon appréhension de faire mes
+débuts en anglais, même devant cinq ou six auditeurs.
+
+Lorsqu’à l’heure fixée, je descendis de ma chambre au salon, je m’y
+trouvai en présence... d’une cinquantaine de personnes. Je dis à
+l’oreille de mon hôte: «Monsieur, votre famille est bien nombreuse.» Il
+y avait là un certain nombre de voisins, gens distingués et instruits,
+entre autres la bonne et si vraiment modeste Miss Gould, qui a su se
+faire aimer sur tout le territoire de la République. Mais il s’agissait
+bien de m’occuper du nom et de la personne de mes auditeurs! C’est
+peut-être la première fois de ma vie que j’eusse souhaité d’en avoir
+moins.
+
+Il fallait bien me résoudre à leur parler. Tout en prenant bien garde à
+mon discours, dont l’allure chancelante devait rappeler les premiers pas
+d’un enfant, je hasardais de temps à autre un regard vers la figure de
+tel et tel auditeur en particulier. Oh surprise et bonheur! ils avaient
+évidemment l’air de comprendre. Visiblement ils suivaient l’idée, et je
+sentais ce quelque chose qui fait savoir à un orateur que l’auditoire
+saisit sa parole et se l’approprie.
+
+La glace était rompue à partir de ce moment. Tout le monde, après ce
+discours, fut réellement charmant, rassurant. Pour moi, il eut la valeur
+d’un événement. Que de fois, en esprit, m’étais-je d’avance représenté
+cette première épreuve. Maintenant elle était derrière moi. Une lourde
+pierre m’était enlevée. Le doute sur la valeur de l’instrument
+indispensable dont j’aurais désormais à me servir tous les jours,
+faisait place à la confiance.
+
+
+
+
+LINDENHURST
+
+
+Lindenhurst, la campagne de John Wanamaker était fixé d’avance, comme le
+coin de terre américain où se passerait la période, très brève
+d’ailleurs, d’acclimatation. D’après des instructions précises laissées
+à New-York par mon hôte, le voyage, jusque-là, fut un petit chef-d’œuvre
+d’attentions délicates. M. Robert C. Ogden, notable de New-York et
+associé de M. Wanamaker, nous reçut des mains de M. Mc Clure et nous
+conduisit au Ferry Boat du Pennsylvanian Rail Road. Là il nous remit aux
+mains d’un souriant jeune homme qui avait pour consigne de nous conduire
+à Jenkintown, gare de Lindenhurst, à 9 kilomètres de Philadelphie. Tout
+le long de la route, ce jeune homme fort bien renseigné se tenait prêt à
+répondre à toutes les questions que des étrangers peuvent poser.
+D’ailleurs est-on un étranger dans un pays où un accueil si cordial vous
+attend partout? Ils me l’avaient écrit dans leurs lettres: «Vous ne
+venez pas chez des étrangers, c’est chez des frères que vous allez. Vous
+serez un hôte national et en même temps un ami!» De loin, on est tenté
+de prendre de telles paroles pour des politesses. Si j’avais mieux connu
+le pays où j’allais, j’eusse pu me dire qu’elles étaient l’expression de
+la simple vérité.
+
+Sur le pas de sa porte, John Wanamaker nous reçut. Il est impossible de
+mettre plus de grâce parfaite et de familiale simplicité dans une
+bienvenue. Le jour même, nous fîmes connaissance d’une partie de sa
+famille, et le lendemain Mme Wanamaker revenait de la mer. Je les voyais
+tous pour la première fois, et il me semblait plutôt les revoir après
+une longue absence. Pas de gêne, pas de glace à rompre, presque pas de
+connaissance à faire. D’emblée, nous nous trouvions sur un terrain
+commun d’idées et de sentiments.
+
+A la première heure, le lendemain, selon l’habitude journalière, le chef
+de famille fit une lecture biblique devant toute la maison réunie,
+maîtres et serviteurs. Dans sa courte prière, il mentionna les nouveaux
+hôtes et envoya une pensée à leurs homes lointains.
+
+Puis chacun se rendit à son travail. L’habitude de faire le culte
+domestique est encore largement répandue aux États-Unis. Je le tiens
+pour une des manifestations religieuses les plus authentiques et les
+plus salutaires s’il peut être préservé de la routine et se garder des
+formules stéréotypées, et rester journellement l’expression fraîche et
+laïque des sentiments et des pensées qui ressortent de la vie familiale,
+comme des événements ambiants. Et j’ai toujours senti, à m’y associer,
+cette grande douceur qui nous vient de la communion des âmes. Prier
+ensemble en toute vérité et simplicité, en dehors de tout rite prescrit,
+dans la pure mutualité humaine, c’est bien la plus haute façon de
+fraterniser.
+
+ * * * * *
+
+Lindenhurst est une belle demeure, construite en plusieurs fois. Tout se
+groupe autour d’un hall central très vaste, d’où monte un large escalier
+aboutissant au premier étage, à un second hall. La plupart des pièces
+d’habitation donnent sur ces halls, eux-mêmes habitables, garnis de
+plantes, de meubles confortables, de belles peintures, sculptures et
+autres objets d’art d’un goût parfait. Un orgue est placé à moitié
+hauteur de l’escalier. Au rez-de-chaussée s’ouvrent les galeries de
+tableaux, très vastes, contenant toutes sortes d’œuvres de maîtres. A la
+suite est une belle et large salle construite spécialement pour les deux
+grandes toiles de Munkaczy: Le Christ devant Pilate et le Christ en
+croix. On ne saurait qualifier cette maison de luxueuse, si par ce mot
+on désigne un entassement de richesses destinées à faire une impression
+de faste et de vie somptueuse, mais d’où l’âme est absente, ainsi que la
+vraie beauté. Lindenhurst est une demeure dont la physionomie et
+l’organisation font honneur à son habitant, parce que l’habitant fait
+honneur à la demeure. Elle contient des trésors d’art; mais ce qui me la
+rend chère et précieuse avant toute chose, c’est qu’elle abrite une vie
+d’homme vraiment et absolument dévouée au bien, au travail intelligent
+et secourable, un homme qui, s’il a dans New-York et Philadelphie deux
+énormes magasins où se vendent des produits du monde entier, n’a qu’une
+seule parole et sait la tenir, un seul désir, celui d’employer ses
+moyens, et de s’employer lui-même de son mieux pour le plus large bien
+de tous.
+
+
+
+
+FLANERIES
+
+
+Qu’on ne me donne aucune explication! Je veux regarder par moi-même. Il
+se peut ainsi que je passe à côté de merveilles sans savoir qu’elles
+existent. Mais du moins ce que j’aurai vu, ne m’aura été ni préparé ni
+arrangé par quelqu’habile cicerone désireux de me faire voir les choses
+à sa façon. C’est ainsi que je compte me promener aujourd’hui autour de
+Lindenhurst, et demain à travers Philadelphie et l’Amérique.
+
+Le parc est joli, mais d’une étendue modérée. Principe de l’habitant: il
+ne faut mettre à rien plus de dépense qu’on ne saurait justifier. Le
+jardinier qui me montre les serres et la collection d’orchidées, fait
+observer que celle-ci est incomplète, toujours d’après le même principe.
+Un tel principe vaut les plus rares orchidées.
+
+Je sors du parc et me promène dans une belle campagne ondulée. Partout
+brille la golden Rod, gracieuse et rustique fleur nationale. Entre les
+collines, des ravins profonds où circulent des torrents fort capricieux.
+Aujourd’hui ils dorment, demain ils se réveillent, furieux, et se font
+un jeu sauvage d’emporter les arbres et les ponts. Un semblable jeu a eu
+lieu, il y a seulement trois jours. Où est le torrent? Parti comme un
+méchant garçon après un mauvais coup. Mais il a semé partout les
+malheureuses victimes de ses terribles amusements. Il y a quelque chose
+de fantasque dans la météorologie de ce pays. Les sautes rapides de
+température, les coups de vent, les excentricités atmosphériques y sont
+à l’ordre du jour.
+
+A droite et à gauche des routes que nous gagnons progressivement, voici
+des villas, construites en pierres, en bois, surtout en bois. Elles sont
+posées sous de beaux platanes et autres essences d’arbres aux larges
+feuilles, parmi lesquels le maple. Cet arbre qui se retrouve dans les
+promenades, les parcs, le long des routes, a cela de commun avec le
+bouleau qu’il y circule au printemps une sève surabondante. On la lui
+soutire, par les mêmes procédés, pour en faire un sirop exquis. Les
+Américains en sont très friands et le mangent au déjeuner, avec des
+crêpes.
+
+De clôtures peu ou point. J’en avais déjà remarqué l’absence dans la
+campagne de New-York. Les propriétaires ne marquent pas avec excès les
+limites de leur territoire, par des murs, des grilles, des haies, des
+palissades, comme cela se voit fréquemment en Europe, où dans certaines
+contrées la hauteur des murs détruit tout l’horizon. Je n’ai pas aperçu
+dans toute l’Amérique de ces murs de jardins, déjà irrévérencieux par
+leur seule hauteur, mais socialement aggravés par les tessons de verre
+et les culs de bouteille dont leur sommet se hérisse. Une telle armature
+sur une muraille est une démonstration antiamicale pour les passants.
+Elle doit exciter aux mauvais sentiments contre le propriétaire, et
+faire souhaiter qu’il soit volé.
+
+Très souvent des kilomètres entiers de petites et grandes propriétés se
+suivent, le long des routes et des avenues, sans être séparées par autre
+chose qu’une petite haie, un sentier bordé de gazon. Du gazon il y en a
+partout, un gazon serré et permettant aux habitants de s’y livrer à
+leurs jeux et leurs ébats. Vous rencontrez rarement en Amérique un
+promeneur proprement dit. Ce charme de l’existence leur semble inconnu.
+La canne, inséparable compagne du flâneur, est presque introuvable. En
+revanche, partout, autour des villes et des habitations, sur les
+collines, sur les gazons des parcs, des joueurs sont installés, jeunes
+et vieux, hommes et femmes, jouant à des jeux variés, comportant
+généralement de l’adresse, du mouvement, des cris et souvent une
+véritable ivresse de joie ou de combat. L’Amérique, cela se remarque dès
+le premier jour, cherche son plaisir dans le mouvement et la liberté.
+Mon ami Joseph Elkinton, habitant ce pays accidenté des environs de
+Philadelphie, et que j’avais vu se livrer autour de sa maison aux jeux
+que comportait l’automne, m’écrivit après Noël: «Vous devriez nous
+revoir maintenant. Tout est couvert de neige. Il y a de la glace sur
+toutes les pièces d’eau. A nos heures de loisir nous descendons les
+collines en petits traîneaux, nous patinons, et nous avons tous l’air
+d’Esquimaux.»
+
+Ce qui m’intrigua fort, c’est de voir si peu de jardins proprement dits.
+Il y a quelques fleurs autour des demeures, des roses mêlent leurs
+couleurs au fond vert des plantes grimpantes. Mais le jardin est
+généralement absent. Ce potager qu’adore le Français, ce petit coin près
+de sa demeure, où le citoyen-campagnard mêle aux fleurs qui sont la
+beauté et la grâce, le persil et la ciboulette qui représentent
+l’utilité, vous le chercherez en Amérique sans le trouver autrement qu’à
+l’état d’exception. Mais tous ceux qui ont un peu de terrain y font
+paître une vache, quelquefois un petit troupeau. Et des poules
+multicolores égaient par leur plumage et leur caquetage le voisinage des
+maisons. Qui demeure dans ces maisons, comment y vit-on? C’est ce que de
+prochaines occasions nous révéleront sans doute. Mais elles sont
+gracieuses, les maisons de campagne américaines, les maisons de bois
+entourées de galeries couvertes avec leurs fenêtres claires et riantes
+encadrées de lierre ou de vigne sauvage. Et d’après la physionomie des
+maisons qui dit bien des choses, je conclus, moi passant rêveur, que ce
+doivent être des demeures de braves gens.
+
+
+
+
+UNE SIESTE ET SES SUITES
+
+
+Pour flâner, sans crainte de s’égarer définitivement, ce qui est
+toujours désagréable, il faut, après s’être éloigné suffisamment du
+point où l’on désire revenir, prendre comme règle de tourner à chaque
+nouveau chemin, toujours à droite ou toujours à gauche. Mon vieux
+système, ce jour-là, me ramena, au bout de plusieurs heures, dans les
+jardins de Lindenhurst. On n’est pas rural et jardinier pour rien. Dans
+ce pays nouveau, chaque légume m’intéressait, et même les herbes du
+chemin. Il m’était agréable de fouler, le long des sentiers du nouveau
+monde, les petits trèfles et les plantins qui bordent les chaussées
+européennes. Ils souriaient à mes pieds comme de vieilles connaissances.
+
+Mais voici une sorte de rotonde où des fauteuils invitent à s’asseoir.
+Pourquoi pas? L’air est doux, et la course fut longue. Et bientôt je
+m’endormis, ayant comme dernières impressions, une brise caressante,
+soulevant de larges feuilles aux berceaux des vignes chargées de grappes
+noires, et balançant des poires d’or aux rameaux inclinés des arbres.
+
+A mon réveil, une petite table de jardin était devant moi, toute
+dressée. Pour assiettes, des feuilles; pour mets, des fruits. A ce
+service se reconnaissaient des mains d’enfants. Mais ces petites mains
+de bonnes fées qui avaient discrètement apporté leurs dons, où donc
+étaient-elles? Ma surprise avait des témoins, et des témoins incapables
+de cacher leurs sentiments. Des rires étouffés partirent de derrière un
+buisson, et je vis venir à moi une petite fille brune, de sept ou huit
+ans, pouvant bien être la fille d’un jardinier, et une blonde du même
+âge, avec de larges yeux bleus et des boucles d’or dévalant sur ses
+épaules. Celle-là, visiblement, était de la grande maison.
+
+Nous ne fûmes pas longs à devenir amis. Je croquais des poires
+savoureuses et des raisins au goût de muscat. Et je me délectais à
+entendre ces voix fraîches parler anglais. Je leur racontai une
+histoire; elles dirent: «encore une», et cela devint une série.
+
+--Voulez-vous venir prendre le thé dans ma maison? dit alors celle qui
+avait les yeux bleus.
+
+--Très volontiers, et à quelle heure?
+
+--A cinq heures.
+
+A l’heure indiquée, Mary vint me prendre par la main et me conduire à sa
+demeure. Car elle avait une maison sous bois, une maison de poupée; mais
+dans laquelle on pouvait entrer. Avec un peu de bonne volonté, je
+parvins à m’introduire par la porte. Et le charme de l’enfance envahit
+ma pensée. Grâce à une suffisante diplomatie, mes jambes furent casées
+sous la jolie petite table verte, et en avant la causerie! Par la
+fenêtre, on voyait la forêt où couraient quelques chevreuils, sans
+crainte. Le soleil envoyait des rayons tamisés. Ils dansaient parmi les
+ombres des feuilles, sur la nappe blanche. Dans la chambre proprette, il
+y avait un vrai buffet, de la vraie vaisselle. Plusieurs poupées des
+mieux élevées nous tenaient société. Nous causions comme deux grandes
+personnes ou comme deux enfants, comme vous préférerez. Les enfants
+sont, dans le monde, les personnes les plus vraiment sérieuses. Nous
+autres, toujours quelque chose nous trouble à l’arrière-plan. L’enfant
+vit pleinement sa vie et la prend absolument au sérieux. Le mieux que
+les grands puissent faire, c’est de rester enfants ou de le redevenir.
+Une des joies de mon voyage a été ce _five o’ clock tea_ chez Mary.
+
+Pouvais-je, avant de la quitter, lui refuser de lui raconter encore une
+histoire! Non. Je lui racontai donc une histoire de plus, et ce fut un
+moment de contentement paisible, exquis. Certainement, le plaisir de
+l’enfant à entendre raconter, ne pouvait pas dépasser celui que
+j’éprouvais à la voir écouter, écouter avec son âme entière, comme les
+bois écoutent les sources, comme les fleurs écoutent les abeilles.
+
+
+
+
+SÉJOUR A LA MAISON BLANCHE
+
+LE PRÉSIDENT.
+
+
+Dès la fin de juillet, le Président m’avait invité à venir à la Maison
+Blanche pour le 26 septembre «_To dine and spend the night_.»
+
+J’avais souvent pensé d’avance à cette rencontre. Et je me trouvais à la
+veille. J’allais donc voir l’homme dont la personne s’est conquis dans
+le monde entier une si vive sympathie et une admiration si sincère. Et
+la proximité de l’entrevue me donnait à la fois de la joie et de
+l’angoisse. Quelle impression me produirait le contact personnel? Et
+lui, qu’éprouvera-t-il à voir de tout près celui qu’il avait bien voulu
+honorer de loin, pour son œuvre de semeur et ses idées.
+
+Je relus certains passages de ses livres, me rappelai ses actes, me
+répétai ses bonnes lettres dont chacune avait été pour moi un événement
+du cœur, afin de bien fixer dans mon esprit la figure de celui chez qui
+j’allais.
+
+Dans ces dispositions j’arrivai à la Maison Blanche, le 26 septembre,
+vers la fin de l’après-midi.
+
+La demeure présidentielle est un bâtiment de style grec aux lignes
+simples, tout blanc et situé au milieu de jardins immenses. Au delà de
+ces jardins se trouve le monument de George Washington. Il affecte la
+forme d’un obélisque colossal dont le jet droit monte comme le symbole
+d’une grande idée. On entre à la Maison Blanche ainsi que dans une
+maison privée. Point de garde militaire. L’impression dominante est
+celle de simplicité. Pour ma part, cette absence complète de faste me
+produisit plus d’effet que tout ce que j’ai vu de plus grandiose en fait
+d’exhibition de force et d’autorité autour de la demeure des souverains.
+Comme habitation, cela laisse peut-être à désirer. De tout temps les
+familles des Présidents ont eu à se plaindre du manque de confort. Mais
+la Maison Blanche est maintenant un monument historique. Aucune demeure
+splendide, aucun palais, quelque riche et beau qu’il soit, ne pourra
+jamais la remplacer.
+
+Un domestique me conduisit dans ma chambre. Vers les huit heures, je fus
+averti que le Président me faisait demander.
+
+Je le trouvai avec Mme Roosevelt dans les salons du rez-de-chaussée où
+sont les portraits des anciens présidents. Il vint à moi les bras
+tendus. Un instant après, nous étions à table, au nombre de quatre: le
+Président, Mme Th. Roosevelt et Mme Roosevelt-West, de New-York. C’était
+le dîner intime.
+
+--Où sont les boys? dit le Président.
+
+--Ils ont déjà ôté leurs souliers, répondit quelqu’un.
+
+--Qu’ils viennent tout de même dire bonjour à M. Wagner.
+
+Et je vis venir deux jeunes garçons de neuf à onze ans, visiblement
+fatigués d’une longue course, et dont les yeux présageaient qu’ils
+dormiraient bientôt.
+
+--J’ai une très importante question à vous poser, dis-je à l’un d’eux:
+Quand vous dormez, est-ce à mains ouvertes ou à poings fermés?
+
+--Je ne sais pas, répondit-il, après un moment, puisque je dors.
+
+Le Président rit de bon cœur de cette réponse, la seule qui fût bonne à
+donner, et les jeunes gens s’empressèrent de gagner leur lit.
+
+--Nous eussions été plus satisfaits, dit le Président, de vous recevoir
+à Oysterbay, notre home, où nous passons plusieurs mois d’été. Je vous
+eusse proposé, et vous auriez été homme à accepter, de passer une nuit
+au dehors à dormir sous les grands arbres. Vous auriez vu trois familles
+de nos cousins, vivant dans notre voisinage, et leurs enfants et les
+nôtres au complet, en tout une troupe de dix-sept.
+
+J’exprimai mon regret au Président de n’avoir pu profiter d’une si
+charmante occasion de connaître tous les chers siens, et l’espoir qu’un
+jour ou l’autre cette occasion se représenterait.
+
+J’avais, dès les premières salutations, transmis au Président des
+États-Unis les compliments personnels dont notre Président, M. Émile
+Loubet, avait bien voulu gracieusement me charger, lorsque je fus lui
+présenter mes hommages avant mon départ.
+
+Maintenant la conversation s’engageait sur la multitude des sujets qui
+nous intéressaient: questions d’éducation familiale et culture de
+l’esprit public; rapports sociaux; relations internationales et bonne
+volonté internationale; questions religieuses.
+
+Nous parlions tour à tour français, allemand, anglais. A un moment
+donné, mettant en commun des réminiscences du répertoire de poésie
+allemande, nous fîmes des citations de divers «Lieder» et en particulier
+de _Vater ich rufe dich!_
+
+Sur le terrain des sentiments de famille, je trouvai le Président
+inépuisable de tendresse et de filial respect. C’est avec émotion et
+presque les larmes aux yeux qu’il parle de tout ce qui touche au
+sanctuaire du foyer. Il l’appelle la pierre angulaire de l’humanité. En
+cela, je le reconnus immédiatement comme un homme de cœur en qui la
+fibre humaine essentielle est d’une sensibilité et d’une puissance
+saisissantes. Parlant de ses sentiments religieux, il dit: «Je suis très
+attaché à ma vieille Dutch Reform-church, et je suis en même temps de
+l’Église universelle.»
+
+Pour ce qui est de l’esprit public, rien de ce qui peut contribuer à
+renforcer la bienveillance mutuelle et la cohésion des citoyens ne le
+laisse indifférent. Doué d’une rare pénétration à qui toutes les
+finesses de la pensée sont familières, il s’intéresse cependant avant
+tout aux idées pratiques, semblables au pain de ménage, susceptibles de
+devenir une nourriture largement répandue. Il aime répéter que ce qui
+importe à la santé et à la puissance d’un peuple est beaucoup moins
+l’existence de quelques caractères isolés, d’une extraordinaire hauteur,
+qu’une bonne moyenne générale dans l’esprit public. Le nerf, l’énergie
+individuelle, le sentiment de la responsabilité sociale, une décision
+primordiale de marcher droit et de ne pas se laisser détourner, voilà ce
+qu’il apprécie avant tout, en y joignant une large disposition sociable
+qui consiste à n’aller pas jusqu’au bout de son droit, par égard pour le
+prochain.
+
+On ne saurait s’exprimer d’une façon plus sympathique à l’égard d’un
+peuple, que le Président, à bien des reprises, ne s’exprima à l’égard du
+nôtre. Il estime qu’avec un peu plus de clairvoyance, les nations
+civilisées de ce temps auraient de grandes chances d’éviter les guerres
+et d’établir leurs affaires sur ce principe, que les intérêts profonds
+des peuples sont identiques. Si quatre ou cinq des plus puissantes,
+arrivent, ce qui est en voie de se faire, à établir entre elles le
+régime de l’entente amiable, elles pourront même empêcher les autres de
+troubler la paix universelle.
+
+Je voudrais pouvoir fixer ici la physionomie du Président, telle que je
+l’ai vue. Sa figure, d’une mobilité extraordinaire, est rebelle à la
+photographie ou à la peinture. Tous ses portraits le trahissent en le
+figeant dans l’immobilité. Si on ne l’a vu lui-même, on ne peut s’en
+faire une idée. Chacune de ses paroles s’accompagne d’une expression
+particulière du visage. Il a surtout un mot qu’il dit souvent, avec un
+jeu de physionomie typique, c’est le mot: _exactly_. C’est un _vivant_
+qui se met simplement et entièrement dans chacune de ses manifestations.
+L’abord est bienveillant et sans façon. Point de signes, même légers,
+annonçant le grand personnage. Ce n’est pas seulement la simplicité
+démocratique. C’est la large et accueillante simplicité humaine. On sent
+un homme qui est à toutes les hauteurs: égal aux plus grands, proche des
+plus humbles. J’éprouvai une pure joie de l’âme à le voir ainsi, car
+c’est le signe de la vraie grandeur que d’être naturel, dépourvu de
+prétentions, oublieux des petites précautions de vanité que certains
+emploient pour donner du relief à leur personne.
+
+Le Président des États-Unis est un homme tout simplement, un des
+exemplaires qui honorent le plus notre vieille famille. Il donne
+l’impression d’une force concentrée, d’un ressort tendu. On le sent prêt
+à faire, sur l’heure, l’effort définitif, à payer de sa personne si la
+cause le réclame. Au-dessus de sa table de travail, il est représenté à
+cheval franchissant un obstacle. C’est l’image de son beau tempérament,
+généreux, vaillant, entreprenant, dévoué jusqu’au sacrifice suprême. Cet
+homme-là ne reculera devant rien, si ce n’est devant mal faire. Car
+c’est un scrupuleux autant qu’un décidé et un fort. Ce leader obéit à la
+loi intérieure. Ce chef d’État républicain, plus armé par la
+Constitution que la plupart des souverains constitutionnels, a la
+délicatesse de conscience d’un enfant: c’est un honnête homme, pour dire
+le seul mot juste. Vous ne lui ferez jamais choisir les sentiers
+tortueux; s’il choisit d’aller à un but, soyez sûr qu’il y marchera tout
+droit.
+
+Avec cela il voit très clair et ne se fait pas d’illusions. Il connaît
+la vie et les hommes, et les dessous de leurs jeux hypocrites. C’est un
+réaliste qui croit à la victoire du bien. Mais il sait que cette
+victoire doit être le prix de la lutte journalière contre les éléments
+de décomposition. Il a beaucoup agi et beaucoup réfléchi. Son corps,
+assoupli et aguerri, capable de toutes les fatigues, habitué aux
+privations, est à son service comme un bon cheval qui ne peut rien
+refuser à son maître. Pendant qu’il est assis, tranquille, à deviser
+avec des amis, il ne fait point l’impression du bourgeois confortable.
+Son repos est une préface à l’action. Il sait que le combat est la loi
+de la vie. Mais il ne combattra jamais que le bon combat. Et c’est pour
+cela que ce combatif est un pacifique. Ceux qui l’accusent
+d’impérialisme ne le connaissent pas. Son patriotisme n’a rien
+d’agressif ni de menaçant.
+
+S’il veut une Amérique forte, c’est afin de n’être pas à la merci du bon
+plaisir d’autrui et de pouvoir aimer la paix sans encourir le reproche
+de faiblesse. En cela, tout le peuple est avec lui. Pacifiques et
+indomptables, c’est leur caractère.
+
+L’Amérique aime son Président. Il n’y a pas une maison de souverains
+parmi les plus vieilles, les plus légitimement affectionnées dans leur
+pays, qui jouisse d’une sympathie aussi profonde et aussi large que la
+personne et la famille du jeune Président des États-Unis. Tous les âges,
+toutes les classes sociales le vénèrent. On dirait qu’il est l’ami
+principal de chaque famille. Sa parole a une autorité inouïe sur tout le
+territoire, et cela, non par l’effet d’une popularité bruyante et
+superficielle, mais par l’effet d’un ascendant tranquille et
+authentique. Aux dernières élections, tout effort tenté contre lui a
+tourné contre ses adversaires, et depuis sa réélection triomphale,
+l’équité de son jugement et son absence de rancune politique
+convertissent à lui ses antagonistes eux-mêmes. Chacun sait qu’il
+représente _la meilleure Amérique_. Il a mieux qu’une politique, il a un
+idéal, et cet idéal est conforme aux plus nobles traditions comme aux
+plus sérieux intérêts d’avenir de la République. Les destinées du pays
+sont en bonnes mains.
+
+Je considère comme un extraordinaire privilège d’avoir pu passer de
+longues heures paisibles sous son toit, à m’entretenir à cœur ouvert
+avec un homme de sa valeur. Pour ceux qui s’intéressent aux destinées
+universelles de la famille humaine, c’est un grand soulagement de cœur
+que de rencontrer au centre vital d’un grand peuple, d’un peuple dont
+l’influence se fait sentir jusqu’au bout du monde, un caractère de cette
+trempe, un cœur de cette bonté, une si belle et si compréhensive
+intelligence. Dans un de ses discours, le Président avait dit: «We hold
+that the prosperity of each nation is an aid, not a hindrance for the
+prosperity of other nations».
+
+Je me rappellerai toujours des paroles comme les suivantes, qui doivent
+être citées et retenues, et sur lesquelles je termine:
+
+«Reading your books makes me feel more clearly than ever, that
+fundamentally there are just the same needs for us, on this side of the
+water as for you on the other. We are all alike at bottom, in needing to
+cherish the same virtues and to war on the same evils. The brotherhood
+of nations is no empty phrase[4].»
+
+ [4] En lisant vos livres, j’ai senti, plus clairement que jamais,
+ qu’il y a au fond les mêmes besoins pour nous, de ce côté de l’eau,
+ que pour vous, de l’autre. Nous avons tous le même but, qui est de
+ chérir les mêmes vertus et de combattre les mêmes maux. La fraternité
+ des nations n’est pas une phrase creuse.
+
+
+
+
+MENUS SOUVENIRS DE LA MAISON BLANCHE
+
+
+Après le dîner, par une température douce et une nuit de lune claire,
+dont les rayons, caressant au loin les arbres et les gazons, mettent en
+évidence le jet blanc du monument de Washington, la causerie se
+prolongeait sous la galerie extérieure de la Maison Blanche, tournée
+vers les jardins. Le Président introduisit un visiteur qui venait
+d’arriver, et dit ensuite: Voici un collaborateur qui vient s’occuper
+avec moi de mon élection... «We have some fighting.» Il avait dit déjà,
+en faisant allusion à la campagne qui battait son plein: «Si je suis
+élu, je resterai avec satisfaction; si je ne le suis pas, je quitterai
+mon poste avec le sentiment d’y avoir fait mon devoir.» Après un moment,
+le Président se retira, ainsi que le nouveau venu.
+
+Dans le salon familial où Mme Théodore Roosevelt nous pria ensuite de
+monter, le premier mot que dirent ces dames fut celui-ci: Parlons
+français; nous aimons tant votre langue. En effet, ces dames
+s’exprimaient avec une aisance parfaite. La conversation roula sur la
+France, sur plusieurs côtés ignorés et fort intéressants de notre vie
+nationale, vie de famille et beaucoup d’autres bonnes choses, peu
+connues à l’étranger; je m’aperçus que mes interlocutrices prenaient de
+l’intérêt et du plaisir à ce que je pouvais leur raconter. Et je dis:
+«Mais, je suis tout prêt à vous faire sur toutes ces choses, à la
+première occasion, une conférence détaillée, pour vous toutes seules».
+Oh! non, répliqua la Présidente, à une telle conférence nous inviterons
+beaucoup de monde; tous nos amis de Washington qui savent goûter une
+conférence française. Et quel titre donnerez-vous à cette
+conférence?--Tout simplement celui-ci: «_La France inconnue._»
+
+Et il fut entendu que je donnerais cette conférence lors de ma deuxième
+visite à Washington, à la fin de ma tournée, en novembre.
+
+Puis la conversation prit un tour entièrement familial. Des questions me
+furent posées sur la composition de ma famille et l’âge des enfants.
+Quand on est loin des siens, on éprouve une grande douceur à en parler.
+Il fut parlé ensuite d’Oysterbay, des enfants du Président, et je vis
+une quantité de photographies artistiques d’après lesquelles il me fut
+facile d’avoir une idée de la vie charmante de simplicité que l’on mène
+là-bas.
+
+Le lendemain, au déjeuner, le Président dit: «Je suis au courant de ce
+que vous avez comploté hier au soir avec ces dames: une conférence à la
+Maison Blanche sur la «France inconnue». Mais n’aurons-nous pas une
+conférence publique à Washington?
+
+--Justement, on est en train de l’organiser. C’est l’Union chrétienne
+des jeunes gens de la ville qui en prend l’initiative.
+
+--Très bien; en ce cas que ces Messieurs veuillent bien choisir un local
+pouvant servir de rendez-vous à un auditoire nombreux. Et je viendrai
+moi-même, vous présenter au public.
+
+Après le déjeûner nous fîmes une promenade à travers les jardins. Je vis
+les rosiers auxquels Mme Roosevelt donne ses soins elle-même, et la
+conversation se continua.
+
+Vers les neuf heures, je quittai la Maison Blanche.
+
+Dans le jardin, je rencontrai les plus jeunes fils du Président. J’avais
+fait un bout de causerie avec eux, le matin, dans le Hall du
+rez-de-chaussée où ils sculptaient des marrons en forme de figures
+humaines. Et l’un d’eux m’avait dit: «C’est vous, Monsieur, qui avez
+écrit des histoires et des farces pour amuser les enfants; nous ne
+comprenons pas le français, mais maman nous les a traduites.»
+
+Maintenant, tête nue, en simple blouse de coton bleu, avec quelques
+livres sous le bras, ils se rendaient à l’école publique.
+
+Pour ma part, je partais, le souvenir plein de cette journée et m’en
+remémorant les détails. Le Dr Radclyffe, pasteur de l’église que
+fréquentait autrefois le Président Lincoln, me fit faire un tour à
+travers Washington et les parcs. Quand il me montra son église, je
+remarquai que tout le mobilier venait d’être renouvelé. Les bancs
+étaient flambants neufs. Mais parmi eux un vieux banc demeurait et
+semblait ressortir par sa couleur plus sombre: c’était le banc de
+Lincoln.
+
+Quelques instants après, visitant la magnifique bibliothèque de
+Washington, nous nous trouvions dans la rotonde centrale d’où partent
+dans tous les sens les salles remplies de livres, et nous examinions
+l’ingénieux mécanisme par lequel on reçoit les volumes, quelques minutes
+après les avoir demandés. Un silence religieux régnait par ces espaces
+studieux, garnis de lecteurs, dont quelques-uns, pour mieux s’isoler,
+avaient la tête prise entre les deux mains et se bouchaient les oreilles
+avec les pouces. Tout à coup, sur un balcon supérieur, j’aperçois un
+groupe de savants français, retour de St-Louis, parmi lesquels se
+détachait la barbe noire de mon ami Jean Réville. Le plaisir de voir, à
+cette heure et d’une façon tellement inattendue, ce bouquet de doctes
+compatriotes, m’arracha un cri spontané de surprise et de contentement.
+Cette bruyante explosion de joie patriotique fit quelque peu scandale
+parmi les lecteurs absorbés dans leur attention muette. Je fis amende
+honorable au bibliothécaire, témoin de l’incident, et des sourires
+indulgents me prouvèrent que ma transgression était pardonnée.
+
+
+
+
+«DRIVE» A CORNWALL-ON-HUDSON
+
+
+A Cornwall-on-Hudson demeure M. Lyman Abbott, directeur de la revue
+«Outlook». C’est une des figures les mieux connues en Amérique. Non
+cependant qu’il ait la physionomie typique de l’Américain moyen,
+soigneusement rasé et vif en couleurs. Représentez-vous plutôt une tête
+d’ascète au front lumineux, agrandi par la calvitie du sommet de la
+tête. La figure, plutôt pensive et douce, est relevée par une couronne
+de cheveux blancs et une longue barbe. On se le représenterait
+volontiers dans une cellule. C’est un grand travailleur qui a écrit
+beaucoup de livres, se tient au courant de la philosophie et de la
+critique et connaît bien l’Europe où il est venu souvent. Mais ce qui le
+caractérise particulièrement, c’est dans sa personne, sa parole, la
+forme de sa pensée, une limpide et bienveillante simplicité. Le calme du
+sage et sa souriante bonté se reflètent sur sa figure. «Je voudrais vous
+faire voir, m’avait-il écrit en août, un coin de vie rurale et de vie
+simple chez nous.» Donc, le 29 septembre, nous partions sur un des
+grands steamers qui font le service de l’Hudson. A peine sortis du port
+de New-York, la pluie se mit de la partie. L’Hudson avait mis son
+manteau de brume, et nous naviguions sur une eau grise, entre
+d’invisibles rivages. Puis la nuit enveloppa le paysage, et c’est par
+une complète obscurité qu’une voiture nous emporta vers «The Knoll»,
+demeure familiale des Abbott. Des ténèbres du dehors, nous émergeâmes
+dans la blanche lumière d’une gentille maison de bois, où nous reçut la
+figure souriante de Mrs Abbott, l’exact pendant de son mari, avec ses
+traits d’aïeule fins et un peu pâlis.
+
+Après une soirée passée en longues causeries, dans une maison qui
+constitue un véritable centre intellectuel, par les membres de la
+famille et leurs amis, tous livrés aux travaux de l’esprit, curieux de
+musique, d’art et de tout ce qui concerne le mouvement de la pensée et
+de l’action bonne dans le monde, nous prîmes du repos dans de jolies
+chambres à coucher, claires, ventilées. Elles étaient ornées seulement
+de quelques gravures, comme il fait bon d’en regarder, soit qu’on se
+lève soit qu’on se couche, images pleines de sens et de haute humanité
+et qui vous communiquent toujours une bonne force. Je me suis souvent,
+dans la vie, aperçu du fait que les maisons avaient une âme. Celle qui
+nous accueillait sous ce toit était bienfaisante.
+
+Pendant la nuit, l’accès de mauvaise humeur qui s’était emparé du temps,
+la veille, se passa. Les collines sortirent fraîches et lumineuses des
+vapeurs du matin. Le soleil sécha les chemins. Et bientôt, emportés par
+des routes accidentées, ce fut une course idéale, sans poussière ni
+chaleur, en voiture découverte. Papa Abbott guidait d’une main exercée.
+A son joli arabe noir, svelte et léger, il avait joint un auxiliaire
+pour faciliter la course. Mais il nous fit observer que cet auxiliaire,
+qui faisait tous les jours autre chose entre d’autres mains, était un
+cheval de louage quelconque, tandis que son petit cheval noir à lui
+avait une individualité.
+
+Bientôt nous rejoignîmes un vaste domaine ramassé entre deux longs plis
+de terrain, et cultivé par une famille amie. Nous pûmes à l’aise en
+examiner la culture et le bétail. Dans l’écurie, au-dessus de la place
+où se suspendent les harnais, on voyait, tracées sur les poutres, de
+belles inscriptions. Toutes fort concises, elles renfermaient des
+principes d’ordre et de bonne tenue. Nous vîmes la laiterie propre et
+fraîche. La pièce principale où se conserve le lait n’a pas de plancher,
+mais une eau pure et froide y court sur de menus cailloux polis. Dans
+cette eau, les jattes de lait et de crème sont posées.
+
+Le lait est, en général, très bon en Amérique. Il s’en fait une grande
+consommation. Beaucoup de gens l’emploient comme boisson de table. On
+vend même dans les gares et les restaurants, du lait baratté dont la
+légère acidité est fort agréable au goût et qui rafraîchit pendant les
+chaleurs de l’été. Ce lait paraît aussi sur les tables. Et tout cela est
+généralement très frais. Le moindre ménage là-bas tient à avoir sa
+petite provision de glace.
+
+Par la vacherie, la porcherie, nous gagnons les jardins. Hélas! quoique
+nous ne fussions que fin septembre, une nuit de gel rigoureux avait
+grillé toutes les plantes délicates. C’était lamentable à voir.
+
+Au sortir du jardin, entre les lignes molles des collines boisées, où
+l’automne mettait son or et sa pourpre, dans la féerie flamboyante des
+feuillages rouges, un sentiment de grande paix vous gagnait. Quelle
+différence avec le bruit et la poussière de la cité où nous nous
+mouvions, la veille, à la même heure!
+
+Une courte visite à la maison d’habitation nous fit voir un intérieur
+confortable aux pièces vastes, boisées, garnies de livres. Autour du
+perron d’entrée, des citrouilles, alignées, constituaient une sorte de
+garde très champêtre. Pour monter en voiture, comme pour en descendre,
+une large pierre sert de degré intermédiaire entre la terre et le
+marchepied plutôt élevé du véhicule. Cette petite installation, qui
+évite aux voyageurs de faire une trop large et trop pénible enjambée, se
+retrouve partout et fait partie de ces mille détails qui indiquent le
+savoir-vivre pratique.
+
+Une demi-heure après, nous étions dans les plantations de pommes du
+fermier Shaw à Mountainville. Cet homme de bien nous reçut au pas de
+sa porte et nous conduisit sur le penchant d’une colline, dans un
+verger immense. A perte de vue sur le gazon, s’alignaient des pommiers
+en haut vent, chargés de pommes superbes, vieil or rosé, paille
+enluminée de grenat. Il y en avait à foison. Les branches basses,
+pareilles à des mains, semblaient les offrir et dire: «goûtez-nous!»
+On ne doit jamais négliger une bonne occasion. Comme je mordais dans
+ses fruits à belles dents, M. Shaw me dit en souriant: vous aimez donc
+les pommes?--Beaucoup, lui répondis-je, et les vôtres ont un goût
+exquis...
+
+Or, plusieurs mois après, de retour dans ma maison, je reçus, un jour,
+une caisse de pommes venant d’Amérique. Enveloppées chacune d’un
+papier-parchemin, elles étaient, après Noël, et restèrent jusqu’à Pâques
+aussi fraîches qu’au premier jour. Et je pensais, en les croquant, aux
+penchants des collines automnales, aux gros rouge-gorges américains qui
+ont la taille des grives de France et qui chantaient ce jour-là dans les
+buissons, et à la bonne figure de M. Lyman Abbott, dont les _coursiers
+noirs_, guidés d’une main sûre, nous emportaient par des paysages
+variés, où de temps en temps miroitait, au tournant d’une colline, la
+vaste nappe d’argent de Hudson-River.
+
+
+
+
+UN JOUR A BETHANY-CHURCH
+
+
+Bethany-Church, à Philadelphie, a été pour moi la première révélation
+d’une vie religieuse manifestée en des formes que je n’avais pas
+rencontrées encore et dont, par la suite, l’Amérique devait me fournir
+un grand nombre d’exemples. Je désire consacrer par un signe spécial de
+reconnaissance, le jour, pour moi à jamais inoubliable, que j’y vécus,
+le 25 septembre 1904. La veille, j’avais dit à mon cher ami, M. John
+Wanamaker: Demain, je veux partager votre dimanche en entier. Dès huit
+heures et demie, par un radieux soleil, nous roulions de Lindenhurst à
+Philadelphie. La belle lumière du matin revêtait tous les objets de cet
+éclat béni qui vient en somme de nos âmes croyantes et fait paraître le
+dimanche plus beau que les autres jours. Je me réjouissais de voir cette
+douce lumière de dimanche, heureux d’avoir reçu dans ma jeunesse une
+éducation qui me rendait capable de la discerner, heureux d’être dans un
+pays où l’on sait ce que ces mots veulent dire: le jour que Dieu a fait.
+En face de moi, John Wanamaker, oubliant le fardeau de ses prodigieuses
+affaires, relisait dans la Bible des passages qui devaient être médités
+ce jour-là. Je remarquai dans son chapeau haute forme une poignée de
+fleurs. Ce sont les fleurs qu’il emporte tous les dimanches matins, pour
+les offrir à des malades, le long de la journée.
+
+A neuf heures, nous atteignons Bethany-Church, large bâtiment qui
+renferme une église, une immense salle pour l’école du dimanche, des
+locaux variés pour les classes bibliques, les associations de jeunesse,
+et la _Brotherhood_, association d’hommes ayant comme but de
+s’encourager mutuellement à la bonne vie, et qui puise la meilleure
+partie de ses inspirations dans des passages de l’Ancien et du
+Nouveau-Testament. Nous fûmes reçus à la porte par quelques membres de
+la _Brotherhood_ qui nous conduisirent d’abord dans une pièce étroite où
+se tenaient une cinquantaine d’hommes, chefs et membres de la grande
+société fraternelle. Salutations, présentations, puis brève discussion
+sur des sujets de vie religieuse pratique. Personne ne disait un mot
+inutile. Une sérieuse simplicité pénétrait les paroles, imprégnait les
+physionomies. On se sentait en compagnie d’hommes de valeur, pour qui le
+désir de bien employer la vie est le grand but.
+
+Ce n’était là que le prélude d’une réunion plus grande, dans la vaste
+salle du sous-sol, contenant de huit à neuf cents personnes et qui se
+remplissait de moment en moment. Lorsque nous y descendîmes, un chant
+d’hommes nous accueillit à voix bien jointes en un hymne vibrant. Une
+onde magnétique m’enveloppa et fit tressaillir à travers mon être, je ne
+sais quelle force supérieure de sympathie. Je me sentais accueilli au
+sanctuaire de la bonne volonté, de la tendresse humaine. Un appel de la
+patrie supérieure arrivait jusqu’à moi sur les ailes de ce chant et,
+pareille à la harpe que touche un souffle de l’esprit, mon âme se mit à
+chanter en moi. J’adressai quelques paroles du cœur à tous ces nouveaux
+frères qui m’ouvraient visiblement leurs bras. Leur dessein ferme de se
+soutenir mutuellement dans la vie me faisait aimer leur contact. Une
+bonne force rayonnait de leur milieu. Une telle réunion d’hommes est une
+puissance dans la cité. La volonté de marcher d’accord pour purifier nos
+cœurs et nos habitudes, pour nous soutenir dans les jours difficiles,
+n’est-ce pas le plus fort de tous les remparts?
+
+Mais la réunion était finie, et l’heure venue de nous rendre au grand
+culte du matin dans la salle supérieure.
+
+Là, m’attendait un spectacle saisissant. Aux deux bouts du large temple,
+sur des estrades, étaient assis deux chœurs de jeunes filles tout en
+blanc. La nef, les galeries étaient garnies d’un peuple compact, plein
+du désir de s’édifier. Toutes les figures disaient: sympathie et
+attente. Et lorsque les chœurs eurent chanté et que dans un grand
+silence où j’entendais battre mon cœur, je commençai mon premier sermon
+anglais, une bonté vraie rayonnant de tout l’auditoire, vint au secours
+de l’hôte qui parlait une langue, pour lui encore presque étrangère.
+Cette bonté me portait et me rendait capable de donner, de donner avec
+joie, tout ce que Dieu dans sa paternelle tendresse m’avait mis dans
+l’âme pour ces frères. Autour de moi étaient assis les pasteurs de
+Bethany, le cher Dr Decay, douce et intelligente figure d’un homme qui a
+beaucoup souffert et qui sait aimer, le Dr Patesson revenant au milieu
+des siens, après une longue maladie et une douloureuse absence. D’autres
+membres de l’église se tenaient près d’eux: il me semblait que leurs
+volontés renforçaient la mienne. Je n’avais jamais senti autant le
+secours que l’homme peut donner à l’homme. Et pourtant je les voyais
+presque tous pour la première fois. Comme la vieille parole me
+paraissait empreinte d’une vérité nouvelle, ce matin-là: «Où deux ou
+trois s’unissent en mon nom, je suis au milieu d’eux.»
+
+J’avais pris pour texte la parole de l’Évangile selon saint Jean:
+«Montre-nous le Père,» et la réponse de Jésus: «Celui qui m’a vu a vu le
+Père.» Parole immense, renfermant la vérité centrale de l’Évangile qui
+est celle-ci: «L’endroit du monde où Dieu est le plus près de nous,
+c’est une conscience d’homme par laquelle il nous parle.» Plus que dans
+les merveilles de la création, plus que dans les splendeurs du matin,
+plus que dans le mystère souriant de la voûte étoilée, le Père invisible
+nous a regardés par les yeux de Jésus. Ces yeux sont deux jours ouverts
+sur la vie infinie. En regardant dans l’abîme de leur douceur, nous
+voyons ce qui se passe dans le cœur de Dieu même. Mais une autre vérité
+découle de celle-là. Non seulement Dieu s’est traduit en humanité dans
+la personne de Christ, une fois et d’une mémorable façon; mais il veut
+toujours se révéler ainsi. Jésus, dans le même passage, dit: «Vous ferez
+les œuvres que je fais.» Comme lui, chacun de ses vrais disciples montre
+le Père. Chaque homme est un témoin, un messager. Hélas! il y a deux
+sortes de messagers: ceux qui annoncent la nuit et la propagent, par
+leur cœur froid, leur méchanceté. Ceux-là voilent la face du Père et
+remplissent le monde de ténèbres. Soyons de la série des messagers du
+jour, de ceux dont la vie et les paroles annoncent un monde plus beau,
+augmentent l’espérance et soutiennent la foi. Montrons le Père!
+
+Je fus très édifié par les beaux cantiques que chantèrent ensuite les
+chœurs.
+
+Après ce radieux matin, plein de bénédictions, je pris quelque repos.
+Puis vers les deux heures, nous vînmes assister à une séance de
+Bible-Union. M. John Wanamaker, d’autres et moi-même, nous prîmes la
+parole pour expliquer des passages de saint Paul, exprimer des
+expériences personnelles en rapport avec les textes. La Bible, on le
+comprend de suite, est pour ces hommes une mine d’où s’extrait une
+provision de force pratique. Ils s’occupent moins de dogmatique d’église
+ou d’exégèse scientifique, que d’exploitation vivante et intéressée des
+trésors d’âme cachés dans le Livre. Ces pages qui viennent de si loin et
+ont inspiré tant de générations de lecteurs, les pénètrent d’un profond
+respect.
+
+De la chambre haute où se tenait la classe biblique, nous fûmes dans la
+grande salle de culte où se pressait un public très nombreux, parmi
+lequel beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles. Les pasteurs firent
+de brèves allocutions, et de beaux chœurs furent chantés. Ces chants me
+remplissaient de bonheur, et je répétais en moi-même certains refrains
+qui, à eux seuls, sont des prières pleines d’âme et de puissance:
+_nearer to thee!_ Tout l’ensemble de ces cultes me frappait par les
+éléments de vie qui s’y manifestaient partout. L’élément liturgique,
+traditionnel, y a sa large place; mais il se renouvelle tous les jours
+au contact de la piété actuelle. Le culte du souvenir s’y mêle à la
+réalité présente, en une heureuse proportion.
+
+Dans l’intervalle de deux chants, il se fit un silence. Absorbé dans les
+pensées que me suggérait cette musique, j’ignore pourquoi, juste à ce
+moment, j’eus le sentiment qu’il ferait bon entendre un _solo_. Comme
+une réponse immédiate au désir secret de mon cœur, je vis s’avancer près
+de moi, sur la plate-forme, une dame vêtue de blanc, et pour moi une
+inconnue. D’une voix d’alto magnifique, mais toute pénétrée de cette
+intensité de vie religieuse que le plus bel art seul ne peut jamais
+atteindre, elle chanta: _Si j’étais une voix!_ Depuis que j’avais
+entendu à Kœnigsfeld, à l’église des frères moraves: _Herr wie du
+willst_, chanté par une sœur inconnue, je n’avais plus entendu avec
+pareille force ce son direct de l’âme. Il me prit, il m’emporta sur les
+hauteurs de l’Évangile éternel où les morts sont vivants, où les
+aveugles ouvrent leurs yeux, où les langueurs sont guéries, le péché
+vaincu, l’espérance des saints accomplie. Cette voix me donnait en cette
+minute un don royal de bonheur supérieur, de pur et divin pressentiment
+de la vraie vie à travers nos terrestres obscurités. Les vers de
+Schiller chantaient dans ma mémoire:
+
+ Wie wenn, nach hoffnungslosem Sehnen[5]
+ Nach langer Trennung bittrem Schmerz,
+ Ein Kind, mit heissen Reuethraenen
+ Sich stürtzt an seiner Mutter Herz;
+ So führt zu seiner Heimath Hütten,
+ Zu seiner Jugend erstem Glück,
+ Vom fernen Ausland fremder Sitten,
+ Den Wandrer der Gesang zurück.
+
+La belle voix qui réveillait ainsi en moi, en une heure bénie, un monde
+de pensées et d’harmonie, était celle de Mme Sarah Macdonald Sheridan.
+J’ai appris depuis, que cette voix se faisait entendre souvent dans
+toutes sortes de milieux parmi lesquels il en est de très déshérités.
+Puisse-t-elle faire aux âmes de nombreux frères le bien qu’elle m’a fait
+ce jour-là!
+
+ [5] Comme après une attente sans espérance,
+ Après l’amère douleur d’une longue séparation,
+ Un enfant se jette dans les bras de sa mère
+ Avec d’ardentes larmes de repentir;
+ Ainsi vers les toits de sa patrie,
+ Vers le bonheur premier de sa jeunesse,
+ Du lointain exil des conventions étrangères
+ Le chant ramène le pèlerin.
+
+Un chant semblable serait capable, je pense, de toucher des cœurs que la
+parole ordinaire laisse froids, et de porter la bonne nouvelle d’une vie
+plus humaine, plus haute, plus pure, à des cœurs fermés à nos moyens
+usuels.
+
+Dans un local voisin de celui où nous étions, l’école du dimanche
+s’était, en attendant, réunie. M. John Wanamaker en est le surintendant.
+Il remplit ces fonctions et celles de membre de la _Brotherhood_, avec
+un zèle constant. A moins d’être en Europe, il ne manque pour ainsi dire
+jamais à son poste. Il s’y rend délibérément, toutes autres affaires
+cessantes. Une telle régularité est un exemple d’un bel effet donné aux
+milliers d’enfants qui suivent cette école. C’est un encouragement pour
+les moniteurs et un soutien moral extraordinaire pour les pasteurs.
+Surtout si le laïque ne se pique pas d’être un théologien, s’il est
+simplement un homme que la vie, tous les jours, instruit par elle-même,
+et qui cherche avant tout à mettre l’esprit du Christ dans les relations
+ordinaires, ce concours est précieux. Il apporte à l’église cet appoint
+de l’expérience vivante et fraîche, qui corrige heureusement les
+vétustés des formules et la sécheresse des catéchismes. Les laïques
+américains sont un des trésors des Églises. Et parmi ces laïques qui
+savent joindre la parfaite simplicité de cœur au poids que leur confère
+une situation exceptionnelle, je donne une place toute spéciale à M.
+John Wanamaker. Puissent les générations nouvelles nous donner des
+hommes semblables, afin de continuer leur salutaire tradition de largeur
+d’esprit et de piété agissante.
+
+Quand je regardai l’école du dimanche de Bethany-Church, il me sembla
+voir devant moi un jardin de Dieu. Plusieurs milliers d’enfants s’y
+pressaient, frais, vêtus de couleurs claires, depuis les petites filles
+et les petits garçons de six à sept ans, jusqu’à la jeunesse adulte de
+dix-huit à vingt ans.
+
+La disposition de cette salle superbe permet de la diviser à volonté,
+pour isoler les groupes, et donner à chaque catégorie l’enseignement que
+comporte son âge. Je fus séduit par les tout petits, réunis en très
+grand nombre autour d’une dame qui les intéressait par de grandes
+images, des chants simples et alertes, des explications à la hauteur de
+leur compréhension.
+
+Ces gentils bébés me chantèrent avec beaucoup de conviction une
+bienvenue où je distinguai le refrain: _Good morning to you!_
+
+Lorsque vient le moment de la leçon générale, tous les enfants sont
+réunis par la suppression des cloisons. Cette manœuvre se fait avec
+rapidité et sans bruit. Dans certaines églises américaines, il suffit de
+presser un bouton ou de faire mouvoir un levier, pour établir ou
+supprimer les cloisons. A Bethany, aussitôt que tous les locaux
+particuliers sont mis en communication, on est frappé du bel ensemble
+que présente la salle.
+
+Un jet d’eau jaillit au centre, environné de bouquets de verdure. On a
+devant soi l’image gracieuse d’une jeune génération qui reçoit les
+enseignements de la tradition évangélique, dans le cadre le plus
+souriant.
+
+Cette journée dont la paisible et caressante lumière me rappelait le
+vieux Psaume: «Un jour dans tes parvis vaut mieux que mille ailleurs»,
+devait se terminer le soir par la communion. Vers les huit heures, nous
+revînmes à Bethany. Philadelphie s’enveloppait des voiles du couchant;
+le calme dominical régnait dans les rues et planait sur les demeures.
+Des groupes silencieux se dirigeaient partout vers les sanctuaires. Il y
+avait dans l’atmosphère un souffle d’adoration.
+
+C’était l’heure crépusculaire où commencent à éclore, aux vastes et
+sombres champs de l’azur, ces fleurs d’éternité que sont les étoiles.
+Invinciblement, le regard se lève en haut. Je franchis le seuil du
+temple, silencieux, l’âme pleine d’un sentiment d’au-delà.
+
+Dans l’intérieur, le peuple s’assemblait sans bruit. Les lumières
+éclairaient sur la grande table la multitude des vases sacrés. Ici
+étaient les calices et là le pain. Après un hymne, l’ami John Wanamaker
+me dit à voix basse: «Vous êtes notre hôte ce soir au repas du Seigneur,
+parlez-nous comme un frère.»
+
+Je n’ai jamais rompu ce pain que le Maître nous apprit à rompre en
+souvenir de Lui, sans que mon âme fût consacrée à tous les chers morts
+et à tous les vivants. La grande question, le mystère de notre vie à
+tous, d’aimer et de souffrir, plane sur ce repas. Plus claire est la
+vision de la solidarité de la famille humaine, par dessus les barrières
+de la vie, et par dessus la barrière du tombeau, lorsque nous rompons le
+pain de l’esprit avec Celui qui marche d’âge en âge au milieu de nous,
+dans la sainte communion des épreuves et de l’espérance.
+
+Ce soir-là, je Le sentis présent, tout près. Comme Lui, étaient près de
+moi de chers êtres que j’ai perdus, et tous les absents aimés, demeurés
+au home lointain. Et le cercle s’élargissait de cette communion,
+devenant de plus en plus vaste. N’étais-je pas d’ailleurs à
+Philadelphie, dans la cité de l’amour fraternel, centre de tant de
+belles traditions, au milieu des fils de Penn et des descendants des
+Pilgrim-Fathers? Une invisible nuée de témoins s’amassait dans la
+pénombre, au-dessus des têtes des vivants.
+
+Au moment donc où je pris la parole, mon inspiration était faite de
+toutes ces choses-là. Il me fut donné d’interpréter comme je
+l’éprouvais, la grande solennité de cette heure. Les cœurs se sentirent
+touchés dans la corde d’or qui vibre sous les sentiments éternels, et
+nous devînmes vraiment, par un effet sensible de l’Esprit, une seule
+âme.
+
+C’est au milieu d’un de ces silences où l’on entend passer les ailes des
+anges consolateurs, que le vénérable pasteur se leva pour prononcer les
+paroles sacramentelles et bénir le pain et le vin. «Ceci est mon corps,
+ceci est mon sang.» Comme au fond des calices altérés se ramasse la
+goutte de rosée, ces paroles tombaient rafraîchissantes, vivifiantes,
+sur la soif des âmes. Celui qui veut être tout en tous et qui nous a
+tous compris et aimés, nous répétait: Je vous nourris de ma substance,
+je vous abreuve de mon suc. Le fruit de son sacrifice se renouvelait en
+chacun, et l’on se sentait fortifié par la vertu qui ranime les genoux
+abattus, éclaire les esprits enténébrés.
+
+La source secrète de la vie supérieure semblait ouverte, et des courants
+d’eau vive ruisselaient à travers les champs spirituels.
+
+Il est des instants où le voile qui recouvre le grand mystère semble
+transparent. Nous saisissons la Vie éternelle d’un seul regard, par la
+foi.
+
+Plus de crainte, ni de doute, ni de discordance, mais une confiance
+complète, la certitude tranquille, la plénitude de l’harmonie.
+
+Les vallées sont comblées, les montagnes abaissées, les orages apaisés,
+les distances franchies. Ce qui paraissait loin est tout près, ce qui
+paraissait perdu est retrouvé.
+
+Ces moments-là sont d’une richesse infinie. Des siècles s’y condensent.
+On y fait provision de clarté pour les périodes sombres.
+
+Je venais de vivre à Bethany un de ces instants éternels.
+
+Oh! le cher souvenir que j’en garde et garderai toujours!
+
+Comme je bénis le Père qui me l’accorda, les frères qui m’en fournirent
+l’occasion!
+
+Et comme Jacob, le matin où il quitta Béthel, je me dis en quittant
+cette chère maison de prière:
+
+ Certainement l’Éternel est en ce lieu,
+ C’est ici la maison de Dieu, la porte des cieux.
+
+
+
+
+VIE RELIGIEUSE
+
+
+Un des signes extérieurs de la vie religieuse dans une nation, est la
+fréquentation du culte. A l’heure où se célèbrent les offices, la rue
+est peuplée d’une foule à l’aspect très particulier. Les passants ont
+leur psychologie. On éprouve des impressions différentes à regarder
+passer des files de gens, selon qu’ils vont à la promenade, au
+cimetière, à leurs affaires quotidiennes, ou reviennent des courses et
+du spectacle. Un autre esprit anime les hommes, suivant les
+préoccupations différentes du moment.
+
+Dans les villes américaines, le dimanche matin, les avenues conduisant
+vers les églises présentent une animation singulière et un aspect calme
+tout à la fois. Tous ces passants paraissent recueillis. On sent qu’ils
+savent où ils vont. En allant, ils pensent déjà à ce qu’ils entendront;
+en revenant, ils y pensent encore. En un mot, ils font la bonne
+impression de prendre très au sérieux l’affaire dont pour le moment ils
+s’occupent.
+
+Point n’est besoin de me signaler ce qu’une semblable démarche, ayant
+pris place parmi les habitudes, peut avoir de superficiel. Partout la
+tendance existe à aller du côté où va le grand nombre. La religiosité
+extérieure des uns peut être une affaire de snobisme, comme
+l’irréligiosité des autres. L’esprit d’imitation ne perd jamais ses
+droits.
+
+Je n’ai aucune peine à penser que, parmi ces foules qu’un mouvement
+large et coutumier emporte vers les églises, il peut se trouver des
+êtres de routine, des mondains, des hypocrites qui, le dimanche, louent
+le Seigneur, et en semaine trompent le prochain. Le monde est le monde,
+les hommes sont les hommes. Nos ombres et nos tares nous suivent
+partout, comme nos belles qualités. Mais cela dit, afin qu’il soit bien
+entendu que je ne m’en laisse pas imposer par des manifestations
+extérieures, je déclare avoir été très impressionné par cette marche
+vers les sanctuaires, le dimanche.
+
+A New-York, à Philadelphie, à Chicago, partout où j’ai passé un
+dimanche, j’ai vu la même chose. Admettons que ce soit une habitude; il
+y en a de bonnes. Et parmi les meilleures, il y a celle de mettre un
+jour à part, pour se reposer, se souvenir qu’on n’est pas une bête de
+somme, et aller se réunir à ses semblables de toute catégorie, afin de
+penser aux grandes vérités qui dominent la vie, aux lignes essentielles
+de notre destinée, par où nous sommes unis à travers toutes les
+distinctions de surface. Dans certaines habitudes visibles se trouvent
+de réelles et fidèles manifestations de l’invisible.
+
+La vie religieuse en Amérique est représentée par une multitude de
+sociétés et d’églises diverses, remplissant toute la gamme des idées et
+des sentiments humains. Entre ces divers groupements existent des
+contrastes et des contradictions; mais au fond, leur nombre même est un
+signe de belle vitalité. On peut légitimement se demander si dans les
+petits centres plusieurs chapelles ne sont pas un luxe nuisible; s’il ne
+conviendrait pas de se rapprocher, pour mieux aspirer au but après tout
+commun, et cette question se pose tous les jours et de plus en plus avec
+force. Mais de l’état de choses tel qu’il existe pratiquement,
+différentes observations également favorables doivent être tirées.
+
+D’abord une entière liberté est le bien commun de toutes les églises.
+Aucune différence n’est faite en faveur ni au détriment de personne. Les
+fidèles entretiennent leur culte à leurs frais et l’organisent comme bon
+leur semble. Au sein de la liberté générale, chacun respecte son voisin.
+Il est contraire à une pratique universellement adoptée, de prêcher les
+uns contre les autres. Chacun fait de son mieux et laisse le voisin
+tranquille. Entre les diverses dénominations, des rapports de cordialité
+existent et sont en voie d’augmentation. On sent qu’on a besoin les uns
+des autres, et les occasions de fraterniser sont recherchées avec
+ardeur. D’année en année se multiplient les points de contact[6]. Il
+n’en a pas toujours été ainsi. L’histoire américaine a connu des
+périodes d’intolérance aiguë. Et, certes, on n’aurait pas besoin de
+chercher longtemps pour trouver des échantillons actuels et vivants
+d’une mentalité sectaire, déniant le droit au nom de chrétiens à ceux
+qui pensent autrement que nous. Mais un progrès immense s’est réalisé
+vers la justice mutuelle, le respect de l’âme et des croyances d’autrui.
+L’étroitesse devient l’infime exception, la largeur est la règle.
+L’Amérique a appris la liberté et le respect de la liberté, à l’école de
+l’histoire. Elle a compris où mène l’autoritarisme religieux, et son
+tempérament national, tel qu’il s’est lentement formé par la bonne
+volonté, la persévérance, le désir d’être avant tout équitable envers
+chacun, s’est de plus en plus nettoyé de la peste sectaire.
+
+ [6] Tout récemment il s’est formé une association appelée Ministers
+ Union, ayant pour objet de provoquer des rendez-vous fraternels entre
+ les ministres de tous les cultes, et de cultiver la solidarité
+ religieuse.
+
+Mes livres m’avaient fait connaître au sein des dénominations les plus
+diverses. Je fus donc invité à donner des conférences et à prêcher dans
+les églises presbytériennes, épiscopales, méthodistes, unitaires,
+luthériennes, congrégationalistes, baptistes. J’eus même le rare
+privilège de prêcher à la synagogue, ce qui constituait en Amérique
+même, un événement exceptionnel.
+
+Le dernier jour avant mon départ, je reçus une lettre de la Présidente
+des Dames de Saint-Vincent-de-Paul, me priant de donner une conférence
+en faveur d’une des œuvres de la Société. Ce fut pour moi un regret très
+profond que d’être empêché par l’heure imminente du retour en France, de
+donner une preuve de sincère et fraternelle sympathie à l’église
+catholique.
+
+Dans les églises protestantes on remarque très couramment un mélange que
+je considère comme très heureux entre la tradition et la pensée
+actuelle. Ce fait se remarque déjà dans la forme même des édifices du
+culte. On s’y sent enveloppé d’un esprit et entouré d’objets où le
+respect du passé et la piété indépendante et vivante se rencontrent en
+une alliance heureuse. Naturellement, les exceptions ne manquent pas. Le
+formalisme et la raideur dogmatique d’une part; de l’autre la sécheresse
+rationaliste, l’absence de la fibre mystique et la méconnaissance de
+l’âme du passé, sont des phénomènes spirituels qui se rencontrent aussi
+bien que dans notre vieux monde. Mais l’impression d’ensemble est celle
+d’une piété saine et vivante, respectueuse de l’esprit des traditions,
+et les continuant avec intelligence dans les plus libres manifestations
+de la pensée et du sentiment contemporain. Ce fait m’a permis de
+comprendre largement les chrétiens d’Amérique avec lesquels je pus me
+rencontrer, et d’être largement compris par eux. J’ai appris à beaucoup
+les aimer pour leur aménité, l’ouverture de leur esprit, leur chaleur
+d’âme et leur hardiesse de vues. Libre et laïque disciple de l’Évangile
+perpétuel, dépensant depuis trente ans ma peine à traduire les hautes et
+vieilles vérités en langage usuel et assimilable, j’ai parfois eu la
+douleur, sur mon cher vieux continent, d’être pris pour un démolisseur,
+alors que, jour et nuit, je taille et pose des pierres pour collaborer,
+dans la mesure de mes moyens, à bâtir la cité nouvelle de l’âme. Là-bas,
+toutes les joies spirituelles qu’on éprouve à être profondément compris,
+m’ont été si richement accordées, que je ne pourrai plus jamais me
+plaindre des petites amertumes causées par l’étroitesse et ses injustes
+préventions.
+
+ * * * * *
+
+Une foule d’églises américaines sont institutionnelles, c’est-à-dire
+entourées de tout un ensemble d’œuvres éducatrices et sociales. De
+vastes sous-sols et des bâtiments adjacents servent aux réunions
+d’enfants, de jeunes gens, à des cercles de lecture, de couture, à des
+divertissements variés. Plusieurs fois nous avons vu des tables dressées
+dans les salles, pour recevoir, le soir, de nombreuses sociétés dans un
+repas fraternel. Les membres des congrégations se rencontrent ainsi
+autre part que dans les réunions cultuelles proprement dites. Et
+l’Église devient un centre où l’isolé trouve une famille; la jeunesse,
+des camarades et un milieu favorable à son éducation progressive. Dans
+beaucoup de ces réunions de sociabilité, le chant et la musique
+instrumentale sont très cultivés; les recueils de chants sont bien faits
+et bien en harmonie avec le sentiment religieux contemporain. Aussi la
+coopération de chœurs très exercés et de la communauté, dans le chant
+cultuel, donne-t-elle un résultat qui vous remplit d’admiration.
+L’ampleur de ces beaux chants pleins d’âme et de force, est un
+merveilleux élément d’édification. Que de fois leur harmonie m’a
+transporté, inspiré, reposé!
+
+ * * * * *
+
+L’atmosphère de liberté a donné naissance, sur le sol des États-Unis, à
+un catholicisme d’un genre très particulier, vivant, original, décidé à
+marcher d’accord avec ce que ce temps a de meilleur. Nous le connaissons
+en France par un grand nombre de publications, en particulier les livres
+de Mr l’abbé Klein. Il mérite au plus haut point notre attention et
+notre sympathie, et contiendrait d’utiles leçons non seulement pour le
+catholicisme, mais aussi pour le protestantisme de notre vieille Europe.
+L’esprit de liberté, de hardiesse chrétienne, de large et lumineuse
+compréhension des devoirs nouveaux des disciples du Christ, y a trouvé
+des représentants individuels d’une valeur exceptionnelle, et produit
+des collectivités ne laissant rien à désirer au point de vue de leur
+puissance pratique pour le progrès moral et religieux. Je me suis fait
+un devoir et un plaisir de pousser une pointe jusqu’à Saint-Paul, afin
+d’y présenter mon hommage au vénérable évêque, Monseigneur Ireland. Dans
+l’esprit où il est représenté par ce grand homme de bien et plusieurs de
+ses collègues les plus autorisés, le catholicisme est éminemment
+sympathique. Il est bien Américain, libéral, décidé à vivre en harmonie
+avec les autres groupements religieux.
+
+A côté de lui, sans doute, un autre catholicisme se forme,
+particulariste, exclusif, et dont les allures actuelles ne peuvent
+qu’être déplorées par les amis mêmes de l’Église catholique plus large
+et plus généreuse, au nombre desquels je me compterai toujours. Cette
+tentative de mouvement en arrière m’a suggéré certaines réflexions qui
+s’appliquent aussi bien aux autres groupements religieux qu’au
+groupement catholique, et sont vraies des deux côtés de l’Océan.
+
+Les Églises ont bien des forces à mettre en ligne. Entre autres, elles
+ont une grande puissance de résistance à opposer à ce qu’elles croient
+devoir combattre, et un bel et merveilleux pouvoir d’attraction et
+d’assimilation pour ce qui leur apparaît comme favorable. Plus une force
+est considérable, plus elle doit être maniée avec clairvoyance. Les
+Églises usent-elles toujours de leur influence avec un suffisant
+discernement de leur devoir et de leur intérêt supérieur? Il est permis
+de se le demander. Malgré leur sagesse si ancienne, si merveilleusement
+raffinée, et que nous voudrions pouvoir respecter, il leur arrive de
+faire des confusions entre leur force de résistance et leur force
+d’attraction. Souvent, lorsqu’il s’agirait de mettre en campagne les
+pouvoirs d’attraction et d’assimilation, elles emploient leurs engins de
+résistance. Elles opposent une barrière massive à ce qu’elles devraient
+accueillir. Par une confusion inverse, elles accueillent ce qu’elles
+devraient combattre.
+
+Les groupements religieux qui ont pris à tâche, parmi nous, de mettre en
+relief, surtout leurs qualités d’opposition, ont manqué à la fois à ce
+qu’ils se devaient à eux-mêmes et à leur temps. En considérant la
+situation actuelle de l’Église catholique, par exemple, ceux qui lui
+veulent du bien ne sont-ils pas autorisés à penser qu’elle s’est fait du
+tort en Europe et notamment en France, par une attitude combative à
+l’égard de quelques principes essentiels du monde moderne, comme la
+liberté de conscience et d’examen, le droit commun, les principes
+démocratiques, la critique historique? C’est cependant à l’adoption de
+ces principes qu’elle-même, aussi bien que tous les autres groupements
+religieux contemporains, pourraient devoir une nouvelle évolution, d’une
+destinée déjà si longue et si magnifique. Pourquoi combattre à outrance
+ce qui vous sauverait, et garder ou accueillir des idées et des
+pratiques malsaines?
+
+Le catholicisme américain est une preuve manifeste de la justesse de nos
+réflexions. Ce qui l’a fait grand, viable, puissant, c’est l’atmosphère
+de liberté qu’on respire là-bas.
+
+Un terrible danger menacerait son développement, le jour où des
+conseillers mal inspirés lui feraient changer sa méthode. Il serait
+contraire à la sagesse élémentaire de vouloir introduire sur la terre de
+liberté, les vieux errements qui ont si souvent fait suspecter l’Église
+par l’Europe libérale.
+
+ * * * * *
+
+Le grand problème religieux qui se présente au pays, aujourd’hui, est
+celui de la transposition de son patrimoine vénérable, en paroles et
+pensées capables d’être assimilées par la mentalité moderne. Si
+l’Amérique religieuse, suivant les errements de certains groupements
+d’Europe, voulait s’abstraire de la pensée de ce temps et se calfeutrer,
+d’après la méthode des conservatismes caducs et séniles, elle
+deviendrait, au sein de la nation, un corps isolé, peu à peu dégénéré en
+corps étranger. Et elle descendrait au rang d’une simple puissance
+d’inertie, au lieu d’être ce qu’elle a toujours été et ce qu’elle doit
+rester, la véritable énergie directrice de la nation. Pour guider,
+inspirer, pénétrer l’esprit public, donner à l’éducation de la jeunesse
+son orientation, condenser, en un mot, dans un idéal sans cesse
+renaissant, toutes les meilleures aspirations d’un peuple, il faut
+rester vivant soi-même, ne rien négliger, ne rien mépriser, unir au
+pieux souvenir par lequel on garde le meilleur de l’héritage du passé,
+l’esprit de recherche, de labeur, de liberté par lequel se conquiert
+l’avenir.
+
+L’Amérique saura résoudre ce problème, parce qu’elle reste prête à
+recevoir les impulsions nouvelles de l’esprit divin, seul capable, à
+chacune des étapes successives de l’humanité, de nous inspirer le verbe
+nécessaire et de nous fournir la manne fraîche dont nos âmes ont besoin.
+Elle a, dans toutes les dénominations, un grand nombre d’hommes qui sont
+arrivés à harmoniser, dans leur vie intérieure, le respect des saintes
+traditions et le devoir de rester en contact avec la vie présente et ses
+besoins. Ces hommes s’entourent de toutes les lumières qui peuvent les
+aider à traduire, sans en rien perdre, les vieilles vérités en langage
+nouveau. Nous avons été heureux de trouver en leurs mains, les livres de
+notre éminent compatriote Auguste Sabatier, l’un des hommes les plus
+croyants et les mieux documentés de la société contemporaine. La
+synthèse des traditions et des aspirations vivantes a trouvé, en lui et
+dans ses écrits, une expression heureuse. Il est un de ceux à qui
+l’avenir devra le plus, quand seront frayées les routes, vaincus les
+obstacles, établis les nouveaux abris de l’âme. L’ayant beaucoup connu
+et aimé, ayant partagé les souffrances que faisait endurer à ce vaillant
+pionnier de l’Esprit, la méfiance d’un ecclésiasticisme étroit, j’ai
+éprouvé une joie profonde à voir que, par la grâce de Dieu, qui
+ressuscite les morts, ce cher disparu est un de ceux qui aident là-bas à
+bâtir la cité religieuse de demain.
+
+
+
+
+LA BIBLE AUX ÉTATS-UNIS
+
+
+Lorsque les anciens quittaient leur patrie pour établir quelque part une
+colonie nouvelle, ils emportaient, avant toutes autres choses, les
+divinités du Foyer. Car il y a des divinités hautes et lointaines et des
+divinités familières. On a bien besoin que les faits de la vie
+domestique, les devoirs, les joies et les douleurs de tous les jours, se
+passent sous un regard vénéré, sous une protection sanctifiante et
+rassurante.
+
+Les premiers colons d’Amérique, ceux surtout qui ont le plus contribué à
+la faire ce qu’elle est devenue, apportèrent la Bible. Beaucoup d’entre
+eux étaient des victimes de l’étroitesse sectaire. Des persécutions
+violentes les avaient obligés à quitter le sol natal. Étrangers sur une
+terre nouvelle où tout était à créer, ils s’étaient arrachés des
+antiques traditions. C’étaient des déracinés. Mais, heureusement pour
+eux, ils emportaient le Livre qui est à lui seul une tradition et une
+patrie.
+
+Lorsqu’ils l’ouvraient, le soir, sous les abris récents que leur
+activité créait en défrichant les solitudes, des sentiments s’emparaient
+de leurs cœurs, analogues à ceux qu’éprouve l’homme séparé de son pays
+et des siens, quand il regarde les étoiles. Il voit ce qu’il avait vu
+autrefois dans sa patrie. Le même sourire qui rayonnait sur son enfance,
+et qui rayonne encore sur le pays qu’il a quitté, le salue à cette
+heure. Tout a changé autour de lui. Comme il est doux pour lui de
+regarder à ce qui ne change jamais!
+
+En ouvrant la Bible, au centre de la famille, les colons du Nouveau
+Monde rallumaient leur foyer, ils y retrouvaient les plus doux
+souvenirs, les pensées les plus réconfortantes. Ce livre ne pleure-t-il
+pas de toutes les douleurs des hommes? Ne chante-t-il pas de toutes
+leurs espérances? N’est-il pas une carrière inépuisable d’où se peut
+extraire du granit et du marbre, pour bâtir des cités nouvelles?
+
+Sans traditions, sans lois publiques, sans organisation, livrés à
+eux-mêmes, en face de l’immensité des territoires inexplorés, ces
+premiers colons américains trouvèrent dans le Livre tout ce qui leur
+manquait. Il les rendait riches, au sein de la pauvreté. Ils l’ont donc
+aimé plus que d’autres, lui devant davantage, et se trouvant amenés par
+des circonstances exceptionnelles à mieux mesurer ce qu’ils lui
+devaient. Et cet amour pour le Livre qui leur a fourni les pierres de
+leurs cités, la base de leur Constitution, le toit de leur maison, le
+pain de leur âme, cet amour, où la reconnaissance se mêle à la Foi
+pieuse et à l’expérience évidente, ils l’ont transmis à leurs
+successeurs.
+
+Des flots de populations ont beau se déverser sans cesse sur les
+États-Unis et y apporter du sang et des idées de toutes les contrées, à
+la racine de la vie nationale, au cœur du pays se trouve, fortement
+constituée des meilleurs éléments d’une religion large et harmonieuse et
+des plus solides essences d’une morale foncièrement droite et sûre, la
+mentalité biblique. Tout le monde comprend le langage de la Bible et ses
+grandes et impressives images. Dans le langage quotidien, dans le style
+des écrivains et des journalistes, dans l’enseignement des professeurs,
+dans les discours des hommes d’État, partout se retrouvent non point des
+citations textuelles, ni l’odieux patois de Canaan, qui est presque
+toujours un signe d’hypocrisie, mais d’involontaires réminiscences de la
+poésie biblique, des couleurs empruntées aux paysages bibliques, aux
+montagnes de la Bible, des bouffées d’air vivifiant venant du Thabor ou
+de Golgotha.
+
+Non seulement l’Amérique a ses Sociétés bibliques, ses Bible-houses, ses
+Bible-classes, pour lire et commenter les Écritures, elle a fondé les
+_Bible Teachers Training schools_ (écoles pour former des professeurs
+bibliques). J’ai visité celle de New-York, qui est une petite
+Université. Le but de ces écoles est de faire connaître le Livre à ceux
+qui désirent l’interpréter ou l’enseigner.
+
+Parmi les idées directrices de la méthode employée dans ces écoles, se
+trouvent quelques points dignes d’être notés. Je les transcris du
+bulletin de l’école de New-York.
+
+«Le plus grand besoin de l’Église est la connaissance des Écritures.
+L’Unité si désirable de la chrétienté pourrait venir, non de
+considérations sentimentales ou pratiques, mais d’une plus profonde
+initiation aux vérités de la foi qui résulterait de l’étude de la Bible
+elle-même. La Bible doit être étudiée avec le même scrupule scientifique
+que n’importe quel autre livre, et par les méthodes les mieux
+qualifiées:
+
+S’efforcer de prendre une vue fraîche des faits, sans se laisser
+restreindre ni limiter par aucun système, ni doctrine. En même temps,
+éviter l’erreur consistant à penser que nous ne pouvons rien apprendre
+de nos prédécesseurs. Car il y a deux tendances néfastes dans l’étude:
+la première consiste à tout accepter de seconde main, et la deuxième
+consiste à refuser d’accepter quoi que ce soit des autres.
+
+Ne jamais rien _transporter dans les Écritures_, mais en tirer tout ce
+qui s’y trouve réellement contenu».
+
+Voilà d’excellents principes. Une foule d’amis éclairés de la Bible
+s’efforcent de s’y conformer. Loin de fuir les travaux scientifiques sur
+cette matière, ils les recherchent et les divulguent de leur mieux. Et
+combien ils sont fondés dans leur belle confiance! La Bible est un livre
+où la lumière religieuse et la chaleur morale du passé sont contenus,
+comme dans les mines de charbon sont condensées les végétations
+d’autrefois avec tout le soleil qu’elles ont bu. De ce soleil emmagasiné
+on peut refaire de la lumière.
+
+Mais n’allons pas à ce livre avec des idées préconçues. La Bible est le
+livre le moins exclusif qui soit. Elle est comparable à cette maison du
+Père dont le Christ parlait, et où il y a beaucoup de demeures. Si les
+différentes mentalités humaines veulent bien s’installer dans ces
+demeures et laisser leurs voisins en faire autant, sans prétendre que la
+partie où chacun s’installe est le tout, de leur cohabitation
+fraternelle résultera la plus grande richesse de vues. Car la Bible est
+compréhensive comme nul autre livre. Toutes les heureuses contradictions
+qui font la vie et le mouvement et que les sectaires excluent
+méthodiquement de leurs conceptions, s’y trouvent réunies en une
+harmonie supérieure. Les systèmes nous asphyxient par leur logique. La
+Bible est un reflet de la vie elle-même, illimitée, sans clôture et où
+par conséquent on respire librement. L’étude, sans arrière-pensée
+dogmatique, des Écritures, est le meilleur tonique pour un esprit
+religieux. Considérée sous cet angle, elle est peut-être autant et plus
+un livre d’avenir qu’un livre du passé. Certains autoritaires néfastes
+ont appelé la Bible _le livre des Hérétiques_, et par là ils pensaient
+la qualifier comme un livre dangereux en liberté, salutaire seulement en
+esclavage. Ils ont, pour cela, capté ses francs et vigoureux torrents,
+pour leur faire tourner les roues de leurs moulins particularistes. Mais
+il vient toujours un moment où les torrents s’émancipent, emportant les
+meules, les moulins et les meuniers.
+
+La puissance par excellence, celle dont toutes les manifestations de la
+substance en activité, les plus amples déploiements de vigueur
+créatrice, les plus subtiles énergies comme les plus formidables
+explosions dévastatrices ne sont que de lointains symboles, c’est
+l’Esprit. La traduction humaine de l’Esprit c’est la Parole, le Verbe.
+Le Verbe est sacré. Que personne ne touche à sa liberté! Et le Verbe par
+excellence, la Parole, ce qu’il a été dit et pensé de meilleur dans le
+monde où nous sommes, c’est la Bible. En détail, à la naissance de
+chaque parcelle qui la compose, comme en son ensemble, ce Verbe a subi
+bien des assauts. On a lutté contre lui avec toutes les armes dont
+disposent la ruse et la violence. Mais ses plus grands ennemis n’ont pas
+été les antagonistes profanes, ce sont les amis maladroits, ceux qui
+essaient de le domestiquer dans leurs sacristies. La Bible est comme les
+aigles; il faut lui laisser le libre déploiement de ses ailes. Laissez
+le Verbe voler et sonner en liberté, et il vous délivrera. C’est le plus
+hardi, le plus neuf, le plus croyant de tous nos héritages, et en même
+temps le moins tyrannique et le moins intolérant.
+
+Il y a dans ce livre des multitudes de morts qui sont vivants et qui
+aspirent à parler aux vivants qui sont morts. Il sera toujours le livre
+merveilleux de toutes les alliances par lesquelles nous sommes forts,
+anciennes alliances et alliances nouvelles.
+
+Le meilleur souhait qu’on puisse faire à l’Amérique, c’est qu’elle reste
+capable de comprendre et d’aimer ce livre et son incommensurable Esprit,
+afin que, de la vieille et vivace souche des Prophètes et de l’Évangile,
+des rejetons toujours frais s’élancent à chaque génération qui
+refleurit.
+
+Et puisque nous sommes sur ce chapitre de la Bible, laissez-moi tracer,
+en finissant, un parallèle entre deux façons fort différentes de se
+servir des Écritures.
+
+Pour les uns, la Bible est un arsenal où sont conservées des armes pour
+assaillir le prochain. Depuis la hache de pierre et la flèche
+empoisonnée, jusqu’aux explosifs qui rappellent les torpilles, tous les
+engins de destruction s’y trouvent accumulés. Les sectes et les Églises
+ont largement puisé dans cette collection. En parcourant la Bible à ce
+point de vue-là, on pourrait indiquer les passages par lesquels on
+pourfendit telle doctrine, étrangla telle hérésie. Les champs de
+bataille, les places d’exécution et de massacres y sont marquées
+exactement.
+
+Mais la Bible n’a pas été faite pour nous exterminer les uns les autres.
+Ceux qui l’emploient ainsi, commettent le crime d’abus que l’on peut
+toujours commettre, en détournant les meilleures choses de leur usage
+naturel.
+
+Il existe fort heureusement une autre méthode considérant la Bible comme
+une provision de puissance réconfortante, de clarté d’âme et de
+tendresse. Pour elle, ces pages antiques rappellent des bienfaits sans
+nombre. Ici, les malheureux, depuis des siècles, sont venus se réfugier
+dans les hautes retraites. Là, les courages abattus ont trouvé de quoi
+se restaurer. Ailleurs, les cœurs torturés par le souvenir des fautes
+ont trouvé le pardon. Et le livre est riche non seulement de ses propres
+ressources, mais de tout l’immense capital du bien qu’il a fait.
+
+Cette dernière façon de comprendre les Écritures est de plus en plus
+largement pratiquée aux États-Unis.
+
+
+
+
+CHEZ LES QUAKERS
+
+
+Parmi tous les éléments, si divers, de la population américaine, dont
+l’accueil demeure gravé dans mon souvenir, je dois une mention
+particulière à la «Société des Amis». C’est surtout à Philadelphie, la
+ville de Penn, que ses fils, encore aujourd’hui, sont nombreux. Peuple
+de rude et vigoureuse simplicité, plein de mépris pour le mensonge des
+conventions et les prescriptions formalistes, les Amis, de longue date,
+prêchent et cultivent la «Vie Simple». C’est leur idéal. Une vive
+sympathie les portait donc vers mes idées. Ils y reconnaissaient leur
+esprit et leurs aspirations séculaires. De mon côté, voici des années
+que j’avais le désir de les voir. Il m’était arrivé, le long de ma
+carrière, de fréquenter quelques personnes pratiquant la religion sous
+cette forme laïque, large et vraiment humaine, et la droiture de leur
+conscience, leur bonté sans phrases, m’avaient fait une impression
+extraordinaire. Rien ne conquiert mon âme comme l’absence de
+prétentions, de circonlocutions et de compliments. Les Quakers ont si
+bien rompu avec tout formalisme qu’on pourrait presque les trouver
+formalistes par excès de simplicité. Ainsi, n’est-il pas admis qu’on
+invite quelqu’un à leurs meetings. Je n’y fus donc en aucune façon
+invité. Et j’eusse été pour toujours privé du plaisir de m’y rendre, si
+j’avais attendu qu’on m’y engageât. Il se trouva, comme par hasard,
+quelqu’un qui me persuada que je devais y aller tout bonnement.
+
+Donc, j’y allai, et personne ne parut y prendre garde.
+
+Dans le local, rien que des bancs. Pas d’orgue, pas de chant, pas
+d’images. Les fenêtres sont placées de telle sorte qu’elles éclairent la
+salle très discrètement. Mais on ne peut pas voir ce qui se passe au
+dehors. Tous les Amis sont laïques, ils n’ont pas de pasteurs. Quand ils
+se réunissent, chacun prend place en silence, sans s’occuper des
+voisins. Personne ne regarde autour de soi. N’importe quel visiteur
+survient, nul ne paraît s’en soucier. Tout le monde reste dans une
+apparente indifférence. On dirait que les «Amis» ont pris aux vieux
+stoïciens leur: nil mirari.
+
+L’assemblée commence par se taire. Ni lecture liturgique, ni chant; on
+ne dit rien, on pense. Les figures sont caractéristiques, sérieuses et
+bienveillantes. Un grand calme et une inspiration pacifique domine tout.
+Jamais je n’ai mieux compris ce que dit le silence d’une assemblée qui,
+tout entière, pense et se recueille. Si personne ne trouve un motif
+suffisant pour rompre ce silence, l’assemblée se retire comme elle était
+venue, une fois le temps raisonnable d’un meeting écoulé. Il ne
+viendrait à l’esprit d’aucun assistant de regretter qu’on n’ait point
+parlé. Les Arabes, dit-on, se méfient des gens loquaces et honorent les
+silencieux. Les Quakers, en ce point, sont Arabes.
+
+Il me parut évident toutefois que pour moi, venir et repartir
+silencieusement, serait une faute contre les principes des «Amis», qui
+consistent à faire ce que l’Esprit nous engage à faire. L’Esprit
+m’incitait à leur parler. Comme j’avais bien des choses à leur dire, je
+me levai et parlai de mon banc. Un certain nombre d’hommes et de femmes
+me répondirent brièvement. Après le meeting, un grand nombre de
+personnes vinrent causer avec moi, me tutoyant selon leur habitude:
+«J’ai lu ton livre». «Je suis content de te rencontrer.»
+
+Chez eux, les Amis sont absolument délicieux. Leur calme fait tant de
+bien aux âmes de ce temps agité. Je ne me suis pas lassé de contempler
+la bonne figure à la fois virile et pacifiée de quelques-uns d’entre
+eux. Un certain vieillard surtout me frappa par la profondeur et la
+beauté de ses yeux bleus. J’y sentais comme un reflet de la paix divine.
+Ne rien craindre, ne pas se tourmenter, ne pas se troubler ni se
+presser: agir avec bon sens, tranquillité et confiance en Dieu, voilà
+une grande partie de leurs principes. Un autre, c’est de respecter
+l’esprit en chaque homme. Personne n’a une semblable vénération pour la
+conscience, et ne montre plus de délicatesse à respecter son intégrité.
+Pas d’autoritarisme, pas de contrainte. Toute individualité est sacrée
+en son originalité. Jamais nous n’avons à nous substituer à la
+conscience d’un autre, pour amener des actes par lesquels il n’est que
+notre instrument.
+
+On ne peut pas juger des «Amis» par leur nombre aujourd’hui assez
+limité, ni par leur surface et la place qu’ils prennent dans le monde.
+Comme ils sont modestes et méprisent la gloire bruyante, ils ne soignent
+pas la réclame. Il faut donc un certain temps pour se rendre compte de
+leur valeur comme principe actif dans la société présente.
+
+De fait, par leur honnêteté, leur laborieuse simplicité, leur esprit de
+contentement et d’ordre, ils se sont créé, de longue date, une place
+extraordinaire. Plusieurs des plus grandes affaires du pays sont, de
+père en fils, entre leurs mains. Ce sont des hommes d’affaires
+scrupuleux et intelligents. Beaucoup d’entre eux ont de grandes
+fortunes, mais ils n’en font point étalage, et leur générosité discrète
+honore grandement leur caractère.
+
+Plusieurs des meilleures écoles de Philadelphie et des environs sont
+entre leurs mains. Dans certaines de ces écoles se trouvent
+exclusivement des enfants d’Amis. Ailleurs, les Quakers sont éducateurs
+pour le compte du public.
+
+Beaucoup de besogne et peu de bruit, telle semble être la devise de ces
+éducateurs. Leur calme est à lui seul une puissance éducative. Rien ne
+vaut un maître qui ne s’étonne de rien et garde la même humeur tout le
+long des jours, surtout si cette humeur est invariablement accommodante.
+Vous ne verrez pas ce personnel enseignant rivaliser de sourires et de
+chatteries pour la jeunesse. Pas du tout: ils sont tout simplement bons,
+d’une bonté égale. Une trop démonstrative bonté est un soleil qui
+alterne facilement avec les bourrasques. C’est parfois de la nervosité
+souriante, et des nerfs, en éducation, il n’en faut pas.
+
+Bien souvent, en passant par ces tranquilles retraites de l’éducation,
+un regret s’éveillait en moi, de n’être pas enfant. J’eusse été heureux
+de partager la vie dont je voyais ici l’organisation, une vie normale,
+vraiment humaine, et pénétrée, sans ostentation aucune, d’un parfum
+spirituel qui rappelle les senteurs forestières plutôt que l’encens des
+sacristies. Ces braves gens ont la pudeur de la religion. Ils l’ont
+partout présente et nulle part affichée. Leur langage est aussi naturel,
+aussi exempt que possible de toute pieuse formalité.
+
+Ils aiment les enfants qui sont l’avenir, et savent comment les traiter,
+sans les gâter ni les opprimer. Ils aiment les morts qui sont le
+souvenir, et savent les honorer sans empiéter sur les droits de la vie.
+
+Tandis que dans le préau de «Friends select school», à Philadelphie, je
+voyais filles et garçons jouer et s’amuser, je me promenais dans un
+terrain voisin, le long d’un vieux mur ensoleillé, garni de buissons, où
+de petites fauvettes se lustraient les plumes. Là-haut, sur la tour de
+l’Hôtel de Ville de Philadelphie, la statue colossale de Penn semblait
+veiller sur la cité, ses parcs, ses deux fleuves, son port toujours en
+travail de vaisseaux. L’activité de la ville immense battait alentour
+dans ses vigoureuses artères. Tout à coup, de mon pied, je heurte une
+pierre de la taille d’une brique. Sur la pierre était un nom, un des
+grands noms des «Amis d’Amérique». Je regardai plus attentivement, et je
+vis d’autres pierres et d’autres noms, juste à la hauteur de l’herbe
+fauchée. C’était un vieux cimetière. Ils dormaient donc là, les os de
+ces vaillants pionniers, dont plusieurs avaient tant contribué à bâtir
+l’Amérique. Ils dormaient là, ces pacifiques qui, de tout temps, avaient
+subi des persécutions, parce qu’ils voulaient la paix obstinément. Je
+pensai à leur esprit de sacrifice, à leur foi tranquille, à cet héroïsme
+presque surhumain qui marque certains épisodes de leur vieille histoire,
+à leur patience invincible qui rendait leur résistance à toute tyrannie
+semblable à celle de l’irréductible caillou qu’aucun rouleau ne parvient
+à écraser. Les cris de joie des enfants vibraient dans mes oreilles, et
+la poussière des morts tressaillait sous mes pas. Je me sentis parcouru
+par une impression électrisante de belle et large vie où la fraîcheur
+matinale s’allie à la solidité traditionnelle. Et sur les tombes des
+chers anciens je priais pour leur postérité aux regards ouverts, aux
+joues florissantes, pendant que sur les ailes de la brise et les rayons
+du soleil m’arrivait un salut mystérieux du Père invisible en qui se
+joignent et se tiennent les générations.
+
+
+
+
+HOTE D’ISRAEL
+
+
+Pendant la dernière semaine de mon séjour à New-York, je reçus un mot du
+Rev. Dr Blum, rabbin, d’origine alsacienne, me demandant un rendez-vous.
+Nous nous vîmes le lendemain. C’était un vendredi.--Vous avez beaucoup
+d’amis en Israël, me dit M. Blum, et une quantité de ceux qui ont lu vos
+livres seraient contents de vous voir; viendriez-vous à la synagogue
+pour les rencontrer?
+
+Je lui répondis que rien ne pourrait me faire un plus grand plaisir. Il
+courut informer le Dr Silvermann, le distingué rabbin de Tempel
+Emmanuel. Tous deux vinrent ensemble m’inviter à assister aux offices du
+lendemain, samedi.
+
+Note fut prise du rendez-vous, et une grande joie spirituelle était par
+moi ressentie à l’idée d’aller célébrer un culte avec les descendants
+des vieux Prophètes, les fils de la race à qui le monde doit
+Jésus-Christ et les plus purs trésors de son patrimoine religieux. Je me
+rappelai tous les chers amis juifs de Paris, et particulièrement une
+maison qui m’est, entre toutes, près du cœur et où depuis des années, de
+par la volonté d’une bonne grand’mère qui n’est plus, j’ai été
+fraternellement associé aux solennités familiales de la fête de Pâques.
+Une telle invitation s’étendant à un _infidèle_ (pour parler en style
+orthodoxe), n’était, certes, conforme à aucune règle officielle, mais
+elle partait d’un si bon esprit, était acceptée avec un cœur si chaud,
+qu’il m’a toujours semblé qu’un peu d’avenir meilleur était en germe
+dans l’hospitalité exercée autour de cette table pascale où planent de
+si vieilles et si vénérables traditions. Je n’ai jamais pu oublier que
+Jésus a institué le repas de l’alliance nouvelle et mondiale, à la table
+même où il venait de manger le repas de l’ancienne alliance.
+
+--Voyez, m’avaient dit ces amis, lors de mon départ, ce que font dans le
+domaine religieux, moral, social, éducationnel, les Juifs américains, et
+racontez-le-nous en revenant.
+
+Déjà j’avais, au Congrès universel de la Paix de Boston, entendu les
+discours de rabbins, tels que le Rev. Dr Henry Berkowitz, qui resteront
+parmi les expressions les plus hautes des sentiments qui se
+manifestèrent en ces séances mémorables.
+
+J’avais fait, à Pittsbourg, la connaissance du jeune rédacteur du
+«Jewish Criterion», organe des Juifs progressistes, le rabbin Léonard
+Levy. C’était à l’occasion d’un congrès des écoles du dimanche, de
+Pensylvanie. Le rabbin ayant, lui aussi, son école du dimanche,
+s’intéressait aux questions traitées. Non seulement il siégea sur
+l’estrade parmi les pasteurs et les organisateurs des réunions, mais un
+appel de fonds ayant été fait séance tenante pour certaines écoles du
+dimanche protestantes dans les campagnes, il donna une généreuse
+souscription personnelle. Le soir, dans sa synagogue de Rodeph Shalom,
+nous tenions un «peace meeting». Sur l’estrade, fraternellement réunis,
+siégeaient des représentants des divers cultes protestants et
+catholique. A Chicago, quelques jours plus tard, Sinaï Tempel, la vaste
+synagogue du rabbin Hirsch, avait eu une réunion analogue. Et nous
+avions tous senti que si jamais la paix devait habiter ce monde, il
+faudrait que les religions abdiquassent leurs vieilles querelles et le
+scandale de leurs exclusions antifraternelles, pour donner aux peuples
+l’exemple de leur entente cordiale et de leur conversion sincère à un
+sanctuaire supérieur où, de toutes les diversités, se crée l’Unité.
+
+Tous ces souvenirs se réunissaient dans ma mémoire, pendant que
+j’attendais l’heure d’aller à Tempel Emmanuel, superbe lieu de réunion
+d’une grande Communauté juive libérale. A l’heure du service, le
+Président, Mr Seligmann, vieillard octogénaire, et plusieurs autres
+membres du comité se trouvaient réunis dans la sacristie, en présence du
+Dr Silvermann.
+
+Nous montâmes sur l’estrade, et le service commença par les chants et
+prières liturgiques, présentation de la Thorah, etc. Je remarquai que
+personne ne gardait le chapeau sur la tête, et que la plus grande partie
+des chants et prières étaient en langue vulgaire.
+
+Le Dr Silvermann fit un sermon sur la «Vie Simple», et la simplicité
+dans les croyances, comparant une dogmatique trop compliquée à l’armure
+de Saül, sous laquelle le jeune David étouffait en s’écriant: «Je ne
+peux pas marcher avec toutes ces choses.» Puis, abrégeant à dessein son
+allocution, il me présenta à ses auditeurs comme un hôte et me pria, le
+plus courtoisement du monde, de prendre sa place pour leur parler.
+
+Un si cordial accueil fut fait à mon discours, et des sentiments d’une
+sympathie si fraternelle se manifestèrent ensuite, qu’il fut impossible
+de ne pas accepter une deuxième invitation, plus longuement préparée, et
+devant offrir à un plus grand nombre de membres de la Communauté,
+l’occasion de s’assembler[7].
+
+ [7] Une des personnes que je vis ce jour-là, est Mme veuve Simon Borg,
+ enlevée, depuis, à l’affection de ses sept enfants. C’était une femme
+ d’élite, consacrant sa vie à faire le bien. Dans les conversations que
+ j’eus avec elle, je constatai tant de courage à supporter les misères
+ de la vie, et tant de foi vaillante unie à une si large compréhension
+ des croyances d’autrui, que je garderai d’elle le plus édifiant
+ souvenir.
+
+Hélas! il ne me restait plus de temps libre, et nous dûmes nous donner
+rendez-vous pour le dernier soir de mon séjour, vers les dix heures. Je
+faisais, ce soir-là, une conférence pour la branche française de l’Union
+chrétienne de Jeunes Gens. A l’issue de cette conférence, quand les
+rabbins Blum et Silvermann m’amenèrent à la synagogue, une foule de deux
+mille cinq cents auditeurs s’y pressaient. Ils venaient de passer une
+heure à entendre de la musique, et un rapport sur une «Fraternité,
+Brotherhood». C’est ainsi qu’on appelle en Amérique les «mutualités» à
+base religieuse.
+
+Le public, au premier regard jeté autour de moi, me parut animé d’une
+sympathie absolue. C’était l’âme hospitalière du vieil Israël qui
+rayonnait sur toutes ces figures. Quand je songeai à tout ce que ce
+peuple a fait et souffert, une émotion intense s’empara de moi.
+L’antiquité prodigieuse de leur vieille tradition frappa ma pensée. Je
+m’inclinais en esprit devant plus de trois mille ans d’histoire,
+couronnés à l’horizon lointain par les pics géants du Prophétisme.
+
+Je choisis un texte dans le Prophète Malachie, et pour rendre hommage à
+la pensée si large qui inspirait l’hospitalité religieuse dont je
+jouissais, je prononçai les paroles de ce texte en hébreu. La première
+était: «N’avons-nous pas tous un même père? N’est-ce pas un seul Dieu
+qui nous a créés?» La deuxième était: «Il ramènera le cœur des pères à
+leurs enfants, et le cœur des enfants à leurs pères».
+
+Cette parole est la dernière de l’ancien Testament. Elle pourrait servir
+de formule à la vie normale dans tous les domaines humains. Les
+«_Pères_» c’est la tradition; les «_enfants_» ce sont les temps
+nouveaux. Il ne saurait y avoir ni cohésion historique, ni solidité
+véritable dans l’édifice national, social ou religieux, sans le concours
+harmonieux de ces deux forces du _Souvenir_ et de l’_Avenir_. Deux
+paroles constituent la mentalité supérieure où toutes les énergies
+salutaires se marient: «Rappelle-toi!» et «En avant!». J’essayai de
+tirer de cette grande parole quelques-unes des vérités qu’elle contient,
+et de faire voir en quels termes heureux elle décrit la respectueuse
+indépendance qui est l’inspiration même de toute liberté féconde. Et
+puis je terminai à peu près sur l’ordre d’idées que voici: «Nos Pères,
+les Pères de tout l’Occident religieux, c’est vous, ce sont vos
+Prophètes, avant-coureurs d’une marche si prodigieuse, que, malgré leur
+éloignement dans le vénérable passé, ils indiquent encore aujourd’hui
+les routes de l’Avenir. Nous autres, nous sommes les enfants. Si jamais
+le cœur des enfants se détournait des pères, ce serait l’ingratitude et
+le désastre. Aussi, quiconque sait ce que le monde religieux vous doit,
+ne prononce qu’avec vénération le nom d’Israël.
+
+Mais si vous êtes les Pères, et si tout respect, tout filial honneur
+vous doit être rendu par nous, ne devez-vous pas aussi reconnaître vos
+enfants? Le vieux tronc d’Isaï est solidaire avec la famille nouvelle,
+dont la parole prophétique marqua d’avance les destinées, dans le
+passage si rayonnant d’avenir et d’espérance, où il est dit: «_Un
+rejeton sortira de la souche de Jessé_». Jamais je ne l’ai senti avec
+plus de force que ce soir. Nous avons tous à méditer sur l’esprit large
+et magnanime qui souffle à travers ce beau texte, afin de nous mettre à
+l’unisson de ses intentions. Alors nous ferons se rencontrer en une
+collaboration féconde, l’Ancien Testament et le Nouveau. Ils s’appellent
+et s’éclairent l’un l’autre et ne sont jamais plus grands que reliés
+sous la même couverture».
+
+On a toujours raison de cultiver l’idéal et l’espérance, même au sein
+d’un milieu terre à terre qui vous traiterait d’utopiste. Quelques
+années auparavant, dans mon livre «_l’Ami_», sous le titre de «Haute
+Église», j’avais formulé le vœu que les diverses familles religieuses,
+tout en cultivant chacune sa province de croyances particulières, se
+rencontrassent sur le terrain d’une sereine et bienveillante hospitalité
+et qu’on s’invitât d’Église à Église comme de maison à maison. Que de
+sourires cette page naïve avait provoqués parmi les sages de ce monde!
+Le soir de Tempel Emmanuel, je compris que nous n’étions pas si loin
+qu’il pouvait sembler, de ces agapes spirituelles entre hommes de
+milieux religieux différents. Et je me promis de ne jamais négliger une
+occasion de rendre possibles ces rendez-vous mutuellement si
+bienfaisants.
+
+Il était plus de onze heures du soir quand nous sortîmes de cette bonne
+maison, où les cœurs venaient de se sentir si près les uns des autres.
+Mais il n’y a pas d’heure tardive qui ne soit bonne encore pour bien
+faire. Les amis de la synagogue m’amenèrent donc à un de leurs cercles
+où un souper cordial nous réunit quelques moments encore. Autour de la
+table étaient assis des membres éminents de la synagogue. Le banquier
+Seligmann, Président; le docteur Silvermann et quelques-uns de ses
+collègues à l’Encyclopédie des sciences juives, qui sera un des plus
+intéressants monuments d’histoire édifiés par notre temps; M. Levysson,
+connu par ses libéralités aux universités et œuvres d’intérêt général;
+des professeurs, des instituteurs.
+
+Des speechs furent échangés. Celui qui m’intéressa le plus fut fait par
+un instituteur, ayant son école dans _Eastend_, parmi la population
+juive très dense groupée là, et sans cesse grossie par les expulsions
+européennes. Cette population crée aux Israélites américains un problème
+colossal. Dans la réponse que M. Levysson fit à l’instituteur, je
+compris que la bonne volonté de ces hommes de bien était à la hauteur
+des devoirs les plus exorbitants. Ils se sentent responsables de ces
+milliers de frères infortunés, arrachés à leur pays natal, et cherchent
+non seulement à les empêcher de périr de misère dans les premiers
+moments de leur arrivée, mais à les soutenir moralement et
+matériellement, afin de leur ouvrir un horizon nouveau. Quelques jours
+auparavant, j’avais pu visiter Montefiore home, vaste maison pour
+incurables de tout âge, située au bord de Hudson-River. On y reçoit
+indistinctement les pauvres malheureux de toute confession, ainsi qu’à
+Sinaï-Hospital, fondation nouvelle, d’une étendue considérable,
+construite selon les règles les plus conformes à l’hygiène. Nous
+quittâmes le cercle vers une heure du matin, et je gardai de ma
+rencontre avec ces Israélites américains l’impression d’un milieu actif,
+intelligent, ouvert à toutes les grandes idées, ayant, sous la forme la
+plus heureuse, ressenti le souffle vivifiant du nouveau monde.
+
+
+
+
+FRÈRES NOIRS
+
+
+J’attendais avec une certaine impatience l’occasion de rencontrer des
+représentants de la race noire.
+
+Un des premiers avec qui je fus en contact personnel, est le cocher qui
+me fit faire un tour dans Washington et me déclara qu’il avait lu «la
+Vie simple». Il ajouta de si bons sourires à ses paroles, que sa figure,
+illuminée par un éclair de ses dents blanches, me resta gravée dans le
+souvenir.
+
+Dans les familles, les restaurants, les chemins de fer, les nègres
+chargés de quelque service, me paraissaient s’en acquitter toujours avec
+soin et bonne humeur. On peut surtout les observer à l’aise pendant
+qu’ils vous cirent les souliers. L’Amérique abandonne à chacun le soin
+de ses souliers. Il est de règle de ne les cirer ni dans les familles,
+ni dans les hôtels[8]. On les met le matin, tels qu’on les a ôtés le
+soir, et à la première occasion on se confie aux soins d’un de ces bons
+nègres qui répètent par les rues: Shine! shine! Ils vous offrent un
+siège, fauteuil commode et souvent royal, rappelant les espèces de
+trônes sur lesquels vous font monter les cireurs dans la bonne ville de
+Lyon, et qui sont bien différents, en dignité, de la pauvre caisse
+offerte comme piédestal par nos commissionnaires parisiens. Si vous
+désirez être complètement à l’abri, vous êtes invités à pénétrer en
+quelque sous-sol, ou le plus souvent en un rez-de-chaussée d’hôtel.
+Pendant l’opération, le client, d’ordinaire pressé, lit son journal ou
+se livre à quelque occupation urgente. De cela, je me gardai bien. Un
+homme qui se fait servir doit quelque attention au frère qui lui
+consacre un moment ses soins. Et quels soins! Ne vous imaginez pas
+qu’une boîte à cirage et une brosse en représentent les seuls
+instruments. Et d’abord l’homme noir qui se courbe vers vos bottes ne
+fait pas la tête d’un individu qui va fournir une corvée quelconque. Il
+vous considère comme un objet sur lequel son art et sa bonne volonté
+vont s’exercer. Primo: nettoyage complet avec une brosse qui emporterait
+plutôt le cuir lui-même que d’y laisser un atome de crotte. Après cela,
+cirage délicat, et preste repassage avec des brosses plus douces. Puis
+vernissage et polissage, au moyen de chiffons de laine et de flanelle,
+de rudesse graduellement amoindrie. Cela coûte dix cents, cinquante
+centimes. Le frère noir vous renvoie avec un bon sourire, et vous
+partez, ayant aux pieds deux miroirs étincelants. Un bon cirage dure une
+semaine... s’il ne pleut pas.
+
+ [8] Je m’en voudrais cependant de ne pas raconter que dans plusieurs
+ maisons nous avons surpris nos amis à cirer nos souliers eux-mêmes,
+ les domestiques n’en ayant pas l’habitude.
+
+Dans les Pullman cars, aussitôt que le train s’approche de la station où
+vous avez à descendre, le nègre s’empare de votre chapeau, de votre
+pardessus, de votre parapluie même, il les effleure avec une époussette
+en chiendent devant laquelle ne saurait subsister aucune poussière. Puis
+il s’approche de votre personne qu’il invite à se lever et, depuis le
+col jusqu’aux souliers, la brosse avec une impétueuse bonhomie.
+
+En sleeping, pendant que vous dormez, le nègre veille. Préalablement, il
+vous a fait votre lit. Le matin, il vous réveille, en vous tapant sur
+l’épaule. Si le voyageur ne lui adresse pas la parole, le nègre reste
+muet; si vous entamez une conversation, il répond volontiers. Après
+avoir satisfait à vos questions, il vous en pose à son tour: échange de
+bons procédés.
+
+J’ai beaucoup regardé la figure des nègres. A côté de certains types
+lippus, aux traits plutôt empreints d’animalité, et qui font
+merveilleusement pendant à nos abrutis blancs, j’ai rencontré beaucoup
+de physionomies éclairées, marquées de tous les signes d’une
+intelligence ouverte, d’une énergique spiritualité. Mais surtout j’ai
+souvent rencontré une expression que je n’ai jamais observée au même
+point chez aucun blanc, expression de fidélité, de dévouement, à
+laquelle la couleur noire donne un cachet spécial et dont l’impression
+sur mon esprit a été extraordinaire.
+
+ * * * * *
+
+A New-York, un matin, pendant que je faisais une bonne causette avec
+Maurice, magnifique nègre qui venait dès l’aube me sourire et me
+demander si je n’avais besoin de rien, j’appris, non sans surprise, que
+nous étions collègues. Maurice était prédicateur, chef d’une
+congrégation, fondateur d’une école de théologie et, à ses heures, valet
+de chambre; sa congrégation étant trop pauvre pour lui assurer la vie
+matérielle, il gagnait sa subsistance en servant.
+
+Le cumul de ces deux fonctions de serviteur et de prédicateur pourrait
+bien avoir plusieurs inconvénients. Le verbe indépendant lié à une
+situation de subalterne! Le loisir nécessaire à l’étude, pris par des
+occupations ménagères! La pensée elle-même, suivant intérieurement son
+cours, interrompue à chaque instant par un ordre ou un coup de
+téléphone!
+
+Mais ces inconvénients qui, certes, ne sont pas minces, laissent
+entrevoir des avantages dont le poids pourrait faire baisser la balance
+en leur faveur. Après tout, le prédicateur doit chercher la matière de
+son enseignement dans la vie encore plus que dans les livres. Il lui est
+moins préjudiciable de manquer d’érudition que d’expérience. Or
+l’expérience n’est jamais gratuite. Elle se paie fort cher, chaque fois
+qu’elle a une réelle valeur. La plupart d’entre nous ne sont guère
+disposés à l’acheter son prix. Ils ne font donc directement que les
+expériences pour ainsi dire imposées par la nécessité. Les obstacles et
+les duretés de l’existence, ses douleurs inévitables, en nous coûtant de
+la peine, augmentent notre faculté d’aider les autres à vivre. Mais il
+est des expériences d’un genre un peu spécial et qui ne se font presque
+jamais que par procuration. Tous les prédicateurs sont, en somme, des
+bourgeois. Nous trouverions contraire à leur dignité qu’il en fût
+autrement. Et s’ils sortent du peuple, si leurs pères furent paysans,
+ouvriers, ou serviteurs, ils risquent de s’embourgeoiser. Or à toutes
+les époques, et à la nôtre surtout, une des grandes questions que nous
+avons à porter en chaire est la question sociale. Cette question, que
+vous la regardiez par en dessus, du côté des patrons, ou par en dessous,
+du côté des ouvriers et des serviteurs, vous ne la voyez que sous un de
+ses aspects, et donc vous la voyez mal. Pour bien la comprendre, il est
+nécessaire de se mettre à la fois à la place des uns et des autres. Mais
+se mettre à la place d’un autre est une de ces opérations que l’on peut
+bien tenter, ou même s’imaginer d’avoir mené à bonne fin, mais qui, en
+somme, est du domaine de l’impossible. La meilleure volonté y rencontre
+des résistances insurmontables. Si la place d’un autre ne devient en
+toute réalité votre place personnelle, vous ne vous êtes pas
+complètement mis dans sa situation et ne sauriez éprouver ce qu’il
+éprouve. Je prends maintenant un homme équitable, ne cherchant que ce
+qui est juste et droit, comme doit l’être celui qui se mêle de prêcher
+aux autres; un homme, en outre, qui aime ses semblables, en raison de
+leur qualité d’hommes, et non de leur classe particulière. Cet homme est
+domestique, tout le long du jour. Il doit obéir à ses maîtres et il le
+fait. Doué de clairvoyance, il considère le train de la maison et le
+juge à la fois avec bienveillance et pénétration. Mais son rôle lui
+impose le respect préalable et le silence. Le soir, il est libre; il est
+même un maître, revêtu d’une grande autorité. Il parle au nom de Dieu et
+de l’humanité; au nom de la sagesse condensée des traditions et de
+l’expérience vivante du présent. Il a la parole, il dispose du champ
+illimité de la pensée. Si cet homme a une âme, il est armé, comme nul
+autre, pour dire des choses pratiques que l’on puisse penser et
+s’assimiler. Il opère avec des réalités. On sent qu’il connaît le dessus
+et le dessous des questions, parce qu’il a vécu et vit journellement les
+deux. Et on ne dira jamais dans quelle forme de son activité il est le
+plus intéressant, si c’est en qualité de prédicateur valet de chambre,
+ou de valet de chambre prédicateur. Certes chacun de ces deux hommes a
+fort besoin de l’autre. Je suis convaincu que le monde avancerait mieux,
+si les grandes questions ne se débattaient pas, en général, comme par
+dessus un fossé, entre gens qui ne sont renseignés que sur un des côtés.
+La vie sociale aurait tout à gagner par la création de traits-d’union
+humains, en qui vit la compréhension cordiale et profonde, le jugement
+équitable sur la situation, les droits et les devoirs des deux partis en
+question. Nous avons généralement deux fractions sociales dont les
+intérêts semblent opposés: entre elles surgissent des intermédiaires
+qui, le plus souvent, sont ignorants de l’une des fractions, à moins
+qu’ils ne soient de simples excitateurs exploitant les deux antagonistes
+à leur profit. Je voudrais des hommes, aimant et appréciant les deux, et
+comprenant que les deux doivent ne faire dans le fond qu’un seul.
+
+Une situation contradictoire comme celle du collègue noir que j’eus
+l’avantage de connaître, pour douloureuse et émotionnante qu’elle soit,
+peut donc se transformer en une source de progrès humain, à condition
+que celui qui la subit, s’élève au-dessus de ses avatars momentanés et,
+sous la livrée de domestique comme dans la chaire, demeure avant tout un
+homme.
+
+ * * * * *
+
+L’occasion de parler à des auditoires nègres, considérée par moi comme
+un privilège, me fut accordée à Philadelphie, par deux fois. C’étaient
+des assemblées où se mêlaient tous les âges. Sur les tribunes, une foule
+d’enfants. Les cantiques furent exécutés avec un entrain merveilleux.
+Ils adorent tous le chant, et plusieurs arrivent à un rare développement
+musical. Assis sur la plate-forme, où m’avaient accompagné plusieurs
+pasteurs nègres et John Wanamaker, je croyais rêver. Des petites têtes
+crépues qui chantaient de si bon cœur, mes regards se tournaient vers
+l’auditoire adulte. L’hymne montait, nourri, plein d’âme. Il y avait de
+la sympathie dans l’air, et du bon accueil. Rarement je me suis senti
+plus heureux de prêter ma voix à ces vieilles vérités que l’Évangile a
+frappées à l’ineffaçable effigie de l’universelle humanité. Il me
+paraissait grand d’une grandeur nouvelle, puisqu’il me servait, sur
+l’heure, de parfait trait d’union avec les hommes d’une race jusqu’alors
+inconnue pour moi et, dès le premier instant, l’étincelle heureuse, le
+courant de vie supérieure que produit le contact des cœurs, se
+produisirent avec une force toute spontanée. Mon discours terminé, je
+m’assis, et tous les regards se tournèrent vers John Wanamaker. «Puisque
+vous êtes parmi nous, lui dit le pasteur de l’Église, permettez-nous de
+vous exposer quelques desiderata.» Et il lui parla de services, que dans
+sa situation de négociant, occupant beaucoup de monde, il pourrait
+rendre à ses paroissiens, en leur offrant du travail et des places. Dans
+une partie du discours de ce pasteur, on sentait percer les sentiments
+pénibles qui remplissent le cœur des noirs devant certaines hostilités
+opiniâtres et certains préjugés de race.
+
+John Wanamaker profita, avec une visible satisfaction, de l’excellente
+occasion qui s’offrait à lui d’exprimer sa sympathie aux frères noirs.
+«Quand vous aurez à faire à moi et à ceux, très nombreux en ce pays, qui
+pensent comme moi, et vous portent un grand intérêt, dites-vous bien
+ceci: il n’y a pas là de question de race, ni de face, ni de place, mais
+purement une question de grâce, c’est-à-dire d’aptitudes et de
+capacités. Vous serez toujours les bienvenus pour occuper une fonction.
+Mais le tout n’est pas d’avoir la place, il faut la bien remplir. Si, à
+l’essai, nous nous apercevons que vous avez demandé une situation où
+vous êtes incapables de vous maintenir avec succès, nous sommes obligés
+de vous renvoyer comme un vulgaire blanc. Dans ce cas, quelques-uns
+d’entre vous diront que c’est la couleur de leur face qui leur a fait
+perdre la place. Non, ils se trompent; ils avaient eu trop d’ambition.
+Étant montés trop haut, il leur faut redescendre. Nous vous sommes
+sympathiques, ayez confiance. Et s’il arrivait qu’une injustice se
+commît envers l’un de vous, soyez certains que nous découragerions celui
+qui, sous nos ordres et dans la limite de notre influence, aurait osé
+manquer, à l’égard de l’un des vôtres, de respect ou d’équité.»
+
+De telles paroles sont l’expression même du sentiment le plus profond. A
+distance, sur la foi d’articles de journaux, relatant des faits
+particulièrement odieux, où le préjugé de race s’étale dans sa laideur
+entière, nous croyons que les noirs et les blancs, sur toute la surface
+des États-Unis, sont entièrement séparés et ne se mêlent ni ne se
+rencontrent, même dans les endroits publics, comme les théâtres, les
+concerts, les églises, les tramways, les chemins de fer et surtout les
+hôtels. Il y a à cela beaucoup d’exagération. Une foule d’Américains,
+non seulement ne méprisent ni ne haïssent les nègres, mais se dévouent à
+leur cause et leur prouvent leur sympathie par tous les moyens. Ces
+hommes ne se dissimulent pas les difficultés de ce qu’on appelle la
+question nègre. Mais ils ont un principe très juste en même temps que
+très judicieux: Plus les questions sont difficiles, plus il faut
+concentrer de bonne volonté sur leur solution.
+
+Je m’estime heureux d’avoir rencontré un grand nombre de ces hommes,
+parmi lesquels je nommerai en particulier Mr Robert C. Ogden, de
+New-York.
+
+Mr Ogden, associé de John Wanamaker, se trouve à la tête du grand
+magasin que ce dernier possède à New-York. Très absorbé par des affaires
+colossales, il n’en est pas moins constamment occupé d’œuvres sociales.
+C’est un de ces hommes, nombreux en Amérique, qui font le plus grand
+honneur à leur pays. Les affaires, pour eux, sont une fonction sociale.
+Si elles leur procurent la fortune, la fortune en leur main est un
+levier pour le bien. Mr Robert C. Ogden s’occupe beaucoup des nègres, en
+particulier de Hampdenschool, établissement créé et dirigé jadis par le
+général Armstrong, qui fut le père spirituel de Booker T. Washington.
+Pendant de longs moments, dans son cabinet de Broadway, Mr Ogden me
+renseigna sur l’œuvre éducative parmi les noirs, mettant entre mes mains
+une foule d’ouvrages qui traitent de la question. Non seulement on sent
+que, en sa qualité de Président du comité de Hampdenschool, il
+s’intéresse à la maison, personnellement, mais cet intérêt, visiblement,
+le touche aux entrailles mêmes. Quand il parle des noirs, ses yeux se
+mouillent. Et cependant c’est un homme fort, d’une taille plus
+qu’ordinaire et doué d’un grand sang-froid.
+
+Par lui, je fus mis personnellement en rapports avec Booker T.
+Washington, l’un des hommes que j’étais le plus impatient de rencontrer,
+dont je me suis senti honoré de toucher la main et dont je me promets
+bien d’aller plus tard visiter l’école à Tusgegee, dans le Sud. Cette
+fois, je dus me borner à faire une conférence au profit de
+Hampdenschool. Organisée par Mr Ogden, cette conférence eut lieu dans la
+vaste maison, due comme tant d’autres à la générosité universellement
+connue de Mr Andrew Carnegie, et qui se nomme, en raison de cette
+origine, Carnegie-Hall.
+
+On avait envoyé de Virginie huit élèves de l’école, entre 20 et 25 ans,
+afin de chanter devant le public, avant et après la conférence.
+
+Comme on nous présenta les uns aux autres, quelques minutes avant le
+début, je leur dis, dans le cabinet où nous attendions l’heure de
+commencer: «Chers amis, si vous voulez me faire un immense plaisir,
+chantez-moi un morceau dès maintenant.» Immédiatement ils se rangèrent
+et entonnèrent un double quatuor. Alors il me sembla que le parquet
+vibrait et que le son magnifique de leurs voix me montait à travers les
+os et courait dans mes moelles. Jamais je n’ai entendu cette ampleur de
+basse sortir de poitrines humaines. C’était un orgue vivant.
+
+Quelques instants plus tard, ils se firent entendre dans la grande
+salle, où ils donnèrent entre autres des mélodies telles que leurs pères
+en chantaient dans les plantations, du temps de l’esclavage. A travers
+la mélancolie de ces complaintes, la détresse humaine s’exprime en
+accents si douloureux et si vrais qu’on oublie presque la musique pour
+ne penser qu’aux situations dont elle est l’écho.
+
+Je ne suis pas documenté pour aborder le problème nègre. C’est une
+grande montagne qui pèse sur la conscience des États-Unis. Mais ce qui
+me rassure, c’est qu’aucune question, quelle qu’elle soit, surgissant
+dans les limites de la destinée d’une nation, n’est au-dessus des forces
+de cette nation, si tant est qu’elle est abordée avec tous les moyens de
+bon sens, de clairvoyance pratique d’une part, et d’autre part, avec
+équité, bienveillance véritable et fraternelle bonté. Or, de ces
+qualités pratiques et de ces qualités de cœur, l’Amérique tient en
+réserve des provisions intarissables. Aucun obstacle, aucune difficulté,
+aucune fatalité du sang ne prévaudra contre elles.
+
+En attendant, je m’estime heureux de connaître l’homme dont le nom,
+aujourd’hui, personnifie les espérances comme les charges des frères
+noirs, l’homme vers qui, de tous les points du territoire américain et
+du monde, vont les sympathies que nous leur vouons: j’ai nommé Booker T.
+Washington. Je noterai ici un fait mémorable entre tous et qui doit être
+conservé.
+
+Le soir du 7 octobre 1904, nous étions réunis dans un banquet final,
+dernier acte du Congrès de la Paix, de Boston. Six cents convives de
+tous les États de la République, de tous les pays du monde, se
+trouvaient à table, dans une salle de fêtes. Nous étions assis, tous
+ceux qui devaient prendre la parole dans la soirée, à une table
+spéciale, d’où les orateurs seraient aisément aperçus. Booker Washington
+était à trois places de moi. Quand vint son tour de parler et qu’il se
+leva, toute l’immense salle, comme mue par un même sentiment spontané,
+se leva, afin de lui rendre un hommage unique, un hommage qui, à ce
+moment, par la qualité des délégués réunis là, devenait une
+manifestation universelle de toute la Terre civilisée et pacifique.
+
+Booker Washington est un homme de taille moyenne, trapu, à la figure
+énergique. Quand il se lève pour parler, on sent qu’il porte sur ses
+épaules le fardeau de sa race. Sa parole est claironnante, chaude, et va
+droit au but. Il est éloquent, de cette éloquence supérieure
+qu’inspirent le courage, la sincérité, l’absolu dévouement à une cause.
+Images parlantes, geste sobre, modération persuasive. On sent que cet
+homme est une voix au service d’un principe.
+
+Après certaines phrases où il met son énergie totale, quand il ferme la
+bouche, qu’il a puissante, décidée, on sent à quel point ce qu’il vient
+de dire est positif et inattaquable. Le geste de son large menton, joint
+à l’éclair de ses yeux, rappelle alors la parole magnifique de Luther:
+_Das Wort sie sollen lassen stahn!_
+
+
+
+
+TRAVAIL, ARGENT, AFFAIRES
+
+
+Le travail atteint en Amérique une intensité extraordinaire. On a
+travaillé beaucoup, un peu partout, depuis un siècle, et plus qu’on
+n’avait jamais travaillé dans l’histoire du monde. La construction seule
+des chemins de fer modernes a remué tant de terre, produit tant de fer
+et de matériel roulant, exigé l’extraction du sol de tant de houille,
+que l’ouvrage des dix siècles précédents ne suffirait pas à remplacer le
+labeur accompli. Dans cet effort de la civilisation, l’Amérique tient le
+record. Il faut ajouter que nulle part le travail n’est plus honoré que
+chez elle. Par lui, un homme peut arriver à tout. Et ce sont les hommes,
+fils de leurs œuvres, qui occupent la première place dans l’opinion
+générale.
+
+Le travail a produit dans ce pays de grandes richesses, et en produit
+encore tous les jours, surtout là où un territoire encore neuf se
+transforme rapidement en une contrée peuplée et industrieuse. Et,
+certes, la richesse est estimée; l’argent est l’objet d’un respect
+général. Disons même que le désir d’en acquérir anime une grande partie
+de la population, et que l’orgueil des grosses bourses et la gloire de
+ceux qui les possèdent, dédaignent ceux qui n’ont pas su réussir. C’est
+là un des côtés sombres de l’Amérique, côté antidémocratique et non sans
+danger pour l’avenir. Mais c’est un inconvénient qui lui est commun avec
+d’autres nations et qu’elle rachète d’autre part par des qualités que
+toutes les nations sont loin de posséder. En général, si ce pays a des
+tares ou des défauts, nul ne les connaît mieux que lui-même, et c’est
+avec un scrupule et une persévérance rares qu’il s’attache à les
+combattre. Ainsi les excès auxquels peut conduire la puissance de
+l’argent y ont de fort sérieux contrepoids.
+
+En premier lieu, par une excellente habitude qu’adoptent une quantité de
+gens arrivés aux grandes fortunes, la générosité s’efforce de payer la
+dette de la richesse. Une fois considéré par ses détenteurs comme un
+instrument de puissance pour le bien, cet instrument s’exerce de tant de
+façons, que tout homme juste est obligé de s’incliner avec respect. Les
+exemples sont nombreux, d’hommes qui administrent leurs biens comme un
+dépôt de confiance dû au travail de tous, et remis en leurs mains afin
+de servir à l’intérêt de tous. Ceux-là voient dans la fortune une
+fonction sociale qui engage au plus haut point leur responsabilité. Il
+suffit de la connaître un peu dans la personne de ses citoyens les plus
+riches pour ne plus pouvoir admettre que l’Amérique soit équitablement
+caractérisée, quand on l’a surnommée le pays du roi dollar. Si elle a
+ses accapareurs d’or, ses égoïstes gavés, ses corrupteurs qui prétendent
+gouverner en achetant les consciences, elle a aussi élevé à la hauteur
+d’un principe le devoir de bien employer son argent. Beaucoup de ses
+citoyens les plus en évidence par leur situation matérielle, vivent
+personnellement sans faste et ne se sentiraient pas le droit de faire,
+pour eux ou leurs enfants, des dépenses exagérées. Ils se savent, en un
+mot, responsables de l’emploi de leurs biens, soit devant Dieu, soit
+devant les hommes, et se trouvent par conséquent à l’abri de cette
+tentation funeste qui vient aux êtres sans «_self control_», du fait
+qu’ils peuvent se payer tout ce qu’ils désirent.
+
+Mais ce qui, à mon avis, contrebalance encore, dans cette génération,
+l’influence néfaste et démoralisatrice des trop grandes fortunes
+accumulées dans les mains d’un seul, est le fait qu’en Amérique, tout le
+monde travaille, et les plus riches souvent plus que les autres.
+Quelques-uns d’entre eux se réduisent, par conscience, au rôle de
+véritables esclaves, au point que je ne voudrais pas changer avec eux.
+Mais c’est pour cela même qu’ils méritent d’être respectés et admirés.
+Il y a une forme très noble de l’abnégation, dans cette façon d’être
+l’esclave de son devoir d’homme riche.
+
+Pour tout dire, l’oisiveté n’a pas encore acquis son droit de cité, ni
+surtout son droit au grand soleil. Dans les vieilles sociétés une
+certaine aristocratie, trop souvent dégénérée, a, depuis de longues
+générations, perdu l’habitude de travailler, et l’opinion publique y est
+si bien influencée par l’existence de cette haute et brillante
+collection d’oisifs, qu’elle considère comme un signe de noblesse le
+fait qu’on n’a pas besoin de travailler pour vivre. Plus une fortune est
+loin de sa source, le travail, plus elle est vieille, plus les
+générations, en passant, se sont habituées à la trouver dans leur
+berceau, et plus elle semble avoir de quartiers de noblesse. Il arrive
+ainsi que des classes, en somme parasites, se considèrent comme la fine
+fleur sociale. A l’abri de cette superstition, les inutiles ont beau
+jeu, et quiconque peut se créer une vie d’oisif se sent un peu de la
+race des privilégiés. A la longue, il se développe un état d’esprit
+démoralisant qui tend à considérer le travail comme une servitude et un
+amoindrissement de dignité.
+
+De l’autre côté de l’Océan, toutes ces mouches qui ne font pas de miel,
+quelque diaprées que soient leurs ailes, sont médiocrement appréciées.
+Elles le sentent et se cachent. L’habitude d’avoir une vie occupée est
+si générale, que l’homme qui ne fait rien est un corps étranger, un
+déraciné. Les cités n’offrent pas assez de ressources à ceux qui ont
+besoin d’être amusés par des moyens raffinés, et ne se contentent pas
+des distractions simples auxquelles l’homme qui a travaillé est toujours
+disposé à trouver un grand charme. Ils sont condamnés à l’ennui, et
+l’ennui finit par les chasser de chez eux, pour aller se joindre, en
+quelque station cosmopolite du vieux monde, à la foule de ceux que
+l’oisiveté rassemble.
+
+L’Amérique travaille, honore le travail et sait l’organiser. Chacun, en
+général, y connaît bien son métier et cherche à y apporter quelque
+ingénieuse combinaison de sa propre initiative. La routine y enlise
+moins les esprits. Un certain point d’honneur ne permet pas à l’homme
+qui s’est engagé pour un travail, de le quitter avant qu’il ne soit
+fait. Du haut en bas de l’échelle sociale, on a la dignité de sa
+fonction et la volonté de bien faire ce qu’on a entrepris.
+
+Les difficultés, les commandes imprévues, au lieu d’effrayer, stimulent
+les industriels, les commerçants et même l’ouvrier ordinaire. Plutôt que
+d’avouer devant une commande qu’ils n’ont pas ce qu’il faut pour la
+réaliser, ils se livreront à des tours de force et des combinaisons de
+génie. De cette disposition aux entreprises hardies et aux travaux faits
+en dehors des conditions ordinaires, voici un échantillon typique autant
+que légendaire. Après la destruction de Chicago par l’incendie qui n’en
+laissa subsister qu’une mince partie, une fois le premier affolement
+passé, il y eut un extraordinaire déploiement d’énergie. Appel fut fait
+à toutes les réserves financières, à toutes les ressources de
+l’activité, pour rebâtir la cité aussi vite et aussi solidement que
+possible. Un jour, un citoyen se présenta dans les bureaux d’un
+entrepreneur de bâtiments:
+
+--Il me faut une maison de tel et tel genre.
+
+--Bien, et pour quelle époque?
+
+--Pour telle date.
+
+--Bien, nous avons à fournir ce jour-là quinze bâtiments, mais tous dans
+la matinée. Nous inscrivons le vôtre pour l’après-midi; vous pouvez y
+compter.
+
+L’Amérique a ses écoles de travail, mais la meilleure, c’est elle-même;
+ce sont ses traditions, son entraînement pratique aux carrières. On
+n’arrive à rien, sans avoir mis la main à la pâte. Pour diriger un
+travail, il faut l’avoir appris soi-même. La biographie d’une multitude
+d’hommes arrivés aux grandes affaires commence par quelque besogne
+simple et modeste qu’ils s’ingéniaient à exécuter aussi bien que
+possible. Le plus grand honneur est d’avoir commencé avec rien. Le boy
+énergique qui ne demande qu’à bien faire n’a qu’à regarder autour de lui
+pour voir des hommes, exemples vivants de ce qu’il peut attendre de la
+vie, s’il ne ménage pas sa peine. Et c’est là une condition excellente
+pour encourager chacun à faire de son mieux. Une fois l’impression
+acquise qu’un jeune homme est un travailleur, toutes les portes lui sont
+ouvertes, et dès qu’il se montre être _the right man on the right
+place_, on ne lui marchande pas son traitement. Règle générale, le
+travail est bien rémunéré. Il n’est même pas admis qu’un homme donne sa
+peine pour rien. La parole biblique: «Le travailleur mérite son salaire»
+est une formule de dignité et non d’esprit mercenaire.
+
+Je ne suis qu’un profane en tout ce qui concerne le commerce et
+l’industrie, mais j’ai la curiosité des enfants qui, les mains croisées
+sur le dos, regardent dans la rue le gagne-petit fondre des cuillers
+d’étain. Que d’usines j’ai visitées dans la vieille Europe, que de
+métiers j’ai vu exercer! Quand je suis amené à voir de près l’oisiveté
+de certaines vies, un ennui mortel s’empare de moi, tant le vide de
+toute cette vanité me navre. Mais je ne me lasse jamais de regarder le
+travailleur à son œuvre. Je ne sais quelle haute dignité, quelle majesté
+l’entoure à mes yeux.
+
+Les travailleurs en Amérique m’ont, en général, semblé dans des
+conditions hygiéniques favorables. Le peu que le temps m’a permis
+d’observer dans les imprimeries, les manufactures, les entreprises de
+construction, me laisse une impression de propreté, de dignité. Une
+foule d’ingénieux procédés, relatifs non seulement à la mécanique, mais
+au travail de bureaux, d’emballage, à la manipulation des matières
+premières, indiquent que l’initiative et la réflexion ne perdent jamais
+leurs droits. Simplifier, rendre un travail plus facile, plus expéditif
+et plus propre, un outil plus maniable, une machine plus précise, est
+une tendance générale qui se remarque à chaque pas. A chaque instant, en
+se livrant aux mille observations suggérées par l’activité intelligente,
+l’histoire de l’œuf de Colomb vous revient en mémoire: On se
+dit:--Tiens, comme c’est simple et ingénieux en même temps! On s’étonne
+de ne l’avoir pas trouvé soi-même. Exemple: Les conducteurs de tramways
+ont à leur disposition une sonnerie d’une simplicité enfantine, pour
+marquer les places payées, même du bout de la voiture. Cela leur épargne
+du temps, des démarches et des erreurs; dès qu’ils touchent un cent, ils
+le marquent au compteur. A Paris, il faut retourner au compteur chaque
+fois qu’il s’agit de marquer.
+
+La tradition en toutes choses est si importante que, dans ce pays
+nouveau, toutes ses traces deviennent précieuses. Dans les maisons
+industrielles, la tradition est représentée d’une façon très vivante par
+les portraits des fondateurs de maisons et de leurs directeurs
+successifs. Le bureau des patrons est une sorte de sanctuaire. On y est
+envahi par le grand sérieux des affaires. Sur les murs sont les
+ancêtres, pas bien anciens, naturellement, car ils remontent rarement
+au-delà de cent ans. Mais ces commerçants, ces industriels, ces
+ingénieurs ont tous des têtes d’une vénérabilité patriarcale. Leur
+figure respire la piété, l’honnêteté. Ces physionomies de braves gens
+énergiques et intelligents sont des pages impressives de l’histoire
+humaine. A regarder les traits de ces hommes, on comprend que leur trace
+soit restée sensible dans les affaires par eux créées. L’amour du
+travail, la probité, les sentiments de justice et d’humanité faisaient
+pour eux partie de la vie commerciale et industrielle. Ils exerçaient
+les affaires comme les chevaliers d’autrefois faisaient la guerre: avec
+leur âme, leur cœur; et leur maison, était bâtie avec un capital
+d’honneur et de loyauté qui est, certes, le plus précieux héritage légué
+à leurs successeurs. A longtemps rêver devant ces portraits d’anciens,
+on se surprend à se demander quel effet feront à côté d’eux les
+portraits de la génération actuelle. Et de tout cœur on souhaite aux
+fils de ressembler aux pères et de continuer, dans les formes nouvelles
+de la vie de ce temps, l’esprit qui animait leurs ancêtres.
+
+
+
+
+REPOS
+
+
+A certains moments de labeur intense, lorsque toutes les cordes de
+l’activité sont tendues, il se mêle à l’impression d’énergie et de
+puissance qui se dégage des cités cyclopéennes, une secrète angoisse,
+comparable à celle qui s’empare involontairement de nous, quand le train
+roule avec un maximum de vitesse. L’idée d’accidents, de catastrophes
+possibles se présente à l’esprit. On se demande, au point où en sont
+arrivées les choses, si cela peut continuer ainsi, et pendant combien de
+temps, et ce que, dans une pareille fournaise, pourrait devenir la
+société. Au-dessus d’un certain degré, l’activité devient anormale, et
+l’organisme humain se détraque.
+
+Les bonnes machines sont pourvues de sifflets d’alarme qui avertissent
+leurs conducteurs que le danger approche, ou de manomètres qui signalent
+les pressions exagérées. Ces sortes de signaux existent aussi dans le
+mécanisme social. Pour ceux qui ont des oreilles pour entendre et des
+yeux pour voir, ils fonctionnent avec insistance. Les citoyens
+clairvoyants s’en aperçoivent fort bien et poussent leur cri d’alarme.
+Le déséquilibrement mental, la neurasthénie et l’incapacité de travail,
+résultat des surmenages et des trop constantes surexcitations, la fièvre
+de vitesse qui gagne les gens, à mesure que leur marche s’accélère,
+l’inquiétude provenant de la perpétuelle agitation, les préoccupations
+où vous plonge l’ardente et inlassable concurrence, le vertige des
+situations gigantesques trop rapidement acquises, tout cela trouble
+sérieusement la santé mentale et physique, et arrive à se traduire par
+une série de ruines ou d’excentricités. On sent que, sans la présence
+d’une masse formidable de lest, le bateau verrait sa marche compromise
+par les saccades d’une navigation précipitée et hasardeuse. Heureusement
+ce lest existe.
+
+Il consiste d’abord dans un capital énorme de bon sens, capable de
+remettre sans cesse les choses au point; ensuite dans une grande
+sincérité à reconnaître les lacunes de la vie sociale et à les combler.
+
+Au secours de ces forces de premier ordre, vient un certain calme, dont
+on voit se maintenir le régime salutaire au milieu des plus violentes
+bourrasques. On est rempli d’admiration, lorsqu’on voit la tranquillité
+d’âme avec laquelle une foule d’hommes se maintiennent au milieu des
+coups de feu du labeur le plus déconcertant par sa variété et sa
+quantité.
+
+A ces qualités de fond s’ajoute une bonne hygiène. Le soin que les
+Américains prennent de leur santé physique les fortifie merveilleusement
+pour la lutte, et sauvegarde leur énergie cérébrale. Il n’y a aucune
+comparaison entre eux et nous, sous ce rapport. Non seulement ils ont
+les jeux en plein air, les sports universellement pratiqués à tous les
+âges et par tous les sexes, mais ils ont cette fontaine de Jouvence qui
+s’appelle l’hydrothérapie domestique. Sous ce rapport, ce qui, chez
+nous, est le luxe des riches est là-bas le pain quotidien de tous.
+L’Amérique se lave et se douche abondamment, et par l’effet d’un besoin
+national et d’une habitude devenue une seconde nature. Elle mange ferme
+le matin et ne se charge pas trop l’estomac le soir. Elle combat de son
+mieux l’alcool, la vie noctambule, l’air renfermé. Ce n’est pas à dire
+que ces trois pestes, qui se développent surtout dans les villes
+monstres, n’y soient connues comme chez nous. Mais elles sont tenues en
+échec par une lutte persévérante et l’opposition décidée des éléments
+sains de la nation, unis comme un rempart en face de ces ennemis du
+genre humain.
+
+A cela s’ajoute que l’Amérique sait organiser le repos et lui maintenir
+des retraites inviolables. Il y a d’abord le repos de tous les jours,
+quand les bureaux se ferment et que l’existence familiale et confortable
+reprend ses droits. On se nettoie du souci des affaires, et à la maison
+il n’en est plus question. Là s’ouvre un autre monde capable de vous
+délasser. Pour une foule d’Américains qui se couchent de bonne heure, le
+soir, la famille, avec sa douceur calmante, corrige et répare les
+fatigues de la journée.
+
+Et puis, ils ont leur dimanche. Le dimanche est, nous commençons à nous
+en apercevoir, une des institutions humanitaires les plus précieuses et
+dont il faut relever les ruines, partout où l’incurie et l’ineptie
+publiques l’ont laissé s’écrouler. C’est le jour de la liberté, du
+souvenir pieux, de l’idéal, de la réflexion calme, le jour où l’homme se
+rappelle qu’il n’est pas une bête de somme et que sa destinée ne se
+confine pas dans le chemin tournant d’un manège.
+
+Une foule de citoyens américains s’associent, ce jour-là, à l’éducation
+religieuse et morale de la jeunesse, dans les écoles du dimanche. Une
+vie animée règne par les églises et se traduit en chants, prières, et
+toutes les formes d’une sociabilité fraternelle. L’homme couvert des
+poussières de la semaine, se retrempe et se réconforte aux sources pures
+d’une pensée sanctifiante et d’une espérance qui aide à supporter les
+peines et les fatigues. Et ses forces se renouvellent. Avec les éléments
+de sagesse, de patience, de considération qu’elle peut puiser dans son
+dimanche respecté, vivifié, rendu plus riche et plus secourable par tout
+ce que la piété de chaque génération y apporte de nouveau et de
+rafraîchissant, l’Amérique de la vie intérieure, de celle qui met la
+paix de l’âme et le contentement d’esprit au-dessus de tout, aura raison
+de son moi inférieur dévoré par la fièvre ardente des concurrences et
+par cette soif des richesses que toute nouvelle acquisition ne fait que
+rendre plus insatiable.
+
+
+
+
+ÉCOLES
+
+
+Ce que nous appelons l’école primaire se nomme en Amérique: public
+school. La première différence frappante, est que cette école est aux
+mains des femmes. L’instituteur existe certainement; mais il est rare et
+remplit le plus souvent les fonctions de directeur, lorsqu’une école est
+assez importante pour comporter plusieurs classes. On peut se demander
+quels résultats les dames obtiennent, comme respect et discipline,
+auprès des classes supérieures, où se trouvent des garçons de quatorze à
+quinze ans. L’expérience donne à cette question une réponse très
+satisfaisante. Non seulement les garçons déjà à la limite de
+l’adolescence, observent, sous une direction féminine, une discipline
+respectueuse, mais ils se montrent en règle générale plus malléables et
+plus dociles aux mains d’une institutrice qui connaît bien son métier,
+que sous la direction d’un instituteur.
+
+Les écoles publiques sont coéducationnelles. Filles et garçons suivent
+les mêmes leçons. Elles sont largement fréquentées par des élèves de
+toutes les classes sociales. Les écoles privées, où se fait l’éducation
+des jeunes enfants, s’attachent ordinairement au programme primaire. Ces
+écoles, d’ailleurs, sont fort nombreuses. J’en ai vu une à Minneapolis
+qui m’a laissé une impression caractéristique. En entrant dans le hall
+principal du rez-de-chaussée, on est frappé par une panoplie
+d’instruments de musique suspendus au mur. Arrivé un instant avant
+l’ouverture, j’avais vu les enfants s’ébattre sur le gazon qui entoure
+l’école. Sur un coup de sonnette donné par la directrice, une vingtaine
+d’élèves accoururent, décrochèrent les instruments, surtout des violons,
+et se mirent à jouer une marche alerte. Au son de cette musique, toute
+la population de l’école entra et se dispersa dans les salles des divers
+étages. Une fois tout le monde assis, les jeunes musiciens mirent leurs
+instruments au clou et allèrent prendre leur place.
+
+Généralement, la classe commence par une lecture destinée à recueillir
+et élever l’esprit. Fort souvent elle est empruntée aux livres saints.
+Les écoles possèdent quelquefois un grand hall où tous les élèves
+peuvent se rassembler. Dans ce cas, ils passent ensemble les premières
+minutes de la journée. Ils chantent, on leur fait une brève allocution
+souvent suivie d’une prière. Si une communication doit être faite aux
+enfants, on profite de ce moment-là.
+
+Dans les classes supérieures, l’enseignement civique est l’objet de
+leçons spéciales où une part importante est abandonnée aux enfants. Ils
+sont invités à signaler ce qu’ils ont vu ou lu d’intéressant au point de
+vue du bien général de la cité qu’ils habitent ou du pays dans son
+ensemble. Généralement la séance est animée. La discussion est admise.
+Les enfants proposent même de temps à autre d’envoyer une adresse
+respectueuse à un citoyen qui vient de rendre un service à la société. A
+la façon vivante dont les élèves prennent part aux séances civiques, on
+reconnaît qu’ils sont, dès leur jeunesse, attentifs à la politique, dans
+le sens large et noble de ce terme. La République et ses destinées; les
+progrès de la civilisation matérielle ou morale, tout ce qui touche à
+l’esprit public ou aux intérêts de tous, occupe leur attention.
+
+On s’aperçoit bien vite que la vie nationale du pays est homogène,
+malgré l’étendue du territoire et la diversité des habitants. Le fond
+des institutions n’est pas en question. L’idéal démocratique est l’idéal
+par tous accepté.
+
+Chez nous, l’accord ne s’étant pas encore fait sur la question
+fondamentale, il y a division dans les esprits, en dépit de
+l’homogénéité de la population. Dans ces conditions, les questions qui
+touchent à la chose publique, excitent des animosités et des
+contradictions. Par amour de la paix, il faut garder le silence à
+l’école sur des faits d’une grande portée éducative. Les maîtres
+sembleraient, devant les élèves, prendre parti pour l’une ou l’autre
+fraction politique; ils doivent donc se contenter d’enseigner la France,
+en général, et demeurer ainsi dans l’abstraction. De pénibles
+expériences nous mettent tous les jours en face de ce fait qu’il y a
+plusieurs France. Certes, à force de bonne volonté obstinée et d’une vue
+plus large sur nos intérêts véritables, nous finirons par nous
+rencontrer sur un terrain commun. Ce jour-là, les maîtres pourront
+parler, devant les élèves, des hommes et des choses de la patrie, sans
+que personne les accuse de faire de la politique. Nous jouirons du
+privilège enviable que l’Amérique possède dès à présent.
+
+L’école publique n’est nulle part plus intéressante que dans les États
+neufs et les villes en pleine formation. Dans un des larges
+établissements de Minneapolis, fréquenté par des centaines d’enfants, le
+directeur voulut bien, à un certain moment, rassembler tous les élèves.
+En rangs serrés, ils se posèrent le long d’un corridor, les grands
+collés au mur, les petits tout devant, à la façon des tuyaux d’orgue.
+J’avais devant moi de la graine de plusieurs nations. Leur origine se
+reconnaissait à leur chevelure. Scandinaves aux cheveux filasse,
+rappelant le lin tout blanc que leurs mères, dans les longues nuits
+septentrionales, filent sur leurs quenouilles; Irlandais couleur
+d’acajou, de carotte ou de feu; Italiens sombres ou châtains; Allemands
+blonds. Et toute la gamme des yeux, ces beaux yeux d’enfants que rien
+n’égale sur la terre en grâce et en vivacité. Je voyais en esprit leurs
+familles et les vaisseaux qui les avaient apportées, émigrants, de tous
+les coins de l’horizon, pour les réunir là.
+
+A un signal du maître, ils entonnèrent l’hymne national américain. Je
+l’ai entendu souvent. Jamais il ne me produisit autant d’effet que ce
+jour-là. N’avais-je pas devant moi des rejetons de plusieurs peuples?
+
+Et, cependant, une même ardente et patriotique conviction faisait vibrer
+toutes les voix, animait toutes les figures. Tous ces chers petits
+chantaient l’Amérique d’un cœur unanime. Dans leur chant, se
+transformant pour moi en symbole, je vis l’expression de faits puissants
+qui honorent grandement la terre hospitalière où ils se produisent. Je
+vis la contrée au cœur magnanime, vers laquelle accourent ceux pour qui
+leur propre patrie est souvent inhabitable, faute de pain. Venus des
+régions noires qu’habitent les privations et la misère, ils ont trouvé
+une place au champ du travail et au soleil de la dignité humaine. Leurs
+enfants ont des vêtements propres, une demeure et une bonne nourriture.
+Ces mines florissantes l’indiquent assez. La contrée d’adoption leur a
+été favorable, et ils lui sont reconnaissants. Au droit d’asile est venu
+se joindre le droit de cité, et ils ont conçu la légitime fierté d’être
+citoyens de la première République du monde.
+
+L’Amérique est une bonne mère qui non seulement est aimée passionnément
+par ses propres enfants, mais se fait aussi adorer par ses enfants
+d’adoption. Dès la deuxième génération, tous ces nouveaux arrivés et
+leurs descendants, sont des Américains, des hommes nouveaux.
+
+Quand on se demande par quels organes l’Amérique résout la grosse
+question de l’encadrement et de l’assimilation du flot sans cesse
+renouvelé des émigrants, qui constitue pour elle une ressource et un
+grave problème tout à la fois, on est de suite frappé de l’importance de
+l’école publique. C’est elle le principal, le grand organe de digestion
+et d’assimilation. L’école est l’estomac de l’Amérique. Là viennent se
+rencontrer les enfants de toutes les races. Elle les prend, les traite
+par l’esprit large, accueillant, à la fois libéral et discipliné, sévère
+et bienveillant, qui est comme le tempérament de sa démocratie puissante
+et pacifique. Une fois imbus de cet esprit, ils sont siens, car c’est un
+esprit qui élève l’homme, le dignifie, lui inspire la juste fierté et
+l’amour de l’ensemble auquel il appartient. Et quand alors il chante
+l’hymne national, où tant de simple et pieux amour du pays et de son
+histoire se mêle si naturellement à une foi religieuse sincère et
+tolérante, il exprime son âme elle-même. C’est vrai. Il s’est identifié
+avec le drapeau étoilé: il descend des Pilgrim fathers: Washington est
+son ancêtre, et Lincoln est de sa race. Cela s’exprime en trois mots qui
+se disent là-bas avec une ardeur de conviction particulière: Je suis
+Américain.
+
+Un jour, à New-York, je demandai au petit Royal Anderson, neveu de ma
+charmante hôtesse, Miss Louise Sullivan: «Are you a kind boy?» Il me
+répondit: «I am an American.» Il eût fallu le voir se rengorger en
+disant cela.
+
+
+
+
+HIGH SCHOOLS
+
+
+Dans chaque centre d’une certaine importance existe une high school,
+elle aussi presque toujours coéducationnelle. Elle est le degré
+intermédiaire entre l’école primaire et l’Université. C’est là que se
+prépare aux carrières pratiques la majorité de la jeunesse. En général,
+ces écoles sont installées en pleine ville, à proximité de tous. Pas
+plus que l’école primaire, elles ne comportent d’internat. On y enseigne
+les sciences, la littérature, les arts. Le chant y tient sa place
+d’honneur, comme dans toutes les écoles de la République. Les bâtiments
+sont vastes, bien éclairés. Le long des corridors spéciaux sont
+suspendues une foule de photogravures excellentes, représentant les
+monuments de l’antiquité, les principaux chefs-d’œuvre de l’architecture
+en Europe, les tableaux célèbres des grands maîtres et des reproductions
+en plâtre des œuvres les plus remarquables de la sculpture. Parmi toutes
+ces choses destinées à former le goût artistique, se remarquent aussi
+régulièrement les portraits des grands citoyens américains, destinés à
+personnifier les aspirations et l’idéal du pays, à perpétuer la mémoire
+des grands faits historiques. Il n’est pas rare, aussi, d’y rencontrer
+le buste de Napoléon. Déjà je l’avais vu dans les bureaux des
+négociants, sur les étagères des salons et les frontons des
+bibliothèques. Maintenant je le retrouvais dans les cabinets des
+directeurs d’école et à travers les salles de classe. Décidément, il est
+populaire en Amérique, et il l’est principalement à titre de self-made
+man. On admire en lui sa prodigieuse activité, sa marche en avant à
+travers les obstacles, sa destinée colossale qui le mena d’une origine
+obscure à la situation d’arbitre du monde. Tout cela lui donne un relief
+extraordinaire aux yeux de ceux qui n’ont pas, comme nous, à liquider le
+passé néfaste que nous a légué son autoritarisme. Quand on songe quel
+rôle Napoléon et ses lois ont joué dans notre enseignement, et quelles
+traces sa main de tyran a laissées dans notre éducation secondaire
+masculine, on est surpris de voir sa figure dans les libres écoles d’un
+pays avec l’idéal duquel la férule napoléonienne présente un si terrible
+contraste.
+
+A côté de la High school, l’Amérique possède une multitude
+d’établissements, comparables, dans leur programme, à nos lycées et
+collèges, mais n’en ayant en aucune façon l’organisation ni l’esprit.
+Ces écoles sont très souvent en dehors des villes, au bord des lacs, au
+penchant des collines, ou en plein bois. Elles ont des internats, mais
+qui n’ont pas la rigide monotonie des nôtres, ni la plupart de leurs
+inconvénients. Le dortoir a presque partout disparu, ainsi que les trop
+vastes et trop lugubres réfectoires. On préfère bâtir plusieurs maisons
+de dimensions ordinaires que d’édifier de massives casernes. Chambres à
+coucher et salles à manger ont un aspect familial. Et sitôt sorti des
+maisons, les élèves se trouvent au large. Point de préaux enfumés, point
+de murs. L’affreuse cour, pleine de poussière et garnie de gravier, où
+poussent quelques arbres étiques, symboles du régime, heureusement à son
+déclin parmi nous aussi, n’existe pas. On n’a pas l’impression de se
+trouver au milieu de détenus. Grilles, fenêtres garnies de barreaux,
+parloirs mornes, où des visiteurs viennent parler bas aux prisonniers,
+réglements pédants, sinistres roulements de tambour, tout cet ensemble
+que nous devons au grand homme dont le chapeau et la redingote sont si
+populaires en Amérique, n’a aucune place dans les mœurs scolaires des
+États-Unis. A chaque instant du jour, un élève, désireux de quitter la
+maison, pourrait s’échapper sans tambour ni trompette. Les récréations
+se prennent sur des prairies sans clôture aucune. La clef des champs est
+dans la poche d’un chacun. Tout cela manque absolument de contrainte,
+mais non de discipline et de surveillance. Le caractère et la conduite
+des enfants sont l’objet d’une vigilance latente, il est vrai, mais
+constante et effective. La pureté sexuelle des élèves et le respect de
+leur propre corps, la tenue consciencieuse dans le travail et la
+sincérité des paroles et des actes préoccupent les maîtres autant et
+plus que l’instruction elle-même. Si la figure d’un élève témoigne que
+son état réclame l’infirmerie morale, l’auscultation et la mise en
+observation ne se font pas attendre. Sans les persécuter, on sait les
+suivre. Et surtout des efforts constants sont faits pour les amener à se
+gouverner et se surveiller eux-mêmes. On estime, à juste titre, qu’une
+moralité provenant seulement de la constante présence du maître, pèche
+par la base et n’attend que l’occasion favorable pour devenir de
+l’immoralité. Que tout enfant soit quelqu’un, comprenne sa dignité, se
+charge de la responsabilité de ses actes et préside sa République
+intérieure, voilà le but vers lequel l’éducation est dirigée. C’est
+l’éducation pour la liberté par la discipline personnelle, l’éducation
+du «_self control_.»
+
+Dès que le self control commence à s’exercer, la discipline devient
+facile. Chacun la maintient en ce qui le concerne. Les tristes moyens
+coërcitifs, par lesquels on affaiblit le ressort de la volonté, sont
+considérés comme allant complètement à l’encontre du but de l’éducation.
+
+Chaque école a son infirmerie, presque toujours située dans un gracieux
+pavillon isolé. Une ou plusieurs nurses y président au soin de jeunes
+patients, qui n’ont pas l’air malheureux.
+
+La mine des écoliers américains, filles et garçons, est en général
+prospère. On s’en rend compte surtout, lorsqu’ils sont réunis tous
+ensemble dans les grandes salles où se tiennent les meetings du matin.
+C’est un plaisir de promener son regard sur ces figures qui respirent la
+santé et la bonne humeur. Leur hygiène, d’ailleurs, est bien entendue.
+Jamais de trop longues séances sans un peu de distraction, de jeux ou de
+gymnastique. Lorsque se prennent les grands exercices en plein air, les
+enfants se douchent généralement en rentrant au logis, ce qui les
+empêche de s’endormir en classe ou de se refroidir. Dans les écoles, il
+y a souvent une interruption de cinq ou dix minutes pendant lesquelles
+les enfants se dégourdissent sur place. Un piano, posé dans le corridor,
+donne le signal des mouvements, et au même instant, dans toutes les
+classes et sans quitter leurs tables, les élèves exécutent, sous la
+direction du maître, une série de mouvements bien combinés qui
+rétablissent une bonne circulation, les émoustillent et leur permettent
+ensuite de rester tranquilles.
+
+
+
+
+UNIVERSITÉS
+
+
+Parmi les Universités situées dans les grandes villes, j’ai vu
+particulièrement celles de New-York, Philadelphie, Boston, Chicago,
+Minneapolis, Toronto au Canada; mais, par une combinaison très heureuse,
+une partie importante de la vie universitaire s’est depuis fort
+longtemps réfugiée dans le silence et l’air pur des campagnes. Au nombre
+des établissements de ce dernier genre que j’ai visités et où j’ai
+séjourné, il faut citer: Harward, Oberlin, Mount Holyoke College,
+Vassar.
+
+Harward est très connu comme grande Université pour la jeunesse
+masculine. Aux portes de Boston, ville déjà traditionnelle, pleine de
+souvenirs studieux et d’un esprit tourné vers les lettres, les sciences
+et les arts, Harward est en outre richement doté par des amis anciens et
+nouveaux. Une foule d’illustrations américaines en sont sorties. Le
+Président Roosevelt y a fait ses études. Harward avec Yale, sa rivale en
+jeux sportifs et en travaux savants, sont des foyers dont le rayonnement
+s’aperçoit de loin. Oberlin est moins connu en France. Et cependant
+l’Université de l’État d’Ohio porte le nom d’un Français illustre,
+Oberlin, le grand pasteur qui vivait au Ban-de-la-Roche, à la limite du
+XVIIIe et du XIXe siècle. Ce pasteur alsacien fut le pionnier d’une
+piété vivante et originale. Il se servait du pic et de tous les outils
+routiers et champêtres, aussi bien que du langage ordinaire, pour donner
+un corps à la doctrine de l’Évangile, et il traduisait la Bible en actes
+pratiques, en civilisation, en institutions sociales. Cet homme a frappé
+l’esprit d’un peuple qui a défriché, bâti, civilisé plus que nul autre.
+Ils en ont fait un de leurs modèles vénérés, et son nom demeure attaché
+à l’une de leurs Universités. Oberlin-College est situé en pleine
+campagne, au milieu d’une contrée verdoyante, légèrement ondulée. Une
+toute petite ville est à côté de l’Université et porte le même nom.
+
+Le long de larges avenues sont situées les maisons des professeurs,
+comme à Harward et toutes les Universités du même genre. Une série de
+bâtiments spéciaux, répandus sur un vaste «campus», gazonné et planté
+d’arbres superbes, renferment les laboratoires, les salles de cours et
+d’études, les collections, la bibliothèque, le Musée d’Art et le
+Conservatoire de Musique. Sauf certaines parties de la médecine, qui ont
+besoin des grandes villes et de la proximité de leurs hôpitaux, toutes
+les branches du savoir humain y sont enseignées. L’Université est
+coéducationnelle. Le nombre d’étudiantes est sensiblement égal à celui
+des étudiants. Au centre des nombreux bâtiments, tapissés de lierre, qui
+constituent l’ensemble universitaire, une église s’élève où, tous les
+matins, la population entière de cette jeunesse, s’assemble avec ses
+maîtres, afin de commencer la journée par une lecture édifiante. Le
+Conservatoire de Musique, très suivi, fournit des éléments artistiques
+de premier ordre et contient une salle pour les auditions, dans laquelle
+se construit en ce moment même un des plus grands orgues des États-Unis.
+Les étudiants forment des sociétés musicales et chorales, actives tout
+le long de l’année. Ils sont, en outre, groupés en sociétés de tout
+genre, où ils poursuivent ensemble la culture scientifique et la culture
+morale. La presque totalité d’entre eux se rattache en outre aux
+diverses organisations gymnastiques et athlétiques. Ainsi l’Université
+est une sorte de ruche bourdonnante en pleine heureuse solitude. C’est
+un monde, rappelant par son isolement studieux et son travail recueilli,
+les bois sacrés des muses. Une atmosphère de paix y environne les études
+qui, par le perpétuel contact d’un grand nombre de jeunes personnes et
+de jeunes gens laborieux, atteignent un degré d’intensité considérable,
+sans que la vie physique y perde ses droits. On sent qu’il règne
+beaucoup de contentement et un salubre esprit ambiant. Toute cette
+jeunesse porte sur sa figure l’indice d’une existence normale et
+équilibrée. En somme, elle passe là d’heureuses années. J’ai pu m’en
+convaincre, non seulement par le train journalier, observé dans les
+diverses Universités, et par le ton dominant qui y règne, mais encore
+par les souvenirs que la vie universitaire laisse au cœur de ceux qui
+l’ont partagée. Partout j’ai rencontré des hommes et des femmes qui en
+parlent avec émotion et gratitude. Oberlin est un centre plus populaire
+que Harward ou Yale. Tout ce jeune monde a son avenir à créer et ne doit
+compter que sur soi-même.
+
+Les étudiants et les étudiantes demeurent dans des maisons séparées,
+rattachées à l’Université et situées à proximité des cours.
+
+Il n’y a ni cuisines ni salles à manger dans les maisons des étudiants.
+Les repas sont pris en commun dans celles où sont installées les
+étudiantes. Les tables sont par groupes de douze à vingt, et il y règne
+une aimable cordialité. J’ai toujours joui, très spécialement, du coup
+d’œil d’ensemble sur ces tables, où la présence des deux sexes mettait
+une note originale dont l’effet sur leur éducation mutuelle est
+salutaire à tous.
+
+Si jeunes qu’elles soient, comparativement à nos vieilles Universités
+européennes, les Universités américaines ont leur histoire, pieusement
+recueillie. On dirait que l’Amérique est d’autant plus ménagère de ses
+souvenirs, que la région en est moins étendue. Partout, dans les
+Universités comme dans les écoles primaires, sont conservés, sur des
+plaques commémoratives, les noms et les traits des fondateurs de
+laboratoires, de bibliothèques, de musées universitaires, ainsi que les
+noms des anciens élèves qui se sont distingués dans le monde. Au premier
+rang figurent les actes de dévouement et d’héroïsme.
+
+Westpoint on Hudson, principale école de guerre des États-Unis, consacre
+particulièrement le souvenir des morts héroïques. Westpoint est un nid
+d’aigle assis sur les rochers qui tombent à pic dans le fleuve. Une fois
+arrivé là-haut, on découvre un plateau très étendu où se trouvent
+d’immenses casernes, des salles d’étude et de cours et un champ de
+manœuvres sur lequel, au moment même où nous arrivions, marchait,
+drapeaux déployés et musique en tête, toute la population de l’école.
+Ces jeunes gens ont une tenue superbe. La moitié au moins de leur temps
+se passe aux exercices physiques. Beaucoup d’entre eux, excellents
+cavaliers, s’entraînent à un jeu spécial consistant à taper sur des
+boules du haut de leur cheval. Armés de maillets à long manche, ils
+s’élancent à travers la plaine gazonnée, et l’adresse avec laquelle ils
+évoluent est, à certains moments, stupéfiante.
+
+Parmi les immenses bâtiments de Westpoint il en est un destiné aux
+souvenirs guerriers, c’est le Memorial-Hall. Pas un fils de l’Amérique
+ne tombe sur le champ d’honneur sans que son nom ne soit gravé là. Les
+généraux ont leurs bustes ou leurs portraits. Des tableaux consacrent
+certains faits militaires particuliers. Dans ce bâtiment sont de vastes
+salles où se célèbrent les anniversaires. A certains jours, la
+population de l’école s’augmente d’hôtes qu’un lien quelconque rattache
+à l’armée. Ces jours-là sont les grandes dates du sentiment patriotique,
+un sentiment qui, pour être plus visiblement exprimé dans les fastes de
+Wespoint, n’en existe pas moins vivace et vibrant à travers toutes les
+écoles américaines.
+
+
+
+
+MOUNT HOLYOKE-COLLEGE
+
+
+Tel est le nom de la première université de femmes, fondée aux
+États-Unis et dans le monde, aux environs de 1837. Collège, en Amérique,
+veut toujours dire Université. L’Université du «Chêne sacré» est située
+dans une jolie campagne ondulée, ayant à l’horizon la Montagne du Chêne
+sacré et faisant partie de l’État de Massachusetts. On y arrive par un
+tramway de route, en une demi-heure, depuis le chemin de fer. Un petit
+village est situé dans le voisinage. Autrement, solitude complète et
+grand air.
+
+L’ancienne Université tenait en un seul et colossal bâtiment qui a
+complètement brûlé en 1896. Par cet incendie qui détruisit tout, l’école
+sembla un moment anéantie dans son principe même. Mais les affections
+des anciens élèves lui avaient, à travers la République, créé de trop
+solides appuis, pour qu’elle pût rester ensevelie sous la cendre. On
+releva donc ces murs, mais d’après un autre plan. Vingt édifices divers
+remplacèrent l’ancien massif de constructions. Maintenant Holyoke
+College vous salue de loin, du sourire de ses maisons couvertes de
+lierre. Ici est la bibliothèque, là le musée de sculpture et de
+peinture, là encore la gymnastique et les bains. Plus loin, la
+magnifique église, capable de contenir les deux mille habitants de
+l’Université; les serres, l’infirmerie, les laboratoires, les salles de
+cours, les maisons d’habitation, l’observatoire d’astronomie. Ce dernier
+me fut expliqué par un astronome féminin qui y passe tout son temps et y
+fait des cours à certaines heures, tant de jour que de nuit. Quelques
+bâtiments isolés, très gracieux, servent de logement à ceux des
+professeurs qui préfèrent la solitude. Il n’y a que des femmes.
+J’assistai à une leçon de chimie et à la manipulation, par une vingtaine
+d’étudiantes, d’une certaine quantité de levure de bière. Toutes étaient
+engoncées dans des tabliers blancs, de la tête aux pieds. Le sérieux,
+avec lequel elles regardaient leurs tubes et notaient leurs proportions,
+leur donnait un air d’alchimistes cherchant quelque pierre philosophale.
+La chimie est là-bas une carrière fort agréable et lucrative pour les
+femmes, qui se placent couramment dans certaines industries. A la serre,
+je vis plusieurs jeunes personnes occupées à étudier les fleurs, pendant
+que d’autres les soignaient. Au musée, une quantité d’élèves faisaient
+du dessin, de la peinture à l’huile, de la sculpture, des travaux
+relatifs à l’architecture et la décoration des maisons.
+
+Plusieurs centaines d’élèves accoururent pour écouter ma conférence
+française. J’eus le plaisir de constater qu’elles comprenaient fort bien
+notre langue. Leur professeur principal est une jeune personne très
+distinguée, qui a passé plusieurs années à Paris, et suivi avec
+assiduité, les cours de Mr Gaston Paris, dont le portrait orne sa
+chambre. Dans ma conférence anglaise du soir, j’eus devant moi la
+population de Holyoke tout entière, public gracieux, intelligent, à qui
+c’est un régal de parler et qui vous soutient et vous inspire par sa
+bonne sympathie.
+
+Au dîner, j’avais été invité dans la maison de la directrice. Elle y
+demeure au milieu d’une centaine d’étudiantes. Il y avait six ou sept
+tables dressées. Les dames servaient elles-mêmes. C’était absolument
+charmant. J’appris, en m’intéressant à ce détail, que toutes les jeunes
+personnes s’entraînaient aux travaux pratiques, et qu’une très
+importante partie du travail de la maison était fait par les étudiantes.
+
+Le personnel de service se trouve ainsi réduit à un minimum. Les études
+n’y perdent rien. Un peu de travail physique est un délassement et
+rétablit l’équilibre mental. La bourse y gagne. La pension coûte moins
+cher, en raison même de cette organisation très pratique. J’eus ainsi le
+plaisir de voir les corridors de la maison balayés par des jeunes filles
+fort distinguées et qui, pour tenir un balai, m’en paraissaient un peu
+plus jolies.
+
+La veille, on m’avait raconté qu’une certaine quantité de courageuses
+jeunes personnes qui faisaient là leurs études, avaient gagné, comme
+dames de compagnie, femmes de chambre ou dans d’autres emplois
+lucratifs, l’argent nécessaire à leurs études. Plusieurs sont
+actuellement professeurs, qui ont amassé par des leçons particulières le
+nécessaire pour demeurer à l’Université et y acquérir leurs grades.
+
+Je me trouvais à Holyoke, le soir du jour où le Président Roosevelt fut
+réélu. L’Université, calme à la surface, était en ébullition intérieure.
+Dans ma conférence, je fis une allusion au fait passionnant du jour. Le
+résultat de l’élection était encore inconnu; je l’envisageai comme
+certain. Ce fut une explosion de joie dans la salle, mille mouchoirs
+s’agitèrent avec frénésie, et des trépignements généreux se firent
+entendre à travers tout l’auditoire. Le lendemain, à la première heure,
+le résultat une fois acquis, l’ivresse ne connut plus de bornes. Pendant
+deux heures, on entendit des chants patriotiques, des sérénades, des
+cris spéciaux qui servent là-bas aux étudiants des deux sexes à
+manifester leur contentement. Ces cris, où les femmes rendent souvent
+des points aux hommes, ont une énergie que je qualifierai de sauvage, et
+je me suis assuré qu’ils venaient bien des anciens Peaux-rouges.
+
+Les femmes ne votent pas aux États-Unis. Pour se dédommager de cette
+lacune dans la loi, les jeunes filles de Holyoke avaient décidé qu’elles
+feraient une élection privée, le jour avant l’élection publique. Elles
+observèrent minutieusement les usages; firent une campagne électorale
+avec articles dans le journal de l’Université, meetings et affiches. Au
+jour dit, le vote fut soumis aux plus strictes formalités et même, pour
+copier fidèlement les mœurs ambiantes, ces demoiselles désignèrent
+quelques policemen, ou plus exactement police women «_for hindering
+bribery_.» Le résultat de l’élection fut une formidable majorité en
+faveur de Roosevelt. Quelques jours plus tard, à la Maison Blanche, je
+racontai ces incidents amusants au Président, qui en rit de bon cœur.
+
+Avant de quitter Holyoke, j’assistai à la pose de la première pierre
+d’un nouvel et important édifice dont, d’ailleurs, les murs s’élevaient
+déjà considérablement. Par les chemins qui circulent entre les beaux
+platanes et les bandes de gazon, je vis s’avancer vers l’église où se
+célébrait la cérémonie, une longue théorie, toute l’Université et ses
+hôtes, en costume des grands jours: hermines, toques, robes de docteur.
+Un chœur, composé de deux cents jeunes filles en surplis blanc,
+précédait le cortège. La Présidente, assistée de quelques hauts membres
+d’Universités voisines, fit un speech, et des chœurs merveilleux furent
+chantés. Le reste du jour fut consacré aux réjouissances générales. Des
+réjouissances, il y en a souvent. Elles font partie du programme. Les
+jeux en plein air, l’exercice journalier, une bonne hygiène, une vie
+normale et pas trop de tracas d’examens, font à ces jeunes et studieuses
+personnes une vie, en somme, très heureuse.
+
+
+
+
+DOCTORAT HONORIS CAUSA
+
+
+Parmi les marques de bonne amitié dont le souvenir nous demeure
+précieux, il est impossible d’oublier celle qui nous vint du
+Temple-College de Philadelphie et du Dr Conwell, son éminent directeur.
+Avant de conter comment le doctorat nous fut conféré, présentons M. le
+Docteur Conwell.
+
+Le Docteur Conwell est de haute stature, maigre, brun, nerveux. Un nez
+aquilin marque sa figure expressive, où des yeux à la fois bons et
+pénétrants allument leur flamme sombre. Il a passé une partie de sa vie
+à voyager autour du monde, exerçant, pendant quelque temps, le périlleux
+métier de correspondant de guerre en Extrême-Orient. Quand il eut amassé
+toutes ses expériences, il subit une transformation intérieure d’où son
+esprit sortit, animé de convictions religieuses ardentes. Il se fit
+alors prédicateur et professeur, et transporta toute la belle fougue de
+l’ancien globe-trotter sur le champ de l’action religieuse et sociale.
+Armé de connaissances pratiques très étendues et d’une vaste érudition,
+doué d’un tempérament de fer et en même temps d’une souplesse
+d’intelligence qui le rend large, tolérant, de relations cordiales, il
+fit profiter son œuvre de toutes ces qualités éminentes. Après de
+longues années d’un labeur qui ne cesse jamais, et dont une partie est
+consacrée à faire des conférences sur tous les points de l’immense
+territoire des États-Unis, on lui doit: l’érection du plus large temple
+de Philadelphie, appartenant à la dénomination baptiste; la création
+d’une université complète ayant un caractère populaire.
+
+Le temple contient plus de trois mille places assises. Mais le Dr
+Conwell, au courant de tous les moyens de la civilisation, y a fait
+installer un appareil téléphonique perfectionné qui permet au
+prédicateur de se faire entendre bien au-delà de la salle où il prêche.
+Cette installation eut d’abord un but purement humanitaire. Il
+s’agissait de rendre possible aux malades d’un hôpital voisin, la
+participation aux offices, sans aucun dérangement pour eux. Une
+demi-douzaine de récepteurs suspendus en face de la tribune recueillent
+et transmettent non seulement la voix du prédicateur, mais la musique de
+l’orgue, les chants des chœurs et de la communauté. Les malades, de leur
+lit, peuvent, en se fixant sur la tête un casque téléphonique, suivre
+tous les incidents du culte public. Une fois l’installation faite, ses
+services s’étendirent bien au-delà du rayon prévu. Tout abonné au
+téléphone peut, à condition de prévenir la veille, se faire mettre en
+contact avec le Temple pour la durée du service religieux. On voit d’ici
+le merveilleux usage qu’un arrangement semblable comporte.
+
+La première fois que je vis le Dr Conwell, c’est en chaire, un dimanche
+vers les dix heures du soir. Il prêchait, en attendant que je vienne
+d’un lointain quartier de Philadelphie, pour saluer sa communauté. Son
+sermon était dirigé contre un certain nombre de crimes sociaux qui
+consistent à offenser, à dépouiller, à voler Dieu dans la personne des
+hommes. Il énumérait, avec sévérité, des cas où, par suite de bas
+intérêts ou d’égoïsme sauvage, nous en arrivons, en pleine civilisation,
+à priver des enfants et des hommes de leur droit à la vie, à la liberté,
+à la clarté intellectuelle, au développement moral. Et à chacun de ces
+cas il s’écriait avec une passion qui prêtait à sa parole un éclat
+vengeur: «You rob God!» vous volez Dieu!
+
+Il m’invita plusieurs fois à prendre la parole devant son immense
+auditoire. Nous eûmes de longues conversations, et je fus mis au courant
+de l’œuvre magnifique qui s’accomplissait là, ainsi que dans
+l’université bâtie porte à porte et intitulée Temple-College. Cette
+université a des centaines d’étudiants, un corps de professeurs, hommes
+et femmes, très remarquable, et son but spécial est de rendre les études
+accessibles à quiconque a des capacités. Toute une vaste section ne
+fonctionne que le soir. Là, des ouvriers, des employés, préalablement
+entraînés par des études personnelles, viennent suivre des cours. Après
+avoir suivi ces cours pendant de longues années, ils peuvent acquérir
+des grades universitaires. Temple-College est une ruche immense et
+bienveillante où le peuple intelligent peut s’initier à la vie
+intellectuelle. C’est de cette université qu’on voulait me faire
+docteur, étendant cette même marque de politesse à mon compagnon de
+voyage. La qualité et le but d’une semblable œuvre, nous faisaient
+d’autant mieux apprécier une offre qui fut acceptée avec empressement.
+La réception fut fixée au 23 novembre. Ce jour-là, entourés de tout le
+corps de professeurs, nous entrâmes dans la salle bondée d’un public
+sympathique. Non seulement on désirait nous offrir un témoignage
+personnel, mais ce témoignage s’adressait à la France elle-même, par
+dessus notre tête. On nous le fit voir surabondamment. En premier lieu,
+toute la vaste salle avec ses larges tribunes était littéralement drapée
+aux couleurs de France mêlées aux couleurs américaines. Puis, comme
+premier article du programme de la séance, la _Marseillaise_ fut chantée
+par un quatuor d’une vigueur entraînante. Ensuite, tous les discours
+contenaient des allusions à la République sœur. Un de ces discours fut
+prononcé par le maire de Philadelphie, qui profita, en outre, de
+l’occasion pour déclarer qu’il était lui-même un ancien étudiant de
+Temple-College. Sa belle carrière avait été ouverte par cette bonne
+maison où il était possible de faire ses études, le soir, tout en
+gagnant sa vie le jour.
+
+Aux applaudissements sans cesse renouvelés d’une foule enthousiaste,
+chaque allusion à la France se transformait en manifestation générale.
+«Dites bien, et répétez-le, nous enjoignaient tour à tour les orateurs
+qui se succédaient à la tribune, dites à vos concitoyens en quelle vive
+amitié nous tenons leur pays, et combien nous désirons qu’il soit fort,
+prospère, animé de l’esprit qui fait les puissantes démocraties.»
+
+Puis on nous remit des insignes, des toques et des parchemins, afin que
+de cette heure il nous restât un symbole aux écrins du souvenir.
+
+
+
+
+UN PÉNITENCIER QUAKER
+
+
+Je venais de voir, aux environs de Philadelphie, dans une jolie contrée
+où les champs et les fermes alternent avec des restes de forêts, une
+magnifique école coéducationnelle dirigée par les «Amis». Maintenant, me
+dit frère Joseph Elkinton, négociant, et speaker dans les meetings
+quakers, venez, que je vous montre une autre maison, celle-là pour
+enfants et jeunes gens égarés.
+
+Nous partîmes, cahotés, par de mauvais chemins de traverse, et bientôt
+gagnâmes une sorte de cité, bâtie sur une colline à large dos, et
+composée d’une vingtaine de maisons. C’était là.
+
+Je n’en croyais pas mes yeux. Pour une maison de correction, cet
+établissement manquait complètement de physionomie. D’abord, pas de
+murs, pas même une palissade, pas même un fil de fer! On entre et on
+sort comme on veut. Sur une question à ce sujet, le quaker Elkinton me
+répondit avec un sourire malicieux: «_c’est pour empêcher les
+évasions_.» Il paraît que rien n’empêche les gens de s’en aller, comme
+d’être libres de le faire à toute heure. Cette absence de barrières, de
+portes, de verrous, de gardiens farouches, me fit beaucoup songer. Et je
+finis par trouver qu’elle était parfaitement en accord avec les
+principes de ces «Amis», si humains en toutes choses. En effet,
+quoiqu’ils soient de vrais croyants, ayant la foi qui transporte les
+montagnes, ils n’ont pas construit, autour de leur cité spirituelle, de
+ces murs qui s’appellent des credos. Ils ne voudraient pas qu’un mur
+empêchât l’esprit de souffler ou le soleil de rayonner. Et la même
+raison qui fait qu’ils n’ont pas la fibre ecclésiastique, les arrête
+devant les mesures coercitives, même quand il s’agit de jeunes mauvais
+drôles. Ah! que je comprends ces choses, et que cette foi en la liberté
+me semble belle!
+
+En approchant des maisons, situées sur les deux rangs, le long d’une
+large avenue avec, au bout, un bâtiment directeur, je remarquai qu’elles
+étaient toutes tapissées de lierre. Non de lierre comme nous le
+connaissons ici et qui ne supporte pas les hivers rigoureux de
+l’Amérique, mais d’un lierre qui perd ses feuilles en automne. Avant de
+tomber, elles prennent de belles tonalités, variant entre le rose pâle
+et le pourpre intense. Toutes les maisons en étaient garnies. On eût dit
+les feux d’un beau couchant, caressant leurs pierres, leurs embrasures
+de portes et de fenêtres. C’était si gracieux, que ce souriant endroit
+paraissait un séjour privilégié où l’on récompense la vertu, plutôt
+qu’un lieu sévère où le vice doit être corrigé. Plus d’une âme imbue des
+principes classiques de la _poigne_, eût senti là son mépris s’éveiller.
+
+Joseph Elkinton me montra un bâtiment en construction, où des
+charpentiers étaient en train de poser des poutres. Ceci, dit-il, est
+une nouvelle demeure. Ceux qui la construisent sont les aînés de la
+maison. Ils travaillent sous la direction de quelques hommes du métier.
+Le système, ici, est de faire faire tous les travaux par les intéressés
+eux-mêmes.
+
+Nous commençâmes la visite à travers une série de constructions; nous
+vîmes des ateliers et des écoles. L’école ne fonctionne que le matin,
+sauf pour les petits, qui la fréquentent l’après-midi également. Les
+ateliers ouvrent l’après-midi. Nous regardâmes faire des souliers, des
+vêtements, des meubles, puis imprimer un journal, laver du linge. Sur
+une table, des gamins repassaient des chemises avec des fers chauffés à
+l’électricité. Le même fer, en contact avec un courant, fonctionne
+indéfiniment: point d’émanations gazeuses; point de taches de charbon.
+Toute cette population d’enfants n’avait pas l’air de contrainte que
+jusqu’ici j’avais toujours remarqué dans les maisons analogues. Nous en
+vîmes d’autres qui revenaient du labour, marchant en rang comme des
+soldats, mais leur expression de figure était celle de garçons contents
+de leur sort. Frère Joseph me dit que le principe fondamental de la
+maison était de _restaurer en chacun le sentiment de la dignité
+humaine_. Jamais on ne leur parle de leur passé. Il est considéré comme
+oublié et pardonné. On préfère faire vibrer en eux la fibre héroïque,
+que de les attendrir et les amollir ou de les décourager par le
+sentiment trop vif et trop persistant de leurs fautes.
+
+Nous visitâmes leurs habitations, propres, visiblement respectées, sans
+aucune de ces traces de dégradation qui montrent qu’un homme manque de
+respect à sa propre maison.
+
+Sur la table dressée pour le dîner, verres et vaisselle d’une propreté
+immaculée, et des serviettes, s’il vous plaît, pliées avec une certaine
+coquetterie. Tout rappelle que ceux qui s’asseoiront à ces petites
+tables de six, sont considérés comme des individualités et non comme de
+simples numéros.
+
+Pendant que nous parcourions le bâtiment de gymnastique, contenant les
+piscines de bain, un carillon se mit à sonner dans la tour de
+l’horloge.--Est-il mécanique? dis-je à Elkinton.--Non, c’est un des
+jeunes pensionnaires qui le fait sonner. Il est habile musicien, et nous
+pensons que les mélodies apaisantes ou joyeuses peuvent agir
+favorablement sur l’esprit des enfants, aux heures surtout où ils se
+reposent et peuvent écouter tranquillement.
+
+Une fois le tour complet fait, nous pûmes voir, dans le bureau du
+directeur, les albums nombreux et fort curieux où sont représentées
+toutes les générations qui ont passé par l’école. Chaque enfant a une
+courte biographie en deux parties: avant et pendant son entrée à la
+maison. Au-dessus des détails biographiques sont deux photographies.
+L’une représente l’élève tel qu’il est entré. Elle se fait toujours à la
+première heure et, en général, les figures sont pâles et sournoises, ou
+contraintes et dissimulées. L’autre photographie montre le même élève,
+tel qu’il était au jour de la sortie. Entre ces deux images il y a
+souvent des différences frappantes. Pour une minorité qui semble n’avoir
+pas profité, il y a un nombre énorme de physionomies accusant une
+transformation complète.
+
+J’eus un long entretien avec le directeur et plusieurs de ses principaux
+collaborateurs. Tous sont quakers, quoiqu’il n’y ait pas un seul enfant
+quaker parmi ces pauvres jeunes habitants du refuge. Tous m’ont frappé
+par la foi en l’homme, en l’enfant. Ils sont bien moins obstinés à
+mettre en relief la corruption native des gens qu’à découvrir en chacun
+quelque vestige de l’image de Dieu. Ils aiment ces enfants, sans avoir
+vis-à-vis d’eux l’air protecteur des justes qui consentent à toucher aux
+injustes. Ceux-là sont de vrais disciples du Maître qui prenait sur lui
+les péchés des autres. Ils se frappent la poitrine, parce que des
+enfants sont tombés, victimes souvent de notre état social vicieux. Et
+ils les aiment à cause de leur malheur. Par l’effet d’une curiosité très
+naturelle, je demandai s’il n’y avait pas là quelques jeunes Français.
+Un garçonnet leva la main.--D’où es-tu?--De Vincennes.--Et moi, lui
+répondis-je, je suis de Fontenay-sous-Bois. Et nous échangeâmes une
+poignée de mains en signe de bon voisinage.
+
+Ces quakers sont de braves gens; leur mépris austère des formules et des
+conventions, leur simplicité rude et bienveillante m’a gagné le cœur!
+
+Je les récompensai de tant de bienfaits spirituels, procurés par leur
+fraternelle compagnie et le spectacle de leur mâle activité, en
+m’appropriant une jolie inscription fixée au mur dans le cabinet du
+directeur. Sans autre forme de procès, je la mis dans ma poche.
+
+Et qu’était-ce donc? Un credo dont la lecture m’avait touché jusqu’aux
+larmes, intitulé: _The school teachers creed_. Il commence ainsi: «I
+believe in boys and girls!» «Je crois aux jeunes garçons et aux jeunes
+filles!» La voilà, la foi en l’homme, sans laquelle toute notre foi
+s’écroule dans le néant et le pessimisme!
+
+Si vous doutez de l’homme, de son œuvre, du grand labeur sur les sillons
+de la terre; si vous ne prenez la présente économie que comme une
+affaire mal engagée, destinée à la banqueroute et dont l’au-delà seul
+payera le déficit, vous faites une injure au Dieu en qui vous prétendez
+croire et que vous pensez glorifier, en niant l’homme. Car l’auteur
+responsable de ce monde présent, c’est Lui. Son honneur est engagé sur
+nos têtes. Nous sommes solidaires. Je ne rendrai pas aux chers «Amis» le
+carton que je leur ai dérobé, et je relirai sans cesse le vaillant, le
+claironnant _schoolteachers creed_: «I believe in boys and girls.»
+
+
+
+
+BOVERY MISSION
+
+
+Un jour, je rendais visite à Mr Klopsch, le dévoué rédacteur du
+_Christian Herald_, en qui se concentrent tant d’œuvres de miséricorde
+et d’efforts vers une humanité meilleure. Il me dit:--Viendriez-vous un
+soir à Bovery-Mission? Vous vous rencontreriez là avec tout ce que la
+cité de New-York peut nous montrer de plus lamentable en fait d’hommes
+sans feu ni lieu.
+
+Rendez-vous fut pris immédiatement pour le lundi, 28 novembre. Vers les
+onze heures du soir, Mr Klopsch frappa à la porte du cercle où j’avais
+passé, au milieu d’amis, une de mes rares soirées libres. Il faisait
+froid. Une brume légère couvrait la ville. Nous roulâmes pendant une
+heure environ jusqu’à ce que nous eûmes atteint dans East-End, le local
+de Bovery-Mission.
+
+Dans une salle longue et étroite un public compact se trouvait entassé.
+Une tribune occupait le fond, surmontée d’un orgue. Sur cette tribune
+avaient pris place une série de personnes intéressées à la mission,
+entre autres une dame âgée qui lui consacre son existence entière. Il
+était minuit. Quand je m’assis au centre de l’estrade, je vis devant moi
+une barre destinée à servir d’appui aux orateurs. Et j’eus l’impression
+d’être cité à la barre de quelque invisible tribunal où siégeait la
+misère, ayant comme assesseurs une vraie cour des miracles, un ramassis
+de détresses, venues là de tous les bouts de la terre. Je demeurai
+d’abord en proie à une sorte de stupeur de l’âme. Heureusement l’orgue
+jouait, et l’assemblée chantait. Cela me permit de regarder cette foule
+composée des scories des nations. Il n’y avait pas une seule femme.
+L’aspect de ces gens était celui de vaincus; mais non de vaincus,
+fraîchement revenus de quelque bataille, effarés encore des visions
+horribles de la mêlée. C’étaient des vaincus de vieille date, trop
+éteints et trop annihilés à présent pour se souvenir. Leurs figures
+présentaient des types de toutes les patries et montraient en même temps
+qu’ils n’en avaient plus aucune. A les voir ainsi, on se disait
+involontairement: A quoi te sert, Italien, ton roi? Allemand, ton
+empereur? Français, ta République?
+
+Ils étaient tombés en dehors des mailles où tiennent les citoyens
+réguliers des pays, dans l’immense filet du malheur, et gisaient là,
+victimes de leur paresse, de leur ivrognerie, de leur manque de
+caractère, ou de circonstances brutales où s’était brisé, l’esquif de
+leur vie.
+
+Je leur faisais, de ma place, des visites personnelles, en les observant
+longtemps, individuellement. Parmi ces centaines d’épaves, pas une
+méchante figure. Il y avait de la diversité sous l’uniformité sordide
+des haillons: imberbes et barbus, hirsutes et chauves, et beaucoup plus
+de borgnes que ne comporte une assemblée d’hommes ordinaires.
+
+Par combien de sentiers divers, leurs vies jadis fraîches et pleines
+d’espérance avaient-elles abouti à cet écrasement qui, les réduisant en
+poussière, les condensait comme en un résidu noir au fond de la cornue
+sociale. Ils me parurent si grands dans leur néant, que toute la gloire
+de la vie bourgeoise et régulière en fut, sur l’heure, couverte d’une
+ombre. Une main invisible me retira toutes les provisions sur lesquelles
+d’ordinaire compte un homme, quand il doit parler à des semblables qui
+ont un lit pour s’y coucher, une table pour s’y asseoir; qui portent sur
+eux ce passeport nommé l’argent et qu’anime le souffle de cette âme
+sociale: le crédit.--Je me sentais moi-même, par sympathie, réduit à la
+misère noire, à l’humanité nue, souffrante et blessée, et par là, je
+devenais leur égal. Et quand je me levai pour les appeler «frères» je
+vis, assis au milieu d’eux, l’esprit de l’humanité souffrante, le Fils
+de l’homme qui n’a point où reposer sa tête. Jamais je ne me suis senti
+plus fortifié par la pensée de pouvoir parler en son nom. Et jamais le
+jugement de sa parole, à la fois clémente et vengeresse, sur nos
+vanités, sur le mensonge du christianisme confortable, ne m’a paru plus
+sévère. Je reçus, ce soir-là, une de ces leçons qui remplissent l’âme de
+douleur et d’angoisse. Se rendaient-ils compte de l’effet surhumain
+qu’ils me produisaient? Évidemment, non. Mais ils écoutèrent de bon cœur
+ce que je leur disais tout haut, comme j’avais recueilli en silence ce
+qu’ils me disaient tout bas.
+
+Puis je descendis de la tribune et priai les assistants de lever leurs
+mains selon qu’ils parlaient une des trois langues: français, anglais,
+allemand, les seules dans lesquelles je pouvais me faire comprendre. Et
+les conversations particulières s’engagèrent. Leurs courtes biographies,
+finissant toutes mal, rappelaient ces séries de messagers de malheur qui
+arrivent coup sur coup, annonçant chacun une autre catastrophe. Parmi
+les Français à qui je parlai, se trouvait même un ancien instituteur de
+Marseille. Il n’avait pas cinquante ans. Des bancs de l’école normale,
+par quelles hasardeuses pérégrinations était-il venu là?
+
+Des tasses de café noir circulaient dans les rangs. L’heure de la
+clôture approchait. Une abondante distribution de pain fut faite à la
+sortie. Où vont-ils coucher? me demandai-je, en voyant la noire colonne
+se disperser dans la brume nocturne. Et leur vision me suivait,
+lamentable, troublante, posant devant mon esprit le problème douloureux
+de l’humanité vagabonde.
+
+
+
+
+LA PROPRETÉ DE LA RUE AUX ÉTATS-UNIS
+
+
+J’en parlerai comme un simple passant, non comme un enquêteur de métier.
+A toutes les heures du jour et de la nuit, pendant mon séjour là-bas,
+l’occasion m’a été fournie de circuler par les rues des grandes villes.
+J’ai vu les quartiers populaires, commerçants et bourgeois; en
+particulier, un coup d’œil donné aux quartiers où les étrangers se
+groupent et s’entassent, selon leurs nationalités diverses, m’a vivement
+intéressé. Mais nulle part une exhibition du vice ne m’a choqué.
+
+Chez nous, nous avons les affiches, les petits journaux pornographiques
+illustrés, tous en bonne place, afin de se faire reconnaître aisément
+par ceux qui les cherchent, et d’attirer, s’il se peut, l’attention de
+ceux qui ne les cherchent pas. Nous avons, aux abords des gares,
+l’embuscade pour surprendre les nouveaux arrivés, peu au courant des
+usages de la cité monstre, et aux abords des Lycées, les distributions
+de mauvaises lectures et les enjôleuses de jeunes garçons. Nous
+jouissons du camelot habile qui attire le client en dessinant sur le
+trottoir et ensuite, le cercle une fois formé, essaie de placer des
+cartes licencieuses aux mains des auditeurs.
+
+Enfin, nous avons, la nuit, dans certains quartiers principalement, le
+raccolage sur le trottoir. Que n’avons-nous pas? Un père de famille ou
+une mère peuvent maintenant difficilement prendre le train ou circuler
+par les rues, sans être gênés à cause de leurs fils ou de leurs filles.
+
+Lorsque nous nous plaignons, on parle de liberté. Dans un pays de
+liberté, il n’est pas admissible que des entraves soient apportées à la
+presse, à la circulation des citoyens, à la publicité. Et sous prétexte
+de liberté, la majorité des citoyens est constamment gênée dans la chose
+du monde la plus simple, à savoir dans le mouvement journalier, qui veut
+que l’on puisse, sans inconvénient, sortir de chez soi et se promener
+par la ville. En somme, nous subissons le contact des pires
+malpropretés, nous, nos femmes, nos filles, nos fils, par l’effet d’un
+simple sophisme.
+
+Les États-Unis sont, eux aussi, un pays de liberté. Comparativement à la
+belle latitude qu’ont là-bas les individus et les associations, nous
+sommes, en France, de plusieurs siècles en retard. Toutes les
+initiatives passées chez nous au laminoir des routines et des engrenages
+administratifs y ont libre cours. Il s’y accomplit tous les jours des
+choses nouvelles et hardies. En un mot, la liberté y règne dans les
+institutions, les mœurs, les lois. Mais on n’en tire pas la conclusion
+qu’il faille livrer les murs aux affiches cyniques, ni la rue aux ébats
+du scandale. Les jeunes filles sortent sans accompagnement, de jour et
+de nuit, et personne ne leur manque de respect. Elles ne risquent pas de
+voir le trottoir barré par des malheureuses qui ne savent pas ce
+qu’elles font, mais dont le triste métier qu’elles sont incapables de
+juger, devrait, par la prévoyance sociale, être rangé au nombre des
+industries insalubres. Ces industries, on les bannit du jour, si on ne
+peut les supprimer.
+
+Une objection courante est que les vices cachés sont pires que ceux
+étalés en public, ayant l’hypocrisie en plus. Nous ne le nierons pas.
+Mais oserait-on affirmer que les sociétés ayant le plus de vices publics
+soient exemptes de vices cachés? On peut fort bien cumuler les deux.
+Chez nous, les rues sont malpropres. Prenez-vous cela pour un indice ou
+une preuve de la propreté des intérieurs? Quelle logique!
+
+J’applaudis des deux mains, lorsque des industriels, qui savent
+l’Amérique curieuse de nouveauté et veulent y importer des produits
+scabreux, se trouvent arrêtés net par la police. La liberté est-elle
+faite pour les empoisonneurs?
+
+Je ne suis pas de ceux qui ont comme idéal d’acclimater chez eux les
+mœurs de l’étranger. Chaque pays a son tempérament. Mais ici, il s’agit
+de bon sens; le bon sens n’est pas une denrée nationale. Tout le monde
+en vit. Il est contraire au bon sens de laisser la rue s’emplir de
+miasmes et de pestes; d’exposer la jeunesse aux pires rencontres; de
+permettre au cynisme de s’afficher sur nos murs.
+
+
+
+
+CONFÉRENCES ET AUDITOIRES
+
+
+Malgré les plus attentives prévisions, l’imprévu nous guette sans cesse
+dans la vie. Et cet imprévu finit par prendre une place considérable
+dans l’existence du conférencier en tournée. De vingt-cinq à trente
+conférences, premier chiffre sagement fixé, afin d’éviter le surmenage,
+nous montâmes bientôt au double. Vers le milieu d’octobre, ce maximum se
+trouvait dépassé. Mais comme tous les jours de nouvelles invitations
+arrivaient, ces premières conférences ne furent bientôt plus qu’un cadre
+dans les places disponibles duquel, lentement, se logeaient des séances
+de moindre importance tombant sur les après-midi et même sur les
+matinées. Au prix d’un combat, recommençant à chaque courrier, la grande
+majorité des demandes était finalement écartée. Mais de celles qui ne
+peuvent se refuser, un noyau irréductible se constituait, et les
+colonnes, où s’inscrivaient les jours, étaient noires de rendez-vous.
+Quelquefois, dans la hâte des occupations se pressant les unes les
+autres, deux séances se trouvaient fixées à la même heure. Alors il
+fallait se livrer à des prodiges de combinaisons pour contenter tout le
+monde.
+
+Mais tout travail est rendu facile par la satisfaction qu’on en retire.
+Si parler est une des plus terribles épreuves de la vie, lorsqu’il
+s’agit de s’adresser à des indifférents ou de combattre des auditeurs
+hostiles, c’est, au contraire, une joie sans pareille, si vous avez
+affaire à des auditoires sympathiques et vibrants. De ces auditoires,
+l’Amérique nous en a offert une telle multitude et avec une telle
+régularité, que chaque occasion de prendre la parole était une joie
+nouvelle.
+
+Voici d’abord les réunions de clubs, presque des soirées de famille.
+Tout club organise des séances familiales où les membres peuvent amener
+leurs femmes et leurs enfants adultes. Ces rendez-vous ont un caractère
+privé. La sociabilité y joue un grand rôle. Avant la conférence, tout le
+monde cause ensemble. Si le conférencier arrive de bonne heure, il a le
+temps de faire connaissance, avec ceux qui viennent pour l’écouter.
+Ensuite, des questions lui sont posées, et la réunion se termine au
+buffet. Dans de semblables conditions, vous recueillez, en une seule
+heure, une multitude de renseignements et d’impressions. La parfaite
+cordialité du public donne d’ailleurs à ces rencontres un charme auquel
+personne ne saurait être insensible.
+
+Dans une église, un théâtre ou toute autre salle publique, le cadre
+élargi et différent ne permet plus la même familiarité. Mais, les
+auditeurs peuvent cependant vous encourager et vous rendre la tâche
+facile. Rien que l’accueil premier, fût-il silencieux, que vous fait une
+salle bienveillante, ressemble à une bienvenue et à une invitation de
+vous trouver chez vous. Combien de choses la figure des auditeurs
+assemblés ne peut-elle pas dire à l’inconnu qui paraît devant eux! Je ne
+me suis pas lassé de regarder les auditoires américains, dans cet
+instant qui précède la conférence, pendant que le Président de la
+soirée, introduit l’orateur et que, tout en écoutant le speaker,
+l’assemblée a les yeux fixés sur l’hôte qui doit parler après lui.
+Figures souriantes et paternelles de vieillards, figures posées et
+sérieuses d’hommes et de femmes, attitude attentive de jeunes gens et de
+jeunes filles. Que de signes silencieux et significatifs se recueillent
+en une minute! J’ai trouvé aux auditoires américains un air de
+bienveillance, de sincérité, de virile droiture. Ils m’ont laissé un
+souvenir ineffaçable, par la masse compacte de braves gens qu’ils m’ont
+permis d’entrevoir.
+
+Mais c’est surtout dans les écoles, les universités, devant les
+auditoires presque exclusivement composés de jeunesse, qu’une véritable
+révélation m’attendait. J’ai toujours aimé la jeunesse; j’espère bien,
+d’année en année, l’aimer mieux, la comprendre et la servir davantage.
+La jeunesse de ma patrie m’a largement comblé d’affection, de bonne et
+confiante tendresse. Mais je faisais là-bas une rencontre nouvelle, dans
+des circonstances difficiles, et je fus heureux de constater que par une
+sorte de télégraphie sans fil, j’entrai d’emblée en contact avec ces
+auditoires vibrants et juvéniles.
+
+Je les verrai toujours à Oberlin, Vassar, Mount Holyoke, Boston,
+Chicago, Philadelphie, New-York, Lafayette, partout enfin, également
+attentifs et sérieux.
+
+Une chose m’a frappé devant les assemblées de tout âge et les
+interlocuteurs individuels, c’est que le vrai Américain ignore la
+_blague_. Cette corde qui vibre un peu trop souvent chez nous, et dont
+certains font même un usage exclusif et monotone, leur est inconnue. Non
+qu’ils ne soient amis du rire! Bien au contraire. Une sorte de bonne
+humeur, jeune et saine, les anime. Ils sont prompts à saisir et à
+souligner d’un sourire discret ou d’une hilarité sonore, tout trait
+humoristique de la pensée. Mais ils restent sérieux en riant.
+
+Le 27 novembre, un dimanche dont je me souviendrai, car il me mit en
+contact avec plus de dix mille auditeurs, j’eus entr’autres un coup
+d’œil merveilleux. Par les soins de l’Union chrétienne de Jeunes Gens,
+dont l’œuvre admirable rayonne sur le monde entier, un mass-meeting
+d’hommes avait été convoqué pour l’après-midi à l’Opéra de New-York. En
+entrant dans la salle, je vis devant moi trois mille hommes. En grande
+majorité rasés, ils donnaient une impression superbe de santé et de
+fraîcheur. Leur attitude immobile, attentive d’avance, me les révélait
+comme une force concentrée, un rempart de volontés décidées. J’eus
+l’impression de me trouver devant une troupe prête à combattre, dont le
+courage résolu ne demande qu’à être enflammé par une vibrante harangue.
+De pareils auditoires transportent et inspirent celui qui doit leur
+parler! On se donne à eux volontiers sans restriction. Et dût notre vie
+semée à larges mains s’y dépenser tout entière, tant mieux! elle
+tomberait sur un terrain digne de la meilleure graine. Mais à se mettre
+en contact avec de si généreuses volontés, on reçoit plus qu’on ne
+donne, et l’on part chargé de puissance morale, au lieu de se retirer
+épuisé.
+
+La conférence terminée, une partie du public s’approche de l’orateur.
+C’est l’heure des poignées de mains et de la fraternité démonstrative.
+Un soir, dans une de ces grandes universités où des milliers de jeunes
+filles font leurs études, je vis ainsi passer devant moi la totalité du
+personnel. Tranquillement assis, je serrais la main à toutes ces enfants
+studieuses, chère espérance de la mère-patrie. Et je pouvais à loisir
+observer leurs traits, leurs types divers et tout ce qu’un simple regard
+vous révèle sur une personne. Bien peu d’entre elles avaient mauvaise
+mine. Presque toutes, vigoureuses, décidées, souriantes, faisaient
+plaisir à voir, par cette robustesse qui se joint si bien à la grâce des
+vingt ans. Et je pensais à leurs parents, à tout ce trésor de tendresse
+placé sur leurs têtes, à la grande République où elles avaient leurs
+places d’épouses et de mères. Je faisais avec chacune acte de
+connaissance individuelle. D’un seul mot elles m’annonçaient, en
+passant, une foule de choses bonnes et braves qui font aimer
+l’humanité...
+
+Et voilà comment une tournée, ayant comporté cent cinquante conférences,
+sermons et discours de tout genre, de nombreuses réceptions et des
+milliers de kilomètres de chemin de fer, a laissé le souvenir et les
+effets d’une partie de plaisir.
+
+
+
+
+UNE LEÇON RAPPORTÉE DES AVEUGLES AUX CLAIRVOYANTS
+
+
+Le 23 novembre, aux premières heures du matin, j’arrivai à l’asile
+d’Overbrook, près de Philadelphie, où se trouvent une grande quantité
+d’aveugles de tous les âges. C’était le lendemain du deuxième jour à
+Washington, jour très rempli, dont une nuit en sleeping-car avait
+dissipé les fatigues.
+
+Les murs blancs d’Overbrook resplendissaient au loin dans la campagne où
+courait une brise caressante et tonique. Bientôt nous nous trouvâmes
+dans la maison que nous visitâmes en détail. Je songeai que, d’un seul
+regard jeté dans les ateliers et les cours, j’en voyais plus que les
+habitants n’en verraient jamais.
+
+Nous aboutîmes à une large salle de réunion, comme il y en a toujours
+dans les établissements américains. Là se massèrent les pensionnaires
+des deux sexes, enfants et adultes. Il y avait surtout beaucoup
+d’enfants.
+
+Mrs Wood, femme dévouée de l’artiste-aveugle du même nom, chanta un
+superbe solo du «Lobgesang» de Mendelssohn. Son mari exécuta des
+morceaux d’orgue. L’assemblée aveugle écoutait. Pendant l’instant de
+silence du début, j’avais été frappé et attristé, par la nuit répandue
+sur toutes ces faces d’hommes et d’enfants. Les uns portaient des
+lunettes noires, pour abriter et cacher de pauvres yeux incapables de
+voir, non de souffrir. Chez d’autres, deux grands creux, vides de
+regard, semblaient comme des âtres éteints qu’habite le regret du feu.
+Mais dès que jaillirent les sons de la musique, toute cette nuit fut
+traversée par de la clarté, et cette clarté révélait du bonheur.
+
+Puis tous se levèrent et entonnèrent un chœur, dirigé par M. Wood, non
+quelque banal morceau de musique, mais un magnifique ensemble comportant
+une longue et savante préparation. Tout en écoutant, j’observais ce que
+j’avais sous les yeux. Les exécutants étaient tout entiers à leur chant.
+Ils se plongeaient dans l’harmonie comme dans une lumière. A cette
+heure, ils voyaient.
+
+Quand ils eurent fini de chanter, nous leur parlâmes. C’est une
+situation très spéciale, si vous êtes habitué à parler du geste et du
+regard, que de s’adresser à un auditoire pour qui rien n’existe d’un
+discours que ce qui s’entend. On essaie de mettre tout ce qu’on ressent
+dans l’unique moyen d’expression auquel on se trouve réduit.
+
+Je dus pourtant ce jour-là et dans cette même séance, apprendre qu’il
+existe des cas d’isolement bien plus complets que celui de l’aveugle.
+
+Durant les chants déjà, j’avais remarqué, au premier rang, un enfant
+très jeune, qui restait assis quand les autres se levaient, et ne
+semblait prendre part à rien, pas plus aux histoires et aux discours,
+qu’à la musique. Son attitude était celle d’un être écrasé par un
+malheur surhumain. John Wanamaker que j’avais vu un moment s’asseoir
+près de cet enfant et le caresser, m’expliqua que le pauvre petit était
+sourd-muet et aveugle en même temps. Tout ce qui se passait lui était
+donc étranger. Il me sembla prisonnier d’une sorte de Fatalité. Les
+drames d’Eschyle ont de ces figurants muets qui sont comme des témoins
+du malheur gigantesque et aphone. Ce pauvre petit, ployé sous son cumul
+d’infirmités, me navrait. Pour celui-là tout cri est nul, tout signe
+visible frappé d’impuissance. Alors, pendant que d’autres amis prenaient
+la parole, je m’assis près de lui, et tout doucement je lui fis sentir
+que quelqu’un était là. Il se rapprocha, se serra contre moi; j’attirai
+sa tête sur mon cœur, lui passant les mains dans les cheveux, lui
+caressant les joues. Sa figure sombre commença à se dérider. Sûrement
+l’enfant prenait de l’intérêt à ma visite personnelle dans sa cellule
+fermée d’un triple mur, aveugle, muet et sourd. Alors une idée me
+traversa la tête. Si je lui racontais une histoire! Je lui pris les
+mains et lui saisis successivement le pouce et chaque doigt en les
+levant, les baissant, les pliant, les frottant, les grattant ou
+soufflant dessus. Puis je les traitai comme des touches de piano et y
+jouai un morceau. Enfin je me livrai à une série de manipulations qui
+finirent par faire rire mon pauvre gamin. Et comme, lorsqu’une histoire
+est finie, les enfants en redemandent une autre, il tendit ses mains
+pour que je recommence à y tapoter et jouer une autre histoire avec des
+variantes. Nous eûmes toute une conversation dans ce Volapuck improvisé.
+Certainement nous nous quittâmes amis.
+
+Les grands malheurs sont de grands mystères. Je ne conseille à personne
+de vouloir les expliquer. Toujours, par quelque côté, leur immensité
+nous échappe. Mais le malheur nous dit: _Sois bon!_ Mis en présence des
+déficits de la vie, tels qu’ils nous apparaissent dans les pauvres
+existences tronquées et mutilées, l’homme qui ne ressent pas un besoin
+ardent de contribuer à payer la dette énorme du malheur, n’est pas un
+homme.
+
+Si nous comprenions ce que nous dit l’humanité blessée, nous quitterions
+tous l’iniquité, et la pitié divine nous nettoierait de nos souillures.
+Somme toute, la seule vraie conclusion humaine à tirer des plus
+effroyables calamités est toujours la même. L’humanité l’a entrevue dans
+ses crépuscules et ses nuits. L’Évangile n’en enseigne point d’autre.
+Que faire devant les montagnes sombres de la souffrance? _Il faut
+aimer._
+
+Je sortis d’Overbrook, ayant au cœur deux images, celle du garçonnet
+aveugle, muet et sourd, et celle du grand messager de l’insondable
+Pitié, disant: «Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés!»
+A quel enfant couronné de boucles blondes et de bonheur matinal eût-il
+dit avec plus de douceur qu’à ce pauvre petit écrasé: «Laissez venir à
+moi les petits!»
+
+ * * * * *
+
+Deux heures plus tard, par une de ces coïncidences qui frappent
+l’esprit, comme le briquet le silex, je me trouvai dans Archstreet, à
+Philadelphie, devant plus d’un millier d’enfants que m’avaient amenés
+les «Amis». En songeant d’avance à cette réunion, j’avais préparé une
+allocution. Mais, à cette heure, il m’eût été impossible de la faire. Je
+la laissai au fond de mes poches. Et très simplement, la méthode
+pratiquée par les «Amis» s’imposa à moi: Parler selon que le cœur est
+ému, proclamer tout haut ce que l’Esprit nous dit tout bas.
+
+N’avais-je pas devant moi les plus précieux trésors de la ville? La nef,
+les tribunes, tous les coins et recoins de la vaste et silencieuse
+maison étaient littéralement bondés d’enfants, solides et riants
+garçons, gracieuses fillettes. Quel capital de vie et d’espérance!
+quelles semailles d’énergie! Je venais de la nuit, et j’étais dans le
+jour. Oh! tous ces yeux grands ouverts, yeux d’enfants que n’égale en
+beauté ni le sourire des fleurs ni la clarté des étoiles! Comme cette
+richesse lumineuse me rappelait la noire misère de tout à l’heure! Sans
+phrases, je leur dis ce qui m’accablait, pensant que cette sévère leçon
+de choses leur serait bonne.
+
+«Vous voyez un homme qui sort de rendre visite à une multitude d’enfants
+aveugles. Ils ne l’ont pas vu. Ils ne se sont jamais vus les uns les
+autres. Ni les roses de leur jardin, ni l’or rutilant des forêts
+automnales, ni l’azur du ciel, ni le sourire de leur mère n’existent
+pour eux. Si chaque jour, une heure durant, un œil leur était prêté, ils
+s’en serviraient avec tant de soin qu’ils feraient provision d’images
+pour la série des heures noires.
+
+Vous avez tous ici deux yeux, tout le long des jours. Qu’en faites-vous?
+Connaissez-vous seulement la manière de vous en servir? Savez-vous
+regarder? Le monde, sous vos yeux, est un livre ouvert: y lisez-vous?
+Que vous dit la fourmi cheminant au soleil parmi les grains de sable
+étincelants? Que vous dit le rayon d’argent de la lune, qui tombe sur
+votre oreiller, le soir, avant que vous ne fermiez les yeux?
+
+Connaissez-vous les histoires écrites sur la figure des gens? Vos yeux
+ont-ils appris à sourire? Consolent-ils ceux qui pleurent?
+
+Fixent-ils les gens en face, vos yeux? Y voit-on votre pensée, comme on
+voit transparaître les cailloux d’or à travers les sources de cristal?
+Ou bien les détournez-vous, honteux de la pensée qu’ils pourraient
+révéler?
+
+Avez-vous des yeux de fuyards, craintifs du danger? Ou savent-ils
+regarder, fermes et lucides, le péril menaçant?»
+
+Et c’est ainsi que, par un effet direct de la solidarité humaine, des
+enfants aveugles avaient fourni de quoi faire réfléchir les
+clairvoyants.
+
+
+
+
+HOMES--HOSPITALITÉ
+
+
+L’Amérique construit immensément. Mais, parmi tout ce qu’elle construit,
+je préfère les maisons de bois de ses districts suburbains, avec leur
+gracieuse physionomie et leur variété infinie. Elles s’appellent
+couramment _homes_. Le nombre en est incalculable. Il s’en trouve à la
+portée de toutes les bourses. Malgré les difficultés invincibles
+qu’oppose à la demeure individuelle l’accroissement des cités monstres,
+la lutte pour ce home individuel y est acharnée. Partout, même dans les
+centres les plus populeux, aussitôt que l’on gagne la périphérie, les
+toits s’abaissent, les grosses maisons sont remplacées par des
+habitations, calculées pour une ou deux familles seulement. On voit des
+rues, interminables, où se suivent, pignon à pignon, des constructions
+presque identiques, habitées par un seul locataire. Pas de concierge.
+L’Amérique, même dans les bâtiments très considérables, ne connaît pas
+le concierge. On est renseigné par des inscriptions et par le nègre qui
+conduit l’ascenseur. Après la région des rues, où les maisons se
+pressent les unes contre les autres, comme des cellules dans la ruche,
+viennent les quartiers spacieux des homes isolés, presque toujours
+entourés de gazons plantés d’arbres. On y monte par six ou sept marches.
+Tous ont leur sous-sol clair, pour la cuisine, le calorifère, la cave.
+Autour du rez-de-chaussée court une galerie couverte, garnie de lierre,
+de roses, de clématites et autres plantes grimpantes. On appelle cela le
+«_porch_». Pendant toute la belle saison, c’est le lieu de prédilection.
+Il n’y a pas de formes coquettes et confortables que ce «porch»
+n’affecte, ainsi d’ailleurs que tout l’extérieur de la maison. Très peu
+se ressemblent entre elles, tout en ayant un cachet général qui les
+caractérise toutes. A première vue, la maison américaine se distingue de
+la nôtre par moins de symétrie et plus de variété. Aucune monotonie dans
+les fenêtres. Celles-ci diffèrent à la fois de structure et de taille.
+Elles sont à petits carreaux et à guillotine. Toute l’Amérique ouvre ses
+fenêtres, de bas en haut, comme des guichets.
+
+Si l’on pénètre dans les intérieurs, on trouve, au rez-de-chaussée,
+toutes les pièces ouvertes sur un hall d’où monte l’escalier. Les portes
+ne servent pas et souvent n’existent pas. Il y a un ou deux salons, la
+plupart du temps très simples, une bibliothèque, une salle à manger.
+Dans les chambres, outre les rocking chairs et autres sièges commodes,
+des banquettes fixes sont placées autour des baies.
+
+On se sent attiré vers ces jolis coins clairs. Aux murs, de nombreuses
+gravures dont beaucoup représentent des monuments européens, des
+tableaux de grands maîtres. Si nous montons à l’étage supérieur, nous y
+trouvons les chambres à coucher et les cabinets de bains. Les chambres à
+coucher se distinguent par l’absence de tapis et tentures. La règle est
+de n’avoir que des nattes et des carpettes. Pas de rideaux aux lits. Les
+fenêtres sont garnies, soit de très légers rideaux de mousseline, soit
+simplement de stores en étoffe ou en bois. Souvent il y a une très fine
+toile métallique qui permet d’ouvrir la fenêtre sans risquer de faire
+entrer les moustiques. Car de mouches, moustiques, insectes volants et
+bourdonnants, l’Amérique est riche. Par les soirs des beaux jours, les
+coléoptères y volent en abondance, et les cigales y font un ramage tout
+méridional.
+
+Une chambre à coucher américaine est surtout combinée afin d’éviter la
+poussière et l’air confiné. Une fois que vous connaissez la manœuvre des
+fenêtres-guillotine et des accessoires qui les complètent, vous pouvez
+doser l’aération à volonté. Peu ou point de bibelots. Partout des
+surfaces lisses sur lesquelles le torchon passe avec facilité. Les
+appareils de chauffage sont perfectionnés; mais en général, à travers
+tout le pays, maisons, écoles, gares, trains, _on chauffe trop_.
+
+Le lit est exquis. Il me semble n’avoir couché en Amérique que dans un
+seul lit, tant ils sont égaux pour la structure et le confort. Ce sont
+des lits de fer, souvent d’une forme très élégante. Le sommier a
+disparu. Il est avantageusement remplacé par une toile métallique très
+tendue et faisant ressort, comme nos écoles et nos hôpitaux neufs
+commencent à en avoir. Les matelas sont de première qualité. L’Amérique
+ne sait pas seulement travailler, elle sait se coucher et cultive la
+science de dormir. Regardez les affiches, ouvrez les revues dans la
+partie «_Annonces_» qui en occupe la bonne moitié. Vous y verrez toutes
+sortes de matelas, construits avec un art consommé. Matelas en deux,
+trois pièces. Matelas en cinq ou six tranches superposées et finissant
+par offrir ce dosage parfait de la souplesse et de la résistance qui
+fait qu’on est bien couché. Or, pour les travailleurs, un bon sommeil
+est si important qu’on ne donnera jamais assez de soin à la place où ils
+reposent leur tête, lasse de penser, et leurs membres, las de remuer.
+
+Dans toutes les maisons, il y a un cabinet de bains. Un très grand
+nombre en possèdent plusieurs. Le bathroom, résumé de tous les conforts
+de la toilette, est une institution nationale. Presque toujours il est
+contigu à la chambre à coucher. Il y a de l’eau chaude et froide à toute
+heure. Et pour qui sait l’influence des soins de la peau sur la santé,
+le système nerveux, la circulation du sang, tout l’ensemble des
+fonctions organiques, le luxe de la chambre de bains devrait compter
+parmi les nécessités ordinaires de l’existence. C’est à la fois si
+parfaitement hygiénique et si agréable qu’on ne saurait assez le louer
+ni le recommander. Le bathroom est certainement une des sources de la
+mine florissante d’une foule d’Américains. Tout ce qui concerne la
+propreté du corps, les soins de la peau est là-bas l’objet d’une
+préoccupation universelle. Nulle part on ne recommande et n’use plus
+d’espèces de savons, de poudres, de crèmes.
+
+Rien de plus amusant que de lire à ce sujet les annonces des journaux,
+ou d’assister à une toilette chez un coiffeur connaissant son métier.
+Une fois le client rasé, l’artiste capillaire se livre sur sa figure à
+des manipulations si savantes et si consciencieuses qu’on dirait
+assister à un embaumement. Comment avoir «red cheeks», des joues rouges?
+c’est là une question à laquelle répondent des quantités d’ingénieuses
+recettes. Sur toute la surface de la République, il est impossible de
+regarder par la vitrine d’un train, sans voir le portrait, grandeur
+naturelle, de l’inventeur d’un certain _Talcum powder_. A la somme
+fabuleuse de dollars, qu’une semblable réclame suppose, on peut calculer
+l’étendue de la vente. De tels renseignements feront sourire peut-être
+certaines de mes compatriotes qui boivent du vinaigre afin de se faire
+pâlir.
+
+On ne saurait prendre trop de soins de sa vigueur et de sa santé. Nous
+avons assez de figures pâles et de mines exsangues. Esthétique à part,
+je ne pense pas faire un mauvais vœu pour la jeunesse de mon pays, en
+lui souhaitant un teint frais et des joues roses.
+
+Rien ne m’intéresse comme les travaux et la vie du foyer. Aussi ai-je
+partout demandé à visiter les cuisines. La cuisine est une institution
+sociale de premier ordre. L’avenir des peuples y mijote, et quand nos
+femmes ne s’intéresseront plus à la cuisine, ce sera la fin du monde. On
+m’avait dit: (que ne dit-on pas?) «Les Américaines sont frivoles, leurs
+maris les traitent comme des poupées idolâtrées; les hommes peinent tout
+le jour, afin d’offrir aux femmes de belles toilettes et une vie
+oisive». Un Monsieur grave, le monocle sur l’œil, m’avait déclaré au
+surplus qu’il n’y avait pas de vie de famille en Amérique, que tout le
+monde y logeait dans les boardinghouses; il avait lu tout cela dans un
+livre. Pour me rendre compte par moi-même de la vérité, il me fallait
+pénétrer en ami dans les maisons particulières. J’eus cette bonne
+fortune pendant presque tout mon séjour. Ma conviction ancienne et
+ardente en faveur de la vie de famille, me faisait d’ailleurs un devoir
+de m’intéresser aux foyers qui m’accordaient leur bonne hospitalité.
+Nous parlions donc de tout et aussi de cuisine. Et c’est avec plaisir
+que ces dames me montraient et m’expliquaient cette officine si
+importante de la maison et la part qu’elles y prennent. Un jour, avec le
+Dr Mac Cook, grand savant, qui a écrit des livres admirables sur les
+araignées et les fourmis, je fis irruption dans la cuisine, au moment où
+tout le personnel féminin de la maison était occupé à faire des pickles
+et des tartes. Je fus admis à goûter à tous ces produits, et recueillis
+de précieuses recettes. Pendant ce temps, le Docteur, malicieusement, me
+photographiait au milieu des casseroles, l’oreille tendue vers le dogme
+culinaire.
+
+Au fait, l’immense majorité des femmes américaines s’occupent de leur
+intérieur avec soin et amour. Les domestiques sont de plus en plus
+difficiles à avoir. Il s’agit donc d’être au courant soi-même et de
+savoir mettre la main à la pâte. Ces dames le font de la meilleure grâce
+du monde. J’ai toujours rencontré un large écho lorsque, dans les
+discours publics, il m’arrivait de traiter ces sujets, minimes seulement
+aux yeux ces gens superficiels.
+
+La femme américaine a une autre éducation que la nôtre, une éducation
+comportant, dès le début de la vie, une plus grande part de liberté.
+Beaucoup plus de carrières lui sont ouvertes. Sans doute, l’électorat
+politique ne lui est pas encore accessible, mais elle est si largement
+mêlée à la vie, et remplit des fonctions si nombreuses, que depuis
+longtemps elle a pris l’habitude de s’appartenir et d’être quelqu’un. Le
+nombre des femmes qui n’attendent pas du mariage la fixation de leur
+destinée, y est donc plus considérable que parmi nous. On y trouvera,
+plus facilement aussi que sur le vieux continent, des femmes d’un
+féminisme exclusif, se considérant comme les concurrentes et les
+adversaires de l’homme, non comme ses alliées. Mais ces exceptions
+confirment la règle. Et la règle est que les femmes, en Amérique, sont
+gracieusement et passionnément femmes. Peut-être, dans le ménage normal
+et moyen, les femmes sont-elles épouses avant tout, et mères ensuite,
+alors que chez nous, aussitôt les enfants venus, la maternité l’emporte,
+et les parents mettent les enfants au-dessus d’eux-mêmes dans leur
+affection. Il est de l’intérêt même des enfants de ne pas occuper le
+premier rang; c’est compromettre leur éducation et leur avenir que de
+leur inspirer une trop haute idée d’eux-mêmes. N’est-il pas logique et
+salutaire, que les parents fassent marcher en première ligne leur
+affection mutuelle, et que leur attachement pour les enfants marche en
+second? C’est l’ordre naturel: on ne l’intervertit jamais impunément.
+
+ * * * * *
+
+L’esprit d’une maison apparaît le mieux dans la façon dont s’y exerce
+l’hospitalité. Être bon pour les siens, est excellent; mais la véritable
+bonté dépasse toujours les mesures de notre vie personnelle et les
+limites de notre parenté directe. Elle est chaude et rayonnante.
+J’éprouve une grande douceur à exprimer ici tout ce que j’ai ressenti
+d’intime bonheur et de satisfaction de cœur dans ces homes américains où
+je venais pour la première fois.
+
+L’hospitalité s’était d’avance manifestée par la forme amicale des
+invitations. Et j’avais pris comme règle, dans chaque ville, d’accepter
+la première qui m’était faite. Ce système me facilita bien des choses et
+me permit, sans que j’eusse à choisir autrement, d’habiter les
+intérieurs les plus variés comme idées, situation sociale, occupations.
+
+La cordialité fut partout la même.
+
+Tout d’abord, à la descente même du train, il s’est toujours rencontré
+un hôte empressé à nous découvrir dans la foule et à nous conduire à son
+home. Là, nous trouvions tout le monde sur le pont, les petites filles
+parées, avec des nœuds dans les cheveux, les membres de la famille, les
+mains tendues. Jamais de glace à rompre. Et lorsque, à table, mon regard
+faisait le tour des figures jeunes et vieilles, la même question
+invariablement surgissait dans mon esprit: «Où donc ai-je déjà vu ces
+visages?» Ils me semblaient connus, familiers; je croyais les revoir et
+non les rencontrer pour la première fois. Et je me rappelais les bonnes
+lettres reçues en France, quelques mois auparavant, où des inconnus me
+disaient: «_Vous ne venez pas chez des étrangers, mais chez des
+frères._» De Washington à Chicago, de Boston à Indianapolis, plus cela
+changeait, plus c’était la même chose. Et cependant, l’hospitalité dans
+les conditions données n’était pas une sinécure. Elle comportait maison
+ouverte à de nombreux visiteurs et journalistes; une correspondance
+chargée, et des séances ininterrompues au téléphone[9]. Tous ces
+inconvénients, petits et grands, étaient acceptés avec une complaisance
+empressée. Bien plus, chacun s’ingéniait à réunir chez lui les amis avec
+lesquels je pouvais avoir plaisir à me rencontrer.
+
+ [9] En écrivant ceci, je pense surtout aux maisons où j’ai passé des
+ semaines entières, comme chez Miss Louise Sullivan à New-York; C. F.
+ Dole à Boston; Jenkin Loyd Jones à Chicago.
+
+Cette hospitalité si complète me faisait penser à tout ce que nous avons
+appris de plus charmant sur l’Orient ancien et les tentes d’Abraham. Je
+n’ai jamais éprouvé la fraternité humaine sous une forme plus gracieuse.
+Estimant l’affection et la sympathie au-delà de tout ce qu’un homme peut
+recevoir de ses semblables ou leur donner, je me sentais comblé de ce
+que j’appréciais le plus au monde, circulant à travers ce grand pays
+comme une goutte de sang à travers un cœur.
+
+Combien de jeunes gens et de jeunes filles, ayant lu mon livre, sont
+venus à moi comme à un frère aîné.
+
+Et nous parlions ensemble de ce qui ne meurt pas, de ce qui nourrit
+l’âme et fortifie l’espérance.
+
+J’ai bien souvent lutté pour les idées que je défends, et le droit de
+donner une forme nouvelle à l’antique vérité; mais que sont les peines à
+nous causées par les esprits sectaires, devant cette richesse des
+récompenses du cœur? Ma patrie m’y avait habitué de longue date, par une
+grande douceur de rapports avec des concitoyens venus de tous les
+horizons de la pensée. Maintenant, je retrouvais ces émotions
+amplifiées, au-delà de l’Océan, parmi ce que l’Amérique compte de plus
+large, de plus humain, de plus évangélique, dans le sens illimité de ce
+terme superbe.
+
+ * * * * *
+
+Toutes ces joies demeurent aujourd’hui une richesse dans mon souvenir.
+J’éprouve une intime satisfaction à fixer par quelques traits des heures
+inoubliables. Et les amis de là-bas retrouveront peut-être dans ces
+lignes un témoignage du cœur, que les limites des forces humaines
+m’empêchent de leur envoyer par correspondance individuelle.
+
+
+
+
+TEMPÉRAMENT AMÉRICAIN
+
+
+Je le définirai d’un seul mot: il est jeune. Non que l’Amérique échappe
+à tous nos atavismes, à certaines tares séniles, destructives de la joie
+et de l’énergie. Mais elle a pris un bain de jouvence, dans les
+conditions mêmes de son histoire, de son développement inouï, qui est un
+appel perpétuel à l’énergie et à la spontanéité.
+
+La jeunesse vraie a des sentiments vifs et les manifeste avec sincérité.
+On s’en aperçoit bien vite, en fréquentant de près les citoyens des
+États-Unis. Si vous leur inspirez de la sympathie, ils ne mettent pas
+longtemps à le témoigner. Si vous les choquez, ils vous le disent
+franchement.
+
+Cette rondeur est non seulement une garantie sociale, mais une source de
+sécurité et de bonne humeur dans les relations. Comme je la préfère aux
+habitudes plus distinguées, en apparence, et plus fines, mais d’où la
+sincérité et la bonté sont souvent absentes!
+
+La blague, le sarcasme, tout un ensemble de mouvements d’âme qui
+représentent ce que l’homme a d’amer, de négatif, de caustique, sont
+plutôt rares. L’humour les refoule à l’arrière-plan et les remplace avec
+avantage. La raillerie, aux dépens d’autrui; l’esprit mordant, qui vit
+brillamment avec des vols manifestes pratiqués sur le bien et la
+réputation du voisin, n’y exercent pas, dans la littérature, le
+journalisme et l’existence quotidienne, un rôle envahissant. S’il arrive
+aux Américains d’être méchants, ils le sont avec franchise et brutalité.
+
+Comme la jeunesse, ils ont l’espérance hardie, l’initiative prompte,
+mais ils joignent à ces qualités d’élan, des trésors d’endurance et de
+patiente sagesse. Leurs enthousiasmes ont des lendemains; et c’est une
+de leurs coquetteries de ne pas reculer, quand ils se sont engagés à
+fond, excepté toutefois s’ils se reconnaissent coupables d’erreur. Avoir
+gaffé n’est pas selon eux une raison pour gaffer encore, et l’honneur
+n’exige point que l’on persiste dans les erreurs, une fois démontrées.
+
+Les Américains sont fiers de leur pays. Mais ils ne simulent pas la
+modestie, ils ne baissent pas la tête, lorsque des compliments leur sont
+faits. Une de leurs premières demandes aux nouveaux arrivés est: «How do
+you like America»? Ils vous posent cette question, comme si vous étiez
+le premier étranger ayant jamais abordé leurs rivages, et ils écoutent
+votre réponse avec l’attention et le sérieux d’hommes qui n’auraient
+encore jamais entendu ce que vous leur dites. Ne sont-ce pas là les
+signes notoires d’un tempérament juvénile, fait d’entrain généreux, de
+bonne confiance, et que l’éloge ou le blâme touchent au vif également?
+C’est un plaisir véritable de pouvoir dire à des hommes possédant cette
+franchise de cœur tout le bien qu’on pense de leur patrie et de ses
+institutions. Mais si, ce qui est inévitable, on formule une critique,
+une réserve, un avertissement, alors apparaît précisément le trait le
+plus remarquable de cette mentalité.
+
+Vos paroles sont recueillies avec une conscience, une sincérité, qui
+constituent pour nous autant de leçons. Ce que j’appellerai: «la
+meilleure Amérique» est certainement animée du plus vif désir de
+reconnaître les défauts et les tares nationales, afin de s’efforcer de
+les corriger. J’ai rarement vu une aussi franche fierté unie à une aussi
+vraie humilité. Pour moi, l’homme modeste n’est pas celui qui vous
+repousse de la main et se voile la face quand on fait son éloge mérité;
+mais celui qui accepte l’éloge, et sait recevoir le blâme.
+
+Dans cette esquisse du tempérament américain, n’oublions pas la pitié,
+cette pitié des forts qui présente avec la rudesse vaillante un si beau
+contraste. Je n’ai pu voir que rapidement les œuvres réparatrices, les
+asiles de la souffrance et de la vieillesse. Mais le passant lui-même y
+est saisi par l’esprit de puissante et intelligente tendresse qui
+souffle à travers ces demeures de la maladie et de la langueur. Les
+mains de ce peuple ne sont pas seulement créatrices de prodiges du génie
+industriel, elles sont douces aux blessés et aux vaincus de la vie.
+
+La Pitié s’étend même aux bêtes. Pendant tout mon voyage, je n’ai pas vu
+maltraiter un cheval.
+
+Un autre signe de jeunesse chez les Américains, c’est qu’ils s’amusent
+de peu. La jeunesse véritable n’a pas besoin de beaucoup d’objets
+coûteux, ni de préparatifs compliqués pour être gaie. L’appétit est le
+meilleur cuisinier, et une certaine capacité personnelle d’être heureux,
+est la meilleure condition de bonheur. J’ai recueilli une foule de
+preuves de cette vérité aux États-Unis. Les amateurs de distractions
+recherchées peuvent trouver qu’on ne s’y amuse pas. Pour eux, un pays
+est triste, quand ils n’y rencontrent pas le répertoire de leurs gaîtés
+ordinaires. Mais les contrées les plus enviables sont celles qui
+s’amusent sans ces adjuvants factices d’une joie trop souvent frelatée.
+L’Amérique prend son plaisir aux jeux en plein air et aux mille fruits
+inattendus et quotidiens d’une bonne humeur que le travail entretient et
+renouvelle sans cesse. On y aime beaucoup, à tous les âges, ce qu’on
+nomme «fun», c’est-à-dire l’innombrable série de farces, imaginées au
+jour le jour par l’esprit inventif des gens bienveillants, travailleurs
+et joyeux d’humeur. On s’y joue constamment des niches qui, pendant un
+jour ou deux, font événement dans une famille ou même une ville.
+
+L’Amérique a son jour pour le «fun», où la belle et joyeuse humeur, mère
+des farces toniques et des réconfortantes espiègleries, reçoit les
+hommages de tout un peuple reconnaissant. Je me trouvais à Minneapolis,
+lors du Hallowing.
+
+Après ma conférence du soir, faite dans une grande Église, les pasteurs
+me dirent: «Il y a ici, dans un local situé à l’étage supérieur, une
+réunion de jeunesse. Cela vous intéresse-t-il? Nous devons vous prévenir
+que c’est une réunion extrêmement gaie.» Ami de la jeunesse et de la
+gaieté, je ne me fis pas inviter deux fois. Une journée sévère et
+laborieuse m’avait disposé à un bon emploi de cette fin de soirée.
+
+Nous émergeâmes dans la lumière d’une fête qui battait son plein. Donc,
+tandis qu’en bas nous tenions notre conférence, dans les combles de
+cette même Église, la jeunesse se livrait à ses ébats, et il n’était
+venu à l’esprit de personne qu’il y eût là une contradiction. Tout le
+monde était déguisé. Sur une scène, sommairement installée, on jouait
+des pièces et on chantait, le public prenant une part active à la
+représentation, en scandant les refrains. Tout cela était fort jovial et
+parfaitement convenable. Les producteurs monotones de pièces grivoises
+et de chansons à double entente, n’ont aucune idée de la richesse
+illimitée du répertoire de la gaieté humaine. La source de la joie vraie
+est pure comme le ciel et inépuisable comme la mer.
+
+Quel bon moment nous passâmes dans ce grenier d’église!
+
+Je me vois encore hissé sur une table, sorte de tribune improvisée, d’où
+se contemplait à l’aise le remous joyeux de la salle. Jeunes gens et
+jeunes filles, enfants de dix à douze ans, tout ce monde avait l’air
+d’être les membres d’une seule et même famille. A les regarder ainsi, on
+se rendait compte que leur joie à tous était réelle. A la même heure,
+sur tout le vaste territoire de la République, la même fête se célébrait
+avec mille variantes.
+
+Nous vîmes, en rentrant, devant presque toutes les portes, des potirons
+illuminés, taillés en figures d’hommes, les unes plus amusantes que les
+autres.
+
+Les Américains ont encore le «Thanksgiving», fête religieuse, nationale
+et en même temps familiale. L’esprit du jour comporte un retour sur
+soi-même à propos des événements de l’année écoulée. C’est un appel au
+self control et à la reconnaissance. Les temples regorgent d’un public
+recueilli. L’âme nationale se retrempe et se purifie à sa source, dans
+la prière et la communion fraternelle. Ceci est le côté sévère de la
+médaille, en voici maintenant le côté joyeux:
+
+A chaque foyer, les amis se rassemblent, et les repas sont empreints
+d’un particulier abandon. Pour leur donner un cachet plus simple et plus
+antique, les chefs de famille font à table une partie du service,
+ordinairement confié aux domestiques. Ils se tiennent debout, en
+découpant le Turkey monstre et le cochon de lait traditionnels. L’usage
+veut que l’on chante pendant le repas. Et parfois, afin de maintenir le
+chant dans une allure régulière, ceux qui découpent se mettent à battre
+la mesure avec leur couteau.
+
+Qu’on nous permette une anecdote relative à «La Vie Simple» et à
+«Thanksgiving». Ce jour étant un jour de liesse et de festins, les
+consommations ont une tendance à augmenter de prix. En particulier, le
+Turkey monte quelquefois au-dessus du prix raisonnable. Un journal
+humoristique se servit de ce fait, pour mettre un disciple de «La Vie
+Simple» aux prises avec les marchands. Les caricatures nous le montrent
+allant d’une boutique à l’autre. Après chaque marchandage infructueux de
+cochons de lait, dindes ou autres pièces, il déclare: «Après tout, on
+peut s’en passer.» Et, finalement, il célèbre Thanksgiving avec un
+sandwich.
+
+
+
+
+SYMPATHIES FRANÇAISES
+
+
+L’Amérique aime la France. Un Français qui voyage aux États-Unis
+recueille aisément les preuves de cette sympathie. J’en ai rencontré
+moi-même de nombreux témoignages.
+
+Et d’abord, Lafayette n’est pas oublié. On se souvient avec émotion de
+cette fraternité d’armes, vieille maintenant de plus d’un siècle, et de
+ces Français qui s’embarquèrent d’enthousiasme, pour aider l’Amérique à
+conquérir sa liberté.
+
+J’en avais fait l’expérience dès Paris, en une circonstance typique. Me
+promenant un jour dans le quartier de Reuilly, je croisai un groupe
+d’Américains qui me posèrent à brûle-pourpoint cette question: _Où est
+le cœur de Lafayette?_ Je me gardai bien de leur dire que je ne le
+savais pas. Ces hommes, venus de l’autre côté de l’océan, me donnaient
+une leçon d’histoire. Je leur répondis donc: «Permettez, je vous dirai
+cela de suite», et j’entrai dans un des couvents de la rue de Reuilly.
+Là, après force questions au personnel, pas plus au courant que
+moi-même, quelqu’un survint et dit: «Le tombeau de Lafayette est au
+cimetière des Pères de Picpus, rue de Picpus, nº 33; son cœur n’a pas
+été déposé dans une urne à part; il est resté dans sa poitrine, de sorte
+qu’il repose avec son corps.» Je communiquai le renseignement aux
+touristes qui m’attendaient patiemment dans la rue. Ils s’en allèrent
+fort heureux, et moi tout pensif. Combien de Français connaissent cette
+tombe? De la part d’Américains, gens qui nous sont dépeints d’ordinaire
+comme éminemment pratiques et utilitaires, un tel pèlerinage me semblait
+une démarche bien touchante. J’ai pu me convaincre que le groupe
+d’hommes, jadis rencontré rue de Reuilly, n’était pas une sorte
+d’exception honorable à une règle générale, mais bien un groupe
+représentatif de l’état d’esprit moyen en Amérique. Non seulement ils
+n’ont pas oublié Lafayette, mais ils ne manquent pas une occasion
+d’accentuer toute la bonne volonté qu’ils ressentent à l’endroit de la
+République sœur.
+
+Que de fois les tribunes où j’avais à parler furent-elles ornées des
+couleurs françaises et américaines! A table, par une charmante
+délicatesse de sentiment, de petits drapeaux français, de taille
+lilliputienne, décoraient souvent le corsage des dames ou la boutonnière
+des hommes.
+
+Malgré cette vive sympathie, nous sommes trop peu connus de l’autre côté
+de l’Atlantique. Certes, beaucoup d’Américains voyagent chaque année sur
+le continent européen, et séjournent volontiers à Paris ou sur la Côte
+d’azur; mais d’autres, infiniment plus nombreux, ne quittent jamais leur
+pays. Sur ce territoire colossal des États-Unis, demeure une population
+de quatre-vingts millions d’hommes, dont l’immense majorité n’a jamais
+vu l’Europe et ne parle qu’une langue: l’anglais. Il se trouve ainsi que
+l’Amérique nous connaît peu et fort mal. Quoique bien vus, et l’objet
+d’une bienveillance préalable et traditionnelle, nous n’y jouissons pas
+d’une réputation flatteuse. Notre politique, de loin, apparaît souvent
+capricieuse, changeante, sectaire. Les difficultés héréditaires, au
+milieu desquelles nous cherchons la voie de l’avenir, ne sont pas assez
+comprises.
+
+Et notre moralité se trouve être l’objet d’étranges préventions. Par
+notre littérature d’exportation, nous sommes considérés comme un peuple
+privé de sens moral et de vie familiale. Toute la France est vue à
+travers une spécialité de romans scabreux et certains établissements
+boulevardiers où les étrangers vont plus souvent que nos concitoyens.
+
+Si, malgré cette connaissance sommaire et défavorable, nos amis des
+États-Unis ont pour nous des trésors de bonne volonté, que serait-ce
+s’ils nous connaissaient mieux? Car enfin nous sommes de ceux qui
+gagnent à être connus--ceci dit sans la moindre ironie.
+
+En attendant, bien des Américains, d’Américaines surtout, s’ingénient à
+apprendre le français avec des résultats inégaux.
+
+Par exemple, un jour qu’un professeur m’avait engagé à parler français à
+sa classe supérieure de jeunes filles, je m’aperçus bientôt que
+l’expression des figures ne cadrait pas avec le sens de mes paroles.
+Alors je leur dis à brûle-pourpoint: «Certainement vous ne me comprenez
+pas!» C’était vrai. Je dus continuer mon allocution en anglais.
+
+Je fus plus heureux ailleurs. Des auditoires entiers de jeunes filles
+écoutèrent et comprirent une conférence française, ou manifestèrent un
+plaisir extrême à entendre conter des histoires en notre langue. A
+Vassar College, par exemple, je racontai, pendant toute une soirée, des
+histoires à une multitude de charmantes jeunes personnes groupées autour
+de moi. Je les entends encore dire: one more! La plupart de ces jeunes
+filles, non seulement s’exprimaient bien en français, mais avaient de
+fort jolies connaissances en littérature. Elles étaient élèves de M.
+Charlemagne Bracq, notre distingué compatriote, un des hommes qui
+travaillent le plus à répandre notre langue aux États-Unis, et ne cesse
+d’y fonder des bibliothèques où il essaie de grouper nos meilleurs
+auteurs. Grâce à l’influence de «l’Alliance française», il y a, dans
+beaucoup de villes, des cercles où se cultive le français. Dans
+plusieurs d’entre eux, nous avons rencontré un certain nombre de
+personnes, de dames surtout, assidûment occupées à étudier notre langue.
+
+Des professeurs de français, en assez grand nombre, offrent des leçons
+particulières, sur toute la surface du territoire. Mais la plupart
+d’entre eux sont anglais, américains, allemands, russes. Nous eûmes le
+plaisir cependant de rencontrer des concitoyens à qui l’enseignement du
+français aux États-Unis avait fourni une jolie carrière. Parmi les
+livres français préférés par la jeunesse américaine, se trouvent les
+romans d’Erckmann-Chatrian.
+
+Les personnes qui s’intéressent là-bas au mouvement des idées en France,
+connaissent presque toutes le nom de Sabatier; mais il n’y a pour elles
+qu’un Sabatier. En réalité, nous en possédons trois: Armand Sabatier, le
+professeur de biologie de Montpellier; Paul Sabatier, l’auteur de la
+_Vie de Saint François d’Assise_, et Auguste Sabatier, l’auteur de:
+_Philosophie de la Religion_ et de _Religions d’autorité et la Religion
+de l’Esprit_. Ces trois hommes et leurs noms donnent lieu aux plus
+amusants quiproquos. Dans une revue, un article paraît sur _Auguste
+Sabatier_. Un portrait accompagne l’article; mais c’est le portrait de
+Paul Sabatier. Ailleurs, on se livre à un transport d’admiration, en
+disant: quelle richesse de vues dans ce Sabatier, qui est à la fois un
+maître en sciences naturelles, en philosophie religieuse et, par dessus
+le marché, un historien!
+
+Après tout, à une certaine distance, la confusion des noms est bien
+pardonnable. Nous en savons quelque chose en France, lorsque nous nous
+mêlons de parler des hommes marquants parmi les autres nations.
+Réjouissons-nous donc surtout que notre triple Sabatier jouisse d’un si
+bon renom aux États-Unis.
+
+A Albany, deux dames fort distinguées, membres de l’enseignement, et
+dont j’étais l’hôte, me dirent avec un sourire malicieux: «Nous allons
+vous présenter un de vos compatriotes qui nous enseigne à prononcer le
+français». Là-dessus, elles cherchèrent une boîte et dirent: «Notre
+petit Français est caché-là». C’était tout simplement un phonographe où
+se trouvaient enregistrées des conversations courantes. Quand ces dames
+veulent se faire l’oreille à la prononciation correcte du français,
+elles remontent leur petit frenchman, qui se met aussitôt à parler avec
+une grande volubilité. J’ai vu, depuis, dans les annonces de revues, que
+les dames d’Albany n’étaient en aucune façon une exception, et ne
+faisaient que pratiquer la méthode très répandue du phonographe
+professeur.
+
+
+
+
+UN PLAISANT QUIPROQUO
+
+
+Deux hommes se cherchent sans se trouver.
+
+Ces deux hommes sont le général Charles Miller et moi.
+
+Le général Miller est Alsacien. Il est même d’Oberhoffen, près de
+Bischwiller, pays de houblonnières, plaine immense avec, à l’horizon,
+les Vosges d’une part, et de l’autre la ligne argentée du Rhin, au pied
+du rempart sombre de la Forêt-Noire. Ce général est donc mon
+compatriote. Ayant lu mon livre, il avait essayé de me trouver à Paris,
+à plusieurs reprises. Nous nous étions toujours manqués. Plusieurs
+lettres avaient été échangées, aussitôt mon voyage en Amérique décidé.
+Et le général Miller s’offrait pour me faire voir une partie de son
+pays. Chose entendue. Nous allions donc enfin nous rencontrer.
+
+Le général habite Franklin, où il a de grandes affaires industrielles,
+et s’occupe avec zèle de l’éducation de la jeunesse, des écoles du
+dimanche, etc.
+
+Mais il y a plusieurs Franklin en Amérique, et c’est précisément ce que
+j’ignorais. L’un est en Pensylvanie, c’est le bon; l’autre dans
+l’Indiana. Passant par Indianapolis, où je demeurai quarante-huit
+heures, je demandai à mes hôtes s’ils connaissaient le général Miller,
+de Franklin.--Parfaitement, il demeure à Franklin, près d’ici; on y va
+en tramway. Aussitôt, le général est demandé au téléphone. Nous nous
+parlons: il accepte à déjeuner pour le lendemain.
+
+A l’heure dite, nous nous trouvons au rendez-vous: il me parle de mon
+livre, et moi d’Oberhoffen, de Bischwiller, de l’Alsace, du vieux
+pasteur qui l’a instruit, et dont ma femme est la petite-fille. Pendant
+ce discours, où l’Alsacien en moi mettait tous les charmes du souvenir,
+je crus remarquer que le général me regardait d’une façon de plus en
+plus étrange. Un peu interloqué, je lui posai une question précise: Vous
+êtes bien, n’est-ce pas, mon général, un Alsacien comme moi, et natif
+d’Oberhoffen?--Non, je ne connais ni l’Alsace, ni Oberhoffen!--Alors
+vous ne connaissez pas, à plus forte raison, le vieux pasteur Heldt?--Je
+n’ai jamais entendu prononcer son nom!--Mais vous n’êtes donc pas le
+général Miller?--Si fait, je suis le général Miller!--Miller, de
+Franklin?--Miller, de Franklin!--Étrange! Quelles sont les guerres où
+vous avez commandé? Je n’ai jamais commandé nulle part. On m’appelle
+général. J’ai longtemps été attorney-général.
+
+Il ne nous restait plus qu’à rire du quiproquo et à déjeuner de bon
+cœur!
+
+Pendant ce temps, le vrai général Miller se demandait anxieusement ce
+que devenait son oublieux compatriote. Poussé par le labeur de chaque
+jour, et n’ayant jamais une heure de liberté pour mettre un peu d’ordre
+dans une correspondance en déroute, j’arrivai jusque fin novembre, sans
+donner signe de vie au général.
+
+Et j’étais embarqué sur la _Savoie_, lorsque, au dernier moment, un
+homme affable et souriant vint se présenter comme le général Miller.
+C’était bien lui, cette fois. Ayant appris par les journaux le jour de
+mon départ pour la France, il était venu me dire, en même temps, bonjour
+et adieu. Voilà ce qui s’appelle avoir bon caractère. Nous rîmes de bon
+cœur de cette étourderie géographique. Et me voici tenu de la réparer à
+la première occasion.
+
+
+
+
+ON NE FAIT PAS TOUJOURS CE QU’ON VEUT
+
+
+«J’irai à Chicago, mais non aux abattoirs», m’étais-je promis à
+moi-même.
+
+Après une de mes conférences publiques dans cette ville, se présenta
+devant moi un homme trapu, avec une tête massive, couverte de cheveux
+blancs. Sa figure respirait la bienveillance. Il parlait anglais et
+allemand, et me proposa de faire dans sa voiture une promenade à travers
+Chicago. «Et, si vous le voulez, je vous montrerai mon industrie». Je
+m’intéresse à l’industrie, un peu en amateur, mais fort sérieusement, et
+il m’a toujours paru extrêmement instructif de visiter des usines avec
+des hommes compétents. J’acceptai donc, et je me voyais déjà le
+lendemain parmi les métiers d’une filature ou les hauts fourneaux de
+quelqu’affaire métallurgique.
+
+A l’heure exacte du rendez-vous, mon guide vint me prendre. Il
+conduisait lui-même et me mena droit aux abattoirs, car il s’appelait
+Nelson Morris, et se trouvait être un des plus anciens et des plus gros
+propriétaires de cette entreprise colossale.
+
+Chemin faisant, il me raconta sa vie. Fils d’un pauvre juif allemand,
+proscrit pour ses idées républicaines en 1848, il avait gagné l’Amérique
+avec des économies modestes, à grand peine amassées. Il commença par
+vendre de la viande au panier, quand Chicago n’était qu’une petite
+ville, et son panier grandit avec la ville, jusqu’à renfermer dans ses
+larges flancs la viande de 10,000 têtes de bétail par jour. Les avenues
+de Chicago sont longues: on peut y causer tout à son aise. J’appris donc
+que Nelson Morris avait au cœur l’intime et gros chagrin d’avoir perdu
+son fils aîné. Il en pleurait encore. Ce fils avait grandi dans son
+industrie, et s’en était assimilé tous les détails. En même temps il
+avait un esprit conciliant et humain qui le faisait aimer de tous ses
+collaborateurs et ouvriers. Le père ne pouvait plus parler de ses
+affaires sans que la figure du fils se présentât à son esprit. Son deuil
+mettait de l’amertume dans tous ses succès passés. C’était une ombre sur
+sa vie. Nous nous comprenions à demi-mot, et je prenais, chemin faisant,
+une vive sympathie pour cet inconnu qui me parlait de détresses de l’âme
+à moi bien connues. Il n’y mêlait, lui, aucune espérance, étant de ceux
+qui ferment leur horizon du côté de l’invisible et ne pensent pouvoir
+compter que sur ce qu’il est convenu d’appeler les réalités positives.
+Il parla de sa maison: «Elle est telle que nous l’avons faite, ma femme
+et moi, en nous mariant, lorsque nous étions dans une condition modeste.
+Et nous n’y changeons rien. Tous mes souvenirs sont là». Cette
+simplicité avait mon approbation.
+
+Sur ces entrefaites, nous arrivâmes: la vue est d’abord attirée par
+d’immenses parcs où sans cesse, de toutes les parties de l’Amérique, le
+bétail arrive. Sur mon observation, que ce bétail me paraissait de mine
+médiocre, il me dit: «It is Saturday cattle.» En effet, nous étions un
+samedi et, ce jour-là, paraît-il, on abat ce qui n’a pas trouvé
+d’acheteur pendant la semaine.
+
+Entre les parcs, des marchands circulent à cheval, pour mieux voir la
+qualité des troupeaux et faire de bons achats, en connaissance de cause.
+Puis le bétail monte, par des plans inclinés, jusqu’aux limites fatales
+où s’accomplit le sacrifice.
+
+J’eus la vision d’un torrent d’êtres emportés vers la mort. Des vastes
+pâturages de l’ouest, où se passa leur vie paisible, des troupeaux sans
+nombre, comme autant de ruisselets qui deviennent de larges rivières,
+s’unissent et roulent vers le même point, pour finir là, en une
+cataracte rouge, un autre Niagara, intarissable et prêt à porter au
+loin, par les villes, la force, la santé, la vie.
+
+Toutes ces myriades de brutes muettes meurent pour nous faire vivre.
+
+Et je pensais à tout ce que nous coûtons, à tout ce qui forme l’obscur
+terreau sur lequel pousse l’humanité. Valons-nous autant de sacrifices?
+Menons-nous une vie dont on puisse dire qu’elle rende ce qui s’est
+dépensé à cause d’elle? Tout ce que je pus voir et observer
+d’intéressant, à travers les immenses espaces où nous circulions,
+disparut devant cette question qui renaissait, troublante et insistante,
+dans mon for intérieur. Ainsi beaucoup de détails, à coup sûr,
+m’échappèrent. Et surtout je ne m’aperçus pas des cadeaux que me faisait
+Nelson Morris, tout le long de cette promenade à travers les conserves,
+les salaisons et les jambons fumés.
+
+Lorsque je l’eus quitté, je m’aperçus que mes poches étaient bourrées de
+saucisses.
+
+La rue à cet endroit était pleine de juvéniles camelots, criant leurs
+journaux. Je me fis parmi eux un grand nombre d’amis à une saucisse la
+pièce.
+
+
+
+
+DEAN MY KEEPER
+
+
+Qui est Dean? Dean est le serviteur toujours attaché à la personne de
+John Wanamaker. Il a fait plusieurs fois le tour du monde, sait
+s’expliquer en plusieurs langues, mais parle peu, afin de mieux observer
+toutes les occasions de se rendre utile. Il est Anglais d’origine,
+célibataire, et très bon fils. Sa vieille mère demeure en Europe. Il
+subvient à ses besoins et va la voir quand il peut. Dean a de bons yeux,
+point ironiques, ce qui le distingue de beaucoup de serviteurs de grande
+maison, dont la face rasée laisse voir d’imperceptibles sourires, qui en
+disent long sur le néant et l’hypocrisie de l’existence mondaine. Dean
+n’a pas de masque, il fait sa figure personnelle, et il est quelqu’un.
+
+Comme à plusieurs reprises son maître s’est privé de lui, pour me le
+donner comme gardien, j’ai pu l’apprécier à sa valeur. Du moment où il
+avait reçu en dépôt ma personne, je lui appartenais. Respectueusement,
+mais sans faiblesse, il veillait, et ne souffrait point d’infraction à
+sa consigne.
+
+--«Dean, voici le programme du voyage et les heures des conférences,
+rendez-vous, invitations. Pensez à tout.» Et je n’avais plus qu’à me
+laisser vivre. Lorsque j’allai à Washington, Dean fut mon compagnon
+inséparable, il me conduisit à la Maison Blanche, m’y installa et revint
+m’y prendre. En chemin de fer, il avait toutes les attentions, surtout
+celle de me laisser parfaitement tranquille. Il allait s’asseoir dans la
+pièce des fumeurs, pour cultiver le cigare qu’il adore, et de là
+veillait sur moi. Si je m’attardais à des causeries après une
+conférence, Dean surgissait, et je voyais l’heure sur sa figure.
+
+Je dois à la vérité de confesser, que par deux fois j’ai soumis à une
+rude épreuve la conscience de mon scrupuleux gardien.
+
+La première, c’était à Philadelphie. La journée, très chargée, avait
+commencé par une conférence à Germantown, devant un auditoire
+exclusivement féminin. Après la séance, la conversation menaçait de se
+prolonger. A l’heure précise, fixée pour se rendre à une autre
+assemblée, Dean vint m’avertir et me conduire à la voiture dont déjà il
+ouvrait la portière. Mais une de mes interlocutrices me pria aimablement
+de monter dans la sienne, promettant de suivre exactement celle de Dean.
+Non sans ennui, l’excellent homme se résigna. Au commencement tout alla
+bien. Mais, à un certain moment, notre guide s’engagea sur un espace
+fort étroit, entre le trottoir et une large tranchée que creusaient des
+ouvriers au milieu de la chaussée. Voyant que la première voiture
+avançait avec peine, le cocher de la nôtre prit un chemin différent. Ne
+nous voyant plus, Dean entra dans une agitation extrême, craignant déjà
+un rendez-vous manqué et se croyant en faute. Il jura ses grands dieux
+de ne plus permettre jamais le moindre changement de programme.
+
+Un quart d’heure plus tard, nous nous retrouvions, et tout était au
+mieux.
+
+La seconde irrégularité fut un délit contre le decorum, et le corpus
+delicti, une paire de gants. Des gants, je m’en suis de tout temps
+passé, lorsque faire se pouvait. J’en usais jadis, dans les grandes
+occasions, mais leur contact me produisant une sensation d’asphyxie, je
+les avais fait disparaître, de mes mains d’abord, de mes poches ensuite.
+Il y avait plus de quinze ans que je n’en possédais plus. Cependant,
+pour aller voir le Président des États-Unis, je crus indispensable de
+m’en racheter une paire.
+
+Mais arrivé à la Maison Blanche, à la minute même où je devais les
+mettre, impossible de les trouver... je les avais laissés à
+Philadelphie. Dean ouvrit des yeux démesurés. Je m’efforçai de le
+rassurer: «Écoutez, lui dis-je, je suis dans la maison, il ne me faut ni
+chapeau, ni, à la rigueur, de gants. Et d’ailleurs, cela paraîtra plutôt
+l’effet d’un principe que d’un oubli».
+
+Je partis, heureux, à la rencontre de mon illustre hôte, pendant que
+Dean me suivait d’un regard consterné...
+
+Comme on taille au canif un nom dans l’écorce d’un arbre, je grave sur
+cette page, en signe de réparation, le nom de _Dean_.
+
+
+
+
+VISION DE FLEUVES
+
+
+Le train de nuit suivait sa route ardente, entre Chicago et Minneapolis.
+Déjà, dans chaque sleeping-car, les nègres diligents avaient installé
+les lits. Les voyageurs étaient couchés. D’aucuns accordaient la basse
+de leur ronflement au chant des roues sur les rubans vibrants des rails.
+La tête appuyée sur l’oreiller et tournée vers la vitre, je voyais fuir,
+en un pâle rayon lunaire, les plaines immenses où l’argent des lacs sans
+nombre alternait avec la silhouette brune des terres et les lignes
+sombres des bois. Façon commode de voyager et de considérer les
+paysages! Des sites à peine entrevus à travers le blanc voile des
+vapeurs, la pensée insensiblement glisse vers le souvenir ou le rêve...
+
+Une vision immense passa dans mon esprit. La vue récente des chutes du
+Niagara en formait le début. Avec un fracas de tonnerre, la cataracte
+glauque et blanche précipitait à l’abîme les avalanches de ses vagues
+sans fin et de ses bouillonnantes écumes. C’était comme une course
+échevelée, vers le gouffre de myriades de flots dont chacun, au bord du
+précipice, jetait son cri au moment de prendre son élan.
+
+De l’intarissable chute d’eau, renouvelant sans cesse les merveilles de
+ses larges nappes et de ses pluies fines où voltigent des arcs-en-ciel,
+peu à peu je passai à la vision d’une cataracte de blés d’or. Ce
+changement de décor était dû, sans doute, à une influence locale. Ne
+roulions-nous pas à travers l’immensité des plaines où germent et
+mûrissent chaque année des moissons de céréales, pareilles, par leur
+étendue, à des mers où des épis jaunes promènent leurs houles?
+N’allions-nous pas à Minneapolis, la ville des moulins, où le jeune
+Mississipi tourne des milliers de meules? Un large fleuve, un fleuve de
+blés d’or, poussait vers elle ses flots intarissables, charriant dans
+leurs flancs le pain des hommes.
+
+Après ce symbole de richesse nationale, ma fantaisie moitié somnolente,
+moitié éveillée, en contempla un autre. Par les champs du Texas
+lointain, une coulée fantastique de coton neigeux descendait, pareille
+aux nappes immaculées de névés dans les Alpes, portant jusqu’aux
+extrémités de la terre de quoi filer du fil et tisser des tissus, du
+beau linge pur et blanc qui fait la joie des yeux.
+
+Mais bientôt le fleuve laiteux du coton fut remplacé par un torrent de
+sang qui allait éclaboussant ses rives. C’était le récent souvenir de
+l’horrible cataracte rouge de Chicago. Heureusement elle ne fit que
+passer.
+
+Et déjà d’une ville couverte d’un nuage de fumée, d’une ville
+cyclopéenne assise entre des collines de charbon, je vis jaillir une
+source d’acier. Elle s’échappait de sa prison avec des grondements
+d’orage. Des étoiles bleues, vertes et or tourbillonnaient au-dessus de
+sa marche triomphale. De son sein de lave brûlante s’élançaient de longs
+serpents de feu, dont de noirs cyclopes armés de marteaux
+assujétissaient au loin les anneaux sur le sol, pour en faire des
+sentiers de fer. Et le fleuve d’acier se répandait dans les villes,
+surgissant en charpentes, en armatures, se jetant en travers des cours
+d’eau et des bras de mer, pour soutenir les tabliers des ponts, se
+transformant en machines, en outils, en chars, en vaisseaux, infatigable
+créateur de merveilles.
+
+A ce moment--était-ce l’effet de tout cet acier en fusion?--je ressentis
+une soif brûlante qui me tira de ma rêverie.
+
+Dans le filet au-dessus de ma tête il y avait heureusement de quoi
+calmer cette soif. Une provision de belles pommes aux joues rouges
+étaient là. A mesure que je les réduisais en cidre frais, le sens de la
+réalité me revenait.
+
+Mais je me rendais d’autant mieux compte que je venais d’avoir une sorte
+de vision où la richesse prodigieuse de l’Amérique était figurée par des
+fleuves non mentionnés sur les cartes.
+
+
+
+
+FORTERESSES AMÉRICAINES
+
+
+Ces forteresses ne contiennent ni canons ni explosifs, et cependant
+c’est en elles que résident la force et la puissance de l’Amérique, les
+armes de résistance et de combat qui ont affirmé son influence. Elles
+ont leurs assises dans le cœur et l’esprit des citoyens; mais, plus que
+basées sur le roc, elles me paraissent inébranlables.
+
+La première est la foi religieuse, si profondément enracinée dans la
+mentalité américaine, qu’elle en détermine en quelque sorte la
+physionomie. Elle la marque d’une empreinte que le souffle matérialiste
+et irréligieux ne saurait effacer et qui se retrouve encore dans le
+grand sérieux et l’activité généreuse d’associations qui se tiennent à
+l’écart de toute croyance religieuse, comme les sociétés de culture
+éthique. Son influence profonde et calme s’impose jusqu’à cette masse
+indifférente ou profane, nouvellement débarquée, et dont les racines ne
+plongent pas dans les traditions du pays. Même les gestes superficiels
+des êtres de routine et la dévotion intéressée des hypocrites ne sont
+point capables d’infirmer ce fait. Il est d’une nature si accusée, se
+vérifie si souvent dans le contact social ou familial, que sa réalité ne
+saurait être révoquée en doute. L’Amérique est doublement religieuse, et
+par atavisme et par conviction. Elle porte en elle les forces
+concentrées et unifiées de la fidélité pieuse aux traditions et de la
+libre et personnelle communion avec la réserve permanente des vérités.
+Aussi, quand les grandes occasions de la vie nationale sont consacrées
+par un culte, ou que les hommes d’État invoquent des sentiments
+religieux, ce n’est point de la convention, mais l’expression d’une
+pensée vive; et quand les citoyens et les enfants de la grande
+République chantent le chant national, il est une strophe que l’on sent
+vibrer avec une émotion plus sainte encore que toutes les autres, c’est
+celle où il est dit: _O God our King!_
+
+La belle vitalité de sa religion rend l’Amérique juste, tolérante,
+respectueuse de la foi des autres. Quand la Foi n’est plus qu’un
+souvenir et une formule, elle devient cassante, exclusive, dure aux
+convictions d’autrui, méprisante des croyances non officielles.
+L’anathème est le bâton menaçant, aux mains des vieilles doctrines
+décrépites.
+
+La deuxième forteresse américaine est la Foi à la _Liberté_. Oh! il ne
+l’ont pas bâtie en un seul jour, cette fière citadelle où flotte au vent
+le drapeau étoilé de l’indépendance, non seulement acceptée, mais
+proclamée comme une loi de la vie sociale. Ils ont mis bien du temps et
+de la peine à la construire. Mais désormais elle est fondée, et personne
+n’y touchera. Notre vieille Europe nous montre des États dont toute la
+politique consiste à empêcher le développement normal des hommes et des
+institutions. La loi y prend la forme d’une prohibition systématique,
+l’initiative y est taxée d’indiscipline; l’indépendance d’esprit, de
+crime de lèse-tradition. L’administration publique y passe le temps à
+veiller à ce qu’il ne se passe rien de neuf. La peur de la liberté y est
+non seulement le commencement, mais la somme de la sagesse.
+
+L’Amérique, elle, croit à la Liberté, comme elle croit en Dieu. Mais de
+même qu’elle croit au Dieu des autres, au droit sacré que possède chacun
+de l’adorer et de le concevoir à sa façon, elle croit à la liberté des
+autres. Et sa foi robuste sait supporter les épreuves. Elle n’abandonne
+pas le culte de la Liberté, parce que des abus odieux ont démontré les
+inconvénients d’une trop large indépendance. Elle ne musèle pas les
+honnêtes gens, parce que les criminels et les enragés mordent leur
+prochain. Elle ne masque pas le soleil, parce qu’il produit des ombres.
+
+En politique, en religion, grand air, liberté, franchise pour tous.
+Champ illimité à l’initiative individuelle. Dès l’enfance et dès
+l’école, le caractère est encouragé. Chacun y est provoqué à donner sa
+mesure totale, à oser être, à s’affirmer dans la plénitude de son
+originalité. On ne lui demande qu’une chose: respecter le droit du
+voisin. Mais en ce point, on est d’une sévérité implacable. L’Amérique
+ne pardonne point les péchés contre la liberté. Si grands et puissants
+que puissent être ceux qui accaparent à leur profit la part et la
+liberté de tous, leur sort est fixé d’avance. Un jour ou l’autre, sous
+les coups répétés tirés de la forteresse de la Liberté, leurs bastions
+sont réduits en poudre.
+
+La troisième forteresse est la bonne foi. Ne me faites pas dire qu’il
+n’y a pas de coquins en Amérique. Dans un concours international, elle
+battrait peut-être le record par un choix de coquineries inédites. Mais
+il suffit d’échanger un certain nombre de lettres, d’avoir des relations
+un peu variées, de causer ou collaborer avec la population courante,
+pour être immédiatement frappé de son respect pour la parole donnée. Ils
+ont de la conscience, et une conscience si loyale qu’elle se fait jour à
+travers les plus étranges manœuvres de la corruption. Ce que plusieurs,
+et parmi les meilleurs éléments, peut-être, dans certains pays
+considèrent comme une formule de politesse, une promesse en l’air,
+serait là-bas un manque de sincérité. Ils trouvent plus humain de
+refuser carrément que de donner, par fausse pitié, des promesses vaines.
+Pas de compliments, de circonlocutions, de démonstrations superflues!
+Les affaires les plus graves se traitent souvent en quelques mots, Cette
+bonne foi a quelque chose de rassurant et de communicatif. C’est un
+appel perpétuel à votre propre sérieux. Elle éveille la confiance et en
+même temps engage la responsabilité.
+
+Certains mots très souvent répétés m’ont toujours paru comme une sorte
+de monnaie courante de la mentalité d’un peuple. Il est un mot que vous
+entendez très souvent prononcer aux États-Unis, quand vous racontez une
+histoire, fournissez un renseignement ou exposez une opinion. Ce mot
+est: «_is that so?_» Il est dit sur un ton de confiance et de
+bienveillance, et en même temps, il est si sincèrement interrogatif,
+qu’il est certainement le plus simple et vigoureux appel possible à la
+loyauté.
+
+ * * * * *
+
+La quatrième forteresse est le respect de la femme; non cette
+exagération, heureusement exceptionnelle, où tombent certains
+Américains, qui traitent leur femme comme une poupée de grand prix, mais
+ce sentiment de déférence et d’égards, qui met au cœur des jeunes gens
+et des hommes un culte chevaleresque pour la femme, et que je considère
+comme un des éléments les plus solides dans le bagage moral d’une
+société.
+
+A l’abri de ce sentiment, femmes et jeunes filles circulent librement,
+d’un bout du territoire à l’autre. La conscience publique est leur
+meilleure sauvegarde. Personne ne leur manque de respect. Ainsi leur
+indépendance et leur personnalité sont mieux à même de se développer.
+Une part de l’esclavage de la femme provient de cette servitude où la
+tiennent chez nous les usages reçus. Quelle sujétion pour nos jeunes
+filles de ne pouvoir sortir seules, quel témoignage de méfiance envers
+l’élément masculin de la population ou envers elles-mêmes! Et quelle
+plaie publique! Un virus corrupteur en émane, dont les effets néfastes
+se retrouvent dans l’éducation, dans la littérature, au foyer familial.
+
+Rien ne réconforte comme de voir la puissance que fait rayonner à
+travers un peuple l’existence de certains principes, traduits en actes
+journaliers, devenus des habitudes stables. Le meilleur travail que nous
+puissions faire est de contribuer à créer dans l’esprit public un
+certain nombre de ces convictions fondamentales auxquelles s’appuie la
+mentalité de la foule. Que les forteresses tiennent bon, où se
+conservent l’énergie vitale, la bonne volonté, l’intégrité, la foi!
+
+
+
+
+UN DINER DE HÉROS
+
+
+L’Amérique n’ayant qu’un imperceptible embryon d’armée permanente, on
+peut bien dire qu’en temps de paix, sa force militaire est invisible.
+Rien ne l’annonce. On ne voit ni soldats ni officiers nulle part.
+
+Je dois donc me féliciter d’autant plus d’avoir rencontré une occasion
+d’assister à une réunion exclusivement militaire. Ce fut la quatorzième
+assemblée annuelle de la médaille de la Légion d’honneur. Le lieu de
+rendez-vous était Atlantic City. M. John Wanamaker, ayant à porter le
+toast du Président de la République, au banquet final, me proposa de
+l’accompagner, ne serait-ce que pour voir, au bord de l’Océan, cette
+ville composée d’hôtels et de villas, bâtie de toutes pièces en peu
+d’années.
+
+J’eus l’honneur d’être invité au dîner par le major général O. O.
+Howard, commandeur pour 1903-1904.
+
+Les armées de terre et de mer étaient représentées. Pas moins de sept
+généraux et deux cents officiers et soldats prirent place autour de la
+table.
+
+Ils étaient tous membres de la Légion d’honneur, dont la médaille n’est
+accordée que sur un vote du Congrès. Pour la recevoir, il est nécessaire
+d’avoir accompli un acte d’héroïsme personnel. Voici à ce sujet une
+petite citation empruntée au toast porté par le général L.-G. Estes.
+«Dans le fracas des charges de cavalerie, dans le tonnerre des duels
+d’artillerie, dans les assauts furieux de l’infanterie, de merveilleuses
+victoires s’obtiennent qui semblent dépasser les possibilités des forces
+humaines. Soutenus par la force morale du nombre, se touchant les coudes
+avec leurs camarades, nos soldats réalisèrent des actions qui leur
+valurent l’admiration du monde. Pourtant, les missions des hommes de la
+Légion d’honneur se sont généralement accomplies dans des conditions
+tout à fait différentes. Volontairement, ils marchèrent à leur but,
+souvent seuls, toujours en face du danger imminent et de la mort. Autre
+chose est de faire son devoir, par l’effet d’un ordre auquel on ne
+saurait échapper, ou de courir volontairement des risques
+supplémentaires, dans un esprit de sacrifice patriotique...» L’attitude
+et les conversations des convives avaient quelque chose d’imposant par
+sa simplicité même. Pas d’uniformes. Toutes les conversations roulaient
+sur le passé. Faits d’armes, souvenirs communs ressuscités entre anciens
+compagnons qui se revoyaient après une longue séparation, pieuse mention
+faite des morts et amis, propos humoristiques et anecdotes gaies. Les
+toasts avaient le même cachet à la fois grave et de belle humeur. En
+général, ces messieurs entraient en matière par une petite remarque
+joviale ou une histoire destinée à faire rire les convives.
+
+General Horatio C. King, ayant à porter le toast de l’armée des
+États-Unis et des «Sociétés militaires», commença ainsi: Surtout, ne
+vous figurez pas qu’ayant deux toasts à porter, je vais réclamer un
+temps double. Je ne vous attendrirai pas sur le sort du brave, sur la
+tombe de qui se trouvait cette inscription: «Ci-gît Jonathan Porter qui
+fut tué d’un coup de pied de cheval. C’est bien fait, bon et fidèle
+serviteur!» D’ailleurs, je ne suis pas très en train, ce soir. Ma
+fatigue est extrême, et cela n’est pas surprenant: je n’ai à peu près
+rien fait de tout le jour, si ce n’est de pousser sur le quai dans une
+de vos chaises roulantes, l’aimable lady, assise en face de moi.
+Néanmoins, j’ai l’espérance de ne pas me montrer aussi stupide que le
+jeune homme à qui son patron fit le compliment suivant: «Je vous tiens
+pour le plus stupide compagnon de tout New-York; je suis sûr que vous ne
+savez même pas que Mathusalem est mort!»--«Mort! balbutia le jeune
+homme, mort! Je ne savais même pas qu’il fût malade!»
+
+Il est fort naturel que la fibre patriotique soit une des plus vibrantes
+de toutes celles que remue une pareille séance. Mais le patriotisme
+américain, même celui des hommes de guerre, n’a rien de provoquant ni
+d’agressif. Ils ne se lassent pas de glorifier leur pays, et il y a de
+quoi. Écoutez le général S. A. Mulholland, chargé du toast «_Our
+Country_».
+
+«J’ai entendu un jour l’histoire d’un mineur qui tomba dans une crevasse
+profonde. Ses compagnons, paralysés de frayeur, lui crièrent: «Johnny,
+êtes-vous tué?» Une voix répondit de l’abîme: «Non, je ne suis pas tué,
+mais le choc m’a rendu muet!»
+
+Lorsque je contemple la grandeur du sujet que je suis appelé à traiter,
+je suis comme ce malheureux mineur: j’en demeure muet.
+
+Ce soir, en écoutant le bruit des vagues, je me rappelle une scène de
+mon adolescence. Il y a de cela cinquante ans, je me trouvais à bord
+d’un bateau allant de New-York à Egg-Harbour, et nous eûmes sur cette
+côte-ci une accalmie de plusieurs jours. A cette époque, il n’y avait à
+la place où nous sommes, qu’un phare. Maintenant, une grande cité s’est
+élevée, avec des édifices splendides, une population nombreuse. Cette
+ville du bord de l’Océan est le type du merveilleux développement de
+notre pays en tout sens.
+
+Au temps de la Révolution, nous étions treize petits États, le long de
+l’Atlantique, et trois millions d’habitants. Quand je me baignai par
+ici, en 1850, nous étions vingt-cinq États et vingt-cinq millions
+d’habitants. A l’époque de la guerre de sécession, le pays comptait
+trente-deux États et trente-deux millions d’habitants, dont quatre
+millions d’esclaves. Maintenant, nous avons quarante-cinq États, plus de
+quatre-vingts millions d’habitants, et pas un esclave dans le pays. Ah!
+nous ne devons pas seulement aimer notre patrie, mais en être fiers.
+
+L’Amérique, une nation sans armée permanente est cependant si forte,
+qu’elle commande le respect à tous les autres peuples. Il semble que le
+Tout-Puissant ait appelé notre pays à l’existence pour révolutionner la
+terre et prouver à l’Humanité que la vraie forme du gouvernement est
+celle qui dérive du consentement des gouvernés. Il y a des hommes parmi
+nous qui regardent l’avenir avec de sombres pressentiments et tremblent
+pour nos libres institutions. Il est vrai que nos municipalités sont
+loin d’être ce qu’elles devraient, et les histoires de corruption jusque
+dans des situations élevées, ne sont, hélas! que trop vraies. Les
+pessimistes prévoient des calamités... Mais, malgré cela, ceux qui
+aiment ce pays ont foi en l’avenir. La corruption de quelques
+municipalités leur apparaît comme certaines taches sur le soleil de nos
+libres institutions. Nous pouvons être tranquilles: par la vertu de la
+grande majorité du peuple, nous verrons ces taches effacées.»
+
+Accentuant la note pacifique qui caractérise le patriotisme américain,
+l’amiral Geo. W. Melville déclare: «Il nous faut une marine, non pour
+faire la guerre, mais pour garantir la paix. De nos jours, si l’on veut
+maintenir la paix, il faut, à toute heure, être prêt à la guerre. C’est
+une sorte d’assurance que nous payons, et cela coûte moins d’argent et
+d’hommes que de faire la guerre.»
+
+Le général Théo S. Peck, portant le toast des dames, dit: «En temps de
+guerre, les vainqueurs aussi bien que les vaincus se sont toujours
+appuyés sur les femmes. Dans toutes les guerres où les hommes de ce pays
+ont bataillé pour l’existence et le foyer, les nobles et aimantes
+femmes, non seulement ont donné tout ce qu’elles avaient (pères, maris,
+frères, fils, fiancés), mais leurs prières, leur effort, leur sacrifice
+de tout confort. Elles ont armé les hommes pour la lutte, si bien
+qu’aucune souffrance ni aucune misère ne leur ont semblé trop dures.
+
+Les femmes des États-Unis, dans la paix comme dans la guerre, marchent
+pour tout ce qui est bon et vrai. Elles sont aussi prêtes à faire demain
+des sacrifices à la nation et à son glorieux drapeau, qu’elles l’ont été
+dans le passé!»
+
+Dans le toast au Président, M. John Wanamaker dit, en rappelant
+l’assassinat de Mac-Kinley à Buffalo: «D’une mer à l’autre, tout le pays
+eut un frisson d’horreur devant ce martyr immolé sur l’autel de la
+liberté, et tous les yeux se tournèrent vers l’homme, jeune encore, qui
+se tenait près de la tombe du grand Mac-Kinley[10]. Dans la solennité
+d’une redoutable crise, conscient de sa responsabilité écrasante, avec
+une grande dignité, entouré des anciens conseillers de Mac-Kinley, cet
+homme ayant la crainte de Dieu dans son cœur, et dans son âme, l’amour
+pour tout le peuple, offrit ses épaules au fardeau, quelque lourd qu’il
+fût. Les années consacrées à l’étude et à la solitude des montagnes, lui
+donnaient un esprit sûr, une santé robuste; et l’héroïque soldat de
+San-Juan fut désigné par la confiance publique pour être l’exécuteur des
+intentions du regretté William Mac-Kinley, bien plus, le dépositaire de
+la volonté des États-Unis».
+
+ [10] Théodore Roosevelt.
+
+A tous les échos virils que cette soirée me laissa, et qui permettent de
+juger ce qu’il y a de sain et de vigoureux dans ce patriotisme à la fois
+pacifique et combatif ennemi de tout militarisme et cependant
+foncièrement martial, j’ajouterai quelques lignes, afin d’en marquer le
+côté religieux. La note religieuse ne fut absente d’aucun des discours
+prononcés, dans la soirée, par des hommes appartenant à toutes les
+dénominations. A dessein, je cite un passage du Général L.-G. Estes
+relatif à la vertu militaire: «La valeur, le patriotisme, l’honneur, la
+virilité, ne meurent point. Ils ne cessent pas avec le bruit du canon et
+ne s’écoulent point avec le sang, quand la vie s’échappe sur les champs
+de bataille; ils ne sont point déposés avec le corps et rendus,
+poussière à la poussière, cendre à la cendre. Ils ne sont point
+d’essence terrestre. Ils appartiennent à l’âme et relèvent de l’Esprit.
+Et l’Esprit divin, c’est le souffle de Dieu; il porte l’emblème de
+l’Éternité et, comme son divin Créateur, il est éternel. Vaillance,
+patriotisme, honneur, vertu virile, sont éternels.»
+
+Quand nous quittâmes la salle du banquet, l’Océan chantait au dehors sa
+vieille et mâle chanson. Et mon souvenir y mêlait ces paroles fermes
+tombées de la bouche des vaillants défenseurs d’une République sans
+casernes ni citadelles. D’avoir passé quelques heures parmi les
+compagnons de Grant et de Lincoln, me produisait l’effet d’un bain
+d’acier. Un peu de leur âme avait passé dans la mienne. Comme ils
+avaient raison de dire, en parlant de leur patrie:
+
+«Notre pays est destiné à être un rayonnant exemple de haute
+civilisation, de réconfort et d’amélioration, non seulement pour ses
+propres enfants, mais pour toute la famille humaine![11]»
+
+ [11] Allocution du général S. A. Mulholland.
+
+
+
+
+SIMPLICITÉ AMÉRICAINE
+
+
+Lorsque j’eus, pour la première fois, la vision de l’Amérique
+gigantesque, personnifiée dans ses bâtisses monstres, ses entreprises
+commerciales, sa fièvre d’affaires, ses usines titanesques, le luxe de
+certaines classes et leurs somptueuses excentricités, j’eus le sentiment
+d’un contraste violent, douloureux. Décidément, je portais en moi un
+autre monde que celui qui se révélait par cette civilisation
+surchauffée, étincelante de fortune ou souillée de sordide misère, et
+semblant se ruer de tout son effort vers la conquête des biens
+matériels. Certains soirs, devant des auditoires choisis où brillaient
+des toilettes recherchées, constellées de pierreries, une intime
+tristesse traversait mon âme, à l’idée que ce qui faisait la substance
+même et la moëlle de ma pensée pouvait servir un moment de distraction à
+des curiosités blasées.
+
+ * * * * *
+
+Mais, à aller au fond même des choses, mes impressions pessimistes ne
+purent pas subsister devant des expériences plus réconfortantes. Parmi
+les épaves de Bovery mission, comme parmi la fine fleur de la société
+américaine, d’après une méthode qui m’est devenue une seconde nature, je
+suis allé partout, droit au centre humain. Le luxe et la misère sont des
+accidents semblables: au fond demeure l’homme. De la surface, il faut se
+hâter vers la substance. La substance fondamentale de «la meilleure
+Amérique» c’est la _simplicité_.
+
+Je vois dans certains journaux anglais, allemands, français, que le
+signe distinctif de la vie américaine est l’artificialité. C’est juger
+du cœur des gens par la couleur de leur gilet, et de leurs idées par la
+forme de leurs perruques. Des critiques ont soutenu que l’intérêt pris
+par le public américain à l’idée et au livre de la vie simple était du
+snobisme pur, du jeu de fantaisie, sans sérieux et sans sincérité. Tout
+cela est du jugement fragmentaire et superficiel. Un abcès n’est pas un
+organe, une verrue n’est pas une figure.
+
+Une artificialité très visible et à plusieurs points de vue choquante,
+flotte il est vrai, comme une écume à la surface de la vie américaine.
+Mais l’écume n’est pas l’océan. La vie artificielle et compliquée qui
+sévit en Amérique à un degré inquiétant n’est pas dans le caractère
+américain. C’est un accident. Toutefois cet accident constitue un
+danger, et l’un des plus grands que ce pays puisse courir. En se
+laissant entraîner dans la vie superficielle, cette vie, oublieuse de
+l’âme, dédaigneuse de la simplicité, l’Amérique est peut-être, plus que
+d’autres contrées, infidèle à sa nature même. Elle compromet la source
+où réside le secret de sa puissance, de sa raison d’être dans le monde,
+le nerf et le ressort de sa belle vigueur. Voilà le fait qui m’a frappé
+en ma qualité d’ami. Et voyant ce danger, c’est avec une angoisse
+fraternelle que j’ai recueilli tous les bons symptômes capables de faire
+espérer que le danger sera écarté. Un mal reconnu est à moitié vaincu.
+
+Si d’un regard clair de sa conscience, l’homme se rend compte qu’il
+court risque de perdre le fruit de la vie par la façon anormale de
+l’organiser, il est bien près de changer sa méthode. Les vaisseaux
+suivent leurs pilotes, et les pilotes leur boussole; les nations ont
+pour boussole leur foi et leur idéal. Le véritable idéal américain est
+la réalisation d’une belle vie, inspirée par le souci du mieux, large et
+humaine, énergique et bienveillante. Sous l’agitation qui a gagné cet
+immense territoire, une secrète angoisse est nettement perceptible. Elle
+ne l’est sans doute pas chez tous également, ni surtout chez ces masses
+encore nouvelles et insuffisamment assimilées qui entrent comme un gros
+facteur troublant dans la population générale. Mais partout où l’on
+prend contact avec les hommes en qui se résume l’amour du pays, le souci
+du bien public, cette angoisse se fait jour. Elle n’a rien des
+inquiétudes séniles qu’inspirent aux gens établis leur égoïsme de classe
+et la peur des nouveautés. Elle tient de cette aimable et salutaire
+crainte de démériter qui anime la jeunesse généreuse, et perce même à
+travers ses fougues.
+
+Dans ce qu’elle a de meilleur, l’Amérique sait qu’un pays ne vit ni par
+son or, ni par sa puissance militaire, ni par sa prospérité
+industrielle, mais que toutes ces choses, en ce qu’elles ont de bon, se
+ramènent à quelques vertus fondamentales dont l’humanité ne pourra
+jamais se passer. Si la source de ces vertus tarit, toute la splendeur
+extérieure d’une civilisation n’est bientôt plus qu’un fruit plantureux
+exposé à pourrir sur l’arbre. L’élite du peuple américain en a le
+sentiment vif, douloureux. Cette élite, heureusement, n’est pas une
+exquise minorité isolée, perdue dans une masse en décadence, qui
+n’aurait plus pour agents actifs que les ferments de sa décomposition.
+C’est une phalange, innombrable et serrée, de braves gens, clairvoyants
+et décidés, sensibles et courageux, ayant en un mot toutes les qualités
+d’un ferment virulent capable de pénétrer la pâte.
+
+Ces éléments de santé publique tiennent directement à la vieille et
+solide tradition démocratique américaine, où se mêlent, en un si heureux
+dosage, le respect du passé, le conservatisme normal, et l’élan
+courageux vers l’avenir.
+
+Je ne m’en suis jamais mieux aperçu que lorsque je franchis le seuil
+d’Independence-Hall, à Philadelphie. Cette maison est un sanctuaire
+national. Bâtie au siège même du berceau des libertés américaines,
+datant de l’époque héroïque, elle a vu les assemblées où s’est décidé,
+au milieu des plus émouvantes péripéties, l’avenir de la nation. Parmi
+ces menus objets devenus des reliques populaires, dans le cadre de ces
+murs qui autrefois ont écouté la parole des ancêtres et maintenant la
+murmurent aux oreilles des petits-fils, devant les portraits de ces
+hommes qui firent l’Amérique, j’éprouvai la plus intense des émotions
+religieuses. Il me semblait marcher sur un sol sacré. Quelques-uns des
+plus purs trésors de l’humanité nouvelle s’étaient élaborés là, au
+creuset des grandes luttes, dans la fournaise des situations où les
+hommes et les peuples s’épurent comme l’or. Et tout ce qui
+m’environnait, c’était l’esprit d’une patriarcale, d’une héroïque
+simplicité. Des éléments condensés là, en un foyer, est fait _le cœur de
+l’Amérique_.
+
+Une fois que l’on tient ce fil, on peut le suivre partout à travers la
+trame de la vie nationale. Cette tradition n’est pas un souvenir pieux,
+sorte de relique morte, destinée à sortir de sa châsse, dans les grandes
+occasions seulement. Elle est mêlée à tous les actes et à toutes les
+préoccupations de l’existence. C’est un _Leitmotiv_ qui, à chaque
+instant, reparaît dans la vaste symphonie où se manifeste l’âme
+populaire.
+
+Si cette âme réagit comme elle le peut et comme elle le fait déjà,
+largement, contre le crédit excessif que donne l’argent, et contre cette
+usurpation sociale qui, d’un serviteur qu’il doit être, tend à faire de
+lui un Roi. Si elle profite de toutes les occasions pour réhabiliter et
+honorer les petites gens qui savent être heureux et indépendants en
+limitant leurs désirs. Si la conviction se répand que le faste est un
+esclavage, le luxe criard une preuve de bêtise, les dépenses
+irraisonnées une faute sociale, il n’y a pas de doute que l’avenir
+n’appartienne à la meilleure Amérique.
+
+Pour elle, le message de simplicité n’est pas un cri de réaction;
+personne de ceux qui ont pris la peine d’en apprécier le contenu ne s’y
+est mépris. Il y ont vu un appel à la clairvoyance et à la vigilance, un
+appel à l’hygiène élémentaire qui convient à la créature humaine.
+
+Peu importe le pays que nous habitons, la langue que nous parlons, la
+foi religieuse ou sociale que nous professons, nous avons tous besoin de
+nous convertir à la simplicité. Nous risquons tous de perdre la vie, par
+la façon absurde de l’organiser. Quand l’accessoire marche avant
+l’essentiel, l’artificiel et le conventionnel avant le positif, tout
+l’éclat extérieur dont s’entoure la vie n’est plus que le cadre
+magnifique du néant.
+
+Les institutions politiques, religieuses, sociales; la science,
+l’industrie et l’éducation, tout l’ensemble de l’effort et du travail
+humain doivent contribuer à rendre l’homme plus largement homme. Mais,
+si nous n’y prenons garde, tout cela, au lieu d’être un instrument pour
+réaliser plus de justice, organiser plus d’ordre et de bonheur dans la
+fraternité, devient une entrave et un esclavage. L’homme succombe,
+écrasé sous ses œuvres, affaibli et dégradé par ses forces mal dirigées,
+ses instincts tournés en vices, son savoir en puissance de mort, sa foi
+transformée en fanatisme, toute fonction privée ou publique déviée de
+son but.
+
+On affecte souvent de nous dire que l’homme descend du singe. Cela fait
+à quelques-uns un plaisir choquant; d’autres s’en affectent outre
+mesure. Quant à moi, je pense qu’il n’y a là matière ni à s’enorgueillir
+ni à se troubler. J’ai dit quelque part que je consentirais volontiers à
+être une fourmi, pourvu que je fusse une fourmi de Dieu. Les chemins de
+l’Éternel vont de la poussière à l’Esprit. La distance est prodigieuse;
+de nombreuses et d’humbles étapes sont nécessaires. A cela, quoi
+d’étonnant? Peu m’importe donc le sentier par lequel je dois passer,
+pourvu qu’il monte.
+
+Ce qu’il faut craindre ce n’est pas le singe du commencement, ancêtre,
+au surplus problématique, mais c’est celui de la fin, produit hideux qui
+sortirait à la longue de la sélection de nos tares. Descendre du singe
+et devenir des hommes, c’est un progrès, et quel progrès! Mais être
+l’humanité, avoir donné naissance à Moïse, à Platon, au Christ, avoir
+dompté les éléments, attelé la foudre à son char, fait de l’éclair son
+messager, et redevenir des brutes par la férocité des sentiments, la
+bassesse des instincts, l’obscurcissement de l’intelligence, quelle
+chute dans les ténèbres! Cela ne saurait être. Élevons nos résolutions à
+la hauteur d’une autre destinée. L’humanité parfois s’égare, mais sa
+soif la ramène aux sources, aux sources pures de la vie authentique et
+simple.
+
+
+
+
+ADIEUX A WASHINGTON
+
+
+La date du 22 novembre avait été fixée d’avance pour mon retour à
+Washington. L’Union chrétienne de jeunes gens de cette ville organisa la
+conférence publique qui m’avait été demandée, et choisit comme local le
+théâtre de Lafayette square, situé près de la Maison Blanche. La
+conférence fut annoncée pour quatre heures de l’après-midi. Le soir du
+même jour devait avoir lieu ma conférence française, dans les salons de
+la Maison Blanche.
+
+J’arrivai à Washington vers onze heures du matin. L’ambassadeur de
+France et Mme Jusserant avaient organisé un déjeuner familial, pour nous
+faire rencontrer avec quelques amis. Il me fut particulièrement doux de
+franchir le seuil du petit hôtel de l’ambassade et de me trouver dans
+une maison où les tableaux, les tapisseries et une grande partie des
+objets meublants, rappelaient la France. La bonne grâce affectueuse de
+mes hôtes s’ajoutait à ce charme de la patrie lointaine.
+
+Le Président avait dit en septembre: «Je vous présenterai moi-même à vos
+auditeurs». Mais je n’osais compter sur un tel honneur, tant il
+dépassait toutes mes espérances, et jamais depuis lors aucune allusion
+n’avait été faite, de ma part, à cette haute parole. J’allais donc à
+Lafayette square en songeant à toutes les bonnes raisons qui sans doute
+empêcheraient le Président de s’y trouver. En approchant du théâtre, je
+vis la place entourée d’une série de policemen de taille colossale, de
+ces policemen américains, véritables tourelles dont le seul poids est un
+élément d’ordre, et qui émergent des foules, comme les rochers des
+flots. Ce n’est pas pour moi que les géants sont venus, pensai-je. Au
+foyer du théâtre, je rencontrai les jeunes gens, organisateurs de la
+réunion. «Le Président vient de téléphoner qu’il sera ici dans dix
+minutes», me dirent-ils. Effectivement, au bout de quelques instants, il
+arriva en disant: «J’avais dit que je viendrais, me voici!»
+
+Je ne décrirai pas ce que j’éprouvai, pendant que, silencieux,
+j’écoutais la parole de celui que, peu de jours auparavant, l’Amérique
+avait maintenu à son poste par une majorité formidable, inconnue
+jusqu’alors dans les annales du monde.
+
+Le Président parle comme un chef de famille entouré des siens. Sa parole
+simple, précise, faisait naître cette clarté qui vient des vérités
+élémentaires interprétées par un esprit droit.
+
+Beaucoup d’orateurs américains ne gesticulent pas en parlant. Ils
+observent une attitude immobile qui ne laisse pas d’avoir un côté
+impressionnant, quoiqu’elle tranche singulièrement sur nos habitudes
+françaises. Le Président, lui, s’anime en parlant, et son geste parfois
+devient d’une singulière véhémence.
+
+On sent que ce chef d’État est porté par un idéal à la fois élevé et
+pratique dont il essaie à toute occasion de mettre en relief quelque
+trait saillant. Il possède à un éminent degré la faculté de traduire les
+sentiments, les idées, les lois de la vie en langage universel. Chacune
+de ses phrases, chaque exemple cité sont frappés au coin de l’humanité
+supérieure, de celle qui, sans étiquette ni acception de races, de
+nations ou de classes, est la substance essentielle en chacun de nous.
+Et cependant, rien de vague ni d’indéterminé dans cette pensée dont la
+simplicité lumineuse rend la parole limpide. Tout cela est pratique,
+actuel, riche en couleur locale. Mais toujours l’idéal humain perce sous
+l’idéal national.
+
+J’aurais voulu reproduire ici, en entier, les paroles du Président,
+publiées, le lendemain, dans tous les journaux américains. Mais je dois
+y renoncer, en raison même des termes dans lesquels était conçu ce haut
+témoignage de sympathie. J’en conserve au cœur le souvenir ému et
+reconnaissant et il constitue l’une des plus belles récompenses de ma
+vie.
+
+
+
+
+CONFÉRENCE A LA MAISON BLANCHE
+
+
+Le soir, j’arrivai à la Maison Blanche, une bonne demi-heure avant la
+conférence, et fus introduit dans un salon du rez-de-chaussée où ne
+tardèrent pas à descendre, d’abord Mme Roosevelt, ensuite le Président.
+Au courant de la conversation, le Président raconta que Mme Théodore
+Roosevelt et lui-même, avaient du sang français dans les veines et
+descendaient de Huguenots, expulsés de leur mère-patrie par les rigueurs
+de la persécution religieuse.
+
+Déjà les invités de la Maison Blanche, au nombre d’une centaine, étaient
+réunis dans le salon voisin.
+
+Je fus introduit le dernier. De tout ce que je pouvais éprouver à cette
+heure, c’est l’émotion patriotique qui l’emportait.
+
+Pouvoir, dans ma langue maternelle, parler de mon pays devant un
+auditoire si choisi, constituait une douce et suprême satisfaction.
+
+Je me rappelais, en commençant ma conférence, la bonne parole prononcée
+par le Président: «_Jamais vous ne nous direz assez de bien de la
+France_».
+
+Il existe un très vieux classement des nations, comme il existe une
+zoologie à l’usage des petits enfants où chaque animal est sommairement
+qualifié d’un seul mot. Le tigre est féroce, l’âne bête, le chien fidèle
+et le chat faux. Pour ceux qui aiment et connaissent les animaux, il y a
+bien à redire sur cette science brève. Mais déplacer les préjugés est
+quelquefois plus difficile que de transporter les montagnes.
+L’ethnographie, telle que la pratique la foule, a statué que certains
+peuples étaient hypocrites, d’autres lourds d’esprit, d’autres
+adorateurs de l’argent. _Les Français sont légers et, en outre, aiment à
+se disputer entre eux._ Notre littérature d’exportation et notre
+politique intérieure semblent bien un peu donner raison à cette opinion.
+Mais elle est, en somme, erronée, c’est ce qu’il faut s’attacher à
+montrer. Comme tous les peuples, nous avons, nous aussi, des qualités
+par lesquelles nous gagnons à être connus des gens intelligents et
+bienveillants de toutes les nations. Signaler ces qualités n’est pas un
+effet de vanité nationale: mais c’est un service rendu au bien général.
+Il est contraire à l’intérêt international et à la bonne entente, que
+les peuples se connaissent entre eux surtout par leurs défauts. En se
+connaissant un peu plus par leurs bonnes qualités, ils auraient plus de
+motifs de confiance mutuelle. Il faudrait constituer un ordre de
+courtiers de la bienveillance entre les peuples, dont la méthode
+consisterait à raconter sur chacun ce qu’il y a de meilleur à en dire.
+Un peu de réflexion et d’expérience nous enseigne que l’homme ne vit pas
+de ses maladies, mais des parties restées saines dans sa constitution.
+Les peuples ne peuvent pas vivre de leurs vices. C’est par leurs vertus
+qu’ils subsistent. La France non seulement existe, mais elle exerce dans
+le monde une action permanente. Son génie, son travail, ses idées, son
+goût entrent comme un facteur essentiel dans la collaboration
+universelle des nations. Il est évident que la place que nous tenons
+n’est pas due à notre légèreté. Il doit donc y avoir autre chose. C’est
+ce qu’il s’agit de chercher et de mettre en relief.
+
+Derrière le pays superficiel et bruyant, tel qu’il s’aperçoit de loin ou
+se reflète dans les livres et les feuilles publiques potinières, il y a
+un autre pays, silencieux, laborieux, studieux, une _France inconnue_
+qui rachète largement les défauts criards de celle, hélas! trop connue.
+
+Comme un hôte assis le soir près d’un foyer ami, j’ai voulu, au foyer de
+la nation américaine, parler de cette France.
+
+J’ai dit notre vie de famille si réelle, notre peuple économe et
+travailleur, les vaillants petits ménages dans les grandes cités, tels
+que l’étranger ne les connaît pas et ne saurait les connaître, mais
+qu’il m’a été donné de voir en si grand nombre. J’ai parlé des paysans,
+des ouvriers; fait un parallèle, par exemple, entre le Paris matinal,
+que les Français eux-mêmes connaissent si peu, et le Paris noctambule
+que l’étranger ne connaît que trop.
+
+Habitué discret de l’institut Pasteur, ami du regretté M. Duclaux et de
+beaucoup d’autres chercheurs scientifiques de mon pays, j’ai décrit leur
+existence réservée, hostile à toute réclame tapageuse, laissant pénétrer
+un regard aussi vers les chambres de nos étudiants studieux, greniers
+aimés, comme en contient tant ce grand Paris, où sommeille le capital
+scientifique de demain.
+
+Il m’a paru ensuite intéressant d’esquisser tout le grand labeur
+d’éducation entrepris par la troisième République, aux divers degrés de
+l’enseignement national, au milieu d’obstacles sans nombre, avec une
+abnégation admirable. En passant, j’ai encadré dans ce tableau la figure
+d’un des meilleurs pédagogues de tous les temps: Félix Pécaut, à qui des
+hommages publics ont été rendus à la tribune nationale, mais dont le
+plus bel éloge est l’empreinte sérieuse et forte laissée au cœur de ses
+disciples.
+
+M’étant longuement entouré de documents sur les œuvres sociales de
+France, j’ai indiqué ce que l’initiative privée est parvenue à faire
+dans ce domaine.
+
+Un autre mouvement méritait d’être mentionné: celui de la pénétration
+sociale entreprise, depuis une vingtaine d’années, dans une série de
+mutualités, d’entreprises de collaboration des bonnes volontés entre
+classes différentes, de rencontres entre les travailleurs de l’esprit et
+les travailleurs manuels. Parmi les pionniers de la première heure de
+cette belle œuvre, j’ai nommé T. Fallot, qui venait de mourir, et tracé
+le profil de ce fils robuste du Ban-de-la-Roche, en qui semblait
+refleurir de nos jours l’esprit du grand Oberlin.
+
+Pouvais-je oublier ensuite de parler d’une tentative unique en son genre
+et qui est parvenue à établir, au sein de notre époque troublée et
+divisée, un rendez-vous courtois de discussion et de mutuel
+renseignement entre les hommes de bonne volonté venus de tous les
+horizons de la pensée. J’ai nommé _l’Union pour l’action morale_, œuvre
+large et compréhensive, qui serait capable, en se répandant, de fournir
+une puissante contribution à l’avenir moral de la France.
+
+Enfin, pendant une longue heure, il m’a été donné de parler d’une France
+profonde, besognant sous les dehors agités de notre vie publique, d’une
+France recueillie, assoiffée de bonne entente entre concitoyens,
+recherchant l’unité des intentions à travers la diversité des origines
+et des groupements, bâtissant la cité, dans un effort constant vers la
+justice et la bienveillance...
+
+Une réception toute cordiale suivit la conférence.
+
+Belle journée et beau soir... Sur cette impression, il convient de
+clore ces souvenirs.
+
+ * * * * *
+
+Le 1er décembre, je m’embarquai sur la _Savoie_, entouré d’une multitude
+d’amis qui venaient me souhaiter bon voyage.
+
+Le dernier à quitter le bord, au moment où déjà tombaient les amarres,
+fut John Wanamaker.
+
+Des nuées de goëlands, symboles des souhaits et des souvenirs qui
+accompagnent le voyageur, déployaient leurs grandes ailes au-dessus du
+sillage bouillonnant.
+
+Je partais avec le sentiment d’avoir visité l’un des pays où se trouvent
+amassées les plus substantielles réserves de l’Humanité...
+
+ * * * * *
+
+Maintenant nous tournions le cap vers le soleil levant. A mesure que
+nous voguions plus avant, de chères figures émergeaient de l’ombre, les
+pensées de revoir se précisaient.
+
+Mais surtout grandissait et s’imposait, d’heure en heure, avec plus de
+puissance, l’image de la Patrie.
+
+La France a jadis contribué à fonder les États-Unis. Avec combien
+d’obscurités et d’obstacles son bel idéal démocratique, victorieux au
+delà des mers, n’a-t-il pas encore à lutter à son propre foyer! Si du
+secours moral, des exemples réconfortants peuvent lui venir des contrées
+que jadis fertilisa son génie, c’est justice.
+
+Quand blanchissent les moissons, le moment est venu de se rappeler, et
+de saluer le semeur.
+
+Dans les lueurs de tes phares, trouant au loin la nuit océanique, je te
+saluais, France aimée, semeuse infatigable, à qui nulle inclémence du
+ciel, nulle rudesse des saisons ne fut épargnée, mais qui marches
+toujours parmi les pionniers d’un avenir meilleur, la main sur la
+charrue et l’espérance au front.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages
+ Préface VII
+ Premiers traits d’union 1
+ Obstacles 5
+ Où John Wanamaker intervient 14
+ En mer 17
+ Le salut des feux 23
+ Réveil dans le port 27
+ Dans les docks 31
+ Premier coup d’œil dans New-York 35
+ Échappée sur la campagne 43
+ Le cimetière de Sleepy hollow 46
+ Premier speech anglais 50
+ Lindenhurst 53
+ Flâneries 56
+ Une sieste et ses suites 66
+ Séjour à la Maison Blanche. _Le Président_ 71
+ Menus souvenirs de la Maison Blanche 85
+ «Drive» à Cornwall-on-Hudson 91
+ Un jour à Bethany-Church 99
+ Vie religieuse 118
+ La Bible aux États-Unis 136
+ Chez les Quakers 148
+ Hôte d’Israël 158
+ Frères noirs 171
+ Travail, Argent, Affaires 192
+ Repos 205
+ Écoles 212
+ High Schools 222
+ Universités 230
+ Mount Holyoke-College 239
+ Doctorat honoris causa 247
+ Un pénitencier quaker 254
+ Bovery-Mission 264
+ La propreté de la rue aux États-Unis 271
+ Conférences et auditoires 276
+ Une leçon rapportée des aveugles aux clairvoyants 285
+ Homes.--Hospitalité 295
+ Tempérament américain 312
+ Sympathies françaises 323
+ Un plaisant quiproquo 332
+ On ne fait pas toujours ce qu’on veut 336
+ Dean my Keeper 342
+ Vision de fleuves 347
+ Forteresses américaines 352
+ Un dîner de héros 361
+ Simplicité américaine 373
+ Adieux à Washington 384
+ Conférence à la Maison Blanche 389
+
+
+
+
+IMPR. ALSACIENNE ANCt G. FISCHBACH, STRASBOURG.--1898
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77841 ***
diff --git a/77841-h/77841-h.htm b/77841-h/77841-h.htm
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+ <title>Vers le cœur de l’Amérique | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77841 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+
+<p class="c top2em large">CH. WAGNER</p>
+
+<h1><span class="small">VERS LE CŒUR</span><br>
+<span class="xsmall">DE</span><br>
+L’AMÉRIQUE</h1>
+
+<p class="c gap">DEUXIÈME ÉDITION</p>
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+LIBRAIRIE FISCHBACHER<br>
+<span class="xsmall">(SOCIÉTÉ ANONYME)</span><br>
+33, RUE DE SEINE, 33<br>
+1906</p>
+
+<p class="c xsmall">Published December 1<sup>st</sup> 1905. — Privilege of copyright in the United States<br>
+reserved under the Act approved March 3<sup>d</sup> 1905 by Charles Wagner.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em large"><span class="petites-capitales">A Théodore Roosevelt<br>
+
+Au Président des États-Unis<br>
+
+magnanime et pacifique<br>
+
+A sa maison<br>
+
+au peuple des États-Unis</span></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="cVII"><i>PRÉFACE</i></h2>
+
+<p><i>En allant aux États-Unis j’avais un but
+précis : me rapprocher du centre vital de ce pays
+afin d’acquérir une idée des ressorts intimes
+de son extraordinaire activité. Les observations
+que comporte un tel sujet sont de nature délicate.
+Un visiteur, réduit aux moyens ordinaires rencontrerait,
+pour les faire, des obstacles presque
+insurmontables. Ces obstacles m’étaient aplanis
+par un accueil tout familial. Je n’ai pas visité
+un territoire, j’ai fraternisé avec des âmes.
+C’est ce qui donne leur signification à ces
+impressions de voyage. J’ai été réduit, pour les
+écrire, aux seules ressources du souvenir, n’ayant
+pas eu le temps de prendre des notes. Mais,
+toutes fragmentaires qu’elles soient, c’était pour
+moi un besoin du cœur de les fixer. Je les offre
+aujourd’hui, en double hommage, à mes concitoyens
+de France et à tous ces amis d’Amérique
+dont je ne pourrai jamais oublier l’hospitalité
+cordiale.</i></p>
+
+<p class="gap"><i>Paris, décembre 1905.</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c001">PREMIERS TRAITS D’UNION</h2>
+
+<p>C’était en 1891. Je ne connaissais l’Amérique
+que très vaguement. Pendant une visite que
+je faisais à Madame Blaze de Bury, je fus présenté
+à une jeune Américaine, bien connue dans
+son pays par ses beaux livres : Grace King, de
+la Nouvelle Orléans. Elle savait le français. Son
+esprit en travail et sur bien des points brouillé
+avec la tradition, s’intéressait aux questions morales
+et religieuses telles que je les présentais,
+pour les mettre en contact aussi intime que
+possible avec la conscience de ce temps. Nous
+eûmes, dans la suite, de longs entretiens ; Grace
+King devint une auditrice fidèle de la salle
+Beaumarchais. Elle écrivit sur mon œuvre missionnaire
+dans une revue américaine. Avant de
+quitter Paris, elle me fit connaître Miss L.
+Sullivan, de New-York, qui, de même que son
+amie, se mit à fréquenter régulièrement nos
+réunions. Rentrées dans leurs pays, ces deux
+jeunes dames ne cessèrent de m’écrire de temps
+à autre. Grace King me mit en rapport avec la
+Revue l’« Outlook » et son fondateur M. Lyman
+Abbott, et traduisit ma Préface américaine à
+« Jeunesse », premier livre par lequel les éditeurs
+Dodd Mead et C<sup>o</sup>, de New-York, firent connaître
+ma pensée aux États-Unis. A ces noms, il convient
+d’ajouter celui de M<sup>rs</sup> Worthington d’Irvington.</p>
+
+<p>Lorsque en 1901, Miss Marie-Louise Hendee
+eut traduit « La Vie Simple » pour la maison
+M<sup>c</sup> Clure, Grace King fut chargée de faire précéder
+le livre d’une introduction biographique.
+Elle fit cette œuvre avec une exactitude d’informations
+et une grâce de style dignes de tout
+éloge. Sa préface, où se trouve l’histoire de ma
+pensée et une caractéristique de ma libre propagande
+de l’Évangile perpétuel, était comme
+un drapeau déployé.</p>
+
+<p>Aujourd’hui que tant d’heureuses rencontres
+ont suivi ces premières connaissances, j’éprouve
+un grand bonheur à remonter à ces débuts. Un
+de mes regrets, en allant visiter les États-Unis,
+a été de ne pouvoir, faute de temps, pousser une
+pointe jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Espérons
+que ce n’est que partie remise.</p>
+
+<p>A partir du moment où « La Vie Simple »
+parut à New-York, chez M<sup>c</sup> Clure, les points de
+contact se multiplièrent. Ce livre eut la bonne
+fortune d’intéresser les Américains, en répondant
+à leur compréhension de la vie et à plusieurs
+de leurs préoccupations présentes. Il
+me valut de leur part de nombreux témoignages
+de sympathie. Nos relations se bornaient là, et
+je ne songeais pas à les agrandir, en traversant
+l’Océan. Mais, pendant les vacances de 1902,
+le Président Roosevelt, par deux fois, d’abord
+dans un discours à Banghor, puis dans un autre
+au Temple maçonnique de Philadelphie, à
+l’occasion du 150<sup>me</sup> anniversaire de la réception
+de George Washington, dans la société des
+maçons américains, voulut bien signaler « La Vie
+Simple » à ses concitoyens, comme un traité
+pratique de bonne vie.</p>
+
+<p>Si donc j’ai vu l’Amérique, si j’ai pu y faire un
+voyage inoubliable, je le dois à son grand Président.
+Il s’en faut pourtant que ce voyage se
+soit décidé d’un seul coup, et ait été préparé
+sans obstacle ni peine. C’est là ce que je demande
+à exposer en toute brièveté.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c005">OBSTACLES</h2>
+
+<p>Je ne suis pas un écrivain de carrière.
+L’écrivain, aussi bien que le prédicateur, ne
+viennent en moi qu’après l’homme. Et l’homme
+est enraciné dans sa famille et dans son œuvre,
+enraciné de telle façon que l’idée n’était jamais
+venue ni à moi, ni à aucun des miens,
+de ceux de la petite famille ou de la grande,
+que je puisse partir pour longtemps. Autrefois,
+à travers la France, l’Alsace, la Belgique,
+la Suisse, j’avais entrepris quelques
+tournées de prédications et conférences toujours
+suivies du plus encourageant succès.
+Mais les deuils de famille, le travail de plus en
+plus considérable, à Paris, dans l’œuvre religieuse,
+sociale, éducationnelle, avaient peu à
+peu restreint le nombre des tournées. Aucune
+d’elles d’ailleurs n’avait jamais duré plus d’une
+quinzaine. Finalement elles s’étaient réduites
+à deux ou trois jours. Encore, ces absences si
+brèves ne se produisaient-elles qu’à de longs
+intervalles. J’étais donc devenu l’homme qui ne
+part jamais ; l’homme dont c’est le devoir de
+rester là, toujours. Ainsi pensaient mes amis
+autour de moi et même certains en Amérique. La
+revue « Craftsman » de Syracuse<a href="#f1" id="r1" class="fnanchor">[1]</a>, ayant entendu
+parler de mon voyage probable en Amérique,
+en manifesta de l’étonnement, un étonnement
+amical certainement, mais un étonnement
+réel. « Laissez, disait-elle, cet homme où il
+vit : on ne déracine pas les chênes pour les
+promener. »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#r1" id="f1">[1]</a>
+Syracuse, État de New-York.</p>
+</div>
+
+<p>En moi-même la clarté s’était faite sur ce point :
+devais-je ou non aller en Amérique ? Ma règle
+de conduite a toujours été de porter mon ouvrage
+de semeur, sur les points où je découvrais de la
+bonne terre. Les lettres et les visites que je
+recevais d’Amérique avaient créé en moi la
+conviction qu’un champ immense et réceptif était
+ouvert, au-delà de l’Océan, aux idées pour lesquelles
+je luttais et vivais dans mon pays. Or,
+quiconque peut recevoir de nous, peut aussi nous
+donner. Toutes les relations entre les esprits
+des hommes, reposent sur l’échange mutuel.
+J’étais certain que si j’avais un message pour
+l’Amérique, elle en avait un autre pour moi, un
+message qui, dans la suite, pourrait avoir la
+plus grande influence sur mon activité dans ma
+patrie. Donc je devais partir, et j’y étais intérieurement
+décidé.</p>
+
+<p>Mais dans ces sortes de décisions, il convient
+de se consulter avec les siens. Je fis donc part
+de mes projets à mes paroissiens, qui me comprirent
+et m’encouragèrent de leurs vœux.</p>
+
+<p>Puis je consultai ma famille, ma femme et mes
+enfants. Si des enfants doivent être privés pendant
+plusieurs mois de la présence de leur père,
+n’est-il pas juste qu’ils sachent un peu pourquoi ?
+Comme ils ont une privation à s’imposer, on peut
+bien leur offrir une explication.</p>
+
+<p>Je me rappellerai toujours ce petit conciliabule,
+en Touraine, sous les beaux cèdres de la
+Commanderie<a href="#f2" id="r2" class="fnanchor">[2]</a>. Ma femme, mes deux filles,
+mon petit Jean étaient près de moi. Les
+rayons du soleil se jouaient à nos pieds, parmi
+les ombres mouvantes des branches. J’expliquai
+que j’avais de la peine à me séparer
+de mes chéris ; mais que j’avais, pour visiter
+l’Amérique, de si fortes raisons que je pouvais
+bien dire que Dieu lui-même m’y appelait.
+Tout le monde dit : « Oui, Papa, tu dois y aller,
+et nous ferons de notre mieux afin de te rendre
+l’absence facile ». Puis nous eûmes une courte
+et bonne prière, pour placer toutes choses et
+nous-mêmes entre les mains de Dieu.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#r2" id="f2">[2]</a>
+C’est le nom de la campagne amie où nous étions
+alors.</p>
+</div>
+
+<hr>
+
+<p>J’avais deux océans à traverser : l’Atlantique
+et la grammaire anglaise. Chaque fois que je
+m’étais aventuré dans les eaux anglaises, j’étais
+revenu découragé. Impossible d’apprendre et
+surtout de prononcer cette langue. C’est ici
+que je compris à quel point pour les études et
+toutes sortes de travaux, l’amour et la nécessité
+sont d’un secours puissant. Avant mes projets
+de voyage en Amérique, j’apprenais l’anglais
+par simple curiosité. Mais depuis que l’idée
+d’aller en Amérique me hantait, je l’apprenais
+par amour, par un vrai et profond amour pour ce
+peuple encore invisible à mes yeux, mais que je
+pressentais digne d’être beaucoup aimé. Subitement
+l’anglais me parut un langage délicieux.
+L’entendre parler, le lire était mon occupation
+favorite. Mes professeurs, dont je me rappelle
+surtout le Virginien Mac Bryde, n’avaient qu’à se
+louer de mon assiduité. Et cependant, au milieu
+de quelles constantes interruptions je travaillais !
+Jamais rien de régulier. Toujours à la
+merci de l’imprévu du ministère, ou de quelque
+visiteur importun. Au sein de mes tribulations,
+je songeais aux Juifs rebâtissant Jérusalem
+après l’exil et tenant d’une main la truelle, de
+l’autre la lance. Bien souvent, le soir, fatigué
+par une longue journée, je me sentais découragé.
+L’anglais allait moins bien. Je me disais :
+« je ne l’apprendrai jamais. » Mais le lendemain
+je recommençais avec une ardeur nouvelle.
+Sociable comme je le suis, il m’eut paru intolérable
+de voyager dans un pays sans en parler,
+ni en comprendre la langue. C’était la condamnation
+au rôle de sourd et muet. Ensuite,
+quoiqu’il eût été entendu, en principe, que je
+ferais en Amérique des conférences françaises,
+ceux de mes amis qui s’intéressaient le plus
+vivement à ma venue, déclaraient qu’à moins
+de parler anglais, je ne me mettrais pas en
+contact avec le peuple américain lui-même,
+mais seulement avec certains auditoires select.
+Coûte que coûte, il fallait donc vaincre cet
+obstacle de la langue. Ceux que je désirais
+atteindre, c’était la foule des auditeurs, tels qu’on
+les voit mêlés dans les réunions où s’assemblent
+tous les éléments d’une population. A Paris,
+quelques amis d’une extrême prudence me
+disaient : « surtout ne vous laissez pas aller à
+parler anglais en public, vous vous rendriez
+ridicule ». Des lettres de Genève m’avertissaient
+dans le même sens. Je crus mieux de déférer au
+désir de ceux qui m’écrivaient : « Parlez-nous
+anglais, si pauvres que soient vos moyens
+en cette langue, pourvu que vous vous fassiez
+comprendre. » Et je continuai à me jeter dans
+l’anglais à corps perdu. Comme je me débattais
+en des difficultés sans cesse renaissantes, je
+reçus la visite de l’acteur Delorme, du Théâtre
+de la Renaissance. Il venait m’offrir des leçons
+de diction en français, comme il en avait donné
+à beaucoup de mes collègues de l’Église protestante
+et catholique. Je lui dis : « Retro Satanas ! »
+et lui citai la parole de Gœthe : « Oui, un
+comédien peut donner des leçons à un pasteur,
+si le pasteur est lui-même un comédien. »
+Comme il tenait déjà la porte, tout navré de ma
+réception, il dit quelques mots en anglais : — Vous
+savez l’anglais, lui dis-je. — Non seulement
+je sais l’anglais, mais j’ai joué Shakespeare aux
+États-Unis. — Alors vous êtes l’homme qu’il
+me faut, lui déclarai-je, en le ramenant dans mon
+bureau. Séance tenante il me donna la première
+leçon d’improvisation anglaise. Il m’habitua à la
+prononciation des mots, tel que le comporte
+le discours public. Et pendant les vacances, à la
+campagne, nous eûmes ensemble des séances de
+travail qui durèrent du matin jusqu’au soir et
+pendant lesquelles j’adressais à mon infatigable
+et scrupuleux auditeur, des conférences, sermons,
+speeches de toute nature, m’efforçant de faire
+passer d’une langue dans l’autre le répertoire
+total de mes idées. Dans mes moments de
+loisir, je me parlais anglais à moi-même, et je
+finis par penser en anglais.</p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c014">OU JOHN WANAMAKER INTERVIENT</h2>
+
+<p>Vers le mois de juin 1903, je reçus, un matin,
+un petit bleu signé John Wanamaker et me
+demandant un rendez-vous. Il était rédigé en une
+écriture décidée, aux caractères nerveux et
+concis. Je savais deux choses seulement du
+signataire : la première, qu’il était un des plus
+grands négociants américains ; la seconde, qu’il
+aimait beaucoup mon livre : « La Vie Simple, »
+et en avait distribué d’innombrables volumes.
+J’allai le trouver ; hélas ! nous ne pûmes causer.
+Ni son français ni mon anglais ne suffisaient. Et
+pourtant nous nous comprîmes. En 1904, vers
+le même mois de juin, nouvelle rencontre. Cette
+fois nous pûmes avoir une conversation suivie
+en anglais.</p>
+
+<p>Personne ne me fut plus utile, que John
+Wanamaker, à partir du moment où mon
+voyage se trouva décidé. Il me donna tous les
+conseils et toutes les explications préalables
+nécessaires et m’invita à venir demeurer à sa
+campagne de Lindenhurst, durant la première
+quinzaine de mon séjour en Amérique, afin d’y
+faire mon acclimatation. Il visita successivement
+ma famille et mon église, leur promettant
+de prendre soin du pasteur et du père de
+famille et de me renvoyer en France, sain et
+sauf, ce qu’il s’appliqua plus tard à tenir
+scrupuleusement.</p>
+
+<p>Je m’embarquai sur « La Lorraine », le 10
+septembre 1904, emmenant M. X. Kœnig, pour
+me servir de compagnon et de secrétaire pendant
+le voyage. Dans ma cabine, parmi les lettres et
+télégrammes de France qui me souhaitaient un
+bon voyage, je trouvai un cablogramme d’Amérique
+signé : John Wanamaker, et conçu en ces
+termes : « <i>America welcomes you !</i> »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c017">EN MER</h2>
+
+<p>Dès le premier jour, je rencontrai à bord
+M<sup>r</sup> L. P. Morton, ancien ambassadeur des États-Unis
+à Paris, et sa famille. Nous nous connaissions
+depuis un certain temps déjà, et nous
+pûmes tout à l’aise, en de longues causeries,
+nous entretenir du pays où j’allais pour la
+première fois.</p>
+
+<p>Nos modernes transatlantiques sont des merveilles
+du génie humain. Parmi tous ceux qui se
+font une ardente concurrence, les moins rapides
+et les moins confortables eussent paru à nos
+pères des chefs-d’œuvre de confort. Ce qui me
+frappa le plus, c’est ce fait qu’un semblable
+bateau part, ayant en somme embarqué dans
+ses flancs toutes les questions sociales et même
+toutes les questions humaines.</p>
+
+<p>D’abord, il promène par l’Océan, nos divisions
+de classes. Elles sont admirablement
+caractérisées par les cabines de luxe, les cabines
+de première avec leur pont séparé par
+une barrière des cabines de deuxième ; puis les
+cabines basses où sont logés les passagers de
+troisième classe désignés sous le nom d’émigrants.
+Les officiers et les matelots du bord
+représentent l’armée en ses couches diverses.
+Le personnel de service masculin et féminin,
+ainsi que les chauffeurs mécaniciens, cuisiniers,
+boulangers, sont comme les spécimens
+de la grande armée des travailleurs.</p>
+
+<p>J’eusse voulu aller des uns aux autres, fréquenter
+surtout parmi ce peuple nombreux
+d’émigrants, apprendre leur histoire, les causes
+de leur départ de la patrie, leurs espérances.
+Sept grands jours en mer, sans autre occupation
+que celle d’aller et de venir. Quelle moisson de
+renseignements à faire en causant familièrement
+avec les femmes, les hommes, avec tous ! Pourquoi
+ne l’ai-je pas fait ? C’est bien simple. Mon
+estomac ne s’est pas trouvé en cette circonstance
+à la hauteur de mon cœur. Dès l’instant où ce
+phénomène vulgaire et humiliant qui saisit les
+marins peu expérimentés, se fut déclaré en ma
+personne, toute velléité de faire des visites et
+de fraterniser disparut. Un vague malaise de
+couleur grisâtre et verdâtre m’envahit dès le
+deuxième jour et ne se mit à diminuer qu’au
+quatrième. Pendant un moment de lucidité, je
+fis une découverte horrifique : <i>j’avais oublié mon
+anglais</i>. C’est à peine si je trouvais mes mots
+pour m’expliquer en ma langue coutumière.
+Quelques termes allemands, semblables à celui
+de <i>Katzenjammer</i>, flottaient dans le vide de ma
+mémoire comme des cadres oubliés en un appartement
+déménagé. D’anglais, plus trace !</p>
+
+<p>Le sixième jour, heureusement, les vents se
+calment, les nuages se déchirent, un chaud soleil
+inonde la mer et les ponts. Aussitôt toutes les
+figures s’éclairent à bord. Tout le long du jour,
+des voix chantent à l’entrepont. Ce sont des
+Italiens, hommes, femmes, jeunes gens, qui
+mêlent leurs voix graves et claires. Je les
+écoute avec charme. Ces mélodies sont toute
+une tradition de soleil et de patrie, de poésie et
+de pauvreté. Ils rappellent les mers bleues, les
+montagnes violettes, les palmiers, les oliviers,
+les orangers et les lauriers. Il y a une âme dans
+ce chant.</p>
+
+<p>Les passagers de première ont un orchestre
+à leur disposition ; mais eux-mêmes ne chantent
+pas sur le pont, et surtout l’idée ne leur viendrait
+pas de chanter ensemble. Pourquoi ?…</p>
+
+<hr>
+
+<p>Battant et perforant sans relâche le flot amer
+de son hélice puissante, le navire nous emporte,
+nous, nos âmes et nos destinées, nos
+vices et nos vertus. Nous sommes momentanément
+groupés ; mais nous restons séparés. Au
+fond, nous ne sommes pas du même bateau. Il y
+a de la mélancolie à penser que tous ces hommes
+peuvent respirer le même air, qu’une étroite
+solidarité matérielle les joint pour quelques
+jours, que le même naufrage soudain mettrait
+leurs corps dans le linceul des mêmes flots, et
+qu’ils ne se sentent pas davantage frères. Un
+magnifique bâtiment comme un transatlantique
+est un témoin de notre grandeur mécanique, de
+notre progrès scientifique. Mais certes on y
+peut voir des preuves saisissantes de notre
+pauvreté morale et de notre marasme social. Il
+y a encore bien des traversées à faire avant
+d’entrer au port de la Cité fraternelle.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La nuit venue, je m’en fus tout seul à l’avant
+du bateau, sous les étoiles. Là, on se sent marcher.
+Il semble qu’un grand aigle vous a pris
+sur ses ailes et vous emporte à travers les
+champs de l’air. Tout votre corps est mouvement ;
+toute votre âme, aspiration.</p>
+
+<p>Derrière le voile de ces ténèbres occidentales,
+que se cache-t-il pour nous ? Demain blanchiront
+à l’horizon les rives américaines. Quels hommes
+y verrons-nous ? quelles rencontres, quelles
+expériences ferons-nous ?</p>
+
+<p>Et, pareil à un homme qui va vers un peuple,
+je respire déjà leur air, je les pressens, je tends
+mes bras vers des amis inconnus.</p>
+
+<p>Mais, tout à coup, en pleine joie d’aborder
+bientôt, une angoisse affreuse m’étreint le cœur :
+je songe à mon anglais, et j’entends une voix
+moqueuse me dire : « Lorsque tu ouvriras la
+bouche devant ce peuple qui demeure là-bas,
+ils se regarderont les uns les autres et se demanderont :
+« Quelle langue parle cet homme ? »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c023">LE SALUT DES FEUX</h2>
+
+<p>Des feux ! des feux ! feux fixes, feux intermittents ;
+prunelles démesurées dardant dans la
+nuit leurs flamboyants regards ; phares tournants,
+de leurs gerbes balayant l’horizon.
+Flammes et flammes encore, rouges, vertes.
+C’est toute la symphonie des signaux, imitant
+les étoiles, les comètes, les bolides, les éclairs,
+les torches !</p>
+
+<p>Quelle féerie d’arriver ainsi de nuit et d’être
+salué par de la lumière ! Et cette lumière c’est
+de l’humanité. Que dans les ténèbres de l’Océan,
+loin de la terre, dans l’immense et morne solitude
+des flots, un simple falot apparaisse : immédiatement
+cette lumière nous fait penser : <i>un
+homme est là</i>. A travers toutes les mers du
+globe, les lumières qui vacillent par la nuit,
+annoncent des hommes. Elles disent les unes
+aux autres : voici ton semblable ! Que de
+pensées dans ces tremblants fanaux !</p>
+
+<p>Et voici la terre ! Rien ne l’indique aux
+regards, car c’est l’obscurité. Minuit rend semblables
+et confond dans le même noir le large
+et le rivage, la plage sablée aux pentes insensibles
+et la falaise abrupte aux menaçantes arêtes.
+Sans les hommes, maintenant nous ne verrions
+que de l’ombre, ombre redoutable où des dangers
+s’accumulent. Les hommes ont fait de la
+clarté. Cette clarté oriente et dirige les navires.
+Toutes ces lumières, c’est de la bonne volonté.
+Elles renseignent et saluent. Elles disent : voici
+le chemin, venez et soyez les bienvenus !
+Elles annoncent les demeures et les tables de
+famille, les rues populeuses et les ruches
+d’affaires où circulent des milliers de travailleurs
+laborieux.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le vaisseau ralentit sa marche. On distingue
+une barque constellée de lumières : elle amène le
+pilote. Un canot s’en détache et vient vers nous.
+Le pilote, une ombre noire, monte à bord.
+C’est un pygmée qui vient prendre place sur le
+monstre. Et pourtant cette petite ombre qui
+monte est indispensable au vaisseau monstre.
+Car cet homme, c’est de la lumière encore.
+Autre chose est de naviguer sur les vastes
+déserts liquides, autre chose d’entrer dans un
+port. Ici il faut connaître la passe. Seul le
+pilote en sait la direction. Le commandant,
+avec toute sa science, le timonnier, avec toute
+son habileté, ont besoin de lui. Et nous voici
+confiés à sa main.</p>
+
+<p>Lentement, comme pour ne pas réveiller la
+ville endormie, « La Lorraine » entre dans le
+port de New-York. Puis les machines stoppent.</p>
+
+<p>Nous dormirons là. Pour la première fois,
+depuis une semaine, nous voilà au repos.</p>
+
+<p>Et l’on va rejoindre sa couchette, jetant un
+dernier regard sur toutes ces lumières derrière
+lesquelles on devine l’Amérique.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c027">RÉVEIL DANS LE PORT</h2>
+
+<p>Tout est changé ; plus de feux ; ils sont éteints !
+C’est le jour ! « La Lorraine » dort encore sur
+ses ancres. Par le hublot de ma cabine, je vois un
+gracieux tableau. C’est une colline verte où se remarquent
+des villas parmi des bouquets d’arbres.</p>
+
+<p>Mais, du pont, un horizon grandiose frappe la
+vue. Le port de New-York est colossal. La
+statue de la Liberté que nous avons vue jadis
+dans un chantier de Paris, et dont la tête
+dépassait le toit de toutes les maisons voisines,
+n’est ici qu’une figure de taille ordinaire, malgré
+la hauteur du piédestal, tant les lignes alentour
+sont larges et les proportions gigantesques.
+Des vaisseaux de toute grandeur circulent dans
+tous les sens. Des Ferry-boats, reliant les lignes
+ferrées d’une rive à l’autre, transportent ensemble :
+hommes, chevaux, voitures de maître et de
+charge, automobiles. On voit passer, alignés
+sur des enfilées de bateaux plats, des portions
+entières de trains de marchandises. Tout cela
+fume, halète, siffle et se signale à coups de
+sirène. C’est la circulation active de produits de
+toute nature sous des pavillons du globe entier.</p>
+
+<p>En levant les yeux au-dessus de ce mouvement
+du port, on est frappé par l’aspect de la
+ville. Les maisons les plus élevées sont celles
+bâties dans la partie de la Cité qui avoisine les
+quais. De loin, ces bâtiments ressemblent à des
+tours féodales. Ils sont étranges. A les regarder,
+à mesure que l’on s’approche davantage, on les
+trouve même franchement laids. L’idée de
+beauté n’a rien à faire dans cet entassement
+d’étages. Ce sont, avant tout, des tours de force
+de l’art de construire ; mais je serais bien étonné
+que jamais la grâce des lignes puisse parvenir à
+les pénétrer. Tels quels, ce sont des monuments
+de la puissance commerciale des États-Unis.
+Cette puissance, comprimée entre les limites
+trop étroites, dans les places où elle se concentre,
+jaillit en hauteur pareille à l’eau qui
+s’élance en jet, des tuyaux qui l’emprisonnent.
+Ce sont des manifestations aussi, en leur genre,
+de cette fougue que rien n’arrête, de ce génie
+conquérant à qui rien ne paraît impossible et qui
+a multiplié ses témoins sur toute la surface de
+ce remuant territoire.</p>
+
+<p>A première vue, je l’avoue, les skyscrapers<a href="#f3" id="r3" class="fnanchor">[3]</a>
+m’ont heurté franchement comme des productions
+anormales, des champignons de taille
+extravagante poussés sur le sol surchauffé de
+cités titanesques, des excroissances malsaines
+surgies, par éruption, de la fièvre et de la folie
+auxquelles aboutit la concurrence enragée pour
+les biens matériels. Et il pourrait bien y avoir
+de l’un et de l’autre, un peu de tout, bien et mal,
+à leur origine. Pour l’amour de l’esthétique, dont
+la vie humaine ne doit jamais se désintéresser,
+il est à souhaiter que ces sortes de phénomènes
+du bâtiment, demeurent à l’état d’exception.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#r3" id="f3">[3]</a> Escaladeurs de ciel.</p>
+</div>
+
+<p>Cependant, vus de Brooklyn par les soirs
+d’hiver, la rangée colossale de ces Goliath offre
+un aspect unique. La difformité de leurs silhouettes
+trop massives a disparu dans l’ombre.
+L’obscurité clémente a couvert leur nudité.
+Luisant alors de tous les feux de leurs milliers
+de fenêtres, ce ne sont plus que des demeures
+diaphanes du labeur qui veille. Pendant plusieurs
+heures elles brillent de tout leur éclat. On sent
+que le travail bat son plein. Puis, vers les sept et
+huit heures, lentement les étages s’éteignent. La
+muraille de feu devient un mur noir, troué seulement
+de loin en loin par le regard d’une étoile.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c031">DANS LES DOCKS</h2>
+
+<p>Mais j’y pense ; nous n’avons toujours pas
+débarqué.</p>
+
+<p>Le rivage de New-York, sur toute l’étendue
+du port, est découpé en stalles comme une
+écurie. La grande Compagnie transatlantique
+française a sa place assignée. C’est tout une
+manœuvre de faire entrer ces Béhémots de
+l’Océan dans les cases mesurées à leur taille.
+Ils se comportent à la façon de très gros
+chevaux, qu’on ferait entrer dans leurs stalles,
+à reculons.</p>
+
+<p>Enfin, la manœuvre est finie, et le pont jeté.
+Le premier homme que j’aperçois, en abordant,
+est John Wanamaker. Sa bienveillante physionomie
+me paraît un signe tout particulier de
+bon augure.</p>
+
+<p>Pendant les longues formalités de douane,
+un essaim de journalistes m’assaillit. C’était la
+première fois de ma vie que je me trouvais
+entouré d’autant d’inconnus tenant des carnets
+en main et me pressant de questions. J’avais
+beaucoup redouté ce moment, ayant toujours
+préféré le silence et l’obscurité à la renommée
+un peu bruyante que nous procurent les
+feuilles publiques. Mais rien ne me parut plus
+naturel que de me conformer aux usages
+locaux. Comme tous mes semblables, d’ailleurs,
+ces journalistes m’intéressèrent. Il y
+en avait de différents âges, des jeunes surtout.
+Je fus agréablement surpris de les trouver si
+sérieux. Leurs questions étaient intelligentes,
+précises, mais nullement indiscrètes. Ils me firent
+l’impression de gens connaissant leur métier et
+l’exerçant scrupuleusement. Comme on ne peut
+rien demander de plus à aucun homme, quel
+qu’il soit, j’éprouvai de suite de la sympathie
+pour leurs personnes, et nos conversations
+furent pleines d’abandon.</p>
+
+<p>La curiosité avec laquelle ils m’observaient de
+la tête aux pieds m’amusa beaucoup. Leurs
+articles témoignèrent, le jour même, que, ni la
+coupe rustique de mes vêtements, ni la forme
+virgilienne de mes souliers ne leur avait échappé.</p>
+
+<p>La légende s’emparant d’un détail de vacances
+de ma vie de jeune homme, avait fait de moi un
+berger des Vosges, très récemment encore
+occupé à garder ses moutons, et qui venait
+apporter son message de simplicité, lentement
+conçu dans l’austère solitude des hauteurs. Peut-être
+s’attendaient-ils à me voir revêtu de quelque
+costume-programme, à recommander <i>urbi
+et orbi</i> comme premier et visible indice du retour
+à la simplicité. J’eus donc d’abord à me défendre
+de cette tendance au formalisme qui attire les
+idées dans le domaine matériel. Mais ces interlocuteurs
+étaient à la fois si intelligents et si
+désireux de se renseigner exactement sur mes
+intentions, que j’eus un vrai plaisir à leur expliquer
+que la simplicité n’était ni dans le vêtement,
+ni dans la demeure, ni dans la nourriture, mais
+qu’elle était un état d’esprit qui nous portait à
+consacrer la vie à son vrai but et à renoncer à
+tout ce qui nous en éloignait.</p>
+
+<p>Ils me demandèrent : et pour nous autres
+journalistes, en quoi consiste la « Vie Simple » ?
+Quel message avez-vous pour nous ? Je leur
+répondis : « C’est bien simple : ne racontez que
+ce qui est vrai ».</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c035">PREMIER COUP D’ŒIL DANS NEW-YORK</h2>
+
+<p>Je ne sais ce qui se passe en d’autres esprits — nous
+sommes si différents les uns des autres — mais
+les toutes premières impressions des choses
+agissent sur moi avec une extrême énergie. En
+particulier elles me frappent, si je suis venu de
+loin dans un milieu suffisamment différent. La
+première matinée passée dans New-York me
+trouva particulièrement réceptif. Le voyage est
+court, de France aux États-Unis : cependant
+pour celui qui n’a pas beaucoup voyagé, c’est
+chose étrange de rester sept jours sans poser
+le pied sur terre ferme. Je ne me lassais donc
+pas de regarder les rues, le trafic, le train des
+voitures, tramways, chemins de fer circulant
+pêle-mêle, se croisant, ou passant au-dessus les
+uns des autres. Dans certains quartiers de New-York,
+la circulation d’affaires est considérablement
+plus intense qu’à Paris. Elle atteint son
+paroxysme dans le coin de ville avoisinant les
+gigantesques ponts de Brooklyn. C’est là, à
+certaines heures surtout où chacun se hâte vers
+son travail ou vers sa maison, que la fourmilière
+humaine grouille avec le maximum de célérité.
+Celui qui, du calme d’une traversée, tombe
+directement dans cette agitation, éprouve le
+plus violent contraste. Quelle différence aussi,
+pour moi, entre ces quartiers où l’humanité
+coule à flots, tourbillonne en remous et se
+précipite en cataractes, et le coin ignoré
+de Bretagne où j’avais passé les dernières
+semaines, livré à une intense préparation intérieure,
+et songeant au peuple d’au-delà des
+eaux !</p>
+
+<p>De ces heurts de la vie, ne nous plaignons
+jamais ; ce sont d’impressives leçons de choses
+à recueillir, pourvu que le cœur demeure à son
+point de vue véritable et que le prochain ne
+devienne pas pour nous le figurant d’un spectacle.
+Quel profond intérêt humain la vue de
+foules inconnues ne doit-elle pas nous inspirer !
+Ces passants charrient avec eux tous les fardeaux
+et tous les problèmes de la société. Ils
+sont une part du grand drame qui se déroule
+et dans lequel s’affirment nos destinées. A toute
+heure, la bataille vogue et se poursuit. Toutes
+les forces sont à l’action. Vers quel côté penche
+la balance ?</p>
+
+<p>En même temps que me fascine la foule, des
+figures de détail me retiennent. Que de types
+aperçus pour la première fois ! Plus qu’il ne
+m’était jusqu’alors arrivé, je commence à voir la
+couleur noire parmi les ensembles qui me coudoient.
+Déjà, dans le port, la stature puissante et
+les bras nerveux des nègres m’avaient frappé.
+Maintenant, c’étaient des femmes, des enfants,
+croisés à chaque pas, échantillons du fil noir qui
+fait partie du tissu américain.</p>
+
+<p>Ailleurs, c’étaient de petits camelots qui vendaient
+des journaux. Le camelot adulte est
+presque inconnu. Souples et entreprenants, ces
+garçonnets s’élancent dans les tramways qui
+passent, dans les wagons des chemins de fer,
+les traversent en vendant leur marchandise et
+sautent à terre ensuite avec leurs « cents ».</p>
+
+<p>Dans les trains du chemin de fer aérien, on
+passe au niveau des étages inférieurs des maisons.
+Je plains ceux qui demeurent là, dans la
+fumée, la poussière, le bruit perpétuel de la ferraille
+et sous les regards des passants. Mais le
+passant est mis à même, par cette installation,
+de voir en peu de temps une multitude d’intérieurs.
+Il regarde les uns défiler rapidement ;
+pendant un arrêt du train, il plonge à loisir son
+regard dans les autres et y fait presque une
+visite. Habitué à pénétrer dans nos intérieurs
+modestes de Paris, je prenais un intérêt extrême
+à tout ce que me révélait parfois un simple coup
+d’œil : arrangement des chambres, physionomie
+du mobilier, groupes assis à table autour d’un
+repas.</p>
+
+<p>Dans les cours et jardinets situés par
+longues rangées, entre les files de maisons, et
+sur les derrières des habitations ouvrières, on
+voit immédiatement que les ménagères du
+peuple lavent beaucoup et tiennent leur linge très
+blanc. A tous les étages, elles ont, pour le suspendre,
+un procédé très ingénieux. Des cordes
+partent des fenêtres des cuisines et vont s’enrouler
+autour d’une poulie fixée à de hautes
+poutres de fer ou de bois, vers le milieu de la
+courette. Par une manœuvre des plus simples,
+la ménagère suspend ses pièces, une à une, et les
+fait ensuite avancer, sans se déplacer elle-même.
+Une fois le linge séché, elle le rentre par une
+manœuvre inverse. Les jardinets sont en général
+complètement incultes.</p>
+
+<p>Par contre, ce qui frappe, c’est le beau lierre
+qui, un peu partout, grimpe aux façades des
+maisons. Ce lierre perd ses feuilles en hiver. Il
+n’a donc pas l’inconvénient d’engendrer de
+l’humidité pendant les mois où le soleil se fait
+plus rare. Depuis certaines modestes demeures,
+jusqu’aux maisons les plus riches, cette plante
+vivace pousse et réjouit la vue. Elle donne aux
+églises un air familial et accueillant, grimpe aux
+fenêtres des écoles, et constitue un élément
+gracieux d’une infinie variété.</p>
+
+<p>New-York est rouge par les briques et la
+couleur des pierres dont ses maisons sont
+bâties. Une multitude d’églises, de monuments,
+de bâtiments publics, sont de ce même grès
+rouge qui rappelle le grès vosgien et les
+pierres immortelles de la Cathédrale de Strasbourg.</p>
+
+<p>A un moment de la journée, M. Howland,
+de la Revue « Outlook », nous prit en automobile
+et, par un beau soleil, nous fit faire le
+tour de Fifth Avenue et du Parc. Le parc est
+immense et situé au cœur de la ville. Il a
+plusieurs kilomètres de longueur. Le terrain en
+est ondulé, et par endroits même, accidenté.
+Les arbres sont rustiques. On a enjolivé aussi
+peu que possible afin de conserver un caractère
+agreste à ces sites. Il y a de vrais coins de
+forêt, tels qu’on pourrait les voir à une grande
+distance de la ville, des rochers véritables et
+d’une physionomie suffisamment sauvage. Les
+oiseaux abondent et les écureuils de même. Ces
+gracieux petits animaux, qui peuplent tous les
+parcs américains, sont gris, d’une belle taille, et
+absolument sans crainte. C’est la preuve des
+bons procédés du public à leur égard. Ils se
+livrent à mille ébats et font les délices des
+enfants. — Quelques équipages circulent par
+le parc. Mais il n’y a aucune comparaison entre
+leur nombre et ceux qui roulent par les Champs-Élysées
+et l’Avenue du Bois de Boulogne.</p>
+
+<p>Il fallut quitter toutes les attrayantes nouveautés
+qu’offre à un étranger la promenade à
+travers une ville immense et aller nous occuper
+d’affaires. Une tournée de conférences est toujours
+une sérieuse entreprise, surtout s’il s’agit
+d’en faire beaucoup en peu de temps et de les
+semer sur un très vaste territoire. Par nécessité,
+plus que par goût, j’avais dû m’adresser à une
+maison qui voulût se charger du soin matériel
+de l’arrangement de la tournée. Allant en Amérique
+pour la première fois et de plus à mes
+propres risques et périls, financièrement parlant,
+je suis heureux de pouvoir exprimer ma satisfaction
+au sujet de la façon dont la maison
+J. B. Pond s’acquitta d’une tâche toujours
+délicate et compliquée de maintes difficultés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c043">ÉCHAPPÉE SUR LA CAMPAGNE</h2>
+
+<p>Saturé de bruit, je fus heureux, dans l’après-midi,
+d’accepter une invitation de mon éditeur
+M. M<sup>c</sup> Clure, pour aller passer le dimanche à sa
+campagne, de Homestead, située à Ardsley on
+Hudson.</p>
+
+<p>Hudson river, avec ses horizons de collines
+et de montagnes, offre le plus beau caractère
+géographique de l’Est américain. Depuis son
+embouchure à New-York jusqu’à une grande
+distance de la mer, ce large fleuve est bordé sur
+la rive droite par une véritable muraille de
+rochers, couronnée de forêts et garnie à ses pieds
+de quelques grosses broussailles qui se nourrissent
+dans les éboulis lentement amassés par
+les siècles. Sur l’autre rive, une série de collines
+à pente douce, s’enchaînent en un ensemble très
+pittoresque. C’est là que, sur une longueur de
+plus de cent kilomètres, se suivent, sans interruption,
+des villages, d’agréables petites villes,
+des villas et des fermes où une grande partie
+de la population de New-York demeure en été,
+souvent même toute l’année.</p>
+
+<p>Washington Irving a fait de ce pays, dans
+son <i>Sketchbook</i>, des descriptions délicieuses et
+l’a en grande partie pourvu de toute une tradition,
+pieusement vivante dans le souvenir de
+ses compatriotes.</p>
+
+<p>A peine arrivés à Ardsley, Madame M<sup>c</sup> Clure
+proposa une promenade en voiture qui fut
+dirigée précisément vers Irvington. Nous circulions
+sur une route large et bien construite,
+comme on ne les trouve que rarement en Amérique.
+Beaucoup de voitures légères à roues
+étroites, garnies de familles en villégiature ou
+de fournisseurs ambulants : épiciers, fruitiers,
+marchands de glace, mais presque pas d’automobiles.
+Le réseau général des routes américaines
+est en mauvais état. La population circule
+en chemin de fer et en tramways. On ne peut
+pas se payer, comme en France et une grande
+partie de l’Europe, la fantaisie d’aller en automobile
+d’un bout à l’autre du territoire. Leur
+usage est donc restreint au voisinage immédiat
+des villes et, proportionnellement, leur nombre
+est très inférieur à celui des nôtres. On ne s’en
+plaint pas, lorsqu’on circule sur une belle route
+que le trop fréquent passage de voitures à
+essence transformerait en un royaume de la
+poussière et du méphitisme pétroléen.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c046">LE CIMETIÈRE DE SLEEPY HOLLOW</h2>
+
+<p>Un petit détour pour un pèlerinage à la
+maison de Washington Irving, habitée par sa
+famille. Plusieurs chambres sont restées telles
+qu’elles étaient de son vivant. La domestique
+française qui sert dans la maison est toute
+heureuse de voir des compatriotes et de leur
+parler.</p>
+
+<p>Washington Irving repose dans le cimetière
+de Sleepy hollow à travers lequel conduisent
+plusieurs routes carrossables. Dans ce cimetière,
+fort grand et en même temps très
+gracieux, il n’y a pas une seule tombe prétentieuse.
+Beaux arbres, gazons, pierres de granit,
+simples, impressives et quelques roses, c’est
+tout. Et c’est le caractère, en général, des
+cimetières américains que j’ai vus. Dans un pays
+où il y a tant de richesse, cette simplicité des
+cimetières dit beaucoup. Elle marque un sentiment
+de respect devant l’au-delà et d’égalité
+dans la mort, un sentiment religieux simple
+et profond. Pas de signes d’orgueil ou de
+vanité ; pas de signes d’écrasement ni de désespoir
+non plus. La mort est envisagée comme
+elle doit l’être, dans la résignation et dans la foi.</p>
+
+<p>On est si souvent choqué, péniblement impressionné,
+scandalisé par le luxe des cimetières,
+ou terrifié par les signes d’une douleur qui
+ne connaît pas l’espérance. J’aime beaucoup
+l’atmosphère morale qui règne par les cimetières
+américains, et mon cœur s’est fait du
+bien, au souffle qui court sur les tombes de
+là-bas.</p>
+
+<p>Ce n’est pas tout de savoir vivre. Il faut
+savoir aussi mourir. Mourir fait partie de la
+vie. L’aspect du cimetière américain a été
+pour moi toute une déclaration de principes.
+Le cœur plein des souvenirs des chers morts,
+et persuadé que si les morts ne sont rien,
+les vivants sont un peu moins que rien, je
+tiens beaucoup à ce que tout ce qui rappelle
+ceux qui sont allés à Dieu, garde un caractère
+de haute et vivifiante humanité. La façon
+dont on pense aux morts et dont on soigne
+leur mémoire, est un grand chapitre dans
+l’art de vivre, et les autres chapitres dépendent
+beaucoup de celui-ci.</p>
+
+<p>En ces premiers instants de mon séjour dans
+un pays que j’aimais d’avance et dont je venais
+voir moins la grandeur que le caractère, moins
+la puissance que l’énergie morale, moins la vie
+extérieure que la vie intérieure, je fus heureux
+de recevoir sur les tombes du cimetière de
+Sleepy hollow ces impressions réconfortantes.
+Oh ! la belle, la discrète, la tendre et croyante
+âme de peuple que j’ai senti se découvrir à
+moi dans ce lieu de repos !</p>
+
+<p>Sur la rive occidentale de l’Hudson, le
+soleil se couchait. En bas, le fleuve coulait
+comme une nappe de lave incandescente. Puis
+venait la barre sombre, gigantesque de longueur,
+formée par les rochers, à cette heure
+confondus en une seule masse noire. Et, au-dessus,
+à travers l’échancrure enflammée de
+quelques longs stratus, le soleil, embrasant
+tout l’Ouest, rougeoyait comme un incendie. Je
+regardais des yeux et de l’âme. Ce qui à cette
+heure me donnait le plus d’émotion, c’est que
+pour la première fois, je voyais le soleil se
+coucher sur le pays du grand Washington.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c050">PREMIER SPEECH ANGLAIS</h2>
+
+<p>C’est demain dimanche, me dit M. M<sup>c</sup> Clure,
+le soir à la table de famille ; je pense que vous
+voudrez bien prêcher dans notre petite église. — Oh
+non, fut ma réponse, je préfère écouter.</p>
+
+<p>Le lendemain, après l’église, nouvelle question :
+Ne pourriez-vous pas nous faire un petit
+culte de famille, cet après-midi ? Cette fois-ci,
+impossible de refuser, quelle que fût mon appréhension
+de faire mes débuts en anglais, même
+devant cinq ou six auditeurs.</p>
+
+<p>Lorsqu’à l’heure fixée, je descendis de
+ma chambre au salon, je m’y trouvai en présence…
+d’une cinquantaine de personnes. Je
+dis à l’oreille de mon hôte : « Monsieur, votre
+famille est bien nombreuse. » Il y avait là
+un certain nombre de voisins, gens distingués
+et instruits, entre autres la bonne et
+si vraiment modeste Miss Gould, qui a su se
+faire aimer sur tout le territoire de la République.
+Mais il s’agissait bien de m’occuper du
+nom et de la personne de mes auditeurs ! C’est
+peut-être la première fois de ma vie que j’eusse
+souhaité d’en avoir moins.</p>
+
+<p>Il fallait bien me résoudre à leur parler. Tout
+en prenant bien garde à mon discours, dont
+l’allure chancelante devait rappeler les premiers
+pas d’un enfant, je hasardais de temps à autre
+un regard vers la figure de tel et tel auditeur en
+particulier. Oh surprise et bonheur ! ils avaient
+évidemment l’air de comprendre. Visiblement
+ils suivaient l’idée, et je sentais ce quelque chose
+qui fait savoir à un orateur que l’auditoire saisit
+sa parole et se l’approprie.</p>
+
+<p>La glace était rompue à partir de ce moment.
+Tout le monde, après ce discours, fut réellement
+charmant, rassurant. Pour moi, il eut la valeur
+d’un événement. Que de fois, en esprit, m’étais-je
+d’avance représenté cette première épreuve.
+Maintenant elle était derrière moi. Une lourde
+pierre m’était enlevée. Le doute sur la valeur de
+l’instrument indispensable dont j’aurais désormais
+à me servir tous les jours, faisait place à
+la confiance.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c053">LINDENHURST</h2>
+
+<p>Lindenhurst, la campagne de John Wanamaker
+était fixé d’avance, comme le coin de
+terre américain où se passerait la période, très
+brève d’ailleurs, d’acclimatation. D’après des
+instructions précises laissées à New-York par
+mon hôte, le voyage, jusque-là, fut un petit
+chef-d’œuvre d’attentions délicates. M. Robert
+C. Ogden, notable de New-York et associé de
+M. Wanamaker, nous reçut des mains de
+M. M<sup>c</sup> Clure et nous conduisit au Ferry Boat du
+Pennsylvanian Rail Road. Là il nous remit aux
+mains d’un souriant jeune homme qui avait pour
+consigne de nous conduire à Jenkintown, gare
+de Lindenhurst, à 9 kilomètres de Philadelphie.
+Tout le long de la route, ce jeune homme fort
+bien renseigné se tenait prêt à répondre à
+toutes les questions que des étrangers peuvent
+poser. D’ailleurs est-on un étranger dans un
+pays où un accueil si cordial vous attend partout ?
+Ils me l’avaient écrit dans leurs lettres :
+« Vous ne venez pas chez des étrangers, c’est
+chez des frères que vous allez. Vous serez un
+hôte national et en même temps un ami ! » De
+loin, on est tenté de prendre de telles paroles
+pour des politesses. Si j’avais mieux
+connu le pays où j’allais, j’eusse pu me
+dire qu’elles étaient l’expression de la simple
+vérité.</p>
+
+<p>Sur le pas de sa porte, John Wanamaker nous
+reçut. Il est impossible de mettre plus de grâce
+parfaite et de familiale simplicité dans une bienvenue.
+Le jour même, nous fîmes connaissance
+d’une partie de sa famille, et le lendemain
+M<sup>me</sup> Wanamaker revenait de la mer. Je les
+voyais tous pour la première fois, et il me semblait
+plutôt les revoir après une longue absence.
+Pas de gêne, pas de glace à rompre, presque
+pas de connaissance à faire. D’emblée, nous
+nous trouvions sur un terrain commun d’idées
+et de sentiments.</p>
+
+<p>A la première heure, le lendemain, selon l’habitude
+journalière, le chef de famille fit une lecture
+biblique devant toute la maison réunie, maîtres
+et serviteurs. Dans sa courte prière, il mentionna
+les nouveaux hôtes et envoya une pensée
+à leurs homes lointains.</p>
+
+<p>Puis chacun se rendit à son travail. L’habitude
+de faire le culte domestique est encore
+largement répandue aux États-Unis. Je le
+tiens pour une des manifestations religieuses
+les plus authentiques et les plus salutaires
+s’il peut être préservé de la routine et
+se garder des formules stéréotypées, et rester
+journellement l’expression fraîche et laïque des
+sentiments et des pensées qui ressortent de la
+vie familiale, comme des événements ambiants.
+Et j’ai toujours senti, à m’y associer, cette
+grande douceur qui nous vient de la communion
+des âmes. Prier ensemble en toute vérité
+et simplicité, en dehors de tout rite prescrit,
+dans la pure mutualité humaine, c’est bien la
+plus haute façon de fraterniser.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Lindenhurst est une belle demeure, construite
+en plusieurs fois. Tout se groupe autour d’un
+hall central très vaste, d’où monte un large escalier
+aboutissant au premier étage, à un second
+hall. La plupart des pièces d’habitation donnent
+sur ces halls, eux-mêmes habitables, garnis de
+plantes, de meubles confortables, de belles
+peintures, sculptures et autres objets d’art d’un
+goût parfait. Un orgue est placé à moitié hauteur
+de l’escalier. Au rez-de-chaussée s’ouvrent
+les galeries de tableaux, très vastes, contenant
+toutes sortes d’œuvres de maîtres. A la suite est
+une belle et large salle construite spécialement
+pour les deux grandes toiles de Munkaczy :
+Le Christ devant Pilate et le Christ en croix.
+On ne saurait qualifier cette maison de
+luxueuse, si par ce mot on désigne un entassement
+de richesses destinées à faire une impression
+de faste et de vie somptueuse, mais
+d’où l’âme est absente, ainsi que la vraie beauté.
+Lindenhurst est une demeure dont la physionomie
+et l’organisation font honneur à son habitant,
+parce que l’habitant fait honneur à la demeure.
+Elle contient des trésors d’art ; mais ce
+qui me la rend chère et précieuse avant toute
+chose, c’est qu’elle abrite une vie d’homme
+vraiment et absolument dévouée au bien, au
+travail intelligent et secourable, un homme qui,
+s’il a dans New-York et Philadelphie deux
+énormes magasins où se vendent des produits
+du monde entier, n’a qu’une seule parole et sait
+la tenir, un seul désir, celui d’employer ses
+moyens, et de s’employer lui-même de son
+mieux pour le plus large bien de tous.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c056">FLANERIES</h2>
+
+<p>Qu’on ne me donne aucune explication ! Je
+veux regarder par moi-même. Il se peut ainsi
+que je passe à côté de merveilles sans savoir
+qu’elles existent. Mais du moins ce que j’aurai
+vu, ne m’aura été ni préparé ni arrangé par
+quelqu’habile cicerone désireux de me faire
+voir les choses à sa façon. C’est ainsi que je
+compte me promener aujourd’hui autour de
+Lindenhurst, et demain à travers Philadelphie
+et l’Amérique.</p>
+
+<p>Le parc est joli, mais d’une étendue modérée.
+Principe de l’habitant : il ne faut mettre à rien
+plus de dépense qu’on ne saurait justifier.
+Le jardinier qui me montre les serres et la
+collection d’orchidées, fait observer que celle-ci
+est incomplète, toujours d’après le même principe.
+Un tel principe vaut les plus rares
+orchidées.</p>
+
+<p>Je sors du parc et me promène dans une belle
+campagne ondulée. Partout brille la golden
+Rod, gracieuse et rustique fleur nationale.
+Entre les collines, des ravins profonds où circulent
+des torrents fort capricieux. Aujourd’hui
+ils dorment, demain ils se réveillent, furieux,
+et se font un jeu sauvage d’emporter les
+arbres et les ponts. Un semblable jeu a eu
+lieu, il y a seulement trois jours. Où est le torrent ?
+Parti comme un méchant garçon après un
+mauvais coup. Mais il a semé partout les malheureuses
+victimes de ses terribles amusements.
+Il y a quelque chose de fantasque
+dans la météorologie de ce pays. Les sautes
+rapides de température, les coups de vent, les
+excentricités atmosphériques y sont à l’ordre
+du jour.</p>
+
+<p>A droite et à gauche des routes que nous
+gagnons progressivement, voici des villas,
+construites en pierres, en bois, surtout en bois.
+Elles sont posées sous de beaux platanes et
+autres essences d’arbres aux larges feuilles,
+parmi lesquels le maple. Cet arbre qui se retrouve
+dans les promenades, les parcs, le long
+des routes, a cela de commun avec le bouleau
+qu’il y circule au printemps une sève surabondante.
+On la lui soutire, par les mêmes procédés,
+pour en faire un sirop exquis. Les Américains
+en sont très friands et le mangent au déjeuner,
+avec des crêpes.</p>
+
+<p>De clôtures peu ou point. J’en avais déjà remarqué
+l’absence dans la campagne de New-York.
+Les propriétaires ne marquent pas avec
+excès les limites de leur territoire, par des murs,
+des grilles, des haies, des palissades, comme
+cela se voit fréquemment en Europe, où dans
+certaines contrées la hauteur des murs détruit
+tout l’horizon. Je n’ai pas aperçu dans toute
+l’Amérique de ces murs de jardins, déjà irrévérencieux
+par leur seule hauteur, mais socialement
+aggravés par les tessons de verre et les
+culs de bouteille dont leur sommet se hérisse.
+Une telle armature sur une muraille est une
+démonstration antiamicale pour les passants.
+Elle doit exciter aux mauvais sentiments contre
+le propriétaire, et faire souhaiter qu’il soit
+volé.</p>
+
+<p>Très souvent des kilomètres entiers de petites
+et grandes propriétés se suivent, le long
+des routes et des avenues, sans être séparées
+par autre chose qu’une petite haie, un sentier
+bordé de gazon. Du gazon il y en a partout, un
+gazon serré et permettant aux habitants de s’y
+livrer à leurs jeux et leurs ébats. Vous rencontrez
+rarement en Amérique un promeneur
+proprement dit. Ce charme de l’existence leur
+semble inconnu. La canne, inséparable compagne
+du flâneur, est presque introuvable. En revanche,
+partout, autour des villes et des habitations,
+sur les collines, sur les gazons des parcs,
+des joueurs sont installés, jeunes et vieux,
+hommes et femmes, jouant à des jeux variés,
+comportant généralement de l’adresse, du
+mouvement, des cris et souvent une véritable
+ivresse de joie ou de combat. L’Amérique, cela
+se remarque dès le premier jour, cherche son
+plaisir dans le mouvement et la liberté. Mon
+ami Joseph Elkinton, habitant ce pays accidenté
+des environs de Philadelphie, et que
+j’avais vu se livrer autour de sa maison aux
+jeux que comportait l’automne, m’écrivit après
+Noël : « Vous devriez nous revoir maintenant.
+Tout est couvert de neige. Il y a de la glace sur
+toutes les pièces d’eau. A nos heures de loisir
+nous descendons les collines en petits traîneaux,
+nous patinons, et nous avons tous l’air d’Esquimaux. »</p>
+
+<p>Ce qui m’intrigua fort, c’est de voir si peu de
+jardins proprement dits. Il y a quelques fleurs
+autour des demeures, des roses mêlent leurs
+couleurs au fond vert des plantes grimpantes.
+Mais le jardin est généralement absent. Ce potager
+qu’adore le Français, ce petit coin près de
+sa demeure, où le citoyen-campagnard mêle aux
+fleurs qui sont la beauté et la grâce, le persil et
+la ciboulette qui représentent l’utilité, vous le
+chercherez en Amérique sans le trouver autrement
+qu’à l’état d’exception. Mais tous ceux
+qui ont un peu de terrain y font paître une
+vache, quelquefois un petit troupeau. Et des
+poules multicolores égaient par leur plumage et
+leur caquetage le voisinage des maisons. Qui
+demeure dans ces maisons, comment y vit-on ?
+C’est ce que de prochaines occasions nous révéleront
+sans doute. Mais elles sont gracieuses,
+les maisons de campagne américaines, les
+maisons de bois entourées de galeries couvertes
+avec leurs fenêtres claires et riantes encadrées
+de lierre ou de vigne sauvage. Et
+d’après la physionomie des maisons qui dit
+bien des choses, je conclus, moi passant rêveur,
+que ce doivent être des demeures de
+braves gens.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c066">UNE SIESTE ET SES SUITES</h2>
+
+<p>Pour flâner, sans crainte de s’égarer définitivement,
+ce qui est toujours désagréable, il
+faut, après s’être éloigné suffisamment du point
+où l’on désire revenir, prendre comme règle
+de tourner à chaque nouveau chemin, toujours
+à droite ou toujours à gauche. Mon vieux
+système, ce jour-là, me ramena, au bout de
+plusieurs heures, dans les jardins de Lindenhurst.
+On n’est pas rural et jardinier pour rien. Dans
+ce pays nouveau, chaque légume m’intéressait,
+et même les herbes du chemin. Il m’était
+agréable de fouler, le long des sentiers du
+nouveau monde, les petits trèfles et les plantins
+qui bordent les chaussées européennes. Ils
+souriaient à mes pieds comme de vieilles connaissances.</p>
+
+<p>Mais voici une sorte de rotonde où des fauteuils
+invitent à s’asseoir. Pourquoi pas ? L’air
+est doux, et la course fut longue. Et bientôt je
+m’endormis, ayant comme dernières impressions,
+une brise caressante, soulevant de larges feuilles
+aux berceaux des vignes chargées de grappes
+noires, et balançant des poires d’or aux rameaux
+inclinés des arbres.</p>
+
+<p>A mon réveil, une petite table de jardin était
+devant moi, toute dressée. Pour assiettes, des
+feuilles ; pour mets, des fruits. A ce service se
+reconnaissaient des mains d’enfants. Mais ces
+petites mains de bonnes fées qui avaient discrètement
+apporté leurs dons, où donc étaient-elles ?
+Ma surprise avait des témoins, et des
+témoins incapables de cacher leurs sentiments.
+Des rires étouffés partirent de derrière un
+buisson, et je vis venir à moi une petite fille
+brune, de sept ou huit ans, pouvant bien être
+la fille d’un jardinier, et une blonde du même
+âge, avec de larges yeux bleus et des boucles
+d’or dévalant sur ses épaules. Celle-là, visiblement,
+était de la grande maison.</p>
+
+<p>Nous ne fûmes pas longs à devenir amis.
+Je croquais des poires savoureuses et des
+raisins au goût de muscat. Et je me délectais
+à entendre ces voix fraîches parler anglais.
+Je leur racontai une histoire ; elles dirent :
+« encore une », et cela devint une série.</p>
+
+<p>— Voulez-vous venir prendre le thé dans
+ma maison ? dit alors celle qui avait les yeux
+bleus.</p>
+
+<p>— Très volontiers, et à quelle heure ?</p>
+
+<p>— A cinq heures.</p>
+
+<p>A l’heure indiquée, Mary vint me prendre
+par la main et me conduire à sa demeure.
+Car elle avait une maison sous bois, une maison
+de poupée ; mais dans laquelle on pouvait entrer.
+Avec un peu de bonne volonté, je parvins à
+m’introduire par la porte. Et le charme de
+l’enfance envahit ma pensée. Grâce à une suffisante
+diplomatie, mes jambes furent casées sous
+la jolie petite table verte, et en avant la causerie !
+Par la fenêtre, on voyait la forêt où couraient
+quelques chevreuils, sans crainte. Le soleil
+envoyait des rayons tamisés. Ils dansaient
+parmi les ombres des feuilles, sur la nappe
+blanche. Dans la chambre proprette, il y avait
+un vrai buffet, de la vraie vaisselle. Plusieurs
+poupées des mieux élevées nous tenaient
+société. Nous causions comme deux grandes
+personnes ou comme deux enfants, comme vous
+préférerez. Les enfants sont, dans le monde,
+les personnes les plus vraiment sérieuses. Nous
+autres, toujours quelque chose nous trouble à
+l’arrière-plan. L’enfant vit pleinement sa vie
+et la prend absolument au sérieux. Le mieux
+que les grands puissent faire, c’est de rester
+enfants ou de le redevenir. Une des joies de
+mon voyage a été ce <i>five o’ clock tea</i> chez
+Mary.</p>
+
+<p>Pouvais-je, avant de la quitter, lui refuser de
+lui raconter encore une histoire ! Non. Je lui
+racontai donc une histoire de plus, et ce fut
+un moment de contentement paisible, exquis.
+Certainement, le plaisir de l’enfant à entendre
+raconter, ne pouvait pas dépasser celui que
+j’éprouvais à la voir écouter, écouter avec son
+âme entière, comme les bois écoutent les
+sources, comme les fleurs écoutent les abeilles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c071">SÉJOUR A LA MAISON BLANCHE<br>
+<span class="xsmall">LE PRÉSIDENT.</span></h2>
+
+<p>Dès la fin de juillet, le Président m’avait
+invité à venir à la Maison Blanche pour le
+26 septembre « <i>To dine and spend the night</i>. »</p>
+
+<p>J’avais souvent pensé d’avance à cette rencontre.
+Et je me trouvais à la veille. J’allais
+donc voir l’homme dont la personne s’est conquis
+dans le monde entier une si vive sympathie
+et une admiration si sincère. Et la proximité
+de l’entrevue me donnait à la fois de la
+joie et de l’angoisse. Quelle impression me
+produirait le contact personnel ? Et lui, qu’éprouvera-t-il
+à voir de tout près celui qu’il avait bien
+voulu honorer de loin, pour son œuvre de
+semeur et ses idées.</p>
+
+<p>Je relus certains passages de ses livres, me
+rappelai ses actes, me répétai ses bonnes lettres
+dont chacune avait été pour moi un événement
+du cœur, afin de bien fixer dans mon esprit la
+figure de celui chez qui j’allais.</p>
+
+<p>Dans ces dispositions j’arrivai à la Maison
+Blanche, le 26 septembre, vers la fin de l’après-midi.</p>
+
+<p>La demeure présidentielle est un bâtiment
+de style grec aux lignes simples, tout blanc et
+situé au milieu de jardins immenses. Au delà de
+ces jardins se trouve le monument de George
+Washington. Il affecte la forme d’un obélisque
+colossal dont le jet droit monte comme le
+symbole d’une grande idée. On entre à la Maison
+Blanche ainsi que dans une maison privée.
+Point de garde militaire. L’impression dominante
+est celle de simplicité. Pour ma part, cette
+absence complète de faste me produisit plus d’effet
+que tout ce que j’ai vu de plus grandiose en
+fait d’exhibition de force et d’autorité autour de
+la demeure des souverains. Comme habitation,
+cela laisse peut-être à désirer. De tout temps les
+familles des Présidents ont eu à se plaindre du
+manque de confort. Mais la Maison Blanche est
+maintenant un monument historique. Aucune
+demeure splendide, aucun palais, quelque riche
+et beau qu’il soit, ne pourra jamais la remplacer.</p>
+
+<p>Un domestique me conduisit dans ma chambre.
+Vers les huit heures, je fus averti que le Président
+me faisait demander.</p>
+
+<p>Je le trouvai avec M<sup>me</sup> Roosevelt dans les
+salons du rez-de-chaussée où sont les portraits
+des anciens présidents. Il vint à moi les bras
+tendus. Un instant après, nous étions à table,
+au nombre de quatre : le Président, M<sup>me</sup> Th.
+Roosevelt et M<sup>me</sup> Roosevelt-West, de New-York.
+C’était le dîner intime.</p>
+
+<p>— Où sont les boys ? dit le Président.</p>
+
+<p>— Ils ont déjà ôté leurs souliers, répondit
+quelqu’un.</p>
+
+<p>— Qu’ils viennent tout de même dire bonjour
+à M. Wagner.</p>
+
+<p>Et je vis venir deux jeunes garçons de
+neuf à onze ans, visiblement fatigués d’une
+longue course, et dont les yeux présageaient
+qu’ils dormiraient bientôt.</p>
+
+<p>— J’ai une très importante question à vous
+poser, dis-je à l’un d’eux : Quand vous dormez,
+est-ce à mains ouvertes ou à poings fermés ?</p>
+
+<p>— Je ne sais pas, répondit-il, après un moment,
+puisque je dors.</p>
+
+<p>Le Président rit de bon cœur de cette réponse,
+la seule qui fût bonne à donner, et les
+jeunes gens s’empressèrent de gagner leur lit.</p>
+
+<p>— Nous eussions été plus satisfaits, dit le
+Président, de vous recevoir à Oysterbay, notre
+home, où nous passons plusieurs mois d’été. Je
+vous eusse proposé, et vous auriez été homme
+à accepter, de passer une nuit au dehors à dormir
+sous les grands arbres. Vous auriez vu
+trois familles de nos cousins, vivant dans notre
+voisinage, et leurs enfants et les nôtres au
+complet, en tout une troupe de dix-sept.</p>
+
+<p>J’exprimai mon regret au Président de n’avoir
+pu profiter d’une si charmante occasion de connaître
+tous les chers siens, et l’espoir qu’un jour
+ou l’autre cette occasion se représenterait.</p>
+
+<p>J’avais, dès les premières salutations, transmis
+au Président des États-Unis les compliments
+personnels dont notre Président, M. Émile Loubet,
+avait bien voulu gracieusement me charger,
+lorsque je fus lui présenter mes hommages avant
+mon départ.</p>
+
+<p>Maintenant la conversation s’engageait sur la
+multitude des sujets qui nous intéressaient :
+questions d’éducation familiale et culture de
+l’esprit public ; rapports sociaux ; relations internationales
+et bonne volonté internationale ;
+questions religieuses.</p>
+
+<p>Nous parlions tour à tour français, allemand,
+anglais. A un moment donné, mettant en commun
+des réminiscences du répertoire de poésie
+allemande, nous fîmes des citations de divers
+« Lieder » et en particulier de <i>Vater ich
+rufe dich !</i></p>
+
+<p>Sur le terrain des sentiments de famille, je
+trouvai le Président inépuisable de tendresse et
+de filial respect. C’est avec émotion et presque
+les larmes aux yeux qu’il parle de tout ce qui
+touche au sanctuaire du foyer. Il l’appelle la
+pierre angulaire de l’humanité. En cela, je le reconnus
+immédiatement comme un homme de
+cœur en qui la fibre humaine essentielle est
+d’une sensibilité et d’une puissance saisissantes.
+Parlant de ses sentiments religieux, il dit : « Je
+suis très attaché à ma vieille Dutch Reform-church,
+et je suis en même temps de l’Église
+universelle. »</p>
+
+<p>Pour ce qui est de l’esprit public, rien de ce
+qui peut contribuer à renforcer la bienveillance
+mutuelle et la cohésion des citoyens ne le laisse
+indifférent. Doué d’une rare pénétration à qui
+toutes les finesses de la pensée sont familières,
+il s’intéresse cependant avant tout aux idées
+pratiques, semblables au pain de ménage, susceptibles
+de devenir une nourriture largement
+répandue. Il aime répéter que ce qui importe à
+la santé et à la puissance d’un peuple est beaucoup
+moins l’existence de quelques caractères
+isolés, d’une extraordinaire hauteur, qu’une
+bonne moyenne générale dans l’esprit public.
+Le nerf, l’énergie individuelle, le sentiment de
+la responsabilité sociale, une décision primordiale
+de marcher droit et de ne pas se laisser
+détourner, voilà ce qu’il apprécie avant tout, en
+y joignant une large disposition sociable qui
+consiste à n’aller pas jusqu’au bout de son droit,
+par égard pour le prochain.</p>
+
+<p>On ne saurait s’exprimer d’une façon plus
+sympathique à l’égard d’un peuple, que le
+Président, à bien des reprises, ne s’exprima à
+l’égard du nôtre. Il estime qu’avec un peu plus
+de clairvoyance, les nations civilisées de ce
+temps auraient de grandes chances d’éviter les
+guerres et d’établir leurs affaires sur ce principe,
+que les intérêts profonds des peuples sont
+identiques. Si quatre ou cinq des plus puissantes,
+arrivent, ce qui est en voie de se faire, à établir
+entre elles le régime de l’entente amiable, elles
+pourront même empêcher les autres de troubler
+la paix universelle.</p>
+
+<p>Je voudrais pouvoir fixer ici la physionomie
+du Président, telle que je l’ai vue. Sa figure,
+d’une mobilité extraordinaire, est rebelle à la
+photographie ou à la peinture. Tous ses portraits
+le trahissent en le figeant dans l’immobilité.
+Si on ne l’a vu lui-même, on ne peut
+s’en faire une idée. Chacune de ses paroles
+s’accompagne d’une expression particulière du
+visage. Il a surtout un mot qu’il dit souvent,
+avec un jeu de physionomie typique, c’est le
+mot : <i>exactly</i>. C’est un <i>vivant</i> qui se met
+simplement et entièrement dans chacune de
+ses manifestations. L’abord est bienveillant et
+sans façon. Point de signes, même légers,
+annonçant le grand personnage. Ce n’est pas
+seulement la simplicité démocratique. C’est
+la large et accueillante simplicité humaine.
+On sent un homme qui est à toutes les hauteurs :
+égal aux plus grands, proche des plus
+humbles. J’éprouvai une pure joie de l’âme
+à le voir ainsi, car c’est le signe de la vraie
+grandeur que d’être naturel, dépourvu de prétentions,
+oublieux des petites précautions de
+vanité que certains emploient pour donner du
+relief à leur personne.</p>
+
+<p>Le Président des États-Unis est un homme
+tout simplement, un des exemplaires qui honorent
+le plus notre vieille famille. Il donne
+l’impression d’une force concentrée, d’un ressort
+tendu. On le sent prêt à faire, sur l’heure,
+l’effort définitif, à payer de sa personne si la
+cause le réclame. Au-dessus de sa table de
+travail, il est représenté à cheval franchissant
+un obstacle. C’est l’image de son beau
+tempérament, généreux, vaillant, entreprenant,
+dévoué jusqu’au sacrifice suprême. Cet
+homme-là ne reculera devant rien, si ce n’est
+devant mal faire. Car c’est un scrupuleux autant
+qu’un décidé et un fort. Ce leader obéit à la
+loi intérieure. Ce chef d’État républicain, plus
+armé par la Constitution que la plupart des
+souverains constitutionnels, a la délicatesse de
+conscience d’un enfant : c’est un honnête homme,
+pour dire le seul mot juste. Vous ne lui ferez
+jamais choisir les sentiers tortueux ; s’il choisit
+d’aller à un but, soyez sûr qu’il y marchera
+tout droit.</p>
+
+<p>Avec cela il voit très clair et ne se fait pas
+d’illusions. Il connaît la vie et les hommes, et
+les dessous de leurs jeux hypocrites. C’est un
+réaliste qui croit à la victoire du bien. Mais
+il sait que cette victoire doit être le prix de
+la lutte journalière contre les éléments de
+décomposition. Il a beaucoup agi et beaucoup
+réfléchi. Son corps, assoupli et aguerri, capable
+de toutes les fatigues, habitué aux privations,
+est à son service comme un bon cheval qui ne
+peut rien refuser à son maître. Pendant qu’il est
+assis, tranquille, à deviser avec des amis, il
+ne fait point l’impression du bourgeois confortable.
+Son repos est une préface à l’action.
+Il sait que le combat est la loi de la vie. Mais
+il ne combattra jamais que le bon combat. Et
+c’est pour cela que ce combatif est un pacifique.
+Ceux qui l’accusent d’impérialisme ne
+le connaissent pas. Son patriotisme n’a rien
+d’agressif ni de menaçant.</p>
+
+<p>S’il veut une Amérique forte, c’est afin de
+n’être pas à la merci du bon plaisir d’autrui et de
+pouvoir aimer la paix sans encourir le reproche
+de faiblesse. En cela, tout le peuple est avec lui.
+Pacifiques et indomptables, c’est leur caractère.</p>
+
+<p>L’Amérique aime son Président. Il n’y a pas
+une maison de souverains parmi les plus vieilles,
+les plus légitimement affectionnées dans leur
+pays, qui jouisse d’une sympathie aussi profonde
+et aussi large que la personne et la
+famille du jeune Président des États-Unis. Tous
+les âges, toutes les classes sociales le vénèrent.
+On dirait qu’il est l’ami principal de chaque famille.
+Sa parole a une autorité inouïe sur tout
+le territoire, et cela, non par l’effet d’une popularité
+bruyante et superficielle, mais par l’effet
+d’un ascendant tranquille et authentique. Aux
+dernières élections, tout effort tenté contre lui a
+tourné contre ses adversaires, et depuis sa réélection
+triomphale, l’équité de son jugement et son
+absence de rancune politique convertissent à lui
+ses antagonistes eux-mêmes. Chacun sait qu’il
+représente <i>la meilleure Amérique</i>. Il a mieux
+qu’une politique, il a un idéal, et cet idéal est
+conforme aux plus nobles traditions comme
+aux plus sérieux intérêts d’avenir de la République.
+Les destinées du pays sont en bonnes
+mains.</p>
+
+<p>Je considère comme un extraordinaire privilège
+d’avoir pu passer de longues heures paisibles
+sous son toit, à m’entretenir à cœur ouvert
+avec un homme de sa valeur. Pour ceux qui
+s’intéressent aux destinées universelles de la
+famille humaine, c’est un grand soulagement de
+cœur que de rencontrer au centre vital d’un
+grand peuple, d’un peuple dont l’influence se
+fait sentir jusqu’au bout du monde, un caractère
+de cette trempe, un cœur de cette bonté, une si
+belle et si compréhensive intelligence. Dans un
+de ses discours, le Président avait dit : « We
+hold that the prosperity of each nation is an aid,
+not a hindrance for the prosperity of other
+nations ».</p>
+
+<p>Je me rappellerai toujours des paroles comme
+les suivantes, qui doivent être citées et retenues,
+et sur lesquelles je termine :</p>
+
+<p>« Reading your books makes me feel more
+clearly than ever, that fundamentally there are
+just the same needs for us, on this side of the
+water as for you on the other. We are all alike
+at bottom, in needing to cherish the same
+virtues and to war on the same evils. The
+brotherhood of nations is no empty phrase<a href="#f4" id="r4" class="fnanchor">[4]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#r4" id="f4">[4]</a> En lisant vos livres, j’ai senti, plus clairement que
+jamais, qu’il y a au fond les mêmes besoins pour nous,
+de ce côté de l’eau, que pour vous, de l’autre. Nous
+avons tous le même but, qui est de chérir les mêmes
+vertus et de combattre les mêmes maux. La fraternité
+des nations n’est pas une phrase creuse.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c085">MENUS SOUVENIRS DE LA MAISON BLANCHE</h2>
+
+<p>Après le dîner, par une température douce
+et une nuit de lune claire, dont les rayons, caressant
+au loin les arbres et les gazons, mettent
+en évidence le jet blanc du monument de
+Washington, la causerie se prolongeait sous la
+galerie extérieure de la Maison Blanche, tournée
+vers les jardins. Le Président introduisit un
+visiteur qui venait d’arriver, et dit ensuite :
+Voici un collaborateur qui vient s’occuper avec
+moi de mon élection… « We have some fighting. »
+Il avait dit déjà, en faisant allusion à la
+campagne qui battait son plein : « Si je suis élu,
+je resterai avec satisfaction ; si je ne le suis pas,
+je quitterai mon poste avec le sentiment d’y
+avoir fait mon devoir. » Après un moment, le
+Président se retira, ainsi que le nouveau venu.</p>
+
+<p>Dans le salon familial où M<sup>me</sup> Théodore
+Roosevelt nous pria ensuite de monter, le
+premier mot que dirent ces dames fut celui-ci :
+Parlons français ; nous aimons tant votre langue.
+En effet, ces dames s’exprimaient avec
+une aisance parfaite. La conversation roula sur
+la France, sur plusieurs côtés ignorés et fort
+intéressants de notre vie nationale, vie de
+famille et beaucoup d’autres bonnes choses, peu
+connues à l’étranger ; je m’aperçus que mes
+interlocutrices prenaient de l’intérêt et du plaisir
+à ce que je pouvais leur raconter. Et je dis :
+« Mais, je suis tout prêt à vous faire sur toutes
+ces choses, à la première occasion, une conférence
+détaillée, pour vous toutes seules ». Oh !
+non, répliqua la Présidente, à une telle conférence
+nous inviterons beaucoup de monde ; tous
+nos amis de Washington qui savent goûter
+une conférence française. Et quel titre donnerez-vous
+à cette conférence ? — Tout simplement
+celui-ci : « <i>La France inconnue.</i> »</p>
+
+<p>Et il fut entendu que je donnerais cette conférence
+lors de ma deuxième visite à Washington,
+à la fin de ma tournée, en novembre.</p>
+
+<p>Puis la conversation prit un tour entièrement
+familial. Des questions me furent posées sur la
+composition de ma famille et l’âge des enfants.
+Quand on est loin des siens, on éprouve une
+grande douceur à en parler. Il fut parlé ensuite
+d’Oysterbay, des enfants du Président, et je vis
+une quantité de photographies artistiques d’après
+lesquelles il me fut facile d’avoir une idée de
+la vie charmante de simplicité que l’on mène
+là-bas.</p>
+
+<p>Le lendemain, au déjeuner, le Président dit :
+« Je suis au courant de ce que vous avez comploté
+hier au soir avec ces dames : une conférence
+à la Maison Blanche sur la « France inconnue ».
+Mais n’aurons-nous pas une conférence publique
+à Washington ?</p>
+
+<p>— Justement, on est en train de l’organiser.
+C’est l’Union chrétienne des jeunes gens de la
+ville qui en prend l’initiative.</p>
+
+<p>— Très bien ; en ce cas que ces Messieurs
+veuillent bien choisir un local pouvant servir
+de rendez-vous à un auditoire nombreux. Et
+je viendrai moi-même, vous présenter au public.</p>
+
+<p>Après le déjeûner nous fîmes une promenade
+à travers les jardins. Je vis les rosiers auxquels
+M<sup>me</sup> Roosevelt donne ses soins elle-même, et la
+conversation se continua.</p>
+
+<p>Vers les neuf heures, je quittai la Maison
+Blanche.</p>
+
+<p>Dans le jardin, je rencontrai les plus jeunes
+fils du Président. J’avais fait un bout de causerie
+avec eux, le matin, dans le Hall du rez-de-chaussée
+où ils sculptaient des marrons en
+forme de figures humaines. Et l’un d’eux m’avait
+dit : « C’est vous, Monsieur, qui avez écrit des
+histoires et des farces pour amuser les enfants ;
+nous ne comprenons pas le français, mais
+maman nous les a traduites. »</p>
+
+<p>Maintenant, tête nue, en simple blouse de
+coton bleu, avec quelques livres sous le bras,
+ils se rendaient à l’école publique.</p>
+
+<p>Pour ma part, je partais, le souvenir plein de
+cette journée et m’en remémorant les détails. Le
+D<sup>r</sup> Radclyffe, pasteur de l’église que fréquentait
+autrefois le Président Lincoln, me fit faire un
+tour à travers Washington et les parcs. Quand
+il me montra son église, je remarquai que tout
+le mobilier venait d’être renouvelé. Les bancs
+étaient flambants neufs. Mais parmi eux un vieux
+banc demeurait et semblait ressortir par sa
+couleur plus sombre : c’était le banc de Lincoln.</p>
+
+<p>Quelques instants après, visitant la magnifique
+bibliothèque de Washington, nous nous trouvions
+dans la rotonde centrale d’où partent dans
+tous les sens les salles remplies de livres, et
+nous examinions l’ingénieux mécanisme par
+lequel on reçoit les volumes, quelques minutes
+après les avoir demandés. Un silence religieux
+régnait par ces espaces studieux, garnis de
+lecteurs, dont quelques-uns, pour mieux s’isoler,
+avaient la tête prise entre les deux mains et se
+bouchaient les oreilles avec les pouces. Tout à
+coup, sur un balcon supérieur, j’aperçois un
+groupe de savants français, retour de S<sup>t</sup>-Louis,
+parmi lesquels se détachait la barbe noire de
+mon ami Jean Réville. Le plaisir de voir, à
+cette heure et d’une façon tellement inattendue,
+ce bouquet de doctes compatriotes, m’arracha un
+cri spontané de surprise et de contentement.
+Cette bruyante explosion de joie patriotique fit
+quelque peu scandale parmi les lecteurs absorbés
+dans leur attention muette. Je fis amende honorable
+au bibliothécaire, témoin de l’incident, et
+des sourires indulgents me prouvèrent que ma
+transgression était pardonnée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c091">« DRIVE » A CORNWALL-ON-HUDSON</h2>
+
+<p>A Cornwall-on-Hudson demeure M. Lyman
+Abbott, directeur de la revue « Outlook ». C’est
+une des figures les mieux connues en Amérique.
+Non cependant qu’il ait la physionomie typique
+de l’Américain moyen, soigneusement rasé et
+vif en couleurs. Représentez-vous plutôt une
+tête d’ascète au front lumineux, agrandi par la
+calvitie du sommet de la tête. La figure, plutôt
+pensive et douce, est relevée par une couronne
+de cheveux blancs et une longue barbe. On se
+le représenterait volontiers dans une cellule.
+C’est un grand travailleur qui a écrit beaucoup
+de livres, se tient au courant de la philosophie
+et de la critique et connaît bien l’Europe où il
+est venu souvent. Mais ce qui le caractérise
+particulièrement, c’est dans sa personne, sa
+parole, la forme de sa pensée, une limpide et
+bienveillante simplicité. Le calme du sage et sa
+souriante bonté se reflètent sur sa figure. « Je
+voudrais vous faire voir, m’avait-il écrit en août,
+un coin de vie rurale et de vie simple chez
+nous. » Donc, le 29 septembre, nous partions sur
+un des grands steamers qui font le service de
+l’Hudson. A peine sortis du port de New-York,
+la pluie se mit de la partie. L’Hudson avait mis
+son manteau de brume, et nous naviguions sur
+une eau grise, entre d’invisibles rivages. Puis la
+nuit enveloppa le paysage, et c’est par une complète
+obscurité qu’une voiture nous emporta
+vers « The Knoll », demeure familiale des
+Abbott. Des ténèbres du dehors, nous émergeâmes
+dans la blanche lumière d’une gentille
+maison de bois, où nous reçut la figure souriante
+de M<sup>rs</sup> Abbott, l’exact pendant de son
+mari, avec ses traits d’aïeule fins et un peu
+pâlis.</p>
+
+<p>Après une soirée passée en longues causeries,
+dans une maison qui constitue un véritable
+centre intellectuel, par les membres de
+la famille et leurs amis, tous livrés aux travaux
+de l’esprit, curieux de musique, d’art et de tout
+ce qui concerne le mouvement de la pensée et
+de l’action bonne dans le monde, nous prîmes
+du repos dans de jolies chambres à coucher,
+claires, ventilées. Elles étaient ornées seulement
+de quelques gravures, comme il fait bon d’en
+regarder, soit qu’on se lève soit qu’on se couche,
+images pleines de sens et de haute humanité et
+qui vous communiquent toujours une bonne
+force. Je me suis souvent, dans la vie, aperçu du
+fait que les maisons avaient une âme. Celle qui
+nous accueillait sous ce toit était bienfaisante.</p>
+
+<p>Pendant la nuit, l’accès de mauvaise humeur
+qui s’était emparé du temps, la veille, se passa.
+Les collines sortirent fraîches et lumineuses des
+vapeurs du matin. Le soleil sécha les chemins.
+Et bientôt, emportés par des routes accidentées,
+ce fut une course idéale, sans poussière ni
+chaleur, en voiture découverte. Papa Abbott
+guidait d’une main exercée. A son joli arabe
+noir, svelte et léger, il avait joint un auxiliaire
+pour faciliter la course. Mais il nous fit observer
+que cet auxiliaire, qui faisait tous les jours
+autre chose entre d’autres mains, était un cheval
+de louage quelconque, tandis que son petit
+cheval noir à lui avait une individualité.</p>
+
+<p>Bientôt nous rejoignîmes un vaste domaine
+ramassé entre deux longs plis de terrain, et cultivé
+par une famille amie. Nous pûmes à l’aise
+en examiner la culture et le bétail. Dans l’écurie,
+au-dessus de la place où se suspendent les harnais,
+on voyait, tracées sur les poutres, de belles
+inscriptions. Toutes fort concises, elles renfermaient
+des principes d’ordre et de bonne tenue.
+Nous vîmes la laiterie propre et fraîche. La pièce
+principale où se conserve le lait n’a pas de
+plancher, mais une eau pure et froide y court
+sur de menus cailloux polis. Dans cette eau,
+les jattes de lait et de crème sont posées.</p>
+
+<p>Le lait est, en général, très bon en Amérique.
+Il s’en fait une grande consommation. Beaucoup
+de gens l’emploient comme boisson de table.
+On vend même dans les gares et les restaurants,
+du lait baratté dont la légère acidité est fort
+agréable au goût et qui rafraîchit pendant les
+chaleurs de l’été. Ce lait paraît aussi sur les
+tables. Et tout cela est généralement très frais.
+Le moindre ménage là-bas tient à avoir sa
+petite provision de glace.</p>
+
+<p>Par la vacherie, la porcherie, nous gagnons
+les jardins. Hélas ! quoique nous ne fussions
+que fin septembre, une nuit de gel rigoureux
+avait grillé toutes les plantes délicates. C’était
+lamentable à voir.</p>
+
+<p>Au sortir du jardin, entre les lignes molles des
+collines boisées, où l’automne mettait son or et
+sa pourpre, dans la féerie flamboyante des feuillages
+rouges, un sentiment de grande paix vous
+gagnait. Quelle différence avec le bruit et
+la poussière de la cité où nous nous mouvions,
+la veille, à la même heure !</p>
+
+<p>Une courte visite à la maison d’habitation
+nous fit voir un intérieur confortable aux pièces
+vastes, boisées, garnies de livres. Autour du
+perron d’entrée, des citrouilles, alignées, constituaient
+une sorte de garde très champêtre.
+Pour monter en voiture, comme pour en
+descendre, une large pierre sert de degré
+intermédiaire entre la terre et le marchepied
+plutôt élevé du véhicule. Cette petite installation,
+qui évite aux voyageurs de faire une trop large
+et trop pénible enjambée, se retrouve partout
+et fait partie de ces mille détails qui indiquent
+le savoir-vivre pratique.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, nous étions dans les
+plantations de pommes du fermier Shaw à Mountainville.
+Cet homme de bien nous reçut au pas
+de sa porte et nous conduisit sur le penchant d’une
+colline, dans un verger immense. A perte de vue
+sur le gazon, s’alignaient des pommiers en haut
+vent, chargés de pommes superbes, vieil or rosé,
+paille enluminée de grenat. Il y en avait à foison.
+Les branches basses, pareilles à des mains,
+semblaient les offrir et dire : « goûtez-nous ! »
+On ne doit jamais négliger une bonne occasion.
+Comme je mordais dans ses fruits à belles dents,
+M. Shaw me dit en souriant : vous aimez donc
+les pommes ? — Beaucoup, lui répondis-je, et
+les vôtres ont un goût exquis…</p>
+
+<p>Or, plusieurs mois après, de retour dans ma
+maison, je reçus, un jour, une caisse de pommes
+venant d’Amérique. Enveloppées chacune d’un
+papier-parchemin, elles étaient, après Noël, et
+restèrent jusqu’à Pâques aussi fraîches qu’au
+premier jour. Et je pensais, en les croquant,
+aux penchants des collines automnales, aux
+gros rouge-gorges américains qui ont la taille
+des grives de France et qui chantaient ce jour-là
+dans les buissons, et à la bonne figure de
+M. Lyman Abbott, dont les <i>coursiers noirs</i>,
+guidés d’une main sûre, nous emportaient par
+des paysages variés, où de temps en temps
+miroitait, au tournant d’une colline, la vaste
+nappe d’argent de Hudson-River.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c099">UN JOUR A BETHANY-CHURCH</h2>
+
+<p>Bethany-Church, à Philadelphie, a été pour
+moi la première révélation d’une vie religieuse
+manifestée en des formes que je n’avais pas rencontrées
+encore et dont, par la suite, l’Amérique
+devait me fournir un grand nombre d’exemples.
+Je désire consacrer par un signe spécial de
+reconnaissance, le jour, pour moi à jamais inoubliable,
+que j’y vécus, le 25 septembre 1904. La
+veille, j’avais dit à mon cher ami, M. John
+Wanamaker : Demain, je veux partager votre
+dimanche en entier. Dès huit heures et demie,
+par un radieux soleil, nous roulions de Lindenhurst
+à Philadelphie. La belle lumière du matin
+revêtait tous les objets de cet éclat béni qui
+vient en somme de nos âmes croyantes et fait
+paraître le dimanche plus beau que les autres
+jours. Je me réjouissais de voir cette douce
+lumière de dimanche, heureux d’avoir reçu dans
+ma jeunesse une éducation qui me rendait
+capable de la discerner, heureux d’être dans
+un pays où l’on sait ce que ces mots veulent
+dire : le jour que Dieu a fait. En face de moi,
+John Wanamaker, oubliant le fardeau de ses
+prodigieuses affaires, relisait dans la Bible des
+passages qui devaient être médités ce jour-là.
+Je remarquai dans son chapeau haute forme
+une poignée de fleurs. Ce sont les fleurs qu’il
+emporte tous les dimanches matins, pour les
+offrir à des malades, le long de la journée.</p>
+
+<p>A neuf heures, nous atteignons Bethany-Church,
+large bâtiment qui renferme une église,
+une immense salle pour l’école du dimanche,
+des locaux variés pour les classes bibliques,
+les associations de jeunesse, et la <i>Brotherhood</i>,
+association d’hommes ayant comme but de s’encourager
+mutuellement à la bonne vie, et qui
+puise la meilleure partie de ses inspirations dans
+des passages de l’Ancien et du Nouveau-Testament.
+Nous fûmes reçus à la porte par quelques
+membres de la <i>Brotherhood</i> qui nous conduisirent
+d’abord dans une pièce étroite où se tenaient
+une cinquantaine d’hommes, chefs et membres
+de la grande société fraternelle. Salutations,
+présentations, puis brève discussion sur des
+sujets de vie religieuse pratique. Personne ne
+disait un mot inutile. Une sérieuse simplicité
+pénétrait les paroles, imprégnait les physionomies.
+On se sentait en compagnie d’hommes de
+valeur, pour qui le désir de bien employer la
+vie est le grand but.</p>
+
+<p>Ce n’était là que le prélude d’une réunion plus
+grande, dans la vaste salle du sous-sol, contenant
+de huit à neuf cents personnes et qui se remplissait
+de moment en moment. Lorsque nous y
+descendîmes, un chant d’hommes nous accueillit
+à voix bien jointes en un hymne vibrant. Une
+onde magnétique m’enveloppa et fit tressaillir
+à travers mon être, je ne sais quelle force supérieure
+de sympathie. Je me sentais accueilli au
+sanctuaire de la bonne volonté, de la tendresse
+humaine. Un appel de la patrie supérieure arrivait
+jusqu’à moi sur les ailes de ce chant et,
+pareille à la harpe que touche un souffle de
+l’esprit, mon âme se mit à chanter en moi.
+J’adressai quelques paroles du cœur à tous
+ces nouveaux frères qui m’ouvraient visiblement
+leurs bras. Leur dessein ferme de se soutenir
+mutuellement dans la vie me faisait aimer leur
+contact. Une bonne force rayonnait de leur
+milieu. Une telle réunion d’hommes est une
+puissance dans la cité. La volonté de marcher
+d’accord pour purifier nos cœurs et nos habitudes,
+pour nous soutenir dans les jours difficiles,
+n’est-ce pas le plus fort de tous les remparts ?</p>
+
+<p>Mais la réunion était finie, et l’heure venue
+de nous rendre au grand culte du matin dans
+la salle supérieure.</p>
+
+<p>Là, m’attendait un spectacle saisissant. Aux
+deux bouts du large temple, sur des estrades,
+étaient assis deux chœurs de jeunes filles tout
+en blanc. La nef, les galeries étaient garnies
+d’un peuple compact, plein du désir de s’édifier.
+Toutes les figures disaient : sympathie et attente.
+Et lorsque les chœurs eurent chanté et que
+dans un grand silence où j’entendais battre mon
+cœur, je commençai mon premier sermon
+anglais, une bonté vraie rayonnant de tout
+l’auditoire, vint au secours de l’hôte qui parlait
+une langue, pour lui encore presque étrangère.
+Cette bonté me portait et me rendait capable
+de donner, de donner avec joie, tout ce que
+Dieu dans sa paternelle tendresse m’avait mis
+dans l’âme pour ces frères. Autour de moi
+étaient assis les pasteurs de Bethany, le cher
+D<sup>r</sup> Decay, douce et intelligente figure d’un
+homme qui a beaucoup souffert et qui sait aimer,
+le D<sup>r</sup> Patesson revenant au milieu des siens,
+après une longue maladie et une douloureuse
+absence. D’autres membres de l’église se tenaient
+près d’eux : il me semblait que leurs volontés
+renforçaient la mienne. Je n’avais jamais senti
+autant le secours que l’homme peut donner à
+l’homme. Et pourtant je les voyais presque tous
+pour la première fois. Comme la vieille parole
+me paraissait empreinte d’une vérité nouvelle,
+ce matin-là : « Où deux ou trois s’unissent en
+mon nom, je suis au milieu d’eux. »</p>
+
+<p>J’avais pris pour texte la parole de l’Évangile
+selon saint Jean : « Montre-nous le Père, »
+et la réponse de Jésus : « Celui qui m’a vu
+a vu le Père. » Parole immense, renfermant
+la vérité centrale de l’Évangile qui est celle-ci :
+« L’endroit du monde où Dieu est le plus près
+de nous, c’est une conscience d’homme par
+laquelle il nous parle. » Plus que dans les merveilles
+de la création, plus que dans les splendeurs
+du matin, plus que dans le mystère souriant
+de la voûte étoilée, le Père invisible nous
+a regardés par les yeux de Jésus. Ces yeux
+sont deux jours ouverts sur la vie infinie. En
+regardant dans l’abîme de leur douceur, nous
+voyons ce qui se passe dans le cœur de
+Dieu même. Mais une autre vérité découle de
+celle-là. Non seulement Dieu s’est traduit en
+humanité dans la personne de Christ, une fois
+et d’une mémorable façon ; mais il veut toujours
+se révéler ainsi. Jésus, dans le même
+passage, dit : « Vous ferez les œuvres que je
+fais. » Comme lui, chacun de ses vrais disciples
+montre le Père. Chaque homme est un témoin,
+un messager. Hélas ! il y a deux sortes de messagers :
+ceux qui annoncent la nuit et la propagent,
+par leur cœur froid, leur méchanceté.
+Ceux-là voilent la face du Père et remplissent
+le monde de ténèbres. Soyons de la série des
+messagers du jour, de ceux dont la vie et les
+paroles annoncent un monde plus beau, augmentent
+l’espérance et soutiennent la foi. Montrons
+le Père !</p>
+
+<p>Je fus très édifié par les beaux cantiques
+que chantèrent ensuite les chœurs.</p>
+
+<p>Après ce radieux matin, plein de bénédictions,
+je pris quelque repos. Puis vers les deux heures,
+nous vînmes assister à une séance de Bible-Union.
+M. John Wanamaker, d’autres et moi-même,
+nous prîmes la parole pour expliquer
+des passages de saint Paul, exprimer des expériences
+personnelles en rapport avec les textes.
+La Bible, on le comprend de suite, est pour
+ces hommes une mine d’où s’extrait une provision
+de force pratique. Ils s’occupent moins
+de dogmatique d’église ou d’exégèse scientifique,
+que d’exploitation vivante et intéressée
+des trésors d’âme cachés dans le Livre. Ces
+pages qui viennent de si loin et ont inspiré
+tant de générations de lecteurs, les pénètrent
+d’un profond respect.</p>
+
+<p>De la chambre haute où se tenait la classe
+biblique, nous fûmes dans la grande salle de
+culte où se pressait un public très nombreux,
+parmi lequel beaucoup de jeunes gens et de
+jeunes filles. Les pasteurs firent de brèves allocutions,
+et de beaux chœurs furent chantés.
+Ces chants me remplissaient de bonheur, et je
+répétais en moi-même certains refrains qui, à
+eux seuls, sont des prières pleines d’âme et de
+puissance : <i>nearer to thee !</i> Tout l’ensemble de
+ces cultes me frappait par les éléments de vie
+qui s’y manifestaient partout. L’élément liturgique,
+traditionnel, y a sa large place ; mais il
+se renouvelle tous les jours au contact de la
+piété actuelle. Le culte du souvenir s’y mêle à la
+réalité présente, en une heureuse proportion.</p>
+
+<p>Dans l’intervalle de deux chants, il se fit un
+silence. Absorbé dans les pensées que me suggérait
+cette musique, j’ignore pourquoi, juste à
+ce moment, j’eus le sentiment qu’il ferait bon
+entendre un <i>solo</i>. Comme une réponse immédiate
+au désir secret de mon cœur, je vis
+s’avancer près de moi, sur la plate-forme, une
+dame vêtue de blanc, et pour moi une inconnue.
+D’une voix d’alto magnifique, mais toute pénétrée
+de cette intensité de vie religieuse que le
+plus bel art seul ne peut jamais atteindre, elle
+chanta : <i>Si j’étais une voix !</i> Depuis que j’avais
+entendu à Kœnigsfeld, à l’église des frères
+moraves : <i>Herr wie du willst</i>, chanté par une
+sœur inconnue, je n’avais plus entendu avec
+pareille force ce son direct de l’âme. Il me prit,
+il m’emporta sur les hauteurs de l’Évangile
+éternel où les morts sont vivants, où les aveugles
+ouvrent leurs yeux, où les langueurs sont
+guéries, le péché vaincu, l’espérance des saints
+accomplie. Cette voix me donnait en cette minute
+un don royal de bonheur supérieur, de pur
+et divin pressentiment de la vraie vie à travers
+nos terrestres obscurités. Les vers de Schiller
+chantaient dans ma mémoire :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Wie wenn, nach hoffnungslosem Sehnen<a href="#f5" id="r5" class="fnanchor">[5]</a></div>
+<div class="verse">Nach langer Trennung bittrem Schmerz,</div>
+<div class="verse">Ein Kind, mit heissen Reuethraenen</div>
+<div class="verse">Sich stürtzt an seiner Mutter Herz ;</div>
+<div class="verse">So führt zu seiner Heimath Hütten,</div>
+<div class="verse">Zu seiner Jugend erstem Glück,</div>
+<div class="verse">Vom fernen Ausland fremder Sitten,</div>
+<div class="verse">Den Wandrer der Gesang zurück.</div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><a href="#r5" id="f5">[5]</a>
+Comme après une attente sans espérance,</div>
+<div class="verse">Après l’amère douleur d’une longue séparation,</div>
+<div class="verse">Un enfant se jette dans les bras de sa mère</div>
+<div class="verse">Avec d’ardentes larmes de repentir ;</div>
+<div class="verse">Ainsi vers les toits de sa patrie,</div>
+<div class="verse">Ainsi vers les toits de sa patrie,</div>
+<div class="verse">Vers le bonheur premier de sa jeunesse,</div>
+<div class="verse">Du lointain exil des conventions étrangères</div>
+<div class="verse">Le chant ramène le pèlerin.</div>
+</div>
+</div>
+</div>
+
+<p>La belle voix qui réveillait ainsi en moi, en
+une heure bénie, un monde de pensées et
+d’harmonie, était celle de M<sup>me</sup> Sarah Macdonald
+Sheridan. J’ai appris depuis, que cette voix
+se faisait entendre souvent dans toutes sortes
+de milieux parmi lesquels il en est de très
+déshérités. Puisse-t-elle faire aux âmes de nombreux
+frères le bien qu’elle m’a fait ce jour-là !</p>
+
+<p>Un chant semblable serait capable, je pense,
+de toucher des cœurs que la parole ordinaire
+laisse froids, et de porter la bonne nouvelle
+d’une vie plus humaine, plus haute, plus pure,
+à des cœurs fermés à nos moyens usuels.</p>
+
+<p>Dans un local voisin de celui où nous étions,
+l’école du dimanche s’était, en attendant, réunie.
+M. John Wanamaker en est le surintendant. Il
+remplit ces fonctions et celles de membre de la
+<i>Brotherhood</i>, avec un zèle constant. A moins
+d’être en Europe, il ne manque pour ainsi dire
+jamais à son poste. Il s’y rend délibérément,
+toutes autres affaires cessantes. Une telle régularité
+est un exemple d’un bel effet donné aux
+milliers d’enfants qui suivent cette école. C’est
+un encouragement pour les moniteurs et un
+soutien moral extraordinaire pour les pasteurs.
+Surtout si le laïque ne se pique pas d’être un
+théologien, s’il est simplement un homme que
+la vie, tous les jours, instruit par elle-même, et
+qui cherche avant tout à mettre l’esprit du
+Christ dans les relations ordinaires, ce concours
+est précieux. Il apporte à l’église cet appoint
+de l’expérience vivante et fraîche, qui corrige
+heureusement les vétustés des formules et la
+sécheresse des catéchismes. Les laïques américains
+sont un des trésors des Églises. Et parmi
+ces laïques qui savent joindre la parfaite simplicité
+de cœur au poids que leur confère une
+situation exceptionnelle, je donne une place
+toute spéciale à M. John Wanamaker. Puissent
+les générations nouvelles nous donner des
+hommes semblables, afin de continuer leur
+salutaire tradition de largeur d’esprit et de
+piété agissante.</p>
+
+<p>Quand je regardai l’école du dimanche de
+Bethany-Church, il me sembla voir devant moi
+un jardin de Dieu. Plusieurs milliers d’enfants
+s’y pressaient, frais, vêtus de couleurs claires,
+depuis les petites filles et les petits garçons de
+six à sept ans, jusqu’à la jeunesse adulte de
+dix-huit à vingt ans.</p>
+
+<p>La disposition de cette salle superbe permet
+de la diviser à volonté, pour isoler les groupes,
+et donner à chaque catégorie l’enseignement
+que comporte son âge. Je fus séduit par les
+tout petits, réunis en très grand nombre autour
+d’une dame qui les intéressait par de grandes
+images, des chants simples et alertes, des explications
+à la hauteur de leur compréhension.</p>
+
+<p>Ces gentils bébés me chantèrent avec
+beaucoup de conviction une bienvenue où je
+distinguai le refrain : <i>Good morning to you !</i></p>
+
+<p>Lorsque vient le moment de la leçon générale,
+tous les enfants sont réunis par la suppression
+des cloisons. Cette manœuvre se fait avec
+rapidité et sans bruit. Dans certaines églises
+américaines, il suffit de presser un bouton ou
+de faire mouvoir un levier, pour établir ou supprimer
+les cloisons. A Bethany, aussitôt que
+tous les locaux particuliers sont mis en communication,
+on est frappé du bel ensemble que
+présente la salle.</p>
+
+<p>Un jet d’eau jaillit au centre, environné de
+bouquets de verdure. On a devant soi l’image
+gracieuse d’une jeune génération qui reçoit les
+enseignements de la tradition évangélique, dans
+le cadre le plus souriant.</p>
+
+<p>Cette journée dont la paisible et caressante
+lumière me rappelait le vieux Psaume : « Un jour
+dans tes parvis vaut mieux que mille ailleurs »,
+devait se terminer le soir par la communion.
+Vers les huit heures, nous revînmes à Bethany.
+Philadelphie s’enveloppait des voiles du couchant ;
+le calme dominical régnait dans les rues et
+planait sur les demeures. Des groupes silencieux
+se dirigeaient partout vers les sanctuaires. Il y
+avait dans l’atmosphère un souffle d’adoration.</p>
+
+<p>C’était l’heure crépusculaire où commencent
+à éclore, aux vastes et sombres champs de l’azur,
+ces fleurs d’éternité que sont les étoiles. Invinciblement,
+le regard se lève en haut. Je franchis
+le seuil du temple, silencieux, l’âme pleine d’un
+sentiment d’au-delà.</p>
+
+<p>Dans l’intérieur, le peuple s’assemblait sans
+bruit. Les lumières éclairaient sur la grande
+table la multitude des vases sacrés. Ici étaient
+les calices et là le pain. Après un hymne, l’ami
+John Wanamaker me dit à voix basse : « Vous
+êtes notre hôte ce soir au repas du Seigneur,
+parlez-nous comme un frère. »</p>
+
+<p>Je n’ai jamais rompu ce pain que le Maître
+nous apprit à rompre en souvenir de Lui, sans
+que mon âme fût consacrée à tous les chers
+morts et à tous les vivants. La grande question,
+le mystère de notre vie à tous, d’aimer et de
+souffrir, plane sur ce repas. Plus claire est la
+vision de la solidarité de la famille humaine, par
+dessus les barrières de la vie, et par dessus la
+barrière du tombeau, lorsque nous rompons le
+pain de l’esprit avec Celui qui marche d’âge en
+âge au milieu de nous, dans la sainte communion
+des épreuves et de l’espérance.</p>
+
+<p>Ce soir-là, je Le sentis présent, tout près.
+Comme Lui, étaient près de moi de chers êtres
+que j’ai perdus, et tous les absents aimés,
+demeurés au home lointain. Et le cercle s’élargissait
+de cette communion, devenant de plus
+en plus vaste. N’étais-je pas d’ailleurs à Philadelphie,
+dans la cité de l’amour fraternel, centre
+de tant de belles traditions, au milieu des fils de
+Penn et des descendants des Pilgrim-Fathers ?
+Une invisible nuée de témoins s’amassait dans
+la pénombre, au-dessus des têtes des vivants.</p>
+
+<p>Au moment donc où je pris la parole, mon
+inspiration était faite de toutes ces choses-là. Il
+me fut donné d’interpréter comme je l’éprouvais,
+la grande solennité de cette heure. Les
+cœurs se sentirent touchés dans la corde d’or
+qui vibre sous les sentiments éternels, et nous
+devînmes vraiment, par un effet sensible de
+l’Esprit, une seule âme.</p>
+
+<p>C’est au milieu d’un de ces silences où l’on
+entend passer les ailes des anges consolateurs,
+que le vénérable pasteur se leva pour prononcer
+les paroles sacramentelles et bénir le pain
+et le vin. « Ceci est mon corps, ceci est mon
+sang. » Comme au fond des calices altérés se
+ramasse la goutte de rosée, ces paroles tombaient
+rafraîchissantes, vivifiantes, sur la soif
+des âmes. Celui qui veut être tout en tous et
+qui nous a tous compris et aimés, nous répétait :
+Je vous nourris de ma substance, je vous
+abreuve de mon suc. Le fruit de son sacrifice
+se renouvelait en chacun, et l’on se sentait
+fortifié par la vertu qui ranime les genoux
+abattus, éclaire les esprits enténébrés.</p>
+
+<p>La source secrète de la vie supérieure semblait
+ouverte, et des courants d’eau vive ruisselaient
+à travers les champs spirituels.</p>
+
+<p>Il est des instants où le voile qui recouvre le
+grand mystère semble transparent. Nous saisissons
+la Vie éternelle d’un seul regard, par
+la foi.</p>
+
+<p>Plus de crainte, ni de doute, ni de discordance,
+mais une confiance complète, la certitude
+tranquille, la plénitude de l’harmonie.</p>
+
+<p>Les vallées sont comblées, les montagnes
+abaissées, les orages apaisés, les distances
+franchies. Ce qui paraissait loin est tout près,
+ce qui paraissait perdu est retrouvé.</p>
+
+<p>Ces moments-là sont d’une richesse infinie.
+Des siècles s’y condensent. On y fait provision
+de clarté pour les périodes sombres.</p>
+
+<p>Je venais de vivre à Bethany un de ces
+instants éternels.</p>
+
+<p>Oh ! le cher souvenir que j’en garde et garderai
+toujours !</p>
+
+<p>Comme je bénis le Père qui me l’accorda, les
+frères qui m’en fournirent l’occasion !</p>
+
+<p>Et comme Jacob, le matin où il quitta Béthel,
+je me dis en quittant cette chère maison de
+prière :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Certainement l’Éternel est en ce lieu,</div>
+<div class="verse">C’est ici la maison de Dieu, la porte des cieux.</div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c118">VIE RELIGIEUSE</h2>
+
+<p>Un des signes extérieurs de la vie religieuse
+dans une nation, est la fréquentation du culte.
+A l’heure où se célèbrent les offices, la rue est
+peuplée d’une foule à l’aspect très particulier.
+Les passants ont leur psychologie. On éprouve
+des impressions différentes à regarder passer
+des files de gens, selon qu’ils vont à la promenade,
+au cimetière, à leurs affaires quotidiennes,
+ou reviennent des courses et du
+spectacle. Un autre esprit anime les hommes,
+suivant les préoccupations différentes du moment.</p>
+
+<p>Dans les villes américaines, le dimanche matin,
+les avenues conduisant vers les églises
+présentent une animation singulière et un aspect
+calme tout à la fois. Tous ces passants paraissent
+recueillis. On sent qu’ils savent où ils vont.
+En allant, ils pensent déjà à ce qu’ils entendront ;
+en revenant, ils y pensent encore. En
+un mot, ils font la bonne impression de prendre
+très au sérieux l’affaire dont pour le moment
+ils s’occupent.</p>
+
+<p>Point n’est besoin de me signaler ce qu’une
+semblable démarche, ayant pris place parmi
+les habitudes, peut avoir de superficiel. Partout
+la tendance existe à aller du côté où va le
+grand nombre. La religiosité extérieure des uns
+peut être une affaire de snobisme, comme l’irréligiosité
+des autres. L’esprit d’imitation ne perd
+jamais ses droits.</p>
+
+<p>Je n’ai aucune peine à penser que, parmi
+ces foules qu’un mouvement large et coutumier
+emporte vers les églises, il peut se trouver des
+êtres de routine, des mondains, des hypocrites
+qui, le dimanche, louent le Seigneur, et en semaine
+trompent le prochain. Le monde est le
+monde, les hommes sont les hommes. Nos ombres
+et nos tares nous suivent partout, comme nos
+belles qualités. Mais cela dit, afin qu’il soit bien
+entendu que je ne m’en laisse pas imposer par
+des manifestations extérieures, je déclare avoir
+été très impressionné par cette marche vers les
+sanctuaires, le dimanche.</p>
+
+<p>A New-York, à Philadelphie, à Chicago, partout
+où j’ai passé un dimanche, j’ai vu la même
+chose. Admettons que ce soit une habitude ; il
+y en a de bonnes. Et parmi les meilleures, il y a
+celle de mettre un jour à part, pour se reposer,
+se souvenir qu’on n’est pas une bête de
+somme, et aller se réunir à ses semblables de
+toute catégorie, afin de penser aux grandes vérités
+qui dominent la vie, aux lignes essentielles
+de notre destinée, par où nous sommes unis à
+travers toutes les distinctions de surface. Dans
+certaines habitudes visibles se trouvent de
+réelles et fidèles manifestations de l’invisible.</p>
+
+<p>La vie religieuse en Amérique est représentée
+par une multitude de sociétés et d’églises
+diverses, remplissant toute la gamme des idées
+et des sentiments humains. Entre ces divers
+groupements existent des contrastes et des
+contradictions ; mais au fond, leur nombre même
+est un signe de belle vitalité. On peut légitimement
+se demander si dans les petits centres
+plusieurs chapelles ne sont pas un luxe nuisible ;
+s’il ne conviendrait pas de se rapprocher,
+pour mieux aspirer au but après tout
+commun, et cette question se pose tous les jours
+et de plus en plus avec force. Mais de l’état
+de choses tel qu’il existe pratiquement, différentes
+observations également favorables doivent
+être tirées.</p>
+
+<p>D’abord une entière liberté est le bien commun
+de toutes les églises. Aucune différence
+n’est faite en faveur ni au détriment de personne.
+Les fidèles entretiennent leur culte à
+leurs frais et l’organisent comme bon leur semble.
+Au sein de la liberté générale, chacun
+respecte son voisin. Il est contraire à une
+pratique universellement adoptée, de prêcher
+les uns contre les autres. Chacun fait de son
+mieux et laisse le voisin tranquille. Entre les
+diverses dénominations, des rapports de cordialité
+existent et sont en voie d’augmentation.
+On sent qu’on a besoin les uns des
+autres, et les occasions de fraterniser sont recherchées
+avec ardeur. D’année en année se
+multiplient les points de contact<a href="#f6" id="r6" class="fnanchor">[6]</a>. Il n’en a pas
+toujours été ainsi. L’histoire américaine a connu
+des périodes d’intolérance aiguë. Et, certes, on
+n’aurait pas besoin de chercher longtemps pour
+trouver des échantillons actuels et vivants d’une
+mentalité sectaire, déniant le droit au nom de
+chrétiens à ceux qui pensent autrement que
+nous. Mais un progrès immense s’est réalisé
+vers la justice mutuelle, le respect de l’âme et
+des croyances d’autrui. L’étroitesse devient
+l’infime exception, la largeur est la règle.
+L’Amérique a appris la liberté et le respect de
+la liberté, à l’école de l’histoire. Elle a compris
+où mène l’autoritarisme religieux, et son tempérament
+national, tel qu’il s’est lentement formé
+par la bonne volonté, la persévérance, le
+désir d’être avant tout équitable envers chacun,
+s’est de plus en plus nettoyé de la peste
+sectaire.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#r6" id="f6">[6]</a> Tout récemment il s’est formé une association
+appelée Ministers Union, ayant pour objet de provoquer
+des rendez-vous fraternels entre les ministres
+de tous les cultes, et de cultiver la solidarité religieuse.</p>
+</div>
+
+<p>Mes livres m’avaient fait connaître au sein
+des dénominations les plus diverses. Je fus donc
+invité à donner des conférences et à prêcher
+dans les églises presbytériennes, épiscopales,
+méthodistes, unitaires, luthériennes, congrégationalistes,
+baptistes. J’eus même le rare privilège
+de prêcher à la synagogue, ce qui constituait
+en Amérique même, un événement exceptionnel.</p>
+
+<p>Le dernier jour avant mon départ, je reçus
+une lettre de la Présidente des Dames de Saint-Vincent-de-Paul,
+me priant de donner une conférence
+en faveur d’une des œuvres de la
+Société. Ce fut pour moi un regret très profond
+que d’être empêché par l’heure imminente
+du retour en France, de donner une preuve
+de sincère et fraternelle sympathie à l’église
+catholique.</p>
+
+<p>Dans les églises protestantes on remarque
+très couramment un mélange que je considère
+comme très heureux entre la tradition et la
+pensée actuelle. Ce fait se remarque déjà dans
+la forme même des édifices du culte. On s’y
+sent enveloppé d’un esprit et entouré d’objets
+où le respect du passé et la piété indépendante
+et vivante se rencontrent en une alliance heureuse.
+Naturellement, les exceptions ne manquent
+pas. Le formalisme et la raideur dogmatique
+d’une part ; de l’autre la sécheresse rationaliste,
+l’absence de la fibre mystique et la méconnaissance
+de l’âme du passé, sont des phénomènes
+spirituels qui se rencontrent aussi
+bien que dans notre vieux monde. Mais l’impression
+d’ensemble est celle d’une piété saine
+et vivante, respectueuse de l’esprit des traditions,
+et les continuant avec intelligence dans
+les plus libres manifestations de la pensée et
+du sentiment contemporain. Ce fait m’a permis
+de comprendre largement les chrétiens d’Amérique
+avec lesquels je pus me rencontrer, et
+d’être largement compris par eux. J’ai appris à
+beaucoup les aimer pour leur aménité, l’ouverture
+de leur esprit, leur chaleur d’âme et leur
+hardiesse de vues. Libre et laïque disciple de
+l’Évangile perpétuel, dépensant depuis trente
+ans ma peine à traduire les hautes et vieilles
+vérités en langage usuel et assimilable, j’ai
+parfois eu la douleur, sur mon cher vieux continent,
+d’être pris pour un démolisseur, alors
+que, jour et nuit, je taille et pose des pierres
+pour collaborer, dans la mesure de mes moyens,
+à bâtir la cité nouvelle de l’âme. Là-bas, toutes
+les joies spirituelles qu’on éprouve à être
+profondément compris, m’ont été si richement
+accordées, que je ne pourrai plus jamais me
+plaindre des petites amertumes causées par
+l’étroitesse et ses injustes préventions.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Une foule d’églises américaines sont institutionnelles,
+c’est-à-dire entourées de tout un
+ensemble d’œuvres éducatrices et sociales. De
+vastes sous-sols et des bâtiments adjacents
+servent aux réunions d’enfants, de jeunes
+gens, à des cercles de lecture, de couture, à
+des divertissements variés. Plusieurs fois nous
+avons vu des tables dressées dans les salles,
+pour recevoir, le soir, de nombreuses sociétés
+dans un repas fraternel. Les membres des congrégations
+se rencontrent ainsi autre part que
+dans les réunions cultuelles proprement dites.
+Et l’Église devient un centre où l’isolé trouve
+une famille ; la jeunesse, des camarades et un
+milieu favorable à son éducation progressive.
+Dans beaucoup de ces réunions de sociabilité,
+le chant et la musique instrumentale sont très
+cultivés ; les recueils de chants sont bien faits
+et bien en harmonie avec le sentiment religieux
+contemporain. Aussi la coopération de
+chœurs très exercés et de la communauté,
+dans le chant cultuel, donne-t-elle un résultat
+qui vous remplit d’admiration. L’ampleur de
+ces beaux chants pleins d’âme et de force, est
+un merveilleux élément d’édification. Que de
+fois leur harmonie m’a transporté, inspiré,
+reposé !</p>
+
+<hr>
+
+<p>L’atmosphère de liberté a donné naissance,
+sur le sol des États-Unis, à un catholicisme d’un
+genre très particulier, vivant, original, décidé à
+marcher d’accord avec ce que ce temps a de
+meilleur. Nous le connaissons en France par un
+grand nombre de publications, en particulier
+les livres de M<sup>r</sup> l’abbé Klein. Il mérite au plus
+haut point notre attention et notre sympathie, et
+contiendrait d’utiles leçons non seulement pour
+le catholicisme, mais aussi pour le protestantisme
+de notre vieille Europe. L’esprit de
+liberté, de hardiesse chrétienne, de large et
+lumineuse compréhension des devoirs nouveaux
+des disciples du Christ, y a trouvé des représentants
+individuels d’une valeur exceptionnelle,
+et produit des collectivités ne laissant rien à
+désirer au point de vue de leur puissance pratique
+pour le progrès moral et religieux. Je
+me suis fait un devoir et un plaisir de pousser
+une pointe jusqu’à Saint-Paul, afin d’y présenter
+mon hommage au vénérable évêque,
+Monseigneur Ireland. Dans l’esprit où il est
+représenté par ce grand homme de bien et
+plusieurs de ses collègues les plus autorisés,
+le catholicisme est éminemment sympathique.
+Il est bien Américain, libéral, décidé à vivre
+en harmonie avec les autres groupements religieux.</p>
+
+<p>A côté de lui, sans doute, un autre catholicisme
+se forme, particulariste, exclusif, et dont
+les allures actuelles ne peuvent qu’être déplorées
+par les amis mêmes de l’Église catholique
+plus large et plus généreuse, au nombre desquels
+je me compterai toujours. Cette tentative
+de mouvement en arrière m’a suggéré
+certaines réflexions qui s’appliquent aussi bien
+aux autres groupements religieux qu’au groupement
+catholique, et sont vraies des deux
+côtés de l’Océan.</p>
+
+<p>Les Églises ont bien des forces à mettre en
+ligne. Entre autres, elles ont une grande puissance
+de résistance à opposer à ce qu’elles
+croient devoir combattre, et un bel et merveilleux
+pouvoir d’attraction et d’assimilation
+pour ce qui leur apparaît comme favorable.
+Plus une force est considérable, plus elle doit
+être maniée avec clairvoyance. Les Églises
+usent-elles toujours de leur influence avec
+un suffisant discernement de leur devoir et
+de leur intérêt supérieur ? Il est permis de
+se le demander. Malgré leur sagesse si ancienne,
+si merveilleusement raffinée, et que
+nous voudrions pouvoir respecter, il leur
+arrive de faire des confusions entre leur force
+de résistance et leur force d’attraction. Souvent,
+lorsqu’il s’agirait de mettre en campagne
+les pouvoirs d’attraction et d’assimilation, elles
+emploient leurs engins de résistance. Elles
+opposent une barrière massive à ce qu’elles
+devraient accueillir. Par une confusion inverse,
+elles accueillent ce qu’elles devraient
+combattre.</p>
+
+<p>Les groupements religieux qui ont pris à
+tâche, parmi nous, de mettre en relief, surtout
+leurs qualités d’opposition, ont manqué à la
+fois à ce qu’ils se devaient à eux-mêmes et à
+leur temps. En considérant la situation actuelle
+de l’Église catholique, par exemple, ceux qui lui
+veulent du bien ne sont-ils pas autorisés à penser
+qu’elle s’est fait du tort en Europe et notamment
+en France, par une attitude combative à
+l’égard de quelques principes essentiels du
+monde moderne, comme la liberté de conscience
+et d’examen, le droit commun, les principes démocratiques,
+la critique historique ? C’est cependant
+à l’adoption de ces principes qu’elle-même,
+aussi bien que tous les autres groupements
+religieux contemporains, pourraient devoir une
+nouvelle évolution, d’une destinée déjà si longue
+et si magnifique. Pourquoi combattre à
+outrance ce qui vous sauverait, et garder ou
+accueillir des idées et des pratiques malsaines ?</p>
+
+<p>Le catholicisme américain est une preuve
+manifeste de la justesse de nos réflexions. Ce
+qui l’a fait grand, viable, puissant, c’est l’atmosphère
+de liberté qu’on respire là-bas.</p>
+
+<p>Un terrible danger menacerait son développement,
+le jour où des conseillers mal inspirés lui
+feraient changer sa méthode. Il serait contraire
+à la sagesse élémentaire de vouloir introduire
+sur la terre de liberté, les vieux errements qui
+ont si souvent fait suspecter l’Église par l’Europe
+libérale.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le grand problème religieux qui se présente
+au pays, aujourd’hui, est celui de la transposition
+de son patrimoine vénérable, en paroles
+et pensées capables d’être assimilées par la
+mentalité moderne. Si l’Amérique religieuse,
+suivant les errements de certains groupements
+d’Europe, voulait s’abstraire de la pensée de
+ce temps et se calfeutrer, d’après la méthode
+des conservatismes caducs et séniles, elle deviendrait,
+au sein de la nation, un corps isolé,
+peu à peu dégénéré en corps étranger. Et
+elle descendrait au rang d’une simple puissance
+d’inertie, au lieu d’être ce qu’elle a toujours
+été et ce qu’elle doit rester, la véritable
+énergie directrice de la nation. Pour guider,
+inspirer, pénétrer l’esprit public, donner à
+l’éducation de la jeunesse son orientation,
+condenser, en un mot, dans un idéal sans
+cesse renaissant, toutes les meilleures aspirations
+d’un peuple, il faut rester vivant soi-même,
+ne rien négliger, ne rien mépriser, unir au
+pieux souvenir par lequel on garde le meilleur
+de l’héritage du passé, l’esprit de recherche, de
+labeur, de liberté par lequel se conquiert
+l’avenir.</p>
+
+<p>L’Amérique saura résoudre ce problème,
+parce qu’elle reste prête à recevoir les impulsions
+nouvelles de l’esprit divin, seul capable,
+à chacune des étapes successives de l’humanité,
+de nous inspirer le verbe nécessaire et
+de nous fournir la manne fraîche dont nos
+âmes ont besoin. Elle a, dans toutes les dénominations,
+un grand nombre d’hommes qui sont
+arrivés à harmoniser, dans leur vie intérieure,
+le respect des saintes traditions et le devoir de
+rester en contact avec la vie présente et ses
+besoins. Ces hommes s’entourent de toutes les
+lumières qui peuvent les aider à traduire, sans
+en rien perdre, les vieilles vérités en langage
+nouveau. Nous avons été heureux de trouver
+en leurs mains, les livres de notre éminent
+compatriote Auguste Sabatier, l’un des hommes
+les plus croyants et les mieux documentés de la
+société contemporaine. La synthèse des traditions
+et des aspirations vivantes a trouvé, en lui
+et dans ses écrits, une expression heureuse. Il
+est un de ceux à qui l’avenir devra le plus,
+quand seront frayées les routes, vaincus les
+obstacles, établis les nouveaux abris de l’âme.
+L’ayant beaucoup connu et aimé, ayant partagé
+les souffrances que faisait endurer à ce vaillant
+pionnier de l’Esprit, la méfiance d’un ecclésiasticisme
+étroit, j’ai éprouvé une joie profonde
+à voir que, par la grâce de Dieu, qui ressuscite
+les morts, ce cher disparu est un de ceux qui
+aident là-bas à bâtir la cité religieuse de
+demain.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c136">LA BIBLE AUX ÉTATS-UNIS</h2>
+
+<p>Lorsque les anciens quittaient leur patrie
+pour établir quelque part une colonie nouvelle,
+ils emportaient, avant toutes autres choses, les
+divinités du Foyer. Car il y a des divinités
+hautes et lointaines et des divinités familières.
+On a bien besoin que les faits de la vie domestique,
+les devoirs, les joies et les douleurs de
+tous les jours, se passent sous un regard vénéré,
+sous une protection sanctifiante et rassurante.</p>
+
+<p>Les premiers colons d’Amérique, ceux surtout
+qui ont le plus contribué à la faire ce
+qu’elle est devenue, apportèrent la Bible. Beaucoup
+d’entre eux étaient des victimes de l’étroitesse
+sectaire. Des persécutions violentes les
+avaient obligés à quitter le sol natal. Étrangers
+sur une terre nouvelle où tout était à créer,
+ils s’étaient arrachés des antiques traditions.
+C’étaient des déracinés. Mais, heureusement pour
+eux, ils emportaient le Livre qui est à lui seul
+une tradition et une patrie.</p>
+
+<p>Lorsqu’ils l’ouvraient, le soir, sous les abris
+récents que leur activité créait en défrichant les
+solitudes, des sentiments s’emparaient de leurs
+cœurs, analogues à ceux qu’éprouve l’homme
+séparé de son pays et des siens, quand il regarde
+les étoiles. Il voit ce qu’il avait vu autrefois
+dans sa patrie. Le même sourire qui rayonnait
+sur son enfance, et qui rayonne encore sur le
+pays qu’il a quitté, le salue à cette heure.
+Tout a changé autour de lui. Comme il est
+doux pour lui de regarder à ce qui ne change
+jamais !</p>
+
+<p>En ouvrant la Bible, au centre de la famille,
+les colons du Nouveau Monde rallumaient leur
+foyer, ils y retrouvaient les plus doux souvenirs,
+les pensées les plus réconfortantes. Ce
+livre ne pleure-t-il pas de toutes les douleurs
+des hommes ? Ne chante-t-il pas de toutes leurs
+espérances ? N’est-il pas une carrière inépuisable
+d’où se peut extraire du granit et du
+marbre, pour bâtir des cités nouvelles ?</p>
+
+<p>Sans traditions, sans lois publiques, sans organisation,
+livrés à eux-mêmes, en face de l’immensité
+des territoires inexplorés, ces premiers
+colons américains trouvèrent dans le Livre tout
+ce qui leur manquait. Il les rendait riches, au
+sein de la pauvreté. Ils l’ont donc aimé plus
+que d’autres, lui devant davantage, et se trouvant
+amenés par des circonstances exceptionnelles
+à mieux mesurer ce qu’ils lui devaient. Et
+cet amour pour le Livre qui leur a fourni les
+pierres de leurs cités, la base de leur Constitution,
+le toit de leur maison, le pain de leur âme,
+cet amour, où la reconnaissance se mêle à la
+Foi pieuse et à l’expérience évidente, ils l’ont
+transmis à leurs successeurs.</p>
+
+<p>Des flots de populations ont beau se déverser
+sans cesse sur les États-Unis et y apporter du
+sang et des idées de toutes les contrées, à la
+racine de la vie nationale, au cœur du pays se
+trouve, fortement constituée des meilleurs éléments
+d’une religion large et harmonieuse et
+des plus solides essences d’une morale foncièrement
+droite et sûre, la mentalité biblique. Tout
+le monde comprend le langage de la Bible et
+ses grandes et impressives images. Dans le
+langage quotidien, dans le style des écrivains
+et des journalistes, dans l’enseignement des
+professeurs, dans les discours des hommes
+d’État, partout se retrouvent non point des citations
+textuelles, ni l’odieux patois de Canaan,
+qui est presque toujours un signe d’hypocrisie,
+mais d’involontaires réminiscences de la poésie
+biblique, des couleurs empruntées aux paysages
+bibliques, aux montagnes de la Bible, des
+bouffées d’air vivifiant venant du Thabor ou de
+Golgotha.</p>
+
+<p>Non seulement l’Amérique a ses Sociétés
+bibliques, ses Bible-houses, ses Bible-classes,
+pour lire et commenter les Écritures, elle a fondé
+les <i>Bible Teachers Training schools</i> (écoles
+pour former des professeurs bibliques). J’ai
+visité celle de New-York, qui est une petite
+Université. Le but de ces écoles est de faire
+connaître le Livre à ceux qui désirent l’interpréter
+ou l’enseigner.</p>
+
+<p>Parmi les idées directrices de la méthode
+employée dans ces écoles, se trouvent quelques
+points dignes d’être notés. Je les transcris du
+bulletin de l’école de New-York.</p>
+
+<p>« Le plus grand besoin de l’Église est la connaissance
+des Écritures. L’Unité si désirable
+de la chrétienté pourrait venir, non de considérations
+sentimentales ou pratiques, mais
+d’une plus profonde initiation aux vérités de la
+foi qui résulterait de l’étude de la Bible elle-même.
+La Bible doit être étudiée avec le même
+scrupule scientifique que n’importe quel autre
+livre, et par les méthodes les mieux qualifiées :</p>
+
+<p>S’efforcer de prendre une vue fraîche des
+faits, sans se laisser restreindre ni limiter par
+aucun système, ni doctrine. En même temps,
+éviter l’erreur consistant à penser que nous
+ne pouvons rien apprendre de nos prédécesseurs.
+Car il y a deux tendances néfastes dans
+l’étude : la première consiste à tout accepter de
+seconde main, et la deuxième consiste à refuser
+d’accepter quoi que ce soit des autres.</p>
+
+<p>Ne jamais rien <i>transporter dans les Écritures</i>,
+mais en tirer tout ce qui s’y trouve réellement
+contenu ».</p>
+
+<p>Voilà d’excellents principes. Une foule d’amis
+éclairés de la Bible s’efforcent de s’y conformer.
+Loin de fuir les travaux scientifiques sur cette
+matière, ils les recherchent et les divulguent de
+leur mieux. Et combien ils sont fondés dans
+leur belle confiance ! La Bible est un livre où la
+lumière religieuse et la chaleur morale du passé
+sont contenus, comme dans les mines de charbon
+sont condensées les végétations d’autrefois avec
+tout le soleil qu’elles ont bu. De ce soleil emmagasiné
+on peut refaire de la lumière.</p>
+
+<p>Mais n’allons pas à ce livre avec des idées
+préconçues. La Bible est le livre le moins exclusif
+qui soit. Elle est comparable à cette
+maison du Père dont le Christ parlait, et où il
+y a beaucoup de demeures. Si les différentes
+mentalités humaines veulent bien s’installer
+dans ces demeures et laisser leurs voisins en
+faire autant, sans prétendre que la partie où
+chacun s’installe est le tout, de leur cohabitation
+fraternelle résultera la plus grande richesse de
+vues. Car la Bible est compréhensive comme
+nul autre livre. Toutes les heureuses contradictions
+qui font la vie et le mouvement et que
+les sectaires excluent méthodiquement de leurs
+conceptions, s’y trouvent réunies en une harmonie
+supérieure. Les systèmes nous asphyxient
+par leur logique. La Bible est un reflet de la
+vie elle-même, illimitée, sans clôture et où par
+conséquent on respire librement. L’étude, sans
+arrière-pensée dogmatique, des Écritures, est le
+meilleur tonique pour un esprit religieux. Considérée
+sous cet angle, elle est peut-être autant
+et plus un livre d’avenir qu’un livre du passé.
+Certains autoritaires néfastes ont appelé la
+Bible <i>le livre des Hérétiques</i>, et par là ils pensaient
+la qualifier comme un livre dangereux en
+liberté, salutaire seulement en esclavage. Ils
+ont, pour cela, capté ses francs et vigoureux
+torrents, pour leur faire tourner les roues de
+leurs moulins particularistes. Mais il vient toujours
+un moment où les torrents s’émancipent,
+emportant les meules, les moulins et les meuniers.</p>
+
+<p>La puissance par excellence, celle dont toutes
+les manifestations de la substance en activité,
+les plus amples déploiements de vigueur créatrice,
+les plus subtiles énergies comme les
+plus formidables explosions dévastatrices ne
+sont que de lointains symboles, c’est l’Esprit.
+La traduction humaine de l’Esprit c’est la Parole,
+le Verbe. Le Verbe est sacré. Que personne
+ne touche à sa liberté ! Et le Verbe
+par excellence, la Parole, ce qu’il a été dit et
+pensé de meilleur dans le monde où nous
+sommes, c’est la Bible. En détail, à la naissance
+de chaque parcelle qui la compose, comme en
+son ensemble, ce Verbe a subi bien des assauts.
+On a lutté contre lui avec toutes les
+armes dont disposent la ruse et la violence.
+Mais ses plus grands ennemis n’ont pas
+été les antagonistes profanes, ce sont les
+amis maladroits, ceux qui essaient de le
+domestiquer dans leurs sacristies. La Bible
+est comme les aigles ; il faut lui laisser le
+libre déploiement de ses ailes. Laissez le
+Verbe voler et sonner en liberté, et il vous
+délivrera. C’est le plus hardi, le plus neuf,
+le plus croyant de tous nos héritages, et en
+même temps le moins tyrannique et le moins
+intolérant.</p>
+
+<p>Il y a dans ce livre des multitudes de morts
+qui sont vivants et qui aspirent à parler aux
+vivants qui sont morts. Il sera toujours le livre
+merveilleux de toutes les alliances par lesquelles
+nous sommes forts, anciennes alliances et alliances
+nouvelles.</p>
+
+<p>Le meilleur souhait qu’on puisse faire à
+l’Amérique, c’est qu’elle reste capable de comprendre
+et d’aimer ce livre et son incommensurable
+Esprit, afin que, de la vieille et vivace
+souche des Prophètes et de l’Évangile, des
+rejetons toujours frais s’élancent à chaque génération
+qui refleurit.</p>
+
+<p>Et puisque nous sommes sur ce chapitre de
+la Bible, laissez-moi tracer, en finissant, un parallèle
+entre deux façons fort différentes de se
+servir des Écritures.</p>
+
+<p>Pour les uns, la Bible est un arsenal où sont
+conservées des armes pour assaillir le prochain.
+Depuis la hache de pierre et la flèche empoisonnée,
+jusqu’aux explosifs qui rappellent les
+torpilles, tous les engins de destruction s’y
+trouvent accumulés. Les sectes et les Églises
+ont largement puisé dans cette collection. En
+parcourant la Bible à ce point de vue-là, on
+pourrait indiquer les passages par lesquels on
+pourfendit telle doctrine, étrangla telle hérésie.
+Les champs de bataille, les places d’exécution
+et de massacres y sont marquées exactement.</p>
+
+<p>Mais la Bible n’a pas été faite pour nous exterminer
+les uns les autres. Ceux qui l’emploient
+ainsi, commettent le crime d’abus que l’on peut
+toujours commettre, en détournant les meilleures
+choses de leur usage naturel.</p>
+
+<p>Il existe fort heureusement une autre méthode
+considérant la Bible comme une provision
+de puissance réconfortante, de clarté d’âme et
+de tendresse. Pour elle, ces pages antiques
+rappellent des bienfaits sans nombre. Ici, les
+malheureux, depuis des siècles, sont venus se
+réfugier dans les hautes retraites. Là, les courages
+abattus ont trouvé de quoi se restaurer.
+Ailleurs, les cœurs torturés par le souvenir
+des fautes ont trouvé le pardon. Et le livre est
+riche non seulement de ses propres ressources,
+mais de tout l’immense capital du bien qu’il
+a fait.</p>
+
+<p>Cette dernière façon de comprendre les Écritures
+est de plus en plus largement pratiquée
+aux États-Unis.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c148">CHEZ LES QUAKERS</h2>
+
+<p>Parmi tous les éléments, si divers, de la
+population américaine, dont l’accueil demeure
+gravé dans mon souvenir, je dois une mention
+particulière à la « Société des Amis ». C’est
+surtout à Philadelphie, la ville de Penn, que ses
+fils, encore aujourd’hui, sont nombreux. Peuple
+de rude et vigoureuse simplicité, plein de mépris
+pour le mensonge des conventions et les prescriptions
+formalistes, les Amis, de longue date,
+prêchent et cultivent la « Vie Simple ». C’est
+leur idéal. Une vive sympathie les portait donc
+vers mes idées. Ils y reconnaissaient leur esprit
+et leurs aspirations séculaires. De mon côté,
+voici des années que j’avais le désir de les voir.
+Il m’était arrivé, le long de ma carrière, de fréquenter
+quelques personnes pratiquant la religion
+sous cette forme laïque, large et vraiment
+humaine, et la droiture de leur conscience, leur
+bonté sans phrases, m’avaient fait une impression
+extraordinaire. Rien ne conquiert mon âme
+comme l’absence de prétentions, de circonlocutions
+et de compliments. Les Quakers ont si
+bien rompu avec tout formalisme qu’on pourrait
+presque les trouver formalistes par excès de
+simplicité. Ainsi, n’est-il pas admis qu’on invite
+quelqu’un à leurs meetings. Je n’y fus donc en
+aucune façon invité. Et j’eusse été pour toujours
+privé du plaisir de m’y rendre, si j’avais attendu
+qu’on m’y engageât. Il se trouva, comme par
+hasard, quelqu’un qui me persuada que je devais
+y aller tout bonnement.</p>
+
+<p>Donc, j’y allai, et personne ne parut y
+prendre garde.</p>
+
+<p>Dans le local, rien que des bancs. Pas
+d’orgue, pas de chant, pas d’images. Les
+fenêtres sont placées de telle sorte qu’elles
+éclairent la salle très discrètement. Mais on ne
+peut pas voir ce qui se passe au dehors. Tous
+les Amis sont laïques, ils n’ont pas de pasteurs.
+Quand ils se réunissent, chacun prend place
+en silence, sans s’occuper des voisins. Personne
+ne regarde autour de soi. N’importe quel visiteur
+survient, nul ne paraît s’en soucier. Tout
+le monde reste dans une apparente indifférence.
+On dirait que les « Amis » ont pris aux vieux
+stoïciens leur : nil mirari.</p>
+
+<p>L’assemblée commence par se taire. Ni lecture
+liturgique, ni chant ; on ne dit rien, on
+pense. Les figures sont caractéristiques, sérieuses
+et bienveillantes. Un grand calme et une
+inspiration pacifique domine tout. Jamais je
+n’ai mieux compris ce que dit le silence d’une
+assemblée qui, tout entière, pense et se recueille.
+Si personne ne trouve un motif suffisant
+pour rompre ce silence, l’assemblée se
+retire comme elle était venue, une fois le temps
+raisonnable d’un meeting écoulé. Il ne viendrait
+à l’esprit d’aucun assistant de regretter
+qu’on n’ait point parlé. Les Arabes, dit-on, se
+méfient des gens loquaces et honorent les
+silencieux. Les Quakers, en ce point, sont
+Arabes.</p>
+
+<p>Il me parut évident toutefois que pour moi,
+venir et repartir silencieusement, serait une
+faute contre les principes des « Amis », qui
+consistent à faire ce que l’Esprit nous engage
+à faire. L’Esprit m’incitait à leur parler. Comme
+j’avais bien des choses à leur dire, je me levai
+et parlai de mon banc. Un certain nombre
+d’hommes et de femmes me répondirent brièvement.
+Après le meeting, un grand nombre de
+personnes vinrent causer avec moi, me tutoyant
+selon leur habitude : « J’ai lu ton livre ».
+« Je suis content de te rencontrer. »</p>
+
+<p>Chez eux, les Amis sont absolument délicieux.
+Leur calme fait tant de bien aux âmes de ce
+temps agité. Je ne me suis pas lassé de contempler
+la bonne figure à la fois virile et pacifiée
+de quelques-uns d’entre eux. Un certain vieillard
+surtout me frappa par la profondeur et
+la beauté de ses yeux bleus. J’y sentais comme
+un reflet de la paix divine. Ne rien craindre, ne
+pas se tourmenter, ne pas se troubler ni se
+presser : agir avec bon sens, tranquillité et
+confiance en Dieu, voilà une grande partie de
+leurs principes. Un autre, c’est de respecter
+l’esprit en chaque homme. Personne n’a une
+semblable vénération pour la conscience, et ne
+montre plus de délicatesse à respecter son
+intégrité. Pas d’autoritarisme, pas de contrainte.
+Toute individualité est sacrée en son originalité.
+Jamais nous n’avons à nous substituer
+à la conscience d’un autre, pour amener
+des actes par lesquels il n’est que notre
+instrument.</p>
+
+<p>On ne peut pas juger des « Amis » par leur
+nombre aujourd’hui assez limité, ni par leur
+surface et la place qu’ils prennent dans le
+monde. Comme ils sont modestes et méprisent
+la gloire bruyante, ils ne soignent pas la réclame.
+Il faut donc un certain temps pour se rendre
+compte de leur valeur comme principe actif
+dans la société présente.</p>
+
+<p>De fait, par leur honnêteté, leur laborieuse
+simplicité, leur esprit de contentement et d’ordre,
+ils se sont créé, de longue date, une place extraordinaire.
+Plusieurs des plus grandes affaires
+du pays sont, de père en fils, entre leurs mains.
+Ce sont des hommes d’affaires scrupuleux et
+intelligents. Beaucoup d’entre eux ont de
+grandes fortunes, mais ils n’en font point étalage,
+et leur générosité discrète honore grandement
+leur caractère.</p>
+
+<p>Plusieurs des meilleures écoles de Philadelphie
+et des environs sont entre leurs mains.
+Dans certaines de ces écoles se trouvent exclusivement
+des enfants d’Amis. Ailleurs, les
+Quakers sont éducateurs pour le compte du
+public.</p>
+
+<p>Beaucoup de besogne et peu de bruit, telle
+semble être la devise de ces éducateurs. Leur
+calme est à lui seul une puissance éducative.
+Rien ne vaut un maître qui ne s’étonne de rien
+et garde la même humeur tout le long des jours,
+surtout si cette humeur est invariablement
+accommodante. Vous ne verrez pas ce personnel
+enseignant rivaliser de sourires et de chatteries
+pour la jeunesse. Pas du tout : ils sont tout
+simplement bons, d’une bonté égale. Une trop
+démonstrative bonté est un soleil qui alterne
+facilement avec les bourrasques. C’est parfois
+de la nervosité souriante, et des nerfs, en éducation,
+il n’en faut pas.</p>
+
+<p>Bien souvent, en passant par ces tranquilles
+retraites de l’éducation, un regret s’éveillait en
+moi, de n’être pas enfant. J’eusse été heureux
+de partager la vie dont je voyais ici l’organisation,
+une vie normale, vraiment humaine, et
+pénétrée, sans ostentation aucune, d’un parfum
+spirituel qui rappelle les senteurs forestières
+plutôt que l’encens des sacristies. Ces braves
+gens ont la pudeur de la religion. Ils l’ont
+partout présente et nulle part affichée. Leur
+langage est aussi naturel, aussi exempt que possible
+de toute pieuse formalité.</p>
+
+<p>Ils aiment les enfants qui sont l’avenir, et
+savent comment les traiter, sans les gâter ni
+les opprimer. Ils aiment les morts qui sont le
+souvenir, et savent les honorer sans empiéter
+sur les droits de la vie.</p>
+
+<p>Tandis que dans le préau de « Friends select
+school », à Philadelphie, je voyais filles et
+garçons jouer et s’amuser, je me promenais
+dans un terrain voisin, le long d’un vieux mur
+ensoleillé, garni de buissons, où de petites
+fauvettes se lustraient les plumes. Là-haut, sur
+la tour de l’Hôtel de Ville de Philadelphie, la
+statue colossale de Penn semblait veiller sur la
+cité, ses parcs, ses deux fleuves, son port
+toujours en travail de vaisseaux. L’activité de
+la ville immense battait alentour dans ses vigoureuses
+artères. Tout à coup, de mon pied, je
+heurte une pierre de la taille d’une brique. Sur
+la pierre était un nom, un des grands noms des
+« Amis d’Amérique ». Je regardai plus attentivement,
+et je vis d’autres pierres et d’autres
+noms, juste à la hauteur de l’herbe fauchée.
+C’était un vieux cimetière. Ils dormaient donc
+là, les os de ces vaillants pionniers, dont plusieurs
+avaient tant contribué à bâtir l’Amérique.
+Ils dormaient là, ces pacifiques qui, de tout
+temps, avaient subi des persécutions, parce qu’ils
+voulaient la paix obstinément. Je pensai à leur
+esprit de sacrifice, à leur foi tranquille, à cet
+héroïsme presque surhumain qui marque certains
+épisodes de leur vieille histoire, à leur
+patience invincible qui rendait leur résistance à
+toute tyrannie semblable à celle de l’irréductible
+caillou qu’aucun rouleau ne parvient à écraser.
+Les cris de joie des enfants vibraient dans mes
+oreilles, et la poussière des morts tressaillait
+sous mes pas. Je me sentis parcouru par une
+impression électrisante de belle et large vie où la
+fraîcheur matinale s’allie à la solidité traditionnelle.
+Et sur les tombes des chers anciens je
+priais pour leur postérité aux regards ouverts,
+aux joues florissantes, pendant que sur les ailes
+de la brise et les rayons du soleil m’arrivait un
+salut mystérieux du Père invisible en qui se
+joignent et se tiennent les générations.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c158">HOTE D’ISRAEL</h2>
+
+<p>Pendant la dernière semaine de mon séjour
+à New-York, je reçus un mot du Rev. D<sup>r</sup> Blum,
+rabbin, d’origine alsacienne, me demandant un
+rendez-vous. Nous nous vîmes le lendemain.
+C’était un vendredi. — Vous avez beaucoup
+d’amis en Israël, me dit M. Blum, et une quantité
+de ceux qui ont lu vos livres seraient contents
+de vous voir ; viendriez-vous à la synagogue
+pour les rencontrer ?</p>
+
+<p>Je lui répondis que rien ne pourrait me faire
+un plus grand plaisir. Il courut informer le
+D<sup>r</sup> Silvermann, le distingué rabbin de Tempel
+Emmanuel. Tous deux vinrent ensemble m’inviter
+à assister aux offices du lendemain,
+samedi.</p>
+
+<p>Note fut prise du rendez-vous, et une grande
+joie spirituelle était par moi ressentie à l’idée
+d’aller célébrer un culte avec les descendants
+des vieux Prophètes, les fils de la race à qui
+le monde doit Jésus-Christ et les plus purs
+trésors de son patrimoine religieux. Je me rappelai
+tous les chers amis juifs de Paris, et particulièrement
+une maison qui m’est, entre toutes,
+près du cœur et où depuis des années, de par
+la volonté d’une bonne grand’mère qui n’est
+plus, j’ai été fraternellement associé aux solennités
+familiales de la fête de Pâques. Une telle
+invitation s’étendant à un <i>infidèle</i> (pour parler
+en style orthodoxe), n’était, certes, conforme à
+aucune règle officielle, mais elle partait d’un si
+bon esprit, était acceptée avec un cœur si
+chaud, qu’il m’a toujours semblé qu’un peu
+d’avenir meilleur était en germe dans l’hospitalité
+exercée autour de cette table pascale où
+planent de si vieilles et si vénérables traditions.
+Je n’ai jamais pu oublier que Jésus a institué
+le repas de l’alliance nouvelle et mondiale, à
+la table même où il venait de manger le repas
+de l’ancienne alliance.</p>
+
+<p>— Voyez, m’avaient dit ces amis, lors de
+mon départ, ce que font dans le domaine religieux,
+moral, social, éducationnel, les Juifs américains,
+et racontez-le-nous en revenant.</p>
+
+<p>Déjà j’avais, au Congrès universel de la Paix
+de Boston, entendu les discours de rabbins, tels
+que le Rev. D<sup>r</sup> Henry Berkowitz, qui resteront
+parmi les expressions les plus hautes des sentiments
+qui se manifestèrent en ces séances
+mémorables.</p>
+
+<p>J’avais fait, à Pittsbourg, la connaissance du
+jeune rédacteur du « Jewish Criterion », organe
+des Juifs progressistes, le rabbin Léonard Levy.
+C’était à l’occasion d’un congrès des écoles du
+dimanche, de Pensylvanie. Le rabbin ayant, lui
+aussi, son école du dimanche, s’intéressait aux
+questions traitées. Non seulement il siégea sur
+l’estrade parmi les pasteurs et les organisateurs
+des réunions, mais un appel de fonds ayant été
+fait séance tenante pour certaines écoles du
+dimanche protestantes dans les campagnes, il
+donna une généreuse souscription personnelle.
+Le soir, dans sa synagogue de Rodeph Shalom,
+nous tenions un « peace meeting ». Sur l’estrade,
+fraternellement réunis, siégeaient des
+représentants des divers cultes protestants
+et catholique. A Chicago, quelques jours plus
+tard, Sinaï Tempel, la vaste synagogue du
+rabbin Hirsch, avait eu une réunion analogue.
+Et nous avions tous senti que si jamais la paix
+devait habiter ce monde, il faudrait que les religions
+abdiquassent leurs vieilles querelles et le
+scandale de leurs exclusions antifraternelles,
+pour donner aux peuples l’exemple de leur
+entente cordiale et de leur conversion sincère
+à un sanctuaire supérieur où, de toutes les diversités,
+se crée l’Unité.</p>
+
+<p>Tous ces souvenirs se réunissaient dans ma
+mémoire, pendant que j’attendais l’heure d’aller
+à Tempel Emmanuel, superbe lieu de réunion
+d’une grande Communauté juive libérale. A
+l’heure du service, le Président, M<sup>r</sup> Seligmann,
+vieillard octogénaire, et plusieurs autres membres
+du comité se trouvaient réunis dans la
+sacristie, en présence du D<sup>r</sup> Silvermann.</p>
+
+<p>Nous montâmes sur l’estrade, et le service
+commença par les chants et prières liturgiques,
+présentation de la Thorah, etc. Je remarquai que
+personne ne gardait le chapeau sur la tête, et
+que la plus grande partie des chants et prières
+étaient en langue vulgaire.</p>
+
+<p>Le D<sup>r</sup> Silvermann fit un sermon sur la « Vie
+Simple », et la simplicité dans les croyances,
+comparant une dogmatique trop compliquée à
+l’armure de Saül, sous laquelle le jeune David
+étouffait en s’écriant : « Je ne peux pas marcher
+avec toutes ces choses. » Puis, abrégeant à dessein
+son allocution, il me présenta à ses auditeurs
+comme un hôte et me pria, le plus courtoisement
+du monde, de prendre sa place pour leur
+parler.</p>
+
+<p>Un si cordial accueil fut fait à mon discours, et
+des sentiments d’une sympathie si fraternelle se
+manifestèrent ensuite, qu’il fut impossible de ne
+pas accepter une deuxième invitation, plus longuement
+préparée, et devant offrir à un plus
+grand nombre de membres de la Communauté,
+l’occasion de s’assembler<a href="#f7" id="r7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#r7" id="f7">[7]</a> Une des personnes que je vis ce jour-là, est
+M<sup>me</sup> veuve Simon Borg, enlevée, depuis, à l’affection
+de ses sept enfants. C’était une femme d’élite, consacrant
+sa vie à faire le bien. Dans les conversations
+que j’eus avec elle, je constatai tant de courage à supporter
+les misères de la vie, et tant de foi vaillante
+unie à une si large compréhension des croyances
+d’autrui, que je garderai d’elle le plus édifiant souvenir.</p>
+</div>
+
+<p>Hélas ! il ne me restait plus de temps libre, et
+nous dûmes nous donner rendez-vous pour le
+dernier soir de mon séjour, vers les dix heures.
+Je faisais, ce soir-là, une conférence pour la
+branche française de l’Union chrétienne de Jeunes
+Gens. A l’issue de cette conférence, quand
+les rabbins Blum et Silvermann m’amenèrent
+à la synagogue, une foule de deux mille cinq
+cents auditeurs s’y pressaient. Ils venaient de
+passer une heure à entendre de la musique, et
+un rapport sur une « Fraternité, Brotherhood ».
+C’est ainsi qu’on appelle en Amérique les « mutualités »
+à base religieuse.</p>
+
+<p>Le public, au premier regard jeté autour de
+moi, me parut animé d’une sympathie absolue.
+C’était l’âme hospitalière du vieil Israël qui
+rayonnait sur toutes ces figures. Quand je songeai
+à tout ce que ce peuple a fait et souffert,
+une émotion intense s’empara de moi. L’antiquité
+prodigieuse de leur vieille tradition frappa
+ma pensée. Je m’inclinais en esprit devant plus
+de trois mille ans d’histoire, couronnés à l’horizon
+lointain par les pics géants du Prophétisme.</p>
+
+<p>Je choisis un texte dans le Prophète Malachie,
+et pour rendre hommage à la pensée si large
+qui inspirait l’hospitalité religieuse dont je jouissais,
+je prononçai les paroles de ce texte en
+hébreu. La première était : « N’avons-nous pas
+tous un même père ? N’est-ce pas un seul
+Dieu qui nous a créés ? » La deuxième était :
+« Il ramènera le cœur des pères à leurs enfants,
+et le cœur des enfants à leurs pères ».</p>
+
+<p>Cette parole est la dernière de l’ancien Testament.
+Elle pourrait servir de formule à la vie
+normale dans tous les domaines humains. Les
+« <i>Pères</i> » c’est la tradition ; les « <i>enfants</i> » ce
+sont les temps nouveaux. Il ne saurait y avoir
+ni cohésion historique, ni solidité véritable dans
+l’édifice national, social ou religieux, sans le
+concours harmonieux de ces deux forces du
+<i>Souvenir</i> et de l’<i>Avenir</i>. Deux paroles constituent
+la mentalité supérieure où toutes les énergies
+salutaires se marient : « Rappelle-toi ! » et
+« En avant ! ». J’essayai de tirer de cette grande
+parole quelques-unes des vérités qu’elle contient,
+et de faire voir en quels termes heureux
+elle décrit la respectueuse indépendance qui est
+l’inspiration même de toute liberté féconde. Et
+puis je terminai à peu près sur l’ordre d’idées
+que voici : « Nos Pères, les Pères de tout l’Occident
+religieux, c’est vous, ce sont vos Prophètes,
+avant-coureurs d’une marche si prodigieuse,
+que, malgré leur éloignement dans le vénérable
+passé, ils indiquent encore aujourd’hui les routes
+de l’Avenir. Nous autres, nous sommes les
+enfants. Si jamais le cœur des enfants se détournait
+des pères, ce serait l’ingratitude et le désastre.
+Aussi, quiconque sait ce que le monde
+religieux vous doit, ne prononce qu’avec vénération
+le nom d’Israël.</p>
+
+<p>Mais si vous êtes les Pères, et si tout respect,
+tout filial honneur vous doit être rendu par
+nous, ne devez-vous pas aussi reconnaître vos
+enfants ? Le vieux tronc d’Isaï est solidaire avec
+la famille nouvelle, dont la parole prophétique
+marqua d’avance les destinées, dans le passage
+si rayonnant d’avenir et d’espérance, où il est
+dit : « <i>Un rejeton sortira de la souche de Jessé</i> ».
+Jamais je ne l’ai senti avec plus de force que ce
+soir. Nous avons tous à méditer sur l’esprit large
+et magnanime qui souffle à travers ce beau
+texte, afin de nous mettre à l’unisson de ses
+intentions. Alors nous ferons se rencontrer en
+une collaboration féconde, l’Ancien Testament
+et le Nouveau. Ils s’appellent et s’éclairent l’un
+l’autre et ne sont jamais plus grands que reliés
+sous la même couverture ».</p>
+
+<p>On a toujours raison de cultiver l’idéal et
+l’espérance, même au sein d’un milieu terre à
+terre qui vous traiterait d’utopiste. Quelques
+années auparavant, dans mon livre « <i>l’Ami</i> »,
+sous le titre de « Haute Église », j’avais formulé
+le vœu que les diverses familles religieuses,
+tout en cultivant chacune sa province de
+croyances particulières, se rencontrassent sur le
+terrain d’une sereine et bienveillante hospitalité
+et qu’on s’invitât d’Église à Église comme de
+maison à maison. Que de sourires cette page
+naïve avait provoqués parmi les sages de ce
+monde ! Le soir de Tempel Emmanuel, je compris
+que nous n’étions pas si loin qu’il pouvait
+sembler, de ces agapes spirituelles entre hommes
+de milieux religieux différents. Et je me
+promis de ne jamais négliger une occasion
+de rendre possibles ces rendez-vous mutuellement
+si bienfaisants.</p>
+
+<p>Il était plus de onze heures du soir quand
+nous sortîmes de cette bonne maison, où les
+cœurs venaient de se sentir si près les uns des
+autres. Mais il n’y a pas d’heure tardive qui ne
+soit bonne encore pour bien faire. Les amis de
+la synagogue m’amenèrent donc à un de leurs
+cercles où un souper cordial nous réunit
+quelques moments encore. Autour de la table
+étaient assis des membres éminents de la synagogue.
+Le banquier Seligmann, Président ; le
+docteur Silvermann et quelques-uns de ses collègues
+à l’Encyclopédie des sciences juives, qui
+sera un des plus intéressants monuments d’histoire
+édifiés par notre temps ; M. Levysson,
+connu par ses libéralités aux universités et
+œuvres d’intérêt général ; des professeurs, des
+instituteurs.</p>
+
+<p>Des speechs furent échangés. Celui qui m’intéressa
+le plus fut fait par un instituteur, ayant
+son école dans <i>Eastend</i>, parmi la population juive
+très dense groupée là, et sans cesse grossie
+par les expulsions européennes. Cette population
+crée aux Israélites américains un problème
+colossal. Dans la réponse que M. Levysson
+fit à l’instituteur, je compris que la bonne
+volonté de ces hommes de bien était à la
+hauteur des devoirs les plus exorbitants. Ils
+se sentent responsables de ces milliers de
+frères infortunés, arrachés à leur pays natal,
+et cherchent non seulement à les empêcher
+de périr de misère dans les premiers moments
+de leur arrivée, mais à les soutenir
+moralement et matériellement, afin de leur
+ouvrir un horizon nouveau. Quelques jours
+auparavant, j’avais pu visiter Montefiore home,
+vaste maison pour incurables de tout âge,
+située au bord de Hudson-River. On y
+reçoit indistinctement les pauvres malheureux
+de toute confession, ainsi qu’à Sinaï-Hospital,
+fondation nouvelle, d’une étendue considérable,
+construite selon les règles les plus conformes à
+l’hygiène. Nous quittâmes le cercle vers une
+heure du matin, et je gardai de ma rencontre
+avec ces Israélites américains l’impression d’un
+milieu actif, intelligent, ouvert à toutes les
+grandes idées, ayant, sous la forme la plus
+heureuse, ressenti le souffle vivifiant du nouveau
+monde.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c171">FRÈRES NOIRS</h2>
+
+<p>J’attendais avec une certaine impatience l’occasion
+de rencontrer des représentants de la
+race noire.</p>
+
+<p>Un des premiers avec qui je fus en contact
+personnel, est le cocher qui me fit faire un tour
+dans Washington et me déclara qu’il avait lu
+« la Vie simple ». Il ajouta de si bons sourires à
+ses paroles, que sa figure, illuminée par un
+éclair de ses dents blanches, me resta gravée
+dans le souvenir.</p>
+
+<p>Dans les familles, les restaurants, les chemins
+de fer, les nègres chargés de quelque service, me
+paraissaient s’en acquitter toujours avec soin et
+bonne humeur. On peut surtout les observer à
+l’aise pendant qu’ils vous cirent les souliers.
+L’Amérique abandonne à chacun le soin de ses
+souliers. Il est de règle de ne les cirer ni dans
+les familles, ni dans les hôtels<a href="#f8" id="r8" class="fnanchor">[8]</a>. On les met le
+matin, tels qu’on les a ôtés le soir, et à la première
+occasion on se confie aux soins d’un de
+ces bons nègres qui répètent par les rues :
+Shine ! shine ! Ils vous offrent un siège, fauteuil
+commode et souvent royal, rappelant
+les espèces de trônes sur lesquels vous font
+monter les cireurs dans la bonne ville de
+Lyon, et qui sont bien différents, en dignité, de
+la pauvre caisse offerte comme piédestal par
+nos commissionnaires parisiens. Si vous désirez
+être complètement à l’abri, vous êtes invités à
+pénétrer en quelque sous-sol, ou le plus souvent
+en un rez-de-chaussée d’hôtel. Pendant l’opération,
+le client, d’ordinaire pressé, lit son journal
+ou se livre à quelque occupation urgente. De
+cela, je me gardai bien. Un homme qui se fait
+servir doit quelque attention au frère qui lui
+consacre un moment ses soins. Et quels
+soins ! Ne vous imaginez pas qu’une boîte à
+cirage et une brosse en représentent les seuls
+instruments. Et d’abord l’homme noir qui se
+courbe vers vos bottes ne fait pas la tête d’un
+individu qui va fournir une corvée quelconque.
+Il vous considère comme un objet sur lequel
+son art et sa bonne volonté vont s’exercer.
+Primo : nettoyage complet avec une brosse qui
+emporterait plutôt le cuir lui-même que d’y
+laisser un atome de crotte. Après cela, cirage
+délicat, et preste repassage avec des brosses
+plus douces. Puis vernissage et polissage, au
+moyen de chiffons de laine et de flanelle, de
+rudesse graduellement amoindrie. Cela coûte
+dix cents, cinquante centimes. Le frère noir
+vous renvoie avec un bon sourire, et vous partez,
+ayant aux pieds deux miroirs étincelants.
+Un bon cirage dure une semaine… s’il ne
+pleut pas.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#r8" id="f8">[8]</a> Je m’en voudrais cependant de ne pas raconter
+que dans plusieurs maisons nous avons surpris nos
+amis à cirer nos souliers eux-mêmes, les domestiques
+n’en ayant pas l’habitude.</p>
+</div>
+
+<p>Dans les Pullman cars, aussitôt que le train
+s’approche de la station où vous avez à descendre,
+le nègre s’empare de votre chapeau,
+de votre pardessus, de votre parapluie même,
+il les effleure avec une époussette en chiendent
+devant laquelle ne saurait subsister aucune
+poussière. Puis il s’approche de votre personne
+qu’il invite à se lever et, depuis le col jusqu’aux
+souliers, la brosse avec une impétueuse
+bonhomie.</p>
+
+<p>En sleeping, pendant que vous dormez, le
+nègre veille. Préalablement, il vous a fait votre
+lit. Le matin, il vous réveille, en vous tapant
+sur l’épaule. Si le voyageur ne lui adresse pas
+la parole, le nègre reste muet ; si vous entamez
+une conversation, il répond volontiers. Après
+avoir satisfait à vos questions, il vous en pose
+à son tour : échange de bons procédés.</p>
+
+<p>J’ai beaucoup regardé la figure des nègres.
+A côté de certains types lippus, aux traits
+plutôt empreints d’animalité, et qui font merveilleusement
+pendant à nos abrutis blancs, j’ai
+rencontré beaucoup de physionomies éclairées,
+marquées de tous les signes d’une intelligence
+ouverte, d’une énergique spiritualité. Mais surtout
+j’ai souvent rencontré une expression que
+je n’ai jamais observée au même point chez
+aucun blanc, expression de fidélité, de dévouement,
+à laquelle la couleur noire donne un
+cachet spécial et dont l’impression sur mon
+esprit a été extraordinaire.</p>
+
+<hr>
+
+<p>A New-York, un matin, pendant que je faisais
+une bonne causette avec Maurice, magnifique
+nègre qui venait dès l’aube me sourire
+et me demander si je n’avais besoin de rien,
+j’appris, non sans surprise, que nous étions
+collègues. Maurice était prédicateur, chef d’une
+congrégation, fondateur d’une école de théologie
+et, à ses heures, valet de chambre ; sa
+congrégation étant trop pauvre pour lui assurer
+la vie matérielle, il gagnait sa subsistance en
+servant.</p>
+
+<p>Le cumul de ces deux fonctions de serviteur
+et de prédicateur pourrait bien avoir plusieurs
+inconvénients. Le verbe indépendant lié à une
+situation de subalterne ! Le loisir nécessaire à
+l’étude, pris par des occupations ménagères !
+La pensée elle-même, suivant intérieurement
+son cours, interrompue à chaque instant par un
+ordre ou un coup de téléphone !</p>
+
+<p>Mais ces inconvénients qui, certes, ne sont pas
+minces, laissent entrevoir des avantages dont
+le poids pourrait faire baisser la balance en
+leur faveur. Après tout, le prédicateur doit
+chercher la matière de son enseignement dans
+la vie encore plus que dans les livres. Il lui est
+moins préjudiciable de manquer d’érudition que
+d’expérience. Or l’expérience n’est jamais gratuite.
+Elle se paie fort cher, chaque fois qu’elle
+a une réelle valeur. La plupart d’entre nous
+ne sont guère disposés à l’acheter son prix.
+Ils ne font donc directement que les expériences
+pour ainsi dire imposées par la nécessité.
+Les obstacles et les duretés de l’existence,
+ses douleurs inévitables, en nous coûtant de la
+peine, augmentent notre faculté d’aider les
+autres à vivre. Mais il est des expériences d’un
+genre un peu spécial et qui ne se font presque
+jamais que par procuration. Tous les prédicateurs
+sont, en somme, des bourgeois. Nous
+trouverions contraire à leur dignité qu’il en fût
+autrement. Et s’ils sortent du peuple, si leurs
+pères furent paysans, ouvriers, ou serviteurs,
+ils risquent de s’embourgeoiser. Or à toutes les
+époques, et à la nôtre surtout, une des grandes
+questions que nous avons à porter en chaire est la
+question sociale. Cette question, que vous la
+regardiez par en dessus, du côté des patrons, ou
+par en dessous, du côté des ouvriers et des serviteurs,
+vous ne la voyez que sous un de ses aspects,
+et donc vous la voyez mal. Pour bien la comprendre,
+il est nécessaire de se mettre à la fois à
+la place des uns et des autres. Mais se mettre à la
+place d’un autre est une de ces opérations que
+l’on peut bien tenter, ou même s’imaginer d’avoir
+mené à bonne fin, mais qui, en somme, est du
+domaine de l’impossible. La meilleure volonté
+y rencontre des résistances insurmontables. Si
+la place d’un autre ne devient en toute réalité
+votre place personnelle, vous ne vous êtes pas
+complètement mis dans sa situation et ne sauriez
+éprouver ce qu’il éprouve. Je prends maintenant
+un homme équitable, ne cherchant que
+ce qui est juste et droit, comme doit l’être celui
+qui se mêle de prêcher aux autres ; un homme,
+en outre, qui aime ses semblables, en raison de
+leur qualité d’hommes, et non de leur classe
+particulière. Cet homme est domestique, tout le
+long du jour. Il doit obéir à ses maîtres et il le
+fait. Doué de clairvoyance, il considère le train
+de la maison et le juge à la fois avec bienveillance
+et pénétration. Mais son rôle lui impose
+le respect préalable et le silence. Le soir, il est
+libre ; il est même un maître, revêtu d’une
+grande autorité. Il parle au nom de Dieu et de
+l’humanité ; au nom de la sagesse condensée des
+traditions et de l’expérience vivante du présent.
+Il a la parole, il dispose du champ illimité de la
+pensée. Si cet homme a une âme, il est armé,
+comme nul autre, pour dire des choses pratiques
+que l’on puisse penser et s’assimiler. Il opère
+avec des réalités. On sent qu’il connaît le
+dessus et le dessous des questions, parce qu’il a
+vécu et vit journellement les deux. Et on ne
+dira jamais dans quelle forme de son activité il
+est le plus intéressant, si c’est en qualité de
+prédicateur valet de chambre, ou de valet de
+chambre prédicateur. Certes chacun de ces
+deux hommes a fort besoin de l’autre. Je suis
+convaincu que le monde avancerait mieux, si
+les grandes questions ne se débattaient pas, en
+général, comme par dessus un fossé, entre gens
+qui ne sont renseignés que sur un des côtés.
+La vie sociale aurait tout à gagner par la création
+de traits-d’union humains, en qui vit la
+compréhension cordiale et profonde, le jugement
+équitable sur la situation, les droits et
+les devoirs des deux partis en question. Nous
+avons généralement deux fractions sociales dont
+les intérêts semblent opposés : entre elles surgissent
+des intermédiaires qui, le plus souvent,
+sont ignorants de l’une des fractions, à moins
+qu’ils ne soient de simples excitateurs exploitant
+les deux antagonistes à leur profit. Je
+voudrais des hommes, aimant et appréciant les
+deux, et comprenant que les deux doivent ne
+faire dans le fond qu’un seul.</p>
+
+<p>Une situation contradictoire comme celle du
+collègue noir que j’eus l’avantage de connaître,
+pour douloureuse et émotionnante qu’elle soit,
+peut donc se transformer en une source de
+progrès humain, à condition que celui qui la
+subit, s’élève au-dessus de ses avatars momentanés
+et, sous la livrée de domestique comme
+dans la chaire, demeure avant tout un homme.</p>
+
+<hr>
+
+<p>L’occasion de parler à des auditoires nègres,
+considérée par moi comme un privilège,
+me fut accordée à Philadelphie, par deux fois.
+C’étaient des assemblées où se mêlaient tous
+les âges. Sur les tribunes, une foule d’enfants.
+Les cantiques furent exécutés avec un entrain
+merveilleux. Ils adorent tous le chant, et
+plusieurs arrivent à un rare développement
+musical. Assis sur la plate-forme, où m’avaient
+accompagné plusieurs pasteurs nègres et John
+Wanamaker, je croyais rêver. Des petites têtes
+crépues qui chantaient de si bon cœur, mes
+regards se tournaient vers l’auditoire adulte.
+L’hymne montait, nourri, plein d’âme. Il y avait
+de la sympathie dans l’air, et du bon accueil.
+Rarement je me suis senti plus heureux de
+prêter ma voix à ces vieilles vérités que l’Évangile
+a frappées à l’ineffaçable effigie de l’universelle
+humanité. Il me paraissait grand d’une
+grandeur nouvelle, puisqu’il me servait, sur
+l’heure, de parfait trait d’union avec les hommes
+d’une race jusqu’alors inconnue pour moi et,
+dès le premier instant, l’étincelle heureuse, le
+courant de vie supérieure que produit le contact
+des cœurs, se produisirent avec une force
+toute spontanée. Mon discours terminé, je
+m’assis, et tous les regards se tournèrent vers
+John Wanamaker. « Puisque vous êtes parmi
+nous, lui dit le pasteur de l’Église, permettez-nous
+de vous exposer quelques desiderata. » Et
+il lui parla de services, que dans sa situation
+de négociant, occupant beaucoup de monde,
+il pourrait rendre à ses paroissiens, en leur
+offrant du travail et des places. Dans une
+partie du discours de ce pasteur, on sentait
+percer les sentiments pénibles qui remplissent
+le cœur des noirs devant certaines hostilités
+opiniâtres et certains préjugés de race.</p>
+
+<p>John Wanamaker profita, avec une visible
+satisfaction, de l’excellente occasion qui s’offrait
+à lui d’exprimer sa sympathie aux frères noirs.
+« Quand vous aurez à faire à moi et à ceux,
+très nombreux en ce pays, qui pensent comme
+moi, et vous portent un grand intérêt, dites-vous
+bien ceci : il n’y a pas là de question
+de race, ni de face, ni de place, mais purement
+une question de grâce, c’est-à-dire d’aptitudes
+et de capacités. Vous serez toujours les bienvenus
+pour occuper une fonction. Mais le tout
+n’est pas d’avoir la place, il faut la bien remplir.
+Si, à l’essai, nous nous apercevons que vous
+avez demandé une situation où vous êtes incapables
+de vous maintenir avec succès, nous
+sommes obligés de vous renvoyer comme un
+vulgaire blanc. Dans ce cas, quelques-uns d’entre
+vous diront que c’est la couleur de leur face
+qui leur a fait perdre la place. Non, ils se
+trompent ; ils avaient eu trop d’ambition. Étant
+montés trop haut, il leur faut redescendre.
+Nous vous sommes sympathiques, ayez confiance.
+Et s’il arrivait qu’une injustice se
+commît envers l’un de vous, soyez certains que
+nous découragerions celui qui, sous nos ordres
+et dans la limite de notre influence, aurait osé
+manquer, à l’égard de l’un des vôtres, de respect
+ou d’équité. »</p>
+
+<p>De telles paroles sont l’expression même du
+sentiment le plus profond. A distance, sur la foi
+d’articles de journaux, relatant des faits particulièrement
+odieux, où le préjugé de race s’étale
+dans sa laideur entière, nous croyons que les
+noirs et les blancs, sur toute la surface des États-Unis,
+sont entièrement séparés et ne se mêlent
+ni ne se rencontrent, même dans les endroits
+publics, comme les théâtres, les concerts, les
+églises, les tramways, les chemins de fer et
+surtout les hôtels. Il y a à cela beaucoup d’exagération.
+Une foule d’Américains, non seulement
+ne méprisent ni ne haïssent les nègres, mais se
+dévouent à leur cause et leur prouvent leur
+sympathie par tous les moyens. Ces hommes
+ne se dissimulent pas les difficultés de ce qu’on
+appelle la question nègre. Mais ils ont un principe
+très juste en même temps que très judicieux :
+Plus les questions sont difficiles, plus il faut
+concentrer de bonne volonté sur leur solution.</p>
+
+<p>Je m’estime heureux d’avoir rencontré un
+grand nombre de ces hommes, parmi lesquels
+je nommerai en particulier M<sup>r</sup> Robert C.
+Ogden, de New-York.</p>
+
+<p>M<sup>r</sup> Ogden, associé de John Wanamaker, se
+trouve à la tête du grand magasin que ce dernier
+possède à New-York. Très absorbé par
+des affaires colossales, il n’en est pas moins
+constamment occupé d’œuvres sociales. C’est
+un de ces hommes, nombreux en Amérique,
+qui font le plus grand honneur à leur pays.
+Les affaires, pour eux, sont une fonction sociale.
+Si elles leur procurent la fortune, la fortune en
+leur main est un levier pour le bien. M<sup>r</sup> Robert
+C. Ogden s’occupe beaucoup des nègres, en
+particulier de Hampdenschool, établissement
+créé et dirigé jadis par le général Armstrong,
+qui fut le père spirituel de Booker T. Washington.
+Pendant de longs moments, dans son
+cabinet de Broadway, M<sup>r</sup> Ogden me renseigna
+sur l’œuvre éducative parmi les noirs, mettant
+entre mes mains une foule d’ouvrages qui traitent
+de la question. Non seulement on sent que,
+en sa qualité de Président du comité de Hampdenschool,
+il s’intéresse à la maison, personnellement,
+mais cet intérêt, visiblement, le
+touche aux entrailles mêmes. Quand il parle
+des noirs, ses yeux se mouillent. Et cependant
+c’est un homme fort, d’une taille plus
+qu’ordinaire et doué d’un grand sang-froid.</p>
+
+<p>Par lui, je fus mis personnellement en rapports
+avec Booker T. Washington, l’un des
+hommes que j’étais le plus impatient de rencontrer,
+dont je me suis senti honoré de toucher
+la main et dont je me promets bien d’aller plus
+tard visiter l’école à Tusgegee, dans le Sud.
+Cette fois, je dus me borner à faire une conférence
+au profit de Hampdenschool. Organisée
+par M<sup>r</sup> Ogden, cette conférence eut lieu
+dans la vaste maison, due comme tant d’autres
+à la générosité universellement connue de
+M<sup>r</sup> Andrew Carnegie, et qui se nomme, en
+raison de cette origine, Carnegie-Hall.</p>
+
+<p>On avait envoyé de Virginie huit élèves de
+l’école, entre 20 et 25 ans, afin de chanter devant
+le public, avant et après la conférence.</p>
+
+<p>Comme on nous présenta les uns aux autres,
+quelques minutes avant le début, je leur dis,
+dans le cabinet où nous attendions l’heure de
+commencer : « Chers amis, si vous voulez me
+faire un immense plaisir, chantez-moi un morceau
+dès maintenant. » Immédiatement ils se
+rangèrent et entonnèrent un double quatuor.
+Alors il me sembla que le parquet vibrait et que
+le son magnifique de leurs voix me montait à
+travers les os et courait dans mes moelles. Jamais
+je n’ai entendu cette ampleur de basse
+sortir de poitrines humaines. C’était un orgue
+vivant.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, ils se firent entendre
+dans la grande salle, où ils donnèrent
+entre autres des mélodies telles que leurs pères
+en chantaient dans les plantations, du temps de
+l’esclavage. A travers la mélancolie de ces
+complaintes, la détresse humaine s’exprime en
+accents si douloureux et si vrais qu’on oublie
+presque la musique pour ne penser qu’aux
+situations dont elle est l’écho.</p>
+
+<p>Je ne suis pas documenté pour aborder le
+problème nègre. C’est une grande montagne qui
+pèse sur la conscience des États-Unis. Mais ce
+qui me rassure, c’est qu’aucune question, quelle
+qu’elle soit, surgissant dans les limites de la
+destinée d’une nation, n’est au-dessus des
+forces de cette nation, si tant est qu’elle est
+abordée avec tous les moyens de bon sens, de
+clairvoyance pratique d’une part, et d’autre
+part, avec équité, bienveillance véritable et fraternelle
+bonté. Or, de ces qualités pratiques et
+de ces qualités de cœur, l’Amérique tient en
+réserve des provisions intarissables. Aucun
+obstacle, aucune difficulté, aucune fatalité du
+sang ne prévaudra contre elles.</p>
+
+<p>En attendant, je m’estime heureux de connaître
+l’homme dont le nom, aujourd’hui, personnifie
+les espérances comme les charges des
+frères noirs, l’homme vers qui, de tous les
+points du territoire américain et du monde,
+vont les sympathies que nous leur vouons : j’ai
+nommé Booker T. Washington. Je noterai ici
+un fait mémorable entre tous et qui doit être
+conservé.</p>
+
+<p>Le soir du 7 octobre 1904, nous étions réunis
+dans un banquet final, dernier acte du Congrès
+de la Paix, de Boston. Six cents convives de
+tous les États de la République, de tous les
+pays du monde, se trouvaient à table, dans une
+salle de fêtes. Nous étions assis, tous ceux qui
+devaient prendre la parole dans la soirée, à une
+table spéciale, d’où les orateurs seraient aisément
+aperçus. Booker Washington était à trois
+places de moi. Quand vint son tour de parler
+et qu’il se leva, toute l’immense salle, comme
+mue par un même sentiment spontané, se leva,
+afin de lui rendre un hommage unique, un hommage
+qui, à ce moment, par la qualité des délégués
+réunis là, devenait une manifestation universelle
+de toute la Terre civilisée et pacifique.</p>
+
+<p>Booker Washington est un homme de taille
+moyenne, trapu, à la figure énergique. Quand
+il se lève pour parler, on sent qu’il porte sur
+ses épaules le fardeau de sa race. Sa parole est
+claironnante, chaude, et va droit au but. Il est
+éloquent, de cette éloquence supérieure qu’inspirent
+le courage, la sincérité, l’absolu dévouement
+à une cause. Images parlantes, geste
+sobre, modération persuasive. On sent que cet
+homme est une voix au service d’un principe.</p>
+
+<p>Après certaines phrases où il met son énergie
+totale, quand il ferme la bouche, qu’il a puissante,
+décidée, on sent à quel point ce qu’il
+vient de dire est positif et inattaquable. Le geste
+de son large menton, joint à l’éclair de ses
+yeux, rappelle alors la parole magnifique de
+Luther : <i>Das Wort sie sollen lassen stahn !</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c192">TRAVAIL, ARGENT, AFFAIRES</h2>
+
+<p>Le travail atteint en Amérique une intensité
+extraordinaire. On a travaillé beaucoup, un peu
+partout, depuis un siècle, et plus qu’on n’avait
+jamais travaillé dans l’histoire du monde. La
+construction seule des chemins de fer modernes
+a remué tant de terre, produit tant de fer et de
+matériel roulant, exigé l’extraction du sol de tant
+de houille, que l’ouvrage des dix siècles précédents
+ne suffirait pas à remplacer le labeur accompli.
+Dans cet effort de la civilisation, l’Amérique
+tient le record. Il faut ajouter que nulle
+part le travail n’est plus honoré que chez elle.
+Par lui, un homme peut arriver à tout. Et ce
+sont les hommes, fils de leurs œuvres, qui
+occupent la première place dans l’opinion générale.</p>
+
+<p>Le travail a produit dans ce pays de
+grandes richesses, et en produit encore tous les
+jours, surtout là où un territoire encore neuf se
+transforme rapidement en une contrée peuplée
+et industrieuse. Et, certes, la richesse est estimée ;
+l’argent est l’objet d’un respect général.
+Disons même que le désir d’en acquérir anime
+une grande partie de la population, et que l’orgueil
+des grosses bourses et la gloire de ceux
+qui les possèdent, dédaignent ceux qui n’ont
+pas su réussir. C’est là un des côtés sombres
+de l’Amérique, côté antidémocratique et non
+sans danger pour l’avenir. Mais c’est un inconvénient
+qui lui est commun avec d’autres nations
+et qu’elle rachète d’autre part par des qualités
+que toutes les nations sont loin de posséder.
+En général, si ce pays a des tares ou des défauts,
+nul ne les connaît mieux que lui-même, et c’est
+avec un scrupule et une persévérance rares
+qu’il s’attache à les combattre. Ainsi les excès
+auxquels peut conduire la puissance de l’argent
+y ont de fort sérieux contrepoids.</p>
+
+<p>En premier lieu, par une excellente habitude
+qu’adoptent une quantité de gens arrivés aux
+grandes fortunes, la générosité s’efforce de
+payer la dette de la richesse. Une fois considéré
+par ses détenteurs comme un instrument
+de puissance pour le bien, cet instrument
+s’exerce de tant de façons, que tout homme
+juste est obligé de s’incliner avec respect. Les
+exemples sont nombreux, d’hommes qui administrent
+leurs biens comme un dépôt de confiance
+dû au travail de tous, et remis en leurs mains
+afin de servir à l’intérêt de tous. Ceux-là voient
+dans la fortune une fonction sociale qui engage
+au plus haut point leur responsabilité. Il suffit
+de la connaître un peu dans la personne de ses
+citoyens les plus riches pour ne plus pouvoir
+admettre que l’Amérique soit équitablement caractérisée,
+quand on l’a surnommée le pays du
+roi dollar. Si elle a ses accapareurs d’or, ses
+égoïstes gavés, ses corrupteurs qui prétendent
+gouverner en achetant les consciences, elle a
+aussi élevé à la hauteur d’un principe le devoir
+de bien employer son argent. Beaucoup de ses
+citoyens les plus en évidence par leur situation
+matérielle, vivent personnellement sans faste et
+ne se sentiraient pas le droit de faire, pour eux
+ou leurs enfants, des dépenses exagérées. Ils se
+savent, en un mot, responsables de l’emploi de
+leurs biens, soit devant Dieu, soit devant les
+hommes, et se trouvent par conséquent à l’abri
+de cette tentation funeste qui vient aux êtres
+sans « <i>self control</i> », du fait qu’ils peuvent se
+payer tout ce qu’ils désirent.</p>
+
+<p>Mais ce qui, à mon avis, contrebalance encore,
+dans cette génération, l’influence néfaste et démoralisatrice
+des trop grandes fortunes accumulées
+dans les mains d’un seul, est le fait qu’en
+Amérique, tout le monde travaille, et les plus
+riches souvent plus que les autres. Quelques-uns
+d’entre eux se réduisent, par conscience, au rôle
+de véritables esclaves, au point que je ne voudrais
+pas changer avec eux. Mais c’est pour
+cela même qu’ils méritent d’être respectés et
+admirés. Il y a une forme très noble de l’abnégation,
+dans cette façon d’être l’esclave de son
+devoir d’homme riche.</p>
+
+<p>Pour tout dire, l’oisiveté n’a pas encore acquis
+son droit de cité, ni surtout son droit au grand
+soleil. Dans les vieilles sociétés une certaine
+aristocratie, trop souvent dégénérée, a, depuis
+de longues générations, perdu l’habitude de travailler,
+et l’opinion publique y est si bien influencée
+par l’existence de cette haute et brillante
+collection d’oisifs, qu’elle considère comme un
+signe de noblesse le fait qu’on n’a pas besoin
+de travailler pour vivre. Plus une fortune est
+loin de sa source, le travail, plus elle est vieille,
+plus les générations, en passant, se sont habituées
+à la trouver dans leur berceau, et plus
+elle semble avoir de quartiers de noblesse. Il
+arrive ainsi que des classes, en somme parasites,
+se considèrent comme la fine fleur sociale.
+A l’abri de cette superstition, les inutiles ont
+beau jeu, et quiconque peut se créer une vie
+d’oisif se sent un peu de la race des privilégiés.
+A la longue, il se développe un état d’esprit
+démoralisant qui tend à considérer le travail
+comme une servitude et un amoindrissement de
+dignité.</p>
+
+<p>De l’autre côté de l’Océan, toutes ces mouches
+qui ne font pas de miel, quelque diaprées que
+soient leurs ailes, sont médiocrement appréciées.
+Elles le sentent et se cachent. L’habitude d’avoir
+une vie occupée est si générale, que l’homme qui
+ne fait rien est un corps étranger, un déraciné.
+Les cités n’offrent pas assez de ressources à ceux
+qui ont besoin d’être amusés par des moyens
+raffinés, et ne se contentent pas des distractions
+simples auxquelles l’homme qui a travaillé est
+toujours disposé à trouver un grand charme.
+Ils sont condamnés à l’ennui, et l’ennui finit par
+les chasser de chez eux, pour aller se joindre, en
+quelque station cosmopolite du vieux monde, à
+la foule de ceux que l’oisiveté rassemble.</p>
+
+<p>L’Amérique travaille, honore le travail et sait
+l’organiser. Chacun, en général, y connaît bien
+son métier et cherche à y apporter quelque
+ingénieuse combinaison de sa propre initiative.
+La routine y enlise moins les esprits. Un certain
+point d’honneur ne permet pas à l’homme qui
+s’est engagé pour un travail, de le quitter avant
+qu’il ne soit fait. Du haut en bas de l’échelle sociale,
+on a la dignité de sa fonction et la volonté
+de bien faire ce qu’on a entrepris.</p>
+
+<p>Les difficultés, les commandes imprévues, au
+lieu d’effrayer, stimulent les industriels, les commerçants
+et même l’ouvrier ordinaire. Plutôt
+que d’avouer devant une commande qu’ils n’ont
+pas ce qu’il faut pour la réaliser, ils se livreront
+à des tours de force et des combinaisons de génie.
+De cette disposition aux entreprises hardies
+et aux travaux faits en dehors des conditions
+ordinaires, voici un échantillon typique
+autant que légendaire. Après la destruction de
+Chicago par l’incendie qui n’en laissa subsister
+qu’une mince partie, une fois le premier affolement
+passé, il y eut un extraordinaire déploiement
+d’énergie. Appel fut fait à toutes les réserves
+financières, à toutes les ressources de
+l’activité, pour rebâtir la cité aussi vite et aussi
+solidement que possible. Un jour, un citoyen se
+présenta dans les bureaux d’un entrepreneur
+de bâtiments :</p>
+
+<p>— Il me faut une maison de tel et tel genre.</p>
+
+<p>— Bien, et pour quelle époque ?</p>
+
+<p>— Pour telle date.</p>
+
+<p>— Bien, nous avons à fournir ce jour-là
+quinze bâtiments, mais tous dans la matinée.
+Nous inscrivons le vôtre pour l’après-midi ; vous
+pouvez y compter.</p>
+
+<p>L’Amérique a ses écoles de travail, mais la
+meilleure, c’est elle-même ; ce sont ses traditions,
+son entraînement pratique aux carrières.
+On n’arrive à rien, sans avoir mis la main
+à la pâte. Pour diriger un travail, il faut l’avoir
+appris soi-même. La biographie d’une multitude
+d’hommes arrivés aux grandes affaires commence
+par quelque besogne simple et modeste
+qu’ils s’ingéniaient à exécuter aussi bien que possible.
+Le plus grand honneur est d’avoir commencé
+avec rien. Le boy énergique qui ne demande
+qu’à bien faire n’a qu’à regarder autour
+de lui pour voir des hommes, exemples vivants
+de ce qu’il peut attendre de la vie, s’il ne ménage
+pas sa peine. Et c’est là une condition
+excellente pour encourager chacun à faire de
+son mieux. Une fois l’impression acquise qu’un
+jeune homme est un travailleur, toutes les
+portes lui sont ouvertes, et dès qu’il se montre
+être <i>the right man on the right place</i>, on ne lui
+marchande pas son traitement. Règle générale,
+le travail est bien rémunéré. Il n’est même pas
+admis qu’un homme donne sa peine pour rien.
+La parole biblique : « Le travailleur mérite son
+salaire » est une formule de dignité et non
+d’esprit mercenaire.</p>
+
+<p>Je ne suis qu’un profane en tout ce qui
+concerne le commerce et l’industrie, mais j’ai
+la curiosité des enfants qui, les mains croisées
+sur le dos, regardent dans la rue le gagne-petit
+fondre des cuillers d’étain. Que d’usines
+j’ai visitées dans la vieille Europe, que de métiers
+j’ai vu exercer ! Quand je suis amené à
+voir de près l’oisiveté de certaines vies, un
+ennui mortel s’empare de moi, tant le vide de
+toute cette vanité me navre. Mais je ne me
+lasse jamais de regarder le travailleur à son
+œuvre. Je ne sais quelle haute dignité, quelle
+majesté l’entoure à mes yeux.</p>
+
+<p>Les travailleurs en Amérique m’ont, en général,
+semblé dans des conditions hygiéniques
+favorables. Le peu que le temps m’a permis
+d’observer dans les imprimeries, les manufactures,
+les entreprises de construction, me laisse
+une impression de propreté, de dignité. Une
+foule d’ingénieux procédés, relatifs non seulement
+à la mécanique, mais au travail de bureaux,
+d’emballage, à la manipulation des matières premières,
+indiquent que l’initiative et la réflexion
+ne perdent jamais leurs droits. Simplifier,
+rendre un travail plus facile, plus expéditif et
+plus propre, un outil plus maniable, une machine
+plus précise, est une tendance générale
+qui se remarque à chaque pas. A chaque instant,
+en se livrant aux mille observations suggérées
+par l’activité intelligente, l’histoire de
+l’œuf de Colomb vous revient en mémoire : On
+se dit : — Tiens, comme c’est simple et ingénieux
+en même temps ! On s’étonne de ne
+l’avoir pas trouvé soi-même. Exemple : Les
+conducteurs de tramways ont à leur disposition
+une sonnerie d’une simplicité enfantine, pour
+marquer les places payées, même du bout de
+la voiture. Cela leur épargne du temps, des
+démarches et des erreurs ; dès qu’ils touchent
+un cent, ils le marquent au compteur. A Paris,
+il faut retourner au compteur chaque fois qu’il
+s’agit de marquer.</p>
+
+<p>La tradition en toutes choses est si importante
+que, dans ce pays nouveau, toutes ses traces
+deviennent précieuses. Dans les maisons industrielles,
+la tradition est représentée d’une façon
+très vivante par les portraits des fondateurs de
+maisons et de leurs directeurs successifs. Le
+bureau des patrons est une sorte de sanctuaire.
+On y est envahi par le grand sérieux des
+affaires. Sur les murs sont les ancêtres, pas
+bien anciens, naturellement, car ils remontent
+rarement au-delà de cent ans. Mais ces commerçants,
+ces industriels, ces ingénieurs ont
+tous des têtes d’une vénérabilité patriarcale.
+Leur figure respire la piété, l’honnêteté. Ces
+physionomies de braves gens énergiques et
+intelligents sont des pages impressives de
+l’histoire humaine. A regarder les traits de ces
+hommes, on comprend que leur trace soit restée
+sensible dans les affaires par eux créées.
+L’amour du travail, la probité, les sentiments
+de justice et d’humanité faisaient pour eux
+partie de la vie commerciale et industrielle.
+Ils exerçaient les affaires comme les chevaliers
+d’autrefois faisaient la guerre : avec leur âme,
+leur cœur ; et leur maison, était bâtie avec un
+capital d’honneur et de loyauté qui est, certes,
+le plus précieux héritage légué à leurs successeurs.
+A longtemps rêver devant ces portraits
+d’anciens, on se surprend à se demander quel
+effet feront à côté d’eux les portraits de la
+génération actuelle. Et de tout cœur on souhaite
+aux fils de ressembler aux pères et de continuer,
+dans les formes nouvelles de la vie de ce
+temps, l’esprit qui animait leurs ancêtres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c205">REPOS</h2>
+
+<p>A certains moments de labeur intense, lorsque
+toutes les cordes de l’activité sont tendues,
+il se mêle à l’impression d’énergie et de puissance
+qui se dégage des cités cyclopéennes, une
+secrète angoisse, comparable à celle qui s’empare
+involontairement de nous, quand le train
+roule avec un maximum de vitesse. L’idée d’accidents,
+de catastrophes possibles se présente
+à l’esprit. On se demande, au point où en sont
+arrivées les choses, si cela peut continuer ainsi,
+et pendant combien de temps, et ce que, dans
+une pareille fournaise, pourrait devenir la société.
+Au-dessus d’un certain degré, l’activité devient
+anormale, et l’organisme humain se détraque.</p>
+
+<p>Les bonnes machines sont pourvues de sifflets
+d’alarme qui avertissent leurs conducteurs
+que le danger approche, ou de manomètres
+qui signalent les pressions exagérées. Ces
+sortes de signaux existent aussi dans le mécanisme
+social. Pour ceux qui ont des oreilles
+pour entendre et des yeux pour voir, ils fonctionnent
+avec insistance. Les citoyens clairvoyants
+s’en aperçoivent fort bien et poussent
+leur cri d’alarme. Le déséquilibrement mental,
+la neurasthénie et l’incapacité de travail, résultat
+des surmenages et des trop constantes surexcitations,
+la fièvre de vitesse qui gagne les
+gens, à mesure que leur marche s’accélère,
+l’inquiétude provenant de la perpétuelle agitation,
+les préoccupations où vous plonge l’ardente
+et inlassable concurrence, le vertige des
+situations gigantesques trop rapidement acquises,
+tout cela trouble sérieusement la santé mentale
+et physique, et arrive à se traduire par une
+série de ruines ou d’excentricités. On sent
+que, sans la présence d’une masse formidable
+de lest, le bateau verrait sa marche compromise
+par les saccades d’une navigation précipitée et
+hasardeuse. Heureusement ce lest existe.</p>
+
+<p>Il consiste d’abord dans un capital énorme
+de bon sens, capable de remettre sans cesse les
+choses au point ; ensuite dans une grande sincérité
+à reconnaître les lacunes de la vie sociale
+et à les combler.</p>
+
+<p>Au secours de ces forces de premier ordre,
+vient un certain calme, dont on voit se maintenir
+le régime salutaire au milieu des plus violentes
+bourrasques. On est rempli d’admiration,
+lorsqu’on voit la tranquillité d’âme avec laquelle
+une foule d’hommes se maintiennent au milieu
+des coups de feu du labeur le plus déconcertant
+par sa variété et sa quantité.</p>
+
+<p>A ces qualités de fond s’ajoute une bonne
+hygiène. Le soin que les Américains prennent
+de leur santé physique les fortifie merveilleusement
+pour la lutte, et sauvegarde leur énergie
+cérébrale. Il n’y a aucune comparaison entre eux
+et nous, sous ce rapport. Non seulement ils ont
+les jeux en plein air, les sports universellement
+pratiqués à tous les âges et par tous les sexes,
+mais ils ont cette fontaine de Jouvence qui
+s’appelle l’hydrothérapie domestique. Sous ce
+rapport, ce qui, chez nous, est le luxe des riches
+est là-bas le pain quotidien de tous. L’Amérique
+se lave et se douche abondamment, et par l’effet
+d’un besoin national et d’une habitude devenue
+une seconde nature. Elle mange ferme le matin
+et ne se charge pas trop l’estomac le soir. Elle
+combat de son mieux l’alcool, la vie noctambule,
+l’air renfermé. Ce n’est pas à dire que ces
+trois pestes, qui se développent surtout dans
+les villes monstres, n’y soient connues comme
+chez nous. Mais elles sont tenues en échec
+par une lutte persévérante et l’opposition décidée
+des éléments sains de la nation, unis
+comme un rempart en face de ces ennemis du
+genre humain.</p>
+
+<p>A cela s’ajoute que l’Amérique sait organiser
+le repos et lui maintenir des retraites inviolables.
+Il y a d’abord le repos de tous les jours,
+quand les bureaux se ferment et que l’existence
+familiale et confortable reprend ses droits. On
+se nettoie du souci des affaires, et à la maison
+il n’en est plus question. Là s’ouvre un autre
+monde capable de vous délasser. Pour une
+foule d’Américains qui se couchent de bonne
+heure, le soir, la famille, avec sa douceur calmante,
+corrige et répare les fatigues de la
+journée.</p>
+
+<p>Et puis, ils ont leur dimanche. Le dimanche
+est, nous commençons à nous en apercevoir,
+une des institutions humanitaires les plus précieuses
+et dont il faut relever les ruines, partout
+où l’incurie et l’ineptie publiques l’ont laissé
+s’écrouler. C’est le jour de la liberté, du souvenir
+pieux, de l’idéal, de la réflexion calme,
+le jour où l’homme se rappelle qu’il n’est
+pas une bête de somme et que sa destinée ne
+se confine pas dans le chemin tournant d’un
+manège.</p>
+
+<p>Une foule de citoyens américains s’associent,
+ce jour-là, à l’éducation religieuse et morale de
+la jeunesse, dans les écoles du dimanche. Une
+vie animée règne par les églises et se traduit
+en chants, prières, et toutes les formes d’une
+sociabilité fraternelle. L’homme couvert des
+poussières de la semaine, se retrempe et se
+réconforte aux sources pures d’une pensée
+sanctifiante et d’une espérance qui aide à
+supporter les peines et les fatigues. Et ses
+forces se renouvellent. Avec les éléments de
+sagesse, de patience, de considération qu’elle
+peut puiser dans son dimanche respecté, vivifié,
+rendu plus riche et plus secourable par tout ce
+que la piété de chaque génération y apporte de
+nouveau et de rafraîchissant, l’Amérique de la
+vie intérieure, de celle qui met la paix de l’âme
+et le contentement d’esprit au-dessus de tout,
+aura raison de son moi inférieur dévoré par la
+fièvre ardente des concurrences et par cette
+soif des richesses que toute nouvelle acquisition
+ne fait que rendre plus insatiable.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c212">ÉCOLES</h2>
+
+<p>Ce que nous appelons l’école primaire se
+nomme en Amérique : public school. La première
+différence frappante, est que cette école
+est aux mains des femmes. L’instituteur existe
+certainement ; mais il est rare et remplit le
+plus souvent les fonctions de directeur, lorsqu’une
+école est assez importante pour comporter
+plusieurs classes. On peut se demander
+quels résultats les dames obtiennent,
+comme respect et discipline, auprès des classes
+supérieures, où se trouvent des garçons de
+quatorze à quinze ans. L’expérience donne
+à cette question une réponse très satisfaisante.
+Non seulement les garçons déjà à la limite de
+l’adolescence, observent, sous une direction féminine,
+une discipline respectueuse, mais ils
+se montrent en règle générale plus malléables
+et plus dociles aux mains d’une institutrice qui
+connaît bien son métier, que sous la direction
+d’un instituteur.</p>
+
+<p>Les écoles publiques sont coéducationnelles.
+Filles et garçons suivent les mêmes leçons.
+Elles sont largement fréquentées par des élèves
+de toutes les classes sociales. Les écoles privées,
+où se fait l’éducation des jeunes enfants,
+s’attachent ordinairement au programme primaire.
+Ces écoles, d’ailleurs, sont fort nombreuses.
+J’en ai vu une à Minneapolis qui m’a
+laissé une impression caractéristique. En entrant
+dans le hall principal du rez-de-chaussée, on
+est frappé par une panoplie d’instruments de
+musique suspendus au mur. Arrivé un instant
+avant l’ouverture, j’avais vu les enfants s’ébattre
+sur le gazon qui entoure l’école. Sur un coup
+de sonnette donné par la directrice, une vingtaine
+d’élèves accoururent, décrochèrent les
+instruments, surtout des violons, et se mirent
+à jouer une marche alerte. Au son de cette
+musique, toute la population de l’école entra
+et se dispersa dans les salles des divers
+étages. Une fois tout le monde assis, les
+jeunes musiciens mirent leurs instruments au
+clou et allèrent prendre leur place.</p>
+
+<p>Généralement, la classe commence par une
+lecture destinée à recueillir et élever l’esprit.
+Fort souvent elle est empruntée aux livres
+saints. Les écoles possèdent quelquefois un
+grand hall où tous les élèves peuvent se
+rassembler. Dans ce cas, ils passent ensemble
+les premières minutes de la journée. Ils
+chantent, on leur fait une brève allocution
+souvent suivie d’une prière. Si une communication
+doit être faite aux enfants, on profite de
+ce moment-là.</p>
+
+<p>Dans les classes supérieures, l’enseignement
+civique est l’objet de leçons spéciales où une
+part importante est abandonnée aux enfants. Ils
+sont invités à signaler ce qu’ils ont vu ou lu
+d’intéressant au point de vue du bien général
+de la cité qu’ils habitent ou du pays dans son
+ensemble. Généralement la séance est animée.
+La discussion est admise. Les enfants proposent
+même de temps à autre d’envoyer une
+adresse respectueuse à un citoyen qui vient
+de rendre un service à la société. A la façon
+vivante dont les élèves prennent part aux
+séances civiques, on reconnaît qu’ils sont, dès
+leur jeunesse, attentifs à la politique, dans le
+sens large et noble de ce terme. La République
+et ses destinées ; les progrès de la civilisation
+matérielle ou morale, tout ce qui touche à
+l’esprit public ou aux intérêts de tous, occupe
+leur attention.</p>
+
+<p>On s’aperçoit bien vite que la vie nationale
+du pays est homogène, malgré l’étendue du
+territoire et la diversité des habitants. Le fond
+des institutions n’est pas en question. L’idéal
+démocratique est l’idéal par tous accepté.</p>
+
+<p>Chez nous, l’accord ne s’étant pas encore fait
+sur la question fondamentale, il y a division dans
+les esprits, en dépit de l’homogénéité de la population.
+Dans ces conditions, les questions qui
+touchent à la chose publique, excitent des animosités
+et des contradictions. Par amour de
+la paix, il faut garder le silence à l’école sur
+des faits d’une grande portée éducative. Les
+maîtres sembleraient, devant les élèves, prendre
+parti pour l’une ou l’autre fraction politique ;
+ils doivent donc se contenter d’enseigner la
+France, en général, et demeurer ainsi dans
+l’abstraction. De pénibles expériences nous
+mettent tous les jours en face de ce fait qu’il
+y a plusieurs France. Certes, à force de bonne
+volonté obstinée et d’une vue plus large sur
+nos intérêts véritables, nous finirons par nous
+rencontrer sur un terrain commun. Ce jour-là,
+les maîtres pourront parler, devant les élèves,
+des hommes et des choses de la patrie, sans
+que personne les accuse de faire de la politique.
+Nous jouirons du privilège enviable que l’Amérique
+possède dès à présent.</p>
+
+<p>L’école publique n’est nulle part plus intéressante
+que dans les États neufs et les villes
+en pleine formation. Dans un des larges établissements
+de Minneapolis, fréquenté par des centaines
+d’enfants, le directeur voulut bien, à
+un certain moment, rassembler tous les élèves.
+En rangs serrés, ils se posèrent le long d’un
+corridor, les grands collés au mur, les petits
+tout devant, à la façon des tuyaux d’orgue.
+J’avais devant moi de la graine de plusieurs
+nations. Leur origine se reconnaissait à leur
+chevelure. Scandinaves aux cheveux filasse,
+rappelant le lin tout blanc que leurs mères, dans
+les longues nuits septentrionales, filent sur leurs
+quenouilles ; Irlandais couleur d’acajou, de
+carotte ou de feu ; Italiens sombres ou châtains ;
+Allemands blonds. Et toute la gamme des yeux,
+ces beaux yeux d’enfants que rien n’égale sur
+la terre en grâce et en vivacité. Je voyais en
+esprit leurs familles et les vaisseaux qui les
+avaient apportées, émigrants, de tous les coins
+de l’horizon, pour les réunir là.</p>
+
+<p>A un signal du maître, ils entonnèrent
+l’hymne national américain. Je l’ai entendu
+souvent. Jamais il ne me produisit autant d’effet
+que ce jour-là. N’avais-je pas devant moi des
+rejetons de plusieurs peuples ?</p>
+
+<p>Et, cependant, une même ardente et patriotique
+conviction faisait vibrer toutes les voix,
+animait toutes les figures. Tous ces chers
+petits chantaient l’Amérique d’un cœur unanime.
+Dans leur chant, se transformant pour moi en
+symbole, je vis l’expression de faits puissants
+qui honorent grandement la terre hospitalière
+où ils se produisent. Je vis la contrée au
+cœur magnanime, vers laquelle accourent ceux
+pour qui leur propre patrie est souvent inhabitable,
+faute de pain. Venus des régions noires
+qu’habitent les privations et la misère, ils ont
+trouvé une place au champ du travail et au
+soleil de la dignité humaine. Leurs enfants ont
+des vêtements propres, une demeure et une
+bonne nourriture. Ces mines florissantes l’indiquent
+assez. La contrée d’adoption leur a
+été favorable, et ils lui sont reconnaissants. Au
+droit d’asile est venu se joindre le droit de cité,
+et ils ont conçu la légitime fierté d’être citoyens
+de la première République du monde.</p>
+
+<p>L’Amérique est une bonne mère qui non
+seulement est aimée passionnément par ses
+propres enfants, mais se fait aussi adorer par
+ses enfants d’adoption. Dès la deuxième génération,
+tous ces nouveaux arrivés et leurs descendants,
+sont des Américains, des hommes
+nouveaux.</p>
+
+<p>Quand on se demande par quels organes
+l’Amérique résout la grosse question de l’encadrement
+et de l’assimilation du flot sans cesse
+renouvelé des émigrants, qui constitue pour
+elle une ressource et un grave problème tout
+à la fois, on est de suite frappé de l’importance
+de l’école publique. C’est elle le principal, le
+grand organe de digestion et d’assimilation.
+L’école est l’estomac de l’Amérique. Là viennent
+se rencontrer les enfants de toutes les
+races. Elle les prend, les traite par l’esprit
+large, accueillant, à la fois libéral et discipliné,
+sévère et bienveillant, qui est comme le tempérament
+de sa démocratie puissante et pacifique.
+Une fois imbus de cet esprit, ils sont
+siens, car c’est un esprit qui élève l’homme,
+le dignifie, lui inspire la juste fierté et l’amour
+de l’ensemble auquel il appartient. Et quand
+alors il chante l’hymne national, où tant de
+simple et pieux amour du pays et de son
+histoire se mêle si naturellement à une foi
+religieuse sincère et tolérante, il exprime son
+âme elle-même. C’est vrai. Il s’est identifié
+avec le drapeau étoilé : il descend des Pilgrim
+fathers : Washington est son ancêtre, et Lincoln
+est de sa race. Cela s’exprime en trois mots
+qui se disent là-bas avec une ardeur de conviction
+particulière : Je suis Américain.</p>
+
+<p>Un jour, à New-York, je demandai au petit
+Royal Anderson, neveu de ma charmante hôtesse,
+Miss Louise Sullivan : « Are you a kind
+boy ? » Il me répondit : « I am an American. »
+Il eût fallu le voir se rengorger en disant cela.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c222">HIGH SCHOOLS</h2>
+
+<p>Dans chaque centre d’une certaine importance
+existe une high school, elle aussi presque
+toujours coéducationnelle. Elle est le degré
+intermédiaire entre l’école primaire et l’Université.
+C’est là que se prépare aux carrières
+pratiques la majorité de la jeunesse. En général,
+ces écoles sont installées en pleine ville,
+à proximité de tous. Pas plus que l’école primaire,
+elles ne comportent d’internat. On y
+enseigne les sciences, la littérature, les arts.
+Le chant y tient sa place d’honneur, comme
+dans toutes les écoles de la République. Les
+bâtiments sont vastes, bien éclairés. Le long
+des corridors spéciaux sont suspendues une
+foule de photogravures excellentes, représentant
+les monuments de l’antiquité, les principaux
+chefs-d’œuvre de l’architecture en Europe, les
+tableaux célèbres des grands maîtres et des
+reproductions en plâtre des œuvres les plus
+remarquables de la sculpture. Parmi toutes ces
+choses destinées à former le goût artistique, se
+remarquent aussi régulièrement les portraits
+des grands citoyens américains, destinés à personnifier
+les aspirations et l’idéal du pays, à
+perpétuer la mémoire des grands faits historiques.
+Il n’est pas rare, aussi, d’y rencontrer le
+buste de Napoléon. Déjà je l’avais vu dans les
+bureaux des négociants, sur les étagères des
+salons et les frontons des bibliothèques. Maintenant
+je le retrouvais dans les cabinets des
+directeurs d’école et à travers les salles de
+classe. Décidément, il est populaire en Amérique,
+et il l’est principalement à titre de self-made
+man. On admire en lui sa prodigieuse
+activité, sa marche en avant à travers les obstacles,
+sa destinée colossale qui le mena d’une
+origine obscure à la situation d’arbitre du
+monde. Tout cela lui donne un relief extraordinaire
+aux yeux de ceux qui n’ont pas, comme
+nous, à liquider le passé néfaste que nous a
+légué son autoritarisme. Quand on songe quel
+rôle Napoléon et ses lois ont joué dans notre
+enseignement, et quelles traces sa main de tyran
+a laissées dans notre éducation secondaire masculine,
+on est surpris de voir sa figure dans
+les libres écoles d’un pays avec l’idéal duquel
+la férule napoléonienne présente un si terrible
+contraste.</p>
+
+<p>A côté de la High school, l’Amérique possède
+une multitude d’établissements, comparables,
+dans leur programme, à nos lycées et
+collèges, mais n’en ayant en aucune façon l’organisation
+ni l’esprit. Ces écoles sont très
+souvent en dehors des villes, au bord des lacs,
+au penchant des collines, ou en plein bois.
+Elles ont des internats, mais qui n’ont pas la
+rigide monotonie des nôtres, ni la plupart de
+leurs inconvénients. Le dortoir a presque partout
+disparu, ainsi que les trop vastes et trop
+lugubres réfectoires. On préfère bâtir plusieurs
+maisons de dimensions ordinaires que d’édifier
+de massives casernes. Chambres à coucher
+et salles à manger ont un aspect familial. Et
+sitôt sorti des maisons, les élèves se trouvent
+au large. Point de préaux enfumés, point de
+murs. L’affreuse cour, pleine de poussière et
+garnie de gravier, où poussent quelques arbres
+étiques, symboles du régime, heureusement à
+son déclin parmi nous aussi, n’existe pas. On
+n’a pas l’impression de se trouver au milieu de
+détenus. Grilles, fenêtres garnies de barreaux,
+parloirs mornes, où des visiteurs viennent parler
+bas aux prisonniers, réglements pédants,
+sinistres roulements de tambour, tout cet ensemble
+que nous devons au grand homme dont
+le chapeau et la redingote sont si populaires
+en Amérique, n’a aucune place dans les mœurs
+scolaires des États-Unis. A chaque instant du
+jour, un élève, désireux de quitter la maison,
+pourrait s’échapper sans tambour ni trompette.
+Les récréations se prennent sur des prairies
+sans clôture aucune. La clef des champs est
+dans la poche d’un chacun. Tout cela manque
+absolument de contrainte, mais non de discipline
+et de surveillance. Le caractère et la conduite
+des enfants sont l’objet d’une vigilance latente,
+il est vrai, mais constante et effective. La pureté
+sexuelle des élèves et le respect de leur propre
+corps, la tenue consciencieuse dans le travail
+et la sincérité des paroles et des actes préoccupent
+les maîtres autant et plus que l’instruction
+elle-même. Si la figure d’un élève témoigne
+que son état réclame l’infirmerie morale,
+l’auscultation et la mise en observation
+ne se font pas attendre. Sans les persécuter, on
+sait les suivre. Et surtout des efforts constants
+sont faits pour les amener à se gouverner et
+se surveiller eux-mêmes. On estime, à juste
+titre, qu’une moralité provenant seulement de la
+constante présence du maître, pèche par la base
+et n’attend que l’occasion favorable pour devenir
+de l’immoralité. Que tout enfant soit
+quelqu’un, comprenne sa dignité, se charge de
+la responsabilité de ses actes et préside sa
+République intérieure, voilà le but vers lequel
+l’éducation est dirigée. C’est l’éducation
+pour la liberté par la discipline personnelle,
+l’éducation du « <i>self control</i>. »</p>
+
+<p>Dès que le self control commence à s’exercer,
+la discipline devient facile. Chacun la maintient
+en ce qui le concerne. Les tristes moyens
+coërcitifs, par lesquels on affaiblit le ressort
+de la volonté, sont considérés comme allant
+complètement à l’encontre du but de l’éducation.</p>
+
+<p>Chaque école a son infirmerie, presque toujours
+située dans un gracieux pavillon isolé.
+Une ou plusieurs nurses y président au soin de
+jeunes patients, qui n’ont pas l’air malheureux.</p>
+
+<p>La mine des écoliers américains, filles et
+garçons, est en général prospère. On s’en
+rend compte surtout, lorsqu’ils sont réunis tous
+ensemble dans les grandes salles où se tiennent
+les meetings du matin. C’est un plaisir de
+promener son regard sur ces figures qui respirent
+la santé et la bonne humeur. Leur hygiène,
+d’ailleurs, est bien entendue. Jamais de trop
+longues séances sans un peu de distraction,
+de jeux ou de gymnastique. Lorsque se prennent
+les grands exercices en plein air, les
+enfants se douchent généralement en rentrant
+au logis, ce qui les empêche de s’endormir en
+classe ou de se refroidir. Dans les écoles, il y a
+souvent une interruption de cinq ou dix minutes
+pendant lesquelles les enfants se dégourdissent
+sur place. Un piano, posé dans le corridor,
+donne le signal des mouvements, et au même
+instant, dans toutes les classes et sans quitter
+leurs tables, les élèves exécutent, sous la direction
+du maître, une série de mouvements bien
+combinés qui rétablissent une bonne circulation,
+les émoustillent et leur permettent ensuite de
+rester tranquilles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c230">UNIVERSITÉS</h2>
+
+<p>Parmi les Universités situées dans les grandes
+villes, j’ai vu particulièrement celles de New-York,
+Philadelphie, Boston, Chicago, Minneapolis,
+Toronto au Canada ; mais, par une combinaison
+très heureuse, une partie importante de
+la vie universitaire s’est depuis fort longtemps
+réfugiée dans le silence et l’air pur des campagnes.
+Au nombre des établissements de ce
+dernier genre que j’ai visités et où j’ai séjourné,
+il faut citer : Harward, Oberlin, Mount Holyoke
+College, Vassar.</p>
+
+<p>Harward est très connu comme grande Université
+pour la jeunesse masculine. Aux portes
+de Boston, ville déjà traditionnelle, pleine de
+souvenirs studieux et d’un esprit tourné vers
+les lettres, les sciences et les arts, Harward est
+en outre richement doté par des amis anciens
+et nouveaux. Une foule d’illustrations américaines
+en sont sorties. Le Président Roosevelt
+y a fait ses études. Harward avec Yale, sa
+rivale en jeux sportifs et en travaux savants,
+sont des foyers dont le rayonnement s’aperçoit
+de loin. Oberlin est moins connu en France.
+Et cependant l’Université de l’État d’Ohio
+porte le nom d’un Français illustre, Oberlin, le
+grand pasteur qui vivait au Ban-de-la-Roche,
+à la limite du XVIII<sup>e</sup> et du XIX<sup>e</sup> siècle. Ce
+pasteur alsacien fut le pionnier d’une piété
+vivante et originale. Il se servait du pic et
+de tous les outils routiers et champêtres, aussi
+bien que du langage ordinaire, pour donner un
+corps à la doctrine de l’Évangile, et il traduisait
+la Bible en actes pratiques, en civilisation, en
+institutions sociales. Cet homme a frappé l’esprit
+d’un peuple qui a défriché, bâti, civilisé
+plus que nul autre. Ils en ont fait un de leurs
+modèles vénérés, et son nom demeure attaché
+à l’une de leurs Universités. Oberlin-College
+est situé en pleine campagne, au milieu d’une
+contrée verdoyante, légèrement ondulée. Une
+toute petite ville est à côté de l’Université et
+porte le même nom.</p>
+
+<p>Le long de larges avenues sont situées les
+maisons des professeurs, comme à Harward et
+toutes les Universités du même genre. Une
+série de bâtiments spéciaux, répandus sur un
+vaste « campus », gazonné et planté d’arbres
+superbes, renferment les laboratoires, les salles
+de cours et d’études, les collections, la bibliothèque,
+le Musée d’Art et le Conservatoire de
+Musique. Sauf certaines parties de la médecine,
+qui ont besoin des grandes villes et de
+la proximité de leurs hôpitaux, toutes les branches
+du savoir humain y sont enseignées. L’Université
+est coéducationnelle. Le nombre d’étudiantes
+est sensiblement égal à celui des
+étudiants. Au centre des nombreux bâtiments,
+tapissés de lierre, qui constituent l’ensemble
+universitaire, une église s’élève où, tous les
+matins, la population entière de cette jeunesse,
+s’assemble avec ses maîtres, afin de commencer
+la journée par une lecture édifiante. Le Conservatoire
+de Musique, très suivi, fournit des
+éléments artistiques de premier ordre et contient
+une salle pour les auditions, dans laquelle se
+construit en ce moment même un des plus grands
+orgues des États-Unis. Les étudiants forment
+des sociétés musicales et chorales, actives
+tout le long de l’année. Ils sont, en outre,
+groupés en sociétés de tout genre, où ils poursuivent
+ensemble la culture scientifique et la
+culture morale. La presque totalité d’entre eux
+se rattache en outre aux diverses organisations
+gymnastiques et athlétiques. Ainsi l’Université
+est une sorte de ruche bourdonnante en pleine
+heureuse solitude. C’est un monde, rappelant
+par son isolement studieux et son travail recueilli,
+les bois sacrés des muses. Une atmosphère
+de paix y environne les études qui, par
+le perpétuel contact d’un grand nombre de
+jeunes personnes et de jeunes gens laborieux,
+atteignent un degré d’intensité considérable,
+sans que la vie physique y perde ses droits.
+On sent qu’il règne beaucoup de contentement
+et un salubre esprit ambiant. Toute cette jeunesse
+porte sur sa figure l’indice d’une existence
+normale et équilibrée. En somme, elle
+passe là d’heureuses années. J’ai pu m’en
+convaincre, non seulement par le train journalier,
+observé dans les diverses Universités, et
+par le ton dominant qui y règne, mais encore
+par les souvenirs que la vie universitaire laisse
+au cœur de ceux qui l’ont partagée. Partout
+j’ai rencontré des hommes et des femmes qui en
+parlent avec émotion et gratitude. Oberlin est
+un centre plus populaire que Harward ou Yale.
+Tout ce jeune monde a son avenir à créer et
+ne doit compter que sur soi-même.</p>
+
+<p>Les étudiants et les étudiantes demeurent
+dans des maisons séparées, rattachées à l’Université
+et situées à proximité des cours.</p>
+
+<p>Il n’y a ni cuisines ni salles à manger dans
+les maisons des étudiants. Les repas sont pris
+en commun dans celles où sont installées les
+étudiantes. Les tables sont par groupes de
+douze à vingt, et il y règne une aimable cordialité.
+J’ai toujours joui, très spécialement, du
+coup d’œil d’ensemble sur ces tables, où la
+présence des deux sexes mettait une note originale
+dont l’effet sur leur éducation mutuelle
+est salutaire à tous.</p>
+
+<p>Si jeunes qu’elles soient, comparativement à
+nos vieilles Universités européennes, les Universités
+américaines ont leur histoire, pieusement
+recueillie. On dirait que l’Amérique est
+d’autant plus ménagère de ses souvenirs, que la
+région en est moins étendue. Partout, dans les
+Universités comme dans les écoles primaires,
+sont conservés, sur des plaques commémoratives,
+les noms et les traits des fondateurs de
+laboratoires, de bibliothèques, de musées universitaires,
+ainsi que les noms des anciens
+élèves qui se sont distingués dans le monde.
+Au premier rang figurent les actes de dévouement
+et d’héroïsme.</p>
+
+<p>Westpoint on Hudson, principale école de
+guerre des États-Unis, consacre particulièrement
+le souvenir des morts héroïques. Westpoint
+est un nid d’aigle assis sur les rochers
+qui tombent à pic dans le fleuve. Une fois
+arrivé là-haut, on découvre un plateau très
+étendu où se trouvent d’immenses casernes,
+des salles d’étude et de cours et un champ
+de manœuvres sur lequel, au moment même
+où nous arrivions, marchait, drapeaux déployés
+et musique en tête, toute la population
+de l’école. Ces jeunes gens ont une
+tenue superbe. La moitié au moins de leur
+temps se passe aux exercices physiques. Beaucoup
+d’entre eux, excellents cavaliers, s’entraînent
+à un jeu spécial consistant à taper sur
+des boules du haut de leur cheval. Armés de
+maillets à long manche, ils s’élancent à travers
+la plaine gazonnée, et l’adresse avec laquelle
+ils évoluent est, à certains moments, stupéfiante.</p>
+
+<p>Parmi les immenses bâtiments de Westpoint
+il en est un destiné aux souvenirs guerriers,
+c’est le Memorial-Hall. Pas un fils de l’Amérique
+ne tombe sur le champ d’honneur sans
+que son nom ne soit gravé là. Les généraux
+ont leurs bustes ou leurs portraits. Des tableaux
+consacrent certains faits militaires particuliers.
+Dans ce bâtiment sont de vastes salles où
+se célèbrent les anniversaires. A certains
+jours, la population de l’école s’augmente
+d’hôtes qu’un lien quelconque rattache à l’armée.
+Ces jours-là sont les grandes dates
+du sentiment patriotique, un sentiment qui,
+pour être plus visiblement exprimé dans les
+fastes de Wespoint, n’en existe pas moins
+vivace et vibrant à travers toutes les écoles
+américaines.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c239">MOUNT HOLYOKE-COLLEGE</h2>
+
+<p>Tel est le nom de la première université
+de femmes, fondée aux États-Unis et dans le
+monde, aux environs de 1837. Collège, en
+Amérique, veut toujours dire Université. L’Université
+du « Chêne sacré » est située dans
+une jolie campagne ondulée, ayant à l’horizon
+la Montagne du Chêne sacré et faisant partie de
+l’État de Massachusetts. On y arrive par un
+tramway de route, en une demi-heure, depuis
+le chemin de fer. Un petit village est situé
+dans le voisinage. Autrement, solitude complète
+et grand air.</p>
+
+<p>L’ancienne Université tenait en un seul et
+colossal bâtiment qui a complètement brûlé en
+1896. Par cet incendie qui détruisit tout, l’école
+sembla un moment anéantie dans son principe
+même. Mais les affections des anciens élèves
+lui avaient, à travers la République, créé de
+trop solides appuis, pour qu’elle pût rester
+ensevelie sous la cendre. On releva donc ces
+murs, mais d’après un autre plan. Vingt édifices
+divers remplacèrent l’ancien massif de constructions.
+Maintenant Holyoke College vous salue
+de loin, du sourire de ses maisons couvertes
+de lierre. Ici est la bibliothèque, là le musée de
+sculpture et de peinture, là encore la gymnastique
+et les bains. Plus loin, la magnifique église,
+capable de contenir les deux mille habitants de
+l’Université ; les serres, l’infirmerie, les laboratoires,
+les salles de cours, les maisons d’habitation,
+l’observatoire d’astronomie. Ce dernier me
+fut expliqué par un astronome féminin qui y passe
+tout son temps et y fait des cours à certaines
+heures, tant de jour que de nuit. Quelques bâtiments
+isolés, très gracieux, servent de logement
+à ceux des professeurs qui préfèrent la solitude.
+Il n’y a que des femmes. J’assistai à une leçon de
+chimie et à la manipulation, par une vingtaine
+d’étudiantes, d’une certaine quantité de levure
+de bière. Toutes étaient engoncées dans des
+tabliers blancs, de la tête aux pieds. Le sérieux,
+avec lequel elles regardaient leurs tubes et
+notaient leurs proportions, leur donnait un air
+d’alchimistes cherchant quelque pierre philosophale.
+La chimie est là-bas une carrière fort
+agréable et lucrative pour les femmes, qui se
+placent couramment dans certaines industries. A
+la serre, je vis plusieurs jeunes personnes occupées
+à étudier les fleurs, pendant que d’autres
+les soignaient. Au musée, une quantité d’élèves
+faisaient du dessin, de la peinture à l’huile, de
+la sculpture, des travaux relatifs à l’architecture
+et la décoration des maisons.</p>
+
+<p>Plusieurs centaines d’élèves accoururent pour
+écouter ma conférence française. J’eus le plaisir
+de constater qu’elles comprenaient fort bien
+notre langue. Leur professeur principal est une
+jeune personne très distinguée, qui a passé
+plusieurs années à Paris, et suivi avec assiduité,
+les cours de M<sup>r</sup> Gaston Paris, dont le
+portrait orne sa chambre. Dans ma conférence
+anglaise du soir, j’eus devant moi la population
+de Holyoke tout entière, public gracieux,
+intelligent, à qui c’est un régal de parler et
+qui vous soutient et vous inspire par sa bonne
+sympathie.</p>
+
+<p>Au dîner, j’avais été invité dans la maison de
+la directrice. Elle y demeure au milieu d’une
+centaine d’étudiantes. Il y avait six ou sept
+tables dressées. Les dames servaient elles-mêmes.
+C’était absolument charmant. J’appris,
+en m’intéressant à ce détail, que toutes les jeunes
+personnes s’entraînaient aux travaux pratiques,
+et qu’une très importante partie du travail de
+la maison était fait par les étudiantes.</p>
+
+<p>Le personnel de service se trouve ainsi
+réduit à un minimum. Les études n’y perdent
+rien. Un peu de travail physique est un délassement
+et rétablit l’équilibre mental. La bourse y
+gagne. La pension coûte moins cher, en raison
+même de cette organisation très pratique. J’eus
+ainsi le plaisir de voir les corridors de la maison
+balayés par des jeunes filles fort distinguées et
+qui, pour tenir un balai, m’en paraissaient un
+peu plus jolies.</p>
+
+<p>La veille, on m’avait raconté qu’une certaine
+quantité de courageuses jeunes personnes qui
+faisaient là leurs études, avaient gagné, comme
+dames de compagnie, femmes de chambre ou
+dans d’autres emplois lucratifs, l’argent nécessaire
+à leurs études. Plusieurs sont actuellement
+professeurs, qui ont amassé par des
+leçons particulières le nécessaire pour demeurer
+à l’Université et y acquérir leurs
+grades.</p>
+
+<p>Je me trouvais à Holyoke, le soir du jour où
+le Président Roosevelt fut réélu. L’Université,
+calme à la surface, était en ébullition intérieure.
+Dans ma conférence, je fis une allusion au fait
+passionnant du jour. Le résultat de l’élection
+était encore inconnu ; je l’envisageai comme
+certain. Ce fut une explosion de joie dans la
+salle, mille mouchoirs s’agitèrent avec frénésie,
+et des trépignements généreux se firent entendre
+à travers tout l’auditoire. Le lendemain, à
+la première heure, le résultat une fois acquis,
+l’ivresse ne connut plus de bornes. Pendant
+deux heures, on entendit des chants patriotiques,
+des sérénades, des cris spéciaux qui
+servent là-bas aux étudiants des deux sexes à
+manifester leur contentement. Ces cris, où les
+femmes rendent souvent des points aux hommes,
+ont une énergie que je qualifierai de sauvage,
+et je me suis assuré qu’ils venaient bien des
+anciens Peaux-rouges.</p>
+
+<p>Les femmes ne votent pas aux États-Unis.
+Pour se dédommager de cette lacune dans la
+loi, les jeunes filles de Holyoke avaient décidé
+qu’elles feraient une élection privée, le jour
+avant l’élection publique. Elles observèrent minutieusement
+les usages ; firent une campagne
+électorale avec articles dans le journal de l’Université,
+meetings et affiches. Au jour dit, le vote
+fut soumis aux plus strictes formalités et même,
+pour copier fidèlement les mœurs ambiantes,
+ces demoiselles désignèrent quelques policemen,
+ou plus exactement police women « <i>for
+hindering bribery</i>. » Le résultat de l’élection fut
+une formidable majorité en faveur de Roosevelt.
+Quelques jours plus tard, à la Maison
+Blanche, je racontai ces incidents amusants
+au Président, qui en rit de bon cœur.</p>
+
+<p>Avant de quitter Holyoke, j’assistai à la pose
+de la première pierre d’un nouvel et important
+édifice dont, d’ailleurs, les murs s’élevaient
+déjà considérablement. Par les chemins qui
+circulent entre les beaux platanes et les bandes
+de gazon, je vis s’avancer vers l’église où
+se célébrait la cérémonie, une longue théorie,
+toute l’Université et ses hôtes, en costume des
+grands jours : hermines, toques, robes de docteur.
+Un chœur, composé de deux cents jeunes
+filles en surplis blanc, précédait le cortège. La
+Présidente, assistée de quelques hauts membres
+d’Universités voisines, fit un speech, et
+des chœurs merveilleux furent chantés. Le
+reste du jour fut consacré aux réjouissances
+générales. Des réjouissances, il y en a souvent.
+Elles font partie du programme. Les jeux en
+plein air, l’exercice journalier, une bonne
+hygiène, une vie normale et pas trop de tracas
+d’examens, font à ces jeunes et studieuses personnes
+une vie, en somme, très heureuse.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c247">DOCTORAT HONORIS CAUSA</h2>
+
+<p>Parmi les marques de bonne amitié dont le
+souvenir nous demeure précieux, il est impossible
+d’oublier celle qui nous vint du Temple-College
+de Philadelphie et du D<sup>r</sup> Conwell, son
+éminent directeur. Avant de conter comment
+le doctorat nous fut conféré, présentons M. le
+Docteur Conwell.</p>
+
+<p>Le Docteur Conwell est de haute stature,
+maigre, brun, nerveux. Un nez aquilin marque
+sa figure expressive, où des yeux à la fois bons
+et pénétrants allument leur flamme sombre. Il
+a passé une partie de sa vie à voyager autour
+du monde, exerçant, pendant quelque temps,
+le périlleux métier de correspondant de guerre
+en Extrême-Orient. Quand il eut amassé
+toutes ses expériences, il subit une transformation
+intérieure d’où son esprit sortit, animé
+de convictions religieuses ardentes. Il se fit alors
+prédicateur et professeur, et transporta toute la
+belle fougue de l’ancien globe-trotter sur le
+champ de l’action religieuse et sociale. Armé
+de connaissances pratiques très étendues et
+d’une vaste érudition, doué d’un tempérament
+de fer et en même temps d’une souplesse
+d’intelligence qui le rend large, tolérant, de
+relations cordiales, il fit profiter son œuvre
+de toutes ces qualités éminentes. Après de
+longues années d’un labeur qui ne cesse jamais,
+et dont une partie est consacrée à faire
+des conférences sur tous les points de l’immense
+territoire des États-Unis, on lui doit : l’érection
+du plus large temple de Philadelphie, appartenant
+à la dénomination baptiste ; la création d’une
+université complète ayant un caractère populaire.</p>
+
+<p>Le temple contient plus de trois mille places
+assises. Mais le D<sup>r</sup> Conwell, au courant de
+tous les moyens de la civilisation, y a fait
+installer un appareil téléphonique perfectionné
+qui permet au prédicateur de se faire entendre
+bien au-delà de la salle où il prêche. Cette installation
+eut d’abord un but purement humanitaire.
+Il s’agissait de rendre possible aux
+malades d’un hôpital voisin, la participation
+aux offices, sans aucun dérangement pour eux.
+Une demi-douzaine de récepteurs suspendus
+en face de la tribune recueillent et transmettent
+non seulement la voix du prédicateur, mais la
+musique de l’orgue, les chants des chœurs
+et de la communauté. Les malades, de leur lit,
+peuvent, en se fixant sur la tête un casque
+téléphonique, suivre tous les incidents du culte
+public. Une fois l’installation faite, ses services
+s’étendirent bien au-delà du rayon prévu. Tout
+abonné au téléphone peut, à condition de prévenir
+la veille, se faire mettre en contact avec
+le Temple pour la durée du service religieux.
+On voit d’ici le merveilleux usage qu’un arrangement
+semblable comporte.</p>
+
+<p>La première fois que je vis le D<sup>r</sup> Conwell,
+c’est en chaire, un dimanche vers les dix heures
+du soir. Il prêchait, en attendant que je vienne
+d’un lointain quartier de Philadelphie, pour
+saluer sa communauté. Son sermon était dirigé
+contre un certain nombre de crimes sociaux qui
+consistent à offenser, à dépouiller, à voler Dieu
+dans la personne des hommes. Il énumérait,
+avec sévérité, des cas où, par suite de bas
+intérêts ou d’égoïsme sauvage, nous en arrivons,
+en pleine civilisation, à priver des
+enfants et des hommes de leur droit à la vie, à
+la liberté, à la clarté intellectuelle, au développement
+moral. Et à chacun de ces cas il s’écriait
+avec une passion qui prêtait à sa parole un
+éclat vengeur : « You rob God ! » vous volez
+Dieu !</p>
+
+<p>Il m’invita plusieurs fois à prendre la parole
+devant son immense auditoire. Nous eûmes
+de longues conversations, et je fus mis au
+courant de l’œuvre magnifique qui s’accomplissait
+là, ainsi que dans l’université bâtie
+porte à porte et intitulée Temple-College. Cette
+université a des centaines d’étudiants, un corps
+de professeurs, hommes et femmes, très remarquable,
+et son but spécial est de rendre les
+études accessibles à quiconque a des capacités.
+Toute une vaste section ne fonctionne que le
+soir. Là, des ouvriers, des employés, préalablement
+entraînés par des études personnelles,
+viennent suivre des cours. Après avoir suivi
+ces cours pendant de longues années, ils
+peuvent acquérir des grades universitaires.
+Temple-College est une ruche immense et bienveillante
+où le peuple intelligent peut s’initier
+à la vie intellectuelle. C’est de cette université
+qu’on voulait me faire docteur, étendant cette
+même marque de politesse à mon compagnon
+de voyage. La qualité et le but d’une semblable
+œuvre, nous faisaient d’autant mieux apprécier
+une offre qui fut acceptée avec empressement.
+La réception fut fixée au 23 novembre. Ce
+jour-là, entourés de tout le corps de professeurs,
+nous entrâmes dans la salle bondée
+d’un public sympathique. Non seulement on
+désirait nous offrir un témoignage personnel,
+mais ce témoignage s’adressait à la France
+elle-même, par dessus notre tête. On nous le fit
+voir surabondamment. En premier lieu, toute
+la vaste salle avec ses larges tribunes était
+littéralement drapée aux couleurs de France
+mêlées aux couleurs américaines. Puis, comme
+premier article du programme de la séance,
+la <i>Marseillaise</i> fut chantée par un quatuor
+d’une vigueur entraînante. Ensuite, tous les
+discours contenaient des allusions à la République
+sœur. Un de ces discours fut prononcé
+par le maire de Philadelphie, qui
+profita, en outre, de l’occasion pour déclarer
+qu’il était lui-même un ancien étudiant de
+Temple-College. Sa belle carrière avait été
+ouverte par cette bonne maison où il était
+possible de faire ses études, le soir, tout en
+gagnant sa vie le jour.</p>
+
+<p>Aux applaudissements sans cesse renouvelés
+d’une foule enthousiaste, chaque allusion à la
+France se transformait en manifestation générale.
+« Dites bien, et répétez-le, nous enjoignaient
+tour à tour les orateurs qui se succédaient
+à la tribune, dites à vos concitoyens en
+quelle vive amitié nous tenons leur pays, et
+combien nous désirons qu’il soit fort, prospère,
+animé de l’esprit qui fait les puissantes
+démocraties. »</p>
+
+<p>Puis on nous remit des insignes, des toques
+et des parchemins, afin que de cette heure
+il nous restât un symbole aux écrins du
+souvenir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c254">UN PÉNITENCIER QUAKER</h2>
+
+<p>Je venais de voir, aux environs de Philadelphie,
+dans une jolie contrée où les champs
+et les fermes alternent avec des restes de
+forêts, une magnifique école coéducationnelle
+dirigée par les « Amis ». Maintenant, me dit
+frère Joseph Elkinton, négociant, et speaker
+dans les meetings quakers, venez, que je vous
+montre une autre maison, celle-là pour enfants
+et jeunes gens égarés.</p>
+
+<p>Nous partîmes, cahotés, par de mauvais chemins
+de traverse, et bientôt gagnâmes une sorte
+de cité, bâtie sur une colline à large dos, et
+composée d’une vingtaine de maisons. C’était là.</p>
+
+<p>Je n’en croyais pas mes yeux. Pour une
+maison de correction, cet établissement manquait
+complètement de physionomie. D’abord,
+pas de murs, pas même une palissade, pas
+même un fil de fer ! On entre et on sort comme
+on veut. Sur une question à ce sujet, le quaker
+Elkinton me répondit avec un sourire malicieux :
+« <i>c’est pour empêcher les évasions</i>. » Il
+paraît que rien n’empêche les gens de s’en
+aller, comme d’être libres de le faire à toute
+heure. Cette absence de barrières, de portes,
+de verrous, de gardiens farouches, me fit
+beaucoup songer. Et je finis par trouver
+qu’elle était parfaitement en accord avec les
+principes de ces « Amis », si humains en
+toutes choses. En effet, quoiqu’ils soient de
+vrais croyants, ayant la foi qui transporte les
+montagnes, ils n’ont pas construit, autour de
+leur cité spirituelle, de ces murs qui s’appellent
+des credos. Ils ne voudraient pas qu’un mur
+empêchât l’esprit de souffler ou le soleil de
+rayonner. Et la même raison qui fait qu’ils n’ont
+pas la fibre ecclésiastique, les arrête devant
+les mesures coercitives, même quand il s’agit
+de jeunes mauvais drôles. Ah ! que je comprends
+ces choses, et que cette foi en la liberté
+me semble belle !</p>
+
+<p>En approchant des maisons, situées sur les
+deux rangs, le long d’une large avenue avec,
+au bout, un bâtiment directeur, je remarquai
+qu’elles étaient toutes tapissées de lierre. Non
+de lierre comme nous le connaissons ici et
+qui ne supporte pas les hivers rigoureux de
+l’Amérique, mais d’un lierre qui perd ses
+feuilles en automne. Avant de tomber, elles
+prennent de belles tonalités, variant entre
+le rose pâle et le pourpre intense. Toutes
+les maisons en étaient garnies. On eût dit
+les feux d’un beau couchant, caressant leurs
+pierres, leurs embrasures de portes et de fenêtres.
+C’était si gracieux, que ce souriant endroit
+paraissait un séjour privilégié où l’on récompense
+la vertu, plutôt qu’un lieu sévère où le
+vice doit être corrigé. Plus d’une âme imbue
+des principes classiques de la <i>poigne</i>, eût senti
+là son mépris s’éveiller.</p>
+
+<p>Joseph Elkinton me montra un bâtiment en
+construction, où des charpentiers étaient en
+train de poser des poutres. Ceci, dit-il, est une
+nouvelle demeure. Ceux qui la construisent
+sont les aînés de la maison. Ils travaillent sous
+la direction de quelques hommes du métier. Le
+système, ici, est de faire faire tous les travaux
+par les intéressés eux-mêmes.</p>
+
+<p>Nous commençâmes la visite à travers une
+série de constructions ; nous vîmes des ateliers
+et des écoles. L’école ne fonctionne que le matin,
+sauf pour les petits, qui la fréquentent l’après-midi
+également. Les ateliers ouvrent l’après-midi.
+Nous regardâmes faire des souliers, des
+vêtements, des meubles, puis imprimer un
+journal, laver du linge. Sur une table, des
+gamins repassaient des chemises avec des fers
+chauffés à l’électricité. Le même fer, en contact
+avec un courant, fonctionne indéfiniment : point
+d’émanations gazeuses ; point de taches de charbon.
+Toute cette population d’enfants n’avait
+pas l’air de contrainte que jusqu’ici j’avais toujours
+remarqué dans les maisons analogues.
+Nous en vîmes d’autres qui revenaient du
+labour, marchant en rang comme des soldats,
+mais leur expression de figure était celle de
+garçons contents de leur sort. Frère Joseph
+me dit que le principe fondamental de la
+maison était de <i>restaurer en chacun le sentiment
+de la dignité humaine</i>. Jamais on ne
+leur parle de leur passé. Il est considéré comme
+oublié et pardonné. On préfère faire vibrer
+en eux la fibre héroïque, que de les attendrir
+et les amollir ou de les décourager par
+le sentiment trop vif et trop persistant de leurs
+fautes.</p>
+
+<p>Nous visitâmes leurs habitations, propres,
+visiblement respectées, sans aucune de ces
+traces de dégradation qui montrent qu’un
+homme manque de respect à sa propre maison.</p>
+
+<p>Sur la table dressée pour le dîner, verres et
+vaisselle d’une propreté immaculée, et des serviettes,
+s’il vous plaît, pliées avec une certaine
+coquetterie. Tout rappelle que ceux qui s’asseoiront
+à ces petites tables de six, sont
+considérés comme des individualités et non
+comme de simples numéros.</p>
+
+<p>Pendant que nous parcourions le bâtiment de
+gymnastique, contenant les piscines de bain, un
+carillon se mit à sonner dans la tour de l’horloge. — Est-il
+mécanique ? dis-je à Elkinton. — Non,
+c’est un des jeunes pensionnaires
+qui le fait sonner. Il est habile musicien,
+et nous pensons que les mélodies apaisantes
+ou joyeuses peuvent agir favorablement sur
+l’esprit des enfants, aux heures surtout où
+ils se reposent et peuvent écouter tranquillement.</p>
+
+<p>Une fois le tour complet fait, nous pûmes
+voir, dans le bureau du directeur, les albums
+nombreux et fort curieux où sont représentées
+toutes les générations qui ont passé par l’école.
+Chaque enfant a une courte biographie en deux
+parties : avant et pendant son entrée à la maison.
+Au-dessus des détails biographiques sont deux
+photographies. L’une représente l’élève tel
+qu’il est entré. Elle se fait toujours à la première
+heure et, en général, les figures sont
+pâles et sournoises, ou contraintes et dissimulées.
+L’autre photographie montre le même
+élève, tel qu’il était au jour de la sortie.
+Entre ces deux images il y a souvent des
+différences frappantes. Pour une minorité qui
+semble n’avoir pas profité, il y a un nombre
+énorme de physionomies accusant une transformation
+complète.</p>
+
+<p>J’eus un long entretien avec le directeur et
+plusieurs de ses principaux collaborateurs.
+Tous sont quakers, quoiqu’il n’y ait pas un seul
+enfant quaker parmi ces pauvres jeunes habitants
+du refuge. Tous m’ont frappé par la foi
+en l’homme, en l’enfant. Ils sont bien moins
+obstinés à mettre en relief la corruption native
+des gens qu’à découvrir en chacun quelque
+vestige de l’image de Dieu. Ils aiment ces
+enfants, sans avoir vis-à-vis d’eux l’air protecteur
+des justes qui consentent à toucher aux
+injustes. Ceux-là sont de vrais disciples du
+Maître qui prenait sur lui les péchés des autres.
+Ils se frappent la poitrine, parce que des enfants
+sont tombés, victimes souvent de notre état
+social vicieux. Et ils les aiment à cause de leur
+malheur. Par l’effet d’une curiosité très naturelle,
+je demandai s’il n’y avait pas là quelques
+jeunes Français. Un garçonnet leva la main. — D’où
+es-tu ? — De Vincennes. — Et moi, lui
+répondis-je, je suis de Fontenay-sous-Bois. Et
+nous échangeâmes une poignée de mains en
+signe de bon voisinage.</p>
+
+<p>Ces quakers sont de braves gens ; leur
+mépris austère des formules et des conventions,
+leur simplicité rude et bienveillante m’a
+gagné le cœur !</p>
+
+<p>Je les récompensai de tant de bienfaits spirituels,
+procurés par leur fraternelle compagnie
+et le spectacle de leur mâle activité, en m’appropriant
+une jolie inscription fixée au mur
+dans le cabinet du directeur. Sans autre forme
+de procès, je la mis dans ma poche.</p>
+
+<p>Et qu’était-ce donc ? Un credo dont la lecture
+m’avait touché jusqu’aux larmes, intitulé :
+<i>The school teachers creed</i>. Il commence ainsi :
+« I believe in boys and girls ! » « Je crois aux
+jeunes garçons et aux jeunes filles ! » La voilà,
+la foi en l’homme, sans laquelle toute notre foi
+s’écroule dans le néant et le pessimisme !</p>
+
+<p>Si vous doutez de l’homme, de son œuvre,
+du grand labeur sur les sillons de la terre ;
+si vous ne prenez la présente économie que
+comme une affaire mal engagée, destinée à la
+banqueroute et dont l’au-delà seul payera le
+déficit, vous faites une injure au Dieu en qui
+vous prétendez croire et que vous pensez glorifier,
+en niant l’homme. Car l’auteur responsable
+de ce monde présent, c’est Lui. Son honneur
+est engagé sur nos têtes. Nous sommes
+solidaires. Je ne rendrai pas aux chers
+« Amis » le carton que je leur ai dérobé, et je
+relirai sans cesse le vaillant, le claironnant
+<i>schoolteachers creed</i> : « I believe in boys and
+girls. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c264">BOVERY MISSION</h2>
+
+<p>Un jour, je rendais visite à M<sup>r</sup> Klopsch,
+le dévoué rédacteur du <i>Christian Herald</i>, en
+qui se concentrent tant d’œuvres de miséricorde
+et d’efforts vers une humanité meilleure. Il
+me dit : — Viendriez-vous un soir à Bovery-Mission ?
+Vous vous rencontreriez là avec tout
+ce que la cité de New-York peut nous montrer
+de plus lamentable en fait d’hommes sans feu
+ni lieu.</p>
+
+<p>Rendez-vous fut pris immédiatement pour
+le lundi, 28 novembre. Vers les onze heures
+du soir, M<sup>r</sup> Klopsch frappa à la porte du cercle
+où j’avais passé, au milieu d’amis, une de
+mes rares soirées libres. Il faisait froid. Une
+brume légère couvrait la ville. Nous roulâmes
+pendant une heure environ jusqu’à ce que nous
+eûmes atteint dans East-End, le local de Bovery-Mission.</p>
+
+<p>Dans une salle longue et étroite un public
+compact se trouvait entassé. Une tribune occupait
+le fond, surmontée d’un orgue. Sur cette
+tribune avaient pris place une série de personnes
+intéressées à la mission, entre autres
+une dame âgée qui lui consacre son existence
+entière. Il était minuit. Quand je m’assis au
+centre de l’estrade, je vis devant moi une
+barre destinée à servir d’appui aux orateurs.
+Et j’eus l’impression d’être cité à la barre de
+quelque invisible tribunal où siégeait la misère,
+ayant comme assesseurs une vraie cour des
+miracles, un ramassis de détresses, venues là
+de tous les bouts de la terre. Je demeurai
+d’abord en proie à une sorte de stupeur de l’âme.
+Heureusement l’orgue jouait, et l’assemblée
+chantait. Cela me permit de regarder cette
+foule composée des scories des nations. Il
+n’y avait pas une seule femme. L’aspect de
+ces gens était celui de vaincus ; mais non de
+vaincus, fraîchement revenus de quelque bataille,
+effarés encore des visions horribles de la mêlée.
+C’étaient des vaincus de vieille date, trop
+éteints et trop annihilés à présent pour se
+souvenir. Leurs figures présentaient des types
+de toutes les patries et montraient en même
+temps qu’ils n’en avaient plus aucune. A les
+voir ainsi, on se disait involontairement : A quoi
+te sert, Italien, ton roi ? Allemand, ton empereur ?
+Français, ta République ?</p>
+
+<p>Ils étaient tombés en dehors des mailles où
+tiennent les citoyens réguliers des pays, dans
+l’immense filet du malheur, et gisaient là, victimes
+de leur paresse, de leur ivrognerie,
+de leur manque de caractère, ou de circonstances
+brutales où s’était brisé, l’esquif de
+leur vie.</p>
+
+<p>Je leur faisais, de ma place, des visites
+personnelles, en les observant longtemps, individuellement.
+Parmi ces centaines d’épaves, pas
+une méchante figure. Il y avait de la diversité
+sous l’uniformité sordide des haillons : imberbes
+et barbus, hirsutes et chauves, et beaucoup
+plus de borgnes que ne comporte une assemblée
+d’hommes ordinaires.</p>
+
+<p>Par combien de sentiers divers, leurs vies
+jadis fraîches et pleines d’espérance avaient-elles
+abouti à cet écrasement qui, les réduisant en
+poussière, les condensait comme en un résidu
+noir au fond de la cornue sociale. Ils me parurent
+si grands dans leur néant, que toute la
+gloire de la vie bourgeoise et régulière en
+fut, sur l’heure, couverte d’une ombre. Une
+main invisible me retira toutes les provisions
+sur lesquelles d’ordinaire compte un homme,
+quand il doit parler à des semblables qui ont
+un lit pour s’y coucher, une table pour s’y
+asseoir ; qui portent sur eux ce passeport
+nommé l’argent et qu’anime le souffle de cette
+âme sociale : le crédit. — Je me sentais moi-même,
+par sympathie, réduit à la misère noire,
+à l’humanité nue, souffrante et blessée, et par
+là, je devenais leur égal. Et quand je me levai
+pour les appeler « frères » je vis, assis au milieu
+d’eux, l’esprit de l’humanité souffrante, le Fils
+de l’homme qui n’a point où reposer sa tête.
+Jamais je ne me suis senti plus fortifié par la
+pensée de pouvoir parler en son nom. Et
+jamais le jugement de sa parole, à la fois clémente
+et vengeresse, sur nos vanités, sur le
+mensonge du christianisme confortable, ne m’a
+paru plus sévère. Je reçus, ce soir-là, une de
+ces leçons qui remplissent l’âme de douleur
+et d’angoisse. Se rendaient-ils compte de
+l’effet surhumain qu’ils me produisaient ? Évidemment,
+non. Mais ils écoutèrent de bon
+cœur ce que je leur disais tout haut, comme
+j’avais recueilli en silence ce qu’ils me disaient
+tout bas.</p>
+
+<p>Puis je descendis de la tribune et priai les
+assistants de lever leurs mains selon qu’ils parlaient
+une des trois langues : français, anglais,
+allemand, les seules dans lesquelles je pouvais
+me faire comprendre. Et les conversations particulières
+s’engagèrent. Leurs courtes biographies,
+finissant toutes mal, rappelaient ces séries
+de messagers de malheur qui arrivent coup sur
+coup, annonçant chacun une autre catastrophe.
+Parmi les Français à qui je parlai, se trouvait
+même un ancien instituteur de Marseille. Il
+n’avait pas cinquante ans. Des bancs de l’école
+normale, par quelles hasardeuses pérégrinations
+était-il venu là ?</p>
+
+<p>Des tasses de café noir circulaient dans les
+rangs. L’heure de la clôture approchait. Une
+abondante distribution de pain fut faite à la
+sortie. Où vont-ils coucher ? me demandai-je,
+en voyant la noire colonne se disperser dans la
+brume nocturne. Et leur vision me suivait,
+lamentable, troublante, posant devant mon
+esprit le problème douloureux de l’humanité
+vagabonde.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c271">LA PROPRETÉ DE LA RUE AUX ÉTATS-UNIS</h2>
+
+<p>J’en parlerai comme un simple passant, non
+comme un enquêteur de métier. A toutes les
+heures du jour et de la nuit, pendant mon
+séjour là-bas, l’occasion m’a été fournie de
+circuler par les rues des grandes villes. J’ai
+vu les quartiers populaires, commerçants et
+bourgeois ; en particulier, un coup d’œil donné
+aux quartiers où les étrangers se groupent et
+s’entassent, selon leurs nationalités diverses,
+m’a vivement intéressé. Mais nulle part une
+exhibition du vice ne m’a choqué.</p>
+
+<p>Chez nous, nous avons les affiches, les petits
+journaux pornographiques illustrés, tous en
+bonne place, afin de se faire reconnaître aisément
+par ceux qui les cherchent, et d’attirer,
+s’il se peut, l’attention de ceux qui ne les cherchent
+pas. Nous avons, aux abords des gares,
+l’embuscade pour surprendre les nouveaux
+arrivés, peu au courant des usages de la cité
+monstre, et aux abords des Lycées, les distributions
+de mauvaises lectures et les enjôleuses
+de jeunes garçons. Nous jouissons du camelot
+habile qui attire le client en dessinant sur le
+trottoir et ensuite, le cercle une fois formé,
+essaie de placer des cartes licencieuses aux
+mains des auditeurs.</p>
+
+<p>Enfin, nous avons, la nuit, dans certains
+quartiers principalement, le raccolage sur le
+trottoir. Que n’avons-nous pas ? Un père de
+famille ou une mère peuvent maintenant difficilement
+prendre le train ou circuler par les rues,
+sans être gênés à cause de leurs fils ou de leurs
+filles.</p>
+
+<p>Lorsque nous nous plaignons, on parle de
+liberté. Dans un pays de liberté, il n’est pas
+admissible que des entraves soient apportées à
+la presse, à la circulation des citoyens, à la
+publicité. Et sous prétexte de liberté, la majorité
+des citoyens est constamment gênée dans
+la chose du monde la plus simple, à savoir dans
+le mouvement journalier, qui veut que l’on
+puisse, sans inconvénient, sortir de chez soi et
+se promener par la ville. En somme, nous
+subissons le contact des pires malpropretés,
+nous, nos femmes, nos filles, nos fils, par l’effet
+d’un simple sophisme.</p>
+
+<p>Les États-Unis sont, eux aussi, un pays de
+liberté. Comparativement à la belle latitude
+qu’ont là-bas les individus et les associations,
+nous sommes, en France, de plusieurs siècles
+en retard. Toutes les initiatives passées chez
+nous au laminoir des routines et des engrenages
+administratifs y ont libre cours. Il
+s’y accomplit tous les jours des choses nouvelles
+et hardies. En un mot, la liberté y règne
+dans les institutions, les mœurs, les lois. Mais
+on n’en tire pas la conclusion qu’il faille livrer
+les murs aux affiches cyniques, ni la rue aux
+ébats du scandale. Les jeunes filles sortent
+sans accompagnement, de jour et de nuit, et
+personne ne leur manque de respect. Elles ne
+risquent pas de voir le trottoir barré par des
+malheureuses qui ne savent pas ce qu’elles
+font, mais dont le triste métier qu’elles sont
+incapables de juger, devrait, par la prévoyance
+sociale, être rangé au nombre des industries
+insalubres. Ces industries, on les bannit du jour,
+si on ne peut les supprimer.</p>
+
+<p>Une objection courante est que les vices
+cachés sont pires que ceux étalés en public,
+ayant l’hypocrisie en plus. Nous ne le nierons
+pas. Mais oserait-on affirmer que les sociétés
+ayant le plus de vices publics soient exemptes
+de vices cachés ? On peut fort bien cumuler les
+deux. Chez nous, les rues sont malpropres.
+Prenez-vous cela pour un indice ou une preuve
+de la propreté des intérieurs ? Quelle logique !</p>
+
+<p>J’applaudis des deux mains, lorsque des
+industriels, qui savent l’Amérique curieuse de
+nouveauté et veulent y importer des produits
+scabreux, se trouvent arrêtés net par la police.
+La liberté est-elle faite pour les empoisonneurs ?</p>
+
+<p>Je ne suis pas de ceux qui ont comme idéal
+d’acclimater chez eux les mœurs de l’étranger.
+Chaque pays a son tempérament. Mais ici,
+il s’agit de bon sens ; le bon sens n’est pas
+une denrée nationale. Tout le monde en vit.
+Il est contraire au bon sens de laisser la rue
+s’emplir de miasmes et de pestes ; d’exposer la
+jeunesse aux pires rencontres ; de permettre au
+cynisme de s’afficher sur nos murs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c276">CONFÉRENCES ET AUDITOIRES</h2>
+
+<p>Malgré les plus attentives prévisions, l’imprévu
+nous guette sans cesse dans la vie. Et
+cet imprévu finit par prendre une place considérable
+dans l’existence du conférencier en tournée.
+De vingt-cinq à trente conférences, premier
+chiffre sagement fixé, afin d’éviter le surmenage,
+nous montâmes bientôt au double. Vers le milieu
+d’octobre, ce maximum se trouvait dépassé.
+Mais comme tous les jours de nouvelles invitations
+arrivaient, ces premières conférences ne
+furent bientôt plus qu’un cadre dans les places
+disponibles duquel, lentement, se logeaient des
+séances de moindre importance tombant sur
+les après-midi et même sur les matinées. Au
+prix d’un combat, recommençant à chaque
+courrier, la grande majorité des demandes était
+finalement écartée. Mais de celles qui ne
+peuvent se refuser, un noyau irréductible se
+constituait, et les colonnes, où s’inscrivaient les
+jours, étaient noires de rendez-vous. Quelquefois,
+dans la hâte des occupations se pressant
+les unes les autres, deux séances se trouvaient
+fixées à la même heure. Alors il fallait se livrer
+à des prodiges de combinaisons pour contenter
+tout le monde.</p>
+
+<p>Mais tout travail est rendu facile par la
+satisfaction qu’on en retire. Si parler est une
+des plus terribles épreuves de la vie, lorsqu’il
+s’agit de s’adresser à des indifférents ou de
+combattre des auditeurs hostiles, c’est, au
+contraire, une joie sans pareille, si vous avez
+affaire à des auditoires sympathiques et vibrants.
+De ces auditoires, l’Amérique nous en
+a offert une telle multitude et avec une telle
+régularité, que chaque occasion de prendre la
+parole était une joie nouvelle.</p>
+
+<p>Voici d’abord les réunions de clubs, presque
+des soirées de famille. Tout club organise des
+séances familiales où les membres peuvent
+amener leurs femmes et leurs enfants adultes.
+Ces rendez-vous ont un caractère privé. La
+sociabilité y joue un grand rôle. Avant la conférence,
+tout le monde cause ensemble. Si le
+conférencier arrive de bonne heure, il a le
+temps de faire connaissance, avec ceux qui
+viennent pour l’écouter. Ensuite, des questions
+lui sont posées, et la réunion se termine au
+buffet. Dans de semblables conditions, vous
+recueillez, en une seule heure, une multitude
+de renseignements et d’impressions. La parfaite
+cordialité du public donne d’ailleurs à ces rencontres
+un charme auquel personne ne saurait
+être insensible.</p>
+
+<p>Dans une église, un théâtre ou toute autre
+salle publique, le cadre élargi et différent ne
+permet plus la même familiarité. Mais, les
+auditeurs peuvent cependant vous encourager
+et vous rendre la tâche facile. Rien que
+l’accueil premier, fût-il silencieux, que vous
+fait une salle bienveillante, ressemble à une
+bienvenue et à une invitation de vous trouver
+chez vous. Combien de choses la figure des
+auditeurs assemblés ne peut-elle pas dire à
+l’inconnu qui paraît devant eux ! Je ne me
+suis pas lassé de regarder les auditoires américains,
+dans cet instant qui précède la conférence,
+pendant que le Président de la soirée,
+introduit l’orateur et que, tout en écoutant le
+speaker, l’assemblée a les yeux fixés sur l’hôte
+qui doit parler après lui. Figures souriantes et
+paternelles de vieillards, figures posées et sérieuses
+d’hommes et de femmes, attitude attentive
+de jeunes gens et de jeunes filles. Que de
+signes silencieux et significatifs se recueillent
+en une minute ! J’ai trouvé aux auditoires
+américains un air de bienveillance, de sincérité,
+de virile droiture. Ils m’ont laissé un souvenir
+ineffaçable, par la masse compacte de braves
+gens qu’ils m’ont permis d’entrevoir.</p>
+
+<p>Mais c’est surtout dans les écoles, les universités,
+devant les auditoires presque exclusivement
+composés de jeunesse, qu’une véritable
+révélation m’attendait. J’ai toujours aimé la
+jeunesse ; j’espère bien, d’année en année,
+l’aimer mieux, la comprendre et la servir davantage.
+La jeunesse de ma patrie m’a largement
+comblé d’affection, de bonne et confiante
+tendresse. Mais je faisais là-bas une rencontre
+nouvelle, dans des circonstances difficiles, et
+je fus heureux de constater que par une sorte
+de télégraphie sans fil, j’entrai d’emblée en
+contact avec ces auditoires vibrants et juvéniles.</p>
+
+<p>Je les verrai toujours à Oberlin, Vassar,
+Mount Holyoke, Boston, Chicago, Philadelphie,
+New-York, Lafayette, partout enfin, également
+attentifs et sérieux.</p>
+
+<p>Une chose m’a frappé devant les assemblées
+de tout âge et les interlocuteurs individuels,
+c’est que le vrai Américain ignore la <i>blague</i>.
+Cette corde qui vibre un peu trop souvent chez
+nous, et dont certains font même un usage
+exclusif et monotone, leur est inconnue. Non
+qu’ils ne soient amis du rire ! Bien au contraire.
+Une sorte de bonne humeur, jeune et saine, les
+anime. Ils sont prompts à saisir et à souligner
+d’un sourire discret ou d’une hilarité sonore,
+tout trait humoristique de la pensée. Mais ils
+restent sérieux en riant.</p>
+
+<p>Le 27 novembre, un dimanche dont je me
+souviendrai, car il me mit en contact avec plus
+de dix mille auditeurs, j’eus entr’autres un coup
+d’œil merveilleux. Par les soins de l’Union
+chrétienne de Jeunes Gens, dont l’œuvre admirable
+rayonne sur le monde entier, un mass-meeting
+d’hommes avait été convoqué pour
+l’après-midi à l’Opéra de New-York. En entrant
+dans la salle, je vis devant moi trois mille
+hommes. En grande majorité rasés, ils donnaient
+une impression superbe de santé et de fraîcheur.
+Leur attitude immobile, attentive d’avance, me
+les révélait comme une force concentrée, un rempart
+de volontés décidées. J’eus l’impression de
+me trouver devant une troupe prête à combattre,
+dont le courage résolu ne demande qu’à être
+enflammé par une vibrante harangue. De pareils
+auditoires transportent et inspirent celui
+qui doit leur parler ! On se donne à eux volontiers
+sans restriction. Et dût notre vie semée à
+larges mains s’y dépenser tout entière, tant
+mieux ! elle tomberait sur un terrain digne
+de la meilleure graine. Mais à se mettre en
+contact avec de si généreuses volontés, on
+reçoit plus qu’on ne donne, et l’on part chargé
+de puissance morale, au lieu de se retirer
+épuisé.</p>
+
+<p>La conférence terminée, une partie du public
+s’approche de l’orateur. C’est l’heure des poignées
+de mains et de la fraternité démonstrative.
+Un soir, dans une de ces grandes universités
+où des milliers de jeunes filles font leurs
+études, je vis ainsi passer devant moi la totalité
+du personnel. Tranquillement assis, je serrais
+la main à toutes ces enfants studieuses, chère
+espérance de la mère-patrie. Et je pouvais à
+loisir observer leurs traits, leurs types divers
+et tout ce qu’un simple regard vous révèle
+sur une personne. Bien peu d’entre elles
+avaient mauvaise mine. Presque toutes, vigoureuses,
+décidées, souriantes, faisaient plaisir à
+voir, par cette robustesse qui se joint si bien
+à la grâce des vingt ans. Et je pensais à leurs
+parents, à tout ce trésor de tendresse placé
+sur leurs têtes, à la grande République où elles
+avaient leurs places d’épouses et de mères.
+Je faisais avec chacune acte de connaissance
+individuelle. D’un seul mot elles m’annonçaient,
+en passant, une foule de choses bonnes et
+braves qui font aimer l’humanité…</p>
+
+<p>Et voilà comment une tournée, ayant comporté
+cent cinquante conférences, sermons et
+discours de tout genre, de nombreuses réceptions
+et des milliers de kilomètres de chemin de
+fer, a laissé le souvenir et les effets d’une partie
+de plaisir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c285">UNE LEÇON RAPPORTÉE DES AVEUGLES AUX
+CLAIRVOYANTS</h2>
+
+<p>Le 23 novembre, aux premières heures du
+matin, j’arrivai à l’asile d’Overbrook, près de
+Philadelphie, où se trouvent une grande quantité
+d’aveugles de tous les âges. C’était le lendemain
+du deuxième jour à Washington, jour très
+rempli, dont une nuit en sleeping-car avait
+dissipé les fatigues.</p>
+
+<p>Les murs blancs d’Overbrook resplendissaient
+au loin dans la campagne où courait une brise
+caressante et tonique. Bientôt nous nous trouvâmes
+dans la maison que nous visitâmes en
+détail. Je songeai que, d’un seul regard jeté
+dans les ateliers et les cours, j’en voyais plus
+que les habitants n’en verraient jamais.</p>
+
+<p>Nous aboutîmes à une large salle de réunion,
+comme il y en a toujours dans les établissements
+américains. Là se massèrent les pensionnaires
+des deux sexes, enfants et adultes. Il y avait
+surtout beaucoup d’enfants.</p>
+
+<p>M<sup>rs</sup> Wood, femme dévouée de l’artiste-aveugle
+du même nom, chanta un superbe solo du
+« Lobgesang » de Mendelssohn. Son mari exécuta
+des morceaux d’orgue. L’assemblée aveugle
+écoutait. Pendant l’instant de silence du début,
+j’avais été frappé et attristé, par la nuit
+répandue sur toutes ces faces d’hommes et d’enfants.
+Les uns portaient des lunettes noires,
+pour abriter et cacher de pauvres yeux incapables
+de voir, non de souffrir. Chez d’autres,
+deux grands creux, vides de regard, semblaient
+comme des âtres éteints qu’habite le regret
+du feu. Mais dès que jaillirent les sons de
+la musique, toute cette nuit fut traversée
+par de la clarté, et cette clarté révélait du
+bonheur.</p>
+
+<p>Puis tous se levèrent et entonnèrent un chœur,
+dirigé par M. Wood, non quelque banal morceau
+de musique, mais un magnifique ensemble comportant
+une longue et savante préparation.
+Tout en écoutant, j’observais ce que j’avais sous
+les yeux. Les exécutants étaient tout entiers à
+leur chant. Ils se plongeaient dans l’harmonie
+comme dans une lumière. A cette heure, ils
+voyaient.</p>
+
+<p>Quand ils eurent fini de chanter, nous leur
+parlâmes. C’est une situation très spéciale, si
+vous êtes habitué à parler du geste et du regard,
+que de s’adresser à un auditoire pour qui
+rien n’existe d’un discours que ce qui s’entend.
+On essaie de mettre tout ce qu’on ressent dans
+l’unique moyen d’expression auquel on se
+trouve réduit.</p>
+
+<p>Je dus pourtant ce jour-là et dans cette
+même séance, apprendre qu’il existe des cas
+d’isolement bien plus complets que celui de
+l’aveugle.</p>
+
+<p>Durant les chants déjà, j’avais remarqué, au
+premier rang, un enfant très jeune, qui restait
+assis quand les autres se levaient, et ne semblait
+prendre part à rien, pas plus aux histoires et
+aux discours, qu’à la musique. Son attitude
+était celle d’un être écrasé par un malheur
+surhumain. John Wanamaker que j’avais vu un
+moment s’asseoir près de cet enfant et le caresser,
+m’expliqua que le pauvre petit était
+sourd-muet et aveugle en même temps. Tout
+ce qui se passait lui était donc étranger. Il me
+sembla prisonnier d’une sorte de Fatalité. Les
+drames d’Eschyle ont de ces figurants muets qui
+sont comme des témoins du malheur gigantesque
+et aphone. Ce pauvre petit, ployé sous
+son cumul d’infirmités, me navrait. Pour celui-là
+tout cri est nul, tout signe visible frappé d’impuissance.
+Alors, pendant que d’autres amis prenaient
+la parole, je m’assis près de lui, et tout
+doucement je lui fis sentir que quelqu’un était
+là. Il se rapprocha, se serra contre moi ; j’attirai
+sa tête sur mon cœur, lui passant les mains dans
+les cheveux, lui caressant les joues. Sa figure
+sombre commença à se dérider. Sûrement l’enfant
+prenait de l’intérêt à ma visite personnelle
+dans sa cellule fermée d’un triple mur, aveugle,
+muet et sourd. Alors une idée me traversa la
+tête. Si je lui racontais une histoire ! Je lui pris
+les mains et lui saisis successivement le pouce
+et chaque doigt en les levant, les baissant, les
+pliant, les frottant, les grattant ou soufflant
+dessus. Puis je les traitai comme des touches
+de piano et y jouai un morceau. Enfin je me
+livrai à une série de manipulations qui finirent
+par faire rire mon pauvre gamin. Et comme,
+lorsqu’une histoire est finie, les enfants en redemandent
+une autre, il tendit ses mains pour
+que je recommence à y tapoter et jouer une
+autre histoire avec des variantes. Nous eûmes
+toute une conversation dans ce Volapuck
+improvisé. Certainement nous nous quittâmes
+amis.</p>
+
+<p>Les grands malheurs sont de grands mystères.
+Je ne conseille à personne de vouloir les
+expliquer. Toujours, par quelque côté, leur immensité
+nous échappe. Mais le malheur nous
+dit : <i>Sois bon !</i> Mis en présence des déficits
+de la vie, tels qu’ils nous apparaissent dans
+les pauvres existences tronquées et mutilées,
+l’homme qui ne ressent pas un besoin ardent
+de contribuer à payer la dette énorme du
+malheur, n’est pas un homme.</p>
+
+<p>Si nous comprenions ce que nous dit l’humanité
+blessée, nous quitterions tous l’iniquité, et
+la pitié divine nous nettoierait de nos souillures.
+Somme toute, la seule vraie conclusion humaine
+à tirer des plus effroyables calamités est toujours
+la même. L’humanité l’a entrevue dans ses crépuscules
+et ses nuits. L’Évangile n’en enseigne
+point d’autre. Que faire devant les montagnes
+sombres de la souffrance ? <i>Il faut aimer.</i></p>
+
+<p>Je sortis d’Overbrook, ayant au cœur deux
+images, celle du garçonnet aveugle, muet et
+sourd, et celle du grand messager de l’insondable
+Pitié, disant : « Venez à moi, vous tous qui
+êtes travaillés et chargés ! » A quel enfant couronné
+de boucles blondes et de bonheur matinal
+eût-il dit avec plus de douceur qu’à ce
+pauvre petit écrasé : « Laissez venir à moi les
+petits ! »</p>
+
+<hr>
+
+<p>Deux heures plus tard, par une de ces coïncidences
+qui frappent l’esprit, comme le briquet
+le silex, je me trouvai dans Archstreet, à
+Philadelphie, devant plus d’un millier d’enfants
+que m’avaient amenés les « Amis ». En songeant
+d’avance à cette réunion, j’avais préparé une
+allocution. Mais, à cette heure, il m’eût été impossible
+de la faire. Je la laissai au fond de mes
+poches. Et très simplement, la méthode pratiquée
+par les « Amis » s’imposa à moi : Parler
+selon que le cœur est ému, proclamer tout haut
+ce que l’Esprit nous dit tout bas.</p>
+
+<p>N’avais-je pas devant moi les plus précieux
+trésors de la ville ? La nef, les tribunes, tous
+les coins et recoins de la vaste et silencieuse
+maison étaient littéralement bondés d’enfants,
+solides et riants garçons, gracieuses fillettes.
+Quel capital de vie et d’espérance ! quelles
+semailles d’énergie ! Je venais de la nuit, et
+j’étais dans le jour. Oh ! tous ces yeux grands
+ouverts, yeux d’enfants que n’égale en beauté
+ni le sourire des fleurs ni la clarté des étoiles !
+Comme cette richesse lumineuse me rappelait
+la noire misère de tout à l’heure ! Sans phrases,
+je leur dis ce qui m’accablait, pensant que cette
+sévère leçon de choses leur serait bonne.</p>
+
+<p>« Vous voyez un homme qui sort de rendre
+visite à une multitude d’enfants aveugles. Ils ne
+l’ont pas vu. Ils ne se sont jamais vus les uns
+les autres. Ni les roses de leur jardin, ni l’or
+rutilant des forêts automnales, ni l’azur du ciel,
+ni le sourire de leur mère n’existent pour eux.
+Si chaque jour, une heure durant, un œil leur
+était prêté, ils s’en serviraient avec tant de soin
+qu’ils feraient provision d’images pour la série
+des heures noires.</p>
+
+<p>Vous avez tous ici deux yeux, tout le long
+des jours. Qu’en faites-vous ? Connaissez-vous
+seulement la manière de vous en servir ? Savez-vous
+regarder ? Le monde, sous vos yeux, est
+un livre ouvert : y lisez-vous ? Que vous dit
+la fourmi cheminant au soleil parmi les grains
+de sable étincelants ? Que vous dit le rayon
+d’argent de la lune, qui tombe sur votre oreiller,
+le soir, avant que vous ne fermiez les yeux ?</p>
+
+<p>Connaissez-vous les histoires écrites sur la
+figure des gens ? Vos yeux ont-ils appris à sourire ?
+Consolent-ils ceux qui pleurent ?</p>
+
+<p>Fixent-ils les gens en face, vos yeux ? Y voit-on
+votre pensée, comme on voit transparaître
+les cailloux d’or à travers les sources de cristal ?
+Ou bien les détournez-vous, honteux de la pensée
+qu’ils pourraient révéler ?</p>
+
+<p>Avez-vous des yeux de fuyards, craintifs du
+danger ? Ou savent-ils regarder, fermes et lucides,
+le péril menaçant ? »</p>
+
+<p>Et c’est ainsi que, par un effet direct de la
+solidarité humaine, des enfants aveugles avaient
+fourni de quoi faire réfléchir les clairvoyants.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c295">HOMES — HOSPITALITÉ</h2>
+
+<p>L’Amérique construit immensément. Mais,
+parmi tout ce qu’elle construit, je préfère les
+maisons de bois de ses districts suburbains,
+avec leur gracieuse physionomie et leur variété
+infinie. Elles s’appellent couramment <i>homes</i>. Le
+nombre en est incalculable. Il s’en trouve à la
+portée de toutes les bourses. Malgré les difficultés
+invincibles qu’oppose à la demeure individuelle
+l’accroissement des cités monstres, la
+lutte pour ce home individuel y est acharnée.
+Partout, même dans les centres les plus populeux,
+aussitôt que l’on gagne la périphérie, les
+toits s’abaissent, les grosses maisons sont remplacées
+par des habitations, calculées pour une
+ou deux familles seulement. On voit des rues,
+interminables, où se suivent, pignon à pignon,
+des constructions presque identiques, habitées
+par un seul locataire. Pas de concierge. L’Amérique,
+même dans les bâtiments très considérables,
+ne connaît pas le concierge. On est
+renseigné par des inscriptions et par le nègre
+qui conduit l’ascenseur. Après la région des
+rues, où les maisons se pressent les unes contre
+les autres, comme des cellules dans la ruche,
+viennent les quartiers spacieux des homes isolés,
+presque toujours entourés de gazons plantés
+d’arbres. On y monte par six ou sept marches.
+Tous ont leur sous-sol clair, pour la cuisine, le
+calorifère, la cave. Autour du rez-de-chaussée
+court une galerie couverte, garnie de lierre, de
+roses, de clématites et autres plantes grimpantes.
+On appelle cela le « <i>porch</i> ». Pendant toute la
+belle saison, c’est le lieu de prédilection. Il n’y a
+pas de formes coquettes et confortables que ce
+« porch » n’affecte, ainsi d’ailleurs que tout l’extérieur
+de la maison. Très peu se ressemblent
+entre elles, tout en ayant un cachet général qui
+les caractérise toutes. A première vue, la maison
+américaine se distingue de la nôtre par moins
+de symétrie et plus de variété. Aucune monotonie
+dans les fenêtres. Celles-ci diffèrent à la fois
+de structure et de taille. Elles sont à petits carreaux
+et à guillotine. Toute l’Amérique ouvre
+ses fenêtres, de bas en haut, comme des guichets.</p>
+
+<p>Si l’on pénètre dans les intérieurs, on trouve,
+au rez-de-chaussée, toutes les pièces ouvertes
+sur un hall d’où monte l’escalier. Les portes
+ne servent pas et souvent n’existent pas. Il y a
+un ou deux salons, la plupart du temps très
+simples, une bibliothèque, une salle à manger.
+Dans les chambres, outre les rocking chairs et
+autres sièges commodes, des banquettes fixes
+sont placées autour des baies.</p>
+
+<p>On se sent attiré vers ces jolis coins clairs.
+Aux murs, de nombreuses gravures dont beaucoup
+représentent des monuments européens,
+des tableaux de grands maîtres. Si nous montons
+à l’étage supérieur, nous y trouvons les
+chambres à coucher et les cabinets de bains.
+Les chambres à coucher se distinguent par
+l’absence de tapis et tentures. La règle est de
+n’avoir que des nattes et des carpettes. Pas de
+rideaux aux lits. Les fenêtres sont garnies,
+soit de très légers rideaux de mousseline, soit
+simplement de stores en étoffe ou en bois. Souvent
+il y a une très fine toile métallique qui
+permet d’ouvrir la fenêtre sans risquer de faire
+entrer les moustiques. Car de mouches, moustiques,
+insectes volants et bourdonnants, l’Amérique
+est riche. Par les soirs des beaux jours,
+les coléoptères y volent en abondance, et les
+cigales y font un ramage tout méridional.</p>
+
+<p>Une chambre à coucher américaine est surtout
+combinée afin d’éviter la poussière et l’air
+confiné. Une fois que vous connaissez la manœuvre
+des fenêtres-guillotine et des accessoires
+qui les complètent, vous pouvez doser l’aération
+à volonté. Peu ou point de bibelots. Partout
+des surfaces lisses sur lesquelles le torchon
+passe avec facilité. Les appareils de chauffage
+sont perfectionnés ; mais en général, à travers
+tout le pays, maisons, écoles, gares, trains, <i>on
+chauffe trop</i>.</p>
+
+<p>Le lit est exquis. Il me semble n’avoir couché
+en Amérique que dans un seul lit, tant ils sont
+égaux pour la structure et le confort. Ce sont
+des lits de fer, souvent d’une forme très élégante.
+Le sommier a disparu. Il est avantageusement
+remplacé par une toile métallique très
+tendue et faisant ressort, comme nos écoles et
+nos hôpitaux neufs commencent à en avoir.
+Les matelas sont de première qualité. L’Amérique
+ne sait pas seulement travailler, elle sait
+se coucher et cultive la science de dormir. Regardez
+les affiches, ouvrez les revues dans la
+partie « <i>Annonces</i> » qui en occupe la bonne
+moitié. Vous y verrez toutes sortes de matelas,
+construits avec un art consommé. Matelas en
+deux, trois pièces. Matelas en cinq ou six tranches
+superposées et finissant par offrir ce dosage
+parfait de la souplesse et de la résistance
+qui fait qu’on est bien couché. Or, pour les
+travailleurs, un bon sommeil est si important
+qu’on ne donnera jamais assez de soin à la
+place où ils reposent leur tête, lasse de penser,
+et leurs membres, las de remuer.</p>
+
+<p>Dans toutes les maisons, il y a un cabinet de
+bains. Un très grand nombre en possèdent plusieurs.
+Le bathroom, résumé de tous les conforts
+de la toilette, est une institution nationale.
+Presque toujours il est contigu à la
+chambre à coucher. Il y a de l’eau chaude et
+froide à toute heure. Et pour qui sait l’influence
+des soins de la peau sur la santé, le système
+nerveux, la circulation du sang, tout l’ensemble
+des fonctions organiques, le luxe de la chambre
+de bains devrait compter parmi les nécessités
+ordinaires de l’existence. C’est à la fois si parfaitement
+hygiénique et si agréable qu’on ne
+saurait assez le louer ni le recommander. Le
+bathroom est certainement une des sources de
+la mine florissante d’une foule d’Américains.
+Tout ce qui concerne la propreté du corps, les
+soins de la peau est là-bas l’objet d’une préoccupation
+universelle. Nulle part on ne recommande
+et n’use plus d’espèces de savons, de
+poudres, de crèmes.</p>
+
+<p>Rien de plus amusant que de lire à ce sujet
+les annonces des journaux, ou d’assister à une
+toilette chez un coiffeur connaissant son métier.
+Une fois le client rasé, l’artiste capillaire se
+livre sur sa figure à des manipulations si
+savantes et si consciencieuses qu’on dirait
+assister à un embaumement. Comment avoir
+« red cheeks », des joues rouges ? c’est là une
+question à laquelle répondent des quantités
+d’ingénieuses recettes. Sur toute la surface
+de la République, il est impossible de regarder
+par la vitrine d’un train, sans voir le portrait,
+grandeur naturelle, de l’inventeur d’un certain
+<i>Talcum powder</i>. A la somme fabuleuse de
+dollars, qu’une semblable réclame suppose,
+on peut calculer l’étendue de la vente. De tels
+renseignements feront sourire peut-être certaines
+de mes compatriotes qui boivent du vinaigre
+afin de se faire pâlir.</p>
+
+<p>On ne saurait prendre trop de soins de sa
+vigueur et de sa santé. Nous avons assez de
+figures pâles et de mines exsangues. Esthétique
+à part, je ne pense pas faire un mauvais vœu
+pour la jeunesse de mon pays, en lui souhaitant
+un teint frais et des joues roses.</p>
+
+<p>Rien ne m’intéresse comme les travaux et la
+vie du foyer. Aussi ai-je partout demandé à
+visiter les cuisines. La cuisine est une institution
+sociale de premier ordre. L’avenir des
+peuples y mijote, et quand nos femmes ne s’intéresseront
+plus à la cuisine, ce sera la fin
+du monde. On m’avait dit : (que ne dit-on pas ?)
+« Les Américaines sont frivoles, leurs maris les
+traitent comme des poupées idolâtrées ; les
+hommes peinent tout le jour, afin d’offrir aux
+femmes de belles toilettes et une vie oisive ».
+Un Monsieur grave, le monocle sur l’œil, m’avait
+déclaré au surplus qu’il n’y avait pas de vie de
+famille en Amérique, que tout le monde y logeait
+dans les boardinghouses ; il avait lu tout
+cela dans un livre. Pour me rendre compte par
+moi-même de la vérité, il me fallait pénétrer en
+ami dans les maisons particulières. J’eus cette
+bonne fortune pendant presque tout mon séjour.
+Ma conviction ancienne et ardente en faveur de
+la vie de famille, me faisait d’ailleurs un devoir
+de m’intéresser aux foyers qui m’accordaient
+leur bonne hospitalité. Nous parlions donc de
+tout et aussi de cuisine. Et c’est avec plaisir que
+ces dames me montraient et m’expliquaient
+cette officine si importante de la maison et la
+part qu’elles y prennent. Un jour, avec le
+D<sup>r</sup> Mac Cook, grand savant, qui a écrit des
+livres admirables sur les araignées et les
+fourmis, je fis irruption dans la cuisine, au moment
+où tout le personnel féminin de la maison
+était occupé à faire des pickles et des tartes.
+Je fus admis à goûter à tous ces produits, et
+recueillis de précieuses recettes. Pendant ce
+temps, le Docteur, malicieusement, me photographiait
+au milieu des casseroles, l’oreille
+tendue vers le dogme culinaire.</p>
+
+<p>Au fait, l’immense majorité des femmes américaines
+s’occupent de leur intérieur avec soin
+et amour. Les domestiques sont de plus en
+plus difficiles à avoir. Il s’agit donc d’être
+au courant soi-même et de savoir mettre la
+main à la pâte. Ces dames le font de la meilleure
+grâce du monde. J’ai toujours rencontré
+un large écho lorsque, dans les discours publics,
+il m’arrivait de traiter ces sujets, minimes seulement
+aux yeux ces gens superficiels.</p>
+
+<p>La femme américaine a une autre éducation
+que la nôtre, une éducation comportant, dès
+le début de la vie, une plus grande part de liberté.
+Beaucoup plus de carrières lui sont ouvertes.
+Sans doute, l’électorat politique ne lui est pas
+encore accessible, mais elle est si largement
+mêlée à la vie, et remplit des fonctions si nombreuses,
+que depuis longtemps elle a pris l’habitude
+de s’appartenir et d’être quelqu’un. Le
+nombre des femmes qui n’attendent pas du
+mariage la fixation de leur destinée, y est donc
+plus considérable que parmi nous. On y trouvera,
+plus facilement aussi que sur le vieux
+continent, des femmes d’un féminisme exclusif,
+se considérant comme les concurrentes et les
+adversaires de l’homme, non comme ses alliées.
+Mais ces exceptions confirment la règle. Et la
+règle est que les femmes, en Amérique, sont
+gracieusement et passionnément femmes. Peut-être,
+dans le ménage normal et moyen, les
+femmes sont-elles épouses avant tout, et mères
+ensuite, alors que chez nous, aussitôt les enfants
+venus, la maternité l’emporte, et les parents
+mettent les enfants au-dessus d’eux-mêmes dans
+leur affection. Il est de l’intérêt même des
+enfants de ne pas occuper le premier rang ;
+c’est compromettre leur éducation et leur avenir
+que de leur inspirer une trop haute idée
+d’eux-mêmes. N’est-il pas logique et salutaire,
+que les parents fassent marcher en première
+ligne leur affection mutuelle, et que leur attachement
+pour les enfants marche en second ?
+C’est l’ordre naturel : on ne l’intervertit jamais
+impunément.</p>
+
+<hr>
+
+<p>L’esprit d’une maison apparaît le mieux dans
+la façon dont s’y exerce l’hospitalité. Être
+bon pour les siens, est excellent ; mais la
+véritable bonté dépasse toujours les mesures
+de notre vie personnelle et les limites de notre
+parenté directe. Elle est chaude et rayonnante.
+J’éprouve une grande douceur à exprimer ici
+tout ce que j’ai ressenti d’intime bonheur et
+de satisfaction de cœur dans ces homes américains
+où je venais pour la première fois.</p>
+
+<p>L’hospitalité s’était d’avance manifestée par
+la forme amicale des invitations. Et j’avais pris
+comme règle, dans chaque ville, d’accepter
+la première qui m’était faite. Ce système me
+facilita bien des choses et me permit, sans que
+j’eusse à choisir autrement, d’habiter les intérieurs
+les plus variés comme idées, situation
+sociale, occupations.</p>
+
+<p>La cordialité fut partout la même.</p>
+
+<p>Tout d’abord, à la descente même du train, il
+s’est toujours rencontré un hôte empressé à
+nous découvrir dans la foule et à nous conduire à
+son home. Là, nous trouvions tout le monde sur
+le pont, les petites filles parées, avec des nœuds
+dans les cheveux, les membres de la famille, les
+mains tendues. Jamais de glace à rompre. Et
+lorsque, à table, mon regard faisait le tour des
+figures jeunes et vieilles, la même question invariablement
+surgissait dans mon esprit : « Où donc
+ai-je déjà vu ces visages ? » Ils me semblaient
+connus, familiers ; je croyais les revoir et non
+les rencontrer pour la première fois. Et je me
+rappelais les bonnes lettres reçues en France,
+quelques mois auparavant, où des inconnus me
+disaient : « <i>Vous ne venez pas chez des étrangers,
+mais chez des frères.</i> » De Washington à Chicago,
+de Boston à Indianapolis, plus cela changeait,
+plus c’était la même chose. Et cependant,
+l’hospitalité dans les conditions données n’était
+pas une sinécure. Elle comportait maison ouverte
+à de nombreux visiteurs et journalistes ;
+une correspondance chargée, et des séances
+ininterrompues au téléphone<a href="#f9" id="r9" class="fnanchor">[9]</a>. Tous ces inconvénients,
+petits et grands, étaient acceptés avec
+une complaisance empressée. Bien plus, chacun
+s’ingéniait à réunir chez lui les amis avec
+lesquels je pouvais avoir plaisir à me rencontrer.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#r9" id="f9">[9]</a> En écrivant ceci, je pense surtout aux maisons où j’ai
+passé des semaines entières, comme chez Miss Louise
+Sullivan à New-York ; C. F. Dole à Boston ; Jenkin Loyd
+Jones à Chicago.</p>
+</div>
+
+<p>Cette hospitalité si complète me faisait penser
+à tout ce que nous avons appris de plus charmant
+sur l’Orient ancien et les tentes d’Abraham.
+Je n’ai jamais éprouvé la fraternité humaine
+sous une forme plus gracieuse. Estimant l’affection
+et la sympathie au-delà de tout ce qu’un
+homme peut recevoir de ses semblables ou leur
+donner, je me sentais comblé de ce que j’appréciais
+le plus au monde, circulant à travers ce
+grand pays comme une goutte de sang à travers
+un cœur.</p>
+
+<p>Combien de jeunes gens et de jeunes filles,
+ayant lu mon livre, sont venus à moi comme à
+un frère aîné.</p>
+
+<p>Et nous parlions ensemble de ce qui ne
+meurt pas, de ce qui nourrit l’âme et fortifie
+l’espérance.</p>
+
+<p>J’ai bien souvent lutté pour les idées que je
+défends, et le droit de donner une forme nouvelle
+à l’antique vérité ; mais que sont les peines
+à nous causées par les esprits sectaires, devant
+cette richesse des récompenses du cœur ? Ma
+patrie m’y avait habitué de longue date, par une
+grande douceur de rapports avec des concitoyens
+venus de tous les horizons de la pensée.
+Maintenant, je retrouvais ces émotions amplifiées,
+au-delà de l’Océan, parmi ce que l’Amérique
+compte de plus large, de plus humain, de
+plus évangélique, dans le sens illimité de ce
+terme superbe.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Toutes ces joies demeurent aujourd’hui une
+richesse dans mon souvenir. J’éprouve une
+intime satisfaction à fixer par quelques traits
+des heures inoubliables. Et les amis de là-bas
+retrouveront peut-être dans ces lignes un témoignage
+du cœur, que les limites des forces humaines
+m’empêchent de leur envoyer par correspondance
+individuelle.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c312">TEMPÉRAMENT AMÉRICAIN</h2>
+
+<p>Je le définirai d’un seul mot : il est jeune.
+Non que l’Amérique échappe à tous nos atavismes,
+à certaines tares séniles, destructives de
+la joie et de l’énergie. Mais elle a pris un bain
+de jouvence, dans les conditions mêmes de son
+histoire, de son développement inouï, qui est
+un appel perpétuel à l’énergie et à la spontanéité.</p>
+
+<p>La jeunesse vraie a des sentiments vifs et
+les manifeste avec sincérité. On s’en aperçoit
+bien vite, en fréquentant de près les citoyens
+des États-Unis. Si vous leur inspirez de la
+sympathie, ils ne mettent pas longtemps à le
+témoigner. Si vous les choquez, ils vous le
+disent franchement.</p>
+
+<p>Cette rondeur est non seulement une garantie
+sociale, mais une source de sécurité et de
+bonne humeur dans les relations. Comme je la
+préfère aux habitudes plus distinguées, en apparence,
+et plus fines, mais d’où la sincérité et
+la bonté sont souvent absentes !</p>
+
+<p>La blague, le sarcasme, tout un ensemble
+de mouvements d’âme qui représentent ce
+que l’homme a d’amer, de négatif, de caustique,
+sont plutôt rares. L’humour les refoule
+à l’arrière-plan et les remplace avec avantage.
+La raillerie, aux dépens d’autrui ; l’esprit mordant,
+qui vit brillamment avec des vols manifestes
+pratiqués sur le bien et la réputation du
+voisin, n’y exercent pas, dans la littérature, le
+journalisme et l’existence quotidienne, un rôle
+envahissant. S’il arrive aux Américains d’être
+méchants, ils le sont avec franchise et brutalité.</p>
+
+<p>Comme la jeunesse, ils ont l’espérance hardie,
+l’initiative prompte, mais ils joignent à ces
+qualités d’élan, des trésors d’endurance et de
+patiente sagesse. Leurs enthousiasmes ont des
+lendemains ; et c’est une de leurs coquetteries
+de ne pas reculer, quand ils se sont engagés à
+fond, excepté toutefois s’ils se reconnaissent
+coupables d’erreur. Avoir gaffé n’est pas selon
+eux une raison pour gaffer encore, et l’honneur
+n’exige point que l’on persiste dans les erreurs,
+une fois démontrées.</p>
+
+<p>Les Américains sont fiers de leur pays. Mais
+ils ne simulent pas la modestie, ils ne baissent
+pas la tête, lorsque des compliments leur sont
+faits. Une de leurs premières demandes aux
+nouveaux arrivés est : « How do you like America » ?
+Ils vous posent cette question, comme si
+vous étiez le premier étranger ayant jamais
+abordé leurs rivages, et ils écoutent votre réponse
+avec l’attention et le sérieux d’hommes
+qui n’auraient encore jamais entendu ce que
+vous leur dites. Ne sont-ce pas là les signes
+notoires d’un tempérament juvénile, fait d’entrain
+généreux, de bonne confiance, et que
+l’éloge ou le blâme touchent au vif également ?
+C’est un plaisir véritable de pouvoir dire à des
+hommes possédant cette franchise de cœur
+tout le bien qu’on pense de leur patrie et de ses
+institutions. Mais si, ce qui est inévitable, on
+formule une critique, une réserve, un avertissement,
+alors apparaît précisément le trait le plus
+remarquable de cette mentalité.</p>
+
+<p>Vos paroles sont recueillies avec une conscience,
+une sincérité, qui constituent pour nous
+autant de leçons. Ce que j’appellerai : « la meilleure
+Amérique » est certainement animée du
+plus vif désir de reconnaître les défauts et les
+tares nationales, afin de s’efforcer de les corriger.
+J’ai rarement vu une aussi franche fierté
+unie à une aussi vraie humilité. Pour moi,
+l’homme modeste n’est pas celui qui vous
+repousse de la main et se voile la face quand
+on fait son éloge mérité ; mais celui qui accepte
+l’éloge, et sait recevoir le blâme.</p>
+
+<p>Dans cette esquisse du tempérament américain,
+n’oublions pas la pitié, cette pitié des
+forts qui présente avec la rudesse vaillante un si
+beau contraste. Je n’ai pu voir que rapidement
+les œuvres réparatrices, les asiles de la
+souffrance et de la vieillesse. Mais le passant
+lui-même y est saisi par l’esprit de puissante et
+intelligente tendresse qui souffle à travers ces
+demeures de la maladie et de la langueur. Les
+mains de ce peuple ne sont pas seulement
+créatrices de prodiges du génie industriel,
+elles sont douces aux blessés et aux vaincus
+de la vie.</p>
+
+<p>La Pitié s’étend même aux bêtes. Pendant
+tout mon voyage, je n’ai pas vu maltraiter un
+cheval.</p>
+
+<p>Un autre signe de jeunesse chez les Américains,
+c’est qu’ils s’amusent de peu. La jeunesse
+véritable n’a pas besoin de beaucoup d’objets
+coûteux, ni de préparatifs compliqués pour être
+gaie. L’appétit est le meilleur cuisinier, et une
+certaine capacité personnelle d’être heureux, est
+la meilleure condition de bonheur. J’ai recueilli
+une foule de preuves de cette vérité aux États-Unis.
+Les amateurs de distractions recherchées
+peuvent trouver qu’on ne s’y amuse pas. Pour
+eux, un pays est triste, quand ils n’y rencontrent
+pas le répertoire de leurs gaîtés ordinaires.
+Mais les contrées les plus enviables
+sont celles qui s’amusent sans ces adjuvants
+factices d’une joie trop souvent frelatée. L’Amérique
+prend son plaisir aux jeux en plein air et
+aux mille fruits inattendus et quotidiens d’une
+bonne humeur que le travail entretient et renouvelle
+sans cesse. On y aime beaucoup, à tous
+les âges, ce qu’on nomme « fun », c’est-à-dire
+l’innombrable série de farces, imaginées au jour
+le jour par l’esprit inventif des gens bienveillants,
+travailleurs et joyeux d’humeur. On s’y
+joue constamment des niches qui, pendant un
+jour ou deux, font événement dans une famille
+ou même une ville.</p>
+
+<p>L’Amérique a son jour pour le « fun », où
+la belle et joyeuse humeur, mère des farces
+toniques et des réconfortantes espiègleries,
+reçoit les hommages de tout un peuple reconnaissant.
+Je me trouvais à Minneapolis, lors du
+Hallowing.</p>
+
+<p>Après ma conférence du soir, faite dans une
+grande Église, les pasteurs me dirent : « Il y a
+ici, dans un local situé à l’étage supérieur, une
+réunion de jeunesse. Cela vous intéresse-t-il ?
+Nous devons vous prévenir que c’est une réunion
+extrêmement gaie. » Ami de la jeunesse
+et de la gaieté, je ne me fis pas inviter
+deux fois. Une journée sévère et laborieuse
+m’avait disposé à un bon emploi de cette fin de
+soirée.</p>
+
+<p>Nous émergeâmes dans la lumière d’une fête
+qui battait son plein. Donc, tandis qu’en bas
+nous tenions notre conférence, dans les combles
+de cette même Église, la jeunesse se livrait à
+ses ébats, et il n’était venu à l’esprit de personne
+qu’il y eût là une contradiction. Tout le
+monde était déguisé. Sur une scène, sommairement
+installée, on jouait des pièces et on chantait,
+le public prenant une part active à la
+représentation, en scandant les refrains. Tout
+cela était fort jovial et parfaitement convenable.
+Les producteurs monotones de pièces grivoises
+et de chansons à double entente, n’ont
+aucune idée de la richesse illimitée du répertoire
+de la gaieté humaine. La source de la joie
+vraie est pure comme le ciel et inépuisable
+comme la mer.</p>
+
+<p>Quel bon moment nous passâmes dans ce
+grenier d’église !</p>
+
+<p>Je me vois encore hissé sur une table, sorte
+de tribune improvisée, d’où se contemplait à
+l’aise le remous joyeux de la salle. Jeunes gens
+et jeunes filles, enfants de dix à douze ans, tout
+ce monde avait l’air d’être les membres d’une
+seule et même famille. A les regarder ainsi,
+on se rendait compte que leur joie à tous était
+réelle. A la même heure, sur tout le vaste territoire
+de la République, la même fête se célébrait
+avec mille variantes.</p>
+
+<p>Nous vîmes, en rentrant, devant presque
+toutes les portes, des potirons illuminés, taillés
+en figures d’hommes, les unes plus amusantes
+que les autres.</p>
+
+<p>Les Américains ont encore le « Thanksgiving »,
+fête religieuse, nationale et en même
+temps familiale. L’esprit du jour comporte un
+retour sur soi-même à propos des événements
+de l’année écoulée. C’est un appel au self
+control et à la reconnaissance. Les temples regorgent
+d’un public recueilli. L’âme nationale
+se retrempe et se purifie à sa source, dans la
+prière et la communion fraternelle. Ceci est le
+côté sévère de la médaille, en voici maintenant
+le côté joyeux :</p>
+
+<p>A chaque foyer, les amis se rassemblent, et
+les repas sont empreints d’un particulier abandon.
+Pour leur donner un cachet plus simple
+et plus antique, les chefs de famille font à table
+une partie du service, ordinairement confié aux
+domestiques. Ils se tiennent debout, en découpant
+le Turkey monstre et le cochon de lait
+traditionnels. L’usage veut que l’on chante pendant
+le repas. Et parfois, afin de maintenir le
+chant dans une allure régulière, ceux qui découpent
+se mettent à battre la mesure avec
+leur couteau.</p>
+
+<p>Qu’on nous permette une anecdote relative
+à « La Vie Simple » et à « Thanksgiving ».
+Ce jour étant un jour de liesse et de festins,
+les consommations ont une tendance à augmenter
+de prix. En particulier, le Turkey
+monte quelquefois au-dessus du prix raisonnable.
+Un journal humoristique se servit
+de ce fait, pour mettre un disciple de « La Vie
+Simple » aux prises avec les marchands. Les
+caricatures nous le montrent allant d’une boutique
+à l’autre. Après chaque marchandage
+infructueux de cochons de lait, dindes ou autres
+pièces, il déclare : « Après tout, on peut s’en
+passer. » Et, finalement, il célèbre Thanksgiving
+avec un sandwich.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c323">SYMPATHIES FRANÇAISES</h2>
+
+<p>L’Amérique aime la France. Un Français qui
+voyage aux États-Unis recueille aisément les
+preuves de cette sympathie. J’en ai rencontré
+moi-même de nombreux témoignages.</p>
+
+<p>Et d’abord, Lafayette n’est pas oublié. On
+se souvient avec émotion de cette fraternité
+d’armes, vieille maintenant de plus d’un siècle,
+et de ces Français qui s’embarquèrent d’enthousiasme,
+pour aider l’Amérique à conquérir sa
+liberté.</p>
+
+<p>J’en avais fait l’expérience dès Paris, en
+une circonstance typique. Me promenant un
+jour dans le quartier de Reuilly, je croisai un
+groupe d’Américains qui me posèrent à brûle-pourpoint
+cette question : <i>Où est le cœur de
+Lafayette ?</i> Je me gardai bien de leur dire que
+je ne le savais pas. Ces hommes, venus de
+l’autre côté de l’océan, me donnaient une leçon
+d’histoire. Je leur répondis donc : « Permettez,
+je vous dirai cela de suite », et j’entrai dans
+un des couvents de la rue de Reuilly. Là, après
+force questions au personnel, pas plus au courant
+que moi-même, quelqu’un survint et dit :
+« Le tombeau de Lafayette est au cimetière des
+Pères de Picpus, rue de Picpus, n<sup>o</sup> 33 ; son cœur
+n’a pas été déposé dans une urne à part ; il est
+resté dans sa poitrine, de sorte qu’il repose
+avec son corps. » Je communiquai le renseignement
+aux touristes qui m’attendaient patiemment
+dans la rue. Ils s’en allèrent fort heureux,
+et moi tout pensif. Combien de Français connaissent
+cette tombe ? De la part d’Américains,
+gens qui nous sont dépeints d’ordinaire comme
+éminemment pratiques et utilitaires, un tel pèlerinage
+me semblait une démarche bien touchante.
+J’ai pu me convaincre que le groupe
+d’hommes, jadis rencontré rue de Reuilly, n’était
+pas une sorte d’exception honorable à une règle
+générale, mais bien un groupe représentatif de
+l’état d’esprit moyen en Amérique. Non seulement
+ils n’ont pas oublié Lafayette, mais ils ne
+manquent pas une occasion d’accentuer toute
+la bonne volonté qu’ils ressentent à l’endroit
+de la République sœur.</p>
+
+<p>Que de fois les tribunes où j’avais à parler
+furent-elles ornées des couleurs françaises et
+américaines ! A table, par une charmante délicatesse
+de sentiment, de petits drapeaux français,
+de taille lilliputienne, décoraient souvent le corsage
+des dames ou la boutonnière des hommes.</p>
+
+<p>Malgré cette vive sympathie, nous sommes
+trop peu connus de l’autre côté de l’Atlantique.
+Certes, beaucoup d’Américains voyagent chaque
+année sur le continent européen, et séjournent
+volontiers à Paris ou sur la Côte d’azur ; mais
+d’autres, infiniment plus nombreux, ne quittent
+jamais leur pays. Sur ce territoire colossal des
+États-Unis, demeure une population de quatre-vingts
+millions d’hommes, dont l’immense majorité
+n’a jamais vu l’Europe et ne parle qu’une
+langue : l’anglais. Il se trouve ainsi que l’Amérique
+nous connaît peu et fort mal. Quoique bien
+vus, et l’objet d’une bienveillance préalable et
+traditionnelle, nous n’y jouissons pas d’une réputation
+flatteuse. Notre politique, de loin, apparaît
+souvent capricieuse, changeante, sectaire.
+Les difficultés héréditaires, au milieu desquelles
+nous cherchons la voie de l’avenir, ne sont pas
+assez comprises.</p>
+
+<p>Et notre moralité se trouve être l’objet
+d’étranges préventions. Par notre littérature
+d’exportation, nous sommes considérés comme
+un peuple privé de sens moral et de vie familiale.
+Toute la France est vue à travers une
+spécialité de romans scabreux et certains établissements
+boulevardiers où les étrangers vont
+plus souvent que nos concitoyens.</p>
+
+<p>Si, malgré cette connaissance sommaire et
+défavorable, nos amis des États-Unis ont pour
+nous des trésors de bonne volonté, que serait-ce
+s’ils nous connaissaient mieux ? Car enfin nous
+sommes de ceux qui gagnent à être connus — ceci
+dit sans la moindre ironie.</p>
+
+<p>En attendant, bien des Américains, d’Américaines
+surtout, s’ingénient à apprendre le français
+avec des résultats inégaux.</p>
+
+<p>Par exemple, un jour qu’un professeur m’avait
+engagé à parler français à sa classe supérieure
+de jeunes filles, je m’aperçus bientôt que l’expression
+des figures ne cadrait pas avec le
+sens de mes paroles. Alors je leur dis à brûle-pourpoint :
+« Certainement vous ne me comprenez
+pas ! » C’était vrai. Je dus continuer mon
+allocution en anglais.</p>
+
+<p>Je fus plus heureux ailleurs. Des auditoires
+entiers de jeunes filles écoutèrent et comprirent
+une conférence française, ou manifestèrent un
+plaisir extrême à entendre conter des histoires
+en notre langue. A Vassar College, par exemple,
+je racontai, pendant toute une soirée, des histoires
+à une multitude de charmantes jeunes
+personnes groupées autour de moi. Je les entends
+encore dire : one more ! La plupart de ces
+jeunes filles, non seulement s’exprimaient bien
+en français, mais avaient de fort jolies connaissances
+en littérature. Elles étaient élèves de
+M. Charlemagne Bracq, notre distingué compatriote,
+un des hommes qui travaillent le plus
+à répandre notre langue aux États-Unis, et ne
+cesse d’y fonder des bibliothèques où il essaie
+de grouper nos meilleurs auteurs. Grâce à
+l’influence de « l’Alliance française », il y a,
+dans beaucoup de villes, des cercles où se cultive
+le français. Dans plusieurs d’entre eux, nous
+avons rencontré un certain nombre de personnes,
+de dames surtout, assidûment occupées à étudier
+notre langue.</p>
+
+<p>Des professeurs de français, en assez grand
+nombre, offrent des leçons particulières, sur
+toute la surface du territoire. Mais la plupart
+d’entre eux sont anglais, américains, allemands,
+russes. Nous eûmes le plaisir cependant de rencontrer
+des concitoyens à qui l’enseignement
+du français aux États-Unis avait fourni une
+jolie carrière. Parmi les livres français préférés
+par la jeunesse américaine, se trouvent les romans
+d’Erckmann-Chatrian.</p>
+
+<p>Les personnes qui s’intéressent là-bas au
+mouvement des idées en France, connaissent
+presque toutes le nom de Sabatier ; mais il n’y
+a pour elles qu’un Sabatier. En réalité, nous en
+possédons trois : Armand Sabatier, le professeur
+de biologie de Montpellier ; Paul Sabatier,
+l’auteur de la <i>Vie de Saint François d’Assise</i>,
+et Auguste Sabatier, l’auteur de : <i>Philosophie
+de la Religion</i> et de <i>Religions d’autorité et la
+Religion de l’Esprit</i>. Ces trois hommes et
+leurs noms donnent lieu aux plus amusants
+quiproquos. Dans une revue, un article paraît
+sur <i>Auguste Sabatier</i>. Un portrait accompagne
+l’article ; mais c’est le portrait de Paul Sabatier.
+Ailleurs, on se livre à un transport d’admiration,
+en disant : quelle richesse de vues dans ce
+Sabatier, qui est à la fois un maître en sciences
+naturelles, en philosophie religieuse et, par dessus
+le marché, un historien !</p>
+
+<p>Après tout, à une certaine distance, la confusion
+des noms est bien pardonnable. Nous en
+savons quelque chose en France, lorsque nous
+nous mêlons de parler des hommes marquants
+parmi les autres nations. Réjouissons-nous donc
+surtout que notre triple Sabatier jouisse d’un si
+bon renom aux États-Unis.</p>
+
+<p>A Albany, deux dames fort distinguées,
+membres de l’enseignement, et dont j’étais l’hôte,
+me dirent avec un sourire malicieux : « Nous
+allons vous présenter un de vos compatriotes
+qui nous enseigne à prononcer le français ».
+Là-dessus, elles cherchèrent une boîte et dirent :
+« Notre petit Français est caché-là ».
+C’était tout simplement un phonographe où
+se trouvaient enregistrées des conversations
+courantes. Quand ces dames veulent se faire
+l’oreille à la prononciation correcte du français,
+elles remontent leur petit frenchman, qui se
+met aussitôt à parler avec une grande volubilité.
+J’ai vu, depuis, dans les annonces de
+revues, que les dames d’Albany n’étaient en
+aucune façon une exception, et ne faisaient que
+pratiquer la méthode très répandue du phonographe
+professeur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c332">UN PLAISANT QUIPROQUO</h2>
+
+<p>Deux hommes se cherchent sans se trouver.</p>
+
+<p>Ces deux hommes sont le général Charles
+Miller et moi.</p>
+
+<p>Le général Miller est Alsacien. Il est même
+d’Oberhoffen, près de Bischwiller, pays de houblonnières,
+plaine immense avec, à l’horizon, les
+Vosges d’une part, et de l’autre la ligne argentée
+du Rhin, au pied du rempart sombre de la
+Forêt-Noire. Ce général est donc mon compatriote.
+Ayant lu mon livre, il avait essayé de
+me trouver à Paris, à plusieurs reprises. Nous
+nous étions toujours manqués. Plusieurs lettres
+avaient été échangées, aussitôt mon voyage
+en Amérique décidé. Et le général Miller
+s’offrait pour me faire voir une partie de
+son pays. Chose entendue. Nous allions donc
+enfin nous rencontrer.</p>
+
+<p>Le général habite Franklin, où il a de grandes
+affaires industrielles, et s’occupe avec zèle de
+l’éducation de la jeunesse, des écoles du dimanche,
+etc.</p>
+
+<p>Mais il y a plusieurs Franklin en Amérique,
+et c’est précisément ce que j’ignorais. L’un est
+en Pensylvanie, c’est le bon ; l’autre dans l’Indiana.
+Passant par Indianapolis, où je demeurai
+quarante-huit heures, je demandai à mes hôtes
+s’ils connaissaient le général Miller, de Franklin. — Parfaitement,
+il demeure à Franklin, près
+d’ici ; on y va en tramway. Aussitôt, le général
+est demandé au téléphone. Nous nous parlons :
+il accepte à déjeuner pour le lendemain.</p>
+
+<p>A l’heure dite, nous nous trouvons au rendez-vous :
+il me parle de mon livre, et moi
+d’Oberhoffen, de Bischwiller, de l’Alsace, du
+vieux pasteur qui l’a instruit, et dont ma femme
+est la petite-fille. Pendant ce discours, où l’Alsacien
+en moi mettait tous les charmes du souvenir,
+je crus remarquer que le général me
+regardait d’une façon de plus en plus étrange.
+Un peu interloqué, je lui posai une question
+précise : Vous êtes bien, n’est-ce pas, mon
+général, un Alsacien comme moi, et natif
+d’Oberhoffen ? — Non, je ne connais ni l’Alsace,
+ni Oberhoffen ! — Alors vous ne connaissez
+pas, à plus forte raison, le vieux pasteur Heldt ? — Je
+n’ai jamais entendu prononcer son nom ! — Mais
+vous n’êtes donc pas le général Miller ? — Si
+fait, je suis le général Miller ! — Miller, de
+Franklin ? — Miller, de Franklin ! — Étrange !
+Quelles sont les guerres où vous avez commandé ?
+Je n’ai jamais commandé nulle part. On m’appelle
+général. J’ai longtemps été attorney-général.</p>
+
+<p>Il ne nous restait plus qu’à rire du quiproquo
+et à déjeuner de bon cœur !</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le vrai général Miller se
+demandait anxieusement ce que devenait son
+oublieux compatriote. Poussé par le labeur de
+chaque jour, et n’ayant jamais une heure de
+liberté pour mettre un peu d’ordre dans une
+correspondance en déroute, j’arrivai jusque fin
+novembre, sans donner signe de vie au général.</p>
+
+<p>Et j’étais embarqué sur la <i>Savoie</i>, lorsque, au
+dernier moment, un homme affable et souriant
+vint se présenter comme le général Miller.
+C’était bien lui, cette fois. Ayant appris par les
+journaux le jour de mon départ pour la France,
+il était venu me dire, en même temps, bonjour
+et adieu. Voilà ce qui s’appelle avoir bon caractère.
+Nous rîmes de bon cœur de cette étourderie
+géographique. Et me voici tenu de la
+réparer à la première occasion.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c336">ON NE FAIT PAS TOUJOURS CE QU’ON VEUT</h2>
+
+<p>« J’irai à Chicago, mais non aux abattoirs »,
+m’étais-je promis à moi-même.</p>
+
+<p>Après une de mes conférences publiques
+dans cette ville, se présenta devant moi un
+homme trapu, avec une tête massive, couverte
+de cheveux blancs. Sa figure respirait la
+bienveillance. Il parlait anglais et allemand, et
+me proposa de faire dans sa voiture une promenade
+à travers Chicago. « Et, si vous le voulez,
+je vous montrerai mon industrie ». Je m’intéresse
+à l’industrie, un peu en amateur, mais
+fort sérieusement, et il m’a toujours paru extrêmement
+instructif de visiter des usines avec des
+hommes compétents. J’acceptai donc, et je me
+voyais déjà le lendemain parmi les métiers d’une
+filature ou les hauts fourneaux de quelqu’affaire
+métallurgique.</p>
+
+<p>A l’heure exacte du rendez-vous, mon guide
+vint me prendre. Il conduisait lui-même et me
+mena droit aux abattoirs, car il s’appelait Nelson
+Morris, et se trouvait être un des plus anciens
+et des plus gros propriétaires de cette entreprise
+colossale.</p>
+
+<p>Chemin faisant, il me raconta sa vie. Fils d’un
+pauvre juif allemand, proscrit pour ses idées
+républicaines en 1848, il avait gagné l’Amérique
+avec des économies modestes, à grand peine
+amassées. Il commença par vendre de la viande
+au panier, quand Chicago n’était qu’une petite
+ville, et son panier grandit avec la ville, jusqu’à
+renfermer dans ses larges flancs la viande de
+10,000 têtes de bétail par jour. Les avenues de
+Chicago sont longues : on peut y causer tout à
+son aise. J’appris donc que Nelson Morris
+avait au cœur l’intime et gros chagrin d’avoir
+perdu son fils aîné. Il en pleurait encore. Ce
+fils avait grandi dans son industrie, et s’en était
+assimilé tous les détails. En même temps il
+avait un esprit conciliant et humain qui le faisait
+aimer de tous ses collaborateurs et ouvriers.
+Le père ne pouvait plus parler de ses affaires
+sans que la figure du fils se présentât à son
+esprit. Son deuil mettait de l’amertume dans
+tous ses succès passés. C’était une ombre sur
+sa vie. Nous nous comprenions à demi-mot, et
+je prenais, chemin faisant, une vive sympathie
+pour cet inconnu qui me parlait de détresses de
+l’âme à moi bien connues. Il n’y mêlait, lui,
+aucune espérance, étant de ceux qui ferment
+leur horizon du côté de l’invisible et ne pensent
+pouvoir compter que sur ce qu’il est convenu
+d’appeler les réalités positives. Il parla de sa
+maison : « Elle est telle que nous l’avons faite,
+ma femme et moi, en nous mariant, lorsque
+nous étions dans une condition modeste. Et
+nous n’y changeons rien. Tous mes souvenirs
+sont là ». Cette simplicité avait mon approbation.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, nous arrivâmes : la vue
+est d’abord attirée par d’immenses parcs où sans
+cesse, de toutes les parties de l’Amérique, le
+bétail arrive. Sur mon observation, que ce bétail
+me paraissait de mine médiocre, il me dit : « It is
+Saturday cattle. » En effet, nous étions un samedi
+et, ce jour-là, paraît-il, on abat ce qui n’a
+pas trouvé d’acheteur pendant la semaine.</p>
+
+<p>Entre les parcs, des marchands circulent à
+cheval, pour mieux voir la qualité des troupeaux
+et faire de bons achats, en connaissance de
+cause. Puis le bétail monte, par des plans
+inclinés, jusqu’aux limites fatales où s’accomplit
+le sacrifice.</p>
+
+<p>J’eus la vision d’un torrent d’êtres emportés
+vers la mort. Des vastes pâturages de l’ouest,
+où se passa leur vie paisible, des troupeaux
+sans nombre, comme autant de ruisselets qui
+deviennent de larges rivières, s’unissent et
+roulent vers le même point, pour finir là, en une
+cataracte rouge, un autre Niagara, intarissable
+et prêt à porter au loin, par les villes, la force,
+la santé, la vie.</p>
+
+<p>Toutes ces myriades de brutes muettes meurent
+pour nous faire vivre.</p>
+
+<p>Et je pensais à tout ce que nous coûtons, à
+tout ce qui forme l’obscur terreau sur lequel
+pousse l’humanité. Valons-nous autant de sacrifices ?
+Menons-nous une vie dont on puisse dire
+qu’elle rende ce qui s’est dépensé à cause d’elle ?
+Tout ce que je pus voir et observer d’intéressant,
+à travers les immenses espaces où nous
+circulions, disparut devant cette question qui
+renaissait, troublante et insistante, dans mon for
+intérieur. Ainsi beaucoup de détails, à coup sûr,
+m’échappèrent. Et surtout je ne m’aperçus
+pas des cadeaux que me faisait Nelson Morris,
+tout le long de cette promenade à travers les
+conserves, les salaisons et les jambons fumés.</p>
+
+<p>Lorsque je l’eus quitté, je m’aperçus que mes
+poches étaient bourrées de saucisses.</p>
+
+<p>La rue à cet endroit était pleine de juvéniles
+camelots, criant leurs journaux. Je me fis parmi
+eux un grand nombre d’amis à une saucisse
+la pièce.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c342">DEAN MY KEEPER</h2>
+
+<p>Qui est Dean ? Dean est le serviteur toujours
+attaché à la personne de John Wanamaker. Il
+a fait plusieurs fois le tour du monde, sait s’expliquer
+en plusieurs langues, mais parle peu,
+afin de mieux observer toutes les occasions
+de se rendre utile. Il est Anglais d’origine,
+célibataire, et très bon fils. Sa vieille mère
+demeure en Europe. Il subvient à ses besoins
+et va la voir quand il peut. Dean a de bons yeux,
+point ironiques, ce qui le distingue de beaucoup
+de serviteurs de grande maison, dont la face
+rasée laisse voir d’imperceptibles sourires, qui
+en disent long sur le néant et l’hypocrisie de
+l’existence mondaine. Dean n’a pas de masque,
+il fait sa figure personnelle, et il est quelqu’un.</p>
+
+<p>Comme à plusieurs reprises son maître s’est
+privé de lui, pour me le donner comme gardien,
+j’ai pu l’apprécier à sa valeur. Du moment où
+il avait reçu en dépôt ma personne, je lui
+appartenais. Respectueusement, mais sans faiblesse,
+il veillait, et ne souffrait point d’infraction
+à sa consigne.</p>
+
+<p>— « Dean, voici le programme du voyage et
+les heures des conférences, rendez-vous, invitations.
+Pensez à tout. » Et je n’avais plus qu’à
+me laisser vivre. Lorsque j’allai à Washington,
+Dean fut mon compagnon inséparable, il me
+conduisit à la Maison Blanche, m’y installa et
+revint m’y prendre. En chemin de fer, il avait
+toutes les attentions, surtout celle de me laisser
+parfaitement tranquille. Il allait s’asseoir dans
+la pièce des fumeurs, pour cultiver le cigare
+qu’il adore, et de là veillait sur moi. Si je m’attardais
+à des causeries après une conférence,
+Dean surgissait, et je voyais l’heure sur sa figure.</p>
+
+<p>Je dois à la vérité de confesser, que par
+deux fois j’ai soumis à une rude épreuve la
+conscience de mon scrupuleux gardien.</p>
+
+<p>La première, c’était à Philadelphie. La journée,
+très chargée, avait commencé par une
+conférence à Germantown, devant un auditoire
+exclusivement féminin. Après la séance, la
+conversation menaçait de se prolonger. A l’heure
+précise, fixée pour se rendre à une autre assemblée,
+Dean vint m’avertir et me conduire
+à la voiture dont déjà il ouvrait la portière.
+Mais une de mes interlocutrices me pria aimablement
+de monter dans la sienne, promettant
+de suivre exactement celle de Dean. Non sans
+ennui, l’excellent homme se résigna. Au commencement
+tout alla bien. Mais, à un certain
+moment, notre guide s’engagea sur un espace
+fort étroit, entre le trottoir et une large tranchée
+que creusaient des ouvriers au milieu de la
+chaussée. Voyant que la première voiture avançait
+avec peine, le cocher de la nôtre prit un
+chemin différent. Ne nous voyant plus, Dean
+entra dans une agitation extrême, craignant
+déjà un rendez-vous manqué et se croyant en
+faute. Il jura ses grands dieux de ne plus
+permettre jamais le moindre changement de
+programme.</p>
+
+<p>Un quart d’heure plus tard, nous nous retrouvions,
+et tout était au mieux.</p>
+
+<p>La seconde irrégularité fut un délit contre le
+decorum, et le corpus delicti, une paire de
+gants. Des gants, je m’en suis de tout temps
+passé, lorsque faire se pouvait. J’en usais jadis,
+dans les grandes occasions, mais leur contact
+me produisant une sensation d’asphyxie, je les
+avais fait disparaître, de mes mains d’abord,
+de mes poches ensuite. Il y avait plus de quinze
+ans que je n’en possédais plus. Cependant,
+pour aller voir le Président des États-Unis, je
+crus indispensable de m’en racheter une paire.</p>
+
+<p>Mais arrivé à la Maison Blanche, à la minute
+même où je devais les mettre, impossible de
+les trouver… je les avais laissés à Philadelphie.
+Dean ouvrit des yeux démesurés. Je m’efforçai
+de le rassurer : « Écoutez, lui dis-je, je suis dans
+la maison, il ne me faut ni chapeau, ni, à la
+rigueur, de gants. Et d’ailleurs, cela paraîtra
+plutôt l’effet d’un principe que d’un oubli ».</p>
+
+<p>Je partis, heureux, à la rencontre de mon
+illustre hôte, pendant que Dean me suivait d’un
+regard consterné…</p>
+
+<p>Comme on taille au canif un nom dans
+l’écorce d’un arbre, je grave sur cette page, en
+signe de réparation, le nom de <i>Dean</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c347">VISION DE FLEUVES</h2>
+
+<p>Le train de nuit suivait sa route ardente,
+entre Chicago et Minneapolis. Déjà, dans chaque
+sleeping-car, les nègres diligents avaient
+installé les lits. Les voyageurs étaient couchés.
+D’aucuns accordaient la basse de leur ronflement
+au chant des roues sur les rubans vibrants des
+rails. La tête appuyée sur l’oreiller et tournée
+vers la vitre, je voyais fuir, en un pâle rayon
+lunaire, les plaines immenses où l’argent des
+lacs sans nombre alternait avec la silhouette
+brune des terres et les lignes sombres des bois.
+Façon commode de voyager et de considérer
+les paysages ! Des sites à peine entrevus à travers
+le blanc voile des vapeurs, la pensée
+insensiblement glisse vers le souvenir ou le
+rêve…</p>
+
+<p>Une vision immense passa dans mon esprit.
+La vue récente des chutes du Niagara en formait
+le début. Avec un fracas de tonnerre, la
+cataracte glauque et blanche précipitait à l’abîme
+les avalanches de ses vagues sans fin et
+de ses bouillonnantes écumes. C’était comme
+une course échevelée, vers le gouffre de myriades
+de flots dont chacun, au bord du précipice,
+jetait son cri au moment de prendre son
+élan.</p>
+
+<p>De l’intarissable chute d’eau, renouvelant
+sans cesse les merveilles de ses larges nappes
+et de ses pluies fines où voltigent des arcs-en-ciel,
+peu à peu je passai à la vision d’une cataracte
+de blés d’or. Ce changement de décor
+était dû, sans doute, à une influence locale. Ne
+roulions-nous pas à travers l’immensité des
+plaines où germent et mûrissent chaque année
+des moissons de céréales, pareilles, par leur
+étendue, à des mers où des épis jaunes promènent
+leurs houles ? N’allions-nous pas à
+Minneapolis, la ville des moulins, où le jeune
+Mississipi tourne des milliers de meules ? Un
+large fleuve, un fleuve de blés d’or, poussait
+vers elle ses flots intarissables, charriant dans
+leurs flancs le pain des hommes.</p>
+
+<p>Après ce symbole de richesse nationale, ma
+fantaisie moitié somnolente, moitié éveillée, en
+contempla un autre. Par les champs du Texas
+lointain, une coulée fantastique de coton neigeux
+descendait, pareille aux nappes immaculées
+de névés dans les Alpes, portant jusqu’aux
+extrémités de la terre de quoi filer du fil et
+tisser des tissus, du beau linge pur et blanc qui
+fait la joie des yeux.</p>
+
+<p>Mais bientôt le fleuve laiteux du coton fut
+remplacé par un torrent de sang qui allait éclaboussant
+ses rives. C’était le récent souvenir
+de l’horrible cataracte rouge de Chicago. Heureusement
+elle ne fit que passer.</p>
+
+<p>Et déjà d’une ville couverte d’un nuage de
+fumée, d’une ville cyclopéenne assise entre des
+collines de charbon, je vis jaillir une source
+d’acier. Elle s’échappait de sa prison avec des
+grondements d’orage. Des étoiles bleues, vertes
+et or tourbillonnaient au-dessus de sa marche
+triomphale. De son sein de lave brûlante s’élançaient
+de longs serpents de feu, dont de noirs
+cyclopes armés de marteaux assujétissaient au
+loin les anneaux sur le sol, pour en faire des
+sentiers de fer. Et le fleuve d’acier se répandait
+dans les villes, surgissant en charpentes,
+en armatures, se jetant en travers des cours
+d’eau et des bras de mer, pour soutenir les
+tabliers des ponts, se transformant en machines,
+en outils, en chars, en vaisseaux, infatigable
+créateur de merveilles.</p>
+
+<p>A ce moment — était-ce l’effet de tout cet
+acier en fusion ? — je ressentis une soif brûlante
+qui me tira de ma rêverie.</p>
+
+<p>Dans le filet au-dessus de ma tête il y avait
+heureusement de quoi calmer cette soif. Une
+provision de belles pommes aux joues rouges
+étaient là. A mesure que je les réduisais en
+cidre frais, le sens de la réalité me revenait.</p>
+
+<p>Mais je me rendais d’autant mieux compte
+que je venais d’avoir une sorte de vision où
+la richesse prodigieuse de l’Amérique était
+figurée par des fleuves non mentionnés sur les
+cartes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c352">FORTERESSES AMÉRICAINES</h2>
+
+<p>Ces forteresses ne contiennent ni canons
+ni explosifs, et cependant c’est en elles que
+résident la force et la puissance de l’Amérique,
+les armes de résistance et de combat qui ont
+affirmé son influence. Elles ont leurs assises
+dans le cœur et l’esprit des citoyens ; mais,
+plus que basées sur le roc, elles me paraissent
+inébranlables.</p>
+
+<p>La première est la foi religieuse, si profondément
+enracinée dans la mentalité américaine,
+qu’elle en détermine en quelque sorte la physionomie.
+Elle la marque d’une empreinte que
+le souffle matérialiste et irréligieux ne saurait
+effacer et qui se retrouve encore dans le grand
+sérieux et l’activité généreuse d’associations
+qui se tiennent à l’écart de toute croyance religieuse,
+comme les sociétés de culture éthique.
+Son influence profonde et calme s’impose
+jusqu’à cette masse indifférente ou profane,
+nouvellement débarquée, et dont les racines ne
+plongent pas dans les traditions du pays. Même
+les gestes superficiels des êtres de routine et la
+dévotion intéressée des hypocrites ne sont point
+capables d’infirmer ce fait. Il est d’une nature
+si accusée, se vérifie si souvent dans le contact
+social ou familial, que sa réalité ne saurait être
+révoquée en doute. L’Amérique est doublement
+religieuse, et par atavisme et par conviction.
+Elle porte en elle les forces concentrées et unifiées
+de la fidélité pieuse aux traditions et de la
+libre et personnelle communion avec la réserve
+permanente des vérités. Aussi, quand les
+grandes occasions de la vie nationale sont
+consacrées par un culte, ou que les hommes
+d’État invoquent des sentiments religieux, ce
+n’est point de la convention, mais l’expression
+d’une pensée vive ; et quand les citoyens et les
+enfants de la grande République chantent le
+chant national, il est une strophe que l’on sent
+vibrer avec une émotion plus sainte encore
+que toutes les autres, c’est celle où il est dit :
+<i>O God our King !</i></p>
+
+<p>La belle vitalité de sa religion rend l’Amérique
+juste, tolérante, respectueuse de la foi
+des autres. Quand la Foi n’est plus qu’un souvenir
+et une formule, elle devient cassante,
+exclusive, dure aux convictions d’autrui, méprisante
+des croyances non officielles. L’anathème
+est le bâton menaçant, aux mains des
+vieilles doctrines décrépites.</p>
+
+<p>La deuxième forteresse américaine est la Foi
+à la <i>Liberté</i>. Oh ! il ne l’ont pas bâtie en un
+seul jour, cette fière citadelle où flotte au vent le
+drapeau étoilé de l’indépendance, non seulement
+acceptée, mais proclamée comme une loi
+de la vie sociale. Ils ont mis bien du temps
+et de la peine à la construire. Mais désormais
+elle est fondée, et personne n’y touchera. Notre
+vieille Europe nous montre des États dont
+toute la politique consiste à empêcher le développement
+normal des hommes et des institutions.
+La loi y prend la forme d’une
+prohibition systématique, l’initiative y est taxée
+d’indiscipline ; l’indépendance d’esprit, de crime
+de lèse-tradition. L’administration publique y
+passe le temps à veiller à ce qu’il ne se passe
+rien de neuf. La peur de la liberté y est non
+seulement le commencement, mais la somme
+de la sagesse.</p>
+
+<p>L’Amérique, elle, croit à la Liberté, comme
+elle croit en Dieu. Mais de même qu’elle croit
+au Dieu des autres, au droit sacré que possède
+chacun de l’adorer et de le concevoir à sa façon,
+elle croit à la liberté des autres. Et sa foi robuste
+sait supporter les épreuves. Elle n’abandonne
+pas le culte de la Liberté, parce que des abus
+odieux ont démontré les inconvénients d’une
+trop large indépendance. Elle ne musèle pas les
+honnêtes gens, parce que les criminels et les
+enragés mordent leur prochain. Elle ne masque
+pas le soleil, parce qu’il produit des ombres.</p>
+
+<p>En politique, en religion, grand air, liberté,
+franchise pour tous. Champ illimité à l’initiative
+individuelle. Dès l’enfance et dès l’école, le caractère
+est encouragé. Chacun y est provoqué à
+donner sa mesure totale, à oser être, à s’affirmer
+dans la plénitude de son originalité. On ne lui
+demande qu’une chose : respecter le droit du
+voisin. Mais en ce point, on est d’une sévérité
+implacable. L’Amérique ne pardonne point les
+péchés contre la liberté. Si grands et puissants
+que puissent être ceux qui accaparent à leur
+profit la part et la liberté de tous, leur sort est
+fixé d’avance. Un jour ou l’autre, sous les coups
+répétés tirés de la forteresse de la Liberté,
+leurs bastions sont réduits en poudre.</p>
+
+<p>La troisième forteresse est la bonne foi. Ne
+me faites pas dire qu’il n’y a pas de coquins
+en Amérique. Dans un concours international,
+elle battrait peut-être le record par un choix de
+coquineries inédites. Mais il suffit d’échanger
+un certain nombre de lettres, d’avoir des relations
+un peu variées, de causer ou collaborer
+avec la population courante, pour être immédiatement
+frappé de son respect pour la parole
+donnée. Ils ont de la conscience, et une
+conscience si loyale qu’elle se fait jour à travers
+les plus étranges manœuvres de la corruption.
+Ce que plusieurs, et parmi les meilleurs
+éléments, peut-être, dans certains pays considèrent
+comme une formule de politesse, une
+promesse en l’air, serait là-bas un manque de
+sincérité. Ils trouvent plus humain de refuser
+carrément que de donner, par fausse pitié, des
+promesses vaines. Pas de compliments, de circonlocutions,
+de démonstrations superflues !
+Les affaires les plus graves se traitent souvent
+en quelques mots, Cette bonne foi a quelque
+chose de rassurant et de communicatif. C’est
+un appel perpétuel à votre propre sérieux.
+Elle éveille la confiance et en même temps
+engage la responsabilité.</p>
+
+<p>Certains mots très souvent répétés m’ont
+toujours paru comme une sorte de monnaie
+courante de la mentalité d’un peuple. Il est un
+mot que vous entendez très souvent prononcer
+aux États-Unis, quand vous racontez une histoire,
+fournissez un renseignement ou exposez
+une opinion. Ce mot est : « <i>is that so ?</i> » Il est dit
+sur un ton de confiance et de bienveillance, et
+en même temps, il est si sincèrement interrogatif,
+qu’il est certainement le plus simple et vigoureux
+appel possible à la loyauté.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La quatrième forteresse est le respect de la
+femme ; non cette exagération, heureusement
+exceptionnelle, où tombent certains Américains,
+qui traitent leur femme comme une poupée de
+grand prix, mais ce sentiment de déférence et
+d’égards, qui met au cœur des jeunes gens et
+des hommes un culte chevaleresque pour la
+femme, et que je considère comme un des éléments
+les plus solides dans le bagage moral
+d’une société.</p>
+
+<p>A l’abri de ce sentiment, femmes et jeunes
+filles circulent librement, d’un bout du territoire
+à l’autre. La conscience publique est leur
+meilleure sauvegarde. Personne ne leur manque
+de respect. Ainsi leur indépendance et leur
+personnalité sont mieux à même de se développer.
+Une part de l’esclavage de la femme
+provient de cette servitude où la tiennent chez
+nous les usages reçus. Quelle sujétion pour
+nos jeunes filles de ne pouvoir sortir seules,
+quel témoignage de méfiance envers l’élément
+masculin de la population ou envers elles-mêmes !
+Et quelle plaie publique ! Un virus
+corrupteur en émane, dont les effets néfastes
+se retrouvent dans l’éducation, dans la littérature,
+au foyer familial.</p>
+
+<p>Rien ne réconforte comme de voir la puissance
+que fait rayonner à travers un peuple
+l’existence de certains principes, traduits en
+actes journaliers, devenus des habitudes stables.
+Le meilleur travail que nous puissions faire est
+de contribuer à créer dans l’esprit public un
+certain nombre de ces convictions fondamentales
+auxquelles s’appuie la mentalité de la
+foule. Que les forteresses tiennent bon, où se
+conservent l’énergie vitale, la bonne volonté,
+l’intégrité, la foi !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c361">UN DINER DE HÉROS</h2>
+
+<p>L’Amérique n’ayant qu’un imperceptible
+embryon d’armée permanente, on peut bien
+dire qu’en temps de paix, sa force militaire est
+invisible. Rien ne l’annonce. On ne voit ni
+soldats ni officiers nulle part.</p>
+
+<p>Je dois donc me féliciter d’autant plus d’avoir
+rencontré une occasion d’assister à une réunion
+exclusivement militaire. Ce fut la quatorzième
+assemblée annuelle de la médaille de la Légion
+d’honneur. Le lieu de rendez-vous était Atlantic
+City. M. John Wanamaker, ayant à porter
+le toast du Président de la République, au banquet
+final, me proposa de l’accompagner, ne
+serait-ce que pour voir, au bord de l’Océan,
+cette ville composée d’hôtels et de villas, bâtie
+de toutes pièces en peu d’années.</p>
+
+<p>J’eus l’honneur d’être invité au dîner par le
+major général O. O. Howard, commandeur pour
+1903-1904.</p>
+
+<p>Les armées de terre et de mer étaient représentées.
+Pas moins de sept généraux et deux
+cents officiers et soldats prirent place autour de
+la table.</p>
+
+<p>Ils étaient tous membres de la Légion d’honneur,
+dont la médaille n’est accordée que sur
+un vote du Congrès. Pour la recevoir, il est
+nécessaire d’avoir accompli un acte d’héroïsme
+personnel. Voici à ce sujet une petite citation
+empruntée au toast porté par le général L.-G.
+Estes. « Dans le fracas des charges de cavalerie,
+dans le tonnerre des duels d’artillerie, dans les
+assauts furieux de l’infanterie, de merveilleuses
+victoires s’obtiennent qui semblent dépasser les
+possibilités des forces humaines. Soutenus par
+la force morale du nombre, se touchant les
+coudes avec leurs camarades, nos soldats réalisèrent
+des actions qui leur valurent l’admiration
+du monde. Pourtant, les missions des hommes
+de la Légion d’honneur se sont généralement
+accomplies dans des conditions tout à fait différentes.
+Volontairement, ils marchèrent à leur
+but, souvent seuls, toujours en face du danger
+imminent et de la mort. Autre chose est de
+faire son devoir, par l’effet d’un ordre auquel
+on ne saurait échapper, ou de courir volontairement
+des risques supplémentaires, dans un
+esprit de sacrifice patriotique… » L’attitude et
+les conversations des convives avaient quelque
+chose d’imposant par sa simplicité même. Pas
+d’uniformes. Toutes les conversations roulaient
+sur le passé. Faits d’armes, souvenirs communs
+ressuscités entre anciens compagnons
+qui se revoyaient après une longue séparation,
+pieuse mention faite des morts et amis, propos
+humoristiques et anecdotes gaies. Les toasts
+avaient le même cachet à la fois grave et de
+belle humeur. En général, ces messieurs entraient
+en matière par une petite remarque joviale
+ou une histoire destinée à faire rire les convives.</p>
+
+<p>General Horatio C. King, ayant à porter le
+toast de l’armée des États-Unis et des « Sociétés
+militaires », commença ainsi : Surtout, ne vous
+figurez pas qu’ayant deux toasts à porter,
+je vais réclamer un temps double. Je ne vous
+attendrirai pas sur le sort du brave, sur la
+tombe de qui se trouvait cette inscription :
+« Ci-gît Jonathan Porter qui fut tué d’un coup
+de pied de cheval. C’est bien fait, bon et fidèle
+serviteur ! » D’ailleurs, je ne suis pas très en
+train, ce soir. Ma fatigue est extrême, et cela
+n’est pas surprenant : je n’ai à peu près rien
+fait de tout le jour, si ce n’est de pousser sur
+le quai dans une de vos chaises roulantes,
+l’aimable lady, assise en face de moi. Néanmoins,
+j’ai l’espérance de ne pas me montrer
+aussi stupide que le jeune homme à qui son patron
+fit le compliment suivant : « Je vous tiens
+pour le plus stupide compagnon de tout New-York ;
+je suis sûr que vous ne savez même
+pas que Mathusalem est mort ! » — « Mort !
+balbutia le jeune homme, mort ! Je ne savais
+même pas qu’il fût malade ! »</p>
+
+<p>Il est fort naturel que la fibre patriotique soit
+une des plus vibrantes de toutes celles que
+remue une pareille séance. Mais le patriotisme
+américain, même celui des hommes de
+guerre, n’a rien de provoquant ni d’agressif.
+Ils ne se lassent pas de glorifier leur pays, et
+il y a de quoi. Écoutez le général S. A. Mulholland,
+chargé du toast « <i>Our Country</i> ».</p>
+
+<p>« J’ai entendu un jour l’histoire d’un mineur
+qui tomba dans une crevasse profonde. Ses
+compagnons, paralysés de frayeur, lui crièrent :
+« Johnny, êtes-vous tué ? » Une voix répondit
+de l’abîme : « Non, je ne suis pas tué, mais le
+choc m’a rendu muet ! »</p>
+
+<p>Lorsque je contemple la grandeur du sujet
+que je suis appelé à traiter, je suis comme
+ce malheureux mineur : j’en demeure muet.</p>
+
+<p>Ce soir, en écoutant le bruit des vagues,
+je me rappelle une scène de mon adolescence.
+Il y a de cela cinquante ans, je me trouvais à
+bord d’un bateau allant de New-York à Egg-Harbour,
+et nous eûmes sur cette côte-ci une
+accalmie de plusieurs jours. A cette époque, il
+n’y avait à la place où nous sommes, qu’un
+phare. Maintenant, une grande cité s’est élevée,
+avec des édifices splendides, une population
+nombreuse. Cette ville du bord de l’Océan est
+le type du merveilleux développement de notre
+pays en tout sens.</p>
+
+<p>Au temps de la Révolution, nous étions treize
+petits États, le long de l’Atlantique, et trois millions
+d’habitants. Quand je me baignai par ici,
+en 1850, nous étions vingt-cinq États et vingt-cinq
+millions d’habitants. A l’époque de la
+guerre de sécession, le pays comptait trente-deux
+États et trente-deux millions d’habitants,
+dont quatre millions d’esclaves. Maintenant,
+nous avons quarante-cinq États, plus de quatre-vingts
+millions d’habitants, et pas un esclave
+dans le pays. Ah ! nous ne devons pas seulement
+aimer notre patrie, mais en être fiers.</p>
+
+<p>L’Amérique, une nation sans armée permanente
+est cependant si forte, qu’elle commande
+le respect à tous les autres peuples. Il semble
+que le Tout-Puissant ait appelé notre pays à
+l’existence pour révolutionner la terre et prouver
+à l’Humanité que la vraie forme du gouvernement
+est celle qui dérive du consentement
+des gouvernés. Il y a des hommes parmi
+nous qui regardent l’avenir avec de sombres
+pressentiments et tremblent pour nos libres
+institutions. Il est vrai que nos municipalités
+sont loin d’être ce qu’elles devraient, et les
+histoires de corruption jusque dans des situations
+élevées, ne sont, hélas ! que trop vraies.
+Les pessimistes prévoient des calamités…
+Mais, malgré cela, ceux qui aiment ce pays ont
+foi en l’avenir. La corruption de quelques municipalités
+leur apparaît comme certaines taches
+sur le soleil de nos libres institutions. Nous
+pouvons être tranquilles : par la vertu de la
+grande majorité du peuple, nous verrons ces
+taches effacées. »</p>
+
+<p>Accentuant la note pacifique qui caractérise
+le patriotisme américain, l’amiral Geo. W. Melville
+déclare : « Il nous faut une marine, non
+pour faire la guerre, mais pour garantir la paix.
+De nos jours, si l’on veut maintenir la paix, il
+faut, à toute heure, être prêt à la guerre.
+C’est une sorte d’assurance que nous payons,
+et cela coûte moins d’argent et d’hommes que
+de faire la guerre. »</p>
+
+<p>Le général Théo S. Peck, portant le toast des
+dames, dit : « En temps de guerre, les vainqueurs
+aussi bien que les vaincus se sont toujours
+appuyés sur les femmes. Dans toutes les
+guerres où les hommes de ce pays ont bataillé
+pour l’existence et le foyer, les nobles et
+aimantes femmes, non seulement ont donné tout
+ce qu’elles avaient (pères, maris, frères, fils,
+fiancés), mais leurs prières, leur effort, leur
+sacrifice de tout confort. Elles ont armé les
+hommes pour la lutte, si bien qu’aucune souffrance
+ni aucune misère ne leur ont semblé trop
+dures.</p>
+
+<p>Les femmes des États-Unis, dans la paix
+comme dans la guerre, marchent pour tout ce
+qui est bon et vrai. Elles sont aussi prêtes à
+faire demain des sacrifices à la nation et à son
+glorieux drapeau, qu’elles l’ont été dans le
+passé ! »</p>
+
+<p>Dans le toast au Président, M. John Wanamaker
+dit, en rappelant l’assassinat de Mac-Kinley
+à Buffalo : « D’une mer à l’autre, tout le
+pays eut un frisson d’horreur devant ce martyr
+immolé sur l’autel de la liberté, et tous les yeux
+se tournèrent vers l’homme, jeune encore, qui
+se tenait près de la tombe du grand Mac-Kinley<a href="#f10" id="r10" class="fnanchor">[10]</a>.
+Dans la solennité d’une redoutable
+crise, conscient de sa responsabilité écrasante,
+avec une grande dignité, entouré des
+anciens conseillers de Mac-Kinley, cet homme
+ayant la crainte de Dieu dans son cœur, et
+dans son âme, l’amour pour tout le peuple,
+offrit ses épaules au fardeau, quelque lourd
+qu’il fût. Les années consacrées à l’étude et
+à la solitude des montagnes, lui donnaient un
+esprit sûr, une santé robuste ; et l’héroïque
+soldat de San-Juan fut désigné par la confiance
+publique pour être l’exécuteur des intentions
+du regretté William Mac-Kinley, bien plus, le
+dépositaire de la volonté des États-Unis ».</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#r10" id="f10">[10]</a> Théodore Roosevelt.</p>
+</div>
+
+<p>A tous les échos virils que cette soirée me
+laissa, et qui permettent de juger ce qu’il y a de
+sain et de vigoureux dans ce patriotisme à la
+fois pacifique et combatif ennemi de tout militarisme
+et cependant foncièrement martial, j’ajouterai
+quelques lignes, afin d’en marquer le côté
+religieux. La note religieuse ne fut absente
+d’aucun des discours prononcés, dans la soirée,
+par des hommes appartenant à toutes les dénominations.
+A dessein, je cite un passage du
+Général L.-G. Estes relatif à la vertu militaire :
+« La valeur, le patriotisme, l’honneur, la virilité,
+ne meurent point. Ils ne cessent pas avec le
+bruit du canon et ne s’écoulent point avec le
+sang, quand la vie s’échappe sur les champs de
+bataille ; ils ne sont point déposés avec le corps
+et rendus, poussière à la poussière, cendre à
+la cendre. Ils ne sont point d’essence terrestre.
+Ils appartiennent à l’âme et relèvent de l’Esprit.
+Et l’Esprit divin, c’est le souffle de
+Dieu ; il porte l’emblème de l’Éternité et,
+comme son divin Créateur, il est éternel. Vaillance,
+patriotisme, honneur, vertu virile, sont
+éternels. »</p>
+
+<p>Quand nous quittâmes la salle du banquet,
+l’Océan chantait au dehors sa vieille et mâle
+chanson. Et mon souvenir y mêlait ces paroles
+fermes tombées de la bouche des vaillants
+défenseurs d’une République sans casernes ni
+citadelles. D’avoir passé quelques heures parmi
+les compagnons de Grant et de Lincoln, me
+produisait l’effet d’un bain d’acier. Un peu de
+leur âme avait passé dans la mienne. Comme
+ils avaient raison de dire, en parlant de leur
+patrie :</p>
+
+<p>« Notre pays est destiné à être un rayonnant
+exemple de haute civilisation, de réconfort et
+d’amélioration, non seulement pour ses propres
+enfants, mais pour toute la famille humaine !<a href="#f11" id="r11" class="fnanchor">[11]</a> »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#r11" id="f11">[11]</a> Allocution du général S. A. Mulholland.</p>
+</div>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c373">SIMPLICITÉ AMÉRICAINE</h2>
+
+<p>Lorsque j’eus, pour la première fois, la vision
+de l’Amérique gigantesque, personnifiée dans
+ses bâtisses monstres, ses entreprises commerciales,
+sa fièvre d’affaires, ses usines titanesques,
+le luxe de certaines classes et leurs somptueuses
+excentricités, j’eus le sentiment d’un contraste
+violent, douloureux. Décidément, je portais en
+moi un autre monde que celui qui se révélait
+par cette civilisation surchauffée, étincelante
+de fortune ou souillée de sordide misère, et
+semblant se ruer de tout son effort vers la
+conquête des biens matériels. Certains soirs,
+devant des auditoires choisis où brillaient des
+toilettes recherchées, constellées de pierreries,
+une intime tristesse traversait mon âme, à l’idée
+que ce qui faisait la substance même et la
+moëlle de ma pensée pouvait servir un moment
+de distraction à des curiosités blasées.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Mais, à aller au fond même des choses, mes
+impressions pessimistes ne purent pas subsister
+devant des expériences plus réconfortantes.
+Parmi les épaves de Bovery mission, comme
+parmi la fine fleur de la société américaine,
+d’après une méthode qui m’est devenue une
+seconde nature, je suis allé partout, droit au
+centre humain. Le luxe et la misère sont des accidents
+semblables : au fond demeure l’homme.
+De la surface, il faut se hâter vers la substance.
+La substance fondamentale de « la meilleure
+Amérique » c’est la <i>simplicité</i>.</p>
+
+<p>Je vois dans certains journaux anglais, allemands,
+français, que le signe distinctif de la vie
+américaine est l’artificialité. C’est juger du cœur
+des gens par la couleur de leur gilet, et de leurs
+idées par la forme de leurs perruques. Des critiques
+ont soutenu que l’intérêt pris par le
+public américain à l’idée et au livre de la vie
+simple était du snobisme pur, du jeu de fantaisie,
+sans sérieux et sans sincérité. Tout cela est du jugement
+fragmentaire et superficiel. Un abcès n’est
+pas un organe, une verrue n’est pas une figure.</p>
+
+<p>Une artificialité très visible et à plusieurs
+points de vue choquante, flotte il est vrai,
+comme une écume à la surface de la vie
+américaine. Mais l’écume n’est pas l’océan.
+La vie artificielle et compliquée qui sévit en
+Amérique à un degré inquiétant n’est pas dans
+le caractère américain. C’est un accident. Toutefois
+cet accident constitue un danger, et l’un
+des plus grands que ce pays puisse courir. En se
+laissant entraîner dans la vie superficielle, cette
+vie, oublieuse de l’âme, dédaigneuse de la simplicité,
+l’Amérique est peut-être, plus que d’autres
+contrées, infidèle à sa nature même. Elle compromet
+la source où réside le secret de sa puissance,
+de sa raison d’être dans le monde, le nerf
+et le ressort de sa belle vigueur. Voilà le fait qui
+m’a frappé en ma qualité d’ami. Et voyant ce
+danger, c’est avec une angoisse fraternelle que
+j’ai recueilli tous les bons symptômes capables
+de faire espérer que le danger sera écarté. Un
+mal reconnu est à moitié vaincu.</p>
+
+<p>Si d’un regard clair de sa conscience, l’homme
+se rend compte qu’il court risque de perdre le
+fruit de la vie par la façon anormale de l’organiser,
+il est bien près de changer sa méthode.
+Les vaisseaux suivent leurs pilotes, et les pilotes
+leur boussole ; les nations ont pour boussole
+leur foi et leur idéal. Le véritable idéal américain
+est la réalisation d’une belle vie, inspirée
+par le souci du mieux, large et humaine, énergique
+et bienveillante. Sous l’agitation qui a
+gagné cet immense territoire, une secrète angoisse
+est nettement perceptible. Elle ne l’est
+sans doute pas chez tous également, ni surtout
+chez ces masses encore nouvelles et insuffisamment
+assimilées qui entrent comme un gros
+facteur troublant dans la population générale.
+Mais partout où l’on prend contact avec les
+hommes en qui se résume l’amour du pays, le
+souci du bien public, cette angoisse se fait jour.
+Elle n’a rien des inquiétudes séniles qu’inspirent
+aux gens établis leur égoïsme de classe et
+la peur des nouveautés. Elle tient de cette aimable
+et salutaire crainte de démériter qui
+anime la jeunesse généreuse, et perce même à
+travers ses fougues.</p>
+
+<p>Dans ce qu’elle a de meilleur, l’Amérique sait
+qu’un pays ne vit ni par son or, ni par sa puissance
+militaire, ni par sa prospérité industrielle,
+mais que toutes ces choses, en ce qu’elles ont
+de bon, se ramènent à quelques vertus fondamentales
+dont l’humanité ne pourra jamais se
+passer. Si la source de ces vertus tarit, toute
+la splendeur extérieure d’une civilisation n’est
+bientôt plus qu’un fruit plantureux exposé à
+pourrir sur l’arbre. L’élite du peuple américain
+en a le sentiment vif, douloureux. Cette élite,
+heureusement, n’est pas une exquise minorité
+isolée, perdue dans une masse en décadence,
+qui n’aurait plus pour agents actifs que les ferments
+de sa décomposition. C’est une phalange,
+innombrable et serrée, de braves gens, clairvoyants
+et décidés, sensibles et courageux, ayant
+en un mot toutes les qualités d’un ferment virulent
+capable de pénétrer la pâte.</p>
+
+<p>Ces éléments de santé publique tiennent
+directement à la vieille et solide tradition démocratique
+américaine, où se mêlent, en un si
+heureux dosage, le respect du passé, le conservatisme
+normal, et l’élan courageux vers l’avenir.</p>
+
+<p>Je ne m’en suis jamais mieux aperçu que
+lorsque je franchis le seuil d’Independence-Hall,
+à Philadelphie. Cette maison est un sanctuaire
+national. Bâtie au siège même du berceau des
+libertés américaines, datant de l’époque héroïque,
+elle a vu les assemblées où s’est décidé, au
+milieu des plus émouvantes péripéties, l’avenir
+de la nation. Parmi ces menus objets devenus
+des reliques populaires, dans le cadre de ces
+murs qui autrefois ont écouté la parole des
+ancêtres et maintenant la murmurent aux oreilles
+des petits-fils, devant les portraits de ces hommes
+qui firent l’Amérique, j’éprouvai la plus
+intense des émotions religieuses. Il me semblait
+marcher sur un sol sacré. Quelques-uns des
+plus purs trésors de l’humanité nouvelle s’étaient
+élaborés là, au creuset des grandes luttes,
+dans la fournaise des situations où les hommes
+et les peuples s’épurent comme l’or. Et tout ce
+qui m’environnait, c’était l’esprit d’une patriarcale,
+d’une héroïque simplicité. Des éléments
+condensés là, en un foyer, est fait <i>le cœur de
+l’Amérique</i>.</p>
+
+<p>Une fois que l’on tient ce fil, on peut le
+suivre partout à travers la trame de la vie
+nationale. Cette tradition n’est pas un souvenir
+pieux, sorte de relique morte, destinée à
+sortir de sa châsse, dans les grandes occasions
+seulement. Elle est mêlée à tous les actes et à
+toutes les préoccupations de l’existence. C’est un
+<i>Leitmotiv</i> qui, à chaque instant, reparaît dans la
+vaste symphonie où se manifeste l’âme populaire.</p>
+
+<p>Si cette âme réagit comme elle le peut et
+comme elle le fait déjà, largement, contre le
+crédit excessif que donne l’argent, et contre cette
+usurpation sociale qui, d’un serviteur qu’il doit
+être, tend à faire de lui un Roi. Si elle profite de
+toutes les occasions pour réhabiliter et honorer
+les petites gens qui savent être heureux et indépendants
+en limitant leurs désirs. Si la conviction
+se répand que le faste est un esclavage, le
+luxe criard une preuve de bêtise, les dépenses
+irraisonnées une faute sociale, il n’y a pas de
+doute que l’avenir n’appartienne à la meilleure
+Amérique.</p>
+
+<p>Pour elle, le message de simplicité n’est pas
+un cri de réaction ; personne de ceux qui ont
+pris la peine d’en apprécier le contenu ne
+s’y est mépris. Il y ont vu un appel à la clairvoyance
+et à la vigilance, un appel à l’hygiène
+élémentaire qui convient à la créature humaine.</p>
+
+<p>Peu importe le pays que nous habitons, la
+langue que nous parlons, la foi religieuse ou
+sociale que nous professons, nous avons tous
+besoin de nous convertir à la simplicité. Nous
+risquons tous de perdre la vie, par la façon absurde
+de l’organiser. Quand l’accessoire marche
+avant l’essentiel, l’artificiel et le conventionnel
+avant le positif, tout l’éclat extérieur dont s’entoure
+la vie n’est plus que le cadre magnifique
+du néant.</p>
+
+<p>Les institutions politiques, religieuses, sociales ;
+la science, l’industrie et l’éducation, tout
+l’ensemble de l’effort et du travail humain doivent
+contribuer à rendre l’homme plus largement
+homme. Mais, si nous n’y prenons garde, tout
+cela, au lieu d’être un instrument pour réaliser
+plus de justice, organiser plus d’ordre et de
+bonheur dans la fraternité, devient une entrave
+et un esclavage. L’homme succombe, écrasé
+sous ses œuvres, affaibli et dégradé par ses
+forces mal dirigées, ses instincts tournés en
+vices, son savoir en puissance de mort, sa foi
+transformée en fanatisme, toute fonction privée
+ou publique déviée de son but.</p>
+
+<p>On affecte souvent de nous dire que l’homme
+descend du singe. Cela fait à quelques-uns un
+plaisir choquant ; d’autres s’en affectent outre
+mesure. Quant à moi, je pense qu’il n’y a là
+matière ni à s’enorgueillir ni à se troubler. J’ai
+dit quelque part que je consentirais volontiers à
+être une fourmi, pourvu que je fusse une fourmi
+de Dieu. Les chemins de l’Éternel vont de la
+poussière à l’Esprit. La distance est prodigieuse ;
+de nombreuses et d’humbles étapes
+sont nécessaires. A cela, quoi d’étonnant ? Peu
+m’importe donc le sentier par lequel je dois
+passer, pourvu qu’il monte.</p>
+
+<p>Ce qu’il faut craindre ce n’est pas le singe
+du commencement, ancêtre, au surplus problématique,
+mais c’est celui de la fin, produit
+hideux qui sortirait à la longue de la sélection
+de nos tares. Descendre du singe et devenir
+des hommes, c’est un progrès, et quel progrès !
+Mais être l’humanité, avoir donné naissance
+à Moïse, à Platon, au Christ, avoir dompté
+les éléments, attelé la foudre à son char,
+fait de l’éclair son messager, et redevenir des
+brutes par la férocité des sentiments, la bassesse
+des instincts, l’obscurcissement de l’intelligence,
+quelle chute dans les ténèbres ! Cela ne
+saurait être. Élevons nos résolutions à la hauteur
+d’une autre destinée. L’humanité parfois
+s’égare, mais sa soif la ramène aux sources, aux
+sources pures de la vie authentique et simple.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c384">ADIEUX A WASHINGTON</h2>
+
+<p>La date du 22 novembre avait été fixée
+d’avance pour mon retour à Washington.
+L’Union chrétienne de jeunes gens de cette ville
+organisa la conférence publique qui m’avait été
+demandée, et choisit comme local le théâtre de
+Lafayette square, situé près de la Maison Blanche.
+La conférence fut annoncée pour
+quatre heures de l’après-midi. Le soir du même
+jour devait avoir lieu ma conférence française,
+dans les salons de la Maison Blanche.</p>
+
+<p>J’arrivai à Washington vers onze heures du
+matin. L’ambassadeur de France et M<sup>me</sup> Jusserant
+avaient organisé un déjeuner familial, pour
+nous faire rencontrer avec quelques amis. Il
+me fut particulièrement doux de franchir le seuil
+du petit hôtel de l’ambassade et de me trouver
+dans une maison où les tableaux, les tapisseries
+et une grande partie des objets meublants,
+rappelaient la France. La bonne grâce affectueuse
+de mes hôtes s’ajoutait à ce charme de
+la patrie lointaine.</p>
+
+<p>Le Président avait dit en septembre : « Je vous
+présenterai moi-même à vos auditeurs ». Mais
+je n’osais compter sur un tel honneur, tant il
+dépassait toutes mes espérances, et jamais depuis
+lors aucune allusion n’avait été faite, de ma
+part, à cette haute parole. J’allais donc à
+Lafayette square en songeant à toutes les
+bonnes raisons qui sans doute empêcheraient
+le Président de s’y trouver. En approchant du
+théâtre, je vis la place entourée d’une série de
+policemen de taille colossale, de ces policemen
+américains, véritables tourelles dont le
+seul poids est un élément d’ordre, et qui
+émergent des foules, comme les rochers des
+flots. Ce n’est pas pour moi que les géants
+sont venus, pensai-je. Au foyer du théâtre, je
+rencontrai les jeunes gens, organisateurs de la
+réunion. « Le Président vient de téléphoner
+qu’il sera ici dans dix minutes », me dirent-ils.
+Effectivement, au bout de quelques instants, il
+arriva en disant : « J’avais dit que je viendrais,
+me voici ! »</p>
+
+<p>Je ne décrirai pas ce que j’éprouvai, pendant
+que, silencieux, j’écoutais la parole de celui
+que, peu de jours auparavant, l’Amérique avait
+maintenu à son poste par une majorité formidable,
+inconnue jusqu’alors dans les annales du
+monde.</p>
+
+<p>Le Président parle comme un chef de famille
+entouré des siens. Sa parole simple, précise,
+faisait naître cette clarté qui vient des vérités
+élémentaires interprétées par un esprit droit.</p>
+
+<p>Beaucoup d’orateurs américains ne gesticulent
+pas en parlant. Ils observent une attitude
+immobile qui ne laisse pas d’avoir un côté
+impressionnant, quoiqu’elle tranche singulièrement
+sur nos habitudes françaises. Le Président,
+lui, s’anime en parlant, et son geste parfois
+devient d’une singulière véhémence.</p>
+
+<p>On sent que ce chef d’État est porté par un
+idéal à la fois élevé et pratique dont il essaie à
+toute occasion de mettre en relief quelque trait
+saillant. Il possède à un éminent degré la faculté
+de traduire les sentiments, les idées, les lois de
+la vie en langage universel. Chacune de ses
+phrases, chaque exemple cité sont frappés au
+coin de l’humanité supérieure, de celle qui, sans
+étiquette ni acception de races, de nations ou
+de classes, est la substance essentielle en chacun
+de nous. Et cependant, rien de vague ni d’indéterminé
+dans cette pensée dont la simplicité lumineuse
+rend la parole limpide. Tout cela est pratique,
+actuel, riche en couleur locale. Mais toujours
+l’idéal humain perce sous l’idéal national.</p>
+
+<p>J’aurais voulu reproduire ici, en entier, les
+paroles du Président, publiées, le lendemain,
+dans tous les journaux américains. Mais je dois
+y renoncer, en raison même des termes dans
+lesquels était conçu ce haut témoignage de
+sympathie. J’en conserve au cœur le souvenir
+ému et reconnaissant et il constitue l’une des
+plus belles récompenses de ma vie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c389">CONFÉRENCE A LA MAISON BLANCHE</h2>
+
+<p>Le soir, j’arrivai à la Maison Blanche, une
+bonne demi-heure avant la conférence, et fus
+introduit dans un salon du rez-de-chaussée où
+ne tardèrent pas à descendre, d’abord M<sup>me</sup> Roosevelt,
+ensuite le Président. Au courant de la
+conversation, le Président raconta que M<sup>me</sup> Théodore
+Roosevelt et lui-même, avaient du sang
+français dans les veines et descendaient de Huguenots,
+expulsés de leur mère-patrie par les
+rigueurs de la persécution religieuse.</p>
+
+<p>Déjà les invités de la Maison Blanche, au
+nombre d’une centaine, étaient réunis dans le
+salon voisin.</p>
+
+<p>Je fus introduit le dernier. De tout ce que
+je pouvais éprouver à cette heure, c’est l’émotion
+patriotique qui l’emportait.</p>
+
+<p>Pouvoir, dans ma langue maternelle, parler
+de mon pays devant un auditoire si choisi,
+constituait une douce et suprême satisfaction.</p>
+
+<p>Je me rappelais, en commençant ma conférence,
+la bonne parole prononcée par le Président :
+« <i>Jamais vous ne nous direz assez de
+bien de la France</i> ».</p>
+
+<p>Il existe un très vieux classement des nations,
+comme il existe une zoologie à l’usage des
+petits enfants où chaque animal est sommairement
+qualifié d’un seul mot. Le tigre est féroce,
+l’âne bête, le chien fidèle et le chat faux. Pour
+ceux qui aiment et connaissent les animaux, il
+y a bien à redire sur cette science brève. Mais
+déplacer les préjugés est quelquefois plus difficile
+que de transporter les montagnes. L’ethnographie,
+telle que la pratique la foule, a statué
+que certains peuples étaient hypocrites, d’autres
+lourds d’esprit, d’autres adorateurs de l’argent.
+<i>Les Français sont légers et, en outre, aiment à
+se disputer entre eux.</i> Notre littérature d’exportation
+et notre politique intérieure semblent
+bien un peu donner raison à cette opinion. Mais
+elle est, en somme, erronée, c’est ce qu’il
+faut s’attacher à montrer. Comme tous les peuples,
+nous avons, nous aussi, des qualités par
+lesquelles nous gagnons à être connus des
+gens intelligents et bienveillants de toutes les
+nations. Signaler ces qualités n’est pas un effet
+de vanité nationale : mais c’est un service rendu
+au bien général. Il est contraire à l’intérêt international
+et à la bonne entente, que les peuples
+se connaissent entre eux surtout par leurs défauts.
+En se connaissant un peu plus par leurs
+bonnes qualités, ils auraient plus de motifs de
+confiance mutuelle. Il faudrait constituer un
+ordre de courtiers de la bienveillance entre les
+peuples, dont la méthode consisterait à raconter
+sur chacun ce qu’il y a de meilleur à en
+dire. Un peu de réflexion et d’expérience
+nous enseigne que l’homme ne vit pas de ses
+maladies, mais des parties restées saines dans
+sa constitution. Les peuples ne peuvent pas
+vivre de leurs vices. C’est par leurs vertus qu’ils
+subsistent. La France non seulement existe,
+mais elle exerce dans le monde une action permanente.
+Son génie, son travail, ses idées, son
+goût entrent comme un facteur essentiel dans
+la collaboration universelle des nations. Il est
+évident que la place que nous tenons n’est
+pas due à notre légèreté. Il doit donc y avoir
+autre chose. C’est ce qu’il s’agit de chercher et
+de mettre en relief.</p>
+
+<p>Derrière le pays superficiel et bruyant, tel
+qu’il s’aperçoit de loin ou se reflète dans les
+livres et les feuilles publiques potinières, il y a
+un autre pays, silencieux, laborieux, studieux,
+une <i>France inconnue</i> qui rachète largement les
+défauts criards de celle, hélas ! trop connue.</p>
+
+<p>Comme un hôte assis le soir près d’un foyer
+ami, j’ai voulu, au foyer de la nation américaine,
+parler de cette France.</p>
+
+<p>J’ai dit notre vie de famille si réelle, notre
+peuple économe et travailleur, les vaillants
+petits ménages dans les grandes cités, tels
+que l’étranger ne les connaît pas et ne saurait
+les connaître, mais qu’il m’a été donné de voir
+en si grand nombre. J’ai parlé des paysans, des
+ouvriers ; fait un parallèle, par exemple, entre le
+Paris matinal, que les Français eux-mêmes
+connaissent si peu, et le Paris noctambule que
+l’étranger ne connaît que trop.</p>
+
+<p>Habitué discret de l’institut Pasteur, ami du
+regretté M. Duclaux et de beaucoup d’autres
+chercheurs scientifiques de mon pays, j’ai décrit
+leur existence réservée, hostile à toute réclame
+tapageuse, laissant pénétrer un regard aussi
+vers les chambres de nos étudiants studieux,
+greniers aimés, comme en contient tant ce grand
+Paris, où sommeille le capital scientifique de
+demain.</p>
+
+<p>Il m’a paru ensuite intéressant d’esquisser
+tout le grand labeur d’éducation entrepris par
+la troisième République, aux divers degrés de
+l’enseignement national, au milieu d’obstacles
+sans nombre, avec une abnégation admirable.
+En passant, j’ai encadré dans ce tableau la
+figure d’un des meilleurs pédagogues de tous
+les temps : Félix Pécaut, à qui des hommages
+publics ont été rendus à la tribune nationale,
+mais dont le plus bel éloge est l’empreinte
+sérieuse et forte laissée au cœur de ses
+disciples.</p>
+
+<p>M’étant longuement entouré de documents
+sur les œuvres sociales de France, j’ai indiqué
+ce que l’initiative privée est parvenue à faire
+dans ce domaine.</p>
+
+<p>Un autre mouvement méritait d’être mentionné :
+celui de la pénétration sociale entreprise,
+depuis une vingtaine d’années, dans une
+série de mutualités, d’entreprises de collaboration
+des bonnes volontés entre classes différentes,
+de rencontres entre les travailleurs de
+l’esprit et les travailleurs manuels. Parmi les
+pionniers de la première heure de cette belle
+œuvre, j’ai nommé T. Fallot, qui venait de
+mourir, et tracé le profil de ce fils robuste
+du Ban-de-la-Roche, en qui semblait refleurir
+de nos jours l’esprit du grand Oberlin.</p>
+
+<p>Pouvais-je oublier ensuite de parler d’une
+tentative unique en son genre et qui est parvenue
+à établir, au sein de notre époque troublée
+et divisée, un rendez-vous courtois de
+discussion et de mutuel renseignement entre les
+hommes de bonne volonté venus de tous les
+horizons de la pensée. J’ai nommé <i>l’Union pour
+l’action morale</i>, œuvre large et compréhensive,
+qui serait capable, en se répandant, de fournir
+une puissante contribution à l’avenir moral de
+la France.</p>
+
+<p>Enfin, pendant une longue heure, il m’a été
+donné de parler d’une France profonde, besognant
+sous les dehors agités de notre vie
+publique, d’une France recueillie, assoiffée de
+bonne entente entre concitoyens, recherchant
+l’unité des intentions à travers la diversité des
+origines et des groupements, bâtissant la cité,
+dans un effort constant vers la justice et la
+bienveillance…</p>
+
+<p>Une réception toute cordiale suivit la conférence.</p>
+
+<p>Belle journée et beau soir… Sur cette impression,
+il convient de clore ces souvenirs.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> décembre, je m’embarquai sur la
+<i>Savoie</i>, entouré d’une multitude d’amis qui
+venaient me souhaiter bon voyage.</p>
+
+<p>Le dernier à quitter le bord, au moment
+où déjà tombaient les amarres, fut John Wanamaker.</p>
+
+<p>Des nuées de goëlands, symboles des
+souhaits et des souvenirs qui accompagnent
+le voyageur, déployaient leurs grandes ailes
+au-dessus du sillage bouillonnant.</p>
+
+<p>Je partais avec le sentiment d’avoir visité
+l’un des pays où se trouvent amassées les
+plus substantielles réserves de l’Humanité…</p>
+
+<hr>
+
+<p>Maintenant nous tournions le cap vers le
+soleil levant. A mesure que nous voguions plus
+avant, de chères figures émergeaient de l’ombre,
+les pensées de revoir se précisaient.</p>
+
+<p>Mais surtout grandissait et s’imposait, d’heure
+en heure, avec plus de puissance, l’image de la
+Patrie.</p>
+
+<p>La France a jadis contribué à fonder les États-Unis.
+Avec combien d’obscurités et d’obstacles
+son bel idéal démocratique, victorieux au delà
+des mers, n’a-t-il pas encore à lutter à son propre
+foyer ! Si du secours moral, des exemples réconfortants
+peuvent lui venir des contrées que
+jadis fertilisa son génie, c’est justice.</p>
+
+<p>Quand blanchissent les moissons, le moment
+est venu de se rappeler, et de saluer le semeur.</p>
+
+<p>Dans les lueurs de tes phares, trouant au loin
+la nuit océanique, je te saluais, France aimée,
+semeuse infatigable, à qui nulle inclémence
+du ciel, nulle rudesse des saisons ne fut épargnée,
+mais qui marches toujours parmi les
+pionniers d’un avenir meilleur, la main sur la
+charrue et l’espérance au front.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tbody><tr>
+<td></td>
+<td><div>Pages</div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Préface</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#cVII" class="xsmall">VII</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Premiers traits d’union</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c001">1</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Obstacles</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c005">5</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Où John Wanamaker intervient</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c014">14</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">En mer</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c017">17</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Le salut des feux</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c023">23</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Réveil dans le port</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c027">27</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Dans les docks</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c031">31</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Premier coup d’œil dans New-York</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c035">35</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Échappée sur la campagne</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c043">43</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Le cimetière de Sleepy hollow</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c046">46</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Premier speech anglais</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c050">50</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Lindenhurst</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c053">53</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Flâneries</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c056">56</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Une sieste et ses suites</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c066">66</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Séjour à la Maison Blanche. <i>Le Président</i></td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c071">71</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Menus souvenirs de la Maison Blanche</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c085">85</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">« Drive » à Cornwall-on-Hudson</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c091">91</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Un jour à Bethany-Church</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c099">99</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Vie religieuse</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c118">118</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">La Bible aux États-Unis</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c136">136</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Chez les Quakers</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c148">148</a></div></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Hôte d’Israël</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c158">158</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Frères noirs</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c171">171</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Travail, Argent, Affaires</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c192">192</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Repos</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c205">205</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Écoles</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c212">212</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">High Schools</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c222">222</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Universités</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c230">230</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Mount Holyoke-College</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c239">239</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Doctorat honoris causa</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c247">247</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Un pénitencier quaker</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c254">254</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Bovery-Mission</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c264">264</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">La propreté de la rue aux États-Unis</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c271">271</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Conférences et auditoires</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c276">276</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Une leçon rapportée des aveugles aux clairvoyants</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c285">285</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Homes. — Hospitalité</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c295">295</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Tempérament américain</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c312">312</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Sympathies françaises</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c323">323</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Un plaisant quiproquo</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c332">332</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">On ne fait pas toujours ce qu’on veut</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c336">336</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Dean my Keeper</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c342">342</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Vision de fleuves</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c347">347</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Forteresses américaines</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c352">352</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Un dîner de héros</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c361">361</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Simplicité américaine</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c373">373</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Adieux à Washington</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c384">384</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang">Conférence à la Maison Blanche</td>
+ <td class="bot r"><div><a href="#c389">389</a></div></td></tr>
+
+</tbody></table>
+</div>
+
+<p class="c xsmall">IMPR. ALSACIENNE ANC<sup>t</sup> G. FISCHBACH, STRASBOURG. — 1898</p>
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77841 ***</div>
+ </body>
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+</html>
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