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| author | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2026-01-30 23:01:54 -0800 |
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diff --git a/77822-h/77822-h.htm b/77822-h/77822-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d135e9b --- /dev/null +++ b/77822-h/77822-h.htm @@ -0,0 +1,3481 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Advis pour dresser une bibliothèque | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.3em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +h1 .small { font-size: 80%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +h1 .xsmall { font-size: 60%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .rm { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i1 { text-indent: -2em; } +.i2 { text-indent: -1em; } +.i4 { text-indent: 1em; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +p.hang { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.hang { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.w4 { width: 4em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } +img.w15 { max-width: 15em; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77822 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<h1 class="top2em">ADVIS<br> +<span class="small">POUR DRESSER</span><br> +<span class="xsmall">UNE</span><br> +<span class="xlarge">Bibliothèque</span></h1> + +<p class="c i">Présenté à Monseigneur le Président<br> +de Mesme</p> + +<p class="c"><span class="large sc">Par Gabriel NAUDÉ</span><br> +<span class="i">Parisien</span></p> + +<p class="c small">Réimprimé sur la deuxième édition (Paris, 1644)</p> + + +<p class="c gap">PARIS<br> +<span class="i">Isidore LISEUX, Éditeur</span><br> +Rue Bonaparte, n<sup>o</sup> 2<br> +<span class="i">1876</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em"><img class="w15" src="images/motteroz.jpg" alt="C. Motteroz"></p> + +<p class="c i">Tiré à cinq cent cinquante exemplaires.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="top4em i">L’<i>Advis pour dresser une bibliothèque</i> est +un de ces livres d’érudition aimable qui se +lisent toujours avec plaisir. Nul n’était plus +apte à traiter ce sujet que Gabriel Naudé, le +passionné bibliophile, l’organisateur des bibliothèques +du président de Mesmes, des cardinaux +Bagni et Barberini (deux des grands amateurs +du temps), de Mazarin et de la reine Christine. +Il semble même qu’il n’aurait pu écrire ce livre +qu’à la fin de sa carrière, comme résumé de ses +observations et de ses travaux, alors que les +plus belles collections lui avaient passé entre +les mains et avaient été mises en ordre par lui, +tant en Italie qu’en France et en Suède. C’est +au contraire au début de sa vie, à l’âge de +vingt-cinq ou vingt-six ans, simple étudiant +en médecine, recueilli par le président de +Mesmes pour mettre un peu d’ordre dans ses +livres, qu’il fit preuve en rédigeant cet opuscule, +d’un savoir véritablement étonnant, de +connaissances déjà si étendues et si variées, et +surtout de ce remarquable esprit de classification +dont il était doué. Depuis, il suivit +toujours la même voie, sans s’en laisser détourner +même par ses vastes travaux d’érudition +et par les vives polémiques auxquelles il fut +contraint de se livrer pour les soutenir. Il passa +sa vie dans les livres, classant ceux qu’il avait, +guettant ceux qu’il n’avait pas juste au moment +où les collections auxquelles ils appartenaient +pouvaient tomber en son pouvoir, achetant sans +cesse, en France, en Hollande, en Italie, en +Angleterre, presque toujours pour le compte +des autres, parfois aussi pour son propre compte +quand les malheurs des temps faisaient chanceler +la fortune de ses protecteurs. On le vit +bien pendant la Fronde lorsqu’un arrêt inepte +du Parlement ordonna la vente de la bibliothèque +du cardinal Mazarin dans laquelle +Naudé, au prix de tant de peines et de fatigues, +avait réuni près de 40,000 volumes. Ce +fut un véritable pillage dont Naudé sauva ce +qu’il put, en y consacrant tout l’argent qu’il +avait, une maigre somme, un peu plus de 3,000 +livres.</p> + +<p class="i">Ce dont il faut surtout le louer, c’est qu’il ne +fut pas, comme tant d’autres, un bibliophile +égoïste, désireux de thésauriser d’immenses +richesses littéraires pour lui seul, ou tout au +plus pour un petit cercle d’amis. S’il proposait +comme premier résultat de la fondation +d’une grande bibliothèque l’avantage de sauver +de la destruction une foule d’ouvrages exposés +à périr en restant disséminés, il entrevoyait +pour but principal de faire jouir tout le monde +de ces trésors si difficilement amassés. On lui +doit la première bibliothèque ouverte au public +en France, la Mazarine. A peine eut-il réuni, +sur l’ordre du cardinal, douze ou quinze +mille volumes, qu’il lui persuada de ne pas les +garder pour lui, d’en faire part généreusement +à quiconque voudrait les consulter. La chose +sembla bien téméraire, comme toutes les innovations. +Il n’y avait alors, en Europe, que trois +bibliothèques ouvertes au public, l’Ambroisienne +fondée à Milan par le cardinal Borromée, +en 1608 ; la Bodleienne ouverte à Oxford +en 1612 et la Bibliothèque Angélique, du nom +de son fondateur Angelo Rocca, établie à +Rome, en 1620. On doutait que pareille tentative +pût réussir en France, mais Naudé +aurait volontiers répondu, comme d’Alembert, +à ces infatigables adversaires de toute idée +un peu neuve : « Qu’on leur donne à manger du +gland, car le pain fut aussi, dans son temps, +une grande innovation. » A la fin de 1643, il +eut le bonheur de voir le public pénétrer dans +la bibliothèque du cardinal, bonheur bientôt +suivi de rudes épreuves lorsqu’il lui fallut +assister à la dispersion de ses chers livres. Le +cœur navré, il partit pour Stockholm où la +reine Christine lui offrait la direction de sa +bibliothèque, puis revint à Paris reconstituer +celle du cardinal. Au milieu de toutes ces +traverses, des voyages qu’il lui fallut entreprendre +tant pour visiter les principales collections +de l’Europe que pour en acquérir +quelques-unes, il trouva encore le temps +d’écrire cinq ou six grands ouvrages d’érudition +et une trentaine de dissertations, la plupart +fort curieuses et qui le placèrent à la +tête des plus savants hommes de son temps.</p> + +<p class="i">Savant, il l’était déjà au début de sa carrière +et lorsqu’il publia l’<i>Advis</i> que nous +réimprimons. On s’en apercevra dès les premières +pages de cet opuscule qu’il écrivit +comme en se jouant et sans vouloir, sans doute, +faire parade de sa science. Le lecteur d’aujourd’hui, +habitué à une érudition plus sobre, +sourira peut-être en voyant l’auteur, à peine +entré en matière, citer Pline, Cardan, Sénèque, +faire défiler Alexandre, Démétrius, Tibère, +les rois d’Égypte, évoquer les Pyramides et +le temple de Salomon ; il y a là un étalage un +peu enfantin, mais on tombe sous le charme +en voyant combien Naudé est plein de son +sujet, comme il connaît son antiquité et les +modernes ; on se convainc qu’il ne songe qu’à +vous faire jouir du fruit de ses lectures, et l’on +partage l’enthousiasme du bibliomane qui ne +voit rien de plus beau que ceux qui collectionnent +les livres, si ce n’est peut-être ceux +qui les font. Presque rien n’a vieilli dans +cet opuscule qui a deux siècles et demi de +date ; tout au plus le bibliophile contemporain +donnerait-il plus d’extension à quelques +parties et diminuerait-il d’autant quelques +autres. Certaines branches du savoir n’ont pas, +dans la classification de Naudé, tout le développement +qu’on leur donnerait de nos jours, +et l’on trouverait aisément que la théologie, +la scolastique, la controverse religieuse, la +vieille jurisprudence et l’alchimie occupent au +contraire une trop grande place. C’est la conséquence +de la marche du temps et de l’esprit +humain : comme la mer, il se retire d’un côté +pour se reporter de l’autre. Encore y aurait-il +bien à redire à ces restrictions, car nombre de +ces livres sont d’une haute curiosité. Mais, +comme idées générales, l’<i>Advis pour dresser +une bibliothèque</i> reste un modèle de classification +méthodique et raisonnée. L’impression +dernière qui en résulte est saine ; l’auteur l’a +si bien pénétré de son amour des livres qu’on +se laisse insensiblement aller à sa passion. On +gagne à sa lecture sinon le désir de posséder +une de ces belles collections qu’il imagine, +désir chimérique pour la plupart, du moins le +respect de ces majestueux « réservoirs » du génie +de l’homme, et surtout la soif de connaître.</p> + +<p class="sign i">Alcide Bonneau.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">AU LECTEUR</h2> + + +<p>Cet advis n’ayant esté dressé +que par occasion d’une +dispute qui fut agitée il y +a quelques mois dans la Bibliothèque +de celuy qui me fit dès-lors +la faveur de l’avoir pour agréable : +je n’avois point pensé à le tirer de la +poudre de mon Estude pour le mettre +au jour, jusques à ce que ne pouvant +mieux ny plus promptement satisfaire +à la curiosité de beaucoup de +mes amis, qui m’en demandoient des +copies ; je me suis en fin résolu de le +faire, tant pour me délivrer des frais +et de l’incommodité des Copistes, que +pour estre naturellement porté à obliger +le public, auquel si cet Advis n’est +digne de satisfaire, au moins pourra-il +servir de guide à ceux qui luy en +voudront donner de meilleurs, afin +qu’il ne demeure si long-temps privé +d’une pièce qui semble manquer à sa +félicité, et pour le respect de laquelle je +me suis le premier efforcé de rompre +la glace et tracer le chemin en courant +à ceux qui le voudront rebattre plus à +loisir. De quoy si tu me sçais gré, j’auray +de quoy louer ta bienvueillance et +courtoisie : sinon je te supplieray de +vouloir au moins excuser mes fautes +et celles de l’Imprimeur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak"><span class="i">ADVIS</span><br> +<span class="xsmall">POUR DRESSER</span><br> +<span class="large">Une Bibliothèque</span></h2> + +<p class="c sc">Présenté à Monseigneur le Président +de MESME</p> + +<blockquote class="epi"> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i2">… <i lang="la" xml:lang="la">Juvat immemorata ferentem</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ingenuis oculisque legi, manibusque teneri</i></div> +</div> + +</div> +<p class="sign"><span class="sc">Horat.</span> lib. 1. Epist. 19.</p> + +</blockquote> + +<p>Je croy, Monseigneur, qu’il ne +vous semblera point hors de raison, +que je donne le titre et la +qualité de chose inouye à ce Discours, lequel +je vous présente avec autant d’affection +que vostre bienveillance et le service +que je vous dois m’obligent : puis qu’il +est vray qu’entre le nombre presque infini +de ceux qui ont jusques aujourd’huy +mis la main à la plume, aucun n’est encore +venu à ma connoissance sur l’advis duquel +on se puisse régler au choix des Livres, au +moyen de les recouvrer, et à la disposition +qu’il faut leur donner pour les faire +paroistre avec profit et honneur dans une +belle et somptueuse Bibliothèque.</p> + +<p>Car encore bien que nous ayons le conseil +que donna Jean Baptiste Cardone, +Évesque de Tortose, pour dresser et entretenir +la Royale Bibliothèque de l’Escurial, +si est-ce toutesfois qu’il a si légèrement +passé sur ce sujet, que si on ne le +compte pour nul, au moins ne doit-il point +retarder le bon dessein de ceux qui veulent +bien entreprendre d’en donner quelque +plus grande lumière et esclaircissement aux +autres, sous espérance que s’ils ne rencontrent +mieux, la difficulté de l’entreprise +ne les rendra pas moins qu’iceluy excusables, +et affranchis de toute sorte de blasme +et de calomnie.</p> + +<p>Aussi est-il vray qu’il n’appartient pas à +un chacun de bien rencontrer en cette +matière, et que la peine et la difficulté +qu’il y a de s’acquérir une cognoissance +superficielle de tous les arts et sciences, +de se délivrer de la servitude et esclavage +de certaines opinions qui nous font régler +et parler de toutes choses à nostre fantaisie, +et de juger à propos et sans passion du +mérite et de la qualité des Autheurs, sont +des difficultez plus que suffisantes pour +nous persuader qu’il est vray d’un Bibliothécaire +ce que Juste Lipse disoit élégamment +et fort à propos de deux autres +sortes de personnes, <i lang="la" xml:lang="la">Consules fiunt quotannis +et novi Proconsules. Solus aut Rex aut +Poeta non quotannis nascitur.</i></p> + +<p>Et si je prends la hardiesse, Monseigneur, +de vous présenter ces Mémoires et Instructions, +ce n’est pas que j’aye si bonne +estime de mon jugement, que de le vouloir +interposer en cette affaire qui est si +difficile, ou que la Philautie me chatouille +jusques à ce poinct qu’elle me face reconnoistre +en moy ce qui ne se trouve que +rarement ès autres. Mais l’affection que +j’ay de faire chose qui vous soit agréable, +est la seule cause qui m’excite à joindre +les sentimens communs de beaucoup de +personnes sçavantes et versées en la connoissance +des Livres, et les moyens divers +pratiquez par les plus fameux Bibliothécaires, +à ce que le peu d’industrie et +d’expérience que j’ay me pourra fournir, +pour vous représenter en cet Advis les préceptes +et moyens sur lesquels il est à propos +de se régler, afin d’avoir un heureux +succez de cette belle et généreuse entreprise.</p> + +<p>C’est pourquoy, Monseigneur, après +vous avoir très-humblement requis d’attribuer +plustost ce long discours à la candeur +et sincérité de mon affection, que +non pas à quelque présomption de m’en +pouvoir plus dignement acquitter qu’un +autre ; je vous diray librement que si vous +n’avez dessein d’esgaler la Bibliothèque +Vaticane ou l’Ambrosienne du Cardinal +Borrommée, vous avez de quoy mettre +vostre esprit en repos, vous satisfaire et +contenter d’avoir une telle quantité de Livres, +et si bien choisis, que demeurant +hors de ces termes elle est plus que suffisante +non seulement de servir à vostre +contentement particulier, et à la curiosité +de vos amis ; mais aussi de se conserver le +nom d’une des meilleures et mieux fournies +Bibliothèques de France ; puis que +vous avez tous les principaux ès Facultez +principales, et un très-grand nombre d’autres +qui peuvent servir aux diverses rencontres +des sujets particuliers et non communs.</p> + +<p>Mais si vous ambitionnez de faire esclatter +vostre nom par celuy de vostre Bibliothèque, +et de joindre ce moyen à ceux que +vous pratiquez en toutes les occasions par +l’éloquence de vos discours, la solidité de +vostre jugement, et l’esclat des plus belles +Charges et Magistratures que vous avez +si heureusement exercées, pour donner +un lustre perdurable à vostre mémoire, +et vous asseurer pendant vostre vie de pouvoir +facilement vous desvelopper des +divers replis et roulemens des siècles, pour +vivre et dominer dans le souvenir des +hommes ; il est besoin d’augmenter et de +perfectionner tous les jours ce que vous +avez si bien commencé, et donner insensiblement +un tel et si avantageux progrez +à vostre Bibliothèque, qu’elle soit aussi +bien que vostre esprit, sans pair, sans esgale, +et autant belle, parfaite et accomplie +qu’il se peut faire par l’industrie de ceux +qui ne font jamais rien sans quelque manque +ou défaut, <i lang="la" xml:lang="la">adeo nihil est ab omni parte +beatum</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">CHAPITRE I<br> +<span class="small i">On doit estre curieux de dresser des +Bibliothèques, et pourquoy.</span></h2> + + +<p>Or d’autant, Monseigneur, que toute +la difficulté de ce dessein consiste à ce +que le pouvant exécuter avec facilité, vous +jugiez qu’il soit à propos de l’entreprendre, +il est nécessaire, auparavant que de venir +aux préceptes qui peuvent servir à cette exécution, +de vous déduire et expliquer les raisons +qui doivent vraysemblablement vous +persuader qu’elle est à vostre advantage, +et que vous ne la devez en aucune façon négliger. +Car, pour ne point nous esloigner +de la nature de cette entreprise, le sens +commun nous dicte que c’est une chose +tout à fait louable, généreuse et digne +d’un courage qui ne respire que l’immortalité, +de tirer de l’oubly, conserver et redresser +comme un autre Pompée toutes +ces images, non des corps, mais des esprits +de tant de galands hommes qui n’ont espargné +ny leur temps ni leurs veilles pour +nous laisser les plus vifs traicts de ce qui +estoit le plus excellent en eux. Aussi est-ce +une pratique à laquelle Pline le jeune, qui +n’estoit pas des moins ambitieux d’entre +les Romains, semble nous vouloir particulièrement +encourager par ces beaux +mots du cinquiesme de ses Épistres, <i lang="la" xml:lang="la">Mihi +pulchrum in primis videtur, non pati occidere +quibus æternitas debetur</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Joint que +cette recherche curieuse et non triviale et +commune peut légitimement passer pour +un de ces bons présages desquels parle +Cardan au Chapitre <i lang="la" xml:lang="la">de signis eximiæ potentiæ</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, +parce qu’estant extraordinaire, +difficile et de grande despence, il ne se peut +faire autrement qu’elle ne donne sujet à +un chacun de parler en bons termes et +quasi avec admiration de celuy qui la pratique : +<i lang="la" xml:lang="la">Existimatio autem et opinio</i>, dit le +mesme Autheur, <i lang="la" xml:lang="la">rerum humanarum reginæ +sunt</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Et à la vérité si nous ne trouvons +point estrange que Démétrius ait fait monstre +et parade de ses instrumens de guerre et +machines vastes et prodigieuses, Alexandre +le Grand de sa façon de camper, les +Roys d’Égypte de leurs Pyramides, voire +mesme Salomon de son Temple, et les +autres de choses semblables ; d’autant que +Tybère remarque fort bien dans Tacite, +<i lang="la" xml:lang="la">cæteris mortalibus in eo stare consilia quid +sibi conducere putent, principum diversam +esse sortem, quibus omnia ad famam dirigenda</i> : +combien d’estime devons-nous +faire de ceux qui n’ont point recherché +ces inventions superflues et inutiles pour +la pluspart, croyans et jugeans bien qu’il +n’y avoit aucun moyen plus honneste et +asseuré pour s’acquérir une grande renommée +parmy les peuples, que de dresser de +belles et magnifiques Bibliothèques, pour +puis après les vouer et consacrer à l’usage +du public ? Aussi est-il vray que cette entreprise +n’a jamais trompé ny déceu ceux +qui l’ont bien sceu mesnager, et qu’elle a +tousjours esté jugée de telle conséquence, +que non seulement les particuliers l’ont +fait réussir à leur avantage, comme Richard +de Bury, Bessarion, Vincent Pinelli, +Sirlette, vostre grand père Messire +Henry de Mesme, de très-heureuse mémoire, +le chevalier Anglois Bodleui, feu +M. le Président de Thou, et un grand +nombre d’autres, mais que les plus ambitieux +mesmes ont tousjours voulu se servir +d’icelle pour couronner et perfectionner +toutes leurs belles actions, comme l’on fait +de la clef qui ferme la voulte et sert de lustre +et d’ornement à tout le reste de l’édifice. +Et ne veux point d’autres preuves et +tesmoins de mon dire que ces grands Roys +d’Égypte et de Pergame, ce Xercès, cet +Auguste, Luculle, Charlemagne, Alphonse +d’Arragon, Matthieu Corvin, et ce grand +Roy François premier, qui ont tous affectionné +et recherché particulièrement (entre +le nombre presque infini de beaucoup +de Monarques et Potentats qui ont aussi +pratiqué cette ruse et stratagème) d’amasser +grand nombre de Livres, et faire dresser +des Bibliothèques très-curieuses et bien +fournies : non point qu’ils manquassent +d’autres sujets de louange et recommandation, +s’en estant assez acquis dans les +triomphes de leurs grandes et signalées +victoires ; mais parce qu’ils n’ignoroient +pas que les personnes <i lang="la" xml:lang="la">quibus sola mentem +animosque perurit gloria</i>, ne doivent rien +négliger de ce qui les peut facilement eslever +au suprême et souverain degré d’estime +et de réputation. Et de plus si on demandoit +à Sénèque quelles doivent estre les +actions de ces forts et puissans Génies qui +semblent n’estre mis au monde que pour +opérer des miracles, il respondroit infailliblement, +<i lang="la" xml:lang="la">Neminem excelsi ingenii virum +humilia delectant et sordida, magnarum +rerum species ad se vocat et allicit</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. +C’est pourquoy, Monseigneur, il semble +estre à propos, puis que vous dominez et +tenez le dessus en toutes les actions signalées, +que vous ne demeuriez jamais dans +la médiocrité ès chose bonne et louable ; +et puis que vous n’avez rien de bas et de +commun, que vous enchérissiez aussi par-dessus +tous les autres l’honneur et la réputation +d’avoir une Bibliothèque la plus +parfaite et la mieux fournie et entretenue +qui soit de vostre temps. Finalement si +ces raisons n’ont assez de pouvoir pour +vous disposer à cette entreprise, je me +persuade au moins que celle de vostre +contentement particulier sera seule assez +capable et puissante pour vous y faire résoudre : +car s’il est possible d’avoir en ce +monde quelque souverain bien, quelque +félicité parfaite et accomplie, je croy certainement +qu’il n’y en a point qui soit plus +à désirer que l’entretien et le divertissement +fructueux et agréable que peut recevoir +d’une telle Bibliothèque un homme +docte, et qui n’est point tant curieux d’avoir +des Livres, <i lang="la" xml:lang="la">ut illi sint cœnationum +ornamenta, quam ut studiorum instrumenta</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, +puis qu’il se peut à bon droit nommer +au moyen d’icelle Cosmopolite ou habitant +de tout le monde, qu’il peut tout sçavoir, +tout voir, et ne rien ignorer, bref +puis qu’il est maistre absolu de ce contentement, +qu’il le peut mesnager à sa fantaisie, +le prendre quand il veut, le quitter +quand il luy plaist, l’entretenir tant que +bon luy semble, et que sans contredit, +sans travail et sans peine il se peut instruire, +et connoistre les particularitez plus +précises de</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Tout ce qui est, qui fut, et qui peut estre</i></div> +<div class="verse"><i>En terre, en mer, au plus caché des Cieux.</i></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Epist. 5.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Lib. 3. <i lang="la" xml:lang="la">De utilit. capienda ex advers.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ibidem.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Epist. 39.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Seneca c. 9. lib. 1. <i lang="la" xml:lang="la">De tranquillit.</i></p> +</div> +<p>Je diray donc pour le résultat de ces raisons, +et de beaucoup d’autres, qu’il vous +est plus facile de concevoir qu’à nul autre +de les exprimer, que je ne prétends point +par icelles vous engager à une despence +superflue et grandement extraordinaire, +n’estant point de l’opinion de ceux qui +croyent que l’or et l’argent sont les principaux +nerfs d’une Bibliothèque, et qui se +persuadent (n’estimans les Livres qu’au +prix qu’ils ont cousté) que l’on ne peut +rien avoir de bon s’il n’est bien cher. +Combien que ce ne soit pas aussi mon +intention de vous persuader que ce grand +amas se puisse faire sans frais ny bourse +deslier, sçachant bien que le dire de Plaute +est aussi véritable en cette occasion qu’en +beaucoup d’autres, <i lang="la" xml:lang="la">Necesse est facere +sumptum qui quærit lucrum</i> : mais bien +de vous faire voir par ce présent discours, +qu’il y a une infinité d’autres moyens desquels +on se peut servir avec beaucoup plus +de facilité et moins de despence pour parvenir +et toucher finalement au but que je +vous propose.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II<br> +<span class="small i">La façon de s’instruire et sçavoir comme +il faut dresser une Bibliothèque.</span></h2> + + +<p>Or entre iceux, Monseigneur, j’estime +qu’il n’y en a point de plus utile et nécessaire +que de se bien instruire auparavant +que de rien advancer en cette entreprise, +de l’ordre et de la méthode qu’il faut précisément +garder pour en venir à bout. Ce +qui se peut faire par deux moyens assez faciles +et asseurez : le premier desquels est +de prendre l’advis et conseil de ceux qui +nous le peuvent donner, concerter et animer +de vive voix, soit qu’ils le puissent +faire, ou pour estre personnes de lettres, +bon sens et jugement, qui par ce moyen +sont en possession de parler à propos et +bien discourir et raisonner sur toutes choses : +ou bien parce qu’ils poursuivent la +mesme entreprise avec estime et réputation +d’y mieux rencontrer et d’y procéder +avec plus d’industrie, de précaution et de +jugement, que ne font pas les autres, tels +que sont aujourd’huy Messieurs de Fontenay, +Halé, du Puis, Riber, des Cordes, +et Moreau, l’exemple desquels on ne peut +manquer de suivre ; puis que suivant le +dire de Pline le jeune, <i lang="la" xml:lang="la">Stultissimum esset +ad imitandum, non optima quæque sibi proponere</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> : +et que pour ce qui est de vostre +particulier, la diversité de leur procédé +vous pourra tousjours fournir quelque +nouvelle addresse et lumière qui ne sera, +peut estre, pas inutile au progrez et à l’avancement +de vostre Bibliothèque, par la +recherche des bons livres, et de ce qui est +le plus curieux dans chacune des leurs. +Le second est de consulter et recueillir +soigneusement le peu de préceptes qui se +peuvent tirer des livres de quelques Autheurs +qui ont escrit légèrement et quasi +par manière d’acquit sur cette matière, +comme par exemple, du conseil de Baptiste +Cardone, du <i lang="la" xml:lang="la">Philobiblion</i> de Richard +de Bury, de la vie de Vincent Pinelli, du +livre de Possevin, <i lang="la" xml:lang="la">De cultura ingeniorum</i>, +de celuy que Lipse a fait sur les Bibliothèques, +et de toutes les diverses Tables, +Indices et Catalogues : et se régler aussi +sur les plus grandes et renommées Bibliothèques +que l’on ait jamais dressées, veu +que si l’on veut suivre l’advis et le précepte +de Cardan, <i lang="la" xml:lang="la">His maxime in unaquaque +re credendum est qui ultimum de se +experimentum dederint</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. En suitte dequoy +il ne faut point obmettre et négliger +de faire transcrire tous les Catalogues, non +seulement des grandes et renommées Bibliothèques, +soit qu’elles soient vieilles ou +modernes, publiques ou particulières, et +en la possession des nostres ou des estrangers : +mais aussi des Estudes et Cabinets, +qui pour n’estre cognus ny hantez demeurent +ensevelis dans un perpétuel silence. +Ce qui ne semblera point estrange +et nouveau si on considère quatre ou cinq +raisons principales qui m’ont fait avancer +cette proposition. La première desquelles +est qu’on ne peut rien faire à l’imitation +des autres Bibliothèques, si l’on ne sçait +par le moyen des Catalogues qui en sont +dressez ce qu’elles contiennent. La seconde, +parce qu’ils nous peuvent instruire +des livres, du lieu, du temps et de la forme +de leur impression. La troisiesme, d’autant +qu’un esprit généreux et bien nay doit +avoir le désir et l’ambition d’assembler, +comme en un blot, tout ce que les autres +possèdent en particulier, <i lang="la" xml:lang="la">ut quæ divisa +beatos efficiunt, in se mixta fluant</i>. La +quatriesme, parce que c’est faire plaisir et +service à un ami quand on ne luy peut +fournir le livre duquel il est en peine, de +luy monstrer et désigner au vray le lieu +où il en pourroit trouver quelque copie, +comme l’on peut faire facilement par le +moyen de ces Catalogues. Finalement, à +cause que nous ne pouvons pas par nostre +seule industrie sçavoir et connoistre les +qualitez d’un si grand nombre de livres +qu’il est besoin d’avoir, il n’est pas hors +de propos de suivre le jugement des plus +versez et entendus en cette matière, et +d’inférer en cette sorte : puisque ces livres +ont esté recueillis et achetez par tels et +tels, il y a bien de l’apparence qu’ils méritent +de l’estre, pour quelque circonstance +qui nous est incognue. Et en effect je puis +dire avec vérité, que pendant l’espace de +deux ou trois ans que j’ay eu l’honneur de +me rencontrer avec Monsieur de F. chez +les Libraires, je luy ay veu souvent acheter +de si vieux livres et si mal couverts et +imprimez, qu’ils me faisoient sousrire et +esmerveiller tout ensemble : jusques à ce +que, prenant la peine de me dire le sujet et +les circonstances pour lesquelles il les +achetoit, ses causes et raisons me sembloient +si pertinentes, que je ne seray +jamais diverti de croire qu’il est plus versé +en la cognoissance des livres, et qu’il en +parle avec plus d’expérience et de jugement +qu’homme qui soit non seulement +en France, mais en tout le reste du monde.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Lib. 1. epist. 5.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Lib. 3. <i lang="la" xml:lang="la">De utilit. cap. ex advers.</i> cap. <i lang="la" xml:lang="la">de contemptu</i>.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III<br> +<span class="small i">La quantité de livres qu’il y faut mettre.</span></h2> + + +<p>Cette difficulté première estant ainsi +déduite et expliquée, celle qui la doit +suivre et costoyer de plus près nous oblige +à rechercher s’il est à propos de faire un +grand amas de Livres, et rendre une Bibliothèque +célèbre, sinon par la qualité, +au moins par la nompareille et prodigieuse +quantité de ses volumes. Car il est +vray que c’est l’opinion de beaucoup, que +les Livres sont semblables aux loix et sentences +des Jurisconsultes, lesquelles <i lang="la" xml:lang="la">æstimantur +pondere et qualitate, non numero</i>, +et qu’il appartient à celuy là seul de discourir +à propos sur quelque poinct de +doctrine, qui s’est le moins occupé à la diverse +lecture de ceux qui en ont escrit. Et +en effect il semble que ces beaux préceptes +et advertissemens moraux de Sénèque, +<i lang="la" xml:lang="la">Paretur librorum quantum satis est, nihil +in apparatum. Onerat discentem turba, non +instruit, multoque satius est paucis te auctoribus +tradere, quam errare per multos. +Quum legere non possis quantum habeas, +sat est te habere quantum legas</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, et plusieurs +autres semblables qu’il nous donne +en cinq ou six endroits de ses Œuvres, +puissent aucunement favoriser et fortifier +cette opinion par l’auctorité de ce grand +personnage. Mais si nous la voulons renverser +entièrement pour establir la nostre, +comme plus probable, il ne faut que se +fonder sur la différence qu’il y a entre le +travail d’un particulier et l’ambition de +celuy qui veut paroistre par le moyen de +sa Bibliothèque, ou entre celuy qui ne +veut satisfaire qu’à soy mesme, et celuy +qui ne cherche qu’à contenter et obliger +le public. Car il est certain que toutes ces +raisons précédentes ne butent qu’à l’instruction +de ceux qui veulent judicieusement +et avec ordre et méthode faire quelque +progrez en la Faculté qu’ils suivent, +ou plustost à la condamnation de ceux +qui tranchent des sçavans et contrefont +les capables, encores qu’ils ne voyent non +plus ce grand amas de Livres qu’ils ont +fait, que les bossus (ausquels le Roy Alphonse +avoit coustume de les comparer) +cette grosse masse qu’ils portent derrière +eux. Ce qui est à bon droict blasmé par +Sénèque ès lieux alléguez cy-dessus, et +plus ouvertement encore quand il dit : +<i lang="la" xml:lang="la">Quo mihi innumerabiles libros et Bibliothecas, +quarum dominus vix tota vita sua +indices perlegit<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> ?</i> comme aussi par cet +Épigramme qu’Ausone avec beaucoup de +grace et naïfveté addresse <i lang="la" xml:lang="la">ad Philomusum</i>,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Emptis quod libris tibi Bibliotheca referta est,</i></div> +<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Magnum et Grammaticum te, Philomuse, putas ;</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Hoc genere et chordas, et plectra, et barbita conde,</i></div> +<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Omnia mercatus, cras citharœdus eris.</i></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Epist. 2. lib. 4. — Lib. 1. <i lang="la" xml:lang="la">De tranquillit.</i> cap. 9.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Lib. 1. <i lang="la" xml:lang="la">De tranquill.</i> cap. 9.</p> +</div> +<p>Mais vous, Monseigneur, qui estes en +réputation de plus sçavoir que l’on ne +vous a peu enseigner, et qui vous privez +de toute sorte de contentement pour jouyr +et vous plonger tout à fait dans celuy que +vous prenez à courtiser les bons Autheurs, +c’est à vous proprement à qui il appartient +d’avoir une Bibliothèque des plus +augustes et des plus amples qui ait jamais +esté, à celle fin qu’il ne soit dit à l’advenir +qu’il n’a tenu qu’au peu de soin que vous +aurez eu de donner cette pièce au public +et à vous mesme, que toutes les actions +de vostre vie n’ayent surpassé les faits héroïques +de tous les plus grands personnages. +C’est pourquoy j’estimeray tousjours +qu’il est très à propos de recueillir pour +cet effect toutes sortes de Livres (sous +quelques précautions néantmoins que je +déduiray cy-après), puis qu’une Bibliothèque +dressée pour l’usage du public doit +estre universelle, et qu’elle ne peut pas +estre telle si elle ne contient tous les principaux +Autheurs qui ont escrit sur la +grande diversité des sujets particuliers, et +principalement sur tous les Arts et Sciences, +desquels si on vient à considérer le +grand nombre dans le <i lang="la" xml:lang="la">Panepistemon</i> +d’Ange Politian, ou dans un autre Catalogue +fort exact qui en a esté dressé depuis +peu, je ne fay aucun doute qu’on ne juge +par la grande quantité de Livres qui se +rencontre ordinairement dans les Bibliothèques +sur dix ou douze d’icelles, du plus +grand nombre qu’il en faudroit avoir pour +contenter la curiosité des lecteurs sur toutes +les autres. D’où je ne m’estonne point +si Ptolomée, Roy d’Egypte, avoit amassé +pour cet effet non cent mil volumes, +comme veut Cedrenus, non quatre cens +mille, comme dit Sénèque, non cinq cens +mille, comme l’asseure Josèphe, mais sept +cens mille, comme tesmoignent et demeurent +d’accord Aulugelle, Ammian Marcellin, +Sabellic, et Volaterran<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> : ou si +Eumènes, fils d’Attalus, en avoit recueilly +deux cens mille, Constantin six vingts +mille, Samonique, Précepteur de l’Empereur +Gordian le jeune, soixante et deux +mille, Epaphroditus, simple Grammairien, +trente mille, et si Richard de Bury, M. de +Thou, et le Chevalier Bodleui en ont fait +si bonne provision, que le seul Catalogue +de chacune de leurs Bibliothèques peut +faire un juste volume. Aussi faut-il confesser +qu’il n’y a rien qui rende une Bibliothèque +plus recommandable que lors +qu’un chacun y trouve ce qu’il cherche, +ne l’ayant peu trouver ailleurs, estant nécessaire +de poser pour maxime, qu’il n’y +a livre, tant soit-il mauvais ou descrié, qui +ne soit recherché de quelqu’un avec le +temps, parce que, suivant le dire du Poëte +Satyrique,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Mille hominum species, et rerum discolor usus,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Velle suum cuique est, nec voto vivitur uno</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">et qu’il est des lecteurs comme des trois +conviez d’Horace,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Poscentes vario nimium diversa palato</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">les Bibliothèques ne pouvans mieux estre +comparées qu’au pré de Sénèque, où chaque +animal trouve ce qui luy est propre : +<i lang="la" xml:lang="la">Bos herbam, canis leporem, ciconia lacertum</i><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. +Et de plus il faut encore croire +que tout homme qui recherche un livre le +juge bon, et le jugeant tel sans le pouvoir +trouver, est contraint de l’estimer curieux +et grandement rare, de sorte, que venant +en fin à le rencontrer en quelque Bibliothèque, +il se persuade facilement que le +maistre d’icelle le cognoissoit aussi bien +que luy, et l’avoit acheté pour les mesmes +intentions qui l’excitoient à le rechercher, +et en suitte de ce conçoit une estime nompareille +et du maistre et de la Bibliothèque : +laquelle venant puis après à estre publiée, +il ne faut que peu de rencontres +semblables, jointe à la commune opinion +du vulgaire, <i lang="la" xml:lang="la">cui magna pro bonis sunt</i><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, +pour satisfaire et récompenser un homme +qui a tant soit peu l’honneur et la gloire +en recommendation de tous ses frais et de +toute sa peine. Et de plus si on veut entrer +en considération des temps, des lieux, +et des inventions nouvelles, personne de +jugement ne peut douter qu’il ne nous +soit maintenant plus facile d’avoir des milliers +de livres qu’il n’estoit aux anciens +d’en avoir des centaines, et que par conséquent +ce nous seroit une honte et un +reproche éternel si nous leur estions inférieurs +en ce point, où ils peuvent estre +surmontez avec tant d’avantage et de facilité. +Finalement, comme la qualité des livres +augmente de beaucoup l’estime d’une +Bibliothèque envers ceux qui ont le moyen +et le loisir de la reconnoistre, aussi faut-il +advouer que la seule quantité d’iceux la +met en lustre et en crédit, tant envers les +estrangers et passans, que beaucoup d’autres +qui n’ont pas le temps ny la commodité +de la fueilleter aussi curieusement en +particulier, comme il leur est facile de juger +promptement par le grand nombre de +ses volumes qu’il y en doit avoir une infinité +de bons, signalez et remarquables. +Toutesfois pour ne laisser cette quantité +infinie ne la définissant point, et aussi +pour ne jetter les curieux hors d’espérance +de pouvoir accomplir et venir à bout de +cette belle entreprise, il me semble qu’il +est à propos de faire comme les Médecins, +qui ordonnent la quantité des drogues suivant +la qualité d’icelles, et de dire que l’on +ne peut manquer de recueillir tous ceux +qui auront les qualitez et conditions requises +pour estre mis dans une Bibliothèque. +Ce que pour connoistre il se faut servir +de plusieurs diorismes et précautions, +qui peuvent estre beaucoup plus facilement +pratiquées à la rencontre des occasions +par ceux qui ont une grande routine +des livres, et qui jugent sainement et sans +passion de toutes choses, que déduites et +couchées par escrit, veu qu’elles sont +presque infinies, et que, pour le confesser +ingénuement, quelqu’unes d’icelles combattent +les opinions communes, et tiennent +du Paradoxe.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Lib. 22. lib. 1. <i lang="la" xml:lang="la">De tranquil.</i> c. 9. — L. 12. <i lang="la" xml:lang="la">Antiq. +Jud.</i> cap. 2. — L. 6. <i lang="la" xml:lang="la">Noct. Attic.</i> cap. ult. — <i lang="la" xml:lang="la">Enneade</i> +6. lib. 7. — Lib. 17. <i lang="la" xml:lang="la">Antrop. Alexand. ab +Alexand.</i> — Lib. 2. cap. 30. <i lang="la" xml:lang="la">Zonaras. Plutarch. in +Syll.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Pers. sat. 5.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Lib. 2. epist. 2.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Epist. 118.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Senec. ep. 118.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV<br> +<span class="small i">De quelle qualité et condition ils doivent +estre.</span></h2> + + +<p>Je diray néantmoins, pour ne point obmettre +ce qui nous doit servir de guide et +de phanal en cette recherche, que la première +règle que l’on y doit observer est +de fournir premièrement une Bibliothèque +de tous les premiers et principaux Autheurs +vieux et modernes, choisis des meilleures +éditions, en corps ou en parcelles, +et accompagnez de leurs plus doctes et +meilleurs Interprètes et Commentateurs +qui se trouvent en chaque Faculté, sans +oublier celles qui sont le moins communes, +et par conséquent plus curieuses, +comme par exemple des diverses Bibles, +des Pères et des Conciles, pour le gros de +la Théologie, de Lyra, Hugo, Tostat, Salmeron, +pour la Positive ; de sainct Thomas, +Occham, Durand, Pierre Lombart, +Henry de Gand, Alexandre de Ales, Gilles +de Rome, Albert le Grand, Aureolus, +Burlée, Capreolus, Major, Vasquez, Suarez, +pour la Scholastique ; des Cours Civil +et Canon ; Balde, Barthole, Cujas, Alciat, +du Moulin, pour le Droict ; d’Hipocrate, +Galien, Paul Éginète, Oribase, Æce, Traillian, +Avicenne, Avenzoar, Fernel, pour la +Médecine ; Ptolomée, Firmicus, Haly, +Cardan, Stofler, Gauric, Junctin, pour +l’Astrologie ; Halhazen, Vitellio, Baccon, +Aguillonius, pour l’Optique ; Diophante, +Boece, Jordan, Tartaglia, Siliseus, Luc +de Burgo, Villefranche, pour l’Arithmétique ; +Artémidore, Apomazar, Synésius, +Cardan, pour les Songes : et ainsi de tous +les autres qu’il seroit trop long et ennuyeux +de spécifier et nommer précisément.</p> + +<p>Secondement, d’y mettre tous les vieux +et nouveaux Autheurs dignes de considération, +en leur propre langue et en l’idiome +duquel ils se sont servis, les Bibles et +Rabias en Hébrieu, les Pères en Grec et en +Latin, Avicenne en Arabe, Bocace, Dante, +Pétrarque, en Italien ; et aussi leurs +meilleures versions Latines, Françoises, ou +telles qu’on les pourra trouver : ce dernier +pour l’usage de plusieurs qui n’ont pas la +cognoissance des langues estrangères, et le +premier d’autant qu’il est bien à propos +d’avoir les sources d’où tant de ruisseaux +coulent en leur propre nature sans art ny +desguisement, et que, de plus, certaine efficace +et richesse de conceptions se rencontre +d’ordinaire en iceux qui ne peut retenir +et conserver son lustre que dans sa +propre langue, comme les peintures en +leur propre jour : pour ne rien dire de la +nécessité que l’on en peut avoir à la vérification +des textes et passages, qui sont ordinairement +controversez ou révoquez en +doute.</p> + +<p>Tiercement, ceux qui ont le mieux traicté +les parties de quelque Science ou Faculté +telle qu’elle soit, comme Bellarmin +les Controverses, Tolète et Navarre les cas +de conscience, Vesale l’Anatomie, Mathiole +l’histoire des plantes, Gesner et Aldroandus +celle des animaux, Rondelet et Salvianus +celles des poissons, Vicomercat les +Météores, etc.</p> + +<p>En quatriesme lieu, tous ceux qui ont +mieux commenté ou expliqué quelque +Autheur ou Livre particulier, comme Pérerius +la Genèse, Villalpandus Ézéchiel, +Maldonat les Évangiles, Monlorius et Zabarella +les Analytiques, Scaliger l’histoire +des plantes de Théophraste, Proclus et +Marsile Ficin le Platon, Alexandre et Themistius +l’Aristote, Flurance Rivault l’Archimède, +Théon et Campanus l’Euclide, +Cardan Ptolomée : ce qui se doit observer +en toutes sortes de Livres et Traictez vieux +ou modernes qui auront rencontré des +Interprètes et Commentateurs.</p> + +<p>Puis après, tous ceux qui ont escrit et +fait des Livres et Traictez sur quelque sujet +particulier, soit qu’il concerne l’espèce +ou l’individu, comme Sanchez qui a traicté +amplement <i lang="la" xml:lang="la">de Matrimonio</i>, de Sainctes +et du Perron de l’Eucharistie, Gilbert de +l’aimant, Maier <i lang="la" xml:lang="la">de volucri arborea</i>, Scortia, +Vendelinus, Nugarola, du Nil : ce qui se +doit entendre de toutes sortes de Traictez +particuliers en matière de Droict, Théologie, +Histoire, Médecine, ou quelque autre +que ce puisse être, avec cette discrétion +néantmoins que celle qui approche le plus +de la profession que l’on suit soit préférée +aux autres.</p> + +<p>En suitte tous ceux qui ont escrit le +plus heureusement contre quelque Science, +ou qui se sont opposez avec plus de doctrine +et d’animosité (sans toutesfois rien +innover ou changer des principes) aux +Livres de quelques Autheurs des plus +célèbres et renommez. C’est pourquoy on +ne doit pas négliger Sextus Empiricus, +Sanchez, et Agrippa, qui ont fait profession +de renverser toutes les Sciences, Pic +de la Mirande qui a si doctement réfuté +les Astrologues, Eugubinus qui a foudroyé +l’impiété des Salmonées et irréligieux, Morisotus +qui a renversé l’abus des Chymistes, +Scaliger qui a si bien rencontré contre +Cardan qu’il est aujourd’huy plus suivy +en quelques endroits d’Allemagne qu’Aristote, +Casaubon qui a bien osé attaquer les +Annales de ce grand Cardinal Baronius, +Argentier qui a pris Galien à tasche, Thomas +Éraste qui a pertinemment réfuté Paracelse, +Charpentier qui s’est vigoureusement +opposé à Ramus ; et finalement tous ceux +qui se sont exercez en pareille escrime, et +qui sont tellement enchaisnez les uns avec +les autres, qu’il y auroit autant de faute à +les lire séparément, comme à juger et entendre +une partie sans l’autre, ou un contraire +sans celuy qui luy est opposé.</p> + +<p>Il ne faut aussi obmettre tous ceux qui +ont innové ou changé quelque chose ès +Sciences, car c’est proprement flatter l’esclavage +et la foiblesse de nostre esprit, que +de couvrir le peu de connoissance que nous +avons de ces Autheurs sous le mespris +qu’il en faut faire, à cause qu’ils se sont +opposez aux Anciens, et qu’ils ont doctement +examiné ce que les autres avoient +coustume de recevoir comme par tradition. +C’est pourquoy, veu que depuis peu +plus de trente ou quarante Autheurs de +nom se sont déclarez contre Aristote, que +Coopernic, Kepler et Galilæus ont tout +changé l’Astronomie ; Paracelse, Severin +le Danois, du Chesne et Crollius la Médecine ; +et que plusieurs autres ont introduit +de nouveaux principes, et basty sur +iceux des ratiocinations estranges, inouyes +et non jamais préveues : je dis que tous +ces Autheurs sont très-nécessaires dans +une Bibliothèque, puis que, suivant le dire +commun,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Est quoque cunctarum novitas gratissima rerum</i> :</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">et que, pour n’en demeurer à cette raison +si foible, il est certain que la cognoissance +de ces livres est tellement utile et fructueuse +à celuy qui sçait faire réflexion et +tirer profit de tout ce qu’il voit, qu’elle +luy fournit une milliace d’ouvertures et de +nouvelles conceptions, lesquelles estans +receues dans un esprit docile, universel et +desgagé de tous intérests,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nullius addictus jurare in verba magistri</i>,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">elles le font parler à propos de toutes +choses, luy ostent l’admiration, qui est le +vray signe de nostre foiblesse, et le façonnent +à raisonner sur tout ce qui se présente, +avec beaucoup plus de jugement, +prévoyance et résolution, que ne fait pas +le commun des autres personnes de lettres +et de mérite.</p> + +<p>On doit pareillement avoir cette considération +au choix des Livres, de regarder +s’ils sont les premiers qui ayent esté composez +sur la matière de laquelle ils traictent, +parce qu’il est de la doctrine des +hommes comme de l’eau, qui n’est jamais +plus belle, plus claire et plus nette qu’à sa +source, toute l’invention venant des premiers, +et l’imitation, avec les redites, des +autres : comme l’on voit par effet que Reuchlin +qui a le premier escrit de la langue +Hébraïque et de la Cabale, Budée de la +Grecque et des Monnoyes, Bodin de la +République, Coclès de la Physiognomie, +Pierre Lombart et S. Thomas de la Théologie +Scholastique, ont mieux rencontré +que beaucoup d’autres qui se sont meslez +d’en escrire depuis eux.</p> + +<p>De plus, il faut aussi prendre garde si les +matières qu’ils traictent sont triviales ou +peu communes, curieuses ou négligées, espineuses +ou faciles, d’autant que l’on peut +bien appliquer aux livres curieux et nouveaux, +ce que l’on dit de toutes les choses +non vulgaires,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Rara juvant, primis sic major gratia pomis,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Hybernæ pretium sic meruere rosæ.</i></div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Sous l’adveu doncques de ce précepte on +doit ouvrir les Bibliothèques, et recevoir +en icelles ceux-là, premièrement, qui ont +escrit sur des matières peu cognues, et qui +n’avoient esté traictées auparavant sinon +par fragments et à bastons rompus, comme +Licetus qui a escrit de <i lang="la" xml:lang="la">spontaneo viventium +ortu, de lucernis antiquorum</i>, Tagliacotius +de la façon de refaire les nez +coupez, Libavius et Goclin de l’onguent +Magnétique. Secondement, tous les curieux +et non vulgaires, comme sont les livres +de Cardan, Pomponace, Brunus, et tous +ceux qui traictent de la Cabale, Mémoire +artificielle, Art de Lulle, Pierre Philosophale, +Divinations, et autres matières semblables. +Car encore bien que la plus-part +d’icelles n’enseignent rien que des choses +vaines et inutiles, et que je les tienne pour +des pierres d’achopement à tous ceux qui +s’y amusent ; si est-ce néantmoins que pour +avoir de quoy contenter les foibles esprits +aussi bien que les forts, et satisfaire au +moins à ceux qui les veulent voir pour +les réfuter, il faut recueillir ceux qui en +traictent, deussent-ils estre parmy les autres +livres d’une Bibliothèque, comme les +serpens et vipères entre les autres animaux, +comme l’ivroye dans le bon bled, comme +les espines entre les roses ; et ce à l’exemple +du monde où ces choses inutiles et dangereuses +accomplissent le chef-d’œuvre et +la fabrique de sa composition.</p> + +<p>Cette maxime nous doit faire passer à +une autre de pareille conséquence, qui est +de ne point négliger toutes les œuvres des +principaux Hérésiarques ou fauteurs de +Religions nouvelles et différentes de la +nostre plus commune et révérée, comme +plus juste et véritable. Car il y a bien de +l’apparence, puis que les premiers d’iceux +(pour ne parler que des nouveaux) ont +esté choisis et tirez d’entre les plus doctes +personnages du siècle précédent, qui, par +je ne sçay quelle fantaisie et trop grand +amour de la nouveauté, quittoient leur +froc et la bannière de l’Église Romaine +pour s’enroller sous celle de Luther et +Calvin, et que ceux d’aujourd’huy ne +sont admis à l’exercice de leur Ministère +qu’après un long et rude examen sur les +trois langues de la saincte Escriture, et +les principaux poincts de la Philosophie et +Théologie : il y a bien de l’apparence, +dy-je, qu’excepté les passages controversez +ils peuvent quelquefois bien rencontrer +sur les autres, comme en beaucoup de +traictez indifférents sur lesquels ils travaillent +souvent avec beaucoup d’industrie +et de félicité. C’est pourquoy, puis qu’il est +nécessaire que nos Docteurs les trouvent +en quelques lieux pour les réfuter, que +M. de T. n’a point fait difficulté de les recueillir, +que les anciens Pères et Docteurs +les avoient chez eux, que beaucoup de +Religieux les gardent en leurs Bibliothèques, +qu’on ne fait point scrupule d’avoir +un <i>Thalmud</i> ou un <i>Alcoran</i> qui vomissent +mille blasphèmes contre Jésus-Christ et +nostre Religion, beaucoup plus dangereux +que ceux des Hérétiques, que Dieu nous +permet de tirer profit de nos ennemis, +suivant ce qui est dit par le Psalmiste, +<i lang="la" xml:lang="la">Salutem ex inimicis nostris, et de manu +omnium qui oderunt nos</i>, qu’ils ne peuvent +estre préjudiciables qu’à ceux qui estans +destituez d’une bonne conduitte se laissent +emporter au premier vent qui souffle, et +s’ombragent de chènevotes ; et pour conclure +en un mot, puis que l’intention qui +détermine toutes nos actions au bien ou +mal n’est point vicieuse ny cautérisée : je +croy qu’il n’y a point d’extravagances ou +de danger d’avoir dans une Bibliothèque +(sous la caution néantmoins d’une licence +et permission prise de qui il appartiendra) +toutes les œuvres des plus doctes et fameux +Hérétiques, tels qu’ont esté Luther, +Mélancthon, Pomeran, Bucer, Calvin, +Bèze, Daneau, Gaultier, Hospinian, Paré, +Bulenger, Marlorat, Chemnitius, Bernard +Occhim, Pierre Martyr, Illiricus, Osiander, +Musculus, les Centuriateurs, du Jong, +Mornay, du Moulin, voire mesmes plusieurs +autres de moindre conséquence, +<i lang="la" xml:lang="la">quos fama obscura recondit</i>.</p> + +<p>Il faut pareillement tenir pour maxime, +que tous les corps et assemblages des divers +Autheurs qui ont escrit sur un mesme +sujet, tels que sont le <i>Thalmud</i>, les Conciles, +la Bibliothèque des Pères, <i lang="la" xml:lang="la">Thesaurus +Criticus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Scriptores Germanici</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Turcici</i>, +<i lang="la" xml:lang="la">Hispanici</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Gallici</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Catalogus testium veritatis</i>, +<i lang="la" xml:lang="la">Monarchia Imperii</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Opus magnum +de balneis</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Authores Gyneciorum</i>, <i lang="la" xml:lang="la">De morbo +Neapolitano</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Rhetores antiqui</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Grammatici +veteres</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Oratores Græciæ</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Flores Doctorum</i>, +<i lang="la" xml:lang="la">Corpus Poetarum</i>, tous ceux qui +contiennent de semblables recueils, doivent +nécessairement estre mis dans les Bibliothèques : +d’autant qu’ils nous sauvent, +en premier lieu, la peine de rechercher +une infinité de livres grandement rares et +curieux ; secondement, parce qu’ils font +place à beaucoup d’autres, et soulagent +une Bibliothèque ; tiercement, parce qu’ils +nous ramassent en un volume et commodément +ce qu’il nous faudroit chercher +avec beaucoup de peine en plusieurs lieux ; +et finalement, pource qu’ils tirent après +eux une grande espargne, estant certain +qu’il ne faut pas tant de testons pour les +acheter, qu’il faudroit d’escus si on vouloit +avoir séparément tous ceux qu’ils contiennent.</p> + +<p>Je tiens encore pour un précepte autant +nécessaire que les précédents, qu’il faut +trier et choisir d’entre le grand nombre +de ceux qui ont escrit et escrivent journellement, +ceux qui paroissent comme un +Aigle dans les nuées, ou comme un Astre +brillant et lumineux parmy les ténèbres, +j’entends ces Esprits qui ne sont pas du +commun,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i4">… <i lang="la" xml:lang="la">quorumque ex ore profuso,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Omnis posteritas latices in dogmata ducit</i>,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">et desquels on se peut servir comme de +Maistres très-parfaicts en la cognoissance +de toutes choses, et de leurs œuvres +comme d’une pépinière de toute sorte de +suffisance, pour enrichir une Bibliothèque +non seulement de tous leurs livres, mais +mesme de leurs moindres fragments, papiers +descousus, et mots qui leur eschappent. +Car tout ainsi que ce seroit mal employer +le lieu et l’argent que de vouloir +ramasser toutes les œuvres, et je ne sçay +quel fatras de certains Autheurs vulgaires +et mesprisez : aussi seroit-ce une oubliance +manifeste et une faute inexcusable à ceux +qui font profession d’avoir tous les meilleurs +livres, d’en négliger aucun, par +exemple d’Érasme, Chiaconus, Onuphre, +Turnèbe, Lipse, Genébrard, Antonius Augustinus, +Casaubon, Saumaise, Bodin, +Cardan, Patrice, Scaliger, Mercurial, et +autres, les œuvres desquels il faut prendre +à yeux clos et sans aucun choix, le réservant +pour ne point nous tromper ès livres +rampans de ces Autheurs qui sont beaucoup +plus rudes et grossiers : d’autant que tout +ainsi que l’on ne peut trop avoir de ce qui +est bon et choisi à l’eslite, de mesme aussi +ne sçauroit-on avoir trop peu de ce qui +est mauvais, et de quoy l’on ne doit espérer +aucune utilité ou profit manifeste.</p> + +<p>Il ne faut aussi oublier toutes sortes de +lieux communs, Dictionaires, Meslanges, +diverses Leçons, Recueils de sentences, et +telles autres sortes de Répertoires, parce +que c’est autant de chemin fait et de +matière préparée pour ceux qui ont l’industrie +d’en user avec advantage, estant +certain qu’il y en a beaucoup qui font +merveille de parler et d’escrire sans qu’ils +ayent guère veu d’autres volumes que ces +mentionnés ; d’où vient que l’on dit communément +que le Calepin, qui se prend +pour toutes sortes de Dictionaires, est le +gaignepain des Régens, et quand je diray +de beaucoup d’entre les plus fameux personnages, +ce ne sera pas sans raison, puis +qu’un des plus célèbres entre les derniers +en avoit plus d’une cinquantaine où il estudioit +perpétuellement, et que le mesme +ayant trouvé un mot difficile à l’ouverture +du livre des Équivoques, comme il luy fut +présenté, il eut incontinent recours à l’un +de ces Dictionaires, et transcrivit d’iceluy +plus d’une page d’escriture sur la marge +dudit livre, et ce, en présence de l’un de +mes amis et des siens, auquel il ne se peut +garder de dire que ceux qui verroient cette +remarque croiroient facilement qu’il auroit +esté plus de deux jours à la faire, +combien qu’il n’eust eu que la peine de la +descrire. Et pour moy je tiens ces collections +grandement utiles et nécessaires, eu +esgard que la briefveté de nostre vie et la +multitude des choses qu’il faut aujourd’huy +sçavoir pour être mis au rang des +hommes doctes ne nous permettent pas de +pouvoir tout faire de nous mesme : joint +que n’estant permis à un chacun ny en +tous siècles de pouvoir travailler à ses +propres frais et despens, et sans rien emprunter +d’autruy, quel mal y a-il si ceux +qui ont l’industrie d’imiter la nature et de +tellement diversifier et approprier à leur +sujet ce qu’ils tirent des autres, <i lang="la" xml:lang="la">ut etiam +si apparuerit unde sumptum sit, aliud tamen +esse quam unde sumptum est appareat</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, +empruntent de ceux qui semblent +n’estre faicts que pour prester, et puisent +dans les réservoirs et magasins destinez à +cet effet, puis que nous voyons d’ordinaire +que les Peintres et les Architectes font des +ouvrages excellens et admirables par le +moyen des couleurs et matériaux que les +autres leur broyent et leur préparent.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Seneca, epist. 8.</p> +</div> +<p>Finalement, il faut pratiquer en cette occasion +l’aphorisme d’Hipocrate<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, qui +nous advertit de donner quelque chose au +temps, au lieu et à la coustume, c’est à +dire, que certaine sorte de livres ayant +quelque fois le bruit et la vogue en un +pays qui ne l’a pas en d’autres, et au siècle +présent qui ne l’avoit pas au passé, il est +bien à propos de faire plus grande provision +d’iceux que non pas des autres, ou +au moins d’en avoir une telle quantité, +qu’elle puisse tesmoigner que l’on s’accommode +au temps, et que l’on n’est pas ignorant +de la mode et de l’inclination des hommes. +Et de là vient que l’on trouve ordinairement +dans les Bibliothèques de Rome, +Naples et Florance beaucoup de Positive, +dans celles de Milan et Pavie beaucoup de +Jurisprudence, dans celles d’Espagne et les +vieilles de Cambrige et Oxfort en Angleterre +beaucoup de Scholastique, et dans +celles de France beaucoup d’Histoires et +Controverses. Pareille diversité s’estant +fait aussi remarquer en la suitte des siècles, +à raison de la vogue qu’ont eu consécutivement +la Philosophie de Platon, celle +d’Aristote, la Scholastique, les Langues et +la Controverse, qui ont toutes chacunes à +leur tour dominé en divers temps, comme +nous voyons que l’estude des Morales +et Politiques occupe maintenant la pluspart +des meilleurs et plus forts esprits de +celuy-cy, pendant que les plus foibles s’amusent +après les fictions et Romans, desquels +je ne diray rien autre chose, sinon +ce qui fut dit autrefois par Symmaque de +semblables narrations, <i lang="la" xml:lang="la">Sine argumento rerum +loquacitas morosa displicet</i><a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> 17. aphorism. sect. 1.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Lib. 10. epist. 51.</p> +</div> +<p>Ces préceptes et maximes communes +estans si amplement expliquées, il ne reste +plus pour accomplir ce Titre de la qualité +des Livres, que d’en proposer deux ou +trois autres, lesquelles seront indubitablement +receues comme extravagantes et +très-propres à heurter l’opinion commune +et invétérée dans les esprits de beaucoup, +qui n’estiment les Autheurs que par le +nombre ou la grosseur de leurs volumes, +et ne jugent de leur mérite et valeur que +par ce qui a coustume de nous faire mespriser +toutes les autres choses, sçavoir leur +grande vieillesse et caducité, semblables +en cela au vieillard d’Horace, lequel +nous est représenté dans ses œuvres,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i4">… <i lang="la" xml:lang="la">laudator temporis acti,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Præsentis censor, castigatorque futuri</i><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> :</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">la nature de ces esprits dominez estant +pour l’ordinaire si esprise et amoureuse de +ces images et pièces antiques, qu’ils ne voudroient +pas regarder de bien loing quelque +livre que ce puisse estre si son Autheur +n’est beaucoup plus vieil que la mère +d’Évandre, ou que les ayeuls de Carpentra, +ny croire que le temps puisse estre +bien employé à la lecture des modernes, +parce que suivant leur dire ils ne sont que +des Rapsodeurs, Copistes ou Plagiaires, +et n’approchent en rien de l’esloquence, +de la doctrine et des belles conceptions des +anciens, ausquels pour cette cause ils se +tiennent aussi fermement attachez comme +le poulpe fait à la roche, sans se partir en +aucune façon de leurs livres ou de leur doctrine, +qu’ils n’estiment jamais comprendre +qu’après l’avoir remaschée tout le temps +de leur vie : d’où ce n’est point chose extraordinaire +si au bout du compte et après +avoir bien sué et travaillé ils ressemblent +à cet ignorant Marcellus qui se vantoit +partout d’avoir leu huict fois Thucidide, +ou à ce Nonnus duquel parle Suidas qui +avoit leu dix fois tout son Démosthène, +sans avoir jamais sceu plaider ou discourir +de chose quelconque. Et à vray dire il +n’y a rien si propre à faire devenir un +homme pédant et l’esloigner du sens commun, +que de mespriser tous les Autheurs +modernes, pour courtiser seulement quelques-uns +des anciens, comme s’ils estoient +seuls paisibles gardiens des plus grandes +faveurs que peut espérer l’esprit de l’homme, +ou que la Nature, jalouse de l’honneur +et du crédit de ses fils aisnez, eust +voulu pousser sa puissance jusques à l’extrémité +pour les combler de ses graces +et libéralitez à nostre préjudice : certes, +je ne croy pas qu’autres que ces Messieurs +les Antiquaires se puissent arrester à telles +opinions, ou se repaistre de telles fables, +veu que tant de nouvelles inventions, tant +de nouveaux dogmes et principes, tant de +changemens divers et inopinez, tant de livres +doctes, de fameux personnages, de +nouvelles conceptions, et finalement tant +de merveilles que nous voyons tous les +jours naistre, tesmoignent assez que les esprits +sont plus forts, polis et déliez qu’ils +ne furent jamais, et que l’on peut dire aujourd’huy +avec toute asseurance et vérité,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Sumpserunt artes hac tempestate decorem,</i></div> +<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Nullaque non melior quam prius ipsa fuit</i> :</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">ou faire le mesme jugement de nostre +siècle que Symmaque faisoit du sien, <i lang="la" xml:lang="la">Habemus +sæculum virtuti amicum, quo nisi optimus +quisque gloriam parit, hominis est +culpa, non temporis</i>. D’où l’on peut inférer +que ce seroit une grande faute à celuy qui +fait profession d’assembler une Bibliothèque, +de ne point mettre en icelle Piccolomini, +Zabarelle, Achillin, Niphus, Pomponace, +Licetus, Cremonin, auprès des +vieux Interprètes d’Aristote ; Alciat, Tiraqueau, +Cujas, du Moulin, auprès le +Code et le Digeste ; la Somme d’Alexandre +de Ales et de Henry de Gandavo, auprès +de celle de S. Thomas ; Clavius, Maurolic +et Viette, auprès d’Euclide et Archimède ; +Montagne, Charon, Vérulam, auprès de +Sénèque et Plutarque ; Fernel, Sylvius, +Fusth, Cardan, auprès de Galien et d’Avicenne ; +Érasme, Casaubon, Scaliger, Saumaise, +auprès de Varron ; Commines, Guicciardin, +Sleidan, auprès de Tite-Live ; et +Corneille, Tacite, l’Arioste, Tasso, du Bartas, +auprès Homère et Virgile, et ainsi +consécutivement de tous les modernes plus +fameux et renommez : veu que si le capricieux +Boccalini avoit entrepris de les balancer +avec les anciens, peut-estre en trouveroit-il +beaucoup de plus foibles, et fort +peu qui les surpassent.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">In arte Poet.</i></p> +</div> +<p>La seconde maxime, qui ne semblera, +peut-estre, moins tenir du paradoxe que +cette première, est directement contre l’opinion +de ceux qui n’estiment les livres +qu’au prix et à la grosseur, et qui sont +bien aises, et se croyent bien honorez d’avoir +un Tostat dans leurs Bibliothèques, +parce qu’il y quatorze volumes, ou un Salmeron, +parce qu’il y en a huict, négligeans +de recueillir et ramasser une infinité +de petits livrets parmy lesquels il s’en +trouve souvent de si bien faicts et doctement +composez, qu’il y a plus de profit et +de contentement à les lire, que non pas +beaucoup d’autres de ces rudes et pesantes +masses indigestes et mal polies, au moins +pour la plus-part ; le dire de Sénèque +estant très-véritable, <i lang="la" xml:lang="la">Non est facile inter +magna non desipere</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, et ce que Pline +disoit d’une des Oraisons de Cicéron, +<i lang="la" xml:lang="la">M. Tullii oratio fertur optima quæ maxima</i>, +ne pouvant estre appliqué à ces livres +monstrueux et Gigantins : comme en +effet il est presque impossible que l’esprit +demeure tousjours tendu à ces grands +labeurs, et que le ramas et la grande confusion +des choses que l’on veut dire n’estouffent +la fantaisie et n’embrouillent trop +la raciocination ; ou au contraire ce qui +nous doit faire estimer les petits livres, +qui traictent néantmoins de choses sérieuses +ou de quelque beau point relevé, c’est +que l’Autheur d’iceux domine entièrement +à son sujet, comme l’ouvrier et l’artisan +fait à sa matière, et qu’il peut mieux le +remascher, cuire, digérer, polir et former +à sa fantaisie, que non pas les vastes collections +de ces grands et prodigieux volumes, +qui pour cette cause sont le plus +souvent des Panspermies, des cahos et +abysmes de confusion,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i4">… <i lang="la" xml:lang="la">rudis indigestaque moles,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nec quicquam nisi pondus iners congestaque eodem,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Non bene junctarum discordia semina rerum</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Et de là vient un succez si inégal qui se +fait remarquer entre les uns et les autres, +comme par exemple entre les Satyres de +Perse et de Philelphe, l’Examen des esprits +de Huarto et celuy de Zara, l’Arithmétique +de Ramus et celle de Forcadel, le +Prince de Machiavel et celuy de plus de +cinquante Pédants, la Logique de du Moulin +et celle de Vallius, les Annales de Volusius +et l’Histoire de Saluste, le Manuel +d’Épictète et les Secrets Moraux de Loriot, +les œuvres de Fracastor et celles +d’une infinité de Philosophes et Médecins ; +tant est véritable ce qu’a fort bien +dit S. Thomas, <i lang="la" xml:lang="la">Nusquam ars magis quam +in minimis tota est</i>, et ce que Cornelius +Gallus avoit aussi coustume de se promettre +de ses petites Elégies,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nec minus est nobis per pauca volumina famæ,</i></div> +<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Quam quos nulla satis Bibliotheca capit.</i></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> 6. Quæstion. nat. cap. 18.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Ovid. 1. <i lang="la" xml:lang="la">Metamorph.</i></p> +</div> +<p>Mais ce qui me fait le plus estonner en +cette rencontre, c’est que tel négligera les +œuvres et Opuscules de quelque Autheur, +pendant qu’elles sont esparses et séparées, +qui brusle par après du désir de les avoir +quand elles sont recueillies et ramassées +en un volume : et tel négligera, par exemple, +les Oraisons de Jacques Criton, parce +qu’elles ne se trouvent qu’imprimées séparément, +qui aura dans sa Bibliothèque +celles de Raymond, Gallutius, Nigronius, +Bencius, Perpinian, et de beaucoup d’autres +Autheurs, non pas qu’elles soient +meilleures ou plus disertes et esloquentes +que celles de ce docte Escossois, mais +parce qu’elles se trouvent reserrées et contenues +dans de certains volumes. Certes, si +tous les petits livres devoient estre négligez, +il ne faudroit tenir compte des Opuscules +de S. Augustin, des Morales de Plutarque, +des livres de Galien, ny de la pluspart +de ceux d’Érasme, de Lipse, Turnèbe, +Mizault, Sylvius, Calcagnin, François Pic, +et de beaucoup d’Autheurs semblables, +non plus que de trente ou quarante petits +Autheurs en Médecine et Philosophie +des meilleurs et plus anciens d’entre les +Grecs, et de beaucoup d’avantage d’entre +les Théologiens, parce qu’ils ont tous esté +divulguez à part et séparément les uns +après les autres, et en si petit volume, que +les plus grands d’iceux n’excèdent pas souvent +un demy alphabet. C’est pourquoy, +puis que l’on peut assembler par la relieure +ce qui ne l’a point esté par l’impression, +conjoindre avec d’autres ce qui se +perdroit s’il estoit seul, et qu’il se rencontre +en effet une infinité de matières +qui n’ont esté traictées que dans ces petits +livres, desquels on peut dire à bon droict +comme Virgile des abeilles,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ingentes animos angusto in corpore versant</i><a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> :</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">il me semble qu’il est très à propos de les +tirer des estalages, des vieux magazins, et +de tous les lieux où ils se rencontrent, +pour les faire relier avec ceux qui sont ou +de mesme Autheur, ou de pareille matière, +et puis après, les mettre dans une Bibliothèque, +où je m’asseure qu’ils feront admirer +l’industrie et la diligence des Esculapes +qui ont si bien sceu rejoindre et +rassembler les membres désunis et séparez +de ces pauvres Hippolytes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Georgic.</i></p> +</div> +<p>La troisiesme, que l’on jugeroit de prime +face estre contraire à la première, combat +particulièrement l’opinion de ceux qui sont +tellement coiffez et embéguinez de tous les +nouveaux livres, qu’ils négligent et ne tiennent +compte non de tous les anciens, mais +des Autheurs qui ont eu la vogue et qui +ont paru fleurissans et renommez depuis +six ou sept cens ans, c’est à dire depuis le +siècle de Boece, Symmaque, Sydonius et +Cassiodore, jusques à celuy de Picus, Politian, +Hermolaus, Gaza, Philelphe, Poge +et Trapezonce, comme sont beaucoup de +Philosophes, Théologiens, Jurisconsultes, +Médecins, et Astrologues, que leur seule +impression noire et Gothique met dans le +dégoust des plus délicats Estudians de ce +siècle, et ne permet pas qu’ils les puissent +regarder qu’à la honte et au mespris de +ceux qui les ont composez. Ce qui vient +proprement de ce que les siècles ou les +esprits qui paroissent en iceux ont des +Génies divers et des inclinations du tout +différentes, ne demeurans guères dans un +mesme ton de pareille estude ou affection +aux Sciences, et n’ayans rien si asseuré +que leur vicissitude ou changement. +Comme en effet nous voyons qu’incontinent +après la naissance de la Religion +Chrestienne (pour ne prendre les choses +de plus haut) la philosophie de Platon +estoit universellement suivie dans les +Escholes, et que la plupart des Pères +estoient Platoniciens : ce qui dura jusques +à ce qu’Alexandre Aphrodisée luy +donna puissamment du coulde pour installer +celle des Péripatéticiens, et tracer le +chemin aux Interprètes Grecs et Latins, +qui demeurèrent tellement attachez à l’explication +du texte d’Aristote, que l’on y +croiroit encore sans beaucoup de fruict, si +les Questionnaires et Scholastiques, induits +par Abélard, ne se fussent mis sur les +rangs pour dominer par tout, avec une +approbation la plus grande et la plus universelle +qui ait jamais esté donnée à chose +quelconque, et ce, par l’espace d’environ +cinq ou six siècles, après lesquels les Hérétiques +nous rappellèrent à l’interprétation +des sainctes Lettres, et furent occasion +de nous faire lire la Bible et les saincts +Pères, qui avoient tousjours esté négligez +parmy ces ergotismes : en suitte de quoy +la Controverse a maintenant lieu pour ce +qui est de la Théologie, et les Questionnaires +avec les Novateurs, qui bastissent +sur de nouveaux principes, ou restablissent +ceux des anciens, Empédocle, Épicure, +Philolaus, Pithagore, et Démocrite, +pour la Philosophie ; les autres Facultez +n’ayans esté exemptes de pareils changemens, +parmy lesquels c’est tousjours l’ordinaire +des esprits qui suivent ces fougues +et changements, comme le poisson fait la +marée, de ne se plus soucier de ce qu’ils +ont une fois quitté, et de dire témérairement +avec le Poëte Calphurne,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Vilia sunt nobis quæcumque prioribus annis</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Vidimus, et sordet quicquid Spectavimus olim</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">De façon que la plupart des bons Autheurs +demeurent par ce moyen sur la +grève abandonnez et négligez d’un chacun, +pendant que de nouveaux Censeurs +ou Plagiaires s’introduisent en leur place +et s’enrichissent de leurs despouilles. Et à +la vérité c’est une chose estrange et peu +raisonnable, que nous suivions et approuvions, +par exemple, le Collége des Conimbres +et Suarez en ce qui est de la Philosophie, +et que nous venions à négliger +les œuvres d’Albert le Grand, Niphus, +Ægidius, Saxonia, Pomponace, Achillin, +Hervié, Durand, Zimare, Buccaferre, et +d’un grand nombre de semblables, desquels +tous ces gros livres que nous suivons +maintenant sont compilez et transcrits +mot pour mot : que nous faisions une +estime nompareille d’Amatus, Thrivier, +Capivacce, Montanus, Valescus, et de presque +tous les Médecins modernes, et que +nous ayons honte de fournir une Bibliothèque +des livres de Hugo Senensis, Jacobus +de Forlivio, Jacques des Parts, Valescus, +Gordon, Thomas, Dinus, et de tous +les Avicennistes, qui ont véritablement +suivy le Génie de leur siècle, rude et grossier +en ce qui estoit de la barbarie de la +langue Latine, mais qui ont tellement pénétré +le fonds de la Médecine, au récit +mesme de Cardan, que beaucoup de nos +Modernes n’ayans pas assez de résolution, +de constance et d’assiduité pour les suivre +et imiter, sont contraints de prendre +quelques de leurs raisons pour les revestir +à la mode, et en faire parade et jactance, +demeurans tousjours sur la superficie des +fleurs et du langage, où sans pénétrer plus +avant,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Decerpunt flores, et summa cacumina captant</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Quoy doncques, sera-il dit que Scaliger et +Cardan, les deux plus grands personnages +du dernier siècle, s’accordent en un seul +poinct, qui concerne les louanges de Richard +Suisset, autrement nommé Calculator, +qui vivoit il n’y a que trois cens ans, +pour le mettre au rang des dix plus grands +esprits qui ayent jamais esté, sans que nous +puissions trouver ses œuvres dans toutes +les plus fameuses Bibliothèques ? Et quelle +apparence y a-t-il que les sectateurs d’Occham, +Prince des Nominaux, soient éternellement +privez de voir ses œuvres, aussi +bien que tous les Philosophes celles de ce +grand et renommé Avicenne ? Certes, il me +semble que c’est apporter peu de jugement +au choix et à la cognoissance des livres, +que de négliger tous ces Autheurs qui devroient +estre tant plus recherchez que plus +ils sont rares, et qu’ils pourront d’oresnavant +tenir la place des Manuscripts, puis +que l’espérance est comme perdue qu’on +les remette jamais sous la presse.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Eclog. 7.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Lib. 16. <i lang="la" xml:lang="la">de Subtil.</i> Exercitat. 324. 340.</p> +</div> +<p>Finalement, la quatriesme et dernière +de ces maximes n’a pour but que le choix +et triage que l’on doit faire des Manuscripts, +pour s’opposer à cette façon introduitte +et receue de beaucoup par la grande +vogue qu’ont maintenant les Critiques, +qui nous ont appris et accoustumez à faire +plus d’estat de quelques Manuscripts de +Virgile, Suétone, Perse, Térence, ou quelques +autres d’entre les vieux Autheurs, +que non pas de ceux des galands hommes +qui n’ont jamais esté veus ny imprimez : +comme s’il y avoit quelque apparence de +suivre tousjours le caprice ou les imaginations +et tromperies de ces nouveaux Censeurs +et Grammairiens, qui employent +inutilement le meilleur de leur âge à forger +des conjectures et mandier les corrections +du Vatican, pour changer, corriger +ou suppléer le texte de quelque Autheur +qui aura, peut-estre, des-jà consommé le +labeur de dix ou douze hommes, quoy +qu’on s’en peut passer facilement à un besoin : +ou que ce ne fust pas une chose +misérable et digne de commisération de +laisser perdre et pourrir entre les mains +de quelques possesseurs ignorans les veilles +et les labeurs d’une infinité de grands +personnages qui ont sué et travaillé, peut-estre, +tout le temps de leur vie pour nous +donner la cognoissance de ce qui estoit +auparavant incognu, ou esclaircir quelque +matière utile et nécessaire. Et ce néantmoins +l’exemple de ces Censeurs a esté +telle, et leur auctorité si forte et puissante, +que nonobstant le dégoust que nous ont +donné Robortel et quelques autres d’entre +eux, mesme de ces Manuscripts<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, ils +ont tellement néantmoins ensorcelé le +monde à leur recherche, qu’il n’y a qu’eux +aujourd’huy qui soient en vogue et jugez +dignes d’estre mis dans les Bibliothèques,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i4">… <i lang="la" xml:lang="la">tanta est penuria mentis ubique,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">In nugas tam prona via est !</i><a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a></div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">C’est pourquoy, puis qu’il est de l’essence +d’une Bibliothèque d’avoir grand nombre +de Manuscripts, parce qu’ils sont maintenant +les plus estimez et les moins communs ; +j’estime, Monseigneur, sous le respect +de vostre meilleur advis, qu’il seroit +très à propos de poursuivre comme vous +avez commencé, en fournissant la vostre +de ceux qui ont esté composez à pur et +à plein sur quelque belle matière, pareils à +ceux-là que vous avez des-jà fait rechercher +non-seulement icy, mais à Constantinople, +et tous ceux que l’on peut avoir de beaucoup +d’Autheurs anciens et nouveaux, +spécifiez par Neander<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, Cardan<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, +Gesner, et par tous les Catalogues des meilleures +Bibliothèques ; que non pas de toutes +ces copies de livres qui ont des-jà esté +imprimez, et qui ne peuvent tout au plus +nous soulager que de quelques et vaines +légères conjectures. Combien toutesfois +que ce ne soit pas mon intention de mettre +dans le mespris et faire négliger totalement +cette sorte de livres, sçachant bien +par l’exemple de Ptolomée quelle estime +on doit tousjours faire des Autographes ; +ou de ces deux sortes de Manuscripts que +Robortel<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, pour ce qui est de la Critique, +préfère à tous les autres.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Lib. <i lang="la" xml:lang="la">de ratione corrigendi veteres auct.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Palingen.</i> lib. 3. <i lang="la" xml:lang="la">Zodiaci</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> In Præfat. <i lang="la" xml:lang="la">Gram. Græc.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> L. 17. <i lang="la" xml:lang="la">de variet. in Bibliot.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Lib. <i lang="la" xml:lang="la">de ratione corrigendi veteres autores</i>.</p> +</div> +<p>J’adjouste en fin, pour clorre et fermer +ce poinct de la qualité des Livres, que +pour ce qui est tant de cette sorte que des +imprimez, il ne faut pas seulement observer +les circonstances susdites, et les choisir +suivant icelle, comme par exemple, +s’il est question de la <i>République</i> de Bodin, +inférer qu’on la doit prendre, parce +que l’Autheur a esté des plus fameux et +renommez de son siècle, et qui a le premier +entre les modernes traicté de ce sujet, +que la matière en est grandement nécessaire, +et recherchée au temps où nous +sommes, que le livre est commun, traduit +en plusieurs langues, et imprimé presque +tous les cinq ou six ans. Mais qu’il faut +encore observer celle-cy, sçavoir, d’acheter +un livre quand l’Autheur en est bon, +quoy que la matière en soit commune et +triviale, ou bien quand la matière en est +difficile et peu cognue, quoy que l’Autheur +ne soit pas estimé ; et en pratiquer ainsi +une infinité d’autres qui se rencontrent +dans les occasions, sans qu’on les puisse +facilement réduire en art ou méthode. Ce +qui me fait croire que celuy-là se peut +dignement acquitter de cette charge qui +n’a point le jugement fourbe, téméraire, +rempli d’extravagances, et préoccupé de +ces opinions puériles, qui excitent beaucoup +de personnes à mespriser et rebuter +promptement tout ce qui n’est pas à leur +goust, comme si chacun se devoit régler +suivant les caprices de leurs fantaisies, ou +que ce ne fust pas le devoir d’un homme +sage et prudent de parler de toutes choses +avec indifférence, et n’en juger jamais suivant +l’estime qu’en font les uns ou les autres, +mais plustost suivant le jugement +qu’il en faut faire eu esgard à leur +propre usage et nature.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V<br> +<span class="small i">Par quels moyens on les peut recouvrer.</span></h2> + + +<p>Or, Monseigneur, après avoir monstré +par ces trois premiers poincts la façon +qu’il faut suivre pour s’instruire à dresser +une Bibliothèque, de combien de Livres +il est à propos qu’elle soit fournie, et de +quelle qualité il les convient prendre et +choisir ; celuy qui suit maintenant doit +rechercher par quels moyens on les peut +avoir, et ce qu’il faut faire pour le progrez +et l’augmentation d’iceux. Sur quoy je diray +véritablement que le premier précepte +qu’on peut donner sur ce poinct, est de +conserver soigneusement ceux qui sont acquis +et que l’on acquiert tous les jours, +sans permettre qu’aucun se perde ou dépérisse +en aucune façon. <i lang="la" xml:lang="la">Tolerabilius enim +est, faciliusque</i>, dit Sénèque, <i lang="la" xml:lang="la">non acquirere +quam amittere, ideoque lætiores videbis +quos nunquam fortuna respexit quam +quos deseruit</i>. Joint que ce ne seroit pas +le moyen de beaucoup augmenter si ce +qui s’amasse avec peine et diligence venoit +à se perdre et dépérir faute d’en avoir +le soin : suivant quoy Ovide et les plus +sages ont eu raison de dire que ce n’estoit +pas une moindre vertu de bien conserver +que d’acquérir,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nec minor est virtus quam quærere, parta tueri.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Le second est de ne rien négliger de +tout ce qui peut entrer en ligne de compte +et avoir quelque usage, soit à l’esgard de +vous ou des autres : comme sont les Libelles, +Placarts, Thèses, fragments, espreuves, +et autres choses semblables, que +l’on doit estre soigneux de joindre et assembler +suivant les diverses sortes et matières +qu’ils traictent, parce que c’est le moyen +de les mettre en considération, et faire +en sorte,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ut quæ non prosunt singula, multa juvent</i> :</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Autrement il arrive d’ordinaire que pour +avoir mesprisé ces petits livres qui ne semblent +que bagatelles et pièces de nulle conséquence, +on vient à perdre une infinité +de beaux recueils qui sont quelquefois +des plus curieuses pièces d’une Bibliothèque.</p> + +<p>Le troisiesme se peut tirer des moyens +qui furent pratiquez par Richard de Bury, +Evesque de Dunelme et grand Chancelier +et Thrésorier d’Angleterre, qui consistent +à publier et faire cognoistre à un chacun +l’affection que l’on porte aux Livres, et le +grand désir que l’on a de dresser une Bibliothèque : +car cette chose estant commune +et divulguée, il est indubitable que +si celuy qui a ce dessein est en assez grand +crédit et auctorité pour faire plaisir à ses +amis, il n’y aura aucun d’iceux qui ne +tienne à faveur de luy faire présent des +plus curieux livres qui tomberont entre +ses mains, qui ne luy donne très-volontiers +entrée dans sa Bibliothèque, ou en celles +de ses amis, bref qui n’ayde et ne contribue +à son dessein tout ce qui luy sera +possible : comme il est fort bien remarqué +par ledit Richard de Bury en ces +propres termes, que je transcris d’autant +plus volontiers que son livre est fort rare, +et du nombre de ceux qui se perdent par +nostre négligence. <i lang="la" xml:lang="la">Succedentibus</i>, dit-il, +<i lang="la" xml:lang="la">prosperis, Regiæ majestatis consecuti notitiam, +et in ipsius acceptati familia, facultatem +suscepimus ampliorem, ubilibet visitandi +pro libitu et venandi quasi saltus +quosdam delicatissimos, tum privatas, +tum communes, tum regularium, tum sæcularium +Bibliothecas</i><a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a> : et un peu après, +<i lang="la" xml:lang="la">Præstabatur nobis aditus facilis, regalis +favoris intuitu, ad librorum latebras libere +perscrutandas ; amoris quippe nostri +fama volatilis jam ubique percrebuit, +tantumque librorum et maxime veterum +ferebamur cupiditate languescere, posse +vero quemlibet per quaternos facilius quam +per pecuniam adipisci favorem. Quamobrem +cum supradicti Principis auctoritate +suffulti possemus obesse et prodesse, proficere +et officere vehementer tam majoribus +quam pusillis, affluxerunt loco encæniorum +et munerum, locoque donorum et jocalium, +cœnulenti quaterni, ac decrepiti Codices +nostris tam aspectibus quam affectibus pretiosi ; +tunc nobilissimorum Monasteriorum +aperiebantur armaria, reserabantur scrinia, +et cistulæ solvebantur</i>, etc. A quoy +il adjouste encore les divers voyages qu’il +fit en qualité d’Ambassadeur, et le grand +nombre de personnes doctes et curieuses, +du labeur et de l’industrie, desquelles il se +servoit en cette recherche. Et ce qui m’induit +encore davantage à croire que ces pratiques +auroient quelque efficace, c’est que +je cognois un homme, lequel estant curieux +de Médailles, Peintures, Statues, Camayeux, +et autres pièces et jolivetez de +Cabinet, en amassa par cette seule industrie +pour plus de douze mille livres, +sans en avoir jamais desboursé quatre. Et +à la vérité, je tiens pour maxime, que +toute personne courtoise et de bon naturel +doit tousjours seconder les intentions +louables de ses amis, pourveu qu’elles ne +préjudicient point aux siennes. De sorte +que celuy qui a des Livres, Médailles ou +Peintures qui luy sont plustost venues par +hazard que non pas qu’il en affectionne la +jouyssance, ne fera point de difficulté d’en +accommoder celuy de ses amis qu’il cognoistra +les désirer et en estre curieux. Je +rapporterois volontiers à ce troisiesme précepte +la ruse que pourroient pratiquer et +exercer les Magistrats et personnes auctorisées +par le moyen de leurs charges : mais +je ne veux point l’expliquer plus ouvertement +que par le simple narré du stratagème +duquel se servirent les Vénitiens +pour avoir les meilleurs Manuscripts de +Pinellus incontinent après qu’il fut décédé ; +car sur l’advis qu’ils eurent que l’on +estoit après pour transporter sa Bibliothèque +de Padoue à Naples, ils envoyèrent +soudain un de leurs Magistrats qui saisit +cent balles de Livres, entre lesquelles il y +en avoit quatorze qui contenoient les Manuscripts, +et deux d’icelles plus de trois +cens Commentaires sur toutes les affaires +d’Italie, alléguant pour leurs raisons qu’encore +bien qu’on eust permis au défunct Seigneur +Pinelli, eu esgard à sa condition, +son dessein, sa vie louable et sans reproche, +et principalement à l’amitié qu’il avoit +tousjours tesmoignée à la République, +de faire copier les Archives et Registres de +leurs affaires, il n’estoit pas néantmoins à +propos ny expédient pour eux que telles +pièces vinssent à estre divulguées, descouvertes +et communiquées après sa mort. +Sur quoy les héritiers et exécuteurs testamentaires +qui estoient puissants et auctorisez, +ayans fait instance, on retint seulement +deux cens de ces Commentaires, qui +furent mis dans une chambre particulière, +avec cette inscription, <i lang="la" xml:lang="la">Decerpta hæc imperio +Senatus e Bibliotheca Pinelliana</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Philobiblion</i>, cap. 8.</p> +</div> +<p>Le quatriesme est de retrancher la despense +superflue que beaucoup prodiguent +mal à propos à la relieure et à l’ornement +de leurs volumes, pour l’employer à l’achapt +de ceux qui manquent, afin de +n’estre point sujets à la censure de Sénèque, +qui se moque plaisamment de ceux-là, +<i lang="la" xml:lang="la">quibus voluminum suorum frontes maxime +placent titulique</i><a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> ; et ce, d’autant plus +volontiers que la relieure n’est rien qu’un +accident et manière de paroistre sans laquelle, +au moins si belle et somptueuse, +les livres ne laissent pas d’estre utiles, +commodes et recherchez, n’estant jamais +arrivé qu’à des ignorans de faire cas d’un +livre à cause de sa couverture, parce qu’il +n’est pas des volumes comme des hommes, +qui ne sont cognus et respectez que par +leur robe et vestement : de manière qu’il +est bien plus utile et nécessaire d’avoir, par +exemple, grande quantité de livres fort +bien reliez à l’ordinaire, que d’en avoir +seulement plein quelque petite chambre ou +cabinet de lavez, dorez, réglez, et enrichis +avec toute sorte de mignardise, de luxe et +de superfluité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De tranquill.</i></p> +</div> +<p>Le cinquiesme concerne l’achapt que +l’on doit faire d’iceux, et se peut diviser en +quatre ou cinq articles, suivant les divers +moyens que l’on peut tenir pour le pratiquer. +Or entre iceux je mettrois volontiers +pour le premier, le plus prompt, facile et +avantageux de tous les autres, celuy qui +se fait par l’acquisition de quelque autre +Bibliothèque entière et non dissipée. Je +l’appelle prompt, parce qu’en moins d’un +jour vous pouvez avoir un grand nombre +de livres doctes et curieux, qui ne se pourroient +pas quelque fois ramasser pendant +la vie d’un homme. Je le dis facile, parce +que l’on espargne toute la peine et le +temps qu’il faudroit consommer à les +achepter séparément. Je le nomme en fin +avantageux, parce que si les Bibliothèques +qu’on achepte sont bonnes et curieuses, +elles servent à augmenter le crédit et la +réputation de celles qui en sont enrichies. +D’où nous voyons que Possevin fait beaucoup +d’estat de celle du Cardinal de +Joyeuse, parce qu’elle estoit composée de +trois autres, l’une desquelles avoit esté à +M. Pithou, et que toutes les plus renommées +Bibliothèques ont pris leur accroissement +de cette sorte, comme par exemple, +celle de S. Marc à Venise par le don qu’y +fit le Cardinal Bessarion de la sienne ; +celle de Lescurial par la grande qu’avoit +amassée Hurtado de Mendoze ; l’Ambroisienne +de Milan par nonante balles qui y +ont esté mises pour une seule fois du naufrage +et de la ruine de celle de Pinelli ; +celle de Leyde par plus de deux cens Manuscripts +ès Langues Orientales que Scaliger +y laissa par son testament ; et finalement +celle d’Ascagne Colomne par la très-belle +qu’a laissée le Cardinal Sirlette. D’où +je conjecture, Monseigneur, que la vostre +ne peut manquer d’estre un jour très-fameuse +et renommée entre les plus grandes, +à l’occasion de celle de Monsieur vostre +Père, laquelle est des-jà si célèbre et cognue +par le récit qu’en ont fait à la postérité +La Croix, Fauchet, Marsille, Turnèbe, +Passerat, Lambin, et presque tous les galands +hommes de cette volée, qui n’ont +point esté mescognoissans du plaisir et de +l’instruction qu’ils en ont receu.</p> + +<p>Après quoy il me semble que le moyen +qui approche le plus de ce premier, est de +fouiller et revisiter souvent toutes les boutiques +des Libraires frippiers et les vieux +fonds et magazins, tant de livres reliez +que de ceux qui ont tousjours esté réservez +en blanc depuis une si longue suitte +d’années, que beaucoup de personnes peu +entendues et versées en cette recherche ne +jugent pas qu’ils puissent avoir d’autre +usage que d’empescher,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ne toga cordyllis, ne pænula desit olivis</i> :</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">combien qu’il s’y rencontre ordinairement +de très-bons livres, et que leur emploitte +estant bien mesnagée, il y ait moyen +d’en avoir plus pour dix escus que l’on n’en +pourroit acheter pour quarante ou cinquante +si on les prenoit en divers endroits +et pièces après autres ; pourveu néantmoins +que l’on se vueille garnir de soin +et de patience, et considérer que l’on ne +peut pas dire d’une Bibliothèque ce que +certains Poëtes flatteurs ont dit de nostre +ville,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Quo primum nata est tempore, magna fuit</i> :</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">estant impossible de pouvoir venir à bout +si promptement d’une chose où Salomon +dit qu’il n’y aura jamais de fin, <i lang="la" xml:lang="la">libros faciendi +non erit finis</i> ; et à l’accomplissement +de laquelle, combien que M. de Thou +ait travaillé vingt ans, Pinelli cinquante, +et beaucoup d’autres tout le temps de leur +vie ; il ne faut pas croire toutesfois qu’ils +soient venus à la dernière perfection, que +l’on peut bien souhaitter sans la pouvoir +atteindre en fait de Bibliothèque.</p> + +<p>Mais parce qu’il est encore nécessaire +pour l’accroissement et augmentation d’une +telle pièce, de la fournir soigneusement de +tous les livres nouveaux de quelque mérite +et considération qui s’impriment en +toutes les parties de l’Europe, et que Pinellus +et les autres ont entretenu pour ce +faire des correspondances avec une infinité +d’amis estrangers et marchands forains ; +il seroit bien à propos de pratiquer +le mesme, ou au moins de choisir et faire +élection de deux ou trois marchands riches, +sçachans et pratiquez en leur vacation, +qui par leur diverses intelligences et +voyages pourroient fournir toutes sortes +de nouveautez, et faire diligente recherche +et perquisition de ceux qu’on leur demanderoit +par catalogues. Ce qu’il n’est pas +nécessaire de pratiquer pour les vieux livres, +d’autant que le plus seur moyen +d’en recouvrer beaucoup et à bon compte +c’est de les rechercher indifféremment +chez tous les Libraires, où la longueur +du temps et les diverses occasions ont +coustume de les disperser et respandre.</p> + +<p>Je ne veux toutesfois inférer par tout le +bon mesnage proposé cy-dessus, qu’il ne +soit quelquefois nécessaire de franchir les +bornes de cette œconomie pour acheter à +prix extraordinaire certains livres qui sont +si rares, qu’à peine les peut-on tirer d’entre +les mains de ceux qui les cognoissent que +par cette seule invention. Mais le tempérament +qu’il convient apporter à cette difficulté +est de considérer que les Bibliothèques +ne sont dressées ny estimées qu’en +considération du service et de l’utilité que +l’on en peut recevoir, et que par conséquent +il faut négliger tous ces livres et +Manuscripts qui ne sont prisez que pour +le respect de leur antiquité, figures, peintures, +relieures, et autres foibles considérations, +comme sont le <i>Froissard</i> que certains +marchands vouloient vendre il n’y a +pas long-temps trois cens escus, le <i>Bocace</i> +des <i>Nobles malheureux</i> qui en estoit estimé +cent, le <i>Missel</i> et la <i>Bible</i> de Guinart, +les <i>Heures</i> que l’on dit bien souvent +n’avoir point de prix à cause de leurs +figures et vignettes, les <i>Tite-Live</i> et autres +Historiens, manuscripts et enluminez, les +livres de la Chine et du Japon, ceux qui +sont tirez en parchemin, papier de couleur, +de coton extrêmement fin, et avec +de grandes marges, et plusieurs autres de +pareille estoffe, pour employer ces grandes +sommes qu’ils cousteroient à des volumes +qui soient plus utiles dans une Bibliothèque +que non pas tous ces précédens ou +ceux qui leur ressemblent, qui ne feront +jamais tant estimer ceux qui se passionnent +à les recouvrer, comme l’ont esté +Ptolomée Philadelphe pour avoir donné +quinze talents des œuvres d’Euripide, +Tarquin qui acheta les trois livres de la +Sibylle autant qu’il eust fait tous les neuf +ensemble, Aristote qui donna soixante et +douze mille sesterces des œuvres de Speusippe, +Platon qui employa mille deniers +pour celles de Philolaus, Bessarion qui +acheta pour trente mille escus de livres +Grecs, Hurtado de Mendoze qui en fit venir +de Levant la charge d’un grand navire, +Pic de la Mirande qui despensa sept mille +escus en Manuscripts Hébreux, Chaldaïques +et autres, et bref ce Roy de France +qui mit en dépost sa vaisselle d’or et d’argent +pour avoir la copie d’un livre qui +estoit dans la Bibliothèque des Médecins +de cette ville, comme il est amplement +tesmoigné par les vieilles pancartes et registres +de leur Faculté.</p> + +<p>J’adjouste qu’il seroit aussi besoin de +sçavoir des parens et héritiers de beaucoup +de galands hommes s’ils n’ont point laissé +quelques Manuscripts desquels ils se veulent +deffaire, parce qu’il arrive souvent +que la pluspart d’iceux ne font pas imprimer +la moitié de leurs œuvres, soit qu’ils +soient prévenus par la mort, ou empeschez +de ce faire par la despence, l’appréhension +des diverses censures et jugemens, la +crainte de n’avoir pas bien rencontré ; la +liberté de leurs discours, le peu d’envie +de paroistre, et autres raisons semblables +qui nous ont privé d’avoir beaucoup de +livres de Postel, Bodin, Marsille, Passerat, +Maldonat, etc., les Manuscripts desquels +se rencontrent assez souvent dans les Estudes +des particuliers, ou en la boutique +des Libraires. De mesme, aussi faudroit-il +avoir le soin de sçavoir d’années en autres +quels Traictez les plus doctes Régens des +Universitez prochaines doivent lire tant +en leurs Classes publiques que particulières, +pour estre soigneux d’en faire escrire +des copies, et avoir par ce moyen +facile un grand nombre de pièces aussi +bonnes et autant estimées que beaucoup +de Manuscripts que l’on achète bien cher +pour estre vieux et antiques, tesmoin le +<i>Traicté des Druides</i> de M. Marsille, l’<i>Histoire</i> +et le <i>Traicté des Magistrats François</i> +de M. Grangier, la <i>Géographie</i> de M. Belurgey, +les divers Escrits de Messieurs +Dautruy, Isambert, Seguin, du Val, d’Artis, +et en un mot des plus renommez Professeurs +de toute la France.</p> + +<p>Finalement celuy qui auroit autant d’affection +envers les Livres qu’avoit le Sieur +Vincent Pinelli, pourroit aussi bien que +luy faire visiter les boutiques de ceux qui +achètent souvent des vieux papiers ou parchemins, +pour voir s’il ne leur tombe rien +par mesgarde ou autrement entre les +mains qui soit digne d’estre recueilli pour +une Bibliothèque. Et à la vérité, nous +devrions bien estre excitez à cette recherche +par l’exemple de Pogius, qui trouva +le <i>Quintilian</i> sur le comptoir d’un Charcutier +pendant qu’il estoit au Concile de +Constance, comme aussi par celuy de Papire +Masson qui rencontra l’<i>Agobardus</i> +chez un Relieur qui en vouloit endosser +ses livres, et de l’<i>Asconius</i> qui nous a esté +donné par semblable rencontre. Mais d’autant +néantmoins que ce moyen est aussi +extraordinaire que l’affection de ceux qui +s’en servent, j’ayme mieux le laisser à la +discrétion de ceux qui en voudront user, +que non pas de le prescrire comme une +règle générale et nécessaire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI<br> +<span class="small i">La disposition du lieu où on les doit garder.</span></h2> + + +<p>Cette considération du lieu qu’il faut +choisir pour dresser et establir une Bibliothèque, +devroit bien estre d’aussi long +discours comme les précédentes, si les +préceptes que l’on en peut donner pouvoient +estre aussi facilement exécutez +comme ceux que nous avons déduits et +expliquez cy-dessus. Mais d’autant qu’il +n’appartient qu’à ceux-là qui veulent bastir +des lieux exprès pour cet effet, d’y +observer précisément toutes les règles et +circonstances qui dépendent de l’Architecture, +beaucoup de particuliers estans +contraints de se régler sur la diverse façon +de leurs logemens pour placer leurs +Bibliothèques au moins mal qu’il leur est +possible, il sembleroit quasi superflu d’en +prescrire aucuns : et à dire vray je croy +que c’est la seule occasion qui a meu tous +les Architectes à ne rien adjouster à ce +qu’en avoit dit Vitruve. Toutesfois pour ne +donner cet advis manque et imparfait, j’en +dirai briefvement mon opinion, afin qu’un +chacun s’en puisse servir suivant qu’il en +aura le pouvoir, ou qu’il la jugera véritable +et conforme à sa volonté.</p> + +<p>Pour ce qui est donc de la situation et +de la place où l’on doit bastir ou choisir +un lieu propre pour une Bibliothèque, il +semble que ce commun dire,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Carmina secessum scribentis et otia quærunt</i>,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">nous doive obliger à le prendre dans une +partie de la maison plus reculée du bruit +et du tracas, non seulement de ceux de +dehors, mais aussi de la famille et des domestiques, +en l’éloignant des rues, de la +cuisine, sale du commun, et lieux semblables, +pour la mettre s’il est possible entre +quelque grande court et un beau jardin +où elle ait son jour libre, ses veues bien +estendues et agréables, son air pur, sans +infection de marets, cloaques, fumiers, et +toute la disposition de son bastiment si +bien conduitte et ordonnée, qu’elle ne +participe aucune disgrace ou incommodité +manifeste.</p> + +<p>Or, pour en venir à bout avec plus de +plaisir et moins de peine, il sera toujours +à propos de la placer dans des estages du +milieu, afin que la fraischeur de la terre +n’engendre point le remugle, qui est une +certaine pourriture qui s’attache insensiblement +aux livres ; et que les greniers et +chambres d’enhaut servent pour l’empescher +d’estre aussi susceptible des intempéries +de l’air, comme sont celles qui pour +avoir leurs couvertures basses ressentent +facilement l’incommodité des pluyes, neiges +et grandes chaleurs. Ce que s’il n’est +pas autrement facile d’observer, au moins +faut-il prendre garde qu’elles soient élevées +de la hauteur de quatre ou cinq degrez, +comme j’ay remarqué que l’estoit +l’Ambroisienne à Milan, et le plus haut +exhaussées que l’on pourra, tant à raison de +la beauté que pour obvier aux incommodités +susdites : sinon le lieu se trouvant +humide et mal situé, il faudra avoir +recours ou à la natte, ou aux tapisseries +pour garnir les murailles, et au poisle ou +bien à la cheminée, dans laquelle on ne +bruslera que du bois qui fume peu pour +l’eschauffer et desseicher pendant l’Hyver +et les jours des autres saisons qui seront +plus humides.</p> + +<p>Mais il semble que toutes ces difficultez +et circonstances ne soient rien au prix de +celles qu’il faut observer pour donner +jour et percer bien à propos une Bibliothèque, +tant à cause de l’importance qu’il +y a qu’elle soit bien esclairée jusques à +ses coins plus éloignez, qu’aussi pour la +diverse nature des vents qui doivent y +souffler d’ordinaire, et qui produisent des +effects aussi différents que le sont leurs +qualitez et les lieux par où ils passent. Sur +quoy je dis que deux choses sont à observer : +la première, que les croisées et fenestres +de la Bibliothèque (quand elle sera +percée des deux costez) ne se regardent +diamétralement, sinon celles qui donneront +jour à quelque table ; d’autant que par ce +moyen les jours ne s’esvanoüyssant au +dehors, le lieu en demeure beaucoup +mieux esclairé. La seconde, que les principales +ouvertures soient tousjours vers +l’Orient, tant à cause du jour que la Bibliothèque +en pourra recevoir de bon matin, +qu’à l’occasion des vents qui soufflent +de ce costé, lesquels estans chauds et secs +de leur nature rendent l’air grandement +tempéré, fortifient les sens, subtilisent les +humeurs, espurent les esprits, conservent +nostre bonne disposition, corrigent la mauvaise, +et pour dire en un mot sont très-sains +et salubres : où au contraire ceux +qui soufflent du costé de l’Occident sont +plus fascheux et nuisibles, et les Méridionaux +plus dangereux que tous les autres, +parce qu’estans chauds et humides +ils disposent toutes choses à pourriture, +grossissent l’air, nourrissent les vers, engendrent +la vermine, fomentent et entretiennent +les maladies, et nous disposent à +en recevoir de nouvelles ; aussi sont-ils +appellez par Hippocrate, <i lang="la" xml:lang="la">Austri auditum +hebetantes, caliginosi, caput gravantes, pigri, +dissolventes</i>, parce qu’ils remplissent +la teste de certaines vapeurs et humiditez +qui espaississent les esprits, relaschent les +nerfs, bouschent les conduits, offusquent +les sens, et nous rendent paresseux et presque +inhabiles à toutes sortes d’actions. +C’est pourquoy au défaut des premiers il +faudra avoir recours à ceux qui soufflent du +Septentrion, et qui par le moyen de leurs +qualitez froide et seiche n’engendrent aucune +humidité, et conservent assez bien +les livres et papiers.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">CHAPITRE VII<br> +<span class="small i">L’ordre qu’il convient leur donner.</span></h2> + + +<p>Le septiesme poinct qui semble absolument +devoir estre traicté après les précédens, +est celuy de l’ordre et de la disposition +que doivent garder les livres dans +une Bibliothèque : car il n’y a point de +doute que sans icelle toute nostre recherche +seroit vaine et nostre labeur sans +fruict, puis que les livres ne sont mis et +réservez en cet endroit que pour en tirer +service aux occasions qui se présentent. +Ce que toutesfois il est impossible de faire +s’ils ne sont rangez et disposez suivant +leurs diverses matières, ou en telle autre +façon qu’on les puisse trouver facilement +et à point nommé. Je dis davantage, que +sans cet ordre et disposition tel amas de +livre que ce peut estre, fust-il de cinquante +mille volumes, ne mériteroit pas le nom +de Bibliothèque, non plus qu’une assemblée +de trente mille hommes le nom d’armée, +s’ils n’estoient rangez en divers +quartiers sous la conduitte de leurs Chefs +et Capitaines, ou une grande quantité de +pierres et matériaux celui de Palais ou +Maison, s’ils n’estoient mis et posez suivant +qu’il est requis pour en faire un bastiment +parfait et accomply. Et tout ainsi +que nous voyons la Nature, <i lang="la" xml:lang="la">quæ nihil +unquam sine ordine meditata est vel effecit</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, +gouverner, entretenir et conserver +par cette unique voye une si grande diversité +de choses, sans l’usage desquelles +nous ne pourrions pas sustenter et maintenir +nostre corps ; aussi faut-il croire que +pour entretenir nostre esprit il est besoin +que ses objets et les choses desquelles il se +sert soient disposées de telle sorte, qu’il +puisse toutes fois et quand il luy plaira les +discerner les uns d’avec les autres, et les +trier et séparer à sa fantaisie, sans labeur, +sans peine et sans confusion. Ce que +néantmoins il ne feroit jamais en fait de +livres si on les vouloit ranger suivant le +dessein de cent Bufets que propose la +Croix du Maine sur la fin de sa <i>Bibliothèque +Françoise</i>, ou les caprices que +Jules Camille expose en l’idée de son +Théâtre, et beaucoup moins encore si on +vouloit suivre la triple division que Jean +Mabun tire de ces mots du Psalmiste, +<i lang="la" xml:lang="la">Disciplinam, bonitatem et scientiam doce +me</i>, pour distribuer tous les livres en trois +classes et chefs principaux, de la Morale, +des Sciences, et de la Dévotion. Car tout +ainsi que pour trop presser l’anguille elle +eschappe, que la Mémoire artificielle gaste +et pervertit la naturelle, et que l’on manque +souvent de venir à bout de beaucoup +d’affaires pour y avoir trop apporté de circonstances +et précautions ; aussi est-il certain +qu’il seroit grandement difficile à un +esprit de se pouvoir régler et accoustumer +à cet ordre, lequel semble n’avoir autre +but que de gesner et crucifier éternellement +la Mémoire sous les espines de ces +vaines poinctilleries et subtilitez chymériques, +tant s’en faut qu’il la puisse soulager +en aucune façon, et vérifier ce dire de +Cicéron, <i lang="la" xml:lang="la">Ordo est maxime qui memoriæ +lumen affert</i><a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. C’est pourquoy ne faisant +autre estime d’un ordre qui ne peut estre +suivi que d’un Autheur qui ne veut estre +entendu, je croy que le meilleur est toujours +celuy qui est le plus facile, le moins +intrigué, le plus naturel, usité, et qui suit +les Facultez de Théologie, Médecine, +Jurisprudence, Histoire, Philosophie, Mathématiques, +Humanitez, et autres, lesquelles +il faut subdiviser chacune en particulier, +suivant leurs diverses parties qui +doivent pour cet effet être médiocrement +connues par celui qui a la charge de la +Bibliothèque : comme en Théologie, par +exemple, il faut mettre toutes les Bibles +les premières suivant l’ordre des langues, +par après les Conciles, Synodes, Décrets, +Canons, et tout ce qui est des Constitutions +de l’Église, d’autant qu’elles tiennent +le second lieu d’auctorité parmy nous : +en suitte les Pères Grecs et Latins, et +après eux les Commentateurs, Scholastiques, +Docteurs meslez, Historiens ; et +finalement les Hérétiques. En Philosophie, +commencer par celle de Trismégiste +qui est la plus ancienne, poursuivre par +celle de Platon, d’Aristote, de Raymond +Lulle, Ramus, et achever par les Novateurs +Telesius, Patrice, Campanella, Verulam, +Gilbert, Jordan Brun, Gassand, Basson, +Gomesius, Charpentier, Gorlée, qui +sont les principaux d’entre une milliace +d’autres ; et faire ainsi de toutes les Facultez : +avec ces cautions qu’il faut observer +soigneusement, la première que les plus +universels et anciens marchent tousjours +en teste, la seconde que les Interprètes et +Commentateurs soient mis à part et rangez +suivant l’ordre des livres qu’ils expliquent, +la troisiesme que les Traictez particuliers +suivent le rang et la disposition +que doivent tenir leur matière et sujets +dans les Arts et Sciences, et la quatriesme +et dernière que tous les livres de pareil +sujet et mesme matière soient précisément +réduits et placez au lieu qui leur est destiné, +parce qu’en ce faisant la mémoire est +tellement soulagée, qu’il seroit facile en +un moment de trouver dans une Bibliothèque +plus grande que n’estoit celle de +Ptolomée, tel livre que l’on en pourroit +choisir ou désirer. Ce que pour faire encore +avec moins de peine et plus de contentement, +il faut bien prendre garde que +les livres qui sont trop menus pour estre +reliez seuls ne soient mis et conjoints +qu’avec ceux qui ont traicté de tout pareil +et mesme sujet, estant plus à propos en +tout cas de les faire relier seuls que d’apporter +une confusion extrême en une Bibliothèque, +les joignant avec d’autres d’un +sujet si extravagant et si éloigné, que l’on +ne s’adviseroit jamais de les chercher en +telles compagnies. Je sçay bien que l’on +me pourra représenter deux incommoditez +assez notables qui accompagnent cet +ordre, sçavoir la difficulté de pouvoir bien +réduire et placer certains livres meslez à +quelque classe et Faculté principale, et le +travail continuel qu’il y a de tousjours remuer +une Bibliothèque quand il faut placer +une trentaine de volumes en divers +endroits d’icelle. Mais je responds pour le +premier, qu’il n’y a guères de livres qui ne +se puissent réduire à quelque ordre, principalement +quand on en a beaucoup, que +lors qu’ils sont une fois placez il n’est besoin +que d’un peu de mémoire pour se +souvenir où on les aura mis ; et qu’au pis +aller il ne gist qu’à destiner un certain +endroit pour les réduire tous ensemble. +Et quant à ce qui est du second, il est +bien vray que l’on pourroit éviter un peu +de peine en ne pressant point les livres, +ou en laissant quelque peu de place à +l’extrémité des tablettes ou des lieux où +finit chaque Faculté : mais néantmoins il +seroit plus à propos, ce me semble, de +choisir quelque lieu pour mettre tous les +livres que l’on achèteroit pendant six mois, +au bout desquels on les rangeroit avec les +autres chacun en leurs places ; d’autant +que par ce moyen ils s’en porteroient tous +beaucoup mieux estans espoudrez et maniez +deux fois l’an. Et en tout cas je croy +que cet ordre qui est le plus usité sera +tousjours pareillement estimé plus beau +et plus facile que celuy de la Bibliothèque +Ambroisienne, et de quelques autres, où +tous les livres sont peslemeslez et indifféremment +rangez suivant l’ordre des volumes +et des chiffres, et distinguez seulement +dans un catalogue où chaque pièce se +trouve sous le nom de son Autheur : d’autant +que pour éviter les incommoditez +précédentes il en traisne après soy une +Iliade d’autres, à beaucoup desquelles on +pourroit toutesfois remédier par un catalogue +fidèlement dressé suivant toutes les +Classes et Facultez subdivisées jusques +aux plus précises et particulières de leurs +parties.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Aristot. 8. <i lang="la" xml:lang="la">Politic.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> 2. <i lang="la" xml:lang="la">De Orat.</i></p> +</div> +<p>Maintenant il ne reste plus qu’à parler +des Manuscripts, qui ne peuvent estre +mieux ny plus à propos placez qu’en quelque +endroit de la Bibliothèque, n’y ayant +nulle apparence de les séparer et séquestrer +d’icelle, puis qu’ils en font la meilleure +partie et la plus curieuse et estimée : +joint que plusieurs se persuadent facilement +quand ils ne les voyent point parmy +les autres livres, que toutes les chambres +où l’on a coustume de dire qu’ils sont enfermez +ne sont qu’imaginaires, et destinées +seulement pour servir d’excuse à +ceux qui n’en ont point. Aussi voyons-nous +qu’il y a un costé tout entier de la +Bibliothèque Ambroisienne rempli de +neuf mille Manuscripts qui ont esté assemblez +par le soin et la diligence du Sieur +Jean Antoine Olgiati, et que dans celle de +M. le Président de Thou il y a une chambre +de pareil pied et d’aussi facile entrée +que les autres destinée pour cet effet. +C’est pourquoy en prescrivant l’ordre que +l’on y peut observer, il faut prendre garde +qu’il y a deux sortes de Manuscripts, et +que pour ce qui est de ceux qui sont de +juste volume et grosseur ils peuvent estre +rangez comme les autres livres, avec cette +précaution néantmoins, que s’il y en a +quelqu’un de grande conséquence, ou +prohibitez et défendus, ils soient mis aux +tablettes plus hautes, et sans aucun titre +extérieur, pour estre plus éloignez tant de +la main que de la veuë, afin qu’on ne les +puisse connoistre ny manier que suivant +la volonté et à la discrétion de celuy qui +en aura la charge. Ce qu’il faut aussi pratiquer +pour l’autre sorte de Manuscripts qui +consistent en cahiers et petites pièces séparées, +lesquelles il faut assembler par +liaces et pacquets suivant les matières, et +les placer encore plus haut que les précédentes, +d’autant qu’à cause de leur petitesse +et du peu de temps qu’il faudroit à +les transcrire elles seroient tous les jours +sujettes à estre prises ou empruntées si +on venoit à les mettre en un endroit où +elles peussent estre veuës et maniées d’un +chacun, comme il arrive souvent aux +livres arrangez sur des pulpitres dans les +vieilles Bibliothèques. Ce qui doit suffire +pour ce poinct, sur lequel il n’est pas besoin +de s’estendre davantage, puis que +l’ordre de la Nature qui est tousjours égal +et semblable à soy-mesme n’y pouvant +estre observé, à cause de l’extravagance et +de la diversité des livres, il ne reste que +celuy de l’art, lequel un chacun d’ordinaire +veut establir à sa fantaisie, suivant +qu’il le trouve plus à propos par son bon +sens et jugement tant pour satisfaire à +soy-mesme, que pour ne vouloir pas suivre +la trace et les opinions des autres.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">CHAPITRE VIII<br> +<span class="small i">L’ornement et la décoration que l’on y doit +apporter.</span></h2> + + +<p>Je passerois volontiers de ce dernier +poinct à celuy qui doit clorre et fermer +cet Advis, si je n’estois adverti par ce dire +très-véritable de Typotius, <i lang="la" xml:lang="la">Ignota populo +est et mortua pene ipsa virtus sine lenocinio</i><a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, +de dire quelques mots en passant +de la monstre extérieure et de l’ornement +que l’on doit apporter à une Bibliothèque, +puis que ce fard et cette décoration semblent +nécessaires, veu que suivant le dire +du mesme Autheur, <i lang="la" xml:lang="la">Omnis apparatus bellicus, +omnes machinæ forenses, omnis +denique suppellex domestica, ad ostentationem +comparata sunt</i>. Et dire vray, ce +qui me fait plus facilement excuser la +passion de ceux qui recherchent aujourd’huy +cette pompe avec beaucoup de frais +et despences inutiles ; c’est que les anciens +y ont encore esté moins retenus que nous : +car si nous voulons en premier lieu considérer +quelle estoit la structure et le bastiment +de leurs Bibliothèques, Isidore nous +apprendra<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> qu’elles estoient toutes quarrelées +de marbre verd, et couvertes d’or +par les lambris, Boèce que les murailles +estoient revestues de verre et d’yvoire, +Sénèque que les armoires et pulpitres +estoient d’ébène et de cèdre. Si nous recherchons +quelles pièces rares et exquises +ils y mettoient, les deux Plines, Suétone, +Martial et Vopiscus tesmoignent par toutes +leurs œuvres qu’ils n’espargnoient ny +or ny argent pour y mettre les images et +statues représentées au vif de tous les galands +hommes. Et finalement s’il est question +de sçavoir quel estoit l’ornement de +leurs volumes, Sénèque ne fait autre chose +que reprendre le luxe et la trop grande +despense qu’ils faisoient à les peindre, dorer, +enluminer, et faire couvrir et relier +avec toute sorte de bombance, mignardise +et superfluité. Mais pour tirer quelque +instruction de ces désordres, il nous faut +eslire et trier de ces extrémitez ce qui est +tellement requis à une Bibliothèque, qu’on +ne puisse en aucune façon le négliger sans +avarice, ou l’excéder sans prodigalité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Lib. <i lang="la" xml:lang="la">De fama</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Apud Lipsum, <i lang="la" xml:lang="la">Syntag. de Biblioth.</i> cap. 9. et 10.</p> +</div> +<p>Je dis, premièrement, qu’il n’est point +besoin pour ce qui est des livres de +faire une despense extraordinaire à leur +relieure, estant plus à propos de réserver +l’argent qu’on y despenseroit pour les +avoir tous du volume plus grand et de la +meilleure édition qui se pourra trouver ; +si ce n’est qu’on vueille pour contenter de +quelque apparence les yeux des spectateurs, +faire couvrir tous les dos de ceux +qui seront reliez tant en bazane qu’en +veau ou marroquin, de filets d’or et de +quelques fleurons, avec le nom des Autheurs : +pourquoy faire on aura recours +au Doreur qui aura coustume de travailler +pour la Bibliothèque, comme aussi au +Relieur pour refaire les dos et couvertures +escorchées, reprendre les transchefils, +accommoder les transpositions, recoler +les cartes et figures, nettoyer les fueilles +gastées, et bref entretenir tout en l’estat +nécessaire à l’ornement du lieu et à la +conservation des volumes.</p> + +<p>Il n’est point aussi question de rechercher +et entasser dans une Bibliothèque +toutes ces pièces et fragments des vieilles +statues,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Et Curios jam dimidios, humeroque minorem</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Corvinum, et Galbam auriculis nasoque carentem</i> ;</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">nous estant assez d’avoir des copies bien +faictes et tirées de ceux qui ont esté les +plus célèbres en la profession des Lettres, +pour juger en un mesme temps de l’esprit +des Autheurs par leurs livres, et de leur +corps, figure et physiognomie par ces +tableaux et images, lesquelles jointes aux +discours que plusieurs ont fait de leur vie, +servent à mon advis d’un puissant esguillon +pour exciter une âme généreuse et +bien-née à suivre leurs pistes, et à demeurer +ferme et stable dans les airs et sentiers +battus de quelque belle entreprise et +résolution.</p> + +<p>Encore moins faut-il employer l’or à ses +lambris, l’yvoire et le verre à ses parois, +le cèdre à ses tablettes, et le marbre à ses +fonds et planchers, puis que telle façon de +paroistre n’est plus en usage, que les livres +ne se mettent plus sur des pulpitres à la +mode ancienne, mais sur des tablettes qui +cachent toutes les murailles ; et qu’au lieu +de telle dorure et paremens l’on peut faire +vicarier les instruments de Mathématiques, +Globes, Mappemonde, Sphères, +Peintures, animaux, pierres, et autres +curiositez tant de l’Art que de la Nature, +qui s’amassent pour l’ordinaire de temps +en temps et quasi sans rien mettre et desbourser.</p> + +<p>Finalement ce seroit une grande oubliance, +si après avoir fourny une Bibliothèque +de toutes ces choses, elle n’avoit +point ses tablettes garnies de quelque petite +serge, bougran ou canevas accommodé +à l’ordinaire avec des cloux dorez ou argentez, +tant pour conserver les livres de +la poudre, que pour donner une grâce +nompareille à tout le lieu ; et aussi si elle +venoit à manquer et estre despourveuë de +tables, tapis, siéges, espousettes, boules +jaspées, conserves, horloges, plumes, papier, +ancre, canif, pouldre, Almanach, et +autres petits meubles et instruments semblables, +qui sont de si petite valleur et tellement +nécessaires, qu’il n’y a point d’excuse +capable de mettre à couvert ceux qui +négligent d’en faire provision.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">CHAPITRE IX<br> +<span class="small i">Quel doit estre le but principal de cette +Bibliothèque.</span></h2> + + +<p>Toutes ces choses estans ainsi disposées, +il ne reste plus pour l’accomplissement de +ces discours, qu’à sçavoir quel doit estre +leur fin et usage principal : car de s’imaginer +qu’il faille après tant de peine et de +despense cacher toutes ces lumières sous +le boisseau, et condamner tant de braves +esprits à un perpétuel silence et solitude, +c’est mal recognoistre le but d’une Bibliothèque, +laquelle ne plus ne moins que la +Nature, <i lang="la" xml:lang="la">perditura est fructum sui, si tam +magna, tam præclara, tam subtiliter dicta, +tam nitida, et non uno genere formosa +solitudini ostenderet : scias illam spectari +voluisse, non tantum aspici</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. C’est pourquoy +je vous diray, Monseigneur, avec +autant de liberté comme j’ai d’affection +pour vostre service, qu’en vain celuy-là +s’efforce il de pratiquer aucun des moyens +susdits, ou de faire quelque despense notable +après les Livres, qui n’a dessein d’en +vouer et consacrer l’usage au public, et de +n’en desnier jamais la communication au +moindre des hommes qui en pourra avoir +besoin, le dire du Poëte estant très-véritable,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Vile latens virtus : quid enim demersa tenebris</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Proderit, obscuro veluti sine remige puppis,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Vel lyra quæ reticet, vel qui non tenditur arcus<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> ?</i></div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Aussi estoit-ce une des principales maximes +des plus somptueux d’entre les Romains, +ou de ceux qui affectionnoient plus +le bien du public, que de faire dresser +beaucoup de ces Librairies, pour puis +après les vouer et destiner à l’usage de +tous les hommes de Lettres ; jusques là +mesmes que suivant le calcul de Pierre +Victor il y en avoit vingt-neuf à Rome, et +suivant celuy de Palladius trente-sept, qui +estoient des marques si certaines de la +grandeur, magnificence et somptuosité des +Romains, que Pancirol a eu raison d’attribuer +à nostre négligence, et de ranger +entre les choses mémorables de l’antiquité +qui ne sont venues jusques à nous ce tesmoignage +très-asseuré de la richesse et +de la bonne affection des anciens envers +ceux qui faisoient profession des Lettres ; +et ce avec d’autant plus de raison qu’il n’y +a maintenant, au moins suivant ce que +j’en ay peu sçavoir, que celles du Chevalier +Bodleui à Oxfort, du Cardinal Borromée +à Milan, et de la Maison des Augustins +à Rome, où l’on puisse entrer librement +et sans difficulté ; toutes les autres, comme +celles de Muret, Fulvius Ursinus, Montalte, +et du Vatican ; des Médicis, et de +Pierre Victor à Florence ; de Bessarion à +Venise, de S. Anthoine à Padoue ; des Jacobins +à Boulogne ; des Augustins à Crémone ; +du Cardinal Siripand à Naples ; du +Duc Fédéric à Urbain ; de Nunnesius à +Barcelonne ; de Ximénès à Complute ; de +Renzovius à Bradenberk ; des Foulcres à +Ausbourg ; et finalement du Roy, S. Victor, +et de M. de T… à Paris, qui sont toutes +belles et admirables, n’estans si communes, +ouvertes à un chacun, et de facile +entrée, comme sont les trois précédentes. +Car pour ne parler que de l’Ambroisienne +de Milan, et monstrer par mesme moyen +comme elle surpasse tant en grandeur et +magnificence que en obligeant le public +beaucoup de celles d’entre les Romains, +n’est-ce pas une chose du tout extraordinaire +qu’un chacun y puisse entrer à toute +heure presque que bon luy semble, y demeurer +tant qu’il luy plaist, voir, lire, +extraire tel Autheur qu’il aura agréable, +avoir tous les moyens et commoditez de +ce faire, soit en public ou en particulier, +et ce sans autre peine que de s’y transporter +ès jours et heures ordinaires, se +placer dans des chaires destinées pour cet +effet, et demander les livres qu’il voudra +fueilleter au Bibliothécaire ou à trois de +ses serviteurs, qui sont fort bien stipendiez +et entretenus, tant pour servir à la Bibliothèque +qu’à tous ceux qui viennent tous +les jours estudier en icelle.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Seneca <i lang="la" xml:lang="la">de vita beata</i>, cap. 32.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Claudian. <i lang="la" xml:lang="la">de 4. Consul. Honorii</i>.</p> +</div> +<p>Mais pour régler cet usage avec la bienséance +et toutes les précautions requises, +j’estime qu’il seroit à propos de faire premièrement +choix et élection de quelque +honneste homme docte et bien entendu en +faict de Livres, pour luy donner avec la +charge et les appoinctemens requis le tiltre +et la qualité de Bibliothécaire, suivant +que nous voyons avoir esté pratiqué en +toutes les plus fameuses Librairies, où beaucoup +de galands hommes se sont tousjours +tenus bien honorez d’avoir cette charge, +et l’ont rendue plus illustre et recommandable +par leur grande doctrine et capacité, +comme par exemple, Démétrius Phalereus, +Callimachus, Apollonius Alexandrin, +Aristoxenus et Zenodotus, qui ont eu autrefois +la charge de celle d’Alexandrie ; +Varro et Hyginus qui ont gouverné celle +du Mont Palatin à Rome ; Leidrat et Agobard +celle de l’Isle Barbe auprès Lyon sous +Charlemagne ; Petrus Diaconus celle du +Mont Cassin ; Platine, Eugubinus et Sirlette +celle du Vatican ; Sabellius celle de +Venise ; Vuolphius de Basle ; Gruterus de +Heidelberc ; Douza et Paulus Merula de +Leide, ausquels le docte Heinsius a succédé ; +comme après Budé, Gosselin et +Casaubon M. Rigault gouverne aujourd’huy +la Royale establie par le Roy François +I, et augmentée de beaucoup par son +industrie et la diligence extrême qu’il y +apporte.</p> + +<p>Après quoy le plus nécessaire seroit de +faire deux Catalogues de tous les Livres +contenus dans la Bibliothèque, en l’un +desquels ils fussent si précisément disposez +suivant les diverses matières et Facultez, +que l’on peust voir et sçavoir en un +clin d’œil tous les Autheurs qui s’y rencontrent +sur le premier sujet qui viendra +en fantaisie ; et dans l’autre ils fussent +fidèlement rangez et réduits sous l’ordre +alphabétic de leurs Autheurs, tant afin de +n’en point acheter deux fois, que pour +sçavoir ceux qui manquent, et satisfaire +à beaucoup de personnes qui sont quelquefois +curieuses de lire particulièrement +toutes les œuvres de certains Autheurs. +Ce qu’estant estably de la sorte, l’usage +que l’on en peut tirer est à mon jugement +très-advantageux, soit qu’on regarde au +profit particulier qu’en peuvent recevoir +le Maistre et le Bibliothécaire, soit +qu’on ait esgard à la renommée qu’il se +peut acquérir par la communication d’iceux +à toute sorte de personnes ; afin de +ne point ressembler à ces avaricieux qui +n’ont jamais de contentement de leurs +richesses, ou à cet envieux serpent qui +empeschoit que personne ne peust aborder +et cueillir les fruicts du jardin des Hespérides ; +veu principalement que les choses +ne se doivent estimer qu’à l’esgal du profit +et de l’usage que l’on en tire : et que pour +ce qui est particulièrement des Livres ils +sont semblables à celuy d’Horace, duquel +il disoit en ses Épistres,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Odisti claves et grata sigilla pudico :</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Paucis ostendi gemis, et communia laudas.</i></div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Toutesfois, d’autant qu’il ne seroit pas +raisonnable de profaner avec indiscrétion +ce qui doit estre mesnagé avec jugement, +il faudroit premièrement observer que +toutes les Bibliothèques ne pouvant tousjours +estre ouvertes comme l’Ambroisienne, +il fust au moins permis à tous +ceux qui y auroient affaire d’aborder +librement le Bibliothécaire pour y estre +introduits par iceluy sans aucune dilation +ny difficulté : secondement que ceux qui +seroient totalement incognus, et tous autres +qui n’auroient affaire que de quelques +passages, peussent veoir, chercher et extraire +de toutes sortes de livres imprimez +ce dont ils auroient besoin : tiercement +que l’on permist aux personnes de mérite +et de cognoissance d’emporter à leurs +logis les livres communs et de peu de volumes ; +avec ces cautions néantmoins, que +ce ne fust que pour quinze jours ou trois +semaines tout au plus, et que le Bibliothécaire +fust soigneux de faire escrire +dans un livre choisi pour cet effet et divisé +par les lettres de l’Alphabet tout ce que +l’on presteroit aux uns et aux autres, avec +la date du jour, la forme du volume, et le +lieu et l’année de l’impression, le tout +souscrit par celuy à qui on aura presté : +ce qu’il faudroit biffer après le livre rendu, +et marquer en marge le jour de la reddition, +pour voir combien on les auroit +gardé : et ceux qui auroient mérité par +leur diligence et le soin apporté à la conservation +des livres, qu’on leur en prestast +d’autres. Vous asseurant, Monseigneur, +que s’il vous plaist poursuivre comme +vous avez commancé, et augmenter vostre +Bibliothèque pour vous en servir en cette +sorte, ou en telle autre que vous jugerez +meilleure, vous en recevrez des louanges +nompareilles, des remercimens infinis, +des avantages non communs, et bref un +contentement indicible, lors que vous +recognoistrez en parcourant ce Catalogue +les courtoisies que vous aurez faictes, les +galands hommes que vous aurez obligez, +les personnes qui vous auront veu, les +nouveaux amis et serviteurs que vous +vous serez acquis, et pour dire en un mot +lors que vous jugerez au doigt et à l’œil +combien de gloire et de recommendation +vous aura apporté vostre Bibliothèque. +Pour le progrez et augmentation de +laquelle je proteste vouloir tout le temps +de ma vie contribuer tout ce qui me sera +possible, comme j’ay pris dès maintenant +la hardiesse de vous en donner quelque +tesmoignage par cet Advis, lequel j’espère +bien avec le temps polir et augmenter de +telle sorte, qu’il n’appréhendera point de +sortir en lumière pour discourir et parler +amplement d’un sujet lequel n’a point +encore esté traicté, faisant voir sous le +titre de <i lang="la" xml:lang="la">Bibliotheca Memmiana</i>, ce qu’il y +a si long-temps que l’on souhaite sçavoir, +l’histoire très-ample et particulière des +Lettres et des Livres, le jugement et censure +des Autheurs, le nom des meilleurs +et plus nécessaires en chaque Faculté, le +fléau des Plagiaires, le progrez des Sciences, +la diversité des Sectes, la révolution +des Arts et Disciplines, la décadence des +Anciens, les divers principes des Novateurs, +et le bon droict des Pyrrhoniens +fondé sur l’ignorance de tous les hommes : +sous le voile de laquelle je vous supplie +très-humblement, Monseigneur, d’excuser +la mienne, et de recevoir ce petit Advis, +quoy que grossier et mal tissu, pour des +arres de ma bonne volonté, et de celuy +que je vous promets et feray voir un jour +avec plus grande suitte et meilleur équipage.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nunc te marmoreum pro tempore fecimus ; at tu,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Si fœtura gregem suppleverit, aureus esto<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</i></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Virg. Eclog. 7.</p> +</div> + +<p class="c gap small">FIN.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE<br> +<span class="xsmall">DES</span><br> +<span class="large i">POINCTS PRINCIPAUX</span><br> +<span class="xsmall">QUI SONT TRAICTEZ EN CET ADVIS</span></h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td> </td> +<td class="bot r xsmall"><div>PAGES.</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre I.</span> — On doit estre curieux de dresser +des Bibliothèques, et pourquoy</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre II.</span> — La façon de s’instruire et sçavoir +comme il faut dresser une Bibliothèque</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">14</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre III.</span> — La quantité de Livres qu’il y +faut mettre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">19</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — De quelle qualité et condition +ils doivent estre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">28</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre V.</span> — Par quels moyens on les peut +recouvrer</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">64</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre VI.</span> — La disposition du lieu où on les +doit garder</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">80</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre VII.</span> — L’ordre qu’il convient leur +donner</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">86</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre VIII.</span> — L’ornement et la décoration +que l’on y doit apporter</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">96</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre IX.</span> — Quel doit estre le but principal +de cette Bibliothèque</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">102</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER</span><br> +<span class="i">CHEZ CL. MOTTEROZ, TYPOGRAPHE</span><br> +<span class="xsmall">RUE DU DRAGON</span>, 31<br> +<span class="xsmall">A PARIS</span><br> +<span class="i">Le 10 Septembre 1876</span></p> + + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em"><span class="b">PETITE COLLECTION ELZEVIRIENNE</span><br> +<span class="small">Papier de Hollande, titres en rouge et noir</span></p> + + +<table> +<tr><td class="hang">SINISTRARI (R. P.). <i>De la +Démonialité</i> et des animaux +<i>Incubes et Succubes</i> ; publié +d’après le manuscrit +original découvert à Londres +en 1872, et traduit du +Latin par <span class="sc">Isidore Liseux</span>, +avec le texte en regard.</td> +<td class="bot r w4"><div>5 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang">ULRICH DE HUTTEN. +<i>Julius</i>, Dialogue entre +Saint Pierre et le Pape +Jules II à la porte du Paradis +(1515) ; traduction nouvelle +par <span class="sc">Edmond Thion</span>, +texte Latin en regard.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">LUTHER. <i>La Conférence +entre Luther et le Diable</i> +au sujet de la messe, racontée +par Luther lui-même ; +traduction nouvelle par Isidore +Liseux, texte Latin en +regard.</td> +<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang">THÉODORE DE BÈZE. +<i>Épître de Maître Benoît +Passavant au Président +Lizet</i>, traduite pour la +première fois du Latin macaronique +de Théodore de +Bèze par <span class="sc">Isidore Liseux</span>, +avec le texte en regard.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><i>PASSEVENT PARISIEN +respondant à Pasquin Romain : +De la vie de ceux +qui sont allez demourer à +Genève</i> : faict en forme de +Dialogue (1556).</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><i>LES ECCLÉSIASTIQUES +DE FRANCE</i>, leur nombre, +celuy des Religieux et Religieuses, +ce dont ils subsistent +et à quoy ils servent +(<i>Opuscule anonyme du +<span class="rm"><small>XVII</small><sup>e</sup></span> siècle</i>).</td> +<td class="bot r w4"><div>2 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><i>REMONSTRANCE AUX +FRANÇOIS</i>, pour les induire +à vivre en paix à l’advenir +(1576).</td> +<td class="bot r w4"><div>1 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang">LA MOTHE LE VAYER. +<i>Hexaméron rustique</i>, avec +la clef des personnages.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">LA MOTHE LE VAYER. +<i>Soliloques sceptiques</i>.</td> +<td class="bot r w4"><div>2 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">POGGE. <i>Les Bains de Bade</i> +au <small>XV</small><sup>e</sup> siècle.</td> +<td class="bot r w4"><div>2 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang">HENRI ESTIENNE. <i>La +Foire de Francfort</i> [Exposition +universelle et permanente +au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle] ; traduit +pour la première fois +par <span class="sc">Isidore Liseux</span>, texte +Latin en regard.</td> +<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang">JOACHIM DU BELLAY. +<i>Divers Jeux rustiques</i>.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">JOACHIM DU BELLAY. +<i>Les Regrets</i>.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">VIVANT DENON. <i>Point +de Lendemain.</i> Conte dédié +à la Reine ; avec ornements +typographiques de +Marillier.</td> +<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr> +</table> +<p class="hang i"><span class="i">Catalogues à prix marqués de Livres choisis, rares et +curieux, anciens et modernes</span> (envoi franco sur demande).</p> + + +<p class="c gap small">Paris. — Typographie Motteroz, 31, rue du Dragon.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77822 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77822-h/images/cover.jpg b/77822-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f5cd376 --- /dev/null +++ b/77822-h/images/cover.jpg diff --git a/77822-h/images/motteroz.jpg b/77822-h/images/motteroz.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7e072ca --- /dev/null +++ b/77822-h/images/motteroz.jpg |
