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Il semble même qu’il n’aurait pu écrire ce livre +qu’à la fin de sa carrière, comme résumé de ses observations et de ses +travaux, alors que les plus belles collections lui avaient passé entre +les mains et avaient été mises en ordre par lui, tant en Italie qu’en +France et en Suède. C’est au contraire au début de sa vie, à l’âge de +vingt-cinq ou vingt-six ans, simple étudiant en médecine, recueilli par +le président de Mesmes pour mettre un peu d’ordre dans ses livres, qu’il +fit preuve en rédigeant cet opuscule, d’un savoir véritablement +étonnant, de connaissances déjà si étendues et si variées, et surtout de +ce remarquable esprit de classification dont il était doué. Depuis, il +suivit toujours la même voie, sans s’en laisser détourner même par ses +vastes travaux d’érudition et par les vives polémiques auxquelles il fut +contraint de se livrer pour les soutenir. Il passa sa vie dans les +livres, classant ceux qu’il avait, guettant ceux qu’il n’avait pas juste +au moment où les collections auxquelles ils appartenaient pouvaient +tomber en son pouvoir, achetant sans cesse, en France, en Hollande, en +Italie, en Angleterre, presque toujours pour le compte des autres, +parfois aussi pour son propre compte quand les malheurs des temps +faisaient chanceler la fortune de ses protecteurs. On le vit bien +pendant la Fronde lorsqu’un arrêt inepte du Parlement ordonna la vente +de la bibliothèque du cardinal Mazarin dans laquelle Naudé, au prix de +tant de peines et de fatigues, avait réuni près de 40,000 volumes. Ce +fut un véritable pillage dont Naudé sauva ce qu’il put, en y consacrant +tout l’argent qu’il avait, une maigre somme, un peu plus de 3,000 +livres. + +Ce dont il faut surtout le louer, c’est qu’il ne fut pas, comme tant +d’autres, un bibliophile égoïste, désireux de thésauriser d’immenses +richesses littéraires pour lui seul, ou tout au plus pour un petit +cercle d’amis. S’il proposait comme premier résultat de la fondation +d’une grande bibliothèque l’avantage de sauver de la destruction une +foule d’ouvrages exposés à périr en restant disséminés, il entrevoyait +pour but principal de faire jouir tout le monde de ces trésors si +difficilement amassés. On lui doit la première bibliothèque ouverte au +public en France, la Mazarine. A peine eut-il réuni, sur l’ordre du +cardinal, douze ou quinze mille volumes, qu’il lui persuada de ne pas +les garder pour lui, d’en faire part généreusement à quiconque voudrait +les consulter. La chose sembla bien téméraire, comme toutes les +innovations. Il n’y avait alors, en Europe, que trois bibliothèques +ouvertes au public, l’Ambroisienne fondée à Milan par le cardinal +Borromée, en 1608; la Bodleienne ouverte à Oxford en 1612 et la +Bibliothèque Angélique, du nom de son fondateur Angelo Rocca, établie à +Rome, en 1620. On doutait que pareille tentative pût réussir en France, +mais Naudé aurait volontiers répondu, comme d’Alembert, à ces +infatigables adversaires de toute idée un peu neuve: «Qu’on leur donne à +manger du gland, car le pain fut aussi, dans son temps, une grande +innovation.» A la fin de 1643, il eut le bonheur de voir le public +pénétrer dans la bibliothèque du cardinal, bonheur bientôt suivi de +rudes épreuves lorsqu’il lui fallut assister à la dispersion de ses +chers livres. Le cœur navré, il partit pour Stockholm où la reine +Christine lui offrait la direction de sa bibliothèque, puis revint à +Paris reconstituer celle du cardinal. Au milieu de toutes ces traverses, +des voyages qu’il lui fallut entreprendre tant pour visiter les +principales collections de l’Europe que pour en acquérir quelques-unes, +il trouva encore le temps d’écrire cinq ou six grands ouvrages +d’érudition et une trentaine de dissertations, la plupart fort curieuses +et qui le placèrent à la tête des plus savants hommes de son temps. + +Savant, il l’était déjà au début de sa carrière et lorsqu’il publia +l’_Advis_ que nous réimprimons. On s’en apercevra dès les premières +pages de cet opuscule qu’il écrivit comme en se jouant et sans vouloir, +sans doute, faire parade de sa science. Le lecteur d’aujourd’hui, +habitué à une érudition plus sobre, sourira peut-être en voyant +l’auteur, à peine entré en matière, citer Pline, Cardan, Sénèque, faire +défiler Alexandre, Démétrius, Tibère, les rois d’Égypte, évoquer les +Pyramides et le temple de Salomon; il y a là un étalage un peu enfantin, +mais on tombe sous le charme en voyant combien Naudé est plein de son +sujet, comme il connaît son antiquité et les modernes; on se convainc +qu’il ne songe qu’à vous faire jouir du fruit de ses lectures, et l’on +partage l’enthousiasme du bibliomane qui ne voit rien de plus beau que +ceux qui collectionnent les livres, si ce n’est peut-être ceux qui les +font. Presque rien n’a vieilli dans cet opuscule qui a deux siècles et +demi de date; tout au plus le bibliophile contemporain donnerait-il plus +d’extension à quelques parties et diminuerait-il d’autant quelques +autres. Certaines branches du savoir n’ont pas, dans la classification +de Naudé, tout le développement qu’on leur donnerait de nos jours, et +l’on trouverait aisément que la théologie, la scolastique, la +controverse religieuse, la vieille jurisprudence et l’alchimie occupent +au contraire une trop grande place. C’est la conséquence de la marche du +temps et de l’esprit humain: comme la mer, il se retire d’un côté pour +se reporter de l’autre. Encore y aurait-il bien à redire à ces +restrictions, car nombre de ces livres sont d’une haute curiosité. Mais, +comme idées générales, l’_Advis pour dresser une bibliothèque_ reste un +modèle de classification méthodique et raisonnée. L’impression dernière +qui en résulte est saine; l’auteur l’a si bien pénétré de son amour des +livres qu’on se laisse insensiblement aller à sa passion. On gagne à sa +lecture sinon le désir de posséder une de ces belles collections qu’il +imagine, désir chimérique pour la plupart, du moins le respect de ces +majestueux «réservoirs» du génie de l’homme, et surtout la soif de +connaître. + +Alcide Bonneau. + + + + +AU LECTEUR + + +Cet advis n’ayant esté dressé que par occasion d’une dispute qui fut +agitée il y a quelques mois dans la Bibliothèque de celuy qui me fit +dès-lors la faveur de l’avoir pour agréable: je n’avois point pensé à le +tirer de la poudre de mon Estude pour le mettre au jour, jusques à ce +que ne pouvant mieux ny plus promptement satisfaire à la curiosité de +beaucoup de mes amis, qui m’en demandoient des copies; je me suis en fin +résolu de le faire, tant pour me délivrer des frais et de l’incommodité +des Copistes, que pour estre naturellement porté à obliger le public, +auquel si cet Advis n’est digne de satisfaire, au moins pourra-il servir +de guide à ceux qui luy en voudront donner de meilleurs, afin qu’il ne +demeure si long-temps privé d’une pièce qui semble manquer à sa +félicité, et pour le respect de laquelle je me suis le premier efforcé +de rompre la glace et tracer le chemin en courant à ceux qui le voudront +rebattre plus à loisir. De quoy si tu me sçais gré, j’auray de quoy +louer ta bienvueillance et courtoisie: sinon je te supplieray de vouloir +au moins excuser mes fautes et celles de l’Imprimeur. + + + + +ADVIS + +POUR DRESSER + +Une Bibliothèque + +Présenté à Monseigneur le Président de MESME + + ... _Juvat immemorata ferentem + Ingenuis oculisque legi, manibusque teneri_ + + HORAT. lib. 1. Epist. 19. + + +Je croy, Monseigneur, qu’il ne vous semblera point hors de raison, que +je donne le titre et la qualité de chose inouye à ce Discours, lequel je +vous présente avec autant d’affection que vostre bienveillance et le +service que je vous dois m’obligent: puis qu’il est vray qu’entre le +nombre presque infini de ceux qui ont jusques aujourd’huy mis la main à +la plume, aucun n’est encore venu à ma connoissance sur l’advis duquel +on se puisse régler au choix des Livres, au moyen de les recouvrer, et à +la disposition qu’il faut leur donner pour les faire paroistre avec +profit et honneur dans une belle et somptueuse Bibliothèque. + +Car encore bien que nous ayons le conseil que donna Jean Baptiste +Cardone, Évesque de Tortose, pour dresser et entretenir la Royale +Bibliothèque de l’Escurial, si est-ce toutesfois qu’il a si légèrement +passé sur ce sujet, que si on ne le compte pour nul, au moins ne doit-il +point retarder le bon dessein de ceux qui veulent bien entreprendre d’en +donner quelque plus grande lumière et esclaircissement aux autres, sous +espérance que s’ils ne rencontrent mieux, la difficulté de l’entreprise +ne les rendra pas moins qu’iceluy excusables, et affranchis de toute +sorte de blasme et de calomnie. + +Aussi est-il vray qu’il n’appartient pas à un chacun de bien rencontrer +en cette matière, et que la peine et la difficulté qu’il y a de +s’acquérir une cognoissance superficielle de tous les arts et sciences, +de se délivrer de la servitude et esclavage de certaines opinions qui +nous font régler et parler de toutes choses à nostre fantaisie, et de +juger à propos et sans passion du mérite et de la qualité des Autheurs, +sont des difficultez plus que suffisantes pour nous persuader qu’il est +vray d’un Bibliothécaire ce que Juste Lipse disoit élégamment et fort à +propos de deux autres sortes de personnes, _Consules fiunt quotannis et +novi Proconsules. Solus aut Rex aut Poeta non quotannis nascitur._ + +Et si je prends la hardiesse, Monseigneur, de vous présenter ces +Mémoires et Instructions, ce n’est pas que j’aye si bonne estime de mon +jugement, que de le vouloir interposer en cette affaire qui est si +difficile, ou que la Philautie me chatouille jusques à ce poinct qu’elle +me face reconnoistre en moy ce qui ne se trouve que rarement ès autres. +Mais l’affection que j’ay de faire chose qui vous soit agréable, est la +seule cause qui m’excite à joindre les sentimens communs de beaucoup de +personnes sçavantes et versées en la connoissance des Livres, et les +moyens divers pratiquez par les plus fameux Bibliothécaires, à ce que le +peu d’industrie et d’expérience que j’ay me pourra fournir, pour vous +représenter en cet Advis les préceptes et moyens sur lesquels il est à +propos de se régler, afin d’avoir un heureux succez de cette belle et +généreuse entreprise. + +C’est pourquoy, Monseigneur, après vous avoir très-humblement requis +d’attribuer plustost ce long discours à la candeur et sincérité de mon +affection, que non pas à quelque présomption de m’en pouvoir plus +dignement acquitter qu’un autre; je vous diray librement que si vous +n’avez dessein d’esgaler la Bibliothèque Vaticane ou l’Ambrosienne du +Cardinal Borrommée, vous avez de quoy mettre vostre esprit en repos, +vous satisfaire et contenter d’avoir une telle quantité de Livres, et si +bien choisis, que demeurant hors de ces termes elle est plus que +suffisante non seulement de servir à vostre contentement particulier, et +à la curiosité de vos amis; mais aussi de se conserver le nom d’une des +meilleures et mieux fournies Bibliothèques de France; puis que vous avez +tous les principaux ès Facultez principales, et un très-grand nombre +d’autres qui peuvent servir aux diverses rencontres des sujets +particuliers et non communs. + +Mais si vous ambitionnez de faire esclatter vostre nom par celuy de +vostre Bibliothèque, et de joindre ce moyen à ceux que vous pratiquez en +toutes les occasions par l’éloquence de vos discours, la solidité de +vostre jugement, et l’esclat des plus belles Charges et Magistratures +que vous avez si heureusement exercées, pour donner un lustre perdurable +à vostre mémoire, et vous asseurer pendant vostre vie de pouvoir +facilement vous desvelopper des divers replis et roulemens des siècles, +pour vivre et dominer dans le souvenir des hommes; il est besoin +d’augmenter et de perfectionner tous les jours ce que vous avez si bien +commencé, et donner insensiblement un tel et si avantageux progrez à +vostre Bibliothèque, qu’elle soit aussi bien que vostre esprit, sans +pair, sans esgale, et autant belle, parfaite et accomplie qu’il se peut +faire par l’industrie de ceux qui ne font jamais rien sans quelque +manque ou défaut, _adeo nihil est ab omni parte beatum_. + + + + +CHAPITRE I + +On doit estre curieux de dresser des Bibliothèques, et pourquoy. + + +Or d’autant, Monseigneur, que toute la difficulté de ce dessein consiste +à ce que le pouvant exécuter avec facilité, vous jugiez qu’il soit à +propos de l’entreprendre, il est nécessaire, auparavant que de venir aux +préceptes qui peuvent servir à cette exécution, de vous déduire et +expliquer les raisons qui doivent vraysemblablement vous persuader +qu’elle est à vostre advantage, et que vous ne la devez en aucune façon +négliger. Car, pour ne point nous esloigner de la nature de cette +entreprise, le sens commun nous dicte que c’est une chose tout à fait +louable, généreuse et digne d’un courage qui ne respire que +l’immortalité, de tirer de l’oubly, conserver et redresser comme un +autre Pompée toutes ces images, non des corps, mais des esprits de tant +de galands hommes qui n’ont espargné ny leur temps ni leurs veilles pour +nous laisser les plus vifs traicts de ce qui estoit le plus excellent en +eux. Aussi est-ce une pratique à laquelle Pline le jeune, qui n’estoit +pas des moins ambitieux d’entre les Romains, semble nous vouloir +particulièrement encourager par ces beaux mots du cinquiesme de ses +Épistres, _Mihi pulchrum in primis videtur, non pati occidere quibus +æternitas debetur_[1]. Joint que cette recherche curieuse et non +triviale et commune peut légitimement passer pour un de ces bons +présages desquels parle Cardan au Chapitre _de signis eximiæ +potentiæ_[2], parce qu’estant extraordinaire, difficile et de grande +despence, il ne se peut faire autrement qu’elle ne donne sujet à un +chacun de parler en bons termes et quasi avec admiration de celuy qui la +pratique: _Existimatio autem et opinio_, dit le mesme Autheur, _rerum +humanarum reginæ sunt_[3]. Et à la vérité si nous ne trouvons point +estrange que Démétrius ait fait monstre et parade de ses instrumens de +guerre et machines vastes et prodigieuses, Alexandre le Grand de sa +façon de camper, les Roys d’Égypte de leurs Pyramides, voire mesme +Salomon de son Temple, et les autres de choses semblables; d’autant que +Tybère remarque fort bien dans Tacite, _cæteris mortalibus in eo stare +consilia quid sibi conducere putent, principum diversam esse sortem, +quibus omnia ad famam dirigenda_: combien d’estime devons-nous faire de +ceux qui n’ont point recherché ces inventions superflues et inutiles +pour la pluspart, croyans et jugeans bien qu’il n’y avoit aucun moyen +plus honneste et asseuré pour s’acquérir une grande renommée parmy les +peuples, que de dresser de belles et magnifiques Bibliothèques, pour +puis après les vouer et consacrer à l’usage du public? Aussi est-il vray +que cette entreprise n’a jamais trompé ny déceu ceux qui l’ont bien sceu +mesnager, et qu’elle a tousjours esté jugée de telle conséquence, que +non seulement les particuliers l’ont fait réussir à leur avantage, comme +Richard de Bury, Bessarion, Vincent Pinelli, Sirlette, vostre grand père +Messire Henry de Mesme, de très-heureuse mémoire, le chevalier Anglois +Bodleui, feu M. le Président de Thou, et un grand nombre d’autres, mais +que les plus ambitieux mesmes ont tousjours voulu se servir d’icelle +pour couronner et perfectionner toutes leurs belles actions, comme l’on +fait de la clef qui ferme la voulte et sert de lustre et d’ornement à +tout le reste de l’édifice. Et ne veux point d’autres preuves et +tesmoins de mon dire que ces grands Roys d’Égypte et de Pergame, ce +Xercès, cet Auguste, Luculle, Charlemagne, Alphonse d’Arragon, Matthieu +Corvin, et ce grand Roy François premier, qui ont tous affectionné et +recherché particulièrement (entre le nombre presque infini de beaucoup +de Monarques et Potentats qui ont aussi pratiqué cette ruse et +stratagème) d’amasser grand nombre de Livres, et faire dresser des +Bibliothèques très-curieuses et bien fournies: non point qu’ils +manquassent d’autres sujets de louange et recommandation, s’en estant +assez acquis dans les triomphes de leurs grandes et signalées victoires; +mais parce qu’ils n’ignoroient pas que les personnes _quibus sola mentem +animosque perurit gloria_, ne doivent rien négliger de ce qui les peut +facilement eslever au suprême et souverain degré d’estime et de +réputation. Et de plus si on demandoit à Sénèque quelles doivent estre +les actions de ces forts et puissans Génies qui semblent n’estre mis au +monde que pour opérer des miracles, il respondroit infailliblement, +_Neminem excelsi ingenii virum humilia delectant et sordida, magnarum +rerum species ad se vocat et allicit_[4]. C’est pourquoy, Monseigneur, +il semble estre à propos, puis que vous dominez et tenez le dessus en +toutes les actions signalées, que vous ne demeuriez jamais dans la +médiocrité ès chose bonne et louable; et puis que vous n’avez rien de +bas et de commun, que vous enchérissiez aussi par-dessus tous les autres +l’honneur et la réputation d’avoir une Bibliothèque la plus parfaite et +la mieux fournie et entretenue qui soit de vostre temps. Finalement si +ces raisons n’ont assez de pouvoir pour vous disposer à cette +entreprise, je me persuade au moins que celle de vostre contentement +particulier sera seule assez capable et puissante pour vous y faire +résoudre: car s’il est possible d’avoir en ce monde quelque souverain +bien, quelque félicité parfaite et accomplie, je croy certainement qu’il +n’y en a point qui soit plus à désirer que l’entretien et le +divertissement fructueux et agréable que peut recevoir d’une telle +Bibliothèque un homme docte, et qui n’est point tant curieux d’avoir des +Livres, _ut illi sint cœnationum ornamenta, quam ut studiorum +instrumenta_[5], puis qu’il se peut à bon droit nommer au moyen d’icelle +Cosmopolite ou habitant de tout le monde, qu’il peut tout sçavoir, tout +voir, et ne rien ignorer, bref puis qu’il est maistre absolu de ce +contentement, qu’il le peut mesnager à sa fantaisie, le prendre quand il +veut, le quitter quand il luy plaist, l’entretenir tant que bon luy +semble, et que sans contredit, sans travail et sans peine il se peut +instruire, et connoistre les particularitez plus précises de + + _Tout ce qui est, qui fut, et qui peut estre + En terre, en mer, au plus caché des Cieux._ + + [1] Epist. 5. + + [2] Lib. 3. _De utilit. capienda ex advers._ + + [3] _Ibidem._ + + [4] Epist. 39. + + [5] Seneca c. 9. lib. 1. _De tranquillit._ + +Je diray donc pour le résultat de ces raisons, et de beaucoup d’autres, +qu’il vous est plus facile de concevoir qu’à nul autre de les exprimer, +que je ne prétends point par icelles vous engager à une despence +superflue et grandement extraordinaire, n’estant point de l’opinion de +ceux qui croyent que l’or et l’argent sont les principaux nerfs d’une +Bibliothèque, et qui se persuadent (n’estimans les Livres qu’au prix +qu’ils ont cousté) que l’on ne peut rien avoir de bon s’il n’est bien +cher. Combien que ce ne soit pas aussi mon intention de vous persuader +que ce grand amas se puisse faire sans frais ny bourse deslier, sçachant +bien que le dire de Plaute est aussi véritable en cette occasion qu’en +beaucoup d’autres, _Necesse est facere sumptum qui quærit lucrum_: mais +bien de vous faire voir par ce présent discours, qu’il y a une infinité +d’autres moyens desquels on se peut servir avec beaucoup plus de +facilité et moins de despence pour parvenir et toucher finalement au but +que je vous propose. + + + + +CHAPITRE II + +La façon de s’instruire et sçavoir comme il faut dresser une +Bibliothèque. + + +Or entre iceux, Monseigneur, j’estime qu’il n’y en a point de plus utile +et nécessaire que de se bien instruire auparavant que de rien advancer +en cette entreprise, de l’ordre et de la méthode qu’il faut précisément +garder pour en venir à bout. Ce qui se peut faire par deux moyens assez +faciles et asseurez: le premier desquels est de prendre l’advis et +conseil de ceux qui nous le peuvent donner, concerter et animer de vive +voix, soit qu’ils le puissent faire, ou pour estre personnes de lettres, +bon sens et jugement, qui par ce moyen sont en possession de parler à +propos et bien discourir et raisonner sur toutes choses: ou bien parce +qu’ils poursuivent la mesme entreprise avec estime et réputation d’y +mieux rencontrer et d’y procéder avec plus d’industrie, de précaution et +de jugement, que ne font pas les autres, tels que sont aujourd’huy +Messieurs de Fontenay, Halé, du Puis, Riber, des Cordes, et Moreau, +l’exemple desquels on ne peut manquer de suivre; puis que suivant le +dire de Pline le jeune, _Stultissimum esset ad imitandum, non optima +quæque sibi proponere_[6]: et que pour ce qui est de vostre particulier, +la diversité de leur procédé vous pourra tousjours fournir quelque +nouvelle addresse et lumière qui ne sera, peut estre, pas inutile au +progrez et à l’avancement de vostre Bibliothèque, par la recherche des +bons livres, et de ce qui est le plus curieux dans chacune des leurs. Le +second est de consulter et recueillir soigneusement le peu de préceptes +qui se peuvent tirer des livres de quelques Autheurs qui ont escrit +légèrement et quasi par manière d’acquit sur cette matière, comme par +exemple, du conseil de Baptiste Cardone, du _Philobiblion_ de Richard de +Bury, de la vie de Vincent Pinelli, du livre de Possevin, _De cultura +ingeniorum_, de celuy que Lipse a fait sur les Bibliothèques, et de +toutes les diverses Tables, Indices et Catalogues: et se régler aussi +sur les plus grandes et renommées Bibliothèques que l’on ait jamais +dressées, veu que si l’on veut suivre l’advis et le précepte de Cardan, +_His maxime in unaquaque re credendum est qui ultimum de se experimentum +dederint_[7]. En suitte dequoy il ne faut point obmettre et négliger de +faire transcrire tous les Catalogues, non seulement des grandes et +renommées Bibliothèques, soit qu’elles soient vieilles ou modernes, +publiques ou particulières, et en la possession des nostres ou des +estrangers: mais aussi des Estudes et Cabinets, qui pour n’estre cognus +ny hantez demeurent ensevelis dans un perpétuel silence. Ce qui ne +semblera point estrange et nouveau si on considère quatre ou cinq +raisons principales qui m’ont fait avancer cette proposition. La +première desquelles est qu’on ne peut rien faire à l’imitation des +autres Bibliothèques, si l’on ne sçait par le moyen des Catalogues qui +en sont dressez ce qu’elles contiennent. La seconde, parce qu’ils nous +peuvent instruire des livres, du lieu, du temps et de la forme de leur +impression. La troisiesme, d’autant qu’un esprit généreux et bien nay +doit avoir le désir et l’ambition d’assembler, comme en un blot, tout ce +que les autres possèdent en particulier, _ut quæ divisa beatos +efficiunt, in se mixta fluant_. La quatriesme, parce que c’est faire +plaisir et service à un ami quand on ne luy peut fournir le livre duquel +il est en peine, de luy monstrer et désigner au vray le lieu où il en +pourroit trouver quelque copie, comme l’on peut faire facilement par le +moyen de ces Catalogues. Finalement, à cause que nous ne pouvons pas par +nostre seule industrie sçavoir et connoistre les qualitez d’un si grand +nombre de livres qu’il est besoin d’avoir, il n’est pas hors de propos +de suivre le jugement des plus versez et entendus en cette matière, et +d’inférer en cette sorte: puisque ces livres ont esté recueillis et +achetez par tels et tels, il y a bien de l’apparence qu’ils méritent de +l’estre, pour quelque circonstance qui nous est incognue. Et en effect +je puis dire avec vérité, que pendant l’espace de deux ou trois ans que +j’ay eu l’honneur de me rencontrer avec Monsieur de F. chez les +Libraires, je luy ay veu souvent acheter de si vieux livres et si mal +couverts et imprimez, qu’ils me faisoient sousrire et esmerveiller tout +ensemble: jusques à ce que, prenant la peine de me dire le sujet et les +circonstances pour lesquelles il les achetoit, ses causes et raisons me +sembloient si pertinentes, que je ne seray jamais diverti de croire +qu’il est plus versé en la cognoissance des livres, et qu’il en parle +avec plus d’expérience et de jugement qu’homme qui soit non seulement en +France, mais en tout le reste du monde. + + [6] Lib. 1. epist. 5. + + [7] Lib. 3. _De utilit. cap. ex advers._ cap. _de contemptu_. + + + + +CHAPITRE III + +La quantité de livres qu’il y faut mettre. + + +Cette difficulté première estant ainsi déduite et expliquée, celle qui +la doit suivre et costoyer de plus près nous oblige à rechercher s’il +est à propos de faire un grand amas de Livres, et rendre une +Bibliothèque célèbre, sinon par la qualité, au moins par la nompareille +et prodigieuse quantité de ses volumes. Car il est vray que c’est +l’opinion de beaucoup, que les Livres sont semblables aux loix et +sentences des Jurisconsultes, lesquelles _æstimantur pondere et +qualitate, non numero_, et qu’il appartient à celuy là seul de discourir +à propos sur quelque poinct de doctrine, qui s’est le moins occupé à la +diverse lecture de ceux qui en ont escrit. Et en effect il semble que +ces beaux préceptes et advertissemens moraux de Sénèque, _Paretur +librorum quantum satis est, nihil in apparatum. Onerat discentem turba, +non instruit, multoque satius est paucis te auctoribus tradere, quam +errare per multos. Quum legere non possis quantum habeas, sat est te +habere quantum legas_[8], et plusieurs autres semblables qu’il nous +donne en cinq ou six endroits de ses Œuvres, puissent aucunement +favoriser et fortifier cette opinion par l’auctorité de ce grand +personnage. Mais si nous la voulons renverser entièrement pour establir +la nostre, comme plus probable, il ne faut que se fonder sur la +différence qu’il y a entre le travail d’un particulier et l’ambition de +celuy qui veut paroistre par le moyen de sa Bibliothèque, ou entre celuy +qui ne veut satisfaire qu’à soy mesme, et celuy qui ne cherche qu’à +contenter et obliger le public. Car il est certain que toutes ces +raisons précédentes ne butent qu’à l’instruction de ceux qui veulent +judicieusement et avec ordre et méthode faire quelque progrez en la +Faculté qu’ils suivent, ou plustost à la condamnation de ceux qui +tranchent des sçavans et contrefont les capables, encores qu’ils ne +voyent non plus ce grand amas de Livres qu’ils ont fait, que les bossus +(ausquels le Roy Alphonse avoit coustume de les comparer) cette grosse +masse qu’ils portent derrière eux. Ce qui est à bon droict blasmé par +Sénèque ès lieux alléguez cy-dessus, et plus ouvertement encore quand il +dit: _Quo mihi innumerabiles libros et Bibliothecas, quarum dominus vix +tota vita sua indices perlegit[9]?_ comme aussi par cet Épigramme +qu’Ausone avec beaucoup de grace et naïfveté addresse _ad Philomusum_, + + _Emptis quod libris tibi Bibliotheca referta est, + Magnum et Grammaticum te, Philomuse, putas; + Hoc genere et chordas, et plectra, et barbita conde, + Omnia mercatus, cras citharœdus eris._ + + [8] Epist. 2. lib. 4.--Lib. 1. _De tranquillit._ cap. 9. + + [9] Lib. 1. _De tranquill._ cap. 9. + +Mais vous, Monseigneur, qui estes en réputation de plus sçavoir que l’on +ne vous a peu enseigner, et qui vous privez de toute sorte de +contentement pour jouyr et vous plonger tout à fait dans celuy que vous +prenez à courtiser les bons Autheurs, c’est à vous proprement à qui il +appartient d’avoir une Bibliothèque des plus augustes et des plus amples +qui ait jamais esté, à celle fin qu’il ne soit dit à l’advenir qu’il n’a +tenu qu’au peu de soin que vous aurez eu de donner cette pièce au public +et à vous mesme, que toutes les actions de vostre vie n’ayent surpassé +les faits héroïques de tous les plus grands personnages. C’est pourquoy +j’estimeray tousjours qu’il est très à propos de recueillir pour cet +effect toutes sortes de Livres (sous quelques précautions néantmoins que +je déduiray cy-après), puis qu’une Bibliothèque dressée pour l’usage du +public doit estre universelle, et qu’elle ne peut pas estre telle si +elle ne contient tous les principaux Autheurs qui ont escrit sur la +grande diversité des sujets particuliers, et principalement sur tous les +Arts et Sciences, desquels si on vient à considérer le grand nombre dans +le _Panepistemon_ d’Ange Politian, ou dans un autre Catalogue fort exact +qui en a esté dressé depuis peu, je ne fay aucun doute qu’on ne juge par +la grande quantité de Livres qui se rencontre ordinairement dans les +Bibliothèques sur dix ou douze d’icelles, du plus grand nombre qu’il en +faudroit avoir pour contenter la curiosité des lecteurs sur toutes les +autres. D’où je ne m’estonne point si Ptolomée, Roy d’Egypte, avoit +amassé pour cet effet non cent mil volumes, comme veut Cedrenus, non +quatre cens mille, comme dit Sénèque, non cinq cens mille, comme +l’asseure Josèphe, mais sept cens mille, comme tesmoignent et demeurent +d’accord Aulugelle, Ammian Marcellin, Sabellic, et Volaterran[10]: ou si +Eumènes, fils d’Attalus, en avoit recueilly deux cens mille, Constantin +six vingts mille, Samonique, Précepteur de l’Empereur Gordian le jeune, +soixante et deux mille, Epaphroditus, simple Grammairien, trente mille, +et si Richard de Bury, M. de Thou, et le Chevalier Bodleui en ont fait +si bonne provision, que le seul Catalogue de chacune de leurs +Bibliothèques peut faire un juste volume. Aussi faut-il confesser qu’il +n’y a rien qui rende une Bibliothèque plus recommandable que lors qu’un +chacun y trouve ce qu’il cherche, ne l’ayant peu trouver ailleurs, +estant nécessaire de poser pour maxime, qu’il n’y a livre, tant soit-il +mauvais ou descrié, qui ne soit recherché de quelqu’un avec le temps, +parce que, suivant le dire du Poëte Satyrique, + + _Mille hominum species, et rerum discolor usus, + Velle suum cuique est, nec voto vivitur uno_[11], + +et qu’il est des lecteurs comme des trois conviez d’Horace, + + _Poscentes vario nimium diversa palato_[12], + +les Bibliothèques ne pouvans mieux estre comparées qu’au pré de Sénèque, +où chaque animal trouve ce qui luy est propre: _Bos herbam, canis +leporem, ciconia lacertum_[13]. Et de plus il faut encore croire que +tout homme qui recherche un livre le juge bon, et le jugeant tel sans le +pouvoir trouver, est contraint de l’estimer curieux et grandement rare, +de sorte, que venant en fin à le rencontrer en quelque Bibliothèque, il +se persuade facilement que le maistre d’icelle le cognoissoit aussi bien +que luy, et l’avoit acheté pour les mesmes intentions qui l’excitoient à +le rechercher, et en suitte de ce conçoit une estime nompareille et du +maistre et de la Bibliothèque: laquelle venant puis après à estre +publiée, il ne faut que peu de rencontres semblables, jointe à la +commune opinion du vulgaire, _cui magna pro bonis sunt_[14], pour +satisfaire et récompenser un homme qui a tant soit peu l’honneur et la +gloire en recommendation de tous ses frais et de toute sa peine. Et de +plus si on veut entrer en considération des temps, des lieux, et des +inventions nouvelles, personne de jugement ne peut douter qu’il ne nous +soit maintenant plus facile d’avoir des milliers de livres qu’il +n’estoit aux anciens d’en avoir des centaines, et que par conséquent ce +nous seroit une honte et un reproche éternel si nous leur estions +inférieurs en ce point, où ils peuvent estre surmontez avec tant +d’avantage et de facilité. Finalement, comme la qualité des livres +augmente de beaucoup l’estime d’une Bibliothèque envers ceux qui ont le +moyen et le loisir de la reconnoistre, aussi faut-il advouer que la +seule quantité d’iceux la met en lustre et en crédit, tant envers les +estrangers et passans, que beaucoup d’autres qui n’ont pas le temps ny +la commodité de la fueilleter aussi curieusement en particulier, comme +il leur est facile de juger promptement par le grand nombre de ses +volumes qu’il y en doit avoir une infinité de bons, signalez et +remarquables. Toutesfois pour ne laisser cette quantité infinie ne la +définissant point, et aussi pour ne jetter les curieux hors d’espérance +de pouvoir accomplir et venir à bout de cette belle entreprise, il me +semble qu’il est à propos de faire comme les Médecins, qui ordonnent la +quantité des drogues suivant la qualité d’icelles, et de dire que l’on +ne peut manquer de recueillir tous ceux qui auront les qualitez et +conditions requises pour estre mis dans une Bibliothèque. Ce que pour +connoistre il se faut servir de plusieurs diorismes et précautions, qui +peuvent estre beaucoup plus facilement pratiquées à la rencontre des +occasions par ceux qui ont une grande routine des livres, et qui jugent +sainement et sans passion de toutes choses, que déduites et couchées par +escrit, veu qu’elles sont presque infinies, et que, pour le confesser +ingénuement, quelqu’unes d’icelles combattent les opinions communes, et +tiennent du Paradoxe. + + [10] Lib. 22. lib. 1. _De tranquil._ c. 9.--L. 12. _Antiq. Jud._ cap. + 2.--L. 6. _Noct. Attic._ cap. ult.--_Enneade_ 6. lib. 7.--Lib. 17. + _Antrop. Alexand. ab Alexand._--Lib. 2. cap. 30. _Zonaras. Plutarch. + in Syll._ + + [11] Pers. sat. 5. + + [12] Lib. 2. epist. 2. + + [13] Epist. 118. + + [14] Senec. ep. 118. + + + + +CHAPITRE IV + +De quelle qualité et condition ils doivent estre. + + +Je diray néantmoins, pour ne point obmettre ce qui nous doit servir de +guide et de phanal en cette recherche, que la première règle que l’on y +doit observer est de fournir premièrement une Bibliothèque de tous les +premiers et principaux Autheurs vieux et modernes, choisis des +meilleures éditions, en corps ou en parcelles, et accompagnez de leurs +plus doctes et meilleurs Interprètes et Commentateurs qui se trouvent en +chaque Faculté, sans oublier celles qui sont le moins communes, et par +conséquent plus curieuses, comme par exemple des diverses Bibles, des +Pères et des Conciles, pour le gros de la Théologie, de Lyra, Hugo, +Tostat, Salmeron, pour la Positive; de sainct Thomas, Occham, Durand, +Pierre Lombart, Henry de Gand, Alexandre de Ales, Gilles de Rome, Albert +le Grand, Aureolus, Burlée, Capreolus, Major, Vasquez, Suarez, pour la +Scholastique; des Cours Civil et Canon; Balde, Barthole, Cujas, Alciat, +du Moulin, pour le Droict; d’Hipocrate, Galien, Paul Éginète, Oribase, +Æce, Traillian, Avicenne, Avenzoar, Fernel, pour la Médecine; Ptolomée, +Firmicus, Haly, Cardan, Stofler, Gauric, Junctin, pour l’Astrologie; +Halhazen, Vitellio, Baccon, Aguillonius, pour l’Optique; Diophante, +Boece, Jordan, Tartaglia, Siliseus, Luc de Burgo, Villefranche, pour +l’Arithmétique; Artémidore, Apomazar, Synésius, Cardan, pour les Songes: +et ainsi de tous les autres qu’il seroit trop long et ennuyeux de +spécifier et nommer précisément. + +Secondement, d’y mettre tous les vieux et nouveaux Autheurs dignes de +considération, en leur propre langue et en l’idiome duquel ils se sont +servis, les Bibles et Rabias en Hébrieu, les Pères en Grec et en Latin, +Avicenne en Arabe, Bocace, Dante, Pétrarque, en Italien; et aussi leurs +meilleures versions Latines, Françoises, ou telles qu’on les pourra +trouver: ce dernier pour l’usage de plusieurs qui n’ont pas la +cognoissance des langues estrangères, et le premier d’autant qu’il est +bien à propos d’avoir les sources d’où tant de ruisseaux coulent en leur +propre nature sans art ny desguisement, et que, de plus, certaine +efficace et richesse de conceptions se rencontre d’ordinaire en iceux +qui ne peut retenir et conserver son lustre que dans sa propre langue, +comme les peintures en leur propre jour: pour ne rien dire de la +nécessité que l’on en peut avoir à la vérification des textes et +passages, qui sont ordinairement controversez ou révoquez en doute. + +Tiercement, ceux qui ont le mieux traicté les parties de quelque Science +ou Faculté telle qu’elle soit, comme Bellarmin les Controverses, Tolète +et Navarre les cas de conscience, Vesale l’Anatomie, Mathiole l’histoire +des plantes, Gesner et Aldroandus celle des animaux, Rondelet et +Salvianus celles des poissons, Vicomercat les Météores, etc. + +En quatriesme lieu, tous ceux qui ont mieux commenté ou expliqué quelque +Autheur ou Livre particulier, comme Pérerius la Genèse, Villalpandus +Ézéchiel, Maldonat les Évangiles, Monlorius et Zabarella les +Analytiques, Scaliger l’histoire des plantes de Théophraste, Proclus et +Marsile Ficin le Platon, Alexandre et Themistius l’Aristote, Flurance +Rivault l’Archimède, Théon et Campanus l’Euclide, Cardan Ptolomée: ce +qui se doit observer en toutes sortes de Livres et Traictez vieux ou +modernes qui auront rencontré des Interprètes et Commentateurs. + +Puis après, tous ceux qui ont escrit et fait des Livres et Traictez sur +quelque sujet particulier, soit qu’il concerne l’espèce ou l’individu, +comme Sanchez qui a traicté amplement _de Matrimonio_, de Sainctes et du +Perron de l’Eucharistie, Gilbert de l’aimant, Maier _de volucri +arborea_, Scortia, Vendelinus, Nugarola, du Nil: ce qui se doit entendre +de toutes sortes de Traictez particuliers en matière de Droict, +Théologie, Histoire, Médecine, ou quelque autre que ce puisse être, avec +cette discrétion néantmoins que celle qui approche le plus de la +profession que l’on suit soit préférée aux autres. + +En suitte tous ceux qui ont escrit le plus heureusement contre quelque +Science, ou qui se sont opposez avec plus de doctrine et d’animosité +(sans toutesfois rien innover ou changer des principes) aux Livres de +quelques Autheurs des plus célèbres et renommez. C’est pourquoy on ne +doit pas négliger Sextus Empiricus, Sanchez, et Agrippa, qui ont fait +profession de renverser toutes les Sciences, Pic de la Mirande qui a si +doctement réfuté les Astrologues, Eugubinus qui a foudroyé l’impiété des +Salmonées et irréligieux, Morisotus qui a renversé l’abus des Chymistes, +Scaliger qui a si bien rencontré contre Cardan qu’il est aujourd’huy +plus suivy en quelques endroits d’Allemagne qu’Aristote, Casaubon qui a +bien osé attaquer les Annales de ce grand Cardinal Baronius, Argentier +qui a pris Galien à tasche, Thomas Éraste qui a pertinemment réfuté +Paracelse, Charpentier qui s’est vigoureusement opposé à Ramus; et +finalement tous ceux qui se sont exercez en pareille escrime, et qui +sont tellement enchaisnez les uns avec les autres, qu’il y auroit autant +de faute à les lire séparément, comme à juger et entendre une partie +sans l’autre, ou un contraire sans celuy qui luy est opposé. + +Il ne faut aussi obmettre tous ceux qui ont innové ou changé quelque +chose ès Sciences, car c’est proprement flatter l’esclavage et la +foiblesse de nostre esprit, que de couvrir le peu de connoissance que +nous avons de ces Autheurs sous le mespris qu’il en faut faire, à cause +qu’ils se sont opposez aux Anciens, et qu’ils ont doctement examiné ce +que les autres avoient coustume de recevoir comme par tradition. C’est +pourquoy, veu que depuis peu plus de trente ou quarante Autheurs de nom +se sont déclarez contre Aristote, que Coopernic, Kepler et Galilæus ont +tout changé l’Astronomie; Paracelse, Severin le Danois, du Chesne et +Crollius la Médecine; et que plusieurs autres ont introduit de nouveaux +principes, et basty sur iceux des ratiocinations estranges, inouyes et +non jamais préveues: je dis que tous ces Autheurs sont très-nécessaires +dans une Bibliothèque, puis que, suivant le dire commun, + + _Est quoque cunctarum novitas gratissima rerum_: + +et que, pour n’en demeurer à cette raison si foible, il est certain que +la cognoissance de ces livres est tellement utile et fructueuse à celuy +qui sçait faire réflexion et tirer profit de tout ce qu’il voit, qu’elle +luy fournit une milliace d’ouvertures et de nouvelles conceptions, +lesquelles estans receues dans un esprit docile, universel et desgagé de +tous intérests, + + _Nullius addictus jurare in verba magistri_, + +elles le font parler à propos de toutes choses, luy ostent l’admiration, +qui est le vray signe de nostre foiblesse, et le façonnent à raisonner +sur tout ce qui se présente, avec beaucoup plus de jugement, prévoyance +et résolution, que ne fait pas le commun des autres personnes de lettres +et de mérite. + +On doit pareillement avoir cette considération au choix des Livres, de +regarder s’ils sont les premiers qui ayent esté composez sur la matière +de laquelle ils traictent, parce qu’il est de la doctrine des hommes +comme de l’eau, qui n’est jamais plus belle, plus claire et plus nette +qu’à sa source, toute l’invention venant des premiers, et l’imitation, +avec les redites, des autres: comme l’on voit par effet que Reuchlin qui +a le premier escrit de la langue Hébraïque et de la Cabale, Budée de la +Grecque et des Monnoyes, Bodin de la République, Coclès de la +Physiognomie, Pierre Lombart et S. Thomas de la Théologie Scholastique, +ont mieux rencontré que beaucoup d’autres qui se sont meslez d’en +escrire depuis eux. + +De plus, il faut aussi prendre garde si les matières qu’ils traictent +sont triviales ou peu communes, curieuses ou négligées, espineuses ou +faciles, d’autant que l’on peut bien appliquer aux livres curieux et +nouveaux, ce que l’on dit de toutes les choses non vulgaires, + + _Rara juvant, primis sic major gratia pomis, + Hybernæ pretium sic meruere rosæ._ + +Sous l’adveu doncques de ce précepte on doit ouvrir les Bibliothèques, +et recevoir en icelles ceux-là, premièrement, qui ont escrit sur des +matières peu cognues, et qui n’avoient esté traictées auparavant sinon +par fragments et à bastons rompus, comme Licetus qui a escrit de +_spontaneo viventium ortu, de lucernis antiquorum_, Tagliacotius de la +façon de refaire les nez coupez, Libavius et Goclin de l’onguent +Magnétique. Secondement, tous les curieux et non vulgaires, comme sont +les livres de Cardan, Pomponace, Brunus, et tous ceux qui traictent de +la Cabale, Mémoire artificielle, Art de Lulle, Pierre Philosophale, +Divinations, et autres matières semblables. Car encore bien que la +plus-part d’icelles n’enseignent rien que des choses vaines et inutiles, +et que je les tienne pour des pierres d’achopement à tous ceux qui s’y +amusent; si est-ce néantmoins que pour avoir de quoy contenter les +foibles esprits aussi bien que les forts, et satisfaire au moins à ceux +qui les veulent voir pour les réfuter, il faut recueillir ceux qui en +traictent, deussent-ils estre parmy les autres livres d’une +Bibliothèque, comme les serpens et vipères entre les autres animaux, +comme l’ivroye dans le bon bled, comme les espines entre les roses; et +ce à l’exemple du monde où ces choses inutiles et dangereuses +accomplissent le chef-d’œuvre et la fabrique de sa composition. + +Cette maxime nous doit faire passer à une autre de pareille conséquence, +qui est de ne point négliger toutes les œuvres des principaux +Hérésiarques ou fauteurs de Religions nouvelles et différentes de la +nostre plus commune et révérée, comme plus juste et véritable. Car il y +a bien de l’apparence, puis que les premiers d’iceux (pour ne parler que +des nouveaux) ont esté choisis et tirez d’entre les plus doctes +personnages du siècle précédent, qui, par je ne sçay quelle fantaisie et +trop grand amour de la nouveauté, quittoient leur froc et la bannière de +l’Église Romaine pour s’enroller sous celle de Luther et Calvin, et que +ceux d’aujourd’huy ne sont admis à l’exercice de leur Ministère qu’après +un long et rude examen sur les trois langues de la saincte Escriture, et +les principaux poincts de la Philosophie et Théologie: il y a bien de +l’apparence, dy-je, qu’excepté les passages controversez ils peuvent +quelquefois bien rencontrer sur les autres, comme en beaucoup de +traictez indifférents sur lesquels ils travaillent souvent avec beaucoup +d’industrie et de félicité. C’est pourquoy, puis qu’il est nécessaire +que nos Docteurs les trouvent en quelques lieux pour les réfuter, que M. +de T. n’a point fait difficulté de les recueillir, que les anciens Pères +et Docteurs les avoient chez eux, que beaucoup de Religieux les gardent +en leurs Bibliothèques, qu’on ne fait point scrupule d’avoir un +_Thalmud_ ou un _Alcoran_ qui vomissent mille blasphèmes contre +Jésus-Christ et nostre Religion, beaucoup plus dangereux que ceux des +Hérétiques, que Dieu nous permet de tirer profit de nos ennemis, suivant +ce qui est dit par le Psalmiste, _Salutem ex inimicis nostris, et de +manu omnium qui oderunt nos_, qu’ils ne peuvent estre préjudiciables +qu’à ceux qui estans destituez d’une bonne conduitte se laissent +emporter au premier vent qui souffle, et s’ombragent de chènevotes; et +pour conclure en un mot, puis que l’intention qui détermine toutes nos +actions au bien ou mal n’est point vicieuse ny cautérisée: je croy qu’il +n’y a point d’extravagances ou de danger d’avoir dans une Bibliothèque +(sous la caution néantmoins d’une licence et permission prise de qui il +appartiendra) toutes les œuvres des plus doctes et fameux Hérétiques, +tels qu’ont esté Luther, Mélancthon, Pomeran, Bucer, Calvin, Bèze, +Daneau, Gaultier, Hospinian, Paré, Bulenger, Marlorat, Chemnitius, +Bernard Occhim, Pierre Martyr, Illiricus, Osiander, Musculus, les +Centuriateurs, du Jong, Mornay, du Moulin, voire mesmes plusieurs autres +de moindre conséquence, _quos fama obscura recondit_. + +Il faut pareillement tenir pour maxime, que tous les corps et +assemblages des divers Autheurs qui ont escrit sur un mesme sujet, tels +que sont le _Thalmud_, les Conciles, la Bibliothèque des Pères, +_Thesaurus Criticus_, _Scriptores Germanici_, _Turcici_, _Hispanici_, +_Gallici_, _Catalogus testium veritatis_, _Monarchia Imperii_, _Opus +magnum de balneis_, _Authores Gyneciorum_, _De morbo Neapolitano_, +_Rhetores antiqui_, _Grammatici veteres_, _Oratores Græciæ_, _Flores +Doctorum_, _Corpus Poetarum_, tous ceux qui contiennent de semblables +recueils, doivent nécessairement estre mis dans les Bibliothèques: +d’autant qu’ils nous sauvent, en premier lieu, la peine de rechercher +une infinité de livres grandement rares et curieux; secondement, parce +qu’ils font place à beaucoup d’autres, et soulagent une Bibliothèque; +tiercement, parce qu’ils nous ramassent en un volume et commodément ce +qu’il nous faudroit chercher avec beaucoup de peine en plusieurs lieux; +et finalement, pource qu’ils tirent après eux une grande espargne, +estant certain qu’il ne faut pas tant de testons pour les acheter, qu’il +faudroit d’escus si on vouloit avoir séparément tous ceux qu’ils +contiennent. + +Je tiens encore pour un précepte autant nécessaire que les précédents, +qu’il faut trier et choisir d’entre le grand nombre de ceux qui ont +escrit et escrivent journellement, ceux qui paroissent comme un Aigle +dans les nuées, ou comme un Astre brillant et lumineux parmy les +ténèbres, j’entends ces Esprits qui ne sont pas du commun, + + ... _quorumque ex ore profuso, + Omnis posteritas latices in dogmata ducit_, + +et desquels on se peut servir comme de Maistres très-parfaicts en la +cognoissance de toutes choses, et de leurs œuvres comme d’une pépinière +de toute sorte de suffisance, pour enrichir une Bibliothèque non +seulement de tous leurs livres, mais mesme de leurs moindres fragments, +papiers descousus, et mots qui leur eschappent. Car tout ainsi que ce +seroit mal employer le lieu et l’argent que de vouloir ramasser toutes +les œuvres, et je ne sçay quel fatras de certains Autheurs vulgaires et +mesprisez: aussi seroit-ce une oubliance manifeste et une faute +inexcusable à ceux qui font profession d’avoir tous les meilleurs +livres, d’en négliger aucun, par exemple d’Érasme, Chiaconus, Onuphre, +Turnèbe, Lipse, Genébrard, Antonius Augustinus, Casaubon, Saumaise, +Bodin, Cardan, Patrice, Scaliger, Mercurial, et autres, les œuvres +desquels il faut prendre à yeux clos et sans aucun choix, le réservant +pour ne point nous tromper ès livres rampans de ces Autheurs qui sont +beaucoup plus rudes et grossiers: d’autant que tout ainsi que l’on ne +peut trop avoir de ce qui est bon et choisi à l’eslite, de mesme aussi +ne sçauroit-on avoir trop peu de ce qui est mauvais, et de quoy l’on ne +doit espérer aucune utilité ou profit manifeste. + +Il ne faut aussi oublier toutes sortes de lieux communs, Dictionaires, +Meslanges, diverses Leçons, Recueils de sentences, et telles autres +sortes de Répertoires, parce que c’est autant de chemin fait et de +matière préparée pour ceux qui ont l’industrie d’en user avec advantage, +estant certain qu’il y en a beaucoup qui font merveille de parler et +d’escrire sans qu’ils ayent guère veu d’autres volumes que ces +mentionnés; d’où vient que l’on dit communément que le Calepin, qui se +prend pour toutes sortes de Dictionaires, est le gaignepain des Régens, +et quand je diray de beaucoup d’entre les plus fameux personnages, ce ne +sera pas sans raison, puis qu’un des plus célèbres entre les derniers en +avoit plus d’une cinquantaine où il estudioit perpétuellement, et que le +mesme ayant trouvé un mot difficile à l’ouverture du livre des +Équivoques, comme il luy fut présenté, il eut incontinent recours à l’un +de ces Dictionaires, et transcrivit d’iceluy plus d’une page d’escriture +sur la marge dudit livre, et ce, en présence de l’un de mes amis et des +siens, auquel il ne se peut garder de dire que ceux qui verroient cette +remarque croiroient facilement qu’il auroit esté plus de deux jours à la +faire, combien qu’il n’eust eu que la peine de la descrire. Et pour moy +je tiens ces collections grandement utiles et nécessaires, eu esgard que +la briefveté de nostre vie et la multitude des choses qu’il faut +aujourd’huy sçavoir pour être mis au rang des hommes doctes ne nous +permettent pas de pouvoir tout faire de nous mesme: joint que n’estant +permis à un chacun ny en tous siècles de pouvoir travailler à ses +propres frais et despens, et sans rien emprunter d’autruy, quel mal y +a-il si ceux qui ont l’industrie d’imiter la nature et de tellement +diversifier et approprier à leur sujet ce qu’ils tirent des autres, _ut +etiam si apparuerit unde sumptum sit, aliud tamen esse quam unde sumptum +est appareat_[15], empruntent de ceux qui semblent n’estre faicts que +pour prester, et puisent dans les réservoirs et magasins destinez à cet +effet, puis que nous voyons d’ordinaire que les Peintres et les +Architectes font des ouvrages excellens et admirables par le moyen des +couleurs et matériaux que les autres leur broyent et leur préparent. + + [15] Seneca, epist. 8. + +Finalement, il faut pratiquer en cette occasion l’aphorisme +d’Hipocrate[16], qui nous advertit de donner quelque chose au temps, au +lieu et à la coustume, c’est à dire, que certaine sorte de livres ayant +quelque fois le bruit et la vogue en un pays qui ne l’a pas en d’autres, +et au siècle présent qui ne l’avoit pas au passé, il est bien à propos +de faire plus grande provision d’iceux que non pas des autres, ou au +moins d’en avoir une telle quantité, qu’elle puisse tesmoigner que l’on +s’accommode au temps, et que l’on n’est pas ignorant de la mode et de +l’inclination des hommes. Et de là vient que l’on trouve ordinairement +dans les Bibliothèques de Rome, Naples et Florance beaucoup de Positive, +dans celles de Milan et Pavie beaucoup de Jurisprudence, dans celles +d’Espagne et les vieilles de Cambrige et Oxfort en Angleterre beaucoup +de Scholastique, et dans celles de France beaucoup d’Histoires et +Controverses. Pareille diversité s’estant fait aussi remarquer en la +suitte des siècles, à raison de la vogue qu’ont eu consécutivement la +Philosophie de Platon, celle d’Aristote, la Scholastique, les Langues et +la Controverse, qui ont toutes chacunes à leur tour dominé en divers +temps, comme nous voyons que l’estude des Morales et Politiques occupe +maintenant la pluspart des meilleurs et plus forts esprits de celuy-cy, +pendant que les plus foibles s’amusent après les fictions et Romans, +desquels je ne diray rien autre chose, sinon ce qui fut dit autrefois +par Symmaque de semblables narrations, _Sine argumento rerum loquacitas +morosa displicet_[17]. + + [16] 17. aphorism. sect. 1. + + [17] Lib. 10. epist. 51. + +Ces préceptes et maximes communes estans si amplement expliquées, il ne +reste plus pour accomplir ce Titre de la qualité des Livres, que d’en +proposer deux ou trois autres, lesquelles seront indubitablement receues +comme extravagantes et très-propres à heurter l’opinion commune et +invétérée dans les esprits de beaucoup, qui n’estiment les Autheurs que +par le nombre ou la grosseur de leurs volumes, et ne jugent de leur +mérite et valeur que par ce qui a coustume de nous faire mespriser +toutes les autres choses, sçavoir leur grande vieillesse et caducité, +semblables en cela au vieillard d’Horace, lequel nous est représenté +dans ses œuvres, + + ... _laudator temporis acti, + Præsentis censor, castigatorque futuri_[18]: + +la nature de ces esprits dominez estant pour l’ordinaire si esprise et +amoureuse de ces images et pièces antiques, qu’ils ne voudroient pas +regarder de bien loing quelque livre que ce puisse estre si son Autheur +n’est beaucoup plus vieil que la mère d’Évandre, ou que les ayeuls de +Carpentra, ny croire que le temps puisse estre bien employé à la lecture +des modernes, parce que suivant leur dire ils ne sont que des +Rapsodeurs, Copistes ou Plagiaires, et n’approchent en rien de +l’esloquence, de la doctrine et des belles conceptions des anciens, +ausquels pour cette cause ils se tiennent aussi fermement attachez comme +le poulpe fait à la roche, sans se partir en aucune façon de leurs +livres ou de leur doctrine, qu’ils n’estiment jamais comprendre qu’après +l’avoir remaschée tout le temps de leur vie: d’où ce n’est point chose +extraordinaire si au bout du compte et après avoir bien sué et travaillé +ils ressemblent à cet ignorant Marcellus qui se vantoit partout d’avoir +leu huict fois Thucidide, ou à ce Nonnus duquel parle Suidas qui avoit +leu dix fois tout son Démosthène, sans avoir jamais sceu plaider ou +discourir de chose quelconque. Et à vray dire il n’y a rien si propre à +faire devenir un homme pédant et l’esloigner du sens commun, que de +mespriser tous les Autheurs modernes, pour courtiser seulement +quelques-uns des anciens, comme s’ils estoient seuls paisibles gardiens +des plus grandes faveurs que peut espérer l’esprit de l’homme, ou que la +Nature, jalouse de l’honneur et du crédit de ses fils aisnez, eust voulu +pousser sa puissance jusques à l’extrémité pour les combler de ses +graces et libéralitez à nostre préjudice: certes, je ne croy pas +qu’autres que ces Messieurs les Antiquaires se puissent arrester à +telles opinions, ou se repaistre de telles fables, veu que tant de +nouvelles inventions, tant de nouveaux dogmes et principes, tant de +changemens divers et inopinez, tant de livres doctes, de fameux +personnages, de nouvelles conceptions, et finalement tant de merveilles +que nous voyons tous les jours naistre, tesmoignent assez que les +esprits sont plus forts, polis et déliez qu’ils ne furent jamais, et que +l’on peut dire aujourd’huy avec toute asseurance et vérité, + + _Sumpserunt artes hac tempestate decorem, + Nullaque non melior quam prius ipsa fuit_: + +ou faire le mesme jugement de nostre siècle que Symmaque faisoit du +sien, _Habemus sæculum virtuti amicum, quo nisi optimus quisque gloriam +parit, hominis est culpa, non temporis_. D’où l’on peut inférer que ce +seroit une grande faute à celuy qui fait profession d’assembler une +Bibliothèque, de ne point mettre en icelle Piccolomini, Zabarelle, +Achillin, Niphus, Pomponace, Licetus, Cremonin, auprès des vieux +Interprètes d’Aristote; Alciat, Tiraqueau, Cujas, du Moulin, auprès le +Code et le Digeste; la Somme d’Alexandre de Ales et de Henry de Gandavo, +auprès de celle de S. Thomas; Clavius, Maurolic et Viette, auprès +d’Euclide et Archimède; Montagne, Charon, Vérulam, auprès de Sénèque et +Plutarque; Fernel, Sylvius, Fusth, Cardan, auprès de Galien et +d’Avicenne; Érasme, Casaubon, Scaliger, Saumaise, auprès de Varron; +Commines, Guicciardin, Sleidan, auprès de Tite-Live; et Corneille, +Tacite, l’Arioste, Tasso, du Bartas, auprès Homère et Virgile, et ainsi +consécutivement de tous les modernes plus fameux et renommez: veu que si +le capricieux Boccalini avoit entrepris de les balancer avec les +anciens, peut-estre en trouveroit-il beaucoup de plus foibles, et fort +peu qui les surpassent. + + [18] _In arte Poet._ + +La seconde maxime, qui ne semblera, peut-estre, moins tenir du paradoxe +que cette première, est directement contre l’opinion de ceux qui +n’estiment les livres qu’au prix et à la grosseur, et qui sont bien +aises, et se croyent bien honorez d’avoir un Tostat dans leurs +Bibliothèques, parce qu’il y quatorze volumes, ou un Salmeron, parce +qu’il y en a huict, négligeans de recueillir et ramasser une infinité de +petits livrets parmy lesquels il s’en trouve souvent de si bien faicts +et doctement composez, qu’il y a plus de profit et de contentement à les +lire, que non pas beaucoup d’autres de ces rudes et pesantes masses +indigestes et mal polies, au moins pour la plus-part; le dire de Sénèque +estant très-véritable, _Non est facile inter magna non desipere_[19], et +ce que Pline disoit d’une des Oraisons de Cicéron, _M. Tullii oratio +fertur optima quæ maxima_, ne pouvant estre appliqué à ces livres +monstrueux et Gigantins: comme en effet il est presque impossible que +l’esprit demeure tousjours tendu à ces grands labeurs, et que le ramas +et la grande confusion des choses que l’on veut dire n’estouffent la +fantaisie et n’embrouillent trop la raciocination; ou au contraire ce +qui nous doit faire estimer les petits livres, qui traictent néantmoins +de choses sérieuses ou de quelque beau point relevé, c’est que l’Autheur +d’iceux domine entièrement à son sujet, comme l’ouvrier et l’artisan +fait à sa matière, et qu’il peut mieux le remascher, cuire, digérer, +polir et former à sa fantaisie, que non pas les vastes collections de +ces grands et prodigieux volumes, qui pour cette cause sont le plus +souvent des Panspermies, des cahos et abysmes de confusion, + + ... _rudis indigestaque moles, + Nec quicquam nisi pondus iners congestaque eodem, + Non bene junctarum discordia semina rerum_[20]. + +Et de là vient un succez si inégal qui se fait remarquer entre les uns +et les autres, comme par exemple entre les Satyres de Perse et de +Philelphe, l’Examen des esprits de Huarto et celuy de Zara, +l’Arithmétique de Ramus et celle de Forcadel, le Prince de Machiavel et +celuy de plus de cinquante Pédants, la Logique de du Moulin et celle de +Vallius, les Annales de Volusius et l’Histoire de Saluste, le Manuel +d’Épictète et les Secrets Moraux de Loriot, les œuvres de Fracastor et +celles d’une infinité de Philosophes et Médecins; tant est véritable ce +qu’a fort bien dit S. Thomas, _Nusquam ars magis quam in minimis tota +est_, et ce que Cornelius Gallus avoit aussi coustume de se promettre de +ses petites Elégies, + + _Nec minus est nobis per pauca volumina famæ, + Quam quos nulla satis Bibliotheca capit._ + + [19] 6. Quæstion. nat. cap. 18. + + [20] Ovid. 1. _Metamorph._ + +Mais ce qui me fait le plus estonner en cette rencontre, c’est que tel +négligera les œuvres et Opuscules de quelque Autheur, pendant qu’elles +sont esparses et séparées, qui brusle par après du désir de les avoir +quand elles sont recueillies et ramassées en un volume: et tel +négligera, par exemple, les Oraisons de Jacques Criton, parce qu’elles +ne se trouvent qu’imprimées séparément, qui aura dans sa Bibliothèque +celles de Raymond, Gallutius, Nigronius, Bencius, Perpinian, et de +beaucoup d’autres Autheurs, non pas qu’elles soient meilleures ou plus +disertes et esloquentes que celles de ce docte Escossois, mais parce +qu’elles se trouvent reserrées et contenues dans de certains volumes. +Certes, si tous les petits livres devoient estre négligez, il ne +faudroit tenir compte des Opuscules de S. Augustin, des Morales de +Plutarque, des livres de Galien, ny de la pluspart de ceux d’Érasme, de +Lipse, Turnèbe, Mizault, Sylvius, Calcagnin, François Pic, et de +beaucoup d’Autheurs semblables, non plus que de trente ou quarante +petits Autheurs en Médecine et Philosophie des meilleurs et plus anciens +d’entre les Grecs, et de beaucoup d’avantage d’entre les Théologiens, +parce qu’ils ont tous esté divulguez à part et séparément les uns après +les autres, et en si petit volume, que les plus grands d’iceux +n’excèdent pas souvent un demy alphabet. C’est pourquoy, puis que l’on +peut assembler par la relieure ce qui ne l’a point esté par +l’impression, conjoindre avec d’autres ce qui se perdroit s’il estoit +seul, et qu’il se rencontre en effet une infinité de matières qui n’ont +esté traictées que dans ces petits livres, desquels on peut dire à bon +droict comme Virgile des abeilles, + + _Ingentes animos angusto in corpore versant_[21]: + +il me semble qu’il est très à propos de les tirer des estalages, des +vieux magazins, et de tous les lieux où ils se rencontrent, pour les +faire relier avec ceux qui sont ou de mesme Autheur, ou de pareille +matière, et puis après, les mettre dans une Bibliothèque, où je +m’asseure qu’ils feront admirer l’industrie et la diligence des +Esculapes qui ont si bien sceu rejoindre et rassembler les membres +désunis et séparez de ces pauvres Hippolytes. + + [21] _Georgic._ + +La troisiesme, que l’on jugeroit de prime face estre contraire à la +première, combat particulièrement l’opinion de ceux qui sont tellement +coiffez et embéguinez de tous les nouveaux livres, qu’ils négligent et +ne tiennent compte non de tous les anciens, mais des Autheurs qui ont eu +la vogue et qui ont paru fleurissans et renommez depuis six ou sept cens +ans, c’est à dire depuis le siècle de Boece, Symmaque, Sydonius et +Cassiodore, jusques à celuy de Picus, Politian, Hermolaus, Gaza, +Philelphe, Poge et Trapezonce, comme sont beaucoup de Philosophes, +Théologiens, Jurisconsultes, Médecins, et Astrologues, que leur seule +impression noire et Gothique met dans le dégoust des plus délicats +Estudians de ce siècle, et ne permet pas qu’ils les puissent regarder +qu’à la honte et au mespris de ceux qui les ont composez. Ce qui vient +proprement de ce que les siècles ou les esprits qui paroissent en iceux +ont des Génies divers et des inclinations du tout différentes, ne +demeurans guères dans un mesme ton de pareille estude ou affection aux +Sciences, et n’ayans rien si asseuré que leur vicissitude ou changement. +Comme en effet nous voyons qu’incontinent après la naissance de la +Religion Chrestienne (pour ne prendre les choses de plus haut) la +philosophie de Platon estoit universellement suivie dans les Escholes, +et que la plupart des Pères estoient Platoniciens: ce qui dura jusques à +ce qu’Alexandre Aphrodisée luy donna puissamment du coulde pour +installer celle des Péripatéticiens, et tracer le chemin aux Interprètes +Grecs et Latins, qui demeurèrent tellement attachez à l’explication du +texte d’Aristote, que l’on y croiroit encore sans beaucoup de fruict, si +les Questionnaires et Scholastiques, induits par Abélard, ne se fussent +mis sur les rangs pour dominer par tout, avec une approbation la plus +grande et la plus universelle qui ait jamais esté donnée à chose +quelconque, et ce, par l’espace d’environ cinq ou six siècles, après +lesquels les Hérétiques nous rappellèrent à l’interprétation des +sainctes Lettres, et furent occasion de nous faire lire la Bible et les +saincts Pères, qui avoient tousjours esté négligez parmy ces ergotismes: +en suitte de quoy la Controverse a maintenant lieu pour ce qui est de la +Théologie, et les Questionnaires avec les Novateurs, qui bastissent sur +de nouveaux principes, ou restablissent ceux des anciens, Empédocle, +Épicure, Philolaus, Pithagore, et Démocrite, pour la Philosophie; les +autres Facultez n’ayans esté exemptes de pareils changemens, parmy +lesquels c’est tousjours l’ordinaire des esprits qui suivent ces fougues +et changements, comme le poisson fait la marée, de ne se plus soucier de +ce qu’ils ont une fois quitté, et de dire témérairement avec le Poëte +Calphurne, + + _Vilia sunt nobis quæcumque prioribus annis + Vidimus, et sordet quicquid Spectavimus olim_[22]. + +De façon que la plupart des bons Autheurs demeurent par ce moyen sur la +grève abandonnez et négligez d’un chacun, pendant que de nouveaux +Censeurs ou Plagiaires s’introduisent en leur place et s’enrichissent de +leurs despouilles. Et à la vérité c’est une chose estrange et peu +raisonnable, que nous suivions et approuvions, par exemple, le Collége +des Conimbres et Suarez en ce qui est de la Philosophie, et que nous +venions à négliger les œuvres d’Albert le Grand, Niphus, Ægidius, +Saxonia, Pomponace, Achillin, Hervié, Durand, Zimare, Buccaferre, et +d’un grand nombre de semblables, desquels tous ces gros livres que nous +suivons maintenant sont compilez et transcrits mot pour mot: que nous +faisions une estime nompareille d’Amatus, Thrivier, Capivacce, Montanus, +Valescus, et de presque tous les Médecins modernes, et que nous ayons +honte de fournir une Bibliothèque des livres de Hugo Senensis, Jacobus +de Forlivio, Jacques des Parts, Valescus, Gordon, Thomas, Dinus, et de +tous les Avicennistes, qui ont véritablement suivy le Génie de leur +siècle, rude et grossier en ce qui estoit de la barbarie de la langue +Latine, mais qui ont tellement pénétré le fonds de la Médecine, au récit +mesme de Cardan, que beaucoup de nos Modernes n’ayans pas assez de +résolution, de constance et d’assiduité pour les suivre et imiter, sont +contraints de prendre quelques de leurs raisons pour les revestir à la +mode, et en faire parade et jactance, demeurans tousjours sur la +superficie des fleurs et du langage, où sans pénétrer plus avant, + + _Decerpunt flores, et summa cacumina captant_[23]. + +Quoy doncques, sera-il dit que Scaliger et Cardan, les deux plus grands +personnages du dernier siècle, s’accordent en un seul poinct, qui +concerne les louanges de Richard Suisset, autrement nommé Calculator, +qui vivoit il n’y a que trois cens ans, pour le mettre au rang des dix +plus grands esprits qui ayent jamais esté, sans que nous puissions +trouver ses œuvres dans toutes les plus fameuses Bibliothèques? Et +quelle apparence y a-t-il que les sectateurs d’Occham, Prince des +Nominaux, soient éternellement privez de voir ses œuvres, aussi bien que +tous les Philosophes celles de ce grand et renommé Avicenne? Certes, il +me semble que c’est apporter peu de jugement au choix et à la +cognoissance des livres, que de négliger tous ces Autheurs qui devroient +estre tant plus recherchez que plus ils sont rares, et qu’ils pourront +d’oresnavant tenir la place des Manuscripts, puis que l’espérance est +comme perdue qu’on les remette jamais sous la presse. + + [22] Eclog. 7. + + [23] Lib. 16. _de Subtil._ Exercitat. 324. 340. + +Finalement, la quatriesme et dernière de ces maximes n’a pour but que le +choix et triage que l’on doit faire des Manuscripts, pour s’opposer à +cette façon introduitte et receue de beaucoup par la grande vogue qu’ont +maintenant les Critiques, qui nous ont appris et accoustumez à faire +plus d’estat de quelques Manuscripts de Virgile, Suétone, Perse, +Térence, ou quelques autres d’entre les vieux Autheurs, que non pas de +ceux des galands hommes qui n’ont jamais esté veus ny imprimez: comme +s’il y avoit quelque apparence de suivre tousjours le caprice ou les +imaginations et tromperies de ces nouveaux Censeurs et Grammairiens, qui +employent inutilement le meilleur de leur âge à forger des conjectures +et mandier les corrections du Vatican, pour changer, corriger ou +suppléer le texte de quelque Autheur qui aura, peut-estre, des-jà +consommé le labeur de dix ou douze hommes, quoy qu’on s’en peut passer +facilement à un besoin: ou que ce ne fust pas une chose misérable et +digne de commisération de laisser perdre et pourrir entre les mains de +quelques possesseurs ignorans les veilles et les labeurs d’une infinité +de grands personnages qui ont sué et travaillé, peut-estre, tout le +temps de leur vie pour nous donner la cognoissance de ce qui estoit +auparavant incognu, ou esclaircir quelque matière utile et nécessaire. +Et ce néantmoins l’exemple de ces Censeurs a esté telle, et leur +auctorité si forte et puissante, que nonobstant le dégoust que nous ont +donné Robortel et quelques autres d’entre eux, mesme de ces +Manuscripts[24], ils ont tellement néantmoins ensorcelé le monde à leur +recherche, qu’il n’y a qu’eux aujourd’huy qui soient en vogue et jugez +dignes d’estre mis dans les Bibliothèques, + + ... _tanta est penuria mentis ubique, + In nugas tam prona via est!_[25] + +C’est pourquoy, puis qu’il est de l’essence d’une Bibliothèque d’avoir +grand nombre de Manuscripts, parce qu’ils sont maintenant les plus +estimez et les moins communs; j’estime, Monseigneur, sous le respect de +vostre meilleur advis, qu’il seroit très à propos de poursuivre comme +vous avez commencé, en fournissant la vostre de ceux qui ont esté +composez à pur et à plein sur quelque belle matière, pareils à ceux-là +que vous avez des-jà fait rechercher non-seulement icy, mais à +Constantinople, et tous ceux que l’on peut avoir de beaucoup d’Autheurs +anciens et nouveaux, spécifiez par Neander[26], Cardan[27], Gesner, et +par tous les Catalogues des meilleures Bibliothèques; que non pas de +toutes ces copies de livres qui ont des-jà esté imprimez, et qui ne +peuvent tout au plus nous soulager que de quelques et vaines légères +conjectures. Combien toutesfois que ce ne soit pas mon intention de +mettre dans le mespris et faire négliger totalement cette sorte de +livres, sçachant bien par l’exemple de Ptolomée quelle estime on doit +tousjours faire des Autographes; ou de ces deux sortes de Manuscripts +que Robortel[28], pour ce qui est de la Critique, préfère à tous les +autres. + + [24] Lib. _de ratione corrigendi veteres auct._ + + [25] _Palingen._ lib. 3. _Zodiaci_. + + [26] In Præfat. _Gram. Græc._ + + [27] L. 17. _de variet. in Bibliot._ + + [28] Lib. _de ratione corrigendi veteres autores_. + +J’adjouste en fin, pour clorre et fermer ce poinct de la qualité des +Livres, que pour ce qui est tant de cette sorte que des imprimez, il ne +faut pas seulement observer les circonstances susdites, et les choisir +suivant icelle, comme par exemple, s’il est question de la _République_ +de Bodin, inférer qu’on la doit prendre, parce que l’Autheur a esté des +plus fameux et renommez de son siècle, et qui a le premier entre les +modernes traicté de ce sujet, que la matière en est grandement +nécessaire, et recherchée au temps où nous sommes, que le livre est +commun, traduit en plusieurs langues, et imprimé presque tous les cinq +ou six ans. Mais qu’il faut encore observer celle-cy, sçavoir, d’acheter +un livre quand l’Autheur en est bon, quoy que la matière en soit commune +et triviale, ou bien quand la matière en est difficile et peu cognue, +quoy que l’Autheur ne soit pas estimé; et en pratiquer ainsi une +infinité d’autres qui se rencontrent dans les occasions, sans qu’on les +puisse facilement réduire en art ou méthode. Ce qui me fait croire que +celuy-là se peut dignement acquitter de cette charge qui n’a point le +jugement fourbe, téméraire, rempli d’extravagances, et préoccupé de ces +opinions puériles, qui excitent beaucoup de personnes à mespriser et +rebuter promptement tout ce qui n’est pas à leur goust, comme si chacun +se devoit régler suivant les caprices de leurs fantaisies, ou que ce ne +fust pas le devoir d’un homme sage et prudent de parler de toutes choses +avec indifférence, et n’en juger jamais suivant l’estime qu’en font les +uns ou les autres, mais plustost suivant le jugement qu’il en faut faire +eu esgard à leur propre usage et nature. + + + + +CHAPITRE V + +Par quels moyens on les peut recouvrer. + + +Or, Monseigneur, après avoir monstré par ces trois premiers poincts la +façon qu’il faut suivre pour s’instruire à dresser une Bibliothèque, de +combien de Livres il est à propos qu’elle soit fournie, et de quelle +qualité il les convient prendre et choisir; celuy qui suit maintenant +doit rechercher par quels moyens on les peut avoir, et ce qu’il faut +faire pour le progrez et l’augmentation d’iceux. Sur quoy je diray +véritablement que le premier précepte qu’on peut donner sur ce poinct, +est de conserver soigneusement ceux qui sont acquis et que l’on acquiert +tous les jours, sans permettre qu’aucun se perde ou dépérisse en aucune +façon. _Tolerabilius enim est, faciliusque_, dit Sénèque, _non acquirere +quam amittere, ideoque lætiores videbis quos nunquam fortuna respexit +quam quos deseruit_. Joint que ce ne seroit pas le moyen de beaucoup +augmenter si ce qui s’amasse avec peine et diligence venoit à se perdre +et dépérir faute d’en avoir le soin: suivant quoy Ovide et les plus +sages ont eu raison de dire que ce n’estoit pas une moindre vertu de +bien conserver que d’acquérir, + + _Nec minor est virtus quam quærere, parta tueri._ + +Le second est de ne rien négliger de tout ce qui peut entrer en ligne de +compte et avoir quelque usage, soit à l’esgard de vous ou des autres: +comme sont les Libelles, Placarts, Thèses, fragments, espreuves, et +autres choses semblables, que l’on doit estre soigneux de joindre et +assembler suivant les diverses sortes et matières qu’ils traictent, +parce que c’est le moyen de les mettre en considération, et faire en +sorte, + + _Ut quæ non prosunt singula, multa juvent_: + +Autrement il arrive d’ordinaire que pour avoir mesprisé ces petits +livres qui ne semblent que bagatelles et pièces de nulle conséquence, on +vient à perdre une infinité de beaux recueils qui sont quelquefois des +plus curieuses pièces d’une Bibliothèque. + +Le troisiesme se peut tirer des moyens qui furent pratiquez par Richard +de Bury, Evesque de Dunelme et grand Chancelier et Thrésorier +d’Angleterre, qui consistent à publier et faire cognoistre à un chacun +l’affection que l’on porte aux Livres, et le grand désir que l’on a de +dresser une Bibliothèque: car cette chose estant commune et divulguée, +il est indubitable que si celuy qui a ce dessein est en assez grand +crédit et auctorité pour faire plaisir à ses amis, il n’y aura aucun +d’iceux qui ne tienne à faveur de luy faire présent des plus curieux +livres qui tomberont entre ses mains, qui ne luy donne très-volontiers +entrée dans sa Bibliothèque, ou en celles de ses amis, bref qui n’ayde +et ne contribue à son dessein tout ce qui luy sera possible: comme il +est fort bien remarqué par ledit Richard de Bury en ces propres termes, +que je transcris d’autant plus volontiers que son livre est fort rare, +et du nombre de ceux qui se perdent par nostre négligence. +_Succedentibus_, dit-il, _prosperis, Regiæ majestatis consecuti +notitiam, et in ipsius acceptati familia, facultatem suscepimus +ampliorem, ubilibet visitandi pro libitu et venandi quasi saltus quosdam +delicatissimos, tum privatas, tum communes, tum regularium, tum +sæcularium Bibliothecas_[29]: et un peu après, _Præstabatur nobis aditus +facilis, regalis favoris intuitu, ad librorum latebras libere +perscrutandas; amoris quippe nostri fama volatilis jam ubique +percrebuit, tantumque librorum et maxime veterum ferebamur cupiditate +languescere, posse vero quemlibet per quaternos facilius quam per +pecuniam adipisci favorem. Quamobrem cum supradicti Principis +auctoritate suffulti possemus obesse et prodesse, proficere et officere +vehementer tam majoribus quam pusillis, affluxerunt loco encæniorum et +munerum, locoque donorum et jocalium, cœnulenti quaterni, ac decrepiti +Codices nostris tam aspectibus quam affectibus pretiosi; tunc +nobilissimorum Monasteriorum aperiebantur armaria, reserabantur scrinia, +et cistulæ solvebantur_, etc. A quoy il adjouste encore les divers +voyages qu’il fit en qualité d’Ambassadeur, et le grand nombre de +personnes doctes et curieuses, du labeur et de l’industrie, desquelles +il se servoit en cette recherche. Et ce qui m’induit encore davantage à +croire que ces pratiques auroient quelque efficace, c’est que je cognois +un homme, lequel estant curieux de Médailles, Peintures, Statues, +Camayeux, et autres pièces et jolivetez de Cabinet, en amassa par cette +seule industrie pour plus de douze mille livres, sans en avoir jamais +desboursé quatre. Et à la vérité, je tiens pour maxime, que toute +personne courtoise et de bon naturel doit tousjours seconder les +intentions louables de ses amis, pourveu qu’elles ne préjudicient point +aux siennes. De sorte que celuy qui a des Livres, Médailles ou Peintures +qui luy sont plustost venues par hazard que non pas qu’il en affectionne +la jouyssance, ne fera point de difficulté d’en accommoder celuy de ses +amis qu’il cognoistra les désirer et en estre curieux. Je rapporterois +volontiers à ce troisiesme précepte la ruse que pourroient pratiquer et +exercer les Magistrats et personnes auctorisées par le moyen de leurs +charges: mais je ne veux point l’expliquer plus ouvertement que par le +simple narré du stratagème duquel se servirent les Vénitiens pour avoir +les meilleurs Manuscripts de Pinellus incontinent après qu’il fut +décédé; car sur l’advis qu’ils eurent que l’on estoit après pour +transporter sa Bibliothèque de Padoue à Naples, ils envoyèrent soudain +un de leurs Magistrats qui saisit cent balles de Livres, entre +lesquelles il y en avoit quatorze qui contenoient les Manuscripts, et +deux d’icelles plus de trois cens Commentaires sur toutes les affaires +d’Italie, alléguant pour leurs raisons qu’encore bien qu’on eust permis +au défunct Seigneur Pinelli, eu esgard à sa condition, son dessein, sa +vie louable et sans reproche, et principalement à l’amitié qu’il avoit +tousjours tesmoignée à la République, de faire copier les Archives et +Registres de leurs affaires, il n’estoit pas néantmoins à propos ny +expédient pour eux que telles pièces vinssent à estre divulguées, +descouvertes et communiquées après sa mort. Sur quoy les héritiers et +exécuteurs testamentaires qui estoient puissants et auctorisez, ayans +fait instance, on retint seulement deux cens de ces Commentaires, qui +furent mis dans une chambre particulière, avec cette inscription, +_Decerpta hæc imperio Senatus e Bibliotheca Pinelliana_. + + [29] _Philobiblion_, cap. 8. + +Le quatriesme est de retrancher la despense superflue que beaucoup +prodiguent mal à propos à la relieure et à l’ornement de leurs volumes, +pour l’employer à l’achapt de ceux qui manquent, afin de n’estre point +sujets à la censure de Sénèque, qui se moque plaisamment de ceux-là, +_quibus voluminum suorum frontes maxime placent titulique_[30]; et ce, +d’autant plus volontiers que la relieure n’est rien qu’un accident et +manière de paroistre sans laquelle, au moins si belle et somptueuse, les +livres ne laissent pas d’estre utiles, commodes et recherchez, n’estant +jamais arrivé qu’à des ignorans de faire cas d’un livre à cause de sa +couverture, parce qu’il n’est pas des volumes comme des hommes, qui ne +sont cognus et respectez que par leur robe et vestement: de manière +qu’il est bien plus utile et nécessaire d’avoir, par exemple, grande +quantité de livres fort bien reliez à l’ordinaire, que d’en avoir +seulement plein quelque petite chambre ou cabinet de lavez, dorez, +réglez, et enrichis avec toute sorte de mignardise, de luxe et de +superfluité. + + [30] _De tranquill._ + +Le cinquiesme concerne l’achapt que l’on doit faire d’iceux, et se peut +diviser en quatre ou cinq articles, suivant les divers moyens que l’on +peut tenir pour le pratiquer. Or entre iceux je mettrois volontiers pour +le premier, le plus prompt, facile et avantageux de tous les autres, +celuy qui se fait par l’acquisition de quelque autre Bibliothèque +entière et non dissipée. Je l’appelle prompt, parce qu’en moins d’un +jour vous pouvez avoir un grand nombre de livres doctes et curieux, qui +ne se pourroient pas quelque fois ramasser pendant la vie d’un homme. Je +le dis facile, parce que l’on espargne toute la peine et le temps qu’il +faudroit consommer à les achepter séparément. Je le nomme en fin +avantageux, parce que si les Bibliothèques qu’on achepte sont bonnes et +curieuses, elles servent à augmenter le crédit et la réputation de +celles qui en sont enrichies. D’où nous voyons que Possevin fait +beaucoup d’estat de celle du Cardinal de Joyeuse, parce qu’elle estoit +composée de trois autres, l’une desquelles avoit esté à M. Pithou, et +que toutes les plus renommées Bibliothèques ont pris leur accroissement +de cette sorte, comme par exemple, celle de S. Marc à Venise par le don +qu’y fit le Cardinal Bessarion de la sienne; celle de Lescurial par la +grande qu’avoit amassée Hurtado de Mendoze; l’Ambroisienne de Milan par +nonante balles qui y ont esté mises pour une seule fois du naufrage et +de la ruine de celle de Pinelli; celle de Leyde par plus de deux cens +Manuscripts ès Langues Orientales que Scaliger y laissa par son +testament; et finalement celle d’Ascagne Colomne par la très-belle qu’a +laissée le Cardinal Sirlette. D’où je conjecture, Monseigneur, que la +vostre ne peut manquer d’estre un jour très-fameuse et renommée entre +les plus grandes, à l’occasion de celle de Monsieur vostre Père, +laquelle est des-jà si célèbre et cognue par le récit qu’en ont fait à +la postérité La Croix, Fauchet, Marsille, Turnèbe, Passerat, Lambin, et +presque tous les galands hommes de cette volée, qui n’ont point esté +mescognoissans du plaisir et de l’instruction qu’ils en ont receu. + +Après quoy il me semble que le moyen qui approche le plus de ce premier, +est de fouiller et revisiter souvent toutes les boutiques des Libraires +frippiers et les vieux fonds et magazins, tant de livres reliez que de +ceux qui ont tousjours esté réservez en blanc depuis une si longue +suitte d’années, que beaucoup de personnes peu entendues et versées en +cette recherche ne jugent pas qu’ils puissent avoir d’autre usage que +d’empescher, + + _Ne toga cordyllis, ne pænula desit olivis_: + +combien qu’il s’y rencontre ordinairement de très-bons livres, et que +leur emploitte estant bien mesnagée, il y ait moyen d’en avoir plus pour +dix escus que l’on n’en pourroit acheter pour quarante ou cinquante si +on les prenoit en divers endroits et pièces après autres; pourveu +néantmoins que l’on se vueille garnir de soin et de patience, et +considérer que l’on ne peut pas dire d’une Bibliothèque ce que certains +Poëtes flatteurs ont dit de nostre ville, + + _Quo primum nata est tempore, magna fuit_: + +estant impossible de pouvoir venir à bout si promptement d’une chose où +Salomon dit qu’il n’y aura jamais de fin, _libros faciendi non erit +finis_; et à l’accomplissement de laquelle, combien que M. de Thou ait +travaillé vingt ans, Pinelli cinquante, et beaucoup d’autres tout le +temps de leur vie; il ne faut pas croire toutesfois qu’ils soient venus +à la dernière perfection, que l’on peut bien souhaitter sans la pouvoir +atteindre en fait de Bibliothèque. + +Mais parce qu’il est encore nécessaire pour l’accroissement et +augmentation d’une telle pièce, de la fournir soigneusement de tous les +livres nouveaux de quelque mérite et considération qui s’impriment en +toutes les parties de l’Europe, et que Pinellus et les autres ont +entretenu pour ce faire des correspondances avec une infinité d’amis +estrangers et marchands forains; il seroit bien à propos de pratiquer le +mesme, ou au moins de choisir et faire élection de deux ou trois +marchands riches, sçachans et pratiquez en leur vacation, qui par leur +diverses intelligences et voyages pourroient fournir toutes sortes de +nouveautez, et faire diligente recherche et perquisition de ceux qu’on +leur demanderoit par catalogues. Ce qu’il n’est pas nécessaire de +pratiquer pour les vieux livres, d’autant que le plus seur moyen d’en +recouvrer beaucoup et à bon compte c’est de les rechercher +indifféremment chez tous les Libraires, où la longueur du temps et les +diverses occasions ont coustume de les disperser et respandre. + +Je ne veux toutesfois inférer par tout le bon mesnage proposé cy-dessus, +qu’il ne soit quelquefois nécessaire de franchir les bornes de cette +œconomie pour acheter à prix extraordinaire certains livres qui sont si +rares, qu’à peine les peut-on tirer d’entre les mains de ceux qui les +cognoissent que par cette seule invention. Mais le tempérament qu’il +convient apporter à cette difficulté est de considérer que les +Bibliothèques ne sont dressées ny estimées qu’en considération du +service et de l’utilité que l’on en peut recevoir, et que par conséquent +il faut négliger tous ces livres et Manuscripts qui ne sont prisez que +pour le respect de leur antiquité, figures, peintures, relieures, et +autres foibles considérations, comme sont le _Froissard_ que certains +marchands vouloient vendre il n’y a pas long-temps trois cens escus, le +_Bocace_ des _Nobles malheureux_ qui en estoit estimé cent, le _Missel_ +et la _Bible_ de Guinart, les _Heures_ que l’on dit bien souvent n’avoir +point de prix à cause de leurs figures et vignettes, les _Tite-Live_ et +autres Historiens, manuscripts et enluminez, les livres de la Chine et +du Japon, ceux qui sont tirez en parchemin, papier de couleur, de coton +extrêmement fin, et avec de grandes marges, et plusieurs autres de +pareille estoffe, pour employer ces grandes sommes qu’ils cousteroient à +des volumes qui soient plus utiles dans une Bibliothèque que non pas +tous ces précédens ou ceux qui leur ressemblent, qui ne feront jamais +tant estimer ceux qui se passionnent à les recouvrer, comme l’ont esté +Ptolomée Philadelphe pour avoir donné quinze talents des œuvres +d’Euripide, Tarquin qui acheta les trois livres de la Sibylle autant +qu’il eust fait tous les neuf ensemble, Aristote qui donna soixante et +douze mille sesterces des œuvres de Speusippe, Platon qui employa mille +deniers pour celles de Philolaus, Bessarion qui acheta pour trente mille +escus de livres Grecs, Hurtado de Mendoze qui en fit venir de Levant la +charge d’un grand navire, Pic de la Mirande qui despensa sept mille +escus en Manuscripts Hébreux, Chaldaïques et autres, et bref ce Roy de +France qui mit en dépost sa vaisselle d’or et d’argent pour avoir la +copie d’un livre qui estoit dans la Bibliothèque des Médecins de cette +ville, comme il est amplement tesmoigné par les vieilles pancartes et +registres de leur Faculté. + +J’adjouste qu’il seroit aussi besoin de sçavoir des parens et héritiers +de beaucoup de galands hommes s’ils n’ont point laissé quelques +Manuscripts desquels ils se veulent deffaire, parce qu’il arrive souvent +que la pluspart d’iceux ne font pas imprimer la moitié de leurs œuvres, +soit qu’ils soient prévenus par la mort, ou empeschez de ce faire par la +despence, l’appréhension des diverses censures et jugemens, la crainte +de n’avoir pas bien rencontré; la liberté de leurs discours, le peu +d’envie de paroistre, et autres raisons semblables qui nous ont privé +d’avoir beaucoup de livres de Postel, Bodin, Marsille, Passerat, +Maldonat, etc., les Manuscripts desquels se rencontrent assez souvent +dans les Estudes des particuliers, ou en la boutique des Libraires. De +mesme, aussi faudroit-il avoir le soin de sçavoir d’années en autres +quels Traictez les plus doctes Régens des Universitez prochaines doivent +lire tant en leurs Classes publiques que particulières, pour estre +soigneux d’en faire escrire des copies, et avoir par ce moyen facile un +grand nombre de pièces aussi bonnes et autant estimées que beaucoup de +Manuscripts que l’on achète bien cher pour estre vieux et antiques, +tesmoin le _Traicté des Druides_ de M. Marsille, l’_Histoire_ et le +_Traicté des Magistrats François_ de M. Grangier, la _Géographie_ de M. +Belurgey, les divers Escrits de Messieurs Dautruy, Isambert, Seguin, du +Val, d’Artis, et en un mot des plus renommez Professeurs de toute la +France. + +Finalement celuy qui auroit autant d’affection envers les Livres +qu’avoit le Sieur Vincent Pinelli, pourroit aussi bien que luy faire +visiter les boutiques de ceux qui achètent souvent des vieux papiers ou +parchemins, pour voir s’il ne leur tombe rien par mesgarde ou autrement +entre les mains qui soit digne d’estre recueilli pour une Bibliothèque. +Et à la vérité, nous devrions bien estre excitez à cette recherche par +l’exemple de Pogius, qui trouva le _Quintilian_ sur le comptoir d’un +Charcutier pendant qu’il estoit au Concile de Constance, comme aussi par +celuy de Papire Masson qui rencontra l’_Agobardus_ chez un Relieur qui +en vouloit endosser ses livres, et de l’_Asconius_ qui nous a esté donné +par semblable rencontre. Mais d’autant néantmoins que ce moyen est aussi +extraordinaire que l’affection de ceux qui s’en servent, j’ayme mieux le +laisser à la discrétion de ceux qui en voudront user, que non pas de le +prescrire comme une règle générale et nécessaire. + + + + +CHAPITRE VI + +La disposition du lieu où on les doit garder. + + +Cette considération du lieu qu’il faut choisir pour dresser et establir +une Bibliothèque, devroit bien estre d’aussi long discours comme les +précédentes, si les préceptes que l’on en peut donner pouvoient estre +aussi facilement exécutez comme ceux que nous avons déduits et expliquez +cy-dessus. Mais d’autant qu’il n’appartient qu’à ceux-là qui veulent +bastir des lieux exprès pour cet effet, d’y observer précisément toutes +les règles et circonstances qui dépendent de l’Architecture, beaucoup de +particuliers estans contraints de se régler sur la diverse façon de +leurs logemens pour placer leurs Bibliothèques au moins mal qu’il leur +est possible, il sembleroit quasi superflu d’en prescrire aucuns: et à +dire vray je croy que c’est la seule occasion qui a meu tous les +Architectes à ne rien adjouster à ce qu’en avoit dit Vitruve. Toutesfois +pour ne donner cet advis manque et imparfait, j’en dirai briefvement mon +opinion, afin qu’un chacun s’en puisse servir suivant qu’il en aura le +pouvoir, ou qu’il la jugera véritable et conforme à sa volonté. + +Pour ce qui est donc de la situation et de la place où l’on doit bastir +ou choisir un lieu propre pour une Bibliothèque, il semble que ce commun +dire, + + _Carmina secessum scribentis et otia quærunt_, + +nous doive obliger à le prendre dans une partie de la maison plus +reculée du bruit et du tracas, non seulement de ceux de dehors, mais +aussi de la famille et des domestiques, en l’éloignant des rues, de la +cuisine, sale du commun, et lieux semblables, pour la mettre s’il est +possible entre quelque grande court et un beau jardin où elle ait son +jour libre, ses veues bien estendues et agréables, son air pur, sans +infection de marets, cloaques, fumiers, et toute la disposition de son +bastiment si bien conduitte et ordonnée, qu’elle ne participe aucune +disgrace ou incommodité manifeste. + +Or, pour en venir à bout avec plus de plaisir et moins de peine, il sera +toujours à propos de la placer dans des estages du milieu, afin que la +fraischeur de la terre n’engendre point le remugle, qui est une certaine +pourriture qui s’attache insensiblement aux livres; et que les greniers +et chambres d’enhaut servent pour l’empescher d’estre aussi susceptible +des intempéries de l’air, comme sont celles qui pour avoir leurs +couvertures basses ressentent facilement l’incommodité des pluyes, +neiges et grandes chaleurs. Ce que s’il n’est pas autrement facile +d’observer, au moins faut-il prendre garde qu’elles soient élevées de la +hauteur de quatre ou cinq degrez, comme j’ay remarqué que l’estoit +l’Ambroisienne à Milan, et le plus haut exhaussées que l’on pourra, tant +à raison de la beauté que pour obvier aux incommodités susdites: sinon +le lieu se trouvant humide et mal situé, il faudra avoir recours ou à la +natte, ou aux tapisseries pour garnir les murailles, et au poisle ou +bien à la cheminée, dans laquelle on ne bruslera que du bois qui fume +peu pour l’eschauffer et desseicher pendant l’Hyver et les jours des +autres saisons qui seront plus humides. + +Mais il semble que toutes ces difficultez et circonstances ne soient +rien au prix de celles qu’il faut observer pour donner jour et percer +bien à propos une Bibliothèque, tant à cause de l’importance qu’il y a +qu’elle soit bien esclairée jusques à ses coins plus éloignez, qu’aussi +pour la diverse nature des vents qui doivent y souffler d’ordinaire, et +qui produisent des effects aussi différents que le sont leurs qualitez +et les lieux par où ils passent. Sur quoy je dis que deux choses sont à +observer: la première, que les croisées et fenestres de la Bibliothèque +(quand elle sera percée des deux costez) ne se regardent diamétralement, +sinon celles qui donneront jour à quelque table; d’autant que par ce +moyen les jours ne s’esvanoüyssant au dehors, le lieu en demeure +beaucoup mieux esclairé. La seconde, que les principales ouvertures +soient tousjours vers l’Orient, tant à cause du jour que la Bibliothèque +en pourra recevoir de bon matin, qu’à l’occasion des vents qui soufflent +de ce costé, lesquels estans chauds et secs de leur nature rendent l’air +grandement tempéré, fortifient les sens, subtilisent les humeurs, +espurent les esprits, conservent nostre bonne disposition, corrigent la +mauvaise, et pour dire en un mot sont très-sains et salubres: où au +contraire ceux qui soufflent du costé de l’Occident sont plus fascheux +et nuisibles, et les Méridionaux plus dangereux que tous les autres, +parce qu’estans chauds et humides ils disposent toutes choses à +pourriture, grossissent l’air, nourrissent les vers, engendrent la +vermine, fomentent et entretiennent les maladies, et nous disposent à en +recevoir de nouvelles; aussi sont-ils appellez par Hippocrate, _Austri +auditum hebetantes, caliginosi, caput gravantes, pigri, dissolventes_, +parce qu’ils remplissent la teste de certaines vapeurs et humiditez qui +espaississent les esprits, relaschent les nerfs, bouschent les conduits, +offusquent les sens, et nous rendent paresseux et presque inhabiles à +toutes sortes d’actions. C’est pourquoy au défaut des premiers il faudra +avoir recours à ceux qui soufflent du Septentrion, et qui par le moyen +de leurs qualitez froide et seiche n’engendrent aucune humidité, et +conservent assez bien les livres et papiers. + + + + +CHAPITRE VII + +L’ordre qu’il convient leur donner. + + +Le septiesme poinct qui semble absolument devoir estre traicté après les +précédens, est celuy de l’ordre et de la disposition que doivent garder +les livres dans une Bibliothèque: car il n’y a point de doute que sans +icelle toute nostre recherche seroit vaine et nostre labeur sans fruict, +puis que les livres ne sont mis et réservez en cet endroit que pour en +tirer service aux occasions qui se présentent. Ce que toutesfois il est +impossible de faire s’ils ne sont rangez et disposez suivant leurs +diverses matières, ou en telle autre façon qu’on les puisse trouver +facilement et à point nommé. Je dis davantage, que sans cet ordre et +disposition tel amas de livre que ce peut estre, fust-il de cinquante +mille volumes, ne mériteroit pas le nom de Bibliothèque, non plus qu’une +assemblée de trente mille hommes le nom d’armée, s’ils n’estoient rangez +en divers quartiers sous la conduitte de leurs Chefs et Capitaines, ou +une grande quantité de pierres et matériaux celui de Palais ou Maison, +s’ils n’estoient mis et posez suivant qu’il est requis pour en faire un +bastiment parfait et accomply. Et tout ainsi que nous voyons la Nature, +_quæ nihil unquam sine ordine meditata est vel effecit_[31], gouverner, +entretenir et conserver par cette unique voye une si grande diversité de +choses, sans l’usage desquelles nous ne pourrions pas sustenter et +maintenir nostre corps; aussi faut-il croire que pour entretenir nostre +esprit il est besoin que ses objets et les choses desquelles il se sert +soient disposées de telle sorte, qu’il puisse toutes fois et quand il +luy plaira les discerner les uns d’avec les autres, et les trier et +séparer à sa fantaisie, sans labeur, sans peine et sans confusion. Ce +que néantmoins il ne feroit jamais en fait de livres si on les vouloit +ranger suivant le dessein de cent Bufets que propose la Croix du Maine +sur la fin de sa _Bibliothèque Françoise_, ou les caprices que Jules +Camille expose en l’idée de son Théâtre, et beaucoup moins encore si on +vouloit suivre la triple division que Jean Mabun tire de ces mots du +Psalmiste, _Disciplinam, bonitatem et scientiam doce me_, pour +distribuer tous les livres en trois classes et chefs principaux, de la +Morale, des Sciences, et de la Dévotion. Car tout ainsi que pour trop +presser l’anguille elle eschappe, que la Mémoire artificielle gaste et +pervertit la naturelle, et que l’on manque souvent de venir à bout de +beaucoup d’affaires pour y avoir trop apporté de circonstances et +précautions; aussi est-il certain qu’il seroit grandement difficile à un +esprit de se pouvoir régler et accoustumer à cet ordre, lequel semble +n’avoir autre but que de gesner et crucifier éternellement la Mémoire +sous les espines de ces vaines poinctilleries et subtilitez chymériques, +tant s’en faut qu’il la puisse soulager en aucune façon, et vérifier ce +dire de Cicéron, _Ordo est maxime qui memoriæ lumen affert_[32]. C’est +pourquoy ne faisant autre estime d’un ordre qui ne peut estre suivi que +d’un Autheur qui ne veut estre entendu, je croy que le meilleur est +toujours celuy qui est le plus facile, le moins intrigué, le plus +naturel, usité, et qui suit les Facultez de Théologie, Médecine, +Jurisprudence, Histoire, Philosophie, Mathématiques, Humanitez, et +autres, lesquelles il faut subdiviser chacune en particulier, suivant +leurs diverses parties qui doivent pour cet effet être médiocrement +connues par celui qui a la charge de la Bibliothèque: comme en +Théologie, par exemple, il faut mettre toutes les Bibles les premières +suivant l’ordre des langues, par après les Conciles, Synodes, Décrets, +Canons, et tout ce qui est des Constitutions de l’Église, d’autant +qu’elles tiennent le second lieu d’auctorité parmy nous: en suitte les +Pères Grecs et Latins, et après eux les Commentateurs, Scholastiques, +Docteurs meslez, Historiens; et finalement les Hérétiques. En +Philosophie, commencer par celle de Trismégiste qui est la plus +ancienne, poursuivre par celle de Platon, d’Aristote, de Raymond Lulle, +Ramus, et achever par les Novateurs Telesius, Patrice, Campanella, +Verulam, Gilbert, Jordan Brun, Gassand, Basson, Gomesius, Charpentier, +Gorlée, qui sont les principaux d’entre une milliace d’autres; et faire +ainsi de toutes les Facultez: avec ces cautions qu’il faut observer +soigneusement, la première que les plus universels et anciens marchent +tousjours en teste, la seconde que les Interprètes et Commentateurs +soient mis à part et rangez suivant l’ordre des livres qu’ils +expliquent, la troisiesme que les Traictez particuliers suivent le rang +et la disposition que doivent tenir leur matière et sujets dans les Arts +et Sciences, et la quatriesme et dernière que tous les livres de pareil +sujet et mesme matière soient précisément réduits et placez au lieu qui +leur est destiné, parce qu’en ce faisant la mémoire est tellement +soulagée, qu’il seroit facile en un moment de trouver dans une +Bibliothèque plus grande que n’estoit celle de Ptolomée, tel livre que +l’on en pourroit choisir ou désirer. Ce que pour faire encore avec moins +de peine et plus de contentement, il faut bien prendre garde que les +livres qui sont trop menus pour estre reliez seuls ne soient mis et +conjoints qu’avec ceux qui ont traicté de tout pareil et mesme sujet, +estant plus à propos en tout cas de les faire relier seuls que +d’apporter une confusion extrême en une Bibliothèque, les joignant avec +d’autres d’un sujet si extravagant et si éloigné, que l’on ne +s’adviseroit jamais de les chercher en telles compagnies. Je sçay bien +que l’on me pourra représenter deux incommoditez assez notables qui +accompagnent cet ordre, sçavoir la difficulté de pouvoir bien réduire et +placer certains livres meslez à quelque classe et Faculté principale, et +le travail continuel qu’il y a de tousjours remuer une Bibliothèque +quand il faut placer une trentaine de volumes en divers endroits +d’icelle. Mais je responds pour le premier, qu’il n’y a guères de livres +qui ne se puissent réduire à quelque ordre, principalement quand on en a +beaucoup, que lors qu’ils sont une fois placez il n’est besoin que d’un +peu de mémoire pour se souvenir où on les aura mis; et qu’au pis aller +il ne gist qu’à destiner un certain endroit pour les réduire tous +ensemble. Et quant à ce qui est du second, il est bien vray que l’on +pourroit éviter un peu de peine en ne pressant point les livres, ou en +laissant quelque peu de place à l’extrémité des tablettes ou des lieux +où finit chaque Faculté: mais néantmoins il seroit plus à propos, ce me +semble, de choisir quelque lieu pour mettre tous les livres que l’on +achèteroit pendant six mois, au bout desquels on les rangeroit avec les +autres chacun en leurs places; d’autant que par ce moyen ils s’en +porteroient tous beaucoup mieux estans espoudrez et maniez deux fois +l’an. Et en tout cas je croy que cet ordre qui est le plus usité sera +tousjours pareillement estimé plus beau et plus facile que celuy de la +Bibliothèque Ambroisienne, et de quelques autres, où tous les livres +sont peslemeslez et indifféremment rangez suivant l’ordre des volumes et +des chiffres, et distinguez seulement dans un catalogue où chaque pièce +se trouve sous le nom de son Autheur: d’autant que pour éviter les +incommoditez précédentes il en traisne après soy une Iliade d’autres, à +beaucoup desquelles on pourroit toutesfois remédier par un catalogue +fidèlement dressé suivant toutes les Classes et Facultez subdivisées +jusques aux plus précises et particulières de leurs parties. + + [31] Aristot. 8. _Politic._ + + [32] 2. _De Orat._ + +Maintenant il ne reste plus qu’à parler des Manuscripts, qui ne peuvent +estre mieux ny plus à propos placez qu’en quelque endroit de la +Bibliothèque, n’y ayant nulle apparence de les séparer et séquestrer +d’icelle, puis qu’ils en font la meilleure partie et la plus curieuse et +estimée: joint que plusieurs se persuadent facilement quand ils ne les +voyent point parmy les autres livres, que toutes les chambres où l’on a +coustume de dire qu’ils sont enfermez ne sont qu’imaginaires, et +destinées seulement pour servir d’excuse à ceux qui n’en ont point. +Aussi voyons-nous qu’il y a un costé tout entier de la Bibliothèque +Ambroisienne rempli de neuf mille Manuscripts qui ont esté assemblez par +le soin et la diligence du Sieur Jean Antoine Olgiati, et que dans celle +de M. le Président de Thou il y a une chambre de pareil pied et d’aussi +facile entrée que les autres destinée pour cet effet. C’est pourquoy en +prescrivant l’ordre que l’on y peut observer, il faut prendre garde +qu’il y a deux sortes de Manuscripts, et que pour ce qui est de ceux qui +sont de juste volume et grosseur ils peuvent estre rangez comme les +autres livres, avec cette précaution néantmoins, que s’il y en a +quelqu’un de grande conséquence, ou prohibitez et défendus, ils soient +mis aux tablettes plus hautes, et sans aucun titre extérieur, pour estre +plus éloignez tant de la main que de la veuë, afin qu’on ne les puisse +connoistre ny manier que suivant la volonté et à la discrétion de celuy +qui en aura la charge. Ce qu’il faut aussi pratiquer pour l’autre sorte +de Manuscripts qui consistent en cahiers et petites pièces séparées, +lesquelles il faut assembler par liaces et pacquets suivant les +matières, et les placer encore plus haut que les précédentes, d’autant +qu’à cause de leur petitesse et du peu de temps qu’il faudroit à les +transcrire elles seroient tous les jours sujettes à estre prises ou +empruntées si on venoit à les mettre en un endroit où elles peussent +estre veuës et maniées d’un chacun, comme il arrive souvent aux livres +arrangez sur des pulpitres dans les vieilles Bibliothèques. Ce qui doit +suffire pour ce poinct, sur lequel il n’est pas besoin de s’estendre +davantage, puis que l’ordre de la Nature qui est tousjours égal et +semblable à soy-mesme n’y pouvant estre observé, à cause de +l’extravagance et de la diversité des livres, il ne reste que celuy de +l’art, lequel un chacun d’ordinaire veut establir à sa fantaisie, +suivant qu’il le trouve plus à propos par son bon sens et jugement tant +pour satisfaire à soy-mesme, que pour ne vouloir pas suivre la trace et +les opinions des autres. + + + + +CHAPITRE VIII + +L’ornement et la décoration que l’on y doit apporter. + + +Je passerois volontiers de ce dernier poinct à celuy qui doit clorre et +fermer cet Advis, si je n’estois adverti par ce dire très-véritable de +Typotius, _Ignota populo est et mortua pene ipsa virtus sine +lenocinio_[33], de dire quelques mots en passant de la monstre +extérieure et de l’ornement que l’on doit apporter à une Bibliothèque, +puis que ce fard et cette décoration semblent nécessaires, veu que +suivant le dire du mesme Autheur, _Omnis apparatus bellicus, omnes +machinæ forenses, omnis denique suppellex domestica, ad ostentationem +comparata sunt_. Et dire vray, ce qui me fait plus facilement excuser la +passion de ceux qui recherchent aujourd’huy cette pompe avec beaucoup de +frais et despences inutiles; c’est que les anciens y ont encore esté +moins retenus que nous: car si nous voulons en premier lieu considérer +quelle estoit la structure et le bastiment de leurs Bibliothèques, +Isidore nous apprendra[34] qu’elles estoient toutes quarrelées de marbre +verd, et couvertes d’or par les lambris, Boèce que les murailles +estoient revestues de verre et d’yvoire, Sénèque que les armoires et +pulpitres estoient d’ébène et de cèdre. Si nous recherchons quelles +pièces rares et exquises ils y mettoient, les deux Plines, Suétone, +Martial et Vopiscus tesmoignent par toutes leurs œuvres qu’ils +n’espargnoient ny or ny argent pour y mettre les images et statues +représentées au vif de tous les galands hommes. Et finalement s’il est +question de sçavoir quel estoit l’ornement de leurs volumes, Sénèque ne +fait autre chose que reprendre le luxe et la trop grande despense qu’ils +faisoient à les peindre, dorer, enluminer, et faire couvrir et relier +avec toute sorte de bombance, mignardise et superfluité. Mais pour tirer +quelque instruction de ces désordres, il nous faut eslire et trier de +ces extrémitez ce qui est tellement requis à une Bibliothèque, qu’on ne +puisse en aucune façon le négliger sans avarice, ou l’excéder sans +prodigalité. + + [33] Lib. _De fama_. + + [34] Apud Lipsum, _Syntag. de Biblioth._ cap. 9. et 10. + +Je dis, premièrement, qu’il n’est point besoin pour ce qui est des +livres de faire une despense extraordinaire à leur relieure, estant plus +à propos de réserver l’argent qu’on y despenseroit pour les avoir tous +du volume plus grand et de la meilleure édition qui se pourra trouver; +si ce n’est qu’on vueille pour contenter de quelque apparence les yeux +des spectateurs, faire couvrir tous les dos de ceux qui seront reliez +tant en bazane qu’en veau ou marroquin, de filets d’or et de quelques +fleurons, avec le nom des Autheurs: pourquoy faire on aura recours au +Doreur qui aura coustume de travailler pour la Bibliothèque, comme aussi +au Relieur pour refaire les dos et couvertures escorchées, reprendre les +transchefils, accommoder les transpositions, recoler les cartes et +figures, nettoyer les fueilles gastées, et bref entretenir tout en +l’estat nécessaire à l’ornement du lieu et à la conservation des +volumes. + +Il n’est point aussi question de rechercher et entasser dans une +Bibliothèque toutes ces pièces et fragments des vieilles statues, + + _Et Curios jam dimidios, humeroque minorem + Corvinum, et Galbam auriculis nasoque carentem_; + +nous estant assez d’avoir des copies bien faictes et tirées de ceux qui +ont esté les plus célèbres en la profession des Lettres, pour juger en +un mesme temps de l’esprit des Autheurs par leurs livres, et de leur +corps, figure et physiognomie par ces tableaux et images, lesquelles +jointes aux discours que plusieurs ont fait de leur vie, servent à mon +advis d’un puissant esguillon pour exciter une âme généreuse et bien-née +à suivre leurs pistes, et à demeurer ferme et stable dans les airs et +sentiers battus de quelque belle entreprise et résolution. + +Encore moins faut-il employer l’or à ses lambris, l’yvoire et le verre à +ses parois, le cèdre à ses tablettes, et le marbre à ses fonds et +planchers, puis que telle façon de paroistre n’est plus en usage, que +les livres ne se mettent plus sur des pulpitres à la mode ancienne, mais +sur des tablettes qui cachent toutes les murailles; et qu’au lieu de +telle dorure et paremens l’on peut faire vicarier les instruments de +Mathématiques, Globes, Mappemonde, Sphères, Peintures, animaux, pierres, +et autres curiositez tant de l’Art que de la Nature, qui s’amassent pour +l’ordinaire de temps en temps et quasi sans rien mettre et desbourser. + +Finalement ce seroit une grande oubliance, si après avoir fourny une +Bibliothèque de toutes ces choses, elle n’avoit point ses tablettes +garnies de quelque petite serge, bougran ou canevas accommodé à +l’ordinaire avec des cloux dorez ou argentez, tant pour conserver les +livres de la poudre, que pour donner une grâce nompareille à tout le +lieu; et aussi si elle venoit à manquer et estre despourveuë de tables, +tapis, siéges, espousettes, boules jaspées, conserves, horloges, plumes, +papier, ancre, canif, pouldre, Almanach, et autres petits meubles et +instruments semblables, qui sont de si petite valleur et tellement +nécessaires, qu’il n’y a point d’excuse capable de mettre à couvert ceux +qui négligent d’en faire provision. + + + + +CHAPITRE IX + +Quel doit estre le but principal de cette Bibliothèque. + + +Toutes ces choses estans ainsi disposées, il ne reste plus pour +l’accomplissement de ces discours, qu’à sçavoir quel doit estre leur fin +et usage principal: car de s’imaginer qu’il faille après tant de peine +et de despense cacher toutes ces lumières sous le boisseau, et condamner +tant de braves esprits à un perpétuel silence et solitude, c’est mal +recognoistre le but d’une Bibliothèque, laquelle ne plus ne moins que la +Nature, _perditura est fructum sui, si tam magna, tam præclara, tam +subtiliter dicta, tam nitida, et non uno genere formosa solitudini +ostenderet: scias illam spectari voluisse, non tantum aspici_[35]. C’est +pourquoy je vous diray, Monseigneur, avec autant de liberté comme j’ai +d’affection pour vostre service, qu’en vain celuy-là s’efforce il de +pratiquer aucun des moyens susdits, ou de faire quelque despense notable +après les Livres, qui n’a dessein d’en vouer et consacrer l’usage au +public, et de n’en desnier jamais la communication au moindre des hommes +qui en pourra avoir besoin, le dire du Poëte estant très-véritable, + + _Vile latens virtus: quid enim demersa tenebris + Proderit, obscuro veluti sine remige puppis, + Vel lyra quæ reticet, vel qui non tenditur arcus[36]?_ + +Aussi estoit-ce une des principales maximes des plus somptueux d’entre +les Romains, ou de ceux qui affectionnoient plus le bien du public, que +de faire dresser beaucoup de ces Librairies, pour puis après les vouer +et destiner à l’usage de tous les hommes de Lettres; jusques là mesmes +que suivant le calcul de Pierre Victor il y en avoit vingt-neuf à Rome, +et suivant celuy de Palladius trente-sept, qui estoient des marques si +certaines de la grandeur, magnificence et somptuosité des Romains, que +Pancirol a eu raison d’attribuer à nostre négligence, et de ranger entre +les choses mémorables de l’antiquité qui ne sont venues jusques à nous +ce tesmoignage très-asseuré de la richesse et de la bonne affection des +anciens envers ceux qui faisoient profession des Lettres; et ce avec +d’autant plus de raison qu’il n’y a maintenant, au moins suivant ce que +j’en ay peu sçavoir, que celles du Chevalier Bodleui à Oxfort, du +Cardinal Borromée à Milan, et de la Maison des Augustins à Rome, où l’on +puisse entrer librement et sans difficulté; toutes les autres, comme +celles de Muret, Fulvius Ursinus, Montalte, et du Vatican; des Médicis, +et de Pierre Victor à Florence; de Bessarion à Venise, de S. Anthoine à +Padoue; des Jacobins à Boulogne; des Augustins à Crémone; du Cardinal +Siripand à Naples; du Duc Fédéric à Urbain; de Nunnesius à Barcelonne; +de Ximénès à Complute; de Renzovius à Bradenberk; des Foulcres à +Ausbourg; et finalement du Roy, S. Victor, et de M. de T... à Paris, qui +sont toutes belles et admirables, n’estans si communes, ouvertes à un +chacun, et de facile entrée, comme sont les trois précédentes. Car pour +ne parler que de l’Ambroisienne de Milan, et monstrer par mesme moyen +comme elle surpasse tant en grandeur et magnificence que en obligeant le +public beaucoup de celles d’entre les Romains, n’est-ce pas une chose du +tout extraordinaire qu’un chacun y puisse entrer à toute heure presque +que bon luy semble, y demeurer tant qu’il luy plaist, voir, lire, +extraire tel Autheur qu’il aura agréable, avoir tous les moyens et +commoditez de ce faire, soit en public ou en particulier, et ce sans +autre peine que de s’y transporter ès jours et heures ordinaires, se +placer dans des chaires destinées pour cet effet, et demander les livres +qu’il voudra fueilleter au Bibliothécaire ou à trois de ses serviteurs, +qui sont fort bien stipendiez et entretenus, tant pour servir à la +Bibliothèque qu’à tous ceux qui viennent tous les jours estudier en +icelle. + + [35] Seneca _de vita beata_, cap. 32. + + [36] Claudian. _de 4. Consul. Honorii_. + +Mais pour régler cet usage avec la bienséance et toutes les précautions +requises, j’estime qu’il seroit à propos de faire premièrement choix et +élection de quelque honneste homme docte et bien entendu en faict de +Livres, pour luy donner avec la charge et les appoinctemens requis le +tiltre et la qualité de Bibliothécaire, suivant que nous voyons avoir +esté pratiqué en toutes les plus fameuses Librairies, où beaucoup de +galands hommes se sont tousjours tenus bien honorez d’avoir cette +charge, et l’ont rendue plus illustre et recommandable par leur grande +doctrine et capacité, comme par exemple, Démétrius Phalereus, +Callimachus, Apollonius Alexandrin, Aristoxenus et Zenodotus, qui ont eu +autrefois la charge de celle d’Alexandrie; Varro et Hyginus qui ont +gouverné celle du Mont Palatin à Rome; Leidrat et Agobard celle de +l’Isle Barbe auprès Lyon sous Charlemagne; Petrus Diaconus celle du Mont +Cassin; Platine, Eugubinus et Sirlette celle du Vatican; Sabellius celle +de Venise; Vuolphius de Basle; Gruterus de Heidelberc; Douza et Paulus +Merula de Leide, ausquels le docte Heinsius a succédé; comme après Budé, +Gosselin et Casaubon M. Rigault gouverne aujourd’huy la Royale establie +par le Roy François I, et augmentée de beaucoup par son industrie et la +diligence extrême qu’il y apporte. + +Après quoy le plus nécessaire seroit de faire deux Catalogues de tous +les Livres contenus dans la Bibliothèque, en l’un desquels ils fussent +si précisément disposez suivant les diverses matières et Facultez, que +l’on peust voir et sçavoir en un clin d’œil tous les Autheurs qui s’y +rencontrent sur le premier sujet qui viendra en fantaisie; et dans +l’autre ils fussent fidèlement rangez et réduits sous l’ordre alphabétic +de leurs Autheurs, tant afin de n’en point acheter deux fois, que pour +sçavoir ceux qui manquent, et satisfaire à beaucoup de personnes qui +sont quelquefois curieuses de lire particulièrement toutes les œuvres de +certains Autheurs. Ce qu’estant estably de la sorte, l’usage que l’on en +peut tirer est à mon jugement très-advantageux, soit qu’on regarde au +profit particulier qu’en peuvent recevoir le Maistre et le +Bibliothécaire, soit qu’on ait esgard à la renommée qu’il se peut +acquérir par la communication d’iceux à toute sorte de personnes; afin +de ne point ressembler à ces avaricieux qui n’ont jamais de contentement +de leurs richesses, ou à cet envieux serpent qui empeschoit que personne +ne peust aborder et cueillir les fruicts du jardin des Hespérides; veu +principalement que les choses ne se doivent estimer qu’à l’esgal du +profit et de l’usage que l’on en tire: et que pour ce qui est +particulièrement des Livres ils sont semblables à celuy d’Horace, duquel +il disoit en ses Épistres, + + _Odisti claves et grata sigilla pudico: + Paucis ostendi gemis, et communia laudas._ + +Toutesfois, d’autant qu’il ne seroit pas raisonnable de profaner avec +indiscrétion ce qui doit estre mesnagé avec jugement, il faudroit +premièrement observer que toutes les Bibliothèques ne pouvant tousjours +estre ouvertes comme l’Ambroisienne, il fust au moins permis à tous ceux +qui y auroient affaire d’aborder librement le Bibliothécaire pour y +estre introduits par iceluy sans aucune dilation ny difficulté: +secondement que ceux qui seroient totalement incognus, et tous autres +qui n’auroient affaire que de quelques passages, peussent veoir, +chercher et extraire de toutes sortes de livres imprimez ce dont ils +auroient besoin: tiercement que l’on permist aux personnes de mérite et +de cognoissance d’emporter à leurs logis les livres communs et de peu de +volumes; avec ces cautions néantmoins, que ce ne fust que pour quinze +jours ou trois semaines tout au plus, et que le Bibliothécaire fust +soigneux de faire escrire dans un livre choisi pour cet effet et divisé +par les lettres de l’Alphabet tout ce que l’on presteroit aux uns et aux +autres, avec la date du jour, la forme du volume, et le lieu et l’année +de l’impression, le tout souscrit par celuy à qui on aura presté: ce +qu’il faudroit biffer après le livre rendu, et marquer en marge le jour +de la reddition, pour voir combien on les auroit gardé: et ceux qui +auroient mérité par leur diligence et le soin apporté à la conservation +des livres, qu’on leur en prestast d’autres. Vous asseurant, +Monseigneur, que s’il vous plaist poursuivre comme vous avez commancé, +et augmenter vostre Bibliothèque pour vous en servir en cette sorte, ou +en telle autre que vous jugerez meilleure, vous en recevrez des louanges +nompareilles, des remercimens infinis, des avantages non communs, et +bref un contentement indicible, lors que vous recognoistrez en +parcourant ce Catalogue les courtoisies que vous aurez faictes, les +galands hommes que vous aurez obligez, les personnes qui vous auront +veu, les nouveaux amis et serviteurs que vous vous serez acquis, et pour +dire en un mot lors que vous jugerez au doigt et à l’œil combien de +gloire et de recommendation vous aura apporté vostre Bibliothèque. Pour +le progrez et augmentation de laquelle je proteste vouloir tout le temps +de ma vie contribuer tout ce qui me sera possible, comme j’ay pris dès +maintenant la hardiesse de vous en donner quelque tesmoignage par cet +Advis, lequel j’espère bien avec le temps polir et augmenter de telle +sorte, qu’il n’appréhendera point de sortir en lumière pour discourir et +parler amplement d’un sujet lequel n’a point encore esté traicté, +faisant voir sous le titre de _Bibliotheca Memmiana_, ce qu’il y a si +long-temps que l’on souhaite sçavoir, l’histoire très-ample et +particulière des Lettres et des Livres, le jugement et censure des +Autheurs, le nom des meilleurs et plus nécessaires en chaque Faculté, le +fléau des Plagiaires, le progrez des Sciences, la diversité des Sectes, +la révolution des Arts et Disciplines, la décadence des Anciens, les +divers principes des Novateurs, et le bon droict des Pyrrhoniens fondé +sur l’ignorance de tous les hommes: sous le voile de laquelle je vous +supplie très-humblement, Monseigneur, d’excuser la mienne, et de +recevoir ce petit Advis, quoy que grossier et mal tissu, pour des arres +de ma bonne volonté, et de celuy que je vous promets et feray voir un +jour avec plus grande suitte et meilleur équipage. + + _Nunc te marmoreum pro tempore fecimus; at tu, + Si fœtura gregem suppleverit, aureus esto[37]._ + + [37] Virg. Eclog. 7. + + +FIN. + + + + +TABLE + +DES + +POINCTS PRINCIPAUX + +QUI SONT TRAICTEZ EN CET ADVIS + + + PAGES. + Chapitre I.--On doit estre curieux de dresser des Bibliothèques, + et pourquoy 7 + Chapitre II.--La façon de s’instruire et sçavoir comme il faut + dresser une Bibliothèque 14 + Chapitre III.--La quantité de Livres qu’il y faut mettre 19 + Chapitre IV.--De quelle qualité et condition ils doivent estre 28 + Chapitre V.--Par quels moyens on les peut recouvrer 64 + Chapitre VI.--La disposition du lieu où on les doit garder 80 + Chapitre VII.--L’ordre qu’il convient leur donner 86 + Chapitre VIII.--L’ornement et la décoration que l’on y doit + apporter 96 + Chapitre IX.--Quel doit estre le but principal de cette + Bibliothèque 102 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER + CHEZ CL. MOTTEROZ, TYPOGRAPHE + RUE DU DRAGON, 31 + A PARIS + Le 10 Septembre 1876 + + + + +PETITE COLLECTION ELZEVIRIENNE + +Papier de Hollande, titres en rouge et noir + + + SINISTRARI (R. P.). _De la Démonialité_ et des animaux _Incubes et + Succubes_; publié d’après le manuscrit original découvert à Londres en + 1872, et traduit du Latin par Isidore Liseux, avec le texte en regard. + 5 fr. + + ULRICH DE HUTTEN. _Julius_, Dialogue entre Saint Pierre et le Pape + Jules II à la porte du Paradis (1515); traduction nouvelle par Edmond + Thion, texte Latin en regard. 3 fr. 50 + + LUTHER. _La Conférence entre Luther et le Diable_ au sujet de la + messe, racontée par Luther lui-même; traduction nouvelle par Isidore + Liseux, texte Latin en regard. 4 fr. + + THÉODORE DE BÈZE. _Épître de Maître Benoît Passavant au Président + Lizet_, traduite pour la première fois du Latin macaronique de + Théodore de Bèze par Isidore Liseux, avec le texte en regard. 3 fr. 50 + + _PASSEVENT PARISIEN respondant à Pasquin Romain: De la vie de ceux qui + sont allez demourer à Genève_: faict en forme de Dialogue (1556). + 3 fr. 50 + + _LES ECCLÉSIASTIQUES DE FRANCE_, leur nombre, celuy des Religieux et + Religieuses, ce dont ils subsistent et à quoy ils servent (_Opuscule + anonyme du XVIIe siècle_). 2 fr. + + _REMONSTRANCE AUX FRANÇOIS_, pour les induire à vivre en paix à + l’advenir (1576). 1 fr. + + LA MOTHE LE VAYER. _Hexaméron rustique_, avec la clef des personnages. + 3 fr. 50 + + LA MOTHE LE VAYER. _Soliloques sceptiques_. 2 fr. 50 + + POGGE. _Les Bains de Bade_ au XVe siècle. 2 fr. + + HENRI ESTIENNE. _La Foire de Francfort_ [Exposition universelle et + permanente au XVIe siècle]; traduit pour la première fois par Isidore + Liseux, texte Latin en regard. 4 fr. + + JOACHIM DU BELLAY. _Divers Jeux rustiques_. 3 fr. 50 + + JOACHIM DU BELLAY. _Les Regrets_. 3 fr. 50 + + VIVANT DENON. _Point de Lendemain._ Conte dédié à la Reine; avec + ornements typographiques de Marillier. 4 fr. + +Catalogues à prix marqués de Livres choisis, rares et curieux, anciens +et modernes (envoi franco sur demande). + + +Paris.--Typographie Motteroz, 31, rue du Dragon. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77822 *** |
