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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77822 ***
+
+
+
+
+
+ ADVIS
+ POUR DRESSER
+ UNE
+ Bibliothèque
+
+ Présenté à Monseigneur le Président
+ de Mesme
+ Par Gabriel NAUDÉ
+ Parisien
+
+ Réimprimé sur la deuxième édition (Paris, 1644)
+
+
+ PARIS
+ Isidore LISEUX, Éditeur
+ Rue Bonaparte, nº 2
+ 1876
+
+
+
+
+[Vignette: C. MOTTEROZ]
+
+Tiré à cinq cent cinquante exemplaires.
+
+
+
+
+L’_Advis pour dresser une bibliothèque_ est un de ces livres d’érudition
+aimable qui se lisent toujours avec plaisir. Nul n’était plus apte à
+traiter ce sujet que Gabriel Naudé, le passionné bibliophile,
+l’organisateur des bibliothèques du président de Mesmes, des cardinaux
+Bagni et Barberini (deux des grands amateurs du temps), de Mazarin et de
+la reine Christine. Il semble même qu’il n’aurait pu écrire ce livre
+qu’à la fin de sa carrière, comme résumé de ses observations et de ses
+travaux, alors que les plus belles collections lui avaient passé entre
+les mains et avaient été mises en ordre par lui, tant en Italie qu’en
+France et en Suède. C’est au contraire au début de sa vie, à l’âge de
+vingt-cinq ou vingt-six ans, simple étudiant en médecine, recueilli par
+le président de Mesmes pour mettre un peu d’ordre dans ses livres, qu’il
+fit preuve en rédigeant cet opuscule, d’un savoir véritablement
+étonnant, de connaissances déjà si étendues et si variées, et surtout de
+ce remarquable esprit de classification dont il était doué. Depuis, il
+suivit toujours la même voie, sans s’en laisser détourner même par ses
+vastes travaux d’érudition et par les vives polémiques auxquelles il fut
+contraint de se livrer pour les soutenir. Il passa sa vie dans les
+livres, classant ceux qu’il avait, guettant ceux qu’il n’avait pas juste
+au moment où les collections auxquelles ils appartenaient pouvaient
+tomber en son pouvoir, achetant sans cesse, en France, en Hollande, en
+Italie, en Angleterre, presque toujours pour le compte des autres,
+parfois aussi pour son propre compte quand les malheurs des temps
+faisaient chanceler la fortune de ses protecteurs. On le vit bien
+pendant la Fronde lorsqu’un arrêt inepte du Parlement ordonna la vente
+de la bibliothèque du cardinal Mazarin dans laquelle Naudé, au prix de
+tant de peines et de fatigues, avait réuni près de 40,000 volumes. Ce
+fut un véritable pillage dont Naudé sauva ce qu’il put, en y consacrant
+tout l’argent qu’il avait, une maigre somme, un peu plus de 3,000
+livres.
+
+Ce dont il faut surtout le louer, c’est qu’il ne fut pas, comme tant
+d’autres, un bibliophile égoïste, désireux de thésauriser d’immenses
+richesses littéraires pour lui seul, ou tout au plus pour un petit
+cercle d’amis. S’il proposait comme premier résultat de la fondation
+d’une grande bibliothèque l’avantage de sauver de la destruction une
+foule d’ouvrages exposés à périr en restant disséminés, il entrevoyait
+pour but principal de faire jouir tout le monde de ces trésors si
+difficilement amassés. On lui doit la première bibliothèque ouverte au
+public en France, la Mazarine. A peine eut-il réuni, sur l’ordre du
+cardinal, douze ou quinze mille volumes, qu’il lui persuada de ne pas
+les garder pour lui, d’en faire part généreusement à quiconque voudrait
+les consulter. La chose sembla bien téméraire, comme toutes les
+innovations. Il n’y avait alors, en Europe, que trois bibliothèques
+ouvertes au public, l’Ambroisienne fondée à Milan par le cardinal
+Borromée, en 1608; la Bodleienne ouverte à Oxford en 1612 et la
+Bibliothèque Angélique, du nom de son fondateur Angelo Rocca, établie à
+Rome, en 1620. On doutait que pareille tentative pût réussir en France,
+mais Naudé aurait volontiers répondu, comme d’Alembert, à ces
+infatigables adversaires de toute idée un peu neuve: «Qu’on leur donne à
+manger du gland, car le pain fut aussi, dans son temps, une grande
+innovation.» A la fin de 1643, il eut le bonheur de voir le public
+pénétrer dans la bibliothèque du cardinal, bonheur bientôt suivi de
+rudes épreuves lorsqu’il lui fallut assister à la dispersion de ses
+chers livres. Le cœur navré, il partit pour Stockholm où la reine
+Christine lui offrait la direction de sa bibliothèque, puis revint à
+Paris reconstituer celle du cardinal. Au milieu de toutes ces traverses,
+des voyages qu’il lui fallut entreprendre tant pour visiter les
+principales collections de l’Europe que pour en acquérir quelques-unes,
+il trouva encore le temps d’écrire cinq ou six grands ouvrages
+d’érudition et une trentaine de dissertations, la plupart fort curieuses
+et qui le placèrent à la tête des plus savants hommes de son temps.
+
+Savant, il l’était déjà au début de sa carrière et lorsqu’il publia
+l’_Advis_ que nous réimprimons. On s’en apercevra dès les premières
+pages de cet opuscule qu’il écrivit comme en se jouant et sans vouloir,
+sans doute, faire parade de sa science. Le lecteur d’aujourd’hui,
+habitué à une érudition plus sobre, sourira peut-être en voyant
+l’auteur, à peine entré en matière, citer Pline, Cardan, Sénèque, faire
+défiler Alexandre, Démétrius, Tibère, les rois d’Égypte, évoquer les
+Pyramides et le temple de Salomon; il y a là un étalage un peu enfantin,
+mais on tombe sous le charme en voyant combien Naudé est plein de son
+sujet, comme il connaît son antiquité et les modernes; on se convainc
+qu’il ne songe qu’à vous faire jouir du fruit de ses lectures, et l’on
+partage l’enthousiasme du bibliomane qui ne voit rien de plus beau que
+ceux qui collectionnent les livres, si ce n’est peut-être ceux qui les
+font. Presque rien n’a vieilli dans cet opuscule qui a deux siècles et
+demi de date; tout au plus le bibliophile contemporain donnerait-il plus
+d’extension à quelques parties et diminuerait-il d’autant quelques
+autres. Certaines branches du savoir n’ont pas, dans la classification
+de Naudé, tout le développement qu’on leur donnerait de nos jours, et
+l’on trouverait aisément que la théologie, la scolastique, la
+controverse religieuse, la vieille jurisprudence et l’alchimie occupent
+au contraire une trop grande place. C’est la conséquence de la marche du
+temps et de l’esprit humain: comme la mer, il se retire d’un côté pour
+se reporter de l’autre. Encore y aurait-il bien à redire à ces
+restrictions, car nombre de ces livres sont d’une haute curiosité. Mais,
+comme idées générales, l’_Advis pour dresser une bibliothèque_ reste un
+modèle de classification méthodique et raisonnée. L’impression dernière
+qui en résulte est saine; l’auteur l’a si bien pénétré de son amour des
+livres qu’on se laisse insensiblement aller à sa passion. On gagne à sa
+lecture sinon le désir de posséder une de ces belles collections qu’il
+imagine, désir chimérique pour la plupart, du moins le respect de ces
+majestueux «réservoirs» du génie de l’homme, et surtout la soif de
+connaître.
+
+Alcide Bonneau.
+
+
+
+
+AU LECTEUR
+
+
+Cet advis n’ayant esté dressé que par occasion d’une dispute qui fut
+agitée il y a quelques mois dans la Bibliothèque de celuy qui me fit
+dès-lors la faveur de l’avoir pour agréable: je n’avois point pensé à le
+tirer de la poudre de mon Estude pour le mettre au jour, jusques à ce
+que ne pouvant mieux ny plus promptement satisfaire à la curiosité de
+beaucoup de mes amis, qui m’en demandoient des copies; je me suis en fin
+résolu de le faire, tant pour me délivrer des frais et de l’incommodité
+des Copistes, que pour estre naturellement porté à obliger le public,
+auquel si cet Advis n’est digne de satisfaire, au moins pourra-il servir
+de guide à ceux qui luy en voudront donner de meilleurs, afin qu’il ne
+demeure si long-temps privé d’une pièce qui semble manquer à sa
+félicité, et pour le respect de laquelle je me suis le premier efforcé
+de rompre la glace et tracer le chemin en courant à ceux qui le voudront
+rebattre plus à loisir. De quoy si tu me sçais gré, j’auray de quoy
+louer ta bienvueillance et courtoisie: sinon je te supplieray de vouloir
+au moins excuser mes fautes et celles de l’Imprimeur.
+
+
+
+
+ADVIS
+
+POUR DRESSER
+
+Une Bibliothèque
+
+Présenté à Monseigneur le Président de MESME
+
+ ... _Juvat immemorata ferentem
+ Ingenuis oculisque legi, manibusque teneri_
+
+ HORAT. lib. 1. Epist. 19.
+
+
+Je croy, Monseigneur, qu’il ne vous semblera point hors de raison, que
+je donne le titre et la qualité de chose inouye à ce Discours, lequel je
+vous présente avec autant d’affection que vostre bienveillance et le
+service que je vous dois m’obligent: puis qu’il est vray qu’entre le
+nombre presque infini de ceux qui ont jusques aujourd’huy mis la main à
+la plume, aucun n’est encore venu à ma connoissance sur l’advis duquel
+on se puisse régler au choix des Livres, au moyen de les recouvrer, et à
+la disposition qu’il faut leur donner pour les faire paroistre avec
+profit et honneur dans une belle et somptueuse Bibliothèque.
+
+Car encore bien que nous ayons le conseil que donna Jean Baptiste
+Cardone, Évesque de Tortose, pour dresser et entretenir la Royale
+Bibliothèque de l’Escurial, si est-ce toutesfois qu’il a si légèrement
+passé sur ce sujet, que si on ne le compte pour nul, au moins ne doit-il
+point retarder le bon dessein de ceux qui veulent bien entreprendre d’en
+donner quelque plus grande lumière et esclaircissement aux autres, sous
+espérance que s’ils ne rencontrent mieux, la difficulté de l’entreprise
+ne les rendra pas moins qu’iceluy excusables, et affranchis de toute
+sorte de blasme et de calomnie.
+
+Aussi est-il vray qu’il n’appartient pas à un chacun de bien rencontrer
+en cette matière, et que la peine et la difficulté qu’il y a de
+s’acquérir une cognoissance superficielle de tous les arts et sciences,
+de se délivrer de la servitude et esclavage de certaines opinions qui
+nous font régler et parler de toutes choses à nostre fantaisie, et de
+juger à propos et sans passion du mérite et de la qualité des Autheurs,
+sont des difficultez plus que suffisantes pour nous persuader qu’il est
+vray d’un Bibliothécaire ce que Juste Lipse disoit élégamment et fort à
+propos de deux autres sortes de personnes, _Consules fiunt quotannis et
+novi Proconsules. Solus aut Rex aut Poeta non quotannis nascitur._
+
+Et si je prends la hardiesse, Monseigneur, de vous présenter ces
+Mémoires et Instructions, ce n’est pas que j’aye si bonne estime de mon
+jugement, que de le vouloir interposer en cette affaire qui est si
+difficile, ou que la Philautie me chatouille jusques à ce poinct qu’elle
+me face reconnoistre en moy ce qui ne se trouve que rarement ès autres.
+Mais l’affection que j’ay de faire chose qui vous soit agréable, est la
+seule cause qui m’excite à joindre les sentimens communs de beaucoup de
+personnes sçavantes et versées en la connoissance des Livres, et les
+moyens divers pratiquez par les plus fameux Bibliothécaires, à ce que le
+peu d’industrie et d’expérience que j’ay me pourra fournir, pour vous
+représenter en cet Advis les préceptes et moyens sur lesquels il est à
+propos de se régler, afin d’avoir un heureux succez de cette belle et
+généreuse entreprise.
+
+C’est pourquoy, Monseigneur, après vous avoir très-humblement requis
+d’attribuer plustost ce long discours à la candeur et sincérité de mon
+affection, que non pas à quelque présomption de m’en pouvoir plus
+dignement acquitter qu’un autre; je vous diray librement que si vous
+n’avez dessein d’esgaler la Bibliothèque Vaticane ou l’Ambrosienne du
+Cardinal Borrommée, vous avez de quoy mettre vostre esprit en repos,
+vous satisfaire et contenter d’avoir une telle quantité de Livres, et si
+bien choisis, que demeurant hors de ces termes elle est plus que
+suffisante non seulement de servir à vostre contentement particulier, et
+à la curiosité de vos amis; mais aussi de se conserver le nom d’une des
+meilleures et mieux fournies Bibliothèques de France; puis que vous avez
+tous les principaux ès Facultez principales, et un très-grand nombre
+d’autres qui peuvent servir aux diverses rencontres des sujets
+particuliers et non communs.
+
+Mais si vous ambitionnez de faire esclatter vostre nom par celuy de
+vostre Bibliothèque, et de joindre ce moyen à ceux que vous pratiquez en
+toutes les occasions par l’éloquence de vos discours, la solidité de
+vostre jugement, et l’esclat des plus belles Charges et Magistratures
+que vous avez si heureusement exercées, pour donner un lustre perdurable
+à vostre mémoire, et vous asseurer pendant vostre vie de pouvoir
+facilement vous desvelopper des divers replis et roulemens des siècles,
+pour vivre et dominer dans le souvenir des hommes; il est besoin
+d’augmenter et de perfectionner tous les jours ce que vous avez si bien
+commencé, et donner insensiblement un tel et si avantageux progrez à
+vostre Bibliothèque, qu’elle soit aussi bien que vostre esprit, sans
+pair, sans esgale, et autant belle, parfaite et accomplie qu’il se peut
+faire par l’industrie de ceux qui ne font jamais rien sans quelque
+manque ou défaut, _adeo nihil est ab omni parte beatum_.
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+On doit estre curieux de dresser des Bibliothèques, et pourquoy.
+
+
+Or d’autant, Monseigneur, que toute la difficulté de ce dessein consiste
+à ce que le pouvant exécuter avec facilité, vous jugiez qu’il soit à
+propos de l’entreprendre, il est nécessaire, auparavant que de venir aux
+préceptes qui peuvent servir à cette exécution, de vous déduire et
+expliquer les raisons qui doivent vraysemblablement vous persuader
+qu’elle est à vostre advantage, et que vous ne la devez en aucune façon
+négliger. Car, pour ne point nous esloigner de la nature de cette
+entreprise, le sens commun nous dicte que c’est une chose tout à fait
+louable, généreuse et digne d’un courage qui ne respire que
+l’immortalité, de tirer de l’oubly, conserver et redresser comme un
+autre Pompée toutes ces images, non des corps, mais des esprits de tant
+de galands hommes qui n’ont espargné ny leur temps ni leurs veilles pour
+nous laisser les plus vifs traicts de ce qui estoit le plus excellent en
+eux. Aussi est-ce une pratique à laquelle Pline le jeune, qui n’estoit
+pas des moins ambitieux d’entre les Romains, semble nous vouloir
+particulièrement encourager par ces beaux mots du cinquiesme de ses
+Épistres, _Mihi pulchrum in primis videtur, non pati occidere quibus
+æternitas debetur_[1]. Joint que cette recherche curieuse et non
+triviale et commune peut légitimement passer pour un de ces bons
+présages desquels parle Cardan au Chapitre _de signis eximiæ
+potentiæ_[2], parce qu’estant extraordinaire, difficile et de grande
+despence, il ne se peut faire autrement qu’elle ne donne sujet à un
+chacun de parler en bons termes et quasi avec admiration de celuy qui la
+pratique: _Existimatio autem et opinio_, dit le mesme Autheur, _rerum
+humanarum reginæ sunt_[3]. Et à la vérité si nous ne trouvons point
+estrange que Démétrius ait fait monstre et parade de ses instrumens de
+guerre et machines vastes et prodigieuses, Alexandre le Grand de sa
+façon de camper, les Roys d’Égypte de leurs Pyramides, voire mesme
+Salomon de son Temple, et les autres de choses semblables; d’autant que
+Tybère remarque fort bien dans Tacite, _cæteris mortalibus in eo stare
+consilia quid sibi conducere putent, principum diversam esse sortem,
+quibus omnia ad famam dirigenda_: combien d’estime devons-nous faire de
+ceux qui n’ont point recherché ces inventions superflues et inutiles
+pour la pluspart, croyans et jugeans bien qu’il n’y avoit aucun moyen
+plus honneste et asseuré pour s’acquérir une grande renommée parmy les
+peuples, que de dresser de belles et magnifiques Bibliothèques, pour
+puis après les vouer et consacrer à l’usage du public? Aussi est-il vray
+que cette entreprise n’a jamais trompé ny déceu ceux qui l’ont bien sceu
+mesnager, et qu’elle a tousjours esté jugée de telle conséquence, que
+non seulement les particuliers l’ont fait réussir à leur avantage, comme
+Richard de Bury, Bessarion, Vincent Pinelli, Sirlette, vostre grand père
+Messire Henry de Mesme, de très-heureuse mémoire, le chevalier Anglois
+Bodleui, feu M. le Président de Thou, et un grand nombre d’autres, mais
+que les plus ambitieux mesmes ont tousjours voulu se servir d’icelle
+pour couronner et perfectionner toutes leurs belles actions, comme l’on
+fait de la clef qui ferme la voulte et sert de lustre et d’ornement à
+tout le reste de l’édifice. Et ne veux point d’autres preuves et
+tesmoins de mon dire que ces grands Roys d’Égypte et de Pergame, ce
+Xercès, cet Auguste, Luculle, Charlemagne, Alphonse d’Arragon, Matthieu
+Corvin, et ce grand Roy François premier, qui ont tous affectionné et
+recherché particulièrement (entre le nombre presque infini de beaucoup
+de Monarques et Potentats qui ont aussi pratiqué cette ruse et
+stratagème) d’amasser grand nombre de Livres, et faire dresser des
+Bibliothèques très-curieuses et bien fournies: non point qu’ils
+manquassent d’autres sujets de louange et recommandation, s’en estant
+assez acquis dans les triomphes de leurs grandes et signalées victoires;
+mais parce qu’ils n’ignoroient pas que les personnes _quibus sola mentem
+animosque perurit gloria_, ne doivent rien négliger de ce qui les peut
+facilement eslever au suprême et souverain degré d’estime et de
+réputation. Et de plus si on demandoit à Sénèque quelles doivent estre
+les actions de ces forts et puissans Génies qui semblent n’estre mis au
+monde que pour opérer des miracles, il respondroit infailliblement,
+_Neminem excelsi ingenii virum humilia delectant et sordida, magnarum
+rerum species ad se vocat et allicit_[4]. C’est pourquoy, Monseigneur,
+il semble estre à propos, puis que vous dominez et tenez le dessus en
+toutes les actions signalées, que vous ne demeuriez jamais dans la
+médiocrité ès chose bonne et louable; et puis que vous n’avez rien de
+bas et de commun, que vous enchérissiez aussi par-dessus tous les autres
+l’honneur et la réputation d’avoir une Bibliothèque la plus parfaite et
+la mieux fournie et entretenue qui soit de vostre temps. Finalement si
+ces raisons n’ont assez de pouvoir pour vous disposer à cette
+entreprise, je me persuade au moins que celle de vostre contentement
+particulier sera seule assez capable et puissante pour vous y faire
+résoudre: car s’il est possible d’avoir en ce monde quelque souverain
+bien, quelque félicité parfaite et accomplie, je croy certainement qu’il
+n’y en a point qui soit plus à désirer que l’entretien et le
+divertissement fructueux et agréable que peut recevoir d’une telle
+Bibliothèque un homme docte, et qui n’est point tant curieux d’avoir des
+Livres, _ut illi sint cœnationum ornamenta, quam ut studiorum
+instrumenta_[5], puis qu’il se peut à bon droit nommer au moyen d’icelle
+Cosmopolite ou habitant de tout le monde, qu’il peut tout sçavoir, tout
+voir, et ne rien ignorer, bref puis qu’il est maistre absolu de ce
+contentement, qu’il le peut mesnager à sa fantaisie, le prendre quand il
+veut, le quitter quand il luy plaist, l’entretenir tant que bon luy
+semble, et que sans contredit, sans travail et sans peine il se peut
+instruire, et connoistre les particularitez plus précises de
+
+ _Tout ce qui est, qui fut, et qui peut estre
+ En terre, en mer, au plus caché des Cieux._
+
+ [1] Epist. 5.
+
+ [2] Lib. 3. _De utilit. capienda ex advers._
+
+ [3] _Ibidem._
+
+ [4] Epist. 39.
+
+ [5] Seneca c. 9. lib. 1. _De tranquillit._
+
+Je diray donc pour le résultat de ces raisons, et de beaucoup d’autres,
+qu’il vous est plus facile de concevoir qu’à nul autre de les exprimer,
+que je ne prétends point par icelles vous engager à une despence
+superflue et grandement extraordinaire, n’estant point de l’opinion de
+ceux qui croyent que l’or et l’argent sont les principaux nerfs d’une
+Bibliothèque, et qui se persuadent (n’estimans les Livres qu’au prix
+qu’ils ont cousté) que l’on ne peut rien avoir de bon s’il n’est bien
+cher. Combien que ce ne soit pas aussi mon intention de vous persuader
+que ce grand amas se puisse faire sans frais ny bourse deslier, sçachant
+bien que le dire de Plaute est aussi véritable en cette occasion qu’en
+beaucoup d’autres, _Necesse est facere sumptum qui quærit lucrum_: mais
+bien de vous faire voir par ce présent discours, qu’il y a une infinité
+d’autres moyens desquels on se peut servir avec beaucoup plus de
+facilité et moins de despence pour parvenir et toucher finalement au but
+que je vous propose.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+La façon de s’instruire et sçavoir comme il faut dresser une
+Bibliothèque.
+
+
+Or entre iceux, Monseigneur, j’estime qu’il n’y en a point de plus utile
+et nécessaire que de se bien instruire auparavant que de rien advancer
+en cette entreprise, de l’ordre et de la méthode qu’il faut précisément
+garder pour en venir à bout. Ce qui se peut faire par deux moyens assez
+faciles et asseurez: le premier desquels est de prendre l’advis et
+conseil de ceux qui nous le peuvent donner, concerter et animer de vive
+voix, soit qu’ils le puissent faire, ou pour estre personnes de lettres,
+bon sens et jugement, qui par ce moyen sont en possession de parler à
+propos et bien discourir et raisonner sur toutes choses: ou bien parce
+qu’ils poursuivent la mesme entreprise avec estime et réputation d’y
+mieux rencontrer et d’y procéder avec plus d’industrie, de précaution et
+de jugement, que ne font pas les autres, tels que sont aujourd’huy
+Messieurs de Fontenay, Halé, du Puis, Riber, des Cordes, et Moreau,
+l’exemple desquels on ne peut manquer de suivre; puis que suivant le
+dire de Pline le jeune, _Stultissimum esset ad imitandum, non optima
+quæque sibi proponere_[6]: et que pour ce qui est de vostre particulier,
+la diversité de leur procédé vous pourra tousjours fournir quelque
+nouvelle addresse et lumière qui ne sera, peut estre, pas inutile au
+progrez et à l’avancement de vostre Bibliothèque, par la recherche des
+bons livres, et de ce qui est le plus curieux dans chacune des leurs. Le
+second est de consulter et recueillir soigneusement le peu de préceptes
+qui se peuvent tirer des livres de quelques Autheurs qui ont escrit
+légèrement et quasi par manière d’acquit sur cette matière, comme par
+exemple, du conseil de Baptiste Cardone, du _Philobiblion_ de Richard de
+Bury, de la vie de Vincent Pinelli, du livre de Possevin, _De cultura
+ingeniorum_, de celuy que Lipse a fait sur les Bibliothèques, et de
+toutes les diverses Tables, Indices et Catalogues: et se régler aussi
+sur les plus grandes et renommées Bibliothèques que l’on ait jamais
+dressées, veu que si l’on veut suivre l’advis et le précepte de Cardan,
+_His maxime in unaquaque re credendum est qui ultimum de se experimentum
+dederint_[7]. En suitte dequoy il ne faut point obmettre et négliger de
+faire transcrire tous les Catalogues, non seulement des grandes et
+renommées Bibliothèques, soit qu’elles soient vieilles ou modernes,
+publiques ou particulières, et en la possession des nostres ou des
+estrangers: mais aussi des Estudes et Cabinets, qui pour n’estre cognus
+ny hantez demeurent ensevelis dans un perpétuel silence. Ce qui ne
+semblera point estrange et nouveau si on considère quatre ou cinq
+raisons principales qui m’ont fait avancer cette proposition. La
+première desquelles est qu’on ne peut rien faire à l’imitation des
+autres Bibliothèques, si l’on ne sçait par le moyen des Catalogues qui
+en sont dressez ce qu’elles contiennent. La seconde, parce qu’ils nous
+peuvent instruire des livres, du lieu, du temps et de la forme de leur
+impression. La troisiesme, d’autant qu’un esprit généreux et bien nay
+doit avoir le désir et l’ambition d’assembler, comme en un blot, tout ce
+que les autres possèdent en particulier, _ut quæ divisa beatos
+efficiunt, in se mixta fluant_. La quatriesme, parce que c’est faire
+plaisir et service à un ami quand on ne luy peut fournir le livre duquel
+il est en peine, de luy monstrer et désigner au vray le lieu où il en
+pourroit trouver quelque copie, comme l’on peut faire facilement par le
+moyen de ces Catalogues. Finalement, à cause que nous ne pouvons pas par
+nostre seule industrie sçavoir et connoistre les qualitez d’un si grand
+nombre de livres qu’il est besoin d’avoir, il n’est pas hors de propos
+de suivre le jugement des plus versez et entendus en cette matière, et
+d’inférer en cette sorte: puisque ces livres ont esté recueillis et
+achetez par tels et tels, il y a bien de l’apparence qu’ils méritent de
+l’estre, pour quelque circonstance qui nous est incognue. Et en effect
+je puis dire avec vérité, que pendant l’espace de deux ou trois ans que
+j’ay eu l’honneur de me rencontrer avec Monsieur de F. chez les
+Libraires, je luy ay veu souvent acheter de si vieux livres et si mal
+couverts et imprimez, qu’ils me faisoient sousrire et esmerveiller tout
+ensemble: jusques à ce que, prenant la peine de me dire le sujet et les
+circonstances pour lesquelles il les achetoit, ses causes et raisons me
+sembloient si pertinentes, que je ne seray jamais diverti de croire
+qu’il est plus versé en la cognoissance des livres, et qu’il en parle
+avec plus d’expérience et de jugement qu’homme qui soit non seulement en
+France, mais en tout le reste du monde.
+
+ [6] Lib. 1. epist. 5.
+
+ [7] Lib. 3. _De utilit. cap. ex advers._ cap. _de contemptu_.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+La quantité de livres qu’il y faut mettre.
+
+
+Cette difficulté première estant ainsi déduite et expliquée, celle qui
+la doit suivre et costoyer de plus près nous oblige à rechercher s’il
+est à propos de faire un grand amas de Livres, et rendre une
+Bibliothèque célèbre, sinon par la qualité, au moins par la nompareille
+et prodigieuse quantité de ses volumes. Car il est vray que c’est
+l’opinion de beaucoup, que les Livres sont semblables aux loix et
+sentences des Jurisconsultes, lesquelles _æstimantur pondere et
+qualitate, non numero_, et qu’il appartient à celuy là seul de discourir
+à propos sur quelque poinct de doctrine, qui s’est le moins occupé à la
+diverse lecture de ceux qui en ont escrit. Et en effect il semble que
+ces beaux préceptes et advertissemens moraux de Sénèque, _Paretur
+librorum quantum satis est, nihil in apparatum. Onerat discentem turba,
+non instruit, multoque satius est paucis te auctoribus tradere, quam
+errare per multos. Quum legere non possis quantum habeas, sat est te
+habere quantum legas_[8], et plusieurs autres semblables qu’il nous
+donne en cinq ou six endroits de ses Œuvres, puissent aucunement
+favoriser et fortifier cette opinion par l’auctorité de ce grand
+personnage. Mais si nous la voulons renverser entièrement pour establir
+la nostre, comme plus probable, il ne faut que se fonder sur la
+différence qu’il y a entre le travail d’un particulier et l’ambition de
+celuy qui veut paroistre par le moyen de sa Bibliothèque, ou entre celuy
+qui ne veut satisfaire qu’à soy mesme, et celuy qui ne cherche qu’à
+contenter et obliger le public. Car il est certain que toutes ces
+raisons précédentes ne butent qu’à l’instruction de ceux qui veulent
+judicieusement et avec ordre et méthode faire quelque progrez en la
+Faculté qu’ils suivent, ou plustost à la condamnation de ceux qui
+tranchent des sçavans et contrefont les capables, encores qu’ils ne
+voyent non plus ce grand amas de Livres qu’ils ont fait, que les bossus
+(ausquels le Roy Alphonse avoit coustume de les comparer) cette grosse
+masse qu’ils portent derrière eux. Ce qui est à bon droict blasmé par
+Sénèque ès lieux alléguez cy-dessus, et plus ouvertement encore quand il
+dit: _Quo mihi innumerabiles libros et Bibliothecas, quarum dominus vix
+tota vita sua indices perlegit[9]?_ comme aussi par cet Épigramme
+qu’Ausone avec beaucoup de grace et naïfveté addresse _ad Philomusum_,
+
+ _Emptis quod libris tibi Bibliotheca referta est,
+ Magnum et Grammaticum te, Philomuse, putas;
+ Hoc genere et chordas, et plectra, et barbita conde,
+ Omnia mercatus, cras citharœdus eris._
+
+ [8] Epist. 2. lib. 4.--Lib. 1. _De tranquillit._ cap. 9.
+
+ [9] Lib. 1. _De tranquill._ cap. 9.
+
+Mais vous, Monseigneur, qui estes en réputation de plus sçavoir que l’on
+ne vous a peu enseigner, et qui vous privez de toute sorte de
+contentement pour jouyr et vous plonger tout à fait dans celuy que vous
+prenez à courtiser les bons Autheurs, c’est à vous proprement à qui il
+appartient d’avoir une Bibliothèque des plus augustes et des plus amples
+qui ait jamais esté, à celle fin qu’il ne soit dit à l’advenir qu’il n’a
+tenu qu’au peu de soin que vous aurez eu de donner cette pièce au public
+et à vous mesme, que toutes les actions de vostre vie n’ayent surpassé
+les faits héroïques de tous les plus grands personnages. C’est pourquoy
+j’estimeray tousjours qu’il est très à propos de recueillir pour cet
+effect toutes sortes de Livres (sous quelques précautions néantmoins que
+je déduiray cy-après), puis qu’une Bibliothèque dressée pour l’usage du
+public doit estre universelle, et qu’elle ne peut pas estre telle si
+elle ne contient tous les principaux Autheurs qui ont escrit sur la
+grande diversité des sujets particuliers, et principalement sur tous les
+Arts et Sciences, desquels si on vient à considérer le grand nombre dans
+le _Panepistemon_ d’Ange Politian, ou dans un autre Catalogue fort exact
+qui en a esté dressé depuis peu, je ne fay aucun doute qu’on ne juge par
+la grande quantité de Livres qui se rencontre ordinairement dans les
+Bibliothèques sur dix ou douze d’icelles, du plus grand nombre qu’il en
+faudroit avoir pour contenter la curiosité des lecteurs sur toutes les
+autres. D’où je ne m’estonne point si Ptolomée, Roy d’Egypte, avoit
+amassé pour cet effet non cent mil volumes, comme veut Cedrenus, non
+quatre cens mille, comme dit Sénèque, non cinq cens mille, comme
+l’asseure Josèphe, mais sept cens mille, comme tesmoignent et demeurent
+d’accord Aulugelle, Ammian Marcellin, Sabellic, et Volaterran[10]: ou si
+Eumènes, fils d’Attalus, en avoit recueilly deux cens mille, Constantin
+six vingts mille, Samonique, Précepteur de l’Empereur Gordian le jeune,
+soixante et deux mille, Epaphroditus, simple Grammairien, trente mille,
+et si Richard de Bury, M. de Thou, et le Chevalier Bodleui en ont fait
+si bonne provision, que le seul Catalogue de chacune de leurs
+Bibliothèques peut faire un juste volume. Aussi faut-il confesser qu’il
+n’y a rien qui rende une Bibliothèque plus recommandable que lors qu’un
+chacun y trouve ce qu’il cherche, ne l’ayant peu trouver ailleurs,
+estant nécessaire de poser pour maxime, qu’il n’y a livre, tant soit-il
+mauvais ou descrié, qui ne soit recherché de quelqu’un avec le temps,
+parce que, suivant le dire du Poëte Satyrique,
+
+ _Mille hominum species, et rerum discolor usus,
+ Velle suum cuique est, nec voto vivitur uno_[11],
+
+et qu’il est des lecteurs comme des trois conviez d’Horace,
+
+ _Poscentes vario nimium diversa palato_[12],
+
+les Bibliothèques ne pouvans mieux estre comparées qu’au pré de Sénèque,
+où chaque animal trouve ce qui luy est propre: _Bos herbam, canis
+leporem, ciconia lacertum_[13]. Et de plus il faut encore croire que
+tout homme qui recherche un livre le juge bon, et le jugeant tel sans le
+pouvoir trouver, est contraint de l’estimer curieux et grandement rare,
+de sorte, que venant en fin à le rencontrer en quelque Bibliothèque, il
+se persuade facilement que le maistre d’icelle le cognoissoit aussi bien
+que luy, et l’avoit acheté pour les mesmes intentions qui l’excitoient à
+le rechercher, et en suitte de ce conçoit une estime nompareille et du
+maistre et de la Bibliothèque: laquelle venant puis après à estre
+publiée, il ne faut que peu de rencontres semblables, jointe à la
+commune opinion du vulgaire, _cui magna pro bonis sunt_[14], pour
+satisfaire et récompenser un homme qui a tant soit peu l’honneur et la
+gloire en recommendation de tous ses frais et de toute sa peine. Et de
+plus si on veut entrer en considération des temps, des lieux, et des
+inventions nouvelles, personne de jugement ne peut douter qu’il ne nous
+soit maintenant plus facile d’avoir des milliers de livres qu’il
+n’estoit aux anciens d’en avoir des centaines, et que par conséquent ce
+nous seroit une honte et un reproche éternel si nous leur estions
+inférieurs en ce point, où ils peuvent estre surmontez avec tant
+d’avantage et de facilité. Finalement, comme la qualité des livres
+augmente de beaucoup l’estime d’une Bibliothèque envers ceux qui ont le
+moyen et le loisir de la reconnoistre, aussi faut-il advouer que la
+seule quantité d’iceux la met en lustre et en crédit, tant envers les
+estrangers et passans, que beaucoup d’autres qui n’ont pas le temps ny
+la commodité de la fueilleter aussi curieusement en particulier, comme
+il leur est facile de juger promptement par le grand nombre de ses
+volumes qu’il y en doit avoir une infinité de bons, signalez et
+remarquables. Toutesfois pour ne laisser cette quantité infinie ne la
+définissant point, et aussi pour ne jetter les curieux hors d’espérance
+de pouvoir accomplir et venir à bout de cette belle entreprise, il me
+semble qu’il est à propos de faire comme les Médecins, qui ordonnent la
+quantité des drogues suivant la qualité d’icelles, et de dire que l’on
+ne peut manquer de recueillir tous ceux qui auront les qualitez et
+conditions requises pour estre mis dans une Bibliothèque. Ce que pour
+connoistre il se faut servir de plusieurs diorismes et précautions, qui
+peuvent estre beaucoup plus facilement pratiquées à la rencontre des
+occasions par ceux qui ont une grande routine des livres, et qui jugent
+sainement et sans passion de toutes choses, que déduites et couchées par
+escrit, veu qu’elles sont presque infinies, et que, pour le confesser
+ingénuement, quelqu’unes d’icelles combattent les opinions communes, et
+tiennent du Paradoxe.
+
+ [10] Lib. 22. lib. 1. _De tranquil._ c. 9.--L. 12. _Antiq. Jud._ cap.
+ 2.--L. 6. _Noct. Attic._ cap. ult.--_Enneade_ 6. lib. 7.--Lib. 17.
+ _Antrop. Alexand. ab Alexand._--Lib. 2. cap. 30. _Zonaras. Plutarch.
+ in Syll._
+
+ [11] Pers. sat. 5.
+
+ [12] Lib. 2. epist. 2.
+
+ [13] Epist. 118.
+
+ [14] Senec. ep. 118.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+De quelle qualité et condition ils doivent estre.
+
+
+Je diray néantmoins, pour ne point obmettre ce qui nous doit servir de
+guide et de phanal en cette recherche, que la première règle que l’on y
+doit observer est de fournir premièrement une Bibliothèque de tous les
+premiers et principaux Autheurs vieux et modernes, choisis des
+meilleures éditions, en corps ou en parcelles, et accompagnez de leurs
+plus doctes et meilleurs Interprètes et Commentateurs qui se trouvent en
+chaque Faculté, sans oublier celles qui sont le moins communes, et par
+conséquent plus curieuses, comme par exemple des diverses Bibles, des
+Pères et des Conciles, pour le gros de la Théologie, de Lyra, Hugo,
+Tostat, Salmeron, pour la Positive; de sainct Thomas, Occham, Durand,
+Pierre Lombart, Henry de Gand, Alexandre de Ales, Gilles de Rome, Albert
+le Grand, Aureolus, Burlée, Capreolus, Major, Vasquez, Suarez, pour la
+Scholastique; des Cours Civil et Canon; Balde, Barthole, Cujas, Alciat,
+du Moulin, pour le Droict; d’Hipocrate, Galien, Paul Éginète, Oribase,
+Æce, Traillian, Avicenne, Avenzoar, Fernel, pour la Médecine; Ptolomée,
+Firmicus, Haly, Cardan, Stofler, Gauric, Junctin, pour l’Astrologie;
+Halhazen, Vitellio, Baccon, Aguillonius, pour l’Optique; Diophante,
+Boece, Jordan, Tartaglia, Siliseus, Luc de Burgo, Villefranche, pour
+l’Arithmétique; Artémidore, Apomazar, Synésius, Cardan, pour les Songes:
+et ainsi de tous les autres qu’il seroit trop long et ennuyeux de
+spécifier et nommer précisément.
+
+Secondement, d’y mettre tous les vieux et nouveaux Autheurs dignes de
+considération, en leur propre langue et en l’idiome duquel ils se sont
+servis, les Bibles et Rabias en Hébrieu, les Pères en Grec et en Latin,
+Avicenne en Arabe, Bocace, Dante, Pétrarque, en Italien; et aussi leurs
+meilleures versions Latines, Françoises, ou telles qu’on les pourra
+trouver: ce dernier pour l’usage de plusieurs qui n’ont pas la
+cognoissance des langues estrangères, et le premier d’autant qu’il est
+bien à propos d’avoir les sources d’où tant de ruisseaux coulent en leur
+propre nature sans art ny desguisement, et que, de plus, certaine
+efficace et richesse de conceptions se rencontre d’ordinaire en iceux
+qui ne peut retenir et conserver son lustre que dans sa propre langue,
+comme les peintures en leur propre jour: pour ne rien dire de la
+nécessité que l’on en peut avoir à la vérification des textes et
+passages, qui sont ordinairement controversez ou révoquez en doute.
+
+Tiercement, ceux qui ont le mieux traicté les parties de quelque Science
+ou Faculté telle qu’elle soit, comme Bellarmin les Controverses, Tolète
+et Navarre les cas de conscience, Vesale l’Anatomie, Mathiole l’histoire
+des plantes, Gesner et Aldroandus celle des animaux, Rondelet et
+Salvianus celles des poissons, Vicomercat les Météores, etc.
+
+En quatriesme lieu, tous ceux qui ont mieux commenté ou expliqué quelque
+Autheur ou Livre particulier, comme Pérerius la Genèse, Villalpandus
+Ézéchiel, Maldonat les Évangiles, Monlorius et Zabarella les
+Analytiques, Scaliger l’histoire des plantes de Théophraste, Proclus et
+Marsile Ficin le Platon, Alexandre et Themistius l’Aristote, Flurance
+Rivault l’Archimède, Théon et Campanus l’Euclide, Cardan Ptolomée: ce
+qui se doit observer en toutes sortes de Livres et Traictez vieux ou
+modernes qui auront rencontré des Interprètes et Commentateurs.
+
+Puis après, tous ceux qui ont escrit et fait des Livres et Traictez sur
+quelque sujet particulier, soit qu’il concerne l’espèce ou l’individu,
+comme Sanchez qui a traicté amplement _de Matrimonio_, de Sainctes et du
+Perron de l’Eucharistie, Gilbert de l’aimant, Maier _de volucri
+arborea_, Scortia, Vendelinus, Nugarola, du Nil: ce qui se doit entendre
+de toutes sortes de Traictez particuliers en matière de Droict,
+Théologie, Histoire, Médecine, ou quelque autre que ce puisse être, avec
+cette discrétion néantmoins que celle qui approche le plus de la
+profession que l’on suit soit préférée aux autres.
+
+En suitte tous ceux qui ont escrit le plus heureusement contre quelque
+Science, ou qui se sont opposez avec plus de doctrine et d’animosité
+(sans toutesfois rien innover ou changer des principes) aux Livres de
+quelques Autheurs des plus célèbres et renommez. C’est pourquoy on ne
+doit pas négliger Sextus Empiricus, Sanchez, et Agrippa, qui ont fait
+profession de renverser toutes les Sciences, Pic de la Mirande qui a si
+doctement réfuté les Astrologues, Eugubinus qui a foudroyé l’impiété des
+Salmonées et irréligieux, Morisotus qui a renversé l’abus des Chymistes,
+Scaliger qui a si bien rencontré contre Cardan qu’il est aujourd’huy
+plus suivy en quelques endroits d’Allemagne qu’Aristote, Casaubon qui a
+bien osé attaquer les Annales de ce grand Cardinal Baronius, Argentier
+qui a pris Galien à tasche, Thomas Éraste qui a pertinemment réfuté
+Paracelse, Charpentier qui s’est vigoureusement opposé à Ramus; et
+finalement tous ceux qui se sont exercez en pareille escrime, et qui
+sont tellement enchaisnez les uns avec les autres, qu’il y auroit autant
+de faute à les lire séparément, comme à juger et entendre une partie
+sans l’autre, ou un contraire sans celuy qui luy est opposé.
+
+Il ne faut aussi obmettre tous ceux qui ont innové ou changé quelque
+chose ès Sciences, car c’est proprement flatter l’esclavage et la
+foiblesse de nostre esprit, que de couvrir le peu de connoissance que
+nous avons de ces Autheurs sous le mespris qu’il en faut faire, à cause
+qu’ils se sont opposez aux Anciens, et qu’ils ont doctement examiné ce
+que les autres avoient coustume de recevoir comme par tradition. C’est
+pourquoy, veu que depuis peu plus de trente ou quarante Autheurs de nom
+se sont déclarez contre Aristote, que Coopernic, Kepler et Galilæus ont
+tout changé l’Astronomie; Paracelse, Severin le Danois, du Chesne et
+Crollius la Médecine; et que plusieurs autres ont introduit de nouveaux
+principes, et basty sur iceux des ratiocinations estranges, inouyes et
+non jamais préveues: je dis que tous ces Autheurs sont très-nécessaires
+dans une Bibliothèque, puis que, suivant le dire commun,
+
+ _Est quoque cunctarum novitas gratissima rerum_:
+
+et que, pour n’en demeurer à cette raison si foible, il est certain que
+la cognoissance de ces livres est tellement utile et fructueuse à celuy
+qui sçait faire réflexion et tirer profit de tout ce qu’il voit, qu’elle
+luy fournit une milliace d’ouvertures et de nouvelles conceptions,
+lesquelles estans receues dans un esprit docile, universel et desgagé de
+tous intérests,
+
+ _Nullius addictus jurare in verba magistri_,
+
+elles le font parler à propos de toutes choses, luy ostent l’admiration,
+qui est le vray signe de nostre foiblesse, et le façonnent à raisonner
+sur tout ce qui se présente, avec beaucoup plus de jugement, prévoyance
+et résolution, que ne fait pas le commun des autres personnes de lettres
+et de mérite.
+
+On doit pareillement avoir cette considération au choix des Livres, de
+regarder s’ils sont les premiers qui ayent esté composez sur la matière
+de laquelle ils traictent, parce qu’il est de la doctrine des hommes
+comme de l’eau, qui n’est jamais plus belle, plus claire et plus nette
+qu’à sa source, toute l’invention venant des premiers, et l’imitation,
+avec les redites, des autres: comme l’on voit par effet que Reuchlin qui
+a le premier escrit de la langue Hébraïque et de la Cabale, Budée de la
+Grecque et des Monnoyes, Bodin de la République, Coclès de la
+Physiognomie, Pierre Lombart et S. Thomas de la Théologie Scholastique,
+ont mieux rencontré que beaucoup d’autres qui se sont meslez d’en
+escrire depuis eux.
+
+De plus, il faut aussi prendre garde si les matières qu’ils traictent
+sont triviales ou peu communes, curieuses ou négligées, espineuses ou
+faciles, d’autant que l’on peut bien appliquer aux livres curieux et
+nouveaux, ce que l’on dit de toutes les choses non vulgaires,
+
+ _Rara juvant, primis sic major gratia pomis,
+ Hybernæ pretium sic meruere rosæ._
+
+Sous l’adveu doncques de ce précepte on doit ouvrir les Bibliothèques,
+et recevoir en icelles ceux-là, premièrement, qui ont escrit sur des
+matières peu cognues, et qui n’avoient esté traictées auparavant sinon
+par fragments et à bastons rompus, comme Licetus qui a escrit de
+_spontaneo viventium ortu, de lucernis antiquorum_, Tagliacotius de la
+façon de refaire les nez coupez, Libavius et Goclin de l’onguent
+Magnétique. Secondement, tous les curieux et non vulgaires, comme sont
+les livres de Cardan, Pomponace, Brunus, et tous ceux qui traictent de
+la Cabale, Mémoire artificielle, Art de Lulle, Pierre Philosophale,
+Divinations, et autres matières semblables. Car encore bien que la
+plus-part d’icelles n’enseignent rien que des choses vaines et inutiles,
+et que je les tienne pour des pierres d’achopement à tous ceux qui s’y
+amusent; si est-ce néantmoins que pour avoir de quoy contenter les
+foibles esprits aussi bien que les forts, et satisfaire au moins à ceux
+qui les veulent voir pour les réfuter, il faut recueillir ceux qui en
+traictent, deussent-ils estre parmy les autres livres d’une
+Bibliothèque, comme les serpens et vipères entre les autres animaux,
+comme l’ivroye dans le bon bled, comme les espines entre les roses; et
+ce à l’exemple du monde où ces choses inutiles et dangereuses
+accomplissent le chef-d’œuvre et la fabrique de sa composition.
+
+Cette maxime nous doit faire passer à une autre de pareille conséquence,
+qui est de ne point négliger toutes les œuvres des principaux
+Hérésiarques ou fauteurs de Religions nouvelles et différentes de la
+nostre plus commune et révérée, comme plus juste et véritable. Car il y
+a bien de l’apparence, puis que les premiers d’iceux (pour ne parler que
+des nouveaux) ont esté choisis et tirez d’entre les plus doctes
+personnages du siècle précédent, qui, par je ne sçay quelle fantaisie et
+trop grand amour de la nouveauté, quittoient leur froc et la bannière de
+l’Église Romaine pour s’enroller sous celle de Luther et Calvin, et que
+ceux d’aujourd’huy ne sont admis à l’exercice de leur Ministère qu’après
+un long et rude examen sur les trois langues de la saincte Escriture, et
+les principaux poincts de la Philosophie et Théologie: il y a bien de
+l’apparence, dy-je, qu’excepté les passages controversez ils peuvent
+quelquefois bien rencontrer sur les autres, comme en beaucoup de
+traictez indifférents sur lesquels ils travaillent souvent avec beaucoup
+d’industrie et de félicité. C’est pourquoy, puis qu’il est nécessaire
+que nos Docteurs les trouvent en quelques lieux pour les réfuter, que M.
+de T. n’a point fait difficulté de les recueillir, que les anciens Pères
+et Docteurs les avoient chez eux, que beaucoup de Religieux les gardent
+en leurs Bibliothèques, qu’on ne fait point scrupule d’avoir un
+_Thalmud_ ou un _Alcoran_ qui vomissent mille blasphèmes contre
+Jésus-Christ et nostre Religion, beaucoup plus dangereux que ceux des
+Hérétiques, que Dieu nous permet de tirer profit de nos ennemis, suivant
+ce qui est dit par le Psalmiste, _Salutem ex inimicis nostris, et de
+manu omnium qui oderunt nos_, qu’ils ne peuvent estre préjudiciables
+qu’à ceux qui estans destituez d’une bonne conduitte se laissent
+emporter au premier vent qui souffle, et s’ombragent de chènevotes; et
+pour conclure en un mot, puis que l’intention qui détermine toutes nos
+actions au bien ou mal n’est point vicieuse ny cautérisée: je croy qu’il
+n’y a point d’extravagances ou de danger d’avoir dans une Bibliothèque
+(sous la caution néantmoins d’une licence et permission prise de qui il
+appartiendra) toutes les œuvres des plus doctes et fameux Hérétiques,
+tels qu’ont esté Luther, Mélancthon, Pomeran, Bucer, Calvin, Bèze,
+Daneau, Gaultier, Hospinian, Paré, Bulenger, Marlorat, Chemnitius,
+Bernard Occhim, Pierre Martyr, Illiricus, Osiander, Musculus, les
+Centuriateurs, du Jong, Mornay, du Moulin, voire mesmes plusieurs autres
+de moindre conséquence, _quos fama obscura recondit_.
+
+Il faut pareillement tenir pour maxime, que tous les corps et
+assemblages des divers Autheurs qui ont escrit sur un mesme sujet, tels
+que sont le _Thalmud_, les Conciles, la Bibliothèque des Pères,
+_Thesaurus Criticus_, _Scriptores Germanici_, _Turcici_, _Hispanici_,
+_Gallici_, _Catalogus testium veritatis_, _Monarchia Imperii_, _Opus
+magnum de balneis_, _Authores Gyneciorum_, _De morbo Neapolitano_,
+_Rhetores antiqui_, _Grammatici veteres_, _Oratores Græciæ_, _Flores
+Doctorum_, _Corpus Poetarum_, tous ceux qui contiennent de semblables
+recueils, doivent nécessairement estre mis dans les Bibliothèques:
+d’autant qu’ils nous sauvent, en premier lieu, la peine de rechercher
+une infinité de livres grandement rares et curieux; secondement, parce
+qu’ils font place à beaucoup d’autres, et soulagent une Bibliothèque;
+tiercement, parce qu’ils nous ramassent en un volume et commodément ce
+qu’il nous faudroit chercher avec beaucoup de peine en plusieurs lieux;
+et finalement, pource qu’ils tirent après eux une grande espargne,
+estant certain qu’il ne faut pas tant de testons pour les acheter, qu’il
+faudroit d’escus si on vouloit avoir séparément tous ceux qu’ils
+contiennent.
+
+Je tiens encore pour un précepte autant nécessaire que les précédents,
+qu’il faut trier et choisir d’entre le grand nombre de ceux qui ont
+escrit et escrivent journellement, ceux qui paroissent comme un Aigle
+dans les nuées, ou comme un Astre brillant et lumineux parmy les
+ténèbres, j’entends ces Esprits qui ne sont pas du commun,
+
+ ... _quorumque ex ore profuso,
+ Omnis posteritas latices in dogmata ducit_,
+
+et desquels on se peut servir comme de Maistres très-parfaicts en la
+cognoissance de toutes choses, et de leurs œuvres comme d’une pépinière
+de toute sorte de suffisance, pour enrichir une Bibliothèque non
+seulement de tous leurs livres, mais mesme de leurs moindres fragments,
+papiers descousus, et mots qui leur eschappent. Car tout ainsi que ce
+seroit mal employer le lieu et l’argent que de vouloir ramasser toutes
+les œuvres, et je ne sçay quel fatras de certains Autheurs vulgaires et
+mesprisez: aussi seroit-ce une oubliance manifeste et une faute
+inexcusable à ceux qui font profession d’avoir tous les meilleurs
+livres, d’en négliger aucun, par exemple d’Érasme, Chiaconus, Onuphre,
+Turnèbe, Lipse, Genébrard, Antonius Augustinus, Casaubon, Saumaise,
+Bodin, Cardan, Patrice, Scaliger, Mercurial, et autres, les œuvres
+desquels il faut prendre à yeux clos et sans aucun choix, le réservant
+pour ne point nous tromper ès livres rampans de ces Autheurs qui sont
+beaucoup plus rudes et grossiers: d’autant que tout ainsi que l’on ne
+peut trop avoir de ce qui est bon et choisi à l’eslite, de mesme aussi
+ne sçauroit-on avoir trop peu de ce qui est mauvais, et de quoy l’on ne
+doit espérer aucune utilité ou profit manifeste.
+
+Il ne faut aussi oublier toutes sortes de lieux communs, Dictionaires,
+Meslanges, diverses Leçons, Recueils de sentences, et telles autres
+sortes de Répertoires, parce que c’est autant de chemin fait et de
+matière préparée pour ceux qui ont l’industrie d’en user avec advantage,
+estant certain qu’il y en a beaucoup qui font merveille de parler et
+d’escrire sans qu’ils ayent guère veu d’autres volumes que ces
+mentionnés; d’où vient que l’on dit communément que le Calepin, qui se
+prend pour toutes sortes de Dictionaires, est le gaignepain des Régens,
+et quand je diray de beaucoup d’entre les plus fameux personnages, ce ne
+sera pas sans raison, puis qu’un des plus célèbres entre les derniers en
+avoit plus d’une cinquantaine où il estudioit perpétuellement, et que le
+mesme ayant trouvé un mot difficile à l’ouverture du livre des
+Équivoques, comme il luy fut présenté, il eut incontinent recours à l’un
+de ces Dictionaires, et transcrivit d’iceluy plus d’une page d’escriture
+sur la marge dudit livre, et ce, en présence de l’un de mes amis et des
+siens, auquel il ne se peut garder de dire que ceux qui verroient cette
+remarque croiroient facilement qu’il auroit esté plus de deux jours à la
+faire, combien qu’il n’eust eu que la peine de la descrire. Et pour moy
+je tiens ces collections grandement utiles et nécessaires, eu esgard que
+la briefveté de nostre vie et la multitude des choses qu’il faut
+aujourd’huy sçavoir pour être mis au rang des hommes doctes ne nous
+permettent pas de pouvoir tout faire de nous mesme: joint que n’estant
+permis à un chacun ny en tous siècles de pouvoir travailler à ses
+propres frais et despens, et sans rien emprunter d’autruy, quel mal y
+a-il si ceux qui ont l’industrie d’imiter la nature et de tellement
+diversifier et approprier à leur sujet ce qu’ils tirent des autres, _ut
+etiam si apparuerit unde sumptum sit, aliud tamen esse quam unde sumptum
+est appareat_[15], empruntent de ceux qui semblent n’estre faicts que
+pour prester, et puisent dans les réservoirs et magasins destinez à cet
+effet, puis que nous voyons d’ordinaire que les Peintres et les
+Architectes font des ouvrages excellens et admirables par le moyen des
+couleurs et matériaux que les autres leur broyent et leur préparent.
+
+ [15] Seneca, epist. 8.
+
+Finalement, il faut pratiquer en cette occasion l’aphorisme
+d’Hipocrate[16], qui nous advertit de donner quelque chose au temps, au
+lieu et à la coustume, c’est à dire, que certaine sorte de livres ayant
+quelque fois le bruit et la vogue en un pays qui ne l’a pas en d’autres,
+et au siècle présent qui ne l’avoit pas au passé, il est bien à propos
+de faire plus grande provision d’iceux que non pas des autres, ou au
+moins d’en avoir une telle quantité, qu’elle puisse tesmoigner que l’on
+s’accommode au temps, et que l’on n’est pas ignorant de la mode et de
+l’inclination des hommes. Et de là vient que l’on trouve ordinairement
+dans les Bibliothèques de Rome, Naples et Florance beaucoup de Positive,
+dans celles de Milan et Pavie beaucoup de Jurisprudence, dans celles
+d’Espagne et les vieilles de Cambrige et Oxfort en Angleterre beaucoup
+de Scholastique, et dans celles de France beaucoup d’Histoires et
+Controverses. Pareille diversité s’estant fait aussi remarquer en la
+suitte des siècles, à raison de la vogue qu’ont eu consécutivement la
+Philosophie de Platon, celle d’Aristote, la Scholastique, les Langues et
+la Controverse, qui ont toutes chacunes à leur tour dominé en divers
+temps, comme nous voyons que l’estude des Morales et Politiques occupe
+maintenant la pluspart des meilleurs et plus forts esprits de celuy-cy,
+pendant que les plus foibles s’amusent après les fictions et Romans,
+desquels je ne diray rien autre chose, sinon ce qui fut dit autrefois
+par Symmaque de semblables narrations, _Sine argumento rerum loquacitas
+morosa displicet_[17].
+
+ [16] 17. aphorism. sect. 1.
+
+ [17] Lib. 10. epist. 51.
+
+Ces préceptes et maximes communes estans si amplement expliquées, il ne
+reste plus pour accomplir ce Titre de la qualité des Livres, que d’en
+proposer deux ou trois autres, lesquelles seront indubitablement receues
+comme extravagantes et très-propres à heurter l’opinion commune et
+invétérée dans les esprits de beaucoup, qui n’estiment les Autheurs que
+par le nombre ou la grosseur de leurs volumes, et ne jugent de leur
+mérite et valeur que par ce qui a coustume de nous faire mespriser
+toutes les autres choses, sçavoir leur grande vieillesse et caducité,
+semblables en cela au vieillard d’Horace, lequel nous est représenté
+dans ses œuvres,
+
+ ... _laudator temporis acti,
+ Præsentis censor, castigatorque futuri_[18]:
+
+la nature de ces esprits dominez estant pour l’ordinaire si esprise et
+amoureuse de ces images et pièces antiques, qu’ils ne voudroient pas
+regarder de bien loing quelque livre que ce puisse estre si son Autheur
+n’est beaucoup plus vieil que la mère d’Évandre, ou que les ayeuls de
+Carpentra, ny croire que le temps puisse estre bien employé à la lecture
+des modernes, parce que suivant leur dire ils ne sont que des
+Rapsodeurs, Copistes ou Plagiaires, et n’approchent en rien de
+l’esloquence, de la doctrine et des belles conceptions des anciens,
+ausquels pour cette cause ils se tiennent aussi fermement attachez comme
+le poulpe fait à la roche, sans se partir en aucune façon de leurs
+livres ou de leur doctrine, qu’ils n’estiment jamais comprendre qu’après
+l’avoir remaschée tout le temps de leur vie: d’où ce n’est point chose
+extraordinaire si au bout du compte et après avoir bien sué et travaillé
+ils ressemblent à cet ignorant Marcellus qui se vantoit partout d’avoir
+leu huict fois Thucidide, ou à ce Nonnus duquel parle Suidas qui avoit
+leu dix fois tout son Démosthène, sans avoir jamais sceu plaider ou
+discourir de chose quelconque. Et à vray dire il n’y a rien si propre à
+faire devenir un homme pédant et l’esloigner du sens commun, que de
+mespriser tous les Autheurs modernes, pour courtiser seulement
+quelques-uns des anciens, comme s’ils estoient seuls paisibles gardiens
+des plus grandes faveurs que peut espérer l’esprit de l’homme, ou que la
+Nature, jalouse de l’honneur et du crédit de ses fils aisnez, eust voulu
+pousser sa puissance jusques à l’extrémité pour les combler de ses
+graces et libéralitez à nostre préjudice: certes, je ne croy pas
+qu’autres que ces Messieurs les Antiquaires se puissent arrester à
+telles opinions, ou se repaistre de telles fables, veu que tant de
+nouvelles inventions, tant de nouveaux dogmes et principes, tant de
+changemens divers et inopinez, tant de livres doctes, de fameux
+personnages, de nouvelles conceptions, et finalement tant de merveilles
+que nous voyons tous les jours naistre, tesmoignent assez que les
+esprits sont plus forts, polis et déliez qu’ils ne furent jamais, et que
+l’on peut dire aujourd’huy avec toute asseurance et vérité,
+
+ _Sumpserunt artes hac tempestate decorem,
+ Nullaque non melior quam prius ipsa fuit_:
+
+ou faire le mesme jugement de nostre siècle que Symmaque faisoit du
+sien, _Habemus sæculum virtuti amicum, quo nisi optimus quisque gloriam
+parit, hominis est culpa, non temporis_. D’où l’on peut inférer que ce
+seroit une grande faute à celuy qui fait profession d’assembler une
+Bibliothèque, de ne point mettre en icelle Piccolomini, Zabarelle,
+Achillin, Niphus, Pomponace, Licetus, Cremonin, auprès des vieux
+Interprètes d’Aristote; Alciat, Tiraqueau, Cujas, du Moulin, auprès le
+Code et le Digeste; la Somme d’Alexandre de Ales et de Henry de Gandavo,
+auprès de celle de S. Thomas; Clavius, Maurolic et Viette, auprès
+d’Euclide et Archimède; Montagne, Charon, Vérulam, auprès de Sénèque et
+Plutarque; Fernel, Sylvius, Fusth, Cardan, auprès de Galien et
+d’Avicenne; Érasme, Casaubon, Scaliger, Saumaise, auprès de Varron;
+Commines, Guicciardin, Sleidan, auprès de Tite-Live; et Corneille,
+Tacite, l’Arioste, Tasso, du Bartas, auprès Homère et Virgile, et ainsi
+consécutivement de tous les modernes plus fameux et renommez: veu que si
+le capricieux Boccalini avoit entrepris de les balancer avec les
+anciens, peut-estre en trouveroit-il beaucoup de plus foibles, et fort
+peu qui les surpassent.
+
+ [18] _In arte Poet._
+
+La seconde maxime, qui ne semblera, peut-estre, moins tenir du paradoxe
+que cette première, est directement contre l’opinion de ceux qui
+n’estiment les livres qu’au prix et à la grosseur, et qui sont bien
+aises, et se croyent bien honorez d’avoir un Tostat dans leurs
+Bibliothèques, parce qu’il y quatorze volumes, ou un Salmeron, parce
+qu’il y en a huict, négligeans de recueillir et ramasser une infinité de
+petits livrets parmy lesquels il s’en trouve souvent de si bien faicts
+et doctement composez, qu’il y a plus de profit et de contentement à les
+lire, que non pas beaucoup d’autres de ces rudes et pesantes masses
+indigestes et mal polies, au moins pour la plus-part; le dire de Sénèque
+estant très-véritable, _Non est facile inter magna non desipere_[19], et
+ce que Pline disoit d’une des Oraisons de Cicéron, _M. Tullii oratio
+fertur optima quæ maxima_, ne pouvant estre appliqué à ces livres
+monstrueux et Gigantins: comme en effet il est presque impossible que
+l’esprit demeure tousjours tendu à ces grands labeurs, et que le ramas
+et la grande confusion des choses que l’on veut dire n’estouffent la
+fantaisie et n’embrouillent trop la raciocination; ou au contraire ce
+qui nous doit faire estimer les petits livres, qui traictent néantmoins
+de choses sérieuses ou de quelque beau point relevé, c’est que l’Autheur
+d’iceux domine entièrement à son sujet, comme l’ouvrier et l’artisan
+fait à sa matière, et qu’il peut mieux le remascher, cuire, digérer,
+polir et former à sa fantaisie, que non pas les vastes collections de
+ces grands et prodigieux volumes, qui pour cette cause sont le plus
+souvent des Panspermies, des cahos et abysmes de confusion,
+
+ ... _rudis indigestaque moles,
+ Nec quicquam nisi pondus iners congestaque eodem,
+ Non bene junctarum discordia semina rerum_[20].
+
+Et de là vient un succez si inégal qui se fait remarquer entre les uns
+et les autres, comme par exemple entre les Satyres de Perse et de
+Philelphe, l’Examen des esprits de Huarto et celuy de Zara,
+l’Arithmétique de Ramus et celle de Forcadel, le Prince de Machiavel et
+celuy de plus de cinquante Pédants, la Logique de du Moulin et celle de
+Vallius, les Annales de Volusius et l’Histoire de Saluste, le Manuel
+d’Épictète et les Secrets Moraux de Loriot, les œuvres de Fracastor et
+celles d’une infinité de Philosophes et Médecins; tant est véritable ce
+qu’a fort bien dit S. Thomas, _Nusquam ars magis quam in minimis tota
+est_, et ce que Cornelius Gallus avoit aussi coustume de se promettre de
+ses petites Elégies,
+
+ _Nec minus est nobis per pauca volumina famæ,
+ Quam quos nulla satis Bibliotheca capit._
+
+ [19] 6. Quæstion. nat. cap. 18.
+
+ [20] Ovid. 1. _Metamorph._
+
+Mais ce qui me fait le plus estonner en cette rencontre, c’est que tel
+négligera les œuvres et Opuscules de quelque Autheur, pendant qu’elles
+sont esparses et séparées, qui brusle par après du désir de les avoir
+quand elles sont recueillies et ramassées en un volume: et tel
+négligera, par exemple, les Oraisons de Jacques Criton, parce qu’elles
+ne se trouvent qu’imprimées séparément, qui aura dans sa Bibliothèque
+celles de Raymond, Gallutius, Nigronius, Bencius, Perpinian, et de
+beaucoup d’autres Autheurs, non pas qu’elles soient meilleures ou plus
+disertes et esloquentes que celles de ce docte Escossois, mais parce
+qu’elles se trouvent reserrées et contenues dans de certains volumes.
+Certes, si tous les petits livres devoient estre négligez, il ne
+faudroit tenir compte des Opuscules de S. Augustin, des Morales de
+Plutarque, des livres de Galien, ny de la pluspart de ceux d’Érasme, de
+Lipse, Turnèbe, Mizault, Sylvius, Calcagnin, François Pic, et de
+beaucoup d’Autheurs semblables, non plus que de trente ou quarante
+petits Autheurs en Médecine et Philosophie des meilleurs et plus anciens
+d’entre les Grecs, et de beaucoup d’avantage d’entre les Théologiens,
+parce qu’ils ont tous esté divulguez à part et séparément les uns après
+les autres, et en si petit volume, que les plus grands d’iceux
+n’excèdent pas souvent un demy alphabet. C’est pourquoy, puis que l’on
+peut assembler par la relieure ce qui ne l’a point esté par
+l’impression, conjoindre avec d’autres ce qui se perdroit s’il estoit
+seul, et qu’il se rencontre en effet une infinité de matières qui n’ont
+esté traictées que dans ces petits livres, desquels on peut dire à bon
+droict comme Virgile des abeilles,
+
+ _Ingentes animos angusto in corpore versant_[21]:
+
+il me semble qu’il est très à propos de les tirer des estalages, des
+vieux magazins, et de tous les lieux où ils se rencontrent, pour les
+faire relier avec ceux qui sont ou de mesme Autheur, ou de pareille
+matière, et puis après, les mettre dans une Bibliothèque, où je
+m’asseure qu’ils feront admirer l’industrie et la diligence des
+Esculapes qui ont si bien sceu rejoindre et rassembler les membres
+désunis et séparez de ces pauvres Hippolytes.
+
+ [21] _Georgic._
+
+La troisiesme, que l’on jugeroit de prime face estre contraire à la
+première, combat particulièrement l’opinion de ceux qui sont tellement
+coiffez et embéguinez de tous les nouveaux livres, qu’ils négligent et
+ne tiennent compte non de tous les anciens, mais des Autheurs qui ont eu
+la vogue et qui ont paru fleurissans et renommez depuis six ou sept cens
+ans, c’est à dire depuis le siècle de Boece, Symmaque, Sydonius et
+Cassiodore, jusques à celuy de Picus, Politian, Hermolaus, Gaza,
+Philelphe, Poge et Trapezonce, comme sont beaucoup de Philosophes,
+Théologiens, Jurisconsultes, Médecins, et Astrologues, que leur seule
+impression noire et Gothique met dans le dégoust des plus délicats
+Estudians de ce siècle, et ne permet pas qu’ils les puissent regarder
+qu’à la honte et au mespris de ceux qui les ont composez. Ce qui vient
+proprement de ce que les siècles ou les esprits qui paroissent en iceux
+ont des Génies divers et des inclinations du tout différentes, ne
+demeurans guères dans un mesme ton de pareille estude ou affection aux
+Sciences, et n’ayans rien si asseuré que leur vicissitude ou changement.
+Comme en effet nous voyons qu’incontinent après la naissance de la
+Religion Chrestienne (pour ne prendre les choses de plus haut) la
+philosophie de Platon estoit universellement suivie dans les Escholes,
+et que la plupart des Pères estoient Platoniciens: ce qui dura jusques à
+ce qu’Alexandre Aphrodisée luy donna puissamment du coulde pour
+installer celle des Péripatéticiens, et tracer le chemin aux Interprètes
+Grecs et Latins, qui demeurèrent tellement attachez à l’explication du
+texte d’Aristote, que l’on y croiroit encore sans beaucoup de fruict, si
+les Questionnaires et Scholastiques, induits par Abélard, ne se fussent
+mis sur les rangs pour dominer par tout, avec une approbation la plus
+grande et la plus universelle qui ait jamais esté donnée à chose
+quelconque, et ce, par l’espace d’environ cinq ou six siècles, après
+lesquels les Hérétiques nous rappellèrent à l’interprétation des
+sainctes Lettres, et furent occasion de nous faire lire la Bible et les
+saincts Pères, qui avoient tousjours esté négligez parmy ces ergotismes:
+en suitte de quoy la Controverse a maintenant lieu pour ce qui est de la
+Théologie, et les Questionnaires avec les Novateurs, qui bastissent sur
+de nouveaux principes, ou restablissent ceux des anciens, Empédocle,
+Épicure, Philolaus, Pithagore, et Démocrite, pour la Philosophie; les
+autres Facultez n’ayans esté exemptes de pareils changemens, parmy
+lesquels c’est tousjours l’ordinaire des esprits qui suivent ces fougues
+et changements, comme le poisson fait la marée, de ne se plus soucier de
+ce qu’ils ont une fois quitté, et de dire témérairement avec le Poëte
+Calphurne,
+
+ _Vilia sunt nobis quæcumque prioribus annis
+ Vidimus, et sordet quicquid Spectavimus olim_[22].
+
+De façon que la plupart des bons Autheurs demeurent par ce moyen sur la
+grève abandonnez et négligez d’un chacun, pendant que de nouveaux
+Censeurs ou Plagiaires s’introduisent en leur place et s’enrichissent de
+leurs despouilles. Et à la vérité c’est une chose estrange et peu
+raisonnable, que nous suivions et approuvions, par exemple, le Collége
+des Conimbres et Suarez en ce qui est de la Philosophie, et que nous
+venions à négliger les œuvres d’Albert le Grand, Niphus, Ægidius,
+Saxonia, Pomponace, Achillin, Hervié, Durand, Zimare, Buccaferre, et
+d’un grand nombre de semblables, desquels tous ces gros livres que nous
+suivons maintenant sont compilez et transcrits mot pour mot: que nous
+faisions une estime nompareille d’Amatus, Thrivier, Capivacce, Montanus,
+Valescus, et de presque tous les Médecins modernes, et que nous ayons
+honte de fournir une Bibliothèque des livres de Hugo Senensis, Jacobus
+de Forlivio, Jacques des Parts, Valescus, Gordon, Thomas, Dinus, et de
+tous les Avicennistes, qui ont véritablement suivy le Génie de leur
+siècle, rude et grossier en ce qui estoit de la barbarie de la langue
+Latine, mais qui ont tellement pénétré le fonds de la Médecine, au récit
+mesme de Cardan, que beaucoup de nos Modernes n’ayans pas assez de
+résolution, de constance et d’assiduité pour les suivre et imiter, sont
+contraints de prendre quelques de leurs raisons pour les revestir à la
+mode, et en faire parade et jactance, demeurans tousjours sur la
+superficie des fleurs et du langage, où sans pénétrer plus avant,
+
+ _Decerpunt flores, et summa cacumina captant_[23].
+
+Quoy doncques, sera-il dit que Scaliger et Cardan, les deux plus grands
+personnages du dernier siècle, s’accordent en un seul poinct, qui
+concerne les louanges de Richard Suisset, autrement nommé Calculator,
+qui vivoit il n’y a que trois cens ans, pour le mettre au rang des dix
+plus grands esprits qui ayent jamais esté, sans que nous puissions
+trouver ses œuvres dans toutes les plus fameuses Bibliothèques? Et
+quelle apparence y a-t-il que les sectateurs d’Occham, Prince des
+Nominaux, soient éternellement privez de voir ses œuvres, aussi bien que
+tous les Philosophes celles de ce grand et renommé Avicenne? Certes, il
+me semble que c’est apporter peu de jugement au choix et à la
+cognoissance des livres, que de négliger tous ces Autheurs qui devroient
+estre tant plus recherchez que plus ils sont rares, et qu’ils pourront
+d’oresnavant tenir la place des Manuscripts, puis que l’espérance est
+comme perdue qu’on les remette jamais sous la presse.
+
+ [22] Eclog. 7.
+
+ [23] Lib. 16. _de Subtil._ Exercitat. 324. 340.
+
+Finalement, la quatriesme et dernière de ces maximes n’a pour but que le
+choix et triage que l’on doit faire des Manuscripts, pour s’opposer à
+cette façon introduitte et receue de beaucoup par la grande vogue qu’ont
+maintenant les Critiques, qui nous ont appris et accoustumez à faire
+plus d’estat de quelques Manuscripts de Virgile, Suétone, Perse,
+Térence, ou quelques autres d’entre les vieux Autheurs, que non pas de
+ceux des galands hommes qui n’ont jamais esté veus ny imprimez: comme
+s’il y avoit quelque apparence de suivre tousjours le caprice ou les
+imaginations et tromperies de ces nouveaux Censeurs et Grammairiens, qui
+employent inutilement le meilleur de leur âge à forger des conjectures
+et mandier les corrections du Vatican, pour changer, corriger ou
+suppléer le texte de quelque Autheur qui aura, peut-estre, des-jà
+consommé le labeur de dix ou douze hommes, quoy qu’on s’en peut passer
+facilement à un besoin: ou que ce ne fust pas une chose misérable et
+digne de commisération de laisser perdre et pourrir entre les mains de
+quelques possesseurs ignorans les veilles et les labeurs d’une infinité
+de grands personnages qui ont sué et travaillé, peut-estre, tout le
+temps de leur vie pour nous donner la cognoissance de ce qui estoit
+auparavant incognu, ou esclaircir quelque matière utile et nécessaire.
+Et ce néantmoins l’exemple de ces Censeurs a esté telle, et leur
+auctorité si forte et puissante, que nonobstant le dégoust que nous ont
+donné Robortel et quelques autres d’entre eux, mesme de ces
+Manuscripts[24], ils ont tellement néantmoins ensorcelé le monde à leur
+recherche, qu’il n’y a qu’eux aujourd’huy qui soient en vogue et jugez
+dignes d’estre mis dans les Bibliothèques,
+
+ ... _tanta est penuria mentis ubique,
+ In nugas tam prona via est!_[25]
+
+C’est pourquoy, puis qu’il est de l’essence d’une Bibliothèque d’avoir
+grand nombre de Manuscripts, parce qu’ils sont maintenant les plus
+estimez et les moins communs; j’estime, Monseigneur, sous le respect de
+vostre meilleur advis, qu’il seroit très à propos de poursuivre comme
+vous avez commencé, en fournissant la vostre de ceux qui ont esté
+composez à pur et à plein sur quelque belle matière, pareils à ceux-là
+que vous avez des-jà fait rechercher non-seulement icy, mais à
+Constantinople, et tous ceux que l’on peut avoir de beaucoup d’Autheurs
+anciens et nouveaux, spécifiez par Neander[26], Cardan[27], Gesner, et
+par tous les Catalogues des meilleures Bibliothèques; que non pas de
+toutes ces copies de livres qui ont des-jà esté imprimez, et qui ne
+peuvent tout au plus nous soulager que de quelques et vaines légères
+conjectures. Combien toutesfois que ce ne soit pas mon intention de
+mettre dans le mespris et faire négliger totalement cette sorte de
+livres, sçachant bien par l’exemple de Ptolomée quelle estime on doit
+tousjours faire des Autographes; ou de ces deux sortes de Manuscripts
+que Robortel[28], pour ce qui est de la Critique, préfère à tous les
+autres.
+
+ [24] Lib. _de ratione corrigendi veteres auct._
+
+ [25] _Palingen._ lib. 3. _Zodiaci_.
+
+ [26] In Præfat. _Gram. Græc._
+
+ [27] L. 17. _de variet. in Bibliot._
+
+ [28] Lib. _de ratione corrigendi veteres autores_.
+
+J’adjouste en fin, pour clorre et fermer ce poinct de la qualité des
+Livres, que pour ce qui est tant de cette sorte que des imprimez, il ne
+faut pas seulement observer les circonstances susdites, et les choisir
+suivant icelle, comme par exemple, s’il est question de la _République_
+de Bodin, inférer qu’on la doit prendre, parce que l’Autheur a esté des
+plus fameux et renommez de son siècle, et qui a le premier entre les
+modernes traicté de ce sujet, que la matière en est grandement
+nécessaire, et recherchée au temps où nous sommes, que le livre est
+commun, traduit en plusieurs langues, et imprimé presque tous les cinq
+ou six ans. Mais qu’il faut encore observer celle-cy, sçavoir, d’acheter
+un livre quand l’Autheur en est bon, quoy que la matière en soit commune
+et triviale, ou bien quand la matière en est difficile et peu cognue,
+quoy que l’Autheur ne soit pas estimé; et en pratiquer ainsi une
+infinité d’autres qui se rencontrent dans les occasions, sans qu’on les
+puisse facilement réduire en art ou méthode. Ce qui me fait croire que
+celuy-là se peut dignement acquitter de cette charge qui n’a point le
+jugement fourbe, téméraire, rempli d’extravagances, et préoccupé de ces
+opinions puériles, qui excitent beaucoup de personnes à mespriser et
+rebuter promptement tout ce qui n’est pas à leur goust, comme si chacun
+se devoit régler suivant les caprices de leurs fantaisies, ou que ce ne
+fust pas le devoir d’un homme sage et prudent de parler de toutes choses
+avec indifférence, et n’en juger jamais suivant l’estime qu’en font les
+uns ou les autres, mais plustost suivant le jugement qu’il en faut faire
+eu esgard à leur propre usage et nature.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Par quels moyens on les peut recouvrer.
+
+
+Or, Monseigneur, après avoir monstré par ces trois premiers poincts la
+façon qu’il faut suivre pour s’instruire à dresser une Bibliothèque, de
+combien de Livres il est à propos qu’elle soit fournie, et de quelle
+qualité il les convient prendre et choisir; celuy qui suit maintenant
+doit rechercher par quels moyens on les peut avoir, et ce qu’il faut
+faire pour le progrez et l’augmentation d’iceux. Sur quoy je diray
+véritablement que le premier précepte qu’on peut donner sur ce poinct,
+est de conserver soigneusement ceux qui sont acquis et que l’on acquiert
+tous les jours, sans permettre qu’aucun se perde ou dépérisse en aucune
+façon. _Tolerabilius enim est, faciliusque_, dit Sénèque, _non acquirere
+quam amittere, ideoque lætiores videbis quos nunquam fortuna respexit
+quam quos deseruit_. Joint que ce ne seroit pas le moyen de beaucoup
+augmenter si ce qui s’amasse avec peine et diligence venoit à se perdre
+et dépérir faute d’en avoir le soin: suivant quoy Ovide et les plus
+sages ont eu raison de dire que ce n’estoit pas une moindre vertu de
+bien conserver que d’acquérir,
+
+ _Nec minor est virtus quam quærere, parta tueri._
+
+Le second est de ne rien négliger de tout ce qui peut entrer en ligne de
+compte et avoir quelque usage, soit à l’esgard de vous ou des autres:
+comme sont les Libelles, Placarts, Thèses, fragments, espreuves, et
+autres choses semblables, que l’on doit estre soigneux de joindre et
+assembler suivant les diverses sortes et matières qu’ils traictent,
+parce que c’est le moyen de les mettre en considération, et faire en
+sorte,
+
+ _Ut quæ non prosunt singula, multa juvent_:
+
+Autrement il arrive d’ordinaire que pour avoir mesprisé ces petits
+livres qui ne semblent que bagatelles et pièces de nulle conséquence, on
+vient à perdre une infinité de beaux recueils qui sont quelquefois des
+plus curieuses pièces d’une Bibliothèque.
+
+Le troisiesme se peut tirer des moyens qui furent pratiquez par Richard
+de Bury, Evesque de Dunelme et grand Chancelier et Thrésorier
+d’Angleterre, qui consistent à publier et faire cognoistre à un chacun
+l’affection que l’on porte aux Livres, et le grand désir que l’on a de
+dresser une Bibliothèque: car cette chose estant commune et divulguée,
+il est indubitable que si celuy qui a ce dessein est en assez grand
+crédit et auctorité pour faire plaisir à ses amis, il n’y aura aucun
+d’iceux qui ne tienne à faveur de luy faire présent des plus curieux
+livres qui tomberont entre ses mains, qui ne luy donne très-volontiers
+entrée dans sa Bibliothèque, ou en celles de ses amis, bref qui n’ayde
+et ne contribue à son dessein tout ce qui luy sera possible: comme il
+est fort bien remarqué par ledit Richard de Bury en ces propres termes,
+que je transcris d’autant plus volontiers que son livre est fort rare,
+et du nombre de ceux qui se perdent par nostre négligence.
+_Succedentibus_, dit-il, _prosperis, Regiæ majestatis consecuti
+notitiam, et in ipsius acceptati familia, facultatem suscepimus
+ampliorem, ubilibet visitandi pro libitu et venandi quasi saltus quosdam
+delicatissimos, tum privatas, tum communes, tum regularium, tum
+sæcularium Bibliothecas_[29]: et un peu après, _Præstabatur nobis aditus
+facilis, regalis favoris intuitu, ad librorum latebras libere
+perscrutandas; amoris quippe nostri fama volatilis jam ubique
+percrebuit, tantumque librorum et maxime veterum ferebamur cupiditate
+languescere, posse vero quemlibet per quaternos facilius quam per
+pecuniam adipisci favorem. Quamobrem cum supradicti Principis
+auctoritate suffulti possemus obesse et prodesse, proficere et officere
+vehementer tam majoribus quam pusillis, affluxerunt loco encæniorum et
+munerum, locoque donorum et jocalium, cœnulenti quaterni, ac decrepiti
+Codices nostris tam aspectibus quam affectibus pretiosi; tunc
+nobilissimorum Monasteriorum aperiebantur armaria, reserabantur scrinia,
+et cistulæ solvebantur_, etc. A quoy il adjouste encore les divers
+voyages qu’il fit en qualité d’Ambassadeur, et le grand nombre de
+personnes doctes et curieuses, du labeur et de l’industrie, desquelles
+il se servoit en cette recherche. Et ce qui m’induit encore davantage à
+croire que ces pratiques auroient quelque efficace, c’est que je cognois
+un homme, lequel estant curieux de Médailles, Peintures, Statues,
+Camayeux, et autres pièces et jolivetez de Cabinet, en amassa par cette
+seule industrie pour plus de douze mille livres, sans en avoir jamais
+desboursé quatre. Et à la vérité, je tiens pour maxime, que toute
+personne courtoise et de bon naturel doit tousjours seconder les
+intentions louables de ses amis, pourveu qu’elles ne préjudicient point
+aux siennes. De sorte que celuy qui a des Livres, Médailles ou Peintures
+qui luy sont plustost venues par hazard que non pas qu’il en affectionne
+la jouyssance, ne fera point de difficulté d’en accommoder celuy de ses
+amis qu’il cognoistra les désirer et en estre curieux. Je rapporterois
+volontiers à ce troisiesme précepte la ruse que pourroient pratiquer et
+exercer les Magistrats et personnes auctorisées par le moyen de leurs
+charges: mais je ne veux point l’expliquer plus ouvertement que par le
+simple narré du stratagème duquel se servirent les Vénitiens pour avoir
+les meilleurs Manuscripts de Pinellus incontinent après qu’il fut
+décédé; car sur l’advis qu’ils eurent que l’on estoit après pour
+transporter sa Bibliothèque de Padoue à Naples, ils envoyèrent soudain
+un de leurs Magistrats qui saisit cent balles de Livres, entre
+lesquelles il y en avoit quatorze qui contenoient les Manuscripts, et
+deux d’icelles plus de trois cens Commentaires sur toutes les affaires
+d’Italie, alléguant pour leurs raisons qu’encore bien qu’on eust permis
+au défunct Seigneur Pinelli, eu esgard à sa condition, son dessein, sa
+vie louable et sans reproche, et principalement à l’amitié qu’il avoit
+tousjours tesmoignée à la République, de faire copier les Archives et
+Registres de leurs affaires, il n’estoit pas néantmoins à propos ny
+expédient pour eux que telles pièces vinssent à estre divulguées,
+descouvertes et communiquées après sa mort. Sur quoy les héritiers et
+exécuteurs testamentaires qui estoient puissants et auctorisez, ayans
+fait instance, on retint seulement deux cens de ces Commentaires, qui
+furent mis dans une chambre particulière, avec cette inscription,
+_Decerpta hæc imperio Senatus e Bibliotheca Pinelliana_.
+
+ [29] _Philobiblion_, cap. 8.
+
+Le quatriesme est de retrancher la despense superflue que beaucoup
+prodiguent mal à propos à la relieure et à l’ornement de leurs volumes,
+pour l’employer à l’achapt de ceux qui manquent, afin de n’estre point
+sujets à la censure de Sénèque, qui se moque plaisamment de ceux-là,
+_quibus voluminum suorum frontes maxime placent titulique_[30]; et ce,
+d’autant plus volontiers que la relieure n’est rien qu’un accident et
+manière de paroistre sans laquelle, au moins si belle et somptueuse, les
+livres ne laissent pas d’estre utiles, commodes et recherchez, n’estant
+jamais arrivé qu’à des ignorans de faire cas d’un livre à cause de sa
+couverture, parce qu’il n’est pas des volumes comme des hommes, qui ne
+sont cognus et respectez que par leur robe et vestement: de manière
+qu’il est bien plus utile et nécessaire d’avoir, par exemple, grande
+quantité de livres fort bien reliez à l’ordinaire, que d’en avoir
+seulement plein quelque petite chambre ou cabinet de lavez, dorez,
+réglez, et enrichis avec toute sorte de mignardise, de luxe et de
+superfluité.
+
+ [30] _De tranquill._
+
+Le cinquiesme concerne l’achapt que l’on doit faire d’iceux, et se peut
+diviser en quatre ou cinq articles, suivant les divers moyens que l’on
+peut tenir pour le pratiquer. Or entre iceux je mettrois volontiers pour
+le premier, le plus prompt, facile et avantageux de tous les autres,
+celuy qui se fait par l’acquisition de quelque autre Bibliothèque
+entière et non dissipée. Je l’appelle prompt, parce qu’en moins d’un
+jour vous pouvez avoir un grand nombre de livres doctes et curieux, qui
+ne se pourroient pas quelque fois ramasser pendant la vie d’un homme. Je
+le dis facile, parce que l’on espargne toute la peine et le temps qu’il
+faudroit consommer à les achepter séparément. Je le nomme en fin
+avantageux, parce que si les Bibliothèques qu’on achepte sont bonnes et
+curieuses, elles servent à augmenter le crédit et la réputation de
+celles qui en sont enrichies. D’où nous voyons que Possevin fait
+beaucoup d’estat de celle du Cardinal de Joyeuse, parce qu’elle estoit
+composée de trois autres, l’une desquelles avoit esté à M. Pithou, et
+que toutes les plus renommées Bibliothèques ont pris leur accroissement
+de cette sorte, comme par exemple, celle de S. Marc à Venise par le don
+qu’y fit le Cardinal Bessarion de la sienne; celle de Lescurial par la
+grande qu’avoit amassée Hurtado de Mendoze; l’Ambroisienne de Milan par
+nonante balles qui y ont esté mises pour une seule fois du naufrage et
+de la ruine de celle de Pinelli; celle de Leyde par plus de deux cens
+Manuscripts ès Langues Orientales que Scaliger y laissa par son
+testament; et finalement celle d’Ascagne Colomne par la très-belle qu’a
+laissée le Cardinal Sirlette. D’où je conjecture, Monseigneur, que la
+vostre ne peut manquer d’estre un jour très-fameuse et renommée entre
+les plus grandes, à l’occasion de celle de Monsieur vostre Père,
+laquelle est des-jà si célèbre et cognue par le récit qu’en ont fait à
+la postérité La Croix, Fauchet, Marsille, Turnèbe, Passerat, Lambin, et
+presque tous les galands hommes de cette volée, qui n’ont point esté
+mescognoissans du plaisir et de l’instruction qu’ils en ont receu.
+
+Après quoy il me semble que le moyen qui approche le plus de ce premier,
+est de fouiller et revisiter souvent toutes les boutiques des Libraires
+frippiers et les vieux fonds et magazins, tant de livres reliez que de
+ceux qui ont tousjours esté réservez en blanc depuis une si longue
+suitte d’années, que beaucoup de personnes peu entendues et versées en
+cette recherche ne jugent pas qu’ils puissent avoir d’autre usage que
+d’empescher,
+
+ _Ne toga cordyllis, ne pænula desit olivis_:
+
+combien qu’il s’y rencontre ordinairement de très-bons livres, et que
+leur emploitte estant bien mesnagée, il y ait moyen d’en avoir plus pour
+dix escus que l’on n’en pourroit acheter pour quarante ou cinquante si
+on les prenoit en divers endroits et pièces après autres; pourveu
+néantmoins que l’on se vueille garnir de soin et de patience, et
+considérer que l’on ne peut pas dire d’une Bibliothèque ce que certains
+Poëtes flatteurs ont dit de nostre ville,
+
+ _Quo primum nata est tempore, magna fuit_:
+
+estant impossible de pouvoir venir à bout si promptement d’une chose où
+Salomon dit qu’il n’y aura jamais de fin, _libros faciendi non erit
+finis_; et à l’accomplissement de laquelle, combien que M. de Thou ait
+travaillé vingt ans, Pinelli cinquante, et beaucoup d’autres tout le
+temps de leur vie; il ne faut pas croire toutesfois qu’ils soient venus
+à la dernière perfection, que l’on peut bien souhaitter sans la pouvoir
+atteindre en fait de Bibliothèque.
+
+Mais parce qu’il est encore nécessaire pour l’accroissement et
+augmentation d’une telle pièce, de la fournir soigneusement de tous les
+livres nouveaux de quelque mérite et considération qui s’impriment en
+toutes les parties de l’Europe, et que Pinellus et les autres ont
+entretenu pour ce faire des correspondances avec une infinité d’amis
+estrangers et marchands forains; il seroit bien à propos de pratiquer le
+mesme, ou au moins de choisir et faire élection de deux ou trois
+marchands riches, sçachans et pratiquez en leur vacation, qui par leur
+diverses intelligences et voyages pourroient fournir toutes sortes de
+nouveautez, et faire diligente recherche et perquisition de ceux qu’on
+leur demanderoit par catalogues. Ce qu’il n’est pas nécessaire de
+pratiquer pour les vieux livres, d’autant que le plus seur moyen d’en
+recouvrer beaucoup et à bon compte c’est de les rechercher
+indifféremment chez tous les Libraires, où la longueur du temps et les
+diverses occasions ont coustume de les disperser et respandre.
+
+Je ne veux toutesfois inférer par tout le bon mesnage proposé cy-dessus,
+qu’il ne soit quelquefois nécessaire de franchir les bornes de cette
+œconomie pour acheter à prix extraordinaire certains livres qui sont si
+rares, qu’à peine les peut-on tirer d’entre les mains de ceux qui les
+cognoissent que par cette seule invention. Mais le tempérament qu’il
+convient apporter à cette difficulté est de considérer que les
+Bibliothèques ne sont dressées ny estimées qu’en considération du
+service et de l’utilité que l’on en peut recevoir, et que par conséquent
+il faut négliger tous ces livres et Manuscripts qui ne sont prisez que
+pour le respect de leur antiquité, figures, peintures, relieures, et
+autres foibles considérations, comme sont le _Froissard_ que certains
+marchands vouloient vendre il n’y a pas long-temps trois cens escus, le
+_Bocace_ des _Nobles malheureux_ qui en estoit estimé cent, le _Missel_
+et la _Bible_ de Guinart, les _Heures_ que l’on dit bien souvent n’avoir
+point de prix à cause de leurs figures et vignettes, les _Tite-Live_ et
+autres Historiens, manuscripts et enluminez, les livres de la Chine et
+du Japon, ceux qui sont tirez en parchemin, papier de couleur, de coton
+extrêmement fin, et avec de grandes marges, et plusieurs autres de
+pareille estoffe, pour employer ces grandes sommes qu’ils cousteroient à
+des volumes qui soient plus utiles dans une Bibliothèque que non pas
+tous ces précédens ou ceux qui leur ressemblent, qui ne feront jamais
+tant estimer ceux qui se passionnent à les recouvrer, comme l’ont esté
+Ptolomée Philadelphe pour avoir donné quinze talents des œuvres
+d’Euripide, Tarquin qui acheta les trois livres de la Sibylle autant
+qu’il eust fait tous les neuf ensemble, Aristote qui donna soixante et
+douze mille sesterces des œuvres de Speusippe, Platon qui employa mille
+deniers pour celles de Philolaus, Bessarion qui acheta pour trente mille
+escus de livres Grecs, Hurtado de Mendoze qui en fit venir de Levant la
+charge d’un grand navire, Pic de la Mirande qui despensa sept mille
+escus en Manuscripts Hébreux, Chaldaïques et autres, et bref ce Roy de
+France qui mit en dépost sa vaisselle d’or et d’argent pour avoir la
+copie d’un livre qui estoit dans la Bibliothèque des Médecins de cette
+ville, comme il est amplement tesmoigné par les vieilles pancartes et
+registres de leur Faculté.
+
+J’adjouste qu’il seroit aussi besoin de sçavoir des parens et héritiers
+de beaucoup de galands hommes s’ils n’ont point laissé quelques
+Manuscripts desquels ils se veulent deffaire, parce qu’il arrive souvent
+que la pluspart d’iceux ne font pas imprimer la moitié de leurs œuvres,
+soit qu’ils soient prévenus par la mort, ou empeschez de ce faire par la
+despence, l’appréhension des diverses censures et jugemens, la crainte
+de n’avoir pas bien rencontré; la liberté de leurs discours, le peu
+d’envie de paroistre, et autres raisons semblables qui nous ont privé
+d’avoir beaucoup de livres de Postel, Bodin, Marsille, Passerat,
+Maldonat, etc., les Manuscripts desquels se rencontrent assez souvent
+dans les Estudes des particuliers, ou en la boutique des Libraires. De
+mesme, aussi faudroit-il avoir le soin de sçavoir d’années en autres
+quels Traictez les plus doctes Régens des Universitez prochaines doivent
+lire tant en leurs Classes publiques que particulières, pour estre
+soigneux d’en faire escrire des copies, et avoir par ce moyen facile un
+grand nombre de pièces aussi bonnes et autant estimées que beaucoup de
+Manuscripts que l’on achète bien cher pour estre vieux et antiques,
+tesmoin le _Traicté des Druides_ de M. Marsille, l’_Histoire_ et le
+_Traicté des Magistrats François_ de M. Grangier, la _Géographie_ de M.
+Belurgey, les divers Escrits de Messieurs Dautruy, Isambert, Seguin, du
+Val, d’Artis, et en un mot des plus renommez Professeurs de toute la
+France.
+
+Finalement celuy qui auroit autant d’affection envers les Livres
+qu’avoit le Sieur Vincent Pinelli, pourroit aussi bien que luy faire
+visiter les boutiques de ceux qui achètent souvent des vieux papiers ou
+parchemins, pour voir s’il ne leur tombe rien par mesgarde ou autrement
+entre les mains qui soit digne d’estre recueilli pour une Bibliothèque.
+Et à la vérité, nous devrions bien estre excitez à cette recherche par
+l’exemple de Pogius, qui trouva le _Quintilian_ sur le comptoir d’un
+Charcutier pendant qu’il estoit au Concile de Constance, comme aussi par
+celuy de Papire Masson qui rencontra l’_Agobardus_ chez un Relieur qui
+en vouloit endosser ses livres, et de l’_Asconius_ qui nous a esté donné
+par semblable rencontre. Mais d’autant néantmoins que ce moyen est aussi
+extraordinaire que l’affection de ceux qui s’en servent, j’ayme mieux le
+laisser à la discrétion de ceux qui en voudront user, que non pas de le
+prescrire comme une règle générale et nécessaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+La disposition du lieu où on les doit garder.
+
+
+Cette considération du lieu qu’il faut choisir pour dresser et establir
+une Bibliothèque, devroit bien estre d’aussi long discours comme les
+précédentes, si les préceptes que l’on en peut donner pouvoient estre
+aussi facilement exécutez comme ceux que nous avons déduits et expliquez
+cy-dessus. Mais d’autant qu’il n’appartient qu’à ceux-là qui veulent
+bastir des lieux exprès pour cet effet, d’y observer précisément toutes
+les règles et circonstances qui dépendent de l’Architecture, beaucoup de
+particuliers estans contraints de se régler sur la diverse façon de
+leurs logemens pour placer leurs Bibliothèques au moins mal qu’il leur
+est possible, il sembleroit quasi superflu d’en prescrire aucuns: et à
+dire vray je croy que c’est la seule occasion qui a meu tous les
+Architectes à ne rien adjouster à ce qu’en avoit dit Vitruve. Toutesfois
+pour ne donner cet advis manque et imparfait, j’en dirai briefvement mon
+opinion, afin qu’un chacun s’en puisse servir suivant qu’il en aura le
+pouvoir, ou qu’il la jugera véritable et conforme à sa volonté.
+
+Pour ce qui est donc de la situation et de la place où l’on doit bastir
+ou choisir un lieu propre pour une Bibliothèque, il semble que ce commun
+dire,
+
+ _Carmina secessum scribentis et otia quærunt_,
+
+nous doive obliger à le prendre dans une partie de la maison plus
+reculée du bruit et du tracas, non seulement de ceux de dehors, mais
+aussi de la famille et des domestiques, en l’éloignant des rues, de la
+cuisine, sale du commun, et lieux semblables, pour la mettre s’il est
+possible entre quelque grande court et un beau jardin où elle ait son
+jour libre, ses veues bien estendues et agréables, son air pur, sans
+infection de marets, cloaques, fumiers, et toute la disposition de son
+bastiment si bien conduitte et ordonnée, qu’elle ne participe aucune
+disgrace ou incommodité manifeste.
+
+Or, pour en venir à bout avec plus de plaisir et moins de peine, il sera
+toujours à propos de la placer dans des estages du milieu, afin que la
+fraischeur de la terre n’engendre point le remugle, qui est une certaine
+pourriture qui s’attache insensiblement aux livres; et que les greniers
+et chambres d’enhaut servent pour l’empescher d’estre aussi susceptible
+des intempéries de l’air, comme sont celles qui pour avoir leurs
+couvertures basses ressentent facilement l’incommodité des pluyes,
+neiges et grandes chaleurs. Ce que s’il n’est pas autrement facile
+d’observer, au moins faut-il prendre garde qu’elles soient élevées de la
+hauteur de quatre ou cinq degrez, comme j’ay remarqué que l’estoit
+l’Ambroisienne à Milan, et le plus haut exhaussées que l’on pourra, tant
+à raison de la beauté que pour obvier aux incommodités susdites: sinon
+le lieu se trouvant humide et mal situé, il faudra avoir recours ou à la
+natte, ou aux tapisseries pour garnir les murailles, et au poisle ou
+bien à la cheminée, dans laquelle on ne bruslera que du bois qui fume
+peu pour l’eschauffer et desseicher pendant l’Hyver et les jours des
+autres saisons qui seront plus humides.
+
+Mais il semble que toutes ces difficultez et circonstances ne soient
+rien au prix de celles qu’il faut observer pour donner jour et percer
+bien à propos une Bibliothèque, tant à cause de l’importance qu’il y a
+qu’elle soit bien esclairée jusques à ses coins plus éloignez, qu’aussi
+pour la diverse nature des vents qui doivent y souffler d’ordinaire, et
+qui produisent des effects aussi différents que le sont leurs qualitez
+et les lieux par où ils passent. Sur quoy je dis que deux choses sont à
+observer: la première, que les croisées et fenestres de la Bibliothèque
+(quand elle sera percée des deux costez) ne se regardent diamétralement,
+sinon celles qui donneront jour à quelque table; d’autant que par ce
+moyen les jours ne s’esvanoüyssant au dehors, le lieu en demeure
+beaucoup mieux esclairé. La seconde, que les principales ouvertures
+soient tousjours vers l’Orient, tant à cause du jour que la Bibliothèque
+en pourra recevoir de bon matin, qu’à l’occasion des vents qui soufflent
+de ce costé, lesquels estans chauds et secs de leur nature rendent l’air
+grandement tempéré, fortifient les sens, subtilisent les humeurs,
+espurent les esprits, conservent nostre bonne disposition, corrigent la
+mauvaise, et pour dire en un mot sont très-sains et salubres: où au
+contraire ceux qui soufflent du costé de l’Occident sont plus fascheux
+et nuisibles, et les Méridionaux plus dangereux que tous les autres,
+parce qu’estans chauds et humides ils disposent toutes choses à
+pourriture, grossissent l’air, nourrissent les vers, engendrent la
+vermine, fomentent et entretiennent les maladies, et nous disposent à en
+recevoir de nouvelles; aussi sont-ils appellez par Hippocrate, _Austri
+auditum hebetantes, caliginosi, caput gravantes, pigri, dissolventes_,
+parce qu’ils remplissent la teste de certaines vapeurs et humiditez qui
+espaississent les esprits, relaschent les nerfs, bouschent les conduits,
+offusquent les sens, et nous rendent paresseux et presque inhabiles à
+toutes sortes d’actions. C’est pourquoy au défaut des premiers il faudra
+avoir recours à ceux qui soufflent du Septentrion, et qui par le moyen
+de leurs qualitez froide et seiche n’engendrent aucune humidité, et
+conservent assez bien les livres et papiers.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+L’ordre qu’il convient leur donner.
+
+
+Le septiesme poinct qui semble absolument devoir estre traicté après les
+précédens, est celuy de l’ordre et de la disposition que doivent garder
+les livres dans une Bibliothèque: car il n’y a point de doute que sans
+icelle toute nostre recherche seroit vaine et nostre labeur sans fruict,
+puis que les livres ne sont mis et réservez en cet endroit que pour en
+tirer service aux occasions qui se présentent. Ce que toutesfois il est
+impossible de faire s’ils ne sont rangez et disposez suivant leurs
+diverses matières, ou en telle autre façon qu’on les puisse trouver
+facilement et à point nommé. Je dis davantage, que sans cet ordre et
+disposition tel amas de livre que ce peut estre, fust-il de cinquante
+mille volumes, ne mériteroit pas le nom de Bibliothèque, non plus qu’une
+assemblée de trente mille hommes le nom d’armée, s’ils n’estoient rangez
+en divers quartiers sous la conduitte de leurs Chefs et Capitaines, ou
+une grande quantité de pierres et matériaux celui de Palais ou Maison,
+s’ils n’estoient mis et posez suivant qu’il est requis pour en faire un
+bastiment parfait et accomply. Et tout ainsi que nous voyons la Nature,
+_quæ nihil unquam sine ordine meditata est vel effecit_[31], gouverner,
+entretenir et conserver par cette unique voye une si grande diversité de
+choses, sans l’usage desquelles nous ne pourrions pas sustenter et
+maintenir nostre corps; aussi faut-il croire que pour entretenir nostre
+esprit il est besoin que ses objets et les choses desquelles il se sert
+soient disposées de telle sorte, qu’il puisse toutes fois et quand il
+luy plaira les discerner les uns d’avec les autres, et les trier et
+séparer à sa fantaisie, sans labeur, sans peine et sans confusion. Ce
+que néantmoins il ne feroit jamais en fait de livres si on les vouloit
+ranger suivant le dessein de cent Bufets que propose la Croix du Maine
+sur la fin de sa _Bibliothèque Françoise_, ou les caprices que Jules
+Camille expose en l’idée de son Théâtre, et beaucoup moins encore si on
+vouloit suivre la triple division que Jean Mabun tire de ces mots du
+Psalmiste, _Disciplinam, bonitatem et scientiam doce me_, pour
+distribuer tous les livres en trois classes et chefs principaux, de la
+Morale, des Sciences, et de la Dévotion. Car tout ainsi que pour trop
+presser l’anguille elle eschappe, que la Mémoire artificielle gaste et
+pervertit la naturelle, et que l’on manque souvent de venir à bout de
+beaucoup d’affaires pour y avoir trop apporté de circonstances et
+précautions; aussi est-il certain qu’il seroit grandement difficile à un
+esprit de se pouvoir régler et accoustumer à cet ordre, lequel semble
+n’avoir autre but que de gesner et crucifier éternellement la Mémoire
+sous les espines de ces vaines poinctilleries et subtilitez chymériques,
+tant s’en faut qu’il la puisse soulager en aucune façon, et vérifier ce
+dire de Cicéron, _Ordo est maxime qui memoriæ lumen affert_[32]. C’est
+pourquoy ne faisant autre estime d’un ordre qui ne peut estre suivi que
+d’un Autheur qui ne veut estre entendu, je croy que le meilleur est
+toujours celuy qui est le plus facile, le moins intrigué, le plus
+naturel, usité, et qui suit les Facultez de Théologie, Médecine,
+Jurisprudence, Histoire, Philosophie, Mathématiques, Humanitez, et
+autres, lesquelles il faut subdiviser chacune en particulier, suivant
+leurs diverses parties qui doivent pour cet effet être médiocrement
+connues par celui qui a la charge de la Bibliothèque: comme en
+Théologie, par exemple, il faut mettre toutes les Bibles les premières
+suivant l’ordre des langues, par après les Conciles, Synodes, Décrets,
+Canons, et tout ce qui est des Constitutions de l’Église, d’autant
+qu’elles tiennent le second lieu d’auctorité parmy nous: en suitte les
+Pères Grecs et Latins, et après eux les Commentateurs, Scholastiques,
+Docteurs meslez, Historiens; et finalement les Hérétiques. En
+Philosophie, commencer par celle de Trismégiste qui est la plus
+ancienne, poursuivre par celle de Platon, d’Aristote, de Raymond Lulle,
+Ramus, et achever par les Novateurs Telesius, Patrice, Campanella,
+Verulam, Gilbert, Jordan Brun, Gassand, Basson, Gomesius, Charpentier,
+Gorlée, qui sont les principaux d’entre une milliace d’autres; et faire
+ainsi de toutes les Facultez: avec ces cautions qu’il faut observer
+soigneusement, la première que les plus universels et anciens marchent
+tousjours en teste, la seconde que les Interprètes et Commentateurs
+soient mis à part et rangez suivant l’ordre des livres qu’ils
+expliquent, la troisiesme que les Traictez particuliers suivent le rang
+et la disposition que doivent tenir leur matière et sujets dans les Arts
+et Sciences, et la quatriesme et dernière que tous les livres de pareil
+sujet et mesme matière soient précisément réduits et placez au lieu qui
+leur est destiné, parce qu’en ce faisant la mémoire est tellement
+soulagée, qu’il seroit facile en un moment de trouver dans une
+Bibliothèque plus grande que n’estoit celle de Ptolomée, tel livre que
+l’on en pourroit choisir ou désirer. Ce que pour faire encore avec moins
+de peine et plus de contentement, il faut bien prendre garde que les
+livres qui sont trop menus pour estre reliez seuls ne soient mis et
+conjoints qu’avec ceux qui ont traicté de tout pareil et mesme sujet,
+estant plus à propos en tout cas de les faire relier seuls que
+d’apporter une confusion extrême en une Bibliothèque, les joignant avec
+d’autres d’un sujet si extravagant et si éloigné, que l’on ne
+s’adviseroit jamais de les chercher en telles compagnies. Je sçay bien
+que l’on me pourra représenter deux incommoditez assez notables qui
+accompagnent cet ordre, sçavoir la difficulté de pouvoir bien réduire et
+placer certains livres meslez à quelque classe et Faculté principale, et
+le travail continuel qu’il y a de tousjours remuer une Bibliothèque
+quand il faut placer une trentaine de volumes en divers endroits
+d’icelle. Mais je responds pour le premier, qu’il n’y a guères de livres
+qui ne se puissent réduire à quelque ordre, principalement quand on en a
+beaucoup, que lors qu’ils sont une fois placez il n’est besoin que d’un
+peu de mémoire pour se souvenir où on les aura mis; et qu’au pis aller
+il ne gist qu’à destiner un certain endroit pour les réduire tous
+ensemble. Et quant à ce qui est du second, il est bien vray que l’on
+pourroit éviter un peu de peine en ne pressant point les livres, ou en
+laissant quelque peu de place à l’extrémité des tablettes ou des lieux
+où finit chaque Faculté: mais néantmoins il seroit plus à propos, ce me
+semble, de choisir quelque lieu pour mettre tous les livres que l’on
+achèteroit pendant six mois, au bout desquels on les rangeroit avec les
+autres chacun en leurs places; d’autant que par ce moyen ils s’en
+porteroient tous beaucoup mieux estans espoudrez et maniez deux fois
+l’an. Et en tout cas je croy que cet ordre qui est le plus usité sera
+tousjours pareillement estimé plus beau et plus facile que celuy de la
+Bibliothèque Ambroisienne, et de quelques autres, où tous les livres
+sont peslemeslez et indifféremment rangez suivant l’ordre des volumes et
+des chiffres, et distinguez seulement dans un catalogue où chaque pièce
+se trouve sous le nom de son Autheur: d’autant que pour éviter les
+incommoditez précédentes il en traisne après soy une Iliade d’autres, à
+beaucoup desquelles on pourroit toutesfois remédier par un catalogue
+fidèlement dressé suivant toutes les Classes et Facultez subdivisées
+jusques aux plus précises et particulières de leurs parties.
+
+ [31] Aristot. 8. _Politic._
+
+ [32] 2. _De Orat._
+
+Maintenant il ne reste plus qu’à parler des Manuscripts, qui ne peuvent
+estre mieux ny plus à propos placez qu’en quelque endroit de la
+Bibliothèque, n’y ayant nulle apparence de les séparer et séquestrer
+d’icelle, puis qu’ils en font la meilleure partie et la plus curieuse et
+estimée: joint que plusieurs se persuadent facilement quand ils ne les
+voyent point parmy les autres livres, que toutes les chambres où l’on a
+coustume de dire qu’ils sont enfermez ne sont qu’imaginaires, et
+destinées seulement pour servir d’excuse à ceux qui n’en ont point.
+Aussi voyons-nous qu’il y a un costé tout entier de la Bibliothèque
+Ambroisienne rempli de neuf mille Manuscripts qui ont esté assemblez par
+le soin et la diligence du Sieur Jean Antoine Olgiati, et que dans celle
+de M. le Président de Thou il y a une chambre de pareil pied et d’aussi
+facile entrée que les autres destinée pour cet effet. C’est pourquoy en
+prescrivant l’ordre que l’on y peut observer, il faut prendre garde
+qu’il y a deux sortes de Manuscripts, et que pour ce qui est de ceux qui
+sont de juste volume et grosseur ils peuvent estre rangez comme les
+autres livres, avec cette précaution néantmoins, que s’il y en a
+quelqu’un de grande conséquence, ou prohibitez et défendus, ils soient
+mis aux tablettes plus hautes, et sans aucun titre extérieur, pour estre
+plus éloignez tant de la main que de la veuë, afin qu’on ne les puisse
+connoistre ny manier que suivant la volonté et à la discrétion de celuy
+qui en aura la charge. Ce qu’il faut aussi pratiquer pour l’autre sorte
+de Manuscripts qui consistent en cahiers et petites pièces séparées,
+lesquelles il faut assembler par liaces et pacquets suivant les
+matières, et les placer encore plus haut que les précédentes, d’autant
+qu’à cause de leur petitesse et du peu de temps qu’il faudroit à les
+transcrire elles seroient tous les jours sujettes à estre prises ou
+empruntées si on venoit à les mettre en un endroit où elles peussent
+estre veuës et maniées d’un chacun, comme il arrive souvent aux livres
+arrangez sur des pulpitres dans les vieilles Bibliothèques. Ce qui doit
+suffire pour ce poinct, sur lequel il n’est pas besoin de s’estendre
+davantage, puis que l’ordre de la Nature qui est tousjours égal et
+semblable à soy-mesme n’y pouvant estre observé, à cause de
+l’extravagance et de la diversité des livres, il ne reste que celuy de
+l’art, lequel un chacun d’ordinaire veut establir à sa fantaisie,
+suivant qu’il le trouve plus à propos par son bon sens et jugement tant
+pour satisfaire à soy-mesme, que pour ne vouloir pas suivre la trace et
+les opinions des autres.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L’ornement et la décoration que l’on y doit apporter.
+
+
+Je passerois volontiers de ce dernier poinct à celuy qui doit clorre et
+fermer cet Advis, si je n’estois adverti par ce dire très-véritable de
+Typotius, _Ignota populo est et mortua pene ipsa virtus sine
+lenocinio_[33], de dire quelques mots en passant de la monstre
+extérieure et de l’ornement que l’on doit apporter à une Bibliothèque,
+puis que ce fard et cette décoration semblent nécessaires, veu que
+suivant le dire du mesme Autheur, _Omnis apparatus bellicus, omnes
+machinæ forenses, omnis denique suppellex domestica, ad ostentationem
+comparata sunt_. Et dire vray, ce qui me fait plus facilement excuser la
+passion de ceux qui recherchent aujourd’huy cette pompe avec beaucoup de
+frais et despences inutiles; c’est que les anciens y ont encore esté
+moins retenus que nous: car si nous voulons en premier lieu considérer
+quelle estoit la structure et le bastiment de leurs Bibliothèques,
+Isidore nous apprendra[34] qu’elles estoient toutes quarrelées de marbre
+verd, et couvertes d’or par les lambris, Boèce que les murailles
+estoient revestues de verre et d’yvoire, Sénèque que les armoires et
+pulpitres estoient d’ébène et de cèdre. Si nous recherchons quelles
+pièces rares et exquises ils y mettoient, les deux Plines, Suétone,
+Martial et Vopiscus tesmoignent par toutes leurs œuvres qu’ils
+n’espargnoient ny or ny argent pour y mettre les images et statues
+représentées au vif de tous les galands hommes. Et finalement s’il est
+question de sçavoir quel estoit l’ornement de leurs volumes, Sénèque ne
+fait autre chose que reprendre le luxe et la trop grande despense qu’ils
+faisoient à les peindre, dorer, enluminer, et faire couvrir et relier
+avec toute sorte de bombance, mignardise et superfluité. Mais pour tirer
+quelque instruction de ces désordres, il nous faut eslire et trier de
+ces extrémitez ce qui est tellement requis à une Bibliothèque, qu’on ne
+puisse en aucune façon le négliger sans avarice, ou l’excéder sans
+prodigalité.
+
+ [33] Lib. _De fama_.
+
+ [34] Apud Lipsum, _Syntag. de Biblioth._ cap. 9. et 10.
+
+Je dis, premièrement, qu’il n’est point besoin pour ce qui est des
+livres de faire une despense extraordinaire à leur relieure, estant plus
+à propos de réserver l’argent qu’on y despenseroit pour les avoir tous
+du volume plus grand et de la meilleure édition qui se pourra trouver;
+si ce n’est qu’on vueille pour contenter de quelque apparence les yeux
+des spectateurs, faire couvrir tous les dos de ceux qui seront reliez
+tant en bazane qu’en veau ou marroquin, de filets d’or et de quelques
+fleurons, avec le nom des Autheurs: pourquoy faire on aura recours au
+Doreur qui aura coustume de travailler pour la Bibliothèque, comme aussi
+au Relieur pour refaire les dos et couvertures escorchées, reprendre les
+transchefils, accommoder les transpositions, recoler les cartes et
+figures, nettoyer les fueilles gastées, et bref entretenir tout en
+l’estat nécessaire à l’ornement du lieu et à la conservation des
+volumes.
+
+Il n’est point aussi question de rechercher et entasser dans une
+Bibliothèque toutes ces pièces et fragments des vieilles statues,
+
+ _Et Curios jam dimidios, humeroque minorem
+ Corvinum, et Galbam auriculis nasoque carentem_;
+
+nous estant assez d’avoir des copies bien faictes et tirées de ceux qui
+ont esté les plus célèbres en la profession des Lettres, pour juger en
+un mesme temps de l’esprit des Autheurs par leurs livres, et de leur
+corps, figure et physiognomie par ces tableaux et images, lesquelles
+jointes aux discours que plusieurs ont fait de leur vie, servent à mon
+advis d’un puissant esguillon pour exciter une âme généreuse et bien-née
+à suivre leurs pistes, et à demeurer ferme et stable dans les airs et
+sentiers battus de quelque belle entreprise et résolution.
+
+Encore moins faut-il employer l’or à ses lambris, l’yvoire et le verre à
+ses parois, le cèdre à ses tablettes, et le marbre à ses fonds et
+planchers, puis que telle façon de paroistre n’est plus en usage, que
+les livres ne se mettent plus sur des pulpitres à la mode ancienne, mais
+sur des tablettes qui cachent toutes les murailles; et qu’au lieu de
+telle dorure et paremens l’on peut faire vicarier les instruments de
+Mathématiques, Globes, Mappemonde, Sphères, Peintures, animaux, pierres,
+et autres curiositez tant de l’Art que de la Nature, qui s’amassent pour
+l’ordinaire de temps en temps et quasi sans rien mettre et desbourser.
+
+Finalement ce seroit une grande oubliance, si après avoir fourny une
+Bibliothèque de toutes ces choses, elle n’avoit point ses tablettes
+garnies de quelque petite serge, bougran ou canevas accommodé à
+l’ordinaire avec des cloux dorez ou argentez, tant pour conserver les
+livres de la poudre, que pour donner une grâce nompareille à tout le
+lieu; et aussi si elle venoit à manquer et estre despourveuë de tables,
+tapis, siéges, espousettes, boules jaspées, conserves, horloges, plumes,
+papier, ancre, canif, pouldre, Almanach, et autres petits meubles et
+instruments semblables, qui sont de si petite valleur et tellement
+nécessaires, qu’il n’y a point d’excuse capable de mettre à couvert ceux
+qui négligent d’en faire provision.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Quel doit estre le but principal de cette Bibliothèque.
+
+
+Toutes ces choses estans ainsi disposées, il ne reste plus pour
+l’accomplissement de ces discours, qu’à sçavoir quel doit estre leur fin
+et usage principal: car de s’imaginer qu’il faille après tant de peine
+et de despense cacher toutes ces lumières sous le boisseau, et condamner
+tant de braves esprits à un perpétuel silence et solitude, c’est mal
+recognoistre le but d’une Bibliothèque, laquelle ne plus ne moins que la
+Nature, _perditura est fructum sui, si tam magna, tam præclara, tam
+subtiliter dicta, tam nitida, et non uno genere formosa solitudini
+ostenderet: scias illam spectari voluisse, non tantum aspici_[35]. C’est
+pourquoy je vous diray, Monseigneur, avec autant de liberté comme j’ai
+d’affection pour vostre service, qu’en vain celuy-là s’efforce il de
+pratiquer aucun des moyens susdits, ou de faire quelque despense notable
+après les Livres, qui n’a dessein d’en vouer et consacrer l’usage au
+public, et de n’en desnier jamais la communication au moindre des hommes
+qui en pourra avoir besoin, le dire du Poëte estant très-véritable,
+
+ _Vile latens virtus: quid enim demersa tenebris
+ Proderit, obscuro veluti sine remige puppis,
+ Vel lyra quæ reticet, vel qui non tenditur arcus[36]?_
+
+Aussi estoit-ce une des principales maximes des plus somptueux d’entre
+les Romains, ou de ceux qui affectionnoient plus le bien du public, que
+de faire dresser beaucoup de ces Librairies, pour puis après les vouer
+et destiner à l’usage de tous les hommes de Lettres; jusques là mesmes
+que suivant le calcul de Pierre Victor il y en avoit vingt-neuf à Rome,
+et suivant celuy de Palladius trente-sept, qui estoient des marques si
+certaines de la grandeur, magnificence et somptuosité des Romains, que
+Pancirol a eu raison d’attribuer à nostre négligence, et de ranger entre
+les choses mémorables de l’antiquité qui ne sont venues jusques à nous
+ce tesmoignage très-asseuré de la richesse et de la bonne affection des
+anciens envers ceux qui faisoient profession des Lettres; et ce avec
+d’autant plus de raison qu’il n’y a maintenant, au moins suivant ce que
+j’en ay peu sçavoir, que celles du Chevalier Bodleui à Oxfort, du
+Cardinal Borromée à Milan, et de la Maison des Augustins à Rome, où l’on
+puisse entrer librement et sans difficulté; toutes les autres, comme
+celles de Muret, Fulvius Ursinus, Montalte, et du Vatican; des Médicis,
+et de Pierre Victor à Florence; de Bessarion à Venise, de S. Anthoine à
+Padoue; des Jacobins à Boulogne; des Augustins à Crémone; du Cardinal
+Siripand à Naples; du Duc Fédéric à Urbain; de Nunnesius à Barcelonne;
+de Ximénès à Complute; de Renzovius à Bradenberk; des Foulcres à
+Ausbourg; et finalement du Roy, S. Victor, et de M. de T... à Paris, qui
+sont toutes belles et admirables, n’estans si communes, ouvertes à un
+chacun, et de facile entrée, comme sont les trois précédentes. Car pour
+ne parler que de l’Ambroisienne de Milan, et monstrer par mesme moyen
+comme elle surpasse tant en grandeur et magnificence que en obligeant le
+public beaucoup de celles d’entre les Romains, n’est-ce pas une chose du
+tout extraordinaire qu’un chacun y puisse entrer à toute heure presque
+que bon luy semble, y demeurer tant qu’il luy plaist, voir, lire,
+extraire tel Autheur qu’il aura agréable, avoir tous les moyens et
+commoditez de ce faire, soit en public ou en particulier, et ce sans
+autre peine que de s’y transporter ès jours et heures ordinaires, se
+placer dans des chaires destinées pour cet effet, et demander les livres
+qu’il voudra fueilleter au Bibliothécaire ou à trois de ses serviteurs,
+qui sont fort bien stipendiez et entretenus, tant pour servir à la
+Bibliothèque qu’à tous ceux qui viennent tous les jours estudier en
+icelle.
+
+ [35] Seneca _de vita beata_, cap. 32.
+
+ [36] Claudian. _de 4. Consul. Honorii_.
+
+Mais pour régler cet usage avec la bienséance et toutes les précautions
+requises, j’estime qu’il seroit à propos de faire premièrement choix et
+élection de quelque honneste homme docte et bien entendu en faict de
+Livres, pour luy donner avec la charge et les appoinctemens requis le
+tiltre et la qualité de Bibliothécaire, suivant que nous voyons avoir
+esté pratiqué en toutes les plus fameuses Librairies, où beaucoup de
+galands hommes se sont tousjours tenus bien honorez d’avoir cette
+charge, et l’ont rendue plus illustre et recommandable par leur grande
+doctrine et capacité, comme par exemple, Démétrius Phalereus,
+Callimachus, Apollonius Alexandrin, Aristoxenus et Zenodotus, qui ont eu
+autrefois la charge de celle d’Alexandrie; Varro et Hyginus qui ont
+gouverné celle du Mont Palatin à Rome; Leidrat et Agobard celle de
+l’Isle Barbe auprès Lyon sous Charlemagne; Petrus Diaconus celle du Mont
+Cassin; Platine, Eugubinus et Sirlette celle du Vatican; Sabellius celle
+de Venise; Vuolphius de Basle; Gruterus de Heidelberc; Douza et Paulus
+Merula de Leide, ausquels le docte Heinsius a succédé; comme après Budé,
+Gosselin et Casaubon M. Rigault gouverne aujourd’huy la Royale establie
+par le Roy François I, et augmentée de beaucoup par son industrie et la
+diligence extrême qu’il y apporte.
+
+Après quoy le plus nécessaire seroit de faire deux Catalogues de tous
+les Livres contenus dans la Bibliothèque, en l’un desquels ils fussent
+si précisément disposez suivant les diverses matières et Facultez, que
+l’on peust voir et sçavoir en un clin d’œil tous les Autheurs qui s’y
+rencontrent sur le premier sujet qui viendra en fantaisie; et dans
+l’autre ils fussent fidèlement rangez et réduits sous l’ordre alphabétic
+de leurs Autheurs, tant afin de n’en point acheter deux fois, que pour
+sçavoir ceux qui manquent, et satisfaire à beaucoup de personnes qui
+sont quelquefois curieuses de lire particulièrement toutes les œuvres de
+certains Autheurs. Ce qu’estant estably de la sorte, l’usage que l’on en
+peut tirer est à mon jugement très-advantageux, soit qu’on regarde au
+profit particulier qu’en peuvent recevoir le Maistre et le
+Bibliothécaire, soit qu’on ait esgard à la renommée qu’il se peut
+acquérir par la communication d’iceux à toute sorte de personnes; afin
+de ne point ressembler à ces avaricieux qui n’ont jamais de contentement
+de leurs richesses, ou à cet envieux serpent qui empeschoit que personne
+ne peust aborder et cueillir les fruicts du jardin des Hespérides; veu
+principalement que les choses ne se doivent estimer qu’à l’esgal du
+profit et de l’usage que l’on en tire: et que pour ce qui est
+particulièrement des Livres ils sont semblables à celuy d’Horace, duquel
+il disoit en ses Épistres,
+
+ _Odisti claves et grata sigilla pudico:
+ Paucis ostendi gemis, et communia laudas._
+
+Toutesfois, d’autant qu’il ne seroit pas raisonnable de profaner avec
+indiscrétion ce qui doit estre mesnagé avec jugement, il faudroit
+premièrement observer que toutes les Bibliothèques ne pouvant tousjours
+estre ouvertes comme l’Ambroisienne, il fust au moins permis à tous ceux
+qui y auroient affaire d’aborder librement le Bibliothécaire pour y
+estre introduits par iceluy sans aucune dilation ny difficulté:
+secondement que ceux qui seroient totalement incognus, et tous autres
+qui n’auroient affaire que de quelques passages, peussent veoir,
+chercher et extraire de toutes sortes de livres imprimez ce dont ils
+auroient besoin: tiercement que l’on permist aux personnes de mérite et
+de cognoissance d’emporter à leurs logis les livres communs et de peu de
+volumes; avec ces cautions néantmoins, que ce ne fust que pour quinze
+jours ou trois semaines tout au plus, et que le Bibliothécaire fust
+soigneux de faire escrire dans un livre choisi pour cet effet et divisé
+par les lettres de l’Alphabet tout ce que l’on presteroit aux uns et aux
+autres, avec la date du jour, la forme du volume, et le lieu et l’année
+de l’impression, le tout souscrit par celuy à qui on aura presté: ce
+qu’il faudroit biffer après le livre rendu, et marquer en marge le jour
+de la reddition, pour voir combien on les auroit gardé: et ceux qui
+auroient mérité par leur diligence et le soin apporté à la conservation
+des livres, qu’on leur en prestast d’autres. Vous asseurant,
+Monseigneur, que s’il vous plaist poursuivre comme vous avez commancé,
+et augmenter vostre Bibliothèque pour vous en servir en cette sorte, ou
+en telle autre que vous jugerez meilleure, vous en recevrez des louanges
+nompareilles, des remercimens infinis, des avantages non communs, et
+bref un contentement indicible, lors que vous recognoistrez en
+parcourant ce Catalogue les courtoisies que vous aurez faictes, les
+galands hommes que vous aurez obligez, les personnes qui vous auront
+veu, les nouveaux amis et serviteurs que vous vous serez acquis, et pour
+dire en un mot lors que vous jugerez au doigt et à l’œil combien de
+gloire et de recommendation vous aura apporté vostre Bibliothèque. Pour
+le progrez et augmentation de laquelle je proteste vouloir tout le temps
+de ma vie contribuer tout ce qui me sera possible, comme j’ay pris dès
+maintenant la hardiesse de vous en donner quelque tesmoignage par cet
+Advis, lequel j’espère bien avec le temps polir et augmenter de telle
+sorte, qu’il n’appréhendera point de sortir en lumière pour discourir et
+parler amplement d’un sujet lequel n’a point encore esté traicté,
+faisant voir sous le titre de _Bibliotheca Memmiana_, ce qu’il y a si
+long-temps que l’on souhaite sçavoir, l’histoire très-ample et
+particulière des Lettres et des Livres, le jugement et censure des
+Autheurs, le nom des meilleurs et plus nécessaires en chaque Faculté, le
+fléau des Plagiaires, le progrez des Sciences, la diversité des Sectes,
+la révolution des Arts et Disciplines, la décadence des Anciens, les
+divers principes des Novateurs, et le bon droict des Pyrrhoniens fondé
+sur l’ignorance de tous les hommes: sous le voile de laquelle je vous
+supplie très-humblement, Monseigneur, d’excuser la mienne, et de
+recevoir ce petit Advis, quoy que grossier et mal tissu, pour des arres
+de ma bonne volonté, et de celuy que je vous promets et feray voir un
+jour avec plus grande suitte et meilleur équipage.
+
+ _Nunc te marmoreum pro tempore fecimus; at tu,
+ Si fœtura gregem suppleverit, aureus esto[37]._
+
+ [37] Virg. Eclog. 7.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES
+
+POINCTS PRINCIPAUX
+
+QUI SONT TRAICTEZ EN CET ADVIS
+
+
+ PAGES.
+ Chapitre I.--On doit estre curieux de dresser des Bibliothèques,
+ et pourquoy 7
+ Chapitre II.--La façon de s’instruire et sçavoir comme il faut
+ dresser une Bibliothèque 14
+ Chapitre III.--La quantité de Livres qu’il y faut mettre 19
+ Chapitre IV.--De quelle qualité et condition ils doivent estre 28
+ Chapitre V.--Par quels moyens on les peut recouvrer 64
+ Chapitre VI.--La disposition du lieu où on les doit garder 80
+ Chapitre VII.--L’ordre qu’il convient leur donner 86
+ Chapitre VIII.--L’ornement et la décoration que l’on y doit
+ apporter 96
+ Chapitre IX.--Quel doit estre le but principal de cette
+ Bibliothèque 102
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ CHEZ CL. MOTTEROZ, TYPOGRAPHE
+ RUE DU DRAGON, 31
+ A PARIS
+ Le 10 Septembre 1876
+
+
+
+
+PETITE COLLECTION ELZEVIRIENNE
+
+Papier de Hollande, titres en rouge et noir
+
+
+ SINISTRARI (R. P.). _De la Démonialité_ et des animaux _Incubes et
+ Succubes_; publié d’après le manuscrit original découvert à Londres en
+ 1872, et traduit du Latin par Isidore Liseux, avec le texte en regard.
+ 5 fr.
+
+ ULRICH DE HUTTEN. _Julius_, Dialogue entre Saint Pierre et le Pape
+ Jules II à la porte du Paradis (1515); traduction nouvelle par Edmond
+ Thion, texte Latin en regard. 3 fr. 50
+
+ LUTHER. _La Conférence entre Luther et le Diable_ au sujet de la
+ messe, racontée par Luther lui-même; traduction nouvelle par Isidore
+ Liseux, texte Latin en regard. 4 fr.
+
+ THÉODORE DE BÈZE. _Épître de Maître Benoît Passavant au Président
+ Lizet_, traduite pour la première fois du Latin macaronique de
+ Théodore de Bèze par Isidore Liseux, avec le texte en regard. 3 fr. 50
+
+ _PASSEVENT PARISIEN respondant à Pasquin Romain: De la vie de ceux qui
+ sont allez demourer à Genève_: faict en forme de Dialogue (1556).
+ 3 fr. 50
+
+ _LES ECCLÉSIASTIQUES DE FRANCE_, leur nombre, celuy des Religieux et
+ Religieuses, ce dont ils subsistent et à quoy ils servent (_Opuscule
+ anonyme du XVIIe siècle_). 2 fr.
+
+ _REMONSTRANCE AUX FRANÇOIS_, pour les induire à vivre en paix à
+ l’advenir (1576). 1 fr.
+
+ LA MOTHE LE VAYER. _Hexaméron rustique_, avec la clef des personnages.
+ 3 fr. 50
+
+ LA MOTHE LE VAYER. _Soliloques sceptiques_. 2 fr. 50
+
+ POGGE. _Les Bains de Bade_ au XVe siècle. 2 fr.
+
+ HENRI ESTIENNE. _La Foire de Francfort_ [Exposition universelle et
+ permanente au XVIe siècle]; traduit pour la première fois par Isidore
+ Liseux, texte Latin en regard. 4 fr.
+
+ JOACHIM DU BELLAY. _Divers Jeux rustiques_. 3 fr. 50
+
+ JOACHIM DU BELLAY. _Les Regrets_. 3 fr. 50
+
+ VIVANT DENON. _Point de Lendemain._ Conte dédié à la Reine; avec
+ ornements typographiques de Marillier. 4 fr.
+
+Catalogues à prix marqués de Livres choisis, rares et curieux, anciens
+et modernes (envoi franco sur demande).
+
+
+Paris.--Typographie Motteroz, 31, rue du Dragon.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77822 ***