summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/77818-h
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '77818-h')
-rw-r--r--77818-h/77818-h.htm9952
-rw-r--r--77818-h/images/cover.jpgbin0 -> 117747 bytes
2 files changed, 9952 insertions, 0 deletions
diff --git a/77818-h/77818-h.htm b/77818-h/77818-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..6f7da81
--- /dev/null
+++ b/77818-h/77818-h.htm
@@ -0,0 +1,9952 @@
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no">
+ <title>L’absence | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
+ margin: .3em 0;}
+
+h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
+h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
+
+div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
+ margin: 1em 0; }
+
+.large { font-size: 130%; }
+.xlarge {font-size: 150%; }
+.small { font-size: 90%; }
+.xsmall { font-size: 80%; }
+small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; }
+
+.i { font-style: italic; }
+.i i, .i em { font-style: normal; }
+.g { letter-spacing: .1em; }
+
+.sc { font-variant: small-caps; }
+
+
+span.blk { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; }
+
+.copy { margin-left: 40%; font-size: 90%; }
+.offr { margin-left: 30%; text-indent: 0; text-align: center; }
+.ind { margin: 1em 0 1em 15%; }
+.date { margin: 2.5em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 90%; }
+.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
+
+hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
+div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; }
+div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; }
+
+sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; }
+
+li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; }
+
+div.flex { display: flex; justify-content: center; }
+table { margin: 1em auto; }
+td { vertical-align: top; }
+td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; }
+td.c div { text-align: center; }
+td.r div { text-align: right; }
+td.hang { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; }
+td.w4 { width: 4em; }
+td.padlr { padding-left: 1.2em; padding-right: 1.2em; }
+
+a { text-decoration: none; }
+
+.ugap { margin-top: 1em; }
+div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
+.break, .chapter { margin-top: 4em; }
+
+img { max-width: 100%; }
+
+@media screen {
+ body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
+ img { max-height: 700px; }
+}
+
+.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; }
+.top2em { padding-top: 2em; }
+.top4em { padding-top: 4em; }
+.nobreak { page-break-before: avoid; }
+
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77818 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">HENRI ARDEL</p>
+
+<h1>L’ABSENCE</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+<span class="small g">LIBRAIRIE PLON</span><br>
+PLON-NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
+8, <span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span> — 6<sup>e</sup></p>
+
+<p class="c i small">Tous droits réservés</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="hang"><b>Mon cousin Guy.</b> 21<sup>e</sup> édit. Un vol. in-16</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><b>Le Mal d’aimer.</b> 10<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><b>Au Retour.</b> 7<sup>e</sup> édit. Un vol. in-16</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><b>Cœur de sceptique.</b> 11<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c small padlr"><div>(<i>Ouvrage couronné par l’Académie française, prix Montyon.</i>)</div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><b>Renée Orlis.</b> 11<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><b>Rêve blanc.</b> 7<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><b>Tout arrive.</b> 8<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><b>L’Heure décisive.</b> 6<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><b>La Faute d’autrui.</b> 6<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><b>Seule.</b> 12<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="copy top4em">Tous droits de reproduction et de traduction
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<p class="copy ugap" lang="en" xml:lang="en">Published 4 April 1906.</p>
+
+<p class="copy"><span lang="en" xml:lang="en">Privilege of copyright in the United States
+reserved under the Act approved March 3<sup>d</sup> 1905
+by</span> Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em i">A TOI, CHÉRIE,</p>
+
+<p class="c i">ce souvenir de Venise, connue et aimée ensemble.</p>
+
+<p class="offr i">H. A.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">L’ABSENCE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p>— Jacqueline, mon amour, ma précieuse
+petite fiancée, ne pleurez pas ainsi ! Soyez
+brave, par pitié pour votre ami qui est à bout
+de courage, maintenant que les minutes près de
+vous sont comptées !</p>
+
+<p>La violence de l’émotion cassait la voix de
+Pierre Chartrans, la faisait presque rude, malgré
+la douceur des mots.</p>
+
+<p>Debout près de la jeune femme, devant la
+flambée claire du feu, il l’attira d’un geste qui
+l’enveloppait toute, très tendre ; et il écarta le
+menu chiffon de batiste où elle enfouissait son
+visage. Des lèvres, alors, il but les larmes qui
+mouillaient les paupières et dont la brûlure
+marbrait la peau fine, fleurant la violette. Sans
+un mot, sans un mouvement, elle resta blottie
+sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Et un silence tomba dans le salon où la
+lampe, voilée de rose, épandait une clarté souriante
+sur les tentures claires et les meubles
+laqués de blanc, sur la profusion des bibelots,
+dispersés parmi les fleurs et les plantes vertes,
+sur les tables, les étagères, même sur le piano
+à queue où demeurait, encore ouverte, la partition
+qu’elle avait, une dernière fois, feuilletée
+pour Pierre Chartrans.</p>
+
+<p>Oh ! ce décor riant, contemplé dans l’angoisse
+d’une séparation qui durerait des mois et des
+mois !… De toute son âme d’homme passionnément
+épris, Chartrans en éprouva la poignante
+ironie. Pas même une heure, et il serait parti.
+Non plus pour revenir bien vite, comme il
+l’avait fait tant de fois depuis le jour d’avril où,
+visiteur correct, il avait osé s’aventurer, enfin,
+à aller présenter ses hommages à Mme Jacqueline
+Nozales, la délicieuse petite veuve du docteur
+Nozales… Mais parti pour mettre entre
+elle et lui des centaines et des centaines de
+lieues.</p>
+
+<p>Comment avait-il accepté ce poste au loin,
+dans une région perdue d’Indo-Chine, hypnotisé
+par l’espoir d’obtenir ainsi l’avancement qui lui
+permettrait d’épouser Jacqueline Nozales ?… Sa
+résolution lui paraissait monstrueuse et folle,
+impossible à réaliser, à cette heure de l’adieu,
+où il sentait, dans ses bras, la jeune forme souple,
+alors qu’il avait, sous ses lèvres, le visage exquis
+dont ses yeux et sa bouche possédaient maintenant
+l’inguérissable soif.</p>
+
+<p>Cependant, c’était pour elle qu’il partait, pour
+gagner la fortune qu’il n’avait pas à lui offrir…
+Une fortune encore bien indigne de cette créature
+de luxe, qui lui semblait un joyau si précieux
+qu’à peine il pouvait croire qu’elle dût lui
+appartenir jamais. Près d’elle, il ne se jugeait
+même pas un homme du monde lui qui, depuis
+sa jeunesse de boursier, sorti d’une humble
+famille bretonne, bataillait âprement pour
+s’ouvrir un chemin. Mais les éclatants succès
+d’examen qui l’avaient fait classer, en toutes les
+écoles où il passait, comme un sujet remarquable,
+lui avaient valu surtout, devenu homme,
+des postes difficiles ; non une position assez
+sûre pour qu’il lui fût possible d’épouser la
+femme qu’il avait souhaitée sienne du premier
+jour où il l’avait aperçue.</p>
+
+<p>C’était dans la cohue d’une fête de charité,
+au ministère des colonies, où un ami l’avait
+entraîné, alors qu’il venait d’arriver à Paris, en
+congé, retour du Soudan. Et, tout de suite, il
+l’avait remarquée, encore qu’elle fût entourée
+de femmes jolies pour la plupart. Mais il avait
+été irrésistiblement attiré par la grâce capiteuse
+du corps onduleux et fin que trahissait la coupe
+hardie de la robe ; par le charme d’un visage
+très jeune, dont l’expression était moqueuse et
+câline, sous les cheveux sombres, moirés d’or,
+qui semblaient ombrer le velours de longs yeux
+tendres, rieurs comme la bouche caressante, où
+la lèvre supérieure saillait un peu, ainsi que
+chez les tout petits.</p>
+
+<p>Habillée de blanc, coiffée d’une capeline
+printanière toute fleurie, elle avait l’air d’une
+gamine de vingt ans ; et, tout d’abord, il l’avait
+prise pour une jeune fille, très peu expert dans
+les nuances de la toilette féminine. Il avait demandé
+qui elle était ; et il avait appris que,
+depuis cinq années déjà, elle était veuve d’un
+médecin, le docteur Nozales, enlevé par la
+diphtérie qu’il avait prise à un enfant qu’il soignait.
+Elle l’avait pleuré très sincèrement, semblait-il.
+Mais les jours avaient passé. Et Jacqueline
+Nozales avait à peine vingt-sept ans.</p>
+
+<p>Elle menait une existence de jolie femme très
+mondaine et très courtisée, sous la vague tutelle
+de son père, le conseiller à la Cour Paul Sourdis,
+qui l’adorait et, habitué de vieille date à
+faire toutes ses volontés, l’escortait partout où
+l’appelaient son caprice et son besoin d’incessantes
+et multiples distractions. Il n’avait pas
+de fortune. Elle non plus, son mari étant seulement
+« un garçon d’avenir » quand elle l’avait
+épousé. Or l’avenir lui avait été soudain enlevé.
+C’est pourquoi les bonnes âmes ne pardonnaient
+à Jacqueline Nozales ni son élégance ni ses brillantes
+relations et ne lui ménageaient point les
+suppositions malveillantes. Pourtant, personne
+n’aurait pu articuler contre elle une accusation
+précise ; même les femmes qui supportaient le
+plus mal son incontestable séduction, même les
+hommes qu’exaspérait sa coquetterie qui les
+attirait et les retenait, frémissants et charmés.</p>
+
+<p>Tous ceux que Pierre Chartrans avait interrogés
+sur elle célébraient — plutôt librement — « la
+jolie petite Mme Nozales ». Mais nul
+n’avait pu lui attribuer un amant « reconnu »,
+si flirt qu’elle fût. Et elle l’était, avec une franchise
+tranquille, impertinente et adorable !</p>
+
+<p>Pierre s’était fait présenter dans un élan qu’il
+n’avait pu raisonner ensuite, conquis comme
+jamais, dans sa vie d’homme, il ne l’avait été.
+Et le soir de ce même jour, quand il essayait, en
+vain, de retrouver la maîtrise de lui-même et
+de fuir la vision tentatrice de Jacqueline Nozales,
+tout à coup, la pensée impérieuse s’était
+précisée dans son esprit que, si elle voulait
+bien le lui permettre, il ferait d’elle, non sa
+maîtresse comme les autres le souhaitaient,
+mais sa femme, afin qu’elle demeurât sienne à
+jamais.</p>
+
+<p>Sa femme ! Cet être créé pour le luxe !… La
+première fois qu’il était entré chez elle, qu’il
+l’avait aperçue dans son salon aux soieries
+pâles, saturé par l’odeur forte des mimosas et
+des tubéreuses, où les visiteuses, les visiteurs — très
+nombreux — bavardaient, flirtaient, potinaient
+autour de la table à thé, sous la lumière
+voilée des lampes, il s’était senti écrasé de l’audace
+de son rêve.</p>
+
+<p>Sa femme — à lui qui était condamné à
+vivre hors de France, — cette Parisienne adulée,
+qui avait l’air d’une précieuse petite divinité
+mondaine, sous la longue robe noire scintillante
+de jais, des roses glissées dans la haute ceinture
+qui enserrait sa taille menue. Très vive, de
+son pas glissant, elle allait d’un groupe à un
+autre, assise une seconde, puis debout à l’autre
+extrémité du salon pour offrir une tasse de thé,
+ou immobilisée un instant à bavarder, avec une
+drôlerie prime-sautière, sous la lampe-phare
+qui avivait l’éclat de sa peau blonde.</p>
+
+<p>Causant peu, parce qu’il ne savait pas la langue
+des salons, Chartrans se sentait tel un voyageur
+débarqué sur une terre inconnue. Mais la seule
+vue de Jacqueline Nozales lui était une joie. De
+nouveau, il subissait, jusqu’à l’ivresse, le charme
+de sa forme harmonieuse, de son sourire changeant,
+de ses prunelles chaudes et caressantes,
+très vite moqueuses, sous les paupières longues
+qu’elle avait une manière à elle de soulever,
+comme un voile qui s’écarte pour laisser luire la
+lumière.</p>
+
+<p>Avec une jouissance qui ne s’émoussait pas, il
+contemplait la tête fine dont la forme parfaite
+se dessinait sous la torsade des cheveux. Il
+suivait les jeux multiples de sa physionomie
+mobile qui, tour à tour, lui donnait un air de
+petite fille naïve ou malicieuse, et de femme
+brûlée par l’amour dont le baiser devait être
+affolant.</p>
+
+<p>Sans doute, elle avait senti cet attrait violent
+qu’elle exerçait, une fois de plus ; et, peut-être,
+sa vanité féminine s’était trouvée satisfaite que
+l’adorateur nouveau fût un homme réputé de
+grande valeur, encore qu’il lui parût une façon
+de paysan du Danube.</p>
+
+<p>Elle était restée à causer avec lui, après être
+venue lui offrir des sandwichs et du thé. Enfoncée
+dans une bergère, les plis étincelants de
+sa robe perlée ruisselant autour d’elle, sur le
+tapis où se découpait la pointe de son soulier
+verni, elle l’interrogeait sur ses séjours en Chine
+et en Afrique, d’un air très intéressé, levant
+vers lui de grands yeux veloutés dont la flamme
+l’éblouissait.</p>
+
+<p>Ce qu’elle lui disait, il eût été bien incapable
+d’en apprécier la valeur. Il n’entendait que le
+chant de sa voix ; il ne voyait que la ligne capricieuse
+de la bouche humide où les dents luisaient…
+Ni ce jour-là, ni les autres qui avaient
+suivi, il n’avait tenté de juger Jacqueline
+Nozales, de démêler quelle personnalité de
+femme enfermait son enveloppe charmante.
+Elle était, tout à coup, entrée souverainement
+dans sa vie d’austère travailleur, et, avec une
+allégresse et une espérance divines, il s’était
+reconnu vaincu.</p>
+
+<p>Tous les propos — légers, hardis, malveillants,
+ou insolemment flatteurs — qu’il avait
+entendu tenir sur cette jolie femme, trop seule,
+ces propos qui avaient parfois cinglé sa jalousie
+jusqu’à la torture, n’avaient pu arracher de son
+être l’impérieux désir qu’elle devînt sa femme.</p>
+
+<p>Il était possible, en effet, comme beaucoup
+le répétaient, qu’elle fût fragile, imprudente,
+coquette… oh ! oui coquette ! dans un besoin
+d’être courtisée, recherchée, choyée, qui était
+peut-être un des secrets de son irrésistible
+charme… Oui, son esprit avait la mobilité
+d’une eau fuyante et la légèreté d’un chiffon
+de tulle… Oui, son cœur était un temple
+fermé où la seule idole adorée n’était peut-être
+qu’elle-même… Mais aussi, elle était spontanément
+bonne, généreuse jusqu’à la prodigalité,
+dévouée à ses amis, alors même que sa parole
+vive les égratignait sans scrupule, fussent-ils
+présents… Et puis, comme elle savait être
+câline et tendre quand elle voulait… Et désirable
+toujours ! à en faire perdre toute raison
+aux plus forts et aux plus sages…</p>
+
+<p>Tout l’été, Pierre Chartrans s’était absorbé
+dans son rêve, qu’il n’osait lui faire connaître
+tant il s’épouvantait d’un refus — probable — qui
+pouvait l’éloigner d’elle, lui, le rude prolétaire,
+épris d’une patricienne. Pourtant, en ses
+minutes de sagesse, il s’effrayait, étant sans
+fortune, des besoins de luxe qu’il lui voyait.
+Elle était incapable de résister au désir de posséder
+un bibelot, une toilette, un bijou qui la
+tentait ; même n’eût-elle pas du tout les
+moyens d’en acquitter le prix… Et alors, pour
+payer sa dette — si la nécessité l’y contraignait — se
+livrant trop volontiers à toute sorte
+d’échanges, de ventes, de trafics, avec une de
+ces complaisantes marchandes, un peu louches,
+que trouve toujours une jolie femme, élégante
+et sans fortune.</p>
+
+<p>Que de fois, Pierre avait bondi, en son for
+intérieur, de n’avoir pas qualité pour lui interdire
+de tels marchés, dont elle parlait sans façon
+devant lui. Car, d’instinct, confiante en la protection
+qu’il devait savoir donner, elle avait
+pris l’habitude de le traiter en confident et en
+ami.</p>
+
+<p>D’ailleurs, elle ne s’agitait nullement de
+s’endetter, quitte à s’affoler tout à coup si ses
+embarras d’argent s’accentuaient outre mesure.
+Alors, elle appelait son père à son aide ; et lui,
+incapable de la gronder, — d’autant qu’à sa
+manière, il n’était pas plus sage qu’elle-même, — s’appliquait
+à parer aux plus difficiles éventualités.
+L’orage passé, elle n’y pensait jamais
+plus et s’en allait, insouciante, vers de nouveaux
+tracas.</p>
+
+<p>Mais, en somme, elle eût fort aimé être délivrée
+à jamais de ces maussades soucis ; et, avec
+une franchise d’enfant terrible, elle déclarait
+bien haut qu’elle se remarierait très volontiers
+si le mariage devait lui épargner les ennuis
+d’argent.</p>
+
+<p>C’est alors que Pierre, — qui avait entendu
+maintes fois ses propos à ce sujet, — s’était mis
+à faire agir toutes les influences, à assiéger les
+ministères pour obtenir un poste important qui
+lui permettrait d’offrir à la jeune femme la
+confortable sécurité qu’elle souhaitait.</p>
+
+<p>Et ce qu’il avait reçu, c’était, sur la frontière
+de Chine, une difficile mission, très avantageuse
+quant aux résultats pécuniaires et aux conséquences
+honorifiques, mais en un tel pays perdu,
+si difficile à atteindre, qu’il n’eût pu songer à y
+emmener sa jeune femme. Accepter ce poste,
+faire ce sacrifice d’une année d’absence, c’était
+ensuite un avancement certain qui lui assurait,
+cette fois, une situation brillante. Mais partir
+encore ! Et partir sans elle !… Lui, d’ordinaire
+si résolu, sentait sa volonté devenir aussi incertaine
+qu’une volonté d’enfant.</p>
+
+<p>Un soir que, l’été venu, à Trouville, il se trouvait
+seul près d’elle, sur la plage un peu désertée,
+après la <i>grande semaine</i>, enhardi soudain
+par la nuit, par la douceur de la trouver amicale
+et confiante, il avait laissé échapper l’aveu qui,
+depuis tant de mois, était sur ses lèvres.</p>
+
+<p>En commençant, il n’osait pas la regarder.
+Puis, avec des yeux qui la suppliaient, il avait
+tourné la tête vers elle. Sous l’aveuglante clarté
+des lampadaires du Casino dont l’orchestre
+jouait une ardente valse tsigane, il l’avait vue
+aussi nettement qu’en plein jour. Toute droite
+dans les plis de son long manteau de drap blanc,
+ses mains, dont l’une était dégantée, jointes sur
+ses genoux, elle l’écoutait sans un mouvement,
+une mystérieuse expression dans ses prunelles
+arrêtées sur lui, tandis qu’il disait ce qu’il pouvait
+lui offrir.</p>
+
+<p>Était-elle mécontente, satisfaite, anxieuse, ou
+simplement surprise ? Il se l’était demandé,
+angoissé, toute la nuit qui avait suivi son aveu,
+après qu’elle l’avait prié, avec un joli sourire,
+de lui donner le loisir de réfléchir à sa soudaine
+prière.</p>
+
+<p>Obstinément, afin de pouvoir espérer, il
+cherchait à retrouver dans son souvenir l’expression
+du visage, si charmant sous le grand
+chapeau de tulle, mis pour la soirée du Casino.
+Elle l’avait remercié très affectueusement, avec
+de gentilles paroles qui n’étaient certes pas des
+mots d’amoureuse. Mais il n’avait jamais espéré
+que Jacqueline Nozales serait amoureuse de lui.
+Il souhaitait seulement qu’elle lui permît de
+l’adorer et d’écarter d’elle tout souci autant qu’il
+le pourrait humainement.</p>
+
+<p>Et elle avait consenti. Même, elle lui avait
+offert, — très sincère, — de partir avec lui, à
+la fin de l’automne ; car elle avait l’humeur
+aventureuse, et l’imprévu d’une vie nouvelle, en
+pays exotique, la tentait fort. Mais lui, qui savait
+quelle serait cette vie, avait résisté courageusement
+à la tentation de l’emporter tout de suite,
+comme une proie sans prix.</p>
+
+<p>Elle avait été la fiancée séduisante, fantasque,
+insaisissable, — de cœur et de pensée, — qu’il
+pressentait. Elle s’était laissé gâter et
+adorer avec une bonne grâce parfaite. Son
+humeur capricieuse, autant qu’un ciel d’avril,
+ne l’avait pas entraînée en de trop violentes
+lubies. Et, d’ailleurs, elle savait si bien se faire
+pardonner ses « mauvaises lunes », comme elle
+disait en souriant, avec une moue d’enfant confuse
+et câline.</p>
+
+<p>Lui, n’avait jamais osé lui avouer qu’il était
+douloureusement jaloux des mille pensées et
+fantaisies qui absorbaient son esprit mobile ;
+des distractions dont elle se montrait friande et
+insatiable ; des hommes qu’elle recevait, qu’elle
+rencontrait dans le monde, qui lui formaient
+une véritable cour, soigneusement entretenue.</p>
+
+<p>Avec épouvante, il avait vu arriver la date
+immuable de son départ, hanté par la tentation
+de démissionner et de rester en France, près
+d’elle. Mais alors, sans fortune comme elle, il
+la perdait. Et il avait accepté l’épreuve d’un
+départ solitaire dont elle se montrait désolée, se
+faisant, pour lui, affectueuse comme jamais elle
+ne l’avait été. En effet, il lui était très pénible
+de voir souffrir et très doux d’être aussi souverainement
+aimée.</p>
+
+<p>Seulement, à distance, Chartrans n’avait pas
+imaginé que ce lui serait une pareille torture
+de la laisser derrière lui…</p>
+
+<p>Toujours blottie dans ses bras, elle pleurait
+silencieusement. Sans parler, lui non plus, il
+caressait les cheveux, d’un geste presque machinal,
+écrasé par le sentiment des minutes qui
+s’écoulaient, les dernières avant la longue séparation.</p>
+
+<p>Comme un condamné dont les heures sont
+comptées, il eut un regard vers la pendule. A
+peine vingt minutes encore ; puis, il lui faudrait
+dire l’horrible mot d’adieu, s’en aller seul au
+loin… Et pour tant de jours !</p>
+
+<p>Elle murmura d’un ton de détresse :</p>
+
+<p>— Oh ! Pierre, pourquoi partez-vous ?… Et
+sans m’emmener !… Pourquoi vous ai-je écouté,
+vous et père, quand vous avez décidé que je
+devais rester à Paris, alors que j’étais toute prête
+à vous suivre. Pierre, il fallait m’épouser tout de
+suite… Et personne alors n’aurait eu le droit
+de me retenir !</p>
+
+<p>Il la sentit absolument sincère, et une reconnaissance
+passionnée tressaillit en lui. De ce
+même accent où semblait frémir l’écho d’un
+sanglot, il dit presque bas :</p>
+
+<p>— Jacqueline, mon amour, ne me tentez
+pas ! Ayez pitié… Vous savez bien que ce que
+vous dites là était un rêve… J’y ai renoncé
+parce qu’il le fallait et par un sacrifice dont je
+m’étonne encore d’avoir eu le courage. Pourtant,
+ma chère aimée, je n’avais pas le droit de
+vous entraîner dans mon exil, de transplanter
+en pays sauvage ma précieuse petite fleur parisienne…
+pour mon seul bonheur !…</p>
+
+<p>— Pour le mien aussi…</p>
+
+<p>Il se pencha et mit un baiser profond sur la
+bouche qui venait de prononcer les douces
+paroles.</p>
+
+<p>— Oh ! Line, comment vais-je faire pour
+vivre sans vous ? Il me semble que vous êtes
+devenue l’âme même de ma vie…</p>
+
+<p>Plus étroitement, elle se serra contre lui, en
+qui le désir criait…</p>
+
+<p>Mais il la voulait sienne comme sa femme,
+non comme un joujou de plaisir. Et de toute sa
+volonté, il se raidit, une dernière fois, contre
+la tentation qui grondait désespérément en
+lui…</p>
+
+<p>Pourtant, il allait partir… Et s’il ne revenait
+pas ? Si elle lui échappait alors qu’il serait loin ?
+Il ne connaîtrait donc jamais l’ivresse du suprême
+baiser donné par elle ?… Quel insensé
+il avait été en se croyant sage ! Une soif furieuse
+d’elle le dévora… Il se courba vers le petit
+visage adoré. La pendule sonnait.</p>
+
+<p>— Oh ! cinq minutes encore seulement, les
+dernières !… Jacqueline, voilà donc qu’il me
+faut vous dire adieu !…</p>
+
+<p>Elle murmura, effrayée par l’expression d’angoisse
+qui contractait les traits de Chartrans :</p>
+
+<p>— Pierre, si vous vous ennuyez trop de moi,
+vous m’appellerez et je viendrai.</p>
+
+<p>— Vous viendrez ?… Vraiment ? Line.</p>
+
+<p>— Oui, je viendrai tout de suite.</p>
+
+<p>— O mon amour… mon amour !…</p>
+
+<p>Il l’écarta un peu, l’enveloppant toute du
+regard.</p>
+
+<p>— Line, il faut que j’emporte votre image
+pour la garder vivante en moi jusqu’au retour…
+Et dire que jamais plus je ne vous reverrai
+telle, absolument, que vous êtes aujourd’hui !…
+Quant je reviendrai ou quand vous m’arriverez,
+vous ne serez plus habillée ainsi !</p>
+
+<p>Malgré son émoi, elle fut amusée par l’imprévu
+et la puérilité tendre de cette réflexion.
+Jamais elle n’eût imaginé que l’austère Chartrans
+pouvait penser à un si frivole détail. Et,
+une seconde, un sourire sécha ses larmes.</p>
+
+<p>— Bien sûr, je ne serai plus habillée de
+même, sous peine d’avoir l’air d’une antiquité
+et de vous faire honte !</p>
+
+<p>Un coup discret frappé à la porte les fit tressaillir.</p>
+
+<p>— La voiture de monsieur est avancée, venait
+annoncer la femme de chambre.</p>
+
+<p>— Allons, c’est l’heure, dit-il, la voix rauque.</p>
+
+<p>Elle devint pâle. En vérité, elle s’était attachée
+à lui, de toute l’adoration qu’il avait pour
+elle, trouvant bon de sentir autour d’elle ce
+dévouement sans limites.</p>
+
+<p>— Pierre, je veux aller vous conduire !</p>
+
+<p>— Mais, mon aimée, vous serez seule,
+ensuite, pour revenir…</p>
+
+<p>Il hésitait, ne songeant qu’à elle. Mais sourdement,
+comme il souhaitait qu’elle vînt !</p>
+
+<p>— Cela ne fait rien du tout que je revienne
+seule !… Je vous assure que je ne ferai pas de
+scène à la gare.</p>
+
+<p>Il n’avait plus le courage de refuser.</p>
+
+<p>Elle sonna. La femme de chambre parut.</p>
+
+<p>— Vite, ma veste de fourrure, ma toque,
+mes gants et mon manchon.</p>
+
+<p>Debout devant la cheminée, elle arrangeait ses
+cheveux que les doigts de Pierre avaient froissés,
+poudrait d’une ombre légère son visage altéré
+par les larmes…</p>
+
+<p>Que de fois Chartrans lui avait vu faire
+ces gestes familiers quand ils allaient sortir
+ensemble… Mais cette fois elle reviendrait
+seule.</p>
+
+<p>Rentrerait-il jamais dans ce salon où d’autres
+que lui allaient continuer à venir, où elle recevrait
+des hommes qui arriveraient près d’elle,
+grisés par son charme, comme lui-même l’avait
+été, et qu’elle accueillerait — comme elle l’avait
+accueilli lui-même au printemps… Car tandis
+qu’il serait loin, sur cette frontière de Chine,
+elle continuerait sa vie de jolie femme, très
+courtisée, — ah ! oui, trop courtisée ! — des
+yeux d’hommes connaîtraient la grâce troublante
+de son jeune corps, de son regard, de
+son sourire…</p>
+
+<p>Sous la flamme des bougies, il apercevait ses
+traits mobiles et charmants, ses beaux yeux
+d’amoureuse, sa bouche humide dont le frisson
+l’affolait quand il osait l’écraser sous son baiser.
+Et derrière elle, dans la glace, il vit sa propre
+figure, maigre et brune, violemment dessinée,
+sa rude silhouette de travailleur.</p>
+
+<p>Une pensée déchira son cerveau, si nette !
+affreuse en cet instant du départ :</p>
+
+<p>— Je suis fou de partir et de la laisser ! Quand
+je reviendrai, dans un an, on me l’aura prise !</p>
+
+<p>Et une telle angoisse le broya qu’il lui sembla
+qu’en son âme mourait toute énergie pour
+mettre entre eux des centaines de lieues.</p>
+
+<p>Elle se tournait vers lui, son chapeau mis,
+emmitouflée dans la veste de fourrure, attachant
+ses gants.</p>
+
+<p>— Pierre, je suis prête.</p>
+
+<p>Sourdement, il dit :</p>
+
+<p>— Allons… partons ! Il le faut ! <i>Il le faut !</i></p>
+
+<p>Son regard enveloppait une dernière fois la
+pièce souriante qui, depuis plusieurs mois, avait
+enfermé l’horizon de sa vie. Comme la lampe
+coiffée de rose, comme la belle flambée de bois
+l’éclairaient joyeusement ! D’un geste rapide, il
+enleva deux œillets parmi ceux qui se fanaient
+sur le piano, et les approcha des lèvres de la
+jeune femme.</p>
+
+<p>— Line, mettez-y votre bouche que j’emporte
+quelque chose de vous…</p>
+
+<p>Devant eux, la femme de chambre disparaissait
+avec les bagages.</p>
+
+<p>Jacqueline eut un dernier coup d’œil vers la
+glace… Ses prunelles étincelaient sous le tulle
+de la voilette, et le duvet de la fourrure caressait
+harmonieusement l’éclat du teint. Décidément,
+elle était bien, malgré ses larmes. Il garderait
+d’elle une jolie image.</p>
+
+<p>— Line, montez vite en voiture… Il fait froid.</p>
+
+<p>Elle obéit. Et quand, après avoir jeté le nom
+de la gare, il s’assit à ses côtés, elle se serra
+contre lui, mettant la tête sur son épaule,
+comme elle avait aimé à le faire quand il la
+ramenait du théâtre, dans la nuit.</p>
+
+<p>Lui, maintenant, avait l’impression de se
+mouvoir à travers un cauchemar… Et pourtant,
+si aigu, il gardait le sens de la réalité qui l’entraînait
+impitoyablement !… Avec une sorte de
+jalousie désespérée, il contemplait, à travers la
+vitre ternie par la buée, ces passants qui, eux,
+ne partaient pas, les bienheureux !… Oh !
+rester ! pouvoir rester !…</p>
+
+<p>Elle murmura :</p>
+
+<p>— Pierre, vous ne parlez pas… A quoi
+pensez-vous ?</p>
+
+<p>— A vous, mon amour. A cette chose monstrueuse
+que j’ai faite, en acceptant de partir. Il
+me semble que jamais je ne vais pouvoir m’arracher
+de vous !</p>
+
+<p>Était-ce bien le Pierre Chartrans, de si forte
+volonté, qui parlait ainsi, la voix brisée par
+l’horreur de la séparation ?… Ah ! Jacqueline
+pouvait se dire aimée comme jamais, peut-être,
+elle ne l’avait été, et elle en tressaillit
+délicieusement… D’autant que, jusqu’à cette
+heure du départ, jamais Pierre n’avait osé
+trahir à ce point l’amour qu’il lui avait
+voué.</p>
+
+<p>— Pierre, emmenez-moi ! pria-t-elle encore,
+câline.</p>
+
+<p>— Chut, enfant. Ne dites pas de ces folies
+qui me sont un supplice… Vous emmener !…
+Ah ! pourquoi ne l’ai-je pas fait ? Jacqueline, à
+mon retour, n’est-ce pas, je vous retrouverai,
+comme aujourd’hui, ma fidèle petite fiancée.
+Promettez-le-moi, Line.</p>
+
+<p>Très sincère, elle dit, du cœur autant que des
+lèvres :</p>
+
+<p>— Mais oui, Pierre, je vous promets.</p>
+
+<p>— Et vous m’écrirez, à chaque courrier, de
+longues, bien longues lettres qui m’apporteront
+votre vraie <i>vous</i>, la Jacqueline aimante que
+j’adore, qui est tout pour moi, vous entendez,
+<i>tout</i>…</p>
+
+<p>— Oui, Pierre, j’écrirai… Mais là-bas, vous
+n’allez pas m’oublier, dites ?…</p>
+
+<p>— Vous oublier… Vous ! qui êtes devenue
+ma seule raison d’être !… Chaque jour qui se
+lèvera me trouvera avec la pensée que je prépare
+notre réunion, ma bien-aimée ; que je
+suis loin de vous seulement pour gagner un
+peu de la fortune que je voudrais tant pouvoir
+vous offrir !… Jacqueline, rappelez-vous,
+je vous en supplie, que je pars pour l’amour de
+vous…</p>
+
+<p>La voiture entrait dans la gare. Cette fois,
+c’était bien la fin. Il attira violemment la jeune
+femme dans ses bras. Elle était encore là, près
+de lui, à lui seul, quelques minutes. Il respirait
+son parfum, il sentait le frôlement de son corps
+et l’élan de son âme.</p>
+
+<p>Il dit, d’une voix basse qui tremblait :</p>
+
+<p>— Dans la gare, Line, il y aura du monde,
+je ne pourrai plus vous avoir à moi toute. Ici,
+pendant que nous sommes encore seuls, donnez-moi
+vos lèvres pour que j’en garde la saveur
+jusqu’à mon retour !</p>
+
+<p>Elle lui offrit sa bouche. Dans la joie
+d’être ainsi aimée, son chagrin du départ
+s’engourdissait. Et lui, la baisa lentement,
+lourdement, comme s’il déposait sur les
+lèvres chaudes le sceau suprême de leurs fiançailles.</p>
+
+<p>La voiture s’arrêta. L’heure du train était
+toute proche, car ils avaient beaucoup tardé à
+quitter le cher salon.</p>
+
+<p>Et alors, ce fut la hâte des départs précipités,
+la préoccupation stupide et énervante des bagages,
+la recherche du wagon à travers le flot
+des voyageurs qui arpentaient le quai, sous la
+lumière crue des lampes électriques, le frôlement
+et le bruit des chariots chargés de malles…
+Des minutes de fièvre où, dans le souci des choses
+matérielles, l’émotion s’étouffait…</p>
+
+<p>— En voiture, messieurs, en voiture !</p>
+
+<p>L’employé avançait sur la longueur du train,
+fermant déjà les portières.</p>
+
+<p>Pierre, qui était encore debout sur le quai,
+près de la jeune femme, sentit s’abattre sur lui
+le poids de l’inexorable.</p>
+
+<p>Il arrêta sur Jacqueline un dernier regard
+qui la prenait toute ; il serrait si fort entre les
+siennes les deux petites mains gantées qu’il lui
+fit mal, écrasant les bagues sur la peau.</p>
+
+<p>Très bas, il articula, la voix étouffée par son
+effort pour se maîtriser :</p>
+
+<p>— Adieu, Line, quand je serai loin, soyez
+bonne et souvenez-vous que vous êtes tout mon
+bonheur… Si vous m’abandonnez, je vous
+jure que j’en mourrai… et ce n’est pas une
+phrase… Je sais que je ne pourrais plus supporter
+l’existence, vous ayant perdue !</p>
+
+<p>Il parlait si simplement que les mots en prenaient
+une force et une solennité de serment.
+Elle tressaillit, et lui jeta, éperdue :</p>
+
+<p>— Mais je ne vous trahirai pas ! Dès que vous
+m’appellerez, Pierre, j’irai vous rejoindre… Ou
+si vous ne voulez pas de moi là-bas, je vous
+attendrai et vous reviendrez vite !</p>
+
+<p>— En voiture, messieurs, en voiture ! répétait
+l’employé derrière eux.</p>
+
+<p>Pierre se pencha vers la jeune femme, sans
+souci des regards curieux qui l’observaient :</p>
+
+<p>— Adieu, ma bien-aimée… Et merci d’avoir
+consenti à être à moi… Merci de vous promettre
+pour l’avenir…</p>
+
+<p>— Monsieur, vous montez ? demanda, impatient,
+l’employé qui tenait la portière ouverte.</p>
+
+<p>— Oui, je monte.</p>
+
+<p>La portière retomba derrière lui. Déjà, le
+train s’ébranlait.</p>
+
+<p>Il demeura devant la glace baissée, oublieux
+des autres voyageurs qui maugréaient, se voyant
+ainsi interdire toute communication dernière
+avec leurs semblables restés sur le quai. Pour
+Pierre, il n’existait plus au monde que la svelte
+forme noire qui, de seconde en seconde, devenait
+plus menue, plus incertaine, fantôme fuyant
+de la Jacqueline qui s’était promise à lui… Et
+le train s’enfonça dans la nuit.</p>
+
+<p>Jacqueline, immobilisée sur le quai, étourdie,
+frissonnante, eut un geste instinctif d’appel
+quand elle vit disparaître le dernier wagon.
+Une meurtrissante impression de solitude l’écrasait.
+De ne plus sentir la brûlante caresse dont
+l’enveloppait l’amour de Pierre Chartrans, il
+lui semblait qu’une belle flamme venait de
+s’éteindre près d’elle que la nuit enveloppait.</p>
+
+<p>Elle murmura, d’un accent d’enfant en détresse :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que je vais faire toute seule, ce
+soir ?… Je n’aurais pas dû refuser d’aller aux
+Français avec les Marcilly. Cela m’aurait réconfortée !…
+Père n’est pas chez lui… Je vais
+m’ennuyer horriblement…</p>
+
+<p>Et les yeux brillants de larmes, Jacqueline,
+mélancolique, regagna la voiture qui l’attendait.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p>Cinq semaines avaient passé, et le soleil luisait
+sur un froid matin de janvier.</p>
+
+<p>Frileusement blottie sous sa couverture, la
+tête enfouie dans le duvet de l’oreiller, Jacqueline
+somnolait un peu encore, ses yeux mi-clos
+arrêtés avec complaisance sur la soie rosée de
+la robe de bal portée dans la nuit même, et
+qui gisait abandonnée sous le frisson des dentelles.</p>
+
+<p>Cette robe réveillait confusément, en sa pensée,
+la vision charmante de sa propre image,
+telle que la lui avaient montrée, toute la soirée,
+les glaces où son regard cherchait la confirmation
+d’un très vif succès de femme, qu’elle savourait,
+ravie des admirations masculines et des
+jalousies féminines.</p>
+
+<p>Dans son souvenir, erraient, imprécis, des
+mots, des regards qui lui en avaient offert
+l’hommage ; et, peu à peu, ils ressuscitaient,
+comme de caressants fantômes qui berçaient sa
+pensée, tandis qu’elle demeurait pelotonnée
+dans la chaleur du lit, les rideaux baissés prolongeant
+la nuit.</p>
+
+<p>Mais le timbre de la pendule sonna dix coups.
+Elle releva un peu la tête, réveillée par le tintement
+clair ; et, soudain désireuse du grand
+jour, elle sonna. Sa femme de chambre apparut,
+apportant le thé servi et, sur le plateau,
+des lettres. Elle ouvrit les rideaux. Un rayon
+de soleil flamba dans la pièce et tomba sur
+une large enveloppe que striait une écriture
+masculine, nettement tracée.</p>
+
+<p>Et Jacqueline, dont le regard avait instinctivement
+suivi le jet de lumière, vit la lettre. Une
+exclamation lui vint :</p>
+
+<p>— Ah ! une lettre de Pierre !… C’est vrai,
+c’est le jour du courrier… Il doit être arrivé
+maintenant, j’imagine !…</p>
+
+<p>Depuis son départ, elle avait eu de lui des
+dépêches, quelques lignes griffonnées dans les
+ports d’escale, mais pas encore une vraie lettre…
+Et une petite curiosité flottait en elle de savoir
+comment écrivait cet austère travailleur…</p>
+
+<p>Pourtant, elle ne déchira pas tout de suite
+l’enveloppe. D’un geste machinal, ses doigts en
+effleuraient le papier ; mais sa pensée vagabondait
+autour de menus objets ; et, une seconde,
+elle fut uniquement préoccupée des mouvements
+de la femme de chambre qui soulevait, pour
+l’emporter, la robe couleur d’aurore. De nouveau,
+une bouffée de plaisir la fit tressaillir au
+souvenir de la soirée de la veille et, très sincère,
+elle pensa, aimablement :</p>
+
+<p>— Ce pauvre Pierre ! il serait enchanté s’il
+savait à quel point sa petite Line était <i>réussie</i>,
+hier soir !…</p>
+
+<p>Et la pensée ainsi ramenée vers Chartrans,
+son coude enfoncé dans l’oreiller, ses doigts
+glissés dans l’onde soyeuse de ses cheveux,
+elle se mit à lire, s’interrompant pour grignoter
+son pain rôti, les feuilles éparpillées sur son lit,
+qui portaient des dates différentes :</p>
+
+
+<p class="date">A bord du <i>Laos</i>.</p>
+
+<p>« Jacqueline, ma bien-aimée, quand cette
+lettre vous parviendra que de jours se seront
+enfuis déjà depuis que je vous ai laissée derrière
+moi !… Il me semble qu’il doit y avoir un
+siècle que je vous ai vue dans cette gare, toute
+svelte, même sous vos fourrures, petite silhouette
+chérie que j’apercevais plus lointaine dans la
+lumière, d’instant en instant, alors que j’étais,
+moi, emporté dans la nuit… Et quand je regarde
+les dates, je vois qu’il y a de cela quinze jours
+à peine… Oh ! Jacqueline, comme j’ai soif de
+vous que ma pensée ne quitte pas !… Est-ce
+que vous ne la sentez pas un peu qui rôde jalousement
+et désespérément près de vous, qui vous
+appelle et vous supplie de ne pas oublier l’absent ?…</p>
+
+<p>« Elle est plus audacieuse que je ne l’étais,
+moi si inhabile à vous dire tout ce que vous
+êtes devenue pour moi, mon amour. C’est que,
+voyez-vous, j’avais peur de votre cher sourire,
+très vite moqueur, de votre regard distrait qui
+m’eût, sans pitié, averti que nos pensées se devenaient
+étrangères, que c’était moi qui vous
+donnais cet air « absent » que je vous ai vu
+quand vous aviez des visiteurs importuns…</p>
+
+<p>« Maintenant, dans ma solitude, j’aperçois
+seulement tout près de moi, — et ce m’est un
+réconfort !… — la Jacqueline tendre, sérieuse,
+confiante qui apprivoise ma sauvagerie… Alors,
+je deviens brave ; je n’ai plus peur, ma tant
+chérie, de vous laisser lire en moi, de vous découvrir
+le Chartrans nouveau que, seule, vous
+devez connaître… Jacqueline, vous ne me raillerez
+pas, n’est-ce pas, vous ne me trouverez
+pas ridiculement sentimental, si je vous avoue
+tout bas, — à vous, la première, — que, sous
+ma rude écorce de lutteur, bat un misérable
+cœur, affamé de tendresse, qui n’a jamais été
+rassasié, — jamais, vous entendez, ma chérie…
+Certains petits ont une enfance si heureuse et
+choyée qu’ils en ont l’âme illuminée pour toute
+leur vie, quelle que soit cette vie. Quand elle
+leur est dure et mauvaise, ils se réfugient dans
+leurs souvenirs comme dans un paradis où ils
+peuvent oublier le présent…</p>
+
+<p>« Moi, je n’ai pas eu cela, mon amie. Mes
+parents, certes, m’aimaient, les pauvres gens !…
+Et ils se sont dévoués de telle sorte pour me
+permettre de m’instruire qu’ils ne pouvaient me
+donner une meilleure preuve de leur affection.
+Mais ils étaient absorbés par l’impitoyable labeur
+pour le pain quotidien. Ils peinaient sans
+relâche, la mère comme le père. Aussi, ils
+n’avaient point de loisirs pour les effusions auxquelles,
+instinctivement, rêvait tout bas le
+timide garçonnet que j’étais… Ma mère ne songeait
+guère, ne pouvait guère songer, accablée
+de multiples besognes, à faire son affection
+câline et berceuse, pour accueillir la jeune
+âme qui, tout bas, cherchait la sienne…</p>
+
+<p>« Mes frères et sœurs ne paraissaient souhaiter
+rien de pareil, et ils se moquaient de moi
+quand je trahissais — malgré ma volonté — mes
+furieux désirs de tendresse. Du jour où il
+a été décidé qu’on ferait de moi un garçon
+« savant », j’ai été confié au curé de notre village,
+qui était un très brave homme, mais bien
+incapable, lui aussi, de satisfaire la malencontreuse
+avidité de mon cœur. Après, ç’a été
+le collège… Et puis, l’entrée dans la grande
+mêlée où il me fallait faire ma trouée, en ne
+comptant que sur moi… Vous comprenez,
+chérie, pourquoi j’ai si profondément enseveli
+en moi le Pierre rêveur et tendre, que tous
+l’ont ignoré. Moi-même, je le croyais mort, et
+je me souvenais de lui comme d’un jeune frère
+disparu, dont la pensée me demeurait précieuse
+parce que son cœur avait enfermé un merveilleux
+trésor d’idées, d’espoirs, de toutes les
+belles choses qui vivent seulement au cœur des
+jeunes…</p>
+
+<p>« Mais vous êtes venue, ma Jacqueline, et
+vous l’avez ressuscité en écoutant ma prière…
+Et voici que je vous aime comme mon enfant,
+comme la plus précieuse des amies, comme
+ma femme, et… — vous me permettez bien de
+dire cela, n’est-ce pas, ma chérie… — comme
+la future mère des petits qui naîtront de mon
+amour… Ah ! je vous aime tant que vous ne
+pourrez pas m’oublier !…</p>
+
+<p>« Avec l’espoir de vous rendre jalouse, madame,
+puisque les gens compétents affirment
+que la jalousie est la gardienne de l’amour, je
+vous confierai que nous avons à bord de très
+charmantes passagères, et que l’on s’amuse fort
+sur notre bâtiment. La mondaine que vous êtes
+jusqu’au bout des ongles, — quoi que vous
+en disiez, — tressaillirait de plaisir devant les
+réjouissances de toute sorte qu’organisent ces
+ingénieuses personnes, à cette fin de distraire
+la monotonie des jours tous pareils.</p>
+
+<p>« Vous connaissez trop bien le sauvage qu’est
+votre futur mari, pour l’imaginer jouant un personnage
+quelconque au milieu des petites fêtes
+dont il est vaguement spectateur.</p>
+
+<p>« Tout juste, il cause avec certains de ses
+compagnons de route, Français ou Anglais,
+parce que les circonstances l’ont mis en rapports
+avec eux ; il salue, correctement, les passagères
+dont les hasards de la vie de bord l’ont
+rapproché, et il trouve qu’aucune n’est comparable
+à la chère aimée qui, là-bas, à Paris,
+songe peut-être un brin à son ami. Je suis sûr,
+petite Line, que vous apercevez votre fiancé,
+dans quelque coin solitaire d’où son âme lui
+échappe, pour s’enfuir dans le cher salon rose
+où il vous trouve pelotonnée frileusement, au
+fond de votre bergère, parmi les coussins que
+vous affectionnez, les pieds sur les chenets, si
+près du feu que la flamme fait luire des éclairs
+sur le vernis de vos souliers, vos souliers de
+Cendrillon, tout menus…</p>
+
+<p>« Jacqueline, comme nous sommes loin ! Vous
+avez l’hiver, et le soleil nous brûle sous un ciel
+immuablement bleu, dans une atmosphère d’intense
+clarté qui affole nos regards d’Européens…
+Vous croirez, sans peine, que cette température
+de feu nous fait fort apprécier les <i>pankas</i> ; — imaginez
+des panneaux rectangulaires recouverts
+d’une toile, qui fonctionnent dans les
+salons à la manière de gigantesques éventails.</p>
+
+<p>« Après ces jours de lumière et de flamme,
+nous avons heureusement des nuits apaisantes,
+par un semblant de fraîcheur, par l’ombre
+qu’elles nous apportent… Mais quelle ombre,
+scintillante d’un monde prodigieux d’étoiles
+dont le reflet erre sur les eaux, devenues couleur
+d’ébène, que notre paquebot creuse de
+lourds sillons, dans un silence écrasant…</p>
+
+<p>« Ah ! Jacqueline, si vous étiez près de moi
+à contempler ces nuits !</p>
+
+<p>« Comme je sais que vous ne prisez pas la
+géographie, je ne m’aventurerai pas en descriptions
+sur les stations exotiques où les curieux,
+dont je suis, s’empressent de descendre dès que
+le bateau fait arrêt… Je ne vous infligerai
+pas la vision des côtes arabiques, ni même du
+massif du Sinaï, amas de sable et de roches
+sans verdure, mais que le soleil levant nuance,
+en grand artiste, de mauve et de rose devant
+les eaux cristallines de la mer Rouge. Quelle
+palette que cette phrase ! Riez-en, ma chérie.
+Mais, vous savez, je suis un homme d’action,
+pas du tout un <i>styliste</i> !</p>
+
+
+<p class="date">Mardi, 6 décembre.</p>
+
+<p>« Nous venons de laisser derrière nous l’enchanteresse
+Ceylan. Volontiers, j’imagine que
+l’Éden biblique devait être comme cette île
+qui, au sortir de notre grise Europe, m’est
+apparue une terre de rêve, avec sa végétation
+d’une splendeur fantastique, ses étranges fleurs,
+sa verdure intense, ses senteurs violentes à faire
+défaillir nos organismes d’hommes du Nord.
+Pour un Breton tel que moi, qui ai vagabondé
+tout enfant parmi les pauvres landes d’ajoncs
+et de bruyères, cette flore paradisiaque était un
+éblouissement dont j’aurais joui jusqu’à l’ivresse
+si je vous avais eue à mes côtés, mon cher
+amour…</p>
+
+<p>« En mon cœur, je vous y ai promenée ; et
+je crois que vous auriez goûté l’excursion que
+je vous y ai fait faire ainsi, jusqu’au Trouville
+de l’endroit, à <i lang="en" xml:lang="en">Mount-Lavinia</i>, par une route
+de féerie, sous les palmes hautes d’arbres merveilleux.
+Aux abords de Colombo, c’était un
+mouvement d’équipages de toute sorte qui
+vous aurait amusée, voitures attelées, <i>pousse-pousse</i>,
+bicyclettes qui défilaient, pêle-mêle
+avec les cavaliers… Une « avenue du Bois »,
+d’un exotisme pittoresque ! Puis la foule des
+promeneurs est, peu à peu, devenue moins
+dense, à mesure que j’avançais dans cette
+avenue de songe, où les palmes s’irradiaient
+si proches qu’elles y créaient une obscurité
+verte, distillant des senteurs de serre, dans
+une atmosphère molle et brûlante, humide,
+énervante, chargée de l’arome de cette terre des
+épices. Le sol était vermillon. De larges orchidées
+ruisselaient en grappes. Notre Europe,
+une fois de plus, me semblait bien lointaine.
+Et cependant… cependant, tout à coup,
+devant une humble case de palmes tressées, j’ai
+aperçu une fillette qui travaillait… avec une
+machine à coudre ! Vous ne vous attendiez pas
+à cela, dites, madame, dans un pays où les
+femmes sont des bronzes vivants, aux traits
+délicats, aux yeux veloutés et longs ; où les
+hommes vont nus jusqu’à la ceinture, les cheveux
+tombant sur le dos ou relevés en chignon.
+Ainsi les voyiez-vous coiffés, à ce fameux Thé de
+Ceylan où vous alliez si volontiers <i>luncher</i>, lors
+de la grande foire du Centenaire. Vous rappelez-vous,
+Linette chérie ?</p>
+
+<p>« A <i lang="en" xml:lang="en">Mount-Lavinia</i>, j’ai trouvé, sur la hauteur,
+le classique et splendide hôtel, digne de
+nos plages les plus chics, pour parler votre
+langage. Sur les terrasses, il y avait de corrects
+messieurs en <i lang="en" xml:lang="en">smoking</i> et de belles dames
+habillées à la mode de Paris — je crois ! — d’étoffes
+pâles, qui dégustaient des boissons
+glacées en flirtant, en regardant, par delà d’admirables
+massifs de cocotiers, les ondulations
+lourdes et lentes du flot… Des marchands indigènes
+circulaient pour offrir leurs richesses.
+J’y ai trouvé pour vous, mon aimée, quelques
+babioles qui m’ont semblé originales et que
+je vous prie de vouloir bien accepter avec
+d’autres menus bibelots, glanés déjà à votre
+intention, sur ma route ; ce sera mon petit
+cadeau de Noël, qui vous arrivera malheureusement
+un peu en retard, ce dont je vous prie
+d’excuser un voyageur qui doit compter avec la
+distance.</p>
+
+<p>« Ah ! cette fête de Noël, qu’elle eût été douce
+à célébrer avec vous !… Quel joli réveillon nous
+aurions fait !… Et qu’elle me semblera lugubre
+à passer solitairement, perdu dans le monde
+hostile de ces <i>Jaunes</i> parmi lesquels me voici
+appelé à vivre de longs mois… Oui, j’ai pour la
+fête de Noël, en dehors de toute idée religieuse,
+une prédilection, tant elle est liée à mes plus
+beaux souvenirs d’enfant. Comme vous n’êtes
+pas très dévote, ce me semble, Linette, vous
+ne serez pas scandalisée si je vous avoue que
+la vie a balayé — et je le regrette fort — mes
+croyances juvéniles. Mais si mécréant que m’ait
+fait ma pensée d’homme, il me reste un souvenir
+attendri de mes ferveurs d’antan.</p>
+
+<p>« J’ai été élevé dans la catholique Bretagne.
+Ma mère était une ardente chrétienne, pratiquant
+rigoureusement sa religion et s’appliquant
+à nous faire ce qu’elle était elle-même,
+la chère femme, qui nous jugeait à son image.
+Alors elle avait bien façonné ma petite âme,
+ainsi qu’elle le souhaitait ! Durant la messe de
+minuit, comme je contemplais l’autel avec mes
+yeux naïfs, attentif au mystère qui s’y accomplissait,
+l’oreille caressée par les chants, le cœur
+bouleversé de tendresse pour ce Dieu qu’on
+m’enseignait être rempli d’une infinie bonté à
+l’égard des enfants !… Et ensuite, le retour dans
+la nuit glacée avec une pensée pleine de rêve…
+Et le réveillon, combien modeste ! qui pour nous
+était une magnifique fête attendue depuis des
+semaines, où s’éclairaient tous les visages,
+même les chères figures, un peu rudes, qui
+aujourd’hui ne sont plus que poussière…</p>
+
+<p>« O Jacqueline, mon aimée, puissiez-vous
+ne sentir jamais ce que c’est de songer à toutes
+ces choses mortes, quand on est seul, emporté
+au loin par la force des choses, humble épave
+humaine… Que nous sommes faibles, si énergique
+que soit notre vouloir ! Les circonstances,
+œuvre de l’incompréhensible puissance
+contre laquelle nous nous rebellons en vain,
+font de nous de misérables jouets, ironiquement
+ballottés…</p>
+
+<p>« Jacqueline chérie, il faut que je vous dise
+au revoir, parce que je sens venir une de ces
+heures mauvaises où, dans le secret de l’âme,
+le courage défaille… Avant de vous connaître,
+il n’est personne au monde à qui j’aurais fait un
+pareil aveu… Line, c’est le regret de vous qui
+m’abat ce soir, tandis que je griffonne, devant
+le petit coin de ciel étoilé qui se découpe dans
+mon sabord, pour essayer de me rapprocher
+un peu de vous, en vous ouvrant ma pensée
+et mon cœur, tout pleins de votre chère image…
+Et voici qu’en regardant le grand nombre de
+feuillets que mon bavardage a noircis, je demeure
+confus, et j’hésite à vous envoyer ce copieux
+journal…</p>
+
+<p>« Jamais une petite femme occupée comme
+vous l’êtes n’aura le temps de lire tant de
+pages ! Il me semble que je vous vois dans votre
+salon — si j’osais, je dirais… notre salon — éparpillant
+sur vos genoux toutes ces feuilles,
+avec une jolie moue d’effroi que je voudrais
+effacer sous mes baisers, et murmurant : « Que
+ce silencieux est donc bavard quand il écrit !… »</p>
+
+<p>« Jacqueline, si j’ai été indiscret, pardonnez-moi !
+Lisez, quand vous n’aurez rien de
+mieux à faire, mon griffonnage de solitaire.</p>
+
+<p>« Soyez-moi très bonne et très indulgente,
+en songeant que je vous adore, que mon seul
+avenir, mon seul bonheur, c’est vous ! Écrivez-moi
+très souvent, très longuement. Dites-moi
+ce que vous aimez, vous pensez, vous souhaitez
+ou regrettez, afin que nos vies morales se
+mêlent jusqu’à devenir une… Ah ! comme j’ai,
+de votre âme, des curiosités folles ! Comme j’en
+voudrais connaître même les nuances, les
+reflets…</p>
+
+<p>« Adieu, Line. Je baise vos mains ainsi qu’un
+visiteur respectueux et correct. Je baise vos
+lèvres, pas respectueusement du tout, mais
+avec mon fervent amour, et vous supplie de ne
+pas m’oublier…</p>
+
+<p class="sign"><span class="blk">« A vous, tout entier,<br>
+votre <span class="sc">Pierre</span>. »</span></p>
+
+
+<p>Jacqueline laissa retomber la dernière feuille
+et ferma les yeux, satisfaite. Vraiment, il était
+bien agréable d’être aimée ainsi ! Et elle eut un
+élan de gratitude vers celui qui lui donnait la
+charmante sensation d’être la divinité précieuse
+d’un véritable culte.</p>
+
+<p>C’était, en somme, beaucoup de cette impression-là
+qui l’avait amenée à accepter un mariage — futur ! — avec
+Pierre Chartrans. Car elle ne
+s’illusionnait pas à son sujet. Il ne réalisait en
+rien le type masculin qui lui plaisait : un beau
+garçon très chic. Elle lui trouvait bien juste
+l’aspect d’un homme du monde, l’air rude et
+un peu fruste, le front barré d’un pli impérieux,
+de grands traits sévères, mais des yeux charmants
+de rêveur tendre et passionné, inattendus
+dans ce visage de lutteur… Peu causant…
+Facilement gauche dans un salon dès qu’il
+lui fallait opérer quelque évolution sous les
+regards…</p>
+
+<p>Non, il ne lui avait pas plu du tout la première
+fois qu’elle l’avait vu ; et si elle avait
+accepté qu’il se présentât chez elle, c’est qu’elle
+avait tout de suite remarqué quelle triomphante
+impression elle avait faite sur lui, impression
+douce à son insatiable vanité.</p>
+
+<p>Puis, elle avait entendu des gens qui s’y connaissaient
+le déclarer un « homme de haute
+valeur ». On lui avait raconté certains actes
+d’un courage presque téméraire, accomplis
+par ce sauvage garçon, en des circonstances périlleuses
+de sa vie au loin… Et alors, elle avait
+été très flattée de se sentir devenue toute-puissante
+sur un tel homme. Elle lui avait pardonné
+sa modeste origine, son inélégance, son humeur
+trop sérieuse ; et, de bonne grâce, elle s’était
+laissé aimer, sans penser qu’elle pût ainsi être
+conduite vers le mariage. Car Pierre Chartrans,
+destiné à repartir en de lointaines missions, ne
+lui semblait devoir être qu’un passant dans sa
+vie.</p>
+
+<p>Aussi, elle avait été stupéfaite quand, tout
+à coup, à Trouville, il lui avait demandé de
+devenir sa femme ; stupéfaite et effarée, nullement
+séduite au premier abord. Puis, elle
+avait réfléchi ; et comme, en fin de compte, il
+ne s’agissait ni de mariage ni de départ immédiats,
+elle s’était décidée à consentir, certaine
+d’être infiniment gâtée par Chartrans, jouissant
+de penser que, grâce à sa protection, elle serait
+désormais délivrée des soucis matériels qui lui
+paraissaient odieux ; contente aussi de lui faire
+plaisir, car elle aimait à donner.</p>
+
+<p>Et, peu à peu, elle avait été gagnée, dans la
+mesure où elle pouvait l’être, par la flamme
+qui brûlait splendidement, allumée pour elle
+seule. Jamais les brillants <span lang="en" xml:lang="en">clubmen</span> qui gravitaient,
+si nombreux, autour d’elle ne lui avaient
+offert un semblable culte. Combien, d’ailleurs,
+parmi eux, eussent pensé à un mariage avec
+une petite veuve sans fortune, toute séduisante
+leur parût-elle ? Ils la désiraient comme maîtresse,
+non comme épouse, elle le savait à
+merveille. Donc, les aventures ultra-conjugales
+ne la tentant pas — trop fertiles en mécomptes
+de toute sorte, — la sagesse commandait d’accepter
+les fiançailles offertes et d’attendre qu’un
+poste très avantageux, accordé à Pierre Chartrans,
+rendît leur mariage possible. Mais cela,
+c’était l’avenir… Et Jacqueline ne savait vivre
+que dans le présent.</p>
+
+<p>Toujours allongée confortablement sous sa
+couverture, elle rêvassait à ce fiancé qui lui écrivait
+des lettres si différentes de celles qu’elle avait
+coutume de recevoir. Elle le cherchait en ces
+pays exotiques qui tentaient son humeur aventureuse
+et lui apparaissaient comme ces décors
+d’opéra où figurent des personnages habillés de
+pittoresques costumes, amusants pour l’œil. Et
+elle se voyait déjà dans cette foule bariolée,
+créée par son imagination, sur le modèle des
+foules de théâtre dans quelque pièce orientale…
+Elle pensait que ce serait très drôle de se
+promener ainsi, en curieuse, sous la robuste
+protection d’un important personnage qui l’adorerait
+et qu’elle aimerait… bien…</p>
+
+<p>Elle pensa :</p>
+
+<p>— Il va falloir que je lui réponde à ce cher
+garçon !</p>
+
+<p>Dans son ardent désir d’une prompte réponse,
+il lui avait envoyé les jours de courrier.
+Elle constata que la première date marquée
+était si proche, qu’elle devait écrire le jour
+même pour voir partir sa lettre ; et elle eut une
+moue de perplexité.</p>
+
+<p>— Aujourd’hui… c’est bien court ! J’ai des
+tas de courses et de visites… Sans compter,
+chez Adams, l’essayage de mon costume qui
+sera long… Je vais tout juste griffonner un
+mot à Pierre pour qu’il ne soit pas sans nouvelles…
+Par le prochain courrier, je lui enverrai
+le volume demandé. Maintenant, il
+ne me reste plus qu’à me lever bien vite.</p>
+
+<p>Elle sonna de nouveau sa femme de chambre
+et attendit, sans impatience, sa lettre à demi
+glissée sous l’oreiller. Ses doigts erraient sur les
+feuilles où palpitait l’amour de son fiancé… Et
+son esprit était tout au costume de drap qu’elle
+allait essayer à trois heures, et dont la garniture
+n’était pas décidée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p>Un après-midi, quelques jours plus tard.</p>
+
+<p>— Jacqueline, êtes-vous prête ?</p>
+
+<p>Et Mme de Croissy, très blonde sous sa
+toque faite de violettes veloutées, discrètement
+moulée par son costume tailleur, entra dans la
+chambre de son amie qu’elle venait chercher,
+afin qu’elles fissent ensemble des courses et
+une longue station, pour choix, chez leur couturier.</p>
+
+<p>L’une comme l’autre, elles aimaient les
+chiffons seyants, les étoffes d’un coloris harmonieux,
+les robes qui sont, en leur espèce, de
+vrais chefs-d’œuvre. Mais chez Anne de
+Croissy, c’était pure jouissance artistique, souci
+délicat d’être vêtue joliment pour satisfaire son
+propre goût ; car elle était, à un point rare,
+étrangère à toute vanité féminine.</p>
+
+<p>D’une distinction de vraie grande dame, haute
+et svelte de taille, elle portait, un peu rejetée
+en arrière, sa jolie tête aristocratique où pensaient
+deux grands yeux, d’une eau bleu sombre,
+aisément tristes comme la bouche expressive.</p>
+
+<p>Jacqueline l’avait connue trois ans plus tôt, à
+Dieppe ; et, depuis lors, elles se voyaient beaucoup,
+bien qu’elles fussent très différentes,
+peut-être même parce qu’elles l’étaient.</p>
+
+<p>Jacqueline amusait Mme de Croissy comme
+l’eût fait une poupée vivante. Cette créature élégante,
+mobile et spontanée, si inconsciente de
+son unique souci d’elle-même, douée d’une rare
+séduction, et à laquelle il ne fallait point abandonner
+son cœur, si l’on ne voulait fatalement
+souffrir par sa légèreté, cet être, délicieusement
+futile, lui paraissait distrayant à regarder vivre ;
+et elle l’observait en grande amie très sage, avec
+une curiosité indulgente où il entrait un peu de
+dédain, beaucoup de mélancolie et de désenchantement.</p>
+
+<p>Toute jeune femme, Anne de Croissy avait
+perdu son premier-né. Elle n’avait plus jamais
+été mère et, sans le dire, elle ne s’en consolait
+pas. De plus, elle avait un mari très séduisant — qui
+n’usait guère de sa séduction pour elle
+seule — si charmante qu’elle fût. Elle le savait,
+et, trop fière pour se plaindre, elle en souffrait
+affreusement, car elle avait fait un mariage
+d’amour et ne pouvait l’oublier.</p>
+
+<p>Mais de cela aussi, elle gardait le secret.
+Dédaigneuse des reproches, récriminations ou
+révoltes, aux yeux de tous, elle vivait avec son
+mari sur un pied de cordiale camaraderie…
+Lui, très galamment, voire même tendrement
+empressé, car il l’aimait fort, malgré ses fugues
+en terre étrangère… Elle, l’âme close, douloureuse
+sous une apparence de sceptique détachement,
+saupoudré d’amertume ; et, à travers
+sa vie mondaine, se mouvant en spectatrice
+très intelligente, finement ironique et sans illusions.</p>
+
+<p>A la voix de son amie, Jacqueline avait surgi
+du cabinet de toilette où elle fourrageait dans
+le tiroir d’un chiffonnier. Les épaules nues sous
+le ruban du cache-corset, son jupon de soie
+fleurie découvrant les pieds encore chaussés
+des souliers d’appartement, elle évoquait la
+vision de quelque provocante Arlequine. Avec
+une moue de confusion, elle regardait Mme de
+Croissy :</p>
+
+<p>— Comment, c’est vous déjà ? chérie. Je suis
+prête dans une minute. Je n’ai plus que ma robe
+et mes bottines à mettre… Puis mon chapeau…
+Et nous nous sauvons. Je suis fâchée de vous
+faire attendre, mais j’ai dû écrire une lettre
+pressée !</p>
+
+<p>Et elle se pencha pour embrasser son amie.</p>
+
+<p>Anne eut un sourire.</p>
+
+<p>— Je sais… je comprends. Ne vous tourmentez
+pas, Line. Je me doutais bien que je vous
+attendrais… Cela ne me dérange pas ; je ne
+suis pas pressée…</p>
+
+<p>— Annette, vous êtes un amour ! Chauffez-vous…
+Là, dans la bergère, au coin du feu,
+vous serez parfaitement. Il fait froid, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>— Frais, tout au plus… Avec votre fourrure,
+vous auriez trop chaud…</p>
+
+<p>Son buste souple, appuyé sur les coussins de
+la bergère, la veste détachée sur la blouse molle
+de soie blanche, Mme de Croissy suivait les
+mouvements de Jacqueline qui, dédaigneuse du
+secours d’une femme de chambre, achevait
+prestement de s’habiller. En quelques gestes
+précis et adroits, elle avait revêtu sa tenue de
+promeneuse, chiffonné autour de son cou la
+cravate de dentelle, piquée de menues épingles
+de perle que fermait une large médaille d’or
+vierge, ouvragée avec une finesse merveilleuse.</p>
+
+<p>— Line, que vous êtes vive à vous habiller !
+Je ne comprends pas que vous puissiez jamais
+être en retard !… Oh ! quelle broche originale,
+vous avez là ! Je ne vous la connaissais pas…</p>
+
+<p>— C’est Pierre Chartrans qui vient de me
+l’envoyer.</p>
+
+<p>— Votre fiancé…</p>
+
+<p>— Oui, mon fiancé… enfin… mon fiancé en
+expectative, répéta distraitement Jacqueline occupée
+à soulever les ondulations moirées de sa
+nuque.</p>
+
+<p>— Linette, il vous comble. Chaque bateau, à
+peu près, vous apporte une nouvelle gâterie.</p>
+
+<p>Elle eut un sourire content.</p>
+
+<p>— Oh ! c’est vrai qu’il est bien gentil pour
+moi ! Justement, si j’étais en retard, c’est que
+j’ai voulu lui écrire un mot pour le courrier, afin
+de le remercier de cette broche…</p>
+
+<p>— Je vous assure, Jacqueline, qu’elle valait
+plus d’un mot, fit Mme de Croissy, imperceptiblement
+railleuse.</p>
+
+<p>— Oh ! ma chère, que voulez-vous, je suis
+incapable d’écrire des volumes comme Pierre.
+Il est vrai que lui n’a rien d’autre à faire pour
+se distraire !</p>
+
+<p>L’indéfinissable sourire, où il y avait tant
+de scepticisme et de tristesse, souleva un peu les
+lèvres de Mme de Croissy.</p>
+
+<p>— Il vous écrit beaucoup ?</p>
+
+<p>— Oh ! oui !… C’est étonnant comme les
+hommes écrivent quand ils s’y mettent ! Enfin,
+je sais bien qu’il doit s’ennuyer fortement là-bas.
+Regardez la grosseur de son dernier courrier…
+Là, dans l’enveloppe, sous ma boîte à
+poudre…</p>
+
+<p>Anne devina ce que pouvaient enfermer les
+pages venues de si loin, car elle avait lu certaines
+lettres de Pierre Chartrans, sur l’invitation
+tendre de Jacqueline, très confiante avec elle ;
+facilement indiscrète, d’ailleurs, et peut-être
+point fâchée de se montrer en son personnage
+de divinité.</p>
+
+<p>Alors, avec une instinctive pitié pour l’absent,
+elle demanda, et son accent avait cette ironie
+voilée que ne discernait pas Jacqueline…</p>
+
+<p>— S’il vous écrit si longuement, petite Line,
+vous ne devez pas avoir le loisir de lire ses
+lettres ?</p>
+
+<p>— Oh ! si, j’y arrive… Je m’y remets à plusieurs
+fois, voilà tout ! Je parcours l’ensemble,
+et puis je garde pour mes moments de liberté
+les passages où il fait des réflexions de philosophe
+et de voyageur et risque quelque description…</p>
+
+<p>— Ces passages-là vous tentent moins que les
+autres, avouez-le, Linette.</p>
+
+<p>— Que ceux où il me dit des choses douces ?
+fit-elle, rieuse. Bien sûr !… Je crois, Any, que
+vous sentiriez de même à ma place.</p>
+
+<p>— Hum… hum… Que sait-on ? dit Mme de
+Croissy ; et sa bouche prit une étrange expression.
+Vous savez, moi, les paroles de romance,
+j’en suis revenue, et je trouve que les descriptions
+et réflexions ont une saveur très
+agréable…</p>
+
+<p>— Elles me passent par-dessus la tête, déclara
+gaiement Jacqueline. Mais si les récits de voyage
+vous tentent, Any, je vais vous donner quelques
+pages de la lettre de Pierre… Vous serez servie
+à souhait… Tenez…</p>
+
+<p>Elle prenait plusieurs feuillets et les tendait à
+Anne qui hésitait…</p>
+
+<p>— Mais, Jacqueline, je ne voudrais pas être
+indiscrète… envers votre fiancé…</p>
+
+<p>— Oh ! qu’est-ce que cela pourrait bien lui
+faire que vous lisiez ses lettres, si je vous les
+donne ?… D’ailleurs, je vous le répète, c’est un
+article de revue que je vous offre. Lisez, sans
+scrupule, si cela vous amuse, Anne chérie. Je
+mets mon chapeau pendant ce temps.</p>
+
+<p>Elle se détournait. Mme de Croissy prit la
+lettre. Volontiers, comme une réparation, elle
+eût effleuré d’un baiser pieux les pauvres lignes
+venues follement, toutes pleines d’amour, se
+heurter à une âme close. Parce qu’elle avait
+souffert infiniment par le cœur, elle était compatissante
+et devinait beaucoup…</p>
+
+<p>Elle lut, pendant que Jacqueline arrangeait
+ses cheveux, sous son chapeau.</p>
+
+
+<p class="date">Mardi… Sur le <i>Song-Hoï</i>.</p>
+
+<p>« … J’ai donc laissé la côte derrière moi ;
+et me voici m’enfonçant en pays chinois sur la
+jonque qui doit me transporter jusqu’au point
+d’où, par étapes pédestres, je m’acheminerai
+vers le but terminal de mon voyage. Line
+aimée, vous ne me trouverez pas lâche, n’est-ce
+pas, si, bien bas, je vous confie que, de toute
+mon âme, je voudrais être déjà sur le chemin
+du retour, pouvoir me dire que chaque jour qui
+meurt me rapproche de vous…</p>
+
+<p>« Parfois, de me voir si loin transplanté, il
+me prend la terreur d’avoir rêvé que vous vous
+étiez promise à moi, que mon cher avenir,
+c’était vous. Alors, ma Jacqueline, pour me
+prouver que ce bonheur inouï m’a été donné
+vraiment, je ressuscite les souvenirs précieux
+que vous m’avez mis dans l’âme. Et par la tension
+de toute ma volonté, par la grâce de mon
+amour qui illumine splendidement ma pensée,
+j’arrive, ma bien-aimée, à vous évoquer vivante,
+telle que vous étiez près de moi… Ne
+vous moquez pas… Je sais, à merveille, la
+couleur de toutes les robes que je vous ai
+vues, comme je me rappelle vos bijoux préférés,
+surtout cette bague d’opale qui semblait
+une goutte d’eau de mer sur votre doigt…
+Comme je me souviens de certains plis, de certaines
+lumières d’or roux dans vos cheveux
+bruns…</p>
+
+<p>« Ah ! Jacqueline, comment vous êtes-vous
+ainsi emparée de moi !…</p>
+
+<p>« Je vous écris sur ma jonque qui avance
+lentement dans un pays désolé, à travers des
+récifs si pressés que, par instants, je regarde,
+stupéfait, mes marins qui ont la prétention de
+faire passer notre bâtiment dans de minuscules
+couloirs, hérissés de rochers où l’eau bouillonne
+furieusement… Nous passons, cependant. Nous
+escaladons rapide sur rapide, avec l’aide de
+pauvres diables qui nous halent du haut des
+mamelons bordant les rives. A voir peiner
+ainsi ces misérables, il me prend une honte de
+mon inaction sur la jonque qui est, pour le
+moment, tout mon domaine… Un domaine où
+je me tiens bien juste debout. Dans le sens de
+la longueur, j’ai plus d’espace, grâce au ciel. Et
+puis, de quelle rutilante couleur est ma maison
+flottante, faite de poutres tant bien que mal
+équarries, mais sculptée, agrémentée de fleurs
+et oiseaux bizarres, de sentences écrites en
+caractères dorés !…</p>
+
+<p>« Et ainsi, je vais…, je vais, regardant,
+notant comme un voyageur consciencieux,
+prenant force <i>instantanés</i>… Je rêvasse aussi
+et j’échafaude des plans d’avenir dont vous
+êtes la joie… Je gourmande mon équipage
+qui n’en peut mais, quand les lenteurs de la
+route m’exaspèrent… Ah ! que partout la vie
+se retrouve pareille à elle-même, obligeant les
+uns à peiner pour que l’effort soit épargné à
+d’autres !… Ils ne sont pas socialistes, mes rameurs
+jaunes, mes coolies… A les voir accepter,
+docilement, en toute simplicité, leur existence
+de bêtes de somme, il me prend des curiosités, — impossibles
+à satisfaire ! — de pénétrer le
+mystère de ces cerveaux, de ces âmes qui me
+demeureront incompréhensibles et fermées…</p>
+
+<p>« J’ai le loisir de philosopher pendant toutes
+ces heures de long voyage. Mais dans quelques
+jours vont commencer les rudes pérégrinations
+pédestres ; et, à mon tour, je devrai, tout
+comme mes coolies, connaître les âpres chemins.
+Je crois que cette existence active sera
+meilleure à ma santé morale que les loisirs
+forcés dus à ma navigation…</p>
+
+<p>« J’avais la tentation de glisser, dans le courrier
+que je vous envoie aujourd’hui, quelques
+<i>photos</i> prises au passage, pour que votre cher
+regard se pose sur des paysages contemplés
+avec votre souvenir, si vivant en moi que, sur
+cette terre inconnue, je <i>voyais</i> vraiment votre
+délicieuse silhouette de Parisienne.</p>
+
+<p>« Et puis, en regardant ces images d’un
+pays morne, aride, où de rares cabanes s’échelonnent
+misérablement, j’ai pensé qu’elles ne
+valaient pas la peine de s’en aller vers vous… »</p>
+
+<p>La voix de Jacqueline s’éleva très gaie :</p>
+
+<p>— Any, comme vous avez l’air sérieux !…
+Elles vous amusent donc pour de bon, ces histoires
+d’explorateur ?… Heureusement, Pierre
+se doute bien que, moi, je ne les goûte guère,
+et il ne m’en sature pas. Il ne pense qu’à m’être
+agréable, il m’aime tant, le pauvre garçon.</p>
+
+<p>Une expression pensive dans ses yeux d’eau
+bleue, Anne interrogea :</p>
+
+<p>— Et vous, Jacqueline, vous l’aimez ?</p>
+
+<p>Elle, qui mettait avec art sa voilette, dit,
+arrangeant un pli du tulle :</p>
+
+<p>— Mais oui, je l’aime… naturellement !…</p>
+
+<p>— Parce qu’il vous adore, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Oh ! c’est vrai… J’adore être adorée !…
+Pour moi, c’est ça l’amour.</p>
+
+<p>Les yeux de Mme de Croissy gardaient le
+même regard profond.</p>
+
+<p>— Vous pensez ainsi, réellement, Linette ?
+Alors, je comprends pourquoi vous évoluez à
+travers les convoitises et les admirations — même
+très… expressives !… — comme une
+salamandre au milieu des flammes… C’est une
+grande force de savoir garder son cœur…</p>
+
+<p>— Cela permet de beaucoup plus s’amuser
+dans la vie !</p>
+
+<p>— Vous vous y amusez ?</p>
+
+<p>— Mais… plutôt !… Évidemment, il y a des
+moments désagréables… Par exemple, quand
+on a trop vite dépensé son revenu !… Vous ne
+connaissez pas cela, vous, femme fortunée.</p>
+
+<p>— J’ignore cet ennui-là, il est vrai… Mais
+j’en ai éprouvé tant d’autres !… Alors, Line,
+dites-moi, vous n’avez jamais adoré personne ?</p>
+
+<p>— Adoré… comme dans les romans ?… à en
+perdre la tête ?… Eh bien, non… Je ne crois
+pas…</p>
+
+<p>Soudain immobile, les reflets du foyer baignant
+son charmant visage, elle réfléchissait,
+les prunelles songeuses, — ces prunelles au regard
+si vite caressant, dont le seul souvenir bouleversait
+de désir Pierre Chartrans, là-bas, en
+Indo-Chine…</p>
+
+<p>Lentement, d’un ton sage, elle continuait :</p>
+
+<p>— Non, en vérité, il n’y a pas d’homme qui
+m’ait rendue stupidement amoureuse !… J’aimais
+bien mon mari… comme j’aime Pierre…
+Mais il était si raisonnable, si savant, que je
+n’avais aucune tentation de faire avec lui de
+jolies sottises !…</p>
+
+<p>— Ah ! très bien, dit Anne amusée.</p>
+
+<p>— Ce qui m’enchantait avec ce pauvre Robert,
+c’était justement de le voir, lui, un homme supérieur,
+comme tous disaient, amoureux fou de
+moi… Ah ! c’était charmant, ça… Je ne demande
+rien d’autre à Pierre qui, lui aussi, est
+couramment qualifié d’« homme supérieur »…
+Comment moi, qui suis si « inférieure », ai-je
+toujours ainsi la chance de plaire à des individus
+remarquables ?… C’est très drôle…</p>
+
+<p>— Probablement, les individus remarquables,
+comme vous dites, aiment plus encore que
+les simples mortels, les femmes… vraiment
+femmes… Et vous l’êtes à souhait, petite…
+Seulement, prenez garde… Vous défiez le dieu
+Amour, il se vengera !</p>
+
+<p>— Vous croyez que je m’éprendrai d’une passion
+malheureuse pour Pierre ?</p>
+
+<p>Avec une moue incrédule et gamine, elle
+regardait son amie.</p>
+
+<p>— Pour Pierre Chartrans ou pour un autre.</p>
+
+<p>Tranquille, elle fit :</p>
+
+<p>— Oh ! je ne crois pas… si la chose devait
+être, elle serait déjà arrivée. Maintenant, je suis
+une femme rassise,… à mon âge !…</p>
+
+<p>Campée sur une chaise basse, devant le feu,
+elle boutonnait ses bottines, et sa jupe relevée
+découvrait une jambe de petite nymphe, sous
+le bas de soie et les vaporeux plissés du jupon à
+fleurs.</p>
+
+<p>— Je réfléchis beaucoup sans en avoir l’air,
+vous savez, Any !… C’est pourquoi j’ai si bien
+compris que, dans une liaison, je trouverais, en
+somme, surtout des ennuis et des risques…
+Aussi… — j’espère que je ne vais pas vous
+scandaliser, ma chérie… — je reste dans
+les sentiers de la vertu, non par vertu, je
+l’avoue… mais tout bonnement parce que j’ai
+peur de patauger, de désagréable façon, dans
+les chemins d’à côté, que je regarde avec beaucoup
+de méfiance… Peut-être est-ce que nul
+beau cavalier n’a su encore me persuader qu’ils
+étaient enchanteurs !</p>
+
+<p>— Peut-être… en effet…</p>
+
+<p>— Sincèrement, je ne crois pas qu’il existe
+beaucoup d’hommes valant la peine que nous
+nous lancions, en leur honneur, dans les aventures…
+Seulement, je ne le dis pas, comme je
+le pense, à mes adorateurs ; histoire de les stimuler
+et de les tenir en main, je ne leur déclare
+pas qu’ils n’ont rien à espérer, d’autant que
+cela m’amuse follement de les voir tout frétillants
+d’une inutile attente… Le plus sage,
+voyez-vous, c’est bien d’épouser ce bon Pierre.
+Au moins, avec lui, je n’aurai plus qu’à me
+laisser vivre.</p>
+
+<p>Le dernier bouton de ses bottines était attaché.
+Elle laissa retomber sa jupe et se mit debout,
+frappant le tapis de ses pieds menus pour
+les bien installer dans leur étui luisant.</p>
+
+<p>Mme de Croissy interrogea encore :</p>
+
+<p>— Line, une fois mariée, continuerez-vous
+à vous faire faire une cour « serrée » ?</p>
+
+<p>— Oh ! mais… bien entendu !… Any, vous
+prétendez me connaître et vous m’adressez une
+pareille question ?… Je le confesse, j’ai besoin,
+autour de moi, d’êtres — d’êtres masculins — que
+je tienne en éveil, qui me désirent avec
+une ardeur… aiguë et me disent ainsi que je
+suis encore une petite bonne femme séduisante,
+malgré les années qui se succèdent…
+hélas !</p>
+
+<p>— Et il ne vous suffirait pas que Pierre Chartrans
+fût seul à vous dire pareille chose ?</p>
+
+<p>— Oh non ! pas du tout !… D’autant qu’il ne
+s’y connaît pas autrement. Il est, je vous l’ai
+dit, comme Robert l’était, un garçon plutôt
+austère, mais sentimental !!! Ah ! chérie, qu’il
+est donc sentimental !… d’une façon écrasante !
+Chaque fois qu’après avoir lu une lettre de
+lui, j’attrape ma plume pour lui répondre, je
+me sens misérablement incapable de me montrer
+à la hauteur. Je vous assure, Anne, que
+c’est très difficile d’écrire des choses tendres à
+un homme qui est si loin et qu’on n’a pas vu
+depuis des semaines… Sans compter que mes
+lettres mettent un temps considérable à lui
+arriver… Je ne suis pas de force à faire du sentiment
+en conserve. Il me faut le présent !</p>
+
+<p>— Ou mieux la présence… n’est-ce pas ?
+Linette… Comment un mariage avec un être si
+différent de vous ne vous effraie-t-il pas ?</p>
+
+<p>— Chérie, je fais un placement de tout repos,
+je vous l’ai dit. C’est pourquoi je me suis décidée
+et j’ai décidé père, qui bondissait à la seule
+idée que je pouvais partir en Chine…</p>
+
+<p>— Vous ne partirez pas ?</p>
+
+<p>— Oh ! j’espère bien que si !… C’est un
+voyage qui m’amuserait tant !</p>
+
+<p>— Mais il ne s’agit pas d’un voyage seulement…</p>
+
+<p>— Oh ! si je m’ennuyais en Chine, Pierre me
+ramènerait…</p>
+
+<p>— Je croyais que sa carrière était au loin.</p>
+
+<p>— Bah ! il y a toujours moyen de s’arranger !</p>
+
+<p>Sincèrement, elle n’en doutait pas, ayant des
+volontés d’enfant gâtée et de femme libre de
+suivre toujours son désir ou son caprice.</p>
+
+<p>— Alors vous allez partir le rejoindre dès
+qu’il vous appellera ?…</p>
+
+<p>Il y avait un doute dans la pensée comme
+dans la voix d’Anne de Croissy.</p>
+
+<p>— Certainement, je partirai !… Mais ce ne
+sera pas encore tout de suite. Chartrans est
+dans un pays sauvage, sur la frontière de Chine,
+et il ne veut pas que j’y aille. Je vous avoue
+que, pour ma part, j’aime autant faire mes
+débuts dans une région plus civilisée. D’autant
+que, en ces conditions, père mettrait toute
+sorte d’entraves à mon départ. Il veut me
+garder à Paris, et, pour m’effrayer, il me dit
+qu’en Orient je m’ennuierai, que les Chinois
+m’assassineront, qu’il mourra en mon
+absence, etc., etc. ; des choses lamentables qui
+me fendent l’âme et font chavirer ma belle
+ardeur. Enfin, par bonheur, ce n’est pas encore
+le moment de me mettre en route… Alors, il
+est inutile de me préoccuper de l’avenir. Je
+verrai bien quand il faudra me décider pour
+de bon !</p>
+
+<p>— Oui, vous verrez alors, dit Mme de Croissy
+d’un indéfinissable accent. Vous êtes prête ?
+Jacqueline.</p>
+
+<p>— Toute prête. Nous allons choisir de jolies
+choses, n’est-ce pas ?… Quitte à m’endetter, je
+veux me faire faire quelque chose de très chic
+pour le bal de votre belle-sœur, Any. Ah ! que
+je prenne mon mot à Pierre afin de le mettre à
+la poste.</p>
+
+<p>— Line, votre robe entraîne une carte.</p>
+
+<p>Mme Nozales se pencha et releva le carton
+que balayait le frôlement soyeux de sa jupe.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est un groupe qu’un des camarades
+de Pierre a fait, et qu’il m’envoie pour que je
+connaisse sa maison. Voulez-vous voir ? Lui
+est le premier, à gauche.</p>
+
+<p>Anne prit la photographie. Vaguement, elle
+regarda la demeure exotique ; elle contemplait
+la haute silhouette, robuste et carrée, le visage
+énergique qu’une ombre durcissait sous le
+casque de toile blanche. Mais il y avait un sourire
+très bon sur la bouche, et les yeux rêvaient…</p>
+
+<p>— Vous ne le trouvez pas beau ? jeta alertement
+Jacqueline. Moi non plus… Enfin, il a
+de grandes qualités… Et puis, il est si épris
+qu’il en est touchant…</p>
+
+<p>— C’est pour cela, Line, qu’il ne faudra pas
+lui faire de mal…</p>
+
+<p>— Any, quelle idée !… Mais j’ai l’intention
+de ne lui faire que du bien… Je serai si charmante
+pour lui qu’il en perdra la tête de
+joie. Rendez-moi son portrait, il aura glissé de
+l’enveloppe quand, avant de m’habiller, j’ai
+encore lu un bout de sa lettre. Le reste sera
+pour ce soir quand je rentrerai.</p>
+
+<p>Mme de Croissy lui tendit le carton. Vive,
+sans s’attarder à le regarder, elle le glissa avec
+la lettre, sous sa boîte à poudre. Puis, se tournant
+vers son amie, elle lança, très gaie :</p>
+
+<p>— Chère, me voici toute à vous. Allons choisir
+de belles choses !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IV</h2>
+
+
+<p>Le rideau s’abaissait sur le second acte
+d’<i>Henry VIII</i>.</p>
+
+<p>Aussitôt les lustres flambèrent dans la salle
+qu’emplissait instantanément le brouhaha de
+l’entr’acte. Des portes battirent. A l’orchestre,
+la phalange des habits noirs s’ébranla et se
+clairsema. Les lorgnettes s’attachèrent aux loges
+qui, cependant, se disaient en grand nombre.</p>
+
+<p>Mme de Croissy, ayant quitté sa place, s’assit
+dans le salon minuscule. Debout près d’elle,
+devant la glace, Jacqueline redressait un pli
+dans les dentelles de son corsage, très décolleté,
+qu’un ruban pailleté retenait sur des épaules
+justement célèbres. Autour d’elle se groupèrent
+tout de suite les hôtes masculins de la loge et
+les visiteurs que l’entr’acte amenait, pour présenter
+leurs hommages à Mme de Croissy et à
+son amie.</p>
+
+<p>En revanche, Roger de Croissy avait disparu,
+sous couleur d’aller remplir des devoirs de
+politesse ; — en vérité, à cette fin d’une brève
+incursion au foyer des ballerines, où il était un
+familier.</p>
+
+<p>D’un geste distrait, Mme de Croissy tourmentait
+les plumes de son éventail, et, sans doute,
+sa pensée était bien étrangère aux propos qui
+se croisaient autour d’elle, car elle eut un imperceptible
+tressaillement quand quelqu’un lui
+demanda :</p>
+
+<p>— Irez-vous à la soirée musicale des de
+Monti ? madame. On en annonce des merveilles.</p>
+
+<p>— Je sais… Mais je ne jouirai pas de ces
+merveilles, je serai à Venise à ce moment-là.</p>
+
+<p>— Comment, à Venise ? s’exclama, stupéfaite,
+Jacqueline qui avait saisi au vol les paroles de
+son amie. Any, vous allez à Venise ?… C’est
+vrai ?…</p>
+
+<p>Mme de Croissy sourit un peu.</p>
+
+<p>— Très vrai ; depuis hier, la chose est décidée.
+Mon père, le collectionneur fanatique,
+désirait y aller voir je ne sais quels tableaux précieux
+qui vont être mis en vente ; et comme ma
+mère s’inquiétait qu’il partît seul, j’ai offert de
+l’accompagner, puisque sa mauvaise santé la
+retient elle-même à Paris.</p>
+
+<p>— Votre mari part aussi ?</p>
+
+<p>Elle n’eut pas plutôt dit cela, étourdiment,
+qu’elle le regretta. Un fugitif pli d’amertume
+avait, une seconde, souligné la bouche de
+Mme de Croissy.</p>
+
+<p>— Roger est beaucoup trop parisien pour
+quitter l’asphalte des boulevards… Je l’y abandonne
+sans scrupule, sachant tout le charme
+qu’il y trouve.</p>
+
+<p>— Vous resterez partie longtemps ?</p>
+
+<p>— Une petite quinzaine au plus.</p>
+
+<p>— Oh ! Anne, ma chère, que vous êtes heureuse !
+Que je voudrais être à votre place !</p>
+
+<p>— Elle est, en effet, très enviable, dit
+Mme de Croissy avec un petit rire bref. Jacqueline,
+si le voyage vous tente, venez avec nous.
+Je sais que Lili d’Entraigues et son mari, que
+les Armington sont en ce moment à Venise, nous
+ferons tous ensemble des parties en gondole
+tandis que mon père étudiera ses tableaux… Ce
+sera charmant !</p>
+
+<p>— Anne, ne me tentez pas ! Je n’ai aucune
+force pour résister aux tentations !…</p>
+
+<p>Tout bas, Roger de Croissy, qui rentrait et
+avait entendu, lui murmura :</p>
+
+<p>— Je vous en supplie, prouvez-le-moi.</p>
+
+<p>Les lèvres de Jacqueline eurent une malicieuse
+expression ; et elle riposta du même ton
+assourdi, protégée par le vol scintillant de son
+éventail :</p>
+
+<p>— Mon cher ami, en ce qui vous concerne,
+je ne connais pas du tout la tentation. Il y a beau
+temps que je vous l’ai dit…</p>
+
+<p>Il n’insista pas ; d’abord parce qu’ils étaient
+trop entourés ; et, ensuite, parce que l’expérience
+lui avait appris ce que le badinage de la
+réponse voilait de vérité.</p>
+
+<p>Il trouvait Jacqueline Nozales savoureuse à
+souhait, et il le lui eût prouvé volontiers, car il
+ne se contentait pas des adorations platoniques.
+Mais sa grande connaissance des femmes lui
+avait bientôt révélé que Jacqueline ne goûtait
+que celles-là, à son endroit du moins. Depuis
+lors, ils étaient seulement bons amis, sur un
+pied de galante escarmouche ; elle, coquette ;
+lui, tenace en son désir, espérant toujours avoir
+son heure — parce qu’il ne croyait pas à la vertu
+de Mme Nozales.</p>
+
+<p>Adossé au mur de la loge, il demanda à sa
+femme, près de qui Jacqueline s’était assise :</p>
+
+<p>— Peut-on savoir à quel propos, Anne, vous
+prétendiez induire Mme Nozales en tentation ?</p>
+
+<p>— Je lui disais qu’elle devrait venir en Italie
+avec moi. Ce serait une bonne œuvre. Elle
+m’empêcherait de me trouver bien seule quand
+mon père sera absorbé par les musées.</p>
+
+<p>— Très bonne idée ! Accueillez-la, madame,
+si vous n’avez pas, comme moi, l’horreur des
+voyages.</p>
+
+<p>— Tant d’horreur que cela ?… Alors, vous
+ne viendriez pas nous retrouver à Venise, pour
+y flâner en gondole ?…</p>
+
+<p>Elle lui souriait, laissant luire ses dents
+entre les lèvres humides. Ainsi, elle était la
+séduction même. Pourtant, en toute sincérité,
+il lui était fort égal que Roger de Croissy vînt
+ou non en Italie.</p>
+
+<p>Il se pencha vers elle, profitant de ce que sa
+femme causait :</p>
+
+<p>— Si vous me demandez de venir, j’irai.</p>
+
+<p>Mais elle secoua la tête. Sa bouche avait, de
+nouveau, cette expression caressante et railleuse
+qui avait affolé même des hommes très
+sages.</p>
+
+<p>— Je ne vous le demande pas du tout. Je
+déteste que les gens fassent des sacrifices pour
+moi car alors ils deviennent insupportables, se
+croyant toute sorte de droits !</p>
+
+<p>Sans cérémonie, elle se détourna et se remit
+à bavarder capricieusement. Mais une sonnerie
+retentissait. Les visiteurs prirent congé. Dans
+la loge, il resta seulement Paul Dalais, le sculpteur,
+un vieil ami d’Anne de Croissy, — son
+oncle, le baron de Vergnes, — tous deux ses
+invités, ce soir-là, et Roger de Croissy, qui s’assit
+derrière le fauteuil de Jacqueline. Dans un
+bruissement de soie, elle revenait prendre sa
+place, auprès de son amie, souple et svelte délicieusement,
+dans la gaine étincelante de sa robe
+de tulle, perlée en couleur d’émeraude.</p>
+
+<p>L’orchestre préluda. De nouveau sonna le
+heurt des portes qui retombaient. Les habits
+noirs vinrent combler les vides dans les fauteuils
+désertés. Le rideau se relevait.</p>
+
+<p>Jacqueline, distraitement, regarda la scène.
+Elle ne se souciait pas du tout des malheurs de
+Catherine d’Aragon, et la musique — ce soir-là — ne
+lui semblait bonne qu’à bercer sa songerie.
+Sa pensée se prit à vagabonder et, soudain,
+s’attacha à cette excursion à Venise qu’elle
+se mettait à désirer comme une enfant gâtée
+veut un jouet amusant. Au ton d’Anne de
+Croissy, elle avait deviné que la proposition,
+ainsi jetée par hasard, deviendrait sérieuse si
+elle le souhaitait… Et, tout à coup, elle le
+souhaitait avec une ardeur juvénile, parce que
+toute distraction avait pour elle un irrésistible
+attrait. Que Mme de Croissy lui reparlât de ce
+voyage, et elle partait ravie.</p>
+
+<p>Une seule difficulté… La question financière.
+Tout de suite, elle y pensait, instruite par l’expérience.
+Son amie voyageait avec le luxe d’une
+femme très fortunée ; et c’est ainsi, d’ailleurs,
+qu’elle-même comprenait les pérégrinations…
+Seulement, il lui fallait les capitaux nécessaires
+à une petite fugue de ce genre…</p>
+
+<p>D’un insensible mouvement des lèvres, elle
+marmotta, tandis qu’Henri VIII exhalait une
+déclaration passionnée :</p>
+
+<p>— Bah ! si Any m’offre de partir, je trouverai
+bien moyen de pouvoir le faire…</p>
+
+<p>Comme un battement d’aile, son éventail
+effleurait les corolles blanches des larges narcisses
+au cœur d’or qui se mouraient sur sa
+chair de fleur vivante. La tête un peu penchée,
+elle semblait absorbée toute par le charme de
+la musique, alors qu’elle se perdait en des calculs
+approximatifs que son imagination simplifiait
+pour la satisfaire.</p>
+
+<p>— Je ne savais pas que vous aimiez si fort
+les opéras, madame, lui murmura Roger de
+Croissy, incliné un peu vers les épaules dont le
+parfum le grisait.</p>
+
+<p>Elle tressaillit, arrachée à ses combinaisons ;
+et, l’air convaincu, elle riposta, tournant à
+demi la tête vers lui :</p>
+
+<p>— C’est vrai, j’adore le Saint-Saëns.</p>
+
+<p>Puis elle regarda de nouveau vers la scène,
+indifférente, semblait-il, à sa présence ; en réalité,
+ravie de le sentir, derrière elle, frémissant
+de l’obscur désir qu’elle savourait comme l’hommage
+le plus vrai offert à sa beauté de femme.
+Et elle parut aussi attentive à l’harmonie du
+poème musical que l’était sincèrement Anne de
+Croissy.</p>
+
+<p>Celle-ci, immobile, les mains à demi jointes
+sur la soie blanche de sa robe, écoutait, avec des
+prunelles songeuses, tout son être vibrant sous
+la plainte de la musique qui chantait, maintenant,
+l’agonie d’une âme torturée. Le drame,
+joué là, en grande pompe, sur ces planches,
+est-ce qu’en l’intimité de son cœur, elle-même
+ne l’avait pas vécu ? Comme cette pauvre reine, — une
+femme, après tout, — elle avait connu
+l’angoisse de la trahison et de l’abandon. Elle
+aussi avait été dépouillée de ce qui était son
+bonheur par le caprice d’un homme que,
+dans le secret de son cœur, elle ne pouvait
+se guérir d’aimer. Mais cela, du moins, personne
+n’en savait rien… Pas même lui,
+puisque, par la grâce de sa fière volonté, elle
+arrivait à lui dérober complètement sa vie intérieure,
+à ne pas même lui laisser soupçonner
+qu’elle connaissait ses faciles et successives
+trahisons.</p>
+
+<p>Avec une tension de pensée presque douloureuse,
+elle suivait le duel tragique chanté là,
+devant elle… Mais elle songeait, sceptique, que
+l’on ne meurt pas des déceptions d’amour,
+comme la reine délaissée allait en donner le
+spectacle. Une femme peut, avec un cœur
+désenchanté jusqu’au désespoir, remplir très
+correctement son personnage de mondaine,
+faire autant de visites qu’il est nécessaire, figurer
+en des fêtes de toute sorte, écouter un opéra
+qui éveille en elle un écho poignant sans que
+l’expression de son visage la trahisse. Elle peut
+supporter que, près d’elle, l’homme à qui tout
+son être appartient soit occupé d’une autre
+femme qu’il rêve de tenir défaillante sous son
+baiser…</p>
+
+<p>Et, après tout, n’était-ce pas là ce que souhaitaient
+tous les hommes qui approchaient
+Jacqueline ?… Ce que pensait peut-être, en ce
+moment, le sculpteur qui, dans l’ombre de la
+loge, observait hardiment les lignes onduleuses
+et parfaites de son corps de femme, révélées par
+la robe souple…</p>
+
+<p>Brusquement, Anne songea à l’absent, bien
+loin en Chine, au pauvre diable de fiancé
+dont le trésor était si peu gardé… Ah ! il méritait
+plus que la jolie créature qui savait si
+bien prendre les cœurs pour s’en faire des
+jouets !…</p>
+
+<p>Encore une fois, Roger de Croissy se penchait
+vers elle, lui murmurant un mot qu’Anne ne
+pouvait entendre. Elle eut un sourd tressaillement,
+et ses doigts se crispèrent une seconde
+sur son éventail. Alors, irritée contre elle-même,
+elle fit un léger mouvement pour ne plus voir
+que la scène…</p>
+
+<p>A l’entr’acte suivant, apparut le père de Jacqueline,
+qui venait pour la ramener. M. Sourdis
+était un homme d’une soixantaine d’années qui,
+veuf après de brèves années de mariage, — et
+fort charmeur, — avait discrètement, mais largement
+vécu en garçon. Ce qui ne l’avait pas
+empêché de devenir, avec le temps, un sage
+selon l’expérience, dont les femmes goûtaient
+la galante courtoisie et les hommes le commerce
+sûr. Mme de Croissy, aimait l’indulgence, — bien
+sceptique, — de sa bonté très
+vraie, la finesse humoristique de sa causerie,
+la tendresse dont il entourait sa fille.</p>
+
+<p>Aussi son accueil eut-il pour lui une grâce
+amicale qu’elle ne prodiguait pas ; et, tout de
+suite, ils se mirent à causer. Soudain, elle demanda :</p>
+
+<p>— Que diriez-vous de me voir entraîner Jacqueline
+à Venise pour une douzaine de jours ?</p>
+
+<p>— Si je ne croyais que vous plaisantez, chère
+madame, je vous demanderais de ne pas tenter
+ma faible Jacqueline…</p>
+
+<p>— Mais je ne plaisante pas du tout !</p>
+
+<p>Elle lui expliquait les choses, paraissant
+charmée par ce voyage à Venise. Ce qu’elle ne
+disait pas, c’est que son départ lui serait une
+délivrance car, peut-être, il l’aiderait à oublier
+une nouvelle intrigue de son mari dont le
+hasard venait de lui apporter la révélation. En
+Italie, elle serait distraite d’elle-même ; et si
+Jacqueline l’accompagnait, elle échapperait à
+la redoutable solitude qui lui permettait de
+trop penser…</p>
+
+<p>— Chère madame, tout cela me paraît charmant,
+mais pas très raisonnable pour Jacqueline…</p>
+
+<p>— Oh ! père, ça ne fait rien, du moment que
+c’est amusant ! lança Jacqueline, si spontanément
+que tous se mirent à rire. Anne, nous
+recauserons de Venise, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Entendu, dit la jeune femme, effleurant
+de son éventail la joue rosée de son amie.</p>
+
+<p>L’imagination de Jacqueline était déjà si
+éprise de cette perspective de voyage que, rentrée
+chez elle, avec peine, elle put retrouver
+quelque attention pour lire son courrier d’Asie,
+arrivé le même soir. Sa pensée fuyait encore
+vers Venise, tandis que, dévêtue sous le long
+peignoir de laine blanche, appuyée aux coussins
+de sa chaise-longue devant la flambée du feu,
+elle parcourait les feuilles imprégnées de l’odeur
+des choses de Chine.</p>
+
+
+<p class="date">Mardi.</p>
+
+<p>« Chérie, enfin vos lettres m’ont rejoint…
+Enfin !… Vous dirai-je combien de fois je les
+ai lues, relues, y cherchant, non pas seulement
+votre cœur, votre pensée, mais même votre
+parfum qui flottait encore, — bien fugitif,
+hélas, — sur le papier venu de si loin, pour
+apporter un instant à votre ami l’illusion bénie
+que vous étiez près de lui invisible, le réconfortant
+par vos affectueuses paroles, le mêlant
+à votre vie par vos chers récits…</p>
+
+<p>« Il me semblait, parfois, vous entendre en
+les lisant, tant je devinais le son qu’aurait eu
+votre voix pour certaines phrases, tant je voyais
+le sourire ou la jolie moue qui les aurait
+accompagnées. Maintenant vos précieuses lignes,
+ma Jacqueline, sont glissées dans mon portefeuille
+avec votre image qui ne me quitte pas…
+Et consciencieusement, je m’installe dans mon
+<i lang="en" xml:lang="en">home</i> nouveau.</p>
+
+<p>« Car me voici arrivé à destination. Mais après
+quelle laborieuse fin de voyage !… Nous avons
+grimpé, quelquefois à pic, puis redescendu
+des pentes vertigineuses à travers des rocs
+qui s’éboulaient… Et penser, Linette chérie,
+qu’un moment, j’ai songé à vous emmener !…
+J’ai successivement été grillé par un soleil implacable
+et transpercé par des averses qui semblaient
+ne devoir jamais s’arrêter… J’ai campé dans des
+auberges immondes… et encore, quand j’en
+trouvais… J’ai cheminé pédestrement par des
+routes pareilles à des bourbiers, tout comme les
+coolies qui portaient mes innombrables bagages :
+lit, tente, batterie de cuisine, baromètre,
+jumelles photographiques, etc., etc. Imaginez
+un déménagement en marche.</p>
+
+<p>« Aussi, madame, vous n’auriez, sans doute,
+plus osé reconnaître votre fiancé dans le voyageur
+qu’avaient fait plusieurs jours d’une pareille
+existence. Je n’avais pas de miroir pour contempler
+mon image, mais je voyais mes compagnons
+de route… Ils avaient l’air de bandits…</p>
+
+<p>« C’est pourquoi, quand, notre exode achevé,
+le moment est arrivé d’accomplir une entrée
+solennelle dans la ville, j’ai revêtu mon plus
+beau costume… Il était de flanelle blanche, de
+telle sorte que je vous aurais produit l’effet de
+quelque joueur de tennis. Mes camarades, également,
+avaient exhibé leur tenue d’Européens
+très civilisés… J’imagine qu’en dépit de nos
+efforts vous ne nous auriez pas trouvé l’air de
+gentlemen très chics. Mais les badauds chinois
+étaient moins difficiles que vous, madame, et
+ils se pressaient pour nous contempler, tout
+comme si nous eussions été des êtres rares. J’allais
+en tête, juché sur ma chaise que balançaient
+mes porteurs, et j’honorais de regards bienveillants
+et dignes cette foule qui avait l’air animée
+de sentiments parfaits à notre égard. Avec une
+bonne dose de candeur à notre actif, nous eussions
+pu croire que tous ces Jaunes étaient nos
+dévoués admirateurs et serviteurs… Seulement,
+il y a beau temps que je ne suis plus candide…</p>
+
+<p>« Donc, suivi de la majestueuse file de mes
+caisses et bagages de toute sorte, je me suis
+acheminé vers le soi-disant palais qui m’était
+offert comme gîte par le vice-roi. Et ainsi, il
+m’a été donné de contempler sans retard la ville
+qui devient ma résidence. Ah ! cette ville !…
+Ma Linette, de quel œil de dégoût et de curiosité,
+vous la regarderiez !… Le fleuve la traverse,
+bordé de bouges qui émergent de marécages.
+De ces marécages, vous avez, tout à coup, la
+surprise de voir jaillir aussi la silhouette d’une
+pagode, de quelque somptueux palais ; car, en
+cette cité chinoise, chacun dresse sa demeure
+où il en a fantaisie ; des demeures aux façades
+ouvragées, sculptées, peintes d’éclatantes couleurs,
+chamarrées de dessins fantastiques.</p>
+
+<p>« A l’intérieur de la ville, un dédale de rues.
+L’une d’elles est la <i>grande rue</i>, parce qu’elle renferme
+les plus beaux magasins de l’endroit. Là
+se débitent les comestibles chinois : biches de
+mer, cornes et jarrets de cerf, nids d’hirondelles…
+Après les rues, des ruelles hideuses,
+encombrées de détritus sans nom…</p>
+
+<p>« Mon palais, puisque palais il y a, est
+digne de la ville où il se dresse. Heureusement
+mon mobilier était arrivé en même temps que
+moi, avec tout ce qu’il comporte de bibelots
+de première nécessité. De la sorte, j’ai pu
+avoir tout de suite mon nid européen dans ce
+logis exotique, lamentablement délabré. Mes
+camarades ont suivi mon exemple. Nous nous
+sommes comportés comme d’excellentes femmes
+de ménage ; nous avons installé, fait frotter,
+nettoyé, expulsé de notre mieux reptiles, rats,
+oiseaux, tous ayant fait leur domaine de cette
+demeure princière… Toutefois, ma chambre
+rappelle encore plus que de raison la sommaire
+installation des infortunés qui viennent de
+changer leur domicile. Le mobilier en est composé
+de façon comique. Mais, patience, tout
+cela va s’organiser ; je tiens à ce que mon
+<i lang="en" xml:lang="en">home</i> particulier s’embellisse autant que les
+moyens me le permettront, puisque ma chambre
+est une chapelle qui vous est consacrée, ma
+bien-aimée.</p>
+
+<p>« En place d’honneur, j’y ai placé l’adorable
+portrait que Nadar a fait de vous, juste avant
+mon départ. Cette Jacqueline-là, c’est pourtant
+la brillante mondaine qui m’effarouche terriblement…
+Ce qui n’empêche que je suis très fier
+de vous voir si élégante et fine dans le satin de
+votre robe, sous le frôlement de vos dentelles,
+ayant un air de jeune souveraine, de par la jolie
+pose de votre tête, un brin rejetée en arrière,
+comme pour regarder le monde de plus haut, — ou
+pour tendre vos lèvres à votre ami…
+Chérie, vous me permettez cette illusion,
+dites ?…</p>
+
+<p>« Et maintenant, ne vous moquez pas, parce
+que, sur ma table de travail, dans le petit paravent
+de cuir emporté de France, j’ai toute la
+série des Jacqueline que vous m’avez généreusement
+données ou que je vous ai volées sans
+scrupule… Une Jacqueline rieuse qui joue au
+tennis et ressemble à une gamine, avec sa robe
+un peu courte… Une autre, presque grave, en
+revanche, avec de beaux yeux qui rêvent, un
+livre sur les genoux, assise devant la mer… Un
+souvenir de Trouville, ce portrait-là, vous rappelez-vous ?…
+Et encore une coquette Jacqueline,
+en tenue de visite, qui sourit, la bouche
+moqueuse, enroulée dans son boa, sachant
+bien tout ce qu’elle fait désirer, et ne donne
+pas…</p>
+
+<p>« Chère, quand je regarde cette Jacqueline-là — écoutez
+mon humble confession — je
+me sens devenir jaloux, atrocement jaloux,
+à en crier d’angoisse, de tous ces hommes qui
+vous voient ainsi, dans le monde, qui vivent
+près de vous, qui respirent votre beauté,
+votre grâce, votre parfum, qui vous trouvent,
+comme moi, l’incomparable petite fée dont tous
+rêvent de posséder l’amour… Ah ! Jacqueline,
+ne soyez pas trop coquette… Je ne dis pas,
+« ne soyez pas coquette !… » car alors vous ne
+seriez plus <i>vous</i>… Mais j’ai votre promesse…
+Vous demeurerez, pendant l’absence, ma fidèle
+et aimante fiancée ?… Ah ! cette promesse, elle
+est mon viatique pour résister à l’exil accepté
+pour vous.</p>
+
+<p>« Jacqueline, répétez-moi dans vos lettres que
+vous êtes mienne ; et, je vous en supplie, faites-les
+très longues… Je suis tellement avide de
+tout ce qui vous touche ; de tout ce qui me
+permet d’oublier un peu, un instant, l’effroyable
+distance qui nous sépare… Surtout, ma tant
+aimée, — laissez-moi vous murmurer cela, en
+vous enfermant dans mes bras, — je suis avide
+des mots de tendresse qui me disent que vous
+m’accordez une place, — si petite soit-elle, — dans
+votre vie et aussi dans votre cœur… Jacqueline,
+ne me trouvez ni exigeant ni déraisonnable,
+je vous en supplie ; pensez seulement
+que je n’ai plus que vous en moi… C’est divin
+et effrayant ! L’avenir nous appartient si peu…</p>
+
+<p>« Je mène maintenant une étrange vie en
+double : une part qui vous est consacrée toute,
+ma reine chérie ; l’autre, furieusement active,
+où je me montre, — j’en ai conscience, — autoritaire
+et rude, de volonté inflexible,
+un Chartrans que vous ne connaissez pas et qui,
+sûrement, paraît n’avoir d’autre souci que sa
+mission — tout ensemble une mission de diplomate
+et de dompteur, impassible et souple. Ah !
+que mes camarades, que les fonctionnaires
+jaunes avec lesquels je fraie seraient effarés
+s’ils apercevaient le pauvre être frémissant
+d’amour qui vit sous mon masque austère…</p>
+
+<p>« Je me suis tout de suite occupé des affaires
+sérieuses. Le vice-roi a été très <i>suave</i>, comme
+vous diriez, ma chérie, et m’a convié à un repas
+dont je vous donne, à titre de curiosité, le vague
+menu où fraternisaient des mets tels que : cervelles
+de poisson frites, ailerons de requin, pattes
+de canard, etc. J’en passe, apercevant, ma Linette,
+votre petite moue dégoûtée qui me donne,
+une fois de plus, la soif des chères lèvres si
+expressives…</p>
+
+<p>« Oh ! Dieu, que vous êtes loin !… Je voudrais
+mes négociations déjà finies… Et je prévois
+que, au contraire, elles vont être si longues,
+hérissées de difficultés et de traîtrises !… Je les
+connais, les hommes d’Asie. Derrière leurs sourires,
+leurs saluts, leurs congratulations, il y a
+une haine sourde ; et, dans le secret de leur
+pensée, ils maudissent les étrangers qui viennent
+leur apporter des inventions qu’ils jugent volontiers
+infernales… Enfin, nous allons bien
+voir…</p>
+
+<p>« A bavarder avec vous, mon amour, j’ai
+oublié l’heure ; et voici que l’on vient me réclamer
+pour affaires ! Afin que ma lettre parte
+sûrement par le courrier, je la ferme. Au revoir,
+ma Jacqueline, je vous envoie toute mon âme
+pour qu’elle veille sur vous et vous empêche
+d’oublier l’absent qui vous adore…</p>
+
+<p class="sign">« Votre <span class="sc">Chartrans</span>. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">V</h2>
+
+
+<p>Comme il avait été convenu, Mme de Croissy
+et Jacqueline reparlèrent du voyage de Venise.
+Elles en parlèrent si bien que, trois semaines
+après leur soirée ensemble, à l’Opéra, Jacqueline
+roulait à travers la Suisse, en compagnie
+d’Anne de Croissy et de son père, le doux, aimable
+et rêveur M. de Balme.</p>
+
+<p>Eu égard à l’exiguïté de ses revenus, c’était
+une vraie folie qu’elle faisait là. Mais elle n’en
+avait pas cure du tout. Afin de pouvoir s’offrir
+ce plaisir nouveau, elle avait eu, sans hésiter,
+recours aux combinaisons financières que réprouvait
+si énergiquement Pierre Chartrans.
+Une intermédiaire complaisante lui avait permis
+de mettre en gage de vieux bijoux de famille,
+précieux mais démodés, qu’elle ne portait point.
+Et sa bourse garnie de façon très suffisante, elle
+était partie avec une allégresse d’enfant.</p>
+
+<p>Admirablement résistante à la fatigue, — quand
+elle faisait ce qui lui plaisait, — elle ne
+paraissait d’aucune façon lasse des nombreuses
+heures de voyage. Installée dans un angle du
+wagon, elle se laissait emporter, silencieuse ou
+causante, selon son caprice et les exigences de
+la politesse, son insatiable coquetterie la mettant
+en frais pour M. de Balme parce qu’elle
+savait qu’il la trouvait une exquise statuette
+vivante. Aussi, tandis qu’Anne, les yeux pensifs,
+regardait fuir le décor merveilleux du
+Saint-Gothard, elle, d’un air d’intérêt, écoutait — en
+avait l’air — les digressions du vieillard
+sur les paysages suisses et italiens. Ravi
+de son attention, de ses réparties drôles, de la
+grâce incomparable de sa bouche expressive,
+il la contemplait avec une jouissance candide
+dont elle accueillait volontiers l’hommage, et
+qu’elle s’appliquait de son mieux à entretenir.</p>
+
+<p>Il lui semblait très amusant que le sage et
+correct M. de Balme se montrât si occupé
+d’elle, empressé tout comme un jeune homme.
+Et n’eût été qu’elle redoutait un peu Anne, elle
+eût trouvé piquant d’aviver son admiration au
+point de le réduire tout à fait à merci ; car
+c’était, chez elle, besoin instinctif de conquérir
+tous les hommes qui l’approchaient, quel que
+fût leur âge. Pourtant, son enthousiasme pour
+elle mis à part, elle trouvait plutôt dénué d’intérêt
+ce vieux gentilhomme cérémonieux en sa
+courtoisie, long en ses discours ; et les considérations
+qu’il développait pour elle, en une
+langue choisie, résonnaient à son oreille à peu
+près de même manière que le roulement du
+train sur les rails. Elle les entendait vaguement,
+distraite par le spectacle pittoresque de la route,
+les yeux charmés par la chute des cascatelles au
+flanc de la montagne, par la course bondissante
+des ruisselets d’eau opaline sur les pierres
+noyées d’écume au fond des ravins ; par la fragilité
+des chalets de bois, pareils à des jouets
+d’enfant, accrochés aux pentes gigantesques
+dont les sommets demeuraient ensevelis sous
+les neiges.</p>
+
+<p>Dans ces hauteurs vierges, l’air encore devait
+être glacé. Mais, à leur pied, c’était déjà le
+printemps. Dans le creux des vallées, il y avait
+une éclosion de tendre verdure, de fleurs
+hâtives qui s’épanouissaient avec un charme
+fragile. Puis, à l’approche de la terre italienne,
+ce fut vraiment la splendeur fraîche du renouveau,
+les grappes de glycine ruisselant des
+terrasses, les panaches d’or des mimosas,
+l’apparition des premières roses, la floraison
+superbe des camélias. L’air était tiède, odorant
+d’une vague senteur qui émanait de la
+terre réchauffée, de la jeune verdure, des
+corolles entr’ouvertes, de l’eau bleue que pailletait
+le soleil.</p>
+
+<p>— Voici Lugano ! s’exclama Jacqueline. Oh !
+quel adorable pays !</p>
+
+<p>— Oui… oui… Un vrai nid d’amoureux…,
+fit M. de Balme de sa manière paisible et douce.</p>
+
+<p>Instinctivement, il se tournait vers Jacqueline
+qui, par la fenêtre ouverte, regardait vers le
+beau lac que la lumière irisait.</p>
+
+<p>Avec une moue rieuse, elle riposta :</p>
+
+<p>— Il ne faut pas parler d’amoureux à celles
+qui n’en ont point ; c’est cruel !…</p>
+
+<p>— Comment qui n’en ont pas ? releva, un peu
+bas, Mme de Croissy qui avait entendu. Eh
+bien, et le pauvre Pierre ?</p>
+
+<p>— Oh ! il est si loin !</p>
+
+<p>— C’est vrai, bien loin, murmura Mme de
+Croissy avec un étrange sourire que Jacqueline
+ne remarqua pas.</p>
+
+<p>A peine, d’ailleurs, elle avait entendu la
+réflexion de son amie, distraite par l’évidente
+attention qu’elle attirait chez deux voyageurs
+masculins qui venaient de monter dans le
+wagon.</p>
+
+<p>Mais, tout de même, les paroles de Mme de
+Croissy avaient, pour un instant, ravivé dans sa
+pensée le souvenir du fiancé absent. Et, après
+le dîner, dans la gare de Milan, avant de
+reprendre le train pour Venise, elle griffonna à
+Pierre plusieurs cartes postales, enchantée à la
+seule idée de son étonnement quand il recevrait
+d’elle un mot venu d’Italie. Elle revint toute
+rieuse, si jolie, si jeune sous sa jupe courte de
+voyage et son canotier aux grandes ailes, que
+Anne qui, debout sur le quai, la regardait approcher,
+jeta à son père :</p>
+
+<p>— Regardez cette fillette… Est-elle contente
+de voyager !</p>
+
+<p>— Plus que contente, ravie ! enthousiasmée !…
+et bien reconnaissante que vous ayez
+eu cette charmante idée de m’emmener, dit-elle,
+effleurant d’un rapide baiser le visage de
+son amie.</p>
+
+<p>— Ah ! Line ! que vous êtes restée enfant,
+fit Anne de cet accent d’ironie mélancolique
+qui lui était familier.</p>
+
+<p>M. de Balme murmura doucement :</p>
+
+<p>— Tant mieux !… tant mieux !… La jeunesse,
+c’est la lumière incomparable où se
+réchauffent les vieux !</p>
+
+<p>Décidément, Jacqueline Nozales l’avait tout
+à fait séduit ; et il le laissait voir avec une
+candeur naïve, se dépensant pour elle en attentions
+délicates et incessantes dont elle était fort
+satisfaite. Toutes les formes de son culte lui
+étaient agréables.</p>
+
+<p>Aussi fut-elle d’humeur charmante pendant
+les dernières heures du voyage, aussi dispose,
+semblait-il, qu’au départ de Lucerne, après une
+bonne nuit d’hôtel. Tour à tour, elle bavarda,
+sommeilla, lut un peu, arrangea ses cheveux ;
+et elle veloutait son visage d’un soupçon de
+poudre, quand une exclamation d’Anne la fit
+brusquement fermer la minuscule boîte d’or et
+se dresser, curieuse :</p>
+
+<p>— Ah ! nous arrivons… Voici la lagune !…</p>
+
+<p>Dans la nuit scintillante d’étoiles, sous la lueur
+argentée du clair de lune, l’eau sombre luisait,
+nappe mouvante et glauque, marbrée violemment
+d’ombres et de clartés. Et le train semblait
+fuir sur un immense miroir, s’en aller vers
+quelque ville de rêve dont les feux flambaient
+à l’horizon, comme les illuminations d’un soir
+de fête.</p>
+
+<p>Des wagons, les voyageurs s’étaient répandus
+dans le couloir pour mieux jouir du spectacle
+de l’arrivée, Jacqueline une des premières.
+Mais elle fut soudain arrachée à sa contemplation,
+en entendant Mme de Croissy s’écrier près
+d’elle, d’un ton de surprise intense :</p>
+
+<p>— Oh ! par exemple, vous ici ?… Mais depuis
+quand êtes-vous dans notre train ?</p>
+
+<p>Jacqueline, intriguée, tourna la tête.</p>
+
+<p>Mme de Croissy tendait la main à un beau
+grand garçon d’allure aristocratique qui portait
+une barbe blonde un peu longue, dont le visage
+avait une expression tout ensemble caressante,
+hardie et impérieuse.</p>
+
+<p>M. de Balme, à son tour, s’exclamait :</p>
+
+<p>— Comment, de Brye, c’est vous ?</p>
+
+<p>L’inconnu riait, amusé, semblait-il, par l’imprévu
+de la rencontre.</p>
+
+<p>— C’est moi-même ; mais je ne m’attendais
+pas à vous trouver en route. Anne, vous voyagez
+avec votre père ?</p>
+
+<p>— Avec mon père et mon amie, à laquelle il
+faut que je vous présente, dit-elle, cherchant
+des yeux Jacqueline qui, discrète, avait de nouveau
+l’air tout occupée par la contemplation de
+la fantastique lagune.</p>
+
+<p>— Jacqueline, mon cousin — un peu à la
+mode de Bretagne, — le comte Gérard de Brye,
+en rupture d’ambassade… Car, enfin, vous devriez
+être à Vienne… Gérard ?</p>
+
+<p>— Nullement, ma belle cousine. J’ai un
+congé de trois mois, et j’en profite pour pérégriner
+un peu en Italie, avant de regagner Paris.</p>
+
+<p>En un salut profond, il s’était incliné devant
+Jacqueline, se demandant à qui il était présenté !…
+Une jeune fille ? une femme ?… A
+coup sûr, à une bien jolie créature, modelée
+dans l’argile humaine pour le plaisir des yeux.
+Gérard de Brye était un connaisseur en grâce
+féminine.</p>
+
+<p>— Mon amie, Mme Nozales, achevait Anne.</p>
+
+<p>Une femme mariée !… Tant pis !… Mais où
+donc était le mari ?… Et comment la laissait-il
+ainsi se promener, sans lui, en Italie ?… Peut-être,
+après tout, était-elle libre de toute attache…
+Veuve ? ou divorcée ?</p>
+
+<p>Ces idées flottèrent confusément en son esprit.
+Il ne s’y arrêta pas, certain d’apprendre bientôt
+si Mme Jacqueline Nozales était, ou non, en
+puissance maritale. En somme, l’important était
+qu’elle fût vraiment aussi séduisante que le laissait
+espérer la première impression, si leur
+commun séjour à Venise devait les réunir souvent.</p>
+
+<p>Tout en causant, de façon très correcte, avec
+Mme de Croissy et avec son père, il suivait des
+yeux les mouvements de Jacqueline qui voletait
+dans le couloir du wagon « pour ne rien perdre,
+disait-elle, de la féerique entrée à Venise ».</p>
+
+<p>Elle avait l’air fort indifférente à sa présence
+et ne se mêlait pas à la conversation. Mais quand
+elle se rapprochait, il sentait sa présence à l’indéfinissable
+parfum, violent et doux, dont
+semblaient imprégnés aussi bien ses cheveux
+que sa peau fraîche, que le sombre costume de
+voyage qui la moulait étroitement. Comme elle
+ne tournait pas la tête vers lui, il n’apercevait
+guère que la ligne délicate d’un profil très jeune.
+Mais si Anne l’appelait d’un mot, il voyait luire,
+sous les arabesques du voile brodé, de larges
+prunelles veloutées, dont le regard était chaud
+comme une caresse d’amour.</p>
+
+<p>Avec une vivacité de gamine, elle lança
+joyeusement :</p>
+
+<p>— Cette fois, nous arrivons pour de vrai !</p>
+
+<p>Et elle eut un mouvement pour saisir, dans le
+filet, son sac de voyage.</p>
+
+<p>Tout de suite, Gérard intervint :</p>
+
+<p>— Voulez-vous me permettre, madame, de
+vous aider ?</p>
+
+<p>Elle le remercia et le laissa faire sans cérémonie
+aucune, consciente d’être dans son rôle
+et lui dans le sien…</p>
+
+<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Venezia !… Venezia !…</i> criait un employé
+sur le quai.</p>
+
+<p>Le train s’arrêta. Dans la cohue de l’arrivée,
+les porteurs se précipitèrent, se disputant les
+bagages des voyageurs que déversaient en foule
+les wagons.</p>
+
+<p>Courtois, Gérard aidait les jeunes femmes à
+descendre. Puis, suivi de M. de Balme, il les fit
+habilement louvoyer à travers le flot qui descendait
+vers la sortie.</p>
+
+<p>Et, la porte franchie, ce fut l’apparition merveilleuse
+du Grand Canal, dont les palais se dressaient
+en silhouettes majestueuses, leurs assises
+ensevelies sous le flot miroitant où errait le
+reflet du disque de lune, large et brillant, qui
+se découpait dans la coupole du ciel constellé.</p>
+
+<p>Devant les marches de la gare, descendant
+sous l’eau, les gondoles pressées se heurtaient,
+longues, effilées, la plupart découvertes, car la
+nuit était tiède.</p>
+
+<p>Jacqueline, immobile, regardait, prise tout
+entière par la jouissance des yeux, autant que
+par le charme de la belle nuit italienne, ayant
+un peu l’impression qu’elle rêvait et allait se réveiller
+tout à coup à Paris, sous les courtines de
+son lit Louis XVI.</p>
+
+<p>— Vous n’étiez jamais venue à Venise ? madame.</p>
+
+<p>C’était Gérard de Brye qui l’interrogeait,
+debout à ses côtés. Elle fut satisfaite que ce garçon
+très chic s’occupât d’elle avec un empressement
+qu’elle discernait fort bien.</p>
+
+<p>— Non, c’est la première fois que je vois
+Venise. Cette arrivée est délicieuse. Ne trouvez-vous
+pas ?</p>
+
+<p>— Oui, je n’en ai jamais vu de plus charmante
+que celle-ci…</p>
+
+<p>Lui offrait-il un discret hommage ?… Ou bien
+faisait-il allusion à la splendeur de ce ciel de
+velours, à l’incomparable décor des vieilles demeures
+princières, baignées par la nuit claire
+et par l’eau de cristal noir qui frémissait sous
+l’arche des ponts ?</p>
+
+<p>Elle n’eut pas le loisir de démêler la question,
+car Anne se rapprochait, pendant que les <i lang="it" xml:lang="it">facchini</i>
+chargeaient les bagages sur la gondole ; et
+Gérard, alors, demanda à la jeune femme :</p>
+
+<p>— Vous descendez à l’hôtel Danieli ?</p>
+
+<p>— Non… Mon père a de vieilles affections à
+Venise, et, fidèle à ses souvenirs, il nous emmène
+sur le Grand Canal, en face de <span lang="it" xml:lang="it">Santa Maria della
+Salute</span>, hôtel de Florence.</p>
+
+<p>— Voulez-vous me permettre de venir vous
+y présenter mes hommages, demain ?</p>
+
+<p>— Oui… Si vous passez vers les onze heures,
+nous pourrons aller faire un tour jusqu’à Saint-Marc…
+Cela vous convient-il, Jacqueline ? Onze
+heures, ce n’est pas trop tôt ?…</p>
+
+<p>— Pas du tout !… Chérie, vous allez me faire
+passer, aux yeux de M. de Brye, pour une franche
+paresseuse… Et vous savez bien que je suis toujours
+prête à l’heure qu’on veut.</p>
+
+<p>Les malles étaient placées et le portier de
+l’hôtel attendait que les voyageuses voulussent
+bien monter dans la gondole. M. de Balme, qui
+avait surveillé l’embarquement des bagages, se
+rapprocha. Son humeur souriante semblait tout
+à coup évanouie. Il paraissait impatient d’emmener
+les jeunes femmes, et sa voix en trahissait
+quelque chose quand il appela sa fille :</p>
+
+<p>— Eh bien, Anne, est-ce que nous ne partons
+pas ?… Il est pourtant l’heure, grandement, de
+gagner l’hôtel…</p>
+
+<p>— Nous voici, père. Vous venez ? Linette.</p>
+
+<p>— Mais oui, chère, je vous attends.</p>
+
+<p>Et, allègrement, Jacqueline descendit dans la
+gondole. Elle se sentait une âme joyeuse et un
+peu folle, avide souverainement de plaisir,
+comme si la subtile volupté que semblait distiller
+l’air odorant se fût déjà insinuée en elle.</p>
+
+<p>Elle répondit par un léger signe de tête au
+salut de Gérard ; et, sans plus s’occuper de lui,
+elle s’assit dans le fauteuil bas de la gondole
+que lui offrait M. de Balme.</p>
+
+<p>Alors l’embarcation glissa sous l’impulsion,
+lente et profonde, du gondolier, soulevant des
+remous moirés de lumière, dans les eaux
+obscures du Grand Canal, dont le frais clapotis
+rythmait la marche de l’embarcation. Avec
+l’éloignement de la gare, un silence étrange se
+faisait… Silence des palais endormis… Silence
+des canaux plus étroits où la gondole passait
+comme une barque de songe, éclairée parfois,
+une seconde, par la lueur de quelque fanal…</p>
+
+<p>Et des jardins invisibles s’épandaient les
+senteurs printanières.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VI</h2>
+
+
+<p>Sous le voile de la moustiquaire, Jacqueline
+dormit paisible, sans rêve, d’un vrai sommeil
+d’enfant.</p>
+
+<p>Quand elle ouvrit les yeux, brusquement,
+parce qu’un rayon de soleil venait brûler ses
+paupières, elle eut un premier coup d’œil effaré
+sur cette chambre inconnue, ne comprenant
+pas où elle se trouvait. Mais la pièce était riante ;
+une admirable lumière y filtrait à travers le
+tulle des rideaux ; et les menus bibelots qu’elle
+avait, la veille au soir, tirés de son sac, lui donnèrent,
+tout à coup, l’impression d’être chez
+elle, dans un <i lang="en" xml:lang="en">home</i> nouveau où il allait être
+agréable de vivre…</p>
+
+<p>Elle murmura, contente :</p>
+
+<p>— Ah ! oui, c’est vrai… Je suis à Venise…</p>
+
+<p>Alors, toute rose de la chaleur du lit, elle
+rejeta en arrière le flot sombre de ses cheveux
+ébouriffés par le sommeil ; et, les mains jointes
+sous la nuque, elle s’étira paresseusement, les
+membres reposés, jouissant de se sentir jeune,
+de se savoir jolie, d’avoir devant elle un avenir
+dont l’inconnu l’attirait, telle une tentation
+charmante.</p>
+
+<p>Dans sa pensée, flottaient confusément les
+images de la veille, les souvenirs du long
+voyage, des attentions de son vieil admirateur,
+M. de Balme… Et aussi, il lui revenait en mémoire
+cette rencontre imprévue avec le cousin
+d’Anne de Croissy…</p>
+
+<p>Sous la lumière vacillante du wagon, puis
+dans la clarté du clair de lune, il lui avait paru
+bien, ce Gérard de Brye… Un homme de race,
+vraiment… Dans les yeux, une expression d’impérieuse
+douceur qui lui allait très bien… Et
+puis, des dents superbes… Elle en avait remarqué
+l’éclair sous le voile fauve de la barbe.</p>
+
+<p>Elle se rappela que, dans la matinée, il allait
+venir la chercher ainsi qu’Anne, et elle en fut
+aise, car son intuition de femme l’avertissait
+qu’elle avait fait sur lui une flatteuse impression.
+Alors, elle songea, tordant d’un geste machinal
+une boucle de ses cheveux :</p>
+
+<p>— Je vais voir comment il est en plein jour.
+S’il en vaut la peine, ce serait peut-être distrayant
+un léger flirt avec lui à Venise…</p>
+
+<p>La perspective la tenta ; et, très fort, elle désira
+que, pour ajouter au plaisir de son voyage,
+Gérard de Brye fût homme à la mettre en goût
+de conquête.</p>
+
+<p>Mais une brise chaude souleva les rideaux ;
+et, par delà les lauriers-roses du jardin, elle
+eut soudain l’éblouissante vision du Grand
+Canal, scintillant d’aigrettes de lumière, devant
+<span lang="it" xml:lang="it">Santa Maria della Salute</span> qui épanouissait, au
+soleil matinal, la floraison de ses marbres.</p>
+
+<p>D’un mouvement vif, elle écarta la moustiquaire
+et bondit hors du lit, avide de mieux
+voir. Enveloppée en hâte d’un peignoir, les
+pieds nus dans ses mules, elle courut à la fenêtre
+et regarda…</p>
+
+<p>A perte de vue, arrondi en une courbe molle,
+bordé de palais aux façades colorées, sculptées,
+incrustées de porphyre et de serpentine, le
+Grand Canal s’allongeait, non plus mystérieux
+comme la nuit précédente, mais irisé par une
+prestigieuse lumière, veiné de lueurs où se
+confondaient, comme en la palette des maîtres
+coloristes, les verts sombres et les bleus de
+lapis, les jaunes violents mêlés aux reflets
+chauds de l’ocre et du vermillon. Les gondoles
+fuyaient, noires et fines, sur ce fleuve de lumière.
+Des grappes de fleurs illuminaient les balcons
+des vieilles demeures que semblait rajeunir la
+tendre verdure nouvelle ; et il n’y avait pas une
+ombre dans le ciel d’azur, poudré de soleil.</p>
+
+<p>Une exclamation enthousiaste jaillit des lèvres
+de Jacqueline :</p>
+
+<p>— Ah ! la belle Venise ! Quelle joie d’être
+ici !</p>
+
+<p>Peut-être, après tout, elle eût été aussi ravie
+de se réveiller près de Pierre Chartrans, devant
+quelque paysage de Chine ; car toute nouveauté
+la charmait.</p>
+
+<p>Elle fut très lente à s’habiller, parce qu’elle y
+apportait un souci coquet. Elle avait vite constaté
+que l’harmonieuse lumière de Venise lui
+était seyante à souhait ; et cela l’enchantait,
+sachant bien qu’elle allait être fort regardée
+par le vieux M. de Balme et par le beau Gérard
+de Brye. Aussi, elle mit un soin extrême à sa
+toilette. Fourrageant dans sa malle, elle en
+sortit ses innombrables blouses, afin de voir,
+parmi ses richesses, celle qui l’habillerait le
+mieux ce matin-là. Elle essaya, compara,
+hésita ; et, finalement, revêtit un souple corsage
+d’un rose safrané, qu’un col de vieille guipure
+fermait autour du cou. Puis, coiffée d’une
+capeline fleurie, impeccablement chaussée,
+juponnée de soie sous le drap sombre de sa
+robe, elle eut un coup d’œil satisfait vers
+l’image que lui renvoyait la glace.</p>
+
+<p>— Allons, c’est bien, c’est bien !… murmura-t-elle,
+s’adressant un sourire d’approbation.</p>
+
+<p>Sa montre marquait onze heures. Il était
+grand temps de faire son entrée. Déjà, la femme
+de chambre de Mme de Croissy était venue
+demander si elle était prête.</p>
+
+<p>Avec l’agréable conscience qu’elle réalisait
+un petit chef-d’œuvre de grâce et d’élégance
+féminines, elle descendit l’escalier et apparut
+sur la terrasse enguirlandée de glycines, dont
+les marches trempaient dans l’eau étincelante.</p>
+
+<p>Au bruissement soyeux qui accompagnait son
+pas, des Anglaises, penchées sur leur Bædeker,
+relevèrent la tête et regardèrent, comme le
+faisaient aussi quelques hommes qui fumaient
+ou lisaient les journaux du matin, nonchalamment
+allongés dans leur <i lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</i>.</p>
+
+<p>Une exclamation où vibrait un très perceptible
+accent de plaisir salua son entrée.</p>
+
+<p>— Ah ! voici Mme Nozales.</p>
+
+<p>Et Gérard de Brye s’inclina profondément,
+tandis que M. de Balme, qui étudiait le catalogue
+de l’Académie, repoussait le livre et se levait,
+en se découvrant.</p>
+
+<p>Courtois comme au vieux temps, il se courba
+pour baiser la main dégantée qu’elle lui tendait,
+en mettant une grâce déférente dans l’aisance
+du geste.</p>
+
+<p>Il la contemplait, un sourire de satisfaction
+dans les yeux autant que sur les lèvres.</p>
+
+<p>— Savez-vous, madame, que je me trouve un
+vieux fou d’aller chercher la Beauté à l’Académie,
+alors que la Fortune la place tout près
+de moi ?…</p>
+
+<p>— C’est vrai, cette petite est fraîche comme
+une aurore ! dit affectueusement Anne de Croissy
+qui apparaissait toute prête aussi pour la promenade,
+très élégante dans la correction sobre
+de son costume. On ne dirait jamais qu’elle
+vient de supporter deux jours de voyage !</p>
+
+<p>— Chérie, j’ai si bien dormi depuis… Vous,
+pas ?…</p>
+
+<p>— Non, pas très bien… J’ai fait de mauvais
+rêves…</p>
+
+<p>Elle avait laissé tomber les mots d’un bizarre
+accent, ironique et presque douloureux. Mais,
+tout de suite, elle continua, changeant de ton :</p>
+
+<p>— Puisque nous voilà tous réunis enfin, allons
+flâner. Gérard, vous nous accompagnez, n’est-ce
+pas ?… Père, vous allez à l’Académie ?…
+Partez-vous en même temps que nous ?</p>
+
+<p>— Je pensais, en effet, me rendre à l’Académie…
+mais il est bien tard… J’ai bonne
+envie d’aller, comme vous, présenter mes devoirs
+à saint Marc.</p>
+
+<p>Une lueur d’amusement passa dans les prunelles
+de Gérard. Voyant avec quelle complaisance
+le vieillard considérait Mme Nozales, il
+devinait fort bien que c’était pour le plaisir de
+l’avoir près de lui qu’il retardait sa première
+visite aux maîtres.</p>
+
+<p>Or, c’était un plaisir que Gérard de Brye comprenait
+à merveille depuis qu’il venait de voir
+entrer la jeune femme. La veille, sous son voile,
+elle lui avait paru déjà fort jolie ; mais il avait
+surtout remarqué l’harmonie souple de la silhouette
+dessinée par la robe de voyage. Maintenant
+qu’il la voyait, nimbée par l’éclatante
+lumière de la terrasse, il éprouvait une jouissance
+aiguë qu’elle fût à ce point charmante.</p>
+
+<p>Mais il aurait voulu, pour l’instant, être seul à
+s’en apercevoir ; et, de grand cœur, si la chose
+avait été en son pouvoir, il eût lancé l’innocent
+M. de Balme dans les profondeurs d’une gondole
+voguant vers l’Académie. Désir vain ! Sans
+soupçon de l’impatience qu’il éveillait, M. de
+Balme s’engageait paisiblement, à la suite de sa
+fille et de Jacqueline, dans l’étroite <i lang="it" xml:lang="it">calle</i> où
+l’ombre se dorait sous le reflet de soleil qui brûlait
+le faîte élevé des maisons, aux façades toutes
+proches.</p>
+
+<p>— Alors, ce matin, nous n’allons pas en gondole ?
+demanda Jacqueline, se détournant avec
+une moue d’enfant déçue.</p>
+
+<p>— Si vous le souhaitez, nous irons, dit aussitôt
+M. de Balme.</p>
+
+<p>Mais elle sourit, reprenant un air sage :</p>
+
+<p>— Ce sera pour tantôt… C’est que je suis
+volontiers paresseuse pour la marche… J’adore
+me faire promener… Et, depuis hier soir, la
+gondole me paraît l’idéal des moyens de locomotion…</p>
+
+<p>— Eh bien, nous vous en ferons goûter autant
+qu’il vous plaira ! N’est-ce pas ? Anne.</p>
+
+<p>La jeune femme cheminait en avant, la tête
+un peu penchée, comme si quelque souci pesait
+lourdement sur elle. A l’appel de son père, elle
+se retourna une seconde. Il y avait une songerie
+triste dans la profondeur de ses prunelles.
+Pourtant, elle répondit gaiement ; et la causerie
+devint générale, car la <i lang="it" xml:lang="it">calle</i> aboutissait à une
+large voie, bordée de brillants magasins, qui
+permettait enfin à Gérard de marcher près de
+Mme Nozales.</p>
+
+<p>Elle bavardait avec une drôlerie spirituelle,
+une spontanéité de petite fille. Mais son regard,
+son sourire, ses propos étaient bien ceux d’une
+femme, d’une femme qui sait sa puissance et
+en use hardiment. Quelle créature était-elle ?
+Gérard se le demandait, envahi peu à peu par
+une curiosité contre laquelle il ne luttait pas.
+A coup sûr, amie de Mme de Croissy, elle
+appartenait au vrai monde. Mais elle donnait
+l’impression d’être de celles avec qui l’on peut
+oser beaucoup… Il savait maintenant qu’elle était
+veuve. De toute évidence, c’était une veuve bien
+consolée. Par la seule action — bienveillante — du
+temps ?… ou parce que <i>le</i> ou <i>les</i> consolateurs
+étaient venus ?… Séduisante comme elle l’était,
+la tentation avait sûrement rôdé autour d’elle…
+Et se pouvait-il qu’elle n’eût pas succombé…
+avec ce visage et ce corps d’amoureuse ?…</p>
+
+<p>Sceptique par expérience, Gérard en doutait.</p>
+
+<p>Il l’observait, l’esprit en éveil, les yeux
+charmés par la grâce caressante de son allure,
+de ses moindres gestes, de sa jolie tête, coiffée de
+fleurs, de son regard velouté entre les cils, de
+ses lèvres qui éveillaient les pensées folles…
+Bien d’autres, avant lui, avaient certainement
+tressailli du même désir qu’elle jetait soudain
+en tout son être, pareil à une petite flamme
+capable de devenir incendie.</p>
+
+<p>Gérard de Brye n’était ni pire ni meilleur
+que la foule de ses frères, les hommes, de ceux
+qu’intéresse souverainement l’éternel féminin.
+Il avait, à son actif, bon nombre d’aventures
+dites sentimentales, encore que le sentiment n’y
+eût pas joué le rôle principal. Car il y avait en
+lui du conquérant, que toute belle proie attire, et
+il possédait la somme d’égoïsme masculin, la
+cruauté souriante et douce qui permettent à un
+homme de songer, avant tout, à sa personnelle
+jouissance. D’ailleurs, chevaleresque par nature,
+il s’attaquait à celles-là seules qu’il estimait
+capables de se défendre, et il conservait, singulièrement
+vif, le respect de la femme digne de
+ce respect, bien résolu à choisir telle la future
+comtesse de Brye, au jour où il renoncerait à sa
+liberté.</p>
+
+<p>Mais ce jour ne lui semblait nullement venu ;
+et il jugeait pouvoir, sans scrupule, s’accorder
+encore quelque temps le plaisir de chasser, à sa
+fantaisie, par les chemins de traverse… Chasseur
+presque toujours heureux… Il avait pour
+lui le nom et la fortune, d’abord ; puis une
+parfaite éducation mondaine, la culture intellectuelle
+de ceux qui vivent dans un milieu
+social où se frôlent les « grands de la terre »,
+les sommités littéraires et artistiques. Il n’avait
+point, en morale, de gênants préjugés et ne
+considérait point que, en matière d’amour
+surtout, des principes vertueux eussent à intervenir.
+Il savait être ensemble impérieux et
+tendre, capable de toutes les folies pour avoir
+une femme qui lui plaisait, pour l’avoir, non
+pour l’épouser ; car il était ambitieux et bien
+résolu à ne pas l’oublier quand sonnerait pour
+lui l’heure du mariage.</p>
+
+<p>Tandis qu’il avançait auprès de Jacqueline
+Nozales, dont M. de Balme se faisait obstinément
+le guide, Gérard songeait, dépité, que c’eût été
+charmant de s’en aller avec elle seule, à travers
+la voluptueuse Venise, de l’emmener dans l’ombre
+d’une gondole où nul regard autre que le
+sien ne pourrait voir, sur le visage mobile, les
+jeux divins de la lumière et de la pensée. Avec
+quelle amusante vivacité dans l’impression elle
+découvrait l’antique Venise, neuve pour elle ! Il
+semblait que jamais elle ne dût se lasser de
+contempler les ruelles pittoresques dont un rai
+de soleil striait l’ombre, les canaux coupés par
+l’arche d’un pont qui se reflétait dans le glauque
+cristal de l’eau où les gondoles creusaient un
+sillage d’argent. Flâneuse, elle s’arrêtait devant
+les églises de marbre, hérissées de statues, qu’elle
+apercevait au passage ; s’extasiait à la vue des
+vieilles demeures gothiques, byzantines, des
+palais de la Renaissance, où la pierre découpée
+et fleuronnée avait des tons fauves, roussie par
+la brûlure des soleils ardents.</p>
+
+<p>Soudain, ce fut la Piazzetta, blanche de
+lumière dans le décor superbe des Procuraties ;
+ayant pour fond Saint-Marc, dont les ors flambaient
+sous la clarté de feu tombée du ciel de
+midi, et le palais des Doges, devant lequel se
+dressaient, sur le jet des colonnes, la statue de
+la Fortune et le Lion symbolique, dominant
+l’étendue radieuse de la lagune.</p>
+
+<p>D’un coup d’œil enchanté, Jacqueline enveloppait
+l’ensemble célèbre. Gérard rencontra
+son regard, où flottait un éblouissement, et il
+dit, en souriant :</p>
+
+<p>— Venise vous plaît ? n’est-il pas vrai ? madame.</p>
+
+<p>Elle eut un rire heureux :</p>
+
+<p>— Je crois bien que je l’adore !</p>
+
+<p>— Moi aussi… Alors, puisque nous sommes
+deux de ses fervents, il faudra me permettre de
+vous y montrer des coins et recoins incomparables
+que les profanes ignorent…</p>
+
+<p>Entre les cils rapprochés, le regard de Jacqueline
+prit une expression qui, tout à coup, fit
+disparaître en elle la petite fille rieuse.</p>
+
+<p>— Volontiers… Je suis très curieuse… Vous
+me montrerez tout ce qui peut m’intéresser.</p>
+
+<p>— C’est chose convenue. J’accepte, et je recueille
+la bonne promesse…</p>
+
+<p>Il ne devina pas qu’en cette minute elle
+commençait avec lui un jeu qui la tentait.</p>
+
+<p>Le revoyant, elle avait pensé, satisfaite :</p>
+
+<p>— Décidément, il est bien… Je ne m’étais
+pas trompée…</p>
+
+<p>Et tandis qu’elle avait l’air intéressée par les
+savantes explications de M. de Balme, — dont
+elle n’entendait pas un mot, — elle pensait,
+devinant, avec sa clairvoyance de femme, l’impatience
+de Gérard :</p>
+
+<p>— Ah ! Ah !… il paraît que nous lui plaisons,
+à ce beau monsieur… Et bien, soit, je vais
+m’amuser à le rendre amoureux… Ce sera le
+complément de mon voyage !</p>
+
+<p>Elle n’eût pas pensé d’un cœur plus léger à
+gagner une partie de tennis.</p>
+
+<p>Autour d’eux, une fillette rôdait, présentant
+des fleurs. Gérard prévint M. de Balme qui
+allait en choisir pour Jacqueline et pour sa fille.</p>
+
+<p>— Voulez-vous, madame, me faire l’honneur
+d’accepter les premières fleurs que vous porterez
+à Venise ?</p>
+
+<p>Elle remarqua qu’il avait choisi les roses
+s’harmonisant avec le ton de sa blouse, et elle
+l’en remercia, tout en glissant les fleurs dans la
+dentelle de sa cravate, près du cou.</p>
+
+<p>M. de Balme semblait moins souriant, et il
+dit, le ton un peu bref :</p>
+
+<p>— Est-ce que nous n’entrons pas à Saint-Marc ?</p>
+
+<p>— Oui, père… Nous vous suivons… Oh !
+les d’Entraigues !… Quelle bonne chance !</p>
+
+<p>C’étaient, justement, les amis dont Anne
+avait parlé à Jacqueline, un couple jeune, sans
+enfants, qui voyageait volontiers en tous pays
+et avait des relations de haute volée dans toute
+l’Europe.</p>
+
+<p>Jacqueline avait souvent rencontré Mme d’Entraigues
+chez Anne de Croissy. Gérard était un
+camarade de Philippe d’Entraigues. Alors, ce
+fut un échange d’exclamations joyeuses, de
+phrases entrecoupées ; puis des projets d’excursion
+subitement esquissés, après la correcte présentation
+des hommes qui accompagnaient les
+d’Entraigues, — relations cosmopolites retrouvées
+à Venise, deux Américains et un Russe.
+Tous bavardaient comme dans un salon, indifférents
+aux regards des touristes, des flâneurs
+vénitiens qui prenaient des sorbets aux tables
+du café Florian.</p>
+
+<p>— Nous dînons ce soir au Lido ! dit Mme d’Entraigues…
+Venez-y aussi, Anne… Ce sera charmant !</p>
+
+<p>Elle demandait cela avec une vivacité aimable.
+Elle était très gaie, fort intelligente,
+point jolie, d’un chic raffiné.</p>
+
+<p>La partie s’organisa sans peine. Jacqueline
+en laissa le soin à Mme de Croissy, tout affairée
+à distribuer du grain aux pigeons qui voletaient
+sur la place lumineuse, et, familièrement, venaient
+rôder près des promeneurs. Les hommes
+faisaient cercle autour d’elle, tout de suite
+attirés par sa grâce capiteuse. Rieuse, rose sous
+le chapeau fleuri, elle avait repris son air de
+petite fille qui s’amuse et contemplait, en même
+temps que les pigeons, les Vénitiennes qui passaient
+abritant, sous l’éventail, leur tête nue, la
+jupe traînante, le châle attaché aux épaules,
+les cheveux tordus bas sur la nuque.</p>
+
+<p>Mais Mme de Croissy prit congé de ses amis,
+devinant l’impatience de son père, qui considérait,
+d’un œil avide, les mosaïques étincelantes
+de Saint-Marc.</p>
+
+<p>Entre ses dents, le vieillard murmura :</p>
+
+<p>— Ah ! enfin !… enfin !…</p>
+
+<p>Puis, plus haut, il appela, redevenu souriant :</p>
+
+<p>— Madame Nozales !… permettez-moi de
+continuer à vous servir de cicerone.</p>
+
+<p>Jacqueline n’en avait pas la moindre envie.
+Mais elle ne pouvait, sans impolitesse, se dérober.
+Avec une mine intéressée, Gérard près
+d’elle, Anne, l’heureuse Anne regardant à sa
+fantaisie, elle eut l’air de contempler les détails
+que M. de Balme lui indiquait copieusement
+sur la façade, avec une ferveur d’archéologue
+et d’artiste. En son for intérieur, elle envoyait
+au diable cet adorateur trop jaloux de sa présence,
+et se maudissait d’avoir eu la coquetterie
+de prétendre charmer un vieux monsieur
+dont elle se souciait comme du dernier bouton
+de son gant…</p>
+
+<p>Heureusement pour elle, Anne entrait dans
+la basilique. Preste, elle se glissa à sa suite…
+Et si légère qu’elle fût, alors une admiration la
+fit tressaillir devant la magnificence de la vieille
+cathédrale, où la pénombre se colorait d’un
+mystérieux reflet de pourpre et d’or, étoilée par
+les cierges dont la flamme luisait autour des
+tabernacles.</p>
+
+<p>— Oh ! Anne, c’est très beau ! murmura-t-elle
+à Mme de Croissy.</p>
+
+<p>D’un doigt machinal, elle esquissa un signe
+de croix. Ses yeux enveloppaient, en une vision
+confuse et éblouie, les hautes figures hiératiques
+découpées sur la mosaïque d’or, les chapelles
+somptueusement décorées, les colonnes de
+marbre veiné, surchargées de figures, et les
+dalles dont le dessin s’écrasait sous le flot
+incessant des touristes qui circulaient, le guide
+en main, ou bien assis devant quelque œuvre
+d’art, l’étudiaient en une contemplation recueillie.
+Cette église-là ressemblait à un musée.
+Bien peu y venaient pour prier. Seules, quelques
+femmes du peuple étaient agenouillées devant
+les autels privilégiés où un prêtre disait une
+messe que de rares fidèles suivaient.</p>
+
+<p>Comme si Mme de Croissy eût été dominée
+par un impérieux besoin de solitude, elle avait
+quitté Jacqueline et les deux hommes, et, lentement,
+suivant un songe intérieur, elle avançait
+dans la basilique. Mais le son d’une clochette,
+qui annonçait l’élévation de l’hostie, l’arrêta
+devant une chapelle. Correctement, elle inclina
+la tête ; ses lèvres n’articulèrent pas un mot de
+prière. Aux jours du passé, où l’épreuve s’était
+abattue sur elle, mère, femme, elle avait prié,
+supplié, avec une ardeur fervente et désespérée.
+Et nul secours n’était venu écarter d’elle le
+malheur. Elle avait perdu et son enfant et son
+mari. Alors, dans la tempête de douleur qui
+l’écrasait, sa foi religieuse avait sombré. Le ciel
+lui semblait désormais aussi vide que sa propre
+vie. Mais si elle se trompait, s’il existait une
+divinité mystérieuse qui jetait les pauvres êtres
+dans l’immense solitude du monde pour les y
+broyer dans la souffrance et rester sourde à
+leurs cris ; si une telle divinité existait, elle ne
+voulait plus rien lui demander, farouchement
+convaincue de l’inanité des supplications… Et
+c’était un abîme de désespérance que l’âme de
+cette jeune femme qui, dédaigneuse de se
+plaindre, savait, sans se trahir, vivre son existence
+de mondaine.</p>
+
+<p>Encore une fois, la clochette tinta. Les têtes
+se relevèrent. Anne de Croissy eut un regard
+d’envie vers ces bienheureuses qui avaient un
+refuge pour toutes leurs détresses et se confiaient
+paisibles à un Père céleste qui prenait soin
+d’elles. Oh ! la douceur de cette illusion !… Au
+fond du regard de la jeune femme passa cette
+expression de tragique désolation qui, si souvent,
+y errait, quand elle était seule avec elle-même.
+Puis, elle reprit sa lente promenade. Elle avait
+l’air d’une touriste curieuse que les hommes
+remarquaient parce qu’elle était très jolie, et
+les femmes parce que sa robe l’habillait à merveille.
+Nul n’aurait pu soupçonner, voyant le
+calme de ses traits, la minute d’angoisse qu’elle
+venait de vivre.</p>
+
+<p>D’un coup d’œil, elle chercha Jacqueline, et
+un sourire effleura sa bouche, car elle apercevait
+la jeune femme sous la seule escorte de
+Gérard.</p>
+
+<p>Il lui avait murmuré :</p>
+
+<p>— Voulez-vous me permettre de vous montrer…</p>
+
+<p>Elle n’avait pas même écouté ce qu’il souhaitait
+lui faire voir… Une lueur de malice
+dans les prunelles, constatant que M. de Balme
+était absorbé dans l’étude d’une Vierge byzantine,
+elle avait suivi Gérard, avec une allégresse
+de gamine qui s’échappe…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VII</h2>
+
+
+<p>Ainsi qu’il avait été convenu, tous se retrouvèrent,
+à six heures, pour dîner au Lido, où les
+gondoles les avaient amenés, les femmes en
+robes du soir, tout comme s’il se fût agi d’une
+partie à Armenonville, leurs élégances parisiennes,
+inattendues dans le défilé des touristes
+et des promeneurs vénitiens que la belle soirée
+printanière amenait au Lido.</p>
+
+<p>Pourtant, du large, une brise un peu forte
+soufflait. Jacqueline frileuse serra contre elle
+sa longue mante de drap mastic, si pâle qu’il
+paraissait blanc.</p>
+
+<p>Un peu déçue, elle regardait, sous les arbres
+verdissants, encore poudrés de fleurs, le décor
+banal des restaurants et des hôtels qui se pressaient
+fraternellement, envahis par une foule
+quelconque. Et ses lèvres se retroussaient avec
+une inconsciente moue de dédain que Gérard
+remarqua, amusé.</p>
+
+<p>— Vous n’avez pas l’air enthousiasmée du
+Lido ? madame, interrogea-t-il en souriant.
+Sans souci des regards sévères de M. de Balme
+et des intentions évidentes des autres hommes
+de leur groupe, il se faisait le cavalier de
+Mme Nozales.</p>
+
+<p>— Mais je ne suis pas enthousiasmée du
+tout… Je me crois à Billancourt ou au Point du
+Jour… C’est plutôt laid ici… Et vulgaire !</p>
+
+<p>Il se mit à rire franchement du ton désappointé
+dont elle avait parlé.</p>
+
+<p>— Ne regardez pas toutes ces vilaines bâtisses,
+madame, ni ces allées trop neuves, ni ces piteuses
+plantations… et venez voir la mer… Elle est là,
+toute proche… Vous la sentez, n’est-ce pas ?…
+Et vous l’entendez…</p>
+
+<p>Sans plus s’occuper des autres qui attendaient
+poliment la fin du conciliabule entre M. de
+Balme, très gourmet, et le maître d’hôtel, il
+l’entraînait, jaloux de l’avoir un instant à lui
+seul, lui faisait traverser la terrasse, hérissée
+de petites tables, qui gardait l’entrée de la
+plage.</p>
+
+<p>Ils descendirent l’escalier… Et, devant eux,
+alors, sous le ciel du crépuscule, apparut enfin
+l’horizon d’une pleine mer houleuse et frémissante,
+qui roulait vers le sable de longues et
+sinueuses vagues d’un bleu sombre, poudrées
+d’un frisson d’écume. Pas une voile ne se
+dressait sur la mouvante solitude. Nul autre
+bruit que celui du flot heurtant nonchalamment
+la plage et les voix de quelques garçonnets,
+bruns comme de petits bronzes, qui
+jouaient pieds nus sur le sol humide, silhouettes
+fragiles découpées dans l’immensité de l’horizon
+désert.</p>
+
+<p>Les lèvres gourmandes, Jacqueline humait
+l’air vif.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, c’est mieux ici ! marmotta-t-elle,
+insouciante du vent qui soulevait des cheveux
+légers autour de ses tempes.</p>
+
+<p>Elle pensait que ce serait un joli début pour
+un flirt, cette flânerie solitaire sur une plage
+qui paraissait sans fin, à l’heure du couchant,
+avec un beau garçon très chic, tout occupé
+d’elle.</p>
+
+<p>Aussi, pour n’être pas trop vite rejointe par
+ses amies, elle se mit à marcher, droit devant
+elle, sur le sable où errait un reflet pourpre,
+longeant le flot qui montait en ondulations
+molles, avec un chant berceur…</p>
+
+<p>Elle n’avait pas invité Gérard à la suivre,
+tant elle était certaine qu’il le ferait. Aussi elle
+ne s’étonna pas d’entendre tout près d’elle une
+voix dont les sonorités lui étaient déjà familières :</p>
+
+<p>— Pourquoi vous enfuyez-vous ainsi ? madame.</p>
+
+<p>Sans tourner même la tête vers lui, elle répliqua
+tranquillement :</p>
+
+<p>— Je ne m’enfuis pas, je me promène… Je
+contemple l’Adriatique.</p>
+
+<p>Elle avait dit cela avec une emphase drôle.
+Il se mit à rire.</p>
+
+<p>— Et comme vous êtes infiniment bonne,
+vous m’autorisez bien à la contempler auprès de
+vous ?…</p>
+
+<p>— Mon Dieu, si cela vous est agréable, je
+vous y autorise pleinement… Mais j’ai peur
+d’être une compagne fort peu récréative… Je
+crois que je vais avoir la contemplation silencieuse…</p>
+
+<p>— Veuillez être certaine, madame, que je
+respecterai votre… recueillement pour peu que
+vous le désiriez…</p>
+
+<p>— Je ne le désire pas du tout ! fit-elle avec
+un rire léger. Causons…</p>
+
+<p>Cette fois, elle s’arrêtait, après un rapide coup
+d’œil en arrière, certaine maintenant de n’être
+pas rejointe. Presque lointaine, elle apercevait,
+un peu isolée, la silhouette haute et svelte
+d’Anne de Croissy qui semblait regarder l’ondoyant
+infini des eaux… Puis, devant la terrasse,
+le groupe des hommes avec Mme d’Entraigues.</p>
+
+<p>C’était parfait ainsi… Seulement, il faisait
+beaucoup de vent sur cette plage… Et, d’un
+geste vif, elle leva les bras pour fixer les petites
+mèches folles qui voletaient sur sa nuque. Le
+manteau, écarté une seconde, laissa voir le corps
+souple, autour duquel la brise enroulait le crêpe
+de Chine de la robe. Dans le ruban de la ceinture,
+il y avait une grosse touffe de violettes et
+quelques-unes encore des roses que Gérard lui
+avait offertes le matin. Du doigt, elle les effleura,
+les lui montrant.</p>
+
+<p>— Voyez, elles ne sont pas encore fanées et
+elles m’ont embaumée tout l’après-midi !</p>
+
+<p>Elle détachait un pétale et le respirait ardemment,
+car elle adorait la senteur pénétrante des
+fleurs qui meurent ; mais la brise, soudain,
+l’emporta dans le crépuscule bleuissant, où il
+parut un frêle papillon.</p>
+
+<p>Tout en parlant, elle avait levé la tête vers
+Gérard qui la regardait… Il avait cette expression
+que, tant de fois, elle avait vue luire dans les
+yeux des hommes arrêtés sur elle. Elle fut très
+contente. Le jeu s’engageait bien ; ce Gérard de
+Brye, qu’elle ne redoutait pas plus que tant
+d’autres qui l’avaient courtisée, lui semblait
+vraiment devoir être un partenaire digne d’elle.</p>
+
+<p>L’expression candide, elle interrogea, serrant
+autour d’elle les plis de son manteau :</p>
+
+<p>— Peut-on demander pourquoi vous me
+regardez de cet air attentif ?…</p>
+
+<p>— Je pensais… Mais peut-être vais-je vous
+offenser…</p>
+
+<p>— Pourquoi donc ? Je ne suppose pas que
+vous ayez rien à me dire d’offensant.</p>
+
+<p>— Eh bien, je pensais que j’avais eu tort de
+vous croire infiniment bonne…</p>
+
+<p>— Vraiment !… Et parce que ?…</p>
+
+<p>Elle avait encore une mine innocente de
+fillette qui s’amuse, — un peu moqueuse, — mais
+comme son regard était celui d’une
+femme !</p>
+
+<p>— Parce que vous vous plaisez, je le devine,
+même j’en suis convaincu, pour être franc…, à
+prendre le cœur de ceux qui vous approchent,
+à cette seule fin de vous en faire des joujoux…</p>
+
+<p>— Je suis un monstre, alors ?</p>
+
+<p>— Un monstre, parce que vous usez de la
+puissance de séduction qui vous a été donnée
+par la nature ?… je ne peux vraiment dire par
+le ciel…</p>
+
+<p>— J’en use… j’en use… Qu’en savez-vous ?
+Depuis hier soir, seulement, vous me connaissez…</p>
+
+<p>Elle le regardait entre les cils, rieuse, la
+bouche ironique et caressante.</p>
+
+<p>Irrité de la sentir si maîtresse d’elle-même,
+il lui lança brusquement, avec une franchise
+hardie :</p>
+
+<p>— C’est vrai, j’ai fort peu l’honneur de vous
+connaître… Et pourtant, je jurerais que vous
+êtes coquette… comme un démon !</p>
+
+<p>— Non… tout simplement comme une
+femme !…</p>
+
+<p>— Vous l’avouez ?</p>
+
+<p>— Mais oui… Pourquoi pas ?… Je ne serais
+pas une vraie femme, si je n’étais pas coquette !</p>
+
+<p>Elle parlait avec une aisance tranquille, sachant
+bien son pouvoir dont elle jouissait passionnément.
+La mer, obscure maintenant,
+avait, à ses pieds, des frissons neigeux comme
+le soir, à Trouville, où Pierre Chartrans lui avait
+enfin livré son âme. Mais elle n’y pensait guère.
+Elle était tout à l’amusement du flirt avec cet
+homme qu’elle prétendait rendre amoureux
+d’elle… Et cela, sans le moindre scrupule, car
+elle le jugeait de taille à se défendre, et aussi
+à supporter sa défaite…</p>
+
+<p>Serrée dans son collet de drap blanc que le
+vent moulait sur ses épaules, elle avait la silhouette
+d’une fine tanagra…</p>
+
+<p>Il l’enveloppa de ce regard qui semblait vouloir
+la prendre.</p>
+
+<p>— Pourquoi êtes-vous coquette ? madame.</p>
+
+<p>— Parce que cela m’amuse.</p>
+
+<p>— Alors, naturellement, vous aimez qu’on
+vous fasse la cour ?…</p>
+
+<p>— J’adore cela ! bien entendu.</p>
+
+<p>Il ne savait vraiment si elle plaisantait ou non,
+car dans son badinage espiègle et provocant
+semblait vibrer quelque secrète promesse.</p>
+
+<p>Et il songea encore, cinglé par une curiosité
+impatiente :</p>
+
+<p>— Quelle femme est-elle ?</p>
+
+<p>Depuis le matin, il se l’était demandé bien
+des fois, car son souvenir était demeuré en lui
+comme ces parfums qui pénètrent subtilement.</p>
+
+<p>Dans l’ombre du soir approchant, il contemplait
+la ligne délicieuse de sa bouche, le velours
+sombre de ses yeux d’amoureuse… Et, d’une
+voix assourdie, il reprit :</p>
+
+<p>— Alors, vous m’autorisez à vous faire la
+cour ?</p>
+
+<p>— Oh ! certes, si cela vous tente… et si vous
+n’avez pas d’ambitions trop hautes… Vous
+voyez que je préviens mon monde de façon bien
+honnête !</p>
+
+<p>Hardiment, il dit :</p>
+
+<p>— Des ambitions, quel homme n’en a pas ?
+En tous cas, moi j’en ai toujours auprès des
+femmes créées pour faire oublier toute sagesse…</p>
+
+<p>Jacqueline eut un imperceptible tressaillement.
+Elle venait d’avoir l’impression qu’une
+volonté allait chercher à dominer la sienne,
+la sienne fuyante comme l’onde ; et elle en
+éprouvait une sorte d’appréhension vague qui,
+d’ailleurs, n’était pas sans charme. Mais elle se
+reprit tout de suite ; et, railleuse, elle riposta,
+ses dents menues luisant entre ses lèvres que
+l’embrun mouillait :</p>
+
+<p>— Ayez toutes les ambitions qu’il vous
+plaira… Peu m’importe… je suis très mauvaise
+joueuse… Je ne paye pas… Vous êtes averti…
+Si vous êtes exigeant, mieux vaut que vous
+demeuriez sur vos terres !</p>
+
+<p>— Je suis averti… Et pour être aussi sincère
+que vous, je vous préviens que, loin de demeurer
+dans mes terres, je prétends pénétrer sur les
+vôtres pour m’appliquer de toutes mes forces à
+vous conquérir !</p>
+
+<p>— Soit, fit-elle avec un singulier sourire.
+Comme il vous plaira…</p>
+
+<p>Une seconde, leurs regards se croisèrent :
+regard de l’homme qui veut, regard de la femme
+qui se joue du désir provoqué. Puis, d’un geste
+insouciant, elle souleva un peu ses épaules.</p>
+
+<p>Pourtant, en cette minute, le souvenir de
+Pierre Chartrans passait — lointain — en sa
+pensée. Allait-elle dire un mot qui avertirait
+Gérard de Brye qu’il n’avait plus le droit de
+chercher « à la conquérir », comme il disait ?…</p>
+
+<p>Il continuait :</p>
+
+<p>— Et quand vous allez avoir retrouvé vos
+amis, vous ne m’enlèverez pas la permission
+donnée ?… Promettez…</p>
+
+<p>— Je promets… pour tout le temps où le
+jeu… vous entendez, <i>le jeu</i>, m’amusera.</p>
+
+<p>Son sourire avait cette grâce impertinente qui
+en avait ensorcelé bien d’autres. Gérard fit un
+mouvement pour saisir ses deux mains et l’attirer…</p>
+
+<p>Mais il s’arrêta court… La voix de Mme de
+Croissy, apportée par le vent, arrivait jusqu’à
+eux, appelant :</p>
+
+<p>— Jacqueline !… Il est tard… Il faut retourner.</p>
+
+<p>Elle tressaillit dans un sursaut de créature qui
+s’éveille ; tout au plaisir de son flirt, elle avait
+oublié qu’elle n’était pas seule au Lido avec
+Gérard de Brye. Et, un peu saisie, elle regarda le
+jeune homme avec une mine de confusion si
+drôle qu’il se mit à rire. Elle aussi. Puis, philosophiquement,
+elle conclut :</p>
+
+<p>— Je crois que je vais être grondée… Ce
+n’est pas poli du tout de planter là tout le monde
+pour faire un aparté. Mais tant pis !… A mon
+âge, je ne peux plus être traitée en bébé… Maintenant,
+je vais faire la femme correcte…</p>
+
+<p>Et, sans plus s’occuper de Gérard, elle se rapprocha
+rapidement de Mme de Croissy qui l’attendait,
+immobile, le visage pensif.</p>
+
+<p>— Chère, nous voici ! cria-t-elle, gaiement.
+Et, sans le moindre embarras, elle acheva,
+arrivée près de son amie :</p>
+
+<p>— Vous trouvez aussi que c’est autrement
+mieux ici qu’à l’arrivée au Lido ? n’est-ce pas,
+Any. M. de Brye et moi nous étions sous le
+charme…</p>
+
+<p>Dans l’ombre, un sourire effleura la bouche
+de Mme de Croissy. Mais elle ne releva pas
+l’exclamation de Jacqueline et se mit à causer
+avec elle et Gérard, tout en se dirigeant vers
+l’escalier de la terrasse. Comme ils en approchaient
+tous trois, elle dit à son cousin, tout à
+coup :</p>
+
+<p>— Gérard, vous seriez bien aimable de hâter
+un peu le pas pour annoncer que nous arrivons.
+Mon père va s’agiter si le dîner ne commence
+pas à l’heure dite.</p>
+
+<p>Il s’inclina, et les deux jeunes femmes le suivirent
+plus lentement, devenues silencieuses,
+chacune reprise par ses pensées.</p>
+
+<p>— Jacqueline, est-ce que vous avez dit à
+Gérard que vous étiez fiancée ?</p>
+
+<p>L’accent de Mme de Croissy avait, dans le
+silence de la plage, une sorte de gravité.</p>
+
+<p>Jacqueline dressa la tête, étonnée, et répéta :</p>
+
+<p>— Que je suis fiancée ?</p>
+
+<p>Puis elle eut un rire léger.</p>
+
+<p>— Sûrement non, je ne le lui ai pas dit ! Il
+me considérerait aussitôt comme une châsse et
+ne s’occuperait plus de moi.</p>
+
+<p>— Ah !… Et vous désirez qu’il s’occupe de
+vous ?</p>
+
+<p>Drôlement, elle avoua sans façon.</p>
+
+<p>— Oui, autant que possible… Vous savez
+bien que je suis une misérable coquette, et que
+cela m’amuse royalement de tourner les têtes
+masculines !… Et puis, votre beau cousin a un
+air si sûr de lui-même que ce serait un vrai
+régal de le rendre un brin amoureux pendant
+que nous sommes ensemble à Venise.</p>
+
+<p>— Et s’il en souffre ?</p>
+
+<p>De nouveau, le rire de Jacqueline sonna dans
+la paix du soir.</p>
+
+<p>— Il n’en souffrira pas… Soyez sans crainte !
+Quand nous ne nous verrons plus, il m’oubliera.
+Il est de force à résister à un caprice passager…
+A Vienne, il a dû en commettre et en
+voir bien d’autres ! Il vous a la mine d’un homme
+faisant volontiers des victimes, auquel il serait
+excellent de se trouver, à son tour, sur le gril,
+par aventure…</p>
+
+<p>Toutes deux s’étaient arrêtées au pied de l’escalier.
+Anne mit la main sur l’épaule de Jacqueline.
+Il faisait nuit. Des étoiles flambaient dans
+le large ciel où le vent entraînait quelques nuées
+errantes.</p>
+
+<p>— Est-ce que vous croyez, Jacqueline, que
+Pierre Chartrans apprécierait votre nouvel amusement ?</p>
+
+<p>La jeune femme fit l’insouciant geste d’épaules
+qui lui était familier :</p>
+
+<p>— Bah ! il n’en saura rien… Il est là-bas,
+occupé de ses Chinois… Il a autre chose en
+tête que mes distractions !… Mais, d’ailleurs,
+il n’ignore pas, je l’en ai averti honnêtement,
+que, même mariée, je me ferai faire la cour !…</p>
+
+<p>— Et vous croyez qu’il supportera cela paisiblement ?</p>
+
+<p>— Puisqu’il saura que je suis son bien, et
+qu’avec les autres, ce n’est qu’un jeu…</p>
+
+<p>— Mais ce jeu-là fait tant de mal à celui qui
+aime et qui en a le spectacle.</p>
+
+<p>Jacqueline regarda Mme de Croissy, étonnée
+de son accent. Était-ce donc l’air de Venise qui
+la transformait et la faisait différente à ce point
+de ce qu’elle était à Paris, silencieuse, avec
+quelque chose de triste, presque de douloureux
+dans le regard, désireuse de solitude.</p>
+
+<p>Mais Anne n’était pas de celles qu’on questionne ;
+et, comme elle s’était mise à monter
+l’escalier de la terrasse, Jacqueline la suivit,
+sans un mot, oublieuse déjà de ses paroles,
+sans remords à l’égard de son fiancé dont le
+souvenir s’estompait pour elle dans la satisfaction
+de voir si bien s’engager la partie avec Gérard
+de Brye.</p>
+
+<p>Quand les deux jeunes femmes apparurent,
+elles furent accueillies par les joyeux reproches
+du groupe qui les attendait. M. de Balme,
+devenu indifférent aux courants d’air, était
+là, lui aussi, et il marmotta un expressif :
+« Enfin ! » quand Jacqueline apparut toute rose
+de la brûlure du vent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VIII</h2>
+
+
+<p>Le dîner fut très gai, servi sous une véranda
+qui s’ouvrait sur l’étincelant panorama de
+Venise, scintillante des feux du soir. En sa qualité
+de doyen, M. de Balme présidait la table ;
+Jacqueline, ayant été invitée par lui à occuper
+sa gauche, n’avait pu se dérober à un honneur
+qui lui semblait bien dénué de charme. D’ailleurs,
+jugeant qu’il était sage de faire oublier
+sa promenade solitaire sur la plage avec Gérard
+de Brye, elle se prêtait à tous, sauf à lui, dont
+elle semblait totalement désintéressée. Elle causait
+avec les autres hommes, spirituellement
+amusante et charmeuse, ravie de se sentir frôlée
+par leurs vaines convoitises, contente d’être très
+en beauté. Elle venait encore de le constater
+dans la grande glace du vestiaire, tandis qu’elle
+arrangeait un peu ses cheveux, ébouriffés par
+la brise, ombrait ses joues d’un soupçon de
+poudre, son manteau enlevé par les soins de
+Gérard.</p>
+
+<p>D’un air d’intérêt, elle écoutait les explications
+que, sur sa demande, lui donnait M. de
+Balme, au sujet des maîtres italiens qu’il devait,
+le lendemain, l’emmener voir à l’Académie. Et
+lui, tout à fait rasséréné, conférençait allègrement
+sur ses artistes favoris, disant des choses
+justes, subtiles et délicates, en phrases trop
+longues qui, d’ailleurs, semblaient captiver Jacqueline.
+A voir sa mine d’attention, on eût pu
+la croire préoccupée infiniment des problèmes
+artistiques soulevés par ce fervent adorateur
+des belles œuvres.</p>
+
+<p>Gérard, assis à l’extrémité de la table, l’observait,
+agacé d’être placé loin d’elle, vexé
+aussi de lui voir une liberté d’esprit qui, de
+toute évidence, prouvait que les propos échangés
+entre eux sur la plage avaient été pour elle
+un simple badinage, auquel, déjà, elle ne pensait
+plus…</p>
+
+<p>Et, brutalement, il songea, comme elle interrogeait
+M. de Balme sur les œuvres de Carpaccio,
+d’un ton raisonnable d’écolière, soigneuse
+de s’instruire :</p>
+
+<p>— Quelle coquette ! Elle se fiche pas mal de
+Carpaccio et confrères… Mais il lui faut aussi
+tourner la tête de ce vieux fou, en flattant ses
+manies…</p>
+
+<p>Une coquette, soit !… Mais combien adorable !…
+Il en revenait toujours à la regarder,
+presque exaspéré de la voir séduisante ainsi,
+toute rose sous la flamme des lampadaires, rose
+comme sa robe, rose comme les fleurs qu’elle
+déchiquetait des dents ou dont elle frôlait ses
+lèvres, en bavardant avec son autre voisin, un
+robuste Américain, qui la couvait d’un regard
+admiratif… Comment avait-elle pu, en un seul
+jour, s’être ainsi emparée de lui, tellement
+qu’elle seule existait pour lui, dans cette réunion
+où d’autres femmes cependant étaient jolies ;
+d’abord, sa cousine, Anne de Croissy, dont il
+goûtait les beaux yeux pensifs, la bouche à la
+Joconde, la grâce aristocratique ; puis les deux
+Américaines, amies de Mme d’Entraigues, sa
+voisine surtout, une blonde éblouissante, habillée
+à ravir, mais pas assez féminine, dépourvue
+de ce je ne sais quoi qui était ensorcelant chez
+Jacqueline Nozales.</p>
+
+<p>Irrité contre lui-même, contre elle qui paraissait
+avoir tout à fait oublié son existence, il se
+jura de ne plus s’inquiéter d’elle, tout au moins
+jusqu’à la fin du dîner ; et il se lança résolument
+dans la conversation qu’Anne et Mme d’Entraigues
+dirigeaient avec un égal entrain, semblait-il.
+Mais un observateur clairvoyant eût trouvé factice
+cette animation de Mme de Croissy, toute
+gaie qu’elle se montrât, vive à la riposte, autant
+que Jacqueline, qui s’amusait royalement, et
+saupoudrait Gérard d’une très volontaire indifférence,
+afin de le mettre mieux en goût.</p>
+
+<p>Pourtant, le dîner fini, elle pensa qu’elle
+devait s’humaniser un peu ; et comme tous sortaient
+pour jouir de la nuit douce, elle sut, par
+une habile manœuvre, se trouver près de lui à
+qui elle avait demandé son manteau.</p>
+
+<p>Il l’aida à s’en envelopper. Alors, elle eut,
+pour le remercier, ce sourire dont elle gratifiait
+ses élus, voluptueux autant qu’une caresse. Et
+comme il demeurait près d’elle, dans l’ombre
+étoilée, elle interrogea, d’un ton de parfaite
+innocence, tout en remettant ses gants :</p>
+
+<p>— Pourquoi paraissiez-vous furieux pendant
+le dîner ?… Qu’est-ce donc qui vous était
+arrivé ?</p>
+
+<p>— Vous ne le soupçonnez pas ?</p>
+
+<p>Elle se mit à rire ; et, avec son impertinente
+aisance, elle riposta :</p>
+
+<p>— Je m’en doute bien un peu… Mais je ne
+comprends pas du tout de quoi vous vous
+plaignez… Je vous ai averti… Je suis mon bon
+plaisir…</p>
+
+<p>Si la conscience ne lui était restée que des
+yeux pouvaient les observer, il l’eût, dans un
+sursaut de colère, saisie entre ses bras, pour
+clore, sous sa bouche, les lèvres moqueuses…
+Mais la vie mondaine l’avait bien discipliné ; et
+il murmura seulement d’un bizarre accent,
+absolu et suppliant :</p>
+
+<p>— Je veux que vous soyez bonne pour moi !</p>
+
+<p>— Je le serai peut-être demain… C’est possible…</p>
+
+<p>Il fit un brusque mouvement. Elle le sentit
+frémissant comme elle souhaitait. Ses yeux,
+alors, flambèrent de plaisir ; et, changeant de
+ton, elle acheva, avec un sourire qui demandait
+grâce :</p>
+
+<p>— J’avoue que j’ai été un peu taquine…
+Faisons la paix, voulez-vous ? Si vous me connaissiez
+plus, vous sauriez que je tourmente seulement
+mes amis… ou mes grands ennemis.</p>
+
+<p>Il allait répondre ; mais elle aperçut M. de
+Balme qui approchait. Et, soucieuse de n’être
+plus accaparée par son vieil admirateur, laissant
+Gérard, elle revint vers le groupe qui s’était
+formé autour de Mme d’Entraigues et d’Anne
+de Croissy.</p>
+
+<p>Celle-ci ne causait plus depuis qu’elle était
+assise dans l’ombre. Tous, pourtant, devisaient
+gaiement autour d’elle, charmés par la nuit
+tiède où vibrait la lointaine rumeur des chansons
+qui montaient des gondoles illuminées.</p>
+
+<p>Ayant prétexté un mal de tête, elle demeurait
+silencieuse, immobile, les mains croisées sur
+ses genoux, d’un geste de lassitude. Jacqueline,
+tout à coup, se pencha vers elle, avec un
+baiser :</p>
+
+<p>— Annette, ma chère, je crois bien que vous
+dormez !… Avouez…</p>
+
+<p>Elle s’arrêta court. Ses lèvres venaient de
+sentir que le visage de Mme de Croissy était
+humide de larmes qui glissaient sous les paupières
+abaissées sans qu’elle fît, pour les essuyer,
+un mouvement qui l’aurait trahie.</p>
+
+<p>Saisie, Jacqueline se redressa, trop femme
+du monde pour laisser soupçonner la détresse
+de son amie. Et elle se remit à causer.</p>
+
+<p>Mais le mystérieux chagrin de la jeune femme
+la désorientait. Qu’avait-elle donc ?… Jamais, à
+Paris, Jacqueline ne l’avait vue ainsi. Et, intriguée,
+elle se demandait, avec le regret de se
+sentir impuissante à la consoler, car elle détestait
+voir souffrir :</p>
+
+<p>— Que lui est-il arrivé ?… Nous sommes tous
+si gais ? Pourquoi ne s’amuse-t-elle pas comme
+nous ?…</p>
+
+<p>Pour sa part, Jacqueline s’amusait si bien à
+créer autour d’elle la petite cour qui lui était
+indispensable, — comme l’air pour respirer, — qu’elle
+avait complètement oublié la tristesse de
+Mme de Croissy quand tous se séparèrent, au
+retour du Lido, les rendez-vous pris pour le
+lendemain. La jeune femme, d’ailleurs, les avait
+organisés avec une si parfaite liberté d’esprit,
+un tel entrain, que Jacqueline, de très bonne foi,
+eût affirmé qu’il y avait erreur, si on lui avait
+dit que Mme de Croissy avait un douloureux
+souci.</p>
+
+<p>Les deux jeunes femmes, alors, regagnèrent
+l’hôtel sous la seule escorte de M. de Balme, qui
+avait péremptoirement décliné l’offre faite par
+Gérard de les accompagner. Même, le jeune
+homme dut se contenter d’un distrait serrement
+de main de Jacqueline qui, de nouveau, faisait
+généreusement à M. de Balme l’aumône de sa
+grâce et de son attention.</p>
+
+<p>Très correct, il dit, portant à sa bouche les
+doigts qu’elle lui tendait :</p>
+
+<p>— A demain, alors, madame.</p>
+
+<p>Elle répéta :</p>
+
+<p>— Oui, à demain ! Nous avons passé une bien
+agréable soirée, ne trouvez-vous pas ?… C’est
+exquis d’être à Venise !</p>
+
+<p>Oui, exquis, à condition qu’elle ne se moquât
+pas de lui comme elle avait l’air de le faire…
+Et, encore une fois, un âpre désir gronda en
+lui de dompter sous des caresses cette impertinente
+et adorable créature.</p>
+
+<p>Tentation irréalisable !… Il devait se borner
+à la voir s’éloigner auprès de M. de Balme, sa
+svelte silhouette découpée par le clair de lune
+sur les dalles de la Piazzetta. Et, nerveux, il s’en
+alla flâner au hasard, se jugeant stupide dans
+son soudain emballement pour une coquette.</p>
+
+<p>Elle, pendant ce temps, prenait congé de
+M. de Balme sur la terrasse de l’hôtel, devant
+laquelle une gondole, pailletée de lumière, avait
+amené une « compagnie » de musiciens, qui
+chantaient tour à tour d’ardentes mélodies et
+des chansons folles comme des saltarelles.</p>
+
+<p>— Alors, c’est entendu, chère madame,
+demain matin, j’aurai le plaisir de vous piloter
+à l’Académie.</p>
+
+<p>— C’est chose entendue, puisque la société
+d’une profane telle que moi ne vous effraie
+pas…</p>
+
+<p>Elle lui souriait comme elle eût souri à Gérard,
+à n’importe quel autre, parce qu’elle était la
+coquetterie même. Sur la terrasse, tous les
+regards masculins, plus ou moins discrètement,
+étaient braqués sur elle, mince sous le long
+manteau du soir qu’elle avait entr’ouvert. M. de
+Balme, lui aussi, la contemplait, comme une
+joie des yeux.</p>
+
+<p>— Je suis bien sûr, madame, que vous
+n’êtes nullement une profane, quoi que vous en
+disiez… En tous cas, si vous voulez jouir plus
+pleinement des œuvres que nous allons voir, en
+les connaissant mieux, demandez à Anne de vous
+prêter, ce soir, le bouquin que je lui ai donné sur
+l’Académie de Venise. Ce vous sera une excellente
+initiation.</p>
+
+<p>— Très bien, merci. En passant devant la
+chambre d’Anne, je vais lui emprunter le
+volume.</p>
+
+<p>Elle s’en souciait autant que d’un fétu de
+paille. Mais elle se savait suivie par le regard du
+vieux gentilhomme. Et, ainsi qu’elle l’avait
+annoncé, elle se dirigea vers l’appartement de
+Mme de Croissy et frappa. Il lui parut que la
+voix d’Anne répondait d’entrer et elle entr’ouvrit
+la porte.</p>
+
+<p>Mais, tout de suite, elle s’arrêta. La pièce était
+obscure. Seulement, avec la porte ouverte, était
+entré un jet de clair de lune qui tombait sur la
+jeune femme assise devant la fenêtre, la tête
+posée sur ses mains jointes. Au frémissement de
+ses épaules, on eût dit qu’elle sanglotait…</p>
+
+<p>Jacqueline n’osait bouger, interdite et compatissante,
+prête à fuir, dans la crainte d’être
+indiscrète. Mais Mme de Croissy l’avait entendue.
+Elle redressa la tête et, dans la blanche clarté,
+Jacqueline vit son visage mouillé de larmes. Aussitôt,
+elle laissa retomber la porte derrière elle.</p>
+
+<p>— Anne, ma chérie, qu’est-ce que vous
+avez ?…</p>
+
+<p>Sans bouger, d’un accent bas et violent,
+Mme de Croissy articula, comme si les mots
+jaillissaient, malgré elle, de ses lèvres :</p>
+
+<p>— Je suis lâche, misérablement lâche… Je
+n’aurais pas dû venir à Venise… C’est là qu’il y
+a huit ans, je suis arrivée aussitôt après mon
+mariage… J’y ai passé mes premiers jours
+de femme… Et je me souviens de trop de bonheurs
+fous et menteurs… Aujourd’hui, Jacqueline,
+j’ai souffert comme dans les pires jours
+que j’ai traversés… Ah ! oui, c’en est une torture,
+de se souvenir des jours heureux quand on
+a le cœur broyé et qu’on regrette… à en mourir !</p>
+
+<p>Jamais Jacqueline n’avait entendu de telles
+paroles sortir de la bouche de Mme de Croissy,
+ni elle ne l’avait vue s’abandonner ainsi. Elle
+eut conscience qu’en effet, la jeune femme
+venait de vivre des heures qui lui avaient été
+un calvaire. Elle était à bout de forces, incapable
+de se maîtriser plus longtemps, dans une
+détente de ses nerfs. Elle traversait un de ces
+moments de crise morale où l’âme ne peut plus
+étouffer le cri de sa souffrance et la clame sans
+souci d’être entendue.</p>
+
+<p>Saisie, Jacqueline murmura :</p>
+
+<p>— Oh ! Any, jamais je n’aurais cru que vous
+aimiez encore ainsi votre mari !</p>
+
+<p>Du même accent, douloureux et martelé, la
+jeune femme reprit :</p>
+
+<p>— Oui, je l’aime toujours… misérablement,
+malgré tout… malgré le mal qu’il m’a fait…
+Je l’aime, et pourtant je le connais bien tel
+qu’il est, égoïste, léger, insouciant jusqu’à la
+cruauté… Et cette clairvoyance, c’est cela seul
+qui me remonte un peu dans ma propre estime…
+Mais penser qu’il y a eu un temps,…
+quand j’étais jeune fille, où je déclarais — et
+j’étais bien sincère, allez — que je ne pourrais
+jamais aimer quelqu’un en qui je n’aurais pas
+confiance… Quel orgueil stupide !… Je sais le
+peu que vaut Roger, je sais qu’il m’a trompée
+sans pitié et pour qui, souvent !… Je sais qu’il
+me trompera encore, qu’il me déchirera encore
+le cœur, sans en avoir souci une seconde… Je
+sais tout cela… Et s’il arrivait ici, ce soir, je
+lui ouvrirais les bras, folle de joie qu’il voulût
+bien me garder contre lui… Mon Dieu, oh ! mon
+Dieu, on ne peut donc se guérir d’aimer ?…
+Mais de quoi sont faits nos cœurs pour que tout
+notre désir ne puisse les rendre insensibles !</p>
+
+<p>D’un geste d’angoisse, elle tordait ses doigts
+dont les bagues scintillaient dans la nuit. Peut-être
+ne pensait-elle pas même que ses paroles
+étaient entendues. Elles lui échappaient pareilles
+à une plainte désespérée que ses lèvres
+tremblantes articulaient tragiquement.</p>
+
+<p>Jacqueline la contemplait, effarée par cette
+force de passion qui lui était inconnue.</p>
+
+<p>Et entre elles il y eut un silence. Dans la douceur
+du beau soir lumineux vibraient les chansons
+amoureuses qui s’échappaient de la gondole
+arrêtée encore devant la terrasse. Une lueur
+argentée ruisselait sur les marches de la <i lang="it" xml:lang="it">Salute</i>,
+sur les eaux fuyantes du Grand Canal, sur les
+vieux palais dont les balcons fleuris épandaient,
+dans l’air tiède, la senteur du printemps…</p>
+
+<p>Par la fenêtre large ouverte, Mme de Croissy
+voyait cette paix suprême des choses. Si bas,
+qu’à peine Jacqueline l’entendait, elle murmura
+passionnément :</p>
+
+<p>— Oh ! être comme ces pierres, ne plus sentir,
+ne plus penser, ne plus me souvenir… surtout,
+ne plus aimer…</p>
+
+<p>Indécise, Jacqueline dit doucement :</p>
+
+<p>— Anne, vous croyez que vous seriez plus
+heureuse si vous n’aimiez plus votre mari ?</p>
+
+<p>Mme de Croissy eut un geste machinal pour
+rejeter en arrière une ondulation de ses cheveux
+qui semblait lourde à son front.</p>
+
+<p>— Heureuse ? Je ne peux plus l’être… J’ai
+trop souffert… Quand on a vécu les heures
+d’agonie que j’ai traversées, on en sort comparable
+à une pauvre plante déracinée qui
+se laisse emporter à tous les vents… Mais si
+je n’aimais plus mon mari, du moins, j’aurais
+la paix. Il ne pourrait plus me torturer avec
+ses abandons et ses retours fugitifs qui me
+donnent, ah ! si douloureux, le sentiment de
+tout ce que j’aurais pu posséder de bonheur,
+comme d’autres femmes… Ne plus l’aimer…
+Je sais bien, mon Dieu, que si je voulais me
+détacher de lui, j’y arriverais, car j’ai une rude
+volonté. Il deviendrait pour moi ce que sont
+les morts qui nous ont été très chers… Mais
+alors, ce serait si horrible, le vide absolu de
+ma vie ! Qu’est-ce qui me resterait, à moi qui
+suis seule dans l’existence… Et je ne prends
+pas la résolution qui nous séparerait… J’ai
+pitié de mon pauvre cœur qui a toujours soif de
+se donner, même pour être meurtri, repoussé,
+crucifié… Cet amour pour un être que j’en juge
+indigne, c’est un jouet que je lui donne afin de
+tromper son isolement… Ah ! quelle malheureuse
+je suis !…</p>
+
+<p>Elle s’arrêta court ; et Jacqueline la vit soudain
+mordre violemment ses lèvres, coupables
+de livrer ainsi le secret de sa misère, d’ordinaire
+gardé avec une fierté jalouse. Personne au
+monde, surtout la créature frivole qu’était
+Jacqueline, n’aurait dû savoir pourtant que,
+dans le secret de son cœur, elle était auprès de
+cet homme comme une mendiante que la plus
+humble aumône fait tressaillir de joie… Elle
+avait dit bien vrai ; elle le jugeait avec une
+clairvoyance impitoyable ; et, à certaines heures,
+quand elle avait mesuré sa fragilité, elle avait
+pu se croire délivrée enfin du terrible mal d’aimer.
+Alors, elle avait respiré, comme dans
+l’allégresse d’une délivrance. Puis il revenait
+à elle, séduisant et tendre, inconscient du mal
+qu’il venait de lui faire ; et, vaincue, elle pardonnait, — sans
+oublier, — dédaigneuse de se
+plaindre, ayant appris la vanité des reproches,
+comme des promesses qu’il lui murmurait
+avec des baisers qui la berçaient, dans l’oubli
+de l’ivresse.</p>
+
+<p>Ah ! être délivrée de cette horrible servitude !
+Et tout ce qu’elle pouvait, c’était de cacher à
+tous et à lui combien elle était faible…
+Comme elle se méprisait de cette faiblesse dont
+rien ne triomphait… Ni les trahisons apprises,
+ni les froissements quotidiens, ni les occupations
+de toute sorte dont elle surchargeait sa
+vie, dans l’espoir d’être distraite de l’amour
+imprimé en elle, pareil à un stigmate… Si son
+enfant lui eût été laissé, peut-être alors elle
+aurait pu devenir seulement mère et oublier sa
+mortelle déception de femme… Mais comme
+elle venait de le dire à Jacqueline, elle se sentait
+seule au monde, malgré l’affection de son
+père et de sa mère, les sympathies, les amitiés
+vraies, rencontrées dans la cohue des relations
+indifférentes… Et elle était incapable de se
+reprendre à un nouvel amour, autant parce que
+son cœur ne lui appartenait pas que parce
+qu’elle était trop fière et trop loyale pour les
+mensonges de l’adultère.</p>
+
+<p>Tous ses efforts arrivaient seulement à lui
+permettre d’offrir au monde et à son mari un
+masque tranquille de femme indifférente à une
+destinée dont elle s’accommodait en sage.</p>
+
+<p>Vraiment, il avait fallu le supplice de cette
+journée dans l’ardente Venise, peuplée pour
+elle de fantômes chers, pour qu’elle fût brisée,
+un moment et se trahît ainsi…</p>
+
+<p>Jacqueline murmura :</p>
+
+<p>— Oh ! Anne, que j’ai de chagrin pour
+vous !… Je ne me doutais pas que vous étiez
+pareillement malheureuse !… Je vous croyais
+devenue bien étrangère à un mari qui ne méritait
+pas une femme telle que vous…</p>
+
+<p>Amèrement, la jeune femme dit :</p>
+
+<p>— On n’est jamais aimé comme l’on aime !
+Retenez bien cela, Jacqueline… Et puis, maintenant,
+allez dormir, et oubliez tout ce que je
+viens de crier devant vous, bien vainement !…</p>
+
+<p>Elle eut un soupir profond, les nerfs calmés
+par la violence même de son émotion. Elle
+se ressaisissait, irritée contre elle-même parce
+qu’elle avait eu la lâcheté de laisser échapper
+l’aveu de sa souffrance… Un silence tomba
+encore une seconde entre elles. Les chanteurs
+s’étaient tus. Dans la nuit s’entendait seulement
+le heurt des gondoles, amarrées en flottille sous
+les fenêtres, qui se choquaient, éveillant un
+bruit frais d’eau projetée en gouttelettes. Des
+moires de lumière ondulaient sur le canal, et du
+jardin montaient très fort des aromes de fleur.</p>
+
+<p>Mme de Croissy se pencha sur Jacqueline et
+effleura des lèvres les cheveux de la jeune
+femme :</p>
+
+<p>— Bonsoir, petite ; ne vous inquiétez pas de
+moi… Vous êtes arrivée à un moment où j’avais
+mal aux nerfs, et rien ne rend une femme plus
+stupide !… Demain, il n’y paraîtra plus et, de
+nouveau, je m’arrangerai en sage de ma destinée…
+Ce soir, ne me dites rien et laissez-moi…
+La solitude me fera du bien !…</p>
+
+<p>Jacqueline n’insista pas. Anne de Croissy,
+farouchement désespérée, l’intimidait un peu.
+Elle se sentait « petite fille » devant un chagrin
+qui lui était bien étranger, et elle avait l’impression
+très forte que toutes les paroles qu’elle
+dirait seraient vaines…</p>
+
+<p>Elle se coula tendrement contre son amie et
+l’embrassa :</p>
+
+<p>— Bonsoir, Anne chérie… Je vous plains de
+tout mon cœur…</p>
+
+<p>Puis, discrète, elle disparut.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IX</h2>
+
+
+<p>Il y avait près d’une semaine que Jacqueline
+menait à Venise une existence qui était pour
+elle un enchantement.</p>
+
+<p>Ravie de l’heure présente, elle ne regardait
+ni en arrière ni en avant, et n’avait d’autre
+souci que celui de bien exercer sa puissance de
+séduction. Or, comme elle y réussissait en perfection,
+le séjour à Venise avait pour elle un
+charme incomparable. Tout l’élément masculin
+figurant chez les d’Entraigues gravitait autour
+d’elle. Mais la vraie partie, la seule partie intéressante
+à gagner, se jouait entre elle et Gérard.</p>
+
+<p>Ils s’étaient vus quotidiennement pendant
+ces six jours. Ensemble, ils avaient visité d’innombrables
+églises, où l’un et l’autre apportaient
+une pensée distraite des chefs-d’œuvre qu’ils
+venaient regarder vaguement… pour suivre
+Anne et Mme d’Entraigues. Ils avaient pénétré
+dans de vieilles demeures princières qui abritaient
+des collections sans prix, qui eussent ravi
+d’enthousiasme des amateurs.</p>
+
+<p>Jacqueline, elle, leur accordait, selon son
+humeur, des admirations et des antipathies
+qu’elle ne se mettait guère en peine de justifier,
+mais exprimait avec une vivacité prime-sautière
+et originale, très séduisante. Gérard qui, en
+d’autres temps, avait joui profondément de tous
+ces trésors, les contemplait d’un œil indifférent,
+grisé littéralement par elle. Il en avait conscience
+et, furieux contre lui-même, il se disait
+bien, — quand il était loin d’elle :</p>
+
+<p>— En quelle folie vais-je là me lancer ? Elle
+n’est qu’une coquette !… Je ferais mieux de
+partir…</p>
+
+<p>Mais, tout de suite alors, une obscure volonté
+se cabrait en lui :</p>
+
+<p>— Pourquoi partir ?… Elle n’est certes pas
+une enfant… Elle saura bien se dérober à moi,
+s’il lui convient… Je la veux… Elle se plaît
+à m’affoler, soit… Mais, quoiqu’elle se prétende
+mauvaise joueuse, il faudra bien qu’elle
+paye !</p>
+
+<p>Il ne cherchait plus à comprendre comment
+elle était si vite arrivée à lui faire perdre toute
+sagesse. Chose certaine, pour qu’il jouît de
+Venise, il lui fallait sa présence. Le bercement
+de la gondole ne lui semblait charmeur que
+quand il y était assis devant elle, quand il pouvait
+suivre, sur la peau transparente, tous les
+reflets de la merveilleuse lumière. Les musées
+ne l’intéressaient plus que s’il y marchait près
+d’elle ou s’il la voyait avancer devant lui, de
+son allure glissante, son profil charmant levé
+vers les toiles célèbres qu’elle s’interrompait
+tout à coup de regarder, pour lui abandonner,
+une seconde, des prunelles câlines.</p>
+
+<p>Par exemple, il n’eût pas deux fois supporté
+une promenade comme celle qu’il avait faite à
+l’Académie, un matin où il était venu la retrouver,
+alors qu’elle visitait les salles, conduite par
+M. de Balme. Sincèrement ou non, elle ne
+paraissait s’intéresser à rien d’autre qu’à la
+peinture, aux tableaux que son guide lui détaillait
+complaisamment.</p>
+
+<p>Il avait reçu d’elle un rapide :</p>
+
+<p>— Bonjour… Vous allez bien, ce matin ?…</p>
+
+<p>Puis, elle avait paru résolue à vivre un moment
+dans la seule société des Titien, Véronèse,
+Bellini, de Carpaccio, dont la naïve sainte
+Ursule l’enthousiasmait.</p>
+
+<p>Et lui, que brûlait une soif d’elle grandissante,
+s’était senti envahi par une haine contre
+ces artistes qui la lui enlevaient.</p>
+
+<p>Une seconde, pourtant, elle était revenue à
+lui, et alors, elle lui avait glissé, une lueur malicieuse
+dans ses yeux, mais une expression candide
+sur ses lèvres tentatrices :</p>
+
+<p>— Comme vous paraissez détaché de ce que
+vous voyez !… Je croyais que vous aimiez la
+peinture ?</p>
+
+<p>Et, incapable de se maîtriser davantage, il
+avait laissé échapper :</p>
+
+<p>— Je ne peux rien regarder quand vous êtes
+là !…</p>
+
+<p>Elle avait eu un sourire qui le remerciait ;
+puis, avec une ironie caressante, elle avait
+riposté :</p>
+
+<p>— Alors, il faudra revenir à l’Académie
+tantôt, sans nous… sans moi…</p>
+
+<p>Il n’avait pas répondu… En lui criait le
+besoin de meurtrir, sous des baisers de maître, la
+bouche qui prononçait si aisément les paroles
+moqueuses…</p>
+
+<p>Elle l’avait deviné dans les yeux qu’il attachait
+sur elle. Et, contente du désir violent qu’elle
+éveillait, elle était demeurée près de lui, un
+instant encore… Un instant seulement, car
+M. de Balme l’avait rappelée.</p>
+
+<p>Dans l’après-midi, tandis que la promenade
+les rapprochait de nouveau, elle avait mis toute
+sa grâce à le dédommager de son indifférence
+du matin.</p>
+
+<p>C’était pendant une excursion à Murano. Sur
+l’eau azurée, veinée d’orange, d’émeraude et
+de pourpre sombre, de violet aussi, les gondoles
+les avaient amenés vers la petite île, royaume
+du feu, où un maître verrier avait ciselé pour
+Jacqueline, dans la pâte incandescente, une
+amphore dont une chimère enlaçait le col.</p>
+
+<p>Conduite par Gérard qui l’avait adroitement
+séparée des autres promeneurs, elle avait erré
+curieuse, dans le dédale des ruelles pittoresques,
+le long des quais étroits au pied desquels l’eau
+calme fuyait vers la grande lagune radieuse.
+Ensuite, ç’avait été l’inoubliable retour ; d’abord,
+sur les menus canaux de Murano que poudrait
+la poussière d’or du couchant ; après, sur l’étincelante
+lagune qui, sous le ciel en feu, semblait
+une immense nappe de métal en fusion, où des
+flammes errantes jaillissaient du frémissement
+des vagues… Puis l’apparition fantastique de
+Venise, découpée, en silhouettes aiguës et
+noires, sur un fond d’apothéose… Enfin l’entrée
+dans les canaux assombris par le crépuscule,
+entre les hautes demeures que baignait obscurément
+l’eau verdâtre, dont le faîte restait
+embrasé des lueurs qui flambaient en éclairs
+aux vitres des fenêtres fleuronnées.</p>
+
+<p>Oh ! ce retour !… Jacqueline en avait joui
+avec une intensité violente ; surtout, peut-être,
+parce que le regard de Gérard, obstinément
+arrêté sur elle, lui révélait à quel point elle
+devenait toute-puissante sur lui !…</p>
+
+<p>A ses côtés, elle avait Anne de Croissy, qui
+contemplait silencieusement la fête splendide
+du couchant.</p>
+
+<p>Mais cette présence-là n’existait pas pour
+elle ; car elle était bien seule avec l’homme dont
+le désir flottait autour d’elle, l’enveloppant
+comme une caresse subtile qu’elle goûtait
+enchantée.</p>
+
+<p>Impérieusement, il la souhaitait. Elle le
+devinait fort bien et en était très satisfaite,
+toute résolue à ne se point donner ; ravie de ce
+duel sentimental qui avivait son plaisir d’être à
+Venise.</p>
+
+<p>Les propos qu’ils échangeaient, n’importe
+quelle oreille eût pu les recueillir ; mais une
+autre conversation se poursuivait obscurément
+entre leurs deux êtres qui se cherchaient ; et,
+de bien claire façon, Jacqueline entendait
+la pensée secrète de Gérard, alors qu’à haute
+voix, il causait, très correct, avec elle.</p>
+
+<p>En vérité, jamais elle n’eût espéré réussir
+aussi vite la conquête d’un homme qui, de toute
+évidence, devait être habitué au succès. Et avec
+la même ardeur qu’elle apportait parfois à faire
+luire les braises de son foyer, l’hiver, elle s’employait
+de son mieux pour activer la flamme
+allumée en son honneur… Car elle adorait jouer
+avec le feu.</p>
+
+<p>La veille, après la soirée passée avec les
+d’Entraigues, à écouter sur la terrasse les chanteurs
+des gondoles, Gérard lui avait dit, de ce ton
+qui exerçait sur elle une singulière attraction :</p>
+
+<p>— Demain matin, vous me permettrez bien
+de vous promener seule, à mon tour, dans
+Venise ?</p>
+
+<p>Par pure coquetterie, sans rien promettre,
+elle avait répondu :</p>
+
+<p>— Peut-être, si je ne suis pas trop paresseuse
+et me trouve prête de bonne heure…</p>
+
+<p>Bien aisément, elle n’avait pas été paresseuse,
+car elle ne l’était jamais quand il s’agissait de
+faire quelque chose qui lui plaisait. Et cela la
+tentait, de s’en aller errer à Venise sous l’escorte
+d’un homme qui avait pour elle un goût
+très fort.</p>
+
+<p>Habillée de laine blanche, elle arrangeait
+devant la glace une ondulation de ses cheveux
+quand, à travers la porte, la voix d’une femme
+de chambre annonça :</p>
+
+<p>— Le courrier de madame.</p>
+
+<p>— Entrez. Donnez-le-moi.</p>
+
+<p>Elle prit le paquet d’enveloppes et, du doigt,
+éparpilla les lettres pour reconnaître les écritures…
+Et, soudain, une ondée rose lui monta
+aux joues… Ces caractères rudes et tourmentés,
+ils avaient été tracés par Pierre Chartrans…</p>
+
+<p>Presque saisie, elle regardait la lettre. Elle
+avait si complètement oublié, depuis son arrivée
+à Venise, celui qui, là-bas, en Chine, se considérait
+comme son fiancé !… C’était vrai, pourtant,
+qu’elle lui avait, un jour, promis de
+devenir sa femme, de s’en aller avec lui dans
+ces pays exotiques où il était appelé à vivre…</p>
+
+<p>Et, en cette minute, elle avait l’impression
+bizarre, mais si nette, d’avoir fait ce jour-là
+une promesse illusoire qui, jamais, ne pourrait
+se réaliser. Le souvenir de Chartrans semblait
+lui être devenu étranger comme celui d’un passant
+aimable, avec qui elle n’avait plus rien de
+commun. Et l’impression fut si forte qu’elle en
+tressaillit toute. Elle se vit dans la glace, un peu
+pâle, maintenant, avec de larges prunelles qui
+regardaient dans l’invisible. Alors, d’instinct,
+elle secoua la tête comme pour se ressaisir et,
+tenant les lettres, elle alla s’asseoir sur le balcon
+que le store de toile protégeait contre l’intense
+clarté qui piquait d’aigrettes de flamme le cristal
+irisé des eaux.</p>
+
+<p>Le ciel était couleur de turquoise. Le soleil
+mordait la coupole de la <i lang="it" xml:lang="it">Salute</i> et faisait étinceler
+l’audacieuse silhouette de la Fortune, devant
+le palais des Doges, où se heurtaient nettement
+les ombres et les lumières. Il enflammait les
+voiles fauves des barques, immobiles sur le satin
+miroitant de l’eau, et enveloppait du ruissellement
+de ses rayons les gondoles qui passaient
+d’une allure glissante, et soulevaient de petites
+vagues lumineuses.</p>
+
+<p>A travers l’atmosphère fluide, blonde comme
+les chevelures de Véronèse, les lointains se dessinaient
+d’un trait, délicat et léger, qui semblait
+baigné de clarté.</p>
+
+<p>Ah ! qu’il faisait beau !… Qu’il faisait bon !
+Pourquoi ne pas se laisser vivre dans le seul présent
+qui était doux, se préoccuper de l’avenir,
+incertain et mobile… D’instinct, elle parcourut
+les lettres venues de Paris… Puis, enfin, d’un
+geste lent, elle déchira l’enveloppe qui enfermait
+celle de Chartrans. Les feuillets se dispersèrent
+sur ses genoux. Il y en avait un minuscule
+volume.</p>
+
+<p>Elle songea :</p>
+
+<p>— Il m’écrit bien longuement. Je ne sais si
+je vais avoir le temps de lire sa lettre avant que
+Gérard de Brye vienne me chercher…</p>
+
+<p>Et elle prit la première feuille. Il écrivait :</p>
+
+<p>« Chérie, je vous envoie, j’en ai peur, une
+bien monotone litanie d’amour ! Pardonnez-moi,
+je ne suis pas un écrivain, seulement un
+pauvre homme qui vous offre, tout frémissants,
+les mots jaillis pour vous de son cœur même. J’ai
+trouvé un trésor sans prix pour moi… Et j’ai si
+peur qu’il me soit enlevé…</p>
+
+<p>« Vous voulez bien, quelquefois, ma Jacqueline,
+vous plaindre affectueusement que je vous
+donne peu de détails sur ma mission… C’est que
+je crains de vous importuner ! Ma vie actuelle
+est tissue de tracas, d’affaires, de négociations,
+de marches et contremarches d’explorateur,
+dont le récit vous rendrait mes lettres tout à
+fait insipides… Mon amour, j’aime mieux
+oublier ce monde de difficultés, à travers lequel
+il faut me tenir si ferme !… en venant à vous,
+comme à mon unique joie… en vous parlant
+de vous, pour me rapprocher un peu de vous…
+Ah ! que, douloureusement, je sens votre absence,
+dès que j’échappe aux soucis qui m’enserrent !</p>
+
+<p>« Et cependant, je me réjouis, de toute mon
+âme, d’avoir eu la force de vous laisser en
+France, à l’abri de ce climat d’Asie qui serait
+pour vous bien éprouvant, à l’abri aussi des
+traîtrises auxquelles nous autres Européens
+sommes sans cesse exposés ici. De cela, j’ai
+encore eu la preuve ces jours-ci… Je vous le
+conterai peut-être tout à l’heure ; mais, en ce
+moment, il me faut une causerie intime avec ma
+précieuse petite fiancée ; car je me sens aujourd’hui
+une âme triste, une âme nostalgique
+qui crie vers la France et vers vous…</p>
+
+<p>« C’est que… Line, laissez-moi vous avouer
+toute la vérité… c’est que, d’abord, le courrier
+ne m’a rien apporté de votre part… Ah ! je sais
+bien que, il y a quinze jours, j’ai eu de vous une
+brève causerie… Mais j’espérais… — stupidement,
+c’est vrai — que vous auriez la charité
+de la compléter par quelques bonnes lignes, au
+paquebot suivant, sachant quel bonheur est
+pour moi le moindre mot de souvenir venu de
+vous…</p>
+
+<p>« En revanche, il m’est arrivé une caisse de
+livres. Je ne sais pourquoi, je me suis imaginé,
+à la première impression, — sans doute parce
+que j’aurais bien souhaité qu’il en fût ainsi, et
+tout bas je vous murmure cela, ma bien-aimée, — je
+me suis imaginé que c’était vous
+qui me les aviez fait adresser, qui aviez eu ce
+souci tendre de distraire votre ami en lui envoyant
+dans son exil des livres choisis par vos
+soins. Et cette pensée, dont l’invraisemblance,
+une seconde, ne m’a pas frappé, m’a fait absurdement
+tressaillir de joie…</p>
+
+<p>« Hélas, tout de suite, un méchant démon est
+venu me rappeler que, avant de partir, j’avais
+recommandé à mon libraire de me faire parvenir,
+tous les mois, les nouveautés parues, afin
+que je ne devienne pas tout à fait un sauvage.</p>
+
+<p>« Vous moquerez-vous de votre pauvre Pierre,
+si je vous avoue, mon amour, que de cette
+déception, dont j’étais la seule cause, il m’est
+resté une tristesse abominable, tout le jour…
+Et l’impression a dû m’en poursuivre jusqu’en
+mon sommeil pour me faire faire le rêve affreux
+dont le souvenir me hante.</p>
+
+<p>« Comme toujours, ma Jacqueline, vous en
+étiez l’âme ; mais, pour la première fois, notre
+rencontre m’était une torture, car je ne sais
+quel sort impitoyable nous séparait. La vie vous
+arrachait à moi, malgré mes révoltes, mes
+supplications… Nous étions dans un jardin
+inconnu. Le ciel était lourd et gris. Des arbres,
+au feuillage terne, masquaient tout horizon.
+Comment, pourquoi étions-nous là, seuls tous
+deux, arrêtés au seuil d’une allée où l’herbe
+poussait drue, près d’une haute porte de parc ?
+Vous aviez cette robe noire scintillante que vous
+portiez la première fois où j’ai osé vous faire
+une visite, et qui vous donnait l’air d’une adorable
+déesse de la Nuit. Tout mon être criait
+vers vous. J’avais la soif de vos lèvres…</p>
+
+<p>« Et vous me faisiez un grand salut de dame
+étrangère, avec ce sourire distrait que je vous
+ai vu dans votre salon, quand vous receviez
+l’adieu d’un visiteur indifférent. Dans vos yeux,
+mon amour, il n’y avait pas de colère, seulement
+le détachement complet… Et c’était
+horrible !… J’avais la sensation qu’avec vos
+mains délicates, vous me tordiez le cœur en souriant…
+Et la souffrance était atroce ! à me faire
+désirer mourir tout de suite, dans la minute
+même, pour ne plus rien sentir…</p>
+
+<p>« Oh ! Jacqueline, si vous m’abandonniez,
+c’en serait fait de ma vie !… Je ne supporterais
+plus d’exister et j’arriverais bien à me faire
+tuer ici… Ce ne serait pas autrement difficile…</p>
+
+<p>« Je vous le disais dès mon arrivée, ma
+chérie, que les Jaunes nous deviennent ennemis
+dès qu’ils croient pouvoir le faire impunément.
+Nous l’avons expérimenté, depuis ma
+dernière lettre, lors d’une incursion qu’il nous
+a fallu faire très avant dans une région perdue,
+pour nous rendre compte de la possibilité de
+communications à établir. Il est évident qu’un
+vent mauvais souffle contre nous, par rafales
+encore ; toutefois je ne serais pas étonné que,
+l’occasion s’offrant, ces rafales ne deviennent
+tempête, un instant du moins. Nous ferons face
+au danger… Mais quand j’entrevois ces perspectives,
+je suis bien heureux, ma Jacqueline,
+que vous soyez en France, bien en sûreté dans
+votre Paris ; car les obséquieuses protestations
+de notre vice-roi, ses sourires bridés ne me
+rassureraient pas du tout pour vous…</p>
+
+<p>« Donc, notre troupe a été attaquée, à l’improviste,
+dans une façon de défilé sauvage, embroussaillé.
+Nous avons dû faire le coup de feu
+et votre futur mari, madame, s’est vu soudain
+transformé en chef de guerre !… J’ai évolué
+tant bien que mal dans ce pays mauvais où le
+danger était en embuscade. Puisqu’il fallait
+batailler, nous l’avons fait de façon à jeter en
+retraite nos assaillants, et, sur notre route déblayée
+ainsi, nous avons trouvé plusieurs cadavres
+que nos ennemis n’avaient pas emportés.
+En les regardant, toute mon ardeur belliqueuse
+est tombée… Que c’est donc frêle une vie,
+puisque le simple choc d’un petit morceau de
+métal la brise à jamais… Et cependant quel
+infini peut enfermer l’âme qui dirige cette vie…</p>
+
+<p>« Je voudrais croire maintenant que c’est la
+traîtrise de l’attaque qui m’avait exaspéré à me
+rendre féroce pendant notre courte lutte. Tout
+comme un vieux troupier, je m’enivrais de
+l’odeur de la poudre et de la lutte. J’ai senti,
+pendant un moment, peut-être plus profondément
+encore que je ne l’avais déjà fait, quelle
+saveur le danger bravé donne à la vie…</p>
+
+<p>« Ah ! mon amour, comme j’y tiens à la vie,
+désormais, et de quels rêves j’emplis l’avenir !
+Ils sont si beaux que, parfois, ils me font peur.
+Leur splendeur peut-elle être emprisonnée dans
+une chétive existence humaine ?… O Jacqueline,
+penser que vous serez à moi ! L’autre jour,
+tandis que la mort rôdait sournoisement autour
+de nous, j’avais l’impression d’être… — un
+enfantillage, soit — d’être protégé par votre
+souvenir. Sur ma poitrine, dans le portefeuille
+qui ne me quitte pas, il y avait votre image, et
+puis votre dernière petite lettre… Oh ! oui,
+bien petite, pour l’immense soif de votre ami !</p>
+
+<p>« Ma bien-aimée, pardonnez-moi mon exigence.
+Mais, dans mon exil, vos lettres sont
+mon unique bonheur. Je les lis et relis tant
+que, les yeux clos, la nuit, je puis me les réciter,
+quand je n’arrive pas à dormir, brisé par
+toute sorte de pensées, de regrets, de désirs
+qui crient vers vous…</p>
+
+<p>« Si vous saviez comment et combien je les
+attends, parce que vous êtes bonne, vous les
+feriez bien longues, un volume, au lieu des
+quatre pauvres pages, vite remplies par votre
+grande écriture, qui sont une goutte d’eau pour
+ma soif… Vous ne m’y raconteriez pas seulement
+les incidents de votre vie de jolie mondaine — dont
+pourtant je voudrais savoir… <i>tout</i> — vous
+ne m’enverriez pas des récits que n’importe
+quel étranger pourrait lire… Vous sentiriez
+que, pour moi qui suis un exilé, aux prises
+avec une rude tâche, vos lettres sont le repos,
+la joie, l’espoir… Que je les souhaite comme
+un pauvre homme souhaite le soleil quand il a
+suivi, dans la nuit, un âpre chemin, durant des
+heures et des heures !…</p>
+
+<p>« Jacqueline, agenouillé devant vous, le
+visage caché dans vos petites mains parfumées,
+je vous supplie de m’envoyer de votre pensée,
+de votre âme car j’en ai, je le confesse, des
+curiosités dévorantes… Ne me trouvez pas irrévérencieux,
+je vous en prie, mais je vous avoue
+que votre chère âme insaisissable m’apparaît
+tel un papillon de précieuse dentelle, léger,
+fuyant, aux ailes traversées d’arabesques capricieuses,
+si transparent que toutes les clartés le
+pénètrent… Clarté des lampes dans les salons
+où vous passez tant d’heures, clarté des lustres
+qui, les soirs de fête, illuminent votre jeune
+beauté.</p>
+
+<p>« Line, j’ai peur, si vous saviez combien !
+que mes doigts ne soient trop lourds pour ce
+délicat papillon… Jacqueline, vous m’aimez un
+peu, n’est-ce pas ?… Vous pensez à moi quelquefois
+au milieu de votre existence de Parisienne
+adulée, de cette existence qui me bouleverse
+de jalousie, moi qui suis prisonnier ici,
+loin de vous…</p>
+
+<p>« Oui, Jacqueline, je suis jaloux à en crier de
+vous sentir là-bas, admirée, désirée par ces
+autres qui m’épouvantent. Il y a des instants où
+j’ai un regret si aigu d’être parti, où j’ai de vous
+une telle soif qu’il me semble que l’angoisse
+dont je suis torturé va me rendre fou.</p>
+
+<p>« En ces minutes-là, où je vous adore trop
+et désespérément, mon amour, il ne faudrait
+pas qu’une occasion de revenir en France se
+présentât, je ne résisterais pas à la tentation,
+oubliant tout, pour revenir vers vous… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le dernier feuillet tomba des doigts de Jacqueline.
+Elle eut un geste machinal pour le
+maintenir sous ses mains croisées, afin que la
+brise ne l’emportât pas. Son regard, arrêté sur
+l’horizon radieux, rêvait avec cette expression
+que lui donnait une lecture intéressante.</p>
+
+<p>De complexes impressions se heurtaient en
+elle ; impatience des tendres reproches, émoi
+fugitif éveillé par le récit du combat, remords
+vagues ; par-dessus tout, satisfaction d’être ainsi
+adorée…</p>
+
+<p>L’absence estompait la silhouette et les traits
+plébéiens de Chartrans. Son imagination les
+façonnait à son gré ; et vraiment, après avoir
+lu cette lettre, elle le voyait, en son souvenir,
+pareil à un hardi héros de roman à qui il était
+flatteur d’inspirer une semblable passion. Aussi,
+elle pensa, très sincère :</p>
+
+<p>— Il faudra que je lui écrive, il le mérite.
+Ce doit être le courrier, ces jours-ci…</p>
+
+<p>Elle vérifiait sur son carnet. Et alors, elle eut
+une petite exclamation :</p>
+
+<p>— Oh ! mon Dieu ! j’ai oublié la date. C’est
+aujourd’hui absolument que ma lettre doit partir !…
+Et cet après-midi je n’ai pas une minute.
+Pourvu que ce matin, j’aie le temps, avant
+que Gérard de Brye vienne me chercher…</p>
+
+<p>Vive, elle rentra dans sa chambre et prit son
+buvard, car elle faisait toujours sans tarder ce
+à quoi elle était décidée ; et, très sage, elle s’installa
+à sa table, devant la porte-fenêtre grande
+ouverte. Elle n’était cruelle que par inadvertance.
+De volonté, elle était bonne, et d’instinct
+elle aimait à voir contents les êtres dont
+la vie frôlait la sienne, si elle n’avait pas à se
+plaindre d’eux…</p>
+
+<p>Elle ouvrit son buvard. Mais elle ne se mit
+pas à écrire. Les coudes sur la table, le menton
+sur ses mains jointes, elle laissait son esprit
+errer capricieusement ; et, avec des yeux qui
+ne voyaient pas, elle considérait le rubis sanglant
+d’une de ses bagues…</p>
+
+<p>Dans le cadre de la porte, la femme de
+chambre apparut :</p>
+
+<p>— M. de Brye fait savoir à madame qu’il est
+à ses ordres.</p>
+
+<p>Ainsi Gérard de Brye était là… Il la demandait…</p>
+
+<p>En elle jaillit le désir impétueux de fermer
+le buvard, de descendre vers Gérard qui l’attendait.
+Mais elle se raidit ; et, la voix un peu
+dure, elle dit, obéissant à une mystérieuse contrainte
+qu’elle subissait, toute frémissante :</p>
+
+<p>— Dites à M. de Brye que je le prie de m’excuser…
+Je ne pourrai sortir ce matin.</p>
+
+<p>La femme de chambre disparut. Aussi nettement
+que si elle l’eût suivie, Jacqueline vit la
+contraction du visage de Gérard déçu. Elle sentit,
+à travers la distance, son regret aigu de la
+réponse qu’elle lui envoyait… Et, une fois
+encore, un obscur élan bondit en elle, une
+envie folle de le retrouver, de s’en aller marcher
+à ses côtés dans la ville lumineuse, en respirant
+le violent parfum d’amour qu’elle aimait.</p>
+
+<p>Elle se leva machinalement et fit quelques
+pas sur le balcon où le store frémissait avec des
+battements d’ailes. Elle pensait :</p>
+
+<p>— C’était amusant cette promenade, pourtant…</p>
+
+<p>Ses yeux tombèrent sur les feuillets écrits
+par Chartrans, qu’elle apercevait sur la table.
+Alors, elle revint prendre sa place devant l’écritoire
+et saisit la plume.</p>
+
+<p>Mais la femme de chambre reparaissait avec
+une enveloppe fermée.</p>
+
+<p>— M. de Brye prie madame de lire cette
+lettre.</p>
+
+<p>Elle déchira le papier. Il avait écrit, dans le
+salon de l’hôtel :</p>
+
+<p>« Que vous ai-je fait ?… Pourquoi ne voulez-vous
+pas venir ?… Vous ai-je offensée en quelque
+chose ?… Je me torture l’esprit à chercher et je
+ne devine rien !… Soyez bonne… Rendez-moi
+heureux… Venez… ou dites-moi pourquoi vous
+vous êtes fâchée… que je puisse implorer mon
+pardon ! »</p>
+
+<p>Elle tressaillit d’un plaisir intense, voyant
+combien il appelait sa présence. Pour l’en récompenser,
+ne pouvait-elle lui parler, lui apporter
+elle-même son sage refus ?…</p>
+
+<p>Mais elle eut conscience que, si elle le voyait,
+s’il la suppliait de sortir, elle faiblirait. Et il ne
+fallait pas qu’elle faiblît !… Et puis, c’était sage
+et prudent de ne pas se prodiguer, d’aviver, par
+l’absence, ce besoin d’elle qu’elle sentait grandir
+en lui.</p>
+
+<p>Elle murmura, un étrange sourire sur les
+lèvres :</p>
+
+<p>— Tantôt, je le dédommagerai…</p>
+
+<p>Et elle griffonna de sa haute écriture :</p>
+
+<p>« Je ne suis pas fâchée du tout. Pourquoi le
+serais-je ?… J’ai seulement des lettres pressées
+à écrire. Nous vous verrons cet après-midi,
+n’est-ce pas, puisque nous allons visiter Burano
+et Torcello ?…</p>
+
+<p>« Mille bonnes choses… Je vous assure que
+si la sagesse ne me commandait pas impérieusement
+le contraire, je m’en irais avec beaucoup
+de plaisir flâner, guidée par vous, dans
+l’adorable Venise.</p>
+
+<p>« Au revoir, à tantôt.</p>
+
+<p class="sign">« J. N. »</p>
+
+<p>Elle cacheta et tendit le billet à la femme de
+chambre. Puis, très contente d’elle-même, elle
+reprit sa plume… Car, enfin, elle était restée
+pour écrire…</p>
+
+<p>Mais sa pensée lui échappait, distraite, s’enfuyant
+vers Gérard, curieuse de ce qu’il pensait.
+Un regret énervant l’envahissait de n’être pas
+sortie avec lui… Certes, elle aussi était privée !…</p>
+
+<p>Cependant, elle commençait sa lettre. Pêle-mêle,
+au hasard, elle y jetait les descriptions de
+Venise, des croquis drôles de silhouettes observées
+au passage, de doctes dissertations, réminiscences
+des discours de M. de Balme sur les
+œuvres vues dans les musées, un alerte récit
+des menus incidents du voyage, même de la
+rencontre avec Gérard de Brye, dont elle parla
+d’un ton détaché, disant que c’était « un gentil
+garçon, très aimable ».</p>
+
+<p>Mais il fallait aussi des phrases de tendresse,
+comme une fiancée, nécessairement, doit en
+envoyer à son fiancé…</p>
+
+<p>— Il m’aime tant !… Il faut que je lui dise
+des choses un peu gentilles !…</p>
+
+<p>Hélas ! ces choses lui venaient mal, guindées,
+quelconques. Dans la contrariété qu’elle éprouvait
+de son vertueux refus, qui lui enlevait une
+agréable promenade, tout son attendrissement,
+son affectueux élan vers Chartrans s’évanouissaient…</p>
+
+<p>Et, dépitée, les yeux pleins de larmes d’impatience,
+elle jeta la plume :</p>
+
+<p>— Je ne peux pas !… Je ne suis pas du tout
+en train d’être sentimentale !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">X</h2>
+
+
+<p>Quand, appelée par la cloche du déjeuner,
+Jacqueline sortit de sa chambre, elle trouva Anne
+qui l’attendait, sur la terrasse.</p>
+
+<p>Mme de Croissy venait de rentrer des <i lang="it" xml:lang="it">Frari</i> et
+se reposait, allongée dans un <i lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</i>, son
+chapeau jeté près d’elle. Ses yeux rêvaient, et
+elle soulevait d’un doigt machinal l’ondulation
+blonde de ses cheveux, un peu froissés par le
+chapeau. Les lèvres entr’ouvertes, elle aspirait
+la brise chaude qui frôlait son visage.</p>
+
+<p>Elle était dans une de ces minutes d’apaisement
+où l’être se laisse vivre, enveloppé par le
+charme et l’insensibilité des choses, oublieux
+de l’épreuve…</p>
+
+<p>Mais au pas de Jacqueline sur les dalles, elle
+tressaillit et se redressa, rendue à elle-même.
+Un sourire amusé glissa sur sa bouche, parce
+que Jacqueline, habillée de blanc, avait l’air
+d’une toute jeune fille ; et, amicale, elle demanda :</p>
+
+<p>— Eh bien, Line, avez-vous fait une bonne
+promenade ?</p>
+
+<p>Mais Jacqueline dit d’un ton raisonnable :</p>
+
+<p>— Je ne suis pas sortie. C’était le jour du
+courrier de Chine… J’ai écrit…</p>
+
+<p>— Ah ! parfait…, approuva Mme de Croissy,
+stupéfaite de tant de sagesse.</p>
+
+<p>Et parce qu’elle connaissait bien son amie,
+elle lui murmura, sceptique, tandis que toutes
+deux passaient à table :</p>
+
+<p>— Line, vous êtes donc brouillée avec Gérard,
+votre chevalier servant ?</p>
+
+<p>— Pas du tout ! marmotta la jeune femme
+avec une emphase mutine. Nous sommes toujours
+de parfaits amis ; mais vous comprenez,
+le devoir avant tout !</p>
+
+<p>— Je comprends… Je comprends… Et je
+vous félicite !</p>
+
+<p>Toutes deux se mirent à rire et s’assirent
+gaiement à table, auprès de M. de Balme, qui
+leur offrait à chacune des violettes, rapportées
+de sa promenade matinale. Jacqueline le remercia — comme
+elle savait le faire — et elle
+attacha joliment les fleurs à son corsage, pendant
+qu’Anne respirait le parfum de son bouquet.</p>
+
+<p>Après le désarroi du premier soir, Mme de
+Croissy était redevenue tout à fait maîtresse
+d’elle-même. Ne parlant pas de son mari, ne
+faisant ni ne permettant une allusion aux aveux
+qui lui étaient échappés dans un instant de
+faiblesse, elle les avait facilement laissé oublier
+par l’esprit léger de Jacqueline. D’ailleurs, la
+jeune femme était tout occupée d’elle-même et
+de son flirt avec Gérard ; et, à peine, elle se
+souvenait qu’un soir, elle avait vu la fière Anne
+de Croissy se révolter désespérément contre le
+mal d’aimer. Il lui suffisait de l’avoir retrouvée
+ainsi qu’elle l’avait toujours connue, doucement
+ironique et indulgente, très délicate dans la
+politesse souriante qu’elle témoignait à ceux
+qui vivaient près d’elle.</p>
+
+<p>Si elle se plaisait aux promenades solitaires
+dans Venise, pour bien voir à sa guise, disait-elle,
+du moins, elle ne fuyait plus la société de
+ses amis, comme le premier jour ; et, autant
+que Mme d’Entraigues, elle était l’âme de toutes
+les causeries, de toutes les excursions, jamais
+lasse de regarder, de visiter, jouissant de la
+beauté des choses et des horizons, ardemment
+intéressée par les œuvres d’art que Jacqueline
+apercevait à peine, à travers la fumée d’encens
+offerte généreusement à sa coquetterie par sa
+cour masculine.</p>
+
+<p>De ses admirateurs, le seul qui l’occupât, — et
+il l’occupait fort, — c’était Gérard. Mais
+avec les autres, elle était la grâce même, parce
+qu’il lui fallait l’hommage de tous, même des
+indifférents. Si bien que le bon M. de Balme,
+tout à fait subjugué, vivait partagé entre le désir
+de l’accompagner dans les excursions quotidiennes
+et son amour des belles toiles qu’il
+était venu revoir à Venise.</p>
+
+<p>L’évidente attention que Gérard témoignait à
+la jeune femme semblait lui déplaire très vivement.
+Aussi, ce matin-là, satisfait qu’elle l’eût
+déçu en ne sortant pas avec lui, il se montra
+d’humeur très souriante tout le temps du déjeuner,
+et, contre son habitude, ne se plaignit
+pas des courants d’air qu’amenait le jeu des ventilateurs
+dans la salle à manger. En revanche,
+il s’assombrit quand Anne, ayant regardé sa
+montre, s’écria, sa serviette jetée en hâte :</p>
+
+<p>— Line, nous avons été trop longues à déjeuner !
+Sauvons-nous pour ne pas manquer le
+bateau de Torcello. Les d’Entraigues nous y
+attendent.</p>
+
+<p>Le ton un peu mécontent, M. de Balme s’exclama :</p>
+
+<p>— Comment, Anne, vous voilà encore reparties ?…
+Je pensais que vous viendriez tantôt
+visiter avec moi la collection Zanielli !… Vous
+ne tenez pas en place à Venise… Ce n’était pas
+la peine d’y venir !</p>
+
+<p>— Père, nous désirons connaître tout ce qui
+touche à Venise… même les petites îles qui
+l’avoisinent… Il ne faut pas nous en vouloir.</p>
+
+<p>Pressée par l’heure, elle se levait de table et
+piquait alertement les épingles de son chapeau,
+debout auprès de Jacqueline qui arrangeait son
+voile avec soin, pensant que, là-bas, au bateau,
+sûrement, Gérard l’attendait…</p>
+
+<p>Et si, pourtant, froissé de sa défection du
+matin, il ne venait pas ?… L’idée lui en traversa
+l’esprit, et un tressaillement secoua tous ses
+nerfs. Elle <i>voulait</i> qu’il vînt… Sinon, que signifiait
+pour elle cette excursion ?… Et une petite
+fièvre d’attente faisait battre son cœur très vite,
+alors que, aux côtés de Mme de Croissy, elle
+traversait la Piazzetta, blonde de soleil, et, de
+son pas vif de Parisienne, gagnait le quai des
+Esclavons, devant lequel fumaient les bateaux
+à vapeur.</p>
+
+<p>Les voyageurs, nombreux, stationnaient devant
+les passerelles. Avidement, le regard de
+Jacqueline les effleura. Il y avait là des touristes
+de toute sorte : de lourdes Allemandes, des Anglaises
+garçonnières sous le canotier de paille ;
+et aussi des Italiens du peuple ; puis un groupe
+très élégant, celui des d’Entraigues et de leurs
+amis. Gérard n’était pas parmi eux. Jacqueline
+mordit sa lèvre, déçue à en pleurer.</p>
+
+<p>Lili d’Entraigues les avait aperçues et accourait
+à elles, très gaie.</p>
+
+<p>— Que vous arrivez tard ! J’ai vu le moment
+où vous manquiez le bateau ! Gérard de Brye ne
+tenait plus en place. Un peu plus, il vous faisait
+tambouriner !</p>
+
+<p>Jacqueline ne l’écoutait plus. Un violent sursaut
+de plaisir avait fouetté ses joues d’un
+flot de sang, nul ne le remarqua dans la hâte
+du départ. D’ailleurs, elle ne se trahit pas autrement ;
+et elle garda l’air le plus correct du
+monde quand, sur le bateau, elle entendit, près
+d’elle, la voix de Gérard qui la saluait :</p>
+
+<p>— M’est-il permis, madame, de vous présenter
+mes hommages ?</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main.</p>
+
+<p>— C’est permis !… Comme vous êtes cérémonieux
+tantôt…</p>
+
+<p>— Suis-je cérémonieux ? répéta-t-il, oubliant
+son irritation contre elle parce qu’elle lui souriait,
+espiègle et câline, — si joliment !…</p>
+
+<p>— Très cérémonieux ! Est-ce que vous êtes
+fâché de ce que je ne suis pas sortie avec
+vous ce matin ?… Je ne pouvais pas, je vous
+assure…</p>
+
+<p>Il s’inclina :</p>
+
+<p>— Vous m’avez donné une très grosse déception.</p>
+
+<p>— Que vous ne m’avez pas encore pardonnée ?
+avouez-le.</p>
+
+<p>A son tour, il sourit, apaisé :</p>
+
+<p>— Non, parce qu’elle était trop rude pour
+que je puisse l’accepter sans révolte.</p>
+
+<p>— Alors, cet après-midi, il faudra que je
+sois très gentille pour que vous ne m’en vouliez
+plus ?… Faisons la paix sans attendre, dites ?…
+Puisque, sûrement, nous finirons par là, ne perdons
+pas du temps à demeurer brouillés !</p>
+
+<p>De nouveau, elle lui offrait sa main qu’elle
+avait dégantée. Il appuya ses lèvres sur la peau
+fraîche, en un baiser très lent, sans souci de
+ceux qui les entouraient.</p>
+
+<p>— Eh bien, eh bien, qu’est-ce que vous faites
+donc là, tous les deux ? lança joyeusement Lili
+d’Entraigues qui avait surpris le geste.</p>
+
+<p>Jacqueline ne se troubla pas du tout.</p>
+
+<p>— Nous scellons une réconciliation, expliqua-t-elle,
+la mine candide. Mais à l’ombre des cils,
+son regard brillait dans l’éclat d’une joie.</p>
+
+<p>Tout à coup, l’ardent et impérieux désir s’emparait
+d’elle de jouir pleinement de cette journée
+splendide, de savourer la puissance de sa capiteuse
+beauté, et aussi le plaisir extrême que lui
+donnait l’attention de cet homme qui était là
+pour elle seule, elle le savait bien ! — qu’elle
+seule intéressait des femmes présentes. Sa lettre
+à Chartrans était partie. Elle se trouvait, à son
+égard, en parfaite tranquillité de conscience,
+estimant, en toute sincérité, qu’elle avait bien
+rempli ses devoirs envers lui. Sans scrupule,
+maintenant, elle pouvait s’amuser à sa fantaisie,
+se faire faire la cour qu’elle aimait, par un
+homme qui valait la peine qu’elle s’appliquât à
+le rendre épris.</p>
+
+<p>Assise à l’avant du bateau, elle contemplait
+l’eau diaprée qui fuyait en ondulations profondes,
+soyeuses, limpides comme l’azur de ce
+ciel italien, tout vibrant de lumière. Avec des
+lèvres gourmandes, elle aspirait la brise venue
+du large qui lui battait le visage. Gérard lui
+parlait, debout devant elle ; et, dans ses yeux
+qui ne la quittaient point, luisait la flamme
+de son désir. Elle le voyait et trouvait charmant
+que ce fût ainsi !</p>
+
+<p>Elle lui répondait, alertement, comme aux
+autres hommes, groupés autour d’elle. Mais une
+impatience l’énervait d’être seule avec lui, non
+plus entourée de toute une société amie qui les
+emprisonnait dans une causerie quelconque. Et
+puis, aussi, elle redoutait la clairvoyance d’Anne
+de Croissy, dont elle savait les yeux habiles à
+pénétrer tous les manèges de la coquetterie…
+C’était ennuyeux, décidément, que la jeune
+femme sût ses fiançailles avec Chartrans… Si
+discrète fût-elle, Jacqueline avait l’impression
+d’être observée par elle, et cela était un peu
+gênant pour les évolutions de son flirt.</p>
+
+<p>Aussi quand le vapeur ayant fait une première
+escale à Burano, tous descendirent à terre,
+elle n’osa encore répondre à la prière qu’elle
+lisait dans les yeux de Gérard et s’isoler, comme
+elle le souhaitait tant !… pour aller errer avec
+lui dans les petites rues claires où le soleil incendiait
+la façade des maisons roses et blanches,
+bariolées par l’éclatant coloris des vêtements qui
+séchaient, suspendus aux fenêtres.</p>
+
+<p>Alors, curieusement, pour se distraire de la
+tentation obsédante, elle se prit à regarder les
+ruelles pittoresques, les jardinets dont les arbres
+ressemblaient à de gigantesques bouquets… Au
+passage, des filles la dévisageaient, s’abritant
+de leur éventail contre la morsure du soleil. Des
+hommes sveltes, au visage fin, dardaient leurs
+yeux noirs sur les étrangères venues, sans nul
+doute, pour visiter l’école célèbre des dentellières.</p>
+
+<p>Très justement célèbre ! Quand Jacqueline y
+pénétra, pour un moment, elle oublia tout à
+fait l’existence de Gérard, trop femme pour ne
+pas s’absorber dans la contemplation des dentelles
+de fées qui naissaient sous les doigts du
+petit monde des ouvrières.</p>
+
+<p>A travers les rangs pressés des travailleuses,
+quelques-unes presque des fillettes encore, elle
+se prit à circuler dans la vaste salle blanche, où
+les stores tamisaient la vive lumière que versaient
+les larges fenêtres ouvertes.</p>
+
+<p>Et son regard enthousiasmé s’attacha avec
+envie aux dessins incomparables que l’aiguille
+créait sur les coussins ; palmes nuancées par la
+richesse des points divers, lacis aériens sous
+des fleurs ouvragées merveilleusement, reliefs
+somptueux jetés sur la transparence ténue des
+réseaux, toute une flore jaillie sous des doigts
+d’artiste qui faisait rêver aux arabesques fantastiques
+que le givre dessine aux vitres glacées
+par l’hiver.</p>
+
+<p>Ce fut bien juste si un atome de sagesse
+l’arrêta brusquement alors que, entraînée par
+l’exemple d’Anne de Croissy et de Mme d’Entraigues,
+elle s’apprêtait à acheter un admirable
+col, au point de Burano, qu’elle eût été tout à fait
+incapable de payer. La dette aurait été à lointaine
+échéance qu’elle l’eût peut-être acceptée
+sans hésitation. Mais il s’agissait d’un achat à
+solder sur l’heure. Et, mordant ses lèvres de
+dépit, elle sortit de la salle pour ne plus voir
+les dentelles tentatrices.</p>
+
+<p>Jusqu’à Torcello, remontée sur le bateau,
+elle fut de méchante humeur, irritée de s’être
+heurtée à une stupide difficulté matérielle,
+comme elle disait ; et Lili d’Entraigues tomba
+fort mal, en lui demandant, sans soupçon du
+pourquoi de sa mine assombrie :</p>
+
+<p>— Eh bien, Jacqueline, que pensez-vous des
+merveilles qui viennent de nous être montrées ?</p>
+
+<p>— Je pense que je déteste voir de belles
+choses quand je ne peux les posséder !</p>
+
+<p>Tous rirent de la franchise de l’aveu ; mais
+pendant que les propos se croisaient, Gérard
+lui murmura, avec une audace caressante :</p>
+
+<p>— Et que dirai-je alors, moi, qui vis près de
+vous depuis une semaine ?… que vous avez promis
+de dédommager de votre abandon, ce
+matin, et qui ne vous ai pas eue encore une
+minute à moi, depuis que nous sommes partis !</p>
+
+<p>— Ce sera pour Torcello… Ayez encore un
+peu de patience, fit-elle, oublieuse des dentelles,
+reprise par le charme qu’exerçait sur elle
+la présence de Gérard.</p>
+
+<p>Le bateau approchait de la petite île dont,
+jadis, la fièvre avait chassé les habitants. A
+peu près seule dans le village ruiné par l’abandon,
+la curieuse église demeurait, attirant toujours,
+par une mosaïque célèbre, les artistes et
+les archéologues.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que nous allons voir à Torcello ?
+confia Jacqueline à Gérard qui l’aidait à débarquer.</p>
+
+<p>Il se mit à rire.</p>
+
+<p>— Vous ne vous en êtes pas informée ?</p>
+
+<p>— Pas du tout… En Italie, je me laisse conduire…
+J’ai confiance. C’est très drôle, je ne
+vois pas même de village. Il n’y a que de
+l’herbe, des arbres et du soleil !</p>
+
+<p>Elle avait un air si naïvement saisi que, de
+nouveau, il sourit.</p>
+
+<p>— Nous allons voir une fresque byzantine
+qui est admirable…</p>
+
+<p>— Oui… Dans ce pays, elles le sont toutes…
+Et pourtant, il y en a !…</p>
+
+<p>— Trop ?… trouvez-vous ?</p>
+
+<p>— Beaucoup pour moi… Mais je pense que
+je ne serai pas obligée de regarder longtemps…
+J’aime mieux, décidément, la nature que l’art…
+Ne le dites pas, j’aurais l’air d’une mécréante
+ou d’une épicière… C’est une confidence que je
+vous fais !</p>
+
+<p>— Je vous remercie de me rappeler ainsi que
+vous avez bien voulu m’accueillir dans le
+nombre de vos amis, au Lido… Vous vous rappelez ?…</p>
+
+<p>Une indéfinissable expression flotta dans le
+regard de Jacqueline.</p>
+
+<p>— Le soir où vous m’avez poliment exprimé
+le désir de me faire la cour !… Oui, je me rappelle…
+Mais ce soir-là me paraît maintenant si
+lointain !… Et cependant, il appartient au commencement
+de la semaine. Seulement, nous
+ne nous sommes guère quittés depuis huit
+jours… C’est pour cela que nous sommes
+aujourd’hui comme de vieilles connaissances.
+Les années de campagne comptent double !</p>
+
+<p>Elle disait tout cela d’un accent drôle et
+joyeux, laissant, comme un bébé, son ombrelle
+traîner derrière elle. A son corsage se fanaient
+les violettes que M. de Balme lui avait offertes,
+qui l’enveloppaient d’une senteur fraîche…
+Souple dans son costume de serge blanche,
+coiffée d’une toque emplumée dont les ailes se
+dressaient en un jet audacieux, la peau dorée,
+les prunelles ardentes et tendres à travers le voile
+des cils, elle avait une grâce capiteuse dont
+Gérard se grisait.</p>
+
+<p>Tous, maintenant, cheminaient dans la petite
+île désertée que le printemps fleurissait. A travers
+la dentelle des branches, baignées de verdure
+nouvelle, s’épandait le beau ciel limpide.
+Les rares maisons, au toit de tuiles rouges,
+avaient la gaîté d’un rire de fillette.</p>
+
+<p>Lentement, Gérard et Jacqueline suivaient
+les groupes qui se dirigeaient vers l’église, sous
+le couvert des arbres. Quelques chaumières
+l’avoisinaient ; et aussi un humble musée,
+devant lequel jouaient des enfants, pieds nus
+dans la poussière, qui, à la vue des voyageurs,
+se précipitèrent avec une demande d’aumône.</p>
+
+<p>Tout de suite, Jacqueline vida à peu près son
+porte-monnaie dans leurs mains, amusée de les
+voir bondir pour s’emparer des pièces de monnaie
+qu’elle leur lançait au hasard. Et, avec le
+même entrain, elle leur distribua des bonbons
+restés dans sa bonbonnière.</p>
+
+<p>Les touristes, pendant ce temps, s’engouffraient
+dans la vieille petite église, enserrée par
+un cloître où le soleil allongeait l’ombre fuyante
+des colonnes.</p>
+
+<p>— Ne voulez-vous pas que nous restions
+dehors ? puisque la fresque vous laisse froide,
+proposa insidieusement Gérard. Il fait si bon
+ici !</p>
+
+<p>Elle en avait bien grande envie. Mais pour
+l’empêcher de succomber à la tentation, voici
+que Lili d’Entraigues l’appelait ; sans malice,
+semblait-il.</p>
+
+<p>— Oh ! Jacqueline, venez donc voir. C’est
+très curieux !</p>
+
+<p>Résignée, avec une moue d’enfant déçue,
+elle entra à son tour, totalement indifférente
+aux doctes enseignements de M. d’Entraigues
+sur le caractère très rare du cloître en rotonde.</p>
+
+<p>Alors elle aperçut la gigantesque fresque en
+mosaïque qui enthousiasmait les artistes ; et,
+curieusement, elle s’arrêta comme Anne, comme
+Mme d’Entraigues, à considérer les scènes pittoresques
+qui évoquaient le dernier Jugement, à
+regarder les maigres personnages, profilés sur
+le fond d’or, en silhouettes somptueusement
+naïves, gauches et expressives.</p>
+
+<p>Sa pensée fantasque s’amusa un instant des
+primitives créations des vieux maîtres. Puis,
+incapable de s’absorber dans une préoccupation
+purement artistique, elle se détourna et s’en
+fut errer à son gré dans le pourtour du chœur
+que cernaient deux petites chapelles. Une allégresse
+flottait en elle… Mais, confusément,
+elle pensait à des choses très diverses, aux
+dentelles de Burano, à sa lettre partie pour la
+Chine, à l’attitude significative de Gérard près
+d’elle… Vraiment, il commençait à être bien au
+point…</p>
+
+<p>Un pas derrière elle… C’était lui. Elle savait
+bien qu’il viendrait vite la rejoindre !…</p>
+
+<p>Arrêtée, elle avait l’air tout à la contemplation
+de la grande figure hiératique qui se dressait
+derrière l’un des autels. Par une étroite
+fenêtre ouverte, frémissait la brise printanière,
+dans les jeunes pousses qui caressaient la pierre
+de leurs délicates frondaisons.</p>
+
+<p>Dans l’église, l’ombre flottait, enveloppante,
+striée par le jet de soleil qui trouait un vitrail.</p>
+
+<p>Une hirondelle voletait sous la voûte.</p>
+
+<p>Jacqueline tourna un peu la tête vers Gérard
+et dit à demi-voix :</p>
+
+<p>— C’est charmant ici, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Mais lui, sans répondre, l’attira, la renversa
+un peu sur sa poitrine et appuya sa bouche sur
+les lèvres chaudes, comme un altéré boit à une
+source vive.</p>
+
+<p>Elle, étourdie, ne se dérobait point, tressaillante
+sous le baiser. Mais ce ne fut qu’une
+seconde. Elle se reprit tout de suite, trop
+habituée aux flirts audacieux pour s’effarer,
+mais aussi trop prudente pour accepter un jeu
+compromettant. Elle se dégagea d’un geste volontaire
+et dit, la voix assourdie, mi-railleuse,
+mi-fâchée :</p>
+
+<p>— Vraiment, je vous engage à ne pas vous
+gêner !</p>
+
+<p>Comme s’il ne l’eût pas même entendue, il
+murmura seulement :</p>
+
+<p>— Encore !</p>
+
+<p>Et une seconde fois, avec la même avidité
+éperdue, la même résolution doucement impérieuse,
+il chercha les lèvres qu’il entr’ouvrit
+dans un baiser lent…</p>
+
+<p>Cette fois, elle n’eut pas un mouvement pour
+l’écarter, vaincue, les cils battant un peu sur le
+regard qui devenait vague…</p>
+
+<p>Mais un pas résonna sur les dalles, près
+d’eux… Il la laissa aller, sans un mot.</p>
+
+<p>Elle non plus ne dit rien et se prit à marcher
+dans l’allée. Difficilement, elle eût démêlé
+ce qui se passait en elle.</p>
+
+<p>La soudaine hardiesse de Gérard l’avait saisie.
+Mais elle ne s’en trouvait pas offensée… Jamais
+elle ne l’était, quand on lui prouvait qu’elle
+était séduisante. Et plus d’un déjà le lui avait
+prouvé…</p>
+
+<p>Seulement, un frisson l’avait secouée de la
+nuque aux talons et lui laissait dans tout l’être
+une sorte de vertige. Ce n’était pourtant pas la
+première fois, depuis son veuvage, qu’un baiser
+d’homme lui brûlait la bouche… Mais jamais
+elle n’en avait éprouvé le désarroi qui faisait ses
+nerfs tout vibrants… Quelle conduite fallait-il
+tenir avec Gérard ?</p>
+
+<p>Évidemment, elle ne voulait pas qu’il la crût
+une femme facile, ce qui n’était pas chic du
+tout… Mais comment se guinder dans une attitude
+irritée quand, en toute sincérité, elle ne
+se sentait contre lui nulle irritation ; même plus,
+quand le souhait obscur vivait en elle de goûter
+de nouveau la troublante caresse.</p>
+
+<p>Toutes ces idées se heurtaient dans son cerveau,
+pendant que, ayant rejoint Anne, elle
+semblait écouter les savantes explications de
+M. d’Entraigues, qui se délectait devant l’originale
+beauté de la fresque. Mais, après quelques
+minutes, lasse d’entendre des mots auxquels sa
+pensée distraite ne donnait point de sens, elle
+murmura à son amie :</p>
+
+<p>— Anne, je suis fatiguée de piétiner. Je vais
+un peu me reposer dehors…</p>
+
+<p>Elle sortit vite, avec le souci de n’être pas
+suivie par quelque indifférent. Très convaincue,
+elle eût dit qu’elle souhaitait être seule ; et,
+avec délice, laissant le cloître derrière elle,
+elle vit, sous la jeune verdure, la place solitaire
+où les enfants jouaient toujours. Plus loin,
+devant le petit musée, des femmes travaillaient
+sous un bouquet d’arbres en fleurs ; et le soleil
+et l’ombre tachetaient bizarrement leurs robes
+claires.</p>
+
+<p>Au hasard, elle fit quelques pas pour aller
+trouver un banc où elle attendrait… l’homme
+qui, déjà derrière elle, lui disait très doucement,
+comme s’il avait peur de la faire fuir :</p>
+
+<p>— Pourquoi vous en allez-vous ainsi ? Il faut
+me pardonner si je vous ai offensée… C’est vous
+qui me faites déraisonner !</p>
+
+<p>Elle tressaillit de l’accent dont il parlait, et,
+entre les cils, son regard fut affolant comme
+une volupté. Toutefois, elle dit d’un ton de
+femme raisonnable :</p>
+
+<p>— Je vous pardonne à la condition que vous
+me promettiez d’être plus sage.</p>
+
+<p>Mais, hardiment, il répliqua, les yeux arrêtés
+sur elle :</p>
+
+<p>— Non, je ne promets pas… parce que je
+serais incapable de tenir ma promesse !</p>
+
+<p>— Ah !… ah !… Alors, qu’est-ce que nous
+allons faire ?… Nous brouiller ?…</p>
+
+<p>La bouche avait une expression malicieuse,
+d’une grâce provocante. Royalement, elle
+s’amusait.</p>
+
+<p>— Ce qu’il faut faire ?… M’accepter tel que
+je suis… tel que vous m’avez fait… en me permettant
+de… de songer à vous seule…</p>
+
+<p>Du bout de son ombrelle, elle tourmentait la
+pointe effilée de son soulier, et elle considérait
+l’herbe fleurie, à ses pieds.</p>
+
+<p>Puis, posément, elle dit :</p>
+
+<p>— Peut-être vaudrait-il mieux cesser le
+jeu…</p>
+
+<p>— Pour moi ce n’est pas un jeu ! jeta-t-il
+presque violemment.</p>
+
+<p>— Je vous ai prévenu que, pour moi, en
+revanche, ce n’était rien de plus… Si vous perdez
+la tête ainsi, mieux vaut que vous ne vous
+occupiez plus de moi…</p>
+
+<p>Elle articulait ces choses d’un ton détaché ;
+et, cependant, en son cœur, la crainte bondissait
+qu’il ne la prît au mot et ne se détachât d’elle,
+alors que, résolument, elle voulait le garder,
+tout vibrant par elle et pour elle…</p>
+
+<p>Mais dans les yeux qui rencontraient les siens,
+elle vit bien qu’elle n’avait rien à craindre de
+semblable. Au fond des prunelles de Gérard
+luisait la courte flamme qu’elle connaissait bien
+pour l’avoir vue en d’autres regards qui avaient
+appelé le sien…</p>
+
+<p>— Je devrais, en effet, vous fuir parce que
+vous êtes la coquetterie même faite femme,
+martela-t-il avec une sorte d’emportement, brûlé
+de la soif, aiguë à en devenir douloureuse, de
+reprendre les lèvres chaudes qui avaient un
+parfum de fleur.</p>
+
+<p>Mais elle répondit par un petit rire, joyeux
+et ironique :</p>
+
+<p>— C’est justement parce que je suis coquette
+que je vous parais digne de quelque attention.
+Si j’étais une sage personne, détachée des hommages
+masculins, comme l’est Anne, ou bien une
+vertueuse matrone, dédaigneuse des hommes,
+vous auriez bien vite fait de me tirer votre chapeau
+et vous me considéreriez tout juste, de
+loin, comme de braves gens admiraient je ne
+sais quel saint juché sur une colonne…</p>
+
+<p>Malgré lui, il se mit à rire de la drôlerie de
+son accent.</p>
+
+<p>— Je ne crois pas que vous ayez la moindre
+ressemblance avec cet honorable saint… Heureusement
+pour vous… et pour ceux qui adorent
+votre beauté !…</p>
+
+<p>— Je ne suis pas belle… C’est un trop majestueux
+qualificatif pour moi, murmura-t-elle, les
+paupières abaissées soudain sur l’éclat de son
+regard.</p>
+
+<p>— Vous êtes mieux… vous êtes pire que
+belle… Vous avez le je ne sais quoi qui ensorcelle
+les pauvres hommes… Et vous le savez
+bien !… C’est pourquoi vous devez être compatissante !</p>
+
+<p>— Je le suis, fit-elle d’un indéfinissable
+accent… Je le suis à mes heures… Maintenant…</p>
+
+<p>Et elle eut un sourire espiègle :</p>
+
+<p>— … Maintenant, je ne peux pas l’être…
+Voici Anne et les autres… Je dois me montrer
+seulement correcte… Allez et ne péchez plus !</p>
+
+<p>Elle disait cela, jouant son personnage de
+femme indulgente et irréprochable ; mais sa
+pensée corrigeait :</p>
+
+<p>— J’espère bien qu’il péchera encore !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XI</h2>
+
+
+<p>Anne de Croissy connaissait trop bien la vie,
+son amie Jacqueline et son cousin Gérard de
+Brye, pour ne pas s’être aperçue que le flirt
+auquel tous deux se livraient prenait un caractère
+plus sérieux qu’il n’eût fallu.</p>
+
+<p>Certes, maintes fois, elle avait vu Jacqueline
+ainsi courtisée de très près, et s’y prêter, sans
+en ressentir plus qu’une vive satisfaction de
+vanité féminine. Elle savait que sa coquette
+amie aimait, dans la vie comme aux cartes, les
+jeux téméraires mais était, selon son propre
+aveu, très mauvaise joueuse, ne payant pas les
+dettes sentimentales qu’elle contractait délibérément.</p>
+
+<p>Aussi n’eût été la sympathie que lui avait
+inspirée Chartrans, Anne eût considéré d’un œil
+curieux et amusé les péripéties de l’aventure.</p>
+
+<p>N’eût été aussi son impression que, cette fois,
+Jacqueline ne demeurait pas aussi indifférente
+qu’il était nécessaire à la cour pressante de
+Gérard. Était-ce l’influence de l’amoureuse
+Venise qui la troublait dans son rôle ordinaire
+de divinité adorée et insaisissable ?… Était-ce
+que l’adorateur, cette fois, avait eu la divination
+des mots qu’il fallait pour attirer cette âme fragile ?</p>
+
+<p>Anne trouvait la jeune femme tout autre,
+presque trop jolie, ayant un éclat de fleur épanouie
+à quelque mystérieux soleil ; et puis,
+nerveuse, comme si une fièvre l’eût brûlée par
+instants, tour à tour gaie follement et absorbée
+par une songerie qui donnait à ses prunelles
+une profondeur inaccoutumée. Elle semblait
+devenue indifférente aux admirations masculines
+de son entourage, et assombrissait M. de
+Balme en ne prenant plus garde à lui qu’autant
+que la politesse l’exigeait.</p>
+
+<p>Que se passait-il ?… Sûrement Gérard, même
+très épris, n’offrirait ni son nom ni sa fortune à
+Jacqueline, bien qu’il ignorât ses fiançailles.
+Mais il était ambitieux et n’épouserait jamais
+qu’une héritière qui serait en même temps une
+<i>vraie</i> jeune fille. Les femmes brûlées par la
+vie, si séduisantes fussent-elles, ne pouvaient
+être pour lui qu’une aventure. Et Anne, le
+sachant, n’acceptait pas que Jacqueline, la
+fiancée de Pierre Chartrans, à cette heure sous
+sa protection à Venise, servît de jouet à un
+homme qui ne ferait d’elle que sa maîtresse.</p>
+
+<p>Ce souci la préoccupait de nouveau, alors
+que, sur le bateau qui allait à Chioggia, elle
+observait Jacqueline, assise à sa place favorite, à
+l’avant du vapeur. Fraîche autant qu’une enfant,
+le visage nimbé par les cheveux d’or sombre
+que la brise soulevait autour de son visage, elle
+avait un air d’heureuse insouciance en regardant
+fuir les petits villages tout blancs de soleil où,
+sur les murs, les vignes découpaient des ombres
+bleues. Elle paraissait très libre d’esprit…
+Pourtant, Anne ne se rassurait pas. Et Gérard,
+lui, où était-il ?… Correctement à l’autre extrémité
+du groupe, il causait. Mais Mme de Croissy,
+qui le connaissait bien, le devinait impatient,
+nerveux. Et elle pensa, un peu moqueuse :</p>
+
+<p>— Nous l’exaspérons en l’empêchant d’être à
+son gré près de Jacqueline !</p>
+
+<p>Ne se sachant pas observé, il regardait, en
+en effet, vers la jeune femme ; et, dans les yeux,
+il avait cette expression qui trahit chez l’homme
+la hantise d’une femme.</p>
+
+<p>Nettement, Anne précisa :</p>
+
+<p>— Il est temps que nous repartions !… Deux
+jours encore, et ils seront séparés ! Jusque-là,
+je vais essayer de garder cette petite dans mes
+parages… Il faut bien que je veille sur le trésor
+du pauvre Chartrans, pendant que j’en suis
+un peu responsable… Je crains bien que ce ne
+soit un grand malheur pour lui de s’être épris
+d’elle…</p>
+
+<p>Lili d’Entraigues appelait :</p>
+
+<p>— Anne, ma chère, nous approchons. Venez
+voir l’adorable coup d’œil ! Vous avez l’air
+plongée dans je ne sais quelles méditations
+solennelles !…</p>
+
+<p>Mme de Croissy sourit et cessa de considérer
+la comédie humaine pour contempler le radieux
+spectacle. Sur la moire satinée des eaux bleues
+qui roulaient, vers la pleine mer, de longues
+vagues, frangées de neige et d’argent, se dressait
+la flottille des barques dont les larges voiles
+rousses découpaient leur rectangle sur l’azur
+violent du ciel sans ombre.</p>
+
+<p>Le vapeur approchait lentement du quai que
+bordaient les petites maisons d’un blanc cru,
+où les fenêtres portaient la même décoration
+de vêtements aux couleurs vives qui bigarrait
+celles de Torcello.</p>
+
+<p>Des groupes curieux s’étaient immobilisés au
+débarcadère, faits de mendiants, très beaux
+sous leurs guenilles, de pêcheurs bronzés, la
+pipe aux lèvres, de gamins flâneurs, de fillettes
+brunes et fines comme des statuettes d’argile,
+tous attentifs à la manœuvre coutumière du
+vapeur.</p>
+
+<p>Dès que les touristes furent à terre, des
+guides d’occasion les assaillirent, s’offrant à les
+conduire dans le labyrinthe des rues aux arcades
+basses où s’épandait la fraîcheur de l’ombre.
+Un vieil homme, tanné par le soleil et la mer,
+s’attachait obstinément à Jacqueline, dont la
+vue paraissait le charmer, et marmottait, en un
+charabia italien et français, l’offre de « mener
+la <i lang="it" xml:lang="it">signora</i> ».</p>
+
+<p>Elle riait, marchant un peu vite, pour trouver
+l’abri des arcades, quand, tout à coup, la voix
+de Gérard s’éleva près d’elle, rude et irritée,
+pour écarter l’importun qui, ahuri, laissa passer
+le couple.</p>
+
+<p>Au fond des prunelles de Jacqueline, une
+flamme de joie avait lui. Mais elle la laissa
+s’éteindre entre les cils soudain rapprochés et
+dit, tranquillement :</p>
+
+<p>— Comme vous avez l’air de méchante humeur !
+Que vous est-il arrivé ?… Vous avez secoué
+ce pauvre diable…</p>
+
+<p>— Je voudrais le précipiter dans la lagune,
+comme tous ceux qui se mettent entre vous et
+moi, fit-il avec une sorte de rudesse tendre.
+Comment aurais-je supporté de vous voir écouter
+ses bavardages idiots quand vous ne m’accordez
+même pas un misérable instant !</p>
+
+<p>Un étrange sourire courut sur la bouche de
+Jacqueline.</p>
+
+<p>— C’est par charité que je me fais rare !…
+pour vous habituer à la séparation, puisque nous
+partons dans deux jours…</p>
+
+<p>— C’est vrai ?… Réellement, vous partez ?…</p>
+
+<p>Une révolte grondait dans sa voix.</p>
+
+<p>— Mais oui… M. de Balme l’a dit tantôt
+à déjeuner… Et c’est bien dommage de partir !…</p>
+
+<p>Ardemment, il murmura, se refusant à l’idée
+de la perdre, sans avoir apaisé cette soif qu’elle
+lui avait donnée d’elle :</p>
+
+<p>— Il ne faut pas partir… Laissez aller vos
+amis s’ils le veulent, et restez !…</p>
+
+<p>Elle ne parut pas comprendre l’audacieuse
+prière que les mots si simples voilaient :</p>
+
+<p>— Toute seule à Venise, ce serait triste…
+Mieux vaut jouir pleinement des derniers jours
+qui m’y sont donnés pour en emporter le meilleur
+des souvenirs. C’est la sagesse… Ne pensez-vous
+pas ?… Quand nous serons partis, j’espère
+que vous nous regretterez beaucoup…</p>
+
+<p>— Voulez-vous la vérité, confessée humblement ?
+Quand vous serez partie, je n’aurai plus
+que le seul désir de filer vers Paris pour vous y
+retrouver…</p>
+
+<p>Elle tressaillit tant il y avait dans son accent
+de sincérité, de passion et de volonté.</p>
+
+<p>Sans rien voir autour d’elle, maintenant, elle
+se laissait conduire par lui, insouciante du pittoresque
+des rues étroites où, sous la voûte
+écrasée des arcades, des femmes travaillaient
+par groupes et, à leur passage, levaient la tête,
+puis riaient et chuchotaient, les jugeant des
+amoureux.</p>
+
+<p>Elle trouvait exquis de le sentir à ses côtés,
+dévoré du désir d’elle…</p>
+
+<p>Pourtant, elle répliqua, taquine, mordillant
+un pétale des roses de son corsage :</p>
+
+<p>— Aurez-vous tant que cela l’envie de nous
+retrouver ?</p>
+
+<p>— De <i>vous</i> retrouver, vous, Jacqueline.</p>
+
+<p>— Oui, moi, c’est vrai !… Car Anne est seulement
+votre belle cousine et mon ami, M. de
+Balme, est de ceux que, pour l’instant, vous
+enverriez de bon cœur dans la lagune… Mais,
+tout de même, je crois que quand vous m’aurez
+bien poliment saluée dans mon train, vous
+direz : « Ouf !… Je vais enfin pouvoir jouir en
+paix de Venise ! »</p>
+
+<p>— Sans avoir à souffrir sans cesse de votre
+impitoyable coquetterie, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Elle ouvrit de grands yeux candides et brûlants :</p>
+
+<p>— Je vous fais souffrir ? moi ?… Vous vous
+l’imaginez !… Je me trouve, au contraire, très
+bonne pour vous, beaucoup trop bonne, trop
+faible !… Voyez, je vous ai, docilement, laissé
+m’emmener à votre fantaisie ; et nous avons
+perdu notre bande.</p>
+
+<p>— Enfin ! tant mieux ! articula-t-il les dents
+serrées… Je vais donc enfin ! avoir, un instant,
+l’illusion que vous êtes à moi seul !</p>
+
+<p>Au sortir d’une <i lang="it" xml:lang="it">calle</i>, toute sombre tant les
+murs en étaient proches, ils débouchaient sur
+une sorte de petite plage, devant l’étincelant
+horizon des eaux où les voiles fauves se dressaient
+comme de grandes flammes. A leurs
+pieds, le sable s’allongeait vers la haute mer en
+un infini d’or blond que faisait luire le soleil de
+feu.</p>
+
+<p>Tous deux s’arrêtèrent frappés de cette éclatante
+beauté qui émanait des choses.</p>
+
+<p>Chez lui, la sensation fut seulement un éclair.
+Cette beauté n’était qu’un cadre pour la créature
+vivante qui l’enivrait. Il la contemplait,
+rosée par le reflet de son ombrelle de soie
+rouge, les yeux mi-clos, les lèvres entr’ouvertes,
+mûre pour l’amour, dans la grâce voluptueuse
+de son corps charmant.</p>
+
+<p>Son cœur… Qu’elle le refusât, soit… Ce qu’il
+voulait, c’était sa forme adorable et son baiser…
+Et un désir furieux criait en lui de
+l’étreindre là, tout de suite, dans ce ruissellement
+de lumière qui la nimbait, de sentir,
+comme à Torcello, sous ses lèvres, la bouche
+savoureuse dont il gardait l’inoubliable goût…</p>
+
+<p>La voix altérée, il dit, presque bas :</p>
+
+<p>— Jacqueline, vous le savez… — car bien
+d’autres déjà ont dû vous le dire… — que
+c’est un supplice, oui, un supplice !… de vivre
+près de vous, car vous êtes la tentation vivante !</p>
+
+<p>— Eh bien, alors, je vous apporte l’occasion
+d’acquérir de grands mérites par la résistance à
+la tentation, fit-elle d’un accent de badinage.
+Mais elle lui abandonnait son regard où semblait
+errer l’écho de quelque mystérieuse, et
+peut-être inconsciente, promesse.</p>
+
+<p>— Jacqueline, ne raillez pas !… Vous n’en
+avez pas le droit… puisque vous m’avez rendu
+fou… fou de vous !</p>
+
+<p>— L’êtes-vous donc ?…</p>
+
+<p>D’une voix étrange, elle prononça les mots ;
+ses paupières battaient un peu.</p>
+
+<p>Une allégresse triomphante chantait en elle
+et lui donnait l’envie d’être douce infiniment à
+cet homme qui lui offrait l’hommage qu’elle
+goûtait par-dessus tout autre… Enfin, il venait
+de le lui faire, cet aveu qu’elle s’était juré d’entendre !
+Que c’était délicieux de le voir épris
+ainsi, avec une ardeur violente qui la ravissait,
+dans une incomparable sensation de vertige…
+Délicieux qu’il le lui dît devant ce paysage de
+lumière où l’air semblait une chaude caresse
+d’amour… Délicieux d’entendre cet homme,
+habitué à vaincre, lui murmurer d’une voix qui
+suppliait :</p>
+
+<p>— Jacqueline, dites, vous le savez bien que
+je vous aime…</p>
+
+<p>Comme elle l’avait voulu, il prononçait les
+mots bien des fois entendus déjà, surtout depuis
+qu’elle était toute seule pour se garder dans
+la vie ; ces mots que sa pensée clairvoyante
+précisa… Il disait : « Je vous aime… » parce
+qu’il ne pouvait dire « Je vous veux ! »</p>
+
+<p>Sûre de sa victoire, avec une tranquillité
+provocante, elle riposta — et de tout son être,
+semblait émaner la vie amoureuse :</p>
+
+<p>— Vous m’aimez ?… Tant mieux !… J’aime
+qu’on m’aime… Je vous l’ai avoué déjà…</p>
+
+<p>Une colère de mâle qui veut inutilement saisir
+une belle proie l’étreignit jusqu’à la souffrance.</p>
+
+<p>Violemment, il saisit les deux petites mains
+gantées de blanc, sans souci des pêcheurs qui,
+derrière eux, tressaient des filets ; de la troupe
+d’enfants vautrés dans l’herbe qui les observaient
+en ricanant. Il était très pâle, les traits
+contractés, une impérieuse prière dans le regard.</p>
+
+<p>— Jacqueline, encore une fois, ne raillez
+pas… Je ne peux pas le supporter ! Vous l’avez
+voulu… Vous m’avez ensorcelé… Êtes-vous
+satisfaite ?</p>
+
+<p>Elle inclina la tête. Un bizarre sourire entr’ouvrait
+un peu sa bouche.</p>
+
+<p>— Très satisfaite.</p>
+
+<p>— Alors…</p>
+
+<p>Il se pencha vers elle, la voix assourdie, et
+son accent était une caresse :</p>
+
+<p>— Alors, Jacqueline… laissez-moi vous aimer
+ici… à Venise. Nous pourrions être si heureux !</p>
+
+<p>Elle ne fit pas un mouvement. Elle n’était
+ni étonnée, ni irritée, bien accoutumée à de
+pareils aveux… Mais elle éprouvait une sorte
+d’éblouissement ; et, en tout son être, vibraient
+les mots dits par une voix que la passion faisait
+trembler… Jamais encore, Gérard n’avait éveillé
+en elle ce trouble qui la pénétrait divinement…
+Passé, avenir, tout s’abolissait en elle… Il n’y
+avait plus que le présent, un présent si charmeur
+qu’elle s’abandonnait à lui toute, sans
+pensée, sans volonté, le cœur palpitant…</p>
+
+<p>Ce fut une onde enivrante qui passait sur elle,
+la laissant éperdue. Une ou deux fois, sur ses
+joues pâlies, les cils battirent très vite. Puis
+elle respira profondément ; et, alors, avec un
+rire bref, elle jeta :</p>
+
+<p>— Vous dites des choses insensées ! Il ne faut
+pas jouer à ces jeux-là !… Puisque vous n’êtes
+pas plus sage, je vais rejoindre Anne, cela vaudra
+mieux.</p>
+
+<p>— Jacqueline, je serai sage autant que vous
+le voulez… comme vous le voulez… restez…
+Je n’ai plus que deux jours, dites-vous, à vivre
+près de vous… Et je ne peux plus me passer de
+votre présence !…</p>
+
+<p>Dans la pensée de Jacqueline, pourtant si
+légère, une réflexion jaillit. Il disait ne pouvoir
+plus se passer de sa présence… Mais il ne lui
+offrait pas son nom, acquérant ainsi le droit de
+vivre près d’elle… Cependant, il ignorait qu’à
+un autre, elle avait déjà promis toutes les
+années de son avenir… Ah ! qu’il était loin cet
+autre !…</p>
+
+<p>Elle murmura les mots qui lui étaient doux :</p>
+
+<p>— Vous m’aimez…</p>
+
+<p>— Oui, Jacqueline… j’aime tout en vous…
+J’adore votre pensée fuyante, votre cœur que
+vous ne voulez pas me donner, votre beauté
+qui est maintenant la hantise de toutes mes minutes…
+Jacqueline… ce n’est pas une phrase
+vaine, mais la vérité même, la nuit comme
+le jour, je rêve de vous, je ne vois plus que
+vous… Il me faut <i>vous</i>, mon amour…</p>
+
+<p>Il lui parlait presque bas, la voix haletante.
+Elle, immobile, les yeux sur les lointains lumineux,
+l’écoutait, toute droite, sans un mot…
+Combien, déjà, lui avaient murmuré la même
+amoureuse cantilène, sans lui donner l’envie de
+se laisser envelopper par les bras prêts à s’ouvrir,
+de livrer sa bouche dans le suprême baiser.
+Par quel sortilège, celui-ci créait-il, en elle, une
+femme nouvelle qui tressaillait au murmure
+troublant des paroles… En cette minute… ah !
+de tout son être !… elle souhaitait s’abattre
+contre ce cœur qui criait vers elle et, les yeux
+clos, être emportée par cet homme pour qui
+elle était l’Unique, — un instant, du moins, — pour
+se donner à lui dans la fougue et la douceur
+des caresses qui font défaillir…</p>
+
+<p>Elle eût été seule avec lui qu’il l’eût prise,
+sans qu’elle songeât même à se défendre, bouleversée
+par un vertige dont elle n’avait pas
+même conscience. Elle venait de sentir son
+maître ; et, vaincue pour la première fois, elle
+trouvait sa défaite exquise…</p>
+
+<p>Instinctivement, elle entr’ouvrit les lèvres
+pour murmurer :</p>
+
+<p>— Emmenez-moi… Emmenez-moi où vous
+voudrez…</p>
+
+<p>Elle soulevait ses paupières alourdies… Et
+son regard tomba sur la silhouette grandissante
+d’Anne de Croissy qui approchait avec
+Mme d’Entraigues.</p>
+
+<p>Un choc la secoua brutalement. Et alors, la
+pensée vague erra en son esprit qu’elle n’était
+plus libre de disposer d’elle-même, car il y avait
+quelque part, dans le monde, un être à qui elle
+appartenait déjà un peu…</p>
+
+<p>Elle dit d’un ton rêveur :</p>
+
+<p>— Ah ! voici Anne… Il faut être sage…</p>
+
+<p>Et elle abaissa un peu son ombrelle pour dissimuler
+le trouble de sa physionomie. Ses lèvres
+tremblaient. De nouveau, elle aspira une profonde
+gorgée d’air, comme si le souffle lui eût
+manqué.</p>
+
+<p>De loin, Mme de Croissy s’écriait :</p>
+
+<p>— Eh bien, Jacqueline, qu’étiez-vous donc
+devenue ?… Je vous en prie, ne disparaissez pas
+ainsi sans nous le dire, afin que nous sachions
+où vous retrouver.</p>
+
+<p>Jacqueline, si bouleversée qu’elle fût, sentit
+très bien qu’Anne était mécontente. Et comme
+elle n’avait pas la conscience nette, elle eut
+l’intuition que la sagesse lui commandait de
+n’amener aucune explication délicate. D’un ton
+d’enfant gâtée, elle dit drôlement :</p>
+
+<p>— Anne, ne me grondez pas… Il n’y a pas
+de ma faute… Nous nous sommes un peu perdus,
+en allant de droite et de gauche, M. de
+Brye et moi. Quand je me suis retournée
+tout à coup, vous n’étiez plus derrière moi…</p>
+
+<p>— Et vous l’avez beaucoup regretté, avouez-le ?
+lui glissa malicieusement Lili d’Entraigues.</p>
+
+<p>— Pas du tout ! fit Jacqueline du même ton,
+avec une impertinente franchise. J’aime fort les
+tête-à-tête, vous savez…</p>
+
+<p>— Cela dépend peut-être avec qui ?…</p>
+
+<p>— Justement !</p>
+
+<p>Une fièvre délicieuse faisait ses nerfs frémissants
+et avivait en elle cet éclat qui inquiétait
+Mme de Croissy. Elle avait conscience que la
+flamme venait de l’effleurer ; l’arrivée de ses
+amies l’en avait écartée, mais elle en sentait
+encore le rayonnement… Et, durant tout le reste
+de la promenade, pendant le retour à l’heure
+féerique du couchant, elle vécut en une sorte
+de rêve enchanté, caressée par l’ardente prière
+de Gérard dont elle entendait l’appel, soit qu’il
+la regardât ou lui dît même quelque parole
+banale, soit qu’il demeurât silencieux, aussi
+près d’elle que les impitoyables convenances
+le lui permettaient.</p>
+
+<p>Du reste, elle-même se montra fort correcte,
+jugeant nécessaire de dépister les curiosités et,
+en même temps, ayant, pour la première fois,
+l’impression qu’il lui était fort utile de se
+trouver gardée par les présences étrangères qui
+la défendaient, bon gré mal gré, contre l’irréparable…
+Mais parce qu’elle se sentait protégée,
+elle jouissait, en tout son être, de voir
+Gérard si absolument à elle.</p>
+
+<p>Sur la terrasse de l’hôtel, M. de Balme, lisant
+une revue artistique, attendait les promeneurs.
+Ses sourcils se contractèrent quand il aperçut
+Gérard derrière les jeunes femmes. Il répondit,
+froidement poli, à son salut, baisa le bout des
+doigts de Jacqueline, et tendit une lettre à sa
+fille.</p>
+
+<p>— Anne, j’ai reçu tantôt ce mot de ta
+mère. Elle est un peu souffrante, je le devine,
+quoiqu’elle ne le dise pas. Est-ce que cela
+contrarierait beaucoup Mme Nozales si nous
+avancions d’un jour notre départ, et quittions
+Venise demain soir, au lieu d’après-demain ?</p>
+
+<p>Jacqueline, accoudée à la balustrade, eut un
+tressaillement et se redressa. Gérard avait entendu
+comme elle et son visage s’était, une
+seconde, altéré. Ses yeux rencontrèrent les prunelles
+d’ombre veloutée et, très bas, il supplia,
+encore :</p>
+
+<p>— Laissez-les partir… Restez…</p>
+
+<p>Rester !… Rester à Venise… Y vivre un instant
+avec Gérard, caressée par sa passion… Oh !
+la tentation !</p>
+
+<p>Les lèvres de Jacqueline demeurèrent closes
+pour l’avouer… Mais Gérard en avait vu glisser
+l’éclair sur les traits mobiles. Et une lueur de
+triomphe passa dans son regard.</p>
+
+<p>Secouant la tête, elle dit pourtant, avec une
+insouciance voulue, car M. de Balme et Anne
+se rapprochaient :</p>
+
+<p>— Je suis une enfant sage… Je retourne
+avec ceux qui m’ont amenée !</p>
+
+<p>— Cela vaudra mieux, en effet, dit un peu
+ironiquement M. de Balme. Alors, chère madame,
+vous voulez bien nous sacrifier un jour
+à Venise ?</p>
+
+<p>— Oh ! de grand cœur, si Mme de Balme est
+souffrante.</p>
+
+<p>Elle parlait en souriant ; mais un regret
+éperdu lui martelait le cœur à la seule idée de
+partir le lendemain.</p>
+
+<p>Ce soir-là, quand elle rentra dans sa chambre,
+après l’heure passée sur la place Saint-Marc à
+déguster des sorbets, en écoutant des saltarelles,
+elle n’eut pas son geste coutumier pour
+faire jaillir la lumière sous le bouton électrique
+et constater ainsi, encore une fois, que Gérard
+avait pu la trouver aussi séduisante, qu’en sa
+coquetterie elle l’avait souhaité.</p>
+
+<p>Sous le reflet de lune, elle apercevait, dans la
+psyché, sa forme mince, grandie par le manteau
+du soir, entr’ouvert sur les dentelles du corsage.
+Dans sa ceinture, des fleurs se fanaient, l’enveloppant
+d’un arome très fort. Rejetant son chapeau
+et son manteau, elle se rapprocha de la
+fenêtre large ouverte et regarda dans la nuit
+scintillante…</p>
+
+<p>Était-il possible que, le lendemain, à cette
+même heure, elle dût se trouver déjà emportée
+loin de Venise, loin d’un homme dont la présence
+était, pour elle, une source de bonheur
+tel que jamais encore elle ne croyait en avoir
+connu de semblable ?…</p>
+
+<p>Cela lui paraissait insensé, cruel à lui emplir
+la poitrine de sanglots. Ses mains se crispèrent
+si fort l’une contre l’autre que ses bagues la
+blessèrent… Qu’avait-elle donc ? Était-ce la
+volupté que semblait distiller Venise qui, peu à
+peu, l’avait envoûtée subtilement ?… Debout,
+dans le cadre de la fenêtre, elle ressuscitait les
+derniers jours vécus qui lui avaient été un enchantement…
+Elle se rappelait la première
+promenade avec Gérard, ce matin où, ravie, elle
+découvrait Venise… Puis, l’excursion à Torcello
+et le baiser qu’il avait jeté sur sa bouche,
+dans l’église fraîche, — comme un être que
+la soif dévore, boit éperdument, — tandis
+qu’elle considérait, d’un regard voilé, la campagne
+ivre de lumière et l’infini ciel bleu…</p>
+
+<p>Et surtout, elle revivait tous les incidents
+de leur promenade à Chioggia, leur flânerie
+capricieuse à travers les petites rues, et l’aveu
+jailli des lèvres de Gérard devant la mer lumineuse…
+L’aveu qui l’avait enivrée, dont le seul
+souvenir la faisait tressaillir tout entière… Oui,
+ce devait être bon de ne pas s’enfermer dans
+un rôle de divinité qui se laisse adorer, mais
+d’être la créature qui se donne, corps et cœur,
+défaillante de bonheur.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle entrevoyait quelle puissance,
+redoutable et souveraine, était cet amour
+qui avait pu faire dire à une femme, fière comme
+Anne de Croissy, pensant à l’homme par qui
+elle avait été tant de fois trahie : « S’il arrivait,
+ici, ce soir, je lui ouvrirais les bras, folle de joie
+qu’il voulût bien me garder contre lui ! »</p>
+
+<p>Le soir où Anne lui parlait ainsi, Jacqueline
+l’avait contemplée saisie… Et voici que, tout à
+coup, elle la comprenait si bien… Quel éclair
+l’avait donc illuminée ?… Pourquoi savourait-elle,
+comme une douceur sans prix, la certitude
+que, bien près d’elle, dans une des vieilles
+demeures que frôlait le souffle de la nuit, un
+homme existait dont tout l’être la souhaitait,
+l’appelait ?…</p>
+
+<p>Pourquoi tressaillait-elle soudain d’une soif
+de caresses, d’un désir d’aimer et de se donner
+qui lui faisait sentir sa solitude comme une
+angoisse meurtrissante ? Pourquoi ce besoin de
+la présence d’un être nouveau en sa vie ?…
+Pourquoi ?… Qu’avait-elle donc ? Le regard fixe,
+elle regardait le jardin obscur d’où montait la
+pénétrante odeur du mimosa. Dans la nuit,
+vibrait encore la chanson lointaine d’une dernière
+troupe de chanteurs. Vers le ciel de
+velours, se dressait la <i lang="it" xml:lang="it">Salute</i> dans la blancheur
+de ses marbres, ainsi qu’elle l’avait aperçue pour
+la première fois, quand la gondole l’amenait
+sur les eaux sombres.</p>
+
+<p>Elle murmura, instinctivement, les mains
+jointes, avec un geste d’appel :</p>
+
+<p>— Gérard ! Gérard !</p>
+
+<p>Ses lèvres articulaient le nom d’un accent si
+passionné qu’elle s’arrêta, saisie… Elle prenait
+conscience que si Gérard se fût trouvé là, près
+d’elle, lui répétant la prière qu’il lui murmurait
+à Chioggia, il eût fait d’elle tout ce qu’il rêvait…</p>
+
+<p>Presque avec colère, elle mordit sa lèvre :</p>
+
+<p>— Décidément, je crois qu’il est temps que je
+retourne à Paris ! Venise me fait déraisonner !…</p>
+
+<p>Et, d’un geste nerveux, appuyant sur le commutateur,
+elle fit jaillir, dans la chambre, une
+éclatante lumière.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XII</h2>
+
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>A Paris, la lettre de Chine attendait. Chartrans
+avait écrit :</p>
+
+<p>« Demain ou après, ma Jacqueline, arrivera
+le courrier qui m’apportera de vos chères nouvelles ;
+et, pour calmer la fièvre de l’attente, je
+viens causer avec vous, petite chérie.</p>
+
+<p>« Vite d’abord, que je vous parle d’un projet
+que les circonstances vont peut-être rendre réalisable.
+Je sais qu’à l’automne prochain, un
+poste très enviable va être disponible au Japon
+et, si je réussis, comme je l’espère, dans mon
+épineuse mission actuelle, je serai en bonne
+situation pour que, des négociations diplomatiques
+aidant, je sois nommé au poste en question…
+Alors, mon amour, je pourrai, sans
+égoïsme, vous demander de partager mon exil.
+Vous aurez, pour vous abriter, un vrai palais et
+toute une armée de serviteurs qui vous donneront,
+si vous le souhaitez, l’illusion d’être une
+jeune souveraine… Ne serait-ce pas bien ainsi ?
+ma Jacqueline. Je vous gâterai tant que vous ne
+pourrez plus, il me semble, regretter la France
+et tout ce que vous y aurez laissé. Votre père,
+alors, me pardonnera de vous avoir enlevée à
+lui pour quelque temps… Car nous tâcherions
+d’arriver à revenir le plus vite possible dans
+votre cher Paris…</p>
+
+<p>« Que de projets, j’échafaude sur mon espoir,
+des projets si beaux que je n’ose encore croire
+leur réalisation possible !… Et pourtant…</p>
+
+<p>« Quand l’impitoyable réalité ne me rappelle
+pas toutes les difficultés de l’heure présente, un
+peu menaçante pour nous autres Européens,
+égarés en tout petit nombre dans le pays jaune
+hostile, je songe déjà, les yeux ouverts, au
+logis où vous vivrez près de moi… Et dans ce
+cadre exotique, je vous vois apparaître, ma
+fée parisienne, si coquettement élégante, que
+je me demande comment j’ai l’audace de prétendre
+vous enlever aux admirations françaises,
+pour faire de vous mon trésor… Oh ! Jacqueline,
+comme vous serez, comme vous êtes mon
+bonheur !…</p>
+
+<p>« J’en ai eu conscience, une fois de plus, à
+l’arrivée du dernier paquebot qui ne m’apportait
+pas, de vous, les lettres attendues. L’angoisse
+que j’ai alors éprouvée m’a fait mesurer ce que
+serait ma vie, si je ne vous avais plus !… Que
+ferais-je maintenant sans vous ?…</p>
+
+<p>« Même malgré le supplice de toutes les minutes
+que j’éprouve de notre séparation, mon
+existence n’est pas comparable à ce qu’elle était
+quand je ne vous connaissais pas… Dans les
+heures mauvaises, où mon exil me rend lâche,
+je me réfugie, pour retrouver la vaillance, dans
+la vision d’un avenir dont vous êtes l’âme précieuse
+et adorée…</p>
+
+<p>« Si, comme je l’espère, ma laborieuse mission,
+ici, s’achève à mon honneur, si j’obtiens
+le poste du Japon, alors, mon aimée, j’irai vous
+chercher vers l’époque où, l’année dernière,
+j’ai connu l’horreur de vous quitter. Nous nous
+marierons bien vite, dès mon retour, n’est-ce
+pas ?… Puis, aux premiers beaux jours, vous
+voudrez bien que je vous conduise dans mon
+pays de Bretagne… Je vous y montrerai notre
+humble maison de granit, enserrée dans le jardin,
+qui paraissait un monde au garçonnet que
+j’étais…</p>
+
+<p>« Ma pauvre vieille maison !… D’autres,
+aujourd’hui, la possèdent puisque la mort a pris
+les parents et dispersé les enfants en tous les coins
+du monde. Mais, pour moi, malgré tout, elle
+demeure <i>la maison</i> ! Les arbres y ont, à mes
+yeux, un visage mystérieux et familier qui
+m’évoque un monde de souvenirs… Dans ces
+pièces, dans ces allées, sur ces pelouses où
+passent maintenant des inconnus, je vois errer
+les ombres chères de mes disparus et j’entends
+leurs voix… J’aperçois le petit être silencieux,
+tendre et volontaire que j’ai été… O ma maison,
+peuplée de fantômes !… J’ai soif de vous y sentir
+mienne, ma bien-aimée…</p>
+
+<p>« Et aussi, je rêve de vous conduire par ces
+sentiers de falaise que mon enfance rêveuse a
+tant aimés ; où, en contemplant la mer, des
+heures et encore des heures, j’ai peut-être créé
+en moi l’âme aventureuse qui m’a déjà entraîné
+en tant de pays lointains…</p>
+
+<p>« Ah ! vous voir dans nos landes balayées par le
+grand souffle du large qui mouille les lèvres de
+sa vapeur fraîche !… Regarder, vous tenant
+serrée contre moi, les eaux bondissantes sur nos
+roches déchiquetées… Vous amener dans la
+pauvre église où, même aujourd’hui que ma foi
+est morte, je n’entre pas sans un respect
+attendri, parce que les heures les plus pures de
+ma jeunesse y reposent en paix, comme des
+mortes bienheureuses… Et puis, respirer avec
+vous le printemps breton… Voir fleurir les
+chemins creux… Sentir l’odeur de la première
+verdure, de la terre réchauffée… Entendre les
+sonneries de cloche dans l’air plus tiède, sous le
+ciel éclairci… Ah ! Jacqueline, dites, vous
+l’aimerez un peu, ma sauvage et mystique Bretagne
+dont je suis si profondément le fils !…</p>
+
+<p>« Mais que toutes ces minutes bénies sont
+encore loin ! Et que de jours à éprouver la
+torture de la séparation !</p>
+
+<p>« Vous confesserai-je, tout bas, ma Jacqueline
+adorée, très bas… que la nuit surtout, quand je
+suis dévoré du regret de vous, à crier d’angoisse
+dans mon vieux palais solitaire, j’ose <i>tout</i> pour
+me rapprocher de vous… J’ai la vision décevante
+de vous, mon trésor, enfermé dans mes
+bras, sous le frôlement de mes baisers… Je
+respire l’inoubliable parfum de vos cheveux, de
+votre peau… Ce parfum qui semble émané de
+votre jeunesse, parfum d’œillet ou de verveine
+qui est votre secret, que je respirais comme la
+plus grisante des fleurs quand je vous avais près
+de moi, le soir, vous ramenant du théâtre dans
+quelque fiacre cahotant ; et encore, lorsque je
+me penchais vers vous, assise au piano, ou
+allongée dans votre bergère avec un air de lire
+le journal comme une personne raisonnable.
+Est-ce que vous lisiez pour de bon ? Jacqueline
+chérie… La politique, je crois, vous laisse dédaigneusement
+indifférente, et vous avez peur
+des atrocités quotidiennes que racontent, en
+abondance, les <i>faits divers</i>… Alors, qu’est-ce
+que vous lisiez ? madame… Je pense que, en
+toute vérité, vous vous montriez une malicieuse
+petite femme qui voulait un peu taquiner son
+ami en ne s’occupant pas un brin de lui, alors
+qu’elle le savait avide de toutes les minutes qui
+lui étaient accordées près d’elle…</p>
+
+<p>« Ah ! ces minutes, déjà si lointaines, je les
+revis l’une après l’autre dans mon exil, comme
+j’essaie de vous suivre, dans votre vie, grâce à
+l’écho que m’en apportent vos brèves causeries.
+Line, cette fois-ci, elle sera longue, n’est-ce pas,
+votre lettre, car vous aurez pris en pitié ma
+prière… La dernière était si courte !… Vous
+aurez été bonne et vous aurez voulu dédommager
+votre ami…</p>
+
+<p>« Quelques lignes de cette dernière causerie
+m’ont bien amusé. Se pourrait-il vraiment que
+vous me fissiez l’immense honneur d’être jalouse ?</p>
+
+<p>« Vous ririez vous-même de votre supposition,
+ma chère aimée, si vous aperceviez les dames et
+demoiselles qui constituent ici l’élément féminin…
+Afin de vous convaincre que je n’ai pas
+ombre de mérite à demeurer sage comme un
+moine, je vous envoie quelques photos, dont les
+originaux sont les plus jolies femmes du pays,
+et je devine que vous vous demanderez aussitôt :
+« Comment peuvent être les laides ? »</p>
+
+<p>« Jacqueline vous le savez bien qu’il n’y
+a plus au monde qu’une seule femme pour
+moi… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIII</h2>
+
+
+<p>Trois jours après l’excursion à Chioggia,
+Jacqueline arrivait à Paris, toute lasse du retour
+rapide fait d’une seule traite, l’esprit comme le
+corps, courbaturé.</p>
+
+<p>La première chose qu’elle aperçut sur la cheminée,
+en reprenant possession de sa chambre,
+fut le courrier de Chine qui l’attendait. Alors
+gamine, elle marmotta, franche de tout remords :</p>
+
+<p>— Ah ! mon pauvre Pierre !… Vous l’avez
+échappé belle, l’autre soir !…</p>
+
+<p>Elle ne se pressa pas de lire la lettre… Elle
+avait tout le temps de le faire ! A l’avance, elle
+savait ce qu’enfermait l’enveloppe close : des
+détails sur une vie qui lui était étrangère, des
+mots de tendresse dont elle connaissait maintenant
+la saveur, et qui avaient toujours été impuissants
+à éveiller en elle le grand frisson qu’à
+Venise, elle avait senti naître en elle et l’affoler
+délicieusement.</p>
+
+<p>Revenue à Paris, retrouvant son habituelle
+atmosphère, elle se rappelait, un peu effarée,
+le tourbillon de volupté et de passion où elle
+avait failli être emportée et auquel, seule, la
+force des circonstances l’avait arrachée.</p>
+
+<p>— Tout de même, Venise m’avait fait perdre
+la raison ! pensa-t-elle avec un petit rire
+moqueur à l’adresse de la défaillante créature
+qu’elle avait été là-bas, dans la ville ensorcelante.
+Si Anne ne s’était pas mise à la traverse,
+je crois bien que j’aurais fait la grande sottise !</p>
+
+<p>Ah ! oui, Mme de Croissy s’était mise carrément
+à la traverse, comme disait Jacqueline,
+ce dernier jour où, la tête perdue, n’entendant
+plus que la supplication passionnée de Gérard
+qui se refusait à la voir partir ainsi, elle était
+descendue de sa chambre pour sortir avec lui,
+comme la veille au soir, il lui en avait murmuré
+la prière. Elle devait le rejoindre devant Saint-Marc
+et en gondole, il l’emmènerait alors où il
+voudrait, revoir encore une fois, lui avait-il dit,
+les horizons de Venise qu’elle avait le plus aimés.</p>
+
+<p>Mais, dans le vestibule, elle avait rencontré
+Anne qui, très calme, lui avait demandé :</p>
+
+<p>— Vous sortez ?… Oh ! bien, je vais avec
+vous pour une dernière petite promenade.</p>
+
+<p>Et Jacqueline sentait encore le sursaut de
+révolte qui l’avait alors secouée toute. Elle avait
+balbutié un prétexte, jeté au hasard, pour n’être
+pas accompagnée. Mais elle devinait bien qu’elle
+n’échapperait pas à la volonté d’Anne, qui savait
+parfaitement où elle allait et prétendait la retenir.
+Alors, dédaignant toute feinte, elle avait
+articulé, les dents serrées, parlant bas pour
+n’être pas entendue de ceux qui allaient et
+venaient autour d’elle :</p>
+
+<p>— Anne, comprenez-vous bien que je ne veux
+pas être surveillée et que j’irai seule où il me
+plaît, et comme il me plaît !</p>
+
+<p>— Et moi, je ne veux pas, qu’étant à Venise
+avec moi, sous la protection de mon père et
+sous la mienne, vous y deveniez la maîtresse de
+quelqu’un…</p>
+
+<p>De quel accent, Anne avait parlé, si ferme et
+si méprisant !… Anne, qu’elle avait toujours
+crue un esprit très large, jamais scandalisé…</p>
+
+<p>Aussi, elle avait eu un cri de colère :</p>
+
+<p>— Anne !</p>
+
+<p>Mais Mme de Croissy avait continué, tout
+comme si elle se fût adressée à une enfant
+rebelle qu’il fallait dompter :</p>
+
+<p>— A Paris, vous agirez comme bon vous semblera !
+Ainsi que vous le dites, vous êtes libre
+de faire ce qui vous convient, sans que j’aie rien
+à y voir. Mais ici, autant qu’il dépend de moi,
+j’essaierai de vous garder d’une vilaine action.
+Même involontairement, je ne veux pas être
+complice d’une trahison !</p>
+
+<p>— D’une trahison ?…</p>
+
+<p>Et, sans pitié, Anne avait précisé :</p>
+
+<p>— Oui, d’une trahison envers votre fiancé.
+Vous n’êtes pas libre de disposer de vous. Il a
+emporté votre parole. Vous n’avez pas le droit
+de l’oublier…</p>
+
+<p>Sa parole ! Comme Jacqueline s’en souciait
+peu… Chartrans l’avait suppliée de se laisser
+aimer. Elle avait cédé par raison, par faiblesse,
+par désir de lui être agréable… Mais s’il lui
+plaisait de faire un autre emploi de sa vie, elle
+n’hésiterait pas une seconde à se reprendre ;
+car elle estimait qu’avant d’être à nul autre, sa
+vie était à elle, précieux trésor dont, jalousement,
+elle voulait jouir à sa guise…</p>
+
+<p>Tout de même, bien que, par orgueil, elle
+n’eût pas voulu renoncer à sortir, elle n’avait
+pas osé aller retrouver Gérard ; et elle avait
+marché avec Anne qui allait faire des achats,
+sans lui dire un seul mot, frémissante de colère
+et de regret.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, Gérard était venu, énervé
+par l’inutile attente, par la conscience qu’elle
+lui échappait. Mais elle n’était pas seule. Des
+visiteurs amis lui adressaient leurs adieux. Puis
+les d’Entraigues étaient arrivés pour une dernière
+flânerie, à travers la ville, organisée la
+veille ; et, tout juste, elle avait pu lui dire, en
+quelques mots, la scène du matin, n’osant se
+dérober à la promenade décidée.</p>
+
+<p>Juste, une minute, lui et elle s’étaient trouvés
+seuls, au retour à l’hôtel, tandis que Anne
+était appelée pour donner un renseignement à
+son père. Aussitôt, comme à Torcello, il l’avait
+enlacée étroitement sur sa poitrine, leurs lèvres
+rapprochées dans un baiser où elle s’abandonnait…</p>
+
+<p>Instant fugitif, car ils étaient, hélas ! dans un
+salon d’hôtel et M. de Balme, à son tour, entrait,
+pour entendre Gérard demander avec courtoisie :</p>
+
+<p>— Me permettez-vous, madame, d’aller vous
+offrir, à Paris, mes hommages ?</p>
+
+<p>Et elle, répondre, d’un ton poli de femme du
+monde :</p>
+
+<p>— Vous serez très aimable de le faire…</p>
+
+<p>Elle était certaine qu’il viendrait. Mais, chose
+bizarre, de retour à Paris elle ne souhaitait plus
+qu’il vînt ; comme si, se retrouvant dans son
+milieu, elle avait été soudain dégrisée et avait
+repris l’entière possession d’elle-même. Si elle
+avait été femme à démêler ce qui se passait
+en elle, sans trop de peine, elle se fût aperçue
+que, secrètement, elle avait peur de lui, près
+de qui elle s’était sentie faible comme jamais
+elle ne l’avait été près d’un homme… Maintenant
+qu’il était loin, elle redoutait qu’il l’entraînât…
+où elle jugeait prudent de ne pas
+s’aventurer, très clairvoyante sur les suites des
+promenades dans les chemins de traverse. Or,
+elle savait, à n’en pouvoir douter, que, loin de
+lui résister, elle céderait, enivrée, à son ardente
+volonté qui la dominait délicieusement. Donc
+c’était pour le mieux qu’il demeurât encore
+en Italie…</p>
+
+<p>D’ailleurs, pour la ramener sur terre, se présentait,
+dès les premiers jours de son retour à
+Paris, la prosaïque question financière qui se
+montrait de nouveau très difficile à résoudre
+pour son budget. En effet, à Venise, elle avait,
+à son ordinaire, dépensé sans compter, tout
+comme si elle eût eu la fortune de Mme de
+Croissy. Aussi, une fois de plus, se trouvait-elle
+jetée dans les embarras d’argent qui lui étaient,
+en somme, assez familiers pour qu’elle en fût
+venue à les traiter avec désinvolture.</p>
+
+<p>Elle emprunta, vendit, mit en gages et,
+finalement, recourut à son père qui, sans
+lui adresser la moindre observation, l’aida dans
+toute la mesure de ses propres ressources, fort
+limitées par de personnelles dépenses, très largement
+faites.</p>
+
+<p>Mais ses soucis d’argent ne l’empêchaient
+pas, toutefois, de se commander d’exquises toilettes
+printanières et des chapeaux à l’avenant,
+qui seraient payés… dans l’avenir. Et toute à
+son choix de coquets chiffons, à la reprise
+d’une vie mondaine ultra-remplie, son temps
+partagé entre le soin de sa séduisante personne,
+des visites, des courses, les promenades aux
+deux Salons qui s’ouvraient, elle échappait
+vraiment à l’espèce d’envoûtement qu’avait
+exercé sur elle la passion de Gérard. Son
+séjour à Venise lui apparaissait, peu à peu,
+comme un chapitre de roman où elle avait joué
+le rôle de l’héroïne. Mais elle conservait, de
+Gérard, un souvenir frémissant, ravie de l’avoir
+vu si follement épris, mais troublée d’avoir failli
+se compromettre pour lui de façon irréparable.</p>
+
+<p>Dans quel abîme de difficultés, elle se fût alors
+trouvée jetée !… Qu’aurait-elle dit à Chartrans ?</p>
+
+<p>Anne avait joliment bien fait de la protéger
+malgré elle ! Aussi se montrait-elle, pour Mme de
+Croissy, prévenante et câline ; et si charmante
+aussi pour M. de Balme, que l’excellent homme
+ne voyait plus que par elle, la comblait de fleurs
+précieuses et la célébrait avec candeur.</p>
+
+<p>Un jour qu’elle sortait de chez son amie — trois
+semaines après son retour — par un joli
+crépuscule rose, au seuil de la grand’porte,
+elle se trouva face à face avec un visiteur qui
+arrivait. Et, tout entière, un choc l’ébranla,
+Gérard était devant elle.</p>
+
+<p>Lui aussi la reconnaissait et s’arrêtait court.</p>
+
+<p>— Vous ! madame. Vous !…</p>
+
+<p>Une joie éperdue bondissait dans sa voix,
+dans le regard dont il la contemplait, adorablement
+fine sous le foulard soyeux de la robe
+qui la dévêtait à ravir, toute rosée par la surprise,
+son tricorne de paille lui donnant une
+petite tête à la Watteau.</p>
+
+<p>En elle, une allégresse s’était mise à chanter.
+Elle lui tendait la main, pensant qu’elle ne se
+rappelait pas qu’il fût si bien, le visage effilé
+par la barbe dorée, svelte et robuste, avec un
+grand air d’homme de race… Et, contente, elle
+interrogea alertement :</p>
+
+<p>— Alors vous voilà donc à Paris ?</p>
+
+<p>— Depuis avant-hier soir. Tantôt, j’ai passé
+chez vous… Mais vous étiez déjà sortie !</p>
+
+<p>— Eh bien, il faudra revenir…</p>
+
+<p>— Bientôt, n’est-ce pas ? Vous permettez ?</p>
+
+<p>Elle eut un rire léger qui cachait son indéfinissable
+trouble. Est-ce que le charme allait encore
+opérer ?… En un jet brusque, remontèrent à sa
+pensée les souvenirs de Torcello et de Chioggia…
+Ah ! ces minutes de rêve… Elle répéta :</p>
+
+<p>— Bientôt… Demain, si vous voulez… Je
+serai rentrée à six heures.</p>
+
+<p>Elle s’arrêta un peu ; puis, elle finit, malicieuse :</p>
+
+<p>— Mais vous savez qu’à Paris, je suis très
+austère. Je vous engage à venir, seulement si
+vous vous sentez capable de l’être aussi…</p>
+
+<p>— Je serai… comme vous souhaitez que je
+sois…</p>
+
+<p>Autant qu’elle, il se souvenait… Et surtout
+du baiser fou volé à la dernière heure, dans le
+cadre d’une fenêtre. Tant de fois, la vision
+l’avait hanté de la tête parfumée, abattue sur
+sa poitrine, dont les cils battaient sur un regard
+d’amoureuse, alors qu’il sentait l’abandon du
+corps svelte, que son baiser cherchait éperdument
+les cheveux, les paupières, les lèvres
+entr’ouvertes… Devant eux, s’épandait un ciel
+d’or, dont la lueur errait magnifiquement sur le
+mouvant miroir du Grand Canal.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, c’était Paris, le décor vert du
+Parc Monceau et, devant lui, une exquise femme
+du monde, très correcte, — mais combien
+séduisante toujours, — qui ne semblait plus
+se souvenir qu’il l’avait tenue frémissante dans
+ses bras, sous ses lèvres…</p>
+
+<p>Lui, il ne pouvait l’oublier ; et, tandis que,
+non moins correct qu’elle-même, il prenait
+congé, sa fièvre, déjà rallumée, il pensait, avec
+une hardiesse résolue, comme à Venise :</p>
+
+<p>— Je la veux !… Et je l’aurai !…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, elle rentra plus tôt que de coutume,
+souhaitant avoir tout le temps de revêtir
+une robe de maison bien seyante, rouge, faite
+d’une de ces étoffes molles qui s’enroulaient
+si bien autour de sa forme harmonieuse. Elle
+était très occupée à considérer son image d’un
+œil approbateur, quand elle entendit résonner
+le timbre, assourdi par l’épaisseur des tentures.
+Sans se presser, elle finit de se vaporiser de
+son parfum, de velouter la peau d’un soupçon
+de poudre et mordit un peu ses lèvres pour en
+aviver l’éclat ; puis, satisfaite de la charmante
+œuvre d’art qu’elle venait d’élaborer, elle se
+dirigea, de son pas glissant, vers le salon où
+Gérard l’attendait, impatient.</p>
+
+<p>La voix rieuse, elle s’exclama :</p>
+
+<p>— Bonjour !… C’est très bien de n’avoir pas
+oublié la visite annoncée !</p>
+
+<p>Elle lui donnait à l’anglaise sa main où flambait
+l’éclair des bagues. Il la baisa et la garda
+entre les siennes, frémissante et tiède. Comme
+la veille au Parc Monceau, il l’enveloppait d’un
+regard qui la voulait toute…</p>
+
+<p>Oh ! quelle vraie femme elle était, insaisissable,
+enjôleuse, et tellement désirable !…
+D’autant plus que, si libre d’allures, si provocante
+fût-elle, en somme, elle se gardait bien
+des suprêmes abandons…</p>
+
+<p>Pourtant, à Venise, il l’avait vue faiblir,
+prête à descendre de son piédestal de divinité,
+pour devenir une simple femme, altérée
+d’amour… Si Anne de Croissy ne l’avait emmenée,
+il en avait la certitude, elle se fût donnée,
+sans scrupule ni remords, parce qu’elle était la
+créature de la minute présente, tout à fait désintéressée
+des lois austères qui emprisonnent
+d’autres femmes dans la vertu.</p>
+
+<p>Et cette amoralité de petite faunesse très
+moderne lui donnait une saveur de candide perversité
+qui exaspérait le goût violent que Gérard
+avait pour elle.</p>
+
+<p>Emprisonnant dans les siennes, la main
+qu’elle lui avait laissée, il dit, debout devant
+elle qui s’était assise dans sa bergère :</p>
+
+<p>— Croyez-vous donc, sincèrement, que j’aurais
+pu oublier un instant dont je rêve, depuis
+la minute où je vous ai revue ?</p>
+
+<p>— Seulement, depuis cette minute ?</p>
+
+<p>Enfoncée dans les coussins de la bergère, elle
+le regardait, gamine, mais aussi avec une tendresse
+inconsciente dans les yeux, car elle le
+devinait repris tout entier par son charme.
+Elle sentait que, impérieusement, il la voulait
+toujours, et elle en éprouvait un plaisir
+intense.</p>
+
+<p>— Moi qui espérais que vous aviez cruellement
+regretté mon départ d’Italie !</p>
+
+<p>Repoussant le fauteuil qu’il s’était résigné à
+occuper devant elle, il revint vers elle et ses
+yeux sur les prunelles de velours il interrogea :</p>
+
+<p>— Savez-vous pourquoi j’ai attendu trois
+semaines pour revenir à Paris ?</p>
+
+<p>— Parce que vous vous plaisiez beaucoup à
+Venise, j’imagine, fit-elle, paisible, tourmentant
+la broderie d’un coussin.</p>
+
+<p>— Parce que je voulais me guérir de vous…
+et vous oublier !… puisque je n’ai pas su m’ouvrir
+votre cœur !…</p>
+
+<p>— Oh ! je vous trouve charmant !</p>
+
+<p>— Merci bien ! fit-il avec une impatience
+rageuse.</p>
+
+<p>— Ça ne vous suffit pas, glissa-t-elle, les yeux
+rieurs et innocents.</p>
+
+<p>Audacieusement, il jeta :</p>
+
+<p>— Non, il faudrait, pour me rendre heureux…
+me montrer que vous me trouvez « charmant »,
+comme vous dites…</p>
+
+<p>— Et je ne vous le montre pas ? Il me semblait
+que j’étais si gentille avec vous. Je vous ai
+tout de suite adopté pour mon ami… Nous avons
+flirté ensemble, et je pense bien que nous continuerons
+un agréable jeu, n’est-ce pas ?… quoique
+vous ayez désiré oublier ma chétive existence.
+Mais vous ne m’avez pas confié le motif
+de cette aimable résolution ?</p>
+
+<p>— Je vous l’ai dit déjà à Chioggia, que c’était
+pour moi un supplice d’être près de vous un
+pauvre qui implore passionnément une aumône
+qu’on ne lui fait pas…</p>
+
+<p>— Je comprends… et même je compatis…
+quoique… — rendez-moi cette justice, — je
+vous aie, à l’avance, prévenu de ce qui vous
+attendait… Mais, en effet, ce doit être très
+agaçant, pour un homme, de flamber en pure
+perte et de faire la cour à une femme, seulement
+pour l’amour de l’art… Pourtant…</p>
+
+<p>Et elle eut un sourire délicieux :</p>
+
+<p>— … Pourtant, aussitôt débarqué, vous êtes
+venu chez moi… par politesse !</p>
+
+<p>— Dites, par faiblesse… Mais j’ai reconnu
+que je devais m’estimer très heureux de vous
+trouver sortie et ne pas recommencer l’épreuve…
+Et puis je vous ai rencontrée, et me voici…</p>
+
+<p>— Furieux d’avoir capitulé avec votre sagesse,
+n’est-il pas vrai ?</p>
+
+<p>— Jacqueline, ne raillez pas… Vous savez
+bien que je vous aime… misérablement !…</p>
+
+<p>— Encore ?… Vraiment ?… Oh ! tant mieux !
+Je vous l’ai déjà avoué… J’adore qu’on m’aime !…
+Vous m’aimez ?… C’est charmant !… Je vous en
+remercie beaucoup !</p>
+
+<p>Elle le contemplait entre les cils ; et ses yeux
+avaient une expression de malice tendre, d’ironie,
+de joie aussi…</p>
+
+<p>Il saisit violemment, ses deux poignets,
+comme jadis à Chioggia, et attira vers lui la moqueuse
+créature. Mais elle se déroba avant
+qu’il eût effleuré son visage. Maintenant qu’elle
+avait mesuré sa faiblesse près de lui, elle se
+tenait sur la défensive, résolue à s’offrir seulement
+le régal d’un flirt pimenté et très chaud…
+Mais ce lui était une jouissance incomparable
+de le voir ainsi altéré d’elle, prêt à toutes les
+folies pour la posséder. Et elle lui en savait un
+gré extrême. Afin qu’il demeurât en cette parfaite
+disposition, elle devait ne point se montrer
+trop généreuse à son égard, sans lui enlever
+tout espoir de triomphe. Et, se rejetant en arrière,
+elle déclara, toute rose du reflet pourpre
+de sa robe :</p>
+
+<p>— Je vous ai dit que vous aviez la permission
+de venir seulement si vous vous sentiez de taille
+à vous comporter comme le plus vertueux des
+hommes. Autrement, il serait plus sage de ne
+plus nous voir.</p>
+
+<p>Il eut un mouvement de colère, exaspéré de
+son accent de badinage. Il allait parler. Elle
+l’arrêta, le visage espiègle :</p>
+
+<p>— Oh ! je vous devine !… Parce que là-bas,
+à Venise, je ne me suis pas montrée rigoureusement
+farouche, vous vous êtes imaginé… un
+tas de sottises sur mon compte… Mais ce
+n’étaient là que de petits épisodes de voyage !…
+A Paris… un point… c’est tout…</p>
+
+<p>Aprement, il la contempla. Était-elle sincère
+ou jouait-elle une comédie provocante ?… De
+toute évidence, elle était très maîtresse d’elle-même,
+s’amusant en gamine un peu perverse
+qui sait sa puissance. Il comprit qu’elle s’était
+ressaisie et qu’il fallait la conquérir en l’enveloppant
+d’adorations ferventes qui l’amèneraient à
+lui. Soit. C’était une question de temps. Il était
+à Paris pour plusieurs mois. Il pouvait faire le
+sacrifice d’attendre un peu l’heure où cette
+fuyante et adorable créature se laisserait capturer,
+certain qu’elle ne prendrait pas sa défaite
+au tragique, peut-être parce qu’elle s’était déjà
+brûlée à d’autres flammes.</p>
+
+<p>Et, doucement, il promit, car il la considérait
+comme la proie exquise que lui donneraient son
+adresse et sa volonté.</p>
+
+<p>— Je serai aussi sage qu’il me sera possible.
+Mais il me faut vous voir beaucoup… tous les
+jours !</p>
+
+<p>— Rien que cela !… Vous me compromettrez…</p>
+
+<p>— Non, je serai prudent, je vous en donne
+ma parole… Mais je veux vous voir… Je veux…</p>
+
+<p>— Le roi dit : « Nous voulons… », rappelez-vous…</p>
+
+<p>— Jacqueline, promettez-moi que vous serez
+bonne…</p>
+
+<p>— Ça dépend de ce que vous entendez par
+là… Enfin, nous avons des chances pour nous
+retrouver souvent dans le monde. Et puis, si
+cela vous tente, il y aura bien, de-ci de-là, des
+expositions où je vous demanderai de m’accompagner,
+car cela ne m’amuse pas de regarder
+seule… Vous êtes pour quelque temps à Paris ?</p>
+
+<p>— Oui, j’ai même la forte tentation de m’y
+faire rappeler…</p>
+
+<p>Sans savoir pourquoi, elle eut envie de lui
+crier, comme une enfant qui, soudain, entrevoit
+un danger :</p>
+
+<p>— Non, ne restez pas à Paris…</p>
+
+<p>Mais ce ne fut qu’un éclair d’instinctive prudence ;
+elle interrogea, seulement, d’un ton détaché :</p>
+
+<p>— Pourquoi donc désirez-vous ne pas repartir ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ?… Parce que je ne puis plus
+me passer de vous… Parce qu’il me faut votre
+présence… Jacqueline…</p>
+
+<p>— Vrai ? c’est pour moi ?</p>
+
+<p>— Pour vous seule, mon amour…</p>
+
+<p>D’un geste souverain, il l’attirait, et ses
+lèvres, cette fois, s’appesantirent follement
+sur les lèvres qui ne se refusaient plus.</p>
+
+<p>— Jacqueline, comment peut-on mériter
+d’être aimé de vous !</p>
+
+<p>Il lui murmurait ces mots très bas, de cet
+accent d’une impérieuse douceur qui brisait en
+elle toute volonté. Le même trouble qui la faisait
+défaillante à Chioggia l’envahissait, si délicieux
+que, d’instinct, elle redoutait de laisser
+échapper un mouvement qui romprait le charme.</p>
+
+<p>Confusément, elle se demandait pourquoi ne
+pas s’abandonner à cet amour qui voulait l’entraîner
+dans un torrent où elle s’enivrerait
+comme les autres femmes… Être aimée par
+lui… Et l’aimer… Ce serait doux… si doux…</p>
+
+<p>Qu’est-ce qui l’en empêchait ?…</p>
+
+<p>Le nom de Chartrans flotta dans son souvenir…</p>
+
+<p>Aussitôt, elle rejeta la tête en arrière, comme
+réveillée et, se raidissant, elle dit, la voix
+changée, d’un ton volontaire :</p>
+
+<p>— Laissez-moi… Laissez-moi donc !</p>
+
+<p>Il s’écarta, incertain de ce qu’elle pensait
+vraiment. Elle avait un peu pâli. Une étrange
+expression élargissait ses yeux… Irritation ?…
+Plaisir ?… Énervement ?</p>
+
+<p>Il n’aurait pu préciser. Il savait seulement
+qu’elle était la tentation même, mince et blanche
+dans sa robe rouge, sous ses cheveux sombres,
+avec son regard qui songeait et sa bouche frémissante
+et grave…</p>
+
+<p>Ils se contemplèrent, une seconde, en silence…
+Puis elle eut un sourire singulier :</p>
+
+<p>— Eh bien, si c’est cela que vous appelez
+être sage !… Vous pouvez vous dispenser de
+revenir…</p>
+
+<p>— Je serai sage une autre fois, fit-il, passant
+la main sur son visage altéré. Vous savez que
+l’heure du retour affole un peu… Ah ! voici
+quelqu’un !</p>
+
+<p>Le timbre d’entrée vibrait. Ils s’écartèrent
+instinctivement. Tous deux reprirent une sage
+attitude de personnes qui causent en visite.</p>
+
+<p>— C’est peut-être Anne, fit Jacqueline avec
+une moue malicieuse.</p>
+
+<p>— Alors, je vais être chapitré, marmotta-t-il,
+anxieux et agacé.</p>
+
+<p>Mais dans la pièce voisine le son d’une voix
+d’homme s’entendait.</p>
+
+<p>Jacqueline se mit à rire :</p>
+
+<p>— Vous ne serez pas chapitré… Ce n’est pas
+Anne… mais mon père qui vient dîner avec
+moi… C’est vrai, il est presque sept heures…</p>
+
+<p>— Si tard ?…</p>
+
+<p>Tous deux étaient assis de chaque côté de la
+cheminée quand, la portière soulevée, le conseiller
+apparut et s’arrêta, imperceptiblement,
+surpris par la vue de ce visiteur qu’il n’avait
+jamais rencontré chez sa fille.</p>
+
+<p>Jacqueline, aussitôt, fit les présentations.</p>
+
+<p>— Le comte de Brye, cousin d’Anne de
+Croissy, qui était en même temps que nous à
+Venise…</p>
+
+<p>Le conseiller salua. Sous ses paupières fatiguées,
+son regard d’observateur se fixait sur ce
+beau grand garçon en qui, tout de suite, il devinait
+un nouvel adorateur de la jeune femme.</p>
+
+<p>Puis Gérard se leva, puisqu’il lui fallait bien
+prendre congé ! Cérémonieux, il baisa les doigts
+de Jacqueline :</p>
+
+<p>— Madame, je vous présente mes hommages.</p>
+
+<p>Elle dit légèrement :</p>
+
+<p>— Au revoir… Je pense que bientôt, chez
+Anne, nous aurons encore l’occasion de bavarder
+sur Venise… Alors, nous prendrons rendez-vous
+pour une promenade ensemble au Salon.
+Cela nous rappellera nos courses à l’Académie.</p>
+
+<p>— J’en serai très heureux… Je conserve un si
+charmant souvenir de votre passage à Venise…
+Adieu, madame.</p>
+
+<p>Leurs regards se croisèrent. Il sortit, et elle
+revint câlinement, avec un baiser, s’asseoir près
+de son père.</p>
+
+<p>— Et maintenant, père, à nous deux !…
+Qu’est-ce que tu es devenu depuis deux jours
+que je ne t’ai vu ?</p>
+
+<p>Adroite, elle le faisait causer, devinant la
+réflexion, concernant Gérard, qui flottait dans
+la pensée de M. Sourdis.</p>
+
+<p>Pourtant ce ne fut pas de Gérard que, tout à
+coup, il lui parla.</p>
+
+<p>— A propos, Jacqueline, j’ai reçu hier une
+lettre de Pierre Chartrans qui m’entretient longuement
+d’un projet dont il paraît enthousiasmé…
+Celui d’obtenir un poste au Japon,
+poste très brillant, paraît-il.</p>
+
+<p>— Oui, je sais, fit Jacqueline, distraite. Il
+me l’a écrit aussi.</p>
+
+<p>— Et tu n’as pas bondi d’horreur devant une
+telle proposition… qui est tout à fait inadmissible !</p>
+
+<p>— Mais, mon père… Pourquoi ?… Cela
+m’amuserait d’aller au Japon. Il est évident que
+si j’épouse Chartrans, ce sera toujours pour
+partir puisque sa situation est à l’étranger.</p>
+
+<p>— Jacqueline, tu ne parles pas sérieusement !
+Dis-moi que tu ne laisseras pas ton pauvre vieux
+père en France pour t’en aller vivre au
+Japon !…</p>
+
+<p>Elle eut vers lui un élan tendre, car elle lui
+était reconnaissante de l’adorer si absolument…
+Oui, c’eût été pour elle un déchirement de le
+laisser. Mais un départ avec Chartrans, devenu
+son mari, lui paraissait si incertain et lointain
+qu’elle ne s’en préoccupait guère…</p>
+
+<p>Elle mit la tête sur l’épaule de son père,
+comme au temps où elle était petite fille.</p>
+
+<p>— Bien entendu, père, je ne t’abandonnerai
+pas… Mais je n’ai pas la moindre intention de
+partir… Je laisse Chartrans faire des projets
+parce que ça l’occupe pendant qu’il est loin,
+retenu par sa mission. Quand il reviendra, je
+lui ferai comprendre que je ne peux pas quitter
+Paris… Mais, si je lui disais maintenant une
+chose pareille, il serait capable de reprendre le
+premier paquebot et de fondre ici comme une
+trombe… ce qui serait déplorable pour son
+avenir… Alors je ne le contredis pas du tout…
+Et j’ai, au contraire, l’air de tout approuver…</p>
+
+<p>— Ma petite fille, vous êtes une grande
+diplomate ; me voici rassuré, fit le conseiller qui
+caressait tendrement les cheveux de la jeune
+femme. Mais ne crois-tu pas, ma Jacqueline,
+qu’il vaudrait mieux insinuer à ce bon Chartrans
+qu’il eût à chercher une fiancée mieux
+attirée par les pays exotiques ? Ce serait plus
+honnête, à coup sûr !…</p>
+
+<p>Elle tressaillit un peu. Si elle se refusait à
+Chartrans, qui l’épouserait ?… Gérard ?…</p>
+
+<p>Ses mains qui jouaient avec ses bagues se
+crispèrent une seconde. Devenir la femme de
+Gérard de Brye, c’eût été le rêve… Mais
+Mme de Croissy le lui avait dit, au premier
+jour, Gérard n’épouserait qu’une héritière et,
+sans doute, une fille de bonne noblesse comme
+lui. D’une jolie femme sans fortune et sans
+nom, il ne songeait qu’à faire sa maîtresse…
+Et, les sourcils un peu froncés, elle jeta, se
+redressant :</p>
+
+<p>— Mais, père, je ne veux pas du tout renoncer
+à Chartrans.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIV</h2>
+
+
+<p>Elle ne voulait pas renoncer au fiancé qui
+incarnait pour elle la sécurité de l’avenir…
+Mais, pas davantage, elle ne prétendait se priver
+du fervent adorateur qu’elle trouvait en Gérard
+de Brye.</p>
+
+<p>Respectueux de sa promesse, il s’appliquait à
+ne pas la compromettre par d’évidentes assiduités.
+Mais, sans cesse, elle le retrouvait sur
+sa route, la frôlant de son désir qui, à toute
+heure, criait vers elle. Et cet effleurement lui
+était un délice. Dans tout son être de coquette
+et de femme, elle jouissait de sa prière inexprimée,
+du parfum d’amour qu’il lui offrait et
+dont elle s’enivrait subtilement.</p>
+
+<p>L’attirance qu’il avait exercée sur elle à
+Venise renaissait et la conquérait peu à peu, en
+dépit des mille distractions que lui apportait sa
+vie mondaine. Partout, maintenant, où elle
+allait, il lui fallait la présence de Gérard, l’appel
+obstiné de son regard, la fièvre dont elle le
+sentait possédé quand il était près d’elle. Et sa
+vanité de femme était charmée qu’il fût, à ce
+point, occupé d’elle, lui, un garçon très chic, à
+qui les bonnes fortunes ne manquaient point, et
+pour qui elle était devenue la déité qui dispense
+des joies sans prix.</p>
+
+<p>Elle se montrait avec lui coquette supérieurement
+et si séduisante ! malgré ses sautes d’humeur,
+destinées à le tenir en haleine. A certains
+jours, elle paraissait tout à fait désintéressée de
+sa présence, occupée de tous, sauf de lui à qui
+elle parlait, railleuse et insouciante, alors qu’il
+la voyait dépenser des trésors de grâce pour
+d’autres qui paraissaient lui plaire infiniment.
+Puis, quand elle le devinait exaspéré, prêt à la
+fuir pour échapper au supplice qu’elle lui infligeait,
+elle le retenait par des câlineries, des
+abandons de regard et de parole qui réveillaient
+chez lui l’espoir du triomphe. Elle savait, avec
+une adresse parfaite, s’isoler avec lui, sous un
+prétexte vraisemblable, se faire accompagner
+par lui partout où les convenances mondaines le
+permettaient, au gré de son caprice ; elle jouait
+avec la passion qu’elle lui inspirait, lui laissant
+toujours espérer ce que sa volonté refusait. Et
+pas une seconde, elle ne songeait à se demander
+quelle serait la conclusion de cette cour audacieuse.</p>
+
+<p>Le souvenir du vague fiancé qu’elle avait un
+jour accepté par raison, et pour lui faire plaisir,
+semblait relégué, pour elle, dans le domaine
+des vieilles lunes. Il était par là-bas, quelque
+part, en Chine, fidèle et amoureux. Il ne reviendrait
+pas avant des mois, c’était parfait !…
+Quand il reparaîtrait, Gérard, lui, serait reparti
+et alors… alors elle verrait ce qu’elle aurait à
+faire. Chartrans, c’était l’avenir, et Gérard, le
+présent… Un présent tentateur… Et Jacqueline
+vivait toujours pour le présent.</p>
+
+<p>L’idée ne l’effleurait même pas qu’on pût
+l’accuser d’être infidèle à Pierre Chartrans, en
+se laissant rechercher si jalousement par Gérard
+de Brye.</p>
+
+<p>D’ailleurs, elle eût répondu que, sans nul
+doute, Chartrans avait, quoi qu’il en dît, de
+plus tangibles méfaits sur la conscience, commis
+en la société des petites femmes jaunes près
+desquelles il vivait. Elle n’en avait cure. Donc
+il ne pouvait être plus ombrageux qu’elle-même
+qui s’amusait sans malice ni intention méchante.</p>
+
+<p>Mais personne ne lui faisait de semblables
+réflexions ; soit qu’elle eût réussi à se montrer
+assez prudente pour dépister les observateurs ;
+soit que ceux-ci eussent le bon goût de se montrer
+discrets. Son père, habitué à lui voir une
+légion d’adorateurs, la taquinait sur le nouveau
+venu enrégimenté dans la phalange ; mais il ne
+le tenait pas pour plus redoutable que bien
+d’autres qui avaient, en vain, espéré autour
+d’elle. Anne de Croissy était plus gênante. Elle
+avait l’esprit si clairvoyant !… Jacqueline ne
+l’ignorait pas, et elle se tenait sur ses gardes
+quoiqu’elle sût Mme de Croissy trop jalouse de
+sa propre liberté pour ne pas respecter celle
+d’autrui. Jamais la jeune femme ne lui avait fait
+allusion à la petite scène qui avait marqué leur
+dernier jour à Venise… Jamais, non plus, elle
+n’amenait le nom de Gérard dans leurs causeries…
+Mais, en revanche, il lui arrivait souvent
+de parler de Chartrans, de ses projets d’avenir
+auxquels Jacqueline était forcément mêlée ; et
+cela, d’un ton d’intérêt si vrai que Mme Nozales
+n’avait nul prétexte pour prendre en mauvaise
+part ses paroles.</p>
+
+<p>De même, il lui avait bien fallu entendre,
+sans broncher, cette réflexion de Mme de
+Croissy, faite devant elle à une tierce personne :</p>
+
+<p>— La famille de Gérard de Brye désire beaucoup
+le voir marié… Mais il est si difficile !… Il
+lui faut une <i>vraie</i> jeune fille… — et l’espèce s’en
+perd ! — qui soit aussi une héritière de bonne
+noblesse…</p>
+
+<p>Jacqueline, bien qu’elle n’eût aucune visée
+matrimoniale sur Gérard de Brye, — elle était
+incapable des calculs nécessaires pour atteindre
+un tel but, — Jacqueline eût, volontiers, <i>pilé</i>
+Mme de Croissy pour lui apprendre à tenir de tels
+propos devant elle. Mais Anne disait ces choses
+d’une manière si détachée, comme un indifférent
+propos de salon, qu’il était impossible de ne
+pas l’écouter de même, du moins en apparence.
+Et Jacqueline, très maîtresse d’elle-même, mais
+les nerfs frémissants, avait remarqué avec
+aisance que « M. de Brye serait, sans doute, un
+très charmant mari… » Puis, elle s’était prise à
+parler des nouvelles modes de printemps.</p>
+
+<p>— Sûrement, ce n’est pas ce soir encore qu’il
+songera à se mettre en quête de son héritière !
+pensa-t-elle avec une lueur d’orgueil dans les
+yeux, tandis qu’elle rejetait le grand manteau de
+soirée que son père lui enlevait des épaules, dans
+le majestueux vestibule de l’hôtel de Croissy.</p>
+
+<p>Il y avait brillante réception, demi-intime,
+chez Mme de Croissy ; et, si courroucée qu’elle
+eût été des réflexions intempestives de son amie,
+elle n’avait pas, une seconde, entrevu la possibilité
+de renoncer à une soirée où elle retrouverait
+Gérard… D’autant que c’était bien en son
+honneur qu’elle s’était fait faire la robe dont,
+tout de suite, les femmes détaillaient l’art exquis,
+le coloris rare, un ton très doux d’abricot,
+harmonisé avec le reflet roux des dentelles
+précieuses, — elle en était riche, — qui ourlaient
+la gaine de souple satin moulée sur elle,
+et sertissaient le corsage, généreusement décolleté
+sur la gorge rosée.</p>
+
+<p>Arrivant fort tard, à son ordinaire, elle s’était
+dit que les salons seraient encombrés et qu’elle
+pourrait ainsi, tout naturellement, rester dans
+une embrasure de porte, ce qui serait parfait
+pour l’agrément de son flirt. De la sorte, Gérard
+la joindrait bien mieux, sans mettre en
+branle le carillon des potinages…</p>
+
+<p>Mais ce soir-là, la destinée était contre elle,
+culbutant tous ses petits calculs. Dès qu’elle eut
+serré la main de Mme de Croissy, celle-ci lui
+découvrit une excellente place dans un groupe
+ami, au milieu duquel, bon gré, mal gré, elle
+se trouva prisonnière, pour écouter la saynète
+qui allait commencer. De loin, seulement, elle
+put apercevoir Gérard et répondre à son salut
+par un mouvement de son éventail. Mais elle
+remarqua qu’il trouvait moyen de s’adosser au
+mur de façon à ne pas la perdre de vue ; et
+comme elle se savait, ce soir-là, digne de toutes
+les contemplations, elle se résigna sans trop de
+peine à lui offrir seulement, pour l’heure, le
+plaisir des yeux, ravie d’avoir surpris dans son
+regard cette expression qui dit aux femmes
+qu’elles sont mieux que belles… Même, dans
+la satisfaction de sa vanité féminine, elle finit
+par s’amuser beaucoup de la petite scène que
+jouaient très spirituellement des artistes-amateurs ;
+et, un instant, elle oublia et la présence
+de Gérard et l’attention flatteuse qu’elle éveillait,
+de façon très évidente, chez les spectateurs
+masculins qui l’entouraient.</p>
+
+<p>Mais ce ne fut, d’ailleurs, qu’une distraction
+passagère, et, d’un bond joyeux, sa pensée revint
+vers Gérard dès qu’un violoniste célèbre
+commença à jouer. Alors, les minutes lui devinrent
+interminables. Sous les plis soyeux de sa
+robe, son pied battait le sol furieusement et
+ses doigts frémissaient sur l’écaille de son éventail…</p>
+
+<p>Après le violoncelliste, ce fut une chanteuse ;
+et Jacqueline eut la tentation folle de se déclarer
+soudainement souffrante pour avoir le droit de
+quitter sa place, et d’aller enfin s’amuser à sa
+guise.</p>
+
+<p>Par bonheur, pour sa sagesse, la chanteuse
+ne dit que deux mélodies très courtes qu’elle
+écouta, bercée par la voix chaude de l’artiste,
+pensant qu’elle eût trouvé exquis d’entendre
+une telle musique dans la serre, Gérard près
+d’elle, lui disant qu’elle était l’idole dont il
+rêvait, et tout prêt à le lui prouver…</p>
+
+<p>Puis, au bruit des applaudissements qui remerciaient
+l’artiste, elle se vit enfin rendue à
+la liberté… A une liberté relative, car M. de
+Croissy s’inclinait devant elle pour la conduire
+au buffet. Ce soir-là, elle lui semblait particulièrement
+exquise dans sa robe couleur de fruit,
+et il était fort désireux de l’accaparer un moment.</p>
+
+<p>Elle, sûre que Gérard allait venir, se laissait
+faire avec une indifférence provocante, debout,
+toute svelte devant les ramures d’une lourde
+portière, sa jolie tête rieuse et sensuelle levée
+vers M. de Croissy, qui était de haute taille, la
+lumière ruisselant sur la gorge pâle qu’un petit
+souffle soulevait… Et, tout en dégustant une
+glace, elle fut coquette à souhait, très savamment,
+sans rien perdre de la correction de tenue
+dont elle était soucieuse dans le milieu d’Anne
+de Croissy.</p>
+
+<p>— Me sera-t-il enfin permis, madame, d’arriver
+jusqu’à vous ? fit, près d’elle, la voix de
+Gérard.</p>
+
+<p>Elle tourna un peu la tête vers lui et devina,
+à la contraction de ses traits, qu’il était énervé,
+jusqu’à la souffrance, de n’avoir pu l’approcher
+encore de toute la soirée. Elle en tressaillit de
+joie et il lui fut très cher. Mais, sans se trahir,
+elle lui jeta, d’un ton léger :</p>
+
+<p>— Voyez, la persévérance conduit à tout
+puisque, enfin, vous m’avez rejointe !</p>
+
+<p>Il lui murmura, penché vers elle, qui s’était
+reprise à mordiller sa glace :</p>
+
+<p>— Soyez généreuse… Songez que depuis
+l’instant où je vous ai aperçue, j’attends cette
+minute… Pourquoi êtes-vous adorable ainsi ce
+soir ?… Pour achever de me faire perdre la
+raison ?…</p>
+
+<p>Contente, elle eut aux lèvres un sourire
+caressant et lui abandonna, une seconde, son
+regard qui était lourd de volupté, sous les paupières
+abaissées un peu… Mais elle ne dit rien,
+sentant autour d’elle trop de curiosités dans les
+yeux, trop d’oreilles attentives. Roger de Croissy
+avait dû la quitter, rappelé par ses devoirs de
+maître de maison. Mais d’autres, tout prêts à
+prendre sa place, rôdaient autour d’elle, arrêtés
+par la présence de Gérard. Des amies lui parlaient,
+debout comme elle devant la table fleurie
+où tremblait la flamme des candélabres d’argent,
+sous la clarté des lampes électriques
+cachées dans les roses. Des groupes l’entouraient
+qui causaient, se cherchaient, même
+s’isolaient dans le cadre des fenêtres ouvertes
+sur la nuit d’été… Et ces derniers étaient
+certes, pour elle, les moins à craindre.</p>
+
+<p>Alors de sa voix fraîche de petite fille, elle
+reprit, brisant un morceau de glace dont elle
+mouilla ses lèvres :</p>
+
+<p>— Donnez-moi une idée de costume pour le
+bal des de Susienne… Je ne sais que choisir…
+Je voudrais quelque chose de vraiment original
+et aussi de très exact…</p>
+
+<p>Un éclair flamba dans les prunelles de Gérard
+qui ne se détachaient point du visage charmant,
+de la gorge ennuagée de dentelles.</p>
+
+<p>— Mais il me semble, madame, que vous ne
+demandez pas l’impossible… Si je ne craignais
+d’être indiscret, je mettrais à votre disposition
+plusieurs costumes féminins rapportés
+de mes pérégrinations lointaines qui, peut-être,
+pourraient vous satisfaire… Il vous serait
+tout au moins facile de les voir… Faites-moi,
+madame, l’honneur d’une visite, et je vous les
+montrerai avec les bouquins illustrés qui indiquent
+la manière de les porter.</p>
+
+<p>Clairement, elle sentit si intense, son désir
+de la voir chez lui qu’elle tressaillit, attirée,
+tentée, mais consciente qu’elle ferait une folie
+en allant chez ce Gérard de Brye qui avait pris
+en sa vie une place dont elle s’effrayait un peu,
+quand elle y pensait, par hasard.</p>
+
+<p>Elle se raidit contre l’obscure envie qu’elle
+avait d’accepter et dit, taquine, effleurant ses
+épaules du vol de son éventail :</p>
+
+<p>— Oh ! merci !… Vous êtes bien gentil…
+Mais, après tout, je crois que j’ai une bonne
+idée… Ce n’est pas la peine que je vous dérange…</p>
+
+<p>Sans se troubler, fort de sa volonté qui prétendait
+soumettre celle de Jacqueline, il riposta,
+l’enveloppant toute de son regard :</p>
+
+<p>— Pourquoi dites-vous des choses que vous
+ne pensez pas ?</p>
+
+<p>— Que je ne pense pas ?… Je mens, alors ?…
+Vous doutez-vous que vous êtes très malhonnête ?</p>
+
+<p>— Je ne suis pas malhonnête… Je suis très
+flatté de vous faire peur…</p>
+
+<p>Elle le considéra une seconde, étonnée et
+rieuse. Ses prunelles veloutées luisaient très
+larges.</p>
+
+<p>— Vous me faites peur ?… Vous ?…</p>
+
+<p>— Je le suppose, puisque vous ne voulez pas
+venir voir mes costumes. J’en ai un, de « princesse
+byzantine », qui est une merveille digne
+de vous.</p>
+
+<p>Intéressée, elle cessa de s’éventer.</p>
+
+<p>— Vraiment ?… Comment est-il ?… Expliquez-moi…</p>
+
+<p>Il se prit à le lui décrire, de manière à exciter
+sa curiosité de femme et sa coquetterie. Et elle,
+qui n’avait rien d’une candide ingénue, l’écoutait
+sans deviner le piège, absorbée par la vision
+d’elle-même, vêtue comme une idole superbe,
+ne songeant plus du tout qu’il serait peut-être
+imprudent de sa part de s’en aller ainsi chez
+Gérard de Brye.</p>
+
+<p>Tentée bien au delà de sa courte sagesse,
+elle dit, soudain résolue, avec une jolie mine
+affairée :</p>
+
+<p>— Vous avez raison, il vaut mieux que je voie
+chez vous ce costume… Car, s’il ne me va pas,
+je regarderai les autres… Voulez-vous me le
+montrer… Voyons… quand ?… Ces jours-ci,
+j’ai une masse de choses à faire… Samedi, par
+exemple, vous conviendrait-il ?</p>
+
+<p>Il s’inclina, son sourire de triomphe voilé par
+sa barbe blonde.</p>
+
+<p>— J’aurai donc, madame, l’honneur de vous
+attendre samedi…</p>
+
+<p>— A samedi, c’est cela… Vers quatre heures…
+Pour être honnête, je vous préviens que je suis
+très inexacte…</p>
+
+<p>Elle s’arrêta un peu… Puis, drôlement, elle
+lança, et une indéfinissable expression retroussait
+sa lèvre :</p>
+
+<p>— N’est-ce pas, je puis, sans péril, m’aventurer
+chez vous ?… C’est juré ?…</p>
+
+<p>— Juré, fit-il, portant à ses lèvres la main
+qu’elle lui tendait, prête à partir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XV</h2>
+
+
+<p>L’idée du costume de « princesse byzantine »
+occupait si fort la coquetterie de Jacqueline que
+la pensée de l’aller voir chez Gérard en demeura
+pour elle tout à fait secondaire, pendant les
+premiers jours qui suivirent la soirée de Mme de
+Croissy.</p>
+
+<p>Toutefois quand, le samedi venu, elle dut
+s’habiller pour sortir, elle mit un soin extrême
+à se faire aussi séduisante qu’elle savait pouvoir
+l’être. Habituée à toujours suivre son caprice, sans
+observation ni conseil à craindre, puisque nul
+n’avait droit de contrôle sur ses actions, — sauf
+son père qui onques n’avait usé de ce droit, — elle
+n’eut pas, à la réflexion, une seconde
+même d’hésitation sur l’à-propos de sa visite
+chez Gérard de Brye. Vaguement, elle se disait
+bien que, peut-être, elle aurait à le maintenir
+dans les limites de la sagesse. Mais elle ne doutait
+nullement de pouvoir y réussir, autant qu’il
+lui conviendrait. En somme, elle eût été fort
+déçue qu’il ne lui fît pas goûter la saveur du
+fruit défendu auquel, par prudence, elle préférait
+ne pas mordre tout à fait. Le mordiller
+suffisait à son plaisir.</p>
+
+<p>Cette visite imprévue chez Gérard l’amusait
+beaucoup, par tout ce qu’elle en attendait et en
+redoutait, — un peu… très peu… Elle était
+enchantée de connaître le logis de cet homme
+qui lui semblait devenu sa chose, et elle n’avait
+cure du « qu’en dira-t-on ? »</p>
+
+<p>Ce n’était, d’ailleurs, nullement la première
+fois qu’elle pénétrait ainsi chez un hôte masculin, — très
+galant, — sous couleur d’y aller voir
+quelque œuvre d’art, quelque collection curieuse…
+Et elle était toujours sortie victorieuse
+à son gré de telles équipées.</p>
+
+<p>Aussi jugeait-elle tout à fait inutile de s’emprisonner
+sous des lois de prétendues convenances
+qui ne pouvaient intéresser une femme
+libre de la tutelle conjugale.</p>
+
+<p>Les règles de conduite, les obligations, les
+devoirs, elle les abandonnait aux laides, aux
+vieilles dames et aux bonnes religieuses. Pour
+sa part, elle leur tirait sa révérence avec une
+paisible désinvolture, parce que l’adoration et
+l’indulgence de son père, l’absence de toute
+direction morale et aussi la nature, avaient fait
+d’elle une petite créature qui ne connaissait
+d’autre loi que son bon plaisir.</p>
+
+<p>Pas une fois, l’idée ne l’effleura que son
+fiancé eût peut-être trouvé mauvais qu’elle s’en
+fût ainsi voir des costumes chez Gérard de
+Brye. Ce fiancé, perdu en un pays sauvage,
+était tellement séparé d’elle, sorti de sa vie !…
+En vérité, il y avait beau temps qu’il eût sombré
+tout à fait dans l’oubli, s’il ne lui avait si souvent
+écrit, se rappelant à elle de la sorte avec
+une fidélité obstinée…</p>
+
+<p>Comme elle sortait, sa femme de chambre
+lui remit des lettres, — des lettres de Chine,
+justement. Elle pensa :</p>
+
+<p>— Ah ! oui… C’était le jour… Je les lirai
+ce soir… Je suis déjà si en retard…</p>
+
+<p>Elle glissa l’enveloppe dans sa poche ; et,
+vive, elle descendit l’escalier, contente parce
+qu’il faisait un adorable temps, illuminé de
+clarté blonde, qui sentait bon la verdure et les
+fleurs ; parce qu’elle se savait très jolie sous
+sa capeline fauve fleurie de capucines, et si
+bien habillée par sa robe de grosse toile, — d’un
+bleu pâle de lavande, ouvragée de broderies !…</p>
+
+<p>Elle s’était trouvée très à son gré en inspectant
+une dernière fois son image avant de sortir,
+et les regards des passants, dans la rue, lui
+disaient qu’elle s’était bien jugée.</p>
+
+<p>Aussi était-elle d’humeur charmante, remplie
+d’une tendre bienveillance pour toute l’humanité,
+quand elle sonna chez Gérard.</p>
+
+<p>Comme elle attendait que la porte s’ouvrît,
+elle pensa, gamine :</p>
+
+<p>— Ce n’est peut-être pas précisément raisonnable
+ce que je fais là !… Mais tant pis ! Ça
+m’amuse… J’espère que Gérard ne va pas se
+croire obligé d’être très sage comme un saint…</p>
+
+<p>Sans un atome d’embarras, elle se fit introduire
+par le valet de chambre. Et, au seuil d’une
+longue pièce qui ressemblait à l’atelier d’un
+artiste, elle vit, venant à elle, Gérard, qui s’inclinait,
+ainsi que devant une souveraine.</p>
+
+<p>Il se courba sur la main gantée qu’elle lui
+tendait et la baisa ; puis, un peu bas, la regardant
+avec une telle expression qu’elle tressaillit
+de plaisir, il dit :</p>
+
+<p>— Merci d’être venue !</p>
+
+<p>— C’est aimable à moi, n’est-ce pas ? fit-elle,
+rieuse. Ne me remerciez pas. Vous savez que je
+viens dans un but intéressé… Mes compliments
+sur votre hall… Il est bien joliment installé !</p>
+
+<p>Son regard errait, avec un plaisir presque
+physique, sur les tapisseries, les soieries pâlissantes,
+les précieux bibelots d’art qui décoraient
+la pièce où les stores de guipure ancienne tamisaient
+le jour… Çà et là, des sièges bas, de
+forme accueillante, et de grands fauteuils gothiques
+dont les bois, sculptés avec une science
+naïve, semblaient sortis de quelque cathédrale.
+Au fond du hall, dans toute la longueur du
+panneau, un large divan, sur lequel s’empilaient
+des coussins, jetés capricieusement.</p>
+
+<p>Et puis, partout, en des vases de toute sorte — cristaux
+opalins, grès flambés, Sèvres bleu
+de roi,… — il y avait des fleurs, comme Jacqueline
+aimait. Des roses en profusion, des iris
+d’un violet sombre, tigrés d’or ; et encore, des
+œillets couleur de soufre ; d’autres, pareils à
+des fleurs de sang ou d’un rose de corail pâle.
+Et de tous les calices, montait une senteur
+pénétrante qui semblait distiller dans l’air une
+ivresse joyeuse et légère.</p>
+
+<p>En vérité, jamais Gérard de Brye n’avait
+plu davantage à Jacqueline que dans le cadre
+de cette pièce somptueuse qui flattait tous ses
+instincts de petit être de luxe. Ravie, elle songeait
+qu’il ressemblait à ces hardis cavaliers
+qu’elle avait vus sur les tableaux des maîtres, à
+Venise. Il avait leur allure patricienne, leur
+belle barbe fauve ; et, comme eux aussi, la
+bouche sensuelle et charmeuse, les traits impérieux,
+le regard ardent.</p>
+
+<p>C’était vraiment parfait d’être courtisée par
+un homme comme celui-là !… Mais elle ne
+trahit pas cette impression, et dit seulement
+d’un ton aimable de dame en visite :</p>
+
+<p>— Vous m’avez l’air de posséder de très
+belles choses… Montrez-moi votre musée… Et
+puis… après… le costume de la princesse byzantine…</p>
+
+<p>— Voulez-vous le voir tout de suite ?</p>
+
+<p>— Non… Ce sera le bouquet !…</p>
+
+<p>Elle allait à travers la vaste pièce, au gré de
+sa fantaisie, regardait, interrogeait, écoutant à
+peine les explications que Gérard lui donnait,
+déçue et agacée de le voir si correct. Se rappelant
+Venise et certaines visites chez elle, à Paris,
+elle s’était attendue à des audaces qui lui donneraient
+une exquise sensation de vertige… Et
+il la recevait avec une courtoisie respectueuse
+comme il eût reçu quelque archiduchesse,
+l’honorant de sa visite… Or, Jacqueline préférait
+de beaucoup être tout simplement traitée en
+femme, en jolie femme…</p>
+
+<p>Corps et âme, elle fut dominée par sa coquetterie ;
+et s’arrêtant devant la fenêtre ouverte
+où le soleil filtrait en poussière d’or à travers
+le store, elle interrogea, les yeux rieurs :</p>
+
+<p>— Vous me trouvez très ennuyeuse, n’est-ce
+pas, avec mes curiosités ?… Vous aimeriez mieux
+que nous nous mettions à bavarder bien gentiment
+un petit moment avant de nous occuper
+du costume ?</p>
+
+<p>Il dit, la voix un peu assourdie, et son regard
+était une caresse enveloppante :</p>
+
+<p>— Je préfère ce que vous préférez… Je trouve
+si délicieux de vous savoir chez moi que j’en
+deviens superstitieux. Il me semble que si je
+vous murmure ma joie, vous allez disparaître,
+me laissant seulement votre parfum…</p>
+
+<p>Elle lui sourit, contente, parce qu’elle le
+sentait absolument possédé par elle, comme elle
+voulait.</p>
+
+<p>— Vous l’aimez, mon parfum ?… C’est moi
+qui l’ai fait faire, suivant certaines indications
+qui sont mon secret. Il tient en perfection sur
+la peau… Ne trouvez-vous pas ?</p>
+
+<p>Preste, elle se dégantait et approchait du
+visage de Gérard sa main où brillaient les
+bagues.</p>
+
+<p>Il prit les doigts et, un à un, les frôla lentement,
+d’un long effleurement des lèvres. Puis,
+sa bouche monta jusqu’au poignet, atteignit le
+bras, sous la manche qu’il soulevait, ayant détaché,
+en maître, les agrafes qui la fermaient.</p>
+
+<p>Elle ne tentait pas de l’arrêter. Mais elle murmura,
+secouée d’un obscur frisson, très doux,
+envahie par une envie molle d’être blottie dans
+les bras de Gérard, de sentir ses baisers lui brûler
+le visage :</p>
+
+<p>— Quel enfantillage !… Voyons, laissez mon
+bras… Et occupons-nous du costume de la
+« princesse ».</p>
+
+<p>— Dans un instant, je vous en supplie. Laissez-moi
+encore vos mains, vos chères petites
+mains… Comme elles fleurent la jeunesse !…
+Ah ! leur caresse doit être incomparable… Elles
+sont délicates, tièdes comme le corps d’un
+oiseau… et merveilleusement vivantes !… C’est
+une ivresse de les sentir frémir sous ma bouche…
+Oh ! petite Jacqueline, ne me les enlevez pas si
+vite !…</p>
+
+<p>Ses lèvres ne se détachaient point de la peau
+parfumée, si fine qu’elle laissait transparaître
+le réseau des veines.</p>
+
+<p>Jacqueline ne bougeait pas. Son regard demeurait
+attaché sur une lourde pivoine rose
+dont les pétales s’effeuillaient sur la soie d’un
+tapis… Mais, tout à coup, d’un sursaut de
+volonté, elle retira sa main et répéta d’une voix
+un peu basse, dont le timbre était changé :</p>
+
+<p>— Il est grand temps, je vous assure, de me
+montrer le costume… Je ne puis pourtant pas
+m’éterniser chez vous…</p>
+
+<p>Sans une parole, cette fois, il obéit et tira le
+long tiroir d’un bahut. Le costume apparut fait
+de drap d’or, de soie brodée par les fées, pailleté
+de pierreries ; et, auprès, la coiffure emperlée
+comme celle d’une idole, arrachant à Jacqueline
+un cri d’admiration :</p>
+
+<p>— Oh ! ce costume est une merveille !… Mais
+jamais je n’oserai accepter que vous me le prêtiez…
+Il est beaucoup trop beau !</p>
+
+<p>— Vous le prêter… Est-ce que vous ne me
+permettriez pas de vous l’offrir, très respectueusement,
+comme un souvenir de notre séjour
+à Venise…</p>
+
+<p>Elle avait une mine d’enfant séduite par un
+joujou splendide qu’on lui offre et qu’elle sait
+ne pouvoir accepter… Mais elle secoua la tête,
+raidie contre la tentation.</p>
+
+<p>— Me l’offrir !… Sûrement non !… Mais si…
+si vraiment… enfin, si vous ne craignez pas qu’il
+risque d’être abîmé, je ne pourrais jamais en
+avoir un aussi magnifique… Et cette coiffure
+doit être tellement seyante !…</p>
+
+<p>— Jugez-en, voulez-vous ? fit-il, la lui tendant.</p>
+
+<p>Sans hésiter, elle rejeta son chapeau, souleva
+ses cheveux du geste qui lui était familier — que
+Pierre aimait tant — et, droite devant la
+glace, elle plaça l’étrange coiffure ourlée de
+perles.</p>
+
+<p>Et ainsi, elle devint vraiment d’une beauté
+rare, ses traits charmants nimbés par l’or du
+bandeau où s’embrasaient les gemmes qui avivaient
+l’éclat sanglant des lèvres un peu entr’ouvertes,
+l’éclair des yeux de sombre velours
+dont l’expression était étrange.</p>
+
+<p>Elle eut conscience de cette beauté… Et une
+joie aiguë la bouleversa, en même temps qu’une
+reconnaissance pour l’homme qui lui donnait
+cette joie…</p>
+
+<p>Elle se tourna vers lui, cessant de regarder son
+visage, dont lui-même ne détachait plus les yeux.</p>
+
+<p>— Est-ce bien ainsi ? interrogea-t-elle avec
+l’accent d’une fillette qui veut être approuvée.</p>
+
+<p>— Presque très bien… Voulez-vous permettre
+à votre costumier de vous coiffer ? madame.</p>
+
+<p>Docile, elle inclina la tête, rose de plaisir.
+Avec un soin délicat, il arrangea, de ses doigts
+qui frémissaient, l’espèce de tiare étincelante
+dressée sur les beaux cheveux souples, odorants
+comme la peau elle-même.</p>
+
+<p>Puis il s’écarta et dit :</p>
+
+<p>— Regardez-vous maintenant !</p>
+
+<p>Et dans le coup d’œil dont il l’enveloppait, il
+y avait une admiration telle qu’un élan passionné
+lui jaillit du cœur, vers lui. Pour le
+remercier de la trouver si belle, elle avait envie
+de lui donner ses lèvres, d’être avec lui l’enfant
+câline et tendre qu’adorait son père, et aussi
+l’amoureuse qu’elle savait dormir en elle…</p>
+
+<p>— Cela me va bien, il me semble ! s’exclama-t-elle,
+naïvement.</p>
+
+<p>Et un sourire enchanté flottait sur sa bouche.</p>
+
+<p>— Vous êtes délicieux de m’aider à me transformer
+en « princesse byzantine ». Je ne sais
+comment vous remercier…</p>
+
+<p>Il eut un indéfinissable regard qu’elle ne
+remarqua pas, absorbée de nouveau dans la
+contemplation de sa triomphante image.</p>
+
+<p>Puis, soudain, elle jeta avec un petit rire :</p>
+
+<p>— Je dois être bien ridicule, avouez-le,
+avec cette coiffure orientale et ma robe parisienne !</p>
+
+<p>— Elle ferait mieux sûrement avec le costume…
+Il faudrait essayer.</p>
+
+<p>Il semblait très calme. Mais une lueur flambait
+au fond de ses prunelles et le son de sa voix
+était altéré, imperceptiblement.</p>
+
+<p>— L’essayer ?… avec vous comme femme de
+chambre ? n’est-il pas vrai ?… lança-t-elle un
+peu moqueuse. Ses lèvres palpitaient.</p>
+
+<p>Il répéta hardiment :</p>
+
+<p>— Avec moi, si vous voulez bien m’accorder
+ce très grand honneur… J’en serais si fier et si
+heureux…</p>
+
+<p>— Vous êtes fou !</p>
+
+<p>Et, avec une sorte de fièvre, elle enlevait la
+coiffure princière. Ses doigts tremblaient… Elle
+avait la sensation que le regard de Gérard la
+brûlait… C’était exquis… Et un peu effrayant,
+tout de même ! Mais elle n’eût pas voulu le voir
+autre…</p>
+
+<p>— Jacqueline, dites que je vous aime comme
+un fou… Et vous le savez bien ! Je vous l’ai
+avoué déjà à Torcello, à Chioggia… Line, il n’y
+a pas au monde de femme qui me paraisse comparable
+à vous ! Depuis tant et tant de jours,
+Jacqueline, ma Jacqueline, j’ai la soif de vos
+lèvres, de vos cheveux, de vous toute, mon
+amour… Laissez-vous adorer, petite Jacqueline
+chérie… Je vous en supplie… Je le veux !</p>
+
+<p>D’un geste d’autorité souveraine, il l’avait
+enlacée… Et sa bouche, avec une ardeur violente
+et douce, dévorait le visage, s’alourdissait
+sur les lèvres qui s’entr’ouvraient et rendaient
+le baiser reçu…</p>
+
+<p>Elle ne luttait pas, enivrée par la caresse qui
+la pénétrait comme un bonheur, soumise avec
+délice. Il n’y avait plus en elle ni souvenir, ni
+pensée, ni crainte ; seulement le besoin de
+demeurer encore et encore dans les bras, sur
+la poitrine de Gérard, de sentir le frisson de
+ses baisers… Elle murmura deux fois :</p>
+
+<p>— Ah !… Ah !…</p>
+
+<p>Puis, défaillante divinement, les paupières
+abaissées sur son regard voilé, sa volonté sombrée
+dans un océan où elle s’anéantissait, elle se
+laissa emporter comme une proie heureuse qui
+adore sa défaite…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>— Eh bien, nous avons fait quelque chose de
+beau ! s’exclama-t-elle, une flamme rose aux
+joues, tandis que, revenue devant la glace, elle
+lissait de son mieux l’ondulation de ses cheveux,
+froissés par les mains impatientes de Gérard.</p>
+
+<p>Elle se tournait vers lui, contrite un peu.
+Mais ses lèvres souriaient, toutes brûlantes.</p>
+
+<p>Il mit un genou sur le fauteuil placé près
+d’elle et saisit la main qui tenait le menu
+peigne d’écaille.</p>
+
+<p>— Mon amour, ne regrettez rien… Soyez
+généreuse, et pensez seulement que vous m’avez
+fait entrevoir le paradis.</p>
+
+<p>— Celui de Mahomet, alors, lui lança-t-elle,
+avec une moue gamine.</p>
+
+<p>Mais en elle, aussi, une allégresse faisait
+tressaillir les sens satisfaits… Ah ! oui, c’étaient
+des minutes de paradis qu’elle venait, comme
+lui, de passer.</p>
+
+<p>Tout son être, fait pour l’amour et si longtemps
+solitaire, frémissait d’une vie nouvelle,
+enchantée, dont la lumière l’éblouissait.</p>
+
+<p>— Il doit y avoir un temps infini que je
+suis ici !… Que va penser votre domestique !</p>
+
+<p>— Il est sorti… Je lui avais donné une course
+à faire…</p>
+
+<p>— Oh ! Gérard !… Gérard !… Vous… tu es un
+monstre de perversité… Maintenant, laissez-moi
+partir vite… vite… Gérard, tenez-vous
+tranquille !…</p>
+
+<p>Il lui frôlait la nuque de ses lèvres avides qui
+remontaient prestement jusqu’à la bouche…</p>
+
+<p>Elle s’abandonna une seconde. Puis, promenant
+sa houpette de poudre sur ses joues un
+peu trop roses, elle dit :</p>
+
+<p>— Maintenant, c’est fini… Il faut être sage…
+Ah ! Gérard, quand vous ne serez plus près de
+moi pour me troubler la tête, quelle honte je
+vais avoir… Si on savait !…</p>
+
+<p>— Mais on ne saura pas !… C’est notre beau
+secret, Line adorée…</p>
+
+<p>Il était trop fier de sa victoire pour en détruire
+l’effet en retenant Jacqueline jusqu’à la minute
+où la griserie se dissiperait… Il l’accompagna au
+seuil de son logis, maîtrisant avec effort sa
+soif de la retenir encore, parce qu’elle était la
+tentation même, toute fraîche sous sa voilette,
+les yeux rieurs et tendres.</p>
+
+<p>Mais elle avait ouvert la porte de l’escalier.
+Et, aussitôt, il reprit son attitude correcte de
+diplomate de haute volée car, sur l’escalier,
+quelqu’un descendait. Il la salua cérémonieusement,
+comme une visiteuse étrangère. Mais
+leurs yeux se rencontrèrent et ils eurent, au fond
+des prunelles, le même éclair… Puis elle se
+détourna, ayant dans l’oreille le murmure de
+ses derniers mots :</p>
+
+<p>— A demain, mon amour…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVI</h2>
+
+
+<p>Ce fut seulement quand elle se trouva toute
+seule, dans la voiture qui la ramenait par les
+Champs-Elysées, qu’elle reprit nettement conscience
+d’elle-même.</p>
+
+<p>Alors un tressaillement la secoua toute
+au souvenir de ce qui venait de se passer, dont
+elle était étourdie et stupéfaite, elle qui, depuis
+tant d’années, se jouait dans le feu, ainsi qu’une
+petite salamandre. Comment celui-là avait-il été
+plus habile que les autres et su la prendre alors
+que, cependant, elle était si résolue à se garder
+pour un nouveau mariage qui lui assurerait la
+fortune dont elle ne pouvait se passer ?</p>
+
+<p>Machinalement, elle regardait autour d’elle
+dans l’avenue que la voiture traversait, comme
+si elle eût dû voir tout changé par ce bouleversement
+subit de sa vie. Le ciel se moirait de
+rose sous la lueur du couchant qui flamboyait
+derrière l’Arc de Triomphe. Les voitures montaient
+vers le Bois. Les piétons flânaient sous
+les têtes feuillues des marronniers, dans les
+Champs-Élysées, où jouaient des tout-petits…
+C’était le décor familier à sa vue, le rayonnement
+des crépuscules d’été dont elle savait la
+lumière douce à sa jeune beauté.</p>
+
+<p>Alors elle murmura, et une moue drôle soulevait
+sa lèvre :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que j’ai fait là !… Dans quelle
+équipée me suis-je lancée ?</p>
+
+<p>Elle était décidément très saisie de ce dénouement
+dont elle n’avait pas prévu la possibilité,
+saisie et un peu dépitée aussi d’être, sans l’avoir
+voulu, descendue de son piédestal. Mais elle
+n’éprouvait nulle envie de pleurer, de s’irriter
+ou de se condamner, trop accoutumée à voir
+vivre, autour d’elle, dans le monde, de pareilles
+aventures, pour prendre la sienne au tragique et
+considérer sa faiblesse comme une déchéance.</p>
+
+<p>D’ailleurs, si, depuis son veuvage, elle était
+demeurée honnête femme, au sens courant du
+mot ; si, pour la première fois, en somme, malgré
+les apparences mises contre elle très souvent,
+elle venait de franchir le pas décisif, tant de
+flirts très osés l’avaient conduite fort loin dans
+les sentiers de traverse, que la dernière étape
+franchie n’était point pour la troubler autrement…</p>
+
+<p>Elle avait un amant, soit… Et sans l’avoir
+cherché, par une surprise que… eh bien, en
+toute sincérité, qu’elle ne regrettait pas du
+tout ; car elle venait de passer des minutes
+charmantes… Gérard de Brye était beau garçon,
+très chic, très épris, et s’entendait en
+artiste à le lui prouver…</p>
+
+<p>Elle-même s’estimait bien libre de disposer
+de sa précieuse personne, selon son propre
+agrément. La nature et le monde l’avaient dépourvue
+d’un gênant respect pour les préjugés
+et vieilles règles de la morale, et avaient fait
+d’elle une véritable Ève moderne, dominée par
+l’insatiable besoin de plaire, sceptique et curieuse — nullement
+prude — gourmande de sa propre
+jouissance, soucieuse par-dessus tout d’être
+adulée, choyée, adorée… Et Gérard avait si bien
+réussi à satisfaire ses instincts de petit animal
+féminin, dont la destinée semblait être d’affoler
+les hommes !…</p>
+
+<p>Vraiment, de la scène qui venait de se passer,
+il ne lui restait qu’une lassitude délicieuse ; aux
+lèvres, un goût très fort de baisers, et, dans
+tout l’être, une soif de goûter largement à la
+vie qui s’ouvrait ainsi tout à coup devant
+elle.</p>
+
+<p>Ce que serait l’avenir de cet amour, elle ne
+se le demandait même pas. L’enivrement de
+l’heure présente lui suffisait ; et il lui avait paru
+tellement exquis de s’abandonner au tourbillon
+où l’emportait Gérard, qu’elle s’étonnait naïvement
+d’avoir, tant d’années, vécu insouciante
+d’une pareille volupté.</p>
+
+<p>Non certes, elle ne regrettait pas ce qu’avaient
+fait le hasard, la volonté de Gérard et sa propre
+défaillance. Incapable de calcul, elle n’était
+pas effleurée par l’idée que, séduit au point où
+l’était Gérard, elle eût pu, peut-être, le conduire
+au mariage, avec un peu d’adresse et de diplomatie…
+Et, chose étrange, pas davantage, dans
+le désarroi de sa pensée, elle ne songeait à
+Chartrans… Comme en un trou sans fond, il
+semblait que son souvenir se fût soudain abîmé,
+la délivrant de tout souci et de tout remords à
+son égard.</p>
+
+<p>Une sorte de songe intérieur la berçait, mais
+aussi la grisait, tel un parfum capiteux, et les
+paroles de Gérard bruissaient à son oreille en
+un chant dont elle demeurait tressaillante.</p>
+
+<p>Avec la même impression de se mouvoir
+dans un rêve enchanté, elle s’habilla pour
+dîner en ville, causa, rit, fut très coquette.
+De son cœur en fête, un rayonnement s’épandait
+sur sa chair dorée, illuminait ses yeux,
+errait sur sa bouche, lui donnant une
+séduction troublante qui faisait graviter tous
+les hommes vers elle et lui valait, de la
+part des femmes, des regards sans bienveillance.</p>
+
+<p>Quand, à minuit, elle rentra chez elle, ramenée
+par son père, elle aperçut, posée sur
+son bureau, la lettre de Chine qui lui avait été
+remise quand elle partait de chez elle, et que sa
+femme de chambre avait sortie de sa poche,
+toujours close, mais froissée…</p>
+
+<p>Alors elle eut un sursaut si violent qu’elle
+frissonna. Soudain, le vertige se dissipait. Elle
+se trouvait face à face avec les faits.</p>
+
+<p>Chartrans !… Ah ! oui, Chartrans, qui la considérait
+comme sa fiancée… Qu’allait-elle faire
+avec lui ! Heureusement qu’il était là-bas, en
+Chine.</p>
+
+<p>Elle rejeta son manteau et, soucieuse pour
+la première fois, depuis qu’elle avait quitté
+Gérard, elle s’enfonça dans sa bergère, ses
+doigts tourmentant l’enveloppe fermée. Avec
+une moue dépitée, elle mordillait ses lèvres et
+marmotta anxieuse :</p>
+
+<p>— Comment vais-je m’en tirer avec lui ?…
+Je ne peux pourtant pas lui dire la vérité… Et
+je ne veux pas… oh ! non ! je ne veux pas être
+sa femme…</p>
+
+<p>Un frisson de révolte l’ébranla. Maintenant
+qu’elle était toute à Gérard, cela lui paraissait
+une invraisemblable histoire qu’elle eût dû
+épouser ce Pierre Chartrans. De très bonne
+foi, elle pensait que, pour lui faire plaisir seulement,
+elle s’était, un moment, prêtée à
+son désir, lui avait promis ce qu’il souhaitait,
+afin de lui adoucir l’amertume du départ,
+comme on promet une friandise aux enfants
+pour les envoyer loin… Mais, vraiment, elle
+avait été trop généreuse. C’eût été insensé un
+tel mariage… Insensé… Et impossible, après
+ce qui venait de se passer !…</p>
+
+<p>Si légère fût-elle, Jacqueline avait cependant
+assez de délicatesse pour juger, — à cette
+heure, du moins, — qu’elle ne pouvait devenir
+la femme de Pierre Chartrans, à son retour,
+après que, pendant son absence, elle avait
+trouvé charmant de devenir la maîtresse de
+Gérard de Brye… Même à cette époque à venir,
+leur liaison fût-elle finie.</p>
+
+<p>Oui, certes, il fallait rompre avec Chartrans,
+accepté par raison. Et tout de suite, sans hésitation,
+elle s’y décidait, avec la cruauté inconsciente
+de ceux qui n’aiment pas… Ainsi qu’une
+enfant capricieuse rejette un jouet qui ne
+l’amuse plus…</p>
+
+<p>Le difficile seulement était de faire accepter
+cette rupture à Chartrans…</p>
+
+<p>Elle répéta encore, frappant le tapis d’un pied
+nerveux :</p>
+
+<p>— Comment vais-je m’y prendre avec lui ?…
+Il avait l’air de tellement tenir à ce projet !…
+Pourtant, dans mes lettres, il aurait bien pu
+deviner que j’étais sans enthousiasme… Que
+m’écrit-il encore ?…</p>
+
+<p>Ses doigts fébriles tordaient le papier, cherchant
+à pénétrer le mystère de ces feuilles qu’elle
+redoutait de lire… Ah ! pourquoi fallait-il qu’elle
+eût ce souci de Chartrans, alors qu’elle aurait
+voulu demeurer, ce soir, toute à Gérard, revivre
+l’heure inattendue et adorable qu’elle lui avait
+due !</p>
+
+<p>D’un geste vif, tout à coup, elle déchira l’enveloppe
+et lut :</p>
+
+<p>« Ma chère aimée, j’ai dû laisser partir sans
+lettre le dernier courrier parce que nous venons
+d’avoir à subir une nouvelle petite échauffourée,
+comme les journaux ont dû déjà vous l’apprendre…</p>
+
+<p>Jacqueline secoua la tête. Vaguement, quand
+elle s’ennuyait trop fort, elle parcourait un
+journal, chapitre des faits divers ou feuilleton ;
+et nul ne lui avait parlé de ces événements sur
+la frontière de Chine… Sans doute, ils s’étaient
+déroulés pendant qu’elle était en Italie… Elle
+continua :</p>
+
+<p>« Les mineurs de la région toute voisine de
+notre ville étaient en pleine révolte contre les
+mandarins ; et ils ont trouvé l’occasion bonne
+pour se ruer sur les établissements européens,
+que la police chinoise ne se mettait guère en
+peine de protéger. Des placards révolutionnaires
+avaient excité contre nous l’hostilité des Jaunes,
+tout au moins du peuple de vagabonds, de
+misérables, aux instincts de bandits, qui pullulent
+toujours dans les villes chinoises…</p>
+
+<p>« Je ne suis pas autrement sûr que les mandarins
+n’aient pas trouvé parfait de déverser sur
+nous le mouvement commencé contre eux…
+Toujours est-il qu’il nous a, très vite, fallu voir
+que nous devions compter sur nous seuls pour
+nous défendre… Et nous nous sommes défendus…
+très crânement ! Nous avons pu sauver
+à peu près la mission catholique, dont les membres
+étaient venus se joindre à nous pour repousser
+les assaillants qui ressemblaient fort à
+des bêtes déchaînées.</p>
+
+<p>« Enfin, nous en avons été quittes pour
+quelques magasins pillés et incendiés, pour
+quelques nuits d’énervante faction, dans l’attente
+d’une attaque ; pour des coups de feu
+échangés, avec une rage égale, entre les deux
+partis, et qui, hélas ! ont emporté trois d’entre
+nous et blessé plusieurs, plus ou moins grièvement…</p>
+
+<p>« Ma Jacqueline chérie, tant chérie ! si moi
+seul avais été en jeu, je ne regretterais pas ce
+brutal incident qui m’a obligé à sortir de moi-même,
+à oublier un moment la déception qui
+m’avait encore une fois meurtri, parce qu’aucune
+lettre de France ne m’était venue de vous…</p>
+
+<p>« Tous mes camarades, eux, en avaient de
+bonnes lettres !…</p>
+
+<p>« Jacqueline, je sais que les ferventes mondaines
+comme vous ont une existence très
+remplie… Mais vos occupations, mon amour,
+sont-elles à ce point absorbantes que vous ne
+puissiez en distraire un instant, pour me faire la
+charité de quelques lignes de souvenir à chaque
+courrier, comme vous feriez l’aumône à un
+misérable ?…</p>
+
+<p>« Que voulez-vous que j’imagine ?… Quand
+on aime, est-ce que les frivoles distractions qui
+vous prennent toute existent même ?… Est-ce
+qu’on trouve un plaisir comparable à celui de
+faire tressaillir de joie l’être qui est cher ?</p>
+
+<p>« Ne dites pas que je suis exigeant… Vous le
+savez bien que c’est vrai, ce que j’écris là !…
+Ah ! vous seriez autre, si vous m’aimiez un
+peu… oui, un peu seulement, comme je vous
+aime, moi qui me ronge d’angoisse et de souffrance
+à la seule idée de tous les jours, de toutes
+les nuits surtout !… qu’il va me falloir encore
+passer, avant l’arrivée d’un autre courrier…</p>
+
+<p>« Tout juste, Jacqueline, ma trop adorée
+Jacqueline, il me reste un fragile respect de la
+parole donnée pour demeurer ici encore quelque
+temps, pour résister à la tentation de revenir
+tout de suite en France, près de vous, y défendre
+mon trésor qui me semble menacé !…
+Par quoi ?… Par qui ?… Ah ! je n’ose y penser…</p>
+
+<p>« Mais je suis à bout de résignation. Il me
+faut <i>vous</i>, mon bien précieux, mon espoir, ma
+joie… Le plus difficile de ma tâche est fait… Je
+vais, ces jours-ci, écrire au ministère pour demander
+mon rappel. J’ai peiné, lutté, souffert,
+en mon âme, comme nul être au monde ne peut
+le savoir… J’ai droit au retour… Je <i>veux</i> revenir ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Jacqueline laissa tomber la lettre… A coups
+précipités, son cœur haletait dans sa poitrine,
+sous les dentelles de sa robe de soirée… Oh !
+non, il ne fallait pas que Chartrans revînt…
+Non !… Alors pour ne pas risquer de le voir
+reparaître, réclamant ses prétendus droits, il
+fallait ne rien brusquer, l’amener doucement à
+la rupture, écrire de moins en moins, et des
+lettres qui lui feraient pressentir l’impossibilité
+du mariage projeté…</p>
+
+<p>Elle pensa, et ses yeux devenaient humides,
+un vague remords agitait son âme de dentelle,
+comme disait Chartrans, car elle n’était pas
+méchante… seulement un petit être égoïste et
+frivole.</p>
+
+<p>— Je crois qu’il tenait beaucoup à moi ! C’est
+ennuyeux de lui faire de la peine… Mais, vraiment,
+je ne peux pas l’épouser… Il se consolera
+après le premier moment. Et, bien sûr,
+il rencontrera une autre femme qui lui conviendra
+bien mieux que moi… Tout s’arrangera
+ainsi !…</p>
+
+<p>Comme elle le souhaitait beaucoup, elle
+n’hésitait pas à croire qu’elle voyait la vérité en
+la circonstance.</p>
+
+<p>Mais, malgré son optimisme, elle demeurait
+hantée par le souvenir de Chartrans qui troublait
+le charme de son rêve imprévu.</p>
+
+<p>La tête sur l’oreiller, elle sanglota, énervée,
+fiévreusement désireuse de la présence de
+Gérard, inquiète de savoir comment elle se délivrerait
+de l’amour de Chartrans. Elle s’endormit
+lasse de pleurer, brisée d’émotion.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVII</h2>
+
+
+<p>Le lendemain, qui était un dimanche, elle se
+réveilla tard. Sous les stores baissés filtrait un
+beau soleil d’été. Confusément, toute rose sous
+le désordre de ses cheveux dénoués, elle pensa
+que la journée allait être chaude et qu’elle
+pourrait fort bien mettre sa robe de broderie
+blanche…</p>
+
+<p>Elle n’éprouvait plus de tristesse. Au contraire,
+l’impression flottait en elle d’avoir fait
+un rêve très agréable dont elle ne se souvenait
+pas bien. L’effort qu’elle tenta pour se rappeler
+la réveilla tout à fait… Non elle n’avait pas
+rêvé… Heureusement !… Oh ! oui heureusement !…</p>
+
+<p>Et elle laissa échapper un joyeux petit rire.
+Son prétendu rêve, c’était la réalité folle et
+charmante qui transformait lumineusement sa
+vie ! Dans sa pensée apparut le visage de Gérard
+tel que, la veille, elle l’avait vu, tandis qu’il
+l’emportait… Elle eut le ressouvenir des caresses
+dont il l’avait fait frissonner et elle songea,
+ravie :</p>
+
+<p>— Je n’aurai pas à attendre trop longtemps
+pour le revoir… Il sera à la messe de onze
+heures… Nous nous retrouverons, à la sortie,
+avant que j’aille déjeuner chez père.</p>
+
+<p>Bien que Jacqueline eût été élevée au couvent,
+ses croyances religieuses étaient fort rudimentaires,
+volontiers frondeuses, plutôt négatives,
+quoique, bien entendu, jamais elle n’eût réfléchi,
+une seconde même, aux questions théologiques
+dont elle n’avait cure, toujours bien trop
+absorbée par le présent pour s’inquiéter des
+choses de l’éternité.</p>
+
+<p>Seulement, elle savait qu’une femme du vrai
+monde se déconsidère en ne fréquentant pas
+l’église, chaque dimanche. Aussi, à moins
+qu’une veillée tardive ne l’eût vraiment rendue
+trop paresseuse, vers le milieu de la messe de
+onze heures, souvent plus tard, rarement plus
+tôt, elle apparaissait à Saint-Philippe du Roule,
+sa paroisse, habillée avec un soin coquet comme
+doit l’être une femme quand elle sait devoir
+soutenir, à la sortie de la messe, l’examen de
+nombreux regards connaisseurs.</p>
+
+<p>Car elle rencontrait là une foule de personnes
+amies — féminines et masculines — avec lesquelles
+il était amusant de papoter un moment,
+à la sortie, sous le porche, tandis que les coups
+d’œil, les saluts, les potins, les flirts faisaient
+allégrement leur chemin, qu’une haie de beaux
+messieurs, rangés sur le trottoir, devant les
+marches, inspectaient le flot des pimpantes
+chrétiennes qui, pour la plupart, éveillaient en
+eux des sentiments fort païens.</p>
+
+<p>Mais, ce matin-là, Jacqueline était si fortement
+aiguillonnée par le désir de retrouver
+Gérard, qu’elle fut à peine en retard.</p>
+
+<p>Toute rosée d’avoir marché vite par cette
+chaude matinée de juin, elle entra dans l’église,
+fraîche comme une petite fille sous sa fameuse
+robe de broderie blanche et l’ombre rousse de
+sa capeline enguirlandée de capucines.</p>
+
+<p>L’église était pleine, car le <i>Grand Prix</i> n’avait
+pas encore accompli son œuvre de dispersion.
+Sous les hautes voûtes régnaient une chaude
+température et une senteur mêlée d’encens et
+de poudre de riz. La clarté qui trouait les pâles
+vitraux éclairait des nuques charmantes sous
+les chapeaux fleuris, de claires toilettes d’été
+qui étaient un régal pour les yeux, sur les jolis
+corps précieusement ornés.</p>
+
+<p>Jacqueline passa, saluant en chemin force
+visages connus. L’affluence des fidèles rendait
+les chaises inoccupées un objet rare. Aussi
+eut-elle une moue, en se voyant menacée de
+rester debout. Mais dès qu’elle s’immobilisa,
+dépitée et indécise sur la conduite à tenir, un
+vieux monsieur très distingué s’empressa de lui
+offrir sa chaise. D’instinct, elle trouva, pour le
+remercier, un sourire coquet. Puis, très sage,
+ayant tout à fait un air de circonstance, elle
+s’assit et se mit à lire machinalement.</p>
+
+<p>Mais ses yeux seuls parcouraient les prières
+rituelles dont le sens lui était tout à fait indifférent.
+Sa forme terrestre était bien là, dans
+cette église où quelques âmes priaient sincèrement ;
+mais son esprit vagabondait, tout à
+Gérard, hanté agréablement par des souvenirs
+de la veille qui lui faisaient relever la tête pour
+tâcher de découvrir, dans l’assemblée des
+fidèles, la belle barbe fauve dont l’effleurement
+était si doux…</p>
+
+<p>Et elle pensa, agacée de ne pas apercevoir
+Gérard :</p>
+
+<p>— J’aurais dû lui dire de m’attendre à la
+porte pour qu’il se place près de moi !</p>
+
+<p>La sonnette tintait éperdument. Elle s’agenouilla,
+comme tout le monde, songeant :</p>
+
+<p>— Je le retrouverai seulement à la sortie,
+comme nous étions convenus. C’est long !…</p>
+
+<p>Et elle pencha la tête, considérant le cuir
+pâle de son livre, pareil à un carnet de visite.
+Aucune prière ne s’élevait de son cœur que
+n’agitait ni crainte ni remords, car elle ne concevait
+pas du tout l’idée d’un Dieu sévère qui
+pourrait lui demander compte de l’usage donné
+à sa juvénile beauté.</p>
+
+<p>De par la cérémonie du baptême, elle avait
+été faite chrétienne quand elle était un bébé
+inconscient. Mais d’action, de pensée, d’âme,
+elle n’était, devenue femme, qu’une petite
+païenne qui avait pour dieu son plaisir et reléguait
+candidement dans le même domaine les
+mystères de la religion et les histoires fabuleuses
+qui avaient jadis stupéfié sa cervelle de fillette.</p>
+
+<p>La dernière partie de la messe lui sembla interminable ;
+et, dès qu’elle vit quelques assistants
+se lever pour sortir, prestement, avec un
+semblant de signe de croix, comme une enfant
+ravie de recouvrer sa liberté, elle sortit une des
+premières.</p>
+
+<p>Tout de suite, du haut des marches, au milieu
+d’un groupe masculin que dominait sa
+grande taille, elle aperçut Gérard dont le regard
+était arrêté sur les portes qu’ouvrait, larges, un
+invisible sacristain.</p>
+
+<p>Il la vit aussitôt. Et une telle expression
+flamba dans ses yeux que, vraiment, si une
+forte éducation de femme du monde n’avait
+arrêté Jacqueline, d’un bond, elle eût été
+se jeter dans ses bras pour qu’il l’emportât
+comme la veille, ainsi qu’une précieuse petite
+chose…</p>
+
+<p>Mais dressée par la civilisation, elle était
+incapable d’une conduite aussi folle. Très maîtresse
+d’elle-même, sans hâte, elle répondait
+aux saluts, serrait des mains amies, souriait en
+causant, sans perdre un des mouvements de
+Gérard qui louvoyait à travers la foule pour
+venir jusqu’à elle.</p>
+
+<p>Non moins circonspect qu’elle-même, il dit,
+s’inclinant, avec un salut profond :</p>
+
+<p>— Bonjour, chère madame. Vous allez bien,
+ce matin ?</p>
+
+<p>Sa main enveloppait les doigts qu’elle lui
+donnait. L’étreinte qu’elle sentait frémissante
+la fit tressaillir toute, avivant son souvenir… Ce
+fut comme une onde merveilleuse qui passait
+sur elle et colorait, une seconde, son visage
+rayonnant.</p>
+
+<p>— Que vous est-il donc arrivé ? ma petite.
+Vous avez la joie — ou l’amour — plein les
+yeux ! lui lança la comtesse Haudry qui, étant
+sur le retour, supportait mal l’éclat des jeunes
+femmes.</p>
+
+<p>Mais Jacqueline ne se laissait jamais désarçonner.
+Rieuse, elle riposta, audacieusement :</p>
+
+<p>— Dites plutôt que je suis grisée de soleil. Il
+fait si beau ! Jamais plus je n’ai trouvé qu’il
+peut être délicieux de vivre !</p>
+
+<p>D’instinct, elle se détourna pour cacher la
+lumière trop vive de son regard ; et ses prunelles
+étincelantes rencontrèrent les yeux de Gérard
+qui ne la quittaient point, remplis d’une allégresse
+orgueilleuse et passionnée.</p>
+
+<p>Sans crainte d’être entendue, elle lui demanda
+tranquillement :</p>
+
+<p>— Je vais déjeuner chez mon père, rue de
+Bourgogne, m’accompagnez-vous un peu par les
+Champs-Élysées ?</p>
+
+<p>— Oui, si je ne suis pas indiscret…</p>
+
+<p>Taquine, elle fit :</p>
+
+<p>— Vous craignez de l’être ?… Alors, prudemment,
+laissez-moi aller seule…</p>
+
+<p>— Je vais vous dire, en route, ce que je pense
+d’un pareil conseil…</p>
+
+<p>Ils descendirent les marches, l’un près de
+l’autre. Le flot des fidèles s’écoulait. Rendus à
+eux-mêmes, ils s’engagèrent sous la voûte
+ombreuse des marronniers de l’avenue d’Antin.</p>
+
+<p>Jamais plus ardemment, peut-être, Jacqueline
+n’avait joui de se savoir jolie et désirable
+comme le lui murmurait le regard de Gérard
+tandis que, la voix assourdie, il lui disait, en
+termes délicats et ardents, le bonheur qu’elle
+lui avait donné.</p>
+
+<p>Elle l’écoutait, de nouveau enivrée par les
+mots d’amour, par la soif d’elle dont elle
+le sentait brûlé ; et, à son tour, l’aimant
+de tout son être satisfait, tendre pour lui répondre…</p>
+
+<p>Autour d’eux, dans les Champs-Élysées que
+midi faisait solitaires, s’épandait la splendeur
+de l’été qui dorait les branches, découpait
+l’ombre des marronniers sur le sable des allées
+et rosait le visage radieux de Jacqueline, si jeune
+dans la fraîcheur de sa robe blanche, sous son
+ombrelle claire.</p>
+
+<p>— Line, je vous attendrai demain.</p>
+
+<p>Elle secoua la tête, malicieusement ; et sa
+bouche, libre de toute voilette, était si attirante
+qu’il eut une exclamation :</p>
+
+<p>— Jacqueline, mon amour, soyez généreuse…
+Ne souriez pas ainsi… Sans quoi, je
+serai incapable de résister à la tentation de
+prendre vos lèvres, sans souci des passants, là,
+tout de suite… Si vous croyez que ce n’est pas
+un vrai supplice de vous avoir ainsi près de moi,
+comme une dame étrangère…</p>
+
+<p>— Quand vous pensez un tas de choses…
+intimes, n’est-ce pas ? Aussi bien, je vais vous
+dire adieu pour ne pas vous faire souffrir davantage !…</p>
+
+<p>Au bord du trottoir, elle s’arrêtait. Elle lui
+tendait la main, car elle était presque devant la
+maison de son père et elle jugeait prudent de
+ne pas arriver sous l’escorte de Gérard. Un regret
+fou criait en elle de devoir lui dire adieu.</p>
+
+<p>Tout à coup, il lui était devenu nécessaire
+comme l’air pour respirer…</p>
+
+<p>Mais elle était trop coquette pour en rien
+témoigner.</p>
+
+<p>Il insistait, une fièvre dans le regard.</p>
+
+<p>— Line, je ne veux pas que vous partiez
+encore !</p>
+
+<p>— Oh ! si… Il est déjà tard !</p>
+
+<p>— Line, petite adorée, dites-moi que vous
+viendrez demain…</p>
+
+<p>Une indéfinissable moue, moqueuse et tendre,
+soulevait ses lèvres.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas… Je vous enverrai un bleu
+si je puis… Au revoir, mon ami.</p>
+
+<p>Ses lèvres s’entr’ouvrirent pour un invisible
+baiser. Puis, vive, elle se détourna et traversa
+la rue sans se retourner, si violente envie qu’elle
+en eût, très sûre d’offrir à celui qui la contemplait
+une exquise silhouette de Parisienne très
+chic.</p>
+
+<p>Toutefois, au moment de s’engouffrer sous
+la porte cochère, elle eut un mouvement de
+tête en arrière, craignant qu’il ne fût parti
+déjà…</p>
+
+<p>Mais non, comme elle l’espérait, il était
+resté sur le trottoir, pour la voir s’éloigner.
+Alors, elle lui sourit, lui envoya un joli petit
+signe de tête avec un regard d’amoureuse, et
+disparut sous la haute porte devant laquelle stationnait
+un concierge galonné qui la dévisagea
+sournoisement.</p>
+
+<p>Ce matin-là, elle fut, pour présider le déjeuner
+dominical offert par son père à des amis
+intimes, une adorable maîtresse de maison,
+prévenante, rieuse, spirituelle, avec des audaces
+drôles de langage qui lui donnaient une telle
+saveur, que ses vieux convives masculins en
+étaient, à la fois, tout épanouis et troublés par
+l’obscur regret de leur jeunesse enfuie. Elle
+fleurait l’amour qui illuminait sa chair, son
+regard, son sourire. Dans l’allégresse de sentir
+Gérard tout à elle, de savoir que l’heure délicieuse
+de la veille ressusciterait dès qu’elle le
+voudrait, elle en oubliait totalement son inquiétude
+au sujet de Chartrans.</p>
+
+<p>Elle eut un sursaut brusque quand, les hôtes
+du conseiller partis, il lui dit tout à coup, venant
+s’asseoir près du fauteuil où elle rêvassait, le
+regard perdu dans le bleu intense du ciel d’été :</p>
+
+<p>— Jacqueline, ma chérie, puisque nous voilà
+seuls, il faut que nous causions un peu sérieusement.</p>
+
+<p>Elle se redressa, saisie… Pourtant, il était
+impossible que son père sût…</p>
+
+<p>— Que nous causions de quoi ? père, interrogea-t-elle.
+Ses mains allongées sur le bras du
+fauteuil, elle se raidissait comme à l’approche
+d’un choc.</p>
+
+<p>— De Chartrans. J’ai reçu une lettre de lui.</p>
+
+<p>— Ah !…</p>
+
+<p>Lui, non plus, Chartrans, ne pouvait pas
+savoir… Alors pourquoi écrivait-il à son père ?…
+Et elle répéta, observant le conseiller qui avait
+l’air un peu soucieux :</p>
+
+<p>— Chartrans t’a écrit… à quel propos ? père.</p>
+
+<p>— D’abord pour s’informer très longuement
+de toi qui, paraît-il, ne lui écris guère, ce dont
+il s’attriste et s’inquiète beaucoup.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas des loisirs comme lui, moi,
+fit-elle, impatiente.</p>
+
+<p>— Cela, ma chérie, il n’en paraît pas du tout
+convaincu !… Bref, il voudrait hâter votre mariage ;
+et, dans ce but, il me prie, instamment,
+de faire au ministère certaines démarches qu’il
+m’indique dans le but d’avancer sa nomination
+très probable au Japon… Jacqueline, veux-tu
+vraiment ce mariage ?…</p>
+
+<p>La tête renversée sur le dossier de son fauteuil,
+les yeux mi-clos, elle resta un instant
+silencieuse, effrayée peut-être des mots qu’elle
+allait dire. Puis, lentement, elle articula :</p>
+
+<p>— Non, en somme, je n’y tiens pas. Je ne
+veux pas m’expatrier.</p>
+
+<p>Le conseiller la considéra d’un œil attentif,
+étonné de cette déclaration très nette, toute
+différente de celle que la jeune femme lui avait
+fait entendre quelques semaines plus tôt… Mais,
+en définitive, une telle résolution répondait
+trop bien à son propre désir pour qu’il la combattît.</p>
+
+<p>— Je crois, Line, que tu as raison. Évidemment,
+Chartrans est un garçon de valeur, et il
+s’est très bien conduit pendant les derniers
+troubles sur la frontière de Chine… Tu as lu ça
+dans les journaux ?</p>
+
+<p>— Non, je ne regarde jamais les nouvelles
+exotiques… Chartrans m’a écrit, en effet, qu’il
+avait dû batailler contre des Chinois. Je n’en
+savais rien…</p>
+
+<p>— Soit… Enfin, cela c’est maintenant le
+passé. Il faut nous occuper du présent. Pour
+ma part, je trouve que les avantages présentés
+par ce mariage ne peuvent vraiment contrebalancer
+l’inconvénient de perpétuels séjours au
+loin qui seraient inévitables. Seulement…</p>
+
+<p>— Seulement ?… répéta-t-elle avec le même
+regard qui ne voyait rien autour d’elle. Un sentiment
+de délivrance la pénétrait en même
+temps qu’un regret de devoir être sans pitié
+pour Chartrans.</p>
+
+<p>— Seulement, si tu es tout à fait décidée,
+mieux vaudrait, par délicatesse, — et par charité, — avertir
+ce garçon, qui m’a l’air d’avoir
+pris tout à fait au sérieux votre vague projet.</p>
+
+<p>S’il le prenait au sérieux !… Jacqueline ôta
+et remit une de ses bagues, d’un geste nerveux.</p>
+
+<p>— Bien entendu, père, il l’a pris au sérieux !
+C’est pourquoi je ne peux pas, brusquement, lui
+dire que nous avions, c’est vrai, ébauché un
+projet irréalisable. Si je lui écrivais cela, il
+serait capable de laisser aussitôt son poste et de
+revenir par le premier paquebot… Et je ne
+saurais plus qu’en faire, alors… Il me supplierait…
+Je perdrais la tête et je serais capable
+de me laisser marier pour lui faire plaisir…
+ce qui serait une sottise que je n’aurais pas
+ensuite assez de jours pour regretter. Non,
+non, il ne faut pas lui envoyer tout de suite un
+refus bien clair. Je vais le préparer de mon
+mieux, bien gentiment, lui laisser entendre que
+j’hésite, etc… Comme cela, le temps passera,
+et j’aurai le loisir de m’arranger pour son
+retour.</p>
+
+<p>— Pauvre diable ! fit le conseiller, d’autant
+plus compatissant qu’il était certain de n’avoir
+plus à redouter Chartrans. Il avait l’air de
+t’aimer sincèrement… Tâche de ne pas le faire
+trop souffrir. C’est dommage qu’il n’ait pas un
+poste à Paris… Alors, votre mariage aurait été
+possible.</p>
+
+<p>Jacqueline ne répondit pas. L’idée d’appartenir
+à Pierre Chartrans lui paraissait maintenant
+monstrueuse. Pour elle, il n’était que
+l’étranger indifférent. Toute, elle était à l’autre
+qui avait su éveiller en elle l’amoureuse endormie…</p>
+
+<p>Toujours nonchalamment allongée dans son
+fauteuil, elle songeait, respirant les roses couleur
+de sang qui se fanaient à son corsage, aux
+paroles qu’elle écrirait à Chartrans, en des
+lettres de plus en plus rares, qui dénoueraient,
+sans éclat, le lien qu’elle avait stupidement
+laissé attacher entre eux…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVIII</h2>
+
+
+<p>« Jacqueline, votre père se trompe, n’est-ce
+pas ? Vous êtes mienne toujours. Télégraphiez
+réponse. Je suis fou. »</p>
+
+<p>Elle lut, puis relut le télégramme, les sourcils
+soudain froncés, mordant ses lèvres avec
+colère.</p>
+
+<p>Oui, Chartrans était fou, fou d’avoir envoyé
+une telle dépêche, fou de s’obstiner à ne pas
+vouloir comprendre le pourquoi, depuis trois
+mois, de ses mots si brefs et si espacés, puis de
+son silence…</p>
+
+<p>Le télégramme venait de lui être remis au
+moment où elle ôtait son chapeau, rentrant de
+faire quelques courses. Et maintenant, avec la
+grande épingle qu’elle tenait à la main, elle
+déchiquetait rageusement le papier, frémissante,
+irritée.</p>
+
+<p>Ah ! quand donc enfin serait-elle délivrée de
+cet amoureux obsédant, qui ne voulait pas
+admettre la vérité !… Cependant, elle s’était
+bien appliquée à la lui faire entrevoir dans les
+rares billets envoyés depuis sa liaison avec
+Gérard, et aussi dans la lettre que son père avait
+accepté la mission de lui écrire, pour préparer
+l’annonce définitive de la rupture.</p>
+
+<p>Parce qu’elle avait changé, il lui semblait
+que Chartrans devait, nécessairement, avoir
+subi une semblable évolution ; et elle ne lui pardonnait
+pas de demeurer attaché, avec cette
+immuable constance, à un projet qui lui était
+odieux à elle-même.</p>
+
+<p>Et pourtant… pourtant, ainsi qu’elle le voulait,
+il avait dû pressentir la vérité, car ses
+lettres, implorant les nouvelles qu’elle ne lui
+envoyait plus, étaient tristes, angoissées, les dernières
+affolées et suppliantes, bien qu’alors la
+lettre de M. Sourdis ne lui fût pas encore parvenue.</p>
+
+<p>Reprenant le télégramme lacéré, elle murmura,
+la bouche volontaire et méchante :</p>
+
+<p>— Décidément, il faut en finir, tant pis ! Je
+suis à bout de ménagements. D’ailleurs, sa mission
+va être terminée. Je ne peux pas le laisser
+revenir sans qu’il sache que tout est rompu
+entre nous. Je lui écrirai demain matin.</p>
+
+<p>Demain… Pas le soir même, parce que
+Gérard dînait avec elle ! C’était pour lui qu’elle
+était de passage à Paris, pendant cette première
+quinzaine de septembre où, leurs relations
+absentes, ils pouvaient se voir librement, sans
+avoir à redouter, de plus, la perspicacité du
+conseiller, encore aux eaux, et celle de Mme de
+Croissy, qui était en son château de Lorraine,
+pour les chasses.</p>
+
+<p>Ainsi, Jacqueline pouvait aisément s’abandonner
+à un amour qui l’enivrait comme un philtre.
+Vraiment, Gérard en était venu à tenir en son
+cœur une place que nul autre n’avait encore
+possédée. Éprise de lui, presque autant que
+d’elle-même, elle l’aimait pour la passion
+qu’elle lui inspirait, pour la sincérité, les délicatesses,
+la fougue de son amour qu’elle savait
+supérieurement entretenir.</p>
+
+<p>Car elle était bien la savoureuse maîtresse
+qu’il avait pressentie à Venise, caressante,
+coquette, avec des lubies dont les retours étaient
+délicieux ; gardant une discrète et fine élégance
+de femme du monde, même en ses abandons,
+lui offrant un corps adorable, des grâces de
+petite chatte câline et un esprit fantasque, drôle,
+riche d’imprévu.</p>
+
+<p>Consciente de sa puissance, elle en usait avec
+un art incomparable, peu à peu envahie par
+l’éblouissante vision d’un mariage possible avec
+lui où elle pourrait bien l’amener, si elle savait
+l’enlacer suffisamment dans ces liens de la chair
+que l’ambitieuse volonté de l’homme ne pourrait
+plus rompre.</p>
+
+<p>Et réellement, elle était en très bonne voie.
+La petite fugue où il l’avait entraînée en
+Hollande les avait singulièrement rapprochés.
+Exaspéré de la voir très mal, dans la grande
+foire de Trouville, où une légion de regards les
+observait, il avait supplié :</p>
+
+<p>— Venez passer quelques jours dans un
+endroit où nous serons seuls un moment.
+Laissez-vous emmener, mon amour.</p>
+
+<p>Et, sans grande hésitation, elle avait cédé,
+insouciante de l’imprudence d’une pareille équipée
+qui était une tentation bien trop forte pour
+sa sagesse.</p>
+
+<p>Ce court voyage avait été un vrai rêve d’amoureux,
+mêlant leurs deux vies dans une intimité
+que Jacqueline avait su rendre exquise. Mais
+depuis lors, elle avivait le besoin d’elle dont
+elle voyait Gérard dévoré, en ne prodiguant pas
+le don de sa précieuse petite personne, plus souvent
+espéré qu’accordé.</p>
+
+<p>Il arrivait de chez Anne de Croissy, et dans
+les lettres où il la suppliait de revenir quelques
+jours à Paris, elle l’avait senti tellement possédé
+par sa passion, qu’elle s’était fait une fête de leur
+brève rencontre, qui allait ressusciter un instant
+les jours charmants de Delft et de Harlem. Et
+voilà que la dépêche de Chartrans venait culbuter
+sa joie, l’agiter d’un souci dont elle ne
+pouvait se détacher…</p>
+
+<p>Énervée, elle répéta encore, rejetant la dépêche
+froissée :</p>
+
+<p>— Oui, il faut en finir, je vais aller au télégraphe
+et lui répondre tout de suite. Ce sera plus
+simple qu’une lettre.</p>
+
+<p>Les joues en feu, la main tremblante, elle
+piqua dans son chapeau l’épingle qui venait de
+déchirer le papier… Humble chiffon qui, à
+travers la distance, lui avait apporté le cri désespéré
+d’un pauvre homme trahi.</p>
+
+<p>Au passage, elle jeta à la femme de chambre,
+qui travaillait dans son cabinet de toilette, un
+rapide :</p>
+
+<p>— Je reviens dans un moment.</p>
+
+<p>Puis, vite, elle partit au télégraphe, petite
+nuée d’orage qui détenait la foudre.</p>
+
+<p>Elle répétait, résolue et exaspérée :</p>
+
+<p>— Il faut en finir… Il faut…</p>
+
+<p>Cependant, entrée dans la salle maussade où,
+derrière les guichets, les employés accueillaient,
+sans empressement, les demandes du public,
+elle s’effara, au moment de rédiger la phrase
+précise qui ne laisserait plus de doutes à Chartrans…
+Comme si Pierre, recevant le mot qui
+lui ôtait tout espoir, allait aussitôt apparaître,
+réclamant en maître les droits qu’il se jugeait
+sur elle.</p>
+
+<p>Et, lâchement, elle télégraphia :</p>
+
+<p>« Soyez calme. Lettre suit. »</p>
+
+<p>Elle fut si enchantée de cette rédaction vague
+que, brusquement, sa fièvre tomba et, allégée,
+elle se sentit toute joyeuse.</p>
+
+<p>C’était parfait cette phrase qui lui faisait
+gagner du temps et n’expliquait rien…</p>
+
+<p>Elle tendit le papier à l’employé avec un si
+charmant sourire qu’il en prit l’air aimable et
+eut des manières d’homme du monde pour lui
+rendre la monnaie. Elle le remercia d’un joli
+signe de tête et, les nerfs calmés, elle laissa
+retomber derrière elle, la lourde porte du bureau.
+Sans hâte, cette fois, elle se prit à marcher
+dans la rue que l’été faisait calme, comme
+une rue de province ; reprise toute par la pensée
+de Gérard qui la faisait frémir d’une attente
+heureuse.</p>
+
+<p>Elle ne songeait même pas à la dépêche qui
+s’en allait très loin briser un cœur. Tout au
+plus, vaguement, elle se disait, ainsi que l’on
+pense à une corvée :</p>
+
+<p>— Demain matin, il ne faut pas que j’oublie
+d’écrire à Chartrans cette malheureuse lettre !…
+Je lui annoncerai la chose bien doucement car,
+en définitive, c’est gentil à lui d’avoir tant tenu
+à moi. Mais, tout de même, il était devenu
+ennuyeux à se cramponner ainsi à son idée.</p>
+
+<p>Elle sonna chez elle.</p>
+
+<p>— M. de Brye est au salon qui attend madame.</p>
+
+<p>Aussi rapidement qu’un souffle de tempête
+balaye des feuilles mortes, les mots chassèrent
+de son esprit toute pensée étrangère à
+l’aimé.</p>
+
+<p>Debout dans le salon, il l’attendait, frémissant
+d’impatience.</p>
+
+<p>— Enfin ! Line adorée, vous voilà !</p>
+
+<p>Elle rejeta la porte derrière elle ; et, avec un
+cri d’allégresse, elle courut à lui :</p>
+
+<p>— O mon Gérard, comme c’est délicieux de
+nous retrouver !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIX</h2>
+
+
+<p>Mais après la capiteuse soirée, après la nuit
+calmante durant laquelle Jacqueline avait dormi
+d’un sommeil de fillette innocente, était venu le
+matin, l’heure où il fallait écrire… Et, sa toilette
+finie, toute fraîche et parfumée dans sa
+longue robe de maison, elle avait dû venir
+s’asseoir devant le bureau où elle avait griffonné
+tant de billets hâtifs au fiancé parti au
+loin, pour l’amour d’elle.</p>
+
+<p>Si elle avait ouvert l’un de ses tiroirs, elle y
+eût encore retrouvé le portrait plébéien de Chartrans,
+et les pauvres lettres qui ne la touchaient
+pas parce que, pour un autre seulement, elle
+avait un cœur d’amante…</p>
+
+<p>« Jacqueline, mon trésor, je ne vous sens
+plus mienne, qu’y a-t-il ?… Si je vous ai offensée,
+sans le savoir, en quelque chose, dites-le-moi
+et, avec tout mon amour, je vous supplierai
+de me pardonner et d’oublier… Pourquoi des
+lettres si froides et si courtes ?…</p>
+
+<p>« Ah ! quel supplice de ne pas savoir ! Vous
+n’êtes pas méchante pourtant… Vous n’aimeriez
+pas faire souffrir… Je voudrais tant espérer que
+votre vie mondaine est la seule coupable… Mais
+je ne m’en convaincs pas… Le cœur de ceux qui
+aiment n’a pas de ces négligences, et sacrifie
+tout pour éviter une peine à l’aimé… »</p>
+
+<p>Et encore :</p>
+
+<p>« J’ai maintenant sans cesse, Jacqueline,
+l’horrible pensée que vous vous êtes reprise…
+Ah ! je sais bien que beaucoup d’autres étaient,
+bien plus que moi, dignes de vous, que je ne
+suis qu’une espèce de sauvage auprès d’une
+exquise créature comme vous… Mais ce sauvage
+vous adore tant que vous n’auriez pu être
+malheureuse près de lui ! »</p>
+
+<p>Et ceci :</p>
+
+<p>« Jacqueline, plus une lettre… Que se passe-t-il ?…
+Oh ! cette torture d’être loin, de ne
+pouvoir partir, être près de vous pour tenter de
+vous reconquérir !… Il me prend des terreurs
+folles que vous soyez malade, des rages de
+penser à toutes ces lieues qui nous séparent et
+tendent un impénétrable voile pour m’empêcher
+de t’apercevoir, mon amour unique…</p>
+
+<p>« Jacqueline, vous m’avez promis, souvenez-vous,
+que, pendant l’absence, vous resteriez ma
+fiancée fidèle… A travers l’espace, entendez, je
+vous en supplie, mon cœur douloureux qui vous
+crie : « Par pitié, Line, écrivez !… »</p>
+
+<p>Jacqueline n’ouvrit nul tiroir, ne chercha
+aucune lettre. Les coudes appuyés sur le cuir
+fauve du bureau, elle mordillait son porte-plume,
+la mine embarrassée, contemplant les
+nuées floconneuses qui erraient dans le ciel de
+septembre.</p>
+
+<p>Il faisait un temps délicatement gris, et l’air
+était lourd qui entrait par la fenêtre et errait
+sur les bras, nus sous la dentelle des manches,
+arrêtées au coude.</p>
+
+<p>Si frivole fût-elle, tout à coup, il lui venait le
+sentiment très net que sa lettre allait faire mal.
+Et comme elle détestait l’idée même de la souffrance
+d’autrui, elle s’effarait de devoir l’écrire
+et cherchait à en retarder encore l’instant.</p>
+
+<p>Elle avait pris, machinalement, parmi les
+papiers empilés en désordre sur le petit bureau,
+un échantillon de soie, moirée d’or pâle et de
+rose. Elle l’examinait, l’œil distrait par les cassures
+satinées de l’étoffe. Puis, les doigts impatients,
+elle rejeta le chiffon et, lentement,
+commença à écrire, hésitant sur les mots à
+dire… — et pourtant si résolue !</p>
+
+<p class="ind">« Mon ami,</p>
+
+<p>« J’espérais que, avec les jours qui passent
+et nous permettent de mieux juger des choses,
+vous comprendriez, comme moi, que nous avions
+tous deux rêvé l’impossible, l’hiver dernier, en
+espérant mêler nos deux vies. A quoi bon tenter
+de nous illusionner davantage ? Je ne suis pas
+du tout la femme qui vous rendrait heureux,
+je le sais bien maintenant… Comme je sais aussi
+que votre amour dévoué ne me donnerait pas
+le bonheur…</p>
+
+<p>« En vérité, mon ami, nous sommes trop
+différents l’un de l’autre pour que nous puissions
+atteindre à l’unisson indispensable pour
+que l’union soit une joie.</p>
+
+<p>« Souvent, dans vos lettres, j’ai deviné que vous
+me trouviez bien « papillon », un papillon
+qui adore la lumière des salons et ne peut s’en
+passer, c’est la vérité. Et je sentais aussi que
+vous étiez trop sage, trop sérieux pour ma frivolité.
+Mieux vaut, ne pensez-vous pas, que
+nous ayons fait ces mutuelles découvertes avant
+que nous soyons irrévocablement liés l’un à
+l’autre, peut-être pour nous faire souffrir…
+Restons simplement amis, voulez-vous ?… Et
+ne me regrettez pas. Je vous assure que je n’en
+vaux pas la peine ! »</p>
+
+<p>Elle s’arrêta, et eut un rire joyeux.</p>
+
+<p>— Oh ! ça, ce n’est pas vrai ! Gérard protesterait
+ferme si je lui disais une chose pareille !</p>
+
+<p>Dans son souvenir se dressait la vision patricienne
+de son amant, et un frisson de plaisir la
+fit tressaillir toute.</p>
+
+<p>D’une voix tendre, elle murmura :</p>
+
+<p>— O Gérard, mon Gérard, quel bonheur que
+vous m’ayez fait perdre la tête cet été !</p>
+
+<p>Un instant encore, elle rêva, le menton
+appuyé sur ses deux mains jointes, le regard
+perdu dans le gris très doux du ciel lourd
+d’orage. La brise détacha quelques pétales
+d’une rose qui se mourait dans un vase de
+Venise, souvenir de Murano. Leur vol parfumé
+effleura les doigts de Jacqueline qui sortit brusquement
+de sa songerie.</p>
+
+<p>— Ah ! ma lettre que j’oublie !… Il faut
+l’achever… Elle est assez longue… Que dire
+de plus, d’ailleurs ?…</p>
+
+<p>Elle lut, relut, rêva encore, indécise, énervée ;
+puis elle pensa tout haut :</p>
+
+<p>— Allons, maintenant, quelques phrases
+affectueuses, car vraiment Chartrans est un excellent
+garçon qui m’était bien attaché !… Mais je
+ne peux pourtant pas l’épouser, seulement pour
+lui faire plaisir !</p>
+
+<p>Elle se pencha sur le bureau, et recommença
+à écrire :</p>
+
+<p>« Je n’oublierai jamais, mon cher ami, tout
+ce que vous avez voulu être pour moi, afin de
+me rendre la vie très bonne et je vous en
+remercie de toute mon âme, mon âme de dentelle,
+comme vous disiez, un peu dédaigneusement,
+avouez-le. Je vous souhaite près d’une
+autre, mieux créée pour vous, tout le bonheur
+que je n’aurais pu, moi, vous donner, ayez-en,
+pour être sans regret, la certitude comme je l’ai
+moi-même ; et, avec mon adieu très mélancolique,
+recevez mon plus affectueux souvenir
+d’amie.</p>
+
+<p class="sign">« Jacqueline <span class="sc">Nozales</span>. »</p>
+
+<p>— Là ! c’est fini !…</p>
+
+<p>Elle eut un soupir de satisfaction, tressaillante
+d’aise, ne songeant plus du tout que sa lettre était
+un message de douleur, tant elle était contente
+de l’avoir achevée. Elle s’en fût désolée… Mais
+elle l’eût envoyée tout de même… D’ailleurs, il
+le fallait bien !</p>
+
+<p>Rapidement, pour la dernière fois, elle écrivit
+l’adresse, puis scella de son cachet, s’appliquant
+à faire un joli chiffre. Ensuite, elle sonna sa
+femme de chambre.</p>
+
+<p>— Descendez cette lettre à la poste ; c’est
+pressé !</p>
+
+<p>Et la fille disparue, son âme de dentelle
+allégée du pesant souci, elle eût volontiers sauté
+de joie, comme une écolière délivrée d’un devoir
+ennuyeux…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XX</h2>
+
+
+<p>Et maintenant, c’était l’hiver revenu, l’hiver
+de novembre finissant, aux jours brefs, aux
+gelées âpres qui mordaient l’écorce des arbres
+dépouillés et glaçaient l’asphalte des trottoirs.</p>
+
+<p>Jacqueline, qui rentrait toute frileuse sous
+sa veste de fourrure, eut un tressaillement
+d’aise en songeant à son clair salon, où il
+allait faire bon sous la lueur amie des lampes,
+voilées de rose, devant la flambée du foyer,
+Gérard près d’elle… Gérard qui, ne pouvant se
+résoudre à la quitter, n’avait pas encore rejoint
+son poste à Vienne… Gérard qu’elle avait si
+étroitement enserré du lien de ses caresses,
+que séduit, envoûté comme elle l’avait souhaité,
+il en oubliait ses orgueilleux projets d’avenir et
+rêvait de lui donner son nom, en dépit de l’opposition
+de sa famille.</p>
+
+<p>Ah ! le beau songe ! Et comme elle s’appliquait
+à le rendre réalisable en affolant la volonté de
+Gérard, tout en se montrant, aux yeux du
+monde, d’une tenue irréprochable. D’ailleurs, à
+tort, il lui avait été déjà octroyé tant d’amants,
+qu’aux yeux des gens indulgents, Gérard de Brye
+passait, en dépit des médisances, pour n’être pas
+plus vrai que les autres.</p>
+
+<p>Avec une hâte joyeuse, elle grimpa les marches
+de l’escalier, jouissant de la chaude atmosphère
+du vestibule qui la faisait toute rose dans
+ses fourrures, rose comme les œillets attachés
+sur le duvet sombre de la veste.</p>
+
+<p>— Il n’est venu personne ? demanda-t-elle à
+la femme de chambre qui lui ouvrait.</p>
+
+<p>Elle pensait à Gérard…</p>
+
+<p>— Seulement Mme de Croissy qui sort d’ici.
+Elle voulait parler à madame, et a laissé un
+journal en disant que madame voie un article
+qu’elle a marqué d’une croix.</p>
+
+<p>— Un article ? répéta Jacqueline étonnée. Où
+est ce journal ?</p>
+
+<p>— Je l’ai mis sur la petite table du salon,
+avec le courrier de madame.</p>
+
+<p>Jacqueline, intriguée, souleva la portière. Et
+ses yeux aperçurent le décor dont la vision
+avait réjoui sa pensée, alors qu’elle revenait à
+travers le crépuscule glacial… Une pièce coquette,
+fleurie, discrètement éclairée ; dans la
+cheminée, un feu clair d’où jaillissaient de hautes
+flammes capricieuses… L’air embaumé de la
+senteur pénétrante des mimosas et des violettes…</p>
+
+<p>Mais elle ne s’arrêta pas à considérer le sourire
+accueillant de son <i lang="en" xml:lang="en">home</i>.</p>
+
+<p>Elle murmura, rejetant sa veste derrière elle :</p>
+
+<p>— A quel propos Anne peut-elle m’apporter
+un journal à lire ?</p>
+
+<p>Ses gants enlevés, son chapeau jeté sur un
+fauteuil, elle prenait le journal, les lettres…</p>
+
+<p>Et, brutalement, un sursaut l’ébranla toute,
+lui faisant oublier Mme de Croissy, et l’article,
+et tout ce qui n’était pas cette enveloppe close
+qui venait de Chine, où elle reconnaissait l’écriture
+de Chartrans…</p>
+
+<p>Avec stupeur, elle contemplait les caractères
+si connus. Chartrans lui écrivait… Encore !…
+Pourquoi ?… Pourtant, il avait reçu sa lettre de
+rupture, partie depuis plus de deux mois…
+Qu’est-ce que cela signifiait ?… Elle n’était
+donc pas délivrée de lui ?…</p>
+
+<p>D’un geste inconscient, elle passa la main sur
+son front, avec l’impression que sa pensée
+s’égarait. Ses prunelles dilatées ne quittaient
+pas l’enveloppe qu’elle n’osait ouvrir, bouleversée
+d’une appréhension folle…</p>
+
+<p>Et cependant, sans qu’elle sût comment, tout
+à coup, elle s’était décidée, ses doigts tremblants
+déchirèrent le papier. Haletante, elle lut :</p>
+
+
+<p class="date">19 octobre.</p>
+
+<p>« En regardant les dates, je vois que depuis
+hier seulement, j’ai votre lettre, votre impitoyable
+lettre, madame… Il me semble pourtant
+qu’il y a un siècle déjà qu’elle est venue
+me retrancher du monde de ceux qui espèrent…
+C’est que, probablement, les heures
+d’agonie comptent double, triple, que sais-je ?
+A coup sûr, elles enlèvent la notion du temps…</p>
+
+<p>« Je m’avoue maintenant que, depuis bien
+des semaines, ma foi était morte en un avenir
+dont j’avais fait mon unique raison d’être… Et
+cependant, contre toute évidence, j’espérais
+encore, je voulais espérer. J’étais insensé,
+n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>« Mais vous étiez sage pour deux. Tranquillement,
+sans hésitation ni battement de cœur,
+comme on congédie un importun, avec des
+phrases polies et menteuses, vous m’avez écarté,
+vous qui étiez mon amour, ma pensée, mon
+âme… Et je me suis rappelé mon rêve, celui
+où vous me disiez adieu avec un sourire distrait
+d’étrangère…</p>
+
+<p>« Je devrais vous maudire. Je crois que je l’ai
+fait, cette nuit, dans les minutes où je souffrais
+par trop, où mon impuissance me broyait…
+Maintenant, c’est fini…</p>
+
+<p>« Vous m’avez fait tant de mal que personne
+au monde ne pourrait m’en faire davantage…
+D’ailleurs, je n’ai plus le courage de m’exposer
+à souffrir.</p>
+
+<p>« De toute ma volonté, je <i>veux</i> faire mon
+cœur insensible à jamais. Vous disparue de
+mon existence, c’est un vide tellement effroyable
+que je me demande pourquoi je le
+supporterais. Je n’ai plus en moi ni ambition,
+ni désirs, ni espoir, rien que le néant… La Jacqueline
+que j’ai adorée est morte et son souvenir
+est le seul trésor qui me reste… Cette Jacqueline
+qui, il n’y a pas même un an, me disait
+adieu, avec des larmes plein les yeux et le serment
+d’être fidèle !</p>
+
+<p>« C’est vrai que j’ai été fou de partir. Mais je
+l’ai fait pour vous, pour vous seule…</p>
+
+<p>« Peut-être, vous m’avez trahi… A quoi bon
+chercher à le savoir ?… Je n’étais qu’un pauvre
+à qui vous avez accordé un semblant d’aumône…
+Mais ce semblant lui a paru divin un
+moment…</p>
+
+<p>« Je viens de mettre sous pli scellé, à votre
+adresse, vos lettres ; pas vos portraits, je les
+ai brûlés, sauf un, celui que j’aimais entre tous
+les autres… Avec votre billet d’adieu, il disparaîtra,
+quand moi-même je disparaîtrai.</p>
+
+<p>« Adieu, madame… Vous souvenez-vous que,
+dans une de mes premières lettres, je vous ai
+écrit, si je ne me trompe, que pour le bonheur
+qu’un moment vous aviez apporté dans mon
+existence de solitaire, toujours, je devrais vous
+être reconnaissant… Alors je vous remercie,
+madame, et je vous pardonne, en baisant une
+dernière fois vos tièdes petites mains dont le
+seul effleurement me fut une ivresse… Et je dis
+tout bas, comme l’on parle aux très chers,
+perdus à jamais, adieu, vous qui avez été ma vie
+même. »</p>
+
+<p class="sign">« Pierre <span class="sc">Chartrans</span>. »</p>
+
+<p>Elle avait lu la lettre d’un seul trait et des
+larmes, de grosses larmes, ruisselaient sur ses
+joues, tombaient sur le papier…</p>
+
+<p>Éperdument, elle répétait tout bas :</p>
+
+<p>— Oh ! pourquoi m’écrit-il des choses si
+cruelles ?… Je ne pensais pas qu’il aurait tant
+de chagrin !… Qu’il me fait mal !… oh ! qu’il
+me fait mal !</p>
+
+<p>Et l’impression jetée en elle par l’adieu de
+Chartrans lui était tellement intolérable que,
+sans réfléchir, pour y échapper, ne fût-ce qu’une
+minute, elle ouvrit le journal tombé sur ses
+genoux. Un trait de crayon bleu soulignait un
+passage :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="sign"><i>Dépêches de Chine.</i></p>
+
+<p><i>Des troubles ont encore une fois éclaté dans le
+Yunnan. Ils ont été fort sérieux ; et, malheureusement,
+nous avons à déplorer la mort d’un des
+nôtres, en mission sur la frontière, M. Pierre Chartrans,
+qui, après avoir lutté en héros pour la protection
+de nos nationaux, a succombé avec quelques
+braves.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Jacqueline se dressa avec un cri.</p>
+
+<p>— Il est mort !… Oh !!!</p>
+
+<p>Et une certitude entra en elle, terrible :</p>
+
+<p>— Il s’est fait tuer !… Ah ! c’est épouvantable…
+Je ne savais pas… Oh ! non, je ne savais
+pas qu’il serait capable de cela !…</p>
+
+<p>Écrasée d’horreur, elle restait les mains
+jointes sur le journal dont elle relisait désespérément
+les lignes… Elle comprenait bien que
+Anne, qui avait tout deviné, lui avait ainsi
+apporté le châtiment d’une trahison qu’elle ne
+pardonnait pas… Ah ! qu’elle était sévère,
+Anne, sans pitié — comme elle-même l’avait
+été. — Et que c’était affreux, Chartrans mort,
+mort à cause d’elle !… Maintenant, son visage
+caché dans ses mains, elle sanglotait, le cœur
+bouleversé de chagrin, de remords, de terreur
+devant la responsabilité entrevue…</p>
+
+<p>Dans l’antichambre, le timbre vibra. Elle
+tressaillit. C’était Gérard ! Ah ! il ne fallait pas
+qu’il vît la lettre, qu’il sût… Elle lui dirait seulement
+qu’elle apprenait la mort d’un ami, d’un
+ami d’enfance… Fiévreusement, elle glissait le
+papier dans son corsage, essuyait les larmes qui
+lui brûlaient le visage… Il entrait… Alors, un
+cri lui jaillit des lèvres :</p>
+
+<p>— O Gérard, mon aimé, console-moi… J’ai
+tant de chagrin !…</p>
+
+<p>Et, d’un élan d’oiseau fou, elle vint s’abattre
+entre ses bras.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77818 ***</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/77818-h/images/cover.jpg b/77818-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..4bfc5a2
--- /dev/null
+++ b/77818-h/images/cover.jpg
Binary files differ