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Un vol. in-16</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><b>Le Mal d’aimer.</b> 10<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><b>Au Retour.</b> 7<sup>e</sup> édit. Un vol. in-16</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><b>Cœur de sceptique.</b> 11<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c small padlr"><div>(<i>Ouvrage couronné par l’Académie française, prix Montyon.</i>)</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><b>Renée Orlis.</b> 11<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><b>Rêve blanc.</b> 7<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><b>Tout arrive.</b> 8<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><b>L’Heure décisive.</b> 6<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><b>La Faute d’autrui.</b> 6<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><b>Seule.</b> 12<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-16</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="copy top4em">Tous droits de reproduction et de traduction +réservés pour tous pays.</p> + +<p class="copy ugap" lang="en" xml:lang="en">Published 4 April 1906.</p> + +<p class="copy"><span lang="en" xml:lang="en">Privilege of copyright in the United States +reserved under the Act approved March 3<sup>d</sup> 1905 +by</span> Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em i">A TOI, CHÉRIE,</p> + +<p class="c i">ce souvenir de Venise, connue et aimée ensemble.</p> + +<p class="offr i">H. A.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">L’ABSENCE</p> + + + + +<h2 class="nobreak">I</h2> + + +<p>— Jacqueline, mon amour, ma précieuse +petite fiancée, ne pleurez pas ainsi ! Soyez +brave, par pitié pour votre ami qui est à bout +de courage, maintenant que les minutes près de +vous sont comptées !</p> + +<p>La violence de l’émotion cassait la voix de +Pierre Chartrans, la faisait presque rude, malgré +la douceur des mots.</p> + +<p>Debout près de la jeune femme, devant la +flambée claire du feu, il l’attira d’un geste qui +l’enveloppait toute, très tendre ; et il écarta le +menu chiffon de batiste où elle enfouissait son +visage. Des lèvres, alors, il but les larmes qui +mouillaient les paupières et dont la brûlure +marbrait la peau fine, fleurant la violette. Sans +un mot, sans un mouvement, elle resta blottie +sur sa poitrine.</p> + +<p>Et un silence tomba dans le salon où la +lampe, voilée de rose, épandait une clarté souriante +sur les tentures claires et les meubles +laqués de blanc, sur la profusion des bibelots, +dispersés parmi les fleurs et les plantes vertes, +sur les tables, les étagères, même sur le piano +à queue où demeurait, encore ouverte, la partition +qu’elle avait, une dernière fois, feuilletée +pour Pierre Chartrans.</p> + +<p>Oh ! ce décor riant, contemplé dans l’angoisse +d’une séparation qui durerait des mois et des +mois !… De toute son âme d’homme passionnément +épris, Chartrans en éprouva la poignante +ironie. Pas même une heure, et il serait parti. +Non plus pour revenir bien vite, comme il +l’avait fait tant de fois depuis le jour d’avril où, +visiteur correct, il avait osé s’aventurer, enfin, +à aller présenter ses hommages à Mme Jacqueline +Nozales, la délicieuse petite veuve du docteur +Nozales… Mais parti pour mettre entre +elle et lui des centaines et des centaines de +lieues.</p> + +<p>Comment avait-il accepté ce poste au loin, +dans une région perdue d’Indo-Chine, hypnotisé +par l’espoir d’obtenir ainsi l’avancement qui lui +permettrait d’épouser Jacqueline Nozales ?… Sa +résolution lui paraissait monstrueuse et folle, +impossible à réaliser, à cette heure de l’adieu, +où il sentait, dans ses bras, la jeune forme souple, +alors qu’il avait, sous ses lèvres, le visage exquis +dont ses yeux et sa bouche possédaient maintenant +l’inguérissable soif.</p> + +<p>Cependant, c’était pour elle qu’il partait, pour +gagner la fortune qu’il n’avait pas à lui offrir… +Une fortune encore bien indigne de cette créature +de luxe, qui lui semblait un joyau si précieux +qu’à peine il pouvait croire qu’elle dût lui +appartenir jamais. Près d’elle, il ne se jugeait +même pas un homme du monde lui qui, depuis +sa jeunesse de boursier, sorti d’une humble +famille bretonne, bataillait âprement pour +s’ouvrir un chemin. Mais les éclatants succès +d’examen qui l’avaient fait classer, en toutes les +écoles où il passait, comme un sujet remarquable, +lui avaient valu surtout, devenu homme, +des postes difficiles ; non une position assez +sûre pour qu’il lui fût possible d’épouser la +femme qu’il avait souhaitée sienne du premier +jour où il l’avait aperçue.</p> + +<p>C’était dans la cohue d’une fête de charité, +au ministère des colonies, où un ami l’avait +entraîné, alors qu’il venait d’arriver à Paris, en +congé, retour du Soudan. Et, tout de suite, il +l’avait remarquée, encore qu’elle fût entourée +de femmes jolies pour la plupart. Mais il avait +été irrésistiblement attiré par la grâce capiteuse +du corps onduleux et fin que trahissait la coupe +hardie de la robe ; par le charme d’un visage +très jeune, dont l’expression était moqueuse et +câline, sous les cheveux sombres, moirés d’or, +qui semblaient ombrer le velours de longs yeux +tendres, rieurs comme la bouche caressante, où +la lèvre supérieure saillait un peu, ainsi que +chez les tout petits.</p> + +<p>Habillée de blanc, coiffée d’une capeline +printanière toute fleurie, elle avait l’air d’une +gamine de vingt ans ; et, tout d’abord, il l’avait +prise pour une jeune fille, très peu expert dans +les nuances de la toilette féminine. Il avait demandé +qui elle était ; et il avait appris que, +depuis cinq années déjà, elle était veuve d’un +médecin, le docteur Nozales, enlevé par la +diphtérie qu’il avait prise à un enfant qu’il soignait. +Elle l’avait pleuré très sincèrement, semblait-il. +Mais les jours avaient passé. Et Jacqueline +Nozales avait à peine vingt-sept ans.</p> + +<p>Elle menait une existence de jolie femme très +mondaine et très courtisée, sous la vague tutelle +de son père, le conseiller à la Cour Paul Sourdis, +qui l’adorait et, habitué de vieille date à +faire toutes ses volontés, l’escortait partout où +l’appelaient son caprice et son besoin d’incessantes +et multiples distractions. Il n’avait pas +de fortune. Elle non plus, son mari étant seulement +« un garçon d’avenir » quand elle l’avait +épousé. Or l’avenir lui avait été soudain enlevé. +C’est pourquoi les bonnes âmes ne pardonnaient +à Jacqueline Nozales ni son élégance ni ses brillantes +relations et ne lui ménageaient point les +suppositions malveillantes. Pourtant, personne +n’aurait pu articuler contre elle une accusation +précise ; même les femmes qui supportaient le +plus mal son incontestable séduction, même les +hommes qu’exaspérait sa coquetterie qui les +attirait et les retenait, frémissants et charmés.</p> + +<p>Tous ceux que Pierre Chartrans avait interrogés +sur elle célébraient — plutôt librement — « la +jolie petite Mme Nozales ». Mais nul +n’avait pu lui attribuer un amant « reconnu », +si flirt qu’elle fût. Et elle l’était, avec une franchise +tranquille, impertinente et adorable !</p> + +<p>Pierre s’était fait présenter dans un élan qu’il +n’avait pu raisonner ensuite, conquis comme +jamais, dans sa vie d’homme, il ne l’avait été. +Et le soir de ce même jour, quand il essayait, en +vain, de retrouver la maîtrise de lui-même et +de fuir la vision tentatrice de Jacqueline Nozales, +tout à coup, la pensée impérieuse s’était +précisée dans son esprit que, si elle voulait +bien le lui permettre, il ferait d’elle, non sa +maîtresse comme les autres le souhaitaient, +mais sa femme, afin qu’elle demeurât sienne à +jamais.</p> + +<p>Sa femme ! Cet être créé pour le luxe !… La +première fois qu’il était entré chez elle, qu’il +l’avait aperçue dans son salon aux soieries +pâles, saturé par l’odeur forte des mimosas et +des tubéreuses, où les visiteuses, les visiteurs — très +nombreux — bavardaient, flirtaient, potinaient +autour de la table à thé, sous la lumière +voilée des lampes, il s’était senti écrasé de l’audace +de son rêve.</p> + +<p>Sa femme — à lui qui était condamné à +vivre hors de France, — cette Parisienne adulée, +qui avait l’air d’une précieuse petite divinité +mondaine, sous la longue robe noire scintillante +de jais, des roses glissées dans la haute ceinture +qui enserrait sa taille menue. Très vive, de +son pas glissant, elle allait d’un groupe à un +autre, assise une seconde, puis debout à l’autre +extrémité du salon pour offrir une tasse de thé, +ou immobilisée un instant à bavarder, avec une +drôlerie prime-sautière, sous la lampe-phare +qui avivait l’éclat de sa peau blonde.</p> + +<p>Causant peu, parce qu’il ne savait pas la langue +des salons, Chartrans se sentait tel un voyageur +débarqué sur une terre inconnue. Mais la seule +vue de Jacqueline Nozales lui était une joie. De +nouveau, il subissait, jusqu’à l’ivresse, le charme +de sa forme harmonieuse, de son sourire changeant, +de ses prunelles chaudes et caressantes, +très vite moqueuses, sous les paupières longues +qu’elle avait une manière à elle de soulever, +comme un voile qui s’écarte pour laisser luire la +lumière.</p> + +<p>Avec une jouissance qui ne s’émoussait pas, il +contemplait la tête fine dont la forme parfaite +se dessinait sous la torsade des cheveux. Il +suivait les jeux multiples de sa physionomie +mobile qui, tour à tour, lui donnait un air de +petite fille naïve ou malicieuse, et de femme +brûlée par l’amour dont le baiser devait être +affolant.</p> + +<p>Sans doute, elle avait senti cet attrait violent +qu’elle exerçait, une fois de plus ; et, peut-être, +sa vanité féminine s’était trouvée satisfaite que +l’adorateur nouveau fût un homme réputé de +grande valeur, encore qu’il lui parût une façon +de paysan du Danube.</p> + +<p>Elle était restée à causer avec lui, après être +venue lui offrir des sandwichs et du thé. Enfoncée +dans une bergère, les plis étincelants de +sa robe perlée ruisselant autour d’elle, sur le +tapis où se découpait la pointe de son soulier +verni, elle l’interrogeait sur ses séjours en Chine +et en Afrique, d’un air très intéressé, levant +vers lui de grands yeux veloutés dont la flamme +l’éblouissait.</p> + +<p>Ce qu’elle lui disait, il eût été bien incapable +d’en apprécier la valeur. Il n’entendait que le +chant de sa voix ; il ne voyait que la ligne capricieuse +de la bouche humide où les dents luisaient… +Ni ce jour-là, ni les autres qui avaient +suivi, il n’avait tenté de juger Jacqueline +Nozales, de démêler quelle personnalité de +femme enfermait son enveloppe charmante. +Elle était, tout à coup, entrée souverainement +dans sa vie d’austère travailleur, et, avec une +allégresse et une espérance divines, il s’était +reconnu vaincu.</p> + +<p>Tous les propos — légers, hardis, malveillants, +ou insolemment flatteurs — qu’il avait +entendu tenir sur cette jolie femme, trop seule, +ces propos qui avaient parfois cinglé sa jalousie +jusqu’à la torture, n’avaient pu arracher de son +être l’impérieux désir qu’elle devînt sa femme.</p> + +<p>Il était possible, en effet, comme beaucoup +le répétaient, qu’elle fût fragile, imprudente, +coquette… oh ! oui coquette ! dans un besoin +d’être courtisée, recherchée, choyée, qui était +peut-être un des secrets de son irrésistible +charme… Oui, son esprit avait la mobilité +d’une eau fuyante et la légèreté d’un chiffon +de tulle… Oui, son cœur était un temple +fermé où la seule idole adorée n’était peut-être +qu’elle-même… Mais aussi, elle était spontanément +bonne, généreuse jusqu’à la prodigalité, +dévouée à ses amis, alors même que sa parole +vive les égratignait sans scrupule, fussent-ils +présents… Et puis, comme elle savait être +câline et tendre quand elle voulait… Et désirable +toujours ! à en faire perdre toute raison +aux plus forts et aux plus sages…</p> + +<p>Tout l’été, Pierre Chartrans s’était absorbé +dans son rêve, qu’il n’osait lui faire connaître +tant il s’épouvantait d’un refus — probable — qui +pouvait l’éloigner d’elle, lui, le rude prolétaire, +épris d’une patricienne. Pourtant, en ses +minutes de sagesse, il s’effrayait, étant sans +fortune, des besoins de luxe qu’il lui voyait. +Elle était incapable de résister au désir de posséder +un bibelot, une toilette, un bijou qui la +tentait ; même n’eût-elle pas du tout les +moyens d’en acquitter le prix… Et alors, pour +payer sa dette — si la nécessité l’y contraignait — se +livrant trop volontiers à toute sorte +d’échanges, de ventes, de trafics, avec une de +ces complaisantes marchandes, un peu louches, +que trouve toujours une jolie femme, élégante +et sans fortune.</p> + +<p>Que de fois, Pierre avait bondi, en son for +intérieur, de n’avoir pas qualité pour lui interdire +de tels marchés, dont elle parlait sans façon +devant lui. Car, d’instinct, confiante en la protection +qu’il devait savoir donner, elle avait +pris l’habitude de le traiter en confident et en +ami.</p> + +<p>D’ailleurs, elle ne s’agitait nullement de +s’endetter, quitte à s’affoler tout à coup si ses +embarras d’argent s’accentuaient outre mesure. +Alors, elle appelait son père à son aide ; et lui, +incapable de la gronder, — d’autant qu’à sa +manière, il n’était pas plus sage qu’elle-même, — s’appliquait +à parer aux plus difficiles éventualités. +L’orage passé, elle n’y pensait jamais +plus et s’en allait, insouciante, vers de nouveaux +tracas.</p> + +<p>Mais, en somme, elle eût fort aimé être délivrée +à jamais de ces maussades soucis ; et, avec +une franchise d’enfant terrible, elle déclarait +bien haut qu’elle se remarierait très volontiers +si le mariage devait lui épargner les ennuis +d’argent.</p> + +<p>C’est alors que Pierre, — qui avait entendu +maintes fois ses propos à ce sujet, — s’était mis +à faire agir toutes les influences, à assiéger les +ministères pour obtenir un poste important qui +lui permettrait d’offrir à la jeune femme la +confortable sécurité qu’elle souhaitait.</p> + +<p>Et ce qu’il avait reçu, c’était, sur la frontière +de Chine, une difficile mission, très avantageuse +quant aux résultats pécuniaires et aux conséquences +honorifiques, mais en un tel pays perdu, +si difficile à atteindre, qu’il n’eût pu songer à y +emmener sa jeune femme. Accepter ce poste, +faire ce sacrifice d’une année d’absence, c’était +ensuite un avancement certain qui lui assurait, +cette fois, une situation brillante. Mais partir +encore ! Et partir sans elle !… Lui, d’ordinaire +si résolu, sentait sa volonté devenir aussi incertaine +qu’une volonté d’enfant.</p> + +<p>Un soir que, l’été venu, à Trouville, il se trouvait +seul près d’elle, sur la plage un peu désertée, +après la <i>grande semaine</i>, enhardi soudain +par la nuit, par la douceur de la trouver amicale +et confiante, il avait laissé échapper l’aveu qui, +depuis tant de mois, était sur ses lèvres.</p> + +<p>En commençant, il n’osait pas la regarder. +Puis, avec des yeux qui la suppliaient, il avait +tourné la tête vers elle. Sous l’aveuglante clarté +des lampadaires du Casino dont l’orchestre +jouait une ardente valse tsigane, il l’avait vue +aussi nettement qu’en plein jour. Toute droite +dans les plis de son long manteau de drap blanc, +ses mains, dont l’une était dégantée, jointes sur +ses genoux, elle l’écoutait sans un mouvement, +une mystérieuse expression dans ses prunelles +arrêtées sur lui, tandis qu’il disait ce qu’il pouvait +lui offrir.</p> + +<p>Était-elle mécontente, satisfaite, anxieuse, ou +simplement surprise ? Il se l’était demandé, +angoissé, toute la nuit qui avait suivi son aveu, +après qu’elle l’avait prié, avec un joli sourire, +de lui donner le loisir de réfléchir à sa soudaine +prière.</p> + +<p>Obstinément, afin de pouvoir espérer, il +cherchait à retrouver dans son souvenir l’expression +du visage, si charmant sous le grand +chapeau de tulle, mis pour la soirée du Casino. +Elle l’avait remercié très affectueusement, avec +de gentilles paroles qui n’étaient certes pas des +mots d’amoureuse. Mais il n’avait jamais espéré +que Jacqueline Nozales serait amoureuse de lui. +Il souhaitait seulement qu’elle lui permît de +l’adorer et d’écarter d’elle tout souci autant qu’il +le pourrait humainement.</p> + +<p>Et elle avait consenti. Même, elle lui avait +offert, — très sincère, — de partir avec lui, à +la fin de l’automne ; car elle avait l’humeur +aventureuse, et l’imprévu d’une vie nouvelle, en +pays exotique, la tentait fort. Mais lui, qui savait +quelle serait cette vie, avait résisté courageusement +à la tentation de l’emporter tout de suite, +comme une proie sans prix.</p> + +<p>Elle avait été la fiancée séduisante, fantasque, +insaisissable, — de cœur et de pensée, — qu’il +pressentait. Elle s’était laissé gâter et +adorer avec une bonne grâce parfaite. Son +humeur capricieuse, autant qu’un ciel d’avril, +ne l’avait pas entraînée en de trop violentes +lubies. Et, d’ailleurs, elle savait si bien se faire +pardonner ses « mauvaises lunes », comme elle +disait en souriant, avec une moue d’enfant confuse +et câline.</p> + +<p>Lui, n’avait jamais osé lui avouer qu’il était +douloureusement jaloux des mille pensées et +fantaisies qui absorbaient son esprit mobile ; +des distractions dont elle se montrait friande et +insatiable ; des hommes qu’elle recevait, qu’elle +rencontrait dans le monde, qui lui formaient +une véritable cour, soigneusement entretenue.</p> + +<p>Avec épouvante, il avait vu arriver la date +immuable de son départ, hanté par la tentation +de démissionner et de rester en France, près +d’elle. Mais alors, sans fortune comme elle, il +la perdait. Et il avait accepté l’épreuve d’un +départ solitaire dont elle se montrait désolée, se +faisant, pour lui, affectueuse comme jamais elle +ne l’avait été. En effet, il lui était très pénible +de voir souffrir et très doux d’être aussi souverainement +aimée.</p> + +<p>Seulement, à distance, Chartrans n’avait pas +imaginé que ce lui serait une pareille torture +de la laisser derrière lui…</p> + +<p>Toujours blottie dans ses bras, elle pleurait +silencieusement. Sans parler, lui non plus, il +caressait les cheveux, d’un geste presque machinal, +écrasé par le sentiment des minutes qui +s’écoulaient, les dernières avant la longue séparation.</p> + +<p>Comme un condamné dont les heures sont +comptées, il eut un regard vers la pendule. A +peine vingt minutes encore ; puis, il lui faudrait +dire l’horrible mot d’adieu, s’en aller seul au +loin… Et pour tant de jours !</p> + +<p>Elle murmura d’un ton de détresse :</p> + +<p>— Oh ! Pierre, pourquoi partez-vous ?… Et +sans m’emmener !… Pourquoi vous ai-je écouté, +vous et père, quand vous avez décidé que je +devais rester à Paris, alors que j’étais toute prête +à vous suivre. Pierre, il fallait m’épouser tout de +suite… Et personne alors n’aurait eu le droit +de me retenir !</p> + +<p>Il la sentit absolument sincère, et une reconnaissance +passionnée tressaillit en lui. De ce +même accent où semblait frémir l’écho d’un +sanglot, il dit presque bas :</p> + +<p>— Jacqueline, mon amour, ne me tentez +pas ! Ayez pitié… Vous savez bien que ce que +vous dites là était un rêve… J’y ai renoncé +parce qu’il le fallait et par un sacrifice dont je +m’étonne encore d’avoir eu le courage. Pourtant, +ma chère aimée, je n’avais pas le droit de +vous entraîner dans mon exil, de transplanter +en pays sauvage ma précieuse petite fleur parisienne… +pour mon seul bonheur !…</p> + +<p>— Pour le mien aussi…</p> + +<p>Il se pencha et mit un baiser profond sur la +bouche qui venait de prononcer les douces +paroles.</p> + +<p>— Oh ! Line, comment vais-je faire pour +vivre sans vous ? Il me semble que vous êtes +devenue l’âme même de ma vie…</p> + +<p>Plus étroitement, elle se serra contre lui, en +qui le désir criait…</p> + +<p>Mais il la voulait sienne comme sa femme, +non comme un joujou de plaisir. Et de toute sa +volonté, il se raidit, une dernière fois, contre +la tentation qui grondait désespérément en +lui…</p> + +<p>Pourtant, il allait partir… Et s’il ne revenait +pas ? Si elle lui échappait alors qu’il serait loin ? +Il ne connaîtrait donc jamais l’ivresse du suprême +baiser donné par elle ?… Quel insensé +il avait été en se croyant sage ! Une soif furieuse +d’elle le dévora… Il se courba vers le petit +visage adoré. La pendule sonnait.</p> + +<p>— Oh ! cinq minutes encore seulement, les +dernières !… Jacqueline, voilà donc qu’il me +faut vous dire adieu !…</p> + +<p>Elle murmura, effrayée par l’expression d’angoisse +qui contractait les traits de Chartrans :</p> + +<p>— Pierre, si vous vous ennuyez trop de moi, +vous m’appellerez et je viendrai.</p> + +<p>— Vous viendrez ?… Vraiment ? Line.</p> + +<p>— Oui, je viendrai tout de suite.</p> + +<p>— O mon amour… mon amour !…</p> + +<p>Il l’écarta un peu, l’enveloppant toute du +regard.</p> + +<p>— Line, il faut que j’emporte votre image +pour la garder vivante en moi jusqu’au retour… +Et dire que jamais plus je ne vous reverrai +telle, absolument, que vous êtes aujourd’hui !… +Quant je reviendrai ou quand vous m’arriverez, +vous ne serez plus habillée ainsi !</p> + +<p>Malgré son émoi, elle fut amusée par l’imprévu +et la puérilité tendre de cette réflexion. +Jamais elle n’eût imaginé que l’austère Chartrans +pouvait penser à un si frivole détail. Et, +une seconde, un sourire sécha ses larmes.</p> + +<p>— Bien sûr, je ne serai plus habillée de +même, sous peine d’avoir l’air d’une antiquité +et de vous faire honte !</p> + +<p>Un coup discret frappé à la porte les fit tressaillir.</p> + +<p>— La voiture de monsieur est avancée, venait +annoncer la femme de chambre.</p> + +<p>— Allons, c’est l’heure, dit-il, la voix rauque.</p> + +<p>Elle devint pâle. En vérité, elle s’était attachée +à lui, de toute l’adoration qu’il avait pour +elle, trouvant bon de sentir autour d’elle ce +dévouement sans limites.</p> + +<p>— Pierre, je veux aller vous conduire !</p> + +<p>— Mais, mon aimée, vous serez seule, +ensuite, pour revenir…</p> + +<p>Il hésitait, ne songeant qu’à elle. Mais sourdement, +comme il souhaitait qu’elle vînt !</p> + +<p>— Cela ne fait rien du tout que je revienne +seule !… Je vous assure que je ne ferai pas de +scène à la gare.</p> + +<p>Il n’avait plus le courage de refuser.</p> + +<p>Elle sonna. La femme de chambre parut.</p> + +<p>— Vite, ma veste de fourrure, ma toque, +mes gants et mon manchon.</p> + +<p>Debout devant la cheminée, elle arrangeait ses +cheveux que les doigts de Pierre avaient froissés, +poudrait d’une ombre légère son visage altéré +par les larmes…</p> + +<p>Que de fois Chartrans lui avait vu faire +ces gestes familiers quand ils allaient sortir +ensemble… Mais cette fois elle reviendrait +seule.</p> + +<p>Rentrerait-il jamais dans ce salon où d’autres +que lui allaient continuer à venir, où elle recevrait +des hommes qui arriveraient près d’elle, +grisés par son charme, comme lui-même l’avait +été, et qu’elle accueillerait — comme elle l’avait +accueilli lui-même au printemps… Car tandis +qu’il serait loin, sur cette frontière de Chine, +elle continuerait sa vie de jolie femme, très +courtisée, — ah ! oui, trop courtisée ! — des +yeux d’hommes connaîtraient la grâce troublante +de son jeune corps, de son regard, de +son sourire…</p> + +<p>Sous la flamme des bougies, il apercevait ses +traits mobiles et charmants, ses beaux yeux +d’amoureuse, sa bouche humide dont le frisson +l’affolait quand il osait l’écraser sous son baiser. +Et derrière elle, dans la glace, il vit sa propre +figure, maigre et brune, violemment dessinée, +sa rude silhouette de travailleur.</p> + +<p>Une pensée déchira son cerveau, si nette ! +affreuse en cet instant du départ :</p> + +<p>— Je suis fou de partir et de la laisser ! Quand +je reviendrai, dans un an, on me l’aura prise !</p> + +<p>Et une telle angoisse le broya qu’il lui sembla +qu’en son âme mourait toute énergie pour +mettre entre eux des centaines de lieues.</p> + +<p>Elle se tournait vers lui, son chapeau mis, +emmitouflée dans la veste de fourrure, attachant +ses gants.</p> + +<p>— Pierre, je suis prête.</p> + +<p>Sourdement, il dit :</p> + +<p>— Allons… partons ! Il le faut ! <i>Il le faut !</i></p> + +<p>Son regard enveloppait une dernière fois la +pièce souriante qui, depuis plusieurs mois, avait +enfermé l’horizon de sa vie. Comme la lampe +coiffée de rose, comme la belle flambée de bois +l’éclairaient joyeusement ! D’un geste rapide, il +enleva deux œillets parmi ceux qui se fanaient +sur le piano, et les approcha des lèvres de la +jeune femme.</p> + +<p>— Line, mettez-y votre bouche que j’emporte +quelque chose de vous…</p> + +<p>Devant eux, la femme de chambre disparaissait +avec les bagages.</p> + +<p>Jacqueline eut un dernier coup d’œil vers la +glace… Ses prunelles étincelaient sous le tulle +de la voilette, et le duvet de la fourrure caressait +harmonieusement l’éclat du teint. Décidément, +elle était bien, malgré ses larmes. Il garderait +d’elle une jolie image.</p> + +<p>— Line, montez vite en voiture… Il fait froid.</p> + +<p>Elle obéit. Et quand, après avoir jeté le nom +de la gare, il s’assit à ses côtés, elle se serra +contre lui, mettant la tête sur son épaule, +comme elle avait aimé à le faire quand il la +ramenait du théâtre, dans la nuit.</p> + +<p>Lui, maintenant, avait l’impression de se +mouvoir à travers un cauchemar… Et pourtant, +si aigu, il gardait le sens de la réalité qui l’entraînait +impitoyablement !… Avec une sorte de +jalousie désespérée, il contemplait, à travers la +vitre ternie par la buée, ces passants qui, eux, +ne partaient pas, les bienheureux !… Oh ! +rester ! pouvoir rester !…</p> + +<p>Elle murmura :</p> + +<p>— Pierre, vous ne parlez pas… A quoi +pensez-vous ?</p> + +<p>— A vous, mon amour. A cette chose monstrueuse +que j’ai faite, en acceptant de partir. Il +me semble que jamais je ne vais pouvoir m’arracher +de vous !</p> + +<p>Était-ce bien le Pierre Chartrans, de si forte +volonté, qui parlait ainsi, la voix brisée par +l’horreur de la séparation ?… Ah ! Jacqueline +pouvait se dire aimée comme jamais, peut-être, +elle ne l’avait été, et elle en tressaillit +délicieusement… D’autant que, jusqu’à cette +heure du départ, jamais Pierre n’avait osé +trahir à ce point l’amour qu’il lui avait +voué.</p> + +<p>— Pierre, emmenez-moi ! pria-t-elle encore, +câline.</p> + +<p>— Chut, enfant. Ne dites pas de ces folies +qui me sont un supplice… Vous emmener !… +Ah ! pourquoi ne l’ai-je pas fait ? Jacqueline, à +mon retour, n’est-ce pas, je vous retrouverai, +comme aujourd’hui, ma fidèle petite fiancée. +Promettez-le-moi, Line.</p> + +<p>Très sincère, elle dit, du cœur autant que des +lèvres :</p> + +<p>— Mais oui, Pierre, je vous promets.</p> + +<p>— Et vous m’écrirez, à chaque courrier, de +longues, bien longues lettres qui m’apporteront +votre vraie <i>vous</i>, la Jacqueline aimante que +j’adore, qui est tout pour moi, vous entendez, +<i>tout</i>…</p> + +<p>— Oui, Pierre, j’écrirai… Mais là-bas, vous +n’allez pas m’oublier, dites ?…</p> + +<p>— Vous oublier… Vous ! qui êtes devenue +ma seule raison d’être !… Chaque jour qui se +lèvera me trouvera avec la pensée que je prépare +notre réunion, ma bien-aimée ; que je +suis loin de vous seulement pour gagner un +peu de la fortune que je voudrais tant pouvoir +vous offrir !… Jacqueline, rappelez-vous, +je vous en supplie, que je pars pour l’amour de +vous…</p> + +<p>La voiture entrait dans la gare. Cette fois, +c’était bien la fin. Il attira violemment la jeune +femme dans ses bras. Elle était encore là, près +de lui, à lui seul, quelques minutes. Il respirait +son parfum, il sentait le frôlement de son corps +et l’élan de son âme.</p> + +<p>Il dit, d’une voix basse qui tremblait :</p> + +<p>— Dans la gare, Line, il y aura du monde, +je ne pourrai plus vous avoir à moi toute. Ici, +pendant que nous sommes encore seuls, donnez-moi +vos lèvres pour que j’en garde la saveur +jusqu’à mon retour !</p> + +<p>Elle lui offrit sa bouche. Dans la joie +d’être ainsi aimée, son chagrin du départ +s’engourdissait. Et lui, la baisa lentement, +lourdement, comme s’il déposait sur les +lèvres chaudes le sceau suprême de leurs fiançailles.</p> + +<p>La voiture s’arrêta. L’heure du train était +toute proche, car ils avaient beaucoup tardé à +quitter le cher salon.</p> + +<p>Et alors, ce fut la hâte des départs précipités, +la préoccupation stupide et énervante des bagages, +la recherche du wagon à travers le flot +des voyageurs qui arpentaient le quai, sous la +lumière crue des lampes électriques, le frôlement +et le bruit des chariots chargés de malles… +Des minutes de fièvre où, dans le souci des choses +matérielles, l’émotion s’étouffait…</p> + +<p>— En voiture, messieurs, en voiture !</p> + +<p>L’employé avançait sur la longueur du train, +fermant déjà les portières.</p> + +<p>Pierre, qui était encore debout sur le quai, +près de la jeune femme, sentit s’abattre sur lui +le poids de l’inexorable.</p> + +<p>Il arrêta sur Jacqueline un dernier regard +qui la prenait toute ; il serrait si fort entre les +siennes les deux petites mains gantées qu’il lui +fit mal, écrasant les bagues sur la peau.</p> + +<p>Très bas, il articula, la voix étouffée par son +effort pour se maîtriser :</p> + +<p>— Adieu, Line, quand je serai loin, soyez +bonne et souvenez-vous que vous êtes tout mon +bonheur… Si vous m’abandonnez, je vous +jure que j’en mourrai… et ce n’est pas une +phrase… Je sais que je ne pourrais plus supporter +l’existence, vous ayant perdue !</p> + +<p>Il parlait si simplement que les mots en prenaient +une force et une solennité de serment. +Elle tressaillit, et lui jeta, éperdue :</p> + +<p>— Mais je ne vous trahirai pas ! Dès que vous +m’appellerez, Pierre, j’irai vous rejoindre… Ou +si vous ne voulez pas de moi là-bas, je vous +attendrai et vous reviendrez vite !</p> + +<p>— En voiture, messieurs, en voiture ! répétait +l’employé derrière eux.</p> + +<p>Pierre se pencha vers la jeune femme, sans +souci des regards curieux qui l’observaient :</p> + +<p>— Adieu, ma bien-aimée… Et merci d’avoir +consenti à être à moi… Merci de vous promettre +pour l’avenir…</p> + +<p>— Monsieur, vous montez ? demanda, impatient, +l’employé qui tenait la portière ouverte.</p> + +<p>— Oui, je monte.</p> + +<p>La portière retomba derrière lui. Déjà, le +train s’ébranlait.</p> + +<p>Il demeura devant la glace baissée, oublieux +des autres voyageurs qui maugréaient, se voyant +ainsi interdire toute communication dernière +avec leurs semblables restés sur le quai. Pour +Pierre, il n’existait plus au monde que la svelte +forme noire qui, de seconde en seconde, devenait +plus menue, plus incertaine, fantôme fuyant +de la Jacqueline qui s’était promise à lui… Et +le train s’enfonça dans la nuit.</p> + +<p>Jacqueline, immobilisée sur le quai, étourdie, +frissonnante, eut un geste instinctif d’appel +quand elle vit disparaître le dernier wagon. +Une meurtrissante impression de solitude l’écrasait. +De ne plus sentir la brûlante caresse dont +l’enveloppait l’amour de Pierre Chartrans, il +lui semblait qu’une belle flamme venait de +s’éteindre près d’elle que la nuit enveloppait.</p> + +<p>Elle murmura, d’un accent d’enfant en détresse :</p> + +<p>— Qu’est-ce que je vais faire toute seule, ce +soir ?… Je n’aurais pas dû refuser d’aller aux +Français avec les Marcilly. Cela m’aurait réconfortée !… +Père n’est pas chez lui… Je vais +m’ennuyer horriblement…</p> + +<p>Et les yeux brillants de larmes, Jacqueline, +mélancolique, regagna la voiture qui l’attendait.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>Cinq semaines avaient passé, et le soleil luisait +sur un froid matin de janvier.</p> + +<p>Frileusement blottie sous sa couverture, la +tête enfouie dans le duvet de l’oreiller, Jacqueline +somnolait un peu encore, ses yeux mi-clos +arrêtés avec complaisance sur la soie rosée de +la robe de bal portée dans la nuit même, et +qui gisait abandonnée sous le frisson des dentelles.</p> + +<p>Cette robe réveillait confusément, en sa pensée, +la vision charmante de sa propre image, +telle que la lui avaient montrée, toute la soirée, +les glaces où son regard cherchait la confirmation +d’un très vif succès de femme, qu’elle savourait, +ravie des admirations masculines et des +jalousies féminines.</p> + +<p>Dans son souvenir, erraient, imprécis, des +mots, des regards qui lui en avaient offert +l’hommage ; et, peu à peu, ils ressuscitaient, +comme de caressants fantômes qui berçaient sa +pensée, tandis qu’elle demeurait pelotonnée +dans la chaleur du lit, les rideaux baissés prolongeant +la nuit.</p> + +<p>Mais le timbre de la pendule sonna dix coups. +Elle releva un peu la tête, réveillée par le tintement +clair ; et, soudain désireuse du grand +jour, elle sonna. Sa femme de chambre apparut, +apportant le thé servi et, sur le plateau, +des lettres. Elle ouvrit les rideaux. Un rayon +de soleil flamba dans la pièce et tomba sur +une large enveloppe que striait une écriture +masculine, nettement tracée.</p> + +<p>Et Jacqueline, dont le regard avait instinctivement +suivi le jet de lumière, vit la lettre. Une +exclamation lui vint :</p> + +<p>— Ah ! une lettre de Pierre !… C’est vrai, +c’est le jour du courrier… Il doit être arrivé +maintenant, j’imagine !…</p> + +<p>Depuis son départ, elle avait eu de lui des +dépêches, quelques lignes griffonnées dans les +ports d’escale, mais pas encore une vraie lettre… +Et une petite curiosité flottait en elle de savoir +comment écrivait cet austère travailleur…</p> + +<p>Pourtant, elle ne déchira pas tout de suite +l’enveloppe. D’un geste machinal, ses doigts en +effleuraient le papier ; mais sa pensée vagabondait +autour de menus objets ; et, une seconde, +elle fut uniquement préoccupée des mouvements +de la femme de chambre qui soulevait, pour +l’emporter, la robe couleur d’aurore. De nouveau, +une bouffée de plaisir la fit tressaillir au +souvenir de la soirée de la veille et, très sincère, +elle pensa, aimablement :</p> + +<p>— Ce pauvre Pierre ! il serait enchanté s’il +savait à quel point sa petite Line était <i>réussie</i>, +hier soir !…</p> + +<p>Et la pensée ainsi ramenée vers Chartrans, +son coude enfoncé dans l’oreiller, ses doigts +glissés dans l’onde soyeuse de ses cheveux, +elle se mit à lire, s’interrompant pour grignoter +son pain rôti, les feuilles éparpillées sur son lit, +qui portaient des dates différentes :</p> + + +<p class="date">A bord du <i>Laos</i>.</p> + +<p>« Jacqueline, ma bien-aimée, quand cette +lettre vous parviendra que de jours se seront +enfuis déjà depuis que je vous ai laissée derrière +moi !… Il me semble qu’il doit y avoir un +siècle que je vous ai vue dans cette gare, toute +svelte, même sous vos fourrures, petite silhouette +chérie que j’apercevais plus lointaine dans la +lumière, d’instant en instant, alors que j’étais, +moi, emporté dans la nuit… Et quand je regarde +les dates, je vois qu’il y a de cela quinze jours +à peine… Oh ! Jacqueline, comme j’ai soif de +vous que ma pensée ne quitte pas !… Est-ce +que vous ne la sentez pas un peu qui rôde jalousement +et désespérément près de vous, qui vous +appelle et vous supplie de ne pas oublier l’absent ?…</p> + +<p>« Elle est plus audacieuse que je ne l’étais, +moi si inhabile à vous dire tout ce que vous +êtes devenue pour moi, mon amour. C’est que, +voyez-vous, j’avais peur de votre cher sourire, +très vite moqueur, de votre regard distrait qui +m’eût, sans pitié, averti que nos pensées se devenaient +étrangères, que c’était moi qui vous +donnais cet air « absent » que je vous ai vu +quand vous aviez des visiteurs importuns…</p> + +<p>« Maintenant, dans ma solitude, j’aperçois +seulement tout près de moi, — et ce m’est un +réconfort !… — la Jacqueline tendre, sérieuse, +confiante qui apprivoise ma sauvagerie… Alors, +je deviens brave ; je n’ai plus peur, ma tant +chérie, de vous laisser lire en moi, de vous découvrir +le Chartrans nouveau que, seule, vous +devez connaître… Jacqueline, vous ne me raillerez +pas, n’est-ce pas, vous ne me trouverez +pas ridiculement sentimental, si je vous avoue +tout bas, — à vous, la première, — que, sous +ma rude écorce de lutteur, bat un misérable +cœur, affamé de tendresse, qui n’a jamais été +rassasié, — jamais, vous entendez, ma chérie… +Certains petits ont une enfance si heureuse et +choyée qu’ils en ont l’âme illuminée pour toute +leur vie, quelle que soit cette vie. Quand elle +leur est dure et mauvaise, ils se réfugient dans +leurs souvenirs comme dans un paradis où ils +peuvent oublier le présent…</p> + +<p>« Moi, je n’ai pas eu cela, mon amie. Mes +parents, certes, m’aimaient, les pauvres gens !… +Et ils se sont dévoués de telle sorte pour me +permettre de m’instruire qu’ils ne pouvaient me +donner une meilleure preuve de leur affection. +Mais ils étaient absorbés par l’impitoyable labeur +pour le pain quotidien. Ils peinaient sans +relâche, la mère comme le père. Aussi, ils +n’avaient point de loisirs pour les effusions auxquelles, +instinctivement, rêvait tout bas le +timide garçonnet que j’étais… Ma mère ne songeait +guère, ne pouvait guère songer, accablée +de multiples besognes, à faire son affection +câline et berceuse, pour accueillir la jeune +âme qui, tout bas, cherchait la sienne…</p> + +<p>« Mes frères et sœurs ne paraissaient souhaiter +rien de pareil, et ils se moquaient de moi +quand je trahissais — malgré ma volonté — mes +furieux désirs de tendresse. Du jour où il +a été décidé qu’on ferait de moi un garçon +« savant », j’ai été confié au curé de notre village, +qui était un très brave homme, mais bien +incapable, lui aussi, de satisfaire la malencontreuse +avidité de mon cœur. Après, ç’a été +le collège… Et puis, l’entrée dans la grande +mêlée où il me fallait faire ma trouée, en ne +comptant que sur moi… Vous comprenez, +chérie, pourquoi j’ai si profondément enseveli +en moi le Pierre rêveur et tendre, que tous +l’ont ignoré. Moi-même, je le croyais mort, et +je me souvenais de lui comme d’un jeune frère +disparu, dont la pensée me demeurait précieuse +parce que son cœur avait enfermé un merveilleux +trésor d’idées, d’espoirs, de toutes les +belles choses qui vivent seulement au cœur des +jeunes…</p> + +<p>« Mais vous êtes venue, ma Jacqueline, et +vous l’avez ressuscité en écoutant ma prière… +Et voici que je vous aime comme mon enfant, +comme la plus précieuse des amies, comme +ma femme, et… — vous me permettez bien de +dire cela, n’est-ce pas, ma chérie… — comme +la future mère des petits qui naîtront de mon +amour… Ah ! je vous aime tant que vous ne +pourrez pas m’oublier !…</p> + +<p>« Avec l’espoir de vous rendre jalouse, madame, +puisque les gens compétents affirment +que la jalousie est la gardienne de l’amour, je +vous confierai que nous avons à bord de très +charmantes passagères, et que l’on s’amuse fort +sur notre bâtiment. La mondaine que vous êtes +jusqu’au bout des ongles, — quoi que vous +en disiez, — tressaillirait de plaisir devant les +réjouissances de toute sorte qu’organisent ces +ingénieuses personnes, à cette fin de distraire +la monotonie des jours tous pareils.</p> + +<p>« Vous connaissez trop bien le sauvage qu’est +votre futur mari, pour l’imaginer jouant un personnage +quelconque au milieu des petites fêtes +dont il est vaguement spectateur.</p> + +<p>« Tout juste, il cause avec certains de ses +compagnons de route, Français ou Anglais, +parce que les circonstances l’ont mis en rapports +avec eux ; il salue, correctement, les passagères +dont les hasards de la vie de bord l’ont +rapproché, et il trouve qu’aucune n’est comparable +à la chère aimée qui, là-bas, à Paris, +songe peut-être un brin à son ami. Je suis sûr, +petite Line, que vous apercevez votre fiancé, +dans quelque coin solitaire d’où son âme lui +échappe, pour s’enfuir dans le cher salon rose +où il vous trouve pelotonnée frileusement, au +fond de votre bergère, parmi les coussins que +vous affectionnez, les pieds sur les chenets, si +près du feu que la flamme fait luire des éclairs +sur le vernis de vos souliers, vos souliers de +Cendrillon, tout menus…</p> + +<p>« Jacqueline, comme nous sommes loin ! Vous +avez l’hiver, et le soleil nous brûle sous un ciel +immuablement bleu, dans une atmosphère d’intense +clarté qui affole nos regards d’Européens… +Vous croirez, sans peine, que cette température +de feu nous fait fort apprécier les <i>pankas</i> ; — imaginez +des panneaux rectangulaires recouverts +d’une toile, qui fonctionnent dans les +salons à la manière de gigantesques éventails.</p> + +<p>« Après ces jours de lumière et de flamme, +nous avons heureusement des nuits apaisantes, +par un semblant de fraîcheur, par l’ombre +qu’elles nous apportent… Mais quelle ombre, +scintillante d’un monde prodigieux d’étoiles +dont le reflet erre sur les eaux, devenues couleur +d’ébène, que notre paquebot creuse de +lourds sillons, dans un silence écrasant…</p> + +<p>« Ah ! Jacqueline, si vous étiez près de moi +à contempler ces nuits !</p> + +<p>« Comme je sais que vous ne prisez pas la +géographie, je ne m’aventurerai pas en descriptions +sur les stations exotiques où les curieux, +dont je suis, s’empressent de descendre dès que +le bateau fait arrêt… Je ne vous infligerai +pas la vision des côtes arabiques, ni même du +massif du Sinaï, amas de sable et de roches +sans verdure, mais que le soleil levant nuance, +en grand artiste, de mauve et de rose devant +les eaux cristallines de la mer Rouge. Quelle +palette que cette phrase ! Riez-en, ma chérie. +Mais, vous savez, je suis un homme d’action, +pas du tout un <i>styliste</i> !</p> + + +<p class="date">Mardi, 6 décembre.</p> + +<p>« Nous venons de laisser derrière nous l’enchanteresse +Ceylan. Volontiers, j’imagine que +l’Éden biblique devait être comme cette île +qui, au sortir de notre grise Europe, m’est +apparue une terre de rêve, avec sa végétation +d’une splendeur fantastique, ses étranges fleurs, +sa verdure intense, ses senteurs violentes à faire +défaillir nos organismes d’hommes du Nord. +Pour un Breton tel que moi, qui ai vagabondé +tout enfant parmi les pauvres landes d’ajoncs +et de bruyères, cette flore paradisiaque était un +éblouissement dont j’aurais joui jusqu’à l’ivresse +si je vous avais eue à mes côtés, mon cher +amour…</p> + +<p>« En mon cœur, je vous y ai promenée ; et +je crois que vous auriez goûté l’excursion que +je vous y ai fait faire ainsi, jusqu’au Trouville +de l’endroit, à <i lang="en" xml:lang="en">Mount-Lavinia</i>, par une route +de féerie, sous les palmes hautes d’arbres merveilleux. +Aux abords de Colombo, c’était un +mouvement d’équipages de toute sorte qui +vous aurait amusée, voitures attelées, <i>pousse-pousse</i>, +bicyclettes qui défilaient, pêle-mêle +avec les cavaliers… Une « avenue du Bois », +d’un exotisme pittoresque ! Puis la foule des +promeneurs est, peu à peu, devenue moins +dense, à mesure que j’avançais dans cette +avenue de songe, où les palmes s’irradiaient +si proches qu’elles y créaient une obscurité +verte, distillant des senteurs de serre, dans +une atmosphère molle et brûlante, humide, +énervante, chargée de l’arome de cette terre des +épices. Le sol était vermillon. De larges orchidées +ruisselaient en grappes. Notre Europe, +une fois de plus, me semblait bien lointaine. +Et cependant… cependant, tout à coup, +devant une humble case de palmes tressées, j’ai +aperçu une fillette qui travaillait… avec une +machine à coudre ! Vous ne vous attendiez pas +à cela, dites, madame, dans un pays où les +femmes sont des bronzes vivants, aux traits +délicats, aux yeux veloutés et longs ; où les +hommes vont nus jusqu’à la ceinture, les cheveux +tombant sur le dos ou relevés en chignon. +Ainsi les voyiez-vous coiffés, à ce fameux Thé de +Ceylan où vous alliez si volontiers <i>luncher</i>, lors +de la grande foire du Centenaire. Vous rappelez-vous, +Linette chérie ?</p> + +<p>« A <i lang="en" xml:lang="en">Mount-Lavinia</i>, j’ai trouvé, sur la hauteur, +le classique et splendide hôtel, digne de +nos plages les plus chics, pour parler votre +langage. Sur les terrasses, il y avait de corrects +messieurs en <i lang="en" xml:lang="en">smoking</i> et de belles dames +habillées à la mode de Paris — je crois ! — d’étoffes +pâles, qui dégustaient des boissons +glacées en flirtant, en regardant, par delà d’admirables +massifs de cocotiers, les ondulations +lourdes et lentes du flot… Des marchands indigènes +circulaient pour offrir leurs richesses. +J’y ai trouvé pour vous, mon aimée, quelques +babioles qui m’ont semblé originales et que +je vous prie de vouloir bien accepter avec +d’autres menus bibelots, glanés déjà à votre +intention, sur ma route ; ce sera mon petit +cadeau de Noël, qui vous arrivera malheureusement +un peu en retard, ce dont je vous prie +d’excuser un voyageur qui doit compter avec la +distance.</p> + +<p>« Ah ! cette fête de Noël, qu’elle eût été douce +à célébrer avec vous !… Quel joli réveillon nous +aurions fait !… Et qu’elle me semblera lugubre +à passer solitairement, perdu dans le monde +hostile de ces <i>Jaunes</i> parmi lesquels me voici +appelé à vivre de longs mois… Oui, j’ai pour la +fête de Noël, en dehors de toute idée religieuse, +une prédilection, tant elle est liée à mes plus +beaux souvenirs d’enfant. Comme vous n’êtes +pas très dévote, ce me semble, Linette, vous +ne serez pas scandalisée si je vous avoue que +la vie a balayé — et je le regrette fort — mes +croyances juvéniles. Mais si mécréant que m’ait +fait ma pensée d’homme, il me reste un souvenir +attendri de mes ferveurs d’antan.</p> + +<p>« J’ai été élevé dans la catholique Bretagne. +Ma mère était une ardente chrétienne, pratiquant +rigoureusement sa religion et s’appliquant +à nous faire ce qu’elle était elle-même, +la chère femme, qui nous jugeait à son image. +Alors elle avait bien façonné ma petite âme, +ainsi qu’elle le souhaitait ! Durant la messe de +minuit, comme je contemplais l’autel avec mes +yeux naïfs, attentif au mystère qui s’y accomplissait, +l’oreille caressée par les chants, le cœur +bouleversé de tendresse pour ce Dieu qu’on +m’enseignait être rempli d’une infinie bonté à +l’égard des enfants !… Et ensuite, le retour dans +la nuit glacée avec une pensée pleine de rêve… +Et le réveillon, combien modeste ! qui pour nous +était une magnifique fête attendue depuis des +semaines, où s’éclairaient tous les visages, +même les chères figures, un peu rudes, qui +aujourd’hui ne sont plus que poussière…</p> + +<p>« O Jacqueline, mon aimée, puissiez-vous +ne sentir jamais ce que c’est de songer à toutes +ces choses mortes, quand on est seul, emporté +au loin par la force des choses, humble épave +humaine… Que nous sommes faibles, si énergique +que soit notre vouloir ! Les circonstances, +œuvre de l’incompréhensible puissance +contre laquelle nous nous rebellons en vain, +font de nous de misérables jouets, ironiquement +ballottés…</p> + +<p>« Jacqueline chérie, il faut que je vous dise +au revoir, parce que je sens venir une de ces +heures mauvaises où, dans le secret de l’âme, +le courage défaille… Avant de vous connaître, +il n’est personne au monde à qui j’aurais fait un +pareil aveu… Line, c’est le regret de vous qui +m’abat ce soir, tandis que je griffonne, devant +le petit coin de ciel étoilé qui se découpe dans +mon sabord, pour essayer de me rapprocher +un peu de vous, en vous ouvrant ma pensée +et mon cœur, tout pleins de votre chère image… +Et voici qu’en regardant le grand nombre de +feuillets que mon bavardage a noircis, je demeure +confus, et j’hésite à vous envoyer ce copieux +journal…</p> + +<p>« Jamais une petite femme occupée comme +vous l’êtes n’aura le temps de lire tant de +pages ! Il me semble que je vous vois dans votre +salon — si j’osais, je dirais… notre salon — éparpillant +sur vos genoux toutes ces feuilles, +avec une jolie moue d’effroi que je voudrais +effacer sous mes baisers, et murmurant : « Que +ce silencieux est donc bavard quand il écrit !… »</p> + +<p>« Jacqueline, si j’ai été indiscret, pardonnez-moi ! +Lisez, quand vous n’aurez rien de +mieux à faire, mon griffonnage de solitaire.</p> + +<p>« Soyez-moi très bonne et très indulgente, +en songeant que je vous adore, que mon seul +avenir, mon seul bonheur, c’est vous ! Écrivez-moi +très souvent, très longuement. Dites-moi +ce que vous aimez, vous pensez, vous souhaitez +ou regrettez, afin que nos vies morales se +mêlent jusqu’à devenir une… Ah ! comme j’ai, +de votre âme, des curiosités folles ! Comme j’en +voudrais connaître même les nuances, les +reflets…</p> + +<p>« Adieu, Line. Je baise vos mains ainsi qu’un +visiteur respectueux et correct. Je baise vos +lèvres, pas respectueusement du tout, mais +avec mon fervent amour, et vous supplie de ne +pas m’oublier…</p> + +<p class="sign"><span class="blk">« A vous, tout entier,<br> +votre <span class="sc">Pierre</span>. »</span></p> + + +<p>Jacqueline laissa retomber la dernière feuille +et ferma les yeux, satisfaite. Vraiment, il était +bien agréable d’être aimée ainsi ! Et elle eut un +élan de gratitude vers celui qui lui donnait la +charmante sensation d’être la divinité précieuse +d’un véritable culte.</p> + +<p>C’était, en somme, beaucoup de cette impression-là +qui l’avait amenée à accepter un mariage — futur ! — avec +Pierre Chartrans. Car elle ne +s’illusionnait pas à son sujet. Il ne réalisait en +rien le type masculin qui lui plaisait : un beau +garçon très chic. Elle lui trouvait bien juste +l’aspect d’un homme du monde, l’air rude et +un peu fruste, le front barré d’un pli impérieux, +de grands traits sévères, mais des yeux charmants +de rêveur tendre et passionné, inattendus +dans ce visage de lutteur… Peu causant… +Facilement gauche dans un salon dès qu’il +lui fallait opérer quelque évolution sous les +regards…</p> + +<p>Non, il ne lui avait pas plu du tout la première +fois qu’elle l’avait vu ; et si elle avait +accepté qu’il se présentât chez elle, c’est qu’elle +avait tout de suite remarqué quelle triomphante +impression elle avait faite sur lui, impression +douce à son insatiable vanité.</p> + +<p>Puis, elle avait entendu des gens qui s’y connaissaient +le déclarer un « homme de haute +valeur ». On lui avait raconté certains actes +d’un courage presque téméraire, accomplis +par ce sauvage garçon, en des circonstances périlleuses +de sa vie au loin… Et alors, elle avait +été très flattée de se sentir devenue toute-puissante +sur un tel homme. Elle lui avait pardonné +sa modeste origine, son inélégance, son humeur +trop sérieuse ; et, de bonne grâce, elle s’était +laissé aimer, sans penser qu’elle pût ainsi être +conduite vers le mariage. Car Pierre Chartrans, +destiné à repartir en de lointaines missions, ne +lui semblait devoir être qu’un passant dans sa +vie.</p> + +<p>Aussi, elle avait été stupéfaite quand, tout +à coup, à Trouville, il lui avait demandé de +devenir sa femme ; stupéfaite et effarée, nullement +séduite au premier abord. Puis, elle +avait réfléchi ; et comme, en fin de compte, il +ne s’agissait ni de mariage ni de départ immédiats, +elle s’était décidée à consentir, certaine +d’être infiniment gâtée par Chartrans, jouissant +de penser que, grâce à sa protection, elle serait +désormais délivrée des soucis matériels qui lui +paraissaient odieux ; contente aussi de lui faire +plaisir, car elle aimait à donner.</p> + +<p>Et, peu à peu, elle avait été gagnée, dans la +mesure où elle pouvait l’être, par la flamme +qui brûlait splendidement, allumée pour elle +seule. Jamais les brillants <span lang="en" xml:lang="en">clubmen</span> qui gravitaient, +si nombreux, autour d’elle ne lui avaient +offert un semblable culte. Combien, d’ailleurs, +parmi eux, eussent pensé à un mariage avec +une petite veuve sans fortune, toute séduisante +leur parût-elle ? Ils la désiraient comme maîtresse, +non comme épouse, elle le savait à +merveille. Donc, les aventures ultra-conjugales +ne la tentant pas — trop fertiles en mécomptes +de toute sorte, — la sagesse commandait d’accepter +les fiançailles offertes et d’attendre qu’un +poste très avantageux, accordé à Pierre Chartrans, +rendît leur mariage possible. Mais cela, +c’était l’avenir… Et Jacqueline ne savait vivre +que dans le présent.</p> + +<p>Toujours allongée confortablement sous sa +couverture, elle rêvassait à ce fiancé qui lui écrivait +des lettres si différentes de celles qu’elle avait +coutume de recevoir. Elle le cherchait en ces +pays exotiques qui tentaient son humeur aventureuse +et lui apparaissaient comme ces décors +d’opéra où figurent des personnages habillés de +pittoresques costumes, amusants pour l’œil. Et +elle se voyait déjà dans cette foule bariolée, +créée par son imagination, sur le modèle des +foules de théâtre dans quelque pièce orientale… +Elle pensait que ce serait très drôle de se +promener ainsi, en curieuse, sous la robuste +protection d’un important personnage qui l’adorerait +et qu’elle aimerait… bien…</p> + +<p>Elle pensa :</p> + +<p>— Il va falloir que je lui réponde à ce cher +garçon !</p> + +<p>Dans son ardent désir d’une prompte réponse, +il lui avait envoyé les jours de courrier. +Elle constata que la première date marquée +était si proche, qu’elle devait écrire le jour +même pour voir partir sa lettre ; et elle eut une +moue de perplexité.</p> + +<p>— Aujourd’hui… c’est bien court ! J’ai des +tas de courses et de visites… Sans compter, +chez Adams, l’essayage de mon costume qui +sera long… Je vais tout juste griffonner un +mot à Pierre pour qu’il ne soit pas sans nouvelles… +Par le prochain courrier, je lui enverrai +le volume demandé. Maintenant, il +ne me reste plus qu’à me lever bien vite.</p> + +<p>Elle sonna de nouveau sa femme de chambre +et attendit, sans impatience, sa lettre à demi +glissée sous l’oreiller. Ses doigts erraient sur les +feuilles où palpitait l’amour de son fiancé… Et +son esprit était tout au costume de drap qu’elle +allait essayer à trois heures, et dont la garniture +n’était pas décidée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>Un après-midi, quelques jours plus tard.</p> + +<p>— Jacqueline, êtes-vous prête ?</p> + +<p>Et Mme de Croissy, très blonde sous sa +toque faite de violettes veloutées, discrètement +moulée par son costume tailleur, entra dans la +chambre de son amie qu’elle venait chercher, +afin qu’elles fissent ensemble des courses et +une longue station, pour choix, chez leur couturier.</p> + +<p>L’une comme l’autre, elles aimaient les +chiffons seyants, les étoffes d’un coloris harmonieux, +les robes qui sont, en leur espèce, de +vrais chefs-d’œuvre. Mais chez Anne de +Croissy, c’était pure jouissance artistique, souci +délicat d’être vêtue joliment pour satisfaire son +propre goût ; car elle était, à un point rare, +étrangère à toute vanité féminine.</p> + +<p>D’une distinction de vraie grande dame, haute +et svelte de taille, elle portait, un peu rejetée +en arrière, sa jolie tête aristocratique où pensaient +deux grands yeux, d’une eau bleu sombre, +aisément tristes comme la bouche expressive.</p> + +<p>Jacqueline l’avait connue trois ans plus tôt, à +Dieppe ; et, depuis lors, elles se voyaient beaucoup, +bien qu’elles fussent très différentes, +peut-être même parce qu’elles l’étaient.</p> + +<p>Jacqueline amusait Mme de Croissy comme +l’eût fait une poupée vivante. Cette créature élégante, +mobile et spontanée, si inconsciente de +son unique souci d’elle-même, douée d’une rare +séduction, et à laquelle il ne fallait point abandonner +son cœur, si l’on ne voulait fatalement +souffrir par sa légèreté, cet être, délicieusement +futile, lui paraissait distrayant à regarder vivre ; +et elle l’observait en grande amie très sage, avec +une curiosité indulgente où il entrait un peu de +dédain, beaucoup de mélancolie et de désenchantement.</p> + +<p>Toute jeune femme, Anne de Croissy avait +perdu son premier-né. Elle n’avait plus jamais +été mère et, sans le dire, elle ne s’en consolait +pas. De plus, elle avait un mari très séduisant — qui +n’usait guère de sa séduction pour elle +seule — si charmante qu’elle fût. Elle le savait, +et, trop fière pour se plaindre, elle en souffrait +affreusement, car elle avait fait un mariage +d’amour et ne pouvait l’oublier.</p> + +<p>Mais de cela aussi, elle gardait le secret. +Dédaigneuse des reproches, récriminations ou +révoltes, aux yeux de tous, elle vivait avec son +mari sur un pied de cordiale camaraderie… +Lui, très galamment, voire même tendrement +empressé, car il l’aimait fort, malgré ses fugues +en terre étrangère… Elle, l’âme close, douloureuse +sous une apparence de sceptique détachement, +saupoudré d’amertume ; et, à travers +sa vie mondaine, se mouvant en spectatrice +très intelligente, finement ironique et sans illusions.</p> + +<p>A la voix de son amie, Jacqueline avait surgi +du cabinet de toilette où elle fourrageait dans +le tiroir d’un chiffonnier. Les épaules nues sous +le ruban du cache-corset, son jupon de soie +fleurie découvrant les pieds encore chaussés +des souliers d’appartement, elle évoquait la +vision de quelque provocante Arlequine. Avec +une moue de confusion, elle regardait Mme de +Croissy :</p> + +<p>— Comment, c’est vous déjà ? chérie. Je suis +prête dans une minute. Je n’ai plus que ma robe +et mes bottines à mettre… Puis mon chapeau… +Et nous nous sauvons. Je suis fâchée de vous +faire attendre, mais j’ai dû écrire une lettre +pressée !</p> + +<p>Et elle se pencha pour embrasser son amie.</p> + +<p>Anne eut un sourire.</p> + +<p>— Je sais… je comprends. Ne vous tourmentez +pas, Line. Je me doutais bien que je vous +attendrais… Cela ne me dérange pas ; je ne +suis pas pressée…</p> + +<p>— Annette, vous êtes un amour ! Chauffez-vous… +Là, dans la bergère, au coin du feu, +vous serez parfaitement. Il fait froid, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>— Frais, tout au plus… Avec votre fourrure, +vous auriez trop chaud…</p> + +<p>Son buste souple, appuyé sur les coussins de +la bergère, la veste détachée sur la blouse molle +de soie blanche, Mme de Croissy suivait les +mouvements de Jacqueline qui, dédaigneuse du +secours d’une femme de chambre, achevait +prestement de s’habiller. En quelques gestes +précis et adroits, elle avait revêtu sa tenue de +promeneuse, chiffonné autour de son cou la +cravate de dentelle, piquée de menues épingles +de perle que fermait une large médaille d’or +vierge, ouvragée avec une finesse merveilleuse.</p> + +<p>— Line, que vous êtes vive à vous habiller ! +Je ne comprends pas que vous puissiez jamais +être en retard !… Oh ! quelle broche originale, +vous avez là ! Je ne vous la connaissais pas…</p> + +<p>— C’est Pierre Chartrans qui vient de me +l’envoyer.</p> + +<p>— Votre fiancé…</p> + +<p>— Oui, mon fiancé… enfin… mon fiancé en +expectative, répéta distraitement Jacqueline occupée +à soulever les ondulations moirées de sa +nuque.</p> + +<p>— Linette, il vous comble. Chaque bateau, à +peu près, vous apporte une nouvelle gâterie.</p> + +<p>Elle eut un sourire content.</p> + +<p>— Oh ! c’est vrai qu’il est bien gentil pour +moi ! Justement, si j’étais en retard, c’est que +j’ai voulu lui écrire un mot pour le courrier, afin +de le remercier de cette broche…</p> + +<p>— Je vous assure, Jacqueline, qu’elle valait +plus d’un mot, fit Mme de Croissy, imperceptiblement +railleuse.</p> + +<p>— Oh ! ma chère, que voulez-vous, je suis +incapable d’écrire des volumes comme Pierre. +Il est vrai que lui n’a rien d’autre à faire pour +se distraire !</p> + +<p>L’indéfinissable sourire, où il y avait tant +de scepticisme et de tristesse, souleva un peu les +lèvres de Mme de Croissy.</p> + +<p>— Il vous écrit beaucoup ?</p> + +<p>— Oh ! oui !… C’est étonnant comme les +hommes écrivent quand ils s’y mettent ! Enfin, +je sais bien qu’il doit s’ennuyer fortement là-bas. +Regardez la grosseur de son dernier courrier… +Là, dans l’enveloppe, sous ma boîte à +poudre…</p> + +<p>Anne devina ce que pouvaient enfermer les +pages venues de si loin, car elle avait lu certaines +lettres de Pierre Chartrans, sur l’invitation +tendre de Jacqueline, très confiante avec elle ; +facilement indiscrète, d’ailleurs, et peut-être +point fâchée de se montrer en son personnage +de divinité.</p> + +<p>Alors, avec une instinctive pitié pour l’absent, +elle demanda, et son accent avait cette ironie +voilée que ne discernait pas Jacqueline…</p> + +<p>— S’il vous écrit si longuement, petite Line, +vous ne devez pas avoir le loisir de lire ses +lettres ?</p> + +<p>— Oh ! si, j’y arrive… Je m’y remets à plusieurs +fois, voilà tout ! Je parcours l’ensemble, +et puis je garde pour mes moments de liberté +les passages où il fait des réflexions de philosophe +et de voyageur et risque quelque description…</p> + +<p>— Ces passages-là vous tentent moins que les +autres, avouez-le, Linette.</p> + +<p>— Que ceux où il me dit des choses douces ? +fit-elle, rieuse. Bien sûr !… Je crois, Any, que +vous sentiriez de même à ma place.</p> + +<p>— Hum… hum… Que sait-on ? dit Mme de +Croissy ; et sa bouche prit une étrange expression. +Vous savez, moi, les paroles de romance, +j’en suis revenue, et je trouve que les descriptions +et réflexions ont une saveur très +agréable…</p> + +<p>— Elles me passent par-dessus la tête, déclara +gaiement Jacqueline. Mais si les récits de voyage +vous tentent, Any, je vais vous donner quelques +pages de la lettre de Pierre… Vous serez servie +à souhait… Tenez…</p> + +<p>Elle prenait plusieurs feuillets et les tendait à +Anne qui hésitait…</p> + +<p>— Mais, Jacqueline, je ne voudrais pas être +indiscrète… envers votre fiancé…</p> + +<p>— Oh ! qu’est-ce que cela pourrait bien lui +faire que vous lisiez ses lettres, si je vous les +donne ?… D’ailleurs, je vous le répète, c’est un +article de revue que je vous offre. Lisez, sans +scrupule, si cela vous amuse, Anne chérie. Je +mets mon chapeau pendant ce temps.</p> + +<p>Elle se détournait. Mme de Croissy prit la +lettre. Volontiers, comme une réparation, elle +eût effleuré d’un baiser pieux les pauvres lignes +venues follement, toutes pleines d’amour, se +heurter à une âme close. Parce qu’elle avait +souffert infiniment par le cœur, elle était compatissante +et devinait beaucoup…</p> + +<p>Elle lut, pendant que Jacqueline arrangeait +ses cheveux, sous son chapeau.</p> + + +<p class="date">Mardi… Sur le <i>Song-Hoï</i>.</p> + +<p>« … J’ai donc laissé la côte derrière moi ; +et me voici m’enfonçant en pays chinois sur la +jonque qui doit me transporter jusqu’au point +d’où, par étapes pédestres, je m’acheminerai +vers le but terminal de mon voyage. Line +aimée, vous ne me trouverez pas lâche, n’est-ce +pas, si, bien bas, je vous confie que, de toute +mon âme, je voudrais être déjà sur le chemin +du retour, pouvoir me dire que chaque jour qui +meurt me rapproche de vous…</p> + +<p>« Parfois, de me voir si loin transplanté, il +me prend la terreur d’avoir rêvé que vous vous +étiez promise à moi, que mon cher avenir, +c’était vous. Alors, ma Jacqueline, pour me +prouver que ce bonheur inouï m’a été donné +vraiment, je ressuscite les souvenirs précieux +que vous m’avez mis dans l’âme. Et par la tension +de toute ma volonté, par la grâce de mon +amour qui illumine splendidement ma pensée, +j’arrive, ma bien-aimée, à vous évoquer vivante, +telle que vous étiez près de moi… Ne +vous moquez pas… Je sais, à merveille, la +couleur de toutes les robes que je vous ai +vues, comme je me rappelle vos bijoux préférés, +surtout cette bague d’opale qui semblait +une goutte d’eau de mer sur votre doigt… +Comme je me souviens de certains plis, de certaines +lumières d’or roux dans vos cheveux +bruns…</p> + +<p>« Ah ! Jacqueline, comment vous êtes-vous +ainsi emparée de moi !…</p> + +<p>« Je vous écris sur ma jonque qui avance +lentement dans un pays désolé, à travers des +récifs si pressés que, par instants, je regarde, +stupéfait, mes marins qui ont la prétention de +faire passer notre bâtiment dans de minuscules +couloirs, hérissés de rochers où l’eau bouillonne +furieusement… Nous passons, cependant. Nous +escaladons rapide sur rapide, avec l’aide de +pauvres diables qui nous halent du haut des +mamelons bordant les rives. A voir peiner +ainsi ces misérables, il me prend une honte de +mon inaction sur la jonque qui est, pour le +moment, tout mon domaine… Un domaine où +je me tiens bien juste debout. Dans le sens de +la longueur, j’ai plus d’espace, grâce au ciel. Et +puis, de quelle rutilante couleur est ma maison +flottante, faite de poutres tant bien que mal +équarries, mais sculptée, agrémentée de fleurs +et oiseaux bizarres, de sentences écrites en +caractères dorés !…</p> + +<p>« Et ainsi, je vais…, je vais, regardant, +notant comme un voyageur consciencieux, +prenant force <i>instantanés</i>… Je rêvasse aussi +et j’échafaude des plans d’avenir dont vous +êtes la joie… Je gourmande mon équipage +qui n’en peut mais, quand les lenteurs de la +route m’exaspèrent… Ah ! que partout la vie +se retrouve pareille à elle-même, obligeant les +uns à peiner pour que l’effort soit épargné à +d’autres !… Ils ne sont pas socialistes, mes rameurs +jaunes, mes coolies… A les voir accepter, +docilement, en toute simplicité, leur existence +de bêtes de somme, il me prend des curiosités, — impossibles +à satisfaire ! — de pénétrer le +mystère de ces cerveaux, de ces âmes qui me +demeureront incompréhensibles et fermées…</p> + +<p>« J’ai le loisir de philosopher pendant toutes +ces heures de long voyage. Mais dans quelques +jours vont commencer les rudes pérégrinations +pédestres ; et, à mon tour, je devrai, tout +comme mes coolies, connaître les âpres chemins. +Je crois que cette existence active sera +meilleure à ma santé morale que les loisirs +forcés dus à ma navigation…</p> + +<p>« J’avais la tentation de glisser, dans le courrier +que je vous envoie aujourd’hui, quelques +<i>photos</i> prises au passage, pour que votre cher +regard se pose sur des paysages contemplés +avec votre souvenir, si vivant en moi que, sur +cette terre inconnue, je <i>voyais</i> vraiment votre +délicieuse silhouette de Parisienne.</p> + +<p>« Et puis, en regardant ces images d’un +pays morne, aride, où de rares cabanes s’échelonnent +misérablement, j’ai pensé qu’elles ne +valaient pas la peine de s’en aller vers vous… »</p> + +<p>La voix de Jacqueline s’éleva très gaie :</p> + +<p>— Any, comme vous avez l’air sérieux !… +Elles vous amusent donc pour de bon, ces histoires +d’explorateur ?… Heureusement, Pierre +se doute bien que, moi, je ne les goûte guère, +et il ne m’en sature pas. Il ne pense qu’à m’être +agréable, il m’aime tant, le pauvre garçon.</p> + +<p>Une expression pensive dans ses yeux d’eau +bleue, Anne interrogea :</p> + +<p>— Et vous, Jacqueline, vous l’aimez ?</p> + +<p>Elle, qui mettait avec art sa voilette, dit, +arrangeant un pli du tulle :</p> + +<p>— Mais oui, je l’aime… naturellement !…</p> + +<p>— Parce qu’il vous adore, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Oh ! c’est vrai… J’adore être adorée !… +Pour moi, c’est ça l’amour.</p> + +<p>Les yeux de Mme de Croissy gardaient le +même regard profond.</p> + +<p>— Vous pensez ainsi, réellement, Linette ? +Alors, je comprends pourquoi vous évoluez à +travers les convoitises et les admirations — même +très… expressives !… — comme une +salamandre au milieu des flammes… C’est une +grande force de savoir garder son cœur…</p> + +<p>— Cela permet de beaucoup plus s’amuser +dans la vie !</p> + +<p>— Vous vous y amusez ?</p> + +<p>— Mais… plutôt !… Évidemment, il y a des +moments désagréables… Par exemple, quand +on a trop vite dépensé son revenu !… Vous ne +connaissez pas cela, vous, femme fortunée.</p> + +<p>— J’ignore cet ennui-là, il est vrai… Mais +j’en ai éprouvé tant d’autres !… Alors, Line, +dites-moi, vous n’avez jamais adoré personne ?</p> + +<p>— Adoré… comme dans les romans ?… à en +perdre la tête ?… Eh bien, non… Je ne crois +pas…</p> + +<p>Soudain immobile, les reflets du foyer baignant +son charmant visage, elle réfléchissait, +les prunelles songeuses, — ces prunelles au regard +si vite caressant, dont le seul souvenir bouleversait +de désir Pierre Chartrans, là-bas, en +Indo-Chine…</p> + +<p>Lentement, d’un ton sage, elle continuait :</p> + +<p>— Non, en vérité, il n’y a pas d’homme qui +m’ait rendue stupidement amoureuse !… J’aimais +bien mon mari… comme j’aime Pierre… +Mais il était si raisonnable, si savant, que je +n’avais aucune tentation de faire avec lui de +jolies sottises !…</p> + +<p>— Ah ! très bien, dit Anne amusée.</p> + +<p>— Ce qui m’enchantait avec ce pauvre Robert, +c’était justement de le voir, lui, un homme supérieur, +comme tous disaient, amoureux fou de +moi… Ah ! c’était charmant, ça… Je ne demande +rien d’autre à Pierre qui, lui aussi, est +couramment qualifié d’« homme supérieur »… +Comment moi, qui suis si « inférieure », ai-je +toujours ainsi la chance de plaire à des individus +remarquables ?… C’est très drôle…</p> + +<p>— Probablement, les individus remarquables, +comme vous dites, aiment plus encore que +les simples mortels, les femmes… vraiment +femmes… Et vous l’êtes à souhait, petite… +Seulement, prenez garde… Vous défiez le dieu +Amour, il se vengera !</p> + +<p>— Vous croyez que je m’éprendrai d’une passion +malheureuse pour Pierre ?</p> + +<p>Avec une moue incrédule et gamine, elle +regardait son amie.</p> + +<p>— Pour Pierre Chartrans ou pour un autre.</p> + +<p>Tranquille, elle fit :</p> + +<p>— Oh ! je ne crois pas… si la chose devait +être, elle serait déjà arrivée. Maintenant, je suis +une femme rassise,… à mon âge !…</p> + +<p>Campée sur une chaise basse, devant le feu, +elle boutonnait ses bottines, et sa jupe relevée +découvrait une jambe de petite nymphe, sous +le bas de soie et les vaporeux plissés du jupon à +fleurs.</p> + +<p>— Je réfléchis beaucoup sans en avoir l’air, +vous savez, Any !… C’est pourquoi j’ai si bien +compris que, dans une liaison, je trouverais, en +somme, surtout des ennuis et des risques… +Aussi… — j’espère que je ne vais pas vous +scandaliser, ma chérie… — je reste dans +les sentiers de la vertu, non par vertu, je +l’avoue… mais tout bonnement parce que j’ai +peur de patauger, de désagréable façon, dans +les chemins d’à côté, que je regarde avec beaucoup +de méfiance… Peut-être est-ce que nul +beau cavalier n’a su encore me persuader qu’ils +étaient enchanteurs !</p> + +<p>— Peut-être… en effet…</p> + +<p>— Sincèrement, je ne crois pas qu’il existe +beaucoup d’hommes valant la peine que nous +nous lancions, en leur honneur, dans les aventures… +Seulement, je ne le dis pas, comme je +le pense, à mes adorateurs ; histoire de les stimuler +et de les tenir en main, je ne leur déclare +pas qu’ils n’ont rien à espérer, d’autant que +cela m’amuse follement de les voir tout frétillants +d’une inutile attente… Le plus sage, +voyez-vous, c’est bien d’épouser ce bon Pierre. +Au moins, avec lui, je n’aurai plus qu’à me +laisser vivre.</p> + +<p>Le dernier bouton de ses bottines était attaché. +Elle laissa retomber sa jupe et se mit debout, +frappant le tapis de ses pieds menus pour +les bien installer dans leur étui luisant.</p> + +<p>Mme de Croissy interrogea encore :</p> + +<p>— Line, une fois mariée, continuerez-vous +à vous faire faire une cour « serrée » ?</p> + +<p>— Oh ! mais… bien entendu !… Any, vous +prétendez me connaître et vous m’adressez une +pareille question ?… Je le confesse, j’ai besoin, +autour de moi, d’êtres — d’êtres masculins — que +je tienne en éveil, qui me désirent avec +une ardeur… aiguë et me disent ainsi que je +suis encore une petite bonne femme séduisante, +malgré les années qui se succèdent… +hélas !</p> + +<p>— Et il ne vous suffirait pas que Pierre Chartrans +fût seul à vous dire pareille chose ?</p> + +<p>— Oh non ! pas du tout !… D’autant qu’il ne +s’y connaît pas autrement. Il est, je vous l’ai +dit, comme Robert l’était, un garçon plutôt +austère, mais sentimental !!! Ah ! chérie, qu’il +est donc sentimental !… d’une façon écrasante ! +Chaque fois qu’après avoir lu une lettre de +lui, j’attrape ma plume pour lui répondre, je +me sens misérablement incapable de me montrer +à la hauteur. Je vous assure, Anne, que +c’est très difficile d’écrire des choses tendres à +un homme qui est si loin et qu’on n’a pas vu +depuis des semaines… Sans compter que mes +lettres mettent un temps considérable à lui +arriver… Je ne suis pas de force à faire du sentiment +en conserve. Il me faut le présent !</p> + +<p>— Ou mieux la présence… n’est-ce pas ? +Linette… Comment un mariage avec un être si +différent de vous ne vous effraie-t-il pas ?</p> + +<p>— Chérie, je fais un placement de tout repos, +je vous l’ai dit. C’est pourquoi je me suis décidée +et j’ai décidé père, qui bondissait à la seule +idée que je pouvais partir en Chine…</p> + +<p>— Vous ne partirez pas ?</p> + +<p>— Oh ! j’espère bien que si !… C’est un +voyage qui m’amuserait tant !</p> + +<p>— Mais il ne s’agit pas d’un voyage seulement…</p> + +<p>— Oh ! si je m’ennuyais en Chine, Pierre me +ramènerait…</p> + +<p>— Je croyais que sa carrière était au loin.</p> + +<p>— Bah ! il y a toujours moyen de s’arranger !</p> + +<p>Sincèrement, elle n’en doutait pas, ayant des +volontés d’enfant gâtée et de femme libre de +suivre toujours son désir ou son caprice.</p> + +<p>— Alors vous allez partir le rejoindre dès +qu’il vous appellera ?…</p> + +<p>Il y avait un doute dans la pensée comme +dans la voix d’Anne de Croissy.</p> + +<p>— Certainement, je partirai !… Mais ce ne +sera pas encore tout de suite. Chartrans est +dans un pays sauvage, sur la frontière de Chine, +et il ne veut pas que j’y aille. Je vous avoue +que, pour ma part, j’aime autant faire mes +débuts dans une région plus civilisée. D’autant +que, en ces conditions, père mettrait toute +sorte d’entraves à mon départ. Il veut me +garder à Paris, et, pour m’effrayer, il me dit +qu’en Orient je m’ennuierai, que les Chinois +m’assassineront, qu’il mourra en mon +absence, etc., etc. ; des choses lamentables qui +me fendent l’âme et font chavirer ma belle +ardeur. Enfin, par bonheur, ce n’est pas encore +le moment de me mettre en route… Alors, il +est inutile de me préoccuper de l’avenir. Je +verrai bien quand il faudra me décider pour +de bon !</p> + +<p>— Oui, vous verrez alors, dit Mme de Croissy +d’un indéfinissable accent. Vous êtes prête ? +Jacqueline.</p> + +<p>— Toute prête. Nous allons choisir de jolies +choses, n’est-ce pas ?… Quitte à m’endetter, je +veux me faire faire quelque chose de très chic +pour le bal de votre belle-sœur, Any. Ah ! que +je prenne mon mot à Pierre afin de le mettre à +la poste.</p> + +<p>— Line, votre robe entraîne une carte.</p> + +<p>Mme Nozales se pencha et releva le carton +que balayait le frôlement soyeux de sa jupe.</p> + +<p>— Ah ! c’est un groupe qu’un des camarades +de Pierre a fait, et qu’il m’envoie pour que je +connaisse sa maison. Voulez-vous voir ? Lui +est le premier, à gauche.</p> + +<p>Anne prit la photographie. Vaguement, elle +regarda la demeure exotique ; elle contemplait +la haute silhouette, robuste et carrée, le visage +énergique qu’une ombre durcissait sous le +casque de toile blanche. Mais il y avait un sourire +très bon sur la bouche, et les yeux rêvaient…</p> + +<p>— Vous ne le trouvez pas beau ? jeta alertement +Jacqueline. Moi non plus… Enfin, il a +de grandes qualités… Et puis, il est si épris +qu’il en est touchant…</p> + +<p>— C’est pour cela, Line, qu’il ne faudra pas +lui faire de mal…</p> + +<p>— Any, quelle idée !… Mais j’ai l’intention +de ne lui faire que du bien… Je serai si charmante +pour lui qu’il en perdra la tête de +joie. Rendez-moi son portrait, il aura glissé de +l’enveloppe quand, avant de m’habiller, j’ai +encore lu un bout de sa lettre. Le reste sera +pour ce soir quand je rentrerai.</p> + +<p>Mme de Croissy lui tendit le carton. Vive, +sans s’attarder à le regarder, elle le glissa avec +la lettre, sous sa boîte à poudre. Puis, se tournant +vers son amie, elle lança, très gaie :</p> + +<p>— Chère, me voici toute à vous. Allons choisir +de belles choses !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p>Le rideau s’abaissait sur le second acte +d’<i>Henry VIII</i>.</p> + +<p>Aussitôt les lustres flambèrent dans la salle +qu’emplissait instantanément le brouhaha de +l’entr’acte. Des portes battirent. A l’orchestre, +la phalange des habits noirs s’ébranla et se +clairsema. Les lorgnettes s’attachèrent aux loges +qui, cependant, se disaient en grand nombre.</p> + +<p>Mme de Croissy, ayant quitté sa place, s’assit +dans le salon minuscule. Debout près d’elle, +devant la glace, Jacqueline redressait un pli +dans les dentelles de son corsage, très décolleté, +qu’un ruban pailleté retenait sur des épaules +justement célèbres. Autour d’elle se groupèrent +tout de suite les hôtes masculins de la loge et +les visiteurs que l’entr’acte amenait, pour présenter +leurs hommages à Mme de Croissy et à +son amie.</p> + +<p>En revanche, Roger de Croissy avait disparu, +sous couleur d’aller remplir des devoirs de +politesse ; — en vérité, à cette fin d’une brève +incursion au foyer des ballerines, où il était un +familier.</p> + +<p>D’un geste distrait, Mme de Croissy tourmentait +les plumes de son éventail, et, sans doute, +sa pensée était bien étrangère aux propos qui +se croisaient autour d’elle, car elle eut un imperceptible +tressaillement quand quelqu’un lui +demanda :</p> + +<p>— Irez-vous à la soirée musicale des de +Monti ? madame. On en annonce des merveilles.</p> + +<p>— Je sais… Mais je ne jouirai pas de ces +merveilles, je serai à Venise à ce moment-là.</p> + +<p>— Comment, à Venise ? s’exclama, stupéfaite, +Jacqueline qui avait saisi au vol les paroles de +son amie. Any, vous allez à Venise ?… C’est +vrai ?…</p> + +<p>Mme de Croissy sourit un peu.</p> + +<p>— Très vrai ; depuis hier, la chose est décidée. +Mon père, le collectionneur fanatique, +désirait y aller voir je ne sais quels tableaux précieux +qui vont être mis en vente ; et comme ma +mère s’inquiétait qu’il partît seul, j’ai offert de +l’accompagner, puisque sa mauvaise santé la +retient elle-même à Paris.</p> + +<p>— Votre mari part aussi ?</p> + +<p>Elle n’eut pas plutôt dit cela, étourdiment, +qu’elle le regretta. Un fugitif pli d’amertume +avait, une seconde, souligné la bouche de +Mme de Croissy.</p> + +<p>— Roger est beaucoup trop parisien pour +quitter l’asphalte des boulevards… Je l’y abandonne +sans scrupule, sachant tout le charme +qu’il y trouve.</p> + +<p>— Vous resterez partie longtemps ?</p> + +<p>— Une petite quinzaine au plus.</p> + +<p>— Oh ! Anne, ma chère, que vous êtes heureuse ! +Que je voudrais être à votre place !</p> + +<p>— Elle est, en effet, très enviable, dit +Mme de Croissy avec un petit rire bref. Jacqueline, +si le voyage vous tente, venez avec nous. +Je sais que Lili d’Entraigues et son mari, que +les Armington sont en ce moment à Venise, nous +ferons tous ensemble des parties en gondole +tandis que mon père étudiera ses tableaux… Ce +sera charmant !</p> + +<p>— Anne, ne me tentez pas ! Je n’ai aucune +force pour résister aux tentations !…</p> + +<p>Tout bas, Roger de Croissy, qui rentrait et +avait entendu, lui murmura :</p> + +<p>— Je vous en supplie, prouvez-le-moi.</p> + +<p>Les lèvres de Jacqueline eurent une malicieuse +expression ; et elle riposta du même ton +assourdi, protégée par le vol scintillant de son +éventail :</p> + +<p>— Mon cher ami, en ce qui vous concerne, +je ne connais pas du tout la tentation. Il y a beau +temps que je vous l’ai dit…</p> + +<p>Il n’insista pas ; d’abord parce qu’ils étaient +trop entourés ; et, ensuite, parce que l’expérience +lui avait appris ce que le badinage de la +réponse voilait de vérité.</p> + +<p>Il trouvait Jacqueline Nozales savoureuse à +souhait, et il le lui eût prouvé volontiers, car il +ne se contentait pas des adorations platoniques. +Mais sa grande connaissance des femmes lui +avait bientôt révélé que Jacqueline ne goûtait +que celles-là, à son endroit du moins. Depuis +lors, ils étaient seulement bons amis, sur un +pied de galante escarmouche ; elle, coquette ; +lui, tenace en son désir, espérant toujours avoir +son heure — parce qu’il ne croyait pas à la vertu +de Mme Nozales.</p> + +<p>Adossé au mur de la loge, il demanda à sa +femme, près de qui Jacqueline s’était assise :</p> + +<p>— Peut-on savoir à quel propos, Anne, vous +prétendiez induire Mme Nozales en tentation ?</p> + +<p>— Je lui disais qu’elle devrait venir en Italie +avec moi. Ce serait une bonne œuvre. Elle +m’empêcherait de me trouver bien seule quand +mon père sera absorbé par les musées.</p> + +<p>— Très bonne idée ! Accueillez-la, madame, +si vous n’avez pas, comme moi, l’horreur des +voyages.</p> + +<p>— Tant d’horreur que cela ?… Alors, vous +ne viendriez pas nous retrouver à Venise, pour +y flâner en gondole ?…</p> + +<p>Elle lui souriait, laissant luire ses dents +entre les lèvres humides. Ainsi, elle était la +séduction même. Pourtant, en toute sincérité, +il lui était fort égal que Roger de Croissy vînt +ou non en Italie.</p> + +<p>Il se pencha vers elle, profitant de ce que sa +femme causait :</p> + +<p>— Si vous me demandez de venir, j’irai.</p> + +<p>Mais elle secoua la tête. Sa bouche avait, de +nouveau, cette expression caressante et railleuse +qui avait affolé même des hommes très +sages.</p> + +<p>— Je ne vous le demande pas du tout. Je +déteste que les gens fassent des sacrifices pour +moi car alors ils deviennent insupportables, se +croyant toute sorte de droits !</p> + +<p>Sans cérémonie, elle se détourna et se remit +à bavarder capricieusement. Mais une sonnerie +retentissait. Les visiteurs prirent congé. Dans +la loge, il resta seulement Paul Dalais, le sculpteur, +un vieil ami d’Anne de Croissy, — son +oncle, le baron de Vergnes, — tous deux ses +invités, ce soir-là, et Roger de Croissy, qui s’assit +derrière le fauteuil de Jacqueline. Dans un +bruissement de soie, elle revenait prendre sa +place, auprès de son amie, souple et svelte délicieusement, +dans la gaine étincelante de sa robe +de tulle, perlée en couleur d’émeraude.</p> + +<p>L’orchestre préluda. De nouveau sonna le +heurt des portes qui retombaient. Les habits +noirs vinrent combler les vides dans les fauteuils +désertés. Le rideau se relevait.</p> + +<p>Jacqueline, distraitement, regarda la scène. +Elle ne se souciait pas du tout des malheurs de +Catherine d’Aragon, et la musique — ce soir-là — ne +lui semblait bonne qu’à bercer sa songerie. +Sa pensée se prit à vagabonder et, soudain, +s’attacha à cette excursion à Venise qu’elle +se mettait à désirer comme une enfant gâtée +veut un jouet amusant. Au ton d’Anne de +Croissy, elle avait deviné que la proposition, +ainsi jetée par hasard, deviendrait sérieuse si +elle le souhaitait… Et, tout à coup, elle le +souhaitait avec une ardeur juvénile, parce que +toute distraction avait pour elle un irrésistible +attrait. Que Mme de Croissy lui reparlât de ce +voyage, et elle partait ravie.</p> + +<p>Une seule difficulté… La question financière. +Tout de suite, elle y pensait, instruite par l’expérience. +Son amie voyageait avec le luxe d’une +femme très fortunée ; et c’est ainsi, d’ailleurs, +qu’elle-même comprenait les pérégrinations… +Seulement, il lui fallait les capitaux nécessaires +à une petite fugue de ce genre…</p> + +<p>D’un insensible mouvement des lèvres, elle +marmotta, tandis qu’Henri VIII exhalait une +déclaration passionnée :</p> + +<p>— Bah ! si Any m’offre de partir, je trouverai +bien moyen de pouvoir le faire…</p> + +<p>Comme un battement d’aile, son éventail +effleurait les corolles blanches des larges narcisses +au cœur d’or qui se mouraient sur sa +chair de fleur vivante. La tête un peu penchée, +elle semblait absorbée toute par le charme de +la musique, alors qu’elle se perdait en des calculs +approximatifs que son imagination simplifiait +pour la satisfaire.</p> + +<p>— Je ne savais pas que vous aimiez si fort +les opéras, madame, lui murmura Roger de +Croissy, incliné un peu vers les épaules dont le +parfum le grisait.</p> + +<p>Elle tressaillit, arrachée à ses combinaisons ; +et, l’air convaincu, elle riposta, tournant à +demi la tête vers lui :</p> + +<p>— C’est vrai, j’adore le Saint-Saëns.</p> + +<p>Puis elle regarda de nouveau vers la scène, +indifférente, semblait-il, à sa présence ; en réalité, +ravie de le sentir, derrière elle, frémissant +de l’obscur désir qu’elle savourait comme l’hommage +le plus vrai offert à sa beauté de femme. +Et elle parut aussi attentive à l’harmonie du +poème musical que l’était sincèrement Anne de +Croissy.</p> + +<p>Celle-ci, immobile, les mains à demi jointes +sur la soie blanche de sa robe, écoutait, avec des +prunelles songeuses, tout son être vibrant sous +la plainte de la musique qui chantait, maintenant, +l’agonie d’une âme torturée. Le drame, +joué là, en grande pompe, sur ces planches, +est-ce qu’en l’intimité de son cœur, elle-même +ne l’avait pas vécu ? Comme cette pauvre reine, — une +femme, après tout, — elle avait connu +l’angoisse de la trahison et de l’abandon. Elle +aussi avait été dépouillée de ce qui était son +bonheur par le caprice d’un homme que, +dans le secret de son cœur, elle ne pouvait +se guérir d’aimer. Mais cela, du moins, personne +n’en savait rien… Pas même lui, +puisque, par la grâce de sa fière volonté, elle +arrivait à lui dérober complètement sa vie intérieure, +à ne pas même lui laisser soupçonner +qu’elle connaissait ses faciles et successives +trahisons.</p> + +<p>Avec une tension de pensée presque douloureuse, +elle suivait le duel tragique chanté là, +devant elle… Mais elle songeait, sceptique, que +l’on ne meurt pas des déceptions d’amour, +comme la reine délaissée allait en donner le +spectacle. Une femme peut, avec un cœur +désenchanté jusqu’au désespoir, remplir très +correctement son personnage de mondaine, +faire autant de visites qu’il est nécessaire, figurer +en des fêtes de toute sorte, écouter un opéra +qui éveille en elle un écho poignant sans que +l’expression de son visage la trahisse. Elle peut +supporter que, près d’elle, l’homme à qui tout +son être appartient soit occupé d’une autre +femme qu’il rêve de tenir défaillante sous son +baiser…</p> + +<p>Et, après tout, n’était-ce pas là ce que souhaitaient +tous les hommes qui approchaient +Jacqueline ?… Ce que pensait peut-être, en ce +moment, le sculpteur qui, dans l’ombre de la +loge, observait hardiment les lignes onduleuses +et parfaites de son corps de femme, révélées par +la robe souple…</p> + +<p>Brusquement, Anne songea à l’absent, bien +loin en Chine, au pauvre diable de fiancé +dont le trésor était si peu gardé… Ah ! il méritait +plus que la jolie créature qui savait si +bien prendre les cœurs pour s’en faire des +jouets !…</p> + +<p>Encore une fois, Roger de Croissy se penchait +vers elle, lui murmurant un mot qu’Anne ne +pouvait entendre. Elle eut un sourd tressaillement, +et ses doigts se crispèrent une seconde +sur son éventail. Alors, irritée contre elle-même, +elle fit un léger mouvement pour ne plus voir +que la scène…</p> + +<p>A l’entr’acte suivant, apparut le père de Jacqueline, +qui venait pour la ramener. M. Sourdis +était un homme d’une soixantaine d’années qui, +veuf après de brèves années de mariage, — et +fort charmeur, — avait discrètement, mais largement +vécu en garçon. Ce qui ne l’avait pas +empêché de devenir, avec le temps, un sage +selon l’expérience, dont les femmes goûtaient +la galante courtoisie et les hommes le commerce +sûr. Mme de Croissy, aimait l’indulgence, — bien +sceptique, — de sa bonté très +vraie, la finesse humoristique de sa causerie, +la tendresse dont il entourait sa fille.</p> + +<p>Aussi son accueil eut-il pour lui une grâce +amicale qu’elle ne prodiguait pas ; et, tout de +suite, ils se mirent à causer. Soudain, elle demanda :</p> + +<p>— Que diriez-vous de me voir entraîner Jacqueline +à Venise pour une douzaine de jours ?</p> + +<p>— Si je ne croyais que vous plaisantez, chère +madame, je vous demanderais de ne pas tenter +ma faible Jacqueline…</p> + +<p>— Mais je ne plaisante pas du tout !</p> + +<p>Elle lui expliquait les choses, paraissant +charmée par ce voyage à Venise. Ce qu’elle ne +disait pas, c’est que son départ lui serait une +délivrance car, peut-être, il l’aiderait à oublier +une nouvelle intrigue de son mari dont le +hasard venait de lui apporter la révélation. En +Italie, elle serait distraite d’elle-même ; et si +Jacqueline l’accompagnait, elle échapperait à +la redoutable solitude qui lui permettait de +trop penser…</p> + +<p>— Chère madame, tout cela me paraît charmant, +mais pas très raisonnable pour Jacqueline…</p> + +<p>— Oh ! père, ça ne fait rien, du moment que +c’est amusant ! lança Jacqueline, si spontanément +que tous se mirent à rire. Anne, nous +recauserons de Venise, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Entendu, dit la jeune femme, effleurant +de son éventail la joue rosée de son amie.</p> + +<p>L’imagination de Jacqueline était déjà si +éprise de cette perspective de voyage que, rentrée +chez elle, avec peine, elle put retrouver +quelque attention pour lire son courrier d’Asie, +arrivé le même soir. Sa pensée fuyait encore +vers Venise, tandis que, dévêtue sous le long +peignoir de laine blanche, appuyée aux coussins +de sa chaise-longue devant la flambée du feu, +elle parcourait les feuilles imprégnées de l’odeur +des choses de Chine.</p> + + +<p class="date">Mardi.</p> + +<p>« Chérie, enfin vos lettres m’ont rejoint… +Enfin !… Vous dirai-je combien de fois je les +ai lues, relues, y cherchant, non pas seulement +votre cœur, votre pensée, mais même votre +parfum qui flottait encore, — bien fugitif, +hélas, — sur le papier venu de si loin, pour +apporter un instant à votre ami l’illusion bénie +que vous étiez près de lui invisible, le réconfortant +par vos affectueuses paroles, le mêlant +à votre vie par vos chers récits…</p> + +<p>« Il me semblait, parfois, vous entendre en +les lisant, tant je devinais le son qu’aurait eu +votre voix pour certaines phrases, tant je voyais +le sourire ou la jolie moue qui les aurait +accompagnées. Maintenant vos précieuses lignes, +ma Jacqueline, sont glissées dans mon portefeuille +avec votre image qui ne me quitte pas… +Et consciencieusement, je m’installe dans mon +<i lang="en" xml:lang="en">home</i> nouveau.</p> + +<p>« Car me voici arrivé à destination. Mais après +quelle laborieuse fin de voyage !… Nous avons +grimpé, quelquefois à pic, puis redescendu +des pentes vertigineuses à travers des rocs +qui s’éboulaient… Et penser, Linette chérie, +qu’un moment, j’ai songé à vous emmener !… +J’ai successivement été grillé par un soleil implacable +et transpercé par des averses qui semblaient +ne devoir jamais s’arrêter… J’ai campé dans des +auberges immondes… et encore, quand j’en +trouvais… J’ai cheminé pédestrement par des +routes pareilles à des bourbiers, tout comme les +coolies qui portaient mes innombrables bagages : +lit, tente, batterie de cuisine, baromètre, +jumelles photographiques, etc., etc. Imaginez +un déménagement en marche.</p> + +<p>« Aussi, madame, vous n’auriez, sans doute, +plus osé reconnaître votre fiancé dans le voyageur +qu’avaient fait plusieurs jours d’une pareille +existence. Je n’avais pas de miroir pour contempler +mon image, mais je voyais mes compagnons +de route… Ils avaient l’air de bandits…</p> + +<p>« C’est pourquoi, quand, notre exode achevé, +le moment est arrivé d’accomplir une entrée +solennelle dans la ville, j’ai revêtu mon plus +beau costume… Il était de flanelle blanche, de +telle sorte que je vous aurais produit l’effet de +quelque joueur de tennis. Mes camarades, également, +avaient exhibé leur tenue d’Européens +très civilisés… J’imagine qu’en dépit de nos +efforts vous ne nous auriez pas trouvé l’air de +gentlemen très chics. Mais les badauds chinois +étaient moins difficiles que vous, madame, et +ils se pressaient pour nous contempler, tout +comme si nous eussions été des êtres rares. J’allais +en tête, juché sur ma chaise que balançaient +mes porteurs, et j’honorais de regards bienveillants +et dignes cette foule qui avait l’air animée +de sentiments parfaits à notre égard. Avec une +bonne dose de candeur à notre actif, nous eussions +pu croire que tous ces Jaunes étaient nos +dévoués admirateurs et serviteurs… Seulement, +il y a beau temps que je ne suis plus candide…</p> + +<p>« Donc, suivi de la majestueuse file de mes +caisses et bagages de toute sorte, je me suis +acheminé vers le soi-disant palais qui m’était +offert comme gîte par le vice-roi. Et ainsi, il +m’a été donné de contempler sans retard la ville +qui devient ma résidence. Ah ! cette ville !… +Ma Linette, de quel œil de dégoût et de curiosité, +vous la regarderiez !… Le fleuve la traverse, +bordé de bouges qui émergent de marécages. +De ces marécages, vous avez, tout à coup, la +surprise de voir jaillir aussi la silhouette d’une +pagode, de quelque somptueux palais ; car, en +cette cité chinoise, chacun dresse sa demeure +où il en a fantaisie ; des demeures aux façades +ouvragées, sculptées, peintes d’éclatantes couleurs, +chamarrées de dessins fantastiques.</p> + +<p>« A l’intérieur de la ville, un dédale de rues. +L’une d’elles est la <i>grande rue</i>, parce qu’elle renferme +les plus beaux magasins de l’endroit. Là +se débitent les comestibles chinois : biches de +mer, cornes et jarrets de cerf, nids d’hirondelles… +Après les rues, des ruelles hideuses, +encombrées de détritus sans nom…</p> + +<p>« Mon palais, puisque palais il y a, est +digne de la ville où il se dresse. Heureusement +mon mobilier était arrivé en même temps que +moi, avec tout ce qu’il comporte de bibelots +de première nécessité. De la sorte, j’ai pu +avoir tout de suite mon nid européen dans ce +logis exotique, lamentablement délabré. Mes +camarades ont suivi mon exemple. Nous nous +sommes comportés comme d’excellentes femmes +de ménage ; nous avons installé, fait frotter, +nettoyé, expulsé de notre mieux reptiles, rats, +oiseaux, tous ayant fait leur domaine de cette +demeure princière… Toutefois, ma chambre +rappelle encore plus que de raison la sommaire +installation des infortunés qui viennent de +changer leur domicile. Le mobilier en est composé +de façon comique. Mais, patience, tout +cela va s’organiser ; je tiens à ce que mon +<i lang="en" xml:lang="en">home</i> particulier s’embellisse autant que les +moyens me le permettront, puisque ma chambre +est une chapelle qui vous est consacrée, ma +bien-aimée.</p> + +<p>« En place d’honneur, j’y ai placé l’adorable +portrait que Nadar a fait de vous, juste avant +mon départ. Cette Jacqueline-là, c’est pourtant +la brillante mondaine qui m’effarouche terriblement… +Ce qui n’empêche que je suis très fier +de vous voir si élégante et fine dans le satin de +votre robe, sous le frôlement de vos dentelles, +ayant un air de jeune souveraine, de par la jolie +pose de votre tête, un brin rejetée en arrière, +comme pour regarder le monde de plus haut, — ou +pour tendre vos lèvres à votre ami… +Chérie, vous me permettez cette illusion, +dites ?…</p> + +<p>« Et maintenant, ne vous moquez pas, parce +que, sur ma table de travail, dans le petit paravent +de cuir emporté de France, j’ai toute la +série des Jacqueline que vous m’avez généreusement +données ou que je vous ai volées sans +scrupule… Une Jacqueline rieuse qui joue au +tennis et ressemble à une gamine, avec sa robe +un peu courte… Une autre, presque grave, en +revanche, avec de beaux yeux qui rêvent, un +livre sur les genoux, assise devant la mer… Un +souvenir de Trouville, ce portrait-là, vous rappelez-vous ?… +Et encore une coquette Jacqueline, +en tenue de visite, qui sourit, la bouche +moqueuse, enroulée dans son boa, sachant +bien tout ce qu’elle fait désirer, et ne donne +pas…</p> + +<p>« Chère, quand je regarde cette Jacqueline-là — écoutez +mon humble confession — je +me sens devenir jaloux, atrocement jaloux, +à en crier d’angoisse, de tous ces hommes qui +vous voient ainsi, dans le monde, qui vivent +près de vous, qui respirent votre beauté, +votre grâce, votre parfum, qui vous trouvent, +comme moi, l’incomparable petite fée dont tous +rêvent de posséder l’amour… Ah ! Jacqueline, +ne soyez pas trop coquette… Je ne dis pas, +« ne soyez pas coquette !… » car alors vous ne +seriez plus <i>vous</i>… Mais j’ai votre promesse… +Vous demeurerez, pendant l’absence, ma fidèle +et aimante fiancée ?… Ah ! cette promesse, elle +est mon viatique pour résister à l’exil accepté +pour vous.</p> + +<p>« Jacqueline, répétez-moi dans vos lettres que +vous êtes mienne ; et, je vous en supplie, faites-les +très longues… Je suis tellement avide de +tout ce qui vous touche ; de tout ce qui me +permet d’oublier un peu, un instant, l’effroyable +distance qui nous sépare… Surtout, ma tant +aimée, — laissez-moi vous murmurer cela, en +vous enfermant dans mes bras, — je suis avide +des mots de tendresse qui me disent que vous +m’accordez une place, — si petite soit-elle, — dans +votre vie et aussi dans votre cœur… Jacqueline, +ne me trouvez ni exigeant ni déraisonnable, +je vous en supplie ; pensez seulement +que je n’ai plus que vous en moi… C’est divin +et effrayant ! L’avenir nous appartient si peu…</p> + +<p>« Je mène maintenant une étrange vie en +double : une part qui vous est consacrée toute, +ma reine chérie ; l’autre, furieusement active, +où je me montre, — j’en ai conscience, — autoritaire +et rude, de volonté inflexible, +un Chartrans que vous ne connaissez pas et qui, +sûrement, paraît n’avoir d’autre souci que sa +mission — tout ensemble une mission de diplomate +et de dompteur, impassible et souple. Ah ! +que mes camarades, que les fonctionnaires +jaunes avec lesquels je fraie seraient effarés +s’ils apercevaient le pauvre être frémissant +d’amour qui vit sous mon masque austère…</p> + +<p>« Je me suis tout de suite occupé des affaires +sérieuses. Le vice-roi a été très <i>suave</i>, comme +vous diriez, ma chérie, et m’a convié à un repas +dont je vous donne, à titre de curiosité, le vague +menu où fraternisaient des mets tels que : cervelles +de poisson frites, ailerons de requin, pattes +de canard, etc. J’en passe, apercevant, ma Linette, +votre petite moue dégoûtée qui me donne, +une fois de plus, la soif des chères lèvres si +expressives…</p> + +<p>« Oh ! Dieu, que vous êtes loin !… Je voudrais +mes négociations déjà finies… Et je prévois +que, au contraire, elles vont être si longues, +hérissées de difficultés et de traîtrises !… Je les +connais, les hommes d’Asie. Derrière leurs sourires, +leurs saluts, leurs congratulations, il y a +une haine sourde ; et, dans le secret de leur +pensée, ils maudissent les étrangers qui viennent +leur apporter des inventions qu’ils jugent volontiers +infernales… Enfin, nous allons bien +voir…</p> + +<p>« A bavarder avec vous, mon amour, j’ai +oublié l’heure ; et voici que l’on vient me réclamer +pour affaires ! Afin que ma lettre parte +sûrement par le courrier, je la ferme. Au revoir, +ma Jacqueline, je vous envoie toute mon âme +pour qu’elle veille sur vous et vous empêche +d’oublier l’absent qui vous adore…</p> + +<p class="sign">« Votre <span class="sc">Chartrans</span>. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + + +<p>Comme il avait été convenu, Mme de Croissy +et Jacqueline reparlèrent du voyage de Venise. +Elles en parlèrent si bien que, trois semaines +après leur soirée ensemble, à l’Opéra, Jacqueline +roulait à travers la Suisse, en compagnie +d’Anne de Croissy et de son père, le doux, aimable +et rêveur M. de Balme.</p> + +<p>Eu égard à l’exiguïté de ses revenus, c’était +une vraie folie qu’elle faisait là. Mais elle n’en +avait pas cure du tout. Afin de pouvoir s’offrir +ce plaisir nouveau, elle avait eu, sans hésiter, +recours aux combinaisons financières que réprouvait +si énergiquement Pierre Chartrans. +Une intermédiaire complaisante lui avait permis +de mettre en gage de vieux bijoux de famille, +précieux mais démodés, qu’elle ne portait point. +Et sa bourse garnie de façon très suffisante, elle +était partie avec une allégresse d’enfant.</p> + +<p>Admirablement résistante à la fatigue, — quand +elle faisait ce qui lui plaisait, — elle ne +paraissait d’aucune façon lasse des nombreuses +heures de voyage. Installée dans un angle du +wagon, elle se laissait emporter, silencieuse ou +causante, selon son caprice et les exigences de +la politesse, son insatiable coquetterie la mettant +en frais pour M. de Balme parce qu’elle +savait qu’il la trouvait une exquise statuette +vivante. Aussi, tandis qu’Anne, les yeux pensifs, +regardait fuir le décor merveilleux du +Saint-Gothard, elle, d’un air d’intérêt, écoutait — en +avait l’air — les digressions du vieillard +sur les paysages suisses et italiens. Ravi +de son attention, de ses réparties drôles, de la +grâce incomparable de sa bouche expressive, +il la contemplait avec une jouissance candide +dont elle accueillait volontiers l’hommage, et +qu’elle s’appliquait de son mieux à entretenir.</p> + +<p>Il lui semblait très amusant que le sage et +correct M. de Balme se montrât si occupé +d’elle, empressé tout comme un jeune homme. +Et n’eût été qu’elle redoutait un peu Anne, elle +eût trouvé piquant d’aviver son admiration au +point de le réduire tout à fait à merci ; car +c’était, chez elle, besoin instinctif de conquérir +tous les hommes qui l’approchaient, quel que +fût leur âge. Pourtant, son enthousiasme pour +elle mis à part, elle trouvait plutôt dénué d’intérêt +ce vieux gentilhomme cérémonieux en sa +courtoisie, long en ses discours ; et les considérations +qu’il développait pour elle, en une +langue choisie, résonnaient à son oreille à peu +près de même manière que le roulement du +train sur les rails. Elle les entendait vaguement, +distraite par le spectacle pittoresque de la route, +les yeux charmés par la chute des cascatelles au +flanc de la montagne, par la course bondissante +des ruisselets d’eau opaline sur les pierres +noyées d’écume au fond des ravins ; par la fragilité +des chalets de bois, pareils à des jouets +d’enfant, accrochés aux pentes gigantesques +dont les sommets demeuraient ensevelis sous +les neiges.</p> + +<p>Dans ces hauteurs vierges, l’air encore devait +être glacé. Mais, à leur pied, c’était déjà le +printemps. Dans le creux des vallées, il y avait +une éclosion de tendre verdure, de fleurs +hâtives qui s’épanouissaient avec un charme +fragile. Puis, à l’approche de la terre italienne, +ce fut vraiment la splendeur fraîche du renouveau, +les grappes de glycine ruisselant des +terrasses, les panaches d’or des mimosas, +l’apparition des premières roses, la floraison +superbe des camélias. L’air était tiède, odorant +d’une vague senteur qui émanait de la +terre réchauffée, de la jeune verdure, des +corolles entr’ouvertes, de l’eau bleue que pailletait +le soleil.</p> + +<p>— Voici Lugano ! s’exclama Jacqueline. Oh ! +quel adorable pays !</p> + +<p>— Oui… oui… Un vrai nid d’amoureux…, +fit M. de Balme de sa manière paisible et douce.</p> + +<p>Instinctivement, il se tournait vers Jacqueline +qui, par la fenêtre ouverte, regardait vers le +beau lac que la lumière irisait.</p> + +<p>Avec une moue rieuse, elle riposta :</p> + +<p>— Il ne faut pas parler d’amoureux à celles +qui n’en ont point ; c’est cruel !…</p> + +<p>— Comment qui n’en ont pas ? releva, un peu +bas, Mme de Croissy qui avait entendu. Eh +bien, et le pauvre Pierre ?</p> + +<p>— Oh ! il est si loin !</p> + +<p>— C’est vrai, bien loin, murmura Mme de +Croissy avec un étrange sourire que Jacqueline +ne remarqua pas.</p> + +<p>A peine, d’ailleurs, elle avait entendu la +réflexion de son amie, distraite par l’évidente +attention qu’elle attirait chez deux voyageurs +masculins qui venaient de monter dans le +wagon.</p> + +<p>Mais, tout de même, les paroles de Mme de +Croissy avaient, pour un instant, ravivé dans sa +pensée le souvenir du fiancé absent. Et, après +le dîner, dans la gare de Milan, avant de +reprendre le train pour Venise, elle griffonna à +Pierre plusieurs cartes postales, enchantée à la +seule idée de son étonnement quand il recevrait +d’elle un mot venu d’Italie. Elle revint toute +rieuse, si jolie, si jeune sous sa jupe courte de +voyage et son canotier aux grandes ailes, que +Anne qui, debout sur le quai, la regardait approcher, +jeta à son père :</p> + +<p>— Regardez cette fillette… Est-elle contente +de voyager !</p> + +<p>— Plus que contente, ravie ! enthousiasmée !… +et bien reconnaissante que vous ayez +eu cette charmante idée de m’emmener, dit-elle, +effleurant d’un rapide baiser le visage de +son amie.</p> + +<p>— Ah ! Line ! que vous êtes restée enfant, +fit Anne de cet accent d’ironie mélancolique +qui lui était familier.</p> + +<p>M. de Balme murmura doucement :</p> + +<p>— Tant mieux !… tant mieux !… La jeunesse, +c’est la lumière incomparable où se +réchauffent les vieux !</p> + +<p>Décidément, Jacqueline Nozales l’avait tout +à fait séduit ; et il le laissait voir avec une +candeur naïve, se dépensant pour elle en attentions +délicates et incessantes dont elle était fort +satisfaite. Toutes les formes de son culte lui +étaient agréables.</p> + +<p>Aussi fut-elle d’humeur charmante pendant +les dernières heures du voyage, aussi dispose, +semblait-il, qu’au départ de Lucerne, après une +bonne nuit d’hôtel. Tour à tour, elle bavarda, +sommeilla, lut un peu, arrangea ses cheveux ; +et elle veloutait son visage d’un soupçon de +poudre, quand une exclamation d’Anne la fit +brusquement fermer la minuscule boîte d’or et +se dresser, curieuse :</p> + +<p>— Ah ! nous arrivons… Voici la lagune !…</p> + +<p>Dans la nuit scintillante d’étoiles, sous la lueur +argentée du clair de lune, l’eau sombre luisait, +nappe mouvante et glauque, marbrée violemment +d’ombres et de clartés. Et le train semblait +fuir sur un immense miroir, s’en aller vers +quelque ville de rêve dont les feux flambaient +à l’horizon, comme les illuminations d’un soir +de fête.</p> + +<p>Des wagons, les voyageurs s’étaient répandus +dans le couloir pour mieux jouir du spectacle +de l’arrivée, Jacqueline une des premières. +Mais elle fut soudain arrachée à sa contemplation, +en entendant Mme de Croissy s’écrier près +d’elle, d’un ton de surprise intense :</p> + +<p>— Oh ! par exemple, vous ici ?… Mais depuis +quand êtes-vous dans notre train ?</p> + +<p>Jacqueline, intriguée, tourna la tête.</p> + +<p>Mme de Croissy tendait la main à un beau +grand garçon d’allure aristocratique qui portait +une barbe blonde un peu longue, dont le visage +avait une expression tout ensemble caressante, +hardie et impérieuse.</p> + +<p>M. de Balme, à son tour, s’exclamait :</p> + +<p>— Comment, de Brye, c’est vous ?</p> + +<p>L’inconnu riait, amusé, semblait-il, par l’imprévu +de la rencontre.</p> + +<p>— C’est moi-même ; mais je ne m’attendais +pas à vous trouver en route. Anne, vous voyagez +avec votre père ?</p> + +<p>— Avec mon père et mon amie, à laquelle il +faut que je vous présente, dit-elle, cherchant +des yeux Jacqueline qui, discrète, avait de nouveau +l’air tout occupée par la contemplation de +la fantastique lagune.</p> + +<p>— Jacqueline, mon cousin — un peu à la +mode de Bretagne, — le comte Gérard de Brye, +en rupture d’ambassade… Car, enfin, vous devriez +être à Vienne… Gérard ?</p> + +<p>— Nullement, ma belle cousine. J’ai un +congé de trois mois, et j’en profite pour pérégriner +un peu en Italie, avant de regagner Paris.</p> + +<p>En un salut profond, il s’était incliné devant +Jacqueline, se demandant à qui il était présenté !… +Une jeune fille ? une femme ?… A +coup sûr, à une bien jolie créature, modelée +dans l’argile humaine pour le plaisir des yeux. +Gérard de Brye était un connaisseur en grâce +féminine.</p> + +<p>— Mon amie, Mme Nozales, achevait Anne.</p> + +<p>Une femme mariée !… Tant pis !… Mais où +donc était le mari ?… Et comment la laissait-il +ainsi se promener, sans lui, en Italie ?… Peut-être, +après tout, était-elle libre de toute attache… +Veuve ? ou divorcée ?</p> + +<p>Ces idées flottèrent confusément en son esprit. +Il ne s’y arrêta pas, certain d’apprendre bientôt +si Mme Jacqueline Nozales était, ou non, en +puissance maritale. En somme, l’important était +qu’elle fût vraiment aussi séduisante que le laissait +espérer la première impression, si leur +commun séjour à Venise devait les réunir souvent.</p> + +<p>Tout en causant, de façon très correcte, avec +Mme de Croissy et avec son père, il suivait des +yeux les mouvements de Jacqueline qui voletait +dans le couloir du wagon « pour ne rien perdre, +disait-elle, de la féerique entrée à Venise ».</p> + +<p>Elle avait l’air fort indifférente à sa présence +et ne se mêlait pas à la conversation. Mais quand +elle se rapprochait, il sentait sa présence à l’indéfinissable +parfum, violent et doux, dont +semblaient imprégnés aussi bien ses cheveux +que sa peau fraîche, que le sombre costume de +voyage qui la moulait étroitement. Comme elle +ne tournait pas la tête vers lui, il n’apercevait +guère que la ligne délicate d’un profil très jeune. +Mais si Anne l’appelait d’un mot, il voyait luire, +sous les arabesques du voile brodé, de larges +prunelles veloutées, dont le regard était chaud +comme une caresse d’amour.</p> + +<p>Avec une vivacité de gamine, elle lança +joyeusement :</p> + +<p>— Cette fois, nous arrivons pour de vrai !</p> + +<p>Et elle eut un mouvement pour saisir, dans le +filet, son sac de voyage.</p> + +<p>Tout de suite, Gérard intervint :</p> + +<p>— Voulez-vous me permettre, madame, de +vous aider ?</p> + +<p>Elle le remercia et le laissa faire sans cérémonie +aucune, consciente d’être dans son rôle +et lui dans le sien…</p> + +<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Venezia !… Venezia !…</i> criait un employé +sur le quai.</p> + +<p>Le train s’arrêta. Dans la cohue de l’arrivée, +les porteurs se précipitèrent, se disputant les +bagages des voyageurs que déversaient en foule +les wagons.</p> + +<p>Courtois, Gérard aidait les jeunes femmes à +descendre. Puis, suivi de M. de Balme, il les fit +habilement louvoyer à travers le flot qui descendait +vers la sortie.</p> + +<p>Et, la porte franchie, ce fut l’apparition merveilleuse +du Grand Canal, dont les palais se dressaient +en silhouettes majestueuses, leurs assises +ensevelies sous le flot miroitant où errait le +reflet du disque de lune, large et brillant, qui +se découpait dans la coupole du ciel constellé.</p> + +<p>Devant les marches de la gare, descendant +sous l’eau, les gondoles pressées se heurtaient, +longues, effilées, la plupart découvertes, car la +nuit était tiède.</p> + +<p>Jacqueline, immobile, regardait, prise tout +entière par la jouissance des yeux, autant que +par le charme de la belle nuit italienne, ayant +un peu l’impression qu’elle rêvait et allait se réveiller +tout à coup à Paris, sous les courtines de +son lit Louis XVI.</p> + +<p>— Vous n’étiez jamais venue à Venise ? madame.</p> + +<p>C’était Gérard de Brye qui l’interrogeait, +debout à ses côtés. Elle fut satisfaite que ce garçon +très chic s’occupât d’elle avec un empressement +qu’elle discernait fort bien.</p> + +<p>— Non, c’est la première fois que je vois +Venise. Cette arrivée est délicieuse. Ne trouvez-vous +pas ?</p> + +<p>— Oui, je n’en ai jamais vu de plus charmante +que celle-ci…</p> + +<p>Lui offrait-il un discret hommage ?… Ou bien +faisait-il allusion à la splendeur de ce ciel de +velours, à l’incomparable décor des vieilles demeures +princières, baignées par la nuit claire +et par l’eau de cristal noir qui frémissait sous +l’arche des ponts ?</p> + +<p>Elle n’eut pas le loisir de démêler la question, +car Anne se rapprochait, pendant que les <i lang="it" xml:lang="it">facchini</i> +chargeaient les bagages sur la gondole ; et +Gérard, alors, demanda à la jeune femme :</p> + +<p>— Vous descendez à l’hôtel Danieli ?</p> + +<p>— Non… Mon père a de vieilles affections à +Venise, et, fidèle à ses souvenirs, il nous emmène +sur le Grand Canal, en face de <span lang="it" xml:lang="it">Santa Maria della +Salute</span>, hôtel de Florence.</p> + +<p>— Voulez-vous me permettre de venir vous +y présenter mes hommages, demain ?</p> + +<p>— Oui… Si vous passez vers les onze heures, +nous pourrons aller faire un tour jusqu’à Saint-Marc… +Cela vous convient-il, Jacqueline ? Onze +heures, ce n’est pas trop tôt ?…</p> + +<p>— Pas du tout !… Chérie, vous allez me faire +passer, aux yeux de M. de Brye, pour une franche +paresseuse… Et vous savez bien que je suis toujours +prête à l’heure qu’on veut.</p> + +<p>Les malles étaient placées et le portier de +l’hôtel attendait que les voyageuses voulussent +bien monter dans la gondole. M. de Balme, qui +avait surveillé l’embarquement des bagages, se +rapprocha. Son humeur souriante semblait tout +à coup évanouie. Il paraissait impatient d’emmener +les jeunes femmes, et sa voix en trahissait +quelque chose quand il appela sa fille :</p> + +<p>— Eh bien, Anne, est-ce que nous ne partons +pas ?… Il est pourtant l’heure, grandement, de +gagner l’hôtel…</p> + +<p>— Nous voici, père. Vous venez ? Linette.</p> + +<p>— Mais oui, chère, je vous attends.</p> + +<p>Et, allègrement, Jacqueline descendit dans la +gondole. Elle se sentait une âme joyeuse et un +peu folle, avide souverainement de plaisir, +comme si la subtile volupté que semblait distiller +l’air odorant se fût déjà insinuée en elle.</p> + +<p>Elle répondit par un léger signe de tête au +salut de Gérard ; et, sans plus s’occuper de lui, +elle s’assit dans le fauteuil bas de la gondole +que lui offrait M. de Balme.</p> + +<p>Alors l’embarcation glissa sous l’impulsion, +lente et profonde, du gondolier, soulevant des +remous moirés de lumière, dans les eaux +obscures du Grand Canal, dont le frais clapotis +rythmait la marche de l’embarcation. Avec +l’éloignement de la gare, un silence étrange se +faisait… Silence des palais endormis… Silence +des canaux plus étroits où la gondole passait +comme une barque de songe, éclairée parfois, +une seconde, par la lueur de quelque fanal…</p> + +<p>Et des jardins invisibles s’épandaient les +senteurs printanières.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + + +<p>Sous le voile de la moustiquaire, Jacqueline +dormit paisible, sans rêve, d’un vrai sommeil +d’enfant.</p> + +<p>Quand elle ouvrit les yeux, brusquement, +parce qu’un rayon de soleil venait brûler ses +paupières, elle eut un premier coup d’œil effaré +sur cette chambre inconnue, ne comprenant +pas où elle se trouvait. Mais la pièce était riante ; +une admirable lumière y filtrait à travers le +tulle des rideaux ; et les menus bibelots qu’elle +avait, la veille au soir, tirés de son sac, lui donnèrent, +tout à coup, l’impression d’être chez +elle, dans un <i lang="en" xml:lang="en">home</i> nouveau où il allait être +agréable de vivre…</p> + +<p>Elle murmura, contente :</p> + +<p>— Ah ! oui, c’est vrai… Je suis à Venise…</p> + +<p>Alors, toute rose de la chaleur du lit, elle +rejeta en arrière le flot sombre de ses cheveux +ébouriffés par le sommeil ; et, les mains jointes +sous la nuque, elle s’étira paresseusement, les +membres reposés, jouissant de se sentir jeune, +de se savoir jolie, d’avoir devant elle un avenir +dont l’inconnu l’attirait, telle une tentation +charmante.</p> + +<p>Dans sa pensée, flottaient confusément les +images de la veille, les souvenirs du long +voyage, des attentions de son vieil admirateur, +M. de Balme… Et aussi, il lui revenait en mémoire +cette rencontre imprévue avec le cousin +d’Anne de Croissy…</p> + +<p>Sous la lumière vacillante du wagon, puis +dans la clarté du clair de lune, il lui avait paru +bien, ce Gérard de Brye… Un homme de race, +vraiment… Dans les yeux, une expression d’impérieuse +douceur qui lui allait très bien… Et +puis, des dents superbes… Elle en avait remarqué +l’éclair sous le voile fauve de la barbe.</p> + +<p>Elle se rappela que, dans la matinée, il allait +venir la chercher ainsi qu’Anne, et elle en fut +aise, car son intuition de femme l’avertissait +qu’elle avait fait sur lui une flatteuse impression. +Alors, elle songea, tordant d’un geste machinal +une boucle de ses cheveux :</p> + +<p>— Je vais voir comment il est en plein jour. +S’il en vaut la peine, ce serait peut-être distrayant +un léger flirt avec lui à Venise…</p> + +<p>La perspective la tenta ; et, très fort, elle désira +que, pour ajouter au plaisir de son voyage, +Gérard de Brye fût homme à la mettre en goût +de conquête.</p> + +<p>Mais une brise chaude souleva les rideaux ; +et, par delà les lauriers-roses du jardin, elle +eut soudain l’éblouissante vision du Grand +Canal, scintillant d’aigrettes de lumière, devant +<span lang="it" xml:lang="it">Santa Maria della Salute</span> qui épanouissait, au +soleil matinal, la floraison de ses marbres.</p> + +<p>D’un mouvement vif, elle écarta la moustiquaire +et bondit hors du lit, avide de mieux +voir. Enveloppée en hâte d’un peignoir, les +pieds nus dans ses mules, elle courut à la fenêtre +et regarda…</p> + +<p>A perte de vue, arrondi en une courbe molle, +bordé de palais aux façades colorées, sculptées, +incrustées de porphyre et de serpentine, le +Grand Canal s’allongeait, non plus mystérieux +comme la nuit précédente, mais irisé par une +prestigieuse lumière, veiné de lueurs où se +confondaient, comme en la palette des maîtres +coloristes, les verts sombres et les bleus de +lapis, les jaunes violents mêlés aux reflets +chauds de l’ocre et du vermillon. Les gondoles +fuyaient, noires et fines, sur ce fleuve de lumière. +Des grappes de fleurs illuminaient les balcons +des vieilles demeures que semblait rajeunir la +tendre verdure nouvelle ; et il n’y avait pas une +ombre dans le ciel d’azur, poudré de soleil.</p> + +<p>Une exclamation enthousiaste jaillit des lèvres +de Jacqueline :</p> + +<p>— Ah ! la belle Venise ! Quelle joie d’être +ici !</p> + +<p>Peut-être, après tout, elle eût été aussi ravie +de se réveiller près de Pierre Chartrans, devant +quelque paysage de Chine ; car toute nouveauté +la charmait.</p> + +<p>Elle fut très lente à s’habiller, parce qu’elle y +apportait un souci coquet. Elle avait vite constaté +que l’harmonieuse lumière de Venise lui +était seyante à souhait ; et cela l’enchantait, +sachant bien qu’elle allait être fort regardée +par le vieux M. de Balme et par le beau Gérard +de Brye. Aussi, elle mit un soin extrême à sa +toilette. Fourrageant dans sa malle, elle en +sortit ses innombrables blouses, afin de voir, +parmi ses richesses, celle qui l’habillerait le +mieux ce matin-là. Elle essaya, compara, +hésita ; et, finalement, revêtit un souple corsage +d’un rose safrané, qu’un col de vieille guipure +fermait autour du cou. Puis, coiffée d’une +capeline fleurie, impeccablement chaussée, +juponnée de soie sous le drap sombre de sa +robe, elle eut un coup d’œil satisfait vers +l’image que lui renvoyait la glace.</p> + +<p>— Allons, c’est bien, c’est bien !… murmura-t-elle, +s’adressant un sourire d’approbation.</p> + +<p>Sa montre marquait onze heures. Il était +grand temps de faire son entrée. Déjà, la femme +de chambre de Mme de Croissy était venue +demander si elle était prête.</p> + +<p>Avec l’agréable conscience qu’elle réalisait +un petit chef-d’œuvre de grâce et d’élégance +féminines, elle descendit l’escalier et apparut +sur la terrasse enguirlandée de glycines, dont +les marches trempaient dans l’eau étincelante.</p> + +<p>Au bruissement soyeux qui accompagnait son +pas, des Anglaises, penchées sur leur Bædeker, +relevèrent la tête et regardèrent, comme le +faisaient aussi quelques hommes qui fumaient +ou lisaient les journaux du matin, nonchalamment +allongés dans leur <i lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</i>.</p> + +<p>Une exclamation où vibrait un très perceptible +accent de plaisir salua son entrée.</p> + +<p>— Ah ! voici Mme Nozales.</p> + +<p>Et Gérard de Brye s’inclina profondément, +tandis que M. de Balme, qui étudiait le catalogue +de l’Académie, repoussait le livre et se levait, +en se découvrant.</p> + +<p>Courtois comme au vieux temps, il se courba +pour baiser la main dégantée qu’elle lui tendait, +en mettant une grâce déférente dans l’aisance +du geste.</p> + +<p>Il la contemplait, un sourire de satisfaction +dans les yeux autant que sur les lèvres.</p> + +<p>— Savez-vous, madame, que je me trouve un +vieux fou d’aller chercher la Beauté à l’Académie, +alors que la Fortune la place tout près +de moi ?…</p> + +<p>— C’est vrai, cette petite est fraîche comme +une aurore ! dit affectueusement Anne de Croissy +qui apparaissait toute prête aussi pour la promenade, +très élégante dans la correction sobre +de son costume. On ne dirait jamais qu’elle +vient de supporter deux jours de voyage !</p> + +<p>— Chérie, j’ai si bien dormi depuis… Vous, +pas ?…</p> + +<p>— Non, pas très bien… J’ai fait de mauvais +rêves…</p> + +<p>Elle avait laissé tomber les mots d’un bizarre +accent, ironique et presque douloureux. Mais, +tout de suite, elle continua, changeant de ton :</p> + +<p>— Puisque nous voilà tous réunis enfin, allons +flâner. Gérard, vous nous accompagnez, n’est-ce +pas ?… Père, vous allez à l’Académie ?… +Partez-vous en même temps que nous ?</p> + +<p>— Je pensais, en effet, me rendre à l’Académie… +mais il est bien tard… J’ai bonne +envie d’aller, comme vous, présenter mes devoirs +à saint Marc.</p> + +<p>Une lueur d’amusement passa dans les prunelles +de Gérard. Voyant avec quelle complaisance +le vieillard considérait Mme Nozales, il +devinait fort bien que c’était pour le plaisir de +l’avoir près de lui qu’il retardait sa première +visite aux maîtres.</p> + +<p>Or, c’était un plaisir que Gérard de Brye comprenait +à merveille depuis qu’il venait de voir +entrer la jeune femme. La veille, sous son voile, +elle lui avait paru déjà fort jolie ; mais il avait +surtout remarqué l’harmonie souple de la silhouette +dessinée par la robe de voyage. Maintenant +qu’il la voyait, nimbée par l’éclatante +lumière de la terrasse, il éprouvait une jouissance +aiguë qu’elle fût à ce point charmante.</p> + +<p>Mais il aurait voulu, pour l’instant, être seul à +s’en apercevoir ; et, de grand cœur, si la chose +avait été en son pouvoir, il eût lancé l’innocent +M. de Balme dans les profondeurs d’une gondole +voguant vers l’Académie. Désir vain ! Sans +soupçon de l’impatience qu’il éveillait, M. de +Balme s’engageait paisiblement, à la suite de sa +fille et de Jacqueline, dans l’étroite <i lang="it" xml:lang="it">calle</i> où +l’ombre se dorait sous le reflet de soleil qui brûlait +le faîte élevé des maisons, aux façades toutes +proches.</p> + +<p>— Alors, ce matin, nous n’allons pas en gondole ? +demanda Jacqueline, se détournant avec +une moue d’enfant déçue.</p> + +<p>— Si vous le souhaitez, nous irons, dit aussitôt +M. de Balme.</p> + +<p>Mais elle sourit, reprenant un air sage :</p> + +<p>— Ce sera pour tantôt… C’est que je suis +volontiers paresseuse pour la marche… J’adore +me faire promener… Et, depuis hier soir, la +gondole me paraît l’idéal des moyens de locomotion…</p> + +<p>— Eh bien, nous vous en ferons goûter autant +qu’il vous plaira ! N’est-ce pas ? Anne.</p> + +<p>La jeune femme cheminait en avant, la tête +un peu penchée, comme si quelque souci pesait +lourdement sur elle. A l’appel de son père, elle +se retourna une seconde. Il y avait une songerie +triste dans la profondeur de ses prunelles. +Pourtant, elle répondit gaiement ; et la causerie +devint générale, car la <i lang="it" xml:lang="it">calle</i> aboutissait à une +large voie, bordée de brillants magasins, qui +permettait enfin à Gérard de marcher près de +Mme Nozales.</p> + +<p>Elle bavardait avec une drôlerie spirituelle, +une spontanéité de petite fille. Mais son regard, +son sourire, ses propos étaient bien ceux d’une +femme, d’une femme qui sait sa puissance et +en use hardiment. Quelle créature était-elle ? +Gérard se le demandait, envahi peu à peu par +une curiosité contre laquelle il ne luttait pas. +A coup sûr, amie de Mme de Croissy, elle +appartenait au vrai monde. Mais elle donnait +l’impression d’être de celles avec qui l’on peut +oser beaucoup… Il savait maintenant qu’elle était +veuve. De toute évidence, c’était une veuve bien +consolée. Par la seule action — bienveillante — du +temps ?… ou parce que <i>le</i> ou <i>les</i> consolateurs +étaient venus ?… Séduisante comme elle l’était, +la tentation avait sûrement rôdé autour d’elle… +Et se pouvait-il qu’elle n’eût pas succombé… +avec ce visage et ce corps d’amoureuse ?…</p> + +<p>Sceptique par expérience, Gérard en doutait.</p> + +<p>Il l’observait, l’esprit en éveil, les yeux +charmés par la grâce caressante de son allure, +de ses moindres gestes, de sa jolie tête, coiffée de +fleurs, de son regard velouté entre les cils, de +ses lèvres qui éveillaient les pensées folles… +Bien d’autres, avant lui, avaient certainement +tressailli du même désir qu’elle jetait soudain +en tout son être, pareil à une petite flamme +capable de devenir incendie.</p> + +<p>Gérard de Brye n’était ni pire ni meilleur +que la foule de ses frères, les hommes, de ceux +qu’intéresse souverainement l’éternel féminin. +Il avait, à son actif, bon nombre d’aventures +dites sentimentales, encore que le sentiment n’y +eût pas joué le rôle principal. Car il y avait en +lui du conquérant, que toute belle proie attire, et +il possédait la somme d’égoïsme masculin, la +cruauté souriante et douce qui permettent à un +homme de songer, avant tout, à sa personnelle +jouissance. D’ailleurs, chevaleresque par nature, +il s’attaquait à celles-là seules qu’il estimait +capables de se défendre, et il conservait, singulièrement +vif, le respect de la femme digne de +ce respect, bien résolu à choisir telle la future +comtesse de Brye, au jour où il renoncerait à sa +liberté.</p> + +<p>Mais ce jour ne lui semblait nullement venu ; +et il jugeait pouvoir, sans scrupule, s’accorder +encore quelque temps le plaisir de chasser, à sa +fantaisie, par les chemins de traverse… Chasseur +presque toujours heureux… Il avait pour +lui le nom et la fortune, d’abord ; puis une +parfaite éducation mondaine, la culture intellectuelle +de ceux qui vivent dans un milieu +social où se frôlent les « grands de la terre », +les sommités littéraires et artistiques. Il n’avait +point, en morale, de gênants préjugés et ne +considérait point que, en matière d’amour +surtout, des principes vertueux eussent à intervenir. +Il savait être ensemble impérieux et +tendre, capable de toutes les folies pour avoir +une femme qui lui plaisait, pour l’avoir, non +pour l’épouser ; car il était ambitieux et bien +résolu à ne pas l’oublier quand sonnerait pour +lui l’heure du mariage.</p> + +<p>Tandis qu’il avançait auprès de Jacqueline +Nozales, dont M. de Balme se faisait obstinément +le guide, Gérard songeait, dépité, que c’eût été +charmant de s’en aller avec elle seule, à travers +la voluptueuse Venise, de l’emmener dans l’ombre +d’une gondole où nul regard autre que le +sien ne pourrait voir, sur le visage mobile, les +jeux divins de la lumière et de la pensée. Avec +quelle amusante vivacité dans l’impression elle +découvrait l’antique Venise, neuve pour elle ! Il +semblait que jamais elle ne dût se lasser de +contempler les ruelles pittoresques dont un rai +de soleil striait l’ombre, les canaux coupés par +l’arche d’un pont qui se reflétait dans le glauque +cristal de l’eau où les gondoles creusaient un +sillage d’argent. Flâneuse, elle s’arrêtait devant +les églises de marbre, hérissées de statues, qu’elle +apercevait au passage ; s’extasiait à la vue des +vieilles demeures gothiques, byzantines, des +palais de la Renaissance, où la pierre découpée +et fleuronnée avait des tons fauves, roussie par +la brûlure des soleils ardents.</p> + +<p>Soudain, ce fut la Piazzetta, blanche de +lumière dans le décor superbe des Procuraties ; +ayant pour fond Saint-Marc, dont les ors flambaient +sous la clarté de feu tombée du ciel de +midi, et le palais des Doges, devant lequel se +dressaient, sur le jet des colonnes, la statue de +la Fortune et le Lion symbolique, dominant +l’étendue radieuse de la lagune.</p> + +<p>D’un coup d’œil enchanté, Jacqueline enveloppait +l’ensemble célèbre. Gérard rencontra +son regard, où flottait un éblouissement, et il +dit, en souriant :</p> + +<p>— Venise vous plaît ? n’est-il pas vrai ? madame.</p> + +<p>Elle eut un rire heureux :</p> + +<p>— Je crois bien que je l’adore !</p> + +<p>— Moi aussi… Alors, puisque nous sommes +deux de ses fervents, il faudra me permettre de +vous y montrer des coins et recoins incomparables +que les profanes ignorent…</p> + +<p>Entre les cils rapprochés, le regard de Jacqueline +prit une expression qui, tout à coup, fit +disparaître en elle la petite fille rieuse.</p> + +<p>— Volontiers… Je suis très curieuse… Vous +me montrerez tout ce qui peut m’intéresser.</p> + +<p>— C’est chose convenue. J’accepte, et je recueille +la bonne promesse…</p> + +<p>Il ne devina pas qu’en cette minute elle +commençait avec lui un jeu qui la tentait.</p> + +<p>Le revoyant, elle avait pensé, satisfaite :</p> + +<p>— Décidément, il est bien… Je ne m’étais +pas trompée…</p> + +<p>Et tandis qu’elle avait l’air intéressée par les +savantes explications de M. de Balme, — dont +elle n’entendait pas un mot, — elle pensait, +devinant, avec sa clairvoyance de femme, l’impatience +de Gérard :</p> + +<p>— Ah ! Ah !… il paraît que nous lui plaisons, +à ce beau monsieur… Et bien, soit, je vais +m’amuser à le rendre amoureux… Ce sera le +complément de mon voyage !</p> + +<p>Elle n’eût pas pensé d’un cœur plus léger à +gagner une partie de tennis.</p> + +<p>Autour d’eux, une fillette rôdait, présentant +des fleurs. Gérard prévint M. de Balme qui +allait en choisir pour Jacqueline et pour sa fille.</p> + +<p>— Voulez-vous, madame, me faire l’honneur +d’accepter les premières fleurs que vous porterez +à Venise ?</p> + +<p>Elle remarqua qu’il avait choisi les roses +s’harmonisant avec le ton de sa blouse, et elle +l’en remercia, tout en glissant les fleurs dans la +dentelle de sa cravate, près du cou.</p> + +<p>M. de Balme semblait moins souriant, et il +dit, le ton un peu bref :</p> + +<p>— Est-ce que nous n’entrons pas à Saint-Marc ?</p> + +<p>— Oui, père… Nous vous suivons… Oh ! +les d’Entraigues !… Quelle bonne chance !</p> + +<p>C’étaient, justement, les amis dont Anne +avait parlé à Jacqueline, un couple jeune, sans +enfants, qui voyageait volontiers en tous pays +et avait des relations de haute volée dans toute +l’Europe.</p> + +<p>Jacqueline avait souvent rencontré Mme d’Entraigues +chez Anne de Croissy. Gérard était un +camarade de Philippe d’Entraigues. Alors, ce +fut un échange d’exclamations joyeuses, de +phrases entrecoupées ; puis des projets d’excursion +subitement esquissés, après la correcte présentation +des hommes qui accompagnaient les +d’Entraigues, — relations cosmopolites retrouvées +à Venise, deux Américains et un Russe. +Tous bavardaient comme dans un salon, indifférents +aux regards des touristes, des flâneurs +vénitiens qui prenaient des sorbets aux tables +du café Florian.</p> + +<p>— Nous dînons ce soir au Lido ! dit Mme d’Entraigues… +Venez-y aussi, Anne… Ce sera charmant !</p> + +<p>Elle demandait cela avec une vivacité aimable. +Elle était très gaie, fort intelligente, +point jolie, d’un chic raffiné.</p> + +<p>La partie s’organisa sans peine. Jacqueline +en laissa le soin à Mme de Croissy, tout affairée +à distribuer du grain aux pigeons qui voletaient +sur la place lumineuse, et, familièrement, venaient +rôder près des promeneurs. Les hommes +faisaient cercle autour d’elle, tout de suite +attirés par sa grâce capiteuse. Rieuse, rose sous +le chapeau fleuri, elle avait repris son air de +petite fille qui s’amuse et contemplait, en même +temps que les pigeons, les Vénitiennes qui passaient +abritant, sous l’éventail, leur tête nue, la +jupe traînante, le châle attaché aux épaules, +les cheveux tordus bas sur la nuque.</p> + +<p>Mais Mme de Croissy prit congé de ses amis, +devinant l’impatience de son père, qui considérait, +d’un œil avide, les mosaïques étincelantes +de Saint-Marc.</p> + +<p>Entre ses dents, le vieillard murmura :</p> + +<p>— Ah ! enfin !… enfin !…</p> + +<p>Puis, plus haut, il appela, redevenu souriant :</p> + +<p>— Madame Nozales !… permettez-moi de +continuer à vous servir de cicerone.</p> + +<p>Jacqueline n’en avait pas la moindre envie. +Mais elle ne pouvait, sans impolitesse, se dérober. +Avec une mine intéressée, Gérard près +d’elle, Anne, l’heureuse Anne regardant à sa +fantaisie, elle eut l’air de contempler les détails +que M. de Balme lui indiquait copieusement +sur la façade, avec une ferveur d’archéologue +et d’artiste. En son for intérieur, elle envoyait +au diable cet adorateur trop jaloux de sa présence, +et se maudissait d’avoir eu la coquetterie +de prétendre charmer un vieux monsieur +dont elle se souciait comme du dernier bouton +de son gant…</p> + +<p>Heureusement pour elle, Anne entrait dans +la basilique. Preste, elle se glissa à sa suite… +Et si légère qu’elle fût, alors une admiration la +fit tressaillir devant la magnificence de la vieille +cathédrale, où la pénombre se colorait d’un +mystérieux reflet de pourpre et d’or, étoilée par +les cierges dont la flamme luisait autour des +tabernacles.</p> + +<p>— Oh ! Anne, c’est très beau ! murmura-t-elle +à Mme de Croissy.</p> + +<p>D’un doigt machinal, elle esquissa un signe +de croix. Ses yeux enveloppaient, en une vision +confuse et éblouie, les hautes figures hiératiques +découpées sur la mosaïque d’or, les chapelles +somptueusement décorées, les colonnes de +marbre veiné, surchargées de figures, et les +dalles dont le dessin s’écrasait sous le flot +incessant des touristes qui circulaient, le guide +en main, ou bien assis devant quelque œuvre +d’art, l’étudiaient en une contemplation recueillie. +Cette église-là ressemblait à un musée. +Bien peu y venaient pour prier. Seules, quelques +femmes du peuple étaient agenouillées devant +les autels privilégiés où un prêtre disait une +messe que de rares fidèles suivaient.</p> + +<p>Comme si Mme de Croissy eût été dominée +par un impérieux besoin de solitude, elle avait +quitté Jacqueline et les deux hommes, et, lentement, +suivant un songe intérieur, elle avançait +dans la basilique. Mais le son d’une clochette, +qui annonçait l’élévation de l’hostie, l’arrêta +devant une chapelle. Correctement, elle inclina +la tête ; ses lèvres n’articulèrent pas un mot de +prière. Aux jours du passé, où l’épreuve s’était +abattue sur elle, mère, femme, elle avait prié, +supplié, avec une ardeur fervente et désespérée. +Et nul secours n’était venu écarter d’elle le +malheur. Elle avait perdu et son enfant et son +mari. Alors, dans la tempête de douleur qui +l’écrasait, sa foi religieuse avait sombré. Le ciel +lui semblait désormais aussi vide que sa propre +vie. Mais si elle se trompait, s’il existait une +divinité mystérieuse qui jetait les pauvres êtres +dans l’immense solitude du monde pour les y +broyer dans la souffrance et rester sourde à +leurs cris ; si une telle divinité existait, elle ne +voulait plus rien lui demander, farouchement +convaincue de l’inanité des supplications… Et +c’était un abîme de désespérance que l’âme de +cette jeune femme qui, dédaigneuse de se +plaindre, savait, sans se trahir, vivre son existence +de mondaine.</p> + +<p>Encore une fois, la clochette tinta. Les têtes +se relevèrent. Anne de Croissy eut un regard +d’envie vers ces bienheureuses qui avaient un +refuge pour toutes leurs détresses et se confiaient +paisibles à un Père céleste qui prenait soin +d’elles. Oh ! la douceur de cette illusion !… Au +fond du regard de la jeune femme passa cette +expression de tragique désolation qui, si souvent, +y errait, quand elle était seule avec elle-même. +Puis, elle reprit sa lente promenade. Elle avait +l’air d’une touriste curieuse que les hommes +remarquaient parce qu’elle était très jolie, et +les femmes parce que sa robe l’habillait à merveille. +Nul n’aurait pu soupçonner, voyant le +calme de ses traits, la minute d’angoisse qu’elle +venait de vivre.</p> + +<p>D’un coup d’œil, elle chercha Jacqueline, et +un sourire effleura sa bouche, car elle apercevait +la jeune femme sous la seule escorte de +Gérard.</p> + +<p>Il lui avait murmuré :</p> + +<p>— Voulez-vous me permettre de vous montrer…</p> + +<p>Elle n’avait pas même écouté ce qu’il souhaitait +lui faire voir… Une lueur de malice +dans les prunelles, constatant que M. de Balme +était absorbé dans l’étude d’une Vierge byzantine, +elle avait suivi Gérard, avec une allégresse +de gamine qui s’échappe…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + + +<p>Ainsi qu’il avait été convenu, tous se retrouvèrent, +à six heures, pour dîner au Lido, où les +gondoles les avaient amenés, les femmes en +robes du soir, tout comme s’il se fût agi d’une +partie à Armenonville, leurs élégances parisiennes, +inattendues dans le défilé des touristes +et des promeneurs vénitiens que la belle soirée +printanière amenait au Lido.</p> + +<p>Pourtant, du large, une brise un peu forte +soufflait. Jacqueline frileuse serra contre elle +sa longue mante de drap mastic, si pâle qu’il +paraissait blanc.</p> + +<p>Un peu déçue, elle regardait, sous les arbres +verdissants, encore poudrés de fleurs, le décor +banal des restaurants et des hôtels qui se pressaient +fraternellement, envahis par une foule +quelconque. Et ses lèvres se retroussaient avec +une inconsciente moue de dédain que Gérard +remarqua, amusé.</p> + +<p>— Vous n’avez pas l’air enthousiasmée du +Lido ? madame, interrogea-t-il en souriant. +Sans souci des regards sévères de M. de Balme +et des intentions évidentes des autres hommes +de leur groupe, il se faisait le cavalier de +Mme Nozales.</p> + +<p>— Mais je ne suis pas enthousiasmée du +tout… Je me crois à Billancourt ou au Point du +Jour… C’est plutôt laid ici… Et vulgaire !</p> + +<p>Il se mit à rire franchement du ton désappointé +dont elle avait parlé.</p> + +<p>— Ne regardez pas toutes ces vilaines bâtisses, +madame, ni ces allées trop neuves, ni ces piteuses +plantations… et venez voir la mer… Elle est là, +toute proche… Vous la sentez, n’est-ce pas ?… +Et vous l’entendez…</p> + +<p>Sans plus s’occuper des autres qui attendaient +poliment la fin du conciliabule entre M. de +Balme, très gourmet, et le maître d’hôtel, il +l’entraînait, jaloux de l’avoir un instant à lui +seul, lui faisait traverser la terrasse, hérissée +de petites tables, qui gardait l’entrée de la +plage.</p> + +<p>Ils descendirent l’escalier… Et, devant eux, +alors, sous le ciel du crépuscule, apparut enfin +l’horizon d’une pleine mer houleuse et frémissante, +qui roulait vers le sable de longues et +sinueuses vagues d’un bleu sombre, poudrées +d’un frisson d’écume. Pas une voile ne se +dressait sur la mouvante solitude. Nul autre +bruit que celui du flot heurtant nonchalamment +la plage et les voix de quelques garçonnets, +bruns comme de petits bronzes, qui +jouaient pieds nus sur le sol humide, silhouettes +fragiles découpées dans l’immensité de l’horizon +désert.</p> + +<p>Les lèvres gourmandes, Jacqueline humait +l’air vif.</p> + +<p>— Ah ! oui, c’est mieux ici ! marmotta-t-elle, +insouciante du vent qui soulevait des cheveux +légers autour de ses tempes.</p> + +<p>Elle pensait que ce serait un joli début pour +un flirt, cette flânerie solitaire sur une plage +qui paraissait sans fin, à l’heure du couchant, +avec un beau garçon très chic, tout occupé +d’elle.</p> + +<p>Aussi, pour n’être pas trop vite rejointe par +ses amies, elle se mit à marcher, droit devant +elle, sur le sable où errait un reflet pourpre, +longeant le flot qui montait en ondulations +molles, avec un chant berceur…</p> + +<p>Elle n’avait pas invité Gérard à la suivre, +tant elle était certaine qu’il le ferait. Aussi elle +ne s’étonna pas d’entendre tout près d’elle une +voix dont les sonorités lui étaient déjà familières :</p> + +<p>— Pourquoi vous enfuyez-vous ainsi ? madame.</p> + +<p>Sans tourner même la tête vers lui, elle répliqua +tranquillement :</p> + +<p>— Je ne m’enfuis pas, je me promène… Je +contemple l’Adriatique.</p> + +<p>Elle avait dit cela avec une emphase drôle. +Il se mit à rire.</p> + +<p>— Et comme vous êtes infiniment bonne, +vous m’autorisez bien à la contempler auprès de +vous ?…</p> + +<p>— Mon Dieu, si cela vous est agréable, je +vous y autorise pleinement… Mais j’ai peur +d’être une compagne fort peu récréative… Je +crois que je vais avoir la contemplation silencieuse…</p> + +<p>— Veuillez être certaine, madame, que je +respecterai votre… recueillement pour peu que +vous le désiriez…</p> + +<p>— Je ne le désire pas du tout ! fit-elle avec +un rire léger. Causons…</p> + +<p>Cette fois, elle s’arrêtait, après un rapide coup +d’œil en arrière, certaine maintenant de n’être +pas rejointe. Presque lointaine, elle apercevait, +un peu isolée, la silhouette haute et svelte +d’Anne de Croissy qui semblait regarder l’ondoyant +infini des eaux… Puis, devant la terrasse, +le groupe des hommes avec Mme d’Entraigues.</p> + +<p>C’était parfait ainsi… Seulement, il faisait +beaucoup de vent sur cette plage… Et, d’un +geste vif, elle leva les bras pour fixer les petites +mèches folles qui voletaient sur sa nuque. Le +manteau, écarté une seconde, laissa voir le corps +souple, autour duquel la brise enroulait le crêpe +de Chine de la robe. Dans le ruban de la ceinture, +il y avait une grosse touffe de violettes et +quelques-unes encore des roses que Gérard lui +avait offertes le matin. Du doigt, elle les effleura, +les lui montrant.</p> + +<p>— Voyez, elles ne sont pas encore fanées et +elles m’ont embaumée tout l’après-midi !</p> + +<p>Elle détachait un pétale et le respirait ardemment, +car elle adorait la senteur pénétrante des +fleurs qui meurent ; mais la brise, soudain, +l’emporta dans le crépuscule bleuissant, où il +parut un frêle papillon.</p> + +<p>Tout en parlant, elle avait levé la tête vers +Gérard qui la regardait… Il avait cette expression +que, tant de fois, elle avait vue luire dans les +yeux des hommes arrêtés sur elle. Elle fut très +contente. Le jeu s’engageait bien ; ce Gérard de +Brye, qu’elle ne redoutait pas plus que tant +d’autres qui l’avaient courtisée, lui semblait +vraiment devoir être un partenaire digne d’elle.</p> + +<p>L’expression candide, elle interrogea, serrant +autour d’elle les plis de son manteau :</p> + +<p>— Peut-on demander pourquoi vous me +regardez de cet air attentif ?…</p> + +<p>— Je pensais… Mais peut-être vais-je vous +offenser…</p> + +<p>— Pourquoi donc ? Je ne suppose pas que +vous ayez rien à me dire d’offensant.</p> + +<p>— Eh bien, je pensais que j’avais eu tort de +vous croire infiniment bonne…</p> + +<p>— Vraiment !… Et parce que ?…</p> + +<p>Elle avait encore une mine innocente de +fillette qui s’amuse, — un peu moqueuse, — mais +comme son regard était celui d’une +femme !</p> + +<p>— Parce que vous vous plaisez, je le devine, +même j’en suis convaincu, pour être franc…, à +prendre le cœur de ceux qui vous approchent, +à cette seule fin de vous en faire des joujoux…</p> + +<p>— Je suis un monstre, alors ?</p> + +<p>— Un monstre, parce que vous usez de la +puissance de séduction qui vous a été donnée +par la nature ?… je ne peux vraiment dire par +le ciel…</p> + +<p>— J’en use… j’en use… Qu’en savez-vous ? +Depuis hier soir, seulement, vous me connaissez…</p> + +<p>Elle le regardait entre les cils, rieuse, la +bouche ironique et caressante.</p> + +<p>Irrité de la sentir si maîtresse d’elle-même, +il lui lança brusquement, avec une franchise +hardie :</p> + +<p>— C’est vrai, j’ai fort peu l’honneur de vous +connaître… Et pourtant, je jurerais que vous +êtes coquette… comme un démon !</p> + +<p>— Non… tout simplement comme une +femme !…</p> + +<p>— Vous l’avouez ?</p> + +<p>— Mais oui… Pourquoi pas ?… Je ne serais +pas une vraie femme, si je n’étais pas coquette !</p> + +<p>Elle parlait avec une aisance tranquille, sachant +bien son pouvoir dont elle jouissait passionnément. +La mer, obscure maintenant, +avait, à ses pieds, des frissons neigeux comme +le soir, à Trouville, où Pierre Chartrans lui avait +enfin livré son âme. Mais elle n’y pensait guère. +Elle était tout à l’amusement du flirt avec cet +homme qu’elle prétendait rendre amoureux +d’elle… Et cela, sans le moindre scrupule, car +elle le jugeait de taille à se défendre, et aussi +à supporter sa défaite…</p> + +<p>Serrée dans son collet de drap blanc que le +vent moulait sur ses épaules, elle avait la silhouette +d’une fine tanagra…</p> + +<p>Il l’enveloppa de ce regard qui semblait vouloir +la prendre.</p> + +<p>— Pourquoi êtes-vous coquette ? madame.</p> + +<p>— Parce que cela m’amuse.</p> + +<p>— Alors, naturellement, vous aimez qu’on +vous fasse la cour ?…</p> + +<p>— J’adore cela ! bien entendu.</p> + +<p>Il ne savait vraiment si elle plaisantait ou non, +car dans son badinage espiègle et provocant +semblait vibrer quelque secrète promesse.</p> + +<p>Et il songea encore, cinglé par une curiosité +impatiente :</p> + +<p>— Quelle femme est-elle ?</p> + +<p>Depuis le matin, il se l’était demandé bien +des fois, car son souvenir était demeuré en lui +comme ces parfums qui pénètrent subtilement.</p> + +<p>Dans l’ombre du soir approchant, il contemplait +la ligne délicieuse de sa bouche, le velours +sombre de ses yeux d’amoureuse… Et, d’une +voix assourdie, il reprit :</p> + +<p>— Alors, vous m’autorisez à vous faire la +cour ?</p> + +<p>— Oh ! certes, si cela vous tente… et si vous +n’avez pas d’ambitions trop hautes… Vous +voyez que je préviens mon monde de façon bien +honnête !</p> + +<p>Hardiment, il dit :</p> + +<p>— Des ambitions, quel homme n’en a pas ? +En tous cas, moi j’en ai toujours auprès des +femmes créées pour faire oublier toute sagesse…</p> + +<p>Jacqueline eut un imperceptible tressaillement. +Elle venait d’avoir l’impression qu’une +volonté allait chercher à dominer la sienne, +la sienne fuyante comme l’onde ; et elle en +éprouvait une sorte d’appréhension vague qui, +d’ailleurs, n’était pas sans charme. Mais elle se +reprit tout de suite ; et, railleuse, elle riposta, +ses dents menues luisant entre ses lèvres que +l’embrun mouillait :</p> + +<p>— Ayez toutes les ambitions qu’il vous +plaira… Peu m’importe… je suis très mauvaise +joueuse… Je ne paye pas… Vous êtes averti… +Si vous êtes exigeant, mieux vaut que vous +demeuriez sur vos terres !</p> + +<p>— Je suis averti… Et pour être aussi sincère +que vous, je vous préviens que, loin de demeurer +dans mes terres, je prétends pénétrer sur les +vôtres pour m’appliquer de toutes mes forces à +vous conquérir !</p> + +<p>— Soit, fit-elle avec un singulier sourire. +Comme il vous plaira…</p> + +<p>Une seconde, leurs regards se croisèrent : +regard de l’homme qui veut, regard de la femme +qui se joue du désir provoqué. Puis, d’un geste +insouciant, elle souleva un peu ses épaules.</p> + +<p>Pourtant, en cette minute, le souvenir de +Pierre Chartrans passait — lointain — en sa +pensée. Allait-elle dire un mot qui avertirait +Gérard de Brye qu’il n’avait plus le droit de +chercher « à la conquérir », comme il disait ?…</p> + +<p>Il continuait :</p> + +<p>— Et quand vous allez avoir retrouvé vos +amis, vous ne m’enlèverez pas la permission +donnée ?… Promettez…</p> + +<p>— Je promets… pour tout le temps où le +jeu… vous entendez, <i>le jeu</i>, m’amusera.</p> + +<p>Son sourire avait cette grâce impertinente qui +en avait ensorcelé bien d’autres. Gérard fit un +mouvement pour saisir ses deux mains et l’attirer…</p> + +<p>Mais il s’arrêta court… La voix de Mme de +Croissy, apportée par le vent, arrivait jusqu’à +eux, appelant :</p> + +<p>— Jacqueline !… Il est tard… Il faut retourner.</p> + +<p>Elle tressaillit dans un sursaut de créature qui +s’éveille ; tout au plaisir de son flirt, elle avait +oublié qu’elle n’était pas seule au Lido avec +Gérard de Brye. Et, un peu saisie, elle regarda le +jeune homme avec une mine de confusion si +drôle qu’il se mit à rire. Elle aussi. Puis, philosophiquement, +elle conclut :</p> + +<p>— Je crois que je vais être grondée… Ce +n’est pas poli du tout de planter là tout le monde +pour faire un aparté. Mais tant pis !… A mon +âge, je ne peux plus être traitée en bébé… Maintenant, +je vais faire la femme correcte…</p> + +<p>Et, sans plus s’occuper de Gérard, elle se rapprocha +rapidement de Mme de Croissy qui l’attendait, +immobile, le visage pensif.</p> + +<p>— Chère, nous voici ! cria-t-elle, gaiement. +Et, sans le moindre embarras, elle acheva, +arrivée près de son amie :</p> + +<p>— Vous trouvez aussi que c’est autrement +mieux ici qu’à l’arrivée au Lido ? n’est-ce pas, +Any. M. de Brye et moi nous étions sous le +charme…</p> + +<p>Dans l’ombre, un sourire effleura la bouche +de Mme de Croissy. Mais elle ne releva pas +l’exclamation de Jacqueline et se mit à causer +avec elle et Gérard, tout en se dirigeant vers +l’escalier de la terrasse. Comme ils en approchaient +tous trois, elle dit à son cousin, tout à +coup :</p> + +<p>— Gérard, vous seriez bien aimable de hâter +un peu le pas pour annoncer que nous arrivons. +Mon père va s’agiter si le dîner ne commence +pas à l’heure dite.</p> + +<p>Il s’inclina, et les deux jeunes femmes le suivirent +plus lentement, devenues silencieuses, +chacune reprise par ses pensées.</p> + +<p>— Jacqueline, est-ce que vous avez dit à +Gérard que vous étiez fiancée ?</p> + +<p>L’accent de Mme de Croissy avait, dans le +silence de la plage, une sorte de gravité.</p> + +<p>Jacqueline dressa la tête, étonnée, et répéta :</p> + +<p>— Que je suis fiancée ?</p> + +<p>Puis elle eut un rire léger.</p> + +<p>— Sûrement non, je ne le lui ai pas dit ! Il +me considérerait aussitôt comme une châsse et +ne s’occuperait plus de moi.</p> + +<p>— Ah !… Et vous désirez qu’il s’occupe de +vous ?</p> + +<p>Drôlement, elle avoua sans façon.</p> + +<p>— Oui, autant que possible… Vous savez +bien que je suis une misérable coquette, et que +cela m’amuse royalement de tourner les têtes +masculines !… Et puis, votre beau cousin a un +air si sûr de lui-même que ce serait un vrai +régal de le rendre un brin amoureux pendant +que nous sommes ensemble à Venise.</p> + +<p>— Et s’il en souffre ?</p> + +<p>De nouveau, le rire de Jacqueline sonna dans +la paix du soir.</p> + +<p>— Il n’en souffrira pas… Soyez sans crainte ! +Quand nous ne nous verrons plus, il m’oubliera. +Il est de force à résister à un caprice passager… +A Vienne, il a dû en commettre et en +voir bien d’autres ! Il vous a la mine d’un homme +faisant volontiers des victimes, auquel il serait +excellent de se trouver, à son tour, sur le gril, +par aventure…</p> + +<p>Toutes deux s’étaient arrêtées au pied de l’escalier. +Anne mit la main sur l’épaule de Jacqueline. +Il faisait nuit. Des étoiles flambaient dans +le large ciel où le vent entraînait quelques nuées +errantes.</p> + +<p>— Est-ce que vous croyez, Jacqueline, que +Pierre Chartrans apprécierait votre nouvel amusement ?</p> + +<p>La jeune femme fit l’insouciant geste d’épaules +qui lui était familier :</p> + +<p>— Bah ! il n’en saura rien… Il est là-bas, +occupé de ses Chinois… Il a autre chose en +tête que mes distractions !… Mais, d’ailleurs, +il n’ignore pas, je l’en ai averti honnêtement, +que, même mariée, je me ferai faire la cour !…</p> + +<p>— Et vous croyez qu’il supportera cela paisiblement ?</p> + +<p>— Puisqu’il saura que je suis son bien, et +qu’avec les autres, ce n’est qu’un jeu…</p> + +<p>— Mais ce jeu-là fait tant de mal à celui qui +aime et qui en a le spectacle.</p> + +<p>Jacqueline regarda Mme de Croissy, étonnée +de son accent. Était-ce donc l’air de Venise qui +la transformait et la faisait différente à ce point +de ce qu’elle était à Paris, silencieuse, avec +quelque chose de triste, presque de douloureux +dans le regard, désireuse de solitude.</p> + +<p>Mais Anne n’était pas de celles qu’on questionne ; +et, comme elle s’était mise à monter +l’escalier de la terrasse, Jacqueline la suivit, +sans un mot, oublieuse déjà de ses paroles, +sans remords à l’égard de son fiancé dont le +souvenir s’estompait pour elle dans la satisfaction +de voir si bien s’engager la partie avec Gérard +de Brye.</p> + +<p>Quand les deux jeunes femmes apparurent, +elles furent accueillies par les joyeux reproches +du groupe qui les attendait. M. de Balme, +devenu indifférent aux courants d’air, était +là, lui aussi, et il marmotta un expressif : +« Enfin ! » quand Jacqueline apparut toute rose +de la brûlure du vent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + + +<p>Le dîner fut très gai, servi sous une véranda +qui s’ouvrait sur l’étincelant panorama de +Venise, scintillante des feux du soir. En sa qualité +de doyen, M. de Balme présidait la table ; +Jacqueline, ayant été invitée par lui à occuper +sa gauche, n’avait pu se dérober à un honneur +qui lui semblait bien dénué de charme. D’ailleurs, +jugeant qu’il était sage de faire oublier +sa promenade solitaire sur la plage avec Gérard +de Brye, elle se prêtait à tous, sauf à lui, dont +elle semblait totalement désintéressée. Elle causait +avec les autres hommes, spirituellement +amusante et charmeuse, ravie de se sentir frôlée +par leurs vaines convoitises, contente d’être très +en beauté. Elle venait encore de le constater +dans la grande glace du vestiaire, tandis qu’elle +arrangeait un peu ses cheveux, ébouriffés par +la brise, ombrait ses joues d’un soupçon de +poudre, son manteau enlevé par les soins de +Gérard.</p> + +<p>D’un air d’intérêt, elle écoutait les explications +que, sur sa demande, lui donnait M. de +Balme, au sujet des maîtres italiens qu’il devait, +le lendemain, l’emmener voir à l’Académie. Et +lui, tout à fait rasséréné, conférençait allègrement +sur ses artistes favoris, disant des choses +justes, subtiles et délicates, en phrases trop +longues qui, d’ailleurs, semblaient captiver Jacqueline. +A voir sa mine d’attention, on eût pu +la croire préoccupée infiniment des problèmes +artistiques soulevés par ce fervent adorateur +des belles œuvres.</p> + +<p>Gérard, assis à l’extrémité de la table, l’observait, +agacé d’être placé loin d’elle, vexé +aussi de lui voir une liberté d’esprit qui, de +toute évidence, prouvait que les propos échangés +entre eux sur la plage avaient été pour elle +un simple badinage, auquel, déjà, elle ne pensait +plus…</p> + +<p>Et, brutalement, il songea, comme elle interrogeait +M. de Balme sur les œuvres de Carpaccio, +d’un ton raisonnable d’écolière, soigneuse +de s’instruire :</p> + +<p>— Quelle coquette ! Elle se fiche pas mal de +Carpaccio et confrères… Mais il lui faut aussi +tourner la tête de ce vieux fou, en flattant ses +manies…</p> + +<p>Une coquette, soit !… Mais combien adorable !… +Il en revenait toujours à la regarder, +presque exaspéré de la voir séduisante ainsi, +toute rose sous la flamme des lampadaires, rose +comme sa robe, rose comme les fleurs qu’elle +déchiquetait des dents ou dont elle frôlait ses +lèvres, en bavardant avec son autre voisin, un +robuste Américain, qui la couvait d’un regard +admiratif… Comment avait-elle pu, en un seul +jour, s’être ainsi emparée de lui, tellement +qu’elle seule existait pour lui, dans cette réunion +où d’autres femmes cependant étaient jolies ; +d’abord, sa cousine, Anne de Croissy, dont il +goûtait les beaux yeux pensifs, la bouche à la +Joconde, la grâce aristocratique ; puis les deux +Américaines, amies de Mme d’Entraigues, sa +voisine surtout, une blonde éblouissante, habillée +à ravir, mais pas assez féminine, dépourvue +de ce je ne sais quoi qui était ensorcelant chez +Jacqueline Nozales.</p> + +<p>Irrité contre lui-même, contre elle qui paraissait +avoir tout à fait oublié son existence, il se +jura de ne plus s’inquiéter d’elle, tout au moins +jusqu’à la fin du dîner ; et il se lança résolument +dans la conversation qu’Anne et Mme d’Entraigues +dirigeaient avec un égal entrain, semblait-il. +Mais un observateur clairvoyant eût trouvé factice +cette animation de Mme de Croissy, toute +gaie qu’elle se montrât, vive à la riposte, autant +que Jacqueline, qui s’amusait royalement, et +saupoudrait Gérard d’une très volontaire indifférence, +afin de le mettre mieux en goût.</p> + +<p>Pourtant, le dîner fini, elle pensa qu’elle +devait s’humaniser un peu ; et comme tous sortaient +pour jouir de la nuit douce, elle sut, par +une habile manœuvre, se trouver près de lui à +qui elle avait demandé son manteau.</p> + +<p>Il l’aida à s’en envelopper. Alors, elle eut, +pour le remercier, ce sourire dont elle gratifiait +ses élus, voluptueux autant qu’une caresse. Et +comme il demeurait près d’elle, dans l’ombre +étoilée, elle interrogea, d’un ton de parfaite +innocence, tout en remettant ses gants :</p> + +<p>— Pourquoi paraissiez-vous furieux pendant +le dîner ?… Qu’est-ce donc qui vous était +arrivé ?</p> + +<p>— Vous ne le soupçonnez pas ?</p> + +<p>Elle se mit à rire ; et, avec son impertinente +aisance, elle riposta :</p> + +<p>— Je m’en doute bien un peu… Mais je ne +comprends pas du tout de quoi vous vous +plaignez… Je vous ai averti… Je suis mon bon +plaisir…</p> + +<p>Si la conscience ne lui était restée que des +yeux pouvaient les observer, il l’eût, dans un +sursaut de colère, saisie entre ses bras, pour +clore, sous sa bouche, les lèvres moqueuses… +Mais la vie mondaine l’avait bien discipliné ; et +il murmura seulement d’un bizarre accent, +absolu et suppliant :</p> + +<p>— Je veux que vous soyez bonne pour moi !</p> + +<p>— Je le serai peut-être demain… C’est possible…</p> + +<p>Il fit un brusque mouvement. Elle le sentit +frémissant comme elle souhaitait. Ses yeux, +alors, flambèrent de plaisir ; et, changeant de +ton, elle acheva, avec un sourire qui demandait +grâce :</p> + +<p>— J’avoue que j’ai été un peu taquine… +Faisons la paix, voulez-vous ? Si vous me connaissiez +plus, vous sauriez que je tourmente seulement +mes amis… ou mes grands ennemis.</p> + +<p>Il allait répondre ; mais elle aperçut M. de +Balme qui approchait. Et, soucieuse de n’être +plus accaparée par son vieil admirateur, laissant +Gérard, elle revint vers le groupe qui s’était +formé autour de Mme d’Entraigues et d’Anne +de Croissy.</p> + +<p>Celle-ci ne causait plus depuis qu’elle était +assise dans l’ombre. Tous, pourtant, devisaient +gaiement autour d’elle, charmés par la nuit +tiède où vibrait la lointaine rumeur des chansons +qui montaient des gondoles illuminées.</p> + +<p>Ayant prétexté un mal de tête, elle demeurait +silencieuse, immobile, les mains croisées sur +ses genoux, d’un geste de lassitude. Jacqueline, +tout à coup, se pencha vers elle, avec un +baiser :</p> + +<p>— Annette, ma chère, je crois bien que vous +dormez !… Avouez…</p> + +<p>Elle s’arrêta court. Ses lèvres venaient de +sentir que le visage de Mme de Croissy était +humide de larmes qui glissaient sous les paupières +abaissées sans qu’elle fît, pour les essuyer, +un mouvement qui l’aurait trahie.</p> + +<p>Saisie, Jacqueline se redressa, trop femme +du monde pour laisser soupçonner la détresse +de son amie. Et elle se remit à causer.</p> + +<p>Mais le mystérieux chagrin de la jeune femme +la désorientait. Qu’avait-elle donc ?… Jamais, à +Paris, Jacqueline ne l’avait vue ainsi. Et, intriguée, +elle se demandait, avec le regret de se +sentir impuissante à la consoler, car elle détestait +voir souffrir :</p> + +<p>— Que lui est-il arrivé ?… Nous sommes tous +si gais ? Pourquoi ne s’amuse-t-elle pas comme +nous ?…</p> + +<p>Pour sa part, Jacqueline s’amusait si bien à +créer autour d’elle la petite cour qui lui était +indispensable, — comme l’air pour respirer, — qu’elle +avait complètement oublié la tristesse de +Mme de Croissy quand tous se séparèrent, au +retour du Lido, les rendez-vous pris pour le +lendemain. La jeune femme, d’ailleurs, les avait +organisés avec une si parfaite liberté d’esprit, +un tel entrain, que Jacqueline, de très bonne foi, +eût affirmé qu’il y avait erreur, si on lui avait +dit que Mme de Croissy avait un douloureux +souci.</p> + +<p>Les deux jeunes femmes, alors, regagnèrent +l’hôtel sous la seule escorte de M. de Balme, qui +avait péremptoirement décliné l’offre faite par +Gérard de les accompagner. Même, le jeune +homme dut se contenter d’un distrait serrement +de main de Jacqueline qui, de nouveau, faisait +généreusement à M. de Balme l’aumône de sa +grâce et de son attention.</p> + +<p>Très correct, il dit, portant à sa bouche les +doigts qu’elle lui tendait :</p> + +<p>— A demain, alors, madame.</p> + +<p>Elle répéta :</p> + +<p>— Oui, à demain ! Nous avons passé une bien +agréable soirée, ne trouvez-vous pas ?… C’est +exquis d’être à Venise !</p> + +<p>Oui, exquis, à condition qu’elle ne se moquât +pas de lui comme elle avait l’air de le faire… +Et, encore une fois, un âpre désir gronda en +lui de dompter sous des caresses cette impertinente +et adorable créature.</p> + +<p>Tentation irréalisable !… Il devait se borner +à la voir s’éloigner auprès de M. de Balme, sa +svelte silhouette découpée par le clair de lune +sur les dalles de la Piazzetta. Et, nerveux, il s’en +alla flâner au hasard, se jugeant stupide dans +son soudain emballement pour une coquette.</p> + +<p>Elle, pendant ce temps, prenait congé de +M. de Balme sur la terrasse de l’hôtel, devant +laquelle une gondole, pailletée de lumière, avait +amené une « compagnie » de musiciens, qui +chantaient tour à tour d’ardentes mélodies et +des chansons folles comme des saltarelles.</p> + +<p>— Alors, c’est entendu, chère madame, +demain matin, j’aurai le plaisir de vous piloter +à l’Académie.</p> + +<p>— C’est chose entendue, puisque la société +d’une profane telle que moi ne vous effraie +pas…</p> + +<p>Elle lui souriait comme elle eût souri à Gérard, +à n’importe quel autre, parce qu’elle était la +coquetterie même. Sur la terrasse, tous les +regards masculins, plus ou moins discrètement, +étaient braqués sur elle, mince sous le long +manteau du soir qu’elle avait entr’ouvert. M. de +Balme, lui aussi, la contemplait, comme une +joie des yeux.</p> + +<p>— Je suis bien sûr, madame, que vous +n’êtes nullement une profane, quoi que vous en +disiez… En tous cas, si vous voulez jouir plus +pleinement des œuvres que nous allons voir, en +les connaissant mieux, demandez à Anne de vous +prêter, ce soir, le bouquin que je lui ai donné sur +l’Académie de Venise. Ce vous sera une excellente +initiation.</p> + +<p>— Très bien, merci. En passant devant la +chambre d’Anne, je vais lui emprunter le +volume.</p> + +<p>Elle s’en souciait autant que d’un fétu de +paille. Mais elle se savait suivie par le regard du +vieux gentilhomme. Et, ainsi qu’elle l’avait +annoncé, elle se dirigea vers l’appartement de +Mme de Croissy et frappa. Il lui parut que la +voix d’Anne répondait d’entrer et elle entr’ouvrit +la porte.</p> + +<p>Mais, tout de suite, elle s’arrêta. La pièce était +obscure. Seulement, avec la porte ouverte, était +entré un jet de clair de lune qui tombait sur la +jeune femme assise devant la fenêtre, la tête +posée sur ses mains jointes. Au frémissement de +ses épaules, on eût dit qu’elle sanglotait…</p> + +<p>Jacqueline n’osait bouger, interdite et compatissante, +prête à fuir, dans la crainte d’être +indiscrète. Mais Mme de Croissy l’avait entendue. +Elle redressa la tête et, dans la blanche clarté, +Jacqueline vit son visage mouillé de larmes. Aussitôt, +elle laissa retomber la porte derrière elle.</p> + +<p>— Anne, ma chérie, qu’est-ce que vous +avez ?…</p> + +<p>Sans bouger, d’un accent bas et violent, +Mme de Croissy articula, comme si les mots +jaillissaient, malgré elle, de ses lèvres :</p> + +<p>— Je suis lâche, misérablement lâche… Je +n’aurais pas dû venir à Venise… C’est là qu’il y +a huit ans, je suis arrivée aussitôt après mon +mariage… J’y ai passé mes premiers jours +de femme… Et je me souviens de trop de bonheurs +fous et menteurs… Aujourd’hui, Jacqueline, +j’ai souffert comme dans les pires jours +que j’ai traversés… Ah ! oui, c’en est une torture, +de se souvenir des jours heureux quand on +a le cœur broyé et qu’on regrette… à en mourir !</p> + +<p>Jamais Jacqueline n’avait entendu de telles +paroles sortir de la bouche de Mme de Croissy, +ni elle ne l’avait vue s’abandonner ainsi. Elle +eut conscience qu’en effet, la jeune femme +venait de vivre des heures qui lui avaient été +un calvaire. Elle était à bout de forces, incapable +de se maîtriser plus longtemps, dans une +détente de ses nerfs. Elle traversait un de ces +moments de crise morale où l’âme ne peut plus +étouffer le cri de sa souffrance et la clame sans +souci d’être entendue.</p> + +<p>Saisie, Jacqueline murmura :</p> + +<p>— Oh ! Any, jamais je n’aurais cru que vous +aimiez encore ainsi votre mari !</p> + +<p>Du même accent, douloureux et martelé, la +jeune femme reprit :</p> + +<p>— Oui, je l’aime toujours… misérablement, +malgré tout… malgré le mal qu’il m’a fait… +Je l’aime, et pourtant je le connais bien tel +qu’il est, égoïste, léger, insouciant jusqu’à la +cruauté… Et cette clairvoyance, c’est cela seul +qui me remonte un peu dans ma propre estime… +Mais penser qu’il y a eu un temps,… +quand j’étais jeune fille, où je déclarais — et +j’étais bien sincère, allez — que je ne pourrais +jamais aimer quelqu’un en qui je n’aurais pas +confiance… Quel orgueil stupide !… Je sais le +peu que vaut Roger, je sais qu’il m’a trompée +sans pitié et pour qui, souvent !… Je sais qu’il +me trompera encore, qu’il me déchirera encore +le cœur, sans en avoir souci une seconde… Je +sais tout cela… Et s’il arrivait ici, ce soir, je +lui ouvrirais les bras, folle de joie qu’il voulût +bien me garder contre lui… Mon Dieu, oh ! mon +Dieu, on ne peut donc se guérir d’aimer ?… +Mais de quoi sont faits nos cœurs pour que tout +notre désir ne puisse les rendre insensibles !</p> + +<p>D’un geste d’angoisse, elle tordait ses doigts +dont les bagues scintillaient dans la nuit. Peut-être +ne pensait-elle pas même que ses paroles +étaient entendues. Elles lui échappaient pareilles +à une plainte désespérée que ses lèvres +tremblantes articulaient tragiquement.</p> + +<p>Jacqueline la contemplait, effarée par cette +force de passion qui lui était inconnue.</p> + +<p>Et entre elles il y eut un silence. Dans la douceur +du beau soir lumineux vibraient les chansons +amoureuses qui s’échappaient de la gondole +arrêtée encore devant la terrasse. Une lueur +argentée ruisselait sur les marches de la <i lang="it" xml:lang="it">Salute</i>, +sur les eaux fuyantes du Grand Canal, sur les +vieux palais dont les balcons fleuris épandaient, +dans l’air tiède, la senteur du printemps…</p> + +<p>Par la fenêtre large ouverte, Mme de Croissy +voyait cette paix suprême des choses. Si bas, +qu’à peine Jacqueline l’entendait, elle murmura +passionnément :</p> + +<p>— Oh ! être comme ces pierres, ne plus sentir, +ne plus penser, ne plus me souvenir… surtout, +ne plus aimer…</p> + +<p>Indécise, Jacqueline dit doucement :</p> + +<p>— Anne, vous croyez que vous seriez plus +heureuse si vous n’aimiez plus votre mari ?</p> + +<p>Mme de Croissy eut un geste machinal pour +rejeter en arrière une ondulation de ses cheveux +qui semblait lourde à son front.</p> + +<p>— Heureuse ? Je ne peux plus l’être… J’ai +trop souffert… Quand on a vécu les heures +d’agonie que j’ai traversées, on en sort comparable +à une pauvre plante déracinée qui +se laisse emporter à tous les vents… Mais si +je n’aimais plus mon mari, du moins, j’aurais +la paix. Il ne pourrait plus me torturer avec +ses abandons et ses retours fugitifs qui me +donnent, ah ! si douloureux, le sentiment de +tout ce que j’aurais pu posséder de bonheur, +comme d’autres femmes… Ne plus l’aimer… +Je sais bien, mon Dieu, que si je voulais me +détacher de lui, j’y arriverais, car j’ai une rude +volonté. Il deviendrait pour moi ce que sont +les morts qui nous ont été très chers… Mais +alors, ce serait si horrible, le vide absolu de +ma vie ! Qu’est-ce qui me resterait, à moi qui +suis seule dans l’existence… Et je ne prends +pas la résolution qui nous séparerait… J’ai +pitié de mon pauvre cœur qui a toujours soif de +se donner, même pour être meurtri, repoussé, +crucifié… Cet amour pour un être que j’en juge +indigne, c’est un jouet que je lui donne afin de +tromper son isolement… Ah ! quelle malheureuse +je suis !…</p> + +<p>Elle s’arrêta court ; et Jacqueline la vit soudain +mordre violemment ses lèvres, coupables +de livrer ainsi le secret de sa misère, d’ordinaire +gardé avec une fierté jalouse. Personne au +monde, surtout la créature frivole qu’était +Jacqueline, n’aurait dû savoir pourtant que, +dans le secret de son cœur, elle était auprès de +cet homme comme une mendiante que la plus +humble aumône fait tressaillir de joie… Elle +avait dit bien vrai ; elle le jugeait avec une +clairvoyance impitoyable ; et, à certaines heures, +quand elle avait mesuré sa fragilité, elle avait +pu se croire délivrée enfin du terrible mal d’aimer. +Alors, elle avait respiré, comme dans +l’allégresse d’une délivrance. Puis il revenait +à elle, séduisant et tendre, inconscient du mal +qu’il venait de lui faire ; et, vaincue, elle pardonnait, — sans +oublier, — dédaigneuse de se +plaindre, ayant appris la vanité des reproches, +comme des promesses qu’il lui murmurait +avec des baisers qui la berçaient, dans l’oubli +de l’ivresse.</p> + +<p>Ah ! être délivrée de cette horrible servitude ! +Et tout ce qu’elle pouvait, c’était de cacher à +tous et à lui combien elle était faible… +Comme elle se méprisait de cette faiblesse dont +rien ne triomphait… Ni les trahisons apprises, +ni les froissements quotidiens, ni les occupations +de toute sorte dont elle surchargeait sa +vie, dans l’espoir d’être distraite de l’amour +imprimé en elle, pareil à un stigmate… Si son +enfant lui eût été laissé, peut-être alors elle +aurait pu devenir seulement mère et oublier sa +mortelle déception de femme… Mais comme +elle venait de le dire à Jacqueline, elle se sentait +seule au monde, malgré l’affection de son +père et de sa mère, les sympathies, les amitiés +vraies, rencontrées dans la cohue des relations +indifférentes… Et elle était incapable de se +reprendre à un nouvel amour, autant parce que +son cœur ne lui appartenait pas que parce +qu’elle était trop fière et trop loyale pour les +mensonges de l’adultère.</p> + +<p>Tous ses efforts arrivaient seulement à lui +permettre d’offrir au monde et à son mari un +masque tranquille de femme indifférente à une +destinée dont elle s’accommodait en sage.</p> + +<p>Vraiment, il avait fallu le supplice de cette +journée dans l’ardente Venise, peuplée pour +elle de fantômes chers, pour qu’elle fût brisée, +un moment et se trahît ainsi…</p> + +<p>Jacqueline murmura :</p> + +<p>— Oh ! Anne, que j’ai de chagrin pour +vous !… Je ne me doutais pas que vous étiez +pareillement malheureuse !… Je vous croyais +devenue bien étrangère à un mari qui ne méritait +pas une femme telle que vous…</p> + +<p>Amèrement, la jeune femme dit :</p> + +<p>— On n’est jamais aimé comme l’on aime ! +Retenez bien cela, Jacqueline… Et puis, maintenant, +allez dormir, et oubliez tout ce que je +viens de crier devant vous, bien vainement !…</p> + +<p>Elle eut un soupir profond, les nerfs calmés +par la violence même de son émotion. Elle +se ressaisissait, irritée contre elle-même parce +qu’elle avait eu la lâcheté de laisser échapper +l’aveu de sa souffrance… Un silence tomba +encore une seconde entre elles. Les chanteurs +s’étaient tus. Dans la nuit s’entendait seulement +le heurt des gondoles, amarrées en flottille sous +les fenêtres, qui se choquaient, éveillant un +bruit frais d’eau projetée en gouttelettes. Des +moires de lumière ondulaient sur le canal, et du +jardin montaient très fort des aromes de fleur.</p> + +<p>Mme de Croissy se pencha sur Jacqueline et +effleura des lèvres les cheveux de la jeune +femme :</p> + +<p>— Bonsoir, petite ; ne vous inquiétez pas de +moi… Vous êtes arrivée à un moment où j’avais +mal aux nerfs, et rien ne rend une femme plus +stupide !… Demain, il n’y paraîtra plus et, de +nouveau, je m’arrangerai en sage de ma destinée… +Ce soir, ne me dites rien et laissez-moi… +La solitude me fera du bien !…</p> + +<p>Jacqueline n’insista pas. Anne de Croissy, +farouchement désespérée, l’intimidait un peu. +Elle se sentait « petite fille » devant un chagrin +qui lui était bien étranger, et elle avait l’impression +très forte que toutes les paroles qu’elle +dirait seraient vaines…</p> + +<p>Elle se coula tendrement contre son amie et +l’embrassa :</p> + +<p>— Bonsoir, Anne chérie… Je vous plains de +tout mon cœur…</p> + +<p>Puis, discrète, elle disparut.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IX</h2> + + +<p>Il y avait près d’une semaine que Jacqueline +menait à Venise une existence qui était pour +elle un enchantement.</p> + +<p>Ravie de l’heure présente, elle ne regardait +ni en arrière ni en avant, et n’avait d’autre +souci que celui de bien exercer sa puissance de +séduction. Or, comme elle y réussissait en perfection, +le séjour à Venise avait pour elle un +charme incomparable. Tout l’élément masculin +figurant chez les d’Entraigues gravitait autour +d’elle. Mais la vraie partie, la seule partie intéressante +à gagner, se jouait entre elle et Gérard.</p> + +<p>Ils s’étaient vus quotidiennement pendant +ces six jours. Ensemble, ils avaient visité d’innombrables +églises, où l’un et l’autre apportaient +une pensée distraite des chefs-d’œuvre qu’ils +venaient regarder vaguement… pour suivre +Anne et Mme d’Entraigues. Ils avaient pénétré +dans de vieilles demeures princières qui abritaient +des collections sans prix, qui eussent ravi +d’enthousiasme des amateurs.</p> + +<p>Jacqueline, elle, leur accordait, selon son +humeur, des admirations et des antipathies +qu’elle ne se mettait guère en peine de justifier, +mais exprimait avec une vivacité prime-sautière +et originale, très séduisante. Gérard qui, en +d’autres temps, avait joui profondément de tous +ces trésors, les contemplait d’un œil indifférent, +grisé littéralement par elle. Il en avait conscience +et, furieux contre lui-même, il se disait +bien, — quand il était loin d’elle :</p> + +<p>— En quelle folie vais-je là me lancer ? Elle +n’est qu’une coquette !… Je ferais mieux de +partir…</p> + +<p>Mais, tout de suite alors, une obscure volonté +se cabrait en lui :</p> + +<p>— Pourquoi partir ?… Elle n’est certes pas +une enfant… Elle saura bien se dérober à moi, +s’il lui convient… Je la veux… Elle se plaît +à m’affoler, soit… Mais, quoiqu’elle se prétende +mauvaise joueuse, il faudra bien qu’elle +paye !</p> + +<p>Il ne cherchait plus à comprendre comment +elle était si vite arrivée à lui faire perdre toute +sagesse. Chose certaine, pour qu’il jouît de +Venise, il lui fallait sa présence. Le bercement +de la gondole ne lui semblait charmeur que +quand il y était assis devant elle, quand il pouvait +suivre, sur la peau transparente, tous les +reflets de la merveilleuse lumière. Les musées +ne l’intéressaient plus que s’il y marchait près +d’elle ou s’il la voyait avancer devant lui, de +son allure glissante, son profil charmant levé +vers les toiles célèbres qu’elle s’interrompait +tout à coup de regarder, pour lui abandonner, +une seconde, des prunelles câlines.</p> + +<p>Par exemple, il n’eût pas deux fois supporté +une promenade comme celle qu’il avait faite à +l’Académie, un matin où il était venu la retrouver, +alors qu’elle visitait les salles, conduite par +M. de Balme. Sincèrement ou non, elle ne +paraissait s’intéresser à rien d’autre qu’à la +peinture, aux tableaux que son guide lui détaillait +complaisamment.</p> + +<p>Il avait reçu d’elle un rapide :</p> + +<p>— Bonjour… Vous allez bien, ce matin ?…</p> + +<p>Puis, elle avait paru résolue à vivre un moment +dans la seule société des Titien, Véronèse, +Bellini, de Carpaccio, dont la naïve sainte +Ursule l’enthousiasmait.</p> + +<p>Et lui, que brûlait une soif d’elle grandissante, +s’était senti envahi par une haine contre +ces artistes qui la lui enlevaient.</p> + +<p>Une seconde, pourtant, elle était revenue à +lui, et alors, elle lui avait glissé, une lueur malicieuse +dans ses yeux, mais une expression candide +sur ses lèvres tentatrices :</p> + +<p>— Comme vous paraissez détaché de ce que +vous voyez !… Je croyais que vous aimiez la +peinture ?</p> + +<p>Et, incapable de se maîtriser davantage, il +avait laissé échapper :</p> + +<p>— Je ne peux rien regarder quand vous êtes +là !…</p> + +<p>Elle avait eu un sourire qui le remerciait ; +puis, avec une ironie caressante, elle avait +riposté :</p> + +<p>— Alors, il faudra revenir à l’Académie +tantôt, sans nous… sans moi…</p> + +<p>Il n’avait pas répondu… En lui criait le +besoin de meurtrir, sous des baisers de maître, la +bouche qui prononçait si aisément les paroles +moqueuses…</p> + +<p>Elle l’avait deviné dans les yeux qu’il attachait +sur elle. Et, contente du désir violent qu’elle +éveillait, elle était demeurée près de lui, un +instant encore… Un instant seulement, car +M. de Balme l’avait rappelée.</p> + +<p>Dans l’après-midi, tandis que la promenade +les rapprochait de nouveau, elle avait mis toute +sa grâce à le dédommager de son indifférence +du matin.</p> + +<p>C’était pendant une excursion à Murano. Sur +l’eau azurée, veinée d’orange, d’émeraude et +de pourpre sombre, de violet aussi, les gondoles +les avaient amenés vers la petite île, royaume +du feu, où un maître verrier avait ciselé pour +Jacqueline, dans la pâte incandescente, une +amphore dont une chimère enlaçait le col.</p> + +<p>Conduite par Gérard qui l’avait adroitement +séparée des autres promeneurs, elle avait erré +curieuse, dans le dédale des ruelles pittoresques, +le long des quais étroits au pied desquels l’eau +calme fuyait vers la grande lagune radieuse. +Ensuite, ç’avait été l’inoubliable retour ; d’abord, +sur les menus canaux de Murano que poudrait +la poussière d’or du couchant ; après, sur l’étincelante +lagune qui, sous le ciel en feu, semblait +une immense nappe de métal en fusion, où des +flammes errantes jaillissaient du frémissement +des vagues… Puis l’apparition fantastique de +Venise, découpée, en silhouettes aiguës et +noires, sur un fond d’apothéose… Enfin l’entrée +dans les canaux assombris par le crépuscule, +entre les hautes demeures que baignait obscurément +l’eau verdâtre, dont le faîte restait +embrasé des lueurs qui flambaient en éclairs +aux vitres des fenêtres fleuronnées.</p> + +<p>Oh ! ce retour !… Jacqueline en avait joui +avec une intensité violente ; surtout, peut-être, +parce que le regard de Gérard, obstinément +arrêté sur elle, lui révélait à quel point elle +devenait toute-puissante sur lui !…</p> + +<p>A ses côtés, elle avait Anne de Croissy, qui +contemplait silencieusement la fête splendide +du couchant.</p> + +<p>Mais cette présence-là n’existait pas pour +elle ; car elle était bien seule avec l’homme dont +le désir flottait autour d’elle, l’enveloppant +comme une caresse subtile qu’elle goûtait +enchantée.</p> + +<p>Impérieusement, il la souhaitait. Elle le +devinait fort bien et en était très satisfaite, +toute résolue à ne se point donner ; ravie de ce +duel sentimental qui avivait son plaisir d’être à +Venise.</p> + +<p>Les propos qu’ils échangeaient, n’importe +quelle oreille eût pu les recueillir ; mais une +autre conversation se poursuivait obscurément +entre leurs deux êtres qui se cherchaient ; et, +de bien claire façon, Jacqueline entendait +la pensée secrète de Gérard, alors qu’à haute +voix, il causait, très correct, avec elle.</p> + +<p>En vérité, jamais elle n’eût espéré réussir +aussi vite la conquête d’un homme qui, de toute +évidence, devait être habitué au succès. Et avec +la même ardeur qu’elle apportait parfois à faire +luire les braises de son foyer, l’hiver, elle s’employait +de son mieux pour activer la flamme +allumée en son honneur… Car elle adorait jouer +avec le feu.</p> + +<p>La veille, après la soirée passée avec les +d’Entraigues, à écouter sur la terrasse les chanteurs +des gondoles, Gérard lui avait dit, de ce ton +qui exerçait sur elle une singulière attraction :</p> + +<p>— Demain matin, vous me permettrez bien +de vous promener seule, à mon tour, dans +Venise ?</p> + +<p>Par pure coquetterie, sans rien promettre, +elle avait répondu :</p> + +<p>— Peut-être, si je ne suis pas trop paresseuse +et me trouve prête de bonne heure…</p> + +<p>Bien aisément, elle n’avait pas été paresseuse, +car elle ne l’était jamais quand il s’agissait de +faire quelque chose qui lui plaisait. Et cela la +tentait, de s’en aller errer à Venise sous l’escorte +d’un homme qui avait pour elle un goût +très fort.</p> + +<p>Habillée de laine blanche, elle arrangeait +devant la glace une ondulation de ses cheveux +quand, à travers la porte, la voix d’une femme +de chambre annonça :</p> + +<p>— Le courrier de madame.</p> + +<p>— Entrez. Donnez-le-moi.</p> + +<p>Elle prit le paquet d’enveloppes et, du doigt, +éparpilla les lettres pour reconnaître les écritures… +Et, soudain, une ondée rose lui monta +aux joues… Ces caractères rudes et tourmentés, +ils avaient été tracés par Pierre Chartrans…</p> + +<p>Presque saisie, elle regardait la lettre. Elle +avait si complètement oublié, depuis son arrivée +à Venise, celui qui, là-bas, en Chine, se considérait +comme son fiancé !… C’était vrai, pourtant, +qu’elle lui avait, un jour, promis de +devenir sa femme, de s’en aller avec lui dans +ces pays exotiques où il était appelé à vivre…</p> + +<p>Et, en cette minute, elle avait l’impression +bizarre, mais si nette, d’avoir fait ce jour-là +une promesse illusoire qui, jamais, ne pourrait +se réaliser. Le souvenir de Chartrans semblait +lui être devenu étranger comme celui d’un passant +aimable, avec qui elle n’avait plus rien de +commun. Et l’impression fut si forte qu’elle en +tressaillit toute. Elle se vit dans la glace, un peu +pâle, maintenant, avec de larges prunelles qui +regardaient dans l’invisible. Alors, d’instinct, +elle secoua la tête comme pour se ressaisir et, +tenant les lettres, elle alla s’asseoir sur le balcon +que le store de toile protégeait contre l’intense +clarté qui piquait d’aigrettes de flamme le cristal +irisé des eaux.</p> + +<p>Le ciel était couleur de turquoise. Le soleil +mordait la coupole de la <i lang="it" xml:lang="it">Salute</i> et faisait étinceler +l’audacieuse silhouette de la Fortune, devant +le palais des Doges, où se heurtaient nettement +les ombres et les lumières. Il enflammait les +voiles fauves des barques, immobiles sur le satin +miroitant de l’eau, et enveloppait du ruissellement +de ses rayons les gondoles qui passaient +d’une allure glissante, et soulevaient de petites +vagues lumineuses.</p> + +<p>A travers l’atmosphère fluide, blonde comme +les chevelures de Véronèse, les lointains se dessinaient +d’un trait, délicat et léger, qui semblait +baigné de clarté.</p> + +<p>Ah ! qu’il faisait beau !… Qu’il faisait bon ! +Pourquoi ne pas se laisser vivre dans le seul présent +qui était doux, se préoccuper de l’avenir, +incertain et mobile… D’instinct, elle parcourut +les lettres venues de Paris… Puis, enfin, d’un +geste lent, elle déchira l’enveloppe qui enfermait +celle de Chartrans. Les feuillets se dispersèrent +sur ses genoux. Il y en avait un minuscule +volume.</p> + +<p>Elle songea :</p> + +<p>— Il m’écrit bien longuement. Je ne sais si +je vais avoir le temps de lire sa lettre avant que +Gérard de Brye vienne me chercher…</p> + +<p>Et elle prit la première feuille. Il écrivait :</p> + +<p>« Chérie, je vous envoie, j’en ai peur, une +bien monotone litanie d’amour ! Pardonnez-moi, +je ne suis pas un écrivain, seulement un +pauvre homme qui vous offre, tout frémissants, +les mots jaillis pour vous de son cœur même. J’ai +trouvé un trésor sans prix pour moi… Et j’ai si +peur qu’il me soit enlevé…</p> + +<p>« Vous voulez bien, quelquefois, ma Jacqueline, +vous plaindre affectueusement que je vous +donne peu de détails sur ma mission… C’est que +je crains de vous importuner ! Ma vie actuelle +est tissue de tracas, d’affaires, de négociations, +de marches et contremarches d’explorateur, +dont le récit vous rendrait mes lettres tout à +fait insipides… Mon amour, j’aime mieux +oublier ce monde de difficultés, à travers lequel +il faut me tenir si ferme !… en venant à vous, +comme à mon unique joie… en vous parlant +de vous, pour me rapprocher un peu de vous… +Ah ! que, douloureusement, je sens votre absence, +dès que j’échappe aux soucis qui m’enserrent !</p> + +<p>« Et cependant, je me réjouis, de toute mon +âme, d’avoir eu la force de vous laisser en +France, à l’abri de ce climat d’Asie qui serait +pour vous bien éprouvant, à l’abri aussi des +traîtrises auxquelles nous autres Européens +sommes sans cesse exposés ici. De cela, j’ai +encore eu la preuve ces jours-ci… Je vous le +conterai peut-être tout à l’heure ; mais, en ce +moment, il me faut une causerie intime avec ma +précieuse petite fiancée ; car je me sens aujourd’hui +une âme triste, une âme nostalgique +qui crie vers la France et vers vous…</p> + +<p>« C’est que… Line, laissez-moi vous avouer +toute la vérité… c’est que, d’abord, le courrier +ne m’a rien apporté de votre part… Ah ! je sais +bien que, il y a quinze jours, j’ai eu de vous une +brève causerie… Mais j’espérais… — stupidement, +c’est vrai — que vous auriez la charité +de la compléter par quelques bonnes lignes, au +paquebot suivant, sachant quel bonheur est +pour moi le moindre mot de souvenir venu de +vous…</p> + +<p>« En revanche, il m’est arrivé une caisse de +livres. Je ne sais pourquoi, je me suis imaginé, +à la première impression, — sans doute parce +que j’aurais bien souhaité qu’il en fût ainsi, et +tout bas je vous murmure cela, ma bien-aimée, — je +me suis imaginé que c’était vous +qui me les aviez fait adresser, qui aviez eu ce +souci tendre de distraire votre ami en lui envoyant +dans son exil des livres choisis par vos +soins. Et cette pensée, dont l’invraisemblance, +une seconde, ne m’a pas frappé, m’a fait absurdement +tressaillir de joie…</p> + +<p>« Hélas, tout de suite, un méchant démon est +venu me rappeler que, avant de partir, j’avais +recommandé à mon libraire de me faire parvenir, +tous les mois, les nouveautés parues, afin +que je ne devienne pas tout à fait un sauvage.</p> + +<p>« Vous moquerez-vous de votre pauvre Pierre, +si je vous avoue, mon amour, que de cette +déception, dont j’étais la seule cause, il m’est +resté une tristesse abominable, tout le jour… +Et l’impression a dû m’en poursuivre jusqu’en +mon sommeil pour me faire faire le rêve affreux +dont le souvenir me hante.</p> + +<p>« Comme toujours, ma Jacqueline, vous en +étiez l’âme ; mais, pour la première fois, notre +rencontre m’était une torture, car je ne sais +quel sort impitoyable nous séparait. La vie vous +arrachait à moi, malgré mes révoltes, mes +supplications… Nous étions dans un jardin +inconnu. Le ciel était lourd et gris. Des arbres, +au feuillage terne, masquaient tout horizon. +Comment, pourquoi étions-nous là, seuls tous +deux, arrêtés au seuil d’une allée où l’herbe +poussait drue, près d’une haute porte de parc ? +Vous aviez cette robe noire scintillante que vous +portiez la première fois où j’ai osé vous faire +une visite, et qui vous donnait l’air d’une adorable +déesse de la Nuit. Tout mon être criait +vers vous. J’avais la soif de vos lèvres…</p> + +<p>« Et vous me faisiez un grand salut de dame +étrangère, avec ce sourire distrait que je vous +ai vu dans votre salon, quand vous receviez +l’adieu d’un visiteur indifférent. Dans vos yeux, +mon amour, il n’y avait pas de colère, seulement +le détachement complet… Et c’était +horrible !… J’avais la sensation qu’avec vos +mains délicates, vous me tordiez le cœur en souriant… +Et la souffrance était atroce ! à me faire +désirer mourir tout de suite, dans la minute +même, pour ne plus rien sentir…</p> + +<p>« Oh ! Jacqueline, si vous m’abandonniez, +c’en serait fait de ma vie !… Je ne supporterais +plus d’exister et j’arriverais bien à me faire +tuer ici… Ce ne serait pas autrement difficile…</p> + +<p>« Je vous le disais dès mon arrivée, ma +chérie, que les Jaunes nous deviennent ennemis +dès qu’ils croient pouvoir le faire impunément. +Nous l’avons expérimenté, depuis ma +dernière lettre, lors d’une incursion qu’il nous +a fallu faire très avant dans une région perdue, +pour nous rendre compte de la possibilité de +communications à établir. Il est évident qu’un +vent mauvais souffle contre nous, par rafales +encore ; toutefois je ne serais pas étonné que, +l’occasion s’offrant, ces rafales ne deviennent +tempête, un instant du moins. Nous ferons face +au danger… Mais quand j’entrevois ces perspectives, +je suis bien heureux, ma Jacqueline, +que vous soyez en France, bien en sûreté dans +votre Paris ; car les obséquieuses protestations +de notre vice-roi, ses sourires bridés ne me +rassureraient pas du tout pour vous…</p> + +<p>« Donc, notre troupe a été attaquée, à l’improviste, +dans une façon de défilé sauvage, embroussaillé. +Nous avons dû faire le coup de feu +et votre futur mari, madame, s’est vu soudain +transformé en chef de guerre !… J’ai évolué +tant bien que mal dans ce pays mauvais où le +danger était en embuscade. Puisqu’il fallait +batailler, nous l’avons fait de façon à jeter en +retraite nos assaillants, et, sur notre route déblayée +ainsi, nous avons trouvé plusieurs cadavres +que nos ennemis n’avaient pas emportés. +En les regardant, toute mon ardeur belliqueuse +est tombée… Que c’est donc frêle une vie, +puisque le simple choc d’un petit morceau de +métal la brise à jamais… Et cependant quel +infini peut enfermer l’âme qui dirige cette vie…</p> + +<p>« Je voudrais croire maintenant que c’est la +traîtrise de l’attaque qui m’avait exaspéré à me +rendre féroce pendant notre courte lutte. Tout +comme un vieux troupier, je m’enivrais de +l’odeur de la poudre et de la lutte. J’ai senti, +pendant un moment, peut-être plus profondément +encore que je ne l’avais déjà fait, quelle +saveur le danger bravé donne à la vie…</p> + +<p>« Ah ! mon amour, comme j’y tiens à la vie, +désormais, et de quels rêves j’emplis l’avenir ! +Ils sont si beaux que, parfois, ils me font peur. +Leur splendeur peut-elle être emprisonnée dans +une chétive existence humaine ?… O Jacqueline, +penser que vous serez à moi ! L’autre jour, +tandis que la mort rôdait sournoisement autour +de nous, j’avais l’impression d’être… — un +enfantillage, soit — d’être protégé par votre +souvenir. Sur ma poitrine, dans le portefeuille +qui ne me quitte pas, il y avait votre image, et +puis votre dernière petite lettre… Oh ! oui, +bien petite, pour l’immense soif de votre ami !</p> + +<p>« Ma bien-aimée, pardonnez-moi mon exigence. +Mais, dans mon exil, vos lettres sont +mon unique bonheur. Je les lis et relis tant +que, les yeux clos, la nuit, je puis me les réciter, +quand je n’arrive pas à dormir, brisé par +toute sorte de pensées, de regrets, de désirs +qui crient vers vous…</p> + +<p>« Si vous saviez comment et combien je les +attends, parce que vous êtes bonne, vous les +feriez bien longues, un volume, au lieu des +quatre pauvres pages, vite remplies par votre +grande écriture, qui sont une goutte d’eau pour +ma soif… Vous ne m’y raconteriez pas seulement +les incidents de votre vie de jolie mondaine — dont +pourtant je voudrais savoir… <i>tout</i> — vous +ne m’enverriez pas des récits que n’importe +quel étranger pourrait lire… Vous sentiriez +que, pour moi qui suis un exilé, aux prises +avec une rude tâche, vos lettres sont le repos, +la joie, l’espoir… Que je les souhaite comme +un pauvre homme souhaite le soleil quand il a +suivi, dans la nuit, un âpre chemin, durant des +heures et des heures !…</p> + +<p>« Jacqueline, agenouillé devant vous, le +visage caché dans vos petites mains parfumées, +je vous supplie de m’envoyer de votre pensée, +de votre âme car j’en ai, je le confesse, des +curiosités dévorantes… Ne me trouvez pas irrévérencieux, +je vous en prie, mais je vous avoue +que votre chère âme insaisissable m’apparaît +tel un papillon de précieuse dentelle, léger, +fuyant, aux ailes traversées d’arabesques capricieuses, +si transparent que toutes les clartés le +pénètrent… Clarté des lampes dans les salons +où vous passez tant d’heures, clarté des lustres +qui, les soirs de fête, illuminent votre jeune +beauté.</p> + +<p>« Line, j’ai peur, si vous saviez combien ! +que mes doigts ne soient trop lourds pour ce +délicat papillon… Jacqueline, vous m’aimez un +peu, n’est-ce pas ?… Vous pensez à moi quelquefois +au milieu de votre existence de Parisienne +adulée, de cette existence qui me bouleverse +de jalousie, moi qui suis prisonnier ici, +loin de vous…</p> + +<p>« Oui, Jacqueline, je suis jaloux à en crier de +vous sentir là-bas, admirée, désirée par ces +autres qui m’épouvantent. Il y a des instants où +j’ai un regret si aigu d’être parti, où j’ai de vous +une telle soif qu’il me semble que l’angoisse +dont je suis torturé va me rendre fou.</p> + +<p>« En ces minutes-là, où je vous adore trop +et désespérément, mon amour, il ne faudrait +pas qu’une occasion de revenir en France se +présentât, je ne résisterais pas à la tentation, +oubliant tout, pour revenir vers vous… »</p> + +<hr> + + +<p>Le dernier feuillet tomba des doigts de Jacqueline. +Elle eut un geste machinal pour le +maintenir sous ses mains croisées, afin que la +brise ne l’emportât pas. Son regard, arrêté sur +l’horizon radieux, rêvait avec cette expression +que lui donnait une lecture intéressante.</p> + +<p>De complexes impressions se heurtaient en +elle ; impatience des tendres reproches, émoi +fugitif éveillé par le récit du combat, remords +vagues ; par-dessus tout, satisfaction d’être ainsi +adorée…</p> + +<p>L’absence estompait la silhouette et les traits +plébéiens de Chartrans. Son imagination les +façonnait à son gré ; et vraiment, après avoir +lu cette lettre, elle le voyait, en son souvenir, +pareil à un hardi héros de roman à qui il était +flatteur d’inspirer une semblable passion. Aussi, +elle pensa, très sincère :</p> + +<p>— Il faudra que je lui écrive, il le mérite. +Ce doit être le courrier, ces jours-ci…</p> + +<p>Elle vérifiait sur son carnet. Et alors, elle eut +une petite exclamation :</p> + +<p>— Oh ! mon Dieu ! j’ai oublié la date. C’est +aujourd’hui absolument que ma lettre doit partir !… +Et cet après-midi je n’ai pas une minute. +Pourvu que ce matin, j’aie le temps, avant +que Gérard de Brye vienne me chercher…</p> + +<p>Vive, elle rentra dans sa chambre et prit son +buvard, car elle faisait toujours sans tarder ce +à quoi elle était décidée ; et, très sage, elle s’installa +à sa table, devant la porte-fenêtre grande +ouverte. Elle n’était cruelle que par inadvertance. +De volonté, elle était bonne, et d’instinct +elle aimait à voir contents les êtres dont +la vie frôlait la sienne, si elle n’avait pas à se +plaindre d’eux…</p> + +<p>Elle ouvrit son buvard. Mais elle ne se mit +pas à écrire. Les coudes sur la table, le menton +sur ses mains jointes, elle laissait son esprit +errer capricieusement ; et, avec des yeux qui +ne voyaient pas, elle considérait le rubis sanglant +d’une de ses bagues…</p> + +<p>Dans le cadre de la porte, la femme de +chambre apparut :</p> + +<p>— M. de Brye fait savoir à madame qu’il est +à ses ordres.</p> + +<p>Ainsi Gérard de Brye était là… Il la demandait…</p> + +<p>En elle jaillit le désir impétueux de fermer +le buvard, de descendre vers Gérard qui l’attendait. +Mais elle se raidit ; et, la voix un peu +dure, elle dit, obéissant à une mystérieuse contrainte +qu’elle subissait, toute frémissante :</p> + +<p>— Dites à M. de Brye que je le prie de m’excuser… +Je ne pourrai sortir ce matin.</p> + +<p>La femme de chambre disparut. Aussi nettement +que si elle l’eût suivie, Jacqueline vit la +contraction du visage de Gérard déçu. Elle sentit, +à travers la distance, son regret aigu de la +réponse qu’elle lui envoyait… Et, une fois +encore, un obscur élan bondit en elle, une +envie folle de le retrouver, de s’en aller marcher +à ses côtés dans la ville lumineuse, en respirant +le violent parfum d’amour qu’elle aimait.</p> + +<p>Elle se leva machinalement et fit quelques +pas sur le balcon où le store frémissait avec des +battements d’ailes. Elle pensait :</p> + +<p>— C’était amusant cette promenade, pourtant…</p> + +<p>Ses yeux tombèrent sur les feuillets écrits +par Chartrans, qu’elle apercevait sur la table. +Alors, elle revint prendre sa place devant l’écritoire +et saisit la plume.</p> + +<p>Mais la femme de chambre reparaissait avec +une enveloppe fermée.</p> + +<p>— M. de Brye prie madame de lire cette +lettre.</p> + +<p>Elle déchira le papier. Il avait écrit, dans le +salon de l’hôtel :</p> + +<p>« Que vous ai-je fait ?… Pourquoi ne voulez-vous +pas venir ?… Vous ai-je offensée en quelque +chose ?… Je me torture l’esprit à chercher et je +ne devine rien !… Soyez bonne… Rendez-moi +heureux… Venez… ou dites-moi pourquoi vous +vous êtes fâchée… que je puisse implorer mon +pardon ! »</p> + +<p>Elle tressaillit d’un plaisir intense, voyant +combien il appelait sa présence. Pour l’en récompenser, +ne pouvait-elle lui parler, lui apporter +elle-même son sage refus ?…</p> + +<p>Mais elle eut conscience que, si elle le voyait, +s’il la suppliait de sortir, elle faiblirait. Et il ne +fallait pas qu’elle faiblît !… Et puis, c’était sage +et prudent de ne pas se prodiguer, d’aviver, par +l’absence, ce besoin d’elle qu’elle sentait grandir +en lui.</p> + +<p>Elle murmura, un étrange sourire sur les +lèvres :</p> + +<p>— Tantôt, je le dédommagerai…</p> + +<p>Et elle griffonna de sa haute écriture :</p> + +<p>« Je ne suis pas fâchée du tout. Pourquoi le +serais-je ?… J’ai seulement des lettres pressées +à écrire. Nous vous verrons cet après-midi, +n’est-ce pas, puisque nous allons visiter Burano +et Torcello ?…</p> + +<p>« Mille bonnes choses… Je vous assure que +si la sagesse ne me commandait pas impérieusement +le contraire, je m’en irais avec beaucoup +de plaisir flâner, guidée par vous, dans +l’adorable Venise.</p> + +<p>« Au revoir, à tantôt.</p> + +<p class="sign">« J. N. »</p> + +<p>Elle cacheta et tendit le billet à la femme de +chambre. Puis, très contente d’elle-même, elle +reprit sa plume… Car, enfin, elle était restée +pour écrire…</p> + +<p>Mais sa pensée lui échappait, distraite, s’enfuyant +vers Gérard, curieuse de ce qu’il pensait. +Un regret énervant l’envahissait de n’être pas +sortie avec lui… Certes, elle aussi était privée !…</p> + +<p>Cependant, elle commençait sa lettre. Pêle-mêle, +au hasard, elle y jetait les descriptions de +Venise, des croquis drôles de silhouettes observées +au passage, de doctes dissertations, réminiscences +des discours de M. de Balme sur les +œuvres vues dans les musées, un alerte récit +des menus incidents du voyage, même de la +rencontre avec Gérard de Brye, dont elle parla +d’un ton détaché, disant que c’était « un gentil +garçon, très aimable ».</p> + +<p>Mais il fallait aussi des phrases de tendresse, +comme une fiancée, nécessairement, doit en +envoyer à son fiancé…</p> + +<p>— Il m’aime tant !… Il faut que je lui dise +des choses un peu gentilles !…</p> + +<p>Hélas ! ces choses lui venaient mal, guindées, +quelconques. Dans la contrariété qu’elle éprouvait +de son vertueux refus, qui lui enlevait une +agréable promenade, tout son attendrissement, +son affectueux élan vers Chartrans s’évanouissaient…</p> + +<p>Et, dépitée, les yeux pleins de larmes d’impatience, +elle jeta la plume :</p> + +<p>— Je ne peux pas !… Je ne suis pas du tout +en train d’être sentimentale !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">X</h2> + + +<p>Quand, appelée par la cloche du déjeuner, +Jacqueline sortit de sa chambre, elle trouva Anne +qui l’attendait, sur la terrasse.</p> + +<p>Mme de Croissy venait de rentrer des <i lang="it" xml:lang="it">Frari</i> et +se reposait, allongée dans un <i lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</i>, son +chapeau jeté près d’elle. Ses yeux rêvaient, et +elle soulevait d’un doigt machinal l’ondulation +blonde de ses cheveux, un peu froissés par le +chapeau. Les lèvres entr’ouvertes, elle aspirait +la brise chaude qui frôlait son visage.</p> + +<p>Elle était dans une de ces minutes d’apaisement +où l’être se laisse vivre, enveloppé par le +charme et l’insensibilité des choses, oublieux +de l’épreuve…</p> + +<p>Mais au pas de Jacqueline sur les dalles, elle +tressaillit et se redressa, rendue à elle-même. +Un sourire amusé glissa sur sa bouche, parce +que Jacqueline, habillée de blanc, avait l’air +d’une toute jeune fille ; et, amicale, elle demanda :</p> + +<p>— Eh bien, Line, avez-vous fait une bonne +promenade ?</p> + +<p>Mais Jacqueline dit d’un ton raisonnable :</p> + +<p>— Je ne suis pas sortie. C’était le jour du +courrier de Chine… J’ai écrit…</p> + +<p>— Ah ! parfait…, approuva Mme de Croissy, +stupéfaite de tant de sagesse.</p> + +<p>Et parce qu’elle connaissait bien son amie, +elle lui murmura, sceptique, tandis que toutes +deux passaient à table :</p> + +<p>— Line, vous êtes donc brouillée avec Gérard, +votre chevalier servant ?</p> + +<p>— Pas du tout ! marmotta la jeune femme +avec une emphase mutine. Nous sommes toujours +de parfaits amis ; mais vous comprenez, +le devoir avant tout !</p> + +<p>— Je comprends… Je comprends… Et je +vous félicite !</p> + +<p>Toutes deux se mirent à rire et s’assirent +gaiement à table, auprès de M. de Balme, qui +leur offrait à chacune des violettes, rapportées +de sa promenade matinale. Jacqueline le remercia — comme +elle savait le faire — et elle +attacha joliment les fleurs à son corsage, pendant +qu’Anne respirait le parfum de son bouquet.</p> + +<p>Après le désarroi du premier soir, Mme de +Croissy était redevenue tout à fait maîtresse +d’elle-même. Ne parlant pas de son mari, ne +faisant ni ne permettant une allusion aux aveux +qui lui étaient échappés dans un instant de +faiblesse, elle les avait facilement laissé oublier +par l’esprit léger de Jacqueline. D’ailleurs, la +jeune femme était tout occupée d’elle-même et +de son flirt avec Gérard ; et, à peine, elle se +souvenait qu’un soir, elle avait vu la fière Anne +de Croissy se révolter désespérément contre le +mal d’aimer. Il lui suffisait de l’avoir retrouvée +ainsi qu’elle l’avait toujours connue, doucement +ironique et indulgente, très délicate dans la +politesse souriante qu’elle témoignait à ceux +qui vivaient près d’elle.</p> + +<p>Si elle se plaisait aux promenades solitaires +dans Venise, pour bien voir à sa guise, disait-elle, +du moins, elle ne fuyait plus la société de +ses amis, comme le premier jour ; et, autant +que Mme d’Entraigues, elle était l’âme de toutes +les causeries, de toutes les excursions, jamais +lasse de regarder, de visiter, jouissant de la +beauté des choses et des horizons, ardemment +intéressée par les œuvres d’art que Jacqueline +apercevait à peine, à travers la fumée d’encens +offerte généreusement à sa coquetterie par sa +cour masculine.</p> + +<p>De ses admirateurs, le seul qui l’occupât, — et +il l’occupait fort, — c’était Gérard. Mais +avec les autres, elle était la grâce même, parce +qu’il lui fallait l’hommage de tous, même des +indifférents. Si bien que le bon M. de Balme, +tout à fait subjugué, vivait partagé entre le désir +de l’accompagner dans les excursions quotidiennes +et son amour des belles toiles qu’il +était venu revoir à Venise.</p> + +<p>L’évidente attention que Gérard témoignait à +la jeune femme semblait lui déplaire très vivement. +Aussi, ce matin-là, satisfait qu’elle l’eût +déçu en ne sortant pas avec lui, il se montra +d’humeur très souriante tout le temps du déjeuner, +et, contre son habitude, ne se plaignit +pas des courants d’air qu’amenait le jeu des ventilateurs +dans la salle à manger. En revanche, +il s’assombrit quand Anne, ayant regardé sa +montre, s’écria, sa serviette jetée en hâte :</p> + +<p>— Line, nous avons été trop longues à déjeuner ! +Sauvons-nous pour ne pas manquer le +bateau de Torcello. Les d’Entraigues nous y +attendent.</p> + +<p>Le ton un peu mécontent, M. de Balme s’exclama :</p> + +<p>— Comment, Anne, vous voilà encore reparties ?… +Je pensais que vous viendriez tantôt +visiter avec moi la collection Zanielli !… Vous +ne tenez pas en place à Venise… Ce n’était pas +la peine d’y venir !</p> + +<p>— Père, nous désirons connaître tout ce qui +touche à Venise… même les petites îles qui +l’avoisinent… Il ne faut pas nous en vouloir.</p> + +<p>Pressée par l’heure, elle se levait de table et +piquait alertement les épingles de son chapeau, +debout auprès de Jacqueline qui arrangeait son +voile avec soin, pensant que, là-bas, au bateau, +sûrement, Gérard l’attendait…</p> + +<p>Et si, pourtant, froissé de sa défection du +matin, il ne venait pas ?… L’idée lui en traversa +l’esprit, et un tressaillement secoua tous ses +nerfs. Elle <i>voulait</i> qu’il vînt… Sinon, que signifiait +pour elle cette excursion ?… Et une petite +fièvre d’attente faisait battre son cœur très vite, +alors que, aux côtés de Mme de Croissy, elle +traversait la Piazzetta, blonde de soleil, et, de +son pas vif de Parisienne, gagnait le quai des +Esclavons, devant lequel fumaient les bateaux +à vapeur.</p> + +<p>Les voyageurs, nombreux, stationnaient devant +les passerelles. Avidement, le regard de +Jacqueline les effleura. Il y avait là des touristes +de toute sorte : de lourdes Allemandes, des Anglaises +garçonnières sous le canotier de paille ; +et aussi des Italiens du peuple ; puis un groupe +très élégant, celui des d’Entraigues et de leurs +amis. Gérard n’était pas parmi eux. Jacqueline +mordit sa lèvre, déçue à en pleurer.</p> + +<p>Lili d’Entraigues les avait aperçues et accourait +à elles, très gaie.</p> + +<p>— Que vous arrivez tard ! J’ai vu le moment +où vous manquiez le bateau ! Gérard de Brye ne +tenait plus en place. Un peu plus, il vous faisait +tambouriner !</p> + +<p>Jacqueline ne l’écoutait plus. Un violent sursaut +de plaisir avait fouetté ses joues d’un +flot de sang, nul ne le remarqua dans la hâte +du départ. D’ailleurs, elle ne se trahit pas autrement ; +et elle garda l’air le plus correct du +monde quand, sur le bateau, elle entendit, près +d’elle, la voix de Gérard qui la saluait :</p> + +<p>— M’est-il permis, madame, de vous présenter +mes hommages ?</p> + +<p>Elle lui tendit la main.</p> + +<p>— C’est permis !… Comme vous êtes cérémonieux +tantôt…</p> + +<p>— Suis-je cérémonieux ? répéta-t-il, oubliant +son irritation contre elle parce qu’elle lui souriait, +espiègle et câline, — si joliment !…</p> + +<p>— Très cérémonieux ! Est-ce que vous êtes +fâché de ce que je ne suis pas sortie avec +vous ce matin ?… Je ne pouvais pas, je vous +assure…</p> + +<p>Il s’inclina :</p> + +<p>— Vous m’avez donné une très grosse déception.</p> + +<p>— Que vous ne m’avez pas encore pardonnée ? +avouez-le.</p> + +<p>A son tour, il sourit, apaisé :</p> + +<p>— Non, parce qu’elle était trop rude pour +que je puisse l’accepter sans révolte.</p> + +<p>— Alors, cet après-midi, il faudra que je +sois très gentille pour que vous ne m’en vouliez +plus ?… Faisons la paix sans attendre, dites ?… +Puisque, sûrement, nous finirons par là, ne perdons +pas du temps à demeurer brouillés !</p> + +<p>De nouveau, elle lui offrait sa main qu’elle +avait dégantée. Il appuya ses lèvres sur la peau +fraîche, en un baiser très lent, sans souci de +ceux qui les entouraient.</p> + +<p>— Eh bien, eh bien, qu’est-ce que vous faites +donc là, tous les deux ? lança joyeusement Lili +d’Entraigues qui avait surpris le geste.</p> + +<p>Jacqueline ne se troubla pas du tout.</p> + +<p>— Nous scellons une réconciliation, expliqua-t-elle, +la mine candide. Mais à l’ombre des cils, +son regard brillait dans l’éclat d’une joie.</p> + +<p>Tout à coup, l’ardent et impérieux désir s’emparait +d’elle de jouir pleinement de cette journée +splendide, de savourer la puissance de sa capiteuse +beauté, et aussi le plaisir extrême que lui +donnait l’attention de cet homme qui était là +pour elle seule, elle le savait bien ! — qu’elle +seule intéressait des femmes présentes. Sa lettre +à Chartrans était partie. Elle se trouvait, à son +égard, en parfaite tranquillité de conscience, +estimant, en toute sincérité, qu’elle avait bien +rempli ses devoirs envers lui. Sans scrupule, +maintenant, elle pouvait s’amuser à sa fantaisie, +se faire faire la cour qu’elle aimait, par un +homme qui valait la peine qu’elle s’appliquât à +le rendre épris.</p> + +<p>Assise à l’avant du bateau, elle contemplait +l’eau diaprée qui fuyait en ondulations profondes, +soyeuses, limpides comme l’azur de ce +ciel italien, tout vibrant de lumière. Avec des +lèvres gourmandes, elle aspirait la brise venue +du large qui lui battait le visage. Gérard lui +parlait, debout devant elle ; et, dans ses yeux +qui ne la quittaient point, luisait la flamme +de son désir. Elle le voyait et trouvait charmant +que ce fût ainsi !</p> + +<p>Elle lui répondait, alertement, comme aux +autres hommes, groupés autour d’elle. Mais une +impatience l’énervait d’être seule avec lui, non +plus entourée de toute une société amie qui les +emprisonnait dans une causerie quelconque. Et +puis, aussi, elle redoutait la clairvoyance d’Anne +de Croissy, dont elle savait les yeux habiles à +pénétrer tous les manèges de la coquetterie… +C’était ennuyeux, décidément, que la jeune +femme sût ses fiançailles avec Chartrans… Si +discrète fût-elle, Jacqueline avait l’impression +d’être observée par elle, et cela était un peu +gênant pour les évolutions de son flirt.</p> + +<p>Aussi quand le vapeur ayant fait une première +escale à Burano, tous descendirent à terre, +elle n’osa encore répondre à la prière qu’elle +lisait dans les yeux de Gérard et s’isoler, comme +elle le souhaitait tant !… pour aller errer avec +lui dans les petites rues claires où le soleil incendiait +la façade des maisons roses et blanches, +bariolées par l’éclatant coloris des vêtements qui +séchaient, suspendus aux fenêtres.</p> + +<p>Alors, curieusement, pour se distraire de la +tentation obsédante, elle se prit à regarder les +ruelles pittoresques, les jardinets dont les arbres +ressemblaient à de gigantesques bouquets… Au +passage, des filles la dévisageaient, s’abritant +de leur éventail contre la morsure du soleil. Des +hommes sveltes, au visage fin, dardaient leurs +yeux noirs sur les étrangères venues, sans nul +doute, pour visiter l’école célèbre des dentellières.</p> + +<p>Très justement célèbre ! Quand Jacqueline y +pénétra, pour un moment, elle oublia tout à +fait l’existence de Gérard, trop femme pour ne +pas s’absorber dans la contemplation des dentelles +de fées qui naissaient sous les doigts du +petit monde des ouvrières.</p> + +<p>A travers les rangs pressés des travailleuses, +quelques-unes presque des fillettes encore, elle +se prit à circuler dans la vaste salle blanche, où +les stores tamisaient la vive lumière que versaient +les larges fenêtres ouvertes.</p> + +<p>Et son regard enthousiasmé s’attacha avec +envie aux dessins incomparables que l’aiguille +créait sur les coussins ; palmes nuancées par la +richesse des points divers, lacis aériens sous +des fleurs ouvragées merveilleusement, reliefs +somptueux jetés sur la transparence ténue des +réseaux, toute une flore jaillie sous des doigts +d’artiste qui faisait rêver aux arabesques fantastiques +que le givre dessine aux vitres glacées +par l’hiver.</p> + +<p>Ce fut bien juste si un atome de sagesse +l’arrêta brusquement alors que, entraînée par +l’exemple d’Anne de Croissy et de Mme d’Entraigues, +elle s’apprêtait à acheter un admirable +col, au point de Burano, qu’elle eût été tout à fait +incapable de payer. La dette aurait été à lointaine +échéance qu’elle l’eût peut-être acceptée +sans hésitation. Mais il s’agissait d’un achat à +solder sur l’heure. Et, mordant ses lèvres de +dépit, elle sortit de la salle pour ne plus voir +les dentelles tentatrices.</p> + +<p>Jusqu’à Torcello, remontée sur le bateau, +elle fut de méchante humeur, irritée de s’être +heurtée à une stupide difficulté matérielle, +comme elle disait ; et Lili d’Entraigues tomba +fort mal, en lui demandant, sans soupçon du +pourquoi de sa mine assombrie :</p> + +<p>— Eh bien, Jacqueline, que pensez-vous des +merveilles qui viennent de nous être montrées ?</p> + +<p>— Je pense que je déteste voir de belles +choses quand je ne peux les posséder !</p> + +<p>Tous rirent de la franchise de l’aveu ; mais +pendant que les propos se croisaient, Gérard +lui murmura, avec une audace caressante :</p> + +<p>— Et que dirai-je alors, moi, qui vis près de +vous depuis une semaine ?… que vous avez promis +de dédommager de votre abandon, ce +matin, et qui ne vous ai pas eue encore une +minute à moi, depuis que nous sommes partis !</p> + +<p>— Ce sera pour Torcello… Ayez encore un +peu de patience, fit-elle, oublieuse des dentelles, +reprise par le charme qu’exerçait sur elle +la présence de Gérard.</p> + +<p>Le bateau approchait de la petite île dont, +jadis, la fièvre avait chassé les habitants. A +peu près seule dans le village ruiné par l’abandon, +la curieuse église demeurait, attirant toujours, +par une mosaïque célèbre, les artistes et +les archéologues.</p> + +<p>— Qu’est-ce que nous allons voir à Torcello ? +confia Jacqueline à Gérard qui l’aidait à débarquer.</p> + +<p>Il se mit à rire.</p> + +<p>— Vous ne vous en êtes pas informée ?</p> + +<p>— Pas du tout… En Italie, je me laisse conduire… +J’ai confiance. C’est très drôle, je ne +vois pas même de village. Il n’y a que de +l’herbe, des arbres et du soleil !</p> + +<p>Elle avait un air si naïvement saisi que, de +nouveau, il sourit.</p> + +<p>— Nous allons voir une fresque byzantine +qui est admirable…</p> + +<p>— Oui… Dans ce pays, elles le sont toutes… +Et pourtant, il y en a !…</p> + +<p>— Trop ?… trouvez-vous ?</p> + +<p>— Beaucoup pour moi… Mais je pense que +je ne serai pas obligée de regarder longtemps… +J’aime mieux, décidément, la nature que l’art… +Ne le dites pas, j’aurais l’air d’une mécréante +ou d’une épicière… C’est une confidence que je +vous fais !</p> + +<p>— Je vous remercie de me rappeler ainsi que +vous avez bien voulu m’accueillir dans le +nombre de vos amis, au Lido… Vous vous rappelez ?…</p> + +<p>Une indéfinissable expression flotta dans le +regard de Jacqueline.</p> + +<p>— Le soir où vous m’avez poliment exprimé +le désir de me faire la cour !… Oui, je me rappelle… +Mais ce soir-là me paraît maintenant si +lointain !… Et cependant, il appartient au commencement +de la semaine. Seulement, nous +ne nous sommes guère quittés depuis huit +jours… C’est pour cela que nous sommes +aujourd’hui comme de vieilles connaissances. +Les années de campagne comptent double !</p> + +<p>Elle disait tout cela d’un accent drôle et +joyeux, laissant, comme un bébé, son ombrelle +traîner derrière elle. A son corsage se fanaient +les violettes que M. de Balme lui avait offertes, +qui l’enveloppaient d’une senteur fraîche… +Souple dans son costume de serge blanche, +coiffée d’une toque emplumée dont les ailes se +dressaient en un jet audacieux, la peau dorée, +les prunelles ardentes et tendres à travers le voile +des cils, elle avait une grâce capiteuse dont +Gérard se grisait.</p> + +<p>Tous, maintenant, cheminaient dans la petite +île désertée que le printemps fleurissait. A travers +la dentelle des branches, baignées de verdure +nouvelle, s’épandait le beau ciel limpide. +Les rares maisons, au toit de tuiles rouges, +avaient la gaîté d’un rire de fillette.</p> + +<p>Lentement, Gérard et Jacqueline suivaient +les groupes qui se dirigeaient vers l’église, sous +le couvert des arbres. Quelques chaumières +l’avoisinaient ; et aussi un humble musée, +devant lequel jouaient des enfants, pieds nus +dans la poussière, qui, à la vue des voyageurs, +se précipitèrent avec une demande d’aumône.</p> + +<p>Tout de suite, Jacqueline vida à peu près son +porte-monnaie dans leurs mains, amusée de les +voir bondir pour s’emparer des pièces de monnaie +qu’elle leur lançait au hasard. Et, avec le +même entrain, elle leur distribua des bonbons +restés dans sa bonbonnière.</p> + +<p>Les touristes, pendant ce temps, s’engouffraient +dans la vieille petite église, enserrée par +un cloître où le soleil allongeait l’ombre fuyante +des colonnes.</p> + +<p>— Ne voulez-vous pas que nous restions +dehors ? puisque la fresque vous laisse froide, +proposa insidieusement Gérard. Il fait si bon +ici !</p> + +<p>Elle en avait bien grande envie. Mais pour +l’empêcher de succomber à la tentation, voici +que Lili d’Entraigues l’appelait ; sans malice, +semblait-il.</p> + +<p>— Oh ! Jacqueline, venez donc voir. C’est +très curieux !</p> + +<p>Résignée, avec une moue d’enfant déçue, +elle entra à son tour, totalement indifférente +aux doctes enseignements de M. d’Entraigues +sur le caractère très rare du cloître en rotonde.</p> + +<p>Alors elle aperçut la gigantesque fresque en +mosaïque qui enthousiasmait les artistes ; et, +curieusement, elle s’arrêta comme Anne, comme +Mme d’Entraigues, à considérer les scènes pittoresques +qui évoquaient le dernier Jugement, à +regarder les maigres personnages, profilés sur +le fond d’or, en silhouettes somptueusement +naïves, gauches et expressives.</p> + +<p>Sa pensée fantasque s’amusa un instant des +primitives créations des vieux maîtres. Puis, +incapable de s’absorber dans une préoccupation +purement artistique, elle se détourna et s’en +fut errer à son gré dans le pourtour du chœur +que cernaient deux petites chapelles. Une allégresse +flottait en elle… Mais, confusément, +elle pensait à des choses très diverses, aux +dentelles de Burano, à sa lettre partie pour la +Chine, à l’attitude significative de Gérard près +d’elle… Vraiment, il commençait à être bien au +point…</p> + +<p>Un pas derrière elle… C’était lui. Elle savait +bien qu’il viendrait vite la rejoindre !…</p> + +<p>Arrêtée, elle avait l’air tout à la contemplation +de la grande figure hiératique qui se dressait +derrière l’un des autels. Par une étroite +fenêtre ouverte, frémissait la brise printanière, +dans les jeunes pousses qui caressaient la pierre +de leurs délicates frondaisons.</p> + +<p>Dans l’église, l’ombre flottait, enveloppante, +striée par le jet de soleil qui trouait un vitrail.</p> + +<p>Une hirondelle voletait sous la voûte.</p> + +<p>Jacqueline tourna un peu la tête vers Gérard +et dit à demi-voix :</p> + +<p>— C’est charmant ici, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Mais lui, sans répondre, l’attira, la renversa +un peu sur sa poitrine et appuya sa bouche sur +les lèvres chaudes, comme un altéré boit à une +source vive.</p> + +<p>Elle, étourdie, ne se dérobait point, tressaillante +sous le baiser. Mais ce ne fut qu’une +seconde. Elle se reprit tout de suite, trop +habituée aux flirts audacieux pour s’effarer, +mais aussi trop prudente pour accepter un jeu +compromettant. Elle se dégagea d’un geste volontaire +et dit, la voix assourdie, mi-railleuse, +mi-fâchée :</p> + +<p>— Vraiment, je vous engage à ne pas vous +gêner !</p> + +<p>Comme s’il ne l’eût pas même entendue, il +murmura seulement :</p> + +<p>— Encore !</p> + +<p>Et une seconde fois, avec la même avidité +éperdue, la même résolution doucement impérieuse, +il chercha les lèvres qu’il entr’ouvrit +dans un baiser lent…</p> + +<p>Cette fois, elle n’eut pas un mouvement pour +l’écarter, vaincue, les cils battant un peu sur le +regard qui devenait vague…</p> + +<p>Mais un pas résonna sur les dalles, près +d’eux… Il la laissa aller, sans un mot.</p> + +<p>Elle non plus ne dit rien et se prit à marcher +dans l’allée. Difficilement, elle eût démêlé +ce qui se passait en elle.</p> + +<p>La soudaine hardiesse de Gérard l’avait saisie. +Mais elle ne s’en trouvait pas offensée… Jamais +elle ne l’était, quand on lui prouvait qu’elle +était séduisante. Et plus d’un déjà le lui avait +prouvé…</p> + +<p>Seulement, un frisson l’avait secouée de la +nuque aux talons et lui laissait dans tout l’être +une sorte de vertige. Ce n’était pourtant pas la +première fois, depuis son veuvage, qu’un baiser +d’homme lui brûlait la bouche… Mais jamais +elle n’en avait éprouvé le désarroi qui faisait ses +nerfs tout vibrants… Quelle conduite fallait-il +tenir avec Gérard ?</p> + +<p>Évidemment, elle ne voulait pas qu’il la crût +une femme facile, ce qui n’était pas chic du +tout… Mais comment se guinder dans une attitude +irritée quand, en toute sincérité, elle ne +se sentait contre lui nulle irritation ; même plus, +quand le souhait obscur vivait en elle de goûter +de nouveau la troublante caresse.</p> + +<p>Toutes ces idées se heurtaient dans son cerveau, +pendant que, ayant rejoint Anne, elle +semblait écouter les savantes explications de +M. d’Entraigues, qui se délectait devant l’originale +beauté de la fresque. Mais, après quelques +minutes, lasse d’entendre des mots auxquels sa +pensée distraite ne donnait point de sens, elle +murmura à son amie :</p> + +<p>— Anne, je suis fatiguée de piétiner. Je vais +un peu me reposer dehors…</p> + +<p>Elle sortit vite, avec le souci de n’être pas +suivie par quelque indifférent. Très convaincue, +elle eût dit qu’elle souhaitait être seule ; et, +avec délice, laissant le cloître derrière elle, +elle vit, sous la jeune verdure, la place solitaire +où les enfants jouaient toujours. Plus loin, +devant le petit musée, des femmes travaillaient +sous un bouquet d’arbres en fleurs ; et le soleil +et l’ombre tachetaient bizarrement leurs robes +claires.</p> + +<p>Au hasard, elle fit quelques pas pour aller +trouver un banc où elle attendrait… l’homme +qui, déjà derrière elle, lui disait très doucement, +comme s’il avait peur de la faire fuir :</p> + +<p>— Pourquoi vous en allez-vous ainsi ? Il faut +me pardonner si je vous ai offensée… C’est vous +qui me faites déraisonner !</p> + +<p>Elle tressaillit de l’accent dont il parlait, et, +entre les cils, son regard fut affolant comme +une volupté. Toutefois, elle dit d’un ton de +femme raisonnable :</p> + +<p>— Je vous pardonne à la condition que vous +me promettiez d’être plus sage.</p> + +<p>Mais, hardiment, il répliqua, les yeux arrêtés +sur elle :</p> + +<p>— Non, je ne promets pas… parce que je +serais incapable de tenir ma promesse !</p> + +<p>— Ah !… ah !… Alors, qu’est-ce que nous +allons faire ?… Nous brouiller ?…</p> + +<p>La bouche avait une expression malicieuse, +d’une grâce provocante. Royalement, elle +s’amusait.</p> + +<p>— Ce qu’il faut faire ?… M’accepter tel que +je suis… tel que vous m’avez fait… en me permettant +de… de songer à vous seule…</p> + +<p>Du bout de son ombrelle, elle tourmentait la +pointe effilée de son soulier, et elle considérait +l’herbe fleurie, à ses pieds.</p> + +<p>Puis, posément, elle dit :</p> + +<p>— Peut-être vaudrait-il mieux cesser le +jeu…</p> + +<p>— Pour moi ce n’est pas un jeu ! jeta-t-il +presque violemment.</p> + +<p>— Je vous ai prévenu que, pour moi, en +revanche, ce n’était rien de plus… Si vous perdez +la tête ainsi, mieux vaut que vous ne vous +occupiez plus de moi…</p> + +<p>Elle articulait ces choses d’un ton détaché ; +et, cependant, en son cœur, la crainte bondissait +qu’il ne la prît au mot et ne se détachât d’elle, +alors que, résolument, elle voulait le garder, +tout vibrant par elle et pour elle…</p> + +<p>Mais dans les yeux qui rencontraient les siens, +elle vit bien qu’elle n’avait rien à craindre de +semblable. Au fond des prunelles de Gérard +luisait la courte flamme qu’elle connaissait bien +pour l’avoir vue en d’autres regards qui avaient +appelé le sien…</p> + +<p>— Je devrais, en effet, vous fuir parce que +vous êtes la coquetterie même faite femme, +martela-t-il avec une sorte d’emportement, brûlé +de la soif, aiguë à en devenir douloureuse, de +reprendre les lèvres chaudes qui avaient un +parfum de fleur.</p> + +<p>Mais elle répondit par un petit rire, joyeux +et ironique :</p> + +<p>— C’est justement parce que je suis coquette +que je vous parais digne de quelque attention. +Si j’étais une sage personne, détachée des hommages +masculins, comme l’est Anne, ou bien une +vertueuse matrone, dédaigneuse des hommes, +vous auriez bien vite fait de me tirer votre chapeau +et vous me considéreriez tout juste, de +loin, comme de braves gens admiraient je ne +sais quel saint juché sur une colonne…</p> + +<p>Malgré lui, il se mit à rire de la drôlerie de +son accent.</p> + +<p>— Je ne crois pas que vous ayez la moindre +ressemblance avec cet honorable saint… Heureusement +pour vous… et pour ceux qui adorent +votre beauté !…</p> + +<p>— Je ne suis pas belle… C’est un trop majestueux +qualificatif pour moi, murmura-t-elle, les +paupières abaissées soudain sur l’éclat de son +regard.</p> + +<p>— Vous êtes mieux… vous êtes pire que +belle… Vous avez le je ne sais quoi qui ensorcelle +les pauvres hommes… Et vous le savez +bien !… C’est pourquoi vous devez être compatissante !</p> + +<p>— Je le suis, fit-elle d’un indéfinissable +accent… Je le suis à mes heures… Maintenant…</p> + +<p>Et elle eut un sourire espiègle :</p> + +<p>— … Maintenant, je ne peux pas l’être… +Voici Anne et les autres… Je dois me montrer +seulement correcte… Allez et ne péchez plus !</p> + +<p>Elle disait cela, jouant son personnage de +femme indulgente et irréprochable ; mais sa +pensée corrigeait :</p> + +<p>— J’espère bien qu’il péchera encore !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XI</h2> + + +<p>Anne de Croissy connaissait trop bien la vie, +son amie Jacqueline et son cousin Gérard de +Brye, pour ne pas s’être aperçue que le flirt +auquel tous deux se livraient prenait un caractère +plus sérieux qu’il n’eût fallu.</p> + +<p>Certes, maintes fois, elle avait vu Jacqueline +ainsi courtisée de très près, et s’y prêter, sans +en ressentir plus qu’une vive satisfaction de +vanité féminine. Elle savait que sa coquette +amie aimait, dans la vie comme aux cartes, les +jeux téméraires mais était, selon son propre +aveu, très mauvaise joueuse, ne payant pas les +dettes sentimentales qu’elle contractait délibérément.</p> + +<p>Aussi n’eût été la sympathie que lui avait +inspirée Chartrans, Anne eût considéré d’un œil +curieux et amusé les péripéties de l’aventure.</p> + +<p>N’eût été aussi son impression que, cette fois, +Jacqueline ne demeurait pas aussi indifférente +qu’il était nécessaire à la cour pressante de +Gérard. Était-ce l’influence de l’amoureuse +Venise qui la troublait dans son rôle ordinaire +de divinité adorée et insaisissable ?… Était-ce +que l’adorateur, cette fois, avait eu la divination +des mots qu’il fallait pour attirer cette âme fragile ?</p> + +<p>Anne trouvait la jeune femme tout autre, +presque trop jolie, ayant un éclat de fleur épanouie +à quelque mystérieux soleil ; et puis, +nerveuse, comme si une fièvre l’eût brûlée par +instants, tour à tour gaie follement et absorbée +par une songerie qui donnait à ses prunelles +une profondeur inaccoutumée. Elle semblait +devenue indifférente aux admirations masculines +de son entourage, et assombrissait M. de +Balme en ne prenant plus garde à lui qu’autant +que la politesse l’exigeait.</p> + +<p>Que se passait-il ?… Sûrement Gérard, même +très épris, n’offrirait ni son nom ni sa fortune à +Jacqueline, bien qu’il ignorât ses fiançailles. +Mais il était ambitieux et n’épouserait jamais +qu’une héritière qui serait en même temps une +<i>vraie</i> jeune fille. Les femmes brûlées par la +vie, si séduisantes fussent-elles, ne pouvaient +être pour lui qu’une aventure. Et Anne, le +sachant, n’acceptait pas que Jacqueline, la +fiancée de Pierre Chartrans, à cette heure sous +sa protection à Venise, servît de jouet à un +homme qui ne ferait d’elle que sa maîtresse.</p> + +<p>Ce souci la préoccupait de nouveau, alors +que, sur le bateau qui allait à Chioggia, elle +observait Jacqueline, assise à sa place favorite, à +l’avant du vapeur. Fraîche autant qu’une enfant, +le visage nimbé par les cheveux d’or sombre +que la brise soulevait autour de son visage, elle +avait un air d’heureuse insouciance en regardant +fuir les petits villages tout blancs de soleil où, +sur les murs, les vignes découpaient des ombres +bleues. Elle paraissait très libre d’esprit… +Pourtant, Anne ne se rassurait pas. Et Gérard, +lui, où était-il ?… Correctement à l’autre extrémité +du groupe, il causait. Mais Mme de Croissy, +qui le connaissait bien, le devinait impatient, +nerveux. Et elle pensa, un peu moqueuse :</p> + +<p>— Nous l’exaspérons en l’empêchant d’être à +son gré près de Jacqueline !</p> + +<p>Ne se sachant pas observé, il regardait, en +en effet, vers la jeune femme ; et, dans les yeux, +il avait cette expression qui trahit chez l’homme +la hantise d’une femme.</p> + +<p>Nettement, Anne précisa :</p> + +<p>— Il est temps que nous repartions !… Deux +jours encore, et ils seront séparés ! Jusque-là, +je vais essayer de garder cette petite dans mes +parages… Il faut bien que je veille sur le trésor +du pauvre Chartrans, pendant que j’en suis +un peu responsable… Je crains bien que ce ne +soit un grand malheur pour lui de s’être épris +d’elle…</p> + +<p>Lili d’Entraigues appelait :</p> + +<p>— Anne, ma chère, nous approchons. Venez +voir l’adorable coup d’œil ! Vous avez l’air +plongée dans je ne sais quelles méditations +solennelles !…</p> + +<p>Mme de Croissy sourit et cessa de considérer +la comédie humaine pour contempler le radieux +spectacle. Sur la moire satinée des eaux bleues +qui roulaient, vers la pleine mer, de longues +vagues, frangées de neige et d’argent, se dressait +la flottille des barques dont les larges voiles +rousses découpaient leur rectangle sur l’azur +violent du ciel sans ombre.</p> + +<p>Le vapeur approchait lentement du quai que +bordaient les petites maisons d’un blanc cru, +où les fenêtres portaient la même décoration +de vêtements aux couleurs vives qui bigarrait +celles de Torcello.</p> + +<p>Des groupes curieux s’étaient immobilisés au +débarcadère, faits de mendiants, très beaux +sous leurs guenilles, de pêcheurs bronzés, la +pipe aux lèvres, de gamins flâneurs, de fillettes +brunes et fines comme des statuettes d’argile, +tous attentifs à la manœuvre coutumière du +vapeur.</p> + +<p>Dès que les touristes furent à terre, des +guides d’occasion les assaillirent, s’offrant à les +conduire dans le labyrinthe des rues aux arcades +basses où s’épandait la fraîcheur de l’ombre. +Un vieil homme, tanné par le soleil et la mer, +s’attachait obstinément à Jacqueline, dont la +vue paraissait le charmer, et marmottait, en un +charabia italien et français, l’offre de « mener +la <i lang="it" xml:lang="it">signora</i> ».</p> + +<p>Elle riait, marchant un peu vite, pour trouver +l’abri des arcades, quand, tout à coup, la voix +de Gérard s’éleva près d’elle, rude et irritée, +pour écarter l’importun qui, ahuri, laissa passer +le couple.</p> + +<p>Au fond des prunelles de Jacqueline, une +flamme de joie avait lui. Mais elle la laissa +s’éteindre entre les cils soudain rapprochés et +dit, tranquillement :</p> + +<p>— Comme vous avez l’air de méchante humeur ! +Que vous est-il arrivé ?… Vous avez secoué +ce pauvre diable…</p> + +<p>— Je voudrais le précipiter dans la lagune, +comme tous ceux qui se mettent entre vous et +moi, fit-il avec une sorte de rudesse tendre. +Comment aurais-je supporté de vous voir écouter +ses bavardages idiots quand vous ne m’accordez +même pas un misérable instant !</p> + +<p>Un étrange sourire courut sur la bouche de +Jacqueline.</p> + +<p>— C’est par charité que je me fais rare !… +pour vous habituer à la séparation, puisque nous +partons dans deux jours…</p> + +<p>— C’est vrai ?… Réellement, vous partez ?…</p> + +<p>Une révolte grondait dans sa voix.</p> + +<p>— Mais oui… M. de Balme l’a dit tantôt +à déjeuner… Et c’est bien dommage de partir !…</p> + +<p>Ardemment, il murmura, se refusant à l’idée +de la perdre, sans avoir apaisé cette soif qu’elle +lui avait donnée d’elle :</p> + +<p>— Il ne faut pas partir… Laissez aller vos +amis s’ils le veulent, et restez !…</p> + +<p>Elle ne parut pas comprendre l’audacieuse +prière que les mots si simples voilaient :</p> + +<p>— Toute seule à Venise, ce serait triste… +Mieux vaut jouir pleinement des derniers jours +qui m’y sont donnés pour en emporter le meilleur +des souvenirs. C’est la sagesse… Ne pensez-vous +pas ?… Quand nous serons partis, j’espère +que vous nous regretterez beaucoup…</p> + +<p>— Voulez-vous la vérité, confessée humblement ? +Quand vous serez partie, je n’aurai plus +que le seul désir de filer vers Paris pour vous y +retrouver…</p> + +<p>Elle tressaillit tant il y avait dans son accent +de sincérité, de passion et de volonté.</p> + +<p>Sans rien voir autour d’elle, maintenant, elle +se laissait conduire par lui, insouciante du pittoresque +des rues étroites où, sous la voûte +écrasée des arcades, des femmes travaillaient +par groupes et, à leur passage, levaient la tête, +puis riaient et chuchotaient, les jugeant des +amoureux.</p> + +<p>Elle trouvait exquis de le sentir à ses côtés, +dévoré du désir d’elle…</p> + +<p>Pourtant, elle répliqua, taquine, mordillant +un pétale des roses de son corsage :</p> + +<p>— Aurez-vous tant que cela l’envie de nous +retrouver ?</p> + +<p>— De <i>vous</i> retrouver, vous, Jacqueline.</p> + +<p>— Oui, moi, c’est vrai !… Car Anne est seulement +votre belle cousine et mon ami, M. de +Balme, est de ceux que, pour l’instant, vous +enverriez de bon cœur dans la lagune… Mais, +tout de même, je crois que quand vous m’aurez +bien poliment saluée dans mon train, vous +direz : « Ouf !… Je vais enfin pouvoir jouir en +paix de Venise ! »</p> + +<p>— Sans avoir à souffrir sans cesse de votre +impitoyable coquetterie, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Elle ouvrit de grands yeux candides et brûlants :</p> + +<p>— Je vous fais souffrir ? moi ?… Vous vous +l’imaginez !… Je me trouve, au contraire, très +bonne pour vous, beaucoup trop bonne, trop +faible !… Voyez, je vous ai, docilement, laissé +m’emmener à votre fantaisie ; et nous avons +perdu notre bande.</p> + +<p>— Enfin ! tant mieux ! articula-t-il les dents +serrées… Je vais donc enfin ! avoir, un instant, +l’illusion que vous êtes à moi seul !</p> + +<p>Au sortir d’une <i lang="it" xml:lang="it">calle</i>, toute sombre tant les +murs en étaient proches, ils débouchaient sur +une sorte de petite plage, devant l’étincelant +horizon des eaux où les voiles fauves se dressaient +comme de grandes flammes. A leurs +pieds, le sable s’allongeait vers la haute mer en +un infini d’or blond que faisait luire le soleil de +feu.</p> + +<p>Tous deux s’arrêtèrent frappés de cette éclatante +beauté qui émanait des choses.</p> + +<p>Chez lui, la sensation fut seulement un éclair. +Cette beauté n’était qu’un cadre pour la créature +vivante qui l’enivrait. Il la contemplait, +rosée par le reflet de son ombrelle de soie +rouge, les yeux mi-clos, les lèvres entr’ouvertes, +mûre pour l’amour, dans la grâce voluptueuse +de son corps charmant.</p> + +<p>Son cœur… Qu’elle le refusât, soit… Ce qu’il +voulait, c’était sa forme adorable et son baiser… +Et un désir furieux criait en lui de +l’étreindre là, tout de suite, dans ce ruissellement +de lumière qui la nimbait, de sentir, +comme à Torcello, sous ses lèvres, la bouche +savoureuse dont il gardait l’inoubliable goût…</p> + +<p>La voix altérée, il dit, presque bas :</p> + +<p>— Jacqueline, vous le savez… — car bien +d’autres déjà ont dû vous le dire… — que +c’est un supplice, oui, un supplice !… de vivre +près de vous, car vous êtes la tentation vivante !</p> + +<p>— Eh bien, alors, je vous apporte l’occasion +d’acquérir de grands mérites par la résistance à +la tentation, fit-elle d’un accent de badinage. +Mais elle lui abandonnait son regard où semblait +errer l’écho de quelque mystérieuse, et +peut-être inconsciente, promesse.</p> + +<p>— Jacqueline, ne raillez pas !… Vous n’en +avez pas le droit… puisque vous m’avez rendu +fou… fou de vous !</p> + +<p>— L’êtes-vous donc ?…</p> + +<p>D’une voix étrange, elle prononça les mots ; +ses paupières battaient un peu.</p> + +<p>Une allégresse triomphante chantait en elle +et lui donnait l’envie d’être douce infiniment à +cet homme qui lui offrait l’hommage qu’elle +goûtait par-dessus tout autre… Enfin, il venait +de le lui faire, cet aveu qu’elle s’était juré d’entendre ! +Que c’était délicieux de le voir épris +ainsi, avec une ardeur violente qui la ravissait, +dans une incomparable sensation de vertige… +Délicieux qu’il le lui dît devant ce paysage de +lumière où l’air semblait une chaude caresse +d’amour… Délicieux d’entendre cet homme, +habitué à vaincre, lui murmurer d’une voix qui +suppliait :</p> + +<p>— Jacqueline, dites, vous le savez bien que +je vous aime…</p> + +<p>Comme elle l’avait voulu, il prononçait les +mots bien des fois entendus déjà, surtout depuis +qu’elle était toute seule pour se garder dans +la vie ; ces mots que sa pensée clairvoyante +précisa… Il disait : « Je vous aime… » parce +qu’il ne pouvait dire « Je vous veux ! »</p> + +<p>Sûre de sa victoire, avec une tranquillité +provocante, elle riposta — et de tout son être, +semblait émaner la vie amoureuse :</p> + +<p>— Vous m’aimez ?… Tant mieux !… J’aime +qu’on m’aime… Je vous l’ai avoué déjà…</p> + +<p>Une colère de mâle qui veut inutilement saisir +une belle proie l’étreignit jusqu’à la souffrance.</p> + +<p>Violemment, il saisit les deux petites mains +gantées de blanc, sans souci des pêcheurs qui, +derrière eux, tressaient des filets ; de la troupe +d’enfants vautrés dans l’herbe qui les observaient +en ricanant. Il était très pâle, les traits +contractés, une impérieuse prière dans le regard.</p> + +<p>— Jacqueline, encore une fois, ne raillez +pas… Je ne peux pas le supporter ! Vous l’avez +voulu… Vous m’avez ensorcelé… Êtes-vous +satisfaite ?</p> + +<p>Elle inclina la tête. Un bizarre sourire entr’ouvrait +un peu sa bouche.</p> + +<p>— Très satisfaite.</p> + +<p>— Alors…</p> + +<p>Il se pencha vers elle, la voix assourdie, et +son accent était une caresse :</p> + +<p>— Alors, Jacqueline… laissez-moi vous aimer +ici… à Venise. Nous pourrions être si heureux !</p> + +<p>Elle ne fit pas un mouvement. Elle n’était +ni étonnée, ni irritée, bien accoutumée à de +pareils aveux… Mais elle éprouvait une sorte +d’éblouissement ; et, en tout son être, vibraient +les mots dits par une voix que la passion faisait +trembler… Jamais encore, Gérard n’avait éveillé +en elle ce trouble qui la pénétrait divinement… +Passé, avenir, tout s’abolissait en elle… Il n’y +avait plus que le présent, un présent si charmeur +qu’elle s’abandonnait à lui toute, sans +pensée, sans volonté, le cœur palpitant…</p> + +<p>Ce fut une onde enivrante qui passait sur elle, +la laissant éperdue. Une ou deux fois, sur ses +joues pâlies, les cils battirent très vite. Puis +elle respira profondément ; et, alors, avec un +rire bref, elle jeta :</p> + +<p>— Vous dites des choses insensées ! Il ne faut +pas jouer à ces jeux-là !… Puisque vous n’êtes +pas plus sage, je vais rejoindre Anne, cela vaudra +mieux.</p> + +<p>— Jacqueline, je serai sage autant que vous +le voulez… comme vous le voulez… restez… +Je n’ai plus que deux jours, dites-vous, à vivre +près de vous… Et je ne peux plus me passer de +votre présence !…</p> + +<p>Dans la pensée de Jacqueline, pourtant si +légère, une réflexion jaillit. Il disait ne pouvoir +plus se passer de sa présence… Mais il ne lui +offrait pas son nom, acquérant ainsi le droit de +vivre près d’elle… Cependant, il ignorait qu’à +un autre, elle avait déjà promis toutes les +années de son avenir… Ah ! qu’il était loin cet +autre !…</p> + +<p>Elle murmura les mots qui lui étaient doux :</p> + +<p>— Vous m’aimez…</p> + +<p>— Oui, Jacqueline… j’aime tout en vous… +J’adore votre pensée fuyante, votre cœur que +vous ne voulez pas me donner, votre beauté +qui est maintenant la hantise de toutes mes minutes… +Jacqueline… ce n’est pas une phrase +vaine, mais la vérité même, la nuit comme +le jour, je rêve de vous, je ne vois plus que +vous… Il me faut <i>vous</i>, mon amour…</p> + +<p>Il lui parlait presque bas, la voix haletante. +Elle, immobile, les yeux sur les lointains lumineux, +l’écoutait, toute droite, sans un mot… +Combien, déjà, lui avaient murmuré la même +amoureuse cantilène, sans lui donner l’envie de +se laisser envelopper par les bras prêts à s’ouvrir, +de livrer sa bouche dans le suprême baiser. +Par quel sortilège, celui-ci créait-il, en elle, une +femme nouvelle qui tressaillait au murmure +troublant des paroles… En cette minute… ah ! +de tout son être !… elle souhaitait s’abattre +contre ce cœur qui criait vers elle et, les yeux +clos, être emportée par cet homme pour qui +elle était l’Unique, — un instant, du moins, — pour +se donner à lui dans la fougue et la douceur +des caresses qui font défaillir…</p> + +<p>Elle eût été seule avec lui qu’il l’eût prise, +sans qu’elle songeât même à se défendre, bouleversée +par un vertige dont elle n’avait pas +même conscience. Elle venait de sentir son +maître ; et, vaincue pour la première fois, elle +trouvait sa défaite exquise…</p> + +<p>Instinctivement, elle entr’ouvrit les lèvres +pour murmurer :</p> + +<p>— Emmenez-moi… Emmenez-moi où vous +voudrez…</p> + +<p>Elle soulevait ses paupières alourdies… Et +son regard tomba sur la silhouette grandissante +d’Anne de Croissy qui approchait avec +Mme d’Entraigues.</p> + +<p>Un choc la secoua brutalement. Et alors, la +pensée vague erra en son esprit qu’elle n’était +plus libre de disposer d’elle-même, car il y avait +quelque part, dans le monde, un être à qui elle +appartenait déjà un peu…</p> + +<p>Elle dit d’un ton rêveur :</p> + +<p>— Ah ! voici Anne… Il faut être sage…</p> + +<p>Et elle abaissa un peu son ombrelle pour dissimuler +le trouble de sa physionomie. Ses lèvres +tremblaient. De nouveau, elle aspira une profonde +gorgée d’air, comme si le souffle lui eût +manqué.</p> + +<p>De loin, Mme de Croissy s’écriait :</p> + +<p>— Eh bien, Jacqueline, qu’étiez-vous donc +devenue ?… Je vous en prie, ne disparaissez pas +ainsi sans nous le dire, afin que nous sachions +où vous retrouver.</p> + +<p>Jacqueline, si bouleversée qu’elle fût, sentit +très bien qu’Anne était mécontente. Et comme +elle n’avait pas la conscience nette, elle eut +l’intuition que la sagesse lui commandait de +n’amener aucune explication délicate. D’un ton +d’enfant gâtée, elle dit drôlement :</p> + +<p>— Anne, ne me grondez pas… Il n’y a pas +de ma faute… Nous nous sommes un peu perdus, +en allant de droite et de gauche, M. de +Brye et moi. Quand je me suis retournée +tout à coup, vous n’étiez plus derrière moi…</p> + +<p>— Et vous l’avez beaucoup regretté, avouez-le ? +lui glissa malicieusement Lili d’Entraigues.</p> + +<p>— Pas du tout ! fit Jacqueline du même ton, +avec une impertinente franchise. J’aime fort les +tête-à-tête, vous savez…</p> + +<p>— Cela dépend peut-être avec qui ?…</p> + +<p>— Justement !</p> + +<p>Une fièvre délicieuse faisait ses nerfs frémissants +et avivait en elle cet éclat qui inquiétait +Mme de Croissy. Elle avait conscience que la +flamme venait de l’effleurer ; l’arrivée de ses +amies l’en avait écartée, mais elle en sentait +encore le rayonnement… Et, durant tout le reste +de la promenade, pendant le retour à l’heure +féerique du couchant, elle vécut en une sorte +de rêve enchanté, caressée par l’ardente prière +de Gérard dont elle entendait l’appel, soit qu’il +la regardât ou lui dît même quelque parole +banale, soit qu’il demeurât silencieux, aussi +près d’elle que les impitoyables convenances +le lui permettaient.</p> + +<p>Du reste, elle-même se montra fort correcte, +jugeant nécessaire de dépister les curiosités et, +en même temps, ayant, pour la première fois, +l’impression qu’il lui était fort utile de se +trouver gardée par les présences étrangères qui +la défendaient, bon gré mal gré, contre l’irréparable… +Mais parce qu’elle se sentait protégée, +elle jouissait, en tout son être, de voir +Gérard si absolument à elle.</p> + +<p>Sur la terrasse de l’hôtel, M. de Balme, lisant +une revue artistique, attendait les promeneurs. +Ses sourcils se contractèrent quand il aperçut +Gérard derrière les jeunes femmes. Il répondit, +froidement poli, à son salut, baisa le bout des +doigts de Jacqueline, et tendit une lettre à sa +fille.</p> + +<p>— Anne, j’ai reçu tantôt ce mot de ta +mère. Elle est un peu souffrante, je le devine, +quoiqu’elle ne le dise pas. Est-ce que cela +contrarierait beaucoup Mme Nozales si nous +avancions d’un jour notre départ, et quittions +Venise demain soir, au lieu d’après-demain ?</p> + +<p>Jacqueline, accoudée à la balustrade, eut un +tressaillement et se redressa. Gérard avait entendu +comme elle et son visage s’était, une +seconde, altéré. Ses yeux rencontrèrent les prunelles +d’ombre veloutée et, très bas, il supplia, +encore :</p> + +<p>— Laissez-les partir… Restez…</p> + +<p>Rester !… Rester à Venise… Y vivre un instant +avec Gérard, caressée par sa passion… Oh ! +la tentation !</p> + +<p>Les lèvres de Jacqueline demeurèrent closes +pour l’avouer… Mais Gérard en avait vu glisser +l’éclair sur les traits mobiles. Et une lueur de +triomphe passa dans son regard.</p> + +<p>Secouant la tête, elle dit pourtant, avec une +insouciance voulue, car M. de Balme et Anne +se rapprochaient :</p> + +<p>— Je suis une enfant sage… Je retourne +avec ceux qui m’ont amenée !</p> + +<p>— Cela vaudra mieux, en effet, dit un peu +ironiquement M. de Balme. Alors, chère madame, +vous voulez bien nous sacrifier un jour +à Venise ?</p> + +<p>— Oh ! de grand cœur, si Mme de Balme est +souffrante.</p> + +<p>Elle parlait en souriant ; mais un regret +éperdu lui martelait le cœur à la seule idée de +partir le lendemain.</p> + +<p>Ce soir-là, quand elle rentra dans sa chambre, +après l’heure passée sur la place Saint-Marc à +déguster des sorbets, en écoutant des saltarelles, +elle n’eut pas son geste coutumier pour +faire jaillir la lumière sous le bouton électrique +et constater ainsi, encore une fois, que Gérard +avait pu la trouver aussi séduisante, qu’en sa +coquetterie elle l’avait souhaité.</p> + +<p>Sous le reflet de lune, elle apercevait, dans la +psyché, sa forme mince, grandie par le manteau +du soir, entr’ouvert sur les dentelles du corsage. +Dans sa ceinture, des fleurs se fanaient, l’enveloppant +d’un arome très fort. Rejetant son chapeau +et son manteau, elle se rapprocha de la +fenêtre large ouverte et regarda dans la nuit +scintillante…</p> + +<p>Était-il possible que, le lendemain, à cette +même heure, elle dût se trouver déjà emportée +loin de Venise, loin d’un homme dont la présence +était, pour elle, une source de bonheur +tel que jamais encore elle ne croyait en avoir +connu de semblable ?…</p> + +<p>Cela lui paraissait insensé, cruel à lui emplir +la poitrine de sanglots. Ses mains se crispèrent +si fort l’une contre l’autre que ses bagues la +blessèrent… Qu’avait-elle donc ? Était-ce la +volupté que semblait distiller Venise qui, peu à +peu, l’avait envoûtée subtilement ?… Debout, +dans le cadre de la fenêtre, elle ressuscitait les +derniers jours vécus qui lui avaient été un enchantement… +Elle se rappelait la première +promenade avec Gérard, ce matin où, ravie, elle +découvrait Venise… Puis, l’excursion à Torcello +et le baiser qu’il avait jeté sur sa bouche, +dans l’église fraîche, — comme un être que +la soif dévore, boit éperdument, — tandis +qu’elle considérait, d’un regard voilé, la campagne +ivre de lumière et l’infini ciel bleu…</p> + +<p>Et surtout, elle revivait tous les incidents +de leur promenade à Chioggia, leur flânerie +capricieuse à travers les petites rues, et l’aveu +jailli des lèvres de Gérard devant la mer lumineuse… +L’aveu qui l’avait enivrée, dont le seul +souvenir la faisait tressaillir tout entière… Oui, +ce devait être bon de ne pas s’enfermer dans +un rôle de divinité qui se laisse adorer, mais +d’être la créature qui se donne, corps et cœur, +défaillante de bonheur.</p> + +<p>Tout à coup, elle entrevoyait quelle puissance, +redoutable et souveraine, était cet amour +qui avait pu faire dire à une femme, fière comme +Anne de Croissy, pensant à l’homme par qui +elle avait été tant de fois trahie : « S’il arrivait, +ici, ce soir, je lui ouvrirais les bras, folle de joie +qu’il voulût bien me garder contre lui ! »</p> + +<p>Le soir où Anne lui parlait ainsi, Jacqueline +l’avait contemplée saisie… Et voici que, tout à +coup, elle la comprenait si bien… Quel éclair +l’avait donc illuminée ?… Pourquoi savourait-elle, +comme une douceur sans prix, la certitude +que, bien près d’elle, dans une des vieilles +demeures que frôlait le souffle de la nuit, un +homme existait dont tout l’être la souhaitait, +l’appelait ?…</p> + +<p>Pourquoi tressaillait-elle soudain d’une soif +de caresses, d’un désir d’aimer et de se donner +qui lui faisait sentir sa solitude comme une +angoisse meurtrissante ? Pourquoi ce besoin de +la présence d’un être nouveau en sa vie ?… +Pourquoi ?… Qu’avait-elle donc ? Le regard fixe, +elle regardait le jardin obscur d’où montait la +pénétrante odeur du mimosa. Dans la nuit, +vibrait encore la chanson lointaine d’une dernière +troupe de chanteurs. Vers le ciel de +velours, se dressait la <i lang="it" xml:lang="it">Salute</i> dans la blancheur +de ses marbres, ainsi qu’elle l’avait aperçue pour +la première fois, quand la gondole l’amenait +sur les eaux sombres.</p> + +<p>Elle murmura, instinctivement, les mains +jointes, avec un geste d’appel :</p> + +<p>— Gérard ! Gérard !</p> + +<p>Ses lèvres articulaient le nom d’un accent si +passionné qu’elle s’arrêta, saisie… Elle prenait +conscience que si Gérard se fût trouvé là, près +d’elle, lui répétant la prière qu’il lui murmurait +à Chioggia, il eût fait d’elle tout ce qu’il rêvait…</p> + +<p>Presque avec colère, elle mordit sa lèvre :</p> + +<p>— Décidément, je crois qu’il est temps que je +retourne à Paris ! Venise me fait déraisonner !…</p> + +<p>Et, d’un geste nerveux, appuyant sur le commutateur, +elle fit jaillir, dans la chambre, une +éclatante lumière.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XII</h2> + + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>A Paris, la lettre de Chine attendait. Chartrans +avait écrit :</p> + +<p>« Demain ou après, ma Jacqueline, arrivera +le courrier qui m’apportera de vos chères nouvelles ; +et, pour calmer la fièvre de l’attente, je +viens causer avec vous, petite chérie.</p> + +<p>« Vite d’abord, que je vous parle d’un projet +que les circonstances vont peut-être rendre réalisable. +Je sais qu’à l’automne prochain, un +poste très enviable va être disponible au Japon +et, si je réussis, comme je l’espère, dans mon +épineuse mission actuelle, je serai en bonne +situation pour que, des négociations diplomatiques +aidant, je sois nommé au poste en question… +Alors, mon amour, je pourrai, sans +égoïsme, vous demander de partager mon exil. +Vous aurez, pour vous abriter, un vrai palais et +toute une armée de serviteurs qui vous donneront, +si vous le souhaitez, l’illusion d’être une +jeune souveraine… Ne serait-ce pas bien ainsi ? +ma Jacqueline. Je vous gâterai tant que vous ne +pourrez plus, il me semble, regretter la France +et tout ce que vous y aurez laissé. Votre père, +alors, me pardonnera de vous avoir enlevée à +lui pour quelque temps… Car nous tâcherions +d’arriver à revenir le plus vite possible dans +votre cher Paris…</p> + +<p>« Que de projets, j’échafaude sur mon espoir, +des projets si beaux que je n’ose encore croire +leur réalisation possible !… Et pourtant…</p> + +<p>« Quand l’impitoyable réalité ne me rappelle +pas toutes les difficultés de l’heure présente, un +peu menaçante pour nous autres Européens, +égarés en tout petit nombre dans le pays jaune +hostile, je songe déjà, les yeux ouverts, au +logis où vous vivrez près de moi… Et dans ce +cadre exotique, je vous vois apparaître, ma +fée parisienne, si coquettement élégante, que +je me demande comment j’ai l’audace de prétendre +vous enlever aux admirations françaises, +pour faire de vous mon trésor… Oh ! Jacqueline, +comme vous serez, comme vous êtes mon +bonheur !…</p> + +<p>« J’en ai eu conscience, une fois de plus, à +l’arrivée du dernier paquebot qui ne m’apportait +pas, de vous, les lettres attendues. L’angoisse +que j’ai alors éprouvée m’a fait mesurer ce que +serait ma vie, si je ne vous avais plus !… Que +ferais-je maintenant sans vous ?…</p> + +<p>« Même malgré le supplice de toutes les minutes +que j’éprouve de notre séparation, mon +existence n’est pas comparable à ce qu’elle était +quand je ne vous connaissais pas… Dans les +heures mauvaises, où mon exil me rend lâche, +je me réfugie, pour retrouver la vaillance, dans +la vision d’un avenir dont vous êtes l’âme précieuse +et adorée…</p> + +<p>« Si, comme je l’espère, ma laborieuse mission, +ici, s’achève à mon honneur, si j’obtiens +le poste du Japon, alors, mon aimée, j’irai vous +chercher vers l’époque où, l’année dernière, +j’ai connu l’horreur de vous quitter. Nous nous +marierons bien vite, dès mon retour, n’est-ce +pas ?… Puis, aux premiers beaux jours, vous +voudrez bien que je vous conduise dans mon +pays de Bretagne… Je vous y montrerai notre +humble maison de granit, enserrée dans le jardin, +qui paraissait un monde au garçonnet que +j’étais…</p> + +<p>« Ma pauvre vieille maison !… D’autres, +aujourd’hui, la possèdent puisque la mort a pris +les parents et dispersé les enfants en tous les coins +du monde. Mais, pour moi, malgré tout, elle +demeure <i>la maison</i> ! Les arbres y ont, à mes +yeux, un visage mystérieux et familier qui +m’évoque un monde de souvenirs… Dans ces +pièces, dans ces allées, sur ces pelouses où +passent maintenant des inconnus, je vois errer +les ombres chères de mes disparus et j’entends +leurs voix… J’aperçois le petit être silencieux, +tendre et volontaire que j’ai été… O ma maison, +peuplée de fantômes !… J’ai soif de vous y sentir +mienne, ma bien-aimée…</p> + +<p>« Et aussi, je rêve de vous conduire par ces +sentiers de falaise que mon enfance rêveuse a +tant aimés ; où, en contemplant la mer, des +heures et encore des heures, j’ai peut-être créé +en moi l’âme aventureuse qui m’a déjà entraîné +en tant de pays lointains…</p> + +<p>« Ah ! vous voir dans nos landes balayées par le +grand souffle du large qui mouille les lèvres de +sa vapeur fraîche !… Regarder, vous tenant +serrée contre moi, les eaux bondissantes sur nos +roches déchiquetées… Vous amener dans la +pauvre église où, même aujourd’hui que ma foi +est morte, je n’entre pas sans un respect +attendri, parce que les heures les plus pures de +ma jeunesse y reposent en paix, comme des +mortes bienheureuses… Et puis, respirer avec +vous le printemps breton… Voir fleurir les +chemins creux… Sentir l’odeur de la première +verdure, de la terre réchauffée… Entendre les +sonneries de cloche dans l’air plus tiède, sous le +ciel éclairci… Ah ! Jacqueline, dites, vous +l’aimerez un peu, ma sauvage et mystique Bretagne +dont je suis si profondément le fils !…</p> + +<p>« Mais que toutes ces minutes bénies sont +encore loin ! Et que de jours à éprouver la +torture de la séparation !</p> + +<p>« Vous confesserai-je, tout bas, ma Jacqueline +adorée, très bas… que la nuit surtout, quand je +suis dévoré du regret de vous, à crier d’angoisse +dans mon vieux palais solitaire, j’ose <i>tout</i> pour +me rapprocher de vous… J’ai la vision décevante +de vous, mon trésor, enfermé dans mes +bras, sous le frôlement de mes baisers… Je +respire l’inoubliable parfum de vos cheveux, de +votre peau… Ce parfum qui semble émané de +votre jeunesse, parfum d’œillet ou de verveine +qui est votre secret, que je respirais comme la +plus grisante des fleurs quand je vous avais près +de moi, le soir, vous ramenant du théâtre dans +quelque fiacre cahotant ; et encore, lorsque je +me penchais vers vous, assise au piano, ou +allongée dans votre bergère avec un air de lire +le journal comme une personne raisonnable. +Est-ce que vous lisiez pour de bon ? Jacqueline +chérie… La politique, je crois, vous laisse dédaigneusement +indifférente, et vous avez peur +des atrocités quotidiennes que racontent, en +abondance, les <i>faits divers</i>… Alors, qu’est-ce +que vous lisiez ? madame… Je pense que, en +toute vérité, vous vous montriez une malicieuse +petite femme qui voulait un peu taquiner son +ami en ne s’occupant pas un brin de lui, alors +qu’elle le savait avide de toutes les minutes qui +lui étaient accordées près d’elle…</p> + +<p>« Ah ! ces minutes, déjà si lointaines, je les +revis l’une après l’autre dans mon exil, comme +j’essaie de vous suivre, dans votre vie, grâce à +l’écho que m’en apportent vos brèves causeries. +Line, cette fois-ci, elle sera longue, n’est-ce pas, +votre lettre, car vous aurez pris en pitié ma +prière… La dernière était si courte !… Vous +aurez été bonne et vous aurez voulu dédommager +votre ami…</p> + +<p>« Quelques lignes de cette dernière causerie +m’ont bien amusé. Se pourrait-il vraiment que +vous me fissiez l’immense honneur d’être jalouse ?</p> + +<p>« Vous ririez vous-même de votre supposition, +ma chère aimée, si vous aperceviez les dames et +demoiselles qui constituent ici l’élément féminin… +Afin de vous convaincre que je n’ai pas +ombre de mérite à demeurer sage comme un +moine, je vous envoie quelques photos, dont les +originaux sont les plus jolies femmes du pays, +et je devine que vous vous demanderez aussitôt : +« Comment peuvent être les laides ? »</p> + +<p>« Jacqueline vous le savez bien qu’il n’y +a plus au monde qu’une seule femme pour +moi… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIII</h2> + + +<p>Trois jours après l’excursion à Chioggia, +Jacqueline arrivait à Paris, toute lasse du retour +rapide fait d’une seule traite, l’esprit comme le +corps, courbaturé.</p> + +<p>La première chose qu’elle aperçut sur la cheminée, +en reprenant possession de sa chambre, +fut le courrier de Chine qui l’attendait. Alors +gamine, elle marmotta, franche de tout remords :</p> + +<p>— Ah ! mon pauvre Pierre !… Vous l’avez +échappé belle, l’autre soir !…</p> + +<p>Elle ne se pressa pas de lire la lettre… Elle +avait tout le temps de le faire ! A l’avance, elle +savait ce qu’enfermait l’enveloppe close : des +détails sur une vie qui lui était étrangère, des +mots de tendresse dont elle connaissait maintenant +la saveur, et qui avaient toujours été impuissants +à éveiller en elle le grand frisson qu’à +Venise, elle avait senti naître en elle et l’affoler +délicieusement.</p> + +<p>Revenue à Paris, retrouvant son habituelle +atmosphère, elle se rappelait, un peu effarée, +le tourbillon de volupté et de passion où elle +avait failli être emportée et auquel, seule, la +force des circonstances l’avait arrachée.</p> + +<p>— Tout de même, Venise m’avait fait perdre +la raison ! pensa-t-elle avec un petit rire +moqueur à l’adresse de la défaillante créature +qu’elle avait été là-bas, dans la ville ensorcelante. +Si Anne ne s’était pas mise à la traverse, +je crois bien que j’aurais fait la grande sottise !</p> + +<p>Ah ! oui, Mme de Croissy s’était mise carrément +à la traverse, comme disait Jacqueline, +ce dernier jour où, la tête perdue, n’entendant +plus que la supplication passionnée de Gérard +qui se refusait à la voir partir ainsi, elle était +descendue de sa chambre pour sortir avec lui, +comme la veille au soir, il lui en avait murmuré +la prière. Elle devait le rejoindre devant Saint-Marc +et en gondole, il l’emmènerait alors où il +voudrait, revoir encore une fois, lui avait-il dit, +les horizons de Venise qu’elle avait le plus aimés.</p> + +<p>Mais, dans le vestibule, elle avait rencontré +Anne qui, très calme, lui avait demandé :</p> + +<p>— Vous sortez ?… Oh ! bien, je vais avec +vous pour une dernière petite promenade.</p> + +<p>Et Jacqueline sentait encore le sursaut de +révolte qui l’avait alors secouée toute. Elle avait +balbutié un prétexte, jeté au hasard, pour n’être +pas accompagnée. Mais elle devinait bien qu’elle +n’échapperait pas à la volonté d’Anne, qui savait +parfaitement où elle allait et prétendait la retenir. +Alors, dédaignant toute feinte, elle avait +articulé, les dents serrées, parlant bas pour +n’être pas entendue de ceux qui allaient et +venaient autour d’elle :</p> + +<p>— Anne, comprenez-vous bien que je ne veux +pas être surveillée et que j’irai seule où il me +plaît, et comme il me plaît !</p> + +<p>— Et moi, je ne veux pas, qu’étant à Venise +avec moi, sous la protection de mon père et +sous la mienne, vous y deveniez la maîtresse de +quelqu’un…</p> + +<p>De quel accent, Anne avait parlé, si ferme et +si méprisant !… Anne, qu’elle avait toujours +crue un esprit très large, jamais scandalisé…</p> + +<p>Aussi, elle avait eu un cri de colère :</p> + +<p>— Anne !</p> + +<p>Mais Mme de Croissy avait continué, tout +comme si elle se fût adressée à une enfant +rebelle qu’il fallait dompter :</p> + +<p>— A Paris, vous agirez comme bon vous semblera ! +Ainsi que vous le dites, vous êtes libre +de faire ce qui vous convient, sans que j’aie rien +à y voir. Mais ici, autant qu’il dépend de moi, +j’essaierai de vous garder d’une vilaine action. +Même involontairement, je ne veux pas être +complice d’une trahison !</p> + +<p>— D’une trahison ?…</p> + +<p>Et, sans pitié, Anne avait précisé :</p> + +<p>— Oui, d’une trahison envers votre fiancé. +Vous n’êtes pas libre de disposer de vous. Il a +emporté votre parole. Vous n’avez pas le droit +de l’oublier…</p> + +<p>Sa parole ! Comme Jacqueline s’en souciait +peu… Chartrans l’avait suppliée de se laisser +aimer. Elle avait cédé par raison, par faiblesse, +par désir de lui être agréable… Mais s’il lui +plaisait de faire un autre emploi de sa vie, elle +n’hésiterait pas une seconde à se reprendre ; +car elle estimait qu’avant d’être à nul autre, sa +vie était à elle, précieux trésor dont, jalousement, +elle voulait jouir à sa guise…</p> + +<p>Tout de même, bien que, par orgueil, elle +n’eût pas voulu renoncer à sortir, elle n’avait +pas osé aller retrouver Gérard ; et elle avait +marché avec Anne qui allait faire des achats, +sans lui dire un seul mot, frémissante de colère +et de regret.</p> + +<p>Après le déjeuner, Gérard était venu, énervé +par l’inutile attente, par la conscience qu’elle +lui échappait. Mais elle n’était pas seule. Des +visiteurs amis lui adressaient leurs adieux. Puis +les d’Entraigues étaient arrivés pour une dernière +flânerie, à travers la ville, organisée la +veille ; et, tout juste, elle avait pu lui dire, en +quelques mots, la scène du matin, n’osant se +dérober à la promenade décidée.</p> + +<p>Juste, une minute, lui et elle s’étaient trouvés +seuls, au retour à l’hôtel, tandis que Anne +était appelée pour donner un renseignement à +son père. Aussitôt, comme à Torcello, il l’avait +enlacée étroitement sur sa poitrine, leurs lèvres +rapprochées dans un baiser où elle s’abandonnait…</p> + +<p>Instant fugitif, car ils étaient, hélas ! dans un +salon d’hôtel et M. de Balme, à son tour, entrait, +pour entendre Gérard demander avec courtoisie :</p> + +<p>— Me permettez-vous, madame, d’aller vous +offrir, à Paris, mes hommages ?</p> + +<p>Et elle, répondre, d’un ton poli de femme du +monde :</p> + +<p>— Vous serez très aimable de le faire…</p> + +<p>Elle était certaine qu’il viendrait. Mais, chose +bizarre, de retour à Paris elle ne souhaitait plus +qu’il vînt ; comme si, se retrouvant dans son +milieu, elle avait été soudain dégrisée et avait +repris l’entière possession d’elle-même. Si elle +avait été femme à démêler ce qui se passait +en elle, sans trop de peine, elle se fût aperçue +que, secrètement, elle avait peur de lui, près +de qui elle s’était sentie faible comme jamais +elle ne l’avait été près d’un homme… Maintenant +qu’il était loin, elle redoutait qu’il l’entraînât… +où elle jugeait prudent de ne pas +s’aventurer, très clairvoyante sur les suites des +promenades dans les chemins de traverse. Or, +elle savait, à n’en pouvoir douter, que, loin de +lui résister, elle céderait, enivrée, à son ardente +volonté qui la dominait délicieusement. Donc +c’était pour le mieux qu’il demeurât encore +en Italie…</p> + +<p>D’ailleurs, pour la ramener sur terre, se présentait, +dès les premiers jours de son retour à +Paris, la prosaïque question financière qui se +montrait de nouveau très difficile à résoudre +pour son budget. En effet, à Venise, elle avait, +à son ordinaire, dépensé sans compter, tout +comme si elle eût eu la fortune de Mme de +Croissy. Aussi, une fois de plus, se trouvait-elle +jetée dans les embarras d’argent qui lui étaient, +en somme, assez familiers pour qu’elle en fût +venue à les traiter avec désinvolture.</p> + +<p>Elle emprunta, vendit, mit en gages et, +finalement, recourut à son père qui, sans +lui adresser la moindre observation, l’aida dans +toute la mesure de ses propres ressources, fort +limitées par de personnelles dépenses, très largement +faites.</p> + +<p>Mais ses soucis d’argent ne l’empêchaient +pas, toutefois, de se commander d’exquises toilettes +printanières et des chapeaux à l’avenant, +qui seraient payés… dans l’avenir. Et toute à +son choix de coquets chiffons, à la reprise +d’une vie mondaine ultra-remplie, son temps +partagé entre le soin de sa séduisante personne, +des visites, des courses, les promenades aux +deux Salons qui s’ouvraient, elle échappait +vraiment à l’espèce d’envoûtement qu’avait +exercé sur elle la passion de Gérard. Son +séjour à Venise lui apparaissait, peu à peu, +comme un chapitre de roman où elle avait joué +le rôle de l’héroïne. Mais elle conservait, de +Gérard, un souvenir frémissant, ravie de l’avoir +vu si follement épris, mais troublée d’avoir failli +se compromettre pour lui de façon irréparable.</p> + +<p>Dans quel abîme de difficultés, elle se fût alors +trouvée jetée !… Qu’aurait-elle dit à Chartrans ?</p> + +<p>Anne avait joliment bien fait de la protéger +malgré elle ! Aussi se montrait-elle, pour Mme de +Croissy, prévenante et câline ; et si charmante +aussi pour M. de Balme, que l’excellent homme +ne voyait plus que par elle, la comblait de fleurs +précieuses et la célébrait avec candeur.</p> + +<p>Un jour qu’elle sortait de chez son amie — trois +semaines après son retour — par un joli +crépuscule rose, au seuil de la grand’porte, +elle se trouva face à face avec un visiteur qui +arrivait. Et, tout entière, un choc l’ébranla, +Gérard était devant elle.</p> + +<p>Lui aussi la reconnaissait et s’arrêtait court.</p> + +<p>— Vous ! madame. Vous !…</p> + +<p>Une joie éperdue bondissait dans sa voix, +dans le regard dont il la contemplait, adorablement +fine sous le foulard soyeux de la robe +qui la dévêtait à ravir, toute rosée par la surprise, +son tricorne de paille lui donnant une +petite tête à la Watteau.</p> + +<p>En elle, une allégresse s’était mise à chanter. +Elle lui tendait la main, pensant qu’elle ne se +rappelait pas qu’il fût si bien, le visage effilé +par la barbe dorée, svelte et robuste, avec un +grand air d’homme de race… Et, contente, elle +interrogea alertement :</p> + +<p>— Alors vous voilà donc à Paris ?</p> + +<p>— Depuis avant-hier soir. Tantôt, j’ai passé +chez vous… Mais vous étiez déjà sortie !</p> + +<p>— Eh bien, il faudra revenir…</p> + +<p>— Bientôt, n’est-ce pas ? Vous permettez ?</p> + +<p>Elle eut un rire léger qui cachait son indéfinissable +trouble. Est-ce que le charme allait encore +opérer ?… En un jet brusque, remontèrent à sa +pensée les souvenirs de Torcello et de Chioggia… +Ah ! ces minutes de rêve… Elle répéta :</p> + +<p>— Bientôt… Demain, si vous voulez… Je +serai rentrée à six heures.</p> + +<p>Elle s’arrêta un peu ; puis, elle finit, malicieuse :</p> + +<p>— Mais vous savez qu’à Paris, je suis très +austère. Je vous engage à venir, seulement si +vous vous sentez capable de l’être aussi…</p> + +<p>— Je serai… comme vous souhaitez que je +sois…</p> + +<p>Autant qu’elle, il se souvenait… Et surtout +du baiser fou volé à la dernière heure, dans le +cadre d’une fenêtre. Tant de fois, la vision +l’avait hanté de la tête parfumée, abattue sur +sa poitrine, dont les cils battaient sur un regard +d’amoureuse, alors qu’il sentait l’abandon du +corps svelte, que son baiser cherchait éperdument +les cheveux, les paupières, les lèvres +entr’ouvertes… Devant eux, s’épandait un ciel +d’or, dont la lueur errait magnifiquement sur le +mouvant miroir du Grand Canal.</p> + +<p>Aujourd’hui, c’était Paris, le décor vert du +Parc Monceau et, devant lui, une exquise femme +du monde, très correcte, — mais combien +séduisante toujours, — qui ne semblait plus +se souvenir qu’il l’avait tenue frémissante dans +ses bras, sous ses lèvres…</p> + +<p>Lui, il ne pouvait l’oublier ; et, tandis que, +non moins correct qu’elle-même, il prenait +congé, sa fièvre, déjà rallumée, il pensait, avec +une hardiesse résolue, comme à Venise :</p> + +<p>— Je la veux !… Et je l’aurai !…</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, elle rentra plus tôt que de coutume, +souhaitant avoir tout le temps de revêtir +une robe de maison bien seyante, rouge, faite +d’une de ces étoffes molles qui s’enroulaient +si bien autour de sa forme harmonieuse. Elle +était très occupée à considérer son image d’un +œil approbateur, quand elle entendit résonner +le timbre, assourdi par l’épaisseur des tentures. +Sans se presser, elle finit de se vaporiser de +son parfum, de velouter la peau d’un soupçon +de poudre et mordit un peu ses lèvres pour en +aviver l’éclat ; puis, satisfaite de la charmante +œuvre d’art qu’elle venait d’élaborer, elle se +dirigea, de son pas glissant, vers le salon où +Gérard l’attendait, impatient.</p> + +<p>La voix rieuse, elle s’exclama :</p> + +<p>— Bonjour !… C’est très bien de n’avoir pas +oublié la visite annoncée !</p> + +<p>Elle lui donnait à l’anglaise sa main où flambait +l’éclair des bagues. Il la baisa et la garda +entre les siennes, frémissante et tiède. Comme +la veille au Parc Monceau, il l’enveloppait d’un +regard qui la voulait toute…</p> + +<p>Oh ! quelle vraie femme elle était, insaisissable, +enjôleuse, et tellement désirable !… +D’autant plus que, si libre d’allures, si provocante +fût-elle, en somme, elle se gardait bien +des suprêmes abandons…</p> + +<p>Pourtant, à Venise, il l’avait vue faiblir, +prête à descendre de son piédestal de divinité, +pour devenir une simple femme, altérée +d’amour… Si Anne de Croissy ne l’avait emmenée, +il en avait la certitude, elle se fût donnée, +sans scrupule ni remords, parce qu’elle était la +créature de la minute présente, tout à fait désintéressée +des lois austères qui emprisonnent +d’autres femmes dans la vertu.</p> + +<p>Et cette amoralité de petite faunesse très +moderne lui donnait une saveur de candide perversité +qui exaspérait le goût violent que Gérard +avait pour elle.</p> + +<p>Emprisonnant dans les siennes, la main +qu’elle lui avait laissée, il dit, debout devant +elle qui s’était assise dans sa bergère :</p> + +<p>— Croyez-vous donc, sincèrement, que j’aurais +pu oublier un instant dont je rêve, depuis +la minute où je vous ai revue ?</p> + +<p>— Seulement, depuis cette minute ?</p> + +<p>Enfoncée dans les coussins de la bergère, elle +le regardait, gamine, mais aussi avec une tendresse +inconsciente dans les yeux, car elle le +devinait repris tout entier par son charme. +Elle sentait que, impérieusement, il la voulait +toujours, et elle en éprouvait un plaisir +intense.</p> + +<p>— Moi qui espérais que vous aviez cruellement +regretté mon départ d’Italie !</p> + +<p>Repoussant le fauteuil qu’il s’était résigné à +occuper devant elle, il revint vers elle et ses +yeux sur les prunelles de velours il interrogea :</p> + +<p>— Savez-vous pourquoi j’ai attendu trois +semaines pour revenir à Paris ?</p> + +<p>— Parce que vous vous plaisiez beaucoup à +Venise, j’imagine, fit-elle, paisible, tourmentant +la broderie d’un coussin.</p> + +<p>— Parce que je voulais me guérir de vous… +et vous oublier !… puisque je n’ai pas su m’ouvrir +votre cœur !…</p> + +<p>— Oh ! je vous trouve charmant !</p> + +<p>— Merci bien ! fit-il avec une impatience +rageuse.</p> + +<p>— Ça ne vous suffit pas, glissa-t-elle, les yeux +rieurs et innocents.</p> + +<p>Audacieusement, il jeta :</p> + +<p>— Non, il faudrait, pour me rendre heureux… +me montrer que vous me trouvez « charmant », +comme vous dites…</p> + +<p>— Et je ne vous le montre pas ? Il me semblait +que j’étais si gentille avec vous. Je vous ai +tout de suite adopté pour mon ami… Nous avons +flirté ensemble, et je pense bien que nous continuerons +un agréable jeu, n’est-ce pas ?… quoique +vous ayez désiré oublier ma chétive existence. +Mais vous ne m’avez pas confié le motif +de cette aimable résolution ?</p> + +<p>— Je vous l’ai dit déjà à Chioggia, que c’était +pour moi un supplice d’être près de vous un +pauvre qui implore passionnément une aumône +qu’on ne lui fait pas…</p> + +<p>— Je comprends… et même je compatis… +quoique… — rendez-moi cette justice, — je +vous aie, à l’avance, prévenu de ce qui vous +attendait… Mais, en effet, ce doit être très +agaçant, pour un homme, de flamber en pure +perte et de faire la cour à une femme, seulement +pour l’amour de l’art… Pourtant…</p> + +<p>Et elle eut un sourire délicieux :</p> + +<p>— … Pourtant, aussitôt débarqué, vous êtes +venu chez moi… par politesse !</p> + +<p>— Dites, par faiblesse… Mais j’ai reconnu +que je devais m’estimer très heureux de vous +trouver sortie et ne pas recommencer l’épreuve… +Et puis je vous ai rencontrée, et me voici…</p> + +<p>— Furieux d’avoir capitulé avec votre sagesse, +n’est-il pas vrai ?</p> + +<p>— Jacqueline, ne raillez pas… Vous savez +bien que je vous aime… misérablement !…</p> + +<p>— Encore ?… Vraiment ?… Oh ! tant mieux ! +Je vous l’ai déjà avoué… J’adore qu’on m’aime !… +Vous m’aimez ?… C’est charmant !… Je vous en +remercie beaucoup !</p> + +<p>Elle le contemplait entre les cils ; et ses yeux +avaient une expression de malice tendre, d’ironie, +de joie aussi…</p> + +<p>Il saisit violemment, ses deux poignets, +comme jadis à Chioggia, et attira vers lui la moqueuse +créature. Mais elle se déroba avant +qu’il eût effleuré son visage. Maintenant qu’elle +avait mesuré sa faiblesse près de lui, elle se +tenait sur la défensive, résolue à s’offrir seulement +le régal d’un flirt pimenté et très chaud… +Mais ce lui était une jouissance incomparable +de le voir ainsi altéré d’elle, prêt à toutes les +folies pour la posséder. Et elle lui en savait un +gré extrême. Afin qu’il demeurât en cette parfaite +disposition, elle devait ne point se montrer +trop généreuse à son égard, sans lui enlever +tout espoir de triomphe. Et, se rejetant en arrière, +elle déclara, toute rose du reflet pourpre +de sa robe :</p> + +<p>— Je vous ai dit que vous aviez la permission +de venir seulement si vous vous sentiez de taille +à vous comporter comme le plus vertueux des +hommes. Autrement, il serait plus sage de ne +plus nous voir.</p> + +<p>Il eut un mouvement de colère, exaspéré de +son accent de badinage. Il allait parler. Elle +l’arrêta, le visage espiègle :</p> + +<p>— Oh ! je vous devine !… Parce que là-bas, +à Venise, je ne me suis pas montrée rigoureusement +farouche, vous vous êtes imaginé… un +tas de sottises sur mon compte… Mais ce +n’étaient là que de petits épisodes de voyage !… +A Paris… un point… c’est tout…</p> + +<p>Aprement, il la contempla. Était-elle sincère +ou jouait-elle une comédie provocante ?… De +toute évidence, elle était très maîtresse d’elle-même, +s’amusant en gamine un peu perverse +qui sait sa puissance. Il comprit qu’elle s’était +ressaisie et qu’il fallait la conquérir en l’enveloppant +d’adorations ferventes qui l’amèneraient à +lui. Soit. C’était une question de temps. Il était +à Paris pour plusieurs mois. Il pouvait faire le +sacrifice d’attendre un peu l’heure où cette +fuyante et adorable créature se laisserait capturer, +certain qu’elle ne prendrait pas sa défaite +au tragique, peut-être parce qu’elle s’était déjà +brûlée à d’autres flammes.</p> + +<p>Et, doucement, il promit, car il la considérait +comme la proie exquise que lui donneraient son +adresse et sa volonté.</p> + +<p>— Je serai aussi sage qu’il me sera possible. +Mais il me faut vous voir beaucoup… tous les +jours !</p> + +<p>— Rien que cela !… Vous me compromettrez…</p> + +<p>— Non, je serai prudent, je vous en donne +ma parole… Mais je veux vous voir… Je veux…</p> + +<p>— Le roi dit : « Nous voulons… », rappelez-vous…</p> + +<p>— Jacqueline, promettez-moi que vous serez +bonne…</p> + +<p>— Ça dépend de ce que vous entendez par +là… Enfin, nous avons des chances pour nous +retrouver souvent dans le monde. Et puis, si +cela vous tente, il y aura bien, de-ci de-là, des +expositions où je vous demanderai de m’accompagner, +car cela ne m’amuse pas de regarder +seule… Vous êtes pour quelque temps à Paris ?</p> + +<p>— Oui, j’ai même la forte tentation de m’y +faire rappeler…</p> + +<p>Sans savoir pourquoi, elle eut envie de lui +crier, comme une enfant qui, soudain, entrevoit +un danger :</p> + +<p>— Non, ne restez pas à Paris…</p> + +<p>Mais ce ne fut qu’un éclair d’instinctive prudence ; +elle interrogea, seulement, d’un ton détaché :</p> + +<p>— Pourquoi donc désirez-vous ne pas repartir ?</p> + +<p>— Pourquoi ?… Parce que je ne puis plus +me passer de vous… Parce qu’il me faut votre +présence… Jacqueline…</p> + +<p>— Vrai ? c’est pour moi ?</p> + +<p>— Pour vous seule, mon amour…</p> + +<p>D’un geste souverain, il l’attirait, et ses +lèvres, cette fois, s’appesantirent follement +sur les lèvres qui ne se refusaient plus.</p> + +<p>— Jacqueline, comment peut-on mériter +d’être aimé de vous !</p> + +<p>Il lui murmurait ces mots très bas, de cet +accent d’une impérieuse douceur qui brisait en +elle toute volonté. Le même trouble qui la faisait +défaillante à Chioggia l’envahissait, si délicieux +que, d’instinct, elle redoutait de laisser +échapper un mouvement qui romprait le charme.</p> + +<p>Confusément, elle se demandait pourquoi ne +pas s’abandonner à cet amour qui voulait l’entraîner +dans un torrent où elle s’enivrerait +comme les autres femmes… Être aimée par +lui… Et l’aimer… Ce serait doux… si doux…</p> + +<p>Qu’est-ce qui l’en empêchait ?…</p> + +<p>Le nom de Chartrans flotta dans son souvenir…</p> + +<p>Aussitôt, elle rejeta la tête en arrière, comme +réveillée et, se raidissant, elle dit, la voix +changée, d’un ton volontaire :</p> + +<p>— Laissez-moi… Laissez-moi donc !</p> + +<p>Il s’écarta, incertain de ce qu’elle pensait +vraiment. Elle avait un peu pâli. Une étrange +expression élargissait ses yeux… Irritation ?… +Plaisir ?… Énervement ?</p> + +<p>Il n’aurait pu préciser. Il savait seulement +qu’elle était la tentation même, mince et blanche +dans sa robe rouge, sous ses cheveux sombres, +avec son regard qui songeait et sa bouche frémissante +et grave…</p> + +<p>Ils se contemplèrent, une seconde, en silence… +Puis elle eut un sourire singulier :</p> + +<p>— Eh bien, si c’est cela que vous appelez +être sage !… Vous pouvez vous dispenser de +revenir…</p> + +<p>— Je serai sage une autre fois, fit-il, passant +la main sur son visage altéré. Vous savez que +l’heure du retour affole un peu… Ah ! voici +quelqu’un !</p> + +<p>Le timbre d’entrée vibrait. Ils s’écartèrent +instinctivement. Tous deux reprirent une sage +attitude de personnes qui causent en visite.</p> + +<p>— C’est peut-être Anne, fit Jacqueline avec +une moue malicieuse.</p> + +<p>— Alors, je vais être chapitré, marmotta-t-il, +anxieux et agacé.</p> + +<p>Mais dans la pièce voisine le son d’une voix +d’homme s’entendait.</p> + +<p>Jacqueline se mit à rire :</p> + +<p>— Vous ne serez pas chapitré… Ce n’est pas +Anne… mais mon père qui vient dîner avec +moi… C’est vrai, il est presque sept heures…</p> + +<p>— Si tard ?…</p> + +<p>Tous deux étaient assis de chaque côté de la +cheminée quand, la portière soulevée, le conseiller +apparut et s’arrêta, imperceptiblement, +surpris par la vue de ce visiteur qu’il n’avait +jamais rencontré chez sa fille.</p> + +<p>Jacqueline, aussitôt, fit les présentations.</p> + +<p>— Le comte de Brye, cousin d’Anne de +Croissy, qui était en même temps que nous à +Venise…</p> + +<p>Le conseiller salua. Sous ses paupières fatiguées, +son regard d’observateur se fixait sur ce +beau grand garçon en qui, tout de suite, il devinait +un nouvel adorateur de la jeune femme.</p> + +<p>Puis Gérard se leva, puisqu’il lui fallait bien +prendre congé ! Cérémonieux, il baisa les doigts +de Jacqueline :</p> + +<p>— Madame, je vous présente mes hommages.</p> + +<p>Elle dit légèrement :</p> + +<p>— Au revoir… Je pense que bientôt, chez +Anne, nous aurons encore l’occasion de bavarder +sur Venise… Alors, nous prendrons rendez-vous +pour une promenade ensemble au Salon. +Cela nous rappellera nos courses à l’Académie.</p> + +<p>— J’en serai très heureux… Je conserve un si +charmant souvenir de votre passage à Venise… +Adieu, madame.</p> + +<p>Leurs regards se croisèrent. Il sortit, et elle +revint câlinement, avec un baiser, s’asseoir près +de son père.</p> + +<p>— Et maintenant, père, à nous deux !… +Qu’est-ce que tu es devenu depuis deux jours +que je ne t’ai vu ?</p> + +<p>Adroite, elle le faisait causer, devinant la +réflexion, concernant Gérard, qui flottait dans +la pensée de M. Sourdis.</p> + +<p>Pourtant ce ne fut pas de Gérard que, tout à +coup, il lui parla.</p> + +<p>— A propos, Jacqueline, j’ai reçu hier une +lettre de Pierre Chartrans qui m’entretient longuement +d’un projet dont il paraît enthousiasmé… +Celui d’obtenir un poste au Japon, +poste très brillant, paraît-il.</p> + +<p>— Oui, je sais, fit Jacqueline, distraite. Il +me l’a écrit aussi.</p> + +<p>— Et tu n’as pas bondi d’horreur devant une +telle proposition… qui est tout à fait inadmissible !</p> + +<p>— Mais, mon père… Pourquoi ?… Cela +m’amuserait d’aller au Japon. Il est évident que +si j’épouse Chartrans, ce sera toujours pour +partir puisque sa situation est à l’étranger.</p> + +<p>— Jacqueline, tu ne parles pas sérieusement ! +Dis-moi que tu ne laisseras pas ton pauvre vieux +père en France pour t’en aller vivre au +Japon !…</p> + +<p>Elle eut vers lui un élan tendre, car elle lui +était reconnaissante de l’adorer si absolument… +Oui, c’eût été pour elle un déchirement de le +laisser. Mais un départ avec Chartrans, devenu +son mari, lui paraissait si incertain et lointain +qu’elle ne s’en préoccupait guère…</p> + +<p>Elle mit la tête sur l’épaule de son père, +comme au temps où elle était petite fille.</p> + +<p>— Bien entendu, père, je ne t’abandonnerai +pas… Mais je n’ai pas la moindre intention de +partir… Je laisse Chartrans faire des projets +parce que ça l’occupe pendant qu’il est loin, +retenu par sa mission. Quand il reviendra, je +lui ferai comprendre que je ne peux pas quitter +Paris… Mais, si je lui disais maintenant une +chose pareille, il serait capable de reprendre le +premier paquebot et de fondre ici comme une +trombe… ce qui serait déplorable pour son +avenir… Alors je ne le contredis pas du tout… +Et j’ai, au contraire, l’air de tout approuver…</p> + +<p>— Ma petite fille, vous êtes une grande +diplomate ; me voici rassuré, fit le conseiller qui +caressait tendrement les cheveux de la jeune +femme. Mais ne crois-tu pas, ma Jacqueline, +qu’il vaudrait mieux insinuer à ce bon Chartrans +qu’il eût à chercher une fiancée mieux +attirée par les pays exotiques ? Ce serait plus +honnête, à coup sûr !…</p> + +<p>Elle tressaillit un peu. Si elle se refusait à +Chartrans, qui l’épouserait ?… Gérard ?…</p> + +<p>Ses mains qui jouaient avec ses bagues se +crispèrent une seconde. Devenir la femme de +Gérard de Brye, c’eût été le rêve… Mais +Mme de Croissy le lui avait dit, au premier +jour, Gérard n’épouserait qu’une héritière et, +sans doute, une fille de bonne noblesse comme +lui. D’une jolie femme sans fortune et sans +nom, il ne songeait qu’à faire sa maîtresse… +Et, les sourcils un peu froncés, elle jeta, se +redressant :</p> + +<p>— Mais, père, je ne veux pas du tout renoncer +à Chartrans.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIV</h2> + + +<p>Elle ne voulait pas renoncer au fiancé qui +incarnait pour elle la sécurité de l’avenir… +Mais, pas davantage, elle ne prétendait se priver +du fervent adorateur qu’elle trouvait en Gérard +de Brye.</p> + +<p>Respectueux de sa promesse, il s’appliquait à +ne pas la compromettre par d’évidentes assiduités. +Mais, sans cesse, elle le retrouvait sur +sa route, la frôlant de son désir qui, à toute +heure, criait vers elle. Et cet effleurement lui +était un délice. Dans tout son être de coquette +et de femme, elle jouissait de sa prière inexprimée, +du parfum d’amour qu’il lui offrait et +dont elle s’enivrait subtilement.</p> + +<p>L’attirance qu’il avait exercée sur elle à +Venise renaissait et la conquérait peu à peu, en +dépit des mille distractions que lui apportait sa +vie mondaine. Partout, maintenant, où elle +allait, il lui fallait la présence de Gérard, l’appel +obstiné de son regard, la fièvre dont elle le +sentait possédé quand il était près d’elle. Et sa +vanité de femme était charmée qu’il fût, à ce +point, occupé d’elle, lui, un garçon très chic, à +qui les bonnes fortunes ne manquaient point, et +pour qui elle était devenue la déité qui dispense +des joies sans prix.</p> + +<p>Elle se montrait avec lui coquette supérieurement +et si séduisante ! malgré ses sautes d’humeur, +destinées à le tenir en haleine. A certains +jours, elle paraissait tout à fait désintéressée de +sa présence, occupée de tous, sauf de lui à qui +elle parlait, railleuse et insouciante, alors qu’il +la voyait dépenser des trésors de grâce pour +d’autres qui paraissaient lui plaire infiniment. +Puis, quand elle le devinait exaspéré, prêt à la +fuir pour échapper au supplice qu’elle lui infligeait, +elle le retenait par des câlineries, des +abandons de regard et de parole qui réveillaient +chez lui l’espoir du triomphe. Elle savait, avec +une adresse parfaite, s’isoler avec lui, sous un +prétexte vraisemblable, se faire accompagner +par lui partout où les convenances mondaines le +permettaient, au gré de son caprice ; elle jouait +avec la passion qu’elle lui inspirait, lui laissant +toujours espérer ce que sa volonté refusait. Et +pas une seconde, elle ne songeait à se demander +quelle serait la conclusion de cette cour audacieuse.</p> + +<p>Le souvenir du vague fiancé qu’elle avait un +jour accepté par raison, et pour lui faire plaisir, +semblait relégué, pour elle, dans le domaine +des vieilles lunes. Il était par là-bas, quelque +part, en Chine, fidèle et amoureux. Il ne reviendrait +pas avant des mois, c’était parfait !… +Quand il reparaîtrait, Gérard, lui, serait reparti +et alors… alors elle verrait ce qu’elle aurait à +faire. Chartrans, c’était l’avenir, et Gérard, le +présent… Un présent tentateur… Et Jacqueline +vivait toujours pour le présent.</p> + +<p>L’idée ne l’effleurait même pas qu’on pût +l’accuser d’être infidèle à Pierre Chartrans, en +se laissant rechercher si jalousement par Gérard +de Brye.</p> + +<p>D’ailleurs, elle eût répondu que, sans nul +doute, Chartrans avait, quoi qu’il en dît, de +plus tangibles méfaits sur la conscience, commis +en la société des petites femmes jaunes près +desquelles il vivait. Elle n’en avait cure. Donc +il ne pouvait être plus ombrageux qu’elle-même +qui s’amusait sans malice ni intention méchante.</p> + +<p>Mais personne ne lui faisait de semblables +réflexions ; soit qu’elle eût réussi à se montrer +assez prudente pour dépister les observateurs ; +soit que ceux-ci eussent le bon goût de se montrer +discrets. Son père, habitué à lui voir une +légion d’adorateurs, la taquinait sur le nouveau +venu enrégimenté dans la phalange ; mais il ne +le tenait pas pour plus redoutable que bien +d’autres qui avaient, en vain, espéré autour +d’elle. Anne de Croissy était plus gênante. Elle +avait l’esprit si clairvoyant !… Jacqueline ne +l’ignorait pas, et elle se tenait sur ses gardes +quoiqu’elle sût Mme de Croissy trop jalouse de +sa propre liberté pour ne pas respecter celle +d’autrui. Jamais la jeune femme ne lui avait fait +allusion à la petite scène qui avait marqué leur +dernier jour à Venise… Jamais, non plus, elle +n’amenait le nom de Gérard dans leurs causeries… +Mais, en revanche, il lui arrivait souvent +de parler de Chartrans, de ses projets d’avenir +auxquels Jacqueline était forcément mêlée ; et +cela, d’un ton d’intérêt si vrai que Mme Nozales +n’avait nul prétexte pour prendre en mauvaise +part ses paroles.</p> + +<p>De même, il lui avait bien fallu entendre, +sans broncher, cette réflexion de Mme de +Croissy, faite devant elle à une tierce personne :</p> + +<p>— La famille de Gérard de Brye désire beaucoup +le voir marié… Mais il est si difficile !… Il +lui faut une <i>vraie</i> jeune fille… — et l’espèce s’en +perd ! — qui soit aussi une héritière de bonne +noblesse…</p> + +<p>Jacqueline, bien qu’elle n’eût aucune visée +matrimoniale sur Gérard de Brye, — elle était +incapable des calculs nécessaires pour atteindre +un tel but, — Jacqueline eût, volontiers, <i>pilé</i> +Mme de Croissy pour lui apprendre à tenir de tels +propos devant elle. Mais Anne disait ces choses +d’une manière si détachée, comme un indifférent +propos de salon, qu’il était impossible de ne +pas l’écouter de même, du moins en apparence. +Et Jacqueline, très maîtresse d’elle-même, mais +les nerfs frémissants, avait remarqué avec +aisance que « M. de Brye serait, sans doute, un +très charmant mari… » Puis, elle s’était prise à +parler des nouvelles modes de printemps.</p> + +<p>— Sûrement, ce n’est pas ce soir encore qu’il +songera à se mettre en quête de son héritière ! +pensa-t-elle avec une lueur d’orgueil dans les +yeux, tandis qu’elle rejetait le grand manteau de +soirée que son père lui enlevait des épaules, dans +le majestueux vestibule de l’hôtel de Croissy.</p> + +<p>Il y avait brillante réception, demi-intime, +chez Mme de Croissy ; et, si courroucée qu’elle +eût été des réflexions intempestives de son amie, +elle n’avait pas, une seconde, entrevu la possibilité +de renoncer à une soirée où elle retrouverait +Gérard… D’autant que c’était bien en son +honneur qu’elle s’était fait faire la robe dont, +tout de suite, les femmes détaillaient l’art exquis, +le coloris rare, un ton très doux d’abricot, +harmonisé avec le reflet roux des dentelles +précieuses, — elle en était riche, — qui ourlaient +la gaine de souple satin moulée sur elle, +et sertissaient le corsage, généreusement décolleté +sur la gorge rosée.</p> + +<p>Arrivant fort tard, à son ordinaire, elle s’était +dit que les salons seraient encombrés et qu’elle +pourrait ainsi, tout naturellement, rester dans +une embrasure de porte, ce qui serait parfait +pour l’agrément de son flirt. De la sorte, Gérard +la joindrait bien mieux, sans mettre en +branle le carillon des potinages…</p> + +<p>Mais ce soir-là, la destinée était contre elle, +culbutant tous ses petits calculs. Dès qu’elle eut +serré la main de Mme de Croissy, celle-ci lui +découvrit une excellente place dans un groupe +ami, au milieu duquel, bon gré, mal gré, elle +se trouva prisonnière, pour écouter la saynète +qui allait commencer. De loin, seulement, elle +put apercevoir Gérard et répondre à son salut +par un mouvement de son éventail. Mais elle +remarqua qu’il trouvait moyen de s’adosser au +mur de façon à ne pas la perdre de vue ; et +comme elle se savait, ce soir-là, digne de toutes +les contemplations, elle se résigna sans trop de +peine à lui offrir seulement, pour l’heure, le +plaisir des yeux, ravie d’avoir surpris dans son +regard cette expression qui dit aux femmes +qu’elles sont mieux que belles… Même, dans +la satisfaction de sa vanité féminine, elle finit +par s’amuser beaucoup de la petite scène que +jouaient très spirituellement des artistes-amateurs ; +et, un instant, elle oublia et la présence +de Gérard et l’attention flatteuse qu’elle éveillait, +de façon très évidente, chez les spectateurs +masculins qui l’entouraient.</p> + +<p>Mais ce ne fut, d’ailleurs, qu’une distraction +passagère, et, d’un bond joyeux, sa pensée revint +vers Gérard dès qu’un violoniste célèbre +commença à jouer. Alors, les minutes lui devinrent +interminables. Sous les plis soyeux de sa +robe, son pied battait le sol furieusement et +ses doigts frémissaient sur l’écaille de son éventail…</p> + +<p>Après le violoncelliste, ce fut une chanteuse ; +et Jacqueline eut la tentation folle de se déclarer +soudainement souffrante pour avoir le droit de +quitter sa place, et d’aller enfin s’amuser à sa +guise.</p> + +<p>Par bonheur, pour sa sagesse, la chanteuse +ne dit que deux mélodies très courtes qu’elle +écouta, bercée par la voix chaude de l’artiste, +pensant qu’elle eût trouvé exquis d’entendre +une telle musique dans la serre, Gérard près +d’elle, lui disant qu’elle était l’idole dont il +rêvait, et tout prêt à le lui prouver…</p> + +<p>Puis, au bruit des applaudissements qui remerciaient +l’artiste, elle se vit enfin rendue à +la liberté… A une liberté relative, car M. de +Croissy s’inclinait devant elle pour la conduire +au buffet. Ce soir-là, elle lui semblait particulièrement +exquise dans sa robe couleur de fruit, +et il était fort désireux de l’accaparer un moment.</p> + +<p>Elle, sûre que Gérard allait venir, se laissait +faire avec une indifférence provocante, debout, +toute svelte devant les ramures d’une lourde +portière, sa jolie tête rieuse et sensuelle levée +vers M. de Croissy, qui était de haute taille, la +lumière ruisselant sur la gorge pâle qu’un petit +souffle soulevait… Et, tout en dégustant une +glace, elle fut coquette à souhait, très savamment, +sans rien perdre de la correction de tenue +dont elle était soucieuse dans le milieu d’Anne +de Croissy.</p> + +<p>— Me sera-t-il enfin permis, madame, d’arriver +jusqu’à vous ? fit, près d’elle, la voix de +Gérard.</p> + +<p>Elle tourna un peu la tête vers lui et devina, +à la contraction de ses traits, qu’il était énervé, +jusqu’à la souffrance, de n’avoir pu l’approcher +encore de toute la soirée. Elle en tressaillit de +joie et il lui fut très cher. Mais, sans se trahir, +elle lui jeta, d’un ton léger :</p> + +<p>— Voyez, la persévérance conduit à tout +puisque, enfin, vous m’avez rejointe !</p> + +<p>Il lui murmura, penché vers elle, qui s’était +reprise à mordiller sa glace :</p> + +<p>— Soyez généreuse… Songez que depuis +l’instant où je vous ai aperçue, j’attends cette +minute… Pourquoi êtes-vous adorable ainsi ce +soir ?… Pour achever de me faire perdre la +raison ?…</p> + +<p>Contente, elle eut aux lèvres un sourire +caressant et lui abandonna, une seconde, son +regard qui était lourd de volupté, sous les paupières +abaissées un peu… Mais elle ne dit rien, +sentant autour d’elle trop de curiosités dans les +yeux, trop d’oreilles attentives. Roger de Croissy +avait dû la quitter, rappelé par ses devoirs de +maître de maison. Mais d’autres, tout prêts à +prendre sa place, rôdaient autour d’elle, arrêtés +par la présence de Gérard. Des amies lui parlaient, +debout comme elle devant la table fleurie +où tremblait la flamme des candélabres d’argent, +sous la clarté des lampes électriques +cachées dans les roses. Des groupes l’entouraient +qui causaient, se cherchaient, même +s’isolaient dans le cadre des fenêtres ouvertes +sur la nuit d’été… Et ces derniers étaient +certes, pour elle, les moins à craindre.</p> + +<p>Alors de sa voix fraîche de petite fille, elle +reprit, brisant un morceau de glace dont elle +mouilla ses lèvres :</p> + +<p>— Donnez-moi une idée de costume pour le +bal des de Susienne… Je ne sais que choisir… +Je voudrais quelque chose de vraiment original +et aussi de très exact…</p> + +<p>Un éclair flamba dans les prunelles de Gérard +qui ne se détachaient point du visage charmant, +de la gorge ennuagée de dentelles.</p> + +<p>— Mais il me semble, madame, que vous ne +demandez pas l’impossible… Si je ne craignais +d’être indiscret, je mettrais à votre disposition +plusieurs costumes féminins rapportés +de mes pérégrinations lointaines qui, peut-être, +pourraient vous satisfaire… Il vous serait +tout au moins facile de les voir… Faites-moi, +madame, l’honneur d’une visite, et je vous les +montrerai avec les bouquins illustrés qui indiquent +la manière de les porter.</p> + +<p>Clairement, elle sentit si intense, son désir +de la voir chez lui qu’elle tressaillit, attirée, +tentée, mais consciente qu’elle ferait une folie +en allant chez ce Gérard de Brye qui avait pris +en sa vie une place dont elle s’effrayait un peu, +quand elle y pensait, par hasard.</p> + +<p>Elle se raidit contre l’obscure envie qu’elle +avait d’accepter et dit, taquine, effleurant ses +épaules du vol de son éventail :</p> + +<p>— Oh ! merci !… Vous êtes bien gentil… +Mais, après tout, je crois que j’ai une bonne +idée… Ce n’est pas la peine que je vous dérange…</p> + +<p>Sans se troubler, fort de sa volonté qui prétendait +soumettre celle de Jacqueline, il riposta, +l’enveloppant toute de son regard :</p> + +<p>— Pourquoi dites-vous des choses que vous +ne pensez pas ?</p> + +<p>— Que je ne pense pas ?… Je mens, alors ?… +Vous doutez-vous que vous êtes très malhonnête ?</p> + +<p>— Je ne suis pas malhonnête… Je suis très +flatté de vous faire peur…</p> + +<p>Elle le considéra une seconde, étonnée et +rieuse. Ses prunelles veloutées luisaient très +larges.</p> + +<p>— Vous me faites peur ?… Vous ?…</p> + +<p>— Je le suppose, puisque vous ne voulez pas +venir voir mes costumes. J’en ai un, de « princesse +byzantine », qui est une merveille digne +de vous.</p> + +<p>Intéressée, elle cessa de s’éventer.</p> + +<p>— Vraiment ?… Comment est-il ?… Expliquez-moi…</p> + +<p>Il se prit à le lui décrire, de manière à exciter +sa curiosité de femme et sa coquetterie. Et elle, +qui n’avait rien d’une candide ingénue, l’écoutait +sans deviner le piège, absorbée par la vision +d’elle-même, vêtue comme une idole superbe, +ne songeant plus du tout qu’il serait peut-être +imprudent de sa part de s’en aller ainsi chez +Gérard de Brye.</p> + +<p>Tentée bien au delà de sa courte sagesse, +elle dit, soudain résolue, avec une jolie mine +affairée :</p> + +<p>— Vous avez raison, il vaut mieux que je voie +chez vous ce costume… Car, s’il ne me va pas, +je regarderai les autres… Voulez-vous me le +montrer… Voyons… quand ?… Ces jours-ci, +j’ai une masse de choses à faire… Samedi, par +exemple, vous conviendrait-il ?</p> + +<p>Il s’inclina, son sourire de triomphe voilé par +sa barbe blonde.</p> + +<p>— J’aurai donc, madame, l’honneur de vous +attendre samedi…</p> + +<p>— A samedi, c’est cela… Vers quatre heures… +Pour être honnête, je vous préviens que je suis +très inexacte…</p> + +<p>Elle s’arrêta un peu… Puis, drôlement, elle +lança, et une indéfinissable expression retroussait +sa lèvre :</p> + +<p>— N’est-ce pas, je puis, sans péril, m’aventurer +chez vous ?… C’est juré ?…</p> + +<p>— Juré, fit-il, portant à ses lèvres la main +qu’elle lui tendait, prête à partir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XV</h2> + + +<p>L’idée du costume de « princesse byzantine » +occupait si fort la coquetterie de Jacqueline que +la pensée de l’aller voir chez Gérard en demeura +pour elle tout à fait secondaire, pendant les +premiers jours qui suivirent la soirée de Mme de +Croissy.</p> + +<p>Toutefois quand, le samedi venu, elle dut +s’habiller pour sortir, elle mit un soin extrême +à se faire aussi séduisante qu’elle savait pouvoir +l’être. Habituée à toujours suivre son caprice, sans +observation ni conseil à craindre, puisque nul +n’avait droit de contrôle sur ses actions, — sauf +son père qui onques n’avait usé de ce droit, — elle +n’eut pas, à la réflexion, une seconde +même d’hésitation sur l’à-propos de sa visite +chez Gérard de Brye. Vaguement, elle se disait +bien que, peut-être, elle aurait à le maintenir +dans les limites de la sagesse. Mais elle ne doutait +nullement de pouvoir y réussir, autant qu’il +lui conviendrait. En somme, elle eût été fort +déçue qu’il ne lui fît pas goûter la saveur du +fruit défendu auquel, par prudence, elle préférait +ne pas mordre tout à fait. Le mordiller +suffisait à son plaisir.</p> + +<p>Cette visite imprévue chez Gérard l’amusait +beaucoup, par tout ce qu’elle en attendait et en +redoutait, — un peu… très peu… Elle était +enchantée de connaître le logis de cet homme +qui lui semblait devenu sa chose, et elle n’avait +cure du « qu’en dira-t-on ? »</p> + +<p>Ce n’était, d’ailleurs, nullement la première +fois qu’elle pénétrait ainsi chez un hôte masculin, — très +galant, — sous couleur d’y aller voir +quelque œuvre d’art, quelque collection curieuse… +Et elle était toujours sortie victorieuse +à son gré de telles équipées.</p> + +<p>Aussi jugeait-elle tout à fait inutile de s’emprisonner +sous des lois de prétendues convenances +qui ne pouvaient intéresser une femme +libre de la tutelle conjugale.</p> + +<p>Les règles de conduite, les obligations, les +devoirs, elle les abandonnait aux laides, aux +vieilles dames et aux bonnes religieuses. Pour +sa part, elle leur tirait sa révérence avec une +paisible désinvolture, parce que l’adoration et +l’indulgence de son père, l’absence de toute +direction morale et aussi la nature, avaient fait +d’elle une petite créature qui ne connaissait +d’autre loi que son bon plaisir.</p> + +<p>Pas une fois, l’idée ne l’effleura que son +fiancé eût peut-être trouvé mauvais qu’elle s’en +fût ainsi voir des costumes chez Gérard de +Brye. Ce fiancé, perdu en un pays sauvage, +était tellement séparé d’elle, sorti de sa vie !… +En vérité, il y avait beau temps qu’il eût sombré +tout à fait dans l’oubli, s’il ne lui avait si souvent +écrit, se rappelant à elle de la sorte avec +une fidélité obstinée…</p> + +<p>Comme elle sortait, sa femme de chambre +lui remit des lettres, — des lettres de Chine, +justement. Elle pensa :</p> + +<p>— Ah ! oui… C’était le jour… Je les lirai +ce soir… Je suis déjà si en retard…</p> + +<p>Elle glissa l’enveloppe dans sa poche ; et, +vive, elle descendit l’escalier, contente parce +qu’il faisait un adorable temps, illuminé de +clarté blonde, qui sentait bon la verdure et les +fleurs ; parce qu’elle se savait très jolie sous +sa capeline fauve fleurie de capucines, et si +bien habillée par sa robe de grosse toile, — d’un +bleu pâle de lavande, ouvragée de broderies !…</p> + +<p>Elle s’était trouvée très à son gré en inspectant +une dernière fois son image avant de sortir, +et les regards des passants, dans la rue, lui +disaient qu’elle s’était bien jugée.</p> + +<p>Aussi était-elle d’humeur charmante, remplie +d’une tendre bienveillance pour toute l’humanité, +quand elle sonna chez Gérard.</p> + +<p>Comme elle attendait que la porte s’ouvrît, +elle pensa, gamine :</p> + +<p>— Ce n’est peut-être pas précisément raisonnable +ce que je fais là !… Mais tant pis ! Ça +m’amuse… J’espère que Gérard ne va pas se +croire obligé d’être très sage comme un saint…</p> + +<p>Sans un atome d’embarras, elle se fit introduire +par le valet de chambre. Et, au seuil d’une +longue pièce qui ressemblait à l’atelier d’un +artiste, elle vit, venant à elle, Gérard, qui s’inclinait, +ainsi que devant une souveraine.</p> + +<p>Il se courba sur la main gantée qu’elle lui +tendait et la baisa ; puis, un peu bas, la regardant +avec une telle expression qu’elle tressaillit +de plaisir, il dit :</p> + +<p>— Merci d’être venue !</p> + +<p>— C’est aimable à moi, n’est-ce pas ? fit-elle, +rieuse. Ne me remerciez pas. Vous savez que je +viens dans un but intéressé… Mes compliments +sur votre hall… Il est bien joliment installé !</p> + +<p>Son regard errait, avec un plaisir presque +physique, sur les tapisseries, les soieries pâlissantes, +les précieux bibelots d’art qui décoraient +la pièce où les stores de guipure ancienne tamisaient +le jour… Çà et là, des sièges bas, de +forme accueillante, et de grands fauteuils gothiques +dont les bois, sculptés avec une science +naïve, semblaient sortis de quelque cathédrale. +Au fond du hall, dans toute la longueur du +panneau, un large divan, sur lequel s’empilaient +des coussins, jetés capricieusement.</p> + +<p>Et puis, partout, en des vases de toute sorte — cristaux +opalins, grès flambés, Sèvres bleu +de roi,… — il y avait des fleurs, comme Jacqueline +aimait. Des roses en profusion, des iris +d’un violet sombre, tigrés d’or ; et encore, des +œillets couleur de soufre ; d’autres, pareils à +des fleurs de sang ou d’un rose de corail pâle. +Et de tous les calices, montait une senteur +pénétrante qui semblait distiller dans l’air une +ivresse joyeuse et légère.</p> + +<p>En vérité, jamais Gérard de Brye n’avait +plu davantage à Jacqueline que dans le cadre +de cette pièce somptueuse qui flattait tous ses +instincts de petit être de luxe. Ravie, elle songeait +qu’il ressemblait à ces hardis cavaliers +qu’elle avait vus sur les tableaux des maîtres, à +Venise. Il avait leur allure patricienne, leur +belle barbe fauve ; et, comme eux aussi, la +bouche sensuelle et charmeuse, les traits impérieux, +le regard ardent.</p> + +<p>C’était vraiment parfait d’être courtisée par +un homme comme celui-là !… Mais elle ne +trahit pas cette impression, et dit seulement +d’un ton aimable de dame en visite :</p> + +<p>— Vous m’avez l’air de posséder de très +belles choses… Montrez-moi votre musée… Et +puis… après… le costume de la princesse byzantine…</p> + +<p>— Voulez-vous le voir tout de suite ?</p> + +<p>— Non… Ce sera le bouquet !…</p> + +<p>Elle allait à travers la vaste pièce, au gré de +sa fantaisie, regardait, interrogeait, écoutant à +peine les explications que Gérard lui donnait, +déçue et agacée de le voir si correct. Se rappelant +Venise et certaines visites chez elle, à Paris, +elle s’était attendue à des audaces qui lui donneraient +une exquise sensation de vertige… Et +il la recevait avec une courtoisie respectueuse +comme il eût reçu quelque archiduchesse, +l’honorant de sa visite… Or, Jacqueline préférait +de beaucoup être tout simplement traitée en +femme, en jolie femme…</p> + +<p>Corps et âme, elle fut dominée par sa coquetterie ; +et s’arrêtant devant la fenêtre ouverte +où le soleil filtrait en poussière d’or à travers +le store, elle interrogea, les yeux rieurs :</p> + +<p>— Vous me trouvez très ennuyeuse, n’est-ce +pas, avec mes curiosités ?… Vous aimeriez mieux +que nous nous mettions à bavarder bien gentiment +un petit moment avant de nous occuper +du costume ?</p> + +<p>Il dit, la voix un peu assourdie, et son regard +était une caresse enveloppante :</p> + +<p>— Je préfère ce que vous préférez… Je trouve +si délicieux de vous savoir chez moi que j’en +deviens superstitieux. Il me semble que si je +vous murmure ma joie, vous allez disparaître, +me laissant seulement votre parfum…</p> + +<p>Elle lui sourit, contente, parce qu’elle le +sentait absolument possédé par elle, comme elle +voulait.</p> + +<p>— Vous l’aimez, mon parfum ?… C’est moi +qui l’ai fait faire, suivant certaines indications +qui sont mon secret. Il tient en perfection sur +la peau… Ne trouvez-vous pas ?</p> + +<p>Preste, elle se dégantait et approchait du +visage de Gérard sa main où brillaient les +bagues.</p> + +<p>Il prit les doigts et, un à un, les frôla lentement, +d’un long effleurement des lèvres. Puis, +sa bouche monta jusqu’au poignet, atteignit le +bras, sous la manche qu’il soulevait, ayant détaché, +en maître, les agrafes qui la fermaient.</p> + +<p>Elle ne tentait pas de l’arrêter. Mais elle murmura, +secouée d’un obscur frisson, très doux, +envahie par une envie molle d’être blottie dans +les bras de Gérard, de sentir ses baisers lui brûler +le visage :</p> + +<p>— Quel enfantillage !… Voyons, laissez mon +bras… Et occupons-nous du costume de la +« princesse ».</p> + +<p>— Dans un instant, je vous en supplie. Laissez-moi +encore vos mains, vos chères petites +mains… Comme elles fleurent la jeunesse !… +Ah ! leur caresse doit être incomparable… Elles +sont délicates, tièdes comme le corps d’un +oiseau… et merveilleusement vivantes !… C’est +une ivresse de les sentir frémir sous ma bouche… +Oh ! petite Jacqueline, ne me les enlevez pas si +vite !…</p> + +<p>Ses lèvres ne se détachaient point de la peau +parfumée, si fine qu’elle laissait transparaître +le réseau des veines.</p> + +<p>Jacqueline ne bougeait pas. Son regard demeurait +attaché sur une lourde pivoine rose +dont les pétales s’effeuillaient sur la soie d’un +tapis… Mais, tout à coup, d’un sursaut de +volonté, elle retira sa main et répéta d’une voix +un peu basse, dont le timbre était changé :</p> + +<p>— Il est grand temps, je vous assure, de me +montrer le costume… Je ne puis pourtant pas +m’éterniser chez vous…</p> + +<p>Sans une parole, cette fois, il obéit et tira le +long tiroir d’un bahut. Le costume apparut fait +de drap d’or, de soie brodée par les fées, pailleté +de pierreries ; et, auprès, la coiffure emperlée +comme celle d’une idole, arrachant à Jacqueline +un cri d’admiration :</p> + +<p>— Oh ! ce costume est une merveille !… Mais +jamais je n’oserai accepter que vous me le prêtiez… +Il est beaucoup trop beau !</p> + +<p>— Vous le prêter… Est-ce que vous ne me +permettriez pas de vous l’offrir, très respectueusement, +comme un souvenir de notre séjour +à Venise…</p> + +<p>Elle avait une mine d’enfant séduite par un +joujou splendide qu’on lui offre et qu’elle sait +ne pouvoir accepter… Mais elle secoua la tête, +raidie contre la tentation.</p> + +<p>— Me l’offrir !… Sûrement non !… Mais si… +si vraiment… enfin, si vous ne craignez pas qu’il +risque d’être abîmé, je ne pourrais jamais en +avoir un aussi magnifique… Et cette coiffure +doit être tellement seyante !…</p> + +<p>— Jugez-en, voulez-vous ? fit-il, la lui tendant.</p> + +<p>Sans hésiter, elle rejeta son chapeau, souleva +ses cheveux du geste qui lui était familier — que +Pierre aimait tant — et, droite devant la +glace, elle plaça l’étrange coiffure ourlée de +perles.</p> + +<p>Et ainsi, elle devint vraiment d’une beauté +rare, ses traits charmants nimbés par l’or du +bandeau où s’embrasaient les gemmes qui avivaient +l’éclat sanglant des lèvres un peu entr’ouvertes, +l’éclair des yeux de sombre velours +dont l’expression était étrange.</p> + +<p>Elle eut conscience de cette beauté… Et une +joie aiguë la bouleversa, en même temps qu’une +reconnaissance pour l’homme qui lui donnait +cette joie…</p> + +<p>Elle se tourna vers lui, cessant de regarder son +visage, dont lui-même ne détachait plus les yeux.</p> + +<p>— Est-ce bien ainsi ? interrogea-t-elle avec +l’accent d’une fillette qui veut être approuvée.</p> + +<p>— Presque très bien… Voulez-vous permettre +à votre costumier de vous coiffer ? madame.</p> + +<p>Docile, elle inclina la tête, rose de plaisir. +Avec un soin délicat, il arrangea, de ses doigts +qui frémissaient, l’espèce de tiare étincelante +dressée sur les beaux cheveux souples, odorants +comme la peau elle-même.</p> + +<p>Puis il s’écarta et dit :</p> + +<p>— Regardez-vous maintenant !</p> + +<p>Et dans le coup d’œil dont il l’enveloppait, il +y avait une admiration telle qu’un élan passionné +lui jaillit du cœur, vers lui. Pour le +remercier de la trouver si belle, elle avait envie +de lui donner ses lèvres, d’être avec lui l’enfant +câline et tendre qu’adorait son père, et aussi +l’amoureuse qu’elle savait dormir en elle…</p> + +<p>— Cela me va bien, il me semble ! s’exclama-t-elle, +naïvement.</p> + +<p>Et un sourire enchanté flottait sur sa bouche.</p> + +<p>— Vous êtes délicieux de m’aider à me transformer +en « princesse byzantine ». Je ne sais +comment vous remercier…</p> + +<p>Il eut un indéfinissable regard qu’elle ne +remarqua pas, absorbée de nouveau dans la +contemplation de sa triomphante image.</p> + +<p>Puis, soudain, elle jeta avec un petit rire :</p> + +<p>— Je dois être bien ridicule, avouez-le, +avec cette coiffure orientale et ma robe parisienne !</p> + +<p>— Elle ferait mieux sûrement avec le costume… +Il faudrait essayer.</p> + +<p>Il semblait très calme. Mais une lueur flambait +au fond de ses prunelles et le son de sa voix +était altéré, imperceptiblement.</p> + +<p>— L’essayer ?… avec vous comme femme de +chambre ? n’est-il pas vrai ?… lança-t-elle un +peu moqueuse. Ses lèvres palpitaient.</p> + +<p>Il répéta hardiment :</p> + +<p>— Avec moi, si vous voulez bien m’accorder +ce très grand honneur… J’en serais si fier et si +heureux…</p> + +<p>— Vous êtes fou !</p> + +<p>Et, avec une sorte de fièvre, elle enlevait la +coiffure princière. Ses doigts tremblaient… Elle +avait la sensation que le regard de Gérard la +brûlait… C’était exquis… Et un peu effrayant, +tout de même ! Mais elle n’eût pas voulu le voir +autre…</p> + +<p>— Jacqueline, dites que je vous aime comme +un fou… Et vous le savez bien ! Je vous l’ai +avoué déjà à Torcello, à Chioggia… Line, il n’y +a pas au monde de femme qui me paraisse comparable +à vous ! Depuis tant et tant de jours, +Jacqueline, ma Jacqueline, j’ai la soif de vos +lèvres, de vos cheveux, de vous toute, mon +amour… Laissez-vous adorer, petite Jacqueline +chérie… Je vous en supplie… Je le veux !</p> + +<p>D’un geste d’autorité souveraine, il l’avait +enlacée… Et sa bouche, avec une ardeur violente +et douce, dévorait le visage, s’alourdissait +sur les lèvres qui s’entr’ouvraient et rendaient +le baiser reçu…</p> + +<p>Elle ne luttait pas, enivrée par la caresse qui +la pénétrait comme un bonheur, soumise avec +délice. Il n’y avait plus en elle ni souvenir, ni +pensée, ni crainte ; seulement le besoin de +demeurer encore et encore dans les bras, sur +la poitrine de Gérard, de sentir le frisson de +ses baisers… Elle murmura deux fois :</p> + +<p>— Ah !… Ah !…</p> + +<p>Puis, défaillante divinement, les paupières +abaissées sur son regard voilé, sa volonté sombrée +dans un océan où elle s’anéantissait, elle se +laissa emporter comme une proie heureuse qui +adore sa défaite…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>— Eh bien, nous avons fait quelque chose de +beau ! s’exclama-t-elle, une flamme rose aux +joues, tandis que, revenue devant la glace, elle +lissait de son mieux l’ondulation de ses cheveux, +froissés par les mains impatientes de Gérard.</p> + +<p>Elle se tournait vers lui, contrite un peu. +Mais ses lèvres souriaient, toutes brûlantes.</p> + +<p>Il mit un genou sur le fauteuil placé près +d’elle et saisit la main qui tenait le menu +peigne d’écaille.</p> + +<p>— Mon amour, ne regrettez rien… Soyez +généreuse, et pensez seulement que vous m’avez +fait entrevoir le paradis.</p> + +<p>— Celui de Mahomet, alors, lui lança-t-elle, +avec une moue gamine.</p> + +<p>Mais en elle, aussi, une allégresse faisait +tressaillir les sens satisfaits… Ah ! oui, c’étaient +des minutes de paradis qu’elle venait, comme +lui, de passer.</p> + +<p>Tout son être, fait pour l’amour et si longtemps +solitaire, frémissait d’une vie nouvelle, +enchantée, dont la lumière l’éblouissait.</p> + +<p>— Il doit y avoir un temps infini que je +suis ici !… Que va penser votre domestique !</p> + +<p>— Il est sorti… Je lui avais donné une course +à faire…</p> + +<p>— Oh ! Gérard !… Gérard !… Vous… tu es un +monstre de perversité… Maintenant, laissez-moi +partir vite… vite… Gérard, tenez-vous +tranquille !…</p> + +<p>Il lui frôlait la nuque de ses lèvres avides qui +remontaient prestement jusqu’à la bouche…</p> + +<p>Elle s’abandonna une seconde. Puis, promenant +sa houpette de poudre sur ses joues un +peu trop roses, elle dit :</p> + +<p>— Maintenant, c’est fini… Il faut être sage… +Ah ! Gérard, quand vous ne serez plus près de +moi pour me troubler la tête, quelle honte je +vais avoir… Si on savait !…</p> + +<p>— Mais on ne saura pas !… C’est notre beau +secret, Line adorée…</p> + +<p>Il était trop fier de sa victoire pour en détruire +l’effet en retenant Jacqueline jusqu’à la minute +où la griserie se dissiperait… Il l’accompagna au +seuil de son logis, maîtrisant avec effort sa +soif de la retenir encore, parce qu’elle était la +tentation même, toute fraîche sous sa voilette, +les yeux rieurs et tendres.</p> + +<p>Mais elle avait ouvert la porte de l’escalier. +Et, aussitôt, il reprit son attitude correcte de +diplomate de haute volée car, sur l’escalier, +quelqu’un descendait. Il la salua cérémonieusement, +comme une visiteuse étrangère. Mais +leurs yeux se rencontrèrent et ils eurent, au fond +des prunelles, le même éclair… Puis elle se +détourna, ayant dans l’oreille le murmure de +ses derniers mots :</p> + +<p>— A demain, mon amour…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVI</h2> + + +<p>Ce fut seulement quand elle se trouva toute +seule, dans la voiture qui la ramenait par les +Champs-Elysées, qu’elle reprit nettement conscience +d’elle-même.</p> + +<p>Alors un tressaillement la secoua toute +au souvenir de ce qui venait de se passer, dont +elle était étourdie et stupéfaite, elle qui, depuis +tant d’années, se jouait dans le feu, ainsi qu’une +petite salamandre. Comment celui-là avait-il été +plus habile que les autres et su la prendre alors +que, cependant, elle était si résolue à se garder +pour un nouveau mariage qui lui assurerait la +fortune dont elle ne pouvait se passer ?</p> + +<p>Machinalement, elle regardait autour d’elle +dans l’avenue que la voiture traversait, comme +si elle eût dû voir tout changé par ce bouleversement +subit de sa vie. Le ciel se moirait de +rose sous la lueur du couchant qui flamboyait +derrière l’Arc de Triomphe. Les voitures montaient +vers le Bois. Les piétons flânaient sous +les têtes feuillues des marronniers, dans les +Champs-Élysées, où jouaient des tout-petits… +C’était le décor familier à sa vue, le rayonnement +des crépuscules d’été dont elle savait la +lumière douce à sa jeune beauté.</p> + +<p>Alors elle murmura, et une moue drôle soulevait +sa lèvre :</p> + +<p>— Qu’est-ce que j’ai fait là !… Dans quelle +équipée me suis-je lancée ?</p> + +<p>Elle était décidément très saisie de ce dénouement +dont elle n’avait pas prévu la possibilité, +saisie et un peu dépitée aussi d’être, sans l’avoir +voulu, descendue de son piédestal. Mais elle +n’éprouvait nulle envie de pleurer, de s’irriter +ou de se condamner, trop accoutumée à voir +vivre, autour d’elle, dans le monde, de pareilles +aventures, pour prendre la sienne au tragique et +considérer sa faiblesse comme une déchéance.</p> + +<p>D’ailleurs, si, depuis son veuvage, elle était +demeurée honnête femme, au sens courant du +mot ; si, pour la première fois, en somme, malgré +les apparences mises contre elle très souvent, +elle venait de franchir le pas décisif, tant de +flirts très osés l’avaient conduite fort loin dans +les sentiers de traverse, que la dernière étape +franchie n’était point pour la troubler autrement…</p> + +<p>Elle avait un amant, soit… Et sans l’avoir +cherché, par une surprise que… eh bien, en +toute sincérité, qu’elle ne regrettait pas du +tout ; car elle venait de passer des minutes +charmantes… Gérard de Brye était beau garçon, +très chic, très épris, et s’entendait en +artiste à le lui prouver…</p> + +<p>Elle-même s’estimait bien libre de disposer +de sa précieuse personne, selon son propre +agrément. La nature et le monde l’avaient dépourvue +d’un gênant respect pour les préjugés +et vieilles règles de la morale, et avaient fait +d’elle une véritable Ève moderne, dominée par +l’insatiable besoin de plaire, sceptique et curieuse — nullement +prude — gourmande de sa propre +jouissance, soucieuse par-dessus tout d’être +adulée, choyée, adorée… Et Gérard avait si bien +réussi à satisfaire ses instincts de petit animal +féminin, dont la destinée semblait être d’affoler +les hommes !…</p> + +<p>Vraiment, de la scène qui venait de se passer, +il ne lui restait qu’une lassitude délicieuse ; aux +lèvres, un goût très fort de baisers, et, dans +tout l’être, une soif de goûter largement à la +vie qui s’ouvrait ainsi tout à coup devant +elle.</p> + +<p>Ce que serait l’avenir de cet amour, elle ne +se le demandait même pas. L’enivrement de +l’heure présente lui suffisait ; et il lui avait paru +tellement exquis de s’abandonner au tourbillon +où l’emportait Gérard, qu’elle s’étonnait naïvement +d’avoir, tant d’années, vécu insouciante +d’une pareille volupté.</p> + +<p>Non certes, elle ne regrettait pas ce qu’avaient +fait le hasard, la volonté de Gérard et sa propre +défaillance. Incapable de calcul, elle n’était +pas effleurée par l’idée que, séduit au point où +l’était Gérard, elle eût pu, peut-être, le conduire +au mariage, avec un peu d’adresse et de diplomatie… +Et, chose étrange, pas davantage, dans +le désarroi de sa pensée, elle ne songeait à +Chartrans… Comme en un trou sans fond, il +semblait que son souvenir se fût soudain abîmé, +la délivrant de tout souci et de tout remords à +son égard.</p> + +<p>Une sorte de songe intérieur la berçait, mais +aussi la grisait, tel un parfum capiteux, et les +paroles de Gérard bruissaient à son oreille en +un chant dont elle demeurait tressaillante.</p> + +<p>Avec la même impression de se mouvoir +dans un rêve enchanté, elle s’habilla pour +dîner en ville, causa, rit, fut très coquette. +De son cœur en fête, un rayonnement s’épandait +sur sa chair dorée, illuminait ses yeux, +errait sur sa bouche, lui donnant une +séduction troublante qui faisait graviter tous +les hommes vers elle et lui valait, de la +part des femmes, des regards sans bienveillance.</p> + +<p>Quand, à minuit, elle rentra chez elle, ramenée +par son père, elle aperçut, posée sur +son bureau, la lettre de Chine qui lui avait été +remise quand elle partait de chez elle, et que sa +femme de chambre avait sortie de sa poche, +toujours close, mais froissée…</p> + +<p>Alors elle eut un sursaut si violent qu’elle +frissonna. Soudain, le vertige se dissipait. Elle +se trouvait face à face avec les faits.</p> + +<p>Chartrans !… Ah ! oui, Chartrans, qui la considérait +comme sa fiancée… Qu’allait-elle faire +avec lui ! Heureusement qu’il était là-bas, en +Chine.</p> + +<p>Elle rejeta son manteau et, soucieuse pour +la première fois, depuis qu’elle avait quitté +Gérard, elle s’enfonça dans sa bergère, ses +doigts tourmentant l’enveloppe fermée. Avec +une moue dépitée, elle mordillait ses lèvres et +marmotta anxieuse :</p> + +<p>— Comment vais-je m’en tirer avec lui ?… +Je ne peux pourtant pas lui dire la vérité… Et +je ne veux pas… oh ! non ! je ne veux pas être +sa femme…</p> + +<p>Un frisson de révolte l’ébranla. Maintenant +qu’elle était toute à Gérard, cela lui paraissait +une invraisemblable histoire qu’elle eût dû +épouser ce Pierre Chartrans. De très bonne +foi, elle pensait que, pour lui faire plaisir seulement, +elle s’était, un moment, prêtée à +son désir, lui avait promis ce qu’il souhaitait, +afin de lui adoucir l’amertume du départ, +comme on promet une friandise aux enfants +pour les envoyer loin… Mais, vraiment, elle +avait été trop généreuse. C’eût été insensé un +tel mariage… Insensé… Et impossible, après +ce qui venait de se passer !…</p> + +<p>Si légère fût-elle, Jacqueline avait cependant +assez de délicatesse pour juger, — à cette +heure, du moins, — qu’elle ne pouvait devenir +la femme de Pierre Chartrans, à son retour, +après que, pendant son absence, elle avait +trouvé charmant de devenir la maîtresse de +Gérard de Brye… Même à cette époque à venir, +leur liaison fût-elle finie.</p> + +<p>Oui, certes, il fallait rompre avec Chartrans, +accepté par raison. Et tout de suite, sans hésitation, +elle s’y décidait, avec la cruauté inconsciente +de ceux qui n’aiment pas… Ainsi qu’une +enfant capricieuse rejette un jouet qui ne +l’amuse plus…</p> + +<p>Le difficile seulement était de faire accepter +cette rupture à Chartrans…</p> + +<p>Elle répéta encore, frappant le tapis d’un pied +nerveux :</p> + +<p>— Comment vais-je m’y prendre avec lui ?… +Il avait l’air de tellement tenir à ce projet !… +Pourtant, dans mes lettres, il aurait bien pu +deviner que j’étais sans enthousiasme… Que +m’écrit-il encore ?…</p> + +<p>Ses doigts fébriles tordaient le papier, cherchant +à pénétrer le mystère de ces feuilles qu’elle +redoutait de lire… Ah ! pourquoi fallait-il qu’elle +eût ce souci de Chartrans, alors qu’elle aurait +voulu demeurer, ce soir, toute à Gérard, revivre +l’heure inattendue et adorable qu’elle lui avait +due !</p> + +<p>D’un geste vif, tout à coup, elle déchira l’enveloppe +et lut :</p> + +<p>« Ma chère aimée, j’ai dû laisser partir sans +lettre le dernier courrier parce que nous venons +d’avoir à subir une nouvelle petite échauffourée, +comme les journaux ont dû déjà vous l’apprendre…</p> + +<p>Jacqueline secoua la tête. Vaguement, quand +elle s’ennuyait trop fort, elle parcourait un +journal, chapitre des faits divers ou feuilleton ; +et nul ne lui avait parlé de ces événements sur +la frontière de Chine… Sans doute, ils s’étaient +déroulés pendant qu’elle était en Italie… Elle +continua :</p> + +<p>« Les mineurs de la région toute voisine de +notre ville étaient en pleine révolte contre les +mandarins ; et ils ont trouvé l’occasion bonne +pour se ruer sur les établissements européens, +que la police chinoise ne se mettait guère en +peine de protéger. Des placards révolutionnaires +avaient excité contre nous l’hostilité des Jaunes, +tout au moins du peuple de vagabonds, de +misérables, aux instincts de bandits, qui pullulent +toujours dans les villes chinoises…</p> + +<p>« Je ne suis pas autrement sûr que les mandarins +n’aient pas trouvé parfait de déverser sur +nous le mouvement commencé contre eux… +Toujours est-il qu’il nous a, très vite, fallu voir +que nous devions compter sur nous seuls pour +nous défendre… Et nous nous sommes défendus… +très crânement ! Nous avons pu sauver +à peu près la mission catholique, dont les membres +étaient venus se joindre à nous pour repousser +les assaillants qui ressemblaient fort à +des bêtes déchaînées.</p> + +<p>« Enfin, nous en avons été quittes pour +quelques magasins pillés et incendiés, pour +quelques nuits d’énervante faction, dans l’attente +d’une attaque ; pour des coups de feu +échangés, avec une rage égale, entre les deux +partis, et qui, hélas ! ont emporté trois d’entre +nous et blessé plusieurs, plus ou moins grièvement…</p> + +<p>« Ma Jacqueline chérie, tant chérie ! si moi +seul avais été en jeu, je ne regretterais pas ce +brutal incident qui m’a obligé à sortir de moi-même, +à oublier un moment la déception qui +m’avait encore une fois meurtri, parce qu’aucune +lettre de France ne m’était venue de vous…</p> + +<p>« Tous mes camarades, eux, en avaient de +bonnes lettres !…</p> + +<p>« Jacqueline, je sais que les ferventes mondaines +comme vous ont une existence très +remplie… Mais vos occupations, mon amour, +sont-elles à ce point absorbantes que vous ne +puissiez en distraire un instant, pour me faire la +charité de quelques lignes de souvenir à chaque +courrier, comme vous feriez l’aumône à un +misérable ?…</p> + +<p>« Que voulez-vous que j’imagine ?… Quand +on aime, est-ce que les frivoles distractions qui +vous prennent toute existent même ?… Est-ce +qu’on trouve un plaisir comparable à celui de +faire tressaillir de joie l’être qui est cher ?</p> + +<p>« Ne dites pas que je suis exigeant… Vous le +savez bien que c’est vrai, ce que j’écris là !… +Ah ! vous seriez autre, si vous m’aimiez un +peu… oui, un peu seulement, comme je vous +aime, moi qui me ronge d’angoisse et de souffrance +à la seule idée de tous les jours, de toutes +les nuits surtout !… qu’il va me falloir encore +passer, avant l’arrivée d’un autre courrier…</p> + +<p>« Tout juste, Jacqueline, ma trop adorée +Jacqueline, il me reste un fragile respect de la +parole donnée pour demeurer ici encore quelque +temps, pour résister à la tentation de revenir +tout de suite en France, près de vous, y défendre +mon trésor qui me semble menacé !… +Par quoi ?… Par qui ?… Ah ! je n’ose y penser…</p> + +<p>« Mais je suis à bout de résignation. Il me +faut <i>vous</i>, mon bien précieux, mon espoir, ma +joie… Le plus difficile de ma tâche est fait… Je +vais, ces jours-ci, écrire au ministère pour demander +mon rappel. J’ai peiné, lutté, souffert, +en mon âme, comme nul être au monde ne peut +le savoir… J’ai droit au retour… Je <i>veux</i> revenir ! »</p> + +<hr> + + +<p>Jacqueline laissa tomber la lettre… A coups +précipités, son cœur haletait dans sa poitrine, +sous les dentelles de sa robe de soirée… Oh ! +non, il ne fallait pas que Chartrans revînt… +Non !… Alors pour ne pas risquer de le voir +reparaître, réclamant ses prétendus droits, il +fallait ne rien brusquer, l’amener doucement à +la rupture, écrire de moins en moins, et des +lettres qui lui feraient pressentir l’impossibilité +du mariage projeté…</p> + +<p>Elle pensa, et ses yeux devenaient humides, +un vague remords agitait son âme de dentelle, +comme disait Chartrans, car elle n’était pas +méchante… seulement un petit être égoïste et +frivole.</p> + +<p>— Je crois qu’il tenait beaucoup à moi ! C’est +ennuyeux de lui faire de la peine… Mais, vraiment, +je ne peux pas l’épouser… Il se consolera +après le premier moment. Et, bien sûr, +il rencontrera une autre femme qui lui conviendra +bien mieux que moi… Tout s’arrangera +ainsi !…</p> + +<p>Comme elle le souhaitait beaucoup, elle +n’hésitait pas à croire qu’elle voyait la vérité en +la circonstance.</p> + +<p>Mais, malgré son optimisme, elle demeurait +hantée par le souvenir de Chartrans qui troublait +le charme de son rêve imprévu.</p> + +<p>La tête sur l’oreiller, elle sanglota, énervée, +fiévreusement désireuse de la présence de +Gérard, inquiète de savoir comment elle se délivrerait +de l’amour de Chartrans. Elle s’endormit +lasse de pleurer, brisée d’émotion.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVII</h2> + + +<p>Le lendemain, qui était un dimanche, elle se +réveilla tard. Sous les stores baissés filtrait un +beau soleil d’été. Confusément, toute rose sous +le désordre de ses cheveux dénoués, elle pensa +que la journée allait être chaude et qu’elle +pourrait fort bien mettre sa robe de broderie +blanche…</p> + +<p>Elle n’éprouvait plus de tristesse. Au contraire, +l’impression flottait en elle d’avoir fait +un rêve très agréable dont elle ne se souvenait +pas bien. L’effort qu’elle tenta pour se rappeler +la réveilla tout à fait… Non elle n’avait pas +rêvé… Heureusement !… Oh ! oui heureusement !…</p> + +<p>Et elle laissa échapper un joyeux petit rire. +Son prétendu rêve, c’était la réalité folle et +charmante qui transformait lumineusement sa +vie ! Dans sa pensée apparut le visage de Gérard +tel que, la veille, elle l’avait vu, tandis qu’il +l’emportait… Elle eut le ressouvenir des caresses +dont il l’avait fait frissonner et elle songea, +ravie :</p> + +<p>— Je n’aurai pas à attendre trop longtemps +pour le revoir… Il sera à la messe de onze +heures… Nous nous retrouverons, à la sortie, +avant que j’aille déjeuner chez père.</p> + +<p>Bien que Jacqueline eût été élevée au couvent, +ses croyances religieuses étaient fort rudimentaires, +volontiers frondeuses, plutôt négatives, +quoique, bien entendu, jamais elle n’eût réfléchi, +une seconde même, aux questions théologiques +dont elle n’avait cure, toujours bien trop +absorbée par le présent pour s’inquiéter des +choses de l’éternité.</p> + +<p>Seulement, elle savait qu’une femme du vrai +monde se déconsidère en ne fréquentant pas +l’église, chaque dimanche. Aussi, à moins +qu’une veillée tardive ne l’eût vraiment rendue +trop paresseuse, vers le milieu de la messe de +onze heures, souvent plus tard, rarement plus +tôt, elle apparaissait à Saint-Philippe du Roule, +sa paroisse, habillée avec un soin coquet comme +doit l’être une femme quand elle sait devoir +soutenir, à la sortie de la messe, l’examen de +nombreux regards connaisseurs.</p> + +<p>Car elle rencontrait là une foule de personnes +amies — féminines et masculines — avec lesquelles +il était amusant de papoter un moment, +à la sortie, sous le porche, tandis que les coups +d’œil, les saluts, les potins, les flirts faisaient +allégrement leur chemin, qu’une haie de beaux +messieurs, rangés sur le trottoir, devant les +marches, inspectaient le flot des pimpantes +chrétiennes qui, pour la plupart, éveillaient en +eux des sentiments fort païens.</p> + +<p>Mais, ce matin-là, Jacqueline était si fortement +aiguillonnée par le désir de retrouver +Gérard, qu’elle fut à peine en retard.</p> + +<p>Toute rosée d’avoir marché vite par cette +chaude matinée de juin, elle entra dans l’église, +fraîche comme une petite fille sous sa fameuse +robe de broderie blanche et l’ombre rousse de +sa capeline enguirlandée de capucines.</p> + +<p>L’église était pleine, car le <i>Grand Prix</i> n’avait +pas encore accompli son œuvre de dispersion. +Sous les hautes voûtes régnaient une chaude +température et une senteur mêlée d’encens et +de poudre de riz. La clarté qui trouait les pâles +vitraux éclairait des nuques charmantes sous +les chapeaux fleuris, de claires toilettes d’été +qui étaient un régal pour les yeux, sur les jolis +corps précieusement ornés.</p> + +<p>Jacqueline passa, saluant en chemin force +visages connus. L’affluence des fidèles rendait +les chaises inoccupées un objet rare. Aussi +eut-elle une moue, en se voyant menacée de +rester debout. Mais dès qu’elle s’immobilisa, +dépitée et indécise sur la conduite à tenir, un +vieux monsieur très distingué s’empressa de lui +offrir sa chaise. D’instinct, elle trouva, pour le +remercier, un sourire coquet. Puis, très sage, +ayant tout à fait un air de circonstance, elle +s’assit et se mit à lire machinalement.</p> + +<p>Mais ses yeux seuls parcouraient les prières +rituelles dont le sens lui était tout à fait indifférent. +Sa forme terrestre était bien là, dans +cette église où quelques âmes priaient sincèrement ; +mais son esprit vagabondait, tout à +Gérard, hanté agréablement par des souvenirs +de la veille qui lui faisaient relever la tête pour +tâcher de découvrir, dans l’assemblée des +fidèles, la belle barbe fauve dont l’effleurement +était si doux…</p> + +<p>Et elle pensa, agacée de ne pas apercevoir +Gérard :</p> + +<p>— J’aurais dû lui dire de m’attendre à la +porte pour qu’il se place près de moi !</p> + +<p>La sonnette tintait éperdument. Elle s’agenouilla, +comme tout le monde, songeant :</p> + +<p>— Je le retrouverai seulement à la sortie, +comme nous étions convenus. C’est long !…</p> + +<p>Et elle pencha la tête, considérant le cuir +pâle de son livre, pareil à un carnet de visite. +Aucune prière ne s’élevait de son cœur que +n’agitait ni crainte ni remords, car elle ne concevait +pas du tout l’idée d’un Dieu sévère qui +pourrait lui demander compte de l’usage donné +à sa juvénile beauté.</p> + +<p>De par la cérémonie du baptême, elle avait +été faite chrétienne quand elle était un bébé +inconscient. Mais d’action, de pensée, d’âme, +elle n’était, devenue femme, qu’une petite +païenne qui avait pour dieu son plaisir et reléguait +candidement dans le même domaine les +mystères de la religion et les histoires fabuleuses +qui avaient jadis stupéfié sa cervelle de fillette.</p> + +<p>La dernière partie de la messe lui sembla interminable ; +et, dès qu’elle vit quelques assistants +se lever pour sortir, prestement, avec un +semblant de signe de croix, comme une enfant +ravie de recouvrer sa liberté, elle sortit une des +premières.</p> + +<p>Tout de suite, du haut des marches, au milieu +d’un groupe masculin que dominait sa +grande taille, elle aperçut Gérard dont le regard +était arrêté sur les portes qu’ouvrait, larges, un +invisible sacristain.</p> + +<p>Il la vit aussitôt. Et une telle expression +flamba dans ses yeux que, vraiment, si une +forte éducation de femme du monde n’avait +arrêté Jacqueline, d’un bond, elle eût été +se jeter dans ses bras pour qu’il l’emportât +comme la veille, ainsi qu’une précieuse petite +chose…</p> + +<p>Mais dressée par la civilisation, elle était +incapable d’une conduite aussi folle. Très maîtresse +d’elle-même, sans hâte, elle répondait +aux saluts, serrait des mains amies, souriait en +causant, sans perdre un des mouvements de +Gérard qui louvoyait à travers la foule pour +venir jusqu’à elle.</p> + +<p>Non moins circonspect qu’elle-même, il dit, +s’inclinant, avec un salut profond :</p> + +<p>— Bonjour, chère madame. Vous allez bien, +ce matin ?</p> + +<p>Sa main enveloppait les doigts qu’elle lui +donnait. L’étreinte qu’elle sentait frémissante +la fit tressaillir toute, avivant son souvenir… Ce +fut comme une onde merveilleuse qui passait +sur elle et colorait, une seconde, son visage +rayonnant.</p> + +<p>— Que vous est-il donc arrivé ? ma petite. +Vous avez la joie — ou l’amour — plein les +yeux ! lui lança la comtesse Haudry qui, étant +sur le retour, supportait mal l’éclat des jeunes +femmes.</p> + +<p>Mais Jacqueline ne se laissait jamais désarçonner. +Rieuse, elle riposta, audacieusement :</p> + +<p>— Dites plutôt que je suis grisée de soleil. Il +fait si beau ! Jamais plus je n’ai trouvé qu’il +peut être délicieux de vivre !</p> + +<p>D’instinct, elle se détourna pour cacher la +lumière trop vive de son regard ; et ses prunelles +étincelantes rencontrèrent les yeux de Gérard +qui ne la quittaient point, remplis d’une allégresse +orgueilleuse et passionnée.</p> + +<p>Sans crainte d’être entendue, elle lui demanda +tranquillement :</p> + +<p>— Je vais déjeuner chez mon père, rue de +Bourgogne, m’accompagnez-vous un peu par les +Champs-Élysées ?</p> + +<p>— Oui, si je ne suis pas indiscret…</p> + +<p>Taquine, elle fit :</p> + +<p>— Vous craignez de l’être ?… Alors, prudemment, +laissez-moi aller seule…</p> + +<p>— Je vais vous dire, en route, ce que je pense +d’un pareil conseil…</p> + +<p>Ils descendirent les marches, l’un près de +l’autre. Le flot des fidèles s’écoulait. Rendus à +eux-mêmes, ils s’engagèrent sous la voûte +ombreuse des marronniers de l’avenue d’Antin.</p> + +<p>Jamais plus ardemment, peut-être, Jacqueline +n’avait joui de se savoir jolie et désirable +comme le lui murmurait le regard de Gérard +tandis que, la voix assourdie, il lui disait, en +termes délicats et ardents, le bonheur qu’elle +lui avait donné.</p> + +<p>Elle l’écoutait, de nouveau enivrée par les +mots d’amour, par la soif d’elle dont elle +le sentait brûlé ; et, à son tour, l’aimant +de tout son être satisfait, tendre pour lui répondre…</p> + +<p>Autour d’eux, dans les Champs-Élysées que +midi faisait solitaires, s’épandait la splendeur +de l’été qui dorait les branches, découpait +l’ombre des marronniers sur le sable des allées +et rosait le visage radieux de Jacqueline, si jeune +dans la fraîcheur de sa robe blanche, sous son +ombrelle claire.</p> + +<p>— Line, je vous attendrai demain.</p> + +<p>Elle secoua la tête, malicieusement ; et sa +bouche, libre de toute voilette, était si attirante +qu’il eut une exclamation :</p> + +<p>— Jacqueline, mon amour, soyez généreuse… +Ne souriez pas ainsi… Sans quoi, je +serai incapable de résister à la tentation de +prendre vos lèvres, sans souci des passants, là, +tout de suite… Si vous croyez que ce n’est pas +un vrai supplice de vous avoir ainsi près de moi, +comme une dame étrangère…</p> + +<p>— Quand vous pensez un tas de choses… +intimes, n’est-ce pas ? Aussi bien, je vais vous +dire adieu pour ne pas vous faire souffrir davantage !…</p> + +<p>Au bord du trottoir, elle s’arrêtait. Elle lui +tendait la main, car elle était presque devant la +maison de son père et elle jugeait prudent de +ne pas arriver sous l’escorte de Gérard. Un regret +fou criait en elle de devoir lui dire adieu.</p> + +<p>Tout à coup, il lui était devenu nécessaire +comme l’air pour respirer…</p> + +<p>Mais elle était trop coquette pour en rien +témoigner.</p> + +<p>Il insistait, une fièvre dans le regard.</p> + +<p>— Line, je ne veux pas que vous partiez +encore !</p> + +<p>— Oh ! si… Il est déjà tard !</p> + +<p>— Line, petite adorée, dites-moi que vous +viendrez demain…</p> + +<p>Une indéfinissable moue, moqueuse et tendre, +soulevait ses lèvres.</p> + +<p>— Je ne sais pas… Je vous enverrai un bleu +si je puis… Au revoir, mon ami.</p> + +<p>Ses lèvres s’entr’ouvrirent pour un invisible +baiser. Puis, vive, elle se détourna et traversa +la rue sans se retourner, si violente envie qu’elle +en eût, très sûre d’offrir à celui qui la contemplait +une exquise silhouette de Parisienne très +chic.</p> + +<p>Toutefois, au moment de s’engouffrer sous +la porte cochère, elle eut un mouvement de +tête en arrière, craignant qu’il ne fût parti +déjà…</p> + +<p>Mais non, comme elle l’espérait, il était +resté sur le trottoir, pour la voir s’éloigner. +Alors, elle lui sourit, lui envoya un joli petit +signe de tête avec un regard d’amoureuse, et +disparut sous la haute porte devant laquelle stationnait +un concierge galonné qui la dévisagea +sournoisement.</p> + +<p>Ce matin-là, elle fut, pour présider le déjeuner +dominical offert par son père à des amis +intimes, une adorable maîtresse de maison, +prévenante, rieuse, spirituelle, avec des audaces +drôles de langage qui lui donnaient une telle +saveur, que ses vieux convives masculins en +étaient, à la fois, tout épanouis et troublés par +l’obscur regret de leur jeunesse enfuie. Elle +fleurait l’amour qui illuminait sa chair, son +regard, son sourire. Dans l’allégresse de sentir +Gérard tout à elle, de savoir que l’heure délicieuse +de la veille ressusciterait dès qu’elle le +voudrait, elle en oubliait totalement son inquiétude +au sujet de Chartrans.</p> + +<p>Elle eut un sursaut brusque quand, les hôtes +du conseiller partis, il lui dit tout à coup, venant +s’asseoir près du fauteuil où elle rêvassait, le +regard perdu dans le bleu intense du ciel d’été :</p> + +<p>— Jacqueline, ma chérie, puisque nous voilà +seuls, il faut que nous causions un peu sérieusement.</p> + +<p>Elle se redressa, saisie… Pourtant, il était +impossible que son père sût…</p> + +<p>— Que nous causions de quoi ? père, interrogea-t-elle. +Ses mains allongées sur le bras du +fauteuil, elle se raidissait comme à l’approche +d’un choc.</p> + +<p>— De Chartrans. J’ai reçu une lettre de lui.</p> + +<p>— Ah !…</p> + +<p>Lui, non plus, Chartrans, ne pouvait pas +savoir… Alors pourquoi écrivait-il à son père ?… +Et elle répéta, observant le conseiller qui avait +l’air un peu soucieux :</p> + +<p>— Chartrans t’a écrit… à quel propos ? père.</p> + +<p>— D’abord pour s’informer très longuement +de toi qui, paraît-il, ne lui écris guère, ce dont +il s’attriste et s’inquiète beaucoup.</p> + +<p>— Je n’ai pas des loisirs comme lui, moi, +fit-elle, impatiente.</p> + +<p>— Cela, ma chérie, il n’en paraît pas du tout +convaincu !… Bref, il voudrait hâter votre mariage ; +et, dans ce but, il me prie, instamment, +de faire au ministère certaines démarches qu’il +m’indique dans le but d’avancer sa nomination +très probable au Japon… Jacqueline, veux-tu +vraiment ce mariage ?…</p> + +<p>La tête renversée sur le dossier de son fauteuil, +les yeux mi-clos, elle resta un instant +silencieuse, effrayée peut-être des mots qu’elle +allait dire. Puis, lentement, elle articula :</p> + +<p>— Non, en somme, je n’y tiens pas. Je ne +veux pas m’expatrier.</p> + +<p>Le conseiller la considéra d’un œil attentif, +étonné de cette déclaration très nette, toute +différente de celle que la jeune femme lui avait +fait entendre quelques semaines plus tôt… Mais, +en définitive, une telle résolution répondait +trop bien à son propre désir pour qu’il la combattît.</p> + +<p>— Je crois, Line, que tu as raison. Évidemment, +Chartrans est un garçon de valeur, et il +s’est très bien conduit pendant les derniers +troubles sur la frontière de Chine… Tu as lu ça +dans les journaux ?</p> + +<p>— Non, je ne regarde jamais les nouvelles +exotiques… Chartrans m’a écrit, en effet, qu’il +avait dû batailler contre des Chinois. Je n’en +savais rien…</p> + +<p>— Soit… Enfin, cela c’est maintenant le +passé. Il faut nous occuper du présent. Pour +ma part, je trouve que les avantages présentés +par ce mariage ne peuvent vraiment contrebalancer +l’inconvénient de perpétuels séjours au +loin qui seraient inévitables. Seulement…</p> + +<p>— Seulement ?… répéta-t-elle avec le même +regard qui ne voyait rien autour d’elle. Un sentiment +de délivrance la pénétrait en même +temps qu’un regret de devoir être sans pitié +pour Chartrans.</p> + +<p>— Seulement, si tu es tout à fait décidée, +mieux vaudrait, par délicatesse, — et par charité, — avertir +ce garçon, qui m’a l’air d’avoir +pris tout à fait au sérieux votre vague projet.</p> + +<p>S’il le prenait au sérieux !… Jacqueline ôta +et remit une de ses bagues, d’un geste nerveux.</p> + +<p>— Bien entendu, père, il l’a pris au sérieux ! +C’est pourquoi je ne peux pas, brusquement, lui +dire que nous avions, c’est vrai, ébauché un +projet irréalisable. Si je lui écrivais cela, il +serait capable de laisser aussitôt son poste et de +revenir par le premier paquebot… Et je ne +saurais plus qu’en faire, alors… Il me supplierait… +Je perdrais la tête et je serais capable +de me laisser marier pour lui faire plaisir… +ce qui serait une sottise que je n’aurais pas +ensuite assez de jours pour regretter. Non, +non, il ne faut pas lui envoyer tout de suite un +refus bien clair. Je vais le préparer de mon +mieux, bien gentiment, lui laisser entendre que +j’hésite, etc… Comme cela, le temps passera, +et j’aurai le loisir de m’arranger pour son +retour.</p> + +<p>— Pauvre diable ! fit le conseiller, d’autant +plus compatissant qu’il était certain de n’avoir +plus à redouter Chartrans. Il avait l’air de +t’aimer sincèrement… Tâche de ne pas le faire +trop souffrir. C’est dommage qu’il n’ait pas un +poste à Paris… Alors, votre mariage aurait été +possible.</p> + +<p>Jacqueline ne répondit pas. L’idée d’appartenir +à Pierre Chartrans lui paraissait maintenant +monstrueuse. Pour elle, il n’était que +l’étranger indifférent. Toute, elle était à l’autre +qui avait su éveiller en elle l’amoureuse endormie…</p> + +<p>Toujours nonchalamment allongée dans son +fauteuil, elle songeait, respirant les roses couleur +de sang qui se fanaient à son corsage, aux +paroles qu’elle écrirait à Chartrans, en des +lettres de plus en plus rares, qui dénoueraient, +sans éclat, le lien qu’elle avait stupidement +laissé attacher entre eux…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVIII</h2> + + +<p>« Jacqueline, votre père se trompe, n’est-ce +pas ? Vous êtes mienne toujours. Télégraphiez +réponse. Je suis fou. »</p> + +<p>Elle lut, puis relut le télégramme, les sourcils +soudain froncés, mordant ses lèvres avec +colère.</p> + +<p>Oui, Chartrans était fou, fou d’avoir envoyé +une telle dépêche, fou de s’obstiner à ne pas +vouloir comprendre le pourquoi, depuis trois +mois, de ses mots si brefs et si espacés, puis de +son silence…</p> + +<p>Le télégramme venait de lui être remis au +moment où elle ôtait son chapeau, rentrant de +faire quelques courses. Et maintenant, avec la +grande épingle qu’elle tenait à la main, elle +déchiquetait rageusement le papier, frémissante, +irritée.</p> + +<p>Ah ! quand donc enfin serait-elle délivrée de +cet amoureux obsédant, qui ne voulait pas +admettre la vérité !… Cependant, elle s’était +bien appliquée à la lui faire entrevoir dans les +rares billets envoyés depuis sa liaison avec +Gérard, et aussi dans la lettre que son père avait +accepté la mission de lui écrire, pour préparer +l’annonce définitive de la rupture.</p> + +<p>Parce qu’elle avait changé, il lui semblait +que Chartrans devait, nécessairement, avoir +subi une semblable évolution ; et elle ne lui pardonnait +pas de demeurer attaché, avec cette +immuable constance, à un projet qui lui était +odieux à elle-même.</p> + +<p>Et pourtant… pourtant, ainsi qu’elle le voulait, +il avait dû pressentir la vérité, car ses +lettres, implorant les nouvelles qu’elle ne lui +envoyait plus, étaient tristes, angoissées, les dernières +affolées et suppliantes, bien qu’alors la +lettre de M. Sourdis ne lui fût pas encore parvenue.</p> + +<p>Reprenant le télégramme lacéré, elle murmura, +la bouche volontaire et méchante :</p> + +<p>— Décidément, il faut en finir, tant pis ! Je +suis à bout de ménagements. D’ailleurs, sa mission +va être terminée. Je ne peux pas le laisser +revenir sans qu’il sache que tout est rompu +entre nous. Je lui écrirai demain matin.</p> + +<p>Demain… Pas le soir même, parce que +Gérard dînait avec elle ! C’était pour lui qu’elle +était de passage à Paris, pendant cette première +quinzaine de septembre où, leurs relations +absentes, ils pouvaient se voir librement, sans +avoir à redouter, de plus, la perspicacité du +conseiller, encore aux eaux, et celle de Mme de +Croissy, qui était en son château de Lorraine, +pour les chasses.</p> + +<p>Ainsi, Jacqueline pouvait aisément s’abandonner +à un amour qui l’enivrait comme un philtre. +Vraiment, Gérard en était venu à tenir en son +cœur une place que nul autre n’avait encore +possédée. Éprise de lui, presque autant que +d’elle-même, elle l’aimait pour la passion +qu’elle lui inspirait, pour la sincérité, les délicatesses, +la fougue de son amour qu’elle savait +supérieurement entretenir.</p> + +<p>Car elle était bien la savoureuse maîtresse +qu’il avait pressentie à Venise, caressante, +coquette, avec des lubies dont les retours étaient +délicieux ; gardant une discrète et fine élégance +de femme du monde, même en ses abandons, +lui offrant un corps adorable, des grâces de +petite chatte câline et un esprit fantasque, drôle, +riche d’imprévu.</p> + +<p>Consciente de sa puissance, elle en usait avec +un art incomparable, peu à peu envahie par +l’éblouissante vision d’un mariage possible avec +lui où elle pourrait bien l’amener, si elle savait +l’enlacer suffisamment dans ces liens de la chair +que l’ambitieuse volonté de l’homme ne pourrait +plus rompre.</p> + +<p>Et réellement, elle était en très bonne voie. +La petite fugue où il l’avait entraînée en +Hollande les avait singulièrement rapprochés. +Exaspéré de la voir très mal, dans la grande +foire de Trouville, où une légion de regards les +observait, il avait supplié :</p> + +<p>— Venez passer quelques jours dans un +endroit où nous serons seuls un moment. +Laissez-vous emmener, mon amour.</p> + +<p>Et, sans grande hésitation, elle avait cédé, +insouciante de l’imprudence d’une pareille équipée +qui était une tentation bien trop forte pour +sa sagesse.</p> + +<p>Ce court voyage avait été un vrai rêve d’amoureux, +mêlant leurs deux vies dans une intimité +que Jacqueline avait su rendre exquise. Mais +depuis lors, elle avivait le besoin d’elle dont +elle voyait Gérard dévoré, en ne prodiguant pas +le don de sa précieuse petite personne, plus souvent +espéré qu’accordé.</p> + +<p>Il arrivait de chez Anne de Croissy, et dans +les lettres où il la suppliait de revenir quelques +jours à Paris, elle l’avait senti tellement possédé +par sa passion, qu’elle s’était fait une fête de leur +brève rencontre, qui allait ressusciter un instant +les jours charmants de Delft et de Harlem. Et +voilà que la dépêche de Chartrans venait culbuter +sa joie, l’agiter d’un souci dont elle ne +pouvait se détacher…</p> + +<p>Énervée, elle répéta encore, rejetant la dépêche +froissée :</p> + +<p>— Oui, il faut en finir, je vais aller au télégraphe +et lui répondre tout de suite. Ce sera plus +simple qu’une lettre.</p> + +<p>Les joues en feu, la main tremblante, elle +piqua dans son chapeau l’épingle qui venait de +déchirer le papier… Humble chiffon qui, à +travers la distance, lui avait apporté le cri désespéré +d’un pauvre homme trahi.</p> + +<p>Au passage, elle jeta à la femme de chambre, +qui travaillait dans son cabinet de toilette, un +rapide :</p> + +<p>— Je reviens dans un moment.</p> + +<p>Puis, vite, elle partit au télégraphe, petite +nuée d’orage qui détenait la foudre.</p> + +<p>Elle répétait, résolue et exaspérée :</p> + +<p>— Il faut en finir… Il faut…</p> + +<p>Cependant, entrée dans la salle maussade où, +derrière les guichets, les employés accueillaient, +sans empressement, les demandes du public, +elle s’effara, au moment de rédiger la phrase +précise qui ne laisserait plus de doutes à Chartrans… +Comme si Pierre, recevant le mot qui +lui ôtait tout espoir, allait aussitôt apparaître, +réclamant en maître les droits qu’il se jugeait +sur elle.</p> + +<p>Et, lâchement, elle télégraphia :</p> + +<p>« Soyez calme. Lettre suit. »</p> + +<p>Elle fut si enchantée de cette rédaction vague +que, brusquement, sa fièvre tomba et, allégée, +elle se sentit toute joyeuse.</p> + +<p>C’était parfait cette phrase qui lui faisait +gagner du temps et n’expliquait rien…</p> + +<p>Elle tendit le papier à l’employé avec un si +charmant sourire qu’il en prit l’air aimable et +eut des manières d’homme du monde pour lui +rendre la monnaie. Elle le remercia d’un joli +signe de tête et, les nerfs calmés, elle laissa +retomber derrière elle, la lourde porte du bureau. +Sans hâte, cette fois, elle se prit à marcher +dans la rue que l’été faisait calme, comme +une rue de province ; reprise toute par la pensée +de Gérard qui la faisait frémir d’une attente +heureuse.</p> + +<p>Elle ne songeait même pas à la dépêche qui +s’en allait très loin briser un cœur. Tout au +plus, vaguement, elle se disait, ainsi que l’on +pense à une corvée :</p> + +<p>— Demain matin, il ne faut pas que j’oublie +d’écrire à Chartrans cette malheureuse lettre !… +Je lui annoncerai la chose bien doucement car, +en définitive, c’est gentil à lui d’avoir tant tenu +à moi. Mais, tout de même, il était devenu +ennuyeux à se cramponner ainsi à son idée.</p> + +<p>Elle sonna chez elle.</p> + +<p>— M. de Brye est au salon qui attend madame.</p> + +<p>Aussi rapidement qu’un souffle de tempête +balaye des feuilles mortes, les mots chassèrent +de son esprit toute pensée étrangère à +l’aimé.</p> + +<p>Debout dans le salon, il l’attendait, frémissant +d’impatience.</p> + +<p>— Enfin ! Line adorée, vous voilà !</p> + +<p>Elle rejeta la porte derrière elle ; et, avec un +cri d’allégresse, elle courut à lui :</p> + +<p>— O mon Gérard, comme c’est délicieux de +nous retrouver !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIX</h2> + + +<p>Mais après la capiteuse soirée, après la nuit +calmante durant laquelle Jacqueline avait dormi +d’un sommeil de fillette innocente, était venu le +matin, l’heure où il fallait écrire… Et, sa toilette +finie, toute fraîche et parfumée dans sa +longue robe de maison, elle avait dû venir +s’asseoir devant le bureau où elle avait griffonné +tant de billets hâtifs au fiancé parti au +loin, pour l’amour d’elle.</p> + +<p>Si elle avait ouvert l’un de ses tiroirs, elle y +eût encore retrouvé le portrait plébéien de Chartrans, +et les pauvres lettres qui ne la touchaient +pas parce que, pour un autre seulement, elle +avait un cœur d’amante…</p> + +<p>« Jacqueline, mon trésor, je ne vous sens +plus mienne, qu’y a-t-il ?… Si je vous ai offensée, +sans le savoir, en quelque chose, dites-le-moi +et, avec tout mon amour, je vous supplierai +de me pardonner et d’oublier… Pourquoi des +lettres si froides et si courtes ?…</p> + +<p>« Ah ! quel supplice de ne pas savoir ! Vous +n’êtes pas méchante pourtant… Vous n’aimeriez +pas faire souffrir… Je voudrais tant espérer que +votre vie mondaine est la seule coupable… Mais +je ne m’en convaincs pas… Le cœur de ceux qui +aiment n’a pas de ces négligences, et sacrifie +tout pour éviter une peine à l’aimé… »</p> + +<p>Et encore :</p> + +<p>« J’ai maintenant sans cesse, Jacqueline, +l’horrible pensée que vous vous êtes reprise… +Ah ! je sais bien que beaucoup d’autres étaient, +bien plus que moi, dignes de vous, que je ne +suis qu’une espèce de sauvage auprès d’une +exquise créature comme vous… Mais ce sauvage +vous adore tant que vous n’auriez pu être +malheureuse près de lui ! »</p> + +<p>Et ceci :</p> + +<p>« Jacqueline, plus une lettre… Que se passe-t-il ?… +Oh ! cette torture d’être loin, de ne +pouvoir partir, être près de vous pour tenter de +vous reconquérir !… Il me prend des terreurs +folles que vous soyez malade, des rages de +penser à toutes ces lieues qui nous séparent et +tendent un impénétrable voile pour m’empêcher +de t’apercevoir, mon amour unique…</p> + +<p>« Jacqueline, vous m’avez promis, souvenez-vous, +que, pendant l’absence, vous resteriez ma +fiancée fidèle… A travers l’espace, entendez, je +vous en supplie, mon cœur douloureux qui vous +crie : « Par pitié, Line, écrivez !… »</p> + +<p>Jacqueline n’ouvrit nul tiroir, ne chercha +aucune lettre. Les coudes appuyés sur le cuir +fauve du bureau, elle mordillait son porte-plume, +la mine embarrassée, contemplant les +nuées floconneuses qui erraient dans le ciel de +septembre.</p> + +<p>Il faisait un temps délicatement gris, et l’air +était lourd qui entrait par la fenêtre et errait +sur les bras, nus sous la dentelle des manches, +arrêtées au coude.</p> + +<p>Si frivole fût-elle, tout à coup, il lui venait le +sentiment très net que sa lettre allait faire mal. +Et comme elle détestait l’idée même de la souffrance +d’autrui, elle s’effarait de devoir l’écrire +et cherchait à en retarder encore l’instant.</p> + +<p>Elle avait pris, machinalement, parmi les +papiers empilés en désordre sur le petit bureau, +un échantillon de soie, moirée d’or pâle et de +rose. Elle l’examinait, l’œil distrait par les cassures +satinées de l’étoffe. Puis, les doigts impatients, +elle rejeta le chiffon et, lentement, +commença à écrire, hésitant sur les mots à +dire… — et pourtant si résolue !</p> + +<p class="ind">« Mon ami,</p> + +<p>« J’espérais que, avec les jours qui passent +et nous permettent de mieux juger des choses, +vous comprendriez, comme moi, que nous avions +tous deux rêvé l’impossible, l’hiver dernier, en +espérant mêler nos deux vies. A quoi bon tenter +de nous illusionner davantage ? Je ne suis pas +du tout la femme qui vous rendrait heureux, +je le sais bien maintenant… Comme je sais aussi +que votre amour dévoué ne me donnerait pas +le bonheur…</p> + +<p>« En vérité, mon ami, nous sommes trop +différents l’un de l’autre pour que nous puissions +atteindre à l’unisson indispensable pour +que l’union soit une joie.</p> + +<p>« Souvent, dans vos lettres, j’ai deviné que vous +me trouviez bien « papillon », un papillon +qui adore la lumière des salons et ne peut s’en +passer, c’est la vérité. Et je sentais aussi que +vous étiez trop sage, trop sérieux pour ma frivolité. +Mieux vaut, ne pensez-vous pas, que +nous ayons fait ces mutuelles découvertes avant +que nous soyons irrévocablement liés l’un à +l’autre, peut-être pour nous faire souffrir… +Restons simplement amis, voulez-vous ?… Et +ne me regrettez pas. Je vous assure que je n’en +vaux pas la peine ! »</p> + +<p>Elle s’arrêta, et eut un rire joyeux.</p> + +<p>— Oh ! ça, ce n’est pas vrai ! Gérard protesterait +ferme si je lui disais une chose pareille !</p> + +<p>Dans son souvenir se dressait la vision patricienne +de son amant, et un frisson de plaisir la +fit tressaillir toute.</p> + +<p>D’une voix tendre, elle murmura :</p> + +<p>— O Gérard, mon Gérard, quel bonheur que +vous m’ayez fait perdre la tête cet été !</p> + +<p>Un instant encore, elle rêva, le menton +appuyé sur ses deux mains jointes, le regard +perdu dans le gris très doux du ciel lourd +d’orage. La brise détacha quelques pétales +d’une rose qui se mourait dans un vase de +Venise, souvenir de Murano. Leur vol parfumé +effleura les doigts de Jacqueline qui sortit brusquement +de sa songerie.</p> + +<p>— Ah ! ma lettre que j’oublie !… Il faut +l’achever… Elle est assez longue… Que dire +de plus, d’ailleurs ?…</p> + +<p>Elle lut, relut, rêva encore, indécise, énervée ; +puis elle pensa tout haut :</p> + +<p>— Allons, maintenant, quelques phrases +affectueuses, car vraiment Chartrans est un excellent +garçon qui m’était bien attaché !… Mais je +ne peux pourtant pas l’épouser, seulement pour +lui faire plaisir !</p> + +<p>Elle se pencha sur le bureau, et recommença +à écrire :</p> + +<p>« Je n’oublierai jamais, mon cher ami, tout +ce que vous avez voulu être pour moi, afin de +me rendre la vie très bonne et je vous en +remercie de toute mon âme, mon âme de dentelle, +comme vous disiez, un peu dédaigneusement, +avouez-le. Je vous souhaite près d’une +autre, mieux créée pour vous, tout le bonheur +que je n’aurais pu, moi, vous donner, ayez-en, +pour être sans regret, la certitude comme je l’ai +moi-même ; et, avec mon adieu très mélancolique, +recevez mon plus affectueux souvenir +d’amie.</p> + +<p class="sign">« Jacqueline <span class="sc">Nozales</span>. »</p> + +<p>— Là ! c’est fini !…</p> + +<p>Elle eut un soupir de satisfaction, tressaillante +d’aise, ne songeant plus du tout que sa lettre était +un message de douleur, tant elle était contente +de l’avoir achevée. Elle s’en fût désolée… Mais +elle l’eût envoyée tout de même… D’ailleurs, il +le fallait bien !</p> + +<p>Rapidement, pour la dernière fois, elle écrivit +l’adresse, puis scella de son cachet, s’appliquant +à faire un joli chiffre. Ensuite, elle sonna sa +femme de chambre.</p> + +<p>— Descendez cette lettre à la poste ; c’est +pressé !</p> + +<p>Et la fille disparue, son âme de dentelle +allégée du pesant souci, elle eût volontiers sauté +de joie, comme une écolière délivrée d’un devoir +ennuyeux…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XX</h2> + + +<p>Et maintenant, c’était l’hiver revenu, l’hiver +de novembre finissant, aux jours brefs, aux +gelées âpres qui mordaient l’écorce des arbres +dépouillés et glaçaient l’asphalte des trottoirs.</p> + +<p>Jacqueline, qui rentrait toute frileuse sous +sa veste de fourrure, eut un tressaillement +d’aise en songeant à son clair salon, où il +allait faire bon sous la lueur amie des lampes, +voilées de rose, devant la flambée du foyer, +Gérard près d’elle… Gérard qui, ne pouvant se +résoudre à la quitter, n’avait pas encore rejoint +son poste à Vienne… Gérard qu’elle avait si +étroitement enserré du lien de ses caresses, +que séduit, envoûté comme elle l’avait souhaité, +il en oubliait ses orgueilleux projets d’avenir et +rêvait de lui donner son nom, en dépit de l’opposition +de sa famille.</p> + +<p>Ah ! le beau songe ! Et comme elle s’appliquait +à le rendre réalisable en affolant la volonté de +Gérard, tout en se montrant, aux yeux du +monde, d’une tenue irréprochable. D’ailleurs, à +tort, il lui avait été déjà octroyé tant d’amants, +qu’aux yeux des gens indulgents, Gérard de Brye +passait, en dépit des médisances, pour n’être pas +plus vrai que les autres.</p> + +<p>Avec une hâte joyeuse, elle grimpa les marches +de l’escalier, jouissant de la chaude atmosphère +du vestibule qui la faisait toute rose dans +ses fourrures, rose comme les œillets attachés +sur le duvet sombre de la veste.</p> + +<p>— Il n’est venu personne ? demanda-t-elle à +la femme de chambre qui lui ouvrait.</p> + +<p>Elle pensait à Gérard…</p> + +<p>— Seulement Mme de Croissy qui sort d’ici. +Elle voulait parler à madame, et a laissé un +journal en disant que madame voie un article +qu’elle a marqué d’une croix.</p> + +<p>— Un article ? répéta Jacqueline étonnée. Où +est ce journal ?</p> + +<p>— Je l’ai mis sur la petite table du salon, +avec le courrier de madame.</p> + +<p>Jacqueline, intriguée, souleva la portière. Et +ses yeux aperçurent le décor dont la vision +avait réjoui sa pensée, alors qu’elle revenait à +travers le crépuscule glacial… Une pièce coquette, +fleurie, discrètement éclairée ; dans la +cheminée, un feu clair d’où jaillissaient de hautes +flammes capricieuses… L’air embaumé de la +senteur pénétrante des mimosas et des violettes…</p> + +<p>Mais elle ne s’arrêta pas à considérer le sourire +accueillant de son <i lang="en" xml:lang="en">home</i>.</p> + +<p>Elle murmura, rejetant sa veste derrière elle :</p> + +<p>— A quel propos Anne peut-elle m’apporter +un journal à lire ?</p> + +<p>Ses gants enlevés, son chapeau jeté sur un +fauteuil, elle prenait le journal, les lettres…</p> + +<p>Et, brutalement, un sursaut l’ébranla toute, +lui faisant oublier Mme de Croissy, et l’article, +et tout ce qui n’était pas cette enveloppe close +qui venait de Chine, où elle reconnaissait l’écriture +de Chartrans…</p> + +<p>Avec stupeur, elle contemplait les caractères +si connus. Chartrans lui écrivait… Encore !… +Pourquoi ?… Pourtant, il avait reçu sa lettre de +rupture, partie depuis plus de deux mois… +Qu’est-ce que cela signifiait ?… Elle n’était +donc pas délivrée de lui ?…</p> + +<p>D’un geste inconscient, elle passa la main sur +son front, avec l’impression que sa pensée +s’égarait. Ses prunelles dilatées ne quittaient +pas l’enveloppe qu’elle n’osait ouvrir, bouleversée +d’une appréhension folle…</p> + +<p>Et cependant, sans qu’elle sût comment, tout +à coup, elle s’était décidée, ses doigts tremblants +déchirèrent le papier. Haletante, elle lut :</p> + + +<p class="date">19 octobre.</p> + +<p>« En regardant les dates, je vois que depuis +hier seulement, j’ai votre lettre, votre impitoyable +lettre, madame… Il me semble pourtant +qu’il y a un siècle déjà qu’elle est venue +me retrancher du monde de ceux qui espèrent… +C’est que, probablement, les heures +d’agonie comptent double, triple, que sais-je ? +A coup sûr, elles enlèvent la notion du temps…</p> + +<p>« Je m’avoue maintenant que, depuis bien +des semaines, ma foi était morte en un avenir +dont j’avais fait mon unique raison d’être… Et +cependant, contre toute évidence, j’espérais +encore, je voulais espérer. J’étais insensé, +n’est-ce pas ?</p> + +<p>« Mais vous étiez sage pour deux. Tranquillement, +sans hésitation ni battement de cœur, +comme on congédie un importun, avec des +phrases polies et menteuses, vous m’avez écarté, +vous qui étiez mon amour, ma pensée, mon +âme… Et je me suis rappelé mon rêve, celui +où vous me disiez adieu avec un sourire distrait +d’étrangère…</p> + +<p>« Je devrais vous maudire. Je crois que je l’ai +fait, cette nuit, dans les minutes où je souffrais +par trop, où mon impuissance me broyait… +Maintenant, c’est fini…</p> + +<p>« Vous m’avez fait tant de mal que personne +au monde ne pourrait m’en faire davantage… +D’ailleurs, je n’ai plus le courage de m’exposer +à souffrir.</p> + +<p>« De toute ma volonté, je <i>veux</i> faire mon +cœur insensible à jamais. Vous disparue de +mon existence, c’est un vide tellement effroyable +que je me demande pourquoi je le +supporterais. Je n’ai plus en moi ni ambition, +ni désirs, ni espoir, rien que le néant… La Jacqueline +que j’ai adorée est morte et son souvenir +est le seul trésor qui me reste… Cette Jacqueline +qui, il n’y a pas même un an, me disait +adieu, avec des larmes plein les yeux et le serment +d’être fidèle !</p> + +<p>« C’est vrai que j’ai été fou de partir. Mais je +l’ai fait pour vous, pour vous seule…</p> + +<p>« Peut-être, vous m’avez trahi… A quoi bon +chercher à le savoir ?… Je n’étais qu’un pauvre +à qui vous avez accordé un semblant d’aumône… +Mais ce semblant lui a paru divin un +moment…</p> + +<p>« Je viens de mettre sous pli scellé, à votre +adresse, vos lettres ; pas vos portraits, je les +ai brûlés, sauf un, celui que j’aimais entre tous +les autres… Avec votre billet d’adieu, il disparaîtra, +quand moi-même je disparaîtrai.</p> + +<p>« Adieu, madame… Vous souvenez-vous que, +dans une de mes premières lettres, je vous ai +écrit, si je ne me trompe, que pour le bonheur +qu’un moment vous aviez apporté dans mon +existence de solitaire, toujours, je devrais vous +être reconnaissant… Alors je vous remercie, +madame, et je vous pardonne, en baisant une +dernière fois vos tièdes petites mains dont le +seul effleurement me fut une ivresse… Et je dis +tout bas, comme l’on parle aux très chers, +perdus à jamais, adieu, vous qui avez été ma vie +même. »</p> + +<p class="sign">« Pierre <span class="sc">Chartrans</span>. »</p> + +<p>Elle avait lu la lettre d’un seul trait et des +larmes, de grosses larmes, ruisselaient sur ses +joues, tombaient sur le papier…</p> + +<p>Éperdument, elle répétait tout bas :</p> + +<p>— Oh ! pourquoi m’écrit-il des choses si +cruelles ?… Je ne pensais pas qu’il aurait tant +de chagrin !… Qu’il me fait mal !… oh ! qu’il +me fait mal !</p> + +<p>Et l’impression jetée en elle par l’adieu de +Chartrans lui était tellement intolérable que, +sans réfléchir, pour y échapper, ne fût-ce qu’une +minute, elle ouvrit le journal tombé sur ses +genoux. Un trait de crayon bleu soulignait un +passage :</p> + +<blockquote> +<p class="sign"><i>Dépêches de Chine.</i></p> + +<p><i>Des troubles ont encore une fois éclaté dans le +Yunnan. Ils ont été fort sérieux ; et, malheureusement, +nous avons à déplorer la mort d’un des +nôtres, en mission sur la frontière, M. Pierre Chartrans, +qui, après avoir lutté en héros pour la protection +de nos nationaux, a succombé avec quelques +braves.</i></p> +</blockquote> + +<p>Jacqueline se dressa avec un cri.</p> + +<p>— Il est mort !… Oh !!!</p> + +<p>Et une certitude entra en elle, terrible :</p> + +<p>— Il s’est fait tuer !… Ah ! c’est épouvantable… +Je ne savais pas… Oh ! non, je ne savais +pas qu’il serait capable de cela !…</p> + +<p>Écrasée d’horreur, elle restait les mains +jointes sur le journal dont elle relisait désespérément +les lignes… Elle comprenait bien que +Anne, qui avait tout deviné, lui avait ainsi +apporté le châtiment d’une trahison qu’elle ne +pardonnait pas… Ah ! qu’elle était sévère, +Anne, sans pitié — comme elle-même l’avait +été. — Et que c’était affreux, Chartrans mort, +mort à cause d’elle !… Maintenant, son visage +caché dans ses mains, elle sanglotait, le cœur +bouleversé de chagrin, de remords, de terreur +devant la responsabilité entrevue…</p> + +<p>Dans l’antichambre, le timbre vibra. Elle +tressaillit. C’était Gérard ! Ah ! il ne fallait pas +qu’il vît la lettre, qu’il sût… Elle lui dirait seulement +qu’elle apprenait la mort d’un ami, d’un +ami d’enfance… Fiévreusement, elle glissait le +papier dans son corsage, essuyait les larmes qui +lui brûlaient le visage… Il entrait… Alors, un +cri lui jaillit des lèvres :</p> + +<p>— O Gérard, mon aimé, console-moi… J’ai +tant de chagrin !…</p> + +<p>Et, d’un élan d’oiseau fou, elle vint s’abattre +entre ses bras.</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77818 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77818-h/images/cover.jpg b/77818-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4bfc5a2 --- /dev/null +++ b/77818-h/images/cover.jpg |
