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diff --git a/77818-0.txt b/77818-0.txt new file mode 100644 index 0000000..f5fef88 --- /dev/null +++ b/77818-0.txt @@ -0,0 +1,7461 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77818 *** + + + + + HENRI ARDEL + + L’ABSENCE + + + PARIS + LIBRAIRIE PLON + PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS + 8, RUE GARANCIÈRE--6e + + Tous droits réservés + + + + +DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE + + + Mon cousin Guy. 21e édit. Un vol. in-16 3 fr. 50 + Le Mal d’aimer. 10e édit. 1 vol. in-16 3 fr. 50 + Au Retour. 7e édit. Un vol. in-16 3 fr. 50 + Cœur de sceptique. 11e édit. 1 vol. in-16 3 fr. 50 + (Ouvrage couronné par l’Académie française, prix Montyon.) + Renée Orlis. 11e édit. 1 vol. in-16 3 fr. 50 + Rêve blanc. 7e édit. 1 vol. in-16 3 fr. 50 + Tout arrive. 8e édit. 1 vol. in-16 3 fr. 50 + L’Heure décisive. 6e édit. 1 vol. in-16 3 fr. 50 + La Faute d’autrui. 6e édit. 1 vol. in-16 3 fr. 50 + Seule. 12e édit. 1 vol. in-16 3 fr. 50 + + + + +Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. + +Published 4 April 1906. + +Privilege of copyright in the United States reserved under the Act +approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie. + + + + +A TOI, CHÉRIE, + +ce souvenir de Venise, connue et aimée ensemble. + +H. A. + + + + +L’ABSENCE + + + + +I + + +--Jacqueline, mon amour, ma précieuse petite fiancée, ne pleurez pas +ainsi! Soyez brave, par pitié pour votre ami qui est à bout de courage, +maintenant que les minutes près de vous sont comptées! + +La violence de l’émotion cassait la voix de Pierre Chartrans, la faisait +presque rude, malgré la douceur des mots. + +Debout près de la jeune femme, devant la flambée claire du feu, il +l’attira d’un geste qui l’enveloppait toute, très tendre; et il écarta +le menu chiffon de batiste où elle enfouissait son visage. Des lèvres, +alors, il but les larmes qui mouillaient les paupières et dont la +brûlure marbrait la peau fine, fleurant la violette. Sans un mot, sans +un mouvement, elle resta blottie sur sa poitrine. + +Et un silence tomba dans le salon où la lampe, voilée de rose, épandait +une clarté souriante sur les tentures claires et les meubles laqués de +blanc, sur la profusion des bibelots, dispersés parmi les fleurs et les +plantes vertes, sur les tables, les étagères, même sur le piano à queue +où demeurait, encore ouverte, la partition qu’elle avait, une dernière +fois, feuilletée pour Pierre Chartrans. + +Oh! ce décor riant, contemplé dans l’angoisse d’une séparation qui +durerait des mois et des mois!... De toute son âme d’homme passionnément +épris, Chartrans en éprouva la poignante ironie. Pas même une heure, et +il serait parti. Non plus pour revenir bien vite, comme il l’avait fait +tant de fois depuis le jour d’avril où, visiteur correct, il avait osé +s’aventurer, enfin, à aller présenter ses hommages à Mme Jacqueline +Nozales, la délicieuse petite veuve du docteur Nozales... Mais parti +pour mettre entre elle et lui des centaines et des centaines de lieues. + +Comment avait-il accepté ce poste au loin, dans une région perdue +d’Indo-Chine, hypnotisé par l’espoir d’obtenir ainsi l’avancement qui +lui permettrait d’épouser Jacqueline Nozales?... Sa résolution lui +paraissait monstrueuse et folle, impossible à réaliser, à cette heure de +l’adieu, où il sentait, dans ses bras, la jeune forme souple, alors +qu’il avait, sous ses lèvres, le visage exquis dont ses yeux et sa +bouche possédaient maintenant l’inguérissable soif. + +Cependant, c’était pour elle qu’il partait, pour gagner la fortune qu’il +n’avait pas à lui offrir... Une fortune encore bien indigne de cette +créature de luxe, qui lui semblait un joyau si précieux qu’à peine il +pouvait croire qu’elle dût lui appartenir jamais. Près d’elle, il ne se +jugeait même pas un homme du monde lui qui, depuis sa jeunesse de +boursier, sorti d’une humble famille bretonne, bataillait âprement pour +s’ouvrir un chemin. Mais les éclatants succès d’examen qui l’avaient +fait classer, en toutes les écoles où il passait, comme un sujet +remarquable, lui avaient valu surtout, devenu homme, des postes +difficiles; non une position assez sûre pour qu’il lui fût possible +d’épouser la femme qu’il avait souhaitée sienne du premier jour où il +l’avait aperçue. + +C’était dans la cohue d’une fête de charité, au ministère des colonies, +où un ami l’avait entraîné, alors qu’il venait d’arriver à Paris, en +congé, retour du Soudan. Et, tout de suite, il l’avait remarquée, encore +qu’elle fût entourée de femmes jolies pour la plupart. Mais il avait été +irrésistiblement attiré par la grâce capiteuse du corps onduleux et fin +que trahissait la coupe hardie de la robe; par le charme d’un visage +très jeune, dont l’expression était moqueuse et câline, sous les cheveux +sombres, moirés d’or, qui semblaient ombrer le velours de longs yeux +tendres, rieurs comme la bouche caressante, où la lèvre supérieure +saillait un peu, ainsi que chez les tout petits. + +Habillée de blanc, coiffée d’une capeline printanière toute fleurie, +elle avait l’air d’une gamine de vingt ans; et, tout d’abord, il l’avait +prise pour une jeune fille, très peu expert dans les nuances de la +toilette féminine. Il avait demandé qui elle était; et il avait appris +que, depuis cinq années déjà, elle était veuve d’un médecin, le docteur +Nozales, enlevé par la diphtérie qu’il avait prise à un enfant qu’il +soignait. Elle l’avait pleuré très sincèrement, semblait-il. Mais les +jours avaient passé. Et Jacqueline Nozales avait à peine vingt-sept ans. + +Elle menait une existence de jolie femme très mondaine et très +courtisée, sous la vague tutelle de son père, le conseiller à la Cour +Paul Sourdis, qui l’adorait et, habitué de vieille date à faire toutes +ses volontés, l’escortait partout où l’appelaient son caprice et son +besoin d’incessantes et multiples distractions. Il n’avait pas de +fortune. Elle non plus, son mari étant seulement «un garçon d’avenir» +quand elle l’avait épousé. Or l’avenir lui avait été soudain enlevé. +C’est pourquoi les bonnes âmes ne pardonnaient à Jacqueline Nozales ni +son élégance ni ses brillantes relations et ne lui ménageaient point les +suppositions malveillantes. Pourtant, personne n’aurait pu articuler +contre elle une accusation précise; même les femmes qui supportaient le +plus mal son incontestable séduction, même les hommes qu’exaspérait sa +coquetterie qui les attirait et les retenait, frémissants et charmés. + +Tous ceux que Pierre Chartrans avait interrogés sur elle +célébraient--plutôt librement--«la jolie petite Mme Nozales». Mais nul +n’avait pu lui attribuer un amant «reconnu», si flirt qu’elle fût. Et +elle l’était, avec une franchise tranquille, impertinente et adorable! + +Pierre s’était fait présenter dans un élan qu’il n’avait pu raisonner +ensuite, conquis comme jamais, dans sa vie d’homme, il ne l’avait été. +Et le soir de ce même jour, quand il essayait, en vain, de retrouver la +maîtrise de lui-même et de fuir la vision tentatrice de Jacqueline +Nozales, tout à coup, la pensée impérieuse s’était précisée dans son +esprit que, si elle voulait bien le lui permettre, il ferait d’elle, non +sa maîtresse comme les autres le souhaitaient, mais sa femme, afin +qu’elle demeurât sienne à jamais. + +Sa femme! Cet être créé pour le luxe!... La première fois qu’il était +entré chez elle, qu’il l’avait aperçue dans son salon aux soieries +pâles, saturé par l’odeur forte des mimosas et des tubéreuses, où les +visiteuses, les visiteurs--très nombreux--bavardaient, flirtaient, +potinaient autour de la table à thé, sous la lumière voilée des lampes, +il s’était senti écrasé de l’audace de son rêve. + +Sa femme--à lui qui était condamné à vivre hors de France,--cette +Parisienne adulée, qui avait l’air d’une précieuse petite divinité +mondaine, sous la longue robe noire scintillante de jais, des roses +glissées dans la haute ceinture qui enserrait sa taille menue. Très +vive, de son pas glissant, elle allait d’un groupe à un autre, assise +une seconde, puis debout à l’autre extrémité du salon pour offrir une +tasse de thé, ou immobilisée un instant à bavarder, avec une drôlerie +prime-sautière, sous la lampe-phare qui avivait l’éclat de sa peau +blonde. + +Causant peu, parce qu’il ne savait pas la langue des salons, Chartrans +se sentait tel un voyageur débarqué sur une terre inconnue. Mais la +seule vue de Jacqueline Nozales lui était une joie. De nouveau, il +subissait, jusqu’à l’ivresse, le charme de sa forme harmonieuse, de son +sourire changeant, de ses prunelles chaudes et caressantes, très vite +moqueuses, sous les paupières longues qu’elle avait une manière à elle +de soulever, comme un voile qui s’écarte pour laisser luire la lumière. + +Avec une jouissance qui ne s’émoussait pas, il contemplait la tête fine +dont la forme parfaite se dessinait sous la torsade des cheveux. Il +suivait les jeux multiples de sa physionomie mobile qui, tour à tour, +lui donnait un air de petite fille naïve ou malicieuse, et de femme +brûlée par l’amour dont le baiser devait être affolant. + +Sans doute, elle avait senti cet attrait violent qu’elle exerçait, une +fois de plus; et, peut-être, sa vanité féminine s’était trouvée +satisfaite que l’adorateur nouveau fût un homme réputé de grande valeur, +encore qu’il lui parût une façon de paysan du Danube. + +Elle était restée à causer avec lui, après être venue lui offrir des +sandwichs et du thé. Enfoncée dans une bergère, les plis étincelants de +sa robe perlée ruisselant autour d’elle, sur le tapis où se découpait la +pointe de son soulier verni, elle l’interrogeait sur ses séjours en +Chine et en Afrique, d’un air très intéressé, levant vers lui de grands +yeux veloutés dont la flamme l’éblouissait. + +Ce qu’elle lui disait, il eût été bien incapable d’en apprécier la +valeur. Il n’entendait que le chant de sa voix; il ne voyait que la +ligne capricieuse de la bouche humide où les dents luisaient... Ni ce +jour-là, ni les autres qui avaient suivi, il n’avait tenté de juger +Jacqueline Nozales, de démêler quelle personnalité de femme enfermait +son enveloppe charmante. Elle était, tout à coup, entrée souverainement +dans sa vie d’austère travailleur, et, avec une allégresse et une +espérance divines, il s’était reconnu vaincu. + +Tous les propos--légers, hardis, malveillants, ou insolemment +flatteurs--qu’il avait entendu tenir sur cette jolie femme, trop seule, +ces propos qui avaient parfois cinglé sa jalousie jusqu’à la torture, +n’avaient pu arracher de son être l’impérieux désir qu’elle devînt sa +femme. + +Il était possible, en effet, comme beaucoup le répétaient, qu’elle fût +fragile, imprudente, coquette... oh! oui coquette! dans un besoin d’être +courtisée, recherchée, choyée, qui était peut-être un des secrets de son +irrésistible charme... Oui, son esprit avait la mobilité d’une eau +fuyante et la légèreté d’un chiffon de tulle... Oui, son cœur était un +temple fermé où la seule idole adorée n’était peut-être qu’elle-même... +Mais aussi, elle était spontanément bonne, généreuse jusqu’à la +prodigalité, dévouée à ses amis, alors même que sa parole vive les +égratignait sans scrupule, fussent-ils présents... Et puis, comme elle +savait être câline et tendre quand elle voulait... Et désirable +toujours! à en faire perdre toute raison aux plus forts et aux plus +sages... + +Tout l’été, Pierre Chartrans s’était absorbé dans son rêve, +qu’il n’osait lui faire connaître tant il s’épouvantait d’un +refus--probable--qui pouvait l’éloigner d’elle, lui, le rude prolétaire, +épris d’une patricienne. Pourtant, en ses minutes de sagesse, il +s’effrayait, étant sans fortune, des besoins de luxe qu’il lui voyait. +Elle était incapable de résister au désir de posséder un bibelot, une +toilette, un bijou qui la tentait; même n’eût-elle pas du tout les +moyens d’en acquitter le prix... Et alors, pour payer sa dette--si la +nécessité l’y contraignait--se livrant trop volontiers à toute sorte +d’échanges, de ventes, de trafics, avec une de ces complaisantes +marchandes, un peu louches, que trouve toujours une jolie femme, +élégante et sans fortune. + +Que de fois, Pierre avait bondi, en son for intérieur, de n’avoir pas +qualité pour lui interdire de tels marchés, dont elle parlait sans façon +devant lui. Car, d’instinct, confiante en la protection qu’il devait +savoir donner, elle avait pris l’habitude de le traiter en confident et +en ami. + +D’ailleurs, elle ne s’agitait nullement de s’endetter, quitte à +s’affoler tout à coup si ses embarras d’argent s’accentuaient outre +mesure. Alors, elle appelait son père à son aide; et lui, incapable de +la gronder,--d’autant qu’à sa manière, il n’était pas plus sage +qu’elle-même,--s’appliquait à parer aux plus difficiles éventualités. +L’orage passé, elle n’y pensait jamais plus et s’en allait, insouciante, +vers de nouveaux tracas. + +Mais, en somme, elle eût fort aimé être délivrée à jamais de ces +maussades soucis; et, avec une franchise d’enfant terrible, elle +déclarait bien haut qu’elle se remarierait très volontiers si le mariage +devait lui épargner les ennuis d’argent. + +C’est alors que Pierre,--qui avait entendu maintes fois ses propos à ce +sujet,--s’était mis à faire agir toutes les influences, à assiéger les +ministères pour obtenir un poste important qui lui permettrait d’offrir +à la jeune femme la confortable sécurité qu’elle souhaitait. + +Et ce qu’il avait reçu, c’était, sur la frontière de Chine, une +difficile mission, très avantageuse quant aux résultats pécuniaires et +aux conséquences honorifiques, mais en un tel pays perdu, si difficile à +atteindre, qu’il n’eût pu songer à y emmener sa jeune femme. Accepter ce +poste, faire ce sacrifice d’une année d’absence, c’était ensuite un +avancement certain qui lui assurait, cette fois, une situation +brillante. Mais partir encore! Et partir sans elle!... Lui, d’ordinaire +si résolu, sentait sa volonté devenir aussi incertaine qu’une volonté +d’enfant. + +Un soir que, l’été venu, à Trouville, il se trouvait seul près d’elle, +sur la plage un peu désertée, après la _grande semaine_, enhardi soudain +par la nuit, par la douceur de la trouver amicale et confiante, il avait +laissé échapper l’aveu qui, depuis tant de mois, était sur ses lèvres. + +En commençant, il n’osait pas la regarder. Puis, avec des yeux qui la +suppliaient, il avait tourné la tête vers elle. Sous l’aveuglante clarté +des lampadaires du Casino dont l’orchestre jouait une ardente valse +tsigane, il l’avait vue aussi nettement qu’en plein jour. Toute droite +dans les plis de son long manteau de drap blanc, ses mains, dont l’une +était dégantée, jointes sur ses genoux, elle l’écoutait sans un +mouvement, une mystérieuse expression dans ses prunelles arrêtées sur +lui, tandis qu’il disait ce qu’il pouvait lui offrir. + +Était-elle mécontente, satisfaite, anxieuse, ou simplement surprise? Il +se l’était demandé, angoissé, toute la nuit qui avait suivi son aveu, +après qu’elle l’avait prié, avec un joli sourire, de lui donner le +loisir de réfléchir à sa soudaine prière. + +Obstinément, afin de pouvoir espérer, il cherchait à retrouver dans son +souvenir l’expression du visage, si charmant sous le grand chapeau de +tulle, mis pour la soirée du Casino. Elle l’avait remercié très +affectueusement, avec de gentilles paroles qui n’étaient certes pas des +mots d’amoureuse. Mais il n’avait jamais espéré que Jacqueline Nozales +serait amoureuse de lui. Il souhaitait seulement qu’elle lui permît de +l’adorer et d’écarter d’elle tout souci autant qu’il le pourrait +humainement. + +Et elle avait consenti. Même, elle lui avait offert,--très sincère,--de +partir avec lui, à la fin de l’automne; car elle avait l’humeur +aventureuse, et l’imprévu d’une vie nouvelle, en pays exotique, la +tentait fort. Mais lui, qui savait quelle serait cette vie, avait +résisté courageusement à la tentation de l’emporter tout de suite, comme +une proie sans prix. + +Elle avait été la fiancée séduisante, fantasque, insaisissable,--de cœur +et de pensée,--qu’il pressentait. Elle s’était laissé gâter et adorer +avec une bonne grâce parfaite. Son humeur capricieuse, autant qu’un ciel +d’avril, ne l’avait pas entraînée en de trop violentes lubies. Et, +d’ailleurs, elle savait si bien se faire pardonner ses «mauvaises +lunes», comme elle disait en souriant, avec une moue d’enfant confuse et +câline. + +Lui, n’avait jamais osé lui avouer qu’il était douloureusement jaloux +des mille pensées et fantaisies qui absorbaient son esprit mobile; des +distractions dont elle se montrait friande et insatiable; des hommes +qu’elle recevait, qu’elle rencontrait dans le monde, qui lui formaient +une véritable cour, soigneusement entretenue. + +Avec épouvante, il avait vu arriver la date immuable de son départ, +hanté par la tentation de démissionner et de rester en France, près +d’elle. Mais alors, sans fortune comme elle, il la perdait. Et il avait +accepté l’épreuve d’un départ solitaire dont elle se montrait désolée, +se faisant, pour lui, affectueuse comme jamais elle ne l’avait été. En +effet, il lui était très pénible de voir souffrir et très doux d’être +aussi souverainement aimée. + +Seulement, à distance, Chartrans n’avait pas imaginé que ce lui serait +une pareille torture de la laisser derrière lui... + +Toujours blottie dans ses bras, elle pleurait silencieusement. Sans +parler, lui non plus, il caressait les cheveux, d’un geste presque +machinal, écrasé par le sentiment des minutes qui s’écoulaient, les +dernières avant la longue séparation. + +Comme un condamné dont les heures sont comptées, il eut un regard vers +la pendule. A peine vingt minutes encore; puis, il lui faudrait dire +l’horrible mot d’adieu, s’en aller seul au loin... Et pour tant de +jours! + +Elle murmura d’un ton de détresse: + +--Oh! Pierre, pourquoi partez-vous?... Et sans m’emmener!... Pourquoi +vous ai-je écouté, vous et père, quand vous avez décidé que je devais +rester à Paris, alors que j’étais toute prête à vous suivre. Pierre, il +fallait m’épouser tout de suite... Et personne alors n’aurait eu le +droit de me retenir! + +Il la sentit absolument sincère, et une reconnaissance passionnée +tressaillit en lui. De ce même accent où semblait frémir l’écho d’un +sanglot, il dit presque bas: + +--Jacqueline, mon amour, ne me tentez pas! Ayez pitié... Vous savez bien +que ce que vous dites là était un rêve... J’y ai renoncé parce qu’il le +fallait et par un sacrifice dont je m’étonne encore d’avoir eu le +courage. Pourtant, ma chère aimée, je n’avais pas le droit de vous +entraîner dans mon exil, de transplanter en pays sauvage ma précieuse +petite fleur parisienne... pour mon seul bonheur!... + +--Pour le mien aussi... + +Il se pencha et mit un baiser profond sur la bouche qui venait de +prononcer les douces paroles. + +--Oh! Line, comment vais-je faire pour vivre sans vous? Il me semble que +vous êtes devenue l’âme même de ma vie... + +Plus étroitement, elle se serra contre lui, en qui le désir criait... + +Mais il la voulait sienne comme sa femme, non comme un joujou de +plaisir. Et de toute sa volonté, il se raidit, une dernière fois, contre +la tentation qui grondait désespérément en lui... + +Pourtant, il allait partir... Et s’il ne revenait pas? Si elle lui +échappait alors qu’il serait loin? Il ne connaîtrait donc jamais +l’ivresse du suprême baiser donné par elle?... Quel insensé il avait été +en se croyant sage! Une soif furieuse d’elle le dévora... Il se courba +vers le petit visage adoré. La pendule sonnait. + +--Oh! cinq minutes encore seulement, les dernières!... Jacqueline, voilà +donc qu’il me faut vous dire adieu!... + +Elle murmura, effrayée par l’expression d’angoisse qui contractait les +traits de Chartrans: + +--Pierre, si vous vous ennuyez trop de moi, vous m’appellerez et je +viendrai. + +--Vous viendrez?... Vraiment? Line. + +--Oui, je viendrai tout de suite. + +--O mon amour... mon amour!... + +Il l’écarta un peu, l’enveloppant toute du regard. + +--Line, il faut que j’emporte votre image pour la garder vivante en moi +jusqu’au retour... Et dire que jamais plus je ne vous reverrai telle, +absolument, que vous êtes aujourd’hui!... Quant je reviendrai ou quand +vous m’arriverez, vous ne serez plus habillée ainsi! + +Malgré son émoi, elle fut amusée par l’imprévu et la puérilité tendre de +cette réflexion. Jamais elle n’eût imaginé que l’austère Chartrans +pouvait penser à un si frivole détail. Et, une seconde, un sourire sécha +ses larmes. + +--Bien sûr, je ne serai plus habillée de même, sous peine d’avoir l’air +d’une antiquité et de vous faire honte! + +Un coup discret frappé à la porte les fit tressaillir. + +--La voiture de monsieur est avancée, venait annoncer la femme de +chambre. + +--Allons, c’est l’heure, dit-il, la voix rauque. + +Elle devint pâle. En vérité, elle s’était attachée à lui, de toute +l’adoration qu’il avait pour elle, trouvant bon de sentir autour d’elle +ce dévouement sans limites. + +--Pierre, je veux aller vous conduire! + +--Mais, mon aimée, vous serez seule, ensuite, pour revenir... + +Il hésitait, ne songeant qu’à elle. Mais sourdement, comme il souhaitait +qu’elle vînt! + +--Cela ne fait rien du tout que je revienne seule!... Je vous assure que +je ne ferai pas de scène à la gare. + +Il n’avait plus le courage de refuser. + +Elle sonna. La femme de chambre parut. + +--Vite, ma veste de fourrure, ma toque, mes gants et mon manchon. + +Debout devant la cheminée, elle arrangeait ses cheveux que les doigts de +Pierre avaient froissés, poudrait d’une ombre légère son visage altéré +par les larmes... + +Que de fois Chartrans lui avait vu faire ces gestes familiers quand ils +allaient sortir ensemble... Mais cette fois elle reviendrait seule. + +Rentrerait-il jamais dans ce salon où d’autres que lui allaient +continuer à venir, où elle recevrait des hommes qui arriveraient près +d’elle, grisés par son charme, comme lui-même l’avait été, et qu’elle +accueillerait--comme elle l’avait accueilli lui-même au printemps... Car +tandis qu’il serait loin, sur cette frontière de Chine, elle +continuerait sa vie de jolie femme, très courtisée,--ah! oui, trop +courtisée!--des yeux d’hommes connaîtraient la grâce troublante de son +jeune corps, de son regard, de son sourire... + +Sous la flamme des bougies, il apercevait ses traits mobiles et +charmants, ses beaux yeux d’amoureuse, sa bouche humide dont le frisson +l’affolait quand il osait l’écraser sous son baiser. Et derrière elle, +dans la glace, il vit sa propre figure, maigre et brune, violemment +dessinée, sa rude silhouette de travailleur. + +Une pensée déchira son cerveau, si nette! affreuse en cet instant du +départ: + +--Je suis fou de partir et de la laisser! Quand je reviendrai, dans un +an, on me l’aura prise! + +Et une telle angoisse le broya qu’il lui sembla qu’en son âme mourait +toute énergie pour mettre entre eux des centaines de lieues. + +Elle se tournait vers lui, son chapeau mis, emmitouflée dans la veste de +fourrure, attachant ses gants. + +--Pierre, je suis prête. + +Sourdement, il dit: + +--Allons... partons! Il le faut! _Il le faut!_ + +Son regard enveloppait une dernière fois la pièce souriante qui, depuis +plusieurs mois, avait enfermé l’horizon de sa vie. Comme la lampe +coiffée de rose, comme la belle flambée de bois l’éclairaient +joyeusement! D’un geste rapide, il enleva deux œillets parmi ceux qui se +fanaient sur le piano, et les approcha des lèvres de la jeune femme. + +--Line, mettez-y votre bouche que j’emporte quelque chose de vous... + +Devant eux, la femme de chambre disparaissait avec les bagages. + +Jacqueline eut un dernier coup d’œil vers la glace... Ses prunelles +étincelaient sous le tulle de la voilette, et le duvet de la fourrure +caressait harmonieusement l’éclat du teint. Décidément, elle était bien, +malgré ses larmes. Il garderait d’elle une jolie image. + +--Line, montez vite en voiture... Il fait froid. + +Elle obéit. Et quand, après avoir jeté le nom de la gare, il s’assit à +ses côtés, elle se serra contre lui, mettant la tête sur son épaule, +comme elle avait aimé à le faire quand il la ramenait du théâtre, dans +la nuit. + +Lui, maintenant, avait l’impression de se mouvoir à travers un +cauchemar... Et pourtant, si aigu, il gardait le sens de la réalité qui +l’entraînait impitoyablement!... Avec une sorte de jalousie désespérée, +il contemplait, à travers la vitre ternie par la buée, ces passants qui, +eux, ne partaient pas, les bienheureux!... Oh! rester! pouvoir +rester!... + +Elle murmura: + +--Pierre, vous ne parlez pas... A quoi pensez-vous? + +--A vous, mon amour. A cette chose monstrueuse que j’ai faite, en +acceptant de partir. Il me semble que jamais je ne vais pouvoir +m’arracher de vous! + +Était-ce bien le Pierre Chartrans, de si forte volonté, qui parlait +ainsi, la voix brisée par l’horreur de la séparation?... Ah! Jacqueline +pouvait se dire aimée comme jamais, peut-être, elle ne l’avait été, et +elle en tressaillit délicieusement... D’autant que, jusqu’à cette heure +du départ, jamais Pierre n’avait osé trahir à ce point l’amour qu’il lui +avait voué. + +--Pierre, emmenez-moi! pria-t-elle encore, câline. + +--Chut, enfant. Ne dites pas de ces folies qui me sont un supplice... +Vous emmener!... Ah! pourquoi ne l’ai-je pas fait? Jacqueline, à mon +retour, n’est-ce pas, je vous retrouverai, comme aujourd’hui, ma fidèle +petite fiancée. Promettez-le-moi, Line. + +Très sincère, elle dit, du cœur autant que des lèvres: + +--Mais oui, Pierre, je vous promets. + +--Et vous m’écrirez, à chaque courrier, de longues, bien longues lettres +qui m’apporteront votre vraie _vous_, la Jacqueline aimante que j’adore, +qui est tout pour moi, vous entendez, _tout_... + +--Oui, Pierre, j’écrirai... Mais là-bas, vous n’allez pas m’oublier, +dites?... + +--Vous oublier... Vous! qui êtes devenue ma seule raison d’être!... +Chaque jour qui se lèvera me trouvera avec la pensée que je prépare +notre réunion, ma bien-aimée; que je suis loin de vous seulement pour +gagner un peu de la fortune que je voudrais tant pouvoir vous offrir!... +Jacqueline, rappelez-vous, je vous en supplie, que je pars pour l’amour +de vous... + +La voiture entrait dans la gare. Cette fois, c’était bien la fin. Il +attira violemment la jeune femme dans ses bras. Elle était encore là, +près de lui, à lui seul, quelques minutes. Il respirait son parfum, il +sentait le frôlement de son corps et l’élan de son âme. + +Il dit, d’une voix basse qui tremblait: + +--Dans la gare, Line, il y aura du monde, je ne pourrai plus vous avoir +à moi toute. Ici, pendant que nous sommes encore seuls, donnez-moi vos +lèvres pour que j’en garde la saveur jusqu’à mon retour! + +Elle lui offrit sa bouche. Dans la joie d’être ainsi aimée, son chagrin +du départ s’engourdissait. Et lui, la baisa lentement, lourdement, comme +s’il déposait sur les lèvres chaudes le sceau suprême de leurs +fiançailles. + +La voiture s’arrêta. L’heure du train était toute proche, car ils +avaient beaucoup tardé à quitter le cher salon. + +Et alors, ce fut la hâte des départs précipités, la préoccupation +stupide et énervante des bagages, la recherche du wagon à travers le +flot des voyageurs qui arpentaient le quai, sous la lumière crue des +lampes électriques, le frôlement et le bruit des chariots chargés de +malles... Des minutes de fièvre où, dans le souci des choses +matérielles, l’émotion s’étouffait... + +--En voiture, messieurs, en voiture! + +L’employé avançait sur la longueur du train, fermant déjà les portières. + +Pierre, qui était encore debout sur le quai, près de la jeune femme, +sentit s’abattre sur lui le poids de l’inexorable. + +Il arrêta sur Jacqueline un dernier regard qui la prenait toute; il +serrait si fort entre les siennes les deux petites mains gantées qu’il +lui fit mal, écrasant les bagues sur la peau. + +Très bas, il articula, la voix étouffée par son effort pour se +maîtriser: + +--Adieu, Line, quand je serai loin, soyez bonne et souvenez-vous que +vous êtes tout mon bonheur... Si vous m’abandonnez, je vous jure que +j’en mourrai... et ce n’est pas une phrase... Je sais que je ne pourrais +plus supporter l’existence, vous ayant perdue! + +Il parlait si simplement que les mots en prenaient une force et une +solennité de serment. Elle tressaillit, et lui jeta, éperdue: + +--Mais je ne vous trahirai pas! Dès que vous m’appellerez, Pierre, +j’irai vous rejoindre... Ou si vous ne voulez pas de moi là-bas, je vous +attendrai et vous reviendrez vite! + +--En voiture, messieurs, en voiture! répétait l’employé derrière eux. + +Pierre se pencha vers la jeune femme, sans souci des regards curieux qui +l’observaient: + +--Adieu, ma bien-aimée... Et merci d’avoir consenti à être à moi... +Merci de vous promettre pour l’avenir... + +--Monsieur, vous montez? demanda, impatient, l’employé qui tenait la +portière ouverte. + +--Oui, je monte. + +La portière retomba derrière lui. Déjà, le train s’ébranlait. + +Il demeura devant la glace baissée, oublieux des autres voyageurs qui +maugréaient, se voyant ainsi interdire toute communication dernière avec +leurs semblables restés sur le quai. Pour Pierre, il n’existait plus au +monde que la svelte forme noire qui, de seconde en seconde, devenait +plus menue, plus incertaine, fantôme fuyant de la Jacqueline qui s’était +promise à lui... Et le train s’enfonça dans la nuit. + +Jacqueline, immobilisée sur le quai, étourdie, frissonnante, eut un +geste instinctif d’appel quand elle vit disparaître le dernier wagon. +Une meurtrissante impression de solitude l’écrasait. De ne plus sentir +la brûlante caresse dont l’enveloppait l’amour de Pierre Chartrans, il +lui semblait qu’une belle flamme venait de s’éteindre près d’elle que la +nuit enveloppait. + +Elle murmura, d’un accent d’enfant en détresse: + +--Qu’est-ce que je vais faire toute seule, ce soir?... Je n’aurais pas +dû refuser d’aller aux Français avec les Marcilly. Cela m’aurait +réconfortée!... Père n’est pas chez lui... Je vais m’ennuyer +horriblement... + +Et les yeux brillants de larmes, Jacqueline, mélancolique, regagna la +voiture qui l’attendait. + + + + +II + + +Cinq semaines avaient passé, et le soleil luisait sur un froid matin de +janvier. + +Frileusement blottie sous sa couverture, la tête enfouie dans le duvet +de l’oreiller, Jacqueline somnolait un peu encore, ses yeux mi-clos +arrêtés avec complaisance sur la soie rosée de la robe de bal portée +dans la nuit même, et qui gisait abandonnée sous le frisson des +dentelles. + +Cette robe réveillait confusément, en sa pensée, la vision charmante de +sa propre image, telle que la lui avaient montrée, toute la soirée, les +glaces où son regard cherchait la confirmation d’un très vif succès de +femme, qu’elle savourait, ravie des admirations masculines et des +jalousies féminines. + +Dans son souvenir, erraient, imprécis, des mots, des regards qui lui en +avaient offert l’hommage; et, peu à peu, ils ressuscitaient, comme de +caressants fantômes qui berçaient sa pensée, tandis qu’elle demeurait +pelotonnée dans la chaleur du lit, les rideaux baissés prolongeant la +nuit. + +Mais le timbre de la pendule sonna dix coups. Elle releva un peu la +tête, réveillée par le tintement clair; et, soudain désireuse du grand +jour, elle sonna. Sa femme de chambre apparut, apportant le thé servi +et, sur le plateau, des lettres. Elle ouvrit les rideaux. Un rayon de +soleil flamba dans la pièce et tomba sur une large enveloppe que striait +une écriture masculine, nettement tracée. + +Et Jacqueline, dont le regard avait instinctivement suivi le jet de +lumière, vit la lettre. Une exclamation lui vint: + +--Ah! une lettre de Pierre!... C’est vrai, c’est le jour du courrier... +Il doit être arrivé maintenant, j’imagine!... + +Depuis son départ, elle avait eu de lui des dépêches, quelques lignes +griffonnées dans les ports d’escale, mais pas encore une vraie lettre... +Et une petite curiosité flottait en elle de savoir comment écrivait cet +austère travailleur... + +Pourtant, elle ne déchira pas tout de suite l’enveloppe. D’un geste +machinal, ses doigts en effleuraient le papier; mais sa pensée +vagabondait autour de menus objets; et, une seconde, elle fut uniquement +préoccupée des mouvements de la femme de chambre qui soulevait, pour +l’emporter, la robe couleur d’aurore. De nouveau, une bouffée de plaisir +la fit tressaillir au souvenir de la soirée de la veille et, très +sincère, elle pensa, aimablement: + +--Ce pauvre Pierre! il serait enchanté s’il savait à quel point sa +petite Line était _réussie_, hier soir!... + +Et la pensée ainsi ramenée vers Chartrans, son coude enfoncé dans +l’oreiller, ses doigts glissés dans l’onde soyeuse de ses cheveux, elle +se mit à lire, s’interrompant pour grignoter son pain rôti, les feuilles +éparpillées sur son lit, qui portaient des dates différentes: + + +A bord du _Laos_. + +«Jacqueline, ma bien-aimée, quand cette lettre vous parviendra que de +jours se seront enfuis déjà depuis que je vous ai laissée derrière +moi!... Il me semble qu’il doit y avoir un siècle que je vous ai vue +dans cette gare, toute svelte, même sous vos fourrures, petite +silhouette chérie que j’apercevais plus lointaine dans la lumière, +d’instant en instant, alors que j’étais, moi, emporté dans la nuit... Et +quand je regarde les dates, je vois qu’il y a de cela quinze jours à +peine... Oh! Jacqueline, comme j’ai soif de vous que ma pensée ne quitte +pas!... Est-ce que vous ne la sentez pas un peu qui rôde jalousement et +désespérément près de vous, qui vous appelle et vous supplie de ne pas +oublier l’absent?... + +«Elle est plus audacieuse que je ne l’étais, moi si inhabile à vous dire +tout ce que vous êtes devenue pour moi, mon amour. C’est que, +voyez-vous, j’avais peur de votre cher sourire, très vite moqueur, de +votre regard distrait qui m’eût, sans pitié, averti que nos pensées se +devenaient étrangères, que c’était moi qui vous donnais cet air «absent» +que je vous ai vu quand vous aviez des visiteurs importuns... + +«Maintenant, dans ma solitude, j’aperçois seulement tout près de +moi,--et ce m’est un réconfort!...--la Jacqueline tendre, sérieuse, +confiante qui apprivoise ma sauvagerie... Alors, je deviens brave; je +n’ai plus peur, ma tant chérie, de vous laisser lire en moi, de vous +découvrir le Chartrans nouveau que, seule, vous devez connaître... +Jacqueline, vous ne me raillerez pas, n’est-ce pas, vous ne me trouverez +pas ridiculement sentimental, si je vous avoue tout bas,--à vous, la +première,--que, sous ma rude écorce de lutteur, bat un misérable cœur, +affamé de tendresse, qui n’a jamais été rassasié,--jamais, vous +entendez, ma chérie... Certains petits ont une enfance si heureuse et +choyée qu’ils en ont l’âme illuminée pour toute leur vie, quelle que +soit cette vie. Quand elle leur est dure et mauvaise, ils se réfugient +dans leurs souvenirs comme dans un paradis où ils peuvent oublier le +présent... + +«Moi, je n’ai pas eu cela, mon amie. Mes parents, certes, m’aimaient, +les pauvres gens!... Et ils se sont dévoués de telle sorte pour me +permettre de m’instruire qu’ils ne pouvaient me donner une meilleure +preuve de leur affection. Mais ils étaient absorbés par l’impitoyable +labeur pour le pain quotidien. Ils peinaient sans relâche, la mère comme +le père. Aussi, ils n’avaient point de loisirs pour les effusions +auxquelles, instinctivement, rêvait tout bas le timide garçonnet que +j’étais... Ma mère ne songeait guère, ne pouvait guère songer, accablée +de multiples besognes, à faire son affection câline et berceuse, pour +accueillir la jeune âme qui, tout bas, cherchait la sienne... + +«Mes frères et sœurs ne paraissaient souhaiter rien de pareil, et ils se +moquaient de moi quand je trahissais--malgré ma volonté--mes furieux +désirs de tendresse. Du jour où il a été décidé qu’on ferait de moi un +garçon «savant», j’ai été confié au curé de notre village, qui était un +très brave homme, mais bien incapable, lui aussi, de satisfaire la +malencontreuse avidité de mon cœur. Après, ç’a été le collège... Et +puis, l’entrée dans la grande mêlée où il me fallait faire ma trouée, en +ne comptant que sur moi... Vous comprenez, chérie, pourquoi j’ai si +profondément enseveli en moi le Pierre rêveur et tendre, que tous l’ont +ignoré. Moi-même, je le croyais mort, et je me souvenais de lui comme +d’un jeune frère disparu, dont la pensée me demeurait précieuse parce +que son cœur avait enfermé un merveilleux trésor d’idées, d’espoirs, de +toutes les belles choses qui vivent seulement au cœur des jeunes... + +«Mais vous êtes venue, ma Jacqueline, et vous l’avez ressuscité en +écoutant ma prière... Et voici que je vous aime comme mon enfant, comme +la plus précieuse des amies, comme ma femme, et...--vous me permettez +bien de dire cela, n’est-ce pas, ma chérie...--comme la future mère des +petits qui naîtront de mon amour... Ah! je vous aime tant que vous ne +pourrez pas m’oublier!... + +«Avec l’espoir de vous rendre jalouse, madame, puisque les gens +compétents affirment que la jalousie est la gardienne de l’amour, je +vous confierai que nous avons à bord de très charmantes passagères, et +que l’on s’amuse fort sur notre bâtiment. La mondaine que vous êtes +jusqu’au bout des ongles,--quoi que vous en disiez,--tressaillirait de +plaisir devant les réjouissances de toute sorte qu’organisent ces +ingénieuses personnes, à cette fin de distraire la monotonie des jours +tous pareils. + +«Vous connaissez trop bien le sauvage qu’est votre futur mari, pour +l’imaginer jouant un personnage quelconque au milieu des petites fêtes +dont il est vaguement spectateur. + +«Tout juste, il cause avec certains de ses compagnons de route, Français +ou Anglais, parce que les circonstances l’ont mis en rapports avec eux; +il salue, correctement, les passagères dont les hasards de la vie de +bord l’ont rapproché, et il trouve qu’aucune n’est comparable à la chère +aimée qui, là-bas, à Paris, songe peut-être un brin à son ami. Je suis +sûr, petite Line, que vous apercevez votre fiancé, dans quelque coin +solitaire d’où son âme lui échappe, pour s’enfuir dans le cher salon +rose où il vous trouve pelotonnée frileusement, au fond de votre +bergère, parmi les coussins que vous affectionnez, les pieds sur les +chenets, si près du feu que la flamme fait luire des éclairs sur le +vernis de vos souliers, vos souliers de Cendrillon, tout menus... + +«Jacqueline, comme nous sommes loin! Vous avez l’hiver, et le soleil +nous brûle sous un ciel immuablement bleu, dans une atmosphère d’intense +clarté qui affole nos regards d’Européens... Vous croirez, sans peine, +que cette température de feu nous fait fort apprécier les +_pankas_;--imaginez des panneaux rectangulaires recouverts d’une toile, +qui fonctionnent dans les salons à la manière de gigantesques éventails. + +«Après ces jours de lumière et de flamme, nous avons heureusement des +nuits apaisantes, par un semblant de fraîcheur, par l’ombre qu’elles +nous apportent... Mais quelle ombre, scintillante d’un monde prodigieux +d’étoiles dont le reflet erre sur les eaux, devenues couleur d’ébène, +que notre paquebot creuse de lourds sillons, dans un silence écrasant... + +«Ah! Jacqueline, si vous étiez près de moi à contempler ces nuits! + +«Comme je sais que vous ne prisez pas la géographie, je ne m’aventurerai +pas en descriptions sur les stations exotiques où les curieux, dont je +suis, s’empressent de descendre dès que le bateau fait arrêt... Je ne +vous infligerai pas la vision des côtes arabiques, ni même du massif du +Sinaï, amas de sable et de roches sans verdure, mais que le soleil +levant nuance, en grand artiste, de mauve et de rose devant les eaux +cristallines de la mer Rouge. Quelle palette que cette phrase! Riez-en, +ma chérie. Mais, vous savez, je suis un homme d’action, pas du tout un +_styliste_! + + +Mardi, 6 décembre. + +«Nous venons de laisser derrière nous l’enchanteresse Ceylan. +Volontiers, j’imagine que l’Éden biblique devait être comme cette île +qui, au sortir de notre grise Europe, m’est apparue une terre de rêve, +avec sa végétation d’une splendeur fantastique, ses étranges fleurs, sa +verdure intense, ses senteurs violentes à faire défaillir nos organismes +d’hommes du Nord. Pour un Breton tel que moi, qui ai vagabondé tout +enfant parmi les pauvres landes d’ajoncs et de bruyères, cette flore +paradisiaque était un éblouissement dont j’aurais joui jusqu’à l’ivresse +si je vous avais eue à mes côtés, mon cher amour... + +«En mon cœur, je vous y ai promenée; et je crois que vous auriez goûté +l’excursion que je vous y ai fait faire ainsi, jusqu’au Trouville de +l’endroit, à _Mount-Lavinia_, par une route de féerie, sous les palmes +hautes d’arbres merveilleux. Aux abords de Colombo, c’était un mouvement +d’équipages de toute sorte qui vous aurait amusée, voitures attelées, +_pousse-pousse_, bicyclettes qui défilaient, pêle-mêle avec les +cavaliers... Une «avenue du Bois», d’un exotisme pittoresque! Puis la +foule des promeneurs est, peu à peu, devenue moins dense, à mesure que +j’avançais dans cette avenue de songe, où les palmes s’irradiaient si +proches qu’elles y créaient une obscurité verte, distillant des senteurs +de serre, dans une atmosphère molle et brûlante, humide, énervante, +chargée de l’arome de cette terre des épices. Le sol était vermillon. De +larges orchidées ruisselaient en grappes. Notre Europe, une fois de +plus, me semblait bien lointaine. Et cependant... cependant, tout à +coup, devant une humble case de palmes tressées, j’ai aperçu une +fillette qui travaillait... avec une machine à coudre! Vous ne vous +attendiez pas à cela, dites, madame, dans un pays où les femmes sont des +bronzes vivants, aux traits délicats, aux yeux veloutés et longs; où les +hommes vont nus jusqu’à la ceinture, les cheveux tombant sur le dos ou +relevés en chignon. Ainsi les voyiez-vous coiffés, à ce fameux Thé de +Ceylan où vous alliez si volontiers _luncher_, lors de la grande foire +du Centenaire. Vous rappelez-vous, Linette chérie? + +«A _Mount-Lavinia_, j’ai trouvé, sur la hauteur, le classique et +splendide hôtel, digne de nos plages les plus chics, pour parler votre +langage. Sur les terrasses, il y avait de corrects messieurs en +_smoking_ et de belles dames habillées à la mode de Paris--je +crois!--d’étoffes pâles, qui dégustaient des boissons glacées en +flirtant, en regardant, par delà d’admirables massifs de cocotiers, les +ondulations lourdes et lentes du flot... Des marchands indigènes +circulaient pour offrir leurs richesses. J’y ai trouvé pour vous, mon +aimée, quelques babioles qui m’ont semblé originales et que je vous prie +de vouloir bien accepter avec d’autres menus bibelots, glanés déjà à +votre intention, sur ma route; ce sera mon petit cadeau de Noël, qui +vous arrivera malheureusement un peu en retard, ce dont je vous prie +d’excuser un voyageur qui doit compter avec la distance. + +«Ah! cette fête de Noël, qu’elle eût été douce à célébrer avec vous!... +Quel joli réveillon nous aurions fait!... Et qu’elle me semblera lugubre +à passer solitairement, perdu dans le monde hostile de ces _Jaunes_ +parmi lesquels me voici appelé à vivre de longs mois... Oui, j’ai pour +la fête de Noël, en dehors de toute idée religieuse, une prédilection, +tant elle est liée à mes plus beaux souvenirs d’enfant. Comme vous +n’êtes pas très dévote, ce me semble, Linette, vous ne serez pas +scandalisée si je vous avoue que la vie a balayé--et je le regrette +fort--mes croyances juvéniles. Mais si mécréant que m’ait fait ma pensée +d’homme, il me reste un souvenir attendri de mes ferveurs d’antan. + +«J’ai été élevé dans la catholique Bretagne. Ma mère était une ardente +chrétienne, pratiquant rigoureusement sa religion et s’appliquant à nous +faire ce qu’elle était elle-même, la chère femme, qui nous jugeait à son +image. Alors elle avait bien façonné ma petite âme, ainsi qu’elle le +souhaitait! Durant la messe de minuit, comme je contemplais l’autel avec +mes yeux naïfs, attentif au mystère qui s’y accomplissait, l’oreille +caressée par les chants, le cœur bouleversé de tendresse pour ce Dieu +qu’on m’enseignait être rempli d’une infinie bonté à l’égard des +enfants!... Et ensuite, le retour dans la nuit glacée avec une pensée +pleine de rêve... Et le réveillon, combien modeste! qui pour nous était +une magnifique fête attendue depuis des semaines, où s’éclairaient tous +les visages, même les chères figures, un peu rudes, qui aujourd’hui ne +sont plus que poussière... + +«O Jacqueline, mon aimée, puissiez-vous ne sentir jamais ce que c’est de +songer à toutes ces choses mortes, quand on est seul, emporté au loin +par la force des choses, humble épave humaine... Que nous sommes +faibles, si énergique que soit notre vouloir! Les circonstances, œuvre +de l’incompréhensible puissance contre laquelle nous nous rebellons en +vain, font de nous de misérables jouets, ironiquement ballottés... + +«Jacqueline chérie, il faut que je vous dise au revoir, parce que je +sens venir une de ces heures mauvaises où, dans le secret de l’âme, le +courage défaille... Avant de vous connaître, il n’est personne au monde +à qui j’aurais fait un pareil aveu... Line, c’est le regret de vous qui +m’abat ce soir, tandis que je griffonne, devant le petit coin de ciel +étoilé qui se découpe dans mon sabord, pour essayer de me rapprocher un +peu de vous, en vous ouvrant ma pensée et mon cœur, tout pleins de votre +chère image... Et voici qu’en regardant le grand nombre de feuillets que +mon bavardage a noircis, je demeure confus, et j’hésite à vous envoyer +ce copieux journal... + +«Jamais une petite femme occupée comme vous l’êtes n’aura le temps de +lire tant de pages! Il me semble que je vous vois dans votre salon--si +j’osais, je dirais... notre salon--éparpillant sur vos genoux toutes ces +feuilles, avec une jolie moue d’effroi que je voudrais effacer sous mes +baisers, et murmurant: «Que ce silencieux est donc bavard quand il +écrit!...» + +«Jacqueline, si j’ai été indiscret, pardonnez-moi! Lisez, quand vous +n’aurez rien de mieux à faire, mon griffonnage de solitaire. + +«Soyez-moi très bonne et très indulgente, en songeant que je vous adore, +que mon seul avenir, mon seul bonheur, c’est vous! Écrivez-moi très +souvent, très longuement. Dites-moi ce que vous aimez, vous pensez, vous +souhaitez ou regrettez, afin que nos vies morales se mêlent jusqu’à +devenir une... Ah! comme j’ai, de votre âme, des curiosités folles! +Comme j’en voudrais connaître même les nuances, les reflets... + +«Adieu, Line. Je baise vos mains ainsi qu’un visiteur respectueux et +correct. Je baise vos lèvres, pas respectueusement du tout, mais avec +mon fervent amour, et vous supplie de ne pas m’oublier... + +«A vous, tout entier, + +votre PIERRE.» + + +Jacqueline laissa retomber la dernière feuille et ferma les yeux, +satisfaite. Vraiment, il était bien agréable d’être aimée ainsi! Et elle +eut un élan de gratitude vers celui qui lui donnait la charmante +sensation d’être la divinité précieuse d’un véritable culte. + +C’était, en somme, beaucoup de cette impression-là qui l’avait amenée à +accepter un mariage--futur!--avec Pierre Chartrans. Car elle ne +s’illusionnait pas à son sujet. Il ne réalisait en rien le type masculin +qui lui plaisait: un beau garçon très chic. Elle lui trouvait bien juste +l’aspect d’un homme du monde, l’air rude et un peu fruste, le front +barré d’un pli impérieux, de grands traits sévères, mais des yeux +charmants de rêveur tendre et passionné, inattendus dans ce visage de +lutteur... Peu causant... Facilement gauche dans un salon dès qu’il lui +fallait opérer quelque évolution sous les regards... + +Non, il ne lui avait pas plu du tout la première fois qu’elle l’avait +vu; et si elle avait accepté qu’il se présentât chez elle, c’est qu’elle +avait tout de suite remarqué quelle triomphante impression elle avait +faite sur lui, impression douce à son insatiable vanité. + +Puis, elle avait entendu des gens qui s’y connaissaient le déclarer un +«homme de haute valeur». On lui avait raconté certains actes d’un +courage presque téméraire, accomplis par ce sauvage garçon, en des +circonstances périlleuses de sa vie au loin... Et alors, elle avait été +très flattée de se sentir devenue toute-puissante sur un tel homme. Elle +lui avait pardonné sa modeste origine, son inélégance, son humeur trop +sérieuse; et, de bonne grâce, elle s’était laissé aimer, sans penser +qu’elle pût ainsi être conduite vers le mariage. Car Pierre Chartrans, +destiné à repartir en de lointaines missions, ne lui semblait devoir +être qu’un passant dans sa vie. + +Aussi, elle avait été stupéfaite quand, tout à coup, à Trouville, il lui +avait demandé de devenir sa femme; stupéfaite et effarée, nullement +séduite au premier abord. Puis, elle avait réfléchi; et comme, en fin de +compte, il ne s’agissait ni de mariage ni de départ immédiats, elle +s’était décidée à consentir, certaine d’être infiniment gâtée par +Chartrans, jouissant de penser que, grâce à sa protection, elle serait +désormais délivrée des soucis matériels qui lui paraissaient odieux; +contente aussi de lui faire plaisir, car elle aimait à donner. + +Et, peu à peu, elle avait été gagnée, dans la mesure où elle pouvait +l’être, par la flamme qui brûlait splendidement, allumée pour elle +seule. Jamais les brillants clubmen qui gravitaient, si nombreux, autour +d’elle ne lui avaient offert un semblable culte. Combien, d’ailleurs, +parmi eux, eussent pensé à un mariage avec une petite veuve sans +fortune, toute séduisante leur parût-elle? Ils la désiraient comme +maîtresse, non comme épouse, elle le savait à merveille. Donc, les +aventures ultra-conjugales ne la tentant pas--trop fertiles en mécomptes +de toute sorte,--la sagesse commandait d’accepter les fiançailles +offertes et d’attendre qu’un poste très avantageux, accordé à Pierre +Chartrans, rendît leur mariage possible. Mais cela, c’était l’avenir... +Et Jacqueline ne savait vivre que dans le présent. + +Toujours allongée confortablement sous sa couverture, elle rêvassait à +ce fiancé qui lui écrivait des lettres si différentes de celles qu’elle +avait coutume de recevoir. Elle le cherchait en ces pays exotiques qui +tentaient son humeur aventureuse et lui apparaissaient comme ces décors +d’opéra où figurent des personnages habillés de pittoresques costumes, +amusants pour l’œil. Et elle se voyait déjà dans cette foule bariolée, +créée par son imagination, sur le modèle des foules de théâtre dans +quelque pièce orientale... Elle pensait que ce serait très drôle de se +promener ainsi, en curieuse, sous la robuste protection d’un important +personnage qui l’adorerait et qu’elle aimerait... bien... + +Elle pensa: + +--Il va falloir que je lui réponde à ce cher garçon! + +Dans son ardent désir d’une prompte réponse, il lui avait envoyé les +jours de courrier. Elle constata que la première date marquée était si +proche, qu’elle devait écrire le jour même pour voir partir sa lettre; +et elle eut une moue de perplexité. + +--Aujourd’hui... c’est bien court! J’ai des tas de courses et de +visites... Sans compter, chez Adams, l’essayage de mon costume qui sera +long... Je vais tout juste griffonner un mot à Pierre pour qu’il ne soit +pas sans nouvelles... Par le prochain courrier, je lui enverrai le +volume demandé. Maintenant, il ne me reste plus qu’à me lever bien vite. + +Elle sonna de nouveau sa femme de chambre et attendit, sans impatience, +sa lettre à demi glissée sous l’oreiller. Ses doigts erraient sur les +feuilles où palpitait l’amour de son fiancé... Et son esprit était tout +au costume de drap qu’elle allait essayer à trois heures, et dont la +garniture n’était pas décidée. + + + + +III + + +Un après-midi, quelques jours plus tard. + +--Jacqueline, êtes-vous prête? + +Et Mme de Croissy, très blonde sous sa toque faite de violettes +veloutées, discrètement moulée par son costume tailleur, entra dans la +chambre de son amie qu’elle venait chercher, afin qu’elles fissent +ensemble des courses et une longue station, pour choix, chez leur +couturier. + +L’une comme l’autre, elles aimaient les chiffons seyants, les étoffes +d’un coloris harmonieux, les robes qui sont, en leur espèce, de vrais +chefs-d’œuvre. Mais chez Anne de Croissy, c’était pure jouissance +artistique, souci délicat d’être vêtue joliment pour satisfaire son +propre goût; car elle était, à un point rare, étrangère à toute vanité +féminine. + +D’une distinction de vraie grande dame, haute et svelte de taille, elle +portait, un peu rejetée en arrière, sa jolie tête aristocratique où +pensaient deux grands yeux, d’une eau bleu sombre, aisément tristes +comme la bouche expressive. + +Jacqueline l’avait connue trois ans plus tôt, à Dieppe; et, depuis lors, +elles se voyaient beaucoup, bien qu’elles fussent très différentes, +peut-être même parce qu’elles l’étaient. + +Jacqueline amusait Mme de Croissy comme l’eût fait une poupée vivante. +Cette créature élégante, mobile et spontanée, si inconsciente de son +unique souci d’elle-même, douée d’une rare séduction, et à laquelle il +ne fallait point abandonner son cœur, si l’on ne voulait fatalement +souffrir par sa légèreté, cet être, délicieusement futile, lui +paraissait distrayant à regarder vivre; et elle l’observait en grande +amie très sage, avec une curiosité indulgente où il entrait un peu de +dédain, beaucoup de mélancolie et de désenchantement. + +Toute jeune femme, Anne de Croissy avait perdu son premier-né. Elle +n’avait plus jamais été mère et, sans le dire, elle ne s’en consolait +pas. De plus, elle avait un mari très séduisant--qui n’usait guère de sa +séduction pour elle seule--si charmante qu’elle fût. Elle le savait, et, +trop fière pour se plaindre, elle en souffrait affreusement, car elle +avait fait un mariage d’amour et ne pouvait l’oublier. + +Mais de cela aussi, elle gardait le secret. Dédaigneuse des reproches, +récriminations ou révoltes, aux yeux de tous, elle vivait avec son mari +sur un pied de cordiale camaraderie... Lui, très galamment, voire même +tendrement empressé, car il l’aimait fort, malgré ses fugues en terre +étrangère... Elle, l’âme close, douloureuse sous une apparence de +sceptique détachement, saupoudré d’amertume; et, à travers sa vie +mondaine, se mouvant en spectatrice très intelligente, finement ironique +et sans illusions. + +A la voix de son amie, Jacqueline avait surgi du cabinet de toilette où +elle fourrageait dans le tiroir d’un chiffonnier. Les épaules nues sous +le ruban du cache-corset, son jupon de soie fleurie découvrant les pieds +encore chaussés des souliers d’appartement, elle évoquait la vision de +quelque provocante Arlequine. Avec une moue de confusion, elle regardait +Mme de Croissy: + +--Comment, c’est vous déjà? chérie. Je suis prête dans une minute. Je +n’ai plus que ma robe et mes bottines à mettre... Puis mon chapeau... Et +nous nous sauvons. Je suis fâchée de vous faire attendre, mais j’ai dû +écrire une lettre pressée! + +Et elle se pencha pour embrasser son amie. + +Anne eut un sourire. + +--Je sais... je comprends. Ne vous tourmentez pas, Line. Je me doutais +bien que je vous attendrais... Cela ne me dérange pas; je ne suis pas +pressée... + +--Annette, vous êtes un amour! Chauffez-vous... Là, dans la bergère, au +coin du feu, vous serez parfaitement. Il fait froid, n’est-ce pas? + +--Frais, tout au plus... Avec votre fourrure, vous auriez trop chaud... + +Son buste souple, appuyé sur les coussins de la bergère, la veste +détachée sur la blouse molle de soie blanche, Mme de Croissy suivait les +mouvements de Jacqueline qui, dédaigneuse du secours d’une femme de +chambre, achevait prestement de s’habiller. En quelques gestes précis et +adroits, elle avait revêtu sa tenue de promeneuse, chiffonné autour de +son cou la cravate de dentelle, piquée de menues épingles de perle que +fermait une large médaille d’or vierge, ouvragée avec une finesse +merveilleuse. + +--Line, que vous êtes vive à vous habiller! Je ne comprends pas que vous +puissiez jamais être en retard!... Oh! quelle broche originale, vous +avez là! Je ne vous la connaissais pas... + +--C’est Pierre Chartrans qui vient de me l’envoyer. + +--Votre fiancé... + +--Oui, mon fiancé... enfin... mon fiancé en expectative, répéta +distraitement Jacqueline occupée à soulever les ondulations moirées de +sa nuque. + +--Linette, il vous comble. Chaque bateau, à peu près, vous apporte une +nouvelle gâterie. + +Elle eut un sourire content. + +--Oh! c’est vrai qu’il est bien gentil pour moi! Justement, si j’étais +en retard, c’est que j’ai voulu lui écrire un mot pour le courrier, afin +de le remercier de cette broche... + +--Je vous assure, Jacqueline, qu’elle valait plus d’un mot, fit Mme de +Croissy, imperceptiblement railleuse. + +--Oh! ma chère, que voulez-vous, je suis incapable d’écrire des volumes +comme Pierre. Il est vrai que lui n’a rien d’autre à faire pour se +distraire! + +L’indéfinissable sourire, où il y avait tant de scepticisme et de +tristesse, souleva un peu les lèvres de Mme de Croissy. + +--Il vous écrit beaucoup? + +--Oh! oui!... C’est étonnant comme les hommes écrivent quand ils s’y +mettent! Enfin, je sais bien qu’il doit s’ennuyer fortement là-bas. +Regardez la grosseur de son dernier courrier... Là, dans l’enveloppe, +sous ma boîte à poudre... + +Anne devina ce que pouvaient enfermer les pages venues de si loin, car +elle avait lu certaines lettres de Pierre Chartrans, sur l’invitation +tendre de Jacqueline, très confiante avec elle; facilement indiscrète, +d’ailleurs, et peut-être point fâchée de se montrer en son personnage de +divinité. + +Alors, avec une instinctive pitié pour l’absent, elle demanda, et son +accent avait cette ironie voilée que ne discernait pas Jacqueline... + +--S’il vous écrit si longuement, petite Line, vous ne devez pas avoir le +loisir de lire ses lettres? + +--Oh! si, j’y arrive... Je m’y remets à plusieurs fois, voilà tout! Je +parcours l’ensemble, et puis je garde pour mes moments de liberté les +passages où il fait des réflexions de philosophe et de voyageur et +risque quelque description... + +--Ces passages-là vous tentent moins que les autres, avouez-le, Linette. + +--Que ceux où il me dit des choses douces? fit-elle, rieuse. Bien +sûr!... Je crois, Any, que vous sentiriez de même à ma place. + +--Hum... hum... Que sait-on? dit Mme de Croissy; et sa bouche prit une +étrange expression. Vous savez, moi, les paroles de romance, j’en suis +revenue, et je trouve que les descriptions et réflexions ont une saveur +très agréable... + +--Elles me passent par-dessus la tête, déclara gaiement Jacqueline. Mais +si les récits de voyage vous tentent, Any, je vais vous donner quelques +pages de la lettre de Pierre... Vous serez servie à souhait... Tenez... + +Elle prenait plusieurs feuillets et les tendait à Anne qui hésitait... + +--Mais, Jacqueline, je ne voudrais pas être indiscrète... envers votre +fiancé... + +--Oh! qu’est-ce que cela pourrait bien lui faire que vous lisiez ses +lettres, si je vous les donne?... D’ailleurs, je vous le répète, c’est +un article de revue que je vous offre. Lisez, sans scrupule, si cela +vous amuse, Anne chérie. Je mets mon chapeau pendant ce temps. + +Elle se détournait. Mme de Croissy prit la lettre. Volontiers, comme une +réparation, elle eût effleuré d’un baiser pieux les pauvres lignes +venues follement, toutes pleines d’amour, se heurter à une âme close. +Parce qu’elle avait souffert infiniment par le cœur, elle était +compatissante et devinait beaucoup... + +Elle lut, pendant que Jacqueline arrangeait ses cheveux, sous son +chapeau. + + +Mardi... Sur le _Song-Hoï_. + +«... J’ai donc laissé la côte derrière moi; et me voici m’enfonçant en +pays chinois sur la jonque qui doit me transporter jusqu’au point d’où, +par étapes pédestres, je m’acheminerai vers le but terminal de mon +voyage. Line aimée, vous ne me trouverez pas lâche, n’est-ce pas, si, +bien bas, je vous confie que, de toute mon âme, je voudrais être déjà +sur le chemin du retour, pouvoir me dire que chaque jour qui meurt me +rapproche de vous... + +«Parfois, de me voir si loin transplanté, il me prend la terreur d’avoir +rêvé que vous vous étiez promise à moi, que mon cher avenir, c’était +vous. Alors, ma Jacqueline, pour me prouver que ce bonheur inouï m’a été +donné vraiment, je ressuscite les souvenirs précieux que vous m’avez mis +dans l’âme. Et par la tension de toute ma volonté, par la grâce de mon +amour qui illumine splendidement ma pensée, j’arrive, ma bien-aimée, à +vous évoquer vivante, telle que vous étiez près de moi... Ne vous moquez +pas... Je sais, à merveille, la couleur de toutes les robes que je vous +ai vues, comme je me rappelle vos bijoux préférés, surtout cette bague +d’opale qui semblait une goutte d’eau de mer sur votre doigt... Comme je +me souviens de certains plis, de certaines lumières d’or roux dans vos +cheveux bruns... + +«Ah! Jacqueline, comment vous êtes-vous ainsi emparée de moi!... + +«Je vous écris sur ma jonque qui avance lentement dans un pays désolé, à +travers des récifs si pressés que, par instants, je regarde, stupéfait, +mes marins qui ont la prétention de faire passer notre bâtiment dans de +minuscules couloirs, hérissés de rochers où l’eau bouillonne +furieusement... Nous passons, cependant. Nous escaladons rapide sur +rapide, avec l’aide de pauvres diables qui nous halent du haut des +mamelons bordant les rives. A voir peiner ainsi ces misérables, il me +prend une honte de mon inaction sur la jonque qui est, pour le moment, +tout mon domaine... Un domaine où je me tiens bien juste debout. Dans le +sens de la longueur, j’ai plus d’espace, grâce au ciel. Et puis, de +quelle rutilante couleur est ma maison flottante, faite de poutres tant +bien que mal équarries, mais sculptée, agrémentée de fleurs et oiseaux +bizarres, de sentences écrites en caractères dorés!... + +«Et ainsi, je vais..., je vais, regardant, notant comme un voyageur +consciencieux, prenant force _instantanés_... Je rêvasse aussi et +j’échafaude des plans d’avenir dont vous êtes la joie... Je gourmande +mon équipage qui n’en peut mais, quand les lenteurs de la route +m’exaspèrent... Ah! que partout la vie se retrouve pareille à elle-même, +obligeant les uns à peiner pour que l’effort soit épargné à d’autres!... +Ils ne sont pas socialistes, mes rameurs jaunes, mes coolies... A les +voir accepter, docilement, en toute simplicité, leur existence de bêtes +de somme, il me prend des curiosités,--impossibles à satisfaire!--de +pénétrer le mystère de ces cerveaux, de ces âmes qui me demeureront +incompréhensibles et fermées... + +«J’ai le loisir de philosopher pendant toutes ces heures de long voyage. +Mais dans quelques jours vont commencer les rudes pérégrinations +pédestres; et, à mon tour, je devrai, tout comme mes coolies, connaître +les âpres chemins. Je crois que cette existence active sera meilleure à +ma santé morale que les loisirs forcés dus à ma navigation... + +«J’avais la tentation de glisser, dans le courrier que je vous envoie +aujourd’hui, quelques _photos_ prises au passage, pour que votre cher +regard se pose sur des paysages contemplés avec votre souvenir, si +vivant en moi que, sur cette terre inconnue, je _voyais_ vraiment votre +délicieuse silhouette de Parisienne. + +«Et puis, en regardant ces images d’un pays morne, aride, où de rares +cabanes s’échelonnent misérablement, j’ai pensé qu’elles ne valaient pas +la peine de s’en aller vers vous...» + +La voix de Jacqueline s’éleva très gaie: + +--Any, comme vous avez l’air sérieux!... Elles vous amusent donc pour de +bon, ces histoires d’explorateur?... Heureusement, Pierre se doute bien +que, moi, je ne les goûte guère, et il ne m’en sature pas. Il ne pense +qu’à m’être agréable, il m’aime tant, le pauvre garçon. + +Une expression pensive dans ses yeux d’eau bleue, Anne interrogea: + +--Et vous, Jacqueline, vous l’aimez? + +Elle, qui mettait avec art sa voilette, dit, arrangeant un pli du tulle: + +--Mais oui, je l’aime... naturellement!... + +--Parce qu’il vous adore, n’est-ce pas? + +--Oh! c’est vrai... J’adore être adorée!... Pour moi, c’est ça l’amour. + +Les yeux de Mme de Croissy gardaient le même regard profond. + +--Vous pensez ainsi, réellement, Linette? Alors, je comprends pourquoi +vous évoluez à travers les convoitises et les admirations--même très... +expressives!...--comme une salamandre au milieu des flammes... C’est une +grande force de savoir garder son cœur... + +--Cela permet de beaucoup plus s’amuser dans la vie! + +--Vous vous y amusez? + +--Mais... plutôt!... Évidemment, il y a des moments désagréables... Par +exemple, quand on a trop vite dépensé son revenu!... Vous ne connaissez +pas cela, vous, femme fortunée. + +--J’ignore cet ennui-là, il est vrai... Mais j’en ai éprouvé tant +d’autres!... Alors, Line, dites-moi, vous n’avez jamais adoré personne? + +--Adoré... comme dans les romans?... à en perdre la tête?... Eh bien, +non... Je ne crois pas... + +Soudain immobile, les reflets du foyer baignant son charmant visage, +elle réfléchissait, les prunelles songeuses,--ces prunelles au regard si +vite caressant, dont le seul souvenir bouleversait de désir Pierre +Chartrans, là-bas, en Indo-Chine... + +Lentement, d’un ton sage, elle continuait: + +--Non, en vérité, il n’y a pas d’homme qui m’ait rendue stupidement +amoureuse!... J’aimais bien mon mari... comme j’aime Pierre... Mais il +était si raisonnable, si savant, que je n’avais aucune tentation de +faire avec lui de jolies sottises!... + +--Ah! très bien, dit Anne amusée. + +--Ce qui m’enchantait avec ce pauvre Robert, c’était justement de le +voir, lui, un homme supérieur, comme tous disaient, amoureux fou de +moi... Ah! c’était charmant, ça... Je ne demande rien d’autre à Pierre +qui, lui aussi, est couramment qualifié d’«homme supérieur»... Comment +moi, qui suis si «inférieure», ai-je toujours ainsi la chance de plaire +à des individus remarquables?... C’est très drôle... + +--Probablement, les individus remarquables, comme vous dites, aiment +plus encore que les simples mortels, les femmes... vraiment femmes... Et +vous l’êtes à souhait, petite... Seulement, prenez garde... Vous défiez +le dieu Amour, il se vengera! + +--Vous croyez que je m’éprendrai d’une passion malheureuse pour Pierre? + +Avec une moue incrédule et gamine, elle regardait son amie. + +--Pour Pierre Chartrans ou pour un autre. + +Tranquille, elle fit: + +--Oh! je ne crois pas... si la chose devait être, elle serait déjà +arrivée. Maintenant, je suis une femme rassise,... à mon âge!... + +Campée sur une chaise basse, devant le feu, elle boutonnait ses +bottines, et sa jupe relevée découvrait une jambe de petite nymphe, sous +le bas de soie et les vaporeux plissés du jupon à fleurs. + +--Je réfléchis beaucoup sans en avoir l’air, vous savez, Any!... C’est +pourquoi j’ai si bien compris que, dans une liaison, je trouverais, en +somme, surtout des ennuis et des risques... Aussi...--j’espère que je ne +vais pas vous scandaliser, ma chérie...--je reste dans les sentiers de +la vertu, non par vertu, je l’avoue... mais tout bonnement parce que +j’ai peur de patauger, de désagréable façon, dans les chemins d’à côté, +que je regarde avec beaucoup de méfiance... Peut-être est-ce que nul +beau cavalier n’a su encore me persuader qu’ils étaient enchanteurs! + +--Peut-être... en effet... + +--Sincèrement, je ne crois pas qu’il existe beaucoup d’hommes valant la +peine que nous nous lancions, en leur honneur, dans les aventures... +Seulement, je ne le dis pas, comme je le pense, à mes adorateurs; +histoire de les stimuler et de les tenir en main, je ne leur déclare pas +qu’ils n’ont rien à espérer, d’autant que cela m’amuse follement de les +voir tout frétillants d’une inutile attente... Le plus sage, voyez-vous, +c’est bien d’épouser ce bon Pierre. Au moins, avec lui, je n’aurai plus +qu’à me laisser vivre. + +Le dernier bouton de ses bottines était attaché. Elle laissa retomber sa +jupe et se mit debout, frappant le tapis de ses pieds menus pour les +bien installer dans leur étui luisant. + +Mme de Croissy interrogea encore: + +--Line, une fois mariée, continuerez-vous à vous faire faire une cour +«serrée»? + +--Oh! mais... bien entendu!... Any, vous prétendez me connaître et vous +m’adressez une pareille question?... Je le confesse, j’ai besoin, autour +de moi, d’êtres--d’êtres masculins--que je tienne en éveil, qui me +désirent avec une ardeur... aiguë et me disent ainsi que je suis encore +une petite bonne femme séduisante, malgré les années qui se succèdent... +hélas! + +--Et il ne vous suffirait pas que Pierre Chartrans fût seul à vous dire +pareille chose? + +--Oh non! pas du tout!... D’autant qu’il ne s’y connaît pas autrement. +Il est, je vous l’ai dit, comme Robert l’était, un garçon plutôt +austère, mais sentimental!!! Ah! chérie, qu’il est donc sentimental!... +d’une façon écrasante! Chaque fois qu’après avoir lu une lettre de lui, +j’attrape ma plume pour lui répondre, je me sens misérablement incapable +de me montrer à la hauteur. Je vous assure, Anne, que c’est très +difficile d’écrire des choses tendres à un homme qui est si loin et +qu’on n’a pas vu depuis des semaines... Sans compter que mes lettres +mettent un temps considérable à lui arriver... Je ne suis pas de force à +faire du sentiment en conserve. Il me faut le présent! + +--Ou mieux la présence... n’est-ce pas? Linette... Comment un mariage +avec un être si différent de vous ne vous effraie-t-il pas? + +--Chérie, je fais un placement de tout repos, je vous l’ai dit. C’est +pourquoi je me suis décidée et j’ai décidé père, qui bondissait à la +seule idée que je pouvais partir en Chine... + +--Vous ne partirez pas? + +--Oh! j’espère bien que si!... C’est un voyage qui m’amuserait tant! + +--Mais il ne s’agit pas d’un voyage seulement... + +--Oh! si je m’ennuyais en Chine, Pierre me ramènerait... + +--Je croyais que sa carrière était au loin. + +--Bah! il y a toujours moyen de s’arranger! + +Sincèrement, elle n’en doutait pas, ayant des volontés d’enfant gâtée et +de femme libre de suivre toujours son désir ou son caprice. + +--Alors vous allez partir le rejoindre dès qu’il vous appellera?... + +Il y avait un doute dans la pensée comme dans la voix d’Anne de Croissy. + +--Certainement, je partirai!... Mais ce ne sera pas encore tout de +suite. Chartrans est dans un pays sauvage, sur la frontière de Chine, et +il ne veut pas que j’y aille. Je vous avoue que, pour ma part, j’aime +autant faire mes débuts dans une région plus civilisée. D’autant que, en +ces conditions, père mettrait toute sorte d’entraves à mon départ. Il +veut me garder à Paris, et, pour m’effrayer, il me dit qu’en Orient je +m’ennuierai, que les Chinois m’assassineront, qu’il mourra en mon +absence, etc., etc.; des choses lamentables qui me fendent l’âme et font +chavirer ma belle ardeur. Enfin, par bonheur, ce n’est pas encore le +moment de me mettre en route... Alors, il est inutile de me préoccuper +de l’avenir. Je verrai bien quand il faudra me décider pour de bon! + +--Oui, vous verrez alors, dit Mme de Croissy d’un indéfinissable accent. +Vous êtes prête? Jacqueline. + +--Toute prête. Nous allons choisir de jolies choses, n’est-ce pas?... +Quitte à m’endetter, je veux me faire faire quelque chose de très chic +pour le bal de votre belle-sœur, Any. Ah! que je prenne mon mot à Pierre +afin de le mettre à la poste. + +--Line, votre robe entraîne une carte. + +Mme Nozales se pencha et releva le carton que balayait le frôlement +soyeux de sa jupe. + +--Ah! c’est un groupe qu’un des camarades de Pierre a fait, et qu’il +m’envoie pour que je connaisse sa maison. Voulez-vous voir? Lui est le +premier, à gauche. + +Anne prit la photographie. Vaguement, elle regarda la demeure exotique; +elle contemplait la haute silhouette, robuste et carrée, le visage +énergique qu’une ombre durcissait sous le casque de toile blanche. Mais +il y avait un sourire très bon sur la bouche, et les yeux rêvaient... + +--Vous ne le trouvez pas beau? jeta alertement Jacqueline. Moi non +plus... Enfin, il a de grandes qualités... Et puis, il est si épris +qu’il en est touchant... + +--C’est pour cela, Line, qu’il ne faudra pas lui faire de mal... + +--Any, quelle idée!... Mais j’ai l’intention de ne lui faire que du +bien... Je serai si charmante pour lui qu’il en perdra la tête de joie. +Rendez-moi son portrait, il aura glissé de l’enveloppe quand, avant de +m’habiller, j’ai encore lu un bout de sa lettre. Le reste sera pour ce +soir quand je rentrerai. + +Mme de Croissy lui tendit le carton. Vive, sans s’attarder à le +regarder, elle le glissa avec la lettre, sous sa boîte à poudre. Puis, +se tournant vers son amie, elle lança, très gaie: + +--Chère, me voici toute à vous. Allons choisir de belles choses! + + + + +IV + + +Le rideau s’abaissait sur le second acte d’_Henry VIII_. + +Aussitôt les lustres flambèrent dans la salle qu’emplissait +instantanément le brouhaha de l’entr’acte. Des portes battirent. A +l’orchestre, la phalange des habits noirs s’ébranla et se clairsema. Les +lorgnettes s’attachèrent aux loges qui, cependant, se disaient en grand +nombre. + +Mme de Croissy, ayant quitté sa place, s’assit dans le salon minuscule. +Debout près d’elle, devant la glace, Jacqueline redressait un pli dans +les dentelles de son corsage, très décolleté, qu’un ruban pailleté +retenait sur des épaules justement célèbres. Autour d’elle se groupèrent +tout de suite les hôtes masculins de la loge et les visiteurs que +l’entr’acte amenait, pour présenter leurs hommages à Mme de Croissy et à +son amie. + +En revanche, Roger de Croissy avait disparu, sous couleur d’aller +remplir des devoirs de politesse;--en vérité, à cette fin d’une brève +incursion au foyer des ballerines, où il était un familier. + +D’un geste distrait, Mme de Croissy tourmentait les plumes de son +éventail, et, sans doute, sa pensée était bien étrangère aux propos qui +se croisaient autour d’elle, car elle eut un imperceptible +tressaillement quand quelqu’un lui demanda: + +--Irez-vous à la soirée musicale des de Monti? madame. On en annonce des +merveilles. + +--Je sais... Mais je ne jouirai pas de ces merveilles, je serai à Venise +à ce moment-là. + +--Comment, à Venise? s’exclama, stupéfaite, Jacqueline qui avait saisi +au vol les paroles de son amie. Any, vous allez à Venise?... C’est +vrai?... + +Mme de Croissy sourit un peu. + +--Très vrai; depuis hier, la chose est décidée. Mon père, le +collectionneur fanatique, désirait y aller voir je ne sais quels +tableaux précieux qui vont être mis en vente; et comme ma mère +s’inquiétait qu’il partît seul, j’ai offert de l’accompagner, puisque sa +mauvaise santé la retient elle-même à Paris. + +--Votre mari part aussi? + +Elle n’eut pas plutôt dit cela, étourdiment, qu’elle le regretta. Un +fugitif pli d’amertume avait, une seconde, souligné la bouche de Mme de +Croissy. + +--Roger est beaucoup trop parisien pour quitter l’asphalte des +boulevards... Je l’y abandonne sans scrupule, sachant tout le charme +qu’il y trouve. + +--Vous resterez partie longtemps? + +--Une petite quinzaine au plus. + +--Oh! Anne, ma chère, que vous êtes heureuse! Que je voudrais être à +votre place! + +--Elle est, en effet, très enviable, dit Mme de Croissy avec un petit +rire bref. Jacqueline, si le voyage vous tente, venez avec nous. Je sais +que Lili d’Entraigues et son mari, que les Armington sont en ce moment à +Venise, nous ferons tous ensemble des parties en gondole tandis que mon +père étudiera ses tableaux... Ce sera charmant! + +--Anne, ne me tentez pas! Je n’ai aucune force pour résister aux +tentations!... + +Tout bas, Roger de Croissy, qui rentrait et avait entendu, lui murmura: + +--Je vous en supplie, prouvez-le-moi. + +Les lèvres de Jacqueline eurent une malicieuse expression; et elle +riposta du même ton assourdi, protégée par le vol scintillant de son +éventail: + +--Mon cher ami, en ce qui vous concerne, je ne connais pas du tout la +tentation. Il y a beau temps que je vous l’ai dit... + +Il n’insista pas; d’abord parce qu’ils étaient trop entourés; et, +ensuite, parce que l’expérience lui avait appris ce que le badinage de +la réponse voilait de vérité. + +Il trouvait Jacqueline Nozales savoureuse à souhait, et il le lui eût +prouvé volontiers, car il ne se contentait pas des adorations +platoniques. Mais sa grande connaissance des femmes lui avait bientôt +révélé que Jacqueline ne goûtait que celles-là, à son endroit du moins. +Depuis lors, ils étaient seulement bons amis, sur un pied de galante +escarmouche; elle, coquette; lui, tenace en son désir, espérant toujours +avoir son heure--parce qu’il ne croyait pas à la vertu de Mme Nozales. + +Adossé au mur de la loge, il demanda à sa femme, près de qui Jacqueline +s’était assise: + +--Peut-on savoir à quel propos, Anne, vous prétendiez induire Mme +Nozales en tentation? + +--Je lui disais qu’elle devrait venir en Italie avec moi. Ce serait une +bonne œuvre. Elle m’empêcherait de me trouver bien seule quand mon père +sera absorbé par les musées. + +--Très bonne idée! Accueillez-la, madame, si vous n’avez pas, comme moi, +l’horreur des voyages. + +--Tant d’horreur que cela?... Alors, vous ne viendriez pas nous +retrouver à Venise, pour y flâner en gondole?... + +Elle lui souriait, laissant luire ses dents entre les lèvres humides. +Ainsi, elle était la séduction même. Pourtant, en toute sincérité, il +lui était fort égal que Roger de Croissy vînt ou non en Italie. + +Il se pencha vers elle, profitant de ce que sa femme causait: + +--Si vous me demandez de venir, j’irai. + +Mais elle secoua la tête. Sa bouche avait, de nouveau, cette expression +caressante et railleuse qui avait affolé même des hommes très sages. + +--Je ne vous le demande pas du tout. Je déteste que les gens fassent des +sacrifices pour moi car alors ils deviennent insupportables, se croyant +toute sorte de droits! + +Sans cérémonie, elle se détourna et se remit à bavarder capricieusement. +Mais une sonnerie retentissait. Les visiteurs prirent congé. Dans la +loge, il resta seulement Paul Dalais, le sculpteur, un vieil ami d’Anne +de Croissy,--son oncle, le baron de Vergnes,--tous deux ses invités, ce +soir-là, et Roger de Croissy, qui s’assit derrière le fauteuil de +Jacqueline. Dans un bruissement de soie, elle revenait prendre sa place, +auprès de son amie, souple et svelte délicieusement, dans la gaine +étincelante de sa robe de tulle, perlée en couleur d’émeraude. + +L’orchestre préluda. De nouveau sonna le heurt des portes qui +retombaient. Les habits noirs vinrent combler les vides dans les +fauteuils désertés. Le rideau se relevait. + +Jacqueline, distraitement, regarda la scène. Elle ne se souciait pas du +tout des malheurs de Catherine d’Aragon, et la musique--ce soir-là--ne +lui semblait bonne qu’à bercer sa songerie. Sa pensée se prit à +vagabonder et, soudain, s’attacha à cette excursion à Venise qu’elle se +mettait à désirer comme une enfant gâtée veut un jouet amusant. Au ton +d’Anne de Croissy, elle avait deviné que la proposition, ainsi jetée par +hasard, deviendrait sérieuse si elle le souhaitait... Et, tout à coup, +elle le souhaitait avec une ardeur juvénile, parce que toute distraction +avait pour elle un irrésistible attrait. Que Mme de Croissy lui reparlât +de ce voyage, et elle partait ravie. + +Une seule difficulté... La question financière. Tout de suite, elle y +pensait, instruite par l’expérience. Son amie voyageait avec le luxe +d’une femme très fortunée; et c’est ainsi, d’ailleurs, qu’elle-même +comprenait les pérégrinations... Seulement, il lui fallait les capitaux +nécessaires à une petite fugue de ce genre... + +D’un insensible mouvement des lèvres, elle marmotta, tandis qu’Henri +VIII exhalait une déclaration passionnée: + +--Bah! si Any m’offre de partir, je trouverai bien moyen de pouvoir le +faire... + +Comme un battement d’aile, son éventail effleurait les corolles blanches +des larges narcisses au cœur d’or qui se mouraient sur sa chair de fleur +vivante. La tête un peu penchée, elle semblait absorbée toute par le +charme de la musique, alors qu’elle se perdait en des calculs +approximatifs que son imagination simplifiait pour la satisfaire. + +--Je ne savais pas que vous aimiez si fort les opéras, madame, lui +murmura Roger de Croissy, incliné un peu vers les épaules dont le parfum +le grisait. + +Elle tressaillit, arrachée à ses combinaisons; et, l’air convaincu, elle +riposta, tournant à demi la tête vers lui: + +--C’est vrai, j’adore le Saint-Saëns. + +Puis elle regarda de nouveau vers la scène, indifférente, semblait-il, à +sa présence; en réalité, ravie de le sentir, derrière elle, frémissant +de l’obscur désir qu’elle savourait comme l’hommage le plus vrai offert +à sa beauté de femme. Et elle parut aussi attentive à l’harmonie du +poème musical que l’était sincèrement Anne de Croissy. + +Celle-ci, immobile, les mains à demi jointes sur la soie blanche de sa +robe, écoutait, avec des prunelles songeuses, tout son être vibrant sous +la plainte de la musique qui chantait, maintenant, l’agonie d’une âme +torturée. Le drame, joué là, en grande pompe, sur ces planches, est-ce +qu’en l’intimité de son cœur, elle-même ne l’avait pas vécu? Comme cette +pauvre reine,--une femme, après tout,--elle avait connu l’angoisse de la +trahison et de l’abandon. Elle aussi avait été dépouillée de ce qui +était son bonheur par le caprice d’un homme que, dans le secret de son +cœur, elle ne pouvait se guérir d’aimer. Mais cela, du moins, personne +n’en savait rien... Pas même lui, puisque, par la grâce de sa fière +volonté, elle arrivait à lui dérober complètement sa vie intérieure, à +ne pas même lui laisser soupçonner qu’elle connaissait ses faciles et +successives trahisons. + +Avec une tension de pensée presque douloureuse, elle suivait le duel +tragique chanté là, devant elle... Mais elle songeait, sceptique, que +l’on ne meurt pas des déceptions d’amour, comme la reine délaissée +allait en donner le spectacle. Une femme peut, avec un cœur désenchanté +jusqu’au désespoir, remplir très correctement son personnage de +mondaine, faire autant de visites qu’il est nécessaire, figurer en des +fêtes de toute sorte, écouter un opéra qui éveille en elle un écho +poignant sans que l’expression de son visage la trahisse. Elle peut +supporter que, près d’elle, l’homme à qui tout son être appartient soit +occupé d’une autre femme qu’il rêve de tenir défaillante sous son +baiser... + +Et, après tout, n’était-ce pas là ce que souhaitaient tous les hommes +qui approchaient Jacqueline?... Ce que pensait peut-être, en ce moment, +le sculpteur qui, dans l’ombre de la loge, observait hardiment les +lignes onduleuses et parfaites de son corps de femme, révélées par la +robe souple... + +Brusquement, Anne songea à l’absent, bien loin en Chine, au pauvre +diable de fiancé dont le trésor était si peu gardé... Ah! il méritait +plus que la jolie créature qui savait si bien prendre les cœurs pour +s’en faire des jouets!... + +Encore une fois, Roger de Croissy se penchait vers elle, lui murmurant +un mot qu’Anne ne pouvait entendre. Elle eut un sourd tressaillement, et +ses doigts se crispèrent une seconde sur son éventail. Alors, irritée +contre elle-même, elle fit un léger mouvement pour ne plus voir que la +scène... + +A l’entr’acte suivant, apparut le père de Jacqueline, qui venait pour la +ramener. M. Sourdis était un homme d’une soixantaine d’années qui, veuf +après de brèves années de mariage,--et fort charmeur,--avait +discrètement, mais largement vécu en garçon. Ce qui ne l’avait pas +empêché de devenir, avec le temps, un sage selon l’expérience, dont les +femmes goûtaient la galante courtoisie et les hommes le commerce sûr. +Mme de Croissy, aimait l’indulgence,--bien sceptique,--de sa bonté très +vraie, la finesse humoristique de sa causerie, la tendresse dont il +entourait sa fille. + +Aussi son accueil eut-il pour lui une grâce amicale qu’elle ne +prodiguait pas; et, tout de suite, ils se mirent à causer. Soudain, elle +demanda: + +--Que diriez-vous de me voir entraîner Jacqueline à Venise pour une +douzaine de jours? + +--Si je ne croyais que vous plaisantez, chère madame, je vous +demanderais de ne pas tenter ma faible Jacqueline... + +--Mais je ne plaisante pas du tout! + +Elle lui expliquait les choses, paraissant charmée par ce voyage à +Venise. Ce qu’elle ne disait pas, c’est que son départ lui serait une +délivrance car, peut-être, il l’aiderait à oublier une nouvelle intrigue +de son mari dont le hasard venait de lui apporter la révélation. En +Italie, elle serait distraite d’elle-même; et si Jacqueline +l’accompagnait, elle échapperait à la redoutable solitude qui lui +permettait de trop penser... + +--Chère madame, tout cela me paraît charmant, mais pas très raisonnable +pour Jacqueline... + +--Oh! père, ça ne fait rien, du moment que c’est amusant! lança +Jacqueline, si spontanément que tous se mirent à rire. Anne, nous +recauserons de Venise, n’est-ce pas? + +--Entendu, dit la jeune femme, effleurant de son éventail la joue rosée +de son amie. + +L’imagination de Jacqueline était déjà si éprise de cette perspective de +voyage que, rentrée chez elle, avec peine, elle put retrouver quelque +attention pour lire son courrier d’Asie, arrivé le même soir. Sa pensée +fuyait encore vers Venise, tandis que, dévêtue sous le long peignoir de +laine blanche, appuyée aux coussins de sa chaise-longue devant la +flambée du feu, elle parcourait les feuilles imprégnées de l’odeur des +choses de Chine. + + +Mardi. + +«Chérie, enfin vos lettres m’ont rejoint... Enfin!... Vous dirai-je +combien de fois je les ai lues, relues, y cherchant, non pas seulement +votre cœur, votre pensée, mais même votre parfum qui flottait +encore,--bien fugitif, hélas,--sur le papier venu de si loin, pour +apporter un instant à votre ami l’illusion bénie que vous étiez près de +lui invisible, le réconfortant par vos affectueuses paroles, le mêlant à +votre vie par vos chers récits... + +«Il me semblait, parfois, vous entendre en les lisant, tant je devinais +le son qu’aurait eu votre voix pour certaines phrases, tant je voyais le +sourire ou la jolie moue qui les aurait accompagnées. Maintenant vos +précieuses lignes, ma Jacqueline, sont glissées dans mon portefeuille +avec votre image qui ne me quitte pas... Et consciencieusement, je +m’installe dans mon _home_ nouveau. + +«Car me voici arrivé à destination. Mais après quelle laborieuse fin de +voyage!... Nous avons grimpé, quelquefois à pic, puis redescendu des +pentes vertigineuses à travers des rocs qui s’éboulaient... Et penser, +Linette chérie, qu’un moment, j’ai songé à vous emmener!... J’ai +successivement été grillé par un soleil implacable et transpercé par des +averses qui semblaient ne devoir jamais s’arrêter... J’ai campé dans des +auberges immondes... et encore, quand j’en trouvais... J’ai cheminé +pédestrement par des routes pareilles à des bourbiers, tout comme les +coolies qui portaient mes innombrables bagages: lit, tente, batterie de +cuisine, baromètre, jumelles photographiques, etc., etc. Imaginez un +déménagement en marche. + +«Aussi, madame, vous n’auriez, sans doute, plus osé reconnaître votre +fiancé dans le voyageur qu’avaient fait plusieurs jours d’une pareille +existence. Je n’avais pas de miroir pour contempler mon image, mais je +voyais mes compagnons de route... Ils avaient l’air de bandits... + +«C’est pourquoi, quand, notre exode achevé, le moment est arrivé +d’accomplir une entrée solennelle dans la ville, j’ai revêtu mon plus +beau costume... Il était de flanelle blanche, de telle sorte que je vous +aurais produit l’effet de quelque joueur de tennis. Mes camarades, +également, avaient exhibé leur tenue d’Européens très civilisés... +J’imagine qu’en dépit de nos efforts vous ne nous auriez pas trouvé +l’air de gentlemen très chics. Mais les badauds chinois étaient moins +difficiles que vous, madame, et ils se pressaient pour nous contempler, +tout comme si nous eussions été des êtres rares. J’allais en tête, juché +sur ma chaise que balançaient mes porteurs, et j’honorais de regards +bienveillants et dignes cette foule qui avait l’air animée de sentiments +parfaits à notre égard. Avec une bonne dose de candeur à notre actif, +nous eussions pu croire que tous ces Jaunes étaient nos dévoués +admirateurs et serviteurs... Seulement, il y a beau temps que je ne suis +plus candide... + +«Donc, suivi de la majestueuse file de mes caisses et bagages de toute +sorte, je me suis acheminé vers le soi-disant palais qui m’était offert +comme gîte par le vice-roi. Et ainsi, il m’a été donné de contempler +sans retard la ville qui devient ma résidence. Ah! cette ville!... Ma +Linette, de quel œil de dégoût et de curiosité, vous la regarderiez!... +Le fleuve la traverse, bordé de bouges qui émergent de marécages. De ces +marécages, vous avez, tout à coup, la surprise de voir jaillir aussi la +silhouette d’une pagode, de quelque somptueux palais; car, en cette cité +chinoise, chacun dresse sa demeure où il en a fantaisie; des demeures +aux façades ouvragées, sculptées, peintes d’éclatantes couleurs, +chamarrées de dessins fantastiques. + +«A l’intérieur de la ville, un dédale de rues. L’une d’elles est la +_grande rue_, parce qu’elle renferme les plus beaux magasins de +l’endroit. Là se débitent les comestibles chinois: biches de mer, cornes +et jarrets de cerf, nids d’hirondelles... Après les rues, des ruelles +hideuses, encombrées de détritus sans nom... + +«Mon palais, puisque palais il y a, est digne de la ville où il se +dresse. Heureusement mon mobilier était arrivé en même temps que moi, +avec tout ce qu’il comporte de bibelots de première nécessité. De la +sorte, j’ai pu avoir tout de suite mon nid européen dans ce logis +exotique, lamentablement délabré. Mes camarades ont suivi mon exemple. +Nous nous sommes comportés comme d’excellentes femmes de ménage; nous +avons installé, fait frotter, nettoyé, expulsé de notre mieux reptiles, +rats, oiseaux, tous ayant fait leur domaine de cette demeure +princière... Toutefois, ma chambre rappelle encore plus que de raison la +sommaire installation des infortunés qui viennent de changer leur +domicile. Le mobilier en est composé de façon comique. Mais, patience, +tout cela va s’organiser; je tiens à ce que mon _home_ particulier +s’embellisse autant que les moyens me le permettront, puisque ma chambre +est une chapelle qui vous est consacrée, ma bien-aimée. + +«En place d’honneur, j’y ai placé l’adorable portrait que Nadar a fait +de vous, juste avant mon départ. Cette Jacqueline-là, c’est pourtant la +brillante mondaine qui m’effarouche terriblement... Ce qui n’empêche que +je suis très fier de vous voir si élégante et fine dans le satin de +votre robe, sous le frôlement de vos dentelles, ayant un air de jeune +souveraine, de par la jolie pose de votre tête, un brin rejetée en +arrière, comme pour regarder le monde de plus haut,--ou pour tendre vos +lèvres à votre ami... Chérie, vous me permettez cette illusion, +dites?... + +«Et maintenant, ne vous moquez pas, parce que, sur ma table de travail, +dans le petit paravent de cuir emporté de France, j’ai toute la série +des Jacqueline que vous m’avez généreusement données ou que je vous ai +volées sans scrupule... Une Jacqueline rieuse qui joue au tennis et +ressemble à une gamine, avec sa robe un peu courte... Une autre, presque +grave, en revanche, avec de beaux yeux qui rêvent, un livre sur les +genoux, assise devant la mer... Un souvenir de Trouville, ce +portrait-là, vous rappelez-vous?... Et encore une coquette Jacqueline, +en tenue de visite, qui sourit, la bouche moqueuse, enroulée dans son +boa, sachant bien tout ce qu’elle fait désirer, et ne donne pas... + +«Chère, quand je regarde cette Jacqueline-là--écoutez mon humble +confession--je me sens devenir jaloux, atrocement jaloux, à en crier +d’angoisse, de tous ces hommes qui vous voient ainsi, dans le monde, qui +vivent près de vous, qui respirent votre beauté, votre grâce, votre +parfum, qui vous trouvent, comme moi, l’incomparable petite fée dont +tous rêvent de posséder l’amour... Ah! Jacqueline, ne soyez pas trop +coquette... Je ne dis pas, «ne soyez pas coquette!...» car alors vous ne +seriez plus _vous_... Mais j’ai votre promesse... Vous demeurerez, +pendant l’absence, ma fidèle et aimante fiancée?... Ah! cette promesse, +elle est mon viatique pour résister à l’exil accepté pour vous. + +«Jacqueline, répétez-moi dans vos lettres que vous êtes mienne; et, je +vous en supplie, faites-les très longues... Je suis tellement avide de +tout ce qui vous touche; de tout ce qui me permet d’oublier un peu, un +instant, l’effroyable distance qui nous sépare... Surtout, ma tant +aimée,--laissez-moi vous murmurer cela, en vous enfermant dans mes +bras,--je suis avide des mots de tendresse qui me disent que vous +m’accordez une place,--si petite soit-elle,--dans votre vie et aussi +dans votre cœur... Jacqueline, ne me trouvez ni exigeant ni +déraisonnable, je vous en supplie; pensez seulement que je n’ai plus que +vous en moi... C’est divin et effrayant! L’avenir nous appartient si +peu... + +«Je mène maintenant une étrange vie en double: une part qui vous est +consacrée toute, ma reine chérie; l’autre, furieusement active, où je me +montre,--j’en ai conscience,--autoritaire et rude, de volonté +inflexible, un Chartrans que vous ne connaissez pas et qui, sûrement, +paraît n’avoir d’autre souci que sa mission--tout ensemble une mission +de diplomate et de dompteur, impassible et souple. Ah! que mes +camarades, que les fonctionnaires jaunes avec lesquels je fraie seraient +effarés s’ils apercevaient le pauvre être frémissant d’amour qui vit +sous mon masque austère... + +«Je me suis tout de suite occupé des affaires sérieuses. Le vice-roi a +été très _suave_, comme vous diriez, ma chérie, et m’a convié à un repas +dont je vous donne, à titre de curiosité, le vague menu où +fraternisaient des mets tels que: cervelles de poisson frites, ailerons +de requin, pattes de canard, etc. J’en passe, apercevant, ma Linette, +votre petite moue dégoûtée qui me donne, une fois de plus, la soif des +chères lèvres si expressives... + +«Oh! Dieu, que vous êtes loin!... Je voudrais mes négociations déjà +finies... Et je prévois que, au contraire, elles vont être si longues, +hérissées de difficultés et de traîtrises!... Je les connais, les hommes +d’Asie. Derrière leurs sourires, leurs saluts, leurs congratulations, il +y a une haine sourde; et, dans le secret de leur pensée, ils maudissent +les étrangers qui viennent leur apporter des inventions qu’ils jugent +volontiers infernales... Enfin, nous allons bien voir... + +«A bavarder avec vous, mon amour, j’ai oublié l’heure; et voici que l’on +vient me réclamer pour affaires! Afin que ma lettre parte sûrement par +le courrier, je la ferme. Au revoir, ma Jacqueline, je vous envoie toute +mon âme pour qu’elle veille sur vous et vous empêche d’oublier l’absent +qui vous adore... + +«Votre CHARTRANS.» + + + + +V + + +Comme il avait été convenu, Mme de Croissy et Jacqueline reparlèrent du +voyage de Venise. Elles en parlèrent si bien que, trois semaines après +leur soirée ensemble, à l’Opéra, Jacqueline roulait à travers la Suisse, +en compagnie d’Anne de Croissy et de son père, le doux, aimable et +rêveur M. de Balme. + +Eu égard à l’exiguïté de ses revenus, c’était une vraie folie qu’elle +faisait là. Mais elle n’en avait pas cure du tout. Afin de pouvoir +s’offrir ce plaisir nouveau, elle avait eu, sans hésiter, recours aux +combinaisons financières que réprouvait si énergiquement Pierre +Chartrans. Une intermédiaire complaisante lui avait permis de mettre en +gage de vieux bijoux de famille, précieux mais démodés, qu’elle ne +portait point. Et sa bourse garnie de façon très suffisante, elle était +partie avec une allégresse d’enfant. + +Admirablement résistante à la fatigue,--quand elle faisait ce qui lui +plaisait,--elle ne paraissait d’aucune façon lasse des nombreuses heures +de voyage. Installée dans un angle du wagon, elle se laissait emporter, +silencieuse ou causante, selon son caprice et les exigences de la +politesse, son insatiable coquetterie la mettant en frais pour M. de +Balme parce qu’elle savait qu’il la trouvait une exquise statuette +vivante. Aussi, tandis qu’Anne, les yeux pensifs, regardait fuir le +décor merveilleux du Saint-Gothard, elle, d’un air d’intérêt, +écoutait--en avait l’air--les digressions du vieillard sur les paysages +suisses et italiens. Ravi de son attention, de ses réparties drôles, de +la grâce incomparable de sa bouche expressive, il la contemplait avec +une jouissance candide dont elle accueillait volontiers l’hommage, et +qu’elle s’appliquait de son mieux à entretenir. + +Il lui semblait très amusant que le sage et correct M. de Balme se +montrât si occupé d’elle, empressé tout comme un jeune homme. Et n’eût +été qu’elle redoutait un peu Anne, elle eût trouvé piquant d’aviver son +admiration au point de le réduire tout à fait à merci; car c’était, chez +elle, besoin instinctif de conquérir tous les hommes qui l’approchaient, +quel que fût leur âge. Pourtant, son enthousiasme pour elle mis à part, +elle trouvait plutôt dénué d’intérêt ce vieux gentilhomme cérémonieux en +sa courtoisie, long en ses discours; et les considérations qu’il +développait pour elle, en une langue choisie, résonnaient à son oreille +à peu près de même manière que le roulement du train sur les rails. Elle +les entendait vaguement, distraite par le spectacle pittoresque de la +route, les yeux charmés par la chute des cascatelles au flanc de la +montagne, par la course bondissante des ruisselets d’eau opaline sur les +pierres noyées d’écume au fond des ravins; par la fragilité des chalets +de bois, pareils à des jouets d’enfant, accrochés aux pentes +gigantesques dont les sommets demeuraient ensevelis sous les neiges. + +Dans ces hauteurs vierges, l’air encore devait être glacé. Mais, à leur +pied, c’était déjà le printemps. Dans le creux des vallées, il y avait +une éclosion de tendre verdure, de fleurs hâtives qui s’épanouissaient +avec un charme fragile. Puis, à l’approche de la terre italienne, ce fut +vraiment la splendeur fraîche du renouveau, les grappes de glycine +ruisselant des terrasses, les panaches d’or des mimosas, l’apparition +des premières roses, la floraison superbe des camélias. L’air était +tiède, odorant d’une vague senteur qui émanait de la terre réchauffée, +de la jeune verdure, des corolles entr’ouvertes, de l’eau bleue que +pailletait le soleil. + +--Voici Lugano! s’exclama Jacqueline. Oh! quel adorable pays! + +--Oui... oui... Un vrai nid d’amoureux..., fit M. de Balme de sa manière +paisible et douce. + +Instinctivement, il se tournait vers Jacqueline qui, par la fenêtre +ouverte, regardait vers le beau lac que la lumière irisait. + +Avec une moue rieuse, elle riposta: + +--Il ne faut pas parler d’amoureux à celles qui n’en ont point; c’est +cruel!... + +--Comment qui n’en ont pas? releva, un peu bas, Mme de Croissy qui avait +entendu. Eh bien, et le pauvre Pierre? + +--Oh! il est si loin! + +--C’est vrai, bien loin, murmura Mme de Croissy avec un étrange sourire +que Jacqueline ne remarqua pas. + +A peine, d’ailleurs, elle avait entendu la réflexion de son amie, +distraite par l’évidente attention qu’elle attirait chez deux voyageurs +masculins qui venaient de monter dans le wagon. + +Mais, tout de même, les paroles de Mme de Croissy avaient, pour un +instant, ravivé dans sa pensée le souvenir du fiancé absent. Et, après +le dîner, dans la gare de Milan, avant de reprendre le train pour +Venise, elle griffonna à Pierre plusieurs cartes postales, enchantée à +la seule idée de son étonnement quand il recevrait d’elle un mot venu +d’Italie. Elle revint toute rieuse, si jolie, si jeune sous sa jupe +courte de voyage et son canotier aux grandes ailes, que Anne qui, debout +sur le quai, la regardait approcher, jeta à son père: + +--Regardez cette fillette... Est-elle contente de voyager! + +--Plus que contente, ravie! enthousiasmée!... et bien reconnaissante que +vous ayez eu cette charmante idée de m’emmener, dit-elle, effleurant +d’un rapide baiser le visage de son amie. + +--Ah! Line! que vous êtes restée enfant, fit Anne de cet accent d’ironie +mélancolique qui lui était familier. + +M. de Balme murmura doucement: + +--Tant mieux!... tant mieux!... La jeunesse, c’est la lumière +incomparable où se réchauffent les vieux! + +Décidément, Jacqueline Nozales l’avait tout à fait séduit; et il le +laissait voir avec une candeur naïve, se dépensant pour elle en +attentions délicates et incessantes dont elle était fort satisfaite. +Toutes les formes de son culte lui étaient agréables. + +Aussi fut-elle d’humeur charmante pendant les dernières heures du +voyage, aussi dispose, semblait-il, qu’au départ de Lucerne, après une +bonne nuit d’hôtel. Tour à tour, elle bavarda, sommeilla, lut un peu, +arrangea ses cheveux; et elle veloutait son visage d’un soupçon de +poudre, quand une exclamation d’Anne la fit brusquement fermer la +minuscule boîte d’or et se dresser, curieuse: + +--Ah! nous arrivons... Voici la lagune!... + +Dans la nuit scintillante d’étoiles, sous la lueur argentée du clair de +lune, l’eau sombre luisait, nappe mouvante et glauque, marbrée +violemment d’ombres et de clartés. Et le train semblait fuir sur un +immense miroir, s’en aller vers quelque ville de rêve dont les feux +flambaient à l’horizon, comme les illuminations d’un soir de fête. + +Des wagons, les voyageurs s’étaient répandus dans le couloir pour mieux +jouir du spectacle de l’arrivée, Jacqueline une des premières. Mais elle +fut soudain arrachée à sa contemplation, en entendant Mme de Croissy +s’écrier près d’elle, d’un ton de surprise intense: + +--Oh! par exemple, vous ici?... Mais depuis quand êtes-vous dans notre +train? + +Jacqueline, intriguée, tourna la tête. + +Mme de Croissy tendait la main à un beau grand garçon d’allure +aristocratique qui portait une barbe blonde un peu longue, dont le +visage avait une expression tout ensemble caressante, hardie et +impérieuse. + +M. de Balme, à son tour, s’exclamait: + +--Comment, de Brye, c’est vous? + +L’inconnu riait, amusé, semblait-il, par l’imprévu de la rencontre. + +--C’est moi-même; mais je ne m’attendais pas à vous trouver en route. +Anne, vous voyagez avec votre père? + +--Avec mon père et mon amie, à laquelle il faut que je vous présente, +dit-elle, cherchant des yeux Jacqueline qui, discrète, avait de nouveau +l’air tout occupée par la contemplation de la fantastique lagune. + +--Jacqueline, mon cousin--un peu à la mode de Bretagne,--le comte Gérard +de Brye, en rupture d’ambassade... Car, enfin, vous devriez être à +Vienne... Gérard? + +--Nullement, ma belle cousine. J’ai un congé de trois mois, et j’en +profite pour pérégriner un peu en Italie, avant de regagner Paris. + +En un salut profond, il s’était incliné devant Jacqueline, se demandant +à qui il était présenté!... Une jeune fille? une femme?... A coup sûr, à +une bien jolie créature, modelée dans l’argile humaine pour le plaisir +des yeux. Gérard de Brye était un connaisseur en grâce féminine. + +--Mon amie, Mme Nozales, achevait Anne. + +Une femme mariée!... Tant pis!... Mais où donc était le mari?... Et +comment la laissait-il ainsi se promener, sans lui, en Italie?... +Peut-être, après tout, était-elle libre de toute attache... Veuve? ou +divorcée? + +Ces idées flottèrent confusément en son esprit. Il ne s’y arrêta pas, +certain d’apprendre bientôt si Mme Jacqueline Nozales était, ou non, en +puissance maritale. En somme, l’important était qu’elle fût vraiment +aussi séduisante que le laissait espérer la première impression, si leur +commun séjour à Venise devait les réunir souvent. + +Tout en causant, de façon très correcte, avec Mme de Croissy et avec son +père, il suivait des yeux les mouvements de Jacqueline qui voletait dans +le couloir du wagon «pour ne rien perdre, disait-elle, de la féerique +entrée à Venise». + +Elle avait l’air fort indifférente à sa présence et ne se mêlait pas à +la conversation. Mais quand elle se rapprochait, il sentait sa présence +à l’indéfinissable parfum, violent et doux, dont semblaient imprégnés +aussi bien ses cheveux que sa peau fraîche, que le sombre costume de +voyage qui la moulait étroitement. Comme elle ne tournait pas la tête +vers lui, il n’apercevait guère que la ligne délicate d’un profil très +jeune. Mais si Anne l’appelait d’un mot, il voyait luire, sous les +arabesques du voile brodé, de larges prunelles veloutées, dont le regard +était chaud comme une caresse d’amour. + +Avec une vivacité de gamine, elle lança joyeusement: + +--Cette fois, nous arrivons pour de vrai! + +Et elle eut un mouvement pour saisir, dans le filet, son sac de voyage. + +Tout de suite, Gérard intervint: + +--Voulez-vous me permettre, madame, de vous aider? + +Elle le remercia et le laissa faire sans cérémonie aucune, consciente +d’être dans son rôle et lui dans le sien... + +--_Venezia!... Venezia!..._ criait un employé sur le quai. + +Le train s’arrêta. Dans la cohue de l’arrivée, les porteurs se +précipitèrent, se disputant les bagages des voyageurs que déversaient en +foule les wagons. + +Courtois, Gérard aidait les jeunes femmes à descendre. Puis, suivi de M. +de Balme, il les fit habilement louvoyer à travers le flot qui +descendait vers la sortie. + +Et, la porte franchie, ce fut l’apparition merveilleuse du Grand Canal, +dont les palais se dressaient en silhouettes majestueuses, leurs assises +ensevelies sous le flot miroitant où errait le reflet du disque de lune, +large et brillant, qui se découpait dans la coupole du ciel constellé. + +Devant les marches de la gare, descendant sous l’eau, les gondoles +pressées se heurtaient, longues, effilées, la plupart découvertes, car +la nuit était tiède. + +Jacqueline, immobile, regardait, prise tout entière par la jouissance +des yeux, autant que par le charme de la belle nuit italienne, ayant un +peu l’impression qu’elle rêvait et allait se réveiller tout à coup à +Paris, sous les courtines de son lit Louis XVI. + +--Vous n’étiez jamais venue à Venise? madame. + +C’était Gérard de Brye qui l’interrogeait, debout à ses côtés. Elle fut +satisfaite que ce garçon très chic s’occupât d’elle avec un empressement +qu’elle discernait fort bien. + +--Non, c’est la première fois que je vois Venise. Cette arrivée est +délicieuse. Ne trouvez-vous pas? + +--Oui, je n’en ai jamais vu de plus charmante que celle-ci... + +Lui offrait-il un discret hommage?... Ou bien faisait-il allusion à la +splendeur de ce ciel de velours, à l’incomparable décor des vieilles +demeures princières, baignées par la nuit claire et par l’eau de cristal +noir qui frémissait sous l’arche des ponts? + +Elle n’eut pas le loisir de démêler la question, car Anne se +rapprochait, pendant que les _facchini_ chargeaient les bagages sur la +gondole; et Gérard, alors, demanda à la jeune femme: + +--Vous descendez à l’hôtel Danieli? + +--Non... Mon père a de vieilles affections à Venise, et, fidèle à ses +souvenirs, il nous emmène sur le Grand Canal, en face de Santa Maria +della Salute, hôtel de Florence. + +--Voulez-vous me permettre de venir vous y présenter mes hommages, +demain? + +--Oui... Si vous passez vers les onze heures, nous pourrons aller faire +un tour jusqu’à Saint-Marc... Cela vous convient-il, Jacqueline? Onze +heures, ce n’est pas trop tôt?... + +--Pas du tout!... Chérie, vous allez me faire passer, aux yeux de M. de +Brye, pour une franche paresseuse... Et vous savez bien que je suis +toujours prête à l’heure qu’on veut. + +Les malles étaient placées et le portier de l’hôtel attendait que les +voyageuses voulussent bien monter dans la gondole. M. de Balme, qui +avait surveillé l’embarquement des bagages, se rapprocha. Son humeur +souriante semblait tout à coup évanouie. Il paraissait impatient +d’emmener les jeunes femmes, et sa voix en trahissait quelque chose +quand il appela sa fille: + +--Eh bien, Anne, est-ce que nous ne partons pas?... Il est pourtant +l’heure, grandement, de gagner l’hôtel... + +--Nous voici, père. Vous venez? Linette. + +--Mais oui, chère, je vous attends. + +Et, allègrement, Jacqueline descendit dans la gondole. Elle se sentait +une âme joyeuse et un peu folle, avide souverainement de plaisir, comme +si la subtile volupté que semblait distiller l’air odorant se fût déjà +insinuée en elle. + +Elle répondit par un léger signe de tête au salut de Gérard; et, sans +plus s’occuper de lui, elle s’assit dans le fauteuil bas de la gondole +que lui offrait M. de Balme. + +Alors l’embarcation glissa sous l’impulsion, lente et profonde, du +gondolier, soulevant des remous moirés de lumière, dans les eaux +obscures du Grand Canal, dont le frais clapotis rythmait la marche de +l’embarcation. Avec l’éloignement de la gare, un silence étrange se +faisait... Silence des palais endormis... Silence des canaux plus +étroits où la gondole passait comme une barque de songe, éclairée +parfois, une seconde, par la lueur de quelque fanal... + +Et des jardins invisibles s’épandaient les senteurs printanières. + + + + +VI + + +Sous le voile de la moustiquaire, Jacqueline dormit paisible, sans rêve, +d’un vrai sommeil d’enfant. + +Quand elle ouvrit les yeux, brusquement, parce qu’un rayon de soleil +venait brûler ses paupières, elle eut un premier coup d’œil effaré sur +cette chambre inconnue, ne comprenant pas où elle se trouvait. Mais la +pièce était riante; une admirable lumière y filtrait à travers le tulle +des rideaux; et les menus bibelots qu’elle avait, la veille au soir, +tirés de son sac, lui donnèrent, tout à coup, l’impression d’être chez +elle, dans un _home_ nouveau où il allait être agréable de vivre... + +Elle murmura, contente: + +--Ah! oui, c’est vrai... Je suis à Venise... + +Alors, toute rose de la chaleur du lit, elle rejeta en arrière le flot +sombre de ses cheveux ébouriffés par le sommeil; et, les mains jointes +sous la nuque, elle s’étira paresseusement, les membres reposés, +jouissant de se sentir jeune, de se savoir jolie, d’avoir devant elle un +avenir dont l’inconnu l’attirait, telle une tentation charmante. + +Dans sa pensée, flottaient confusément les images de la veille, les +souvenirs du long voyage, des attentions de son vieil admirateur, M. de +Balme... Et aussi, il lui revenait en mémoire cette rencontre imprévue +avec le cousin d’Anne de Croissy... + +Sous la lumière vacillante du wagon, puis dans la clarté du clair de +lune, il lui avait paru bien, ce Gérard de Brye... Un homme de race, +vraiment... Dans les yeux, une expression d’impérieuse douceur qui lui +allait très bien... Et puis, des dents superbes... Elle en avait +remarqué l’éclair sous le voile fauve de la barbe. + +Elle se rappela que, dans la matinée, il allait venir la chercher ainsi +qu’Anne, et elle en fut aise, car son intuition de femme l’avertissait +qu’elle avait fait sur lui une flatteuse impression. Alors, elle songea, +tordant d’un geste machinal une boucle de ses cheveux: + +--Je vais voir comment il est en plein jour. S’il en vaut la peine, ce +serait peut-être distrayant un léger flirt avec lui à Venise... + +La perspective la tenta; et, très fort, elle désira que, pour ajouter au +plaisir de son voyage, Gérard de Brye fût homme à la mettre en goût de +conquête. + +Mais une brise chaude souleva les rideaux; et, par delà les +lauriers-roses du jardin, elle eut soudain l’éblouissante vision du +Grand Canal, scintillant d’aigrettes de lumière, devant Santa Maria +della Salute qui épanouissait, au soleil matinal, la floraison de ses +marbres. + +D’un mouvement vif, elle écarta la moustiquaire et bondit hors du lit, +avide de mieux voir. Enveloppée en hâte d’un peignoir, les pieds nus +dans ses mules, elle courut à la fenêtre et regarda... + +A perte de vue, arrondi en une courbe molle, bordé de palais aux façades +colorées, sculptées, incrustées de porphyre et de serpentine, le Grand +Canal s’allongeait, non plus mystérieux comme la nuit précédente, mais +irisé par une prestigieuse lumière, veiné de lueurs où se confondaient, +comme en la palette des maîtres coloristes, les verts sombres et les +bleus de lapis, les jaunes violents mêlés aux reflets chauds de l’ocre +et du vermillon. Les gondoles fuyaient, noires et fines, sur ce fleuve +de lumière. Des grappes de fleurs illuminaient les balcons des vieilles +demeures que semblait rajeunir la tendre verdure nouvelle; et il n’y +avait pas une ombre dans le ciel d’azur, poudré de soleil. + +Une exclamation enthousiaste jaillit des lèvres de Jacqueline: + +--Ah! la belle Venise! Quelle joie d’être ici! + +Peut-être, après tout, elle eût été aussi ravie de se réveiller près de +Pierre Chartrans, devant quelque paysage de Chine; car toute nouveauté +la charmait. + +Elle fut très lente à s’habiller, parce qu’elle y apportait un souci +coquet. Elle avait vite constaté que l’harmonieuse lumière de Venise lui +était seyante à souhait; et cela l’enchantait, sachant bien qu’elle +allait être fort regardée par le vieux M. de Balme et par le beau Gérard +de Brye. Aussi, elle mit un soin extrême à sa toilette. Fourrageant dans +sa malle, elle en sortit ses innombrables blouses, afin de voir, parmi +ses richesses, celle qui l’habillerait le mieux ce matin-là. Elle +essaya, compara, hésita; et, finalement, revêtit un souple corsage d’un +rose safrané, qu’un col de vieille guipure fermait autour du cou. Puis, +coiffée d’une capeline fleurie, impeccablement chaussée, juponnée de +soie sous le drap sombre de sa robe, elle eut un coup d’œil satisfait +vers l’image que lui renvoyait la glace. + +--Allons, c’est bien, c’est bien!... murmura-t-elle, s’adressant un +sourire d’approbation. + +Sa montre marquait onze heures. Il était grand temps de faire son +entrée. Déjà, la femme de chambre de Mme de Croissy était venue demander +si elle était prête. + +Avec l’agréable conscience qu’elle réalisait un petit chef-d’œuvre de +grâce et d’élégance féminines, elle descendit l’escalier et apparut sur +la terrasse enguirlandée de glycines, dont les marches trempaient dans +l’eau étincelante. + +Au bruissement soyeux qui accompagnait son pas, des Anglaises, penchées +sur leur Bædeker, relevèrent la tête et regardèrent, comme le faisaient +aussi quelques hommes qui fumaient ou lisaient les journaux du matin, +nonchalamment allongés dans leur _rocking-chair_. + +Une exclamation où vibrait un très perceptible accent de plaisir salua +son entrée. + +--Ah! voici Mme Nozales. + +Et Gérard de Brye s’inclina profondément, tandis que M. de Balme, qui +étudiait le catalogue de l’Académie, repoussait le livre et se levait, +en se découvrant. + +Courtois comme au vieux temps, il se courba pour baiser la main dégantée +qu’elle lui tendait, en mettant une grâce déférente dans l’aisance du +geste. + +Il la contemplait, un sourire de satisfaction dans les yeux autant que +sur les lèvres. + +--Savez-vous, madame, que je me trouve un vieux fou d’aller chercher la +Beauté à l’Académie, alors que la Fortune la place tout près de moi?... + +--C’est vrai, cette petite est fraîche comme une aurore! dit +affectueusement Anne de Croissy qui apparaissait toute prête aussi pour +la promenade, très élégante dans la correction sobre de son costume. On +ne dirait jamais qu’elle vient de supporter deux jours de voyage! + +--Chérie, j’ai si bien dormi depuis... Vous, pas?... + +--Non, pas très bien... J’ai fait de mauvais rêves... + +Elle avait laissé tomber les mots d’un bizarre accent, ironique et +presque douloureux. Mais, tout de suite, elle continua, changeant de +ton: + +--Puisque nous voilà tous réunis enfin, allons flâner. Gérard, vous nous +accompagnez, n’est-ce pas?... Père, vous allez à l’Académie?... +Partez-vous en même temps que nous? + +--Je pensais, en effet, me rendre à l’Académie... mais il est bien +tard... J’ai bonne envie d’aller, comme vous, présenter mes devoirs à +saint Marc. + +Une lueur d’amusement passa dans les prunelles de Gérard. Voyant avec +quelle complaisance le vieillard considérait Mme Nozales, il devinait +fort bien que c’était pour le plaisir de l’avoir près de lui qu’il +retardait sa première visite aux maîtres. + +Or, c’était un plaisir que Gérard de Brye comprenait à merveille depuis +qu’il venait de voir entrer la jeune femme. La veille, sous son voile, +elle lui avait paru déjà fort jolie; mais il avait surtout remarqué +l’harmonie souple de la silhouette dessinée par la robe de voyage. +Maintenant qu’il la voyait, nimbée par l’éclatante lumière de la +terrasse, il éprouvait une jouissance aiguë qu’elle fût à ce point +charmante. + +Mais il aurait voulu, pour l’instant, être seul à s’en apercevoir; et, +de grand cœur, si la chose avait été en son pouvoir, il eût lancé +l’innocent M. de Balme dans les profondeurs d’une gondole voguant vers +l’Académie. Désir vain! Sans soupçon de l’impatience qu’il éveillait, M. +de Balme s’engageait paisiblement, à la suite de sa fille et de +Jacqueline, dans l’étroite _calle_ où l’ombre se dorait sous le reflet +de soleil qui brûlait le faîte élevé des maisons, aux façades toutes +proches. + +--Alors, ce matin, nous n’allons pas en gondole? demanda Jacqueline, se +détournant avec une moue d’enfant déçue. + +--Si vous le souhaitez, nous irons, dit aussitôt M. de Balme. + +Mais elle sourit, reprenant un air sage: + +--Ce sera pour tantôt... C’est que je suis volontiers paresseuse pour la +marche... J’adore me faire promener... Et, depuis hier soir, la gondole +me paraît l’idéal des moyens de locomotion... + +--Eh bien, nous vous en ferons goûter autant qu’il vous plaira! N’est-ce +pas? Anne. + +La jeune femme cheminait en avant, la tête un peu penchée, comme si +quelque souci pesait lourdement sur elle. A l’appel de son père, elle se +retourna une seconde. Il y avait une songerie triste dans la profondeur +de ses prunelles. Pourtant, elle répondit gaiement; et la causerie +devint générale, car la _calle_ aboutissait à une large voie, bordée de +brillants magasins, qui permettait enfin à Gérard de marcher près de Mme +Nozales. + +Elle bavardait avec une drôlerie spirituelle, une spontanéité de petite +fille. Mais son regard, son sourire, ses propos étaient bien ceux d’une +femme, d’une femme qui sait sa puissance et en use hardiment. Quelle +créature était-elle? Gérard se le demandait, envahi peu à peu par une +curiosité contre laquelle il ne luttait pas. A coup sûr, amie de Mme de +Croissy, elle appartenait au vrai monde. Mais elle donnait l’impression +d’être de celles avec qui l’on peut oser beaucoup... Il savait +maintenant qu’elle était veuve. De toute évidence, c’était une veuve +bien consolée. Par la seule action--bienveillante--du temps?... ou parce +que _le_ ou _les_ consolateurs étaient venus?... Séduisante comme elle +l’était, la tentation avait sûrement rôdé autour d’elle... Et se +pouvait-il qu’elle n’eût pas succombé... avec ce visage et ce corps +d’amoureuse?... + +Sceptique par expérience, Gérard en doutait. + +Il l’observait, l’esprit en éveil, les yeux charmés par la grâce +caressante de son allure, de ses moindres gestes, de sa jolie tête, +coiffée de fleurs, de son regard velouté entre les cils, de ses lèvres +qui éveillaient les pensées folles... Bien d’autres, avant lui, avaient +certainement tressailli du même désir qu’elle jetait soudain en tout son +être, pareil à une petite flamme capable de devenir incendie. + +Gérard de Brye n’était ni pire ni meilleur que la foule de ses frères, +les hommes, de ceux qu’intéresse souverainement l’éternel féminin. Il +avait, à son actif, bon nombre d’aventures dites sentimentales, encore +que le sentiment n’y eût pas joué le rôle principal. Car il y avait en +lui du conquérant, que toute belle proie attire, et il possédait la +somme d’égoïsme masculin, la cruauté souriante et douce qui permettent à +un homme de songer, avant tout, à sa personnelle jouissance. D’ailleurs, +chevaleresque par nature, il s’attaquait à celles-là seules qu’il +estimait capables de se défendre, et il conservait, singulièrement vif, +le respect de la femme digne de ce respect, bien résolu à choisir telle +la future comtesse de Brye, au jour où il renoncerait à sa liberté. + +Mais ce jour ne lui semblait nullement venu; et il jugeait pouvoir, sans +scrupule, s’accorder encore quelque temps le plaisir de chasser, à sa +fantaisie, par les chemins de traverse... Chasseur presque toujours +heureux... Il avait pour lui le nom et la fortune, d’abord; puis une +parfaite éducation mondaine, la culture intellectuelle de ceux qui +vivent dans un milieu social où se frôlent les «grands de la terre», les +sommités littéraires et artistiques. Il n’avait point, en morale, de +gênants préjugés et ne considérait point que, en matière d’amour +surtout, des principes vertueux eussent à intervenir. Il savait être +ensemble impérieux et tendre, capable de toutes les folies pour avoir +une femme qui lui plaisait, pour l’avoir, non pour l’épouser; car il +était ambitieux et bien résolu à ne pas l’oublier quand sonnerait pour +lui l’heure du mariage. + +Tandis qu’il avançait auprès de Jacqueline Nozales, dont M. de Balme se +faisait obstinément le guide, Gérard songeait, dépité, que c’eût été +charmant de s’en aller avec elle seule, à travers la voluptueuse Venise, +de l’emmener dans l’ombre d’une gondole où nul regard autre que le sien +ne pourrait voir, sur le visage mobile, les jeux divins de la lumière et +de la pensée. Avec quelle amusante vivacité dans l’impression elle +découvrait l’antique Venise, neuve pour elle! Il semblait que jamais +elle ne dût se lasser de contempler les ruelles pittoresques dont un rai +de soleil striait l’ombre, les canaux coupés par l’arche d’un pont qui +se reflétait dans le glauque cristal de l’eau où les gondoles creusaient +un sillage d’argent. Flâneuse, elle s’arrêtait devant les églises de +marbre, hérissées de statues, qu’elle apercevait au passage; s’extasiait +à la vue des vieilles demeures gothiques, byzantines, des palais de la +Renaissance, où la pierre découpée et fleuronnée avait des tons fauves, +roussie par la brûlure des soleils ardents. + +Soudain, ce fut la Piazzetta, blanche de lumière dans le décor superbe +des Procuraties; ayant pour fond Saint-Marc, dont les ors flambaient +sous la clarté de feu tombée du ciel de midi, et le palais des Doges, +devant lequel se dressaient, sur le jet des colonnes, la statue de la +Fortune et le Lion symbolique, dominant l’étendue radieuse de la lagune. + +D’un coup d’œil enchanté, Jacqueline enveloppait l’ensemble célèbre. +Gérard rencontra son regard, où flottait un éblouissement, et il dit, en +souriant: + +--Venise vous plaît? n’est-il pas vrai? madame. + +Elle eut un rire heureux: + +--Je crois bien que je l’adore! + +--Moi aussi... Alors, puisque nous sommes deux de ses fervents, il +faudra me permettre de vous y montrer des coins et recoins incomparables +que les profanes ignorent... + +Entre les cils rapprochés, le regard de Jacqueline prit une expression +qui, tout à coup, fit disparaître en elle la petite fille rieuse. + +--Volontiers... Je suis très curieuse... Vous me montrerez tout ce qui +peut m’intéresser. + +--C’est chose convenue. J’accepte, et je recueille la bonne promesse... + +Il ne devina pas qu’en cette minute elle commençait avec lui un jeu qui +la tentait. + +Le revoyant, elle avait pensé, satisfaite: + +--Décidément, il est bien... Je ne m’étais pas trompée... + +Et tandis qu’elle avait l’air intéressée par les savantes explications +de M. de Balme,--dont elle n’entendait pas un mot,--elle pensait, +devinant, avec sa clairvoyance de femme, l’impatience de Gérard: + +--Ah! Ah!... il paraît que nous lui plaisons, à ce beau monsieur... Et +bien, soit, je vais m’amuser à le rendre amoureux... Ce sera le +complément de mon voyage! + +Elle n’eût pas pensé d’un cœur plus léger à gagner une partie de tennis. + +Autour d’eux, une fillette rôdait, présentant des fleurs. Gérard prévint +M. de Balme qui allait en choisir pour Jacqueline et pour sa fille. + +--Voulez-vous, madame, me faire l’honneur d’accepter les premières +fleurs que vous porterez à Venise? + +Elle remarqua qu’il avait choisi les roses s’harmonisant avec le ton de +sa blouse, et elle l’en remercia, tout en glissant les fleurs dans la +dentelle de sa cravate, près du cou. + +M. de Balme semblait moins souriant, et il dit, le ton un peu bref: + +--Est-ce que nous n’entrons pas à Saint-Marc? + +--Oui, père... Nous vous suivons... Oh! les d’Entraigues!... Quelle +bonne chance! + +C’étaient, justement, les amis dont Anne avait parlé à Jacqueline, un +couple jeune, sans enfants, qui voyageait volontiers en tous pays et +avait des relations de haute volée dans toute l’Europe. + +Jacqueline avait souvent rencontré Mme d’Entraigues chez Anne de +Croissy. Gérard était un camarade de Philippe d’Entraigues. Alors, ce +fut un échange d’exclamations joyeuses, de phrases entrecoupées; puis +des projets d’excursion subitement esquissés, après la correcte +présentation des hommes qui accompagnaient les d’Entraigues,--relations +cosmopolites retrouvées à Venise, deux Américains et un Russe. Tous +bavardaient comme dans un salon, indifférents aux regards des touristes, +des flâneurs vénitiens qui prenaient des sorbets aux tables du café +Florian. + +--Nous dînons ce soir au Lido! dit Mme d’Entraigues... Venez-y aussi, +Anne... Ce sera charmant! + +Elle demandait cela avec une vivacité aimable. Elle était très gaie, +fort intelligente, point jolie, d’un chic raffiné. + +La partie s’organisa sans peine. Jacqueline en laissa le soin à Mme de +Croissy, tout affairée à distribuer du grain aux pigeons qui voletaient +sur la place lumineuse, et, familièrement, venaient rôder près des +promeneurs. Les hommes faisaient cercle autour d’elle, tout de suite +attirés par sa grâce capiteuse. Rieuse, rose sous le chapeau fleuri, +elle avait repris son air de petite fille qui s’amuse et contemplait, en +même temps que les pigeons, les Vénitiennes qui passaient abritant, sous +l’éventail, leur tête nue, la jupe traînante, le châle attaché aux +épaules, les cheveux tordus bas sur la nuque. + +Mais Mme de Croissy prit congé de ses amis, devinant l’impatience de son +père, qui considérait, d’un œil avide, les mosaïques étincelantes de +Saint-Marc. + +Entre ses dents, le vieillard murmura: + +--Ah! enfin!... enfin!... + +Puis, plus haut, il appela, redevenu souriant: + +--Madame Nozales!... permettez-moi de continuer à vous servir de +cicerone. + +Jacqueline n’en avait pas la moindre envie. Mais elle ne pouvait, sans +impolitesse, se dérober. Avec une mine intéressée, Gérard près d’elle, +Anne, l’heureuse Anne regardant à sa fantaisie, elle eut l’air de +contempler les détails que M. de Balme lui indiquait copieusement sur la +façade, avec une ferveur d’archéologue et d’artiste. En son for +intérieur, elle envoyait au diable cet adorateur trop jaloux de sa +présence, et se maudissait d’avoir eu la coquetterie de prétendre +charmer un vieux monsieur dont elle se souciait comme du dernier bouton +de son gant... + +Heureusement pour elle, Anne entrait dans la basilique. Preste, elle se +glissa à sa suite... Et si légère qu’elle fût, alors une admiration la +fit tressaillir devant la magnificence de la vieille cathédrale, où la +pénombre se colorait d’un mystérieux reflet de pourpre et d’or, étoilée +par les cierges dont la flamme luisait autour des tabernacles. + +--Oh! Anne, c’est très beau! murmura-t-elle à Mme de Croissy. + +D’un doigt machinal, elle esquissa un signe de croix. Ses yeux +enveloppaient, en une vision confuse et éblouie, les hautes figures +hiératiques découpées sur la mosaïque d’or, les chapelles somptueusement +décorées, les colonnes de marbre veiné, surchargées de figures, et les +dalles dont le dessin s’écrasait sous le flot incessant des touristes +qui circulaient, le guide en main, ou bien assis devant quelque œuvre +d’art, l’étudiaient en une contemplation recueillie. Cette église-là +ressemblait à un musée. Bien peu y venaient pour prier. Seules, quelques +femmes du peuple étaient agenouillées devant les autels privilégiés où +un prêtre disait une messe que de rares fidèles suivaient. + +Comme si Mme de Croissy eût été dominée par un impérieux besoin de +solitude, elle avait quitté Jacqueline et les deux hommes, et, +lentement, suivant un songe intérieur, elle avançait dans la basilique. +Mais le son d’une clochette, qui annonçait l’élévation de l’hostie, +l’arrêta devant une chapelle. Correctement, elle inclina la tête; ses +lèvres n’articulèrent pas un mot de prière. Aux jours du passé, où +l’épreuve s’était abattue sur elle, mère, femme, elle avait prié, +supplié, avec une ardeur fervente et désespérée. Et nul secours n’était +venu écarter d’elle le malheur. Elle avait perdu et son enfant et son +mari. Alors, dans la tempête de douleur qui l’écrasait, sa foi +religieuse avait sombré. Le ciel lui semblait désormais aussi vide que +sa propre vie. Mais si elle se trompait, s’il existait une divinité +mystérieuse qui jetait les pauvres êtres dans l’immense solitude du +monde pour les y broyer dans la souffrance et rester sourde à leurs +cris; si une telle divinité existait, elle ne voulait plus rien lui +demander, farouchement convaincue de l’inanité des supplications... Et +c’était un abîme de désespérance que l’âme de cette jeune femme qui, +dédaigneuse de se plaindre, savait, sans se trahir, vivre son existence +de mondaine. + +Encore une fois, la clochette tinta. Les têtes se relevèrent. Anne de +Croissy eut un regard d’envie vers ces bienheureuses qui avaient un +refuge pour toutes leurs détresses et se confiaient paisibles à un Père +céleste qui prenait soin d’elles. Oh! la douceur de cette illusion!... +Au fond du regard de la jeune femme passa cette expression de tragique +désolation qui, si souvent, y errait, quand elle était seule avec +elle-même. Puis, elle reprit sa lente promenade. Elle avait l’air d’une +touriste curieuse que les hommes remarquaient parce qu’elle était très +jolie, et les femmes parce que sa robe l’habillait à merveille. Nul +n’aurait pu soupçonner, voyant le calme de ses traits, la minute +d’angoisse qu’elle venait de vivre. + +D’un coup d’œil, elle chercha Jacqueline, et un sourire effleura sa +bouche, car elle apercevait la jeune femme sous la seule escorte de +Gérard. + +Il lui avait murmuré: + +--Voulez-vous me permettre de vous montrer... + +Elle n’avait pas même écouté ce qu’il souhaitait lui faire voir... Une +lueur de malice dans les prunelles, constatant que M. de Balme était +absorbé dans l’étude d’une Vierge byzantine, elle avait suivi Gérard, +avec une allégresse de gamine qui s’échappe... + + + + +VII + + +Ainsi qu’il avait été convenu, tous se retrouvèrent, à six heures, pour +dîner au Lido, où les gondoles les avaient amenés, les femmes en robes +du soir, tout comme s’il se fût agi d’une partie à Armenonville, leurs +élégances parisiennes, inattendues dans le défilé des touristes et des +promeneurs vénitiens que la belle soirée printanière amenait au Lido. + +Pourtant, du large, une brise un peu forte soufflait. Jacqueline +frileuse serra contre elle sa longue mante de drap mastic, si pâle qu’il +paraissait blanc. + +Un peu déçue, elle regardait, sous les arbres verdissants, encore +poudrés de fleurs, le décor banal des restaurants et des hôtels qui se +pressaient fraternellement, envahis par une foule quelconque. Et ses +lèvres se retroussaient avec une inconsciente moue de dédain que Gérard +remarqua, amusé. + +--Vous n’avez pas l’air enthousiasmée du Lido? madame, interrogea-t-il +en souriant. Sans souci des regards sévères de M. de Balme et des +intentions évidentes des autres hommes de leur groupe, il se faisait le +cavalier de Mme Nozales. + +--Mais je ne suis pas enthousiasmée du tout... Je me crois à Billancourt +ou au Point du Jour... C’est plutôt laid ici... Et vulgaire! + +Il se mit à rire franchement du ton désappointé dont elle avait parlé. + +--Ne regardez pas toutes ces vilaines bâtisses, madame, ni ces allées +trop neuves, ni ces piteuses plantations... et venez voir la mer... Elle +est là, toute proche... Vous la sentez, n’est-ce pas?... Et vous +l’entendez... + +Sans plus s’occuper des autres qui attendaient poliment la fin du +conciliabule entre M. de Balme, très gourmet, et le maître d’hôtel, il +l’entraînait, jaloux de l’avoir un instant à lui seul, lui faisait +traverser la terrasse, hérissée de petites tables, qui gardait l’entrée +de la plage. + +Ils descendirent l’escalier... Et, devant eux, alors, sous le ciel du +crépuscule, apparut enfin l’horizon d’une pleine mer houleuse et +frémissante, qui roulait vers le sable de longues et sinueuses vagues +d’un bleu sombre, poudrées d’un frisson d’écume. Pas une voile ne se +dressait sur la mouvante solitude. Nul autre bruit que celui du flot +heurtant nonchalamment la plage et les voix de quelques garçonnets, +bruns comme de petits bronzes, qui jouaient pieds nus sur le sol humide, +silhouettes fragiles découpées dans l’immensité de l’horizon désert. + +Les lèvres gourmandes, Jacqueline humait l’air vif. + +--Ah! oui, c’est mieux ici! marmotta-t-elle, insouciante du vent qui +soulevait des cheveux légers autour de ses tempes. + +Elle pensait que ce serait un joli début pour un flirt, cette flânerie +solitaire sur une plage qui paraissait sans fin, à l’heure du couchant, +avec un beau garçon très chic, tout occupé d’elle. + +Aussi, pour n’être pas trop vite rejointe par ses amies, elle se mit à +marcher, droit devant elle, sur le sable où errait un reflet pourpre, +longeant le flot qui montait en ondulations molles, avec un chant +berceur... + +Elle n’avait pas invité Gérard à la suivre, tant elle était certaine +qu’il le ferait. Aussi elle ne s’étonna pas d’entendre tout près d’elle +une voix dont les sonorités lui étaient déjà familières: + +--Pourquoi vous enfuyez-vous ainsi? madame. + +Sans tourner même la tête vers lui, elle répliqua tranquillement: + +--Je ne m’enfuis pas, je me promène... Je contemple l’Adriatique. + +Elle avait dit cela avec une emphase drôle. Il se mit à rire. + +--Et comme vous êtes infiniment bonne, vous m’autorisez bien à la +contempler auprès de vous?... + +--Mon Dieu, si cela vous est agréable, je vous y autorise pleinement... +Mais j’ai peur d’être une compagne fort peu récréative... Je crois que +je vais avoir la contemplation silencieuse... + +--Veuillez être certaine, madame, que je respecterai votre... +recueillement pour peu que vous le désiriez... + +--Je ne le désire pas du tout! fit-elle avec un rire léger. Causons... + +Cette fois, elle s’arrêtait, après un rapide coup d’œil en arrière, +certaine maintenant de n’être pas rejointe. Presque lointaine, elle +apercevait, un peu isolée, la silhouette haute et svelte d’Anne de +Croissy qui semblait regarder l’ondoyant infini des eaux... Puis, devant +la terrasse, le groupe des hommes avec Mme d’Entraigues. + +C’était parfait ainsi... Seulement, il faisait beaucoup de vent sur +cette plage... Et, d’un geste vif, elle leva les bras pour fixer les +petites mèches folles qui voletaient sur sa nuque. Le manteau, écarté +une seconde, laissa voir le corps souple, autour duquel la brise +enroulait le crêpe de Chine de la robe. Dans le ruban de la ceinture, il +y avait une grosse touffe de violettes et quelques-unes encore des roses +que Gérard lui avait offertes le matin. Du doigt, elle les effleura, les +lui montrant. + +--Voyez, elles ne sont pas encore fanées et elles m’ont embaumée tout +l’après-midi! + +Elle détachait un pétale et le respirait ardemment, car elle adorait la +senteur pénétrante des fleurs qui meurent; mais la brise, soudain, +l’emporta dans le crépuscule bleuissant, où il parut un frêle papillon. + +Tout en parlant, elle avait levé la tête vers Gérard qui la regardait... +Il avait cette expression que, tant de fois, elle avait vue luire dans +les yeux des hommes arrêtés sur elle. Elle fut très contente. Le jeu +s’engageait bien; ce Gérard de Brye, qu’elle ne redoutait pas plus que +tant d’autres qui l’avaient courtisée, lui semblait vraiment devoir être +un partenaire digne d’elle. + +L’expression candide, elle interrogea, serrant autour d’elle les plis de +son manteau: + +--Peut-on demander pourquoi vous me regardez de cet air attentif?... + +--Je pensais... Mais peut-être vais-je vous offenser... + +--Pourquoi donc? Je ne suppose pas que vous ayez rien à me dire +d’offensant. + +--Eh bien, je pensais que j’avais eu tort de vous croire infiniment +bonne... + +--Vraiment!... Et parce que?... + +Elle avait encore une mine innocente de fillette qui s’amuse,--un peu +moqueuse,--mais comme son regard était celui d’une femme! + +--Parce que vous vous plaisez, je le devine, même j’en suis convaincu, +pour être franc..., à prendre le cœur de ceux qui vous approchent, à +cette seule fin de vous en faire des joujoux... + +--Je suis un monstre, alors? + +--Un monstre, parce que vous usez de la puissance de séduction qui vous +a été donnée par la nature?... je ne peux vraiment dire par le ciel... + +--J’en use... j’en use... Qu’en savez-vous? Depuis hier soir, seulement, +vous me connaissez... + +Elle le regardait entre les cils, rieuse, la bouche ironique et +caressante. + +Irrité de la sentir si maîtresse d’elle-même, il lui lança brusquement, +avec une franchise hardie: + +--C’est vrai, j’ai fort peu l’honneur de vous connaître... Et pourtant, +je jurerais que vous êtes coquette... comme un démon! + +--Non... tout simplement comme une femme!... + +--Vous l’avouez? + +--Mais oui... Pourquoi pas?... Je ne serais pas une vraie femme, si je +n’étais pas coquette! + +Elle parlait avec une aisance tranquille, sachant bien son pouvoir dont +elle jouissait passionnément. La mer, obscure maintenant, avait, à ses +pieds, des frissons neigeux comme le soir, à Trouville, où Pierre +Chartrans lui avait enfin livré son âme. Mais elle n’y pensait guère. +Elle était tout à l’amusement du flirt avec cet homme qu’elle prétendait +rendre amoureux d’elle... Et cela, sans le moindre scrupule, car elle le +jugeait de taille à se défendre, et aussi à supporter sa défaite... + +Serrée dans son collet de drap blanc que le vent moulait sur ses +épaules, elle avait la silhouette d’une fine tanagra... + +Il l’enveloppa de ce regard qui semblait vouloir la prendre. + +--Pourquoi êtes-vous coquette? madame. + +--Parce que cela m’amuse. + +--Alors, naturellement, vous aimez qu’on vous fasse la cour?... + +--J’adore cela! bien entendu. + +Il ne savait vraiment si elle plaisantait ou non, car dans son badinage +espiègle et provocant semblait vibrer quelque secrète promesse. + +Et il songea encore, cinglé par une curiosité impatiente: + +--Quelle femme est-elle? + +Depuis le matin, il se l’était demandé bien des fois, car son souvenir +était demeuré en lui comme ces parfums qui pénètrent subtilement. + +Dans l’ombre du soir approchant, il contemplait la ligne délicieuse de +sa bouche, le velours sombre de ses yeux d’amoureuse... Et, d’une voix +assourdie, il reprit: + +--Alors, vous m’autorisez à vous faire la cour? + +--Oh! certes, si cela vous tente... et si vous n’avez pas d’ambitions +trop hautes... Vous voyez que je préviens mon monde de façon bien +honnête! + +Hardiment, il dit: + +--Des ambitions, quel homme n’en a pas? En tous cas, moi j’en ai +toujours auprès des femmes créées pour faire oublier toute sagesse... + +Jacqueline eut un imperceptible tressaillement. Elle venait d’avoir +l’impression qu’une volonté allait chercher à dominer la sienne, la +sienne fuyante comme l’onde; et elle en éprouvait une sorte +d’appréhension vague qui, d’ailleurs, n’était pas sans charme. Mais elle +se reprit tout de suite; et, railleuse, elle riposta, ses dents menues +luisant entre ses lèvres que l’embrun mouillait: + +--Ayez toutes les ambitions qu’il vous plaira... Peu m’importe... je +suis très mauvaise joueuse... Je ne paye pas... Vous êtes averti... Si +vous êtes exigeant, mieux vaut que vous demeuriez sur vos terres! + +--Je suis averti... Et pour être aussi sincère que vous, je vous +préviens que, loin de demeurer dans mes terres, je prétends pénétrer sur +les vôtres pour m’appliquer de toutes mes forces à vous conquérir! + +--Soit, fit-elle avec un singulier sourire. Comme il vous plaira... + +Une seconde, leurs regards se croisèrent: regard de l’homme qui veut, +regard de la femme qui se joue du désir provoqué. Puis, d’un geste +insouciant, elle souleva un peu ses épaules. + +Pourtant, en cette minute, le souvenir de Pierre Chartrans +passait--lointain--en sa pensée. Allait-elle dire un mot qui avertirait +Gérard de Brye qu’il n’avait plus le droit de chercher «à la conquérir», +comme il disait?... + +Il continuait: + +--Et quand vous allez avoir retrouvé vos amis, vous ne m’enlèverez pas +la permission donnée?... Promettez... + +--Je promets... pour tout le temps où le jeu... vous entendez, _le jeu_, +m’amusera. + +Son sourire avait cette grâce impertinente qui en avait ensorcelé bien +d’autres. Gérard fit un mouvement pour saisir ses deux mains et +l’attirer... + +Mais il s’arrêta court... La voix de Mme de Croissy, apportée par le +vent, arrivait jusqu’à eux, appelant: + +--Jacqueline!... Il est tard... Il faut retourner. + +Elle tressaillit dans un sursaut de créature qui s’éveille; tout au +plaisir de son flirt, elle avait oublié qu’elle n’était pas seule au +Lido avec Gérard de Brye. Et, un peu saisie, elle regarda le jeune homme +avec une mine de confusion si drôle qu’il se mit à rire. Elle aussi. +Puis, philosophiquement, elle conclut: + +--Je crois que je vais être grondée... Ce n’est pas poli du tout de +planter là tout le monde pour faire un aparté. Mais tant pis!... A mon +âge, je ne peux plus être traitée en bébé... Maintenant, je vais faire +la femme correcte... + +Et, sans plus s’occuper de Gérard, elle se rapprocha rapidement de Mme +de Croissy qui l’attendait, immobile, le visage pensif. + +--Chère, nous voici! cria-t-elle, gaiement. Et, sans le moindre +embarras, elle acheva, arrivée près de son amie: + +--Vous trouvez aussi que c’est autrement mieux ici qu’à l’arrivée au +Lido? n’est-ce pas, Any. M. de Brye et moi nous étions sous le charme... + +Dans l’ombre, un sourire effleura la bouche de Mme de Croissy. Mais elle +ne releva pas l’exclamation de Jacqueline et se mit à causer avec elle +et Gérard, tout en se dirigeant vers l’escalier de la terrasse. Comme +ils en approchaient tous trois, elle dit à son cousin, tout à coup: + +--Gérard, vous seriez bien aimable de hâter un peu le pas pour annoncer +que nous arrivons. Mon père va s’agiter si le dîner ne commence pas à +l’heure dite. + +Il s’inclina, et les deux jeunes femmes le suivirent plus lentement, +devenues silencieuses, chacune reprise par ses pensées. + +--Jacqueline, est-ce que vous avez dit à Gérard que vous étiez fiancée? + +L’accent de Mme de Croissy avait, dans le silence de la plage, une sorte +de gravité. + +Jacqueline dressa la tête, étonnée, et répéta: + +--Que je suis fiancée? + +Puis elle eut un rire léger. + +--Sûrement non, je ne le lui ai pas dit! Il me considérerait aussitôt +comme une châsse et ne s’occuperait plus de moi. + +--Ah!... Et vous désirez qu’il s’occupe de vous? + +Drôlement, elle avoua sans façon. + +--Oui, autant que possible... Vous savez bien que je suis une misérable +coquette, et que cela m’amuse royalement de tourner les têtes +masculines!... Et puis, votre beau cousin a un air si sûr de lui-même +que ce serait un vrai régal de le rendre un brin amoureux pendant que +nous sommes ensemble à Venise. + +--Et s’il en souffre? + +De nouveau, le rire de Jacqueline sonna dans la paix du soir. + +--Il n’en souffrira pas... Soyez sans crainte! Quand nous ne nous +verrons plus, il m’oubliera. Il est de force à résister à un caprice +passager... A Vienne, il a dû en commettre et en voir bien d’autres! Il +vous a la mine d’un homme faisant volontiers des victimes, auquel il +serait excellent de se trouver, à son tour, sur le gril, par aventure... + +Toutes deux s’étaient arrêtées au pied de l’escalier. Anne mit la main +sur l’épaule de Jacqueline. Il faisait nuit. Des étoiles flambaient dans +le large ciel où le vent entraînait quelques nuées errantes. + +--Est-ce que vous croyez, Jacqueline, que Pierre Chartrans apprécierait +votre nouvel amusement? + +La jeune femme fit l’insouciant geste d’épaules qui lui était familier: + +--Bah! il n’en saura rien... Il est là-bas, occupé de ses Chinois... Il +a autre chose en tête que mes distractions!... Mais, d’ailleurs, il +n’ignore pas, je l’en ai averti honnêtement, que, même mariée, je me +ferai faire la cour!... + +--Et vous croyez qu’il supportera cela paisiblement? + +--Puisqu’il saura que je suis son bien, et qu’avec les autres, ce n’est +qu’un jeu... + +--Mais ce jeu-là fait tant de mal à celui qui aime et qui en a le +spectacle. + +Jacqueline regarda Mme de Croissy, étonnée de son accent. Était-ce donc +l’air de Venise qui la transformait et la faisait différente à ce point +de ce qu’elle était à Paris, silencieuse, avec quelque chose de triste, +presque de douloureux dans le regard, désireuse de solitude. + +Mais Anne n’était pas de celles qu’on questionne; et, comme elle s’était +mise à monter l’escalier de la terrasse, Jacqueline la suivit, sans un +mot, oublieuse déjà de ses paroles, sans remords à l’égard de son fiancé +dont le souvenir s’estompait pour elle dans la satisfaction de voir si +bien s’engager la partie avec Gérard de Brye. + +Quand les deux jeunes femmes apparurent, elles furent accueillies par +les joyeux reproches du groupe qui les attendait. M. de Balme, devenu +indifférent aux courants d’air, était là, lui aussi, et il marmotta un +expressif: «Enfin!» quand Jacqueline apparut toute rose de la brûlure du +vent. + + + + +VIII + + +Le dîner fut très gai, servi sous une véranda qui s’ouvrait sur +l’étincelant panorama de Venise, scintillante des feux du soir. En sa +qualité de doyen, M. de Balme présidait la table; Jacqueline, ayant été +invitée par lui à occuper sa gauche, n’avait pu se dérober à un honneur +qui lui semblait bien dénué de charme. D’ailleurs, jugeant qu’il était +sage de faire oublier sa promenade solitaire sur la plage avec Gérard de +Brye, elle se prêtait à tous, sauf à lui, dont elle semblait totalement +désintéressée. Elle causait avec les autres hommes, spirituellement +amusante et charmeuse, ravie de se sentir frôlée par leurs vaines +convoitises, contente d’être très en beauté. Elle venait encore de le +constater dans la grande glace du vestiaire, tandis qu’elle arrangeait +un peu ses cheveux, ébouriffés par la brise, ombrait ses joues d’un +soupçon de poudre, son manteau enlevé par les soins de Gérard. + +D’un air d’intérêt, elle écoutait les explications que, sur sa demande, +lui donnait M. de Balme, au sujet des maîtres italiens qu’il devait, le +lendemain, l’emmener voir à l’Académie. Et lui, tout à fait rasséréné, +conférençait allègrement sur ses artistes favoris, disant des choses +justes, subtiles et délicates, en phrases trop longues qui, d’ailleurs, +semblaient captiver Jacqueline. A voir sa mine d’attention, on eût pu la +croire préoccupée infiniment des problèmes artistiques soulevés par ce +fervent adorateur des belles œuvres. + +Gérard, assis à l’extrémité de la table, l’observait, agacé d’être placé +loin d’elle, vexé aussi de lui voir une liberté d’esprit qui, de toute +évidence, prouvait que les propos échangés entre eux sur la plage +avaient été pour elle un simple badinage, auquel, déjà, elle ne pensait +plus... + +Et, brutalement, il songea, comme elle interrogeait M. de Balme sur les +œuvres de Carpaccio, d’un ton raisonnable d’écolière, soigneuse de +s’instruire: + +--Quelle coquette! Elle se fiche pas mal de Carpaccio et confrères... +Mais il lui faut aussi tourner la tête de ce vieux fou, en flattant ses +manies... + +Une coquette, soit!... Mais combien adorable!... Il en revenait toujours +à la regarder, presque exaspéré de la voir séduisante ainsi, toute rose +sous la flamme des lampadaires, rose comme sa robe, rose comme les +fleurs qu’elle déchiquetait des dents ou dont elle frôlait ses lèvres, +en bavardant avec son autre voisin, un robuste Américain, qui la couvait +d’un regard admiratif... Comment avait-elle pu, en un seul jour, s’être +ainsi emparée de lui, tellement qu’elle seule existait pour lui, dans +cette réunion où d’autres femmes cependant étaient jolies; d’abord, sa +cousine, Anne de Croissy, dont il goûtait les beaux yeux pensifs, la +bouche à la Joconde, la grâce aristocratique; puis les deux Américaines, +amies de Mme d’Entraigues, sa voisine surtout, une blonde éblouissante, +habillée à ravir, mais pas assez féminine, dépourvue de ce je ne sais +quoi qui était ensorcelant chez Jacqueline Nozales. + +Irrité contre lui-même, contre elle qui paraissait avoir tout à fait +oublié son existence, il se jura de ne plus s’inquiéter d’elle, tout au +moins jusqu’à la fin du dîner; et il se lança résolument dans la +conversation qu’Anne et Mme d’Entraigues dirigeaient avec un égal +entrain, semblait-il. Mais un observateur clairvoyant eût trouvé factice +cette animation de Mme de Croissy, toute gaie qu’elle se montrât, vive à +la riposte, autant que Jacqueline, qui s’amusait royalement, et +saupoudrait Gérard d’une très volontaire indifférence, afin de le mettre +mieux en goût. + +Pourtant, le dîner fini, elle pensa qu’elle devait s’humaniser un peu; +et comme tous sortaient pour jouir de la nuit douce, elle sut, par une +habile manœuvre, se trouver près de lui à qui elle avait demandé son +manteau. + +Il l’aida à s’en envelopper. Alors, elle eut, pour le remercier, ce +sourire dont elle gratifiait ses élus, voluptueux autant qu’une caresse. +Et comme il demeurait près d’elle, dans l’ombre étoilée, elle +interrogea, d’un ton de parfaite innocence, tout en remettant ses gants: + +--Pourquoi paraissiez-vous furieux pendant le dîner?... Qu’est-ce donc +qui vous était arrivé? + +--Vous ne le soupçonnez pas? + +Elle se mit à rire; et, avec son impertinente aisance, elle riposta: + +--Je m’en doute bien un peu... Mais je ne comprends pas du tout de quoi +vous vous plaignez... Je vous ai averti... Je suis mon bon plaisir... + +Si la conscience ne lui était restée que des yeux pouvaient les +observer, il l’eût, dans un sursaut de colère, saisie entre ses bras, +pour clore, sous sa bouche, les lèvres moqueuses... Mais la vie mondaine +l’avait bien discipliné; et il murmura seulement d’un bizarre accent, +absolu et suppliant: + +--Je veux que vous soyez bonne pour moi! + +--Je le serai peut-être demain... C’est possible... + +Il fit un brusque mouvement. Elle le sentit frémissant comme elle +souhaitait. Ses yeux, alors, flambèrent de plaisir; et, changeant de +ton, elle acheva, avec un sourire qui demandait grâce: + +--J’avoue que j’ai été un peu taquine... Faisons la paix, voulez-vous? +Si vous me connaissiez plus, vous sauriez que je tourmente seulement mes +amis... ou mes grands ennemis. + +Il allait répondre; mais elle aperçut M. de Balme qui approchait. Et, +soucieuse de n’être plus accaparée par son vieil admirateur, laissant +Gérard, elle revint vers le groupe qui s’était formé autour de Mme +d’Entraigues et d’Anne de Croissy. + +Celle-ci ne causait plus depuis qu’elle était assise dans l’ombre. Tous, +pourtant, devisaient gaiement autour d’elle, charmés par la nuit tiède +où vibrait la lointaine rumeur des chansons qui montaient des gondoles +illuminées. + +Ayant prétexté un mal de tête, elle demeurait silencieuse, immobile, les +mains croisées sur ses genoux, d’un geste de lassitude. Jacqueline, tout +à coup, se pencha vers elle, avec un baiser: + +--Annette, ma chère, je crois bien que vous dormez!... Avouez... + +Elle s’arrêta court. Ses lèvres venaient de sentir que le visage de Mme +de Croissy était humide de larmes qui glissaient sous les paupières +abaissées sans qu’elle fît, pour les essuyer, un mouvement qui l’aurait +trahie. + +Saisie, Jacqueline se redressa, trop femme du monde pour laisser +soupçonner la détresse de son amie. Et elle se remit à causer. + +Mais le mystérieux chagrin de la jeune femme la désorientait. +Qu’avait-elle donc?... Jamais, à Paris, Jacqueline ne l’avait vue ainsi. +Et, intriguée, elle se demandait, avec le regret de se sentir +impuissante à la consoler, car elle détestait voir souffrir: + +--Que lui est-il arrivé?... Nous sommes tous si gais? Pourquoi ne +s’amuse-t-elle pas comme nous?... + +Pour sa part, Jacqueline s’amusait si bien à créer autour d’elle la +petite cour qui lui était indispensable,--comme l’air pour +respirer,--qu’elle avait complètement oublié la tristesse de Mme de +Croissy quand tous se séparèrent, au retour du Lido, les rendez-vous +pris pour le lendemain. La jeune femme, d’ailleurs, les avait organisés +avec une si parfaite liberté d’esprit, un tel entrain, que Jacqueline, +de très bonne foi, eût affirmé qu’il y avait erreur, si on lui avait dit +que Mme de Croissy avait un douloureux souci. + +Les deux jeunes femmes, alors, regagnèrent l’hôtel sous la seule escorte +de M. de Balme, qui avait péremptoirement décliné l’offre faite par +Gérard de les accompagner. Même, le jeune homme dut se contenter d’un +distrait serrement de main de Jacqueline qui, de nouveau, faisait +généreusement à M. de Balme l’aumône de sa grâce et de son attention. + +Très correct, il dit, portant à sa bouche les doigts qu’elle lui +tendait: + +--A demain, alors, madame. + +Elle répéta: + +--Oui, à demain! Nous avons passé une bien agréable soirée, ne +trouvez-vous pas?... C’est exquis d’être à Venise! + +Oui, exquis, à condition qu’elle ne se moquât pas de lui comme elle +avait l’air de le faire... Et, encore une fois, un âpre désir gronda en +lui de dompter sous des caresses cette impertinente et adorable +créature. + +Tentation irréalisable!... Il devait se borner à la voir s’éloigner +auprès de M. de Balme, sa svelte silhouette découpée par le clair de +lune sur les dalles de la Piazzetta. Et, nerveux, il s’en alla flâner au +hasard, se jugeant stupide dans son soudain emballement pour une +coquette. + +Elle, pendant ce temps, prenait congé de M. de Balme sur la terrasse de +l’hôtel, devant laquelle une gondole, pailletée de lumière, avait amené +une «compagnie» de musiciens, qui chantaient tour à tour d’ardentes +mélodies et des chansons folles comme des saltarelles. + +--Alors, c’est entendu, chère madame, demain matin, j’aurai le plaisir +de vous piloter à l’Académie. + +--C’est chose entendue, puisque la société d’une profane telle que moi +ne vous effraie pas... + +Elle lui souriait comme elle eût souri à Gérard, à n’importe quel autre, +parce qu’elle était la coquetterie même. Sur la terrasse, tous les +regards masculins, plus ou moins discrètement, étaient braqués sur elle, +mince sous le long manteau du soir qu’elle avait entr’ouvert. M. de +Balme, lui aussi, la contemplait, comme une joie des yeux. + +--Je suis bien sûr, madame, que vous n’êtes nullement une profane, quoi +que vous en disiez... En tous cas, si vous voulez jouir plus pleinement +des œuvres que nous allons voir, en les connaissant mieux, demandez à +Anne de vous prêter, ce soir, le bouquin que je lui ai donné sur +l’Académie de Venise. Ce vous sera une excellente initiation. + +--Très bien, merci. En passant devant la chambre d’Anne, je vais lui +emprunter le volume. + +Elle s’en souciait autant que d’un fétu de paille. Mais elle se savait +suivie par le regard du vieux gentilhomme. Et, ainsi qu’elle l’avait +annoncé, elle se dirigea vers l’appartement de Mme de Croissy et frappa. +Il lui parut que la voix d’Anne répondait d’entrer et elle entr’ouvrit +la porte. + +Mais, tout de suite, elle s’arrêta. La pièce était obscure. Seulement, +avec la porte ouverte, était entré un jet de clair de lune qui tombait +sur la jeune femme assise devant la fenêtre, la tête posée sur ses mains +jointes. Au frémissement de ses épaules, on eût dit qu’elle +sanglotait... + +Jacqueline n’osait bouger, interdite et compatissante, prête à fuir, +dans la crainte d’être indiscrète. Mais Mme de Croissy l’avait entendue. +Elle redressa la tête et, dans la blanche clarté, Jacqueline vit son +visage mouillé de larmes. Aussitôt, elle laissa retomber la porte +derrière elle. + +--Anne, ma chérie, qu’est-ce que vous avez?... + +Sans bouger, d’un accent bas et violent, Mme de Croissy articula, comme +si les mots jaillissaient, malgré elle, de ses lèvres: + +--Je suis lâche, misérablement lâche... Je n’aurais pas dû venir à +Venise... C’est là qu’il y a huit ans, je suis arrivée aussitôt après +mon mariage... J’y ai passé mes premiers jours de femme... Et je me +souviens de trop de bonheurs fous et menteurs... Aujourd’hui, +Jacqueline, j’ai souffert comme dans les pires jours que j’ai +traversés... Ah! oui, c’en est une torture, de se souvenir des jours +heureux quand on a le cœur broyé et qu’on regrette... à en mourir! + +Jamais Jacqueline n’avait entendu de telles paroles sortir de la bouche +de Mme de Croissy, ni elle ne l’avait vue s’abandonner ainsi. Elle eut +conscience qu’en effet, la jeune femme venait de vivre des heures qui +lui avaient été un calvaire. Elle était à bout de forces, incapable de +se maîtriser plus longtemps, dans une détente de ses nerfs. Elle +traversait un de ces moments de crise morale où l’âme ne peut plus +étouffer le cri de sa souffrance et la clame sans souci d’être entendue. + +Saisie, Jacqueline murmura: + +--Oh! Any, jamais je n’aurais cru que vous aimiez encore ainsi votre +mari! + +Du même accent, douloureux et martelé, la jeune femme reprit: + +--Oui, je l’aime toujours... misérablement, malgré tout... malgré le mal +qu’il m’a fait... Je l’aime, et pourtant je le connais bien tel qu’il +est, égoïste, léger, insouciant jusqu’à la cruauté... Et cette +clairvoyance, c’est cela seul qui me remonte un peu dans ma propre +estime... Mais penser qu’il y a eu un temps,... quand j’étais jeune +fille, où je déclarais--et j’étais bien sincère, allez--que je ne +pourrais jamais aimer quelqu’un en qui je n’aurais pas confiance... Quel +orgueil stupide!... Je sais le peu que vaut Roger, je sais qu’il m’a +trompée sans pitié et pour qui, souvent!... Je sais qu’il me trompera +encore, qu’il me déchirera encore le cœur, sans en avoir souci une +seconde... Je sais tout cela... Et s’il arrivait ici, ce soir, je lui +ouvrirais les bras, folle de joie qu’il voulût bien me garder contre +lui... Mon Dieu, oh! mon Dieu, on ne peut donc se guérir d’aimer?... +Mais de quoi sont faits nos cœurs pour que tout notre désir ne puisse +les rendre insensibles! + +D’un geste d’angoisse, elle tordait ses doigts dont les bagues +scintillaient dans la nuit. Peut-être ne pensait-elle pas même que ses +paroles étaient entendues. Elles lui échappaient pareilles à une plainte +désespérée que ses lèvres tremblantes articulaient tragiquement. + +Jacqueline la contemplait, effarée par cette force de passion qui lui +était inconnue. + +Et entre elles il y eut un silence. Dans la douceur du beau soir +lumineux vibraient les chansons amoureuses qui s’échappaient de la +gondole arrêtée encore devant la terrasse. Une lueur argentée ruisselait +sur les marches de la _Salute_, sur les eaux fuyantes du Grand Canal, +sur les vieux palais dont les balcons fleuris épandaient, dans l’air +tiède, la senteur du printemps... + +Par la fenêtre large ouverte, Mme de Croissy voyait cette paix suprême +des choses. Si bas, qu’à peine Jacqueline l’entendait, elle murmura +passionnément: + +--Oh! être comme ces pierres, ne plus sentir, ne plus penser, ne plus me +souvenir... surtout, ne plus aimer... + +Indécise, Jacqueline dit doucement: + +--Anne, vous croyez que vous seriez plus heureuse si vous n’aimiez plus +votre mari? + +Mme de Croissy eut un geste machinal pour rejeter en arrière une +ondulation de ses cheveux qui semblait lourde à son front. + +--Heureuse? Je ne peux plus l’être... J’ai trop souffert... Quand on a +vécu les heures d’agonie que j’ai traversées, on en sort comparable à +une pauvre plante déracinée qui se laisse emporter à tous les vents... +Mais si je n’aimais plus mon mari, du moins, j’aurais la paix. Il ne +pourrait plus me torturer avec ses abandons et ses retours fugitifs qui +me donnent, ah! si douloureux, le sentiment de tout ce que j’aurais pu +posséder de bonheur, comme d’autres femmes... Ne plus l’aimer... Je sais +bien, mon Dieu, que si je voulais me détacher de lui, j’y arriverais, +car j’ai une rude volonté. Il deviendrait pour moi ce que sont les morts +qui nous ont été très chers... Mais alors, ce serait si horrible, le +vide absolu de ma vie! Qu’est-ce qui me resterait, à moi qui suis seule +dans l’existence... Et je ne prends pas la résolution qui nous +séparerait... J’ai pitié de mon pauvre cœur qui a toujours soif de se +donner, même pour être meurtri, repoussé, crucifié... Cet amour pour un +être que j’en juge indigne, c’est un jouet que je lui donne afin de +tromper son isolement... Ah! quelle malheureuse je suis!... + +Elle s’arrêta court; et Jacqueline la vit soudain mordre violemment ses +lèvres, coupables de livrer ainsi le secret de sa misère, d’ordinaire +gardé avec une fierté jalouse. Personne au monde, surtout la créature +frivole qu’était Jacqueline, n’aurait dû savoir pourtant que, dans le +secret de son cœur, elle était auprès de cet homme comme une mendiante +que la plus humble aumône fait tressaillir de joie... Elle avait dit +bien vrai; elle le jugeait avec une clairvoyance impitoyable; et, à +certaines heures, quand elle avait mesuré sa fragilité, elle avait pu se +croire délivrée enfin du terrible mal d’aimer. Alors, elle avait +respiré, comme dans l’allégresse d’une délivrance. Puis il revenait à +elle, séduisant et tendre, inconscient du mal qu’il venait de lui faire; +et, vaincue, elle pardonnait,--sans oublier,--dédaigneuse de se +plaindre, ayant appris la vanité des reproches, comme des promesses +qu’il lui murmurait avec des baisers qui la berçaient, dans l’oubli de +l’ivresse. + +Ah! être délivrée de cette horrible servitude! Et tout ce qu’elle +pouvait, c’était de cacher à tous et à lui combien elle était faible... +Comme elle se méprisait de cette faiblesse dont rien ne triomphait... Ni +les trahisons apprises, ni les froissements quotidiens, ni les +occupations de toute sorte dont elle surchargeait sa vie, dans l’espoir +d’être distraite de l’amour imprimé en elle, pareil à un stigmate... Si +son enfant lui eût été laissé, peut-être alors elle aurait pu devenir +seulement mère et oublier sa mortelle déception de femme... Mais comme +elle venait de le dire à Jacqueline, elle se sentait seule au monde, +malgré l’affection de son père et de sa mère, les sympathies, les +amitiés vraies, rencontrées dans la cohue des relations indifférentes... +Et elle était incapable de se reprendre à un nouvel amour, autant parce +que son cœur ne lui appartenait pas que parce qu’elle était trop fière +et trop loyale pour les mensonges de l’adultère. + +Tous ses efforts arrivaient seulement à lui permettre d’offrir au monde +et à son mari un masque tranquille de femme indifférente à une destinée +dont elle s’accommodait en sage. + +Vraiment, il avait fallu le supplice de cette journée dans l’ardente +Venise, peuplée pour elle de fantômes chers, pour qu’elle fût brisée, un +moment et se trahît ainsi... + +Jacqueline murmura: + +--Oh! Anne, que j’ai de chagrin pour vous!... Je ne me doutais pas que +vous étiez pareillement malheureuse!... Je vous croyais devenue bien +étrangère à un mari qui ne méritait pas une femme telle que vous... + +Amèrement, la jeune femme dit: + +--On n’est jamais aimé comme l’on aime! Retenez bien cela, Jacqueline... +Et puis, maintenant, allez dormir, et oubliez tout ce que je viens de +crier devant vous, bien vainement!... + +Elle eut un soupir profond, les nerfs calmés par la violence même de son +émotion. Elle se ressaisissait, irritée contre elle-même parce qu’elle +avait eu la lâcheté de laisser échapper l’aveu de sa souffrance... Un +silence tomba encore une seconde entre elles. Les chanteurs s’étaient +tus. Dans la nuit s’entendait seulement le heurt des gondoles, amarrées +en flottille sous les fenêtres, qui se choquaient, éveillant un bruit +frais d’eau projetée en gouttelettes. Des moires de lumière ondulaient +sur le canal, et du jardin montaient très fort des aromes de fleur. + +Mme de Croissy se pencha sur Jacqueline et effleura des lèvres les +cheveux de la jeune femme: + +--Bonsoir, petite; ne vous inquiétez pas de moi... Vous êtes arrivée à +un moment où j’avais mal aux nerfs, et rien ne rend une femme plus +stupide!... Demain, il n’y paraîtra plus et, de nouveau, je m’arrangerai +en sage de ma destinée... Ce soir, ne me dites rien et laissez-moi... La +solitude me fera du bien!... + +Jacqueline n’insista pas. Anne de Croissy, farouchement désespérée, +l’intimidait un peu. Elle se sentait «petite fille» devant un chagrin +qui lui était bien étranger, et elle avait l’impression très forte que +toutes les paroles qu’elle dirait seraient vaines... + +Elle se coula tendrement contre son amie et l’embrassa: + +--Bonsoir, Anne chérie... Je vous plains de tout mon cœur... + +Puis, discrète, elle disparut. + + + + +IX + + +Il y avait près d’une semaine que Jacqueline menait à Venise une +existence qui était pour elle un enchantement. + +Ravie de l’heure présente, elle ne regardait ni en arrière ni en avant, +et n’avait d’autre souci que celui de bien exercer sa puissance de +séduction. Or, comme elle y réussissait en perfection, le séjour à +Venise avait pour elle un charme incomparable. Tout l’élément masculin +figurant chez les d’Entraigues gravitait autour d’elle. Mais la vraie +partie, la seule partie intéressante à gagner, se jouait entre elle et +Gérard. + +Ils s’étaient vus quotidiennement pendant ces six jours. Ensemble, ils +avaient visité d’innombrables églises, où l’un et l’autre apportaient +une pensée distraite des chefs-d’œuvre qu’ils venaient regarder +vaguement... pour suivre Anne et Mme d’Entraigues. Ils avaient pénétré +dans de vieilles demeures princières qui abritaient des collections sans +prix, qui eussent ravi d’enthousiasme des amateurs. + +Jacqueline, elle, leur accordait, selon son humeur, des admirations et +des antipathies qu’elle ne se mettait guère en peine de justifier, mais +exprimait avec une vivacité prime-sautière et originale, très +séduisante. Gérard qui, en d’autres temps, avait joui profondément de +tous ces trésors, les contemplait d’un œil indifférent, grisé +littéralement par elle. Il en avait conscience et, furieux contre +lui-même, il se disait bien,--quand il était loin d’elle: + +--En quelle folie vais-je là me lancer? Elle n’est qu’une coquette!... +Je ferais mieux de partir... + +Mais, tout de suite alors, une obscure volonté se cabrait en lui: + +--Pourquoi partir?... Elle n’est certes pas une enfant... Elle saura +bien se dérober à moi, s’il lui convient... Je la veux... Elle se plaît +à m’affoler, soit... Mais, quoiqu’elle se prétende mauvaise joueuse, il +faudra bien qu’elle paye! + +Il ne cherchait plus à comprendre comment elle était si vite arrivée à +lui faire perdre toute sagesse. Chose certaine, pour qu’il jouît de +Venise, il lui fallait sa présence. Le bercement de la gondole ne lui +semblait charmeur que quand il y était assis devant elle, quand il +pouvait suivre, sur la peau transparente, tous les reflets de la +merveilleuse lumière. Les musées ne l’intéressaient plus que s’il y +marchait près d’elle ou s’il la voyait avancer devant lui, de son allure +glissante, son profil charmant levé vers les toiles célèbres qu’elle +s’interrompait tout à coup de regarder, pour lui abandonner, une +seconde, des prunelles câlines. + +Par exemple, il n’eût pas deux fois supporté une promenade comme celle +qu’il avait faite à l’Académie, un matin où il était venu la retrouver, +alors qu’elle visitait les salles, conduite par M. de Balme. Sincèrement +ou non, elle ne paraissait s’intéresser à rien d’autre qu’à la peinture, +aux tableaux que son guide lui détaillait complaisamment. + +Il avait reçu d’elle un rapide: + +--Bonjour... Vous allez bien, ce matin?... + +Puis, elle avait paru résolue à vivre un moment dans la seule société +des Titien, Véronèse, Bellini, de Carpaccio, dont la naïve sainte Ursule +l’enthousiasmait. + +Et lui, que brûlait une soif d’elle grandissante, s’était senti envahi +par une haine contre ces artistes qui la lui enlevaient. + +Une seconde, pourtant, elle était revenue à lui, et alors, elle lui +avait glissé, une lueur malicieuse dans ses yeux, mais une expression +candide sur ses lèvres tentatrices: + +--Comme vous paraissez détaché de ce que vous voyez!... Je croyais que +vous aimiez la peinture? + +Et, incapable de se maîtriser davantage, il avait laissé échapper: + +--Je ne peux rien regarder quand vous êtes là!... + +Elle avait eu un sourire qui le remerciait; puis, avec une ironie +caressante, elle avait riposté: + +--Alors, il faudra revenir à l’Académie tantôt, sans nous... sans moi... + +Il n’avait pas répondu... En lui criait le besoin de meurtrir, sous des +baisers de maître, la bouche qui prononçait si aisément les paroles +moqueuses... + +Elle l’avait deviné dans les yeux qu’il attachait sur elle. Et, contente +du désir violent qu’elle éveillait, elle était demeurée près de lui, un +instant encore... Un instant seulement, car M. de Balme l’avait +rappelée. + +Dans l’après-midi, tandis que la promenade les rapprochait de nouveau, +elle avait mis toute sa grâce à le dédommager de son indifférence du +matin. + +C’était pendant une excursion à Murano. Sur l’eau azurée, veinée +d’orange, d’émeraude et de pourpre sombre, de violet aussi, les gondoles +les avaient amenés vers la petite île, royaume du feu, où un maître +verrier avait ciselé pour Jacqueline, dans la pâte incandescente, une +amphore dont une chimère enlaçait le col. + +Conduite par Gérard qui l’avait adroitement séparée des autres +promeneurs, elle avait erré curieuse, dans le dédale des ruelles +pittoresques, le long des quais étroits au pied desquels l’eau calme +fuyait vers la grande lagune radieuse. Ensuite, ç’avait été +l’inoubliable retour; d’abord, sur les menus canaux de Murano que +poudrait la poussière d’or du couchant; après, sur l’étincelante lagune +qui, sous le ciel en feu, semblait une immense nappe de métal en fusion, +où des flammes errantes jaillissaient du frémissement des vagues... Puis +l’apparition fantastique de Venise, découpée, en silhouettes aiguës et +noires, sur un fond d’apothéose... Enfin l’entrée dans les canaux +assombris par le crépuscule, entre les hautes demeures que baignait +obscurément l’eau verdâtre, dont le faîte restait embrasé des lueurs qui +flambaient en éclairs aux vitres des fenêtres fleuronnées. + +Oh! ce retour!... Jacqueline en avait joui avec une intensité violente; +surtout, peut-être, parce que le regard de Gérard, obstinément arrêté +sur elle, lui révélait à quel point elle devenait toute-puissante sur +lui!... + +A ses côtés, elle avait Anne de Croissy, qui contemplait silencieusement +la fête splendide du couchant. + +Mais cette présence-là n’existait pas pour elle; car elle était bien +seule avec l’homme dont le désir flottait autour d’elle, l’enveloppant +comme une caresse subtile qu’elle goûtait enchantée. + +Impérieusement, il la souhaitait. Elle le devinait fort bien et en était +très satisfaite, toute résolue à ne se point donner; ravie de ce duel +sentimental qui avivait son plaisir d’être à Venise. + +Les propos qu’ils échangeaient, n’importe quelle oreille eût pu les +recueillir; mais une autre conversation se poursuivait obscurément entre +leurs deux êtres qui se cherchaient; et, de bien claire façon, +Jacqueline entendait la pensée secrète de Gérard, alors qu’à haute voix, +il causait, très correct, avec elle. + +En vérité, jamais elle n’eût espéré réussir aussi vite la conquête d’un +homme qui, de toute évidence, devait être habitué au succès. Et avec la +même ardeur qu’elle apportait parfois à faire luire les braises de son +foyer, l’hiver, elle s’employait de son mieux pour activer la flamme +allumée en son honneur... Car elle adorait jouer avec le feu. + +La veille, après la soirée passée avec les d’Entraigues, à écouter sur +la terrasse les chanteurs des gondoles, Gérard lui avait dit, de ce ton +qui exerçait sur elle une singulière attraction: + +--Demain matin, vous me permettrez bien de vous promener seule, à mon +tour, dans Venise? + +Par pure coquetterie, sans rien promettre, elle avait répondu: + +--Peut-être, si je ne suis pas trop paresseuse et me trouve prête de +bonne heure... + +Bien aisément, elle n’avait pas été paresseuse, car elle ne l’était +jamais quand il s’agissait de faire quelque chose qui lui plaisait. Et +cela la tentait, de s’en aller errer à Venise sous l’escorte d’un homme +qui avait pour elle un goût très fort. + +Habillée de laine blanche, elle arrangeait devant la glace une +ondulation de ses cheveux quand, à travers la porte, la voix d’une femme +de chambre annonça: + +--Le courrier de madame. + +--Entrez. Donnez-le-moi. + +Elle prit le paquet d’enveloppes et, du doigt, éparpilla les lettres +pour reconnaître les écritures... Et, soudain, une ondée rose lui monta +aux joues... Ces caractères rudes et tourmentés, ils avaient été tracés +par Pierre Chartrans... + +Presque saisie, elle regardait la lettre. Elle avait si complètement +oublié, depuis son arrivée à Venise, celui qui, là-bas, en Chine, se +considérait comme son fiancé!... C’était vrai, pourtant, qu’elle lui +avait, un jour, promis de devenir sa femme, de s’en aller avec lui dans +ces pays exotiques où il était appelé à vivre... + +Et, en cette minute, elle avait l’impression bizarre, mais si nette, +d’avoir fait ce jour-là une promesse illusoire qui, jamais, ne pourrait +se réaliser. Le souvenir de Chartrans semblait lui être devenu étranger +comme celui d’un passant aimable, avec qui elle n’avait plus rien de +commun. Et l’impression fut si forte qu’elle en tressaillit toute. Elle +se vit dans la glace, un peu pâle, maintenant, avec de larges prunelles +qui regardaient dans l’invisible. Alors, d’instinct, elle secoua la tête +comme pour se ressaisir et, tenant les lettres, elle alla s’asseoir sur +le balcon que le store de toile protégeait contre l’intense clarté qui +piquait d’aigrettes de flamme le cristal irisé des eaux. + +Le ciel était couleur de turquoise. Le soleil mordait la coupole de la +_Salute_ et faisait étinceler l’audacieuse silhouette de la Fortune, +devant le palais des Doges, où se heurtaient nettement les ombres et les +lumières. Il enflammait les voiles fauves des barques, immobiles sur le +satin miroitant de l’eau, et enveloppait du ruissellement de ses rayons +les gondoles qui passaient d’une allure glissante, et soulevaient de +petites vagues lumineuses. + +A travers l’atmosphère fluide, blonde comme les chevelures de Véronèse, +les lointains se dessinaient d’un trait, délicat et léger, qui semblait +baigné de clarté. + +Ah! qu’il faisait beau!... Qu’il faisait bon! Pourquoi ne pas se laisser +vivre dans le seul présent qui était doux, se préoccuper de l’avenir, +incertain et mobile... D’instinct, elle parcourut les lettres venues de +Paris... Puis, enfin, d’un geste lent, elle déchira l’enveloppe qui +enfermait celle de Chartrans. Les feuillets se dispersèrent sur ses +genoux. Il y en avait un minuscule volume. + +Elle songea: + +--Il m’écrit bien longuement. Je ne sais si je vais avoir le temps de +lire sa lettre avant que Gérard de Brye vienne me chercher... + +Et elle prit la première feuille. Il écrivait: + +«Chérie, je vous envoie, j’en ai peur, une bien monotone litanie +d’amour! Pardonnez-moi, je ne suis pas un écrivain, seulement un pauvre +homme qui vous offre, tout frémissants, les mots jaillis pour vous de +son cœur même. J’ai trouvé un trésor sans prix pour moi... Et j’ai si +peur qu’il me soit enlevé... + +«Vous voulez bien, quelquefois, ma Jacqueline, vous plaindre +affectueusement que je vous donne peu de détails sur ma mission... C’est +que je crains de vous importuner! Ma vie actuelle est tissue de tracas, +d’affaires, de négociations, de marches et contremarches d’explorateur, +dont le récit vous rendrait mes lettres tout à fait insipides... Mon +amour, j’aime mieux oublier ce monde de difficultés, à travers lequel il +faut me tenir si ferme!... en venant à vous, comme à mon unique joie... +en vous parlant de vous, pour me rapprocher un peu de vous... Ah! que, +douloureusement, je sens votre absence, dès que j’échappe aux soucis qui +m’enserrent! + +«Et cependant, je me réjouis, de toute mon âme, d’avoir eu la force de +vous laisser en France, à l’abri de ce climat d’Asie qui serait pour +vous bien éprouvant, à l’abri aussi des traîtrises auxquelles nous +autres Européens sommes sans cesse exposés ici. De cela, j’ai encore eu +la preuve ces jours-ci... Je vous le conterai peut-être tout à l’heure; +mais, en ce moment, il me faut une causerie intime avec ma précieuse +petite fiancée; car je me sens aujourd’hui une âme triste, une âme +nostalgique qui crie vers la France et vers vous... + +«C’est que... Line, laissez-moi vous avouer toute la vérité... c’est +que, d’abord, le courrier ne m’a rien apporté de votre part... Ah! je +sais bien que, il y a quinze jours, j’ai eu de vous une brève +causerie... Mais j’espérais...--stupidement, c’est vrai--que vous auriez +la charité de la compléter par quelques bonnes lignes, au paquebot +suivant, sachant quel bonheur est pour moi le moindre mot de souvenir +venu de vous... + +«En revanche, il m’est arrivé une caisse de livres. Je ne sais pourquoi, +je me suis imaginé, à la première impression,--sans doute parce que +j’aurais bien souhaité qu’il en fût ainsi, et tout bas je vous murmure +cela, ma bien-aimée,--je me suis imaginé que c’était vous qui me les +aviez fait adresser, qui aviez eu ce souci tendre de distraire votre ami +en lui envoyant dans son exil des livres choisis par vos soins. Et cette +pensée, dont l’invraisemblance, une seconde, ne m’a pas frappé, m’a fait +absurdement tressaillir de joie... + +«Hélas, tout de suite, un méchant démon est venu me rappeler que, avant +de partir, j’avais recommandé à mon libraire de me faire parvenir, tous +les mois, les nouveautés parues, afin que je ne devienne pas tout à fait +un sauvage. + +«Vous moquerez-vous de votre pauvre Pierre, si je vous avoue, mon amour, +que de cette déception, dont j’étais la seule cause, il m’est resté une +tristesse abominable, tout le jour... Et l’impression a dû m’en +poursuivre jusqu’en mon sommeil pour me faire faire le rêve affreux dont +le souvenir me hante. + +«Comme toujours, ma Jacqueline, vous en étiez l’âme; mais, pour la +première fois, notre rencontre m’était une torture, car je ne sais quel +sort impitoyable nous séparait. La vie vous arrachait à moi, malgré mes +révoltes, mes supplications... Nous étions dans un jardin inconnu. Le +ciel était lourd et gris. Des arbres, au feuillage terne, masquaient +tout horizon. Comment, pourquoi étions-nous là, seuls tous deux, arrêtés +au seuil d’une allée où l’herbe poussait drue, près d’une haute porte de +parc? Vous aviez cette robe noire scintillante que vous portiez la +première fois où j’ai osé vous faire une visite, et qui vous donnait +l’air d’une adorable déesse de la Nuit. Tout mon être criait vers vous. +J’avais la soif de vos lèvres... + +«Et vous me faisiez un grand salut de dame étrangère, avec ce sourire +distrait que je vous ai vu dans votre salon, quand vous receviez l’adieu +d’un visiteur indifférent. Dans vos yeux, mon amour, il n’y avait pas de +colère, seulement le détachement complet... Et c’était horrible!... +J’avais la sensation qu’avec vos mains délicates, vous me tordiez le +cœur en souriant... Et la souffrance était atroce! à me faire désirer +mourir tout de suite, dans la minute même, pour ne plus rien sentir... + +«Oh! Jacqueline, si vous m’abandonniez, c’en serait fait de ma vie!... +Je ne supporterais plus d’exister et j’arriverais bien à me faire tuer +ici... Ce ne serait pas autrement difficile... + +«Je vous le disais dès mon arrivée, ma chérie, que les Jaunes nous +deviennent ennemis dès qu’ils croient pouvoir le faire impunément. Nous +l’avons expérimenté, depuis ma dernière lettre, lors d’une incursion +qu’il nous a fallu faire très avant dans une région perdue, pour nous +rendre compte de la possibilité de communications à établir. Il est +évident qu’un vent mauvais souffle contre nous, par rafales encore; +toutefois je ne serais pas étonné que, l’occasion s’offrant, ces rafales +ne deviennent tempête, un instant du moins. Nous ferons face au +danger... Mais quand j’entrevois ces perspectives, je suis bien heureux, +ma Jacqueline, que vous soyez en France, bien en sûreté dans votre +Paris; car les obséquieuses protestations de notre vice-roi, ses +sourires bridés ne me rassureraient pas du tout pour vous... + +«Donc, notre troupe a été attaquée, à l’improviste, dans une façon de +défilé sauvage, embroussaillé. Nous avons dû faire le coup de feu et +votre futur mari, madame, s’est vu soudain transformé en chef de +guerre!... J’ai évolué tant bien que mal dans ce pays mauvais où le +danger était en embuscade. Puisqu’il fallait batailler, nous l’avons +fait de façon à jeter en retraite nos assaillants, et, sur notre route +déblayée ainsi, nous avons trouvé plusieurs cadavres que nos ennemis +n’avaient pas emportés. En les regardant, toute mon ardeur belliqueuse +est tombée... Que c’est donc frêle une vie, puisque le simple choc d’un +petit morceau de métal la brise à jamais... Et cependant quel infini +peut enfermer l’âme qui dirige cette vie... + +«Je voudrais croire maintenant que c’est la traîtrise de l’attaque qui +m’avait exaspéré à me rendre féroce pendant notre courte lutte. Tout +comme un vieux troupier, je m’enivrais de l’odeur de la poudre et de la +lutte. J’ai senti, pendant un moment, peut-être plus profondément encore +que je ne l’avais déjà fait, quelle saveur le danger bravé donne à la +vie... + +«Ah! mon amour, comme j’y tiens à la vie, désormais, et de quels rêves +j’emplis l’avenir! Ils sont si beaux que, parfois, ils me font peur. +Leur splendeur peut-elle être emprisonnée dans une chétive existence +humaine?... O Jacqueline, penser que vous serez à moi! L’autre jour, +tandis que la mort rôdait sournoisement autour de nous, j’avais +l’impression d’être...--un enfantillage, soit--d’être protégé par votre +souvenir. Sur ma poitrine, dans le portefeuille qui ne me quitte pas, il +y avait votre image, et puis votre dernière petite lettre... Oh! oui, +bien petite, pour l’immense soif de votre ami! + +«Ma bien-aimée, pardonnez-moi mon exigence. Mais, dans mon exil, vos +lettres sont mon unique bonheur. Je les lis et relis tant que, les yeux +clos, la nuit, je puis me les réciter, quand je n’arrive pas à dormir, +brisé par toute sorte de pensées, de regrets, de désirs qui crient vers +vous... + +«Si vous saviez comment et combien je les attends, parce que vous êtes +bonne, vous les feriez bien longues, un volume, au lieu des quatre +pauvres pages, vite remplies par votre grande écriture, qui sont une +goutte d’eau pour ma soif... Vous ne m’y raconteriez pas seulement les +incidents de votre vie de jolie mondaine--dont pourtant je voudrais +savoir... _tout_--vous ne m’enverriez pas des récits que n’importe quel +étranger pourrait lire... Vous sentiriez que, pour moi qui suis un +exilé, aux prises avec une rude tâche, vos lettres sont le repos, la +joie, l’espoir... Que je les souhaite comme un pauvre homme souhaite le +soleil quand il a suivi, dans la nuit, un âpre chemin, durant des heures +et des heures!... + +«Jacqueline, agenouillé devant vous, le visage caché dans vos petites +mains parfumées, je vous supplie de m’envoyer de votre pensée, de votre +âme car j’en ai, je le confesse, des curiosités dévorantes... Ne me +trouvez pas irrévérencieux, je vous en prie, mais je vous avoue que +votre chère âme insaisissable m’apparaît tel un papillon de précieuse +dentelle, léger, fuyant, aux ailes traversées d’arabesques capricieuses, +si transparent que toutes les clartés le pénètrent... Clarté des lampes +dans les salons où vous passez tant d’heures, clarté des lustres qui, +les soirs de fête, illuminent votre jeune beauté. + +«Line, j’ai peur, si vous saviez combien! que mes doigts ne soient trop +lourds pour ce délicat papillon... Jacqueline, vous m’aimez un peu, +n’est-ce pas?... Vous pensez à moi quelquefois au milieu de votre +existence de Parisienne adulée, de cette existence qui me bouleverse de +jalousie, moi qui suis prisonnier ici, loin de vous... + +«Oui, Jacqueline, je suis jaloux à en crier de vous sentir là-bas, +admirée, désirée par ces autres qui m’épouvantent. Il y a des instants +où j’ai un regret si aigu d’être parti, où j’ai de vous une telle soif +qu’il me semble que l’angoisse dont je suis torturé va me rendre fou. + +«En ces minutes-là, où je vous adore trop et désespérément, mon amour, +il ne faudrait pas qu’une occasion de revenir en France se présentât, je +ne résisterais pas à la tentation, oubliant tout, pour revenir vers +vous...» + + * * * * * + +Le dernier feuillet tomba des doigts de Jacqueline. Elle eut un geste +machinal pour le maintenir sous ses mains croisées, afin que la brise ne +l’emportât pas. Son regard, arrêté sur l’horizon radieux, rêvait avec +cette expression que lui donnait une lecture intéressante. + +De complexes impressions se heurtaient en elle; impatience des tendres +reproches, émoi fugitif éveillé par le récit du combat, remords vagues; +par-dessus tout, satisfaction d’être ainsi adorée... + +L’absence estompait la silhouette et les traits plébéiens de Chartrans. +Son imagination les façonnait à son gré; et vraiment, après avoir lu +cette lettre, elle le voyait, en son souvenir, pareil à un hardi héros +de roman à qui il était flatteur d’inspirer une semblable passion. +Aussi, elle pensa, très sincère: + +--Il faudra que je lui écrive, il le mérite. Ce doit être le courrier, +ces jours-ci... + +Elle vérifiait sur son carnet. Et alors, elle eut une petite +exclamation: + +--Oh! mon Dieu! j’ai oublié la date. C’est aujourd’hui absolument que ma +lettre doit partir!... Et cet après-midi je n’ai pas une minute. Pourvu +que ce matin, j’aie le temps, avant que Gérard de Brye vienne me +chercher... + +Vive, elle rentra dans sa chambre et prit son buvard, car elle faisait +toujours sans tarder ce à quoi elle était décidée; et, très sage, elle +s’installa à sa table, devant la porte-fenêtre grande ouverte. Elle +n’était cruelle que par inadvertance. De volonté, elle était bonne, et +d’instinct elle aimait à voir contents les êtres dont la vie frôlait la +sienne, si elle n’avait pas à se plaindre d’eux... + +Elle ouvrit son buvard. Mais elle ne se mit pas à écrire. Les coudes sur +la table, le menton sur ses mains jointes, elle laissait son esprit +errer capricieusement; et, avec des yeux qui ne voyaient pas, elle +considérait le rubis sanglant d’une de ses bagues... + +Dans le cadre de la porte, la femme de chambre apparut: + +--M. de Brye fait savoir à madame qu’il est à ses ordres. + +Ainsi Gérard de Brye était là... Il la demandait... + +En elle jaillit le désir impétueux de fermer le buvard, de descendre +vers Gérard qui l’attendait. Mais elle se raidit; et, la voix un peu +dure, elle dit, obéissant à une mystérieuse contrainte qu’elle +subissait, toute frémissante: + +--Dites à M. de Brye que je le prie de m’excuser... Je ne pourrai sortir +ce matin. + +La femme de chambre disparut. Aussi nettement que si elle l’eût suivie, +Jacqueline vit la contraction du visage de Gérard déçu. Elle sentit, à +travers la distance, son regret aigu de la réponse qu’elle lui +envoyait... Et, une fois encore, un obscur élan bondit en elle, une +envie folle de le retrouver, de s’en aller marcher à ses côtés dans la +ville lumineuse, en respirant le violent parfum d’amour qu’elle aimait. + +Elle se leva machinalement et fit quelques pas sur le balcon où le store +frémissait avec des battements d’ailes. Elle pensait: + +--C’était amusant cette promenade, pourtant... + +Ses yeux tombèrent sur les feuillets écrits par Chartrans, qu’elle +apercevait sur la table. Alors, elle revint prendre sa place devant +l’écritoire et saisit la plume. + +Mais la femme de chambre reparaissait avec une enveloppe fermée. + +--M. de Brye prie madame de lire cette lettre. + +Elle déchira le papier. Il avait écrit, dans le salon de l’hôtel: + +«Que vous ai-je fait?... Pourquoi ne voulez-vous pas venir?... Vous +ai-je offensée en quelque chose?... Je me torture l’esprit à chercher et +je ne devine rien!... Soyez bonne... Rendez-moi heureux... Venez... ou +dites-moi pourquoi vous vous êtes fâchée... que je puisse implorer mon +pardon!» + +Elle tressaillit d’un plaisir intense, voyant combien il appelait sa +présence. Pour l’en récompenser, ne pouvait-elle lui parler, lui +apporter elle-même son sage refus?... + +Mais elle eut conscience que, si elle le voyait, s’il la suppliait de +sortir, elle faiblirait. Et il ne fallait pas qu’elle faiblît!... Et +puis, c’était sage et prudent de ne pas se prodiguer, d’aviver, par +l’absence, ce besoin d’elle qu’elle sentait grandir en lui. + +Elle murmura, un étrange sourire sur les lèvres: + +--Tantôt, je le dédommagerai... + +Et elle griffonna de sa haute écriture: + +«Je ne suis pas fâchée du tout. Pourquoi le serais-je?... J’ai seulement +des lettres pressées à écrire. Nous vous verrons cet après-midi, +n’est-ce pas, puisque nous allons visiter Burano et Torcello?... + +«Mille bonnes choses... Je vous assure que si la sagesse ne me +commandait pas impérieusement le contraire, je m’en irais avec beaucoup +de plaisir flâner, guidée par vous, dans l’adorable Venise. + +«Au revoir, à tantôt. + +«J. N.» + +Elle cacheta et tendit le billet à la femme de chambre. Puis, très +contente d’elle-même, elle reprit sa plume... Car, enfin, elle était +restée pour écrire... + +Mais sa pensée lui échappait, distraite, s’enfuyant vers Gérard, +curieuse de ce qu’il pensait. Un regret énervant l’envahissait de n’être +pas sortie avec lui... Certes, elle aussi était privée!... + +Cependant, elle commençait sa lettre. Pêle-mêle, au hasard, elle y +jetait les descriptions de Venise, des croquis drôles de silhouettes +observées au passage, de doctes dissertations, réminiscences des +discours de M. de Balme sur les œuvres vues dans les musées, un alerte +récit des menus incidents du voyage, même de la rencontre avec Gérard de +Brye, dont elle parla d’un ton détaché, disant que c’était «un gentil +garçon, très aimable». + +Mais il fallait aussi des phrases de tendresse, comme une fiancée, +nécessairement, doit en envoyer à son fiancé... + +--Il m’aime tant!... Il faut que je lui dise des choses un peu +gentilles!... + +Hélas! ces choses lui venaient mal, guindées, quelconques. Dans la +contrariété qu’elle éprouvait de son vertueux refus, qui lui enlevait +une agréable promenade, tout son attendrissement, son affectueux élan +vers Chartrans s’évanouissaient... + +Et, dépitée, les yeux pleins de larmes d’impatience, elle jeta la plume: + +--Je ne peux pas!... Je ne suis pas du tout en train d’être +sentimentale!... + + + + +X + + +Quand, appelée par la cloche du déjeuner, Jacqueline sortit de sa +chambre, elle trouva Anne qui l’attendait, sur la terrasse. + +Mme de Croissy venait de rentrer des _Frari_ et se reposait, allongée +dans un _rocking-chair_, son chapeau jeté près d’elle. Ses yeux +rêvaient, et elle soulevait d’un doigt machinal l’ondulation blonde de +ses cheveux, un peu froissés par le chapeau. Les lèvres entr’ouvertes, +elle aspirait la brise chaude qui frôlait son visage. + +Elle était dans une de ces minutes d’apaisement où l’être se laisse +vivre, enveloppé par le charme et l’insensibilité des choses, oublieux +de l’épreuve... + +Mais au pas de Jacqueline sur les dalles, elle tressaillit et se +redressa, rendue à elle-même. Un sourire amusé glissa sur sa bouche, +parce que Jacqueline, habillée de blanc, avait l’air d’une toute jeune +fille; et, amicale, elle demanda: + +--Eh bien, Line, avez-vous fait une bonne promenade? + +Mais Jacqueline dit d’un ton raisonnable: + +--Je ne suis pas sortie. C’était le jour du courrier de Chine... J’ai +écrit... + +--Ah! parfait..., approuva Mme de Croissy, stupéfaite de tant de +sagesse. + +Et parce qu’elle connaissait bien son amie, elle lui murmura, sceptique, +tandis que toutes deux passaient à table: + +--Line, vous êtes donc brouillée avec Gérard, votre chevalier servant? + +--Pas du tout! marmotta la jeune femme avec une emphase mutine. Nous +sommes toujours de parfaits amis; mais vous comprenez, le devoir avant +tout! + +--Je comprends... Je comprends... Et je vous félicite! + +Toutes deux se mirent à rire et s’assirent gaiement à table, auprès de +M. de Balme, qui leur offrait à chacune des violettes, rapportées de sa +promenade matinale. Jacqueline le remercia--comme elle savait le +faire--et elle attacha joliment les fleurs à son corsage, pendant +qu’Anne respirait le parfum de son bouquet. + +Après le désarroi du premier soir, Mme de Croissy était redevenue tout à +fait maîtresse d’elle-même. Ne parlant pas de son mari, ne faisant ni ne +permettant une allusion aux aveux qui lui étaient échappés dans un +instant de faiblesse, elle les avait facilement laissé oublier par +l’esprit léger de Jacqueline. D’ailleurs, la jeune femme était tout +occupée d’elle-même et de son flirt avec Gérard; et, à peine, elle se +souvenait qu’un soir, elle avait vu la fière Anne de Croissy se révolter +désespérément contre le mal d’aimer. Il lui suffisait de l’avoir +retrouvée ainsi qu’elle l’avait toujours connue, doucement ironique et +indulgente, très délicate dans la politesse souriante qu’elle témoignait +à ceux qui vivaient près d’elle. + +Si elle se plaisait aux promenades solitaires dans Venise, pour bien +voir à sa guise, disait-elle, du moins, elle ne fuyait plus la société +de ses amis, comme le premier jour; et, autant que Mme d’Entraigues, +elle était l’âme de toutes les causeries, de toutes les excursions, +jamais lasse de regarder, de visiter, jouissant de la beauté des choses +et des horizons, ardemment intéressée par les œuvres d’art que +Jacqueline apercevait à peine, à travers la fumée d’encens offerte +généreusement à sa coquetterie par sa cour masculine. + +De ses admirateurs, le seul qui l’occupât,--et il l’occupait +fort,--c’était Gérard. Mais avec les autres, elle était la grâce même, +parce qu’il lui fallait l’hommage de tous, même des indifférents. Si +bien que le bon M. de Balme, tout à fait subjugué, vivait partagé entre +le désir de l’accompagner dans les excursions quotidiennes et son amour +des belles toiles qu’il était venu revoir à Venise. + +L’évidente attention que Gérard témoignait à la jeune femme semblait lui +déplaire très vivement. Aussi, ce matin-là, satisfait qu’elle l’eût déçu +en ne sortant pas avec lui, il se montra d’humeur très souriante tout le +temps du déjeuner, et, contre son habitude, ne se plaignit pas des +courants d’air qu’amenait le jeu des ventilateurs dans la salle à +manger. En revanche, il s’assombrit quand Anne, ayant regardé sa montre, +s’écria, sa serviette jetée en hâte: + +--Line, nous avons été trop longues à déjeuner! Sauvons-nous pour ne pas +manquer le bateau de Torcello. Les d’Entraigues nous y attendent. + +Le ton un peu mécontent, M. de Balme s’exclama: + +--Comment, Anne, vous voilà encore reparties?... Je pensais que vous +viendriez tantôt visiter avec moi la collection Zanielli!... Vous ne +tenez pas en place à Venise... Ce n’était pas la peine d’y venir! + +--Père, nous désirons connaître tout ce qui touche à Venise... même les +petites îles qui l’avoisinent... Il ne faut pas nous en vouloir. + +Pressée par l’heure, elle se levait de table et piquait alertement les +épingles de son chapeau, debout auprès de Jacqueline qui arrangeait son +voile avec soin, pensant que, là-bas, au bateau, sûrement, Gérard +l’attendait... + +Et si, pourtant, froissé de sa défection du matin, il ne venait pas?... +L’idée lui en traversa l’esprit, et un tressaillement secoua tous ses +nerfs. Elle _voulait_ qu’il vînt... Sinon, que signifiait pour elle +cette excursion?... Et une petite fièvre d’attente faisait battre son +cœur très vite, alors que, aux côtés de Mme de Croissy, elle traversait +la Piazzetta, blonde de soleil, et, de son pas vif de Parisienne, +gagnait le quai des Esclavons, devant lequel fumaient les bateaux à +vapeur. + +Les voyageurs, nombreux, stationnaient devant les passerelles. +Avidement, le regard de Jacqueline les effleura. Il y avait là des +touristes de toute sorte: de lourdes Allemandes, des Anglaises +garçonnières sous le canotier de paille; et aussi des Italiens du +peuple; puis un groupe très élégant, celui des d’Entraigues et de leurs +amis. Gérard n’était pas parmi eux. Jacqueline mordit sa lèvre, déçue à +en pleurer. + +Lili d’Entraigues les avait aperçues et accourait à elles, très gaie. + +--Que vous arrivez tard! J’ai vu le moment où vous manquiez le bateau! +Gérard de Brye ne tenait plus en place. Un peu plus, il vous faisait +tambouriner! + +Jacqueline ne l’écoutait plus. Un violent sursaut de plaisir avait +fouetté ses joues d’un flot de sang, nul ne le remarqua dans la hâte du +départ. D’ailleurs, elle ne se trahit pas autrement; et elle garda l’air +le plus correct du monde quand, sur le bateau, elle entendit, près +d’elle, la voix de Gérard qui la saluait: + +--M’est-il permis, madame, de vous présenter mes hommages? + +Elle lui tendit la main. + +--C’est permis!... Comme vous êtes cérémonieux tantôt... + +--Suis-je cérémonieux? répéta-t-il, oubliant son irritation contre elle +parce qu’elle lui souriait, espiègle et câline,--si joliment!... + +--Très cérémonieux! Est-ce que vous êtes fâché de ce que je ne suis pas +sortie avec vous ce matin?... Je ne pouvais pas, je vous assure... + +Il s’inclina: + +--Vous m’avez donné une très grosse déception. + +--Que vous ne m’avez pas encore pardonnée? avouez-le. + +A son tour, il sourit, apaisé: + +--Non, parce qu’elle était trop rude pour que je puisse l’accepter sans +révolte. + +--Alors, cet après-midi, il faudra que je sois très gentille pour que +vous ne m’en vouliez plus?... Faisons la paix sans attendre, dites?... +Puisque, sûrement, nous finirons par là, ne perdons pas du temps à +demeurer brouillés! + +De nouveau, elle lui offrait sa main qu’elle avait dégantée. Il appuya +ses lèvres sur la peau fraîche, en un baiser très lent, sans souci de +ceux qui les entouraient. + +--Eh bien, eh bien, qu’est-ce que vous faites donc là, tous les deux? +lança joyeusement Lili d’Entraigues qui avait surpris le geste. + +Jacqueline ne se troubla pas du tout. + +--Nous scellons une réconciliation, expliqua-t-elle, la mine candide. +Mais à l’ombre des cils, son regard brillait dans l’éclat d’une joie. + +Tout à coup, l’ardent et impérieux désir s’emparait d’elle de jouir +pleinement de cette journée splendide, de savourer la puissance de sa +capiteuse beauté, et aussi le plaisir extrême que lui donnait +l’attention de cet homme qui était là pour elle seule, elle le savait +bien!--qu’elle seule intéressait des femmes présentes. Sa lettre à +Chartrans était partie. Elle se trouvait, à son égard, en parfaite +tranquillité de conscience, estimant, en toute sincérité, qu’elle avait +bien rempli ses devoirs envers lui. Sans scrupule, maintenant, elle +pouvait s’amuser à sa fantaisie, se faire faire la cour qu’elle aimait, +par un homme qui valait la peine qu’elle s’appliquât à le rendre épris. + +Assise à l’avant du bateau, elle contemplait l’eau diaprée qui fuyait en +ondulations profondes, soyeuses, limpides comme l’azur de ce ciel +italien, tout vibrant de lumière. Avec des lèvres gourmandes, elle +aspirait la brise venue du large qui lui battait le visage. Gérard lui +parlait, debout devant elle; et, dans ses yeux qui ne la quittaient +point, luisait la flamme de son désir. Elle le voyait et trouvait +charmant que ce fût ainsi! + +Elle lui répondait, alertement, comme aux autres hommes, groupés autour +d’elle. Mais une impatience l’énervait d’être seule avec lui, non plus +entourée de toute une société amie qui les emprisonnait dans une +causerie quelconque. Et puis, aussi, elle redoutait la clairvoyance +d’Anne de Croissy, dont elle savait les yeux habiles à pénétrer tous les +manèges de la coquetterie... C’était ennuyeux, décidément, que la jeune +femme sût ses fiançailles avec Chartrans... Si discrète fût-elle, +Jacqueline avait l’impression d’être observée par elle, et cela était un +peu gênant pour les évolutions de son flirt. + +Aussi quand le vapeur ayant fait une première escale à Burano, tous +descendirent à terre, elle n’osa encore répondre à la prière qu’elle +lisait dans les yeux de Gérard et s’isoler, comme elle le souhaitait +tant!... pour aller errer avec lui dans les petites rues claires où le +soleil incendiait la façade des maisons roses et blanches, bariolées par +l’éclatant coloris des vêtements qui séchaient, suspendus aux fenêtres. + +Alors, curieusement, pour se distraire de la tentation obsédante, elle +se prit à regarder les ruelles pittoresques, les jardinets dont les +arbres ressemblaient à de gigantesques bouquets... Au passage, des +filles la dévisageaient, s’abritant de leur éventail contre la morsure +du soleil. Des hommes sveltes, au visage fin, dardaient leurs yeux noirs +sur les étrangères venues, sans nul doute, pour visiter l’école célèbre +des dentellières. + +Très justement célèbre! Quand Jacqueline y pénétra, pour un moment, elle +oublia tout à fait l’existence de Gérard, trop femme pour ne pas +s’absorber dans la contemplation des dentelles de fées qui naissaient +sous les doigts du petit monde des ouvrières. + +A travers les rangs pressés des travailleuses, quelques-unes presque des +fillettes encore, elle se prit à circuler dans la vaste salle blanche, +où les stores tamisaient la vive lumière que versaient les larges +fenêtres ouvertes. + +Et son regard enthousiasmé s’attacha avec envie aux dessins +incomparables que l’aiguille créait sur les coussins; palmes nuancées +par la richesse des points divers, lacis aériens sous des fleurs +ouvragées merveilleusement, reliefs somptueux jetés sur la transparence +ténue des réseaux, toute une flore jaillie sous des doigts d’artiste qui +faisait rêver aux arabesques fantastiques que le givre dessine aux +vitres glacées par l’hiver. + +Ce fut bien juste si un atome de sagesse l’arrêta brusquement alors que, +entraînée par l’exemple d’Anne de Croissy et de Mme d’Entraigues, elle +s’apprêtait à acheter un admirable col, au point de Burano, qu’elle eût +été tout à fait incapable de payer. La dette aurait été à lointaine +échéance qu’elle l’eût peut-être acceptée sans hésitation. Mais il +s’agissait d’un achat à solder sur l’heure. Et, mordant ses lèvres de +dépit, elle sortit de la salle pour ne plus voir les dentelles +tentatrices. + +Jusqu’à Torcello, remontée sur le bateau, elle fut de méchante humeur, +irritée de s’être heurtée à une stupide difficulté matérielle, comme +elle disait; et Lili d’Entraigues tomba fort mal, en lui demandant, sans +soupçon du pourquoi de sa mine assombrie: + +--Eh bien, Jacqueline, que pensez-vous des merveilles qui viennent de +nous être montrées? + +--Je pense que je déteste voir de belles choses quand je ne peux les +posséder! + +Tous rirent de la franchise de l’aveu; mais pendant que les propos se +croisaient, Gérard lui murmura, avec une audace caressante: + +--Et que dirai-je alors, moi, qui vis près de vous depuis une +semaine?... que vous avez promis de dédommager de votre abandon, ce +matin, et qui ne vous ai pas eue encore une minute à moi, depuis que +nous sommes partis! + +--Ce sera pour Torcello... Ayez encore un peu de patience, fit-elle, +oublieuse des dentelles, reprise par le charme qu’exerçait sur elle la +présence de Gérard. + +Le bateau approchait de la petite île dont, jadis, la fièvre avait +chassé les habitants. A peu près seule dans le village ruiné par +l’abandon, la curieuse église demeurait, attirant toujours, par une +mosaïque célèbre, les artistes et les archéologues. + +--Qu’est-ce que nous allons voir à Torcello? confia Jacqueline à Gérard +qui l’aidait à débarquer. + +Il se mit à rire. + +--Vous ne vous en êtes pas informée? + +--Pas du tout... En Italie, je me laisse conduire... J’ai confiance. +C’est très drôle, je ne vois pas même de village. Il n’y a que de +l’herbe, des arbres et du soleil! + +Elle avait un air si naïvement saisi que, de nouveau, il sourit. + +--Nous allons voir une fresque byzantine qui est admirable... + +--Oui... Dans ce pays, elles le sont toutes... Et pourtant, il y en +a!... + +--Trop?... trouvez-vous? + +--Beaucoup pour moi... Mais je pense que je ne serai pas obligée de +regarder longtemps... J’aime mieux, décidément, la nature que l’art... +Ne le dites pas, j’aurais l’air d’une mécréante ou d’une épicière... +C’est une confidence que je vous fais! + +--Je vous remercie de me rappeler ainsi que vous avez bien voulu +m’accueillir dans le nombre de vos amis, au Lido... Vous vous +rappelez?... + +Une indéfinissable expression flotta dans le regard de Jacqueline. + +--Le soir où vous m’avez poliment exprimé le désir de me faire la +cour!... Oui, je me rappelle... Mais ce soir-là me paraît maintenant si +lointain!... Et cependant, il appartient au commencement de la semaine. +Seulement, nous ne nous sommes guère quittés depuis huit jours... C’est +pour cela que nous sommes aujourd’hui comme de vieilles connaissances. +Les années de campagne comptent double! + +Elle disait tout cela d’un accent drôle et joyeux, laissant, comme un +bébé, son ombrelle traîner derrière elle. A son corsage se fanaient les +violettes que M. de Balme lui avait offertes, qui l’enveloppaient d’une +senteur fraîche... Souple dans son costume de serge blanche, coiffée +d’une toque emplumée dont les ailes se dressaient en un jet audacieux, +la peau dorée, les prunelles ardentes et tendres à travers le voile des +cils, elle avait une grâce capiteuse dont Gérard se grisait. + +Tous, maintenant, cheminaient dans la petite île désertée que le +printemps fleurissait. A travers la dentelle des branches, baignées de +verdure nouvelle, s’épandait le beau ciel limpide. Les rares maisons, au +toit de tuiles rouges, avaient la gaîté d’un rire de fillette. + +Lentement, Gérard et Jacqueline suivaient les groupes qui se dirigeaient +vers l’église, sous le couvert des arbres. Quelques chaumières +l’avoisinaient; et aussi un humble musée, devant lequel jouaient des +enfants, pieds nus dans la poussière, qui, à la vue des voyageurs, se +précipitèrent avec une demande d’aumône. + +Tout de suite, Jacqueline vida à peu près son porte-monnaie dans leurs +mains, amusée de les voir bondir pour s’emparer des pièces de monnaie +qu’elle leur lançait au hasard. Et, avec le même entrain, elle leur +distribua des bonbons restés dans sa bonbonnière. + +Les touristes, pendant ce temps, s’engouffraient dans la vieille petite +église, enserrée par un cloître où le soleil allongeait l’ombre fuyante +des colonnes. + +--Ne voulez-vous pas que nous restions dehors? puisque la fresque vous +laisse froide, proposa insidieusement Gérard. Il fait si bon ici! + +Elle en avait bien grande envie. Mais pour l’empêcher de succomber à la +tentation, voici que Lili d’Entraigues l’appelait; sans malice, +semblait-il. + +--Oh! Jacqueline, venez donc voir. C’est très curieux! + +Résignée, avec une moue d’enfant déçue, elle entra à son tour, +totalement indifférente aux doctes enseignements de M. d’Entraigues sur +le caractère très rare du cloître en rotonde. + +Alors elle aperçut la gigantesque fresque en mosaïque qui enthousiasmait +les artistes; et, curieusement, elle s’arrêta comme Anne, comme Mme +d’Entraigues, à considérer les scènes pittoresques qui évoquaient le +dernier Jugement, à regarder les maigres personnages, profilés sur le +fond d’or, en silhouettes somptueusement naïves, gauches et expressives. + +Sa pensée fantasque s’amusa un instant des primitives créations des +vieux maîtres. Puis, incapable de s’absorber dans une préoccupation +purement artistique, elle se détourna et s’en fut errer à son gré dans +le pourtour du chœur que cernaient deux petites chapelles. Une +allégresse flottait en elle... Mais, confusément, elle pensait à des +choses très diverses, aux dentelles de Burano, à sa lettre partie pour +la Chine, à l’attitude significative de Gérard près d’elle... Vraiment, +il commençait à être bien au point... + +Un pas derrière elle... C’était lui. Elle savait bien qu’il viendrait +vite la rejoindre!... + +Arrêtée, elle avait l’air tout à la contemplation de la grande figure +hiératique qui se dressait derrière l’un des autels. Par une étroite +fenêtre ouverte, frémissait la brise printanière, dans les jeunes +pousses qui caressaient la pierre de leurs délicates frondaisons. + +Dans l’église, l’ombre flottait, enveloppante, striée par le jet de +soleil qui trouait un vitrail. + +Une hirondelle voletait sous la voûte. + +Jacqueline tourna un peu la tête vers Gérard et dit à demi-voix: + +--C’est charmant ici, n’est-ce pas? + +Mais lui, sans répondre, l’attira, la renversa un peu sur sa poitrine et +appuya sa bouche sur les lèvres chaudes, comme un altéré boit à une +source vive. + +Elle, étourdie, ne se dérobait point, tressaillante sous le baiser. Mais +ce ne fut qu’une seconde. Elle se reprit tout de suite, trop habituée +aux flirts audacieux pour s’effarer, mais aussi trop prudente pour +accepter un jeu compromettant. Elle se dégagea d’un geste volontaire et +dit, la voix assourdie, mi-railleuse, mi-fâchée: + +--Vraiment, je vous engage à ne pas vous gêner! + +Comme s’il ne l’eût pas même entendue, il murmura seulement: + +--Encore! + +Et une seconde fois, avec la même avidité éperdue, la même résolution +doucement impérieuse, il chercha les lèvres qu’il entr’ouvrit dans un +baiser lent... + +Cette fois, elle n’eut pas un mouvement pour l’écarter, vaincue, les +cils battant un peu sur le regard qui devenait vague... + +Mais un pas résonna sur les dalles, près d’eux... Il la laissa aller, +sans un mot. + +Elle non plus ne dit rien et se prit à marcher dans l’allée. +Difficilement, elle eût démêlé ce qui se passait en elle. + +La soudaine hardiesse de Gérard l’avait saisie. Mais elle ne s’en +trouvait pas offensée... Jamais elle ne l’était, quand on lui prouvait +qu’elle était séduisante. Et plus d’un déjà le lui avait prouvé... + +Seulement, un frisson l’avait secouée de la nuque aux talons et lui +laissait dans tout l’être une sorte de vertige. Ce n’était pourtant pas +la première fois, depuis son veuvage, qu’un baiser d’homme lui brûlait +la bouche... Mais jamais elle n’en avait éprouvé le désarroi qui faisait +ses nerfs tout vibrants... Quelle conduite fallait-il tenir avec Gérard? + +Évidemment, elle ne voulait pas qu’il la crût une femme facile, ce qui +n’était pas chic du tout... Mais comment se guinder dans une attitude +irritée quand, en toute sincérité, elle ne se sentait contre lui nulle +irritation; même plus, quand le souhait obscur vivait en elle de goûter +de nouveau la troublante caresse. + +Toutes ces idées se heurtaient dans son cerveau, pendant que, ayant +rejoint Anne, elle semblait écouter les savantes explications de M. +d’Entraigues, qui se délectait devant l’originale beauté de la fresque. +Mais, après quelques minutes, lasse d’entendre des mots auxquels sa +pensée distraite ne donnait point de sens, elle murmura à son amie: + +--Anne, je suis fatiguée de piétiner. Je vais un peu me reposer +dehors... + +Elle sortit vite, avec le souci de n’être pas suivie par quelque +indifférent. Très convaincue, elle eût dit qu’elle souhaitait être +seule; et, avec délice, laissant le cloître derrière elle, elle vit, +sous la jeune verdure, la place solitaire où les enfants jouaient +toujours. Plus loin, devant le petit musée, des femmes travaillaient +sous un bouquet d’arbres en fleurs; et le soleil et l’ombre tachetaient +bizarrement leurs robes claires. + +Au hasard, elle fit quelques pas pour aller trouver un banc où elle +attendrait... l’homme qui, déjà derrière elle, lui disait très +doucement, comme s’il avait peur de la faire fuir: + +--Pourquoi vous en allez-vous ainsi? Il faut me pardonner si je vous ai +offensée... C’est vous qui me faites déraisonner! + +Elle tressaillit de l’accent dont il parlait, et, entre les cils, son +regard fut affolant comme une volupté. Toutefois, elle dit d’un ton de +femme raisonnable: + +--Je vous pardonne à la condition que vous me promettiez d’être plus +sage. + +Mais, hardiment, il répliqua, les yeux arrêtés sur elle: + +--Non, je ne promets pas... parce que je serais incapable de tenir ma +promesse! + +--Ah!... ah!... Alors, qu’est-ce que nous allons faire?... Nous +brouiller?... + +La bouche avait une expression malicieuse, d’une grâce provocante. +Royalement, elle s’amusait. + +--Ce qu’il faut faire?... M’accepter tel que je suis... tel que vous +m’avez fait... en me permettant de... de songer à vous seule... + +Du bout de son ombrelle, elle tourmentait la pointe effilée de son +soulier, et elle considérait l’herbe fleurie, à ses pieds. + +Puis, posément, elle dit: + +--Peut-être vaudrait-il mieux cesser le jeu... + +--Pour moi ce n’est pas un jeu! jeta-t-il presque violemment. + +--Je vous ai prévenu que, pour moi, en revanche, ce n’était rien de +plus... Si vous perdez la tête ainsi, mieux vaut que vous ne vous +occupiez plus de moi... + +Elle articulait ces choses d’un ton détaché; et, cependant, en son cœur, +la crainte bondissait qu’il ne la prît au mot et ne se détachât d’elle, +alors que, résolument, elle voulait le garder, tout vibrant par elle et +pour elle... + +Mais dans les yeux qui rencontraient les siens, elle vit bien qu’elle +n’avait rien à craindre de semblable. Au fond des prunelles de Gérard +luisait la courte flamme qu’elle connaissait bien pour l’avoir vue en +d’autres regards qui avaient appelé le sien... + +--Je devrais, en effet, vous fuir parce que vous êtes la coquetterie +même faite femme, martela-t-il avec une sorte d’emportement, brûlé de la +soif, aiguë à en devenir douloureuse, de reprendre les lèvres chaudes +qui avaient un parfum de fleur. + +Mais elle répondit par un petit rire, joyeux et ironique: + +--C’est justement parce que je suis coquette que je vous parais digne de +quelque attention. Si j’étais une sage personne, détachée des hommages +masculins, comme l’est Anne, ou bien une vertueuse matrone, dédaigneuse +des hommes, vous auriez bien vite fait de me tirer votre chapeau et vous +me considéreriez tout juste, de loin, comme de braves gens admiraient je +ne sais quel saint juché sur une colonne... + +Malgré lui, il se mit à rire de la drôlerie de son accent. + +--Je ne crois pas que vous ayez la moindre ressemblance avec cet +honorable saint... Heureusement pour vous... et pour ceux qui adorent +votre beauté!... + +--Je ne suis pas belle... C’est un trop majestueux qualificatif pour +moi, murmura-t-elle, les paupières abaissées soudain sur l’éclat de son +regard. + +--Vous êtes mieux... vous êtes pire que belle... Vous avez le je ne sais +quoi qui ensorcelle les pauvres hommes... Et vous le savez bien!... +C’est pourquoi vous devez être compatissante! + +--Je le suis, fit-elle d’un indéfinissable accent... Je le suis à mes +heures... Maintenant... + +Et elle eut un sourire espiègle: + +--... Maintenant, je ne peux pas l’être... Voici Anne et les autres... +Je dois me montrer seulement correcte... Allez et ne péchez plus! + +Elle disait cela, jouant son personnage de femme indulgente et +irréprochable; mais sa pensée corrigeait: + +--J’espère bien qu’il péchera encore! + + + + +XI + + +Anne de Croissy connaissait trop bien la vie, son amie Jacqueline et son +cousin Gérard de Brye, pour ne pas s’être aperçue que le flirt auquel +tous deux se livraient prenait un caractère plus sérieux qu’il n’eût +fallu. + +Certes, maintes fois, elle avait vu Jacqueline ainsi courtisée de très +près, et s’y prêter, sans en ressentir plus qu’une vive satisfaction de +vanité féminine. Elle savait que sa coquette amie aimait, dans la vie +comme aux cartes, les jeux téméraires mais était, selon son propre aveu, +très mauvaise joueuse, ne payant pas les dettes sentimentales qu’elle +contractait délibérément. + +Aussi n’eût été la sympathie que lui avait inspirée Chartrans, Anne eût +considéré d’un œil curieux et amusé les péripéties de l’aventure. + +N’eût été aussi son impression que, cette fois, Jacqueline ne demeurait +pas aussi indifférente qu’il était nécessaire à la cour pressante de +Gérard. Était-ce l’influence de l’amoureuse Venise qui la troublait dans +son rôle ordinaire de divinité adorée et insaisissable?... Était-ce que +l’adorateur, cette fois, avait eu la divination des mots qu’il fallait +pour attirer cette âme fragile? + +Anne trouvait la jeune femme tout autre, presque trop jolie, ayant un +éclat de fleur épanouie à quelque mystérieux soleil; et puis, nerveuse, +comme si une fièvre l’eût brûlée par instants, tour à tour gaie +follement et absorbée par une songerie qui donnait à ses prunelles une +profondeur inaccoutumée. Elle semblait devenue indifférente aux +admirations masculines de son entourage, et assombrissait M. de Balme en +ne prenant plus garde à lui qu’autant que la politesse l’exigeait. + +Que se passait-il?... Sûrement Gérard, même très épris, n’offrirait ni +son nom ni sa fortune à Jacqueline, bien qu’il ignorât ses fiançailles. +Mais il était ambitieux et n’épouserait jamais qu’une héritière qui +serait en même temps une _vraie_ jeune fille. Les femmes brûlées par la +vie, si séduisantes fussent-elles, ne pouvaient être pour lui qu’une +aventure. Et Anne, le sachant, n’acceptait pas que Jacqueline, la +fiancée de Pierre Chartrans, à cette heure sous sa protection à Venise, +servît de jouet à un homme qui ne ferait d’elle que sa maîtresse. + +Ce souci la préoccupait de nouveau, alors que, sur le bateau qui allait +à Chioggia, elle observait Jacqueline, assise à sa place favorite, à +l’avant du vapeur. Fraîche autant qu’une enfant, le visage nimbé par les +cheveux d’or sombre que la brise soulevait autour de son visage, elle +avait un air d’heureuse insouciance en regardant fuir les petits +villages tout blancs de soleil où, sur les murs, les vignes découpaient +des ombres bleues. Elle paraissait très libre d’esprit... Pourtant, Anne +ne se rassurait pas. Et Gérard, lui, où était-il?... Correctement à +l’autre extrémité du groupe, il causait. Mais Mme de Croissy, qui le +connaissait bien, le devinait impatient, nerveux. Et elle pensa, un peu +moqueuse: + +--Nous l’exaspérons en l’empêchant d’être à son gré près de Jacqueline! + +Ne se sachant pas observé, il regardait, en en effet, vers la jeune +femme; et, dans les yeux, il avait cette expression qui trahit chez +l’homme la hantise d’une femme. + +Nettement, Anne précisa: + +--Il est temps que nous repartions!... Deux jours encore, et ils seront +séparés! Jusque-là, je vais essayer de garder cette petite dans mes +parages... Il faut bien que je veille sur le trésor du pauvre Chartrans, +pendant que j’en suis un peu responsable... Je crains bien que ce ne +soit un grand malheur pour lui de s’être épris d’elle... + +Lili d’Entraigues appelait: + +--Anne, ma chère, nous approchons. Venez voir l’adorable coup d’œil! +Vous avez l’air plongée dans je ne sais quelles méditations +solennelles!... + +Mme de Croissy sourit et cessa de considérer la comédie humaine pour +contempler le radieux spectacle. Sur la moire satinée des eaux bleues +qui roulaient, vers la pleine mer, de longues vagues, frangées de neige +et d’argent, se dressait la flottille des barques dont les larges voiles +rousses découpaient leur rectangle sur l’azur violent du ciel sans +ombre. + +Le vapeur approchait lentement du quai que bordaient les petites maisons +d’un blanc cru, où les fenêtres portaient la même décoration de +vêtements aux couleurs vives qui bigarrait celles de Torcello. + +Des groupes curieux s’étaient immobilisés au débarcadère, faits de +mendiants, très beaux sous leurs guenilles, de pêcheurs bronzés, la pipe +aux lèvres, de gamins flâneurs, de fillettes brunes et fines comme des +statuettes d’argile, tous attentifs à la manœuvre coutumière du vapeur. + +Dès que les touristes furent à terre, des guides d’occasion les +assaillirent, s’offrant à les conduire dans le labyrinthe des rues aux +arcades basses où s’épandait la fraîcheur de l’ombre. Un vieil homme, +tanné par le soleil et la mer, s’attachait obstinément à Jacqueline, +dont la vue paraissait le charmer, et marmottait, en un charabia italien +et français, l’offre de «mener la _signora_». + +Elle riait, marchant un peu vite, pour trouver l’abri des arcades, +quand, tout à coup, la voix de Gérard s’éleva près d’elle, rude et +irritée, pour écarter l’importun qui, ahuri, laissa passer le couple. + +Au fond des prunelles de Jacqueline, une flamme de joie avait lui. Mais +elle la laissa s’éteindre entre les cils soudain rapprochés et dit, +tranquillement: + +--Comme vous avez l’air de méchante humeur! Que vous est-il arrivé?... +Vous avez secoué ce pauvre diable... + +--Je voudrais le précipiter dans la lagune, comme tous ceux qui se +mettent entre vous et moi, fit-il avec une sorte de rudesse tendre. +Comment aurais-je supporté de vous voir écouter ses bavardages idiots +quand vous ne m’accordez même pas un misérable instant! + +Un étrange sourire courut sur la bouche de Jacqueline. + +--C’est par charité que je me fais rare!... pour vous habituer à la +séparation, puisque nous partons dans deux jours... + +--C’est vrai?... Réellement, vous partez?... + +Une révolte grondait dans sa voix. + +--Mais oui... M. de Balme l’a dit tantôt à déjeuner... Et c’est bien +dommage de partir!... + +Ardemment, il murmura, se refusant à l’idée de la perdre, sans avoir +apaisé cette soif qu’elle lui avait donnée d’elle: + +--Il ne faut pas partir... Laissez aller vos amis s’ils le veulent, et +restez!... + +Elle ne parut pas comprendre l’audacieuse prière que les mots si simples +voilaient: + +--Toute seule à Venise, ce serait triste... Mieux vaut jouir pleinement +des derniers jours qui m’y sont donnés pour en emporter le meilleur des +souvenirs. C’est la sagesse... Ne pensez-vous pas?... Quand nous serons +partis, j’espère que vous nous regretterez beaucoup... + +--Voulez-vous la vérité, confessée humblement? Quand vous serez partie, +je n’aurai plus que le seul désir de filer vers Paris pour vous y +retrouver... + +Elle tressaillit tant il y avait dans son accent de sincérité, de +passion et de volonté. + +Sans rien voir autour d’elle, maintenant, elle se laissait conduire par +lui, insouciante du pittoresque des rues étroites où, sous la voûte +écrasée des arcades, des femmes travaillaient par groupes et, à leur +passage, levaient la tête, puis riaient et chuchotaient, les jugeant des +amoureux. + +Elle trouvait exquis de le sentir à ses côtés, dévoré du désir d’elle... + +Pourtant, elle répliqua, taquine, mordillant un pétale des roses de son +corsage: + +--Aurez-vous tant que cela l’envie de nous retrouver? + +--De _vous_ retrouver, vous, Jacqueline. + +--Oui, moi, c’est vrai!... Car Anne est seulement votre belle cousine et +mon ami, M. de Balme, est de ceux que, pour l’instant, vous enverriez de +bon cœur dans la lagune... Mais, tout de même, je crois que quand vous +m’aurez bien poliment saluée dans mon train, vous direz: «Ouf!... Je +vais enfin pouvoir jouir en paix de Venise!» + +--Sans avoir à souffrir sans cesse de votre impitoyable coquetterie, +n’est-ce pas? + +Elle ouvrit de grands yeux candides et brûlants: + +--Je vous fais souffrir? moi?... Vous vous l’imaginez!... Je me trouve, +au contraire, très bonne pour vous, beaucoup trop bonne, trop faible!... +Voyez, je vous ai, docilement, laissé m’emmener à votre fantaisie; et +nous avons perdu notre bande. + +--Enfin! tant mieux! articula-t-il les dents serrées... Je vais donc +enfin! avoir, un instant, l’illusion que vous êtes à moi seul! + +Au sortir d’une _calle_, toute sombre tant les murs en étaient proches, +ils débouchaient sur une sorte de petite plage, devant l’étincelant +horizon des eaux où les voiles fauves se dressaient comme de grandes +flammes. A leurs pieds, le sable s’allongeait vers la haute mer en un +infini d’or blond que faisait luire le soleil de feu. + +Tous deux s’arrêtèrent frappés de cette éclatante beauté qui émanait des +choses. + +Chez lui, la sensation fut seulement un éclair. Cette beauté n’était +qu’un cadre pour la créature vivante qui l’enivrait. Il la contemplait, +rosée par le reflet de son ombrelle de soie rouge, les yeux mi-clos, les +lèvres entr’ouvertes, mûre pour l’amour, dans la grâce voluptueuse de +son corps charmant. + +Son cœur... Qu’elle le refusât, soit... Ce qu’il voulait, c’était sa +forme adorable et son baiser... Et un désir furieux criait en lui de +l’étreindre là, tout de suite, dans ce ruissellement de lumière qui la +nimbait, de sentir, comme à Torcello, sous ses lèvres, la bouche +savoureuse dont il gardait l’inoubliable goût... + +La voix altérée, il dit, presque bas: + +--Jacqueline, vous le savez...--car bien d’autres déjà ont dû vous le +dire...--que c’est un supplice, oui, un supplice!... de vivre près de +vous, car vous êtes la tentation vivante! + +--Eh bien, alors, je vous apporte l’occasion d’acquérir de grands +mérites par la résistance à la tentation, fit-elle d’un accent de +badinage. Mais elle lui abandonnait son regard où semblait errer l’écho +de quelque mystérieuse, et peut-être inconsciente, promesse. + +--Jacqueline, ne raillez pas!... Vous n’en avez pas le droit... puisque +vous m’avez rendu fou... fou de vous! + +--L’êtes-vous donc?... + +D’une voix étrange, elle prononça les mots; ses paupières battaient un +peu. + +Une allégresse triomphante chantait en elle et lui donnait l’envie +d’être douce infiniment à cet homme qui lui offrait l’hommage qu’elle +goûtait par-dessus tout autre... Enfin, il venait de le lui faire, cet +aveu qu’elle s’était juré d’entendre! Que c’était délicieux de le voir +épris ainsi, avec une ardeur violente qui la ravissait, dans une +incomparable sensation de vertige... Délicieux qu’il le lui dît devant +ce paysage de lumière où l’air semblait une chaude caresse d’amour... +Délicieux d’entendre cet homme, habitué à vaincre, lui murmurer d’une +voix qui suppliait: + +--Jacqueline, dites, vous le savez bien que je vous aime... + +Comme elle l’avait voulu, il prononçait les mots bien des fois entendus +déjà, surtout depuis qu’elle était toute seule pour se garder dans la +vie; ces mots que sa pensée clairvoyante précisa... Il disait: «Je vous +aime...» parce qu’il ne pouvait dire «Je vous veux!» + +Sûre de sa victoire, avec une tranquillité provocante, elle riposta--et +de tout son être, semblait émaner la vie amoureuse: + +--Vous m’aimez?... Tant mieux!... J’aime qu’on m’aime... Je vous l’ai +avoué déjà... + +Une colère de mâle qui veut inutilement saisir une belle proie +l’étreignit jusqu’à la souffrance. + +Violemment, il saisit les deux petites mains gantées de blanc, sans +souci des pêcheurs qui, derrière eux, tressaient des filets; de la +troupe d’enfants vautrés dans l’herbe qui les observaient en ricanant. +Il était très pâle, les traits contractés, une impérieuse prière dans le +regard. + +--Jacqueline, encore une fois, ne raillez pas... Je ne peux pas le +supporter! Vous l’avez voulu... Vous m’avez ensorcelé... Êtes-vous +satisfaite? + +Elle inclina la tête. Un bizarre sourire entr’ouvrait un peu sa bouche. + +--Très satisfaite. + +--Alors... + +Il se pencha vers elle, la voix assourdie, et son accent était une +caresse: + +--Alors, Jacqueline... laissez-moi vous aimer ici... à Venise. Nous +pourrions être si heureux! + +Elle ne fit pas un mouvement. Elle n’était ni étonnée, ni irritée, bien +accoutumée à de pareils aveux... Mais elle éprouvait une sorte +d’éblouissement; et, en tout son être, vibraient les mots dits par une +voix que la passion faisait trembler... Jamais encore, Gérard n’avait +éveillé en elle ce trouble qui la pénétrait divinement... Passé, avenir, +tout s’abolissait en elle... Il n’y avait plus que le présent, un +présent si charmeur qu’elle s’abandonnait à lui toute, sans pensée, sans +volonté, le cœur palpitant... + +Ce fut une onde enivrante qui passait sur elle, la laissant éperdue. Une +ou deux fois, sur ses joues pâlies, les cils battirent très vite. Puis +elle respira profondément; et, alors, avec un rire bref, elle jeta: + +--Vous dites des choses insensées! Il ne faut pas jouer à ces +jeux-là!... Puisque vous n’êtes pas plus sage, je vais rejoindre Anne, +cela vaudra mieux. + +--Jacqueline, je serai sage autant que vous le voulez... comme vous le +voulez... restez... Je n’ai plus que deux jours, dites-vous, à vivre +près de vous... Et je ne peux plus me passer de votre présence!... + +Dans la pensée de Jacqueline, pourtant si légère, une réflexion jaillit. +Il disait ne pouvoir plus se passer de sa présence... Mais il ne lui +offrait pas son nom, acquérant ainsi le droit de vivre près d’elle... +Cependant, il ignorait qu’à un autre, elle avait déjà promis toutes les +années de son avenir... Ah! qu’il était loin cet autre!... + +Elle murmura les mots qui lui étaient doux: + +--Vous m’aimez... + +--Oui, Jacqueline... j’aime tout en vous... J’adore votre pensée +fuyante, votre cœur que vous ne voulez pas me donner, votre beauté qui +est maintenant la hantise de toutes mes minutes... Jacqueline... ce +n’est pas une phrase vaine, mais la vérité même, la nuit comme le jour, +je rêve de vous, je ne vois plus que vous... Il me faut _vous_, mon +amour... + +Il lui parlait presque bas, la voix haletante. Elle, immobile, les yeux +sur les lointains lumineux, l’écoutait, toute droite, sans un mot... +Combien, déjà, lui avaient murmuré la même amoureuse cantilène, sans lui +donner l’envie de se laisser envelopper par les bras prêts à s’ouvrir, +de livrer sa bouche dans le suprême baiser. Par quel sortilège, celui-ci +créait-il, en elle, une femme nouvelle qui tressaillait au murmure +troublant des paroles... En cette minute... ah! de tout son être!... +elle souhaitait s’abattre contre ce cœur qui criait vers elle et, les +yeux clos, être emportée par cet homme pour qui elle était l’Unique,--un +instant, du moins,--pour se donner à lui dans la fougue et la douceur +des caresses qui font défaillir... + +Elle eût été seule avec lui qu’il l’eût prise, sans qu’elle songeât même +à se défendre, bouleversée par un vertige dont elle n’avait pas même +conscience. Elle venait de sentir son maître; et, vaincue pour la +première fois, elle trouvait sa défaite exquise... + +Instinctivement, elle entr’ouvrit les lèvres pour murmurer: + +--Emmenez-moi... Emmenez-moi où vous voudrez... + +Elle soulevait ses paupières alourdies... Et son regard tomba sur la +silhouette grandissante d’Anne de Croissy qui approchait avec Mme +d’Entraigues. + +Un choc la secoua brutalement. Et alors, la pensée vague erra en son +esprit qu’elle n’était plus libre de disposer d’elle-même, car il y +avait quelque part, dans le monde, un être à qui elle appartenait déjà +un peu... + +Elle dit d’un ton rêveur: + +--Ah! voici Anne... Il faut être sage... + +Et elle abaissa un peu son ombrelle pour dissimuler le trouble de sa +physionomie. Ses lèvres tremblaient. De nouveau, elle aspira une +profonde gorgée d’air, comme si le souffle lui eût manqué. + +De loin, Mme de Croissy s’écriait: + +--Eh bien, Jacqueline, qu’étiez-vous donc devenue?... Je vous en prie, +ne disparaissez pas ainsi sans nous le dire, afin que nous sachions où +vous retrouver. + +Jacqueline, si bouleversée qu’elle fût, sentit très bien qu’Anne était +mécontente. Et comme elle n’avait pas la conscience nette, elle eut +l’intuition que la sagesse lui commandait de n’amener aucune explication +délicate. D’un ton d’enfant gâtée, elle dit drôlement: + +--Anne, ne me grondez pas... Il n’y a pas de ma faute... Nous nous +sommes un peu perdus, en allant de droite et de gauche, M. de Brye et +moi. Quand je me suis retournée tout à coup, vous n’étiez plus derrière +moi... + +--Et vous l’avez beaucoup regretté, avouez-le? lui glissa malicieusement +Lili d’Entraigues. + +--Pas du tout! fit Jacqueline du même ton, avec une impertinente +franchise. J’aime fort les tête-à-tête, vous savez... + +--Cela dépend peut-être avec qui?... + +--Justement! + +Une fièvre délicieuse faisait ses nerfs frémissants et avivait en elle +cet éclat qui inquiétait Mme de Croissy. Elle avait conscience que la +flamme venait de l’effleurer; l’arrivée de ses amies l’en avait écartée, +mais elle en sentait encore le rayonnement... Et, durant tout le reste +de la promenade, pendant le retour à l’heure féerique du couchant, elle +vécut en une sorte de rêve enchanté, caressée par l’ardente prière de +Gérard dont elle entendait l’appel, soit qu’il la regardât ou lui dît +même quelque parole banale, soit qu’il demeurât silencieux, aussi près +d’elle que les impitoyables convenances le lui permettaient. + +Du reste, elle-même se montra fort correcte, jugeant nécessaire de +dépister les curiosités et, en même temps, ayant, pour la première fois, +l’impression qu’il lui était fort utile de se trouver gardée par les +présences étrangères qui la défendaient, bon gré mal gré, contre +l’irréparable... Mais parce qu’elle se sentait protégée, elle jouissait, +en tout son être, de voir Gérard si absolument à elle. + +Sur la terrasse de l’hôtel, M. de Balme, lisant une revue artistique, +attendait les promeneurs. Ses sourcils se contractèrent quand il aperçut +Gérard derrière les jeunes femmes. Il répondit, froidement poli, à son +salut, baisa le bout des doigts de Jacqueline, et tendit une lettre à sa +fille. + +--Anne, j’ai reçu tantôt ce mot de ta mère. Elle est un peu souffrante, +je le devine, quoiqu’elle ne le dise pas. Est-ce que cela contrarierait +beaucoup Mme Nozales si nous avancions d’un jour notre départ, et +quittions Venise demain soir, au lieu d’après-demain? + +Jacqueline, accoudée à la balustrade, eut un tressaillement et se +redressa. Gérard avait entendu comme elle et son visage s’était, une +seconde, altéré. Ses yeux rencontrèrent les prunelles d’ombre veloutée +et, très bas, il supplia, encore: + +--Laissez-les partir... Restez... + +Rester!... Rester à Venise... Y vivre un instant avec Gérard, caressée +par sa passion... Oh! la tentation! + +Les lèvres de Jacqueline demeurèrent closes pour l’avouer... Mais Gérard +en avait vu glisser l’éclair sur les traits mobiles. Et une lueur de +triomphe passa dans son regard. + +Secouant la tête, elle dit pourtant, avec une insouciance voulue, car M. +de Balme et Anne se rapprochaient: + +--Je suis une enfant sage... Je retourne avec ceux qui m’ont amenée! + +--Cela vaudra mieux, en effet, dit un peu ironiquement M. de Balme. +Alors, chère madame, vous voulez bien nous sacrifier un jour à Venise? + +--Oh! de grand cœur, si Mme de Balme est souffrante. + +Elle parlait en souriant; mais un regret éperdu lui martelait le cœur à +la seule idée de partir le lendemain. + +Ce soir-là, quand elle rentra dans sa chambre, après l’heure passée sur +la place Saint-Marc à déguster des sorbets, en écoutant des saltarelles, +elle n’eut pas son geste coutumier pour faire jaillir la lumière sous le +bouton électrique et constater ainsi, encore une fois, que Gérard avait +pu la trouver aussi séduisante, qu’en sa coquetterie elle l’avait +souhaité. + +Sous le reflet de lune, elle apercevait, dans la psyché, sa forme mince, +grandie par le manteau du soir, entr’ouvert sur les dentelles du +corsage. Dans sa ceinture, des fleurs se fanaient, l’enveloppant d’un +arome très fort. Rejetant son chapeau et son manteau, elle se rapprocha +de la fenêtre large ouverte et regarda dans la nuit scintillante... + +Était-il possible que, le lendemain, à cette même heure, elle dût se +trouver déjà emportée loin de Venise, loin d’un homme dont la présence +était, pour elle, une source de bonheur tel que jamais encore elle ne +croyait en avoir connu de semblable?... + +Cela lui paraissait insensé, cruel à lui emplir la poitrine de sanglots. +Ses mains se crispèrent si fort l’une contre l’autre que ses bagues la +blessèrent... Qu’avait-elle donc? Était-ce la volupté que semblait +distiller Venise qui, peu à peu, l’avait envoûtée subtilement?... +Debout, dans le cadre de la fenêtre, elle ressuscitait les derniers +jours vécus qui lui avaient été un enchantement... Elle se rappelait la +première promenade avec Gérard, ce matin où, ravie, elle découvrait +Venise... Puis, l’excursion à Torcello et le baiser qu’il avait jeté sur +sa bouche, dans l’église fraîche,--comme un être que la soif dévore, +boit éperdument,--tandis qu’elle considérait, d’un regard voilé, la +campagne ivre de lumière et l’infini ciel bleu... + +Et surtout, elle revivait tous les incidents de leur promenade à +Chioggia, leur flânerie capricieuse à travers les petites rues, et +l’aveu jailli des lèvres de Gérard devant la mer lumineuse... L’aveu qui +l’avait enivrée, dont le seul souvenir la faisait tressaillir tout +entière... Oui, ce devait être bon de ne pas s’enfermer dans un rôle de +divinité qui se laisse adorer, mais d’être la créature qui se donne, +corps et cœur, défaillante de bonheur. + +Tout à coup, elle entrevoyait quelle puissance, redoutable et +souveraine, était cet amour qui avait pu faire dire à une femme, fière +comme Anne de Croissy, pensant à l’homme par qui elle avait été tant de +fois trahie: «S’il arrivait, ici, ce soir, je lui ouvrirais les bras, +folle de joie qu’il voulût bien me garder contre lui!» + +Le soir où Anne lui parlait ainsi, Jacqueline l’avait contemplée +saisie... Et voici que, tout à coup, elle la comprenait si bien... Quel +éclair l’avait donc illuminée?... Pourquoi savourait-elle, comme une +douceur sans prix, la certitude que, bien près d’elle, dans une des +vieilles demeures que frôlait le souffle de la nuit, un homme existait +dont tout l’être la souhaitait, l’appelait?... + +Pourquoi tressaillait-elle soudain d’une soif de caresses, d’un désir +d’aimer et de se donner qui lui faisait sentir sa solitude comme une +angoisse meurtrissante? Pourquoi ce besoin de la présence d’un être +nouveau en sa vie?... Pourquoi?... Qu’avait-elle donc? Le regard fixe, +elle regardait le jardin obscur d’où montait la pénétrante odeur du +mimosa. Dans la nuit, vibrait encore la chanson lointaine d’une dernière +troupe de chanteurs. Vers le ciel de velours, se dressait la _Salute_ +dans la blancheur de ses marbres, ainsi qu’elle l’avait aperçue pour la +première fois, quand la gondole l’amenait sur les eaux sombres. + +Elle murmura, instinctivement, les mains jointes, avec un geste d’appel: + +--Gérard! Gérard! + +Ses lèvres articulaient le nom d’un accent si passionné qu’elle +s’arrêta, saisie... Elle prenait conscience que si Gérard se fût trouvé +là, près d’elle, lui répétant la prière qu’il lui murmurait à Chioggia, +il eût fait d’elle tout ce qu’il rêvait... + +Presque avec colère, elle mordit sa lèvre: + +--Décidément, je crois qu’il est temps que je retourne à Paris! Venise +me fait déraisonner!... + +Et, d’un geste nerveux, appuyant sur le commutateur, elle fit jaillir, +dans la chambre, une éclatante lumière. + + + + +XII + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +A Paris, la lettre de Chine attendait. Chartrans avait écrit: + +«Demain ou après, ma Jacqueline, arrivera le courrier qui m’apportera de +vos chères nouvelles; et, pour calmer la fièvre de l’attente, je viens +causer avec vous, petite chérie. + +«Vite d’abord, que je vous parle d’un projet que les circonstances vont +peut-être rendre réalisable. Je sais qu’à l’automne prochain, un poste +très enviable va être disponible au Japon et, si je réussis, comme je +l’espère, dans mon épineuse mission actuelle, je serai en bonne +situation pour que, des négociations diplomatiques aidant, je sois nommé +au poste en question... Alors, mon amour, je pourrai, sans égoïsme, vous +demander de partager mon exil. Vous aurez, pour vous abriter, un vrai +palais et toute une armée de serviteurs qui vous donneront, si vous le +souhaitez, l’illusion d’être une jeune souveraine... Ne serait-ce pas +bien ainsi? ma Jacqueline. Je vous gâterai tant que vous ne pourrez +plus, il me semble, regretter la France et tout ce que vous y aurez +laissé. Votre père, alors, me pardonnera de vous avoir enlevée à lui +pour quelque temps... Car nous tâcherions d’arriver à revenir le plus +vite possible dans votre cher Paris... + +«Que de projets, j’échafaude sur mon espoir, des projets si beaux que je +n’ose encore croire leur réalisation possible!... Et pourtant... + +«Quand l’impitoyable réalité ne me rappelle pas toutes les difficultés +de l’heure présente, un peu menaçante pour nous autres Européens, égarés +en tout petit nombre dans le pays jaune hostile, je songe déjà, les yeux +ouverts, au logis où vous vivrez près de moi... Et dans ce cadre +exotique, je vous vois apparaître, ma fée parisienne, si coquettement +élégante, que je me demande comment j’ai l’audace de prétendre vous +enlever aux admirations françaises, pour faire de vous mon trésor... Oh! +Jacqueline, comme vous serez, comme vous êtes mon bonheur!... + +«J’en ai eu conscience, une fois de plus, à l’arrivée du dernier +paquebot qui ne m’apportait pas, de vous, les lettres attendues. +L’angoisse que j’ai alors éprouvée m’a fait mesurer ce que serait ma +vie, si je ne vous avais plus!... Que ferais-je maintenant sans vous?... + +«Même malgré le supplice de toutes les minutes que j’éprouve de notre +séparation, mon existence n’est pas comparable à ce qu’elle était quand +je ne vous connaissais pas... Dans les heures mauvaises, où mon exil me +rend lâche, je me réfugie, pour retrouver la vaillance, dans la vision +d’un avenir dont vous êtes l’âme précieuse et adorée... + +«Si, comme je l’espère, ma laborieuse mission, ici, s’achève à mon +honneur, si j’obtiens le poste du Japon, alors, mon aimée, j’irai vous +chercher vers l’époque où, l’année dernière, j’ai connu l’horreur de +vous quitter. Nous nous marierons bien vite, dès mon retour, n’est-ce +pas?... Puis, aux premiers beaux jours, vous voudrez bien que je vous +conduise dans mon pays de Bretagne... Je vous y montrerai notre humble +maison de granit, enserrée dans le jardin, qui paraissait un monde au +garçonnet que j’étais... + +«Ma pauvre vieille maison!... D’autres, aujourd’hui, la possèdent +puisque la mort a pris les parents et dispersé les enfants en tous les +coins du monde. Mais, pour moi, malgré tout, elle demeure _la maison_! +Les arbres y ont, à mes yeux, un visage mystérieux et familier qui +m’évoque un monde de souvenirs... Dans ces pièces, dans ces allées, sur +ces pelouses où passent maintenant des inconnus, je vois errer les +ombres chères de mes disparus et j’entends leurs voix... J’aperçois le +petit être silencieux, tendre et volontaire que j’ai été... O ma maison, +peuplée de fantômes!... J’ai soif de vous y sentir mienne, ma +bien-aimée... + +«Et aussi, je rêve de vous conduire par ces sentiers de falaise que mon +enfance rêveuse a tant aimés; où, en contemplant la mer, des heures et +encore des heures, j’ai peut-être créé en moi l’âme aventureuse qui m’a +déjà entraîné en tant de pays lointains... + +«Ah! vous voir dans nos landes balayées par le grand souffle du large +qui mouille les lèvres de sa vapeur fraîche!... Regarder, vous tenant +serrée contre moi, les eaux bondissantes sur nos roches déchiquetées... +Vous amener dans la pauvre église où, même aujourd’hui que ma foi est +morte, je n’entre pas sans un respect attendri, parce que les heures les +plus pures de ma jeunesse y reposent en paix, comme des mortes +bienheureuses... Et puis, respirer avec vous le printemps breton... Voir +fleurir les chemins creux... Sentir l’odeur de la première verdure, de +la terre réchauffée... Entendre les sonneries de cloche dans l’air plus +tiède, sous le ciel éclairci... Ah! Jacqueline, dites, vous l’aimerez un +peu, ma sauvage et mystique Bretagne dont je suis si profondément le +fils!... + +«Mais que toutes ces minutes bénies sont encore loin! Et que de jours à +éprouver la torture de la séparation! + +«Vous confesserai-je, tout bas, ma Jacqueline adorée, très bas... que la +nuit surtout, quand je suis dévoré du regret de vous, à crier d’angoisse +dans mon vieux palais solitaire, j’ose _tout_ pour me rapprocher de +vous... J’ai la vision décevante de vous, mon trésor, enfermé dans mes +bras, sous le frôlement de mes baisers... Je respire l’inoubliable +parfum de vos cheveux, de votre peau... Ce parfum qui semble émané de +votre jeunesse, parfum d’œillet ou de verveine qui est votre secret, que +je respirais comme la plus grisante des fleurs quand je vous avais près +de moi, le soir, vous ramenant du théâtre dans quelque fiacre cahotant; +et encore, lorsque je me penchais vers vous, assise au piano, ou +allongée dans votre bergère avec un air de lire le journal comme une +personne raisonnable. Est-ce que vous lisiez pour de bon? Jacqueline +chérie... La politique, je crois, vous laisse dédaigneusement +indifférente, et vous avez peur des atrocités quotidiennes que +racontent, en abondance, les _faits divers_... Alors, qu’est-ce que vous +lisiez? madame... Je pense que, en toute vérité, vous vous montriez une +malicieuse petite femme qui voulait un peu taquiner son ami en ne +s’occupant pas un brin de lui, alors qu’elle le savait avide de toutes +les minutes qui lui étaient accordées près d’elle... + +«Ah! ces minutes, déjà si lointaines, je les revis l’une après l’autre +dans mon exil, comme j’essaie de vous suivre, dans votre vie, grâce à +l’écho que m’en apportent vos brèves causeries. Line, cette fois-ci, +elle sera longue, n’est-ce pas, votre lettre, car vous aurez pris en +pitié ma prière... La dernière était si courte!... Vous aurez été bonne +et vous aurez voulu dédommager votre ami... + +«Quelques lignes de cette dernière causerie m’ont bien amusé. Se +pourrait-il vraiment que vous me fissiez l’immense honneur d’être +jalouse? + +«Vous ririez vous-même de votre supposition, ma chère aimée, si vous +aperceviez les dames et demoiselles qui constituent ici l’élément +féminin... Afin de vous convaincre que je n’ai pas ombre de mérite à +demeurer sage comme un moine, je vous envoie quelques photos, dont les +originaux sont les plus jolies femmes du pays, et je devine que vous +vous demanderez aussitôt: «Comment peuvent être les laides?» + +«Jacqueline vous le savez bien qu’il n’y a plus au monde qu’une seule +femme pour moi...» + + + + +XIII + + +Trois jours après l’excursion à Chioggia, Jacqueline arrivait à Paris, +toute lasse du retour rapide fait d’une seule traite, l’esprit comme le +corps, courbaturé. + +La première chose qu’elle aperçut sur la cheminée, en reprenant +possession de sa chambre, fut le courrier de Chine qui l’attendait. +Alors gamine, elle marmotta, franche de tout remords: + +--Ah! mon pauvre Pierre!... Vous l’avez échappé belle, l’autre soir!... + +Elle ne se pressa pas de lire la lettre... Elle avait tout le temps de +le faire! A l’avance, elle savait ce qu’enfermait l’enveloppe close: des +détails sur une vie qui lui était étrangère, des mots de tendresse dont +elle connaissait maintenant la saveur, et qui avaient toujours été +impuissants à éveiller en elle le grand frisson qu’à Venise, elle avait +senti naître en elle et l’affoler délicieusement. + +Revenue à Paris, retrouvant son habituelle atmosphère, elle se +rappelait, un peu effarée, le tourbillon de volupté et de passion où +elle avait failli être emportée et auquel, seule, la force des +circonstances l’avait arrachée. + +--Tout de même, Venise m’avait fait perdre la raison! pensa-t-elle avec +un petit rire moqueur à l’adresse de la défaillante créature qu’elle +avait été là-bas, dans la ville ensorcelante. Si Anne ne s’était pas +mise à la traverse, je crois bien que j’aurais fait la grande sottise! + +Ah! oui, Mme de Croissy s’était mise carrément à la traverse, comme +disait Jacqueline, ce dernier jour où, la tête perdue, n’entendant plus +que la supplication passionnée de Gérard qui se refusait à la voir +partir ainsi, elle était descendue de sa chambre pour sortir avec lui, +comme la veille au soir, il lui en avait murmuré la prière. Elle devait +le rejoindre devant Saint-Marc et en gondole, il l’emmènerait alors où +il voudrait, revoir encore une fois, lui avait-il dit, les horizons de +Venise qu’elle avait le plus aimés. + +Mais, dans le vestibule, elle avait rencontré Anne qui, très calme, lui +avait demandé: + +--Vous sortez?... Oh! bien, je vais avec vous pour une dernière petite +promenade. + +Et Jacqueline sentait encore le sursaut de révolte qui l’avait alors +secouée toute. Elle avait balbutié un prétexte, jeté au hasard, pour +n’être pas accompagnée. Mais elle devinait bien qu’elle n’échapperait +pas à la volonté d’Anne, qui savait parfaitement où elle allait et +prétendait la retenir. Alors, dédaignant toute feinte, elle avait +articulé, les dents serrées, parlant bas pour n’être pas entendue de +ceux qui allaient et venaient autour d’elle: + +--Anne, comprenez-vous bien que je ne veux pas être surveillée et que +j’irai seule où il me plaît, et comme il me plaît! + +--Et moi, je ne veux pas, qu’étant à Venise avec moi, sous la protection +de mon père et sous la mienne, vous y deveniez la maîtresse de +quelqu’un... + +De quel accent, Anne avait parlé, si ferme et si méprisant!... Anne, +qu’elle avait toujours crue un esprit très large, jamais scandalisé... + +Aussi, elle avait eu un cri de colère: + +--Anne! + +Mais Mme de Croissy avait continué, tout comme si elle se fût adressée à +une enfant rebelle qu’il fallait dompter: + +--A Paris, vous agirez comme bon vous semblera! Ainsi que vous le dites, +vous êtes libre de faire ce qui vous convient, sans que j’aie rien à y +voir. Mais ici, autant qu’il dépend de moi, j’essaierai de vous garder +d’une vilaine action. Même involontairement, je ne veux pas être +complice d’une trahison! + +--D’une trahison?... + +Et, sans pitié, Anne avait précisé: + +--Oui, d’une trahison envers votre fiancé. Vous n’êtes pas libre de +disposer de vous. Il a emporté votre parole. Vous n’avez pas le droit de +l’oublier... + +Sa parole! Comme Jacqueline s’en souciait peu... Chartrans l’avait +suppliée de se laisser aimer. Elle avait cédé par raison, par faiblesse, +par désir de lui être agréable... Mais s’il lui plaisait de faire un +autre emploi de sa vie, elle n’hésiterait pas une seconde à se +reprendre; car elle estimait qu’avant d’être à nul autre, sa vie était à +elle, précieux trésor dont, jalousement, elle voulait jouir à sa +guise... + +Tout de même, bien que, par orgueil, elle n’eût pas voulu renoncer à +sortir, elle n’avait pas osé aller retrouver Gérard; et elle avait +marché avec Anne qui allait faire des achats, sans lui dire un seul mot, +frémissante de colère et de regret. + +Après le déjeuner, Gérard était venu, énervé par l’inutile attente, par +la conscience qu’elle lui échappait. Mais elle n’était pas seule. Des +visiteurs amis lui adressaient leurs adieux. Puis les d’Entraigues +étaient arrivés pour une dernière flânerie, à travers la ville, +organisée la veille; et, tout juste, elle avait pu lui dire, en quelques +mots, la scène du matin, n’osant se dérober à la promenade décidée. + +Juste, une minute, lui et elle s’étaient trouvés seuls, au retour à +l’hôtel, tandis que Anne était appelée pour donner un renseignement à +son père. Aussitôt, comme à Torcello, il l’avait enlacée étroitement sur +sa poitrine, leurs lèvres rapprochées dans un baiser où elle +s’abandonnait... + +Instant fugitif, car ils étaient, hélas! dans un salon d’hôtel et M. de +Balme, à son tour, entrait, pour entendre Gérard demander avec +courtoisie: + +--Me permettez-vous, madame, d’aller vous offrir, à Paris, mes hommages? + +Et elle, répondre, d’un ton poli de femme du monde: + +--Vous serez très aimable de le faire... + +Elle était certaine qu’il viendrait. Mais, chose bizarre, de retour à +Paris elle ne souhaitait plus qu’il vînt; comme si, se retrouvant dans +son milieu, elle avait été soudain dégrisée et avait repris l’entière +possession d’elle-même. Si elle avait été femme à démêler ce qui se +passait en elle, sans trop de peine, elle se fût aperçue que, +secrètement, elle avait peur de lui, près de qui elle s’était sentie +faible comme jamais elle ne l’avait été près d’un homme... Maintenant +qu’il était loin, elle redoutait qu’il l’entraînât... où elle jugeait +prudent de ne pas s’aventurer, très clairvoyante sur les suites des +promenades dans les chemins de traverse. Or, elle savait, à n’en pouvoir +douter, que, loin de lui résister, elle céderait, enivrée, à son ardente +volonté qui la dominait délicieusement. Donc c’était pour le mieux qu’il +demeurât encore en Italie... + +D’ailleurs, pour la ramener sur terre, se présentait, dès les premiers +jours de son retour à Paris, la prosaïque question financière qui se +montrait de nouveau très difficile à résoudre pour son budget. En effet, +à Venise, elle avait, à son ordinaire, dépensé sans compter, tout comme +si elle eût eu la fortune de Mme de Croissy. Aussi, une fois de plus, se +trouvait-elle jetée dans les embarras d’argent qui lui étaient, en +somme, assez familiers pour qu’elle en fût venue à les traiter avec +désinvolture. + +Elle emprunta, vendit, mit en gages et, finalement, recourut à son père +qui, sans lui adresser la moindre observation, l’aida dans toute la +mesure de ses propres ressources, fort limitées par de personnelles +dépenses, très largement faites. + +Mais ses soucis d’argent ne l’empêchaient pas, toutefois, de se +commander d’exquises toilettes printanières et des chapeaux à l’avenant, +qui seraient payés... dans l’avenir. Et toute à son choix de coquets +chiffons, à la reprise d’une vie mondaine ultra-remplie, son temps +partagé entre le soin de sa séduisante personne, des visites, des +courses, les promenades aux deux Salons qui s’ouvraient, elle échappait +vraiment à l’espèce d’envoûtement qu’avait exercé sur elle la passion de +Gérard. Son séjour à Venise lui apparaissait, peu à peu, comme un +chapitre de roman où elle avait joué le rôle de l’héroïne. Mais elle +conservait, de Gérard, un souvenir frémissant, ravie de l’avoir vu si +follement épris, mais troublée d’avoir failli se compromettre pour lui +de façon irréparable. + +Dans quel abîme de difficultés, elle se fût alors trouvée jetée!... +Qu’aurait-elle dit à Chartrans? + +Anne avait joliment bien fait de la protéger malgré elle! Aussi se +montrait-elle, pour Mme de Croissy, prévenante et câline; et si +charmante aussi pour M. de Balme, que l’excellent homme ne voyait plus +que par elle, la comblait de fleurs précieuses et la célébrait avec +candeur. + +Un jour qu’elle sortait de chez son amie--trois semaines après son +retour--par un joli crépuscule rose, au seuil de la grand’porte, elle se +trouva face à face avec un visiteur qui arrivait. Et, tout entière, un +choc l’ébranla, Gérard était devant elle. + +Lui aussi la reconnaissait et s’arrêtait court. + +--Vous! madame. Vous!... + +Une joie éperdue bondissait dans sa voix, dans le regard dont il la +contemplait, adorablement fine sous le foulard soyeux de la robe qui la +dévêtait à ravir, toute rosée par la surprise, son tricorne de paille +lui donnant une petite tête à la Watteau. + +En elle, une allégresse s’était mise à chanter. Elle lui tendait la +main, pensant qu’elle ne se rappelait pas qu’il fût si bien, le visage +effilé par la barbe dorée, svelte et robuste, avec un grand air d’homme +de race... Et, contente, elle interrogea alertement: + +--Alors vous voilà donc à Paris? + +--Depuis avant-hier soir. Tantôt, j’ai passé chez vous... Mais vous +étiez déjà sortie! + +--Eh bien, il faudra revenir... + +--Bientôt, n’est-ce pas? Vous permettez? + +Elle eut un rire léger qui cachait son indéfinissable trouble. Est-ce +que le charme allait encore opérer?... En un jet brusque, remontèrent à +sa pensée les souvenirs de Torcello et de Chioggia... Ah! ces minutes de +rêve... Elle répéta: + +--Bientôt... Demain, si vous voulez... Je serai rentrée à six heures. + +Elle s’arrêta un peu; puis, elle finit, malicieuse: + +--Mais vous savez qu’à Paris, je suis très austère. Je vous engage à +venir, seulement si vous vous sentez capable de l’être aussi... + +--Je serai... comme vous souhaitez que je sois... + +Autant qu’elle, il se souvenait... Et surtout du baiser fou volé à la +dernière heure, dans le cadre d’une fenêtre. Tant de fois, la vision +l’avait hanté de la tête parfumée, abattue sur sa poitrine, dont les +cils battaient sur un regard d’amoureuse, alors qu’il sentait l’abandon +du corps svelte, que son baiser cherchait éperdument les cheveux, les +paupières, les lèvres entr’ouvertes... Devant eux, s’épandait un ciel +d’or, dont la lueur errait magnifiquement sur le mouvant miroir du Grand +Canal. + +Aujourd’hui, c’était Paris, le décor vert du Parc Monceau et, devant +lui, une exquise femme du monde, très correcte,--mais combien séduisante +toujours,--qui ne semblait plus se souvenir qu’il l’avait tenue +frémissante dans ses bras, sous ses lèvres... + +Lui, il ne pouvait l’oublier; et, tandis que, non moins correct +qu’elle-même, il prenait congé, sa fièvre, déjà rallumée, il pensait, +avec une hardiesse résolue, comme à Venise: + +--Je la veux!... Et je l’aurai!... + + * * * * * + +Le lendemain, elle rentra plus tôt que de coutume, souhaitant avoir tout +le temps de revêtir une robe de maison bien seyante, rouge, faite d’une +de ces étoffes molles qui s’enroulaient si bien autour de sa forme +harmonieuse. Elle était très occupée à considérer son image d’un œil +approbateur, quand elle entendit résonner le timbre, assourdi par +l’épaisseur des tentures. Sans se presser, elle finit de se vaporiser de +son parfum, de velouter la peau d’un soupçon de poudre et mordit un peu +ses lèvres pour en aviver l’éclat; puis, satisfaite de la charmante +œuvre d’art qu’elle venait d’élaborer, elle se dirigea, de son pas +glissant, vers le salon où Gérard l’attendait, impatient. + +La voix rieuse, elle s’exclama: + +--Bonjour!... C’est très bien de n’avoir pas oublié la visite annoncée! + +Elle lui donnait à l’anglaise sa main où flambait l’éclair des bagues. +Il la baisa et la garda entre les siennes, frémissante et tiède. Comme +la veille au Parc Monceau, il l’enveloppait d’un regard qui la voulait +toute... + +Oh! quelle vraie femme elle était, insaisissable, enjôleuse, et +tellement désirable!... D’autant plus que, si libre d’allures, si +provocante fût-elle, en somme, elle se gardait bien des suprêmes +abandons... + +Pourtant, à Venise, il l’avait vue faiblir, prête à descendre de son +piédestal de divinité, pour devenir une simple femme, altérée d’amour... +Si Anne de Croissy ne l’avait emmenée, il en avait la certitude, elle se +fût donnée, sans scrupule ni remords, parce qu’elle était la créature de +la minute présente, tout à fait désintéressée des lois austères qui +emprisonnent d’autres femmes dans la vertu. + +Et cette amoralité de petite faunesse très moderne lui donnait une +saveur de candide perversité qui exaspérait le goût violent que Gérard +avait pour elle. + +Emprisonnant dans les siennes, la main qu’elle lui avait laissée, il +dit, debout devant elle qui s’était assise dans sa bergère: + +--Croyez-vous donc, sincèrement, que j’aurais pu oublier un instant dont +je rêve, depuis la minute où je vous ai revue? + +--Seulement, depuis cette minute? + +Enfoncée dans les coussins de la bergère, elle le regardait, gamine, +mais aussi avec une tendresse inconsciente dans les yeux, car elle le +devinait repris tout entier par son charme. Elle sentait que, +impérieusement, il la voulait toujours, et elle en éprouvait un plaisir +intense. + +--Moi qui espérais que vous aviez cruellement regretté mon départ +d’Italie! + +Repoussant le fauteuil qu’il s’était résigné à occuper devant elle, il +revint vers elle et ses yeux sur les prunelles de velours il interrogea: + +--Savez-vous pourquoi j’ai attendu trois semaines pour revenir à Paris? + +--Parce que vous vous plaisiez beaucoup à Venise, j’imagine, fit-elle, +paisible, tourmentant la broderie d’un coussin. + +--Parce que je voulais me guérir de vous... et vous oublier!... puisque +je n’ai pas su m’ouvrir votre cœur!... + +--Oh! je vous trouve charmant! + +--Merci bien! fit-il avec une impatience rageuse. + +--Ça ne vous suffit pas, glissa-t-elle, les yeux rieurs et innocents. + +Audacieusement, il jeta: + +--Non, il faudrait, pour me rendre heureux... me montrer que vous me +trouvez «charmant», comme vous dites... + +--Et je ne vous le montre pas? Il me semblait que j’étais si gentille +avec vous. Je vous ai tout de suite adopté pour mon ami... Nous avons +flirté ensemble, et je pense bien que nous continuerons un agréable jeu, +n’est-ce pas?... quoique vous ayez désiré oublier ma chétive existence. +Mais vous ne m’avez pas confié le motif de cette aimable résolution? + +--Je vous l’ai dit déjà à Chioggia, que c’était pour moi un supplice +d’être près de vous un pauvre qui implore passionnément une aumône qu’on +ne lui fait pas... + +--Je comprends... et même je compatis... quoique...--rendez-moi cette +justice,--je vous aie, à l’avance, prévenu de ce qui vous attendait... +Mais, en effet, ce doit être très agaçant, pour un homme, de flamber en +pure perte et de faire la cour à une femme, seulement pour l’amour de +l’art... Pourtant... + +Et elle eut un sourire délicieux: + +--... Pourtant, aussitôt débarqué, vous êtes venu chez moi... par +politesse! + +--Dites, par faiblesse... Mais j’ai reconnu que je devais m’estimer très +heureux de vous trouver sortie et ne pas recommencer l’épreuve... Et +puis je vous ai rencontrée, et me voici... + +--Furieux d’avoir capitulé avec votre sagesse, n’est-il pas vrai? + +--Jacqueline, ne raillez pas... Vous savez bien que je vous aime... +misérablement!... + +--Encore?... Vraiment?... Oh! tant mieux! Je vous l’ai déjà avoué... +J’adore qu’on m’aime!... Vous m’aimez?... C’est charmant!... Je vous en +remercie beaucoup! + +Elle le contemplait entre les cils; et ses yeux avaient une expression +de malice tendre, d’ironie, de joie aussi... + +Il saisit violemment, ses deux poignets, comme jadis à Chioggia, et +attira vers lui la moqueuse créature. Mais elle se déroba avant qu’il +eût effleuré son visage. Maintenant qu’elle avait mesuré sa faiblesse +près de lui, elle se tenait sur la défensive, résolue à s’offrir +seulement le régal d’un flirt pimenté et très chaud... Mais ce lui était +une jouissance incomparable de le voir ainsi altéré d’elle, prêt à +toutes les folies pour la posséder. Et elle lui en savait un gré +extrême. Afin qu’il demeurât en cette parfaite disposition, elle devait +ne point se montrer trop généreuse à son égard, sans lui enlever tout +espoir de triomphe. Et, se rejetant en arrière, elle déclara, toute rose +du reflet pourpre de sa robe: + +--Je vous ai dit que vous aviez la permission de venir seulement si vous +vous sentiez de taille à vous comporter comme le plus vertueux des +hommes. Autrement, il serait plus sage de ne plus nous voir. + +Il eut un mouvement de colère, exaspéré de son accent de badinage. Il +allait parler. Elle l’arrêta, le visage espiègle: + +--Oh! je vous devine!... Parce que là-bas, à Venise, je ne me suis pas +montrée rigoureusement farouche, vous vous êtes imaginé... un tas de +sottises sur mon compte... Mais ce n’étaient là que de petits épisodes +de voyage!... A Paris... un point... c’est tout... + +Aprement, il la contempla. Était-elle sincère ou jouait-elle une comédie +provocante?... De toute évidence, elle était très maîtresse d’elle-même, +s’amusant en gamine un peu perverse qui sait sa puissance. Il comprit +qu’elle s’était ressaisie et qu’il fallait la conquérir en l’enveloppant +d’adorations ferventes qui l’amèneraient à lui. Soit. C’était une +question de temps. Il était à Paris pour plusieurs mois. Il pouvait +faire le sacrifice d’attendre un peu l’heure où cette fuyante et +adorable créature se laisserait capturer, certain qu’elle ne prendrait +pas sa défaite au tragique, peut-être parce qu’elle s’était déjà brûlée +à d’autres flammes. + +Et, doucement, il promit, car il la considérait comme la proie exquise +que lui donneraient son adresse et sa volonté. + +--Je serai aussi sage qu’il me sera possible. Mais il me faut vous voir +beaucoup... tous les jours! + +--Rien que cela!... Vous me compromettrez... + +--Non, je serai prudent, je vous en donne ma parole... Mais je veux vous +voir... Je veux... + +--Le roi dit: «Nous voulons...», rappelez-vous... + +--Jacqueline, promettez-moi que vous serez bonne... + +--Ça dépend de ce que vous entendez par là... Enfin, nous avons des +chances pour nous retrouver souvent dans le monde. Et puis, si cela vous +tente, il y aura bien, de-ci de-là, des expositions où je vous +demanderai de m’accompagner, car cela ne m’amuse pas de regarder +seule... Vous êtes pour quelque temps à Paris? + +--Oui, j’ai même la forte tentation de m’y faire rappeler... + +Sans savoir pourquoi, elle eut envie de lui crier, comme une enfant qui, +soudain, entrevoit un danger: + +--Non, ne restez pas à Paris... + +Mais ce ne fut qu’un éclair d’instinctive prudence; elle interrogea, +seulement, d’un ton détaché: + +--Pourquoi donc désirez-vous ne pas repartir? + +--Pourquoi?... Parce que je ne puis plus me passer de vous... Parce +qu’il me faut votre présence... Jacqueline... + +--Vrai? c’est pour moi? + +--Pour vous seule, mon amour... + +D’un geste souverain, il l’attirait, et ses lèvres, cette fois, +s’appesantirent follement sur les lèvres qui ne se refusaient plus. + +--Jacqueline, comment peut-on mériter d’être aimé de vous! + +Il lui murmurait ces mots très bas, de cet accent d’une impérieuse +douceur qui brisait en elle toute volonté. Le même trouble qui la +faisait défaillante à Chioggia l’envahissait, si délicieux que, +d’instinct, elle redoutait de laisser échapper un mouvement qui romprait +le charme. + +Confusément, elle se demandait pourquoi ne pas s’abandonner à cet amour +qui voulait l’entraîner dans un torrent où elle s’enivrerait comme les +autres femmes... Être aimée par lui... Et l’aimer... Ce serait doux... +si doux... + +Qu’est-ce qui l’en empêchait?... + +Le nom de Chartrans flotta dans son souvenir... + +Aussitôt, elle rejeta la tête en arrière, comme réveillée et, se +raidissant, elle dit, la voix changée, d’un ton volontaire: + +--Laissez-moi... Laissez-moi donc! + +Il s’écarta, incertain de ce qu’elle pensait vraiment. Elle avait un peu +pâli. Une étrange expression élargissait ses yeux... Irritation?... +Plaisir?... Énervement? + +Il n’aurait pu préciser. Il savait seulement qu’elle était la tentation +même, mince et blanche dans sa robe rouge, sous ses cheveux sombres, +avec son regard qui songeait et sa bouche frémissante et grave... + +Ils se contemplèrent, une seconde, en silence... Puis elle eut un +sourire singulier: + +--Eh bien, si c’est cela que vous appelez être sage!... Vous pouvez vous +dispenser de revenir... + +--Je serai sage une autre fois, fit-il, passant la main sur son visage +altéré. Vous savez que l’heure du retour affole un peu... Ah! voici +quelqu’un! + +Le timbre d’entrée vibrait. Ils s’écartèrent instinctivement. Tous deux +reprirent une sage attitude de personnes qui causent en visite. + +--C’est peut-être Anne, fit Jacqueline avec une moue malicieuse. + +--Alors, je vais être chapitré, marmotta-t-il, anxieux et agacé. + +Mais dans la pièce voisine le son d’une voix d’homme s’entendait. + +Jacqueline se mit à rire: + +--Vous ne serez pas chapitré... Ce n’est pas Anne... mais mon père qui +vient dîner avec moi... C’est vrai, il est presque sept heures... + +--Si tard?... + +Tous deux étaient assis de chaque côté de la cheminée quand, la portière +soulevée, le conseiller apparut et s’arrêta, imperceptiblement, surpris +par la vue de ce visiteur qu’il n’avait jamais rencontré chez sa fille. + +Jacqueline, aussitôt, fit les présentations. + +--Le comte de Brye, cousin d’Anne de Croissy, qui était en même temps +que nous à Venise... + +Le conseiller salua. Sous ses paupières fatiguées, son regard +d’observateur se fixait sur ce beau grand garçon en qui, tout de suite, +il devinait un nouvel adorateur de la jeune femme. + +Puis Gérard se leva, puisqu’il lui fallait bien prendre congé! +Cérémonieux, il baisa les doigts de Jacqueline: + +--Madame, je vous présente mes hommages. + +Elle dit légèrement: + +--Au revoir... Je pense que bientôt, chez Anne, nous aurons encore +l’occasion de bavarder sur Venise... Alors, nous prendrons rendez-vous +pour une promenade ensemble au Salon. Cela nous rappellera nos courses à +l’Académie. + +--J’en serai très heureux... Je conserve un si charmant souvenir de +votre passage à Venise... Adieu, madame. + +Leurs regards se croisèrent. Il sortit, et elle revint câlinement, avec +un baiser, s’asseoir près de son père. + +--Et maintenant, père, à nous deux!... Qu’est-ce que tu es devenu depuis +deux jours que je ne t’ai vu? + +Adroite, elle le faisait causer, devinant la réflexion, concernant +Gérard, qui flottait dans la pensée de M. Sourdis. + +Pourtant ce ne fut pas de Gérard que, tout à coup, il lui parla. + +--A propos, Jacqueline, j’ai reçu hier une lettre de Pierre Chartrans +qui m’entretient longuement d’un projet dont il paraît enthousiasmé... +Celui d’obtenir un poste au Japon, poste très brillant, paraît-il. + +--Oui, je sais, fit Jacqueline, distraite. Il me l’a écrit aussi. + +--Et tu n’as pas bondi d’horreur devant une telle proposition... qui est +tout à fait inadmissible! + +--Mais, mon père... Pourquoi?... Cela m’amuserait d’aller au Japon. Il +est évident que si j’épouse Chartrans, ce sera toujours pour partir +puisque sa situation est à l’étranger. + +--Jacqueline, tu ne parles pas sérieusement! Dis-moi que tu ne laisseras +pas ton pauvre vieux père en France pour t’en aller vivre au Japon!... + +Elle eut vers lui un élan tendre, car elle lui était reconnaissante de +l’adorer si absolument... Oui, c’eût été pour elle un déchirement de le +laisser. Mais un départ avec Chartrans, devenu son mari, lui paraissait +si incertain et lointain qu’elle ne s’en préoccupait guère... + +Elle mit la tête sur l’épaule de son père, comme au temps où elle était +petite fille. + +--Bien entendu, père, je ne t’abandonnerai pas... Mais je n’ai pas la +moindre intention de partir... Je laisse Chartrans faire des projets +parce que ça l’occupe pendant qu’il est loin, retenu par sa mission. +Quand il reviendra, je lui ferai comprendre que je ne peux pas quitter +Paris... Mais, si je lui disais maintenant une chose pareille, il serait +capable de reprendre le premier paquebot et de fondre ici comme une +trombe... ce qui serait déplorable pour son avenir... Alors je ne le +contredis pas du tout... Et j’ai, au contraire, l’air de tout +approuver... + +--Ma petite fille, vous êtes une grande diplomate; me voici rassuré, fit +le conseiller qui caressait tendrement les cheveux de la jeune femme. +Mais ne crois-tu pas, ma Jacqueline, qu’il vaudrait mieux insinuer à ce +bon Chartrans qu’il eût à chercher une fiancée mieux attirée par les +pays exotiques? Ce serait plus honnête, à coup sûr!... + +Elle tressaillit un peu. Si elle se refusait à Chartrans, qui +l’épouserait?... Gérard?... + +Ses mains qui jouaient avec ses bagues se crispèrent une seconde. +Devenir la femme de Gérard de Brye, c’eût été le rêve... Mais Mme de +Croissy le lui avait dit, au premier jour, Gérard n’épouserait qu’une +héritière et, sans doute, une fille de bonne noblesse comme lui. D’une +jolie femme sans fortune et sans nom, il ne songeait qu’à faire sa +maîtresse... Et, les sourcils un peu froncés, elle jeta, se redressant: + +--Mais, père, je ne veux pas du tout renoncer à Chartrans. + + + + +XIV + + +Elle ne voulait pas renoncer au fiancé qui incarnait pour elle la +sécurité de l’avenir... Mais, pas davantage, elle ne prétendait se +priver du fervent adorateur qu’elle trouvait en Gérard de Brye. + +Respectueux de sa promesse, il s’appliquait à ne pas la compromettre par +d’évidentes assiduités. Mais, sans cesse, elle le retrouvait sur sa +route, la frôlant de son désir qui, à toute heure, criait vers elle. Et +cet effleurement lui était un délice. Dans tout son être de coquette et +de femme, elle jouissait de sa prière inexprimée, du parfum d’amour +qu’il lui offrait et dont elle s’enivrait subtilement. + +L’attirance qu’il avait exercée sur elle à Venise renaissait et la +conquérait peu à peu, en dépit des mille distractions que lui apportait +sa vie mondaine. Partout, maintenant, où elle allait, il lui fallait la +présence de Gérard, l’appel obstiné de son regard, la fièvre dont elle +le sentait possédé quand il était près d’elle. Et sa vanité de femme +était charmée qu’il fût, à ce point, occupé d’elle, lui, un garçon très +chic, à qui les bonnes fortunes ne manquaient point, et pour qui elle +était devenue la déité qui dispense des joies sans prix. + +Elle se montrait avec lui coquette supérieurement et si séduisante! +malgré ses sautes d’humeur, destinées à le tenir en haleine. A certains +jours, elle paraissait tout à fait désintéressée de sa présence, occupée +de tous, sauf de lui à qui elle parlait, railleuse et insouciante, alors +qu’il la voyait dépenser des trésors de grâce pour d’autres qui +paraissaient lui plaire infiniment. Puis, quand elle le devinait +exaspéré, prêt à la fuir pour échapper au supplice qu’elle lui +infligeait, elle le retenait par des câlineries, des abandons de regard +et de parole qui réveillaient chez lui l’espoir du triomphe. Elle +savait, avec une adresse parfaite, s’isoler avec lui, sous un prétexte +vraisemblable, se faire accompagner par lui partout où les convenances +mondaines le permettaient, au gré de son caprice; elle jouait avec la +passion qu’elle lui inspirait, lui laissant toujours espérer ce que sa +volonté refusait. Et pas une seconde, elle ne songeait à se demander +quelle serait la conclusion de cette cour audacieuse. + +Le souvenir du vague fiancé qu’elle avait un jour accepté par raison, et +pour lui faire plaisir, semblait relégué, pour elle, dans le domaine des +vieilles lunes. Il était par là-bas, quelque part, en Chine, fidèle et +amoureux. Il ne reviendrait pas avant des mois, c’était parfait!... +Quand il reparaîtrait, Gérard, lui, serait reparti et alors... alors +elle verrait ce qu’elle aurait à faire. Chartrans, c’était l’avenir, et +Gérard, le présent... Un présent tentateur... Et Jacqueline vivait +toujours pour le présent. + +L’idée ne l’effleurait même pas qu’on pût l’accuser d’être infidèle à +Pierre Chartrans, en se laissant rechercher si jalousement par Gérard de +Brye. + +D’ailleurs, elle eût répondu que, sans nul doute, Chartrans avait, quoi +qu’il en dît, de plus tangibles méfaits sur la conscience, commis en la +société des petites femmes jaunes près desquelles il vivait. Elle n’en +avait cure. Donc il ne pouvait être plus ombrageux qu’elle-même qui +s’amusait sans malice ni intention méchante. + +Mais personne ne lui faisait de semblables réflexions; soit qu’elle eût +réussi à se montrer assez prudente pour dépister les observateurs; soit +que ceux-ci eussent le bon goût de se montrer discrets. Son père, +habitué à lui voir une légion d’adorateurs, la taquinait sur le nouveau +venu enrégimenté dans la phalange; mais il ne le tenait pas pour plus +redoutable que bien d’autres qui avaient, en vain, espéré autour d’elle. +Anne de Croissy était plus gênante. Elle avait l’esprit si +clairvoyant!... Jacqueline ne l’ignorait pas, et elle se tenait sur ses +gardes quoiqu’elle sût Mme de Croissy trop jalouse de sa propre liberté +pour ne pas respecter celle d’autrui. Jamais la jeune femme ne lui avait +fait allusion à la petite scène qui avait marqué leur dernier jour à +Venise... Jamais, non plus, elle n’amenait le nom de Gérard dans leurs +causeries... Mais, en revanche, il lui arrivait souvent de parler de +Chartrans, de ses projets d’avenir auxquels Jacqueline était forcément +mêlée; et cela, d’un ton d’intérêt si vrai que Mme Nozales n’avait nul +prétexte pour prendre en mauvaise part ses paroles. + +De même, il lui avait bien fallu entendre, sans broncher, cette +réflexion de Mme de Croissy, faite devant elle à une tierce personne: + +--La famille de Gérard de Brye désire beaucoup le voir marié... Mais il +est si difficile!... Il lui faut une _vraie_ jeune fille...--et l’espèce +s’en perd!--qui soit aussi une héritière de bonne noblesse... + +Jacqueline, bien qu’elle n’eût aucune visée matrimoniale sur Gérard de +Brye,--elle était incapable des calculs nécessaires pour atteindre un +tel but,--Jacqueline eût, volontiers, _pilé_ Mme de Croissy pour lui +apprendre à tenir de tels propos devant elle. Mais Anne disait ces +choses d’une manière si détachée, comme un indifférent propos de salon, +qu’il était impossible de ne pas l’écouter de même, du moins en +apparence. Et Jacqueline, très maîtresse d’elle-même, mais les nerfs +frémissants, avait remarqué avec aisance que «M. de Brye serait, sans +doute, un très charmant mari...» Puis, elle s’était prise à parler des +nouvelles modes de printemps. + +--Sûrement, ce n’est pas ce soir encore qu’il songera à se mettre en +quête de son héritière! pensa-t-elle avec une lueur d’orgueil dans les +yeux, tandis qu’elle rejetait le grand manteau de soirée que son père +lui enlevait des épaules, dans le majestueux vestibule de l’hôtel de +Croissy. + +Il y avait brillante réception, demi-intime, chez Mme de Croissy; et, si +courroucée qu’elle eût été des réflexions intempestives de son amie, +elle n’avait pas, une seconde, entrevu la possibilité de renoncer à une +soirée où elle retrouverait Gérard... D’autant que c’était bien en son +honneur qu’elle s’était fait faire la robe dont, tout de suite, les +femmes détaillaient l’art exquis, le coloris rare, un ton très doux +d’abricot, harmonisé avec le reflet roux des dentelles précieuses,--elle +en était riche,--qui ourlaient la gaine de souple satin moulée sur elle, +et sertissaient le corsage, généreusement décolleté sur la gorge rosée. + +Arrivant fort tard, à son ordinaire, elle s’était dit que les salons +seraient encombrés et qu’elle pourrait ainsi, tout naturellement, rester +dans une embrasure de porte, ce qui serait parfait pour l’agrément de +son flirt. De la sorte, Gérard la joindrait bien mieux, sans mettre en +branle le carillon des potinages... + +Mais ce soir-là, la destinée était contre elle, culbutant tous ses +petits calculs. Dès qu’elle eut serré la main de Mme de Croissy, +celle-ci lui découvrit une excellente place dans un groupe ami, au +milieu duquel, bon gré, mal gré, elle se trouva prisonnière, pour +écouter la saynète qui allait commencer. De loin, seulement, elle put +apercevoir Gérard et répondre à son salut par un mouvement de son +éventail. Mais elle remarqua qu’il trouvait moyen de s’adosser au mur de +façon à ne pas la perdre de vue; et comme elle se savait, ce soir-là, +digne de toutes les contemplations, elle se résigna sans trop de peine à +lui offrir seulement, pour l’heure, le plaisir des yeux, ravie d’avoir +surpris dans son regard cette expression qui dit aux femmes qu’elles +sont mieux que belles... Même, dans la satisfaction de sa vanité +féminine, elle finit par s’amuser beaucoup de la petite scène que +jouaient très spirituellement des artistes-amateurs; et, un instant, +elle oublia et la présence de Gérard et l’attention flatteuse qu’elle +éveillait, de façon très évidente, chez les spectateurs masculins qui +l’entouraient. + +Mais ce ne fut, d’ailleurs, qu’une distraction passagère, et, d’un bond +joyeux, sa pensée revint vers Gérard dès qu’un violoniste célèbre +commença à jouer. Alors, les minutes lui devinrent interminables. Sous +les plis soyeux de sa robe, son pied battait le sol furieusement et ses +doigts frémissaient sur l’écaille de son éventail... + +Après le violoncelliste, ce fut une chanteuse; et Jacqueline eut la +tentation folle de se déclarer soudainement souffrante pour avoir le +droit de quitter sa place, et d’aller enfin s’amuser à sa guise. + +Par bonheur, pour sa sagesse, la chanteuse ne dit que deux mélodies très +courtes qu’elle écouta, bercée par la voix chaude de l’artiste, pensant +qu’elle eût trouvé exquis d’entendre une telle musique dans la serre, +Gérard près d’elle, lui disant qu’elle était l’idole dont il rêvait, et +tout prêt à le lui prouver... + +Puis, au bruit des applaudissements qui remerciaient l’artiste, elle se +vit enfin rendue à la liberté... A une liberté relative, car M. de +Croissy s’inclinait devant elle pour la conduire au buffet. Ce soir-là, +elle lui semblait particulièrement exquise dans sa robe couleur de +fruit, et il était fort désireux de l’accaparer un moment. + +Elle, sûre que Gérard allait venir, se laissait faire avec une +indifférence provocante, debout, toute svelte devant les ramures d’une +lourde portière, sa jolie tête rieuse et sensuelle levée vers M. de +Croissy, qui était de haute taille, la lumière ruisselant sur la gorge +pâle qu’un petit souffle soulevait... Et, tout en dégustant une glace, +elle fut coquette à souhait, très savamment, sans rien perdre de la +correction de tenue dont elle était soucieuse dans le milieu d’Anne de +Croissy. + +--Me sera-t-il enfin permis, madame, d’arriver jusqu’à vous? fit, près +d’elle, la voix de Gérard. + +Elle tourna un peu la tête vers lui et devina, à la contraction de ses +traits, qu’il était énervé, jusqu’à la souffrance, de n’avoir pu +l’approcher encore de toute la soirée. Elle en tressaillit de joie et il +lui fut très cher. Mais, sans se trahir, elle lui jeta, d’un ton léger: + +--Voyez, la persévérance conduit à tout puisque, enfin, vous m’avez +rejointe! + +Il lui murmura, penché vers elle, qui s’était reprise à mordiller sa +glace: + +--Soyez généreuse... Songez que depuis l’instant où je vous ai aperçue, +j’attends cette minute... Pourquoi êtes-vous adorable ainsi ce soir?... +Pour achever de me faire perdre la raison?... + +Contente, elle eut aux lèvres un sourire caressant et lui abandonna, une +seconde, son regard qui était lourd de volupté, sous les paupières +abaissées un peu... Mais elle ne dit rien, sentant autour d’elle trop de +curiosités dans les yeux, trop d’oreilles attentives. Roger de Croissy +avait dû la quitter, rappelé par ses devoirs de maître de maison. Mais +d’autres, tout prêts à prendre sa place, rôdaient autour d’elle, arrêtés +par la présence de Gérard. Des amies lui parlaient, debout comme elle +devant la table fleurie où tremblait la flamme des candélabres d’argent, +sous la clarté des lampes électriques cachées dans les roses. Des +groupes l’entouraient qui causaient, se cherchaient, même s’isolaient +dans le cadre des fenêtres ouvertes sur la nuit d’été... Et ces derniers +étaient certes, pour elle, les moins à craindre. + +Alors de sa voix fraîche de petite fille, elle reprit, brisant un +morceau de glace dont elle mouilla ses lèvres: + +--Donnez-moi une idée de costume pour le bal des de Susienne... Je ne +sais que choisir... Je voudrais quelque chose de vraiment original et +aussi de très exact... + +Un éclair flamba dans les prunelles de Gérard qui ne se détachaient +point du visage charmant, de la gorge ennuagée de dentelles. + +--Mais il me semble, madame, que vous ne demandez pas l’impossible... Si +je ne craignais d’être indiscret, je mettrais à votre disposition +plusieurs costumes féminins rapportés de mes pérégrinations lointaines +qui, peut-être, pourraient vous satisfaire... Il vous serait tout au +moins facile de les voir... Faites-moi, madame, l’honneur d’une visite, +et je vous les montrerai avec les bouquins illustrés qui indiquent la +manière de les porter. + +Clairement, elle sentit si intense, son désir de la voir chez lui +qu’elle tressaillit, attirée, tentée, mais consciente qu’elle ferait une +folie en allant chez ce Gérard de Brye qui avait pris en sa vie une +place dont elle s’effrayait un peu, quand elle y pensait, par hasard. + +Elle se raidit contre l’obscure envie qu’elle avait d’accepter et dit, +taquine, effleurant ses épaules du vol de son éventail: + +--Oh! merci!... Vous êtes bien gentil... Mais, après tout, je crois que +j’ai une bonne idée... Ce n’est pas la peine que je vous dérange... + +Sans se troubler, fort de sa volonté qui prétendait soumettre celle de +Jacqueline, il riposta, l’enveloppant toute de son regard: + +--Pourquoi dites-vous des choses que vous ne pensez pas? + +--Que je ne pense pas?... Je mens, alors?... Vous doutez-vous que vous +êtes très malhonnête? + +--Je ne suis pas malhonnête... Je suis très flatté de vous faire peur... + +Elle le considéra une seconde, étonnée et rieuse. Ses prunelles +veloutées luisaient très larges. + +--Vous me faites peur?... Vous?... + +--Je le suppose, puisque vous ne voulez pas venir voir mes costumes. +J’en ai un, de «princesse byzantine», qui est une merveille digne de +vous. + +Intéressée, elle cessa de s’éventer. + +--Vraiment?... Comment est-il?... Expliquez-moi... + +Il se prit à le lui décrire, de manière à exciter sa curiosité de femme +et sa coquetterie. Et elle, qui n’avait rien d’une candide ingénue, +l’écoutait sans deviner le piège, absorbée par la vision d’elle-même, +vêtue comme une idole superbe, ne songeant plus du tout qu’il serait +peut-être imprudent de sa part de s’en aller ainsi chez Gérard de Brye. + +Tentée bien au delà de sa courte sagesse, elle dit, soudain résolue, +avec une jolie mine affairée: + +--Vous avez raison, il vaut mieux que je voie chez vous ce costume... +Car, s’il ne me va pas, je regarderai les autres... Voulez-vous me le +montrer... Voyons... quand?... Ces jours-ci, j’ai une masse de choses à +faire... Samedi, par exemple, vous conviendrait-il? + +Il s’inclina, son sourire de triomphe voilé par sa barbe blonde. + +--J’aurai donc, madame, l’honneur de vous attendre samedi... + +--A samedi, c’est cela... Vers quatre heures... Pour être honnête, je +vous préviens que je suis très inexacte... + +Elle s’arrêta un peu... Puis, drôlement, elle lança, et une +indéfinissable expression retroussait sa lèvre: + +--N’est-ce pas, je puis, sans péril, m’aventurer chez vous?... C’est +juré?... + +--Juré, fit-il, portant à ses lèvres la main qu’elle lui tendait, prête +à partir. + + + + +XV + + +L’idée du costume de «princesse byzantine» occupait si fort la +coquetterie de Jacqueline que la pensée de l’aller voir chez Gérard en +demeura pour elle tout à fait secondaire, pendant les premiers jours qui +suivirent la soirée de Mme de Croissy. + +Toutefois quand, le samedi venu, elle dut s’habiller pour sortir, elle +mit un soin extrême à se faire aussi séduisante qu’elle savait pouvoir +l’être. Habituée à toujours suivre son caprice, sans observation ni +conseil à craindre, puisque nul n’avait droit de contrôle sur ses +actions,--sauf son père qui onques n’avait usé de ce droit,--elle n’eut +pas, à la réflexion, une seconde même d’hésitation sur l’à-propos de sa +visite chez Gérard de Brye. Vaguement, elle se disait bien que, +peut-être, elle aurait à le maintenir dans les limites de la sagesse. +Mais elle ne doutait nullement de pouvoir y réussir, autant qu’il lui +conviendrait. En somme, elle eût été fort déçue qu’il ne lui fît pas +goûter la saveur du fruit défendu auquel, par prudence, elle préférait +ne pas mordre tout à fait. Le mordiller suffisait à son plaisir. + +Cette visite imprévue chez Gérard l’amusait beaucoup, par tout ce +qu’elle en attendait et en redoutait,--un peu... très peu... Elle était +enchantée de connaître le logis de cet homme qui lui semblait devenu sa +chose, et elle n’avait cure du «qu’en dira-t-on?» + +Ce n’était, d’ailleurs, nullement la première fois qu’elle pénétrait +ainsi chez un hôte masculin,--très galant,--sous couleur d’y aller voir +quelque œuvre d’art, quelque collection curieuse... Et elle était +toujours sortie victorieuse à son gré de telles équipées. + +Aussi jugeait-elle tout à fait inutile de s’emprisonner sous des lois de +prétendues convenances qui ne pouvaient intéresser une femme libre de la +tutelle conjugale. + +Les règles de conduite, les obligations, les devoirs, elle les +abandonnait aux laides, aux vieilles dames et aux bonnes religieuses. +Pour sa part, elle leur tirait sa révérence avec une paisible +désinvolture, parce que l’adoration et l’indulgence de son père, +l’absence de toute direction morale et aussi la nature, avaient fait +d’elle une petite créature qui ne connaissait d’autre loi que son bon +plaisir. + +Pas une fois, l’idée ne l’effleura que son fiancé eût peut-être trouvé +mauvais qu’elle s’en fût ainsi voir des costumes chez Gérard de Brye. Ce +fiancé, perdu en un pays sauvage, était tellement séparé d’elle, sorti +de sa vie!... En vérité, il y avait beau temps qu’il eût sombré tout à +fait dans l’oubli, s’il ne lui avait si souvent écrit, se rappelant à +elle de la sorte avec une fidélité obstinée... + +Comme elle sortait, sa femme de chambre lui remit des lettres,--des +lettres de Chine, justement. Elle pensa: + +--Ah! oui... C’était le jour... Je les lirai ce soir... Je suis déjà si +en retard... + +Elle glissa l’enveloppe dans sa poche; et, vive, elle descendit +l’escalier, contente parce qu’il faisait un adorable temps, illuminé de +clarté blonde, qui sentait bon la verdure et les fleurs; parce qu’elle +se savait très jolie sous sa capeline fauve fleurie de capucines, et si +bien habillée par sa robe de grosse toile,--d’un bleu pâle de lavande, +ouvragée de broderies!... + +Elle s’était trouvée très à son gré en inspectant une dernière fois son +image avant de sortir, et les regards des passants, dans la rue, lui +disaient qu’elle s’était bien jugée. + +Aussi était-elle d’humeur charmante, remplie d’une tendre bienveillance +pour toute l’humanité, quand elle sonna chez Gérard. + +Comme elle attendait que la porte s’ouvrît, elle pensa, gamine: + +--Ce n’est peut-être pas précisément raisonnable ce que je fais là!... +Mais tant pis! Ça m’amuse... J’espère que Gérard ne va pas se croire +obligé d’être très sage comme un saint... + +Sans un atome d’embarras, elle se fit introduire par le valet de +chambre. Et, au seuil d’une longue pièce qui ressemblait à l’atelier +d’un artiste, elle vit, venant à elle, Gérard, qui s’inclinait, ainsi +que devant une souveraine. + +Il se courba sur la main gantée qu’elle lui tendait et la baisa; puis, +un peu bas, la regardant avec une telle expression qu’elle tressaillit +de plaisir, il dit: + +--Merci d’être venue! + +--C’est aimable à moi, n’est-ce pas? fit-elle, rieuse. Ne me remerciez +pas. Vous savez que je viens dans un but intéressé... Mes compliments +sur votre hall... Il est bien joliment installé! + +Son regard errait, avec un plaisir presque physique, sur les +tapisseries, les soieries pâlissantes, les précieux bibelots d’art qui +décoraient la pièce où les stores de guipure ancienne tamisaient le +jour... Çà et là, des sièges bas, de forme accueillante, et de grands +fauteuils gothiques dont les bois, sculptés avec une science naïve, +semblaient sortis de quelque cathédrale. Au fond du hall, dans toute la +longueur du panneau, un large divan, sur lequel s’empilaient des +coussins, jetés capricieusement. + +Et puis, partout, en des vases de toute sorte--cristaux opalins, grès +flambés, Sèvres bleu de roi,...--il y avait des fleurs, comme Jacqueline +aimait. Des roses en profusion, des iris d’un violet sombre, tigrés +d’or; et encore, des œillets couleur de soufre; d’autres, pareils à des +fleurs de sang ou d’un rose de corail pâle. Et de tous les calices, +montait une senteur pénétrante qui semblait distiller dans l’air une +ivresse joyeuse et légère. + +En vérité, jamais Gérard de Brye n’avait plu davantage à Jacqueline que +dans le cadre de cette pièce somptueuse qui flattait tous ses instincts +de petit être de luxe. Ravie, elle songeait qu’il ressemblait à ces +hardis cavaliers qu’elle avait vus sur les tableaux des maîtres, à +Venise. Il avait leur allure patricienne, leur belle barbe fauve; et, +comme eux aussi, la bouche sensuelle et charmeuse, les traits impérieux, +le regard ardent. + +C’était vraiment parfait d’être courtisée par un homme comme +celui-là!... Mais elle ne trahit pas cette impression, et dit seulement +d’un ton aimable de dame en visite: + +--Vous m’avez l’air de posséder de très belles choses... Montrez-moi +votre musée... Et puis... après... le costume de la princesse +byzantine... + +--Voulez-vous le voir tout de suite? + +--Non... Ce sera le bouquet!... + +Elle allait à travers la vaste pièce, au gré de sa fantaisie, regardait, +interrogeait, écoutant à peine les explications que Gérard lui donnait, +déçue et agacée de le voir si correct. Se rappelant Venise et certaines +visites chez elle, à Paris, elle s’était attendue à des audaces qui lui +donneraient une exquise sensation de vertige... Et il la recevait avec +une courtoisie respectueuse comme il eût reçu quelque archiduchesse, +l’honorant de sa visite... Or, Jacqueline préférait de beaucoup être +tout simplement traitée en femme, en jolie femme... + +Corps et âme, elle fut dominée par sa coquetterie; et s’arrêtant devant +la fenêtre ouverte où le soleil filtrait en poussière d’or à travers le +store, elle interrogea, les yeux rieurs: + +--Vous me trouvez très ennuyeuse, n’est-ce pas, avec mes curiosités?... +Vous aimeriez mieux que nous nous mettions à bavarder bien gentiment un +petit moment avant de nous occuper du costume? + +Il dit, la voix un peu assourdie, et son regard était une caresse +enveloppante: + +--Je préfère ce que vous préférez... Je trouve si délicieux de vous +savoir chez moi que j’en deviens superstitieux. Il me semble que si je +vous murmure ma joie, vous allez disparaître, me laissant seulement +votre parfum... + +Elle lui sourit, contente, parce qu’elle le sentait absolument possédé +par elle, comme elle voulait. + +--Vous l’aimez, mon parfum?... C’est moi qui l’ai fait faire, suivant +certaines indications qui sont mon secret. Il tient en perfection sur la +peau... Ne trouvez-vous pas? + +Preste, elle se dégantait et approchait du visage de Gérard sa main où +brillaient les bagues. + +Il prit les doigts et, un à un, les frôla lentement, d’un long +effleurement des lèvres. Puis, sa bouche monta jusqu’au poignet, +atteignit le bras, sous la manche qu’il soulevait, ayant détaché, en +maître, les agrafes qui la fermaient. + +Elle ne tentait pas de l’arrêter. Mais elle murmura, secouée d’un obscur +frisson, très doux, envahie par une envie molle d’être blottie dans les +bras de Gérard, de sentir ses baisers lui brûler le visage: + +--Quel enfantillage!... Voyons, laissez mon bras... Et occupons-nous du +costume de la «princesse». + +--Dans un instant, je vous en supplie. Laissez-moi encore vos mains, vos +chères petites mains... Comme elles fleurent la jeunesse!... Ah! leur +caresse doit être incomparable... Elles sont délicates, tièdes comme le +corps d’un oiseau... et merveilleusement vivantes!... C’est une ivresse +de les sentir frémir sous ma bouche... Oh! petite Jacqueline, ne me les +enlevez pas si vite!... + +Ses lèvres ne se détachaient point de la peau parfumée, si fine qu’elle +laissait transparaître le réseau des veines. + +Jacqueline ne bougeait pas. Son regard demeurait attaché sur une lourde +pivoine rose dont les pétales s’effeuillaient sur la soie d’un tapis... +Mais, tout à coup, d’un sursaut de volonté, elle retira sa main et +répéta d’une voix un peu basse, dont le timbre était changé: + +--Il est grand temps, je vous assure, de me montrer le costume... Je ne +puis pourtant pas m’éterniser chez vous... + +Sans une parole, cette fois, il obéit et tira le long tiroir d’un bahut. +Le costume apparut fait de drap d’or, de soie brodée par les fées, +pailleté de pierreries; et, auprès, la coiffure emperlée comme celle +d’une idole, arrachant à Jacqueline un cri d’admiration: + +--Oh! ce costume est une merveille!... Mais jamais je n’oserai accepter +que vous me le prêtiez... Il est beaucoup trop beau! + +--Vous le prêter... Est-ce que vous ne me permettriez pas de vous +l’offrir, très respectueusement, comme un souvenir de notre séjour à +Venise... + +Elle avait une mine d’enfant séduite par un joujou splendide qu’on lui +offre et qu’elle sait ne pouvoir accepter... Mais elle secoua la tête, +raidie contre la tentation. + +--Me l’offrir!... Sûrement non!... Mais si... si vraiment... enfin, si +vous ne craignez pas qu’il risque d’être abîmé, je ne pourrais jamais en +avoir un aussi magnifique... Et cette coiffure doit être tellement +seyante!... + +--Jugez-en, voulez-vous? fit-il, la lui tendant. + +Sans hésiter, elle rejeta son chapeau, souleva ses cheveux du geste qui +lui était familier--que Pierre aimait tant--et, droite devant la glace, +elle plaça l’étrange coiffure ourlée de perles. + +Et ainsi, elle devint vraiment d’une beauté rare, ses traits charmants +nimbés par l’or du bandeau où s’embrasaient les gemmes qui avivaient +l’éclat sanglant des lèvres un peu entr’ouvertes, l’éclair des yeux de +sombre velours dont l’expression était étrange. + +Elle eut conscience de cette beauté... Et une joie aiguë la bouleversa, +en même temps qu’une reconnaissance pour l’homme qui lui donnait cette +joie... + +Elle se tourna vers lui, cessant de regarder son visage, dont lui-même +ne détachait plus les yeux. + +--Est-ce bien ainsi? interrogea-t-elle avec l’accent d’une fillette qui +veut être approuvée. + +--Presque très bien... Voulez-vous permettre à votre costumier de vous +coiffer? madame. + +Docile, elle inclina la tête, rose de plaisir. Avec un soin délicat, il +arrangea, de ses doigts qui frémissaient, l’espèce de tiare étincelante +dressée sur les beaux cheveux souples, odorants comme la peau elle-même. + +Puis il s’écarta et dit: + +--Regardez-vous maintenant! + +Et dans le coup d’œil dont il l’enveloppait, il y avait une admiration +telle qu’un élan passionné lui jaillit du cœur, vers lui. Pour le +remercier de la trouver si belle, elle avait envie de lui donner ses +lèvres, d’être avec lui l’enfant câline et tendre qu’adorait son père, +et aussi l’amoureuse qu’elle savait dormir en elle... + +--Cela me va bien, il me semble! s’exclama-t-elle, naïvement. + +Et un sourire enchanté flottait sur sa bouche. + +--Vous êtes délicieux de m’aider à me transformer en «princesse +byzantine». Je ne sais comment vous remercier... + +Il eut un indéfinissable regard qu’elle ne remarqua pas, absorbée de +nouveau dans la contemplation de sa triomphante image. + +Puis, soudain, elle jeta avec un petit rire: + +--Je dois être bien ridicule, avouez-le, avec cette coiffure orientale +et ma robe parisienne! + +--Elle ferait mieux sûrement avec le costume... Il faudrait essayer. + +Il semblait très calme. Mais une lueur flambait au fond de ses prunelles +et le son de sa voix était altéré, imperceptiblement. + +--L’essayer?... avec vous comme femme de chambre? n’est-il pas vrai?... +lança-t-elle un peu moqueuse. Ses lèvres palpitaient. + +Il répéta hardiment: + +--Avec moi, si vous voulez bien m’accorder ce très grand honneur... J’en +serais si fier et si heureux... + +--Vous êtes fou! + +Et, avec une sorte de fièvre, elle enlevait la coiffure princière. Ses +doigts tremblaient... Elle avait la sensation que le regard de Gérard la +brûlait... C’était exquis... Et un peu effrayant, tout de même! Mais +elle n’eût pas voulu le voir autre... + +--Jacqueline, dites que je vous aime comme un fou... Et vous le savez +bien! Je vous l’ai avoué déjà à Torcello, à Chioggia... Line, il n’y a +pas au monde de femme qui me paraisse comparable à vous! Depuis tant et +tant de jours, Jacqueline, ma Jacqueline, j’ai la soif de vos lèvres, de +vos cheveux, de vous toute, mon amour... Laissez-vous adorer, petite +Jacqueline chérie... Je vous en supplie... Je le veux! + +D’un geste d’autorité souveraine, il l’avait enlacée... Et sa bouche, +avec une ardeur violente et douce, dévorait le visage, s’alourdissait +sur les lèvres qui s’entr’ouvraient et rendaient le baiser reçu... + +Elle ne luttait pas, enivrée par la caresse qui la pénétrait comme un +bonheur, soumise avec délice. Il n’y avait plus en elle ni souvenir, ni +pensée, ni crainte; seulement le besoin de demeurer encore et encore +dans les bras, sur la poitrine de Gérard, de sentir le frisson de ses +baisers... Elle murmura deux fois: + +--Ah!... Ah!... + +Puis, défaillante divinement, les paupières abaissées sur son regard +voilé, sa volonté sombrée dans un océan où elle s’anéantissait, elle se +laissa emporter comme une proie heureuse qui adore sa défaite... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +--Eh bien, nous avons fait quelque chose de beau! s’exclama-t-elle, une +flamme rose aux joues, tandis que, revenue devant la glace, elle lissait +de son mieux l’ondulation de ses cheveux, froissés par les mains +impatientes de Gérard. + +Elle se tournait vers lui, contrite un peu. Mais ses lèvres souriaient, +toutes brûlantes. + +Il mit un genou sur le fauteuil placé près d’elle et saisit la main qui +tenait le menu peigne d’écaille. + +--Mon amour, ne regrettez rien... Soyez généreuse, et pensez seulement +que vous m’avez fait entrevoir le paradis. + +--Celui de Mahomet, alors, lui lança-t-elle, avec une moue gamine. + +Mais en elle, aussi, une allégresse faisait tressaillir les sens +satisfaits... Ah! oui, c’étaient des minutes de paradis qu’elle venait, +comme lui, de passer. + +Tout son être, fait pour l’amour et si longtemps solitaire, frémissait +d’une vie nouvelle, enchantée, dont la lumière l’éblouissait. + +--Il doit y avoir un temps infini que je suis ici!... Que va penser +votre domestique! + +--Il est sorti... Je lui avais donné une course à faire... + +--Oh! Gérard!... Gérard!... Vous... tu es un monstre de perversité... +Maintenant, laissez-moi partir vite... vite... Gérard, tenez-vous +tranquille!... + +Il lui frôlait la nuque de ses lèvres avides qui remontaient prestement +jusqu’à la bouche... + +Elle s’abandonna une seconde. Puis, promenant sa houpette de poudre sur +ses joues un peu trop roses, elle dit: + +--Maintenant, c’est fini... Il faut être sage... Ah! Gérard, quand vous +ne serez plus près de moi pour me troubler la tête, quelle honte je vais +avoir... Si on savait!... + +--Mais on ne saura pas!... C’est notre beau secret, Line adorée... + +Il était trop fier de sa victoire pour en détruire l’effet en retenant +Jacqueline jusqu’à la minute où la griserie se dissiperait... Il +l’accompagna au seuil de son logis, maîtrisant avec effort sa soif de la +retenir encore, parce qu’elle était la tentation même, toute fraîche +sous sa voilette, les yeux rieurs et tendres. + +Mais elle avait ouvert la porte de l’escalier. Et, aussitôt, il reprit +son attitude correcte de diplomate de haute volée car, sur l’escalier, +quelqu’un descendait. Il la salua cérémonieusement, comme une visiteuse +étrangère. Mais leurs yeux se rencontrèrent et ils eurent, au fond des +prunelles, le même éclair... Puis elle se détourna, ayant dans l’oreille +le murmure de ses derniers mots: + +--A demain, mon amour... + + + + +XVI + + +Ce fut seulement quand elle se trouva toute seule, dans la voiture qui +la ramenait par les Champs-Elysées, qu’elle reprit nettement conscience +d’elle-même. + +Alors un tressaillement la secoua toute au souvenir de ce qui venait de +se passer, dont elle était étourdie et stupéfaite, elle qui, depuis tant +d’années, se jouait dans le feu, ainsi qu’une petite salamandre. Comment +celui-là avait-il été plus habile que les autres et su la prendre alors +que, cependant, elle était si résolue à se garder pour un nouveau +mariage qui lui assurerait la fortune dont elle ne pouvait se passer? + +Machinalement, elle regardait autour d’elle dans l’avenue que la voiture +traversait, comme si elle eût dû voir tout changé par ce bouleversement +subit de sa vie. Le ciel se moirait de rose sous la lueur du couchant +qui flamboyait derrière l’Arc de Triomphe. Les voitures montaient vers +le Bois. Les piétons flânaient sous les têtes feuillues des marronniers, +dans les Champs-Élysées, où jouaient des tout-petits... C’était le décor +familier à sa vue, le rayonnement des crépuscules d’été dont elle savait +la lumière douce à sa jeune beauté. + +Alors elle murmura, et une moue drôle soulevait sa lèvre: + +--Qu’est-ce que j’ai fait là!... Dans quelle équipée me suis-je lancée? + +Elle était décidément très saisie de ce dénouement dont elle n’avait pas +prévu la possibilité, saisie et un peu dépitée aussi d’être, sans +l’avoir voulu, descendue de son piédestal. Mais elle n’éprouvait nulle +envie de pleurer, de s’irriter ou de se condamner, trop accoutumée à +voir vivre, autour d’elle, dans le monde, de pareilles aventures, pour +prendre la sienne au tragique et considérer sa faiblesse comme une +déchéance. + +D’ailleurs, si, depuis son veuvage, elle était demeurée honnête femme, +au sens courant du mot; si, pour la première fois, en somme, malgré les +apparences mises contre elle très souvent, elle venait de franchir le +pas décisif, tant de flirts très osés l’avaient conduite fort loin dans +les sentiers de traverse, que la dernière étape franchie n’était point +pour la troubler autrement... + +Elle avait un amant, soit... Et sans l’avoir cherché, par une surprise +que... eh bien, en toute sincérité, qu’elle ne regrettait pas du tout; +car elle venait de passer des minutes charmantes... Gérard de Brye était +beau garçon, très chic, très épris, et s’entendait en artiste à le lui +prouver... + +Elle-même s’estimait bien libre de disposer de sa précieuse personne, +selon son propre agrément. La nature et le monde l’avaient dépourvue +d’un gênant respect pour les préjugés et vieilles règles de la morale, +et avaient fait d’elle une véritable Ève moderne, dominée par +l’insatiable besoin de plaire, sceptique et curieuse--nullement +prude--gourmande de sa propre jouissance, soucieuse par-dessus tout +d’être adulée, choyée, adorée... Et Gérard avait si bien réussi à +satisfaire ses instincts de petit animal féminin, dont la destinée +semblait être d’affoler les hommes!... + +Vraiment, de la scène qui venait de se passer, il ne lui restait qu’une +lassitude délicieuse; aux lèvres, un goût très fort de baisers, et, dans +tout l’être, une soif de goûter largement à la vie qui s’ouvrait ainsi +tout à coup devant elle. + +Ce que serait l’avenir de cet amour, elle ne se le demandait même pas. +L’enivrement de l’heure présente lui suffisait; et il lui avait paru +tellement exquis de s’abandonner au tourbillon où l’emportait Gérard, +qu’elle s’étonnait naïvement d’avoir, tant d’années, vécu insouciante +d’une pareille volupté. + +Non certes, elle ne regrettait pas ce qu’avaient fait le hasard, la +volonté de Gérard et sa propre défaillance. Incapable de calcul, elle +n’était pas effleurée par l’idée que, séduit au point où l’était Gérard, +elle eût pu, peut-être, le conduire au mariage, avec un peu d’adresse et +de diplomatie... Et, chose étrange, pas davantage, dans le désarroi de +sa pensée, elle ne songeait à Chartrans... Comme en un trou sans fond, +il semblait que son souvenir se fût soudain abîmé, la délivrant de tout +souci et de tout remords à son égard. + +Une sorte de songe intérieur la berçait, mais aussi la grisait, tel un +parfum capiteux, et les paroles de Gérard bruissaient à son oreille en +un chant dont elle demeurait tressaillante. + +Avec la même impression de se mouvoir dans un rêve enchanté, elle +s’habilla pour dîner en ville, causa, rit, fut très coquette. De son +cœur en fête, un rayonnement s’épandait sur sa chair dorée, illuminait +ses yeux, errait sur sa bouche, lui donnant une séduction troublante qui +faisait graviter tous les hommes vers elle et lui valait, de la part des +femmes, des regards sans bienveillance. + +Quand, à minuit, elle rentra chez elle, ramenée par son père, elle +aperçut, posée sur son bureau, la lettre de Chine qui lui avait été +remise quand elle partait de chez elle, et que sa femme de chambre avait +sortie de sa poche, toujours close, mais froissée... + +Alors elle eut un sursaut si violent qu’elle frissonna. Soudain, le +vertige se dissipait. Elle se trouvait face à face avec les faits. + +Chartrans!... Ah! oui, Chartrans, qui la considérait comme sa fiancée... +Qu’allait-elle faire avec lui! Heureusement qu’il était là-bas, en +Chine. + +Elle rejeta son manteau et, soucieuse pour la première fois, depuis +qu’elle avait quitté Gérard, elle s’enfonça dans sa bergère, ses doigts +tourmentant l’enveloppe fermée. Avec une moue dépitée, elle mordillait +ses lèvres et marmotta anxieuse: + +--Comment vais-je m’en tirer avec lui?... Je ne peux pourtant pas lui +dire la vérité... Et je ne veux pas... oh! non! je ne veux pas être sa +femme... + +Un frisson de révolte l’ébranla. Maintenant qu’elle était toute à +Gérard, cela lui paraissait une invraisemblable histoire qu’elle eût dû +épouser ce Pierre Chartrans. De très bonne foi, elle pensait que, pour +lui faire plaisir seulement, elle s’était, un moment, prêtée à son +désir, lui avait promis ce qu’il souhaitait, afin de lui adoucir +l’amertume du départ, comme on promet une friandise aux enfants pour les +envoyer loin... Mais, vraiment, elle avait été trop généreuse. C’eût été +insensé un tel mariage... Insensé... Et impossible, après ce qui venait +de se passer!... + +Si légère fût-elle, Jacqueline avait cependant assez de délicatesse pour +juger,--à cette heure, du moins,--qu’elle ne pouvait devenir la femme de +Pierre Chartrans, à son retour, après que, pendant son absence, elle +avait trouvé charmant de devenir la maîtresse de Gérard de Brye... Même +à cette époque à venir, leur liaison fût-elle finie. + +Oui, certes, il fallait rompre avec Chartrans, accepté par raison. Et +tout de suite, sans hésitation, elle s’y décidait, avec la cruauté +inconsciente de ceux qui n’aiment pas... Ainsi qu’une enfant capricieuse +rejette un jouet qui ne l’amuse plus... + +Le difficile seulement était de faire accepter cette rupture à +Chartrans... + +Elle répéta encore, frappant le tapis d’un pied nerveux: + +--Comment vais-je m’y prendre avec lui?... Il avait l’air de tellement +tenir à ce projet!... Pourtant, dans mes lettres, il aurait bien pu +deviner que j’étais sans enthousiasme... Que m’écrit-il encore?... + +Ses doigts fébriles tordaient le papier, cherchant à pénétrer le mystère +de ces feuilles qu’elle redoutait de lire... Ah! pourquoi fallait-il +qu’elle eût ce souci de Chartrans, alors qu’elle aurait voulu demeurer, +ce soir, toute à Gérard, revivre l’heure inattendue et adorable qu’elle +lui avait due! + +D’un geste vif, tout à coup, elle déchira l’enveloppe et lut: + +«Ma chère aimée, j’ai dû laisser partir sans lettre le dernier courrier +parce que nous venons d’avoir à subir une nouvelle petite échauffourée, +comme les journaux ont dû déjà vous l’apprendre... + +Jacqueline secoua la tête. Vaguement, quand elle s’ennuyait trop fort, +elle parcourait un journal, chapitre des faits divers ou feuilleton; et +nul ne lui avait parlé de ces événements sur la frontière de Chine... +Sans doute, ils s’étaient déroulés pendant qu’elle était en Italie... +Elle continua: + +«Les mineurs de la région toute voisine de notre ville étaient en pleine +révolte contre les mandarins; et ils ont trouvé l’occasion bonne pour se +ruer sur les établissements européens, que la police chinoise ne se +mettait guère en peine de protéger. Des placards révolutionnaires +avaient excité contre nous l’hostilité des Jaunes, tout au moins du +peuple de vagabonds, de misérables, aux instincts de bandits, qui +pullulent toujours dans les villes chinoises... + +«Je ne suis pas autrement sûr que les mandarins n’aient pas trouvé +parfait de déverser sur nous le mouvement commencé contre eux... +Toujours est-il qu’il nous a, très vite, fallu voir que nous devions +compter sur nous seuls pour nous défendre... Et nous nous sommes +défendus... très crânement! Nous avons pu sauver à peu près la mission +catholique, dont les membres étaient venus se joindre à nous pour +repousser les assaillants qui ressemblaient fort à des bêtes déchaînées. + +«Enfin, nous en avons été quittes pour quelques magasins pillés et +incendiés, pour quelques nuits d’énervante faction, dans l’attente d’une +attaque; pour des coups de feu échangés, avec une rage égale, entre les +deux partis, et qui, hélas! ont emporté trois d’entre nous et blessé +plusieurs, plus ou moins grièvement... + +«Ma Jacqueline chérie, tant chérie! si moi seul avais été en jeu, je ne +regretterais pas ce brutal incident qui m’a obligé à sortir de moi-même, +à oublier un moment la déception qui m’avait encore une fois meurtri, +parce qu’aucune lettre de France ne m’était venue de vous... + +«Tous mes camarades, eux, en avaient de bonnes lettres!... + +«Jacqueline, je sais que les ferventes mondaines comme vous ont une +existence très remplie... Mais vos occupations, mon amour, sont-elles à +ce point absorbantes que vous ne puissiez en distraire un instant, pour +me faire la charité de quelques lignes de souvenir à chaque courrier, +comme vous feriez l’aumône à un misérable?... + +«Que voulez-vous que j’imagine?... Quand on aime, est-ce que les +frivoles distractions qui vous prennent toute existent même?... Est-ce +qu’on trouve un plaisir comparable à celui de faire tressaillir de joie +l’être qui est cher? + +«Ne dites pas que je suis exigeant... Vous le savez bien que c’est vrai, +ce que j’écris là!... Ah! vous seriez autre, si vous m’aimiez un peu... +oui, un peu seulement, comme je vous aime, moi qui me ronge d’angoisse +et de souffrance à la seule idée de tous les jours, de toutes les nuits +surtout!... qu’il va me falloir encore passer, avant l’arrivée d’un +autre courrier... + +«Tout juste, Jacqueline, ma trop adorée Jacqueline, il me reste un +fragile respect de la parole donnée pour demeurer ici encore quelque +temps, pour résister à la tentation de revenir tout de suite en France, +près de vous, y défendre mon trésor qui me semble menacé!... Par +quoi?... Par qui?... Ah! je n’ose y penser... + +«Mais je suis à bout de résignation. Il me faut _vous_, mon bien +précieux, mon espoir, ma joie... Le plus difficile de ma tâche est +fait... Je vais, ces jours-ci, écrire au ministère pour demander mon +rappel. J’ai peiné, lutté, souffert, en mon âme, comme nul être au monde +ne peut le savoir... J’ai droit au retour... Je _veux_ revenir!» + + * * * * * + +Jacqueline laissa tomber la lettre... A coups précipités, son cœur +haletait dans sa poitrine, sous les dentelles de sa robe de soirée... +Oh! non, il ne fallait pas que Chartrans revînt... Non!... Alors pour ne +pas risquer de le voir reparaître, réclamant ses prétendus droits, il +fallait ne rien brusquer, l’amener doucement à la rupture, écrire de +moins en moins, et des lettres qui lui feraient pressentir +l’impossibilité du mariage projeté... + +Elle pensa, et ses yeux devenaient humides, un vague remords agitait son +âme de dentelle, comme disait Chartrans, car elle n’était pas +méchante... seulement un petit être égoïste et frivole. + +--Je crois qu’il tenait beaucoup à moi! C’est ennuyeux de lui faire de +la peine... Mais, vraiment, je ne peux pas l’épouser... Il se consolera +après le premier moment. Et, bien sûr, il rencontrera une autre femme +qui lui conviendra bien mieux que moi... Tout s’arrangera ainsi!... + +Comme elle le souhaitait beaucoup, elle n’hésitait pas à croire qu’elle +voyait la vérité en la circonstance. + +Mais, malgré son optimisme, elle demeurait hantée par le souvenir de +Chartrans qui troublait le charme de son rêve imprévu. + +La tête sur l’oreiller, elle sanglota, énervée, fiévreusement désireuse +de la présence de Gérard, inquiète de savoir comment elle se délivrerait +de l’amour de Chartrans. Elle s’endormit lasse de pleurer, brisée +d’émotion. + + + + +XVII + + +Le lendemain, qui était un dimanche, elle se réveilla tard. Sous les +stores baissés filtrait un beau soleil d’été. Confusément, toute rose +sous le désordre de ses cheveux dénoués, elle pensa que la journée +allait être chaude et qu’elle pourrait fort bien mettre sa robe de +broderie blanche... + +Elle n’éprouvait plus de tristesse. Au contraire, l’impression flottait +en elle d’avoir fait un rêve très agréable dont elle ne se souvenait pas +bien. L’effort qu’elle tenta pour se rappeler la réveilla tout à fait... +Non elle n’avait pas rêvé... Heureusement!... Oh! oui heureusement!... + +Et elle laissa échapper un joyeux petit rire. Son prétendu rêve, c’était +la réalité folle et charmante qui transformait lumineusement sa vie! +Dans sa pensée apparut le visage de Gérard tel que, la veille, elle +l’avait vu, tandis qu’il l’emportait... Elle eut le ressouvenir des +caresses dont il l’avait fait frissonner et elle songea, ravie: + +--Je n’aurai pas à attendre trop longtemps pour le revoir... Il sera à +la messe de onze heures... Nous nous retrouverons, à la sortie, avant +que j’aille déjeuner chez père. + +Bien que Jacqueline eût été élevée au couvent, ses croyances religieuses +étaient fort rudimentaires, volontiers frondeuses, plutôt négatives, +quoique, bien entendu, jamais elle n’eût réfléchi, une seconde même, aux +questions théologiques dont elle n’avait cure, toujours bien trop +absorbée par le présent pour s’inquiéter des choses de l’éternité. + +Seulement, elle savait qu’une femme du vrai monde se déconsidère en ne +fréquentant pas l’église, chaque dimanche. Aussi, à moins qu’une veillée +tardive ne l’eût vraiment rendue trop paresseuse, vers le milieu de la +messe de onze heures, souvent plus tard, rarement plus tôt, elle +apparaissait à Saint-Philippe du Roule, sa paroisse, habillée avec un +soin coquet comme doit l’être une femme quand elle sait devoir soutenir, +à la sortie de la messe, l’examen de nombreux regards connaisseurs. + +Car elle rencontrait là une foule de personnes amies--féminines et +masculines--avec lesquelles il était amusant de papoter un moment, à la +sortie, sous le porche, tandis que les coups d’œil, les saluts, les +potins, les flirts faisaient allégrement leur chemin, qu’une haie de +beaux messieurs, rangés sur le trottoir, devant les marches, +inspectaient le flot des pimpantes chrétiennes qui, pour la plupart, +éveillaient en eux des sentiments fort païens. + +Mais, ce matin-là, Jacqueline était si fortement aiguillonnée par le +désir de retrouver Gérard, qu’elle fut à peine en retard. + +Toute rosée d’avoir marché vite par cette chaude matinée de juin, elle +entra dans l’église, fraîche comme une petite fille sous sa fameuse robe +de broderie blanche et l’ombre rousse de sa capeline enguirlandée de +capucines. + +L’église était pleine, car le _Grand Prix_ n’avait pas encore accompli +son œuvre de dispersion. Sous les hautes voûtes régnaient une chaude +température et une senteur mêlée d’encens et de poudre de riz. La clarté +qui trouait les pâles vitraux éclairait des nuques charmantes sous les +chapeaux fleuris, de claires toilettes d’été qui étaient un régal pour +les yeux, sur les jolis corps précieusement ornés. + +Jacqueline passa, saluant en chemin force visages connus. L’affluence +des fidèles rendait les chaises inoccupées un objet rare. Aussi eut-elle +une moue, en se voyant menacée de rester debout. Mais dès qu’elle +s’immobilisa, dépitée et indécise sur la conduite à tenir, un vieux +monsieur très distingué s’empressa de lui offrir sa chaise. D’instinct, +elle trouva, pour le remercier, un sourire coquet. Puis, très sage, +ayant tout à fait un air de circonstance, elle s’assit et se mit à lire +machinalement. + +Mais ses yeux seuls parcouraient les prières rituelles dont le sens lui +était tout à fait indifférent. Sa forme terrestre était bien là, dans +cette église où quelques âmes priaient sincèrement; mais son esprit +vagabondait, tout à Gérard, hanté agréablement par des souvenirs de la +veille qui lui faisaient relever la tête pour tâcher de découvrir, dans +l’assemblée des fidèles, la belle barbe fauve dont l’effleurement était +si doux... + +Et elle pensa, agacée de ne pas apercevoir Gérard: + +--J’aurais dû lui dire de m’attendre à la porte pour qu’il se place près +de moi! + +La sonnette tintait éperdument. Elle s’agenouilla, comme tout le monde, +songeant: + +--Je le retrouverai seulement à la sortie, comme nous étions convenus. +C’est long!... + +Et elle pencha la tête, considérant le cuir pâle de son livre, pareil à +un carnet de visite. Aucune prière ne s’élevait de son cœur que +n’agitait ni crainte ni remords, car elle ne concevait pas du tout +l’idée d’un Dieu sévère qui pourrait lui demander compte de l’usage +donné à sa juvénile beauté. + +De par la cérémonie du baptême, elle avait été faite chrétienne quand +elle était un bébé inconscient. Mais d’action, de pensée, d’âme, elle +n’était, devenue femme, qu’une petite païenne qui avait pour dieu son +plaisir et reléguait candidement dans le même domaine les mystères de la +religion et les histoires fabuleuses qui avaient jadis stupéfié sa +cervelle de fillette. + +La dernière partie de la messe lui sembla interminable; et, dès qu’elle +vit quelques assistants se lever pour sortir, prestement, avec un +semblant de signe de croix, comme une enfant ravie de recouvrer sa +liberté, elle sortit une des premières. + +Tout de suite, du haut des marches, au milieu d’un groupe masculin que +dominait sa grande taille, elle aperçut Gérard dont le regard était +arrêté sur les portes qu’ouvrait, larges, un invisible sacristain. + +Il la vit aussitôt. Et une telle expression flamba dans ses yeux que, +vraiment, si une forte éducation de femme du monde n’avait arrêté +Jacqueline, d’un bond, elle eût été se jeter dans ses bras pour qu’il +l’emportât comme la veille, ainsi qu’une précieuse petite chose... + +Mais dressée par la civilisation, elle était incapable d’une conduite +aussi folle. Très maîtresse d’elle-même, sans hâte, elle répondait aux +saluts, serrait des mains amies, souriait en causant, sans perdre un des +mouvements de Gérard qui louvoyait à travers la foule pour venir jusqu’à +elle. + +Non moins circonspect qu’elle-même, il dit, s’inclinant, avec un salut +profond: + +--Bonjour, chère madame. Vous allez bien, ce matin? + +Sa main enveloppait les doigts qu’elle lui donnait. L’étreinte qu’elle +sentait frémissante la fit tressaillir toute, avivant son souvenir... Ce +fut comme une onde merveilleuse qui passait sur elle et colorait, une +seconde, son visage rayonnant. + +--Que vous est-il donc arrivé? ma petite. Vous avez la joie--ou +l’amour--plein les yeux! lui lança la comtesse Haudry qui, étant sur le +retour, supportait mal l’éclat des jeunes femmes. + +Mais Jacqueline ne se laissait jamais désarçonner. Rieuse, elle riposta, +audacieusement: + +--Dites plutôt que je suis grisée de soleil. Il fait si beau! Jamais +plus je n’ai trouvé qu’il peut être délicieux de vivre! + +D’instinct, elle se détourna pour cacher la lumière trop vive de son +regard; et ses prunelles étincelantes rencontrèrent les yeux de Gérard +qui ne la quittaient point, remplis d’une allégresse orgueilleuse et +passionnée. + +Sans crainte d’être entendue, elle lui demanda tranquillement: + +--Je vais déjeuner chez mon père, rue de Bourgogne, m’accompagnez-vous +un peu par les Champs-Élysées? + +--Oui, si je ne suis pas indiscret... + +Taquine, elle fit: + +--Vous craignez de l’être?... Alors, prudemment, laissez-moi aller +seule... + +--Je vais vous dire, en route, ce que je pense d’un pareil conseil... + +Ils descendirent les marches, l’un près de l’autre. Le flot des fidèles +s’écoulait. Rendus à eux-mêmes, ils s’engagèrent sous la voûte ombreuse +des marronniers de l’avenue d’Antin. + +Jamais plus ardemment, peut-être, Jacqueline n’avait joui de se savoir +jolie et désirable comme le lui murmurait le regard de Gérard tandis +que, la voix assourdie, il lui disait, en termes délicats et ardents, le +bonheur qu’elle lui avait donné. + +Elle l’écoutait, de nouveau enivrée par les mots d’amour, par la soif +d’elle dont elle le sentait brûlé; et, à son tour, l’aimant de tout son +être satisfait, tendre pour lui répondre... + +Autour d’eux, dans les Champs-Élysées que midi faisait solitaires, +s’épandait la splendeur de l’été qui dorait les branches, découpait +l’ombre des marronniers sur le sable des allées et rosait le visage +radieux de Jacqueline, si jeune dans la fraîcheur de sa robe blanche, +sous son ombrelle claire. + +--Line, je vous attendrai demain. + +Elle secoua la tête, malicieusement; et sa bouche, libre de toute +voilette, était si attirante qu’il eut une exclamation: + +--Jacqueline, mon amour, soyez généreuse... Ne souriez pas ainsi... Sans +quoi, je serai incapable de résister à la tentation de prendre vos +lèvres, sans souci des passants, là, tout de suite... Si vous croyez que +ce n’est pas un vrai supplice de vous avoir ainsi près de moi, comme une +dame étrangère... + +--Quand vous pensez un tas de choses... intimes, n’est-ce pas? Aussi +bien, je vais vous dire adieu pour ne pas vous faire souffrir +davantage!... + +Au bord du trottoir, elle s’arrêtait. Elle lui tendait la main, car elle +était presque devant la maison de son père et elle jugeait prudent de ne +pas arriver sous l’escorte de Gérard. Un regret fou criait en elle de +devoir lui dire adieu. + +Tout à coup, il lui était devenu nécessaire comme l’air pour respirer... + +Mais elle était trop coquette pour en rien témoigner. + +Il insistait, une fièvre dans le regard. + +--Line, je ne veux pas que vous partiez encore! + +--Oh! si... Il est déjà tard! + +--Line, petite adorée, dites-moi que vous viendrez demain... + +Une indéfinissable moue, moqueuse et tendre, soulevait ses lèvres. + +--Je ne sais pas... Je vous enverrai un bleu si je puis... Au revoir, +mon ami. + +Ses lèvres s’entr’ouvrirent pour un invisible baiser. Puis, vive, elle +se détourna et traversa la rue sans se retourner, si violente envie +qu’elle en eût, très sûre d’offrir à celui qui la contemplait une +exquise silhouette de Parisienne très chic. + +Toutefois, au moment de s’engouffrer sous la porte cochère, elle eut un +mouvement de tête en arrière, craignant qu’il ne fût parti déjà... + +Mais non, comme elle l’espérait, il était resté sur le trottoir, pour la +voir s’éloigner. Alors, elle lui sourit, lui envoya un joli petit signe +de tête avec un regard d’amoureuse, et disparut sous la haute porte +devant laquelle stationnait un concierge galonné qui la dévisagea +sournoisement. + +Ce matin-là, elle fut, pour présider le déjeuner dominical offert par +son père à des amis intimes, une adorable maîtresse de maison, +prévenante, rieuse, spirituelle, avec des audaces drôles de langage qui +lui donnaient une telle saveur, que ses vieux convives masculins en +étaient, à la fois, tout épanouis et troublés par l’obscur regret de +leur jeunesse enfuie. Elle fleurait l’amour qui illuminait sa chair, son +regard, son sourire. Dans l’allégresse de sentir Gérard tout à elle, de +savoir que l’heure délicieuse de la veille ressusciterait dès qu’elle le +voudrait, elle en oubliait totalement son inquiétude au sujet de +Chartrans. + +Elle eut un sursaut brusque quand, les hôtes du conseiller partis, il +lui dit tout à coup, venant s’asseoir près du fauteuil où elle +rêvassait, le regard perdu dans le bleu intense du ciel d’été: + +--Jacqueline, ma chérie, puisque nous voilà seuls, il faut que nous +causions un peu sérieusement. + +Elle se redressa, saisie... Pourtant, il était impossible que son père +sût... + +--Que nous causions de quoi? père, interrogea-t-elle. Ses mains +allongées sur le bras du fauteuil, elle se raidissait comme à l’approche +d’un choc. + +--De Chartrans. J’ai reçu une lettre de lui. + +--Ah!... + +Lui, non plus, Chartrans, ne pouvait pas savoir... Alors pourquoi +écrivait-il à son père?... Et elle répéta, observant le conseiller qui +avait l’air un peu soucieux: + +--Chartrans t’a écrit... à quel propos? père. + +--D’abord pour s’informer très longuement de toi qui, paraît-il, ne lui +écris guère, ce dont il s’attriste et s’inquiète beaucoup. + +--Je n’ai pas des loisirs comme lui, moi, fit-elle, impatiente. + +--Cela, ma chérie, il n’en paraît pas du tout convaincu!... Bref, il +voudrait hâter votre mariage; et, dans ce but, il me prie, instamment, +de faire au ministère certaines démarches qu’il m’indique dans le but +d’avancer sa nomination très probable au Japon... Jacqueline, veux-tu +vraiment ce mariage?... + +La tête renversée sur le dossier de son fauteuil, les yeux mi-clos, elle +resta un instant silencieuse, effrayée peut-être des mots qu’elle allait +dire. Puis, lentement, elle articula: + +--Non, en somme, je n’y tiens pas. Je ne veux pas m’expatrier. + +Le conseiller la considéra d’un œil attentif, étonné de cette +déclaration très nette, toute différente de celle que la jeune femme lui +avait fait entendre quelques semaines plus tôt... Mais, en définitive, +une telle résolution répondait trop bien à son propre désir pour qu’il +la combattît. + +--Je crois, Line, que tu as raison. Évidemment, Chartrans est un garçon +de valeur, et il s’est très bien conduit pendant les derniers troubles +sur la frontière de Chine... Tu as lu ça dans les journaux? + +--Non, je ne regarde jamais les nouvelles exotiques... Chartrans m’a +écrit, en effet, qu’il avait dû batailler contre des Chinois. Je n’en +savais rien... + +--Soit... Enfin, cela c’est maintenant le passé. Il faut nous occuper du +présent. Pour ma part, je trouve que les avantages présentés par ce +mariage ne peuvent vraiment contrebalancer l’inconvénient de perpétuels +séjours au loin qui seraient inévitables. Seulement... + +--Seulement?... répéta-t-elle avec le même regard qui ne voyait rien +autour d’elle. Un sentiment de délivrance la pénétrait en même temps +qu’un regret de devoir être sans pitié pour Chartrans. + +--Seulement, si tu es tout à fait décidée, mieux vaudrait, par +délicatesse,--et par charité,--avertir ce garçon, qui m’a l’air d’avoir +pris tout à fait au sérieux votre vague projet. + +S’il le prenait au sérieux!... Jacqueline ôta et remit une de ses +bagues, d’un geste nerveux. + +--Bien entendu, père, il l’a pris au sérieux! C’est pourquoi je ne peux +pas, brusquement, lui dire que nous avions, c’est vrai, ébauché un +projet irréalisable. Si je lui écrivais cela, il serait capable de +laisser aussitôt son poste et de revenir par le premier paquebot... Et +je ne saurais plus qu’en faire, alors... Il me supplierait... Je +perdrais la tête et je serais capable de me laisser marier pour lui +faire plaisir... ce qui serait une sottise que je n’aurais pas ensuite +assez de jours pour regretter. Non, non, il ne faut pas lui envoyer tout +de suite un refus bien clair. Je vais le préparer de mon mieux, bien +gentiment, lui laisser entendre que j’hésite, etc... Comme cela, le +temps passera, et j’aurai le loisir de m’arranger pour son retour. + +--Pauvre diable! fit le conseiller, d’autant plus compatissant qu’il +était certain de n’avoir plus à redouter Chartrans. Il avait l’air de +t’aimer sincèrement... Tâche de ne pas le faire trop souffrir. C’est +dommage qu’il n’ait pas un poste à Paris... Alors, votre mariage aurait +été possible. + +Jacqueline ne répondit pas. L’idée d’appartenir à Pierre Chartrans lui +paraissait maintenant monstrueuse. Pour elle, il n’était que l’étranger +indifférent. Toute, elle était à l’autre qui avait su éveiller en elle +l’amoureuse endormie... + +Toujours nonchalamment allongée dans son fauteuil, elle songeait, +respirant les roses couleur de sang qui se fanaient à son corsage, aux +paroles qu’elle écrirait à Chartrans, en des lettres de plus en plus +rares, qui dénoueraient, sans éclat, le lien qu’elle avait stupidement +laissé attacher entre eux... + + + + +XVIII + + +«Jacqueline, votre père se trompe, n’est-ce pas? Vous êtes mienne +toujours. Télégraphiez réponse. Je suis fou.» + +Elle lut, puis relut le télégramme, les sourcils soudain froncés, +mordant ses lèvres avec colère. + +Oui, Chartrans était fou, fou d’avoir envoyé une telle dépêche, fou de +s’obstiner à ne pas vouloir comprendre le pourquoi, depuis trois mois, +de ses mots si brefs et si espacés, puis de son silence... + +Le télégramme venait de lui être remis au moment où elle ôtait son +chapeau, rentrant de faire quelques courses. Et maintenant, avec la +grande épingle qu’elle tenait à la main, elle déchiquetait rageusement +le papier, frémissante, irritée. + +Ah! quand donc enfin serait-elle délivrée de cet amoureux obsédant, qui +ne voulait pas admettre la vérité!... Cependant, elle s’était bien +appliquée à la lui faire entrevoir dans les rares billets envoyés depuis +sa liaison avec Gérard, et aussi dans la lettre que son père avait +accepté la mission de lui écrire, pour préparer l’annonce définitive de +la rupture. + +Parce qu’elle avait changé, il lui semblait que Chartrans devait, +nécessairement, avoir subi une semblable évolution; et elle ne lui +pardonnait pas de demeurer attaché, avec cette immuable constance, à un +projet qui lui était odieux à elle-même. + +Et pourtant... pourtant, ainsi qu’elle le voulait, il avait dû +pressentir la vérité, car ses lettres, implorant les nouvelles qu’elle +ne lui envoyait plus, étaient tristes, angoissées, les dernières +affolées et suppliantes, bien qu’alors la lettre de M. Sourdis ne lui +fût pas encore parvenue. + +Reprenant le télégramme lacéré, elle murmura, la bouche volontaire et +méchante: + +--Décidément, il faut en finir, tant pis! Je suis à bout de ménagements. +D’ailleurs, sa mission va être terminée. Je ne peux pas le laisser +revenir sans qu’il sache que tout est rompu entre nous. Je lui écrirai +demain matin. + +Demain... Pas le soir même, parce que Gérard dînait avec elle! C’était +pour lui qu’elle était de passage à Paris, pendant cette première +quinzaine de septembre où, leurs relations absentes, ils pouvaient se +voir librement, sans avoir à redouter, de plus, la perspicacité du +conseiller, encore aux eaux, et celle de Mme de Croissy, qui était en +son château de Lorraine, pour les chasses. + +Ainsi, Jacqueline pouvait aisément s’abandonner à un amour qui +l’enivrait comme un philtre. Vraiment, Gérard en était venu à tenir en +son cœur une place que nul autre n’avait encore possédée. Éprise de lui, +presque autant que d’elle-même, elle l’aimait pour la passion qu’elle +lui inspirait, pour la sincérité, les délicatesses, la fougue de son +amour qu’elle savait supérieurement entretenir. + +Car elle était bien la savoureuse maîtresse qu’il avait pressentie à +Venise, caressante, coquette, avec des lubies dont les retours étaient +délicieux; gardant une discrète et fine élégance de femme du monde, même +en ses abandons, lui offrant un corps adorable, des grâces de petite +chatte câline et un esprit fantasque, drôle, riche d’imprévu. + +Consciente de sa puissance, elle en usait avec un art incomparable, peu +à peu envahie par l’éblouissante vision d’un mariage possible avec lui +où elle pourrait bien l’amener, si elle savait l’enlacer suffisamment +dans ces liens de la chair que l’ambitieuse volonté de l’homme ne +pourrait plus rompre. + +Et réellement, elle était en très bonne voie. La petite fugue où il +l’avait entraînée en Hollande les avait singulièrement rapprochés. +Exaspéré de la voir très mal, dans la grande foire de Trouville, où une +légion de regards les observait, il avait supplié: + +--Venez passer quelques jours dans un endroit où nous serons seuls un +moment. Laissez-vous emmener, mon amour. + +Et, sans grande hésitation, elle avait cédé, insouciante de l’imprudence +d’une pareille équipée qui était une tentation bien trop forte pour sa +sagesse. + +Ce court voyage avait été un vrai rêve d’amoureux, mêlant leurs deux +vies dans une intimité que Jacqueline avait su rendre exquise. Mais +depuis lors, elle avivait le besoin d’elle dont elle voyait Gérard +dévoré, en ne prodiguant pas le don de sa précieuse petite personne, +plus souvent espéré qu’accordé. + +Il arrivait de chez Anne de Croissy, et dans les lettres où il la +suppliait de revenir quelques jours à Paris, elle l’avait senti +tellement possédé par sa passion, qu’elle s’était fait une fête de leur +brève rencontre, qui allait ressusciter un instant les jours charmants +de Delft et de Harlem. Et voilà que la dépêche de Chartrans venait +culbuter sa joie, l’agiter d’un souci dont elle ne pouvait se +détacher... + +Énervée, elle répéta encore, rejetant la dépêche froissée: + +--Oui, il faut en finir, je vais aller au télégraphe et lui répondre +tout de suite. Ce sera plus simple qu’une lettre. + +Les joues en feu, la main tremblante, elle piqua dans son chapeau +l’épingle qui venait de déchirer le papier... Humble chiffon qui, à +travers la distance, lui avait apporté le cri désespéré d’un pauvre +homme trahi. + +Au passage, elle jeta à la femme de chambre, qui travaillait dans son +cabinet de toilette, un rapide: + +--Je reviens dans un moment. + +Puis, vite, elle partit au télégraphe, petite nuée d’orage qui détenait +la foudre. + +Elle répétait, résolue et exaspérée: + +--Il faut en finir... Il faut... + +Cependant, entrée dans la salle maussade où, derrière les guichets, les +employés accueillaient, sans empressement, les demandes du public, elle +s’effara, au moment de rédiger la phrase précise qui ne laisserait plus +de doutes à Chartrans... Comme si Pierre, recevant le mot qui lui ôtait +tout espoir, allait aussitôt apparaître, réclamant en maître les droits +qu’il se jugeait sur elle. + +Et, lâchement, elle télégraphia: + +«Soyez calme. Lettre suit.» + +Elle fut si enchantée de cette rédaction vague que, brusquement, sa +fièvre tomba et, allégée, elle se sentit toute joyeuse. + +C’était parfait cette phrase qui lui faisait gagner du temps et +n’expliquait rien... + +Elle tendit le papier à l’employé avec un si charmant sourire qu’il en +prit l’air aimable et eut des manières d’homme du monde pour lui rendre +la monnaie. Elle le remercia d’un joli signe de tête et, les nerfs +calmés, elle laissa retomber derrière elle, la lourde porte du bureau. +Sans hâte, cette fois, elle se prit à marcher dans la rue que l’été +faisait calme, comme une rue de province; reprise toute par la pensée de +Gérard qui la faisait frémir d’une attente heureuse. + +Elle ne songeait même pas à la dépêche qui s’en allait très loin briser +un cœur. Tout au plus, vaguement, elle se disait, ainsi que l’on pense à +une corvée: + +--Demain matin, il ne faut pas que j’oublie d’écrire à Chartrans cette +malheureuse lettre!... Je lui annoncerai la chose bien doucement car, en +définitive, c’est gentil à lui d’avoir tant tenu à moi. Mais, tout de +même, il était devenu ennuyeux à se cramponner ainsi à son idée. + +Elle sonna chez elle. + +--M. de Brye est au salon qui attend madame. + +Aussi rapidement qu’un souffle de tempête balaye des feuilles mortes, +les mots chassèrent de son esprit toute pensée étrangère à l’aimé. + +Debout dans le salon, il l’attendait, frémissant d’impatience. + +--Enfin! Line adorée, vous voilà! + +Elle rejeta la porte derrière elle; et, avec un cri d’allégresse, elle +courut à lui: + +--O mon Gérard, comme c’est délicieux de nous retrouver! + + + + +XIX + + +Mais après la capiteuse soirée, après la nuit calmante durant laquelle +Jacqueline avait dormi d’un sommeil de fillette innocente, était venu le +matin, l’heure où il fallait écrire... Et, sa toilette finie, toute +fraîche et parfumée dans sa longue robe de maison, elle avait dû venir +s’asseoir devant le bureau où elle avait griffonné tant de billets +hâtifs au fiancé parti au loin, pour l’amour d’elle. + +Si elle avait ouvert l’un de ses tiroirs, elle y eût encore retrouvé le +portrait plébéien de Chartrans, et les pauvres lettres qui ne la +touchaient pas parce que, pour un autre seulement, elle avait un cœur +d’amante... + +«Jacqueline, mon trésor, je ne vous sens plus mienne, qu’y a-t-il?... Si +je vous ai offensée, sans le savoir, en quelque chose, dites-le-moi et, +avec tout mon amour, je vous supplierai de me pardonner et d’oublier... +Pourquoi des lettres si froides et si courtes?... + +«Ah! quel supplice de ne pas savoir! Vous n’êtes pas méchante +pourtant... Vous n’aimeriez pas faire souffrir... Je voudrais tant +espérer que votre vie mondaine est la seule coupable... Mais je ne m’en +convaincs pas... Le cœur de ceux qui aiment n’a pas de ces négligences, +et sacrifie tout pour éviter une peine à l’aimé...» + +Et encore: + +«J’ai maintenant sans cesse, Jacqueline, l’horrible pensée que vous vous +êtes reprise... Ah! je sais bien que beaucoup d’autres étaient, bien +plus que moi, dignes de vous, que je ne suis qu’une espèce de sauvage +auprès d’une exquise créature comme vous... Mais ce sauvage vous adore +tant que vous n’auriez pu être malheureuse près de lui!» + +Et ceci: + +«Jacqueline, plus une lettre... Que se passe-t-il?... Oh! cette torture +d’être loin, de ne pouvoir partir, être près de vous pour tenter de vous +reconquérir!... Il me prend des terreurs folles que vous soyez malade, +des rages de penser à toutes ces lieues qui nous séparent et tendent un +impénétrable voile pour m’empêcher de t’apercevoir, mon amour unique... + +«Jacqueline, vous m’avez promis, souvenez-vous, que, pendant l’absence, +vous resteriez ma fiancée fidèle... A travers l’espace, entendez, je +vous en supplie, mon cœur douloureux qui vous crie: «Par pitié, Line, +écrivez!...» + +Jacqueline n’ouvrit nul tiroir, ne chercha aucune lettre. Les coudes +appuyés sur le cuir fauve du bureau, elle mordillait son porte-plume, la +mine embarrassée, contemplant les nuées floconneuses qui erraient dans +le ciel de septembre. + +Il faisait un temps délicatement gris, et l’air était lourd qui entrait +par la fenêtre et errait sur les bras, nus sous la dentelle des manches, +arrêtées au coude. + +Si frivole fût-elle, tout à coup, il lui venait le sentiment très net +que sa lettre allait faire mal. Et comme elle détestait l’idée même de +la souffrance d’autrui, elle s’effarait de devoir l’écrire et cherchait +à en retarder encore l’instant. + +Elle avait pris, machinalement, parmi les papiers empilés en désordre +sur le petit bureau, un échantillon de soie, moirée d’or pâle et de +rose. Elle l’examinait, l’œil distrait par les cassures satinées de +l’étoffe. Puis, les doigts impatients, elle rejeta le chiffon et, +lentement, commença à écrire, hésitant sur les mots à dire...--et +pourtant si résolue! + +«Mon ami, + +«J’espérais que, avec les jours qui passent et nous permettent de mieux +juger des choses, vous comprendriez, comme moi, que nous avions tous +deux rêvé l’impossible, l’hiver dernier, en espérant mêler nos deux +vies. A quoi bon tenter de nous illusionner davantage? Je ne suis pas du +tout la femme qui vous rendrait heureux, je le sais bien maintenant... +Comme je sais aussi que votre amour dévoué ne me donnerait pas le +bonheur... + +«En vérité, mon ami, nous sommes trop différents l’un de l’autre pour +que nous puissions atteindre à l’unisson indispensable pour que l’union +soit une joie. + +«Souvent, dans vos lettres, j’ai deviné que vous me trouviez bien +«papillon», un papillon qui adore la lumière des salons et ne peut s’en +passer, c’est la vérité. Et je sentais aussi que vous étiez trop sage, +trop sérieux pour ma frivolité. Mieux vaut, ne pensez-vous pas, que nous +ayons fait ces mutuelles découvertes avant que nous soyons +irrévocablement liés l’un à l’autre, peut-être pour nous faire +souffrir... Restons simplement amis, voulez-vous?... Et ne me regrettez +pas. Je vous assure que je n’en vaux pas la peine!» + +Elle s’arrêta, et eut un rire joyeux. + +--Oh! ça, ce n’est pas vrai! Gérard protesterait ferme si je lui disais +une chose pareille! + +Dans son souvenir se dressait la vision patricienne de son amant, et un +frisson de plaisir la fit tressaillir toute. + +D’une voix tendre, elle murmura: + +--O Gérard, mon Gérard, quel bonheur que vous m’ayez fait perdre la tête +cet été! + +Un instant encore, elle rêva, le menton appuyé sur ses deux mains +jointes, le regard perdu dans le gris très doux du ciel lourd d’orage. +La brise détacha quelques pétales d’une rose qui se mourait dans un vase +de Venise, souvenir de Murano. Leur vol parfumé effleura les doigts de +Jacqueline qui sortit brusquement de sa songerie. + +--Ah! ma lettre que j’oublie!... Il faut l’achever... Elle est assez +longue... Que dire de plus, d’ailleurs?... + +Elle lut, relut, rêva encore, indécise, énervée; puis elle pensa tout +haut: + +--Allons, maintenant, quelques phrases affectueuses, car vraiment +Chartrans est un excellent garçon qui m’était bien attaché!... Mais je +ne peux pourtant pas l’épouser, seulement pour lui faire plaisir! + +Elle se pencha sur le bureau, et recommença à écrire: + +«Je n’oublierai jamais, mon cher ami, tout ce que vous avez voulu être +pour moi, afin de me rendre la vie très bonne et je vous en remercie de +toute mon âme, mon âme de dentelle, comme vous disiez, un peu +dédaigneusement, avouez-le. Je vous souhaite près d’une autre, mieux +créée pour vous, tout le bonheur que je n’aurais pu, moi, vous donner, +ayez-en, pour être sans regret, la certitude comme je l’ai moi-même; et, +avec mon adieu très mélancolique, recevez mon plus affectueux souvenir +d’amie. + +«Jacqueline NOZALES.» + +--Là! c’est fini!... + +Elle eut un soupir de satisfaction, tressaillante d’aise, ne songeant +plus du tout que sa lettre était un message de douleur, tant elle était +contente de l’avoir achevée. Elle s’en fût désolée... Mais elle l’eût +envoyée tout de même... D’ailleurs, il le fallait bien! + +Rapidement, pour la dernière fois, elle écrivit l’adresse, puis scella +de son cachet, s’appliquant à faire un joli chiffre. Ensuite, elle sonna +sa femme de chambre. + +--Descendez cette lettre à la poste; c’est pressé! + +Et la fille disparue, son âme de dentelle allégée du pesant souci, elle +eût volontiers sauté de joie, comme une écolière délivrée d’un devoir +ennuyeux... + + + + +XX + + +Et maintenant, c’était l’hiver revenu, l’hiver de novembre finissant, +aux jours brefs, aux gelées âpres qui mordaient l’écorce des arbres +dépouillés et glaçaient l’asphalte des trottoirs. + +Jacqueline, qui rentrait toute frileuse sous sa veste de fourrure, eut +un tressaillement d’aise en songeant à son clair salon, où il allait +faire bon sous la lueur amie des lampes, voilées de rose, devant la +flambée du foyer, Gérard près d’elle... Gérard qui, ne pouvant se +résoudre à la quitter, n’avait pas encore rejoint son poste à Vienne... +Gérard qu’elle avait si étroitement enserré du lien de ses caresses, que +séduit, envoûté comme elle l’avait souhaité, il en oubliait ses +orgueilleux projets d’avenir et rêvait de lui donner son nom, en dépit +de l’opposition de sa famille. + +Ah! le beau songe! Et comme elle s’appliquait à le rendre réalisable en +affolant la volonté de Gérard, tout en se montrant, aux yeux du monde, +d’une tenue irréprochable. D’ailleurs, à tort, il lui avait été déjà +octroyé tant d’amants, qu’aux yeux des gens indulgents, Gérard de Brye +passait, en dépit des médisances, pour n’être pas plus vrai que les +autres. + +Avec une hâte joyeuse, elle grimpa les marches de l’escalier, jouissant +de la chaude atmosphère du vestibule qui la faisait toute rose dans ses +fourrures, rose comme les œillets attachés sur le duvet sombre de la +veste. + +--Il n’est venu personne? demanda-t-elle à la femme de chambre qui lui +ouvrait. + +Elle pensait à Gérard... + +--Seulement Mme de Croissy qui sort d’ici. Elle voulait parler à madame, +et a laissé un journal en disant que madame voie un article qu’elle a +marqué d’une croix. + +--Un article? répéta Jacqueline étonnée. Où est ce journal? + +--Je l’ai mis sur la petite table du salon, avec le courrier de madame. + +Jacqueline, intriguée, souleva la portière. Et ses yeux aperçurent le +décor dont la vision avait réjoui sa pensée, alors qu’elle revenait à +travers le crépuscule glacial... Une pièce coquette, fleurie, +discrètement éclairée; dans la cheminée, un feu clair d’où jaillissaient +de hautes flammes capricieuses... L’air embaumé de la senteur pénétrante +des mimosas et des violettes... + +Mais elle ne s’arrêta pas à considérer le sourire accueillant de son +_home_. + +Elle murmura, rejetant sa veste derrière elle: + +--A quel propos Anne peut-elle m’apporter un journal à lire? + +Ses gants enlevés, son chapeau jeté sur un fauteuil, elle prenait le +journal, les lettres... + +Et, brutalement, un sursaut l’ébranla toute, lui faisant oublier Mme de +Croissy, et l’article, et tout ce qui n’était pas cette enveloppe close +qui venait de Chine, où elle reconnaissait l’écriture de Chartrans... + +Avec stupeur, elle contemplait les caractères si connus. Chartrans lui +écrivait... Encore!... Pourquoi?... Pourtant, il avait reçu sa lettre de +rupture, partie depuis plus de deux mois... Qu’est-ce que cela +signifiait?... Elle n’était donc pas délivrée de lui?... + +D’un geste inconscient, elle passa la main sur son front, avec +l’impression que sa pensée s’égarait. Ses prunelles dilatées ne +quittaient pas l’enveloppe qu’elle n’osait ouvrir, bouleversée d’une +appréhension folle... + +Et cependant, sans qu’elle sût comment, tout à coup, elle s’était +décidée, ses doigts tremblants déchirèrent le papier. Haletante, elle +lut: + + +19 octobre. + +«En regardant les dates, je vois que depuis hier seulement, j’ai votre +lettre, votre impitoyable lettre, madame... Il me semble pourtant qu’il +y a un siècle déjà qu’elle est venue me retrancher du monde de ceux qui +espèrent... C’est que, probablement, les heures d’agonie comptent +double, triple, que sais-je? A coup sûr, elles enlèvent la notion du +temps... + +«Je m’avoue maintenant que, depuis bien des semaines, ma foi était morte +en un avenir dont j’avais fait mon unique raison d’être... Et cependant, +contre toute évidence, j’espérais encore, je voulais espérer. J’étais +insensé, n’est-ce pas? + +«Mais vous étiez sage pour deux. Tranquillement, sans hésitation ni +battement de cœur, comme on congédie un importun, avec des phrases +polies et menteuses, vous m’avez écarté, vous qui étiez mon amour, ma +pensée, mon âme... Et je me suis rappelé mon rêve, celui où vous me +disiez adieu avec un sourire distrait d’étrangère... + +«Je devrais vous maudire. Je crois que je l’ai fait, cette nuit, dans +les minutes où je souffrais par trop, où mon impuissance me broyait... +Maintenant, c’est fini... + +«Vous m’avez fait tant de mal que personne au monde ne pourrait m’en +faire davantage... D’ailleurs, je n’ai plus le courage de m’exposer à +souffrir. + +«De toute ma volonté, je _veux_ faire mon cœur insensible à jamais. Vous +disparue de mon existence, c’est un vide tellement effroyable que je me +demande pourquoi je le supporterais. Je n’ai plus en moi ni ambition, ni +désirs, ni espoir, rien que le néant... La Jacqueline que j’ai adorée +est morte et son souvenir est le seul trésor qui me reste... Cette +Jacqueline qui, il n’y a pas même un an, me disait adieu, avec des +larmes plein les yeux et le serment d’être fidèle! + +«C’est vrai que j’ai été fou de partir. Mais je l’ai fait pour vous, +pour vous seule... + +«Peut-être, vous m’avez trahi... A quoi bon chercher à le savoir?... Je +n’étais qu’un pauvre à qui vous avez accordé un semblant d’aumône... +Mais ce semblant lui a paru divin un moment... + +«Je viens de mettre sous pli scellé, à votre adresse, vos lettres; pas +vos portraits, je les ai brûlés, sauf un, celui que j’aimais entre tous +les autres... Avec votre billet d’adieu, il disparaîtra, quand moi-même +je disparaîtrai. + +«Adieu, madame... Vous souvenez-vous que, dans une de mes premières +lettres, je vous ai écrit, si je ne me trompe, que pour le bonheur qu’un +moment vous aviez apporté dans mon existence de solitaire, toujours, je +devrais vous être reconnaissant... Alors je vous remercie, madame, et je +vous pardonne, en baisant une dernière fois vos tièdes petites mains +dont le seul effleurement me fut une ivresse... Et je dis tout bas, +comme l’on parle aux très chers, perdus à jamais, adieu, vous qui avez +été ma vie même.» + +«Pierre CHARTRANS.» + +Elle avait lu la lettre d’un seul trait et des larmes, de grosses +larmes, ruisselaient sur ses joues, tombaient sur le papier... + +Éperdument, elle répétait tout bas: + +--Oh! pourquoi m’écrit-il des choses si cruelles?... Je ne pensais pas +qu’il aurait tant de chagrin!... Qu’il me fait mal!... oh! qu’il me fait +mal! + +Et l’impression jetée en elle par l’adieu de Chartrans lui était +tellement intolérable que, sans réfléchir, pour y échapper, ne fût-ce +qu’une minute, elle ouvrit le journal tombé sur ses genoux. Un trait de +crayon bleu soulignait un passage: + + _Dépêches de Chine._ + + _Des troubles ont encore une fois éclaté dans le Yunnan. Ils ont été + fort sérieux; et, malheureusement, nous avons à déplorer la mort d’un + des nôtres, en mission sur la frontière, M. Pierre Chartrans, qui, + après avoir lutté en héros pour la protection de nos nationaux, a + succombé avec quelques braves._ + +Jacqueline se dressa avec un cri. + +--Il est mort!... Oh!!! + +Et une certitude entra en elle, terrible: + +--Il s’est fait tuer!... Ah! c’est épouvantable... Je ne savais pas... +Oh! non, je ne savais pas qu’il serait capable de cela!... + +Écrasée d’horreur, elle restait les mains jointes sur le journal dont +elle relisait désespérément les lignes... Elle comprenait bien que Anne, +qui avait tout deviné, lui avait ainsi apporté le châtiment d’une +trahison qu’elle ne pardonnait pas... Ah! qu’elle était sévère, Anne, +sans pitié--comme elle-même l’avait été.--Et que c’était affreux, +Chartrans mort, mort à cause d’elle!... Maintenant, son visage caché +dans ses mains, elle sanglotait, le cœur bouleversé de chagrin, de +remords, de terreur devant la responsabilité entrevue... + +Dans l’antichambre, le timbre vibra. Elle tressaillit. C’était Gérard! +Ah! il ne fallait pas qu’il vît la lettre, qu’il sût... Elle lui dirait +seulement qu’elle apprenait la mort d’un ami, d’un ami d’enfance... +Fiévreusement, elle glissait le papier dans son corsage, essuyait les +larmes qui lui brûlaient le visage... Il entrait... Alors, un cri lui +jaillit des lèvres: + +--O Gérard, mon aimé, console-moi... J’ai tant de chagrin!... + +Et, d’un élan d’oiseau fou, elle vint s’abattre entre ses bras. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77818 *** |
