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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77790 ***
+
+
+
+
+ MYLORD
+ ET MYLADY
+
+ Par BRADA
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ RUE GARANCIÈRE, 10
+
+ 1884
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
+et de reproduction à l’étranger.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la
+librairie) en octobre 1884.
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+ Leurs Excellences. Un vol. in-18. Prix 3 fr.
+ --Le même ouvrage, illustré par Stop. Petit in-8º anglais. Prix 5 fr.
+
+
+PARIS. TYP. E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
+
+
+
+
+A
+
+MONSIEUR MARCELIN
+
+
+
+
+MYLORD & MYLADY
+
+
+
+
+LE PORTRAIT
+
+
+I
+
+Lady Gwendoline Vancouver a vingt-six ans; elle est jolie, elle est
+riche, ce qui est agréable; elle est parfaitement née, ce qui a son
+prix; enfin elle est charmante et étonnante en toute sorte de choses,
+mais elle a ses petits chagrins dont elle ne parle pas.
+
+Lady Gwen, qui est blanche comme la neige des Alpes, qui a des cheveux
+châtains, ondés, courts et légers, un petit nez droit, une bouche ronde,
+l’air étonné et sérieux, tient à plaire et plaît. Elle fait tout ce
+qu’il faut pour cela, la belle Gwen, et c’est entre elle et sa sœur
+aînée, Lady Treppy, qui a épousé un Pair, une rivalité parfaitement
+soutenue. Lady Treppy se coiffe avec des boucles courtes et un petit
+chignon de rien du tout; les cheveux ne sont plus de mode. Lady Gwen a
+coupé les siens et s’est fait une Titus très-drôlette et réussie du
+reste. Lady Treppy est esthétique et porte des manches tailladées, des
+cordelières, des aumônières, des bonnets du temps de la reine Anne; elle
+est meublée en vieux style anglais (on n’a jamais su ce que c’était).
+
+Lady Gwendoline a mis bas le corset, s’habille à la grecque, trouve la
+chemise un vêtement démodé, et le remplace par un maillot de soie chair.
+L’une et l’autre portent des bas transparents, et leurs toilettes de thé
+sont des chefs-d’œuvre. Comme Lady Treppy est beaucoup plus blonde que
+Lady Gwen, elles sortent quelquefois ensemble, et aiment qu’on dise à
+leur entrée: «Voilà les belles sœurs!» (_The handsome sisters!_)
+
+Eustace Vancouver, le mari de Lady Gwendoline, n’est que le troisième
+fils d’un brasseur, mais ce brasseur a des millions, et ses fils
+s’offrent légitimement des filles de duc. Du reste, élevé lui-même comme
+un fils de duc, ayant parié aux courses à seize ans, fait quinze mille
+livres de dettes avant sa majorité et n’aimant que les chevaux. Bel
+homme, ne croyant ni à Dieu ni au diable, généreux comme un pacha, et ne
+refusant rien ni à Gwen ni à d’autres. Lady Gwen et Lady Treppy sont
+toutes deux folles de courses, parient sans compter, et Lady Treppy
+dirige elle-même le haras de mylord, dont pas un cheval ne gagne jamais,
+et qui passe sa vie à perdre, à emprunter et à hypothéquer. En
+attendant, on vit sur un pied de 35,000 livres par an, les années
+raisonnables. Lady Gwen qui sait qu’elle peut dépenser plus ne s’en
+prive pas, et sa maison de Grosvenor square est tout ce qu’on peut voir
+de plus chic; il y a émulation entre elle et Lady Treppy, sur la taille
+de leurs valets de pied; aussi ont-elles derrière leurs voitures de
+jeunes géants qui font lever le nez à toutes les _housemaids_. Lady Gwen
+est à la mode, et elle en veut être la reine; elle ne se refuse rien qui
+puisse la faire regarder et admirer; elle a un chien danois de la taille
+d’un poney et le mène le matin au parc dans sa victoria.--La victoria
+est si élégante pour une femme seule!--De temps en temps Bertie,
+ravissant bonhomme de quatre ans et qu’on habille en velours caroubier,
+col Charles Ier, plumet idem, est étalé sur le siége de devant, et
+Emperor, le chien, lui sert de repoussoir. Dans le fond, couchée à demi,
+l’œil grand ouvert et perdu, Lady Gwendoline parée, sentant bon,
+d’énormes roses toujours au col et des fleurs naturelles au chapeau,
+semble une belle idole.
+
+
+II
+
+Un matin de juin, par un temps bas, chaud et brumeux, Lady Gwendoline,
+toute droite, sérieuse, habillée de crêpe de Chine blanc, boutonnant ses
+grands gants de Suède, également blancs, fleurie comme une fiancée, se
+préparait à sortir. Emperor et Bertie étaient à leur poste, le tapis
+déroulé devant la porte, la victoria bien contre le trottoir, et Eustace
+Vancouver, qui allait monter à cheval, se tenait fumant sur les marches
+de la maison, prêt à mettre d’abord Gwen en voiture. Comme Lady Gwen
+paraissait, son mari saluait, de la main, un jeune homme qui traversait
+le square.
+
+--Qui est-ce? demanda Lady Gwen de son air indolent.
+
+--Oh! personne, le petit Tommy Lorrett.
+
+--Dites-lui de venir luncher un de ces jours, fit Lady Gwendoline.
+
+--Si vous voulez, mais il n’en vaut pas la peine.
+
+Eustace Vancouver n’était pas discutailleur; il s’occupa d’installer
+Lady Gwen; il hissa lui-même Bertie, et subit de bonne grâce le choc
+d’Emperor qui faillit le renverser. La voiture s’éloigna. Les trois
+valets de pied, qui étaient sur le seuil, regardèrent dévotement
+Vancouver sauter en selle; puis on roula le tapis, la porte se referma,
+et Lady Gwendoline continua sa route vers le parc, en pensant à Tommy
+Lorrett. Ce n’était pas, comme on le croirait difficilement, du reste,
+que la vue d’un jeune athlète plus ou moins blond, et ayant une rose
+plus ou moins épanouie à sa boutonnière, fût le moins du monde faite
+pour troubler inopinément l’esprit de Gwen; elle n’était pas
+inaccessible à des sentiments agités, mais il fallait pour être regardé
+par elle avec bonté, beaucoup plus de temps et de peine. Non; Lady
+Gwendoline Vancouver, qui connaissait tout le monde, donnait deux bals
+par saison et un nombre imposant de dîners, n’avait pu vaincre une
+vieille rancune d’un petit monsieur de rien du tout, qui s’appelait
+Victor Rowe, et dont elle s’était moquée autrefois, lorsque avec ses
+grands yeux bleus de femme, aux cils noirs frisés, il avait voulu faire
+l’amoureux de Lady Gwendoline.
+
+Victor Rowe n’était alors qu’un assez gentil garçon posant pour
+l’esprit, et cet esprit lui avait servi, car il était devenu le
+directeur du _Miroir_, feuille hebdomadaire archi-élégante, archi bien
+informée, et publiant les portraits chromolithographiés des femmes les
+plus en vue, les plus belles, les plus conquérantes. Or, avoir son
+portrait dans le _Miroir_ était un des caprices non réalisés de Lady
+Gwen! Victor Rowe affectait toujours de ne pas la connaître, et, pour la
+dépiter, avait publié un portrait très-flatté de Lady Treppy. Lady Gwen
+en avait pleuré, car sa photographie était partout et se vendait
+beaucoup mieux que celle de sa sœur, et Eustace Vancouver avait le
+plaisir, soit qu’il allât au Club ou descendît Regent-Street, de voir à
+toutes les vitrines de papetiers le portrait de sa femme: là, en costume
+de bal (très-grec); là, en robe de thé; là, en costume de vendeuse de la
+«vieille foire anglaise»; ici, avec Bertie; plus loin, avec Bertie et
+Emperor, et partout, sous les photographies, une petite pancarte portant
+ces caractères bien moulés: Lady Gwendoline Vancouver. Tous les
+papetiers constataient qu’il y avait une demande très-soutenue pour le
+portrait de Lady Gwendoline, tandis que Lady Treppy, même dans son
+costume de grande dame vénitienne, avec sa fille à son côté en petite
+Vénitienne, se vendait faiblement. Et cependant Lady Treppy avait eu les
+honneurs du _Miroir_, les honneurs d’une biographie, et toute
+l’Angleterre savait, à l’heure qu’il était, qu’elle jouait du violon,
+mieux que Paganini, cela va sans dire! Lady Gwendoline n’avait jamais
+confié ce petit déboire à son mari; à vrai dire, elle lui confiait peu
+de chose; elle en avait un jour laissé tomber quelques mots à Cis Pen,
+un de ses bons amis; mais quoique cet excellent garçon se fût jeté au
+feu sans hésiter, pour les yeux de Gwen, il n’avait rien trouvé de mieux
+que de jurer sur Victor Rowe, et d’offrir à Lady Gwen d’aller lui casser
+la tête, laquelle proposition avait été repoussée avec perte.
+
+Les choses en étaient là, et Lady Gwendoline, peu habituée aux
+résistances, était irritée, et dans son esprit ce désir avait pris des
+proportions inquiétantes. Elle savait sa valeur, Lady Gwen, et elle ne
+négligeait nulle chose pour la faire ressortir; elle arrivait bonne
+première à toutes les excentricités; on l’avait vue, aux courses de
+Goodwood, habillée d’écarlate des pieds à la tête, et se promenant au
+bras de Cis Pen avec l’air indifférent d’une personne vêtue de noir, et
+qui sait que personne ne la regarde. Elle donnait des soupers, elle
+gravait à l’eau-forte!... Enfin, c’est une femme complète qui ne veut
+pas avoir le démenti sur quoi que ce soit.
+
+
+III
+
+En arrivant au Park, ce jour-là, l’apparition de Lady Gwendoline fit son
+effet accoutumé; elle échangea des petits saluts courts avec d’autres
+femmes, et répondit de la tête et du sourire à plusieurs saluts
+d’hommes: elle se savait irréprochable, elle, son chien, son fils, son
+cocher, son valet de pied, son cheval et sa victoria; elle sentait que
+là où elle passait, les hommes levaient le nez, et, ayant fait mettre sa
+voiture au pas, elle eut le plaisir de défiler doucement devant quatre
+ou cinq jeunes gens accoudés à une des balustrades du Park, et parmi eux
+de voir Tommy Lorrett, sur lequel elle fixa ses grands yeux hardis, sans
+broncher, sans qu’un muscle de son visage, à elle, tressaillît; elle vit
+le rouge monter à celui du jeune homme ému de cet étonnant regard, puis
+tranquillement elle dit quelques mots à son chien, et laissa Tommy
+bouche bée. Il faut savoir qu’elle n’ignorait pas que ce garçon, qui
+n’était personne, avait prêté cinq mille livres sterling à Victor Rowe,
+dont le journal coûtait gros. Tommy comptait là-dessus pour se mettre à
+la mode; et, en effet, il commençait à être invité à dîner en ville, car
+on savait que Victor Rowe le protégeait.
+
+Tommy Lorrett regarda la voiture s’éloigner, et, ôtant son cigare de la
+bouche, dit à son voisin de balustrade: «Femme épatante!»
+
+«Tout ce qu’il y a de plus complet!» répondit le jeune Lord Archibald
+Lurch; il comprenait dans son admiration la voiture et le chien.
+
+--Est-ce que vous la connaissez?
+
+--Qui... Gwen? Parfaitement. Vancouver est mon ami, il m’a fait parier
+sur Lucifer l’année dernière; diable de Lucifer, j’y ai perdu sept mille
+livres; il a fallu parler au gouverneur qui a rugi. Et Lord Archibald
+commença son histoire que personne n’écoutait; il fut interrompu par
+l’apparition de Vancouver lui-même, qui lui toucha l’épaule de son stick
+et arrêta son cheval devant eux.
+
+--Savez-vous comment se porte Juliet? demanda immédiatement Lord
+Archibald.
+
+Juliet était une jument sur laquelle ces messieurs avaient de gros
+intérêts. Après avoir donné et reçu de meilleures nouvelles de «Juliet»,
+on passa à celles de Lady Gwendoline.
+
+--Venez luncher tout à l’heure, Archie, dit Vancouver, et vous aussi,
+Lorrett! Lady Gwendoline sera charmée de vous voir, elle m’a dit de vous
+amener. Est-ce que vous gravez à l’eau-forte?
+
+Et sur cette plaisanterie et l’acceptation de ses deux convives,
+Vancouver mit son hack au petit galop.
+
+Tommy Lorrett éclatait de satisfaction; il ne laissa rien voir à Lord
+Archibald et parut trouver l’invitation de Vancouver toute naturelle, et
+aussi naturel le désir de la belle Lady Gwendoline de le connaître; mais
+Lord Archibald l’humilia en disant au bout d’un instant:
+
+--Est-ce que vous savez peindre les portes, vous? L’autre jour, chez
+Lady Gwen, ils étaient tous à barbouiller des couleurs; en voilà des
+folies!
+
+M. Lorrett ne daigna pas répondre, et ayant renouvelé la fleur de sa
+boutonnière, frappait à deux heures à la porte de la maison de Grosvenor
+square.
+
+
+IV
+
+Lady Gwendoline les attendait dans un salon dont les vitraux de couleur
+tamisaient le jour; les murs étaient rouges; il y avait du vieil or, du
+vieux vert, des potiches bleues et des plumes de paon; elle-même était
+sur un petit canapé bas dont le velours sombre faisait admirablement
+ressortir sa robe blanche; elle avait devant elle une table, et rangeait
+dans une coupe de Chine des roses qu’elle prenait dans une corbeille
+posée à ses pieds; ces messieurs la surprirent dans cette agréable
+occupation; elle sourit d’une façon charmante, leur tendit la main à
+tous deux, et se mit à causer avec Tommy Lorrett comme si elle l’eût
+connu de tout temps.
+
+Quand elle se leva pour descendre à la salle à manger, et montra, dans
+le collant de l’étoffe molle, absolument vierge de baleine, son corps
+mince un peu roide, et cette taille de jeune fille que gardent si
+longtemps les Anglaises, Tommy fut ébloui! Vancouver était déjà à la
+salle à manger, faisant sauter Bertie qui dînait à cette heure-là. Lady
+Gwendoline s’assit, mit son coude sur la table, mordilla son ongle rose,
+fit sautiller les douze bagues de sa main gauche; puis, ayant encore
+regardé sa victime, se mit à manger avec la satisfaction que donne la
+certitude d’avoir rendu amoureux un homme de plus.
+
+Vancouver mangeait de son côté et ne faisait pas la moindre attention au
+manége de sa femme. Lord Archibald, qui assurait toujours que rien ne
+l’étonnait, était surpris et un peu fâché pour Cis Pen qui était son
+ami; mais, à part cela, la chose lui était égale; il donna la réplique à
+Vancouver et laissa Lady Gwendoline achever sa conquête; elle n’y eut
+nulle peine.
+
+Tommy Lorrett sortit de la maison de Grosvenor ivre d’orgueil, et une
+nouvelle vie commença pour lui: partout où allait Lady Gwendoline
+Vancouver, il allait; et, comme elle allait partout, Victor Rowe fut
+assiégé du matin au soir par les sollicitations de son excellent ami, et
+forcé de consacrer pas mal de ses précieux instants à écrire des
+demandes d’invitation qui ne lui étaient jamais refusées, car que
+refuser à un homme qui tient dans sa main la fortune de nos filles, et
+qui lance dans le monde les beautés, les impose, les soutient, les
+conduit au pinacle, et, quand elles l’ennuient, se met à leur dire leurs
+petites vérités, ce qu’elles appellent alors être calomniées? Victor
+Rowe s’était promis d’être le génie bienfaisant de Tommy Lorrett, et, au
+bout de quelques semaines, il s’aperçut avec amertume qu’on n’avait plus
+besoin de lui.
+
+Lady Gwendoline avait exprimé une ou deux fois sa sympathie pour
+Lorrett: on l’avait vu dans sa loge à l’Opéra, à côté d’elle en stalle
+dans les petits théâtres; ce fut assez: il était lancé. La protection de
+Lady Gwendoline aurait fait accepter des êtres plus désagréables que
+celui-là, qui était parfaitement inoffensif et amoureux à en être
+attendrissant. Ce n’est pas qu’il attendrît le moins du monde Lady
+Gwendoline; elle savait ce qu’elle faisait, et éclata de rire au nez du
+pauvre Cis Pen, qui vint un matin lui faire une scène de jalousie
+épouvantable.
+
+--Tommy Lorrett? vous êtes fou!
+
+--Cependant vous l’encouragez, il est partout à vos côtés. Niez-vous,
+niez-vous?
+
+Et trois minutes de protestations, de cris, de fureurs.
+
+--Vous êtes fou!
+
+Il ne la fit pas sortir de là, et il fallut bien s’en contenter.
+
+Quelqu’un qui dans l’ombre était jaloux aussi, c’était Victor Rowe,
+jaloux du succès de Lorrett, jaloux du dédain absolu que les yeux
+insolents de Lady Gwendoline laissaient tomber sur lui; il se mit à
+parler d’elle avec Lorrett, et enfin, n’y résistant plus, voulant
+absolument qu’elle fît attention à lui, il dit sur elle, dans le
+_Miroir_, quelques mots d’éloge enthousiaste. Elle les lut et parut n’y
+pas faire la moindre attention. Ce fut en vain qu’il interrogea Lorrett.
+Non, Lady Gwendoline n’y avait pas fait allusion; seulement, le soir
+même, elle accorda, à un bal, le cotillon à Tommy Lorrett et fut plus
+déesse que jamais.
+
+Au commencement d’août, elle partit pour sa villa de Virginia Water.
+C’était un cadeau de M. Vancouver père que cette villa, et le voisinage
+de Londres l’avait rendu très-acceptable à Lady Gwendoline; elle invita
+Lorrett à venir passer chez eux le premier dimanche de leur séjour et
+ajouta d’un air détaché:
+
+--Amenez Victor Rowe si vous voulez.
+
+L’invitation fut transmise avec la satisfaction et l’importance qu’elle
+comportait. Victor Rowe trouva la chose roide, fut sur le point de dire
+non, puis se ravisa, se rengorgea en pensant qu’elle y venait enfin!
+D’autres aussi fières avaient bien été forcées de lui sourire. Il se
+promit de maintenir sa dignité et de faire sentir à Lady Gwendoline
+qu’il fallait avec lui traiter de puissance à puissance.
+
+
+V
+
+Ils arrivèrent ensemble à Dandelion Villa un samedi, vers cinq heures et
+demie, et furent admis tout de suite à présenter leurs hommages à la
+maîtresse de la maison.
+
+Lady Gwendoline avait auprès d’elle sa mère Sa Grâce la duchesse de
+Riven, une de ses sœurs cadettes non mariée, Lady Gladys Guilbert, et
+une amie, Mrs Charles Highbred, jolie femme très-lancée. Toutes ces
+dames, réunies dans le salon du rez-de-chaussée, étaient, sauf Sa Grâce,
+habillées de robes de thé de la dernière élégance, et représentaient
+assez au naturel un parterre de fleurs brillantes. Lady Gwendoline
+surtout était éblouissante dans une tunique de soie indienne du vert le
+plus pâle, s’ouvrant sur un jupon d’étoffe brochée d’une nuance
+crevette, et le tout garni de dentelles magnifiques, chaussée de suède
+naturel brodé de fleurs assorties, et sur ses cheveux courts une espèce
+de petit bonnet de dentelle fleurie d’une seule rose fraîchement
+cueillie, un immense paquet des mêmes roses attachées au col au milieu
+du fouillis de la dentelle. Le négligé de Mrs Charles était du même
+goût, et celui de Lady Gladys avait un faux air de bergère Watteau qui
+ne manquait pas de charme. On prenait le thé, Lady Gwendoline daigna se
+lever, tendit sa main aux deux messieurs sans un mot en plus ou en moins
+pour l’un que pour l’autre, les nomma à Sa Grâce et ne s’en occupa pas
+plus que s’ils n’étaient pas là.
+
+Victor Rowe se mit à faire sa cour à la duchesse; il savait le poids des
+duchesses dans la balance du monde et ne les négligeait jamais, même
+quand, comme celle-là, elles étaient de bonnes personnes sans l’ombre de
+méchanceté ni de prétentions.
+
+Sa Grâce de Riven était une excellente femme, toute simple, n’ayant aimé
+au monde que son cher duc, l’aimant toujours, et absorbée dans l’unique
+préoccupation de marier ses filles, dont elle avait une réserve de six,
+dont deux sorties, plus trois fils. Le souci de neuf enfants l’occupait
+suffisamment, car, quant à ses deux filles mariées, elle ne s’en
+inquiétait plus d’aucune façon, que pour se réjouir de les voir si bien
+établies, élégantes et heureuses; mais la pensée de se mêler de
+conseiller leur conduite ou leur ménage, ou de les critiquer en quoi que
+ce soit, ne lui venait même pas. On se voyait souvent, le plus
+agréablement du monde, et rarement dans ce qu’on pourrait appeler
+l’intimité. Lady Gwendoline aimait ses frères et sa sœur Gladys: les
+autres l’ennuyaient, et elle ne se croyait pas tenue de le dissimuler;
+personne ne s’en offensait, pas même les parties intéressées. La
+duchesse était charmée de se reposer quelques jours à Virginia Water,
+car, quoique robuste et belle, la saison l’avait un peu éprouvée, et
+elle savait que d’autres fatigues l’attendaient. Elle fit bon accueil à
+Victor Rowe, parla aimablement du _Miroir_ et du portrait de Lady
+Treppy; de tout cela Gwendoline n’avait l’air de rien entendre.
+
+A dîner, ces dames parurent dans leurs mêmes toilettes, sauf Sa Grâce,
+qui tenait à la vieille tradition et qui était à demi décolletée. Comme
+il y a garnison et bonne garnison à Windsor, on eut deux ou trois
+convives d’occasion; le repas fut gai. Victor Rowe se donna une peine
+énorme pour amuser et avoir de l’esprit. Il y réussit; mais Lady
+Gwendoline ne le regarda pas deux fois, et pourtant elle était en verve
+aussi et plaisanta sans cesse avec les officiers.
+
+Après dîner, on se dispersa avec une aimable liberté; Lady Gwendoline et
+Mrs Charles Highbred s’enveloppèrent la tête et s’assirent sous la
+vérandah, entourées de l’escadron voulu d’adorateurs, et Victor Rowe eut
+enfin le bonheur d’entendre Lady Gwendoline lui adresser la parole. Mais
+elle s’obstina à lui parler jardinage et entama une discussion sur les
+roses et le greffage des roses: elle semblait avoir oublié que Londres
+existât et fut absolument poétique sur la beauté de la soirée.
+
+Un des officiers se hâta d’observer que c’était une belle soirée pour
+être amoureux.
+
+A quoi, un de ses camarades reprit que tous les temps étaient propices à
+ce sentiment.
+
+On demanda à Mrs Charles Highbred son opinion là-dessus.
+
+--Vous êtes des curieux; je n’en sais rien.
+
+--Aucune expérience?
+
+--Aucune.
+
+--Eh bien, et Charlie, alors?
+
+--Charlie, c’est ancien.
+
+--Vous êtes franche, au moins, vous.
+
+--Mais certainement. Pourquoi mentir, n’est-ce pas, Gwen?
+
+--Quoi! dit Lady Gwen, qui avait repris le sujet des roses.
+
+--Oh! rien, rien. Mrs Charles, laissez donc Lady Gwendoline tranquille;
+nous savons que Victor est un charmeur.
+
+--Je rentre, dit Lady Gwendoline. Victor Rowe n’osa la suivre, lui, qui
+était hardi comme un escadron; elle l’intimidait. Il se demandait
+pourquoi elle l’avait invité, ce qu’elle lui voulait; par les portes
+ouvertes, il l’apercevait à demi couchée dans un fauteuil, Lady Gladys à
+côté d’elle, et à leurs pieds, sur un tabouret, Tommy Lorrett rose,
+frais, épanoui, un gardenia plus gros que nature au revers de son habit.
+Il n’était pas content, l’homme d’esprit, lui si choyé, gâté, adulé
+d’habitude.
+
+La duchesse, qui sommeillait, se réveilla et demanda à sa fille de
+chanter.
+
+--Gwen, ma chère, un peu de musique, je vous prie.
+
+--Oui, maman; qu’est-ce que vous voulez entendre?
+
+--Ce que vous voudrez, darling.
+
+--Gladys, accompagnez votre sœur.
+
+--_Fun or Love_, Gwen? demanda Lady Gladys en approchant du piano.
+
+--_Fun_, ma chère! Et Lady Gladys sortit une romance très-drôle et
+très-bête, qui faisait fureur depuis quelques mois.
+
+Aux premiers sons, tout le monde rentra, et même M. Vancouver vint
+s’étendre dans un fauteuil: la demoiselle qui avait mis le refrain à la
+mode était de ses amies, et il ne put s’empêcher de trouver que Lady
+Gwen était tout aussi amusante: elle avait une voix très-jeune et
+très-pleine, et ouvrait bien la bouche, serrant et dilatant les narines
+de son joli nez grec. Elle finit en éclatant de rire elle-même, et,
+s’adressant tout haut à Victor Rowe:
+
+--Comment trouvez-vous que je chante, monsieur Rowe? Est-ce que je ne
+suis pas bien intrépide d’affronter vos critiques?
+
+--Oh! Lady Gwendoline! Mes critiques... mon admiration, vous voulez
+dire.
+
+--Vraiment, cela me fait grand plaisir. Et, s’asseyant: A vous, Gladys.
+
+Pendant que Lady Gladys chantait, M. Vancouver fut assez étonné
+d’entendre Lady Gwendoline lui dire:
+
+--Eustace, si Rowe me demande la permission de mettre mon portrait dans
+le _Miroir_, défendez-le-moi, je vous prie.
+
+--Pourquoi? Lady Treppy y a eu le sien.
+
+--Je le désire ainsi.
+
+--Ce sera comme vous voudrez.
+
+Victor Rowe, après toute une journée passée à Dandelion Villa, se sentit
+abasourdi du peu de cas qu’on avait fait de lui; mais il croyait tenir
+sa revanche, et, dans le courant de la soirée, s’adressant avec une
+humilité feinte et pleine d’emphase à Lady Gwendoline:
+
+--Lady Gwendoline, oserai-je espérer que vous nous permettrez de publier
+votre portrait dans le _Miroir_?
+
+Il parlait du ton d’un homme qui croit un refus impossible. Tommy
+Lorrett et les autres avaient levé la tête.
+
+--Moi, mon portrait, répondit Lady Gwendoline. Mais je ne sais...
+Demandez à mon mari.
+
+La duchesse regarda sa fille.
+
+--Vancouver? dit Rowe sur un ton de plaisanterie.
+
+--Très-flatté, mon cher, mais je préfère pas.
+
+Rowe fut atterré.
+
+--Cependant, Lady Treppy... N’est-ce pas, Votre Grâce?
+
+--Oh! dit Lady Gwendoline, on se passera bien de mon image au _Miroir_.
+
+Et elle toisa avec dédain le pauvre petit homme.
+
+Victor Rowe cependant ne fut pas démonté, et sur l’heure résolut que le
+portrait de Lady Gwendoline paraîtrait.
+
+Et, en effet, le portrait de Lady Gwendoline a paru dans le _Miroir_!...
+
+Et en pleine saison!...
+
+Et aussi flatteur qu’il est possible de se l’imaginer!!!...
+
+
+
+
+LA RENCONTRE
+
+
+I
+
+Lady Gwendoline Vancouver a occupé ses loisirs de campagne à composer
+deux ou trois toilettes qu’elle brûle de faire voir à Londres. Sous sa
+haute direction, Mrs Hill, sa femme de chambre, lui a exécuté une robe
+de brocart d’or faite en fourreau et garnie de plumes, qui est un
+chef-d’œuvre. Lady Gwendoline a donc envie d’exhiber sa robe, et de
+revoir Cis Pen, un gentil garçon de ses amis auquel elle ne pense pas
+beaucoup quand il est là, mais qui lui manque quand il n’y est pas.
+
+Lady Gwendoline, comme fille d’un duc, pense qu’il lui est permis
+d’avoir les idées à l’envers si cela l’amuse, et surtout de faire toutes
+ses volontés. Son mari en est amoureux tout juste, mais en est très
+fier, ce qui est plus durable.
+
+Lady Gwendoline n’a donc pas trouvé d’obstacle auprès de lui quand elle
+a annoncé qu’elle voulait rentrer à Londres, et M. Vancouver s’est
+contenté d’annoncer qu’il profiterait des derniers froids pour rester à
+la campagne et avoir quelques bons _runs_. Les enfants ont
+tranquillement été expédiés chez la duchesse, leur grand’mère, et Lady
+Gwendoline est arrivée en ville, ayant pour toute escorte son magnifique
+danois, Emperor, Mrs Hill, sa femme de chambre, personne d’un mérite
+distingué et dont un valet de pied porte les châles, et le valet de pied
+préposé à cet emploi.
+
+Le temps était fort laid à Londres, mais Lady Gwendoline ne s’en est pas
+sentie attristée; elle a écrit à M. Vancouver qu’elle comptait se
+divertir, que les _revivals_ de Shakespeare et les _Private Views_ du
+Grosvenor Gallery, sans compter toutes les autres expositions, lui
+prendraient tout son temps, qu’elle avait de plus une masse de
+_shopping_ à faire et qu’elle écrirait quand elle ne serait pas
+fatiguée. M. Vancouver, de son côté, se montra sobre de correspondance;
+du reste, ils sont les meilleurs amis du monde. Lady Gwendoline ayant
+ainsi mis ordre à tous ses devoirs, et se sentant trois semaines
+d’agréable liberté en perspective, commença, pour se faire la main, par
+s’acheter pour cinq ou six cents livres de bijoux, car elle avait à cœur
+d’être belle et de plaire à Cis Pen qui, bien décidément, est un
+agréable amoureux: seulement, il la tourmente pour qu’elle vienne
+visiter sa petite maison, située dans le voisinage de Belgrave square,
+dans la rue la plus tranquille et la plus solitaire; avec un voile et
+par un jour de brouillard, que peut-elle bien craindre?
+
+Ils discutaient cette question, tout en prenant le thé dans le boudoir
+de Lady Gwendoline, une toute petite pièce, où il est impossible, vu la
+quantité de porcelaines entassées partout, d’avoir des mouvements
+violents. Lady Gwendoline est assise sur un fauteuil élevé à dossier
+haut, contre lequel elle appuie sa jolie tête coiffée à la Titus; le
+grand coussin carré en velours rose sur lequel reposent ses pieds est
+très-commode pour s’y agenouiller; c’est ce que fait Cis en prenant les
+belles mains couvertes de bagues.
+
+--Allons, Cis, vous n’êtes pas raisonnable; voulez-vous que je me
+compromette comme la pauvre Nelly Mountfall qui est renfermée à la
+campagne depuis dix ans?
+
+--Mais, cher ange, d’abord Vancouver n’est pas Mountfall, et moi, je ne
+ressemble pas au vieux Lord Turdown; et puis, il ne s’agit pas d’aller à
+Calais, mais dans mon petit coin, et pour une heure.
+
+--Vous êtes tout à fait déraisonnable, tout à fait; je déteste les
+folies, vous le savez...
+
+--Les détestez-vous vraiment?
+
+Et le regard de Cis est si éloquent que Lady Gwendoline est forcée de
+rire et finalement de consentir.
+
+Ces rendez-vous ne lui déplurent pas; ces allées et venues mystérieuses,
+aux heures les plus différentes, par tous les temps, mettaient dans son
+existence un élément nouveau qui n’était pas sans charme. C’est comme
+cela qu’on est heureuse, qu’on trouve que le brouillard n’a rien
+d’ennuyeux et que descendre Piccadilly dans un bon _hansom_, quand le
+gaz est allumé, que les maisons ont l’air de fantasmagories, et que la
+statue dévêtue d’Achille grelotte sous la pluie, est un plaisir
+charmant, surtout quand, à ses côtés, on a un gentil garçon qui vous
+aime bien, et qu’on ne déteste pas.
+
+
+II
+
+Lady Gwendoline revenait ainsi une après-midi d’une de ces parties
+d’école buissonnière, portant sur sa robe de brocart d’or un long
+newmarket de peluche noire, doublé de fine fourrure, qui la couvrait
+entièrement, et un voile de vraie dentelle, à dessins très-compliqués,
+qui la cachait complétement. Le _hansom_ filait grand train; elle était
+occupée à écouter Cis Pen, assis à ses côtés, quand, tout à coup, un
+choc violent la réveilla de ses rêves, et, à la hauteur de Hyde Park
+Corner, un autre _hansom_, venant en sens inverse, accrocha le leur. Il
+y eut un concert de jurons, on damna les cochers, puis Lady Gwendoline
+poussa un cri vite étouffé, en reconnaissant dans le monsieur qui venait
+de sauter à terre et tançait les deux cochers, M. Vancouver lui-même.
+
+Dans le _hansom_ de celui-ci, se trouvait, riant comme une folle, Mabel
+Deare, une personne fort connue pour danser à l’Alhambra, où Lady
+Gwendoline l’avait vue dix fois. Cis était descendu avant qu’elle eût eu
+le temps de le retenir; mais elle, sans hésiter, comprenant le danger
+qu’elle courait, entendant l’exclamation stupéfaite de son mari qui
+reconnaissait Cis, voyant son regard essayer de plonger dans la voiture,
+d’un bond, se jeta dehors, et en une seconde sauta dans un autre
+_hansom_ qui guettait l’épisode. Vivement, par la lucarne elle jeta au
+cocher:
+
+--Une livre si, dans deux minutes, je suis dans Mount Street.
+
+C’était l’adresse de madame Vesey, une amie complaisante, qui
+n’abandonnait jamais son prochain dans l’embarras, et qu’elle savait
+toujours chez elle à cette heure-là.
+
+Trois minutes après, elle y arrivait.
+
+M. Vancouver eut comme un éclair de soupçon, mais Cis parlait si fort,
+Mabel riait si haut (elle avait reconnu Lady Gwendoline et s’amusait en
+conséquence), les deux cochers constataient leurs dégâts avec une telle
+furie, les policemen accourus faisaient tant de questions, qu’une tête
+plus forte que Vancouver en aurait été étourdie.
+
+Cependant, la poignée de main qu’il donna à Cis manquait de cordialité,
+et le premier mot de Mabel, quand ils se retrouvèrent en voiture, ne fut
+pas de nature à le remettre:
+
+--Vancouver, c’était votre femme! la bonne plaisanterie!
+
+--Ma femme! Vous rêvez, ma chère.
+
+Elle rêvait en effet un bon scandale, et, chose bien plus grave, mais
+possible à Londres, un bon divorce de Lady Gwendoline, et un bon mariage
+pour elle-même, car elle savait Vancouver du bois des imbéciles qui
+épousent.
+
+Quoique se déclarant à lui-même qu’il divaguait, qu’il était fou,
+Vancouver laissa miss Deare à sa porte et fila immédiatement chez lui;
+il avait pris, en passant au cercle, une petite valise toujours prête
+pour toutes les éventualités.
+
+On ne fut pas surpris de le voir, on n’était jamais surpris dans cette
+maison bien tenue où l’on avait ordre, chaque fois que Lady Gwendoline
+s’absentait, de dire qu’elle était chez son amie, madame Vesey. Sur la
+demande du mari, c’est donc ce qui lui fut naturellement répondu.
+
+Le temps de mettre une cravate blanche, d’envoyer chercher une fleur, et
+M. Vancouver se dirigea vers Mount Street. La _housemaid_ qui lui ouvrit
+parut surprise de très-bonne foi, le couvert n’étant mis que pour deux,
+et ces dames étant déjà au poisson; mais elle l’introduisit sans hésiter
+dans la salle à manger où Lady Gwendoline et madame Vesey dînaient en
+tête-à-tête. On l’accueillit avec des exclamations d’étonnement, pas
+trop cependant. Lady Gwendoline fut ce qu’il fallait, s’enquit de sa
+santé, d’où il arrivait, et pendant qu’il cherchait ses réponses, madame
+Vesey, débordante d’hospitalité, sonnait, faisait rapporter le potage,
+et Lady Gwendoline, tournant vers lui ses beaux yeux clairs, lui
+demandait comment il avait su où elle était.
+
+--On me l’a dit dans Grosvenor square, et j’ai pensé que notre amie me
+pardonnerait de m’inviter moi-même.
+
+--Il est trop bête, fut l’amicale réponse de madame Vesey. Puis ces
+dames reprirent leur entretien.
+
+--Où allez-vous, continua Vancouver, que vous dîniez de si bonne heure?
+
+--Ah! c’est un secret, à moins que vous ne veniez aussi; nous allions,
+_my dear fellow_, à l’Alhambra, voir danser Mabel Deare.
+
+Lady Gwendoline mangeait du chevreuil avec une tranquillité
+désespérante; le pauvre Vancouver ne fut pas maître de lui dans ce
+premier moment, et rougit jusqu’aux racines de ses cheveux blonds.
+
+--Comment, Gwen, vous allez là?
+
+--J’adore cela, répondit doucement Lady Gwendoline.
+
+--Qui vous y mène?
+
+--Cis Pen et Charlie Vere.
+
+--Ils ne vont pas être en retard, au moins, dit Lady Gwendoline; cette
+créature m’amuse toujours.
+
+--Quelle créature?
+
+--Mais Mabel Deare.
+
+M. Vancouver commençait à regretter ses soupçons; dans quel guêpier
+l’avaient-ils fourré? La conversation lui avait appris que Lady
+Gwendoline était chez son amie depuis midi, et que ces dames n’étaient
+pas sorties. Cis Pen allait venir; une indiscrétion pouvait être fatale.
+En somme, Vancouver était fort sensible à l’honneur d’être le gendre du
+duc de Riven, l’illustre père de Lady Gwendoline; et la pensée que sa
+femme pourrait bien avoir la fantaisie de divorcer lui donnait le
+frisson; il maudissait son imprudence, sa stupidité, sa hardiesse mal
+placée; il ne pouvait plus s’en aller. Madame Vesey avait insisté pour
+qu’il fût de la partie; tout en prenant son café, il était sur des
+épines; ces dames étaient restées dans la salle à manger sous prétexte
+qu’on y était mieux: avertir Cis n’était donc pas possible. Pendant
+qu’il cherchait une issue, le heurtoir fut secoué de main ferme, et les
+deux jeunes gens attendus firent leur apparition; il en advint ce que le
+pauvre mari redoutait.
+
+--Eh bien, demanda Cis d’une voix dégagée, comment cela va-t-il,
+Vancouver, depuis la secousse de tantôt?
+
+--Très-bien, très-bien, balbutia Vancouver.
+
+--Quelle secousse, Eustace? interrogea Lady Gwendoline.
+
+--Rien, une bêtise; à la porte du club, Pen m’a accroché.
+
+--Vous ne nous l’aviez pas dit.
+
+--Cela n’en valait pas la peine, n’est-ce pas, Pen?
+
+--Oh! non.
+
+Le fidèle et obéissant Cis avait joué son rôle, mourant de peur, et
+trouvant que Lady Gwen était folle; mais la tête de Vancouver lui montra
+qu’elle était plus forte que lui, et il entra avec conviction dans son
+rôle. Le mari, qui frémissait qu’une indiscrétion révélât ses
+infidélités à Lady Gwendoline, prit dans le passage une seconde Cis à
+part, et à voix basse:
+
+--Ne me vendez pas, Cis.
+
+--Sûrement non, cher ami.
+
+--Chut! chut! fit Vancouver.
+
+Leur présence fit sensation à l’Alhambra. Mabel Deare avait déjà
+colporté l’histoire; mais quand on vit Lady Gwendoline calme, hautaine
+comme une déesse, son mari, humblement aimable, et Cis Pen parfaitement
+d’accord avec eux, on se dit que Mabel Deare était une toquée, et que la
+seule chose certaine dans tout cela était qu’elle s’était trouvée en
+_hansom_ avec Eustace Vancouver.
+
+
+III
+
+Cependant Lady Gwendoline n’était rien moins que rassurée; réellement
+son mari l’avait-il reconnue? Était-ce par calcul qu’il avait feint de
+tout ignorer, et pouvait-elle recevoir Cis Pen sans danger? Ou, s’il
+l’ignorait réellement, n’allait-il pas d’un moment à l’autre apprendre
+la vérité?
+
+Ces préoccupations l’agitaient fort lorsque, quelques jours après cette
+scène, elle reçut de son mari une demande d’entretien qui fut
+accordée.--Il s’agissait, en effet, de choses sérieuses pour le ménage.
+L’histoire de la rencontre des deux _hansoms_ s’était ébruitée, et la
+nouvelle d’un scandale concernant M. Eustace Vancouver et miss Mabel
+Deare était parvenue, grâce aux feuilles spéciales, jusqu’au fond de la
+province, où M. Vancouver père se reposait. La vision d’un divorce
+possible, de perdre l’honneur d’avoir une fille de duc comme bru, avait
+consterné la famille! M. Vancouver s’était hâté d’écrire à son fils,
+l’invitant à redoubler d’égards pour sa femme, et le pressant d’obtenir
+qu’elle vînt leur faire une visite, ce qui suffirait pour faire tomber
+tout bruit fâcheux. En même temps, il laissait entendre que, si un
+sacrifice d’argent pouvait réparer une imprudence de son fils, il était
+prêt à le faire. Mais tout cela était attaché à la clause de la présence
+de Lady Gwendoline, qui jusqu’ici s’était toujours refusée à aller chez
+ses beaux-parents. C’est ce qu’il fallait obtenir.
+
+Lady Gwendoline attendait son mari de pied ferme. Quand il frappa
+discrètement à la porte du cabinet de toilette, il la trouva occupée à
+lire les feuilles hebdomadaires, Emperor, le danois, plus magnifique que
+jamais, à ses pieds, et Lancelot, son perroquet, sur ses épaules. D’un
+simple signe de tête, et sans quitter sa lecture, elle lui désigna un
+siége.
+
+A dessein, elle avait composé sa toilette du matin d’une magnifique
+pelisse fraise écrasée, s’ouvrant sur une robe japonaise brodée
+d’oiseaux. Le cabinet de toilette était vert et or, les fenêtres voilées
+de gaze indienne brochée d’or; au-dessus du fauteuil où Lady Gwendoline
+était couchée, les plumes d’un paon s’ouvraient en parasol, faisant à
+ses cheveux blonds un diadème vraiment royal. Sous cet appareil, Lady
+Gwendoline était extrêmement imposante.
+
+M. Vancouver, au contraire, gardant une attitude quelque peu
+embarrassée, prit place sur le siége qu’on venait de lui désigner. En
+lui-même, il faisait d’assez tristes réflexions; il avait horriblement
+besoin d’argent: la veille encore, Mabel Deare avait déclaré que, pour
+rendre ses souvenirs plus clairs et ses récits plus discrets, il fallait
+commencer par réaliser deux ou trois de ses fantaisies, et les
+fantaisies de Mabel étaient chères. Le carnet de chèques de M. Vancouver
+en avait vu long à cet égard.
+
+La femme de chambre était occupée à ranger les flacons de vermeil:
+
+--Renvoyez Hill, s’il vous plaît, dit Vancouver.
+
+Du haut de son espèce de trône, et de l’air d’une souveraine donnant
+audience, Lady Gwendoline fit un signe; le pauvre Eustace cherchait un
+joint et le trouva enfin en tirant les oreilles du chien, il confessa
+des embarras d’argent, la nécessité _absolue_ d’avoir recours à son
+père, et proposa à lady Gwendoline de l’accompagner chez ses parents...
+une courte visite... ils le désiraient beaucoup...
+
+--Seriez-vous disposée, dit-il en terminant, de consentir à ce
+déplacement?
+
+Lady Gwendoline prit l’air indifférent et mécontent d’une femme qui n’a
+rien à se reprocher, elle.
+
+--Cela a l’air de vous ennuyer?
+
+--Extrêmement!
+
+--Je vous serais pourtant très-obligé...
+
+--Combien de temps là-bas?
+
+--Une dizaine de jours.
+
+Elle le fit attendre, et puis d’un ton généreux:
+
+--Eh bien, j’irai.
+
+Et voilà comment la rencontre de deux _hansoms_ a eu pour résultat de
+coûter d’abord:
+
+Dix mille livres à M. Vancouver père;
+
+Une parure pour sa belle-fille;
+
+Deux poneys pour les enfants;
+
+Pour Lady Gwendoline, d’en faire l’idole de tous les Vancouver, qui
+tiennent à leur fille de duc comme à leur vie;
+
+De la rendre absolue et souveraine maîtresse dans son ménage, car
+Eustace n’est pas pardonné.
+
+Enfin, de faire de Cis Pen le plus heureux des hommes.
+
+
+
+
+DANCING
+
+
+I
+
+Madame Vesey, la même qui a rendu à Lady Gwendoline Vancouver le signalé
+service que nous vous contions l’autre jour, est une charmante femme que
+tout le monde aime; on la plaint aussi, car elle est veuve d’un officier
+mort aux Indes, et elle a beaucoup de peine, la pauvre petite femme, à
+vivre comme elle le doit. Il est vrai qu’elle fait à ravir les excuses
+de sa médiocre fortune et en demande pardon à ceux qui viennent la voir.
+Elle habite au cœur de Londres, dans une des rues à boutiques qui
+touchent aux confins d’un des quartiers les plus fashionables, une
+petite maison à deux fenêtres de façade; encore le rez-de-chaussée
+est-il occupé par un épicier qui est aussi la poste, le télégraphe et le
+marchand de journaux. Madame Vesey a préféré ce voisinage aux agréments
+d’une villa isolée dans des quartiers aristocratiques, mais au bout du
+monde. Elle a embelli sa petite niche comme elle a pu, et tous ses amis
+l’ont aidée; on lui a prodigué les porcelaines, les tapis, les bouts
+d’étoffe; on ne la laisse jamais sans fleurs fraîches. Son thé est
+exquis et lui est envoyé par un cadet de bonne maison qui s’est mis dans
+la Cité. Tout l’hiver et tout le printemps elle a toujours un feu bien
+clair, car un admirateur désintéressé, propriétaire d’une des plus
+grandes mines de charbon d’Angleterre, lui en expédie, à titre gracieux,
+des charrettes qu’elle accepte comme des bonbons. L’art lui-même est
+venu la trouver: elle ne pouvait s’offrir la plus insignifiante
+aquarelle, mais elle ne peut pas refuser à un aimable garçon la
+permission d’orner les panneaux de ses portes et l’encadrement de ses
+miroirs de fleurs et d’oiseaux, surtout quand il lui jure qu’elle lui
+rend service en lui permettant cette petite enseigne; deux ou trois
+chérubins vêtus de leurs ailes se promènent sur son plafond bas: elle
+assure, et il faut l’en croire, que Fred Tony les a peints pendant
+qu’elle lui préparait une tasse de thé.
+
+Pour sa toilette, elle explique qu’elle s’habille avec rien. D’abord
+elle fait, naturellement, toutes ses robes, et elle reçoit modestement
+les compliments qu’on lui prodigue sur son habileté. Il est de fait
+qu’elle s’encadre à ravir; elle est brune, avec des yeux de génisse d’un
+bleu profond; elle se coiffe haut; pendant que tout le monde porte un
+petit chignon dans la nuque, elle, au contraire, dégage bien la sienne
+et découvre son cou rond et brun; ses robes sont toujours légèrement
+ouvertes, et le col officier, dentelle ou autre, lui est en horreur;
+elle a un signe velouté et noir au côté gauche du cou et s’en pare; elle
+est souvent en noir, surtout quand ses amies sont vêtues de teintes
+mourantes, et ce noir témoigne, avec le reste, de son économie et de son
+entente. Enfin, elle a évidemment résolu le problème de la vie à bon
+marché qui tourmente tant de pauvres sottes!
+
+En organisant sa vie, elle était partie du pied de n’aller nulle part,
+parce que cela entraîne à trop de dépenses, et que, n’ayant que deux
+femmes à son service, elle ne peut recevoir. Mais peu à peu on lui a
+forcé la main, les amis et les amies charitables ont prêté leur voiture
+et leur escorte; de son côté, elle s’est aperçue qu’un poulet froid, une
+langue et une salade pouvaient très-bien, sur le minuit, être servis par
+une «housemaid». On ne refuse pas un cadeau de champagne, et ses petits
+soupers, les plus simples du monde, qui ne coûtent rien, sont
+très-recherchés.
+
+Madame Vesey soutient modestement son succès; si elle est très-jolie
+femme, elle a l’air d’en demander pardon, et quand Son Altesse Royale le
+prince de Cinq-Ports s’est mis en tête de la remarquer, elle a confié à
+une de ses bonnes amies qu’elle était désolée, et l’aimable amie l’a
+encouragée dans cette componction. Cependant, comme on ne peut ouvrir sa
+maison à l’un et la fermer à l’autre, on ne s’étonne pas trop de voir
+souvent, devant la porte de madame Vesey, le cab incognito d’une Altesse
+Royale connue de tout Londres et le dogcart élégant du jeune marquis de
+Tyars, l’homme le plus à la mode de la saison et qui n’admet pas qu’on
+soit amoureux d’un autre, fût-il empereur! Et cependant, à sa sincère
+surprise, madame Vesey ne donne pas au beau marquis toutes les preuves
+d’affection qu’il attend d’elle, et qu’il lui a fait l’honneur de lui
+demander!
+
+Le noble marquis veut bien lui faire l’honneur d’un sursis, mais voit,
+en attendant, d’un très-mauvais œil la cour très-publique que lui fait
+monseigneur... Son Altesse Royale ne cache pas ses sentiments, et
+pourquoi le ferait-il? Ils n’ont jamais nui à aucune femme, au
+contraire, et depuis qu’il honore madame Vesey de sa bienveillance, elle
+reçoit de douairières plus impeccables que les neiges éternelles, les
+plus bienveillantes invitations; en l’ayant, elle, on est sûr d’avoir
+Son Altesse. Madame Vesey n’y met pas plus de mystère.
+
+Pour ce qui est de Tyars, elle l’a connu quand il était à Eton. Il
+portait encore des jaquettes rondes, et n’avait alors que dix-sept ans.
+Depuis, elle n’a cessé de s’intéresser particulièrement à lui; elle a
+suivi ses fredaines et gémi sur ses dettes; car le jeune marquis, qui a
+hérité de son titre à cinq ans et a parfaitement dès lors mesuré
+l’importance de sa personne, s’est conformé aux bonnes traditions, et
+entre autres bagatelles s’est offert, à crédit, pendant son séjour à
+Oxford, pour trois mille livres de voitures et de harnais; le détail
+porte dix mille francs de fouets et cravaches.
+
+Avec un garçon pareil, on peut tout espérer; aussi madame Vesey en
+espérait-elle bien tout!
+
+Certes, le beau de Tyars l’avait toujours trouvée fort jolie, mais
+jamais autant que depuis qu’une Altesse Royale s’était posée en
+soupirant. C’est alors que le séduisant «guardsman» (Tyars était
+officier aux «guards»), en regardant dans la glace sa tête de chérubin
+blond et sa taille de jeune Hercule, se dit qu’il était tout à fait
+inconvenant que madame Vesey n’en fût pas amoureuse et parût lui
+préférer ce prince étranger, petit, brun, simple présomptif dégommé, car
+le roi son père s’était vu enlever son royaume. Son héritier s’en
+consolait en menant à Londres la vie d’un simple particulier, agrémentée
+de toutes les grâces d’état que donne le sang royal dans un pays où il
+fait prime. Son Altesse Royale le prince de Cinq-Ports, en effet, était
+la fureur du jour; l’avoir chez soi, une «délicieuse» distinction. Quand
+il apparut dans la société, revêtu de toutes les séductions du courage
+vaincu, il fit dans les cœurs féminins des ravages effrayants.
+
+Plusieurs fois déjà Son Altesse a confié à quelques amis que madame
+Vesey était «_the dearest little woman_», et, véritablement, il la
+trouve exquise! Jamais on n’a vu un désintéressement pareil: il a fallu
+des supplications pour lui faire accepter un méchant bracelet! Jamais
+elle ne parle d’embarras pécuniaires; jamais elle ne pleure!
+Monseigneur, jusqu’ici, n’a pas été gâté sous ce rapport. En général,
+ses amies faisaient des frais si extravagants pour lui plaire, qu’elles
+l’accablaient au bout d’un certain temps avec l’exposé de leur
+situation. A l’ordinaire, le temps que duraient ces liaisons, deux ou
+trois fois les maris faisaient banqueroute pour avoir donné trop de bals
+et trop de dîners «pour rencontrer Son Altesse Royale».
+
+Avec madame Vesey, rien de ce genre: d’abord, pas de mari; pas de
+crainte d’être appelé un jour à «mentir comme un gentilhomme» devant la
+cour de divorce, et une petite femme si simple qui prétendait qu’avec
+son revenu elle faisait encore des économies. Et voilà pourquoi Son
+Altesse lui donnait, sans arrière-pensée, la satisfaction de faire
+stationner son cab des heures entières devant sa porte, et ne se
+formalisait pas de la voir flirter de temps en temps, et même assez
+souvent, _pour les convenances_, avec Tyars.
+
+
+II
+
+Ces convenances étaient aussi les solides espérances de madame Vesey.
+C’était une femme trop sensée et trop raisonnable, elle savait trop bien
+ce qu’elle se devait à elle-même pour s’amuser sans raison à une chose
+aussi sotte que le sentiment. Son projet n’était rien moins que de faire
+le bonheur définitif de Tyars, et elle se sentait tout ce qu’il fallait
+pour cela; puisqu’il était assez aveugle pour ne pas s’apercevoir de ce
+qu’elle valait, elle lui faisait ouvrir les yeux par le prince.
+
+Elle assurait avec une parfaite bonne foi à sa chère Altesse Royale
+qu’elle n’avait d’autre ambition que d’être aimée, le moindre présent
+gâterait son bonheur; aussi cette perspective d’amour désintéressé
+promettait-elle à Cinq-Ports de longs jours de bonheur. Jamais, depuis
+une passion oubliée pour une Gretchen devenue une «Frau» quelconque, il
+n’avait été à ce point aimé pour lui-même.
+
+Mais la parfaite félicité de Son Altesse Royale ne suffisait pas à celle
+de madame Vesey; lord Tyars était jaloux; c’était un charmant
+commencement à une solution sérieuse; mais toute l’habileté de madame
+Vesey ne parvenait pas à faire sortir le marquis des déclarations
+spéculatives; elle le rassurait, c’était bien; elle ne décourageait pas
+ses illégitimes espérances, ce qui était indispensable; mais la parole
+décisive ne venait pas, et du train où les choses marchaient, elle
+pouvait se faire attendre.
+
+Le marquis de Tyars ne cachait pas, d’ailleurs, sa préférence pour
+madame Vesey, femme à la mode, mais madame Vesey n’était peut-être pas
+encore assez haut pour que le séduisant marquis eût la pensée de la
+confisquer à son profit et de l’enlever à l’univers entier. Il fallait
+un triomphe, un triomphe public; il fallait qu’elle fût enviée en un
+seul moment par cent femmes, et désirée par tous les hommes!... Un
+instant comme celui-là, et Tyars était à elle!
+
+Elle y pensait jour et nuit. Que faire? Que combiner? Quand on n’a ni
+voiture ni loge, les succès extérieurs sont difficiles. On ne donne pas
+de fête réussie dans une boîte d’allumettes comme son appartement!...
+Chez une autre? mais chez qui? Elle eut enfin une inspiration! Elle
+pensa à son amie madame Rush, et un jour, vers cinq heures, sans
+préméditation d’aucune part, le hasard fit que madame Rush, prenant le
+thé chez madame Vesey, eut le plaisir de se rencontrer avec Son Altesse
+Royale le prince de Cinq-Ports, et que, tous trois, ils passèrent une
+heure charmante.
+
+Madame Rush est la précieuse, élégante et intelligente compagne de
+Holophern Rush, garçon d’esprit, fondateur du «_Electric Journal_»
+radical, et dont les tendances font horriblement souffrir sa femme, qui
+est d’une vieille famille conservatrice et aristocrate jusqu’au bout des
+ongles. Elle a épousé Holophern pour plusieurs raisons, dont la
+principale est que personne d’autre n’a sollicité sa main, et comme elle
+est très-fine et qu’il n’est pas bête, ils se sont entendus à demi-mot
+pour accentuer leur dissidence politique et s’en servir. Du reste,
+madame Rush déteste la politique, elle n’aime que l’_Art_ sous toutes
+les formes: les cantatrices dînent chez elle, les actrices des
+différentes nationalités y lunchent; on y récite, on y joue la comédie,
+on y fait de la musique de chambre, on y encense les peintres à la mode
+et les sculpteurs distingués; enfin l’_Art_, l’_Art_ toujours!
+
+Madame Rush veut être à la mode; elle sait que ce n’est ni la naissance
+ni la distinction qui assurent le triomphe. Elle s’est dit, le jour où,
+jolie provinciale inconnue, elle a épousé un homme ambitieux qui ne se
+cache pas d’être parti de très-bas et de vouloir arriver à tout, qu’il y
+arriverait, et elle a commencé sa laborieuse campagne; ses peines, ses
+labeurs, ses affronts, ses consolations, ses triomphes font sa vie;
+chaque année, elle ajoute à sa «_visiting list_»; chaque année, ses
+dîners comptent des noms de plus en plus relevés. Elle a commencé par
+les attachés et les secrétaires d’ambassade, qui s’ennuient et sont
+contents d’une invitation quand le dîner est excellent et l’hôtesse
+jolie; elle a passé par les gens d’esprit et les célébrités, mais
+maintenant elle est arrivée aux simples imbéciles titrés et aux femmes
+les plus ennuyeuses et les plus recherchées. Cependant, comme elle
+reçoit encore souvent des refus qui la désolent, comme surtout elle n’a
+jamais envoyé de cartes avec la mention tant désirée: «_Pour rencontrer
+Son Altesse Royale le prince de..._», elle brûle d’avoir cet honneur,
+qui l’établirait tout à fait femme fashionable.
+
+On comprend maintenant à quel point cette chère madame Vesey lui est
+devenue doublement chère, depuis qu’elle lui a fait connaître le prince
+de Cinq-Ports! Avoir chez elle Son Altesse Royale est le rêve de madame
+Rush, l’y avoir officiellement et sentir que les passants diront, en
+voyant le tapis écarlate de la porte, qu’elle a de la «Royalty» dans son
+salon!!!... Holophern Rush, tout radical qu’il est, en rêve lui aussi.
+Comblée de mille prévenances par ses bons amis les Rush, madame Vesey a
+bien voulu promettre de s’entremettre au sujet de l’Altesse; elle l’a
+fait, elle a obtenu le consentement royal, en ajoutant que le prince
+trouvait Holophern Rush un très-bon garçon, mais qu’il était bien
+fatigué de l’Art sous toutes ses incarnations.
+
+Madame Rush fut d’abord anéantie! Chez elle, hors l’Art, rien!... Si Son
+Altesse Royale était fatiguée de voir des comédies de salon et
+d’entendre chanter, on pourrait avoir peut-être quelque faiseur de tours
+japonais.
+
+--Non, dear, pas de Japonais... Puisqu’il faut absolument quelque chose
+de nouveau, je sais une danse, moi, bien étonnante que j’ai apprise aux
+Indes... C’est toute une histoire. Personne ne la connaît ici et...
+ne...
+
+Madame Rush ne la laissa pas finir, elle était enthousiasmée, ravie;
+«chère Vesey», elle savait donc tout, même une danse indienne, et
+qu’est-ce qu’il faudrait? voulait-elle un encadrement, une pagode, un
+pavillon, n’importe quoi?
+
+--Non, ma chère, rien du tout; tâchez seulement de décorer votre salon
+un peu à l’orientale, puisque ma petite idée vous amuse... N’en parlez
+pas...
+
+--Jamais, dearest... et je vous donnerai un souper comme on n’en a
+jamais vu. Il y aura une table à part pour vous, et vous y ferez les
+invitations que vous voudrez... Tout Londres en parlera!...
+
+Le lendemain, les invitations étaient lancées, et les trois semaines à
+parcourir avant cette heureuse soirée parurent bien longues aux Rush. De
+tous côtés on leur demandait quelle était la surprise qu’ils réservaient
+à leurs invités, et d’un air innocent ils répondaient:
+
+--Aucune, nous serons entre amis, simplement...
+
+
+III
+
+Lord Tyars continuait à venir voir fréquemment madame Vesey. Un jour,
+comme il entrait, il la surprit se renversant devant la glace dans une
+pose des plus charmantes. Il devint très-rouge et se hâta de la supplier
+de recommencer...
+
+--Mais non, Harry, laissez donc!...
+
+Comme elle l’avait connu en veste, elle en profitait pour l’appeler par
+son prénom, et il était fort sensible à cette preuve d’intimité.
+
+--Est-ce que vous voulez vous faire photographier ainsi? Pourquoi
+prenez-vous une aussi jolie attitude, quand vous êtes seule, et ne
+voulez-vous pas recommencer, quand je brûle de vous regarder?
+
+--Parce que c’est un secret.
+
+--Un secret, quel secret?
+
+Elle finit par le lui confier, tout doucement, petit à petit; il prit
+d’abord un visage souriant et charmant, puis tout à coup se
+rembrunissant:
+
+--Tout cela, c’est pour Cinq-Ports.
+
+A son tour, madame Vesey eut l’air offensé.
+
+--Comme vous voudrez, mon cher.
+
+--Alors, si ce n’est pas pour lui, si c’est seulement un tout petit peu
+pour moi, pour votre pauvre Harry, dansez pour moi seul.
+
+--Non.
+
+--Je vous en prie!
+
+--Non, ne me le demandez pas.
+
+Il voulut se lever, partir; elle le retint doucement, le força à
+s’asseoir, à l’écouter, à la regarder, à observer le regard tendre et
+mystérieux de ses yeux, et à lui dire un peu bas:
+
+--Vous êtes une «darling»!...
+
+Holophern Rush ne refuse jamais rien à sa femme; on s’en aperçut le jour
+de la soirée. Leurs trois salons avaient été transformés; des arcades
+orientales, des palmiers à profusion, des vases indiens, tout avait été
+prodigué. Le tapis écarlate, de rigueur pour tout hôte royal, couvrait
+le trottoir et menait à une entrée qui semblait celle du palais des
+fées; une quantité infinie de lanternes de couleur jetaient une lueur à
+fois éclatante et douce; les draperies aux nuances les plus pâles, les
+plus délicates, s’enroulaient autour de la rampe de l’escalier, et, sur
+le palier supérieur, madame Rush, plus éthérée que jamais, drapée dans
+une gaze d’argent, du rouge aux pommettes, les yeux alanguis, couverte
+de bijoux, était superbe à voir. Elle ne dormait pas depuis trois nuits;
+elle n’avait pas mangé de la journée; mais elle venait de boire un verre
+de champagne et se sentait de force à rester vingt heures sur ses pieds.
+
+Les voitures arrivaient; la haie pressée de pauvres se tenait des deux
+côtés du tapis, guettant avec un intérêt passionné le passage de chaque
+femme sous la marquise improvisée; les «_linkmen_», leur lanterne à la
+main, s’empressaient aux marchepieds des «hansoms» qui amenaient des
+hommes; les valets de pied, superbes et orgueilleux, se tenaient à la
+porte, et les femmes de chambre, les cheveux plats sentant le musc et la
+pommade, enlevaient les manteaux, présentaient des épingles et
+rajustaient les jupes. Holophern Rush, sa barbe peignée en éventail,
+était en bas, attendant Son Altesse Royale. A minuit précis, elle
+arriva, le visage coloré, la mine bonasse, la main ouverte. On dansait
+déjà, mais dans tous les groupes courut un petit mouvement. Madame
+Vesey, en robe écarlate, assise un peu à l’écart, eut l’honneur du
+premier regard, et bientôt celui d’une valse. Le prince ne l’eut pas
+quittée qu’elle fut assaillie; elle accepta, moitié figue moitié raisin,
+un quadrille avec un jeune gandin sans conséquence, et puis on la vit
+disparaître...
+
+Madame Rush, qui voltigeait dans l’éther, aperçut un léger nuage
+d’inquiétude qui couvrit aussitôt le visage de Son Altesse Royale, et
+alla lui dire en souriant d’une façon exquise deux mots qui, évidemment,
+le rassurèrent. Lord Tyars, qui, bien entendu, avait dîné chez les Rush
+et s’était trouvé à côté de madame Vesey à table, était assez amoureux
+et assez gris pour regarder sans la moindre gêne un futur souverain d’un
+très-mauvais œil.
+
+Pendant ce temps, la maîtresse de la maison glissait à travers ses
+salons et murmurait tout bas qu’on était prié de s’asseoir, qu’elle
+avait réservé une petite surprise. Holophern Rush repoussait tout
+doucement les groupes et formait un vide entre la baie qui séparait les
+deux salons. Des domestiques poudrés, porteurs de splendides mollets à
+bas roses, arrivèrent, d’un air condescendant, grouper quelques plantes,
+afin de faire un fond, et, à l’étonnement général, une «ayah», tout
+enroulée de draperies blanches, vint s’accroupir à terre et frapper sur
+une sorte de tambourin une mélodie plaintive et douce. Le silence se
+fit: Son Altesse Royale, assise au premier rang, avait l’air charmé et
+attendait avec la mine d’un gourmet qui va être satisfait.
+
+Il y eut un léger brouhaha... Un paravent fut déplié et refermé, et
+madame Vesey apparut, les deux pieds rapprochés, le buste renversé, les
+dents découvertes, les yeux langoureux; elle était drapée dans une gaze
+rose, souple et légère, qui la moulait; ses cheveux noirs dénoués
+étaient entremêlés de bijoux et de jasmin odorant; ses poignets et ses
+chevilles étaient chargés de lourds bracelets, et ses petites mains
+étincelaient. Ainsi vue, elle était superbe: le fard lui donnait vingt
+ans, et elle y ajoutait tout ce qu’on ne sait pas à vingt ans!
+
+Il y eut un murmure approbateur... l’ayah reprit le tambourin,
+qu’accompagnait voluptueusement en sourdine l’orchestre, et madame Vesey
+dansa comme on danse dans les pagodes sacrées... Ce fut du délire, des
+applaudissements à tout rompre!... Ivre de son succès, elle mettait
+toute sa fougue, toute son ardeur, toute son ambition dans ses yeux
+voilés!...
+
+Quand elle eut fini, ce fut un murmure spontané; le prince ne fit qu’un
+saut de sa chaise, et lui prenant la main, la lui baisa en lui disant:
+Merci! En une seconde, elle fut la femme la plus à la mode de Londres.
+De vieilles duchesses vinrent lui faire des génuflexions; Holophern Rush
+la regardait avec adoration; quant à madame Rush, elle lui aurait baisé
+les pieds, tant ce succès, chez elle, la ravissait.
+
+--Et maintenant, ma chère, vous allez venir souper; il y a un souper
+servi rien que pour vous dans mon boudoir... Prenez un cavalier...
+
+Madame Rush regardait du coin de l’œil le prince qui était tout proche.
+
+--Et à vous deux faites vos invitations.
+
+--Moi, choisir! répondait la douce Vesey, toute frémissante encore;
+choisissez vous-même... Enfin, si vous le voulez... Puis, tournant
+légèrement la tête pendant que tous les yeux étaient arrêtés sur elle,
+et que ceux du prince la dévoraient en plein, élevant un peu la voix:
+
+--Lord Tyars, voulez-vous me faire la faveur de me donner le bras?
+
+Lord Tyars! Pas le prince!... Celui-ci devint blanc comme sa cravate;
+puis, comme Lord Tyars, qui avait bousculé trois femmes, offrait le bras
+à madame Vesey, Son Altesse Royale, avec son air de grand seigneur,
+s’approcha:
+
+--Puis-je m’inviter à votre table, moi aussi?...
+
+--Trop honorée, monseigneur... fut la respectueuse, mais bien froide
+réponse.
+
+C’était une défaite, et, mal préparé, le pauvre prince n’eut pas le
+courage d’être du souper. Toute réflexion faite, il se déclara
+très-fatigué, et une fois dans l’escalier, au désespoir morne de madame
+Rush, il demanda sa voiture. Pendant ce temps, Tyars, du champagne plein
+la tête, étouffait d’orgueil de s’être vu ainsi publiquement
+préféré!!!...
+
+--C’est ma surprise! lui dit-elle, en mettant ses lèvres tout près de
+son oreille, pendant qu’il se penchait pour la servir.
+
+--J’ai la mienne aussi!... fut sa réponse.
+
+On sut le lendemain quelle était cette surprise: madame Vesey devenait
+la marquise de Tyars.
+
+Le jour du mariage, c’est Bobbie Rush, personnage de quatre ans, qui,
+vêtu en page, avec un pourpoint fraise écrasée, a porté la queue de la
+mariée. Madame Rush reçoit maintenant tous les princes qu’elle veut;
+elle est tout à fait à la mode. Il n’y a que le pauvre Cinq-Ports qui
+cherche de nouveau un cœur et pleure encore sa chaumière!
+
+
+
+
+KITTY DOVE
+
+
+I
+
+Le mariage de Sir Marmaduke Orris et de Bertha Tremayne avait fait du
+bruit en son temps. Ce n’était ni par la pompe, ni par le nombre des
+demoiselles d’honneur et l’élégance des pages, mais précisément par
+l’absence de tout cela. Sir Marmaduke avait célébré sa majorité le
+samedi, et ce garçon, qui passait à bon droit pour le plus timide du
+monde, qui depuis l’âge de huit ans tremblait en s’entendant
+interpeller, qu’on avait assommé du poids de son nom et de sa fortune,
+qui avait toujours eu une peur horrible de Lady Orris, sa belle-mère, et
+ne se sentait pas le courage de la mettre à la porte de chez lui,--comme
+depuis plusieurs années il rêvait tous les soirs avec délices qu’il le
+faisait;--ce nigaud, au dire de Lady Orris, ce sot, d’après l’opinion de
+mesdemoiselles ses sœurs, avait montré qu’il savait parfaitement ce
+qu’il voulait, en s’en allant, dès le lundi, se marier sans aucune
+notification préalable avec Miss Bertha Tremayne!
+
+Notez que Miss Bertha Tremayne était la protégée de Mylady qui lui avait
+donné un médaillon devenu inutile, l’amie chérie de Miss Orris, avec qui
+elle persiflait sans cesse ce pauvre stupide Sir Marmaduke. Cette petite
+colombe, incapable de nourrir un projet, laide par-dessus le marché,
+avait, grâce aux conseils de madame sa mère, et en suivant un plan de
+campagne supérieurement conçu, enlevé Sir Marmaduke au nez de tous, et
+pendant qu’on la cherchait, craignant qu’elle ne fût noyée ou écrasée,
+elle arrivait tranquillement à X..., un petit sac de nuit à la main, y
+trouvait Sir Marmaduke amoureux comme une oie et fier comme un dindon,
+faisait avec lui une courte visite à l’église, et en sortait Lady Orris
+épouse légitime d’un baronnet dont la famille datait de la conquête et
+dont le «rent roll» était estimé, au bas mot, tout près d’un million.
+
+Dès le soir même, elle affichait hautement ses droits en envoyant
+Marmaduke (muni d’un bout de ruban pour la longueur) lui acheter une
+paire de pantoufles chez le principal cordonnier du lieu. La vue du
+jeune baronnet du Hall faisant une telle commission avait failli causer
+une attaque d’apoplexie à la respectable personne qui portait à Mylady
+ses chaussures. Le bruit se répandait aussitôt d’un événement
+extraordinaire, et le lendemain, quand l’incroyable vérité parvint à
+Orris Hall, les jeunes tourtereaux filaient tranquillement sur Paris,
+car la pauvre Bertha se mourait de peur (disait-elle) de la colère de
+ses parents, et comme, en effet, la première lettre de madame Tremayne
+fut très-cruelle, et qu’elle refusa d’envoyer quoi que ce soit à sa
+fille, Sir Marmaduke eut grand’peine à consoler sa femme, mais répara
+avec transport son dénûment par l’achat d’un trousseau comme on en fait
+aux héritières des maisons princières.
+
+Les premiers temps du mariage furent délicieux; d’abord Bertha, qui
+n’était jolie qu’aux yeux de son mari, le devint presque pour de vrai.
+
+Ses cheveux pâles prirent une nuance dorée, ses sourcils absents se
+changèrent en un arc charmant, ses yeux eurent tout à coup de l’éclat,
+ses lèvres s’épanouirent rouges comme la cerise, et ayant toujours été
+blanche comme une jatte de lait, l’ensemble ne fut rien moins que
+désagréable. Elle était petite et mince, on l’habilla à ravir, et les
+fanfreluches et les rubans lui donnèrent l’ampleur qui lui manquait.
+
+Sir Marmaduke, au septième ciel, ne parlait pas plus qu’auparavant...
+Mais pourquoi aurait-il parlé? Sa femme parlait si bien, si haut, si
+facilement! Elle lui avait dicté la lettre qui avait poliment signifié à
+Lady Orris d’avoir à élire ailleurs son domicile; elle lui dictait aussi
+ses paroles et ses actions, et il ne lui restait plus qu’à se laisser
+vivre.
+
+Après le _honey moon_ de rigueur, la vie s’établit entre Orris Hall et
+Londres, et Sir Marmaduke passa officiellement au rang des maris qui ne
+comptent pas. Bien des personnes se mirent à plaindre cette charmante
+petite Lady Orris d’avoir un mari si bête, et madame Tremayne surtout en
+gémissait dans le secret avec ses meilleures amies... Bertha était si
+douce!... On s’en aperçut bientôt.
+
+
+II
+
+Lady Orris commença par des dîners, et ces dîners faisaient le désespoir
+du pauvre Marmaduke; il lui était effroyable d’avoir à donner le bras à
+une duchesse ou à une comtesse, à passer devant tout le monde et, durant
+le dîner, à suffire à une conversation. Lady Orris excusait bien à
+l’avance la timidité de son mari; elle le faisait même devant lui d’un
+ton maternel qui rendait le pauvre Marmaduke dix fois plus confus. Mais
+cela n’empêchait pas les dîners de Lady Orris d’être agréables, et son
+chef un artiste émérite.
+
+Elle donna deux bals, et ces bals ayant réussi, elle voulut avoir la
+comédie chez elle, mais l’avoir d’une façon complète; elle avait pour
+cela un excellent conseiller. L’honorable Victor Fielding, son propre
+cousin germain, était un jeune homme réputé plein d’esprit. Dès
+l’adolescence, il ne pouvait parler à son valet de chambre sans jeter ce
+personnage dans des convulsions d’hilarité; quant à son coiffeur et à
+son bottier, ils estimaient M. Fielding l’homme le plus spirituel de la
+terre. Revêtu de cette auréole, et malheureusement dépourvu de fortune,
+Victor Fielding entra dans le monde, propre à tout et bon à rien, et un
+beau jour épata la société et son honorable famille en paraissant sur
+les planches d’un vrai théâtre et en choisissant un rôle burlesque pour
+son début; on cria d’abord, puis on se mit à raisonner, et finalement,
+au lieu d’être déchu, Victor Fielding se trouva plus recherché que
+jamais; c’était un acteur, mais un des leurs; beaucoup de femmes le
+trouvaient aimable, ses engagements aux théâtres étaient courts, et
+entre temps il jouait avec des amateurs sans trop se faire prier. Et il
+avait promis à Lady Orris de jouer chez elle!!!
+
+Sir Marmaduke détestait Fielding, détestait les gens de théâtre,
+détestait les comédies de société. Lady Orris, sa belle-mère, tout en
+lui faisant les gros yeux, lui avait inculqué tous les préjugés qui
+convenaient, il y a cent ans, aux gens bien nés. L’idée qu’une Orris se
+fît applaudir par un public quelconque (et sa femme parlait maintenant
+d’une représentation de charité où l’on entrerait pour sa guinée) le
+mettait en fureur. Il essayait des remontrances à sa chère Bertha; il ne
+répondait pas à Fielding quand celui-ci lui parlait; mais ni lui ni
+l’autre n’avaient l’air de s’en apercevoir. Si l’on était en
+particulier, Bertha donnait à son mari une chiquenaude sur le bout du
+nez, ce qui terminait la discussion; s’il y avait un tiers, elle prenait
+la mine d’un ange résigné et compatissant; quant à Fielding, il faisait
+la grimace en aparté d’une façon qui ravissait Lady Orris. Ils étaient
+les gens les plus gais du monde, prenant des mesures, renversant en
+imagination les cloisons, élevant les portants et surtout dessinant les
+costumes--car Victor Fielding dessinait; on disait même, ce qui
+s’appelle tout bas, c’est-à-dire très-haut, que les costumes de la
+célèbre Kitty Dove étaient sortis de son cerveau.
+
+
+III
+
+Cette Kitty Dove occupait au moins beaucoup son esprit, et, avec Lady
+Orris, ils en parlaient sans cesse. Kitty Dove était une créature si
+remarquable, la première actrice du siècle, de l’avis de Victor, la
+seule qui eût compris Sheridan. Belle, noble, distinguée, un ange!... Et
+l’on allait applaudir cet ange, pendant que Sir Marmaduke s’enfermait,
+de mauvaise humeur, dans son «study» et se consolait, ou plutôt se
+lamentait, en compagnie de son meilleur ami «Rascal», petit terrier à
+rat, qui le regardait avec des yeux humains, pendant que tristement il
+fumait sa pipe, et semblait lui dire qu’il comprenait bien sa peine. Du
+reste, Rascal n’aimait qu’à demi Mylady et la grognait souvent dans des
+coins, sachant qu’il lui était interdit de le faire plus ouvertement,
+mais il ne se gênait pas pour attraper les mollets de Victor Fielding,
+chaque fois que l’occasion s’en présentait.
+
+Le pauvre Sir Marmaduke se sentait devenir bien inutile; la douairière
+Lady Orris était maintenant la meilleure amie de Bertha, qu’elle
+soutenait, encourageait et chaperonnait, et les deux Miss Orris
+adoraient leur ancienne amie. Le pauvre Sir Marmaduke ne se sentait que
+«Rascal» pour appui, et les soutiens de Lady Orris étaient légions, tous
+ceux qu’elle amusait, tous ceux qui comptaient être invités par elle,
+tout le troupeau affamé et repu, qui va là où la table est mise.
+
+Un soir, la solitude des deux camarades, le maître et le chien, fut
+interrompue par Bertha, qui rentrait d’une partie de théâtre en la
+compagnie irréprochable de sa belle-mère, de son cousin et de plusieurs
+autres. On avait été voir Kitty Dove dans le rôle que Bertha
+ambitionnait.
+
+--Eh bien! Sir Marmaduke, vous n’êtes donc pas couché; il fallait venir
+avec nous alors!
+
+--Je déteste le théâtre.
+
+--Quelle idée! Kitty a été délicieuse; et savez-vous, Marmaduke, que je
+veux l’avoir un soir à souper? je veux absolument la connaître.
+
+Sir Marmaduke pétrifié ouvrait des yeux effrayés.
+
+--Pourquoi pas, s’il vous plaît? Miss Dove est une personne parfaitement
+comme il faut; on l’invite partout; d’abord elle a été mariée; c’est une
+personne aussi distinguée que n’importe qui; je suis décidée à faire sa
+connaissance; je la trouve charmante!...
+
+--Mais Bertha, je vous en prie, réfléchissez!...
+
+--Ah! ne soyez donc pas toujours à gronder. Victor viendra demain vous
+chercher pour vous présenter à Miss Dove, et vous tâcherez de parler...
+si vous pouvez!...
+
+Aller chez Miss Kitty Dove, l’avoir à souper chez lui avec Lady
+Orris!... depuis son enfance une «Lady Orris» était pour l’imagination
+de Sir Marmaduke une personne vivant dans une sphère à part; une Lady
+Orris, de Orris Hall, soupant avec une actrice, lui paraissait une
+action presque sacrilége; c’était déjà assez terrible qu’une Lady Orris
+eût parmi ses parents un personnage comme Victor Fielding, tout fils de
+lord qu’il était.
+
+Malgré tout, le pauvre Sir Marmaduke se sentait condamné; il se rendait
+compte qu’il irait, et qu’une fois là, il n’oserait jamais être impoli
+pour une femme, car, bien que ne songeant qu’avec un mépris naïf à une
+certaine classe de femmes, il n’aurait pu être grossier pour la dernière
+fille des rues.
+
+Et Bertha fut aimable à déjeuner, et Victor arriva au lunch, et, tout en
+mangeant bien et buvant mieux, fit la biographie et l’éloge de Miss
+Dove; elle avait tout: vertu, talent et le reste; elle avait eu le
+malheur d’être mariée avec une affreuse canaille dont elle avait pu
+heureusement se débarrasser; elle épouserait sans doute un duc, elle en
+était digne; quant à lui, Fielding, il lui baiserait les pieds avec
+plaisir; c’était une grande faveur d’être reçu par elle, elle recevait
+si peu de personnes chez elle! Le lunch n’était pas terminé que Mylady
+sonna pour la voiture de Sir Marmaduke et le pria de se hâter.
+
+
+IV
+
+Le pauvre Marmaduke était au supplice; son expérience de la vie était
+nulle, et il se figurait l’intérieur d’une actrice comme la chose du
+monde la plus extraordinaire; du reste, Fielding eut soin d’entretenir
+un ahurissement qui était manifeste en parlant sans arrêt depuis
+Belgrave Square jusqu’à une des rues neuves du quartier de Kensington,
+où se trouvait la maison de Miss Dove.
+
+Une housemaid en alpaga noir, tablier de mousseline à bavette épinglée
+de nœuds roses et un petit bonnet blanc à nœuds roses également, vint
+ouvrir; elle introduisit ces deux messieurs au premier, dans le salon le
+plus honnêtement bête; tous les meubles couverts d’une perse luisante;
+des livres, des plantes, quelques belles gravures; une petite
+installation pour faire les fleurs artificielles; quelques bluets
+étaient dans un vase, et leur copie reposait sur la tablette de bois
+peinte en blanc; devant cette table, une cage avec deux beaux canaris
+chantant à tue-tête; les stores rouges étaient baissés, et l’air entrait
+par la large fenêtre du petit salon du fond, qui s’ouvrait sur un jardin
+dont on apercevait les arbres et dont on respirait les parfums. Des
+quantités de photographies de beaux enfants complétaient l’ensemble.
+
+Miss Dove les fit attendre cinq minutes; puis elle parut, vêtue d’une
+robe de laine blanche légère, le corsage plissé, la jupe longue et unie,
+un ruban bleu dans ses cheveux châtains, lisses et nattés; à la main,
+une corbeille pleine de roses fraîchement cueillies, l’air du visage
+sérieux et paisible. Elle s’avança droit vers Sir Marmaduke.
+
+--Sir Marmaduke, je suis touchée, je vous remercie; mon ami Fielding m’a
+dit que vous étiez un de mes amis inconnus, soyez le bienvenu.
+
+Et d’un geste doux elle forçait Sir Marmaduke à s’asseoir, pendant
+qu’elle-même prenait place dans le petit fauteuil d’osier devant sa
+table de travail, et de ses mains légères et blanches se mettait à
+pétrir une fleur.
+
+Sir Marmaduke murmura quelques mots de... ravi..., charmé, puis, rouge
+comme une braise, regarda d’un air embarrassé Victor Fielding qui
+parlait à Miss Dove avec tout le respect possible. Mais Sir Marmaduke
+n’avait pas besoin d’être embarrassé: de sa voix douce et cadencée,
+Kitty Dove lui adressait la parole, faisant, sans qu’il s’en rendît
+compte, les demandes et les réponses; tout était net, simple et de bon
+goût. Sir Marmaduke, qui aimait les bêtes, fut heureux quand l’entrée
+d’un grand chien de montagne le mit sur un sujet qui lui était familier;
+il caressa le bel animal, qui s’appelait Otello et était fier comme le
+Maure de Venise...
+
+--Ah! quand on est seule et sans enfants, dit doucement Kitty, il faut
+bien tromper son cœur.
+
+Et, voyant les yeux de Sir Marmaduke s’arrêter sur les photographies
+enfantines:
+
+--Oh! je n’en ai jamais eu, dit-elle; mais je les aime tant! je me
+console en regardant ceux des autres!...
+
+Sir Marmaduke était ahuri.
+
+Ça, une actrice! cette femme belle, chaste, s’entourant de portraits
+d’enfants! Les sentiments intérieurs de Marmaduke se manifestaient par
+une timidité redoublée. Aussi Victor Fielding parlait-il tout le temps;
+mais c’était au jeune baronnet que Miss Dove adressait ses réponses, et
+quand, au moment du «shakehands» du départ, Fielding dit: «Ma chère
+Kitty, je sais que Sir Marmaduke est chargé par Lady Orris de vous dire
+qu’elle sera ravie de vous voir», Sir Marmaduke ne put que répéter
+«ravie», tant les yeux bruns et doux qui s’arrêtaient sur lui le
+rendaient incapable d’une autre réponse.
+
+A la porte, les deux hommes se séparèrent, Fielding pour s’en aller à de
+nouveaux triomphes, Sir Marmaduke pour réfléchir...
+
+Lady Orris eut tout le loisir de se divertir avec son cousin de la façon
+dont elle menait son mari:
+
+--Ce pauvre Marmy, qui a peur des femmes de théâtre comme du diable!...
+le voilà donc apprivoisé... Voyez-vous, Victor, vous avez de l’esprit;
+mais, ma parole, même si vous aviez été Sir Marmaduke Orris, je ne crois
+pas que je vous aurais choisi. Un mari qui n’oserait seulement pas
+regarder une autre femme... car il n’a pas regardé Miss Dove, j’en suis
+certaine; il ne sait pas seulement la couleur de ses yeux.
+
+Sir Marmaduke la savait si peu, la couleur des yeux de Miss Dove,
+qu’encore amoureux de sa femme, et se croyant tenu envers elle à la plus
+rigoureuse fidélité, il se faisait des reproches de penser autant à Miss
+Dove. Comme elle avait l’air tranquille!... Comme sa voix était
+harmonieuse! comme tout était simple et «anglais» chez elle!... Comme
+cela devait être agréable de dîner en face d’elle!...
+
+Et alors l’image de son petit pantin de femme qui riait ou criait sans
+cesse, qui n’aimait que les chinoiseries, les japonaiseries, les choses
+baroques, qui se moquait du goût anglais et de la lourdeur anglaise...
+cette image baroque dansait désagréablement devant ses yeux, et puis
+Marmaduke rêvait un «_son and heir_», et la pensée des enfants était
+affreuse à Lady Orris.
+
+Qu’est-ce qu’on peut faire de ces petits singes? Un héritier? Mais
+pourquoi faire, un héritier? Pour nous enterrer?... Telle était sa
+constante profession de foi.
+
+Miss Dove, qui, au contraire... Marmaduke était bien triste!
+
+Lady Orris, ayant obtenu ce qu’elle désirait, était d’une condescendance
+rare. Elle voulut bien informer Sir Marmaduke du jour qu’elle avait
+choisi pour donner un souper à Miss Dove, et, de plus, pour
+l’édification de son mari, ajouta que Miss Dove avait déjeuné plusieurs
+fois chez la duchesse de Boldfront.
+
+Elle fut fort étonnée quand Sir Marmaduke se permit de dire en guise de
+réponse:
+
+--Je n’approuve pas cela.
+
+--Quoi! la duchesse?
+
+--Non, votre projet.
+
+Il y eut un court silence; Lady Orris faisait sonner sa cuiller. Puis,
+de son petit ton glacé:
+
+--C’est pour jeudi.
+
+--Je vous répète que je n’approuve pas. Et Marmaduke se leva et fit
+frapper violemment la porte en s’en allant.
+
+
+V
+
+Le jeudi vint, et le triomphe de Bertha. Miss Dove avait répondu un mot
+charmant à l’invitation de Lady Orris. Tout était réglé et agencé par
+Fielding, qui jouait en ce moment au Star Theatre le rôle d’une vieille
+femme ivrogne, dans un «burlesque», le jouait délicieusement et était
+l’idole d’un petit groupe d’admiratrices.
+
+Lady Orris avait rêvé un souper à sensation, un souper positivement
+pompéien!... Elle-même, vêtue d’un peplum couleur flamme, des sandales
+d’or aux pieds, ses cheveux frisés, couronnés de roses blanches, avait,
+au dire de Fielding, une mine absolument réussie. Lui, à son profond
+regret, était tenu au vil costume moderne, mais il s’en était dédommagé
+en faisant des recherches archaïques, afin que le souper ne ressemblât à
+rien qui se fût déjà vu à Londres en ce genre. Un véritable décor
+antique avait été établi par ses soins, et la table mise comme chez
+Cicéron lui-même! Il avait laissé comprendre quelque chose de la
+surprise qui l’attendait à Miss Dove, et l’on comptait bien qu’elle
+viendrait costumée en vestale ou quelque chose d’approchant. Quand Sir
+Marmaduke vit sa femme, il manifesta une surprise non équivoque. Quant à
+la salle du souper, l’entrée lui en avait été interdite; il verrait
+quand on se mettrait à table. A minuit moins un quart, deux amies aussi
+toquées que Lady Orris faisaient leur apparition, semblant sortir d’un
+tableau d’Alma Tadema. L’une avait ses cheveux en cône et entourés de
+bandelettes; l’autre, dans un peplum noir, avait l’air de la divinité de
+la Nuit... dans un pays chaud...
+
+Les cavaliers étaient des amis de Fielding et se donnaient à peine la
+fatigue de serrer la main à Sir Marmaduke. On attendait avec impatience,
+parlant d’un lion apprivoisé qu’il avait été question, pendant un
+moment, d’introduire dans la salle du festin; on s’enthousiasmait à la
+pensée de répétitions futures dirigées par Kitty Dove...
+
+Enfin, elle arriva!... Elle entra de l’air d’une lady qui va à un
+drawing room, habillée de crêpe de Chine blanc, garni de dentelles
+magnifiques, le corsage à peine ouvert au col, des manches coupées à la
+saignée.
+
+Ses cheveux bruns nattés, lissés et des plumes blanches formant comme un
+diadème, un léger voile tombant derrière les plumes; le visage doux à
+peine éclairci par un demi-sourire, elle entra, pleine de dignité et
+d’aisance, regardant avec quelque étonnement la maîtresse de la maison
+qui, ravie et sans le moindre embarras non plus, l’accueillait avec des
+phrases enchantées et louangeuses. Ce furent des présentations, des
+compliments, et chez Miss Dove des remercîments polis, des révérences de
+dame d’honneur. Sir Marmaduke n’était pas négligé. Le plus joliment du
+monde, elle l’interpella comme une ancienne connaissance, le remercia de
+sa visite, plus encore de l’honneur qu’elle avait ce soir-là.
+
+Sir Marmaduke n’exprima aucune surprise en prenant place à la table
+antique préparée par d’autres soins que les siens; il eut un œil
+tranquille pour Lady Orris, pour Fielding qui s’évertuait à faire le
+polichinelle agréable. Miss Dove répondait, tout en gardant une réserve
+charmante et parlant toujours de cette voix douce qui est, comme dit
+Shakespeare, «une excellente chose chez une femme».
+
+Les premiers moments du souper furent froids et corrects; on mangeait le
+potage sous l’influence de cette gêne réciproque qui saisit les gens qui
+ne sont pas du même bord, ni accoutumés à être réunis. On parla d’abord
+de courses, du Parc, de parties à la campagne. Miss Dove, qui se
+possédait parfaitement, causait avec naturel et gaieté; on causa
+musique; elle chantonna sans se faire prier deux ou trois mélodies dans
+cette langue italienne qui est celle même de l’amour. Prise d’émulation,
+Lady Orris fredonna de sa voix pointue une niaiserie sentimentale qui
+autrefois avait ravi Sir Marmaduke. Ces romances mirent l’amour sur le
+tapis. Les trois dames crurent faire les bonnes princesses et mettre
+Miss Dove à l’aise en professant les théories les plus larges; Lady
+Orris alla jusqu’à dire que le mariage était une institution ridicule et
+démodée. Aussitôt Fielding, prenant un ton de conférencier méthodiste,
+débita une série de vieilles calembredaines à l’admiration presque
+générale.
+
+Seule Kitty Dove, peu enthousiasmée évidemment, continuait à causer à
+voix basse avec Marmaduke; elle le regardait de ses yeux tendres et
+doux, et parlait de son goût pour les jardins, pour les roses, pour la
+campagne, son rêve de s’y retirer un jour en compagnie d’Otello, «le
+seul fidèle ami sur lequel je compte».
+
+Sir Marmaduke devenait brave comme le sont les poltrons quand ils s’y
+mettent, et confessait ses goûts à lui, son horreur du bruit, son peu
+d’attrait même pour les soupers, et, à l’instant où le visage de Miss
+Dove, tourné vers lui, lui faisait oublier le reste, la voix glapissante
+de Victor s’élevait; debout, le verre en main, il criait: «Vive la Rome
+des Césars!» On ne savait pas trop ce que cela voulait dire, mais on
+applaudissait avec délire.
+
+--Oui, disait Victor, nous jouerons la comédie, la tragédie, le drame!
+Shakespeare! Sheridan! Congreve! tout nous est bon, n’est-ce pas?...
+Oui, nous rirons, nous serons gais, nous serons joyeux, et Kitty Dove
+sera notre divinité. Vive Kitty!
+
+Et Lady Orris, de sa petite voix pointue, faisait chorus: «Vive
+Kitty!...» pendant que Miss Dove, semblant répondre à ses sujets, levait
+son verre d’un geste de reine.
+
+--Elle joue la _Reine Catherine_, ce soir, murmurait Fielding.
+
+--Je suis sûre que c’est Marmaduke qui l’assomme, répondait Lady Orris.
+
+La fête charmante se prolongea jusqu’à deux heures et demie. A ce
+moment, Miss Dove, qui, assise à l’écart depuis qu’on s’était levé de
+table, respirait le bouquet de muguet qu’elle tenait en main, demanda sa
+voiture. Lady Orris, qui aimait se coucher à cinq heures, protesta en
+vain.
+
+--Vous êtes trop bonne, Lady Orris; mais demain j’ai une répétition, je
+suis forcée de me reposer. Mais je suis toute à vous le jour que vous
+voudrez pour organiser ce que vous désirez, à supposer que je puisse
+être utile...
+
+--Vous êtes trop charmante; venez me voir, je vous en prie, nous vous
+admirons tant, tant!...
+
+Pendant cet échange de compliments, Sir Marmaduke avait été chercher la
+pelisse de Miss Dove, une immense pelisse brune, close et sombre, avec
+une coiffe à la vieille qu’elle rabattait sur ses yeux. Le valet de pied
+vint prévenir que la voiture de Miss Dove était là. Sir Marmaduke lui
+offrit son bras pour l’accompagner. La porte du salon se referma; on
+entendait le bruit des voix pendant que Sir Marmaduke et l’actrice
+descendaient lentement. Ils traversèrent le Hall, et Sir Marmaduke fit
+signe à un des trois valets de pied:
+
+--Mon paletot.
+
+Et se tournant vers Kitty:
+
+--J’aurai l’honneur de vous déposer à votre porte...
+
+--Marmy est allé se coucher, disait pendant ce temps Lady Orris à
+Fielding.
+
+--Oh! n’en parlez plus, disait le charmant Victor.
+
+--Si, si, j’en parle; c’est un mari modèle; c’est un chien de berger...
+Vive Marmaduke!
+
+
+VI
+
+Les fêtes, même pompéiennes, ont leur lendemain; celui-ci fut imprévu.
+Dix jours après ce joli souper, Sir Marmaduke, qui avait oublié de
+rentrer à Belgrave square, débarquait à New-York. Miss Dove payait son
+dédit... et Victor Fielding raconte qu’ils se sont mariés au pays des
+Mormons!!!
+
+Lady Orris accomplira son rêve; elle débutera sur un vrai théâtre.
+
+
+
+
+HOUSE-PARTY
+
+
+I
+
+Lady Charles Berner est une de ces tranquilles personnes élevées à la
+campagne, dont les plus vifs plaisirs ont été, de temps en temps, un
+County-Ball, et les distractions, des Lawn-Tennis plus ou moins réussis.
+Une fois mariée, Lady Charles a changé de maison, mais sa vie n’a pas
+été plus accidentée. Lord Charles n’aime que l’agriculture, la chasse et
+la pipe, et elle s’est figuré aussi qu’elle n’aimait que l’agriculture,
+la chasse et la pipe. En y ajoutant les joies que l’on promet à la bonne
+conscience, elle se croyait assurée d’une existence très-douce. Elle
+aimait ses comptes de ménage, elle aimait ses lapins, elle aimait même
+ses cochons... puis elle cessa d’aimer tout cela. Leur fortune ne
+permettait pas aux Berner une double installation aux champs et à la
+ville; mais Lord Charles avait la chance de posséder, à Londres, un
+frère aîné généreux, Lord Treppy. Or, Lord Treppy allant en Norvége
+cette année, et Mylady l’accompagnant, au lieu de louer leur maison, ils
+la prêtèrent aux Charles; ceux-ci se crurent tenus d’accepter une offre
+aussi avantageuse.
+
+Lord Charles avait un certain entraînement, mais Mylady, qui était
+paresseuse, se sépara avec peine de ses animaux domestiques. Huit jours
+après, elle ne se souvenait plus guère que «the Hedge» existât; quinze
+jours plus tard, elle y songeait avec mépris, et au bout d’un mois avec
+horreur. L’air de Londres, les plaisirs, le Parc, les dîners, les bals
+lui paraissaient son élément naturel; elle s’amusait follement avec une
+tranquillité grave, qui n’était pas sans attrait. Grande, toute blanche,
+les cheveux d’un blond roux, les yeux bleus, un peu myopes, une bouche
+en fraise, le cou et la poitrine éclatants comme la neige fraîchement
+tombée; mal mise, elle était belle, d’une beauté de campagnarde; elle
+aimait les parfums forts et les fleurs odoriférantes; elle en portait de
+grosses touffes, et sa personne était toujours fraîche à la croire
+sortant du bain; elle tendait à chacun, avec une cordialité visible, ses
+belles mains un peu grandes, mais souples et bien faites.
+
+Elle s’amusait avec l’entrain d’un enfant bien portant, ravie de rire et
+de s’entendre dire toutes sortes de choses agréables, dont elle n’avait
+pas l’habitude. Lord Charles l’avait choisie quand il avait quarante ans
+et elle trente, et ne s’était pas cru tenu à de grands frais de cour.
+Depuis qu’elle complétait l’ameublement de sa maison, sa galanterie
+n’avait pas fait de progrès.
+
+Lady Charles, qui avait toujours été économe, devint dépensière, mais
+sans transition, tout d’un coup. Elle avait envie de tout et aurait
+pleuré quand son mari venait lui lire les feuilles locales. Qu’est-ce
+que cela lui faisait maintenant? l’état de la ferme, elle s’en moquait.
+Elle songeait au bal de Lady X... et à la robe de tulle vert d’eau que
+lui confectionnait sa femme de chambre, car elle faisait encore
+confectionner toutes ses robes par sa femme de chambre.
+
+Lord Charles ne faisait nulle attention au changement, débitait son
+boniment, expliquait son engrais, lisait les lettres du régisseur, les
+nouvelles du veau dernier-né, l’annonce d’une portée de lapins, fumait
+sa pipe, buvait son eau-de-vie et son soda, et s’en allait à son club
+causer avec d’autres gentlemen conservateurs, agriculteurs bornés comme
+lui-même; là, il lisait d’interminables journaux et reparaissait pour
+accompagner Mylady, car il considérait un peu d’amusement comme
+hygiénique, et sa belle Caroline se portant très-bien, il comprenait
+qu’elle aimât le mouvement et même la danse une fois par hasard. Du
+reste, il parlait toujours du ton d’un homme venu une fois à Babylone,
+mais qui n’a pas l’intention d’y revenir. Comme il n’était pas avare, il
+voulait bien, pour une fois, se livrer à des dépenses au delà de son
+revenu, mais à condition de n’y revenir jamais. Lady Charles était
+décidée à y revenir toujours; les lettres qu’elle recevait de la
+campagne l’énervaient, tout ce qui faisait allusion au retour
+l’exaspérait, et un soir, quand Lord Charles répondit avec son gros rire
+à un espoir exprimé de les voir l’année suivante:
+
+--Ici l’année prochaine! Ni l’année prochaine, ni dans dix ans! Nous
+retournons dans notre niche pour n’en plus sortir, n’est-ce pas, Carey?
+
+Elle sourit, mais elle l’aurait étranglé.
+
+Chose étonnante, elle n’avait jamais eu de rêveries, d’aspirations; sa
+jeunesse s’était écoulée tranquillement à attendre un mari, à étudier le
+piano et la botanique, et à marcher quatre heures par jour, chaussée de
+bottines sans talon. Après cela, on peut se croire une femme raisonnable
+et ne pas l’être.
+
+Lord Charles n’avait pas voulu la conduire au derby; elle avait vu d’un
+balcon de Grosvenor place revenir les voitures, ce qui l’avait un peu
+dédommagée; mais aller à Ascot, cela, elle le souhaitait avec passion.
+Elle connaissait un tas de gens qui y allaient, qui l’auraient bien
+invitée à se joindre à eux, mais qui n’y pensaient pas. Lady Charles
+Berner était encore un _outsider_ et menaçait de le demeurer,
+puisqu’elle partait, et Lord Charles, qui était extrêmement de mauvaise
+humeur, par suite de la mort subite d’une magnifique génisse, avait
+déclaré qu’il n’irait pas; il n’avait pas d’argent, pas dix livres; il
+n’irait pas!
+
+Il n’y a que la hardiesse pour réussir. Lady Charles Berner demanda de
+but en blanc à Lady Gwendoline Vancouver, qui avait loué à Sunningdale
+un délicieux cottage pour la semaine d’Ascot, si elle ne voulait pas
+l’inviter.
+
+--J’ai si envie d’y aller!
+
+--Dear Lady Charles, ah! si j’avais su, Syringa Cottage est si petit! et
+notre _house-party_ est au complet.
+
+--Ah! chère lady Gwen, donnez-moi la chambre de votre femme de chambre!
+
+--Non, mais je vous en trouverai une absolument; seulement Lord
+Charles...
+
+--Mais il ne veut pas venir! cria presque Lady Charles.
+
+--Oh! alors je vous promets; il y a un fumoir au premier, je crois, je
+le ferai déranger; enfin je parlerai à Mrs. Top. (Mrs. Top était la
+_housekeeper_ et une personne de profonde conséquence.)
+
+Grâce à Mrs. Top, qui le voulut bien, Lady Charles Berner fut invitée à
+faire nombre dans le _house-party extra cream_ de Lady Gwendoline
+Vancouver.
+
+Elle était aux anges, et la femme de chambre sur les dents, mais elle
+avait des robes, et même plusieurs robes. Pendant ce temps, Lord Charles
+usait le papier à lettres de son club à écrire des lettres d’affaires et
+à aligner des chiffres, toujours désastreux, comme tous les chiffres.
+
+
+II
+
+Syringa Cottage est une délicieuse habitation; le ménage qui l’habite
+l’a acheté, meublé, organisé à la seule fin de le louer la semaine
+d’Ascot et d’être logé à bénéfice le reste de l’année. Tout est
+ridiculement bourré de bibelots, de porcelaines; il y a des assiettes
+accrochées dans les coins les plus inaccessibles, des pelotes à
+l’infini, des toilettes qui sont submergées par des nœuds roses, des
+oiseaux peints sur toutes les portes, des nattes blanches le long des
+corridors, des portières à profusion et une abondance de vaisselle et de
+verrerie dans un goût d’élégance moderne très-raffiné, tout cela se paye
+et se paye bien; du reste, Syringa Cottage est une maison de bonne
+taille; sous son toit de chaume, il y a quinze lits de maître, grâce à
+une quantité de bow-windows ajoutées après coup, mais qui sont de
+l’effet le plus agréable; une vérandah entoure le rez-de-chaussée; cette
+vérandah, tout enjolivée de plantes grimpantes, toute parfumée, est la
+plus jolie chose du monde: on y a multiplié les fauteuils d’osier, les
+petites tables, les paravents qui gardent des courants d’air: deux
+superbes perroquets, qui ajoutent au décor et se louent avec le reste, y
+ont leur perchoir, étalent à la lumière leurs belles plumes blanches et
+leur crête d’or; d’un bout de l’année à l’autre, les heureux
+propriétaires de ce joli nid projettent et exécutent des
+embellissements, et les font payer à leurs non moins heureux locataires
+d’une quinzaine.
+
+Le _house-party_ de Lady Gwendoline Vancouver était fort élégant. Sa
+mère, la duchesse de Riven, avec une de ses sœurs non mariée, Lady
+Gladys, deux ménages jeunes, élégants et fashionables. Un médecin de la
+médecine de l’avenir, dont chacun raffole; trois officiers dans les
+guards, ce qu’il y a de mieux dans le genre, et son oncle Lord Arthur
+Deburn, vieux beau militant dont les conquêtes ont été innombrables, et
+qui, mari adoré, n’en est que plus aimé après chaque infidélité notoire.
+Lady Arthur passe sa vie à la campagne à élever sa jeune famille, car
+elle a une jeune famille. Jamais homme n’a été plus sûr d’être aimé pour
+lui-même que Lord Arthur; sa plus brillante situation financière
+correspond à un billet de dix livres; il a, depuis longtemps, mangé
+jusqu’au dernier penny de sa légitime, et sans le duc de Riven serait à
+la mendicité, ce qui le gênerait médiocrement, ayant eu toute sa vie ce
+qu’il y a de meilleur en tout, sans jamais songer à payer. Comme il
+était de bonne compagnie on l’invitait toujours, et Lady Gwendoline
+traitait son oncle en vieil enfant gâté et le gâtait plus que les
+autres.
+
+Ce fut dans ce petit paradis terrestre que Lady Charles Berner débarqua,
+ravie des plaisirs en perspective d’une «Ascot-week».
+
+Dès le premier soir, elle vit qu’on s’amusait; une bonne humeur extrême
+présida au dîner. Bonne chère, bons vins, belles fleurs, élégance,
+gaieté: tout y était. M. Vancouver, ayant gagné quatre mille livres au
+derby, se montra généreux comme Sardanapale. On y discuta les mérites
+d’_Angora_, de _Queen of the Night_, de _Tipsy_, de _Lady Mary Harber_.
+Lady Gwendoline a engagé des paris, et _Typsy_ était son favori pour le
+Cup, tandis que M. Vancouver backait _Queen of the Night_. Lady Charles
+fut immédiatement prise dans l’engrenage; elle qui, un an auparavant,
+parlait avec horreur des paris aux courses, elle s’y engagea sans le
+moindre remords et sans la moindre arrière-pensée. De plus, elle écouta
+les galanteries assez soulignées de Lord Arthur Deburn; et de fait,
+pourquoi se scandaliser de ce qu’un homme qui n’est plus jeune, car il
+ne l’est manifestement plus avec sa tête chauve et sa moustache blanche,
+vous trouve agréable? Mais, sous ses sourcils gris, il a encore un œil
+bleu plein de vie, et cette moustache cache des dents bien rangées qui
+semblent pleines de promesses. Lady Charles était enchantée; elle
+jouissait de son triomphe et en devenait plus gaie, plus aimable, plus
+épanouie, et l’on trouvait que, pour une _poor thing_, qui toute sa vie
+a été enfermée à la campagne, elle n’était pas ennuyeuse du tout.
+
+Elle dormit mal et se leva reposée.
+
+
+III
+
+C’est le premier jour des courses, et la journée s’annonce absolument
+délicieuse, une de ces journées d’été du Nord qui laissent loin derrière
+elles les arides et dures beautés du Midi. Toute la nature est en fête,
+et, du haut du drag de M. Vancouver, attelé de quatre chevaux gris
+pommelé, on domine un océan de verdure se déroulant sous un ciel doux
+comme l’œil bleu d’une femme qui, quelquefois, se voile de larmes. De
+Windsor et de Sunningdale, de Bracknell et de Virginia-Water, on arrive
+de tous côtés, en côtoyant les jolis jardins tout pleins de roses, de
+rhododendrons, de seringa, de tilleuls, de lilas encore en fleur. C’est
+sous ce ciel mou comme un baiser du printemps et de l’été qui fait
+donner à la belle terre noire et moite toute sa moisson de fleurs.
+Là-bas, sur la pelouse, nette comme celle d’un jardin bien tenu, tout
+brille, et l’œil au loin se repose sur des genêts en fleur qui poudrent
+d’or les tapis verdoyants. Tout s’éteint à côté des richesses de ton du
+paysage, et, dans cette atmosphère caressante, l’être se dilate sans se
+sentir étouffé ni écrasé.
+
+Lady Charles Berner jouit de tout cela: ce n’est point la nature qui la
+ravit, c’est tout; c’est cette succession d’équipages, ce bruit, ce
+mouvement, ces arrivées, ce but vers lequel on court. Elle est
+admirablement bien sur le drag, derrière M. Vancouver, qui, ayant à côté
+de lui sa femme, belle comme une jeune déesse, et devant ses yeux quatre
+bêtes admirables, savoure une félicité sans mélange. On roule avec ce
+bruit charmant que font les chevaux sur une bonne route; on rit, on
+cause, on vit, et il semble à Lady Charles qu’elle n’a jamais si bien
+senti la vie courir dans ses veines: comme toutes les Anglaises, elle
+est plus sensible aux plaisirs pris en plein air qu’à tous les autres.
+On arrive.
+
+Le Royal enclos est rempli de la crème, et les loges particulières et
+les stalles ne le sont pas moins; c’est un assaut d’élégance, et les
+couleurs claires dominant, c’est une clarté dans la clarté; les drags
+sont rangés à leur place, et bientôt on voit arriver l’équipage
+royal--ce qu’on appelle le semi-Ascot state.--Il arrive en bon ordre,
+précédé de Lord Cork; les livrées rouge et or éclatent au soleil, et ce
+luxe à la fois royal et familier est comme la touche définitive qui rend
+la scène complète; puis l’acclamation loyale qui s’élève de toutes
+parts, et puis tout de suite--les «Trial Stakes»--les vestes de soie des
+jockeys se bouffent au vent; ils passent contre l’horizon, emportés
+comme dans un vol vertigineux...
+
+Nul n’est indifférent: chacun sent, chacun palpite, chacun acclame, et
+les femmes autant, sinon plus que les hommes. Quant à Lady Charles, Lord
+Arthur Deburn n’a jamais eu plus de plaisir à expliquer tout ce qu’il
+connaît si bien à une débutante (car elle est une débutante à Ascot), et
+il la promène à son bras avec un air courtois et conquérant qui fait
+qu’on la regarde et qu’elle est charmée d’être regardée. Quant à Lord
+Arthur, il sent la poudre, et, comme les bons chevaux de bataille, il
+lève la tête!...
+
+Le retour est encore plus agréable que l’arrivée; il s’y ajoute comme
+une pointe de griserie. Tout le jour sous le soleil ardent, les bouchons
+de champagne ont sauté avec un bruit de feux d’artifice; on a lunché sur
+le drag de Vancouver plus qu’il n’était nécessaire; les femmes ont un
+peu le sang à la tête, les hommes sont surexcités juste assez pour être
+très-gais; la fraîcheur du soir, la rosée abondante qui tombe de bonne
+heure dans cette campagne humide est un rafraîchissement délicieux.
+
+--Allons! Lady Charles, nous partons, dit M. Vancouver, et, prenant
+d’une main un peu moins ferme les rênes, de l’autre il fait décrire à
+son fouet une élégante spirale, et en route pour Syringa Cottage!
+
+Mais, à mesure qu’on avance, les voix baissent un peu; la nuit vient,
+quelques mains se rapprochent, et à l’arrivée tout le monde est
+silencieux...
+
+
+IV
+
+Il s’agit de s’habiller pour dîner. Lady Charles ne s’est jamais sentie
+plus désireuse de plaire; elle s’inonde d’eau froide, elle brosse ses
+cheveux légers, elle se parfume, elle se poudre d’une poudre qui embaume
+la violette, et même elle se met un peu de rouge, afin de ne pas être
+écrasée par la nuance de son corsage de velours, échancré carré, sans
+réticence et garni, selon la bonne tradition, d’une dentelle de Honiton.
+Ce corsage, elle le met sur une jupe de mousseline couverte de grosses
+cerises, et elle justifiera parfaitement l’exclamation de _cherry ripe!_
+qui l’accueillera tout à l’heure. Un éventail de bois de santal, des bas
+roses à jour, des souliers assortis au corsage, et la voilà prête. On
+frappe, c’est Lady Gwendoline qui envoie des gardénias à Mylady, et
+Mylady s’empresse d’en garnir son corsage. Quand elle descend, elle
+trouve Lord Arthur qui a été habillé le premier; il est superbe dans sa
+tenue irréprochable, avec sa fleur au revers, son mouchoir saturé de
+«jockey-club», et sa belle mine de fils de duc.
+
+Peu à peu on arrive, Lady Gwendoline la dernière, indolente, la bouche
+entr’ouverte, jolie, languissante, mise comme un conte de fée. Le salon
+éclairé est plein de bonnes senteurs du jardin; on parle avec entrain,
+Lady Charles s’est appuyée à une barre de fenêtre, elle sent que Lord
+Arthur la regarde... enfin le «_dinner is on the table_» rompt le
+charme.
+
+La salle à manger est encore plus brillante et plus embaumée; la table
+est éclatante, la nappe est traversée d’une large bande de velours
+rouge, sur laquelle sont posées des corbeilles basses garnies uniquement
+de fleurs blanches et de fine verdure; des candélabres d’argent sont
+placés entre ces corbeilles et garnis de bougies roses coiffées d’un
+petit abat-jour rose. Devant chaque dame, il y a un élégant arrangement
+de fleurs; pas de dessert sur la table; le dressoir est couvert
+d’argenterie, comme si les Vancouver étaient là à demeure. On sert la
+soupe dans des assiettes d’argent, et le bataillon des domestiques est
+en bon ordre; le _butler_, le _groom of the chamber_, le valet de M.
+Vancouver, en noir, et les trois valets de pied poudrés, dans une livrée
+ventre de biche. C’est un dîner exquis, des vins parfaits; on est entre
+soi, dans le laisser-aller de la campagne, après une journée passée
+ensemble, et la conversation se fait capiteuse comme le champagne. Lord
+Arthur, qui est d’un côté de Lady Charles, lui débite toutes les fadeurs
+amoureuses de son répertoire, et l’officier qui est à sa gauche lui fait
+valoir tous les agréments d’une telle journée.
+
+--Je ne connais rien de mieux qu’un bon dîner, après une journée comme
+celle-ci.
+
+--Je ne sais pas pour le dîner, dit Lady Charles, mais j’adore les
+courses.
+
+--Ce qu’il y a de meilleur au monde; un _house-party_ comme celui-ci est
+la chose la plus parfaite. Vancouver fait tout admirablement!
+
+--Oh oui! c’est charmant.
+
+Le jeune homme dévisage son vin et le boit avec une satisfaction
+visible.
+
+Lord Arthur a soin que le verre de champagne de sa voisine ne soit
+jamais vide.
+
+On rit; on est joyeux. A les entendre tous parler uniquement de
+plaisirs, de réunions, d’amusements, on croirait volontiers qu’il n’y a
+pas autre chose sous le ciel; eux-mêmes le croient, pour le moment, et
+c’est avec un sentiment de satisfaction intime, que ses hôtes partagent,
+que Lady Gwendoline se lève et donne aux dames le signal du départ. M.
+Vancouver, la serviette à la main, leur ouvre correctement la porte:
+tous les hommes sont debout, et elles disparaissent avec un bruissement
+de soie et une envolée de parfum. Un mouchoir est tombé à terre, Lord
+Arthur le relève sans rien dire et le met dans sa poche d’habit.
+
+La «prima sera» est un peu longue; mais, en insulaires intrépides, elles
+vont dans le jardin se baigner dans l’air humide. Les héliotropes
+embaument à cette heure où l’on ressent peu à peu le charme mystérieux
+que vient troubler l’arrivée des hommes, le cigare à la bouche, repus de
+bonne chère, et dans la disposition d’esprit qui suit, et qui, contraste
+frappant, est ce qu’ils qualifient de poétique... Dans ce jardin étroit,
+sous cette vérandah close, Lady Charles éprouve des sensations
+nouvelles; Lord Arthur lui parle à voix basse; ils sont seuls; les
+autres sont ici et là: il y a une liberté complète, et le parfum des
+jasmins achève de la griser...
+
+
+V
+
+Le lendemain est aussi bon que la veille. Lady Gwendoline commençait à
+remarquer la flirtation de son oncle et de Lady Charles; mais elle la
+regardait avec un certain dédain, se promettant cependant, une autre
+fois, de laisser Lady Charles à ses regrets, et, pour l’amour de l’art,
+ébauchant à son mécréant de parent une petite exhortation, mais, au
+fond, étant flattée d’avoir un oncle aussi séduisant. Ce sont des dons
+de famille!
+
+Pendant ce temps, Lord Charles Berner, à Londres, occupait ses heures de
+loisir à écrire à Mylady pour lui rappeler qu’aussitôt Ascot on partait,
+on retournait chez soi faire des «économies», surveiller les génisses,
+les lapins et les abeilles, et surtout faire des «économies» et rester
+tranquille. Il s’étendait complaisamment sur ces riants tableaux.
+
+Cette lettre tomba sur Lady Charles comme une étincelle sur la poudre;
+elle la reçut après le «Cup-day», et pendant qu’il était question d’un
+pique-nique à Virginia-Water! Le mirage de sa petite maison, dans un
+pays pas joli du tout, de sa vie éteinte, étroite, endormie, lui fit
+horreur; elle s’anima, s’excita et finalement lut la lettre à Lord
+Arthur, lui demandant son avis!...
+
+Le résultat de la consultation ne s’est pas fait attendre! Grâce à Lord
+Arthur, Lady Charles Berner a goûté de l’indépendance, de la vie libre
+et de l’amour. Quelques jours après, sans regarder derrière elle, elle
+débarquait à Boulogne en compagnie de Lord Arthur, qui, pour la septième
+fois, dans sa vie accidentée, arrachait une femme à ses devoirs (terme
+consacré).
+
+Lady Charles avait débarqué à Boulogne, après un fort mal de mer, sans
+une malle, et dut immédiatement consacrer vingt livres sur les quarante
+qui étaient son fonds de bourse, à des achats de première nécessité.
+Lord Arthur, on ne sait comment, avait sa malle; il connaissait Boulogne
+(il y vient quand ses créanciers le pressent et y amène ses conquêtes),
+il connaissait les hôtels, le bon marché et le reste, et les voilà
+installés--car la triste raison les empêchait d’aller momentanément plus
+loin. Lord Arthur a bien gagné soixante livres à Ascot, mais il ne les a
+pas encore touchées! Pendant vingt-quatre heures Lady Charles vécut en
+plein roman; elle fut une héroïne, elle avait été enlevée, rien ne lui
+avait résisté. Mais, au bout de ce laps de temps, sa femme de chambre
+lui manquait horriblement, et Lord Arthur se plaignait, du matin au
+soir, de la cuisine et des vins. Le fait est qu’après la cuisine et le
+vin de M. Vancouver, c’était plus que médiocre. Au bout de trois jours
+de cette vie libre et indépendante, de promenades sur la jetée et
+d’invocations à la lune, Lady Charles en avait assez, et Lord Arthur
+éprouvait un léger sentiment de goutte--très-peu de chose, mais enfin
+c’était la goutte! Le soir du troisième jour, ils étaient assis dans le
+salon mal meublé de l’hôtel, Lady Charles étendue sur une chaise longue
+de cuir noir et lisant un roman, édition de Tauchnitz, quand la porte
+s’ouvrit avec fracas, et M. Vancouver fit son entrée... A l’instant,
+Lord Arthur retrouvait son agilité et sautait sur ses pieds; Lady
+Charles, qui ne savait quelle contenance prendre, poussait un cri et se
+persuadait qu’elle était évanouie. Cela ne l’empêchait pas d’entendre
+des choses très-malhonnêtes et des épithètes extrêmement fortes que M.
+Vancouver, sans le moindre respect, adressait à son oncle. Celui-ci se
+défendait mal.
+
+--Et avec quoi payerez-vous la note, ici? termine enfin M. Vancouver.
+
+--Le diable emporte la note!
+
+--Le diable vous emporte vous-même! Ce que je fais, entendez-vous? c’est
+pour ma femme, c’est pour Gwen, car, vous, j’aurai du plaisir à vous
+voir pendre!
+
+--Merci!
+
+--Il n’y a pas de quoi. Allons, Lady Charles, allez vous habiller; nous
+traversons à onze heures.
+
+--Nous traversons! Elle a ouvert les yeux et poussé un nouveau cri.
+
+--Oui, nous traversons, et vous pourrez remercier Lady Gwendoline; elle
+a écrit à votre mari que vous avez les oreillons.
+
+--Les oreillons, alors...
+
+--Alors la femme la plus folle que je connaisse pourra oublier sa folie.
+
+--Ah! ah!
+
+Nouveaux cris, nouvelles convulsions.
+
+Lord Arthur veut se précipiter avec des sels; son neveu le pousse, le
+prend par les épaules, le met à la porte et la ferme à clef.
+
+Lady Charles reprend alors ses sens; elle met son manteau, elle met son
+chapeau et laisse ses achats dans le tiroir de la commode.
+
+--Où est votre malle? demanda Vancouver d’une voix sévère.
+
+--Je n’en ai pas...
+
+Et elle souhaiterait, à un pareil aveu, que la terre l’engloutît.
+
+Mais les éléments sont heureusement indifférents. Escortée de M.
+Vancouver, qui ne la lâche pas, Lady Charles monte à bord du bateau, et
+le lendemain se retrouve à Syringa Villa, où elle a les oreillons.
+
+Comme la chose n’a rien de grave, dit la lettre apprenant l’accident à
+Lord Charles, celui-ci en est quitte pour attendre sa femme à Londres
+quelques jours de plus, dans cette placidité béate que procure un club
+où tout se trouve sous la main, surtout à un homme ayant, comme lui, un
+goût très-marqué pour regarder par la fenêtre deux heures de suite sans
+rien dire.
+
+
+
+
+LES GANTS
+
+
+I
+
+La douairière comtesse de Towerbay a soixante-dix-huit ans, onze enfants
+et trente-sept petits-enfants; à tous ces éléments de bonheur elle
+ajoute une santé parfaite et la volonté de jouir de la vie jusqu’au
+dernier moment. Après avoir mené ses sept filles dans le monde, elle y
+conduit ses petites-filles, et quelquefois même il lui arrive d’avoir à
+ses côtés, dans sa voiture, une arrière-petite-fille; mais toujours et
+partout il lui faut de la jeunesse et un prétexte pour se coucher à
+trois heures, pour courir plusieurs bals dans une même soirée et pour
+donner elle-même des bals, des dîners, des lunchs et n’importe quel
+plaisir à la mode cette année-là.
+
+Elle n’est nullement désagréable à voir, nullement ridicule; très-grande
+dame, hospitalière et bonne enfant. Elle affectionne ses petites-filles,
+selon leur degré de beauté. Celle qui a été sa Benjamine, Winifred, a
+été mariée par elle, il y a trois ans, à un baronnet immensément riche,
+mais ni beau, ni jeune, ni amusant. Winifred, bien stylée, a compris
+assez facilement qu’il est des choses plus solides en ce monde, et elle
+a accepté son vilain mari tel quel, la bonne vieille Towerbay lui ayant
+fait observer, avec beaucoup de sagesse, que ce n’était pas une raison
+parce que Julia, sa sœur aînée, avait épousé l’héritier d’un duc, pour
+qu’elle en trouvât un, le nombre des ducs étant très-limité, et un bon
+oiseau dans la main valant mieux que dix dans le nid, et, de fait, la
+douairière avait eu raison. Winifred, devenue Lady Howber, paraissait
+vivre parfaitement heureuse, trouvant des satisfactions infinies et
+répétées dans son luxe, dans ses toilettes magnifiques. Sir Julian
+Howber ayant eu, dès la première année, l’héritier qu’il voulait, le
+_son and heir_ pour la possession duquel il s’était marié, permettait à
+Mylady de dépenser tout l’argent qu’elle voulait, et elle avait la main
+large!
+
+C’était en tout une personne élevée dans les idées modernes,
+très-pratique, voulant prendre de la vie tout ce qu’elle a de bon et se
+refusant absolument à toute impression triste. Bien portante, rieuse, se
+sachant très-belle, très-riche, elle était contente de tout, s’amusait
+toujours. Elle montait à cheval, conduisait le plus joli poney-phaéton
+de Londres, dansait, dînait bien, aimait la bonne chère, les bons vins,
+le champagne surtout; s’habillait et se déshabillait six fois le jour
+avec le plus grand plaisir; folle de ses chiffons, aimant à la passion
+les dentelles, le velours, les étoffes rares, tout ce qui était doux,
+beau, brillant; parée comme une châsse, dès une heure de l’après-midi;
+les mains écrasées de bagues, et toujours une fortune aux oreilles et au
+cou; et, avec cela, l’air d’une grande enfant sans pose ni morgue
+d’aucune sorte.
+
+Sir Julian la voyait ainsi avec plaisir; il la traitait un peu comme un
+bel animal de luxe pour lequel il faut savoir faire des sacrifices.
+
+Pour elle il était sir Julian: il ne lui était ni agréable ni
+désagréable; elle lui faisait aussi bonne mine qu’à n’importe qui, et,
+quand ils étaient seuls en voiture, continuait à rire et à causer; du
+reste, elle ne pensait jamais à lui que quand elle le voyait ou que sa
+grand’mère Towerbay lui en parlait pour lui recommander de le bien
+soigner; la vieille Towerbay trouvait que, dans de telles conditions, le
+bonheur conjugal valait la peine d’y songer.
+
+
+II
+
+Mais Lady Howber ne songeait à rien du tout de sérieux, et elle était un
+peu surprise elle-même de s’apercevoir que depuis une certaine partie à
+Hurlingham, un jour de pluie, qu’en robe blanche et sans manteau, elle
+avait voulu rester quand même, Johnnie Vere, le beau Johnnie, comme on
+disait, lui trottait par la tête. On le savait sur le point d’épouser la
+petite-fille du vieil Archback, l’ancien marchand de diamants, une
+orpheline rousse et millionnaire, très-gentille, et amoureuse de Johnnie
+à en perdre la tête, amoureuse à en avoir refusé plusieurs Pairs; car
+toutes les excellentes vieilles ladies qui se faisaient un plaisir de
+chaperonner la petite-fille d’Archback avaient chacune, qui un cousin,
+qui un neveu, qui un fils à mettre sur les rangs.
+
+La petite Archback ne regardait personne et ne se transformait que quand
+ce paresseux de Johnnie s’approchait, la regardait de ses yeux trop
+beaux et lui disait quelque babiole. Elle lui donnait des fleurs de ses
+bouquets, elle le choisissait effrontément et continuellement aux
+cotillons, aux promenades, partout. Il se laissait faire, lui serrait la
+main, parfois la taille. Alors elle pensait mourir de bonheur!...
+
+Parfois Johnnie se croyait bien amoureux d’Ethel; d’autres fois, elle le
+laissait indifférent. Ce fut un de ces jours-là qu’il abrita Lady Howber
+de la pluie, et se prit pour elle d’un violent caprice.
+
+Comme entrée en matière, il lui fit observer que, pour la taille, ils
+semblaient faits l’un pour l’autre, et qu’ils auraient été un couple
+charmant.
+
+--Oui, mais nous n’y avons jamais pensé, vous savez.
+
+--C’est là le malheur.
+
+--Oh! non, les pauvres gens ne peuvent pas se marier entre eux.
+
+Johnnie eut un petit juron très-gai et ajouta, en abaissant un peu le
+parapluie:
+
+--Heureusement qu’ils se rencontrent après.
+
+--Oh! monsieur Vere, levez donc ce parapluie!
+
+--Non, je ne le lèverai pas... Savez-vous que je suis tout à fait
+amoureux de vous?
+
+--Non, je ne le savais pas.
+
+--Eh bien! je vous en parlerai souvent désormais.
+
+--Vraiment! Et si je ne veux pas?
+
+--Je ne demande jamais de permission!... Quel cher petit pied vous avez!
+
+--Allons, laissez mon pied, occupez-vous de m’empêcher d’être mouillée,
+et puis voici ma «gran’ma» Towerbay qui nous regarde.
+
+--Chère vieille âme, elle est bien trop bonne pour rien dire.
+
+--Mais elle aime beaucoup sir Julian.
+
+--Justement, pour cela.
+
+--Vous savez que je vous trouve ridicule, car tout le monde dit que vous
+êtes fiancé à Ethel Archback.
+
+--Tout le monde verra bien qu’il se trompe. Je n’aurai plus d’yeux que
+pour vous.
+
+--Et moi, je ne vous regarderai pas.
+
+--Si, vous me regarderez!...
+
+Et il fallut bien s’y résigner, car partout où allait Lady Howber,
+partout elle trouvait Johnnie, qui lui parlait invariablement, comme
+s’il eût l’assurance d’être aimé. Il s’était mis fort bien avec Sir
+Julian, et bientôt compta au nombre des commensaux assidus.
+
+Voyant cela, la vieille Towerbay crut faire plaisir à tout le monde en
+l’invitant très-souvent aussi.
+
+Et pendant ce temps, la pauvre petite Archback se mourait de jalousie;
+elle faisait venir des toilettes de Paris, elle faisait accabler Johnnie
+d’invitations, elle comblait Lady Howber de flatteries dans l’espoir de
+l’attendrir, elle envoyait même des fleurs à la vieille Towerbay qui,
+prenant la balle au bond, rêvait de la faire épouser par un de ses
+petits-fils.
+
+
+III
+
+Au fond, Lady Howber aimait-elle Johnnie? Elle y pensait certes; on en
+parlait trop autour d’elle; ses succès étaient trop criants pour ne pas
+la préoccuper... D’ailleurs, indifférente au mari, jeune, étourdie,
+élevée dans une singulière atmosphère, qui aurait pu répondre d’elle?
+
+C’est ce que sentit bien Johnnie; habilement, en bon garçon sûr de lui,
+il laissa venir les choses sans rien presser.
+
+Il commença par prendre place dans la vie de la jeune femme, la voyant
+tous les jours, lui rendant mille services, toujours là, toujours prêt.
+Lady Howber s’y prêta, très-flattée; elle sut bien, quelque temps
+encore, le tenir à une distance que n’aurait pas fait supposer pareille
+intimité, mais, à certains élans de tendresse, elle sentit bientôt que
+cette situation platonique ne pouvait durer indéfiniment.
+
+Souffrir véritablement, Johnnie en était incapable; mais être piqué,
+c’était une autre affaire! Jamais il ne s’était vu à ce point
+inutilement constant. De plus, lassé de tant d’hésitations, le vieil
+Archback pouvait marier sa petite-fille. Aussi Lady Howber entendit des
+appels pathétiques.
+
+--Vous n’allez pas me traiter comme cela toute la vie?
+
+--Peut-être! Je n’en sais rien.
+
+--C’est abominable!
+
+--Pas du tout. Retournez donc à Ethel Archback, elle vous attend.
+
+--Pourquoi êtes-vous si froide, ce matin? A quoi pensez-vous?
+
+--Je pense à ma toilette pour le «Drawing-Room».
+
+--Ah! c’est vrai, vous allez être présentée!... Serez-vous
+très-magnifique?
+
+--Je le crois bien! Un si grand jour pour moi! C’est ma présentation de
+mariage!
+
+--Il faut que je vous voie, ce jour-là!...
+
+--Venez chez Lady Towerbay; elle a un «tea» après le drawing-room pour
+que ma sœur, Lady Wording et moi, allions montrer nos traînes.
+
+--De plus... pour ce grand jour-là, il faut me promettre quelque
+chose...
+
+--Non.
+
+--Si, si, quelque chose qui me fasse bien plaisir...
+
+--Qu’est-ce que je pourrais donc vous promettre... qui puisse vous faire
+bien plaisir?...
+
+--Vous le savez bien...
+
+Et il embrassait ferme les mains de la jeune femme, pendant que ses yeux
+brillants lui disaient ce que sa bouche n’osait dire...
+
+--Eh bien, fit Lady Howber, assez émue, si ce jour-là... j’ai des gants
+brodés de roses...
+
+--Si vous avez des gants brodés de roses?... répéta Johnnie de plus en
+plus pressant.
+
+--Eh bien, si, avec ma toilette de «drawing-room», j’ai des gants brodés
+de roses... jamais je ne vous parlerai plus d’Ethel Archback! dit Lady
+Howber, toute rougissante.
+
+Il voulut témoigner l’excès de sa reconnaissance; mais elle coupa court,
+et il fallut bien en rester là pour cette fois.
+
+
+IV
+
+Le jour du Drawing-Room était proche, en effet. C’était, pour une
+élégante, l’occasion par excellence de déployer toutes ses
+magnificences. D’ailleurs, il y avait, de proche en proche, une sorte
+d’émulation à qui l’emporterait pour l’inédit et la splendeur, et Lady
+Howber voulait l’emporter. Ce que sa toilette lui coûta de méditation,
+de combinaisons, de courses, de nuits blanches délicieuses, elle seule
+l’aurait pu dire!
+
+Enfin le grand jour arriva! Le matin, Lady Howber monta à cheval de
+meilleure heure; le temps était doux et beau, le parc tout parfumé, le
+Rotten-Row plus aristocratique et plus ombragé que jamais. Elle
+rencontra Johnnie, comme cela lui arrivait souvent:
+
+--Allez-vous au «tea» de Lady Towerbay après le drawing-room?
+demanda-t-elle avec malice.
+
+--Oui, Lady Howber, j’y vais, et j’espère avoir le plaisir de vous y
+voir.
+
+--Vous croyez? C’est possible.
+
+--Est-ce que vous avez décidé la couleur de vos gants?
+
+--Non.
+
+Ils se regardèrent, se comprirent et firent prendre un temps de galop à
+leurs chevaux.
+
+A une heure, la magnifique voiture de gala de Lady Howber venait se
+ranger devant la porte. La housse en drap bordeaux relevé d’or; le
+cocher dans une livrée de même couleur, en tricorne, perruque frisée,
+bas roses, souliers à boucles; les chevaux bais magnifiquement
+harnachés, et les deux grands valets de pied, habit de drap bordeaux,
+culottés de peluche noire, bas roses, souliers vernis, cordelière d’or
+au chapeau, énormes bouquets au revers et grande canne à la main,
+attendaient dans le hall; la maison était silencieuse et tranquille. Le
+«hall porter» avait ouvert la porte; un des valets de pied qui ne
+sortaient pas avait déployé le tapis; Mylady pouvait descendre. Elle
+passa comme un éblouissement, une simple dentelle jetée sur ses épaules
+nues, et monta l’air indifférent et le cœur ravi.
+
+De tous les côtés arrivaient devant le vieux Saint-James, à façade terne
+et triste, les carrosses magnifiques, les livrées éblouissantes. Les
+salles se remplissaient, et toutes les couleurs du prisme, toutes les
+pierreries de Golconde semblaient s’être donné rendez-vous là. Dans le
+jour assombri des grandes salles, les couleurs éclataient quand même,
+tant leur intensité brillante défiait même cette lumière fade d’une
+journée voilée.
+
+Lady Howber était étincelante. Sa jupe de soie brochée, du vert le plus
+pâle, était entièrement couverte de vieille dentelle de Bruges; sur
+cette dentelle, à la hauteur de chaque volant, une grosse plume crevette
+formant l’attache d’une branche de corail rose qui servait de soutien à
+de magnifiques roses jaunes naturelles. Le corsage, décolleté bien bas,
+selon la vieille tradition, avait une berthe de dentelle couverte de
+roses, au milieu desquelles étincelaient les diamants; le manteau de
+cour, également vert pâle, partait des épaules comme un manteau de
+reine. Chaque fleur brochée sur l’étoffe était rebrodée à la main en or
+fin; la doublure de satin crevette était également brodée d’or; sur
+l’épaule tombante s’attachait une touffe de plumes, et de ces plumes
+partait une guirlande de roses naturelles, allant d’un côté jusqu’au bas
+de la traîne.
+
+Sur sa tête, coiffée serrée, un oiseau de pierreries ouvrait ses ailes
+au-dessus des frisons du front; les plumes blanches d’étiquette
+s’écrasaient du côté droit, et un voile de gaze d’or retombait sur les
+épaules; autour du cou, une sorte de ruche, dentelle et velours,
+soutenait les diamants, et, entre les mains gantées de suède couleur
+chair brodé, jusqu’à la saignée, de roses, elle tenait un bouquet
+immense également de roses choisies.
+
+Les souliers de peau de Suède, de même nuance que les gants et également
+brodés, se décolletaient sur un bas de soie vert pâle à petites étoiles
+d’or. Lady Howber sentait que personne ne l’écrasait! On l’enviait, et
+l’on se rappelait à temps que Sir Julian était bien vieux pour elle.
+
+Une à une, toutes les femmes, les vieilles, les jeunes, celles qui en
+étaient à leur trentième drawing-room, les débutantes qui en étaient à
+leur premier, passaient en la Présence, baisaient la main, faisaient
+leur révérence aisée, gauche ou guindée, et se retiraient.
+
+Tout à coup un bruit courut, et parmi celles dont le tour n’était pas
+encore venu, il y eut un vif émoi: Sa Majesté avait remarqué et
+vertement blâmé les gants de couleur au dernier drawing-room, et un
+chambellan prenait, en ce moment-là, les noms de celles qui en
+portaient!...
+
+Des joues se colorèrent, d’autres pâlirent. Passer en la Présence en
+méritant une censure, être remarquée pour une infraction à l’étiquette,
+quelle humiliation! En une seconde, de bouche en bouche coururent les
+supplications aux heureuses qui, correctement gantées de hauts gants
+blancs, avaient déjà salué leur souveraine. De belles mains se
+dégantèrent à la hâte. Lady Howber, consciente que ses gants à elle
+devaient attirer particulièrement l’attention, sachant, de plus, son
+bouquet de la taille exagérée qui, disait-on, déplaisait aussi à la
+Reine, arracha ses gants brodés de roses, les roula, les jeta dans un
+coin, enfila les gants blancs qu’on lui prêtait, et qui étaient trop
+grands, mais cela importait peu; son cœur battait encore quand les pages
+déployèrent sa traîne... Elle s’inclina avec un profond respect, et il
+lui sembla précisément que Sa Majesté regardait ses mains!!!
+
+
+V
+
+Le Drawing-Room est fini; il avait été interminable par suite du nombre
+de présentations;--l’agitation que cette petite émeute avait causée se
+manifesta tout haut: les mal notées sont au désespoir; les autres s’en
+vont louant la sévérité royale qui allait enfin faire respecter
+l’étiquette. Dans tous les «teas» où les belles ladies se dispersent
+pour faire admirer leurs toilettes, il n’est question que de cela.
+
+Lady Howber, toute frémissante encore de compliments, arrivait chez sa
+grand’mère. Lady Towerbay, entourée d’une élite élégante, nageait dans
+une douce satisfaction. Comme elle faisait toujours bien les choses,
+elle s’était procuré deux de ses arrière-petits-fils (les plus jolis).
+Vêtus de pourpoints satin gris à crevés loutre, ils étaient là pour
+faire le service de pages et étaler les traînes. Quand Lady Howber
+entra, ce ne furent qu’exclamations; tous les intimes qui étaient
+présents tournaient autour d’elle, l’admiraient, la contemplaient.
+
+Elle avait aperçu Johnnie près de la vieille douairière et lui sourit;
+mais, au moment où elle se retournait pour lui dire un mot, il avait
+disparu... Elle le crut en bas, où se servaient les rafraîchissements,
+et, comme elle n’aimait point se gêner ni attendre, le demanda:
+
+--Où est donc Johnnie Vere?
+
+On le chercha inutilement.
+
+--Mais il était là à l’instant, «dear», répondit tout de suite Lady
+Towerbay, qui se tenait debout, charmée, et jamais blasée sur ce
+spectacle délicieux d’une de ses filles ou petites-filles toute couverte
+de diamants, et continuant de lorgner Lady Howber avec soin et de
+l’admirer en détail:
+
+--Tout est admirable, disait la vieille lady; ce corail, «dear», est
+tout ce que j’ai vu de plus nouveau...
+
+Puis, s’arrêtant dans ses approbations:
+
+--Mais comme vos gants vont mal, Winifred!
+
+Ses gants! Elle les avait oubliés pendant une minute. Et Johnnie, ce
+fou, qui était parti!
+
+--Mes gants! Mais ce ne sont pas mes gants!
+
+Et elle les ôtait avec colère.
+
+Au même moment, deux autres figurantes du Drawing-Room faisaient leur
+apparition. L’histoire des gants fut contée, confirmée, commentée,
+pendant que les blondins à pourpoint étalaient les traînes. Lady
+Towerbay, absolument dans son élément, rayonnait. C’étaient là les
+bonnes heures de sa vie; elle ne pouvait se lasser d’admirer,
+ruisselante de diamants, la triomphante Lady Howber!
+
+Mais la triomphante Lady Howber, rejetant son manteau, s’était assise,
+et, la mine boudeuse, acceptait l’assiette qu’on lui présentait.
+
+--Vous êtes fatiguée, «dear»? demanda Lady Towerbay.
+
+--Non!... oui!... je crois que je suis fatiguée!...
+
+Comme d’autres traînes venaient se faire admirer, Lady Howber dit
+qu’elle s’en allait. Elle dînait en ville d’abord.
+
+--Merci, ma «dearest», d’être venue, disait Lady Towerbay; dites à ce
+cher Julian que je vous ai trouvée splendide. Je pense que je vous
+reverrai ce soir chez Lady Charlotte.
+
+Et, dûment escortée, Lady Howber remonta dans sa voiture. Les deux
+valets de pied s’élancèrent d’un bond simultané, et l’équipage roula,
+suivi des yeux avec attendrissement par l’excellente douairière.
+
+
+VI
+
+Lady Howber était énervée, mais elle n’attachait pas trop d’importance à
+la chose. Johnnie lui reviendrait le lendemain plus amoureux que jamais,
+car elle savait que les hommes les plus épris le sont en proportion des
+convoitises excitées par la femme aimée, et elle avait conscience de sa
+valeur. Sans doute Johnnie serait chez Lady Charlotte, et une valse
+remettrait tout. Elle se laissa donc habiller sans mauvaise humeur, et,
+toute en dentelle blanche, un bouquet de lilas sans feuilles à la main,
+elle partit avec son mari, dîna extrêmement bien, et à onze heures et
+demie, toute restaurée, arriva au bal de Lady Charlotte. L’orchestre
+hongrois jouait, et l’excellente musique donnait un entrain endiablé aux
+danses. Décor superbe: une tenture de soie abricot sur les murs, des
+fleurs blanches à profusion, et dans un petit salon au fond, où se
+prenait le thé, un immense bloc de glace. Partout une atmosphère
+parfumée de fleurs à griser.
+
+Lady Howber commençait à s’impatienter de ne pas voir Johnnie, quand,
+revenant de prendre une tasse de thé, elle se trouva nez à nez avec lui.
+
+Johnnie n’était pas seul; à son bras, il avait la jolie Ethel Archback;
+celle-ci avait en main un splendide bouquet, et, se jetant presque au
+cou de Lady Howber:
+
+--Vous savez, nous sommes engagés! Et, rayonnante d’orgueil, elle levait
+les yeux vers son Johnnie, qui était assez content de lui-même à ce
+moment-là!
+
+--Vraiment, dit lentement Lady Howber, _how delightful!_ Et, s’adressant
+à Johnnie, pendant que la petite fiancée écoutait, surprise, elle lui
+conta comment elle avait dû changer ses gants au Drawing-Room.
+
+Puisque la bêtise était faite, Johnnie Vere s’est résigné à épouser;
+après tout, on se retrouve dans la vie.
+
+Surtout quand on se cherche!
+
+
+
+
+LE STROPHION
+
+
+I
+
+On déjeune à neuf heures à Belfry-Hall. Le grave et exact Sir James
+Pomeroy est invariablement le premier à table; à cette heure-là, il est
+levé depuis longtemps et a déjà fait une longue séance dans sa
+bibliothèque. Lady Pomeroy arrive pendant le premier quart d’heure
+suivant, et les autres convives selon leur paresse.
+
+Sir James Pomeroy, bel homme, très-grave, très-sérieux, très-studieux,
+du mauvais côté de la cinquantaine, est l’indulgent mari d’une femme de
+vingt ans sa cadette, très-bonne et gentille personne, aimant fort son
+mari, le craignant un peu et le respectant beaucoup. Ils ne s’accordent
+pas sur tout, notamment sur l’importance d’arriver exactement au
+déjeuner au coup de neuf heures; mais le ménage n’en marche pas moins
+d’un pas égal, dans une route que rend facile la possession d’une
+infinité de choses qui contribuent fortement à l’agrément de
+l’existence.
+
+Le «breakfast-room», à Belfry-Hall, est une pièce charmante, égayée par
+le soleil du matin, et la table, pas trop grande, est couverte
+d’argenterie et de fleurs.
+
+Le moment du déjeuner est aussi celui du courrier, et l’on s’y
+communique les nouvelles.
+
+Un matin, Sir James venait de se servir une cuisse de poulet en «devil»,
+quand Lady Pomeroy, habillée d’un lainage sombre et couverte de bijoux,
+bagues, magnifique broche de fantaisie, et diamants aux oreilles, fit
+son apparition, suivie de ses deux petits chiens, Mars et Vénus. Elle
+s’assit tout de suite, et, tout en soulevant les couverts d’argent des
+petits réchauds ronds à sa portée:
+
+--Oh! James, vous êtes encore seul à table, ce matin?
+
+--Oui, ma chère, tout le monde dort, je crois.
+
+--Il est seulement le quart.
+
+Et au domestique qui lui demandait à voix basse:
+
+--Thé?... café?... chocolat?...
+
+--Café, je vous prie.
+
+Puis tournant la tête vers le dressoir où, sur une nappe blanche,
+étaient rangées les viandes froides:
+
+--Du bœuf froid, s’il vous plaît.
+
+Mystérieusement et silencieusement, les trois domestiques s’occupèrent à
+accomplir la tâche difficile de couper des tranches fines comme des
+pains à cacheter, et à les faire passer sur l’assiette de Mylady.
+
+Elle tenait sous sa main droite trois ou quatre lettres, et en décacheta
+une pendant qu’on la servait. Après avoir parcouru les premières lignes:
+
+--Ah! James, Dodo arrive aujourd’hui!
+
+--Vraiment, j’en suis charmé.
+
+--Mais avez-vous lu sa dernière lettre dans le _Télégraphe_?
+
+--Certainement non..., darling. Comment pouvez-vous supposer que je
+m’occupe de pareilles billevesées? Qu’est-ce que vous avez là à
+gauche?...
+
+--Du ris de veau... en voulez-vous?... Vraiment, vous n’avez pas lu une
+seule de ses lettres?
+
+--Pas une seule!
+
+--Comment ferez-vous pour lui en parler?
+
+--Je ne lui en parlerai pas!
+
+--Oh! James, vous êtes sévère pour Dodo. Vous savez qu’on dit ses
+lettres merveilleuses d’éloquence et d’érudition, d’érudition surtout!
+
+--Soit!... Mais, ma chère, tout ce que je puis faire, c’est de respecter
+sa folie. Vous ne me demandez pas de la partager, je suppose?...
+
+--Sa folie!... mais elle soutient une cause si juste, si difficile, si
+intéressante...
+
+Le grave Sir James n’eut pas la peine de répondre, car la porte
+s’ouvrit, et la brillante Mrs Hobart-Moray fit son entrée, suivie de son
+mari. Derrière eux marchait Reginald Pomeroy, le frère cadet,
+très-cadet, de Sir James...
+
+--Oh! bonjour, tout le monde, dit Mrs Hobart-Moray... Sir James, vous
+êtes horriblement exact... Darling Maud (Maud est le petit nom de Lady
+Pomeroy), comme vous avez bonne mine... Mars, Vénus, mes bons chiens,
+comment allez-vous? Là... là... Chocolat, je vous prie.
+
+Et comme Sir James soulevait les réchauds placés dans son voisinage,
+pour en faire voir le contenu à madame Hobart-Moray:
+
+--Merci, Sir James, oui, ces petites côtelettes.
+
+Et frottant ses mains blanches l’une contre l’autre:
+
+--Quel temps charmant!
+
+Elle jouissait du beau temps, madame Hobart-Moray, comme de tout ce qui
+est bon sous le ciel.
+
+Dès qu’elle la vit occupée à faire les honneurs à son déjeuner, Lady
+Pomeroy se hâta de communiquer sa nouvelle.
+
+--Charlotte, je viens de recevoir une lettre de Dodo; elle arrive ce
+soir.
+
+--Darling Dodo! répond Mrs Hobart-Moray en se beurrant avec raffinement
+une tartine de pain bis.
+
+--Oui, mais est-ce que vous avez lu sa dernière lettre?
+
+--Moi?... Non... Je ne crois pas... Et s’adressant à son mari: Ralph,
+est-ce que vous vous rappelez si j’ai lu la dernière lettre de Lady
+Dorothéa?
+
+Ralph se déclara incapable de renseigner sa chère femme.
+
+--Supposez que vous l’avez lue, alors, dit Reginald Pomeroy, et que vous
+l’avez oubliée.
+
+--Oh! Reginald, vous êtes ridicule. Dodo mérite toute votre sympathie,
+elle est dévouée à une cause sérieuse.
+
+--Elle s’est déjà dévouée à cent causes, répond irrévérencieusement
+Reginald. L’année passée, c’était un roi sauvage; est-ce qu’elle a une
+reine sauvage, cette année, Maud?
+
+--Reginald, vous savez très-bien qu’elle est la présidente de la Ligue
+pour la réforme de l’habillement des femmes, pour l’habillement
+«rationnel» et «hygiénique».
+
+--Ce qui serait rationnel, dit sentencieusement sir James, ce serait
+qu’elle s’habillât comme tout le monde.
+
+--Mais, James, notre costume est horriblement incommode; vous en parlez
+à votre aise avec vos knickerbockers!
+
+--Est-ce que vous voulez porter des knickerbockers, Maud? dit Reginald.
+
+Et comme à cette irrévérencieuse supposition, Sir James fronçait le
+sourcil:
+
+--Mais, dit madame Hobart-Moray, vous savez bien que le «_Dual
+Garment_», ou la jupe divisée, ou tout ce que vous voudrez, qui a la
+forme d’un pantalon, est, pour les femmes, le vêtement de l’avenir.
+
+--Eh bien, là, vrai, dit Reginald avec une gravité feinte, je trouve
+cela choquant; heureusement que Dodo est charmante dans n’importe quel
+costume!
+
+Ici, Sir James qui est un scrupuleux observateur des convenances, rompit
+l’entretien en adressant à M. Hobart-Moray quelques réflexions sur la
+politique du jour. Mais comme quelques minutes après son déjeuner fini,
+il prend ses lettres et s’en va, Reginald se hâte de demander à madame
+Hobart-Moray pourquoi elle ne s’habille pas d’une façon rationnelle.
+
+--Parce que Ralph ne veut pas.
+
+--Oh! nous savons que c’est un tyran! Montez-vous à cheval, Moray, ce
+matin?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, alors venez avec moi: j’ai promis à James d’aller voir un
+cheval à X..., vous me donnerez votre avis.
+
+Le déjeuner terminé, ces messieurs vont droit du «breakfast room» à
+l’écurie, tandis que Lady Pomeroy et Mrs Hobart-Moray sortent, en
+flânant, lire leurs lettres, sur le tapis vert qui s’étend devant la
+maison.
+
+Le parc est dans toute sa beauté, vert, profond et vaste: à gauche, on
+aperçoit les charmilles qui entourent le parterre de fleurs, dessiné à
+la française, et rempli de belles statues. Belfry-Hall est une vieille
+maison en pierres grises, avec d’innombrables fenêtres placées
+irrégulièrement; une tour carrée couverte de lierre dans un coin; un
+rez-de-chaussée superbement élevé, et s’ouvrant partout sur une vaste
+allée sablée et un tapis vert formant une terrasse, fermée par une
+balustrade de pierre sur laquelle, de loin en loin, se tiennent des
+paons; et, de distance en distance, des vases de marbre remplis de
+géraniums rouges et d’héliotrope odoriférant.
+
+A l’intérieur, tout est solide, luxueux et vieux genre. Sir James aime
+sa maison telle quelle, avec ses tableaux de maître et ses draperies de
+perse luisante, avec son argenterie massive et sa salle à manger
+d’acajou épais. Rien n’a été changé aux bustes d’hommes d’État d’un
+autre temps, ni aux portraits de famille. Sir James a horreur des
+innovations et de ce qu’il appelle le décor à la moderne. Lady Pomeroy
+n’y peut sacrifier qu’en accordant de la façon la plus artistique
+possible ses fleurs et ses porcelaines. Pour cela et pour l’arrangement
+du couvert, Sir James lui laisse toute liberté. Ce qu’il demande avant
+tout, c’est l’ordre, c’est la régularité, c’est une étiquette digne,
+immuablement réglée dans toutes les circonstances de la vie. Mylady peut
+inviter ses amis et passer son temps à sa guise, pourvu que ces
+conditions soient observées et que Sir James ait la paix qu’il lui faut,
+pour passer des heures dans sa bibliothèque; c’est un latiniste enragé,
+et il prépare depuis des années une bonne traduction de Cicéron; ce qui
+ne l’empêche pas de représenter très-assidûment son comté au Parlement.
+Les amies de Lady Pomeroy le trouvent un peu ennuyeux; mais on est
+extrêmement bien à Belfry-Hall, elles ne le lui montrent pas.
+
+
+II
+
+Ce jour-là même, vers six heures, comme l’avait annoncé Lady Pomeroy,
+Dodo, c’est-à-dire Lady Dorothéa Freehold, fit son apparition à
+Belfry-Hall, et quelques minutes après huit heures se trouvait dans le
+grand salon, recevant les politesses de Sir James et les amabilités de
+tout le monde.
+
+C’est une belle personne que Lady Dodo, grande, les cheveux de ce bel
+«auburn» franc qui reflète chaque étincelle de lumière; des traits bien
+anglais, petits, réguliers, doux, un ovale un peu allongé, un cou long,
+des épaules tombantes, à peine de gorge très-basse, des hanches
+étroites, et la roideur et la souplesse d’un roseau. Elle marche avec
+aplomb et hardiesse, parlant avec assurance, et aussi peu gênée que si
+sa mise n’eût pas été singulière. C’est une personne d’avant-garde que
+Lady Dodo: elle est fermement persuadée que l’édifice social ne peut
+rester debout que si chacun apporte en tribut son intelligence, son zèle
+ou même sa bêtise. Elle est partie de ce principe, et convaincue de
+l’égalité de la femme et de l’homme, elle est résolue à aider ses sœurs,
+moins entreprenantes, à conquérir leur rang.
+
+Pour cela il faut d’abord agir, et pour agir, il faut être vêtue d’une
+façon rationnelle. La plus grande supériorité de l’homme sur la femme,
+c’est le pantalon. Eh bien! la femme le conquerra, ce bienheureux
+pantalon, elle en fera sa chose, et alors on verra ses enjambées!... Et
+la conquête est faite! Lady Dodo la porte au grand jour, cette «divided
+skirt» (jupe divisée), sorte de pantalon turc, large et bouffant,
+recouvert de quelque chose qui n’est pas une jupe. Cela est absolument
+incompréhensible aux profanes; seulement quand Lady Dodo avance son
+pied, et elle remue ses jambes avec l’aisance de quelqu’un que les jupes
+n’entravent pas, on aperçoit une espèce de ruche au-dessus de la
+cheville; cette ruche est le volant du «dual garment» et est supposée
+répondre à toutes les pudeurs!
+
+Quant au corset, cet instrument de torture, cause de toutes les maladies
+connues et inconnues, il est ignominieusement rejeté par elle; elle est
+occupée à lui chercher un remplaçant, les bretelles ne répondant pas à
+toutes les nécessités. La chemise, vêtement incommode et superflu, elle
+l’a reléguée aux vieilleries, et porte à la place un maillot de soie,
+une «combination» comme la Ligue nomme cela, bien plus adhérent et plus
+chaud. Ainsi débarrassée de ses lisières, la femme peut relever la tête
+et s’affranchir de son esclavage séculaire.
+
+C’est à cette cause que la charmante Lady Dodo s’est consacrée corps et
+âme; ayant épousé un imbécile dont l’unique mérite consiste à être le
+fils aîné d’un marquis, elle a senti de bonne heure la nécessité de
+tromper sa faim et s’est jetée tête basse dans le prosélytisme, y allant
+de sa plume, de son argent, de sa personne. Ardente et sincèrement
+persuadée, du reste, que dès qu’elle s’occupe d’une chose, cette chose
+doit être excellente, n’ayant absolument rien de la violette; aimant
+beaucoup au contraire le bruit et la lumière, elle se trouve à l’aise
+d’être en vedette, et y réussit parfaitement, son nom étant connu d’un
+bout à l’autre de l’Angleterre.
+
+Lord Freehold était d’ailleurs en admiration devant sa femme et ne se
+permettait jamais de discuter une seule de ses idées; il était ébloui
+par sa facilité à écrire, par sa facilité à parler; il approuvait
+toujours, et elle avait assez d’esprit pour apprécier un mari de cette
+pâte et en faire ce qu’elle voulait, tout en le rendant parfaitement
+heureux.
+
+Elle s’était d’abord contentée de mener grand bruit pour la répudiation
+des étoffes étrangères; mais comme le patriotisme le plus pur trouvait
+difficile d’avaler, à aussi haute dose, le mohair, la popeline et
+l’alpaga, elle avait laissé là cette cause (fort belle assurément) et
+s’était absorbée dans celle qui, en réformant le costume des femmes
+anglaises, devait réformer les générations à venir et le monde.
+Elle-même se savait un très-bel échantillon de son sexe, et se portant
+toujours à merveille, assurait le devoir à sa manière rationnelle de se
+vêtir. Ses effets étaient pesés avec autant de soin que si une once de
+plus eût dû l’écraser.
+
+Au résumé, moins active que brouillonne, moins habile que rusée:
+indifférente au but à atteindre, pour peu qu’il fût clair et facile,
+elle aimait surtout les chemins de traverse, qu’elle eût elle-même semés
+de complications et de difficultés, pour avoir le plaisir de les
+vaincre. Quoi qu’il en fût, calculant tout, ne faisant jamais une
+démarche au hasard, en venant passer quelques jours à Belfry-Hall, Lady
+Dorothéa avait certainement un but.
+
+Telle qu’elle était, cette agitée faisait un peu peur au correct Sir
+James; mais comme il était l’hôte le plus courtois, il l’avait à peine
+fait asseoir à sa droite, qu’il la remerciait en termes mesurés de
+l’honneur qu’elle faisait à Lady Pomeroy en venant à Belfry-Hall.
+
+--Mon cher Sir James, répondit Lady Dodo avec un sourire délicieux, je
+suis enchantée d’être venue; j’aurais été horriblement désappointée si
+Maud ne m’avait pas invitée; Belfry-Hall est mon idéal!
+
+
+III
+
+Outre les maîtres de la maison, Mrs Hobart-Moray, son mari et Reginald
+Pomeroy, dînaient ce soir-là à Belfry-Hall cinq ou six voisins, dont
+deux dames âgées et un vieux bonhomme, vétérinaire de son emploi, mais
+extrêmement choyé et ménagé par tout ce grand monde, à cause de son
+influence prépondérante dans les élections. On le nommait Foley.
+
+Lady Dorothéa parut prendre à tâche d’être charmante et d’influencer
+favorablement son auditoire. Tenant à se montrer originale en tout, elle
+déclara trouver le vieux Foley très «funny», et elle l’interpella
+plusieurs fois pendant le dîner de sa voix harmonieuse, levant un peu
+son verre et le regardant à travers la table.
+
+--Monsieur Foley! fit-elle.
+
+--Mylady!... Et avec respect, ravi, le vieux vétérinaire porta chaque
+fois le verre à ses lèvres.
+
+Sir James suivait des yeux Lady Dorothéa, et ne put voir un aussi
+aimable procédé sans rendre justice à son bon sens momentané. Aussi lui
+dit-il tout à coup:
+
+--Lady Dorothéa, je veux vous intéresser à mon élection.
+
+--Sir James, intéressez-moi, je vous en conjure; mais je suis sûre que
+votre élection se fait toute seule.
+
+--Pardonnez-moi, Lady Dorothéa.
+
+Et Sir James se mit à faire lentement un exposé de la situation
+politique du comté. Lady Dodo avait pris l’habitude d’être pratique,
+elle l’écouta complaisamment, si long qu’il en eût à dire, et résuma la
+question:
+
+--Cela doit vous coûter horriblement cher, Sir James?
+
+Sir James avoua que les frais étaient considérables.
+
+Quand les dames passèrent au salon, Sir James s’était presque décidément
+promis de lire une des lettres de Lady Dorothéa. Elle avait plus de sens
+qu’il n’avait pensé, et elle paraissait avoir supérieurement compris où
+étaient ses difficultés.
+
+Lady Pomeroy, marchant la dernière, suivit ses invitées dans le salon,
+pièce immense très-éclairée et embaumée par une quantité de roses
+coupées. Lady Dodo se mit immédiatement à en prendre plusieurs, qu’elle
+ajusta sur le devant flottant de la blouse de soie jaune qui lui servait
+de corsage. Les dames se plaignaient de la chaleur, et Mrs Hobart-Moray
+s’éventait avec rage; il est vrai que sa robe de surah fraise écrasée,
+extrêmement garnie de dentelles blanches, avait un corsage des plus
+ajustés. Elle allait vers les fenêtres ouvertes, derrière les volets
+fermés, essayant de respirer la fraîcheur. Lady Dodo, au contraire,
+s’était assise au beau milieu du salon, l’image du parfait bien-être.
+
+--Charlotte, ma chère, venez donc près de moi.
+
+Mrs Hobart-Moray arriva en pressant le revers de sa main blanche sur ses
+joues brûlantes.
+
+--Quel ennui d’avoir chaud!
+
+--Ma chère, vous n’avez pas chaud, c’est votre corset; comment peut-on
+digérer ou se bien porter avec un corset?
+
+--Ma chère Dorothéa, on a toujours porté des corsets.
+
+Lady Dodo n’aimait pas prêcher une seule personne à la fois; elle
+interpella Lady Pomeroy, qui faisait les honneurs à ses voisines.
+
+--Lady Pomeroy?
+
+--Oui, chère.
+
+--Est-ce que vous avez chaud? est-ce que vous étouffez un peu?
+
+--Non, pas trop.
+
+Une des deux dames âgées, Mrs Wyndham, puissante personne toujours prête
+à éclater, se hâta de placer son mot:
+
+--Lady Dorothéa, si vous cherchez quelqu’un qui ait chaud, j’ai une
+véritable suffocation. Certainement, chère Lady Pomeroy, la salle à
+manger est admirablement ventilée; eh bien, à dîner, je souffrais d’une
+façon pénible, je souffre toujours de la chaleur.
+
+--Mistress Windham, vous souffrez de votre corset.
+
+--Lady Dorothéa?...
+
+--Ma chère Mistress Windham, de pas autre chose, et voici Mrs
+Hobart-Moray et Lady Pomeroy qui ne sont pas beaucoup mieux. Vous êtes
+écrasées, accablées. Je vous admire, vous êtes héroïques: je me demande,
+Maud, ce que votre robe peut peser. Quelque chose d’effrayant.
+
+--Oh! Dorothéa, quelle idée!
+
+--Ce costume--votre costume, Mistress Wyndham--est absolument contraire
+à n’importe quelle idée rationnelle. Vous seriez une tout autre femme,
+mieux portante, de meilleure humeur, plus heureuse par conséquent, si
+vous étiez débarrassée de tout ce superflu, si vous aviez la liberté que
+j’ai, moi...
+
+Et elle remua victorieusement les jambes et se leva.
+
+Avec une personne du rang de Lady Dorothéa Freehold, on discute; aussi
+Mrs Windham répondit-elle d’une voix un peu timide:
+
+--Sans doute... peut-être... mais il me serait tout à fait impossible,
+je vous assure, tout à fait impossible de me passer de corset. Et toutes
+les femmes en sont là.
+
+Lady Dorothéa demeura un instant sans répondre, puis gravement:
+
+--Oui! dit-elle, là est la grande difficulté!... mais soyez tranquilles,
+nous trouverons quelque chose, Mistress Windham, quelque chose d’aussi
+utile que le corset, et qui ne sera pas un instrument de torture.
+
+--Mais que sera-ce, Lady Dorothéa?
+
+--Puisque vous vous intéressez à cette question, Mistress Windham, je
+vous enverrai mes articles. Sachez que pour le corset, nous préparons un
+modèle, approuvé par les artistes et par les docteurs. Oui, ma chère
+Charlotte, votre fine taille est une simple difformité; vous seriez à
+plaindre, pauvre chère, si naturellement vous étiez ainsi. Vous pouvez
+rire, je suis décidée à vous convaincre.
+
+--Il faut convaincre Ralph d’abord.
+
+--C’est ce que je ferai.
+
+Quand les hommes vinrent les rejoindre, Lady Pomeroy fut assez surprise
+d’entendre Lady Dodo proposer un whist à Sir James.
+
+--Et nous prendrons M. Foley, ajouta-t-elle gracieusement.
+
+La partie fut des plus sérieuses, et Lady Dodo une excellente
+partenaire. Quand elle et Sir James eurent gagné plusieurs rubbers, elle
+lui dit:
+
+--Toujours dans vos études, sir James? Comment se porte Cicéron?
+
+Ce soir-là, dans le tête-à-tête de la chambre nuptiale, Sir James confia
+à sa femme que son opinion sur Lady Dodo se modifiait.
+
+
+IV
+
+Quelques jours se passèrent occupés par les parties accoutumées de
+«lawn-tennis», de «boating», promenades à cheval et en voiture. Partout
+et à tout, Lady Dodo se trouvait au premier plan, forte à la fatigue,
+hardie à la marche, patiente contre les petits contre-temps. Tout le
+«Country side» était déjà en émoi au sujet de la réforme sur
+l’habillement. L’élément jeune surtout grillait de suivre une route
+nouvelle. Tout aurait été pour le mieux, et l’excellente Lady Pomeroy on
+ne peut plus satisfaite des succès de sa chère Dodo, si, à son grand
+étonnement, elle ne s’était aperçue, malgré la volonté de ne pas en
+croire ses yeux, que Lady Dorothéa était en galanterie réglée avec le
+grave Sir James et réservait pour lui ses grâces les plus séductrices.
+C’était sans cesse: «Où est Sir James?» «Pourquoi Sir James n’est-il pas
+avec nous?» Et tant d’amabilité n’était pas perdue!... Avec un certain
+embarras, Sir James avait demandé à sa femme de lui prêter à lire le
+dernier article de Lady Dorothéa.
+
+--Mais cette question vous ennuie, James, avait répondu Lady Pomeroy.
+
+--Lady Dorothéa me l’a demandé, et je lui ai promis de lire cet article;
+la question me paraît en effet plus sérieuse qu’elle ne m’avait semblé
+tout d’abord.
+
+Lady Pomeroy, qui avait la faiblesse traditionnelle à son sexe, ne
+répliqua pas, donna la revue où se trouvait l’article, et se sentit fort
+triste.
+
+Une après-midi, comme elle entrait toute songeuse dans le hall, elle y
+trouva Reginald, son beau-frère, s’amusant tout seul à faire rouler les
+billes sur le billard.
+
+--Maud, venez-vous jouer?
+
+--Non, Reginald, merci; j’ai mal à la tête.
+
+--Bêtise, cela vous fera du bien! venez donc!
+
+--Je vous assure que j’ai besoin de prendre l’air.
+
+Reginald leva les yeux, et la figure attristée de sa belle-sœur le
+frappa.
+
+--Tiens! tiens! Qu’est-ce qui va de travers?
+
+La pauvre Lady Pomeroy mourait d’envie de faire des confidences;
+Reginald le vit bien et continua:
+
+--Ce n’est pas James qui vous contrarie, Maud?
+
+Elle ne répondit pas.
+
+--Ce n’est pas... Dodo?
+
+--Oh! Reginald!
+
+Et elle le regarda d’un air navré...
+
+--Mais c’est tout à fait ridicule! Il est certain qu’elle veut tourner
+la tête à James; mais c’est un caprice, une bêtise, une fantaisie qui ne
+durera pas huit jours... Qu’est-ce que Dodo ferait de James, je vous le
+demande?... Il y a là-dessous quelque chose d’inexplicable, c’est vrai,
+mais soyez une petite femme raisonnable, ne vous tourmentez pas; je me
+charge d’éclaircir tout cela.
+
+Lady Pomeroy fit semblant de se laisser persuader, mais confirmée plutôt
+dans ses soupçons par ce quelque chose d’inexplicable dont venait de
+parler son beau-frère, sitôt qu’il l’eut quittée, elle résolut d’en
+avoir le cœur net. Elle alla droit au «study» de Sir James.
+
+Le study de Sir James faisait partie d’un petit appartement intime qui
+occupait la tour carrée, et qui était séparé du reste des appartements
+par plusieurs antichambres et un escalier intérieur; personne ne
+songeait jamais à envahir cette retraite, et Sir James pouvait à son
+aise y poursuivre ses chères études. Comme toute cette partie de la
+maison est plongée dans un silence profond, Lady Pomeroy, en approchant
+de la porte, fut surprise d’entendre ce qui lui parut un bruit de voix
+dans le study de Sir James: d’abord elle pensa que le régisseur était
+là; mais prêtant l’oreille une seconde, elle reconnut une voix de femme,
+et cette voix était celle de Lady Dodo... Elle eut honte d’écouter, mais
+elle écouta cependant. C’étaient des: «Dear Sir James!...» «Comme vous
+êtes bon!!!... Et vous serez discret, n’est-ce pas?...»
+
+La pauvre Lady Pomeroy en eut assez... Elle partit beaucoup plus vite
+qu’elle n’était venue, et alla se réfugier dans sa chambre.
+
+Sir James, si sévère, si réservé!... A son âge!... et Dodo en qui elle
+avait tant, tant de confiance! Oh! elle le divorcerait... elle ferait un
+scandale, l’affreuse Dodo serait perdue!!!...
+
+
+V
+
+A dîner ce jour-là, la satisfaction de Sir James et de Lady Dodo fut
+visible. Deux ou trois fois, ils se parlèrent à voix basse, et le visage
+gourmé de Sir James trahissait un orgueil satisfait. Reginald les
+regardait avec étonnement, puis ses yeux allaient de Lady Dorothéa à sa
+belle-sœur. Celle-ci répondait à sa question muette et semblait dire:
+
+--Voyez-les!...
+
+Le dîner n’en suivit pas moins son cours solennel; on se leva comme de
+coutume; le café et le thé parurent à leurs heures, et Lady Dodo se
+consacra au whist de Sir James...
+
+La partie terminée, comme Lady Dorothéa se levait de sa chaise,
+Reginald, qui l’observait, vit tomber une lettre à terre. Il mit le pied
+dessus avant qu’elle pût tourner la tête, et saisissant son moment,
+glissa la lettre dans sa poche. Chacun prit son bougeoir, et l’on se dit
+bonsoir avec une aménité parfaite.
+
+Sitôt seul, sans s’occuper de l’indiscrétion qu’il commettait et se
+réservant d’agir avec prudence, Reginald ouvrit la lettre; l’écriture de
+son frère lui avait sauté aux yeux; voici ce qu’il lut:
+
+ «Dear Lady Dorothéa,
+
+ «Vous avez fait appel à mon humble science, et je puis vous donner les
+ détails que vous désirez: voici le résumé de mes recherches sur le
+ «strophion», ceinture qui remplaçait le corset pour les dames
+ romaines...»
+
+Ici, Reginald s’arrêta. Suivaient quatre pages serrées de citations
+traduites du latin... il alla à la fin.
+
+ «Pour vous, chère Lady Dorothéa, j’ai été trop heureux de feuilleter
+ mes vieux volumes, comme je serai toujours heureux de faire tout en
+ mon pouvoir, pour plaire à une femme qui est le charme même et la
+ grâce en personne, etc., etc.»
+
+Rien dans cette lettre, sauf la formule un peu ampoulée de la fin,
+exigée d’ailleurs par la plus simple politesse, rien ne dénotait une
+autre préoccupation que celle d’un savant enchanté d’avoir à placer des
+documents.
+
+Aussi, la lecture terminée, Reginald de s’écrier:
+
+--Très-correct, mon vieux James!... Voilà donc le but de la visite de
+Lady Dorothéa!... Que c’est bien d’elle!... Pourquoi ne pas demander
+franchement ces renseignements à Sir James... Oui, mais Sir James les
+eût-il donnés sans ces coquetteries?... Et ces coquetteries sont-elles
+restées purement scientifiques?... Au diable!... N’approfondissons
+pas... Cette lettre me donne suffisamment moyen de rassurer ma
+belle-sœur; n’en demandons pas davantage.
+
+Et remettant lettre et enveloppe dans une seconde enveloppe, l’honnête
+Reginald écrivit dessus: «Trouvée par terre», et sonnant son valet, lui
+donna l’ordre de faire remettre immédiatement ce pli à Lady Dorothéa.
+Puis prenant une autre feuille de papier, il écrivit:
+
+ «Dear Maud,
+
+ «Dormez en paix! Lady Dorothéa n’a jamais songé qu’à obtenir de votre
+ mari des documents pour son prochain article; je vous en donnerai la
+ preuve demain.
+
+ «Votre dévoué,
+
+ «REGINALD.»
+
+Et par la même voie, fit remettre cette seconde lettre à la femme de
+chambre de sa belle-sœur.
+
+A déjeuner le lendemain matin, Reginald pouvait à peine regarder son
+frère sans rire, en songeant qu’un homme aussi sérieux avait fait des
+recherches sur le «strophion», ceinture des dames romaines!... Il
+expliqua tout bas à Lady Pomeroy le contenu de la lettre surprise.
+
+Rassurée, celle-ci entendit néanmoins sans chagrin Lady Dorothéa
+annoncer son prochain départ.
+
+--Désolée, mon cher Sir James, mais il le faut! J’ai promis lecture d’un
+nouvel article... Oh! Maud! je vous l’enverrai, quand il sera imprimé;
+ce sera tout à fait nouveau. Vous le communiquerez, je vous prie, à Mrs
+Hobart-Moray et au vieux Foley...
+
+Le sujet de cet article ne serait-il pas le «strophion»? dit Lady
+Pomeroy, sans lever les yeux...
+
+Lady Dodo partit le jour même.
+
+Sir James est plus imposant que jamais!
+
+
+
+
+YACHTING
+
+
+I
+
+M. et madame Alfred Tower sont tout fiers de leur yacht, et il est de
+fait que dans les eaux du Solant, aucun navire de plaisance n’a
+meilleure renommée que le _White Feather_, sorti des chantiers célèbres
+de M. Lowe de Liverpool. C’est une merveille du genre, avec ses flancs
+peints en blanc, son pont immaculé sur lequel on craint même l’empreinte
+d’un talon de femme, ses cordages brillants, ses cuivres étincelants, et
+ses embarcations plus légères et plus élégantes l’une que l’autre.
+L’aménagement intérieur a été exécuté sous la haute direction de madame
+Tower, qui a tout combiné, dessiné, inventé; depuis le fer de cheval
+arabe attaché à la proue en guise de porte-bonheur, jusqu’à
+l’emplacement du moindre placard, tout a été voulu par elle, et elle a
+le plaisir de faire admirer son goût artistique du nord au midi, et de
+l’ouest à l’occident.
+
+C’est surtout pendant la grande semaine des régates de Cowes que le
+_White Feather_ se transforme en un lieu de réception, et que les
+luncheons, les dîners, les sauteries sur le pont amènent à bord la
+troupe d’amis de May Tower; May est éminemment à la mode, surtout depuis
+qu’après dix-huit années consacrées au rôle difficile de beauté à marier
+qui ne se marie pas, elle a enfin mis la main sur Alfred Tower, gentil
+garçon de vingt-quatre ans, fort riche, ce qui a fait passer facilement
+sur la différence d’âge. Du reste, madame Tower se défend admirablement,
+et la légion de ses anciens adorateurs la déclare plus séduisante que
+jamais; aux yeux du timide et amoureux Alfred elle représente une
+divinité; il l’adore, lui obéit en tout, lui laisse carte blanche pour
+ses dépenses, et se contente de parler en maître à ses matelots. Sur le
+pont du _White Feather_, il se transforme; lui qui rougit devant une
+femme, il trouve tout d’un coup la décision et l’aplomb; il est son
+propre capitaine, et connaît aussi bien les grandes routes de la mer que
+Saint-James street et Piccadilly. Le _White Feather_ est un bâtiment
+sérieux, et le récit de ses voyages paraît dans le _Times_; aussi Alfred
+ne veut à bord personne qui puisse être sujet à la peur, au mal de mer,
+à l’impatience; sa femme et son équipage lui suffisent. Madame Tower, à
+toute apparence, partage le goût de son mari, et a acquis dans le
+«struggle for life» le don d’être invulnérable; elle ne craint ni la
+mer, ni le chaud, ni le froid, ni la pipe, ni le cigare, ni quoi que ce
+soit, et elle s’arrangerait pour donner une fête au pôle nord, tant elle
+a de ressources et d’ingéniosité.
+
+Il est certain que par un beau temps, le _White Feather_ est une
+résidence délicieuse; la cabine du pont où l’on va flâner, est meublée
+de divans couverts d’une épaisse soie blanche; les parois sont peintes
+en vert pâle; sur les panneaux se promènent de grands flamants roses; de
+fines nattes servent de stores tamisant la lumière; enfin toutes sortes
+d’installations ingénieuses, pour les livres, pour l’ouvrage, pour les
+fleurs qui abondent toujours comme par miracle.
+
+La chambre à coucher du jeune ménage ne le cède en rien comme élégance;
+les cloisons sont incrustées de nacre et les meubles assortis; les
+rideaux, la courte-pointe sont de vieille guipure doublée de rouge
+vénitien; à côté, un cabinet de toilette avec une baignoire en forme de
+conque marine, est encombré de nécessaires de vermeil, et le plafond et
+les murs entièrement en glaces permettent de se mirer à l’aise.
+
+Le salon contient une bibliothèque de trois cents volumes choisis et
+tous les jeux inventés par l’homme en ses jours d’ennui. Quant au
+personnel, il est au complet: chef, maître d’hôtel, femme de chambre de
+premier choix, et tous garantis inaccessibles aux effets du roulis.
+Quant à l’équipage, tous triés, tous dévoués, tous beaux hommes.
+Lorsqu’on sent que tout cela vous appartient, on embellit, et cette
+douce pensée rend extrêmement agréables à madame Tower les excursions
+fréquentes qu’elle fait à terre, elle y retrouve presque toujours une
+escorte d’anciens amoureux, et elle comprend mieux que jamais à quel
+point l’amour est chose creuse! Elle jette un regard de compassion sur
+son passé sentimental, et la réalité, en yachting-suit et petite
+casquette, lui paraît infiniment préférable.
+
+Un beau matin que le «gig» du _White Feather_ amenait à terre M. et
+madame Tower, cette dernière fut surprise de voir parmi les visages qui
+l’attendaient, un quelqu’un dont la vue la fit légèrement pâlir.
+Cependant elle sauta à terre de fort bonne grâce, et ce fut avec l’air
+le plus calme qu’elle accueillit l’exclamation:
+
+--Nous vous amenons un vieil ami, madame Tower, voilà Elliott, revenu de
+Perse!
+
+Et elle donna une poignée de main à ce vieil ami et le présenta à son
+mari.
+
+Voilà comme les choses tournent! C’est la vie, se disait May Tower en
+regardant celui qui avait été le grand amour de sa jeunesse, il y avait
+longtemps! et tout à coup, en l’entendant parler, cela lui parut
+hier!... Il lui avait fait la cour la plus tendre et la plus assidue;
+pour lui, elle avait volontiers éloigné tous les fils aînés, préférant
+mille fois Ralph Elliott pauvre, à qui que ce fût archiriche! Les mois
+et les semaines s’écoulaient délicieusement, elle, attendant toujours
+qu’il parlât; enfin, après deux jours passés à Newmarket sous le même
+toit, alors que tout le monde regardait le mariage comme fait, il était
+parti, sans un mot, sans une explication! On apprenait plus tard qu’il
+voyageait en Orient. Le coup avait été terrible pour la pauvre May; elle
+n’avait pu cacher son cruel chagrin, et pendant des années, il avait
+pesé sur sa vie. Quant à Ralph Elliott, content d’avoir échappé au
+mariage pour lequel il se jugeait trop pauvre, il avait promené sa vie
+sans le moindre remords, pensant quelquefois à ses anciennes amours
+quand il fumait sa pipe entre chien et loup.
+
+Au moment où l’existence du continent commençait à l’ennuyer, il avait
+hérité d’un oncle, et rentrait en Angleterre pour y être riche et
+estimé. L’envie de revoir May lui était venue, et un peu pour cela, un
+peu pour se promener, il était arrivé à Cowes. Ils s’y retrouvaient,
+comme bien des années auparavant, surpris l’un et l’autre d’être si peu
+changés, et échangeant des banalités avec une tranquillité charmante.
+
+--Il y a des siècles que nous ne nous sommes vus, commença Ralph
+Elliott, en se mettant à marcher à côté de madame Tower.
+
+--Très-longtemps, en effet.
+
+--Je suis ravi de vous retrouver si _flourishing_.
+
+--Merci.
+
+--Il paraît que votre yacht est une merveille.
+
+--Oui, c’est gentil.
+
+--Vous m’inviterez à bord, j’espère?
+
+--Nous serons charmés...
+
+Elle manquait un peu d’enthousiasme;--aussi avec la plus agréable
+désinvolture, Ralph Elliott s’adressa au mari:
+
+--On me dit que votre yacht bat tous les autres.
+
+--Venez le voir.
+
+On ne faisait pas impunément des compliments à Tower sur le _White
+Feather_.
+
+--Je serai ravi. Jusqu’ici un pauvre diable comme moi n’a pu admirer que
+les yachts des autres; mais il est possible, grâce à mon oncle
+bien-aimé, que l’année prochaine je me mette quelque chose à flot.
+
+Amené sur ce sujet, l’entretien devint bientôt confidentiel, et quand on
+se sépara, madame Tower eut le plaisir d’entendre son mari faire
+promettre à Ralph Elliott de venir à bord le lendemain pour le lunch, et
+en recevoir l’assurance positive.
+
+--Good bye, madame Tower.
+
+--Good bye.
+
+--Charmant garçon, dit immédiatement Alfred à sa femme. Il veut acheter
+un yacht--et je lui ai dit que je crois que le _Gleam_ fera son affaire;
+je sais que Fred Holt trouve la dépense trop forte; je vais aller au
+club tout à l’heure exprès.
+
+
+II
+
+Le lendemain, par un temps calme, madame Tower en yachting costume blanc
+rehaussé de rouge, attendait ses invités, car elle s’était empressée
+d’étendre l’invitation de son mari. Elle était sous les armes, et les
+réflexions qu’elle se faisait depuis le matin, réflexions toutes
+parfaitement sages cependant, donnaient à ses yeux un éclat
+extraordinaire. Son cœur battait un peu vite... mais qui voit un
+cœur?... Elle était charmante, voilà tout. C’est ce que lui dit
+immédiatement l’aimable Lady Baltoun qui rêvait une invitation plus
+permanente, et ce dont l’assura le premier regard de Ralph Elliott,
+regard si éloquent qu’elle s’en voulut de le comprendre; mais elle n’y
+répondit pas du tout, ce qui était le point capital; il eut l’esprit, du
+reste, de s’en tenir à ce regard et de commencer instantanément
+l’inspection du _White Feather_, qu’interrompit seulement l’avis que le
+lunch était sur la table.
+
+Madame Tower prit sa place de maîtresse de maison. Elle avait voulu que
+rien ne prêtât à la critique, même pour quelqu’un qui s’était affiné le
+goût sur le continent. Sur la nappe blanche, au milieu des verreries et
+de l’argenterie étincelante, s’étendait une glace dont les bords étaient
+dissimulés par une ligne de fine verdure; sur cette glace s’étalaient de
+gros nénufars semblant se mirer dans une eau transparente; de distance
+en distance, des soucoupes d’or travaillé étaient remplies de lycopode
+serré d’où s’élevaient de fines figurines d’ivoire, vrais chefs-d’œuvre
+d’art; devant chaque convive un verre allongé contenait une fleur
+blanche et un feuillage léger; à côté de chaque couvert une petite
+assiette d’or remplie d’amandes salées; le service de table blanc et
+turquoise était semé de fleurs de mai, délicate allusion au prénom de
+madame Tower; tous les verres d’une finesse extrême étaient blancs et
+unis, sauf les verres de hock, d’une teinte vieil or et semblables en
+forme à ceux qu’on voit dans les vieux tableaux flamands.
+
+Le lunch fut exquis, les vins irréprochables, et les compliments
+d’Elliott furent sincères; il fut assez hardi pour profiter d’un bon
+moment et dire à May:
+
+--Ah! que n’ai-je hérité plus tôt!
+
+Elle rougit, et se hâta d’aller prendre place à côté de Lady Baltoun,
+qui ne tarissait pas sur les agréments et le plaisir du Yachting. Ces
+messieurs, tout en fumant, paraissaient s’entendre à ravir, et tout en
+ramenant Elliott à terre, Alfred Tower se disait que ce serait là
+quelqu’un qu’il vaudrait la peine d’inviter; il méditait la pensée de
+lui offrir une place sur le _White Feather_ pour leur prochaine
+excursion dans la Méditerranée.
+
+Au bout de huit jours, cette pensée était prête à prendre une forme
+positive. Les pourparlers au sujet du _Gleam_ avaient amené des
+rapprochements fréquents, tantôt au R. Y. S. Club, tantôt à bord du
+_White Feather_.
+
+Elliott devenait indispensable à Alfred, et quant à madame Tower, le
+seul point de ses sentiments sur lequel elle fût tout à fait fixée,
+était un besoin de redoubler d’élégance et de paraître charmante.
+
+Elle fut saisie de bonne foi quand, quarante-huit heures avant le moment
+fixé pour lever l’ancre, son mari lui fit la proposition étonnante de
+demander à Elliott de se joindre à eux.
+
+--Il ne vous gênera pas, c’est un ancien ami.
+
+--Oh! non, il ne me gênera pas, non, sûrement...
+
+Mais mon mari, se disait elle, est un imbécile! Un ancien ami!... il
+aurait dû savoir... mais au fait, comment l’aurait-il su, il était dans
+ce temps-là un gamin en jaquette courte... et évidemment il était bien
+jeune encore!
+
+Le surlendemain au soir, profitant d’une marée favorable et d’un vent
+d’arrière, le _White Feather_ levait l’ancre faisant route pour
+Gibraltar et la Méditerranée, ayant à son bord, comme la presse locale
+l’apprit au monde, M. et madame Alfred Tower et M. Ralph Elliott.
+
+
+III
+
+Le lendemain matin, à six heures, quand la toilette du pont réveilla
+May, elle eut un singulier sentiment, en se disant qu’il était là et
+qu’ils allaient vivre ensemble du matin au soir. Elle se résolut de
+n’avoir pas du tout peur de lui, et d’occuper si bien sa vie, qu’il n’y
+trouvât aucune place. Elle voulait apprendre l’espagnol, elle
+l’apprendrait; elle lirait, elle écrirait... Non, sûrement, ils seraient
+beaucoup moins réunis qu’elle ne le craignait. En attendant, elle
+agirait comme à son habitude, et pour se conformer à cette première
+résolution, une demi-heure après, elle était sur le pont et y trouvait
+Ralph auprès de son mari; elle le salua sans embarras, regarda le
+compas, s’informa du chemin qu’on avait parcouru pendant la nuit.
+
+Le jour naissant, doux et gris, promettait une journée magnifique; à
+huit heures on déjeuna. May profita de la circonstance pour annoncer ses
+intentions laborieuses. Ralph Elliott y répondit en déclarant des
+intentions analogues; lui qui n’avait jamais le temps de lire,--il
+allait lire,--il dessinerait, puis il s’amuserait à apprendre à parler à
+«Proud», le perroquet de madame Tower. Il paraissait du reste décidé à
+être bien avec tout le monde à bord, car il fit des avances aux trois
+pugs, caressa la tête du magnifique kitten persan qui paraissait déjà
+acclimaté, puis sans insister s’en alla tranquillement de son côté,
+laissant madame Tower à sa liberté habituelle.
+
+Ces commencements étaient corrects et des plus rassurants, et, pendant
+deux ou trois jours, le programme fut exactement suivi... Mais, peu à
+peu, on en vint à vivre un peu moins séparés. Le temps s’était gâté, il
+pleuvait, le vent sautait d’un côté à l’autre, et Alfred Tower était
+constamment sur le pont, occupé à donner des ordres, montrant une
+énergie froide dont il ne faisait nul usage dans la vie ordinaire. Avec
+cela, on ne prend pas quatre repas ensemble tous les jours, on ne joue
+pas aux cartes tous les soirs de compagnie, sans qu’une intimité
+involontaire s’établisse. Madame Tower avait beau se défendre et
+s’attacher à rester cérémonieuse quand elle y pensait, il était clair
+qu’elle en revenait par une pente très-douce aux jours évanouis. Tout y
+conspirait. Les rêveries sur le pont, le spectacle émouvant de la mer,
+le mystère des nuits, alors qu’elle entendait le clapotement de l’eau et
+le frémissement du vent; puis l’escalier où elle se croisait souvent
+avec Ralph était bien étroit, et, plus d’une fois, le mouvement du
+roulis les avait jetés dangereusement l’un près de l’autre, et alors,
+dans son trouble, elle sentait le regard des yeux de Ralph et n’osait
+plus lever les siens. Alfred, lui, était toujours ravi. Elliott montrait
+le plus intelligent et le plus consciencieux intérêt au baromètre, au
+compas, à toutes les manœuvres. Comme marin, le capitaine du _White
+Feather_ se sentait apprécié. May, selon son habitude, tenait un livre
+de bord des plus intéressants, et notait le vol d’un oiseau,
+l’apparition d’une épave, le volume et la couleur des vagues...
+
+
+IV
+
+La couleur des vagues ne disait précisément rien de bon quand ils
+entrèrent dans le golfe de Gascogne. Tout annonçait un changement peu
+favorable. La partie de cartes après dîner s’effectua dans des
+conditions difficiles; les jetons tombaient à terre, et, en les
+ramassant, les mains de madame Tower et celles de Ralph se
+rencontrèrent. On vint appeler plusieurs fois Alfred pour la manœuvre,
+et restés seuls, ne trouvant rien à dire d’abord, May se crut enfin
+obligée à une protestation.
+
+--Pourquoi êtes-vous venu? dit-elle d’une voix basse.
+
+--Vous le demandez?
+
+--Oui. Et elle ajouta avec effort: Vous ne deviez pas venir.
+
+--Regardez-moi, dit-il pour toute réponse.
+
+Elle n’en fit rien, mais laissa prendre sa main; ils s’étaient compris,
+et quand Alfred revint annoncer que la nuit serait mauvaise, conseillant
+à sa femme d’aller se coucher tout de suite, elle obéit avec une
+promptitude extraordinaire.
+
+La nuit fut en effet extrêmement mauvaise; le vent et la mer faisaient
+un bruit furieux, et le _White Feather_ tremblait de la poupe à l’éperon
+(stern to stem). Mais May n’avait pas la pensée d’avoir peur; Alfred
+était sur le pont, et plusieurs fois dans la nuit Ralph vint frapper à
+la porte de sa cabine et lui donner des nouvelles du vent. C’était pour
+elle un terrible et mystérieux plaisir que de le sentir là, si près, au
+milieu des éléments déchaînés, et elle aurait voulu que le jour ne se
+levât jamais. Il se leva pourtant, pâle et menaçant. Aidée par son mari,
+May monta un instant sur le pont et vit les dégâts de la nuit. Quoique
+le vent fût moins violent, on roulait tellement qu’il était impossible
+de se tenir, même assis, sans être attaché; elle se résigna à descendre
+et s’installa tant bien que mal dans la cabine. Elliott resta auprès
+d’elle pour lui tenir compagnie, car s’occuper à quoi que ce soit était
+impossible. La matinée se passa lentement; de temps en temps un
+mouvement plus violent faisait perdre l’équilibre. Tout d’un coup, soit
+effet d’un choc plus violent, soit préméditation, May se trouva dans les
+bras de Ralph, sentit un baiser sur son cou, entendit une voix pressée
+qui disait: «Je vous aime!» Et étourdie, éperdue, elle allait peut-être
+répondre à l’étreinte, quand la porte s’ouvrit, et M. Tower, pâle,
+s’arc-boutant à la cloison, parut sur le seuil.
+
+May et Ralph s’éloignèrent précipitamment l’un de l’autre.
+
+D’une voix parfaitement calme, M. Tower dit:
+
+--Ne vous alarmez pas, May, c’est la fin. Le baromètre monte rapidement.
+
+Puis, sans un mot de plus, il remonta.
+
+Un marin à pieds nus arriva immédiatement essayer d’éponger l’eau qui
+ruisselait dans la cabine, et ils ne se dirent plus un mot.
+
+May ferma les yeux, et les ouvrant au bout de quelques minutes, se
+trouva seule et put penser... Non, c’était impossible! Alfred n’avait pu
+rien voir... Le mouvement, le bruit, le trouble, tout avait dû faire
+passer inaperçue cette caresse dont le seul souvenir la faisait trembler
+et se blottir dans des bras imaginaires...
+
+Elle résolut d’être plus prudente, elle se promit fermement de s’en
+tenir là, de s’arrêter au moins maintenant, de jouir sans remords du
+bonheur de l’avoir près d’elle. Ce bonheur n’était pas son œuvre, elle
+pouvait donc s’y abandonner sans arrière-pensée, mais rien de plus
+désormais!
+
+La journée s’écoula lourdement. Petit à petit comme lasse et assouvie,
+la mer s’apaisait.
+
+Prétextant la fatigue de la nuit précédente, madame Tower se retira chez
+elle et s’étendit pour dormir. Elle put s’habiller pour se mettre à
+table, et le dîner s’effectua dans des conditions matérielles moins
+difficiles. Il fut uniquement question des alternatives de la
+température, et Alfred Tower reçut avec calme les félicitations de
+Ralph.
+
+--Je n’ai pas tant de mérite que cela, dit-il. Le _White Feather_ est un
+brave petit bateau, et tous mes hommes me sont dévoués; pas un qui ne me
+connaisse depuis que je suis gamin. Ils ont l’obéissance parfaite, et
+c’est tout ce qu’il faut à bord.
+
+Puis, souriant, il ajouta:
+
+--Je leur dirais de jeter un homme à la mer qu’ils le feraient sans
+demander pourquoi!
+
+--Heureusement, vous n’aurez jamais à le leur demander, répondit Ralph
+en buvant un verre de champagne.
+
+Le whist fut silencieux, et l’on se sépara de meilleure heure que de
+coutume; l’accalmie se faisait de plus en plus, et Alfred avait bien
+gagné son repos.
+
+Malgré ce calme général, May eut beaucoup de peine à s’endormir; elle
+était nerveuse, inquiète, et aurait voulu causer; mais Alfred était
+décidé à dormir et ferma les yeux tout de suite. Enfin, vers quatre
+heures, elle s’endormit aussi d’un sommeil si lourd que le bruit
+accoutumé sur le pont ne la réveilla pas, et qu’il était huit heures
+quand elle ouvrit les yeux. Elle s’habilla, monta sur le pont et y
+trouva son mari. Il s’informa affectueusement de sa santé, puis lui
+expliqua comme toujours le chemin qu’on avait parcouru.
+
+--On voit la terre, dit-elle, en regardant l’horizon.
+
+--Oui, je me suis mis à l’abri de la côte.
+
+--Est-ce que ce n’est pas dangereux, Alfred?
+
+--Non, pas ici; nous reprendrons le large tantôt.
+
+Elle ne le questionna plus, s’installa sur des coussins, s’étonnant de
+ne pas voir Elliott. Enfin, tout à fait surprise, elle demanda vers midi
+à son mari:
+
+--Est-ce que M. Elliott est malade?
+
+--Pas que je sache...
+
+May se demanda pourquoi il s’enfermait. Enfin elle verrait au lunch ce
+qu’il en était. Mais au moment de se mettre à table, Alfred lui dit
+d’une voix singulière:
+
+--Elliott ne lunchera pas avec nous.
+
+--Non... et pourquoi?
+
+--Ne vous en inquiétez pas, je vous en prie.
+
+La tête lui tourna à cette réponse, et surtout au regard froid de son
+mari. Il lui fallut des efforts héroïques pour avaler ce qu’on lui
+servait, et surtout pour répondre à Alfred qui plaisantait et paraissait
+d’une excellente humeur.
+
+La journée fut terrible pour elle. Plus d’une fois, elle s’approcha de
+la cabine d’Elliott, il y régnait un silence de mort. Tout à coup May se
+rappela ce que son mari avait dit la veille: «Ils jetteraient un homme à
+la mer sans demander pourquoi.»
+
+... Une sueur froide la parcourut tout entière... Alfred avait surpris
+leur baiser... il s’était vengé... Non, ce n’était pas possible... Mais
+où était Ralph?... Où avait-il disparu?... L’angoisse était si forte
+qu’elle ne put la dissimuler quand elle se retrouva en face de son mari.
+Il la regarda, et d’une voix calme:
+
+--N’ayez aucune inquiétude, dit-il.
+
+Puis, parlant en maître:
+
+--Prenez un meilleur visage que cela, May, je vous prie. Elle prit celui
+qu’elle put, cherchant, se creusant la tête; tantôt elle le voyait se
+débattant contre les vagues, mais partout elle voyait Alfred fier et
+décidé, et son respect pour lui augmentait sensiblement. Il n’était pas
+aussi petit garçon qu’elle l’avait cru, et elle se promettait bien de le
+ménager sérieusement, si jamais la vie reprenait pour elle, car ce
+n’était pas vivre que d’éprouver les craintes qui la dévoraient.
+
+
+V
+
+Le lendemain, le surlendemain, quinze jours s’écoulèrent. Elle avait dû
+rire, causer, recevoir à Lisbonne, à Gibraltar. De Ralph pas un mot.
+Était-il mort, noyé? Cette incertitude était affreuse...
+
+Enfin, après trois semaines de ce supplice, se trouvant à Malte, elle y
+reçut une quantité de vieux journaux anglais, et les parcourant avec
+l’avidité qu’on éprouve en pareille occasion, elle fut prête à
+s’évanouir quand, au milieu des comptes rendus mondains, elle vit cette
+mention: «M. Ralph Elliott, en Écosse.» Lui, Ralph... vivant en
+Écosse!!! Comment s’était-il évanoui du pont du _White Feather_? Elle
+eut alors une inspiration sublime, et qui devait beaucoup plus
+convaincre son mari de son innocence que ne l’auraient fait toutes les
+protestations. Elle prit le journal, et, mettant son doigt sous la
+mention du nom:
+
+--Comment est-il arrivé là? dit-elle.
+
+Il la regarda une seconde, elle soutint son regard.
+
+--Je l’ai fait mettre à terre.
+
+--Où, comment, quand?
+
+--Cette nuit-là, sitôt que je vous ai vue endormie.
+
+Et comme le regard de sa femme, ferme et droit, interrogeait toujours:
+
+--Oui, à terre, je lui ai offert cela, ou par-dessus bord; il a préféré
+la terre.
+
+--Mais «où?» dit May qui commençait à sourire.
+
+--Un peu loin d’une ville, je crains; mais vous voyez, les mauvaises
+monnaies courent toujours.
+
+Après un silence, May dit à son mari:
+
+--Vous avez bien fait, Alfred.
+
+Depuis, May adore son mari.
+
+
+
+
+AVEC EFFRACTION
+
+
+I
+
+Hightone square, comme chacun sait ou doit savoir, est une oasis des
+plus distinguées, à vingt pas de Kensington road, à cent du monument
+commémoratif du prince Albert, et cependant on y est tellement chez soi,
+les jardins y sont si jolis, qu’on a toute liberté de se croire à la
+campagne. Les habitants de Hightone square sont tous fort distingués, et
+riches bien entendu; une aimable émulation règne dans l’architecture des
+différentes habitations, et dans plus d’un cas s’étend à l’intérieur.
+«Raphaël house» surtout, située au milieu d’un petit parc en miniature,
+a un cachet absolument personnel, et le goût de madame Meryton, qui en
+est la fortunée propriétaire, a non-seulement une célébrité locale, mais
+une renommée assez étendue dans le grand monde. Fred Meryton, son mari,
+a ses affaires dans la Cité, quoique d’une excellente famille et fort
+élégant; il aurait préféré une installation moins exotique, et se serait
+contenté d’une maison de l’extérieur le plus banal dans une rue chic du
+West-End; mais en cela, comme en mille autres choses, il a cédé aux
+désirs de Griselda--c’est le nom de madame Meryton,--et avec le temps il
+est devenu, lui aussi, fou de son chez-lui. Il s’est passionné, avec
+elle, pour les vieux cuirs, pour les panneaux, pour les armures qui
+ornent le hall, pour le verre de Venise, la toquade spéciale de madame
+Meryton. Leur salon n’est pas celui de tout le monde. Une cheminée
+monumentale en occupe le fond; l’intérieur de cette cheminée est garni
+de faïences artistiques blanches et bleues; les chenets datent de la
+reine Élisabeth, les fauteuils sont reine Anne, les bahuts contemporains
+de Thomas de Cantorbéry; le soufflet est un document, les pelles et les
+pincettes des témoins! Il y a des bibelots partout depuis les plinthes
+jusqu’au plafond. Des fleurs partout aussi; et madame Meryton, sachant
+que rien ne fait mieux qu’une petite spécialité, a adopté uniquement les
+primevères; d’immenses plantes vertes étendent leur feuillage dans
+l’ombre, car il ne règne jamais là qu’une clarté indécise; la lumière du
+jour est tamisée par des vitraux foncés, et le soir, quatre grandes
+lanternes à verres de couleur, suspendues aux quatre coins de la pièce,
+forment avec quelques bougies coiffées d’abat-jour, le seul éclairage,
+rien n’étant démodé comme l’éclat bourgeois des lampes.
+
+Entre tous Harry Rosing, le peintre à la mode, qui est leur voisin,
+envie à madame Meryton son salon et son originalité. Madame Meryton
+pourrait peut-être en dire plus long et avouer que toutes ses bonnes
+idées lui ont été suggérées par cet aimable et désintéressé voisin, car
+il est très-aimable, très-original, et a un talent immense! Ce talent
+est relevé par une figure charmante, une barbe «michelangelesque», et
+des manières caressantes rapportées d’Italie avec la science de la
+couleur. Harry Rosing trouve de son côté sa voisine très-séduisante,
+«très-désirable», comme il l’avoue en fumant sa pipe, et il lui plaît
+tout à fait d’avoir établi entre Raphaël house et The Vista qu’il
+habite, des relations journalières. Sous prétexte d’abord de communauté
+de jardinage, ensuite de goûts--ensuite d’âme, il a pris l’habitude de
+venir, à l’heure où il pose ses pinceaux, discourir chez madame Meryton
+des fins immédiates de l’homme et de la femme. Griselda (madame Meryton,
+comme nous l’avons dit) aime beaucoup ces discours; en général, elle
+aime coqueter avec tout le monde, mais surtout avec l’artiste à la mode,
+car Harry Rosing, ayant pour spécialité les portraits des jolies femmes,
+est choyé et mis sous verre comme un objet précieux.
+
+La grande habitude qu’Harry Rosing a du succès lui fait regarder sa
+petite voisine comme une personne très-singulière; tout en
+l’encourageant, elle ne veut absolument pas aborder ce qu’il appelle le
+terrain sérieux. Comme il lui semble tout à fait incongru que M. Fred
+Meryton, assez laid et sans la moindre poésie, lui soit préféré, il
+s’imagine que les bonnes occasions seules lui ont manqué, et il s’est
+promis de s’évertuer à les faire naître. Pratique autant que poétique,
+il compte infiniment pour cela sur le voisinage, et sur les absences
+obligatoires relativement assez fréquentes du mari.
+
+De son côté, M. Fred Meryton n’est pas sans avoir remarqué l’attention
+toute particulière qu’Harry Rosing accorde à sa femme. Mais jusqu’à quel
+point devait-il ou non s’en formaliser, jusqu’à quel point pouvaient
+être allées les choses, c’est ce qu’il ne pouvait encore trop dire
+lui-même. A tout hasard, il se méfiait, et veillait.
+
+Au commencement de cet automne, les affaires de M. Fred Meryton
+l’obligèrent précisément à une nouvelle absence; un jour ou deux à
+peine, disait-il à sa femme au départ. Mais le lendemain matin même,
+madame Meryton recevait une longue lettre de son mari. Son retour se
+trouvait reculé d’une semaine. Rien d’étonnant à cela. Mais l’inusité
+était une longue et interminable série de recommandations, sur la façon
+de se garder dans Raphaël house; pendant cette absence prolongée, il lui
+conseillait de recourir au besoin à leur obligeant voisin, l’aimable
+Harry Rosing.
+
+Madame Meryton, enchantée, envoya immédiatement un petit mot à Harry
+Rosing. Il ne se fit pas attendre. Madame Meryton lui lut la lettre de
+son mari; Harry flaira un piége, mais il entrevit aussi un joint, s’il
+savait profiter de la situation. A tout hasard, il surenchérit sur les
+risques éventuels, ne sachant pas encore bien exactement à quel point de
+vue il pourrait en tirer parti, mais trouvant qu’une situation nouvelle
+ne pouvait avoir que du bon. Il rappela qu’en effet une recrudescence de
+vols hardis, «burglaries», avait mis depuis quelque temps l’alarme
+dans les environs de Londres. Ils parlèrent longtemps et
+très-confidentiellement des risques possibles et de la situation
+découverte de Raphaël villa; ils allèrent jusque dans la serre, sur
+laquelle s’ouvrait une des portes-fenêtres du salon, et remarquèrent
+ensemble que cette serre était horriblement exposée et prêtait le flanc
+à toutes les entreprises; le jardin était très-touffu et rejoignait de
+ce côté la charmille d’arbres verts de «The Vista», propriété d’Harry
+Rosing très-boisée aussi. La situation bien approfondie, madame Meryton
+ne put s’empêcher d’avouer qu’elle se sentait mal à l’aise. Harry
+Rosing, qui la vit un instant prête à quitter Londres et à s’en aller
+faire une visite à la campagne, crut bon, après avoir excité ses
+craintes, de les modérer, l’assurant qu’avec sa maison bien montée comme
+elle l’avait, et des précautions de fermeture, elle était complétement à
+l’abri. Il osa même insinuer avec une délicatesse infinie que son
+voisinage devait la rassurer un peu; elle savait son dévouement et la
+sollicitude, le bonheur qu’il aurait à veiller sur elle, accompagnant le
+tout de regards noyés et de légers serrements de main, sur lesquels ils
+se séparèrent ce premier jour-là.
+
+
+II
+
+Madame Meryton ne fut pas extrêmement surprise quand le lendemain, dès
+midi, on lui annonça M. Rosing:--elle ne s’attendait pas à moins de sa
+sympathie et lui tendit très-cordialement la main.
+
+--Avez-vous lu les journaux du matin? dit-elle.
+
+Il prit l’air grave.
+
+--Oui; les histoires de voleurs se confirment. Il est évident qu’il faut
+veiller. Mais ne vous alarmez pas, nous allons organiser la défense. Ce
+«nous» n’était pas sans une certaine douceur.
+
+D’abord, ils passèrent en revue les domestiques. Le «butler» était
+vieux, et madame Meryton le croyait sûr, mais trop débile pour faire
+bonne garde. Le blond James, son acolyte, plus jeune, mais au lit depuis
+deux jours. La «housekeeper» n’avait d’inclination que pour les
+policemen, ce faible devait être encouragé; mais madame Blayn, la femme
+de chambre, et surtout Hannah et Lucy, les deux housemaids... elle les
+soupçonnait d’avoir un cœur très-tendre, et il lui avait quelquefois
+semblé vers les neuf heures apercevoir une silhouette courir à travers
+le jardin vers la route.
+
+--Pas un gardien dans tout cela! Pas même un chien!... Si vous me
+permettiez de vous prêter «Tibère».
+
+--Tibère! Mais il ne voudra pas rester, il se sauvera chez vous.
+
+--Laissez-moi le soin de cela. Je réponds de Tibère. Le voulez-vous?
+Pour vous garder.
+
+Harry prit un air tendrement pathétique en disant cela,--tellement que
+madame Meryton ne put s’empêcher de dire--bien doucement aussi:
+
+--Que vous êtes bon!
+
+Il y eut un silence très-doux, très-favorable à l’éclosion des plus
+tendres sentiments, dans la grande pièce mystérieuse avec le seul bruit
+du grand feu de bois.
+
+--Ah! si j’avais le droit de veiller sur vous, murmura Rosing, si
+j’avais l’immense bonheur de Fred, je ne voudrais pas vous quitter, pas
+une heure, pas une minute, pas une minute!
+
+Madame Meryton commença à trouver qu’effectivement son mari se montrait
+bien peu digne de la garde d’un pareil trésor. La quitter, la laisser
+seule dans un moment si dangereux, c’était vraiment la désigner comme
+une proie; elle se voyait réduite à prendre les avis d’un étranger!
+
+C’était une position bien pénible! On ne l’aurait pas cru, à la voir
+renversée dans son grand fauteuil de chêne sculpté, la tête appuyée
+contre le petit coussin de drap d’or qui en atténuait un peu la dureté
+artistique; et sur un tabouret à trois pieds (non moins vieil anglais)
+Harry Rosing en face d’elle, très-près, et jouant avec les bibelots de
+sa châtelaine.
+
+--Vous êtes pâle, dit-il à la fin de ce long silence.
+
+--C’est que j’ai mal dormi, monsieur Rosing.
+
+--Promettez-moi de vous rassurer; je vous amènerai Tibère tantôt.
+
+--Oh! venez dîner.
+
+--Le voulez-vous?...
+
+Quelle intonation! Quelle âme dans cette simple question!
+
+L’intonation était si profonde que madame Meryton ne put répondre que:
+
+--Huit heures, vous savez.
+
+--Comptez sur moi, et j’organiserai tout... tout... pour votre repos...
+darling!
+
+Madame Meryton crut inutile de s’offenser. Il était superflu
+d’indisposer un homme qui se consacrait à sa sécurité; et chez une
+nature aussi artiste que celle de Harry Rosing les expressions de ce
+genre n’ont pas la même portée qu’elles auraient avec un autre. Aussi le
+regard de madame Meryton ne contenait pas le moindre reproche. C’était
+au contraire un regard plein de mansuétude, un regard qui faisait appel
+à tous les plus nobles sentiments de Harry Rosing, et il se promit d’y
+répondre. Il pensa que la fortune qui l’avait toujours aimé allait lui
+donner une nouvelle preuve de sa faveur, et il n’en fut pas trop
+surpris, mais il en fut ravi. La position qu’il venait de prendre était
+admirable. Tout conspirait en sa faveur. Jamais, au grand jamais, un
+pareil concours de circonstances ne se trouverait réuni; il en
+profiterait aussi vrai qu’il était Harry Rosing, et que sa charmante
+voisine s’appelait Griselda.
+
+Restait le retour possible du mari pour les surprendre?... Mais était-il
+bien sûr que l’honnête Fred eût machiné cela?... Une fois introduit dans
+la place, l’important était d’en profiter.
+
+La fortune, qui s’est de tout temps moquée de la morale, envoya
+précisément chez madame Meryton, ce jour-là, des personnes qui
+trouvèrent intéressant de l’alarmer.
+
+--Dear Griselda, lui dit la jolie madame Johnnie Ray, est-ce que vous
+n’avez pas horriblement peur?... vous êtes tellement isolée! Et vous
+savez? on ne peut pas les reconnaître, ces bandits, ils ont la figure
+noircie... j’ai dit à Johnnie que je voulais qu’il achète un revolver.
+Avez-vous un revolver, Griselda?
+
+--Mais non.
+
+--Vous devez en avoir un. Je trouve que votre mari est cruel de vous
+laisser seule dans un pareil moment. A votre place, darling, j’aurais un
+revolver.
+
+Et sur cette flèche de Parthe, l’élégante madame Johnnie s’envola pour
+porter ailleurs les risques et périls de madame Meryton.
+
+Des fenêtres de Raphaël house, on n’apercevait rien, pas une lumière,
+rien que le brouillard et la silhouette vague d’un arbre. Dans le
+housekeeper’s room, en prenant leur thé, madame Blayn et les deux
+satellites inférieures, Hannah et Lucy, avaient raconté des histoires
+terribles. Quant à madame Meryton, la vue du brouillard, le silence
+absolu qui régnait depuis que sa dernière visite était partie,
+l’oppressaient comme ils ne l’avaient jamais fait. Les affreux récits
+qu’elle avait lus le matin, de fenêtres escaladées, d’hommes marchant
+sur leurs bas, silencieux, à minuit, et emportant l’argenterie, tout
+cela lui revenait avec une force incroyable. Heureusement que Harry
+Rosing allait venir dîner avec elle. Il amènerait Tibère, et elle
+sentait que, d’une façon inexplicable, Tibère lui serait une énorme
+consolation.
+
+
+III
+
+Harry Rosing arriva à l’heure dite; jamais il n’avait été plus élégant,
+plus poétique d’aspect; ses cheveux avaient un faux air d’auréole, et
+tous ses mouvements étaient si doux, si câlins, que c’était un plaisir
+de le regarder. Il tenait par le collier un splendide chien du mont
+Saint-Bernard, dont les yeux humains étaient fixés, avec une
+interrogation muette, sur madame Meryton. Tout de suite, pour témoigner
+qu’il comprenait sa présentation, le saint-bernard remua la queue de la
+façon la plus bienveillante.
+
+--Tibère a parfaitement compris, dit son maître; Tibère sait qu’il doit
+vous garder.
+
+Et, pour mieux faire entendre au fidèle Tibère l’étendue de ses devoirs,
+Harry Rosing baisa bien tendrement la main de madame Meryton, ce que le
+saint-bernard parut approuver du regard.
+
+--Dear thing! dit madame Meryton, et elle posa ses lèvres sur le beau
+front de Tibère. Dear noble thing! et elle enlaça le cou du chien de son
+bras blanc. Tibère comprit et Tibère lui fut dévoué!
+
+Pendant le dîner, la présence des gens interdit toute espèce d’intimité;
+mais le café servi, Rosing comprit que l’heure des épanchements était
+venue.
+
+--Dearest madame Meryton, dit-il d’une voix émue, j’ai pensé à vous
+toute la journée, et puisque, hélas! je ne puis me mettre en faction
+toute la nuit ici, comme je le voudrais, comme ce sera le bonheur de
+Tibère, j’ai trouvé le gardien qu’il vous faut.
+
+Madame Meryton, baissant les yeux, demanda nécessairement lequel, et
+apprit que Harry Rosing, sachant qu’un peintre de ses camarades avait
+souvent d’anciens soldats pour modèles, avait été à la recherche d’un de
+ces modèles, le plus brave homme du monde, qui, pour la somme de cinq
+shillings, serait absolument charmé de faire, cette nuit-là, sentinelle
+dans le jardin de Raphaël house, de dix heures du soir à six heures du
+matin, «et avec lui et Tibère, vous pourrez dormir tout à fait
+tranquille».
+
+Une pareille sollicitude, un plan si intelligent provoqua une
+reconnaissance appropriée, mais cependant un peu plus mesurée que ne
+l’eût désirée Harry.
+
+--Vous savez que je ne vous quitterai que lorsque vous serez tout à fait
+tranquille?... lui disait-il.
+
+--Oh! mais je serai tranquille, je vous assure, répondit-elle.
+
+La conversation se continua ainsi, simplement affectueuse jusqu’à dix
+heures, moment auquel l’ex-soldat et ex-modèle se présenta, et Harry
+Rosing sortit lui parler dans le hall et lui expliquer ce qu’il avait à
+faire.
+
+--Personne ne doit approcher de la maison, vous comprenez, mon homme?
+Personne, nous n’attendons personne! Donc, si l’on sonne à la porte,
+gardez-vous d’ouvrir! Si l’on veut forcer la serrure, sifflez comme
+ceci, et j’accours. Vous avez une lanterne? Oui, c’est bien. Voici le
+chien; ici, Tibère! Évitez le bruit; il y a une Lady qu’il ne faut pas
+alarmer. J’irai voir si la faction se fait bien. Personne ne doit sortir
+non plus...
+
+--All right! Sir!
+
+Le vieux soldat se tenait très-droit, ravi de ce retour momentané à la
+discipline. Malgré ses nombreux cache-nez, chose d’ordinaire suspecte à
+Tibère, le chien l’accepta comme un honnête homme, et, sur un signe de
+son maître, sortit avec la sentinelle improvisée.
+
+--Maintenant, se dit Harry Rosing, M. Meryton peut revenir, au moins
+serons-nous prévenus.
+
+Une seule chose l’inquiétait encore. Comment faire consentir madame
+Meryton à ne pas le renvoyer, comme l’exigeaient toutes les
+convenances?... Fallait-il brusquer les choses?... Tout devoir a son
+éloquence?... Ou tout attendre de la peur?...
+
+Sur ces pensées, Harry Rosing rentra au salon.
+
+--Vous êtes dans un fort. Il est impossible d’approcher. Tibère et Joe
+font bonne garde.
+
+--Et comment vous remercier? dit doucement madame Meryton.
+
+Harry Rosing ne la laissa pas longtemps dans l’incertitude sur la façon
+dont il rêvait d’être remercié. Il s’agissait tout simplement de
+l’aimer, lui qui l’adorait; un homme peut-il demander moins? et, je
+regrette de le dire, mais Griselda s’y sentait disposée. Se voir seule
+dans une maison isolée et bien défendue avec Rosing, ne lui était pas
+désagréable. Il avait une façon de se rapprocher d’elle et de lui
+caresser les mains qui bannissait toute idée de crainte ou qui, du
+moins, faisait trouver bien agréable d’avoir peur. Il y avait des pauses
+pendant lesquelles elle éprouvait un tremblement délicieux. De temps en
+temps, Tibère donnait un court aboiement, puis tout retombait dans le
+silence.
+
+Vers minuit, car Harry Rosing avait décidé qu’il ne partirait pas avant
+minuit, l’heure de tous les crimes, comme on sait, madame Meryton
+l’engagea d’une voix faible à s’en retourner chez lui.
+
+--Êtes-vous sûre que vous n’aurez pas peur? répéta-t-il pour la centième
+fois.
+
+--Oh! oui.
+
+Mais au même moment un aboiement furieux de Tibère retentit dans la
+nuit.
+
+--Chut! dit Harry, écoutons, et en même temps, pour mieux entendre, il
+passa un de ses bras autour de la taille de madame Meryton. Elle ne fit
+aucune espèce de résistance.
+
+--On marche, dit-elle en se serrant contre lui.
+
+Oui, on marchait; des pas s’entendaient dans le jardin. Tibère aboyait
+de plus en plus, c’était un appel immédiat et pressant.
+
+--J’y vais! dit Rosing.
+
+
+IV
+
+Dans le jardin, voici ce qui se passait. Joe et Tibère accomplissaient
+leur faction avec conscience, l’un fumant sa pipe, l’autre digne et
+calme, attendant le danger la tête haute, l’œil au guet, l’oreille à
+l’alerte. Quelques-uns des habitants de Hightone square étaient rentrés
+tard, puis le mouvement avait absolument cessé, et le brouillard et la
+nuit avaient tout enveloppé.
+
+Joe écoutait les heures sonner à une église voisine; il avait entendu
+minuit, quand le bruit d’un cab attira son attention, puis le bruit
+s’éteignit et disparut, revint, et s’éteignit encore, et soudain Tibère
+fit un bond formidable. Joe se redressa. Dans la partie la plus reculée
+du jardin, derrière la maison, un bruit de branches cassées s’était fait
+entendre, on escaladait la grille, et pendant que Joe et le chien y
+couraient, on était entré; Joe se jeta en avant et empoigna rudement au
+collet l’individu qui sautait à terre.
+
+--A bas! à bas! fut le cri de l’homme, s’occupant d’abord du chien, dont
+il se défendait avec peine.
+
+Puis, un juron formidable, et, s’adressant à Joe:
+
+--Tenez le chien. Je suis chez moi; lâchez-moi, l’homme, je vous dis.
+
+--Ah! elle est forte, celle-là. Et Joe fit entendre un coup de sifflet
+dont on était convenu avec les policemen de faction, auxquels on avait
+remis une clef de la grille pour arriver plus vite. A ce coup de sifflet
+répondit tout de suite l’appel d’une crécelle; puis des pas lourds et
+cadencés; Tibère cria plus fort, car l’homme en colère essayait de se
+dégager; et deux autres policemen, leur lanterne sourde à la main,
+parurent sur la scène.
+
+Le prisonnier de Joe jurait d’une façon épouvantable, l’appelant idiot,
+imbécile; mais Joe le tenait, et Tibère montrait ses formidables crocs.
+
+Joe eut vite raconté le comment de sa capture, et la prétention du
+prisonnier. Un homme qui pour rentrer chez lui, disait-il, escaladait
+une grille! C’était absurde! C’était clair! Aussi, confiant la garde du
+prisonnier aux policemen, Joe traversa le jardin et arriva devant la
+maison au moment où Harry Rosing en sortait. Joe lui conta l’affaire et
+demanda ce qu’il fallait faire du prisonnier.
+
+Aux premiers mots, Harry s’arrêta; il avait compris: M. Meryton avait
+bien réellement voulu les surprendre. Sonner à la porte de la grille eût
+été les prévenir; il avait préféré l’escalade.
+
+--Joe, dit Harry, inutile d’amener l’homme ici; cela ferait trop peur à
+madame Meryton. Qu’on le conduise au poste de police le plus proche.
+Demain, j’aviserai.
+
+Et ce qui fut dit fut fait. Et pendant que, pris dans ses propres
+filets, M. Meryton était emmené sous bonne escorte, madame Meryton
+tremblante, éperdue, se jetait au cou de son sauveur, et le suppliait de
+ne plus la quitter de toute la nuit.
+
+
+
+
+L’IDÉAL
+
+
+I
+
+Grace Roberthon venait d’avoir dix-sept ans. C’était une grande enfant
+naturellement gaie, avec un beau teint brillant, des yeux bien ouverts
+et une bouche en fraise; n’ayant qu’un goût très-modéré pour les livres
+et pour le piano, dont l’étude régulière la désespérait. En revanche,
+les voisins de douze à quinze ans la proclamaient une glorieuse
+créature, car elle était de toutes leurs parties, et avait appris d’eux
+à siffler d’une façon tout à fait remarquable. Son chien Tip l’entendait
+de bien loin, et elle passait avec ledit Tip et sa petite jument
+Midnight les meilleurs moments de sa vie. Miss Grace ne devait débuter
+dans le monde que la saison prochaine, mais le récent mariage d’une de
+ses sœurs aînées avait donné à la petite personne un avant-goût des
+douceurs qu’on trouve à être pourvue d’un amoureux, et à être amoureuse
+soi-même. La tranquillité et la solitude qui régnaient à l’automne sur
+Roberthon-Manor n’étaient d’ailleurs que trop propices aux rêveries
+vagues; Grace ne s’en faisait pas faute; elle regardait souvent droit
+devant elle, se figurant voir surgir au fond d’une des grandes allées du
+parc l’idéal pressenti, et bientôt, en effet, l’idéal parut.
+
+Le Révérend Ambrose Hurstmonceaux venait d’être nommé vicaire de la
+paroisse de Roberthon. Il fut très-bien accueilli par Lady Frances
+Roberthon, la mère de Grace, qui n’était pas sans trouver aussi que les
+soirées d’automne étaient longues au château. Le Révérend Ambrose était
+poli, empressé, toujours aux ordres de Mylady; il accepta avec beaucoup
+de reconnaissance les fréquentes invitations à dîner qui lui furent
+prodiguées. C’était de sa personne un assez joli garçon à barbe
+d’apôtre, à raie médiane irréprochable; des yeux bleus d’une douceur
+persuasive. Il modulait sa voix avec la dernière douceur, comme cela
+convient à un homme qui s’est installé dans l’idéal. De la meilleure foi
+du monde, il avait pris le «Beau» en tout comme mot d’ordre, brûlant du
+désir de faire des prosélytes et trouvant en général la pauvre espèce
+humaine horriblement grossière. Il eut bientôt développé ses vues à Lady
+Frances. Celle-ci l’écoutait les yeux clos, la lumière lui faisant mal
+le soir, à ce qu’elle disait; mais Grace accorda au Révérend une
+attention beaucoup plus éveillée, et il ne tarda pas à s’en apercevoir.
+
+Il n’y avait pas au monde de fille moins contrainte que Grace; Lady
+Frances s’était épargné tout souci d’éducation, en posant en principe
+qu’il faut respecter le naturel des enfants et les laisser se développer
+à leur gré. Elle n’avait jamais contrarié les siens et s’en félicitait;
+ils étaient charmants: ses filles étaient noblement mariées; Rupert
+Roberthon, son fils aîné, ne faisait de dettes que ce qui est de rigueur
+au régiment. Lady Frances trouva donc tout simple que Grace s’intéressât
+aux théories et aux œuvres du Révérend Ambrose; mais elle ne laissa pas
+d’être un peu surprise quand elle vit que sa fille modifiait d’une
+manière sensible toute sa manière d’être.
+
+Les conversations avec le Révérend Ambrose, au sujet de l’idéal, sous le
+beau ciel d’automne, en présence des feuilles dispersées, avaient sur
+Grace un effet magique. Elles eurent pour premier résultat de lui
+inspirer un très-grand refroidissement pour la société de son cheval et
+de ses chiens, et un zèle tout nouveau pour la musique. Elle édifia,
+tous les dimanches, par ses chants religieux, la congrégation de la
+petite église de campagne. Cela lui importait peu; mais l’approbation du
+Révérend Ambrose avait un autre prix! En sa compagnie, Grace partait
+pour un monde nouveau; le Révérend Ambrose lui expliquait comment
+l’idéal de la vie se trouve dans les tableaux de Fra Angelico: des
+créatures qui sont humaines, puisqu’il le faut, mais qui se promènent
+sur un fond bleu avec un nimbe d’or sur le front!... Il s’étendait alors
+sur les félicités envolées avec le Moyen Age, époque poétique, noble et
+chevaleresque; il fallait dans la mesure du possible essayer d’imiter
+ces gens-là, se plaire uniquement dans la contemplation du Beau... Oui,
+Grace le comprenait!... Et ils se regardaient avec des yeux extasiés!...
+Les théories du Révérend Ambrose s’alliaient parfaitement avec le
+sentiment de l’amour terrestre, la perspective d’un bel et bon mariage
+sanctifiant tout d’ailleurs.
+
+Dans le village, on avait été fort surpris en apprenant que le Ministre
+avait fait peindre toutes les pièces du presbytère en bleu pâle. Ce
+décor véritablement poétique eut bientôt son pendant au château. Grace,
+maîtresse de son propre appartement, avait transformé le petit salon qui
+lui était particulier, en oratoire; les murs peints fond or et parsemés
+de lys blancs, le reste du décor à l’avenant, et tout ce qui ressemblait
+à l’ignoble confortable moderne soigneusement banni.
+
+Son habillement cadra ensuite avec l’appartement, et, un jour, Grace
+apparut aux yeux de sa mère ébahie, coiffée tout à fait à la Jeanne
+d’Arc.
+
+De ce moment, Lady Frances reçut moins bien que d’habitude le Révérend
+Ambrose et vit avec moins de satisfaction la bonne entente qui
+paraissait régner entre lui et Grace. Lady Frances était une personne
+incapable d’agir par elle-même, mais elle se promit d’en écrire à
+l’aînée de ses filles, madame Charles Bland, dans le jugement de
+laquelle elle avait grande confiance, et qui menait son mari et ses cinq
+enfants d’une manière à justifier ce sentiment.
+
+
+II
+
+Précisément, Noël approchait. A cette époque, toute la famille se
+réunissait à Roberthon-Manor. Madame Charles Bland allait y venir avec
+ses cinq enfants, ainsi que Sir Rupert, le fils aîné, amenant toujours
+quelque camarade de son régiment.
+
+Grace avait timidement confié au Révérend Ambrose les préparations
+pantagruéliques qui se faisaient en vue de ce Noël au château. Ils lui
+faisaient mal au cœur! Au contraire, sa mère, Lady Frances, reprenait
+vie, en se préparant à voir sa maison pleine. Grace dut se résigner à la
+pensée de vivre avec des personnes qui ne la comprendraient pas.
+
+Au jour fixé, le défilé joyeux commença; la vie de Roberthon-Manor
+changea entièrement; tout le monde se réveilla; toutes les pièces du
+rez-de-chaussée s’ouvrirent. D’énormes feux brillaient partout; les
+longs corridors, si silencieux d’habitude, se remplissaient de
+mouvement; les petites housemaids, la tête montée par les nouvelles
+arrivées, allaient et venaient en tous sens; les pompeuses femmes de
+chambre glissaient avec distinction sur les tapis: on entendait le bruit
+des sonnettes, le roulement des voitures sur le sable et un murmure de
+voix du haut en bas de la maison.
+
+L’arrivée de Rupert Roberthon amenant un de ses bons camarades de
+régiment, Sir Peregrine Dacre, mit le comble à l’animation. Cette année,
+Sir Peregrine Dacre avait été spécialement invité d’après les conseils
+intelligents de la sœur aînée de Grace. Les chevaux des jeunes gens
+arrivèrent une heure après, et quand Rupert se fut assuré qu’ils étaient
+à l’abri de tout accident, il se livra sans réserve à la joie de se
+retrouver en famille. Il y était sensible; il y avait entre lui et Grace
+l’amitié particulière qui unit le frère aîné à la plus jeune de ses
+sœurs, et il était charmé qu’elle fût jolie; il n’aurait même pas été
+fâché que son ami Peregrine fût de cet avis.
+
+Quoique ce fût en famille, tout le monde parut en grande toilette au
+dîner. Grace s’était composé avec soin une toilette raphaélique! Ses
+cheveux crêpés autour de sa tête formaient une véritable auréole, et sa
+longue robe de mousseline de l’Inde très-molle tombait en plis naturels
+sur un dessus or pâle. Ainsi vêtue, la pauvre Grace faisait singulière
+figure, auprès de ses sœurs et cousines, habillées au dernier goût, la
+nuque découverte, la taille longue et bien prise, le pied dégagé; madame
+Charles Bland regarda Grace avec étonnement, et Rupert, qui s’empressait
+de lui présenter Sir Peregrine, ouvrit lui aussi des yeux
+interrogateurs. Grace les surprit, et, plus vexée qu’elle ne voulait se
+l’avouer, persuadée du reste qu’un officier de cavalerie ne pouvait
+avoir aucune affinité avec elle, se contenta de lui dire quelques mots
+polis.
+
+Pourtant, elle ne fut pas sans s’apercevoir que Sir Peregrine était un
+fort beau garçon brun avec des cheveux bouclés, des traits réguliers, de
+grands yeux bleu sombre et une jolie moustache qui lui seyait fort bien.
+Il paraissait plein d’une exubérante bonne humeur, aussi chez lui à
+Roberthon-Hall, que s’il y eût passé sa vie. Grace ne put s’empêcher
+d’observer qu’il la regardait avec persistance à travers la table; il se
+demandait, en effet, si elle était laide ou jolie. De son côté, elle
+observa qu’il avait un appétit sérieux, et qu’il buvait l’excellent vin
+de Lady Frances avec une satisfaction évidente. Le Révérend Ambrose, qui
+était au nombre des invités, se versait d’édifiantes rasades d’eau
+claire; en quoi Grace l’imitait docilement, au grand étonnement de son
+frère.
+
+Quand les messieurs revinrent joindre les dames au salon, Rupert
+s’empressa de demander une explication à sa sœur.
+
+--Est-ce que vous êtes malade, Grace, que vous ne buvez plus que de
+l’eau?
+
+--Oh! non!... Mais je la préfère.
+
+--Comment! dit Sir Peregrine, vous n’aimez pas un verre de champagne,
+après un bon tour de valse?...
+
+--Oh! j’ai rarement l’occasion de valser!...
+
+--Mais vous l’aurez souvent, maintenant; vous devez adorer la danse, je
+sais bien que j’adorerai danser avec vous.
+
+--Au fait, pourquoi ne danserions-nous pas un peu ce soir? dit Rupert:
+sept ou huit couples, c’est plus qu’il ne faut. Et élevant immédiatement
+la voix, en s’adressant à sa mère:
+
+--Ma chère madame, verriez-vous quelque objection à ce que nous dansions
+un peu?
+
+--Moi! dit Lady Frances, mais, mon cher garçon, je serai ravie; on va
+débarrasser le Hall, rien n’est plus facile, et justement Grace n’a pas
+dansé une seule fois cet automne; Grace, ma chère, sonnez, je vous prie.
+
+L’embarras de Grace était extrême: que penserait là-dessus le Révérend
+Ambrose? elle le voyait de loin causant avec sa tante... Elle sonna,
+pendant que pour sa bonne pensée, Rupert recevait les remercîments de
+chacun.
+
+Sir Peregrine était revenu près de Grace:
+
+--Miss Roberthon, vous me donnerez la première valse, je vous prie?
+
+--Je valse très-mal, Sir Peregrine...
+
+--Vous me permettrez d’en douter...
+
+Les premiers accords entraînèrent Sir Peregrine et Grace; il l’enlaça,
+l’enleva comme une plume, et en une seconde ils eurent traversé la vaste
+pièce dans toute sa longueur; Grace avait légèrement rougi, donné un
+dernier regard au gilet clérical du Révérend Ambrose qui se retirait du
+côté de la table de whist... puis elle se mit à danser de bon cœur et
+avec un plaisir qu’elle trouva inexplicable!...
+
+Sir Peregrine valsait vraiment admirablement, et la soulevait si bien
+que tout étourdie qu’elle se sentît, ils allaient toujours. Enfin il
+voulut bien s’arrêter, et la regardant en face de son regard franc et un
+peu hardi:
+
+--Il n’y a pas beaucoup de choses meilleures qu’un tour de valse comme
+celui-ci! lui dit-il.
+
+Grace le regarda avec surprise et hasarda un: «Oh! Sir Peregrine?»
+
+--Oui, miss Roberthon, et je veux que vous en restiez d’accord avec moi;
+voyons, encore un tour.
+
+Quand ils eurent fini, il ne lui demanda pas son appréciation, mais lui
+dit:
+
+--Vous savez, je vais revenir vous chercher tout à l’heure.
+
+Cette soirée fut pénible pour la pauvre Grace; elle luttait de bonne foi
+contre le plaisir qu’elle prenait; le Révérend Ambrose avait été
+persuadé par Lady Frances de prendre place à un quadrille, et Grace
+n’avait pu s’empêcher de le trouver terne; il avait l’air emprunté, il
+avait l’air triste, et le voisinage de Sir Peregrine et de Rupert
+Roberthon ne lui était pas favorable; il s’éclipsa de bonne heure,
+laissant Grace aux persuasions de Sir Peregrine qui la suppliait de
+boire un verre de champagne... et l’obtenait.
+
+
+III
+
+Le lendemain, ce fut bien pis, au lunch! Grace avait sensiblement
+modifié sa coiffure et sa toilette; elle était vraiment jolie, ainsi
+modernisée. Elle accueillit assez bien le Révérend Ambrose, mais chose
+singulière, elle aurait été plus contente qu’il fût resté à son
+presbytère. Mais il était là, et tout le monde lui faisait bonne mine;
+cette charmante réception lui déliait la langue, et il fut bientôt
+engagé dans une conversation animée avec Sir Rupert, qui paraissait
+prendre grand plaisir à cet entretien. Il y a des choses évidemment
+faites pour être dites en très-petit comité; toutes les belles théories
+du Révérend Ambrose se faisant jour entre le pâté de pigeons et les ris
+de veau perdaient infiniment; Grace était agacée de l’entendre
+développer ses idées, mais son frère paraissait décidé à les connaître à
+fond; il interpellait amicalement le Révérend et remplissait en même
+temps son assiette de gros morceaux.
+
+--Ma mère me dit, monsieur Hurstmonceaux, que vous avez beaucoup embelli
+le presbytère, si... si... encore une tranche de ce pâté.
+
+--Lady Frances est trop indulgente, et le Révérend Ambrose salua avec
+grâce, j’ai en effet fait quelques changements, capitaine Roberthon: je
+ne puis exister au milieu de certaines couleurs.
+
+--Vraiment!
+
+--Non, je ne le puis pas, il y a chez moi un besoin absolu d’idéal. Et
+l’assiette du Révérend Ambrose se vidait lentement.
+
+--Comment l’entendez-vous? dit Rupert, comme pris soudainement d’une
+violente curiosité pour l’idéal.
+
+--Le «Beau», capitaine Roberthon, et tout ce qui nous élève au dessus
+des misères et des nécessités de la vie; l’Idéal parfait serait de vivre
+dans un désert, entre un palmier et une source pure; mais, hélas!... Et
+le Révérend Ambrose soupira pendant qu’on lui enlevait son assiette.
+
+--Très-curieux! dit le capitaine, tout en découpant l’énorme selle de
+mouton placée devant lui; et alors certaines nuances...?
+
+--Certaines nuances élèvent l’esprit, oui, je le soutiens, et se
+tournant galamment vers Lady Frances et sa fille aînée, ces dames me
+comprennent, j’en suis persuadé, les âmes féminines sont si délicates...
+ceci avec un regard à Grace.
+
+--Indubitablement, dit Rupert, je vois, mon cher monsieur, que vous ne
+pensez pas comme tout le monde.
+
+--Je l’espère, capitaine Roberthon, je l’espère... c’est trop, je vous
+remercie. Et ici, le pontife de l’idéal se décide à accepter sa part de
+mouton. Je m’efforce de mettre le gracieux et le doux dans toutes les
+actions de la vie, nous sommes terriblement grossiers, terriblement...
+
+--Vous ne chassez pas, je suppose?
+
+--Non certainement, je ne chasse pas, je vous en demande pardon, mais je
+considère la chasse comme un amusement barbare, et je ne comprends
+pas... Je vous prie de m’excuser, Sir Peregrine, je vois que vous
+paraissez surpris, mais si vous voulez me faire l’honneur de
+m’écouter...
+
+--Oh! pensez là-dessus tout ce que vous voudrez, répond Sir Peregrine
+avec plus de franchise que d’amabilité, et il se retourne vers Grace,
+avec un dédain si absolu du Révérend Ambrose que la pauvre fille au
+supplice aurait voulu rentrer sous terre...
+
+Pauvre Grace! combien elle regrettait d’avoir refusé l’offre que son
+frère lui avait faite, ce jour-là, de la faire monter sur un de ses
+chevaux, qui sautait comme un oiseau et portait admirablement une dame!
+Mais elle avait dit non, et il est bien difficile de revenir sur
+certains refus. Le soir, Sir Peregrine, son frère et une de ses cousines
+qui les avait accompagnés, parlèrent avec enthousiasme de leur journée.
+Sir Peregrine, qui n’avait trouvé la cousine ni aussi gentille ni aussi
+agréable à regarder que Grace, se promit de faire revenir celle-ci sur
+son refus. Il se dit en même temps que, s’il y parvenait, cela
+prouverait qu’elle avait quelque sympathie pour lui, et il ne se cachait
+pas qu’il en deviendrait facilement amoureux; il songeait à se marier,
+et une fille de bonne maison, jolie et bien portante était tout juste ce
+qu’il lui fallait. Grace était tout cela, et il résolut d’en courir la
+chance.
+
+Grace fit quelque façon; mais Sir Peregrine lui dit naïvement:
+
+--Voyons, Miss Roberthon, pour me faire plaisir? Et réservant
+l’approbation certaine de Lady Frances, ce fut chose convenue.
+
+
+IV
+
+Grace va chasser!... C’est sa première pensée le lendemain en ouvrant
+les yeux, et elle constate avec bonheur que le temps est à souhait! Ils
+partent tous gaiement vers dix heures, Lady Frances et sa fille aînée en
+voiture.
+
+Le rendez-vous est dans une clairière au bout d’une grande allée de
+charmes, en face d’une vieille bâtisse moitié ferme moitié château. On
+arrive de tous côtés; Grace est heureuse et animée, et quand enfin on
+lâche les chiens, et qu’une dizaine de minutes après, la fanfare joyeuse
+de leurs voix dit qu’ils ont trouvé la bête, elle rend les rênes à son
+cheval et suit Sir Peregrine le cœur léger et hardi!... Il la mène bien,
+mais la ménage, et elle a un plaisir extrême à l’entendre lui faire
+quelques brèves recommandations, pleines de bonté et d’autorité à la
+fois... Décidément, c’est un homme, celui-là!... Et elle aspire la vie,
+l’air, l’amour, tout à la fois!...
+
+C’est un bon rêve, rapide et brillant, qui dure à peine une heure et
+demie. Mais que cette heure et demie a fait faire de chemin à l’intimité
+de Grace et de Sir Peregrine!... Quand ils rentrent à Roberthon-Manor,
+ils ont tous deux quelque chose de triomphant, et, malgré le brouillard
+qui tombe, ils pourraient aller longtemps sans sentir le froid!...
+
+Le pauvre Ambrose le sentait terriblement, lui; l’ennui, la solitude, un
+vague pressentiment l’avaient fait sortir et s’en aller au-devant des
+chasseurs. Peut-être espérait-il rencontrer Grace, seule, et lui dire
+tout ce qu’il avait sur le cœur depuis ces derniers jours. Il avait
+l’air fort triste et fort peu brillant, quand, un gros parapluie sous le
+bras, il rencontra la chasse.
+
+A sa grande surprise, Grace devinant qu’il avait à lui parler, au lieu
+de l’éviter, vint droit à lui. Elle écouta d’abord patiemment quelques
+phrases vagues et tendres.
+
+--Alors, vous croyez qu’on doit épouser celui qu’on aime? lui dit-elle
+sérieusement.
+
+--C’est un devoir; agir autrement est un sacrilége.
+
+--Et si cela fait souffrir quelqu’un?
+
+--Le devoir reste le même, dit le Révérend Ambrose. Aucun sacrifice
+n’est trop grand quand le cœur parle!
+
+Grace lui saisit les mains, et le regardant d’un air innocent:
+
+--Ah! que vous me faites du bien, que je vous remercie! J’épouse Sir
+Peregrine...
+
+Puis, comme il restait abasourdi:
+
+--Mais nous resterons amis...
+
+Et, sur cette parole naïve, elle laissa le pauvre Ambrose réfléchir à
+l’inutilité de convertir les jeunes filles à l’Idéal!
+
+Heureusement, Fra Angelico lui reste!
+
+
+
+
+L’AMBITIEUSE
+
+
+I
+
+Ce fut avec une certaine surprise que la galerie se vit forcée de
+constater que le jeune Blunt Hay, membre du Parlement pour Berleyho,
+paraissait extrêmement «dévoué» à Lady Mary Boyd et qu’elle semblait
+s’en apercevoir sans déplaisir. Ce n’est pas que Lady Mary fût jugée
+au-dessus des coquetteries, mais les siennes s’adressaient généralement
+à des gens très-différents, et ne s’exerçaient guère qu’avec les
+ministres d’État présents ou à venir. Les petits billets que Lady Mary
+échangeait volontiers avec eux traitaient des graves affaires du
+Gouvernement et de celles de son parti--Lady Mary en était une des
+étoiles et un des plus fermes soutiens; elle avait toujours aimé la
+chose publique au-dessus de tout--et le grand mérite de M. Boyd, son
+mari, avait été, non pas d’être bien de sa personne, parfaitement né, et
+fort riche, mais de passer pour un des membres du Parlement les plus
+sérieux, et destiné sans nul doute à atteindre tous les honneurs
+politiques. Le voir ministre était le but de la vie de sa femme; pour
+cela il fallait actuellement deux choses: que le ministère existant fût
+renversé, et que Sir Charles Swamp, le leader écouté de l’opposition,
+fût appelé à former le nouveau cabinet. Lady Mary est la compagne idéale
+d’un homme politique; elle trouve parfait que les séances de la Chambre
+retiennent son mari jusqu’à trois heures du matin; n’envahit jamais le
+study, où, à peine levé, il pioche les livres bleus, jaunes et verts, et
+de tout son pouvoir aide à son prestige. M. Boyd, travailleur silencieux
+et acharné, sait que le côté mondain n’est pas son fort, mais il s’en
+remet à sa femme qui a fait de leur maison une des plus agréables de
+Londres, et qui use de tous les moyens, dîners, bals, comédies inédites,
+pour en rehausser l’éclat. Tous les jeunes hommes du parti trouvent chez
+elle un bon accueil; elle a un tact particulier pour réveiller en eux le
+goût de la vie politique, et quand une question quelconque passionne ou
+occupe M. Boyd, elle fait son affaire d’y convertir le plus de monde
+possible. Elle a déjà formé d’excellentes recrues, et le jour où Victor
+Boyd arrivera au pouvoir, il aura beaucoup d’amis derrière lui... Or,
+Lady Mary veut que ce soit dans le plus bref délai possible; c’est pour
+cela que le jour où son très-fidèle ami, Sir Charles Swamp, lui a parlé
+de la nécessité de tenir bien en main une personnalité indépendante,
+comme ce jeune Blunt Hay qui pouvait au dernier moment déplacer une
+majorité, elle s’est appliquée à en faire son serviteur et son allié.
+
+Elle craint seulement, d’y avoir un peu trop bien réussi; d’habitude les
+jeunes du parti se contentent de l’adorer comme une divinité
+très-imposante; mais le fougueux Blunt Hay, dont l’ambition est extrême,
+et qui a compris tout de suite tous les avantages que peut lui donner
+une préférence de Lady Mary, veut rendre cette préférence sérieuse.
+C’est un garçon décidé à tout oser pour arriver; aussi avide de pouvoir
+que Mylady elle-même, il se demande si une femme comme elle ne serait
+pas le levier qu’il lui faudrait, et tout en valsant avec Lady Mary, il
+calcule les possibilités d’un enlèvement suivi de divorce et de mariage
+réparateur! Ces projets contre le repos de M. Boyd ne l’empêchent pas
+d’écouter d’un air touché les assurances de Lady Mary, qui, sachant Hay
+ambitieux, lui promet que M. Boyd au pouvoir n’oubliera pas ses amis.
+
+Cependant, si utile, si nécessaire même qu’il soit d’amener le jeune Hay
+au sentiment de la discipline, et d’en faire un allié solide, Lady Mary
+trouve qu’à mesure qu’il le devient, il a un peu trop la mine d’oublier
+leurs positions respectives; elle se résout de l’y ramener, et pour cela
+se décide d’user d’un moyen qui lui a déjà réussi; elle invite Hay à un
+de ses célèbres dimanches, entre trois et six.
+
+Ces réceptions étaient absolument fermées, et il fallait y être
+nominativement prié; le jeune homme, au lieu de paraître comblé comme
+elle s’y attendait, répondit en badinant qu’une promenade à Richmond
+seul à seul avec elle serait plus son fait! Lady Mary en stratégiste
+sérieux le laissa dire sans se fâcher, mais compta que lorsqu’il
+l’aurait vue dans sa gloire, il comprendrait la nécessité de prendre un
+autre ton.
+
+Le superbe Hall Porter vit donc, rare surprise, arriver le dimanche
+suivant, vers quatre heures, un jeune homme à lui inconnu! Ce blanc-bec
+passa devant ce grave fonctionnaire et devant les quatre valets de pied
+sans manifester le moindre embarras; il se laissa indiquer
+silencieusement l’escalier par le gravissime maître d’hôtel, et en haut
+de la dernière marche donna son nom avec flegme au «groom of the
+chambers», qui, la nuque inclinée, paraissait attendre une sérieuse
+confidence. La porte du sanctuaire s’ouvrit: c’était la grande galerie
+de tableaux; Lady Mary était assise au milieu, en face d’un superbe
+Corrége qui en faisait la gloire. A chaque bout de la galerie une large
+fenêtre en baie, et dans le renfoncement de ces fenêtres, des marbres
+antiques et des fleurs rares.
+
+Dans le grand vide du centre, des fauteuils dorés rangés avec symétrie,
+enfin un cadre absolument sévère et imposant; une douzaine de
+personnages à mine grave étaient assis autour de Lady Mary parlant à
+voix basse. A la vue de Hay, un léger étonnement parut sur leur visage.
+Le tout-puissant Sir Charles Swamp, qui dans l’embrasure d’une fenêtre
+tenait par la boutonnière de sa redingote Tom Tongue, le grand pontife
+du journal _l’Avenir_, leva ses regards au-dessus de son pince-nez, pour
+donner un coup d’œil surpris au nouvel arrivant--puis ce fut tout, il
+n’y eut pas la moindre interruption dans l’entretien.--Lady Mary ne
+détourna même pas la tête, et il fallut traverser ainsi cette grande
+galerie, épreuve qui en avait troublé de très-braves.
+
+Mais celui-là n’en parut pas seulement ému; il alla droit à Lady Mary,
+se tint debout devant elle jusqu’à ce qu’elle daignât lui tendre la main
+et lui sourire, s’assit avec un air de familiarité aisée, croisa ses
+jambes, écouta ce qui se disait et au premier ralentissement de
+l’entretien s’en empara, parlant haut, et discutant les pour et les
+contre avec une décision pyramidale.
+
+Tous ces vieux législateurs ouvraient des yeux surpris à tant
+d’assurance, et d’étranges soupçons leur passaient dans l’esprit! Tous
+plus ou moins étaient amoureux à leur manière de Lady Mary; elle était
+leur possession collective, leur aimable divinité, et ils trouvaient
+fort mauvais qu’un étranger pénétrât dans le sanctuaire. La
+bienveillance qu’on avait d’abord éprouvée pour ce jeune homme d’avenir
+diminuait singulièrement, et Sir Charles Swamp lui-même quitta son
+embrasure de fenêtre, pour venir d’une voix pondérée et habituée à être
+écoutée donner deux ou trois démentis à ce disciple trop émancipé.
+
+Quant à Lady Mary, elle gardait une attitude de sphinx; et à vrai dire,
+elle ne savait elle-même ce qu’elle éprouvait. Elle n’était pas
+indifférente à ce feu et à cette hardiesse; et malgré elle les comparait
+avec la gravité et le sérieux des gens qui l’entouraient
+ordinairement... Peut-être de légers regrets étaient-ils au fond de son
+cœur?... Si elle avait rencontré plus tôt un garçon comme celui-là?...
+Mais ce n’était qu’une vision, vite chassée par tout le solide de ce qui
+l’entoure. Quelque décidée qu’elle fût à ne pas intervenir, le moment
+vint où, sentant l’aigreur arriver, elle s’y vit contrainte--et sur un
+mot d’elle--à sa presque confusion, Blunt Hay changea son ton, prit un
+air de déférence et ne sembla attendre que ses commandements.
+
+Quand enfin ils s’en allèrent tous, elle fut soulagée. Sir Charles Swamp
+lui dit en particulier quelques mots sur leur «jeune ami», et ces
+quelques mots voulaient dire qu’on ferait bien de le tenir à distance.
+Le jeune ami s’en alla tout seul, la tête haute, saluant en égal, et
+recevant des saluts aussi secs que si l’on n’eût jamais compté sur son
+éloquence.
+
+Lady Mary est infatuée! cette douloureuse conviction s’empara de ce
+petit cénacle; on causa ce soir-là et de la lutte qui allait s’engager,
+et de la nécessité d’écraser l’outrecuidance de ce suffisant personnage
+qui, débutant dans la vie politique, prenait l’assurance d’un vétéran!
+
+
+II
+
+Le jeune Blunt Hay, tout en s’en allant à son lodging solitaire, sentait
+qu’il s’était fait de puissants ennemis, mais il jugeait des ennemis
+très-nécessaires au succès, et le succès, il le voulait vite et
+brillant. Certes, il avait toujours trouvé Lady Mary à son gré; mais
+quand il l’avait vue ainsi défendue et gardée, il s’était senti une
+folle envie de la leur enlever à eux tous, de les étonner par son
+audace, et de les faire compter avec lui. Il savait que le monde est
+devenu beaucoup plus indulgent, et que si jamais il parvenait à avoir
+Lady Mary pour femme, sa carrière, peut-être interrompue un moment, n’en
+serait que plus brillante. Tout ce qu’il avait voulu avec suite, il
+l’avait atteint. Cadet sans fortune, il avait un siége à la Chambre, il
+était un des législateurs de son pays! Inconnu la veille à Londres, il
+en était une des personnalités! Que Lady Mary fût amoureuse de lui, son
+extrême fatuité ne lui permettait pas d’en douter!
+
+Mais Lady Mary se persuadait de bonne foi qu’elle ne songeait qu’à
+l’intérêt du parti.
+
+Il ne fallait pas que Sir Charles Swamp se fît des ennemis, et elle
+trouvait qu’il avait été un peu hautain vis-à-vis du jeune orateur déjà
+si bien posé.
+
+Cela fit que deux jours après, sa calèche déjà à la porte, le tapis
+déroulé sur le trottoir, et elle-même prête à descendre l’escalier,
+comme on lui apportait la carte de Hay, elle donna l’ordre de le faire
+monter, et, le visage souriant, rentra dans son petit salon pour l’y
+recevoir. C’était une pièce aussi close et aimable que sa galerie était
+froide et sévère. Une tenture d’un bleu gris couvrait les murs, au
+plafond se jouaient de jeunes amours, les fenêtres avaient des vitraux
+peints, et une profusion de fleurs coupées distribuées dans des vases de
+toute forme répandaient une odeur capiteuse presque trop forte. Lady
+Mary, accoudée contre une petite table couverte d’objets de vermeil,
+tendit une main cordiale à Hay, et lui indiqua une chaise auprès d’elle.
+
+--Eh bien, qu’est-ce qu’il y a?
+
+Il la regarda bien en face et tout de suite:
+
+--Je vous ai offensée?...
+
+--Moi! quand?...
+
+--Dimanche! j’ai été trop hardi, n’est-ce pas? j’ai choqué Sir Charles
+Swamp.
+
+--Quelle idée! Sir Charles vous trouve très-éloquent, moi aussi; nous
+espérons que vous avez bien travaillé la question qui va se débattre, et
+que vous parlerez le jour de la bataille, de façon à faire frémir les
+très-honorables messieurs assis de l’autre côté de la Chambre.
+
+--Je ne sais pas, je n’ai rien étudié.
+
+Le joli visage de Lady Mary se contracta.
+
+--Alors vous abandonnez la cause. C’est malheureux.
+
+--Je n’abandonne rien, mais je suis jaloux.
+
+--Jaloux de qui, de quoi?
+
+--De tous ceux qui étaient là dimanche, et pour qui je ne suis rien ni
+personne, je l’ai bien vu.
+
+--Quel enfantillage!...
+
+--Ne dites pas enfantillage, Lady Mary; je suis amoureux, et vous le
+savez parfaitement du reste.
+
+--Jamais de la vie! Mais si vraiment vous désirez me plaire,--et cela,
+je l’apprendrai avec plaisir, car je fais grand cas de vous,--il faut
+servir nos amis avec zèle, avec courage, car vous savez que je regarde
+leur succès comme le mien.
+
+Il prit l’air pénitent, et d’une voix douce qui chatouilla
+délicieusement l’orgueil de Lady Mary:
+
+--Vous ne pouvez douter que je ferai tout ce que vous m’ordonnerez.
+
+--Bien vrai?
+
+--Essayez...
+
+--Même si je vous demande d’être aimable pour Sir Charles Swamp?
+
+--Même cela si vous le désirez.
+
+--Eh bien, monsieur Hay, je vous remercie. Je ne m’étais pas trompée sur
+vous.
+
+--Seulement, si je vous obéis, vous aurez bien quelque indulgence pour
+moi?
+
+--Oh! oh!
+
+--Je vous demande si peu...
+
+Lady Mary aimait assez ces petites escarmouches, qui se terminaient
+généralement par un vote enlevé ou un article de journal venu à propos.
+Mais les récompenses honnêtes qu’elle offrait alors, et qui étaient
+toutes platoniques, elle se demandait comment Hay les prendrait, et ce
+que son «si peu» voulait dire. Elle ne pouvait se défendre de le trouver
+extrêmement séduisant; il avait de si beaux yeux et il était évidemment
+très-supérieur; du moins, le bruit en courait sans qu’on eût pensé à se
+demander qui l’avait mis en circulation. Elle ne pouvait se croire
+amoureuse, n’admettant pas cette éventualité dans sa vie, mais elle
+était évidemment «intéressée».
+
+--Si peu? mais quoi enfin?
+
+--La permission de ne rien faire que vous n’ayez approuvé; que je sente
+que vous dirigez, que vous inspirez toutes mes actions, et je serai
+satisfait.
+
+Ce rôle de Nymphe Égérie était tellement dans les cordes de Lady Mary
+qu’elle ne put s’y dérober.
+
+Sur cette entente, ils se quittèrent.
+
+Le soir même, à un grand dîner, Lady Mary eut le plaisir d’annoncer à
+Sir Charles Swamp qu’on pouvait tout à fait compter sur le jeune Hay;
+elle vanta ses talents, ses connaissances des langues étrangères, et fit
+comprendre à Sir Charles que ce jeune homme n’était pas destiné par la
+nature à un rôle insignifiant; Sir Charles écouta Lady Mary avec l’air
+de respectueuse confiance qui lui était habituel, discuta avec elle
+longuement, lui laissa la victoire, et se promit que s’il ne dépendait
+que de lui, son protégé ne serait jamais rien.
+
+Il jouissait depuis longtemps de priviléges particuliers auprès de Lady
+Mary, rôle délicieux! Ses rêveries involontaires allaient parfois plus
+loin; en tout cas, il était jaloux, et vouait Hay de bon cœur aux dieux
+infernaux. Il savait heureusement que Lady Mary avait besoin de lui; et
+c’était lui et non Hay qui devait faire M. Boyd ministre.
+
+Cependant Lady Mary encourageait son néophyte. C’étaient sans cesse de
+nouvelles questions qu’il avait à lui adresser. Malgré l’indépendance
+que lui donnait sa grande position et sa réputation inattaquable, elle
+sentit qu’il venait un peu trop souvent, et le lui dit; c’était ce qu’il
+attendait avec une vive impatience.
+
+--Oui, je le comprends.
+
+Le fait est que les sept domestiques mâles qui constataient chaque
+visite de M. Hay faisaient leurs réflexions.
+
+--Je vous remercie de le comprendre.
+
+--Oui, mais je ne veux pas renoncer à vous voir, je ne le puis pas (il
+avait l’air bien passionné en disant cela, et Sir Charles Swamp n’avait
+jamais l’air passionné). Il nous serait si facile de nous rencontrer!...
+
+Et comme elle voulait l’interrompre...
+
+--Ne pourrions-nous nous rencontrer seuls, à Richmond, au Palais de
+Cristal, par exemple?... quelle difficulté à cela? Ici, je suis toujours
+comme écrasé; vous viendrez, n’est-ce pas? vous me ferez cette grande
+joie?
+
+--Ce n’est pas possible, je vous assure.
+
+--Pas possible: adieu alors!... Et sans lui donner une seconde de
+réflexion, il était parti.
+
+Ne pas insister! quelle force auprès d’une femme dont le cœur est
+touché! Cette soumission produisit sur Lady Mary l’effet que n’aurait
+obtenu aucune supplication; elle se fit à elle-même les raisonnements
+les plus spécieux. Se rencontrer au Palais de Cristal ou à un bal,
+quelle différence? Une amitié particulière n’est pas une chose
+criminelle, et puis quelle crainte à avoir avec un homme aussi soumis,
+incapable d’abuser de sa bonté, si plein de délicatesse! Ce qui la
+tourmentait maintenant, c’était de lui faire savoir qu’elle voulait
+bien, ce qui avait été si impossible d’abord!
+
+Deux jours, trois jours se passèrent, aucune nouvelle de Hay; elle ne
+l’avait rencontré dans aucune maison où il aurait dû être, et elle se
+décida à demander à son mari s’il l’avait vu à la Chambre.
+
+--Oui, parfaitement, c’est un garçon qui a l’œil ouvert à son intérêt.
+Lady Mary ne fit aucune attention à l’injuste accusation, elle ne
+comprit qu’une chose, c’est que Blunt Hay l’évitait!
+
+Elle fut alors bien forcée de s’avouer que cela lui était horriblement
+sensible!
+
+Au bout d’une huitaine, elle lui écrivit et le pria de venir prendre le
+lunch, le jour qui lui serait agréable.
+
+Il vint naturellement le jour même où il reçut la lettre, fut aimable,
+causeur, charmant, laissa partir le dernier hôte de Lady Mary; puis, la
+porte fermée sur lui, se leva immédiatement à son tour pour prendre
+congé.
+
+--Vous partez? demanda Lady Mary.
+
+--Oui, pourquoi resterais-je auprès d’une femme qui n’a aucune confiance
+en moi?
+
+--Vous êtes dur pour vos amis, monsieur Hay.
+
+--Oh! non, je suis juste!
+
+--On n’est pas libre dans ce monde, vous le savez bien.
+
+--Ce sont les timides qui disent cela, on est toujours libre quand on
+ose. Puis après une longue pause:
+
+--Si vous m’aimiez, que n’oserais-je pas, moi?
+
+Lady Mary eut un éblouissement... Sans savoir comment cela était arrivé,
+elle se sentit enlacée par un bras très-ferme, et une main la força
+doucement à relever la tête...
+
+--Dites que vous viendrez?...
+
+Un oui mourant... Une étreinte... Et elle se trouva seule avec sa
+promesse!
+
+Elle savait qu’ils devaient se rencontrer le même soir, et dans
+l’isolement d’un bal, dans cette atmosphère excitante où il est si
+difficile de se ressaisir, il lui arracha ce qu’il voulait. Le
+surlendemain était un vendredi, jour d’affaires courantes au Parlement;
+aucun incident à prévoir. L’exact M. Boyd n’en serait pas moins à son
+banc comme toujours. Mais lui, Hay, irait attendre Lady Mary au Palais
+de Cristal. Ils s’y rencontreraient, y dîneraient (ou dans le voisinage)
+et auraient quelques heures de franche liberté...
+
+La politique, quelle pauvre chose cela parut en ce moment à Lady Mary!
+Du reste, Hay faisait bon marché de tout, et ne lui cachait pas que si
+elle le voulait, Parlement, ambition (et il avouait qu’il en avait
+beaucoup), tout lui serait sacrifié!
+
+Lady Mary se crut à ce moment-là extrêmement amoureuse.
+
+Tout le lendemain, elle vécut comme dans un rêve! M. Boyd, qui n’était
+jamais très-amusant, insista pour lui lire les plus ennuyeux articles de
+journaux; il était découragé, car le Cabinet, un moment très-écrasé,
+paraissait se raffermir. Elle le trouva sot. Pourquoi n’était-il pas au
+pouvoir!
+
+
+III
+
+Le matin du jour fixé pour l’expédition, elle composa une petite
+histoire à déjeuner, fut écoutée et crue sans la moindre défiance. M.
+Boyd était tout aux affaires de la Chambre et, pour changer, annonça
+qu’il irait de bonne heure. Enfin, après avoir défendu sa porte, même
+pour Sir Charles Swamp, qui se présenta vers midi, Lady Mary monta en
+cab vers quatre heures et se fit conduire à la gare, prit bien
+franchement son billet, et se rencontra comme par hasard, sur la
+plate-forme du palais, avec Hay.
+
+Il contint l’expression de sa satisfaction, mais en laissa voir assez
+pour que Lady Mary fût touchée. A vrai dire pourtant, il regrettait un
+peu que ce rendez-vous si vivement sollicité eût lieu ce jour-là; des
+bruits couraient dans l’air depuis le matin; contre toute attente, la
+séance, disait-on, ne se passerait pas sans incident.
+
+Lady Mary, elle, n’était pas sans une arrière-préoccupation du même
+genre; tout en écoutant Hay, elle se demandait si, par hasard, la visite
+matinale de Sir Charles Swamp n’avait pas une signification
+particulière, et elle regrettait presque la consigne qui l’en avait
+privée.
+
+En attendant, elle s’essayait à éprouver le délire d’une bonne fortune;
+mais tout en parcourant les cours égyptiennes et romaines, et y
+jouissant d’une solitude idéale, elle sentait qu’elle était rebelle à ce
+genre de félicité. Hay, tout enflammé par la vue de sa conquête, prenait
+courage et s’enhardissait. Il ébauchait des tableaux où elle et lui
+tenaient absolument la première place; il lui répétait à satiété
+qu’inspiré par une femme comme elle, il saurait atteindre à tout. Mais
+le mirage était éloigné, et Lady Mary, tout en soupirant des réponses
+encourageantes, se disait tout bas, tout bas au fond du cœur, que M.
+Boyd aurait encore plus tôt fait d’être ministre!...
+
+Ils erraient dans ce grand palais, qui a déjà vu tant de rencontres du
+même genre. Hay parlait d’aller dîner, espérant que le champagne
+rendrait à Lady Mary un peu d’entrain. Elle hésitait, tenant infiniment
+à se dire que Hay lui était soumis, mais se demandant aussi ce qui se
+passait à Londres.
+
+Enfin, il obtint d’elle la permission d’aller commander leur dîner à
+l’hôtel, et la laissant seule un instant, saisit l’occasion pour acheter
+un journal du soir, que des gamins criaient avec grand fracas, se
+réservant d’y jeter plus tard un coup d’œil. Quand il eut le dos bien
+tourné, le premier soin de Lady Mary fut d’en faire autant. Elle n’eut
+que le temps de lire à la volée: _Importante séance_, et de cacher le
+journal. Hay revenait la bouche en cœur, l’œil triomphant et vainqueur.
+
+Oh! elle l’écoutait bien: «Je vous aime! que vous êtes bonne!
+m’aimez-vous un peu? êtes-vous un peu heureuse? Quelle journée! C’est le
+commencement d’une vie nouvelle, etc., etc.»
+
+Et à part lui: «Qu’est-ce que ces gamins peuvent crier si fort?
+Qu’est-il arrivé?»
+
+Et elle répondait: «Si vous m’étiez indifférent, est-ce que je serais
+là? Mais vous savez nos conventions, jamais, etc., etc.»
+
+Et lui:
+
+«Oui, mon ange, ce que vous voudrez toujours, etc.»
+
+--Diable de journal! je donnerais vingt louis pour savoir ce qu’il
+contient.
+
+Puis, se rapprochant d’une des grandes fenêtres, il regardait avec
+attendrissement le jardin.
+
+--Nous irons y prendre l’air après dîner, dit Hay amoureusement. Il
+avait dressé un petit itinéraire, et qui sait?... Si elle le voulait, on
+pouvait, de de ce jardin, prendre le chemin du bonheur... et de
+Jersey!...
+
+Pendant qu’il faisait cet audacieux projet, Lady Mary laissait tomber
+son mouchoir comme par mégarde, puis enfin permettait à Hay de la
+conduire vers le restaurant. Arrivée à la porte, elle mit sa main à la
+poche, et d’une voix tranquille: «Mon mouchoir? Je l’avais en regardant
+le jardin.» Il ne fit qu’un bond: «Je retourne le chercher.» Un regard
+ardent: «Merci!»
+
+Il n’a pas disparu, qu’elle déploie le journal et lit:
+
+«Séance importante, démission du cabinet. Sir Charles Swamp appelé à en
+former un nouveau!!!...»
+
+Elle a lu, c’est un vertige!... son mari, ministre peut-être?... En un
+instant toute sa personne est transformée, et comme Hay reparaît,--avec,
+lui aussi, une figure extraordinaire,--elle lui dit d’un ton hautain:
+
+--Je reprends le train pour Londres.
+
+--Mais pourquoi?
+
+--Pourquoi? parce que je le désire. Oh! ne prenez pas la peine de
+m’accompagner...
+
+Et, sans autre explication, elle le laisse là.
+
+Il a lu la nouvelle, lui aussi, et il a compris!
+
+En garçon d’esprit, Hay s’est décidé à rester au moins des amis de Lady
+Mary; mais il est à craindre qu’il n’y réussisse pas. Lady Mary, en
+rentrant chez elle, a trouvé un petit mot de Sir Charles Swamp, daté de
+quatre heures, lui annonçant son avénement au pouvoir, et à sa suite,
+l’entrée de M. Boyd dans le nouveau cabinet. Le jeune Hay est donc
+désormais tout à fait inutile à l’ambitieuse Lady Mary.
+
+
+
+
+LE CHAPERON
+
+
+I
+
+Miss Elisabeth Dally n’est plus jeune, elle n’a jamais été jolie, et
+cependant elle est quelqu’un. En premier lieu, elle est riche; de sorte
+que n’ayant besoin de personne, elle a une quantité de gens à ses
+ordres, et platoniquement disposés à lui rendre service. Miss Dally aime
+le monde à la passion; la solitude la tuerait sûrement, et elle fait son
+possible pour l’éviter. Ses dîners fins, sa bonne humeur l’ont mise à la
+mode pendant un certain nombre d’années; puis l’éclipse s’est faite
+visiblement, et insensiblement Miss Dally se serait peut-être vue
+reléguée au nombre des oubliées, si elle n’avait trouvé un moyen
+original de se maintenir à la surface. Le premier essai a été si
+heureux, couronné d’un si brillant succès, que le triomphe de Miss Dally
+a été complet. Elle a été proclamée un chaperon incomparable! C’est
+maintenant comme chaperon qu’elle sollicite et obtient des invitations,
+et tous les ans, de jeunes beautés se disputent l’honneur d’être menées
+dans le monde sous son égide. Miss Dally sait se faire prier et
+n’accepte pas qui veut. Sa longue expérience du monde lui a appris qu’il
+y a dans Londres une quantité de gens riches et bien nés qui, soit
+manque d’adresse, ou d’entrain, ou de relations, sont restés à la porte
+de ce qui s’appelle la société, et n’ont pas la moindre chance de voir
+leurs filles invitées aux bals à la mode. Les maîtresses de maison sont
+déjà débordées, forcées de faire un tri, et redoutent comme une
+catastrophe toute nouvelle connaissance. Mais Miss Dally est depuis
+longtemps dans la forteresse; elle a des duchesses parmi ses intimes
+amies, de jeunes duchesses qu’elle a vues naître et qu’elle a adorées
+dès leur enfance, présageant sans doute leurs futures destinées. Tout le
+monde aime Lizzie Dally; on rit de ses mines, de ses ridicules, mais
+elle est acceptée, et en vérité son savoir-faire est grand. Quand pour
+la première fois elle a paru accompagnée d’une «jeune amie», on a
+d’abord été étonné de cette fantaisie; mais comme la jeune amie était
+jolie, extrêmement élégante, qu’elle sembla immédiatement au courant de
+tout, et qu’en outre elle avait épousé un pair avant la fin de la
+saison, le prestige de Miss Dally s’en accrut beaucoup, et au bout de
+deux ou trois saisons, il suffisait d’être la «jeune amie» de Miss Dally
+pour prétendre aux meilleures invitations.
+
+Quant à elle-même, elle paraissait avoir un goût extrême pour son rôle
+de chaperon, et y apportait un zèle incomparable. Elle était ravie
+d’avoir du monde chez elle, ravie de sortir tous les soirs; ses conseils
+étaient bons, solides, et ses jeunes amies s’en apercevaient à leur
+profit.
+
+Miss Dally y mettait son orgueil; une jeune fille introduite par elle ne
+devait être entourée que de fils aînés, ou d’hommes sérieux; elle
+éloignait avec un soin jaloux tous les «detrimentals», tous les cadets,
+et les joueurs, même riches, étaient mal vus.
+
+Miss Dally était une personne franche et positive, et elle avertissait
+catégoriquement ses jeunes amies que, si elles étaient disposées à des
+flirtations inutiles, elle se verrait dans la nécessité de mettre fin à
+leurs visites; et bien que ces visites fussent à la fois fructueuses et
+agréables pour Miss Dally, elle aurait fait comme elle le disait.
+
+
+II
+
+Jamais Miss Dally n’avait été aussi ravie d’une jeune amie, qu’elle
+l’était de Miss Kate Rynaston, qu’elle menait présentement dans le monde
+et qui, à son premier bal, avait eu un succès fou. Cette charmante
+personne était la seconde des six filles de Sir Guy et de Lady Rynaston,
+excellentes gens, ayant passé toute leur vie à Rynaston-Hall. N’étant
+pas au niveau de la dépense d’une saison à Londres selon leur rang, ils
+étaient tout résignés à voir ce que le lawn-tennis ferait pour
+l’établissement de leurs filles, quand un heureux hasard les mit en
+relation avec Miss Dally, et leur donna l’occasion unique d’envoyer
+Kate, qui était la plus jolie, briller à Londres. Miss Dally, de son
+côté, fut ravie de l’occasion de rendre service à des gens comme Sir Guy
+et Lady Rynaston, promus dans l’instant au nombre de ses amis intimes.
+Quant à Kate, elle l’idolâtrait, et rêvait pour elle les plus brillantes
+destinées. Rien n’était trop relevé pour cette charmante fille, et dès
+le commencement de la saison, il fut visible que Miss Dally ferait
+meilleure garde que jamais. Cela était nécessaire: Kate se rangeait bien
+en tout à l’avis de son chaperon, quand celle-ci la chapitrait, dès le
+déjeuner, avec la plus délicieuse familiarité, délicieuse pour Miss
+Dally qui se sentait certaine d’amener un Lord tout au moins aux pieds
+de Kate. Mais une fois dans le monde, et entourée d’un bataillon
+d’adorateurs, la beauté rustique de Rynaston-Hall témoignait d’un
+penchant dangereux pour la flirtation, et se laissait prendre, beaucoup
+plus qu’il ne convient à une personne raisonnable, aux très-périssables
+avantages extérieurs, joints à la jeunesse et à la gaieté, choses
+charmantes en elles-mêmes, mais fort creuses à l’usage, comme l’assurait
+Miss Dally. Ce n’était pas qu’elle-même elle fût insensible à certaines
+attractions, qu’une providence perverse donne souvent en partage à ceux
+qui n’en ont que faire; non, Miss Dally laissée à son naturel aurait eu
+le cœur assez tendre, et à respirer de près depuis plusieurs saisons
+cette atmosphère amoureuse et capiteuse dont elle entourait ses jeunes
+amies... des regrets lui venaient. Aussi, pour les éteindre,
+s’identifiait-elle le plus qu’elle pouvait avec ce qui se passait autour
+d’elle; elle prenait pour elle une part des hommages adressés à
+d’autres; le petit duplicata de compliments que de jeunes ambitieux se
+permettaient de lui offrir, lui était fort agréable à recevoir, tout
+comme le bouquet qui lui venait le plus souvent, quand Miss Kate en
+recevait un, d’un adorateur aspirant à être bien vu du sévère chaperon.
+
+Sir Guy et Lady Rynaston étaient ravis du succès de leur fille, ravis
+qu’elle fît une quantité de connaissances qui les ignoreraient
+d’ailleurs, le cas échéant, avec le plus complet dédain.
+
+
+III
+
+Miss Dally et Miss Kate Rynaston avaient reçu une carte pour le bal de
+la duchesse de Hightone. Ces bals étaient les plus vantés de Londres;
+tout y était de premier choix. Sa Grâce ne voulait que le dessus du
+panier en tout genre, et elle s’abstenait d’inviter ses proches
+parentes, si elles avaient le malheur de posséder une fille laide. La
+duchesse voulait pouvoir mettre son lorgnon sur les yeux, et regardant
+sa salle de danse, dire d’une voix assurée: «Rien que des jolis
+visages!»--et ces jolis visages, elle ne voulait les prendre que parmi
+la crème fashionable. Lizzie Dally était, depuis longtemps, dans les
+bonnes grâces de la duchesse; celle-ci l’avait quelquefois totalement
+oubliée pendant un an ou deux, mais Miss Dally savait vivre et n’en
+comptait pas moins l’amitié de Sa Grâce comme une des félicités de sa
+vie; elle était cependant inquiète pour le bal, et ce fut pour elle une
+joie profonde, quand cette bienheureuse carte arriva. Kate Rynaston,
+elle-même aux nues, éprouva ce jour-là un véritable respect pour son
+chaperon.
+
+--My dear, dit la vieille demoiselle à sa jeune amie, vous verrez chez
+cette chère duchesse tout ce que Londres peut offrir de mieux en fait
+d’hommes: c’est votre meilleure occasion de la saison, et comme il est
+probable que vous n’en aurez pas une autre, je vous conseille d’en
+profiter. Quelle robe mettrez-vous?
+
+La robe devait être charmante, et un crédit supplémentaire fut demandé,
+pour l’occasion, à Sir Guy Rynaston, qui l’accorda avec plaisir.
+
+Dès lors, ce bal fut l’unique pensée des deux femmes; parmi la
+ribambelle de cartes d’invitation qui s’étalaient autour de la glace du
+salon de Miss Dally, celle de la duchesse de Hightone était noblement
+apparente. Les jeunes gens timides qui venaient prendre le thé à cinq
+heures chez Miss Dally, pour y faire la cour à Miss Rynaston, sentaient
+qu’elle s’élevait de plus en plus au-dessus d’eux; elle était décidément
+la beauté de la saison, et dans ce cas, la fière duchesse faisait
+invariablement des avances; il fallait que la «beauté» fût vue chez
+elle, et qu’elle la connût ou non, elle lui envoyait une invitation,
+qu’elle savait d’avance acceptée avec transport.
+
+Le jour du bal vint. Dès le matin, Miss Dally avait passé son teint au
+jaune d’œuf, s’était lavé le visage dans tous les kalydors connus, et se
+préparait à être charmante pour sa part. Kate Rynaston devait être tout
+en blanc, et Miss Dally pensa qu’une toilette rose serait d’une
+opposition heureuse; Kate avait un immense bouquet de muguets et de
+jasmins, elle en avait un de roses mousseuses.
+
+A onze heures et demie, elles partirent, Miss Dally véritablement
+éblouissante sous ses diamants et son rouge, et Kate Rynaston absolument
+ravissante. Son excellent chaperon lui fit à nouveau ses
+recommandations, l’engagea à bien ouvrir les yeux pour voir sur le vif
+comme il est agréable d’être duchesse, lui rappela leur signal convenu,
+et qui mettait Kate au courant du degré d’amabilité auquel elle pouvait
+se laisser aller avec les hommes qu’on lui présentait: l’éventail au
+menton, bon à rien; à la bouche, médiocre; touchant le front, excellent.
+Grâce à un petit coup d’œil donné, de temps en temps, à son chaperon,
+Miss Kate était sûre de ne pas se tromper. Enfin, comme elles
+traversaient le square, déjà encombré, et se dirigeaient vers la
+marquise élevée devant l’hôtel de la duchesse, Miss Dally laissa tomber
+cette flèche du Parthe: «Il y aura au moins, ce soir, trois fils aînés
+de ducs; tâchez que l’un d’eux soit pour vous. Surtout, point de
+cadets!» Et, pénétrées de cette pensée, elles descendirent de voiture.
+
+Elles mirent pied à terre devant cette marquise toute garnie de fleurs
+et laissant apercevoir, par la porte grande ouverte, la région de
+lumière et de musique; il leur semblait entrer dans l’empyrée. Des deux
+côtés, la foule pauvre, massée et silencieuse, se pressait, essayant de
+dévorer du regard l’apparition, entrevue un instant, et dès que la
+voiture s’éloignait, faisait un mouvement en avant pour suivre des yeux
+la femme qui entrait et se perdait, au milieu d’autres, dans le hall
+magnifiquement éclairé, et rempli de valets de pied poudrés, majestueux,
+superbes, leur livrée blanche éclatant contre le fond rouge sombre,
+illuminé de centaines de bougies.
+
+Monter cet escalier dans cet appareil, précédée de la beauté que tout le
+monde regardait, quel délicieux moment pour Miss Dally!... Ce n’étaient
+que sourires, saluts, aimables reconnaissances des uns et des autres...
+
+Enfin elles arrivent. «Miss Dally! Miss Kate Rynaston!» sont annoncées à
+haute voix et se trouvent devant la duchesse, qui les accueille avec un
+sourire charmant; au premier coup d’œil, Kate lui a plu; une
+très-profonde expérience de la vie n’a laissé subsister chez la duchesse
+un respect réel que pour trois choses: la beauté, l’argent et le rang;
+elle a eu la beauté, et grâce à la beauté, le reste; et elle aime la
+beauté chez les autres. Aussi Kate rougit de bonheur quand Sa Grâce lui
+dit, en lui donnant le bout des doigts: «Very pretty», et passe à
+d’autres.
+
+
+IV
+
+En un instant Miss Dally et Kate sont entourées; tout le monde veut
+danser avec la jeune fille, et Miss Dally aperçoit avec bonheur, parmi
+ceux qui se font présenter, le jeune marquis de Glen. A sa vue, elle
+lève son éventail, s’en frappe légèrement le front et regarde sa jeune
+amie d’un air ravi! Le marquis de Glen, voilà le fils aîné rêvé! Cette
+perspective ravissante met Miss Dally de si bonne humeur qu’elle
+accueille avec une bienveillance inaccoutumée le jeune Edmond Fitzhewis,
+charmant garçon, gai, amusant au possible, mais cadet de cadet et
+dépensier comme un millionnaire. Kate Rynaston et le jeune Edmond
+Fitzhewis se connaissent un peu; celle-ci a même pour ce mauvais sujet,
+dans le secret de son cœur, une préférence assez tendre. Mais Miss Dally
+est convaincue que, venant manifestement de faire la conquête de
+l’héritier d’un duc, Kate n’aura pas d’autre pensée en tête. C’est donc
+avec une surprise mêlée d’horreur que quelques instants après, elle voit
+Kate au bras d’Edmond Fitzhewis, et qu’en passant devant elle, avec un
+air d’entente tout à fait déplorable, ils lui annoncent qu’ils vont
+prendre du thé. Miss Dally sourit, bien entendu, mais laisse tomber son
+éventail, et une seconde après hèle un cavalier, timide jeune homme par
+qui elle se fait conduire dans le salon où l’on prend le thé. Là, elle a
+la douleur de voir assise dans un coin et flirtant de la manière la plus
+évidente avec ce cadet de malheur, sa chère et future duchesse, qui a
+encore l’aplomb de lui sourire. Lord Glen est là aussi regardant le
+groupe d’un œil jaloux; miss Dally est exaspérée; il ne sera pas dit
+que, elle chaperon, de pareilles choses se passeront sous ses yeux! Elle
+appelle Lord Glen d’un signe, et sans se soucier le moins du monde de la
+petite personne qui prend du thé sous sa protection, elle demande au
+jeune Lord derrière son éventail s’il danse le cotillon avec Kate. Il
+rougit, balbutie, dit qu’il n’a pas encore osé l’inviter.
+
+--Ah! je croyais; je sais du moins qu’elle l’espère d’après un mot, mais
+si vous êtes engagé?...
+
+Puis, sûre de l’effet qu’elle a produit, elle va s’asseoir à côté de
+Kate, sans se soucier le moins du monde des airs furieux du cadet. Un
+instant après, comme Miss Rynaston était réclamée par un autre danseur,
+la vieille demoiselle retint par la manche le jeune Fitzhewis qui
+faisait mine de s’éloigner d’un air grognon, et à sa grande surprise lui
+dit nettement, et d’un ton de bonne humeur:
+
+--Ne soyez pas un imbécile, Edmond Fitzhewis.
+
+Ce début singulier dérida le jeune cadet, qui s’arrêta, s’assit
+familièrement et regarda Miss Dally bien en face.
+
+--Oh! vous savez je n’ai pas peur de vous; je sais très-bien, mon cher
+garçon, l’histoire de vos petites dettes, et je ne veux pas que vous
+fassiez la cour à ma beauté.
+
+--Mais si cela plaît à Miss Kate et à moi?
+
+--Oui, mais cela ne me plaît pas; et puis vous avez trop d’esprit,
+Fitzhewis, pour vous marier, sans autre revenu que l’amour, et rien du
+tout chez le banquier.
+
+Ces allusions directes à l’état de ses finances ont toujours le don
+d’attrister Fitzhewis; elles lui rappellent que s’il n’a rien chez le
+banquier, comme l’exprime si éloquemment Miss Dally, il a beaucoup de
+spécimens de sa signature chez les usuriers.
+
+--Alors, Miss Dally, vous trouvez qu’il me faudrait une femme riche?
+
+--Fitzhewis, vous l’avez dit, et vous l’aurez si vous en prenez la
+peine. Donnez-moi le bras maintenant, je vous prie, car nous nous
+compromettons.
+
+Tout en donnant le bras à Miss Dally et en lui faisant en plaisantant
+des compliments sur sa robe rose, Fitzhewis se disait involontairement
+que si elle était un peu plus jeune, ce serait bien la femme riche qu’il
+lui faudrait. De son côté, Miss Dally s’avouait qu’il devait être
+difficile de faire de la peine à cet aimable garçon. Et elle plaignait
+un peu sa pauvre Kate, d’autant que Lord Glen est légèrement bègue.
+
+Le bal est des plus brillants, et Miss Dally reçoit de plusieurs côtés
+des compliments voilés, sur la conquête de sa jeune amie, car Lord Glen,
+ce bienheureux fils aîné de duc, prend feu de plus en plus, et Miss
+Dally a enfin le bonheur d’apprendre qu’il a invité Kate pour le
+cotillon! Elle, Kate, aimerait mieux le danser avec «un autre», et elle
+a promis à cet autre de descendre souper avec lui; c’est une légère
+consolation. Décidément la pauvre Kate n’est pas aussi raisonnable
+qu’elle le voudrait elle-même, et Miss Dally surprend des regards tout à
+fait inutiles, s’égarant dans la direction de Fitzhewis; mais elle
+veille, elle, le chaperon providentiel, et elle sera à la hauteur de la
+situation! Elle a déjà organisé son plan: elle sait le jour où elle
+invitera Lord Glen à dîner, comment on se rencontrera au Royal Academy,
+à Hurlingham; elle a calculé le temps qu’il faut pour l’amener à poser
+la question, et elle n’en sera détournée absolument par rien! D’une
+façon ou d’une autre, elle supprimera Fitzhewis! Il est vraiment
+scandaleux que ce petit cadet nuise au triomphe de sa jeune amie! A la
+grande surprise de celle-ci, elle entend Miss Dally prier Fitzhewis de
+venir goûter le surlendemain!...
+
+
+V
+
+Le bal est fini. Miss Kate Rynaston a dansé le cotillon avec Lord Glen;
+elle a été comblée de bouquets, de distinctions de tout genre; la
+duchesse lui a parlé deux fois, et Miss Dally a été traitée par tout le
+monde avec une considération marquée. Lord Glen met lui-même en voiture
+Miss Rynaston, et Miss Dally suit triomphante, au bras de Fitzhewis, à
+qui elle sourit d’une façon charmante en lui disant bonsoir.
+
+--Eh bien, Kate, vous avez eu un bal agréable, j’espère!...
+
+Et Miss Dally, à la grande surprise de sa jeune amie, s’en tient là de
+ses réflexions, du moins de ses réflexions parlées, car celles qu’elle
+ne dit pas étonneraient bien la jeune amie! De son côté, celle-ci se
+demande si elle sera plus heureuse, pauvre avec Fitzhewis, ou marquise
+avec Lord Glen, et n’est pas encore bien sûre de ce qu’elle désire le
+plus.
+
+Deux jours après, le jeune Fitzhewis arrive goûter comme il en a été
+prié. A son grand désappointement, Miss Kate Rynaston a été précisément
+invitée chez une amie. Le pauvre garçon aurait pourtant bien besoin
+d’être consolé. Ses embarras financiers lui viennent par-dessus la tête,
+et il trouve, pour l’instant, la vie une farce assez lugubre. Miss Dally
+est au contraire très-satisfaite de l’existence; sa jolie maison est
+fleurie du haut en bas, son petit boudoir rose, avec ses innombrables
+figurines de Saxe, est aussi riant que possible; le petit lunch qu’elle
+a commandé est exquis, et le vin qu’on boit chez elle est de premier
+ordre; tout est si confortable et si agréable, que Fitzhewis ne peut
+s’empêcher de le lui dire.
+
+La façon dont Miss Dally lui répond jette Fitzhewis dans
+l’ébahissement... Positivement la vieille demoiselle a des vues sur
+lui!... Il est si accablé d’ennuis, qu’il se demande sérieusement si ce
+ne serait pas là une fin très-sage... D’autres en ont fait autant, et
+s’en sont bien trouvés... Le fait est qu’il est quatre heures quand il
+s’en va, et Miss Dally, qui va prendre Kate à cinq heures, a un air
+tellement triomphant, que celle-ci s’en aperçoit.
+
+Miss Dally sait ce qu’elle veut; elle accomplira sa tâche de chaperon
+jusqu’au bout! Jamais, non jamais, Kate Rynaston ne la quittera pour
+épouser un cadet! Elle épouserait plutôt elle-même Edmond Fitzhewis!...
+Et c’est à quoi, après mûre considération, elle se décide... Un horizon
+sans dettes détermine de son côté Fitzhewis, et cette étonnante nouvelle
+est annoncée à Kate, qui, ne pouvant en croire ses oreilles, et outrée
+de dépit, accepte du même coup le bienheureux fils aîné de duc, Lord
+Glen, quoique un peu bègue.
+
+
+
+
+FOUR IN HAND CLUB
+
+
+I
+
+La masse rouge de Marlborough-House se détache doucement sur un ciel
+doux et légèrement voilé; les arbres de Saint-James Park ont cette
+incomparable verdure anglaise, molle, profonde, humide; les grandes
+pelouses s’étendent au loin, ondulant sous les effets de lumière, la
+terre arrosée sent bon... C’est un coin charmant, que ce coin du Vieux
+Parc, dominé par cette simple maison princière, entourée de son grand
+mur de briques ternes; les nombreuses fenêtres aux rideaux très-blancs,
+resserrés par le milieu, à la mode anglaise, par des rubans roses et
+bleus, ont un air de vie heureuse, et dans le parc même, à cette heure
+charmante de la journée, quand la grande chaleur est passée, il y a
+quelque chose de particulièrement doux et apaisant. Là-bas, gronde
+furieusement la vie active et débordante; ici, tout en restant brillante
+et vivante, elle a dépouillé tout ce qui est vulgaire et bas. C’est un
+charme de venir là en voiture, se ranger sous les vieux marronniers, au
+milieu de centaines de voitures, pour attendre le «Meet» du «Four in
+hand Club». Vers quatre heures, les voitures débouchent dans le Parc,
+celles-là venant du côté de Grosvenor Place, les autres de Saint-James’
+street; toutes sont découvertes, et la plupart sont bien remplies;
+beaucoup de jeunes femmes jolies, étonnamment élégantes, vêtues des
+couleurs les plus claires; la tête très-droite, le regard très-assuré,
+ayant la plupart, comme accessoires complétant l’élégance de l’ensemble,
+un ou deux beaux enfants parés, et un chien gigantesque au regard
+sérieux. Toutes les voitures se rangent en files pressées dans la grande
+allée du bas, d’où l’on verra le mieux le défilé de tout à l’heure; les
+cavaliers arrivent au petit galop; les femmes à tournure d’éphèbe, leur
+étroite taille emprisonnée, et une fleur éclairant leur corsage. Les
+hommes ont presque sans exception le revers de l’habit fleuri; l’air de
+fête est général, et bien marqué du reste dans les réunions anglaises,
+qu’égayent toujours le goût des couleurs claires et le mépris parfait de
+la température extérieure.
+
+Le rendez-vous est pour cinq heures et demie, et dès avant cinq heures
+paraît le premier drag; l’un après l’autre, ils arrivent suscitant des
+émotions et des commentaires divers. Tous sont bien chargés, tous
+conduits par des visages connus. Aussi, on discute avec passion les
+mérites des bais, des alezans, des gris qui composent les différents
+attelages et ont chacun leurs partisans. Parmi ces trente-deux drags
+qui, au coup de la demie, vont s’ébranler sur la route qui mène à
+Orléans-House, il n’en est pas de plus parfaitement mis au point que
+celui de Sir Thomas Redver-Morris qui, du reste, goûte les plus pures
+joies de sa vie, lorsqu’il est assis sur le siége de son grand drag à
+caisse jaune, ayant devant lui les trois bais et l’alezan qui composent
+son train. La gloire et le bonheur de Sir Thomas est d’être un cocher
+incomparable, et un strict observateur de tous les vieux canons qui, il
+y a cinquante ans, étaient un article de foi sur «la Route». Très-bon
+garçon, du reste, bel homme, il a la moustache et le col des «mashers»
+du jour, et se sait et se croit assez séduisant. Quantité de jeunes
+personnes le regardent avec bienveillance, et lui-même a le cœur assez
+tendre. Chaque année, on croit qu’il va se marier; chaque année,
+l’heureuse élue qu’il invite à prendre place à ses côtés sur son drag se
+flatte d’être sûre de son fait; mais invariablement, on revient sans que
+Sir Thomas ait pensé à autre chose qu’à ses chevaux, et son choix
+définitif se trouve invariablement retardé, et ensuite indéfiniment
+ajourné, par les soucis que lui donne le perfectionnement de ses
+attelages.
+
+
+II
+
+L’heureux jour dont nous parlons, le drag de Sir Thomas était mieux
+garni que jamais; deux des femmes les plus à la mode derrière lui, et à
+son côté, la charmante Edith Howe, une des plus jolies personnes de la
+saison. Elle eût assez agréé à Sir Thomas; elle avait un pied charmant,
+ce qu’il appréciait beaucoup chez une femme, la plus jolie allure,
+enfin, tous les points d’une bête de race. Mais, d’un autre côté, elle
+ne connaissait rien aux chevaux ni aux voitures, et il la soupçonnait
+même de s’y intéresser médiocrement. Aussi Sir Thomas se montrait-il
+beaucoup plus sensible aux séductions d’une autre jeune personne, qui le
+tenait sous son joug depuis la saison précédente. Lady Charlotte Adon,
+moins jeune qu’Edith, moins naïve, était une sportswoman de premier
+ordre; elle en savait autant que Sir Thomas lui-même, et à la campagne,
+avait mené plus d’une fois le drag d’un de ses oncles. Sir Thomas ne
+l’ignorait pas, et c’était pour lui la plus puissante séduction.
+
+Les deux jeunes personnes, la timide débutante et l’étoile de la
+dernière saison, avaient parfaitement conscience de leur rivalité. Edith
+Howe avait, sous son petit air innocent, une envie démesurée de
+l’emporter, d’autant qu’elle sentait que Lady Charlotte la regardait
+comme une rivale sans grande conséquence. C’était en effet Lady
+Charlotte qui avait, par des demi-mots, engagé Sir Thomas à combler les
+vœux de Miss Howe, en l’invitant le jour de la réunion du Four in hand
+Club; elle comptait sur l’ignorance bien constatée d’Edith pour la
+perdre définitivement aux yeux de leur adorateur, qui ne serait sûrement
+pas longtemps à découvrir la différence qu’il y a, à avoir auprès de soi
+une Lady Charlotte, experte, émue, intéressée, ou une petite poupée
+perdue dans sa propre gloire. Ravie de son ingénieuse combinaison, Lady
+Charlotte s’étant, quelques jours auparavant, rencontrée dans un bal
+avec sa rivale, n’avait fait aucune difficulté à l’aborder de la façon
+la plus gracieuse, de lui faire quelques compliments sur sa toilette, et
+de recevoir avec complaisance ceux qu’Edith se crut tenue de lui faire.
+De ces préliminaires, on passa à ce qui les occupait toutes deux.
+
+--Alors, Edith, dit Lady Charlotte d’un air aimablement protecteur, vous
+allez au rendez-vous de mercredi sur le drag de Sir Thomas; je vous
+avertis seulement qu’il ne dit pas un mot quand il conduit.
+
+--Oh! cela m’est égal, je regarderai les autres.
+
+--En ce cas vous aurez le plaisir de me voir; ce cher Lord Moldo (et
+Lady Charlotte ne dissimula pas son triomphe) m’a offert une place,
+j’irai avec sa sœur que j’adore.
+
+Mylord Moldo était aussi un excellent parti, et Lady Charlotte comptait
+bien, grâce à lui, exciter la jalousie de Sir Thomas, sans se faire
+illusion, du reste, sur les sentiments de Lord Moldo pour elle.
+
+--Lord Moldo a aussi un très-beau drag, n’est-ce pas? dit Edith, qui de
+son côté croyait nécessaire d’être généreuse.
+
+Lady Charlotte, tout en causant avec Edith, était au bras d’un jeune
+athlète passé profès dans la science hippique. Cessant de s’adresser à
+Miss Edith, elle se tourna vers son partner et l’attaqua sur sa
+spécialité. L’un et l’autre paraissaient d’une compétence
+extraordinaire; à leur avis, rien n’était parfait; ils prodiguaient les
+termes techniques. Edith les écoutait d’un petit air humble et interdit.
+
+--Oui, disait Lady Charlotte, Sir Thomas a au moins des bêtes d’une
+taille correcte.
+
+--Seulement la chaussette de sa Vesta, l’avez-vous remarquée? répondit
+le sportsman.
+
+--Mais Tancred est un animal magnifique! reprenait Lady Charlotte.
+
+Et, sûre d’un succès oratoire sur un sujet qui lui était aussi familier
+qu’il l’était peu à Miss Edith, Lady Charlotte, soutenue par le jeune
+athlète, entama avec lui une longue et quelque peu prétentieuse
+dissertation, dans le but évident d’éblouir et d’écraser la pauvre
+petite profane.
+
+Il fut d’abord question de la condition parfaite des chevaux pour la
+route, partant d’une allure égale, sans une secousse. La paire du timon
+mettant en mouvement la lourde voiture au moment précis, de façon que
+les chevaux de volée, savamment retenus, n’aient pas le temps de tendre
+leurs traits, et laissent flotter leurs palonniers... Puis, à la
+descente, les chevaux de volée, très-dociles à la main, quoique
+très-allants, doivent être maintenus de façon qu’ils ne tirent pas,
+tandis que les chevaux donnent en plein dans leur collier, le poids de
+la voiture maintenu par la mécanique franchement serrée... A la montée,
+autre soin: un maître coup de fouet partagé entre les chevaux de volée
+doit enlever tout l’attelage au galop... Pour les tournants, la
+difficulté, s’ils sont courts, est de maintenir les deux couples
+exactement l’un devant l’autre, tout en laissant à chacun d’eux leur
+indépendance de mouvement. Il arrive, dans un tournant à angle droit,
+que les chevaux de volée l’aient fait, tandis que ceux du timon sont
+encore dans la ligne droite; il faut alors que l’inclinaison des traits
+soit telle, qu’aucun sentiment de traction ne soit imprimé à la flèche,
+etc., etc., etc.
+
+Lady Charlotte parla encore plus d’un quart d’heure; quand elle fut sûre
+d’avoir suffisamment fait sentir à sa rivale combien peu elle méritait
+l’insigne honneur de monter sur l’irréprochable drag de Sir Thomas, elle
+s’arrêta, et redevenant tout affectueuse et simple, elle s’adressa de
+nouveau à Miss Edith:
+
+--Quelle ennuyeuse conversation, n’est-ce pas? parlons plutôt de la mode
+nouvelle des ombrelles!
+
+Mais Edith ne l’avait pas trouvée ennuyeuse, cette conversation; elle
+emmagasinait dans sa tête tout ce qu’on venait de dire devant elle, se
+promettant bien ne pas le laisser perdre, et quand elle prit place sur
+le siége à côté de Sir Thomas, elle avait son plan.
+
+
+III
+
+Il y eut une approbation générale quand le drag à caisse jaune de Sir
+Thomas fit son apparition. Tout y était admirablement correct; les
+chevaux étaient bétail de bonne souche, bien faits pour la route, en
+parfaite condition, et l’on disait qu’ils étaient venus de York à
+Londres deux ou trois jours auparavant. Les «_wheelers_» avaient quelque
+chose en plus de hauteur que les «_leaders_»; c’est la vieille loi,
+souvent négligée et même renversée maintenant; mais Sir Thomas, pour
+rien, n’aurait voulu s’en départir; lui-même, bien droit, le visage un
+peu coloré, maniait les rubans avec une habileté célébrée par les vieux
+routiers qui surveillaient chaque drag d’un œil critique.
+
+A côté de lui, Edith Howe habillée d’une toilette de crêpe de Chine
+gris, la petite capote bien serrée à la tête, surmontée d’un marabout
+jaune (couleur de la caisse); mais ce qui avait frappé d’admiration Sir
+Thomas, c’étaient les broderies qui ornaient le bouffant de gaze
+transparente qui formait le devant du corsage: une quantité de drags
+miniature (et il n’y avait pas à se tromper quel drag) étaient brodés en
+soie et chenille!... C’était une véritable œuvre d’art, reproduite aussi
+sur les brides du petit chapeau dont chaque nœud était ajusté par un fer
+à cheval en diamant. L’ombrelle surtout était unique: une ombrelle de
+soie grise sur laquelle tournaient les plus jolis drags du monde!...
+
+Edith eut conscience de son premier succès auprès de Sir Thomas, et ne
+s’en promit que davantage de jouer serré pendant la route. On allait
+rencontrer Lady Charlotte, et de loin, elle cherchait à distinguer le
+drag de lord Moldo, épiant en même temps du coin de l’œil le visage de
+Sir Thomas.
+
+Six voitures arrivaient en bon ordre, roulant doucement sur la route
+bien arrosée, et faisant ce bruit spécial, ce _rattle_ particulier aux
+«Four in hand». C’était d’abord le jeune duc de Turf, rouge de visage,
+rouge de cheveux, le costume clair, le cigare à la bouche, arrivant avec
+un chargement uniquement masculin, mélange de pairs du Royaume et
+d’acteurs à la mode, ceux-là les plus regardés de tous; puis le drag de
+M. Wicleff, sur le haut duquel trois ombrelles mirifiques attiraient
+tous les regards, l’une en satin rouge, l’autre bleu saphir, et l’autre
+en taffetas changeant grenat et vert. Sur tous les drags du reste, les
+ombrelles faisaient de grandes taches claires se détachant contre le
+fond des arbres et ondulant avec le mouvement des chevaux.
+
+Lord Moldo parut à son tour; Lady Charlotte auprès de lui, tout en vert
+habillée, y compris les gants! Sir Thomas la vit et eut un mouvement
+intérieur de satisfaction: ce vert eût été horrible sur sa voiture!
+Quand enfin, arrivant le dernier, pour du reste faire seulement acte de
+présence, parut le magnifique attelage du marquis de Saint-Médard, ayant
+à ses côtés la marquise, qu’un divorce éclatant venait de mener à ce
+poste envié, toutes les femmes regardant, critiquant, plaignant le
+marquis, Sir Thomas, avec une noble satisfaction, se vit certain de
+n’être surpassé par personne.
+
+
+IV
+
+Cinq heures et demie; les trente-deux drags sont à la file, formant un
+des plus agréables spectacles qui se puissent voir; puis soudain, il y a
+comme un énorme remous, le drag qui est en tête s’ébranle, les autres
+suivent tenant bien leur distance, allant tous d’un trot égal et
+cadencé. La masse serrée des cavaliers et des voitures se met en
+mouvement au même instant; on fait tourner la tête aux chevaux, car il
+s’agit de voir encore une fois tous les drags qui vont faire le tour de
+Hyde Park avant de partir pour Twickenham.
+
+Sir Thomas vient quatrième; sur le drag suivant, Lord Moldo, qui regarde
+assez tendrement Lady Charlotte, trouve de concert avec elle une
+quantité de défauts à l’attelage de Sir Thomas, jugé si correct par son
+propriétaire.
+
+--Et cette jument de droite, sa Vesta qui a une chaussette blanche!
+
+--Et l’ombrelle d’Edith Howe! Cette ombrelle est absurde! Il faudrait au
+moins être fiancée pour oser de pareilles choses.
+
+Malgré la chaussette blanche de Vesta et malgré la malencontreuse
+ombrelle, Sir Thomas et Edith sont très-satisfaits, celle-ci pense qu’il
+serait charmant d’être toujours là où elle est en ce moment, avec toute
+la saveur qu’ajoute le sentiment de la propriété. Sir Thomas est heureux
+de sentir à ses côtés une si jolie et si élégante créature, qui semble
+si bien comprendre son bonheur. Mais, malgré ses tendres velléités, il
+se possède encore assez pour se demander si une femme si bien mise n’est
+pas un objet de luxe horriblement dispendieux.
+
+
+V
+
+On a passé Cromwell-Road, on roule hors de Londres.
+
+Il y a un charme tout particulier à traverser la campagne anglaise; les
+habitations ont quelque chose de si vivant et de si avenant! On a vite
+laissé derrière soi les petites maisonnettes d’employés, et à mesure
+qu’on avance dans la vraie campagne, les habitations se font de plus en
+plus confortables; cinq ou six apparaissent parfois l’une auprès de
+l’autre, avec leurs briques rouges, leurs fenêtres en «bow», et leurs
+pelouses incomparables, éclairées de massifs aux vives couleurs. Puis ce
+sont les grandes villas avec leurs «meadows» et leurs «paddocks» où
+s’ébattent librement les chevaux; nulle part de murs; rien que des
+barrières de bois, auxquelles accourent pour l’occasion tous les enfants
+et toutes les maids d’une maison. Puis les rues de village avec
+l’artisan sur le pas de son cottage, la pipe à la bouche et l’inévitable
+baby à moitié nu sur le bras. Au seuil des «inns», à la grande enseigne
+ballante, aux fenêtres à petits carreaux avec leurs pots de fleurs
+fleuris, tout un monde d’hommes d’écurie regardant les drags avec un air
+connaisseur. Puis les «turnpikes» qui s’ouvrent au bruit de la
+trompette; les montées pendant lesquelles il est plus facile de causer;
+les descentes avec le sabot qui broie la pierre, le grand harnais lâché
+et flottant, et les petits chocs inévitables.
+
+Tout est à l’apaisement, et le repos du soir se fait partout sentir; la
+vue de tant de nids où tout le monde paraît heureux, car il n’y a pas à
+dire, la vue superficielle des choses indique plutôt le contentement et
+la joie, émeut Sir Thomas, habituellement plus maître de lui-même. Il ne
+peut s’empêcher de faire à Edith la remarque qu’on pourrait être
+très-heureux dans un de ces petits cottages, dont les habitants, la
+fulgurante housemaid à bonnet de tulle y compris, se dérangent de leur
+thé ou de leur dîner pour les admirer. Ces visions de bonheur économique
+chassent les autres, et Sir Thomas réfléchit qu’Edith a été parfaitement
+élevée et qu’elle s’entendrait sans doute admirablement à tenir sa
+maison, et il la regarde avec d’autant plus de douce bienveillance
+qu’elle paraît décidément familiarisée avec les trois bais et l’alezan,
+à qui elle adresse par leur nom et à voix basse (ce qui arrive
+parfaitement à Sir Thomas) les adjurations les plus câlines; c’est:
+«Well done, Vesta!... go, you noble Tancred!...» Et ce sont des
+commentaires sur leur allure, leur courage...
+
+Le visage de Sir Thomas respire la plus évidente bonne humeur; il a
+observé qu’un des leaders de Saint-Médard n’est pas irréprochable, et
+Edith se rappelant un détail de la conversation de Lady Charlotte, lui a
+fait remarquer que les noirs du duc de Turf tiraient beaucoup, et qu’ils
+avaient un filet sur le nez. Oui, Edith elle-même a fait ces découvertes
+pertinentes; elle a fait attention à la taille parfaite des chevaux, et
+à l’apparence générale de solidité et de «business» qui caractérise le
+drag de Sir Thomas, et il lui explique avec volupté que c’est la
+première qualité de ce genre d’attelage, destiné avant tout à faire son
+service sur la route.
+
+Sir Thomas est transporté, Edith lui paraît délicieuse; comme il se
+trompait en la croyant indifférente et ignorante! Ferme maintien des
+chevaux de volée aux descentes, maître coup de fouet également partagé
+aux montées, difficultés vaincues aux tournants, à chaque occasion,
+Edith laisse échapper un mot qui révèle une parfaite connaissance des
+choses chevalines. Charlotte ne parlerait pas mieux!
+
+Sir Thomas est ravi; jamais aucun rendez-vous du «Four in hand Club» ne
+lui a paru si agréable; quant à Edith, elle jette de temps en temps un
+coup d’œil au drag de Lord Moldo qui les précède, et trouve que la
+poussière du chemin a un goût délicieux.
+
+
+VI
+
+Positivement Sir Thomas regrette d’arriver; la vue de la rivière le
+laisse insensible, mais il écoute avec plaisir les exclamations
+admiratives d’Edith. Quelle belle soirée! Quelle délicieuse promenade!
+Oh! Sir Thomas, je vous remercie! Et elle lève vers lui des yeux
+très-doux, très-doux.
+
+Cependant il faut descendre; l’échelle est placée. Edith y met son joli
+pied bien chaussé d’un soulier verni à bout très-pointu, et d’un bas
+noir fin comme une toile d’araignée, et saute à terre.
+
+Les dames montent dans des chambres pour réparer le désordre de leur
+toilette; les petites boîtes de poudre de riz sortent des poches, les
+mouchoirs fins tamponnent les yeux, les frisettes sont rajustées. Lady
+Charlotte échange quelques paroles aimables avec Edith.
+
+Après un moment de flânerie sur les pelouses magnifiques, après la vue
+rafraîchissante de la rivière sur laquelle les petites embarcations
+passent tranquillement, envoyant de temps en temps dans l’air le bruit
+d’une chanson, on rentre, car d’avis unanime, il faut dîner.
+
+C’est une société fort gaie qui prend place autour de la table
+magnifiquement servie et chargée de fleurs jusqu’à l’excès; tous les
+plats, toutes les assiettes sont encadrés de plates-bandes fleuries;
+leur parfum se mêle à celui des fruits et forme une atmosphère
+passablement capiteuse. Au dehors, joue la musique, dont les flonflons
+entrent par les fenêtres ouvertes et accompagnent le bruit des
+assiettes, le choc des cristaux et celui des voix.
+
+Au début, on parle encore un peu bas selon la mode anglaise; peu à peu
+le diapason s’élève, et à mesure que circulent le champagne et le
+claret-cup, on parle plus haut. Le menu, minutieusement élaboré en
+français, est d’ailleurs des plus réconfortants. Sous son heureuse
+influence, Sir Thomas, déjà plus vaillant au milieu de tout ce monde que
+seul sur son drag, se met positivement à faire la cour à Edith qui est à
+sa gauche, et cela en dépit de Lady Charlotte qui est à sa droite, et
+qui s’efforce en vain d’attirer son attention. On ne parle que drags,
+chevaux, courses, et là elle se sait dans son élément. Mais si Sir
+Thomas boit et mange vaillamment pour se donner du courage, ce n’est pas
+pour causer avec Lady Charlotte qu’il en a besoin; il regarde de temps
+en temps les jolis cheveux «auburn» d’Edith, sur lesquels la lumière
+pose des reflets d’or; il regarde sa petite oreille à ourlet rose, et
+son charmant petit nez, et la fossette qu’elle a au menton; il se soucie
+fort peu de Lord Moldo, fort peu de Wicleff qui fait du bruit comme
+quatre et veut prouver à tout le monde, «my dear fellow», qu’il n’y a
+que lui qui sache ce que c’est que quatre chevaux bien appareillés.
+Edith le sait aussi et bien mieux, car elle trouve des mots charmants
+pour louer Vesta, Tancred et leurs deux camarades. Aussi Sir Thomas lui
+raconte avec effusion les mérites d’un de ses hunters, l’incomparable
+_King of Trumps_ qu’il ne céderait pas pour mille guinées! Edith
+comprend cela tout de suite, elle est tout oreilles et semble ne faire
+nulle attention aux flirtations qui vont cependant bon train à mesure
+qu’on devient plus libre, et que les rires se font plus fréquents; elle
+remarque seulement, et le fait doucement remarquer à Sir Thomas, que
+Lady Charlotte commence à avoir le bout du nez rouge.
+
+Elle est de bien mauvaise humeur, Lady Charlotte; Moldo se conduit d’une
+façon absurde avec la belle Mrs Bernard Foster, et Sir Thomas se donne
+tout simplement en spectacle; elle ne peut en croire ses yeux... Elle,
+si convaincue qu’il arriverait fatigué, excédé d’Edith, avide de trouver
+quelqu’un à qui parler enfin, elle était là prête à se dévouer, et il ne
+la regardait seulement pas!... Non-seulement Sir Thomas ne la regardait
+pas, mais il se demandait comment il ne s’était pas décidé plus tôt à
+poser certaine question à Edith, et se disait que tout à l’heure, dans
+le jardin, quelque part bien près de l’eau, il trouverait un cadre
+charmant pour sa déclaration...
+
+Et quand enfin après ce long dîner, ils se lèvent de table, respirant
+avec bonheur la fraîcheur du soir, et qu’Edith, serrée de très-près par
+Sir Thomas, fait une remarque sentimentale sur les étoiles, elle trouve
+immédiatement un écho!... Cinq minutes après, ayant découvert le site
+selon son cœur, Sir Thomas offre à Edith de devenir Lady Redver-Morris,
+et la propriétaire de Vesta et de Tancred qu’elle a su si bien
+apprécier.
+
+Lady Charlotte ignorera toujours la part qu’elle a eue au triomphe de sa
+rivale; elle a heureusement découvert qu’on peut captiver Lord Moldo en
+lui parlant de sa cave, et elle cultive maintenant l’historique des
+grands crus.
+
+
+
+
+RÉDEMPTION
+
+
+I
+
+Après une absence de deux ans, absence des plus motivées, l’honorable
+madame Tudor Hopwaring était revenue à Londres. Cet espace de temps lui
+avait suffi pour quitter le domicile conjugal avec le plus grand
+scandale, ayant laissé sur sa table une aimable et insolente lettre
+d’adieu à son mari, pour être dûment divorcée (il n’y avait pas eu de
+défense, selon la formule consacrée), et enfin après dix-huit mois de
+tendresse indépendante, elle avait correctement régularisé sa situation,
+s’appelant présentement madame Hopwaring, gros comme le bras, et
+oubliant qu’elle eût jamais été la femme légitime de Sir James Massey.
+Celui-ci, du reste, l’avait remplacée non moins régulièrement par une
+charmante petite épousée, blonde de dix-sept ans, avec laquelle il
+s’était installé à la campagne. Il avait banni de chez lui tous les
+pianos, tous les cahiers de musique, et il avait averti la nouvelle Lady
+Massey que sauf le dimanche à l’office (et encore modérément), il ne
+permettrait jamais à sa femme de chanter.
+
+C’est que la belle infidèle possédait une voix admirable et un talent de
+musicienne qui l’avait rendue l’idole de la société. C’est à cette voix
+trop séduisante, à l’accoutumance des duos trop passionnés que beaucoup
+de personnes attribuaient la chute de la pauvre Barbara; c’était son
+petit nom. Quant à elle, loin de vouloir faire oublier sa voix
+harmonieuse, elle l’avait cultivée et étendue de son mieux pendant ses
+séjours forcés à Paris et à Rome. L’amoureux et heureux Tudor Hopwaring,
+toujours ravi, fasciné et ensorcelé par cette voix, était un auditeur
+incomparable, mais jugé insuffisant cependant. Aussi était-ce avec un
+véritable transport que madame Tudor Hopwaring avait remis le pied dans
+sa bonne ville de Londres, ne doutant pas du tout d’y reprendre
+triomphalement sa place, et de faire oublier en un rien de temps la
+bagatelle du divorce.
+
+Le ménage était très-disposé à quelques sacrifices dans ce but; madame
+Hopwaring, partie brune, revenait blonde, et elle trouvait à cette
+transformation une certaine délicatesse dont elle se savait gré. Elle
+croyait à n’en pas douter que tous ses parents, et ils étaient nombreux,
+lui feraient bonne mine, et si la sotte famille de Tudor lui tenait un
+peu rigueur, elle était convaincue qu’on ne tarderait pas à se réjouir
+de l’honneur de son alliance.
+
+Elle commença par user du crédit illimité que Tudor lui donnait pour
+remeubler la vieille maison patrimoniale qu’il possédait dans B square;
+elle répudia tout ce qui aurait rappelé l’installation de Lady Massey,
+et adopta un pur Louis XVI, des panneaux en grisaille, une sobriété
+extrême de bibelots, une absence totale d’encombrement; de grands
+miroirs, des cheminées monumentales, des lustres de cristal de roche, de
+vieilles soies pâles aux fenêtres, des tapis de Smyrne sombres. Enfin un
+cadre d’une douceur et d’une dignité extrêmes. Rien ne rappelait le
+passé, si ce n’est un splendide piano à queue, présent de l’amoureux
+Tudor, qui se délectait en pensant aux triomphes de Barbara, dont il
+aurait maintenant officiellement le droit de se montrer glorieux.
+
+Le retour du ménage dans ses foyers fut annoncé correctement dans les
+journaux qui s’occupent des mouvements du grand monde; les intéressés et
+les indifférents apprirent en même temps que M. et madame Hopwaring
+étaient arrivés dans B square pour la saison.
+
+Cette nouvelle fut immédiatement discutée et commentée; pour les âmes
+innocentes que Barbara comptait parmi ses anciennes relations, elle
+avait la fascination du crime; pour les jalouses elle semblait une
+insolence, pour beaucoup elle fut surtout un embarras.
+
+Madame Hopwaring, qui voulait faire une rentrée triomphale, commença par
+agir hardiment, et exactement comme s’il ne se fût rien passé; mais
+plusieurs portes qui restèrent résolûment closes devant elle, des saluts
+non rendus, des billets laissés sans réponse, lui arrachèrent bien vite
+l’illusion qu’on ne lui tiendrait pas rigueur. On y semblait au
+contraire cruellement disposé; d’autres venues plus tôt, et ayant
+traversé les mêmes caps orageux, avaient su se remettre en grâce. Un
+vent d’indulgence outrée avait soufflé, un vent contraire semblait se
+lever, et madame Tudor Hopwaring devait être le bouc émissaire de cette
+réaction. On remémorait toutes ses offenses passées, on se rappelait ses
+grands airs, son attitude de défi, ses nombreuses flirtations, et par un
+mot d’ordre tacite, on était résolu à lui faire payer tout cela, même,
+peut-être surtout, ce talent qui l’avait rendue si glorieuse, et dont
+elle n’allait plus avoir une occasion qui vaille la peine de se parer.
+
+Madame Hopwaring fut d’abord étonnée, puis résolûment se mit en tête de
+faire face à l’orage, et de l’emporter de haute main. Elle commença par
+mettre à ses côtés une vieille cousine, personne irréprochable,
+orgueilleuse et désagréable, auprès de qui elle s’humilia et qui se fit
+partout garante du repentir de sa parente, désormais décidée à être un
+modèle de toutes les vertus. Madame Austor, comblée par le ménage
+Hopwaring, fit consciencieusement son devoir, mais sans résultat
+apparent.
+
+Cependant, madame Hopwaring avait repris son ancien «visiting book», et
+fit annoncer, toujours par la bienfaisante influence de la presse, une
+série de lunchs, et lança ses invitations, ne s’adressant qu’aux plus
+huppées, sachant que celles-là auront parfois l’audace qui manquerait à
+d’autres. Ces lunchs, pour lesquels on mettait couramment cent livres de
+fleurs sur la table, furent un échec. Quelques femmes acceptèrent,
+curieuses de revoir Barbara et son installation, mais décidées à ne
+jamais lui rendre la moindre invitation. Sans se laisser abattre, sans
+témoigner qu’elle avait le moindre sentiment de son insuccès, madame
+Hopwaring fit annoncer un bal, et puis carrément s’en alla chez la
+vieille comtesse douairière de Smallbank. Cette vieille comtesse avait
+été une des meilleures amies de Barbara pendant la première phase de son
+existence; la bonne vieille âme, pauvre et toujours endettée, acceptait
+les invitations avec délices, et presque chaque année patronnait quelque
+nouvelle maîtresse de maison avide de se faire une «liste», et pour le
+compte de laquelle elle lançait les invitations:
+
+--Madame une telle chez elle.--De la part de «la comtesse de Smallbank».
+
+Eh bien, Barbara subirait cette humiliation de parvenue; et elle venait
+conjurer sa chère comtesse de faire les invitations pour son bal; le
+petit service que Tudor pourrait lui rendre en échange était
+sous-entendu.
+
+Lady Smallbank hésita un instant, mais, il faut le dire à son éloge, un
+seul petit instant; elle était pratique, elle ne trouvait pas que madame
+Hopwaring méritait le traitement qu’on lui infligeait; de plus, elle
+était fort gênée dans ses affaires, et la chose fut conclue.
+
+Les cartes de madame Hopwaring furent lancées; toutes portaient au coin:
+«De la part de la comtesse de Smallbank.»
+
+Hélas! ce bal devait être le plus cruel déboire de madame Hopwaring. La
+crème s’abstint, et il ne vint qu’une légion d’amis inconnus de la
+vieille comtesse, dont, il faut le dire, les relations étaient un peu
+mélangées; quelques femmes ignorèrent entièrement madame Hopwaring et ne
+saluèrent que la comtesse. L’incomparable souper fut un succès parmi la
+partie masculine, qui donna au grand complet, mais les fleurs
+merveilleuses (il y en avait pour deux mille livres!) ne furent admirées
+que par des gens tout à fait indignes d’un pareil régal. Madame
+Hopwaring, au désespoir, fut admirable d’entrain et de hardiesse. Elle
+lut, le lendemain, les commentaires entortillés sur sa fête, dont on
+expliquait l’insuccès apparent; mais, avec un tact de bon stratégiste,
+elle ne fit pas le plus insensible mouvement de recul, remercia la
+vieille comtesse avec une générosité reconnaissante, se montra plus que
+jamais partout, triomphante et aimée, en compagnie de celui qui était
+indubitablement aujourd’hui le mari et le devoir. A l’Opéra, au Lycéum,
+au Parc, à Hurlingham, aux courses, partout où l’on se fait voir, on
+était sûr de rencontrer madame Hopwaring. Ses amies déploraient son
+manque de tact, qui les mettait si souvent dans l’embarras; mais la
+galerie se laissait prendre à sa mine assurée; rien ne paraissait au
+dehors; même Tudor pouvait croire sa femme contente, et, bien
+assurément, il le croyait; mais Barbara, elle, sentait sa position
+perdue, et son dépit était affreux.
+
+
+II
+
+Du reste, le monde faisait peu d’attention aux efforts et aux déboires
+de madame Hopwaring. La société s’amusait à autre chose, et se
+passionnait présentement pour la rivalité de deux sociétés musicales
+composées de ce qu’il y a de mieux en fait de sang bleu. Les
+_Rossignols_ et les _Bouvreuils_, ainsi surnommés, accaparaient
+l’attention par leurs luttes. D’un côté, les _Rossignols_ devaient
+chanter pour l’œuvre éminemment intéressante des _Petits borgnes du cap
+de Bonne-Espérance_. La richissime Lady Midas qui, depuis plusieurs
+années, prenait chaque année la majorité des billets, avait enfin obtenu
+la faveur insigne de faire tous les frais, d’ouvrir ses salons et
+d’avoir chez elle les _Rossignols_. La maison de Lady Midas faisait face
+à celle de madame Hopwaring, et celle-ci se rappelait à merveille le
+temps où Lady Midas, fille d’un petit avoué de campagne, voleur
+par-dessus le marché, et femme du Sir Giorgus Midas, dont tout ce qu’on
+savait sûrement était qu’il avait une énorme fortune, était trop
+heureuse d’être patronnée par elle; mais depuis, l’étoile de Lady Midas
+avait pris un essor extraordinaire. Sir Giorgus mettait tant de bonne
+volonté à dépenser son argent pour des lords et des ladies, bals,
+dîners, concerts, patronages de toutes les œuvres, bazars, foires, il ne
+se lassait jamais, qu’à la fin il avait eu sa récompense; des duchesses
+venaient familièrement dîner chez lui, et Lady Midas se croyait une
+grande dame, et parfaitement l’égale de Lady Blanche Beaudisert,
+présidente de la Société des _Bouvreuils_. Les _Bouvreuils_, eux, se
+regardent comme infiniment plus recherchés que les _Rossignols_,
+auxquels se mêlent parfois quelques professionals payés, tandis que chez
+Lady Blanche, mademoiselle Utzvès, l’admirable cantatrice russe qui est
+la rage de l’année, va se faire entendre à titre gracieux, trop heureuse
+de chanter en pareille compagnie.
+
+Chez Lady Blanche, on chante au profit des _Petits Maoris_. Entre les
+deux sociétés, c’est une course au clocher à qui aura la plus belle
+recette, la chambrée la plus élégante. Les deux concerts sont fixés au
+même jour, Lady Midas et Lady Blanche Beaudisert ne se connaissent pas.
+Madame Hopwaring se préoccupait fort peu des _Bouvreuils_, mais les
+_Rossignols_ avaient le don de la passionner. Elle ne sortait plus, pour
+regarder de sa fenêtre dérouler le tapis à la porte de Lady Midas, et
+journellement voir arriver des voitures qu’elle connaissait bien,
+chevaux avec pompons au frontail, housses galonnées, valets de pied à
+grandes cannes, et les plus avérées grandes dames en descendre pour
+aller répéter. Depuis que ces répétitions étaient en train, Barbara ne
+dormait plus. Elle avait, deux ou trois fois, croisé la voiture de Lady
+Midas dans le square, et celle-ci, qui autrefois donnait des concerts
+exprès pour qu’elle s’y fît entendre, ne l’avait pas reconnue. A
+l’occasion, Lady Midas avait l’excuse que son ancienne amie était brune.
+
+Cette insolence de parvenue, qu’elle avait connue dans le néant de sa
+roture, exaspérait madame Hopwaring au delà de tout le reste, et elle
+apprenait avec désespoir le succès certain du concert de Midas House;
+les billets se refusaient à la douzaine; tout le monde voulait entendre
+la belle madame Bernard Holt jouer du violoncelle; cela valait une
+guinée et plus! Deux ducs royaux avaient promis leur présence! De leur
+côté, les _Bouvreuils_ ne se tenaient pas pour battus; ils n’avaient pas
+de ducs royaux dans le programme, mais on assurait confidentiellement
+qu’une très-illustre princesse avait annoncé sa présence. Entendre tout
+cela, comme madame Hopwaring l’entendait tous les jours, et se dire que
+c’était en vain qu’elle avait la plus belle voix de Londres! Dans de
+pareils moments, le pauvre Sir James était vengé et regretté!
+
+
+III
+
+Un matin, huit jours à peine avant le concert des _Bouvreuils_, se
+répandit la stupéfiante nouvelle que la merveilleuse cantatrice russe,
+qui devait faire aller la foule chez Lady Blanche, n’y chanterait pas!
+Quelques-uns la disaient malade, d’autres déclaraient qu’elle était
+partie avec le ténor à la mode; chacun avait son histoire, mais ce qui
+était indubitable et certain, c’est que Lady Blanche avait reçu une
+lettre d’excuse, et que, pour une raison bonne ou mauvaise, la prima
+donna annoncée ferait défaut!
+
+Ce fut une consternation chez les Bouvreuils. Comment la remplacer en si
+peu de temps? quelle attraction mettre à la place de celle-là? Lady
+Blanche Beaudisert était anéantie, car elle jugeait, avec une compétence
+toute désintéressée, les talents divers des Bouvreuils, elle cherchait
+fiévreusement, parcourant un chapitre de noms, quand tout à coup le
+vieux Ciréa, impresario de la troupe, s’écria:
+
+--Ah! si Milady Massey, aujourd’hui madame Hopwaring, était encore des
+nôtres!... Elle chantait autrement mieux que mademoiselle Utzvès. Le
+malheur est qu’elle n’est plus de la société!
+
+Qui avait dit qu’elle était hors de la société? Lady Blanche fut
+instantanément sous les armes; Ciréa avait là une idée lumineuse; on
+avait grand tort de négliger une femme aussi agréable, il n’y avait pas
+déjà tant de gens de talent dans le monde! Elle, Lady Blanche
+Beaudisert, demanderait à madame Hopwaring de remplacer cette
+impertinente cantatrice, oui, ce serait un grand coup, un succès
+certain! Cette idée émise spontanément et avec décision par Lady Blanche
+causa une certaine stupéfaction aux Bouvreuils réunis; mais comme
+personne ne voulait avoir l’air plus prude que sa voisine, on s’attendit
+mutuellement pour parler, et Lady Blanche ne parut pas douter un instant
+de leur extrême approbation. Le concert de Midas House serait éclipsé!
+Elle irait le jour même chez cette bonne Barbara!--elle redevint à
+l’instant Barbara tout court.--Madame Hopwaring chanterait chez Lady
+Blanche Beaudisert (Son Altesse Royale présente)! Cette étonnante
+nouvelle se répandit dans Londres avec la rapidité de l’éclair, et la
+voiture de Lady Blanche s’arrêtait à peine à la porte de madame
+Hopwaring, que déjà le potin avait fait le tour de la ville.
+
+Madame Hopwaring était «at home»; Lady Blanche avec le plus beau
+sang-froid monta l’escalier précédée du correct maître d’hôtel, et entra
+chez son ancienne amie comme si elles s’étaient vues peu de jours
+auparavant; elle ne laissa pas le temps à madame Hopwaring de s’étonner,
+lui donna une cordiale poignée de main, s’assit, et de l’air le plus
+naturel entama l’entretien.
+
+--Je viens vous remercier des billets que vous m’avez pris; c’est bien
+aimable de votre part; mais ce qui serait bien mieux encore... Pourquoi
+ne chantez-vous donc pas pour nous?... Oui, pourquoi?
+
+Lady Blanche Beaudisert faisait cette question avec la simplicité d’une
+colombe.
+
+Barbara Hopwaring était une personne qu’on trouvait toujours à la
+hauteur des circonstances; elle n’avait pas vu Lady Blanche depuis trois
+ans, et elle ne s’attendait guère à cette requête; mais elle comprit
+tout de suite qu’une complication était survenue, et répondit comme si
+elles eussent déjà discuté la question la veille:
+
+--Oh! vous n’avez pas besoin de moi, Lady Blanche!
+
+--Tout au contraire, je ne vous cacherai pas que vous nous seriez de la
+plus grande utilité; nous sommes dans un grand embarras, et comme vous
+êtes si obligeante en ces occasions, j’ai pensé que comme ancienne amie,
+je pouvais vous demander cela.
+
+--Si vraiment je vous rends service, Lady Blanche, ce sera avec plaisir
+que je chanterai.
+
+--Thank you, dear, mille et mille fois; venez donc goûter demain, si
+vous n’êtes pas engagée. Je vous montrerai le programme; votre ancien
+professeur Ciréa est notre impresario; il ne parle que de votre talent.
+
+Et tout de suite Lady Blanche mit l’entretien sur les sujets
+indifférents, la politique, les expositions, resta une demi-heure et en
+disant adieu laissa tomber que la princesse serait présente!
+
+Il avait suffi de cette demi-heure pour faire reprendre absolument pied
+à Barbara; elle se persuada que cette démarche était la plus naturelle
+du monde, et parla à Tudor, quand il rentra, d’aller goûter chez Lady
+Blanche Beaudisert, comme d’un incident tout prévu. Le mari, avec le
+tact de son sexe, témoigna une joie bête, et se promit un triomphe
+délicieux à entendre sa Barbara chanter devant la princesse, et tout de
+suite autorisa tous les frais de toilette du monde.
+
+Le goûter chez Lady Blanche fut parfaitement cordial et agréable; le
+vieux Ciréa, qui avait beaucoup de peine à ne plus appeler son ancienne
+élève «mylady», organisa la partie technique du programme, et Barbara
+s’aperçut qu’elle allait avoir la part du lion; elle ne recula pas,
+très-résolue de rendre à Lady Blanche sa politesse. Les Bouvreuils mâles
+qu’on réunit le même soir autour d’elle manifestèrent leur enthousiasme,
+et il aurait semblé à un observateur que madame Hopwaring n’avait jamais
+quitté Londres que pour un voyage d’agrément. Ce fut une ovation
+admirable d’ensemble; les Bouvreuils triomphants parlèrent de leur
+concert comme d’une solennité hors ligne, se moquant sans ménagements
+des grands préparatifs de Midas House, pour écouter les Misses Blaine
+jouer du violon!
+
+Madame Hopwaring, avant même de s’être fait entendre, remontait,
+remontait. Deux ou trois opportunistes, de ces personnages qui sont les
+baromètres de l’opinion, lui adressèrent immédiatement des invitations à
+des bals qui ne devaient avoir lieu qu’à un mois de la date, courant la
+chance qu’elle fût encore à la mode à cette échéance. Elle, jouissait
+avec délices de ce changement d’atmosphère, se dilatait, embellissait,
+retrouvait sa voix des jours amoureux, et ravissait le vieux Ciréa!
+
+Le grand jour vint, et à la même heure, on roula le tapis rouge devant
+la porte de Midas House, et devant la maison beaucoup plus modeste de
+Lady Blanche. Mais la curiosité portait là tout le beau monde; revoir
+Barbara Hopwaring n’était pas un mince attrait; on trouvait que Lady
+Blanche avait bien fait, et plus d’une intelligente maîtresse de maison
+enviait son initiative.
+
+Les ducs royaux, car deux qui avaient de légères obligations à Sir
+Giorgus Midas firent acte de présence, furent étonnés de se trouver au
+milieu d’une assistance aussi ordinaire. La crème, duchesses en tête,
+était allée entendre Mrs Tudor Hopwaring! Lady Blanche avait accompli
+des miracles pour multiplier les places; une vérandah couverte avait été
+érigée sur le balcon, les marches de l’escalier conduisant au second
+étage mises à profit, et le flot montait toujours.
+
+La Princesse n’était pas là, mais son fauteuil, défendu avec un soin
+jaloux, attirait tous les regards respectueux. Les regards et les
+oreilles eurent bientôt de quoi s’occuper. Le vieux Ciréa, admirablement
+cravaté et constellé de bijoux, prit sa place d’accompagnateur, et
+bientôt les musiciens parurent.
+
+La sonate en B fut médiocrement écoutée, quoique violoncelle et violon
+fussent tenus par des mains féminines et distinguées! Toute l’attention
+était réservée pour le troisième morceau du programme!
+
+Madame Tudor Hopwaring parut enfin, s’avança près du piano, non en
+coupable amnistiée, mais en triomphatrice. Elle jeta ses premières notes
+avec un éclat joyeux. Était-ce absence, fruit défendu, scandale, on ne
+put le savoir; mais elle excita un véritable délire! Les duchesses
+ci-dessus mentionnées tournèrent vers Tudor Hopwaring leurs
+aristocratiques sourires; une ovation suivit une autre, et quand le
+concert terminé et Lady Blanche à l’apogée du contentement, madame
+Hopwaring put recevoir les compliments, la foule d’amis et d’amies
+s’empressa autour d’elle, lui tenant la main, la complimentant. On ne
+pouvait vraiment demander à une personne d’un tempérament aussi
+artistique les idées d’une petite bourgeoise de Clapham! Tout fut
+oublié, ou plutôt non! madame Hopwaring divorcée et remariée commença
+une carrière de succès et de triomphes que n’aurait jamais connue Lady
+Massey.
+
+Et voilà comment ce que tant d’efforts, d’argent et de temps dépensés
+n’avaient pu faire, une cavatine bien chantée l’accomplit en une heure.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Le Portrait 1
+ La Rencontre 23
+ Dancing 39
+ Kitty Dove 59
+ House Party 81
+ Les Gants 103
+ Le Strophion 123
+ Yachting 149
+ Avec effraction 171
+ L’Idéal 191
+ L’Ambitieuse 209
+ Le Chaperon 231
+ Four in hand Club 249
+ Rédemption 269
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+ LES MAUVAIS JOURS, par François Vilars. Un volume in-18 3 fr. 50
+ HUMILIÉS ET OFFENSÉS, par Dostoievsky. Traduit du russe
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77790 ***