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+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Les incertitudes de l’heure présente | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
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+
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77734 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">GUSTAVE LE BON</p>
+
+<h1><span class="xsmall">LES</span><br>
+<span class="xlarge">INCERTITUDES</span><br>
+de l’Heure présente</h1>
+
+<p class="cc"><span class="box">RÉFLEXIONS<br>
+sur la politique, les guerres, les alliances,<br>
+le droit, la morale,<br>
+les religions, les philosophies, etc.</span></p>
+
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+<span class="large">ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR</span><br>
+26, <span class="small">RUE RACINE</span></p>
+
+<p class="c">1923</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR :</p>
+
+
+<ul><li><b>Voyage au Népal</b> (Publié par le <i>Tour du monde</i>.)</li>
+<li><b>L’Évolution de la Matière</b>. 1 vol. in-18 illustré de 63 figures
+photographiées au laboratoire de l’auteur, 37<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>L’Évolution des Forces</b>. 1 vol. in-18 illustré de 40 figures,
+24<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>Les Monuments de l’Inde</b>. In-folio illustré de 400 planches,
+par l’auteur. (<i>Épuisé.</i>)</li>
+<li><b>Lois psychologiques de l’évolution des peuples</b>. 1 vol.
+in-18, 17<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><b>Psychologie des foules</b>. 1 vol. in-18, 24<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><b>Psychologie du Socialisme</b>. 1 vol. in-8<sup>o</sup>, 8<sup>e</sup> édition.</li>
+<li><b>Psychologie de l’Éducation</b>. 1 vol. in-18, 21<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>Psychologie politique</b>. 1 vol. in-18, 18<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>Les Opinions et les Croyances</b>. 1 vol. in-18, 16<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>La Révolution française et la Psychologie des révolutions</b>.
+1 vol. in-18, 15<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>La Vie des Vérités</b>. 1 vol. in-18, 10<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>Enseignements Psychologiques de la guerre européenne</b>.
+1 vol. in-18, 36<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>Premières conséquences de la guerre</b>. 1 vol. in-18,
+29<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>Hier et Demain. Pensées brèves</b>. 1 vol. in-18, 10<sup>e</sup> mille.</li>
+<li><b>Psychologie des temps nouveaux</b>. 1 vol. in-18, 10<sup>e</sup> mille.</li></ul>
+
+<p class="gap i">Il existe des traductions en allemand, anglais, italien,
+russe, polonais, espagnol, portugais, suédois, danois,
+tchèque, arabe, turc, hindoustani, japonais, etc. de
+plusieurs des précédents ouvrages.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">Droits de traduction et de reproduction réservés
+pour tous les pays.</p>
+
+<p class="cc"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1923,<br>
+by</span> <span class="sc">Ernest Flammarion</span>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+
+<p class="cc top4em">A<br>
+<span class="xsmall">MON AMI</span><br>
+ARISTIDE BRIAND<br>
+<span class="xsmall">ANCIEN PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES</span></p>
+
+<p class="cc i">En souvenir<br>
+de nos longues causeries philosophiques<br>
+durant<br>
+les pesantes années de guerre
+<br>et les heures incertaines qui la suivent.</p>
+
+<p class="offr sc">Gustave Le Bon.</p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">PRÉFACE</h2>
+
+
+<p class="i">L’évolution scientifique moderne a fait naître des
+nécessités économiques nettement contraires aux impulsions
+affectives et mystiques qui, depuis les débuts de l’histoire,
+dirigent les actions des hommes.</p>
+
+<p class="i">Cette opposition, accentuée chaque jour, est une des
+causes profondes du déséquilibre actuel. Notre époque
+oscille entre les influences héréditaires qui orientaient jadis
+le monde et les nécessités issues des découvertes scientifiques
+nouvelles.</p>
+
+<p class="i">Comment concilier les ambitions, les rivalités
+et les haines poussant les races à de furieuses luttes,
+avec l’engrenage économique qui les lie d’une si étroite
+interdépendance que le dommage subi par l’une d’elles
+atteint bientôt toutes les autres ?</p>
+
+<p class="i">Si cette interdépendance n’a pas réussi à faire de la
+solidarité une des lois du monde moderne, c’est que les passions
+et les sentiments, générateurs habituels de la conduite,
+sont l’héritage d’un long passé, alors que les nécessités économiques
+nouvelles, datant d’hier, pèsent peu encore dans
+la balance des motifs qui font agir les hommes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">La domination des forces rationnelles par les forces
+affectives et mystiques doit être toujours présente à l’esprit
+quand on veut comprendre la genèse des grands événements
+qui perturbent la vie des peuples.</p>
+
+<p class="i">Croire ces événements déterminés par la pure logique
+rationnelle conduit à de redoutables illusions.</p>
+
+<p class="i">Ils en furent victimes, les pacifistes qui, à la veille de
+la guerre, soutenaient, avec un éminent professeur de la
+Sorbonne, qu’un conflit entre la France et l’Allemagne
+étant rationnellement impossible, une coûteuse préparation
+militaire devenait inutile.</p>
+
+<p class="i">Les faits leur prouvèrent bientôt que la logique
+savante des professeurs ne régit pas encore l’Histoire.
+Les logiques affective et mystique qui l’orientent obéissent
+à de tout autres lois. Nous aurons plus d’une fois à en
+marquer la nature dans cet ouvrage.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Les réflexions provoquées par les agitations de l’heure
+présente varient naturellement suivant les habitudes mentales
+de l’observateur. Les points de vue du savant ne
+sauraient être ceux du croyant dont la foi limite l’horizon,
+ni ceux de l’homme d’État absorbé par les nécessités
+journalières, moins encore ceux des adeptes d’un
+parti politique, uniquement préoccupés des intérêts de ce
+parti.</p>
+
+<p class="i">S’élever au-dessus de ces barrières est nécessaire pour
+percevoir les origines et les conséquences des problèmes
+qui troublent si profondément aujourd’hui l’âme des
+nations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Dans l’état présent de nos connaissances, et après les
+bouleversements qui ont ébranlé l’antique armature
+sociale, quelles idées peut-on se faire du droit, de la
+morale, des institutions, des croyances religieuses,
+politiques et sociales qui ont guidé la marche
+des civilisations et la guident encore ?</p>
+
+<p class="i">Une réponse suffisante à de telles questions exigerait
+des volumes. Mais les phénomènes sociaux, de même d’ailleurs
+que les phénomènes physiques, sont dominés, malgré
+leur complexité, par quelques principes fondamentaux
+dont les cas particuliers découlent et qu’il est possible de
+formuler brièvement. Ces principes, véritable substratum
+des choses, sont plus suggestifs, souvent, que de
+longues explications.</p>
+
+<p class="i">C’est pourquoi je me suis décidé une fois encore à condenser
+en pensées brèves les observations dérivées des
+grands événements qui troublent notre époque.</p>
+
+<p class="i">Les vues d’un philosophe ayant beaucoup exploré le
+monde et recherché aussi des vérités nouvelles dans le
+silence des laboratoires, présenteront peut-être quelque
+intérêt.</p>
+
+<p class="i">Dégagées des passions trompeuses et des récriminations
+stériles, elles pourront contribuer à dissiper les brumes
+qui obscurcissent le présent et rendent si incertain
+l’avenir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+<span class="sc">La Vie Politique</span></h2>
+
+
+<h3>I<br>
+PERTURBATIONS POLITIQUES ET MORALES
+CRÉÉES PAR LA GUERRE</h3>
+
+<p>L’instabilité universelle est une des plus visibles
+conséquences de la guerre : instabilité des institutions,
+instabilité des alliances, instabilité des pensées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est pas seulement l’Europe matérielle, mais
+l’Europe morale, qu’il faudrait pouvoir reconstruire.
+Cependant, les ambitions, les haines et les besoins
+grandissent, alors que le goût du travail, la discipline
+et le sentiment du devoir ne cessent de faiblir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toutes les anciennes armatures sociales ayant été
+ébranlées par la conflagration universelle, les peuples
+cherchent à tâtons des institutions nouvelles. S’ils
+reviennent invariablement aux anciennes, c’est probablement
+qu’il n’en existe pas d’autres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les équilibres d’États formés avant la guerre
+étaient stables parce qu’ils avaient mis des siècles
+à se former. Les équilibres artificiels créés depuis la
+paix sont instables parce qu’ils dérivent de principes
+théoriques, étrangers aux réalités.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Europe marche visiblement vers de nouveaux
+groupements politiques qui ne seront ni ceux antérieurs
+à la guerre, ni ceux fondés par elle. L’Italie
+s’oriente vers l’Angleterre, l’Allemagne vers l’Angleterre
+et la Russie, la France vers la Turquie, la
+Pologne et les États balkaniques. Des luttes nombreuses
+deviendront nécessaires pour stabiliser ces
+nouveaux équilibres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La ruine des classes intellectuelles moyennes et
+leur retour forcé à un demi-prolétariat coïncidant
+avec l’aisance des anciens prolétaires est une des
+plus dangereuses conséquences de la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le nombre des soldats victimes de la grande guerre
+est connu. Celui des idées et des croyances détruites
+par elle reste encore ignoré.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les causes profondes du déséquilibre social
+actuel, figure la perte partielle des habitudes mentales
+qui orientaient jadis la conduite et dispensaient
+d’avoir trop à réfléchir avant d’agir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand les idées qui soutiennent une société
+s’écroulent, cette société tombe dans l’anarchie jusqu’au
+jour où elle retrouve d’autres principes directeurs
+assez puissants pour lui constituer une nouvelle
+armature. Tout changement d’idéal impliquant de
+profonds bouleversements, le passage d’un idéal à
+un autre est toujours fort long.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c1p2">II<br>
+LES DIFFICULTÉS MODERNES DES GOUVERNEMENTS</h3>
+
+<p>La vérité, pour la grande majorité des hommes,
+étant ce qu’ils croient, c’est surtout avec leurs
+croyances qu’on doit gouverner les peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les connaissances psychologiques les plus
+nécessaires aux gouvernants figure l’art de pénétrer
+la mentalité d’hommes dont les idées diffèrent des
+leurs et de raisonner avec ces idées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des graves difficultés de la politique est
+l’obligation de gouverner avec des idées tenues pour
+vraies par les multitudes alors que ces idées sont
+erronées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Jadis, les hommes d’État gouvernaient en s’appuyant
+sur des coutumes et des traditions très
+fixes. Obligés aujourd’hui de suivre des convictions
+populaires mobiles, ils doivent se borner à suggérer
+des opinions acceptables et essayer de modifier
+celles qui ne le sont pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un pays peut changer de gouvernement mais ses
+traditions politiques ne changent guère. La Convention
+a continué sur bien des points la politique de
+Louis XIV. Les bolchevistes eux-mêmes poursuivent
+en Orient celle des tsars.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les gouvernants doivent savoir discerner les sentiments
+qui font mouvoir les hommes, sans se préoccuper
+beaucoup des influences rationnelles qui
+devraient les faire agir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quel que soit le mode de gouvernement, il aboutit
+toujours à une oligarchie : permanente dans le régime
+monarchique, éphémère dans le régime démocratique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les gouvernants doivent savoir ce qu’ils veulent
+et ce qu’ils peuvent, mais aussi ce que veulent et
+peuvent leurs adversaires.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bien connaître les bornes de son pouvoir est
+nécessaire afin de ne jamais s’approcher des limites
+où se manifesterait l’impuissance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le déclanchement des événements appartient
+souvent aux hommes d’État, mais devant leur déroulement
+ils restent impuissants. L’Allemagne pouvait
+décider ou ne pas décider la guerre sous-marine
+à outrance : une fois commencée, elle entraînait
+fatalement l’intervention de l’Amérique. Le
+premier ministre anglais conseillant aux Polonais de
+traiter avec l’armée bolcheviste qui cernait leur
+capitale, préparait l’invasion de l’Europe, s’il eût
+été écouté.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les pays composés de peuples différant par
+la religion, la race et la langue, un régime despotique
+est seul capable d’empêcher de sanguinaires luttes
+intestines. Jamais les Balkaniques ne se sont autant
+massacrés que depuis leur affranchissement de la
+domination turque. Elle seule avait réussi à maintenir
+la paix parmi eux pendant cinq cents ans.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Reculer devant un danger a pour résultat certain
+de le grandir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ne pas résister, en politique, à une force antagoniste
+naissante est se condamner à la voir devenir
+irrésistible. Les Girondins de tous les âges en ont
+fait l’expérience. Cette éternelle loi conduisit la
+révolution russe, d’abord pacifique, à sombrer dans
+une sanglante dictature.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les apôtres ne se combattant qu’avec des apôtres,
+on ne triomphe des meneurs qu’en leur opposant
+d’autres meneurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un ministre ne saurait être le même homme au
+pouvoir et hors du pouvoir. Au pouvoir, il s’occupe
+nécessairement des intérêts généraux. Hors du pouvoir,
+il perçoit seulement ses intérêts personnels,
+dont le plus essentiel est de remonter au pouvoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Entre hommes politiques de partis différents l’amitié
+est possible. Entre hommes d’un même parti la
+jalousie est généralement trop intense pour permettre
+l’amitié.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si la carrière diplomatique exigeait un examen
+prouvant la connaissance du caractère des divers
+peuples, de leurs réactions possibles suivant les circonstances
+et des moyens d’influencer efficacement
+leur conduite, on ne trouverait sans doute pas dix
+hommes en Europe capables de bien passer cet
+examen.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une science approfondie des choses paralyse
+souvent l’action. Des hommes d’État possédant un
+esprit assez vaste pour percevoir toutes les conséquences
+possibles de leurs décisions agiraient fort
+peu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme d’État capable de prévoir toutes les
+répercussions de ses actes serait comparable au
+joueur d’échecs lisant sur l’échiquier de son adversaire
+les possibilités invisibles résultant du déplacement
+des pièces visibles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La vie politique et sociale n’étant possible qu’au
+moyen de transactions et de compromis, l’intransigeance
+constitue la plus dangereuse des doctrines.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un gouvernement quelconque est toujours entouré
+de forces hostiles. L’habileté consiste à les orienter
+pour n’avoir pas à les combattre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En politique, il est à peu près impossible de juger
+avec équité les opinions d’un adversaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les hommes d’État font bien d’utiliser la logique
+rationnelle dans leurs discours, mais ils ne doivent
+jamais oublier que les peuples sont souvent conduits
+par des passions, des croyances, des intérêts fort
+étrangers à la logique des livres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour qu’une menace politique conserve son prestige,
+il faut reculer le plus possible sa réalisation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le temps aide les gouvernements forts, mais rarement
+les gouvernements faibles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les maîtres des peuples n’ont pas seulement à régir
+les vivants. Il leur faut tenir compte aussi de l’impérieuse
+volonté des morts.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c1p3">III<br>
+LES CROYANCES POLITIQUES</h3>
+
+<p>Croyances religieuses et croyances politiques ont
+des fondements psychologiques identiques. Elles
+naissent et se propagent de la même façon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La propagation de certaines croyances politiques,
+telles que le communisme, est incompréhensible
+quand on ignore le mystique besoin de croyance qui
+domine la vie des peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les vérités scientifiques sont des vérités universelles.
+Les croyances politiques, tenues pour des
+vérités, représentent habituellement des convictions
+transitoires, issues de passions et de sentiments que
+la raison ne gouverne pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Alors même que les religions semblent ne plus
+agir sur les âmes, leur puissance se maintient dans
+l’inconscient et reste mobile d’action. La haine
+contre la Turquie, si énergiquement manifestée par
+les Anglais et les Américains, représente une survivance
+ancestrale de la lutte séculaire entre la Croix
+et le Croissant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une croyance politique n’est, souvent, qu’un acte
+de foi dépourvu de support rationnel. Elle a pour
+origine le mécontentement chez les illettrés, l’envie
+et l’ambition chez les hommes instruits.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si destructive que soit une croyance politique,
+elle trouve toujours pour la défendre des intellectuels
+dont les ambitions dépassaient les capacités.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Certaines croyances politiques attirent une foule
+de rhéteurs totalement indifférents à ces croyances,
+mais espérant les utiliser au profit de leurs convoitises.
+Catilina vivant aujourd’hui se déclarerait syndicaliste
+ou bolchéviste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une croyance rationnellement fausse, mais capable
+de solidariser les hommes, est politiquement
+supérieure à une doctrine rationnellement exacte,
+mais impuissante à créer l’unité de pensée sans
+laquelle les peuples ne peuvent prospérer. C’est à
+la lumière de ce principe que l’histoire des croyances
+politiques et religieuses doit se juger.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On se représente difficilement l’existence d’un
+peuple gouverné par des réalités au lieu de l’être
+par des illusions religieuses, politiques ou sociales.
+L’histoire n’en cite pas d’exemple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les cycles de l’affectif et du mystique, où
+s’élaborent les croyances politiques et sociales,
+l’intelligence pénétrant fort peu, les convictions des
+illettrés et des savants n’ont pas une valeur bien
+différente.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’exemple du dictateur bolcheviste envoyant du
+Kremlin ses ordres aux révolutionnaires respectueusement
+réunis en congrès à Tours pour les
+recueillir, contribue à montrer combien le besoin
+de soumission à des dogmes reste intense même chez
+des révoltés s’imaginant libérés de toute croyance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dès qu’elles atteignent un certain degré, les
+croyances mystiques, religieuses ou politiques,
+deviennent fatalement destructives.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En art comme en politique, le prestige est un
+grand régulateur des valeurs. Lorsque le Louvre
+achetait 700.000 francs un tableau qui lui avait
+été offert pour 20.000 quelques années auparavant,
+il payait simplement le prestige acquis par
+le nom de l’auteur. La valeur numérique de ce
+prestige était exactement représentée par la différence
+entre les deux sommes. Le prestige des formules
+politiques subit souvent des variations du
+même ordre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les progrès du bolchevisme contribuent à prouver
+qu’une doctrine chargée d’espérances s’impose
+plus facilement que les vérités rationnelles les
+mieux démontrées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Républicains et socialistes constituent, malgré
+leur collaboration éphémère, deux partis politiques
+opposés. Les premiers représentent la démocratie,
+les seconds la dictature.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des forces du convaincu est de ne pas discuter
+la valeur rationnelle de sa croyance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En politique et en religion, le rêve des convaincus
+fut toujours de pouvoir massacrer sans pitié les
+hommes qui ne pensent pas comme eux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une excellente définition du radicalisme est celle
+qu’en donna jadis le président Wilson. « Ce terme
+signifie, disait-il : simplisme, violence et envie. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le radicalisme durera longtemps sans doute, parce
+que la nature humaine suppose volontiers que
+des mesures simples et violentes peuvent remédier
+instantanément à des maux résultant, en réalité, d’un
+ensemble de causes lointaines et profondes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsque les raisons psychologiques des événements
+et leur complication seront mieux comprises,
+bien peu d’hommes instruits consentiront à se dire
+radicaux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En politique, une vérité indiscutée n’est souvent
+qu’une erreur suffisamment répétée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c1p4">IV<br>
+LES FORMULES POLITIQUES</h3>
+
+<p>Dans les sciences, la valeur d’une idée demeure
+indépendante des formules qui la traduisent. En politique
+ce sont uniquement les formules qui agissent
+sur les multitudes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les assemblées politiques, le prestige du
+verbe domine généralement la compétence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une idée n’acquiert d’influence qu’après être
+devenue collective. Elle s’extériorise alors en formules,
+et peut devenir assez forte pour orienter la
+vie d’un peuple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une formule bien choisie est capable de bouleverser
+le monde. Simple, brève et violente, elle impressionne
+beaucoup plus que tous les raisonnements.
+Avec la formule « Dieu le veut » l’Europe fut lancée
+sur l’Orient à l’époque des croisades. La formule
+« dictature du prolétariat » ruina la Russie. La
+formule « l’Allemagne paiera » a créé des gaspillages
+financiers dont le poids nous écrase.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les réformateurs n’influencent les âmes qu’à la
+condition d’avoir pour soutiens des formules mystiques
+chargées d’espérances.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La puissance des formules politiques populaires
+disparaît généralement avec leur réalisation. Après
+avoir fait plusieurs révolutions afin d’obtenir le suffrage
+universel, les révolutionnaires de divers pays
+fascistes en Italie, sinn-feiners en Irlande, communistes
+en Russie, syndicalistes en France, etc., le
+rejettent de plus en plus pour lui substituer des
+formes diverses de dictature.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Constituer un parti politique revient généralement
+à revêtir de noms nouveaux des choses fort
+anciennes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les réalités cachées sous les formules n’ont souvent
+aucun rapport avec ces formules. Lorsque, par exemple,
+un gouvernement réclame la liberté des détroits
+conduisant à Constantinople, cela signifie simplement
+qu’il voudrait devenir maître de ces détroits pour
+empêcher, au besoin, ses rivaux d’y pénétrer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sur mille hommes répétant avec enthousiasme une
+formule politique pour laquelle ils sont prêts à sacrifier
+leur vie, on n’en trouverait souvent aucun capable
+de définir exactement le sens de cette formule.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c1p5">V<br>
+LES ERREURS DE PSYCHOLOGIE
+EN POLITIQUE</h3>
+
+<p>Le chaos où s’enlise l’Europe dérive tout autant
+d’une succession d’erreurs psychologiques que des
+perturbations économiques créées par la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La logique qui mène le monde étant sans rapport
+avec la logique livresque, il serait dangereux pour
+un pays d’avoir à sa tête trop d’hommes uniquement
+formés par les livres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les temps modernes, les erreurs politiques
+sont chargées de conséquences formidables. Les
+Anglais ont perdu l’Égypte, la Mésopotamie, la
+Perse et voient leur puissance menacée dans l’Inde
+pour avoir voulu rayer de l’Europe la Turquie,
+considérée par tous les musulmans comme le centre
+de leur foi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ne pas tenir compte d’événements possibles, mais
+improbables, est toujours imprudent. L’intervention
+de l’Amérique, la trahison de la Russie, la défaite de
+l’Allemagne après de nombreuses victoires et bien
+d’autres événements de la dernière guerre montrent,
+une fois de plus, le rôle de l’improbable en
+histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans un parlement ou une assemblée délibérante
+quelconque, le parti qui gouverne en réalité n’est
+pas le plus nombreux, mais le plus violent. Notre
+Parlement resta pendant vingt ans dominé par une
+minorité socialiste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Malgré les illusions socialistes, le travail collectif
+exige des capacités d’autant plus hautes qu’il
+est plus collectif. C’est pourquoi notre époque a
+besoin de beaucoup plus de chefs qu’elle n’en trouve.
+Le célèbre industriel allemand, Hugo Stinnes, disait
+à ce sujet : « Si cette décadence de l’individualité
+continue, aucun progrès n’est plus possible. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour ôter aux socialistes leurs illusions sur les
+avantages de l’administration étatiste, il leur suffirait
+de remarquer que dans certaines entreprises gérées
+par l’État, telles que les postes, les frais du personnel
+représentent 78 % des dépenses totales de
+l’exploitation. Aucune industrie, aucun commerce ne
+pourrait vivre dans des conditions semblables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aux époques agitées, les grands problèmes qui
+surgissent chaque jour ne comportent guère de solutions
+simples et immédiates. Suivre alors l’opinion
+simpliste des foules conduit vite à des catastrophes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les impulsifs sont toujours dangereux, car les
+réalités échappent à l’homme qui agit sans réfléchir.
+Les êtres capables de réflexion, mais dépourvus de
+volonté, sont aussi nuisibles parce que leur irrésolution
+les paralyse devant les événements exigeant une
+décision immédiate.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En politique, les conséquences d’un acte ont parfois
+plus d’importance que cet acte lui-même.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bien des catastrophes seront évitées le jour,
+probablement lointain, où les gouvernants posséderont
+un thermomètre psychologique capable de leur
+apprendre quand il faut résister et quand il faut
+céder. Charles I<sup>er</sup> perdit sa tête pour avoir trop
+résisté ; Louis XVI pour avoir trop cédé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une pénétration psychologique supérieure peut
+seule prévoir les réactions de l’âme des peuples sous
+des influences diverses. Les Allemands n’auraient
+pas irrité l’Amérique et perdu la guerre, si leurs
+chefs avaient possédé une telle pénétration.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des plus fréquentes sources d’erreurs politiques
+est d’attribuer à des causes uniques des
+événements issus de causes nombreuses et compliquées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est la série d’erreurs psychologiques commises
+par les Alliés qui permit à l’Allemagne d’obtenir ces
+deux grands résultats : dissocier l’Entente et rendre
+impossible par la dépréciation de sa monnaie le
+paiement de l’indemnité due aux vainqueurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La véritable force de l’Autriche résidait dans les
+aspirations contraires des races différentes qui la
+composaient. Ce grand empire était fondé sur un
+équilibre de haines.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelle que soit l’intelligence d’un homme d’État,
+en arrivant au pouvoir il cherche à suivre l’opinion
+mobile des foules pour se rendre populaire. C’est
+ainsi que, souvent, il perd le pouvoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La crainte des électeurs, la peur des responsabilités,
+la préoccupation exclusive de l’heure présente,
+constituent pour un homme politique moderne
+trois sources d’erreur auxquelles il lui est difficile
+d’échapper.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les interventions étatistes troublant le jeu des lois
+naturelles sont chargées d’incidences invisibles qui
+perturbent profondément la vie d’un pays. La taxe
+sur le blé pendant la guerre en constitue un exemple
+frappant. Les paysans délaissèrent aussitôt sa culture
+et le gouvernement dut se procurer à grands frais, au
+dehors, le blé nécessaire, puis abolir la taxe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un gouvernement faible a pour terminaison nécessaire
+un gouvernement anarchique, auquel succède
+bientôt un gouvernement despotique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’impartialité en politique est impossible parce
+que l’homme impartial aurait immédiatement contre
+lui tous les partis, y compris celui auquel il appartient.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans le régime démocratique, les chefs sont souvent
+plus disposés à obéir qu’à commander. Ils finissent
+ainsi par perdre tout prestige.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Suivre toujours l’opinion mobile des multitudes,
+c’est se résigner à ne rien prévoir, rien empêcher,
+rien pouvoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En politique comme en agriculture, on récolte
+ce qu’on a semé. Les Anglais, reprochant à la France
+d’avoir favorisé la Turquie, oubliaient les ennuis
+que pendant quatre ans ils nous suscitèrent un peu
+partout.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les erreurs politiques peuvent engendrer par contagion
+mentale des épidémies dévastatrices. La contagion
+bolcheviste a fait périr plus d’hommes que bien
+des batailles et ramené la Russie aux périodes sauvages
+de la préhistoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme d’État qui ne sait pas orienter les
+événements est bientôt submergé par eux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bien que la politique soit certainement l’art dont
+la pratique exigerait le plus de jugement, c’est celui
+où il s’en dépense le moins.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’arsenal psychologique contient des armes qui,
+bien maniées, peuvent dépasser le pouvoir des
+canons. Ce maniement, que n’enseignent pas les livres,
+exige une longue expérience.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="sc">Les Guerres,
+les Révolutions
+et le Désarmement</span></h2>
+
+
+<h3>I<br>
+LES CAUSES FUTURES DE GUERRE
+ET LA REVANCHE GERMANIQUE</h3>
+
+<p>Les anciennes guerres, dérivant surtout de l’ambition
+personnelle des souverains, n’avaient aucun caractère
+de nécessité. Les conflits modernes résultant
+de luttes d’intérêts collectifs sont bien plus difficilement
+évitables. Alexandre et César pouvaient ne
+pas entreprendre leurs conquêtes. De nos jours, la
+volonté de l’empereur d’Allemagne fût, tôt ou tard,
+devenue impuissante à dominer les aspirations d’un
+peuple hanté par le besoin mystique d’hégémonie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les accroissements de territoires récemment réalisés
+par l’Angleterre montrent à quel point l’idée
+de s’agrandir au moyen de conquêtes reste une des
+conceptions directrices de certains peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A l’heure de la victoire, il est facile au vainqueur
+d’imposer ses volontés. Cette possibilité s’atténue
+progressivement jusqu’au jour où la résistance du
+vaincu ne pouvant plus être anéantie que par la
+force, une nouvelle guerre devient nécessaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples ne se résignent pas à la défaite quand
+ils se croient supérieurs à leurs vainqueurs. Une
+tentative de revanche germanique peut donc être
+considérée comme un des plus sûrs événements de
+la future Histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’idéal de l’empereur Guillaume, d’après ses <i>Mémoires</i>,
+était d’avoir une armée et une flotte assez
+puissantes pour que nul n’osât les attaquer. Il oubliait
+alors que le possesseur de pareils moyens de
+défense songe bientôt à les utiliser pour se débarrasser
+de rivaux gênants. Ce fut justement la notion
+de sa force qui le conduisit à la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Deux formes de revanche sont rêvées en Allemagne :
+1<sup>o</sup> par les armes ; 2<sup>o</sup> par l’expansion commerciale.
+Le succès de la seconde tentative entraînerait
+fatalement la réalisation de la première.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’unique moyen — en dehors de formidables
+armements — d’empêcher une future agression de
+l’Allemagne, eût été son retour aux provinces autonomes
+qui la composaient avant 1871. Elle-même
+le réclamait après l’armistice, pour se soustraire à la
+domination prussienne. Les historiens s’étonneront
+sûrement que les auteurs du traité de paix n’aient
+pas compris une telle évidence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Beaucoup de phénomènes sociaux possèdent un
+point critique comparable à celui de certains phénomènes
+physiques. Dans son voisinage, de faibles
+influences peuvent déterminer des changements très
+grands, la paix ou la guerre, par exemple. L’origine
+des guerres de 1870 et de 1914 vérifie cette
+observation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le conflit mondial a révélé deux principes que les
+guerres antérieures ne permettaient pas de pressentir.
+Le premier, que le vainqueur se trouve
+aussi ruiné que le vaincu. Le second, que les indemnités
+incombant au vaincu sont indirectement payées
+par les autres peuples, y compris ceux qui n’ont
+pris aucune part au conflit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le capital matériel d’un peuple peut être détruit
+dans une guerre. Le capital moral, constitué par l’intelligence,
+le pouvoir d’organisation et la capacité
+technique, étant indestructible, permet de reconstituer
+rapidement le capital matériel. L’Allemagne
+en fournit un nouvel exemple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La prochaine histoire de l’Europe dépendra surtout
+de l’intérêt qu’auront les grandes nations à
+prolonger, durant la paix, les alliances formées pendant
+la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est de toute évidence que si trois grands pays
+comme la France, l’Angleterre et l’Amérique avaient
+accepté de s’unir contre un agresseur quelconque, la
+paix se fût trouvée assurée. Les divergences d’intérêts
+et de mentalité de ces nations et la méfiance réciproque
+de leurs gouvernants, ayant empêché cette
+alliance de se réaliser, les peuples sont condamnés à se
+ruiner en armements.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si la raison pouvait exercer un rôle quelconque
+sur les relations entre les peuples, ils seraient vite
+persuadés que leur intérêt est de s’entr’aider au lieu
+de s’entre-détruire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2p2">II<br>
+LES LUTTES POUR L’HÉGÉMONIE</h3>
+
+<p>Les conséquences réelles de la grande guerre
+diffèrent beaucoup des résultats prévus. Certains
+peuples s’aperçoivent maintenant qu’après avoir
+écarté au prix de gigantesques efforts l’hégémonie
+militaire allemande, il leur faut subir l’hégémonie
+économique et politique de l’Angleterre. Elle ne
+paraît pas moins lourde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’hégémonie anglaise n’a plus aujourd’hui d’autre
+contrepoids que le pouvoir grandissant des États-Unis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les signes divers révélant l’aspiration à
+l’hégémonie figure le langage des diplomates.
+L’Angleterre s’est emparée des flottes et des colonies
+germaniques, puis a proclamé son protectorat sur la
+Perse et l’Égypte ; mais quand les alliés voulurent
+défendre leurs droits, le langage des dirigeants
+anglais devint agressif. Le monde comprit alors
+qu’une hégémonie nouvelle était née.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le jour où l’expérience prouva que, malgré
+flottes et sous-marins, l’Amérique pouvait envoyer
+en Europe un million d’hommes armés, la situation
+mondiale de l’Angleterre s’est trouvée virtuellement
+transformée. La domination des mers et la suprématie
+commerciale lui échapperont fatalement dans
+l’avenir au profit de l’Amérique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si l’Angleterre avait réussi, au moyen de ses tentatives
+répétées, à empêcher la France d’exiger les réparations
+dues par l’Allemagne, elle eût retiré de la
+guerre ces deux immenses résultats : 1<sup>o</sup> se débarrasser
+de la rivalité maritime allemande ; 2<sup>o</sup> supprimer
+la rivalité commerciale possible de la France, forcée
+de consacrer toutes ses ressources à la restauration
+des départements dévastés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsque l’Allemagne rêvait d’une paix universelle
+par l’établissement de son hégémonie, elle subissait
+une illusion psychologique dont furent victimes
+tous les grands conquérants. Son succès eût fatalement
+déclanché une série de coalitions qui
+auraient détruit sa puissance, comme le fut celle
+de Napoléon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La grande rivalité entre l’Angleterre et l’Allemagne
+s’est terminée par l’hégémonie anglaise en
+Europe. La lutte pour l’hégémonie de l’Asie ne
+fait que commencer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’importance donnée au Japon par la guerre et sa
+rapide conquête du Pacifique hâteront nécessairement
+le choc colossal entre la race blanche et la
+race jaune. Les résultats du conflit diront dans
+quelles mains le sceptre de l’Asie devra passer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les hommes d’État actuels se défendent bien haut
+de toute pensée d’impérialisme et affectent de considérer
+cette accusation comme une injure. Ils savent
+cependant que seules des visées impérialistes ont
+édifié et fait prospérer les grands empires dont est
+formée l’Europe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le premier acte de la guerre mondiale, la lutte
+militaire, est aujourd’hui terminé. Le second acte,
+la guerre économique, commence. Le troisième acte,
+lutte de la race jaune contre la race blanche pour
+l’hégémonie de l’Asie, semble prochain.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si la notion d’interdépendance des peuples n’arrive
+pas à remplacer celle d’hégémonie, l’Europe
+devra subir des guerres d’extermination qui la plongeront
+dans une décadence sans espoir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2p3">III<br>
+LES ILLUSIONS SUR LA POSSIBILITÉ D’UN DÉSARMEMENT</h3>
+
+<p>A tous les âges de l’histoire, et aujourd’hui plus
+que jamais, le respect qu’inspire un peuple dépend
+surtout de son prestige militaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les grandes nations modernes sont oppressées par
+ce dilemme : renoncer à leurs armements pour
+éviter une ruine financière, ou les accroître pour
+empêcher des invasions plus coûteuses encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple ne se protège contre les attaques de
+ses rivaux qu’en restant fort. Si les idées pacifistes
+propagées avant la guerre par les socialistes n’avaient
+pas considérablement affaibli notre préparation militaire,
+il est infiniment probable que l’Allemagne
+n’aurait jamais songé à nous attaquer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Guillaume II, dans ses <i>Mémoires</i>, écrit un véritable
+traité de la guerre et de la paix en deux lignes quand
+il dit qu’un peuple doit être assez armé sur terre et
+sur mer pour créer chez son adversaire la peur du
+risque. On ne se permet guère, en effet, d’attaquer
+les forts, alors que les faibles restent toujours
+menacés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les guerres ne pourront disparaître qu’avec la suppression
+des causes qui les font naître : haine entre
+les races, besoin d’hégémonie des peuples forts, rivalités
+économiques, etc. La science devra donc
+d’abord découvrir un moyen de transformer complètement
+la nature de l’homme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Depuis les origines de l’histoire, les relations entre
+peuples faibles et peuples forts furent exactement
+celles du gibier avec le chasseur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’idée finit quelquefois par dominer le canon,
+mais privée de la protection du canon elle reste sans
+force.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les philosophes soutenant que la philanthropie
+occasionnera encore plus de ravages que les épidémies
+et les canons auraient peut-être raison,
+si les harangues des philanthropes avaient jamais
+exercé une influence quelconque sur la conduite des
+peuples. Mais elles ne servent guère qu’à orner
+des discours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aimez-vous les uns les autres, conseillent inutilement
+les religions ; supportez-vous, exigent simplement
+les codes. Aidez-vous deviendra la maxime
+de l’avenir quand les peuples auront découvert l’interdépendance
+qui les lie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans l’état de déséquilibre du monde actuel, le
+terme désarmement est synonyme de servitude.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2p4">IV<br>
+LES INCERTITUDES SUR LES ORIGINES
+DE LA GUERRE</h3>
+
+<p>Il n’est pas toujours facile de découvrir les vrais
+auteurs d’une guerre. Il fallut longtemps pour reconnaître
+qu’en 1870, le roi de Prusse et l’Empereur des
+Français firent la guerre malgré eux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les origines de la guerre mondiale sont incompréhensibles
+quand on l’imagine issue de la volonté
+des trois empereurs qui l’ordonnèrent. Il faut l’envisager
+comme la résultante inévitable non seulement
+de l’histoire des États européens depuis un siècle,
+mais aussi de l’enseignement des historiens et des
+universités germaniques depuis cinquante ans.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour écrire aujourd’hui l’histoire de la grande
+guerre et de ses causes, ce ne sont pas les documents
+qui manquent mais la sérénité de jugement permettant
+de l’étudier comme s’il s’agissait d’événements
+anciens, tels que les guerres puniques ou la bataille
+d’Actium.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est probable qu’en 1914 l’empereur d’Allemagne
+n’eût pas déclaré la guerre si l’Angleterre avait
+manifesté plus tôt son intention de s’unir à la France,
+mais étant donné l’état d’esprit créé par les militaires
+et les universitaires allemands, il semble que le
+conflit eût été simplement retardé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les guerres franco-allemandes ne sont intelligibles
+que considérées comme des phases successives
+d’un conflit séculaire dont la fin ne s’entrevoit pas
+encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand on recherche les origines lointaines de la
+dernière guerre, il apparaît vite qu’une lutte armée
+entre l’hégémonie allemande et l’hégémonie anglaise
+était aussi fatale que le fut, jadis, celle entre Rome
+et Carthage.</p>
+
+<hr>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2p5">V<br>
+LES CAUSES DES RÉVOLUTIONS</h3>
+
+<p>Les peuples vivent surtout d’espérances. Leurs
+révolutions ont pour but de substituer des espérances
+nouvelles à d’anciennes espérances devenues
+sans force.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un pays est voué aux révolutions dès que les
+partis ayant intérêt à défendre l’ordre établi deviennent
+moins énergiques que ceux qui aspirent à le
+détruire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le principal résultat des révolutions qui bouleversent
+l’histoire est de changer les chefs incarnant
+le principe d’autorité. Les multitudes profitent rarement
+de cette substitution.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsque les nécessités économiques sont contraires
+aux impulsions affectives et mystiques qui
+mènent les hommes, une révolution devient inévitable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’envie et son inséparable compagne, la haine,
+forment les grands ressorts des révolutions sociales.
+La Révolution Française eut pour cause initiale
+les différences extérieures et les privilèges qui séparaient
+la bourgeoisie de la noblesse. La révolution
+sociale dont nous sommes menacés comptera parmi ses
+origines les distinctions existant, non dans les codes,
+mais dans les mœurs, entre les diverses classes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand la haine remplace chez l’inférieur le
+respect du supérieur, une révolution est proche.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le bolchevisme représente un état mental qui a plusieurs
+fois sévi dans l’histoire. Ses éléments psychologiques
+furent toujours les mêmes : indiscipline, haine
+jalouse des supériorités, désir intense de s’emparer
+par la violence des biens qu’on se sent incapable
+d’acquérir par le travail ou l’intelligence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les civilisations modernes traînent derrière elles
+une foule croissante d’inadaptés rêvant de les
+détruire afin de leur substituer des formes de vie
+sociale moins compliquées, telles que le communisme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’armée des inadaptés devient aussi menaçante
+aujourd’hui que les futures invasions germaniques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des grands problèmes modernes consiste à
+savoir si des bolchevistes sans culture — ou, ce qui
+est plus dangereux encore, munis d’une demi-culture, — réussiront
+à ramener nos grandes civilisations à
+des types inférieurs voisins de la barbarie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La mentalité d’un peuple déterminant rigoureusement
+ses institutions et ses lois, certaines nations
+l’Irlande en Europe, les républiques latines dans
+l’Amérique, semblent condamnées par leur âme même
+à ne jamais sortir des révolutions et de l’anarchie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La Révolution Française, faite par la bourgeoisie
+contre la noblesse, réussit parce que les capacités de
+cette bourgeoisie étaient devenues supérieures à
+celles de la noblesse. De nos jours, une révolution
+prolétarienne pourrait momentanément triompher,
+grâce à la puissance du nombre, mais elle ne saurait
+durer parce que l’évolution industrielle exige des
+compétences directrices que l’ouvrier ne possède
+pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un parti révolutionnaire doué de prestige rallie
+facilement des mécontents de tous les autres partis.
+Les bolchevistes recrutent des adeptes en Perse
+et en Turquie, bien que l’islamisme et le communisme
+n’aient aucun caractère commun.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2p6">VI<br>
+LES RÉSULTATS DES RÉVOLUTIONS</h3>
+
+<p>La première phase d’une révolution est consacrée
+à combattre les nécessités économiques et sociales
+qui régissent la vie des peuples. L’expérience prouvant
+bientôt que ces nécessités dominent les volontés,
+l’ancienne organisation reparaît sous des noms nouveaux.
+Ainsi se terminera nécessairement la révolution
+russe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les rêveurs n’ont aucun pouvoir créateur, mais ils
+possèdent parfois une puissance destructive considérable.
+Sous leur dissolvante action, les institutions
+péniblement édifiées par le temps se désagrègent
+avec une extrême rapidité. Quelques mois suffirent
+aux communistes russes pour ramener leur pays à la
+barbarie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’imagination créatrice prépare l’invention. Le
+laboratoire en fixe les contours. L’usine la transforme
+en éléments de progrès qu’utilisent tous les hommes.
+Le massacre des intellectuels par les communistes
+russes montre combien est ignorée des foules cette
+genèse des découvertes dont elles profitent. Le
+bolchevisme a révélé le degré de misère auquel peut
+tomber l’ouvrier privé de la pensée capable d’orienter
+ses efforts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si équitable que puisse être un idéal révolutionnaire,
+il ne triomphe qu’au prix de guerres acharnées.
+Vingt années de luttes meurtrières furent
+nécessaires pour établir en Europe le principe d’égalité
+devant la loi et supprimer les privilèges de certaines
+classes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un gouvernement révolutionnaire ne subsiste qu’à
+la condition de tomber sous le despotisme de quelques
+meneurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les révolutions ne durent jamais longtemps parce
+qu’elles se heurtent bientôt au mur des nécessités
+économiques et sociales qui dominent le monde.
+Percevant alors l’impuissance des théoriciens, la
+foule se détourne d’eux. Avant d’arriver à cette
+dernière phase, bien des ruines sont accumulées. La
+Russie en fait aujourd’hui l’expérience.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les révolutions enrichissent quelques-uns des
+chefs qui leur survivent, mais elles augmentent
+invariablement la misère des foules qui les ont réalisées.
+Cette vérité étant inaccessible aux multitudes,
+les meneurs révolutionnaires pourront continuer
+longtemps à bouleverser le monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’histoire des assemblées révolutionnaires de tous
+les temps montre que les fanatiques n’ont encore
+découvert aucune autre méthode de persuasion que
+le massacre systématique de leurs adversaires.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est pas à la liberté mais à la servitude que
+beaucoup de révolutionnaires modernes aspirent sans
+le savoir. La liberté n’est conçue par eux que sous
+forme de soumission à un maître dont les moindres
+paroles sont des oracles. Toutes les révolutions
+modernes se terminent par la création d’un autocrate.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La soif d’inégalité semble un besoin irréductible
+de la nature humaine. On sait avec quelle ardeur les
+Conventionnels échappés à la guillotine sollicitaient
+de Napoléon des titres nobiliaires. Le rêve égalitaire
+qui les avaient conduits à tant de massacres n’était
+donc en réalité qu’un violent désir d’inégalité à leur
+profit. L’histoire n’a pas encore cité, d’ailleurs, de
+pays où régnât l’égalité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Jamais baron féodal ne manifesta pour les serfs
+un mépris égal à celui que témoignent au peuple les
+chefs des nouveaux partis révolutionnaires, le communisme
+russe notamment. Dès l’arrivée au pouvoir
+des dictateurs bolchevistes, la liberté de la presse,
+la journée de huit heures, le suffrage universel,
+furent supprimés et l’ouvrier devint un simple
+esclave.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On ne rencontre guère d’exemple dans l’Histoire
+de révolutions n’ayant pas finalement engendré des
+résultats absolument contraires à ceux que poursuivaient
+leurs auteurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La Révolution bolcheviste est une de celles qui
+montrent le mieux combien les buts atteints par les
+révolutions peuvent différer des buts poursuivis. Elle
+triompha en promettant la paix, et se trouva bientôt
+en guerre avec tous ses voisins. Elle voulait
+supprimer le militarisme et n’a fait qu’établir un
+régime militaire plus dur que tous les régimes antérieurs.
+Elle prétendait abolir le droit de propriété
+et n’a réussi qu’à créer la propriété individuelle
+dans un pays qui n’avait encore connu que la propriété
+collective.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Étant donné le nombre immense de paysans russes
+devenus propriétaires et possédant, dès lors, la
+mentalité particulière que détermine la propriété,
+on peut affirmer que la Russie sera bientôt le pays du
+monde qui renfermera le moins de socialistes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est pas d’une révolution, mais d’une transformation
+profonde des idées que résultent les
+réformes durables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>D’après tous les enseignements de l’histoire des
+révolutions, l’extrémisme en politique a comme
+terminaison nécessaire soit la destruction de la civilisation
+où il sévit, soit l’anarchie et la dictature.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il faut beaucoup d’années à un peuple pour acquérir
+un équilibre durable et peu de temps pour le
+perdre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="sc">Les Relations
+internationales
+et les Alliances</span></h2>
+
+
+<h3>I<br>
+LES RELATIONS INTERNATIONALES</h3>
+
+<p>Alors que la solidarité des peuples devrait être
+la loi des temps modernes, une haine intense plane
+sur l’univers. Haine entre nations, entre classes
+diverses d’une même nation, haine entre partis politiques
+de chaque classe. L’interdépendance des
+peuples est une nécessité qui finira peut-être par les
+solidariser, mais son influence reste actuellement
+nulle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La haine entre peuples, la défiance entre gouvernants,
+sont devenues les grands ressorts
+psychologiques de la politique actuelle. On put évaluer
+l’intensité de ces sentiments quand on vit l’Amérique
+et l’Angleterre renoncer à la paix future, que leur
+promesse d’intervention en cas d’attaque de l’Allemagne
+eût rendue certaine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si, dans leurs relations, les individus se conduisaient
+avec autant de mauvaise foi et de méfiance
+que les peuples entre eux, aucune société ne pourrait
+durer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’union entre citoyens à l’intérieur, entre alliés
+à l’extérieur, est reconnue comme seule base possible
+d’une paix durable. Les haines grandissantes de
+peuple à peuple et d’une classe à l’autre, dans un
+même pays, prouvent malheureusement que des
+intérêts évidents, mais lointains, restent sans force
+contre les impulsions passionnelles du moment.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’amitié entre individus peut subsister malgré les
+différences d’intérêts. Entre peuples, l’amitié ne
+représentant qu’une communauté d’intérêts ne saurait
+survivre à leurs divergences. Ce principe de psychologie
+collective conditionne la durée possible
+d’une alliance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le monde oscille aujourd’hui entre le nationalisme,
+impérialiste et l’internationalisme. Le nationalisme
+implique, avec la solidarité sociale, le culte de la
+patrie. L’internationalisme, remplaçant la solidarité
+par la lutte des classes, rendrait un peuple aussi
+impuissant à se protéger contre les guerres civiles
+que contre les invasions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le nationalisme, qui seul donne aux peuples leur
+cohésion, a des chances de durée parce qu’il constitue
+un sentiment naturel. Mais la force même de ce
+sentiment le fait souvent dégénérer en impérialisme
+agressif. Il substitue alors les guerres extérieures
+aux guerres intérieures.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si intense soit la haine entre peuples, elle
+n’est jamais aussi vive qu’entre les partis politiques
+d’un même peuple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le monde changera de face et les rapports entre
+les divers pays seront profondément transformés
+lorsque les politiciens qui en dirigent les destinées
+auront découvert que l’intérêt d’une nation n’est pas
+basé sur le dommage causé à une autre. Ils renonceront
+alors au besoin d’hégémonie qui continue
+d’aveugler l’esprit des gouvernants.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En politique internationale, les coups d’épingle
+répétés finissent par engendrer des coups de canon.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c3p2">II<br>
+LES FORCES ÉCONOMIQUES</h3>
+
+<p>Ce n’est plus la volonté des dieux, mais les lois
+économiques qui, dans les temps modernes, déterminent
+la destinée des nations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si un bouleversement géologique avait détruit, il y
+a un siècle, toutes les mines de charbon et de
+pétrole de l’univers, cet événement n’aurait entraîné
+aucune conséquence importante. S’il se produisait
+aujourd’hui, les chemins de fer et les usines cesseraient
+aussitôt de fonctionner. La régression
+immédiate de nos civilisations en résulterait. Un
+abîme sépare le monde actuel de son état antérieur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les discours, les conférences, les lois elles-mêmes
+sont impuissantes à combattre les nécessités économiques
+qui étreignent le monde. Il faut s’y adapter
+ou périr.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les vérités scientifiques s’établissent facilement
+parce qu’elles s’adressent à l’intelligence. Les vérités
+économiques, se heurtant à des sentiments et à des
+illusions sociales, ne s’imposent qu’après de désastreuses
+expériences. La ruine de la Russie en est le
+plus récent exemple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les questions économiques et sociales, les
+intérêts déterminent l’opinion et les institutions qui
+en dérivent. Les Anglais resteront libre-échangistes,
+les Américains protectionnistes, tant qu’ils trouveront
+un avantage à maintenir leurs doctrines.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans une guerre prolongée, il arrive un moment
+où vaincu et vainqueur étant également ruinés, les
+indemnités exigibles du vaincu ne peuvent jamais
+compenser les pertes subies par le vainqueur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On a justement observé que ce sont les pays à
+change élevé qui souffrent le plus du chômage.
+Le change, en effet, a pour les acheteurs exactement
+les mêmes conséquences qu’une élévation
+considérable du prix des marchandises. Ces marchandises
+devenant alors presque invendables, il
+en résulte la fermeture des usines et le chômage.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple vivant d’emprunts étrangers tombe fatalement
+sous la dépendance du prêteur obligé de
+surveiller les garanties de sa créance. Une nation
+assez riche pour prêter beaucoup à une nation pauvre
+finirait par la dominer plus étroitement qu’au moyen
+d’une conquête militaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La richesse d’un pays ne réside pas dans des billets
+sans garantie qu’il peut émettre à volonté, mais
+dans son industrie et son agriculture. L’Allemagne,
+n’ayant perdu ni ses champs ni ses usines, reste
+presque aussi riche qu’avant la guerre malgré la
+perte à peu près totale de sa monnaie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les problèmes financiers actuels n’auront de solution
+possible qu’étudiés en fonction du temps.
+Avec son concours, la dette la plus colossale devient
+aussi petite qu’on le désire. La somme la plus minime,
+au contraire, peut devenir considérable. Les collectivités
+seules sont capables de réaliser des combinaisons
+basées sur la puissance du temps, parce que leur
+vie est illimitée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le change représente simplement le degré de la
+confiance du monde dans le crédit d’un État. On ne
+stabilise pas plus le change qu’on ne stabilise un
+baromètre ou tout autre instrument de mesure. Les
+oscillations du change révèlent surtout les oscillations
+de la confiance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une grève pour l’augmentation des salaires ne
+représente pas en réalité une lutte entre ouvriers
+et patrons, mais entre les ouvriers et le public. C’est
+le public, en effet, qui paie toujours l’élévation de
+prix déterminée par le succès d’une grève. S’il
+prend généralement le parti des grévistes, c’est que
+les collectivités sont incapables de saisir les conséquences
+un peu lointaines des phénomènes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les énergies invisibles qui mènent le monde sont
+comparables à l’électricité, force de nature ignorée,
+connue seulement par les résultats visibles qu’elle
+produit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c3p3">III<br>
+LES TRAITÉS DE PAIX ET LES CONGRÈS POLITIQUES</h3>
+
+<p>L’idée que des collectivités puissent découvrir la
+solution de problèmes ayant échappé à des individualités
+compétentes serait reconnue erronée depuis
+longtemps si les déterminations collectives ne représentaient,
+le plus souvent, la décision d’une personnalité
+assez forte pour s’imposer. La résolution
+supposée collective n’est alors, en réalité, qu’une
+décision personnelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il y a peu de rapports entre les principes formulés
+par les hommes d’État dans les congrès et ceux qui
+guident leur conduite. Pendant les conférences de
+la paix, l’âme des diplomates anglais fut dominée
+par trois principes inavoués : 1<sup>o</sup> accroître les possessions
+britanniques, 2<sup>o</sup> empêcher la France de devenir
+trop forte, 3<sup>o</sup> laisser l’Allemagne assez puissante
+pour faire équilibre à la France.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il faudrait supposer beaucoup de candeur aux
+dirigeants britanniques pour admettre qu’ils aient
+cru remédier à la situation économique de l’Europe
+en réunissant des conférences. Le but poursuivi était
+donc tout autre que le but proclamé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La plupart des congrès de l’histoire ont fait surgir
+des causes de guerre et n’en ont empêché aucune.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La seule utilité possible d’un congrès aux yeux des
+hommes politiques assez influents pour imposer leur
+volonté, est de renforcer par l’autorité du nombre les
+décisions personnelles qu’ils veulent faire accepter.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si la rédaction du traité de paix eût été soumise
+à l’opinion publique, et non discutée en secret,
+toute la subtilité de certains diplomates n’aurait
+jamais fait admettre que le chiffre des réparations
+dues à la France serait fixé par une commission
+composée en majorité des représentants de pays
+n’ayant aucun intérêt à ces réparations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les conséquences du traité de paix qui termina la
+grande guerre, montrent combien fut complète la
+cécité mentale de ses auteurs, expulsant la Turquie
+de l’Europe et découpant l’Autriche en petits
+États sans ressources économiques pouvant les
+soustraire à la misère et à l’anarchie. Il devient
+évident aujourd’hui que, dans l’intérêt de l’Europe,
+l’unité de l’Autriche devait être soigneusement conservée
+et l’Allemagne ramenée à des États séparés
+comme elle l’était avant de tomber sous la domination
+prussienne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La rédaction du traité de Versailles ne fut pas
+gênée seulement par la contradiction des intérêts en
+présence, mais aussi par le désir de céder à certaines
+exigences en raison de la reconnaissance due à
+l’Angleterre et à l’Amérique. Venus, croyait-on, au
+secours de la France, pour sauvegarder le droit et
+la justice, ces États reconnaissent aujourd’hui être
+entrés dans la lutte uniquement pour défendre leurs
+intérêts menacés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les conférences atteignent fréquemment un but
+contraire à celui qu’elles se proposaient. La conférence
+de Gênes ne fit que consolider la situation des
+soviets et favoriser le rapprochement, si opposé
+aux intérêts français, de la Russie et de l’Allemagne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsque des diplomates se réunissent pour résoudre
+une question sur laquelle ils sont certains de ne pas
+s’entendre, la discussion se porte immédiatement sur
+des détails accessoires afin d’éviter le sujet principal.
+C’est ainsi qu’à Washington la question du libre
+établissement des Japonais aux États-Unis, qui obsédait
+tous les esprits, ne fut même pas effleurée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c3p4">IV<br>
+LES TRAITÉS D’ALLIANCE ET LEUR VALEUR</h3>
+
+<p>Il devient impossible de prévoir où conduira une
+alliance, et c’est sans doute pourquoi certains grands
+peuples hésitent aujourd’hui à en contracter. Ils
+n’ont pas oublié que l’alliance de la France avec la
+Russie entraîna une guerre ruineuse, et que la trahison
+de l’alliée pour laquelle nous étions entrés en
+lutte avec l’Allemagne faillit nous faire perdre la
+guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand on étudiera les origines de la grande guerre
+il faudra remonter assez loin pour déterminer la
+genèse des sentiments qui animaient alors les divers
+pays. Si, par exemple, la Russie se détourna de
+l’Allemagne pour aller vers la France, ce fut surtout
+parce que Bismarck, après le conflit russo-turc,
+empêcha les Russes de prendre Constantinople.
+L’empereur Guillaume le rappelle dans ses <i>Mémoires</i>
+lorsqu’il dit qu’en 1914 « la revanche pour Sedan
+s’unit à la revanche pour Stefano ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un allié trop puissant est parfois aussi redoutable
+qu’un ennemi déclaré. L’alliance d’un peuple faible
+avec un peuple fort ne constitue généralement pour le
+peuple faible qu’une forme atténuée de la servitude.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’alliance de plusieurs peuples durant une guerre
+est généralement très stable, parce que leurs intérêts
+sont alors identiques. L’union pendant la paix s’affaiblit
+au contraire très vite parce que les intérêts
+en présence deviennent bientôt divergents.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les traités d’alliance ou de paix perpétuelle ne
+peuvent jamais être une œuvre d’entière bonne foi.
+Les politiciens qui les signent connaissent trop bien
+l’Histoire pour ignorer qu’un pacte entre puissances
+liées par des intérêts communs se dissout dès que disparaît
+la communauté d’intérêts qui le fit naître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les difficultés qui accompagnèrent la rédaction
+du traité de paix figura l’obligation où se
+trouvaient nos gouvernants de choisir entre une
+solitude pleine de futurs dangers et une alliance
+fertile en déboires, mais qui semblait nécessaire. Il
+n’est pas certain que la solution choisie fut la meilleure.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une entente sans écrit vaut mieux, dit-on, qu’un
+écrit sans entente. Il ne faut pas oublier, cependant,
+que ce fut surtout l’absence d’écrit entre la
+France et l’Angleterre qui fit espérer à l’Allemagne
+la neutralité britannique, et lui suggéra de
+nous déclarer la guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les traités d’alliance chargés de réticences sont
+plus dangereux qu’utiles par la fausse sécurité qu’ils
+inspirent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsque, après avoir été un lien qui unit, les
+alliances deviennent une chaîne qui entrave, leur
+désagrégation est prochaine.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c3p5">V<br>
+LA SOCIÉTÉ DES NATIONS</h3>
+
+<p>Le palais de la Société des nations à Gênes est
+aux yeux des psychologues un palais d’illusions, mais
+ces illusions se trouvent enveloppées d’espérances
+assez fortes pour en voiler la médiocrité. Les peuples
+s’imaginent que cet aréopage de sages vieillards
+découvrira le moyen de soustraire le monde à l’enfer
+de ruines et de désolation auquel aboutissent les
+guerres modernes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les juristes vertueux mais bornés qui, aux
+conférences de la Haye, prétendaient proscrire
+l’usage de certaines armes, ne soupçonnaient pas la
+supériorité militaire qu’ils auraient ainsi attribuée
+aux pays dédaignant leurs prescriptions sur ceux qui
+les auraient respectées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les rêveries humanitaires, et notamment le principe
+des nationalités, ont contribué à plonger
+l’Europe dans un état d’anarchie dont nul ne peut prévoir
+le terme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La Société des nations restera une absurdité
+psychologique jusqu’au jour où elle possédera une
+force morale ou matérielle suffisante pour la
+transformer en un super-État dont les décisions
+seraient aussi universellement respectées que celles
+des Papes au moyen âge.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tous les projets d’arbitrage international par une
+Société des nations semblent devoir rester bien illusoires
+lorsqu’il s’agira de concilier des intérêts
+nettement inconciliables. Était-il un arbitrage possible
+entre Rome et Carthage à l’époque des guerres
+puniques ou entre l’Angleterre et la France quand
+elles se disputaient la domination de l’Inde ? Nul
+arbitrage n’est possible entre le Japon cherchant
+à déverser sur les États-Unis l’excédent de sa
+population et la grande République qui refuse l’invasion
+de la race jaune. De tels intérêts étant aussi
+différents que ceux du mouton et du boucher, du
+gibier et du chasseur, la guerre constitue le seul
+arbitre dont les décisions soient respectées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La lutte récente des Turcs contre les Grecs
+montre une fois de plus que certaines questions ne
+peuvent être résolues que par le canon.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="sc">Le Droit et la Morale</span></h2>
+
+
+<h3>I<br>
+LES COUTUMES ET LES LOIS</h3>
+
+<p>Le roi, la loi et l’opinion représentent les divers
+principes de gouvernement. Les rois ayant perdu
+leur prestige restent sans force. L’opinion est trop
+mobile pour donner de la stabilité à un peuple. La loi
+seule peut aujourd’hui créer la stabilité. Dès qu’elle
+cesse d’être respectée, l’anarchie commence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Refuser d’obéir à un chef, à une loi, à une croyance,
+en un mot à une contrainte, c’est se condamner à
+n’avoir pour guides que des impulsions instinctives
+et retourner, par conséquent, à l’état de barbarie
+dont les peuples mirent tant de siècles à sortir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La vie sociale et la vie scientifique constituent
+deux faces de la civilisation régies par des principes
+bien différents. Dans la vie sociale, le respect du
+principe d’autorité — autorité du chef, de la loi, des
+coutumes — est une condition fondamentale d’existence.
+Dans la vie scientifique, le rejet absolu du
+principe d’autorité représente, au contraire, la condition
+nécessaire du progrès. Dès que le principe
+d’autorité s’introduit dans une science, le développement
+de cette science s’arrête.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Édicter des lois violant les habitudes et les intérêts
+généraux, et ne pouvant donc être observées,
+c’est ébranler dans les âmes le respect des codes, ciment
+essentiel des grandes civilisations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Prétendre combattre avec des lois les nécessités
+économiques qui mènent le monde est une dangereuse
+erreur. Les lois restrictives accumulées depuis
+quelques années pour obéir aux exigences de théoriciens
+simplistes, n’ont fait que paralyser la vie industrielle,
+agricole, économique de plusieurs peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les luttes de l’avenir entre les diverses classes
+d’un même peuple ne se feront probablement pas
+toujours à main armée. Elles se traduiront surtout,
+comme chez les anciens Grecs, par des lois sociales
+provoquant la ruine totale des plus faibles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les lois répressives deviennent préventives dès
+qu’elles sont imposées avec rigueur. La crainte du
+châtiment est alors plus efficace que son application.
+La méconnaissance de ce principe psychologique
+contribua beaucoup à l’accroissement de la criminalité
+dans divers pays.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les effets d’une loi dépendent toujours de la mentalité
+des hommes qu’elle est destinée à régir. Les
+juristes répètent que les lois ne sont rien sans les
+mœurs, mais dès qu’ils se mettent à légiférer, ils
+oublient cette maxime.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les lois sociales, qui représentent des contraintes
+artificielles, restent bientôt sans force. Les lois économiques
+résultant de nécessités naturelles s’imposent
+au contraire toujours, malgré les efforts tentés
+pour les violer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des erreurs démocratiques les plus répandues
+est de croire que les lois peuvent établir des coutumes.
+En réalité, les coutumes engendrent finalement des
+lois, mais les lois ne créent que rarement des coutumes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les milliers d’hommes aspirant à établir le
+règne du droit et de la justice, bien peu seraient
+capables de définir le droit et la justice.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c4p2">II<br>
+LE DROIT ET LA FORCE</h3>
+
+<p>La force ne prime pas le droit, mais le droit ne
+se démontre que par la force.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le droit sans force est comparable aux décors de
+forteresses peints sur les toiles d’un théâtre. Incapables
+de résister au moindre choc, ils ne conservent
+leur aspect redoutable que si l’on n’y touche pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une force quelconque ne peut évidemment être
+annulée que par une autre au moins égale. Assurer
+que le droit domine la force serait absurde si l’on
+ne sous-entendait ainsi que le droit arrive à susciter des
+forces supérieures aux puissances matérielles qu’il
+doit vaincre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On peut médire de la force et assurer qu’elle ne
+saurait triompher du droit, mais en politique rien ne
+la remplace. Quelques semaines avant la foudroyante
+victoire de Kemal, le premier ministre anglais dédaignait
+de recevoir son envoyé. Le lendemain de la
+victoire, le même ministre traitait sur un pied d’égalité
+avec la Turquie si méprisée la veille et lui abandonnait
+des provinces où avait flotté le drapeau britannique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le droit et la force acquièrent un grand pouvoir
+par leur association. La force seule n’engendre pas
+de succès durable. Les Allemands en ont fait l’expérience.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La force a toujours gouverné le monde, mais ce
+ne furent pas les mêmes forces qui prédominèrent aux
+divers âges de l’histoire. Les forces économiques
+tendent à devenir aussi souveraines du monde actuel
+que les forces religieuses le furent jadis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Où sévit l’inégalité, sévit aussi l’injustice. Ne pouvant
+empêcher l’inégalité, loi irréductible de la
+nature, il faut bien se résigner à subir l’injustice.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est difficile de reprocher aux Allemands leur
+persistance à proclamer la supériorité de la force.
+Vaincus par les armées que leur besoin d’hégémonie
+déchaîna, ils voient à quel état misérable le manque
+de force peut conduire un peuple.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c4p3">III<br>
+LES FORCES MORALES</h3>
+
+<p>Il n’est pas d’exemple de peuples arrivés à la
+civilisation sans discipline, sans respect des lois et
+sans morale.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple ne sort de la barbarie que par l’acquisition
+d’une morale très stable. Dès qu’il l’a perdue,
+il retourne à la barbarie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre a montré une fois encore que la puissance
+d’une nation réside beaucoup plus dans sa
+force morale que dans sa culture intellectuelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La lutte mondiale fut peut-être la première
+au cours de l’histoire où le succès final dépendit
+autant de la résistance des soldats que de la capacité
+des généraux. Ludendorff, dans ses <i>Mémoires</i>, reconnaît
+que la guerre lui sembla perdue quand il vit
+fléchir le moral de son armée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les liens moraux peuvent devenir aussi forts que
+des liens matériels. Sur la trirème qui le ramenait
+volontairement à Carthage, où il se savait condamné
+à périr, le consul Régulus était attaché par sa parole
+plus rigoureusement qu’il ne l’eût été par des chaînes
+de fer. Rome domina le monde tant qu’elle posséda
+de tels hommes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les lois scientifiques gardent leur invariabilité à
+travers le temps chez les peuples les plus divers.
+La morale change au contraire selon les besoins
+de chaque époque. Si, comme le remarquait Pascal,
+ce qu’on appelle vice et vertu varie avec les climats,
+c’est que le vice et la vertu, étant l’expression des
+nécessités sociales d’une époque, se transforment
+forcément quand ces nécessités évoluent. Il est donc
+naturel qu’en matière sociale « la vérité en deçà des
+Pyrénées devienne erreur au delà ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La caractéristique des natures primitives est de
+céder facilement à leurs impulsions. Il faut une longue
+éducation ancestrale pour apprendre au cerveau
+à dominer les impulsions des sens, et acquérir ainsi
+ce <i lang="en" xml:lang="en">self-control</i> que les Anglais considèrent comme une
+des plus importantes qualités du caractère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme vraiment moral n’a pas besoin de discuter
+sa morale avant d’agir. Une morale débattue
+demeure généralement sans force.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les canons restent des armes vaines quand ils ne
+sont pas soutenus par la force morale des combattants.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple ayant perdu son armature morale est
+bien près d’avoir tout perdu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c4p4">IV<br>
+LES SOURCES DE LA MORALE</h3>
+
+<p>La morale servant de guide dans la vie a de tout
+autres sources que celle enseignée par les livres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La discipline externe, momentanément imposée
+par une force matérielle, disparaît avec cette force.
+Une discipline interne, fondée sur l’habitude, se
+maintient au contraire sans la nécessité d’une loi ou
+d’un maître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si la religion avait beaucoup d’influence sur la
+morale, les peuples les plus religieux seraient les
+plus moraux. Or, si l’on vante la religiosité des
+Espagnols et des Russes, personne ne loue beaucoup
+leur moralité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une morale ayant la crainte de l’enfer et l’espoir
+du paradis pour bases n’est qu’une forme un peu
+inférieure de la morale utilitaire. Les théologiens
+auraient dû le remarquer depuis longtemps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La vertu ne reposant que sur la crainte de l’enfer
+et l’espoir du Paradis, est entièrement dépourvue de
+mérite. Les solitaires de <i>Port-Royal</i> obsédés par la
+terreur de la damnation suivaient des mobiles
+égoïstes ne méritant aucune considération.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les disciplines purement rationnelles qu’on
+prétend généraliser aujourd’hui resteront toujours
+impuissantes à dominer les impulsions instinctives.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelles sont les bases possibles de la morale ? La
+peur des dieux ? Leurs châtiments sont lointains et
+peu redoutés aujourd’hui. La crainte des lois ? Elles
+s’éludent facilement. La raison ? Il n’y a plus que de
+rares professeurs pour lui attribuer un tel rôle. La
+seule morale efficace est la morale inconsciente créée
+par les habitudes. Ces habitudes se développent à
+l’école, puis à la caserne, par une discipline d’abord
+sévèrement imposée, mais pratiquée ensuite sans
+effort grâce au mécanisme de la répétition.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les universitaires qui, depuis Kant, prétendent
+édifier la morale sur une base à la fois rationnelle et
+mystique, au lieu de la fonder sur des habitudes
+issues de l’éducation, ne donnent qu’un enseignement
+totalement dépourvu d’efficacité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La morale individuelle a pour soutien puissant la
+morale collective. Dans les manifestations de leur vie
+journalière, les hommes pensent et agissent généralement
+comme les autres membres du groupe professionnel,
+politique ou social auquel ils appartiennent.
+Leurs actes individuels sont alors régis par des
+influences collectives.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le problème de l’organisation — industrielle ou
+sociale — représente surtout une question de discipline
+morale. Il échappe à l’action des institutions et
+des lois.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE V</span><br>
+<span class="sc">Les Formes modernes
+du Despotisme</span></h2>
+
+
+<h3>I<br>
+L’EXTRÉMISME</h3>
+
+<p>L’extrémisme observé chez tous les partis révolutionnaires
+est un état mental où l’homme, dominé
+par une idée fixe, devient incapable de percevoir les
+réalités et leurs conséquences.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les extrémistes de toutes opinions possèdent,
+malgré la divergence des buts poursuivis, des caractères
+identiques. L’extrémiste sincère est mystique,
+violent et borné.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un extrémiste qui posséderait quelque trace de
+jugement et de clairvoyance cesserait aussitôt d’être
+extrémiste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le Conventionnel, pourvoyeur fervent de la
+guillotine, qui se déclarait prêt à transformer son
+pays en cimetière pour imposer ses croyances, traduisait
+la mentalité des extrémistes de tous les âges.
+Les apôtres du syndicalisme, du communisme et
+du socialisme rêvent les mêmes massacres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La suggestion et la contagion mentale conduisent
+facilement une foule à l’extrémisme, mais cet extrémisme
+est généralement éphémère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les assemblées révolutionnaires, les opinions
+extrêmes tendent à engendrer des opinions plus
+extrêmes encore. Après les Girondins, ce fut la
+Terreur. Aux révolutionnaires russes modérés qui
+renversèrent le tsarisme, se substituèrent bientôt les
+sanguinaires bolchevistes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Depuis les origines de l’histoire, tous les partis
+politiques extrêmes débutent dans la splendeur des
+illusions et finissent dans la bassesse des rivalités
+intestines.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les progrès de certaines opinions extrémistes,
+visiblement absurdes, confirment cette fondamentale
+notion, que la force d’une théorie sociale ou
+religieuse ne dépend pas de sa valeur rationnelle,
+mais seulement de son empire sur les âmes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’ambition et le besoin de popularité ont pu conduire
+certains hommes clairvoyants à l’extrémisme ;
+mais, sachant très bien que son application rendrait
+tout gouvernement impossible, ils le rejettent en arrivant
+au pouvoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A la phase ultime de son évolution, l’extrémisme
+ressort beaucoup plus du domaine de la pathologie
+mentale que de la politique. Les établissements
+d’aliénés sont remplis d’extrémistes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c5p2">II<br>
+LE SOCIALISME</h3>
+
+<p>Le socialisme, terme incertain, recouvre, suivant
+les races, des concepts très différents. Il en résulte
+que, dans leurs congrès, les socialistes de divers
+pays ne s’entendent guère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le socialisme aux États-Unis diffère totalement
+du socialisme européen. L’idéal du travailleur américain
+est de devenir patron, alors que l’ouvrier
+latin rêve surtout la suppression du patron.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’hypertrophie de certains sentiments est fort
+dangereuse pour un peuple. Celle de l’envie, fondement
+principal du socialisme, a déjà occasionné
+autant de ravages en Europe que les plus redoutables
+fléaux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si la jalousie, l’envie et la haine pouvaient être
+éliminées de l’univers, le socialisme disparaîtrait
+le même jour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La haine des inégalités, base du socialisme,
+entraîne comme conséquence nécessaire la destruction
+des élites qui font la grandeur d’un pays.
+Le bolchevisme russe comprit parfaitement cette
+nécessité quand il procéda au massacre systématique
+des intellectuels. Le socialisme révolutionnaire qui
+triompha un instant en Allemagne et en Hongrie,
+répéta les mêmes destructions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le socialisme niveleur, très accessible à l’âme
+simpliste des foules, oriente facilement les forces
+aveugles et dévastatrices du nombre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La haine intense des socialistes pour le capitalisme
+ne traduit souvent qu’une forme aiguë du désir de
+richesse. Les pays comme les États-Unis, où l’accès
+à la fortune est relativement facile, comptent peu
+de socialistes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les lois dites sociales ont un pouvoir destructeur
+parfois supérieur à celui des canons. C’est ainsi que
+l’application de la loi de huit heures à notre marine
+commerciale l’aurait rapidement ruinée au profit de
+concurrents trop intelligents pour accepter un tel
+décret. Il fallut l’abroger.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Supprimer, comme le voudraient les socialistes, la
+concurrence entre peuples et entre individus serait
+anéantir un grand facteur psychologique du progrès.
+Sans l’émulation, la plupart des découvertes dont
+bénéficie l’humanité n’eussent jamais vu le jour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La population ouvrière des États-Unis montre
+expérimentalement que les classes déclarées ennemies
+par les socialistes ont beaucoup plus d’intérêt à
+s’associer qu’à se combattre. Si cette vérité pouvait
+s’établir en France, notre vie économique et sociale
+serait transformée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’initiative, le jugement, l’émulation, le goût du
+risque, qualités génératrices des grandes découvertes
+qui ont transformé le monde, sont des aptitudes
+exclusivement individuelles qu’aucune collectivité ne
+posséda jamais. Un pays où les socialistes réussiraient
+à ruiner l’effort individuel ne réaliserait plus un seul
+progrès.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Puisque des expériences répétées pendant de longs
+siècles d’histoire n’ont pas suffi à prouver que les
+progrès des peuples s’effectuent seulement par leurs
+élites, il était utile que la ruine de la Russie vînt
+le démontrer une fois encore.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c5p3">III<br>
+LE SYNDICALISME</h3>
+
+<p>La Révolution avait divinisé la volonté du peuple.
+Nos révolutionnaires modernes l’exaltent aussi,
+mais déjà ils en séparent une sorte d’aristocratie qualifiée
+« prolétariat organisé et conscient ». En vertu
+de ce nouveau concept ils dédaignent la liberté, le
+suffrage universel et toutes les conquêtes démocratiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La discipline rigide acceptée par les adeptes du
+syndicalisme montre à quel point il deviendra despotique.
+On peut se demander si l’esclavage total de
+l’individu ne constitue pas l’aboutissement nécessaire
+de l’évolution démocratique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les syndicats groupaient seulement des intérêts
+matériels similaires leur influence serait faible ; mais,
+en associant des mécontentements et des haines, ils
+acquièrent une grande puissance révolutionnaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les plus dangereux conflits de l’avenir ne se
+produiront pas toujours entre peuples rivaux. Ils
+éclateront entre syndicats d’un même peuple, rendus
+concurrents par leurs divergences d’intérêts. Les
+républiques syndicalistes italiennes du moyen âge,
+celle de Florence notamment, périrent tour à tour
+en de pareils conflits.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si la dictature du prolétariat que réclament les
+socialistes devait être exercée par la totalité des
+travailleurs, elle ne différerait pas d’un gouvernement
+démocratique ordinaire. Pratiquée seulement par
+quelques individus, elle serait identique à celle des
+anciens régimes autocratiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les théoriciens de la raison pure n’ont pas été
+heureux dans leurs tentatives pour l’appliquer au
+gouvernement des peuples. La première, celle de
+la grande Révolution, réalisée suivant l’évangile
+de Rousseau, aboutit aux massacres de la Terreur
+et à vingt ans de guerres. La seconde, celle de la
+Russie, inspirée par l’évangile de Karl Marx, amena
+la ruine totale du grand empire des tzars.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c5p4">IV<br>
+LE COMMUNISME</h3>
+
+<p>Le bolchevisme communiste, comme le socialisme,
+a pour caractéristiques essentielles le mécontentement,
+la haine des supériorités et le désir de
+détruire violemment l’ordre de choses établi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand, par une cause quelconque, le mécontentement
+grandit chez un peuple, il accepte d’emblée la
+première doctrine proposée pour remédier à ses
+maux. Le succès du communisme chez diverses nations
+est une conséquence de cette loi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On trouve facilement des hommes disposés à
+massacrer, mais fort peu qui soient capables de diriger
+les mécanismes compliqués d’une civilisation. Les
+communistes russes ne soupçonnaient pas cette vérité
+élémentaire quand ils assassinèrent systématiquement
+les intellectuels de leur pays. Ils n’aperçurent leur
+erreur que devant la ruine économique qui résulta de
+ces hécatombes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La désorganisation de la Russie, dont les ouvriers
+travaillent douze heures par jour sous la férule de
+maîtres très durs, pour un maigre morceau de pain,
+montre une fois encore combien les sociétés sont des
+organismes compliqués. Fils de la nécessité et du
+temps, ils sont aussi impossibles à transformer avec
+des décrets que la structure d’un être vivant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Contrairement à ses théories, le communisme évolue
+de plus en plus vers un nationalisme jadis
+inconnu. Les Russes ne comprirent la force de l’idée
+de patrie que le jour où cette patrie parut menacée
+par l’étranger.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On a dit, avec raison, au Parlement anglais, que
+la Russie ne manquait pas d’argent, mais des cerveaux
+de l’Occident. L’expérience seule put faire entrer
+cette vérité dans la faible cervelle des communistes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les théories communistes avaient régi l’humanité
+à travers les âges, l’homme vivrait encore au fond
+des cavernes, vêtu de peaux de bêtes et disputant
+aux animaux féroces une problématique pâture. La
+persistance du bolchevisme en Russie ramènerait
+bientôt ce pays aux ténèbres de la préhistoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une société purement bolcheviste n’a pas plus
+besoin de savants que les nègres du continent
+africain.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le communisme russe a subi deux phases bien
+différentes. La première, l’égalisation générale, obtenue
+par le pillage des fortunes et le massacre des
+intellectuels. Ce fut l’âge d’or de la doctrine. Mais
+après l’épuisement des stocks pillés, lorsque, faute
+de capacités, les usines, les mines et les moyens de
+transports cessèrent d’être utilisables, l’illusion
+s’évanouit. Il fallut alors solliciter les capitaux et l’intelligence
+de l’Occident.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’extension du socialisme égalitaire, qui ravage la
+Russie, ramènerait l’Europe à la phase de barbarie
+qui suivit les anciennes invasions germaniques.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c5p5">V<br>
+L’ÉGALITÉ
+ET LE BESOIN DE SERVITUDE</h3>
+
+<p>La liberté n’est, le plus souvent, pour l’homme
+que la faculté de choisir sa servitude.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le premier ministre de l’Empire britannique assurait
+que « le monde entier était las de toutes les
+souverainetés ». En réalité, les peuples n’ont jamais
+autant demandé qu’aujourd’hui à être gouvernés.
+Les révolutionnaires eux-mêmes ne cessent de réclamer
+des dictateurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le problème socialiste se ramène à savoir si l’égalité
+dans la misère, sans moyen d’en sortir, est préférable
+à des inégalités qui, permettant toutes les ambitions,
+constituent pour l’homme un stimulant énergique
+d’efforts et de progrès.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelles que puissent être les combinaisons rêvées,
+une dictature du prolétariat se ramènera toujours à
+la tyrannie absolue de quelques meneurs. Le résultat
+final d’un tel régime serait, comme en Russie,
+l’aggravation notable de l’ancien despotisme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les bossus arrivaient à former la majorité d’une
+société, ils feraient probablement exterminer tous les
+individus se permettant de n’être pas contrefaits.
+C’est pour une raison du même ordre que les communistes
+russes supprimèrent tant d’intellectuels.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE VI</span><br>
+<span class="sc">L’Évolution
+des Civilisations</span></h2>
+
+
+<h3>I<br>
+COMMENT LES CIVILISATIONS NAISSENT
+ET COMMENT ELLES DISPARAISSENT</h3>
+
+<p>Les civilisations se fondent sur un petit nombre
+d’idées tenues pour des certitudes et universellement
+respectées. Ce n’est pas leur valeur rationnelle
+mais leur rôle qu’il importe de connaître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les grandes civilisations furent dominées chacune
+par un élément différent. Élément militaire dans la
+civilisation romaine ; élément artistique et littéraire
+dans la civilisation grecque ; élément religieux dans
+la civilisation du moyen âge ; élément industriel dans
+le monde moderne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La prédominance actuelle de la technique confère
+à l’ingénieur et à l’ouvrier une autorité comparable
+à celle des hommes d’Église pendant le
+moyen âge.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples dont l’âme est stabilisée par un
+long passé possèdent seuls, malgré les divergences
+de partis, des opinions unanimes sur les questions
+fondamentales concernant les intérêts collectifs de
+leur race.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’histoire des peuples civilisés retombés dans la
+barbarie, comme le monde romain après les invasions
+germaniques et la Russie de nos jours, révèle l’importance
+de certains éléments de civilisation, tels que le
+respect des contrats, de la propriété et de la vie des
+citoyens. Leur possession semble très naturelle.
+Pour les acquérir il fallut cependant des siècles
+d’efforts.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La civilisation crée forcément plus d’entraves à la
+liberté que l’état sauvage, mais il faut supporter ces
+entraves pour s’élever de la barbarie à la civilisation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’action des hallucinés dans le monde a été prodigieuse.
+De leurs idées dérive l’armature des
+grandes civilisations. Il n’est pas très sûr que la face
+du monde aurait changé, comme l’affirmait Pascal, si
+le nez de Cléopâtre eût été plus court. Il est certain
+que de tout autres formes de civilisations se fussent
+manifestées si de grands hallucinés comme Bouddha
+et Mahomet n’avaient pas possédé le merveilleux
+pouvoir de faire accepter par des millions d’hommes
+les illusions issues de leurs rêves.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tous les grands empires qui ne furent pas anéantis
+par des conquêtes périrent sous l’influence des guerres
+civiles, c’est-à-dire se détruisirent eux-mêmes. Tel
+fut le sort de la Grèce dans le monde antique, des
+républiques italiennes au moyen âge, tel sera celui de
+la Pologne et probablement de l’Irlande dans les
+temps modernes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un peuple dont la population croît plus vite que
+ses moyens de subsistance finit toujours par envahir
+ses voisins. En s’emparant de toutes les colonies
+où l’Allemagne pouvait déverser l’excédent de ses
+habitants, l’Angleterre encercla au centre de l’Europe
+une nation amenée pour vivre à empiéter sur ses
+voisins, dès qu’elle se croira la plus forte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est dangereux pour un peuple de compter
+dans son sein trop de vanités individuelles et pas
+assez d’orgueils collectifs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A certaines heures de la vie des peuples, l’intelligence
+d’un seul homme peut changer leur destinée.
+L’Angleterre était sur le point de rayer la Turquie
+de l’Europe lorsque le génie d’un général sauva
+cet empire de l’abîme où il allait sombrer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les nouvelles conceptions politiques fondées sur
+le droit des nations à disposer d’elles-mêmes ne
+peuvent s’appliquer ni aux peuples amorphes, ne
+sachant pas au juste ce qu’ils veulent, ni à ceux qui
+sont incapables de vouloir longtemps la même chose.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples, comme les individus, ne progressent
+que par des efforts continus. Quand leur évolution
+progressive s’arrête, une évolution régressive, créatrice
+de dégénérescence, lui succède bientôt.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c6p2">II<br>
+LES INSTITUTIONS POLITIQUES</h3>
+
+<p>Bien des révolutions seront, sans doute, encore
+nécessaires pour prouver que les changements d’institutions
+politiques ont une influence très faible sur la
+vie des nations. C’est la mentalité des peuples et
+non les institutions qui détermine leur histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’état actuel d’un être quelconque étant déterminé
+par la succession de ses états antérieurs,
+les transformations réalisables par chaque génération
+sont toujours minimes. L’état social d’un
+peuple se trouvant également conditionné par
+ses états antérieurs, les changements absolus que
+rêvent les partis politiques ne sont jamais réalisables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La trame de la vie mentale d’un peuple est composée
+d’idées, d’habitudes, de croyances, de préjugés
+même, souvent dépourvus de valeur rationnelle,
+mais indispensables cependant à l’existence de ce
+peuple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour changer les institutions d’un peuple, il faudrait
+d’abord transformer les sentiments et les
+rêves qui forment l’armature de son âme. L’impossibilité
+de telles modifications explique pourquoi
+les théoriciens du radicalisme n’ont jamais réussi à
+imposer nos institutions aux indigènes des colonies.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La dictature du prolétariat réclamée par les dirigeants
+des partis socialistes et syndicalistes signifie
+uniquement la possession, pour ces dirigeants, de tous
+les profits que l’exercice du pouvoir entraîne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les sciences, l’autorité des faits a depuis
+longtemps remplacé l’autorité des personnes. En
+politique, l’autorité personnelle reste toujours nécessaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’unité d’un peuple peut être artificiellement créée
+par la force d’un chef, mais elle dépend alors de
+l’action de ce chef et ne lui survit pas. La seule
+unité durable est celle que réalise dans les âmes
+la communauté d’institutions, d’intérêts et de
+croyances.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un parti politique prétendant dominer tous les
+autres finit par engendrer des réactions qui déterminent
+sa fin. Les croissants privilèges de la noblesse
+et du clergé amenèrent la révolution française. Les
+prétentions de l’Allemagne à l’hégémonie déclanchèrent
+la guerre où elle devait sombrer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au point de vue des institutions politiques possibles,
+les peuples peuvent être divisés en stables,
+instables et amorphes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La Russie étant une masse amorphe de peuples
+primitifs sans intérêts communs, sans traditions et
+sans culture que recouvre une mince pellicule de
+civilisation, l’autocratie peut seule y établir l’unité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chez les peuples inférieurs, un pouvoir politique
+ne subsiste qu’en devenant absolutiste ou théocratique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les populations asiatiques ne supportant que
+des institutions autocratiques, le communisme russe
+fut bientôt obligé d’adopter un régime pratiquement
+identique à celui des anciens tsars.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En politique, l’action engendrant comme en mécanique
+une réaction égale et contraire, toute tyrannie
+grandissante crée rapidement une réaction destructrice
+de cette tyrannie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c6p3">III<br>
+QUELQUES CONSÉQUENCES DES IDÉES DÉMOCRATIQUES</h3>
+
+<p>Une démocratie se définit théoriquement : le gouvernement
+par le peuple. En réalité, aucune démocratie
+ne se maintient sans la direction d’une élite.
+Quand un gouvernement démocratique comme celui
+de l’Angleterre dure longtemps, c’est qu’il a fini par
+devenir une aristocratie de la fortune et de l’intelligence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le triomphe d’une démocratie marque souvent la
+fin du pays où il se produit. Sous les influences
+démocratiques, la Grèce sombra dans la servitude,
+Rome dans la décadence, les Républiques italiennes
+du moyen âge et la Russie moderne dans l’anarchie
+et la dictature.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Platon soutenait que tous les progrès de l’esprit
+humain sont dus à l’aristocratie de l’intelligence.
+Contrairement à cette doctrine, les dictateurs russes
+divisèrent les hommes en quatre classes, dont la plus
+haute se trouvait représentée par les ouvriers manuels
+et la plus basse par les intellectuels. Une ruine totale
+montra vite les conséquences de cette classification.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’expérience russe aura définitivement prouvé
+qu’un gouvernement bourgeois, si médiocre qu’on le
+suppose, est infiniment moins despotique qu’un
+gouvernement prolétarien, si parfait qu’il puisse être.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Loin de réduire les haines internationales, le
+progrès des démocraties les rend chaque jour plus
+fortes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des plus fréquentes erreurs du régime parlementaire
+consiste à renverser les dirigeants au moment
+précis où les événements, dominant les volontés,
+ne permettent pas aux successeurs des ministres
+renversés de rien changer à la politique de leurs
+prédécesseurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le principe du service universel obligatoire substituant
+aux petites armées de jadis la totalité des
+habitants valides d’un pays, est évidemment parfait
+au point de vue démocratique. Dans la pratique, il
+engendre de véritables guerres d’extermination et,
+par conséquent, la destruction des démocraties créatrices
+de ce principe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’âge moderne se trouve obligé de faire vivre
+ensemble des hommes exigeant l’égalité, alors que
+les progrès des civilisations, comme ceux de la
+nature, se réalisent seulement par des inégalisations
+successives.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c6p4">IV<br>
+LES RÉCITS HISTORIQUES</h3>
+
+<p>Les historiens se mettraient peut-être d’accord si
+les événements ne présentaient qu’une seule face ;
+mais comme ils en ont plusieurs, susceptibles d’interprétations
+diverses, l’accord devient impossible.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les livres d’histoire révèlent surtout les croyances
+de leurs auteurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si l’histoire est une science très conjecturale, ce
+n’est pas seulement en raison de notre faible connaissance
+des événements, mais aussi parce que les
+sentiments qui les déterminèrent restent ignorés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Certains événements comme la Saint-Barthélemy
+semblent incompréhensibles, parce que nous n’éprouvons
+plus les sentiments qui les firent naître. Il
+faudrait posséder la mentalité de l’époque pour comprendre
+l’enthousiasme provoqué par ce massacre
+dans l’Europe catholique. De nombreuses médailles
+furent frappées, notamment par Grégoire XVI, pour
+fêter l’événement. Les tableaux que fit exécuter ce
+pape pour en perpétuer les détails figurent toujours
+au Vatican.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les narrations historiques sont tellement incertaines
+qu’on y rencontre les mêmes erreurs répétées
+indéfiniment. Quelques auteurs ayant assuré que l’empire
+byzantin constituait une période de décadence,
+tous les écrivains l’ont redit. Il fallut les ressources de
+l’érudition moderne pour démontrer que l’Empire
+byzantin posséda pendant mille ans une des plus
+brillantes civilisations de l’histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On a justement fait observer que les guerres
+modernes ruinent autant le vainqueur que le vaincu.
+Il ne faudrait pas, cependant, les croire inutiles,
+puisque quelques batailles suffisent parfois pour
+transformer entièrement les conditions d’existence
+d’un peuple. C’est par sa lutte avec la Russie que
+le Japon devint une grande puissance. C’est par sa
+guerre avec la Grèce que la Turquie, sur le point de
+disparaître, reprit son ancienne puissance. C’est
+encore par la guerre que fut transférée à l’Angleterre l’hégémonie
+germanique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En politique, les principes théoriques déduits de
+la raison pure créent facilement des désastres. Le
+principe d’équilibre résultant de la lente action
+des siècles avait amené l’Europe à un certain état
+de stabilité. Le nouveau principe théorique des
+nationalités la conduira fatalement à des guerres répétées
+jusqu’à ce que des équilibres nouveaux soient
+établis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des ententes provisoires sont supérieures aux
+alliances parce qu’une alliance, quelle que soit sa
+forme, ne survit pas à l’évanouissement des intérêts
+qui la firent naître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le grand talent des historiens doués de prestige
+est de rendre vraisemblables les invraisemblances
+de l’histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les découvertes de la psychologie suffisent à montrer
+que l’histoire classique est le récit d’événements
+aussi incompris de leurs auteurs que des écrivains qui
+les racontèrent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’étude de l’histoire ne semble pas donner
+aux historiens une grande faculté de prévision. On
+sait avec quelle ardeur beaucoup de professeurs, et
+surtout Renan, formaient jadis des vœux pour la réalisation
+de l’unité allemande qui nous valut les guerres
+de 1870 et de 1914.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE VII</span><br>
+<span class="sc">L’Intelligence, le Caractère et l’Éducation</span></h2>
+
+
+<h3>I<br>
+L’INCOMPRÉHENSION ET LES CONFLITS
+DE MENTALITÉS</h3>
+
+<p>Les mêmes mots pouvant évoquer des idées différentes,
+la communauté de langage n’implique nullement
+celle des pensées. L’incompréhension domine
+les relations entre individus de sexe, d’éducation, de
+race, différents.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comment espérer une communauté de pensée
+quand on voit les plus usités des termes abstraits
+Dieu, âme, nature, liberté, etc., évoquer des conceptions
+très diverses suivant la mentalité des êtres
+qui les entendent ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vouloir interpréter au point de vue rationnel un
+sentiment ou une croyance, c’est s’interdire de les
+comprendre. Le rationnel dont le rôle se montre si
+grand dans la genèse des découvertes exerce une très
+faible influence dans la vie des peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La compréhension d’un code, d’une institution,
+d’un traité, variant avec les passions, les croyances,
+les préjugés de chaque époque, les interprétations
+des historiens changent constamment.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La jeunesse se montre toujours intolérante parce
+que, n’ayant ni le sens des possibilités ni celui des
+nécessités, elle croit facile de réformer ce qui choque
+sa logique rationnelle. Il faut réfléchir longtemps
+pour découvrir que ce n’est pas cette logique qui
+mène le monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les contes, les légendes, les œuvres d’art, les
+romans même, sont beaucoup plus véridiques que les
+livres d’histoire. Ils expriment la sensibilité d’une
+époque, alors que le langage rationnel des historiens
+ne la fait pas connaître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Notre opinion des choses doit naturellement varier
+avec l’évolution de ces choses. L’ignorant seul
+possède des opinions invariables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si l’incompréhension domine les relations entre
+peuples, c’est que la plupart des questions impliquent
+des points de vue divers : rationnel, sentimental
+et politique n’ayant pas de commune mesure.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La sympathie naît facilement entre nations
+éloignées ne se connaissant pas. Dès qu’elles
+se trouvent en contact, leurs divergences de sentiments,
+d’idées et de croyances éclatent et toute
+sympathie s’évanouit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Avec l’interdépendance économique croissante des
+peuples, l’Europe cessera bientôt d’être le centre du
+monde. Elle ne l’est plus militairement depuis que
+l’expérience a prouvé qu’une armée pouvait facilement
+franchir l’Océan. Elle ne l’est plus scientifiquement
+depuis que les inventions du nouveau monde
+égalent celles de l’ancien. Elle ne l’est plus économiquement
+depuis que la majeure partie de l’or européen
+a passé en Amérique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est aussi difficile de vivre avec les hommes ne
+changeant jamais d’idées qu’avec ceux qui en changent
+constamment.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des événements comme ceux de la grande guerre
+restent toujours mal compris quand on les isole de
+leurs causes passées et de leurs effets futurs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c7p2">II<br>
+LE CARACTÈRE ET L’INTELLIGENCE
+DANS LA VIE DES PEUPLES</h3>
+
+<p>L’homme s’avoue rarement les sentiments qui le
+mènent et que, d’ailleurs, il ne connaît pas toujours.
+Les révolutionnaires extrémistes, dont la haine et
+l’envie sont les vrais guides, se croient animés
+du désir d’établir le règne de la justice et du
+bonheur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les erreurs intellectuelles sont généralement sans
+durée. Les erreurs d’origine sentimentale ou mystique
+persistent, au contraire, longtemps et réussissent
+parfois à bouleverser le monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les facteurs actuels de la vie des peuples
+l’envie est le plus fort, l’amour du prochain le plus
+faible, l’espérance le plus incertain.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’amitié représente un sentiment faible, mais
+durable ; l’amour, un sentiment fort, mais peu durable.
+L’envie, dont le rôle social devient si prépondérant,
+constitue un des rares sentiments possédant à la fois
+force et durée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On trouve plus facilement mille hommes prêts à
+obéir qu’un seul capable de prendre une initiative.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le plaisir de tuer, qui anime les chasseurs, est
+si grand qu’on l’offre avant tout autre aux souverains
+visitant un pays étranger.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ne nous plaignons pas trop de voir l’hypocrisie
+gouverner les hommes. Le monde deviendrait vite
+un enfer si l’hypocrisie en était bannie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On croyait jadis que la science adoucirait les
+mœurs. L’expérience prouve, au contraire, qu’elle a
+rendu les guerres beaucoup plus féroces et meurtrières
+que celles du passé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour doser les sentiments, nous ne possédons
+encore aucun moyen de mesure. Le passage du
+qualitatif au quantitatif, qui transforma toutes les
+sciences, reste à réaliser dans le cycle de l’affectif.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si la science arrivait à découvrir un thermomètre
+des sentiments, des passions et des volontés, la
+conduite de l’homme dans une circonstance donnée
+serait aussi facile à calculer que la trajectoire d’une
+planète.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La civilisation réelle est celle des sentiments,
+disait un Japonais. On pourrait ajouter que si
+quelques années d’enseignement universitaire procurent
+une dose suffisante de civilisation intellectuelle,
+il faut beaucoup plus de temps pour civiliser
+les sentiments. Les cruautés et les dévastations
+des Allemands pendant la guerre ont de nouveau
+montré à quel point la civilisation de l’intelligence
+reste étrangère à celle des sentiments.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le fondement principal de la grandeur d’un
+peuple ne réside ni dans le chiffre de ses habitants,
+ni dans l’étendue de son territoire, ni dans le nombre
+de ses canons, mais dans la force de son caractère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une volonté forte est beaucoup plus utile dans la
+vie qu’une instruction forte superposée à une volonté
+faible.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Loin d’être une preuve de caractère, la violence
+constitue souvent une manifestation de faiblesse.
+L’homme faible se montre parfois violent pour
+cacher sa faiblesse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’être qui ne sait pas dominer ses impulsions
+instinctives devient facilement esclave de ceux qui
+lui proposent de les satisfaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans toutes les affaires humaines il faut risquer
+pour réussir. C’est de la juste évaluation des chances
+de gain et de perte que dépendent les grands succès.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bien des événements de la dernière guerre ont
+prouvé quels désastres peuvent causer l’indécision et
+l’absence d’initiative. Il a été reconnu devant le Parlement
+anglais que la guerre eût été très brève si,
+au début des hostilités, les navires alliés avaient
+eu à leur tête un amiral assez hardi pour entrer à
+Constantinople comme le firent les Allemands. Pour
+tâcher de réparer cette insuffisance du caractère,
+100.000 hommes périrent inutilement dans l’expédition
+des Dardanelles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les civilisations compliquées où la moindre
+profession se hérisse de concours mnémoniques
+éliminatoires, il arrive fatalement que des capacités
+réelles ne peuvent se libérer de ces artificielles
+barrières. Ainsi se produisent des pertes
+de forces et des haines de classes inconnues dans les
+pays neufs comme l’Amérique, où ces entraves sont
+ignorées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un sentiment fort ne pouvant être dominé que
+par un sentiment plus fort, on comprend l’usage
+de la terreur par les conquérants et les fondateurs de
+croyances. Les codes civils ou religieux eurent
+toujours de terrifiantes menaces pour soutiens.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour agir sur les êtres qui nous entourent, la
+connaissance de leurs défauts est parfois plus utile que
+celle de leurs qualités.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des grandes causes de faiblesse des peuples
+latins tient à ce que tout leur personnel dirigeant est
+issu d’examens universitaires prouvant la mémoire
+des candidats, mais nullement les qualités de caractère
+qui font la valeur de l’homme dans la vie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c7p3">III<br>
+L’INTELLIGENCE, LES SENTIMENTS ET L’INTUITION</h3>
+
+<p>L’intelligence et les sentiments sont des compagnons
+inséparables, mais qui, depuis l’origine des
+âges, ont rarement réussi à s’entendre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’intelligence ayant considérablement évolué dans
+le cours des siècles, alors que les sentiments ont
+peu changé, il en résulte une discordance croissante
+entre la logique sentimentale, qui détermine la
+conduite, et la logique rationnelle, qui cherche à la
+diriger, mais y réussit rarement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans le domaine de l’intelligence, la différence
+entre les hommes est immense. Dans les cycles de
+l’affectif et du mystique où s’élaborent les causes
+de nos actions, l’inégalité disparaît. C’est pour cette
+raison qu’un bolcheviste sans culture et un professeur
+instruit peuvent accepter des illusions identiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La raison se met facilement au service des sentiments,
+alors que ces derniers se mettent rarement
+au service de la raison. Cette loi psychologique
+explique l’origine de guerres qu’aucun argument
+rationnel ne pourrait justifier.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’être dont l’intelligence ne réussit pas à dominer
+la sensibilité pourra devenir un remarquable artiste,
+un éminent écrivain, mais non un homme d’État
+supérieur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une conviction fondée seulement sur la raison
+devient rarement mobile d’action. Les influences
+mystiques et sentimentales sont indispensables pour
+faire agir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’homme est en progrès quand il commence a
+séparer sa raison de ses passions. Le progrès
+s’accentue lorsque sa raison devient assez forte
+pour dominer un sentiment présent en lui opposant
+l’influence d’un sentiment lointain.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’acquisition de l’aptitude à dominer ses sentiments
+exigea des siècles d’efforts. Bien des peuples
+en sont restés à l’âge où Ésaü vendait contre un
+plat de lentilles présent son droit d’aînesse futur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Grâce au mode de connaissance qualifié intuition,
+les femmes arrivent à deviner des conséquences que la
+logique rationnelle ne perçoit pas aisément.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La raison seule peut montrer si les certitudes
+intuitives constituent des réalités ou des erreurs.
+L’intelligence est donc le complément nécessaire de
+l’intuition.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les intuitions intellectuelles sont génératrices
+de découvertes dans tous les domaines de l’art et
+de la pensée. Les intuitions sentimentales représentent
+les véritables guides dans les circonstances
+difficiles de la vie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On reconnaît qu’une poussière d’hommes est
+devenue une nation lorsque, dans les grands événements
+comme la dernière guerre, se forment instantanément
+des intuitions collectives conduisant tous
+les citoyens à une conduite identique malgré les
+divergences de croyances.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’habitude, permettant de canaliser les intuitions
+et refréner les impulsions, constitue un guide de la
+vie plus sûr que tous les enseignements des livres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c7p4">IV<br>
+L’INSTRUCTION ET L’ÉDUCATION</h3>
+
+<p>Dans les discussions sur la réforme de l’enseignement,
+un éminent orateur assurait que « l’hellénisme
+donne à l’esprit l’équilibre et l’harmonie d’un
+temple ». Cet équilibre de l’esprit ne suffit pas,
+sans doute, à créer l’équilibre des sentiments puisque
+les permanentes dissensions des anciens Grecs les
+conduisirent à la servitude.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chaque phase d’une civilisation, différant des
+phases antérieures, nécessite une éducation adaptée
+aux besoins nouveaux et aux mentalités nouvelles.
+C’est méconnaître cette vérité banale qu’imposer
+à la jeunesse actuelle la culture gréco-latine du
+monde antique et du moyen âge.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les défauts d’un peuple n’étant visibles qu’aux
+étrangers ne se corrigent guère. Tous connaissent
+l’infériorité de nos méthodes universitaires, mais
+comme nous ne l’apercevons pas, aucune réforme
+réelle n’est possible.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La nourriture intellectuelle donnée par l’instruction
+est comparable à la nourriture matérielle. Ce
+n’est pas ce qu’on mange qui nourrit, mais seulement
+ce qu’on digère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Beaucoup de nos idées sociales seront transformées
+lorsqu’on découvrira qu’un ouvrier habile est intellectuellement
+fort supérieur à un bachelier médiocre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il n’est d’éducation utile que celle cultivant les
+aptitudes spéciales de chaque être. On obtient alors
+tout ce que l’élève peut donner sans exiger un inutile
+travail.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En imposant à tous les élèves une instruction
+identique, on obtient un minimum de rendement avec
+un maximum d’effort.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des erreurs latines qui ont le plus pesé sur
+la vie de nos colonies fut de croire que l’instruction
+classique permettait de franchir rapidement les
+étapes séparant la barbarie de la civilisation. Un
+nègre peut recevoir une éducation classique complète
+sans devenir un homme civilisé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les expériences permettant de remplacer la tête
+d’un insecte par celle d’un autre insecte de sexe
+différent ont montré que les femelles à tête de mâle
+prennent les instincts des mâles. On peut se demander
+si l’éducation masculine donnée au sexe féminin ne
+réalisera pas indirectement cette substitution.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les méthodes propres à la culture de l’intelligence
+sont diverses. Pour agir sur le caractère, il n’en
+existe qu’une : la pratique des qualités à développer.
+L’initiative, la persévérance et la volonté ne
+s’acquièrent pas autrement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Notre enseignement universitaire se transformera
+seulement quand il sera généralement admis que les
+livres ne suffisent pas à éduquer le caractère, la morale
+et l’intelligence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est avec raison que les Anglais et les Américains
+attribuent une forte influence éducatrice aux
+jeux sportifs. Ces jeux enseignent, notamment, l’art
+d’obéir, sans lequel ne saurait s’acquérir l’art de
+commander.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les peuples ayant découvert que l’éducation du
+caractère est plus importante que celle de
+l’intelligence sont très en avance sur ceux qui n’ont pas
+fait cette découverte. Les universités latines ne l’ont
+pas réalisée encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La grande habileté de la Prusse fut de transformer,
+grâce à son système d’éducation pratique et à sa
+discipline militaire, une poussière d’individualités
+médiocres, provenant de races diverses, en un bloc
+collectif très fort.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après avoir constaté que, depuis la paix, le goût
+du travail, l’honnêteté professionnelle et la politesse
+disparaissaient de l’Allemagne, une revue germanique
+attribuait très justement cette décadence à ce que la
+jeunesse allemande n’est plus soumise à la discipline
+militaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un système quelconque d’instruction ou d’éducation
+est parfait s’il réussit à créer des automatismes
+inconscients utiles. L’intelligence possède alors
+des serviteurs dociles prêts à exécuter ses ordres.
+Mal dressés, ils ne les exécutent pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La discipline peut remplacer bien des qualités.
+Aucune ne remplace la discipline.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’intelligence est un vernis qui recouvre les sentiments
+mais ne les transforme pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le temps et l’habitude usent rapidement l’amour
+mais fortifient au contraire l’amitié, même quand
+elle succède parfois à l’amour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le jugement sans volonté est aussi inutile que la
+volonté sans jugement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE VIII</span><br>
+<span class="sc">Les Influences
+conscientes et inconscientes
+dans la Vie des Peuples</span></h2>
+
+
+<h3>I<br>
+LA VIE CONSCIENTE
+ET LA VIE INCONSCIENTE</h3>
+
+<p>La vie inconsciente est à la vie consciente ce
+qu’est une montagne à un grain de sable, la mer profonde
+aux vagues qui la recouvrent. Son étude
+éclaire déjà d’une lumière toute nouvelle les mobiles
+de la conduite.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est la volonté inconsciente qu’il faut influencer
+pour déterminer les hommes à l’action. L’âme consciente
+peut être convaincue par persuasion, mais la
+conviction seule ne suffit pas à faire agir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les causes de certains événements historiques, les
+origines de la grande guerre notamment, demeurent
+incompréhensibles quand on ignore les différences
+qui séparent la volonté consciente de la volonté
+inconsciente.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La substitution de la pensée collective à la pensée
+individuelle représente une des caractéristiques de
+l’âge actuel. Les hommes capables de pensées
+personnelles deviennent chaque jour plus rares.
+En politique ils ont à peu près disparu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est parce que les influences collectives agissent
+profondément sur l’inconscient, que la part d’indépendance
+possible à l’individu isolé devient fort
+restreinte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est pas toujours la mauvaise foi qui empêche
+de conformer les actes aux discours. Les actes
+importants traduisent les impulsions inconscientes
+de l’âme ancestrale, alors que les discours dérivent
+de l’âme consciente individuelle. Si, en 1914, les
+socialistes qui avaient juré de déserter en cas de
+guerre rejoignirent le front sans hésiter, c’est que
+l’âme inconsciente de la race qui dirigea leur conduite
+fut plus forte que la raison consciente inspirant
+leurs discours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En politique, des mobiles inconscients dirigent
+souvent les actes que leurs auteurs croient dictés
+seulement par la raison. Le projet de démembrer la
+Turquie, qui souleva tout l’Islam contre l’Angleterre,
+eut pour principal auteur un pieux ministre anglais
+inconsciemment guidé par l’idée d’une revanche de
+la croix sur le croissant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les grands bouleversements font naître des idées
+inconscientes qui, substituées à celles servant habituellement
+de guide, engendrent des mouvements
+sociaux imprévus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une opération intellectuelle consciente suffisamment
+répétée, passe dans l’inconscient et devient
+habitude. Maintenue pendant plusieurs générations,
+elle finit par constituer un caractère de race.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une décision réfléchie ne conduit pas toujours
+à l’action. L’immense majorité des hommes agit au
+contraire sous l’influence d’impulsions inconscientes
+dont toute réflexion est exclue.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il n’est de discipline réelle que la discipline
+devenue inconsciente. Celle qui repose uniquement
+sur la contrainte est sans durée et sans force.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les habitudes inconscientes ont une force que ne
+possèdent jamais les principes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c8p2">II<br>
+LA VIE COLLECTIVE
+ET LE RÔLE DES MENEURS</h3>
+
+<p>Les foules et les individus de mentalité inférieure
+possèdent ce caractère commun d’être fortement influencés
+par les événements présents et très peu par
+leurs conséquences, si inévitables qu’elles puissent
+être.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’erreur individuelle est tenue pour vérité dès
+qu’elle devient collective. Aucun argument rationnel
+ne peut alors l’ébranler.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Perdue dans les rouages complexes des civilisations
+modernes, enveloppée d’effets dont les causes lui
+échappent, la foule attribue forcément à des volontés
+particulières les événements dont elle ne peut saisir
+les lois. Ses révoltes n’ont souvent pas d’autres causes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les grands événements intéressant la vie
+d’un peuple, l’homme agit surtout sous des influences
+collectives. Son égoïsme individuel s’évanouit alors
+au point de lui faire sacrifier sans hésiter sa vie à des
+intérêts communs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les hommes se divisent en meneurs et en menés.
+L’immense majorité se compose de menés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une collectivité n’a d’autre cerveau que celui de
+son meneur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Croyances politiques et croyances religieuses ont
+un même mécanisme de propagation. L’affirmation,
+la répétition, le prestige et la contagion suffisent
+à créer des suggestions auxquelles les collectivités
+résistent rarement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les plus évidentes vérités restent sans action sur
+l’âme des multitudes quand elles manquent d’apôtres
+pour les propager.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les illusions que d’ambitieux meneurs font surgir
+dans l’âme populaire deviennent souvent redoutables.
+Si l’illusion des capacités politiques et industrielles
+du prolétariat, qui a déjà ruiné la Russie,
+continuait à se répandre, elle amènerait la fin des
+plus brillantes civilisations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un meneur doué de prestige n’a pas besoin de
+donner des explications. Les ordres expédiés au Congrès
+socialiste de Tours par les dictateurs de Moscou
+et dont ils obtinrent la respectueuse acceptation
+étaient formulés en termes impérieux et brefs ne
+contenant aucun exposé de doctrine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La contagion mentale peut se produire sans l’intervention
+personnelle d’un meneur. Un mot, une
+formule, un courant d’opinion suffisent parfois à
+suggestionner une multitude.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La mentalité grégaire des foules permettra toujours
+aux meneurs d’imposer une doctrine quelconque.
+Les plus absurdes croyances ne manquèrent
+jamais d’adeptes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le despotisme des meneurs de la classe ouvrière
+dépasse de beaucoup celui des tyrans asiatiques.
+Aucun de ces derniers n’aurait osé ordonner l’arrêt
+total des chemins de fer, imposé en Angleterre
+pendant un mois par les chefs syndicalistes, ni la
+suppression des journaux imposée en France pendant
+trois semaines par quelques meneurs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c8p3">III<br>
+L’AME DES PEUPLES</h3>
+
+<p>La vie politique d’un peuple reste incompréhensible
+quand on ignore combien les sentiments individuels
+sont différents des sentiments collectifs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’âme d’un peuple stabilisée par un long passé finit
+par posséder des éléments aussi fixes que les caractères
+anatomiques. Aucune éducation ne peut alors
+lui faire subir des transformations profondes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La connaissance du caractère d’un peuple, de sa
+morale, des idées qui le guident et de l’éducation
+qu’il reçoit, révèle facilement s’il est sur la voie du
+progrès ou sur celle de la décadence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les facteurs déterminant la force des
+Anglo-Saxons, aussi bien en Angleterre qu’en Amérique,
+il faut citer : le <i lang="en" xml:lang="en">self-control</i> et le respect des lois.
+Des siècles d’efforts sont parfois nécessaires pour
+acquérir ces qualités. Elles ne s’apprennent pas dans
+les livres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Avec une dépêche anodine dont il altéra le sens,
+Bismarck provoqua en France une explosion d’indignation
+qui conduisit le gouvernement à déclarer la
+guerre sans vérifier l’exactitude de cette dépêche. Il
+fallait bien connaître la grande émotivité du peuple
+français pour réussir une telle opération. Son succès
+eût été probablement nul en Angleterre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce fut surtout parce qu’ils avaient perdu leur
+discipline sociale que les Grecs, dont la pensée et les
+arts charmèrent le monde, furent asservis par des
+Romains ne possédant qu’une faible culture, mais
+dont la discipline avait unifié les âmes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les grands événements menaçant l’existence
+d’un peuple, la volonté des morts soutient énergiquement
+celle des vivants. Les nations n’ayant pas assez
+de morts pour les défendre ne résistent guère. Tel
+fut le cas de la Russie vers la fin de la grande guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La plupart des hommes, surtout quand ils font
+partie d’une collectivité, éprouvent le besoin d’être
+dirigés dans leurs moindres actes. Ce besoin de servitude
+est un des principaux éléments de succès du
+socialisme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans l’immense majorité de leurs actes, les peuples
+sont dirigés par des habitudes et des croyances. Dans
+les circonstances où ces mobiles n’agissent plus, les
+illusions créées par les hasards du moment deviennent
+les seuls guides.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les découvertes individuelles transforment les
+civilisations. Les croyances collectives régissent
+l’histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La grande force des décisions collectives réside
+dans le pouvoir mystique que le nombre exerce sur
+l’âme des multitudes. C’est pour cette raison que les
+chefs d’État sont obligés de paraître s’appuyer sur
+l’opinion populaire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des bases les plus efficaces de l’éducation morale
+est la contagion mentale résultant de l’influence
+du milieu. Le vice aussi bien que la vertu se propagent
+par contagion.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c8p4">IV<br>
+LES OSCILLATIONS DE L’OPINION</h3>
+
+<p>Les lois de la genèse des opinions permettent
+seules de comprendre comment devint belliqueuse
+la mentalité pacifique d’Américains désireux de
+rester neutres pour commercer fructueusement avec
+les belligérants. Sans doute l’hégémonie allemande
+menaçait leurs futurs intérêts. Mais comment ces
+intérêts lointains devinrent-ils visibles ? La guerre
+sous-marine ne fut qu’une des causes de la transformation
+des sentiments qui détermina l’envoi d’un
+million de soldats en Europe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tous les hommes sont plus ou moins suggestionnables,
+mais ils le sont surtout dans les sujets qu’ils ne
+connaissent pas. Ainsi s’explique la crédulité de
+nombreux savants.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Avec les moyens actuels de publicité, une opinion
+une croyance, une doctrine, peuvent être lancés
+comme un produit pharmaceutique quelconque. Ce
+fut par leur propagande que les communistes russes
+recrutèrent tant d’adeptes à l’étranger.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si la publicité des journaux constitue un moyen
+de persuasion très efficace, c’est que peu d’esprits
+se trouvent assez forts pour résister au pouvoir de
+la répétition. Chez la plupart des hommes elle crée
+bientôt la certitude.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les influences déterminant le vote d’un électeur
+sont bien rarement d’origine rationnelle. Des haines,
+des craintes, des espérances, provoquent généralement
+son choix.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En matière scientifique, pour être cru il faut
+prouver. En politique, les discours d’un orateur
+doué de prestige suffisent à créer d’imaginaires
+certitudes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La presse canalise l’opinion beaucoup plus qu’elle
+ne la dirige. Elle sert aussi à condenser en termes
+nets des milliers de petites opinions fragmentaires
+trop incertaines pour être clairement formulées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est parce que la répétition transforme facilement
+l’erreur en vérité que fut acceptée dans les milieux
+militaires la croyance au respect de la neutralité
+belge par les Allemands. Elle nous coûta l’invasion
+de dix départements.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les événements capables d’agir violemment sur la
+sensibilité collective produisent ce qu’on appelle
+une explosion d’opinions, c’est-à-dire l’orientation
+instantanée d’émotions collectives dans le même
+sens. Ainsi naissent les révolutions. Telle, par
+exemple, celle du 4 septembre 1870 qui renversa
+instantanément l’Empire. Telle encore la révolution
+allemande qui, au moment de l’armistice, contraignit
+l’empereur d’Allemagne et tous les souverains germaniques
+à une abdication immédiate.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est s’illusionner sur les hommes d’État que
+s’imaginer qu’ils apporteront dans leurs actes l’énergie
+manifestée dans leurs discours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les peuples sont souvent déçus par leurs gouvernants,
+c’est qu’ils leur demandent de réaliser le
+meilleur, alors qu’un homme d’État ne peut réaliser
+que le possible.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour beaucoup d’êtres la vie serait parfois bien
+lourde si la nature ne leur avait donné la faculté de
+parler sans réfléchir et d’émettre des opinions
+dépourvues de tout fondement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est du besoin de récriminer que dérivent la
+plupart des opinions populaires. Pour beaucoup
+d’esprits, récriminer représente un grand bonheur,
+souvent même le seul bonheur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE IX</span><br>
+<span class="sc">L’Évolution des Dieux
+dans l’Histoire</span></h2>
+
+
+<h3>I<br>
+LE RÔLE DES DIEUX</h3>
+
+<p>L’histoire des peuples est dominée par celle de
+leurs dieux. Dans les temps modernes cette domination
+est restée aussi grande, mais les divinités ont
+changé de nom. Elles sont remplacées par des idées
+et des formules auxquelles leurs adorateurs attribuent
+la même puissance qu’aux anciens dieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aucun peuple ne vécut sans dieux. L’usure du
+temps, et non la raison, quelquefois les renverse, mais
+leur trône ne reste jamais vide. Le paganisme usé
+fit place au Christianisme, qui, usé à son tour, tend à
+être remplacé par la foi socialiste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une civilisation entièrement dégagée d’influences
+mystiques serait-elle viable ? Nous l’ignorons.
+Aucune civilisation semblable ne s’est encore manifestée
+à la surface du globe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bien que les croyances religieuses n’aient eu que
+des illusions pour soutien, elles ont servi d’armature
+aux grandes civilisations. Pour les propager ou les
+combattre, le monde fut souvent bouleversé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toutes les grandes divinités de l’histoire : Jupiter,
+Jéhovah, Bouddha, Allah et tant d’autres que des
+millions d’hommes ont adorées ou vénèrent encore ne
+furent pas des créations de la peur, comme le voulait
+Lucrèce. Elles naquirent de l’espérance, seule divinité
+que le temps n’ait pu ébranler.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les dieux étant issus des mêmes illusions, et ayant
+exercé le même rôle, on ne saurait établir de hiérarchie
+entre eux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les croyants imaginent toujours à leur image le dieu
+qu’ils adorent. Les Hindous pacifiques attribuent à
+Bouddha leur tolérance et leur douceur. Les Carthaginois,
+les Chrétiens et les Juifs dotèrent leurs Dieux
+de l’esprit vindicatif qui les animait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des plus utiles rôles des religions fut de créer
+des certitudes d’existence future capables d’embellir
+la vie présente. L’homme assuré d’un bonheur
+éternel est plus heureux que s’il croit son existence
+éphémère. Seule, la peur de l’enfer l’empêche
+d’être tout à fait heureux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est principalement dans la manifestation des arts
+plastiques que les religions montrèrent leur influence.
+Les grandes œuvres d’art de l’Égypte, de l’Inde
+et de l’Europe furent surtout des monuments religieux.
+A des dieux supposés éternels il fallait bien
+construire des temples également éternels.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des forces des dieux réside dans la difficulté
+de les remplacer. Les illusions socialistes sont encore
+moins satisfaisantes pour l’esprit que les illusions
+religieuses.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La psychologie explique la propagation des
+croyances religieuses, mais la naissance des dieux
+est d’une interprétation beaucoup plus difficile. Comment
+naquirent : Moloch, Jupiter, Apollon, Jéhovah
+et bien d’autres ? Certaines religions, comme l’islamisme,
+sortirent tout entières du cerveau d’un
+halluciné, mais cette genèse n’est pas applicable à
+l’histoire de tous les dieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce sera seulement sans doute avec les derniers
+hommes que disparaîtront les derniers dieux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c9p2">II<br>
+LE POUVOIR DES CROYANCES</h3>
+
+<p>L’homme dominé par une croyance voit son
+énergie notablement accrue. La foi constitua toujours
+un très puissant mobile d’action. On a dit
+justement qu’elle peut soulever des montagnes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La force d’une croyance telle que l’islamisme ou
+le bolchevisme ne dépend pas des dogmes qu’elle
+enseigne, mais de l’énergie des convictions qu’elle
+inspire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’unité de pensée, qui confère une grande force à
+un peuple, ne fut guère fondée jusqu’ici que sur des
+croyances religieuses. La raison seule n’a pas encore
+réussi à solidariser les hommes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est surtout quand une religion est morte ou va
+mourir que son utilité apparaît. Plusieurs peuples
+ont vu leur civilisation périr ou se transformer avec
+la mort de leurs dieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Alors même que l’usure du temps fait disparaître
+une croyance, elle conserve longtemps encore dans les
+âmes une influence assez forte pour devenir mobile
+d’action. La haine de certains diplomates anglais
+puritains à l’égard des Musulmans n’a probablement
+pas d’autres causes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La faim et l’amour ne suffiraient pas à soutenir la
+vie du monde, comme l’affirmait un grand poète. Il
+faut y ajouter l’espoir créé par les croyances.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les dieux vindicatifs condamnant leurs créatures
+à des supplices éternels pour des fautes légères eurent
+une utilité certaine aux âges de grande barbarie.
+A une époque éclairée, leur férocité n’est plus défendable.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c9p3">III<br>
+LES FORMES DIVERSES DE CROYANCES</h3>
+
+<p>Les adeptes des grandes religions monothéistes
+ne sauraient être tolérants. Détenteurs de la vérité
+pure, ils considèrent comme un devoir de massacrer
+les infidèles pour extirper l’erreur. Si le
+protestantisme est devenu tolérant, c’est que sa
+division en sectes nombreuses l’a rapproché du polythéisme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les religions polythéistes furent toujours tolérantes.
+Les croisades, les guerres de religion, l’inquisition
+auraient été impossibles chez les peuples polythéistes.
+Si Rome, dont la tolérance religieuse était
+complète, finit par persécuter les Chrétiens, c’est
+qu’ils cherchaient à ébranler son pouvoir politique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si le fait d’être monothéiste constituait une supériorité
+pour une religion, il faudrait mettre l’islamisme
+au premier rang. Il représente, en effet, la
+seule religion vraiment monothéiste. Le Jéhovah des
+Juifs avait des rivaux qu’il ne domina jamais complètement.
+Le Dieu des Chrétiens comprend trois personnes
+et une armée de saints, divinités secondaires
+comparables à celles du paganisme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les fondateurs de religions ont sagement agi en
+dotant leurs dieux de toutes les passions animant les
+hommes. Si ces dieux sont jaloux, irritables et vindicatifs,
+c’est que, représentés autrement, ils n’eussent
+séduit personne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tanit, à Carthage, ordonnait des immolations d’enfants.
+Les dieux d’Homère exigeaient qu’Agamemnon
+leur sacrifiât sa fille. Les idées modernes héritières
+des anciens dieux réclament encore plus d’hécatombes.
+A l’époque de la Révolution les divinités
+nouvelles désignées sous les noms de Liberté
+et d’Égalité ensanglantèrent vingt ans l’Europe.
+On ne compte plus les massacres engendrés par l’idée
+communiste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans le domaine de la foi religieuse l’absurde est
+inconnu. On ne citerait pas au cours de l’histoire
+une seule croyance, si monstrueuse qu’elle pût être,
+n’ayant pas trouvé de défenseurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’ardeur des disciples de la religion communiste
+tient à ce que les croyances religieuses nouvelles inspirent
+toujours à leurs adeptes un désir intense de
+détruire les vestiges de l’ancienne foi. Les nouveaux
+convertis n’hésitent pas, comme jadis Polyeucte,
+à sacrifier leur vie pour détruire les faux dieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A chaque période de leur histoire les hommes
+adoptent des religions et des philosophies à leur
+mesure. Bien que n’ayant généralement aucun
+rapport avec la réalité, elles sont fort utiles pour
+créer les explications dont l’esprit humain ne saurait
+se passer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« S’il y a un Dieu, écrivait Pascal, il est infiniment
+incompréhensible… Nous sommes donc incapables de
+connaître, ni ce qu’il est, ni s’il est. » La science
+n’est pas plus avancée aujourd’hui. Elle admet
+cependant de plus en plus que si les Dieux existent,
+ils n’interviennent jamais dans la vie des êtres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Croire qu’on doit croire, c’est déjà croire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c9p4">IV<br>
+LA RAISON ET LA FOI</h3>
+
+<p>L’absurdité d’un rêve ne choque pas plus le rêveur
+que l’absurdité d’une croyance religieuse ou politique
+ne choque le croyant. Rêves et croyances ont ce caractère
+commun d’échapper entièrement au pouvoir de
+la raison.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’irrésistible force des croyances religieuses et
+l’impuissance de la raison sur elles apparaissent clairement
+quand on voit de grands génies comme Descartes
+et Pascal accepter des dogmes religieux qui
+depuis longtemps n’étaient plus défendables. Quand
+Newton, par exemple, dissertait sur les divagations de
+l’Apocalypse, sa raison était évidemment paralysée par
+des influences mystiques qui la dominaient entièrement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au point de vue de la raison pure, toutes les
+croyances religieuses, depuis l’adoration du serpent
+jusqu’à celle d’Allah, ont une valeur sensiblement
+égale, parce qu’elles dérivent d’illusions psychologiques
+identiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les croyants pouvaient se préoccuper de la
+valeur rationnelle de leurs croyances, il n’y aurait
+bientôt plus de croyants.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le croyant refusant de raisonner sa foi pour ne
+pas la perdre est victime d’une crainte très chimérique.
+Une croyance n’est détruisible par la raison que
+lorsqu’elle était près de mourir dans l’âme du croyant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour concevoir avec quelle lenteur la raison agit
+sur les croyances, il faut se rappeler que, pendant
+plusieurs siècles, des milliers d’hommes furent brûlés
+vifs à la suite de leurs relations supposées avec le
+diable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Prétendre détruire une religion en persécutant
+ses disciples, comme le firent si longtemps les radicaux
+en France, montre à quel point les fondements
+psychologiques des croyances restent méconnus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison »,
+disait Pascal. Les dieux périraient vite si les jugements
+du cœur étaient ceux de la raison.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les parfaits dévots, comme cherchait vainement à
+l’être Pascal et comme l’étaient réellement les solitaires
+de Port-Royal, mènent une existence assez
+misérable. L’espoir du paradis est annulé chez eux
+par une horrible peur de l’enfer où ils redoutent
+de brûler toujours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des erreurs du catholicisme moderne fut de
+ne pas avoir compris à quel point il devenait inacceptable
+en continuant à parler de supplices éternels dans
+un enfer sans espoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On peut se demander où en seraient aujourd’hui
+les civilisations, si l’humanité avait consacré à la
+poursuite de vérités scientifiques une faible partie
+des efforts accomplis pour obéir aux volontés de
+divinités imaginaires. Mais peut-être ces illusoires
+fantômes étaient-ils seuls capables de contraindre
+l’homme aux efforts dont tous ses progrès naquirent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La conversion à une religion nouvelle est généralement
+instantanée, mais il lui faut des siècles pour
+s’implanter définitivement dans les âmes et des
+siècles encore pour en disparaître. Malgré la longue
+existence du christianisme, le paganisme gréco-latin
+n’est pas complètement mort puisque l’art sous toutes
+ses formes en reste imprégné.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les chrétiens qualifiant d’absurde l’adoration du
+crocodile par les Égyptiens ou du serpent par les
+Hindous ne se doutent pas que leurs descendants
+jugeront aussi absurde l’adoration d’un Dieu jugeant
+nécessaire de laisser crucifier son fils pour racheter
+une désobéissance à ses ordres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Alors même que les civilisations futures n’accepteraient
+que la science pour guide, elles auraient cependant
+intérêt à construire encore des cathédrales, des
+mosquées, des pagodes, où les hommes se solidariseraient
+un peu en méditant sur les forces mystérieuses
+dont ils sont enveloppés et que personnifiaient leurs
+anciens Dieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au point de vue purement rationnel le laboratoire
+est évidemment supérieur à la caserne et à l’église,
+mais il s’écoulera probablement bien des siècles
+avant qu’il soit possible de renoncer à l’église et à
+la caserne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le vrai miracle du Christianisme est d’avoir pu
+faire accepter pendant vingt siècles à des esprits
+capables de raisonner la prodigieuse légende d’un
+Dieu condamnant son fils à un dégradant supplice
+et fabriquant un enfer éternel pour y punir
+ses créatures.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des forces du Christianisme aux États-Unis
+est d’être uniquement envisagé au point de vue de
+son utilité sociale sans se préoccuper de la part de
+vérité ou d’erreur qu’il contient.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les créateurs des dieux ont donné à l’homme la précieuse
+espérance, mais en échange ils l’enfermèrent
+pendant des siècles dans une prison d’ignorance
+et d’erreurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il n’est guère d’idéal qui ne contienne une forte
+part d’illusions et cependant aucun peuple n’a pu
+prospérer sans l’influence d’un idéal.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’expression « je ne veux pas croire que » dérive
+d’une erreur psychologique. Ce n’est jamais par un
+effort de la volonté consciente que l’on croit ou que
+l’on ne croit pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE X</span><br>
+<span class="sc">Visions Philosophiques
+du Monde</span></h2>
+
+
+<h3>I<br>
+CONCEPTIONS PHILOSOPHIQUES DU MONDE</h3>
+
+<p>Le monde est-il réel ou irréel, fini ou infini, créé
+ou incréé, éphémère ou éternel ? La science n’entrevoit
+pas le moment où elle pourra répondre à une
+seule de ces questions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’impossibilité de découvrir la nature intime de
+la vie de la matière et de la force montre que l’esprit
+humain reste encore confiné dans la connaissance
+des effets sans pouvoir remonter à leurs causes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La physique est la science du réel, la métaphysique
+celle de l’irréel, mais jusqu’ici le monde a été beaucoup
+plus guide par l’irréel que par le réel. La
+métaphysique reste donc la grande théoricienne du
+monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vouloir comprendre trop vite est se condamner à
+ne jamais comprendre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les grands progrès résultent de la substitution
+du quantitatif au qualitatif. Des instruments de
+mesure comme la balance, le galvanomètre et le
+thermomètre, ont plus modifié nos pensées et nos
+conditions d’existence que toutes les dissertations
+philosophiques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La vie d’un pur esprit, c’est-à-dire d’un être dépourvu
+d’organes des sens et, par conséquent, de
+sensibilité, serait fort misérable. Homère l’avait
+pressenti quand il fait dire à l’ombre d’Achille évoquée
+par Ulysse : « Je préférerais n’être qu’un
+pauvre laboureur sur terre que roi dans l’empire des
+ombres. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsque les êtres qui nous entourent semblent disparaître,
+ils ne font en réalité que changer de forme.
+L’évanouissement total étant scientifiquement impossible,
+les éléments fondamentaux des êtres ne sont
+concevables que sous un aspect éternel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le passé est formé d’événements définitivement
+fixés. L’éphémère présent devient rapidement un
+passé, fixé à son tour. L’avenir se compose d’éléments
+non fixés encore, mais déterminés déjà par
+l’état présent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le présent résultant du passé qui l’a précédé, on
+peut dire que le présent se compose surtout de
+passé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le temps ne nous est accessible que sous forme de
+changement : changement de position d’un astre, de
+l’aiguille d’un cadran ou encore des êtres qui nous
+entourent. Les Cieux éternels des religions ne
+pouvant changer, le temps y serait nécessairement
+inconnu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Certains métaphysiciens contestent la réalité du
+temps, mais ils ne sauraient nier qu’une loi universelle
+oblige les êtres à naître, grandir, décliner et
+mourir. C’est à cette loi du changement que nous
+pouvons donner le nom de temps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vivre c’est changer. Le changement est l’âme
+des choses.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La façon d’envisager la vie se transforme dès qu’au
+lieu de la considérer à travers notre personnalité
+éphémère nous l’envisageons à travers la personnalité
+collective durable de la race. Xerxès était attristé
+à l’idée qu’aucun homme de son immense armée ne
+survivrait dans un siècle. Revenu au bout de ce
+siècle et retrouvant la même armée formée d’hommes
+aussi jeunes, possédant les mêmes visages, il eût
+compris que la mort n’est pas définitive puisque
+les défunts d’un jour revivent bientôt dans leurs
+descendants.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si tous les phénomènes physiques, chimiques et
+biologiques dépassant notre compréhension devaient
+être qualifiés de surnaturels, il n’y aurait guère que
+du surnaturel dans le monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Certains philosophes admettent que le monde
+perçu par nos sens est une création artificielle de
+ces sens. Il importe peu que le monde observé soit
+un monde artificiel déformé puisque l’ensemble des
+déformations qui le constituent est soumis à des lois
+dont l’observation vérifie la constance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aimez-vous les uns les autres, disent les religions.
+Dévorez-vous les uns les autres, prescrit la nature.
+Si l’homme n’avait pas, comme tous les êtres, respecté
+les prescriptions de la nature, il vivrait encore au
+fond des cavernes sans ébauche de civilisation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La vie des plus grands génies semble avoir pour la
+nature juste autant d’importance que celle d’une
+colonie de microbes ou d’une fourmilière.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La compréhension des causes premières semble
+si au-dessus de notre intelligence qu’un être supérieur
+venu d’un monde lointain pour nous les expliquer
+n’y réussirait probablement pas mieux que si
+nous voulions apprendre l’algèbre à un singe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le savant est souvent embarrassé pour déterminer
+les causes d’un phénomène. L’ignorant ne l’est
+jamais.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’avenir est contenu dans le présent comme le
+chêne l’est dans le gland. Le temps fait sortir le chêne du
+gland, mais ne le crée pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c10p2">II<br>
+LA VÉRITÉ ET LA CERTITUDE</h3>
+
+<p>Les hommes se passent facilement de vérités. Ils
+n’ont jamais vécu sans certitudes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les croyances les plus visiblement absurdes aux
+yeux de la raison sont généralement celles qui font
+naître le plus de certitudes. Pendant de longs siècles
+les hommes eurent la certitude que Moloch exigeait
+qu’on lui immolât des enfants et que Jéhovah
+condamnait à des supplices éternels les créatures
+n’obéissant pas à ses lois. Les communistes modernes
+possèdent des certitudes du même ordre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’ère des grands progrès scientifiques qui transformèrent
+les civilisations naquit seulement lorsque
+l’homme réussit à distinguer la vérité de la certitude.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les illusions tenues pour des certitudes furent
+parfois aussi fécondes que des vérités. La raison construit
+des gares et des laboratoires, mais elle n’eût jamais
+fait surgir du néant les pyramides, les mosquées, les
+cathédrales et toutes les merveilles qui ornent nos civilisations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les vérités scientifiques sont des vérités universelles.
+Les certitudes religieuses ou politiques tenues
+pour des vérités sont généralement des convictions
+transitoires issues de passions et de sentiments n’ayant
+aucun élément rationnel pour soutien.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les certitudes chimériques étant chargées d’inépuisables
+espérances, la froide raison restera toujours
+impuissante contre elles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les philosophes qui, jadis, considéraient comme
+vérité toute opinion acceptée par le consentement
+universel confondaient la vérité et la certitude.
+L’adhésion universelle crée des certitudes. La science
+seule édifie des vérités.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Depuis l’origine des âges les adorateurs des divinités
+peuplant les cieux crurent posséder des certitudes.
+Il fallut des siècles de réflexion pour découvrir
+qu’il n’existait aucune trace de vérité dans ces certitudes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Alors que les certitudes religieuses finissent toujours
+par périr, les vérités scientifiques restent éternelles.
+Celles énoncées par Archimède et Euclide
+gardent la même valeur qu’il y a 2000 ans.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans le domaine de la science, les choses ont une
+valeur réelle indépendante des opinions. Dans celui
+des croyances, elles n’ont guère d’autre valeur que
+l’idée qu’on s’en fait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il faut parfois longtemps pour qu’une vérité
+démontrée devienne une vérité acceptée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les faits scientifiquement démontrés restent immuables
+mais leur explication varie avec les progrès
+de la connaissance. Les théories de Darwin et de
+Pasteur sont déjà dépassées. L’atome, jadis miracle
+de simplicité, est devenu miracle de complexité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les sciences s’adressant à l’intelligence, la
+forme offre peu d’importance. Elle est essentielle au
+contraire dans la littérature, qui s’adresse surtout aux
+sentiments. D’illustres écrivains n’eurent sur la vie,
+les sociétés, les conflits des peuples, etc., que de
+puériles conceptions. On les admire très justement
+pourtant, comme on admire la forme d’une statue sans
+s’occuper de la matière qui la compose.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pourquoi les créateurs de légendes n’ont-ils
+jamais imaginé un monde peuplé d’êtres dépourvus
+d’illusion ? Sans doute parce que la vie de tels êtres
+ne serait pas concevable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les réalités scientifiques les plus solides contiennent
+toujours, cependant, une part notable d’illusions.
+Les progrès de la science consistent surtout à
+la réduire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si une conviction d’origine sentimentale est toujours
+plus forte qu’une conviction d’origine rationnelle,
+c’est que les sentiments dominent facilement
+la raison, alors que la raison a peu d’action sur les
+sentiments.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c10p3">III<br>
+LES LOIS DE LA VIE</h3>
+
+<p>L’enfant venant à la lumière est déjà très vieux,
+puisqu’il représente la synthèse d’un immense passé.
+Son âme individuelle se trouve constituée par une
+accumulation de résidus d’âmes ancestrales.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est aussi exact d’affirmer qu’on ne revoit jamais
+le même être que de constater, avec Héraclite, qu’on
+ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve.
+Cette seconde assertion est évidente, alors qu’il a fallu
+tous les progrès de la physiologie pour établir la
+première.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La vie apparaît aujourd’hui comme une puissance
+directrice chargée de passé, capable d’utiliser toutes
+les forces de la nature mais ne pouvant être créée par
+elles. Jusqu’ici la vie n’est sortie que de la vie. Elle
+seule peut obliger la microscopique cellule par
+laquelle débutent tous les êtres à subir les transformations
+nécessaires pour devenir un homme, un éléphant
+ou un chêne. L’impuissance de la science à
+interpréter ce mystère marque nettement les limites
+de notre intelligence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sur toute l’échelle des êtres, les supériorités
+exceptionnelles représentent des monstruosités.
+Pour cette raison, sans doute, la nature ramène
+leurs descendants au niveau moyen de l’espèce dont
+ils font partie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pendant les centaines de siècles qui précédèrent
+l’apparition de l’homme, tous les êtres vivaient fort
+bien sans posséder notre raison. Affirmer qu’ils
+étaient guidés par d’aveugles instincts, c’est simplement
+constater l’état rudimentaire de notre psychologie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans tous les actes de la vie organique, les choses
+se passent comme s’il existait des modes de connaissance
+parfois très supérieurs, parfois inférieurs à
+notre intelligence, mais toujours fort différents de
+cette intelligence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La vie est sans doute aussi indestructible que
+les autres forces. Si donc, comme tout semble
+le prouver, la personnalité est entièrement détruite
+par la mort, les éléments de cette personnalité servent
+à former de nouveaux êtres. C’est donc la vie collective
+et non la vie individuelle qui serait éternelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La lutte pour l’existence et l’aptitude à s’adapter
+aux variations de milieu font survivre et évoluer
+les mieux doués des êtres. L’hérédité transmet les
+changements ainsi acquis. Malgré de patients efforts,
+la science ne peut rien ajouter à ces bien sommaires
+notions sur les origines et l’évolution des êtres
+vivants. La partie essentielle de ces phénomènes
+nous échappe entièrement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La mort intellectuelle commence dès que les opinions
+deviennent trop fixées pour changer. L’homme,
+même resté jeune, entre alors dans le domaine des
+morts. Le présent et l’avenir ne sont plus concevables
+pour lui qu’enveloppés de passé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les forces qui ont fait surgir la vie de l’inerte
+matière sont douées d’intelligence, cette intelligence
+paraît dominée par d’aveugles nécessités lui ôtant
+toute liberté. Ce n’est pas assurément à la suite de
+raisonnements savants que furent créés tant de malfaisants
+microbes. Des raisons que ne comprend pas
+encore notre raison et où l’intelligence, telle que nous
+la connaissons, ne saurait jouer aucun rôle, semblent
+avoir dirigé l’évolution des êtres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour les forces inexpliquées qui firent sortir la
+vie de la matière, et après des entassements de siècles
+surgir la pensée de la vie, tous les êtres sont égaux.
+L’existence du plus pernicieux microbe est aussi protégée
+par la nature que celle des autres êtres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c10p4">IV<br>
+LA SAGESSE ET LE BONHEUR</h3>
+
+<p>Unanimes pour admettre que le bonheur constitue
+le but principal de la vie, les hommes furent
+rarement d’accord sur les moyens de l’obtenir. Suivre
+aveuglément ses passions ? Elles procurent moins de
+joie que de douleur. — Se guider d’après la raison ?
+Ses clartés sont bien incertaines. — Obéir aux ordres
+des dieux ? Ils se taisent depuis longtemps. — S’adapter
+simplement aux nécessités de son milieu
+semble le plus sage.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On ne gagne pas beaucoup à trop réfléchir sur
+la destinée. La vraie philosophie consiste peut-être à
+traverser la vie avec la sérénité tranquille de l’animal
+broutant l’herbe du sentier qui le mène à l’abattoir.
+Le même animal deviendrait fort misérable s’il
+soupçonnait l’existence de l’abattoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des meilleurs moyens d’être heureux consiste à
+croire qu’on l’est réellement ou qu’on le sera un
+jour. Les religions créant cette certitude devaient
+pour cette seule raison jouer un rôle important dans
+la vie des peuples.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une course trop rapide au bonheur n’est souvent
+qu’une course au malheur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est utile de penser quelquefois. Pour rester
+heureux, on ne doit pas trop penser.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’espérance de posséder les choses rend-elle plus
+heureux que la possession de ces choses ? Répondre
+à cette question impliquerait la connaissance d’un
+thermomètre du bonheur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Se nourrir, se reproduire et s’entre-détruire,
+furent les principales occupations des peuples depuis
+les origines de l’histoire. Rien n’indique encore que
+leur existence puisse être différemment orientée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans le monde physique comme dans le monde
+moral règne une dualité, loi fondamentale des phénomènes.
+Attractions et répulsions du monde physique
+deviennent plaisir et douleur, haine et amour du
+monde moral.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La hardiesse sans jugement est dangereuse ; le jugement
+sans hardiesse, inutile.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Rien ne sert d’agir si une idée directrice n’oriente
+pas utilement la volonté d’agir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Savoir sans vouloir ne crée pas de pouvoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La vieillesse représente souvent une forme peu
+atténuée de la servitude.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les relations entre individus et entre peuples
+la méfiance est nécessaire, mais jusqu’au jour de
+sa justification elle doit rester expectante et non
+agissante.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est surtout dans le déroulement des événements
+que le rigoureux enchaînement qualifié de fatalité
+joue son rôle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’héroïsme peut sauver un peuple dans les circonstances
+difficiles, mais c’est l’accumulation journalière
+de petites vertus qui détermine sa grandeur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’injustice dont on profite devient vite de la
+justice.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c10p5">V<br>
+L’IMPRÉVISIBLE ET LA RÉGION DES CAUSES</h3>
+
+<p>L’imprévisible domine l’Histoire. La bataille de la
+Marne, l’intervention américaine, la trahison russe,
+la débâcle allemande, constituent une série d’événements
+qu’aucun cerveau ne pouvait prévoir. Le pessimisme
+actuel résulte en partie de ce que les
+peuples se sentent enveloppés d’imprévisibles dangers.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les Allemands furent vaincus dans la dernière
+guerre par l’immense part d’imprévisible que les
+phénomènes sociaux contiennent. Alliances, armements,
+tout avait été si minutieusement préparé que
+le triomphe de l’Allemagne paraissait certain. Elle
+n’aboutit pourtant qu’à une écrasante défaite.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans tous les phénomènes scientifiques ou sociaux
+les limites du prévisible sont vite atteintes. Les
+astronomes eux-mêmes ne prévoient que des faits
+très simples. Dès que les phénomènes se compliquent
+un peu, toute prévision leur échappe.
+C’est ainsi que la détermination des trajectoires de
+trois astres s’influençant réciproquement reste impossible.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans les phénomènes sociaux, la complexité des
+causes empêche généralement la prévision des effets.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le calcul des probabilités qui permet de prédire
+certains phénomènes, tels que le chiffre des décès à
+un âge donné pour un pays donné, s’applique uniquement
+à des faits très répétés et non à des cas isolés.
+Aux événements collectifs seuls les prévisions sont
+applicables.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’ignorance de la véritable raison des choses constitua
+toujours une source fréquente de luttes sociales
+et internationales.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est dans l’âme d’un peuple, beaucoup plus que
+dans les événements extérieurs, qu’il faut chercher
+les causes de sa destinée. Rome déclina quand, sous
+l’influence de croyances nouvelles et d’infiltrations
+répétées d’étrangers, son âme nationale se trouva désagrégée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les véritables causes des événements échappent
+toujours lorsque, au lieu de rechercher leurs sources
+lointaines, on se préoccupe seulement de leurs
+origines immédiates. Beaucoup des faits de la grande
+guerre restent inexpliqués pour cette seule raison.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les idées fixes rendent impossible la perception
+des réalités les plus visibles. Bien voir est souvent
+aussi difficile que prévoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Beaucoup d’effets visibles restent incompréhensibles
+parce qu’ils constituent l’extériorisation de
+causes invisibles, inaccessibles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Jamais il ne fut aussi difficile qu’aujourd’hui de
+pressentir l’orientation prochaine de l’histoire. Certaines
+découvertes comme celles des forces motrices
+issues de la houille et du pétrole ont, sur la vie des
+peuples, une influence beaucoup plus considérable
+que celle exercée jadis par les conflits religieux ou
+les ambitions des rois.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les milliers d’hommes aspirant à établir le
+règne du droit et de la justice, combien en est-il
+capables de définir le droit et de comprendre la
+justice ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les événements seraient interprétés de façon
+bien différente si, pour les juger, l’esprit et le cœur
+utilisaient la même mesure.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="drap sc">Préface</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>I</small></a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE I</span><br>
+LA VIE POLITIQUE</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">Perturbations politiques et morales créées par la guerre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1p1">3</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">Les Difficultés modernes des Gouvernements</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1p2">7</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">Les Croyances politiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1p3">15</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">Les Formules politiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1p4">21</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">Les Erreurs de psychologie en politique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1p5">25</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE II</span><br>
+LES GUERRES, LES RÉVOLUTIONS ET LE DÉSARMEMENT</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">Les Causes futures de guerres et la Revanche germanique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2p1">35</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">Les Luttes pour l’hégémonie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2p2">41</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">Les Illusions sur la possibilité d’un désarmement</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2p3">45</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">Les Incertitudes sur les origines de la guerre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2p4">49</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">Les Causes des Révolutions</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2p5">51</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="drap">Les Résultats des Révolutions</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2p6">55</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE III</span><br>
+LES RELATIONS INTERNATIONALES ET LES ALLIANCES</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">Les Relations internationales</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3p1">63</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">Les Forces économiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3p2">67</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">Les Traités de paix et les grands Congrès politiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3p3">73</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">Les Traités d’alliance et leur valeur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3p4">77</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">La Société des Nations</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3p5">81</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE IV</span><br>
+LE DROIT ET LA MORALE</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">Les Coutumes et les Lois</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4p1">87</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">Le Droit et la Force</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4p2">91</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">Les Forces morales</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4p3">95</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">Les Sources de la Morale</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4p4">99</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE V</span><br>
+LES FORMES MODERNES DU DESPOTISME</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">L’Extrémisme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5p1">105</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">Le Socialisme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5p2">109</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">Le Syndicalisme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5p3">113</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">Le Communisme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5p4">117</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">L’Égalité et le Besoin de servitude</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5p5">121</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE VI</span><br>
+L’ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">Comment les Civilisations naissent et pourquoi elles
+disparaissent</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6p1">125</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">Les Institutions politiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6p2">131</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">Quelques Conséquences des idées démocratiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6p3">135</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">Les Récits historiques</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6p4">139</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE VII</span><br>
+L’INTELLIGENCE, LE CARACTÈRE ET L’ÉDUCATION</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">L’Incompréhension et les Conflits de mentalités</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7p1">145</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">Le Caractère et l’Intelligence dans la vie des Peuples</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7p2">149</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">L’Intelligence, les Sentiments et l’Intuition</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7p3">155</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">L’Instruction et l’Éducation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7p4">159</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE VIII</span><br>
+LES INFLUENCES CONSCIENTES ET INCONSCIENTES DANS LA VIE DES PEUPLES</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">La Vie consciente et la Vie inconsciente</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8p1">167</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">La Vie collective. Les Meneurs et les Menés</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8p2">171</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">L’Ame des peuples</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8p3">175</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">Les Oscillations de l’opinion</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8p4">179</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE IX</span><br>
+LES DIEUX DANS L’HISTOIRE</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">Le Rôle des Dieux</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9p1">185</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">Le Pouvoir des croyances</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9p2">189</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">Les Formes diverses des croyances</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9p3">191</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">La Raison et la Foi</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9p4">195</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE X</span><br>
+VISIONS PHILOSOPHIQUES DU MONDE</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">Les Conceptions philosophiques du Monde</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10p1">203</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">La Vérité et la Certitude</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10p2">209</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap">Les Lois de la Vie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10p3">215</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap">La Sagesse et le Bonheur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10p4">219</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap">L’Imprévisible et la Région des causes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10p5">224</a></div></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap small">Sceaux. — Imp. Charaire.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77734 ***</div>
+</body>
+</html>
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