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+Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq -- Tome 1, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
+the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
+to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
+
+Title: Les Quarante-Cinq -- Tome 1
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Posting Date: March 24, 2015 [EBook #7770]
+Release Date: March, 2005
+First Posted: May 15, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ -- TOME 1 ***
+
+
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+
+Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online
+Distributed Proofreading Team.
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+LES QUARANTE-CINQ
+PREMIÈRE PARTIE
+
+PAR
+ALEXANDRE DUMAS
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+I
+
+LA PORTE SAINT-ANTOINE
+
+_Etiamsi omnes!_
+
+
+Le 26 octobre de l'an 1585, les barrières de la porte Saint-Antoine se
+trouvaient encore, contre toutes les habitudes, fermées à dix heures et
+demie du matin.
+
+A dix heures trois quarts, une garde de vingt Suisses, qu'on reconnaissait
+à leur uniforme pour être des Suisses des petits cantons, c'est-à-dire des
+meilleurs amis du roi Henri III, alors régnant, déboucha de la rue de la
+Mortellerie et s'avança vers la rue Saint-Antoine qui s'ouvrit devant eux
+et se referma derrière eux: une fois hors de cette porte, ils allèrent se
+ranger le long des haies qui, à l'extérieur de la barrière, bordaient les
+enclos épars de chaque côté de la route, et, par sa seule apparition,
+refoula bon nombre de paysans et de petits bourgeois venant de Montreuil,
+de Vincennes ou de Saint-Maur pour entrer en ville avant midi, entrée
+qu'ils n'avaient pu opérer la porte se trouvant fermée, comme nous l'avons
+dit.
+
+S'il est vrai que la foule amène naturellement le désordre avec elle, on
+eût pu croire que, par l'envoi de cette garde, M. le prévôt voulait
+prévenir le désordre qui pouvait avoir lieu à la porte Saint-Antoine.
+
+En effet, la foule était grande; il arrivait par les trois routes
+convergentes, et cela à chaque instant, des moines des couvents de la
+banlieue, des femmes assises de côté sur les bâts de leurs ânes, des
+paysans dans des charrettes, lesquelles venaient s'agglomérer à cette
+masse déjà considérable que la fermeture inaccoutumée des portes arrêtait
+à la barrière, et tous, par leurs questions plus ou moins pressantes,
+formaient une espèce de rumeur faisant basse continue, tandis que parfois
+quelques voix, sortant du diapason général, montaient jusqu'à l'octave de
+la menace ou de la plainte.
+
+On pouvait encore remarquer, outre cette masse d'arrivants qui voulaient
+entrer dans la ville, quelques groupes particuliers qui semblaient en être
+sortis. Ceux-là, au lieu de plonger leur regard dans Paris par les
+interstices des barrières, ceux-là dévoraient l'horizon, borné par le
+couvent des Jacobins, le prieuré de Vincennes et la croix Faubin, comme
+si, par quelqu'une de ces trois routes formant éventail, il devait leur
+arriver quelque Messie.
+
+Les derniers groupes ne ressemblaient pas mal aux tranquilles îlots qui
+s'élèvent au milieu de la Seine, tandis qu'autour d'eux, l'eau, en
+tourbillonnant et en se jouant, détache, soit une parcelle de gazon, soit
+quelque vieux tronc de saule qui finit par s'en aller en courant après
+avoir hésité quelque temps sur les remous.
+
+Ces groupes, sur lesquels nous revenons avec insistance parce qu'ils
+méritent toute notre attention, étaient formés, pour la plupart, par des
+bourgeois de Paris fort hermétiquement calfeutrés dans leurs chausses et
+leurs pourpoints; car, nous avions oublié de le dire, le temps était
+froid, la bise agaçante, et de gros nuages, roulant près de terre,
+semblaient vouloir arracher aux arbres les dernières feuilles jaunissantes
+qui s'y balançaient encore tristement.
+
+Trois de ces bourgeois causaient ensemble, ou plutôt deux causaient et le
+troisième écoutait.
+
+Exprimons mieux notre pensée et disons: le troisième ne paraissait pas
+même écouter, tant était grande l'attention qu'il mettait à regarder vers
+Vincennes.
+
+Occupons-nous d'abord de ce dernier.
+
+C'était un homme qui devait être de haute taille lorsqu'il se tenait
+debout; mais en ce moment, ses longues jambes, dont il semblait ne savoir
+que faire lorsqu'il ne les employait pas à leur active destination,
+étaient repliées sous lui, tandis que ses bras, non moins longs
+proportionnellement que ses jambes, se croisaient sur son pourpoint.
+Adossé à la haie, convenablement étayé sur les buissons élastiques, il
+tenait, avec une obstination qui ressemblait à la prudence d'un homme qui
+désire n'être point reconnu, son visage, caché derrière sa large main,
+risquant seulement un oeil dont le regard perçant dardait entre le médium
+et l'annulaire écartés à la distance strictement nécessaire pour le
+passage du rayon visuel.
+
+A côté de ce singulier personnage, un petit homme, grimpé sur une butte,
+causait avec un gros homme qui trébuchait à la pente de cette même butte,
+et se raccrochait à chaque trébuchement aux boutons du pourpoint de son
+interlocuteur.
+
+C'étaient les deux autres bourgeois, formant, avec ce personnage assis, le
+nombre cabalistique trois, que nous avons annoncé dans un des paragraphes
+précédents.
+
+-- Oui, maître Miton, disait le petit homme au gros; oui, je le dis et je
+le répète, qu'il y aura cent mille personnes autour de l'échafaud de
+Salcède, cent mille au moins. Voyez, sans compter ceux qui sont déjà sur
+la place de Grève, ou qui se rendent à cette place des différents
+quartiers de Paris, -- voyez, que de gens ici, et ce n'est qu'une porte.
+-- Jugez donc, puisqu'en comptant bien, nous en trouverions seize, des
+portes.
+
+-- Cent mille, c'est beaucoup, compère Friard, répondit le gros homme;
+beaucoup, croyez-moi, suivront mon exemple, et n'iront pas voir écarteler
+ce malheureux Salcède, dans la crainte d'un hourvari, et ils auront
+raison.
+
+-- Maître Miton, maître Miton, prenez garde, répondit le petit homme, vous
+parlez là comme un politique. Il n'y aura rien, absolument rien, je vous
+en réponds.
+
+Puis, voyant que son interlocuteur secouait la tête d'un air de doute:
+
+-- N'est-ce pas, monsieur? continua-t-il en se retournant vers l'homme aux
+longs bras et aux longues jambes, qui, au lieu de continuer à regarder du
+côté de Vincennes, venait, sans ôter sa main de dessus son visage, venait,
+disons-nous, de faire un quart de conversion et de choisir la barrière
+pour point de mire de son attention.
+
+-- Plaît-il? demanda celui-ci, comme s'il n'eût entendu que
+l'interpellation qui lui était adressée et non les paroles précédant cette
+interpellation qui avaient été adressées au second bourgeois.
+
+-- Je dis qu'il n'y aura rien en Grève aujourd'hui.
+
+-- Je crois que vous vous trompez, et qu'il y aura l'écartèlement de
+Salcède, répondit tranquillement l'homme aux longs bras.
+
+-- Oui, sans doute; mais j'ajoute qu'il n'y aura aucun bruit à propos de
+cet écartèlement.
+
+-- Il y aura le bruit des coups de fouet que l'on donnera aux chevaux.
+
+-- Vous ne m'entendez pas. Par bruit j'entends émeute; or, je dis qu'il
+n'y aura aucune émeute en Grève: s'il avait dû y avoir émeute, le roi
+n'aurait pas fait décorer une loge à l'Hôtel-de-Ville pour assister au
+supplice avec les deux reines et une partie de la cour.
+
+-- Est-ce que les rois savent jamais quand il doit y avoir des émeutes?
+dit en haussant les épaules, avec un air de souveraine pitié, l'homme aux
+longs bras et aux longues jambes.
+
+-- Oh! oh! fit maître Miton en se penchant à l'oreille de son
+interlocuteur, voilà un homme qui parle d'un singulier ton: le connaissez-
+vous, compère?
+
+-- Non, répondit le petit homme.
+
+-- Eh bien, pourquoi lui parlez-vous donc alors?
+
+-- Je lui parle pour lui parler.
+
+-- Et vous avez tort; vous voyez bien qu'il n'est point d'un naturel
+causeur.
+
+-- Il me semble cependant, reprit le compère Friard assez haut pour être
+entendu de l'homme aux longs bras, qu'un des grands bonheurs de la vie est
+d'échanger sa pensée.
+
+-- Avec ceux qu'on connaît, très bien, répondit maître Miton, mais non
+avec ceux que l'on ne connaît pas.
+
+-- Tous les hommes ne sont-ils pas frères? comme dit le curé de Saint-Leu,
+ajouta le compère Friard d'un ton persuasif.
+
+-- C'est-à-dire qu'ils l'étaient primitivement; mais, dans des temps comme
+les nôtres, la parenté s'est singulièrement relâchée, compère Friard.
+Causez donc avec moi, si vous tenez absolument à causer, et laissez cet
+étranger à ses préoccupations.
+
+-- C'est que je vous connais depuis longtemps, vous, comme vous dites, et
+je sais d'avance ce que vous me répondrez, tandis qu'au contraire peut-
+être cet inconnu aurait-il quelque chose de nouveau à me dire.
+
+-- Chut! il vous écoute.
+
+-- Tant mieux, s'il nous écoute; peut-être me répondra-t-il. Ainsi donc,
+monsieur, continua le compère Friard en se tournant vers l'inconnu, vous
+pensez qu'il y aura du bruit en Grève?
+
+-- Moi, je n'ai pas dit un mot de cela.
+
+-- Je ne prétends pas que vous l'ayez dit, continua Friard d'un ton qu'il
+essayait de rendre fin; je prétends que vous le pensez, voilà tout.
+
+-- Et sur quoi appuyez-vous cette certitude? seriez-vous sorcier, monsieur
+Friard?
+
+-- Tiens! il me connaît! s'écria le bourgeois au comble de l'étonnement,
+et d'où me connaît-il?
+
+-- Ne vous ai-je pas nommé deux ou trois fois, compère? dit Miton en
+haussant les épaules comme un homme honteux devant un étranger du peu
+d'intelligence de son interlocuteur.
+
+-- Ah! c'est vrai, reprit Friard, faisant un effort pour comprendre, et
+comprenant, grâce à cet effort; c'est, sur ma parole, vrai; eh bien!
+puisqu'il me connaît, il va me répondre. Eh bien! monsieur, continua-t-il
+en se retournant vers l'inconnu, je pense que vous pensez qu'il y aura du
+bruit en Grève, attendu que si vous ne le pensiez pas vous y seriez, et
+qu'au contraire vous êtes ici... ha!
+
+Ce ha! prouvait que le compère Friard avait atteint, dans sa déduction,
+les bornes les plus éloignées de sa logique et de son esprit.
+
+-- Mais vous, monsieur Friard, puisque vous pensez le contraire de ce que
+vous pensez que je pense, répondit l'inconnu, en appuyant sur mots
+prononcés déjà par son interrogateur et répétés par lui, pourquoi n'y
+êtes-vous pas, en Grève? Il me semble cependant que le spectacle est assez
+réjouissant pour que les amis du roi s'y foulent. Après cela, peut-être me
+répondrez-vous que vous n'êtes pas des amis du roi, mais de ceux de M. de
+Guise, et que vous attendez ici les Lorrains qui, dit-on, doivent faire
+invasion dans Paris pour délivrer M. de Salcède.
+
+-- Non, monsieur, répondit vivement le petit homme, visiblement effrayé de
+ce que supposait l'inconnu; non, monsieur, j'attends ma femme,
+mademoiselle Nicole Friard, qui est allée reporter vingt-quatre nappes au
+prieuré des Jacobins, ayant l'honneur d'être blanchisseuse particulière de
+don Modeste Gorenflot, abbé dudit prieuré des Jacobins. Mais pour en
+revenir au hourvari dont parlait le compère Miton, et auquel je ne crois
+pas ni vous non plus, à ce que vous dites du moins...
+
+-- Compère, compère! s'écria Miton, regardez donc ce qui se passe.
+
+Maître Friard suivit la direction indiquée par le doigt de son compagnon,
+et vit qu'outre les barrières dont la fermeture préoccupait déjà si
+sérieusement les esprits, on fermait encore la porte.
+
+Cette porte fermée, une partie des Suisses vint s'établir en avant du
+fossé.
+
+-- Comment! comment! s'écria Friard pâlissant, ce n'est point assez de la
+barrière, et voilà qu'on ferme la porte, maintenant!
+
+-- Eh bien! que vous disais-je? répondit Miton, pâlissant à son tour.
+
+-- C'est drôle, n'est-ce pas? fit l'inconnu en riant.
+
+Et, en riant, il découvrit, entre la barbe de ses moustaches et celle de
+son menton, une double rangée de dents blanches et aiguës qui paraissaient
+merveilleusement aiguisées par l'habitude de s'en servir au moins quatre
+fois par jour.
+
+A la vue de cette nouvelle précaution prise, un long murmure d'étonnement
+et quelques cris d'effroi s'élevèrent de la foule compacte qui encombrait
+les abords de la barrière.
+
+-- Faites faire le cercle! cria la voix impérative d'un officier.
+
+La manoeuvre fut opérée à l'instant même, mais non sans encombre: les gens
+à cheval et les gens en charrette, forcés de rétrograder, écrasèrent ça et
+là quelques pieds et enfoncèrent à droite et à gauche quelques côtes dans
+la foule.
+
+Les femmes criaient, les hommes juraient; ceux qui pouvaient fuir fuyaient
+en se renversant les uns sur les autres.
+
+-- Les Lorrains! les Lorrains! cria une voix au milieu de tout ce tumulte.
+
+Le cri le plus terrible, emprunté au pâle vocabulaire de la peur, n'eût
+pas produit un effet plus prompt et plus décisif que ce cri:
+
+-- Les Lorrains!!!
+
+-- Eh bien! voyez-vous? voyez-vous? s'écria Miton tremblant, les Lorrains,
+les Lorrains, fuyons!
+
+-- Fuir, et où cela? demanda Friard.
+
+-- Dans cet enclos, s'écria Miton en se déchirant les mains pour saisir
+les épines de cette haie sur laquelle était moelleusement assis l'inconnu.
+
+-- Dans cet enclos, dit Friard; cela vous est plus aisé à dire qu'à faire,
+maître Miton. Je ne vois pas de trou pour entrer dans cet enclos, et vous
+n'avez pas la prétention de franchir cette haie qui est plus haute que
+moi.
+
+-- Je tâcherai, dit Miton, je tâcherai. Et il fit de nouveaux efforts.
+
+-- Ah! prenez donc garde, ma bonne femme! cria Friard du ton de détresse
+d'un homme qui commence à perdre la tête, votre âne me marche sur les
+talons. Ouf! monsieur le cavalier, faites donc attention, votre cheval va
+ruer. Tudieu! charretier, mon ami, vous me fourrez le brancard de votre
+charrette dans les côtes.
+
+Pendant que maître Miton se cramponnait aux branches de la haie pour
+passer par-dessus, et que le compère Friard cherchait vainement une
+ouverture pour se glisser par-dessous, l'inconnu s'était levé, avait
+purement et simplement ouvert le compas de ses longues jambes, et d'un
+simple mouvement, pareil à celui que fait un cavalier pour se mettre en
+selle, il avait enjambé la haie sans qu'une seule branche effleurât son
+haut-de-chausse.
+
+Maître Miton l'imita en déchirant le sien en trois endroits, mais il n'en
+fut point ainsi du compère Friard, qui, ne pouvant passer ni par-dessous
+ni par-dessus, et, de plus en plus menacé d'être écrasé par la foule,
+poussait des cris déchirants, lorsque l'inconnu allongea son grand bras,
+le saisit à la fois par sa fraise et par le collet de son pourpoint, et,
+l'enlevant, le transporta de l'autre côté de la haie avec la même facilité
+qu'il eût fait d'un enfant.
+
+[Illustration: Risquant seulement un oeil, le regard perçant dardait entre
+le médium et l'annulaire. -- PAGE 2.]
+
+-- Oh! oh! oh! s'écria maître Miton, réjoui de ce spectacle et suivant des
+yeux l'ascension et la descente de son ami maître Friard, vous avez l'air
+de l'enseigne du Grand-Absalon.
+
+-- Ouf! s'écria Friard en touchant le sol, que j'aie l'air de tout ce que
+vous voudrez, me voilà de l'autre côté de la haie, et grâce à monsieur.
+Puis, se redressant pour regarder l'inconnu à la poitrine duquel il
+atteignait à peine: Ah! monsieur, continua-t-il, que d'actions de grâces!
+Monsieur, vous êtes un véritable Hercule, parole d'honneur, foi de Jean
+Friard. Votre nom, monsieur, le nom de mon sauveur, le nom de mon... ami?
+
+Et le brave homme prononça en effet ce dernier mot avec l'effusion d'un
+coeur profondément reconnaissant.
+
+-- Je m'appelle Briquet, monsieur, répondit l'inconnu, Robert Briquet,
+pour vous servir.
+
+-- Et vous m'avez déjà considérablement servi, monsieur Robert Briquet,
+j'ose le dire; oh! ma femme vous bénira; Mais, à propos, ma pauvre femme!
+ô mon Dieu, mon Dieu! elle va être étouffée dans cette foule. Ah! maudits
+Suisses qui ne sont bons qu'à faire écraser les gens!
+
+Le compère Friard achevait à peine cette apostrophe, qu'il sentit tomber
+sur son épaule une main lourde comme celle d'une statue de pierre.
+
+Il se retourna pour voir quel était l'audacieux qui prenait avec lui une
+pareille liberté.
+
+Cette main était celle d'un Suisse.
+
+-- Foulez-fous qu'on vous assomme, mon bedit ami? dit le robuste soldat.
+
+-- Ah! nous sommes cernés! s'écria Friard.
+
+-- Sauve qui peut! ajouta Miton.
+
+Et tous deux, grâce à la haie franchie, ayant l'espace devant eux,
+gagnèrent le large, poursuivis par le regard railleur et le rire
+silencieux de l'homme aux longs bras et aux longues jambes qui, les ayant
+perdus de vue, s'approcha du Suisse qu'on venait de placer là en vedette.
+
+-- La main est bonne, compagnon, dit-il, à ce qu'il paraît?
+
+-- Mais foui, moussieu, pas mauvaise, pas mauvaise.
+
+-- Tant mieux, car c'est chose importante, surtout si les Lorrains
+venaient comme on le dit.
+
+-- Ils ne fiennent bas.
+
+-- Non?
+
+-- Bas di tout.
+
+-- D'où vient donc alors que l'on ferme cette porte! Je ne comprends pas.
+
+-- Fous bas besoin di gombrendre, répliqua le Suisse en riant aux éclats
+de sa plaisanterie.
+
+-- C'être chuste, mon gamarate, très chuste, dit Robert Briquet, merci.
+
+Et Robert Briquet s'éloigna du Suisse pour se rapprocher d'un autre
+groupe, tandis que le digne Helvétien, cessant de rire, murmurait:
+
+-- Bei Gott!... Ich glaube er spottet meiner. -- Was ist das für ein Mann,
+der sich erlaubt einen Schweizer seiner koeniglichen Majestaet
+auszulachen?
+
+Ce qui, traduit en français, voulait dire:
+
+-- Vrai Dieu! je crois que c'est lui qui se moque de moi. Qu'est-ce que
+c'est donc que cet homme qui ose se moquer d'un Suisse de Sa Majesté?
+
+
+
+
+II
+
+CE QUI SE PASSAIT A L'EXTÉRIEUR DE LA PORTE SAINT-ANTOINE
+
+
+Un de ces groupes était formé d'un nombre considérable de citoyens surpris
+hors de la ville par cette fermeture inattendue des portes. Ces citadins
+entouraient quatre ou cinq cavaliers d'une tournure fort martiale et que
+la clôture de ces portes gênait fort, à ce qu'il paraît, car ils criaient
+de tous leurs poumons:
+
+-- La porte! la porte!
+
+Lesquels cris, répétés par tous les assistants avec des recrudescences
+d'emportement, occasionnaient dans ces moments-là un bruit d'enfer.
+
+Robert Briquet s'avança vers ce groupe, et se mit à crier plus haut
+qu'aucun de ceux qui le composaient:
+
+-- La porte! la porte!
+
+Il en résulta qu'un des cavaliers, charmé de cette puissance vocale, se
+retourna de son côté, le salua et lui dit:
+
+-- N'est-ce pas honteux, monsieur, qu'on ferme une porte de ville en plein
+jour, comme si les Espagnols ou les Anglais assiégeaient Paris?
+
+Robert Briquet regarda avec attention celui qui lui adressait la parole et
+qui était un homme de quarante à quarante-cinq ans.
+
+Cet homme, en outre, paraissait être le chef de trois ou quatre autres
+cavaliers qui l'entouraient.
+
+Cet examen donna sans doute confiance à Robert Briquet, car aussitôt il
+s'inclina à son tour et répondit:
+
+-- Ah! monsieur, vous avez raison, dix fois raison, vingt fois raison;
+mais, ajouta-t-il, sans être trop curieux, oserais-je vous demander quel
+motif vous soupçonnez à cette mesure?
+
+-- Pardieu! dit un assistant, la crainte qu'ils ont qu'on ne leur mange
+leur Salcède.
+
+-- Cap de Bious! dit une voix, triste mangeaille.
+
+Robert Briquet se retourna du côté où venait cette voix dont l'accent lui
+indiquait un Gascon renforcé, et il aperçut un jeune homme de vingt ou
+vingt-cinq ans, qui appuyait sa main sur la croupe du cheval de celui qui
+lui avait paru le chef des autres.
+
+Le jeune homme était nu-tête; sans doute il avait perdu son chapeau dans
+la bagarre.
+
+Maître Briquet paraissait un observateur; mais, en général, ses
+observations étaient courtes; aussi détourna-t-il rapidement son regard du
+Gascon, qui sans doute lui parut sans importance, pour le ramener sur le
+cavalier.
+
+-- Mais, dit-il, puisqu'on annonce que ce Salcède appartient à M. de
+Guise, ce n'est déjà point un si mauvais ragoût.
+
+-- Bah! on dit cela? reprit le Gascon curieux ouvrant de grandes oreilles.
+
+-- Oui, sans doute, on dit cela, on dit cela, répondit le cavalier en
+haussant les épaules; mais, par le temps qui court, on dit tant de
+sornettes.
+
+-- Ah! ainsi, hasarda Briquet avec son oeil interrogateur et son sourire
+narquois, ainsi, vous croyez, monsieur, que Salcède n'est point à M. de
+Guise?
+
+-- Non-seulement je le crois, mais j'en suis sûr, répondit le cavalier.
+Puis comme il vit que Robert Briquet, en se rapprochant de lui, faisait un
+mouvement qui voulait dire: Ah bah! et sur quoi appuyez-vous cette
+certitude? il continua:
+
+-- Sans doute, si Salcède eût été au _duc_, le duc ne l'eût pas laissé
+prendre, ou tout au moins ne l'eût pas laissé amener ainsi de Bruxelles à
+Paris, pieds et poings liés, sans faire au moins en sa faveur une
+tentative d'enlèvement.
+
+-- Une tentative d'enlèvement, reprit Briquet, c'était bien hasardeux; car
+enfin, qu'elle réussît ou qu'elle échouât, du moment où elle venait de la
+part de M. de Guise, M. de Guise avouait qu'il avait conspiré contre le
+duc d'Anjou.
+
+-- M. de Guise, reprit sèchement le cavalier, n'eût point été retenu far
+cette considération, j'en suis sûr, et, du moment où il n'a ni réclamé ni
+défendu Salcède, c'est que Salcède n'est point à lui.
+
+-- Cependant, excusez si j'insiste, continua Briquet; mais ce n'est pas
+moi qui invente; il paraît certain que Salcède a parlé.
+
+-- Où cela? devant les juges?
+
+-- Non, pas devant les juges, monsieur, à la torture.
+
+-- N'est-ce donc pas la même chose? demanda maître Robert Briquet, d'un
+air qu'il essayait inutilement de rendre naïf.
+
+-- Non, certes, ce n'est pas la même chose, il s'en faut: d'ailleurs on
+prétend qu'il a parlé soit; mais on ne répète point ce qu'il a dit.
+
+-- Vous m'excuserez encore, monsieur, reprit Robert Briquet: on le répète
+et très longuement même.
+
+-- Et qu'a-t-il dit? voyons! demanda avec impatience le cavalier; parlez,
+vous qui êtes si bien instruit.
+
+-- Je ne me vante pas d'être bien instruit, monsieur, puisque je cherche
+au contraire à m'instruire près de vous, répondit Briquet.
+
+-- Voyons! entendons-nous! dit le cavalier avec impatience; vous avez
+prétendu qu'on répétait les paroles de Salcède; ses paroles, quelles sont-
+elles? dites.
+
+-- Je ne puis répondre, monsieur, que ce soient ses propres paroles, dit
+Robert Briquet qui paraissait prendre plaisir à pousser le cavalier.
+
+[Illustration: Le Gascon avait le regard clair et les cheveux jaunes et
+crépus. -- PAGE 10.]
+
+-- Mais enfin, quelles sont celles qu'on lui prête?
+
+-- On prétend qu'il a avoué qu'il conspirait pour M. de Guise.
+
+-- Contre le roi de France sans doute? toujours même chanson!
+
+-- Non pas contre Sa Majesté le roi de France, mais bien contre Son
+Altesse monseigneur le duc d'Anjou.
+
+-- S'il a avoué cela....
+
+-- Eh bien? demanda Robert Briquet.
+
+-- Eh bien! c'est un misérable, dit le cavalier en fronçant le sourcil.
+
+-- Oui, dit tout bas Robert Briquet; mais s'il a fait ce qu'il a avoué,
+c'est un brave homme. Ah! monsieur, les brodequins, l'estrapade et le
+coquemar font dire bien des choses aux honnêtes gens.
+
+-- Hélas! vous dites là une grande vérité, monsieur, dit le cavalier en se
+radoucissant et en poussant un soupir.
+
+-- Bah! interrompit le Gascon qui, en allongeant la tête dans la direction
+de chaque interlocuteur, avait tout entendu, bah! brodequins, estrapade,
+coquemar, belle misère que tout cela! Si ce Salcède a parlé, c'est un
+coquin, et son patron un autre.
+
+-- Oh! oh! fit le cavalier ne pouvant réprimer un soubresaut d'impatience,
+-- vous chantez bien haut, monsieur le Gascon.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Je chante sur le ton qu'il me plaît, cap de Bious! tant pis pour ceux à
+qui mon chant ne plaît pas.
+
+Le cavalier fit un mouvement de colère.
+
+-- Du calme! dit une voix douce en même temps qu'impérative, dont Robert
+Briquet chercha vainement à reconnaître le propriétaire.
+
+Le cavalier parut faire un effort sur lui-même; cependant il n'eut pas la
+puissance de se contenir tout à fait.
+
+-- Et connaissez-vous bien ceux dont vous parlez, monsieur? demanda-t-il
+au Gascon.
+
+-- Si je connais Salcède?
+
+-- Oui.
+
+-- Pas le moins du monde.
+
+-- Et le duc de Guise?
+
+-- Pas davantage.
+
+-- Et le duc d'Alençon?
+
+-- Encore moins.
+
+-- Savez-vous que M. de Salcède est un brave?
+
+-- Tant mieux; il mourra bravement alors.
+
+-- Et que M. de Guise, quand il veut conspirer, conspire lui-même?
+
+-- Cap de Bious! que me fait cela?
+
+-- Et que M. le duc d'Anjou, autrefois M. d'Alençon, a fait tuer ou laissé
+tuer quiconque s'est intéressé à lui, -- La Mole, -- Coconas, -- Bussy et
+le reste?
+
+-- Je m'en moque.
+
+-- Comment! vous vous en moquez?
+
+-- Mayneville! Mayneville! murmura la même voix.
+
+-- Sans doute, je m'en moque. Je ne sais qu'une chose, moi, sang-dieu!
+j'ai affaire à Paris aujourd'hui même, ce matin, et à cause de cet enragé
+de Salcède, on me ferme les portes au nez. Cap de Bious! ce Salcède est un
+bélître, et encore tous ceux qui avec lui sont cause que les portes sont
+fermées au lieu d'être ouvertes.
+
+-- Oh! oh! voici un rude Gascon, murmura Robert Briquet, et nous allons
+voir sans doute quelque chose de curieux.
+
+Mais cette chose curieuse à laquelle s'attendait le bourgeois n'arrivait
+aucunement. Le cavalier, à qui cette dernière apostrophe avait fait monter
+le sang au visage, baissa le nez, se tut et avala sa colère.
+
+-- Au fait, vous avez raison, dit-il, foin de tous ceux qui nous empêchent
+d'entrer à Paris!
+
+-- Oh! oh! se dit Robert Briquet, qui n'avait perdu ni les nuances du
+visage du cavalier, ni les deux appels qui avaient été faits à sa
+patience: ah! ah! il paraît que je verrai une chose plus curieuse encore
+que celle à laquelle je m'attendais.
+
+Comme il faisait cette réflexion, un son de trompe retentit, et presque
+aussitôt les Suisses, fendant toute cette foule avec leurs hallebardes,
+comme s'ils découpaient un gigantesque pâté de mauviettes, séparèrent les
+groupes en deux morceaux compactes qui s'allèrent aligner de chaque côté
+du chemin, en laissant le milieu vide.
+
+Dans ce milieu, l'officier dont nous avons parlé, et à la garde duquel la
+porte paraissait confiée, passa avec son cheval, allant et revenant; puis,
+après un moment d'examen qui ressemblait à un défi, il ordonna aux trompes
+de sonner.
+
+Ce qui fut exécuté à l'instant même, et fit régner dans toutes les masses
+un silence qu'on eût cru impossible après tant d'agitation et de vacarme.
+
+Alors le crieur, avec sa tunique fleurdelisée, portant sur sa poitrine un
+écusson aux armes de Paris, s'avança, un papier à la main, et lut de cette
+voix nasillarde toute particulière aux lecteurs:
+
+ « Savoir faisons à notre bon peuple de Paris et des environs que les
+ portes seront closes d'ici à une heure de relevée, et que nul ne
+ pénétrera dans la ville avant cette heure, et cela par la volonté du
+ roi et par la vigilance de M. le prévôt de Paris. »
+
+Le crieur s'arrêta pour reprendre haleine. Aussitôt l'assistance profita
+de cette pause pour témoigner son étonnement et son mécontentement par une
+longue huée, que le crieur, il faut lui rendre cette justice, soutint sais
+sourciller.
+
+L'officier fit un signe impératif avec la main, et aussitôt le silence se
+rétablit.
+
+Le crieur continua sans trouble et sans hésitation, comme si l'habitude
+l'avait cuirassé contre ces manifestations à l'une desquelles il venait
+d'être en butte.
+
+ « Seront exceptés de cette mesure ceux qui se présenteront porteurs
+ d'un signe de reconnaissance, ou qui seront bien et dûment appelés par
+ lettres et mandats.
+
+ Donné en l'hôtel de la prévôté de Paris, sur l'ordre exprès de Sa
+ Majesté, le 26 octobre de l'an de grâce 1585. »
+
+-- Trompes, sonnez!
+
+Les trompes poussèrent aussitôt leurs rauques aboiements.
+
+A peine le crieur eut-il cessé de parler que, derrière la haie des Suisses
+et des soldats, la foule se mit à onduler comme un serpent dont les
+anneaux se gonflent et se tordent.
+
+-- Que signifie cela? se demandait-on chez les plus paisibles; sans doute
+encore quelque complot!
+
+-- Oh! oh! c'est pour nous empêcher d'entrer à Paris, sans nul doute, que
+la chose a été combinée ainsi, dit en parlant à voix basse à ses
+compagnons le cavalier qui avait supporté avec une si étrange patience les
+rebuffades du Gascon: ces Suisses, ce crieur, ces verrous, ces troupes,
+c'est pour nous; sur mon âme j'en suis fier.
+
+-- Place! place! vous autres, cria l'officier qui commandait le
+détachement. Mille diables! vous voyez bien que vous empêchez de passer
+ceux qui ont le droit de se faire ouvrir les portes.
+
+-- Cap de Bious! j'en sais un qui passera quand tous les bourgeois de la
+terre seraient entre lui et la barrière, dit, en jouant des coudes, ce
+Gascon qui, par ses rudes répliques, s'était attiré l'admiration de maître
+Robert Briquet.
+
+Et, en effet, il fut en un instant dans l'espace vide qui s'était formé,
+grâce aux Suisses, entre les deux haies des spectateurs.
+
+Qu'on juge si les yeux se portèrent avec empressement et curiosité sur un
+homme, favorisé à ce point d'entrer quand il était enjoint de demeurer
+dehors.
+
+Mais le Gascon s'inquiéta peu de tous ces regards d'envie; il se campa
+fièrement en faisant saillir à travers son maigre pourpoint vert tous les
+muscles de son corps, qui semblaient autant de cordes tendues par une
+manivelle intérieure. Ses poignets secs et osseux dépassaient de trois
+bons pouces ses manches râpées; il avait le regard clair, les cheveux
+jaunes et crépus, soit de nature, soit de hasard, car la poussière entrait
+pour un bon dixième dans leur couleur. Ses pieds, grands et souples,
+s'emmanchaient à des chevilles nerveuses et sèches comme celles d'un daim.
+A l'une de ses mains, à une seule, il avait passé un gant de peau brodé,
+tout surpris de se voir destiné à protéger cette autre peau plus rude que
+la sienne; de son autre main il agitait une baguette de coudrier.
+
+Il regarda un instant autour de lui; puis, pensant que l'officier dont
+nous avons parlé était la personne la plus considérable de cette troupe,
+il marcha droit à lui.
+
+Celui-ci le considéra quelque temps avant de lui parler.
+
+Le Gascon sans se démonter le moins du monde en fit autant.
+
+-- Mais vous avez perdu votre chapeau, ce me semble? lui dit-il.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Est-ce dans la foule?
+
+-- Non, je venais de recevoir une lettre de ma maîtresse. Je la lisais,
+cap de Bious! près de la rivière, à un quart de lieue d'ici, quand tout à
+coup un coup de vent m'enlève lettre et chapeau. Je courus après la
+lettre, quoique le bouton de mon chapeau fût un seul diamant. Je rattrapai
+ma lettre; mais quand je revins au chapeau, le vent l'avait emporté dans
+la rivière, et la rivière dans Paris! -- il fera la fortune de quelque
+pauvre diable; tant mieux!
+
+-- De sorte que vous êtes nu-tête?
+
+-- Ne trouve-t-on pas de chapeaux à Paris, cap de Bious! j'en achèterai un
+plus magnifique, et j'y mettrai un diamant deux fois gros comme le
+premier.
+
+L'officier haussa imperceptiblement les épaules; mais, si imperceptible
+que fût ce mouvement, il n'échappa point au Gascon.
+
+-- S'il vous plait? fit-il.
+
+-- Vous avez une carte? demanda l'officier.
+
+-- Certes que j'en ai une, et plutôt deux qu'une.
+
+-- Une seule suffira si elle est en règle.
+
+-- Mais je ne me trompe pas, continua le Gascon en ouvrant des yeux
+énormes; eh! non, cap de Bious! je ne me trompe pas; j'ai le plaisir de
+parler à M. de Loignac?
+
+-- C'est possible, monsieur, répondit sèchement l'officier, visiblement
+peu charmé de cette reconnaissance.
+
+-- A monsieur de Loignac, mon compatriote?
+
+-- Je ne dis pas non.
+
+-- Mon cousin?
+
+-- C'est bon, votre carte?
+
+-- La voici.
+
+Le Gascon tira de son gant la moitié d'une carte découpée avec art.
+
+-- Suivez-moi, dit Loignac sans regarder la carte, vous et vos compagnons,
+si vous en avez; nous allons vérifier les laisser-passer.
+
+Et il alla prendre poste près de la porte.
+
+Le Gascon à tête nue le suivit.
+
+Cinq autres individus suivirent le Gascon à tête nue.
+
+Le premier était couvert d'une magnifique cuirasse si merveilleusement
+travaillée qu'on eut cru qu'elle sortait des mains de Benvenuto Cellini.
+Cependant, comme le patron sur lequel cette cuirasse avait été faite avait
+un peu passé de mode, cette magnificence éveilla plutôt le rire que
+l'admiration.
+
+Il est vrai qu'aucune autre partie du costume de l'individu porteur de
+cette cuirasse ne répondait à la splendeur presque royale du prospectus.
+
+Le second qui emboîta le pas était suivi d'un gros laquais grisonnant et
+maigre, et hâlé comme il l'était, semblait le précurseur de don Quichotte
+comme son serviteur pouvait passer pour le précurseur de Sancho.
+
+Le troisième parut portant un enfant de dix mois entre ses bras, suivi
+d'une femme qui se cramponnait à sa ceinture de cuir, tandis que deux
+autres enfants, l'un de quatre ans, l'autre de cinq, se cramponnaient à la
+robe de la femme.
+
+Le quatrième apparut boitant et attaché à une longue épée.
+
+Enfin, pour clore la marche, un jeune homme d'une belle mine s'avança sur
+un cheval noir, poudreux, mais d'une belle race.
+
+Celui-là, près des autres, avait l'air d'un roi.
+
+Forcé de marcher assez doucement pour ne pas dépasser ses collègues, peut-
+être d'ailleurs intérieurement satisfait de ne point marcher trop près
+d'eux, ce jeune homme demeura un instant sur les limites de la haie formée
+par le peuple.
+
+En ce moment il se sentit tirer par le fourreau de son épée, et se pencha
+en arrière.
+
+Celui qui attirait son attention par cet attouchement était un jeune homme
+aux cheveux noirs, à l'oeil étincelant, petit, fluet, gracieux, et les
+mains gantées.
+
+-- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda le cavalier.
+
+-- Monsieur, une grâce.
+
+-- Parlez, mais parlez vite, je vous prie: vous voyez que l'on m'attend.
+
+-- J'ai besoin d'entrer en ville, monsieur, besoin impérieux, comprenez-
+vous? -- De votre côté, vous êtes seul, et avez besoin d'un page qui fasse
+encore honneur à votre bonne mine.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, donnant donnant: faites-moi entrer, je serai votre page.
+
+-- Merci, dit le cavalier; mais je ne veux être servi par personne.
+
+-- Pas même par moi? demanda le jeune homme avec un si étrange sourire que
+le cavalier sentit se fondre l'enveloppe de glace où il avait tenté
+d'enfermer son coeur.
+
+-- Je voulais dire que je ne pouvais pas être servi.
+
+-- Oui, je sais que vous n'êtes pas riche, monsieur Ernauton de
+Carmainges, dit le jeune page.
+
+Le cavalier tressaillit; mais, sans faire attention à ce tressaillement,
+l'enfant continua:
+
+-- Aussi ne parlerons-nous pas de gages, et c'est vous au contraire, si
+vous m'accordez ce que je vous demande, qui serez payé, et cela au
+centuple des services que vous m'aurez rendus; laissez-moi donc vous
+servir, je vous prie en songeant que celui qui vous prie, a ordonné
+quelquefois.
+
+Le jeune homme lui serra la main, ce qui était bien familier pour un page;
+puis se retournant vers le groupe de cavaliers que nous connaissons déjà:
+
+-- Je passe, moi, dit-il, c'est le plus important; vous Mayneville, tâchez
+d'en faire autant par quelque moyen que ce soit.
+
+-- Ce n'est pas tout que vous passiez, répondit le gentilhomme; il faut
+qu'il vous voie.
+
+-- Oh! soyez tranquille, du moment où j'aurai franchi cette porte, il me
+verra.
+
+-- N'oubliez pas le signe convenu.
+
+-- Deux doigts sur la bouche, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, maintenant que Dieu vous aide.
+
+-- Eh bien, fit le maître du cheval noir, -- mons le page, nous décidons-
+nous?
+
+-- Me voici, maître, répondit le jeune homme, et il sauta légèrement en
+croupe derrière son compagnon qui alla rejoindre les cinq autres élus
+occupés à exhiber leurs cartes et à justifier de leurs droits.
+
+-- Ventre de biche! dit Robert Briquet qui les avait suivis des yeux, --
+voilà tout un arrivage de Gascons, ou le diable m'emporte!
+
+
+
+
+III
+
+LA REVUE
+
+
+Cet examen que devaient passer nos six privilégiés que nous avons vus
+sortir des rangs du populaire pour se rapprocher de la porte, n'était ni
+bien long, ni bien compliqué.
+
+Il s'agissait de tirer une moitié de carte de sa poche et de la présenter
+à l'officier, lequel la comparait à une autre moitié, et si, en la
+rapprochant, ces deux moitiés s'emboîtaient en faisant un tout, les droits
+du porteur de la carte étaient établis.
+
+Le Gascon à tête nue s'était approché le premier. Ce fut en conséquence
+par lui que la revue commença.
+
+-- Votre nom? demanda l'officier.
+
+-- Mon nom, monsieur l'officier? il est écrit sur cette carte sur laquelle
+vous verrez encore autre chose.
+
+-- N'importe! votre nom? répéta l'officier avec impatience; ne savez-vous
+pas votre nom?
+
+-- Si fait, je le sais; cap de Bious! et je l'aurais oublié que vous
+pourriez me le dire, puisque nous sommes compatriotes et même cousins.
+
+-- Votre nom? mille diables! Croyez-vous que j'aie du temps à perdre en
+reconnaissances?
+
+-- C'est bon. Je me nomme Perducas de Pincornay.
+
+-- Perducas de Pincornay? reprit M. de Loignac, à qui nous donnerons
+désormais le nom dont l'avait salué son compatriote. Puis jetant les yeux
+sur la carte:
+
+-- Perducas de Pincornay, 26 octobre 1585, à midi précis.
+
+-- Porte Saint-Antoine, ajouta le Gascon en allongeant son doigt noir et
+sec sur la carte:
+
+-- Très bien! en règle: entrez, fit M. de Loignac pour couper court à tout
+dialogue ultérieur entre lui et son compatriote; à vous maintenant, dit-il
+au second.
+
+L'homme à la cuirasse s'approcha.
+
+-- Votre carte? demanda Loignac.
+
+-- Eh quoi? monsieur de Loignac, s'écria celui-ci, ne reconnaissez-vous
+pas le fils de l'un de vos amis d'enfance que vous avez fait sauter vingt
+fois sur vos genoux?
+
+-- Non.
+
+-- Pertinax de Montcrabeau, reprit le jeune homme avec étonnement; vous ne
+le reconnaissez pas?
+
+-- Quand je suis de service, je ne reconnais personne, monsieur. Votre
+carte.
+
+Le jeune homme à la cuirasse tendit sa carte.
+
+-- Pertinax de Montcrabeau, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine.
+Passez.
+
+Le jeune homme passa, et, un peu étourdi de la réception, alla rejoindre
+Perducas, qui attendait l'ouverture de la porte.
+
+Le troisième Gascon s'approcha; c'était le Gascon à la femme et aux
+enfants.
+
+-- Votre carte? demanda Loignac.
+
+Sa main obéissante plonge aussitôt dans une petite gibecière de peau de
+chèvre qu'il portait au côté droit.
+
+Mais ce fut inutilement: embarrassé qu'il était par l'enfant qu'il portait
+dans ses bras, il ne trouvait point le papier qu'on lui demandait.
+
+-- Que diable faites-vous de cet enfant, monsieur? vous voyez bien qu'il
+vous gêne.
+
+-- C'est mon fils, monsieur de Loignac.
+
+-- Eh bien! déposez votre fils à terre.
+
+Le Gascon obéit; l'enfant se mit à hurler.
+
+-- Ah ça! vous êtes donc marié? demanda Loignac.
+
+-- Oui, monsieur l'officier.
+
+-- A vingt ans?
+
+-- On se marie jeune chez nous, vous le savez bien, monsieur de Loignac,
+vous qui vous êtes marié à dix-huit.
+
+-- Bon! fit Loignac, en voilà encore un qui me connaît.
+
+La femme s'était approchée pendant ce temps, et les enfants, pendus à sa
+robe, l'avaient suivie.
+
+-- Et pourquoi ne serait-il point marié? demanda-t-elle en se redressant
+et en écartant de son front hâlé ses cheveux noirs que la poussière du
+chemin y fixait comme une pâte; est-ce que c'est passé de mode de se
+marier à Paris? Oui, monsieur, il est marié, et voici encore deux autres
+enfants qui l'appellent leur père.
+
+-- Oui, mais qui ne sont que les fils de ma femme, monsieur de Loignac,
+comme aussi ce grand garçon qui tient derrière; avancez, Militor, et
+saluez monsieur de Loignac, notre compatriote.
+
+Un garçon de seize à dix-sept ans, vigoureux, agile et ressemblant à un
+faucon par son oeil rond et son nez crochu, s'approcha les deux mains
+passées dans sa ceinture de buffle; il était vêtu d'une bonne casaque de
+laine tricotée, portait sur ses jambes musculeuses un haut-de-chausse en
+peau de chamois, et une moustache naissante ombrageait sa lèvre à la fois
+insolente et sensuelle.
+
+-- C'est Militor, mon beau-fils, monsieur de Loignac, le fils aîné de ma
+femme, qui est une Chavantrade, parente des Loignac, Militor de
+Chavantrade, pour vous servir. Saluez donc, Militor.
+
+Puis se baissant vers l'enfant qui se roulait en criant sur la route:
+
+-- Tais-toi, Scipion, tais-toi, petit, ajouta-t-il tout en cherchant sa
+carte dans toutes ses poches.
+
+Pendant ce temps, Militor, pour obéir à l'injonction de son père,
+s'inclinait légèrement et sans sortir ses mains de sa ceinture.
+
+-- Pour l'amour de Dieu, monsieur, votre carte! s'écria Loignac,
+impatienté.
+
+-- Venez ça et m'aidez, Lardille, dit à sa femme le Gascon tout
+rougissant.
+
+Lardille détacha l'une après l'autre les deux mains cramponnées à sa robe,
+et fouilla elle-même dans la gibecière et dans les poches de son mari.
+
+-- Rien! dit-elle, il faut que nous l'ayons perdue.
+
+-- Alors, je vous fais arrêter, dit Loignac.
+
+Le Gascon devint pâle.
+
+-- Je m'appelle Eustache de Miradoux, dit-il, et je me recommanderai de M.
+de Sainte-Maline, mon parent.
+
+-- Ah! vous êtes parent de Sainte-Maline, dit Loignac un peu radouci. Il
+est vrai que, si on les écoutait, ils sont parents de tout le monde! eh
+bien, cherchez encore, et surtout cherchez fructueusement.
+
+-- Voyez, Lardille, voyez dans les hardes de vos enfants, dit Eustache,
+tremblant de dépit et d'inquiétude.
+
+Lardille s'agenouilla devant un petit paquet de modestes effets, qu'elle
+retourna en murmurant.
+
+Le jeune Scipion continuait de s'égosiller; il est vrai que ses frères de
+mère, voyant qu'on ne s'occupait pas d'eux, s'amusaient à lui entonner du
+sable dans la bouche.
+
+Militor ne bougeait pas; on eût dit que les misères de la vie de famille
+passaient au-dessous ou au-dessus de ce grand garçon sans l'atteindre.
+
+-- Eh! fit tout à coup monsieur de Loignac; que vois-je là-bas, sur la
+manche de ce dadais, dans une enveloppe de peau?
+
+-- Oui, oui, c'est cela! s'écria Eustache triomphant; c'est une idée de
+Lardille, je me le rappelle maintenant; elle a cousu cette carte sur
+Militor.
+
+-- Pour qu'il portât quelque chose, dit ironiquement de Loignac. Fi! le
+grand veau! qui ne tient même pas ses bras ballants, dans la crainte de
+porter ses bras.
+
+Les lèvres de Militor blêmirent de colère, tandis que son visage se
+marbrait de rouge sur le nez, le menton et les sourcils.
+
+-- Un veau n'a pas de bras; grommela-t-il avec de méchants yeux, il a des
+pattes comme certaines gens de ma connaissance.
+
+-- La paix! dit Eustache; vous voyez bien, Militor, que monsieur de
+Loignac nous fait l'honneur de plaisanter avec nous.
+
+-- Non, pardioux! je ne plaisante pas, répliqua Loignac, et je veux au
+contraire que ce grand drôle prenne mes paroles comme je les dis. S'il
+était mon beau-fils, je lui ferais porter mère, frère, paquet, et,
+corbleu! je monterais dessus le tout, quitte à lui allonger les oreilles
+pour lui prouver qu'il n'est qu'un âne.
+
+Militor perdit toute contenance, Eustache parut inquiet; mais sous cette
+inquiétude perçait je ne sais quelle joie de cette humiliation infligée à
+son beau-fils.
+
+Lardille, pour trancher toute difficulté et sauver son premier-né des
+sarcasmes de M. de Loignac, offrit à l'officier la carte, débarrassée de
+son enveloppe de peau.
+
+M. de Loignac la prit et lut.
+
+-- Eustache de Miradoux, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine.
+
+-- Allez donc, dit-il, et voyez si vous n'oubliez pas quelqu'un de vos
+marmots, beaux ou laids.
+
+Eustache de Miradoux reprit le jeune Scipion entre ses bras, Lardille
+s'empoigna de nouveau à sa ceinture, les deux enfants saisirent derechef
+la robe de leur mère, et cette grappe de famille, suivie du silencieux
+Militor, alla se ranger près de ceux qui attendaient après l'examen subi.
+
+-- La peste! murmura Loignac entre ses dents, en regardant Eustache de
+Miradoux et les siens faire leur évolution, la peste de soldats que M.
+d'Épernon aura là.
+
+Puis se retournant:
+
+-- Allons, à vous! dit-il.
+
+Ces paroles s'adressaient au quatrième postulant.
+
+Il était seul et fort raide, réunissant le pouce et le médium pour donner
+des chiquenaudes à son pourpoint gris de fer et en chasser la poussière;
+sa moustache, qui paraissait faite de poils de chat, ses yeux verts et
+étincelants, ses sourcils dont l'arcade formait un demi-cercle saillant
+au-dessus de deux pommettes saillantes, ses lèvres minces enfin
+imprimaient à sa physionomie ce type de défiance et de parcimonieuse
+réserve auquel on reconnaît l'homme qui cache aussi bien le fond de sa
+bourse que le fond de son coeur.
+
+-- Chalabre, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. C'est bon,
+allez! dit Loignac.
+
+-- Il y aura des frais de route alloués au voyage, je présume, fit
+observer doucement le Gascon.
+
+-- Je ne suis pas trésorier, Monsieur, dit sèchement Loignac, je ne suis
+encore que portier, passez.
+
+Chalabre passa.
+
+Derrière Chalabre venait un cavalier jeune et blond, qui, en tirant sa
+carte, laissa tomber de sa poche un clé et plusieurs tarots.
+
+Il déclara s'appeler Saint-Capautel, et sa déclaration étant confirmée par
+sa carte qui se trouva être en règle, il suivit Chalabre.
+
+Restait le sixième qui, sur l'injonction du page improvisé, était descendu
+de cheval et qui exhiba à M. de Loignac une carte sur laquelle on lisait:
+
+ «Ernauton de Carmainges, 26 octobre, midi précis, porte Saint-
+ Antoine.»
+
+Tandis que M. de Loignac lisait, le page, descendu de son côté, s'occupait
+à cacher sa tête en rattachant la gourmette parfaitement attachée du
+cheval de son faux maître.
+
+-- Le page est à vous, monsieur? demanda Loignac à Ernauton en lui
+désignant du doigt le jeune homme.
+
+-- Vous voyez, monsieur le capitaine, dit Ernauton qui ne voulait mentir
+ni trahir, vous voyez qu'il bride mon cheval.
+
+-- Passez, fit Loignac en examinant avec attention M. de Carmainges dont
+la figure et la tournure paraissaient lui mieux convenir que celles de
+tous les autres.
+
+-- En voilà un supportable au moins, murmura-t-il.
+
+Ernauton remonta à cheval; le page, sans affectation, mais sans lenteur,
+l'avait précédé et se trouvait déjà mêlé au groupe de ses devanciers.
+
+-- Ouvrez la porte, dit Loignac, et laissez passer ces six personnes et
+les gens de leur suite.
+
+-- Allons, vite, vite, mon maître, dit le page, en selle, et partons.
+
+Ernauton céda encore une fois à l'ascendant qu'exerçait sur lui cette
+bizarre créature, et la porte étant ouverte, il piqua son cheval et
+s'enfonça, guidé par les indications du page, jusque dans le coeur du
+faubourg Saint-Antoine.
+
+Loignac fit derrière les six élus refermer la porte, au grand
+mécontentement de la foule qui, la formalité remplie, croyait qu'elle
+allait passer à son tour, et qui, voyant son attente trompée, témoigna
+bruyamment son improbation.
+
+Maître Miton qui avait, après une course effrénée à travers champs, repris
+peu à peu courage et qui, tout en sondant le terrain à chaque pas, avait
+fini par revenir à la place d'où il était parti, maître Miton hasarda
+quelques plaintes sur la façon arbitraire dont la soldatesque interceptait
+les communications.
+
+Le compère Friard, qui avait réussi à retrouver sa femme et qui, protégé
+par elle, paraissait ne plus rien craindre, le compère Friard contait à
+son auguste moitié les nouvelles du jour, enrichies de commentaires de sa
+façon.
+
+Enfin les cavaliers, dont l'un avait été nommé Mayneville par le petit
+page, tenaient conseil pour savoir s'ils ne devaient pas tourner le mur
+d'enceinte, dans l'espérance assez bien fondée d'y trouver une brèche,
+d'entrer dans Paris sans avoir besoin de se présenter plus longtemps à la
+porte Saint-Antoine ou à aucune autre.
+
+Robert Briquet, en philosophe qui analyse, et en savant qui extrait la
+quintessence, Robert Briquet, disons-nous, s'aperçut que tout ce dénoûment
+de la scène que nous venons de raconter allait se faire près de la porte,
+et que les conversations particulières des cavaliers, des bourgeois et des
+paysans ne lui apprendraient plus rien.
+
+Il s'approcha donc le plus qu'il put d'une petite baraque qui servait de
+loge au portier et qui était éclairée par deux fenêtres, l'une s'ouvrant
+sur Paris, l'autre sur la campagne.
+
+A peine était-il installé à ce nouveau poste qu'un homme, accourant de
+l'intérieur de Paris au grand galop de son cheval, sauta à bas de sa
+monture, et, entrant dans la loge, apparut à la fenêtre.
+
+-- Ah! ah! fit Loignac.
+
+-- Me voici, monsieur de Loignac, dit cet homme.
+
+-- Bien, d'où venez-vous?
+
+-- De la porte Saint-Victor.
+
+-- Votre bordereau?
+
+-- Cinq.
+
+-- Les cartes?
+
+-- Les voici.
+
+Loignac prit les cartes, les vérifia, et écrivit sur une ardoise qui
+paraissait avoir été préparée à cet effet, le chiffre 5.
+
+Le messager partit.
+
+Cinq minutes ne s'étaient point écoulées que deux autres messagers
+arrivaient.
+
+Loignac les interrogea successivement; et toujours à travers son guichet.
+
+ L'un venait de la porte Bourdelle, et apportait le chiffre 4.
+
+ L'autre de la porte du Temple, et annonçait le chiffre 6.
+
+Loignac écrivit avec soin ces chiffres sur son ardoise.
+
+Ces messagers disparurent comme les premiers et furent successivement
+remplacés par quatre autres, lesquels arrivaient:
+
+ Le premier, de la porte Saint-Denis, avec le chiffre 5;
+
+ Le second, de la porte Saint-Jacques, avec le chiffre 3;
+
+ Le troisième, de la porte Saint-Honoré, avec le chiffre 8;
+
+ Le quatrième, de la porte Montmartre, avec le chiffre 4.
+
+ Un dernier apparut enfin, venant de la porte Bussy, et apportant le
+ chiffre 4.
+
+Alors Loignac aligna avec attention, et tout bas, les lieux et les
+chiffres suivants:
+
+ Porte Saint-Victor 5
+ Porte Bourdelle 4
+ Porte du Temple 6
+ Porte Saint-Denis 5
+ Porte Saint-Jacques 3
+ Porte Saint-Honoré 8
+ Porte Montmartre 4
+ Porte Bussy 4
+ Enfin porte Saint-Antoine 6
+ __
+ Total, quarante-cinq, ci 45
+
+-- C'est bien.
+
+-- Maintenant, cria Loignac d'une voix forte, ouvrez les portes, et entre
+qui veut!
+
+Les portes s'ouvrirent.
+
+Aussitôt chevaux, mules, femmes, enfants, charrettes, se ruèrent dans
+Paris, au risque de s'étouffer dans l'étranglement des deux piliers du
+pont-levis.
+
+En un quart d'heure s'écoula, par cette vaste artère qu'on appelait la rue
+Saint-Antoine, tout l'amas du flot populaire qui, depuis le matin,
+séjournait autour de cette digue momentanée.
+
+Les bruits s'éloignèrent peu à peu.
+
+M. de Loignac remonta à cheval avec ses gens. Robert Briquet, demeuré le
+dernier, après avoir été le premier, enjamba flegmatiquement la chaîne du
+pont en disant:
+
+-- Tous ces gens-là voulaient voir quelque chose, et ils n'ont rien vu,
+même dans leurs affaires; moi je ne voulais rien voir, et je suis le seul
+qui ait vu quelque chose. C'est engageant, continuons; mais à quoi bon
+continuer? j'en sais, pardieu! bien assez. Cela me sera-t-il bien
+avantageux de voir déchirer M. de Salcède en quatre morceaux? Non,
+pardieu! D'ailleurs j'ai renoncé à la politique.
+
+Allons dîner; le soleil marquerait midi s'il y avait du soleil; il est
+temps.
+
+Il dit, et rentra dans Paris avec son tranquille et malicieux sourire.
+
+
+
+
+IV
+
+LA LOGE EN GRÈVE DE S.M. LE ROI HENRI III
+
+
+Si nous suivions maintenant jusqu'à la place de Grève, où elle aboutit,
+cette voie populeuse du quartier Saint-Antoine, nous retrouverions dans la
+foule beaucoup de nos connaissances; mais tandis que tous ces pauvres
+citadins, moins sages que Robert Briquet, s'en vont, heurtés, coudoyés,
+meurtris, les uns derrière les autres, nous préférons, grâce au privilège
+que nous donnent nos ailes d'historien, nous transporter sur la place
+elle-même, et quand nous aurons embrassé tout le spectacle d'un coup
+d'oeil, nous retourner un instant vers le passé, afin d'approfondir la
+cause après avoir contemplé l'effet.
+
+[Illustration: Sous un auvent de la place, quatre vigoureux chevaux du
+Perche, aux crins blancs, aux pieds chevelus, battaient le pavé et se
+mordaient les uns les autres. -- PAGE 18.]
+
+ On peut dire que maître Friard avait raison en portant à cent mille
+hommes au moins le chiffre des spectateurs qui devaient s'entasser sur la
+place de Grève et aux environs pour jouir du spectacle qui s'y préparait.
+Paris tout entier s'était donné rendez-vous à l'Hôtel-de-Ville, et Paris
+est fort exact; Paris ne manque pas une fête, et c'est une fête, et même
+une fête extraordinaire, que la mort d'un homme, lorsqu'il a su soulever
+tant de passions, que les uns le maudissent et que les autres le louent,
+tandis que le plus grand nombre le plaint.
+
+Le spectateur qui réussissait à déboucher sur la place soit par le quai,
+près du cabaret de l'Image Notre Dame, soit par le porche même de la place
+Beaudoyer, apercevait tout d'abord, au milieu de la Grève, les archers du
+lieutenant de robe courte, Tanchon, et bon nombre de Suisses et de chevau-
+légers entourant un petit échafaud élevé de quatre pieds environ.
+
+Cet échafaud, si bas qu'il n'était visible que pour ceux qui
+l'entouraient, ou pour ceux qui avaient le bonheur d'avoir place a quelque
+fenêtre, attendait le patient dont les moines s'étaient emparés depuis le
+matin, et que, suivant l'énergique expression du peuple, ses chevaux
+attendaient pour lui faire faire le grand voyage.
+
+En effet, sous un auvent de la première maison après la rue du Mouton, sur
+la place, quatre vigoureux chevaux du Perche, aux crins blancs, aux pieds
+chevelus, battaient le pavé avec impatience et se mordaient les uns les
+autres, en hennissant, au grand effroi des femmes qui avaient choisi cette
+place de leur bonne volonté, ou qui avaient été poussées de ce côté par la
+foule.
+
+Ces chevaux étaient neufs; à peine quelquefois, par hasard, avaient-ils,
+dans les plaines herbeuses de leur pays natal, supporté sur leur large
+échine l'enfant joufflu de quelque paysan attardé au retour des champs,
+lorsque le soleil se couche.
+
+Mais après l'échafaud vide, après les chevaux hennissants, ce qui attirait
+d'une façon plus constante les regards de la foule, c'était la principale
+fenêtre de l'Hôtel-de-Ville, tendue de velours rouge et or, et au balcon
+de laquelle pendait un tapis de velours, orné de l'écusson royal.
+
+C'est qu'en effet cette fenêtre était la loge du roi.
+
+Une heure et demie sonnait à Saint-Jean en Grève, lorsque cette fenêtre,
+pareille à la bordure d'un tableau, s'emplit de personnages qui venaient
+poser dans leur cadre.
+
+Ce fut d'abord le roi Henri III, pâle, presque chauve, quoiqu'il n'eût à
+cette époque que trente-quatre à trente-cinq ans; l'oeil enfoncé dans son
+orbite bistrée, et la bouche toute frémissante de contractions nerveuses.
+
+Il entra, morne, le regard fixe, à la fois majestueux et chancelant,
+étrange dans sa tenue, étrange dans sa démarche, ombre plutôt que vivant,
+spectre plutôt que roi; mystère toujours incompréhensible et toujours
+incompris pour ses sujets, qui, en le voyant paraître, ne savaient jamais
+s'ils devaient crier: Vive le roi! ou prier pour son âme.
+
+Henri était vêtu d'un pourpoint noir passementé de noir; il n'avait ni
+ordre ni pierreries; un seul diamant brillait à son toquet, servant
+d'agrafe à trois plumes courtes et frisées. Il portait dans sa main gauche
+un petit chien noir que sa belle-soeur, Marie Stuart, lui avait envoyé de
+sa prison, et sur la robe soyeuse duquel brillaient ses doigts fins et
+blancs comme des doigts d'albâtre.
+
+Derrière lui venait Catherine de Médicis, déjà voûtée par l'âge, car la
+reine-mère pouvait avoir à cette époque de soixante-six à soixante-sept
+ans, mais pourtant encore la tête ferme et droite, lançant sous son
+sourcil froncé par l'habitude un regard acéré, et, malgré ce regard,
+toujours mate et froide comme une statue de cire sous ses habits de deuil
+éternel.
+
+Sur la même ligne apparaissait la figure mélancolique et douce de la reine
+Louise de Lorraine, femme de Henri III, compagne insignifiante en
+apparence, mais fidèle en réalité, de sa vie bruyante et infortunée.
+
+La reine Catherine de Médicis marchait à un triomphe.
+
+La reine Louise assistait à un supplice.
+
+Le roi Henri traitait là une affaire.
+
+Triple nuance qui se lisait sur le front hautain de la première, sur le
+front résigné de la seconde, et sur le front nuageux et ennuyé du
+troisième.
+
+Derrière les illustres personnages que le peuple admirait, si pâles et si
+muets, venaient deux beaux jeunes gens: l'un de vingt ans à peine, l'autre
+de vingt-cinq ans au plus.
+
+Ils se tenaient par le bras, malgré l'étiquette qui défend devant les
+rois, -- comme à l'église devant Dieu, -- que les hommes paraissent
+s'attacher à quelque chose.
+
+Ils souriaient:
+
+Le plus jeune avec une tristesse ineffable, l'aîné avec une grâce
+enchanteresse: ils étaient beaux, ils étaient grands, ils étaient frères.
+
+Le plus jeune s'appelait Henri de Joyeuse, comte de Bouchage; l'autre, le
+duc Anne de Joyeuse. Récemment encore il n'était connu que sous le nom
+d'Arques; mais le roi Henri, qui l'aimait par-dessus toutes choses,
+l'avait fait, depuis un an, pair de France, en érigeant en duché-pairie la
+vicomte de Joyeuse.
+
+Le peuple n'avait pas pour ce favori la haine qu'il portait autrefois à
+Maugiron, à Quélus et à Schomberg, haine dont d'Épernon seul avait hérité.
+
+Le peuple accueillit donc le prince et les deux frères par de discrètes,
+mais flatteuses acclamations.
+
+Henri salua la foule gravement et sans sourire, puis il baisa son chien
+sur la tète.
+
+Alors, se retournant vers les jeunes gens:
+
+-- Adossez-vous à la tapisserie, Anne, dit-il à l'aîné; ne vous fatiguez
+pas à demeurer debout: ce sera long peut-être.
+
+-- Je l'espère bien, interrompit Catherine, -- long et bon, sire.
+
+-- Vous croyez donc que Salcède parlera, ma mère? demanda Henri.
+
+-- Dieu donnera, je l'espère, cette confusion à nos ennemis. Je dis nos
+ennemis, car ce sont vos ennemis aussi, ma fille, ajouta-t-elle en se
+tournant vers la reine, qui pâlit et baissa son doux regard.
+
+Le roi hocha la tête en signe de doute.
+
+Puis, se retournant une seconde fois vers Joyeuse, et voyant que celui-ci
+se tenait debout malgré son invitation:
+
+-- Voyons, Anne, dit-il, faites ce que j'ai dit; adossez-vous au mur, ou
+accoudez-vous sur mon fauteuil.
+
+-- Votre Majesté est en vérité trop bonne, dit le jeune duc, et je ne
+profiterai de la permission que quand je serai véritablement fatigué.
+
+-- En nous n'attendrons pas que vous le soyez, n'est-ce pas, mon frère?
+dit tout bas Henri.
+
+-- Sois tranquille, répondit Anne des yeux plutôt que de la voix.
+
+-- Mon fils, dit Catherine, ne vois-je pas du tumulte là-bas, au coin du
+quai?
+
+-Quelle vue perçante! ma mère; -- oui, en effet, je crois que vous avez
+raison. Oh! les mauvais yeux que j'ai, moi, qui ne suis pas vieux
+pourtant!
+
+-- Sire, interrompit librement Joyeuse, ce tumulte vient du refoulement du
+peuple sur la place par la compagnie des archers. C'est le condamné qui
+arrive, bien certainement.
+
+-- Comme c'est flatteur pour des rois, dit Catherine, de voir écarteler un
+homme qui a dans les veines une goutte de sang royal!
+
+Et en disant ces paroles, son regard pesait sur Louise.
+
+-- Oh! Madame, pardonnez-moi, épargnez-moi, dit la jeune reine avec un
+désespoir qu'elle essayait en vain de dissimuler; non, ce monstre n'est
+point de ma famille, et vous n'avez point voulu dire qu'il en était.
+
+-- Certes, non, dit le roi; -- et je suis bien certain que ma mère n'a
+point voulu dire cela.
+
+-- Eh! mais, fit aigrement Catherine, il tient aux Lorrains, et les
+Lorrains sont vôtres, madame; je le pense, du moins. Ce Salcède vous
+touche donc, et même d'assez près.
+
+-- C'est-à-dire, interrompit Joyeuse avec une honnête indignation qui
+était le trait distinctif de son caractère, et qui se faisait jour en
+toute circonstance contre celui qui l'avait excitée, quel qu'il fût,
+c'est-à-dire qu'il touche à M. de Guise peut-être, mais point à la reine
+de France.
+
+-- Ah! vous êtes là, monsieur de Joyeuse, dit Catherine avec une hauteur
+indéfinissable, et rendant une humiliation pour une contrariété. Ah! vous
+êtes là? Je ne vous avais point vu.
+
+-- J'y suis, non-seulement de l'aveu, mais encore par l'ordre, du roi,
+madame, répondit Joyeuse en interrogeant Henri du regard. Ce n'est pas une
+chose si récréative que de voir écarteler un homme, pour que je vienne à
+un pareil spectacle si je n'y étais forcé.
+
+-- Joyeuse a raison, madame, dit Henri; il ne s'agit ici ni de Lorrains,
+ni de Guise, ni surtout de la reine; il s'agit de voir séparer en quatre
+morceaux M. de Salcède, c'est-à-dire un assassin qui voulait tuer mon
+frère.
+
+-- Je suis mal en fortune aujourd'hui, dit Catherine en pliant tout à
+coup, ce qui était sa tactique la plus habile, je fais pleurer ma fille,
+et, Dieu me pardonne! je crois que je fais rire M. de Joyeuse.
+
+-- Ah! madame, s'écria Louise en saisissant les mains de Catherine, est-il
+possible que Votre Majesté se méprenne à ma douleur?
+
+-- Et à mon respect profond, ajouta Anne de Joyeuse, en s'inclinant sur le
+bras du fauteuil royal.
+
+-- C'est vrai, c'est vrai, répliqua Catherine, enfonçant un dernier trait
+dans le coeur de sa belle-fille. Je devrais savoir combien il vous est
+pénible, ma chère enfant, de voir dévoiler les complots de vos alliés de
+Lorraine; et, bien que vous n'y puissiez mais, vous ne souffrez pas moins
+de cette parenté.
+
+-- Ah! quant à cela, ma mère, c'est un peu vrai, dit le roi, cherchant à
+mettre tout le monde d'accord; car enfin, cette fois, nous savons à quoi
+nous en tenir sur la participation de MM. de Guise à ce complot.
+
+-- Mais, sire, interrompit plus hardiment qu'elle n'avait fait encore
+Louise de Lorraine, -- Votre Majesté sait bien qu'en devenant reine de
+France, j'ai laissé mes parents tout en bas du trône.
+
+-- Oh! s'écria Anne de Joyeuse, vous voyez que je ne me trompais pas,
+sire; voici le patient qui paraît sur la place. Corbleu! la vilaine
+figure!
+
+-- Il a peur, dit Catherine; il parlera.
+
+-- S'il en a la force, dit le roi. Voyez donc, ma mère, sa tête vacille
+comme celle d'un cadavre.
+
+-- Je ne m'en dédis pas, sire, dit Joyeuse, il est affreux.
+
+-- Comment voudriez-vous que ce fût beau, un homme dont la pensée est si
+laide? Ne vous ai-je point expliqué, Anne, les rapports secrets du
+physique et du moral, comme Hippocrate et Galenus les comprenaient et les
+ont expliqués eux-mêmes?
+
+-- Je ne dis pas non, sire; mais je ne suis pas un élève de votre force,
+moi, et j'ai vu quelquefois de fort laids hommes être de très braves
+soldats. N'est-ce pas, Henri?
+
+Joyeuse se retourna vers son frère, comme pour appeler son approbation à
+son aide; mais Henri regardait sans voir, écoutait sans entendre; il était
+plongé dans une profonde rêverie; ce fut donc le roi qui répondit pour
+lui.
+
+-- Eh! mon Dieu! mon cher Anne, s'écria-t-il, qui vous dit que celui-là ne
+soit pas brave? Il l'est pardieu! comme un ours, comme un loup, comme un
+serpent. Ne vous rappelez-vous pas ses façons? Il a brûlé, dans sa maison,
+un gentilhomme normand, son ennemi. Il s'est battu dix fois, et a tué
+trois de ses adversaires; il a été surpris faisant de la fausse monnaie,
+et condamné à mort pour ce fait.
+
+-- A telles enseignes, dit Catherine de Médicis, qu'il a été gracié par
+l'intercession de M. le duc de Guise, votre cousin, ma fille.
+
+Cette fois, Louise était à bout de ses forces; elle se contenta de pousser
+un soupir.
+
+-- Allons, dit Joyeuse, voilà une existence bien remplie, et qui va finir
+bien vite.
+
+-- J'espère, monsieur de Joyeuse, dit Catherine, qu'elle va, au contraire,
+finir le plus lentement possible.
+
+-- Madame, dit Joyeuse en secouant la tête, je vois là-bas sous cet auvent
+de si bons chevaux et qui me paraissent si impatients d'être obligés de
+demeurer là à ne rien faire, que je ne crois pas à une bien longue
+résistance des muscles, tendons et cartilages de M. de Salcède.
+
+-- Oui, si l'on ne prévoyait point le cas; mais mon fils est
+miséricordieux, ajouta la reine avec un de ces sourires qui
+n'appartenaient qu'à elle; il fera dire aux aides de tirer mollement.
+
+-- Cependant, madame, objecta timidement la reine, je vous ai entendu dire
+ce matin à madame de Mercoeur, il me semble cela du moins, que ce
+malheureux ne subirait que deux tirades.
+
+-- Oui-dà, s'il se conduit bien, dit Catherine; en ce cas, il sera expédié
+le plus couramment possible; mais vous entendez, ma fille, et je voudrais,
+puisque vous vous intéressez à lui, que vous puissiez le lui faire dire:
+qu'il se conduise bien, cela le regarde.
+
+-- C'est que, madame, dit la reine, Dieu ne m'ayant point, comme à vous,
+donné la force, je n'ai pas grand coeur à voir souffrir.
+
+-- Eh bien! vous ne regarderez point, ma fille.
+
+Louise se tut.
+
+Le roi n'avait rien entendu; il était tout yeux, car on s'occupait
+d'enlever le patient de la charrette qui l'avait apporté, pour le déposer
+sur le petit échafaud.
+
+Pendant ce temps, les hallebardiers, les archers et les Suisses avaient
+fait élargir considérablement l'espace, en sorte que, tout autour de
+l'échafaud, il régnait un vide assez grand pour que tous les regards
+distinguassent Salcède, malgré le peu d'élévation de son piédestal
+funèbre.
+
+Salcède pouvait avoir trente-quatre à trente-cinq ans: il était fort et
+vigoureux; les traits pâles de son visage, sur lequel perlaient quelques
+gouttes de sueur et de sang, s'animaient quand il regardait autour de lui
+d'une indéfinissable expression, tantôt d'espoir, tantôt d'angoisse.
+
+Il avait tout d'abord jeté les yeux sur la loge royale; mais comme s'il
+eût compris qu'au lieu du salut c'était la mort qui lui venait de là, son
+regard ne s'y était point arrêté.
+
+C'était à la foule qu'il en voulait, c'était dans le sein de cette
+orageuse mer qu'il fouillait avec ses yeux ardents et avec son âme
+frémissante au bord de ses lèvres.
+
+La foule se taisait.
+
+[Illustration: Salcède. -- PAGE 20.]
+
+Salcède n'était point un assassin vulgaire: Salcède était d'abord de bonne
+naissance, puisque Catherine de Médicis, qui se connaissait d'autant mieux
+en généalogie qu'elle paraissait en faire fi, avait découvert une goutte
+de sang royal dans ses veines; en outre, Salcède avait été un capitaine de
+renom. Cette main, liée par une corde honteuse, avait vaillamment porté
+l'épée; cette tête livide sur laquelle se peignaient les terreurs de la
+mort, terreurs que le patient eût renfermées sans doute au plus profond de
+son âme, si l'espoir n'y avait tenu trop de place, cette tête livide avait
+abrité de grands desseins.
+
+Il résultait de ce que nous venons de dire que, pour beaucoup de
+spectateurs, Salcède était un héros; pour beaucoup d'autres une victime;
+quelques-uns le regardaient bien comme un assassin, mais la foule a grand
+peine d'admettre dans ses mépris, au rang des criminels ordinaires, ceux-
+là qui ont tenté ces grands assassinats qu'en registré le livre de
+l'histoire en même temps que celui de la justice.
+
+Aussi racontait-on dans la foule que Salcède était né d'une race de
+guerriers, que son père avait combattu rudement M. le cardinal de
+Lorraine, ce qui lui avait valu une mort glorieuse au milieu du massacre
+de la Saint-Barthélemy, mais que plus tard le fils, oublieux de cette
+mort, ou plutôt sacrifiant sa haine à une certaine ambition pour laquelle
+les populations ont toujours quelque sympathie, que ce fils, disons-nous,
+avait pactisé avec l'Espagne et avec les Guises pour anéantir, dans les
+Flandres, la souveraineté naissante du duc d'Anjou, si fort haï des
+Français.
+
+On citait ses relations avec Baza et Balouin, auteurs présumés du complot
+qui avait failli coûter la vie au duc François, frère de Henri III; on
+citait l'adresse qu'avait déployée Salcède dans toute cette procédure pour
+échapper à la roue, au gibet et au bûcher sur lesquels fumait encore le
+sang de ses complices; seul il avait, par des révélations fausses et
+pleines d'artifice, disaient les Lorrains, alléchés ses juges, à tel point
+que, pour en savoir plus, le duc d'Anjou, l'épargnant momentanément,
+l'avait fait conduire en France, au lieu de le faire décapiter à Anvers ou
+à Bruxelles; il est vrai qu'il avait fini par en arriver au même résultat;
+mais dans le voyage qui était le but de ses révélations, Salcède espérait
+être enlevé par ses partisans; malheureusement pour lui il avait compté
+sans M. de Bellièvre, lequel, chargé de ce dépôt précieux, avait fait si
+bonne garde que ni Espagnols, ni Lorrains, ni ligueurs n'en avaient
+approché d'une lieue.
+
+A la prison, Salcède avait espéré; Salcède avait espéré à la torture; sur
+la charrette, il avait espéré encore; sur l'échafaud, il espérait
+toujours. Ce n'est point qu'il manquât de courage ou de résignation; mais
+il était de ces créatures vivaces qui se défendent jusqu'à leur dernier
+souffle avec cette ténacité et cette vigueur que la force humaine
+n'atteint pas toujours chez les esprits d'une valeur secondaire.
+
+Le roi ne perdait pas plus que le peuple cette pensée incessante de
+Salcède.
+
+Catherine, de son côté, étudiait avec anxiété jusqu'au moindre mouvement
+du malheureux jeune homme; mais elle était trop éloignée pour suivre la
+direction de ses regards et remarquer leur jeu continuel.
+
+A l'arrivée du patient, il s'était élevé comme par enchantement, dans la
+foule, des étages d'hommes, de femmes et d'enfants; chaque fois qu'il
+apparaissait une tête nouvelle au-dessus de ce niveau mouvant, mais déjà
+toisé par l'oeil vigilant de Salcède, il l'analysait tout entière dans un
+examen d'une seconde qui suffisait comme un examen d'une heure à cette
+organisation surexcitée, en qui le temps, devenu si précieux, décuplait ou
+plutôt centuplait toutes les facultés.
+
+Puis ce coup d'oeil, cet éclair lancé sur le visage inconnu et nouveau,
+Salcède redevenait morne et tournait autre part son attention.
+
+Cependant le bourreau avait commencé à s'emparer de lui, et il l'attachait
+par le milieu du corps au centre de l'échafaud.
+
+Déjà même, sur un signe de maître Tanchon, lieutenant de robe courte et
+commandant l'exécution, deux archers, perçant la foule, étaient allés
+chercher les chevaux.
+
+Dans une autre circonstance ou dans une autre intention, les archers
+n'eussent pu faire un pas au milieu de cette masse compacte; mais la foule
+savait ce qu'allaient faire les archers, et elle se serrait et elle
+faisait passage, comme, sur un théâtre encombré, on fait toujours place
+aux acteurs chargés de rôles importants.
+
+En ce moment, il se fit quelque bruit à la porte de la loge royale, et
+l'huissier, soulevant la tapisserie, prévint LL. MM. que le président
+Brisson et quatre conseillers, dont l'un était le rapporteur du procès,
+désiraient avoir l'honneur de converser un instant avec le roi au sujet de
+l'exécution.
+
+-- C'est à merveille, dit le roi.
+
+Puis se retournant vers Catherine:
+
+-- Eh bien! ma mère, continua-t-il, vous allez être satisfaite?
+
+Catherine fit un léger signe de tête en témoignage d'approbation.
+
+-- Faites entrer ces messieurs, reprit le roi.
+
+-- Sire, une grâce, demanda Joyeuse.
+
+-- Parle, Joyeuse, fit le roi, et pourvu que ce ne soit pas celle du
+condamné....
+
+-- Rassurez-vous, sire.
+
+-- J'écoute.
+
+-- Sire, il y a une chose qui blesse particulièrement la vue de mon frère
+et surtout la mienne, ce sont les robes rouges et les robes noires; que
+Votre Majesté soit donc assez bonne pour nous permettre de nous retirer.
+
+-- Comment! vous vous intéressez si peu à mes affaires, monsieur de
+Joyeuse, que vous demandez à vous retirer dans un pareil moment! s'écria
+Henri.
+
+-- N'en croyez rien, sire, tout ce qui touche Votre Majesté est d'un
+profond intérêt pour moi; mais je suis d'une misérable organisation, et la
+femme la plus faible est, sur ce point, plus forte que moi. Je ne puis
+voir une exécution que je n'en sois malade huit jours. Or, comme il n'y a
+plus guère que moi qui rie à la cour depuis que mon frère, je ne sais pas
+pourquoi, ne rit plus, jugez ce que va devenir ce pauvre Louvre, déjà si
+triste, si je m'avise, moi, de le rendre plus triste encore. Ainsi, par
+grâce, sire....
+
+-- Tu veux me quitter, Anne? dit Henri avec un accent d'indéfinissable
+tristesse.
+
+-- Peste, sire! vous êtes exigeant: une exécution en Grève, c'est la
+vengeance et le spectacle à la fois, et quel spectacle! celui dont, tout
+au contraire de moi; vous êtes le plus curieux; la vengeance et le
+spectacle ne vous suffisent pas, et il faut encore que vous jouissiez en
+même temps de la faiblesse de vos amis.
+
+-- Reste, Joyeuse, reste; tu verras que c'est intéressant.
+
+-- Je n'en doute pas; je crains même, comme je l'ai dit à Votre Majesté,
+que l'intérêt ne soit porté à un point où je ne puisse plus le soutenir;
+ainsi vous permettez, n'est-ce pas, sire?
+
+-- Allons, dit Henri III en soupirant, fais donc à ta fantaisie; ma
+destinée est de vivre seul.
+
+Et le roi se retourna, le front plissé, vers sa mère, craignant qu'elle
+n'eût entendu le colloque qui venait d'avoir lieu entre lui et son favori.
+
+Catherine avait l'ouïe aussi fine que la vue; mais lorsqu'elle ne voulait
+pas entendre, nulle oreille n'était plus dure que la sienne.
+
+Pendant ce temps, Joyeuse s'était penché à l'oreille de son frère et lui
+avait dit:
+
+-- Alerte, alerte, du Bouchage! tandis que ces conseillers vont entrer,
+glisse-toi derrière leurs grandes robes, et esquivons-nous; le roi dit oui
+maintenant, dans cinq minutes il dira non.
+
+-- Merci, merci, mon frère, répondit le jeune homme; j'étais comme vous,
+j'avais hâte de partir.
+
+-- Allons, allons, voici les corbeaux qui paraissent, disparais, tendre
+rossignol.
+
+En effet, derrière MM. les conseillers, on vit fuir, comme deux ombres
+rapides, les deux jeunes gens.
+
+Sur eux retomba la tapisserie aux pans lourds.
+
+Quand le roi tourna la tête, ils avaient déjà disparu.
+
+Henri poussa un soupir et baisa son petit chien.
+
+
+
+
+V
+
+LE SUPPLICE
+
+
+Les conseillers se tenaient au fond de la loge du roi, debout et
+silencieux, attendant que le roi leur adressât la parole.
+
+Le roi se laissa attendre un instant, puis, se retournant de leur côté:
+
+-- Eh bien! messieurs, -- quoi de nouveau? demanda-t-il. Bonjour, monsieur
+le président Brisson.
+
+-- Sire, répondit le président avec sa dignité facile que l'on appelait à
+la cour sa courtoisie de huguenot, -- nous venons supplier Votre Majesté,
+ainsi que l'a désiré M. de Thou, de ménager la vie du coupable. -- Il a
+sans doute quelques révélations à faire, et en lui promettant la vie on
+les obtiendrait.
+
+[Illustration: Quatre coups de fouet retentirent, et les quatre chevaux
+s'élancèrent dans des directions opposées. -- PAGE 27.]
+
+-- Mais, dit le roi, ne les a-t-on pas obtenues, monsieur le président?
+
+-- Oui, sire, -- en partie: -- est-ce suffisant pour Votre Majesté?
+
+-- Je sais ce que je sais, messire.
+
+-- Votre Majesté sait alors à quoi s'en tenir sur la participation de
+l'Espagne dans cette affaire?
+
+-- De l'Espagne? oui, monsieur le président, et même de plusieurs autres
+puissances.
+
+-- Il serait important de constater cette participation, sire.
+
+-- Aussi, interrompit Catherine, le roi a-t-il l'intention, monsieur le
+président, de surseoir à l'exécution, si le coupable signe une confession
+analogue à ses dépositions devant le juge qui lui a fait infliger la
+question.
+
+Brisson interrogea le roi des yeux et du geste.
+
+-- C'est mon intention, dit Henri, et je ne le cache pas plus longtemps;
+vous pouvez vous en assurer, monsieur Brisson, en faisant parler au
+patient par votre lieutenant de robe.
+
+-- Votre Majesté n'a rien de plus à recommander?
+
+-- Rien. Mais pas de variation dans les aveux, ou je retire ma parole. --
+Ils sont publics, ils doivent être complets.
+
+-- Oui, sire. -- Avec les noms des personnages compromis?
+
+-- Avec les noms, tous les noms!
+
+-- Même lorsque ces noms seraient entachés, par l'aveu du patient, de
+haute trahison et révolte au premier chef?
+
+-- Même lorsque ces noms seraient ceux de mes plus proches parents! dit le
+roi.
+
+-- Il sera fait comme Votre Majesté l'ordonne.
+
+-- Je m'explique, monsieur Brisson; ainsi donc, pas de malentendu. On
+apportera au condamné du papier et des plumes; il écrira sa confession,
+montrant par là publiquement qu'il s'en réfère à notre miséricorde et se
+met à notre merci. Après, nous verrons.
+
+-- Mais je puis promettre?
+
+-- Eh oui! promettez toujours.
+
+-- Allez, messieurs, dit le président en congédiant les conseillers.
+
+Et ayant salué respectueusement le roi, il sortit derrière eux.
+
+-- Il parlera, sire, dit Louise de Lorraine toute tremblante; il parlera,
+et Votre Majesté fera grâce. Voyez comme l'écume nage sur ses lèvres.
+
+-- Non, non, il cherche, dit Catherine; il cherche et pas autre chose. Que
+cherche-t-il donc?
+
+-- Parbleu! dit Henri III, ce n'est pas difficile à deviner; il cherche M.
+le duc de Parme, M. le duc de Guise; il cherche monsieur mon frère, le roi
+très catholique. Oui, cherche! cherche! attends! crois-tu que la place de
+Grève soit lieu plus commode pour les embuscades que la route des
+Flandres? crois-tu que je n'aie pas ici cent Bellièvre pour t'empêcher de
+descendre de l'échafaud où un seul t'a conduit?
+
+Salcède avait vu les archers partir pour aller chercher les chevaux. Il
+avait aperçu le président et les conseillers dans la loge du roi, -- puis
+il les avait vus disparaître: il comprit que le roi venait de donner
+l'ordre du supplice.
+
+Ce fut alors que parut sur sa bouche livide cette sanglante écume
+remarquée par la jeune reine: le malheureux, dans la mortelle impatience
+qui le dévorait, se mordait les lèvres jusqu'au sang.
+
+-- Personne! personne! murmurait-il, pas un de ceux qui m'avaient promis
+secours! Lâches! lâches! lâches!...
+
+Le lieutenant Tanchon s'approcha de l'échafaud, et s'adressant au
+bourreau:
+
+-- Préparez-vous, maître, dit-il.
+
+L'exécuteur fit un signe à l'autre bout de la place, et l'on vit les
+chevaux, fendant la foule, laisser derrière eux un tumultueux sillage qui,
+pareil à celui de la mer, se referma sur eux.
+
+Ce sillage était produit par les spectateurs que refoulait ou renversait
+le passage rapide des chevaux; mais le mur démoli se refermait aussitôt,
+et parfois les premiers devenaient les derniers, et réciproquement, -- car
+les forts se lançaient dans l'espace vide.
+
+On put voir alors au coin de la rue de la Vannerie, lorsque les chevaux y
+passèrent, un beau jeune homme de notre connaissance sauter au bas de la
+borne sur laquelle il était monté, poussé par un enfant qui paraissait
+quinze à seize ans à peine, et qui paraissait fort ardent à ce terrible
+spectacle.
+
+C'était le page mystérieux et le vicomte Ernauton de Carmainges.
+
+-- Eh! vite, vite, glissa le page à l'oreille de son compagnon, jetez-vous
+dans la trouée, il n'y a pas un instant à perdre.
+
+-- Mais nous serons étouffés, répondit Ernauton, -- vous êtes fou, mon
+petit ami.
+
+-- Je veux voir, -- voir de près, dit le page d'un ton si impérieux qu'il
+était facile de voir que cet ordre partait d'une bouche qui avait
+l'habitude du commandement.
+
+Ernauton obéit.
+
+-- Serrez les chevaux, serrez les chevaux, dit le page; ne les quittez pas
+d'une semelle, ou nous n'arriverons pas.
+
+-- Mais avant que nous arrivions, vous serez mis en morceaux.
+
+-- Ne vous inquiétez pas de moi. -- En avant! en avant!
+
+-- Les chevaux vont ruer.
+
+-- Empoignez la queue du dernier; jamais un cheval ne rue quand on le
+tient de la sorte.
+
+Ernauton subissait malgré lui l'influence étrange de cet enfant; il obéit,
+s'accrocha aux crins du cheval, tandis que de son côté le page s'attachait
+à sa ceinture.
+
+Et au milieu de cette foule onduleuse comme une mer, épineuse comme un
+buisson, laissant ici un pan de leur manteau, là un fragment de leur
+pourpoint, plus loin la fraise de leur chemise, ils arrivèrent en même
+temps que l'attelage à trois pas de l'échafaud sur lequel se tordait
+Salcède, dans les convulsions du désespoir.
+
+-- Sommes-nous arrivés? murmura le jeune homme suffoquant et hors
+d'haleine, quand il sentit Ernauton s'arrêter.
+
+-- Oui, répondit le vicomte, -- heureusement, -- car j'étais au bout de
+mes forces.
+
+-- Je ne vois pas.
+
+-- Passez devant moi.
+
+-- Non, non, pas encore... Que fait-on?
+
+-- Des noeuds coulants à l'extrémité des cordes.
+
+-- Et lui, que fait-il?
+
+-- Qui, lui?
+
+-- Le patient.
+
+-- Ses yeux tournent autour de lui comme ceux de l'autour qui guette.
+
+Les chevaux étaient assez près de l'échafaud pour que les valets de
+l'exécuteur attachassent aux pieds et aux poings de Salcède les traits
+fixés à leurs colliers.
+
+Salcède poussa un rugissement quand il sentit autour de ses chevilles le
+rugueux contact des cordes, qu'un noeud coulant serrait autour de sa
+chair.
+
+Il adressa alors un suprême, un indéfinissable regard à toute cette
+immense place dont il embrassa les cent mille spectateurs dans le cercle
+de son rayon visuel.
+
+-- Monsieur, lui dit poliment le lieutenant Tanchon, vous plaît-il de
+parler au peuple avant que nous ne procédions?
+
+Et il s'approcha de l'oreille du patient pour ajouter tout bas:
+
+-- Un bon aveu... pour la vie sauve.
+
+Salcède le regarda jusqu'au fond de l'âme.
+
+Ce regard était si éloquent qu'il sembla arracher la vérité du coeur de
+Tanchon et la fit remonter jusque dans ses yeux, où elle éclata.
+
+Salcède ne s'y trompa point; il comprit que le lieutenant était sincère et
+tiendrait ce qu'il promettait.
+
+-- Vous voyez, continua Tanchon, on vous abandonne; plus d'autre espoir en
+ce monde que celui que je vous offre.
+
+-- Eh bien! dit Salcède avec un rauque soupir, faites faire silence, je
+suis prêt à parler.
+
+-- C'est une confession écrite et signée que le roi exige.
+
+-- Alors déliez-moi les mains et donnez-moi une plume, je vais écrire.
+
+-- Votre confession?
+
+-- Ma confession, soit.
+
+Tanchon, transporté de joie, n'eut qu'un signe à faire; le cas était
+prévu. Un archer tenait toutes choses prêtes: il lui passa l'écritoire,
+les plumes, le papier, que Tanchon déposa sur le bois même de l'échafaud.
+
+En même temps on lâchait de trois pieds environ la corde qui tenait le
+poignet droit de Salcède, et on le soulevait sur l'estrade pour qu'il pût
+écrire.
+
+Salcède, assis enfin, commença par respirer avec force et par faire usage
+de sa main pour essuyer ses lèvres et relever ses cheveux qui tombaient
+humides de sueur sur ses genoux.
+
+-- Allons, allons, dit Tanchon, mettez-vous à votre aise, et écrivez bien
+tout.
+
+-- Oh! n'ayez pas peur, répondit Salcède en allongeant sa main vers la
+plume; soyez tranquille, je n'oublierai pas ceux qui m'oublient, moi.
+
+Et sur ce mot il hasarda un dernier coup d'oeil.
+
+Sans doute le moment était venu pour le page de se montrer; car,
+saisissant la main d'Ernauton:
+
+-- Monsieur, lui dit-il, par grâce, prenez-moi dans vos bras et soulevez-
+moi au-dessus des têtes qui m'empêchent de voir.
+
+-- Ah ça! mais vous êtes insatiable, jeune homme, en vérité.
+
+-- Encore ce service, monsieur.
+
+-- Vous abusez.
+
+-- Il faut que je voie le condamné, entendez-vous? il faut que je le voie.
+
+Puis, comme Ernauton ne répondait pas assez vivement sans doute à
+l'injonction:
+
+-- Par pitié, monsieur, par grâce! dit-il, je vous en supplie!
+
+L'enfant n'était plus un tyran fantasque, mais un suppliant irrésistible.
+
+Ernauton le souleva dans ses bras, non sans quelque étonnement de la
+délicatesse de ce corps qu'il serrait entre ses mains.
+
+La tête du page domina donc les autres têtes.
+
+Justement Salcède venait de saisir la plume en achevant sa revue
+circulaire.
+
+Il vit cette figure du jeune homme et demeura stupéfait.
+
+En ce moment les deux doigts du page s'appuyèrent sur ses lèvres. Une joie
+indicible épanouit aussitôt le visage du patient; on eût dit l'ivresse du
+mauvais riche quand Lazare laisse tomber une goutte d'eau sur sa langue
+aride.
+
+Il venait de reconnaître le signal qu'il attendait avec impatience et qui
+lui annonçait du secours.
+
+Salcède, après une contemplation de plusieurs secondes, s'empara du papier
+que lui offrait Tanchon, inquiet de son hésitation, et il se mit à écrire
+avec une fébrile activité.
+
+-- Il écrit! il écrit! murmura la foule.
+
+-- Il écrit! répéta la reine-mère avec une joie manifeste.
+
+-- Il écrit! dit le roi; par la mordieu! je lui ferai grâce.
+
+Tout à coup Salcède s'interrompit pour regarder encore le jeune homme.
+
+Le jeune homme répéta le même signe, et Salcède se remit à écrire.
+
+Puis, après un intervalle plus court, il s'interrompit encore pour
+regarder de nouveau.
+
+Cette fois le page fit signe des doigts et de la tête.
+
+-- Avez-vous fini? dit Tanchon qui ne perdait pas de vue son papier.
+
+-- Oui, fit machinalement Salcède.
+
+-- Signez, alors.
+
+Salcède signa sans jeter sur le papier ses yeux qui restaient rivés sur le
+jeune homme. Tanchon avança la main vers la confession.
+
+-- Au roi, au roi seul! dit Salcède.
+
+Et il remit le papier au lieutenant de robe courte, mais avec hésitation,
+et comme un soldat vaincu qui rend sa dernière arme.
+
+-- Si vous avez bien avoué tout, dit le lieutenant, vous êtes sauf,
+monsieur de Salcède.
+
+Un sourire mélangé d'ironie et d'inquiétude se fit jour sur les lèvres du
+patient, qui semblait interroger impatiemment son interlocuteur
+mystérieux.
+
+Enfin Ernauton, fatigué, voulut déposer son gênant fardeau; il ouvrit les
+bras: le page glissa jusqu'à terre.
+
+Avec lui disparut la vision qui avait soutenu le condamné.
+
+Lorsque Salcède ne le vit plus, il le chercha des yeux; puis, comme égaré:
+
+-- Eh bien! cria-t-il, eh bien!
+
+Personne ne lui répondit.
+
+-- Eh! vite, vite, hâtez-vous! dit-il; le roi tient le papier, il va lire!
+
+Nul ne bougea.
+
+Le roi dépliait vivement la confession.
+
+-- Oh! mille démons! cria Salcède, se serait-on joué de moi? Je l'ai
+cependant bien reconnue. C'était elle, c'était elle!
+
+A peine le roi eut-il parcouru les premières lignes qu'il parut saisi
+d'indignation. Puis il pâlit et s'écria:
+
+-- Oh! le misérable! -- oh! le méchant homme!
+
+-- Qu'y a-t-il, mon fils? demanda Catherine,
+
+-- Il y a qu'il se rétracte, ma mère; -- il y a qu'il prétend n'avoir
+jamais rien avoué.
+
+-- Et ensuite?
+
+-- Ensuite il déclare innocents et étrangers à tous complots MM. de Guise.
+
+-- Au fait, balbutia Catherine, si c'est vrai?
+
+-- Il ment! s'écria le roi; il ment comme un païen!
+
+-- Qu'en savez-vous, mon fils? M. de Guise sont peut-être calomniés. --
+Les juges ont peut-être, dans leur trop grand zèle, interprété faussement
+les dépositions.
+
+-- Eh! madame, s'écria Henri ne pouvant se maîtriser plus longtemps, --
+j'ai tout entendu.
+
+-- Vous, mon fils?
+
+-- Oui, moi.
+
+-- Et quand cela, s'il vous plaît?
+
+-- Quand le coupable a subi la gêne, -- j'étais derrière un rideau; je
+n'ai pas perdu une seule de ses paroles, et chacune de ses paroles
+m'entrait dans la tête comme un clou sous le marteau.
+
+-- Eh bien! faites-le parler avec la torture, puisque la torture il lui
+faut; ordonnez que les chevaux tirent.
+
+Henri, emporté par la colère, leva la main.
+
+Le lieutenant Tanchon répéta ce signe.
+
+Déjà les cordes avaient été rattachées aux quatre membres du patient:
+quatre hommes sautèrent sur les quatre chevaux; quatre coups de fouet
+retentirent, et les quatre chevaux s'élancèrent dans des directions
+opposées.
+
+Un horrible craquement et un horrible cri jaillirent à la fois du plancher
+de l'échafaud. On vit les membres du malheureux Salcède bleuir, s'allonger
+et s'injecter de sang; sa face n'était plus celle d'une créature humaine,
+c'était le masque d'un démon.
+
+-- Ah! trahison! trahison! cria-t-il. Eh bien! je vais parler, je veux
+parler, je veux tout dire! Ah! maudite duch...
+
+La voix dominait les hennissements des chevaux et les rumeurs de la foule;
+mais tout à coup elle s'éteignit.
+
+-- Arrêtez! arrêtez! cria Catherine.
+
+Il était trop tard. La tête de Salcède, naguère raidie par la souffrance
+et la fureur, retomba tout à coup sur le plancher de l'échafaud.
+
+-- Laissez-le parler, vociféra la reine-mère. Arrêtez, mais arrêtez donc!
+
+L'oeil de Salcède était démesurément dilaté, fixe, et plongeant
+obstinément dans le groupe où était apparu le page.
+
+Tanchon en suivait habilement la direction.
+
+Mais Salcède ne pouvait plus parler, il était mort.
+
+Tanchon donna tout bas quelques ordres à ses archers, qui se mirent à
+fouiller la foule dans la direction indiquée par les regards dénonciateurs
+de Salcède.
+
+-- Je suis découverte, dit le jeune page à l'oreille d'Ernauton; par
+pitié, aidez-moi, secourez-moi, monsieur; ils viennent! ils viennent!
+
+-- Mais que voulez-vous donc encore?
+
+-- Fuir: ne voyez-vous point que c'est moi qu'ils cherchent?
+
+-- Mais qui êtes-vous donc?
+
+-- Une femme... sauvez-moi! protégez-moi! Ernauton pâlit; mais la
+générosité l'emporta sur l'étonnement et la crainte.
+
+Il plaça devant lui sa protégée, lui fraya un chemin à grands coups de
+pommeau de dague et la poussa jusqu'au coin de la rue du Mouton, vers une
+porte ouverte.
+
+Le jeune page s'élança et disparut dans cette porte qui semblait
+l'attendre et qui se referma derrière lui.
+
+Il n'avait pas même eu le temps de lui demander son nom ni où il le
+retrouverait.
+
+Mais en disparaissant, le jeune page, comme s'il eût deviné sa pensée, lui
+avait fait un signe plein de promesses.
+
+Libre alors, Ernauton se retourna vers le centre de la place, et embrassa
+d'un même coup d'oeil l'échafaud et la loge royale.
+
+Salcède était étendu raide et livide sur l'échafaud.
+
+Catherine était debout, livide et frémissante dans la loge.
+
+-- Mon fils, dit-elle enfin en essuyant la sueur de son front, mon fils,
+vous ferez bien de changer votre maître des hautes oeuvres, c'est un
+ligueur!
+
+-- Et à quoi donc voyez-vous cela, ma mère? demanda Henri.
+
+-- Regardez, regardez!
+
+-- Eh bien! je regarde.
+
+-- Salcède n'a souffert qu'une tirade, et il est mort.
+
+-- Parce qu'il était trop sensible à la douleur.
+
+-- Non pas! non pas! fit Catherine avec un sourire de mépris arraché par
+le peu de perspicacité de son fils, mais parce qu'il a été étranglé par
+dessous l'échafaud avec une corde fine, au moment où il allait accuser
+ceux qui le laissent mourir. Faites visiter le cadavre par un savant
+docteur, et vous trouverez, j'en suis sûre, autour de son cou le cercle
+que la corde y aura laissé.
+
+-- Vous avez raison, dit Henri, dont les yeux étincelèrent un instant, mon
+cousin de Guise est mieux servi que moi.
+
+-- Chut! chut! mon fils, dit Catherine, pas d'éclat, on se moquerait de
+nous; car cette fois encore c'est partie perdue.
+
+-- Joyeuse a bien fait d'aller s'amuser autre part, dit le roi; on ne peut
+plus compter sur rien en ce monde, même sur les supplices. Partons,
+mesdames, partons!
+
+
+
+
+VI
+
+LES DEUX JOYEUSE
+
+
+Messieurs de Joyeuse, comme nous l'avons vu, s'étaient dérobés pendant
+toute cette scène par les derrières de l'Hôtel-de-Ville, et laissant aux
+équipages du roi leurs laquais qui les attendaient avec des chevaux, ils
+marchaient côte à côte dans les rues de ce quartier populeux, qui ce jour-
+là étaient désertes, tant la place de Grève avait été vorace de
+spectateurs.
+
+Une fois dehors ils avaient marché se tenant par le bras, mais sans
+s'adresser la parole.
+
+Henri, si joyeux naguère, était préoccupé et presque sombre.
+
+Anne semblait inquiet et comme embarrassé de ce silence de son frère.
+
+Ce fut lui qui rompit le premier le silence.
+
+-- Eh bien! Henri, demanda-t-il, où me conduis-tu?
+
+-- Je ne vous conduis pas, mon frère, je marche devant moi, répondit Henri
+comme s'il se réveillait en sursaut.
+
+-- Désirez-vous aller quelque part, mon frère?
+
+-- Et toi?
+
+Henri sourit tristement.
+
+-- Oh! moi, dit-il, peu m'importe où je vais.
+
+-- Tu vas cependant quelque part chaque soir, dit Anne, car chaque soir tu
+sors à la même heure pour ne rentrer qu'assez avant dans la nuit, et
+parfois pour ne pas rentrer du tout.
+
+-- Me questionnez-vous, mon frère? demanda Henri avec une charmante
+douceur mêlée d'un certain respect pour son aîné.
+
+-- Moi te questionner? dit Anne, Dieu m'en préserve; les secrets sont à
+ceux qui les gardent.
+
+-- Quand vous le désirerez, mon frère, répliqua Henri, je n'aurai pas de
+secrets pour vous; vous le savez bien.
+
+-- Tu n'auras pas de secrets pour moi, Henri?
+
+-- Jamais, mon frère; n'êtes-vous pas à la fois mon seigneur et mon ami?
+
+-- Dame! je pensais que tu en avais avec moi, qui ne suis qu'un pauvre
+laïque; je pensais que tu avais notre savant frère, ce pilier de la
+théologie, ce flambeau de la religion, ce docte architecte de cas de
+conscience de la cour, qui sera cardinal un jour, que tu te confiais à
+lui, et que tu trouvais en lui à la fois confession, absolution, et qui
+sait?... et conseil; car, dans notre famille, ajouta Anne en riant, on est
+bon à tout, tu le sais: témoin notre très cher père.
+
+Henri du Bouchage saisit la main de son frère et la lui serra
+affectueusement.
+
+-- Vous êtes pour moi plus que directeur, plus que confesseur, plus que
+père, mon cher Anne, dit-il, je vous répète que vous êtes mon ami.
+
+-- Alors, mon ami, pourquoi de gai que tu étais, t'ai-je vu peu à peu
+devenir triste, et pourquoi, au lieu de sortir le jour, ne sors-tu plus
+maintenant que la nuit?
+
+-- Mon frère, je ne suis pas triste, répondit Henri en souriant.
+
+-- Qu'es-tu donc?
+
+-- Je suis amoureux.
+
+-- Bon! et cette préoccupation?
+
+-- Vient de ce que je pense sans cesse à mon amour.
+
+-- Et tu soupires en me disant cela?
+
+-- Oui.
+
+-- Tu soupires, toi, Henri, comte du Bouchage, toi le frère de Joyeuse,
+toi que les mauvaises langues appellent le troisième roi de France. Tu
+sais que M. de Guise est le second, si toutefois ce n'est pas le premier;
+toi qui es riche, toi qui es beau, toi qui seras pair de France, comme
+moi, et duc, comme moi, à la première occasion que j'en trouverai; tu es
+amoureux, tu penses et tu soupires; tu soupires, toi qui as pris pour
+devise: _Hilariter_ (joyeusement).
+
+-- Mon cher Anne, tous ces dons du passé ou toutes ces promesses de
+l'avenir n'ont jamais compté pour moi au rang des choses qui devaient
+faire mon bonheur. Je n'ai point d'ambition.
+
+-- C'est-à-dire que tu n'en as plus.
+
+-- Ou du moins que je ne poursuis pas les choses dont vous parlez.
+
+-- En ce moment peut-être; mais plus tard tu y reviendras.
+
+-- Jamais, mon frère. Je ne désire rien. Je ne veux rien.
+
+-- Et tu as tort, mon frère. Quand on s'appelle Joyeuse, c'est-à-dire un
+des plus beaux noms de France; quand on a son frère favori du roi, on
+désire tout, on veut tout, et l'on a tout.
+
+Henri baissa mélancoliquement et secoua sa tête blonde.
+
+-- Voyons, dit Anne, nous voici bien seuls, bien perdus. Le diable
+m'emporte, nous avons passé l'eau, si bien que nous voilà sur le pont de
+la Tournelle, et cela, sans nous en être aperçus.
+
+Je ne crois pas que sur cette grève isolée, par cette bise froide, près de
+cette eau verte, personne vienne nous écouter. As-tu quelque chose de
+sérieux à me dire, Henri?
+
+-- Rien, rien, sinon que je suis amoureux, et vous le savez déjà, mon
+frère, puisque tout à l'heure je vous l'ai avoué.
+
+-- Mais, que diable! ce n'est point sérieux cela, dit Anne en frappant du
+pied. Moi aussi, par le pape! je suis amoureux.
+
+-- Pas comme moi, mon frère.
+
+-- Moi aussi, je pense quelquefois à ma maîtresse.
+
+-- Oui, mais pas toujours.
+
+-- Moi aussi, j'ai des contrariétés, des chagrins même.
+
+-- Oui, mais vous avez aussi des joies, car on vous aime.
+
+-- Oh! j'ai de grands obstacles aussi; on exige de moi de grands mystères.
+
+-- Ou exige? vous avez dit: On exige, mon frère. Si votre maîtresse exige,
+elle est à vous.
+
+-- Sans doute qu'elle est à moi, c'est-à-dire à moi et à M. de Mayenne;
+car, confidence pour confidence, Henri, j'ai justement la maîtresse de ce
+paillard de Mayenne, une fille folle de moi, qui quitterait Mayenne à
+l'instant même, si elle n'avait peur que Mayenne ne la tuât: c'est son
+habitude de tuer les femmes, tu sais. Puis je déteste ces Guises, et cela
+m'amuse... de m'amuser aux dépens de l'un d'eux. Eh bien! je te le dis, je
+te le répète, j'ai parfois des contraintes, des querelles, mais je n'en
+deviens pas sombre comme un chartreux pour cela; je n'en ai pas les yeux
+gros. Je continue de rire, sinon toujours, au moins de temps en temps.
+Voyons, dis-moi qui tu aimes, Henri; ta maîtresse est-elle belle au moins?
+
+-- Hélas! mon frère, ce n'est point ma maîtresse.
+
+-- Est-elle belle?
+
+-- Trop belle.
+
+-- Son nom?
+
+-- Je ne le sais pas.
+
+-- Allons donc!
+
+-- Sur l'honneur.
+
+-- Mon ami, je commence à croire que c'est plus dangereux encore que je ne
+le pensais. -- Ce n'est point de la tristesse, par le pape! c'est de la
+folie.
+
+-- Elle ne m'a parlé qu'une seule fois, ou plutôt elle n'a parlé qu'une
+seule fois devant moi, et depuis ce temps je n'ai pas même entendu le son
+de sa voix.
+
+-- Et tu ne t'es pas informé?
+
+-- A qui?
+
+-- Comment! à qui? aux voisins.
+
+-- Elle habite une maison à elle seule et personne ne la connaît.
+
+-- Ah ça! mais est-ce une ombre?
+
+-- C'est une femme, grande et belle comme une nymphe, sérieuse et grave
+comme l'ange Gabriel.
+
+-- Comment l'as-tu connue? où l'as-tu rencontrée? -- Un jour je
+poursuivais une jeune fille au carrefour de la Gypecienne; j'entrai dans
+le petit jardin qui attient à l'église, il y a là un banc sous les arbres.
+Êtes-vous jamais entré dans ce jardin, mon frère?
+
+-- Jamais; n'importe, continue; il y a là un banc sous des arbres, après?
+
+-- L'ombre commençait à s'épaissir; je perdis de vue la jeune fille, et,
+en la cherchant, j'arrivai à ce banc.
+
+-- Va, va, j'écoute.
+
+-- Je venais d'entrevoir un vêtement de femme de ce côté, j'étendis les
+mains.
+
+-- Pardon, monsieur, me dit tout à coup la voix d'un homme que je n'avais
+pas aperçu, pardon.
+
+Et la main de cet homme m'écarta doucement, mais avec fermeté.
+
+-- Il osa te toucher, Joyeuse.
+
+-- Écoute, cet homme avait le visage caché dans une sorte de froc; je le
+pris pour un religieux, puis il m'imposa par le ton affectueux et poli de
+son avertissement, car en même temps qu'il me parlait, il me désignait du
+doigt, à dix pas, cette femme dont le vêtement blanc m'avait attiré de ce
+côté, et qui venait de s'agenouiller devant ce banc de pierre, comme si
+c'eût été un autel.
+
+Je m'arrêtai, mon frère. C'est vers le commencement de septembre que cette
+aventure m'arriva: l'air était tiède; les violettes et les roses que font
+pousser les fidèles sur les tombes de l'enclos m'envoyaient leurs délicats
+parfums; la lune déchirait un nuage blanchâtre derrière le clocheton de
+l'église, et les vitraux commençaient à s'argenter à leur faîte, tandis
+qu'ils se doraient en bas du reflet des cierges allumés. Mon ami, soit
+majesté du lieu, soit dignité personnelle, cette femme à genoux
+resplendissait pour moi dans les ténèbres comme une statue de marbre et
+comme si elle eût été de marbre réellement. Elle m'imprima je ne sais quel
+respect qui me fit froid au coeur.
+
+Je la regardais avidement.
+
+Elle se courba sur le banc, l'enveloppa de ses deux bras, y colla les
+lèvres, et aussitôt je vis ses épaules onduler sous l'effort de ses
+soupirs et de ses sanglots; jamais vous n'avez ouï de pareils accents, mon
+frère; jamais fer acéré n'a déchiré si douloureusement un coeur!
+
+Tout en pleurant, elle baisait la pierre avec une ivresse qui m'a perdu;
+ses larmes m'ont attendri, ses baisers m'ont rendu fou.
+
+-- Mais c'est elle, par le pape! qui était folle, dit Joyeuse; est-ce que
+l'on baise une pierre ainsi, est-ce que l'on sanglote ainsi pour rien?
+
+-- Oh! c'était une grande douleur qui la faisait sangloter, c'était un
+profond amour qui lui faisait baiser cette pierre; seulement, qui aimait-
+elle? qui pleurait-elle? pour qui priait-elle? je ne sais.
+
+-- Mais cet homme, tu ne l'as pas questionné?
+
+-- Si fait.
+
+-- Et que t'a-t-il répondu?
+
+-- Qu'elle avait perdu son mari.
+
+-- Est-ce qu'on pleure un mari de cette façon-là? dit Joyeuse; voilà,
+pardieu! une belle réponse; et tu t'en es contenté?
+
+-- Il l'a bien fallu, puisqu'il n'a pas voulu m'en faire d'autre.
+
+-- Mais cet homme lui-même, quel est-il?
+
+-- Une sorte de serviteur qui habite avec elle.
+
+-- Son nom?
+
+-- Il a refusé de me le dire.
+
+-- Jeune? vieux?
+
+-- Il peut avoir de vingt-huit à trente ans...
+
+-- Voyons, après?... Elle n'est pas restée toute la nuit à prier et à
+pleurer, n'est-ce pas?
+
+-- Non: quand elle eut fini de pleurer, c'est-à-dire quand elle eut épuisé
+ses larmes, quand elle eut usé ses lèvres sur le banc, elle se leva, mon
+frère; il y avait dans cette femme un tel mystère de tristesse qu'au lieu
+de m'avancer vers elle, comme j'eusse fait pour toute autre femme, je me
+reculai; ce fut elle alors qui vint à moi ou plutôt de mon côté, car, moi,
+elle ne me voyait même pas; alors un rayon de la lune frappa son visage,
+et son visage m'apparut illuminé, splendide: il avait repris sa morne
+sévérité; plus une contraction, plus un tressaillement, plus de pleurs,
+seulement, le sillon humide qu'ils avaient tracé. Ses yeux seuls
+brillaient encore; sa bouche s'entr'ouvrait doucement pour respirer la vie
+qui, un instant, avait paru prête à l'abandonner; elle fit quelques pas
+avec une molle langueur, et pareille à ceux qui marchent en rêve; l'homme
+alors courut à elle et la guida, car elle semblait avoir oublié qu'elle
+marchait sur la terre. Oh! mon frère, quelle effrayante beauté, quelle
+surhumaine puissance! je n'ai jamais rien vu qui lui ressemblât sur la
+terre; quelquefois seulement dans mes rêves, quand le ciel s'ouvrait, il
+en était descendu des visions pareilles à cette réalité. -- Après, Henri,
+après? demanda Anne, prenant malgré lui intérêt à ce récit dont il avait
+d'abord eu l'intention de rire.
+
+-- Oh! voilà qui est bientôt fini, mon frère; son serviteur lui dit
+quelques mots tout bas, et alors elle baissa son voile. Il lui disait que
+j'étais là sans doute; mais elle ne regarda même pas de mon côté, elle
+baissa son voile, et je ne la vis plus, mon frère; il me sembla que le
+ciel venait de s'obscurcir, et que ce n'était plus une créature vivante,
+mais une ombre échappée à ces tombeaux, qui, parmi les hautes herbes,
+glissait silencieusement devant moi.
+
+Elle sortit de l'enclos; je la suivis.
+
+De temps en temps l'homme se retournait et pouvait me voir, car je ne me
+cachais pas, tout étourdi que je fusse: que veux-tu? j'avais encore les
+anciennes habitudes vulgaires dans l'esprit, l'ancien levain grossier dans
+le coeur.
+
+-- Que veux-tu dire, Henri? demanda Anne; je ne comprends pas.
+
+Le jeune homme sourit.
+
+-- Je veux dire, mon frère, reprit-il, que ma jeunesse a été bruyante, que
+j'ai cru aimer souvent, et que toutes les femmes, pour moi jusqu'à ce
+moment, ont été des femmes à qui je pouvais offrir mon amour.
+
+-- Oh! oh! qu'est donc celle-là? fit Joyeuse en essayant de reprendre sa
+gaîté quelque peu altérée, malgré lui, par la confidence de son frère.
+Prends garde, Henri, tu divagues, ce n'est donc pas une femme de chair et
+d'os, celle-là?
+
+-- Mon frère, dit le jeune homme en enfermant la main de Joyeuse dans une
+fiévreuse étreinte, mon frère, dit-il si bas que son souffle arrivait à
+peine à l'oreille de son aîné, aussi vrai que Dieu m'entend, je ne sais
+pas si c'est une créature de ce monde.
+
+-- Par le pape! dit-il, tu me ferais peur, si un Joyeuse pouvait jamais
+avoir peur.
+
+Puis, essayant de reprendre sa gaîté:
+
+-- Mais enfin, dit-il, toujours est-il qu'elle marche, qu'elle pleure et
+qu'elle donne très bien des baisers; toi-même me l'as dit, et c'est, ce me
+semble, d'un assez bon augure cela, cher ami. Mais ce n'est pas tout:
+voyons, après, après?
+
+-- Après, il y a peu de chose. Je la suivis donc, elle n'essaya point de
+se dérober à moi, de changer de chemin, de faire fausse route; elle ne
+semblait même point songer à cela.
+
+-- Eh bien! où demeurait-elle?
+
+-- Du côté de la Bastille, dans la rue de Lesdiguières; à sa porte, son
+compagnon se retourna et me vit.
+
+-- Tu lui fis alors quelque signe pour lui donner à entendre que tu
+désirais lui parler?
+
+-- Je n'osai pas; c'est ridicule ce que je vais te dire, mais le serviteur
+m'imposait presque autant que la maîtresse.
+
+-- N'importe, tu entras dans la maison?
+
+-- Non, mon frère.
+
+-- En vérité, Henri, j'ai bien envie de te renier pour un Joyeuse; mais au
+moins tu revins le lendemain?
+
+-- Oui, mais inutilement, inutilement à la Gypecienne, inutilement à la
+rue de Lesdiguières.
+
+-- Elle avait disparu?
+
+-- Comme une ombre qui se serait envolée.
+
+-- Mais enfin tu t'informas?
+
+-- La rue a peu d'habitants, nul ne put me satisfaire; je guettais l'homme
+pour le questionner, il ne reparut pas plus que la femme; cependant une
+lumière, que je voyais briller le soir à travers les jalousies, me
+consolait en m'indiquant qu'elle était toujours là. J'usai de cent moyens
+pour pénétrer dans la maison: lettres, messages, fleurs, présents, tout
+échoua. Un soir la lumière disparut à son tour et ne reparut plus; la
+dame, fatiguée de mes poursuites sans doute, avait quitté la rue de
+Lesdiguières; nul ne savait sa nouvelle demeure.
+
+-- Cependant tu l'as retrouvée, cette belle sauvage?
+
+-- Le hasard l'a permis; je suis injuste, mon frère, c'est la Providence
+qui ne veut pas que l'on traîne la vie. Écoutez: en vérité, c'est étrange.
+Je passais dans la rue de Bussy, il y a quinze jours, à minuit; vous
+savez, mon frère, que les ordonnances pour le feu sont sévèrement
+exécutées; eh bien! non seulement je vis du feu aux vitres d'une maison,
+mais encore un incendie véritable qui éclatait au deuxième étage.
+
+Je frappai vigoureusement à la porte, un homme parut à la fenêtre.
+
+-- Vous avez le feu chez vous! lui criai-je.
+
+-- Silence, par pitié! me dit-il, silence, je suis occupé à l'éteindre.
+
+-- Voulez-vous que j'appelle le guet?
+
+-- Non, non au nom du ciel, n'appelez personne!
+
+-- Mais cependant si l'on peut vous aider.
+
+-- Le voulez-vous? alors venez, et vous me rendrez un service dont je vous
+serai reconnaissant toute ma vie.
+
+-- Et comment voulez-vous que je vienne?
+
+-- Voici la clef de la porte.
+
+Et il me jeta la clef par la fenêtre. Je montai rapidement les escaliers
+et j'entrai dans la chambre théâtre de l'incendie.
+
+C'était le plancher qui brûlait: j'étais dans le laboratoire d'un
+chimiste. En faisant je ne sais quelle expérience, une liqueur inflammable
+s'était répandue à terre: de là l'incendie.
+
+Quand j'entrai, il était déjà maître du feu, ce qui fit que je pus le
+regarder.
+
+C'était un homme de vingt-huit à trente ans; du moins il me parut avoir
+cet âge: une effroyable cicatrice lui labourait la moitié de la joue, une
+autre lui sillonnait le crâne; sa barbe touffue cachait le reste de son
+visage.
+
+-- Je vous remercie; mais, vous le voyez, tout est fini maintenant; si
+vous êtes aussi galant homme que vous en avez l'air, ayez la bonté de vous
+retirer, car ma maîtresse pourrait entrer d'un moment à l'autre, et elle
+s'irriterait en voyant à cette heure un étranger chez moi, ou plutôt chez
+elle.
+
+Le son de cette voix me frappa d'inertie et presque d'épouvante. J'ouvris
+la bouche pour lui crier: Vous êtes l'homme de la Gypecienne, l'homme de
+la rue de Lesdiguières, l'homme de la dame inconnue; car vous vous
+rappelez, mon frère, qu'il était couvert d'un froc, que je n'avais pas vu
+son visage, que j'avais entendu sa voix seulement. J'allais lui dire cela,
+l'interroger, le supplier, quand tout à coup une porte s'ouvrit et une
+femme entra.
+
+-- Qu'y a-t-il donc, Rémy? demanda-t-elle en s'arrêtant majestueusement
+sur le seuil de la porte, et pourquoi ce bruit?
+
+Oh! mon frère, c'était elle, plus belle encore au feu mourant de
+l'incendie qu'elle ne m'avait apparu aux rayons de la lune! c'était elle,
+c'était cette femme dont le souvenir incessant me rongeait le coeur!
+
+Au cri que je poussai, le serviteur me regarda plus attentivement à son
+tour.
+
+-- Merci, monsieur, me dit-il encore une fois, merci; mais, vous le voyez,
+le feu est éteint. Sortez, je vous en supplie, sortez.
+
+-- Mon ami, lui dis-je, vous me congédiez bien durement.
+
+-- Madame, dit le serviteur, c'est lui.
+
+-- Qui, lui? demanda-t-elle.
+
+-- Ce jeune cavalier que nous avons rencontré dans le jardin de la
+Gypecienne, et qui nous a suivis rue de Lesdiguières.
+
+Elle arrêta alors son regard sur moi, et à ce regard je compris qu'elle me
+voyait pour la première fois.
+
+-- Monsieur, dit-elle, par grâce, éloignez-vous!
+
+J'hésitais, je voulais parler, prier; mais les paroles manquaient à mes
+lèvres; je restais immobile et muet, occupé à la regarder,
+
+-- Prenez garde, monsieur, dit le serviteur avec plus de tristesse que de
+sévérité, prenez garde, vous forceriez madame à fuir une seconde fois.
+
+-- Oh! qu'à Dieu ne plaise! répondis-je en m'inclinant; mais, madame, je
+ne vous offense point cependant.
+
+Elle ne me répondit point. Aussi insensible, aussi muette, aussi glacée
+que si elle ne m'eût point entendu, elle se retourna, et je la vis
+disparaître graduellement dans l'ombre, descendant les marches d'un
+escalier sur lequel son pas ne retentissait pas plus que ne l'eût fait le
+pas d'un fantôme.
+
+-- Et voilà tout? demanda Joyeuse.
+
+-- Voilà tout. Alors le serviteur me conduisit jusqu'à la porte, en me
+disant:
+
+-- Oubliez, monsieur, au nom de Jésus et de la Vierge Marie, je vous en
+supplie, oubliez!
+
+Je m'enfuis, éperdu, égaré, stupide, serrant ma tête entre mes deux mains,
+et me demandant si je ne devenais pas fou.
+
+Depuis, je vais chaque soir dans cette rue, et voilà pourquoi, en sortant
+de l'Hôtel-de-Ville, mes pas se sont dirigés tout naturellement de ce
+côté; chaque soir, disais-je, je vais dans cette rue, je me cache à
+l'angle d'une maison qui est en face de la sienne, sous un petit balcon
+dont l'ombre m'enveloppe entièrement; une fois sur dix, je vois passer de
+la lumière dans la chambre qu'elle habite: c'est là ma vie, c'est là mon
+bonheur.
+
+-- Quel bonheur! s'écria Joyeuse.
+
+-- Hélas! je le perds si j'en désire un autre.
+
+-- Mais si tu te perds toi-même avec cette résignation?
+
+-- Mon frère, dit Henri avec un triste sourire, que voulez-vous, je me
+trouve heureux ainsi.
+
+-- C'est impossible.
+
+-- Que veux-tu, le bonheur est relatif; je sais qu'elle est là, qu'elle
+vit là, qu'elle respire là; je la vois à travers la muraille, ou plutôt il
+me semble la voir; si elle quittait cette maison, si je passais encore
+quinze jours comme ceux que je passai quand je l'eus perdue, mon frère, je
+deviendrais fou ou je me ferais moine.
+
+-- Non pas, mordieu! il y a déjà bien assez d'un fou et d'un moine dans la
+famille; restons-en là maintenant, mon cher ami.
+
+-- Pas d'observations, Anne, pas de railleries; les observations seraient
+inutiles, les railleries ne feraient rien.
+
+-- Et qui te parle d'observations et de railleries?
+
+-- A la bonne heure. Mais....
+
+-- Laisse-moi seulement te dire une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que tu t'y es pris comme un franc écolier.
+
+-- Je n'ai fait ni combinaisons ni calculs, je ne m'y suis pas pris, je me
+suis abandonné à quelque chose de plus fort que moi. Quand un courant vous
+emporte, mieux vaut suivre le courant que de lutter contre lui.
+
+-- Et s'il conduit à quelque abîme?
+
+-- Il faut s'y engloutir, mon frère.
+
+-- C'est ton avis?
+
+-- Oui.
+
+-- Ce n'est pas le mien, et à ta place...
+
+-- Qu'eussiez-vous fait, Anne?
+
+-- Assez, certainement, pour savoir son nom, son âge; à ta place....
+
+-- Anne, Anne, vous ne la connaissez pas.
+
+-- Non, mais je te connais. Comment, Henri, vous aviez cinquante mille
+écus que je vous ai donnés sur les cent mille dont le roi m'a fait cadeau
+à sa fête....
+
+-- Ils sont encore dans mon coffre, Anne: pas un ne manque.
+
+-- Mordieu! tant pis; s'ils n'étaient pas dans votre coffre, la femme
+serait dans votre alcôve.
+
+-- Oh! mon frère.
+
+-- Il n'y a pas de: oh! mon frère; un serviteur ordinaire se vend pour dix
+écus, un bon pour cent, un excellent pour mille, un merveilleux pour trois
+mille. Voyons maintenant, supposons le phénix des serviteurs; rêvons le
+dieu de la fidélité, et moyennant vingt mille écus, par le pape, il sera à
+vous! Donc il vous restait cent trente mille livres pour payer le phénix
+des serviteurs. Henri, mon ami, vous êtes un niais.
+
+-- Anne, dit Henri en soupirant, il y a des gens qui ne se vendent pas; il
+y a des coeurs qu'un roi même n'est pas assez riche pour acheter.
+
+Joyeuse se calma.
+
+-- Eh bien, je l'admets, dit-il; mais il n'en est pas qui ne se donnent.
+
+-- A la bonne heure.
+
+-- Eh bien! qu'avez-vous fait pour que le coeur de cette belle insensible
+se donnât à vous?
+
+-- J'ai la conviction, Anne, d'avoir fait tout ce que je pouvais faire.
+
+-- Allons donc, comte du Bouchage, vous voyez une femme triste, enfermée,
+gémissante, et vous vous faites plus triste, plus reclus, plus gémissant,
+c'est-à-dire plus assommant qu'elle-même! En vérité, vous parliez des
+façons vulgaires de l'amour, et vous êtes banal comme un quartenier. Elle
+est seule, faites-lui compagnie; elle est triste, soyez gai; elle
+regrette, consolez-la, et remplacez.
+
+-- Impossible, mon frère.
+
+-- As-tu essayé?
+
+-- Pourquoi faire?
+
+-- Dame! ne fût-ce que pour essayer. Tu es amoureux, dis-tu?
+
+-- Je ne connais pas de mot pour exprimer mon amour.
+
+-- Eh bien! dans quinze jours, tu auras ta maîtresse.
+
+-- Mon frère!
+
+-- Foi de Joyeuse. Tu n'as pas désespéré, je pense?
+
+-- Non, car je n'ai jamais espéré.
+
+-- A quelle heure la vois-tu?
+
+-- A quelle heure je la vois?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Mais je vous ai dit que je ne la voyais pas, mon frère.
+
+-- Jamais?
+
+-- Jamais.
+
+-- Pas même à sa fenêtre?
+
+-- Pas même son ombre, vous dis-je.
+
+-- Il faut que cela finisse. Voyons, a-t-elle un amant?
+
+-- Je n'ai jamais vu un homme entrer dans sa maison, excepté ce Remy dont
+je vous ai parlé.
+
+-- Comment est la maison?
+
+-- Deux étages, petite porte sur un degré, terrasse au-dessus de la
+deuxième fenêtre.
+
+-- Mais par cette terrasse, ne peut-on entrer?
+
+-- Elle est isolée des autres maisons.
+
+-- Et en face, qu'y a-t-il?
+
+-- Une autre maison à peu près pareille, quoique plus élevée, ce me
+semble.
+
+-- Par qui est habitée cette maison?
+
+-- Par une espèce de bourgeois.
+
+-- De méchante ou de bonne humeur?
+
+-- De bonne humeur, car parfois je l'entends rire tout seul.
+
+-- Achète-lui sa maison.
+
+-- Qui vous dit qu'elle soit à vendre?
+
+-- Offre-lui-en le double de ce qu'elle vaut.
+
+-- Et si la dame m'y voit?
+
+-- Eh bien?
+
+-- Elle disparaîtra encore, tandis qu'en dissimulant ma présence, j'espère
+qu'un jour ou l'autre je la reverrai.
+
+-- Tu la reverras ce soir.
+
+-- Moi?
+
+-- Va te camper sous son balcon à huit heures.
+
+-- J'y serai comme j'y suis chaque jour, mais sans plus d'espoir que les
+autres jours.
+
+-- A propos! l'adresse au juste?
+
+-- Entre la porte Bussy et l'hôtel Saint-Denis, presque au coin de la rue
+des Augustins, à vingt pas d'une grande hôtellerie ayant enseigne; _A
+l'Épée du fier Chevalier_.
+
+-- Très bien, à huit heures, ce soir.
+
+-- Mais que ferez-vous?
+
+-- Tu le verras, tu l'entendras. En attendant, retourne chez toi, endosse
+tes plus beaux habits, prends tes plus riches joyaux, verse sur tes
+cheveux tes plus fines essences; ce soir tu entres dans la place.
+
+-- Dieu vous entende, mon frère!
+
+-- Henri, quand Dieu est sourd, le diable ne l'est pas. Je te quitte, ma
+maîtresse m'attend; non, je veux dire la maîtresse de M. de Mayenne. Par
+le pape! celle-là n'est point une bégueule.
+
+-- Mon frère!
+
+-- Pardon, beau servant d'amour; je ne fais aucune comparaison entre ces
+deux dames, sois-en bien persuadé, quoique, d'après ce que tu me dis,
+j'aime mieux la mienne, ou plutôt la nôtre. Mais elle m'attend, et je ne
+veux pas la faire attendre. Adieu, Henri, à ce soir.
+
+-- A ce soir, Anne.
+
+Les deux frères se serrèrent la main et se séparèrent.
+
+L'un, au bout de deux cents pas, souleva hardiment et laissa retomber avec
+bruit le heurtoir d'une belle maison gothique sise au parvis Notre-Dame.
+
+L'autre s'enfonça silencieusement dans une des rues tortueuses qui
+aboutissent au Palais.
+
+
+
+
+VII
+
+
+EN QUOI L'ÉPÉE DU FIER CHEVALIER EUT RAISON SUR LE ROSIER D'AMOUR.
+
+
+Pendant la conversation que nous venons de rapporter, la nuit était venue,
+enveloppant de son humide manteau de brumes la ville si bruyante deux
+heures auparavant.
+
+En outre, Salcède mort, les spectateurs avaient songé à regagner leurs
+gîtes, et l'on ne voyait plus que des pelotons éparpillés dans les rues,
+au lieu de cette chaîne non interrompue de curieux qui dans la journée
+étaient descendus ensemble vers un même point.
+
+Jusqu'aux quartiers les plus éloignés de la Grève, il y avait des restes
+de tressaillements bien faciles à comprendre après la longue agitation du
+centre.
+
+Ainsi du côté de la porte Bussy, par exemple, où nous devons nous
+transporter à cette heure pour suivre quelques-uns des personnages que
+nous avons mis en scène au commencement de cette histoire, et pour faire
+connaissance avec des personnages nouveaux; à cette extrémité, disons-
+nous, on entendait bruire, comme une ruche au coucher du soleil, certaine
+maison teintée en rose et relevée de peintures bleues et blanches, qui
+s'appelait _la Maison de l'Épée du fier Chevalier_, et qui cependant
+n'était qu'une hôtellerie de proportions gigantesques, récemment installée
+dans ce quartier neuf.
+
+En ce temps-là Paris ne comptait pas une seule bonne hôtellerie qui n'eût
+sa triomphante enseigne. _L'Épée du fier Chevalier_ était une de ces
+magnifiques exhibitions destinées à rallier tous les goûts, à résumer
+toutes les sympathies.
+
+On voyait peint sur l'entablement le combat d'un archange ou d'un saint
+contre un dragon, lançant, comme le monstre d'Hippolyte, des torrents de
+flamme et de fumée. Le peintre, animé d'un sentiment héroïque et pieux
+tout à la fois, avait mis dans les mains du fier chevalier, armé de toutes
+pièces, non pas une épée, mais une immense croix avec laquelle il
+tranchait en deux, mieux qu'avec la lame la mieux acérée, le malheureux
+dragon dont les morceaux saignaient sur la terre.
+
+On voyait au fond de l'enseigne, ou plutôt du tableau, car l'enseigne
+méritait bien certainement ce nom, on voyait des quantités de spectateurs
+levant leurs bras en l'air, tandis que, dans le ciel, des anges étendaient
+sur le casque du fier chevalier des lauriers et des palmes.
+
+Enfin au premier plan, l'artiste, jaloux de prouver qu'il peignait tous
+les genres, avait groupé des citrouilles, des raisins, des scarabées, des
+lézards, un escargot sur une rose; enfin deux lapins, l'un blanc, l'autre
+gris, lesquels, malgré la différence des couleurs, ce qui eût pu indiquer
+une différence d'opinions, se grattaient tous les deux le nez, en
+réjouissance probablement de la mémorable victoire remportée par le fier
+chevalier sur le dragon parabolique qui n'était autre que Satan.
+
+Assurément, ou le propriétaire de l'enseigne était d'un caractère bien
+difficile, ou il devait être satisfait de la conscience du peintre. En
+effet, son artiste n'avait pas perdu une ligne de l'espace, et s'il eût
+fallu ajouter un ciron au tableau, la place eût manqué.
+
+Maintenant avouons une chose, et cet aveu, quoique pénible, est imposé à
+notre conscience d'historien: il ne résultait pas de cette belle enseigne
+que le cabaret s'emplit comme elle aux bons jours; au contraire, par des
+raisons que nous allons expliquer tout à l'heure et que le public
+comprendra, nous l'espérons, il y avait, nous ne dirons pas même parfois,
+mais presque toujours, de grands vides à l'hôtellerie du _Fier Chevalier_.
+
+Cependant, comme on dirait de nos jours, la maison était grande et
+confortable; bâtie carrément, cramponnée au sol par de larges bases, elle
+étendait superbement, au-dessus de son enseigne, quatre tourelles
+contenant chacune sa chambre octogone; le tout bâti, il est vrai, en pans
+de bois; mais coquet et mystérieux comme doit l'être toute maison qui veut
+plaire aux hommes et surtout aux femmes; mais là gisait le mal.
+
+On ne peut pas plaire à tout le monde. Telle n'était pas cependant la
+conviction de dame Fournichon, hôtesse du _Fier Chevalier_. En conséquence
+de cette conviction, elle avait engagé son époux à quitter une maison de
+bains dans laquelle ils végétaient, rue Saint-Honoré, pour faire tourner
+la broche et mettre le vin en perce au profit des amoureux du carrefour
+Bussy, et même des autres quartiers de Paris. Malheureusement pour les
+prétentions de dame Fournichon, son hôtellerie était située un peu bien
+voisinement du Pré-aux-Clercs, de sorte qu'il venait, attirés à la fois
+par le voisinage et l'enseigne, à _l'Épée du fier Chevalier_, tant de
+couples prêts à se battre, que les autres couples moins belliqueux
+fuyaient comme peste la pauvre hôtellerie, dans la crainte du bruit et des
+estocades. Ce sont gens paisibles et qui n'aiment point à être dérangés
+que les amoureux, de sorte que, dans ces petites tourelles si galantes,
+force était de ne loger que des soudards, et que tous les Cupidons, peints
+intérieurement sur les panneaux de bois par le peintre de l'enseigne,
+avaient été ornés de moustaches et d'autres appendices plus ou moins
+décents par le charbon des habitués.
+
+Aussi, dame Fournichon prétendait-elle, non sans raison jusque-là, il faut
+bien le dire, que l'enseigne avait porté malheur à la maison, et elle
+affirmait que si on avait voulu s'en rapporter à son expérience, et
+peindre au-dessus de la porte, et au lieu de ce fier chevalier et de ce
+hideux dragon qui repoussaient tout le monde, quelque chose de galant,
+comme par exemple, le _Rosier d'Amour_, avec des coeurs enflammés au lieu
+de roses, toutes les âmes tendres eussent élu domicile dans son
+hôtellerie.
+
+Malheureusement, maître Fournichon, incapable d'avouer qu'il se repentait
+de son idée et de l'influence que cette idée avait eue sur son enseigne,
+ne tenait aucun compte des observations de sa ménagère, et répondait en
+haussant les épaules que lui, ancien porte-hocqueton de M. Danville,
+devait naturellement rechercher la clientèle des gens de guerre; il
+ajoutait qu'un reître, qui n'a à penser qu'à boire, boit comme six
+amoureux et que ne payât-il que la moitié de l'écot, on y gagne encore,
+puisque les amoureux les plus prodigues ne paient jamais comme trois
+reîtres.
+
+D'ailleurs, concluait-il, le vin est plus moral que l'amour.
+
+A ces paroles, dame Fournichon haussait à son tour des épaules assez
+dodues pour qu'on interprétât malignement ses idées en matière de
+moralité.
+
+Les choses en étaient dans le ménage Fournichon à cet état de schisme, et
+les deux époux végétaient au carrefour Bussy, comme ils avaient végété rue
+Saint-Honoré, quand une circonstance imprévue vint changer la face des
+choses et faire triompher les opinions de maître Fournichon, à la plus
+grande gloire de cette digne enseigne, où chaque règne de la nature avait
+son représentant.
+
+Un mois avant le supplice de Salcède, à la suite de quelques exercices
+militaires qui avaient eu lieu dans le Pré-aux-Clercs, dame Fournichon et
+son époux étaient installés, selon leur habitude, chacun à une tourelle
+angulaire de leur établissement, oisifs, rêveurs et froids, parce que
+toutes les tables et toutes les chambres de l'hôtellerie du _Fier
+Chevalier_ étaient complètement vides.
+
+Ce jour-là le _Rosier d'Amour_ n'avait pas donné de roses.
+
+Ce jour-là, _l'Épée du fier Chevalier_ avait frappé dans l'eau.
+
+Les deux époux regardaient donc tristement la plaine d'où disparaissaient,
+s'embarquant dans le bac de la tour de Nesle pour retourner au Louvre, les
+soldats qu'un capitaine venait de faire manoeuvrer, et tout en les
+regardant et en gémissant sur le despotisme militaire qui forçait de
+rentrer à leur corps de garde des soldats qui devaient naturellement être
+si altérés, ils virent ce capitaine mettre son cheval au trot et
+s'avancer, avec un seul homme d'ordonnance, dans la direction de la porte
+Bussy.
+
+Cet officier tout emplumé, tout fier sur son cheval blanc, et dont l'épée
+au fourreau doré relevait un beau manteau de drap de Flandre, fut en dix
+minutes en face de l'hôtellerie.
+
+Mais comme ce n'était pas à l'hôtellerie qu'il se rendait, il allait
+passer outre, sans avoir même admiré l'enseigne, car il paraissait
+soucieux et préoccupé, ce capitaine, quand maître Fournichon, dont le
+coeur défaillait à l'idée de ne pas étrenner ce jour-là, se pencha hors de
+sa tourelle en disant:
+
+-- Vois donc, femme, le beau cheval!
+
+Ce à quoi madame Fournichon, saisissant la réplique en hôtelière accorte,
+ajouta:
+
+-- Et le beau cavalier donc!
+
+Le capitaine, qui ne paraissait pas insensible aux éloges, de quelque part
+qu'ils lui vinssent, leva la tête comme s'il se réveillait en sursaut. Il
+vit l'hôte, l'hôtesse et l'hôtellerie, arrêta son cheval et appela son
+ordonnance.
+
+Puis, toujours en selle, il regarda fort attentivement la maison et le
+quartier.
+
+Fournichon avait dégringolé quatre à quatre les marches de son escalier et
+se tenait à la porte, son bonnet roulé entre ses deux mains.
+
+Le capitaine, ayant réfléchi quelques instants, descendit de cheval.
+
+-- N'y a-t-il personne ici? demanda-t-il.
+
+-- Pour le moment, non, monsieur, répondit l'hôte humilié.
+
+Et il s'apprêtait à ajouter:
+
+-- Ce n'est cependant pas l'habitude de la maison.
+
+Mais dame Fournichon, comme presque toutes les femmes, était plus
+perspicace que son mari; elle se hâta, en conséquence, de crier du haut de
+sa fenêtre:
+
+-- Si monsieur cherche la solitude, il sera parfaitement chez nous.
+
+Le cavalier leva la tête, et voyant cette bonne figure, après avoir
+entendu cette bonne réponse, il répliqua:
+
+-- Pour le moment, oui; c'est justement ce que je cherche, ma bonne femme.
+
+Dame Fournichon se précipita aussitôt à la rencontre du voyageur, en se
+disant:
+
+-- Pour cette fois, c'est le _Rosier d'Amour_ qui étrenne, et non _l'Épée
+du fier Chevalier_.
+
+Le capitaine qui, à cette heure, attirait l'attention des deux époux, et
+qui mérite d'attirer en même temps celle du lecteur, ce capitaine était un
+homme de trente à trente-cinq ans, qui paraissait en avoir vingt-huit,
+tant il avait soin de sa personne. Il était grand, bien fait, d'une
+physionomie expressive et fine; peut-être, en l'examinant bien, eût-on
+trouvé quelque affectation dans son grand air; affecté ou non, son air
+était grand.
+
+Il jeta aux mains de son compagnon la bride d'un magnifique cheval qui
+battait d'un pied la terre, et lui dit:
+
+-- Attends-moi ici, en promenant les chevaux.
+
+Le soldat reçut la bride et obéit.
+
+Une fois entré dans la grande salle de l'hôtellerie, il s'arrêta, et
+jetant un regard de satisfaction autour de lui.
+
+-- Oh! oh! dit-il, une si grande salle et pas un buveur! très bien!
+
+Maître Fournichon le regardait avec étonnement, tandis que madame
+Fournichon lui souriait avec intelligence.
+
+-- Mais, continua le capitaine, il y a donc quelque chose dans votre
+conduite ou dans votre maison qui éloigne de chez vous les consommateurs?
+
+-- Ni l'un ni l'autre, monsieur, Dieu merci, répliqua madame Fournichon;
+seulement le quartier est neuf, et, quant aux clients, nous choisissons.
+
+-- Ah! fort bien, dit le capitaine.
+
+Maître Fournichon daignait pendant ce temps approuver de la tête les
+réponses de sa femme.
+
+-- Par exemple, ajouta-t-elle avec un certain clignement d'yeux, qui
+révélait l'auteur du projet du _Rosier d'Amour_, par exemple, pour un
+client comme Votre Seigneurie, on en laisserait volontiers aller douze.
+
+-- C'est poli, ma belle hôtesse, merci.
+
+-- Monsieur veut-il goûter le vin? dit Fournichon de sa moins rauque voix.
+
+-- Monsieur veut-il visiter les logis? dit madame Fournichon de sa voix la
+plus douce.
+
+-- L'un et l'autre, s'il vous plaît, répondit le capitaine.
+
+Fournichon descendit au cellier, tandis que sa femme indiquait à son hôte
+l'escalier conduisant aux tourelles, sur lequel déjà, retroussant son
+jupon coquet, elle le précédait, en faisant craquer à chaque marche un
+vrai soulier de Parisienne.
+
+-- Combien pouvez-vous loger de personnes ici? demanda le capitaine
+lorsqu'il fut arrivé au premier.
+
+-- Trente personnes, dont dix maîtres.
+
+-- Ce n'est point assez, belle hôtesse, répondit le capitaine.
+
+-- Pourquoi cela, monsieur?
+
+-- J'avais un projet, n'en parlons plus.
+
+-- Ah! monsieur, vous ne trouverez certainement pas mieux que l'hôtellerie
+du _Rosier d'Amour_.
+
+-- Comment! du _Rosier d'Amour_?
+
+-- Du _Fier Chevalier_, je veux dire, et à moins d'avoir le Louvre et ses
+dépendances...
+
+L'étranger attacha sur elle un singulier regard.
+
+-- Vous avez raison, dit-il, et à moins d'avoir le Louvre...
+
+Puis à part:
+
+-- Pourquoi pas, continua-t-il; ce serait plus commode et moins cher.
+
+Vous dites donc, ma bonne dame, reprit-il tout haut, que vous pourriez à
+demeure recevoir ici trente personnes?
+
+-- Oui, sans doute.
+
+-- Mais pour un jour?
+
+-- Oh! pour un jour, quarante et même quarante-cinq.
+
+-- Quarante-cinq? parfandious! c'est juste mon compte.
+
+-- Vraiment! voyez donc comme c'est heureux!
+
+-- Et sans que cela fasse esclandre au dehors?
+
+-- Quelquefois, le dimanche, nous avons ici quatre-vingts soldats.
+
+-- Et pas de foule devant la maison, pas d'espion parmi les voisins?
+
+-- Oh! mon Dieu, non; nous n'avons pour voisin qu'un digne bourgeois qui
+ne se mêle des affaires de personne, et pour voisine qu'une dame qui vit
+si retirée que depuis trois semaines qu'elle habite le quartier, je ne
+l'ai pas encore vue; tous les autres sont de petites gens.
+
+-- Voilà qui me convient à merveille.
+
+-- Oh! tant mieux, fit madame Fournichon.
+
+-- Et d'ici en un mois, continua le capitaine, retenez bien ceci, madame,
+d'ici en un mois...
+
+-- Le 26 octobre alors?
+
+-- Précisément, le 26 octobre.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, le 26 octobre, je loue votre hôtellerie.
+
+-- Tout entière?
+
+-- Tout entière. Je veux faire une surprise à quelques compatriotes,
+officiers, ou tout au moins gens d'épée pour la plupart, qui viennent à
+Paris chercher fortune; d'ici là ils auront reçu avis de descendre chez
+vous.
+
+-- Et comment auront-ils reçu cet avis, si c'est une surprise que vous
+leur faites? demanda imprudemment madame Fournichon.
+
+-- Ah! répondit le capitaine, visiblement contrarié par la question; ah!
+si vous êtes curieuse ou indiscrète, parfandious!...
+
+-- Non, non, monsieur, se hâta de dire madame Fournichon effrayée.
+
+Fournichon avait entendu; aux mots: officiers ou gens d'épée, son coeur
+avait battu d'aise.
+
+Il accourut.
+
+-- Monsieur, s'écria-t-il, vous serez le maître ici, le despote de la
+maison, et sans questions, mon Dieu! Tous vos amis seront les bienvenus.
+
+-- Je n'ai pas dit mes amis, mon brave, dit le capitaine avec hauteur;
+j'ai dit mes compatriotes.
+
+-- Oui, oui, les compatriotes de Sa Seigneurie; c'est moi que me trompais.
+
+Dame Fournichon tourna le dos avec humeur: les roses d'amour venaient de
+se changer en buissons de hallebardes.
+
+-- Vous leur donnerez à souper, continua le capitaine.
+
+-- Très bien.
+
+-- Vous les ferez même coucher au besoin, si je n'avais pu encore préparer
+leurs logements.
+
+-- A merveille.
+
+-- En un mot, vous vous mettrez à leur entière discrétion, sans le moindre
+interrogatoire.
+
+-- C'est dit.
+
+-- Voilà trente livres d'arrhes.
+
+-- C'est marché fait, monseigneur; vos compatriotes seront traités en
+rois, et si vous voulez vous en assurer en goûtant le vin....
+
+-- Je ne bois jamais; merci.
+
+Le capitaine s'approcha de la fenêtre et appela le gardien des chevaux.
+
+Maître Fournichon pendant ce temps avait fait une réflexion.
+
+-- Monseigneur, dit-il (depuis la réception des trois pistoles si
+généreusement payées à l'avance, maître Fournichon appelait l'étranger
+monseigneur), monseigneur, comment reconnaître-je ces messieurs?
+
+-- C'est vrai, parfandious! j'oubliais; donnez-moi de la cire, du papier
+et de la lumière.
+
+Dame Fournichon apporta tout.
+
+Le capitaine appuya sur la cire bouillante le chaton d'une bague qu'il
+portait à la main gauche.
+
+-- Tenez, dit-il, vous voyez cette figure?
+
+-- Une belle femme, ma foi.
+
+-- Oui, c'est une Cléopâtre; eh bien! chacun de mes compatriotes vous
+apportera une empreinte pareille; vous hébergerez donc le porteur de cette
+empreinte; c'est entendu, n'est-ce pas?
+
+-- Combien de temps?
+
+-- Je ne sais point encore; vous recevrez mes ordres à ce sujet.
+
+-- Nous les attendrons.
+
+Le beau capitaine descendit l'escalier, se remit en selle et partit au
+trot de son cheval.
+
+En attendant son retour, les époux Fournichon empochèrent leurs trente
+livres d'arrhes, à la grande joie de l'hôte qui ne cessait de répéter:
+
+-- Des gens d'épée! allons, décidément l'enseigne n'a pas tort, et c'est
+par l'épée que nous ferons fortune.
+
+Et il se mit à fourbir toutes ses casseroles, en attendant le fameux 26
+octobre.
+
+
+
+
+VIII
+
+SILHOUETTE DE GASCON
+
+
+Dire que dame Fournichon fut absolument aussi discrète que le lui avait
+recommandé l'étranger, nous ne l'oserions pas. D'ailleurs elle se croyait
+sans doute dégagée de toute obligation envers lui, par l'avantage qu'il
+avait donné à maître Fournichon à l'endroit de _l'Épée du fier Chevalier_;
+mais comme il lui restait encore plus à deviner qu'on ne lui en avait dit,
+elle commença, pour établir ses suppositions sur une base solide, par
+chercher quel était le cavalier inconnu qui payait si généreusement
+l'hospitalité à ses compatriotes. Aussi ne manqua-t-elle point
+d'interroger le premier soldat qu'elle vit passer sur le nom du capitaine
+qui avait passé la revue.
+
+Le soldat, qui probablement était d'un caractère plus discret que son
+interlocutrice, lui demanda d'abord, avant de répondre, à quel propos elle
+faisait cette question.
+
+-- Parce qu'il sort d'ici, répondit madame Fournichon, qu'il a causé avec
+nous, et qu'on est bien aise de savoir à qui l'on parle.
+
+Le soldat se mit à rire.
+
+-- Le capitaine qui commandait la revue ne serait pas entré à _l'Épée du
+Fier Chevalier_, madame Fournichon, dit-il.
+
+-- Et pourquoi cela? demanda l'hôtesse; il est donc trop grand seigneur
+pour cela?
+
+-- Peut-être.
+
+-- Eh bien, si je vous disais que ce n'est pas pour lui qu'il est entré à
+l'hôtellerie du _Fier Chevalier_?
+
+-- Et pour qui donc?
+
+-- Pour ses amis.
+
+-- Le capitaine qui commandait la revue ne logerait pas ses amis à _l'Épée
+du fier Chevalier_, j'en réponds.
+
+-- Peste! comme vous y allez, mon brave homme! Et quel est donc ce
+monsieur qui est trop grand seigneur pour loger ses amis au meilleur hôtel
+de Paris?
+
+-- Vous voulez parler de celui qui commandait la revue, n'est-ce pas?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Eh bien! ma bonne femme, celui qui commandait la revue est purement et
+simplement M. le duc Nogaret de Lavalette d'Épernon, pair de France,
+colonel général de l'infanterie du roi, et un peu plus roi que Sa Majesté
+elle-même. Eh bien! qu'en dites-vous, de celui-là?
+
+-- Que si c'est lui qui est venu, il m'a fait honneur.
+
+-- L'avez-vous entendu dire parfandious?
+
+-- Eh! eh! fit la dame Fournichon, qui avait vu bien des choses
+extraordinaires dans sa vie, et à qui le mot parfandious n'était pas tout
+à fait inconnu.
+
+Maintenant on peut juger si le 26 octobre était attendu avec impatience.
+
+Le 25 au soir, un homme entra, portant un sac assez lourd, qu'il déposa
+sur le buffet de Fournichon.
+
+-- C'est le prix du repas commandé pour demain, dit-il.
+
+-- A combien par tête? demandèrent ensemble les deux époux.
+
+-- A six livres.
+
+-- Les compatriotes du capitaine ne feront-ils donc ici qu'un seul repas?
+
+-- Un seul.
+
+-- Le capitaine leur a donc trouvé un logement?
+
+-- Il paraît.
+
+[Illustration: Un homme entra portant un sac assez lourd. -- PAGE 40.]
+
+Et le messager sortit malgré les questions du _Rosier_ et de _l'Épée_, et
+sans vouloir davantage répondre à aucune d'elles.
+
+Enfin le jour tant désiré se leva sur les cuisines du _Fier Chevalier_.
+
+Midi et demi venait de sonner aux Augustins, quand des cavaliers
+s'arrêtèrent à la porte de l'hôtellerie, descendirent de cheval et
+entrèrent.
+
+Ceux-là étaient venus par la porte Bussy et se trouvaient naturellement
+les premiers arrivés, d'abord parce qu'ils avaient des chevaux, ensuite
+parce que l'hôtellerie de _l'Épée_ était à cent pas à peine de la porte
+Bussy.
+
+Un d'eux même, qui paraissait leur chef, tant par sa bonne mine que par
+son luxe, était venu avec deux laquais bien montés.
+
+Chacun d'eux exhiba son cachet à l'image de Cléopâtre et fut reçu par les
+deux époux avec toutes sortes de prévenances, surtout le jeune homme aux
+deux laquais.
+
+Cependant, à l'exception de ce dernier, les nouveaux arrivants ne
+s'installèrent que timidement et avec une certaine inquiétude; on voyait
+que quelque chose de grave les préoccupait, surtout lorsque machinalement
+ils portaient leur main à leur poche.
+
+Les uns demandèrent à se reposer, les autres à parcourir la ville avant le
+souper; le jeune homme aux deux laquais s'informa s'il n'y avait rien de
+nouveau à voir dans Paris.
+
+-- Ma foi, dit dame Fournichon, sensible à la bonne mine du cavalier, si
+vous ne craignez pas la foule et si vous ne vous effrayez pas de demeurer
+sur vos jambes quatre heures de suite, vous pouvez vous distraire en
+allant voir M. de Salcède, un Espagnol, qui a conspiré.
+
+-- Tiens, dit le jeune homme, c'est vrai; j'ai entendu parler de cette
+affaire; j'y vais, pardioux!
+
+Et il sortit avec ses deux laquais.
+
+Vers deux heures arrivèrent par groupes de quatre et cinq une douzaine de
+voyageurs nouveaux.
+
+Quelques-uns d'entre eux arrivèrent isolés.
+
+Il y en eut même un qui entra en voisin, sans chapeau, une badine à la
+main; il jurait contre Paris, où les voleurs sont si audacieux que son
+chapeau lui avait été pris du côté de la Grève, en traversant un groupe,
+et si adroits qu'il n'avait jamais pu voir qui le lui avait pris.
+
+Au reste, c'était sa faute; il n'aurait pas dû entrer dans Paris avec un
+chapeau orné d'une si magnifique agrafe.
+
+Vers quatre heures il y avait déjà quarante compatriotes du capitaine
+installés dans l'hôtellerie des Fournichon.
+
+-- Est-ce étrange? dit l'hôte à sa femme, ils sont tous Gascons.
+
+-- Que trouves-tu d'étrange à cela? répondit la dame; le capitaine n'a-t-
+il pas dit que c'étaient des compatriotes qu'il recevait?
+
+-- Eh bien?
+
+-- Puisqu'il est Gascon lui-même, ses compatriotes doivent être Gascons.
+
+-- Tiens, c'est vrai, dit l'hôte.
+
+-- Est-ce que M. d'Épernon n'est pas de Toulouse?
+
+-- C'est vrai, c'est vrai; tu tiens donc toujours pour M. d'Épernon?
+
+-- Est-ce qu'il n'a pas lâché trois fois le fameux parfandious?
+
+-- Il a lâché le fameux parfandious? demanda Fournichon inquiet; qu'est-ce
+que cet animal-là?
+
+-- Imbécile! c'est son juron favori.
+
+-- Ah! c'est juste.
+
+-- Ne vous étonnez donc que d'une chose, c'est de n'avoir que quarante
+Gascons, quand vous devriez en avoir quarante-cinq.
+
+Mais, vers cinq heures, les cinq autres Gascons arrivèrent, et les
+convives de _l'Épée_ se trouvèrent au grand complet.
+
+Jamais surprise pareille n'avait épanoui des visages de Gascons: ce furent
+pendant une heure des sandioux, des mordioux, des cap de Bious, des élans
+enfin de joie si bruyante, qu'il sembla aux époux Fournichon que toute la
+Saintonge, que tout le Poitou, tout l'Aunis et tout le Languedoc avaient
+fait irruption dans leur grande salle.
+
+Quelques-uns se connaissaient: ainsi Eustache de Miradoux vint embrasser
+le cavalier aux deux laquais, et lui présenta Lardille, Militor et
+Scipion.
+
+-- Et par quel hasard es-tu à Paris? demanda celui-ci.
+
+-- Mais toi-même, mon cher Sainte-Maline?
+
+-- J'ai une charge dans l'armée, et toi?
+
+-- Moi, je viens pour affaire de succession.
+
+-- Ah! ah! tu traînes donc toujours après toi la vieille Lardille?
+
+-- Elle a voulu me suivre.
+
+-- Ne pouvais-tu partir secrètement, au lieu de t'embarrasser de tout ce
+monde qu'elle traîne après ses jupes?
+
+-- Impossible, c'est elle qui a ouvert la lettre du procureur.
+
+-- Ah! tu as reçu la nouvelle de cette succession par une lettre? demanda
+Sainte-Maline.
+
+-- Oui, répondit Miradoux.
+
+Puis se hâtant de changer la conversation:
+
+-- N'est-ce pas singulier, dit-il, que cette hôtellerie soit pleine, et ne
+soit pleine que de compatriotes?
+
+-- Non, ce n'est point singulier; l'enseigne est appétissante pour des
+gens d'honneur, interrompit notre ancienne connaissance Perducas de
+Pincorney, en se mêlant à la conversation.
+
+-- Ah! ah! c'est vous, compagnon, dit Sainte-Maline, vous ne m'avez
+toujours pas expliqué ce que vous alliez me raconter vers la place de
+Grève, lorsque cette grande foule nous a séparés?
+
+-- Et qu'allais-je vous expliquer? demanda Pincorney en rougissant quelque
+peu.
+
+-- Comment, entre Angoulême et Angers, je vous ai rencontré sur la route,
+comme je vous vois aujourd'hui, à pied, une badine à la main et sans
+chapeau.
+
+-- Cela vous préoccupe, monsieur?
+
+-- Ma foi, oui, dit Sainte-Maline; il y a loin de Poitiers ici, et vous
+venez de plus loin que de Poitiers.
+
+-- Je venais de Saint-André de Cubsac.
+
+-- Voyez-vous; et comme cela, sans chapeau?
+
+-- C'est bien simple.
+
+-- Je ne trouve pas.
+
+-- Si fait, et vous allez comprendre. Mon père a deux chevaux magnifiques,
+auxquels il tient de telle façon qu'il est capable de me déshériter après
+le malheur qui m'est arrivé.
+
+-- Et quel malheur vous est-il arrivé?
+
+-- Je promenais l'un des deux, le plus beau, quand tout à coup un coup
+d'arquebuse part à dix pas de moi, mon cheval s'effarouche, s'emporte et
+prend la route de la Dordogne.
+
+-- Où il s'élance?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Avec vous?
+
+-- Non; par bonheur, j'avais eu le temps de me glisser à terre; sans cela
+je me noyais avec lui.
+
+-- Ah! ah! la pauvre bête s'est donc noyée?
+
+-- Pardioux! vous connaissez la Dordogne, une demi-lieue de large.
+
+-- Et alors?
+
+-- Alors, je résolus de ne pas rentrer à la maison, et de me soustraire le
+plus loin possible à la colère paternelle.
+
+-- Mais votre chapeau?
+
+-- Attendez donc, que diable! mon chapeau, il était tombé.
+
+-- Comme vous?
+
+-- Moi, je n'étais pas tombé; je m'étais laissé glisser à terre; un
+Pincorney ne tombe pas de cheval: les Pincorney sont écuyers au maillot.
+
+-- C'est connu, dit Sainte-Maline; mais votre chapeau?
+
+-- Ah! voilà, mon chapeau?
+
+-- Oui.
+
+-- Mon chapeau était donc tombé; je me mis à sa recherche, car c'était ma
+seule ressource, étant sorti sans argent.
+
+-- Et comment votre chapeau pouvait-il vous être une ressource? insista
+Sainte-Maline, décidé à pousser Pincorney à bout.
+
+-- Sandioux! et une grande! Il faut vous dire que la plume de ce chapeau
+était retenue par une agrafe en diamant que S.M. l'empereur Charles V
+donna à mon grand-père, lorsqu'en se rendant d'Espagne en Flandre il
+s'arrêta dans notre château.
+
+-- Ah! ah! et vous avez vendu l'agrafe et le chapeau avec. Alors, mon cher
+ami, vous devez être le plus riche de nous tous, et vous auriez bien dû,
+avec l'argent de votre agrafe, acheter un second gant; vous avez des mains
+dépareillées: l'une est blanche comme une main de femme, l'autre est noire
+comme une main de nègre.
+
+-- Attendez donc: au moment où je me retournais pour chercher mon chapeau,
+je vois un corbeau énorme qui fond dessus.
+
+-- Sur votre chapeau?
+
+-- Ou plutôt sur mon diamant; vous savez que cet animal dérobe tout ce qui
+brille: il fond donc sur mon diamant et me le dérobe.
+
+-- Votre diamant?
+
+-- Oui, monsieur. Je le suis des yeux d'abord; puis ensuite, en courant,
+je crie: Arrêtez! arrêtez! au voleur! La peste! au bout de cinq minutes il
+était disparu, et jamais plus je n'en ai entendu parler.
+
+-- De sorte qu'accablé par cette double perte....
+
+-- Je n'ai plus osé rentrer dans la maison paternelle, et je me suis
+décidé à venir chercher fortune à Paris.
+
+-- Bon! dit un troisième, le vent s'est donc changé en corbeau? Je vous ai
+entendu, ce me semble, raconter à M. de Loignac qu'occupé à lire une
+lettre de votre maîtresse, le vent vous avait emporté lettre et chapeau,
+et qu'en véritable Amadis, vous aviez couru après la lettre, laissant
+aller le chapeau où bon lui semblait?
+
+-- Monsieur, dit Sainte-Maline, j'ai l'honneur de connaître M. d'Aubigné,
+qui, quoique fort brave soldat, manie assez bien la plume; narrez-lui,
+quand vous le rencontrerez, l'histoire de votre chapeau, et il fera un
+charmant conte là-dessus.
+
+Quelques rires à demi étouffés se firent entendre.
+
+-- Eh! eh! messieurs, dit le Gascon irritable, rirait-on de moi par
+hasard?
+
+Chacun se retourna pour rire plus à l'aise.
+
+Perducas jeta un regard inquisiteur autour de lui et vit près de la
+cheminée un jeune homme qui cachait sa tête dans ses mains; il crut que
+celui-là n'en agissait ainsi que pour se mieux cacher.
+
+Il alla à lui.
+
+-- Eh! monsieur, dit-il, si vous riez, riez au moins en face, que l'on
+voie votre visage.
+
+Et il frappa sur l'épaule du jeune homme, qui releva un front grave et
+sévère.
+
+Le jeune homme n'était autre que notre ami Ernauton de Carmainges, encore
+tout étourdi de son aventure de la Grève.
+
+-- Je vous prie de me laisser tranquille, monsieur, lui dit-il, et
+surtout, si vous me touchez encore, de ne me toucher que de la main où
+vous avez un gant; vous voyez bien que je ne m'occupe pas de vous.
+
+-- A la bonne heure, grommela Pincorney, si vous ne vous occupez pas de
+moi, je n'ai rien à dire.
+
+-- Ah! monsieur, fit Eustache de Miradoux à Carmainges, avec les plus
+conciliantes intentions, vous n'êtes pas gracieux pour notre compatriote.
+
+-- Et de quoi diable vous mêlez-vous, monsieur? reprit Ernauton de plus en
+plus contrarié.
+
+-- Vous avez raison, monsieur, dit Miradoux en saluant, cela ne me regarde
+point.
+
+Et il tourna les talons pour aller rejoindre Lardille, assise dans un coin
+de la grande cheminée; mais quelqu'un lui barra le passage.
+
+C'était Militor, avec ses deux mains dans sa ceinture et son rire narquois
+sur les lèvres.
+
+-- Dites donc, beau-papa? fit le vaurien.
+
+-- Après?
+
+-- Qu'en dites-vous?
+
+-- De quoi?
+
+-- De la façon dont ce gentilhomme vous a rivé votre clou?
+
+-- Heim!
+
+-- Il vous a secoué de la belle façon.
+
+-- Ah! tu as remarqué cela, toi? dit Eustache essayant de tourner Militor.
+
+Mais celui-ci fit échouer la manoeuvre en se portant à gauche et en se
+retrouvant de nouveau devant lui.
+
+-- Non-seulement moi, continua Militor, mais encore tout le monde; voyez
+comme chacun rit autour de nous.
+
+Le fait est qu'on riait, mais pas plus de cela que d'autre chose.
+
+Eustache devint rouge comme un charbon.
+
+-- Allons, allons, beau-papa, ne laissez pas refroidir l'affaire, dit
+Militor.
+
+Eustache se dressa sur ses ergots et s'approcha de Carmainges.
+
+-- On prétend, monsieur, lui dit-il, que vous avez voulu m'être
+particulièrement désagréable?
+
+-- Quand cela?
+
+-- Tout à l'heure.
+
+-- A vous?
+
+-- A moi.
+
+-- Et qui prétend cela?
+
+-- Monsieur, dit Eustache en montrant Militor.
+
+-- Alors, monsieur, répondit Carmainges en appuyant ironiquement sur la
+qualification, alors _monsieur_ est un étourneau.
+
+-- Oh! oh! fit Militor furieux.
+
+-- Et je l'engage, continua Carmainges, à ne point venir donner du bec sur
+moi, ou sinon je me rappellerai les conseils de M. de Loignac.
+
+-- M. de Loignac n'a point dit que je fusse un étourneau, monsieur.
+
+-- Non, il a dit que vous étiez un âne: préférez-vous cela? Bien peu
+m'importe à moi; si vous êtes un âne, je vous sanglerai; si vous êtes un
+étourneau, je vous plumerai.
+
+-- Monsieur, dit Eustache, c'est mon beau-fils; traitez-le mieux, je vous
+prie, par égard pour moi.
+
+-- Ah! voilà comme vous me défendez, beau-papa! s'écria Militor exaspéré;
+s'il en est ainsi, je me défendrai mieux tout seul.
+
+-- A l'école, les enfants! dit Ernauton, à l'école!
+
+-- A l'école! s'écria Militor en s'avançant, le poing levé, sur M. de
+Carmainges; j'ai dix-sept ans, entendez-vous, monsieur?
+
+-- Et moi, j'en ai vingt-cinq, dit Ernauton; voilà pourquoi je vais vous
+corriger selon vos mérites.
+
+Et le saisissant par le collet et par la ceinture, il le souleva de terre
+et le jeta, comme il eût fait d'un paquet, par la fenêtre du rez-de-
+chaussée, dans la rue, et cela tandis que Lardille poussait des cris à
+faire crouler les murs.
+
+[Illustration: Il le souleva de terre et le jeta. -- PAGE 44.]
+
+-- Maintenant, ajouta tranquillement Ernauton, beau-père, belle-mère,
+beau-fils et toutes les familles du monde, j'en fais de la chair à pâté,
+si l'on veut me déranger encore.
+
+-- Ma foi, dit Miradoux, je trouve qu'il a raison, moi: pourquoi l'agacer,
+ce gentilhomme?
+
+-- Ah! lâche! lâche! qui laisse battre son fils! s'écria Lardille en
+s'avançant vers Eustache et en secouant ses cheveux épars.
+
+-- Là, là, là, fit Eustache, du calme, cela lui fera le caractère.
+
+-- Ah ça! dites donc, on jette donc des hommes par la fenêtre ici? dit un
+officier en entrant: que diable! quand on se livre à ces sortes de
+plaisanteries, on devrait crier au moins: Gare là-dessous!
+
+-- Monsieur de Loignac! s'écrièrent une vingtaine de voix.
+
+-- Monsieur de Loignac! répétèrent les quarante-cinq.
+
+Et à ce nom, connu par toute la Gascogne, chacun se leva et se tut.
+
+
+
+
+IX
+
+M. DE LOIGNAC
+
+
+Derrière M. de Loignac entra à son tour Militor, moulu de sa chute et
+cramoisi de colère.
+
+-- Serviteur, messieurs, dit Loignac; nous menons grand bruit, ce me
+semble. -- Ah! ah! maître Militor a encore fait le hargneux, à ce qu'il
+paraît, et son nez en souffre.
+
+-- On me paiera mes coups, grommela Militor en montrant le poing à
+Carmainges.
+
+-- Servez, maître Fournichon, cria Loignac, et que chacun soit doux avec
+son voisin, si c'est possible. Il s'agit, à partir de ce moment, de
+s'aimer comme des frères.
+
+-- Hum! fit Sainte-Maline.
+
+-- La charité est rare, dit Chalabre en étendant sa serviette sur son
+pourpoint gris de fer, de manière à ce que, quelle que fût l'abondance des
+sauces, il ne lui arrivât aucun accident.
+
+-- Et s'aimer de si près, c'est difficile, ajouta Ernauton: il est vrai
+que nous ne sommes pas ensemble pour longtemps.
+
+-- Voyez, s'écria Pincorney qui avait encore les railleries de Sainte-
+Maline sur le coeur, on se moque de moi parce que je n'ai point de
+chapeau, et l'on ne dit rien à M. de Montcrabeau, qui va dîner avec une
+cuirasse du temps de l'empereur Pertinax dont il descend selon toute
+probabilité... Ce que c'est que la défensive!
+
+Montcrabeau, piqué au jeu, se redressa, et avec une voix de fausset:
+
+-- Messieurs, dit-il, je l'ôte: avis à ceux qui aiment mieux me voir avec
+des armes offensives qu'avec des armes défensives.
+
+Et il délaça majestueusement sa cuirasse en faisant signe à son laquais,
+gros grison d'une cinquantaine d'années, de s'approcher de lui.
+
+-- Allons, la paix! la paix! fit M. de Loignac, et mettons-nous à table.
+
+-- Débarrassez-moi de cette cuirasse, je vous prie, dit Pertinax à son
+laquais.
+
+Le gros homme la lui prit des mains.
+
+-- Et moi, lui dit-il tout bas, ne vais-je point dîner aussi? Fais-moi
+donc servir quelque chose, Pertinax, je meurs de faim.
+
+Cette interpellation, si étrangement familière qu'elle fût, n'excita aucun
+étonnement chez celui auquel elle était adressée.
+
+-- J'y ferai mon possible, dit-il; mais, pour plus grande certitude,
+enquérez-vous de votre côté.
+
+-- Hum! fit le laquais d'un ton maussade, voilà qui n'est point rassurant.
+
+-- Ne vous reste-t-il absolument rien? demanda Pertinax.
+
+-- Nous avons mangé notre dernier écu à Sens.
+
+-- Dame! voyez à faire argent de quelque chose.
+
+Il achevait à peine, quand on entendit crier dans la rue, puis sur le
+seuil de l'hôtellerie:
+
+-- Marchand de vieux fer! qui vend son fer et sa ferraille?
+
+A ce cri, madame Fournichon courut vers la porte, tandis que Fournichon
+transportait majestueusement les premiers plats sur la table.
+
+Si l'on en juge d'après l'accueil qui lui fut fait, la cuisine de
+Fournichon était exquise.
+
+Fournichon, ne pouvant faire face à tous les compliments qui lui étaient
+adressés, voulut admettre sa femme à leur partage.
+
+Il la chercha des yeux, mais inutilement: elle avait disparu.
+
+Il l'appela.
+
+-- Que fait-elle donc? demanda-t-il à un marmiton en voyant qu'elle ne
+venait pas.
+
+-- Ah! maître, un marché d'or, répondit celui-ci. Elle vend toute votre
+vieille ferraille pour de l'argent neuf.
+
+-- J'espère qu'il n'est pas question de ma cuirasse de guerre ni de mon
+armet de bataille! s'écria Fournichon en s'élançant vers la porte.
+
+-- Et non, et non, dit Loignac, puisque l'achat des armes est défendu par
+ordonnance du roi.
+
+-- N'importe, dit Fournichon. Et il courut vers la porte.
+
+Madame Fournichon rentrait triomphante.
+
+-- Eh bien, qu'avez-vous? dit-elle en regardant son mari tout effaré.
+
+-- J'ai qu'on me prévient que vous vendez mes armes.
+
+-- Après?
+
+-- C'est que je ne veux pas qu'on les vende, moi!
+
+-- Bah! puisque nous sommes en paix, mieux valent deux casseroles neuves
+qu'une vieille cuirasse.
+
+-- Ce doit cependant être un assez pauvre commerce que celui du vieux fer,
+depuis cet édit du roi dont parlait tout à l'heure M. de Loignac! dit
+Chalabre.
+
+-- Au contraire, monsieur, dit dame Fournichon, et depuis longtemps se
+même marchand-là me tentait avec ses offres. Ma foi, aujourd'hui je n'ai
+pu y résister, et retrouvant l'occasion, je l'ai saisie. Dix écus,
+monsieur, sont dix écus, et une vieille cuirasse n'est jamais qu'une
+vieille cuirasse.
+
+-- Comment! dix écus! fit Chalabre; si cher que cela? diable!
+
+Et il devint pensif.
+
+-- Dix écus! répéta Pertinax en jetant un coup d'oeil éloquent sur son
+laquais; entendez-vous, monsieur Samuel?
+
+Mais M. Samuel n'était déjà plus là.
+
+-- Ah ça! mais, dit M. de Loignac, ce marchand-là risque la corde, ce me
+semble?
+
+-- Oh! c'est un brave homme, bien doux et bien arrangeant, reprit madame
+Fournichon.
+
+-- Mais que fait-il de toute cette ferraille?
+
+-- Il la revend au poids.
+
+-- Au poids! fit Loignac, et vous dites qu'il vous a donné dix écus? de
+quoi?
+
+-- D'une vieille cuirasse et d'une vieille salade.
+
+-- En supposant qu'elles pesassent vingt livres à elle deux, c'est un
+demi-écu la livre. Parfandious! comme dit quelqu'un de ma connaissance,
+ceci cache un mystère!
+
+-- Que ne puis-je tenir ce brave homme de marchand en mon château! dit
+Chalabre dont les yeux s'allumèrent, je lui en vendrais trois milliers
+pesant, de heaumes, de brassards et de cuirasses.
+
+-- Comment! vous vendriez les armures de vos ancêtres? dit Sainte-Maline
+d'un ton railleur.
+
+-- Ah! monsieur, dit Eustache de Miradoux, vous auriez tort; ce sont des
+reliques sacrées.
+
+-- Bah! dit Chalabre; à l'heure qu'il est, mes ancêtres sont des reliques
+eux-mêmes, et n'ont plus besoin que de messes.
+
+Le repas allait s'échauffant, grâce au vin de Bourgogne dont les épices de
+Fournichon accéléraient la consommation.
+
+Les voix montaient à un diapason supérieur, les assiettes sonnaient, les
+cerveaux s'emplissaient de vapeurs au travers desquelles chaque Gascon
+voyait tout en rose, excepté Militor qui songeait à sa chute, et
+Carmainges qui songeait à son page.
+
+-- Voilà beaucoup de gens joyeux, dit Loignac à son voisin, qui justement
+était Ernauton, et ils ne savent pas pourquoi.
+
+-- Ni moi non plus, répondit Carmainges. Il est vrai que, pour mon compte,
+je fais exception, et ne suis pas le moins du monde en joie.
+
+-- Vous avez tort, quant à vous, monsieur, reprit Loignac; car vous êtes
+de ceux pour qui Paris est une mine d'or, un paradis d'honneurs, un monde
+de félicités.
+
+Ernauton secoua la tête.
+
+-- Eh bien, voyons!
+
+-- Ne me raillez pas, monsieur de Loignac, dit Ernauton; et vous qui
+paraissez tenir tous les fils qui font mouvoir la plupart de nous, faites-
+moi du moins cette grâce de ne point traiter le vicomte Ernauton de
+Carmainges en comédien de bois.
+
+-- Je vous ferai encore d'autres grâces que celle-là, monsieur le vicomte,
+dit Loignac en s'inclinant avec politesse; je vous ai distingué au premier
+coup d'oeil entre tous, vous dont l'oeil est fier et doux, et cet autre
+jeune homme là-bas dont l'oeil est sournois et sombre.
+
+-- Vous l'appelez?
+
+-- M. de Sainte-Maline.
+
+[Illustration: Ernauton de Carmainges. -- PAGE 48.]
+
+-- Et la cause de cette distinction, monsieur, si cette demande n'est pas
+toutefois une trop grande curiosité de ma part?
+
+-- C'est que je vous connais, voilà tout.
+
+-- Moi, fit Ernauton surpris; moi, vous me connaissez?
+
+-- Vous et lui, lui et tous ceux qui sont ici.
+
+-- C'est étrange.
+
+-- Oui, mais c'est nécessaire.
+
+-- Pourquoi est-ce nécessaire?
+
+-- Parce qu'un chef doit connaître ses soldats.
+
+-- Et que tous ces hommes....
+
+-- Seront mes soldats demain.
+
+-- Mais je croyais que M. d'Épernon....
+
+-- Chut! Ne prononcez pas ce nom-là ici, ou plutôt ici ne prononcez aucun
+nom; ouvrez les oreilles et fermez la bouche, et puisque j'ai promis de
+vous faire toutes grâces, prenez d'abord ce conseil comme un acompte.
+
+-- Merci, monsieur, dit Ernauton.
+
+Loignac essuya sa moustache, et se levant:
+
+-- Messieurs, dit-il, puisque le hasard réunit ici quarante-cinq
+compatriotes, vidons un verre de ce vin d'Espagne à la prospérité de tous
+les assistants.
+
+Cette proposition souleva des applaudissements frénétiques.
+
+-- Ils sont ivres pour la plupart, dit Loignac à Ernauton: ce serait un
+bon moment pour faire raconter à chacun son histoire, mais le temps nous
+manque.
+
+Puis haussant la voix:
+
+-- Holà! maître Fournichon, dit-il, faites sortir d'ici tout ce qui est
+femmes, enfants et laquais.
+
+Lardille se leva en maugréant; elle n'avait point achevé son dessert.
+
+Militor ne bougea point.
+
+-- M'a-t-on entendu là-bas? dit Loignac avec un coup d'oeil qui ne
+souffrait pas de réplique... Allons, allons, à la cuisine, monsieur
+Militor!
+
+Au bout de quelques instants, il ne restait plus dans la salle que les
+quarante-cinq convives et M. de Loignac.
+
+-- Messieurs, dit ce dernier, chacun de vous sait qui l'a fait venir à
+Paris, ou du moins s'en doute. Bon, bon, ne criez pas son nom; vous le
+savez, cela suffit. Vous savez aussi que vous êtes venus pour lui obéir.
+
+Un murmure d'assentiment s'éleva de toutes les parties de la salle;
+seulement, comme chacun savait uniquement la chose qui le concernait et
+ignorait que son voisin fût venu, mu par la même puissance que lui, tous
+se regardèrent avec étonnement.
+
+-- C'est bien, dit Loignac; vous vous regarderez plus tard, messieurs.
+Soyez tranquilles, vous avez le temps de faire connaissance. Vous êtes
+donc venus pour obéir à cet homme, reconnaissez-vous cela?
+
+-- Oui! oui! crièrent les quarante-cinq, nous le reconnaissons.
+
+-- Eh bien, pour commencer, continua Loignac, vous allez partir sans bruit
+de cette hôtellerie pour venir habiter le logement qu'on vous a désigné.
+
+-- A tous? demanda Sainte-Maline.
+
+-- A tous.
+
+-- Nous sommes tous mandés, nous sommes tous égaux ici, continua Perducas
+dont les jambes étaient si incertaines qu'il lui fallut, pour maintenir
+son centre de gravité, passer un bras autour du cou de Chalabre.
+
+-- Prenez donc garde, dit celui-ci, vous froissez mon pourpoint.
+
+-- Oui, tous égaux, reprit Loignac, devant la volonté du maître.
+
+-- Oh! oh! monsieur, dit en rougissant Carmainges, pardon, mais on ne
+m'avait pas dit que M. d'Épernon s'appellerait mon maître.
+
+-- Attendez.
+
+-- Ce n'est point cela que j'avais compris.
+
+-- Mais attendez donc, maudite tête!
+
+Il se fit de la part du plus grand nombre un silence curieux, et de la
+part de quelques autres un silence impatient.
+
+-- Je ne vous ai pas dit encore qui serait votre maître, messieurs...
+
+-- Oui, dit Sainte-Maline; mais vous avez dit que nous en aurions un.
+
+-- Tout le monde a un maître! s'écria Loignac; mais si votre air est trop
+fier pour s'arrêter où vous venez de dire, cherchez plus haut; non-
+seulement je ne vous le défends pas, mais je vous y autorise.
+
+-- Le roi, murmura Carmainges.
+
+-- Silence, dit Loignac, vous êtes venus ici pour obéir, obéissez donc; en
+attendant voici un ordre que vous allez me faire le plaisir de lire à
+haute voix, monsieur Ernauton.
+
+Ernauton déplia lentement le parchemin que lui tendait M. de Loignac, et
+lut à haute voix:
+
+ « Ordre à M. de Loignac d'aller prendre, pour les commander, les
+ quarante-cinq gentilshommes que j'ai mandés à Paris, avec
+ l'assentiment de Sa Majesté.
+
+ NOGARET DE LA VALETTE,
+
+ Duc d'Épernon. »
+
+Ivres ou rassis, tous s'inclinèrent: il n'y eut d'inégalités que dans
+l'équilibre, lorsqu'il fallut se relever.
+
+-- Ainsi, vous m'avez entendu, dit M. de Loignac: il s'agit de me suivre à
+l'instant même. Vos équipages et vos gens demeureront ici, chez maître
+Fournichon qui en aura soin, et où je les ferai reprendre plus tard; mais,
+pour le présent, hâtez-vous, les bateaux attendent.
+
+-- Les bateaux? répétèrent tous les Gascons; nous allons donc nous
+embarquer?
+
+Et ils échangèrent entre eux des regards affamés de curiosité.
+
+-- Sans doute, dit Loignac, que vous allez vous embarquer. Pour aller au
+Louvre, ne faut-il point passer l'eau?
+
+-- Au Louvre, au Louvre! murmurèrent les Gascons joyeux; cap de Bious!
+nous allons au Louvre!
+
+Loignac quitta la table, fit passer devant lui les quarante-cinq, en les
+comptant comme des moutons, et les conduisit par les rues jusqu'à la tour
+de Nesle.
+
+Là se trouvaient trois grandes barques qui prirent chacune quinze
+passagers à bord et s'éloignèrent du rivage.
+
+-- Que diable allons-nous faire au Louvre? se demandèrent les plus
+intrépides, dégrisés par l'air froid de la rivière, et fort mesquinement
+couverts pour la plupart.
+
+-- Si j'avais ma cuirasse au moins! murmura Pertinax de Moncrabeau.
+
+
+
+
+X
+
+L'HOMME AUX CUIRASSES
+
+
+Pertinax avait bien raison de regretter sa cuirasse absente, car à cette
+heure justement, par l'intermédiaire de ce singulier laquais que nous
+avons vu parler si familièrement à son maître, il venait de s'en défaire à
+tout jamais.
+
+En effet, sur ces mots magiques prononcés par madame Fournichon: dix écus,
+le valet de Pertinax avait couru après le marchand.
+
+Comme il faisait déjà nuit et que sans doute le marchand de ferraille
+était pressé, ce dernier avait déjà fait une trentaine de pas lorsque
+Samuel sortit de l'hôtel.
+
+Celui-ci fut donc obligé d'appeler le marchand de ferraille.
+
+Celui-ci s'arrêta avec crainte et jeta un coup d'oeil perçant sur l'homme
+qui venait à lui; mais le voyant chargé de marchandises, il s'arrêta.
+
+-- Que voulez-vous, mon ami? lui dit-il.
+
+-- Eh! pardieu! dit le laquais d'un air fin, ce que je veux, c'est faire
+affaire avec vous.
+
+-- Eh bien, alors faisons vite.
+
+-- Vous êtes pressé?
+
+-- Oui.
+
+-- Oh! vous me donnerez bien le temps de souffler, que diable!
+
+-- Sans doute, mais soufflez vite, on m'attend.
+
+Il était évident que le marchand conservait une certaine défiance à
+l'endroit du laquais.
+
+-- Quand vous aurez vu ce que je vous apporte, dit ce dernier, comme vous
+me paraissez amateur, vous prendrez votre temps.
+
+-- Et que m'apportez-vous?
+
+-- Une magnifique pièce, un ouvrage dont.... Mais vous ne m'écoutez pas.
+
+-- Non, je regarde.
+
+-- Quoi?
+
+-- Vous ne savez donc pas, mon ami, dit l'homme aux cuirasses, que le
+commerce des armes est défendu par un édit du roi?
+
+Et il jetait autour de lui des regards inquiets.
+
+Le laquais jugea qu'il était bon de paraître ignorer.
+
+-- Je ne sais rien, moi, dit-il; j'arrive de Mont-de-Marsan.
+
+-- Ah! c'est différent alors, dit l'homme aux cuirasses, que cette réponse
+parut rassurer un peu; mais quoique vous-arriviez de Mont-de-Marsan,
+continua-t-il, vous savez cependant déjà que j'achète des armes?
+
+-- Oui, je le sais.
+
+-- Et qui vous a dit cela?
+
+-- Sangdioux! nul n'a eu besoin de me le dire, et vous l'avez crié assez
+fort tout à l'heure.
+
+-- Où cela?
+
+-- A la porte de l'hôtellerie de _l'Épée du fier Chevalier_.
+
+-- Vous y étiez donc?
+
+-- Oui.
+
+-- Avec qui?
+
+-- Avec une foule d'amis.
+
+-- Avec une foule d'amis? Il n'y a jamais personne d'ordinaire à cette
+hôtellerie.
+
+-- Alors, vous avez dû la trouver bien changée?
+
+-- En effet. Mais d'où venaient tous ces amis?
+
+-- De Gascogne, comme moi.
+
+-- Êtes-vous au roi de Navarre?
+
+-- Allons donc! nous sommes Français de coeur et de sang.
+
+-- Oui, mais huguenots?
+
+-- Catholiques comme notre saint père le pape, Dieu merci, dit Samuel en
+ôtant son bonnet; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit, il s'agit de
+cette cuirasse.
+
+-- Rapprochons-nous un peu des murs, s'il vous plaît; nous sommes par trop
+à découvert en pleine rue.
+
+Et ils remontèrent de quelques pas jusqu'à une maison de bourgeoise
+apparence, aux vitraux de laquelle on n'apercevait aucune lumière.
+
+Cette maison avait sa porte sous une sorte d'auvent formant balcon. Un
+banc de pierre accompagnait sa façade, dont il faisait le seul ornement.
+
+C'était en même temps l'utile et l'agréable, car il servait d'étriers aux
+passants pour monter sur leurs mules ou sur leurs chevaux.
+
+-- Voyons cette cuirasse, dit le marchand, quand ils furent arrivés sous
+l'auvent.
+
+-- Tenez.
+
+-- Attendez; on remue, je crois, dans la maison.
+
+-- Non, c'est en face.
+
+Le marchand se retourna.
+
+En effet, en face il y avait une maison à deux étages, dont le second
+s'éclairait parfois fugitivement.
+
+-- Faisons vite, dit le marchand en palpant la cuirasse.
+
+-- Hein! comme elle est lourde! dit Samuel.
+
+-- Vieille, massive, hors de mode.
+
+-- Objet d'art.
+
+-- Six écus, voulez-vous?
+
+-- Comment! six écus! et vous en avez donné dix là-bas pour un vieux
+débris de corselet!
+
+-- Six écus, oui ou non, répéta le marchand.
+
+-- Mais considérez donc les ciselures?
+
+-- Pour revendre au poids, qu'importent les ciselures?
+
+-- Oh! oh! vous marchandez ici, dit Samuel, et là-bas vous avez donné tout
+ce qu'on a voulu.
+
+-- Je mettrai un écu de plus, dit le marchand avec impatience.
+
+-- Il y a pour quatorze écus, rien que de dorures.
+
+-- Allons, faisons vite, dit le marchand, ou ne faisons pas.
+
+-- Bon, dit Samuel, vous êtes un drôle de marchand: vous vous cachez pour
+faire votre commerce; vous êtes en contravention avec les édits du roi, et
+vous marchandez les honnêtes gens.
+
+-- Voyons, voyons, ne criez pas comme cela.
+
+-- Oh! je n'ai pas peur, dit Samuel en haussant la voix; je ne fais pas un
+commerce illicite, et rien ne m'oblige à me cacher.
+
+-- Voyons, voyons, prenez dix écus et taisez-vous.
+
+-- Dix écus? Je vous dis que l'or seul le vaut; ah! vous voulez vous
+sauver?
+
+-- Mais non; quel enragé!
+
+-- Ah! c'est que si vous vous sauvez, voyez-vous, je crie à la garde, moi!
+
+En disant ces mots, Samuel avait tellement haussé la voix qu'autant eût
+valu qu'il eût effectué sa menace sans la faire.
+
+A ce bruit, une petite fenêtre s'était ouverte au balcon de la maison
+contre laquelle le marché se faisait; et le grincement qu'avait produit
+cette fenêtre en s'ouvrant, le marchand l'avait entendu avec terreur.
+
+-- Allons, allons, dit-il, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous
+voulez; voilà quinze écus, et allez-vous-en.
+
+-- A la bonne heure, dit Samuel en empochant les quinze écus.
+
+-- C'est bien heureux.
+
+-- Mais ces quinze écus sont pour mon maître, continua Samuel, et il me
+faut bien aussi quelque chose pour moi.
+
+Le marchand jeta les yeux autour de lui en tirant à demi sa dague du
+fourreau. Évidemment il avait l'intention de faire à la peau de Samuel un
+accroc qui l'eût dispensé à tout jamais de racheter une cuirasse pour
+remplacer celle qu'il venait de vendre; mais Samuel avait l'oeil alerte
+comme un moineau qui vendange, et il recula en disant:
+
+-- Oui, oui, bon marchand, je vois ta dague; mais je vois encore autre
+chose: cette figure au balcon qui te voit aussi.
+
+Le marchand, blême de frayeur, regarda dans la direction indiquée par
+Samuel, et vit en effet au balcon une longue et fantastique créature,
+enveloppée dans une robe de chambre en fourrures de peaux de chat: cet
+argus n'avait perdu ni une syllabe ni un geste de la dernière scène.
+
+-- Allons, allons, vous faites de moi ce que vous voulez, dit le marchand
+avec un rire pareil à celui du chacal qui montre ses dents, voilà un écus
+en plus. Et que le diable vous étrangle! ajouta-t-il tout bas. -- Merci,
+dit Samuel; bon négoce!
+
+Et saluant l'homme aux cuirasses, il disparut en ricanant.
+
+Le marchand, demeuré seul dans la rue, se mit à ramasser la cuirasse de
+Pertinax et à l'enchâsser dans celle de Fournichon.
+
+Le bourgeois regardait toujours, puis quand il vit le marchand bien
+empêché:
+
+-- Il paraît, monsieur, lui dit-il, que vous achetez des armures?
+
+-- Mais non, monsieur, répondit le malheureux marchand; c'est par hasard
+et parce que l'occasion s'en est présentée ainsi.
+
+-- Alors, le hasard me sert à merveille.
+
+-- En quoi, monsieur? demanda le marchand.
+
+-- Imaginez-vous que j'ai justement là, à la portée de ma main, un tas de
+vieilles ferrailles qui me gênent.
+
+-- Je ne vous dis pas non; mais pour le moment, vous le voyez, j'en ai
+tout ce que j'en puis porter.
+
+-- Je vais toujours vous les montrer.
+
+-- Inutile, je n'ai plus d'argent.
+
+-- Qu'à cela ne tienne, je vous ferai crédit; vous m'avez l'air d'un
+parfait honnête homme.
+
+-- Merci, mais on m'attend. -- C'est étrange comme il me semble que je
+vous connais! fit le bourgeois.
+
+-- Moi? dit le marchand essayant inutilement de réprimer un frisson.
+
+-- Regardez donc cette salade, dit le bourgeois amenant avec son long pied
+l'objet annoncé, car il ne voulait point quitter la fenêtre de peur que le
+marchand ne se dérobât.
+
+Et il déposa la salade dans la main du marchand.
+
+-- Vous me connaissez, dit celui-ci, c'est-à-dire que vous croyez me
+connaître?
+
+-- C'est-à-dire que je vous connais. N'êtes-vous point...
+
+Le bourgeois sembla chercher; le marchand resta immobile et attendant.
+
+-- N'êtes-vous pas Nicolas?
+
+La figure du marchand se décomposa, on voyait le casque trembler dans sa
+main.
+
+-- Nicolas? répéta-t-il.
+
+-- Nicolas Truchou, marchand quincaillier, rue de la Cossonnerie.
+
+-- Non, non, répliqua le marchand qui sourit et respira en homme quatre
+fois heureux.
+
+-- N'importe, vous avez une bonne figure; il s'agit donc de m'acheter
+l'armure complète, cuirasse, brassards et épée.
+
+-- Faites attention que c'est commerce défendu, monsieur.
+
+-- Je le sais, votre vendeur vous l'a crié assez haut tout à l'heure.
+
+-- Vous avez entendu?
+
+-- Parfaitement; vous avez même été large en affaire: c'est ce qui m'a
+donné l'idée de me mettre en relations avec vous; mais, soyez tranquille,
+je n'abuserai pas, moi; je sais ce que c'est que le commerce: j'ai été
+négociant aussi.
+
+-- Ah! et que vendiez-vous?
+
+-- Ce que je vendais?
+
+-- Oui.
+
+-- De la faveur.
+
+-- Bon commerce, monsieur.
+
+-- Aussi j'y ai fait fortune, et vous me voyez bourgeois.
+
+-- Je vous en fais mon compliment.
+
+-- Il en résulte que j'aime mes aises, et que je vends toute ma ferraille
+parce qu'elle me gêne.
+
+-- Je comprends cela.
+
+-- Il y a encore là les cuissards; ah! et puis les gants.
+
+-- Mais je n'ai pas besoin de tout cela.
+
+-- Ni moi non plus.
+
+-- Je prendrai seulement la cuirasse.
+
+-- Vous n'achetez donc que des cuirasses?
+
+-- Oui.
+
+-- C'est drôle, car enfin vous achetez pour revendre au poids; vous l'avez
+dit du moins, et du fer est du fer.
+
+-- C'est vrai, mais, voyez-vous, de préférence...
+
+-- Comme il vous plaira: achetez la cuirasse, ou plutôt, vous avez raison,
+allez, n'achetez rien du tout.
+
+-- Que voulez-vous dire?
+
+-- Je veux dire que, dans des temps comme ceux où nous vivons, chacun a
+besoin de ses armes.
+
+-- Quoi! en pleine paix?
+
+-- Mon cher ami, si nous étions en pleine paix, il ne se ferait pas un tel
+commerce de cuirasses, ventre de biche! Ce n'est point à moi qu'on dit de
+ces choses-là.
+
+-- Monsieur?
+
+-- Et si clandestin surtout.
+
+Le marchand fit un mouvement pour s'éloigner.
+
+-- Mais, en vérité, plus je vous regarde, dit le bourgeois, plus je suis
+sûr que je vous connais; non, vous n'êtes pas Nicolas Truchou, mais je
+vous connais tout de même.
+
+-- Silence.
+
+-- Et si vous achetez des cuirasses.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, je suis sûr que c'est pour accomplir une oeuvre agréable à
+Dieu.
+
+-- Taisez-vous!
+
+-- Vous m'enchantez, dit le bourgeois en tendant par le balcon un immense
+bras dont la main alla s'emmancher à la main du marchand.
+
+-- Mais qui diable êtes-vous? demanda celui-ci qui sentit sa main prise
+comme dans un étau.
+
+-- Je suis Robert Briquet, surnommé la terreur du schisme, ami de l'Union,
+et catholique enragé; maintenant je vous reconnais positivement.
+
+Le marchand devint blême.
+
+-- Vous êtes Nicolas.... Grimbelot, corroyeur à la Vache sans os.
+
+-- Non, vous vous trompez. Adieu, maître Robert Briquet; enchanté d'avoir
+fait votre connaissance.
+
+Et le marchand tourna le dos au balcon.
+
+-- Comment, vous vous en allez?
+
+-- Vous le voyez bien.
+
+-- Sans me prendre ma ferraille?
+
+-- Je n'ai pas d'argent sur moi, je vous l'ai dit.
+
+-- Mon valet vous suivra.
+
+-- Impossible.
+
+-- Alors, comment faire?
+
+-- Dame! restons comme nous sommes.
+
+-- Ventre de biche! je m'en garderais bien, j'ai trop grande envie de
+cultiver votre connaissance.
+
+-- Et moi de fuir la vôtre, répliqua le marchand qui, cette fois, se
+résignant à abandonner ses cuirasses et à tout perdre plutôt que d'être
+reconnu, prit ses jambes à son cou et s'enfuit.
+
+Mais Robert Briquet n'était pas homme à se laisser battre ainsi; il
+enfourcha son balcon, descendit dans la rue sans avoir presque besoin de
+sauter, et en cinq ou six enjambées il atteignit le marchand.
+
+-- Êtes-vous fou, mon ami? dit-il en posant sa large main sur l'épaule du
+pauvre diable; si j'étais votre ennemi, si je voulais vous faire arrêter,
+je n'aurais qu'à crier: le guet passe à cette heure dans la rue des
+Augustins; mais non, vous êtes mon ami, ou le diable m'emporte! et la
+preuve, c'est que maintenant je me rappelle positivement votre nom.
+
+Cette fois le marchand se mit à rire.
+
+Robert Briquet se plaça en face de lui.
+
+-- Vous vous nommez Nicolas Poulain, dit-il, vous êtes lieutenant de la
+prévôté de Paris; je me souvenais bien qu'il y avait du Nicolas là-
+dessous.
+
+-- Je suis perdu! balbutia le marchand.
+
+-- Au contraire, vous êtes sauvé; ventre de biche! vous ne ferez jamais
+pour la bonne cause ce que j'ai intention de faire, moi.
+
+Nicolas Poulain laissa échapper un gémissement.
+
+-- Voyons, voyons, du courage, dit Robert Briquet; remettez-vous; vous
+avez trouvé un frère, frère Briquet; prenez une cuirasse, je prendrai les
+deux autres: je vous fais cadeau de mes brassards, de mes cuissards et de
+mes gants par dessus le marché; allons, en route, et vive l'Union!
+
+-- Vous m'accompagnez?
+
+-- Je vous aide à porter ces armes qui doivent vaincre les Philistins:
+montrez-moi la route, je vous suis.
+
+Il y eut dans l'âme du malheureux lieutenant de la prévôté un éclair de
+soupçon bien naturel, mais qui s'évanouit aussitôt qu'il eut brillé.
+
+-- S'il voulait me perdre, se murmura-t-il à lui-même, eût-il avoué qu'il
+me connaissait?
+
+Puis tout haut:
+
+-- Allons, puisque vous le voulez absolument, venez avec moi, dit-il.
+
+-- A la vie, à la mort! cria Robert Briquet en serrant d'une main la main
+de son allié, tandis que de l'autre il levait triomphalement en l'air sa
+charge de ferraille.
+
+Tous deux se mirent en route.
+
+Après vingt minutes de marche, Nicolas Poulain arriva dans le Marais; il
+était tout en sueur, tant à cause de la rapidité de la marche que du feu
+de leur conversation politique.
+
+-- Quelle recrue j'ai faite! murmura Nicolas Poulain en s'arrêtant à peu
+de distance de l'hôtel de Guise.
+
+-- Je me doutais que mon armure allait de ce côté, pensa Briquet.
+
+-- Ami, dit Nicolas Poulain en se retournant avec un geste tragique vers
+Briquet, tout confit en airs innocents, avant d'entrer dans le repaire du
+lion, je vous laisse une dernière minute de réflexion; il est temps de
+vous retirer si vous n'êtes pas fort de votre conscience.
+
+-- Bah! dit Briquet, j'en ai vu bien d'autres: _Et non intremuit medulla
+mea_, déclama-t-il; ah! pardon, vous ne savez peut-être pas le latin?
+
+-- Vous le savez, vous?
+
+-- Comme vous voyez.
+
+-- Lettré, hardi, vigoureux, riche, quelle trouvaille! se dit Poulain;
+allons, entrons.
+
+Et il conduisit Briquet à la gigantesque porte de l'hôtel de Guise, qui
+s'ouvrit au troisième coup du heurtoir de bronze.
+
+La cour était pleine de gardes et d'hommes enveloppés de manteaux qui la
+parcouraient comme des fantômes.
+
+Il n'y avait pas une seule lumière dans l'hôtel.
+
+Huit chevaux sellés et bridés attendaient dans un coin.
+
+Le bruit du marteau fit retourner la plupart de ces hommes, lesquels
+formèrent une espèce de haie pour recevoir les nouveaux venus.
+
+Alors Nicolas Poulain, se penchant à l'oreille d'une sorte de concierge
+qui tenait le guichet entrebâillé, lui déclina son nom.
+
+-- Et j'amène un bon compagnon, ajouta-t-il.
+
+-- Passez, messires, dit le concierge.
+
+-- Portez ceci aux magasins, fit alors Poulain en remettant à un garde les
+trois cuirasses, plus la ferraille de Robert Briquet.
+
+-- Bon! il y a un magasin, se dit celui-ci; de mieux en mieux: pesté! quel
+organisateur vous faites, messire prévôt?
+
+-- Oui, oui, l'on a du jugement, répondit Poulain en souriant avec
+orgueil; mais venez que je vous présente.
+
+-- Prenez garde, dit le bourgeois, je suis excessivement timide. Qu'on me
+tolère, c'est tout ce que je veux; quand j'aurai fait mes preuves, je me
+présenterai tout seul, comme dit le Grec, par mes faits.
+
+-- Comme il vous plaira, répondit le lieutenant de la prévôté; attendez-
+moi donc ici.
+
+Et il alla serrer la main de la plupart des promeneurs.
+
+-- Qu'attendons-nous donc encore? demanda une voix.
+
+-- Le maître, répondit une autre voix.
+
+En ce moment, un homme de haute taille venait d'entrer dans l'hôtel; il
+avait entendu les derniers mots échangés entre les mystérieux promeneurs.
+
+-- Messieurs, dit-il, je viens en son nom.
+
+-- Ah! c'est monsieur de Mayneville! s'écria Poulain.
+
+-- Eh! mais me voilà en pays de connaissance, se dit Briquet à lui-même,
+et en étudiant une grimace qui le défigura complètement.
+
+-- Messieurs, nous voilà au complet; délibérons, reprit la voix qui
+s'était fait entendre la première.
+
+-- Ah! bon, dit Briquet, et de deux; celui-ci c'est mon procureur, maître
+Marteau.
+
+Et il changea de grimace avec une facilité qui prouvait combien les études
+physionomiques lui étaient familières.
+
+-- Montons, messieurs, fit Poulain.
+
+M. de Mayneville passa le premier, Nicolas Poulain le suivit; les hommes à
+manteaux vinrent après Nicolas Poulain, et Robert Briquet après les hommes
+à manteaux.
+
+Tous montèrent les degrés d'un escalier extérieur aboutissant à une voûte.
+
+Robert Briquet montait comme les autres, tout en murmurant:
+
+-- Mais le page, ou donc est ce diable de page?
+
+
+
+
+XI
+
+ENCORE LA LIGUE
+
+
+Au moment où Robert Briquet montait l'escalier à la suite de tout le
+monde, en se donnant un air assez décent de conspirateur, il s'aperçut que
+Nicolas Poulain, après avoir parlé à plusieurs de ses mystérieux
+collègues, attendait à la porte de la voûte.
+
+-- Ce doit être pour moi, se dit Briquet.
+
+En effet, le lieutenant de la prévôté arrêta son nouvel ami au moment même
+où il allait franchir le redoutable seuil.
+
+-- Vous ne m'en voudrez point, lui dit-il: mais la plupart de nos amis ne
+vous connaissent point et désirent prendre des informations sur vous avant
+de vous admettre au conseil.
+
+-- C'est trop juste, répliqua Briquet, et vous savez que ma modestie
+naturelle avait déjà prévu cette objection.
+
+-- Je vous rends justice, répliqua Poulain, vous êtes un homme accompli.
+
+-- Je me retire donc, poursuivit Briquet, bien heureux d'avoir vu en un
+soir tant de braves défenseurs de l'Union catholique.
+
+-- Voulez-vous que je vous reconduise? demanda Poulain.
+
+-- Non, merci, ce n'est point la peine.
+
+-- C'est que l'on peut vous faire des difficultés à la porte; cependant
+d'un autre côté, on m'attend.
+
+-- N'avez-vous pas un mot d'ordre pour sortir? Je ne vous reconnaîtrais
+point là, maître Nicolas; ce ne serait pas prudent.
+
+-- Si fait.
+
+-- Et bien! donnez-le-moi.
+
+-- Au fait! puisque vous êtes entré....
+
+-- Et que nous sommes amis.
+
+-- Soit; vous n'avez qu'à dire: _Parme et Lorraine_.
+
+-- Et le portier m'ouvrira?
+
+-- A l'instant même.
+
+-- Très bien, merci. Allez à vos affaires, je retourne aux miennes.
+
+Nicolas Poulain se sépara de son compagnon et alla rejoindre ses
+collègues.
+
+Briquet fit quelques pas comme s'il allait redescendre dans la cour, mais
+arrivé à la première marche de l'escalier, il s'arrêta pour explorer les
+localités.
+
+Le résultat de ses observations fut que la voûte s'allongeait
+parallèlement au mur extérieur, qu'elle abritait par un large auvent. Il
+était évident que cette voûte aboutissait à quelque salle basse, propre à
+cette mystérieuse réunion à laquelle Briquet n'avait pas eu l'honneur
+d'être admis.
+
+Ce qui le confirma dans cette supposition, qui devint bientôt une
+certitude, c'est qu'il vit apparaître une lumière à une fenêtre grillée,
+percée dans ce mur, et défendue par une espèce d'entonnoir en bois, comme
+on en met aujourd'hui aux fenêtres des prisons ou des couvents, pour
+intercepter la vue du dehors et ne laisser que l'air et l'aspect du ciel.
+
+Briquet pensa bien que cette fenêtre était celle de la salle des réunions,
+et que si l'on pouvait arriver jusqu'à elle, l'endroit serait favorable à
+l'observation, et que, placé à cet observatoire, l'oeil pouvait facilement
+suppléer aux autres sens.
+
+Seulement la difficulté était d'arriver à cet observatoire et d'y prendre
+place pour voir sans être vu.
+
+Briquet regarda autour de lui.
+
+Il y avait dans la cour les pages avec leurs chevaux, les soldats avec
+leurs hallebardes, et le portier avec ses clefs; en somme, tous gens
+alertes et clairvoyants.
+
+Par bonheur, la cour était fort grande et la nuit fort noire.
+
+D'ailleurs, pages et soldats, ayant vu disparaître les affidés sous la
+voûte, ne s'occupaient plus de rien, et le portier, sachant les portes
+bien closes et l'impossibilité où l'on était de sortir sans le mot de
+passe, ne s'occupait plus que de préparer son lit pour la nuit et de
+soigner un beau coquemar de vin épicé qui tiédissait devant le feu.
+
+Il y a dans la curiosité des stimulants aussi énergiques que dans les
+élans de toute passion. Ce désir de savoir est si grand qu'il a dévoré la
+vie de plus d'un curieux.
+
+Briquet avait été trop bien renseigné jusque-là pour ne point désirer de
+compléter ses renseignements. Il jeta un second regard autour de lui, et,
+fasciné par la lumière que renvoyait cette fenêtre sur les barreaux de
+fer, il crut voir dans ce signal d'appel, et dans ces barreaux si
+reluisants, quelque provocation pour ses robustes poignets.
+
+En conséquence, résolu d'atteindre son entonnoir, Briquet se glissa le
+long de la corniche qui, du perron qu'elle semblait continuer comme
+ornement, aboutissait à cette fenêtre, et suivit le mur comme aurait pu le
+faire un chat ou un singe marchant appuyé des mains et des pieds aux
+ornements sculptés dans la muraille même.
+
+Si les pages et les soldats eussent pu distinguer dans l'ombre cette
+silhouette fantastique glissant sur le milieu du mur sans support
+apparent, ils n'eussent certes pas manqué de crier à la magie, et plus
+d'un, parmi les plus braves, eût senti hérisser ses cheveux.
+
+Mais Robert Briquet, ne leur laissa point le temps de voir ses
+sorcelleries.
+
+En quatre enjambées, il toucha les barreaux, s'y cramponna, se tapit entre
+ces barreaux et l'entonnoir, de telle façon que du dehors il ne pût être
+aperçu, et que du dedans il fût à peu près masqué par le grillage.
+
+Briquet ne s'était pas trompé, et il fut dédommagé amplement de ses peines
+et de son audace, lorsqu'une fois il en fut arrivé là.
+
+En effet, son regard embrassait une grande salle éclairée par une lampe de
+fer à quatre becs, et remplie d'armures de toute espèce, parmi lesquelles,
+en cherchant bien, il eût pu certainement reconnaître ses brassards et son
+gorgerin.
+
+Ce qu'il y avait là de piques, d'estocs, de hallebardes et de mousquets
+rangés en pile ou en faisceaux, eût suffi à armer quatre bons régiments.
+
+Briquet donna cependant moins d'attention à la superbe ordonnance de ces
+armes qu'à l'assemblée chargée de les mettre en usage ou de les
+distribuer. Ses yeux ardents perçaient la vitre épaisse et enduite d'une
+couche grasse de fumée et de poussière, pour deviner les visages de
+connaissance sous les visières ou les capuchons.
+
+-- Oh! oh! dit-il, voici maître Crucé, notre révolutionnaire; voici notre
+petit Brigard, l'épicier au coin de la rue des Lombards; voici maître
+Leclerc, qui se fait appeler Bussy, et qui, n'eût certes pas osé commettre
+un tel sacrilège du temps que le vrai Bussy vivait. Il faudra quelque jour
+que je demande à cet ancien maître, en fait d'armes, s'il connaît la botte
+secrète dont un certain David de ma connaissance est mort à Lyon. Peste!
+la bourgeoisie est grandement représentée, mais la noblesse... ah! M. de
+Mayneville; Dieu me pardonne! il serre la main de Nicolas Poulain: c'est
+touchant, on fraternise. Ah! ah! ce M. de Mayneville est donc orateur? il
+se pose, ce me semble, pour prononcer une harangue; il a le geste agréable
+et roule des yeux persuasifs.
+
+[Illustration: Maintenant je me rappelle positivement votre nom. -- PAGE
+53.]
+
+Et, en effet, M. de Mayneville avait commencé un discours.
+
+Robert Briquet secouait la tête, tandis que M. de Mayneville parlait, non
+pas qu'il pût entendre un seul mot de la harangue; mais il interprétait
+ses gestes et ceux de l'assemblée.
+
+-- Il ne semble guère persuader son auditoire. Crucé lui fait la grimace,
+Lachapelle-Marteau lui tourne le dos, et Bussy-Leclerc hausse les
+épaules. Allons, allons, monsieur de Mayneville, parlez, suez, soufflez,
+soyez éloquent, ventre de biche! Oh! à la bonne heure, voici les gens de
+l'auditoire qui se raniment. Oh! oh! on se rapproche, on lui serre la
+main, on jette en l'air les chapeaux; diable!
+
+Briquet, comme nous l'avons dit, voyait et ne pouvait entendre; mais nous
+qui assistons en esprit aux délibérations de l'orageuse assemblée, nous
+allons dire au lecteur ce qui venait de s'y passer.
+
+D'abord Crucé, Marteau et Bussy s'étaient plaints à M. de Mayneville de
+l'inaction du duc de Guise.
+
+Marteau, en sa qualité de procureur, avait pris la parole.
+
+-- Monsieur de Mayneville, avait-il dit, vous venez de la part du duc
+Henri de Guise? -- Merci. -- Et nous vous acceptons comme ambassadeur;
+mais la présence du duc lui-même nous est indispensable. Après la mort de
+son glorieux père, à l'âge de dix-huit ans, il a fait adopter à tous les
+bons Français le projet de l'Union et nous a enrôlés tous sous cette
+bannière. Selon notre serment, nous avons exposé nos personnes et sacrifié
+notre fortune pour le triomphe de cette sainte cause; et voilà que, malgré
+nos sacrifices, rien ne progresse, rien ne se décide. Prenez garde,
+monsieur de Mayneville, les Parisiens se lasseront; or, Paris une fois
+las, que fera-t-on en France? M. le duc devrait y songer.
+
+Cet exorde obtint l'assentiment de tous les ligueurs, et Nicolas Poulain
+surtout se distingua par son zèle à l'applaudir.
+
+M. de Mayneville répondit avec simplicité.
+
+-- Messieurs, si rien ne se décide, c'est que rien n'est mûr encore.
+Examinez la situation, je vous prie. M. le duc et son frère, M. le
+cardinal, sont à Nancy en observation: l'un met sur pied une armée
+destinée à contenir les huguenots de Flandre, que M. le duc d'Anjou veut
+jeter sur nous pour nous occuper; l'autre expédie courrier sur courrier à
+tout le clergé de France, et au pape, pour faire adopter l'Union. M. le
+duc de Guise sait ce que vous ne savez pas, messieurs, c'est que cette
+vieille alliance, mal rompue entre le duc d'Anjou et le Béarnais, est
+prête à se renouer. Il s'agit d'occuper l'Espagne du côté de la Navarre,
+et de l'empêcher de nous envoyer des armes et de l'argent. Or, M. le duc
+veut être, avant de rien faire et surtout avant de venir à Paris, en état
+de combattre l'hérésie et l'usurpation. Mais, à défaut de M. de Guise,
+nous avons M. de Mayenne qui se multiplie comme général et comme
+conseiller, et que j'attends d'un moment à l'autre.
+
+-- C'est-à-dire, interrompit Bussy, et ce fut à ce moment qu'il haussa les
+épaules, c'est-à-dire que vos princes sont partout où nous ne sommes pas,
+et jamais où nous avons besoin qu'ils soient. Que fait madame de
+Montpensier, par exemple?
+
+-- Monsieur, madame de Montpensier est entrée ce matin à Paris.
+
+-- Et personne ne l'a vue?
+
+-- Si fait, monsieur.
+
+-- Et quelle est cette personne?
+
+-- Salcède.
+
+-- Oh! oh! fit toute l'assemblée.
+
+-- Mais, dit Crucé, elle s'est donc rendue invisible?
+
+-- Pas tout à fait, mais insaisissable, je l'espère.
+
+-- Et comment sait-on qu'elle est ici? demanda Nicolas Poulain; je ne
+présume pas que ce soit Salcède qui vous l'ait dit.
+
+-- Je sais qu'elle est ici, répondit Mayneville, parce que je l'ai
+accompagnée jusqu'à la porte Saint-Antoine.
+
+-- J'ai entendu dire qu'on avait fermé les portes, interrompit Marteau qui
+convoitait l'occasion de placer un second discours.
+
+-- Oui, monsieur, répondit Mayneville avec son éternelle politesse dont
+aucune attaque ne pouvait le faire sortir.
+
+-- Comment se les est-elle fait ouvrir alors?
+
+-- A sa façon.
+
+-- Et elle a le pouvoir de se faire ouvrir les portes de Paris? dirent les
+ligueurs, jaloux et soupçonneux comme sont toujours les petits lorsqu'ils
+s'allient aux grands.
+
+-- Messieurs, dit Mayneville, il se passait ce matin aux portes de Paris
+une chose que vous paraissez ignorer ou du moins ne savoir que vaguement.
+La consigne avait été donnée de ne laisser franchir la barrière qu'à ceux
+qui seraient porteurs d'une carte d'admission: de qui devait être signée
+cette carte? je l'ignore. Or, devant nous, à la porte Saint-Antoine, cinq
+ou six hommes dont quatre assez pauvrement vêtus et d'assez mauvaise mine,
+six hommes sont venus; ils étaient porteurs de ces cartes obligées et nous
+ont passé devant la face. Quelques-uns d'entre eux avaient l'insolente
+bouffonnerie des gens qui se croient en pays conquis. -- Quels sont ces
+hommes, quelles sont ces cartes? répondez-nous, messieurs de Paris, vous
+qui avez charge de ne rien ignorer touchant les affaires de votre ville.
+
+Ainsi, Mayneville, d'accusé, s'était fait accusateur, ce qui est le grand
+art de l'art oratoire.
+
+-- Des cartes, des gens insolents, des admissions exceptionnelles aux
+portes de Paris; oh! oh! que veut dire cela? demanda Nicolas Poulain tout
+rêveur.
+
+-- Si vous ne savez pas ces choses, vous qui vivez ici, comment les
+saurions-nous, nous qui vivons en Lorraine, passant tout notre temps à
+courir sur les routes pour joindre les deux bouts de ce cercle qu'on
+appelle l'Union?
+
+-- Et ces gens, enfin, comment venaient-ils?
+
+-- Les uns à pied, les autres à cheval; les uns seuls, d'autres avec des
+laquais.
+
+-- Sont-ce des gens du roi?
+
+-- Trois ou quatre avaient l'air de mendiants.
+
+-- Sont-ce des gens de guerre?
+
+-- Ils n'avaient que deux épées à eux six.
+
+-- Ce sont des étrangers?
+
+-- Je les suppose Gascons.
+
+-- Oh! firent quelques voix avec un accent de mépris.
+
+-- N'importe, dit Bussy, fussent-ils Turcs, ils doivent éveiller notre
+attention. On s'informera d'eux. Monsieur Poulain, c'est votre affaire.
+Mais tout cela ne nous dit rien des affaires de la Ligue.
+
+-- Il y a un nouveau plan, répondit M. de Mayneville. Vous saurez demain
+que Salcède, qui nous avait déjà trahis et qui devait nous trahir encore,
+non-seulement n'a point parlé, mais encore s'est rétracté sur l'échafaud;
+et cela grâce à la duchesse qui, entrée à la suite d'un de ces porteurs de
+cartes, a eu le courage de pénétrer jusqu'à l'échafaud, au risque d'être
+broyée mille fois, et de se faire voir au patient, au risque d'être
+reconnue. C'est en ce moment que Salcède s'est arrêté dans son effusion:
+un instant après, notre brave bourreau l'arrêtait dans son repentir.
+Ainsi, messieurs, vous n'avez rien à craindre du côté de nos entreprises
+de Flandre. Ce secret terrible s'en est allé roulant dans une tombe.
+
+Ce fut cette dernière phrase qui rapprocha les ligueurs de M. de
+Mayneville.
+
+Briquet devinait leur joie à leurs mouvements. Cette joie inquiétait
+beaucoup le digne bourgeois, qui parut prendre une résolution soudaine.
+
+Il se laissa glisser du haut de son entonnoir sur le pavé de la cour, et
+se dirigea vers la porte où, sur l'énonciation des deux mots: _Parme et
+Lorraine_, le portier lui livra passage.
+
+Une fois dans la rue, maître Robert Briquet respira si bruyamment que l'on
+comprenait que depuis bien longtemps il retenait son souffle.
+
+Le conciliabule durait toujours; l'histoire nous apprend ce qui s'y
+passait.
+
+M. de Mayneville apportait de la part des Guises, aux insurgés futurs de
+Paris, tout le plan de l'insurrection.
+
+Il ne s'agissait de rien moins que d'égorger les personnages importants de
+la ville, connus pour tenir en faveur du roi, de parcourir les rues en
+criant: _Vive la messe! mort aux politiques!_ et d'allumer ainsi une
+Saint-Barthélemy nouvelle avec les vieux débris de l'ancienne; seulement,
+dans celle-ci, on confondait les catholiques mal pensants avec les
+huguenots de toute espèce.
+
+En agissant ainsi on servait deux dieux, celui qui règne au ciel et celui
+qui allait régner sur la France:
+
+L'Éternel et M. de Guise.
+
+
+
+
+XII
+
+LA CHAMBRE DE SA MAJESTÉ HENRI III AU LOUVRE
+
+
+Dans cette grande chambre du Louvre, où déjà tant de fois nos lecteurs
+sont entrés avec nous et où nous avons vu le pauvre roi Henri III dépenser
+de si longues et de si cruelles heures, nous allons le retrouver encore
+une fois, non plus roi, non plus maître, mais abattu, pâle, inquiet et
+livré sans réserve à la persécution de toutes les ombres que son souvenir
+évoque incessamment sous ces voûtes illustres.
+
+Henri était bien changé depuis cette mort fatale de ses amis que nous
+avons racontée ailleurs: ce deuil avait passé sur sa tête comme un ouragan
+dévastateur, et le pauvre roi, qui, se souvenant sans cesse qu'il était un
+homme, n'avait mis sa force et sa confiance que dans les affections
+privées, s'était vu dépouiller, par la mort jalouse, de toute confiance et
+de toute force, anticipant ainsi sur le moment terrible où les rois vont à
+Dieu, seuls, sans amis, sans garde et sans couronne.
+
+Henri III avait été cruellement frappé: tout ce qu'il aimait était
+successivement tombé au tour de lui. Après Schomberg, Quélus et Maugiron
+tués en duel par Livarot et Antraguet, Saint-Mégrin avait été assassiné
+par M. de Mayenne: les plaies étaient restées vives et saignantes....
+L'affection qu'il portait à ses nouveaux favoris, d'Épernon et Joyeuse,
+ressemblait à celle qu'un père qui a perdu ses meilleurs enfants reporte
+sur ceux qui lui restent: tout en connaissant parfaitement les défauts de
+ceux-ci, il les aime, il les ménage, il les garde pour ne donner sur eux
+aucune prise à la mort.
+
+Il avait comblé de biens d'Épernon, et cependant il n'aimait d'Épernon que
+par soubresauts et par caprice; en de certains moments même il le
+haïssait. C'est alors que Catherine, cette impitoyable conseillère en qui
+veillait toujours la pensée, comme la lampe dans le tabernacle, c'est
+alors que Catherine, incapable de folies même dans sa jeunesse, prenait la
+voix du peuple pour fronder les affections du roi.
+
+Jamais elle ne lui eût dit, quand il vidait le trésor pour ériger en duché
+la terre de Lavalette et l'agrandir royalement, jamais elle ne lui eût
+dit: Sire, haïssez ces hommes qui ne vous aiment pas, ou, ce qui est bien
+pis, qui ne vous aiment que pour eux. Mais voyait-elle le sourcil du roi
+se froncer, l'entendait-elle, dans un moment de lassitude, accuser
+d'Épernon d'avarice ou de couardise, elle trouvait aussitôt le mot
+inflexible qui résumait tous les griefs du peuple et de la royauté contre
+d'Épernon, et qui creusait un nouveau sillon dans la haine royale.
+
+D'Épernon, Gascon incomplet, avait pris, avec sa finesse et sa perversité
+native, la mesure de la faiblesse royale; il savait cacher son ambition,
+ambition vague, et dont le but lui était encore inconnu à lui-même;
+seulement son avidité lui tenait lieu de boussole pour se diriger vers le
+monde lointain et ignoré que lui cachaient encore les horizons de
+l'avenir, et c'était d'après cette avidité seule qu'il se gouvernait.
+
+[Illustration: Le duc d'Épernon.]
+
+Le trésor se trouvait-il par hasard un peu garni, on voyait surgir et
+s'approcher d'Épernon, le bras arrondi et le visage riant; le trésor
+était-il vide, il disparaissait, la lèvre dédaigneuse et le sourcil
+froncé, pour s'enfermer, soit dans son hôtel, soit dans quelqu'un de ses
+châteaux, où il pleurait misère jusqu'à ce qu'il eût pris le pauvre roi
+par la faiblesse du coeur et tiré de lui quelque don nouveau.
+
+Par lui le favoritisme avait été érigé en métier, métier dont il
+exploitait habilement tous les revenus possibles. D'abord il ne passait
+pas au roi le moindre retard à payer aux échéances; puis, lorsqu'il devint
+plus tard courtisan et que les bises capricieuses de la faveur royale
+furent revenues assez fréquentes pour solidifier sa cervelle gasconne,
+plus tard, disons-nous, il consentit à se donner une part du travail,
+c'est-à-dire à coopérer à la rentrée des fonds dont il voulait faire sa
+proie.
+
+Cette nécessité, il le sentait bien, l'entraînait à devenir, de courtisan
+paresseux, ce qui est le meilleur de tous les états, courtisan actif, ce
+qui est la pire de toutes les conditions. Il déplora bien amèrement alors
+les doux loisirs de Quélus, de Schomberg et de Maugiron, qui, eux,
+n'avaient de leur vie parlé affaires publiques ni privées, et qui
+convertissaient si facilement la faveur en argent et l'argent en plaisirs;
+mais les temps avaient changé: l'âge de fer avait succédé à l'âge d'or;
+l'argent ne venait plus comme autrefois: il fallait aller à l'argent,
+fouiller, pour le prendre, dans les veines du peuple, comme dans une mine
+à moitié tarie. D'Épernon se résigna et se lança en affamé dans les
+inextricables ronces de l'administration, dévastant ça et là sur son
+passage, et pressurant sans tenir compte des malédictions, chaque fois que
+le bruit des écus d'or couvrait la voix des plaignants.
+
+ * * * * *
+
+L'esquisse rapide et bien incomplète que nous avons tracée du caractère de
+Joyeuse peut montrer au lecteur quelle différence il y avait entre les
+deux favoris qui se partageaient, nous ne dirons pas l'amitié, mais cette
+large portion d'influence que Henri laissait toujours prendre sur la
+France et sur lui-même à ceux qui l'entouraient. Joyeuse, tout
+naturellement et sans y réfléchir, avait suivi la trace et adopté la
+tradition des Quélus, des Schomberg, des Maugiron et des Saint-Mégrin: il
+aimait le roi et se faisait insoucieusement aimer par lui; seulement tous
+ces bruits étranges qui avaient couru sur la merveilleuse amitié que le
+roi portait aux prédécesseurs de Joyeuse, étaient morts avec cette amitié;
+aucune tache infâme ne souillait cette affection presque paternelle de
+Henri pour Joyeuse. D'une famille de gens illustres et honnêtes, Joyeuse
+avait du moins en public le respect de la royauté, et sa familiarité ne
+dépassait jamais certaines bornes. Dans le milieu de la vie morale,
+Joyeuse était un ami véritable d'Henri; mais ce milieu ne se présentait
+guère. Anne était jeune, emporté, amoureux, égoïste; c'était peu pour lui
+d'être heureux par le roi et de faire remonter le bonheur vers sa source;
+c'était tout pour lui d'être heureux de quelque façon qu'il le fût. Brave,
+beau, riche, il brillait de ce triple reflet qui fait aux jeunes fronts
+une auréole d'amour. La nature avait trop fait pour Joyeuse, et Henri
+maudissait quelquefois la nature, qui lui avait laissé, à lui roi, si peu
+de chose à faire pour son ami.
+
+Henri connaissait bien ces deux hommes, et les aimait sans doute à cause
+du contraste. Sous son enveloppe sceptique et superstitieuse, Henri
+cachait un fonds de philosophie qui, sans Catherine, se fût développé dans
+un sens d'utilité remarquable.
+
+Trahi souvent, Henri ne fut jamais trompé.
+
+C'est donc avec cette parfaite intelligence du caractère de ses amis, avec
+cette profonde connaissance de leurs défauts et de leurs qualités,
+qu'éloigné d'eux, isolé, triste, dans cette chambre sombre, il pensait à
+eux, à lui, à sa vie, et regardait dans l'ombre ces funèbres horizons déjà
+dessinés dans l'avenir pour beaucoup de regards moins clairvoyants que les
+siens.
+
+Cette affaire de Salcède l'avait fort assombri. Seul entre deux femmes
+dans un pareil moment, Henri avait senti son dénûment; la faiblesse de
+Louise l'attristait; la force de Catherine l'épouvantait. Henri sentait
+enfin en lui cette vague et éternelle terreur qu'éprouvent les rois
+marqués par la fatalité, pour qu'une race s'éteigne en eux et avec eux.
+
+S'apercevoir en effet que, quoique élevé au-dessus de tous les hommes,
+cette grandeur n'a par de base solide; sentir qu'on est la statue qu'on
+encense, l'idole qu'on adore; mais que les prêtres et le peuple, les
+adorateurs et les ministres, vous inclinent ou vous relèvent selon leur
+intérêt, vous font osciller selon leur caprice, c'est, pour un esprit
+altier, la plus cruelle des disgrâces. Henri le sentait vivement et
+s'irritait de le sentir.
+
+Et cependant, de temps en temps, il se reprenait à l'énergie de sa
+jeunesse éteinte en lui bien avant la fin de cette jeunesse.
+
+-- Après tout, se disait-il, pourquoi m'inquiéterais-je? Je n'ai plus de
+guerres à subir; Guise est à Nancy, Henri à Pau; l'un est obligé de
+renfermer son ambition en lui-même, l'autre n'en a jamais eu.
+
+Les esprits se calment; nul Français n'a sérieusement envisagé cette
+entreprise impossible de détrôner son roi; cette troisième couronne
+promise par les ciseaux d'or de madame de Montpensier n'est qu'un propos
+de femme blessée dans son amour-propre; ma mère seule rêve toujours à son
+fantôme d'usurpation, sans pouvoir sérieusement me montrer l'usurpateur;
+mais moi, qui suis un homme, moi qui suis un cerveau jeune encore malgré
+mes chagrins, je sais à quoi m'en tenir sur les prétendants qu'elle
+redoute.
+
+Je rendrai Henri de Navarre ridicule, Guise odieux, et je dissiperai,
+l'épée à la main, les ligues étrangères. Par la mordieu! je ne valais pas
+mieux que je ne vaux aujourd'hui, à Jarnac et à Montcontour.
+
+Oui, continuait Henri en laissant retomber sa tête sur sa poitrine; oui,
+mais, en attendant, je m'ennuie, et c'est mortel de s'ennuyer. Eh! voilà
+mon seul, mon véritable conspirateur, l'ennui! et ma mère ne me parle
+jamais de celui-là.
+
+Voyez, s'il me viendra quelqu'un ce soir! Joyeuse avait tant promis d'être
+ici de bonne heure: il s'amuse, lui; mais comment diable fait-il pour
+s'amuser? D'Épernon? ah! celui-là, il ne s'amuse pas: il boude: il n'a pas
+encore touché sa traite de vingt-cinq mille écus sur les pieds fourchus;
+eh bien, ma foi! qu'il boude tout à son aise.
+
+-- Sire, dit la voix de l'huissier, M. le duc d'Épernon.
+
+Tous ceux qui connaissent les ennuis de l'attente, les récriminations
+qu'elle suggère contre les personnes attendues, la facilité avec laquelle
+se dissipe le nuage lorsque la personne paraît, comprendront
+l'empressement que mit le roi à ordonner que l'on avançât un pliant pour
+le duc.
+
+-- Ah! bonsoir, duc, dit-il, je suis enchanté de vous voir.
+
+D'Épernon s'inclina respectueusement.
+
+-- Pourquoi donc n'êtes-vous point venu voir écarteler ce coquin
+d'Espagnol; vous saviez bien que vous aviez une place dans ma loge,
+puisque je vous l'avais fait dire?
+
+-- Sire, je n'ai pas pu.
+
+-- Vous n'avez pas pu?
+
+-- Non, sire, j'avais affaire.
+
+-- Ne dirait-on pas, en vérité, qu'il est mon ministre avec sa mine d'une
+coudée, et qu'il vient m'annoncer qu'un subside n'a pas été payé, dit
+Henri en levant les épaules.
+
+-- Ma foi, sire, dit d'Épernon prenant au bond la balle, Votre Majesté est
+dans le vrai; le subside n'a pas été payé, et je suis sans un écu.
+
+-- Bon, fit Henri impatient.
+
+-- Mais, reprit d'Épernon, ce n'est point de cela qu'il s'agit, et je me
+hâte de le dire à Votre Majesté, car elle pourrait croire que ce sont là
+les affaires dont je me suis occupé.
+
+-- Voyons ces affaires, duc.
+
+-- Votre Majesté sait ce qui s'est passé au supplice de Salcède.
+
+-- Parbleu, puisque j'y étais.
+
+-- On a tenté d'enlever le condamné.
+
+-- Je n'ai pas vu cela.
+
+-- C'est le bruit qui court par la ville cependant.
+
+-- Bruit, sans cause et sans résultat: on n'a pas remué.
+
+-- Je crois que Votre Majesté est dans l'erreur.
+
+-- Et sur quoi bases-tu ta croyance?
+
+-- Sur ce que Salcède a démenti devant le peuple ce qu'il avait dit devant
+les juges.
+
+-- Ah! vous savez déjà cela, vous?
+
+-- Je tâche de savoir tout ce qui intéresse Votre Majesté.
+
+-- Merci, mais où voulez-vous en venir avec ce préambule?
+
+-- A ceci: un homme qui meurt comme Salcède est mort en bien bon
+serviteur, sire.
+
+-- Eh bien! après?
+
+-- Le maître qui a de tels serviteurs est bien heureux: voilà tout.
+
+-- Et tu veux dire que je n'ai pas de tels serviteurs, moi, ou plutôt que
+je n'en ai plus? Tu as raison, si c'est cela que tu veux dire.
+
+-- Ce n'est pas cela que je veux dire. Votre Majesté trouverait dans
+l'occasion, et je puis en répondre mieux que personne, des serviteurs
+aussi fidèles qu'en a trouvé le maître de Salcède.
+
+-- Le maître de Salcède, le maître de Salcède! nommez donc une fois les
+choses par leur nom, vous tous qui m'entourez. Comment s'appelle-t-il ce
+maître?
+
+-- Votre Majesté doit le savoir mieux que moi, elle qui s'occupe de
+politique.
+
+-- Je sais ce que je sais. Dites-moi ce que vous savez, vous.
+
+-- Moi, je ne sais rien; seulement je me doute de beaucoup de choses.
+
+-- Bon! dit Henri ennuyé, vous venez ici pour m'effrayer et me dire des
+choses désagréables, n'est-ce pas? Merci, duc, je vous reconnais bien là.
+
+-- Allons, voilà que Votre Majesté me maltraite, dit d'Épernon.
+
+-- C'est assez juste, je crois.
+
+-- Non pas, sire. L'avertissement d'un homme dévoué peut tomber à faux;
+mais cet homme n'en fait pas moins son devoir en donnant cet
+avertissement.
+
+[Illustration: Son visage me revient assez. -- PAGE 69.]
+
+-- Ce sont mes affaires.
+
+-- Ah! du moment que Votre Majesté le prend ainsi, vous avez raison, sire;
+n'en parlons donc plus.
+
+Ici, il se fit un silence que le roi rompit le premier.
+
+-- Voyons, dit-il, ne m'assombris pas, duc. Je suis déjà lugubre comme un
+Pharaon d'Égypte en sa pyramide. Égaie-moi.
+
+-- Ah! sire, la joie ne se commande point.
+
+Le roi frappa la table de son poing avec colère.
+
+-- Vous êtes un entêté, un mauvais ami, duc! s'écria-t-il. Hélas! hélas!
+je ne croyais pas avoir tout perdu en perdant mes serviteurs d'autrefois.
+
+-- Oserais-je faire remarquer à Votre Majesté qu'elle n'encourage guère
+les nouveaux?
+
+Ici le roi fit une nouvelle pause pendant laquelle, pour toute réponse, il
+regarda cet homme, dont il avait fait la haute fortune, avec une
+expression des plus significatives.
+
+D'Épernon comprit.
+
+-- Votre Majesté me reproche ses bienfaits, dit-il du ton d'un Gascon
+achevé. Moi, je ne lui reproche pas mon dévoûment.
+
+Et le duc, qui ne s'était pas encore assis, prit le pliant que le roi
+avait fait préparer pour lui.
+
+-- Lavalette, Lavalette, dit Henri avec tristesse, tu me navres le coeur,
+toi qui as tant d'esprit, toi qui pourrais, par ta bonne humeur, me faire
+gai et joyeux. Dieu m'est témoin que je n'ai point entendu parler de
+Quélus, si brave; de Schomberg, si bon; de Maugiron, si chatouilleux sur
+le point de mon honneur. Non, il y avait même en ce temps-là Bussy, Bussy,
+qui n'était point à moi si tu veux, mais que je me fusse acquis si je
+n'avais craint de donner de l'ombrage aux autres; Bussy, qui est la cause
+involontaire de leur mort, hélas! Où en suis-je venu, que je regrette même
+mes ennemis! Certes, tous quatre étaient de braves gens. Eh! mon Dieu! ne
+te fâche point de ce que je dis là. Que veux-tu, Lavalette, ce n'est point
+ton tempérament de donner à chaque heure du jour de grands coups de
+rapière sur tout venant; mais enfin, cher ami, si tu n'es pas aventureux
+et haut à la main, tu es facétieux, fin, de bon conseil parfois. Tu
+connais toutes mes affaires, comme cet autre ami plus humble avec lequel
+je n'éprouvai jamais un seul moment d'ennui.
+
+-- De qui Votre Majesté veut-elle parler? demanda le duc.
+
+-- Tu devrais lui ressembler, d'Épernon.
+
+-- Mais encore faut-il que je sache qui Votre Majesté regrette.
+
+-- Oh! pauvre Chicot, où es-tu?
+
+D'Épernon se leva tout piqué.
+
+-- Eh bien! que fais-tu? dit le roi.
+
+-- Il paraît, sire, que Votre Majesté est en mémoire aujourd'hui; mais, en
+vérité, ce n'est pas heureux pour tout le monde.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- C'est que Votre Majesté, sans y songer peut-être, me compare à messire
+Chicot, et que je me sens assez peu flatté de la comparaison.
+
+-- Tu as tort, d'Épernon. Je ne puis comparer à Chicot qu'un homme que
+j'aime et qui m'aime. C'était un solide et ingénieux serviteur que celui-
+là.
+
+Et Henri poussa un profond soupir.
+
+-- Ce n'est pas pour ressembler à maître Chicot, je présume, que Votre
+Majesté m'ait fait duc et pair, dit d'Épernon.
+
+-- Allons, ne récriminons pas, dit le roi avec un si malicieux sourire que
+le Gascon, si fin et si impudent qu'il fût à la fois, se trouva plus mal à
+l'aise devant ce sarcasme timide qu'il ne l'eût été devant un reproche
+flagrant.
+
+-- Chicot m'aimait, continua Henri, et il me manque; voilà tout ce que je
+puis dire. Oh! quand je songe qu'à cette même place où tu es ont passé
+tous ces jeunes hommes, beaux, braves et fidèles; que là-bas, sur le
+fauteuil où tu as posé ton chapeau, Chicot s'est endormi plus de cent
+fois!
+
+-- Peut-être était-ce fort spirituel, interrompit d'Épernon; mais, en tout
+cas, c'était peu respectueux.
+
+-- Hélas! continua Henri, ce cher ami n'a pas plus d'esprit que de corps
+aujourd'hui.
+
+Et il agita tristement son chapelet de têtes de mort, qui fit entendre un
+cliquetis lugubre comme s'il eût été fait d'ossements réels.
+
+-- Eh! qu'est-il donc devenu, votre Chicot? demanda insoucieusement
+d'Épernon.
+
+-- Il est mort! répondit Henri, mort comme tout ce qui m'a aimé!
+
+-- Eh bien! sire, reprit le duc, je crois en vérité qu'il a bien fait de
+mourir; il vieillissait, beaucoup moins cependant que ses plaisanteries,
+et l'on m'a dit que la sobriété n'était pas sa vertu favorite. De quoi est
+mort le pauvre diable, sire, d'indigestion?
+
+-- Chicot est mort de chagrin, mauvais coeur, répliqua aigrement le roi.
+
+-- Il l'aura dit pour vous faire rire une dernière fois.
+
+-- Voilà qui te trompe: c'est qu'il n'a pas même voulu m'attrister par
+l'annonce de sa maladie. C'est qu'il savait combien je regrette mes amis,
+lui qui tant de fois m'a vu les pleurer.
+
+-- Alors c'est son ombre qui est revenue.
+
+-- Plût à Dieu que je le revisse, même en ombre! Non, c'est son ami, le
+digne prieur Gorenflot, qui m'a écrit cette triste nouvelle.
+
+-- Gorenflot! qu'est-ce que cela?
+
+-- Un saint homme que j'ai fait prieur des Jacobins, et qui habite ce beau
+couvent hors de la porte Saint-Antoine, en face de la croix Faubin, près
+de Bel-Esbat.
+
+-- Fort bien! quelque mauvais prêcheur à qui Votre Majesté aura donné un
+prieuré de trente mille livres et à qui elle se garde bien de le
+reprocher.
+
+-- Vas-tu devenir impie à présent?
+
+-- Si cela pouvait désennuyer Votre Majesté, j'essaierais.
+
+-- Veux-tu te taire, duc; tu offenses Dieu!
+
+-- Chicot l'était bien impie, lui, et il me semble qu'on lui pardonnait.
+
+-- Chicot est venu dans un temps où je pouvais encore rire de quelque
+chose.
+
+-- Alors, Votre Majesté a tort de le regretter.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Si elle ne peut plus rire de rien, Chicot, si gai qu'il fût, ne lui
+serait pas d'un grand secours.
+
+-- L'homme était bon à tout, et ce n'est pas seulement à cause de son
+esprit que je le regrette.
+
+-- Et à cause de quoi? Ce n'est point à cause de son visage, je présume,
+car il était fort laid, mons Chicot.
+
+-- Il avait des conseils sages.
+
+-- Allons! je vois que, s'il vivait, Votre Majesté en ferait un garde des
+sceaux, comme elle a fait un prieur de ce frocard.
+
+-- Allez, duc, ne riez pas, je vous prie, de ceux qui m'ont témoigné de
+l'affection et pour qui j'en ai eu moi-même. Chicot, depuis qu'il est
+mort, m'est sacré comme un ami sérieux, et quand je n'ai point envie de
+rire, j'entends que personne ne rie.
+
+-- Oh! soit, sire; je n'ai pas plus envie de rire que Votre Majesté. Ce
+que j'en disais, c'est que tout à l'heure vous regrettiez Chicot pour sa
+belle humeur; c'est que tout à l'heure vous me demandiez de vous égayer,
+tandis que maintenant vous désirez que je vous attriste... Parfandious!
+Oh! pardon, sire, ce maudit juron m'échappe toujours.
+
+-- Bien, bien, maintenant je suis refroidi; maintenant je suis au point où
+tu voulais me voir quand tu as commencé la conversation par de sinistres
+propos. Dis-moi donc tes mauvaises nouvelles, d'Épernon; il y a toujours
+chez le roi la force d'un homme.
+
+-- Je n'en doute pas, sire.
+
+-- Et c'est heureux, car, mal gardé comme je le suis, si je ne me gardais
+point moi-même, je serais mort dix fois le jour.
+
+-- Ce qui ne déplairait pas à certaines gens que je connais.
+
+-- Contre ceux-là, duc, j'ai les hallebardes de mes Suisses.
+
+-- C'est bien impuissant à atteindre de loin.
+
+-- Contre ceux qu'il faut atteindre de loin, j'ai les mousquets de mes
+arquebusiers.
+
+-- C'est gênant pour frapper de près: pour défendre une poitrine royale,
+ce qui vaut mieux que des hallebardes et des mousquets, ce sont de bonnes
+poitrines.
+
+-- Hélas! dit Henri, voilà ce que j'avais autrefois, et dans ces poitrines
+de nobles coeurs. Jamais on ne fût arrivé à moi du temps de ces vivants
+remparts qu'on appelait Quélus, Schomberg, Saint-Luc, Maugiron et Saint-
+Mégrin.
+
+-- Voilà donc ce que Votre Majesté regrette? demanda d'Épernon, comptant
+saisir sa revanche en prenant le roi en flagrant délit d'égoïsme.
+
+-- Je regrette les coeurs qui battaient dans ces poitrines, avant toutes
+choses, dit Henri.
+
+-- Sire, dit d'Épernon, si j'osais, je ferais remarquer à Votre Majesté
+que je suis Gascon, c'est-à-dire prévoyant et industrieux; que je tâche de
+suppléer par l'esprit aux qualités que m'a refusées la nature; en un mot,
+que je fais tout ce que je puis, c'est-à-dire tout ce que je dois, et que
+par conséquent j'ai le droit de dire: Advienne que pourra!
+
+-- Ah! voilà comme tu t'en tires, toi; tu viens me faire grand étalage des
+dangers vrais ou faux que je cours, et quand tu es parvenu à m'effrayer,
+tu te résumes par ces mots: Advienne que pourra!... Bien obligé, duc.
+
+-- Votre Majesté veut donc bien croire un peu à des dangers?
+
+-- Soit: j'y croirai si tu me prouves que tu peux les combattre.
+
+-- Je crois que je le puis.
+
+-- Tu le peux?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Je sais bien. Tu as tes ressources, tes petits moyens, renard que tu
+es!
+
+-- Pas si petits.
+
+-- Voyons, alors.
+
+-- Votre Majesté consent-elle à se lever? -- Pourquoi faire?
+
+-- Pour venir avec moi jusqu'aux anciens bâtiments du Louvre.
+
+-- Du côté de la rue de l'Astruce?
+
+-- Précisément à l'endroit où l'on s'occupait de bâtir un garde-meubles,
+projet qui a été abandonné depuis que Votre Majesté ne veut plus d'autres
+meubles que des prie-Dieu et des chapelets de têtes de mort.
+
+-- A cette heure?
+
+-- Dix heures sonnent à l'horloge du Louvre; ce n'est pas si tard, il me
+semble.
+
+-- Que verrai-je dans ces bâtiments?
+
+-- Ah! dame! si je vous le dis, c'est le moyen que vous ne veniez pas.
+
+-- C'est bien loin, duc.
+
+-- Par les galeries, on y va en cinq minutes, sire.
+
+-- D'Épernon, d'Épernon.
+
+-- Eh bien, sire?
+
+-- Si ce que tu veux me faire voir n'est pas très curieux, prends garde.
+
+-- Je vous réponds, sire, que ce sera curieux.
+
+-- Allons donc, fit le roi en se soulevant avec un effort.
+
+Le duc prit son manteau et présenta au roi son épée; puis, prenant un
+flambeau de cire, il se mit à précéder dans la galerie Sa Majesté très
+chrétienne, qui le suivit d'un pas traînant.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+LE DORTOIR
+
+Quoiqu'il ne fût encore que dix heures, comme l'avait dit d'Épernon, un
+silence de mort envahissait déjà le Louvre; à peine, tant le vent
+soufflait avec rage, entendait-on le pas alourdi des sentinelles et le
+grincement des ponts-levis.
+
+En moins de cinq minutes, en effet, les deux promeneurs arrivèrent aux
+bâtiments de la rue de l'Astruce, qui avaient conservé ce nom, même depuis
+l'édification de Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Le duc tira une clef de son aumônière, descendit quelques marches,
+traversa une petite cour, ouvrit une porte cintrée, enfermée sous des
+ronces jaunissantes, et dont le bas s'embarrassait encore dans de longues
+herbes.
+
+Il suivit pendant dix pas une route sombre, au bout de laquelle il se
+trouva dans une cour intérieure que dominait à l'un de ses angles un
+escalier de pierre.
+
+Cet escalier aboutissait à une vaste chambre, ou plutôt à un immense
+corridor.
+
+D'Épernon avait aussi la clef de ce corridor.
+
+Il en ouvrit doucement la porte, et fit remarquer à Henri l'étrange
+aménagement qui, cette porte ouverte, frappait tout d'abord les yeux.
+
+Quarante-cinq lits le garnissaient: chacun de ces lits était occupé par un
+dormeur.
+
+Le roi regarda tous ces lits, tous ces dormeurs, puis se retournant du
+côté du duc avec une curiosité inquiète:
+
+-- Eh bien! lui demanda-t-il, quels sont tous ces gens qui dorment?
+
+-- Des gens qui dorment encore ce soir, mais qui dès demain ne dormiront
+plus, qu'à leur tour s'entend.
+
+-- Et pourquoi ne dormiront-ils plus?
+
+-- Pour que Votre Majesté puisse dormir, elle.
+
+-- Explique-toi; tous ces gens-là sont donc tes amis?
+
+-- Choisis par moi, sire, triés comme le grain dans l'aire; des gardes
+intrépides qui ne quitteront pas Votre Majesté plus que son ombre, et qui,
+gentilshommes tous, ayant le droit d'aller partout où Votre Majesté ira,
+ne laisseront personne approcher de vous à la longueur d'une épée.
+
+-- C'est toi qui as inventé cela, d'Épernon?
+
+-- Eh! mon Dieu, oui, moi tout seul, sire.
+
+-- On en rira.
+
+-- Non pas, on en aura peur.
+
+-- Ils sont donc bien terribles, tes gentilshommes?
+
+-- Sire, c'est une meute que vous lancerez sur tel gibier qu'il vous
+plaira, et qui, ne connaissant que vous, n'ayant de relation qu'avec Votre
+Majesté, ne s'adresseront qu'à vous pour avoir la lumière, la chaleur, la
+vie.
+
+-- Mais cela va me ruiner.
+
+-- Est-ce qu'un roi se ruine jamais?
+
+-- Je ne puis déjà point payer les Suisses.
+
+-- Regardez bien ces nouveaux venus, sire, et dites-moi s'ils vous
+paraissent gens de grande dépense?
+
+Le roi jeta un regard sur ce long dortoir qui présentait un aspect assez
+digne d'attention, même pour un roi accoutumé aux belles divisions
+architecturales.
+
+Cette salle longue était coupée, dans toute sa longueur, par une cloison
+sur laquelle le constructeur avait pris quarante-cinq alcôves, placées
+comme autant de chapelles à côté les unes des autres, et donnant sur le
+passage à l'une des extrémités duquel se tenaient le roi et d'Épernon.
+
+Une porte, percée dans chacune de ces alcôves, donnait accès dans une
+sorte de logement voisin.
+
+Il résultait de cette distribution ingénieuse que chaque gentilhomme avait
+sa vie publique et sa vie privée.
+
+Au public, il apparaissait par l'alcôve.
+
+En famille, il se cachait dans sa petite loge.
+
+La porte de chacune de ces petites loges donnait sur un balcon, courant
+dans toute la longueur du bâtiment.
+
+Le roi ne comprit pas tout d'abord ces subtiles distinctions.
+
+-- Pourquoi me les faites-vous voir tous ainsi dormant dans leurs lits?
+demanda le roi.
+
+-- Parce que, sire, j'ai pensé qu'ainsi l'inspection serait plus facile à
+faire pour Votre Majesté; puis ces alcôves, qui portent chacune un numéro,
+ont un avantage, c'est de transmettre ce numéro à leur locataire: ainsi
+chacun de ces locataires sera, selon le besoin, un homme ou un chiffre.
+
+-- C'est assez bien imaginé, dit le roi, surtout si nous seuls conservons
+la clef de toute cette arithmétique. Mais les malheureux étoufferont à
+toujours vivre dans ce bouge.
+
+-- Votre Majesté va faire le tour avec moi si elle le désire, et entrer
+dans les loges de chacun d'eux.
+
+-- Tudieu! quel garde-meubles tu viens de me faire, d'Épernon! dit le roi,
+jetant les yeux sur les chaises chargées de la défroque des dormeurs. Si
+j'y renferme les loques de ces gaillards-là, Paris rira beaucoup.
+
+-- Il est de fait, sire, répondit le duc, que mes quarante-cinq ne sont
+pas très somptueusement vêtus; mais, sire, s'ils eussent été tous ducs et
+pairs...
+
+-- Oui, je comprends, dit en souriant le roi, ils me coûteraient plus cher
+qu'ils ne vont me coûter.
+
+-- Eh bien, c'est cela même, sire.
+
+-- Combien me coûteront-ils, voyons? Cela me décidera peut-être, car en
+vérité, d'Épernon, la mine n'est pas appétissante.
+
+-- Sire, je sais bien qu'ils sont un peu maigris et hâlés par le soleil
+qu'il fait dans nos provinces du sud, mais j'étais maigre et hâlé comme
+eux lorsque je vins à Paris: ils engraisseront et blanchiront comme moi.
+
+-- Hum! fit Henri, en jetant un regard oblique sur d'Épernon.
+
+Puis, après une pause:
+
+-- Sais-tu qu'ils ronflent comme des chantres, tes gentilshommes? dit le
+roi.
+
+-- Sire, il ne faut pas les juger sur cet aperçu, ils ont très bien dîné
+ce soir, voyez-vous.
+
+-- Tiens, en voici un qui rêve tout haut, dit le roi en tendant l'oreille
+avec curiosité.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Oui, que dit-il donc? écoute.
+
+En effet, un des gentilshommes, la tête et les bras pendants hors du lit,
+la bouche demi-close, soupirait quelques mots avec un mélancolique
+sourire.
+
+Le roi s'approcha de lui sur la pointe du pied.
+
+-- Si vous êtes une femme, disait-il, fuyez! fuyez!
+
+-- Ah! ah! dit Henri, il est galant celui-là.
+
+-- Qu'en dites-vous, sire?
+
+-- Son visage me revient assez.
+
+D'Épernon approcha son flambeau.
+
+-- Puis il a les mains blanches, et la barbe bien peignée. -- C'est le
+sire Ernauton de Carmainges, un joli garçon, et qui ira loin.
+
+-- Il a laissé là-bas quelque amour ébauché, pauvre diable!
+
+-- Pour n'avoir plus d'autre amour que celui de son roi, sire; nous lui
+tiendrons compte du sacrifice.
+
+-- Oh! oh! voilà une bizarre figure qui vient après ton sire... comment
+donc l'appelles-tu déjà?
+
+-- Ernauton de Carmainges.
+
+-- Ah! oui! peste! quelle chemise a le numéro 34! on dirait d'un sac de
+pénitent.
+
+-- Celui-là c'est M. de Chalabre: s'il ruine Votre Majesté, lui, ce ne
+sera pas, je vous en réponds, sans s'enrichir un peu.
+
+-- Et cet autre visage sombre, et qui n'a pas l'air de rêver d'amour?
+
+-- Quel numéro, sire?
+
+-- Numéro 42.
+
+-- Fine lame, coeur de bronze, homme de ressources, M. de Sainte-Maline,
+sire.
+
+-- Ah ça! mais j'y réfléchis; sais-tu que tu as eu là une idée, Lavalette?
+
+-- Je le crois bien; jugez donc un peu, sire, quel effet vont produire ces
+nouveaux chiens de garde, qui ne quitteront pas plus Votre Majesté que
+l'ombre le corps; ces molosses qu'on n'a jamais vus nulle part, et qui, à
+la première occasion, vont se montrer d'une façon qui nous fera honneur à
+tous.
+
+-- Oui, oui, tu as raison, c'est une idée. Mais attends donc.
+
+-- Quoi?
+
+-- Ils ne vont pas me suivre comme mon ombre dans cet équipage-là, je
+présume. Mon corps a bonne façon, et je ne veux pas que son ombre, ou
+plutôt que ses ombres le déshonorent.
+
+-- Ah! nous en revenons, sire, à la question du chiffre.
+
+-- Comptais-tu l'éluder?
+
+-- Non pas, au contraire, c'est en toutes choses la question fondamentale;
+mais à l'endroit de ce chiffre, j'ai encore eu une idée.
+
+-- D'Épernon, d'Épernon! dit le roi.
+
+-- Que voulez-vous, sire, le désir de plaire à Votre Majesté double mon
+imagination.
+
+-- Allons, voyons, dis cette idée.
+
+-- Eh bien, si cela dépendait de moi, chacun de ces gentilshommes
+trouveraient demain matin, sur le tabouret qui porte ses guenilles, une
+bourse de mille écus pour le paiement du premier semestre.
+
+-- Mille écus pour le premier semestre, six mille livres par an? allons
+donc! vous êtes fou, duc; un régiment tout entier ne coûterait point cela.
+
+-- Vous oubliez, sire, qu'ils sont destinés à être les ombres de Votre
+Majesté; et, vous l'avez dit vous-même, vous désirez que vos ombres soient
+décemment habillées. Chacun aura donc à prendre sur ses mille écus pour se
+vêtir et s'armer de manière à vous faire honneur; et sur le mot honneur,
+laissez la longe un peu lâche aux Gascons. Or, en mettant quinze cents
+livres pour l'équipement, ce serait donc quatre mille cinq cents livres
+pour la première année, trois mille pour la seconde et les autres.
+
+-- C'est plus acceptable.
+
+-- Et Votre Majesté accepte?
+
+-- Il n'y a qu'une difficulté, duc. -- Laquelle?
+
+-- Le manque d'argent.
+
+-- Le manque d'argent?
+
+-- Dame! tu dois savoir mieux que personne que ce n'est point une mauvaise
+raison que je te donne là, toi qui n'as pas encore pu te faire payer ta
+traite.
+
+-- Sire, j'ai trouvé un moyen.
+
+-- De me faire avoir de l'argent?
+
+-- Pour votre garde, oui, sire.
+
+-- Quelque tour de pince-maille, pensa le roi en regardant d'Épernon de
+côté.
+
+Puis tout haut:
+
+-- Voyons ce moyen, dit-il.
+
+-- On a enregistré, il y a eu six mois aujourd'hui même, un édit sur les
+droits de gibier et de poisson.
+
+-- C'est possible.
+
+-- Le paiement du premier semestre a donné soixante-cinq mille écus que le
+trésorier de l'épargne a encaissés ce matin, lorsque je l'ai prévenu de
+n'en rien faire, de sorte qu'au lieu de verser au trésor, il tient à la
+disposition de Votre Majesté l'argent de la taxe.
+
+-- Je le destinais aux guerres.
+
+-- Eh bien, justement, sire. La première condition de la guerre, c'est
+d'avoir des hommes; le premier intérêt du royaume, c'est la défense et la
+sûreté du roi; en soldant la garde du roi, on remplit toutes ces
+conditions.
+
+-- La raison n'est pas mauvaise; mais, à ton compte, je ne vois que
+quarante-cinq mille écus employés; il va donc m'en rester vingt mille pour
+mes régiments.
+
+-- Pardon, sire, j'ai disposé, sauf le plaisir de Votre Majesté, de ces
+vingt mille écus.
+
+-- Ah! tu en as disposé?
+
+-- Oui, sire, ce sera un acompte sur ma traite.
+
+-- J'en étais sûr, dit le roi, tu me donnes une garde pour rentrer dans
+ton argent.
+
+-- Oh! par exemple, sire!
+
+-- Mais pourquoi juste ce compte de quarante-cinq? demanda le roi, passant
+à une autre idée.
+
+-- Voilà, sire. Le nombre trois est primordial et divin, de plus, il est
+commode. Par exemple, quand un cavalier a trois chevaux, jamais il n'est à
+pied: le second remplace le premier qui est las, et puis il en reste un
+troisième pour suppléer au second, en cas de blessure ou de maladie. Vous
+aurez donc toujours trois fois quinze gentilshommes: quinze de service,
+trente qui se reposeront. Chaque service durera douze heures; et pendant
+ces douze heures vous en aurez toujours cinq à droite, cinq à gauche, deux
+devant et trois derrière. Que l'on vienne un peu vous attaquer avec une
+pareille garde.
+
+-- Par la mordieu! c'est habilement combiné, duc, et je te fais mon
+compliment.
+
+-- Regardez-les, sire; en vérité ils font bon effet.
+
+-- Oui, habillés ils ne seront pas mal.
+
+-- Croyez-vous maintenant que j'aie le droit de parler des dangers qui
+vous menacent, sire?
+
+-- Je ne dis pas.
+
+-- J'avais donc raison?
+
+-- Soit.
+
+-- Ce n'est pas M. de Joyeuse qui aurait eu cette idée-là.
+
+-- D'Épernon! d'Épernon! il n'est point charitable de dire du mal des
+absents.
+
+-- Parfandious! vous dites bien du mal des présents, sire.
+
+-- Ah! Joyeuse m'accompagne toujours. Il était avec moi à la Grève
+aujourd'hui, lui, Joyeuse.
+
+-- Eh bien! moi j'étais ici, sire, et Votre Majesté voit que je ne perdais
+pas mon temps.
+
+-- Merci, Lavalette.
+
+-- A propos, sire, fit d'Épernon, après un silence d'un instant, j'avais
+une chose à demander à Votre Majesté.
+
+-- Cela m'étonnait beaucoup, en effet, duc, que tu ne me demandasses rien.
+
+-- Votre Majesté est amère aujourd'hui, sire.
+
+-- Eh! non, tu ne comprends pas, mon ami, dit le roi dont la raillerie
+avait satisfait la vengeance, ou plutôt tu me comprends mal: je disais
+que, m'ayant rendu service, tu avais droit à me demander quelque chose;
+demande donc.
+
+-- C'est différent, sire. D'ailleurs, ce que je demande à Votre Majesté,
+c'est une charge.
+
+-- Une charge! toi, colonel général de l'infanterie, tu veux encore une
+charge; mais elle t'écrasera.
+
+-- Je suis fort comme Samson pour le service de Votre Majesté; je
+porterais le ciel et la terre.
+
+-- Demande alors, dit le roi en soupirant.
+
+-- Je désire que Votre Majesté me donne le commandement de ces quarante-
+cinq gentilshommes.
+
+-- Comment! dit le roi stupéfait, tu veux marcher devant moi, derrière
+moi? tu veux te dévouer à ce point, tu veux être capitaine des gardes?
+
+-- Non pas, non pas, sire.
+
+-- A la bonne heure, que veux-tu donc alors? parle.
+
+-- Je veux que ces gardes, mes compatriotes, comprennent mieux mon
+commandement que celui de tout autre; mais je ne les précéderai ni ne les
+suivrai: j'aurai un second moi-même.
+
+-- Il y a encore quelque chose là-dessous, pensa Henri en secouant la
+tête; ce diable d'homme donne toujours pour avoir.
+
+Puis tout haut:
+
+-- Eh bien, soit, tu auras ton commandement.
+
+-- Secret?
+
+-- Oui. Mais qui donc sera officiellement le chef de mes quarante-cinq?
+
+-- Le petit Loignac.
+
+-- Ah! tant mieux.
+
+-- Il agrée à Votre Majesté?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Est-ce arrêté ainsi, sire?
+
+-- Oui, mais....
+
+-- Mais?
+
+-- Quel rôle joue-t-il près de toi, ce Loignac?
+
+-- Il est mon d'Épernon, sire.
+
+-- Il te coûte cher alors, grommela le roi.
+
+-- Votre Majesté dit?
+
+-- Je dis que j'accepte.
+
+-- Sire, je vais chez le trésorier de l'épargne chercher les quarante-cinq
+bourses.
+
+-- Ce soir?
+
+-- Ne faut-il pas que nos hommes les trouvent demain sur leurs chaises.
+
+-- C'est juste. Va; moi, je rentre chez moi.
+
+-- Content, sire?
+
+-- Assez.
+
+-- Bien gardé dans tous les cas.
+
+-- Oui, par des gens qui dorment les poings fermés.
+
+-- Ils veilleront demain, sire.
+
+D'Épernon reconduisit Henri jusqu'à la porte de la galerie et le quitta en
+se disant:
+
+-- Si je ne suis pas roi, j'ai des gardes comme un roi, et qui ne me
+coûtent rien, parfandious!
+
+
+
+
+XIV
+
+L'OMBRE DE CHICOT
+
+
+Le roi, nous l'avons dit il n'y a qu'un instant, n'avait jamais de
+déceptions sur le compte de ses amis. Il connaissait leurs défauts et
+leurs qualités, et il lisait, roi de la terre, aussi exactement au plus
+profond de leur coeur que pouvait le faire le roi du ciel.
+
+Il avait compris tout de suite où voulait en venir d'Épernon; mais comme
+il s'attendait à ne rien recevoir en échange de ce qu'il donnerait, et
+qu'il recevait quarante-cinq estafiers en échange de soixante-cinq mille
+écus, l'idée du Gascon lui parut une trouvaille.
+
+Et puis c'était une nouveauté. Un pauvre roi de France n'est pas toujours
+grassement fourni de cette marchandise si rare même pour des sujets, le
+roi Henri III surtout qui, lorsqu'il avait fait ses processions, peigné
+ses chiens, aligné ses têtes de mort et poussé sa quantité voulue de
+soupirs, n'avait plus rien à faire.
+
+La garde instituée par d'Épernon plut donc au roi, surtout parce qu'on en
+parlerait, et qu'il pourrait en conséquence lire sur les physionomies
+autre chose que ce qu'il y voyait tous les jours depuis qu'il était revenu
+de Pologne.
+
+Peu à peu et à mesure qu'il se rapprochait de sa chambre où l'attendait
+l'huissier, assez intrigué de cette excursion nocturne et insolite, Henri
+se développait à lui-même les avantages de l'institution des quarante-
+cinq, et, comme tous les esprits faibles ou affaiblis, il entrevoyait,
+s'éclaircissant, les idées que d'Épernon avait mises en lumière dans la
+conversation qu'il venait d'avoir avec lui.
+
+-- Au fait, pensa le roi, ces gens-là seront sans doute fort braves: il y
+en aura, Dieu merci! pour tout le monde... et puis, c'est beau, un cortège
+de quarante-cinq épées toujours prêtes à sortir du fourreau!
+
+Ce dernier chaînon de sa pensée se soudant au souvenir de ces autres épées
+si dévouées qu'il regrettait si amèrement tout haut et plus amèrement
+encore tout bas, amena Henri à une tristesse profonde dans laquelle il
+tombait si souvent à l'époque où nous sommes parvenus, qu'on eût pu dire
+que c'était son état habituel. Les temps si durs, les hommes si méchants,
+les couronnes si chancelantes au front des rois, lui imprimèrent une
+seconde fois cet immense besoin de mourir ou de s'égayer, pour sortir un
+instant de cette maladie que déjà, à cette époque, les Anglais, nos
+maîtres en mélancolie, avaient baptisée du nom de _spleen_.
+
+Il chercha des yeux Joyeuse, puis ne l'apercevant nulle part, il le
+demanda.
+
+-- M. le duc n'est point encore revenu, dit l'huissier.
+
+-- C'est bien. Appelez mes valets de chambre, et retirez-vous.
+
+-- Sire, la chambre de Votre Majesté est prête, et Sa Majesté la reine a
+fait demander les ordres du roi.
+
+Henri fit la sourde oreille.
+
+-- Doit-on faire dire à Sa Majesté, hasarda l'huissier, de mettre le
+chevet?
+
+-- Non pas, dit Henri, non pas. J'ai mes dévotions, j'ai mes travaux; et
+puis je suis souffrant, je dormirai seul.
+
+L'huissier s'inclina.
+
+-- A propos, dit Henri le rappelant, portez à la reine ces confitures
+d'Orient qui font dormir.
+
+Et il remit son drageoir à l'huissier.
+
+Le roi entra dans sa chambre, que les valets avaient en effet préparée.
+
+Une fois là, Henri jeta un coup d'oeil sur tous les accessoires si
+recherchés, si minutieux de ces toilettes extravagantes qu'il faisait
+naguère pour être le plus bel homme de la chrétienté, ne pouvant pas en
+être le plus grand roi.
+
+Mais rien ne lui parlait plus en faveur de ce travail forcé, auquel
+autrefois il s'assujettissait si bravement. Tout ce qu'il y avait
+autrefois de la femme dans cette organisation hermaphrodite avait disparu.
+Henri était comme ces vieilles coquettes qui ont changé leur miroir contre
+un livre de messe: il avait presque horreur des objets qu'il avait le plus
+chéris.
+
+Gants parfumés et onctueux, masques de toile fine imprégnés de pâtes,
+combinaisons chimiques pour friser les cheveux, noircir la barbe, rougir
+l'oreille et faire briller les yeux, il négligea tout cela encore comme il
+le faisait déjà depuis longtemps.
+
+-- Mon lit, dit-il avec un soupir.
+
+Deux serviteurs le déshabillèrent, lui passèrent un caleçon de fine laine
+de Frise, et, le soulevant avec précaution, ils le glissèrent entre ses
+draps.
+
+-- Le lecteur de Sa Majesté! cria une voix.
+
+Car Henri, l'homme aux longues et cruelles insomnies, se faisait
+quelquefois endormir avec une lecture, et encore fallait-il maintenant du
+polonais pour accomplir le miracle, tandis qu'autrefois, c'est-à-dire
+primitivement, le français lui suffisait.
+
+-- Non, personne, dit Henri, ou qu'il lise des prières chez lui à mon
+intention. Seulement, si M. de Joyeuse rentre, amenez-le-moi.
+
+-- Mais s'il rentre tard, sire?
+
+-- Hélas! dit Henri, il rentre toujours tard; mais à quelque heure qu'il
+rentre, vous entendez, amenez-le.
+
+Les serviteurs éteignirent les cires, allumèrent près du feu une lampe
+d'essences qui donnaient des flammes pâles et bleuâtres, sorte de
+récréation fantasmagorique dont le roi se montrait fort épris depuis le
+retour de ses idées sépulcrales, puis ils quittèrent sur la pointe des
+pieds sa chambre silencieuse.
+
+Henri, brave en face d'un danger véritable, avait toutes les craintes,
+toutes les faiblesses des enfants et des femmes. Il craignait les
+apparitions, il avait peur des fantômes, et cependant ce sentiment
+l'occupait. Ayant peur, il s'ennuyait moins. Semblable en cela à ce
+prisonnier qui, ennuyé de l'oisiveté d'une longue détention, répondait à
+ceux qui lui annonçaient qu'il allait subir la question:
+
+-- Bon, cela me fera toujours passer un instant.
+
+Cependant, tout en suivant les reflets de sa lampe sur la muraille, tout
+en sondant du regard les angles les plus obscurs de la chambre, tout en
+essayant de saisir les moindres bruits qui eussent pu dénoncer la
+mystérieuse entrée d'une ombre, les yeux de Henri, fatigués du spectacle
+de la journée et de la course du soir, se voilèrent, et bientôt il
+s'endormit ou plutôt s'engourdit dans ce calme et cette solitude.
+
+Mais les repos de Henri n'étaient pas longs. Miné par cette fièvre sourde
+qui usait la vie en lui pendant le sommeil comme pendant la veille, il
+crut entendre du bruit dans sa chambre et se réveilla.
+
+-- Joyeuse, demanda-t-il, est-ce toi?
+
+Personne ne répondit.
+
+Les flammes de la lampe bleue s'étaient affaiblies; elles ne renvoyaient
+plus au plafond de chêne sculpté qu'un cercle blafard qui verdissait l'or
+des caissons.
+
+-- Seul! seul encore, murmura le roi. Ah! le prophète a raison: Majesté
+devrait toujours soupirer. Il eût mieux fait de dire: Elle soupire
+toujours.
+
+Puis, après une pause d'un instant:
+
+-- Mon Dieu! marmotta-t-il en forme de prière, donnez-moi la force d'être
+toujours seul pendant ma vie, comme seul je serai après ma mort!
+
+-- Eh! eh! seul après ta mort, ce n'est pas sûr, répondit une voix
+stridente qui vibra comme une percussion métallique à quelques pas du lit;
+et les vers, pour qui les prends-tu?
+
+Le roi, effaré, se souleva sur son séant, interrogeant avec anxiété chaque
+meuble de la chambre.
+
+-- Oh! je connais cette voix, murmura-t-il.
+
+-- C'est heureux, répliqua la voix.
+
+Une sueur froide passa sur le front du roi.
+
+-- On dirait la voix de Chicot, soupira-t-il.
+
+-- Tu brûles, Henri, tu brûles, répondit la voix.
+
+Alors Henri, jetant une jambe hors du lit, aperçut à quelque distance de
+la cheminée, dans ce même fauteuil qu'il avait désigné une heure
+auparavant à d'Épernon, une tête sur laquelle le feu attachait un de ces
+reflets fauves qui seuls, dans les fonds de Rembrandt, illuminent un
+personnage qu'au premier coup d'oeil on a peine à apercevoir.
+
+Ce reflet descendait sur le bras du fauteuil où était appuyé le bras du
+personnage, puis sur son genou osseux et saillant, puis sur un cou-de-pied
+formant angle droit avec une jambe nerveuse, maigre et longue outre
+mesure.
+
+-- Que Dieu me protège! s'écria Henri, c'est l'ombre de Chicot!
+
+-- Ah! mon pauvre Henriquet, dit la voix, tu es donc toujours aussi niais?
+
+-- Qu'est-ce à dire?
+
+-- Les ombres ne parlent pas, imbécile, puisqu'elles n'ont pas de corps,
+et par conséquent pas de langue, reprit la figure assise dans le fauteuil.
+
+-- Tu es bien Chicot, alors? s'écria le roi ivre de joie.
+
+-- Je ne veux rien décider à cet égard; nous verrons plus tard ce que je
+suis, nous verrons.
+
+-- Comment, tu n'es donc pas mort, mon pauvre Chicot?
+
+-- Allons, bon! voilà que tu cries comme un aigle; si fait, au contraire,
+je suis mort, cent fois mort.
+
+-- Chicot, mon seul ami!
+
+-- Au moins tu as cet avantage sur moi, de dire toujours la même chose. Tu
+n'es pas changé, peste!
+
+-- Mais toi, toi, dit tristement le roi, es-tu changé, Chicot?
+
+-- Je l'espère bien.
+
+-- Chicot, mon ami, dit le roi en posant ses deux pieds sur le parquet,
+pourquoi m'as-tu quitté, dis?
+
+-- Parce que je suis mort.
+
+-- Mais tu disais tout à l'heure que tu ne l'étais pas?
+
+-- Et je le répète.
+
+-- Que veut dire cette contradiction?
+
+-- Cette contradiction veut dire, Henri, que je suis mort pour les uns et
+vivant pour les autres.
+
+-- Et pour moi, qu'es-tu?
+
+-- Pour toi je suis mort.
+
+-- Pourquoi mort pour moi?
+
+-- C'est facile à comprendre: écoute bien.
+
+-- Oui.
+
+-- Tu n'es pas maître chez toi.
+
+-- Comment!
+
+-- Tu ne peux rien pour ceux qui te servent.
+
+-- Mons Chicot!
+
+-- Ne nous fâchons pas, ou je me fâche.
+
+-- Oui, tu as raison, dit le roi tremblant que l'ombre de Chicot ne
+s'évanouît; parle, mon ami, parle.
+
+-- Eh bien donc, j'avais une petite affaire à vider avec M. de Mayenne, tu
+te le rappelles?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Je la vide: bien; je rosse ce capitaine sans pareil; très bien; il me
+fait chercher pour me pendre, et toi, sur qui je comptais pour me défendre
+contre ce héros, tu m'abandonnes; au lieu de l'achever, tu te raccommodes
+avec lui. Qu'ai-je fait alors? je me suis déclaré mort et enterré par
+l'intermédiaire de mon ami Gorenflot; de sorte que depuis ce temps M. de
+Mayenne, qui me cherchait, ne me cherche plus.
+
+-- Affreux courage que tu as eu là, Chicot! ne savais-tu pas la douleur
+que me causerait ta mort, dis?
+
+-- Oui, c'est courageux, mais ce n'est pas affreux du tout. Je n'ai jamais
+vécu si tranquille que depuis que tout le monde est persuadé que je ne vis
+plus.
+
+-- Chicot! Chicot! mon ami, s'écria le roi, tu m'épouvantes, ma tête se
+perd.
+
+-- Ah bah! c'est d'aujourd'hui que tu t'aperçois de cela, toi?
+
+Je ne sais que croire.
+
+-- Dame! il faut pourtant t'arrêter à quelque chose: que crois-tu, voyons?
+
+-- Eh bien! je crois que tu es mort et que tu reviens.
+
+-- Alors je mens: tu es poli.
+
+-- Tu me caches une partie de la vérité, du moins; mais tout à l'heure,
+comme les spectres de l'antiquité, tu vas me dire des choses terribles.
+
+-- Ah! quant à cela, je ne dis pas non. Apprête-toi donc, pauvre roi!
+
+-- Oui, oui, continua Henri, avoue que tu es une ombre suscitée par le
+Seigneur.
+
+-- J'avouerai tout ce que tu voudras.
+
+-- Sans cela, enfin, comment serais-tu venu ici par ces corridors gardés?
+comment te trouverais-tu là, dans ma chambre, près de moi? Le premier venu
+entre donc au Louvre, maintenant? c'est donc comme cela qu'on garde le
+roi?
+
+Et Henri, s'abandonnant tout entier à la terreur imaginaire qui venait de
+le saisir, se rejeta dans son lit, prêt à se couvrir la tête avec ses
+draps.
+
+-- Là, là, là, dit Chicot avec un accent qui cachait quelque pitié et
+beaucoup de sympathie, là, ne t'échauffe pas, tu n'as qu'à me toucher pour
+te convaincre.
+
+-- Tu n'es donc pas un messager de vengeance?
+
+-- Ventre de biche! est-ce que j'ai des cornes comme Satan ou une épée
+flamboyante comme l'archange Michel?
+
+-- Alors, comment es-tu entré?
+
+-- Tu y reviens?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Eh bien, comprends donc que j'ai toujours ma clef, celle que tu me
+donnas et que je me pendis au cou pour faire enrager les gentilshommes de
+ta chambre, qui n'avaient que le droit de se la pendre au derrière; eh
+bien! avec cette clef on entre, et je suis entré.
+
+-- Par la porte secrète, alors?
+
+-- Eh! sans doute.
+
+-- Mais pourquoi es-tu entré aujourd'hui plutôt qu'hier?
+
+-- Ah! c'est vrai, voilà la question; eh bien! tu vas le savoir.
+
+Henri abaissa ses draps, et avec le même accent de naïveté qu'eut pris un
+enfant:
+
+-- Ne me dis rien de désagréable, Chicot, reprit-il, je t'en prie; oh! si
+tu savais quel plaisir me fait éprouver ta voix!
+
+-- Moi, je te dirai la vérité, voilà tout: tant pis si la vérité est
+désagréable.
+
+-- Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas, dit le roi, ta crainte de M. de
+Mayenne?
+
+-- C'est très sérieux, au contraire. Tu comprends: M. de Mayenne m'a fait
+donner cinquante coups de bâton, j'ai pris ma belle et lui ai donné cent
+coups de fourreau d'épée: suppose que deux coups de fourreau d'épée valent
+un coup de bâton, et nous sommes manche à manche; gare la belle! suppose
+qu'un coup de fourreau d'épée vaille un coup de bâton, ce peut être l'avis
+de M. de Mayenne; alors il me redoit cinquante coups de bâton ou de
+fourreau d'épée: or, je ne crains rien tant que les débiteurs de ce genre,
+et je ne fusse pas même venu ici, quelque besoin que tu eusses de moi, si
+je n'eusses pas su M. de Mayenne à Soissons.
+
+-- Eh bien! Chicot, cela étant, puisque c'est pour moi que tu es revenu,
+je te prends sous ma protection, et je veux....
+
+-- Que veux-tu? prends garde, Henriquet, toutes les fois que tu prononces
+les mots: je veux, tu es prêt à dire quelque sottise.
+
+-- Je veux que tu ressuscites, que tu sortes en plein jour.
+
+-- Là! je le disais bien.
+
+-- Je te défendrai.
+
+-- Bon.
+
+-- Chicot, je t'engage ma parole royale.
+
+-- Bast! j'ai mieux que cela.
+
+-- Qu'as-tu?
+
+-- J'ai mon trou, et j'y reste.
+
+-- Je te défendrai, te dis-je! s'écria énergiquement le roi en se dressant
+sur la marche de son lit.
+
+-- Henri, dit Chicot, tu vas t'enrhumer; recouche-toi, je t'en supplie.
+
+-- Tu as raison; mais c'est qu'aussi tu m'exaspères, dit le roi en se
+rengainant entre ses draps. Comment, quand moi, Henri de Valois, roi de
+France, je me trouve assez de Suisses, d'Écossais, de gardes françaises et
+de gentilshommes pour ma défense, monsieur Chicot ne se trouve point
+content et en sûreté?
+
+-- Écoute, voyons: comment as tu dit cela? Tu as les Suisses....
+
+-- Oui, commandés par Tocquenot. -- Bien. Tu as les Écossais....
+
+-- Oui, commandés par Larchant.
+
+-- Très bien. Tu as les gardes françaises....
+
+-- Commandés par Crillon.
+
+-- A merveille. Et puis après?
+
+-- Et puis après? Je ne sais si je devrais te dire cela.
+
+-- Ne le dis pas: qui te le demande?
+
+-- Et puis après, une nouveauté, Chicot.
+
+-- Une nouveauté?
+
+-- Oui, figure-toi quarante-cinq braves gentilshommes.
+
+-- Quarante-cinq! comment dis-tu cela?
+
+-- Quarante-cinq gentilshommes.
+
+-- Où les as-tu trouvés? ce n'est pas à Paris, en tout cas?
+
+-- Non, mais ils y sont arrivés aujourd'hui, à Paris.
+
+-- Oui-dà! oui-dà! dit Chicot, illuminé d'une idée subite; je les connais
+tes gentilshommes.
+
+-- Vraiment!
+
+-- Quarante-cinq gueux auxquels il ne manque que la besace.
+
+-- Je ne dis pas.
+
+-- Des figures à mourir de rire!
+
+-- Chicot, il y a parmi eux des hommes superbes.
+
+-- Des Gascons enfin, comme le colonel général de ton infanterie.
+
+-- Et comme toi, Chicot.
+
+-- Oh! mais moi, Henri, c'est bien différent; je ne suis plus Gascon
+depuis que j'ai quitté la Gascogne.
+
+-- Tandis qu'eux?...
+
+-- C'est tout le contraire: ils n'étaient pas Gascons en Gascogne, et ils
+sont doubles Gascons ici.
+
+-- N'importe, j'ai quarante-cinq redoutables épées.
+
+-- Commandées par cette quarante-sixième redoutable épée qu'on appelle
+d'Épernon?
+
+-- Pas précisément.
+
+-- Et par qui?
+
+-- Par Loignac.
+
+-- Peuh!
+
+-- Ne vas-tu pas déprécier Loignac à présent?
+
+-- Je m'en garderais fort, c'est mon cousin au vingt-septième degré.
+
+-- Vous êtes tous parents, vous autres Gascons.
+
+-- C'est tout le contraire de vous autres Valois, qui ne l'êtes jamais.
+
+-- Enfin, répondras-tu?
+
+-- A quoi?
+
+-- A mes quarante-cinq.
+
+-- Et c'est avec cela que tu comptes te défendre?
+
+-- Oui, par la mordieu! oui, s'écria Henri irrité.
+
+Chicot, ou son ombre, car n'étant pas mieux renseigné que le roi là-
+dessus, nous sommes obligé de laisser nos lecteurs dans le doute; Chicot,
+disons-nous, se laissa glisser dans le fauteuil, tout en appuyant ses
+talons au rebord de ce même fauteuil, de sorte que ses genoux formaient le
+sommet d'un angle plus élevé que sa tête.
+
+-- Eh bien, moi, dit-il, j'ai plus de troupes que toi.
+
+-- Des troupes? tu as des troupes? -- Tiens! pourquoi pas?
+
+-- Et quelles troupes?
+
+-- Tu vas voir. J'ai d'abord toute l'armée que MM. de Guise se font en
+Lorraine.
+
+-- Es-tu fou?
+
+-- Non pas, une vraie armée, six mille hommes au moins.
+
+-- Mais à quel propos, voyons, toi qui as si peur de M. de Mayenne, irais-
+tu te faire défendre précisément par les soldats de M. de Guise?
+
+-- Parce que je suis mort.
+
+-- Encore cette plaisanterie!
+
+-- Or, c'était à Chicot que M. de Mayenne en voulait. J'ai donc profité de
+cette mort pour changer de corps, de nom et de position sociale.
+
+-- Alors tu n'es plus Chicot? dit le roi.
+
+-- Non.
+
+-- Qu'es-tu donc?
+
+-- Je suis Robert Briquet, ancien négociant et ligueur.
+
+-- Toi, ligueur, Chicot?
+
+-- Enragé; ce qui fait, vois-tu, qu'à la condition de ne pas voir de trop
+près M. de Mayenne, j'ai pour ma défense personnelle, à moi Briquet,
+membre de la sainte Union, d'abord l'armée des Lorrains, ci, six mille
+hommes; retiens bien les chiffres.
+
+-- J'y suis.
+
+-- Ensuite cent mille Parisiens à peu près.
+
+-- Fameux soldats!
+
+-- Assez fameux pour te gêner fort, mon prince. Donc, cent mille et six
+mille, cent six mille; ensuite le parlement, le pape, les Espagnols, M. le
+cardinal de Bourbon, les Flamands, Henri de Navarre, le duc d'Anjou.
+
+-- Commences-tu à épuiser la liste? dit Henri impatienté.
+
+-- Allons donc! il me reste encore trois sortes de gens.
+
+-- Dis.
+
+-- Lesquels t'en veulent beaucoup.
+
+-- Dis.
+
+-- Les catholiques d'abord.
+
+-- Ah! oui, parce que je n'ai exterminé qu'aux trois quarts les huguenots.
+
+-- Puis les huguenots, parce que tu les as aux trois quarts exterminés.
+
+-- Ah! oui; et les troisièmes? -- Que dis-tu des politiques, Henri?
+
+-- Ah! oui, ceux qui ne veulent ni de moi, ni de mon frère, ni de M. de
+Guise.
+
+-- Mais qui veulent bien de ton beau-frère de Navarre.
+
+-- Pourvu qu'il abjure.
+
+-- Belle affaire! et comme la chose l'embarrasse, n'est-ce pas?
+
+-- Ah ça! mais les gens dont tu me parles là....
+
+-- Eh bien?
+
+-- C'est toute la France.
+
+-- Justement: voilà mes troupes, à moi, qui suis ligueur. Allons, allons!
+additionne et compare.
+
+-- Nous plaisantons, n'est-ce pas, Chicot? dit Henri, sentant certains
+frissonnements courir dans ses veines.
+
+-- Avec cela que c'est l'heure de plaisanter, quand tu es seul contre tout
+le monde, mon pauvre Henriquet!
+
+Henri prit un air de dignité tout à fait royal.
+
+-- Seul je suis, dit-il; mais seul aussi je commande. Tu me fais voir une
+armée, très bien. Maintenant montre-moi un chef. Oh! tu vas me désigner M.
+de Guise; ne vois-tu pas que je le tiens à Nancy? M. de Mayenne? tu avoues
+toi-même qu'il est à Soissons; le duc d'Anjou? tu sais qu'il est à
+Bruxelles; le roi de Navarre? il est à Pau; tandis que moi, je suis seul,
+c'est vrai, mais libre chez moi et voyant venir l'ennemi comme, du milieu
+d'une plaine, le chasseur voit sortir des bois environnants son gibier,
+poil ou plume.
+
+Chicot se gratta le nez. Le roi le crut vaincu.
+
+-- Qu'as-tu à répondre à cela? demanda Henri.
+
+-- Que tu es toujours éloquent, Henri; il te reste la langue: c'est en
+vérité plus que je ne croyais, et je t'en fais mon bien sincère
+compliment; mais je n'attaquerai qu'une chose dans ton discours.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Oh! mon Dieu, rien, presque rien, une figure de rhétorique;
+j'attaquerai ta comparaison.
+
+-- En quoi?
+
+-- En ce que tu prétends que tu es le chasseur attendant le gibier à
+l'affût, tandis que je dis, moi, que tu es au contraire le gibier que le
+chasseur traque jusque dans son gîte.
+
+-- Chicot!
+
+-- Voyons, l'homme à l'embuscade, qui as-tu vu venir? dis.
+
+-- Personne, pardieu!
+
+-- Il est venu quelqu'un cependant.
+
+-- Parmi ceux que je t'ai cités?
+
+-- Non, pas précisément, mais à peu près.
+
+-- Et qui est venu?
+
+-- Une femme.
+
+-- Ma soeur, Margot?
+
+-- Non, la duchesse de Montpensier.
+
+-- Elle! à Paris?
+
+-- Eh! mon Dieu, oui.
+
+-- Eh bien! quand cela serait, depuis quand ai-je peur des femmes?
+
+-- C'est vrai, on ne doit avoir peur que des hommes. Attends un peu alors.
+Elle vient en avant-coureur, entends-tu? elle vient annoncer l'arrivée de
+son frère.
+
+-- L'arrivée de M. de Guise?
+
+-- Oui.
+
+-- Et tu crois que cela m'embarrasse?
+
+-- Oh! toi, tu n'es embarrassé de rien.
+
+-- Passe-moi l'encre et le papier.
+
+-- Pourquoi faire? pour signer l'ordre à M. de Guise de rester à Nancy?
+
+-- Justement. L'idée est bonne, puisqu'elle t'est venue en même temps qu'à
+moi.
+
+-- Exécrable! au contraire.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Il n'aura pas plus tôt reçu cet ordre-là qu'il devinera que sa présence
+est urgente à Paris, et qu'il accourra.
+
+Le roi sentit la colère lui monter au front. Il regarda Chicot de travers.
+
+-- Si vous n'êtes revenu que pour me faire des communications comme celle-
+là, vous pouviez bien vous tenir où vous étiez.
+
+-- Que veux-tu, Henri, les fantômes ne sont pas flatteurs.
+
+-- Tu avoues donc que tu es un fantôme?
+
+-- Je ne l'ai jamais nié.
+
+-- Chicot!
+
+-- Allons! ne te fâche pas, car de myope que tu es, tu deviendrais
+aveugle. Voyons, ne m'as-tu pas dit que tu retenais ton frère en Flandre?
+
+-- Oui, certes, et c'est d'une bonne politique, je le maintiens.
+
+-- Maintenant, écoute, ne nous fâchons pas. Dans quel but penses-tu que M.
+de Guise reste à Nancy?
+
+-- Pour y organiser une armée.
+
+-- Bien! du calme... A quoi destine-t-il cette armée?
+
+-- Ah! Chicot, vous me fatiguez avec toutes ces questions.
+
+-- Fatigue-toi, fatigue-toi, Henri! tu t'en reposeras mieux plus tard:
+c'est moi qui te le promets. Nous disions donc qu'il destine cette armée?
+
+-- A combattre les huguenots du nord.
+
+-- Ou plutôt à contrarier ton frère d'Anjou, qui s'est fait nommer duc de
+Brabant, qui tâche de se bâtir un petit trône en Flandre, et qui te
+demande constamment des secours pour arriver à ce but.
+
+-- Secours que je lui promets toujours et que je ne lui enverrai jamais,
+bien entendu.
+
+-- A la grande joie de M. le duc de Guise. Eh bien! Henri, un conseil?
+
+-- Lequel?
+
+-- Si tu feignais une bonne fois d'envoyer ces secours promis, si ce
+secours s'avançait vers Bruxelles, ne dût-il aller qu'à moitié chemin?
+
+-- Ah! oui! s'écria Henri, je comprends; M. de Guise ne bougerait pas de
+la frontière.
+
+-- Et la promesse que nous a faite madame de Montpensier, à nous autres
+ligueurs, que M. de Guise serait à Paris avant huit jours?
+
+-- Cette promesse tomberait à l'eau.
+
+-- C'est toi qui l'as dit, mon maître, fit Chicot en prenant toutes ses
+aises. Voyons, que penses-tu du conseil, Henri?
+
+-- Je le crois bon... cependant....
+
+-- Quoi encore?
+
+-- Tandis que ces deux messieurs seront occupés l'un de l'autre, là-bas,
+au nord....
+
+-- Ah! oui, le midi, n'est-ce pas? tu as raison, Henri, c'est du midi que
+viennent les orages.
+
+-- Pendant ce temps-là, mon troisième fléau ne se mettra-t-il pas en
+branle? Tu sais ce qu'il fait, le Béarnais?
+
+-- Non, le diable m'emporte!
+
+-- Il réclame.
+
+-- Quoi?
+
+-- Les villes qui forment la dot de sa femme.
+
+-- Bah! voyez-vous l'insolent, à qui l'honneur d'être allié à la maison de
+France ne suffit pas, et qui se permet de réclamer ce qui lui appartient!
+
+-- Cahors, par exemple, comme si c'était d'un bon politique d'abandonner
+une pareille ville à un ennemi.
+
+-- Non, en effet, ce ne serait pas d'un bon politique; mais ce serait d'un
+honnête homme, par exemple.
+
+-- Monsieur Chicot!
+
+-- Prenons que je n'ai rien dit; tu sais que je ne me mêle pas de tes
+affaires de famille.
+
+-- Mais cela ne m'inquiète pas: j'ai mon idée.
+
+-- Bon!
+
+-- Revenons donc au plus pressé.
+
+-- A la Flandre?
+
+-- J'y vais donc envoyer quelqu'un, en Flandre, à mon frère... Mais qui
+enverrai-je? à qui puis-je me fier, mon Dieu! pour une mission de cette
+importance?
+
+-- Dame!...
+
+-- Ah! j'y songe.
+
+-- Moi aussi.
+
+-- Vas-y, toi, Chicot.
+
+-- Que j'aille en Flandre, moi?
+
+-- Pourquoi pas?
+
+-- Un mort aller en Flandre! allons donc!
+
+-- Puisque tu n'es plus Chicot, puisque tu es Robert Briquet.
+
+-- Bon! un bourgeois, un ligueur, un ami de M. de Guise, faisant les
+fonctions d'ambassadeur près de M. le duc d'Anjou.
+
+-- C'est-à-dire que tu refuses?
+
+-- Pardieu!
+
+-- Que tu me désobéis?
+
+-- Moi, te désobéir! Est-ce que je te dois obéissance?
+
+-- Tu ne me dois pas obéissance, malheureux?
+
+-- M'as-tu jamais rien donné qui m'engage avec toi? Le peu que j'ai me
+vient d'héritage. Je suis gueux et obscur. Fais-moi duc et pair, érige en
+marquisat ma terre de la Chicoterie; dote-moi de cinq cent mille écus, et
+alors nous causerons ambassade.
+
+Henri allait répondre et trouver une de ces bonnes raisons comme en
+trouvent toujours les rois quand on leur fait de semblables reproches,
+lorsqu'on entendit grincer sur sa tringle la massive portière de velours.
+
+-- M. le duc de Joyeuse! dit la voix de l'huissier.
+
+-- Eh! ventre de biche! voilà ton affaire! s'écria Chicot. Trouve-moi un
+ambassadeur pour te représenter mieux que ne le fera messire Anne, je t'en
+défie!
+
+-- Au fait, murmura Henri, décidément ce diable d'homme est de meilleur
+conseil que ne l'a jamais été aucun de mes ministres.
+
+-- Ah! tu en conviens donc? dit Chicot.
+
+Et il se renfonça dans son fauteuil en prenant la forme d'une boule, de
+sorte que le plus habile marin du royaume, accoutumé à distinguer le
+moindre point des lignes de l'horizon, n'eût pu distinguer une saillie au-
+delà des sculptures du grand fauteuil dans lequel il était enseveli.
+
+M. de Joyeuse avait beau être grand-amiral de France, il n'y voyait pas
+plus qu'un autre.
+
+Le roi poussa un cri de joie en apercevant son jeune favori, et lui tendit
+la main.
+
+-- Assieds-toi, Joyeuse, mon enfant, lui dit-il. Mon Dieu! que tu viens
+tard.
+
+-- Sire, répondit Joyeuse, Votre Majesté est bien obligeante de s'en
+apercevoir.
+
+Et le duc, s'approchant de l'estrade du lit, s'assit sur les coussins
+fleurdelisés épars à cet effet sur les marches de cette estrade.
+
+
+
+
+XV
+
+DE LA DIFFICULTÉ QU'A UN ROI DE TROUVER DE BONS AMBASSADEURS
+
+
+Chicot, toujours invisible dans son fauteuil; Joyeuse, à demi couché sur
+les coussins; Henri, moelleusement pelotonné dans son lit, la conversation
+commença.
+
+-- Eh bien! Joyeuse, demanda Henri, avez-vous bien vagabondé par la ville?
+
+-- Mais oui, sire, fort bien; merci, répondit nonchalamment le duc.
+
+-- Comme vous avez disparu vite là-bas à la Grève?
+
+-- Écoutez, sire, franchement c'était peu récréatif; et puis je n'aime pas
+à voir souffrir les hommes.
+
+-- Coeur miséricordieux!
+
+-Non, coeur égoïste... la souffrance d'autrui me prend sur les nerfs.
+
+-- Tu sais ce qui s'est passé?
+
+-- Où cela, sire?
+
+-- En Grève.
+
+-- Ma foi, non.
+
+-- Salcède a nié.
+
+-- Ah!
+
+-- Vous prenez cela bien indifféremment, Joyeuse.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui.
+
+-- Je vous avoue, sire, que je n'ajoutais pas grande importance à ce qu'il
+pouvait dire; d'ailleurs, j'étais sûr qu'il nierait.
+
+-- Mais puisqu'il a avoué.
+
+-- Raison de plus. Les premiers aveux ont mis les Guises sur leur garde;
+ils ont travaillé pendant que Votre Majesté restait tranquille: c'était
+forcé, cela.
+
+-- Comment! tu prévois de pareilles choses, et tu ne me les dis pas?
+
+-- Est-ce que je suis ministre, moi, pour parler politique?
+
+-- Laissons cela, Joyeuse.
+
+-- Sire....
+
+-- J'aurais besoin de ton frère.
+
+-- Mon frère comme moi, sire, est tout au service de Votre Majesté.
+
+-- Je puis donc compter sur lui?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Eh bien! je veux le charger d'une petite mission.
+
+-- Hors de Paris?
+
+-- Oui.
+
+-- En ce cas, impossible, sire.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Du Bouchage ne peut se déplacer en ce moment.
+
+Henri se souleva sur son coude et regarda Joyeuse en ouvrant de grands
+yeux.
+
+-- Qu'est-ce à dire? fit-il.
+
+Joyeuse supporta le regard interrogateur du roi avec la plus grande
+sérénité.
+
+-- Sire, dit-il, c'est la chose du monde la plus facile à comprendre. Du
+Bouchage est amoureux, seulement il avait mal entamé les négociations
+amoureuses; il faisait fausse route, de sorte que le pauvre enfant
+maigrissait, maigrissait....
+
+-- En effet, dit le roi, je l'ai remarqué.
+
+-- Et devenait sombre, sombre, mordieu! comme s'il eût vécu à la cour de
+Votre Majesté.
+
+Un certain grognement, parti du coin de la cheminée, interrompit Joyeuse
+qui regarda tout étonné autour de lui.
+
+-- Ne fais pas attention, Anne, dit Henri en riant, c'est quelque chien
+qui rêve sur un fauteuil. Tu disais donc, mon ami, que ce pauvre du
+Bouchage devenait triste.
+
+-- Oui, sire, triste comme la mort: il paraît qu'il a rencontré de par le
+monde une femme d'humeur funèbre; c'est terrible, ces rencontres-là.
+Toutefois, avec ce genre de caractère, on réussit tout aussi bien qu'avec
+les femmes rieuses; le tout est de savoir s'y prendre.
+
+-- Ah! tu n'aurais pas été embarrassé, toi, libertin!
+
+-- Allons! voilà que vous m'appelez libertin parce que j'aime les femmes.
+
+Henri poussa un soupir.
+
+-- Tu dis donc que cette femme est d'un caractère funèbre?
+
+-- A ce que prétend du Bouchage, au moins: je ne la connais pas.
+
+-- Et malgré cette tristesse, tu réussirais, toi?
+
+-- Parbleu! il ne s'agit que d'opérer par les contrastes; je ne connais de
+difficultés sérieuses qu'avec les femmes d'un tempérament mitoyen: celles-
+là exigent, de la part de l'assiégeant, un mélange de grâces et de
+sévérité que peu de personnes réussissent à combiner. Du Bouchage est donc
+tombé sur une femme sombre, et il a un amour noir.
+
+-- Pauvre garçon! dit le roi.
+
+-- Vous comprenez, sire, continua Joyeuse, qu'il ne m'a pas eu plus tôt
+fait sa confidence que je me suis occupé de le guérir.
+
+-- De sorte que....
+
+-- De sorte qu'à l'heure qu'il est, la cure commence.
+
+-- Il est déjà moins amoureux?
+
+-- Non pas, sire; mais il a espoir que la femme devienne plus amoureuse,
+ce qui est une façon plus agréable de guérir les gens que de leur ôter
+leur amour: donc, à partir de ce soir, au lieu de soupirer à l'unisson de
+la dame, il va l'égayer par tous les moyens possibles; ce soir, par
+exemple, j'envoie à sa maîtresse une trentaine de musiciens d'Italie qui
+vont faire rage sous son balcon.
+
+-- Fi! dit le roi, c'est commun.
+
+-- Comment! c'est commun! trente musiciens qui n'ont pas leurs pareils
+dans le monde entier!
+
+-- Ah! ma foi, du diable si, quand j'étais amoureux de madame de Condé, on
+m'eût distrait avec de la musique.
+
+-- Oui, mais vous étiez amoureux, vous, sire.
+
+-- Comme un fou, dit le roi.
+
+Un nouveau grognement se fit entendre, qui ressemblait fort à un
+ricanement railleur.
+
+-- Vous voyez bien que c'est toute autre chose, sire, dit Joyeuse en
+essayant, mais inutilement, de voir d'où venait l'étrange interruption. La
+dame, au contraire, est indifférente comme une statue, et froide comme un
+glaçon.
+
+-- Et tu crois que la musique fondra le glaçon, animera la statue?
+
+-- Certainement que je le crois.
+
+Le roi secoua la tête.
+
+-- Dame, je ne dis pas, continua Joyeuse, qu'au premier coup d'archet la
+dame ira se jeter dans les bras de du Bouchage: non; mais elle sera
+frappée que l'on fasse tout ce bruit à son intention; peu à peu elle
+s'accoutumera aux concerts, et si elle ne s'y accoutume pas, eh bien, il
+nous restera la comédie, les bateleurs, les enchantements, la poésie, les
+chevaux, toutes les folies de la terre enfin, si bien que si la gaîté ne
+lui revient pas, à cette belle désolée, il faudra bien au moins qu'elle
+revienne à du Bouchage.
+
+-- Je le lui souhaite, dit Henri; mais laissons du Bouchage, puisqu'il
+serait si gênant pour lui de quitter Paris en ce moment; il n'est pas
+indispensable pour moi que ce soit lui qui accomplisse cette mission; mais
+j'espère que toi, qui donnes de si bons conseils, tu ne t'es pas fait
+esclave, comme lui, de quelque belle passion?
+
+-- Moi! s'écria Joyeuse, je n'ai jamais été si parfaitement libre de ma
+vie.
+
+-- C'est à merveille; ainsi tu n'as rien à faire?
+
+-- Absolument rien, sire.
+
+-- Mais je te croyais en sentiment avec une belle dame?
+
+-- Ah! oui, la maîtresse de M. de Mayenne; une femme qui m'adorait.
+
+-- Eh bien!
+
+[Illustration: Le duc de Joyeuse.]
+
+-- Eh bien, imaginez-vous que ce soir, après avoir fait la leçon à du
+Bouchage, je le quitte pour aller chez elle; j'arrive la tête échauffée
+par les théories que je viens de développer; je vous jure, sire, que je me
+croyais presque aussi amoureux que Henri; voilà que je trouve une femme
+tremblante, effarée; la première idée qui m'arrive est que je dérange
+quelqu'un; j'essaie de la rassurer, inutile; je l'interroge, elle ne
+répond point: je veux l'embrasser, elle détourne la tête, et comme je
+fronçais le sourcil, elle se fâche, se lève, nous nous querellons et elle
+m'avertit qu'elle ne sera plus jamais chez elle lorsque je m'y
+présenterai.
+
+-- Pauvre Joyeuse, dit le roi en riant, et qu'as-tu fait?
+
+-- Pardieu! sire, j'ai pris mon épée et mon manteau, j'ai fait un beau
+salut et je suis sorti sans regarder en arrière.
+
+-- Bravo, Joyeuse! c'est courageux! dit le roi.
+
+-- D'autant plus courageux, sire, qu'il me semblait l'entendre soupirer,
+la pauvre fille. -- Ne vas-tu pas te repentir de ton stoïcisme? dit Henri.
+
+-- Non, sire; si je me repentais un seul instant j'y courrais bien vite,
+vous comprenez... mais rien ne m'ôtera de l'idée que la pauvre femme me
+quitte malgré elle.
+
+-- Et cependant tu es parti?
+
+-- Me voilà.
+
+-- Et tu n'y retourneras point?
+
+-- Jamais... Si j'avais le ventre de M. de Mayenne, je ne dis pas; mais je
+suis mince, j'ai le droit d'être fier.
+
+-- Mon ami, dit sérieusement Henri, c'est bien heureux pour ton salut,
+cette rupture-là.
+
+-- Je ne dis pas non, sire; mais, en attendant, je vais m'ennuyer
+cruellement pendant huit jours, n'ayant plus rien à faire, ne sachant plus
+que devenir; aussi m'a-t-il poussé des idées de paresse délicieuses; c'est
+amusant de s'ennuyer, vrai... je n'en avais pas l'habitude, et je trouve
+cela distingué.
+
+-- Je crois bien que c'est distingué, dit le roi; j'ai mis la chose à la
+mode.
+
+-- Or, voilà mon plan, sire; je l'ai fait tout en revenant du parvis
+Notre-Dame au Louvre. Je me rendrai tous les jours ici en litière; Votre
+Majesté dira ses oraisons, moi je lirai des livres d'alchimie ou de
+marine, ce qui vaudra encore mieux, puisque je suis marin. J'aurai de
+petits chiens que je ferai jouer avec les vôtres, ou plutôt de petits
+chats, c'est plus gracieux; ensuite nous mangerons de la crème et M.
+d'Épernon nous fera des contes. Je veux engraisser aussi, moi; puis, quand
+la femme de du Bouchage sera de triste devenue gaie, nous en chercherons
+une autre qui de gaie devienne triste; cela nous changera; mais, tout cela
+sans bouger, sire: on n'est décidément bien qu'assis, et très bien couché.
+Oh! les bons coussins, sire! on voit bien que les tapissiers de Votre
+Majesté travaillent pour un roi qui s'ennuie.
+
+-- Fi donc! Anne, dit le roi.
+
+-- Quoi! fi donc!
+
+-- Un homme de ton âge et de ton rang devenir paresseux et gras; les
+laides idées!
+
+-- Je ne trouve pas, sire.
+
+-- Je veux t'occuper à quelque chose, moi.
+
+-- Si c'est ennuyeux, je le veux bien.
+
+Un troisième grognement se fit entendre: on eût dit que le chien riait des
+paroles que venait de prononcer Joyeuse.
+
+-- Voilà un chien bien intelligent, dit Henri; il devine ce que je veux te
+faire faire.
+
+-- Que voulez-vous me faire faire, sire? voyons un peu cela.
+
+-- Tu vas te botter.
+
+Joyeuse fit un mouvement de terreur.
+
+-- Oh! non, ne me demandez pas cela, sire; c'est contre toutes mes idées.
+
+-- Tu vas monter à cheval.
+
+Joyeuse fit un bond.
+
+-- A cheval! non pas, je ne vais plus qu'en litière; Votre Majesté n'a
+donc pas entendu?
+
+-- Voyons, Joyeuse, trêve de raillerie, tu m'entends? tu vas te botter et
+monter à cheval.
+
+-- Non, sire, répondit le duc avec le plus grand sérieux, c'est
+impossible.
+
+-- Et pourquoi cela, impossible? demanda Henri avec colère.
+
+-- Parce que... parce que... je suis amiral.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Et que les amiraux ne montent pas à cheval.
+
+-- Ah! c'est comme cela! fit Henri.
+
+Joyeuse répondit par un de ces signes de tête comme les enfants en font
+lorsqu'ils sont assez obstinés pour ne pas répondre.
+
+-- Eh bien! soit, monsieur l'amiral de France; vous n'irez pas à cheval:
+vous avez raison, ce n'est pas l'état d'un marin d'aller à cheval; mais
+c'est l'état d'un marin d'aller en bateau et en galère; vous vous rendrez
+donc à l'instant même à Rouen, en bateau; à Rouen, vous trouverez votre
+galère amirale: vous la monterez immédiatement et vous ferez appareiller
+pour Anvers.
+
+-- Pour Anvers! s'écria Joyeuse, aussi désespéré que s'il eût reçu l'ordre
+de partir pour Canton ou pour Valparaiso.
+
+-- Je crois l'avoir dit, fit le roi d'un ton glacial qui établissait sans
+conteste son droit de chef et sa volonté de souverain; je crois l'avoir
+dit, et je ne veux pas le répéter.
+
+Joyeuse, sans témoigner la moindre résistance, agrafa son manteau, remit
+son épée sur son épaule et prit sur un fauteuil son toquet de velours.
+
+-- Que de peine pour se faire obéir, vertubleu! continua de grommeler
+Henri; si j'oublie quelquefois que je suis le maître, tout le monde,
+excepté moi, devrait au moins s'en souvenir.
+
+Joyeuse, muet et glacé, s'inclina et mit, selon l'ordonnance, une main sur
+la garde de son épée.
+
+-- Les ordres, sire? dit-il d'un voix qui, par son accent de soumission,
+changea immédiatement en cire fondante la volonté du monarque.
+
+-- Tu vas te rendre, lui dit-il, à Rouen où je désire que tu t'embarques,
+à moins que tu ne préfères aller par terre à Bruxelles.
+
+Henri attendait un mot de Joyeuse; celui-ci se contenta d'un salut.
+
+-- Aimes-tu mieux la route de terre? demanda Henri.
+
+-- Je n'ai pas de préférence quand il s'agit d'exécuter un ordre, sire,
+répondit Joyeuse.
+
+-- Allons, boude, va! boude, affreux caractère! s'écria Henri. Ah! les
+rois n'ont pas d'amis!
+
+-- Qui donne des ordres ne peut s'attendre qu'à trouver des serviteurs,
+répondit Joyeuse avec solennité.
+
+-- Monsieur, reprit le roi blessé, vous irez donc à Rouen; vous monterez
+votre galère, vous rallierez les garnisons de Caudebec, Harfleur et
+Dieppe, que je ferai remplacer; vous en chargerez six navires que vous
+mettrez au service de mon frère, lequel attend le secours que je lui ai
+promis.
+
+-- Ma commission, s'il vous plaît, sire? dit Joyeuse.
+
+-- Et depuis quand, répondit le roi, n'agissez-vous plus en vertu de vos
+pouvoirs d'amiral?
+
+-- Je n'ai droit qu'à obéir, et autant que je le puis, sire, j'évite toute
+responsabilité.
+
+-- C'est bien, monsieur le duc; vous recevrez la commission à votre hôtel
+au moment du départ.
+
+-- Et quand sera ce moment, sire?
+
+-- Dans une heure.
+
+Joyeuse s'inclina respectueusement et se dirigea vers la porte.
+
+Le coeur du roi faillit se rompre.
+
+-- Quoi! dit-il, pas même la politesse d'un adieu! Monsieur l'amiral, vous
+êtes peu civil; c'est le reproche que l'on fait à messieurs les gens de
+mer. Allons, peut-être aurai-je plus de satisfaction de mon colonel
+général d'infanterie.
+
+-- Veuillez me pardonner, sire, balbutia Joyeuse, mais je suis encore plus
+mauvais courtisan que mauvais marin, et je comprends que Votre Majesté
+regrette ce qu'elle a fait pour moi.
+
+Et il sortit, en fermant la porte avec violence, derrière la tapisserie
+qui se gonfla, repoussée par le vent.
+
+-- Voilà donc comme m'aiment ceux pour lesquels j'ai tant fait! s'écria le
+roi. Ah! Joyeuse! ingrat Joyeuse!
+
+-- Eh bien! ne vas-tu pas le rappeler? dit Chicot en s'avançant vers le
+lit. Quoi! parce que par hasard tu as eu un peu de volonté, voilà que tu
+te repens.
+
+-- Écoute donc, répondit le roi, tu es charmant, toi! crois-tu qu'il soit
+agréable d'aller au mois d'octobre recevoir la pluie et le vent sur la
+mer? je voudrais bien t'y voir, égoïste!
+
+-- Libre à toi, grand roi, libre à toi.
+
+-- De te voir par vaux et par chemins.
+
+-- Par vaux et par chemins; c'est en ce moment-ci mon désir le plus vif
+que de voyager.
+
+-- Ainsi, si je t'envoyais quelque part, comme je viens d'envoyer Joyeuse,
+tu accepterais?
+
+-- Non-seulement j'accepterais, mais je postule, j'implore.
+
+-- Une mission?
+
+-- Une mission.
+
+-- Tu irais en Navarre?
+
+-- J'irais au diable, grand roi!
+
+-- Railles-tu, bouffon?
+
+-- Sire, je n'étais pas déjà trop gai pendant ma vie, et je vous jure que
+je suis bien plus triste depuis ma mort.
+
+-- Mais tu refusais tout à l'heure de quitter Paris.
+
+-- Mon gracieux souverain, j'avais tort, très grand tort, et je me repens.
+
+-- De sorte que tu désires quitter Paris maintenant?
+
+-- Tout de suite, illustre roi, à l'instant même, grand monarque!
+
+-- Je ne comprends plus, dit Henri.
+
+-- Tu n'as donc pas entendu les paroles du grand-amiral de France?
+
+-- Lesquelles?
+
+-- Celles où il t'a annoncé sa rupture avec la maîtresse de M. de Mayenne.
+
+-- Oui; eh bien, après?
+
+-- Si cette femme, amoureuse d'un charmant garçon comme le duc, car il est
+charmant, Joyeuse....
+
+-- Sans doute.
+
+-- Si cette femme le congédie en soupirant, c'est qu'elle a un motif.
+
+-- Probablement; sans cela elle ne le congédierait pas.
+
+-- Eh bien, ce motif, le sais-tu?
+
+-- Non.
+
+-- Tu ne le devines pas?
+
+-- Non.
+
+-- C'est que M. de Mayenne va revenir.
+
+-- Oh! oh! fit le roi.
+
+-- Tu comprends enfin, je t'en félicite.
+
+-- Oui, je comprends; mais cependant....
+
+-- Cependant?
+
+-- Je ne trouve pas ta raison très forte.
+
+-- Donne-moi les tiennes, Henri, je ne demande pas mieux que de les
+trouver excellentes, donne.
+
+-- Pourquoi cette femme ne romprait-elle pas avec Mayenne, au lieu de
+renvoyer Joyeuse? Crois-tu que Joyeuse ne lui en saurait pas assez de gré
+pour conduire M. de Mayenne au Pré-aux-Clercs et lui trouer son gros
+ventre? Il a l'épée mauvaise, notre Joyeuse.
+
+-- Fort bien; mais M. de Mayenne a le poignard traître, lui, si Joyeuse a
+l'épée mauvaise. Rappelle-toi Saint-Mégrin. -- Henri poussa un soupir et
+leva les yeux au ciel. -- La femme qui est véritablement amoureuse ne se
+soucie pas qu'on lui tue son amant, elle préfère le quitter, gagner du
+temps; elle préfère surtout ne pas se faire tuer elle-même. On est
+diablement brutal dans cette chère maison de Guise.
+
+-- Ah! tu peux avoir raison.
+
+-- C'est bien heureux.
+
+-- Oui, et je commence à croire que Mayenne reviendra; mais toi, toi,
+Chicot, tu n'es pas une femme peureuse ou amoureuse?
+
+-- Moi, Henri, je suis un homme prudent, un homme qui ai un compte ouvert
+avec M. de Mayenne, une partie engagée: s'il me trouve, il voudra
+recommencer encore; il est joueur à faire frémir, ce bon M. de Mayenne!
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! il jouera si bien que je recevrai un coup de couteau.
+
+-- Bah! je connais mon Chicot, il ne reçoit pas sans rendre.
+
+-- Tu as raison, je lui en rendrai dix dont il crèvera.
+
+-- Tant mieux, voilà la partie finie.
+
+-- Tant pis, morbleu! au contraire: tant pis, la famille poussera des cris
+affreux, tu auras toute la Ligue sur les bras, et quelque beau matin tu me
+diras: Chicot, mon ami, excuse-moi, mais je suis obligé de te faire rouer.
+
+-- Je dirai cela?
+
+-- Tu diras cela, et même, ce qui est bien pis, tu le feras, grand roi.
+J'aime donc mieux que cela tourne autrement, comprends-tu? Je ne suis pas
+mal comme je suis, j'ai envie de m'y tenir. Vois-tu, toutes ces
+progressions arithmétiques, appliquées à la rancune, me paraissent
+dangereuses; j'irai donc en Navarre, si tu veux bien m'y envoyer.
+
+-- Sans doute, je le veux.
+
+-- J'attends tes ordres, gracieux prince.
+
+Et Chicot, prenant la même pose que Joyeuse, attendit.
+
+-- Mais, dit le roi, tu ne sais pas si la mission te conviendra.
+
+-- Du moment où je te la demande.
+
+-- C'est que, vois-tu, Chicot, dit Henri, j'ai certains projets de
+brouille entre Margot et son mari.
+
+-- Diviser pour régner, dit Chicot; il y a déjà cent ans que c'était l'A B
+C de la politique.
+
+-- Ainsi tu n'as aucune répugnance?
+
+-- Est-ce que cela me regarde? répondit Chicot; tu feras ce que tu
+voudras, grand prince. Je suis ambassadeur, voilà tout; tu n'as pas de
+comptes à me rendre, et pourvu que je sois inviolable... oh! quant à cela,
+tu comprends, j'y tiens.
+
+-- Mais encore, dit Henri, faut-il que tu saches ce que tu diras à mon
+beau-frère.
+
+-- Moi, dire quelque chose! non, non, non!
+
+-- Comment, non, non, non?
+
+-- J'irai où tu voudras, mais je ne dirai rien du tout. Il y a un proverbe
+là-dessus: trop gratter...
+
+-- Alors, tu refuses donc?
+
+-- Je refuse la parole, mais j'accepte la lettre.
+
+Celui qui porte la parole a toujours quelque responsabilité; celui qui
+présente une lettre n'est jamais bousculé que de seconde main.
+
+-- Eh bien! soit, je te donnerai une lettre; cela rentre dans ma
+politique.
+
+-- Vois un peu comme cela se trouve! donne.
+
+-- Comment dis-tu cela?
+
+-- Je dis: donne.
+
+[Illustration: C'est dit: à demain. -- PAGE 86.]
+
+Et Chicot étendit la main.
+
+-- Ah! ne te figure pas qu'une lettre comme celle-là peut être écrite tout
+de suite; il faut qu'elle soit combinée, réfléchie, pesée.
+
+-- Eh bien! pèse, réfléchis, combine. Je repasserai demain à la pointe du
+jour, ou je l'enverrai prendre.
+
+-- Pourquoi ne coucherais-tu pas ici?
+
+-- Ici?
+
+-- Oui, dans ton fauteuil.
+
+-- Peste! c'est fini. Je ne coucherai plus au Louvre; un fantôme qu'on
+verrait dormir dans un fauteuil, quelle absurdité!
+
+-- Mais enfin, s'écria le roi, je veux cependant que tu connaisses mes
+intentions à l'égard de Margot et de son mari. Tu es Gascon; ma lettre va
+faire du bruit à la cour de Navarre: on te questionnera; il faut que tu
+puisses répondre. Que diable! tu me représentes; je ne veux pas que tu
+aies l'air d'un sot.
+
+-- Mon Dieu! fit Chicot en haussant les épaules, que tu as donc l'esprit
+obtus, grand roi! Comment! tu te figures que je vais porter une lettre à
+deux cent cinquante lieues sans savoir ce qu'il y a dedans!
+
+Mais sois donc tranquille, ventre de biche! au premier coin de rue, sous
+le premier arbre où je m'arrêterai, je vais l'ouvrir, ta lettre. Comment!
+tu envoies depuis dix ans des ambassadeurs dans toutes les parties du
+monde, et tu ne les connais pas mieux que cela! Allons, mets-toi le corps
+et l'âme en repos, moi je retourne à ma solitude.
+
+-- Où est-elle, ta solitude?
+
+-- Au cimetière des Grands-Innocents, grand prince.
+
+Henri regarda Chicot avec cet étonnement qu'il n'avait pas encore pu,
+depuis deux heures qu'il l'avait revu, chasser de son regard.
+
+-- Tu ne t'attendais pas à tout, n'est-ce pas? dit Chicot, prenant son
+feutre et son manteau: ce que c'est cependant que d'avoir des relations
+avec des gens de l'autre monde! C'est dit: à demain, moi ou mon messager.
+
+-- Soit, mais encore faut-il que ton messager ait un mot d'ordre, afin
+qu'on sache qu'il vient de ta part, et que les portes lui soient ouvertes.
+
+-- A merveille! si c'est moi, je viens de ma part, si c'est mon messager,
+il vient de la part de l'_ombre_.
+
+Et sur ces paroles, il disparut si légèrement que l'esprit superstitieux
+de Henri douta si c'était réellement un corps ou une ombre qui avait passé
+par une porte sans la faire crier, sous cette tapisserie sans en agiter un
+des plis.
+
+
+
+
+XVI
+
+COMMENT ET POUR QUELLE CAUSE CHICOT ÉTAIT MORT
+
+
+Chicot, véritable corps, n'en déplaise à ceux de nos lecteurs qui seraient
+assez partisans du merveilleux pour croire que nous avons eu l'audace
+d'introduire une ombre dans cette histoire, Chicot était donc sorti après
+avoir dit au roi, selon son habitude, sous forme de raillerie, toutes les
+vérités qu'il avait à lui dire.
+
+Voilà ce qui était arrivé:
+
+Après la mort des amis du roi, depuis les troubles et les conspirations
+fomentés par les Guises, Chicot avait réfléchi. Brave, comme on sait, et
+insouciant, il faisait cependant le plus grand cas de la vie qui
+l'amusait, comme il arrive à tous les hommes d'élite. Il n'y a guère que
+les sots qui s'ennuient en ce monde et qui vont chercher la distraction
+dans l'autre.
+
+Le résultat de cette réflexion que nous avons indiquée, fut que la
+vengeance de M. de Mayenne lui parut plus redoutable que la protection du
+roi n'était efficace; et il se disait, avec cette philosophie pratique qui
+le distinguait, qu'en ce monde rien ne défait ce qui est matériellement
+fait; qu'ainsi toutes les hallebardes et toutes les cours de justice du
+roi de France ne raccommoderait pas, si peu visible qu'elle fût, certaine
+ouverture que le couteau de M. de Mayenne aurait faite au pourpoint de
+Chicot.
+
+Il avait donc pris son parti en homme fatigué d'ailleurs du rôle de
+plaisant, qu'à chaque minute il brûlait de changer en rôle sérieux, et des
+familiarités royales qui, par les temps qui couraient, le conduisaient
+droit à sa perte.
+
+Chicot avait donc commencé par mettre entre l'épée de M. de Mayenne et la
+peau de Chicot la plus grande distance possible. A cet effet, il était
+parti pour Beaune, dans le triple but de quitter Paris, d'embrasser son
+ami Gorenflot, et de goûter ce fameux vin de 1550, dont il avait été si
+chaleureusement question dans cette fameuse lettre qui termine notre récit
+de la _Dame de Monsoreau_.
+
+Disons-le, la consolation avait été efficace: au bout de deux mois, Chicot
+s'aperçut qu'il engraissait à vue d'oeil et s'aperçut aussi qu'en
+engraissant il se rapprochait de Gorenflot, plus qu'il n'était convenable
+à un homme d'esprit. L'esprit l'emporta donc sur la matière. Après que
+Chicot eut bu quelques centaines de bouteilles de ce fameux vin de 1550,
+et dévoré les vingt-deux volumes dont se composait la bibliothèque du
+prieuré, et dans lesquels le prieur avait lu cet axiome latin: _Bonum
+vinum laetificat cor hominis_, Chicot se sentit un grand poids à l'estomac
+et un grand vide au cerveau.
+
+-- Je me ferais bien moine, pensa-t-il; mais chez Gorenflot je serais trop
+le maître, et dans une autre abbaye je ne le serais point assez; certes,
+le froc me déguiserait à tout jamais aux yeux de M. de Mayenne; mais, de
+par tous les diables! il y a d'autres moyens que les moyens vulgaires:
+cherchons. J'ai lu dans un autre livre, il est vrai que celui-là n'est
+point dans la bibliothèque de Gorenflot: _Quaere et invenies_.
+
+Chicot chercha donc, et voici ce qu'il trouva. Pour le temps, c'était
+assez neuf.
+
+Il s'ouvrit à Gorenflot, et le pria d'écrire au roi sous sa dictée.
+
+Gorenflot écrivit difficilement, c'est vrai, mais enfin il écrivit que
+Chicot s'était retiré au prieuré, que le chagrin d'avoir été obligé de se
+séparer de son maître, lorsque celui-ci s'était réconcilié avec M. de
+Mayenne, avait altéré sa santé, qu'il avait essayé de lutter en se
+distrayant, mais que la douleur avait été la plus forte, et qu'enfin il
+avait succombé.
+
+De son côté, Chicot avait écrit lui-même une lettre au roi. Cette lettre,
+datée de 1580, était divisée en cinq paragraphes.
+
+Chacun de ces paragraphes était censé écrit à un jour de distance et selon
+que la maladie faisait des progrès.
+
+Le premier paragraphe était écrit et signé d'une main assez ferme.
+
+Le second était tracé d'une main mal assurée, et la signature, quoique
+lisible encore, était déjà fort tremblée.
+
+Il avait écrit _Chic_... à la fin du troisième.
+
+_Chi_... à la fin du quatrième.
+
+Enfin il y avait un _C_ avec un pâté à la fin du cinquième.
+
+Ce pâté d'un mourant avait produit sur le roi le plus douloureux effet.
+
+C'est ce qui explique pourquoi il avait cru Chicot fantôme et ombre.
+
+Nous citerions bien ici la lettre de Chicot, mais Chicot était, comme on
+dirait aujourd'hui, un homme fort excentrique, et comme le style est
+l'homme, son style épistolaire surtout était si excentrique que nous
+n'osons reproduire ici cette lettre, quelque effet que nous devions en
+attendre.
+
+Mais on la retrouvera dans les Mémoires de l'Étoile. Elle est datée de
+1580, comme nous l'avons dit, « année des grands cocuages, » ajouta
+Chicot.
+
+Au bas de cette lettre, et pour ne pas laisser se refroidir l'intérêt de
+Henri, Gorenflot ajoutait que, depuis la mort de son ami, le prieuré de
+Beaune lui était devenu odieux, et qu'il aimait mieux Paris.
+
+C'était surtout ce post-scriptum que Chicot avait eu grand peine à tirer
+du bout des doigts de Gorenflot. Gorenflot, au contraire, se trouvait
+merveilleusement à Beaune, et Panurge aussi. Il faisait piteusement
+observer à Chicot que le vin est toujours frelaté quand on n'est point là
+pour le choisir sur les lieux. Mais Chicot promit au digne prieur de venir
+en personne tous les ans faire sa provision de romanée, de volnay et de
+chambertin, et comme, sur ce point et sur beaucoup d'autres, Gorenflot
+reconnaissait la supériorité de Chicot, il finit par céder aux
+sollicitations de son ami.
+
+[Illustration: Alors attachant la proue à un pieu. -- PAGE 91.]
+
+A son tour, en réponse à la lettre de Gorenflot et aux derniers adieux de
+Chicot, le roi avait écrit de sa propre main:
+
+ « Monsieur le prieur, vous donnerez une sainte et poétique sépulture
+ au pauvre Chicot, que je regrette de toute mon âme, car c'était non-
+ seulement un ami dévoué, mais encore un assez bon gentilhomme,
+ quoiqu'il n'ait jamais pu voir lui-même dans sa généalogie au-delà de
+ son trisaïeul. Vous l'entourerez de fleurs, et ferez en sorte qu'il
+ repose au soleil, qu'il aimait beaucoup, étant du midi. Quant à vous
+ dont j'honore d'autant mieux la tristesse que je la partage, vous
+ quitterez, ainsi que vous m'en témoignez le désir, votre prieuré de
+ Beaune. J'ai trop besoin à Paris d'hommes dévoués et bons clercs pour
+ vous tenir éloigné. En conséquence, je vous nomme prieur des Jacobins,
+ votre résidence étant fixée près la porte Saint-Antoine, à Paris,
+ quartier que notre pauvre ami affectionnait tout particulièrement.
+
+ Votre affectionné HENRI, qui vous prie de ne pas l'oublier dans vos
+ saintes prières. »
+
+Qu'on juge si un pareil autographe, sorti tout entier d'une main royale,
+fit ouvrir de grands yeux au prieur, s'il admira la puissance du génie de
+Chicot, et s'il se hâta de prendre son vol vers les honneurs qui
+l'attendaient.
+
+Car l'ambition avait poussé autrefois déjà, on se le rappelle, un de ces
+tenaces surgeons dans le coeur de Gorenflot, dont le prénom avait toujours
+été _Modeste_, et qui, depuis déjà qu'il était prieur de Beaune,
+s'appelait dom Modeste Gorenflot.
+
+Tout s'était passé à la fois selon les désirs du roi et de Chicot. Un
+fagot d'épines, destiné à représenter physiquement et allégoriquement le
+cadavre, avait été enterré au soleil, au milieu des fleurs, sous un beau
+cep de vigne; puis, une fois mort et enterré en effigie, Chicot avait aidé
+Gorenflot à faire son déménagement.
+
+Dom Modeste s'était vu installer en grande pompe au prieuré des Jacobins.
+Chicot avait choisi la nuit pour se glisser dans Paris. Il avait acheté,
+près de la porte Bussy, une petite maison qui lui avait coûté trois cents
+écus; et quand il voulait aller voir Gorenflot, il avait trois routes:
+celle de la ville, qui était plus courte; celle des bords de l'eau, qui
+était la plus poétique; enfin celle qui longeait les murailles de Paris,
+qui était la plus sûre.
+
+Mais Chicot, qui était un rêveur, choisissait presque toujours celle de la
+Seine; et comme, en ce temps, le fleuve n'était pas encore encaissé dans
+des murs de pierre, l'eau venait, comme dit le poète, lécher ses larges
+rives, le long desquelles, plus d'une fois, les habitants de la Cité
+purent voir la longue silhouette de Chicot se dessiner par les beaux
+clairs de lune.
+
+Une fois installé, et ayant changé de nom, Chicot s'occupa à changer de
+visage: il s'appelait Robert Briquet, comme nous le savons déjà, et
+marchait légèrement courbé en avant; puis l'inquiétude et le retour
+successif de cinq ou six années l'avaient rendu à peu près chauve, si bien
+que sa chevelure d'autrefois, crépue et noire, s'était, comme la mer au
+reflux, retirée de son front vers la nuque.
+
+En outre, comme nous l'avons dit, il avait travaillé cet art si cher aux
+mimes anciens, qui consiste à changer, par de savantes contractions, le
+jeu naturel des muscles et le jeu habituel de la physionomie. Il était
+résulté de cette étude assidue que, vu au grand jour, Chicot était,
+lorsqu'il voulait s'en donner la peine, un Robert Briquet véritable,
+c'est-à-dire un homme dont la bouche allait d'une oreille à l'autre, dont
+le menton touchait le nez, et dont les yeux louchaient à faire frémir; le
+tout sans grimaces, mais non sans charme pour les amateurs du changement,
+puisque de fine, longue et anguleuse qu'elle était, sa figure était
+devenue large, épanouie, obtuse et confite.
+
+Il n'y avait que ses longs bras et ses jambes immenses que Chicot ne put
+raccourcir; mais, comme il était fort industrieux, il avait, ainsi que
+nous l'avons dit, courbé son dos, ce qui lui faisait les bras presque
+aussi longs que les jambes.
+
+Il joignit à ces exercices physionomiques la précaution de ne lier de
+relations avec personne. En effet, si disloqué que fût Chicot, il ne
+pouvait éternellement garder la même posture. Comment alors paraître bossu
+à midi, quand on avait été droit à dix heures, et quel prétexte à donner à
+un ami qui vous voit tout à coup changer de figure, parce qu'en vous
+promenant avec lui vous rencontrez par hasard un visage suspect.
+
+Robert Briquet pratiqua donc la vie de reclus; elle convenait d'ailleurs à
+ses goûts; toute sa distraction était d'aller rendre visite à Gorenflot,
+et d'achever avec lui ce fameux vin de 1550, que le digne prieur s'était
+bien gardé de laisser dans les caves de Beaune.
+
+Mais les esprits vulgaires sont sujets au changement, comme les grands
+esprits: Gorenflot changea, non pas physiquement.
+
+Il vit en sa puissance, et à sa discrétion, celui qui jusque-là avait tenu
+ses destinées entre ses mains. Chicot venant dîner au prieuré lui parut un
+Chicot esclave, et Gorenflot, à partir de ce moment, pensa trop de soi, et
+pas assez de Chicot.
+
+Chicot vit sans s'offenser le changement de son ami: ceux qu'il avait
+éprouvés près du roi Henri l'avaient façonné à cette sorte de philosophie.
+Il s'observa davantage, et ce fut tout. Au lieu d'aller tous les deux
+jours au prieuré, il n'y alla plus qu'une fois la semaine, puis tous les
+quinze jours, enfin tous les mois. Gorenflot était si gonflé qu'il ne s'en
+aperçut pas.
+
+Chicot était trop philosophe pour être sensible; il rit sous cap de
+l'ingratitude de Gorenflot et se gratta le nez et le menton, selon son
+ordinaire.
+
+-- L'eau et le temps, dit-il, sont les deux plus puissants dissolvants que
+je connaisse: l'un fend la pierre, l'autre l'amour-propre. Attendons; et
+il attendit.
+
+Il était dans cette attente lorsque arrivèrent les événements que nous
+venons de raconter, et au milieu desquels il lui parut surgir quelques-uns
+de ces événements nouveaux qui présagent les grandes catastrophes
+politiques. Or comme son roi, qu'il aimait toujours, tout trépassé qu'il
+était, lui parut, au milieu des événements futurs, courir quelques dangers
+analogues à ceux dont il l'avait déjà préservé, il prit sur lui de lui
+apparaître à l'état de fantôme, et, dans ce seul but, de lui présager
+l'avenir. Nous avons vu comment l'annonce de l'arrivée prochaine de M. de
+Mayenne, annonce enveloppée dans le renvoi de Joyeuse, et que Chicot, avec
+son intelligence de singe, avait été chercher au fond de son enveloppe,
+avait fait passer Chicot de l'état de fantôme à la condition de vivant, et
+de la position de prophète à celle d'ambassadeur.
+
+Maintenant que tout ce qui pourrait paraître obscur dans notre récit est
+expliqué, nous reprendrons, si nos lecteurs le veulent bien, Chicot à sa
+sortie du Louvre, et nous le suivrons jusqu'à sa petite maison du
+carrefour Bussy.
+
+
+
+
+XVII
+
+LA SÉRÉNADE.
+
+
+Pour aller du Louvre chez lui, Chicot n'avait pas longue route à faire.
+
+Il descendit sur la berge, et commença à traverser la Seine sur un petit
+bateau qu'il dirigeait seul, et que, de la rive de Nesle, il avait amené
+et amarré au quai désert du Louvre.
+
+-- C'est étrange, disait-il, en ramant et en regardant, tout en ramant,
+les fenêtres du palais dont une seule, celle de la chambre du roi,
+demeurait éclairée, malgré l'heure avancée de la nuit; c'est étrange,
+après bien des années, Henri est toujours le même: d'autres ont grandi,
+d'autres se sont abaissés, d'autres sont morts, lui a gagné quelques rides
+au visage et au coeur, voilà tout; c'est éternellement le même esprit,
+faible et distingué, fantasque et poétique; c'est éternellement cette même
+âme égoïste, demandant toujours plus qu'on ne peut lui donner, l'amitié à
+l'indifférence, l'amour à l'amitié, le dévoûment à l'amour, et malheureux
+roi, pauvre roi, triste, avec tout cela, plus qu'aucun homme de son
+royaume. Il n'y a en vérité que moi, je crois, qui ai sondé ce singulier
+mélange de débauche et de repentir, d'impiété et de superstition, comme il
+n'y a que moi aussi qui connaisse le Louvre, dans les corridors duquel
+tant de favoris ont passé allant à la tombe, à l'exil ou à l'oubli; comme
+il n'y a que moi qui manie sans danger et qui joue avec cette couronne qui
+brûle la pensée de tant de gens, en attendant qu'elle leur brûle les
+doigts.
+
+Chicot poussa un soupir plus philosophe que triste, et appuya
+vigoureusement sur ses avirons.
+
+-- A propos, dit-il tout à coup, le roi ne m'a point parlé d'argent pour
+le voyage: cette confiance m'honore en ce qu'elle me prouve que je suis
+toujours son ami.
+
+Et Chicot se mit à rire silencieusement, comme c'était son habitude; puis,
+d'un dernier coup d'aviron, il lança son bateau sur le sable fin où il
+demeura engravé.
+
+Alors, attachant la proue à un pieu par un noeud dont il avait le secret,
+et qui, dans ces temps d'innocence, nous parlons par comparaison, était
+une sûreté suffisante, il se dirigea vers sa demeure, située, comme on
+sait, à deux portées de fusil à peine du bord de la rivière.
+
+En entrant dans la rue des Augustins, il fut fort frappé et surtout fort
+surpris d'entendre résonner des instruments et des voix qui remplissaient
+d'harmonie le quartier, si paisible d'ordinaire à ces heures avancées.
+
+-- On se marie donc par ici? pensa-t-il tout d'abord; ventre de biche! je
+n'avais que cinq heures à dormir et je vais être forcé de veiller, moi qui
+ne me marie pas.
+
+En approchant, il vit une grande lueur danser sur les vitres des rares
+maisons qui peuplaient sa rue; cette lueur était produite par une douzaine
+de flambeaux que portaient des pages et des valets de pied, tandis que
+vingt-quatre musiciens, sous les ordres d'un Italien énergumène, faisaient
+rage de leurs violes, psaltérions, cistres, rebecs, violons, trompettes et
+tambours.
+
+Cette armée de tapageurs était placée en bel ordre devant une maison que
+Chicot, non sans surprise, reconnut être la sienne.
+
+Le général invisible qui avait dirigé cette manoeuvre avait disposé
+musiciens et pages de manière à ce que tous, le visage tourné vers la
+maison de Robert Briquet, l'oeil attaché sur les fenêtres, semblassent ne
+respirer, ne vivre, ne s'animer que pour cette contemplation.
+
+Chicot demeura un instant stupéfait à regarder toute cette évolution et à
+écouter tout ce tintamarre.
+
+Puis frappant ses deux cuisses de ses mains osseuses:
+
+-- Mais, dit-il, il y a méprise; il est impossible que ce soit pour moi
+que l'on mène si grand bruit.
+
+Alors, s'approchant davantage, il se mêla aux curieux que la sérénade
+avait attirés, et regardant attentivement autour de lui, il s'assura que
+toute la lumière des torches se reflétait sur sa maison, comme toute
+l'harmonie s'y engouffrait: nul dans cette foule ne s'occupait, ni de la
+maison en face, ni des maisons voisines.
+
+-- En vérité, se dit Chicot, c'est bien pour moi: est-ce que quelque
+princesse inconnue serait tombée amoureuse de moi par hasard?
+
+Cependant cette supposition, toute flatteuse qu'elle était, ne parut point
+convaincre Chicot.
+
+Il se retourna vers la maison qui faisait face à la sienne.
+
+Les deux seules fenêtres de cette maison, placées au second, les seules
+qui n'eussent point de volets, absorbaient par intervalles des éclairs de
+lumière; mais c'était pour son plaisir à elle, pauvre maison, qui
+paraissait privée de toute vue, veuve de tout visage humain.
+
+-- Il faut qu'on dorme durement dans cette maison, dit Chicot, ventre de
+biche! un pareil bacchanal réveillerait des morts!
+
+Pendant toutes ces interrogations et toutes ces réponses que Chicot se
+faisait à lui-même, l'orchestre continuait ses symphonies comme s'il eût
+joué devant une assemblée de rois et d'empereurs.
+
+-- Pardon, mon ami, dit alors Chicot, s'adressant à un porte-flambeau,
+mais pourriez-vous, s'il vous plaît, me dire pour qui toute cette musique?
+
+-- Pour le bourgeois qui habite là, répondit le valet en désignant à
+Chicot la maison de Robert Briquet.
+
+-- Pour moi, reprit Chicot, décidément c'est pour moi.
+
+Chicot perça la foule pour lire l'explication de l'énigme sur la manche et
+sur la poitrine des pages; mais tout blason avait soigneusement disparu
+sous une espèce de tabart couleur de muraille.
+
+-- A qui êtes-vous, mon ami? demanda Chicot à un tambourin qui chauffait
+ses doigts avec son haleine, n'ayant rien à tambouriner en ce moment-là.
+
+-- Au bourgeois qui loge ici, répondit l'instrumentiste, désignant avec sa
+baguette le logis de Robert Briquet.
+
+-- Ah! ah! dit Chicot, non-seulement ils sont ici pour moi, mais ils sont
+à moi. De mieux en mieux; enfin nous allons bien voir.
+
+Et armant son visage de la plus compliquée grimace qu'il pût trouver, il
+coudoya de droite et de gauche pages, laquais, musiciens, afin de gagner
+la porte, manoeuvre à laquelle il parvint non sans difficulté, et là,
+visible et resplendissant dans le cercle formé par les porte-flambeaux, il
+tira sa clef de sa poche, ouvrit la porte, entra, repoussa la porte et
+ferma les verrous.
+
+Puis, montant à son balcon, il apporta sur la saillie une chaise de cuir,
+s'y installa commodément, le menton appuyé sur la rampe, et là sans
+paraître remarquer les rires qui accueillaient son apparition:
+
+-- Messieurs, dit-il, ne vous trompez-vous point, et vos trilles, cadences
+et roulades, sont-elles bien à mon adresse?
+
+-- Vous êtes maître Robert Briquet? demanda le directeur de tout cet
+orchestre.
+
+-- En personne.
+
+-- Eh bien! nous sommes tout à votre service, monsieur, répliqua
+l'Italien, avec un mouvement de bâton qui souleva une nouvelle bourrasque
+de mélodie.
+
+-- Décidément, c'est inintelligible, se dit Chicot en promenant ses yeux
+actifs sur toute cette foule et sur les maisons du voisinage.
+
+Tout ce que les maisons avaient d'habitants étaient à leurs fenêtres, sur
+le seuil de leurs maisons, ou mêlés aux groupes qui stationnaient devant
+la porte.
+
+Maître Fournichon, sa femme et toute la suite des quarante-cinq, femmes,
+enfants et laquais, peuplaient les ouvertures de _l'Épée du fier
+Chevalier_.
+
+Seule, la maison en face était sombre, muette comme un tombeau.
+
+Chicot cherchait toujours des yeux le mot de cette indéchiffrable énigme,
+quand tout à coup il crut voir, sous l'auvent même de sa maison, à travers
+les fentes du plancher du balcon, un peu au-dessous de ses pieds, un homme
+tout enveloppé d'un manteau de couleur sombre, portant chapeau noir, plume
+rouge et longue épée, lequel, croyant n'être point vu, regardait de toute
+son âme la maison en face, cette maison, déserte, muette et morte.
+
+De temps en temps le chef d'orchestre quittait son poste pour aller parler
+bas à cet homme.
+
+Chicot devina bien vite que tout l'intérêt de la scène était là, et que ce
+chapeau noir cachait une figure de gentilhomme.
+
+Dès lors toute son attention fut pour ce personnage: le rôle d'observateur
+lui était facile, sa position sur la rampe du balcon permettait à sa vue
+de distinguer dans la rue et sous l'auvent; il réussit donc à suivre
+chaque mouvement du mystérieux inconnu dont la première imprudence ne
+pouvait manquer de lui dévoiler les traits.
+
+Tout à coup, et tandis que Chicot était tout absorbé dans ces
+observations, un cavalier, suivi de deux écuyers, parut à l'angle de la
+rue, et chassa énergiquement, à coups de houssine, les curieux qui
+s'obstinaient à faire galerie aux musiciens.
+
+-- M. Joyeuse, murmura Chicot, qui reconnut dans le cavalier le grand-
+amiral de France, botté et éperonné par ordre du roi.
+
+Les curieux dispersés, l'orchestre se tut.
+
+Probablement un signe du maître lui avait imposé le silence.
+
+Le cavalier s'approcha du gentilhomme caché sous l'auvent.
+
+-- En bien! Henri, lui demanda-t-il, quoi de nouveau?
+
+-- Rien, mon frère, rien.
+
+-- Rien!
+
+-- Non, elle n'a pas même paru.
+
+-- Ces drôles n'ont donc point fait vacarme!
+
+-- Ils ont assourdi tout le quartier.
+
+-- Ils n'ont donc pas crié, comme on le leur avait recommandé, qu'ils
+jouaient en l'honneur de ce bourgeois?
+
+-- Ils l'ont si bien crié qu'il est là en personne, sur son balcon,
+écoutant la sérénade.
+
+-- Et elle n'a point paru?
+
+-- Ni elle ni personne.
+
+-- L'idée était ingénieuse, cependant, dit Joyeuse piqué, car enfin elle
+pouvait, sans se compromettre, faire comme tous ces braves gens et
+profiter de la musique donnée à son voisin.
+
+Henri secoua la tête.
+
+-- Ah! l'on voit bien que vous ne la connaissez point, mon frère, dit-il.
+
+-- Si fait, si fait, je la connais; c'est-à-dire que je connais toutes les
+femmes, et comme elle est comprise dans le nombre, eh bien! ne nous
+décourageons pas.
+
+-- Oh! mon Dieu, mon frère, vous me dites cela d'un ton tout découragé.
+
+-- Pas le moins du monde; seulement à partir d'aujourd'hui, il faut que
+chaque soir le bourgeois ait sa sérénade.
+
+-- Mais elle va déménager.
+
+-- Pourquoi, si tu ne dis rien, si tu ne la désignes pas, si tu restes
+toujours caché? Le bourgeois a-t-il parlé quand on lui a fait cette
+galanterie?
+
+-- Il a harangué l'orchestre. Eh! tenez, mon frère, le voilà qui va parler
+encore.
+
+En effet, Briquet, décidé à tirer la chose au clair, se levait pour
+interroger une seconde fois le chef de l'orchestre.
+
+-- Taisez-vous, là-haut, et rentrez, cria Anne de mauvaise humeur; que
+diable! puisque vous avez eu votre sérénade, vous n'avez rien à dire,
+tenez-vous donc en repos.
+
+-- Ma sérénade, ma sérénade, répondit Chicot de l'air le plus gracieux;
+mais je veux savoir au moins à qui elle est adressée, ma sérénade.
+
+-- A votre fille, imbécile!
+
+-- Pardon, monsieur, mais je n'ai pas de fille.
+
+-- A votre femme alors.
+
+-- Grâce à Dieu! je ne suis pas marié.
+
+-- Alors à vous, à vous en personne.
+
+-- Oui, à toi, et si tu ne rentres pas.
+
+Joyeuse, joignant l'effet à la menace, poussa son cheval vers le balcon de
+Chicot, et cela, tout au travers des instrumentistes.
+
+-- Ventre de biche! cria Chicot, si la musique est pour moi, qui donc
+vient ici m'écraser ma musique?
+
+-- Vieux fou! grommela Joyeuse en levant la tête, si tu ne caches pas ta
+laide figure dans ton nid de corbeau, les musiciens vont te casser leurs
+instruments sur la nuque.
+
+-- Laissez ce pauvre homme, mon frère, dit du Bouchage; le fait est qu'il
+doit être fort étonné.
+
+-- Et pourquoi s'étonne-t-il, morbleu! D'ailleurs tu vois bien qu'en
+faisant naître une querelle, nous attirerons quelqu'un à la fenêtre; donc,
+rossons le bourgeois, brûlons sa maison s'il le faut, mais, corbleu!
+remuons-nous, remuons-nous!
+
+-- Par pitié, mon frère, dit Henri, n'extorquons pas l'attention de cette
+femme, nous sommes vaincus; résignons-nous.
+
+Briquet n'avait pas perdu un mot de ce dernier dialogue qui avait
+introduit un grand jour dans ses idées encore confuses; il faisait donc
+mentalement ses préparatifs de défense, connaissant l'humeur de celui qui
+l'attaquait.
+
+Mais Joyeuse, se rendant au raisonnement de Henri, n'insista point
+davantage; il congédia pages, valets, musiciens et maestro.
+
+Puis tirant son frère à part:
+
+-- Tu me vois au désespoir, dit-il, tout conspire contre nous.
+
+-- Que veux-tu dire?
+
+-- Le temps me manque pour t'aider.
+
+-- En effet, tu es en costume de voyage, je n'avais point encore remarqué
+cela.
+
+-- Je pars cette nuit pour Anvers avec une mission du roi.
+
+-- Quand donc te l'a-t-il donnée?
+
+-- Ce soir.
+
+-- Mon Dieu!
+
+-- Viens avec moi, je t'en supplie?
+
+Henri laissa tomber ses bras.
+
+-- Me l'ordonnez-vous, mon frère? demanda-t-il, pâlissant à l'idée de ce
+départ.
+
+Anne fit un mouvement.
+
+-- Si vous l'ordonnez, continua Henri, j'obéirai.
+
+-- Je te prie, du Bouchage, rien autre chose.
+
+-- Merci, mon frère.
+
+Joyeuse haussa les épaules.
+
+-- Tant que vous voudrez, Joyeuse; mais, voyez-vous, s'il me fallait
+renoncer à passer les nuits dans cette rue, s'il me fallait cesser de
+regarder cette fenêtre....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Je mourrais.
+
+-- Pauvre fou!
+
+-- Mon coeur est là, voyez-vous, mon frère, dit Henri en étendant la main
+vers la maison, ma vie est là; ne me demandez pas de vivre, si vous
+m'arrachez le coeur de la poitrine.
+
+Le duc croisa ses bras avec une colère mêlée de pitié, mordit sa fine
+moustache, et après avoir réfléchi pendant quelques minutes de silence:
+
+-- Si notre père vous priait, Henri, dit-il, de vous laisser soigner par
+Miron, qui est un philosophe en même temps que médecin....
+
+-- Je répondrais à notre père que je ne suis point malade, que ma tête est
+saine, et que Miron ne guérit pas du mal d'amour.
+
+-- Il faut donc adopter votre façon de voir, Henri; mais pourquoi irais-je
+m'inquiéter? Cette femme est femme, vous êtes persévérant, rien n'est donc
+désespéré, et à mon retour je vous verrai plus allègre, plus jovial et
+plus chantant que moi.
+
+-- Oui, oui, mon bon frère, reprit le jeune homme en serrant les mains de
+son ami; oui, je guérirai, oui, je serai heureux, oui, je serai allègre;
+merci de votre amitié, merci! c'est mon bien le plus précieux.
+
+-- Après votre amour.
+
+-- Avant ma vie.
+
+Joyeuse, profondément touché malgré sa frivolité apparente, interrompit
+brusquement son frère.
+
+-- Partons-nous? dit-il; voilà que les flambeaux sont éteints, les
+instruments au dos des musiciens, les pages en route.
+
+-- Allez, allez, mon frère, je vous suis, dit du Bouchage en soupirant de
+quitter la rue.
+
+-- Je vous entends, dit Joyeuse; le dernier adieu à la fenêtre, c'est
+juste. Alors adieu aussi pour moi, Henri.
+
+Henri passa ses bras au cou de son frère, qui se penchait pour
+l'embrasser.
+
+-- Non, dit-il, je vous accompagnerai jusqu'aux portes; attendez-moi
+seulement à cent pas d'ici. En croyant la rue solitaire, peut-être se
+montrera-t-elle.
+
+Anne poussa son cheval vers l'escorte arrêtée à cent pas.
+
+-- Allons, allons, dit-il, nous n'avons plus besoin de vous jusqu'à nouvel
+ordre; partez.
+
+Les flambeaux disparurent, les conversations des musiciens et les rires
+des pages s'éteignirent, comme aussi les derniers gémissements arrachés
+aux cordes des violes et des luths par le frôlement d'une main égarée.
+
+Henri donna un dernier regard à la maison, envoya une dernière prière aux
+fenêtres, et rejoignit lentement, et en se retournant sans cesse, son
+frère, que précédaient les deux écuyers.
+
+Robert Briquet, voyant les deux jeunes gens partir avec les musiciens,
+jugea que le dénoûment de cette scène, si toutefois cette scène devait
+avoir un dénoûment, allait avoir lieu.
+
+En conséquence, il se retira bruyamment du balcon et ferma la fenêtre.
+
+Quelques curieux obstinés demeurèrent encore fermes à leur poste; mais, au
+bout de dix minutes, le plus persévérant avait disparu.
+
+Pendant ce temps, Robert Briquet avait gagné le toit de sa maison, dentelé
+comme celui des maisons flamandes, et se cachant derrière une de ces
+dentelures, il observait les fenêtres d'en face.
+
+Sitôt que le bruit eut cessé dans la rue, qu'on n'entendit plus ni
+instruments, ni pas, ni voix; sitôt que tout enfin fut rentré dans l'ordre
+accoutumé, une des fenêtres supérieures de cette maison étrange s'ouvrit
+mystérieusement, et une tête prudente s'avança au dehors.
+
+-- Plus rien, murmura une voix d'homme, par conséquent plus de danger;
+c'était quelque mystification à l'adresse de notre voisin; vous pouvez
+quitter votre cachette, madame, et redescendre chez vous.
+
+A ces mots, l'homme referma la fenêtre, fit jaillir le feu d'une pierre,
+et alluma une lampe qu'il tendit vers un bras allongé pour la recevoir.
+
+Chicot regardait de toutes les forces de sa prunelle.
+
+Mais il n'eut pas plus tôt aperçu la pâle et sublime figure de la femme
+qui recevait cette lampe, il n'eut pas plus tôt saisi le regard doux et
+triste qui fut échangé entre le serviteur et la maîtresse, qu'il pâlit
+lui-même et sentit comme un frisson glacé courant dans ses veines.
+
+La jeune femme, à peine avait-elle vingt-quatre ans, la jeune femme alors
+descendit l'escalier: son serviteur la suivit.
+
+-- Ah! murmura Chicot, passant la main sur son front pour en essuyer la
+sueur, et comme si en même temps il eût voulu chasser une vision terrible,
+ah! comte du Bouchage, brave, beau jeune homme, amoureux insensé qui
+parles maintenant de devenir joyeux, chantant et allègre, passe ta devise
+à ton frère, car jamais plus tu ne diras: _hilariter_. [Note:
+_Joyeusement_; la devise de Henri de Joyeuse, nous l'avons déjà dit, était
+le mot latin _hilariter_.]
+
+Puis il descendit à son tour dans sa chambre, le front assombri comme s'il
+fût descendu dans quelque passe terrible, dans quelque abîme sanglant, et
+s'assit dans l'ombre, subjugué, lui, le dernier, mais le plus complètement
+peut-être, par l'incroyable influence de mélancolie qui rayonnait du
+centre de cette maison.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+LA BOURSE DE CHICOT
+
+Chicot passa toute la nuit à rêver sur son fauteuil. Rêver est le mot,
+car, en vérité, ce furent moins des pensées qui l'occupèrent que des
+rêves.
+
+Revenir au passé, voir s'éclairer au feu d'un seul regard toute une époque
+presque effacée déjà de la mémoire, ce n'est pas penser. Chicot habita
+toute la nuit un monde déjà laissé par lui bien en arrière, et peuplé
+d'ombres illustres ou gracieuses que le regard de la femme pâle, semblable
+à une lampe fidèle, lui montrait défilant une à une devant lui avec son
+cortège de souvenirs heureux et terribles.
+
+Chicot, qui regrettait tant son sommeil en revenant du Louvre, ne songea
+pas même à se coucher. Aussi quand l'aube vint argenter les vitraux de sa
+fenêtre:
+
+-- L'heure des fantômes est passée, dit-il, il s'agit de songer un peu aux
+vivants.
+
+Il se leva, ceignit sa longue épée, jeta sur ses épaules un surtout de
+laine lie de vin, d'un tissu impénétrable aux plus fortes pluies, et, avec
+la stoïque fermeté du sage, il examina d'un coup d'oeil le fond de sa
+bourse et la semelle de ses souliers.
+
+Ceux-ci parurent à Chicot dignes de commencer une campagne; celle-là
+méritait une attention particulière.
+
+Nous ferons donc une halte à notre récit pour prendre le temps de la
+décrire à nos lecteurs.
+
+Chicot, homme d'ingénieuse imagination, comme chacun sait, avait creusé la
+maîtresse poutre qui traversait sa maison de bout en bout, concourant
+ainsi à la fois à l'ornement, car elle était peinte de diverses couleurs,
+et à la solidité, car elle avait dix-huit pouces au moins de diamètre.
+
+Dans cette poutre, au moyen d'une concavité d'un pied et demi de long sur
+six pouces de large, il s'était fait un coffre-fort dont les flancs
+contenaient mille écus d'or.
+
+Or, voici le calcul que s'était fait Chicot.
+
+-- Je dépense par jour, avait-il dit, la vingtième partie d'un de ces
+écus: j'ai donc là de quoi vivre vingt mille jours. Je ne les vivrai
+jamais, mais je puis aller à la moitié; et puis, à mesure que je
+vieillirai, mes besoins et par conséquent mes dépenses s'augmenteront, car
+encore faut-il que le bien-être progresse en proportion de la diminution
+de la vie. Tout cela me fait vingt-cinq ou trente bonnes années à vivre.
+Allons, c'est, Dieu merci! bien assez.
+
+Chicot se trouvait donc, grâce au calcul que nous venons de faire après
+lui, un des plus riches rentiers de la ville de Paris, et cette
+tranquillité sur son avenir lui donnait un certain orgueil.
+
+Non pas que Chicot fût avare, longtemps même il avait été prodigue; mais
+la misère lui faisait horreur, car il savait qu'elle tombe comme un
+manteau de plomb sur les épaules, et qu'elle courbe les plus forts.
+
+Ce matin donc, en ouvrant sa caisse pour faire ses comptes vis-à-vis de
+lui-même, il se dit:
+
+-- Ventre de biche! le siècle est dur et les temps ne sont point à la
+générosité. Je n'ai pas de délicatesse à faire avec Henri, moi. Ces mille
+écus d'or ne viennent pas même de lui, mais d'un oncle qui m'en avait
+promis six fois davantage: il est vrai que cet oncle était garçon. S'il
+faisait nuit encore, j'irais prendre cent écus dans la poche du roi, mais
+il est jour, et je n'ai plus de ressources qu'en moi-même... et en
+Gorenflot.
+
+Cette idée de tirer de l'argent de Gorenflot fit sourire son digne ami.
+
+-- Il ferait beau voir, continua-t-il, que maître Gorenflot, qui me doit
+sa fortune, refusât cent écus à son ami pour le service du roi qui l'a
+nommé prieur des Jacobins.
+
+Ah! continua-t-il en hochant la tête, ce n'est plus Gorenflot.
+
+Oui, mais Robert Briquet est toujours Chicot.
+
+Mais cette lettre du roi, cette fameuse épître destinée à incendier la
+cour de Navarre, je devais l'aller chercher avant le jour, et voilà que le
+jour est venu. Bah! cet expédient, je l'aurai, et même il frappera un
+terrible coup sur le crâne de Gorenflot, si sa cervelle me paraît trop
+dure à persuader.
+
+En route, donc.
+
+Chicot rajusta la planche qui fermait sa cachette, l'assura avec quatre
+clous, la recouvrit de la dalle sur laquelle il sema la poussière
+convenable à boucher des jointures, puis, prêt au départ, il regarda une
+dernière fois cette petite chambre où, depuis bien des heureux jours, il
+était impénétrable et gardé comme le coeur dans la poitrine.
+
+Puis il donna son coup d'oeil à la maison d'en face.
+
+-- Au fait, se dit-il, ces diables de Joyeuse pourraient bien, une belle
+nuit, mettre le feu à mon hôtel pour attirer un instant à sa fenêtre la
+dame invisible. Eh! eh! mais s'ils brûlaient ma maison, c'est qu'en même
+temps ils feraient un lingot de mes mille écus! En vérité, je crois que je
+ferais prudemment d'enfouir la somme. Allons donc! eh bien! si messieurs
+de Joyeuse brûlent ma maison, le roi me la paiera.
+
+Ainsi rassuré, Chicot ferma sa porte dont il emporta la clef; puis comme
+il sortait pour gagner le bord de la rivière:
+
+-- Eh! eh! dit-il, ce Nicolas Poulain pourrait fort bien venir ici,
+trouver mon absence suspecte, et... Ah ça! mais ce matin je n'ai que des
+idées de lièvre. En route, en route!
+
+Comme Chicot fermait la porte de la rue, avec non moins de soin qu'il
+avait fermé la porte de sa chambre, il aperçut à sa fenêtre le serviteur
+de la dame inconnue qui prenait l'air, espérant sans doute, vu le bon
+matin, n'être point aperçu.
+
+Cet homme, comme nous l'avons déjà dit, était complètement défiguré par
+une blessure reçue à la tempe gauche et qui s'étendait sur une partie de
+la joue. L'un de ses sourcils, en outre, déplacé par la violence du coup,
+cachait presque entièrement l'oeil gauche, renfoncé dans son orbite.
+
+Chose étrange! avec ce front chauve et sa barbe grisonnante, il avait le
+regard vif, et comme une fraîcheur de jeunesse sur la joue qui avait été
+épargnée.
+
+A l'aspect de Robert Briquet qui descendait le seuil de sa porte, il se
+couvrit la tête de son capuchon.
+
+Il fit un mouvement pour rentrer, mais Chicot lui fit un signe pour qu'il
+demeurât.
+
+-- Voisin! lui cria Chicot, le tintamarre d'hier m'a dégoûté de ma maison;
+je vais aller quelques semaines à ma métairie: seriez-vous assez obligeant
+pour donner de temps en temps un coup d'oeil de ce côté?
+
+-- Oui, monsieur, répondit l'inconnu, bien volontiers.
+
+-- Et si vous aperceviez des larrons....
+
+-- J'ai une bonne arquebuse, monsieur, soyez tranquille.
+
+-- Merci. Toutefois j'aurais encore un service à vous demander, mon
+voisin.
+
+-- Parlez, je vous écoute.
+
+Chicot sembla mesurer de l'oeil la distance qui le séparait de son
+interlocuteur.
+
+-- C'est bien délicat à vous crier de si loin, cher voisin, dit-il.
+
+-- Je vais descendre alors, répondit l'inconnu.
+
+En effet, Chicot le vit disparaître, et comme pendant cette disparition il
+s'était rapproché de la maison, il entendit son pas s'approcher, puis la
+porte s'ouvrit, et ils se trouvèrent face à face.
+
+Cette fois le serviteur avait complètement enveloppé son visage dans son
+capuchon.
+
+-- Il fait bien froid, ce matin, dit-il, pour dissimuler ou excuser cette
+mystérieuse précaution.
+
+[Illustration: En partant je laisse de l'argent chez moi. -- PAGE 97.]
+
+-- Une bise glaciale, mon voisin, répliqua Chicot, affectant de ne pas
+regarder son interlocuteur pour le mettre plus à l'aise.
+
+-- Je vous écoute, monsieur.
+
+-- Voici, reprit Chicot je pars.
+
+-- Vous m'avez déjà fait l'honneur de me le dire.
+
+-- Je m'en souviens parfaitement; mais en partant je laisse de l'argent
+chez moi.
+
+-- Tant pis, monsieur, tant pis, emportez-le.
+
+-- Non pas, l'homme est plus lourd et moins résolu quand il cherche à
+sauver sa bourse en même temps que sa vie. Je laisse donc ici de l'argent
+bien caché toutefois, si bien caché même que je n'ai à redouter qu'une
+mauvaise chance d'incendie. Si cela m'arrivait, veuillez, vous qui êtes
+mon voisin, surveiller la combustion de certaine grosse poutre dont vous
+voyez là, à droite, le bout sculpté en forme de gargouille, surveillez,
+dis-je, et cherchez dans les cendres.
+
+-- En vérité, monsieur, dit l'inconnu avec un mécontentement visible, vous
+me gênez fort. Cette confidence serait mieux faite à un ami qu'à un homme
+que vous ne connaissez pas, que vous ne pouvez connaître.
+
+Tout en disant ces mots, son oeil brillant interrogeait la grimace
+doucereuse de Chicot.
+
+-- C'est vrai, répondit celui-ci, je ne vous connais pas; mais je suis
+très confiant aux physionomies et je trouve que votre physionomie celle
+est d'un honnête homme.
+
+-- Voyez cependant, monsieur, de quelle responsabilité vous me chargez. Ne
+se peut-il pas aussi que toute cette musique ennuie ma maîtresse comme
+elle vous a ennuyé vous-même, et qu'alors nous déménagions?
+
+-- Eh bien, répondit Chicot, alors tout est dit, et ce n'est point à vous
+que je m'en prendrai, voisin.
+
+-- Merci de la confiance que vous témoignez à un pauvre inconnu, dit le
+serviteur en s'inclinant; je tâcherai de m'en montrer digne.
+
+Et saluant Chicot, il se retira chez lui.
+
+Chicot, de son côté, le salua affectueusement; puis voyant la porte
+refermée sur lui:
+
+-- Pauvre jeune homme! murmura-t-il, voilà pour cette fois un vrai
+fantôme; et cependant je l'ai vu si gai, si vivant, si beau!
+
+
+
+
+XIX
+
+
+LE PRIEURÉ DES JACOBINS
+
+
+Le prieuré dont le roi avait fait don à Gorenflot, pour récompenser ses
+loyaux services et surtout sa brillante faconde, était situé à deux
+portées de mousquet, à peu près, de l'autre côté de la porte Saint-
+Antoine.
+
+C'était alors un quartier fort noblement fréquenté, que le quartier de la
+porte Saint-Antoine, le roi faisant de nombreuses visites au château de
+Vincennes, que l'on appelait encore à cette époque _le bois de Vincennes_.
+
+Ça et là sur la route du donjon, quelques petites maisons de grands
+seigneurs, avec des jardins charmants et des cours magnifiques, faisaient
+comme un apanage au château, et bon nombre de rendez-vous s'y donnaient,
+dont, malgré la manie qu'avait alors le moindre bourgeois de s'occuper des
+affaires de l'État, nous oserons dire que la politique était soigneusement
+exclue.
+
+Il résultait de ces allées et venues de la cour, que la route, toute
+proportion gardée, avait alors l'importance qu'ont conquise aujourd'hui
+les Champs-Élysées.
+
+C'était, on en conviendra, une belle position pour le prieuré qui se
+levait fièrement, à droite du chemin de Vincennes.
+
+Ce prieuré se composait d'un quadrilatère de bâtiments, enfermant une
+énorme cour plantée d'arbres, d'un jardin potager situé derrière les
+bâtiments, et d'une foule de dépendances qui donnaient à ce prieuré
+l'étendue d'un village.
+
+Deux cents religieux jacobins occupaient les dortoirs situés au fond de la
+cour, parallèlement à la route.
+
+Sur le devant, quatre belles fenêtres, avec un seul balcon de fer régnant
+le long de ces quatre fenêtres, donnaient aux appartements du prieuré
+l'air, le jour et la vie.
+
+Semblable à une ville que l'on présume pouvoir être assiégée, le prieuré
+trouvait en lui toutes ses ressources sur les territoires tributaires de
+Charonne, de Montreuil et de Saint-Mandé. Ses pâturages engraissaient un
+troupeau toujours complet de cinquante boeufs et de quatre-vingt-dix-neuf
+moutons; les ordres religieux, soit tradition, soit loi écrite, ne
+pouvaient rien posséder par cent.
+
+Un palais particulier abritait aussi quatre-vingt-dix-neuf porcs d'une
+espèce particulière, qu'élevait avec amour; et surtout avec amour-propre,
+un charcutier choisi par dom Modeste lui-même.
+
+De ce choix honorable, le charcutier était redevable aux exquises
+saucisses, aux oreilles farcies et aux boudins à la ciboulette qu'il
+fournissait autrefois à l'hôtellerie de la Corne-d'Abondance. Dom Modeste,
+reconnaissant des bons repas qu'il avait faits autrefois chez maître
+Bonhommet, acquittait ainsi les dettes de frère Gorenflot.
+
+Il est inutile de parler des offices et de la cave. L'espalier du prieuré,
+exposé au levant et au midi, donnait des pêches, des abricots et des
+raisins incomparables; en outre, des conserves de ces fruits et des pâtes
+sucrées étaient confectionnées par un certain frère Eusèbe, auteur du
+fameux rocher de confitures que l'Hôtel-de-Ville de Paris avait offert aux
+deux reines, lors du dernier banquet de cérémonie qui avait eu lieu.
+
+Quant à la cave, Gorenflot l'avait montée lui-même en démontant toutes
+celles de Bourgogne, car il avait cette prédilection innée chez tous les
+véritables buveurs, lesquels prétendent, en général, que le vin de
+Bourgogne est le seul qui soit véritablement du vin.
+
+C'est au sein de ce prieuré, véritable paradis de paresseux et de
+gourmands, dans cet appartement somptueux du premier étage, dont le balcon
+donne sur le grand chemin, que nous allons retrouver Gorenflot, orné d'un
+menton de plus, et de cette sorte de gravité vénérable que l'habitude
+constante du repos et du bien-être donne aux physionomies les plus
+vulgaires.
+
+Dans sa robe blanche comme la neige, avec son collet noir qui réchauffe
+ses larges épaules, Gorenflot n'a plus autant de liberté de geste que dans
+sa robe grise de simple moine, mais il a plus de majesté.
+
+Sa main grasse comme une éclanche s'appuie sur un in-quarto qu'elle couvre
+complètement; ses deux gros pieds écrasent un chauffe-doux, et ses bras
+n'ont plus assez de longueur pour faire une ceinture à son ventre.
+
+Sept heures et demie du matin viennent de sonner. Le prieur s'est levé le
+dernier, profitant de la règle qui donne au chef une heure de sommeil de
+plus qu'aux autres moines; mais il continue tranquillement sa nuit dans un
+grand fauteuil à oreilles, moelleux comme un édredon.
+
+L'ameublement de la chambre où sommeille le digne abbé est plus mondain
+que religieux: une table à pieds tournés et couverte d'un riche tapis, des
+tableaux de religion galante, singulier mélange d'amour et de dévotion,
+qu'on ne trouve qu'à cette époque-là dans l'art; des vases précieux
+d'église ou de table sur des dressoirs; aux fenêtres, de grands rideaux de
+brocart vénitien, plus splendides, malgré leur vétusté, que les plus
+chères étoffes neuves; voilà le détail des richesses dont était devenu
+possesseur dom Modeste Gorenflot, et cela par la grâce de Dieu, du roi, et
+surtout de Chicot.
+
+Donc le prieur dormait sur son fauteuil, tandis que le jour venait lui
+faire sa visite quotidienne, et caressait de ses lueurs argentées les tons
+purpurins et nacrés du visage du dormeur.
+
+La porte de la chambre s'ouvrit doucement, et deux moines entrèrent sans
+réveiller le prieur.
+
+Le premier était un homme de trente à trente-cinq ans, maigre, blême, et
+nerveusement cambré dans sa robe de jacobin: il portait la tête haute; son
+regard, décoché comme un trait de ses yeux de faucon, commandait avant
+même qu'il eût parlé, et cependant ce regard s'adoucissait par le jeu de
+longues paupières blanches qui faisaient ressortir en s'abaissant le large
+cercle de bistre dont ses yeux étaient bordés.
+
+Mais quand au contraire brillait cette prunelle noire entre ces sourcils
+épais et cet encadrement fauve de l'orbite, on eût dit l'éclair qui
+jaillit des plis de deux nuages de cuivre.
+
+Ce moine s'appelait frère Borromée: il était depuis trois semaines
+trésorier du couvent.
+
+L'autre était un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, aux yeux noirs et
+vifs, à la mine hardie, au menton saillant, de petite taille, mais bien
+prise, et qui, ayant retroussé ses larges manches, laissait voir avec une
+sorte d'orgueil deux bras nerveux prompts à gesticuler.
+
+-- Le prieur dort encore, frère Borromée, dit le plus jeune des deux
+moines à l'autre; le réveillerons-nous?
+
+-- Gardons-nous-en bien, frère Jacques, répliqua le trésorier.
+
+-- En vérité, c'est dommage d'avoir un prieur qui dorme si longtemps,
+reprit le jeune frère, car on aurait pu essayer les armes ce matin. Avez-
+vous remarqué quelles belles cuirasses et quelles belles arquebuses il y a
+dans le nombre?
+
+-- Silence, mon frère! vous allez être entendu.
+
+-- Quel malheur! reprit le petit moine en frappant du pied un coup qui fut
+assourdi par l'épais tapis, quel malheur! il fait si beau aujourd'hui, la
+cour est si sèche! quel bel exercice on ferait, frère trésorier!
+
+-- Il faut attendre, mon enfant, dit frère Borromée avec une feinte
+soumission, démentie par le feu de ses regards.
+
+-- Mais que n'ordonnez-vous toujours que l'on distribue les armes?
+répliqua impétueusement Jacques en relevant ses manches retombées.
+
+-- Moi, ordonner?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Je ne commande pas, vous le savez bien, mon frère, reprit Borromée avec
+componction; ne voilà-t-il pas le maître là?
+
+-- Sur ce fauteuil... endormi... quand tout le monde veille, dit Jacques
+d'un ton moins respectueux qu'impatient... le maître?
+
+Et un regard de superbe intelligence sembla vouloir pénétrer jusqu'au fond
+du coeur de frère Borromée.
+
+-- Respectons son rang et son sommeil, dit celui-ci en s'avançant au
+milieu de la chambre, et cela si malheureusement, qu'il renversa un
+escabeau sur le parquet.
+
+Bien que le tapis eût amorti le bruit du tabouret comme il avait amorti
+celui du coup de talon de frère Jacques, dom Modeste, à ce bruit, fit un
+bond et s'éveilla.
+
+-- Qui va là? s'écria-t-il de la voix tressaillante d'une sentinelle
+endormie.
+
+-- Seigneur prieur, dit frère Borromée, pardonnez si nous troublons votre
+pieuse méditation; mais je viens prendre vos ordres.
+
+-- Ah! bonjour, frère Borromée, fit Gorenflot avec un léger signe de tête.
+
+Puis après un moment de réflexion, pendant lequel il était évident qu'il
+venait de tendre toutes les cordes de sa mémoire:
+
+-- Quels ordres? demanda-t-il en clignant trois ou quatre fois des yeux.
+
+-- Relativement aux armes et aux armures.
+
+-- Aux armes? aux armures? demanda Gorenflot.
+
+-- Sans doute, Votre Seigneurie a commandé d'apporter des armes et des
+armures.
+
+-- A qui cela?
+
+-- A moi.
+
+-- A vous?... J'ai commandé des armes, moi?
+
+-- Sans aucun doute, seigneur prieur, dit Borromée d'une voix égale et
+ferme.
+
+-- Moi! répéta dom Modeste au comble de l'étonnement, moi! et quand cela?
+
+-- Il y a huit jours.
+
+-- Ah! s'il y a huit jours... Mais pourquoi faire, des armes?
+
+-- Vous m'avez dit, seigneur, et je vais répéter vos propres paroles, vous
+m'avez dit: Frère Borromée, il serait bon de se procurer des armes pour
+armer nos moines et nos frères; les exercices gymnastiques développent les
+forces du corps, comme les pieuses exhortations développent celles de
+l'esprit.
+
+-- J'ai dit cela? fit Gorenflot.
+
+-- Oui, révérend prieur, et moi, frère indigne et obéissant, je me suis
+hâté d'accomplir vos ordres, et je me suis procuré des armes de guerre.
+
+-- Voilà qui est étrange, murmura Gorenflot, je ne me souviens de rien de
+tout cela.
+
+-- Vous avez même ajouté, révérend prieur, ce texte latin: _Militat
+spiritu, militat gladio_.
+
+-- Oh! s'écria dom Modeste en ouvrant démesurément les yeux, j'ai ajouté
+le texte?
+
+[Illustration: Ah! vous voilà, fit Gorenflot. -- PAGE 102.]
+
+-- J'ai la mémoire fidèle, révérend prieur, répondit Borromée en baissant
+modestement ses paupières.
+
+-- Si je l'ai dit, reprit Gorenflot en secouant doucement la tête de haut
+en bas, c'est que j'ai eu mes raisons pour le dire, frère Borromée. En
+effet, cela a toujours été mon opinion, qu'il fallait exercer le corps; et
+quand j'étais simple moine, j'ai combattu de la parole et de l'épée:
+_Militat... spiritus..._ Très bien, frère Borromée; c'était une
+inspiration du Seigneur.
+
+-- Je vais donc achever d'exécuter vos ordres, révérend prieur, dit
+Borromée en se retirant avec frère Jacques, qui, tout frissonnant de joie,
+le tirait par le bas de sa robe.
+
+-- Allez, dit majestueusement Gorenflot.
+
+-- Ah! seigneur prieur, reprit frère Borromée en rentrant quelques
+secondes après sa disparition, j'oubliais....
+
+-- Quoi?
+
+-- Il y a au parloir un ami de Votre Seigneurie qui demande à vous parler.
+
+-- Comment se nomme-t-il?
+
+-- Maître Robert Briquet.
+
+-- Maître Robert Briquet, reprit Gorenflot, ce n'est point un ami, frère
+Borromée, c'est une simple connaissance.
+
+-- Alors Votre Révérence ne le recevra point?
+
+-- Si fait, si fait, dit nonchalamment Gorenflot, cet homme me distrait;
+faites-le monter.
+
+Frère Borromée salua une seconde fois et sortit. Quant à frère Jacques, il
+n'avait fait qu'un bond de l'appartement du prieur à la chambre où étaient
+déposées les armes.
+
+Cinq minutes après, la porte se rouvrit et Chicot parut.
+
+
+
+
+XX
+
+LES DEUX AMIS
+
+
+Dom Modeste ne quitta point la position béatement inclinée qu'il avait
+prise.
+
+Chicot traversa la chambre pour venir à lui.
+
+Seulement le prieur voulut bien pencher doucement sa tête pour indiquer au
+nouveau venu qu'il l'apercevait.
+
+Chicot ne parut pas un seul instant s'étonner de l'indifférence du prieur;
+il continua de marcher, puis, lorsqu'il fut à une distance
+respectueusement mesurée, il le salua.
+
+-- Bonjour, monsieur le prieur, dit-il.
+
+-- Ah! vous voilà, fit Gorenflot, vous ressuscitez à ce qu'il paraît?
+
+-- Est-ce que vous m'avez cru mort, monsieur le prieur.
+
+-- Dame! on ne vous voyait plus.
+
+-- J'avais affaire.
+
+-- Ah!
+
+Chicot savait qu'à moins d'être échauffé par deux ou trois bouteilles de
+vieux bourgogne, Gorenflot était avare de paroles. Or, comme selon toute
+probabilité, vu l'heure peu avancée de la journée, Gorenflot était encore
+à jeun, il prit un bon fauteuil et s'installa silencieusement au coin de
+la cheminée, en étendant ses pieds sur les chenets et en appuyant ses
+reins au dossier moelleux.
+
+-- Est-ce que vous déjeunerez avec moi, monsieur Briquet? demanda dom
+Modeste.
+
+-- Peut-être, seigneur prieur.
+
+-- Il ne faudrait pas m'en vouloir, monsieur Briquet, s'il me devenait
+impossible de vous donner tout le temps que je voudrais.
+
+-- Eh! qui diable vous demande votre temps, monsieur le prieur? ventre de
+biche! je ne vous demandais pas même à déjeuner, et c'est vous qui me
+l'avez offert.
+
+-- Assurément, monsieur Briquet, fit dom Modeste avec une inquiétude que
+justifiait le ton assez ferme de Chicot; oui, sans doute, je vous ai
+offert, mais....
+
+-- Mais vous avez cru que je n'accepterais pas?
+
+-- Oh! non. Est-ce que c'est mon habitude d'être politique, dites,
+monsieur Briquet?
+
+-- On prend toutes les habitudes que l'on veut prendre, quand on est un
+homme de votre supériorité, monsieur le prieur, répondit Chicot avec un de
+ces sourires qui n'appartenaient qu'à lui.
+
+Dom Modeste regarda Chicot en clignant des yeux. Il lui était impossible
+de deviner si Chicot raillait ou parlait sérieusement.
+
+Chicot s'était levé.
+
+-- Pourquoi vous levez-vous, monsieur Briquet? demanda Gorenflot.
+
+-- Parce que je m'en vais.
+
+-- Et pourquoi vous en allez-vous, puisque vous aviez dit que vous
+déjeuneriez avec moi?
+
+-- Je n'ai pas dit que je déjeunerais avec vous, d'abord.
+
+-- Pardon, je vous ai offert.
+
+-- Et j'ai répondu peut-être: peut-être ne veut pas dire oui.
+
+-- Vous vous fâchez?
+
+Chicot se mit à rire.
+
+-- Moi, me fâcher, dit-il, et de quoi me fâcherais-je? de ce que vous êtes
+impudent, ignare et grossier? Oh! cher seigneur prieur, je vous connais
+depuis trop longtemps pour me fâcher de vos petites imperfections.
+
+Gorenflot, foudroyé par cette naïve sortie de son hôte, demeura la bouche
+ouverte et les bras étendus.
+
+-- Adieu, monsieur le prieur, continua Chicot.
+
+-- Oh! ne partez pas.
+
+-- Mon voyage ne peut se retarder.
+
+-- Vous voyagez?
+
+-- J'ai une mission.
+
+-- Et de qui?
+
+-- Du roi.
+
+Gorenflot roulait d'abîmes en abîmes.
+
+-- Une mission, dit-il, une mission du roi! vous l'avez donc revu?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Et comment vous a-t-il reçu?
+
+-- Avec enthousiasme; il a de la mémoire, lui, tout roi qu'il est.
+
+-- Une mission du roi, balbutia Gorenflot, et moi impudent, moi ignare,
+moi grossier....
+
+Son coeur se dégonflait à mesure, comme fait un ballon qui perd son vent
+par des piqûres d'aiguille.
+
+-- Adieu, répéta Chicot.
+
+Gorenflot se souleva sur son fauteuil, et, de sa large main, arrêta le
+fugitif qui, avouons-le, se laissa facilement violenter.
+
+-- Voyons, expliquons-nous, dit le prieur.
+
+-- Sur quoi? demanda Chicot.
+
+-- Sur votre susceptibilité d'aujourd'hui.
+
+-- Moi, je suis aujourd'hui comme toujours.
+
+-- Non.
+
+-- Simple miroir des gens avec qui je suis.
+
+-- Non.
+
+-- Vous riez, je ris; vous boudez, je fais la grimace.
+
+-- Non, non, non!
+
+-- Si, si, si!
+
+-- Eh bien, voyons, je l'avoue, j'étais préoccupé.
+
+-- Vraiment!
+
+-- Ne voulez-vous point être indulgent pour un homme en proie aux plus
+pénibles travaux? Ai-je ma tête à moi, mon Dieu! Ce prieuré n'est-il pas
+comme un gouvernement de province? Songez donc que je commande à deux
+cents hommes, que je suis tout à la fois économe, architecte, intendant;
+tout cela sans compter mes fonctions spirituelles.
+
+-- Oh! c'est trop, en effet, pour un serviteur indigne de Dieu!
+
+-- Oh! voilà qui est ironique, dit Gorenflot; monsieur Briquet, auriez-
+vous perdu votre charité chrétienne?
+
+-- J'en avais donc?
+
+-- Je crois aussi qu'il entre de l'envie dans votre fait: prenez-y garde,
+l'envie est un péché capital.
+
+-- De l'envie dans mon fait; et que puis-je envier, moi? je vous le
+demande.
+
+-- Hum! vous vous dites: le prieur dom Modeste Gorenflot monte
+progressivement, il est sur la ligne ascendante.
+
+-- Tandis que moi, je suis sur la ligne descendante, n'est-ce pas?
+répondit ironiquement Chicot.
+
+-- C'est la faute de votre fausse position, monsieur Briquet.
+
+-- Monsieur le prieur, souvenez-vous du texte de l'Évangile.
+
+-- Quel texte?
+
+-- Celui qui s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé.
+
+-- Peuh! fit Gorenflot.
+
+[Illustration: Vous avez là un magnifique armet, frère Borromée. -- PAGE
+112.]
+
+-- Allons, voilà qu'il met en doute les textes saints, l'hérétique!
+s'écria Chicot en joignant les deux mains.
+
+-- Hérétique! répéta Gorenflot; ce sont les huguenots qui sont hérétiques.
+
+-- Schismatique alors!
+
+-- Voyons, que voulez-vous dire, monsieur Briquet? en vérité, vous
+m'éblouissez.
+
+-- Rien, sinon que je pars pour un voyage et que je venais vous faire mes
+adieux, donc. Adieu, seigneur dom Modeste.
+
+-- Vous ne me quitterez pas ainsi.
+
+-- Si fait, pardieu!
+
+-- Vous?
+
+-- Oui, moi.
+
+-- Un ami?
+
+-- Dans la grandeur on n'a plus d'amis.
+
+-- Vous, Chicot?
+
+-- Je ne suis plus Chicot, vous me l'avez reproché tout à l'heure.
+
+-- Moi! quand cela?
+
+-- Quand vous avez parlé de ma fausse position.
+
+-- Reproché! ah! quels mots vous avez aujourd'hui!
+
+Et le prieur baissa sa grosse tête dont les trois mentons s'aplatirent en
+un seul contre son cou de taureau.
+
+Chicot l'observait du coin de l'oeil: il le vit légèrement pâlir.
+
+-- Adieu, et sans rancune pour les vérités que je vous ai dites.
+
+Et il fit un mouvement pour sortir.
+
+-- Dites-moi tout ce que vous voudrez, monsieur Chicot, dit dom Modeste;
+mais n'ayez plus de ces regards-là pour moi!
+
+-- Ah! ah! il est un peu tard.
+
+-- Jamais trop tard! eh! tenez, on ne part pas sans manger, que diable! ce
+n'est pas sain, vous me l'avez dit vingt fois vous-même! eh bien!
+déjeunons.
+
+Chicot était décidé à reprendre tous ses avantages d'un seul coup.
+
+-- Ma foi, non! dit-il, on mange trop mal ici.
+
+Gorenflot avait supporté les autres atteintes avec courage; il succomba
+sous celle-ci.
+
+-- On mange mal chez moi? balbutia-t-il éperdu.
+
+-- C'est mon avis du moins, dit Chicot.
+
+-- Vous avez eu à vous plaindre de votre dernier dîner?
+
+-- J'en ai encore l'atroce saveur au palais; pouah!
+
+-- Vous avez fait pouah! s'écria Gorenflot en levant les bras au ciel.
+
+-- Oui, dit résolument Chicot, j'ai fait pouah!
+
+-- Mais à quel propos? parlez.
+
+-- Les côtelettes de porc étaient indignement brûlées.
+
+-- Oh!
+
+-- Les oreilles farcies ne croquaient pas sous la dent.
+
+-- Oh!
+
+-- Le chapon au riz ne sentait que l'eau.
+
+-- Juste ciel!
+
+-- La bisque n'était pas dégraissée.
+
+-- Miséricorde!
+
+-- On voyait sur les coulis une huile qui nage encore dans mon estomac.
+
+-- Chicot! Chicot! soupira dom Modeste, du même ton dont César expirant
+dit à son assassin: Brutus! Brutus!...
+
+-- Et puis vous n'avez pas de temps à me donner.
+
+-- Moi?
+
+-- Vous m'avez dit que vous aviez affaire: me l'avez-vous dit, oui ou non?
+Il ne vous manquait plus que de devenir menteur.
+
+-- Eh bien! cette affaire, on peut la remettre. C'est une solliciteuse à
+revoir, voilà tout.
+
+-- Recevez-la donc.
+
+-- Non! non! cher monsieur Chicot! quoiqu'elle m'ait envoyé cent
+bouteilles de vin de Sicile.
+
+-- Cent bouteilles de vin de Sicile?
+
+-- Je ne la recevrai pas, quoique ce soit probablement une très grande
+dame; je ne la recevrai pas: je ne veux recevoir que vous, cher monsieur
+Chicot. Elle voulait devenir ma pénitente, cette grande dame qui envoie
+les bouteilles de vin de Sicile par centaine; eh bien, si vous l'exigez,
+je lui refuserai mes conseils spirituels; je lui ferai dire de prendre un
+autre directeur.
+
+-- Et vous ferez tout cela?...
+
+-- Pour déjeuner avec vous, cher monsieur Chicot! pour réparer mes torts
+envers vous.
+
+-- Vos torts viennent de votre féroce orgueil, dom Modeste.
+
+-- Je m'humilierai, mon ami.
+
+-- De votre insolente paresse.
+
+-- Chicot! Chicot! à partir du demain, je me mortifie en faisant faire
+tous les jours l'exercice à mes moines.
+
+-- A vos moines, l'exercice! fit Chicot en ouvrant les yeux; et quel
+exercice, celui de la fourchette?
+
+-- Non, celui des armes.
+
+-- L'exercice des armes?
+
+-- Oui, et cependant c'est fatigant de commander.
+
+-- Vous, commander l'exercice aux Jacobins?
+
+-- Je vais le commander du moins.
+
+-- A partir de demain?
+
+-- A partir d'aujourd'hui, si vous l'exigez.
+
+-- Et qui donc a eu cette idée de faire faire l'exercice à des frocards?
+
+-- Moi, à ce qu'il paraît, dit Gorenflot.
+
+-- Vous? impossible!
+
+-- Si fait, j'en ai donné l'ordre à frère Borromée.
+
+-- Qu'est-ce encore que frère Borromée?
+
+-- Ah! c'est vrai, vous ne le connaissez pas.
+
+-- Qu'est-il?
+
+-- C'est le trésorier.
+
+-- Comment as-tu un trésorier que je ne connaisse pas, bélître?
+
+-- Il est ici depuis votre dernière visite.
+
+-- Et d'où te vient ce trésorier?
+
+-- M. le cardinal de Guise me l'a recommandé.
+
+-- En personne?
+
+-- Par lettre, cher monsieur Chicot, par lettre.
+
+-- Serait-ce cette figure de milan que j'ai vue en bas?
+
+-- C'est cela même.
+
+-- Qui m'a annoncé?
+
+-- Oui.
+
+-- Oh! oh! fit involontairement Chicot; et quelle qualité a-t-il, ce
+trésorier si chaudement appuyé par M. le cardinal de Guise?
+
+-- Il compte comme Pythagore.
+
+-- Et c'est avec lui que vous avez décidé ces exercices d'armes?
+
+-- Oui, mon ami.
+
+-- C'est-à-dire que c'est lui qui vous a proposé d'armer vos moines,
+n'est-ce pas?
+
+-- Non, cher monsieur Chicot; l'idée est de moi, entièrement de moi.
+
+-- Et dans quel but?
+
+-- Dans le but de les armer.
+
+-- Pas d'orgueil, pécheur endurci, l'orgueil est un péché capital; ce
+n'est point à vous qu'est venue cette idée.
+
+-- A moi ou à lui, je ne sais plus bien si c'est à lui ou à moi que l'idée
+est venue. Non, non, décidément, c'est à moi; il paraît même qu'à cette
+occasion j'ai prononcé un mot latin très judicieux et très brillant.
+
+Chicot se rapprocha du prieur.
+
+-- Un mot latin, vous, mon cher prieur! dit Chicot, et vous le rappelez-
+vous, ce mot latin?
+
+-- _Militat spiritu...._
+
+-- _Militat spiritu, militat gladio._
+
+-- C'est cela, c'est cela! s'écria dom Modeste avec enthousiasme.
+
+-- Allons, allons, dit Chicot, il est impossible de s'excuser de meilleure
+grâce que vous ne le faites, dom Modeste; je vous pardonne.
+
+-- Oh! fit Gorenflot avec attendrissement.
+
+-- Vous êtes toujours mon ami, mon véritable ami.
+
+Gorenflot essuya une larme.
+
+-- Mais déjeunons, et je serai indulgent pour le déjeuner.
+
+-- Écoutez, dit Gorenflot avec enthousiasme, je vais faire dire au frère
+cuisinier que si la chère n'est pas royale, je le fais fourrer au cachot.
+
+-- Faites, faites, dit Chicot, vous êtes le maître, mon cher prieur.
+
+-- Et nous décoifferons quelques-unes des bouteilles de la pénitente.
+
+-- Je vous aiderai de mes lumières, mon ami.
+
+-- Que je vous embrasse, Chicot!
+
+-- Ne m'étouffez pas, et causons.
+
+
+
+
+XXI
+
+LES CONVIVES
+
+
+Gorenflot ne fut pas long à donner ses ordres.
+
+Si le digne prieur était bien sur la ligne ascendante, comme il le
+prétendait, c'était surtout en ce qui concernait les détails d'un repas et
+les progrès de la science culinaire.
+
+Dom Modeste manda frère Eusèbe, qui comparut, non pas devant son chef,
+mais devant son juge. A la manière dont il avait été requis, il avait au
+reste deviné qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire à son endroit
+chez le révérend prieur.
+
+-- Frère Eusèbe, dit Gorenflot d'une voix sévère, écoutez ce que va vous
+dire M. Robert Briquet, mon ami. Vous vous négligez, à ce qu'il paraît.
+J'ai ouï parler d'incorrections graves dans votre dernière bisque, et
+d'une fatale négligence à propos du croquant de vos oreilles. Prenez
+garde, frère Eusèbe, prenez garde, un seul pas fait dans la mauvaise voie
+entraîne tout le corps.
+
+Le moine rougit et pâlit tour à tour, et balbutia une excuse qui ne fut
+point admise.
+
+-- Assez, dit Gorenflot.
+
+Frère Eusèbe se tut.
+
+-- Qu'avez-vous aujourd'hui pour déjeuner? demanda le révérend prieur.
+
+-- J'aurai des oeufs brouillés aux crêtes de coq.
+
+-- Après?
+
+-- Des champignons farcis.
+
+-- Après?
+
+-- Des écrevisses au vin de Madère.
+
+-- Menu pied que tout cela, menu pied; quelque chose qui fasse un fond,
+voyons, dites vite.
+
+-- J'aurai en outre un jambon aux pistaches.
+
+-- Peuh! fit Chicot.
+
+-- Pardon, interrompit timidement Eusèbe; il est cuit dans du vin de Xérès
+sec. Je l'ai piqué d'un boeuf attendri dans une marinade d'huile d'Aix, ce
+qui fait qu'avec le gras du boeuf on mange le maigre du jambon, et avec le
+gras du jambon le maigre du boeuf.
+
+Gorenflot hasarda vers Chicot un regard accompagné d'un geste
+d'approbation.
+
+-- Bien cela, n'est-ce pas, dit-il, monsieur Robert?
+
+Chicot fit un geste de demi-satisfaction.
+
+-- Et après, demanda Gorenflot, qu'avez-vous encore?
+
+-- On peut vous accommoder une anguille à la minute.
+
+-- Foin de l'anguille, dit Chicot.
+
+-- Je crois, monsieur Briquet, reprit Eusèbe en s'enhardissant peu à peu,
+je crois que vous pouvez goûter de mes anguilles sans trop vous en
+repentir.
+
+-- Qu'ont-elles donc de rare, vos anguilles?
+
+-- Je les nourris d'une façon particulière.
+
+-- Oh! oh!
+
+-- Oui, ajouta Gorenflot, il paraît que les Romains ou les Grecs, je ne
+sais plus trop, un peuple d'Italie enfin, nourrissaient des lamproies
+comme fait Eusèbe. Il a lu cela dans un auteur ancien nommé Suétone,
+lequel a écrit sur la cuisine.
+
+-- Comment! frère Eusèbe, s'écria Chicot, vous donnez des hommes à manger
+à vos anguilles?
+
+-- Non, monsieur, je hache menu les intestins et les foies des volailles
+et du gibier, j'y ajoute un peu de viande de porc, je fais de tout cela
+une espèce de chair à saucisse que je jette à mes anguilles, qui, dans
+l'eau douce et renouvelée sur un gravier fin, deviennent grasses en un
+mois, et, tout en engraissant, allongent considérablement. Celle que
+j'offrirai au seigneur prieur aujourd'hui, par exemple, pèse neuf livres.
+
+-- C'est un serpent alors, dit Chicot.
+
+-- Elle avalait d'une bouchée un poulet de six jours.
+
+-- Et comment l'avez-vous accommodée? demanda Chicot.
+
+-- Oui, comment l'avez-vous accommodée? répéta le prieur.
+
+-- Dépouillée, rissolée, passée au beurre d'anchois, roulée dans une fine
+chapelure, puis remise sur le gril, pendant dix secondes; après quoi
+j'aurai l'honneur de vous la servir baignant dans une sauce épicée de
+piment et d'ail.
+
+-- Mais la sauce?
+
+-- Oui, la sauce elle-même?
+
+-- Simple sauce d'huile d'Aix, battue avec des citrons et de la moutarde.
+
+-- Parfait, dit Chicot.
+
+Frère Eusèbe respira.
+
+-- Maintenant il manque les confiteries, fit observer judicieusement
+Gorenflot.
+
+-- J'inventerai quelque mets capable d'agréer au seigneur prieur.
+
+-- C'est bien, je m'en rapporte à vous, dit Gorenflot; montrez-vous digne
+de ma confiance.
+
+Eusèbe salua.
+
+-- Je puis donc me retirer? demanda-t-il.
+
+Le prieur consulta Chicot.
+
+-- Qu'il se retire, dit Chicot.
+
+-- Retirez-vous et envoyez-moi le frère sommelier.
+
+Eusèbe salua et sortit.
+
+Le frère sommelier succéda au frère Eusèbe et reçut des ordres non moins
+précis et non moins détaillés.
+
+Dix minutes après, devant la table couverte d'une fine nappe de lin, les
+deux convives, ensevelis dans deux larges fauteuils tout garnis de
+coussins, s'opposaient l'un à l'autre, fourchettes et couteaux en main,
+comme deux duellistes.
+
+La table, suffisamment grande pour six personnes, était pourtant remplie,
+tant le sommelier avait accumulé les bouteilles de formes et d'étiquettes
+différentes.
+
+Eusèbe, fidèle au programme, venait d'envoyer des oeufs brouillés, des
+écrevisses et des champignons qui parfumaient l'air d'une moelleuse vapeur
+de truffe, de beurre frais comme la crème, de thym et de vin de Madère.
+
+Chicot attaqua en homme affamé. Le prieur, au contraire, en homme qui se
+défie de lui-même, de son cuisinier et de son convive.
+
+Mais, après quelques minutes, ce fut Gorenflot qui dévora, tandis que
+Chicot observait.
+
+On commença par le vin du Rhin, puis l'on passa au bourgogne de 1550; on
+fit une excursion dans un ermitage dont on ignorait la date; on effleura
+le saint-perey; enfin l'on passa au vin de la pénitente.
+
+-- Qu'en dites-vous? demanda Gorenflot après en avoir goûté trois fois
+sans oser se prononcer.
+
+-- Velouté, mais léger, fit Chicot; et comment s'appelle votre pénitente?
+
+-- Je ne la connais pas, moi.
+
+-- Ouais! vous ne savez pas son nom?
+
+-- Non, ma foi, nous traitons par ambassadeur.
+
+Chicot fit une pause pendant laquelle il ferma doucement les yeux comme
+pour savourer une gorgée de vin qu'il retenait dans sa bouche avant de
+l'avaler, mais en réalité pour réfléchir.
+
+-- Ainsi donc, dit-il au bout de cinq minutes, c'est en face d'un général
+d'armée que j'ai l'honneur de dîner?
+
+-- Oh! mon Dieu, oui!
+
+-- Comment, vous soupirez en disant cela?
+
+-- Ah! c'est bien fatigant, allez.
+
+-- Sans doute, mais c'est honorable, mais c'est beau.
+
+-- Superbe! seulement je n'ai plus de silence aux offices... et avant-hier
+j'ai été obligé de supprimer un plat au souper.
+
+-- Supprimer un plat... et pourquoi donc?
+
+-- Parce que plusieurs de mes meilleurs soldats, je dois l'avouer, ont eu
+l'audace de trouver insuffisant le plat de raisiné de Bourgogne qu'on
+donne en troisième le vendredi.
+
+-- Voyez-vous cela!... insuffisant!... et quelle raison donnaient-ils de
+cette insuffisance?
+
+-- Ils prétendaient qu'ils avaient encore faim, et réclamaient quelque
+chair maigre, comme sarcelle, homard, ou poisson de haut goût. Comprenez-
+vous ces dévorants?
+
+-- Dame! s'ils font des exercices, ce n'est point étonnant qu'ils aient
+faim, ces moines.
+
+-- Où serait donc le mérite? dit frère Modeste; bien manger et bien
+travailler, c'est ce que peut faire tout le monde. Que diable! il faut
+savoir offrir ses privations au Seigneur, continua le digne abbé en
+empilant un quartier de jambon et de boeuf sur une bouchée déjà
+respectable de galantine dont frère Eusèbe n'avait point parlé, le mets
+étant trop simple, non pour être servi, mais pour figurer sur la carte.
+
+-- Buvez, Modeste, buvez, dit Chicot, vous allez vous étrangler, mon cher
+ami; vous devenez cramoisi.
+
+-- C'est d'indignation, répliqua le prieur en vidant son verre qui
+contenait une demi-pinte.
+
+Chicot le laissa faire, puis lorsque Gorenflot eut reposé son verre sur la
+table:
+
+-- Voyons, dit Chicot, achevons votre histoire, elle m'intéresse vivement,
+parole d'honneur. Vous leur avez donc retiré un plat parce qu'ils
+trouvaient qu'ils n'avaient pas assez à manger.
+
+-- Tout juste.
+
+-- C'est ingénieux.
+
+-- Aussi la punition a-t-elle fait un rude effet; j'ai cru qu'on allait se
+révolter; les yeux brillaient, les dents claquaient. -- Ils avaient faim,
+dit Chicot; ventre de biche! c'est bien naturel.
+
+-- Ils avaient faim, n'est-ce pas?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Vous le dites? vous le croyez?
+
+-- J'en suis sûr.
+
+-- Eh bien! j'ai remarqué, ce soir-là, un fait bizarre et que je
+recommanderai à l'analyse de la science; j'ai donc appelé frère Borromée,
+en le chargeant de mes instructions touchant cette privation d'un plat, à
+laquelle j'ai ajouté, voyant la rébellion, privation de vin.
+
+-- Enfin? demanda Chicot.
+
+-- Enfin, pour couronner l'oeuvre, j'ai commandé un nouvel exercice,
+voulant terrasser l'hydre de la révolte: les psaumes disent cela, vous
+savez; attendez donc: _Cabis poriabis diagonem_, eh! vous ne connaissez
+que cela, mordieu!
+
+-- _Proculcabis draconem_, fit Chicot en versant à boire au prieur.
+
+-- _Draconem_, c'est cela, bravo! A propos de dragon, mangez donc de cette
+anguille, elle emporte la bouche, c'est merveilleux!
+
+-- Merci, je ne puis plus respirer; mais racontez, racontez.
+
+-- Quoi?
+
+-- Votre fait bizarre.
+
+-- Lequel? je ne m'en souviens plus.
+
+-- Celui que vous vouliez recommander aux savants.
+
+-- Ah! oui, j'y suis, très bien.
+
+-- J'écoute.
+
+-- Je prescris donc un exercice pour le soir; je m'attendais à voir mes
+drôles exténués, hâves, suants, et j'avais préparé un sermon assez beau
+sur ce texte: _Celui qui mange mon pain_.
+
+-- Pain sec, dit Chicot.
+
+-- Précisément, pain sec, s'écria Gorenflot, en dilatant, par un rire
+cyclopéen, ses robustes mâchoires. J'aurais joué sur le mot, et d'avance
+j'en avais ri tout seul une heure, quand je me trouve au milieu de la cour
+en présence d'une troupe de gaillards animés, nerveux, bondissants comme
+des sauterelles, et ceci est l'illusion sur laquelle je veux consulter les
+savants.
+
+-- Voyons l'illusion.
+
+-- Et sentant le vin d'une lieue.
+
+-- Le vin! Frère Borromée vous avait donc trahi?
+
+-- Oh! je suis sûr de Borromée, s'écria Gorenflot, c'est l'obéissance
+passive en personne: je dirais à frère Borromée de se brûler à petit feu,
+qu'il irait à l'instant même chercher le gril et chaufferait les fagots.
+
+-- Ce que c'est que d'être mauvais physionomiste, dit Chicot en se
+grattant le nez, il ne me fait pas du tout cet effet-là, à moi.
+
+-- C'est possible, mais moi, je connais mon Borromée, vois-tu, comme je te
+connais, mon cher Chicot, dit dom Modeste qui devenait tendre en devenant
+ivre.
+
+-- Et tu dis qu'ils sentaient le vin?
+
+-- Borromée?
+
+-- Non, tes moines.
+
+-- Comme des futailles, sans compter qu'ils étaient rouges comme des
+écrevisses; j'en ai fait l'observation à Borromée.
+
+-- Bravo!
+
+-- Ah! c'est que je ne m'endors pas, moi.
+
+-- Et qu'a-t-il répondu?
+
+-- Attends, c'est fort subtil.
+
+-- Je le crois.
+
+-- Il a répondu que l'appétence très vive produit des effets pareils à
+ceux de la satisfaction.
+
+-- Oh! oh! fit Chicot; en effet, c'est fort subtil, comme tu dis, ventre
+de biche! C'est un homme très fort que ton Borromée; je ne m'étonne plus
+s'il a le nez et les lèvres si minces; et cela t'a convaincu?
+
+-- Tout à fait, et tu vas être convaincu toi-même; mais voyons, approche-
+toi un peu de moi, car je ne me remue plus sans étourdissement.
+
+Chicot s'approcha. Gorenflot fit de sa large main un cornet acoustique
+qu'il appliqua sur l'oreille de Chicot.
+
+-- Eh bien? demanda Chicot.
+
+-- Attends donc, je me résume. Vous souvenez-vous du temps où nous étions
+jeunes, Chicot?
+
+-- Je m'en souviens.
+
+-- Du temps où le sang brûlait... où les désirs immodestes?...
+
+-- Prieur! prieur! fit le chaste Chicot.
+
+-- C'est Borromée qui parle, et je maintiens qu'il a raison; l'appétence
+ne produisait-elle point parfois les illusions de la réalité?
+
+Chicot se mit à rire si violemment que la table, avec toutes les
+bouteilles, trembla comme un plancher de navire.
+
+-- Bien, bien, dit-il, je vais me mettre à l'école de frère Borromée, et
+quand il m'aura bien pénétré de ses théories, je vous demanderai une
+grâce, mon révérend.
+
+-- Elle vous sera accordée, Chicot, comme tout ce que vous demanderez à
+votre ami. Maintenant, dites, quelle est cette grâce?
+
+-- Vous me chargerez de l'économat du prieuré pendant huit jours
+seulement.
+
+-- Et que ferez-vous pendant ces huit jours?
+
+-- Je nourrirai frère Borromée de ses théories; je lui servirai un plat,
+un verre vide, en lui disant: Désirez de toute la force de votre faim et
+de votre soif une dinde aux champignons et une bouteille de chambertin;
+mais prenez garde de vous griser avec ce chambertin, prenez garde d'avoir
+une indigestion de cette dinde, cher frère philosophe.
+
+-- Ainsi, dit Gorenflot, tu ne crois pas à l'appétence, païen?
+
+-- C'est bien! c'est bien! je crois ce que je crois; mais brisons sur les
+théories.
+
+-- Soit, dit Gorenflot, brisons et parlons un peu de la réalité.
+
+Et Gorenflot se versa un verre plein.
+
+-- A ce bon temps dont tu parlais tout à l'heure, Chicot, dit-il, à nos
+soupers à la _Corne-d'Abondance_!
+
+-- Bravo! je croyais que tu avais oublié tout cela, révérend.
+
+-- Profane! tout cela dort sous la majesté de ma position; mais, morbleu!
+je suis toujours le même.
+
+Et Gorenflot se mit à entonner sa chanson favorite, malgré les chuts de
+Chicot.
+
+ Quand l'ânon est deslâché,
+ Quand le vin est débouché,
+ L'ânon dresse son oreille,
+ Le vin sort de la bouteille;
+ Mais rien n'est si éventé
+ Que le moine en pleine treille;
+ Mais rien n'est si débâté
+ Que le moine en liberté.
+
+-- Mais chut! donc, malheureux! dit Chicot; si frère Borromée entrait, il
+croirait qu'il y a huit jours que vous n'avez ni bu ni mangé.
+
+-- Si frère Borromée entrait, il chanterait avec nous.
+
+-- Je ne crois pas.
+
+-- Et moi, je te dis....
+
+-- De te taire et de répondre à mes questions.
+
+-- Parle alors.
+
+-- Tu ne m'en donnes pas le temps, ivrogne!
+
+-- Oh! ivrogne, moi!
+
+-- Voyons, il résulte de l'exercice des armes que ton couvent est changé
+en une véritable caserne.
+
+-- Oui, mon ami, c'est le mot, véritable caserne, caserne véritable; jeudi
+dernier, est-ce jeudi? oui, c'est jeudi; attends donc, je ne sais plus si
+c'est jeudi.
+
+-- Jeudi ou vendredi, la date n'y fait rien.
+
+-- C'est juste, le fait, voilà tout, n'est-ce pas?
+
+-- Eh bien! jeudi ou vendredi, dans le corridor, j'ai trouvé deux novices
+qui se battaient au sabre avec deux seconds qui se préparaient de leur
+côté à en découdre.
+
+-- Et qu'as-tu fait?
+
+-- Je me suis fait apporter un fouet pour rosser les novices qui se sont
+enfuis; mais Borromée....
+
+-- Ah! ah! Borromée, encore Borromée.
+
+-- Toujours.
+
+-- Mais Borromée?...
+
+-- Borromée les a rattrapés et vous les a fustigés de telle façon qu'ils
+sont encore au lit, les malheureux!
+
+-- Je demande à voir leurs épaules pour apprécier la vigueur du bras de
+frère Borromée, fit Chicot.
+
+-- Nous déranger pour voir d'autres épaules que des épaules de mouton,
+jamais! Mangez donc de ces pâtes d'abricot.
+
+-- Non pas, morbleu! j'étoufferais.
+
+-- Buvez alors.
+
+-- Non plus: j'ai à marcher, moi.
+
+-- Eh bien! moi, crois-tu donc que je n'aie point à marcher? et cependant
+je bois.
+
+-- Oh! vous, c'est différent; et puis pour crier les commandements il vous
+faut des poumons.
+
+-- Alors, un verre, rien qu'un verre de cette liqueur digestive, dont
+Eusèbe a seul le secret.
+
+-- D'accord.
+
+-- Elle est si efficace, qu'eut-on dîné de façon gloutonne, on se
+trouverait nécessairement avoir faim deux heures après son dîner.
+
+-- Quelle recette pour les pauvres! Savez-vous que si j'étais roi, je
+ferais trancher la tête à Eusèbe; sa liqueur est capable d'affamer un
+royaume. Oh! oh! qu'est-ce que cela?
+
+-- C'est l'exercice qui commence, dit Gorenflot.
+
+En effet, on venait d'entendre un grand bruit de voix et de ferraille
+venant de la cour.
+
+-- Sans le chef? dit Chicot. Oh! oh! voilà des soldats assez mal
+disciplinés, ce me semble.
+
+-- Sans moi? jamais! dit Gorenflot; d'ailleurs cela ne se peut pas,
+comprends-tu? puisque c'est moi qui commande, puisque l'instructeur, c'est
+moi; et, tiens, la preuve, c'est que j'entends frère Borromée qui vient
+prendre mes ordres.
+
+En effet, au moment même, Borromée entrait, lançant à Chicot un regard
+oblique et prompt comme la flèche traîtresse du Parthe.
+
+-- Oh! oh! pensa Chicot, tu as eu tort de me lancer ce regard-là; il t'a
+trahi.
+
+-- Seigneur prieur, dit Borromée, on n'attend plus que vous pour commencer
+la visite des armes et des cuirasses.
+
+-- Des cuirasses! oh! oh! se dit tout bas Chicot, un instant, j'en suis,
+j'en suis!
+
+Et il se leva précipitamment.
+
+-- Vous assisterez à mes manoeuvres, dit Gorenflot en se soulevant à son
+tour, comme ferait un bloc de marbre qui prendrait des jambes; votre bras,
+mon ami; vous allez voir une belle instruction.
+
+-- Le fait est que le seigneur prieur est un tacticien profond, dit
+Borromée, sondant l'imperturbable physionomie de Chicot.
+
+-- Dom Modeste est un homme supérieur en toutes choses, répondit Chicot en
+s'inclinant.
+
+Puis tout bas, à lui-même:
+
+-- Oh! oh! murmura-t-il, jouons serré, mon aiglon, ou voilà un milan qui
+t'arracherait les plumes.
+
+
+
+
+XXII
+
+FRÈRE BORROMÉE
+
+
+Lorsque Chicot, soutenant le révérend prieur, arriva par le grand escalier
+dans la cour du prieuré, le coup d'oeil fut exactement celui d'une immense
+caserne en pleine activité.
+
+Partagé en deux bandes de cent hommes chacune, les moines, la hallebarde,
+la pique ou le mousquet au pied, attendaient comme des soldats
+l'apparition de leur commandant.
+
+Cinquante à peu près, parmi les plus forts et les plus zélés, avaient
+couvert leurs têtes de casques ou de salades: une ceinture attachait à
+leurs reins une longue épée; il ne leur manquait absolument qu'un bouclier
+de main pour ressembler aux anciens Mèdes, ou des yeux retroussés pour
+ressembler à des Chinois modernes.
+
+D'autres étalaient avec orgueil des cuirasses bombées, sur lesquelles ils
+aimaient à faire bruir un gantelet de fer.
+
+D'autres enfin, enfermés dans des brassards et dans des cuissards,
+s'exerçaient à développer leurs jointures privées d'élasticité par ces
+carapaces partielles.
+
+Frère Borromée prit un casque des mains d'un novice, et se le posa sur la
+tête par un mouvement aussi prompt, aussi régulier que l'eût pu faire un
+reître ou un lansquenet.
+
+Tandis qu'il en attachait les brides, Chicot ne pouvait s'empêcher de
+regarder le casque; et tout en le regardant, sa bouche souriait; enfin,
+tout en souriant, il tournait autour de Borromée, comme pour l'admirer sur
+toutes ses faces.
+
+Il fit plus, il s'approcha du trésorier, et passa la main sur une des
+inégalités du heaume.
+
+-- Vous avez là un magnifique armet, frère Borromée, dit-il; où l'avez-
+vous donc acheté, mon cher prieur?
+
+Gorenflot ne put répondre, parce qu'en ce moment on l'attachait dans une
+cuirasse resplendissante, laquelle, bien que spacieuse à loger l'Hercule
+Farnèse, étreignait douloureusement les ondulations luxuriantes de la
+chair du digne prieur.
+
+-- Ne bridez pas ainsi, mordieu! s'écriait Gorenflot; ne serrez pas de
+cette force, j'étoufferais, je n'aurais plus de voix; assez! assez!
+
+-- Vous demandiez, je crois, au révérend prieur, dit Borromée, où il avait
+acheté mon casque?
+
+-- Je demandais cela au révérend prieur et non à vous, reprit Chicot,
+parce que je présume qu'en ce couvent, comme dans tous les autres, rien ne
+se fait que sur l'ordre du supérieur.
+
+-- Certainement, dit Gorenflot, rien ici ne se fait que par mon ordre. Que
+demandez-vous, cher monsieur Briquet?
+
+-- Je demande à frère Borromée s'il sait d'où vient ce casque.
+
+-- Il faisait partie d'un lot d'armures que le révérend prieur a achetées
+hier pour armer le couvent.
+
+-- Moi? fit Gorenflot.
+
+-- Votre Seigneurie a commandé, elle se le rappelle, que l'on apportât ici
+plusieurs casques et plusieurs cuirasses, et l'on a exécuté les ordres de
+Votre Seigneurie.
+
+-- C'est vrai, c'est vrai, dit Gorenflot.
+
+-- Ventre de biche! dit Chicot, mon casque était donc bien attaché à son
+maître, qu'après l'avoir conduit moi-même à l'hôtel de Guise, il vienne
+comme un chien perdu me retrouver au prieuré des Jacobins!
+
+En ce moment, sur un geste de frère Borromée, les lignes se faisaient
+régulières et le silence s'établit dans les rangs.
+
+Chicot s'assit sur un banc, afin d'assister à son aise aux manoeuvres.
+
+Gorenflot se tint debout, d'aplomb sur ses jambes comme sur deux poteaux.
+
+-- Attention! dit tout bas frère Borromée.
+
+Dom Modeste tira un sabre gigantesque de son fourreau de fer, et, le
+brandissant en l'air, il cria d'une voix de Stentor:
+
+-- Attention!
+
+-- Votre Révérence se fatiguerait peut-être à faire les commandements, dit
+alors frère Borromée avec une douce prévenance. Votre Révérence souffrait
+ce matin: s'il lui plaît ménager sa précieuse santé, je commanderai
+aujourd'hui l'exercice.
+
+-- Je le veux bien, dit dom Modeste: en effet je suis souffrant,
+j'étouffe; allez.
+
+Borromée s'inclina, et, en homme habitué à ces sortes de consentements, il
+vint se placer au front de la troupe.
+
+-- Quel serviteur complaisant! dit Chicot; c'est une perle que ce
+gaillard-là.
+
+-- Il est charmant! je te le disais bien, répondit dom Modeste.
+
+-- Je suis sûr qu'il te fait la même chose tous les jours, dit Chicot.
+
+-- Oh! tous les jours. Il est soumis comme un esclave; je ne fais que lui
+reprocher ses prévenances. L'humilité n'est pas la servitude, ajouta
+sentencieusement Gorenflot.
+
+-- En sorte que tu n'as vraiment rien à faire ici, et que tu peux dormir
+sur les deux oreilles: frère Borromée veille pour toi.
+
+-- Oh! mon Dieu, oui.
+
+-- Voilà ce que je voulais savoir, dit Chicot dont l'attention se porta
+sur Borromée tout seul.
+
+C'était merveille que de voir, pareil à un cheval de guerre, se redresser
+sous le harnais le trésorier des moines.
+
+Son oeil dilaté lançait des flammes, son bras vigoureux imprimait à l'épée
+des secousses tellement savantes qu'on eût dit un maître en fait d'armes
+s'escrimant devant un peloton de soldats. Chaque fois que frère Borromée
+faisait une démonstration, Gorenflot la répétait en ajoutant:
+
+-- Borromée a raison; mais je vous ai déjà dit cela, moi; rappelez-vous
+donc ma leçon d'hier. Passez l'arme d'une main dans l'autre; soutenez la
+pique, soutenez-la donc: le fer à la hauteur de l'oeil; de la tenue, par
+saint Georges! du jarret; demi-tour à gauche est exactement la même chose
+que demi-tour à droite, excepté que c'est tout le contraire.
+
+-- Ventre de biche! dit Chicot, tu es un habile démonstrateur.
+
+-- Oui, oui, fit Gorenflot en caressant son triple menton, j'entends assez
+bien la manoeuvre.
+
+-- Et tu as dans Borromée un excellent élève.
+
+-- Il m'a compris, dit Gorenflot; il est on ne peut plus intelligent.
+
+Les moines exécutèrent la course militaire, sorte de manoeuvre fort en
+vogue à cette époque, les passes d'armes, les passes d'épée, les passes de
+pique et les exercices à feu.
+
+Lorsqu'on en fut à cette dernière épreuve:
+
+-- Tu vas voir mon petit Jacques, dit le prieur à Chicot.
+
+-- Qu'est-ce que c'est que ton petit Jacques?
+
+-- Un gentil garçon que j'ai voulu attacher à ma personne, parce qu'il a
+des dehors calmes et une main vigoureuse, et avec tout cela la vivacité du
+salpêtre.
+
+-- Ah! vraiment! Et où donc est-il, ce charmant enfant?
+
+-- Attends, attends, je vais te le montrer; là, tiens, là-bas; celui qui
+tient un mousquet à la main et qui s'apprête à tirer le premier.
+
+-- Et il tire bien?
+
+-- C'est-à-dire qu'à cent pas le drôle ne manque pas un noble à la rose.
+
+-- Voilà un gaillard qui doit vertement servir une messe; mais attends
+donc, à ton tour.
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Mais si, mais non.
+
+-- Tu connais mon petit Jacques?
+
+-- Moi, pas le moins du monde.
+
+-- Mais tu croyais le connaître d'abord?
+
+-- Oui, il me semblait l'avoir vu dans certaine église, un jour, ou plutôt
+une nuit que j'étais renfermé dans un confessionnal; mais non, je me
+trompais, ce n'était pas lui.
+
+Cette fois, nous devons l'avouer, les paroles de Chicot n'étaient pas
+exactement d'accord avec la vérité. Chicot était trop bon physionomiste,
+quand il avait vu une figure une fois, pour oublier jamais cette figure.
+
+Pendant qu'il était, sans s'en douter, l'objet de l'attention du prieur et
+de son ami, le petit Jacques, comme l'appelait Gorenflot, chargeait en
+effet un mousquet pesant, long comme lui-même, puis le mousquet chargé, il
+vint se camper fièrement à cent pas du but, et là, ramenant sa jambe
+droite en arrière, avec une précision toute militaire, il ajusta.
+
+Le coup partit, et la balle alla se loger au milieu du but, au grand
+applaudissement des moines.
+
+-- Tudieu! c'est bien visé, dit Chicot, et sur ma parole, voilà un joli
+garçon.
+
+-- Merci, monsieur, répondit Jacques, dont les joues pâles se colorèrent
+d'une rougeur de plaisir.
+
+-- Tu manies les armes habilement, mon enfant, reprit Chicot.
+
+-- Mais, monsieur, j'étudie, fit Jacques.
+
+Et sur ces mots, laissant son mousquet inutile, après la preuve d'adresse
+qu'il avait donnée, il prit une pique des mains de son voisin, et fit un
+moulinet que Chicot trouva parfaitement exécuté.
+
+Chicot renouvela ses compliments.
+
+-- C'est surtout à l'épée qu'il excelle, dit dom Modeste. Ceux qui s'y
+connaissent le jugent très fort; il est vrai que le drôle a des jarrets de
+fer, des poignets d'acier, et qu'il gratte le fer depuis le matin jusqu'au
+soir.
+
+-- Ah! voyons cela, dit Chicot.
+
+-- Vous voulez essayer sa force? dit Borromée.
+
+-- Je voudrais en avoir la preuve, répondit Chicot.
+
+-- Ah! continua le trésorier, c'est qu'ici personne, excepté moi peut-
+être, n'est capable de lutter contre lui; êtes-vous d'une certaine force,
+vous?
+
+-- Je ne suis qu'un pauvre bourgeois, dit Chicot en secouant la tête;
+autrefois j'ai poussé ma brette comme un autre; mais aujourd'hui mes
+jambes tremblent, mon bras vacille et ma tête n'est plus fort présente.
+
+-- Mais cependant vous pratiquez toujours? dit Borromée.
+
+-- Un peu, répondit Chicot en lançant à Gorenflot qui souriait un coup
+d'oeil qui arracha aux lèvres de celui-ci le nom de Nicolas David.
+
+Mais Borromée ne vit point le sourire, Borromée n'entendit pas ce nom, et
+avec un sourire plein de tranquillité, il ordonna que l'on apportât les
+fleurets et les masques d'escrime.
+
+Jacques, tout pétillant de joie sous son enveloppe froide et sombre,
+releva sa robe jusqu'aux genoux et assura sa sandale sur le sable en
+faisant un appel.
+
+-- Décidément, dit Chicot, comme n'étant ni moine ni soldat, il y a
+quelque temps que je n'ai fait des armes, veuillez, je vous prie, frère
+Borromée, vous qui n'êtes que muscles et tendons, donner la leçon à frère
+Jacques. Y consentez-vous, cher prieur? demanda Chicot à dom Modeste.
+
+-- Je l'ordonne! déclama le prieur, toujours enchanté de placer ce mot.
+
+Borromée ôta son casque, Chicot se hâta de tendre les deux mains, et le
+casque, déposé entre les mains de Chicot, permit de nouveau à son ancien
+maître de constater son identité; puis, tandis que notre bourgeois
+accomplissait cet examen, le trésorier relevait sa robe dans sa ceinture
+et se préparait.
+
+Tous les moines, animés de l'esprit de corps, vinrent faire cercle autour
+de l'élève et du professeur.
+
+Gorenflot se pencha à l'oreille de son ami.
+
+-- C'est aussi amusant que de chanter vêpres, n'est-ce pas? dit-il
+naïvement.
+
+-- C'est ce que disent les chevau-légers, répondit Chicot avec la même
+naïveté.
+
+Les deux combattants se mirent en garde; Borromée, sec et nerveux, avait
+l'avantage de la taille; il avait en outre celui que donnent l'aplomb et
+l'expérience.
+
+Le feu montait par vives lueurs aux yeux de Jacques, et animait les
+pommettes de ses joues d'une rougeur fébrile.
+
+On voyait peu à peu tomber le masque religieux de Borromée, qui, le
+fleuret à la main, emporté par l'action si entraînante de la lutte
+d'adresse, se transformait en homme d'armes; il entremêlait chaque coup
+d'une exhortation, d'un conseil, d'un reproche; mais souvent la vigueur,
+la promptitude, l'élan de Jacques triomphaient des qualités de son maître,
+et frère Borromée recevait quelque bon coup en pleine poitrine.
+
+Chicot dévorait ce spectacle des yeux, et comptait les coups de bouton.
+
+Lorsque l'assaut fut fini, ou plutôt lorsque les tireurs firent une
+première pause: -- Jacques a touché six fois, dit Chicot, frère Borromée,
+neuf; c'est fort joli pour l'écolier, mais ce n'est point assez pour le
+maître.
+
+Un éclair inaperçu à tout le monde, excepté à Chicot, passa dans les yeux
+de Borromée, et vint révéler un nouveau trait de son caractère.
+
+-- Bon! pensa Chicot, il est orgueilleux.
+
+-- Monsieur, répliqua Borromée d'une voix qu'à grand'peine il parvint à
+faire doucereuse, l'exercice des armes est bien rude pour tout le monde,
+et surtout pour de pauvres moines comme nous.
+
+-- N'importe, dit Chicot, décidé à pousser maître Borromée jusqu'en ses
+derniers retranchements; le maître ne doit-pas avoir moins de la moitié en
+avantage sur son élève.
+
+-- Ah! monsieur Briquet, fit Borromée, tout pâle et se mordant les lèvres,
+vous êtes bien absolu, ce me semble.
+
+-- Bon! il est colère, pensa Chicot, deux péchés mortels; on dit qu'un
+seul suffit pour perdre un homme; j'ai beau jeu.
+
+Puis tout haut:
+
+-- Et si Jacques avait plus de calme, continua-t-il, je suis certain qu'il
+ferait jeu égal.
+
+-- Je ne crois pas, dit Borromée.
+
+-- Eh bien! j'en suis sûr, moi.
+
+-- Monsieur Briquet, qui connaît les armes, dit Borromée avec un ton amer,
+devrait peut-être essayer la force de Jacques par lui-même; il s'en
+rendrait mieux compte alors.
+
+-- Oh! moi, je suis vieux, dit Chicot.
+
+-- Oui, mais savant, dit Borromée.
+
+-- Ah! tu railles, pensa Chicot; attends, attends. Mais, continua-t-il, il
+y a une chose qui ôte de la valeur à mon observation.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que frère Borromée, en digne maître, a, j'en suis sûr, laissé
+toucher Jacques un peu par complaisance.
+
+-- Ah! ah! fit Jacques à son tour en fronçant le sourcil.
+
+-- Non certes, répondit Borromée en se contenant, mais exaspéré au fond;
+j'aime Jacques certainement, mais je ne le perds point avec ces sortes de
+complaisances.
+
+-- C'est étonnant, fit Chicot comme se parlant à lui-même, je l'avais cru,
+excusez-moi.
+
+-- Mais enfin, vous qui parlez, dit Borromée, essayez donc, monsieur
+Briquet.
+
+-- Oh! ne m'intimidez pas, dit Chicot.
+
+-- Soyez tranquille, monsieur, dit Borromée, on aura de l'indulgence pour
+vous; on connaît les lois de l'Église.
+
+-- Païen! murmura Chicot.
+
+-- Voyons, monsieur Briquet, une passe seulement.
+
+-- Essaie, dit Gorenflot, essaie.
+
+-- Je ne vous ferai point de mal, monsieur, dit Jacques prenant à son tour
+le parti de son maître, et désirant de son côté, donner son petit coup de
+dent; j'ai la main très douce.
+
+-- Cher enfant! murmura Chicot en attachant sur le jeune moine un
+inexprimable regard qui se termina par un silencieux sourire.
+
+-- Voyons, dit-il, puisque tout le monde le veut....
+
+-- Ah! bravo! firent les intéressés avec l'appétit du triomphe.
+
+-- Seulement, dit Chicot, je vous préviens que je n'accepte pas plus de
+trois passes.
+
+-- Comme il vous plaira, monsieur, fit Jacques.
+
+Et se levant lentement du banc sur lequel il était retourné s'asseoir,
+Chicot serra son pourpoint, passa son gant d'arme, et assujettit son
+masque avec l'agilité d'une tortue qui attrape des mouches.
+
+-- Si celui-là arrive à la parade sur tes coups droits, souffla Borromée à
+Jacques, je ne fais plus assaut avec toi, je t'en préviens.
+
+Jacques fit un signe de tête, accompagné d'un sourire qui signifiait:
+
+-- Soyez tranquille, maître.
+
+Chicot, toujours avec la même lenteur et la même circonspection, se mit en
+garde, allongeant ses grands bras et ses longues jambes, que, par un
+miracle de précision, il disposa de manière à en dissimuler l'énorme
+ressort et l'incalculable développement.
+
+
+
+
+XXIII
+
+LA LEÇON
+
+
+L'escrime n'était point, à l'époque dont nous essayons, non-seulement de
+raconter les événements, mais encore de peindre les moeurs et les
+habitudes, ce qu'elle est aujourd'hui. Les épées, tranchantes des deux
+côtés, faisaient que l'on frappait presque aussi souvent de taille que de
+pointe; en outre, la main gauche, armée d'une dague, était à la fois
+défensive et offensive: il en résultait une foule de blessures, ou plutôt
+d'égratignures, qui étaient dans un combat réel un puissant motif
+d'excitation. Quélus, perdant son sang par dix-huit blessures, se tenait
+debout encore, continuait de combattre, et ne fût pas tombé, si une dix-
+neuvième blessure ne l'eût couché dans le lit qu'il ne quitta plus que
+pour le tombeau.
+
+L'escrime, apportée d'Italie, mais encore dans l'enfance de l'art,
+consistait donc à cette époque dans une foule d'évolutions qui déplaçaient
+considérablement le tireur et devaient, sur un terrain choisi par le
+hasard, rencontrer une foule d'obstacles dans les moindres accidents du
+sol.
+
+Il n'était point rare de voir le tireur s'allonger, se raccourcir, sauter
+à droite, sauter à gauche, appuyer une main à terre; l'agilité non-
+seulement de la main, mais encore des jambes, mais de tout le corps,
+devait être une des premières conditions de l'art.
+
+Chicot ne paraissait pas avoir appris l'escrime à cette école; on eût dit,
+au contraire, qu'il avait pressenti l'art moderne, dont toute la
+supériorité, et surtout toute la grâce, est dans l'agilité des mains et la
+presque immobilité du corps. Il se posa droit et ferme sur l'une et
+l'autre jambe, avec un poignet souple et nerveux à la fois, avec une épée
+qui semblait un jonc flexible et pliant, depuis la pointe jusqu'à la
+moitié de la lame, et qui était d'un inflexible acier depuis la garde
+jusqu'au milieu.
+
+Aux premières passes, en voyant devant lui cet homme de bronze dont le
+poignet seul semblait vivant, frère Jacques eut des impatiences de fer qui
+ne produisirent sur Chicot d'autre effet que de faire détendre son bras et
+sa jambe au moindre jour qu'il apercevait dans le jeu de son adversaire,
+et l'on comprend qu'avec cette habitude de frapper autant d'estoc que de
+pointe, ces jours étaient fréquents. A chacun de ces jours, ce grand bras
+s'allongeait donc de trois pieds, et poussait droit dans la poitrine du
+frère un coup de bouton aussi méthodique que si un mécanisme l'eût dirigé,
+et non un organe de chair incertain et inégal.
+
+A chacun de ces coups de bouton, Jacques, rouge de colère et d'émulation,
+faisait un bond en arrière.
+
+Pendant dix minutes, l'enfant déploya toutes les ressources de son agilité
+prodigieuse; il s'élançait comme un chat-tigre, il se repliait comme un
+serpent, il se glissait sous la poitrine de Chicot, bondissait à droite et
+à gauche; mais celui-ci, avec son air calme et son grand bras, saisissait
+son temps, et, tout en écartant le fleuret de son adversaire, envoyait
+toujours le terrible bouton à son adresse.
+
+Frère Borromée pâlissait du refoulement de toutes les passions qui
+l'avaient surexcité naguère.
+
+Enfin Jacques se rua une dernière fois sur Chicot, qui, le voyant mal
+d'aplomb sur ses jambes, lui présenta un jour pour qu'il se fendît à fond.
+Jacques n'y manqua point, et Chicot parant avec raideur, écarta le pauvre
+élève de la ligne d'équilibre, à tel point qu'il perdit contenance et
+tomba.
+
+Chicot, immobile comme un roc, était resté à la même place.
+
+Frère Borromée se rongeait les doigts jusqu'au sang.
+
+-- Vous ne nous aviez pas dit, monsieur, que vous étiez un pilier de salle
+d'armes, dit-il.
+
+-- Lui! s'écria Gorenflot ébahi, mais triomphant par un sentiment d'amitié
+facile à comprendre; lui, il ne sort jamais!
+
+-- Moi, un pauvre bourgeois, dit Chicot; moi, Robert Briquet, un pilier de
+salle d'armes, ah! monsieur le trésorier!
+
+-- Mais enfin, monsieur, s'écria frère Borromée, pour manier une épée
+comme vous le faites, il faut avoir énormément exercé.
+
+-- Eh! mon Dieu, oui, monsieur, répondit Chicot avec bonhomie; j'ai en
+effet tenu quelquefois l'épée; mais en la tenant j'ai toujours vu une
+chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que, pour celui qui la tient, l'orgueil est un mauvais
+conseiller, et la colère un mauvais aide; maintenant écoutez, mon petit
+frère Jacques, ajouta-t-il, vous avez un joli poignet, mais vous n'avez ni
+jambes ni tête; vous êtes vif, mais ne raisonnez pas. Il y a dans les
+armes trois choses essentielles: la tête d'abord, puis la main et les
+jambes; avec la première on peut se défendre, avec la première et la
+seconde on peut vaincre; mais en réunissant les trois on vainc toujours.
+
+-- Oh! monsieur, dit Jacques, faites donc assaut avec frère Borromée; ce
+sera certainement bien beau à voir.
+
+Chicot, dédaigneux, allait refuser la proposition; mais il réfléchit que
+peut-être l'orgueilleux trésorier en prendrait-il davantage.
+
+-- Soit, dit-il, et si frère Borromée y consent, je suis à ses ordres.
+
+-- Non, monsieur, répondit le trésorier, je serais battu; j'aime mieux
+l'avouer que de faire preuve.
+
+-- Oh! qu'il est modeste, qu'il est aimable! dit Gorenflot.
+
+-- Tu te trompes, lui répondit à l'oreille l'impitoyable Chicot, il est
+fou de vanité; à son âge, si j'eusse trouvé pareille occasion, j'eusse
+demandé à genoux la leçon que Jacques vient de recevoir.
+
+Cela dit, Chicot reprit son gros dos, ses jambes circonflexes, sa grimace
+éternelle, et revint s'asseoir sur son banc.
+
+Jacques le suivit; l'admiration l'emportait chez le jeune homme sur la
+honte de la défaite.
+
+-- Donnez-moi donc des leçons, monsieur Robert, disait-il; le seigneur
+prieur le permettra: n'est-ce pas, Votre Révérence?
+
+-- Oui, mon enfant, répondit Gorenflot; avec plaisir.
+
+-- Je ne veux point marcher sur les brisées de votre maître, mon ami, dit
+Chicot; et il salua Borromée.
+
+Borromée prit la parole.
+
+-- Je ne suis pas le seul maître de Jacques, dit-il, je n'enseigne pas
+seul les armes ici; n'ayant pas seul l'honneur, permettez que je n'aie pas
+seul la défaite.
+
+-- Qui donc est son autre professeur? se hâta de demander Chicot, voyant
+chez Borromée la rougeur qui décelait la crainte d'avoir commis une
+imprudence.
+
+-- Mais personne, reprit Borromée, personne.
+
+-- Si fait! si fait, dit Chicot, j'ai parfaitement entendu. Quel est donc
+votre autre maître, Jacques?
+
+-- Eh! oui, oui, dit Gorenflot; un gros court que vous m'avez présenté,
+Borromée, et qui vient ici quelquefois; une bonne figure, et qui boit
+agréablement.
+
+-- Je ne me rappelle plus son nom, dit Borromée.
+
+Frère Eusèbe, avec sa mine béate et son couteau passé dans sa ceinture,
+s'avança niaisement.
+
+-- Je le sais, moi, dit-il.
+
+Borromée lui fit des signes multipliés qu'il ne vit pas.
+
+-- C'est maître Bussy-Leclerc, continua-t-il, lequel a été professeur
+d'armes à Bruxelles.
+
+-- Ah! oui-dà, fit Chicot, maître Bussy-Leclerc! une bonne lame, ma foi!
+
+Et tout en disant cela avec toute la naïveté dont il était capable, Chicot
+attrapait au passage le coup d'oeil furibond que dardait Borromée sur le
+malencontreux complaisant.
+
+-- Tiens, je ne savais pas qu'il s'appelât Bussy-Leclerc. On avait oublié
+de m'en informer, dit Gorenflot.
+
+-- Je n'avais pas cru que le nom intéressât le moins du monde Votre
+Seigneurie, dit Borromée.
+
+-- En effet, reprit Chicot, un maître d'armes ou un autre, pourvu qu'il
+soit bon, n'importe.
+
+-- En effet, n'importe, reprit Gorenflot, pourvu qu'il soit bon.
+
+Et là-dessus il prit le chemin de l'escalier de son appartement, escorté
+de l'admiration générale.
+
+L'exercice était terminé.
+
+Au pied de l'escalier, Jacques réitéra sa demande à Chicot, au grand
+déplaisir de Borromée; mais Chicot répondit:
+
+-- Je ne sais pas démontrer, mon ami; je me suis fait tout seul avec de la
+réflexion et de la pratique; faites comme moi: à tout sain esprit le bien
+profite.
+
+Borromée commanda un mouvement qui tourna tous les moines vers les
+bâtiments pour la rentrée. Gorenflot s'appuya sur Chicot et monta
+majestueusement l'escalier.
+
+-- J'espère, dit-il avec orgueil, que voilà une maison dévouée au service
+du roi, et bonne à quelque chose, heim!
+
+-- Peste! je le crois bien, dit Chicot; on en voit de belles, révérend
+prieur, lorsque l'on vient chez vous.
+
+-- En un mois tout cela, en moins d'un mois même.
+
+-- Et fait par vous?
+
+-- Fait par moi, par moi seul, comme vous voyez, dit Gorenflot en se
+redressant.
+
+-- C'est plus que je n'attendais, mon ami, et quand je reviendrai de ma
+mission....
+
+-- Ah! c'est vrai, cher ami! parlons donc de votre mission.
+
+-- D'autant plus volontiers que j'ai un message, ou plutôt un messager, à
+envoyer au roi avant mon départ.
+
+-- Au roi, cher ami, un messager? vous correspondez donc avec le roi?
+
+-- Directement.
+
+-- Et il vous faut un messager, dites-vous?
+
+-- Il me faut un messager.
+
+-- Voulez-vous un de nos frères? Ce serait un honneur pour le couvent si
+un de nos frères voyait le roi.
+
+-- Assurément.
+
+-- Je vais mettre deux de nos meilleures jambes à vos ordres. Mais contez-
+moi, Chicot, comment le roi qui vous croyait mort....
+
+-- Je vous l'ai déjà dit, je n'étais qu'en léthargie... et au moment venu
+j'ai ressuscité.
+
+-- Et pour rentrer en faveur? demanda Gorenflot.
+
+-- Plus que jamais, dit Chicot.
+
+-- Alors, fit Gorenflot en s'arrêtant, vous pourrez donc dire au roi tout
+ce que nous faisons ici dans son intérêt?
+
+-- Je n'y manquerai pas, mon ami, je n'y manquerai pas, soyez tranquille.
+
+-- Oh! cher Chicot, s'écria Gorenflot qui se voyait évêque.
+
+-- Mais d'abord, j'ai deux choses à vous demander.
+
+-- Lesquelles?
+
+-- La première, de l'argent, que le roi vous rendra.
+
+-- De l'argent! s'écria Gorenflot en se levant avec précipitation, j'en ai
+plein mes coffres.
+
+-- Vous êtes bien heureux, par ma foi, dit Chicot.
+
+-- Voulez-vous mille écus?
+
+-- Non pas, c'est beaucoup trop, cher ami, je suis modeste dans mes goûts,
+humble dans mes désirs; mon titre d'ambassadeur ne m'enorgueillit pas, et
+je le cache plutôt que je ne m'en vante: cent écus me suffiront.
+
+-- Les voilà. Et la seconde chose?
+
+-- Un écuyer.
+
+-- Un écuyer?
+
+-- Oui, pour m'accompagner; j'aime la société, moi.
+
+-- Ah! mon ami, si j'étais encore libre comme autrefois, dit Gorenflot en
+poussant un soupir.
+
+-- Oui, mais vous ne l'êtes plus.
+
+-- La grandeur m'enchaîne, murmura Gorenflot.
+
+-- Hélas! dit Chicot, on ne peut pas tout faire à la fois; ne pouvant
+avoir votre honorable compagnie, très cher prieur, je me contenterai donc
+de celle du petit frère Jacques.
+
+-- Du petit frère Jacques?
+
+-- Oui, il me plaît, le gaillard.
+
+-- Et tu as raison, Chicot, c'est un sujet rare et qui ira loin.
+
+-- Je vais d'abord le mener à deux cent cinquante lieues, moi, si tu me
+l'accordes.
+
+-- Il est à toi, mon ami.
+
+Le prieur frappa sur un timbre, au bruit duquel accourut un frère servant.
+
+-- Qu'on fasse monter le frère Jacques et le frère chargé des courses de
+la ville.
+
+Dix minutes après, tous deux parurent sur le seuil de la porte.
+
+-- Jacques, dit Gorenflot, je vous donne une mission extraordinaire.
+
+-- A moi, monsieur le prieur? demanda le jeune homme étonné.
+
+-- Oui, vous allez accompagner M. Robert Briquet dans un grand voyage.
+
+-- Oh! s'écria dans un enthousiasme nomade le jeune frère, moi en voyage
+avec M. Briquet, moi au grand air, moi en liberté! Ah! monsieur Robert
+Briquet, nous ferons des armes tous les jours, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, mon enfant.
+
+-- Et je pourrai emporter mon arquebuse?
+
+-- Tu l'emporteras.
+
+Jacques bondit et s'élança hors de la chambre avec des cris de joie.
+
+-- Quant à la commission, dit Gorenflot, je vous prie de donner vos
+ordres. Avancez, frère Panurge.
+
+-- Panurge, dit Chicot à qui ce nom rappelait des souvenirs qui n'étaient
+pas exempts de douceur; Panurge!
+
+-- Hélas! oui, fit Gorenflot, j'ai choisi ce frère qui s'appelle comme
+l'autre, Panurge, pour lui faire faire les courses que l'autre faisait.
+
+-- Il est-donc hors de service, notre ancien ami?
+
+-- Il est mort, dit Gorenflot, il est mort.
+
+-- Oh! fit Chicot avec commisération, le fait est qu'il devait se faire
+vieux.
+
+-- Dix-neuf ans, mon ami, il avait dix-neuf ans.
+
+-- C'est un fait de longévité remarquable, dit Chicot; il n'y a que les
+couvents pour offrir de pareils exemples.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LA PÉNITENTE
+
+
+Panurge, ainsi annoncé par le prieur, se montra bientôt.
+
+Ce n'était certes pas en raison de sa configuration morale ou physique
+qu'il avait été admis à remplacer son défunt homonyme, car jamais figure
+plus intelligente n'avait été déshonorée par l'application d'un nom d'âne.
+
+C'était à un renard que ressemblait frère Panurge, avec ses petits yeux,
+son nez pointu et sa mâchoire en avant.
+
+Chicot le regarda un instant, et pendant cet instant, si court qu'il fût,
+il parut avoir apprécié à sa valeur le messager du couvent.
+
+Panurge resta humblement près de la porte.
+
+-- Venez là, monsieur le courrier, dit Chicot; connaissez-vous le Louvre?
+
+-- Mais oui, monsieur, répondit Panurge.
+
+-- Et dans le Louvre, connaissez-vous un certain Henri de Valois?
+
+-- Le roi?
+
+-- Je ne sais pas si c'est bien le roi, en effet, dit Chicot; mais enfin
+on a l'habitude de le nommer ainsi.
+
+-- C'est au roi que j'aurai affaire!
+
+-- Justement: le connaissez-vous?
+
+-- Beaucoup, monsieur Briquet.
+
+-- Eh bien, vous demanderez à lui parler.
+
+-- On me laissera arriver?
+
+-- Jusqu'à son valet de chambre, oui; votre habit est un passeport; Sa
+Majesté est fort religieuse, comme vous savez.
+
+-- Et que dirai-je au valet de chambre de Sa Majesté?
+
+-- Vous direz que vous êtes envoyé par l'ombre.
+
+-- Par quelle ombre?
+
+-- La curiosité est un vilain défaut, mon frère.
+
+-- Pardon.
+
+-- Vous direz donc que vous êtes envoyé par l'ombre.
+
+-- Oui.
+
+-- Et que vous attendez la lettre.
+
+-- Quelle lettre?
+
+-- Encore!
+
+-- Ah! c'est vrai.
+
+-- Mon révérend, dit Chicot en se retournant vers Gorenflot, décidément
+j'aimais mieux l'autre Panurge.
+
+-- Voilà tout ce qu'il y a à faire? demanda le courrier.
+
+-- Vous ajouterez que l'ombre attendra en suivant tout doucement la route
+de Charenton.
+
+-- C'est sur cette route que j'aurai à vous rejoindre, alors.
+
+-- Parfaitement.
+
+Panurge s'achemina vers la porte et souleva a portière pour sortir: il
+sembla à Chicot qu'en accomplissant ce mouvement, frère Panurge avait
+démasqué un écouteur.
+
+Au reste, la portière retomba si rapidement que Chicot n'eût pas pu
+répondre que ce qu'il prenait pour une réalité n'était pas une vision.
+
+L'esprit subtil de Chicot le conduisit bien vite à la presque certitude
+que c'était frère Borromée qui écoutait.
+
+-- Ah! tu écoutes, pensa-t-il; tant mieux, en ce cas je vais parler pour
+toi.
+
+-- Ainsi, dit Gorenflot, vous voilà honoré d'une mission du roi, cher ami.
+
+-- Confidentielle, oui.
+
+-- Qui a rapport à la politique, je le présume?
+
+-- Et moi aussi.
+
+-- Comment! vous ne savez pas de quelle mission vous êtes chargé?
+
+-- Je sais que je porte une lettre, voilà tout.
+
+-- Un secret d'État sans doute?
+
+-- Je le crois.
+
+-- Et vous ne vous doutez pas?...
+
+-- Nous sommes assez seuls pour que je vous dise ce que je pense, n'est-ce
+pas?
+
+-- Dites; je suis un tombeau pour les secrets.
+
+-- Eh bien, le roi s'est enfin décidé à secourir le duc d'Anjou.
+
+-- En vérité?
+
+-- Oui; M. de Joyeuse a dû partir cette nuit pour cela.
+
+-- Mais vous, mon ami?
+
+-- Moi, je vais du côté de l'Espagne.
+
+-- Et comment voyagez-vous?
+
+-- Dame! comme nous faisions autrefois, à pied, à cheval, en chariot,
+selon que cela se trouvera.
+
+-- Jacques vous sera d'une bonne compagnie pour le voyage, et vous avez
+bien fait de le demander, il comprend le latin, le petit drôle!
+
+-- J'avoue, quant à moi, qu'il me plaît fort.
+
+-- Cela suffirait pour que je vous le donnasse, mon ami; mais je crois, en
+outre, qu'il vous serait un rude second, en cas de rencontre.
+
+-- Merci, cher ami, maintenant je n'ai plus, je crois, qu'à vous faire mes
+adieux.
+
+-- Adieu!
+
+-- Que faites-vous?
+
+-- Je m'apprête à vous donner ma bénédiction.
+
+-- Bah! entre nous, dit Chicot, inutile.
+
+-- Vous avez raison, répliqua Gorenflot, c'est bon pour des étrangers.
+
+Et les deux amis s'embrassèrent tendrement.
+
+-- Jacques! cria le prieur, Jacques!
+
+Panurge montra son visage de fouine entre les deux portières.
+
+-- Quoi! vous n'êtes pas encore parti? s'écria Chicot.
+
+[Illustration: Un homme prenait des mesures avec un long bâton. -- PAGE
+124.]
+
+-- Pardon, monsieur.
+
+-- Partez vite, dit Gorenflot, M. Briquet est pressé; où est Jacques?
+
+Frère Borromée apparut à son tour, l'air doucereux et la bouche riante.
+
+-- Frère Jacques? répéta le prieur.
+
+-- Frère Jacques est parti, dit le trésorier.
+
+-- Comment, parti! s'écria Chicot.
+
+-- N'avez-vous pas désiré que quelqu'un allât au Louvre, monsieur?
+
+-- Mais c'était frère Panurge, dit Gorenflot.
+
+-- Oh! sot que je suis! j'avais entendu Jacques, dit Borromée en se
+frappant le front.
+
+Chicot fronça le sourcil; mais le regret de Borromée était en apparence si
+sincère qu'un reproche eût paru cruel.
+
+-- J'attendrai donc, dit-il, que Jacques soit revenu.
+
+Borromée s'inclina en fronçant le sourcil à son tour.
+
+-- A propos, dit-il, j'oubliais d'annoncer au seigneur prieur, et j'étais
+même monté pour cela, que la dame inconnue vient d'arriver et qu'elle
+désire obtenir audience de Votre Révérence.
+
+Chicot ouvrit des oreilles immenses.
+
+-- Seule? demanda Gorenflot.
+
+-- Avec un écuyer.
+
+-- Est-elle jeune? demanda Gorenflot.
+
+Borromée baissa pudiquement les yeux.
+
+-- Bon! il est hypocrite, pensa Chicot.
+
+-- Elle paraît encore jeune! dit Borromée.
+
+-- Mon ami, dit Gorenflot se tournant du côté du faux Robert Briquet, tu
+comprends?
+
+-- Je comprends, dit Chicot, et je vous laisse; j'attendrai dans une
+chambre voisine ou dans la cour.
+
+-- C'est cela, mon cher ami.
+
+-- Il y a loin d'ici au Louvre, monsieur, fit observer Borromée, et frère
+Jacques peut tarder beaucoup, d'autant plus que la personne à laquelle
+vous écrivez hésitera peut-être à confier une lettre d'importance à un
+enfant.
+
+-- Vous faites cette réflexion un peu tard, frère Borromée.
+
+-- Dame! je ne savais pas; si l'on m'eût confié....
+
+-- C'est bien, c'est bien; je vais me mettre en route à petits pas vers
+Charenton; l'envoyé, quel qu'il soit, me rejoindra sur le chemin.
+
+Et il se dirigea vers l'escalier.
+
+-- Pas de ce côté, monsieur, s'il vous plaît, dit vivement Borromée; la
+dame inconnue monte par là, et elle désire bien ne rencontrer personne.
+
+-- Vous avez raison, dit Chicot en souriant, je prendrai par le petit
+escalier.
+
+Et il s'avança vers une porte de dégagement, donnant dans un petit
+cabinet.
+
+-- Et moi, dit Borromée, je vais avoir l'honneur d'introduire la pénitente
+près du révérend prieur.
+
+-- C'est cela, dit Gorenflot.
+
+-- Vous savez le chemin? demanda Borromée avec inquiétude.
+
+-- A merveille.
+
+Et Chicot sortit par le cabinet.
+
+Après ce cabinet venait une chambre: l'escalier dérobé donnait sur le
+palier de cette chambre.
+
+Chicot avait dit vrai, il connaissait le chemin, mais il ne connaissait
+plus la chambre.
+
+En effet, elle était bien changée depuis sa dernière visite: de pacifique
+elle s'était faite belliqueuse; les parois des murailles étaient tapissées
+d'armes, les tables et les consoles étaient chargées de sabres, d'épées et
+de pistolets; tous les angles contenaient un nid de mousquets et
+d'arquebuses.
+
+Chicot s'arrêta un instant dans cette chambre; il éprouvait le besoin de
+réfléchir.
+
+-- On me cache Jacques, on me cache la dame, on me pousse par les petits
+degrés pour laisser le grand escalier libre, cela veut dire que l'on veut
+m'éloigner du moinillon et me cacher la dame, c'est clair.
+
+Je dois donc, en bonne stratégie, faire exactement le contraire de ce que
+l'on désire que je fasse.
+
+En conséquence, j'attendrai le retour de Jacques; et je me posterai de
+manière à voir la dame mystérieuse.
+
+Oh! oh! voici une belle chemise de mailles jetée dans ce coin, fine et
+d'une trempe exquise.
+
+Il la souleva en l'admirant,
+
+-- Justement j'en cherchais une, dit-il: légère comme du lin, trop étroite
+de beaucoup pour le prieur; en vérité on dirait que c'est pour moi que
+cette chemise a été faite: empruntons-la donc à dom Modeste; je la lui
+rendrai à mon retour.
+
+Et Chicot plia prestement la tunique qu'il glissa sous son pourpoint.
+
+Il rattachait la dernière aiguillette quand frère Borromée parut sur le
+seuil.
+
+-- Oh! oh! murmura Chicot, encore toi; mais tu arrives trop tard, l'ami.
+
+Et croisant ses grands bras derrière son dos et se renversant en arrière,
+Chicot fit comme s'il admirait les trophées.
+
+-- Monsieur Robert Briquet cherche quelque arme à sa convenance? demanda
+Borromée.
+
+-- Moi, cher ami, dit Chicot, et pourquoi faire, mon Dieu, une arme?
+
+-- Dame! quand on s'en sert si bien.
+
+-- Théorie, cher frère, théorie, voilà tout: un pauvre bourgeois comme moi
+peut être adroit de ses bras et de ses jambes; mais ce qui lui manque, et
+ce qui lui manquera toujours, c'est le coeur d'un soldat. Le fleuret
+brille assez élégamment dans ma main; mais Jacques, croyez-le bien, me
+ferait rompre d'ici à Charenton avec la pointe d'une épée.
+
+-- Vraiment? fit Borromée à demi convaincu par l'air si simple et si
+bonhomme de Chicot, lequel, disons-le, venait de se faire plus bossu, plus
+tors et plus louche que jamais.
+
+-- Et puis, le souffle me manque, continua Chicot: vous avez remarqué que
+je ne puis pas rompre; les jambes sont exécrables, voilà surtout mon
+défaut.
+
+-- Me permettrez-vous de vous faire observer, monsieur, que ce défaut est
+plus grand encore pour voyager que pour faire des armes?
+
+-- Ah! vous savez que je voyage, répondit négligemment Chicot.
+
+-- Panurge me la dit, répliqua Borromée en rougissant.
+
+-- Tiens, c'est drôle, je ne croyais pas avoir parlé de cela à Panurge;
+mais n'importe, je n'ai pas de raison de me cacher. Oui, mon frère, je
+fais un petit voyage; je vais dans mon pays où j'ai du bien.
+
+-- Savez-vous, monsieur Briquet, que vous procurez un bien grand honneur
+au frère Jacques?
+
+-- Celui de m'accompagner?
+
+-- D'abord, mais ensuite de voir le roi.
+
+-- Ou son valet de chambre, car il est possible et même probable que frère
+Jacques ne verra pas autre chose.
+
+-- Vous êtes donc un familier du Louvre?
+
+-- Oh! un des plus familiers, monsieur; c'est moi qui fournissais le roi
+et les jeunes seigneurs de la cour de bas drapés.
+
+-- Le roi?
+
+-- J'avais déjà sa pratique qu'il n'était encore que duc d'Anjou. A son
+retour de Pologne, il s'est souvenu de moi et m'a fait fournisseur de la
+cour.
+
+-- C'est une belle connaissance que vous avez là, monsieur Briquet.
+
+-- La connaissance de Sa Majesté?
+
+-- Oui.
+
+-- Tout le monde ne dit pas cela, frère Borromée.
+
+-- Oh! les ligueurs.
+
+-- Tout le monde l'est peu ou prou aujourd'hui.
+
+-- Vous l'êtes peu, vous, à coup sûr?
+
+-- Moi, pourquoi cela?
+
+-- Quand on connaît personnellement le roi.
+
+-- Eh! eh! j'ai ma politique comme les autres, fit Chicot.
+
+-- Oui, mais votre politique est en harmonie avec celle du roi?
+
+-- Ne vous y fiez pas; nous disputons souvent.
+
+-- Si vous disputez, comment vous confie-t-il une mission?
+
+-- Une commission, vous voulez dire?
+
+-- Mission ou commission, peu importe; l'une ou l'autre implique
+confiance.
+
+-- Peuh! pourvu que je sache bien prendre mes mesures, voilà tout ce qu'il
+faut au roi.
+
+-- Vos mesures!
+
+-- Oui.
+
+-- Mesures politiques, mesures de finances?
+
+-- Non, mesures d'étoffes.
+
+-- Comment? fit Borromée stupéfait.
+
+-- Sans doute; vous allez comprendre.
+
+-- J'écoute.
+
+-- Vous savez que le roi a fait un pèlerinage à Notre-Dame de Chartres.
+
+-- Oui, pour obtenir un héritier.
+
+-- Justement. Vous savez qu'il y a un moyen sûr d'arriver au résultat que
+poursuit le roi.
+
+-- Il paraît, en tout cas, que le roi n'emploie pas ce moyen. -- Frère
+Borromée! fit Chicot.
+
+-- Quoi?
+
+-- Vous savez parfaitement qu'il s'agit d'obtenir un héritier de la
+couronne par miracle, et non autrement.
+
+-- Et ce miracle, ou le demande?...
+
+-- A Notre-Dame de Chartres.
+
+-- Ah! oui, la chemise?
+
+-- Allons donc! c'est cela. Le roi lui a pris sa chemise, à cette bonne
+Notre-Dame, et l'a donnée à la reine, de sorte qu'en échange de cette
+chemise, il veut lui donner une robe pareille à celle de la Notre-Dame de
+Tolède, qui est, dit-on, la plus belle et la plus riche robe de vierge qui
+existe au monde.
+
+-- De sorte que vous allez....
+
+-- A Tolède, cher frère Borromée, à Tolède, prendre mesure de cette robe
+et en faire une pareille.
+
+Borromée parut hésiter s'il devait croire ou ne pas croire Chicot sur
+parole.
+
+Après de mûres réflexions, nous sommes autorisés à penser qu'il ne le crut
+pas.
+
+-- Vous jugez donc, continua Chicot, comme s'il ignorait entièrement ce
+qui se passait dans l'esprit du frère trésorier, vous jugez donc que la
+compagnie des hommes d'église m'eût été fort agréable en pareille
+circonstance. Mais le temps passe, et frère Jacques ne peut tarder
+maintenant. Au surplus, je vais l'attendre dehors, à la Croix-Faubin, par
+exemple.
+
+-- Je crois que cela vaut mieux, dit Borromée.
+
+-- Vous aurez donc la complaisance de le prévenir, aussitôt son arrivée?
+
+-- Oui.
+
+-- Et vous me l'enverrez?
+
+-- Je n'y manquerai pas.
+
+-- Merci, cher frère Borromée, enchanté d'avoir fait votre connaissance!
+
+Tous deux s'inclinèrent: Chicot sortit par le petit escalier; derrière
+lui, frère Borromée ferma la porte au verrou.
+
+-- Allons, allons, dit Chicot, il est important, à ce qu'il paraît, que je
+ne voie pas la dame; il s'agit donc de la voir.
+
+Et pour mettre ce projet à exécution, Chicot sortit du prieuré des
+Jacobins le plus ostensiblement possible, causa un instant avec le frère
+portier et s'achemina vers la Croix-Faubin en suivant le milieu de la
+route.
+
+Seulement, arrivé à la Croix Faubin, il disparut à l'angle du mur d'une
+ferme, et là, sentant qu'il pouvait défier tous les argus du prieur,
+eussent-ils des yeux de faucon comme Borromée, il se glissa le long des
+bâtiments, suivit dans un fossé une haie qui faisait retour, et gagna,
+sans avoir été aperçu, une charmille assez bien garnie qui s'étendait
+juste en face du couvent.
+
+Arrivé à ce point, qui lui présentait un centre d'observation tel qu'il le
+pouvait désirer, il s'assit ou plutôt se coucha, et attendit que frère
+Jacques rentrât au couvent et que la dame en sortît.
+
+
+
+
+XXV
+
+L'EMBUSCADE
+
+
+Chicot, on le sait, n'était pas long à prendre un parti. Il prit celui
+d'attendre, et cela le plus commodément possible.
+
+A travers l'épaisseur de la charmille, il se fit une fenêtre pour ne point
+laisser passer inaperçus les allants et les venants qui pouvaient
+l'intéresser.
+
+La route était déserte. Au plus loin que la vue de Chicot pouvait
+s'étendre, il n'apparaissait ni cavalier, ni curieux, ni paysan. Toute la
+foule de la veille s'était évanouie avec le spectacle qui l'avait causée.
+
+Chicot ne vit donc rien qu'un homme assez mesquinement vêtu, qui se
+promenait transversalement sur la route, et prenait des mesures avec un
+long bâton pointu, sur le pavé de Sa Majesté le roi de France.
+
+[Illustration: Cette femme, ah oui, c'est la duchesse. -- PAGE 126.]
+
+Chicot n'avait absolument rien à faire. Il fut enchanté d'avoir trouvé ce
+bonhomme pour lui servir de point de mire.
+
+-- Que mesurait-il? pourquoi mesurait-il? voilà quelles furent, pendant
+une ou deux minutes, les plus sérieuses réflexions de maître Robert
+Briquet.
+
+Il se résolut à ne point le perdre de vue.
+
+Malheureusement, au moment où, arrivé au bout de sa mesure, l'homme allait
+relever la tête, une plus importante découverte vint absorber toute son
+attention, en le forçant de lever les yeux vers un autre point.
+
+La fenêtre du balcon de Gorenflot s'ouvrit à deux battants, et l'on vit
+apparaître la respectable rotondité de dom Modeste, lequel, avec ses gros
+yeux écarquillés, son sourire des jours de fête et ses plus galantes
+façons, conduisait une dame presque ensevelie sous une mante de velours
+garnie de fourrure.
+
+-- Oh! oh! se dit Chicot, voici la pénitente. L'allure est jeune; voyons
+un peu la tête: là, bien, tournez-vous encore un peu de ce côté; à
+merveille! Il est vraiment singulier que je trouve des ressemblances à
+toutes les figures que je vois. Fâcheuse manie que j'ai là! bon. Voilà
+l'écuyer à présent. Oh! oh! quant à lui, je ne me trompe pas, c'est bien
+Mayneville. Oui, oui, la moustache retroussée, l'épée à coquille, c'est
+lui-même; mais raisonnons un peu: si je ne me trompe pas pour Mayneville,
+ventre de biche! pourquoi me tromperais-je pour madame de Montpensier? car
+cette femme, eh oui! morbleu! c'est la duchesse.
+
+Chicot, on peut le croire, abandonna dès ce moment l'homme aux mesures,
+pour ne pas perdre de vue les deux illustres personnages.
+
+Au bout d'une seconde, il vit apparaître derrière eux la face pâle de
+Borromée, que Mayneville interrogea à plusieurs reprises.
+
+-- C'est cela, dit-il, tout le monde en est; bravo! conspirons, c'est la
+mode; mais, que diable! la duchesse veut-elle par hasard prendre pension
+chez dom Modeste, elle qui a déjà la maison de Bel-Esbat, à cent pas
+d'ici?
+
+En ce moment, l'attention de Chicot éprouva un nouveau motif d'excitation.
+Tandis que la duchesse causait avec Gorenflot, ou plutôt le faisait
+causer, M. de Mayneville fit un geste à quelqu'un du dehors.
+
+Chicot, pourtant, n'avait vu personne, excepté l'homme aux mesures.
+
+C'est qu'en effet c'était à lui que ce geste était adressé; il en
+résultait que l'homme aux mesures ne mesurait plus.
+
+Il s'était arrêté, en face du balcon, de profil et la face tournée du côté
+de Paris.
+
+Gorenflot continuait ses amabilités avec la pénitente.
+
+M. de Mayneville glissa quelques mots à l'oreille de Borromée, et celui-ci
+se mit à l'instant même à gesticuler derrière le prieur, d'une façon
+inintelligible pour Chicot, mais claire, à ce qu'il paraît, pour l'homme
+aux mesures, car il s'éloigna, se posta dans un autre endroit où un
+nouveau geste de Borromée et de Mayneville le cloua comme une statue.
+
+Après quelques secondes d'immobilité, sur un nouveau signe fait par frère
+Borromée, il se livra à un genre d'exercice qui préoccupa d'autant plus
+Chicot qu'il lui était impossible d'en deviner le but. De l'endroit qu'il
+occupait, l'homme aux mesures se mit à courir jusqu'à la porte du prieuré,
+tandis que M. de Mayneville tenait sa montre à la main.
+
+-- Diable! diable! murmura Chicot, tout cela me paraît suspect; l'énigme
+est bien posée; mais, si bien posée qu'elle soit, peut-être en voyant le
+visage de l'homme aux mesures, la devinerais-je.
+
+En ce moment, comme si le démon familier de Chicot eût tenu à exaucer son
+voeu, l'homme aux mesures se retourna, et Chicot reconnut en lui Nicolas
+Poulain, lieutenant de la prévôté, le même à qui il avait vendu la veille
+ses vieilles cuirasses.
+
+-- Allons, fit-il, vive la Ligue! j'en ai assez vu maintenant pour deviner
+le reste avec un peu de travail! eh bien! soit, on travaillera.
+
+Après quelques pourparlers entre la duchesse, Gorenflot et Mayneville,
+Borromée referma la fenêtre et le balcon demeura désert.
+
+La duchesse et son écuyer sortirent du prieuré pour monter dans la litière
+qui les attendait. Dom Modeste, qui les avait accompagnés jusqu'à la
+porte, s'épuisait en révérences.
+
+La duchesse tenait encore ouverts les rideaux de cette litière pour
+répondre aux compliments du prieur, lorsqu'un moine jacobin, sortant de
+Paris par la porte Saint-Antoine, vint à la tête des chevaux qu'il regarda
+curieusement, puis au côté de la litière dans laquelle il plongea son
+regard.
+
+Chicot reconnut dans ce moine le petit frère Jacques, revenu à grands pas
+du Louvre, et demeuré en extase devant madame de Montpensier.
+
+-- Allons, allons, dit-il, j'ai de la chance. Si Jacques était revenu plus
+tôt, je n'eusse pu voir la duchesse, forcé que j'eusse été de courir à mon
+rendez-vous de la Croix-Faubin. Maintenant, voici madame de Montpensier
+partie après sa petite conspiration faite; c'est le tour de maître Nicolas
+Poulain. Celui-là, je vais l'expédier en dix minutes.
+
+En effet, la duchesse, après avoir passé devant Chicot sans le voir,
+roulait vers Paris, et Nicolas Poulain s'apprêtait à la suivre.
+
+Comme la duchesse, il lui fallait passer devant la haie habitée par
+Chicot.
+
+Chicot le vit venir, comme le chasseur voit venir la bête, s'apprêtant à
+la tirer quand elle serait à sa portée.
+
+Quand Poulain fut à la portée de Chicot, Chicot tira.
+
+-- Eh! l'homme de bien, dit-il de son trou, un regard par ici, s'il vous
+plaît.
+
+Poulain tressaillit et tourna la tête du côté du fossé.
+
+-- Vous m'avez vu: très bien! continua Chicot. Maintenant, n'ayez l'air de
+rien, maître Nicolas... Poulain.
+
+Le lieutenant de la prévôté bondit comme un daim, au coup de fusil.
+
+-- Qui êtes-vous? demanda-t-il, et que désirez-vous?
+
+-- Qui je suis?
+
+-- Oui.
+
+-- Je suis un de vos amis, nouveau, mais intime; ce que je veux, ah! ça
+c'est un peu plus long à vous expliquer.
+
+-- Mais enfin, que désirez-vous? parlez.
+
+-- Je désire que vous veniez à moi.
+
+-- A vous?
+
+-- Oui, ici; que vous descendiez dans le fossé.
+
+-- Pourquoi faire?
+
+-- Vous le saurez; descendez d'abord.
+
+-- Mais....
+
+-- Et que vous veniez vous asseoir le dos contre cette haie.
+
+-- Enfin....
+
+-- Sans regarder de mon côté, sans que vous ayez l'air de vous douter que
+je suis là.
+
+-- Monsieur....
+
+-- C'est beaucoup exiger, je le sais bien; mais, que voulez-vous, maître
+Robert Briquet a le droit d'être exigeant.
+
+-- Robert Briquet! s'écria Poulain exécutant à l'instant même la manoeuvre
+commandée.
+
+-- Là, bien, asseyez-vous, c'est cela... Ah! ah! il paraît que nous
+prenions nos petites dimensions sur la route de Vincennes?
+
+-- Moi!
+
+-- Sans aucun doute; après cela, qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un
+lieutenant de la prévôté fasse l'office de voyer quand l'occasion s'en
+présente?
+
+-- C'est vrai, dit Poulain un peu rassuré, vous voyez, je mesurais.
+
+D'autant mieux, continua Chicot, que vous opériez sous les yeux de très
+illustres personnages.
+
+-- De très illustres personnages? Je ne comprends pas.
+
+-- Comment! vous ignoriez?...
+
+-- Je ne sais ce que vous voulez dire.
+
+-- Cette dame et ce monsieur qui étaient sur le balcon, et qui viennent de
+reprendre leur course vers Paris, vous ne savez point ce qu'ils étaient?
+
+-- Je vous jure.
+
+-- Ah! comme c'est heureux pour moi d'avoir à vous apprendre une si riche
+nouvelle! Figurez-vous, monsieur Poulain, que vous aviez pour admirateurs
+dans vos fonctions de voyer, madame la duchesse de Montpensier et M. le
+comte de Mayneville. Ne remuez pas, s'il vous plaît.
+
+-- Monsieur, dit Nicolas Poulain, essayant de lutter, ces propos, la façon
+dont vous me les adressez....
+
+-- Si vous bougez, mon cher monsieur Poulain, reprit Chicot, vous m'allez
+pousser à quelque extrémité. Tenez-vous donc tranquille.
+
+Poulain poussa un soupir.
+
+-- Là, bien, continua Chicot. Je vous disais donc que, venant de
+travailler ainsi sous les yeux de ces personnages, et n'en ayant pas été
+remarqué, c'est vous qui le prétendez ainsi; je disais donc, mon cher
+monsieur, qu'il serait fort avantageux pour vous qu'un autre personnage
+illustre, le roi, par exemple, vous remarquât.
+
+-- Le roi?
+
+-- Sa Majesté, oui, monsieur Poulain; elle est fort portée, je vous
+assure, à admirer tout travail et à récompenser toute peine.
+
+-- Ah! monsieur Briquet, par pitié!
+
+-- Je vous répète, cher monsieur Poulain, que si vous remuez vous êtes un
+homme mort: demeurez donc calme pour éviter cette disgrâce.
+
+-- Mais que voulez-vous donc de moi, au nom du ciel?
+
+-- Votre bien, pas autre chose; ne vous ai-je pas dit que j'étais votre
+ami?
+
+-- Monsieur! s'écria Nicolas Poulain au désespoir, je ne sais en vérité
+quel tort je fais à Sa Majesté, à vous, ni à qui que ce soit au monde!
+
+[Illustration: Vous, mon ami, vous êtes un lansquenet ou un gendarme. --
+PAGE 130.]
+
+-- Cher monsieur Poulain, vous vous expliquerez avec qui de droit; ce ne
+sont point mes affaires; j'ai mes idées, voyez-vous, et j'y tiens; ces
+idées sont que le roi ne saurait approuver que son lieutenant de la
+prévôté obéisse, quand il fait fonctions de voyer, aux gestes et
+indications de M. de Mayneville: qui sait, au reste, si le roi ne
+trouverait pas mauvais que son lieutenant de la prévôté ait omis de
+consigner dans son rapport quotidien que madame de Montpensier et M. de
+Mayneville sont entrés hier matin dans sa bonne ville de Paris? Rien que
+cela, tenez, monsieur Poulain, vous brouillerait bien certainement avec Sa
+Majesté.
+
+-- Monsieur Briquet, une omission n'est pas un crime, et certes Sa Majesté
+est trop éclairée....
+
+-- Cher monsieur Poulain, vous vous faites, je crois, des chimères; je
+vois plus clairement, moi, dans cette affaire-là.
+
+-- Que voyez-vous?
+
+-- Une belle et bonne potence.
+
+-- Monsieur Briquet!
+
+-- Attendez-donc, que diable! avec une corde neuve, quatre soldats aux
+quatre points cardinaux, pas mal de Parisiens autour de la potence, et
+certain lieutenant de la prévôté de ma connaissance au bout de la corde.
+
+Nicolas Poulain tremblait si fort que de ce tremblement il ébranlait toute
+la charmille.
+
+-- Monsieur! dit-il en joignant les mains.
+
+-- Mais je suis votre ami, cher monsieur Poulain, continua Chicot, et, en
+cette qualité d'ami, voilà un conseil que je vous donne.
+
+-- Un conseil?
+
+-- Oui, bien facile à suivre, Dieu merci! Vous allez de ce pas, entendez-
+vous bien? aller trouver....
+
+-- Trouver... interrompit Nicolas plein d'angoisses, trouver qui?
+
+-- Un moment que je réfléchisse, interrompit Chicot, trouver... M.
+d'Épernon.
+
+-- M. d'Épernon, l'ami du roi?
+
+-- Précisément; vous le prendrez à part.
+
+-- M. d'Épernon?
+
+-- Oui, et vous lui conterez toute l'affaire du toisé de la route.
+
+-- Est-ce folie, monsieur?
+
+-- C'est sagesse, au contraire, suprême sagesse.
+
+-- Je ne comprends pas.
+
+-- C'est limpide, cependant. Si je vous dénonce purement et simplement
+comme l'homme aux mesures et l'homme aux cuirasses, on vous branchera; si,
+au contraire, vous vous exécutez de bonne grâce, on vous couvrira de
+récompenses et d'honneurs... Vous ne paraissez pas convaincu... A
+merveille, cela va me donner la peine de retourner au Louvre; mais, ma
+foi, j'irai quand même; il n'est rien que je ne fasse pour vous.
+
+Et Nicolas Poulain entendit le bruit que faisait Chicot en dérangeant les
+branches pour se lever.
+
+-- Non, non, dit-il, restez ici; j'irai.
+
+-- A la bonne heure; mais vous comprenez, cher monsieur Poulain, pas de
+subterfuges, car demain, moi, j'enverrai une petite lettre au roi, dont
+j'ai l'honneur, tel que vous me voyez, ou plutôt tel que vous ne me voyez
+pas, d'être l'ami intime, de sorte que, pour n'être pendu qu'après-demain,
+vous serez pendu aussi haut et plus court.
+
+-- Je pars, monsieur, dit le lieutenant atterré; mais vous abusez
+étrangement....
+
+-- Moi?
+
+-- Oh!
+
+-- Eh! cher monsieur Poulain, élevez-moi des autels; vous étiez un traître
+il y a cinq minutes, je fais de vous un sauveur de la patrie. A propos,
+courez vite, cher monsieur Poulain, car je suis très pressé de partir
+d'ici; pourtant je ne le puis faire que quand vous serez parti. Hôtel.
+d'Épernon: n'oubliez pas.
+
+Nicolas Poulain se leva, et, avec le visage d'un homme désespéré, s'élança
+comme une flèche dans la direction de la porte Saint-Antoine.
+
+-- Ah! il était temps, dit Chicot, car voilà que l'on sort du prieuré.
+
+Mais ce n'est pas mon petit Jacques.
+
+-- Eh! eh! dit Chicot, quel est ce drôle, taillé comme l'architecte
+d'Alexandre voulait tailler le mont Athos? Ventre de biche! c'est un bien
+gros chien pour accompagner un pauvre roquet comme moi!
+
+En voyant cet émissaire du prieur, Chicot se hâta de courir vers la Croix-
+Faubin, lieu du rendez-vous.
+
+Comme il était forcé de s'y rendre par un chemin circulaire, la ligne
+droite eut sur lui l'avantage de la rapidité, c'est-à-dire le moine géant,
+qui coupait la route à grandes enjambées, arriva le premier à la croix.
+
+Chicot, d'ailleurs, perdait un peu de temps à examiner, tout en marchant,
+son homme, dont la physionomie ne lui revenait pas le moins du monde.
+
+En effet, c'était un véritable Philistin que ce moine. Dans la
+précipitation qu'il avait mise à venir trouver Chicot, sa robe de Jacobin
+n'était pas même fermée, et l'on entrevoyait par une fente ses jambes
+musculeuses, affublées d'un haut-de-chausse tout laïque.
+
+Son capuchon mal rabattu laissait voir une crinière sur laquelle n'avait
+point encore passé le ciseau du prieuré.
+
+Eu outre, certaine expression des moins religieuses crispait les coins
+profonds de sa bouche, et lorsqu'il voulait passer du sourire au rire, il
+laissait apercevoir trois dents, lesquelles semblaient des palissades
+plantées derrière le rempart de ses grosses lèvres.
+
+Des bras longs comme ceux de Chicot, mais plus gros, des épaules capables
+d'enlever les portes de Gaza, un grand couteau de cuisine passé dans la
+corde de sa ceinture, telles étaient, avec un sac roulé comme un bouclier
+autour de sa poitrine, les armes défensives et offensives de ce Goliath
+des Jacobins.
+
+-- Décidément, dit Chicot, il est fort laid, et s'il ne m'apporte pas une
+excellente nouvelle, avec une tête comme celle-là, je trouverai qu'une
+pareille créature est fort inutile sur la terre.
+
+Le moine, voyant toujours approcher Chicot, le salua presque
+militairement.
+
+-- Que voulez-vous, mon ami? demanda Chicot.
+
+-- Vous êtes monsieur Robert Briquet?
+
+-- En personne.
+
+-- En ce cas, j'ai pour vous une lettre du révérend prieur.
+
+-- Donnez.
+
+Chicot prit la lettre; elle était conçue en ces termes:
+
+ « Mon cher ami, j'ai bien réfléchi depuis notre séparation, il m'est,
+ en vérité, impossible de laisser aller aux loups dévorants du monde la
+ brebis que le Seigneur m'a confiée. J'entends parler, vous le
+ comprenez bien, de notre petit Jacques Clément, qui tout à l'heure a
+ été reçu par le roi, et s'est parfaitement acquitté de votre message.
+
+ Au lieu de Jacques, dont l'âge est encore tendre, et qui doit ses
+ services au prieuré, je vous envoie un bon et digne frère de notre
+ communauté; ses moeurs sont douces et son humeur innocente: je suis
+ sûr que vous l'agréerez pour compagnon de route.... »
+
+ -- Oui, oui, pensa Chicot en jetant de côté un regard sur le moine:
+compte là-dessus.
+
+ « Je joins à cette lettre ma bénédiction, que je regrette de ne vous
+ avoir pas donnée de vive voix.
+
+ Adieu, cher ami. »
+
+-- Voilà une bien belle écriture! dit Chicot lorsqu'il eut fini sa
+lecture. Je gagerais que la lettre a été écrite par le trésorier: il a une
+main superbe.
+
+-- C'est, en effet, frère Borromée qui a écrit la lettre, répondit le
+Goliath.
+
+-- Eh bien, en ce cas, mon ami, reprit Chicot en souriant agréablement au
+grand moine, vous allez retourner au prieuré.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, et vous direz à Sa Révérence que j'ai changé d'avis, et que je
+désire voyager seul.
+
+-- Comment! vous ne m'emmènerez pas, monsieur? fit le moine avec un
+étonnement qui n'était point exempt de menace.
+
+-- Non, mon ami, non.
+
+-- Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
+
+-- Parce que j'ai à faire des économies; les temps sont durs, et vous
+devez manger énormément.
+
+Le géant montra ses trois défenses.
+
+-- Jacques mange tout autant que moi, dit-il.
+
+-- Oui, mais Jacques était un moine, fit Chicot.
+
+-- Et moi, que suis-je donc?
+
+-- Vous, mon ami, vous êtes un lansquenet ou un gendarme, ce qui, entre
+nous soit dit, pourrait scandaliser la Notre-Dame vers qui je suis député.
+
+-- Que parlez-vous donc de lansquenet et de gendarme? répondit le moine.
+Je suis un jacobin, moi; est-ce que ma robe n'est pas reconnaissable?
+
+-- L'habit ne fait pas le moine, mon ami, répliqua Chicot; mais le couteau
+fait le soldat: dites cela au frère Borromée, s'il vous plaît.
+
+Et Chicot tira sa révérence au géant qui reprit le chemin du prieuré, en
+grondant comme un chien qu'on chasse.
+
+Quant à notre voyageur, il laissa disparaître celui qui devait être son
+compagnon, et lorsqu'il l'eut vu s'engouffrer dans la grande porte du
+couvent, il alla se cacher derrière une haie, s'y dépouilla de son
+pourpoint, et passa la fine chemise de mailles que nous connaissons sous
+sa chemise de toile.
+
+Sa toilette achevée, il coupa à travers champs pour rejoindre le chemin de
+Charenton.
+
+
+
+
+XXVI
+
+LES GUISES
+
+
+Le soir même du jour où Chicot partait pour la Navarre, nous retrouverons
+dans la grande chambre de l'hôtel de Guise où nous avons déjà, dans nos
+précédents récits, conduit plus d'une fois nos lecteurs; nous
+retrouverons, disons-nous, dans la grande chambre de l'hôtel de Guise, ce
+petit jeune homme à l'oeil vif, que nous avons vu entrer dans Paris en
+croupe sur le cheval de Carmainges, et qui n'était autre, nous le savons
+déjà, que la belle pénitente de dom Gorenflot.
+
+Cette fois elle n'avait pris aucune précaution pour dissimuler sa personne
+ou son sexe. Madame de Montpensier, vêtue d'une robe élégante, le col
+évasé, les cheveux tout constellés d'étoiles de pierreries, comme c'était
+la mode à cette époque, attendait avec impatience, debout dans l'embrasure
+d'une fenêtre, quelqu'un qui tardait à venir.
+
+L'ombre commençait à s'épaissir, la duchesse ne distinguait plus qu'à
+grand'peine la porte de l'hôtel, sur laquelle ses yeux étaient constamment
+attachés.
+
+Enfin le pas d'un cheval se fit entendre, et dix minutes après la voix de
+l'huissier annonçait mystérieusement chez la duchesse M. de Mayenne.
+
+Madame de Montpensier se leva et courut au devant de son frère avec une
+telle précipitation, qu'elle oublia de marcher sur la pointe du pied
+droit, comme c'était son habitude lorsqu'elle tenait à ne pas boiter.
+
+-- Seul, mon frère? dit-elle, vous êtes seul?
+
+-- Oui, ma soeur, dit le duc en s'asseyant après avoir baisé la main de la
+duchesse.
+
+-- Mais, Henri, où donc est Henri? Savez-vous bien que tout le monde
+l'attend ici?
+
+-- Henri, ma soeur, n'a que faire encore à Paris, tandis qu'au contraire
+il a encore fort à faire dans les villes de Flandre et de Picardie. Notre
+travail est lent et souterrain; nous avons de l'ouvrage là-bas: pourquoi
+quitterions-nous cet ouvrage pour venir à Paris, où tout est fait?
+
+-- Oui, mais où tout se défera si vous ne vous hâtez.
+
+-- Bah!
+
+-- Bah! tant que vous voudrez, mon frère. Je vous dis, moi, que les
+bourgeois ne se contentent plus de toutes ces raisons, qu'ils veulent voir
+leur duc Henri, que voilà leur soif, leur délire.
+
+-- Ils le verront au bon moment. Mayneville ne leur a-t-il donc point
+expliqué tout cela?
+
+-- Sans contredit; niais vous le savez, sa voix ne vaut pas les vôtres.
+
+-- Au plus pressé, ma soeur. Et Salcède?
+
+-- Mort.
+
+-- Sans parler?
+
+-- Sans souffler une parole.
+
+-- Bien. Et l'armement?
+
+-- Achevé.
+
+-- Paris?
+
+-- Divisé en seize quartiers.
+
+-- Et chaque quartier a le chef que nous avons désigné?
+
+-- Oui.
+
+-- Vivons donc en repos. Pâque-Dieu! c'est ce que je viens dire à nos bons
+bourgeois.
+
+-- Ils ne vous écouteront pas.
+
+-- Bah!
+
+-- Je vous dis qu'ils sont endiablés.
+
+-- Ma soeur, vous avez un peu trop l'habitude de juger la précipitation
+d'autrui d'après vos propres impatiences.
+
+-- M'en ferez-vous un reproche sérieux?
+
+-- A Dieu ne plaise! mais ce que dit mon frère Henri doit être exécuté.
+Or, mon frère Henri veut qu'on ne se hâte aucunement.
+
+-- Que faire alors? demanda la duchesse avec impatience.
+
+-- Quelque chose presse-t-il, ma soeur?
+
+-- Tout, si l'on veut.
+
+-- Par quoi commencer, à votre avis?
+
+-- Par prendre le roi.
+
+-- C'est votre idée fixe; je ne dis pas qu'elle soit mauvaise, si l'on
+pouvait la mettre à exécution; mais projeter et faire sont deux: rappelez-
+vous combien de fois nous avons échoué déjà.
+
+-- Les temps sont changés; le roi n'a plus personne pour le défendre.
+
+-- Non, excepté les Suisses, les Écossais, les gardes françaises.
+
+-- Mon frère, quand vous voudrez, moi, moi qui vous parle, je vous le
+montrerai sur une grande route, escorté de deux laquais seulement.
+
+-- On m'a dit cela cent fois, et je ne l'ai pas vu une seule.
+
+-- Vous le verrez donc si vous restez seulement à Paris trois jours.
+
+-- Encore un projet!
+
+-- Un plan, voulez-vous dire.
+
+-- Veuillez me le communiquer, en ce cas.
+
+-- Oh! c'est une idée de femme, et par conséquent elle vous fera rire.
+
+-- A Dieu ne plaise que je blesse votre amour-propre d'auteur! Voyons le
+plan.
+
+-- Vous vous moquez de moi, Mayenne.
+
+-- Non, je vous écoute.
+
+-- Eh bien! en quatre mots, voici....
+
+En ce moment l'huissier souleva la tapisserie.
+
+-- Plaît-il à Leurs Altesses de recevoir M. de Mayneville? demanda-t-il.
+
+-- Mon complice? dit la duchesse, qu'il entre.
+
+M. de Mayneville entra en effet, et vint baiser la main du duc de Mayenne.
+
+-- Un seul mot, monseigneur, dit-il; j'arrive du Louvre.
+
+-- Eh bien! s'écrièrent à la fois Mayenne et la duchesse.
+
+-- On se doute de votre arrivée.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Je causais avec le chef du poste de Saint-Germain-l'Auxerrois, deux
+Gascons passèrent.
+
+-- Les connaissez-vous?
+
+-- Non; ils étaient tout flambants neufs. Cap de bious! dit l'un, vous
+avez là un pourpoint qui est magnifique, mais qui, dans l'occasion, ne
+vous rendrait pas les mêmes services que votre cuirasse d'hier.
+
+-- Bah! bah! si solide que soit l'épée de M. de Mayenne, dit l'autre,
+gageons qu'elle n'entamera pas plus ce satin qu'elle n'eût entamé la
+cuirasse.
+
+Et là-dessus le Gascon se répandit en bravades qui indiquaient que l'on
+vous savait proche.
+
+-- Et à qui appartiennent ces Gascons?
+
+-- Je n'en sais rien.
+
+-- Et ils se sont retirés?
+
+-- Oh! pas ainsi, ils criaient haut; le nom de Votre Altesse fut entendu:
+quelques passants s'arrêtèrent et demandèrent si effectivement vous
+arriviez. Ils allaient répondre à la question, quand tout à coup un homme
+s'approcha du Gascon et lui toucha l'épaule: ou je me trompe bien,
+monseigneur, ou cet homme, c'était Loignac.
+
+-- Après? demanda la duchesse.
+
+-- A quelques mots dits tout bas, le Gascon ne répondit que par un geste
+de soumission, et suivit son interrupteur.
+
+-- De sorte que?
+
+-- De sorte que je n'ai pas pu en savoir davantage; mais, en attendant,
+défiez-vous.
+
+-- Vous ne les avez pas suivis?
+
+-- Si fait, mais de loin; je craignais d'être reconnu comme gentilhomme de
+Votre Altesse. Ils se sont dirigés du côté du Louvre, et ont disparu
+derrière l'hôtel des Meubles. Mais après eux, toute une traînée de voix
+répétait: Mayenne! Mayenne!
+
+-- J'ai un moyen tout simple de répondre, dit le duc.
+
+-- Lequel? demanda sa soeur.
+
+-- C'est d'aller saluer le roi ce soir.
+
+-- Saluer le roi?
+
+-- Sans doute, je viens à Paris; je lui donne des nouvelles de ses bonnes
+villes de Picardie, il n'y a rien à dire.
+
+-- Le moyen est bon, dit Mayneville.
+
+-- Il est imprudent, dit la duchesse.
+
+-- Il est indispensable, ma soeur, si en effet on se doute de mon arrivée
+à Paris. C'était d'ailleurs l'opinion de notre frère Henri, que je
+descendisse tout botté devant le Louvre, pour présenter au roi les
+hommages de toute la famille. Une fois ce devoir accompli, je suis libre,
+et je puis recevoir qui bon me semble.
+
+-- Les membres du comité, par exemple; ils vous attendent.
+
+-- Je les recevrai à l'hôtel Saint-Denis, à mon retour du Louvre, dit
+Mayenne. Donc, Mayneville, qu'on me rende mon cheval tel qu'il est, sans
+le bouchonner. Vous viendrez avec moi au Louvre. Vous, ma soeur, attendez-
+nous, s'il vous plaît.
+
+-- Ici, mon frère?
+
+-- Non, à l'hôtel Saint-Denis, où j'ai laissé mes équipages et où l'on me
+croit couché. Nous y serons dans deux heures.
+
+
+
+
+XXVII
+
+AU LOUVRE
+
+
+Ce jour-là aussi, jour de grandes aventures, le roi sortit de son cabinet
+et fit appeler M. d'Épernon.
+
+Il pouvait être midi.
+
+Le duc s'empressa d'obéir et de passer chez le roi.
+
+Il trouva Sa Majesté debout dans une première chambre, considérant avec
+attention un moine jacobin qui rougissait et baissait les yeux sous le
+regard perçant du roi.
+
+Le roi prit d'Épernon à part. -- Regarde donc, duc, dit-il en lui montrant
+le jeune homme, la drôle de figure de moine que voilà.
+
+-- De quoi s'étonne Votre Majesté? dit d'Épernon; je trouve la figure fort
+ordinaire, moi.
+
+-- Vraiment?
+
+Et le roi se prit à rêver.
+
+-- Comment t'appelles-tu? lui dit-il.
+
+-- Frère Jacques, sire.
+
+-- Tu n'as pas d'autre nom?
+
+-- Mon nom de famille, Clément.
+
+-- Frère Jacques Clément? répéta le roi.
+
+-- Votre Majesté ne trouve-t-elle pas aussi quelque chose d'étrange dans
+le nom? dit en riant le duc.
+
+Le roi ne répondit point.
+
+-- Tu as très bien fait la commission, dit-il au moine sans cesser de le
+regarder.
+
+-- Quelle commission, sire? demanda le duc avec cette hardiesse qu'on lui
+reprochait, et que lui donnait une familiarité de tous les jours.
+
+-- Rien, dit Henri, un petit secret entre moi et quelqu'un que tu ne
+connais pas, ou plutôt que tu ne connais plus.
+
+-- En vérité, sire, dit d'Épernon, vous regardez étrangement cet enfant,
+et vous l'embarrassez.
+
+-- C'est vrai, oui. Je ne sais pourquoi mes regards ne peuvent pas se
+défendre de lui; il me semble que je l'ai déjà vu ou que je le verrai. Il
+m'est apparu dans un rêve, je crois. Allons, voilà que je déraisonne. Va-
+t'en, petit moine, tu as fini ta mission. On enverra la lettre demandée à
+celui qui la demande; sois tranquille. D'Épernon?
+
+-- Sire?
+
+-- Qu'on lui donne dix écus.
+
+-- Merci, dit le moine.
+
+-- On dirait que tu as dit merci du bout des dents! reprit d'Épernon qui
+ne comprenait point qu'un moine parût mépriser dix écus.
+
+-- Je dis merci du bout des dents, reprit le petit Jacques, parce que
+j'aimerais bien mieux un de ces beaux couteaux d'Espagne qui sont là
+appendus au mur.
+
+-- Comment, tu n'aimes pas mieux l'argent pour aller courir les farceurs
+de la foire Saint-Laurent, ou les clapiers de la rue Sainte-Marguerite?
+demanda d'Épernon.
+
+-- J'ai fait voeu de pauvreté et de chasteté, répliqua Jacques.
+
+-- Donne-lui donc une de ces lames d'Espagne, et qu'il s'en aille,
+Lavalette, dit le roi.
+
+Le duc, en homme parcimonieux, choisit parmi les couteaux celui qui lui
+paraissait le moins riche et le donna au petit moine.
+
+C'était un couteau catalan, à la lame large, effilée, solidement emmanchée
+dans un morceau de belle corne ciselée.
+
+Jacques le prit, tout joyeux de posséder une si belle arme, et se retira.
+
+Jacques parti, le duc essaya de nouveau de questionner le roi.
+
+-- Duc, interrompit le roi, as-tu, parmi tes quarante-cinq, deux ou trois
+hommes qui sachent monter à cheval?
+
+-- Douze au moins, sire, et tous seront cavaliers dans un mois.
+
+-- Choisis-en deux de ta main, et qu'ils viennent me parler à l'instant
+même.
+
+Le duc salua, sortit, et appela Loignac dans l'antichambre.
+
+Loignac parut au bout de quelques secondes.
+
+-- Loignac, dit le duc, envoyez-moi à l'instant même deux cavaliers
+solides; c'est pour accomplir une mission directe de Sa Majesté.
+
+Loignac traversa rapidement la galerie, arriva près du bâtiment, que nous
+nommerons désormais le logis des Quarante-Cinq.
+
+Là, il ouvrit la porte et appela d'une voix de maître:
+
+-- Monsieur de Carmainges! Monsieur de Biran!
+
+-- M. de Biran est sorti, dit le factionnaire.
+
+-- Comment! sorti sans permission?
+
+-- Il étudie le quartier que monseigneur le duc d'Épernon lui a recommandé
+ce matin.
+
+-- Fort bien! Appelez M. de Sainte-Maline, alors.
+
+Les deux noms retentirent sous les voûtes, et les deux élus apparurent
+aussitôt.
+
+-- Messieurs, dit Loignac, suivez-moi chez M. le duc d'Épernon.
+
+Et il les conduisit au duc, lequel, congédiant Loignac, les conduisit à
+son tour au roi.
+
+Sur un geste de Sa Majesté, le duc se retira et les deux jeunes gens
+restèrent.
+
+C'était la première fois qu'ils se trouvaient devant le roi. Henri avait
+un aspect fort imposant.
+
+L'émotion se trahissait chez eux de façon différente.
+
+Sainte-Maline avait l'oeil brillant, le jarret tendu, la moustache
+hérissée.
+
+Carmainges, pâle, mais tout aussi résolu, bien que moins fier, n'osait,
+arrêter son regard sur Henri.
+
+-- Vous êtes de mes quarante-cinq, messieurs? dit le roi.
+
+-- J'ai cet honneur, sire, répliqua Sainte-Maline.
+
+-- Et vous, monsieur?
+
+-- J'ai cru que monsieur répondait pour nous deux, sire; voilà pourquoi ma
+réponse s'est fait attendre; mais quant à être au service de Votre
+Majesté, j'y suis autant que qui que ce soit au monde.
+
+-- Bien. Vous allez monter à cheval et prendre la route de Tours: la
+connaissez-vous?
+
+-- Je demanderai, dit Sainte-Maline.
+
+-- Je m'orienterai, dit Carmainges.
+
+-- Pour vous mieux guider, passez par Charenton, d'abord.
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Vous pousserez jusqu'à ce que vous rencontriez un homme voyageant seul.
+
+-- Votre Majesté veut-elle nous donner son signalement? demanda Sainte-
+Maline.
+
+-- Une grande épée au côté ou au dos, de grands bras, de grandes jambes.
+
+-- Pouvons-nous savoir son nom, sire? demanda Ernauton de Carmainges, que
+l'exemple de son compagnon entraînait, malgré les habitudes de
+l'étiquette, à interroger le roi.
+
+-- Il s'appelle l'Ombre, dit Henri.
+
+-- Nous demanderons le nom de tous les voyageurs que nous rencontrerons,
+sire.
+
+-- Et nous fouillerons toutes les hôtelleries.
+
+-- Une fois l'homme rencontré et reconnu, vous lui remettrez cette lettre.
+
+Les deux jeunes gens tendaient la main ensemble.
+
+Le roi demeura un instant embarrassé.
+
+-- Comment vous appelle-t-on? demanda-t-il à l'un d'eux.
+
+-- Ernauton de Carmainges, répondit-il.
+
+-- Et vous?
+
+-- René de Sainte-Maline.
+
+-- Monsieur de Carmainges, vous porterez la lettre, et monsieur de Sainte-
+Maline la remettra.
+
+Ernauton prit le précieux dépôt qu'il s'apprêta à serrer dans son
+pourpoint.
+
+Sainte-Maline arrêta son bras au moment où la lettre allait disparaître,
+et il en baisa respectueusement le scel.
+
+Puis il remit la lettre à Ernauton.
+
+Cette flatterie fit sourire Henri III.
+
+-- Allons, allons, messieurs, dit-il, je vois que je serai bien servi.
+
+-- Est-ce tout, sire? demanda Ernauton.
+
+-- Oui, messieurs; seulement une dernière recommandation.
+
+Les jeunes gens s'inclinèrent et attendirent.
+
+-- Cette lettre, messieurs, dit Henri, est plus précieuse que la vie d'un
+homme. Sur votre tête, ne la perdez pas, remettez-la secrètement à
+l'Ombre, qui vous en donnera un reçu que vous me rapporterez, et surtout
+voyagez en gens qui voyagent pour leurs propres affaires. Allez.
+
+Les deux jeunes gens sortirent du cabinet royal, Ernauton comblé de joie;
+Sainte-Maline gonflée de jalousie; l'un avec la flamme dans les yeux,
+l'autre avec un avide regard qui brûlait le pourpoint de son compagnon.
+
+Monsieur d'Épernon les attendait: il voulut questionner.
+
+-- M. le duc, répondit Ernauton, le roi ne nous a point autorisés à
+parler.
+
+Ils allèrent à l'instant même aux écuries, où le piqueur du roi leur
+délivra deux chevaux de route, vigoureux et bien équipés.
+
+M. d'Épernon les eût suivis certainement pour en savoir davantage, s'il
+n'eût été prévenu, au moment où Carmainges et Sainte-Maline le quittaient,
+qu'un homme voulait lui parler à l'instant même et à tout prix.
+
+-- Quel homme? demanda le duc avec impatience.
+
+-- Le lieutenant de la prévôté de l'Île-de-France.
+
+-- Eh! parfandious! s'écria-t-il, suis-je échevin, prévôt ou chevalier du
+guet?
+
+-- Non, monseigneur, mais vous êtes ami du roi, répondit une humble voix à
+sa gauche. Je vous en supplie, à ce titre écoutez-moi donc!
+
+Le duc se retourna.
+
+Près de lui, chapeau bas et oreilles basses, était un pauvre solliciteur
+qui passait à chaque seconde par une des nuances de l'arc-en-ciel.
+
+-- Qui êtes-vous? demanda brutalement le duc.
+
+-- Nicolas Poulain, pour vous servir, monseigneur.
+
+-- Et vous voulez me parler?
+
+-- Je demande cette grâce.
+
+-- Je n'ai pas le temps.
+
+-- Même pour entendre un secret, monseigneur?
+
+-- J'en écoute cent tous les jours, monsieur: le vôtre fera cent et un; ce
+serait un de trop.
+
+-- Même si celui-là intéressait la vie de Sa Majesté? dit Nicolas Poulain
+en se penchant à l'oreille de d'Épernon.
+
+-- Oh! oh! je vous écoute; venez dans mon cabinet.
+
+Nicolas Poulain essuya son front ruisselant de sueur, et suivit le duc.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+LA RÉVÉLATION
+
+
+Monsieur d'Épernon, en traversant son antichambre, s'adressa à l'un des
+gentilshommes qui s'y tenaient à demeure.
+
+-- Comment vous nommez-vous, monsieur? demanda-t-il à un visage inconnu.
+
+-- Pertinax de Montcrabeau, monseigneur, répondit le gentilhomme.
+
+-- Eh bien, monsieur de Montcrabeau, placez-vous à ma porte, et que
+personne n'entre.
+
+-- Oui, monsieur le duc.
+
+-- Personne, vous entendez?
+
+-- Parfaitement.
+
+Et M. Pertinax, qui était somptueusement vêtu et qui faisait le beau dans
+des bas oranges, avec un pourpoint de satin bleu, obéit à l'ordre de
+d'Épernon. Il s'adossa en conséquence au mur et prit position, les bras
+croisés, le long de la tapisserie.
+
+Nicolas Poulain suivit le duc qui passa dans son cabinet. Il vit la porte
+s'ouvrir et se refermer, puis la portière retomber sur la porte, et il
+commença sérieusement à trembler.
+
+-- Voyons votre conspiration, monsieur? dit sèchement le duc; mais, pour
+Dieu, qu'elle soit bonne, car j'avais aujourd'hui une multitude de choses
+agréables à faire, et si je perds mon temps à vous écouter, gare à vous!
+
+-- Eh! monsieur le duc, dit Nicolas Poulain, il s'agit tout simplement du
+plus épouvantable des forfaits.
+
+-- Alors, voyons le forfait.
+
+-- Monsieur le duc....
+
+-- On veut me tuer, n'est-ce pas? interrompit d'Épernon en se raidissant
+comme un Spartiate; eh bien! soit, ma vie est à Dieu et au roi: qu'on la
+prenne.
+
+-- Il ne s'agit pas de vous, monseigneur.
+
+-- Ah! cela m'étonne.
+
+-- Il s'agit du roi. On veut l'enlever, monsieur le duc.
+
+-- Oh! encore cette vieille affaire d'enlèvement! dit dédaigneusement
+d'Épernon.
+
+-- Cette fois la chose est assez sérieuse, monsieur le duc, si j'en crois
+les apparences.
+
+-- Et quel jour veut-on enlever Sa Majesté?
+
+-- Monseigneur, la première fois que Sa Majesté ira à Vincennes dans sa
+litière.
+
+-- Comment l'enlèvera-t-on?
+
+-- En tuant ses deux piqueurs.
+
+-- Et qui fera le coup?
+
+-- Madame de Montpensier.
+
+D'Épernon se mit à rire.
+
+-- Cette pauvre duchesse, dit-il, que de choses on lui attribue!
+
+-- Moins qu'elle n'en projette, monseigneur.
+
+-- Et elle s'occupe de cela à Soissons?
+
+-- Madame la duchesse est à Paris.
+
+-- A Paris!
+
+-- J'en puis répondre à monseigneur.
+
+-- Vous l'avez vue?
+
+-- Oui.
+
+-- C'est-à-dire que vous avez cru la voir.
+
+-- J'ai eu l'honneur de lui parler.
+
+-- L'honneur?
+
+-- Je me trompe, monsieur le duc; le malheur.
+
+-- Mais, mon cher lieutenant de la prévôté, ce n'est point la duchesse qui
+enlèvera le roi?
+
+[Illustration: Madame de Montpensier.]
+
+-- Pardonnez-moi, monseigneur.
+
+-- Elle-même?
+
+-- En personne, avec ses affidés, bien entendu.
+
+-- Et où se placera-t-elle pour présider à cet enlèvement?
+
+-- A une fenêtre du prieuré des Jacobins, qui est, comme vous le savez,
+sur la route de Vincennes.
+
+-- Que diable me contez-vous là?
+
+-- La vérité, monseigneur. Toutes les mesures sont prises pour que la
+litière soit arrêtée au moment où elle atteindra la façade du couvent.
+
+-- Et qui a pris ces mesures?
+
+-- Hélas!
+
+-- Achevez donc, que diable!
+
+-- Moi, monseigneur.
+
+D'Épernon fit un bond en arrière.
+
+-- Vous? dit-il.
+
+Poulain poussa un soupir.
+
+-- Vous en êtes, vous qui dénoncez? continua d'Épernon.
+
+-- Monseigneur, dit Poulain, un bon serviteur du roi doit tout risquer
+pour son service.
+
+-- En effet, mordieu! vous risquez la corde.
+
+-- Je préfère la mort à l'avilissement ou à la mort du roi; voilà pourquoi
+je suis venu.
+
+-- Ce sont de beaux sentiments, monsieur, et il vous faut de bien grandes
+raisons pour les avoir.
+
+-- J'ai pensé, monseigneur, que vous êtes l'ami du roi, que vous ne me
+trahiriez point, et que vous tourneriez au profit de tous la révélation
+que je viens faire.
+
+Le duc regarda longtemps Poulain, et scruta profondément les linéaments de
+cette figure pâle.
+
+-- Il doit y avoir autre chose encore, dit-il; la duchesse, toute résolue
+qu'elle soit, n'oserait pas tenter seule une pareille entreprise.
+
+-- Elle attend son frère, répondit Nicolas Poulain.
+
+-- Le duc Henri! s'écria d'Épernon avec la terreur qu'on éprouverait à
+l'approche du lion.
+
+-- Non pas le duc Henri, monseigneur, le duc de Mayenne seulement.
+
+-- Ah! fit d'Épernon respirant; mais n'importe il faut aviser à tous ces
+beaux projets.
+
+-- Sans doute, monseigneur, fit Poulain, et c'est pour cela que je me suis
+hâté.
+
+-- Si vous avez dit vrai, monsieur le lieutenant, vous serez récompensé.
+
+-- Pourquoi mentirais-je, monseigneur? Quel est mon intérêt, moi qui mange
+le pain du roi? Lui dois-je, oui ou non, mes services? J'irai donc
+jusqu'au roi, je vous en préviens, si vous ne me croyez pas, et je
+mourrai, s'il le faut, pour prouver mon dire.
+
+-- Non, parfandious! vous n'irez pas au roi; entendez-vous, maître
+Nicolas? et c'est à moi seul que vous aurez affaire.
+
+-- Soit, monseigneur; je n'ai dit cela que parce que vous paraissiez
+hésiter.
+
+-- Non, je n'hésite pas; et d'abord ce sont mille écus que je vous dois.
+
+-- Monseigneur désire donc que ce soit à lui seul?
+
+-- Oui, j'ai de l'émulation, du zèle, et je retiens le secret pour moi.
+Vous me le cédez, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Avec garantie que c'est un vrai secret?
+
+-- Oh! avec toute garantie.
+
+-- Mille écus vous vont donc, sans compter l'avenir?
+
+-- J'ai une famille, monseigneur.
+
+-- Eh bien! mais, mille écus, parfandious!
+
+-- Et si l'on savait en Lorraine que j'ai fait une pareille révélation,
+chaque parole que j'ai prononcée me coûterait une pinte de sang.
+
+-- Pauvre cher homme!
+
+-- Il faut donc qu'en cas de malheur ma famille puisse vivre.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! voilà pourquoi j'accepte les mille écus.
+
+-- Au diable l'explication! et que m'importe à moi pour quel motif vous
+les acceptez, du moment où vous ne les refusez pas? Les mille écus sont
+donc à vous.
+
+-- Merci, monseigneur.
+
+Et voyant le duc s'approcher d'un coffre où il plongea la main, Poulain
+s'avança derrière lui.
+
+Mais le duc se contenta de tirer du coffre un petit livre sur lequel il
+écrivit d'une gigantesque et effrayante écriture:
+
+« Trois mille livres à M. Nicolas Poulain. »
+
+De sorte que l'on ne pouvait savoir s'il avait donné ces trois mille
+livres, ou s'il les devait.
+
+-- C'est comme si vous les teniez, dit-il.
+
+Poulain, qui avait avancé la main et la jambe, retira sa jambe et sa main,
+ce qui le fit saluer.
+
+-- Ainsi, c'est convenu? dit le duc.
+
+-- Qu'y a-t-il de convenu, monseigneur?
+
+-- Vous continuerez à m'instruire?
+
+Poulain hésita: c'était un métier d'espion qu'on lui imposait.
+
+-- Eh bien! dit le duc, ce suprême dévoûment est-il déjà évanoui?
+
+-- Non, monseigneur.
+
+-- Je puis donc compter sur vous?
+
+Poulain fit un effort.
+
+-- Vous pouvez y compter, dit-il.
+
+-- Et, moi seul, je sais tout cela?
+
+-- Vous seul; oui, monseigneur.
+
+-- Allez, mon ami, allez; parfandious! que M. de Mayenne se tienne bien.
+
+Il prononça ces mots en soulevant la tapisserie pour donner passage à
+Poulain; puis lorsqu'il eut vu celui-ci traverser l'antichambre et
+disparaître, il repassa vivement chez le roi.
+
+Le roi, fatigué d'avoir joué avec ses chiens, jouait au bilboquet.
+
+D'Épernon prit un air affairé et soucieux, que le roi, préoccupé d'une si
+importante besogne, ne remarqua même point.
+
+Cependant, comme le duc gardait un silence obstiné, le roi leva la tête et
+le regarda un instant.
+
+-- Eh bien! dit-il, qu'avons-nous encore, Lavalette? voyons, es-tu mort?
+
+-- Plût au ciel, sire! répondit d'Épernon, je ne verrais pas ce que je
+vois.
+
+-- Quoi? mon bilboquet?
+
+-- Sire, dans les grands périls, un sujet peut s'alarmer de la sécurité de
+son maître.
+
+-- Encore des périls? le diable noir t'emporte, duc!
+
+Et, avec une dextérité remarquable, le roi enfila la boule d'ivoire par le
+petit bout de son bilboquet.
+
+-- Mais vous ignorez donc ce qui se passe? lui demanda le duc.
+
+-- Ma foi, peut-être, dit le roi.
+
+-- Vos plus cruels ennemis vous entourent en ce moment, sire!
+
+-- Bah! qui donc?
+
+-- La duchesse de Montpensier, d'abord.
+
+-- Ah! oui, c'est vrai; elle regardait hier rouer Salcède.
+
+-- Comme Votre Majesté dit cela!
+
+-- Qu'est-ce que cela me fait, à moi?
+
+-- Vous le saviez donc?
+
+-- Tu vois bien que je le savais, puisque je te le dis.
+
+-- Mais que M. de Mayenne arrivât, le saviez-vous aussi?
+
+-- Depuis hier soir.
+
+-- Eh quoi! ce secret!... fit le duc avec une désagréable surprise.
+
+-- Est-ce qu'il y a des secrets pour le roi, mon cher? dit négligemment
+Henri.
+
+-- Mais qui a pu vous instruire?
+
+-- Ne sais-tu pas que, nous autres princes, nous avons des révélations?
+
+-- Ou une police.
+
+-- C'est la même chose.
+
+-- Ah! Votre Majesté a sa police et n'en dit rien, reprit d'Épernon piqué.
+
+-- Parbleu! qui donc m'aimera, si je ne m'aime?
+
+-- Vous me faites injure, sire!
+
+-- Si tu es zélé, mon cher Lavalette, ce qui est une grande qualité, tu es
+lent, ce qui est un grand défaut. Ta nouvelle eût été très bonne hier à
+quatre heures, mais aujourd'hui....
+
+-- Eh bien! sire, aujourd'hui?
+
+-- Elle arrive un peu tard, conviens-en.
+
+-- C'est encore trop tôt, sire, puisque je ne vous trouve pas disposé à
+m'entendre, dit d'Épernon.
+
+-- Moi, il y a une heure que je t'écoute.
+
+-- Quoi! vous êtes menacé, attaqué; l'on vous dresse des embûches, et vous
+ne vous remuez pas!
+
+-- Pourquoi faire, puisque tu m'as donné une garde, et qu'hier tu as
+prétendu que mon immortalité était assurée? Tu fronces les sourcils. Ah
+ça! mais tes quarante-cinq sont-ils retournés en Gascogne, ou ne valent-
+ils plus rien? En est-il de ces messieurs comme des mulets? le jour où on
+les essaie, c'est tout feu; les a-t-on achetés, ils reculent.
+
+-- C'est bien, Votre Majesté verra ce qu'ils sont.
+
+-- Je n'en serai point fâché; est-ce bientôt, duc, que je verrai cela?
+
+-- Plus tôt peut-être que vous ne le pensez, sire.
+
+-- Bon, tu vas me faire peur.
+
+-- Vous verrez, vous verrez, sire. A propos, quand allez-vous à la
+campagne?
+
+-- Au bois?
+
+-- Oui.
+
+-- Samedi.
+
+-- Dans trois jours alors?
+
+-- Dans trois jours.
+
+-- Il suffit, sire.
+
+D'Épernon salua le roi et sortit.
+
+Dans l'antichambre, il s'aperçut qu'il avait oublié de relever M. Pertinax
+de sa faction; mais M. Pertinax s'était relevé lui-même.
+
+
+
+
+XXIX
+
+DEUX AMIS
+
+
+Maintenant, s'il plaît au lecteur, nous suivrons les deux jeunes gens que
+le roi, enchanté d'avoir ses petits secrets à lui, envoyait de son côté au
+messager Chicot.
+
+A peine à cheval, Ernauton et Sainte-Maline, pour ne point se laisser
+prendre le pas l'un sur l'autre, faillirent s'étouffer en passant au
+guichet.
+
+En effet, les deux chevaux, allant de front, broyèrent l'un contre l'autre
+les genoux de leurs deux cavaliers.
+
+Le visage de Sainte-Maline devint pourpre, celui d'Ernauton devint pâle.
+
+-- Vous me faites mal, monsieur! cria le premier, lorsqu'ils eurent
+franchi la porte; voulez-vous donc m'écraser?
+
+-- Vous me faites mal aussi, dit Ernauton; seulement je ne me plains pas,
+moi.
+
+-- Vous voulez me donner une leçon, je crois?
+
+-- Je ne veux rien vous donner du tout.
+
+-- Ah ça! dit Sainte-Maline en poussant son cheval pour parler de plus
+près à son compagnon, répétez-moi un peu ce mot.
+
+-- Pourquoi faire?
+
+-- Parce que je ne le comprends pas.
+
+-- Vous me cherchez querelle, n'est-ce pas? dit flegmatiquement Ernauton;
+tant pis pour vous.
+
+-- Et à quel propos vous chercherais-je querelle? est-ce que je vous
+connais, moi? riposta dédaigneusement Sainte-Maline.
+
+-- Vous me connaissez parfaitement, monsieur, dit Ernauton. D'abord, parce
+que là-bas d'où nous venons, ma maison est à deux lieues de la vôtre, et
+que je suis connu dans le pays, étant de vieille souche; ensuite, parce
+que vous êtes furieux de me voir à Paris, quand vous croyiez y avoir été
+mandé seul; en dernier lieu, parce que le roi m'a donné sa lettre à
+porter.
+
+-- Eh bien! soit, s'écria Sainte-Maline blême de fureur, j'accepte tout
+cela pour vrai. Mais il en résulte une chose....
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que je me trouve mal près de vous.
+
+-- Allez-vous-en si vous voulez; pardieu! ce n'est pas moi qui vous
+retiens.
+
+-- Vous faites semblant de ne me point comprendre.
+
+-- Au contraire, monsieur, je vous comprends à merveille. Vous aimeriez
+assez à me prendre la lettre pour la porter vous-même, malheureusement il
+faudrait me tuer pour cela.
+
+-- Qui vous dit que je n'en ai pas envie?
+
+-- Désirer et faire sont deux.
+
+-- Descendez avec moi jusqu'au bord de l'eau seulement, et vous verrez si,
+pour moi, désirer et faire sont plus d'un.
+
+-- Mon cher monsieur, quand le roi me donne à porter une lettre....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, je la porte.
+
+-- Je vous l'arracherai de force, fat que vous êtes!
+
+-- Vous ne me mettrez pas, je l'espère, dans la nécessité de vous casser
+la tête comme à un chien sauvage?
+
+-- Vous?
+
+[Illustration: Sainte-Maline.]
+
+-- Sans doute, j'ai un grand pistolet, et vous n'en avez pas.
+
+-- Ah! tu me paieras cela! dit Sainte-Maline, en faisant faire un écart à
+son cheval.
+
+-- Je l'espère bien; après ma commission faite.
+
+-- Schelme!
+
+-- Pour ce moment observez-vous, je vous en supplie, monsieur de Sainte-
+Maline! car nous avons l'honneur d'appartenir au roi, et nous donnerions
+mauvaise opinion de la maison, en ameutant le peuple. Et puis, songez quel
+triomphe pour les ennemis de Sa Majesté, en voyant la discorde parmi les
+défenseurs du trône.
+
+Sainte-Maline mordait ses gants; le sang coulait sous sa dent furibonde.
+
+-- Là, là, monsieur, dit Ernauton, gardez vos mains pour tenir l'épée
+quand nous y serons.
+
+-- Oh! j'en crèverai! cria Sainte-Maline.
+
+-- Alors ce sera une besogne toute faite pour moi, dit Ernauton.
+
+On ne peut savoir où serait allée la rage toujours croissante de Sainte-
+Maline, quand tout à coup Ernauton, en traversant la rue Saint-Antoine,
+près de Saint-Paul, vit une litière, poussa un cri de surprise et s'arrêta
+pour regarder une femme à demi voilée.
+
+-- Mon page d'hier! murmura-t-il.
+
+La dame n'eut pas l'air de le reconnaître et passa sans sourciller, mais
+en se rejetant cependant au fond de sa litière.
+
+-- Cordieu! vous me faites attendre, je crois, dit Sainte-Maline, et cela
+pour regarder des femmes!
+
+-- Je vous demande pardon, monsieur, dit Ernauton en reprenant sa course.
+
+Les jeunes gens, à partir de ce moment, suivirent au grand trot la rue du
+Faubourg-Saint-Marceau: ils ne se parlaient plus, même pour quereller.
+
+Sainte-Maline paraissait assez calme extérieurement; mais, en réalité,
+tous les muscles de son corps frémissaient encore de colère.
+
+En outre, il avait reconnu, et cette découverte ne l'avait aucunement
+adouci, comme on le comprendra facilement; en outre, il avait reconnu que,
+tout bon cavalier qu'il était, il ne pourrait dans aucun cas donné suivre
+Ernauton, son cheval étant fort inférieur à celui de son compagnon, et
+suant déjà sans avoir couru.
+
+Cela le préoccupait fort; aussi, comme pour se rendre positivement compte
+de ce que pourrait faire sa monture, la tourmentait-il de la houssine et
+de l'éperon.
+
+Cette insistance amena une querelle entre son cheval et lui. Cela se
+passait aux environs de la Bièvre. La bête ne se mit point en frais
+d'éloquence, comme avait fait Ernauton; mais, se souvenant de son origine
+(elle était Normande), elle fit à son cavalier un procès que celui-ci
+perdit.
+
+Elle débuta par un écart, puis se cabra, puis fit un saut de mouton et se
+déroba jusqu'à la Bièvre où elle se débarrassa de son cavalier, en roulant
+avec lui jusque dans la rivière, où ils se séparèrent.
+
+On eût entendu d'une lieue les imprécations de Sainte-Maline, quoiqu'à
+moitié étouffées par l'eau. Quand il fut parvenu à se mettre sur ses
+jambes, les yeux lui sortaient de la tête, et quelques gouttes de sang,
+coulant de son front écorché, sillonnaient sa figure.
+
+Moulu comme il l'était, couvert de boue, trempé jusqu'aux os, tout
+saignant et tout contusionné, Sainte-Maline comprenait l'impossibilité de
+rattraper sa bête; l'essayer même était une tentative ridicule.
+
+Ce fut alors que les paroles qu'il avait dites à Ernauton lui revinrent à
+l'esprit: s'il n'avait pas voulu attendre son compagnon une seconde rue
+Saint-Antoine, pourquoi son compagnon aurait-il l'obligeance de l'attendre
+une ou deux heures sur la route?
+
+Cette réflexion conduisit Sainte-Maline de la colère au plus violent
+désespoir, surtout lorsqu'il vit, du fond de son encaissement, le
+silencieux Ernauton piquer des deux en obliquant par quelque chemin qu'il
+jugeait sans doute le plus court.
+
+Chez les hommes véritablement irascibles, le point culminant de la colère
+est un éclair de folie, quelques-uns n'arrivent qu'au délire; d'autres
+vont jusqu'à la prostration totale des forces et de l'intelligence.
+
+Sainte-Maline tira machinalement son poignard; un instant il eut l'idée de
+se le planter jusqu'à la garde dans la poitrine. Ce qu'il souffrit en ce
+moment, nul ne pourrait le dire, pas même lui. On meurt d'une pareille
+crise, ou, si on la supporte, on y vieillit de dix ans.
+
+Il remonta le talus de la rivière, s'aidant de ses mains et de ses genoux
+jusqu'à ce qu'il fût arrivé au sommet: arrivé là, son oeil égaré
+interrogea la route; on n'y voyait plus rien. A droite, Ernauton avait
+disparu, se portant sans doute en avant; au fond, son propre cheval était
+disparu également.
+
+Tandis que Sainte-Maline roulait dans son esprit exaspéré mille pensées
+sinistres contre les autres et contre lui-même, le galop d'un cheval
+retentit à son oreille, et il vit déboucher de cette route de droite,
+choisie par Ernauton, un cheval et un cavalier.
+
+Ce cavalier tenait un autre cheval en main.
+
+C'était le résultat de la course de M. de Carmainges: il avait coupé vers
+la droite, sachant bien que, poursuivre un cheval, c'était doubler son
+activité par la peur.
+
+Il avait donc fait un détour et coupé le passage au Bas-Normand, en
+l'attendant en travers d'une rue étroite.
+
+A cette vue, le coeur de Sainte-Maline déborda de joie: il ressentit un
+mouvement d'effusion et de reconnaissance qui donna une suave expression à
+son regard, puis tout à coup son visage s'assombrit; il avait compris
+toute la supériorité d'Ernauton sur lui, car il s'avouait qu'à la place de
+son compagnon, il n'eût pas même eu l'idée d'agir comme lui.
+
+La noblesse du procédé le terrassait: il la sentait pour la mesurer et en
+souffrir.
+
+Il balbutia un remercîment auquel Ernauton ne fit pas attention, ressaisit
+furieusement la bride de son cheval, et, malgré la douleur, se remit en
+selle.
+
+Ernauton, sans dire un seul mot, avait pris les devants au pas en
+caressant son cheval.
+
+Sainte-Maline, nous l'avons dit, était excellent cavalier; l'accident dont
+il avait été victime était une surprise; au bout d'un instant de lutte
+dans laquelle cette fois il eut l'avantage, redevenu maître de sa monture,
+il lui fit prendre le trot.
+
+-- Merci, monsieur, vint-il dire une seconde fois à Ernauton, après avoir
+consulté cent fois son orgueil et les convenances.
+
+Ernauton se contenta de s'incliner de son côté, en touchant son chapeau de
+la main.
+
+La route parut longue à Sainte-Maline.
+
+Vers deux heures et demie environ, ils aperçurent un homme qui marchait,
+escorté d'un chien: il était grand, avait une épée au côté; il n'était pas
+Chicot, mais il avait des bras et des jambes dignes de lui.
+
+Sainte-Maline, encore tout fangeux, ne put se tenir; il vit qu'Ernauton
+passait et ne prenait pas même garde à cet homme. L'idée de trouver son
+compagnon en faute passa comme un méchant éclair dans l'esprit du Gascon;
+il poussa vers l'homme et l'aborda.
+
+-- Voyageur, demanda-t-il, n'attendez-vous point quelque chose?
+
+Le voyageur regarda Sainte-Maline dont en ce moment, il faut l'avouer,
+l'aspect n'était point agréable. La figure décomposée par la colère
+récente, cette boue mal séchée sur ses habits, ce sang mal séché sur ses
+joues, de gros sourcils noirs froncés, une main fiévreuse étendue vers
+lui, avec un geste de menace bien plus que d'interrogation, tout cela
+parut sinistre au piéton.
+
+-- Si j'attends quelque chose, dit-il, ce n'est pas quelqu'un: et si
+j'attends quelqu'un, à coup sur ce quelqu'un n'est pas vous.
+
+-- Vous êtes fort impoli, mon maître, dit Sainte-Maline enchanté de
+trouver enfin une occasion de lâcher la bride à sa colère, et furieux en
+outre de voir qu'il venait, en se trompant, de fournir un nouveau triomphe
+à son adversaire.
+
+Et en même temps qu'il parlait, il leva sa main armée de la houssine pour
+frapper le voyageur; mais celui-ci leva son bâton et en asséna un coup sur
+l'épaule de Sainte-Maline, puis il siffla son chien qui bondit aux jarrets
+du cheval et à la cuisse de l'homme, et emporta de chaque endroit un
+lambeau de chair et un morceau d'étoffe.
+
+Le cheval, irrité par la douleur, prit une seconde fois sa course en
+avant, il est vrai, mais sans pouvoir être retenu par Sainte-Maline qui,
+malgré tous ses efforts, demeura en selle.
+
+Il passa ainsi emporté devant Ernauton, qui le vit passer sans même
+sourire de sa mésaventure.
+
+Lorsqu'il eut réussi à calmer son cheval, lorsque M. de Carmainges l'eut
+rejoint, son orgueil commençait, non pas à diminuer, mais à entrer en
+composition.
+
+-- Allons! allons! dit-il en s'efforçant de sourire, je suis dans mon jour
+malheureux, à ce qu'il paraît. Cet homme ressemblait fort cependant au
+portrait que nous avait fait Sa Majesté de celui à qui nous avons affaire.
+
+Ernauton garda le silence.
+
+-- Je vous parle, monsieur, dit Sainte-Maline exaspéré par ce sang-froid
+qu'il regardait avec raison comme une preuve de mépris, et qu'il voulait
+faire cesser par quelque éclat définitif, dût-il lui en coûter la vie; je
+vous parle, n'entendez-vous pas?
+
+-- Celui que Sa Majesté nous avait désigné, répondit Ernauton, n'avait pas
+de bâton et n'avait pas de chien.
+
+-- C'est vrai, répondit Sainte-Maline, et si j'avais réfléchi, j'aurais
+une contusion de moins à l'épaule, et deux crocs de moins sur la cuisse.
+Il fait bon être sage et calme, à ce que je vois.
+
+Ernauton ne répondit point; mais se haussant sur les étriers et mettant la
+main au-dessus de ses yeux en manière de garde-vue:
+
+-- Voilà là bas, dit-il, celui que nous cherchons et qui nous attend.
+
+-- Peste! monsieur, dit sourdement Sainte-Maline, jaloux de ce nouvel
+avantage de son compagnon, vous avez une bonne vue; moi je ne distingue
+qu'un point noir, et encore est ce à peine.
+
+[Illustration: Sainte-Maline serra convulsivement les poings. -- PAGE
+147.]
+
+Ernauton, sans répondre, continua d'avancer; bientôt Sainte-Maline put
+voir et reconnaître à son tour l'homme désigné par le roi. Un mauvais
+mouvement le prit, il poussa son cheval en avant pour arriver le premier.
+
+Ernauton s'y attendait: il le regarda sans menace et sans intention
+apparente: ce coup d'oeil fit rentrer Sainte-Maline en lui-même, et il
+remit son cheval au pas.
+
+
+
+
+XXX
+
+SAINTE-MALINE
+
+
+Ernauton ne s'était point trompé, l'homme désigné était bien Chicot.
+
+Il avait, de son côté, bonne vue et bonne oreille; il avait vu et entendu
+les cavaliers de fort loin. Il s'était douté que c'était à lui qu'ils
+avaient affaire, de sorte qu'il les attendait.
+
+Quand il n'eut plus aucun doute à cet égard, et qu'il eût vu que les deux
+cavaliers se dirigeaient bien vers lui, il posa sans affectation sa main
+sur la poignée de sa longue épée, comme pour prendre une attitude noble.
+
+Ernauton et Sainte-Maline se regardèrent tous deux une seconde, muets tous
+deux.
+
+-- A vous, monsieur, si vous le voulez bien, dit en s'inclinant Ernauton à
+son adversaire; car, en cette circonstance, le mot adversaire est plus
+convenable que celui de compagnon.
+
+Sainte-Maline fut suffoqué; la surprise de cette courtoisie lui serrait la
+gorge; il ne répondit qu'en baissant la tête.
+
+Ernauton vit qu'il gardait le silence, et prit alors la parole.
+
+-- Monsieur, dit-il à Chicot, nous sommes, monsieur et moi, vos
+serviteurs.
+
+Chicot salua avec son plus gracieux sourire.
+
+-- Serait-il indiscret, continua le jeune homme, de vous demander votre
+nom?
+
+-- Je m'appelle l'Ombre, monsieur, répondit Chicot.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Vous serez assez bon, n'est-ce pas, pour nous dire ce que vous
+attendez?
+
+-- J'attends une lettre.
+
+-- Vous comprenez notre curiosité, monsieur, et elle n'a rien d'offensant
+pour vous.
+
+Chicot s'inclina toujours, et avec un sourire de plus en plus gracieux.
+
+-- De quel endroit attendez-vous cette lettre? continua Ernauton.
+
+-- Du Louvre.
+
+-- Scellée de quel sceau?
+
+-- Du sceau royal.
+
+Ernauton mit sa main dans sa poitrine.
+
+-- Vous reconnaîtriez sans doute cette lettre? dit-il.
+
+-- Oui, si je la voyais.
+
+Ernauton tira la lettre de sa poitrine.
+
+-- La voici, dit Chicot, et, pour plus grande sûreté, vous savez, n'est-ce
+pas, que je dois vous donner quelque chose en échange?
+
+-- Un reçu?
+
+-- C'est cela.
+
+-- Monsieur, reprit Ernauton, j'étais chargé par le roi de vous porter
+cette lettre; mais c'est monsieur que voici qui est chargé de vous la
+remettre.
+
+Et il tendit la lettre à Sainte-Maline, qui la prit et la déposa aux mains
+de Chicot.
+
+-- Merci, messieurs, dit ce dernier.
+
+-- Vous voyez, ajouta Ernauton, que nous avons fidèlement rempli notre
+mission. Il n'y a personne sur la route, personne ne nous a donc vus vous
+parler ou vous donner la lettre.
+
+-- C'est juste, monsieur, je le reconnais, et j'en ferai foi au besoin.
+Maintenant à mon tour.
+
+-- Le reçu, dirent ensemble les deux jeunes gens.
+
+-- Auquel des deux dois-je le remettre?
+
+-- Le roi ne l'a point dit! s'écria Sainte-Maline en regardant son
+compagnon d'un air menaçant.
+
+-- Faites le reçu par duplicata, monsieur, reprit Ernauton, et donnez-en
+un à chacun de nous; il y a loin d'ici au Louvre, et sur la route il peut
+arriver malheur à moi ou à monsieur.
+
+Et en disant ces mots, les yeux d'Ernauton s'illuminaient à leur tour d'un
+éclair.
+
+-- Vous êtes un homme sage, monsieur, dit Chicot à Ernauton.
+
+Et il tira des tablettes de sa poche, en déchira deux pages, et sur
+chacune d'elles il écrivit:
+
+ « Reçu des mains de M. René de Sainte-Maline la lettre apportée par M.
+ Ernauton de Carmainges.
+
+ L'OMBRE. »
+
+-- Adieu, monsieur, dit Sainte-Maline en s'emparant de son reçu.
+
+-- Adieu, monsieur, et bon voyage, ajouta Ernauton: avez-vous autre chose
+à transmettre au Louvre?
+
+-- Absolument rien, messieurs; grand merci, dit Chicot.
+
+Ernauton et Sainte-Maline tournèrent la tête de leurs chevaux vers Paris,
+et Chicot s'éloigna d'un pas que le meilleur mulet eût envié.
+
+Lorsque Chicot eut disparu, Ernauton, qui avait fait cent pas à peine,
+arrêta court son cheval, et s'adressant à Sainte-Maline:
+
+-- Maintenant, monsieur, dit-il, pied à terre, si vous le voulez bien.
+
+-- Et pourquoi cela, monsieur? fit Sainte-Maline avec étonnement.
+
+-- Notre tâche est accomplie, et nous avons à causer. L'endroit me paraît
+excellent pour une conversation du genre de la nôtre.
+
+-- A votre aise, monsieur, dit Sainte-Maline en descendant de cheval comme
+l'avait déjà fait son compagnon.
+
+Lorsqu'il eut mis pied à terre, Ernauton s'approcha et lui dit:
+
+-- Vous savez, monsieur, que, sans appel de ma part et sans mesure de la
+vôtre, sans cause aucune enfin, vous m'avez, durant toute la route,
+offensé grièvement. Il y a plus: vous avez voulu me faire mettre l'épée à
+la main dans un moment inopportun, et j'ai refusé. Mais à cette heure le
+moment est devenu bon, et je suis votre homme.
+
+Sainte-Maline écouta ces mots d'un visage sombre et avec les sourcils
+froncés; mais, chose étrange! Sainte-Maline n'était plus dans ce courant
+de colère qui l'avait entraîné au-delà de toutes les bornes, Sainte-Maline
+ne voulait plus se battre; la réflexion lui avait rendu le bon sens; il
+jugeait toute l'infériorité de sa position.
+
+-- Monsieur, répondit-il après un instant de silence, vous m'avez, quand
+je vous insultais, répondu par des services; je ne saurais donc maintenant
+vous tenir le langage que je vous tenais tout à l'heure.
+
+Ernauton fronça le sourcil.
+
+-- Non, monsieur, mais vous pensez encore maintenant ce que vous disiez
+tantôt.
+
+-- Qui vous dit cela?
+
+-- Parce que toutes vos paroles étaient dictées par la haine et par
+l'envie, et que, depuis deux heures que vous les avez prononcées, cette
+haine et cette envie ne peuvent être éteintes dans votre coeur.
+
+Sainte-Maline rougit, mais ne répondit point.
+
+Ernauton attendit un instant et reprit:
+
+-- Si le roi m'a préféré à vous, c'est parce que ma figure lui revient
+plus que la vôtre; si je ne me suis pas jeté dans la Bièvre, c'est que je
+monte mieux à cheval que vous; si je n'ai pas accepté votre défi au moment
+où il vous a plu de le faire, c'est que j'ai plus de sagesse; si je ne me
+suis pas fait mordre par le chien de l'homme, c'est que j'ai plus de
+sagacité; enfin si je vous somme à cette heure de me rendre raison et de
+tirer l'épée, c'est que j'ai plus de réel honneur; si vous hésitez, je
+vais dire plus de courage.
+
+Sainte-Maline frissonnait, et ses yeux lançaient des éclairs: toutes les
+passions mauvaises que signalait Ernauton avaient tour à tour imprimé
+leurs stigmates sur sa figure livide; au dernier mot du jeune homme, il
+tira son épée comme un furieux.
+
+Ernauton avait déjà la sienne à la main.
+
+-- Tenez, monsieur, dit Sainte-Maline, retirez le dernier mot que vous
+avez dit; il est de trop, vous l'avouerez, vous qui me connaissez
+parfaitement, puisque, comme vous l'avez dit, nous demeurons à deux lieues
+l'un de l'autre; retirez-le, vous devez avoir assez de mon humiliation; ne
+me déshonorez pas.
+
+-- Monsieur, dit Ernauton, comme je ne me mets jamais en colère, je ne dis
+jamais que ce que je veux dire; par conséquent je ne retirerai rien du
+tout. Je suis susceptible aussi, moi, et nouveau à la cour, je ne veux
+donc pas avoir à rougir chaque fois que je vous rencontrerai. Un coup
+d'épée, s'il vous plaît, monsieur, c'est pour ma satisfaction autant que
+pour la vôtre.
+
+-- Oh! monsieur, je me suis battu onze fois, dit Sainte-Maline avec un
+sombre sourire, et sur mes onze adversaires deux sont morts. Vous savez
+encore cela, je présume?
+
+-- Et moi, monsieur, je ne me suis jamais battu, répliqua Ernauton, car
+l'occasion ne s'en est jamais présentée; je la trouve à ma guise, venant à
+moi quand je n'allais pas à elle, et je la saisis aux cheveux. J'attends
+votre bon plaisir, monsieur.
+
+-- Tenez, dit Sainte-Maline en secouant la tête, nous sommes compatriotes,
+nous sommes au service du roi, ne nous querellons plus, je vous tiens pour
+un brave homme; je vous offrirais même la main, si cela ne m'était pas
+presque impossible. Que voulez-vous, je me montre à vous comme je suis,
+ulcéré jusqu'au fond du coeur, ce n'est point ma faute. Je suis envieux,
+que voulez-vous que j'y fasse? la nature m'a créé dans un mauvais jour. M.
+de Chalabre, ou M. de Montcrabeau, ou M. de Pincorney ne m'eussent point
+mis en colère, c'est votre mérite qui cause mon chagrin; consolez-vous-en,
+puisque mon envie ne peut rien contre vous, et qu'à mon grand regret votre
+mérite vous reste. Ainsi nous en demeurons là, n'est-ce pas, monsieur? je
+souffrirais trop, en vérité, quand vous diriez le motif de notre querelle.
+
+-- Notre querelle, personne ne la saura, monsieur.
+
+-- Personne?
+
+-- Non, monsieur, attendu que si nous nous battons, je vous tuerai ou me
+ferai tuer. Je ne suis pas de ceux qui font peu de cas de la vie; au
+contraire, j'y tiens fort. J'ai vingt-trois ans; un beau nom, je ne suis
+pas tout à fait pauvre; j'espère en moi et dans l'avenir, et soyez
+tranquille, je me défendrai comme un lion.
+
+-- Eh bien! moi, tout au contraire de vous, monsieur, j'ai déjà trente ans
+et suis assez dégoûté de la vie, car je ne crois ni en l'avenir ni en moi;
+mais tout dégoûté de la vie, tout incrédule au bonheur que je suis, j'aime
+mieux ne pas me battre avec vous.
+
+-- Alors, vous m'allez faire des excuses? dit Ernauton.
+
+-- Non, j'en ai assez fait et assez dit. Si vous n'êtes pas content, tant
+mieux. Alors vous cesserez de m'être supérieur.
+
+-- Je vous rappellerai, monsieur, que l'on ne termine point ainsi une
+querelle sans s'exposer à faire rire, quand on est Gascons l'un et
+l'autre.
+
+-- Voilà précisément ce que j'attends, dit Sainte-Maline.
+
+-- Vous attendez?...
+
+-- Un rieur. Oh! l'excellent moment que celui-là me fera passer.
+
+-- Vous refusez donc le combat?
+
+-- Je désire ne pas me battre, avec vous, s'entend.
+
+-- Après m'avoir provoqué?
+
+-- J'en conviens.
+
+-- Mais enfin, monsieur, si la patience m'échappe et que je vous charge à
+grands coups d'épée?
+
+Sainte-Maline serra convulsivement les poings.
+
+-- Alors, dit-il, tant mieux, je jetterai mon épée à dix pas.
+
+-- Prenez garde, monsieur, car en ce cas je ne vous frapperai pas de la
+pointe.
+
+-- Bien, car alors j'aurai une raison de vous haïr, et je vous haïrai
+mortellement; puis un jour, un jour de faiblesse de votre part, je vous
+rattraperai comme vous venez de le faire, et je vous tuerai désespéré.
+
+Ernauton remit son épée au fourreau.
+
+-- Vous êtes un homme étrange, dit-il, et je vous plains du plus profond
+de mon coeur.
+
+-- Vous me plaignez?
+
+-- Oui, car vous devez horriblement souffrir.
+
+-- Horriblement.
+
+-- Vous ne devez jamais aimer?
+
+-- Jamais.
+
+-- Mais vous avez des passions, au moins?
+
+-- Une seule.
+
+-- La jalousie, vous me l'avez dit.
+
+-- Oui, ce qui fait que je les ai toutes à un degré de honte et de malheur
+indicible: j'adore une femme dès qu'elle aime un autre que moi; j'aime
+l'or quand c'est une autre main qui le touche; je suis orgueilleux
+toujours par comparaison; je bois pour échauffer en moi la colère, c'est
+à-dire pour la rendre aiguë quand elle n'est pas chronique, c'est-à-dire
+pour la faire éclater et brûler comme un tonnerre. Oh! oui, oui, vous
+l'avez dit, monsieur de Carmainges, je suis malheureux.
+
+-- Vous n'avez jamais essayé de devenir bon? demanda Ernauton.
+
+-- Je n'ai pas réussi.
+
+-- Qu'espérez-vous? que comptez-vous faire alors?
+
+-- Que fait la plante vénéneuse? elle a des fleurs comme les autres, et
+certaines gens savent en tirer une utilité. Que font l'ours et l'oiseau de
+proie? ils mordent, mais certains éleveurs savent les dresser à la chasse;
+voilà ce que je suis et ce que je serai probablement entre les mains de M.
+d'Épernon et de M. de Loignac jusqu'au jour où l'on dira: Cette plante est
+nuisible, arrachons-la; cette bête est enragée, tuons-la.
+
+Ernauton s'était calmé peu à peu. Sainte-Maline n'était plus pour lui un
+objet de colère, mais d'étude; il ressentait presque de la pitié pour cet
+homme que les circonstances avaient entraîné à lui faire de si singuliers
+aveux.
+
+-- Une grande fortune, et vous pouvez la faire ayant de grandes qualités,
+vous guérira, dit-il; développez-vous dans le sens de vos instincts,
+monsieur de Sainte-Maline, et vous réussirez à la guerre ou dans
+l'intrigue; alors, pouvant dominer, vous haïrez moins.
+
+-- Si haut que je m'élève, si profondément que je prenne racine, il y aura
+toujours au-dessus de moi des fortunes supérieures qui me blesseront; au-
+dessous, des rires sardoniques qui me déchireront les oreilles.
+
+-- Je vous plains, répéta Ernauton.
+
+Et ce fut tout.
+
+Ernauton alla à son cheval qu'il avait attaché à un arbre, et, le
+détachant, il se remit en selle.
+
+Sainte-Maline n'avait pas quitté la bride du sien.
+
+Tous deux reprirent la route de Paris, l'un muet et sombre de ce qu'il
+avait entendu, l'autre de ce qu'il avait dit.
+
+Tout à coup Ernauton tendit la main à Sainte-Maline.
+
+-- Voulez-vous que j'essaie de vous guérir, lui dit-il, voyons?
+
+-- Pas un mot de plus, monsieur, dit Sainte-Maline; non, ne tentez pas
+cela, vous y échoueriez. Haïssez-moi, au contraire; et ce sera le moyen
+que je vous admire.
+
+-Encore une fois, je vous plains, monsieur, dit Ernauton.
+
+Une heure après, les deux cavaliers rentraient au Louvre et se dirigeaient
+vers le logis des quarante-cinq.
+
+Le roi était sorti et ne devait rentrer que le soir.
+
+
+
+
+XXXI
+
+COMMENT M. DE LOIGNAC FIT UNE ALLOCUTION AUX QUARANTE-CINQ
+
+
+Chacun des deux jeunes gens se mit à la fenêtre de son petit logis pour
+guetter le retour du roi.
+
+Chacun d'eux s'y établit avec des idées bien différentes.
+
+Sainte-Maline, tout à sa haine, tout à sa honte, tout à son ambition, le
+sourcil froncé, le coeur ardent.
+
+Ernauton, oublieux déjà de ce qui s'était passé et préoccupé d'une seule
+chose, c'est-à-dire de ce que pouvait être cette femme qu'il avait
+introduite dans Paris sous un costume de page, et qu'il venait de
+retrouver dans une riche litière.
+
+Il y avait là ample matière à réflexion pour un coeur plus disposé aux
+aventures amoureuses qu'aux calculs de l'ambition.
+
+Aussi Ernauton s'ensevelit-il peu à peu dans ses réflexions, et cela si
+profondément que ce ne fut qu'en levant la tête qu'il s'aperçut que
+Sainte-Maline n'était plus là.
+
+Un éclair lui traversa l'esprit. Moins préoccupé que lui, Sainte-Maline
+avait guetté le retour du roi; le roi était rentré, et Sainte-Maline était
+chez le roi.
+
+Il se leva vivement, traversa la galerie et arriva chez le roi juste au
+moment où Sainte-Maline en sortait.
+
+-- Tenez, dit-il, radieux, à Ernauton, voici ce que le roi m'a donné.
+
+Et il lui montra une chaîne d'or.
+
+-- Je vous fais mon compliment, monsieur, dit Ernauton, sans que sa voix
+trahît la moindre émotion.
+
+Et il entra à son tour chez le roi.
+
+Sainte-Maline s'attendait à quelque manifestation de jalousie de la part
+de M. de Carmainges. Il demeura en conséquence tout stupéfait de ce calme,
+attendant que Ernauton sortît à son tour.
+
+Ernauton demeura dix minutes à peu près chez Henri: ces dix minutes furent
+des siècles pour Sainte-Maline.
+
+Il sortit enfin: Sainte-Maline était à la même place; d'un regard rapide
+il enveloppa son compagnon, puis son coeur se dilata. Ernauton ne
+rapportait rien, rien de visible du moins.
+
+-- Et à vous, demanda Sainte-Maline, poursuivant sa pensée, quelle chose
+le roi vous a-t-il donnée, monsieur?
+
+-- Sa main à baiser, répondit Ernauton.
+
+Sainte-Maline froissa sa chaîne entre ses mains, de manière qu'il en brisa
+un anneau.
+
+Tous deux s'acheminèrent en silence vers le logis.
+
+Au moment où ils entraient dans la salle, la trompette retentissait: à ce
+signal d'appel, les quarante-cinq sortirent chacun de son logis, comme les
+abeilles de leurs alvéoles.
+
+Chacun se demandait ce qui était survenu de nouveau, tout en profitant de
+cet instant de réunion générale pour admirer le changement qui s'était
+opéré dans la personne et les habits de ses compagnons.
+
+La plupart avaient affiché un grand luxe, de mauvais goût peut-être, mais
+qui compensait l'élégance par l'éclat.
+
+D'ailleurs, ils avaient ce qu'avait cherché d'Épernon, assez adroit
+politique s'il était mauvais soldat: les uns la jeunesse, les autres la
+vigueur, d'autres l'expérience, et cela rectifiait chez tous au moins une
+imperfection.
+
+En somme, ils ressemblaient à un corps d'officiers en habits de ville, la
+tournure militaire étant, à très peu d'exception près, celle qu'ils
+avaient le plus ambitionnée.
+
+Ainsi, de longues épées, des éperons sonnants, des moustaches aux
+ambitieux crochets, des bottes et des gants de daim ou de buffle; le tout
+bien doré, bien pommadé ou bien enrubanné, _pour paraistre_, comme on
+disait alors, voilà la tenue d'instinct adoptée par le plus grand nombre.
+
+Les plus discrets se reconnaissaient aux couleurs sombres; les plus
+avares, aux draps solides; les fringants, aux dentelles et aux satins
+roses ou blancs.
+
+Perducas de Pincorney avait trouvé, chez quelque juif, une chaîne de
+cuivre doré, grosse comme une chaîne de prison.
+
+Pertinax de Montcrabeau n'était que faveurs et broderies; il avait acheté
+son costume d'un marchand de la rue des Haudriettes, lequel avait
+recueilli un gentilhomme blessé par des voleurs. Le gentilhomme avait fait
+venir un autre vêtement de chez lui, et, reconnaissant de l'hospitalité
+reçue, il avait laissé au marchand son habit, quelque peu souillé de fange
+et de sang; mais le marchand avait fait détacher l'habit, qui était
+demeuré fort présentable: restaient bien deux trous, traces de deux coups
+de poignard; mais Pertinax avait fait broder d'or ces deux endroits, ce
+qui remplaçait un défaut par un ornement.
+
+Eustache de Miradoux ne brillait pas; il lui avait fallu habiller
+Lardille, Militor et les deux enfants. Lardille avait choisi un costume
+aussi riche que les lois somptuaires permettaient aux femmes de le porter
+à cette époque; Militor s'était couvert de velours et de damas, s'était
+orné d'une chaîne d'argent, d'un toquet à plumes et de bas brodés; de
+sorte qu'il n'était plus resté au pauvre Eustache qu'une somme à peine
+suffisante pour n'être pas déguenillé.
+
+M. de Chalabre avait conservé son pourpoint gris de fer, qu'un tailleur
+avait rafraîchi et doublé à neuf: quelques bandes de velours habilement
+semées ça et là donnaient un relief nouveau à ce vêtement inusable. M. de
+Chalabre prétendait qu'il n'avait pas demandé mieux que de changer de
+pourpoint; mais que, malgré les recherches les plus minutieuses, il lui
+avait été impossible de trouver un drap mieux fait et plus avantageux.
+
+Du reste, il avait fait la dépense d'un haut-de-chausse ponceau, de
+bottes, manteau et chapeau; le tout harmonieux à l'oeil, comme cela arrive
+toujours dans le vêtement de l'avare.
+
+Quant à ses armes, elles étaient irréprochables; vieil homme de guerre, il
+avait su trouver une excellente épée espagnole, une dague du bon faiseur
+et un hausse-col parfait.
+
+C'était encore une économie de cols gaudronnés et de fraises.
+
+Ces messieurs s'admiraient donc réciproquement quand M. de Loignac entra,
+le sourcil froncé. Il fit former le cercle et se plaça au milieu de ce
+cercle, avec une contenance qui n'annonçait rien d'agréable.
+
+Il est inutile de dire que tous les yeux se fixèrent sur le chef.
+
+-- Messieurs, demanda-t-il, êtes-vous tous ici?
+
+-- Tous, répondirent quarante-cinq voix, avec un ensemble plein de
+promesses pour les manoeuvres à venir.
+
+-- Messieurs, continua Loignac, vous avez été mandés ici pour servir de
+garde particulière au roi; c'est un titre honorable, mais qui engage
+beaucoup.
+
+Loignac fit une pause qui fut occupée par un doux murmure de satisfaction.
+
+-- Cependant plusieurs d'entre vous me paraissent n'avoir point
+parfaitement compris leurs devoirs; je vais les leur rappeler.
+
+Chacun tendit l'oreille: il était évident que l'on était ardent à
+connaître ses devoirs, sinon empressé à les accomplir.
+
+-- Il ne faudrait pas vous figurer, messieurs, que le roi vous enrégimente
+et vous paie pour agir en étourneaux, et distribuer ça et là, à votre
+caprice, des coups de bec et des coups d'ongle; la discipline est
+d'urgence, quoiqu'elle demeure secrète, et vous êtes une réunion de
+gentilshommes, lesquels doivent être les premiers obéissants et les
+premiers dévoués du royaume.
+
+L'assemblée ne soufflait pas; en effet, il était facile de comprendre, à
+la solennité de ce début, que la suite serait grave.
+
+-- A partir d'aujourd'hui, vous vivez dans l'intimité du Louvre, c'est-à-
+dire dans le laboratoire même du gouvernement: si vous n'assistez pas à
+toutes les délibérations, souvent vous serez choisis pour en exécuter la
+teneur; vous êtes donc dans le cas de ces officiers qui portent en eux,
+non-seulement la responsabilité d'un secret, mais encore la puissance du
+pouvoir exécutant. Un second murmure de satisfaction courut dans les rangs
+des Gascons: on voyait les têtes se redresser comme si l'orgueil eût
+grandi ces hommes de plusieurs pouces.
+
+-- Supposez maintenant, continua Loignac, qu'un de ces officiers sur
+lequel repose parfois la sûreté de l'État ou la tranquillité de la
+couronne, supposez, dis-je, qu'un officier trahisse le secret des
+conseils, ou qu'un soldat chargé d'une consigne ne l'exécute pas, il y va
+de la mort; vous savez cela?
+
+-- Sans doute, répondirent plusieurs voix.
+
+-- Eh bien! messieurs, poursuivit Loignac avec un accent terrible, ici
+même, aujourd'hui, on a trahi un conseil du roi, et rendu impossible peut-
+être une mesure que Sa Majesté voulait prendre.
+
+La terreur commença de remplacer l'orgueil et l'admiration; les quarante-
+cinq se regardèrent les uns les autres avec défiance et inquiétude.
+
+-- Deux de vous, messieurs, ont été surpris en pleine rue, caquetant comme
+deux vieilles femmes, et jetant au brouillard des paroles si graves que
+chacune d'elles maintenant peut aller frapper un homme et le tuer.
+
+Sainte-Maline s'avança aussitôt vers M. de Loignac et lui dit:
+
+-- Monsieur, je crois avoir l'honneur de vous parler ici au nom de mes
+camarades: il importe que vous ne laissiez point planer plus longtemps le
+soupçon sur tous les serviteurs du roi; parlez vite, s'il vous plaît; que
+nous sachions à quoi nous en tenir, et que les bons ne soient point
+confondus avec les mauvais.
+
+-- Ceci est facile, répondit Loignac.
+
+L'attention redoubla.
+
+-- Le roi a reçu avis aujourd'hui qu'un de ses ennemis, un de ceux
+précisément que vous êtes appelés à combattre, arrivait à Paris pour le
+braver ou conspirer contre lui.
+
+Le nom de cet ennemi a été prononcé secrètement, mais entendu d'une
+sentinelle, c'est-à-dire d'un homme qu'on eût dû regarder comme une
+muraille, et qui, comme elle, eût dû être sourd, muet et inébranlable;
+cependant, ce même homme, tantôt, en pleine rue, a été répéter le nom de
+cet ennemi du roi avec des fanfaronnades et des éclats qui ont attiré
+l'attention des passants et soulevé une sorte d'émotion: je le sais, moi,
+qui suivais le même chemin que cet homme, et qui ai tout entendu de mes
+oreilles; moi qui lui ai posé la main sur l'épaule pour l'empêcher de
+continuer; car, au train dont il allait, il eût, avec quelques paroles de
+plus, compromis tant d'intérêts sacrés que j'eusse été forcé de le
+poignarder sur la place, si à mon premier avertissement il ne fût demeuré
+muet.
+
+On vit en ce moment Pertinax de Montcrabeau et Perducas de Pincorney pâlir
+et se renverser presque défaillants l'un sur l'autre.
+
+Montcrabeau, tout en chancelant, essaya de balbutier quelques excuses.
+
+Aussitôt que, par leur trouble, les deux coupables se furent dénoncés,
+tous les regards se tournèrent vers eux.
+
+-- Rien ne peut vous justifier, monsieur, dit Loignac à Montcrabeau; si
+vous étiez ivre, vous devez être puni d'avoir bu; si vous n'étiez que
+vantard et orgueilleux, vous devez être puni encore.
+
+Il se fit un silence terrible. M. de Loignac avait, on se le rappelle, en
+commençant, annoncé une sévérité qui promettait de sinistres résultats.
+
+-- En conséquence, continua Loignac, monsieur de Montcrabeau et vous
+aussi, monsieur de Pincorney, vous serez punis.
+
+-- Pardon, monsieur, répondit Pertinax; mais nous arrivons de province,
+nous sommes nouveaux à la cour, et nous ignorons l'art de vivre dans la
+politique.
+
+-- Il ne fallait pas accepter cet honneur d'être au service de Sa Majesté,
+sans peser les charges de ce service.
+
+-- Nous serons à l'avenir muets comme des sépulcres, nous vous le jurons.
+
+-- Tout cela est bon, messieurs; mais réparerez-vous demain le mal que
+vous avez fait aujourd'hui?
+
+-- Nous tâcherons.
+
+-- Impossible, je vous dis, impossible!
+
+-- Alors pour cette fois, monsieur, pardonnez-nous.
+
+-- Vous vivez, reprit Loignac sans répondre directement à la prière des
+deux coupables, dans une apparente licence que je veux réprimer, moi, par
+une stricte discipline: entendez-vous bien cela, messieurs? Ceux qui
+trouveront la condition dure la quitteront; je ne suis pas embarrassé de
+volontaires qui les remplaceront.
+
+Nul ne répondit; mais beaucoup de fronts se plissèrent.
+
+-- En conséquence, messieurs, reprit Loignac, il est bon que vous soyez
+prévenus de cela: la justice se fera parmi nous secrètement,
+expéditivement, sans écritures, sans procès; les traîtres seront punis de
+mort, et sur-le-champ. Il y a toutes sortes de prétextes à cela, et
+personne n'aura rien à y voir. Supposons, par exemple, que M. de
+Montcrabeau et M. de Pincorney, au lieu de causer amicalement dans la rue
+de choses qu'ils eussent dû oublier, eussent eu une dispute à propos de
+choses dont ils avaient le droit de se souvenir; eh bien! cette dispute ne
+peut-elle pas amener un duel entre M. de Pincorney et M. de Montcrabeau?
+Dans un duel il arrive parfois qu'on se fend en même temps et que l'on
+s'enferre en se fendant; le lendemain de cette dispute, on trouve ces deux
+messieurs morts au Pré-aux-Clercs, comme on a trouvé MM. de Quélus, de
+Schomberg et de Maugiron morts aux Tournelles: la chose a le
+retentissement qu'un duel doit avoir, et voilà tout.
+
+Je ferai donc tuer, vous entendez bien cela, n'est-ce pas, messieurs? je
+ferai donc tuer en duel ou autrement quiconque aura trahi le secret du
+roi.
+
+Montcrabeau défaillit tout à fait et s'appuya sur son compagnon, dont la
+pâleur devenait de plus en plus livide, et dont les dents étaient serrées
+à se rompre.
+
+-- J'aurai, reprit Loignac, pour les fautes moins graves, de moins graves
+punitions, la prison, par exemple, et j'en userai lorsqu'elle punira plus
+sévèrement le coupable qu'elle ne privera le roi.
+
+Aujourd'hui je fais grâce de la vie à M. de Montcrabeau qui a parlé, et à
+M. de Pincorney qui a écouté; je leur pardonne, dis-je, parce qu'ils ont
+pu se tromper et qu'ils ignoraient; je ne les punis point de la prison,
+parce que je puis avoir besoin d'eux ce soir ou demain: je leur garde en
+conséquence la troisième peine que je veux employer contre les
+délinquants, l'amende.
+
+A ce mot amende, la figure de M. de Chalabre s'allongea comme un museau de
+fouine.
+
+-- Vous avez reçu mille livres, messieurs, vous en rendrez cent; et cet
+argent sera employé par moi à récompenser, selon leurs mérites, ceux à qui
+je n'aurai rien à reprocher.
+
+-- Cent livres! murmura Pincorney; mais, cap de bious! je ne les ai plus,
+je les ai employées à mes équipages.
+
+-- Vous vendrez votre chaîne, dit Loignac.
+
+-- Je veux bien l'abandonner au service du roi, répondit Pincorney.
+
+-- Non pas, monsieur; le roi n'achète point les effets de ses sujets pour
+payer leurs amendes; vendez vous-même et payez vous-même. J'avais un mot à
+ajouter, continua Loignac.
+
+J'ai remarqué divers germes d'irritation entre divers membres de cette
+compagnie: chaque fois qu'un différend s'élèvera, je veux qu'on me le
+soumette, et seul j'aurai le droit de juger de la gravité de ce différend
+et d'ordonner le combat, si je trouve que le combat soit nécessaire. On se
+tue beaucoup en duel de nos jours, c'est la mode; et je ne me soucie pas
+que, pour suivre la mode, ma compagnie se trouve incessamment dégarnie et
+insuffisante. Le premier combat, la première provocation qui aura lieu
+sans mon aveu, sera puni d'une rigoureuse prison, d'une amende très forte,
+ou même d'une peine plus sévère encore, si le cas amenait un grave dommage
+pour le service.
+
+Que ceux qui peuvent s'appliquer ces dispositions, se les appliquent;
+allez, messieurs.
+
+A propos, quinze d'entre vous se tiendront ce soir au pied de l'escalier
+de Sa Majesté quand elle recevra, et, au premier signe, se dissémineront,
+si besoin est, dans les antichambres; quinze se tiendront en dehors, sans
+mission ostensible, et se mêlant à la suite des gens qui viendront au
+Louvre; quinze autres enfin demeureront au logis.
+
+-- Monsieur, dit Sainte-Maline en s'approchant, permettez-moi, non pas de
+donner un avis, Dieu m'en garde! mais de demander un éclaircissement;
+toute bonne troupe a besoin d'être bien commandée: comment agirons-nous
+avec ensemble si nous n'avons pas de chef?
+
+-- Et moi, que suis-je donc? demanda Loignac.
+
+-- Monsieur, vous êtes notre général, vous.
+
+-- Non pas moi, monsieur, vous vous trompez, mais M. le duc d'Épernon.
+
+-- Vous êtes donc notre brigadier? en ce cas ce n'est point assez,
+monsieur, et il nous faudrait un officier par escouade de quinze.
+
+-- C'est juste, répondit Loignac, et je ne puis chaque jour me diviser en
+trois; et cependant je ne veux entre vous d'autre supériorité que celle du
+mérite.
+
+-- Oh! quant à celle-là, monsieur, dussiez vous la nier, elle se fera bien
+jour toute seule, et à l'oeuvre vous connaîtrez des différences, si dans
+l'ensemble il n'en est pas.
+
+-- J'instituerai donc des chefs volants, dit Loignac après avoir rêvé un
+instant aux paroles de Sainte-Maline; avec le mot d'ordre je donnerai le
+nom du chef: par ce moyen, chacun à son tour saura obéir et commander;
+mais je ne connais encore les capacités de personne: il faut que ces
+capacités se développent pour fixer mon choix. Je regarderai et je
+jugerai.
+
+Sainte-Maline s'inclina et rentra dans les rangs.
+
+-- Or, vous entendez, reprit Loignac, je vous ai divisés par escouades de
+quinze; vous connaissez vos numéros: la première à l'escalier, la seconde
+dans la cour, la troisième au logis; cette dernière, demi-vêtue et l'épée
+au chevet, c'est-à-dire prête à marcher au premier signal. Maintenant,
+allez, messieurs.
+
+-- Monsieur de Montcrabeau et monsieur de Pincorney, à demain le paiement
+de votre amende; je suis trésorier. Allez.
+
+Tous sortirent: Ernauton de Carmainges resta seul.
+
+-- Vous désirez quelque chose, monsieur? demanda Loignac.
+
+-- Oui, monsieur, dit Ernauton en s'inclinant; il me semble que vous avez
+oublié de préciser ce que nous aurons à faire. Être au service du roi est
+un glorieux mot sans doute, mais j'eusse bien désiré savoir jusqu'où
+entraîne ce service.
+
+-- Cela, monsieur, répliqua Loignac, constitue une question délicate et à
+laquelle je ne saurai catégoriquement répondre.
+
+-- Oserai-je vous demander pourquoi, monsieur?
+
+Toutes ces paroles étaient adressées à M. de Loignac avec une si exquise
+politesse que, contre son habitude, M. de Loignac cherchait en vain une
+réponse sévère.
+
+-- Parce que moi-même j'ignore souvent le matin ce que j'aurai à faire le
+soir.
+
+-- Monsieur, dit Carmainges, vous êtes si haut placé, relativement à nous,
+que vous devez savoir beaucoup de choses que nous ignorons.
+
+-- Faites comme j'ai fait, monsieur de Carmainges; apprenez ces choses
+sans qu'on vous les dise: je ne vous en empêche point.
+
+-- J'en appelle à vos lumières, monsieur, dit Ernauton, parce qu'arrivé à
+la cour sans amitié ni haine, et n'étant guidé par aucune passion, je
+puis, sans valoir mieux, vous être cependant plus utile qu'un autre.
+
+-- Vous n'avez ni amitiés ni haines?
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Vous aimez le roi cependant, à ce que je suppose, du moins?
+
+-- Je le dois, et je le veux, monsieur de Loignac, comme serviteur, comme
+sujet et comme gentilhomme.
+
+-- Eh bien, c'est un des points cardinaux sur lesquels vous devez vous
+régler; si vous êtes un habile homme, il doit vous servir à trouver celui
+qui est à l'opposite.
+
+-- Très bien, monsieur, répliqua Ernauton en s'inclinant, et me voilà
+fixé; reste un point cependant qui m'inquiète fort.
+
+-- Lequel, monsieur?
+
+-- L'obéissance passive.
+
+-- C'est la première condition.
+
+-- J'ai parfaitement entendu, monsieur. L'obéissance passive est
+quelquefois difficile pour des gens délicats sur l'honneur.
+
+-- Cela ne me regarde point, monsieur de Carmainges, dit Loignac.
+
+-- Cependant, monsieur, lorsqu'un ordre vous déplaît?
+
+-- Je lis la signature de M. d'Épernon, et cela me console.
+
+-- Et M. d'Épernon?
+
+-- M. d'Épernon lit la signature de Sa Majesté, et se console comme moi.
+
+-- Vous avez raison, monsieur, dit Ernauton, et je suis votre humble
+serviteur.
+
+Ernauton fit un pas pour se retirer; ce fut Loignac qui le retint.
+
+-- Vous venez cependant d'éveiller en moi certaines idées, fit-il, et je
+vous dirai à vous des choses que je ne dirais point à d'autres, parce que
+ces autres-là n'ont eu ni le courage ni la convenance de me parler comme
+vous.
+
+Ernauton s'inclina.
+
+-- Monsieur, dit Loignac en se rapprochant du jeune homme, peut-être
+viendra-t-il ce soir quelqu'un de grand: ne le perdez pas de vue, et
+suivez-le partout où il ira en sortant du Louvre.
+
+-- Monsieur, permettez-moi de vous le dire, mais il me semble que c'est
+espionner, cela?
+
+-- Espionner! croyez-vous? fit froidement Loignac; c'est possible, mais
+tenez....
+
+Il tira de son pourpoint un papier qu'il tendit à Carmainges; celui-ci le
+déploya et lut:
+
+ « Faites suivre ce soir M. de Mayenne, s'il osait par hasard se
+ présenter au Louvre. »
+
+-- Signé? demanda Loignac.
+
+-- Signé d'Épernon, lut Carmainges.
+
+-- Eh bien! monsieur?
+
+-- C'est juste, répliqua Ernauton en saluant profondément, je suivrai M.
+de Mayenne.
+
+Et il se retira.
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+CHAPITRE
+I. La Porte Saint-Antoine
+II. Ce qui se passait à l'extérieur de la Porte Saint-Antoine
+III. La Revue
+IV. La Loge en Grève de S.M. le roi Henri III
+V. Le Supplice
+VI. Les Deux Joyeuse
+VII. En quoi l'Épée du Fier-Chevalier eut raison sur le Rosier-d'Amour
+VIII. Silhouette de Gascon
+IX. M. de Loignac
+X. L'Homme aux cuirasses
+XI. Encore la Ligue
+XII. La Chambre de S.M. Henri III au Louvre
+XIII. Le Dortoir
+XIV. L'Ombre de Chicot
+XV. De la difficulté qu'a un roi de trouver de bons ambassadeurs
+XVI. Comment et pour quelle cause Chicot était mort
+XVII. La Sérénade
+XVIII. La Bourse de Chicot
+XIX. Le Prieuré des Jacobins
+XX. Les deux Amis
+XXI. Les Convives
+XXII. Frère Borromée
+XXIII. La Leçon
+XXIV. La Pénitente
+XXV. L'Embuscade
+XXVI. Les Guises
+XXVII. Au Louvre
+XXVIII. La Révélation
+XXIX. Deux Amis
+XXX. Sainte-Maline
+XXXI. Comment M. de Loignac fit une allocution aux Quarante-Cinq
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq -- Tome 1, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ -- TOME 1 ***
+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
+agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
+electronic works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
+Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
+States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
+United States and you are located in the United States, we do not
+claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
+displaying or creating derivative works based on the work as long as
+all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
+that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
+free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
+works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
+Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
+comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
+same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
+you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
+in a constant state of change. If you are outside the United States,
+check the laws of your country in addition to the terms of this
+agreement before downloading, copying, displaying, performing,
+distributing or creating derivative works based on this work or any
+other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
+representations concerning the copyright status of any work in any
+country outside the United States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
+immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
+prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
+on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
+phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
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+
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+copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
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+redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
+Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
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+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
+additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
+will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
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+
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+or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
+Defect you cause.
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
+mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
+volunteers and employees are scattered throughout numerous
+locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
+Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
+date contact information can be found at the Foundation's web site and
+official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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+Most people start at our Web site which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org
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