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+ <title>La détresse des Harpagon | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77628 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large sc">Pierre MILLE</p>
+
+<h1>La détresse<br>
+des Harpagon</h1>
+
+<p class="c small">ROMAN</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ALBIN MICHEL, ÉDITEUR<br>
+22, <span class="xsmall">RUE HUYGHENS</span>, 22</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR :</p>
+
+
+<p class="c i">Chez Calmann-Lévy :</p>
+
+<ul>
+<li class="b">Sur la Vaste Terre.</li>
+<li class="b">Barnavaux et quelques Femmes.</li>
+<li class="b">La Biche écrasée.</li>
+<li class="b">Louise et Barnavaux.</li>
+<li class="b">Caillou et Tili.</li>
+<li class="b">Le Monarque.</li>
+<li class="b">Nasr’Eddine et son Épouse.</li>
+<li class="b">Sous leur Dictée.</li>
+<li class="b">Trois Femmes.</li>
+</ul>
+<p class="c i">Chez Flammarion :</p>
+
+<ul>
+<li class="b">La nuit d’Amour sur la montagne.</li>
+</ul>
+<p class="c i">Chez Crès :</p>
+
+<ul>
+<li class="b">En croupe de Bellone.</li>
+<li class="b">Le Bol de Chine.</li>
+<li class="b">Mémoires d’un dada besogneux.</li>
+</ul>
+<p class="c i">Chez Férenczi :</p>
+
+<ul>
+<li class="b">L’Ange du Bizarre.</li>
+<li class="b">Histoires exotiques et merveilleuses.</li>
+<li class="b">Myrrhine Courtisane et Martyre.</li>
+</ul>
+<p class="c i">Chez Stock :</p>
+
+<ul>
+<li class="b">Paraboles et Diversions.</li>
+</ul>
+<p class="c i">Aux Cahiers de la quinzaine :</p>
+
+<ul>
+<li class="b">Quand Panurge ressuscita.</li>
+<li class="b">L’Enfant et la Reine morte.</li>
+</ul>
+<p class="c i">A la Maison du Livre :</p>
+
+<ul>
+<li class="b">Monsieur Barbe-Bleue… et Madame !</li>
+</ul>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</p>
+
+
+
+<p class="cc i">15 exemplaires sur papier du Japon<br>
+numérotés à la presse<br>
+de 1 à 15</p>
+
+<p class="cc i">25 exemplaires sur papier de Hollande<br>
+numérotés à la presse<br>
+de 1 à 25</p>
+
+<p class="cc i">50 exemplaires sur papier vergé pur fil<br>
+des Papeteries Lafuma<br>
+numérotés à la presse de 1 à 50</p>
+
+
+
+<p class="c gap">Droits de traduction et de reproduction
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<p class="c"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> <i>Albin Michel</i>, 1923.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LA DÉTRESSE DES HARPAGON</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Devant sa porte, sur le perron, M. d’Harpagon
+« flairait » le vent. La plupart des gens de la
+ville ignorent cet art, de même qu’ils ont perdu
+le sens de l’orientation. Il est rare qu’ils sachent
+où se trouve, à l’horizon, le midi ou le nord,
+le couchant ou le levant. Mais les vieux chasseurs,
+surtout les chasseurs campagnards, ne
+s’y trompent jamais, pas plus que les matelots ;
+M. d’Harpagon est un vieux chasseur
+campagnard. Il n’avait pas même besoin de
+se mouiller un doigt et de le tenir en l’air :
+il prenait le vent du bout du nez, si l’on peut
+dire.</p>
+
+<p>Toutefois, pour être plus sûr, écrasant de ses
+lourdes bottes de marais le sable de l’allée, il
+s’alla placer sur la pelouse, au pied de la « seringue ».
+C’était un <i lang="la" xml:lang="la">wellingtonia</i> que M. d’Harpagon
+affublait de ce nom déshonorant. Comme
+ses aïeux, il avait de l’affection pour les termes
+dont la sonorité évoque des images plutôt choquantes,
+des parties du corps qu’on a coutume,
+en société, de ne mentionner que par allusion.
+Toutefois, de mœurs austères, il écartait de son
+vocabulaire ceux qui peuvent suggérer des images
+charnelles. Et ce gros wellingtonia, qui
+allait s’effilant en pointe, tout rond de la base
+au sommet, lui paraissait ridiculement obscène
+sans être voluptueux ; il l’amusait de le faire
+entendre. Mais, tenant les yeux fixés sur sa cime
+aiguë, il lui était facile de déterminer la direction
+des nuages bas, lourds de pluie, peut-être
+de neige, d’un automne qui touchait à
+l’hiver.</p>
+
+<p>« … Nord-ouest, constata M. d’Harpagon. En
+abordant l’étang par la rigole de Champromain,
+j’arriverai contre le vent. »</p>
+
+<p>Ce problème de stratégie cynégétique résolu,
+abandonnant, avec le wellingtonia, la façade
+du château, il entra, par la cour, dans la chambre
+aux fusils, afin d’y prendre son <i lang="en" xml:lang="en">hammerless</i>
+et un « ciré » contre le mauvais temps qui
+menaçait.</p>
+
+<p>Le château de M. d’Harpagon n’est qu’une
+assez modeste gentilhommière, bien que décente
+d’aspect sous ses pignons aux pentes précipitées,
+ses murailles de briques, chaînées de pierre aux
+angles, ainsi qu’on garda coutume de bâtir, en
+province, jusque vers le milieu du règne de
+Louis XIV. La chambre aux fusils, pavée de ces
+larges dalles plates qu’en Bourgogne on appelle
+des « laves », montre, dans une encoignure,
+un large four prouvant qu’autrefois elle fut
+destinée à boulanger le pain des gens de la
+maison ; et elle touche à la buanderie qui, elle-même,
+donne sur la cuisine. Tandis que
+M. d’Harpagon examinait, ouvrant les batteries
+les deux canons de son arme, et glissait des
+cartouches à même les poches de son ciré, ses
+narines, péniblement affectées, s’offensèrent de
+la pénétrante et peu agréable odeur qu’exhale
+dans un lieu clos le suif qu’on fait fondre au
+bain-marie. Sans trop s’étonner, il entra dans
+la buanderie. L’odeur s’y faisait plus détestable
+encore, outrageante. D’une grossière bassine
+de fonte, elle montait en vapeurs intolérables
+vers les solives apparentes d’un plafond roux
+et noir. Marie Larchant, la cuisinière, puisait
+dans cette bassine avec une louche de fer
+battu, en versant le contenu, bien doucement,
+dans un appareil singulier, de forme allongée,
+que M<sup>me</sup> d’Harpagon lui tendait par-dessous.
+Par sa taille et tout son aspect, M<sup>me</sup> d’Harpagon
+fait contraste avec son mari, qui est
+mince, petit, assez fluet, bien que potelé, et
+tout rose de figure, malgré la soixantaine. Elle
+est une de ces femmes que leur forte charpente
+empêche de paraître maigres, alors
+même qu’elles restent décharnées, sèches
+comme le mur d’un espalier. Sur sa jupe de
+cotonnade reteinte en noir, elle portait un
+tablier ; et, par un reste de coquetterie ou de
+respect d’elle-même, afin d’éviter, autant que
+possible, que ses cheveux, grisonnants, ne
+fussent imprégnés des effluves qui, de toutes
+parts, l’assiégeaient, sa tête était ceinte d’une
+serviette.</p>
+
+<p>— Il faudrait, suggéra timidement M. d’Harpagon,
+il faudrait m’en réserver un peu pour
+graisser mes douilles de cartouches.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon tendit, sans trop de bonne
+grâce, un petit pot, rempli d’une matière blanchâtre,
+qui refroidissait sur l’évier.</p>
+
+<p>— Tout ça !… lui reprocha son mari.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas. Soigneuse, pinçant les
+lèvres, elle maintenait, au milieu de l’appareil,
+une sorte de cordonnet qui paraissait le pénétrer
+jusque dans sa partie inférieure.</p>
+
+<p>Cette opération étrange ne semblait avoir rien
+d’inattendu pour M. d’Harpagon.</p>
+
+<p>— Encore des économies de bouts de chandelles,
+fit-il. C’est le cas de le dire ! C’est le cas
+de le dire !</p>
+
+<p>Combien de fois déjà avait-il répété cette
+plaisanterie ! Mais elle continuait d’amuser son
+âme puérile. Deux fois par an, depuis qu’ils
+sont mariés, M<sup>me</sup> d’Harpagon fait fondre tous
+les bouts de bougies précieusement conservés
+par elle durant six mois, pour en refaire,
+avec un moule, des espèces de chandelles traversées
+d’une mèche trempée dans l’eau boriquée.
+Cette passion, cette science de l’économie,
+cette sublime et médiocre avarice, lui inspirent
+des mesures plus incroyables ; elle
+taille, dans les chemises usées de M. d’Harpagon,
+dans les siennes et celles de ses deux
+enfants, des mouchoirs qui peuvent encore
+faire de l’usage ; et, jusqu’à la fin de leur
+adolescence, elle avait obligé sa fille Élise
+et son fils Cléante à faire leur toilette, non
+seulement dans la même cuvette, mais dans la
+même eau. Élise et Cléante, successivement,
+s’y lavaient d’abord le visage, puis les mains.
+Quand ils lui faisaient remarquer que l’eau,
+venant du puits, par conséquent ne coûtait
+rien : « C’est que vous ne réfléchissez pas,
+répliquait-elle : la fille de chambre peut faire
+d’autre ouvrage, au lieu d’aller tirer un second
+seau… Et puis, il y a la corde du puits : ça
+l’use ! »</p>
+
+<p>… M<sup>me</sup> d’Harpagon, après un silence, déclara
+vertement :</p>
+
+<p>— Des économies de bouts de chandelles ? Si
+tout le monde, dans la maison, en faisait autant
+que moi…</p>
+
+<p>Elle n’ajouta rien, à cause de Marie Larchant,
+la cuisinière, qui écoutait. Le visage de son mari
+s’assombrit. Il plia les épaules. Pourquoi venait-on
+lui rappeler ses ennuis, ses embarras, lui
+gâter la bonne matinée de chasse qu’il se
+promettait ! Il serait bien temps, plus tard, de
+penser à ce qui était arrivé, ce qui arriverait
+sans doute encore !… Donc, il fit comme
+font les hommes en pareille circonstance.
+Brusquement il tourna le dos, et s’en fut détacher
+Dora, la chienne. Dora sauta de joie tout
+de suite, quand elle vit le maître avec son
+fusil. C’était une bête qui ne s’occupait pas
+de l’avenir, une bête qui ne possédait rien,
+comme toutes les bêtes, ne posséderait jamais
+rien, ne se souciait point de perdre ce qu’elle
+n’avait jamais eu. Elle était bien heureuse ! Et
+elle avait bon caractère, elle n’embêtait pas les
+gens… De nouveau M. d’Harpagon évoqua les
+traits sévères de M<sup>me</sup> d’Harpagon et sa phrase
+menaçante : « C’est vrai qu’elle est bien de la
+famille, elle ! se dit-il, songeant à cette lointaine
+parente qu’il avait épousée. Elle tient de la
+première Élise ; et moi, sans doute, du premier
+Cléante… »</p>
+
+<p>La chienne continuait de bondir autour de
+lui.</p>
+
+<p>— Derrière, Dora ! fit-il, en bougonnant.</p>
+
+<p>Dora obéit. Elle savait son devoir, quand le
+maître portait le fusil à la bretelle, avant
+d’entrer sur le terrain de chasse. M. d’Harpagon
+ouvrit l’huissière, à côté de la porte
+charretière du clos, fit passer la chienne après
+lui, referma cette porte, s’engagea dans le
+petit chemin qui coupe à travers les vignes,
+gagna le village, qu’il lui fallait traverser
+avant d’arriver au bois Levaut, puis à l’étang
+des Vergeais. L’épagneule, qui s’était glissée en
+contrebande dans les pampres roux, en ressortit
+toute ruisselante de la rosée retombée
+sur elle, s’ébroua dans la soie de ses longs
+poils. A son tour, M. d’Harpagon s’ébroua,
+moralement. Il ne pouvait garder longtemps
+une idée importune. On verrait plus tard, on
+ne verrait peut-être jamais. En tout cas, ce
+n’était pas pour aujourd’hui… Il se sentait
+les pieds bien chauds dans ses vieilles bottes
+imperméables, le fusil était léger à son épaule,
+il allait tuer un canard, une sarcelle, peut-être
+des bécassines… C’est un vieil enfant, ça
+l’amusait d’être un vieil enfant. Il marcha plus
+vite, scandant son pas au rythme d’une chanson
+surannée, sournoisement polissonne, comme il
+les aimait :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Curé d’chez nous s’en allant à la chasse</div>
+<div class="verse">Prit son chapeau, son fusil et son chien.</div>
+<div class="verse">Il rencontra une vieille bécasse</div>
+<div class="verse">Et la tira dans les environs du…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>La même strophe, à partir de la dernière
+syllabe, peut revenir indéfiniment. Et cela aussi
+est excellent pour ne plus penser à rien.</p>
+
+<p>Il passa devant le café de la Mairie, sur la
+place, d’un air gai. Le patron, M. Courageod,
+M. Lécuru, marchand de biens, et M. Joseph
+Meyer causaient devant la porte, à demi cachés
+par la voiture de M. Lécuru, un petit tapecu
+désuet, à haute capote de cuir, attelé d’un
+double poney rustique, trapu, mais vif, du
+genre de ceux que prisent, à la campagne et
+dans les petites villes, les bouchers, les boulangers,
+tous ceux enfin qui ont le goût ou le
+besoin d’aller vite. M. Joseph Meyer n’est pas
+du pays. Professeur de seconde au lycée Danton,
+à Paris, il s’est fait mettre en congé afin de
+préparer, sur place, une thèse de doctorat sur
+les classes agricoles en Bourgogne au <small>XVII</small><sup>e</sup>
+siècle. Ses revenus personnels, assez considérables
+pour un universitaire, lui permettent
+ces studieux loisirs. M. Lécuru venait de lui
+proposer de le conduire à Saulieu, où il avait
+affaire, et où M. Meyer désirait consulter
+certaines archives notariales. Il s’entendait fort
+bien avec M. Lécuru, son propre père ayant été
+marchand de biens en Alsace, après 1870, puis
+en Lorraine française avant de s’établir « dans
+les antiquités » à Paris. Ainsi, par tradition
+de famille, il connaît bien le métier. Par surcroît,
+de façon désintéressée, il apprécie ce
+genre d’hommes qui peuvent fournir des renseignements
+directs, estimer la valeur d’une terre,
+les ressources d’un pays, comme un meunier,
+de l’œil, le poids d’un sac de blé, au plus
+juste.</p>
+
+<p>— Il n’a pas l’air de s’en faire, le vieux, tout
+de même ! fit Courageod.</p>
+
+<p>— C’est un bon homme, répondit Lécuru,
+évasivement, un bien bon homme !…</p>
+
+<p>Courageod n’insista pas. Il savait que, depuis
+quinze ans, Lécuru tendait tout doucement
+autour des Harpagon, un filet qu’il allait ramener
+d’un seul coup, après-demain, demain peut-être ;
+qu’il avait hypothèque sur le château,
+le parc, les vignes, que le bois Levaut, l’étang
+des Vergeais, c’est à lui, maintenant, rien
+qu’à lui, et qu’il les a eus pour pas cher,
+oui, pour pas cher ! Les bois, les marais, ça
+n’intéresse pas les paysans, qui n’en veulent
+guère qu’aux terres de culture, aux prairies.
+On ne lui avait pas fait concurrence. Mais enfin,
+puisqu’il ne voulait point parler, M. Lécuru !…
+Courageod crut devoir imiter sa réserve ; il
+répéta :</p>
+
+<p>— Un bon homme, un bien bon homme !…</p>
+
+<p>Et comme le marchand de biens rentrait,
+tournant le dos tout naturellement, dans le
+café, il fit comme lui. Il n’y eut que M. Joseph
+Meyer, qui, dépassant tout exprès la voiture,
+se mettant bien en évidence, salua, d’un coup
+de chapeau très poli, engageant. M. d’Harpagon
+rendit ce salut avec sa courtoisie habituelle,
+mais sans s’arrêter. Il n’aime pas les
+juifs : il les rend responsables de tous les malheurs
+de la France, et des siens en particulier,
+sans trop savoir pourquoi, n’ayant jamais eu
+affaire à eux. Ce vieil usurier de Lécuru,
+dont il sentait les griffes dans sa chair,
+toujours plus profondément, il est chrétien
+comme lui…</p>
+
+<p>— Dites, monsieur Lécuru, interrogeait quelques
+minutes plus tard M. Joseph Meyer, tandis
+que le petit cheval les emportait tous deux vivement
+vers les collines morvandelles, est-ce que
+c’est vrai, ce qu’on raconte ?</p>
+
+<p>— Ce qu’on raconte ?… Quoi ? répondit avec
+méfiance le gros homme, dont le vent gonflait
+la blouse noire.</p>
+
+<p>Il n’aime pas qu’on lui vienne parler des
+combinaisons qu’il a en train.</p>
+
+<p>— … Que ce M. d’Harpagon, c’est un descendant
+de l’Harpagon de Molière. Vous savez,
+l’Avare ?</p>
+
+<p>— On raconte ça comme ça dans le pays…
+Une légende, comme qui dirait… Mais il n’en a
+jamais causé, comme de juste !</p>
+
+<p>Avec ce regard de coin, sans rire, qu’ont les
+campagnards quand ils croient dire quelque
+chose de bien malin, ou d’astucieux, le marchand
+de biens ajouta :</p>
+
+<p>— Allez le lui demander, pour un coup, si ça
+vous intéresse !</p>
+
+<p>La légende locale ne mentait pas. Ce n’est
+point seulement d’après l’<i>Aululaire</i> de Plaute
+que Molière, l’agrandissant, en faisant un type
+éternel, a créé le personnage de l’Avare.
+Il le dessina aussi d’après nature. Il y eut,
+dans la société de son temps, un homme dont
+c’était le portrait, et reconnaissable. Tallemant,
+dans ses <i>Historiettes</i>, nous en laisse voir
+quelque chose… Cet homme-là ne s’appelait
+point Harpagon, bien entendu, et vous ignorerez
+le véritable nom de celui qui, de nos
+jours, est son héritier direct et infortuné. Ce
+sera le seul point, dans ce récit où rien n’est
+imaginé, sur quoi l’on se sera permis quelque
+dissimulation, assez nécessaire, vous en conviendrez.</p>
+
+<p>— Si vous, qui êtes du pays, fils et petit-fils
+de gens qui ont connu le père et les aïeux, vous
+n’osez rien lui demander, comment oserais-je
+moi ? soupira le professeur.</p>
+
+<p>Sa voix exprimait un regret réel, un intérêt
+sincère. Combien les phénomènes d’économie
+sociale qu’il entendait ressusciter dans sa
+thèse — ce retour à la terre qui refit, des
+bourgeois habitant les villes de Bourgogne,
+à la fin du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, des paysans et des
+vignerons — pâlissaient en comparaison de
+cette merveilleuse aventure ! Un descendant de
+l’Avare, du véritable et authentique Avare,
+retrouvé vivant de nos jours, et, selon toute
+apparence, actuellement ruiné ! Par suite de
+quelles circonstances ? Qu’était-il arrivé à
+cette famille depuis trois siècles ; comment
+avait-elle vécu, de quoi, qu’avait-elle fait ?
+Trois siècles, neuf générations d’hommes : un
+temps, pour peu qu’on y songe, infiniment
+court. Et il avait suffi pour que, à la place de
+l’opulent bourgeois de Paris, thésauriseur
+et usurier, apparût, dans la même lignée, ce
+pauvre hobereau bourguignon, vieilli, usé,
+léger, à qui un marchand de biens villageois,
+usurier campagnard, s’apprêtait d’arracher tout
+ce qui restait sans doute de la fortune entassée
+par le grand, le célèbre, le terrible aïeul !
+Et si courtois, si distingué, en même temps
+qu’inoffensif ! Moins qu’inoffensif : sans défense !
+M. Joseph Meyer se sentait véritablement ému,
+d’une émotion toute désintéressée et plus que
+littéraire : patriotique, en quelque sorte. Oui,
+patriotique ! Le petit professeur juif admirait
+en ce pauvre M. d’Harpagon le rejeton d’un
+homme illustre, non seulement par son vice,
+mais par la peinture immortelle qu’un dramaturge
+immortel en sut faire. Et plus encore !
+Il admirait trois siècles de vie française, dans
+une famille vraiment française : des goûts, des
+habitudes, des qualités, des défauts français.
+Tout ce qu’il n’avait pas et qu’il ambitionnait
+naïvement, avec une sorte de dévotion, de
+piété ! Car si un puissant homme d’affaires
+juif, parvenu à la fortune, cherche à s’assimiler
+à la véritable société française par l’extérieur,
+les relations, les titres nobiliaires, la
+façade enfin, un universitaire sémite, imprégné
+de sociologie, d’histoire, de méthode historique,
+voit plus loin et plus profond, jusqu’à l’intérieur.
+Et ce sont ces profondeurs secrètes, touchantes,
+douloureuses, héroïques, ou même
+ridicules, qu’il découvre avec envie, avec
+respect, comme un archéologue artiste, émerveillé
+devant le fragment d’antique, brisé
+mais émouvant, que ses fouilles viennent de
+sortir de terre.</p>
+
+<p>— … C’est justement parce que vous n’êtes
+pas du pays, qu’il pourrait vouloir causer,
+M. d’Harpagon, observa sentencieusement
+Lécuru. Vous vous en irez dans quinze jours,
+dans un mois ; il ne vous reverra plus, vous ne
+raconterez pas ses histoires ici. Et il peut avoir
+besoin de faire des confidences, cet homme !</p>
+
+<p>— Vous croyez ? fit ardemment M. Meyer.</p>
+
+<p>En lui-même il songeait : « Ce serait trop de
+chance ! En vérité, ce serait trop de chance ! Ça
+n’arrivera pas, je n’oserais l’espérer !… »</p>
+
+<p>Le petit cheval avait gravi au pas la côte de
+Sausseaux. Arrivé à ce que, en Bourgogne, on
+appelle « la balance », il reprit le trot vers
+Saulieu. Pendant ce temps, M. d’Harpagon
+chassait…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le petit chemin des cantonniers, qui borde
+la rigole, s’arrête court devant l’étang des
+Vergeais, bloqué par des fagots de ronces
+affourchés entre quatre bouts de branches
+plantées en croix. M. d’Harpagon prit son fusil
+qu’il avait jusque-là porté sur l’épaule, à la
+bretelle, battit les ronces avec le canon, posa
+le pied sur l’obstacle, le franchit avec assez
+de légèreté pour un homme de son âge. Sa
+chienne le suivit, d’un bond. Elle savait son
+métier, ses devoirs de chasse, les moindres
+accidents de ce terrain où elle avait quêté tant
+de fois déjà ; on n’avait ni à la retenir ni à la
+lancer. Le long de la rigole, elle avait marché
+bien sagement derrière le chasseur, le museau
+en l’air, sans paraître remarquer les
+effluves d’un lièvre parfois tout proche, tapi
+dans les broussailles, ou d’un couple de
+perdrix levées plus haut dans les éteules,
+et qui attendaient le moment de regagner,
+en piétant, leur première remise. Mais, la
+barrière passée, elle entra en chasse, ardemment,
+avec une application frénétique. La tourbe
+souilla les taches oranges et blanches de sa robe
+soyeuse, par instants on ne voyait plus que le
+beau panache de sa queue, qui battait fiévreusement
+les herbes ; et les menthes froissées
+donnaient à l’air un peu fade du marais une
+odeur assainie et fraîche, comme dans une
+chambre de malade aspergée d’aromates. Bientôt
+elle se dégageait, bondissante, trempée,
+secouant une gerbe de vapeur et d’eau pulvérisée,
+suivant sur la lisière de boue détrempée,
+au bord de l’étang, une route inconcevable à
+l’esprit humain, et qui changeait sans cesse. Ce
+sont des minutes que garde la mémoire jusque
+dans leurs moindres aspects : une tige de roncier,
+tremblante, où chaque goutte de rosée est un
+prisme, un arc-en-ciel en miniature ; une toile
+d’araignée humide, translucide, où cet arc-en-ciel
+s’élargit.</p>
+
+<p>… Une bécassine se leva. Prudemment,
+M. d’Harpagon l’attendit au second crochet.
+Comme détachée subitement des espaces
+aériens, d’une chute directe, la tête la première,
+elle tomba. L’étang, sous les rayons du soleil
+dilaté, expirant derrière les arbres de la rive
+occidentale, brilla quelques moments de moires
+dorées, concentriques, barrées de lignes noires.
+Puis l’oiseau ne fut plus rien qu’une tache
+sombre, immobile, morte, à peine visible sur la
+placidité rétablie des eaux.</p>
+
+<p>— Apporte, Dora, apporte !</p>
+
+<p>La chienne n’avait pas attendu le commandement.
+D’une nage libre, franche, les narines
+fumantes, tenant le gibier entre ses crocs sans
+l’abîmer, déjà elle revenait sur la rive. M. d’Harpagon
+abattit encore trois bécassines, en manqua
+d’autres, prit sa revanche sur une sarcelle.
+Il se sentait incroyablement heureux, allègre,
+dégagé de tout souci, de tous souvenirs, au-dessus
+du temps. Il s’élargissait ; sa personne, sa
+seule personne, emplissait la solitude, s’en
+emparait. Au-dessus de sa tête, la grande bande
+coutumière des canards sauvages tournoyait,
+vaste triangle insolent, sublime, hors de portée.
+Ceux-là ne peuvent être surpris qu’à la hutte,
+en plein hiver, au matin ; ou le soir à la tombée
+de la nuit. Dès qu’un être humain apparaît
+sur les berges, avant le premier coup de feu,
+leur république méfiante, obéissant à des chefs
+expérimentés, jette son vol en plein ciel :
+si nombreux que, malgré la hauteur où ils
+se maintenaient, d’un bruit fin, presque imperceptible,
+l’air vibrait légèrement sous leurs
+ailes nerveuses. Un long sifflement adouci
+crissait de leurs becs plats, ils communiquaient
+au paysage une sorte d’activité
+farouche dont le cœur de M. d’Harpagon se
+sentit étrangement exalté. Puis il songea avec
+irritation : « Sales bêtes ! Elles se moquent de
+moi ! »</p>
+
+<p>C’était l’enragement du chasseur outragé par
+la liberté dédaigneuse d’une proie que ses yeux
+distinguent, mais qui demeure inaccessible.
+Il pensa que, peut-être, un canard était resté
+dans les herbes de la rive. C’est une chose
+qui arrive quelquefois : des jeunes, qui n’ont
+pas encore appris les avantages de la discipline,
+et n’ont pas exécuté les ordres de
+leurs chefs ; des canes fatiguées ou qui ne peuvent
+renoncer à quitter une couvée retardataire.
+Il entra résolument, confiant en
+l’imperméabilité de ses lourdes bottes, dans
+l’eau noire, écartant les joncs qui craquaient.
+Dora se précipita plus loin encore, impétueuse…</p>
+
+<p>Un bruit d’ailes en tumulte, une large
+et belle ombre noire, suspendue ; l’éclair
+du fusil… Hourra ! C’est un canard qui retombe,
+cette fois. Il a l’aile cassée, il fuit à la nage,
+ses pattes largement palmées tracent sur
+l’étang un double sillon, comme les deux
+palettes d’un petit vapeur, d’un jouet d’enfant.
+Inutile de perdre encore sur lui une cartouche ;
+M. d’Harpagon sait bien que le plomb
+glisserait sur la trame serrée de ses plumes,
+comme sur une cuirasse. Mais Dora suffit ! Dora
+va l’avoir ! Elle a fait un saut magnifique, s’est
+ébrouée dans l’écume et la fange, et gagne
+sur l’oiseau qui garde un silence dur, stoïque,
+pourtant désespéré. Ah ! c’est beau, ça, c’est
+beau, on vit !</p>
+
+<p>… Tout à coup M. d’Harpagon s’entend interpeller,
+de la rive. C’est Duruty, l’éclusier, son
+garde quand il était propriétaire de l’étang, qui
+sert maintenant de garde à Lécuru, depuis que
+M. d’Harpagon a vendu à Lécuru.</p>
+
+<p>— Pardon, excuse, monsieur d’Harpagon,
+fait Duruty embarrassé…</p>
+
+<p>— Qu’y a-t-il, mon bon ? demande le chasseur
+avec une certaine condescendance.</p>
+
+<p>Il n’est pas encore parvenu à oublier que,
+quelques mois auparavant, ce Duruty était « à
+lui ».</p>
+
+<p>— … Ça me fait peine de dire ça à Monsieur,
+continue le garde, mais j’ai des ordres
+pour ne plus laisser chasser personne sur
+l’étang.</p>
+
+<p>— Ces ordres ne sont pas pour moi, répond
+M. d’Harpagon. Quand j’ai cédé l’étang à
+M. Lécuru, il m’a promis que j’y pourrais venir
+chasser, comme auparavant, avec mon fils,
+même, en voisin…</p>
+
+<p>— Il n’y a pas d’exception, monsieur d’Harpagon,
+il n’y a pas d’exception !… C’est pas pour
+les canards, vous comprenez : mais M. Lécuru
+a fait réempoissonner… Alors ça trouble les
+alevins, quand on patauge dans l’eau…</p>
+
+<p>Il y avait de la compassion dans la voix du
+garde. Il savait bien que ce n’était pas une bonne
+raison, une raison raisonnable, une raison à
+donner à quelqu’un qui connaît le gibier, et le
+poisson ! M. d’Harpagon comprit : lui-même il
+était devenu le poisson, le gibier de Lécuru. Les
+mailles du piège se resserraient autour de lui.
+Lécuru l’avait « acheté » tout doucement, poliment ;
+il y avait mis des formes, il avait eu l’air
+de lui rendre service. Mais à cette heure il sortait
+ses griffes, il voulait l’embêter ! L’embêter,
+c’était ça ! Le forcer à s’en aller, à vendre tout
+ce qui restait de la propriété hypothéquée, en
+lui ôtant tout le plaisir qu’il avait à en garder
+les débris, s’obstinant à y vivre.</p>
+
+<p>De la poche de dos de son ciré, il retira
+les trois bécassines, la sarcelle, les tendit
+à l’éclusier, poussa vers lui, du pied, le
+canard pantelant que Dora venait de déposer à
+terre.</p>
+
+<p>— Vous pouvez lui donner ma chasse, aussi,
+à M. Lécuru ; j’étais sur ses terres !</p>
+
+<p>— Oh ! non, monsieur d’Harpagon, non ! c’est
+pour l’avenir ce que je vous en dis, seulement
+pour l’avenir…</p>
+
+<p>Mais M. d’Harpagon, supplicié, humilié,
+pourtant hautain, refusa de reprendre son
+gibier. Et que cette insulte lui eût été faite par
+l’intermédiaire de quelqu’un qui avait été
+de sa maison, d’un ancien serviteur, fidèle,
+déférent jadis, la lui faisait paraître plus
+odieuse encore, dégoûtante. Son cœur se
+gonflait, il avait envie de pleurer, de crier des
+injures. Faisant basculer la culasse de son
+arme, il en retira les cartouches, siffla sa
+chienne, s’éloigna à grands pas irrités. Toujours
+abandonné, sans contrôle, à la minute
+présente, il se sentait aussi désespéré qu’une
+seconde auparavant insouciant, joyeux, heureux
+de vivre. Tel un écolier puni, il se disait : « C’est
+injuste ! c’est injuste ! Pourquoi est-ce à moi, <i>à
+moi</i>, que ces choses arrivent ? Je n’ai jamais fait
+de mal à personne ; et on m’en veut, on me
+persécute. »</p>
+
+<p>Il songea d’abord à cette injustice, parce qu’il
+ne concevait point la vie sans plaisirs, sans qu’il
+en pût jouir comme il en avait toujours joui,
+par des amusements gentils, et, depuis sa
+maturité, tout à fait innocents. Ce ne fut qu’un
+peu plus tard qu’il descendit plus profondément
+dans l’horreur de sa situation : « Qu’est-ce que
+je vais devenir ?… Qu’est-ce que nous allons
+tous devenir ? »</p>
+
+<p>Il avait d’abord pensé à lui, ainsi qu’il est
+naturel : les hommes sont les hommes ; ils
+pensent d’abord à eux. Mais il aimait aussi
+les siens, comme une partie de lui-même, seulement
+un peu plus éloignée. Et, revenant à sa
+propre personne, à sa propre sensibilité par
+ce détour même, pensant aux siens, il se représenta
+les reproches qu’ils ne manqueraient pas
+de lui faire : car c’est ainsi que la plupart des
+hommes prennent conscience de leur responsabilité.</p>
+
+<p>A l’époque des lois sur la Séparation, il avait
+donné sa démission de procureur au tribunal de
+Semur, se refusant à instrumenter contre le
+clergé dans les inventaires de biens d’église,
+pour lesquels sa présence eût été exigible. Ses
+opinions politiques, ses convictions religieuses,
+lui en faisaient un devoir. Mais combien de fois
+depuis ce geste héroïque, applaudi de toute la
+bonne société, M<sup>me</sup> d’Harpagon l’en avait-elle
+blâmé ! C’est une femme qui sait compter et
+qui compte toujours. Le traitement du magistrat,
+si modeste qu’il fût, n’était pas à dédaigner.
+Dans les embarras où s’abîmait la famille, lui-même
+avait trouvé bien souvent plus d’un motif
+de le regretter. Quand M<sup>me</sup> d’Harpagon l’accusait
+là-dessus de don-quichottisme, de niaiserie,
+il ne voyait plus grand’chose à répondre. Le
+jour que l’on devrait quitter les Vergeais, dont
+la vente suffirait à peine, ou tout juste, à couvrir
+les hypothèques, que leur resterait-il ? M. d’Harpagon
+en tremblait : rien, moins que rien. Ce
+traitement, ç’aurait été le pain assuré ; le pain
+sec, mais du pain. Et, en demandant un poste
+dans la magistrature coloniale, par exemple, on
+aurait pu l’améliorer. Le pauvre homme était
+assez enclin à bâtir, dans sa détresse, de grands
+projets sur ce qu’il eût pu faire, ne pouvait plus
+faire ; du reste, vraisemblablement, n’eût jamais
+fait… Ah ! il avait eu tort, grand tort, il le
+reconnaissait : dans sa situation ça avait été
+un luxe inutile, un luxe coupable d’obéir à sa
+conscience, et aux suggestions, aux encouragements
+de ses amis. Ses amis ! Des gens
+comme lui, des imbéciles qui n’étaient plus à la
+page. Son fils Cléante, sa fille même, et
+M<sup>me</sup> d’Harpagon, le lui avaient plus d’une fois
+corné aux oreilles !</p>
+
+<p>Rien de plus cruel pour un brave homme, un
+honnête homme, que d’envisager qu’il n’aurait
+point dû, après tout, se conduire selon ce qu’il
+avait considéré comme l’honnêteté, le devoir,
+alors que plus de circonspection, de prudence,
+eussent mieux fait l’affaire… Avec un
+certificat médical, au moment des inventaires,
+il eût été si facile de faire excuser son absence !
+Et il eût été assuré de la silencieuse indulgence,
+de la complicité morale du procureur général,
+du garde des sceaux lui-même : ils n’étaient pas
+si méchants, au bout du compte, ni animés de
+sentiments malveillants à son égard ; et c’étaient
+des « politiques ». Ça n’était pas leur intérêt,
+politiquement, que le nombre des démissions
+se multipliât dans la magistrature…</p>
+
+<p>M. d’Harpagon frémit d’évoquer l’avenir de
+son fils, de sa fille. Cléante, plus léger, plus
+insouciant que lui-même, et dissipateur ! Dissipateur
+comme le fils du premier des Harpagon :
+singulières alternances qui, des siècles écoulés,
+reproduisent des phénomènes si étrangement
+semblables, font succéder des prodigues à des
+avares ! Et bon à rien. Croix de guerre, comme
+tous ceux qui ont fait la guerre, mais n’ayant
+pu parvenir à dépasser le grade, insuffisant
+pour persévérer dans la carrière militaire,
+de sous-officier ; à cette heure, employé à
+Paris dans une maison d’automobiles : la
+ressource de tous les jeunes gens qui n’ont pas
+su encore se découvrir une vocation, une
+profession.</p>
+
+<p>… Élise, l’aînée : âpre, dure, économe au
+fond comme sa mère, voluptueuse pourtant,
+voluptueuse comme lui, M. d’Harpagon, l’avait
+été jusqu’à sa pleine maturité, jusqu’après son
+mariage. Une fille à laquelle il fallait l’amour, à
+laquelle il fallait un homme ! Depuis bien longtemps
+le curé des Vergeais, qui la confesse,
+qui la dirige, le lui avait fait discrètement,
+mais clairement comprendre. Et elle avait
+vingt-sept ans, vingt-sept ans ! Et pas de dot,
+alors qu’il pressait de la marier depuis des
+années ! M. d’Harpagon s’applaudit qu’elle ne
+fût point aux Vergeais. Il appréhendait son
+regard noir, excédé ou exaspéré, la violence
+muette de ses attitudes, la fureur silencieuse de
+son corps de vierge inassouvie. Avait-il été
+bien sage, toutefois, le mois dernier, de la
+laisser partir pour Nice, où l’appelait M<sup>me</sup> de
+Claris, une amie opulente, trop opulente, et
+qui fréquente un monde assez désordonné ?…
+Voyons, voyons, il ne fallait pas s’inquiéter !
+Il y a une limite aux embêtements ! Élise était
+trop bien élevée, on pouvait compter sur sa
+forte éducation religieuse. Et il y avait aussi
+son orgueil, ses ambitions, son désir même de
+la fortune et du luxe : elles font rarement fortune,
+les vierges imprudentes qui ne savent se
+garder ! M. d’Harpagon, en somme, se félicitait
+que sa fille ne fût point là, en ce moment
+pénible : de plus en plus elle se montrait si
+nerveuse ! Insupportable, en vérité, insupportable !
+L’humeur de M<sup>me</sup> d’Harpagon suffisait bien
+à rendre la vie souvent intenable à son mari…</p>
+
+<p>… Et quand M. d’Harpagon en fut là de ses
+méditations, il résolut de ne rien dire à sa
+femme de l’humiliation qu’il venait de subir. A
+quoi bon ? Il aurait une scène. Encore une fois
+ce serait « de sa faute ». Et les scènes qu’il prévoyait
+pour l’heure de la catastrophe imminente
+et finale n’en seraient diminuées ni dans
+leur nombre, ni dans leur amertume. Il ne rapportait
+rien du marais ? Eh bien ! c’était que la
+chasse n’avait pas été heureuse, voilà tout. On
+ne manquerait pas de lui dire qu’il était un
+maladroit. Ceci lui serait désagréable, mais ça
+valait encore mieux…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La mauvaise odeur du suif fondu traînait toujours,
+refroidie, dans la buanderie, mais cette
+pièce était vide. Ouvrant la porte de la cuisine,
+il demanda à Marie Larchant :</p>
+
+<p>— Madame n’est pas là ?</p>
+
+<p>… On demande invariablement si les gens ne
+sont pas là quand on vient de constater, de
+façon certaine, qu’ils n’y sont point. C’est une
+manière de dire. M. d’Harpagon éclaircit pourtant
+sa question :</p>
+
+<p>— Que fait Madame, Marie ?</p>
+
+<p>La cuisinière, d’un ton qui révélait quelque
+chose d’inusité, répondit :</p>
+
+<p>— Madame ne fait rien !</p>
+
+<p>— Vous dites ? insista M. d’Harpagon,
+étonné à son tour.</p>
+
+<p>— Madame avait fait venir Louis, le métayer,
+pour avoir du son, rapport au cochon. Mais le
+courrier de quatre heures est arrivé, elle me l’a
+pris des mains, elle n’a pas reçu Louis. C’est
+moi qui l’ai reçu.</p>
+
+<p>— Il y avait une lettre de Mademoiselle, une
+lettre de Cléante ? interrogea M. d’Harpagon,
+angoissé déjà.</p>
+
+<p>— Je ne crois point. Je connais bien l’écriture
+de Mademoiselle et de M. Cléante, depuis le
+temps… Monsieur peut regarder lui-même :
+Madame a jeté l’enveloppe dans le bac ; elle y
+est toujours, j’ai rien brûlé.</p>
+
+<p>M. d’Harpagon ramassa l’enveloppe. Elle
+portait le timbre de Nice. Il crut reconnaître
+l’écriture de M. de Claris.</p>
+
+<p>— Madame n’a rien dit ?</p>
+
+<p>— Elle a demandé Monsieur, qu’elle savait
+bien qu’il était parti. Elle a dit que Monsieur
+n’est jamais là quand on a besoin de lui, et toujours
+dans les jambes quand c’est autrement…
+Comme d’habitude, quoi. Et c’est pas la seule
+qui dirait comme ça : toutes les femmes, de tous
+les hommes. C’est pas ça qui doit faire de la
+peine à Monsieur.</p>
+
+<p>— Mais elle n’a pas dit autre chose ?</p>
+
+<p>— Rien. Elle a monté l’escalier comme
+une folle, elle l’a redescendu, elle l’a remonté.
+Tout le temps elle mettait la tête aux fenêtres,
+pour voir si Monsieur rentrait. Pour l’heure,
+elle est dans sa chambre. Elle doit avoir entendu
+Monsieur. Monsieur l’entend qui descend…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon parut. Les yeux secs, mais
+le visage ravagé, impatient, crispé. On ne
+savait quoi d’anéanti, de déchiré, d’affaissé dans
+le port de sa taille, d’ordinaire impétueux,
+énergique.</p>
+
+<p>— Tu as des nouvelles d’Élise, interrogea son
+mari. Elle… elle est souffrante ?</p>
+
+<p>— Venez me parler ! répondit-elle brièvement.
+Elle disait « vous » à M. d’Harpagon, qui,
+de son côté, n’avait jamais pu s’accoutumer à
+lui rendre cet élégant pluriel. Selon lui,
+cela faisait trop de manières pour la campagne.</p>
+
+<p>— Où ?</p>
+
+<p>— Dans le salon, n’importe où… Non, pas
+dans le salon, corrigea-t-elle, considérant ses
+bottes fangeuses, vous saliriez tout.</p>
+
+<p>Devant un événement qui l’agitait de manière
+si cruelle, M<sup>me</sup> d’Harpagon gardait le souci de
+l’ordre et de la propreté, qui sont aussi une
+économie :</p>
+
+<p>— Dans le parc, sous les châtaigniers, fit-elle.</p>
+
+<p>Les cosses des châtaignes, gaulées, couvraient
+le sol, s’écrasant sous les pieds lourds de
+M. d’Harpagon.</p>
+
+<p>— Il est arrivé quelque chose à Élise, répéta-t-il,
+je vois bien qu’il est arrivé quelque
+chose à Élise ! Elle est malade… Elle… elle est
+morte ?</p>
+
+<p>Sa femme eut une espèce de rire furieux.</p>
+
+<p>— Ça vaudrait mieux ! Entendez-vous,
+ça vaudrait mieux ! Votre fille se porte
+bien, parfaitement bien. On ne peut mieux !
+Lisez !</p>
+
+<p>— C’est de M<sup>me</sup> de Claris ?</p>
+
+<p>— Non, de son mari.</p>
+
+<p>— En vérité ? fit M. d’Harpagon. Pourquoi
+donc est-ce lui qui nous écrit, non pas sa
+femme ?</p>
+
+<p>— Lisez, monsieur, lisez donc !</p>
+
+<p>M. d’Harpagon prit la lettre.</p>
+
+<p>« Chère cousine et parfaite amie, ma belle-sœur,
+M<sup>me</sup> de Courtry, devant repartir demain
+pour Paris, je la charge d’accompagner votre
+fille. Élise la quittera en gare de Dijon, d’où elle
+reprendra le train pour Mailly, qui est la station
+la plus proche des Vergeais, si j’ai bonne
+mémoire.</p>
+
+<p>« Son séjour à Cannes devait durer plus longtemps.
+Je sens que ce départ un peu précipité
+aura de quoi vous surprendre. Nous-mêmes
+comptions bien garder Élise auprès de nous
+jusqu’à notre propre retour : et c’est moi pourtant
+qui viens de la prier, je vous l’avoue, et
+j’en prends toute la responsabilité, de retourner
+le plus tôt possible aux Vergeais.</p>
+
+<p>« Ne croyez pas que sa santé soit en cause.
+Sentant bien que ce sera là votre première appréhension,
+l’idée que vous suggéreront d’abord
+vos maternelles inquiétudes, je m’empresse de
+vous rassurer. Jamais notre charmante Élise ne
+s’est mieux portée. Elle nous était arrivée un
+peu sombre, non pas déprimée, car son énergie,
+sa volonté, me paraissaient être demeurées telles
+que je les ai toujours appréciées, mais soucieuse,
+un peu crispée. L’atmosphère de la maison, qui
+est fort gaie, a semblé lui faire du bien. Elle a
+repris assez vite une belle humeur qui peut-être
+était encore, je le soupçonne maintenant, un
+peu nerveuse. Vous savez que nous avons aux
+<i>Cactus</i> des hôtes assez nombreux, toute une
+jeunesse que nous aimons amuser, et qui
+s’amuse. La saison, ici, ne bat pas encore
+son plein, mais Cannes, Nice, Monte-Carlo,
+toute la côte, sont déjà peuplés d’une société
+agréable — plus distinguée, à mon sens, que
+celle qui viendra dans quelque temps. Élise
+a paru se plaire tout à fait dans ce nouveau
+milieu ; il est fort différent de celui des Vergeais
+où vous passez toute l’année, ce qui est
+assez monotone pour une jeune fille. Mais il se
+peut que le changement, pour elle, ait été
+trop brusque, et qu’elle n’y ait pas été suffisamment
+préparée…</p>
+
+<p>« C’est M<sup>me</sup> de Claris qui devrait vous apprendre
+tout cela. De femme à femme on trouve
+plus aisément, en ces occasions délicates,
+les termes qui n’exagèrent pas l’événement,
+aident à le concevoir, le ramènent à ses justes
+proportions. C’est ce que j’ai dit à M<sup>me</sup> de
+Claris. Mais elle est, depuis avant-hier, bien
+agitée. Elle n’a pas retrouvé son assiette, elle
+est encore toute secouée, véritablement souffrante,
+et dans l’impossibilité morale de vous
+écrire.</p>
+
+<p>« Élise a commis une petite imprudence… Il
+m’avait semblé d’abord que je pouvais m’en
+tenir là, ne pas vous en dire plus long, et vous
+laisser le soin d’interroger votre fille. A la
+réflexion, et bien que cela me soit pénible, je
+crois qu’il est préférable que je vous dise la
+vérité, sans quoi vous ne pourriez vous expliquer
+le parti que nous avons dû prendre de
+l’éloigner d’ici, et de la prier de vous aller
+rejoindre plus tôt que vous ne vous y attendiez.
+Vous seriez en droit de vous en trouver
+étonnée.</p>
+
+<p>« Samedi dernier, il y a deux jours,
+un de nos hôtes — et un tout jeune
+homme, malheureusement, notre cousin La
+Motterais — qui était allé passer la soirée à
+Monte-Carlo, en est revenu vers deux heures
+du matin en automobile. Comme il traversait
+la galerie du second, sans faire de bruit, pour
+gagner sa chambre, il a vu l’un de nos invités,
+dont je m’abstiens provisoirement tout au
+moins, de vous dire le nom, sortir de la
+chambre d’Élise. Apercevant La Motterais, il
+eut un mouvement de contrariété, puis le
+dépassa sans prononcer un mot, et rentra
+chez lui.</p>
+
+<p>« La Motterais est un écervelé. S’il avait eu
+quelques années de plus, et du plomb dans la
+tête, il aurait tenu sa langue. D’autre part, la
+personne qu’il avait ainsi rencontrée a manqué
+de sang-froid. Elle aurait dû l’aborder, le prier,
+en homme d’honneur, de garder le silence.
+Dans son embarras, sans doute, sa confusion,
+elle n’en a rien fait. Le lendemain, cet imbécile
+de La Motterais, qui avait trouvé la chose
+seulement amusante, en a fait des gorges
+chaudes. Les hommes ont ri, méchamment :
+cela n’a pas d’importance. Mais M<sup>me</sup> Maillaud-Destieux,
+qui est chez nous avec ses deux
+filles et un grand garçon qu’elle croit un Jean
+d’Arc, si j’ose le mettre sous l’invocation de
+cette sainte, s’est indignée. Elle a été trouver
+ma femme, elle lui a annoncé son départ immédiat.
+Ma femme, qui ne savait rien, pas plus
+que moi, — les maîtres de la maison, en pareil
+cas, sont toujours les derniers informés :
+c’est comme les cocus, chère amie, — est
+tombée des nues. Nous avons convoqué La Motterais :
+il a confirmé le récit qu’il avait eu
+l’imprudence de faire. Je lui ai lavé sérieusement
+la tête ; c’était toujours une consolation,
+bien qu’il fût trop tard. Après quoi j’ai fait
+venir l’invité, auteur du scandale. Je lui ai
+dit qu’il m’avait manqué gravement, ainsi qu’à
+ses obligations d’homme bien élevé, reçu
+chez des gens honorables, et l’ai prié de déguerpir,
+séance tenante, ce qu’il a fait sans barguigner.</p>
+
+<p>« … Tout cela n’a pas empêché M<sup>me</sup> Maillaud-Destieux
+de filer, avec ses trois rejetons.
+Nos autres invités potinent et discutent. Les
+mères de famille ont mis Élise à l’index et
+défendent à leurs filles de lui parler. Elles en
+ont plus peur encore pour leurs fils. La situation
+qu’on lui fait ici est impossible, elle ne
+peut rester.</p>
+
+<p>« Ma femme a tenté d’avoir une explication
+avec votre fille ; je ne sais si elle s’y est bien
+prise, mais Élise n’a pas daigné se défendre.
+Pour un peu elle aurait nié qu’il se fût rien
+passé, ou bien elle se contentait d’affirmer
+que cela n’avait aucune importance. Je dois
+dire que l’invité que j’ai mis à la porte, à cause
+d’elle, a eu à peu près, vis-à-vis de moi, la
+même attitude. Il n’y a rien eu de grave,
+a-t-il juré sur son honneur, ne se reconnaissant
+que le tort d’avoir entretenu une conversation
+avec une jeune fille dans sa chambre, à une
+heure indue. Mais qui le croira ? Si ce
+sont les nouvelles mœurs, bien que j’aime
+être de mon temps, j’avoue qu’elles sont déplorables.</p>
+
+<p>« Pardonnez-moi, ma chère cousine, la peine
+que vous apportera cette lettre. J’ai pensé qu’il
+fallait vous mettre au courant, dans tous leurs
+détails, des faits de la cause, pour que vous
+puissiez confesser Élise. Elle sera sans doute
+plus communicative avec vous qu’avec ma
+femme, elle vous éclaircira cette affaire qui,
+par certains côtés, demeure assez obscure.
+Car il se peut qu’il n’y ait eu là, en effet,
+qu’un enfantillage, et, je l’ai dit, une imprudence.
+C’est du reste, après tout, un
+bonheur que cela se soit passé à Cannes, à
+cent cinquante lieues des Vergeais, dans
+un monde qui n’a pas de relations communes
+avec celui que vous fréquentez, et dans
+lequel votre chère Élise paraît destinée à s’établir.
+La Bourgogne n’en saura rien ; et ici, dans
+huit jours, on parlera d’autre chose. Ce n’est pas
+vainement, dans la seule intention de vous apaiser,
+que je vous soumets cette considération.
+Elle exprime vraiment le fond de ma pensée,
+dites-le bien à M. d’Harpagon.</p>
+
+<p>« Je vous prie, ma chère cousine… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Oh ! gémit M. d’Harpagon, c’est épouvantable !
+C’est épouvantable. Ce n’est pas possible…
+Élise !…</p>
+
+<p>En même temps, par un dédoublement naturel
+à son esprit qui demeurait aimable et frivole, il
+ne pouvait s’empêcher de songer : « Claris ne
+s’est pas ennuyé en écrivant cette lettre. Et ça se
+voit… Elle est très convenable, très délicate,
+mais ça se voit tout de même… Claris est un
+homme qui s’embête, je le connais, il s’embête
+partout. Alors ça le distrait, ça l’amuse, quand
+il arrive des choses, même des malheurs… Mais
+Élise ! »</p>
+
+<p>Il répéta :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas possible ! C’est un cauchemar,
+une insanité ! Qu’est-ce que tu en penses,
+toi ?</p>
+
+<p>— Elle est compromise, dit M<sup>me</sup> d’Harpagon.
+Vous le savez bien ! Ne faites pas de phrases,
+vous ne savez faire que ça… On la renvoie
+comme une bonne qui a fait un enfant clandestin.
+Voilà…</p>
+
+<p>— Mais l’homme, alors, l’invité, comme dit
+Claris ? Pourquoi Claris ne nous donne-t-il
+pas son nom ? Ça ne se passera pas comme
+ça. Jour de Dieu ! ça ne peut pas se passer
+comme ça !</p>
+
+<p>— Des phrases, toujours. Je vous en prie !…
+Élise n’est pas une mineure. Elle était d’âge à
+savoir ce qu’elle faisait. Voilà ce que répondra
+le monsieur. Et qu’est-ce que vous lui répondrez,
+vous ?</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon était maintenant beaucoup
+plus calme, en apparence, que son mari. Ce n’est
+pas seulement qu’elle avait appris la nouvelle
+de la catastrophe deux heures avant lui, qu’elle
+avait eu le temps de la considérer, de la retourner,
+de la refroidir. Seule avec sa fille, il lui
+semblait qu’elle l’eût tuée, tout au moins battue
+à la laisser pour morte. Mais en présence d’un
+homme, elle se retrouvait femme pour défendre
+une femme, et la comprendre. Quoi, à la
+fin, quoi ? Il n’est pas un homme qui n’ait
+possédé, dans sa vie, toutes les femmes qui
+ont bien voulu y consentir. Et, parce qu’une
+autre femme est leur fille, ils s’imaginent
+qu’elle doit être, qu’elle est d’airain contre
+toutes les tentations ? Elle a pourtant un corps,
+voyons, un corps !… Il existe des mères pour
+se figurer que leur fils, à vingt ans, a gardé
+toute son innocence baptismale. Mais pas
+une n’ignore, connaissant son propre sexe,
+que sa fille a des sens, ou en aura demain,
+aujourd’hui, peut-être. Et si elle ne le lui dit
+pas, c’est justement parce qu’elle en est trop
+sûre, et qu’il faut le lui cacher, le plus longtemps
+possible !</p>
+
+<p>— … Alors, jour de Dieu ! fit M. d’Harpagon,
+alors les couvents n’ont pas été inventés pour
+les chiens !</p>
+
+<p>— Voilà une idée, reconnut froidement
+sa femme. Elle n’est pas mauvaise : c’est ce
+qu’Élise peut faire de mieux d’entrer au couvent !
+Et savez-vous ? C’est ce qu’elle pouvait
+faire de mieux même avant cette histoire,
+parce que… parce que nous ne pouvons pas
+la marier. Mais croyez-vous qu’elle y consentira ?…</p>
+
+<p>Et tout à coup :</p>
+
+<p>— C’est votre faute, votre faute, cria-t-elle.
+Le véritable auteur de la chute de votre fille,
+c’est vous !</p>
+
+<p>— La chute ? protesta M. d’Harpagon, qui ne
+pouvait supporter longtemps une vision pessimiste
+des choses ; tu vas trop loin. Claris nous
+fait entendre qu’il n’y a eu qu’une imprudence,
+un enfantillage…</p>
+
+<p>— Quand un homme, jusqu’à l’âge de quatre-vingts
+ans, et même au-dessus, sort à deux
+heures du matin de la chambre d’une femme,
+dit brutalement M<sup>me</sup> d’Harpagon, il a passé son
+temps à enfiler des perles ? Des mots, ça, des
+mots encore ! Toute votre vie, vous vous paierez
+de mots. Et puis, voyons ! Si ce monsieur n’a
+pas couché avec elle, qu’est-ce qu’elle y gagne ?
+Elle y perd.</p>
+
+<p>— Tu dis ?… proféra son mari avec horreur.</p>
+
+<p>— Je dis ce qui est. Ça saute aux yeux. On a
+vu le monsieur sortir de sa chambre : elle est
+compromise, vous entendez com-pro-mise,
+qu’elle se soit donnée ou non. Mais, si
+elle ne s’est pas donnée, le monsieur nous
+dira : « Fichez-moi la paix, il n’y a pas de
+casse ! »</p>
+
+<p>— Oh ! fit M. d’Harpagon, choqué, mais
+anéanti par ce raisonnement irréfutable.</p>
+
+<p>— Et c’est votre faute, répéta sa femme avec
+violence, votre faute. Puisqu’il n’y a rien à faire,
+ça me soulage, au moins, de le dire. Votre faute !
+Parce que si vous aviez été <i>comme moi</i>, même
+seulement si vous ne m’aviez pas empêchée
+d’être moi, si vous m’aviez laissée diriger la barque,
+si vous aviez eu le quart de l’esprit
+d’économie, d’avarice, si vous voulez, dont
+vous me raillez comme d’une tare, au nom
+de je ne sais quels souvenirs dont vous
+voulez ridiculiser votre nom ; si vous n’aviez
+pas placé votre argent en dépit du sens commun ;
+si vous n’aviez pas donné votre démission
+comme un niais ; si vous n’aviez pas fait
+bêtise sur bêtise, nous n’en serions pas où
+nous en sommes. Et votre fille aurait une
+dot. Élise serait mariée. Élise qui, depuis
+deux ans, crie, vous l’entendez, crie, pour
+avoir un homme dans son lit, un homme et ce
+qui s’ensuit !</p>
+
+<p>M. d’Harpagon prit la fuite, il s’en alla faire
+des cartouches dans la chambre aux fusils. Occupation
+dérisoire, puisqu’il ne savait plus où
+chasser. Mais l’attention méticuleuse qu’imposent
+le dosage de la poudre et du plomb dans
+les éprouvettes, le fonçage des bourres, le sertissage
+endormaient d’ordinaire ses plus noirs
+soucis dans un automatisme salutaire.</p>
+
+<p>Cette fois, son esprit n’y trouva nul repos. Il
+se mit à pleurer sur sa sébile de « pyroxylé », à
+pleurer comme un pauvre petit perdu dans la
+forêt. C’est lui-même qui se fit cette comparaison
+attendrissante. Et il murmurait :</p>
+
+<p>— On veut que je sois malheureux ! On fait
+exprès que je sois malheureux !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, on attendait Élise par le train
+de trois heures. Elle en avait averti, de Paris,
+par un télégramme de quelques mots, insignifiant,
+indifférent, un télégramme comme tous
+les télégrammes. Le vieux break des Harpagon
+devait l’aller chercher à Mailly, attelé d’un des
+chevaux de Louis, le métayer : il y avait plusieurs
+années que le ménage Harpagon avait
+renoncé au luxe dispendieux d’une écurie personnelle ;
+et c’était dans la stalle de Philis, la
+vieille jument depuis longtemps vendue, que
+M<sup>me</sup> d’Harpagon et Marie Larchant élevaient le
+cochon. Il n’y avait plus de femme de chambre
+ni de valet : Marie toute seule et une fille
+de cuisine, la souillon qui « faisait » aussi les
+chambres et balayait les escaliers, sous la
+surveillance de sa maîtresse, demeuraient
+du nombreux domestique dont, un demi-siècle
+auparavant, on eût cru ne pouvoir se
+passer.</p>
+
+<p>Pour la première fois de son existence, — non,
+il se souvenait aussi des nuits où il avait eu des
+rages de dents, — M. d’Harpagon n’avait pas
+fermé l’œil. Le « déshonneur » d’Élise, les desseins
+de Lécuru longtemps dissimulés, et dont
+l’incident de la veille, au marais, prouvait qu’ils
+touchaient à la victoire finale, tout lui montrait
+l’abîme. Il y sombrerait, il n’y avait pas de
+remède. Les années précédentes, il avait pu
+acquitter l’intérêt des hypothèques parce que,
+depuis la guerre, le vin s’était bien vendu. Cette
+année, c’était la baisse enfin survenue parce que
+le consommateur restreint ses dépenses, mais
+dont l’acheteur en gros profite dans une bien
+plus large mesure pour commencer. On ne pouvait
+plus éviter la mise en vente publique de ce
+qui restait de la propriété : le château, le parc,
+la métairie, le petit vignoble.</p>
+
+<p>De cette vente, on ne retirerait rien ! Les droits
+des créanciers absorberaient tout… Dès qu’il
+fut levé, et il se leva, dans son angoisse, plus
+tôt que de coutume, M. d’Harpagon s’enferma
+dans son cabinet. Malgré son horreur pour tout
+ce qui lui est importun, son habitude d’écarter
+les préoccupations, de remettre perpétuellement
+au lendemain toute décision difficile ou pénible,
+il entreprit d’établir, une bonne fois, son
+actuelle situation de fortune. Combien, en ces
+circonstances, cette expression impliquait d’ironie !
+Son portefeuille ! « ses placements ! » On
+eût dit que, depuis le Panama, dont il avait été
+l’un des premiers et des plus enthousiastes
+souscripteurs, un démon pervers s’était complu
+à égarer ses choix… Il avait des mines d’or,
+achetées au plus haut, à l’époque où les banques
+anglaises, utilisant la publicité de nos journaux
+« bien pensants », en avaient inondé le marché
+français, et qui toujours, depuis, avaient mis
+une incroyable obstination à dégringoler, — sans
+compter des titres du Klondyke, qui ne valaient
+plus que le poids du papier. Et sa dernière spéculation
+sur la <i lang="en" xml:lang="en">Royal Dutch</i> ! C’est elle qui avait
+entraîné l’aliénation du bois Levaut et de
+l’étang des Vergeais ; le pétrole ne lui avait pas
+été plus favorable que l’or. « J’ai eu tort de
+chercher le gros revenu, voilà ! » songeait-il,
+mélancoliquement. Certes : car à mesure que
+l’intérêt de la terre baissait, il s’était obstiné à
+obtenir davantage de sa fortune mobilière : c’est
+ce qu’a fait la plus grande partie de notre bourgeoisie
+et de la petite aristocratie foncière de
+nos provinces, depuis un demi-siècle, et c’est
+ainsi qu’elles se sont ruinées… En somme, s’il
+liquidait ce portefeuille aventuré, il en retirerait
+une centaine de mille francs. C’était tout ! Tout
+ce que la Providence laissait aux d’Harpagon !
+Un revenu qui ne ferait pas la moitié de ce que
+son salaire quotidien rapporte aujourd’hui à
+un ouvrier français !</p>
+
+<p>M. d’Harpagon rejeta, d’un geste écœuré, tout
+ce paquet de titres et d’agendas au fond d’un
+tiroir. Il sortit. Dans le parc, sous l’allée des
+châtaigniers, il considéra ces vieux arbres, ces
+patriarches végétaux insensibles, inconscients.
+Il les considéra d’un air désolé, rancuneux :
+bientôt, ils ne seraient plus à lui ! Il franchit
+la porte charretière, s’engagea dans la vigne,
+puis dans le petit bois qui lui appartenait
+encore, — quelques ares de sapins, mêlés de
+petits chênes. Mais le château, à cette distance
+et sous cette perspective, avec ses poivrières,
+sa façade d’un rose atténué, délicat, était si
+aimable à contempler, attendrissant ! Il soupirait :
+« Il faudra donc quitter tout cela ? Pourquoi
+pas la vie, en même temps ? Ça vaudrait
+mieux ! »</p>
+
+<p>… Tournant à angle droit sur la grand’route,
+voici qu’une voiture s’engageait sur le petit
+chemin qui traverse la sapinière et conduit
+au château. M. d’Harpagon la reconnut. C’était
+celle du loueur de Mailly, Perronneau. Élise
+aurait-elle avancé l’heure de son départ de
+Paris, pris le train du matin, le premier ? Il en
+éprouva un nouvel ennui. Durant quelques
+heures encore, il aurait tant voulu, tant voulu,
+demeurer seul sans être tracassé, harcelé,
+sans discussions, sans avoir à faire le père de
+famille, le juge, à imposer sa décision. Car il
+faudrait « juger » Élise ; imaginer, appliquer
+contre elle une sanction. Laquelle ?… On
+ne pouvait donc le laisser tranquille une
+minute ?</p>
+
+<p>La voiture de Perronneau se rapprochait. Perronneau,
+qui conduisait, le salua de loin, du
+fouet. M. d’Harpagon entra sous les arbres pour
+la laisser passer : le chemin est étroit. Il
+s’attendait à reconnaître Élise, sous la capote.
+Il distingua un chapeau mou masculin, un
+vaste ulster beige, à grosses côtes, une barbe
+grise.</p>
+
+<p>— Bonjour, Harpagon ! cria la barbe grise.</p>
+
+<p>C’était Pellegrin, son ami Pellegrin, avec
+lequel il avait été chez les jésuites, rue des
+Postes, le frère de M<sup>gr</sup> Pellegrin, évêque de
+Riez. Ils avaient fait leur droit ensemble, suivi la
+même carrière, et Pellegrin avait démissionné
+en même temps que lui, lors de la dénonciation
+du Concordat. Leurs souvenirs de collège, leur
+profession, leurs communes opinions avaient
+entretenu entre eux une affection assez étroite,
+bien qu’ils se vissent rarement. Pellegrin habitait
+Paris, ne connaissait pas les soucis
+d’Harpagon, vivait à son aise… Mais c’était la
+première fois qu’il venait au Vergeais. Et sans
+être invité, à cette époque de l’année, froide
+et triste, pour trouver une maison désorganisée,
+ruinée, en proie à un drame intérieur qui
+s’allait déchaîner le jour même ? La première
+pensée de M. d’Harpagon fut : « Il n’arrêtera
+donc jamais de me tomber des tuiles sur la
+tête ! »</p>
+
+<p>Mais il était trop bien élevé pour ne point
+dissimuler ce sentiment. Il prononça :</p>
+
+<p>— Pellegrin ! quel bon vent t’amène ?</p>
+
+<p>Pellegrin ne répondit pas tout de suite.
+M. d’Harpagon eut l’hypocrite courage d’ajouter :</p>
+
+<p>— Tu vas nous rester longtemps !</p>
+
+<p>— Je repartirai par le train de trois heures,
+répondit l’ancien magistrat. J’avais à te parler.</p>
+
+<p>Les pauvres gens se raccrochent si naturellement
+à tous les espoirs, à des espoirs si
+vains, des espoirs si fous, que M. d’Harpagon
+espéra : « Pellegrin, depuis qu’il a démissionné,
+est à Paris dans des tas de « contentieux » :
+un ancien magistrat ! Il a trouvé ça
+tout de suite, comme il a voulu, par ses relations.
+Il vient m’offrir une situation comme la
+sienne. C’est la chance, c’est la chance qui
+revient ! »</p>
+
+<p>… M<sup>me</sup> d’Harpagon accueillit Pellegrin sans
+excès de bonne grâce. Il ne s’en affecta
+point, la connaissant : il comptait bien
+déjeuner à la fortune du pot, c’était même
+pour ne pas leur imposer l’obligation de se
+mettre en frais qu’il n’avait pas averti de son
+arrivée : « Vous auriez mis les petits plats
+dans les grands. » S’il y mettait de l’ironie,
+elle était assez courtoise pour demeurer imperceptible.</p>
+
+<p>Cependant M<sup>me</sup> d’Harpagon s’excusa de le
+quitter pour des préparatifs indispensables.
+Il s’inclina. Elle l’eût volontiers envoyé au
+diable : il s’en apercevait. M. d’Harpagon lui
+fit les honneurs de la maison. Une fois dans
+son cabinet, Pellegrin n’alla pas plus loin. Il
+s’assit.</p>
+
+<p>— Écoute, dit-il, mon vieil ami. Je t’ai dit
+que j’avais à te parler…</p>
+
+<p>Le cœur de M. d’Harpagon battait. L’espoir,
+n’est-ce pas, l’espoir ! La chance, enfin, qui
+revenait !</p>
+
+<p>… M. Pellegrin, ouvrant son porte-cartes, en
+tira un petit papier plié en deux, qu’il défripa,
+méticuleux, et le posa sur le bureau.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est ? demanda M. d’Harpagon,
+surpris.</p>
+
+<p>— Un billet à ordre, un effet de commerce.
+Tu vois bien…</p>
+
+<p>… M. d’Harpagon, ancien substitut, ancien
+procureur de la République, et qui lui-même
+avait signé de ces choses-là, plus qu’il n’aurait
+voulu, éprouve toujours quelque peine à reconnaître
+ce genre de littérature. Il n’a pas le
+genre, qu’il faut, d’imagination réaliste… « A
+l’ordre de… etc… » : ça ne lui disait rien. Ce
+n’était pas tiré sur lui : c’était tout ce qu’il y
+distinguait.</p>
+
+<p>— Eh bien ?… fit-il, stupide.</p>
+
+<p>— Voyons, regarde ! C’est un effet de quinze
+mille francs — 14.720 et des centimes exactement — à
+trois mois. Il est signé de ton fils,
+endossé par Jean Pellegrin. Jean Pellegrin, c’est
+moi… Il m’a été présenté… ma signature est
+fausse.</p>
+
+<p>— Quoi ?… Je ne comprends pas ! Je t’assure
+que je ne comprends pas… Qu’est-ce que tu
+veux dire ?</p>
+
+<p>— Allons, allons ! fit Pellegrin, excédé. C’est
+facile à comprendre. Je te dis que ma signature
+a été imitée, qu’elle n’est pas de moi, que je n’ai
+jamais vu cet effet avant samedi dernier. Ma
+signature est fausse, fausse…</p>
+
+<p>— Un faux ? De qui ?… interrogea M. d’Harpagon,
+éperdu, broyé, le cerveau dissous, et
+ne voulant plus avoir de cerveau, se refusant
+à saisir.</p>
+
+<p>Pellegrin haussa les épaules.</p>
+
+<p>— J’ai payé, mon vieil ami, j’ai payé, je te
+dis : 14.720 francs et des centimes. Un d’Harpagon
+en correctionnelle, ton fils, ça ne se pouvait
+pas…</p>
+
+<p>M. d’Harpagon eut la force de répondre :</p>
+
+<p>— Je te remercie !</p>
+
+<p>… Et sur le moment, il l’aurait aussi bien
+tué : le seul homme qui savait la honte de son
+fils, qui la lui apprenait !</p>
+
+<p>Il murmura :</p>
+
+<p>— Oh ! c’est trop affreux, c’est abominable.
+Tu ne peux pas savoir, Pellegrin, à quel point
+c’est abominable ! Tu ne peux pas savoir où
+j’en suis, où on en est ici !… Écoute ! je ne puis
+te rembourser maintenant… maintenant, ça veut
+dire aujourd’hui, comprends-tu ? Et pour moi
+c’est encore un crève-cœur de ne pouvoir te
+dire : « Tiens, voilà tes quinze mille francs, et
+ça n’acquitte pas encore le quart du service que
+tu m’as rendu. Tu as sauvé l’honneur à mon
+fils ! » Mais tu seras payé, je te le jure : bientôt,
+dans quelques jours !</p>
+
+<p>Il songeait à cette liquidation qu’il allait faire
+de son malencontreux portefeuille, et dont il se
+désespérait tout à l’heure qu’elle dût lui laisser
+si peu, si peu pour vivre…</p>
+
+<p>— Mon pauvre vieux, j’en suis sûr ! Tu ne
+crois pas, n’est-ce pas, que je suis venu pour
+ça… Je suis venu seulement te prévenir qu’il ne
+faut pas que ton fils reste à Paris. L’air y est
+mauvais pour lui, il n’a pas l’épine dorsale
+morale assez forte… Ça arrive… Mon cher,
+cher ami ! Mon pauvre cher ami ! Ne te frappe
+pas, ne t’exagère pas les choses. Nous sommes
+tous les deux de vieux justiciards, hein ? Combien
+de fois déjà n’avons-nous pas vu ça ? Les
+hommes ignorent la valeur de l’argent, l’honnêteté
+qu’exigent les affaires d’argent, tant
+qu’ils n’ont pas une famille, ou un métier. Ton
+fils m’a « emprunté » cette somme. Mais oui,
+mais oui ! Il a cru me l’emprunter seulement, il
+a cru qu’il restituerait avant l’échéance. C’est
+l’éternelle histoire : la combinaison sûre,
+le tuyau certain à la Bourse ou aux courses :
+de l’imagination, et pas de cervelle… La
+combinaison rate, et le jeune homme léger
+devient…</p>
+
+<p>— Ne dis pas, cria M. d’Harpagon, ne dis pas
+ce qu’il est devenu. Oh ! ce mot, ce mot ! Je ne
+puis pas revoir Cléante ; ce mot-là, je le lui
+jetterais à la figure. Mais ce ne serait rien, il le
+mérite ! Je m’imaginerais toujours qu’on le lit
+dans ses yeux, sur son front.</p>
+
+<p>— Oui, naturellement. C’est pour ça que je
+suis venu. Je te répète qu’il ne doit pas
+rester à Paris, ni revenir ici. Qu’il s’engage, ou
+qu’il parte pour une colonie : commis des
+affaires indigènes, ou employé dans une factorerie.
+Ça lui fera du bien de débiter de la cotonnade
+et du gruyère pendant quelques années.
+J’arrangerai ça pour lui, je te le promets. On se
+débrouillera. Et il se laissera faire parce qu’il
+sait que je sais… Ne pleure pas, ou bien pleure
+maintenant, tiens, vide-toi de tes larmes, tout
+de suite. Il faudra que tu aies les yeux secs
+devant ta femme. Ça ferait des scènes inutiles,
+je n’aime pas les scènes… Tu peux bien me
+rendre ce service-là.</p>
+
+<p>Regardant un portrait, un assez bon portrait
+de famille, peut-être un Largillière, il eut envie
+de dire, pour changer de conversation : « Mais
+c’est joli, ça ! Ça a de la valeur ! » Il s’abstint :
+« Il pourrait vouloir me le donner ! »</p>
+
+<p>M. d’Harpagon voulut lui écrire une reconnaissance
+de la somme. Il haussa les épaules :</p>
+
+<p>— Mais non ! Pour les dettes d’honneur est-ce
+qu’on fait un papier ?… Allons, du courage !
+Parlons d’autre chose. Viens me montrer tes
+bois, tes fleurs, s’il y en a encore, ton verger
+et tes lapins.</p>
+
+<p>M. d’Harpagon ouvrit la fenêtre :</p>
+
+<p>— Regarde ! fit-il. Voilà tout ce qui me reste,
+tu peux tout voir d’ici. Et c’est à vendre, entends-tu,
+à vendre !</p>
+
+<p>Il s’entendait crier, intérieurement : « Bientôt
+je n’aurai plus de maison, plus de verger, plus
+de lapins, comme il dit… Et je n’ai plus d’enfants :
+il faut qu’Élise entre au couvent, et que
+mon fils s’en aille, s’enfuie si loin qu’on ne le
+voie plus… »</p>
+
+<p>Le déjeuner fut sinistre. Pellegrin l’avait
+prévu. S’il avait su où aller, et quelle excuse
+donner pour partir avant l’heure du train, il se
+fût épargné cette corvée. N’en ayant pas découvert
+le moyen, il s’était préparé à l’affronter ;
+il parla tout le temps, pour sauver la situation.
+M. d’Harpagon lui en fut reconnaissant. Mais
+sa femme était exaspérée. Quand Pellegrin
+remonta enfin dans la voiture de Perronneau,
+M. d’Harpagon lui glissa de nouveau à l’oreille :</p>
+
+<p>— Tu as été bon, très bon… Merci.</p>
+
+<p>Dans son âme il se disait :</p>
+
+<p>— Lui, bon ?… Il y a des cas où tout se
+tourne en méchanceté, contre un homme. Ce
+que celui-là vient de me faire souffrir avec sa
+bonté, mon Dieu !</p>
+
+<p>Quand la voiture fut sortie du parc, M<sup>me</sup> d’Harpagon
+déclara :</p>
+
+<p>— C’est encore de la chance que cet animal
+s’en aille avant qu’Élise ne soit arrivée ! Il n’aurait
+plus manqué que ça ! Quelle journée, bon
+Dieu, quelle journée !</p>
+
+<p>— Quelle journée ! répéta sincèrement son
+mari, en écho.</p>
+
+<p>Il songeait : « Et encore, elle ne sait pas tout.
+Si elle savait !… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il était entendu que ce serait M<sup>me</sup> d’Harpagon
+qui tout d’abord interrogerait Élise. En ces matières
+délicates une mère seule, en ménageant
+l’orgueil et la pudeur de sa fille, peut espérer
+obtenir une confession complète ; et, du reste,
+M. d’Harpagon ne se souciait nullement, bien
+qu’ancien magistrat, de prendre part à cette
+désagréable et obsédante instruction. Il se contenta
+de réserver à Élise un accueil distant,
+sévère et peiné. Il ne l’embrassa point, s’abstint
+de lui demander les moindres détails sur son
+voyage, sur son séjour à Cannes. Enfin, il fut
+là d’abord comme s’il n’y était point. Puis il
+murmura : « Malheureuse enfant !… » Élise
+descendit sur lui un regard dédaigneux, presque
+insultant, qu’elle détourna ensuite, le plus naturellement
+du monde, sur son carton à chapeaux.</p>
+
+<p>C’était une belle personne, longue, mince,
+grande pour une femme, et mieux que bien
+faite : car justement elle violait certaines règles
+du classique canon de la beauté féminine par
+tout ce qui peut susciter l’intérêt voluptueux
+des hommes, et le retenir. Un nez un peu fort,
+dont les narines palpitaient, une bouche assez
+large, aux lèvres qui n’exigeaient nul secours
+du fard, et dont les dents solides, courtes — les
+canines surtout, nettes, accusées, lumineuses — éblouissaient.
+Sa gorge montrait un soupçon
+d’excès dans son opulence ; pareillement ses
+hanches arrondies et larges comme on les
+voit aux femmes dans les miniatures hindoues
+ou persanes. Quelque chose en elle d’étrange,
+et d’étranger : la Sulamite du <i>Cantique des
+Cantiques</i>. Elle le savait. Son père, en cela
+semblable à beaucoup de chrétiens encore de
+sa génération, qui lisent davantage l’ancien
+et le nouveau Testament que les effusions
+affadies de la contemporaine littérature catholique,
+le lui avait dit. Elle avait eu la curiosité
+de relire elle-même ce texte effervescent :
+« … La courbure de tes reins est celle d’un
+collier, ton ventre est un monceau de froment
+doré, parmi des lis… l’Amant m’a conduite
+dans la salle du festin, et l’Étendard qu’il lève
+devant moi porte : <i>Amour !</i> » Elle était brune,
+sur son front droit les cheveux noirs, abondants,
+s’enracinaient assez bas. Sous l’arc des
+sourcils, deux yeux bruns, où dansaient des
+poussières d’or.</p>
+
+<p>Et tout cela, maintenant, faisait peur à
+M. d’Harpagon…</p>
+
+<p>Élise, d’un air assuré, monta dans sa
+chambre, accompagnée par sa mère.</p>
+
+<p>— … Maintenant, malheureuse, lui dit
+M<sup>me</sup> d’Harpagon, j’attends tes explications.</p>
+
+<p>— Quelles explications, fit-elle, des explications
+sur quoi ?</p>
+
+<p>Elle affectait d’ouvrir ses malles, défripant les
+plis d’une toilette de soirée.</p>
+
+<p>— Voici la lettre de M. de Claris…</p>
+
+<p>— M. de Claris ? Ah ! oui, c’est vrai, il vous a
+écrit, M. de Claris. Il a dû bien s’amuser en
+écrivant… Car ça l’amusait, au fond, cette histoire-là,
+ça se voyait ! Ce qu’il aurait voulu
+tout savoir, avoir des détails ! mais il a été très
+gentil, parfait… Ce n’est pas comme sa femme !
+Bon Dieu ! Ce qu’une femme qui a des amants
+peut être embêtante quand elle veut la faire
+à la vertu !…</p>
+
+<p>— Élise !</p>
+
+<p>— Voyons, maman ! Vous le savez, peut-être !…
+Au fait, non… Ce qu’on garde encore
+d’illusions, ici ! Il n’y a jamais eu d’adultère
+dans la famille, les maris y ont toujours été
+fidèles à leurs femmes, les femmes n’ont jamais
+couché qu’avec leurs maris…</p>
+
+<p>— Élise !!</p>
+
+<p>— Non, laissez-moi rire !…</p>
+
+<p>— Si c’est le langage que tu tenais aux <i>Cactus</i>,
+je ne m’étonne pas de ce qui est arrivé. Une
+jeune fille, ma fille, employer de tels mots,
+n’avoir plus dans son langage, dans sa tenue,
+aucune réserve, aucune pudeur !…</p>
+
+<p>— Enfin, demanda Élise, qu’est-ce que vous
+croyez qu’il est arrivé, qu’est-ce qu’elle dit, la
+lettre Claris ?… Moi aussi, ça m’intéresserait de
+le savoir.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon lui fit lire la lettre. Puis :</p>
+
+<p>— Dis-moi la vérité. Est-ce vrai, cette chose
+abominable ?</p>
+
+<p>— Que cet imbécile de petit La Motterais a
+vu Bertrand de Maillac sortir de ma chambre, et
+qu’il n’a pas su tenir sa langue ? Parfaitement.
+La Motterais est incapable de rien inventer !</p>
+
+<p>— Ainsi le… le monsieur s’appelle M. de
+Maillac ?</p>
+
+<p>— Tiens, au fait, vous ne le saviez pas… Eh
+bien oui, il s’appelle Maillac. Vous le savez,
+maintenant. Je ne vois pas que ça change grand’chose
+à l’affaire. Joli garçon, Maillac. Bon à
+rien. Trente ans. Pas le sou, comme moi. Très
+gentil, très… très adroit !</p>
+
+<p>Elle eut un sourire ambigu, comme se rappelant
+certains souvenirs.</p>
+
+<p>— Et tu veux l’épouser ?</p>
+
+<p>— L’épouser ? Il n’en est pas question…
+Quelle drôle d’idée !</p>
+
+<p>— Mais il t’a compromise, tu es perdue ! C’est
+effroyable. Et tu es là qui ricanes, qui te moques
+de moi, qui n’as pas l’air de concevoir notre
+chagrin, notre honte ! Que tu aies perdu toute
+pudeur, c’est déjà horrible, incompréhensible.
+Mais tu n’as pas de cœur !</p>
+
+<p>Le visage d’Élise changea.</p>
+
+<p>— C’est vrai, mère, je vous ai fait de la peine,
+beaucoup de peine. Je vous demande pardon…
+Et dire que tout ça est la faute de ce petit crétin
+de La Motterais !…</p>
+
+<p>— Mais tu es inconsciente ! Il ne s’agit pas
+seulement qu’il t’ait vue. Il s’agit de la chose, de
+cette chose infâme !…</p>
+
+<p>— Quelle chose infâme ?…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon perdit patience :</p>
+
+<p>— C’est effrayant ! Te voilà qui oses parler
+de ça comme une prostituée, comme une fille
+des rues, comme une de ces traînées qui viennent
+ici pour les vendanges, et qui se donnent
+dans les vignes pour ajouter vingt sous aux
+cent sous de leur journée !… Ce n’est pas possible !
+Tu es ma fille, tu es croyante, nous
+t’avons bien élevée, nous ne t’avons rien laissé
+savoir de ce que tu devais ignorer. J’aime
+mieux croire que c’est ça. Tu ne te rends pas
+compte, tu ne comprends pas !… Combien de
+fois l’as-tu reçu, ce Maillac ? Et alors, alors…
+Pense donc à ce qui peut arriver, à ce qui est
+peut-être ? Le déshonneur, le déshonneur
+public !</p>
+
+<p>— Ah ! C’est ça ?… Mais non, mère, mais
+non.</p>
+
+<p>Élise sourit encore, autrement.</p>
+
+<p>— Rassurez-vous. Père connaît le <i>Cantique
+des Cantiques</i> : eh bien, vous pouvez lui faire
+relire le passage sur la fontaine qui est toujours
+scellée !</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon la considéra avec stupeur.</p>
+
+<p>— Voyons, mère, voyons ! C’est ennuyeux, à
+la fin ! Quand je vous dis que vous ne devez
+avoir aucune crainte là-dessus, aucune ! Vous
+devriez comprendre. On s’est amusé…</p>
+
+<p>— Oh ! cria M<sup>me</sup> d’Harpagon, terrifiée, alors
+c’est encore pis que tout ce que j’imaginais.
+La corruption ! La perversité dans la corruption !</p>
+
+<p>Élise haussa les épaules, et sortit de la chambre.
+Sa mère ne la suivit pas. Elle alla rejoindre
+M. d’Harpagon, qui attendait… A son tour, il
+eut beaucoup de peine à comprendre. Cela le
+dépassait. Enfin il prononça, écrasé :</p>
+
+<p>— Tu as raison. C’est une fille perdue. Elle
+est possédée, possédée… Il faut la faire enfermer…</p>
+
+<p>Car son esprit droit et médiocre ne formait
+que des conclusions simples et antiques.</p>
+
+<p>Mais il ne suffisait point d’avoir décrété le
+couvent pour Élise. Il fallait le lui faire accepter.
+Elle en repoussa la suggestion avec dédain,
+avec dérision.</p>
+
+<p>— Je suis vivante ! dit-elle. Jamais je ne me
+suis sentie plus vivante. A l’époque où j’étais
+morte et enterrée…</p>
+
+<p>— Morte et enterrée ?… interrogea M. d’Harpagon,
+auquel il arrivait parfois, dans sa
+rêverie, de prendre au pied de la lettre les
+métaphores les plus usées.</p>
+
+<p>— … Morte et enterrée <i>ici</i>… à l’époque où je
+ne connaissais rien que cette vie des Vergeais
+qui n’est pas une vie, qui n’en est que la caricature
+léthargique, j’eusse pu accueillir, sinon
+avec joie, du moins avec une sorte de résignation,
+presque de satisfaction, faite d’ignorance,
+n’importe quel changement. Qu’avais-je vu, en
+dehors des Vergeais et du couvent ? Mais alors
+il fallait me laisser au couvent après mes dix-sept
+ans, au lieu de m’en faire sortir. Ma naissance,
+ma volonté, ce que les mères voulaient bien
+appeler mon intelligence, m’y auraient fait une
+place. On m’y disait : « Vous êtes pieuse. Il
+vous manque l’esprit d’obéissance, la docilité.
+Mais cela s’apprend par la mortification. Mon
+enfant, ne craignez pas les mortifications, les
+humiliations de la règle. Elles n’auront qu’un
+temps, car vous êtes née pour la direction.
+Vous vous réveillerez un jour première
+parmi les nôtres, à la tête de la congrégation… »
+Mais vous m’avez rappelée. J’ai oublié ces
+anciennes impressions. Dix années ont coulé,
+dix années où j’ai appris à me connaître, et
+que j’ai un corps, des organes ; où j’ai appris à
+savoir que je suis une femme, toute une
+femme, que j’ai droit aux joies de la femme,
+aux joies de la chair, oui, aux joies de la chair,
+des sens !</p>
+
+<p>Le pauvre M. d’Harpagon fit un mouvement.
+Il était choqué. Jamais, de son temps, une
+femme n’eût osé parler ainsi avant quarante
+ans, une femme de son monde, de sa race, de
+sa famille… « Impudique ! se criait-il en lui-même.
+C’est une impudique, et elle est ma
+fille ! »</p>
+
+<p>— … Le droit d’être courtisée, poursuivit
+Élise, le droit de solliciter les hommages, d’en
+jouir, de jouir de ce qui me reste de jeunesse,
+de la beauté que j’ai encore, d’orner cette beauté
+comme elle doit l’être, d’en tirer tout — tout
+ce qu’en pourront tirer mon orgueil et mon
+plaisir !</p>
+
+<p>Elle les regarda tous deux en face, résolue,
+insolente, outrageante :</p>
+
+<p>— … Le droit de connaître même ce que j’ai
+voulu apprendre, ce que j’ai commencé d’apprendre :
+l’amour des hommes !</p>
+
+<p>— Tais-toi ! fit violemment M<sup>me</sup> d’Harpagon.</p>
+
+<p>— Oui… je suis une fille en train de mal
+tourner. Eh bien, après ? D’abord, c’est fait.
+Vous n’y changerez rien… Et puis, c’est votre
+faute.</p>
+
+<p>— Oh ! fit M. d’Harpagon, horrifié.</p>
+
+<p>— J’ai des yeux, lui imposa Élise, et j’ai eu
+toute ma vie le pressentiment, la faim même,
+de ces choses que vous cachiez pour faire de
+moi une jeune fille bien élevée. Cela ne vient
+point par les sens. C’est ce qui vous a trompés,
+de croire qu’il suffit de laisser dormir les sens
+d’une jeune fille pour en faire l’être chaste, ignorant,
+inerte que vous vouliez avoir, dont vous
+prétendiez vous vanter, vous faire honneur, qui
+était le but de votre éducation… Autant faire
+élever un clairvoyant par des aveugles ! Cela
+vient par une espèce de sentimentalité, de sensualité
+profonde, diffuse dans toute la chair,
+le sang, les nerfs… Et alors, alors, <i>je vous
+voyais !</i></p>
+
+<p>— Tu n’as jamais vu, ici, que de bons
+exemples !</p>
+
+<p>— De très bons exemples. Soit. Ce que vous
+appeliez de bons exemples. Vous avez été
+des époux modèles, n’est-ce pas, des époux
+modèles…</p>
+
+<p>— Oui ! affirma sincèrement M. d’Harpagon.</p>
+
+<p>— Et vous ne vous êtes pas doutés que c’était
+pour ça, rien que pour ça que je deviendrais ce
+que je suis, que je penserais ce que je pense !
+On dit que je suis intelligente. Très jeune, quand
+j’ai commencé de vous regarder, depuis si longtemps
+que je ne m’en souviens plus, je vous ai
+vus ! Qu’est-ce qui vous attachait l’un à l’autre ?
+Moralement, intellectuellement, rien ! Vous êtes
+bon, père, vous êtes léger, insouciant, incapable
+d’effort, de travail, vous divertissant, vous
+détournant de tout ce qui vous ennuie, vous
+amusant d’un fétu de paille, d’un rayon de
+soleil, comme un enfant. Vous, mère, vous êtes
+dure à vous-même, aux vôtres, éprise des tâches
+matérielles, poussant l’instinct de l’épargne
+jusqu’à la férocité, jusqu’au ridicule… Je ne
+vous le reproche pas, ne protestez pas, je sens
+que je vous ressemble, je sens qu’un jour,
+sans doute, je serai comme vous. Mais rien
+de pareil entre vous deux. Et, en vous, tout
+ce qui pouvait vous désunir. Et vous ne
+vous quittez pas, vous ne vous êtes jamais
+quittés. Vous vous êtes détestés, peut-être,
+haïs, méprisés, mais vous ne vous êtes pas
+quittés. Pourquoi ? pourquoi ? C’est qu’un
+lien plus fort que toutes ces différences,
+ces incompréhensions, ces dédains, ces rancunes,
+vous rapprochait. Faut-il que je dise
+lequel ?</p>
+
+<p>Élise s’interrompit, épouvantée elle-même de
+son audace, de sa fureur, de son odieuse et
+terrible franchise.</p>
+
+<p>— Ah ! tant pis ! Je le dirai ! Ce lien, c’était
+le désir, et le plaisir. Le désir et le plaisir dans
+le mariage, honorables, honorés, consacrés par
+la loi, les mœurs, l’Église, tant que vous voudrez,
+mais c’était ça. Vous vous êtes mariés jeunes, et
+vous vous aimiez. Vous n’avez jamais, jamais
+connu la satiété ! Ces choses qu’on ne dit pas,
+dont il ne faut point parler ; ces désirs, ces
+plaisirs, ils ont fait votre vie, ils vous ont
+consolés de tout, de votre ruine, de vos
+erreurs, dont vous ne vous êtes même pas
+doutés, dont vous avez accusé la fatalité, le
+gouvernement, le changement des mœurs,
+que sais-je ! Bien plus, elles ont fait que vous
+ne vous êtes pas souciés du reste, même de
+vos enfants… Mais oui, oui ! Si mon frère
+est un sot, paresseux, bon à rien, et moi
+une vierge de vingt-sept ans qui porte sa virginité
+comme un cilice, qui en est responsable ?
+Au fond, vous ne vous êtes jamais
+occupés que de vous, de vous deux. Et, le jour,
+vous vous disiez : « Ça va mal !… mais ce
+soir ! »</p>
+
+<p>« Impudique ! impudique ! se répétait M. d’Harpagon.
+Élise est possédée du démon ! »</p>
+
+<p>— Encore une fois, je ne vous reproche rien.
+Vous avez été heureux dans votre maison, vos
+propriétés déchues, dans vos embarras contre
+lesquels, mère, vous ne luttiez que par un redoublement
+dérisoire d’âpreté dans les petites
+choses, condamné d’avance, et vous, père, pas
+du tout. Vous avez été heureux — personnellement.
+Et, parmi les gens qui vous entourent,
+ces hobereaux, ces propriétaires, ces bourgeois
+rétrécis et bien pensants, « ceux qu’on peut
+voir », enfin, vous avez peut-être été les seuls.
+Quand je voyais ici toutes femmes des environs,
+celles de vos amis, de vos relations, avec leur
+mine de religieuses déflorées une fois, une
+pauvre petite fois, par hasard et sans amour ;
+et que tout enfant encore, quand on ne se méfiait
+pas de moi, qu’on parlait devant moi comme si
+je n’eusse pas été présente, j’entendais dire de
+vous, mère, avec méchanceté, jalousie, mais
+envie : « Elle a quelque chose pour se consoler ! »
+comment voulez-vous que je n’aie pas
+compris ?</p>
+
+<p>— Elle est folle ! fit M<sup>me</sup> d’Harpagon, outragée,
+se levant.</p>
+
+<p>— Folle ? C’est bien possible. Qui m’a rendue
+folle ? Il fallait me trouver un mari, un
+homme, quand il en était encore temps,
+quand je ne savais pas tout ; que je devinais,
+que j’attendais seulement ! On aurait peut-être
+apprivoisé, dompté, endormi la petite
+bête sauvage, le désir qui venait me chercher
+dans mon lit et dans ma solitude. Un mari,
+n’importe lequel. Le fils de l’huissier, le receveur
+des postes de Mailly. N’importe qui,
+n’importe quoi. Maintenant, il est trop tard.
+Maintenant que je sais, je veux l’amour,
+l’amour vrai, toutes les satisfactions sensuelles
+de l’amour. Et n’importe comment, entendez-vous,
+n’importe comment ! J’ai fait ce qu’il
+fallait pour savoir si ça en valait la peine. Je
+le sais ; ça en vaut la peine. J’irai jusqu’au
+bout !</p>
+
+<p>— Va-t’en ! cria M<sup>me</sup> d’Harpagon. Je n’ose
+plus te regarder, tu me fais honte. Va-t’en !</p>
+
+<p>… M. d’Harpagon s’enfuit, sans savoir où il
+allait, jusqu’aux écuries, vides depuis si longtemps,
+sauf pour le porc que Marie Larchant y
+engraissait. Du bout de sa canne, inconsciemment,
+il abattait les toiles d’araignées. Et il
+murmurait :</p>
+
+<p>« Je suis comme Job !… L’orage a balayé
+mes biens ; mes bœufs et mes ânesses ont été
+passés au fil de l’épée, le feu du ciel a dévoré
+mes brebis, mes enfants ne sont plus. Mon
+fils est un escroc, ma fille une prostituée. Il
+n’y a nulle part rien de bon, rien de beau,
+rien de juste. Il n’y a pas de bon Dieu. C’est
+un mensonge : Dieu est terrible et mauvais,
+il aime le mal, il n’aime que le mal, il le fait. Il
+livre la terre aux mains des méchants, et
+couvre les yeux de ceux qui les jugent… Il
+m’a condamné ! Quand je me laverais dans
+la neige, quand je me purifierais dans la
+potasse, il me rejetterait dans la boue du fossé,
+et mes vêtements m’auraient en horreur.
+Voilà ce que dit Job. Je suis comme Job !
+Comme Job ! »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Huit jours plus tard, il y avait une grande
+affiche rouge, signée de M<sup>e</sup> Cottereau-Landais,
+notaire, de chaque côté des pilastres de la
+porte charretière. Il y en avait aussi, au-dessous
+des panonceaux du notaire, à Mailly,
+et les clercs, M<sup>e</sup> Cottereau lui-même, quand
+ils passaient en voiture dans les villages
+environnants pour instrumenter, en colportaient
+des liasses, les apposant sur les maisons
+et jusque sur le crépi des propriétés
+closes de murs, dans les champs. M. d’Harpagon
+n’osait plus regarder que devant lui,
+ou bien il marchait les yeux à terre : « <i>A vendre,
+une propriété, sise aux Vergeais, canton de
+Mailly, dite les Vergeais, telle qu’elle se tient
+et se comporte, comprenant…</i> » Il savait cette
+affiche par cœur, chaque mot en était pour lui
+un coup de fourche, qui le pourchassait. Il
+ne voulut, il n’osa plus sortir. Mais alors, on
+vint visiter !</p>
+
+<p>Ça donnait le droit de visiter, cette mise en
+vente, n’est-ce pas ? Les gens viennent, ils
+entrent partout, ils demandent s’il n’y a
+plus rien à voir, comme si on voulait leur
+cacher quelque chose, garder quelque chose !
+Ils font des remarques, à haute voix, comme
+si tout, déjà, était à eux — pire que si
+c’était à eux, puisqu’ils ne disent que ce
+qui est désagréable, ce qui peut rabaisser,
+avilir la valeur de la propriété. On est devant
+un agonisant qu’on chérit, et ils l’outragent !
+Et ils n’essuient même pas leurs souliers, ils
+ne retirent pas leur chapeau. Une maison à
+vendre ! Ça n’est plus à son propriétaire, ça
+n’est à personne. C’est comme un chien perdu,
+on se nettoie les pieds sur son dos, et
+l’on s’en va… Ce furent des jours atroces.
+M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon, Élise elle-même,
+si hautaine toujours, avec son air d’être
+ailleurs, au-dessus de tout, disaient : « Que ça
+finisse, que ça finisse ! qu’on vende, et qu’il
+n’en soit plus question ! » Mais, de ce supplice,
+il y en avait encore pour des semaines, des
+mois.</p>
+
+<p>Et puis M. d’Harpagon vit arriver M. Gomot,
+l’horloger de Mailly. Il était en rapports avec
+des antiquaires de Dijon, de Paris. « Vous ne
+vendez pas avec les meubles, monsieur d’Harpagon,
+et sans doute vous ne les conserverez
+pas tous. Alors il est préférable de vous débarrasser
+à l’amiable de ce que vous ne garderez
+pas. Vous en aurez meilleur prix avec moi, c’est
+dans votre intérêt. » De tous ces intrus, c’était
+lui le plus poli ; il était familier, mais convenable,
+déférent. Et on le connaissait depuis si
+longtemps ! L’horloger d’une petite ville finit
+par devenir une espèce d’ami, de condition
+subalterne ; un fournisseur, mais un homme
+avec qui on ne dédaigne pas d’échanger quelques
+mots, dont le métier est propre, presque
+élégant, qui vient réparer les pendules, à qui
+l’on apporte une montre qui avance ou retarde,
+les jours de marché, et qui fait la conversation,
+tandis que le vieil ouvrier spécialiste, sa loupe
+incrustée dans l’orbite, scrute la palpitante
+agitation des rouages de cuivre… Il se pourrait
+pourtant que ce pauvre Gomot ait été le plus
+mal reçu, avec la plus visible mauvaise grâce.
+Nous sommes restés plus près qu’on ne pense
+des primitifs, des sauvages. Les objets qui nous
+appartiennent en propre, dont nous usons chaque
+jour, et que, chaque jour, nous avons
+sous les yeux, dans les mains, nous paraissent
+une propriété plus étroite, plus intime,
+que la demeure même que nous habitons,
+les terres dont nous fûmes les maîtres. Il
+en faut abandonner quelqu’un ? On sait qu’on
+s’y doit résigner : mais par quoi commencer
+le sacrifice, et jusqu’où l’étendre ? Cela crève
+le cœur. En présence de tel meuble, tel
+tableau, d’un lit où l’on est venu embrasser
+sa fille encore enfant, d’une pendule qu’on
+entendit sonner tant d’heures, vides ou solennelles,
+les souvenirs se lèvent comme un essaim
+d’abeilles. On a envie de crier : « Non, pas
+ça ! pas ça ! Encore une petite minute, monsieur
+le bourreau ! Attendez ! »</p>
+
+<p>Et puis, ni M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon, ni Élise
+même, ayant toujours vécu dans ces vieilles
+choses, n’en avaient jamais acheté ni vendu,
+n’avaient aucune notion exacte de leur valeur
+véritable. Autrefois, ils eussent été portés à la
+considérer comme insignifiante ; à cette heure,
+comme il est devenu fréquent, ils penchaient à
+l’exagérer. M<sup>me</sup> d’Harpagon surtout avait peur
+de se laisser « voler ». Elle ne se le fût jamais
+pardonné.</p>
+
+<p>Il y avait le portrait de l’école de Largillière,
+dont on disait communément « le Largillière »
+tout court ; et l’on avait fini par attacher une foi
+implicite à cette attribution ; il y avait le nécessaire
+de voyage donné par Napoléon I<sup>er</sup> à l’arrière-grand-père
+de M<sup>me</sup> d’Harpagon, intact,
+complet dans sa caisse en bois de thuya, avec
+ses flacons de cristal taillé, doré, son petit bol
+en vermeil pour la barbe, jusqu’à la savonnette
+en argent, le rasoir au manche d’argent ;
+une pièce unique, évidemment, unique !
+Et même cette grande armoire de chêne,
+aux panneaux en têtes de diamants sculptés
+à la doloire, reléguée dans la buanderie,
+que M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon estimaient
+fort lourde et rustique, mais dont un ami,
+qui prétendait s’y connaître, avait dit un
+jour : « Voilà un beau meuble ! Cela se
+recherche, maintenant, à Paris ! » Et le mobilier
+de la salle à manger, des deux salons, le
+lit rococo, où deux colombes se becquetaient,
+au-dessus de guirlandes enlacées. On ne savait
+pas, on ne pouvait pas savoir ce que ça valait !</p>
+
+<p>Gomot revint plusieurs fois, inutilement.
+Comme s’ils se fussent donné le mot, M. et
+M<sup>me</sup> d’Harpagon s’arrangeaient pour ne jamais se
+trouver ensemble, et la demi-promesse qu’il
+parvenait à obtenir de l’un d’eux n’était jamais
+ratifiée par l’autre. Pour Élise, elle montrait devant
+ces transactions qui sans cesse avortaient,
+devant les attendrissements sentimentaux de
+son père, les calculs de M<sup>me</sup> d’Harpagon, une
+indifférence froide, une insensibilité dédaigneuse.
+Ce fut elle pourtant, un jour, comme
+excédée, qui proposa une solution :</p>
+
+<p>— Il y a aux Vergeais, depuis six semaines,
+ce petit monsieur Meyer. Il paraît que son
+père est marchand d’antiquités à Paris…</p>
+
+<p>— Mais, objecta M<sup>me</sup> d’Harpagon, c’est un
+professeur.</p>
+
+<p>— Ça ne peut l’avoir empêché d’avoir
+appris quelque chose dans la boutique, il peut
+donner un conseil… Et même, s’il dit que cela
+en vaut la peine, il pourrait faire venir son
+père.</p>
+
+<p>— Un juif ! fit M. d’Harpagon, avec répugnance.</p>
+
+<p>Élise abaissa des sourcils ironiques :</p>
+
+<p>— Si je ne me trompe, votre Lécuru est chrétien…
+La seule différence entre un juif et un
+chrétien, en affaires, c’est que le juif vous
+exploite moins, quand il achète, parce qu’il
+sait mieux revendre… Et puis, il a l’air bien
+élevé, ce jeune homme.</p>
+
+<p>— Il me salue toujours quand je le rencontre,
+reconnut M. d’Harpagon.</p>
+
+<p>Il n’ajouta point, mais il le pensait :</p>
+
+<p>— Il n’a pas l’air de se moquer de moi comme
+les autres. Ce juif, ce juif, en ce moment, dans
+ce pays, est le seul à ne pas me considérer
+comme un cadavre, une proie dont il doit
+emporter un morceau…</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que M. Joseph Meyer, dévoré de
+curiosité, tout plein aussi de sympathie réelle,
+presque de dévouement anticipé, conquit ses
+entrées dans cet intérieur dont il avait pensé,
+avec chagrin, qu’il lui resterait toujours impénétrable.
+Il faut lui rendre cette justice que nul
+esprit de lucre ne se mêlait à son intérêt intellectuel,
+qui était passionné : uniquement l’espoir
+assez vague, mais enthousiaste, qu’un rare, un
+précieux document d’histoire littéraire pouvait
+lui être dévoilé — de quoi écrire, avec toutes
+les réserves, toutes les réticences qu’il y fallait
+encore, quelques pages dans la <i>Revue des Sciences
+Historiques</i>, ou tout simplement, car il n’était
+guère ambitieux, l’<i>Intermédiaire des Chercheurs
+et des Curieux</i>. Mais M. d’Harpagon parlerait-il ?
+S’il voulait parler, avait-il quelque chose
+à dire, possédait-il, du grand ancêtre, des
+lettres, des papiers — seulement un livre de
+comptes, ou de « Raison ? » Le Livre de Raison
+du véritable, du célèbre aïeul, quel beau, quel
+vénérable et singulier inédit à publier ! Et
+comme, malgré tout, Joseph Meyer était de
+sa race, il décidait : « Quand il faudrait
+l’acheter ! ou bien, sans l’acheter, négocier
+avec son propriétaire le droit de l’éditer ! Et
+cela me ferait une seconde thèse. Une thèse
+dont tout le monde parlera. » Il voyait déjà
+imprimés, sur couverture bleue, ces mots
+magiques : <i>Le Livre de Raison d’Harpagon</i>. Il
+en frémissait d’émotion sacrée, disons touchante !</p>
+
+<p>Tandis que M<sup>me</sup> d’Harpagon, à son égard, ne
+se voulut point départir d’une attitude méfiante
+et d’une humeur revêche, M. d’Harpagon lui
+témoigna une courtoisie parfaite, telle qu’il en
+avait accoutumé avec les personnes de naissance
+et de condition légèrement inférieures ou mal
+classées, mais de manières acceptables, que la
+nécessité lui imposait de recevoir sous son toit.
+Pour Élise, elle lui fit un accueil distingué. Elle
+s’ennuyait. Un jeune homme pour elle, était
+toujours un homme, quelle que fût son origine,
+pourvu qu’il ne fût point un malotru ou entièrement
+disgracié de la nature. Ce M. Meyer lui
+venait comme une distraction, et il semblait
+quelqu’un sur qui elle pouvait exercer le pouvoir
+de ses charmes, sans trop déchoir, sans s’humilier
+à ses propres yeux. Il n’était point ce qu’on
+appelle un homme du monde, elle avait assez
+d’expérience pour le discerner, mais d’aspect
+agréable, et cultivé. Son sang sémite se manifestait
+davantage à ses lèvres trop charnues, à
+la partie inférieure de son visage, légèrement
+proéminente, qu’à son nez plutôt camus comme
+celui des Slaves ; et jusqu’à l’excès d’abondance
+crépue de ses cheveux châtains, tirant sur le
+roux, sa barbe rousse taillée correctement, ne
+faisaient point crier d’horreur. Il était supportable.
+M. le professeur Joseph Meyer, dûment
+introduit et présenté, se montra sincèrement
+d’une modestie candide. Il savait distinguer les
+styles, possédait quelques lumières lui permettant
+de discerner l’authenticité des objets. Il
+n’avait sur leur valeur commerciale que des
+notions trop imprécises pour qu’elles pussent
+être d’une utilité directe ; du reste, il n’affecta
+point de rien déprécier. Au contraire, s’appliquant
+à louer ce qu’on lui présentait de façon
+délicate, disant seulement quelquefois, avec une
+franchise qui prêtait du mérite à ses éloges
+antérieurs : « Pour ceci, je ne pense pas que cela
+puisse avoir de l’intérêt. » Avait-on l’air de le
+regretter, de protester, il corrigeait : « Je
+puis me tromper. Inscrivons aussi cela sur la
+liste. »</p>
+
+<p>Car on n’avait pas eu besoin de lui suggérer
+que la visite de M. Léon Meyer, son
+père, pourrait ou devrait succéder à son
+examen. Lui-même avait été le premier à
+en faire la proposition. Il se moquait pas
+mal, en ce moment, des intérêts de la maison
+Léon Meyer. Il ne brûlait, en vérité, que de la
+flamme pure de la découverte historique et
+littéraire.</p>
+
+<p>Il fut donc bien entendu que l’inventaire
+dressé par le fils aurait pour unique destination
+d’éclairer le père, qu’on laisserait entièrement
+libre de décider si ce qu’on y apercevait était
+digne, en quelque mesure, qu’il se déplaçât.
+Mais M. Joseph Meyer attacha, à le rédiger,
+une conscience extraordinaire, y consacra,
+dans un secret dessein, plus de patience qu’il
+n’en eût mis jamais à corriger un texte difficile
+en le séparant des gloses qui l’alourdissent,
+en choisissant parmi les variantes. Il était
+agréable, et de façons réservées. Assez en lui
+demeurait de l’héréditaire esprit « courtier »
+pour qu’il sût se faire insinuant ; et aussi il savait
+« encaisser ». Il découragea par son équanimité
+les rebuffades fréquentes de M<sup>me</sup> d’Harpagon ;
+sa curiosité déchaînée lui inspirait l’abnégation
+des martyrs ! Il ne fuyait pas Élise ; et,
+de son côté, Élise ne le fuyait point. Il n’employait
+pas, avec elle, le ton de la galanterie,
+bien que sachant lui témoigner qu’on ne pouvait
+lui rester tout à fait indifférent ; elle en était
+à la fois flattée et piquée. Quant à M. d’Harpagon,
+mortellement triste, et ayant, à son accoutumé,
+horreur d’un état si contraire à sa nature,
+privé de sa principale distraction qui était la
+chasse, n’osant plus guère sortir de chez lui,
+résolu à ne montrer à sa fille qu’un front sévère — en
+fait affectant de ne lui plus adresser la
+parole — désolé, esseulé, trop bon homme au
+fond du cœur pour que ses préjugés acquis ne
+cédassent point assez vite aux mouvements de
+sympathie qui l’entraînaient vers tous les
+hommes, quels qu’ils fussent, il n’eût osé
+s’avouer qu’il trouvait un grand soulagement
+dans la présence du professeur, toutefois le
+voyait venir avec plaisir, ne s’en laissait
+quitter qu’avec peine. Sans orgueil, mais
+rétractile comme tant de malheureux, il n’en
+était pas à le prendre pour confident ; pourtant il
+l’interrogeait déjà sur bien des choses, ce qui,
+espérait le trépidant Meyer, en pouvait devenir
+le chemin. Un jour M. d’Harpagon se risqua à
+lui demander :</p>
+
+<p>— Votre père, à ce qu’il paraît, est un négociant
+en antiquités fort habile ?</p>
+
+<p>— Je le pense, répondit M. Joseph Meyer,
+modestement.</p>
+
+<p>— Et cependant, il n’y a que peu d’années
+qu’il a entrepris ce commerce. Il était, d’après
+ce que vous m’avez fait savoir, acheteur, vendeur,
+lotisseur de propriétés. Comment cela se
+peut-il faire ?</p>
+
+<p>— Je ne devrais pas vous le dire, répliqua le
+professeur en souriant, mais je veux vous prouver,
+en vous le disant, que nous ne vous traiterons
+pas comme un client ordinaire… Tous les
+commerces se ressemblent. Le succès y dépend,
+d’après mon père, d’un axiome fondamental :
+« Il n’y a pas de mauvaises affaires, il n’y a que
+des affaires trop chères. » Le secret est d’acheter
+bon marché, aussi bon marché qu’on peut, et
+d’attendre… Que ce soit pour les tableaux, les
+terres, les maisons, les meubles, c’est la même
+chose…</p>
+
+<p>M. d’Harpagon, un instant, redevint joyeux
+comme un enfant.</p>
+
+<p>— Je comprends, fit-il en riant, je comprends…
+Mais vous, monsieur Meyer, qui
+m’expliquez si bien ce mystère, pourquoi n’êtes-vous
+pas resté dans le commerce ? Vous y
+eussiez, je n’en doute pas, réussi.</p>
+
+<p>— Quelques-uns de mes coreligionnaires,
+répondit le professeur, parmi lesquels M. Salomon
+Reinach dans son manuel d’archéologie,
+<i lang="la" xml:lang="la">in fine</i>, nous contestent le génie de l’invention.
+Nous ne serions, si vous voulez,
+que des exécutants, non des compositeurs…
+Pourtant, nous avons eu Spinoza, nous avons
+Einstein. Cependant, si incroyable que ceci
+vous puisse paraître, nous placerons toujours,
+dans notre estime, les choses de l’esprit
+au-dessus de celles de la matière, et partant
+du négoce — avec une tendance trop
+fréquente pourtant, je le reconnais, à commercialiser
+celles de l’esprit. En Pologne, en
+Hongrie, en Russie, où les nôtres vivent
+encore comme on vivait au moyen âge, ce culte
+de l’esprit se concentre sur la théologie ; et
+après tout, Spinoza ne fut qu’un sublime théologien
+qui a mal tourné. Le rêve de mon père,
+qui a conservé les vieilles mœurs et m’acquit de
+quoi vivre, était que je fusse rabbin, ou tout au
+moins ne m’occupasse que de l’exégèse du Talmud.
+Mais j’ai mal tourné, comme Spinoza et la
+plupart des juifs d’Occident qui renoncent au
+commerce : je suis agrégé ès lettres. Il se peut
+d’ailleurs que je reste attaché, dans cette carrière
+toute désintéressée, aux habitudes des théologiens,
+surtout des théologiens juifs, qui aiment
+couper les cheveux en quatre… Il n’en est pas
+moins vrai que, m’adonnant à des travaux purement
+intellectuels, et qui ne peuvent rien rapporter,
+je me tiens pour supérieur à tous les
+juifs qui font de l’argent, à M. de Rothschild
+lui-même. Et je ne serais pas étonné que
+M. de Rothschild eût la même opinion de lui,
+et de moi. En tout cas, je n’ai plus qu’un souci,
+où je mets, je vous l’avoue, l’opiniâtreté de ma
+race : celui de savoir, — savoir pour savoir, — entasser
+les faits et les connaissances comme
+mes autres coreligionnaires entassent des pièces
+d’or, des bijoux, au de vieux pantalons.
+Je me le reproche : ma nature me porte
+davantage à accumuler qu’à classer, à généraliser.
+Mais je me dis que je fais là une besogne
+utile, et que d’autres ne feraient point. Voilà
+ma confession.</p>
+
+<p>Or, à mesure qu’il parlait, décorant, embellissant
+un peu son personnage, mais sincère, il
+se révélait davantage à lui-même, et son besoin
+de savoir devenait irrésistible :</p>
+
+<p>— Tenez, monsieur d’Harpagon, je suis entièrement
+à votre service, j’y mettrai mon père,
+je vous le jure. Je le surveillerai, je le contrôlerai,
+s’il en est besoin. Vous n’aurez pas à vous
+plaindre de moi… Mais dites-moi, en retour,
+dites-moi…</p>
+
+<p>— Quoi ? fit M. d’Harpagon, étonné.</p>
+
+<p>— Ce qu’on dit… le bruit qui court… Que
+vous <i>en descendez</i>… Oh ! pardonnez-moi ! Soyez
+assuré qu’il n’y a rien de malveillant dans ma
+curiosité, encore qu’elle vous puisse sembler
+impertinente. Elle ne l’est pas. Au contraire !
+Si c’est vrai… si c’est vrai, il n’est pas de
+noblesse, d’illustration comparable à la vôtre.
+Être issu de l’homme unique dont le plus
+grand des dramaturges a fait un type éternel,
+mais c’est plus qu’un honneur, c’est
+la gloire ! Car les points de vue changent
+avec le temps. On l’a dit bien souvent : que
+nous importe la réputation, la vertu de nos
+grand’mères, si elles ont écrit de belles
+lettres d’amour, ou en ont reçu ! Leurs petits-fils
+les publient… Et je pourrais vous citer
+au moins une famille qui se vante de compter
+Gilles de Retz — Barbe-Bleue ! — au nombre
+de ses ancêtres.</p>
+
+<p>— Vous êtes éloquent, monsieur Meyer,
+répliqua M. d’Harpagon, et je sens que vous
+pensez ce que vous dites. Et puis, vous êtes
+au courant des souvenirs qui sont restés dans
+ce pays… Je vais le quitter, je vais quitter
+cette maison qu’avait acquise l’homme unique,
+immortel, comme vous dites, dont vous
+venez de parler ; où son fils Cléante est
+mort, et qui fut tenue près de quatre siècles
+par les miens. Cela me paraît infiniment
+mélancolique : dans quelles circonstances,
+hélas !… Il est des choses qui doivent demeurer
+ensevelies en moi… Mais sur ce point,
+ma tristesse même me porte aux confidences.</p>
+
+<p>Il frappa de sa canne un des vieux châtaigniers
+de l’allée où ils se promenaient. Le
+vieil arbre sonnait creux. Trois hommes
+n’eussent pu l’entourer de leurs bras. Il était
+noueux, rugueux, énorme et paternel. Il jetait
+de toutes parts de grosses racines qui boursouflaient
+la terre ; vingt ménages de freux
+y vivaient, dans leurs nids qu’ils retrouvaient
+chaque année.</p>
+
+<p>— C’est le premier des Harpagon, ce même
+Harpagon que Molière prit pour modèle, qui l’a
+planté. Et tous les Harpagon issus de Cléante,
+son fils, goûtèrent le frais en été sous son
+ombre, l’hiver ont mangé ses châtaignes,
+arrosées du vin blanc de cette vigne, en
+bas… Car Cléante, suivant la coutume, avait
+reçu en héritage tous les biens-fonds. Élise,
+sa fille, avait eu sa part en argent, en créances
+sur l’État et les particuliers, en bons de
+caisse sur des traitants. Et, par un hasard
+singulier, peut-être un vœu du destin, moi,
+le dernier des descendants de Cléante, j’ai
+épousé la dernière descendante d’Élise. Les
+deux branches, écartées depuis si longtemps,
+se sont réunies en une seule. Et dire que ces
+derniers des Harpagon, les suprêmes héritiers
+du grand Avare, sont ruinés !</p>
+
+<p>— Oui, fit Joseph Meyer, timidement, c’est
+cela qui est inattendu, incroyable !… Si triste — et
+merveilleux !</p>
+
+<p>— Je vais vous étonner bien plus encore,
+monsieur Meyer : <i>ils l’ont toujours été !</i></p>
+
+<p>— Ruinés ? Les d’Harpagon ?</p>
+
+<p>— Non pas ruinés, mais ils ne sont jamais
+sortis — qu’aujourd’hui, hélas, pour sombrer
+dans la misère — de la médiocrité. C’est une
+étrange aventure, dont les particularités rendent
+l’histoire de ma famille plus remarquable encore
+que vous ne le pourriez imaginer, fabuleuse, et,
+dans un certain sens, édifiante. Toutefois, pour
+peu qu’on y réfléchisse, ces particularités ne
+sont pas inexplicables. Vous n’ignorez pas le
+proverbe : à père avare, fils prodigue. Vous
+vous souvenez que le premier Cléante ne
+l’avait pas fait mentir. Élise, au contraire,
+passé son amoureux délire, montra qu’elle
+tenait de son père ; il put reconnaître son
+sang ; il la tint en affection distinguée,
+l’avantagea le plus qu’il lui fut possible.
+Mais voici le phénomène qui s’est produit,
+si l’on considère l’ensemble des générations,
+dans chaque branche, avec quelques irrégularités
+de détail, bien entendu ; je n’entends
+établir ici que la vérité générale :</p>
+
+<p>« Il y a eu des alternances de prodigues
+et d’avares, d’avares et de prodigues. Et
+ce n’est pas seulement que les prodigues
+dilapidassent le bien de leurs ascendants
+avares ! Ce qui s’est passé est plus compliqué.
+Nombre de fois les avares de la famille — ceux
+que nous appelons entre nous les Harpagon-Harpagon — ont
+vu de leurs yeux,
+de leur vivant, s’évanouir la fortune qu’ils
+avaient accumulée, tandis que les Harpagon-Cléante,
+les prodigues, ne se trouvaient pas,
+à la fin, dans une situation pire qu’au début
+de leurs folies.</p>
+
+<p>— Je ne conçois pas bien… avoua M. Simon
+Meyer.</p>
+
+<p>— C’est pourtant toute l’histoire de la bourgeoisie
+française dont, sous nos derniers monarques,
+une petite noblesse, parfois une grande,
+est sortie — le premier des Harpagon fut anobli
+je vous dirai tout à l’heure comment — que je
+vous résume à cette heure. Les Harpagon-Harpagon
+plaçaient leur argent. Fort ordinairement,
+ils l’ont perdu. Ils l’ont perdu
+au début du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle dans les spéculations
+sur le Mississipi. Ils l’ont perdu lors
+de la chute du premier Empire parce qu’ils
+n’ont pas prévu — c’était ceux de la branche
+féminine — la fin du blocus continental, et
+qu’ils continuèrent de spéculer à la hausse
+sur les cotons et les sucres. Ils l’ont perdu
+sous Louis-Philippe en plaçant leur fortune
+dans les premières compagnies de chemins
+de fer et de charbonnages, dont la faillite fut
+désastreuse. Ils l’ont perdu vers 1880 dans
+l’Union Générale. Il est assez rare qu’un
+Harpagon-Harpagon ait pu conserver jusqu’à sa
+mort ce qu’il avait amassé. Vous pourriez croire
+alors que le Harpagon-Cléante qui lui succédait
+presque toujours achevait la ruine ? Il n’en a
+rien été, car, jusqu’à ces derniers temps, la
+bourgeoisie n’abandonnait jamais les siens, ni
+l’État, dont elle était pratiquement maîtresse. Il
+en fut de même sous l’ancienne monarchie à
+l’égard de la petite noblesse, qui, du reste, depuis
+la Révolution, s’est confondue, avec quelques
+préjugés en plus, pour ses mœurs et sa manière
+de vivre, avec la bourgeoisie. Il y avait les
+mariages, et il y avait les places — l’administration.</p>
+
+<p>« Je ne veux vous citer qu’un exemple, celui
+du premier Cléante. Dans les premières années
+du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, la Bourgogne avait été presque
+entièrement abandonnée par sa population
+rurale… »</p>
+
+<p>— Je sais cela, interrompit le professeur,
+c’est le sujet de ma thèse. Le roi engagea fort
+les bourgeois des villes à se rendre acquéreurs
+des biens incultes. Il anoblit ceux qui s’y décidèrent
+tout d’abord.</p>
+
+<p>— Il en fut ainsi du grand Harpagon. Mais
+Cléante, après ses dissipations, ne possédait
+plus guère que cette terre des Vergeais, où il se
+retira. Cependant, comme il avait servi le roi
+dans ses armées, non sans mérite, Sa Majesté,
+qui le savait obéré, lui accorda une de ces charges
+financières, auprès de l’intendant de la
+province, que ne rougissaient pas de remplir les
+personnes dont la noblesse était toute fraîche ;
+et, percevant une petite part des impôts, il en
+garda naturellement quelque chose. Cela lui
+permit de se rétablir par un mariage qui ne
+fut point trop désavantageux. Il en fut de
+même après la Révolution. Les Harpagon
+en difficultés devinrent sous-préfets, percepteurs,
+trésoriers-payeurs, magistrats. La
+société était faite pour eux. Se trouvaient-ils
+dans l’embarras, elle intervenait. Moi-même,
+n’est-ce pas mon histoire ?… Mais
+j’ai été abandonné en route. Cette société
+tutélaire que j’ai connue, disparaît. De nouvelles
+classes sont survenues, qui détiennent
+le pouvoir, et après m’avoir chassé de ma
+place m’expulsent maintenant du dernier
+morceau de terre que je possédais. C’est la
+fin des Harpagon, c’est un monde où je ne
+serai plus jamais rien, où je n’obtiendrai rien,
+rien par privilège, ni moi ni mes enfants.
+Nos prodigalités nous perdent définitivement ;
+notre épargne même ne nous sauve plus. Nous
+disparaissons, et je m’en vais.</p>
+
+<p>« Telle est, en quelques mots, l’histoire de ma
+famille. Je pourrai d’ailleurs vous confier, monsieur
+Meyer, quelques vieux papiers qui vous
+éclairciront ce que je viens de vous en dire, et
+j’imagine que vous goûterez tout particulièrement
+les <i>Mémoires</i> qu’a laissés mon aïeul Harpagon-Chézilles,
+le beau Chézilles, comme on
+disait sous Louis XVI. Ils sont demeurés inédits ;
+et, si vous les vouliez publier, il y faudrait de
+larges coupures, encore que le prince de Ligne,
+auquel il les avait montrés, lui eût écrit : « Pour
+le style, il n’y a qu’à admirer. Pour le fond, que
+j’ai médité avec tant de plaisir, il est fait
+pour tous les temps, pour tous les pays, pour
+le philosophe et l’homme de la société. » Il
+est à croire que le philosophe et l’homme de
+la société d’aujourd’hui, — si tant est que nous
+ayons une société, de quoi je doute, — ne
+ressemblent point à ceux d’alors : car ces
+mémoires sont fort scandaleux. On ne craignait
+pas de dire à cette époque, avec une
+élégance qui n’excluait pas l’impudeur, tout
+ce que l’on faisait, et qu’on a, monsieur, tort
+de faire. Ce fut un enseignement après la
+Révolution pour ce qui restait de la noblesse,
+et cette bourgeoisie où, pratiquement, ma
+famille est retombée. En apparence du moins
+on apprit à respecter les convenances sociales.
+Pour conserver le droit de diriger la communauté,
+il faut avoir l’air de le mériter, et
+savoir, extérieurement, garder quelque décence.
+Mais, comme les causes produisent ordinairement
+les mêmes effets, l’habitude du pouvoir,
+et des privilèges qui en résultent, a fait perdre à
+la bourgeoisie de nos jours cette hypocrisie
+nécessaire. Elle étale dangereusement son luxe
+et ses vices, en même temps qu’elle perd les
+qualités profondes qui justifiaient sa prépondérance…
+Je ne vous parle pas de moi, qui n’ai
+jamais rien été ; toutefois il me semble que, considérés
+en masse, nous ne valons plus grand’chose.</p>
+
+<p>« Mais ce qui doit retenir, au point de vue
+de l’histoire singulière de ma famille, l’attention
+sur ce beau Chézilles, c’est qu’il réunit successivement
+en sa personne les deux tempéraments
+opposés qui la caractérisent. Harpagon-Cléante,
+Harpagon-Harpagon se succédèrent en
+lui. Il fut, au début de sa carrière, et jusqu’à
+sa maturité, un prodigue et, par surcroît, un
+homme sans mœurs. Je rougis d’avouer qu’il
+brilla dans ces soupers où la mode était de parler
+« anglais », — un anglais qui n’avait rien de
+commun avec l’idiome anglo-saxon. Cela voulait
+dire qu’on y prenait le droit de tenir les propos
+les plus choquants, nommant les choses du sexe
+par leurs termes propres, au lieu de les voiler
+sous les périphrases qui sont d’usage dans la
+bonne société. Et, le plus souvent, on ne se quittait
+point sans un tribut de complaisances
+mutuelles, entre hommes et femmes, qui parfois
+allaient fort loin… Il gaspilla ainsi un avoir
+déjà diminué par les affaires d’un père à la fois
+économe et aventureux. Il s’en vantait : « Ayant
+fait, en deux ans, deux cent mille livres de dettes,
+dit-il quelque part, je n’en étais pas moins sans
+argent. » Cela n’empêcha point le beau Chézilles
+de faire un assez brillant mariage. Il l’annonça
+de la sorte au prince de Ligne : « J’ai le plaisir
+de vous mander mes fiançailles avec une fort
+honnête personne, dont le bien se peut élever à
+cinq cent mille livres. <i>Avec ce que j’ai</i>, cela fera
+au ménage dans les cent cinquante mille. » — Entendant
+par là qu’il devait le reste et comptait
+sur la fortune de sa future pour s’acquitter.
+Je ne saurais non plus dissimuler qu’il
+était grand joueur, et ne montrait pas au
+jeu une délicatesse sur laquelle on n’avait
+pas tout à fait coutume à cette époque de
+raffiner.</p>
+
+<p>« Eh bien, cet Harpagon-Cléante trouva, pour
+devenir Harpagon-Harpagon, son chemin de
+Damas sur les routes de l’émigration, qui furent
+si cruelles à la plupart des gentilshommes de
+son temps. Ayant perdu sa femme, qu’il avait
+rendue fort malheureuse, passé d’Angleterre
+aux États-Unis, il séduisit fort cyniquement
+la fille trop innocente d’un opulent banquier
+de Philadelphie, l’enleva, la conduisit
+en Europe où il l’épousa ; puis, moyennant
+une somme considérable, traita avec le père
+pour laisser déclarer la nullité de son mariage.
+A compter du moment qu’il fut réellement
+riche, chose étrange, son avarice devint
+aussi sordide que sa dissipation avait été
+sans bornes. Il ne fut rien moins qu’un
+usurier de haut vol, d’une rapacité, d’une
+férocité incroyables. Il vivait misérablement,
+se privait de tout… Croyez-vous qu’il ait laissé
+un héritage important à ses collatéraux ? — il
+n’avait pas d’enfants. — Il est mort ruiné,
+absolument ruiné, par la grande entreprise de
+constructions immobilières qui voulut, sous la
+Restauration, transformer la plaine de Grenelle,
+en faire le quartier à la mode que sont devenus
+depuis les Champs-Élysées, Marbœuf, et où
+il avait engagé tous ses capitaux. Il avait
+vécu sans scrupules, il est mort sans un
+sou. Je n’ai pas craint de vous faire de
+lui ce portrait sans fard. Vous êtes trop
+averti pour ne point savoir qu’il peut exister
+dans toutes les familles de ces brebis
+noires qui en accusent les tares sans en avoir
+les vertus.</p>
+
+<p>« C’est ainsi que, par des alternances de
+générations inutilement épargnantes et de
+prodigues à peu près tirés d’affaire par
+l’appui que leur prêtait un milieu social qui
+ne les abandonnait point, on arrive à la
+génération contemporaine, à moi, à ma
+chère femme, qui peut avoir quelques travers,
+mais témoigne d’une énergie, d’un courage,
+d’une résignation que j’admire, et par
+quoi elle m’est bien supérieure. Il semble
+qu’en nous les défauts et les qualités que
+nous tenons de notre terrible sang se soient
+atténués. Mon père avait laissé dans l’écroulement
+de l’Union Générale à peu près tout
+ce qu’il possédait, sauf cette terre que j’ai dû
+hypothéquer. Pour moi, je n’ai pas été un
+bien coupable prodigue, — plutôt un insouciant,
+un imprudent, quelquefois un étourdi
+trop généreux, — et de la fureur entassante,
+de l’amour de l’or du grand ancêtre et de la
+première Élise, M<sup>me</sup> d’Harpagon n’a gardé
+que des manies innocentes, peut-être un peu
+risibles, mais excusables. Pourtant, c’est nous
+qui semblons porter aujourd’hui tout le sinistre
+poids de cette hérédité. Nous marquons la
+fin de la dynastie des Harpagon ; et, je le
+crois, comme je vous l’ai dit, d’un monde :
+car mon fils et ma fille vont sombrer au-dessous
+de leur classe ; il n’y aura plus pour
+eux possibilité d’avarice ou de prodigalité,
+puisque, vraisemblablement, ils n’auront jamais
+rien : et c’est, à l’âge où nous sommes, ma
+femme et moi, notre grande et légitime inquiétude.</p>
+
+<p>« Telle est l’histoire de notre famille, cher
+monsieur. J’éprouvais le besoin mélancolique
+de me la rappeler à moi-même, de la rassembler
+dans tous ses aspects bizarres et fatals,
+avant de quitter cette demeure où je suis
+né, où je pensais mourir. Je vous l’ai confiée
+par gratitude envers votre bienveillance et
+votre sympathie, qui m’ont été bien sensibles.
+Dirai-je aussi que ce fut dans l’espoir
+de les accroître ? Car j’ai besoin de vos
+services, de ceux de votre père : ce serait
+pour moi un apaisement que de découvrir,
+dans les quelques objets qui sont ici, de
+quoi acquitter une dette d’honneur dont je
+vous demande la permission de ne vous rien
+dire ; c’est un secret qui n’est pas seulement à
+moi… »</p>
+
+<p>Telles furent les confidences de M. d’Harpagon.
+Elles firent plus que d’intéresser M. Joseph
+Meyer. Il était naturellement bon. Il éprouvait
+aussi ce désir passionné de beaucoup
+de ses coreligionnaires, surtout ceux d’Alsace,
+de se fondre dans la vie française, de comprendre
+et de sentir les choses comme un
+véritable Français ; il y faisait des efforts
+persistants. Tout au plus se risqua-t-il à interroger
+encore M. d’Harpagon sur ces comptes,
+ce Livre de Raison de l’aïeul, qui lui tenaient
+tant à cœur.</p>
+
+<p>— Là-dessus, lui répondit le malheureux
+homme, je ne puis satisfaire votre curiosité. Le
+premier Cléante avait honte de l’avarice paternelle ;
+ces souvenirs lui faisaient tort dans le
+milieu où il avait pénétré ; je suppose qu’il
+s’est appliqué à en détruire les traces. Il n’en
+reste rien, à ma connaissance.</p>
+
+<p>M. Joseph Meyer affirma fort sincèrement que
+cela importait peu. Et, en effet, son intérêt
+n’avait plus pour cause un simple mobile d’érudition,
+de gloriole universitaire. Il se sentait
+réellement attaché à ces pauvres gens, prêt à
+tous les efforts, sinon pour les tirer d’affaire,
+du moins pour adoucir, autant qu’il le pourrait,
+le destin funeste, et, semblait-il, inévitable, qui
+les attendait.</p>
+
+<p>Bientôt, du reste, ce ne fut point pour ce
+qu’on s’en promettait d’immédiatement profitable
+que sa présence fut bien accueillis aux
+Vergeais ; on lui sut gré de venir interrompre
+des silences aussi pénibles que les débats
+intestins qui leur succédaient. Il fallait
+bien se taire en sa présence ; et, sans
+qu’il s’en rendît entièrement compte, il en
+profitait avec une adresse qui venait davantage
+de son intelligence et de sa sensibilité
+naturelles que de son habitude du monde.
+M<sup>me</sup> d’Harpagon, demeurée dans la maison
+la personne qui lui était le moins favorable,
+disait de lui : « Il n’est pas bien élevé,
+mais il a de la conversation, » ne discernant
+point d’ailleurs clairement qu’en cela,
+étant tout juste le contraire des gens qu’elle
+avait eus jusqu’à ce jour l’occasion de fréquenter,
+consistaient son agrément, l’explication
+de la petite influence qu’il exerçait. De
+plus, ainsi que la plupart des gens de sa
+race, qui a traversé tant de siècles parmi tant
+de misères, d’humiliations, de persécutions,
+et a su vivre, il était forcément optimiste :
+le roseau qui plie sans rompre ne connaît
+pas le découragement. Il réchauffait donc,
+par une égalité d’humeur qu’il n’affectait pas,
+le cœur de ces trois désespérés qui, sans lui,
+eussent éclaté en récriminations les uns
+contre les autres, contre la vie, contre l’injustice
+du sort. Enfin, M. d’Harpagon, depuis qu’il
+s’était ouvert à lui des origines de sa famille,
+y ayant trouvé une diversion à ses chagrins
+actuels ressentait le besoin de revenir sur
+ce sujet. Il s’aventura de l’aborder, même
+en présence de sa femme et de sa fille.
+Et M<sup>me</sup> d’Harpagon, prise à témoin ou sollicitée
+de donner une précision sur tel fait, tel
+personnage, finit, bien que marquant quelque
+mauvaise grâce, par évoquer ses propres réminiscences.
+Élise, au commencement, n’écouta
+qu’avec impatience. Elle détestait, par principe,
+tout ce qui la rattachait aux siens, elle
+croyait qu’il faut oublier et mépriser ce qui
+se rapporte au passé pour s’en libérer : c’est
+le travers fréquent des jeunes âmes en révolte.
+Elle changea pourtant peu à peu d’attitude,
+quand son père se laissa aller à lire à haute voix
+quelques passages des mémoires inédits du
+beau Chézilles, choisis parmi ceux qui n’outrageaient
+point trop la décence. D’ailleurs, chose
+curieuse, ce roué, cet aventurier fort douteux,
+mais spirituel, était resté aussi sympathique
+à ces trois personnes que le souvenir du
+premier Harpagon leur était importun. S’il
+était « la brebis noire », il était aussi l’enfant
+gâté, l’enfant terrible. On lui pardonnait
+beaucoup. En outre, ce n’était qu’un grand’oncle,
+mort sans postérité : on est moins
+responsable de ses collatéraux que de ses
+ascendants directs, on s’exprime, à leur
+sujet, plus librement. Et les yeux d’Élise,
+aussi fière que brûlante, marquaient un âpre
+plaisir quand son père lisait, dans les mémoires
+de Chézilles, une anecdote telle que
+celle-ci :</p>
+
+<p>« Ce qu’on ne connaîtra plus après l’abominable
+bouleversement qu’a subi la France, c’est
+l’égalité qui régnait à la cour, et jusque sous les
+armes, entre tous les gentilshommes… Un jour
+que M. le prince d’Hénin fut traité, à son jugement,
+de façon un peu légère par M. le comte
+d’Artois, dont il était capitaine des gardes, il lui
+dit : « Monseigneur, veuillez vous ressouvenir
+que si j’ai l’honneur de vous servir, vous avez
+celui de l’être par moi ! »</p>
+
+<p>— … Chézilles exagère un peu, corrigea bonnement
+M. d’Harpagon. D’Hénin osait parler de
+la sorte à Monsieur, parce qu’il était prince, issu
+d’une tige commune aux Habsbourg et à lui.
+Mais Chézilles ne s’y serait sans doute point
+risqué : il était de trop fraîche noblesse, ce qu’on
+appelait alors <i>un noble à simple tonsure</i>, et pas
+même…</p>
+
+<p>Élise lui jeta un regard d’orgueil humilié,
+puis sourit, mécontente de ce premier sentiment,
+s’en blâmant elle-même. Rien ne devait
+plus compter pour elle, que d’assurer sa
+propre existence au moyen de ses armes de
+femme, de s’assurer l’amour, l’apaisement
+de ses sens, à n’importe quel prix. Elle y était
+décidée. Sa naissance ? Et quelle naissance,
+après tout ! Et c’était au nom de ça qu’on lui
+avait dénié son bonheur de femme !…
+M. Joseph Meyer la jugea bien belle, en cet
+instant, sans qu’il pût savoir exactement pourquoi.
+Élise s’en aperçut et n’en eut point
+déplaisir…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Par une lettre, faite pour être montrée,
+d’un français correct, d’une écriture allongée,
+pointue, un peu germanique, M. Léon Meyer
+s’était hâté d’écrire à son fils qu’il serait trop
+heureux de se mettre à la disposition de ses
+« amis ». Cette façon de s’exprimer avait paru
+à M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon impliquer un léger
+manque de tact, dont ils voulurent au professeur,
+ne consentant pas à lui accorder
+qu’en vérité il n’y était pour rien. Et ils se
+disaient aussi : « Voilà où nous en sommes !
+Quelles sortes de gens on est forcé d’accueillir ! »</p>
+
+<p>Toutefois, comme le négociant « en meubles,
+tableaux, antiquités », — ainsi que le marquait
+l’en-tête de la lettre, — ajoutait que
+ces « amis » seraient traités comme tels,
+qu’il se ferait un devoir d’agir en expert
+désintéressé, non pas comme acheteur, ils
+prirent le parti de ne point manifester leurs
+impressions à cet égard : c’était, en effet, le
+plus sage. M. Léon Meyer s’excusait seulement,
+sur ses occupations, de faire attendre son
+arrivée, dont il fixait exactement la date et
+l’heure.</p>
+
+<p>Ce délai donna le temps à Élise de méditer
+sur le sentiment d’admiration fort évident
+qu’elle avait produit sur le fils. On vient de voir
+qu’elle en avait été flattée ; elle n’eût point été
+femme, et elle l’était excessivement, s’il ne lui
+en eût paru de la sorte. Puis elle crut s’en amuser.
+Enfin, méditant sur toutes choses, et plus
+particulièrement sur elle-même, elle en vint à
+songer : « Pourquoi pas, mon Dieu, pourquoi
+pas ? » Se voyait-elle dans une situation à
+décourager un jeune homme qui, après tout,
+n’était pas le premier venu — point laid,
+assuré de posséder un jour un bel avoir, ce
+qui le distinguait de ses humbles collègues
+de l’Université, intelligent… Ses façons
+n’étaient point choquantes, ni sa manière
+de se vêtir. Il y avait en lui tout ce qu’il
+fallait, et il était assez jeune, pour qu’on le
+pût dresser. N’avait-elle pas envisagé une
+décision pire, n’était-elle pas revenue aux
+Vergeais prête à tout ?… « N’importe qui,
+n’importe comment »… ainsi qu’elle en avait
+menacé ; et, dans son esprit, cette menace
+n’était pas vaine ! Il n’était point agréable de
+devenir M<sup>me</sup> Meyer, la femme d’un juif. Un
+juif ! un juif ! Toute son éducation, ses traditions
+y répugnaient, ce serait une déchéance,
+et on le dirait. Mais quoi ! C’était un homme,
+et un mari, et le moyen d’entrer dans la vie,
+de conquérir pour l’avenir la liberté de son
+corps, en le donnant. L’aimait-elle, ce Joseph
+Meyer ? Non… Mais il ne lui répugnait point,
+et elle savait bien qu’elle le pourrait désirer.
+Oui, le désirer ! Et cela suffisait ! Et lui, qui
+la prendrait dépourvue de tout, la considérerait
+pourtant comme d’une essence, d’une
+origine supérieures. Ce qui s’était passé
+à Cannes, cet enfantillage ? Il l’ignorerait
+toujours. Et il lui serait reconnaissant de s’être
+donnée, il l’aimerait. Si elle ne l’aimait pas,
+elle en serait aimée. Aimée ! Elle saurait donc
+ce que c’est que le plaisir dans les bras d’un
+homme qui vous aime. Mais pourquoi pas ?
+pourquoi pas ? C’était mieux, c’était <i>moins mal</i>
+que ce qu’elle avait entrevu, qu’elle avait auparavant
+résolu !</p>
+
+<p>Il y avait aussi les souvenirs qu’elle avait rapportés
+de Cannes. Ils la réveillaient la nuit,
+brûlante, et tendant les bras…</p>
+
+<p>Il ne lui fallait pas grand temps pour rendre
+le jeune Joseph Meyer amoureux fou ; il avait
+de l’ingénuité, il avait de la littérature, et des
+sens, de l’imagination. De l’imagination plus
+encore que de la sensibilité, à la différence
+d’Élise, en sorte qu’elle était toujours, avec lui,
+avertie, sur ses gardes, ferme dans son propos,
+lui jamais. Il éprouvait en même temps, de la
+conquête qu’il croyait faire, une idée avantageuse
+à l’égard de lui-même qu’elle sut
+cultiver. Persuadé qu’elle était mademoiselle
+de La Môle, il se vit Julien Sorel, et plus
+heureux, plus fier que lui d’un bonheur
+romantique et plus inattendu, — estimant
+que sa race, vis-à-vis d’une si orgueilleuse
+et magnifique personne, le rendait plus incroyable.
+Et c’était venu, il le croyait, dans
+sa fausse expérience, dans son imagination
+littéraire, qui l’abusait, de ce que, tout de
+même que Julien Sorel mademoiselle de La
+Môle, il avait insulté, brutalisé moralement,
+cette admirable, cette sublime Élise ! Jamais il
+ne se douta qu’elle l’y avait conduit volontairement
+par les détours les plus calculés, — en
+cette heure à présent inoubliable où, voulant
+être outrageant, il n’avait été que ridicule. Car
+c’était ridicule et vil, dans les angoisses où se
+débattaient les siens, de lui avoir dit : « Je le
+sais bien, que vous vous servirez de moi et
+vous en tirerez avec un grand merci. Je m’y
+attends ! Comme il arrive à toutes les castes
+inutiles et condamnées à disparaître, il ne
+reste plus rien à la vôtre que de tristes
+préjugés. Mais que m’importe ! Je les vois,
+je les connais, ces préjugés dont meurent
+les vôtres : ils ne m’indignent même pas.
+Vous mourez de ne pas comprendre, de
+ne pas vouloir vous adapter : c’est un spectacle
+affreux et pitoyable. Et puis ceux qui
+vous remplacent deviendront sans doute pareils
+aux vôtres, sans acquérir ce qu’ils avaient
+encore d’élégance et de dignité morales. Je
+ne dis pas de culture, qu’en aviez-vous gardé ?
+En quoi vos soucis intellectuels diffèrent-ils
+de ceux de cette classe de paysans enrichis et
+avides qui vous remplaceront ? » Et il avait
+discouru sur ce thème longuement, sottement.
+Il ne s’était pas contenté d’être violent, grossier,
+il avait été bête, ennuyeux ! Élise s’était levée.
+Il avait couru à elle, plein de remords : « Pardonnez-moi ! »
+« Vous avez peut-être raison,
+monsieur Meyer… » Elle s’en allait… Et comme
+il l’osait arrêter, saisissant son bras, suppliant,
+furieux et désolé de sa propre stupidité, elle
+avait ployé tout le haut du corps sur son
+épaule, et dans ses yeux, ainsi tout près
+des siens, il avait vu des larmes, — une adorable
+faiblesse !</p>
+
+<p>C’était depuis ce moment-là, depuis ce
+moment-là ! Ils n’avaient échangé aucune promesse,
+elle n’avait point prononcé un mot qui la
+pût engager. Il n’en était pas besoin, il savait. Il
+se rencontrait rarement avec elle, on ne l’invitait
+même pas à la table des Vergeais, ils devaient
+s’échapper, courir dans le parc, le vieux parc
+abandonné, glacé. Mais comme alors elle le
+faisait parler de lui ! Comme elle s’intéressait à
+lui, à ses idées ! Et quand elle lui demandait :
+« Expliquez-moi pourquoi ce qui a été ne peut
+plus être ? » c’était comme si elle lui disait déjà :
+« Puisque cela n’est plus, comment allons-nous
+faire, nous deux, dans un monde nouveau ? »
+Élise, d’ailleurs, ne le décevait qu’à moitié, ou
+pas même : elle haïssait ce monde en ruines, ce
+squelette de monde tout desséché où elle avait
+vécu jusqu’à ce jour. Elle le haïssait de toute
+son âme, elle était prête à s’en aller vers tout autre
+où elle aurait une place, — sa place, qu’elle voulait
+grande et heureuse. Mais elle s’amusait
+aussi, elle jouissait de voir combien
+la vanité, jusqu’au pédantisme, peut se mêler
+chez un homme à la passion la plus vraie.
+Et c’était quand cet amant impétueux proclamait
+le plus haut que ce monde nouveau
+était celui de la femme affranchie, non plus
+subordonnée, inférieure à l’homme, qu’il s’affichait
+sans le savoir, naïvement, le plus dominateur — apôtre
+devenu pontife ! Élise décidait :
+« Il est à moi ! Il sera à moi quand je
+voudrai, comme je voudrai ! » Elle était
+radieuse. La joie de connaître leur empire
+tient aux femmes presque lieu de la véritable
+possession ; c’est en soi une sorte de
+possession qui les garde, jusqu’au moment
+qu’elle les fait tomber, alanguies et sans
+défense, prises déjà, alors qu’elles croyaient
+avoir pris, sans rien risquer.</p>
+
+<p>L’entente d’Élise et du professeur était trop
+manifeste pour n’éclater pas, même à des yeux
+aussi mal ouverts que ceux de M. d’Harpagon ;
+et, s’il ne s’en fût douté, sa femme était là pour
+l’en éclaircir. Les femmes reçoivent là-dessus,
+de fort bonne heure, des lumières que l’âge
+ne parvient point à éteindre. Au surplus,
+M<sup>me</sup> d’Harpagon avait été une jeune fille et une
+femme amoureuse, bien que fort honnêtement,
+et ne l’avait pas oublié. Au point où il en était,
+son mari ne se souciait plus de grand’chose.
+C’était maintenant un pauvre vieil homme qui
+s’abandonnait. Toute décision l’épouvantait, les
+discussions lui faisaient mal, et il ne les pouvait
+éviter ! Il n’avait pas su dissimuler à sa femme
+la criminelle indélicatesse de leur fils. Cléante,
+pour qui Pellegrin avait obtenu la promesse
+d’une situation en Indo-Chine, faisait des objections,
+paraissait sur le point de refuser. Il
+continuait de vivre à Paris, on ne savait de
+quelles ressources, avec la même femme,
+dangereuse, pour laquelle il avait commis
+sa faute. « C’est un homme à l’eau, » concluait
+Pellegrin, qui communiquait ces regrettables
+nouvelles.</p>
+
+<p>Ç’avait été la cause, entre M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon,
+de scènes humiliantes et détestables,
+M<sup>me</sup> d’Harpagon voulant faire revenir Cléante
+aux Vergeais, son mari s’y refusant : détermination
+où la paresse morale, la répugnance
+à dire tout haut, devant le coupable,
+ce qu’il en disait devant sa mère, tenaient
+autant de place qu’une indignation légitime.
+Brisé, M. d’Harpagon laissait aller les événements,
+comme joignant les mains pour
+demander grâce. Il n’en pouvait plus, il en
+avait assez, assez ! Parfois il lui arrivait de
+murmurer, errant, désœuvré, à travers la
+maison, dans les communs déserts, dans les
+allées du parc que nul ne se souciait plus d’entretenir,
+cette phrase absurde, qu’il se répétait
+indéfiniment : « La paix du cloître ! la paix du
+cloître ! » Cela n’avait aucun sens, même pour
+lui. Sans doute il avait lu ces mots, longtemps,
+bien longtemps auparavant, et ils lui revenaient,
+peut-être du fond de ses premières lectures, de
+ses livres d’enfant… Cela voulait dire seulement :
+« Qu’on me laisse tranquille ! qu’on me
+laisse tranquille ! Vous n’avez donc pas de
+pitié ! »</p>
+
+<p>Averti par M<sup>me</sup> d’Harpagon de l’intimité qui
+commençait d’apparaître entre leur fille et le
+professeur, le pauvre homme répliqua doucement :</p>
+
+<p>— Tu dis ?… Eh bien, c’est encore la moins
+mauvaise nouvelle que j’apprends depuis trois
+mois !</p>
+
+<p>— Avez-vous perdu l’esprit ! Élise, votre
+fille Élise, se laissant courtiser par ce petit
+monsieur ! Le fils d’un marchand de biens,
+et qui a été usurier ! Car vous savez ce que
+c’est qu’un marchand de biens, je suppose,
+vous êtes payé pour le savoir ! Et juif, par-dessus
+le marché, juif !</p>
+
+<p>— Ne penses-tu pas, demanda son mari, que
+ses intentions sont honnêtes ? J’avais cru comprendre…</p>
+
+<p>— Mais c’est bien le pire ! cria-t-elle. J’aimerais
+mieux, oui, j’aimerais mieux que ce fût…
+que ce fût… comme à Cannes, enfin ! Mais ce
+garçon est trop bête pour ça, — et elle, trop
+intelligente ! Elle sait où elle le mène !</p>
+
+<p>— Eh bien, s’il l’épouse, n’est-ce pas ce qui
+peut arriver de mieux ?</p>
+
+<p>— Le fils d’un usurier, monsieur, et juif !</p>
+
+<p>— Ma chère amie, soupira M. d’Harpagon,
+s’il est fils d’un usurier, comme il vous plaît de
+qualifier son père, c’est sans doute que notre
+sang, notre vieux sang, et la fatalité héréditaire
+appellent ce sang-là… Nous n’avons rien
+à dire !</p>
+
+<p>— On n’en rira que davantage !</p>
+
+<p>— Hélas, laissez rire… Songez à notre situation,
+songez à tout ce dont Élise nous a
+menacés ? Si cela arrivait, rirait-on ? Peut-être
+plus encore, en ayant l’air de nous
+plaindre : ce serait plus affreux ! S’il vient
+sauver Élise, — et c’est la sauver, dans ces
+circonstances, — bénissons le ciel. Il est
+juif, c’est vrai… et c’est ennuyeux. Oui, oui,
+ça m’ennuie ! J’aurais préféré autre chose. C’est
+inattendu, c’est désagréable… Mais il ne
+croit à rien, ce jeune homme, et il est plein de
+bonne volonté, ça se voit. On le mariera à
+l’église, il fera de petits chrétiens… Et il est
+si peu juif ! En vérité, c’est à ne pas s’en
+apercevoir…</p>
+
+<p>— La caque, répondit M<sup>me</sup> d’Harpagon, sent
+toujours le hareng. Vous verrez, vous verrez !</p>
+
+<p>— Je ne veux pas me mêler de cette affaire,
+conclut plaintivement son mari. Ah ! qu’on me
+laisse donc la paix ! qu’on me laisse la paix !…
+Et vous-même, vous ne vous en mêlerez pas
+non plus.</p>
+
+<p>— Je ne m’en mêlerai pas !</p>
+
+<p>— Non ! fit-il, avec un sursaut d’énergie et
+presque de malice : parce que vous avez peur
+de votre fille, — il reprenait le « vous » avec sa
+femme quand il était véritablement excédé — vous
+avez peur de ce qu’elle vous dirait, et de
+ce qu’elle est capable de faire !</p>
+
+<p>Il ne se trompait point. M<sup>me</sup> d’Harpagon n’osa
+intervenir. Elle aussi, à la fin, semblait domptée
+par les coups acharnés du sort. Elle se laissait
+aller…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le jour échut, à la fin, que le père de M.
+Joseph Meyer avait annoncé pour sa visite.
+L’heure en fut accueillie par son fils, par tous
+les habitants des Vergeais, dans un sentiment
+d’espoir pareil, quoique les causes en fussent,
+pour chacun, différentes. Dans l’esprit débile,
+mais droit, de M. d’Harpagon, il ne subsistait
+plus guère qu’un seul désir susceptible de le
+jeter à l’action ; il devait quinze mille francs à
+Pellegrin, qui s’était généreusement comporté
+envers lui, avait évité à Cléante un déshonneur
+public et irrémissible : et sans doute l’expertise
+de M. Léon Meyer allait-elle lui procurer
+les moyens d’acquitter cette dette dans un
+court délai. Son cœur honnête et délicat s’en
+félicitait. Il se disait aussi : « Il restera peut-être
+ensuite quelque chose, un peu d’argent qui
+me permettra durant quelques jours ou quelques
+mois de ne pas songer au lendemain.
+Un répit, mon Dieu, un répit ! Je n’en demande
+pas plus à la Providence. Je suis vieux :
+après moi le déluge ! » Ainsi l’égoïsme du
+vieillard se mêlait à la noblesse de son
+souci. M<sup>me</sup> d’Harpagon, de son côté, s’applaudissait,
+plus terre à terre, et cédant à ses
+anciennes habitudes, d’avoir à posséder, à
+serrer une somme, quelle qu’elle fût, mais la
+plus importante possible. Ses instincts de
+fourmi lui prêtaient presque de l’imagination.
+Elle se sentait renaître, elle était plus active
+encore que de coutume, et bousculait Marie
+Larchant. Il y eut, sous sa direction, avec sa
+participation, nettoyage particulier et général.
+Il fallait que les choses fussent présentées dans
+tout leur mérite, dans l’éclat d’une propreté
+sans tache. On passa sur le bois des sièges,
+et sur tous les meubles, un linge humecté
+d’eau de potasse, on épousseta le fond des
+fauteuils, les coussins une fois enlevés et
+battus, on lava les housses, on les remit.
+Tous les cuivres furent nettoyés, — même ceux
+qui eussent dû conserver la dignité de leur
+patine ! Louis, le métayer fut prié, — M<sup>me</sup> d’Harpagon
+elle-même prit l’engagement de lui
+payer ses journées, — « d’écruauder » et de
+ratisser les allées du parc, de tailler les buis.
+Marie Larchant disait : « Si c’était qu’on va
+recevoir le roi, on n’en ferait pas davantage ! »
+Élise contemplait avec détachement ces préparatifs.
+L’avenir des siens ne la concernait
+plus, elle était résolue à les livrer à leur destin
+et à s’en séparer. Mais ne doutant point que
+le professeur n’entreprît M. Léon Meyer
+sur les espérances qu’elle lui avait permis de
+nourrir, et qu’il avait la joie immense de
+pouvoir envisager comme ambitieuses jusqu’au
+sublime, à l’impossible, elle frémissait d’impatience :
+ce jour aussi, pour elle, pouvait être
+décisif.</p>
+
+<p>Elle ne se trompait pas. M. Joseph Meyer
+voulait brûler ses vaisseaux. Il partit à pied, de
+bonne heure, pour Mailly, afin d’y retenir la voiture
+de Perronneau, qui devait ramener son
+père.</p>
+
+<p>Il avait plu la veille et une partie de la
+nuit. Mais le vent avait changé, un aigre
+vent de nord-est, qui avait durci la terre et
+glacé les flaques des ornières. Les innombrables
+gouttes d’eau suspendues aux aiguilles
+des sapins, dans le petit bois, luisaient toutes
+pâles, gelées, telles de petites lampes électriques
+en plein jour ; ou bien, dans la
+pénombre, plus loin sous les arbres, traversées
+d’un rayon de soleil, c’étaient des pierres
+précieuses, des diamants, des milliers et des
+milliers de diamants pour un collier de noces.
+Les routes étaient glissantes, verglassées.
+Joseph Meyer, à chaque embardée où le jetaient
+ses pas mal assurés, souriait, parfois levant les
+bras. « Je danse, s’affirmait-il, je danse ! Je fais
+le bal à moi tout seul ! » Il se trouvait dans un
+de ces heureux états d’esprit où tout ce qui
+vous arrive est une cause de volupté. A la fin,
+fatigué, il s’engagea dans l’herbe rêche, rendue
+cassante par le gel, pour affermir sa marche.
+Un pic vert, — un bocque-bois, comme on dit
+dans le pays, — qui ne l’avait pas entendu, lui
+montra un instant l’éclat diapré, exotique,
+de son plumage, et s’envola, tout près de lui.
+« Sur ma droite, constata le jeune homme,
+sur ma droite ! C’est bon signe ! Et hier, sur
+le chemin, une charrette qui rentrait du foin
+m’a couvert de paillons mouillés, couleur
+d’or. Bon signe encore ! » Cet incrédule,
+dans son exaltation, avait en ce moment besoin
+de croire aux présages — et son père, juif
+d’Alsace, superstitieux comme un Oriental,
+dans son enfance les lui avait tous fait connaître.</p>
+
+<p>Ce fut donc dans des dispositions parfaitement
+heureuses, la conviction que tout s’allait arranger
+au mieux de ses désirs, qu’il parvint à la
+gare, après s’être arrêté chez Perronneau. Le
+double poney attelé à la voiture, qui était
+découverte — Perronneau ne possédait que
+celle-ci, qui servait hiver comme été, par tous
+les temps — avait l’air de s’amuser lui-même
+de ce beau froid, du beau soleil, de toute la
+gaîté du ciel et de la terre. Arrêté devant la
+gare, il frappait de ses quatre sabots, l’un
+après l’autre, il avait l’air de dire : « Est-ce
+qu’on ne va pas courir un peu ? Dépêchez-vous ! »
+Le train, par extraordinaire, arriva
+presque à l’heure, et M. Léon Meyer en
+descendit, sous une vaste pelisse de fourrure,
+largement confortable, et tenant un tout
+petit sac de voyage qui l’était beaucoup
+moins, du genre de ceux où les courtiers en
+bijoux portent leur précieuse marchandise. Cela
+fermait avec une serrure à secret, cela ne
+pouvait rien contenir, qu’une brosse à dents
+ou des diamants. Il baisa son fils sur
+les deux joues, devant le chef de gare, devant
+l’unique facteur et tous les voyageurs, ce qui
+embarrassa quelque peu le professeur ; mais
+son père avait accoutumé de se livrer à ces
+effusions magnifiques, ostentatoires, avec les
+personnes de sa famille, et ses amis même.
+C’est un usage venu de loin, à travers les
+siècles, du fond des plaines de Chanaan ou de
+Mésopotamie, du plateau aride où Jérusalem
+attend sa résurrection. Salomon dut accoler
+de la sorte ses trois cents fils, et Hiram, roi de
+Tyr, sans compter la reine de Saba. Mais, dès
+que Perronneau, remonté sur son siège, eut
+ramassé les guides avec une indifférence
+professionnelle, claquant des lèvres et faisant
+mine de tirer le fouet de sa glissière, sans le
+sortir, pour exciter le petit cheval, M. Léon
+Meyer aborda les affaires incontinent et sans
+plus de cérémonies. Il avait un fort accent
+alsacien.</p>
+
+<p>— J’ai bien compris tes lettres, dit-il, à son
+fils, je les ai relues, elles sont là…</p>
+
+<p>Il allongea un petit coup, du bout des doigts,
+sur son sac.</p>
+
+<p>— … Ces personnes, ces Harpagon, sont tes
+amis. Ça me fait plaisir. Il faut connaître des
+chrétiens autrement que dans le commerce,
+c’est une bonne chose, une très bonne chose.
+Il faut savoir obliger… Et ça sert toujours.
+Dans toutes les provinces, il y a encore des
+affaires, des tas d’affaires, dans ces vieilles
+maisons. Partout. Seulement on ne sait pas.
+Il faut avoir l’occasion de visiter, et, pour
+visiter, il faut être présenté ! On pourra demander
+ça à tes amis…</p>
+
+<p>Joseph eut un petit mouvement, qui n’était
+point de plaisir : il n’avait pas pensé à ce résultat
+du voyage de son père. Et pourtant, il
+connaissait cet homme pratique et entreprenant.</p>
+
+<p>— … Je m’arrangerai, continua M. Léon Meyer.
+Ne t’occupe pas de ça. Il faut savoir demander.
+Ceux qui ne savent pas demander sont des imbéciles.
+Ils ne réussissent pas, c’est bien fait…
+Maintenant, tu me dis que ces amis sont de vrais
+amis, que tu t’intéresses à eux. C’est bien, c’est
+très bien ! Ça prouve que tu as su gagner leur
+confiance, c’est une bonne note pour eux et pour
+toi. J’aime ça. Je leur estimerai leur mobilier
+au plus juste prix… Ça doit être comme partout,
+hein ? Tu sais assez le métier pour t’être rendu
+compte ? Quelques bonnes pièces, des pièces
+vendables, au milieu de rien, de rien du tout.
+Et ils ne savent pas, ils se font des idées. Des
+idées fausses ! Ils exagèrent la valeur de certaines
+choses parce qu’un idiot d’amateur, ou
+quelqu’un de trop poli, leur a donné des illusions.
+Ou bien, c’est à cause du souvenir de ce qu’ils
+ont payé une machine qui ne vaut pas un clou.
+Il ne faut pas les contredire : ils se figureraient
+qu’on les vole… Il faut faire un prix moyen :
+plus cher, un peu plus cher, pour leurs saletés,
+moins cher, pour ce qui a de la valeur. Comme
+ça, on s’y retrouve. Honnêtement, je t’assure.
+Mais oui, honnêtement !</p>
+
+<p>— Papa, répondit Simon, je t’ai demandé
+de prendre leurs intérêts. C’est moi qui y ai
+intérêt, un grand intérêt. Je ne t’ai pas
+expliqué…</p>
+
+<p>— C’est entendu ! C’est entendu !… L’expertise
+au plus juste prix, et un droit d’option pour
+nous si les pièces ne dépassent pas le prix indiqué…
+Et je te garderai ta commission !</p>
+
+<p>— Ma commission ?… interrogea le fils.</p>
+
+<p>— Bien sûr, bien sûr, ta commission ! Tu me
+fais faire une affaire, tu en profites. C’est dans
+l’ordre, c’est légitime. J’en tiendrai compte, de
+ta commission, pour évaluer…</p>
+
+<p>— Papa, interrompit Joseph, je ne veux pas
+de commission ! C’est plus sérieux que ça, je ne
+t’ai pas dit, mais c’est plus sérieux !…</p>
+
+<p>— Tu refuses ta commission ! Mais je serais
+déshonoré, si je ne la donnais pas à mon propre
+fils, si je profitais sur lui !</p>
+
+<p>— Je te dis que c’est plus sérieux, je te dis
+que tu ne peux pas comprendre, coupa son fils,
+impatient, inquiet. Il faut que tu sois gentil,
+généreux, désintéressé. C’est pour moi, pour
+moi…</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu veux dire, interrogea le
+père Meyer, choqué. Pour toi ? Je serai obligeant,
+très obligeant, c’est promis… Mais c’est
+une affaire, voyons, c’est quand même une
+affaire !</p>
+
+<p>— Non, papa, protesta Joseph, ça ne peut
+pas être une affaire. Je t’aurais dit que ça ne
+devait pas être une affaire, même avant !… mais
+maintenant !…</p>
+
+<p>Et il avoua — non, il proclama le beau secret,
+le beau mystère. Son grand amour, son ravissement,
+son espoir. Il ne regardait pas la figure
+du vieux, de peur qu’elle ne le glaçât, l’empêchât
+de parler :</p>
+
+<p>— Tu la verras, tu la verras ! Alors tu comprendras.
+Moi, Joseph Meyer, je puis épouser
+M<sup>lle</sup> d’Harpagon, j’en suis sûr, sûr ! Et je la
+veux ! Et elle le voudra, j’en suis sûr !</p>
+
+<p>M. Léon Meyer laissa passer entre ses lèvres
+un petit sifflement. Il introduisit frileusement
+ses deux mains dans les manches de sa pelisse
+parce qu’il avait froid sous ses gants. Le double
+poney trottait sur la route plate, et l’air
+cinglait.</p>
+
+<p>— Tu veux épouser une fille des Goïm… Tu
+ne l’as pas subornée ?…</p>
+
+<p>— Oh ! père ! protesta Joseph.</p>
+
+<p>— « Si quelqu’un suborne une vierge qui
+n’était point fiancée, cita le père Meyer, et couche
+avec elle, il faudra qu’il paie sa dot, et la prenne
+pour femme. Si le père de la fille refuse de la
+lui donner, il paiera l’argent qu’on donne pour
+une vierge »… Est-ce le cas ?</p>
+
+<p>— Père !…</p>
+
+<p>— Joseph, continua le vieux, tu prendras une
+vierge d’entre ton peuple. Car tu ne dois pas
+faire offense à ton peuple ! Ainsi a parlé l’Éternel,
+qui sanctifie. Un juif doit épouser une juive,
+il ne peut épouser qu’une juive ! Es-tu fou ?…
+Prends ta commission, Joseph, prends ta
+commission — et ne me parle plus de ces
+sottises !</p>
+
+<p>Pour la première fois, M. Joseph Meyer
+devait s’asseoir à la table des Harpagon. Aux
+Vergeais, après avoir envisagé la situation
+mûrement et sous toutes ses faces, on n’avait
+cru pouvoir en agir autrement avec M. Léon
+Meyer, qui venait de Paris tout exprès pour
+dispenser les conseils de son expérience, et
+dont on attendait assez pour qu’il fût jugé
+nécessaire de le traiter avec courtoisie : si
+l’on accueillait le père, on ne pouvait éviter
+de recevoir le fils avec lui. Élise n’avait
+point pris part à ces débats, qui furent
+assez mystérieux : on se méfiait d’elle.
+D’ailleurs elle avait appris la nouvelle de
+cette décision avec une froideur apparente.
+Sa résolution, dès longtemps arrêtée, était
+de vivre auprès de ses parents comme si elle
+n’eût pas été présente ; ou du moins de
+corps seulement, non point de volonté ni
+d’intelligence. Elle n’ouvrait la bouche, ne semblait
+s’éveiller que si M. Joseph se trouvait là.
+Alors son père malgré sa résignation, plus
+affaissée que stoïque, d’attendre les événements,
+quels qu’ils fussent, et de ne pas intervenir,
+la considérait avec inquiétude, sa mère
+avec une irritation qui paraissait toujours près
+d’éclater, et n’éclatait point. Puis M<sup>me</sup> d’Harpagon
+se réfugiait dans le domaine où régnait,
+sous sa direction naturelle et légitime, Marie
+Larchant. Il y avait bien longtemps que les
+d’Harpagon n’avaient invité personne à un
+repas un peu prié. Leurs embarras, autant que
+les instincts d’économie de la maîtresse de
+la maison, en étaient la cause. Il avait donc
+fallu tirer des armoires, des dressoirs, une vaisselle,
+une argenterie, une verrerie dont on ne
+se servait jamais. On les tenait pour
+infiniment précieuses, et l’on n’avait point tout
+à fait tort. Il y a ainsi, dans presque toutes
+les maisons campagnardes, de petits trésors
+qui dorment, auxquels on n’ose toucher. Il
+y a aussi des choses médiocres, ou franchement
+laides, auxquelles on attache le même
+prix. Car ce n’est pas le goût qui suscite ce
+respect, mais une sorte de tradition, parfois
+des préjugés, presque des superstitions, héréditairement
+transmis. Il en allait de cette sorte
+sur la table dressée avec scrupule par M<sup>me</sup> d’Harpagon.
+Des assiettes de Tournai « à la mouche »,
+de cette espèce qui est le moins estimée,
+dominées par deux compotiers de verre fort
+commun, emplis de confitures, — abricots et
+groseilles framboisées, — heurtaient, en contraste
+peu fortuné, la belle soupière en vieux
+Rouen muée en surtout, garnie de ces
+affreux « plumets », qui, dans nos provinces,
+surtout en hiver, remplacent trop souvent
+les fleurs absentes. Les assiettes à dessert
+en vieux Marseille à dessins jaunes, d’un
+esprit, d’un fini presque introuvables, avaient
+de quoi réjouir l’œil d’un connaisseur. Enfin,
+M<sup>me</sup> d’Harpagon avait préparé, sur une petite
+table Louis XIII à pieds tors, le service à café,
+en porcelaine de Sèvres Empire : ce beau
+Sèvres dur, sonore comme du cristal, de couleur
+d’or, qui fait pardonner à Brongniart le
+crime d’avoir banni de notre manufacture nationale
+les grasses pâtes tendres du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
+dont la couverte s’accommodait si bien de
+toutes les fantaisies de la plus riche et harmonieuse
+palette.</p>
+
+<p>Comme elle mettait la dernière main à ces
+apprêts, la voiture qui amenait l’hôte attendu se
+fit entendre, s’arrêta devant le perron, et
+M. Léon Meyer en descendit le premier, toujours
+enveloppé de sa somptueuse pelisse,
+tenant son petit sac à la main. Ce fut comme si
+le froid du dehors entrait avec lui dans le
+vestibule dallé en pierres de liais, décoré,
+depuis soixante ans, de massacres de chasse,
+têtes de cerfs et de sangliers, et d’où l’escalier
+à rampe de chêne s’en allait, tout droit,
+jusqu’à la moitié de l’étage. Son fils avait l’air,
+selon l’expression qu’employait fréquemment
+à son sujet M. d’Harpagon « de quelqu’un
+comme tout le monde ». Il ne détonnait pas,
+il pouvait demeurer inaperçu, jusqu’au
+moment que sa conversation, qui était variée,
+adroite, intelligente, le distinguait de façon
+agréable. A tout prendre, il pouvait passer
+pour un Français semblable à tous les
+Français de bourgeoisie moyenne et d’un milieu
+cultivé. Le moins qu’on pût dire de lui, sans
+pécher par un excès de sympathie, est qu’il était
+supportable. Et, dans un monde soucieux des
+choses de l’esprit, le jugement eût été plus
+favorable… Dépouillé de ses lourdes fourrures,
+mais gardant toujours à la main son sac, dont il
+semblait que, par méfiance ou habitude, il ne
+pût se résoudre à se séparer, son père apparaissait
+fort correctement vêtu, — mieux que
+ce jeune homme qui descendait de lui, avec
+plus de recherche, — il était propre, décent ;
+et toutefois, il émanait de lui on ne savait
+quoi de grossier, d’intolérable — de fétide.
+Il n’était pas « appareillable », il n’était pas
+assimilable, on ne savait qu’en faire, où le
+mettre, on ne savait en lui ce qui éloignait,
+repoussait davantage, de son audace naïve,
+étalée, pourtant inconsciente, ou de son obséquiosité.
+Il y avait son accent, il y avait ses
+plaisanteries mêmes, parfaitement déplaisantes,
+et où il se complaisait. Il y avait les caractères
+physiques de sa race, accusés, éclatants,
+exagérés — et voici que, contemplant son
+fils, on croyait retrouver en lui tout cela, qu’on
+n’y avait jamais vu ! Élise en fut épouvantée,
+M. d’Harpagon interdit. M<sup>me</sup> d’Harpagon
+ricana à son oreille : « Je l’avais bien dit !
+Je l’avais bien dit ! »</p>
+
+<p>Pour M. Léon Meyer, insoucieux de ce que
+l’on pouvait penser de lui, il les avait à son tour
+pesés tous trois, d’un regard froid et commercial.
+Le père ? Un brave homme, mais comme
+il y en a tant. Le néant. Pas de volonté. Fatigué,
+ne souhaitant rien que son repos, ne voulant
+plus se soucier de rien que son repos.
+M<sup>me</sup> d’Harpagon ?… Rien que de petits calculs,
+de petites économies. Elle discuterait, mais
+sur des détails, et ne saurait se défendre utilement.
+Surtout son regard s’appesantit sur
+Élise, avec un si froid cynisme qu’elle eut
+l’impression d’en être déshabillée, violée :
+« Elle est belle, très belle. Et elle a une
+tête sur les épaules. Mais orgueilleuse, sensuelle.
+Ce n’est pas ça qu’il faut à Joseph,
+ni à moi. Surtout à moi ! Je ne m’entendrai
+jamais avec cette belle-fille-là… Mon fils a
+perdu le sens !… »</p>
+
+<p>Ce fut, des deux côtés, un moment de
+gêne presque physique, et qui ne se dissipa
+guère. On passa dans un des deux salons
+les quelques minutes qu’il fallait pour que
+le déjeuner fût annoncé. Tout le monde
+sait avec quelle impatience, qui ne vient
+point des exigences de l’estomac, les gens
+mal assortis par le hasard ou la nécessité
+attendent le moment d’un repas. Car manger,
+cet acte inévitable et quotidien qui s’appelle
+manger, leur donnera une occupation
+pareille dont, — comme un homme en
+train de se noyer prie pour rencontrer une
+branche, n’importe quel objet flottant, à quoi se
+raccrocher, — ils espèrent qu’elle leur inspirera
+un esprit commun, et aussi fera couler
+le temps plus vite. Élise n’osait regarder
+le jeune professeur ; elle détournait les yeux,
+ne lui répondait point. Elle était dans un
+désordre mental inexprimable et désastreux,
+elle voulait se demander : « Est-ce possible ?
+Est-il bien son fils ? Et puisqu’il l’est, pourrai-je ?… »
+Le malheureux ne concevait rien
+à cette froideur, à cet éloignement subits.
+Il était habitué à son père, ne le voyait plus
+tel qu’il était ; il l’aimait, d’ailleurs, et, pour
+un certain ordre de qualités qu’il estimait
+méritoires, l’admirait. De plus, ainsi qu’il peut
+arriver, il était disposé à croire que tous les
+pères diffèrent de la sorte de leurs fils, et que
+cela n’a pas d’importance.</p>
+
+<p>M. d’Harpagon essayait d’imaginer des sujets
+de conversation innocents et généraux. Sa
+femme, avec une implacable perfidie, découvrait
+dans cette scène des motifs d’amusement
+sans cesse renouvelés ; son esprit pratique,
+avide, la portait aussi à vouloir qu’on commençât,
+le plus tôt qu’il se pouvait, l’expertise
+qui justifiait la présence de cet hôte incongru.
+M. Léon Meyer ne demandait pas mieux. Il
+ne songeait même qu’à cela, il inventoriait
+déjà du regard. C’était bien ce qu’il avait
+prévu : un mélange de pièces assez intéressantes
+et d’objets ridicules ou misérables.
+Pour un autre que lui, cela eût été touchant.
+C’est ce que nous avons tous vu, c’est dans
+ce disparate, légué par des siècles de bon
+goût, puis d’appauvrissement, d’ignorance,
+de fausses conceptions du confortable à bon
+marché, que tant de Français ont vécu. Pour
+M. Léon Meyer, il discernait là seulement ce
+qui valait quelque chose, et ce qui ne valait
+rien.</p>
+
+<p>… Sur la cheminée en brèche rouge et
+blanche, sculptée largement, dans le milieu
+de son manteau, d’une belle et simple coquille,
+une pendule Louis XVI charmante, à colonnettes
+réunies par des chaînes minuscules,
+le cadran surplombé par une lyre en argent
+terni. Et, de chaque côté, des vases d’albâtre,
+rapportés d’Italie par un jeune ménage
+malencontreux, après un voyage de
+noces, sous Louis-Philippe ou le second Empire.
+Une somptueuse console Louis XIV,
+dorée, sculptée en plein bois, humiliée d’un
+buste de Napoléon I<sup>er</sup> en biscuit de Sèvres,
+posé sur un socle en peluche rouge, hideux,
+blessant, entre deux lampes Carcel hors
+d’usage, en tôle peinte. Un miroir magnifique,
+en écaille et argent, auquel on avait
+suspendu des photographies de famille, aux
+cadres également d’écaille, mais de fausse
+écaille, et de plus en plus petits, comme
+une queue de cerf-volant. De beaux fauteuils,
+des chaises tapissées de « verdures » du
+<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, dont les dossiers portaient chacun
+un antimacassar, au crochet… M. Léon Meyer
+s’exprima sur tout cela avec une franchise
+tranquille et qui, ce qu’il faut remarquer, ne
+parut point importune. Son expérience, son
+autorité lui donnaient à cet instant l’air d’un
+général qui passe une revue. Il n’était plus
+si pénible à entendre, à voir : un homme qui
+sait son métier, et le fait, sous vos yeux, si
+vulgaire qu’il soit, prend un autre aspect ; il
+devient acceptable. L’atmosphère, quand on
+passa dans la salle à manger, semblait légèrement
+éclaircie, purifiée. On respirait plus à
+l’aise.</p>
+
+<p>Les principes d’économie de M<sup>me</sup> d’Harpagon
+ne se pouvaient par bonheur, au déjeuner,
+manifester de façon évidente qu’aux yeux
+d’une femme, et il n’y en avait point qu’Élise
+qui était de la famille. Ils se trouvaient assez
+proprement dissimulés. Il y avait, pour débuter,
+un de ces soufflés au fromage qui ne
+coûtent guère, et font leur petit effet ; un
+poulet, assez maigre en vérité, comme toutes
+les volailles qui ne sont point artificiellement
+engraissées, n’ayant connu que le grain que
+lui avait chichement distribué Marie Larchant
+dans la basse-cour, et servi avec des pommes
+au beurre ; enfin cette éternelle ressource
+des repas campagnards : un pâté de lièvre en
+terrine, et une salade de chicorée. M. d’Harpagon
+soupira : le lièvre de cette terrine
+était un des derniers qu’il eût tués sur ses
+terres, qu’il tuerait jamais. Cependant, il sut
+dissimuler ce sentiment amer. Le déjeuner se
+terminait par un riz au lait, entremets de tout
+repos, qui se conserve, et que maîtres et
+domestiques peuvent « finir » le lendemain.
+Il y avait les pommes, les poires du potager,
+fort honorables ; et M. Léon Meyer, qui avait
+sans périphrases remis à sa place, autant dire
+à rien, la faïence de Tournai « à la mouche »,
+loua généreusement, et sans restrictions, le
+service à café en Sèvres, la soupière en
+Rouen, les assiettes de vieux Marseille. D’ailleurs
+cette salle à manger, avec d’autres belles
+faïences anciennes de Moustiers de Nancy,
+suspendues au mur, son vieux mobilier
+Louis XIII un peu rustique, restait la pièce
+la plus harmonieuse de la maison, pour ce
+motif qu’elle était celle que les dernières
+générations des Harpagon avaient le moins
+modifiée ; persuadés, par chance, qu’une salle
+à manger est toujours bien telle qu’elle est,
+pourvu qu’on y puisse manger ! Les chaises
+seules, des chaises « Renaissance » achetées
+quarante ans auparavant à Dijon, la déparaient ;
+mais, quand on s’y était assis, cela ne se voyait
+plus.</p>
+
+<p>M. Léon Meyer avait encore en main son
+petit verre de marc, brûlé dans la propriété,
+et d’une antiquité respectable, que M<sup>me</sup> d’Harpagon,
+à qui sa passion prêtait de l’intrépidité,
+lui suggérait de commencer son estimation.
+Le vieux, plus lent tout à coup dans ses mouvements,
+sa voix moins délibérée, cligna de
+l’œil. Il fallait d’abord lui laisser voir, bien
+voir ! Il dirait son opinion après… Mais il
+tira son calepin, y inscrivit les Rouens, les
+Moustiers, les Marseilles, retourna dans le
+salon où on l’avait reçu, fit la récapitulation
+de ce qu’il y avait déjà remarqué, passa dans
+les autres pièces, suivi de son fils, de toute
+la famille Harpagon, d’Élise elle-même. Et
+c’était toujours la même chose… Les inévitables
+turqueries de bazar, en satin commun,
+brodées en faux or, rapportées d’Orient par un
+parent voyageur comme des choses sans prix.
+Mais tout près, sous les pieds, ou sous des tabourets
+en tapisserie, — on ne saurait croire combien
+il y a de tabourets dans les maisons de
+province ! — des tapis de pied, carrés pour
+la plupart, pas bien grands, mais si sûrs de
+dessin, si frais et riches encore de teintes !…
+Contre un papier de muraille peint à la main,
+de façon ingénue et rare, comme on en fit
+sous le Directoire, mais décollé par l’humidité,
+tombant en lambeaux, un Harpagon-Cléante,
+qui aimait les chevaux, qui avait
+dépensé une fortune en chevaux, avait par
+surcroît planté des clous par douzaines, pour
+accrocher des lithographies de chevaux ; chevaux
+de sang en pleine course, chevaux
+tenus par leur groom, chevaux attelés, chevaux
+à l’écurie. Un imposant et pourtant
+minutieux cartel de Boule, Louis XIV, couronné
+d’un héraut soufflant dans une conque d’or, tout
+en écaille et cuivres ciselés, entre deux gravures :
+<i>Après l’orage</i>, et <i>le Départ du conscrit</i>. Un
+beau lit Louis XIII, à colonnes, mais sans son
+baldaquin ; et, tout près, un paravent décoré
+de gravures de modes qu’on avait, les soirs
+d’hiver, patiemment découpées à coups de
+ciseaux. Une table à ouvrage Directoire au
+pied en forme de lyre, dont le tiroir abritait
+comme un trésor le tapis où la mère de
+M. d’Harpagon avait coutume de broder la
+signature des amis et des visiteurs, avec
+leurs armes et leurs devises. Des vases en
+vieux Paris, ridicules et attendrissants, qui
+contenaient, jalousement gardés sous globe,
+des fleurs et des fruits artificiels. Et partout,
+dans toutes les chambres, jusque dans les
+antichambres, des tables de nuit, chacune d’un
+modèle et d’un style différents, à glissière, à
+vantaux, en manière de colonnes antiques,
+d’encoignures, de tables à ouvrage, comme si en
+province, durant des siècles, le génie des ébénistes
+se fût consacré uniquement à fabriquer
+des tables de nuit et à en dissimuler, par
+pudeur, la destination !</p>
+
+<p>Et la famille d’Harpagon suivait toujours,
+de pièce en pièce, M. Léon Meyer qui prenait
+des notes, insensible, imperturbable ; elle-même
+de plus en plus glacée par ce long piétinement
+dans des chambres désertes et sans feu ;
+le cœur serré, aussi, car elle voyait ce qu’elle
+n’avait jamais vu : dans quelle inharmonie,
+quelles erreurs, elle avait vécu sans jamais
+s’en apercevoir, et combien peu de choses,
+parmi tant de choses, méritaient qu’on les
+considérât.</p>
+
+<p>Il y avait aussi, dans une de ces chambres,
+un tableau représentant un paysage romantique
+et fabuleux, avec des cascades, des monts,
+des rochers, un monsieur et une dame échangeant
+leurs serments ; tout cela par un clair de
+lune — et, à la place de la lune une horloge à
+poids.</p>
+
+<p>Pour la première fois, M. Léon Meyer se
+dérida.</p>
+
+<p>— Ça aurait de la valeur, ça… Ça aurait de
+la valeur, si la peinture était du douanier Rousseau !</p>
+
+<p>Ils étaient si découragés qu’ils acceptèrent de
+rire, lâchement.</p>
+
+<p>Par degrés insensibles et rapides leurs sentiments,
+au cours de cet examen, avaient changé.
+Pour tous ces objets, dont un si grand nombre
+évoquait pour eux un souvenir, ils n’avaient plus
+de souvenirs. Ils ne se souciaient, en ce moment,
+que de ce qu’ils pourraient en obtenir. Ils étaient
+comme le joueur à qui l’on a prêté de l’argent sur
+un bijou, et qui le regarde courir, avec la petite
+bille d’ivoire, sur la roulette d’une ville d’eaux.</p>
+
+<p>M. Léon Meyer redescendit dans le salon. Sans
+enlever sa pelisse, qu’il avait endossée pour
+affronter la température glacée de l’étage, qui
+n’était pas chauffé, il fit un calcul rapide.</p>
+
+<p>— Je vais vous faire bien plaisir, dit-il, je vais
+vous faire bien plaisir !…</p>
+
+<p>Avec sa mine basse, son accent de juif alsacien,
+plus fort que jamais, il n’était agréable ni
+à voir, ni à entendre, et cependant on demeura
+suspendu à ses lèvres, on lui sourit :</p>
+
+<p>— Votre vaisselle… Toutes ces petites machines,
+dans la salle à manger, dans les armoires,
+sur les murs… Il y a des choses qui ne valent
+rien, mais les Marseilles, les Moustiers, les
+Rouens !… C’est très joli, très joli !… J’en donnerai
+bien cinq mille francs !</p>
+
+<p>L’espoir gonfla les poitrines. Si ces petites
+choses valaient tant d’argent, tout le reste,
+alors…</p>
+
+<p>— Oui, oui, les faïences, les porcelaines, c’est
+de bonne vente, c’est recherché, on s’en débarrasse
+facilement… Maintenant, il y a ce meuble
+Louis XVI en tapisserie, avec le canapé, les fauteuils.
+C’est gentil, c’est gentil… deux mille
+cinq cents !</p>
+
+<p>La déception, l’angoisse, se glissa dans leur
+cœur. M. Léon Meyer les avait amorcés. Il
+jouait avec eux maintenant comme un vieux
+chat avec de pauvres petites souris.</p>
+
+<p>— Il y a aussi les tapis. Trois tapis.
+Les autres… s’ils étaient de la Savonnerie…
+Mais ce sont quand même de bons petits
+tapis français, anciens, pas trop abîmés… trois
+mille !</p>
+
+<p>… Il arrivait à un total de vingt mille cent
+francs. Vingt mille francs pour tout le mobilier
+de cette maison qui avait abrité les Harpagon,
+les avait vus naître et mourir depuis trois siècles
+et demi ! Il ajouta :</p>
+
+<p>— C’est le prix ! C’est le prix que je paierais
+tout ça, à l’Hôtel ! A l’Hôtel je n’irais
+pas plus loin. Vous pouvez passer par l’Hôtel, y
+envoyer ce mobilier, vous êtes libres. Ici, par
+le notaire faisant office de commissaire-priseur,
+ça descendrait plus bas… Mais vous êtes
+les amis de mon fils. Je veux qu’il soit content
+de moi, mon fils, content !… Vous aussi. Je
+vais majorer, le plus que je peux : vingt-cinq
+mille !</p>
+
+<p>— Vingt-cinq mille francs ! cria M<sup>me</sup> d’Harpagon,
+irritée. Mais j’ai vu, monsieur, un meuble
+de salon, comme celui où vous êtes assis,
+vendu huit mille !</p>
+
+<p>— C’était de l’aubusson, madame, et ces verdures
+ne sont pas de l’aubusson… Et on
+n’achète pas le prix qu’on vend. Je fais mon
+commerce, je sais mon commerce. Je paie
+comptant, je vends quand je peux, j’ai tous les
+risques. Je vous fais une offre honnête — et,
+c’est entendu, vous n’êtes pas forcés de l’accepter.
+Elle vaut pour trois mois : si vous trouvez
+mieux avant…</p>
+
+<p>— Mais le portrait de Largillière !</p>
+
+<p>— Ça, un Largillière !… Bon petit tableau
+d’un élève… second choix… troisième, même…</p>
+
+<p>— Mais le nécessaire de toilette de Napoléon
+I<sup>er</sup>, l’armoire de la buanderie !</p>
+
+<p>— Le nécessaire ? Une curiosité ; mais pas de
+valeur réelle… L’armoire, vous pouvez vous
+procurer la même, chez tous mes confrères,
+pour quarante francs…</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon entraîna son mari dans la
+salle à manger.</p>
+
+<p>— C’est un voleur ! c’est un voleur !</p>
+
+<p>— Tu crois ?… répondit le pauvre homme.</p>
+
+<p>— Un voleur ! Et sa canaille de fils est son
+associé, son complice !</p>
+
+<p>— D’autres, répliqua tristement M. d’Harpagon,
+seraient-ils plus honnêtes, ou plus généreux ?</p>
+
+<p>Il songeait : « J’aurai de quoi payer Pellegrin,
+et encore dix mille francs… Et ce sera fini,
+fini !… »</p>
+
+<p>Le vieux pendant ce temps disait à son fils :</p>
+
+<p>— Ils réfléchissent. Ils accepteront. Ils auront
+raison… Je ne les ai pas mal traités. J’ai offert
+tout de suite ce que j’aurais pu faire après marchandage,
+je t’assure.</p>
+
+<p>— Mais tu en tireras le double ?</p>
+
+<p>— Eh bien ? fit-il, tranquillement. Oui… Et
+au bout de combien de temps… Non, c’est bien
+comme ça. Réellement, c’est bien comme ça !</p>
+
+<p>— Mais, puisque je ne veux pas de commission !</p>
+
+<p>M. Léon Meyer haussa les épaules.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon revenait, avec son mari.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit-elle, il y a tout ce dont vous
+n’avez point parlé !…</p>
+
+<p>— Si je n’en ai point parlé, répondit M. Meyer,
+c’est que je n’en veux pas… Oui, oui, ajouta-t-il,
+d’un air consolant, ça peut avoir une valeur.
+Ici. En faisant une vente ici, vous en obtiendrez
+davantage.</p>
+
+<p>— Et puis, continua M<sup>me</sup> d’Harpagon, vous
+n’avez pas tout vu. Il y a le grenier. On a mis
+tant de choses, au grenier, depuis que les Harpagon
+habitent cette maison, depuis qu’ils l’ont
+fait bâtir. Des choses qui peuvent vous intéresser…</p>
+
+<p>Elle avait décidé : « C’est un moyen de continuer
+la conversation… Si l’on pouvait tirer de
+lui quelque chose de plus ! »</p>
+
+<p>Car tel était le caractère de M<sup>me</sup> d’Harpagon ;
+celui de beaucoup de femmes de toutes les
+classes, encore aujourd’hui, chez nous. Obtenir,
+en sus du marché offert, quelques sous, quelques
+centaines de francs, lui eût semblé une victoire,
+et elle eût affirmé : « C’est moi qui ai gagné
+cela !… »</p>
+
+<p>M. Meyer acquiesça. Il voyait bien son
+jeu, ça lui coûterait un peu plus ; pour ne pas
+marchander, ne point céder quelque chose,
+il faut s’en aller tout de suite. Mais il se résigna,
+voulant montrer à son fils la meilleure
+volonté. Il avait aussi l’insatiable curiosité du
+métier, il aimait tout voir, il faisait sa part
+à la chance, au jeu : « Tout est possible, rien
+n’arrive jamais ! » Mais l’on agit comme si tout
+pouvait arriver.</p>
+
+<p>Ce grenier amusa son fils. Avec sa haute
+charpente en incorruptible châtaignier, ogivée
+comme la nef d’une cathédrale, il était tout en
+coins et en recoins ; et parfois, gravissant
+une échelle dont il se fallait méfier, on découvrait
+d’autres coins, d’autres recoins, des
+étages perdus, dissimulés, au-dessus de ce
+suprême étage. Certaines parties en semblaient
+vides, nues, presque trop propres. On y
+respirait une odeur vivante, des moineaux,
+surpris, battaient des ailes contre les solives.
+Alors, baissant les yeux, on distinguait sur le
+plancher balayé des monceaux d’orge et
+d’avoine ; suspendues aux solives, des guirlandes
+d’oignons, des gerbes de fenouil. Il
+y avait des galetas, où jadis, sur le foin, avaient
+couché les moissonneurs, les aoûteux, aux
+jours de grande presse, en été. Il y avait enfin
+ce que M<sup>me</sup> d’Harpagon nommait « le capharnaüm ».
+C’était, à l’aile gauche de cette
+vieille demeure qui, sous le chapeau de ses
+toits abrupts, paraissait immense, un grenier
+presque aussi vaste que tous les autres, et
+fermé, traditionnellement, sans qu’on sût pourquoi,
+car nul jamais ne devait avoir envie d’y
+entrer, d’une lourde porte fixée à l’un des
+chambranles en torchis par un cadenas imposant,
+mais si rouillé que, sans se soucier
+d’en demander la clef, M. d’Harpagon en fit
+céder la serrure d’une seule pesée de ses faibles
+mains. Sifflements furieux de rats qu’on
+dérangeait. Chauves-souris réveillées, aveuglées
+par la lumière des jours pratiqués dans
+la toiture. Poussière grise, sur le sol, si épaisse
+que les pas ne s’entendaient plus. Et, entassé
+plus haut que la taille d’un homme, de tout,
+de tout !</p>
+
+<p>Une infinité, un encombrement déconcertant,
+décourageant, de boîtes en carton. Des cartons à
+chapeaux, des cartons à toilettes. Et de tout
+encore, dans ces cartons. Des guenilles et des
+vêtements, assez bien conservés, de toutes les
+époques ; depuis des costumes de chasse en lambeaux,
+des jupes dont n’eussent pas voulu les
+pauvresses d’un asile, jusqu’à des gilets, des
+vestes, des coiffures paysannes, discrets et
+charmants. Des jouets d’enfants, brisés. Des
+boutons de redingote, de pantalon, des agrafes
+dépareillées, par centaines. Puis des coffres en
+bois, en fer-blanc, en peau de vache avec
+ses poils, emplis de livres, de papiers mangés
+aux vers. Des tables de nuit — encore des
+tables de nuit. Quelques-unes avec ce qu’on
+pouvait s’attendre à y trouver, fêlé, cassé.
+Des lits de fer, au fond crevé. Des ressorts de
+sommier. Une coiffeuse Empire, exquise, une
+bibliothèque Louis XVI, en bois de rose, en
+mauvais état, mais dont M. Léon Meyer
+dit pensivement : « Il faudra aussi me la faire
+descendre ! » D’un air d’ennui et de dégoût
+profonds, M. d’Harpagon suivait, sans toucher
+à rien.</p>
+
+<p>Cependant, par désœuvrement, de sa canne,
+qui ne le quittait jamais, il frappa il ne savait
+quoi de grisâtre et d’écailleux qu’il aperçut, jeté
+sur ce qui devait avoir été, semblait-il, un fourneau
+de briques, hors d’usage.</p>
+
+<p>— Tiens, dit-il, un caïman !</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon, dont l’imagination n’est
+point dévergondée, du regard mesura la
+bête.</p>
+
+<p>— Oui, dit-elle, un petit crocodile… ou plutôt
+un gros lézard empaillé.</p>
+
+<p>Jusqu’alors, au cours de cette exploration,
+M. Joseph Meyer s’était laissé traîner. Il
+ne prêtait attention à rien, s’égarait dans une
+rêverie confuse et fort noire. L’indifférence,
+la sécheresse de l’accueil qu’Élise lui avait
+réservé, depuis l’arrivée de son père, avait été
+pour lui une déconvenue mortifiante. La plus
+qu’exacte rigueur des évaluations de son père,
+qu’il attendait plus généreuses, l’avait achevé.
+Jugeant qu’il faisait ici mauvaise figure, il
+aurait voulu fuir, il ne savait où, mais bien
+loin, le plus loin possible… A peine, cependant,
+M<sup>me</sup> d’Harpagon eut-elle prononcé ces paroles
+très ordinaires qu’il montra une agitation inattendue :</p>
+
+<p>— Un lézard, cria-t-il, vous dites que c’est
+un lézard ?…</p>
+
+<p>— Un lézard ou un crocodile, répliqua
+insoucieusement M<sup>me</sup> d’Harpagon. Pour un
+lézard il est bien grand, pour un crocodile, assez
+petit…</p>
+
+<p>Elle repoussa du pied cet objet méprisable.</p>
+
+<p>— Oh ! attendez, supplia-t-il, attendez ! Je voudrais
+le voir, le mesurer…</p>
+
+<p>Dressant l’animal à l’envers, sur sa tête, qui
+s’appuyait mieux au plancher que la queue
+trop faible, et qui pliait, il le maintenait contre
+sa poitrine.</p>
+
+<p>— Vous allez vous salir ! protesta le bon monsieur
+d’Harpagon.</p>
+
+<p>— Laissez ! laissez !… Il me va un peu plus
+haut que la moitié du corps… Ça doit faire trois
+pieds et demi, n’est-ce pas ?…</p>
+
+<p>— Oui, accorda M. d’Harpagon ; ça doit faire
+à peu près ça… Mais qu’est-ce que ça vous
+fait ?</p>
+
+<p>— Rien ! rien !… C’est un souvenir… Il est
+absurde, absurde !… Je vous demande pardon !</p>
+
+<p>Mais ses yeux fulguraient. Il murmura :</p>
+
+<p>— Et ce fourneau, ce fourneau !</p>
+
+<p>— Oui, dit M. d’Harpagon, il ressemble à
+ceux dont se servent les demoiselles qui peignent
+sur porcelaine… Et, si je ne me trompe, c’est à
+cela qu’il a servi dans ma jeunesse. Mais on
+avait été le chercher ici… Il y a longtemps
+qu’il y était — avec des alambics, des cornues,
+je crois… Tenez, voilà encore une de ces cornues,
+dans un coin !</p>
+
+<p>M. Joseph Meyer, qui était myope, s’agenouilla
+dans la poussière, pour contempler la cornue. Il
+semblait hors de lui-même. Pendant ce temps,
+son père, ayant dispersé des cartons et des
+cartons encore, — il y en avait partout, — disait :</p>
+
+<p>— Ma foi, voilà une belle table ! Vous avez
+bien fait de me conduire ici… Une bien belle
+table d’un bon, d’un très bon Louis XIII !</p>
+
+<p>Son fils bondit jusqu’à lui. Et, sans même
+regarder :</p>
+
+<p>— Elle est en noyer ! Elle a douze pieds,
+en forme de colonnes torses, et peut se tirer
+par les deux bouts ! N’est-ce pas ? N’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>— Oui, reconnut son père, oui… C’est une
+table à rallonges et à douze colonnes torses, une
+belle pièce…</p>
+
+<p>M. Joseph Meyer fonça dans les cartons, les
+piétina, trébucha dans les malles en peau de
+vache, les lits de fer, s’embrouilla les pieds
+dans un ressort de sommier, se raccrocha
+comme il put à une autre malle en peau de
+vache, et cria, d’une haleine :</p>
+
+<p>— Cherchez les six escabelles ! Cherchez les
+trois mousquets, le pavillon à queue ! Ils y
+sont, ils doivent y être. Cherchez tout !</p>
+
+<p>— Il est fou ! fit M. Léon Meyer, sérieusement
+inquiet.</p>
+
+<p>— Écoutez, haleta son fils, écoutez ! C’est la
+scène première de l’acte deux de <i>l’Avare</i>.
+Cléante, le fils d’Harpagon, a chargé son valet
+La Flèche d’emprunter quinze mille livres à un
+usurier nommé Simon — et La Flèche revient
+avec les propositions de ce M. Simon… Cléante
+paiera un intérêt de vingt-cinq pour cent…</p>
+
+<p>— Bon ! bon ! dit son père, on sait ça…</p>
+
+<p>— Oui, mais voilà la suite. Vous la savez
+aussi, la suite :</p>
+
+<p>« Des quinze mille francs que l’on demande,
+le prêteur ne pourra compter en argent que
+douze mille livres ; et, pour le reste, il faudra
+que l’emprunteur prenne les hardes, nippes,
+bijoux, dont s’ensuit le mémoire — et que le dit
+prêteur a mis de bonne foi au plus modique
+prix qu’il lui a été possible. Savoir : « Une peau
+de lézard de trois pieds et demi, remplie de foin,
+curiosité agréable pour pendre au plancher
+d’une chambre.</p>
+
+<p>« Plus, un fourneau de briques avec deux
+cornues, et trois récipients fort utiles à ceux
+qui veulent distiller ;</p>
+
+<p>« Plus, une grande table en bois de noyer, à
+douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire
+par les deux bouts, garnie par le dessous de ses
+six escabelles.</p>
+
+<p>— … C’est celle-ci, constata M. d’Harpagon,
+il ne saurait y avoir de doute.</p>
+
+<p>« … Un lit de quatre pieds, à bandes de point
+de Hongrie appliqué fort proprement sur un
+drap de couleur olive…</p>
+
+<p>— … Je parie, dit M. Joseph Meyer, s’interrompant,
+que c’est celui que nous avons déjà
+inventorié, au premier étage. Il y manque
+le point de Hongrie, les six chaises, le
+pavillon à queue… Maintenant que nous
+avons retrouvé le reste, il nous les faut !…
+Cherchons ! cria-t-il, avec une sorte de fureur,
+cherchons ! Tout est ici ! Je suis sûr que
+tout est ici ! Cléante, en y arrivant, avait
+entassé dans ce grenier ces choses pour lui
+sans valeur, et dont le souvenir, la vue,
+l’importunaient. Nous devons les retrouver !</p>
+
+<p>Ce fut une chasse acharnée, ardente — heureuse.
+M. d’Harpagon mit la main sur
+le luth de Bologne, garni de toutes ses cordes,
+ou peu s’en faut. Il l’allait délibérément jeter,
+négliger…</p>
+
+<p>— Donnez ! lui dit M. Simon Meyer d’un air
+singulier.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon retrouva le trou-madame, le
+damier, le jeu d’oie renouvelé des Grecs,
+et fort propre à passer le temps lorsque l’on
+n’a que faire. C’étaient d’aimables objets,
+dignes de la vitrine d’un collectionneur tout
+autant que le fameux nécessaire de Napoléon
+I<sup>er</sup>. Les trois mousquets garnis de
+nacre de perle, avec leurs fourchettes assortissantes,
+découvertes par M. Léon Meyer,
+eurent moins bon accueil. Mais tout à
+coup, le professeur, dépliant une étoffe guenilleuse
+qui semblait servir d’enveloppe à
+d’autres guenilles, annonça, d’une voix triomphale :</p>
+
+<p>— La voilà ! Je l’attendais, je l’espérais… La
+<i>Tapisserie des Amours de Gombaut et Macée</i> !</p>
+
+<p>— Tu dis ? fit brusquement son père.</p>
+
+<p>— … <i>Les Amours de Gombaut et Macée</i>… Un
+des panneaux, du moins, le numéro trois. C’est
+la <i>Danse</i>… Car Molière, quand il dit « Tapisserie »
+entend l’ensemble de toutes les tentures
+se rapportant au même sujet : il y en avait
+huit.</p>
+
+<p>— Est-ce que, demanda timidement M. d’Harpagon…,
+est-ce que ça a de la valeur.</p>
+
+<p>— Le panneau numéro deux, répondit
+M. Léon Meyer, évasif, se trouve au musée
+des Gobelins. Il a été payé deux mille cinq
+cents francs à l’Hôtel Drouot.</p>
+
+<p>— Ah !… fit M. d’Harpagon, un peu déçu.</p>
+
+<p>— Mais c’était en 1872 ! protesta M. Joseph
+Meyer, enflammé et scandalisé. Depuis, les
+prix ont décuplé, vingtuplé ! Et ce n’était
+qu’un panneau isolé. La série complète n’existe — et
+elle n’est pas d’une fabrication excellente ;
+celle-ci, de Tours ou peut-être même
+des Gobelins, lui est très supérieure — qu’au
+musée de Saint-Lô, provenant du château de
+Lanne, et on la considère pourtant comme
+d’une valeur presque inestimable… Nous
+devons la trouver dans le grenier, la série !
+Il n’y a pas de raison pour qu’elle n’y soit
+pas, puisque nous avons découvert ici tout le
+reste !</p>
+
+<p>Ce fut une recherche, un pourchas passionné.
+Parfois, on était déçu. On croyait
+découvrir une de ces tapisseries, et c’était
+autre chose. M. Simon Meyer ne s’en plaignait
+pas. On lui dénicha la tenture en point de
+Hongrie de la chambre à coucher, au moment
+que nul n’y songeait plus. Il la mit de côté,
+avec soin. Parfois aussi quelqu’un disait :
+« Je crois qu’en voilà une ! » et ne se trompait
+pas.</p>
+
+<p>— Il nous en faut huit ! disait fiévreusement
+M. Joseph Meyer. Où en sommes-nous ?</p>
+
+<p>Élise s’était distinguée. Elle en avait apporté
+trois. Longtemps le cinquième panneau, celui
+des <i>Fiançailles</i>, fit défaut. La nuit tombait.
+« Nous continuerons demain, » proposa M. d’Harpagon,
+fatigué… Mais dans l’un de ces étranges
+recoins, où l’on accédait par une échelle, le professeur
+finit par mettre la main sur ce panneau :
+il servait à fermer l’un des jours du toit, au
+nord-ouest, où la pluie et le vent pénétraient.
+Mais il était dans un état de conservation à
+peine inférieur aux autres.</p>
+
+<p>— C’est inusable, disait son père, d’une voix
+pieuse, inusable ! Quand les vers ne s’y mettent
+pas, et qu’on ne s’en sert pas comme tapis de
+pieds…</p>
+
+<p>La nuit était tout à fait tombée quand ils redescendirent
+avec leur butin. Ils étaient harassés,
+leurs mains étaient noires, leurs visages
+maculés, leurs vêtements avaient pris une apparence
+ignoble. D’un commun accord, ils résolurent
+de remettre au lendemain l’examen des
+tapisseries.</p>
+
+<p>Les deux Meyer rentrèrent ensemble à l’auberge
+des Vergeais.</p>
+
+<p>— C’est une trouvaille, tout de même, ne put
+s’empêcher de dire le vieux, une trouvaille ! Qui
+aurait pu penser…</p>
+
+<p>— Combien crois-tu que ça peut valoir ?
+demanda son fils.</p>
+
+<p>M. Léon Meyer ne répondit pas…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain matin, au grand jour, tout le
+monde se rassembla au château. Une à une,
+dans leur ordre, on étala les tentures dans le
+plus grand des salons, dont on avait écarté les
+meubles. C’étaient des scènes champêtres
+d’une fraîcheur délicate dans les demi-teintes
+pour les personnages, sur un fond de verdure.
+Les encadrements variaient pour chaque
+panneau ; parfois des brebis paissantes et
+des instruments aratoires, des vases d’où s’épanchaient
+des fleurs et des fruits ; deux beaux
+chiens assis, qui semblaient soutenir le reste
+de la bordure. Des vers ingénus tissés à même
+la composition, en illustraient le sens. En
+huit tableaux, c’était toute la vie d’un couple
+d’amants rustiques, depuis ses premières
+années — un petit roman, une <i>Astrée</i> réaliste.
+Des jeux d’enfants, la chasse aux papillons,
+le dénichage des oiseaux avec ce tercet sournoisement
+gaillard :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Robin, avant que dénicher</i></div>
+<div class="verse"><i>Fais dedans mon giron cacher</i></div>
+<div class="verse"><i>Ce bel oiselet au bec rouge…</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Puis, le jeu de boules qui, tout innocent qu’il
+paraît, est pourtant bien dangereux. Les vieux
+seuls y jouent sérieusement, les jeunes gens
+s’embrassent, même font mieux ou pire…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Bergères font tour de souplesse,</i></div>
+<div class="verse"><i>En se jouant montrent leurs fesses ;</i></div>
+<div class="verse"><i>Tels sont les plaisirs de nature !</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Mais les vers, devenus presque illisibles, sont
+plus gaillards que l’image, qui demeure aimable
+et décente. Voici la gaîté du bal champêtre.
+Cornemuses, rebecs, hautbois. Une fille rattache
+son bas. Un beau garçon bondit vers sa
+danseuse : « Margot, Margot, plus haut la jambe ! »…
+Le repas après la danse, et ses galanteries
+primitives :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Alizon, c’est plaisant butin</i></div>
+<div class="verse"><i>De tenir ton ferme tétin,</i></div>
+<div class="verse"><i>Et baiser ta bouche vermeille.</i></div>
+<div class="verse"><i>… Ah ! Dieu ! retire ta main.</i></div>
+<div class="verse"><i>Garde que Robin ne s’éveille !</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Pauvres vers naïfs, où sonne pourtant un
+écho, grec et français, de Ronsard et d’Anacréon.
+Et cela finira bien. Après de si grands
+désirs, si candidement montrés, Gombaut
+et Macée se fianceront, se marieront. Ils
+seront un jeune ménage de paysans, puis
+un vieux. Ils auront leur part de peines,
+comme de plaisirs — et la Mort viendra, avec
+sa faux…</p>
+
+<p>Les deux Meyer et tous les Harpagon restèrent
+longtemps en contemplation devant leur
+découverte. A la fin le vieux Meyer soupira.
+On le regardait. Il alla s’asseoir, et se tut encore,
+méditant :</p>
+
+<p>— Je suis un honnête homme… dit-il.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur Meyer, oui… confirma
+M. d’Harpagon, doucement.</p>
+
+<p>— J’ai causé avec mon fils hier soir. Le
+prix d’une série comme ça, on ne sait pas…
+Ça dépend de l’amateur… Et puis, c’est trop
+gros, trop important pour moi ; je vous volerais,
+ou je me volerais. Je ne veux être qu’un
+intermédiaire. Je la vendrai pour votre
+compte et je prendrai dix pour cent… Oui, dix
+pour cent !… Seulement comme je me chargerai
+de la publicité, de l’établissement du
+marché, pour cette tapisserie, que j’aurai des
+frais, nous compterons encore dix pour cent
+en plus… Vous voyez, ajouta-t-il en souriant,
+que les choses n’ont pas changé : c’est le
+commerce, ça, c’est le commerce ! On fera
+toujours comme ça !</p>
+
+<p>— Mais enfin, qu’est-ce que vous croyez
+qu’elle atteindra, cette tapisserie, interrogea
+M<sup>me</sup> d’Harpagon, les yeux ardents.</p>
+
+<p>— Je vous dis que ça dépend de l’amateur…
+Les devises sont un peu gênantes : mais il faut
+y regarder de près pour les lire. A distance, sur
+un mur, on ne les verra pas… Ça peut aller
+entre huit cent et douze cent mille…</p>
+
+<p>M. d’Harpagon crut qu’il en allait mourir — et
+puis qu’il avait mal entendu ! Il se fit répéter
+la somme. Sa femme se la fit répéter.
+Élise, à elle-même, se la répéta. Mais quand
+M. Joseph Meyer, se précipitant vers elle, lui
+voulut prendre la main, elle n’eut point l’air
+seulement de le reconnaître. Cependant l’on
+s’embrassait, on pleurait.</p>
+
+<p>— Oh ! fit M. d’Harpagon, qui étouffait.
+Et dire que nous avons eu cette fortune sous
+notre toit, toute notre vie, et nos aïeux avant
+nous !</p>
+
+<p>— Ils n’en auraient point tiré mille écus,
+répondit paisiblement M. Léon Meyer, et
+c’est bien pour ça qu’elle avait été cédée pour
+cette somme. Vous-même, il y a trente ans,
+n’auriez pas eu le dixième du prix actuel.
+Vous l’avez retrouvée au bon moment… Ça
+arrive… moins souvent que le contraire, mais
+ça arrive. Et, au bout de compte, c’est en
+croyant rouler l’un de vos aïeux que quelqu’un,
+qui appartenait presque à ma profession, a fait
+cadeau d’un trésor aux arrière-petits-fils… Ça
+peut arriver aussi !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>M. Léon Meyer partit le jour même. Il emportait
+les huit panneaux, après en avoir donné reçu
+bien en règle, énumératif et circonstancié — mais
+de plus ayant signé, avec M. d’Harpagon,
+un petit contrat fort clair, et dont les deux parties,
+du reste, semblaient également satisfaites.
+On ne songeait plus à le trouver antipathique et
+vulgaire : il était l’homme sur qui reposaient
+tous les espoirs, il était le chirurgien qui a promis
+de sauver le malade, qui le sauvera ;
+l’ogre qui possède la clef de la chambre aux
+trésors, mais qui laisse entrer. M. d’Harpagon
+sut trouver des termes fort dignes pour lui
+témoigner sa gratitude, et la conviction qu’il
+ne décevrait point la confiance qu’on avait
+mise en lui.</p>
+
+<p>— Je fais une affaire, répliqua le vieux avec
+son terrible accent, je fais une affaire, voilà
+tout… Et savez-vous ce que ça prouve ? Ça
+prouve que tout chrétien devrait avoir son
+juif !</p>
+
+<p>Son fils le suivait partout, comme son ombre,
+et ne paraissait plus guère, en effet, qu’une
+ombre. Nul ne faisait attention à lui. Élise
+continua de lui marquer une froideur inconcevable.
+C’est en vain qu’il chercha l’occasion
+de lui parler : elle sut éviter de le voir seule à
+seul, jusqu’au moment qu’il partit. Car le vieux
+Meyer, prétendant avoir absolument besoin de
+sa littérature et de son érudition pour cette
+affaire, avait exigé qu’il l’accompagnât jusqu’à
+Paris. Élise, à l’heure des adieux, accepta seulement,
+de bonne grâce, mais comme un acte
+sans portée, allant de soi, la main qu’il lui tendait
+avec timidité.</p>
+
+<p>— Je sais, dit-elle avec une aimable condescendance,
+les obligations que nous vous avons…</p>
+
+<p>Il balbutiait, cherchant des mots pour exprimer
+son indignation, et ne les trouvant point.</p>
+
+<p>— Allons, monte ! fit son père déjà installé
+derrière Perronneau. Il est temps !</p>
+
+<p>Quand la voiture eut dépassé la sapinière, il
+dit à son fils :</p>
+
+<p>— Tout ça, de ta part, c’était de l’imagination.
+Rien que de l’imagination ! Elle t’avait monté le
+coup, la demoiselle… Je comprends ça ! A sa
+place, dans sa situation, j’en aurais fait autant.
+Chacun son jeu, c’est naturel, c’est permis…
+Garde-toi, je me garde !… Et tu étais un beau
+parti, tu étais le salut, pour elle, il y a trois
+jours. Sans ça, penses-tu qu’une chrétienne
+puisse songer à épouser un juif ! Mais maintenant
+qu’elle a de l’argent, et qu’elle le sait !…
+Du reste, si ça vaut mieux pour elle qu’elle ne
+t’épouse pas, ça vaut encore mieux pour toi : le
+chrétien qui se l’offrira…, je demande à repasser
+pour voir ça… En attendant, c’est comme je
+t’avais dit, Joseph : prends ta commission, mon
+garçon, prends ta commission !… Et ne t’occupe
+plus de ces bêtises !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LE MARÉCHAL BUTLER</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="i">Je m’en souviens encore ! J’aurais
+pleuré devant la première fille que j’ai
+séduite, si elle ne s’était mise à rire…</p>
+
+<p class="sign">Alfred <span class="sc">de Musset</span> : <i>Lorenzaccio</i>.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p class="dedic">A M. <span class="sc">Paul Bourget</span></p>
+
+<p>— … Il y a encore quelqu’un, dans le salon
+d’attente ?</p>
+
+<p>— Oui, Mylord maréchal, répondit l’officier
+de service : une dame… Je dis que c’est une
+dame parce que c’est une femme, mais ce
+n’est pas une <i lang="en" xml:lang="en">Lady</i>… Je puis lui dire que
+Votre Grâce ne reçoit plus, qu’elle a été obligée
+de partir…</p>
+
+<p>— Elle reviendrait, dit le maréchal, d’un air
+d’ennui. Vous le savez bien ! Ceux ou celles qui
+ont attendu si longtemps, si on les renvoie,
+reviennent toujours… Faites entrer…</p>
+
+<p>Il était, pour l’Angleterre, le grand vainqueur
+de la grande guerre. Cinq ans auparavant il s’appelait
+Butler, le colonel Butler, un colonel
+comme tous les autres, assez bien né, — tous
+les officiers de l’armée régulière anglaise
+sont des <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i>, — d’une bonne famille
+du nord de l’Irlande, mais presque pauvre,
+sans éclat, sans relations ; aujourd’hui il se
+nommait Lord Butler, « Monseigneur » Butler,
+<span lang="en" xml:lang="en">field-marshal</span>, comte de Roulers, duc de
+Denain, illustré par ces noms de victoires remportées
+sur une terre alliée, comme Wellington,
+cent ans auparavant, fait marquis de
+Torrès-Védras par l’Espagne, prince de Waterloo
+par la Hollande ; membre du Conseil Privé ;
+titulaire d’une dotation de deux cent mille
+livres, pair d’Angleterre ; cependant toujours
+resté pour le peuple, pour « l’homme dans la
+rue », qui le vénérait, se sentant sur le front
+un reflet de sa gloire, « notre Butler », un
+Anglais comme tous les Anglais, mais qui
+incarnait les qualités de la race, son énergie, sa
+ténacité.</p>
+
+<p>Il avait goûté d’abord la saveur vigoureuse
+de ce légendaire hommage, de cette admiration
+naïve, universelle. Hors de chez lui, des gens par
+milliers le saluaient, pour qu’il leur rendît ce
+salut et s’en pussent vanter. Sa maison
+s’encombrait de dons étranges, inutiles, émouvants :
+des pipes, des bourses de soie tressées
+par de pauvres femmes, des animaux, des
+poissons empaillés, des tabatières sculptées
+dans le bois des ruines de la France dévastée.
+On le venait voir pour s’illustrer de l’avoir
+vu, comme on tirait avantage de lui avoir, un
+matin, tiré son chapeau. Maintenant cette
+popularité le fatiguait ; s’en trouvant excédé,
+il fermait sa porte à ses admirateurs inconnus.
+Cependant ils insistaient, découvraient des
+prétextes ; et l’on ne peut refuser de serrer
+la main à l’humble enthousiaste, qui arrive du
+fond de l’Angleterre avec le modeste don de
+son cœur généreux.</p>
+
+<p>— … Qu’est-ce qu’elle m’a apporté, celle-là ?
+songeait-il, mâchonnant sa moustache courte
+avec un demi-sourire. Il était importuné, il
+avait l’impression qu’il perdait son temps ;
+toutefois pourtant il éprouvait encore du plaisir.
+Ironique et flatté, il avait d’avance envie de
+dire à cette inconnue : « Eh bien oui, c’est
+moi, c’est bien moi ! Regardez, si ça vous
+amuse… »</p>
+
+<p>Elle entra, il leva les yeux. Sans grande curiosité :
+il avait l’habitude. L’officier d’ordonnance
+ne s’était pas trompé : ce n’était point une <i lang="en" xml:lang="en">Lady</i>.
+La femme qui se tenait devant lui, après
+une longue et maladroite révérence, et laissait
+s’échapper de sa bouche un petit souffle
+court, les mains sur sa poitrine émue, appartenait
+à la petite bourgeoisie londonienne.
+En Angleterre, les rangs sociaux s’accusent
+par des différences beaucoup plus tranchées
+qu’en France. Seules les femmes des classes
+supérieures savent s’habiller et porter leur
+toilette. Ce n’est pas tout ; elles ont une démarche
+caractéristique, un port de taille qui n’est
+qu’à elles, une complexion nette, saine, faite
+à la fois, dirait-on, de bonne éducation et de
+bonne nourriture. Celle-ci, avec son chapeau
+de médiocre modiste, son alliance d’or sur
+sa main gauche intentionnellement dégantée,
+la pauvre broche trop voyante sur sa blouse
+confectionnée, c’était la femme d’un petit
+boutiquier ou d’un employé ; le teint d’une
+femme qui prend trop de thé et de tartines
+beurrées ; pour l’âge, une cinquantaine d’années,
+et ne les cachant pas ; l’air honnête,
+scrupuleux, un peu borné, de celles qu’on voit
+le dimanche à la sortie des chapelles baptistes
+ou wesleyennes.</p>
+
+<p>Quelque chose déçut les prévisions du maréchal.
+Visiblement, elle n’avait rien apporté.
+Et elle ne disait rien. Elle restait là, droite,
+muette, le dévorant des yeux, le visage ravagé
+par un sentiment formidable et complexe où
+il entrait une tristesse immense, puis une
+seconde à peine de fulgurant orgueil, puis
+encore un désespoir sec, comme devant la
+mort subite d’un être aimé — enfin de la haine
+ou de l’horreur.</p>
+
+<p>— Eh bien ?… fit le maréchal, impatienté de
+ce silence.</p>
+
+<p>Il songeait en même temps :</p>
+
+<p>— C’est une folle ! Je vais sonner…</p>
+
+<p>— Je suis venue pour vous voir, dit-elle,
+d’une voix extrêmement lointaine, presque
+imperceptible, et si timide — une voix de petite
+fille…</p>
+
+<p>— <i>Egad !</i> fit le maréchal d’un air gai, je m’en
+doute ! Eh bien, vous m’avez vu…</p>
+
+<p>— Vous ne vous rappelez pas…</p>
+
+<p>— Que voulez-vous que je me rappelle ?…
+Décidément, pensait-il, c’est une folle. Il est
+temps d’appeler Roberts…</p>
+
+<p>— C’est vrai. Vous ne pouvez vous rappeler.
+C’est impossible. Vous ne m’avez jamais
+vue… Et moi non plus, avant ce jour, je ne vous
+avais jamais vu. Jamais ! Jamais !</p>
+
+<p>Elle criait ces mots comme s’ils contenaient
+un sens abominable, eussent été la proclamation
+d’un malheur pour elle démesuré.</p>
+
+<p>— C’est mon frère que vous avez vu, il y a
+trente et un ans. Vous étiez subalterne (sous-lieutenant),
+au camp d’Aldershot. Vous aviez
+vos <i lang="en" xml:lang="en">rooms</i> à Londres, <span lang="en" xml:lang="en">Albemarle street</span>.</p>
+
+<p>— Votre frère ?… répéta le maréchal.</p>
+
+<p>— Il est venu vous voir, un dimanche matin.
+Il venait vous réclamer une lettre. C’était moi
+qui l’avais écrite, en réponse à une annonce que
+vous aviez mise dans <i lang="en" xml:lang="en">Ally Sloper’s</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Good God !</i> cria le maréchal.</p>
+
+<p>Il sentait monter à ses joues une assez pénible
+chaleur. C’était un souvenir presque complètement
+aboli qui revenait brusquement à sa
+mémoire. Le souvenir d’une aventure désagréable,
+vulgaire pour commencer, humiliante
+pour finir. A cette époque, la mode des « petites
+correspondances » par les journaux, des
+annonces où des jeunes femmes solitaires ou
+intéressées, des jeunes gens timides ou sans
+scrupules offraient leur affection, du continent,
+où elle fleurissait comme une nouveauté,
+avait reflué sur l’Angleterre. La grande presse,
+toujours austère, n’y avait point cédé, mais
+<i lang="en" xml:lang="en">Ally Sloper’s</i>, petite publication humoristique
+et populaire assez mal famée, lui avait
+ouvert ses colonnes. Le « subalterne » Butler
+en avait profité. Il n’était point un don Juan
+ni un homme vicieux. S’il avait choisi ce moyen
+de se procurer une amourette, c’est que,
+pareil en cela à beaucoup de jeunes Anglais, il
+se sentait dépourvu auprès des femmes de
+l’esprit d’entreprise, et que sa bourse de sous-lieutenant
+était légère.</p>
+
+<p>Il avait reçu d’assez nombreuses réponses,
+parmi lesquelles une seule avait retenu son
+attention, sa curiosité. Elle venait évidemment
+d’une toute jeune fille, naïve, de condition
+modeste et d’esprit simple. Elle disait à peu
+près ceci : « Vous êtes officier ? Que cela
+est beau ! Que j’aimerais me promener avec
+vous ! Je suis arrivée de Canterbury pour
+entrer dans une maison de couture. Je suis si
+seule, et je m’ennuie tant, le dimanche.
+Toutes les jeunes filles de l’atelier ont leur amoureux…
+Moi seule n’en ai point. Mais ce sera
+vous : elles seront bien jalouses ; je serai bien
+heureuse. »</p>
+
+<p>Celui qui devait plus tard emporter la ligne
+Hindenburg n’avait pas plus l’expérience, à
+cette époque, de la stratégie amoureuse que
+d’aucune autre. Il fut cependant assez adroit
+pour ne point effaroucher la colombe qui ne
+demandait visiblement qu’à palpiter entre ses
+mains. Toujours par lettre, de la même orthographe
+hésitante et de style ingénu, on lui fit
+savoir qu’on acceptait, pour le dimanche
+suivant, une promenade sentimentale en
+canot, sur la haute Tamise, et qu’on le viendrait
+chercher. On était si désireuse de savoir
+comment c’était, les <i lang="en" xml:lang="en">rooms</i> d’un officier ! On
+ajoutait : « Je crois que je ne suis pas laide :
+mais vous me trouverez si mal habillée, et
+peu digne de vous ! »</p>
+
+<p>La veille de ce dimanche-là, le sous-lieutenant
+Butler reçut un télégramme : « Je suis
+souffrante, dans mon lit. Quel malheur ! » Le
+sous-lieutenant répliqua par un autre télégramme
+annonçant sa visite. Bien qu’il ne fût point des
+plus hardis, il se demandait si ce contretemps
+apparent n’avancerait point ses affaires au lieu
+de leur nuire. Il demeurait en tout cas bien
+convaincu, et selon toute vraisemblance
+n’avait point tort, que celles-ci aboutiraient au
+mieux, dans le plus court délai. Tout lui faisait
+penser que cette petite fille, instinctivement
+voluptueuse et tendre, ne se défendrait
+guère. Lui-même se sentait fort animé. Les
+correspondances amoureuses, entre personnes
+qui ne se connaissent point, ou ne se voient que
+rarement, ont un charme infini pour l’imagination.
+La réalité ne vient point mettre de
+bornes au déchaînement d’une rêverie volontiers
+sensuelle.</p>
+
+<p>Le matin de ce dimanche, de ce beau
+dimanche enfin survenu, et dont il se promettait
+il ne savait encore quoi, mais qui ne
+pouvait aller que du joli au délicieux, il achevait
+de s’habiller, avec ce soin précieux et discret
+des jeunes Anglais qui en fait véritablement,
+dans leur race, le sexe supérieur, le sexe qui
+sait ce qui convient, tandis que la plupart des
+jeunes femmes l’ignorent, quand on sonna à
+sa porte. Il l’ouvrit lui-même. Selon la coutume
+dans ces sortes d’appartements, il n’avait
+point de domestique, sinon « le gardien » de la
+maison, qui lui apportait son premier repas,
+entretenait dans les deux pièces, et leur
+vestibule exigu, l’ordre et la propreté, selon
+des conceptions personnelles, assez rudimentaires.</p>
+
+<p>La personne qui venait le déranger de la sorte — un
+dimanche ! — et commettait le crime de
+retarder son départ, était « un homme », et
+non pas un gentleman. Ce fut ce qu’il distingua
+d’un coup d’œil, demeurant toutefois à
+son égard aussi poli, dans la condescendance
+de son accueil, qu’on le puisse concevoir.
+Pourtant, ce jeune homme, pour un observateur
+superficiel, était exactement vêtu comme lui,
+de l’extrémité de ses chaussures — <i lang="en" xml:lang="en">patent
+leather boots</i> — à son haut de forme lumineux,
+méticuleusement caressé d’un drap léger, à
+peine humecté de pétrole, puis d’un autre
+morceau de drap, bien sec. Il avait enlevé,
+ainsi qu’il convient, ses gants, qu’il tenait à la
+main. Le pantalon aux raies discrètes, la
+jaquette noire, rembourrée aux épaules comme
+c’était la mode masculine à cette époque,
+étaient corrects, et non pas confectionnés,
+achetés « tout faits ». Mais cela n’était point d’un
+bon tailleur, il y manquait on ne savait quoi.
+Enfin, la « classe » de ce visiteur intempestif
+s’accusait aussi bien par ce qu’il montrait que
+par ce qui lui faisait défaut ; par des nuances
+imperceptibles et pourtant aveuglantes. Il était
+un <i lang="en" xml:lang="en">nobody</i>, un rien du tout, un <i lang="en" xml:lang="en">clerk</i> de banque
+ou de <span lang="en" xml:lang="en">solicitor</span>, un employé de magasin, quelqu’un
+qui passerait toute sa vie à copier les
+<span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> sans être un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>. Le sous-lieutenant
+Butler aurait préféré un mendiant ;
+il s’en fût débarrassé plus vite, sans le laisser
+entrer plus loin que le vestibule. Il dut
+lui permettre l’accès de la petite pièce qui
+servait à la fois de salon et de bureau, offrit un
+siège.</p>
+
+<p>L’intrus demeura debout, son beau chapeau
+luisant dans une main, ses gants dans
+l’autre. Il était fortement ému, et le montrait
+trop, comme un homme qui n’a pas appris
+assez jeune à garder un empire suffisant
+sur soi-même. Par surcroît il était intimidé,
+avouait involontairement la conscience qu’il
+avait de l’infériorité de son rang social ; mais
+il ne fut point discourtois, n’étala nulle
+insolence. Il était grave, avec une certaine
+dignité, malgré tout, comme religieuse. Il
+ouvrit la bouche : ce n’était point l’accent
+cockney, l’accent vulgaire du petit bourgeois
+londonien, mais non plus celui de la bonne
+société : une intonation provinciale. En somme,
+quelque chose de semblable à toute sa personne :
+rien d’absolument mal, et rien de
+bien.</p>
+
+<p>— Le sous-lieutenant Butler ? dit-il.</p>
+
+<p>— Lui-même, répondit Butler… Vous avez
+l’avantage sur moi, monsieur…</p>
+
+<p>Le visiteur ne répondit pas à cette invitation
+de se nommer, non par mauvaise volonté consciente,
+mais parce qu’il était troublé.</p>
+
+<p>— Vous avez écrit à miss Annie Sawdon…,
+dit-il.</p>
+
+<p>Le sous-lieutenant ne broncha pas. Il savait,
+lui, imposer l’immobilité à son visage. Intérieurement,
+il s’amusa : « Tiens, tiens, songea-t-il,
+j’ai un rival, il y en avait un autre !… »</p>
+
+<p>— Je suis, continua le jeune homme, prenant
+de l’assurance, M. William Sawdon, son
+frère.</p>
+
+<p>Il fallut alors plus de sang-froid à Butler pour
+garder son impassibilité. Cela devenait sérieux,
+ennuyeux, la loi anglaise ne plaisante pas sur
+ce genre d’affaires. Mais son esprit travaillait
+rapidement : « Je n’ai fait aucune promesse, se
+disait-il, je n’ai même jamais vu la fille. Tout
+s’est borné de ma part à une invitation à déjeuner
+à la campagne. Ce frère-là, ni personne au
+monde, ne peuvent rien me réclamer. Pas
+même adresser une plainte à mon colonel : il
+en rirait. »</p>
+
+<p>— Ma sœur Annie n’a que seize ans, poursuivit
+le visiteur. Elle était trop jeune pour
+venir toute seule à Londres. Mais elle a quelque
+chose de fantasque, d’impétueux dans le
+caractère. Nous avons dû la laisser partir : elle
+l’exigeait. Cette semaine, nous avons appris par
+elle, à Canterbury, qu’elle était souffrante. J’ai
+pris le train pour aller la voir, et j’ai trouvé
+sur sa table la lettre et le télégramme que vous
+lui avez envoyés.</p>
+
+<p>— Après, monsieur Sawdon ? interrogea Butler,
+plus nerveux qu’il n’aurait voulu.</p>
+
+<p>— Monsieur Butler, je ne vous demande pas
+ce que vous voulez faire de ma sœur. Il y a des
+choses dont il ne faut point parler… Elle
+n’est pas pour vous, de la façon que nous pourrions
+envisager, c’est une chose certaine,
+et il n’y a rien à dire de plus. Nous sommes
+du petit monde, monsieur Butler, mais d’honnêtes
+gens. La petite n’est qu’une enfant, elle
+n’a pas su ce qu’elle faisait. Je vais la ramener
+à Canterbury. Je vous rapporte votre lettre
+et votre télégramme. Vous voudrez bien me
+rendre la lettre et le télégramme que vous
+avez reçus.</p>
+
+<p>Le sous-lieutenant souffrait dans son orgueil
+de façon insupportable. Ce fils d’artisan ou
+de boutiquier, ce rien du tout social l’emportait
+sur lui à chaque mot qu’il prononçait,
+le dominait. « Il avait le meilleur », comme
+on dit en langue sportive. Le subalterne
+Butler était encore à l’âge où l’on accepte sans
+les discuter les principes qu’on a reçus de
+son éducation. La sienne, plus sévère là-dessus
+que celle des jeunes gens de notre race, lui
+disait que s’il n’avait commis encore aucune
+faute qu’on lui pût reprocher, par intention
+il était coupable. Il le reconnut en lui-même.
+Il penchait même, dans son inexpérience et sa
+juvénile fraîcheur d’âme, à s’exagérer sa responsabilité.</p>
+
+<p>— C’est tout ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Il tenait à garder un air distant, dégagé.</p>
+
+<p>— Monsieur Butler, vous me donnerez votre
+parole d’honneur que vous ne chercherez pas à
+revoir la petite, et que vous ne lui écrirez plus.</p>
+
+<p>Intérieurement, le jeune officier y était déjà
+tout résolu ; ce fut toutefois pour lui une cause
+d’assez amère humiliation que ce « calicot » se
+considérât comme en droit de lui imposer cette
+décision. Et il ne pouvait faire autrement que
+de céder !</p>
+
+<p>— Je vous en donne ma parole d’honneur,
+fit-il froidement.</p>
+
+<p>— Vous avez la lettre, le télégramme ?</p>
+
+<p>Le sous-lieutenant les prit sur son bureau, les
+tendit.</p>
+
+<p>— C’est bien, je vous remercie. <i lang="en" xml:lang="en">Good morning</i>,
+monsieur Butler.</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Good morning</i>, monsieur Sawdon.</p>
+
+<p>Ils ne s’étaient pas tendu la main. De la part
+de ces deux adversaires, ce ne fut point l’effet
+d’un sentiment bas, ou irrité, rancune d’un
+côté, haine ou mépris de l’autre. Butler, bien
+qu’il eût fort désagréablement conscience
+d’avoir joué un rôle peu brillant, même
+ridicule, avait l’esprit trop droit, trop simple,
+pour en vouloir à celui qui venait de forcer
+sa volonté. Le petit <i lang="en" xml:lang="en">clerk</i> endimanché, fier
+de sa victoire, et le cœur soulagé d’un grand
+poids parce que la démarche avait coûté à une
+timidité qu’il déplorait, eût volontiers tenté
+le geste, comme après un combat de boxe :
+il n’osa. Leur différence sociale continua de
+les séparer. Ce seul petit fait eût suffi à prouver
+qu’on n’était pas en France. Le <i lang="en" xml:lang="en">clerk</i> s’en
+alla, sur un salut maladroit et cérémonieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tout cela, qui a pris quelque temps à conter
+parce que, écourtée de certains détails, la scène
+eût paru incompréhensible de ce côté-ci du
+détroit, le maréchal Butler, duc de Denain,
+l’avait senti, sans plaisir, remonter dans sa
+mémoire, d’un seul élan. D’une voix hésitante,
+maussade, il posa cette question, qu’il jugeait
+stupide :</p>
+
+<p>— Ainsi, c’est vous, je suppose, Annie Sawdon ?</p>
+
+<p>En même temps, il se reprochait : « Naturellement,
+c’est elle ! A quoi bon le demander :
+c’est elle. Et pourquoi est-elle venue ? A quoi
+ça peut-il servir ? Je ne lui dois rien. Elle ne
+m’est de rien, absolument de rien… Pourtant
+c’est elle, là, devant moi ! C’est absurde ! Elle a
+dû être jolie, il y a trente ans ! Dire que c’est
+moi qui aurais pu… C’est absurde. C’est comique…
+et je n’ai pas envie de rire ! qu’est-ce
+qu’elle veut ?</p>
+
+<p>— C’est moi, dit-elle, Annie Sawdon.</p>
+
+<p>— Eh bien, madame… miss…?</p>
+
+<p>— Madame, madame… Mais vous n’avez
+pas besoin de savoir mon nouveau nom.
+Et il y a des moments où je voudrais l’oublier.</p>
+
+<p>— Eh bien, madame, en quoi vous puis-je
+obliger ?</p>
+
+<p>Elle éclata :</p>
+
+<p>— Je ne vous demande rien ! Vous le savez
+bien, que je n’ai rien à vous demander !</p>
+
+<p>— Alors ?</p>
+
+<p>— Pourquoi je suis venue ? Je croyais le
+savoir. Il me semble que je ne sais plus…</p>
+
+<p>— Dans ce cas…</p>
+
+<p>Il fit mine de se lever.</p>
+
+<p>— Si, cria-t-elle, si, je sais ! Oh ! ne me renvoyez
+pas, restez ! Je suis venue pour vous voir !
+Pour ne pas mourir sans avoir connu les traits
+de l’homme à qui j’aurais pu, à qui j’aurais dû
+appartenir, et qui est vous. <i>Vous !</i> mylord
+Butler ! Butler, <span lang="en" xml:lang="en">field-marshal</span>, pair d’Angleterre,
+généralissime de l’armée anglaise, vainqueur des
+Huns ! Vous devriez comprendre : je ne pense
+plus qu’à ça. A ça, depuis cinq ans ! A ce
+qu’aurait pu être ma vie, ma gloire, mon
+bonheur, si vous m’aviez prise. Il y a des
+moments où je vous déteste, où je vous hais,
+de ne pas m’avoir prise. Et des moments où je
+pleure, où je me dis : « Ce n’est pas sa faute,
+ni la mienne. C’est le hasard, le méchant, le
+perfide et affreux hasard, qui a tout fait. Il
+s’en est fallu de deux heures, et de l’arrivée
+d’un imbécile ! » Et je revois ce qu’aurait pu
+être mon existence, ou je l’invente, ou je m’efforce
+de la vivre…</p>
+
+<p>Le maréchal haussa les paupières avec stupeur,
+avec inquiétude. Il était choqué, sincèrement
+choqué. Ce grand cri de fureur, de
+désespoir, de passion déçue, impossible,
+risible, ne lui apparaissait qu’indécent, impudique.
+A cette heure qu’il était presque un
+vieil homme, et devenu un chef parmi les
+chefs, il envisageait les devoirs, les conventions
+de la morale, pour les civils, comme quelque
+chose de semblable à la discipline pour les
+soldats. La discipline, c’est ce qui forge les
+hommes, malgré eux, en pointe d’acier pour
+les forcer à faire ce qu’ils ne feraient pas sans
+elle : à obéir, à souffrir, à mourir, pour des
+intérêts, un idéal supérieurs à leurs intérêts, à
+leur idéal personnels. Les conventions
+morales, c’est ce qui oblige les hommes, et surtout
+les femmes à ne pas laisser les sociétés
+civilisées dégénérer en une immense chiennerie.
+S’il n’y avait pas ça, croyait-il, les femmes
+ne seraient plus qu’un troupeau de louves en
+folie. Les conventions où on les maintient, la
+pudeur, la chasteté qu’on leur impose, c’est leur
+discipline. Elle est indispensable.</p>
+
+<p>— Voyons, dit-il, vous ne pouvez pas penser
+ce que vous dites. Votre existence ! Vous vous
+efforcez de l’imaginer, de la vivre telle qu’elle
+eût été si… si ce qu’il n’est pas arrivé était
+arrivé : elle aurait été belle ! Où seriez-vous
+maintenant ?</p>
+
+<p>Comme il prononçait rudement ces mots, il
+frémit. Et son existence, à lui, si la famille
+d’Annie Sawdon au lieu d’être intervenue,
+« avant », était intervenue « après » ? Et elle
+l’eût fait certainement. C’est la règle, en Angleterre ;
+et la conduite, l’attitude du frère donnaient
+à croire qu’on n’y eût point manqué en cette
+occasion. Il évoquait le procès public, les dommages-intérêts.
+En admettant qu’après le scandale
+ses chefs ne lui eussent pas demandé sa
+démission, il aurait été obligé de l’offrir : après
+avoir acquitté ces dommages-intérêts, il ne fût
+point demeuré assez riche pour rester dans
+l’armée ; un subalterne ne saurait vivre de sa
+solde. Mais alors, alors ? Peut-être les destins
+de la guerre eussent-ils été changés. C’était lui,
+non pas un autre, qui avait emporté la muraille
+Hindenburg. Il y avait bien les Français, le commandement
+français. Il leur rendait justice, il
+raisonnait d’un esprit équitable et froid ; mais
+enfin, s’il n’avait été là, lui Butler, dans les Flandres,
+tenace comme un boxeur qui attend, attend
+longtemps, sans faiblir, sans se décourager,
+la seconde précise où porter le coup décisif ?
+A sa place il y aurait eu Ellis, Hawthorne,
+Coolbridge : ils ne le valaient pas ! Alors,
+alors ?… Que, trente et un ans auparavant,
+le frère de la femme qui était là fut arrivé,
+deux heures plus tard, dans sa petite chambre
+de sous-lieutenant, et sans doute cette femme
+tombait dans ses bras. Et par cela, rien que par
+cela, un tiers de siècle plus tard l’Allemagne
+était victorieuse ? A quoi tient le sort du
+monde ? Qu’est-ce que c’est que la liberté
+humaine ?</p>
+
+<p>Cette idée le révolta. Il s’en trouvait épouvanté,
+indigné comme d’une suggestion horrible,
+une tentation du diable. Et cette femme, cette
+folle, ne voulait pas comprendre que, justement,
+si dix minutes ou bien trois mois elle avait été
+la maîtresse du sous-lieutenant Butler, il n’y
+aurait jamais eu de maréchal Butler. Et il y
+aurait eu, peut-être, une Angleterre écrasée,
+envahie, vassale du vainqueur : esclave ! Elle ne
+le comprendrait jamais. Elle ne comprenait,
+ne pouvait comprendre que sa passion rétrospective,
+insensée, son amour illusoire enchaîné
+au souvenir de ce qui n’avait pu être, d’un
+jeune homme qu’elle n’avait jamais vu, et
+qu’elle regrettait plus que jamais au monde une
+autre, possédée, puis abandonnée, le plus
+magnifique amant !</p>
+
+<p>Il répéta, plus durement :</p>
+
+<p>— … Oui, où en seriez-vous ?</p>
+
+<p>— Qu’importe cela, dit-elle… J’avais seize
+ans, vous m’auriez prise comme vous auriez
+voulu, j’étais sans défense, sans expérience,
+j’aurais eu un enfant de vous… Un enfant !
+cria-t-elle d’un accent furieux, un enfant de
+vous !… Les gens de chez moi sont d’honnêtes
+gens à la manière de tous les honnêtes
+gens, ils vous auraient pris tout l’argent qu’ils
+pouvaient, au nom de la justice de Dieu et
+de celle des hommes ; puis ils m’auraient
+jetée à la rue, également au nom de la justice
+de Dieu et de l’honneur de la famille… Mais
+qu’est-ce que ça pouvait faire, qu’est-ce que
+ça pouvait me faire, à moi ? Je serais partie
+avec cet enfant, je l’aurais élevé, je pourrais
+aujourd’hui le regarder et me dire : « Il est le
+fils de Butler, le grand soldat, le grand homme,
+l’homme dont l’univers parle. Eh bien, cet
+homme-là, il y a trente ans, il couchait avec
+moi. Il m’a eue le premier, et je l’ai eu ! Je l’ai
+eu ! Lui. Il a été à moi, à moi !… » Au lieu de ça…</p>
+
+<p>Ce petit souffle court qui soulevait sa poitrine
+quand elle était entrée, voilà que maintenant il
+agitait la poitrine du maréchal. A aucun
+moment de sa vie, depuis le premier grand
+jour de la première grande victoire, devant
+personne, avec personne, il n’avait senti
+comme en ce moment passer le vent de la
+gloire. En même temps, il se dédoublait, il
+en venait à rêver l’impossible, à croire à
+l’impossible, à croire que ce qui aurait pu
+arriver était arrivé : « Si j’avais pris ce jeune
+corps passionné, et si pourtant j’eusse été,
+<i>après</i>, le maréchal Butler ? Et si alors j’avais
+pu voir tout de bon ma gloire dans ces yeux-là !… »
+Il murmura, avec une immense pitié,
+une pitié où il s’enveloppait lui-même avec
+elle, et qui retrouvait les derniers mots qu’elle
+avait prononcés :</p>
+
+<p>— Au lieu de ça ?… Vous avez été malheureuse ?</p>
+
+<p>— Est-ce que je sais ? Je ne me souviens plus.
+Probablement. Je n’ai pas vécu. Voilà. Je
+sais que je n’ai pas vécu. J’ai été volée de ma
+vie !</p>
+
+<p>Il avait les yeux humides. Telle est la
+force d’un sentiment vrai, même déraisonnable,
+même insensé, qu’un instant dans son
+esprit celui-ci balança toute sa carrière, ses
+victoires, le salut de son pays, et la folie de
+cette femme ; un instant, cette folie, il la
+partagea. Il murmura, très bas, avec
+une douceur singulière, un regret doux, profond :</p>
+
+<p>— Oui, je vois, je vois… Je sens ce que vous
+voulez dire…</p>
+
+<p>— C’est vrai ? fit-elle. Bien vrai ? Vous avez
+été une minute, une seule minute, comme moi
+je serai toute ma vie ?… Alors, je puis m’en
+aller !</p>
+
+<p>Elle reprit :</p>
+
+<p>— Je vous ai dit qu’il y avait des moments
+où je vous haïssais ?… Je ne vous haïrai plus :
+vous avez pensé, une seconde, comme moi…
+Tout sera meilleur, pour moi, maintenant…
+Adieu, mylord maréchal…</p>
+
+<p>Elle s’en allait. Il la reconduisit.</p>
+
+<p>— A propos, demanda-t-il, et votre frère,
+qu’est-il devenu ?</p>
+
+<p>Pour la première fois il l’entendit rire. Un
+rire de férocité, un rire de carnage :</p>
+
+<p>— Mon frère ? Ah ! ah ! mon frère ! Eh bien,
+ça ne lui a pas profité, sa bonne action, cette
+sale, cette dégoûtante bonne action ! Il avait
+pris un magasin ; il a fait banqueroute ; il s’est
+sauvé sur le continent. Il crève de misère, je ne
+sais où. C’est bien fait, n’est-ce pas, c’est bien
+fait !</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em small">Paris. — Imp. <span class="sc">Paul Dupont</span> (Cl.). — 1.1.23.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="cc top4em"><span class="large b g">LE ROMAN LITTÉRAIRE</span><br>
+<span class="xsmall">publié sous la Direction de</span><br>
+<span class="small">HENRI DE RÉGNIER, de l’Académie Française</span></p>
+
+
+<div class="flex">
+<table class="small">
+<tr><td class="c b" colspan="2"><div>OUVRAGES PARUS</div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td> <td class="bot r"><div>Vol.</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>ARNOUX (Alexandre)<br>
+<span class="small">Lauréat du Prix de la Renaissance 1921</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Abisag</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>BEAUREGARD (Gérard de)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Amour dominateur</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>BENOIT (Pierre)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Atlantide (<i class="small">Grand Prix du Roman 1919</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>BLANCHE (Jacques-Émile)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Tous des Anges</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>BOULENGER (Marcel)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Marguerite</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>BOYLESVE (René)<br>
+<i>de l’Académie Française</i></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Tu n’es plus rien</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>CARCO (Francis)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’homme traqué (<i class="small">Grand Prix du Roman 1922</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHADOURNE (Louis)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Inquiète Adolescence</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>CORTHIS (André)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Pour moi seule (<i class="small">Grand Prix du Roman 1920</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>DAIREAUX (Max)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Timon le Magnifique</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>DAZIL (Claude)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Madiette (<i class="small">Prix Littéraire du Figaro</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>DELARUE-MARDRUS (Lucie)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Toutoune et son Amour</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>DODERET (André)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Flamme au soleil</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>DORGELÈS (Roland)<br>
+<span class="small">Lauréat du Prix Vie Heureuse 1920</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Saint Magloire</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>DUCHÊNE (Ferdinand)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Au pas lent des Caravanes (<i class="small">Grand Prix
+Littéraire de l’Algérie 1921</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>ELDER (Marc)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Thérèse ou la Bonne éducation</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>GILLE (Pernette)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Un Amour</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>HARAUCOURT (Edmond)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Vertige d’Afrique</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>HARLOR (Th.)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Pot de Réséda</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>HENRIOT (Émile)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Valentin</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>JALOUX (Edmond)<br>
+<span class="small">Lauréat du Grand Prix de Littérature 1920</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Incertaine</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>KEYSER (Édouard de)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Baraka</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>MAGRE (Maurice)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Appel de la Bête</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>MILLE (Pierre)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Détresse des Harpagon</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>MIOMANDRE (Francis de) et SPARK (Tommy)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Saison des Dupes</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>POURRAT (Henri)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Gaspard des Montagnes (<i class="small">Prix Littéraire du Figaro</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>ROGER-MARX (Claude)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Tragédie légère</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>SERRES (Paul)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Diable au village</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>t’SERSTEVENS (A.)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Sept parmi les Hommes</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>SOREL (Albert-Émile)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap" lang="la" xml:lang="la">Mea-Culpa</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>TRAZ (Robert de)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Fiançailles (<i class="small">Prix Littéraire du Figaro</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>TRUC (Gonzague)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Tibériade (<i class="small">Couronné par l’Académie Française</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>VALDAGNE (Pierre)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Constance, ma tendre amie</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>VAN OFFEL (Horace)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Exaltation</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>VAUDOYER (Jean-Louis)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Papiers de Cléonthe</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>VILLETARD (Pierre)<br>
+<span class="small">Lauréat du Grand Prix du Roman 1921</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Poupées se cassent (<i class="small">Couronné par l’Académie Française</i>)</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>VINEUIL (Laurent)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Erreur</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>VOISINS (Gilbert de)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Mirage</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b top1em"><div>A PARAITRE</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>OCHSÉ (Julien)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Berceau sans Fées</td>
+<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<p class="c">Chaque volume, <b>6</b> fr. <b>75</b> net.</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">8085 — Imp. des Beaux-Arts, 79, rue Dareau, Paris</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77628 ***</div>
+</body>
+</html>