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La plupart des gens de la +ville ignorent cet art, de même qu’ils ont perdu +le sens de l’orientation. Il est rare qu’ils sachent +où se trouve, à l’horizon, le midi ou le nord, +le couchant ou le levant. Mais les vieux chasseurs, +surtout les chasseurs campagnards, ne +s’y trompent jamais, pas plus que les matelots ; +M. d’Harpagon est un vieux chasseur +campagnard. Il n’avait pas même besoin de +se mouiller un doigt et de le tenir en l’air : +il prenait le vent du bout du nez, si l’on peut +dire.</p> + +<p>Toutefois, pour être plus sûr, écrasant de ses +lourdes bottes de marais le sable de l’allée, il +s’alla placer sur la pelouse, au pied de la « seringue ». +C’était un <i lang="la" xml:lang="la">wellingtonia</i> que M. d’Harpagon +affublait de ce nom déshonorant. Comme +ses aïeux, il avait de l’affection pour les termes +dont la sonorité évoque des images plutôt choquantes, +des parties du corps qu’on a coutume, +en société, de ne mentionner que par allusion. +Toutefois, de mœurs austères, il écartait de son +vocabulaire ceux qui peuvent suggérer des images +charnelles. Et ce gros wellingtonia, qui +allait s’effilant en pointe, tout rond de la base +au sommet, lui paraissait ridiculement obscène +sans être voluptueux ; il l’amusait de le faire +entendre. Mais, tenant les yeux fixés sur sa cime +aiguë, il lui était facile de déterminer la direction +des nuages bas, lourds de pluie, peut-être +de neige, d’un automne qui touchait à +l’hiver.</p> + +<p>« … Nord-ouest, constata M. d’Harpagon. En +abordant l’étang par la rigole de Champromain, +j’arriverai contre le vent. »</p> + +<p>Ce problème de stratégie cynégétique résolu, +abandonnant, avec le wellingtonia, la façade +du château, il entra, par la cour, dans la chambre +aux fusils, afin d’y prendre son <i lang="en" xml:lang="en">hammerless</i> +et un « ciré » contre le mauvais temps qui +menaçait.</p> + +<p>Le château de M. d’Harpagon n’est qu’une +assez modeste gentilhommière, bien que décente +d’aspect sous ses pignons aux pentes précipitées, +ses murailles de briques, chaînées de pierre aux +angles, ainsi qu’on garda coutume de bâtir, en +province, jusque vers le milieu du règne de +Louis XIV. La chambre aux fusils, pavée de ces +larges dalles plates qu’en Bourgogne on appelle +des « laves », montre, dans une encoignure, +un large four prouvant qu’autrefois elle fut +destinée à boulanger le pain des gens de la +maison ; et elle touche à la buanderie qui, elle-même, +donne sur la cuisine. Tandis que +M. d’Harpagon examinait, ouvrant les batteries +les deux canons de son arme, et glissait des +cartouches à même les poches de son ciré, ses +narines, péniblement affectées, s’offensèrent de +la pénétrante et peu agréable odeur qu’exhale +dans un lieu clos le suif qu’on fait fondre au +bain-marie. Sans trop s’étonner, il entra dans +la buanderie. L’odeur s’y faisait plus détestable +encore, outrageante. D’une grossière bassine +de fonte, elle montait en vapeurs intolérables +vers les solives apparentes d’un plafond roux +et noir. Marie Larchant, la cuisinière, puisait +dans cette bassine avec une louche de fer +battu, en versant le contenu, bien doucement, +dans un appareil singulier, de forme allongée, +que M<sup>me</sup> d’Harpagon lui tendait par-dessous. +Par sa taille et tout son aspect, M<sup>me</sup> d’Harpagon +fait contraste avec son mari, qui est +mince, petit, assez fluet, bien que potelé, et +tout rose de figure, malgré la soixantaine. Elle +est une de ces femmes que leur forte charpente +empêche de paraître maigres, alors +même qu’elles restent décharnées, sèches +comme le mur d’un espalier. Sur sa jupe de +cotonnade reteinte en noir, elle portait un +tablier ; et, par un reste de coquetterie ou de +respect d’elle-même, afin d’éviter, autant que +possible, que ses cheveux, grisonnants, ne +fussent imprégnés des effluves qui, de toutes +parts, l’assiégeaient, sa tête était ceinte d’une +serviette.</p> + +<p>— Il faudrait, suggéra timidement M. d’Harpagon, +il faudrait m’en réserver un peu pour +graisser mes douilles de cartouches.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon tendit, sans trop de bonne +grâce, un petit pot, rempli d’une matière blanchâtre, +qui refroidissait sur l’évier.</p> + +<p>— Tout ça !… lui reprocha son mari.</p> + +<p>Elle ne répondit pas. Soigneuse, pinçant les +lèvres, elle maintenait, au milieu de l’appareil, +une sorte de cordonnet qui paraissait le pénétrer +jusque dans sa partie inférieure.</p> + +<p>Cette opération étrange ne semblait avoir rien +d’inattendu pour M. d’Harpagon.</p> + +<p>— Encore des économies de bouts de chandelles, +fit-il. C’est le cas de le dire ! C’est le cas +de le dire !</p> + +<p>Combien de fois déjà avait-il répété cette +plaisanterie ! Mais elle continuait d’amuser son +âme puérile. Deux fois par an, depuis qu’ils +sont mariés, M<sup>me</sup> d’Harpagon fait fondre tous +les bouts de bougies précieusement conservés +par elle durant six mois, pour en refaire, +avec un moule, des espèces de chandelles traversées +d’une mèche trempée dans l’eau boriquée. +Cette passion, cette science de l’économie, +cette sublime et médiocre avarice, lui inspirent +des mesures plus incroyables ; elle +taille, dans les chemises usées de M. d’Harpagon, +dans les siennes et celles de ses deux +enfants, des mouchoirs qui peuvent encore +faire de l’usage ; et, jusqu’à la fin de leur +adolescence, elle avait obligé sa fille Élise +et son fils Cléante à faire leur toilette, non +seulement dans la même cuvette, mais dans la +même eau. Élise et Cléante, successivement, +s’y lavaient d’abord le visage, puis les mains. +Quand ils lui faisaient remarquer que l’eau, +venant du puits, par conséquent ne coûtait +rien : « C’est que vous ne réfléchissez pas, +répliquait-elle : la fille de chambre peut faire +d’autre ouvrage, au lieu d’aller tirer un second +seau… Et puis, il y a la corde du puits : ça +l’use ! »</p> + +<p>… M<sup>me</sup> d’Harpagon, après un silence, déclara +vertement :</p> + +<p>— Des économies de bouts de chandelles ? Si +tout le monde, dans la maison, en faisait autant +que moi…</p> + +<p>Elle n’ajouta rien, à cause de Marie Larchant, +la cuisinière, qui écoutait. Le visage de son mari +s’assombrit. Il plia les épaules. Pourquoi venait-on +lui rappeler ses ennuis, ses embarras, lui +gâter la bonne matinée de chasse qu’il se +promettait ! Il serait bien temps, plus tard, de +penser à ce qui était arrivé, ce qui arriverait +sans doute encore !… Donc, il fit comme +font les hommes en pareille circonstance. +Brusquement il tourna le dos, et s’en fut détacher +Dora, la chienne. Dora sauta de joie tout +de suite, quand elle vit le maître avec son +fusil. C’était une bête qui ne s’occupait pas +de l’avenir, une bête qui ne possédait rien, +comme toutes les bêtes, ne posséderait jamais +rien, ne se souciait point de perdre ce qu’elle +n’avait jamais eu. Elle était bien heureuse ! Et +elle avait bon caractère, elle n’embêtait pas les +gens… De nouveau M. d’Harpagon évoqua les +traits sévères de M<sup>me</sup> d’Harpagon et sa phrase +menaçante : « C’est vrai qu’elle est bien de la +famille, elle ! se dit-il, songeant à cette lointaine +parente qu’il avait épousée. Elle tient de la +première Élise ; et moi, sans doute, du premier +Cléante… »</p> + +<p>La chienne continuait de bondir autour de +lui.</p> + +<p>— Derrière, Dora ! fit-il, en bougonnant.</p> + +<p>Dora obéit. Elle savait son devoir, quand le +maître portait le fusil à la bretelle, avant +d’entrer sur le terrain de chasse. M. d’Harpagon +ouvrit l’huissière, à côté de la porte +charretière du clos, fit passer la chienne après +lui, referma cette porte, s’engagea dans le +petit chemin qui coupe à travers les vignes, +gagna le village, qu’il lui fallait traverser +avant d’arriver au bois Levaut, puis à l’étang +des Vergeais. L’épagneule, qui s’était glissée en +contrebande dans les pampres roux, en ressortit +toute ruisselante de la rosée retombée +sur elle, s’ébroua dans la soie de ses longs +poils. A son tour, M. d’Harpagon s’ébroua, +moralement. Il ne pouvait garder longtemps +une idée importune. On verrait plus tard, on +ne verrait peut-être jamais. En tout cas, ce +n’était pas pour aujourd’hui… Il se sentait +les pieds bien chauds dans ses vieilles bottes +imperméables, le fusil était léger à son épaule, +il allait tuer un canard, une sarcelle, peut-être +des bécassines… C’est un vieil enfant, ça +l’amusait d’être un vieil enfant. Il marcha plus +vite, scandant son pas au rythme d’une chanson +surannée, sournoisement polissonne, comme il +les aimait :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Curé d’chez nous s’en allant à la chasse</div> +<div class="verse">Prit son chapeau, son fusil et son chien.</div> +<div class="verse">Il rencontra une vieille bécasse</div> +<div class="verse">Et la tira dans les environs du…</div> +</div> + +</div> +<p>La même strophe, à partir de la dernière +syllabe, peut revenir indéfiniment. Et cela aussi +est excellent pour ne plus penser à rien.</p> + +<p>Il passa devant le café de la Mairie, sur la +place, d’un air gai. Le patron, M. Courageod, +M. Lécuru, marchand de biens, et M. Joseph +Meyer causaient devant la porte, à demi cachés +par la voiture de M. Lécuru, un petit tapecu +désuet, à haute capote de cuir, attelé d’un +double poney rustique, trapu, mais vif, du +genre de ceux que prisent, à la campagne et +dans les petites villes, les bouchers, les boulangers, +tous ceux enfin qui ont le goût ou le +besoin d’aller vite. M. Joseph Meyer n’est pas +du pays. Professeur de seconde au lycée Danton, +à Paris, il s’est fait mettre en congé afin de +préparer, sur place, une thèse de doctorat sur +les classes agricoles en Bourgogne au <small>XVII</small><sup>e</sup> +siècle. Ses revenus personnels, assez considérables +pour un universitaire, lui permettent +ces studieux loisirs. M. Lécuru venait de lui +proposer de le conduire à Saulieu, où il avait +affaire, et où M. Meyer désirait consulter +certaines archives notariales. Il s’entendait fort +bien avec M. Lécuru, son propre père ayant été +marchand de biens en Alsace, après 1870, puis +en Lorraine française avant de s’établir « dans +les antiquités » à Paris. Ainsi, par tradition +de famille, il connaît bien le métier. Par surcroît, +de façon désintéressée, il apprécie ce +genre d’hommes qui peuvent fournir des renseignements +directs, estimer la valeur d’une terre, +les ressources d’un pays, comme un meunier, +de l’œil, le poids d’un sac de blé, au plus +juste.</p> + +<p>— Il n’a pas l’air de s’en faire, le vieux, tout +de même ! fit Courageod.</p> + +<p>— C’est un bon homme, répondit Lécuru, +évasivement, un bien bon homme !…</p> + +<p>Courageod n’insista pas. Il savait que, depuis +quinze ans, Lécuru tendait tout doucement +autour des Harpagon, un filet qu’il allait ramener +d’un seul coup, après-demain, demain peut-être ; +qu’il avait hypothèque sur le château, +le parc, les vignes, que le bois Levaut, l’étang +des Vergeais, c’est à lui, maintenant, rien +qu’à lui, et qu’il les a eus pour pas cher, +oui, pour pas cher ! Les bois, les marais, ça +n’intéresse pas les paysans, qui n’en veulent +guère qu’aux terres de culture, aux prairies. +On ne lui avait pas fait concurrence. Mais enfin, +puisqu’il ne voulait point parler, M. Lécuru !… +Courageod crut devoir imiter sa réserve ; il +répéta :</p> + +<p>— Un bon homme, un bien bon homme !…</p> + +<p>Et comme le marchand de biens rentrait, +tournant le dos tout naturellement, dans le +café, il fit comme lui. Il n’y eut que M. Joseph +Meyer, qui, dépassant tout exprès la voiture, +se mettant bien en évidence, salua, d’un coup +de chapeau très poli, engageant. M. d’Harpagon +rendit ce salut avec sa courtoisie habituelle, +mais sans s’arrêter. Il n’aime pas les +juifs : il les rend responsables de tous les malheurs +de la France, et des siens en particulier, +sans trop savoir pourquoi, n’ayant jamais eu +affaire à eux. Ce vieil usurier de Lécuru, +dont il sentait les griffes dans sa chair, +toujours plus profondément, il est chrétien +comme lui…</p> + +<p>— Dites, monsieur Lécuru, interrogeait quelques +minutes plus tard M. Joseph Meyer, tandis +que le petit cheval les emportait tous deux vivement +vers les collines morvandelles, est-ce que +c’est vrai, ce qu’on raconte ?</p> + +<p>— Ce qu’on raconte ?… Quoi ? répondit avec +méfiance le gros homme, dont le vent gonflait +la blouse noire.</p> + +<p>Il n’aime pas qu’on lui vienne parler des +combinaisons qu’il a en train.</p> + +<p>— … Que ce M. d’Harpagon, c’est un descendant +de l’Harpagon de Molière. Vous savez, +l’Avare ?</p> + +<p>— On raconte ça comme ça dans le pays… +Une légende, comme qui dirait… Mais il n’en a +jamais causé, comme de juste !</p> + +<p>Avec ce regard de coin, sans rire, qu’ont les +campagnards quand ils croient dire quelque +chose de bien malin, ou d’astucieux, le marchand +de biens ajouta :</p> + +<p>— Allez le lui demander, pour un coup, si ça +vous intéresse !</p> + +<p>La légende locale ne mentait pas. Ce n’est +point seulement d’après l’<i>Aululaire</i> de Plaute +que Molière, l’agrandissant, en faisant un type +éternel, a créé le personnage de l’Avare. +Il le dessina aussi d’après nature. Il y eut, +dans la société de son temps, un homme dont +c’était le portrait, et reconnaissable. Tallemant, +dans ses <i>Historiettes</i>, nous en laisse voir +quelque chose… Cet homme-là ne s’appelait +point Harpagon, bien entendu, et vous ignorerez +le véritable nom de celui qui, de nos +jours, est son héritier direct et infortuné. Ce +sera le seul point, dans ce récit où rien n’est +imaginé, sur quoi l’on se sera permis quelque +dissimulation, assez nécessaire, vous en conviendrez.</p> + +<p>— Si vous, qui êtes du pays, fils et petit-fils +de gens qui ont connu le père et les aïeux, vous +n’osez rien lui demander, comment oserais-je +moi ? soupira le professeur.</p> + +<p>Sa voix exprimait un regret réel, un intérêt +sincère. Combien les phénomènes d’économie +sociale qu’il entendait ressusciter dans sa +thèse — ce retour à la terre qui refit, des +bourgeois habitant les villes de Bourgogne, +à la fin du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, des paysans et des +vignerons — pâlissaient en comparaison de +cette merveilleuse aventure ! Un descendant de +l’Avare, du véritable et authentique Avare, +retrouvé vivant de nos jours, et, selon toute +apparence, actuellement ruiné ! Par suite de +quelles circonstances ? Qu’était-il arrivé à +cette famille depuis trois siècles ; comment +avait-elle vécu, de quoi, qu’avait-elle fait ? +Trois siècles, neuf générations d’hommes : un +temps, pour peu qu’on y songe, infiniment +court. Et il avait suffi pour que, à la place de +l’opulent bourgeois de Paris, thésauriseur +et usurier, apparût, dans la même lignée, ce +pauvre hobereau bourguignon, vieilli, usé, +léger, à qui un marchand de biens villageois, +usurier campagnard, s’apprêtait d’arracher tout +ce qui restait sans doute de la fortune entassée +par le grand, le célèbre, le terrible aïeul ! +Et si courtois, si distingué, en même temps +qu’inoffensif ! Moins qu’inoffensif : sans défense ! +M. Joseph Meyer se sentait véritablement ému, +d’une émotion toute désintéressée et plus que +littéraire : patriotique, en quelque sorte. Oui, +patriotique ! Le petit professeur juif admirait +en ce pauvre M. d’Harpagon le rejeton d’un +homme illustre, non seulement par son vice, +mais par la peinture immortelle qu’un dramaturge +immortel en sut faire. Et plus encore ! +Il admirait trois siècles de vie française, dans +une famille vraiment française : des goûts, des +habitudes, des qualités, des défauts français. +Tout ce qu’il n’avait pas et qu’il ambitionnait +naïvement, avec une sorte de dévotion, de +piété ! Car si un puissant homme d’affaires +juif, parvenu à la fortune, cherche à s’assimiler +à la véritable société française par l’extérieur, +les relations, les titres nobiliaires, la +façade enfin, un universitaire sémite, imprégné +de sociologie, d’histoire, de méthode historique, +voit plus loin et plus profond, jusqu’à l’intérieur. +Et ce sont ces profondeurs secrètes, touchantes, +douloureuses, héroïques, ou même +ridicules, qu’il découvre avec envie, avec +respect, comme un archéologue artiste, émerveillé +devant le fragment d’antique, brisé +mais émouvant, que ses fouilles viennent de +sortir de terre.</p> + +<p>— … C’est justement parce que vous n’êtes +pas du pays, qu’il pourrait vouloir causer, +M. d’Harpagon, observa sentencieusement +Lécuru. Vous vous en irez dans quinze jours, +dans un mois ; il ne vous reverra plus, vous ne +raconterez pas ses histoires ici. Et il peut avoir +besoin de faire des confidences, cet homme !</p> + +<p>— Vous croyez ? fit ardemment M. Meyer.</p> + +<p>En lui-même il songeait : « Ce serait trop de +chance ! En vérité, ce serait trop de chance ! Ça +n’arrivera pas, je n’oserais l’espérer !… »</p> + +<p>Le petit cheval avait gravi au pas la côte de +Sausseaux. Arrivé à ce que, en Bourgogne, on +appelle « la balance », il reprit le trot vers +Saulieu. Pendant ce temps, M. d’Harpagon +chassait…</p> + +<hr> + + +<p>Le petit chemin des cantonniers, qui borde +la rigole, s’arrête court devant l’étang des +Vergeais, bloqué par des fagots de ronces +affourchés entre quatre bouts de branches +plantées en croix. M. d’Harpagon prit son fusil +qu’il avait jusque-là porté sur l’épaule, à la +bretelle, battit les ronces avec le canon, posa +le pied sur l’obstacle, le franchit avec assez +de légèreté pour un homme de son âge. Sa +chienne le suivit, d’un bond. Elle savait son +métier, ses devoirs de chasse, les moindres +accidents de ce terrain où elle avait quêté tant +de fois déjà ; on n’avait ni à la retenir ni à la +lancer. Le long de la rigole, elle avait marché +bien sagement derrière le chasseur, le museau +en l’air, sans paraître remarquer les +effluves d’un lièvre parfois tout proche, tapi +dans les broussailles, ou d’un couple de +perdrix levées plus haut dans les éteules, +et qui attendaient le moment de regagner, +en piétant, leur première remise. Mais, la +barrière passée, elle entra en chasse, ardemment, +avec une application frénétique. La tourbe +souilla les taches oranges et blanches de sa robe +soyeuse, par instants on ne voyait plus que le +beau panache de sa queue, qui battait fiévreusement +les herbes ; et les menthes froissées +donnaient à l’air un peu fade du marais une +odeur assainie et fraîche, comme dans une +chambre de malade aspergée d’aromates. Bientôt +elle se dégageait, bondissante, trempée, +secouant une gerbe de vapeur et d’eau pulvérisée, +suivant sur la lisière de boue détrempée, +au bord de l’étang, une route inconcevable à +l’esprit humain, et qui changeait sans cesse. Ce +sont des minutes que garde la mémoire jusque +dans leurs moindres aspects : une tige de roncier, +tremblante, où chaque goutte de rosée est un +prisme, un arc-en-ciel en miniature ; une toile +d’araignée humide, translucide, où cet arc-en-ciel +s’élargit.</p> + +<p>… Une bécassine se leva. Prudemment, +M. d’Harpagon l’attendit au second crochet. +Comme détachée subitement des espaces +aériens, d’une chute directe, la tête la première, +elle tomba. L’étang, sous les rayons du soleil +dilaté, expirant derrière les arbres de la rive +occidentale, brilla quelques moments de moires +dorées, concentriques, barrées de lignes noires. +Puis l’oiseau ne fut plus rien qu’une tache +sombre, immobile, morte, à peine visible sur la +placidité rétablie des eaux.</p> + +<p>— Apporte, Dora, apporte !</p> + +<p>La chienne n’avait pas attendu le commandement. +D’une nage libre, franche, les narines +fumantes, tenant le gibier entre ses crocs sans +l’abîmer, déjà elle revenait sur la rive. M. d’Harpagon +abattit encore trois bécassines, en manqua +d’autres, prit sa revanche sur une sarcelle. +Il se sentait incroyablement heureux, allègre, +dégagé de tout souci, de tous souvenirs, au-dessus +du temps. Il s’élargissait ; sa personne, sa +seule personne, emplissait la solitude, s’en +emparait. Au-dessus de sa tête, la grande bande +coutumière des canards sauvages tournoyait, +vaste triangle insolent, sublime, hors de portée. +Ceux-là ne peuvent être surpris qu’à la hutte, +en plein hiver, au matin ; ou le soir à la tombée +de la nuit. Dès qu’un être humain apparaît +sur les berges, avant le premier coup de feu, +leur république méfiante, obéissant à des chefs +expérimentés, jette son vol en plein ciel : +si nombreux que, malgré la hauteur où ils +se maintenaient, d’un bruit fin, presque imperceptible, +l’air vibrait légèrement sous leurs +ailes nerveuses. Un long sifflement adouci +crissait de leurs becs plats, ils communiquaient +au paysage une sorte d’activité +farouche dont le cœur de M. d’Harpagon se +sentit étrangement exalté. Puis il songea avec +irritation : « Sales bêtes ! Elles se moquent de +moi ! »</p> + +<p>C’était l’enragement du chasseur outragé par +la liberté dédaigneuse d’une proie que ses yeux +distinguent, mais qui demeure inaccessible. +Il pensa que, peut-être, un canard était resté +dans les herbes de la rive. C’est une chose +qui arrive quelquefois : des jeunes, qui n’ont +pas encore appris les avantages de la discipline, +et n’ont pas exécuté les ordres de +leurs chefs ; des canes fatiguées ou qui ne peuvent +renoncer à quitter une couvée retardataire. +Il entra résolument, confiant en +l’imperméabilité de ses lourdes bottes, dans +l’eau noire, écartant les joncs qui craquaient. +Dora se précipita plus loin encore, impétueuse…</p> + +<p>Un bruit d’ailes en tumulte, une large +et belle ombre noire, suspendue ; l’éclair +du fusil… Hourra ! C’est un canard qui retombe, +cette fois. Il a l’aile cassée, il fuit à la nage, +ses pattes largement palmées tracent sur +l’étang un double sillon, comme les deux +palettes d’un petit vapeur, d’un jouet d’enfant. +Inutile de perdre encore sur lui une cartouche ; +M. d’Harpagon sait bien que le plomb +glisserait sur la trame serrée de ses plumes, +comme sur une cuirasse. Mais Dora suffit ! Dora +va l’avoir ! Elle a fait un saut magnifique, s’est +ébrouée dans l’écume et la fange, et gagne +sur l’oiseau qui garde un silence dur, stoïque, +pourtant désespéré. Ah ! c’est beau, ça, c’est +beau, on vit !</p> + +<p>… Tout à coup M. d’Harpagon s’entend interpeller, +de la rive. C’est Duruty, l’éclusier, son +garde quand il était propriétaire de l’étang, qui +sert maintenant de garde à Lécuru, depuis que +M. d’Harpagon a vendu à Lécuru.</p> + +<p>— Pardon, excuse, monsieur d’Harpagon, +fait Duruty embarrassé…</p> + +<p>— Qu’y a-t-il, mon bon ? demande le chasseur +avec une certaine condescendance.</p> + +<p>Il n’est pas encore parvenu à oublier que, +quelques mois auparavant, ce Duruty était « à +lui ».</p> + +<p>— … Ça me fait peine de dire ça à Monsieur, +continue le garde, mais j’ai des ordres +pour ne plus laisser chasser personne sur +l’étang.</p> + +<p>— Ces ordres ne sont pas pour moi, répond +M. d’Harpagon. Quand j’ai cédé l’étang à +M. Lécuru, il m’a promis que j’y pourrais venir +chasser, comme auparavant, avec mon fils, +même, en voisin…</p> + +<p>— Il n’y a pas d’exception, monsieur d’Harpagon, +il n’y a pas d’exception !… C’est pas pour +les canards, vous comprenez : mais M. Lécuru +a fait réempoissonner… Alors ça trouble les +alevins, quand on patauge dans l’eau…</p> + +<p>Il y avait de la compassion dans la voix du +garde. Il savait bien que ce n’était pas une bonne +raison, une raison raisonnable, une raison à +donner à quelqu’un qui connaît le gibier, et le +poisson ! M. d’Harpagon comprit : lui-même il +était devenu le poisson, le gibier de Lécuru. Les +mailles du piège se resserraient autour de lui. +Lécuru l’avait « acheté » tout doucement, poliment ; +il y avait mis des formes, il avait eu l’air +de lui rendre service. Mais à cette heure il sortait +ses griffes, il voulait l’embêter ! L’embêter, +c’était ça ! Le forcer à s’en aller, à vendre tout +ce qui restait de la propriété hypothéquée, en +lui ôtant tout le plaisir qu’il avait à en garder +les débris, s’obstinant à y vivre.</p> + +<p>De la poche de dos de son ciré, il retira +les trois bécassines, la sarcelle, les tendit +à l’éclusier, poussa vers lui, du pied, le +canard pantelant que Dora venait de déposer à +terre.</p> + +<p>— Vous pouvez lui donner ma chasse, aussi, +à M. Lécuru ; j’étais sur ses terres !</p> + +<p>— Oh ! non, monsieur d’Harpagon, non ! c’est +pour l’avenir ce que je vous en dis, seulement +pour l’avenir…</p> + +<p>Mais M. d’Harpagon, supplicié, humilié, +pourtant hautain, refusa de reprendre son +gibier. Et que cette insulte lui eût été faite par +l’intermédiaire de quelqu’un qui avait été +de sa maison, d’un ancien serviteur, fidèle, +déférent jadis, la lui faisait paraître plus +odieuse encore, dégoûtante. Son cœur se +gonflait, il avait envie de pleurer, de crier des +injures. Faisant basculer la culasse de son +arme, il en retira les cartouches, siffla sa +chienne, s’éloigna à grands pas irrités. Toujours +abandonné, sans contrôle, à la minute +présente, il se sentait aussi désespéré qu’une +seconde auparavant insouciant, joyeux, heureux +de vivre. Tel un écolier puni, il se disait : « C’est +injuste ! c’est injuste ! Pourquoi est-ce à moi, <i>à +moi</i>, que ces choses arrivent ? Je n’ai jamais fait +de mal à personne ; et on m’en veut, on me +persécute. »</p> + +<p>Il songea d’abord à cette injustice, parce qu’il +ne concevait point la vie sans plaisirs, sans qu’il +en pût jouir comme il en avait toujours joui, +par des amusements gentils, et, depuis sa +maturité, tout à fait innocents. Ce ne fut qu’un +peu plus tard qu’il descendit plus profondément +dans l’horreur de sa situation : « Qu’est-ce que +je vais devenir ?… Qu’est-ce que nous allons +tous devenir ? »</p> + +<p>Il avait d’abord pensé à lui, ainsi qu’il est +naturel : les hommes sont les hommes ; ils +pensent d’abord à eux. Mais il aimait aussi +les siens, comme une partie de lui-même, seulement +un peu plus éloignée. Et, revenant à sa +propre personne, à sa propre sensibilité par +ce détour même, pensant aux siens, il se représenta +les reproches qu’ils ne manqueraient pas +de lui faire : car c’est ainsi que la plupart des +hommes prennent conscience de leur responsabilité.</p> + +<p>A l’époque des lois sur la Séparation, il avait +donné sa démission de procureur au tribunal de +Semur, se refusant à instrumenter contre le +clergé dans les inventaires de biens d’église, +pour lesquels sa présence eût été exigible. Ses +opinions politiques, ses convictions religieuses, +lui en faisaient un devoir. Mais combien de fois +depuis ce geste héroïque, applaudi de toute la +bonne société, M<sup>me</sup> d’Harpagon l’en avait-elle +blâmé ! C’est une femme qui sait compter et +qui compte toujours. Le traitement du magistrat, +si modeste qu’il fût, n’était pas à dédaigner. +Dans les embarras où s’abîmait la famille, lui-même +avait trouvé bien souvent plus d’un motif +de le regretter. Quand M<sup>me</sup> d’Harpagon l’accusait +là-dessus de don-quichottisme, de niaiserie, +il ne voyait plus grand’chose à répondre. Le +jour que l’on devrait quitter les Vergeais, dont +la vente suffirait à peine, ou tout juste, à couvrir +les hypothèques, que leur resterait-il ? M. d’Harpagon +en tremblait : rien, moins que rien. Ce +traitement, ç’aurait été le pain assuré ; le pain +sec, mais du pain. Et, en demandant un poste +dans la magistrature coloniale, par exemple, on +aurait pu l’améliorer. Le pauvre homme était +assez enclin à bâtir, dans sa détresse, de grands +projets sur ce qu’il eût pu faire, ne pouvait plus +faire ; du reste, vraisemblablement, n’eût jamais +fait… Ah ! il avait eu tort, grand tort, il le +reconnaissait : dans sa situation ça avait été +un luxe inutile, un luxe coupable d’obéir à sa +conscience, et aux suggestions, aux encouragements +de ses amis. Ses amis ! Des gens +comme lui, des imbéciles qui n’étaient plus à la +page. Son fils Cléante, sa fille même, et +M<sup>me</sup> d’Harpagon, le lui avaient plus d’une fois +corné aux oreilles !</p> + +<p>Rien de plus cruel pour un brave homme, un +honnête homme, que d’envisager qu’il n’aurait +point dû, après tout, se conduire selon ce qu’il +avait considéré comme l’honnêteté, le devoir, +alors que plus de circonspection, de prudence, +eussent mieux fait l’affaire… Avec un +certificat médical, au moment des inventaires, +il eût été si facile de faire excuser son absence ! +Et il eût été assuré de la silencieuse indulgence, +de la complicité morale du procureur général, +du garde des sceaux lui-même : ils n’étaient pas +si méchants, au bout du compte, ni animés de +sentiments malveillants à son égard ; et c’étaient +des « politiques ». Ça n’était pas leur intérêt, +politiquement, que le nombre des démissions +se multipliât dans la magistrature…</p> + +<p>M. d’Harpagon frémit d’évoquer l’avenir de +son fils, de sa fille. Cléante, plus léger, plus +insouciant que lui-même, et dissipateur ! Dissipateur +comme le fils du premier des Harpagon : +singulières alternances qui, des siècles écoulés, +reproduisent des phénomènes si étrangement +semblables, font succéder des prodigues à des +avares ! Et bon à rien. Croix de guerre, comme +tous ceux qui ont fait la guerre, mais n’ayant +pu parvenir à dépasser le grade, insuffisant +pour persévérer dans la carrière militaire, +de sous-officier ; à cette heure, employé à +Paris dans une maison d’automobiles : la +ressource de tous les jeunes gens qui n’ont pas +su encore se découvrir une vocation, une +profession.</p> + +<p>… Élise, l’aînée : âpre, dure, économe au +fond comme sa mère, voluptueuse pourtant, +voluptueuse comme lui, M. d’Harpagon, l’avait +été jusqu’à sa pleine maturité, jusqu’après son +mariage. Une fille à laquelle il fallait l’amour, à +laquelle il fallait un homme ! Depuis bien longtemps +le curé des Vergeais, qui la confesse, +qui la dirige, le lui avait fait discrètement, +mais clairement comprendre. Et elle avait +vingt-sept ans, vingt-sept ans ! Et pas de dot, +alors qu’il pressait de la marier depuis des +années ! M. d’Harpagon s’applaudit qu’elle ne +fût point aux Vergeais. Il appréhendait son +regard noir, excédé ou exaspéré, la violence +muette de ses attitudes, la fureur silencieuse de +son corps de vierge inassouvie. Avait-il été +bien sage, toutefois, le mois dernier, de la +laisser partir pour Nice, où l’appelait M<sup>me</sup> de +Claris, une amie opulente, trop opulente, et +qui fréquente un monde assez désordonné ?… +Voyons, voyons, il ne fallait pas s’inquiéter ! +Il y a une limite aux embêtements ! Élise était +trop bien élevée, on pouvait compter sur sa +forte éducation religieuse. Et il y avait aussi +son orgueil, ses ambitions, son désir même de +la fortune et du luxe : elles font rarement fortune, +les vierges imprudentes qui ne savent se +garder ! M. d’Harpagon, en somme, se félicitait +que sa fille ne fût point là, en ce moment +pénible : de plus en plus elle se montrait si +nerveuse ! Insupportable, en vérité, insupportable ! +L’humeur de M<sup>me</sup> d’Harpagon suffisait bien +à rendre la vie souvent intenable à son mari…</p> + +<p>… Et quand M. d’Harpagon en fut là de ses +méditations, il résolut de ne rien dire à sa +femme de l’humiliation qu’il venait de subir. A +quoi bon ? Il aurait une scène. Encore une fois +ce serait « de sa faute ». Et les scènes qu’il prévoyait +pour l’heure de la catastrophe imminente +et finale n’en seraient diminuées ni dans +leur nombre, ni dans leur amertume. Il ne rapportait +rien du marais ? Eh bien ! c’était que la +chasse n’avait pas été heureuse, voilà tout. On +ne manquerait pas de lui dire qu’il était un +maladroit. Ceci lui serait désagréable, mais ça +valait encore mieux…</p> + +<hr> + + +<p>La mauvaise odeur du suif fondu traînait toujours, +refroidie, dans la buanderie, mais cette +pièce était vide. Ouvrant la porte de la cuisine, +il demanda à Marie Larchant :</p> + +<p>— Madame n’est pas là ?</p> + +<p>… On demande invariablement si les gens ne +sont pas là quand on vient de constater, de +façon certaine, qu’ils n’y sont point. C’est une +manière de dire. M. d’Harpagon éclaircit pourtant +sa question :</p> + +<p>— Que fait Madame, Marie ?</p> + +<p>La cuisinière, d’un ton qui révélait quelque +chose d’inusité, répondit :</p> + +<p>— Madame ne fait rien !</p> + +<p>— Vous dites ? insista M. d’Harpagon, +étonné à son tour.</p> + +<p>— Madame avait fait venir Louis, le métayer, +pour avoir du son, rapport au cochon. Mais le +courrier de quatre heures est arrivé, elle me l’a +pris des mains, elle n’a pas reçu Louis. C’est +moi qui l’ai reçu.</p> + +<p>— Il y avait une lettre de Mademoiselle, une +lettre de Cléante ? interrogea M. d’Harpagon, +angoissé déjà.</p> + +<p>— Je ne crois point. Je connais bien l’écriture +de Mademoiselle et de M. Cléante, depuis le +temps… Monsieur peut regarder lui-même : +Madame a jeté l’enveloppe dans le bac ; elle y +est toujours, j’ai rien brûlé.</p> + +<p>M. d’Harpagon ramassa l’enveloppe. Elle +portait le timbre de Nice. Il crut reconnaître +l’écriture de M. de Claris.</p> + +<p>— Madame n’a rien dit ?</p> + +<p>— Elle a demandé Monsieur, qu’elle savait +bien qu’il était parti. Elle a dit que Monsieur +n’est jamais là quand on a besoin de lui, et toujours +dans les jambes quand c’est autrement… +Comme d’habitude, quoi. Et c’est pas la seule +qui dirait comme ça : toutes les femmes, de tous +les hommes. C’est pas ça qui doit faire de la +peine à Monsieur.</p> + +<p>— Mais elle n’a pas dit autre chose ?</p> + +<p>— Rien. Elle a monté l’escalier comme +une folle, elle l’a redescendu, elle l’a remonté. +Tout le temps elle mettait la tête aux fenêtres, +pour voir si Monsieur rentrait. Pour l’heure, +elle est dans sa chambre. Elle doit avoir entendu +Monsieur. Monsieur l’entend qui descend…</p> + +<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon parut. Les yeux secs, mais +le visage ravagé, impatient, crispé. On ne +savait quoi d’anéanti, de déchiré, d’affaissé dans +le port de sa taille, d’ordinaire impétueux, +énergique.</p> + +<p>— Tu as des nouvelles d’Élise, interrogea son +mari. Elle… elle est souffrante ?</p> + +<p>— Venez me parler ! répondit-elle brièvement. +Elle disait « vous » à M. d’Harpagon, qui, +de son côté, n’avait jamais pu s’accoutumer à +lui rendre cet élégant pluriel. Selon lui, +cela faisait trop de manières pour la campagne.</p> + +<p>— Où ?</p> + +<p>— Dans le salon, n’importe où… Non, pas +dans le salon, corrigea-t-elle, considérant ses +bottes fangeuses, vous saliriez tout.</p> + +<p>Devant un événement qui l’agitait de manière +si cruelle, M<sup>me</sup> d’Harpagon gardait le souci de +l’ordre et de la propreté, qui sont aussi une +économie :</p> + +<p>— Dans le parc, sous les châtaigniers, fit-elle.</p> + +<p>Les cosses des châtaignes, gaulées, couvraient +le sol, s’écrasant sous les pieds lourds de +M. d’Harpagon.</p> + +<p>— Il est arrivé quelque chose à Élise, répéta-t-il, +je vois bien qu’il est arrivé quelque +chose à Élise ! Elle est malade… Elle… elle est +morte ?</p> + +<p>Sa femme eut une espèce de rire furieux.</p> + +<p>— Ça vaudrait mieux ! Entendez-vous, +ça vaudrait mieux ! Votre fille se porte +bien, parfaitement bien. On ne peut mieux ! +Lisez !</p> + +<p>— C’est de M<sup>me</sup> de Claris ?</p> + +<p>— Non, de son mari.</p> + +<p>— En vérité ? fit M. d’Harpagon. Pourquoi +donc est-ce lui qui nous écrit, non pas sa +femme ?</p> + +<p>— Lisez, monsieur, lisez donc !</p> + +<p>M. d’Harpagon prit la lettre.</p> + +<p>« Chère cousine et parfaite amie, ma belle-sœur, +M<sup>me</sup> de Courtry, devant repartir demain +pour Paris, je la charge d’accompagner votre +fille. Élise la quittera en gare de Dijon, d’où elle +reprendra le train pour Mailly, qui est la station +la plus proche des Vergeais, si j’ai bonne +mémoire.</p> + +<p>« Son séjour à Cannes devait durer plus longtemps. +Je sens que ce départ un peu précipité +aura de quoi vous surprendre. Nous-mêmes +comptions bien garder Élise auprès de nous +jusqu’à notre propre retour : et c’est moi pourtant +qui viens de la prier, je vous l’avoue, et +j’en prends toute la responsabilité, de retourner +le plus tôt possible aux Vergeais.</p> + +<p>« Ne croyez pas que sa santé soit en cause. +Sentant bien que ce sera là votre première appréhension, +l’idée que vous suggéreront d’abord +vos maternelles inquiétudes, je m’empresse de +vous rassurer. Jamais notre charmante Élise ne +s’est mieux portée. Elle nous était arrivée un +peu sombre, non pas déprimée, car son énergie, +sa volonté, me paraissaient être demeurées telles +que je les ai toujours appréciées, mais soucieuse, +un peu crispée. L’atmosphère de la maison, qui +est fort gaie, a semblé lui faire du bien. Elle a +repris assez vite une belle humeur qui peut-être +était encore, je le soupçonne maintenant, un +peu nerveuse. Vous savez que nous avons aux +<i>Cactus</i> des hôtes assez nombreux, toute une +jeunesse que nous aimons amuser, et qui +s’amuse. La saison, ici, ne bat pas encore +son plein, mais Cannes, Nice, Monte-Carlo, +toute la côte, sont déjà peuplés d’une société +agréable — plus distinguée, à mon sens, que +celle qui viendra dans quelque temps. Élise +a paru se plaire tout à fait dans ce nouveau +milieu ; il est fort différent de celui des Vergeais +où vous passez toute l’année, ce qui est +assez monotone pour une jeune fille. Mais il se +peut que le changement, pour elle, ait été +trop brusque, et qu’elle n’y ait pas été suffisamment +préparée…</p> + +<p>« C’est M<sup>me</sup> de Claris qui devrait vous apprendre +tout cela. De femme à femme on trouve +plus aisément, en ces occasions délicates, +les termes qui n’exagèrent pas l’événement, +aident à le concevoir, le ramènent à ses justes +proportions. C’est ce que j’ai dit à M<sup>me</sup> de +Claris. Mais elle est, depuis avant-hier, bien +agitée. Elle n’a pas retrouvé son assiette, elle +est encore toute secouée, véritablement souffrante, +et dans l’impossibilité morale de vous +écrire.</p> + +<p>« Élise a commis une petite imprudence… Il +m’avait semblé d’abord que je pouvais m’en +tenir là, ne pas vous en dire plus long, et vous +laisser le soin d’interroger votre fille. A la +réflexion, et bien que cela me soit pénible, je +crois qu’il est préférable que je vous dise la +vérité, sans quoi vous ne pourriez vous expliquer +le parti que nous avons dû prendre de +l’éloigner d’ici, et de la prier de vous aller +rejoindre plus tôt que vous ne vous y attendiez. +Vous seriez en droit de vous en trouver +étonnée.</p> + +<p>« Samedi dernier, il y a deux jours, +un de nos hôtes — et un tout jeune +homme, malheureusement, notre cousin La +Motterais — qui était allé passer la soirée à +Monte-Carlo, en est revenu vers deux heures +du matin en automobile. Comme il traversait +la galerie du second, sans faire de bruit, pour +gagner sa chambre, il a vu l’un de nos invités, +dont je m’abstiens provisoirement tout au +moins, de vous dire le nom, sortir de la +chambre d’Élise. Apercevant La Motterais, il +eut un mouvement de contrariété, puis le +dépassa sans prononcer un mot, et rentra +chez lui.</p> + +<p>« La Motterais est un écervelé. S’il avait eu +quelques années de plus, et du plomb dans la +tête, il aurait tenu sa langue. D’autre part, la +personne qu’il avait ainsi rencontrée a manqué +de sang-froid. Elle aurait dû l’aborder, le prier, +en homme d’honneur, de garder le silence. +Dans son embarras, sans doute, sa confusion, +elle n’en a rien fait. Le lendemain, cet imbécile +de La Motterais, qui avait trouvé la chose +seulement amusante, en a fait des gorges +chaudes. Les hommes ont ri, méchamment : +cela n’a pas d’importance. Mais M<sup>me</sup> Maillaud-Destieux, +qui est chez nous avec ses deux +filles et un grand garçon qu’elle croit un Jean +d’Arc, si j’ose le mettre sous l’invocation de +cette sainte, s’est indignée. Elle a été trouver +ma femme, elle lui a annoncé son départ immédiat. +Ma femme, qui ne savait rien, pas plus +que moi, — les maîtres de la maison, en pareil +cas, sont toujours les derniers informés : +c’est comme les cocus, chère amie, — est +tombée des nues. Nous avons convoqué La Motterais : +il a confirmé le récit qu’il avait eu +l’imprudence de faire. Je lui ai lavé sérieusement +la tête ; c’était toujours une consolation, +bien qu’il fût trop tard. Après quoi j’ai fait +venir l’invité, auteur du scandale. Je lui ai +dit qu’il m’avait manqué gravement, ainsi qu’à +ses obligations d’homme bien élevé, reçu +chez des gens honorables, et l’ai prié de déguerpir, +séance tenante, ce qu’il a fait sans barguigner.</p> + +<p>« … Tout cela n’a pas empêché M<sup>me</sup> Maillaud-Destieux +de filer, avec ses trois rejetons. +Nos autres invités potinent et discutent. Les +mères de famille ont mis Élise à l’index et +défendent à leurs filles de lui parler. Elles en +ont plus peur encore pour leurs fils. La situation +qu’on lui fait ici est impossible, elle ne +peut rester.</p> + +<p>« Ma femme a tenté d’avoir une explication +avec votre fille ; je ne sais si elle s’y est bien +prise, mais Élise n’a pas daigné se défendre. +Pour un peu elle aurait nié qu’il se fût rien +passé, ou bien elle se contentait d’affirmer +que cela n’avait aucune importance. Je dois +dire que l’invité que j’ai mis à la porte, à cause +d’elle, a eu à peu près, vis-à-vis de moi, la +même attitude. Il n’y a rien eu de grave, +a-t-il juré sur son honneur, ne se reconnaissant +que le tort d’avoir entretenu une conversation +avec une jeune fille dans sa chambre, à une +heure indue. Mais qui le croira ? Si ce +sont les nouvelles mœurs, bien que j’aime +être de mon temps, j’avoue qu’elles sont déplorables.</p> + +<p>« Pardonnez-moi, ma chère cousine, la peine +que vous apportera cette lettre. J’ai pensé qu’il +fallait vous mettre au courant, dans tous leurs +détails, des faits de la cause, pour que vous +puissiez confesser Élise. Elle sera sans doute +plus communicative avec vous qu’avec ma +femme, elle vous éclaircira cette affaire qui, +par certains côtés, demeure assez obscure. +Car il se peut qu’il n’y ait eu là, en effet, +qu’un enfantillage, et, je l’ai dit, une imprudence. +C’est du reste, après tout, un +bonheur que cela se soit passé à Cannes, à +cent cinquante lieues des Vergeais, dans +un monde qui n’a pas de relations communes +avec celui que vous fréquentez, et dans +lequel votre chère Élise paraît destinée à s’établir. +La Bourgogne n’en saura rien ; et ici, dans +huit jours, on parlera d’autre chose. Ce n’est pas +vainement, dans la seule intention de vous apaiser, +que je vous soumets cette considération. +Elle exprime vraiment le fond de ma pensée, +dites-le bien à M. d’Harpagon.</p> + +<p>« Je vous prie, ma chère cousine… »</p> + +<hr> + + +<p>— Oh ! gémit M. d’Harpagon, c’est épouvantable ! +C’est épouvantable. Ce n’est pas possible… +Élise !…</p> + +<p>En même temps, par un dédoublement naturel +à son esprit qui demeurait aimable et frivole, il +ne pouvait s’empêcher de songer : « Claris ne +s’est pas ennuyé en écrivant cette lettre. Et ça se +voit… Elle est très convenable, très délicate, +mais ça se voit tout de même… Claris est un +homme qui s’embête, je le connais, il s’embête +partout. Alors ça le distrait, ça l’amuse, quand +il arrive des choses, même des malheurs… Mais +Élise ! »</p> + +<p>Il répéta :</p> + +<p>— Ce n’est pas possible ! C’est un cauchemar, +une insanité ! Qu’est-ce que tu en penses, +toi ?</p> + +<p>— Elle est compromise, dit M<sup>me</sup> d’Harpagon. +Vous le savez bien ! Ne faites pas de phrases, +vous ne savez faire que ça… On la renvoie +comme une bonne qui a fait un enfant clandestin. +Voilà…</p> + +<p>— Mais l’homme, alors, l’invité, comme dit +Claris ? Pourquoi Claris ne nous donne-t-il +pas son nom ? Ça ne se passera pas comme +ça. Jour de Dieu ! ça ne peut pas se passer +comme ça !</p> + +<p>— Des phrases, toujours. Je vous en prie !… +Élise n’est pas une mineure. Elle était d’âge à +savoir ce qu’elle faisait. Voilà ce que répondra +le monsieur. Et qu’est-ce que vous lui répondrez, +vous ?</p> + +<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon était maintenant beaucoup +plus calme, en apparence, que son mari. Ce n’est +pas seulement qu’elle avait appris la nouvelle +de la catastrophe deux heures avant lui, qu’elle +avait eu le temps de la considérer, de la retourner, +de la refroidir. Seule avec sa fille, il lui +semblait qu’elle l’eût tuée, tout au moins battue +à la laisser pour morte. Mais en présence d’un +homme, elle se retrouvait femme pour défendre +une femme, et la comprendre. Quoi, à la +fin, quoi ? Il n’est pas un homme qui n’ait +possédé, dans sa vie, toutes les femmes qui +ont bien voulu y consentir. Et, parce qu’une +autre femme est leur fille, ils s’imaginent +qu’elle doit être, qu’elle est d’airain contre +toutes les tentations ? Elle a pourtant un corps, +voyons, un corps !… Il existe des mères pour +se figurer que leur fils, à vingt ans, a gardé +toute son innocence baptismale. Mais pas +une n’ignore, connaissant son propre sexe, +que sa fille a des sens, ou en aura demain, +aujourd’hui, peut-être. Et si elle ne le lui dit +pas, c’est justement parce qu’elle en est trop +sûre, et qu’il faut le lui cacher, le plus longtemps +possible !</p> + +<p>— … Alors, jour de Dieu ! fit M. d’Harpagon, +alors les couvents n’ont pas été inventés pour +les chiens !</p> + +<p>— Voilà une idée, reconnut froidement +sa femme. Elle n’est pas mauvaise : c’est ce +qu’Élise peut faire de mieux d’entrer au couvent ! +Et savez-vous ? C’est ce qu’elle pouvait +faire de mieux même avant cette histoire, +parce que… parce que nous ne pouvons pas +la marier. Mais croyez-vous qu’elle y consentira ?…</p> + +<p>Et tout à coup :</p> + +<p>— C’est votre faute, votre faute, cria-t-elle. +Le véritable auteur de la chute de votre fille, +c’est vous !</p> + +<p>— La chute ? protesta M. d’Harpagon, qui ne +pouvait supporter longtemps une vision pessimiste +des choses ; tu vas trop loin. Claris nous +fait entendre qu’il n’y a eu qu’une imprudence, +un enfantillage…</p> + +<p>— Quand un homme, jusqu’à l’âge de quatre-vingts +ans, et même au-dessus, sort à deux +heures du matin de la chambre d’une femme, +dit brutalement M<sup>me</sup> d’Harpagon, il a passé son +temps à enfiler des perles ? Des mots, ça, des +mots encore ! Toute votre vie, vous vous paierez +de mots. Et puis, voyons ! Si ce monsieur n’a +pas couché avec elle, qu’est-ce qu’elle y gagne ? +Elle y perd.</p> + +<p>— Tu dis ?… proféra son mari avec horreur.</p> + +<p>— Je dis ce qui est. Ça saute aux yeux. On a +vu le monsieur sortir de sa chambre : elle est +compromise, vous entendez com-pro-mise, +qu’elle se soit donnée ou non. Mais, si +elle ne s’est pas donnée, le monsieur nous +dira : « Fichez-moi la paix, il n’y a pas de +casse ! »</p> + +<p>— Oh ! fit M. d’Harpagon, choqué, mais +anéanti par ce raisonnement irréfutable.</p> + +<p>— Et c’est votre faute, répéta sa femme avec +violence, votre faute. Puisqu’il n’y a rien à faire, +ça me soulage, au moins, de le dire. Votre faute ! +Parce que si vous aviez été <i>comme moi</i>, même +seulement si vous ne m’aviez pas empêchée +d’être moi, si vous m’aviez laissée diriger la barque, +si vous aviez eu le quart de l’esprit +d’économie, d’avarice, si vous voulez, dont +vous me raillez comme d’une tare, au nom +de je ne sais quels souvenirs dont vous +voulez ridiculiser votre nom ; si vous n’aviez +pas placé votre argent en dépit du sens commun ; +si vous n’aviez pas donné votre démission +comme un niais ; si vous n’aviez pas fait +bêtise sur bêtise, nous n’en serions pas où +nous en sommes. Et votre fille aurait une +dot. Élise serait mariée. Élise qui, depuis +deux ans, crie, vous l’entendez, crie, pour +avoir un homme dans son lit, un homme et ce +qui s’ensuit !</p> + +<p>M. d’Harpagon prit la fuite, il s’en alla faire +des cartouches dans la chambre aux fusils. Occupation +dérisoire, puisqu’il ne savait plus où +chasser. Mais l’attention méticuleuse qu’imposent +le dosage de la poudre et du plomb dans +les éprouvettes, le fonçage des bourres, le sertissage +endormaient d’ordinaire ses plus noirs +soucis dans un automatisme salutaire.</p> + +<p>Cette fois, son esprit n’y trouva nul repos. Il +se mit à pleurer sur sa sébile de « pyroxylé », à +pleurer comme un pauvre petit perdu dans la +forêt. C’est lui-même qui se fit cette comparaison +attendrissante. Et il murmurait :</p> + +<p>— On veut que je sois malheureux ! On fait +exprès que je sois malheureux !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Le lendemain, on attendait Élise par le train +de trois heures. Elle en avait averti, de Paris, +par un télégramme de quelques mots, insignifiant, +indifférent, un télégramme comme tous +les télégrammes. Le vieux break des Harpagon +devait l’aller chercher à Mailly, attelé d’un des +chevaux de Louis, le métayer : il y avait plusieurs +années que le ménage Harpagon avait +renoncé au luxe dispendieux d’une écurie personnelle ; +et c’était dans la stalle de Philis, la +vieille jument depuis longtemps vendue, que +M<sup>me</sup> d’Harpagon et Marie Larchant élevaient le +cochon. Il n’y avait plus de femme de chambre +ni de valet : Marie toute seule et une fille +de cuisine, la souillon qui « faisait » aussi les +chambres et balayait les escaliers, sous la +surveillance de sa maîtresse, demeuraient +du nombreux domestique dont, un demi-siècle +auparavant, on eût cru ne pouvoir se +passer.</p> + +<p>Pour la première fois de son existence, — non, +il se souvenait aussi des nuits où il avait eu des +rages de dents, — M. d’Harpagon n’avait pas +fermé l’œil. Le « déshonneur » d’Élise, les desseins +de Lécuru longtemps dissimulés, et dont +l’incident de la veille, au marais, prouvait qu’ils +touchaient à la victoire finale, tout lui montrait +l’abîme. Il y sombrerait, il n’y avait pas de +remède. Les années précédentes, il avait pu +acquitter l’intérêt des hypothèques parce que, +depuis la guerre, le vin s’était bien vendu. Cette +année, c’était la baisse enfin survenue parce que +le consommateur restreint ses dépenses, mais +dont l’acheteur en gros profite dans une bien +plus large mesure pour commencer. On ne pouvait +plus éviter la mise en vente publique de ce +qui restait de la propriété : le château, le parc, +la métairie, le petit vignoble.</p> + +<p>De cette vente, on ne retirerait rien ! Les droits +des créanciers absorberaient tout… Dès qu’il +fut levé, et il se leva, dans son angoisse, plus +tôt que de coutume, M. d’Harpagon s’enferma +dans son cabinet. Malgré son horreur pour tout +ce qui lui est importun, son habitude d’écarter +les préoccupations, de remettre perpétuellement +au lendemain toute décision difficile ou pénible, +il entreprit d’établir, une bonne fois, son +actuelle situation de fortune. Combien, en ces +circonstances, cette expression impliquait d’ironie ! +Son portefeuille ! « ses placements ! » On +eût dit que, depuis le Panama, dont il avait été +l’un des premiers et des plus enthousiastes +souscripteurs, un démon pervers s’était complu +à égarer ses choix… Il avait des mines d’or, +achetées au plus haut, à l’époque où les banques +anglaises, utilisant la publicité de nos journaux +« bien pensants », en avaient inondé le marché +français, et qui toujours, depuis, avaient mis +une incroyable obstination à dégringoler, — sans +compter des titres du Klondyke, qui ne valaient +plus que le poids du papier. Et sa dernière spéculation +sur la <i lang="en" xml:lang="en">Royal Dutch</i> ! C’est elle qui avait +entraîné l’aliénation du bois Levaut et de +l’étang des Vergeais ; le pétrole ne lui avait pas +été plus favorable que l’or. « J’ai eu tort de +chercher le gros revenu, voilà ! » songeait-il, +mélancoliquement. Certes : car à mesure que +l’intérêt de la terre baissait, il s’était obstiné à +obtenir davantage de sa fortune mobilière : c’est +ce qu’a fait la plus grande partie de notre bourgeoisie +et de la petite aristocratie foncière de +nos provinces, depuis un demi-siècle, et c’est +ainsi qu’elles se sont ruinées… En somme, s’il +liquidait ce portefeuille aventuré, il en retirerait +une centaine de mille francs. C’était tout ! Tout +ce que la Providence laissait aux d’Harpagon ! +Un revenu qui ne ferait pas la moitié de ce que +son salaire quotidien rapporte aujourd’hui à +un ouvrier français !</p> + +<p>M. d’Harpagon rejeta, d’un geste écœuré, tout +ce paquet de titres et d’agendas au fond d’un +tiroir. Il sortit. Dans le parc, sous l’allée des +châtaigniers, il considéra ces vieux arbres, ces +patriarches végétaux insensibles, inconscients. +Il les considéra d’un air désolé, rancuneux : +bientôt, ils ne seraient plus à lui ! Il franchit +la porte charretière, s’engagea dans la vigne, +puis dans le petit bois qui lui appartenait +encore, — quelques ares de sapins, mêlés de +petits chênes. Mais le château, à cette distance +et sous cette perspective, avec ses poivrières, +sa façade d’un rose atténué, délicat, était si +aimable à contempler, attendrissant ! Il soupirait : +« Il faudra donc quitter tout cela ? Pourquoi +pas la vie, en même temps ? Ça vaudrait +mieux ! »</p> + +<p>… Tournant à angle droit sur la grand’route, +voici qu’une voiture s’engageait sur le petit +chemin qui traverse la sapinière et conduit +au château. M. d’Harpagon la reconnut. C’était +celle du loueur de Mailly, Perronneau. Élise +aurait-elle avancé l’heure de son départ de +Paris, pris le train du matin, le premier ? Il en +éprouva un nouvel ennui. Durant quelques +heures encore, il aurait tant voulu, tant voulu, +demeurer seul sans être tracassé, harcelé, +sans discussions, sans avoir à faire le père de +famille, le juge, à imposer sa décision. Car il +faudrait « juger » Élise ; imaginer, appliquer +contre elle une sanction. Laquelle ?… On +ne pouvait donc le laisser tranquille une +minute ?</p> + +<p>La voiture de Perronneau se rapprochait. Perronneau, +qui conduisait, le salua de loin, du +fouet. M. d’Harpagon entra sous les arbres pour +la laisser passer : le chemin est étroit. Il +s’attendait à reconnaître Élise, sous la capote. +Il distingua un chapeau mou masculin, un +vaste ulster beige, à grosses côtes, une barbe +grise.</p> + +<p>— Bonjour, Harpagon ! cria la barbe grise.</p> + +<p>C’était Pellegrin, son ami Pellegrin, avec +lequel il avait été chez les jésuites, rue des +Postes, le frère de M<sup>gr</sup> Pellegrin, évêque de +Riez. Ils avaient fait leur droit ensemble, suivi la +même carrière, et Pellegrin avait démissionné +en même temps que lui, lors de la dénonciation +du Concordat. Leurs souvenirs de collège, leur +profession, leurs communes opinions avaient +entretenu entre eux une affection assez étroite, +bien qu’ils se vissent rarement. Pellegrin habitait +Paris, ne connaissait pas les soucis +d’Harpagon, vivait à son aise… Mais c’était la +première fois qu’il venait au Vergeais. Et sans +être invité, à cette époque de l’année, froide +et triste, pour trouver une maison désorganisée, +ruinée, en proie à un drame intérieur qui +s’allait déchaîner le jour même ? La première +pensée de M. d’Harpagon fut : « Il n’arrêtera +donc jamais de me tomber des tuiles sur la +tête ! »</p> + +<p>Mais il était trop bien élevé pour ne point +dissimuler ce sentiment. Il prononça :</p> + +<p>— Pellegrin ! quel bon vent t’amène ?</p> + +<p>Pellegrin ne répondit pas tout de suite. +M. d’Harpagon eut l’hypocrite courage d’ajouter :</p> + +<p>— Tu vas nous rester longtemps !</p> + +<p>— Je repartirai par le train de trois heures, +répondit l’ancien magistrat. J’avais à te parler.</p> + +<p>Les pauvres gens se raccrochent si naturellement +à tous les espoirs, à des espoirs si +vains, des espoirs si fous, que M. d’Harpagon +espéra : « Pellegrin, depuis qu’il a démissionné, +est à Paris dans des tas de « contentieux » : +un ancien magistrat ! Il a trouvé ça +tout de suite, comme il a voulu, par ses relations. +Il vient m’offrir une situation comme la +sienne. C’est la chance, c’est la chance qui +revient ! »</p> + +<p>… M<sup>me</sup> d’Harpagon accueillit Pellegrin sans +excès de bonne grâce. Il ne s’en affecta +point, la connaissant : il comptait bien +déjeuner à la fortune du pot, c’était même +pour ne pas leur imposer l’obligation de se +mettre en frais qu’il n’avait pas averti de son +arrivée : « Vous auriez mis les petits plats +dans les grands. » S’il y mettait de l’ironie, +elle était assez courtoise pour demeurer imperceptible.</p> + +<p>Cependant M<sup>me</sup> d’Harpagon s’excusa de le +quitter pour des préparatifs indispensables. +Il s’inclina. Elle l’eût volontiers envoyé au +diable : il s’en apercevait. M. d’Harpagon lui +fit les honneurs de la maison. Une fois dans +son cabinet, Pellegrin n’alla pas plus loin. Il +s’assit.</p> + +<p>— Écoute, dit-il, mon vieil ami. Je t’ai dit +que j’avais à te parler…</p> + +<p>Le cœur de M. d’Harpagon battait. L’espoir, +n’est-ce pas, l’espoir ! La chance, enfin, qui +revenait !</p> + +<p>… M. Pellegrin, ouvrant son porte-cartes, en +tira un petit papier plié en deux, qu’il défripa, +méticuleux, et le posa sur le bureau.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est ? demanda M. d’Harpagon, +surpris.</p> + +<p>— Un billet à ordre, un effet de commerce. +Tu vois bien…</p> + +<p>… M. d’Harpagon, ancien substitut, ancien +procureur de la République, et qui lui-même +avait signé de ces choses-là, plus qu’il n’aurait +voulu, éprouve toujours quelque peine à reconnaître +ce genre de littérature. Il n’a pas le +genre, qu’il faut, d’imagination réaliste… « A +l’ordre de… etc… » : ça ne lui disait rien. Ce +n’était pas tiré sur lui : c’était tout ce qu’il y +distinguait.</p> + +<p>— Eh bien ?… fit-il, stupide.</p> + +<p>— Voyons, regarde ! C’est un effet de quinze +mille francs — 14.720 et des centimes exactement — à +trois mois. Il est signé de ton fils, +endossé par Jean Pellegrin. Jean Pellegrin, c’est +moi… Il m’a été présenté… ma signature est +fausse.</p> + +<p>— Quoi ?… Je ne comprends pas ! Je t’assure +que je ne comprends pas… Qu’est-ce que tu +veux dire ?</p> + +<p>— Allons, allons ! fit Pellegrin, excédé. C’est +facile à comprendre. Je te dis que ma signature +a été imitée, qu’elle n’est pas de moi, que je n’ai +jamais vu cet effet avant samedi dernier. Ma +signature est fausse, fausse…</p> + +<p>— Un faux ? De qui ?… interrogea M. d’Harpagon, +éperdu, broyé, le cerveau dissous, et +ne voulant plus avoir de cerveau, se refusant +à saisir.</p> + +<p>Pellegrin haussa les épaules.</p> + +<p>— J’ai payé, mon vieil ami, j’ai payé, je te +dis : 14.720 francs et des centimes. Un d’Harpagon +en correctionnelle, ton fils, ça ne se pouvait +pas…</p> + +<p>M. d’Harpagon eut la force de répondre :</p> + +<p>— Je te remercie !</p> + +<p>… Et sur le moment, il l’aurait aussi bien +tué : le seul homme qui savait la honte de son +fils, qui la lui apprenait !</p> + +<p>Il murmura :</p> + +<p>— Oh ! c’est trop affreux, c’est abominable. +Tu ne peux pas savoir, Pellegrin, à quel point +c’est abominable ! Tu ne peux pas savoir où +j’en suis, où on en est ici !… Écoute ! je ne puis +te rembourser maintenant… maintenant, ça veut +dire aujourd’hui, comprends-tu ? Et pour moi +c’est encore un crève-cœur de ne pouvoir te +dire : « Tiens, voilà tes quinze mille francs, et +ça n’acquitte pas encore le quart du service que +tu m’as rendu. Tu as sauvé l’honneur à mon +fils ! » Mais tu seras payé, je te le jure : bientôt, +dans quelques jours !</p> + +<p>Il songeait à cette liquidation qu’il allait faire +de son malencontreux portefeuille, et dont il se +désespérait tout à l’heure qu’elle dût lui laisser +si peu, si peu pour vivre…</p> + +<p>— Mon pauvre vieux, j’en suis sûr ! Tu ne +crois pas, n’est-ce pas, que je suis venu pour +ça… Je suis venu seulement te prévenir qu’il ne +faut pas que ton fils reste à Paris. L’air y est +mauvais pour lui, il n’a pas l’épine dorsale +morale assez forte… Ça arrive… Mon cher, +cher ami ! Mon pauvre cher ami ! Ne te frappe +pas, ne t’exagère pas les choses. Nous sommes +tous les deux de vieux justiciards, hein ? Combien +de fois déjà n’avons-nous pas vu ça ? Les +hommes ignorent la valeur de l’argent, l’honnêteté +qu’exigent les affaires d’argent, tant +qu’ils n’ont pas une famille, ou un métier. Ton +fils m’a « emprunté » cette somme. Mais oui, +mais oui ! Il a cru me l’emprunter seulement, il +a cru qu’il restituerait avant l’échéance. C’est +l’éternelle histoire : la combinaison sûre, +le tuyau certain à la Bourse ou aux courses : +de l’imagination, et pas de cervelle… La +combinaison rate, et le jeune homme léger +devient…</p> + +<p>— Ne dis pas, cria M. d’Harpagon, ne dis pas +ce qu’il est devenu. Oh ! ce mot, ce mot ! Je ne +puis pas revoir Cléante ; ce mot-là, je le lui +jetterais à la figure. Mais ce ne serait rien, il le +mérite ! Je m’imaginerais toujours qu’on le lit +dans ses yeux, sur son front.</p> + +<p>— Oui, naturellement. C’est pour ça que je +suis venu. Je te répète qu’il ne doit pas +rester à Paris, ni revenir ici. Qu’il s’engage, ou +qu’il parte pour une colonie : commis des +affaires indigènes, ou employé dans une factorerie. +Ça lui fera du bien de débiter de la cotonnade +et du gruyère pendant quelques années. +J’arrangerai ça pour lui, je te le promets. On se +débrouillera. Et il se laissera faire parce qu’il +sait que je sais… Ne pleure pas, ou bien pleure +maintenant, tiens, vide-toi de tes larmes, tout +de suite. Il faudra que tu aies les yeux secs +devant ta femme. Ça ferait des scènes inutiles, +je n’aime pas les scènes… Tu peux bien me +rendre ce service-là.</p> + +<p>Regardant un portrait, un assez bon portrait +de famille, peut-être un Largillière, il eut envie +de dire, pour changer de conversation : « Mais +c’est joli, ça ! Ça a de la valeur ! » Il s’abstint : +« Il pourrait vouloir me le donner ! »</p> + +<p>M. d’Harpagon voulut lui écrire une reconnaissance +de la somme. Il haussa les épaules :</p> + +<p>— Mais non ! Pour les dettes d’honneur est-ce +qu’on fait un papier ?… Allons, du courage ! +Parlons d’autre chose. Viens me montrer tes +bois, tes fleurs, s’il y en a encore, ton verger +et tes lapins.</p> + +<p>M. d’Harpagon ouvrit la fenêtre :</p> + +<p>— Regarde ! fit-il. Voilà tout ce qui me reste, +tu peux tout voir d’ici. Et c’est à vendre, entends-tu, +à vendre !</p> + +<p>Il s’entendait crier, intérieurement : « Bientôt +je n’aurai plus de maison, plus de verger, plus +de lapins, comme il dit… Et je n’ai plus d’enfants : +il faut qu’Élise entre au couvent, et que +mon fils s’en aille, s’enfuie si loin qu’on ne le +voie plus… »</p> + +<p>Le déjeuner fut sinistre. Pellegrin l’avait +prévu. S’il avait su où aller, et quelle excuse +donner pour partir avant l’heure du train, il se +fût épargné cette corvée. N’en ayant pas découvert +le moyen, il s’était préparé à l’affronter ; +il parla tout le temps, pour sauver la situation. +M. d’Harpagon lui en fut reconnaissant. Mais +sa femme était exaspérée. Quand Pellegrin +remonta enfin dans la voiture de Perronneau, +M. d’Harpagon lui glissa de nouveau à l’oreille :</p> + +<p>— Tu as été bon, très bon… Merci.</p> + +<p>Dans son âme il se disait :</p> + +<p>— Lui, bon ?… Il y a des cas où tout se +tourne en méchanceté, contre un homme. Ce +que celui-là vient de me faire souffrir avec sa +bonté, mon Dieu !</p> + +<p>Quand la voiture fut sortie du parc, M<sup>me</sup> d’Harpagon +déclara :</p> + +<p>— C’est encore de la chance que cet animal +s’en aille avant qu’Élise ne soit arrivée ! Il n’aurait +plus manqué que ça ! Quelle journée, bon +Dieu, quelle journée !</p> + +<p>— Quelle journée ! répéta sincèrement son +mari, en écho.</p> + +<p>Il songeait : « Et encore, elle ne sait pas tout. +Si elle savait !… »</p> + +<hr> + + +<p>Il était entendu que ce serait M<sup>me</sup> d’Harpagon +qui tout d’abord interrogerait Élise. En ces matières +délicates une mère seule, en ménageant +l’orgueil et la pudeur de sa fille, peut espérer +obtenir une confession complète ; et, du reste, +M. d’Harpagon ne se souciait nullement, bien +qu’ancien magistrat, de prendre part à cette +désagréable et obsédante instruction. Il se contenta +de réserver à Élise un accueil distant, +sévère et peiné. Il ne l’embrassa point, s’abstint +de lui demander les moindres détails sur son +voyage, sur son séjour à Cannes. Enfin, il fut +là d’abord comme s’il n’y était point. Puis il +murmura : « Malheureuse enfant !… » Élise +descendit sur lui un regard dédaigneux, presque +insultant, qu’elle détourna ensuite, le plus naturellement +du monde, sur son carton à chapeaux.</p> + +<p>C’était une belle personne, longue, mince, +grande pour une femme, et mieux que bien +faite : car justement elle violait certaines règles +du classique canon de la beauté féminine par +tout ce qui peut susciter l’intérêt voluptueux +des hommes, et le retenir. Un nez un peu fort, +dont les narines palpitaient, une bouche assez +large, aux lèvres qui n’exigeaient nul secours +du fard, et dont les dents solides, courtes — les +canines surtout, nettes, accusées, lumineuses — éblouissaient. +Sa gorge montrait un soupçon +d’excès dans son opulence ; pareillement ses +hanches arrondies et larges comme on les +voit aux femmes dans les miniatures hindoues +ou persanes. Quelque chose en elle d’étrange, +et d’étranger : la Sulamite du <i>Cantique des +Cantiques</i>. Elle le savait. Son père, en cela +semblable à beaucoup de chrétiens encore de +sa génération, qui lisent davantage l’ancien +et le nouveau Testament que les effusions +affadies de la contemporaine littérature catholique, +le lui avait dit. Elle avait eu la curiosité +de relire elle-même ce texte effervescent : +« … La courbure de tes reins est celle d’un +collier, ton ventre est un monceau de froment +doré, parmi des lis… l’Amant m’a conduite +dans la salle du festin, et l’Étendard qu’il lève +devant moi porte : <i>Amour !</i> » Elle était brune, +sur son front droit les cheveux noirs, abondants, +s’enracinaient assez bas. Sous l’arc des +sourcils, deux yeux bruns, où dansaient des +poussières d’or.</p> + +<p>Et tout cela, maintenant, faisait peur à +M. d’Harpagon…</p> + +<p>Élise, d’un air assuré, monta dans sa +chambre, accompagnée par sa mère.</p> + +<p>— … Maintenant, malheureuse, lui dit +M<sup>me</sup> d’Harpagon, j’attends tes explications.</p> + +<p>— Quelles explications, fit-elle, des explications +sur quoi ?</p> + +<p>Elle affectait d’ouvrir ses malles, défripant les +plis d’une toilette de soirée.</p> + +<p>— Voici la lettre de M. de Claris…</p> + +<p>— M. de Claris ? Ah ! oui, c’est vrai, il vous a +écrit, M. de Claris. Il a dû bien s’amuser en +écrivant… Car ça l’amusait, au fond, cette histoire-là, +ça se voyait ! Ce qu’il aurait voulu +tout savoir, avoir des détails ! mais il a été très +gentil, parfait… Ce n’est pas comme sa femme ! +Bon Dieu ! Ce qu’une femme qui a des amants +peut être embêtante quand elle veut la faire +à la vertu !…</p> + +<p>— Élise !</p> + +<p>— Voyons, maman ! Vous le savez, peut-être !… +Au fait, non… Ce qu’on garde encore +d’illusions, ici ! Il n’y a jamais eu d’adultère +dans la famille, les maris y ont toujours été +fidèles à leurs femmes, les femmes n’ont jamais +couché qu’avec leurs maris…</p> + +<p>— Élise !!</p> + +<p>— Non, laissez-moi rire !…</p> + +<p>— Si c’est le langage que tu tenais aux <i>Cactus</i>, +je ne m’étonne pas de ce qui est arrivé. Une +jeune fille, ma fille, employer de tels mots, +n’avoir plus dans son langage, dans sa tenue, +aucune réserve, aucune pudeur !…</p> + +<p>— Enfin, demanda Élise, qu’est-ce que vous +croyez qu’il est arrivé, qu’est-ce qu’elle dit, la +lettre Claris ?… Moi aussi, ça m’intéresserait de +le savoir.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon lui fit lire la lettre. Puis :</p> + +<p>— Dis-moi la vérité. Est-ce vrai, cette chose +abominable ?</p> + +<p>— Que cet imbécile de petit La Motterais a +vu Bertrand de Maillac sortir de ma chambre, et +qu’il n’a pas su tenir sa langue ? Parfaitement. +La Motterais est incapable de rien inventer !</p> + +<p>— Ainsi le… le monsieur s’appelle M. de +Maillac ?</p> + +<p>— Tiens, au fait, vous ne le saviez pas… Eh +bien oui, il s’appelle Maillac. Vous le savez, +maintenant. Je ne vois pas que ça change grand’chose +à l’affaire. Joli garçon, Maillac. Bon à +rien. Trente ans. Pas le sou, comme moi. Très +gentil, très… très adroit !</p> + +<p>Elle eut un sourire ambigu, comme se rappelant +certains souvenirs.</p> + +<p>— Et tu veux l’épouser ?</p> + +<p>— L’épouser ? Il n’en est pas question… +Quelle drôle d’idée !</p> + +<p>— Mais il t’a compromise, tu es perdue ! C’est +effroyable. Et tu es là qui ricanes, qui te moques +de moi, qui n’as pas l’air de concevoir notre +chagrin, notre honte ! Que tu aies perdu toute +pudeur, c’est déjà horrible, incompréhensible. +Mais tu n’as pas de cœur !</p> + +<p>Le visage d’Élise changea.</p> + +<p>— C’est vrai, mère, je vous ai fait de la peine, +beaucoup de peine. Je vous demande pardon… +Et dire que tout ça est la faute de ce petit crétin +de La Motterais !…</p> + +<p>— Mais tu es inconsciente ! Il ne s’agit pas +seulement qu’il t’ait vue. Il s’agit de la chose, de +cette chose infâme !…</p> + +<p>— Quelle chose infâme ?…</p> + +<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon perdit patience :</p> + +<p>— C’est effrayant ! Te voilà qui oses parler +de ça comme une prostituée, comme une fille +des rues, comme une de ces traînées qui viennent +ici pour les vendanges, et qui se donnent +dans les vignes pour ajouter vingt sous aux +cent sous de leur journée !… Ce n’est pas possible ! +Tu es ma fille, tu es croyante, nous +t’avons bien élevée, nous ne t’avons rien laissé +savoir de ce que tu devais ignorer. J’aime +mieux croire que c’est ça. Tu ne te rends pas +compte, tu ne comprends pas !… Combien de +fois l’as-tu reçu, ce Maillac ? Et alors, alors… +Pense donc à ce qui peut arriver, à ce qui est +peut-être ? Le déshonneur, le déshonneur +public !</p> + +<p>— Ah ! C’est ça ?… Mais non, mère, mais +non.</p> + +<p>Élise sourit encore, autrement.</p> + +<p>— Rassurez-vous. Père connaît le <i>Cantique +des Cantiques</i> : eh bien, vous pouvez lui faire +relire le passage sur la fontaine qui est toujours +scellée !</p> + +<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon la considéra avec stupeur.</p> + +<p>— Voyons, mère, voyons ! C’est ennuyeux, à +la fin ! Quand je vous dis que vous ne devez +avoir aucune crainte là-dessus, aucune ! Vous +devriez comprendre. On s’est amusé…</p> + +<p>— Oh ! cria M<sup>me</sup> d’Harpagon, terrifiée, alors +c’est encore pis que tout ce que j’imaginais. +La corruption ! La perversité dans la corruption !</p> + +<p>Élise haussa les épaules, et sortit de la chambre. +Sa mère ne la suivit pas. Elle alla rejoindre +M. d’Harpagon, qui attendait… A son tour, il +eut beaucoup de peine à comprendre. Cela le +dépassait. Enfin il prononça, écrasé :</p> + +<p>— Tu as raison. C’est une fille perdue. Elle +est possédée, possédée… Il faut la faire enfermer…</p> + +<p>Car son esprit droit et médiocre ne formait +que des conclusions simples et antiques.</p> + +<p>Mais il ne suffisait point d’avoir décrété le +couvent pour Élise. Il fallait le lui faire accepter. +Elle en repoussa la suggestion avec dédain, +avec dérision.</p> + +<p>— Je suis vivante ! dit-elle. Jamais je ne me +suis sentie plus vivante. A l’époque où j’étais +morte et enterrée…</p> + +<p>— Morte et enterrée ?… interrogea M. d’Harpagon, +auquel il arrivait parfois, dans sa +rêverie, de prendre au pied de la lettre les +métaphores les plus usées.</p> + +<p>— … Morte et enterrée <i>ici</i>… à l’époque où je +ne connaissais rien que cette vie des Vergeais +qui n’est pas une vie, qui n’en est que la caricature +léthargique, j’eusse pu accueillir, sinon +avec joie, du moins avec une sorte de résignation, +presque de satisfaction, faite d’ignorance, +n’importe quel changement. Qu’avais-je vu, en +dehors des Vergeais et du couvent ? Mais alors +il fallait me laisser au couvent après mes dix-sept +ans, au lieu de m’en faire sortir. Ma naissance, +ma volonté, ce que les mères voulaient bien +appeler mon intelligence, m’y auraient fait une +place. On m’y disait : « Vous êtes pieuse. Il +vous manque l’esprit d’obéissance, la docilité. +Mais cela s’apprend par la mortification. Mon +enfant, ne craignez pas les mortifications, les +humiliations de la règle. Elles n’auront qu’un +temps, car vous êtes née pour la direction. +Vous vous réveillerez un jour première +parmi les nôtres, à la tête de la congrégation… » +Mais vous m’avez rappelée. J’ai oublié ces +anciennes impressions. Dix années ont coulé, +dix années où j’ai appris à me connaître, et +que j’ai un corps, des organes ; où j’ai appris à +savoir que je suis une femme, toute une +femme, que j’ai droit aux joies de la femme, +aux joies de la chair, oui, aux joies de la chair, +des sens !</p> + +<p>Le pauvre M. d’Harpagon fit un mouvement. +Il était choqué. Jamais, de son temps, une +femme n’eût osé parler ainsi avant quarante +ans, une femme de son monde, de sa race, de +sa famille… « Impudique ! se criait-il en lui-même. +C’est une impudique, et elle est ma +fille ! »</p> + +<p>— … Le droit d’être courtisée, poursuivit +Élise, le droit de solliciter les hommages, d’en +jouir, de jouir de ce qui me reste de jeunesse, +de la beauté que j’ai encore, d’orner cette beauté +comme elle doit l’être, d’en tirer tout — tout +ce qu’en pourront tirer mon orgueil et mon +plaisir !</p> + +<p>Elle les regarda tous deux en face, résolue, +insolente, outrageante :</p> + +<p>— … Le droit de connaître même ce que j’ai +voulu apprendre, ce que j’ai commencé d’apprendre : +l’amour des hommes !</p> + +<p>— Tais-toi ! fit violemment M<sup>me</sup> d’Harpagon.</p> + +<p>— Oui… je suis une fille en train de mal +tourner. Eh bien, après ? D’abord, c’est fait. +Vous n’y changerez rien… Et puis, c’est votre +faute.</p> + +<p>— Oh ! fit M. d’Harpagon, horrifié.</p> + +<p>— J’ai des yeux, lui imposa Élise, et j’ai eu +toute ma vie le pressentiment, la faim même, +de ces choses que vous cachiez pour faire de +moi une jeune fille bien élevée. Cela ne vient +point par les sens. C’est ce qui vous a trompés, +de croire qu’il suffit de laisser dormir les sens +d’une jeune fille pour en faire l’être chaste, ignorant, +inerte que vous vouliez avoir, dont vous +prétendiez vous vanter, vous faire honneur, qui +était le but de votre éducation… Autant faire +élever un clairvoyant par des aveugles ! Cela +vient par une espèce de sentimentalité, de sensualité +profonde, diffuse dans toute la chair, +le sang, les nerfs… Et alors, alors, <i>je vous +voyais !</i></p> + +<p>— Tu n’as jamais vu, ici, que de bons +exemples !</p> + +<p>— De très bons exemples. Soit. Ce que vous +appeliez de bons exemples. Vous avez été +des époux modèles, n’est-ce pas, des époux +modèles…</p> + +<p>— Oui ! affirma sincèrement M. d’Harpagon.</p> + +<p>— Et vous ne vous êtes pas doutés que c’était +pour ça, rien que pour ça que je deviendrais ce +que je suis, que je penserais ce que je pense ! +On dit que je suis intelligente. Très jeune, quand +j’ai commencé de vous regarder, depuis si longtemps +que je ne m’en souviens plus, je vous ai +vus ! Qu’est-ce qui vous attachait l’un à l’autre ? +Moralement, intellectuellement, rien ! Vous êtes +bon, père, vous êtes léger, insouciant, incapable +d’effort, de travail, vous divertissant, vous +détournant de tout ce qui vous ennuie, vous +amusant d’un fétu de paille, d’un rayon de +soleil, comme un enfant. Vous, mère, vous êtes +dure à vous-même, aux vôtres, éprise des tâches +matérielles, poussant l’instinct de l’épargne +jusqu’à la férocité, jusqu’au ridicule… Je ne +vous le reproche pas, ne protestez pas, je sens +que je vous ressemble, je sens qu’un jour, +sans doute, je serai comme vous. Mais rien +de pareil entre vous deux. Et, en vous, tout +ce qui pouvait vous désunir. Et vous ne +vous quittez pas, vous ne vous êtes jamais +quittés. Vous vous êtes détestés, peut-être, +haïs, méprisés, mais vous ne vous êtes pas +quittés. Pourquoi ? pourquoi ? C’est qu’un +lien plus fort que toutes ces différences, +ces incompréhensions, ces dédains, ces rancunes, +vous rapprochait. Faut-il que je dise +lequel ?</p> + +<p>Élise s’interrompit, épouvantée elle-même de +son audace, de sa fureur, de son odieuse et +terrible franchise.</p> + +<p>— Ah ! tant pis ! Je le dirai ! Ce lien, c’était +le désir, et le plaisir. Le désir et le plaisir dans +le mariage, honorables, honorés, consacrés par +la loi, les mœurs, l’Église, tant que vous voudrez, +mais c’était ça. Vous vous êtes mariés jeunes, et +vous vous aimiez. Vous n’avez jamais, jamais +connu la satiété ! Ces choses qu’on ne dit pas, +dont il ne faut point parler ; ces désirs, ces +plaisirs, ils ont fait votre vie, ils vous ont +consolés de tout, de votre ruine, de vos +erreurs, dont vous ne vous êtes même pas +doutés, dont vous avez accusé la fatalité, le +gouvernement, le changement des mœurs, +que sais-je ! Bien plus, elles ont fait que vous +ne vous êtes pas souciés du reste, même de +vos enfants… Mais oui, oui ! Si mon frère +est un sot, paresseux, bon à rien, et moi +une vierge de vingt-sept ans qui porte sa virginité +comme un cilice, qui en est responsable ? +Au fond, vous ne vous êtes jamais +occupés que de vous, de vous deux. Et, le jour, +vous vous disiez : « Ça va mal !… mais ce +soir ! »</p> + +<p>« Impudique ! impudique ! se répétait M. d’Harpagon. +Élise est possédée du démon ! »</p> + +<p>— Encore une fois, je ne vous reproche rien. +Vous avez été heureux dans votre maison, vos +propriétés déchues, dans vos embarras contre +lesquels, mère, vous ne luttiez que par un redoublement +dérisoire d’âpreté dans les petites +choses, condamné d’avance, et vous, père, pas +du tout. Vous avez été heureux — personnellement. +Et, parmi les gens qui vous entourent, +ces hobereaux, ces propriétaires, ces bourgeois +rétrécis et bien pensants, « ceux qu’on peut +voir », enfin, vous avez peut-être été les seuls. +Quand je voyais ici toutes femmes des environs, +celles de vos amis, de vos relations, avec leur +mine de religieuses déflorées une fois, une +pauvre petite fois, par hasard et sans amour ; +et que tout enfant encore, quand on ne se méfiait +pas de moi, qu’on parlait devant moi comme si +je n’eusse pas été présente, j’entendais dire de +vous, mère, avec méchanceté, jalousie, mais +envie : « Elle a quelque chose pour se consoler ! » +comment voulez-vous que je n’aie pas +compris ?</p> + +<p>— Elle est folle ! fit M<sup>me</sup> d’Harpagon, outragée, +se levant.</p> + +<p>— Folle ? C’est bien possible. Qui m’a rendue +folle ? Il fallait me trouver un mari, un +homme, quand il en était encore temps, +quand je ne savais pas tout ; que je devinais, +que j’attendais seulement ! On aurait peut-être +apprivoisé, dompté, endormi la petite +bête sauvage, le désir qui venait me chercher +dans mon lit et dans ma solitude. Un mari, +n’importe lequel. Le fils de l’huissier, le receveur +des postes de Mailly. N’importe qui, +n’importe quoi. Maintenant, il est trop tard. +Maintenant que je sais, je veux l’amour, +l’amour vrai, toutes les satisfactions sensuelles +de l’amour. Et n’importe comment, entendez-vous, +n’importe comment ! J’ai fait ce qu’il +fallait pour savoir si ça en valait la peine. Je +le sais ; ça en vaut la peine. J’irai jusqu’au +bout !</p> + +<p>— Va-t’en ! cria M<sup>me</sup> d’Harpagon. Je n’ose +plus te regarder, tu me fais honte. Va-t’en !</p> + +<p>… M. d’Harpagon s’enfuit, sans savoir où il +allait, jusqu’aux écuries, vides depuis si longtemps, +sauf pour le porc que Marie Larchant y +engraissait. Du bout de sa canne, inconsciemment, +il abattait les toiles d’araignées. Et il +murmurait :</p> + +<p>« Je suis comme Job !… L’orage a balayé +mes biens ; mes bœufs et mes ânesses ont été +passés au fil de l’épée, le feu du ciel a dévoré +mes brebis, mes enfants ne sont plus. Mon +fils est un escroc, ma fille une prostituée. Il +n’y a nulle part rien de bon, rien de beau, +rien de juste. Il n’y a pas de bon Dieu. C’est +un mensonge : Dieu est terrible et mauvais, +il aime le mal, il n’aime que le mal, il le fait. Il +livre la terre aux mains des méchants, et +couvre les yeux de ceux qui les jugent… Il +m’a condamné ! Quand je me laverais dans +la neige, quand je me purifierais dans la +potasse, il me rejetterait dans la boue du fossé, +et mes vêtements m’auraient en horreur. +Voilà ce que dit Job. Je suis comme Job ! +Comme Job ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Huit jours plus tard, il y avait une grande +affiche rouge, signée de M<sup>e</sup> Cottereau-Landais, +notaire, de chaque côté des pilastres de la +porte charretière. Il y en avait aussi, au-dessous +des panonceaux du notaire, à Mailly, +et les clercs, M<sup>e</sup> Cottereau lui-même, quand +ils passaient en voiture dans les villages +environnants pour instrumenter, en colportaient +des liasses, les apposant sur les maisons +et jusque sur le crépi des propriétés +closes de murs, dans les champs. M. d’Harpagon +n’osait plus regarder que devant lui, +ou bien il marchait les yeux à terre : « <i>A vendre, +une propriété, sise aux Vergeais, canton de +Mailly, dite les Vergeais, telle qu’elle se tient +et se comporte, comprenant…</i> » Il savait cette +affiche par cœur, chaque mot en était pour lui +un coup de fourche, qui le pourchassait. Il +ne voulut, il n’osa plus sortir. Mais alors, on +vint visiter !</p> + +<p>Ça donnait le droit de visiter, cette mise en +vente, n’est-ce pas ? Les gens viennent, ils +entrent partout, ils demandent s’il n’y a +plus rien à voir, comme si on voulait leur +cacher quelque chose, garder quelque chose ! +Ils font des remarques, à haute voix, comme +si tout, déjà, était à eux — pire que si +c’était à eux, puisqu’ils ne disent que ce +qui est désagréable, ce qui peut rabaisser, +avilir la valeur de la propriété. On est devant +un agonisant qu’on chérit, et ils l’outragent ! +Et ils n’essuient même pas leurs souliers, ils +ne retirent pas leur chapeau. Une maison à +vendre ! Ça n’est plus à son propriétaire, ça +n’est à personne. C’est comme un chien perdu, +on se nettoie les pieds sur son dos, et +l’on s’en va… Ce furent des jours atroces. +M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon, Élise elle-même, +si hautaine toujours, avec son air d’être +ailleurs, au-dessus de tout, disaient : « Que ça +finisse, que ça finisse ! qu’on vende, et qu’il +n’en soit plus question ! » Mais, de ce supplice, +il y en avait encore pour des semaines, des +mois.</p> + +<p>Et puis M. d’Harpagon vit arriver M. Gomot, +l’horloger de Mailly. Il était en rapports avec +des antiquaires de Dijon, de Paris. « Vous ne +vendez pas avec les meubles, monsieur d’Harpagon, +et sans doute vous ne les conserverez +pas tous. Alors il est préférable de vous débarrasser +à l’amiable de ce que vous ne garderez +pas. Vous en aurez meilleur prix avec moi, c’est +dans votre intérêt. » De tous ces intrus, c’était +lui le plus poli ; il était familier, mais convenable, +déférent. Et on le connaissait depuis si +longtemps ! L’horloger d’une petite ville finit +par devenir une espèce d’ami, de condition +subalterne ; un fournisseur, mais un homme +avec qui on ne dédaigne pas d’échanger quelques +mots, dont le métier est propre, presque +élégant, qui vient réparer les pendules, à qui +l’on apporte une montre qui avance ou retarde, +les jours de marché, et qui fait la conversation, +tandis que le vieil ouvrier spécialiste, sa loupe +incrustée dans l’orbite, scrute la palpitante +agitation des rouages de cuivre… Il se pourrait +pourtant que ce pauvre Gomot ait été le plus +mal reçu, avec la plus visible mauvaise grâce. +Nous sommes restés plus près qu’on ne pense +des primitifs, des sauvages. Les objets qui nous +appartiennent en propre, dont nous usons chaque +jour, et que, chaque jour, nous avons +sous les yeux, dans les mains, nous paraissent +une propriété plus étroite, plus intime, +que la demeure même que nous habitons, +les terres dont nous fûmes les maîtres. Il +en faut abandonner quelqu’un ? On sait qu’on +s’y doit résigner : mais par quoi commencer +le sacrifice, et jusqu’où l’étendre ? Cela crève +le cœur. En présence de tel meuble, tel +tableau, d’un lit où l’on est venu embrasser +sa fille encore enfant, d’une pendule qu’on +entendit sonner tant d’heures, vides ou solennelles, +les souvenirs se lèvent comme un essaim +d’abeilles. On a envie de crier : « Non, pas +ça ! pas ça ! Encore une petite minute, monsieur +le bourreau ! Attendez ! »</p> + +<p>Et puis, ni M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon, ni Élise +même, ayant toujours vécu dans ces vieilles +choses, n’en avaient jamais acheté ni vendu, +n’avaient aucune notion exacte de leur valeur +véritable. Autrefois, ils eussent été portés à la +considérer comme insignifiante ; à cette heure, +comme il est devenu fréquent, ils penchaient à +l’exagérer. M<sup>me</sup> d’Harpagon surtout avait peur +de se laisser « voler ». Elle ne se le fût jamais +pardonné.</p> + +<p>Il y avait le portrait de l’école de Largillière, +dont on disait communément « le Largillière » +tout court ; et l’on avait fini par attacher une foi +implicite à cette attribution ; il y avait le nécessaire +de voyage donné par Napoléon I<sup>er</sup> à l’arrière-grand-père +de M<sup>me</sup> d’Harpagon, intact, +complet dans sa caisse en bois de thuya, avec +ses flacons de cristal taillé, doré, son petit bol +en vermeil pour la barbe, jusqu’à la savonnette +en argent, le rasoir au manche d’argent ; +une pièce unique, évidemment, unique ! +Et même cette grande armoire de chêne, +aux panneaux en têtes de diamants sculptés +à la doloire, reléguée dans la buanderie, +que M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon estimaient +fort lourde et rustique, mais dont un ami, +qui prétendait s’y connaître, avait dit un +jour : « Voilà un beau meuble ! Cela se +recherche, maintenant, à Paris ! » Et le mobilier +de la salle à manger, des deux salons, le +lit rococo, où deux colombes se becquetaient, +au-dessus de guirlandes enlacées. On ne savait +pas, on ne pouvait pas savoir ce que ça valait !</p> + +<p>Gomot revint plusieurs fois, inutilement. +Comme s’ils se fussent donné le mot, M. et +M<sup>me</sup> d’Harpagon s’arrangeaient pour ne jamais se +trouver ensemble, et la demi-promesse qu’il +parvenait à obtenir de l’un d’eux n’était jamais +ratifiée par l’autre. Pour Élise, elle montrait devant +ces transactions qui sans cesse avortaient, +devant les attendrissements sentimentaux de +son père, les calculs de M<sup>me</sup> d’Harpagon, une +indifférence froide, une insensibilité dédaigneuse. +Ce fut elle pourtant, un jour, comme +excédée, qui proposa une solution :</p> + +<p>— Il y a aux Vergeais, depuis six semaines, +ce petit monsieur Meyer. Il paraît que son +père est marchand d’antiquités à Paris…</p> + +<p>— Mais, objecta M<sup>me</sup> d’Harpagon, c’est un +professeur.</p> + +<p>— Ça ne peut l’avoir empêché d’avoir +appris quelque chose dans la boutique, il peut +donner un conseil… Et même, s’il dit que cela +en vaut la peine, il pourrait faire venir son +père.</p> + +<p>— Un juif ! fit M. d’Harpagon, avec répugnance.</p> + +<p>Élise abaissa des sourcils ironiques :</p> + +<p>— Si je ne me trompe, votre Lécuru est chrétien… +La seule différence entre un juif et un +chrétien, en affaires, c’est que le juif vous +exploite moins, quand il achète, parce qu’il +sait mieux revendre… Et puis, il a l’air bien +élevé, ce jeune homme.</p> + +<p>— Il me salue toujours quand je le rencontre, +reconnut M. d’Harpagon.</p> + +<p>Il n’ajouta point, mais il le pensait :</p> + +<p>— Il n’a pas l’air de se moquer de moi comme +les autres. Ce juif, ce juif, en ce moment, dans +ce pays, est le seul à ne pas me considérer +comme un cadavre, une proie dont il doit +emporter un morceau…</p> + +<p>Ce fut ainsi que M. Joseph Meyer, dévoré de +curiosité, tout plein aussi de sympathie réelle, +presque de dévouement anticipé, conquit ses +entrées dans cet intérieur dont il avait pensé, +avec chagrin, qu’il lui resterait toujours impénétrable. +Il faut lui rendre cette justice que nul +esprit de lucre ne se mêlait à son intérêt intellectuel, +qui était passionné : uniquement l’espoir +assez vague, mais enthousiaste, qu’un rare, un +précieux document d’histoire littéraire pouvait +lui être dévoilé — de quoi écrire, avec toutes +les réserves, toutes les réticences qu’il y fallait +encore, quelques pages dans la <i>Revue des Sciences +Historiques</i>, ou tout simplement, car il n’était +guère ambitieux, l’<i>Intermédiaire des Chercheurs +et des Curieux</i>. Mais M. d’Harpagon parlerait-il ? +S’il voulait parler, avait-il quelque chose +à dire, possédait-il, du grand ancêtre, des +lettres, des papiers — seulement un livre de +comptes, ou de « Raison ? » Le Livre de Raison +du véritable, du célèbre aïeul, quel beau, quel +vénérable et singulier inédit à publier ! Et +comme, malgré tout, Joseph Meyer était de +sa race, il décidait : « Quand il faudrait +l’acheter ! ou bien, sans l’acheter, négocier +avec son propriétaire le droit de l’éditer ! Et +cela me ferait une seconde thèse. Une thèse +dont tout le monde parlera. » Il voyait déjà +imprimés, sur couverture bleue, ces mots +magiques : <i>Le Livre de Raison d’Harpagon</i>. Il +en frémissait d’émotion sacrée, disons touchante !</p> + +<p>Tandis que M<sup>me</sup> d’Harpagon, à son égard, ne +se voulut point départir d’une attitude méfiante +et d’une humeur revêche, M. d’Harpagon lui +témoigna une courtoisie parfaite, telle qu’il en +avait accoutumé avec les personnes de naissance +et de condition légèrement inférieures ou mal +classées, mais de manières acceptables, que la +nécessité lui imposait de recevoir sous son toit. +Pour Élise, elle lui fit un accueil distingué. Elle +s’ennuyait. Un jeune homme pour elle, était +toujours un homme, quelle que fût son origine, +pourvu qu’il ne fût point un malotru ou entièrement +disgracié de la nature. Ce M. Meyer lui +venait comme une distraction, et il semblait +quelqu’un sur qui elle pouvait exercer le pouvoir +de ses charmes, sans trop déchoir, sans s’humilier +à ses propres yeux. Il n’était point ce qu’on +appelle un homme du monde, elle avait assez +d’expérience pour le discerner, mais d’aspect +agréable, et cultivé. Son sang sémite se manifestait +davantage à ses lèvres trop charnues, à +la partie inférieure de son visage, légèrement +proéminente, qu’à son nez plutôt camus comme +celui des Slaves ; et jusqu’à l’excès d’abondance +crépue de ses cheveux châtains, tirant sur le +roux, sa barbe rousse taillée correctement, ne +faisaient point crier d’horreur. Il était supportable. +M. le professeur Joseph Meyer, dûment +introduit et présenté, se montra sincèrement +d’une modestie candide. Il savait distinguer les +styles, possédait quelques lumières lui permettant +de discerner l’authenticité des objets. Il +n’avait sur leur valeur commerciale que des +notions trop imprécises pour qu’elles pussent +être d’une utilité directe ; du reste, il n’affecta +point de rien déprécier. Au contraire, s’appliquant +à louer ce qu’on lui présentait de façon +délicate, disant seulement quelquefois, avec une +franchise qui prêtait du mérite à ses éloges +antérieurs : « Pour ceci, je ne pense pas que cela +puisse avoir de l’intérêt. » Avait-on l’air de le +regretter, de protester, il corrigeait : « Je +puis me tromper. Inscrivons aussi cela sur la +liste. »</p> + +<p>Car on n’avait pas eu besoin de lui suggérer +que la visite de M. Léon Meyer, son +père, pourrait ou devrait succéder à son +examen. Lui-même avait été le premier à +en faire la proposition. Il se moquait pas +mal, en ce moment, des intérêts de la maison +Léon Meyer. Il ne brûlait, en vérité, que de la +flamme pure de la découverte historique et +littéraire.</p> + +<p>Il fut donc bien entendu que l’inventaire +dressé par le fils aurait pour unique destination +d’éclairer le père, qu’on laisserait entièrement +libre de décider si ce qu’on y apercevait était +digne, en quelque mesure, qu’il se déplaçât. +Mais M. Joseph Meyer attacha, à le rédiger, +une conscience extraordinaire, y consacra, +dans un secret dessein, plus de patience qu’il +n’en eût mis jamais à corriger un texte difficile +en le séparant des gloses qui l’alourdissent, +en choisissant parmi les variantes. Il était +agréable, et de façons réservées. Assez en lui +demeurait de l’héréditaire esprit « courtier » +pour qu’il sût se faire insinuant ; et aussi il savait +« encaisser ». Il découragea par son équanimité +les rebuffades fréquentes de M<sup>me</sup> d’Harpagon ; +sa curiosité déchaînée lui inspirait l’abnégation +des martyrs ! Il ne fuyait pas Élise ; et, +de son côté, Élise ne le fuyait point. Il n’employait +pas, avec elle, le ton de la galanterie, +bien que sachant lui témoigner qu’on ne pouvait +lui rester tout à fait indifférent ; elle en était +à la fois flattée et piquée. Quant à M. d’Harpagon, +mortellement triste, et ayant, à son accoutumé, +horreur d’un état si contraire à sa nature, +privé de sa principale distraction qui était la +chasse, n’osant plus guère sortir de chez lui, +résolu à ne montrer à sa fille qu’un front sévère — en +fait affectant de ne lui plus adresser la +parole — désolé, esseulé, trop bon homme au +fond du cœur pour que ses préjugés acquis ne +cédassent point assez vite aux mouvements de +sympathie qui l’entraînaient vers tous les +hommes, quels qu’ils fussent, il n’eût osé +s’avouer qu’il trouvait un grand soulagement +dans la présence du professeur, toutefois le +voyait venir avec plaisir, ne s’en laissait +quitter qu’avec peine. Sans orgueil, mais +rétractile comme tant de malheureux, il n’en +était pas à le prendre pour confident ; pourtant il +l’interrogeait déjà sur bien des choses, ce qui, +espérait le trépidant Meyer, en pouvait devenir +le chemin. Un jour M. d’Harpagon se risqua à +lui demander :</p> + +<p>— Votre père, à ce qu’il paraît, est un négociant +en antiquités fort habile ?</p> + +<p>— Je le pense, répondit M. Joseph Meyer, +modestement.</p> + +<p>— Et cependant, il n’y a que peu d’années +qu’il a entrepris ce commerce. Il était, d’après +ce que vous m’avez fait savoir, acheteur, vendeur, +lotisseur de propriétés. Comment cela se +peut-il faire ?</p> + +<p>— Je ne devrais pas vous le dire, répliqua le +professeur en souriant, mais je veux vous prouver, +en vous le disant, que nous ne vous traiterons +pas comme un client ordinaire… Tous les +commerces se ressemblent. Le succès y dépend, +d’après mon père, d’un axiome fondamental : +« Il n’y a pas de mauvaises affaires, il n’y a que +des affaires trop chères. » Le secret est d’acheter +bon marché, aussi bon marché qu’on peut, et +d’attendre… Que ce soit pour les tableaux, les +terres, les maisons, les meubles, c’est la même +chose…</p> + +<p>M. d’Harpagon, un instant, redevint joyeux +comme un enfant.</p> + +<p>— Je comprends, fit-il en riant, je comprends… +Mais vous, monsieur Meyer, qui +m’expliquez si bien ce mystère, pourquoi n’êtes-vous +pas resté dans le commerce ? Vous y +eussiez, je n’en doute pas, réussi.</p> + +<p>— Quelques-uns de mes coreligionnaires, +répondit le professeur, parmi lesquels M. Salomon +Reinach dans son manuel d’archéologie, +<i lang="la" xml:lang="la">in fine</i>, nous contestent le génie de l’invention. +Nous ne serions, si vous voulez, +que des exécutants, non des compositeurs… +Pourtant, nous avons eu Spinoza, nous avons +Einstein. Cependant, si incroyable que ceci +vous puisse paraître, nous placerons toujours, +dans notre estime, les choses de l’esprit +au-dessus de celles de la matière, et partant +du négoce — avec une tendance trop +fréquente pourtant, je le reconnais, à commercialiser +celles de l’esprit. En Pologne, en +Hongrie, en Russie, où les nôtres vivent +encore comme on vivait au moyen âge, ce culte +de l’esprit se concentre sur la théologie ; et +après tout, Spinoza ne fut qu’un sublime théologien +qui a mal tourné. Le rêve de mon père, +qui a conservé les vieilles mœurs et m’acquit de +quoi vivre, était que je fusse rabbin, ou tout au +moins ne m’occupasse que de l’exégèse du Talmud. +Mais j’ai mal tourné, comme Spinoza et la +plupart des juifs d’Occident qui renoncent au +commerce : je suis agrégé ès lettres. Il se peut +d’ailleurs que je reste attaché, dans cette carrière +toute désintéressée, aux habitudes des théologiens, +surtout des théologiens juifs, qui aiment +couper les cheveux en quatre… Il n’en est pas +moins vrai que, m’adonnant à des travaux purement +intellectuels, et qui ne peuvent rien rapporter, +je me tiens pour supérieur à tous les +juifs qui font de l’argent, à M. de Rothschild +lui-même. Et je ne serais pas étonné que +M. de Rothschild eût la même opinion de lui, +et de moi. En tout cas, je n’ai plus qu’un souci, +où je mets, je vous l’avoue, l’opiniâtreté de ma +race : celui de savoir, — savoir pour savoir, — entasser +les faits et les connaissances comme +mes autres coreligionnaires entassent des pièces +d’or, des bijoux, au de vieux pantalons. +Je me le reproche : ma nature me porte +davantage à accumuler qu’à classer, à généraliser. +Mais je me dis que je fais là une besogne +utile, et que d’autres ne feraient point. Voilà +ma confession.</p> + +<p>Or, à mesure qu’il parlait, décorant, embellissant +un peu son personnage, mais sincère, il +se révélait davantage à lui-même, et son besoin +de savoir devenait irrésistible :</p> + +<p>— Tenez, monsieur d’Harpagon, je suis entièrement +à votre service, j’y mettrai mon père, +je vous le jure. Je le surveillerai, je le contrôlerai, +s’il en est besoin. Vous n’aurez pas à vous +plaindre de moi… Mais dites-moi, en retour, +dites-moi…</p> + +<p>— Quoi ? fit M. d’Harpagon, étonné.</p> + +<p>— Ce qu’on dit… le bruit qui court… Que +vous <i>en descendez</i>… Oh ! pardonnez-moi ! Soyez +assuré qu’il n’y a rien de malveillant dans ma +curiosité, encore qu’elle vous puisse sembler +impertinente. Elle ne l’est pas. Au contraire ! +Si c’est vrai… si c’est vrai, il n’est pas de +noblesse, d’illustration comparable à la vôtre. +Être issu de l’homme unique dont le plus +grand des dramaturges a fait un type éternel, +mais c’est plus qu’un honneur, c’est +la gloire ! Car les points de vue changent +avec le temps. On l’a dit bien souvent : que +nous importe la réputation, la vertu de nos +grand’mères, si elles ont écrit de belles +lettres d’amour, ou en ont reçu ! Leurs petits-fils +les publient… Et je pourrais vous citer +au moins une famille qui se vante de compter +Gilles de Retz — Barbe-Bleue ! — au nombre +de ses ancêtres.</p> + +<p>— Vous êtes éloquent, monsieur Meyer, +répliqua M. d’Harpagon, et je sens que vous +pensez ce que vous dites. Et puis, vous êtes +au courant des souvenirs qui sont restés dans +ce pays… Je vais le quitter, je vais quitter +cette maison qu’avait acquise l’homme unique, +immortel, comme vous dites, dont vous +venez de parler ; où son fils Cléante est +mort, et qui fut tenue près de quatre siècles +par les miens. Cela me paraît infiniment +mélancolique : dans quelles circonstances, +hélas !… Il est des choses qui doivent demeurer +ensevelies en moi… Mais sur ce point, +ma tristesse même me porte aux confidences.</p> + +<p>Il frappa de sa canne un des vieux châtaigniers +de l’allée où ils se promenaient. Le +vieil arbre sonnait creux. Trois hommes +n’eussent pu l’entourer de leurs bras. Il était +noueux, rugueux, énorme et paternel. Il jetait +de toutes parts de grosses racines qui boursouflaient +la terre ; vingt ménages de freux +y vivaient, dans leurs nids qu’ils retrouvaient +chaque année.</p> + +<p>— C’est le premier des Harpagon, ce même +Harpagon que Molière prit pour modèle, qui l’a +planté. Et tous les Harpagon issus de Cléante, +son fils, goûtèrent le frais en été sous son +ombre, l’hiver ont mangé ses châtaignes, +arrosées du vin blanc de cette vigne, en +bas… Car Cléante, suivant la coutume, avait +reçu en héritage tous les biens-fonds. Élise, +sa fille, avait eu sa part en argent, en créances +sur l’État et les particuliers, en bons de +caisse sur des traitants. Et, par un hasard +singulier, peut-être un vœu du destin, moi, +le dernier des descendants de Cléante, j’ai +épousé la dernière descendante d’Élise. Les +deux branches, écartées depuis si longtemps, +se sont réunies en une seule. Et dire que ces +derniers des Harpagon, les suprêmes héritiers +du grand Avare, sont ruinés !</p> + +<p>— Oui, fit Joseph Meyer, timidement, c’est +cela qui est inattendu, incroyable !… Si triste — et +merveilleux !</p> + +<p>— Je vais vous étonner bien plus encore, +monsieur Meyer : <i>ils l’ont toujours été !</i></p> + +<p>— Ruinés ? Les d’Harpagon ?</p> + +<p>— Non pas ruinés, mais ils ne sont jamais +sortis — qu’aujourd’hui, hélas, pour sombrer +dans la misère — de la médiocrité. C’est une +étrange aventure, dont les particularités rendent +l’histoire de ma famille plus remarquable encore +que vous ne le pourriez imaginer, fabuleuse, et, +dans un certain sens, édifiante. Toutefois, pour +peu qu’on y réfléchisse, ces particularités ne +sont pas inexplicables. Vous n’ignorez pas le +proverbe : à père avare, fils prodigue. Vous +vous souvenez que le premier Cléante ne +l’avait pas fait mentir. Élise, au contraire, +passé son amoureux délire, montra qu’elle +tenait de son père ; il put reconnaître son +sang ; il la tint en affection distinguée, +l’avantagea le plus qu’il lui fut possible. +Mais voici le phénomène qui s’est produit, +si l’on considère l’ensemble des générations, +dans chaque branche, avec quelques irrégularités +de détail, bien entendu ; je n’entends +établir ici que la vérité générale :</p> + +<p>« Il y a eu des alternances de prodigues +et d’avares, d’avares et de prodigues. Et +ce n’est pas seulement que les prodigues +dilapidassent le bien de leurs ascendants +avares ! Ce qui s’est passé est plus compliqué. +Nombre de fois les avares de la famille — ceux +que nous appelons entre nous les Harpagon-Harpagon — ont +vu de leurs yeux, +de leur vivant, s’évanouir la fortune qu’ils +avaient accumulée, tandis que les Harpagon-Cléante, +les prodigues, ne se trouvaient pas, +à la fin, dans une situation pire qu’au début +de leurs folies.</p> + +<p>— Je ne conçois pas bien… avoua M. Simon +Meyer.</p> + +<p>— C’est pourtant toute l’histoire de la bourgeoisie +française dont, sous nos derniers monarques, +une petite noblesse, parfois une grande, +est sortie — le premier des Harpagon fut anobli +je vous dirai tout à l’heure comment — que je +vous résume à cette heure. Les Harpagon-Harpagon +plaçaient leur argent. Fort ordinairement, +ils l’ont perdu. Ils l’ont perdu +au début du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle dans les spéculations +sur le Mississipi. Ils l’ont perdu lors +de la chute du premier Empire parce qu’ils +n’ont pas prévu — c’était ceux de la branche +féminine — la fin du blocus continental, et +qu’ils continuèrent de spéculer à la hausse +sur les cotons et les sucres. Ils l’ont perdu +sous Louis-Philippe en plaçant leur fortune +dans les premières compagnies de chemins +de fer et de charbonnages, dont la faillite fut +désastreuse. Ils l’ont perdu vers 1880 dans +l’Union Générale. Il est assez rare qu’un +Harpagon-Harpagon ait pu conserver jusqu’à sa +mort ce qu’il avait amassé. Vous pourriez croire +alors que le Harpagon-Cléante qui lui succédait +presque toujours achevait la ruine ? Il n’en a +rien été, car, jusqu’à ces derniers temps, la +bourgeoisie n’abandonnait jamais les siens, ni +l’État, dont elle était pratiquement maîtresse. Il +en fut de même sous l’ancienne monarchie à +l’égard de la petite noblesse, qui, du reste, depuis +la Révolution, s’est confondue, avec quelques +préjugés en plus, pour ses mœurs et sa manière +de vivre, avec la bourgeoisie. Il y avait les +mariages, et il y avait les places — l’administration.</p> + +<p>« Je ne veux vous citer qu’un exemple, celui +du premier Cléante. Dans les premières années +du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, la Bourgogne avait été presque +entièrement abandonnée par sa population +rurale… »</p> + +<p>— Je sais cela, interrompit le professeur, +c’est le sujet de ma thèse. Le roi engagea fort +les bourgeois des villes à se rendre acquéreurs +des biens incultes. Il anoblit ceux qui s’y décidèrent +tout d’abord.</p> + +<p>— Il en fut ainsi du grand Harpagon. Mais +Cléante, après ses dissipations, ne possédait +plus guère que cette terre des Vergeais, où il se +retira. Cependant, comme il avait servi le roi +dans ses armées, non sans mérite, Sa Majesté, +qui le savait obéré, lui accorda une de ces charges +financières, auprès de l’intendant de la +province, que ne rougissaient pas de remplir les +personnes dont la noblesse était toute fraîche ; +et, percevant une petite part des impôts, il en +garda naturellement quelque chose. Cela lui +permit de se rétablir par un mariage qui ne +fut point trop désavantageux. Il en fut de +même après la Révolution. Les Harpagon +en difficultés devinrent sous-préfets, percepteurs, +trésoriers-payeurs, magistrats. La +société était faite pour eux. Se trouvaient-ils +dans l’embarras, elle intervenait. Moi-même, +n’est-ce pas mon histoire ?… Mais +j’ai été abandonné en route. Cette société +tutélaire que j’ai connue, disparaît. De nouvelles +classes sont survenues, qui détiennent +le pouvoir, et après m’avoir chassé de ma +place m’expulsent maintenant du dernier +morceau de terre que je possédais. C’est la +fin des Harpagon, c’est un monde où je ne +serai plus jamais rien, où je n’obtiendrai rien, +rien par privilège, ni moi ni mes enfants. +Nos prodigalités nous perdent définitivement ; +notre épargne même ne nous sauve plus. Nous +disparaissons, et je m’en vais.</p> + +<p>« Telle est, en quelques mots, l’histoire de ma +famille. Je pourrai d’ailleurs vous confier, monsieur +Meyer, quelques vieux papiers qui vous +éclairciront ce que je viens de vous en dire, et +j’imagine que vous goûterez tout particulièrement +les <i>Mémoires</i> qu’a laissés mon aïeul Harpagon-Chézilles, +le beau Chézilles, comme on +disait sous Louis XVI. Ils sont demeurés inédits ; +et, si vous les vouliez publier, il y faudrait de +larges coupures, encore que le prince de Ligne, +auquel il les avait montrés, lui eût écrit : « Pour +le style, il n’y a qu’à admirer. Pour le fond, que +j’ai médité avec tant de plaisir, il est fait +pour tous les temps, pour tous les pays, pour +le philosophe et l’homme de la société. » Il +est à croire que le philosophe et l’homme de +la société d’aujourd’hui, — si tant est que nous +ayons une société, de quoi je doute, — ne +ressemblent point à ceux d’alors : car ces +mémoires sont fort scandaleux. On ne craignait +pas de dire à cette époque, avec une +élégance qui n’excluait pas l’impudeur, tout +ce que l’on faisait, et qu’on a, monsieur, tort +de faire. Ce fut un enseignement après la +Révolution pour ce qui restait de la noblesse, +et cette bourgeoisie où, pratiquement, ma +famille est retombée. En apparence du moins +on apprit à respecter les convenances sociales. +Pour conserver le droit de diriger la communauté, +il faut avoir l’air de le mériter, et +savoir, extérieurement, garder quelque décence. +Mais, comme les causes produisent ordinairement +les mêmes effets, l’habitude du pouvoir, +et des privilèges qui en résultent, a fait perdre à +la bourgeoisie de nos jours cette hypocrisie +nécessaire. Elle étale dangereusement son luxe +et ses vices, en même temps qu’elle perd les +qualités profondes qui justifiaient sa prépondérance… +Je ne vous parle pas de moi, qui n’ai +jamais rien été ; toutefois il me semble que, considérés +en masse, nous ne valons plus grand’chose.</p> + +<p>« Mais ce qui doit retenir, au point de vue +de l’histoire singulière de ma famille, l’attention +sur ce beau Chézilles, c’est qu’il réunit successivement +en sa personne les deux tempéraments +opposés qui la caractérisent. Harpagon-Cléante, +Harpagon-Harpagon se succédèrent en +lui. Il fut, au début de sa carrière, et jusqu’à +sa maturité, un prodigue et, par surcroît, un +homme sans mœurs. Je rougis d’avouer qu’il +brilla dans ces soupers où la mode était de parler +« anglais », — un anglais qui n’avait rien de +commun avec l’idiome anglo-saxon. Cela voulait +dire qu’on y prenait le droit de tenir les propos +les plus choquants, nommant les choses du sexe +par leurs termes propres, au lieu de les voiler +sous les périphrases qui sont d’usage dans la +bonne société. Et, le plus souvent, on ne se quittait +point sans un tribut de complaisances +mutuelles, entre hommes et femmes, qui parfois +allaient fort loin… Il gaspilla ainsi un avoir +déjà diminué par les affaires d’un père à la fois +économe et aventureux. Il s’en vantait : « Ayant +fait, en deux ans, deux cent mille livres de dettes, +dit-il quelque part, je n’en étais pas moins sans +argent. » Cela n’empêcha point le beau Chézilles +de faire un assez brillant mariage. Il l’annonça +de la sorte au prince de Ligne : « J’ai le plaisir +de vous mander mes fiançailles avec une fort +honnête personne, dont le bien se peut élever à +cinq cent mille livres. <i>Avec ce que j’ai</i>, cela fera +au ménage dans les cent cinquante mille. » — Entendant +par là qu’il devait le reste et comptait +sur la fortune de sa future pour s’acquitter. +Je ne saurais non plus dissimuler qu’il +était grand joueur, et ne montrait pas au +jeu une délicatesse sur laquelle on n’avait +pas tout à fait coutume à cette époque de +raffiner.</p> + +<p>« Eh bien, cet Harpagon-Cléante trouva, pour +devenir Harpagon-Harpagon, son chemin de +Damas sur les routes de l’émigration, qui furent +si cruelles à la plupart des gentilshommes de +son temps. Ayant perdu sa femme, qu’il avait +rendue fort malheureuse, passé d’Angleterre +aux États-Unis, il séduisit fort cyniquement +la fille trop innocente d’un opulent banquier +de Philadelphie, l’enleva, la conduisit +en Europe où il l’épousa ; puis, moyennant +une somme considérable, traita avec le père +pour laisser déclarer la nullité de son mariage. +A compter du moment qu’il fut réellement +riche, chose étrange, son avarice devint +aussi sordide que sa dissipation avait été +sans bornes. Il ne fut rien moins qu’un +usurier de haut vol, d’une rapacité, d’une +férocité incroyables. Il vivait misérablement, +se privait de tout… Croyez-vous qu’il ait laissé +un héritage important à ses collatéraux ? — il +n’avait pas d’enfants. — Il est mort ruiné, +absolument ruiné, par la grande entreprise de +constructions immobilières qui voulut, sous la +Restauration, transformer la plaine de Grenelle, +en faire le quartier à la mode que sont devenus +depuis les Champs-Élysées, Marbœuf, et où +il avait engagé tous ses capitaux. Il avait +vécu sans scrupules, il est mort sans un +sou. Je n’ai pas craint de vous faire de +lui ce portrait sans fard. Vous êtes trop +averti pour ne point savoir qu’il peut exister +dans toutes les familles de ces brebis +noires qui en accusent les tares sans en avoir +les vertus.</p> + +<p>« C’est ainsi que, par des alternances de +générations inutilement épargnantes et de +prodigues à peu près tirés d’affaire par +l’appui que leur prêtait un milieu social qui +ne les abandonnait point, on arrive à la +génération contemporaine, à moi, à ma +chère femme, qui peut avoir quelques travers, +mais témoigne d’une énergie, d’un courage, +d’une résignation que j’admire, et par +quoi elle m’est bien supérieure. Il semble +qu’en nous les défauts et les qualités que +nous tenons de notre terrible sang se soient +atténués. Mon père avait laissé dans l’écroulement +de l’Union Générale à peu près tout +ce qu’il possédait, sauf cette terre que j’ai dû +hypothéquer. Pour moi, je n’ai pas été un +bien coupable prodigue, — plutôt un insouciant, +un imprudent, quelquefois un étourdi +trop généreux, — et de la fureur entassante, +de l’amour de l’or du grand ancêtre et de la +première Élise, M<sup>me</sup> d’Harpagon n’a gardé +que des manies innocentes, peut-être un peu +risibles, mais excusables. Pourtant, c’est nous +qui semblons porter aujourd’hui tout le sinistre +poids de cette hérédité. Nous marquons la +fin de la dynastie des Harpagon ; et, je le +crois, comme je vous l’ai dit, d’un monde : +car mon fils et ma fille vont sombrer au-dessous +de leur classe ; il n’y aura plus pour +eux possibilité d’avarice ou de prodigalité, +puisque, vraisemblablement, ils n’auront jamais +rien : et c’est, à l’âge où nous sommes, ma +femme et moi, notre grande et légitime inquiétude.</p> + +<p>« Telle est l’histoire de notre famille, cher +monsieur. J’éprouvais le besoin mélancolique +de me la rappeler à moi-même, de la rassembler +dans tous ses aspects bizarres et fatals, +avant de quitter cette demeure où je suis +né, où je pensais mourir. Je vous l’ai confiée +par gratitude envers votre bienveillance et +votre sympathie, qui m’ont été bien sensibles. +Dirai-je aussi que ce fut dans l’espoir +de les accroître ? Car j’ai besoin de vos +services, de ceux de votre père : ce serait +pour moi un apaisement que de découvrir, +dans les quelques objets qui sont ici, de +quoi acquitter une dette d’honneur dont je +vous demande la permission de ne vous rien +dire ; c’est un secret qui n’est pas seulement à +moi… »</p> + +<p>Telles furent les confidences de M. d’Harpagon. +Elles firent plus que d’intéresser M. Joseph +Meyer. Il était naturellement bon. Il éprouvait +aussi ce désir passionné de beaucoup +de ses coreligionnaires, surtout ceux d’Alsace, +de se fondre dans la vie française, de comprendre +et de sentir les choses comme un +véritable Français ; il y faisait des efforts +persistants. Tout au plus se risqua-t-il à interroger +encore M. d’Harpagon sur ces comptes, +ce Livre de Raison de l’aïeul, qui lui tenaient +tant à cœur.</p> + +<p>— Là-dessus, lui répondit le malheureux +homme, je ne puis satisfaire votre curiosité. Le +premier Cléante avait honte de l’avarice paternelle ; +ces souvenirs lui faisaient tort dans le +milieu où il avait pénétré ; je suppose qu’il +s’est appliqué à en détruire les traces. Il n’en +reste rien, à ma connaissance.</p> + +<p>M. Joseph Meyer affirma fort sincèrement que +cela importait peu. Et, en effet, son intérêt +n’avait plus pour cause un simple mobile d’érudition, +de gloriole universitaire. Il se sentait +réellement attaché à ces pauvres gens, prêt à +tous les efforts, sinon pour les tirer d’affaire, +du moins pour adoucir, autant qu’il le pourrait, +le destin funeste, et, semblait-il, inévitable, qui +les attendait.</p> + +<p>Bientôt, du reste, ce ne fut point pour ce +qu’on s’en promettait d’immédiatement profitable +que sa présence fut bien accueillis aux +Vergeais ; on lui sut gré de venir interrompre +des silences aussi pénibles que les débats +intestins qui leur succédaient. Il fallait +bien se taire en sa présence ; et, sans +qu’il s’en rendît entièrement compte, il en +profitait avec une adresse qui venait davantage +de son intelligence et de sa sensibilité +naturelles que de son habitude du monde. +M<sup>me</sup> d’Harpagon, demeurée dans la maison +la personne qui lui était le moins favorable, +disait de lui : « Il n’est pas bien élevé, +mais il a de la conversation, » ne discernant +point d’ailleurs clairement qu’en cela, +étant tout juste le contraire des gens qu’elle +avait eus jusqu’à ce jour l’occasion de fréquenter, +consistaient son agrément, l’explication +de la petite influence qu’il exerçait. De +plus, ainsi que la plupart des gens de sa +race, qui a traversé tant de siècles parmi tant +de misères, d’humiliations, de persécutions, +et a su vivre, il était forcément optimiste : +le roseau qui plie sans rompre ne connaît +pas le découragement. Il réchauffait donc, +par une égalité d’humeur qu’il n’affectait pas, +le cœur de ces trois désespérés qui, sans lui, +eussent éclaté en récriminations les uns +contre les autres, contre la vie, contre l’injustice +du sort. Enfin, M. d’Harpagon, depuis qu’il +s’était ouvert à lui des origines de sa famille, +y ayant trouvé une diversion à ses chagrins +actuels ressentait le besoin de revenir sur +ce sujet. Il s’aventura de l’aborder, même +en présence de sa femme et de sa fille. +Et M<sup>me</sup> d’Harpagon, prise à témoin ou sollicitée +de donner une précision sur tel fait, tel +personnage, finit, bien que marquant quelque +mauvaise grâce, par évoquer ses propres réminiscences. +Élise, au commencement, n’écouta +qu’avec impatience. Elle détestait, par principe, +tout ce qui la rattachait aux siens, elle +croyait qu’il faut oublier et mépriser ce qui +se rapporte au passé pour s’en libérer : c’est +le travers fréquent des jeunes âmes en révolte. +Elle changea pourtant peu à peu d’attitude, +quand son père se laissa aller à lire à haute voix +quelques passages des mémoires inédits du +beau Chézilles, choisis parmi ceux qui n’outrageaient +point trop la décence. D’ailleurs, chose +curieuse, ce roué, cet aventurier fort douteux, +mais spirituel, était resté aussi sympathique +à ces trois personnes que le souvenir du +premier Harpagon leur était importun. S’il +était « la brebis noire », il était aussi l’enfant +gâté, l’enfant terrible. On lui pardonnait +beaucoup. En outre, ce n’était qu’un grand’oncle, +mort sans postérité : on est moins +responsable de ses collatéraux que de ses +ascendants directs, on s’exprime, à leur +sujet, plus librement. Et les yeux d’Élise, +aussi fière que brûlante, marquaient un âpre +plaisir quand son père lisait, dans les mémoires +de Chézilles, une anecdote telle que +celle-ci :</p> + +<p>« Ce qu’on ne connaîtra plus après l’abominable +bouleversement qu’a subi la France, c’est +l’égalité qui régnait à la cour, et jusque sous les +armes, entre tous les gentilshommes… Un jour +que M. le prince d’Hénin fut traité, à son jugement, +de façon un peu légère par M. le comte +d’Artois, dont il était capitaine des gardes, il lui +dit : « Monseigneur, veuillez vous ressouvenir +que si j’ai l’honneur de vous servir, vous avez +celui de l’être par moi ! »</p> + +<p>— … Chézilles exagère un peu, corrigea bonnement +M. d’Harpagon. D’Hénin osait parler de +la sorte à Monsieur, parce qu’il était prince, issu +d’une tige commune aux Habsbourg et à lui. +Mais Chézilles ne s’y serait sans doute point +risqué : il était de trop fraîche noblesse, ce qu’on +appelait alors <i>un noble à simple tonsure</i>, et pas +même…</p> + +<p>Élise lui jeta un regard d’orgueil humilié, +puis sourit, mécontente de ce premier sentiment, +s’en blâmant elle-même. Rien ne devait +plus compter pour elle, que d’assurer sa +propre existence au moyen de ses armes de +femme, de s’assurer l’amour, l’apaisement +de ses sens, à n’importe quel prix. Elle y était +décidée. Sa naissance ? Et quelle naissance, +après tout ! Et c’était au nom de ça qu’on lui +avait dénié son bonheur de femme !… +M. Joseph Meyer la jugea bien belle, en cet +instant, sans qu’il pût savoir exactement pourquoi. +Élise s’en aperçut et n’en eut point +déplaisir…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>Par une lettre, faite pour être montrée, +d’un français correct, d’une écriture allongée, +pointue, un peu germanique, M. Léon Meyer +s’était hâté d’écrire à son fils qu’il serait trop +heureux de se mettre à la disposition de ses +« amis ». Cette façon de s’exprimer avait paru +à M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon impliquer un léger +manque de tact, dont ils voulurent au professeur, +ne consentant pas à lui accorder +qu’en vérité il n’y était pour rien. Et ils se +disaient aussi : « Voilà où nous en sommes ! +Quelles sortes de gens on est forcé d’accueillir ! »</p> + +<p>Toutefois, comme le négociant « en meubles, +tableaux, antiquités », — ainsi que le marquait +l’en-tête de la lettre, — ajoutait que +ces « amis » seraient traités comme tels, +qu’il se ferait un devoir d’agir en expert +désintéressé, non pas comme acheteur, ils +prirent le parti de ne point manifester leurs +impressions à cet égard : c’était, en effet, le +plus sage. M. Léon Meyer s’excusait seulement, +sur ses occupations, de faire attendre son +arrivée, dont il fixait exactement la date et +l’heure.</p> + +<p>Ce délai donna le temps à Élise de méditer +sur le sentiment d’admiration fort évident +qu’elle avait produit sur le fils. On vient de voir +qu’elle en avait été flattée ; elle n’eût point été +femme, et elle l’était excessivement, s’il ne lui +en eût paru de la sorte. Puis elle crut s’en amuser. +Enfin, méditant sur toutes choses, et plus +particulièrement sur elle-même, elle en vint à +songer : « Pourquoi pas, mon Dieu, pourquoi +pas ? » Se voyait-elle dans une situation à +décourager un jeune homme qui, après tout, +n’était pas le premier venu — point laid, +assuré de posséder un jour un bel avoir, ce +qui le distinguait de ses humbles collègues +de l’Université, intelligent… Ses façons +n’étaient point choquantes, ni sa manière +de se vêtir. Il y avait en lui tout ce qu’il +fallait, et il était assez jeune, pour qu’on le +pût dresser. N’avait-elle pas envisagé une +décision pire, n’était-elle pas revenue aux +Vergeais prête à tout ?… « N’importe qui, +n’importe comment »… ainsi qu’elle en avait +menacé ; et, dans son esprit, cette menace +n’était pas vaine ! Il n’était point agréable de +devenir M<sup>me</sup> Meyer, la femme d’un juif. Un +juif ! un juif ! Toute son éducation, ses traditions +y répugnaient, ce serait une déchéance, +et on le dirait. Mais quoi ! C’était un homme, +et un mari, et le moyen d’entrer dans la vie, +de conquérir pour l’avenir la liberté de son +corps, en le donnant. L’aimait-elle, ce Joseph +Meyer ? Non… Mais il ne lui répugnait point, +et elle savait bien qu’elle le pourrait désirer. +Oui, le désirer ! Et cela suffisait ! Et lui, qui +la prendrait dépourvue de tout, la considérerait +pourtant comme d’une essence, d’une +origine supérieures. Ce qui s’était passé +à Cannes, cet enfantillage ? Il l’ignorerait +toujours. Et il lui serait reconnaissant de s’être +donnée, il l’aimerait. Si elle ne l’aimait pas, +elle en serait aimée. Aimée ! Elle saurait donc +ce que c’est que le plaisir dans les bras d’un +homme qui vous aime. Mais pourquoi pas ? +pourquoi pas ? C’était mieux, c’était <i>moins mal</i> +que ce qu’elle avait entrevu, qu’elle avait auparavant +résolu !</p> + +<p>Il y avait aussi les souvenirs qu’elle avait rapportés +de Cannes. Ils la réveillaient la nuit, +brûlante, et tendant les bras…</p> + +<p>Il ne lui fallait pas grand temps pour rendre +le jeune Joseph Meyer amoureux fou ; il avait +de l’ingénuité, il avait de la littérature, et des +sens, de l’imagination. De l’imagination plus +encore que de la sensibilité, à la différence +d’Élise, en sorte qu’elle était toujours, avec lui, +avertie, sur ses gardes, ferme dans son propos, +lui jamais. Il éprouvait en même temps, de la +conquête qu’il croyait faire, une idée avantageuse +à l’égard de lui-même qu’elle sut +cultiver. Persuadé qu’elle était mademoiselle +de La Môle, il se vit Julien Sorel, et plus +heureux, plus fier que lui d’un bonheur +romantique et plus inattendu, — estimant +que sa race, vis-à-vis d’une si orgueilleuse +et magnifique personne, le rendait plus incroyable. +Et c’était venu, il le croyait, dans +sa fausse expérience, dans son imagination +littéraire, qui l’abusait, de ce que, tout de +même que Julien Sorel mademoiselle de La +Môle, il avait insulté, brutalisé moralement, +cette admirable, cette sublime Élise ! Jamais il +ne se douta qu’elle l’y avait conduit volontairement +par les détours les plus calculés, — en +cette heure à présent inoubliable où, voulant +être outrageant, il n’avait été que ridicule. Car +c’était ridicule et vil, dans les angoisses où se +débattaient les siens, de lui avoir dit : « Je le +sais bien, que vous vous servirez de moi et +vous en tirerez avec un grand merci. Je m’y +attends ! Comme il arrive à toutes les castes +inutiles et condamnées à disparaître, il ne +reste plus rien à la vôtre que de tristes +préjugés. Mais que m’importe ! Je les vois, +je les connais, ces préjugés dont meurent +les vôtres : ils ne m’indignent même pas. +Vous mourez de ne pas comprendre, de +ne pas vouloir vous adapter : c’est un spectacle +affreux et pitoyable. Et puis ceux qui +vous remplacent deviendront sans doute pareils +aux vôtres, sans acquérir ce qu’ils avaient +encore d’élégance et de dignité morales. Je +ne dis pas de culture, qu’en aviez-vous gardé ? +En quoi vos soucis intellectuels diffèrent-ils +de ceux de cette classe de paysans enrichis et +avides qui vous remplaceront ? » Et il avait +discouru sur ce thème longuement, sottement. +Il ne s’était pas contenté d’être violent, grossier, +il avait été bête, ennuyeux ! Élise s’était levée. +Il avait couru à elle, plein de remords : « Pardonnez-moi ! » +« Vous avez peut-être raison, +monsieur Meyer… » Elle s’en allait… Et comme +il l’osait arrêter, saisissant son bras, suppliant, +furieux et désolé de sa propre stupidité, elle +avait ployé tout le haut du corps sur son +épaule, et dans ses yeux, ainsi tout près +des siens, il avait vu des larmes, — une adorable +faiblesse !</p> + +<p>C’était depuis ce moment-là, depuis ce +moment-là ! Ils n’avaient échangé aucune promesse, +elle n’avait point prononcé un mot qui la +pût engager. Il n’en était pas besoin, il savait. Il +se rencontrait rarement avec elle, on ne l’invitait +même pas à la table des Vergeais, ils devaient +s’échapper, courir dans le parc, le vieux parc +abandonné, glacé. Mais comme alors elle le +faisait parler de lui ! Comme elle s’intéressait à +lui, à ses idées ! Et quand elle lui demandait : +« Expliquez-moi pourquoi ce qui a été ne peut +plus être ? » c’était comme si elle lui disait déjà : +« Puisque cela n’est plus, comment allons-nous +faire, nous deux, dans un monde nouveau ? » +Élise, d’ailleurs, ne le décevait qu’à moitié, ou +pas même : elle haïssait ce monde en ruines, ce +squelette de monde tout desséché où elle avait +vécu jusqu’à ce jour. Elle le haïssait de toute +son âme, elle était prête à s’en aller vers tout autre +où elle aurait une place, — sa place, qu’elle voulait +grande et heureuse. Mais elle s’amusait +aussi, elle jouissait de voir combien +la vanité, jusqu’au pédantisme, peut se mêler +chez un homme à la passion la plus vraie. +Et c’était quand cet amant impétueux proclamait +le plus haut que ce monde nouveau +était celui de la femme affranchie, non plus +subordonnée, inférieure à l’homme, qu’il s’affichait +sans le savoir, naïvement, le plus dominateur — apôtre +devenu pontife ! Élise décidait : +« Il est à moi ! Il sera à moi quand je +voudrai, comme je voudrai ! » Elle était +radieuse. La joie de connaître leur empire +tient aux femmes presque lieu de la véritable +possession ; c’est en soi une sorte de +possession qui les garde, jusqu’au moment +qu’elle les fait tomber, alanguies et sans +défense, prises déjà, alors qu’elles croyaient +avoir pris, sans rien risquer.</p> + +<p>L’entente d’Élise et du professeur était trop +manifeste pour n’éclater pas, même à des yeux +aussi mal ouverts que ceux de M. d’Harpagon ; +et, s’il ne s’en fût douté, sa femme était là pour +l’en éclaircir. Les femmes reçoivent là-dessus, +de fort bonne heure, des lumières que l’âge +ne parvient point à éteindre. Au surplus, +M<sup>me</sup> d’Harpagon avait été une jeune fille et une +femme amoureuse, bien que fort honnêtement, +et ne l’avait pas oublié. Au point où il en était, +son mari ne se souciait plus de grand’chose. +C’était maintenant un pauvre vieil homme qui +s’abandonnait. Toute décision l’épouvantait, les +discussions lui faisaient mal, et il ne les pouvait +éviter ! Il n’avait pas su dissimuler à sa femme +la criminelle indélicatesse de leur fils. Cléante, +pour qui Pellegrin avait obtenu la promesse +d’une situation en Indo-Chine, faisait des objections, +paraissait sur le point de refuser. Il +continuait de vivre à Paris, on ne savait de +quelles ressources, avec la même femme, +dangereuse, pour laquelle il avait commis +sa faute. « C’est un homme à l’eau, » concluait +Pellegrin, qui communiquait ces regrettables +nouvelles.</p> + +<p>Ç’avait été la cause, entre M. et M<sup>me</sup> d’Harpagon, +de scènes humiliantes et détestables, +M<sup>me</sup> d’Harpagon voulant faire revenir Cléante +aux Vergeais, son mari s’y refusant : détermination +où la paresse morale, la répugnance +à dire tout haut, devant le coupable, +ce qu’il en disait devant sa mère, tenaient +autant de place qu’une indignation légitime. +Brisé, M. d’Harpagon laissait aller les événements, +comme joignant les mains pour +demander grâce. Il n’en pouvait plus, il en +avait assez, assez ! Parfois il lui arrivait de +murmurer, errant, désœuvré, à travers la +maison, dans les communs déserts, dans les +allées du parc que nul ne se souciait plus d’entretenir, +cette phrase absurde, qu’il se répétait +indéfiniment : « La paix du cloître ! la paix du +cloître ! » Cela n’avait aucun sens, même pour +lui. Sans doute il avait lu ces mots, longtemps, +bien longtemps auparavant, et ils lui revenaient, +peut-être du fond de ses premières lectures, de +ses livres d’enfant… Cela voulait dire seulement : +« Qu’on me laisse tranquille ! qu’on me +laisse tranquille ! Vous n’avez donc pas de +pitié ! »</p> + +<p>Averti par M<sup>me</sup> d’Harpagon de l’intimité qui +commençait d’apparaître entre leur fille et le +professeur, le pauvre homme répliqua doucement :</p> + +<p>— Tu dis ?… Eh bien, c’est encore la moins +mauvaise nouvelle que j’apprends depuis trois +mois !</p> + +<p>— Avez-vous perdu l’esprit ! Élise, votre +fille Élise, se laissant courtiser par ce petit +monsieur ! Le fils d’un marchand de biens, +et qui a été usurier ! Car vous savez ce que +c’est qu’un marchand de biens, je suppose, +vous êtes payé pour le savoir ! Et juif, par-dessus +le marché, juif !</p> + +<p>— Ne penses-tu pas, demanda son mari, que +ses intentions sont honnêtes ? J’avais cru comprendre…</p> + +<p>— Mais c’est bien le pire ! cria-t-elle. J’aimerais +mieux, oui, j’aimerais mieux que ce fût… +que ce fût… comme à Cannes, enfin ! Mais ce +garçon est trop bête pour ça, — et elle, trop +intelligente ! Elle sait où elle le mène !</p> + +<p>— Eh bien, s’il l’épouse, n’est-ce pas ce qui +peut arriver de mieux ?</p> + +<p>— Le fils d’un usurier, monsieur, et juif !</p> + +<p>— Ma chère amie, soupira M. d’Harpagon, +s’il est fils d’un usurier, comme il vous plaît de +qualifier son père, c’est sans doute que notre +sang, notre vieux sang, et la fatalité héréditaire +appellent ce sang-là… Nous n’avons rien +à dire !</p> + +<p>— On n’en rira que davantage !</p> + +<p>— Hélas, laissez rire… Songez à notre situation, +songez à tout ce dont Élise nous a +menacés ? Si cela arrivait, rirait-on ? Peut-être +plus encore, en ayant l’air de nous +plaindre : ce serait plus affreux ! S’il vient +sauver Élise, — et c’est la sauver, dans ces +circonstances, — bénissons le ciel. Il est +juif, c’est vrai… et c’est ennuyeux. Oui, oui, +ça m’ennuie ! J’aurais préféré autre chose. C’est +inattendu, c’est désagréable… Mais il ne +croit à rien, ce jeune homme, et il est plein de +bonne volonté, ça se voit. On le mariera à +l’église, il fera de petits chrétiens… Et il est +si peu juif ! En vérité, c’est à ne pas s’en +apercevoir…</p> + +<p>— La caque, répondit M<sup>me</sup> d’Harpagon, sent +toujours le hareng. Vous verrez, vous verrez !</p> + +<p>— Je ne veux pas me mêler de cette affaire, +conclut plaintivement son mari. Ah ! qu’on me +laisse donc la paix ! qu’on me laisse la paix !… +Et vous-même, vous ne vous en mêlerez pas +non plus.</p> + +<p>— Je ne m’en mêlerai pas !</p> + +<p>— Non ! fit-il, avec un sursaut d’énergie et +presque de malice : parce que vous avez peur +de votre fille, — il reprenait le « vous » avec sa +femme quand il était véritablement excédé — vous +avez peur de ce qu’elle vous dirait, et de +ce qu’elle est capable de faire !</p> + +<p>Il ne se trompait point. M<sup>me</sup> d’Harpagon n’osa +intervenir. Elle aussi, à la fin, semblait domptée +par les coups acharnés du sort. Elle se laissait +aller…</p> + +<hr> + + +<p>Le jour échut, à la fin, que le père de M. +Joseph Meyer avait annoncé pour sa visite. +L’heure en fut accueillie par son fils, par tous +les habitants des Vergeais, dans un sentiment +d’espoir pareil, quoique les causes en fussent, +pour chacun, différentes. Dans l’esprit débile, +mais droit, de M. d’Harpagon, il ne subsistait +plus guère qu’un seul désir susceptible de le +jeter à l’action ; il devait quinze mille francs à +Pellegrin, qui s’était généreusement comporté +envers lui, avait évité à Cléante un déshonneur +public et irrémissible : et sans doute l’expertise +de M. Léon Meyer allait-elle lui procurer +les moyens d’acquitter cette dette dans un +court délai. Son cœur honnête et délicat s’en +félicitait. Il se disait aussi : « Il restera peut-être +ensuite quelque chose, un peu d’argent qui +me permettra durant quelques jours ou quelques +mois de ne pas songer au lendemain. +Un répit, mon Dieu, un répit ! Je n’en demande +pas plus à la Providence. Je suis vieux : +après moi le déluge ! » Ainsi l’égoïsme du +vieillard se mêlait à la noblesse de son +souci. M<sup>me</sup> d’Harpagon, de son côté, s’applaudissait, +plus terre à terre, et cédant à ses +anciennes habitudes, d’avoir à posséder, à +serrer une somme, quelle qu’elle fût, mais la +plus importante possible. Ses instincts de +fourmi lui prêtaient presque de l’imagination. +Elle se sentait renaître, elle était plus active +encore que de coutume, et bousculait Marie +Larchant. Il y eut, sous sa direction, avec sa +participation, nettoyage particulier et général. +Il fallait que les choses fussent présentées dans +tout leur mérite, dans l’éclat d’une propreté +sans tache. On passa sur le bois des sièges, +et sur tous les meubles, un linge humecté +d’eau de potasse, on épousseta le fond des +fauteuils, les coussins une fois enlevés et +battus, on lava les housses, on les remit. +Tous les cuivres furent nettoyés, — même ceux +qui eussent dû conserver la dignité de leur +patine ! Louis, le métayer fut prié, — M<sup>me</sup> d’Harpagon +elle-même prit l’engagement de lui +payer ses journées, — « d’écruauder » et de +ratisser les allées du parc, de tailler les buis. +Marie Larchant disait : « Si c’était qu’on va +recevoir le roi, on n’en ferait pas davantage ! » +Élise contemplait avec détachement ces préparatifs. +L’avenir des siens ne la concernait +plus, elle était résolue à les livrer à leur destin +et à s’en séparer. Mais ne doutant point que +le professeur n’entreprît M. Léon Meyer +sur les espérances qu’elle lui avait permis de +nourrir, et qu’il avait la joie immense de +pouvoir envisager comme ambitieuses jusqu’au +sublime, à l’impossible, elle frémissait d’impatience : +ce jour aussi, pour elle, pouvait être +décisif.</p> + +<p>Elle ne se trompait pas. M. Joseph Meyer +voulait brûler ses vaisseaux. Il partit à pied, de +bonne heure, pour Mailly, afin d’y retenir la voiture +de Perronneau, qui devait ramener son +père.</p> + +<p>Il avait plu la veille et une partie de la +nuit. Mais le vent avait changé, un aigre +vent de nord-est, qui avait durci la terre et +glacé les flaques des ornières. Les innombrables +gouttes d’eau suspendues aux aiguilles +des sapins, dans le petit bois, luisaient toutes +pâles, gelées, telles de petites lampes électriques +en plein jour ; ou bien, dans la +pénombre, plus loin sous les arbres, traversées +d’un rayon de soleil, c’étaient des pierres +précieuses, des diamants, des milliers et des +milliers de diamants pour un collier de noces. +Les routes étaient glissantes, verglassées. +Joseph Meyer, à chaque embardée où le jetaient +ses pas mal assurés, souriait, parfois levant les +bras. « Je danse, s’affirmait-il, je danse ! Je fais +le bal à moi tout seul ! » Il se trouvait dans un +de ces heureux états d’esprit où tout ce qui +vous arrive est une cause de volupté. A la fin, +fatigué, il s’engagea dans l’herbe rêche, rendue +cassante par le gel, pour affermir sa marche. +Un pic vert, — un bocque-bois, comme on dit +dans le pays, — qui ne l’avait pas entendu, lui +montra un instant l’éclat diapré, exotique, +de son plumage, et s’envola, tout près de lui. +« Sur ma droite, constata le jeune homme, +sur ma droite ! C’est bon signe ! Et hier, sur +le chemin, une charrette qui rentrait du foin +m’a couvert de paillons mouillés, couleur +d’or. Bon signe encore ! » Cet incrédule, +dans son exaltation, avait en ce moment besoin +de croire aux présages — et son père, juif +d’Alsace, superstitieux comme un Oriental, +dans son enfance les lui avait tous fait connaître.</p> + +<p>Ce fut donc dans des dispositions parfaitement +heureuses, la conviction que tout s’allait arranger +au mieux de ses désirs, qu’il parvint à la +gare, après s’être arrêté chez Perronneau. Le +double poney attelé à la voiture, qui était +découverte — Perronneau ne possédait que +celle-ci, qui servait hiver comme été, par tous +les temps — avait l’air de s’amuser lui-même +de ce beau froid, du beau soleil, de toute la +gaîté du ciel et de la terre. Arrêté devant la +gare, il frappait de ses quatre sabots, l’un +après l’autre, il avait l’air de dire : « Est-ce +qu’on ne va pas courir un peu ? Dépêchez-vous ! » +Le train, par extraordinaire, arriva +presque à l’heure, et M. Léon Meyer en +descendit, sous une vaste pelisse de fourrure, +largement confortable, et tenant un tout +petit sac de voyage qui l’était beaucoup +moins, du genre de ceux où les courtiers en +bijoux portent leur précieuse marchandise. Cela +fermait avec une serrure à secret, cela ne +pouvait rien contenir, qu’une brosse à dents +ou des diamants. Il baisa son fils sur +les deux joues, devant le chef de gare, devant +l’unique facteur et tous les voyageurs, ce qui +embarrassa quelque peu le professeur ; mais +son père avait accoutumé de se livrer à ces +effusions magnifiques, ostentatoires, avec les +personnes de sa famille, et ses amis même. +C’est un usage venu de loin, à travers les +siècles, du fond des plaines de Chanaan ou de +Mésopotamie, du plateau aride où Jérusalem +attend sa résurrection. Salomon dut accoler +de la sorte ses trois cents fils, et Hiram, roi de +Tyr, sans compter la reine de Saba. Mais, dès +que Perronneau, remonté sur son siège, eut +ramassé les guides avec une indifférence +professionnelle, claquant des lèvres et faisant +mine de tirer le fouet de sa glissière, sans le +sortir, pour exciter le petit cheval, M. Léon +Meyer aborda les affaires incontinent et sans +plus de cérémonies. Il avait un fort accent +alsacien.</p> + +<p>— J’ai bien compris tes lettres, dit-il, à son +fils, je les ai relues, elles sont là…</p> + +<p>Il allongea un petit coup, du bout des doigts, +sur son sac.</p> + +<p>— … Ces personnes, ces Harpagon, sont tes +amis. Ça me fait plaisir. Il faut connaître des +chrétiens autrement que dans le commerce, +c’est une bonne chose, une très bonne chose. +Il faut savoir obliger… Et ça sert toujours. +Dans toutes les provinces, il y a encore des +affaires, des tas d’affaires, dans ces vieilles +maisons. Partout. Seulement on ne sait pas. +Il faut avoir l’occasion de visiter, et, pour +visiter, il faut être présenté ! On pourra demander +ça à tes amis…</p> + +<p>Joseph eut un petit mouvement, qui n’était +point de plaisir : il n’avait pas pensé à ce résultat +du voyage de son père. Et pourtant, il +connaissait cet homme pratique et entreprenant.</p> + +<p>— … Je m’arrangerai, continua M. Léon Meyer. +Ne t’occupe pas de ça. Il faut savoir demander. +Ceux qui ne savent pas demander sont des imbéciles. +Ils ne réussissent pas, c’est bien fait… +Maintenant, tu me dis que ces amis sont de vrais +amis, que tu t’intéresses à eux. C’est bien, c’est +très bien ! Ça prouve que tu as su gagner leur +confiance, c’est une bonne note pour eux et pour +toi. J’aime ça. Je leur estimerai leur mobilier +au plus juste prix… Ça doit être comme partout, +hein ? Tu sais assez le métier pour t’être rendu +compte ? Quelques bonnes pièces, des pièces +vendables, au milieu de rien, de rien du tout. +Et ils ne savent pas, ils se font des idées. Des +idées fausses ! Ils exagèrent la valeur de certaines +choses parce qu’un idiot d’amateur, ou +quelqu’un de trop poli, leur a donné des illusions. +Ou bien, c’est à cause du souvenir de ce qu’ils +ont payé une machine qui ne vaut pas un clou. +Il ne faut pas les contredire : ils se figureraient +qu’on les vole… Il faut faire un prix moyen : +plus cher, un peu plus cher, pour leurs saletés, +moins cher, pour ce qui a de la valeur. Comme +ça, on s’y retrouve. Honnêtement, je t’assure. +Mais oui, honnêtement !</p> + +<p>— Papa, répondit Simon, je t’ai demandé +de prendre leurs intérêts. C’est moi qui y ai +intérêt, un grand intérêt. Je ne t’ai pas +expliqué…</p> + +<p>— C’est entendu ! C’est entendu !… L’expertise +au plus juste prix, et un droit d’option pour +nous si les pièces ne dépassent pas le prix indiqué… +Et je te garderai ta commission !</p> + +<p>— Ma commission ?… interrogea le fils.</p> + +<p>— Bien sûr, bien sûr, ta commission ! Tu me +fais faire une affaire, tu en profites. C’est dans +l’ordre, c’est légitime. J’en tiendrai compte, de +ta commission, pour évaluer…</p> + +<p>— Papa, interrompit Joseph, je ne veux pas +de commission ! C’est plus sérieux que ça, je ne +t’ai pas dit, mais c’est plus sérieux !…</p> + +<p>— Tu refuses ta commission ! Mais je serais +déshonoré, si je ne la donnais pas à mon propre +fils, si je profitais sur lui !</p> + +<p>— Je te dis que c’est plus sérieux, je te dis +que tu ne peux pas comprendre, coupa son fils, +impatient, inquiet. Il faut que tu sois gentil, +généreux, désintéressé. C’est pour moi, pour +moi…</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu veux dire, interrogea le +père Meyer, choqué. Pour toi ? Je serai obligeant, +très obligeant, c’est promis… Mais c’est +une affaire, voyons, c’est quand même une +affaire !</p> + +<p>— Non, papa, protesta Joseph, ça ne peut +pas être une affaire. Je t’aurais dit que ça ne +devait pas être une affaire, même avant !… mais +maintenant !…</p> + +<p>Et il avoua — non, il proclama le beau secret, +le beau mystère. Son grand amour, son ravissement, +son espoir. Il ne regardait pas la figure +du vieux, de peur qu’elle ne le glaçât, l’empêchât +de parler :</p> + +<p>— Tu la verras, tu la verras ! Alors tu comprendras. +Moi, Joseph Meyer, je puis épouser +M<sup>lle</sup> d’Harpagon, j’en suis sûr, sûr ! Et je la +veux ! Et elle le voudra, j’en suis sûr !</p> + +<p>M. Léon Meyer laissa passer entre ses lèvres +un petit sifflement. Il introduisit frileusement +ses deux mains dans les manches de sa pelisse +parce qu’il avait froid sous ses gants. Le double +poney trottait sur la route plate, et l’air +cinglait.</p> + +<p>— Tu veux épouser une fille des Goïm… Tu +ne l’as pas subornée ?…</p> + +<p>— Oh ! père ! protesta Joseph.</p> + +<p>— « Si quelqu’un suborne une vierge qui +n’était point fiancée, cita le père Meyer, et couche +avec elle, il faudra qu’il paie sa dot, et la prenne +pour femme. Si le père de la fille refuse de la +lui donner, il paiera l’argent qu’on donne pour +une vierge »… Est-ce le cas ?</p> + +<p>— Père !…</p> + +<p>— Joseph, continua le vieux, tu prendras une +vierge d’entre ton peuple. Car tu ne dois pas +faire offense à ton peuple ! Ainsi a parlé l’Éternel, +qui sanctifie. Un juif doit épouser une juive, +il ne peut épouser qu’une juive ! Es-tu fou ?… +Prends ta commission, Joseph, prends ta +commission — et ne me parle plus de ces +sottises !</p> + +<p>Pour la première fois, M. Joseph Meyer +devait s’asseoir à la table des Harpagon. Aux +Vergeais, après avoir envisagé la situation +mûrement et sous toutes ses faces, on n’avait +cru pouvoir en agir autrement avec M. Léon +Meyer, qui venait de Paris tout exprès pour +dispenser les conseils de son expérience, et +dont on attendait assez pour qu’il fût jugé +nécessaire de le traiter avec courtoisie : si +l’on accueillait le père, on ne pouvait éviter +de recevoir le fils avec lui. Élise n’avait +point pris part à ces débats, qui furent +assez mystérieux : on se méfiait d’elle. +D’ailleurs elle avait appris la nouvelle de +cette décision avec une froideur apparente. +Sa résolution, dès longtemps arrêtée, était +de vivre auprès de ses parents comme si elle +n’eût pas été présente ; ou du moins de +corps seulement, non point de volonté ni +d’intelligence. Elle n’ouvrait la bouche, ne semblait +s’éveiller que si M. Joseph se trouvait là. +Alors son père malgré sa résignation, plus +affaissée que stoïque, d’attendre les événements, +quels qu’ils fussent, et de ne pas intervenir, +la considérait avec inquiétude, sa mère +avec une irritation qui paraissait toujours près +d’éclater, et n’éclatait point. Puis M<sup>me</sup> d’Harpagon +se réfugiait dans le domaine où régnait, +sous sa direction naturelle et légitime, Marie +Larchant. Il y avait bien longtemps que les +d’Harpagon n’avaient invité personne à un +repas un peu prié. Leurs embarras, autant que +les instincts d’économie de la maîtresse de +la maison, en étaient la cause. Il avait donc +fallu tirer des armoires, des dressoirs, une vaisselle, +une argenterie, une verrerie dont on ne +se servait jamais. On les tenait pour +infiniment précieuses, et l’on n’avait point tout +à fait tort. Il y a ainsi, dans presque toutes +les maisons campagnardes, de petits trésors +qui dorment, auxquels on n’ose toucher. Il +y a aussi des choses médiocres, ou franchement +laides, auxquelles on attache le même +prix. Car ce n’est pas le goût qui suscite ce +respect, mais une sorte de tradition, parfois +des préjugés, presque des superstitions, héréditairement +transmis. Il en allait de cette sorte +sur la table dressée avec scrupule par M<sup>me</sup> d’Harpagon. +Des assiettes de Tournai « à la mouche », +de cette espèce qui est le moins estimée, +dominées par deux compotiers de verre fort +commun, emplis de confitures, — abricots et +groseilles framboisées, — heurtaient, en contraste +peu fortuné, la belle soupière en vieux +Rouen muée en surtout, garnie de ces +affreux « plumets », qui, dans nos provinces, +surtout en hiver, remplacent trop souvent +les fleurs absentes. Les assiettes à dessert +en vieux Marseille à dessins jaunes, d’un +esprit, d’un fini presque introuvables, avaient +de quoi réjouir l’œil d’un connaisseur. Enfin, +M<sup>me</sup> d’Harpagon avait préparé, sur une petite +table Louis XIII à pieds tors, le service à café, +en porcelaine de Sèvres Empire : ce beau +Sèvres dur, sonore comme du cristal, de couleur +d’or, qui fait pardonner à Brongniart le +crime d’avoir banni de notre manufacture nationale +les grasses pâtes tendres du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, +dont la couverte s’accommodait si bien de +toutes les fantaisies de la plus riche et harmonieuse +palette.</p> + +<p>Comme elle mettait la dernière main à ces +apprêts, la voiture qui amenait l’hôte attendu se +fit entendre, s’arrêta devant le perron, et +M. Léon Meyer en descendit le premier, toujours +enveloppé de sa somptueuse pelisse, +tenant son petit sac à la main. Ce fut comme si +le froid du dehors entrait avec lui dans le +vestibule dallé en pierres de liais, décoré, +depuis soixante ans, de massacres de chasse, +têtes de cerfs et de sangliers, et d’où l’escalier +à rampe de chêne s’en allait, tout droit, +jusqu’à la moitié de l’étage. Son fils avait l’air, +selon l’expression qu’employait fréquemment +à son sujet M. d’Harpagon « de quelqu’un +comme tout le monde ». Il ne détonnait pas, +il pouvait demeurer inaperçu, jusqu’au +moment que sa conversation, qui était variée, +adroite, intelligente, le distinguait de façon +agréable. A tout prendre, il pouvait passer +pour un Français semblable à tous les +Français de bourgeoisie moyenne et d’un milieu +cultivé. Le moins qu’on pût dire de lui, sans +pécher par un excès de sympathie, est qu’il était +supportable. Et, dans un monde soucieux des +choses de l’esprit, le jugement eût été plus +favorable… Dépouillé de ses lourdes fourrures, +mais gardant toujours à la main son sac, dont il +semblait que, par méfiance ou habitude, il ne +pût se résoudre à se séparer, son père apparaissait +fort correctement vêtu, — mieux que +ce jeune homme qui descendait de lui, avec +plus de recherche, — il était propre, décent ; +et toutefois, il émanait de lui on ne savait +quoi de grossier, d’intolérable — de fétide. +Il n’était pas « appareillable », il n’était pas +assimilable, on ne savait qu’en faire, où le +mettre, on ne savait en lui ce qui éloignait, +repoussait davantage, de son audace naïve, +étalée, pourtant inconsciente, ou de son obséquiosité. +Il y avait son accent, il y avait ses +plaisanteries mêmes, parfaitement déplaisantes, +et où il se complaisait. Il y avait les caractères +physiques de sa race, accusés, éclatants, +exagérés — et voici que, contemplant son +fils, on croyait retrouver en lui tout cela, qu’on +n’y avait jamais vu ! Élise en fut épouvantée, +M. d’Harpagon interdit. M<sup>me</sup> d’Harpagon +ricana à son oreille : « Je l’avais bien dit ! +Je l’avais bien dit ! »</p> + +<p>Pour M. Léon Meyer, insoucieux de ce que +l’on pouvait penser de lui, il les avait à son tour +pesés tous trois, d’un regard froid et commercial. +Le père ? Un brave homme, mais comme +il y en a tant. Le néant. Pas de volonté. Fatigué, +ne souhaitant rien que son repos, ne voulant +plus se soucier de rien que son repos. +M<sup>me</sup> d’Harpagon ?… Rien que de petits calculs, +de petites économies. Elle discuterait, mais +sur des détails, et ne saurait se défendre utilement. +Surtout son regard s’appesantit sur +Élise, avec un si froid cynisme qu’elle eut +l’impression d’en être déshabillée, violée : +« Elle est belle, très belle. Et elle a une +tête sur les épaules. Mais orgueilleuse, sensuelle. +Ce n’est pas ça qu’il faut à Joseph, +ni à moi. Surtout à moi ! Je ne m’entendrai +jamais avec cette belle-fille-là… Mon fils a +perdu le sens !… »</p> + +<p>Ce fut, des deux côtés, un moment de +gêne presque physique, et qui ne se dissipa +guère. On passa dans un des deux salons +les quelques minutes qu’il fallait pour que +le déjeuner fût annoncé. Tout le monde +sait avec quelle impatience, qui ne vient +point des exigences de l’estomac, les gens +mal assortis par le hasard ou la nécessité +attendent le moment d’un repas. Car manger, +cet acte inévitable et quotidien qui s’appelle +manger, leur donnera une occupation +pareille dont, — comme un homme en +train de se noyer prie pour rencontrer une +branche, n’importe quel objet flottant, à quoi se +raccrocher, — ils espèrent qu’elle leur inspirera +un esprit commun, et aussi fera couler +le temps plus vite. Élise n’osait regarder +le jeune professeur ; elle détournait les yeux, +ne lui répondait point. Elle était dans un +désordre mental inexprimable et désastreux, +elle voulait se demander : « Est-ce possible ? +Est-il bien son fils ? Et puisqu’il l’est, pourrai-je ?… » +Le malheureux ne concevait rien +à cette froideur, à cet éloignement subits. +Il était habitué à son père, ne le voyait plus +tel qu’il était ; il l’aimait, d’ailleurs, et, pour +un certain ordre de qualités qu’il estimait +méritoires, l’admirait. De plus, ainsi qu’il peut +arriver, il était disposé à croire que tous les +pères diffèrent de la sorte de leurs fils, et que +cela n’a pas d’importance.</p> + +<p>M. d’Harpagon essayait d’imaginer des sujets +de conversation innocents et généraux. Sa +femme, avec une implacable perfidie, découvrait +dans cette scène des motifs d’amusement +sans cesse renouvelés ; son esprit pratique, +avide, la portait aussi à vouloir qu’on commençât, +le plus tôt qu’il se pouvait, l’expertise +qui justifiait la présence de cet hôte incongru. +M. Léon Meyer ne demandait pas mieux. Il +ne songeait même qu’à cela, il inventoriait +déjà du regard. C’était bien ce qu’il avait +prévu : un mélange de pièces assez intéressantes +et d’objets ridicules ou misérables. +Pour un autre que lui, cela eût été touchant. +C’est ce que nous avons tous vu, c’est dans +ce disparate, légué par des siècles de bon +goût, puis d’appauvrissement, d’ignorance, +de fausses conceptions du confortable à bon +marché, que tant de Français ont vécu. Pour +M. Léon Meyer, il discernait là seulement ce +qui valait quelque chose, et ce qui ne valait +rien.</p> + +<p>… Sur la cheminée en brèche rouge et +blanche, sculptée largement, dans le milieu +de son manteau, d’une belle et simple coquille, +une pendule Louis XVI charmante, à colonnettes +réunies par des chaînes minuscules, +le cadran surplombé par une lyre en argent +terni. Et, de chaque côté, des vases d’albâtre, +rapportés d’Italie par un jeune ménage +malencontreux, après un voyage de +noces, sous Louis-Philippe ou le second Empire. +Une somptueuse console Louis XIV, +dorée, sculptée en plein bois, humiliée d’un +buste de Napoléon I<sup>er</sup> en biscuit de Sèvres, +posé sur un socle en peluche rouge, hideux, +blessant, entre deux lampes Carcel hors +d’usage, en tôle peinte. Un miroir magnifique, +en écaille et argent, auquel on avait +suspendu des photographies de famille, aux +cadres également d’écaille, mais de fausse +écaille, et de plus en plus petits, comme +une queue de cerf-volant. De beaux fauteuils, +des chaises tapissées de « verdures » du +<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, dont les dossiers portaient chacun +un antimacassar, au crochet… M. Léon Meyer +s’exprima sur tout cela avec une franchise +tranquille et qui, ce qu’il faut remarquer, ne +parut point importune. Son expérience, son +autorité lui donnaient à cet instant l’air d’un +général qui passe une revue. Il n’était plus +si pénible à entendre, à voir : un homme qui +sait son métier, et le fait, sous vos yeux, si +vulgaire qu’il soit, prend un autre aspect ; il +devient acceptable. L’atmosphère, quand on +passa dans la salle à manger, semblait légèrement +éclaircie, purifiée. On respirait plus à +l’aise.</p> + +<p>Les principes d’économie de M<sup>me</sup> d’Harpagon +ne se pouvaient par bonheur, au déjeuner, +manifester de façon évidente qu’aux yeux +d’une femme, et il n’y en avait point qu’Élise +qui était de la famille. Ils se trouvaient assez +proprement dissimulés. Il y avait, pour débuter, +un de ces soufflés au fromage qui ne +coûtent guère, et font leur petit effet ; un +poulet, assez maigre en vérité, comme toutes +les volailles qui ne sont point artificiellement +engraissées, n’ayant connu que le grain que +lui avait chichement distribué Marie Larchant +dans la basse-cour, et servi avec des pommes +au beurre ; enfin cette éternelle ressource +des repas campagnards : un pâté de lièvre en +terrine, et une salade de chicorée. M. d’Harpagon +soupira : le lièvre de cette terrine +était un des derniers qu’il eût tués sur ses +terres, qu’il tuerait jamais. Cependant, il sut +dissimuler ce sentiment amer. Le déjeuner se +terminait par un riz au lait, entremets de tout +repos, qui se conserve, et que maîtres et +domestiques peuvent « finir » le lendemain. +Il y avait les pommes, les poires du potager, +fort honorables ; et M. Léon Meyer, qui avait +sans périphrases remis à sa place, autant dire +à rien, la faïence de Tournai « à la mouche », +loua généreusement, et sans restrictions, le +service à café en Sèvres, la soupière en +Rouen, les assiettes de vieux Marseille. D’ailleurs +cette salle à manger, avec d’autres belles +faïences anciennes de Moustiers de Nancy, +suspendues au mur, son vieux mobilier +Louis XIII un peu rustique, restait la pièce +la plus harmonieuse de la maison, pour ce +motif qu’elle était celle que les dernières +générations des Harpagon avaient le moins +modifiée ; persuadés, par chance, qu’une salle +à manger est toujours bien telle qu’elle est, +pourvu qu’on y puisse manger ! Les chaises +seules, des chaises « Renaissance » achetées +quarante ans auparavant à Dijon, la déparaient ; +mais, quand on s’y était assis, cela ne se voyait +plus.</p> + +<p>M. Léon Meyer avait encore en main son +petit verre de marc, brûlé dans la propriété, +et d’une antiquité respectable, que M<sup>me</sup> d’Harpagon, +à qui sa passion prêtait de l’intrépidité, +lui suggérait de commencer son estimation. +Le vieux, plus lent tout à coup dans ses mouvements, +sa voix moins délibérée, cligna de +l’œil. Il fallait d’abord lui laisser voir, bien +voir ! Il dirait son opinion après… Mais il +tira son calepin, y inscrivit les Rouens, les +Moustiers, les Marseilles, retourna dans le +salon où on l’avait reçu, fit la récapitulation +de ce qu’il y avait déjà remarqué, passa dans +les autres pièces, suivi de son fils, de toute +la famille Harpagon, d’Élise elle-même. Et +c’était toujours la même chose… Les inévitables +turqueries de bazar, en satin commun, +brodées en faux or, rapportées d’Orient par un +parent voyageur comme des choses sans prix. +Mais tout près, sous les pieds, ou sous des tabourets +en tapisserie, — on ne saurait croire combien +il y a de tabourets dans les maisons de +province ! — des tapis de pied, carrés pour +la plupart, pas bien grands, mais si sûrs de +dessin, si frais et riches encore de teintes !… +Contre un papier de muraille peint à la main, +de façon ingénue et rare, comme on en fit +sous le Directoire, mais décollé par l’humidité, +tombant en lambeaux, un Harpagon-Cléante, +qui aimait les chevaux, qui avait +dépensé une fortune en chevaux, avait par +surcroît planté des clous par douzaines, pour +accrocher des lithographies de chevaux ; chevaux +de sang en pleine course, chevaux +tenus par leur groom, chevaux attelés, chevaux +à l’écurie. Un imposant et pourtant +minutieux cartel de Boule, Louis XIV, couronné +d’un héraut soufflant dans une conque d’or, tout +en écaille et cuivres ciselés, entre deux gravures : +<i>Après l’orage</i>, et <i>le Départ du conscrit</i>. Un +beau lit Louis XIII, à colonnes, mais sans son +baldaquin ; et, tout près, un paravent décoré +de gravures de modes qu’on avait, les soirs +d’hiver, patiemment découpées à coups de +ciseaux. Une table à ouvrage Directoire au +pied en forme de lyre, dont le tiroir abritait +comme un trésor le tapis où la mère de +M. d’Harpagon avait coutume de broder la +signature des amis et des visiteurs, avec +leurs armes et leurs devises. Des vases en +vieux Paris, ridicules et attendrissants, qui +contenaient, jalousement gardés sous globe, +des fleurs et des fruits artificiels. Et partout, +dans toutes les chambres, jusque dans les +antichambres, des tables de nuit, chacune d’un +modèle et d’un style différents, à glissière, à +vantaux, en manière de colonnes antiques, +d’encoignures, de tables à ouvrage, comme si en +province, durant des siècles, le génie des ébénistes +se fût consacré uniquement à fabriquer +des tables de nuit et à en dissimuler, par +pudeur, la destination !</p> + +<p>Et la famille d’Harpagon suivait toujours, +de pièce en pièce, M. Léon Meyer qui prenait +des notes, insensible, imperturbable ; elle-même +de plus en plus glacée par ce long piétinement +dans des chambres désertes et sans feu ; +le cœur serré, aussi, car elle voyait ce qu’elle +n’avait jamais vu : dans quelle inharmonie, +quelles erreurs, elle avait vécu sans jamais +s’en apercevoir, et combien peu de choses, +parmi tant de choses, méritaient qu’on les +considérât.</p> + +<p>Il y avait aussi, dans une de ces chambres, +un tableau représentant un paysage romantique +et fabuleux, avec des cascades, des monts, +des rochers, un monsieur et une dame échangeant +leurs serments ; tout cela par un clair de +lune — et, à la place de la lune une horloge à +poids.</p> + +<p>Pour la première fois, M. Léon Meyer se +dérida.</p> + +<p>— Ça aurait de la valeur, ça… Ça aurait de +la valeur, si la peinture était du douanier Rousseau !</p> + +<p>Ils étaient si découragés qu’ils acceptèrent de +rire, lâchement.</p> + +<p>Par degrés insensibles et rapides leurs sentiments, +au cours de cet examen, avaient changé. +Pour tous ces objets, dont un si grand nombre +évoquait pour eux un souvenir, ils n’avaient plus +de souvenirs. Ils ne se souciaient, en ce moment, +que de ce qu’ils pourraient en obtenir. Ils étaient +comme le joueur à qui l’on a prêté de l’argent sur +un bijou, et qui le regarde courir, avec la petite +bille d’ivoire, sur la roulette d’une ville d’eaux.</p> + +<p>M. Léon Meyer redescendit dans le salon. Sans +enlever sa pelisse, qu’il avait endossée pour +affronter la température glacée de l’étage, qui +n’était pas chauffé, il fit un calcul rapide.</p> + +<p>— Je vais vous faire bien plaisir, dit-il, je vais +vous faire bien plaisir !…</p> + +<p>Avec sa mine basse, son accent de juif alsacien, +plus fort que jamais, il n’était agréable ni +à voir, ni à entendre, et cependant on demeura +suspendu à ses lèvres, on lui sourit :</p> + +<p>— Votre vaisselle… Toutes ces petites machines, +dans la salle à manger, dans les armoires, +sur les murs… Il y a des choses qui ne valent +rien, mais les Marseilles, les Moustiers, les +Rouens !… C’est très joli, très joli !… J’en donnerai +bien cinq mille francs !</p> + +<p>L’espoir gonfla les poitrines. Si ces petites +choses valaient tant d’argent, tout le reste, +alors…</p> + +<p>— Oui, oui, les faïences, les porcelaines, c’est +de bonne vente, c’est recherché, on s’en débarrasse +facilement… Maintenant, il y a ce meuble +Louis XVI en tapisserie, avec le canapé, les fauteuils. +C’est gentil, c’est gentil… deux mille +cinq cents !</p> + +<p>La déception, l’angoisse, se glissa dans leur +cœur. M. Léon Meyer les avait amorcés. Il +jouait avec eux maintenant comme un vieux +chat avec de pauvres petites souris.</p> + +<p>— Il y a aussi les tapis. Trois tapis. +Les autres… s’ils étaient de la Savonnerie… +Mais ce sont quand même de bons petits +tapis français, anciens, pas trop abîmés… trois +mille !</p> + +<p>… Il arrivait à un total de vingt mille cent +francs. Vingt mille francs pour tout le mobilier +de cette maison qui avait abrité les Harpagon, +les avait vus naître et mourir depuis trois siècles +et demi ! Il ajouta :</p> + +<p>— C’est le prix ! C’est le prix que je paierais +tout ça, à l’Hôtel ! A l’Hôtel je n’irais +pas plus loin. Vous pouvez passer par l’Hôtel, y +envoyer ce mobilier, vous êtes libres. Ici, par +le notaire faisant office de commissaire-priseur, +ça descendrait plus bas… Mais vous êtes +les amis de mon fils. Je veux qu’il soit content +de moi, mon fils, content !… Vous aussi. Je +vais majorer, le plus que je peux : vingt-cinq +mille !</p> + +<p>— Vingt-cinq mille francs ! cria M<sup>me</sup> d’Harpagon, +irritée. Mais j’ai vu, monsieur, un meuble +de salon, comme celui où vous êtes assis, +vendu huit mille !</p> + +<p>— C’était de l’aubusson, madame, et ces verdures +ne sont pas de l’aubusson… Et on +n’achète pas le prix qu’on vend. Je fais mon +commerce, je sais mon commerce. Je paie +comptant, je vends quand je peux, j’ai tous les +risques. Je vous fais une offre honnête — et, +c’est entendu, vous n’êtes pas forcés de l’accepter. +Elle vaut pour trois mois : si vous trouvez +mieux avant…</p> + +<p>— Mais le portrait de Largillière !</p> + +<p>— Ça, un Largillière !… Bon petit tableau +d’un élève… second choix… troisième, même…</p> + +<p>— Mais le nécessaire de toilette de Napoléon +I<sup>er</sup>, l’armoire de la buanderie !</p> + +<p>— Le nécessaire ? Une curiosité ; mais pas de +valeur réelle… L’armoire, vous pouvez vous +procurer la même, chez tous mes confrères, +pour quarante francs…</p> + +<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon entraîna son mari dans la +salle à manger.</p> + +<p>— C’est un voleur ! c’est un voleur !</p> + +<p>— Tu crois ?… répondit le pauvre homme.</p> + +<p>— Un voleur ! Et sa canaille de fils est son +associé, son complice !</p> + +<p>— D’autres, répliqua tristement M. d’Harpagon, +seraient-ils plus honnêtes, ou plus généreux ?</p> + +<p>Il songeait : « J’aurai de quoi payer Pellegrin, +et encore dix mille francs… Et ce sera fini, +fini !… »</p> + +<p>Le vieux pendant ce temps disait à son fils :</p> + +<p>— Ils réfléchissent. Ils accepteront. Ils auront +raison… Je ne les ai pas mal traités. J’ai offert +tout de suite ce que j’aurais pu faire après marchandage, +je t’assure.</p> + +<p>— Mais tu en tireras le double ?</p> + +<p>— Eh bien ? fit-il, tranquillement. Oui… Et +au bout de combien de temps… Non, c’est bien +comme ça. Réellement, c’est bien comme ça !</p> + +<p>— Mais, puisque je ne veux pas de commission !</p> + +<p>M. Léon Meyer haussa les épaules.</p> + +<hr> + + +<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon revenait, avec son mari.</p> + +<p>— Monsieur, dit-elle, il y a tout ce dont vous +n’avez point parlé !…</p> + +<p>— Si je n’en ai point parlé, répondit M. Meyer, +c’est que je n’en veux pas… Oui, oui, ajouta-t-il, +d’un air consolant, ça peut avoir une valeur. +Ici. En faisant une vente ici, vous en obtiendrez +davantage.</p> + +<p>— Et puis, continua M<sup>me</sup> d’Harpagon, vous +n’avez pas tout vu. Il y a le grenier. On a mis +tant de choses, au grenier, depuis que les Harpagon +habitent cette maison, depuis qu’ils l’ont +fait bâtir. Des choses qui peuvent vous intéresser…</p> + +<p>Elle avait décidé : « C’est un moyen de continuer +la conversation… Si l’on pouvait tirer de +lui quelque chose de plus ! »</p> + +<p>Car tel était le caractère de M<sup>me</sup> d’Harpagon ; +celui de beaucoup de femmes de toutes les +classes, encore aujourd’hui, chez nous. Obtenir, +en sus du marché offert, quelques sous, quelques +centaines de francs, lui eût semblé une victoire, +et elle eût affirmé : « C’est moi qui ai gagné +cela !… »</p> + +<p>M. Meyer acquiesça. Il voyait bien son +jeu, ça lui coûterait un peu plus ; pour ne pas +marchander, ne point céder quelque chose, +il faut s’en aller tout de suite. Mais il se résigna, +voulant montrer à son fils la meilleure +volonté. Il avait aussi l’insatiable curiosité du +métier, il aimait tout voir, il faisait sa part +à la chance, au jeu : « Tout est possible, rien +n’arrive jamais ! » Mais l’on agit comme si tout +pouvait arriver.</p> + +<p>Ce grenier amusa son fils. Avec sa haute +charpente en incorruptible châtaignier, ogivée +comme la nef d’une cathédrale, il était tout en +coins et en recoins ; et parfois, gravissant +une échelle dont il se fallait méfier, on découvrait +d’autres coins, d’autres recoins, des +étages perdus, dissimulés, au-dessus de ce +suprême étage. Certaines parties en semblaient +vides, nues, presque trop propres. On y +respirait une odeur vivante, des moineaux, +surpris, battaient des ailes contre les solives. +Alors, baissant les yeux, on distinguait sur le +plancher balayé des monceaux d’orge et +d’avoine ; suspendues aux solives, des guirlandes +d’oignons, des gerbes de fenouil. Il +y avait des galetas, où jadis, sur le foin, avaient +couché les moissonneurs, les aoûteux, aux +jours de grande presse, en été. Il y avait enfin +ce que M<sup>me</sup> d’Harpagon nommait « le capharnaüm ». +C’était, à l’aile gauche de cette +vieille demeure qui, sous le chapeau de ses +toits abrupts, paraissait immense, un grenier +presque aussi vaste que tous les autres, et +fermé, traditionnellement, sans qu’on sût pourquoi, +car nul jamais ne devait avoir envie d’y +entrer, d’une lourde porte fixée à l’un des +chambranles en torchis par un cadenas imposant, +mais si rouillé que, sans se soucier +d’en demander la clef, M. d’Harpagon en fit +céder la serrure d’une seule pesée de ses faibles +mains. Sifflements furieux de rats qu’on +dérangeait. Chauves-souris réveillées, aveuglées +par la lumière des jours pratiqués dans +la toiture. Poussière grise, sur le sol, si épaisse +que les pas ne s’entendaient plus. Et, entassé +plus haut que la taille d’un homme, de tout, +de tout !</p> + +<p>Une infinité, un encombrement déconcertant, +décourageant, de boîtes en carton. Des cartons à +chapeaux, des cartons à toilettes. Et de tout +encore, dans ces cartons. Des guenilles et des +vêtements, assez bien conservés, de toutes les +époques ; depuis des costumes de chasse en lambeaux, +des jupes dont n’eussent pas voulu les +pauvresses d’un asile, jusqu’à des gilets, des +vestes, des coiffures paysannes, discrets et +charmants. Des jouets d’enfants, brisés. Des +boutons de redingote, de pantalon, des agrafes +dépareillées, par centaines. Puis des coffres en +bois, en fer-blanc, en peau de vache avec +ses poils, emplis de livres, de papiers mangés +aux vers. Des tables de nuit — encore des +tables de nuit. Quelques-unes avec ce qu’on +pouvait s’attendre à y trouver, fêlé, cassé. +Des lits de fer, au fond crevé. Des ressorts de +sommier. Une coiffeuse Empire, exquise, une +bibliothèque Louis XVI, en bois de rose, en +mauvais état, mais dont M. Léon Meyer +dit pensivement : « Il faudra aussi me la faire +descendre ! » D’un air d’ennui et de dégoût +profonds, M. d’Harpagon suivait, sans toucher +à rien.</p> + +<p>Cependant, par désœuvrement, de sa canne, +qui ne le quittait jamais, il frappa il ne savait +quoi de grisâtre et d’écailleux qu’il aperçut, jeté +sur ce qui devait avoir été, semblait-il, un fourneau +de briques, hors d’usage.</p> + +<p>— Tiens, dit-il, un caïman !</p> + +<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon, dont l’imagination n’est +point dévergondée, du regard mesura la +bête.</p> + +<p>— Oui, dit-elle, un petit crocodile… ou plutôt +un gros lézard empaillé.</p> + +<p>Jusqu’alors, au cours de cette exploration, +M. Joseph Meyer s’était laissé traîner. Il +ne prêtait attention à rien, s’égarait dans une +rêverie confuse et fort noire. L’indifférence, +la sécheresse de l’accueil qu’Élise lui avait +réservé, depuis l’arrivée de son père, avait été +pour lui une déconvenue mortifiante. La plus +qu’exacte rigueur des évaluations de son père, +qu’il attendait plus généreuses, l’avait achevé. +Jugeant qu’il faisait ici mauvaise figure, il +aurait voulu fuir, il ne savait où, mais bien +loin, le plus loin possible… A peine, cependant, +M<sup>me</sup> d’Harpagon eut-elle prononcé ces paroles +très ordinaires qu’il montra une agitation inattendue :</p> + +<p>— Un lézard, cria-t-il, vous dites que c’est +un lézard ?…</p> + +<p>— Un lézard ou un crocodile, répliqua +insoucieusement M<sup>me</sup> d’Harpagon. Pour un +lézard il est bien grand, pour un crocodile, assez +petit…</p> + +<p>Elle repoussa du pied cet objet méprisable.</p> + +<p>— Oh ! attendez, supplia-t-il, attendez ! Je voudrais +le voir, le mesurer…</p> + +<p>Dressant l’animal à l’envers, sur sa tête, qui +s’appuyait mieux au plancher que la queue +trop faible, et qui pliait, il le maintenait contre +sa poitrine.</p> + +<p>— Vous allez vous salir ! protesta le bon monsieur +d’Harpagon.</p> + +<p>— Laissez ! laissez !… Il me va un peu plus +haut que la moitié du corps… Ça doit faire trois +pieds et demi, n’est-ce pas ?…</p> + +<p>— Oui, accorda M. d’Harpagon ; ça doit faire +à peu près ça… Mais qu’est-ce que ça vous +fait ?</p> + +<p>— Rien ! rien !… C’est un souvenir… Il est +absurde, absurde !… Je vous demande pardon !</p> + +<p>Mais ses yeux fulguraient. Il murmura :</p> + +<p>— Et ce fourneau, ce fourneau !</p> + +<p>— Oui, dit M. d’Harpagon, il ressemble à +ceux dont se servent les demoiselles qui peignent +sur porcelaine… Et, si je ne me trompe, c’est à +cela qu’il a servi dans ma jeunesse. Mais on +avait été le chercher ici… Il y a longtemps +qu’il y était — avec des alambics, des cornues, +je crois… Tenez, voilà encore une de ces cornues, +dans un coin !</p> + +<p>M. Joseph Meyer, qui était myope, s’agenouilla +dans la poussière, pour contempler la cornue. Il +semblait hors de lui-même. Pendant ce temps, +son père, ayant dispersé des cartons et des +cartons encore, — il y en avait partout, — disait :</p> + +<p>— Ma foi, voilà une belle table ! Vous avez +bien fait de me conduire ici… Une bien belle +table d’un bon, d’un très bon Louis XIII !</p> + +<p>Son fils bondit jusqu’à lui. Et, sans même +regarder :</p> + +<p>— Elle est en noyer ! Elle a douze pieds, +en forme de colonnes torses, et peut se tirer +par les deux bouts ! N’est-ce pas ? N’est-ce +pas ?</p> + +<p>— Oui, reconnut son père, oui… C’est une +table à rallonges et à douze colonnes torses, une +belle pièce…</p> + +<p>M. Joseph Meyer fonça dans les cartons, les +piétina, trébucha dans les malles en peau de +vache, les lits de fer, s’embrouilla les pieds +dans un ressort de sommier, se raccrocha +comme il put à une autre malle en peau de +vache, et cria, d’une haleine :</p> + +<p>— Cherchez les six escabelles ! Cherchez les +trois mousquets, le pavillon à queue ! Ils y +sont, ils doivent y être. Cherchez tout !</p> + +<p>— Il est fou ! fit M. Léon Meyer, sérieusement +inquiet.</p> + +<p>— Écoutez, haleta son fils, écoutez ! C’est la +scène première de l’acte deux de <i>l’Avare</i>. +Cléante, le fils d’Harpagon, a chargé son valet +La Flèche d’emprunter quinze mille livres à un +usurier nommé Simon — et La Flèche revient +avec les propositions de ce M. Simon… Cléante +paiera un intérêt de vingt-cinq pour cent…</p> + +<p>— Bon ! bon ! dit son père, on sait ça…</p> + +<p>— Oui, mais voilà la suite. Vous la savez +aussi, la suite :</p> + +<p>« Des quinze mille francs que l’on demande, +le prêteur ne pourra compter en argent que +douze mille livres ; et, pour le reste, il faudra +que l’emprunteur prenne les hardes, nippes, +bijoux, dont s’ensuit le mémoire — et que le dit +prêteur a mis de bonne foi au plus modique +prix qu’il lui a été possible. Savoir : « Une peau +de lézard de trois pieds et demi, remplie de foin, +curiosité agréable pour pendre au plancher +d’une chambre.</p> + +<p>« Plus, un fourneau de briques avec deux +cornues, et trois récipients fort utiles à ceux +qui veulent distiller ;</p> + +<p>« Plus, une grande table en bois de noyer, à +douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire +par les deux bouts, garnie par le dessous de ses +six escabelles.</p> + +<p>— … C’est celle-ci, constata M. d’Harpagon, +il ne saurait y avoir de doute.</p> + +<p>« … Un lit de quatre pieds, à bandes de point +de Hongrie appliqué fort proprement sur un +drap de couleur olive…</p> + +<p>— … Je parie, dit M. Joseph Meyer, s’interrompant, +que c’est celui que nous avons déjà +inventorié, au premier étage. Il y manque +le point de Hongrie, les six chaises, le +pavillon à queue… Maintenant que nous +avons retrouvé le reste, il nous les faut !… +Cherchons ! cria-t-il, avec une sorte de fureur, +cherchons ! Tout est ici ! Je suis sûr que +tout est ici ! Cléante, en y arrivant, avait +entassé dans ce grenier ces choses pour lui +sans valeur, et dont le souvenir, la vue, +l’importunaient. Nous devons les retrouver !</p> + +<p>Ce fut une chasse acharnée, ardente — heureuse. +M. d’Harpagon mit la main sur +le luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, +ou peu s’en faut. Il l’allait délibérément jeter, +négliger…</p> + +<p>— Donnez ! lui dit M. Simon Meyer d’un air +singulier.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d’Harpagon retrouva le trou-madame, le +damier, le jeu d’oie renouvelé des Grecs, +et fort propre à passer le temps lorsque l’on +n’a que faire. C’étaient d’aimables objets, +dignes de la vitrine d’un collectionneur tout +autant que le fameux nécessaire de Napoléon +I<sup>er</sup>. Les trois mousquets garnis de +nacre de perle, avec leurs fourchettes assortissantes, +découvertes par M. Léon Meyer, +eurent moins bon accueil. Mais tout à +coup, le professeur, dépliant une étoffe guenilleuse +qui semblait servir d’enveloppe à +d’autres guenilles, annonça, d’une voix triomphale :</p> + +<p>— La voilà ! Je l’attendais, je l’espérais… La +<i>Tapisserie des Amours de Gombaut et Macée</i> !</p> + +<p>— Tu dis ? fit brusquement son père.</p> + +<p>— … <i>Les Amours de Gombaut et Macée</i>… Un +des panneaux, du moins, le numéro trois. C’est +la <i>Danse</i>… Car Molière, quand il dit « Tapisserie » +entend l’ensemble de toutes les tentures +se rapportant au même sujet : il y en avait +huit.</p> + +<p>— Est-ce que, demanda timidement M. d’Harpagon…, +est-ce que ça a de la valeur.</p> + +<p>— Le panneau numéro deux, répondit +M. Léon Meyer, évasif, se trouve au musée +des Gobelins. Il a été payé deux mille cinq +cents francs à l’Hôtel Drouot.</p> + +<p>— Ah !… fit M. d’Harpagon, un peu déçu.</p> + +<p>— Mais c’était en 1872 ! protesta M. Joseph +Meyer, enflammé et scandalisé. Depuis, les +prix ont décuplé, vingtuplé ! Et ce n’était +qu’un panneau isolé. La série complète n’existe — et +elle n’est pas d’une fabrication excellente ; +celle-ci, de Tours ou peut-être même +des Gobelins, lui est très supérieure — qu’au +musée de Saint-Lô, provenant du château de +Lanne, et on la considère pourtant comme +d’une valeur presque inestimable… Nous +devons la trouver dans le grenier, la série ! +Il n’y a pas de raison pour qu’elle n’y soit +pas, puisque nous avons découvert ici tout le +reste !</p> + +<p>Ce fut une recherche, un pourchas passionné. +Parfois, on était déçu. On croyait +découvrir une de ces tapisseries, et c’était +autre chose. M. Simon Meyer ne s’en plaignait +pas. On lui dénicha la tenture en point de +Hongrie de la chambre à coucher, au moment +que nul n’y songeait plus. Il la mit de côté, +avec soin. Parfois aussi quelqu’un disait : +« Je crois qu’en voilà une ! » et ne se trompait +pas.</p> + +<p>— Il nous en faut huit ! disait fiévreusement +M. Joseph Meyer. Où en sommes-nous ?</p> + +<p>Élise s’était distinguée. Elle en avait apporté +trois. Longtemps le cinquième panneau, celui +des <i>Fiançailles</i>, fit défaut. La nuit tombait. +« Nous continuerons demain, » proposa M. d’Harpagon, +fatigué… Mais dans l’un de ces étranges +recoins, où l’on accédait par une échelle, le professeur +finit par mettre la main sur ce panneau : +il servait à fermer l’un des jours du toit, au +nord-ouest, où la pluie et le vent pénétraient. +Mais il était dans un état de conservation à +peine inférieur aux autres.</p> + +<p>— C’est inusable, disait son père, d’une voix +pieuse, inusable ! Quand les vers ne s’y mettent +pas, et qu’on ne s’en sert pas comme tapis de +pieds…</p> + +<p>La nuit était tout à fait tombée quand ils redescendirent +avec leur butin. Ils étaient harassés, +leurs mains étaient noires, leurs visages +maculés, leurs vêtements avaient pris une apparence +ignoble. D’un commun accord, ils résolurent +de remettre au lendemain l’examen des +tapisseries.</p> + +<p>Les deux Meyer rentrèrent ensemble à l’auberge +des Vergeais.</p> + +<p>— C’est une trouvaille, tout de même, ne put +s’empêcher de dire le vieux, une trouvaille ! Qui +aurait pu penser…</p> + +<p>— Combien crois-tu que ça peut valoir ? +demanda son fils.</p> + +<p>M. Léon Meyer ne répondit pas…</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain matin, au grand jour, tout le +monde se rassembla au château. Une à une, +dans leur ordre, on étala les tentures dans le +plus grand des salons, dont on avait écarté les +meubles. C’étaient des scènes champêtres +d’une fraîcheur délicate dans les demi-teintes +pour les personnages, sur un fond de verdure. +Les encadrements variaient pour chaque +panneau ; parfois des brebis paissantes et +des instruments aratoires, des vases d’où s’épanchaient +des fleurs et des fruits ; deux beaux +chiens assis, qui semblaient soutenir le reste +de la bordure. Des vers ingénus tissés à même +la composition, en illustraient le sens. En +huit tableaux, c’était toute la vie d’un couple +d’amants rustiques, depuis ses premières +années — un petit roman, une <i>Astrée</i> réaliste. +Des jeux d’enfants, la chasse aux papillons, +le dénichage des oiseaux avec ce tercet sournoisement +gaillard :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Robin, avant que dénicher</i></div> +<div class="verse"><i>Fais dedans mon giron cacher</i></div> +<div class="verse"><i>Ce bel oiselet au bec rouge…</i></div> +</div> + +</div> +<p>Puis, le jeu de boules qui, tout innocent qu’il +paraît, est pourtant bien dangereux. Les vieux +seuls y jouent sérieusement, les jeunes gens +s’embrassent, même font mieux ou pire…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Bergères font tour de souplesse,</i></div> +<div class="verse"><i>En se jouant montrent leurs fesses ;</i></div> +<div class="verse"><i>Tels sont les plaisirs de nature !</i></div> +</div> + +</div> +<p>Mais les vers, devenus presque illisibles, sont +plus gaillards que l’image, qui demeure aimable +et décente. Voici la gaîté du bal champêtre. +Cornemuses, rebecs, hautbois. Une fille rattache +son bas. Un beau garçon bondit vers sa +danseuse : « Margot, Margot, plus haut la jambe ! »… +Le repas après la danse, et ses galanteries +primitives :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Alizon, c’est plaisant butin</i></div> +<div class="verse"><i>De tenir ton ferme tétin,</i></div> +<div class="verse"><i>Et baiser ta bouche vermeille.</i></div> +<div class="verse"><i>… Ah ! Dieu ! retire ta main.</i></div> +<div class="verse"><i>Garde que Robin ne s’éveille !</i></div> +</div> + +</div> +<p>Pauvres vers naïfs, où sonne pourtant un +écho, grec et français, de Ronsard et d’Anacréon. +Et cela finira bien. Après de si grands +désirs, si candidement montrés, Gombaut +et Macée se fianceront, se marieront. Ils +seront un jeune ménage de paysans, puis +un vieux. Ils auront leur part de peines, +comme de plaisirs — et la Mort viendra, avec +sa faux…</p> + +<p>Les deux Meyer et tous les Harpagon restèrent +longtemps en contemplation devant leur +découverte. A la fin le vieux Meyer soupira. +On le regardait. Il alla s’asseoir, et se tut encore, +méditant :</p> + +<p>— Je suis un honnête homme… dit-il.</p> + +<p>— Oui, monsieur Meyer, oui… confirma +M. d’Harpagon, doucement.</p> + +<p>— J’ai causé avec mon fils hier soir. Le +prix d’une série comme ça, on ne sait pas… +Ça dépend de l’amateur… Et puis, c’est trop +gros, trop important pour moi ; je vous volerais, +ou je me volerais. Je ne veux être qu’un +intermédiaire. Je la vendrai pour votre +compte et je prendrai dix pour cent… Oui, dix +pour cent !… Seulement comme je me chargerai +de la publicité, de l’établissement du +marché, pour cette tapisserie, que j’aurai des +frais, nous compterons encore dix pour cent +en plus… Vous voyez, ajouta-t-il en souriant, +que les choses n’ont pas changé : c’est le +commerce, ça, c’est le commerce ! On fera +toujours comme ça !</p> + +<p>— Mais enfin, qu’est-ce que vous croyez +qu’elle atteindra, cette tapisserie, interrogea +M<sup>me</sup> d’Harpagon, les yeux ardents.</p> + +<p>— Je vous dis que ça dépend de l’amateur… +Les devises sont un peu gênantes : mais il faut +y regarder de près pour les lire. A distance, sur +un mur, on ne les verra pas… Ça peut aller +entre huit cent et douze cent mille…</p> + +<p>M. d’Harpagon crut qu’il en allait mourir — et +puis qu’il avait mal entendu ! Il se fit répéter +la somme. Sa femme se la fit répéter. +Élise, à elle-même, se la répéta. Mais quand +M. Joseph Meyer, se précipitant vers elle, lui +voulut prendre la main, elle n’eut point l’air +seulement de le reconnaître. Cependant l’on +s’embrassait, on pleurait.</p> + +<p>— Oh ! fit M. d’Harpagon, qui étouffait. +Et dire que nous avons eu cette fortune sous +notre toit, toute notre vie, et nos aïeux avant +nous !</p> + +<p>— Ils n’en auraient point tiré mille écus, +répondit paisiblement M. Léon Meyer, et +c’est bien pour ça qu’elle avait été cédée pour +cette somme. Vous-même, il y a trente ans, +n’auriez pas eu le dixième du prix actuel. +Vous l’avez retrouvée au bon moment… Ça +arrive… moins souvent que le contraire, mais +ça arrive. Et, au bout de compte, c’est en +croyant rouler l’un de vos aïeux que quelqu’un, +qui appartenait presque à ma profession, a fait +cadeau d’un trésor aux arrière-petits-fils… Ça +peut arriver aussi !</p> + +<hr> + + +<p>M. Léon Meyer partit le jour même. Il emportait +les huit panneaux, après en avoir donné reçu +bien en règle, énumératif et circonstancié — mais +de plus ayant signé, avec M. d’Harpagon, +un petit contrat fort clair, et dont les deux parties, +du reste, semblaient également satisfaites. +On ne songeait plus à le trouver antipathique et +vulgaire : il était l’homme sur qui reposaient +tous les espoirs, il était le chirurgien qui a promis +de sauver le malade, qui le sauvera ; +l’ogre qui possède la clef de la chambre aux +trésors, mais qui laisse entrer. M. d’Harpagon +sut trouver des termes fort dignes pour lui +témoigner sa gratitude, et la conviction qu’il +ne décevrait point la confiance qu’on avait +mise en lui.</p> + +<p>— Je fais une affaire, répliqua le vieux avec +son terrible accent, je fais une affaire, voilà +tout… Et savez-vous ce que ça prouve ? Ça +prouve que tout chrétien devrait avoir son +juif !</p> + +<p>Son fils le suivait partout, comme son ombre, +et ne paraissait plus guère, en effet, qu’une +ombre. Nul ne faisait attention à lui. Élise +continua de lui marquer une froideur inconcevable. +C’est en vain qu’il chercha l’occasion +de lui parler : elle sut éviter de le voir seule à +seul, jusqu’au moment qu’il partit. Car le vieux +Meyer, prétendant avoir absolument besoin de +sa littérature et de son érudition pour cette +affaire, avait exigé qu’il l’accompagnât jusqu’à +Paris. Élise, à l’heure des adieux, accepta seulement, +de bonne grâce, mais comme un acte +sans portée, allant de soi, la main qu’il lui tendait +avec timidité.</p> + +<p>— Je sais, dit-elle avec une aimable condescendance, +les obligations que nous vous avons…</p> + +<p>Il balbutiait, cherchant des mots pour exprimer +son indignation, et ne les trouvant point.</p> + +<p>— Allons, monte ! fit son père déjà installé +derrière Perronneau. Il est temps !</p> + +<p>Quand la voiture eut dépassé la sapinière, il +dit à son fils :</p> + +<p>— Tout ça, de ta part, c’était de l’imagination. +Rien que de l’imagination ! Elle t’avait monté le +coup, la demoiselle… Je comprends ça ! A sa +place, dans sa situation, j’en aurais fait autant. +Chacun son jeu, c’est naturel, c’est permis… +Garde-toi, je me garde !… Et tu étais un beau +parti, tu étais le salut, pour elle, il y a trois +jours. Sans ça, penses-tu qu’une chrétienne +puisse songer à épouser un juif ! Mais maintenant +qu’elle a de l’argent, et qu’elle le sait !… +Du reste, si ça vaut mieux pour elle qu’elle ne +t’épouse pas, ça vaut encore mieux pour toi : le +chrétien qui se l’offrira…, je demande à repasser +pour voir ça… En attendant, c’est comme je +t’avais dit, Joseph : prends ta commission, mon +garçon, prends ta commission !… Et ne t’occupe +plus de ces bêtises !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LE MARÉCHAL BUTLER</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p class="i">Je m’en souviens encore ! J’aurais +pleuré devant la première fille que j’ai +séduite, si elle ne s’était mise à rire…</p> + +<p class="sign">Alfred <span class="sc">de Musset</span> : <i>Lorenzaccio</i>.</p> + +</blockquote> + +<p class="dedic">A M. <span class="sc">Paul Bourget</span></p> + +<p>— … Il y a encore quelqu’un, dans le salon +d’attente ?</p> + +<p>— Oui, Mylord maréchal, répondit l’officier +de service : une dame… Je dis que c’est une +dame parce que c’est une femme, mais ce +n’est pas une <i lang="en" xml:lang="en">Lady</i>… Je puis lui dire que +Votre Grâce ne reçoit plus, qu’elle a été obligée +de partir…</p> + +<p>— Elle reviendrait, dit le maréchal, d’un air +d’ennui. Vous le savez bien ! Ceux ou celles qui +ont attendu si longtemps, si on les renvoie, +reviennent toujours… Faites entrer…</p> + +<p>Il était, pour l’Angleterre, le grand vainqueur +de la grande guerre. Cinq ans auparavant il s’appelait +Butler, le colonel Butler, un colonel +comme tous les autres, assez bien né, — tous +les officiers de l’armée régulière anglaise +sont des <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i>, — d’une bonne famille +du nord de l’Irlande, mais presque pauvre, +sans éclat, sans relations ; aujourd’hui il se +nommait Lord Butler, « Monseigneur » Butler, +<span lang="en" xml:lang="en">field-marshal</span>, comte de Roulers, duc de +Denain, illustré par ces noms de victoires remportées +sur une terre alliée, comme Wellington, +cent ans auparavant, fait marquis de +Torrès-Védras par l’Espagne, prince de Waterloo +par la Hollande ; membre du Conseil Privé ; +titulaire d’une dotation de deux cent mille +livres, pair d’Angleterre ; cependant toujours +resté pour le peuple, pour « l’homme dans la +rue », qui le vénérait, se sentant sur le front +un reflet de sa gloire, « notre Butler », un +Anglais comme tous les Anglais, mais qui +incarnait les qualités de la race, son énergie, sa +ténacité.</p> + +<p>Il avait goûté d’abord la saveur vigoureuse +de ce légendaire hommage, de cette admiration +naïve, universelle. Hors de chez lui, des gens par +milliers le saluaient, pour qu’il leur rendît ce +salut et s’en pussent vanter. Sa maison +s’encombrait de dons étranges, inutiles, émouvants : +des pipes, des bourses de soie tressées +par de pauvres femmes, des animaux, des +poissons empaillés, des tabatières sculptées +dans le bois des ruines de la France dévastée. +On le venait voir pour s’illustrer de l’avoir +vu, comme on tirait avantage de lui avoir, un +matin, tiré son chapeau. Maintenant cette +popularité le fatiguait ; s’en trouvant excédé, +il fermait sa porte à ses admirateurs inconnus. +Cependant ils insistaient, découvraient des +prétextes ; et l’on ne peut refuser de serrer +la main à l’humble enthousiaste, qui arrive du +fond de l’Angleterre avec le modeste don de +son cœur généreux.</p> + +<p>— … Qu’est-ce qu’elle m’a apporté, celle-là ? +songeait-il, mâchonnant sa moustache courte +avec un demi-sourire. Il était importuné, il +avait l’impression qu’il perdait son temps ; +toutefois pourtant il éprouvait encore du plaisir. +Ironique et flatté, il avait d’avance envie de +dire à cette inconnue : « Eh bien oui, c’est +moi, c’est bien moi ! Regardez, si ça vous +amuse… »</p> + +<p>Elle entra, il leva les yeux. Sans grande curiosité : +il avait l’habitude. L’officier d’ordonnance +ne s’était pas trompé : ce n’était point une <i lang="en" xml:lang="en">Lady</i>. +La femme qui se tenait devant lui, après +une longue et maladroite révérence, et laissait +s’échapper de sa bouche un petit souffle +court, les mains sur sa poitrine émue, appartenait +à la petite bourgeoisie londonienne. +En Angleterre, les rangs sociaux s’accusent +par des différences beaucoup plus tranchées +qu’en France. Seules les femmes des classes +supérieures savent s’habiller et porter leur +toilette. Ce n’est pas tout ; elles ont une démarche +caractéristique, un port de taille qui n’est +qu’à elles, une complexion nette, saine, faite +à la fois, dirait-on, de bonne éducation et de +bonne nourriture. Celle-ci, avec son chapeau +de médiocre modiste, son alliance d’or sur +sa main gauche intentionnellement dégantée, +la pauvre broche trop voyante sur sa blouse +confectionnée, c’était la femme d’un petit +boutiquier ou d’un employé ; le teint d’une +femme qui prend trop de thé et de tartines +beurrées ; pour l’âge, une cinquantaine d’années, +et ne les cachant pas ; l’air honnête, +scrupuleux, un peu borné, de celles qu’on voit +le dimanche à la sortie des chapelles baptistes +ou wesleyennes.</p> + +<p>Quelque chose déçut les prévisions du maréchal. +Visiblement, elle n’avait rien apporté. +Et elle ne disait rien. Elle restait là, droite, +muette, le dévorant des yeux, le visage ravagé +par un sentiment formidable et complexe où +il entrait une tristesse immense, puis une +seconde à peine de fulgurant orgueil, puis +encore un désespoir sec, comme devant la +mort subite d’un être aimé — enfin de la haine +ou de l’horreur.</p> + +<p>— Eh bien ?… fit le maréchal, impatienté de +ce silence.</p> + +<p>Il songeait en même temps :</p> + +<p>— C’est une folle ! Je vais sonner…</p> + +<p>— Je suis venue pour vous voir, dit-elle, +d’une voix extrêmement lointaine, presque +imperceptible, et si timide — une voix de petite +fille…</p> + +<p>— <i>Egad !</i> fit le maréchal d’un air gai, je m’en +doute ! Eh bien, vous m’avez vu…</p> + +<p>— Vous ne vous rappelez pas…</p> + +<p>— Que voulez-vous que je me rappelle ?… +Décidément, pensait-il, c’est une folle. Il est +temps d’appeler Roberts…</p> + +<p>— C’est vrai. Vous ne pouvez vous rappeler. +C’est impossible. Vous ne m’avez jamais +vue… Et moi non plus, avant ce jour, je ne vous +avais jamais vu. Jamais ! Jamais !</p> + +<p>Elle criait ces mots comme s’ils contenaient +un sens abominable, eussent été la proclamation +d’un malheur pour elle démesuré.</p> + +<p>— C’est mon frère que vous avez vu, il y a +trente et un ans. Vous étiez subalterne (sous-lieutenant), +au camp d’Aldershot. Vous aviez +vos <i lang="en" xml:lang="en">rooms</i> à Londres, <span lang="en" xml:lang="en">Albemarle street</span>.</p> + +<p>— Votre frère ?… répéta le maréchal.</p> + +<p>— Il est venu vous voir, un dimanche matin. +Il venait vous réclamer une lettre. C’était moi +qui l’avais écrite, en réponse à une annonce que +vous aviez mise dans <i lang="en" xml:lang="en">Ally Sloper’s</i>.</p> + +<hr> + + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Good God !</i> cria le maréchal.</p> + +<p>Il sentait monter à ses joues une assez pénible +chaleur. C’était un souvenir presque complètement +aboli qui revenait brusquement à sa +mémoire. Le souvenir d’une aventure désagréable, +vulgaire pour commencer, humiliante +pour finir. A cette époque, la mode des « petites +correspondances » par les journaux, des +annonces où des jeunes femmes solitaires ou +intéressées, des jeunes gens timides ou sans +scrupules offraient leur affection, du continent, +où elle fleurissait comme une nouveauté, +avait reflué sur l’Angleterre. La grande presse, +toujours austère, n’y avait point cédé, mais +<i lang="en" xml:lang="en">Ally Sloper’s</i>, petite publication humoristique +et populaire assez mal famée, lui avait +ouvert ses colonnes. Le « subalterne » Butler +en avait profité. Il n’était point un don Juan +ni un homme vicieux. S’il avait choisi ce moyen +de se procurer une amourette, c’est que, +pareil en cela à beaucoup de jeunes Anglais, il +se sentait dépourvu auprès des femmes de +l’esprit d’entreprise, et que sa bourse de sous-lieutenant +était légère.</p> + +<p>Il avait reçu d’assez nombreuses réponses, +parmi lesquelles une seule avait retenu son +attention, sa curiosité. Elle venait évidemment +d’une toute jeune fille, naïve, de condition +modeste et d’esprit simple. Elle disait à peu +près ceci : « Vous êtes officier ? Que cela +est beau ! Que j’aimerais me promener avec +vous ! Je suis arrivée de Canterbury pour +entrer dans une maison de couture. Je suis si +seule, et je m’ennuie tant, le dimanche. +Toutes les jeunes filles de l’atelier ont leur amoureux… +Moi seule n’en ai point. Mais ce sera +vous : elles seront bien jalouses ; je serai bien +heureuse. »</p> + +<p>Celui qui devait plus tard emporter la ligne +Hindenburg n’avait pas plus l’expérience, à +cette époque, de la stratégie amoureuse que +d’aucune autre. Il fut cependant assez adroit +pour ne point effaroucher la colombe qui ne +demandait visiblement qu’à palpiter entre ses +mains. Toujours par lettre, de la même orthographe +hésitante et de style ingénu, on lui fit +savoir qu’on acceptait, pour le dimanche +suivant, une promenade sentimentale en +canot, sur la haute Tamise, et qu’on le viendrait +chercher. On était si désireuse de savoir +comment c’était, les <i lang="en" xml:lang="en">rooms</i> d’un officier ! On +ajoutait : « Je crois que je ne suis pas laide : +mais vous me trouverez si mal habillée, et +peu digne de vous ! »</p> + +<p>La veille de ce dimanche-là, le sous-lieutenant +Butler reçut un télégramme : « Je suis +souffrante, dans mon lit. Quel malheur ! » Le +sous-lieutenant répliqua par un autre télégramme +annonçant sa visite. Bien qu’il ne fût point des +plus hardis, il se demandait si ce contretemps +apparent n’avancerait point ses affaires au lieu +de leur nuire. Il demeurait en tout cas bien +convaincu, et selon toute vraisemblance +n’avait point tort, que celles-ci aboutiraient au +mieux, dans le plus court délai. Tout lui faisait +penser que cette petite fille, instinctivement +voluptueuse et tendre, ne se défendrait +guère. Lui-même se sentait fort animé. Les +correspondances amoureuses, entre personnes +qui ne se connaissent point, ou ne se voient que +rarement, ont un charme infini pour l’imagination. +La réalité ne vient point mettre de +bornes au déchaînement d’une rêverie volontiers +sensuelle.</p> + +<p>Le matin de ce dimanche, de ce beau +dimanche enfin survenu, et dont il se promettait +il ne savait encore quoi, mais qui ne +pouvait aller que du joli au délicieux, il achevait +de s’habiller, avec ce soin précieux et discret +des jeunes Anglais qui en fait véritablement, +dans leur race, le sexe supérieur, le sexe qui +sait ce qui convient, tandis que la plupart des +jeunes femmes l’ignorent, quand on sonna à +sa porte. Il l’ouvrit lui-même. Selon la coutume +dans ces sortes d’appartements, il n’avait +point de domestique, sinon « le gardien » de la +maison, qui lui apportait son premier repas, +entretenait dans les deux pièces, et leur +vestibule exigu, l’ordre et la propreté, selon +des conceptions personnelles, assez rudimentaires.</p> + +<p>La personne qui venait le déranger de la sorte — un +dimanche ! — et commettait le crime de +retarder son départ, était « un homme », et +non pas un gentleman. Ce fut ce qu’il distingua +d’un coup d’œil, demeurant toutefois à +son égard aussi poli, dans la condescendance +de son accueil, qu’on le puisse concevoir. +Pourtant, ce jeune homme, pour un observateur +superficiel, était exactement vêtu comme lui, +de l’extrémité de ses chaussures — <i lang="en" xml:lang="en">patent +leather boots</i> — à son haut de forme lumineux, +méticuleusement caressé d’un drap léger, à +peine humecté de pétrole, puis d’un autre +morceau de drap, bien sec. Il avait enlevé, +ainsi qu’il convient, ses gants, qu’il tenait à la +main. Le pantalon aux raies discrètes, la +jaquette noire, rembourrée aux épaules comme +c’était la mode masculine à cette époque, +étaient corrects, et non pas confectionnés, +achetés « tout faits ». Mais cela n’était point d’un +bon tailleur, il y manquait on ne savait quoi. +Enfin, la « classe » de ce visiteur intempestif +s’accusait aussi bien par ce qu’il montrait que +par ce qui lui faisait défaut ; par des nuances +imperceptibles et pourtant aveuglantes. Il était +un <i lang="en" xml:lang="en">nobody</i>, un rien du tout, un <i lang="en" xml:lang="en">clerk</i> de banque +ou de <span lang="en" xml:lang="en">solicitor</span>, un employé de magasin, quelqu’un +qui passerait toute sa vie à copier les +<span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> sans être un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>. Le sous-lieutenant +Butler aurait préféré un mendiant ; +il s’en fût débarrassé plus vite, sans le laisser +entrer plus loin que le vestibule. Il dut +lui permettre l’accès de la petite pièce qui +servait à la fois de salon et de bureau, offrit un +siège.</p> + +<p>L’intrus demeura debout, son beau chapeau +luisant dans une main, ses gants dans +l’autre. Il était fortement ému, et le montrait +trop, comme un homme qui n’a pas appris +assez jeune à garder un empire suffisant +sur soi-même. Par surcroît il était intimidé, +avouait involontairement la conscience qu’il +avait de l’infériorité de son rang social ; mais +il ne fut point discourtois, n’étala nulle +insolence. Il était grave, avec une certaine +dignité, malgré tout, comme religieuse. Il +ouvrit la bouche : ce n’était point l’accent +cockney, l’accent vulgaire du petit bourgeois +londonien, mais non plus celui de la bonne +société : une intonation provinciale. En somme, +quelque chose de semblable à toute sa personne : +rien d’absolument mal, et rien de +bien.</p> + +<p>— Le sous-lieutenant Butler ? dit-il.</p> + +<p>— Lui-même, répondit Butler… Vous avez +l’avantage sur moi, monsieur…</p> + +<p>Le visiteur ne répondit pas à cette invitation +de se nommer, non par mauvaise volonté consciente, +mais parce qu’il était troublé.</p> + +<p>— Vous avez écrit à miss Annie Sawdon…, +dit-il.</p> + +<p>Le sous-lieutenant ne broncha pas. Il savait, +lui, imposer l’immobilité à son visage. Intérieurement, +il s’amusa : « Tiens, tiens, songea-t-il, +j’ai un rival, il y en avait un autre !… »</p> + +<p>— Je suis, continua le jeune homme, prenant +de l’assurance, M. William Sawdon, son +frère.</p> + +<p>Il fallut alors plus de sang-froid à Butler pour +garder son impassibilité. Cela devenait sérieux, +ennuyeux, la loi anglaise ne plaisante pas sur +ce genre d’affaires. Mais son esprit travaillait +rapidement : « Je n’ai fait aucune promesse, se +disait-il, je n’ai même jamais vu la fille. Tout +s’est borné de ma part à une invitation à déjeuner +à la campagne. Ce frère-là, ni personne au +monde, ne peuvent rien me réclamer. Pas +même adresser une plainte à mon colonel : il +en rirait. »</p> + +<p>— Ma sœur Annie n’a que seize ans, poursuivit +le visiteur. Elle était trop jeune pour +venir toute seule à Londres. Mais elle a quelque +chose de fantasque, d’impétueux dans le +caractère. Nous avons dû la laisser partir : elle +l’exigeait. Cette semaine, nous avons appris par +elle, à Canterbury, qu’elle était souffrante. J’ai +pris le train pour aller la voir, et j’ai trouvé +sur sa table la lettre et le télégramme que vous +lui avez envoyés.</p> + +<p>— Après, monsieur Sawdon ? interrogea Butler, +plus nerveux qu’il n’aurait voulu.</p> + +<p>— Monsieur Butler, je ne vous demande pas +ce que vous voulez faire de ma sœur. Il y a des +choses dont il ne faut point parler… Elle +n’est pas pour vous, de la façon que nous pourrions +envisager, c’est une chose certaine, +et il n’y a rien à dire de plus. Nous sommes +du petit monde, monsieur Butler, mais d’honnêtes +gens. La petite n’est qu’une enfant, elle +n’a pas su ce qu’elle faisait. Je vais la ramener +à Canterbury. Je vous rapporte votre lettre +et votre télégramme. Vous voudrez bien me +rendre la lettre et le télégramme que vous +avez reçus.</p> + +<p>Le sous-lieutenant souffrait dans son orgueil +de façon insupportable. Ce fils d’artisan ou +de boutiquier, ce rien du tout social l’emportait +sur lui à chaque mot qu’il prononçait, +le dominait. « Il avait le meilleur », comme +on dit en langue sportive. Le subalterne +Butler était encore à l’âge où l’on accepte sans +les discuter les principes qu’on a reçus de +son éducation. La sienne, plus sévère là-dessus +que celle des jeunes gens de notre race, lui +disait que s’il n’avait commis encore aucune +faute qu’on lui pût reprocher, par intention +il était coupable. Il le reconnut en lui-même. +Il penchait même, dans son inexpérience et sa +juvénile fraîcheur d’âme, à s’exagérer sa responsabilité.</p> + +<p>— C’est tout ? demanda-t-il.</p> + +<p>Il tenait à garder un air distant, dégagé.</p> + +<p>— Monsieur Butler, vous me donnerez votre +parole d’honneur que vous ne chercherez pas à +revoir la petite, et que vous ne lui écrirez plus.</p> + +<p>Intérieurement, le jeune officier y était déjà +tout résolu ; ce fut toutefois pour lui une cause +d’assez amère humiliation que ce « calicot » se +considérât comme en droit de lui imposer cette +décision. Et il ne pouvait faire autrement que +de céder !</p> + +<p>— Je vous en donne ma parole d’honneur, +fit-il froidement.</p> + +<p>— Vous avez la lettre, le télégramme ?</p> + +<p>Le sous-lieutenant les prit sur son bureau, les +tendit.</p> + +<p>— C’est bien, je vous remercie. <i lang="en" xml:lang="en">Good morning</i>, +monsieur Butler.</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Good morning</i>, monsieur Sawdon.</p> + +<p>Ils ne s’étaient pas tendu la main. De la part +de ces deux adversaires, ce ne fut point l’effet +d’un sentiment bas, ou irrité, rancune d’un +côté, haine ou mépris de l’autre. Butler, bien +qu’il eût fort désagréablement conscience +d’avoir joué un rôle peu brillant, même +ridicule, avait l’esprit trop droit, trop simple, +pour en vouloir à celui qui venait de forcer +sa volonté. Le petit <i lang="en" xml:lang="en">clerk</i> endimanché, fier +de sa victoire, et le cœur soulagé d’un grand +poids parce que la démarche avait coûté à une +timidité qu’il déplorait, eût volontiers tenté +le geste, comme après un combat de boxe : +il n’osa. Leur différence sociale continua de +les séparer. Ce seul petit fait eût suffi à prouver +qu’on n’était pas en France. Le <i lang="en" xml:lang="en">clerk</i> s’en +alla, sur un salut maladroit et cérémonieux.</p> + +<hr> + + +<p>Tout cela, qui a pris quelque temps à conter +parce que, écourtée de certains détails, la scène +eût paru incompréhensible de ce côté-ci du +détroit, le maréchal Butler, duc de Denain, +l’avait senti, sans plaisir, remonter dans sa +mémoire, d’un seul élan. D’une voix hésitante, +maussade, il posa cette question, qu’il jugeait +stupide :</p> + +<p>— Ainsi, c’est vous, je suppose, Annie Sawdon ?</p> + +<p>En même temps, il se reprochait : « Naturellement, +c’est elle ! A quoi bon le demander : +c’est elle. Et pourquoi est-elle venue ? A quoi +ça peut-il servir ? Je ne lui dois rien. Elle ne +m’est de rien, absolument de rien… Pourtant +c’est elle, là, devant moi ! C’est absurde ! Elle a +dû être jolie, il y a trente ans ! Dire que c’est +moi qui aurais pu… C’est absurde. C’est comique… +et je n’ai pas envie de rire ! qu’est-ce +qu’elle veut ?</p> + +<p>— C’est moi, dit-elle, Annie Sawdon.</p> + +<p>— Eh bien, madame… miss…?</p> + +<p>— Madame, madame… Mais vous n’avez +pas besoin de savoir mon nouveau nom. +Et il y a des moments où je voudrais l’oublier.</p> + +<p>— Eh bien, madame, en quoi vous puis-je +obliger ?</p> + +<p>Elle éclata :</p> + +<p>— Je ne vous demande rien ! Vous le savez +bien, que je n’ai rien à vous demander !</p> + +<p>— Alors ?</p> + +<p>— Pourquoi je suis venue ? Je croyais le +savoir. Il me semble que je ne sais plus…</p> + +<p>— Dans ce cas…</p> + +<p>Il fit mine de se lever.</p> + +<p>— Si, cria-t-elle, si, je sais ! Oh ! ne me renvoyez +pas, restez ! Je suis venue pour vous voir ! +Pour ne pas mourir sans avoir connu les traits +de l’homme à qui j’aurais pu, à qui j’aurais dû +appartenir, et qui est vous. <i>Vous !</i> mylord +Butler ! Butler, <span lang="en" xml:lang="en">field-marshal</span>, pair d’Angleterre, +généralissime de l’armée anglaise, vainqueur des +Huns ! Vous devriez comprendre : je ne pense +plus qu’à ça. A ça, depuis cinq ans ! A ce +qu’aurait pu être ma vie, ma gloire, mon +bonheur, si vous m’aviez prise. Il y a des +moments où je vous déteste, où je vous hais, +de ne pas m’avoir prise. Et des moments où je +pleure, où je me dis : « Ce n’est pas sa faute, +ni la mienne. C’est le hasard, le méchant, le +perfide et affreux hasard, qui a tout fait. Il +s’en est fallu de deux heures, et de l’arrivée +d’un imbécile ! » Et je revois ce qu’aurait pu +être mon existence, ou je l’invente, ou je m’efforce +de la vivre…</p> + +<p>Le maréchal haussa les paupières avec stupeur, +avec inquiétude. Il était choqué, sincèrement +choqué. Ce grand cri de fureur, de +désespoir, de passion déçue, impossible, +risible, ne lui apparaissait qu’indécent, impudique. +A cette heure qu’il était presque un +vieil homme, et devenu un chef parmi les +chefs, il envisageait les devoirs, les conventions +de la morale, pour les civils, comme quelque +chose de semblable à la discipline pour les +soldats. La discipline, c’est ce qui forge les +hommes, malgré eux, en pointe d’acier pour +les forcer à faire ce qu’ils ne feraient pas sans +elle : à obéir, à souffrir, à mourir, pour des +intérêts, un idéal supérieurs à leurs intérêts, à +leur idéal personnels. Les conventions +morales, c’est ce qui oblige les hommes, et surtout +les femmes à ne pas laisser les sociétés +civilisées dégénérer en une immense chiennerie. +S’il n’y avait pas ça, croyait-il, les femmes +ne seraient plus qu’un troupeau de louves en +folie. Les conventions où on les maintient, la +pudeur, la chasteté qu’on leur impose, c’est leur +discipline. Elle est indispensable.</p> + +<p>— Voyons, dit-il, vous ne pouvez pas penser +ce que vous dites. Votre existence ! Vous vous +efforcez de l’imaginer, de la vivre telle qu’elle +eût été si… si ce qu’il n’est pas arrivé était +arrivé : elle aurait été belle ! Où seriez-vous +maintenant ?</p> + +<p>Comme il prononçait rudement ces mots, il +frémit. Et son existence, à lui, si la famille +d’Annie Sawdon au lieu d’être intervenue, +« avant », était intervenue « après » ? Et elle +l’eût fait certainement. C’est la règle, en Angleterre ; +et la conduite, l’attitude du frère donnaient +à croire qu’on n’y eût point manqué en cette +occasion. Il évoquait le procès public, les dommages-intérêts. +En admettant qu’après le scandale +ses chefs ne lui eussent pas demandé sa +démission, il aurait été obligé de l’offrir : après +avoir acquitté ces dommages-intérêts, il ne fût +point demeuré assez riche pour rester dans +l’armée ; un subalterne ne saurait vivre de sa +solde. Mais alors, alors ? Peut-être les destins +de la guerre eussent-ils été changés. C’était lui, +non pas un autre, qui avait emporté la muraille +Hindenburg. Il y avait bien les Français, le commandement +français. Il leur rendait justice, il +raisonnait d’un esprit équitable et froid ; mais +enfin, s’il n’avait été là, lui Butler, dans les Flandres, +tenace comme un boxeur qui attend, attend +longtemps, sans faiblir, sans se décourager, +la seconde précise où porter le coup décisif ? +A sa place il y aurait eu Ellis, Hawthorne, +Coolbridge : ils ne le valaient pas ! Alors, +alors ?… Que, trente et un ans auparavant, +le frère de la femme qui était là fut arrivé, +deux heures plus tard, dans sa petite chambre +de sous-lieutenant, et sans doute cette femme +tombait dans ses bras. Et par cela, rien que par +cela, un tiers de siècle plus tard l’Allemagne +était victorieuse ? A quoi tient le sort du +monde ? Qu’est-ce que c’est que la liberté +humaine ?</p> + +<p>Cette idée le révolta. Il s’en trouvait épouvanté, +indigné comme d’une suggestion horrible, +une tentation du diable. Et cette femme, cette +folle, ne voulait pas comprendre que, justement, +si dix minutes ou bien trois mois elle avait été +la maîtresse du sous-lieutenant Butler, il n’y +aurait jamais eu de maréchal Butler. Et il y +aurait eu, peut-être, une Angleterre écrasée, +envahie, vassale du vainqueur : esclave ! Elle ne +le comprendrait jamais. Elle ne comprenait, +ne pouvait comprendre que sa passion rétrospective, +insensée, son amour illusoire enchaîné +au souvenir de ce qui n’avait pu être, d’un +jeune homme qu’elle n’avait jamais vu, et +qu’elle regrettait plus que jamais au monde une +autre, possédée, puis abandonnée, le plus +magnifique amant !</p> + +<p>Il répéta, plus durement :</p> + +<p>— … Oui, où en seriez-vous ?</p> + +<p>— Qu’importe cela, dit-elle… J’avais seize +ans, vous m’auriez prise comme vous auriez +voulu, j’étais sans défense, sans expérience, +j’aurais eu un enfant de vous… Un enfant ! +cria-t-elle d’un accent furieux, un enfant de +vous !… Les gens de chez moi sont d’honnêtes +gens à la manière de tous les honnêtes +gens, ils vous auraient pris tout l’argent qu’ils +pouvaient, au nom de la justice de Dieu et +de celle des hommes ; puis ils m’auraient +jetée à la rue, également au nom de la justice +de Dieu et de l’honneur de la famille… Mais +qu’est-ce que ça pouvait faire, qu’est-ce que +ça pouvait me faire, à moi ? Je serais partie +avec cet enfant, je l’aurais élevé, je pourrais +aujourd’hui le regarder et me dire : « Il est le +fils de Butler, le grand soldat, le grand homme, +l’homme dont l’univers parle. Eh bien, cet +homme-là, il y a trente ans, il couchait avec +moi. Il m’a eue le premier, et je l’ai eu ! Je l’ai +eu ! Lui. Il a été à moi, à moi !… » Au lieu de ça…</p> + +<p>Ce petit souffle court qui soulevait sa poitrine +quand elle était entrée, voilà que maintenant il +agitait la poitrine du maréchal. A aucun +moment de sa vie, depuis le premier grand +jour de la première grande victoire, devant +personne, avec personne, il n’avait senti +comme en ce moment passer le vent de la +gloire. En même temps, il se dédoublait, il +en venait à rêver l’impossible, à croire à +l’impossible, à croire que ce qui aurait pu +arriver était arrivé : « Si j’avais pris ce jeune +corps passionné, et si pourtant j’eusse été, +<i>après</i>, le maréchal Butler ? Et si alors j’avais +pu voir tout de bon ma gloire dans ces yeux-là !… » +Il murmura, avec une immense pitié, +une pitié où il s’enveloppait lui-même avec +elle, et qui retrouvait les derniers mots qu’elle +avait prononcés :</p> + +<p>— Au lieu de ça ?… Vous avez été malheureuse ?</p> + +<p>— Est-ce que je sais ? Je ne me souviens plus. +Probablement. Je n’ai pas vécu. Voilà. Je +sais que je n’ai pas vécu. J’ai été volée de ma +vie !</p> + +<p>Il avait les yeux humides. Telle est la +force d’un sentiment vrai, même déraisonnable, +même insensé, qu’un instant dans son +esprit celui-ci balança toute sa carrière, ses +victoires, le salut de son pays, et la folie de +cette femme ; un instant, cette folie, il la +partagea. Il murmura, très bas, avec +une douceur singulière, un regret doux, profond :</p> + +<p>— Oui, je vois, je vois… Je sens ce que vous +voulez dire…</p> + +<p>— C’est vrai ? fit-elle. Bien vrai ? Vous avez +été une minute, une seule minute, comme moi +je serai toute ma vie ?… Alors, je puis m’en +aller !</p> + +<p>Elle reprit :</p> + +<p>— Je vous ai dit qu’il y avait des moments +où je vous haïssais ?… Je ne vous haïrai plus : +vous avez pensé, une seconde, comme moi… +Tout sera meilleur, pour moi, maintenant… +Adieu, mylord maréchal…</p> + +<p>Elle s’en allait. Il la reconduisit.</p> + +<p>— A propos, demanda-t-il, et votre frère, +qu’est-il devenu ?</p> + +<p>Pour la première fois il l’entendit rire. Un +rire de férocité, un rire de carnage :</p> + +<p>— Mon frère ? Ah ! ah ! mon frère ! Eh bien, +ça ne lui a pas profité, sa bonne action, cette +sale, cette dégoûtante bonne action ! Il avait +pris un magasin ; il a fait banqueroute ; il s’est +sauvé sur le continent. Il crève de misère, je ne +sais où. C’est bien fait, n’est-ce pas, c’est bien +fait !</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em small">Paris. — Imp. <span class="sc">Paul Dupont</span> (Cl.). — 1.1.23.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="cc top4em"><span class="large b g">LE ROMAN LITTÉRAIRE</span><br> +<span class="xsmall">publié sous la Direction de</span><br> +<span class="small">HENRI DE RÉGNIER, de l’Académie Française</span></p> + + +<div class="flex"> +<table class="small"> +<tr><td class="c b" colspan="2"><div>OUVRAGES PARUS</div></td></tr> +<tr><td> </td> <td class="bot r"><div>Vol.</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>ARNOUX (Alexandre)<br> +<span class="small">Lauréat du Prix de la Renaissance 1921</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Abisag</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>BEAUREGARD (Gérard de)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’Amour dominateur</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>BENOIT (Pierre)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’Atlantide (<i class="small">Grand Prix du Roman 1919</i>)</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>BLANCHE (Jacques-Émile)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Tous des Anges</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>BOULENGER (Marcel)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Marguerite</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>BOYLESVE (René)<br> +<i>de l’Académie Française</i></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Tu n’es plus rien</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>CARCO (Francis)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’homme traqué (<i class="small">Grand Prix du Roman 1922</i>)</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>CHADOURNE (Louis)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’Inquiète Adolescence</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>CORTHIS (André)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Pour moi seule (<i class="small">Grand Prix du Roman 1920</i>)</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>DAIREAUX (Max)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Timon le Magnifique</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>DAZIL (Claude)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Madiette (<i class="small">Prix Littéraire du Figaro</i>)</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>DELARUE-MARDRUS (Lucie)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Toutoune et son Amour</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>DODERET (André)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La Flamme au soleil</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>DORGELÈS (Roland)<br> +<span class="small">Lauréat du Prix Vie Heureuse 1920</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Saint Magloire</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>DUCHÊNE (Ferdinand)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Au pas lent des Caravanes (<i class="small">Grand Prix +Littéraire de l’Algérie 1921</i>)</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>ELDER (Marc)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Thérèse ou la Bonne éducation</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>GILLE (Pernette)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Un Amour</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>HARAUCOURT (Edmond)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Vertige d’Afrique</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>HARLOR (Th.)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Pot de Réséda</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>HENRIOT (Émile)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Valentin</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>JALOUX (Edmond)<br> +<span class="small">Lauréat du Grand Prix de Littérature 1920</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’Incertaine</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>KEYSER (Édouard de)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La Baraka</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>MAGRE (Maurice)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’Appel de la Bête</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>MILLE (Pierre)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La Détresse des Harpagon</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>MIOMANDRE (Francis de) et SPARK (Tommy)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La Saison des Dupes</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>POURRAT (Henri)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Gaspard des Montagnes (<i class="small">Prix Littéraire du Figaro</i>)</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>ROGER-MARX (Claude)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La Tragédie légère</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>SERRES (Paul)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Diable au village</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>t’SERSTEVENS (A.)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les Sept parmi les Hommes</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>SOREL (Albert-Émile)</div></td></tr> +<tr><td class="drap" lang="la" xml:lang="la">Mea-Culpa</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>TRAZ (Robert de)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Fiançailles (<i class="small">Prix Littéraire du Figaro</i>)</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>TRUC (Gonzague)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Tibériade (<i class="small">Couronné par l’Académie Française</i>)</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>VALDAGNE (Pierre)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Constance, ma tendre amie</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>VAN OFFEL (Horace)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’Exaltation</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>VAUDOYER (Jean-Louis)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les Papiers de Cléonthe</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>VILLETARD (Pierre)<br> +<span class="small">Lauréat du Grand Prix du Roman 1921</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les Poupées se cassent (<i class="small">Couronné par l’Académie Française</i>)</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>VINEUIL (Laurent)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’Erreur</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>VOISINS (Gilbert de)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Mirage</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b top1em"><div>A PARAITRE</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>OCHSÉ (Julien)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Berceau sans Fées</td> +<td class="bot r"><div>1</div></td></tr> +</table> +</div> +<p class="c">Chaque volume, <b>6</b> fr. <b>75</b> net.</p> + + +<p class="c gap xsmall">8085 — Imp. des Beaux-Arts, 79, rue Dareau, Paris</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77628 ***</div> +</body> +</html> |
